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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Mémoires de Céleste Mogador (vol. 2 of 4) - -Author: Céleste de Chabrillan - -Release Date: June 28, 2017 [EBook #54997] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR - - - - -Paris.--IMP. DE LA LIBRAIRIE NOUVELLE.--Bourdilliat, 15, rue Breda. - - - - - -MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR - - -TOME DEUXIÈME - -PARIS LIBRAIRIE NOUVELLE BOULEVARD DES ITALIENS, 15 - -La traduction et la reproduction sont réservées. - -1858 - - - - - - MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR - - - - -XII - -LA REINE POMARÉ. - -(Suite.) - - -On me conduisit à Beaumarchais, où l'on me reçut d'une façon charmante, -quand j'eus dit que je m'appelais Mogador. - -Je fus engagée; je répétai le lendemain dans une revue, où je me jouais -moi-même et où je dansais à la fin la mazourka. Mon costume était -délicieux. Je débutai le même soir que Pomaré; j'eus beaucoup de succès -dans la danse. - -J'appris le lendemain que Pomaré avait été sifflée à outrance. Je lus -quelques journaux où on l'accablait de mauvais compliments et de -railleries. Les journalistes traitent les femmes comme les gouvernements: -ils les inventent; après les avoir inventées, ils les prônent; après les -avoir prônées, ils veulent les défaire. Si ces réputations, qui sont leur -ouvrage, résistent, ils se déchaînent, insultent, méprisent; ils crient à -la dépravation. - -Mais, messieurs, si cette dépravation, dont on commence à s'effrayer, a -fait tant de progrès, c'est un peu votre faute. - -Autrefois, il n'y avait qu'un ou deux bals publics; pourquoi y en a-t-il -dix aujourd'hui? A cause des célébrités que vous vous êtes amusés à créer -à temps perdu, et quand vous ne saviez que faire. Cette gloire de -clinquant a trouvé des envieuses; des milliers de jeunes filles sont -entraînées dans les bals publics par l'appât de cet éclat menteur! Elles -font tout au monde pour qu'on les regarde et pour que vous disiez leurs -noms. - -Les jeunes gens de famille vont voir ces combats, ces assauts de jambes; -comment voulez-vous qu'ils gardent leur raison au milieu de ces jeunes -femmes, dont quelques-unes sont charmantes? Ils s'enivrent ensemble de la -même folie. - -Pomaré avait une voiture; toutes veulent en avoir, beaucoup en ont. Les -Champs-Élysées comptent tous les jours dix promeneuses nouvelles, -élégantes, hardies. - -Ce luxe fait mal à voir, je le confesse, quand on songe que beaucoup de -femmes, qui n'ont pas une faute à se reprocher, végètent dans la misère -ou dans la gêne avec leurs familles. - -Les vaudevillistes et les dramaturges, toujours à l'affût des passions -qu'on peut exploiter avec succès, ont mis la prostitution sur la scène. - -Tout Paris s'est attendri pendant deux cents représentations sur le -désintéressement de cœur et sur l'agonie d'une courtisane; puis, un beau -jour, on a été effrayé du chemin qu'on avait fait. - -Le monde galant a eu sa réaction, tout comme la société vertueuse. -D'autres vaudevillistes et d'autres dramaturges, saisissant la nouvelle -veine, nous ont attachées au pilori de l'opinion. - -Les journalistes ont fait ces choses sans se rappeler qu'à une autre -époque ils avaient battu la grosse caisse à la porte du Ranelagh, à la -porte du bal Mabille, à la porte du bal d'Asnières. - -Dans les grandes, comme dans les petites choses, dans les choses honnêtes -comme dans les choses honteuses, l'esprit humain est toujours le même: il -ressemble à la girouette qui est sur ma maison. - -Si l'on veut réellement détruire cette puissance des femmes galantes, qui -touche à tout, qui commence dans les plus hautes sphères pour finir dans -les derniers rangs de la société, le meilleur moyen c'est d'étudier les -faits. L'histoire vraie des femmes qui ont vécu de cette vie infernale -serait plus éloquente, pour en détourner les jeunes filles, que les -idylles attendrissantes ou les contrastes forcés, dont le public parisien -s'amuse tour-à-tour à pleurer et à rire. - -Tant que j'ai vécu dans ce tourbillon, je n'avais guère le temps de -réfléchir, ni à mon malheur, ni à celui des autres. Aujourd'hui, que je -me suis retirée de ce monde; aujourd'hui, que j'envisage mon propre -désenchantement et que je me rappelle comment ont fini les femmes que -j'ai vues les plus brillantes et les plus adulées, il me semble que si, -comme dans le petit drame de _Victorine_, on pouvait leur montrer leur -avenir dans un rêve, toutes reculeraient. - -Pomaré devait être triste; je fus la voir. Elle demeurait alors, 25, rue -de la Michodière, à l'entre-sol. La maison, c'était un hôtel garni, était -meublée très-proprement. Lise était très-élégante. J'attendais qu'elle me -parlât de ses débuts; elle ne jugea pas convenable de le faire et me -demanda les suites des miens. - ---Je suis contente, lui dis-je; c'est un commencement. - ---Ah bien! moi, dit-elle en riant, mon commencement ressemble joliment à -une fin; j'ai eu au Palais-Royal le succès de Lola-Montès. On avait fait -forger des clés à trous, et on s'en est donné à souffler dedans; le bruit -a couvert l'orchestre. J'ai dansé à contre mesure; il était temps pour -moi de me sauver, car on se disposait à me jeter les bancs à la tête. -J'en suis encore malade; je ne sors plus de six mois. - ---A part cela, lui dis-je, tu es heureuse? - ---Oui, me dit-elle; vois. - -Elle ouvrit une armoire et me montra un tas de chiffons, que je ne -regardai pas, je l'avoue, sans une certaine envie. - ---Je suis tranquille, me dit-elle. Je vis avec un jeune homme de -Toulouse, qui m'adore et me comble. Il est employé au bureau des postes -pour plaire à ses parents, qui veulent qu'il s'occupe, ce dont il n'a pas -besoin, car il est fort riche. - ---Tant mieux! cela me fait plaisir. Je t'aime beaucoup; je voudrais te -voir ménager un peu plus ta santé et ta bourse. - ---Oh! je n'ai pas longtemps à vivre; je veux bien m'amuser pour ne rien -regretter. - ---Joues-tu ce soir? me dit-elle en ouvrant la croisée. - ---Oui, tous les soirs. - ---Eh bien! j'irai te voir aujourd'hui avec mon _époux_. - -Je la quittai. Je la vis le soir, dans une avant-scène du -rez-de-chaussée, avec un petit homme blond mat, les cheveux frisés, -portant lunettes. Il paraissait rempli d'attentions pour elle. - -Elle me fit prier d'aller dîner le lendemain avec eux. Elle me dit, avant -qu'il arrivât, qu'elle ne pouvait pas le souffrir, mais qu'il l'aimait -tant qu'elle avait pitié de lui; que c'était la bonté même. - -En effet, il m'intéressa; il avait l'air si honnête, si tendre; il -faisait montre de si beaux sentiments, que je fus enchantée de lui, et -que je fis promettre à Lise de mieux le traiter. - ---Voyez-vous, mademoiselle, me dit-il le soir en me reconduisant, en ce -moment, je ne puis pas faire tout ce que je veux pour elle; mais je vais -avoir beaucoup d'argent d'une propriété que je fais vendre: je lui -donnerai tout. - -A quelques jours de là, j'entendis conter, au foyer du théâtre, que la -reine Pomaré était arrêtée comme complice d'un vol très-important dont on -recherchait les auteurs. - -Je ne pouvais pas croire cela, et, d'ailleurs, je n'ai jamais pu -supporter entendre dire du mal de mes amies. Je donnai des démentis à -toutes ces vipères qui, ne m'aimant pas, étaient enchantées de me faire -de la peine. - -Une vieille duègne, qui, du reste, avait été très-belle, disait: - ---Parbleu! des sauteuses comme cela, ça fait tous les métiers. - ---Ah! reprenait une ingénue de trente ans, si j'étais juge, je la -condamnerais à la prison pour toute sa vie. - -Rien n'est méchant comme les vertueuses par force. Celle-là était si -sèche, si laide, que je ne pus m'empêcher de lui dire: - ---Il faudrait mettre en prison toutes les femmes un peu jolies; la -disette en viendrait et vous trouveriez peut-être votre placement. - ---Taisez-vous, me dit une de mes camarades; ne vous querellez pas ainsi -sans savoir ce qui en est: vous pourriez vous compromettre. - -Dès que le spectacle fut fini, je courus rue de la Michodière. La -maîtresse de la maison me dit qu'on lui avait recommandé le plus grand -secret: mais qu'à moi, elle allait tout me conter... Je devais être au -moins la centième confidente. - ---Hier, me dit-elle, il s'est présenté un homme, fort bien mis, qui m'a -demandé quelle chambre habitait Mlle Lise et comment elle vivait. Je crus -que c'était son père, dont elle a si peur, et je répondis à ce monsieur -que j'ignorais sa manière de vivre. - ---Oh! elle se cache: preuve qu'elle est coupable. Il fit signe à deux -autres messieurs, qui entrèrent également, et ils montèrent tous trois à -sa porte, en me faisant signe de les suivre. Je vis bien que c'étaient -des agents de la police. - ---Frappez vous-même, me dirent-ils. Il faut qu'elle ouvre sans avoir -peur; un papier est vite brûlé. - -Je fis ce qu'on me disait. - ---Lise m'ouvrit en chemise. En voyant tout ce monde, elle voulut -repousser la porte, mais elle n'en eut pas le temps; les trois hommes -étaient entrés: deux s'étaient placés à côté d'elle, de manière à -l'empêcher de faire un mouvement. - -La pauvre fille était si pâle que ça me fendit le cœur. - ---Habillez-vous, dit un de ces hommes, pendant que les autres visitaient -les meubles, prenaient les papiers; habillez-vous donc, vous allez nous -suivre. - ---Vous suivre! dit Lise; où donc? - ---Parbleu! pas à Mabille, dit l'homme, mais à la Préfecture. - ---A la Préfecture! moi! Mais qu'ai-je donc fait? - ---Ah! si vous n'aviez que dansé, vous n'auriez fait de tort qu'à vos -jambes. - ---Mais, monsieur, je n'ai fait de tort à personne. - ---C'est ce que le juge d'instruction verra; en attendant, dépêchons. - ---Un juge d'instruction! vous m'arrêtez donc comme une voleuse? - ---Ou complice, dit l'homme; c'est la même chose. - ---Moi! cria-t-elle en enfonçant ses deux mains dans ses cheveux en -désordre; et vous avez pu croire que vous m'emmèneriez vivante? - -Elle s'élança dans la seconde pièce, où sans doute elle voulait prendre -un couteau; mais on s'empara d'elle avant qu'elle n'eût ouvert un meuble. - ---Voyez-vous, mademoiselle Céleste, cette scène me fit un mal affreux. -Ses cheveux étaient épars; elle était presque nue, car elle avait cessé -de s'habiller. On la tenait le plus doucement possible. Elle se jetait à -terre, frappait sa tête; je la crus folle! Voyant son désespoir, ils -commencèrent à la traiter plus doucement. - ---Allons, mon enfant, ne vous mettez pas dans cet état; on ne vous fera -peut-être rien. Si vous n'êtes pas coupable, vous sortirez de suite. -Allons, allons, pas de bruit; personne ne le saura. Vous vivez -malheureusement avec des gens que vous ne connaissez pas assez, qui -peuvent vous tromper sur leurs ressources, sur leurs moyens d'existence. - -Et les trois hommes l'enlevèrent de terre pour la placer dans un -fauteuil. - -Elle avait les yeux fixes et paraissait ne pas entendre. Elle se leva, -comme si elle avait pris une résolution, puis elle s'habilla, -silencieuse, l'œil sec. On ne perdait pas un de ses mouvements. Elle me -demanda si monsieur était venu. - ---Non, lui dis-je, je ne l'ai pas vu. - ---Tout m'abandonne! Allons, je suis prête. Ah! misérable que je suis! -voilà où cette vie devait me conduire! Je voudrais que toutes celles qui -marchent sur mes traces pussent me voir en ce moment. - -On avait fait avancer un fiacre. Ces messieurs lui prirent chacun un bras -et se placèrent près d'elle dans la voiture. Je la vis jeter sa tête en -arrière; la voiture partit. - -La brave femme n'en savait pas davantage. Les informations qu'elle -pouvait me donner s'arrêtaient là. - -Je n'en revenais pas de ce que j'apprenais; je n'eus pas, du reste, un -instant de doute sur l'innocence de Lise: je la savais incapable d'un -acte d'improbité. - -Je fis quelques démarches pour avoir de ses nouvelles; mais je dus être -prudente, car j'étais moi-même sous une surveillance qui me désespérait, -et mon intervention dans une affaire de cette nature aurait pu me coûter -bien cher. Lise était au secret, rien ne pouvait lui parvenir. - -Je fus vingt fois chez elle. - -Je ne pouvais me remettre du coup que son arrestation m'avait porté; -c'était la semaine aux mauvaises nouvelles. - -Au moment où j'étais le plus triste, j'appris un nouveau malheur, qui -m'impressionna d'autant plus vivement qu'il me faisait faire sur ma -propre situation un cruel retour. - -J'avais eu occasion de voir, chez Adolphe, un jeune homme qui avait une -maîtresse charmante. Elle s'appelait Angéline; sa figure était fine, -spirituelle au possible. Elle avait été inscrite très-jeune; elle avait -compris dans quelle affreuse position elle s'était mise. Aussi, sans être -devenue une vertu bien farouche, vivait-elle très-modestement avec son -amant, qui ignorait sa position. - -Je rencontrai ce jeune homme, un jour que je venais de faire chez Lise -une nouvelle démarche qui ne m'avait pas plus servi que mes premières -tentatives pour avoir de ses nouvelles. - ---Ah! ma chère Céleste, me dit-il en m'arrêtant par le bras, vous me -voyez désolé. Nous avons fait une partie de bal masqué, il y a trois -jours; nous étions une douzaine: nous avions fait un bon souper avant -d'entrer à l'Opéra. Angéline avait un costume charmant. Vous savez comme -elle danse bien; on la regardait, on l'excitait à faire plus. Elle s'est -un peu trop émancipée; un sergent de ville lui dit qu'il allait la mettre -dehors. Je descendais du foyer en ce moment. Mon ami, avec qui elle -dansait, répondit: ce fut une querelle, on les emmena au poste. Nous -étions gris; nous avons voulu employer la violence; on garda la pauvre -fille. Quand elle eut repris son sang-froid, on lui dit qu'elle allait -être conduite à la Préfecture de police. Elle ne se plaignit pas; elle -demanda seulement la permission de monter chez elle, disant qu'elle ne -pouvait se présenter en débardeur chez un magistrat. On l'accompagna en -fiacre. Elle pria les agents d'attendre cinq minutes, afin qu'elle eût -le temps d'écrire un mot à sa mère et à moi. Ces messieurs -s'impatientaient, ils frappèrent. «Entrez!» dit-elle. En ouvrant la -porte, ils la virent disparaître par la fenêtre, puis ils entendirent un -corps tomber sur le pavé. Ils trouvèrent deux lettres; on me remit -celle-ci. Et il la lut en pleurant: - -«Mon pauvre ami, je vais faire un saut bien pénible à mon âge: je n'ai -pas vingt ans. Ce n'est pas la vie que je regrette, c'est toi; ce n'est -pas de la mort que j'ai peur, c'est de me défigurer sans me tuer: tu ne -m'aimerais plus. Fais-moi enterrer; si ma tête n'est pas mutilée, -embrasse-moi. Je suis fille inscrite; depuis deux ans que je suis avec -toi, je te l'ai caché: j'avais si peur de te déplaire! Je me suis -soustraite au règlement; j'ai été prise hier; j'aurai payé tout à la -fois. J'aime mieux rendre mon corps à la terre que d'aller quelques mois -à Saint-Lazare. Tu me plaindras; tu m'aurais méprisée. Ne me regrette pas -plus que je ne vaux, mais ne m'oublie pas trop vite. Adieu!» - ---Et elle s'est tuée! dis-je, émue jusqu'au cœr. - ---Non; elle s'est cassé les deux jambes; elle sera estropiée toute sa -vie. Mais j'en aurai soin; je ne la quitterai jamais. - -J'avais envie de l'embrasser; je lui donnai une bonne poignée de main en -lui disant: - ---Vous êtes un brave garçon, embrassez-la pour moi. - -Il me quitta. Je regardais autour de moi tout effrayée, car j'étais dans -la même position qu'elle. - -Je trouvais Angéline heureuse, plus heureuse que moi. Après un pareil -malheur, il était impossible qu'elle n'obtînt pas d'être rayée, tandis -que moi, je n'avais pas l'espérance d'atteindre de bien longtemps ce but -de tous mes désirs, car ma maudite célébrité devait redoubler les -obstacles. - -Je n'avais pu me résigner à retourner à la Préfecture, avec ces femmes -qui sont tenues de s'y présenter toutes les quinzaines, sous peine d'être -punies. - -J'étais en contravention: on aurait eu le droit de m'arrêter partout où -l'on m'aurait trouvée. J'étais dans cette position de ne marcher qu'en -tremblant. Je ne passais jamais sur les boulevards; le quartier -Montmartre étant rempli de femmes, la surveillance y était plus active -qu'ailleurs. - -Chaque fois qu'un homme me regardait, je croyais voir un inspecteur; je -courais de toutes mes forces, mon cœur battait. Cette vie, toujours -dominée par le sentiment de la peur, était atroce; je n'osais sortir à -pied la nuit. - -Un soir, on me vola ma montre. J'y tenais beaucoup; du jour où je l'avais -eue, je me croyais en possession des richesses du Pérou: eh bien! dans la -crainte d'être obligée de dire mon nom, je n'osai faire ma déclaration. - -En entrant à Beaumarchais, je m'étais crue sauvée. Je m'imaginais que -j'allais avoir un état, gagner de l'argent: c'était encore une illusion. - -On m'avait reçue à bras ouverts; on me faisait jouer et danser tous les -soirs, mais... on ne me donnait pas d'appointements. - -Je demandai si cela irait ainsi longtemps? On me répondit que non, que le -théâtre allait fermer. - -Ce fut pour moi comme un véritable coup de foudre. La misère, à laquelle -je me flattais d'avoir échappé, allait revenir, plus menaçante, frapper à -ma porte. - -Un hasard me tira de ce mauvais pas. - -Un jour où je me sentais encore plus triste qu'à l'ordinaire, le -désœuvrement conduisit mes pas chez une marchande à la toilette de ma -connaissance, qui demeurait faubourg du Temple, no 16. - -Le malheur rend communicatif; je lui racontai mes peines. - -Il y avait chez elle un homme âgé, les cheveux gris, l'œil enfoncé, le -nez courbé, des lunettes d'argent, des diamants plein les doigts, grand, -maigre, mais bien droit et l'air vigoureux. C'était le propriétaire de la -maison. - -Ce monsieur paraissait m'écouter avec intérêt, et me regardait surtout -avec une attention dont je me demandais la cause, sans la deviner. - ---Je crois, mademoiselle, me dit-il, après m'avoir bien considérée, que -je suis à même de vous offrir un emploi plus avantageux que celui que -vous allez perdre à Beaumarchais; je cherche des écuyères pour -l'Hippodrome. Il nous faut des femmes jeunes et élégantes. - ---Oh! me dit Mme Alphonse, voilà votre affaire. Vous avez de l'adresse et -du courage, vous apprendrez bien vite à monter à cheval. On va ouvrir un -hippodrome magnifique, barrière de l'Étoile; vous serez bien payée. - -Je demandai combien je gagnerais. - ---Cela dépendra de vos dispositions et de ce que vous saurez faire. Dès à -présent, je puis vous donner cent francs par mois, et je vous montrerai -moi-même. - ---Ma foi! dis-je, c'est bien tentant; et vous me ferez un engagement? - ---Tout de suite, si vous voulez. - ---Je préférerais le théâtre; mais gagner cent francs par mois! cela vaut -la peine d'y songer... D'ailleurs, je vous préviens que je mettrai tant -d'ardeur que vous serez forcé de m'augmenter l'année prochaine. Eh bien! -j'ai réfléchi: c'est fait. A quand ma première leçon? - ---La semaine prochaine, si vous voulez. Dès demain, je vous présenterai à -mon fils. - -Il sortit, en ayant soin de prendre mon adresse. - -Quand il fut parti, Mme Alphonse me dit: - ---Vous avez joliment bien fait de saisir la balle au bond; vous y -gagnerez toujours une chose, c'est d'apprendre à monter à cheval avec le -premier maître d'équitation de Paris. C'est un homme bien remarquable que -M. Laurent Franconi; personne ne le remplacera: il vous fera faire en un -mois ce qu'un autre ne vous ferait pas faire en un an. - -Tout fut arrangé et signé le lendemain. Ma pièce finissait à -Beaumarchais; je quittai le théâtre. - -On dit qu'un malheur n'arrive jamais seul; je crois qu'il en est de même -des bonheurs de la vie. - -Je me sentais toute joyeuse; je courus chez Lise avec un heureux -pressentiment. Il ne me trompait pas; elle était revenue: on l'avait mise -en liberté la veille au soir. Elle était si honteuse qu'elle ne voulait -voir personne. Je pensai que cette consigne n'était pas pour moi; je -montai au deuxième: elle était dans une toute petite chambre sur la cour. - -La clef était sur la porte, j'entrai sans frapper. Je la trouvai étendue -sur une petite couchette en bois peint, ses bras le long de son corps, la -figure tirée, les yeux bordés d'un cercle noir. Elle râlait plutôt -qu'elle ne respirait. Je lui pris la main; cette main était froide. - ---Lise! lui dis-je doucement. - -Elle ouvrit les yeux et me regarda sans me voir, car elle me demanda: - ---Qui est là? - ---C'est moi; pardon de t'avoir réveillée; mais ton sommeil paraissait -pénible. - ---Ah! ma chère Céleste, je sais que tu es venue bien des fois; j'aurais -dû aller chez toi, je n'en ai pas eu le courage: je suis brisée. Tu n'as -pas pensé que j'avais volé, n'est-ce pas? me dit-elle avec des yeux -égarés et en me secouant le bras. - ---Non, puisque je suis là. Mais conte-moi ce qui s'est passé, car c'est -un rêve. - ---Oh! me dit-elle, un mauvais rêve. Tu sais comme je fus emmenée. On -visita mes papiers, et on ne trouva rien qui pût faire croire que je -fusse complice de ces hommes. Depuis quelque temps, on se plaignait que -des envois d'argent faits par la poste n'arrivaient pas; on faisait des -réclamations, des recherches: impossible de découvrir les coupables. Il y -a un mois environ, un jeune homme se présenta pour toucher un mandat dans -un bureau de poste. Il y avait là un monsieur qui, attendant de l'argent, -venait faire une réclamation. Ce monsieur entendit prononcer son nom, et -fut tout surpris de voir le jeune homme signer pour lui et tenir dans sa -main la lettre d'avis que lui s'étonnait de n'avoir pas reçue. On fit -arrêter ce jeune homme, on le fouilla; il avait plusieurs lettres -chargées décachetées, portant différentes adresses. D'abord, il ne voulut -pas répondre, dire qui il était, mais il finit par tout avouer: c'était -une association. Ils étaient sept ou huit. Ils avaient un employé à la -poste; chaque fois qu'une lettre était chargée, cet employé la volait, et -alors les associés allaient faire les recouvrements. Sans compter ces -vols, qui étaient très-importants, ils faisaient un tort considérable au -commerce, car, lorsque les lettres contenaient des valeurs qu'ils ne -pouvaient pas toucher, ils les brûlaient. - -Tu as deviné quel était l'employé de la poste; tu comprends quel soupçon -ont eu les juges. On a cru que j'étais complice! Une adresse, une lettre -oubliée chez moi, dont je n'aurais pas eu connaissance, et j'étais -perdue! - -Il m'a défendue, il paraît, tant qu'il a pu. Le magistrat qui m'a -interrogée me disait toujours: - ---Mais enfin, c'est pour vous qu'il l'a fait. - -Je lui répondais: - ---Cela est possible, et j'en suis assez malheureuse; mais je ne me -doutais de rien. - -On est fort, va, quand on a pour soi l'innocence et la vérité. - -On a rapproché des dates, et l'on a vu que longtemps avant de me -connaître il faisait déjà les mêmes soustractions. C'est une affaire bien -lamentable. Son père est un des personnages les plus importants de -Toulouse, et le premier parmi les plus honorables. On a reconnu mon -innocence et l'on m'a renvoyée! mais je n'en suis pas moins perdue. - -Que vais-je devenir? Je n'oserai plus me montrer! - ---Il ne faut pas ainsi se décourager; tu n'es pas coupable. Reste chez -toi quelque temps, ne te montre pas; cela s'oubliera. - -Elle hocha la tête d'un air d'incrédulité. - ---Et toi, me dit-elle, que fais-tu? - ---J'ai quitté le théâtre, j'entre à l'Hippodrome. - ---Ah! j'aimerais bien monter à cheval. - ---Eh bien! veux-tu entrer à l'Hippodrome avec moi? Rien n'est plus -facile; j'en parlerai à M. Franconi. - -Elle sourit tristement. - ---Non, non, ne parle pas de moi. - -On frappa à la porte. Elle se cacha dans les rideaux et me dit: - ---Je ne veux voir personne. - -J'ouvris. C'était un grand jeune homme blond; il n'avait pas de barbe. -Sans être joli garçon, sa figure était agréable. - ---Peut-on voir Lise? me demanda-t-il presque bas. - ---Oh! c'est toi, Camille; entre, dit Lise, avant que j'aie eu le temps de -répondre. Et elle l'embrassa bruyamment sur les joues. Camille, _c'est_ -personne, me dit Lise en riant. - ---Non, dit le jeune homme, je ne suis rien et je le regrette, car tu ne -serais pas là. - ---Nous verrons cela plus tard, dit Lise en lui serrant la main. - ---J'ai eu bien peur, lui dit-il. Enfin, tu es libre; je pars, mon tuteur -m'attend; je reviendrai bientôt. Et je l'entendis sauter l'escalier -quatre à quatre, comme un écolier. - ---Quel est donc ce jeune homme? demandai-je à Lise. - ---C'est presque un enfant, car il a dix-neuf ans d'âge, douze ans de -raison; il en convient lui-même. Depuis quatre mois, il me répète tous -les jours: «Vois-tu, Lise, je ne t'aime pas comme tout le monde. Si je -voulais, peut-être qu'en te priant bien je pourrais t'avoir; eh bien! je -ne veux pas, je ne serai que ton ami; je souffrirais trop de te partager. -A ma majorité, j'aurai une grande fortune; alors tu seras à moi tout -entière, je t'emmènerai bien loin, je te rendrai si heureuse que tu ne -regretteras pas ta vie passée!» - ---Mais, est-il vrai qu'il aura de la fortune? Prends bien garde -maintenant aux aventuriers: cela ne me paraît pas clair. - ---Oh! il n'y a pas de danger; c'est le fils d'un commerçant immensément -riche. Son père, en mourant, l'a confié aux soins d'un tuteur, qui ne lui -rendra ses comptes qu'à vingt-un ans. - ---Eh bien! te voilà sûre de l'avenir. Je voudrais bien en dire autant. - ---Est-ce que tu crois cela? me dit-elle en se levant. Il m'aura oubliée -depuis longtemps, ou bien je serai morte. - -Elle se frappa la poitrine, toussa et me dit: - ---Entends-tu? je sens le sapin. - ---Allons! tu es folle avec tes idées; tu vivras plus longtemps que moi, -et, dans ma famille, on va à cent ans. Je te quitte; je viendrai te voir -dans le courant de la semaine. - -Je partis bien joyeuse. - -Lise était libre! et j'avais douze cents francs d'appointements! - - - - -XIII - -L'HIPPODROME. - - -Ce n'était pas tout d'avoir le titre d'écuyère: il fallait apprendre mon -métier. L'équitation et les fantaisies équestres ne s'improvisent pas -plus qu'autre chose. - -Je travaillais avec une ardeur extrême. Je prenais jusqu'à deux et trois -leçons par jour, toutes accompagnées d'une heure de trot à la française. -Dans le commencement, je fus très-fatiguée; je crachais le sang, mais -cela ne m'arrêtait pas. - -J'étais obligée de négliger beaucoup mes amis. Brididi fut celui qui en -souffrit le plus, car il m'avait prise en grande affection. - -Lorsque je l'avais vu se monter un peu trop la tête pour moi, après nos -communs triomphes à Mabille, j'avais pensé que le meilleur moyen de le -guérir était de lui faire confidence des sentiments que j'éprouvais pour -un autre. Ce moyen n'était peut-être pas bien bon: d'abord, M. Brididi ne -se découragea pas aussi complétement que j'aurais pensé qu'il le ferait, -et puis, comme je l'avais mis au courant des affaires de mon cœur, il -profita assez adroitement de ma rupture avec Adolphe. - -Au moment de mon entrée à l'Hippodrome, il me faisait encore une cour -très-vive. - -On venait de faire une chanson sur Pomaré. On l'attribuait à un homme de -beaucoup d'esprit.[1] C'était sur l'air de la valse de Rosita: - -O Pomaré, ma jeune et folle reine, Garde longtemps la verve qui -t'entraîne, Sois du cancan toujours la souveraine Et que Chicard pâlisse -à ton regard! Paré de fleurs, ton trône, chez Mabille, A pour soutien -tous nos joyeux viveurs. Mieux vaut cent fois régner là que sur l'île Où -vont cesser de briller nos couleurs: - -et cinquante autres vers que j'ai oubliés. - - [1] Romieux. - -J'avais mes poëtes. Brididi m'envoya une épître en vers. -Malheureusement, il dansait mieux qu'il ne chantait. En me rappelant ces -vers, je m'aperçois qu'ils sont trop en désaccord avec la mesure pour que -j'ose les reproduire ici. - -Dans ces vers, M. Brididi parlait comme parlent tous les amoureux. Il me -reprochait de ne pas l'aimer autant qu'il m'aimait, et finissait par un -trait qui, je l'avoue, me parut alors charmant. Il me disait que j'étais -pour lui ce qu'était Lise à Béranger. - -Mon service à l'Hippodrome m'éloigna du monde où je l'avais rencontré. Je -fis comme Lise, je fus infidèle à l'amitié; mais je lui ai toujours gardé -un bon souvenir. - -Enfin le grand jour arriva; mon professeur était content de moi. Je -devais, le jour d'ouverture, paraître dans trois exercices. - -Le premier était une promenade au pas, qu'on appelait la _marche_; le -second, une course de vitesse; le troisième, une chasse au cerf. - -Ceux qui ont assisté à l'ouverture de l'Hippodrome pourront encore se -souvenir que ce fut là la partie comique de la représentation. - -J'entrai dans l'arène première d'une colonne de quatre chevaux. J'avais -un costume à la juive, comme toutes les écuyères. J'entendais circuler -mon nom: - ---Où est Mogador? - ---Oh! voilà Mogador! - -Je crus qu'on allait me siffler ou me dire des choses désagréables, car -chacun faisait ses réflexions tout haut. - -Il y avait bien huit mille personnes. On était les uns sur les autres; -c'était un coup d'œil magnifique. Tout ce qu'il y avait d'élégant à -Paris était là. Ces costumes neufs, cette salle fraîche étaient d'un -merveilleux effet. - -Le soleil qui, ce jour-là, étincelait sur le clinquant, réchauffa les -cœurs, d'abord un peu froids d'émotion, et disposa bien le public qui, à -cette première sortie, applaudit à outrance. - -Deux ou trois exercices entrèrent avant ma seconde apparition. J'étais à -cheval une demi-heure d'avance. Nous n'étions que cinq cette fois pour -entrer. Je tremblais à ne pouvoir tenir mon cheval: - ---Mon Dieu! me disais-je, je ne puis plus me soutenir, je vais tomber! - -Et je me ployais en avant, quand je sentis quelque chose me cingler le -dos, et j'entendis M. Laurent me dire: - ---Est-ce que vous allez vous tenir comme cela? Redressez-vous donc, s'il -vous plaît. - -Je me jetai en arrière. - ---Bon! vous voilà comme un manche à balai, me dit-il; enfoncez-vous dans -votre selle; le corps droit sans raideur, les coudes au corps, la tête en -face; serrez les doigts sans dureté... bien! et n'ayez pas peur, vous -avez un bon cheval. - -Il lui frappa sur le cou; puis, passant près d'un monsieur, il lui dit: - ---Ah! c'est que celle-là, c'est mon élève; elle va bien, mais il n'y a -que deux mois qu'elle apprend. - -Ce compliment me fit plaisir, mais ne put empêcher mon cœur de battre à -m'étouffer. - -Le rideau s'ouvrit! Dans la crainte que l'on ne pût dire que j'avais -l'air effronté, je baissai les yeux à en loucher. - -Arrivées au but, on nous rangea en ligne et on nous cria: - ---Partez! - -Mon cheval m'emporta comme le vent, la respiration me manqua; je me -couchai sur son cou, comme font les jockeys; je lui fis un appel de la -voix, il se lança plus fort... J'allais passer mes compagnes, peut-être -gagner la course! cette idée me transporta. Je jetai mon cheval sur la -corde dans un tournant... je coupai celle qui me serrait de plus près, je -la passai! Je fus si contente que, dans la crainte de voir une autre -gagner sur moi, je fermai les yeux, je rendis tout à mon cheval et je -lui appliquai l'éperon dans le flanc gauche. J'entendais dire: - ---Elle a gagné! - -Puis applaudir! Je serrai les genoux davantage. Je fis un tour de plus; -on m'arrêta pour me donner le bouquet: j'avais gagné! - -La France était à moi... Je marchais en avant des autres; on -m'applaudissait. Mon cheval, qui avait été attaqué durement, faisait -mille gambades que je suivais avec assez de souplesse pour qu'aux bravos -se joignissent des compliments sur ma tenue à cheval. J'étais radieuse en -rentrant. Mon professeur partageait ma joie. - -Une fois descendue, mes compagnes me cherchèrent querelle. Elles -prétendaient que j'avais manqué de les renverser, que l'on ne devait pas -couper.... Je crois qu'elles avaient raison, mais je les envoyai -promener. - -Je regardai mon cheval; il avait une tache de sang au côté. Je lui en -demandai tous les pardons du monde... je lui montrai mon bouquet et lui -donnai des raisons que je lui fis comprendre avec force morceaux de -sucre. - -J'allai m'habiller pour la chasse; j'avais un joli costume, et j'étais, -j'en conviens, assez contente de moi. - -Je montais un cheval d'école qu'on appelait _Aboukir_, je le faisais -caracoler le plus que je pouvais. - -On lâcha le cerf. Je prenais mon rôle au sérieux et je riais avec les -seigneurs qui étaient rangés au milieu, en attendant que les piqueurs et -valets de chiens eussent lancé et découplé les chiens. - -Cette chasse eut un genre de succès auquel n'avaient certainement pas -songé les organisateurs de la fête. Quand les chiens, qu'on tenait -enfermés depuis plusieurs jours, se virent en liberté, au lieu de -s'élancer sur les traces du cerf, ils se mirent à courir de droite et de -gauche, en commettant des actes d'inconvenance dont le bas de nos robes -et les jambes de nos chevaux portèrent les traces. Le public parisien, -qui voit tout et s'amuse de tout, s'aperçut tout de suite du contre-temps -qui faisait le désespoir des piqueurs. - -On riait à se tordre. Enfin, on mit le cerf à la piste, et les chiens sur -la voie. - -Le cerf, fatigué, revint sur ses pas à travers les chiens. Ce fut lui qui -les courut! On applaudit plus fort que jamais. - -Je sortis après la représentation, plus triomphante qu'un général -vainqueur dans une grande bataille. Je tenais mon bouquet dans mes bras -pour que tout le monde le vît bien. - -Rentrée chez moi, je priai mon portier de mettre l'écriteau: je ne -pouvais demeurer si loin. Le lendemain, je trouvai un petit appartement, -faubourg Saint-Honoré, no 1, au cinquième; il y avait une chambre à deux -fenêtres sur le devant, une chambre sur le derrière et une cuisine. Je -fus assez heureuse pour sous-louer de suite le logement que je quittais -et je pus déménager. J'abandonnai ce quartier avec plaisir; il me -semblait que je respirerais plus tranquillement dans celui où j'allais. -Je m'arrangeai un petit jardin sur la gouttière, qui avançait d'un pied. - -Le genre de vie que j'avais adopté me mettait forcément en contact avec -un grand nombre de femmes. Moins par goût que par nécessité, mon -existence ressemblait à un kaléidoscope. Les courtisanes sont comme le -Juif-Errant, il ne leur est pas permis de s'arrêter. J'avais cessé de -voir Denise et Marie. Elles n'avaient pas une existence plus morale que -la mienne, mais elles étaient lancées dans d'autres tourbillons. J'avais -chaque jour, non pas de nouvelles amies, mais des relations nouvelles. - -Je composerais plusieurs volumes avec les portraits et les caractères des -femmes qui passèrent à côté de moi dans la vie; mais je me restreins -autant que je le puis, ne m'attachant qu'aux souvenirs qui me paraissent -présenter quelque originalité, ou qui sont nécessaires à la suite de mon -récit. - -J'avais connu, au moment le plus malheureux de ma vie, une grande fille -qui n'était ni blonde ni brune, ni belle ni laide, ni bonne ni méchante; -je lui donnai un conseil que j'ai toujours pratiqué. - -Je ne cherche pas, on peut m'en croire, à me tromper moi-même. Je sais -que le vice élégant est toujours le vice; mais j'ai toujours pensé que, -même en faisant le mal, il y avait avantage à rechercher la société des -hommes bien élevés. Le mieux serait d'être sage; mais quand on ne l'est -pas, il est préférable d'être la maîtresse d'un grand seigneur que d'un -parvenu, d'un homme de bon goût que d'un malotru, d'un homme d'esprit que -d'un sot. J'ai gagné à cette délicatesse, de pouvoir, malgré ma déchéance -morale, goûter les plaisirs de l'esprit, les jouissances des arts, et de -rencontrer parmi les sommités de chaque société des chances heureuses et -des amitiés durables, survivant à de trop faciles amours. - -La femme à qui j'avais donné ce conseil sut le mettre à profit. Elle -rencontra dans le monde un boyard qui, lui trouvant le cou et les bras -trop longs, les lui couvrit de diamants, pour cacher cette difformité. - -Elle me rencontra, et, sous prétexte que nous étions voisines, me fit -monter chez elle, et passa la journée à me montrer ses richesses avec -tant de:--Tu voudrais bien cela, hein?--Si tu avais cela!--que j'avais le -cœur tout gros, sans savoir pourquoi. - -Elle avait une grande passion pour les artistes, et passait toutes ses -soirées dans les petits théâtres, se laissant tour-à-tour enflammer par -un comique, un amoureux, un traître; elle n'était généreuse que pour les -arts. - -On dit qu'elle laissait tomber un diamant de son bracelet chez beaucoup -de ses préférés. - -Elle m'engagea à dîner avec elle et à aller au spectacle le soir; elle me -dit qu'elle allait me prêter un châle, dans la crainte que je n'eusse -froid. Cette attention me toucha, et je me dis: - ---Décidément, c'est une bonne fille! - -Je fus bien vite détrompée. Elle ne pouvait aller au théâtre seule; il -lui fallait une compagne. Elle ne pouvait mettre tous ses châles à la -fois; il lui fallait un mannequin. En voici la preuve: - -Elle me fit dîner dans un petit restaurant, boulevard du Temple. Il y -avait beaucoup d'acteurs; ils vinrent auprès de nous. On nous servit le -potage. Je me disposais à manger, lorsque, m'arrêtant le bras, elle me -dit, de sa voix braillarde: - ---Prends garde, tu vas tacher mon châle! - -Je devins pourpre. C'était uniquement pour cela qu'elle me l'avait prêté. -Je vous laisse à penser si ma reconnaissance s'envola. - -Elle n'en persista pas moins à me poursuivre de ses offres d'intimité. Il -lui vint même, pour mieux colorer cette intimité aux yeux du monde dans -lequel nous vivions, l'idée la plus folle et la plus excentrique: ce fut -de me faire passer pour _sa sœur_; elle me pria de dire comme elle, -parce que cela serait un prétexte pour être plus libre: son boyard lui -permettrait plus facilement de sortir avec moi. - -En réalité, elle s'accrochait à moi parce que je m'appelais Mogador. - -Un surnom, comme M. Véron le fait remarquer avec beaucoup de finesse -d'observation dans les _Mémoires d'un bourgeois de Paris_, un surnom, -pour des femmes comme nous, est une fortune. - -A quelques jours de là, _ma sœur_ me proposa de l'accompagner dans une -soirée d'artistes. J'étais dans la même position: je n'avais pas ce qu'il -me fallait. Elle mit généreusement toute sa garde-robe à ma disposition. -Je refusai, me rappelant de: «Prends garde de tacher mon châle.» Mais il -lui fallait un bras à tout prix. - -Elle eut, cette fois, pour vaincre ma résistance, recours à un petit -stratagème auquel j'eus la bonhomie de me laisser prendre. Elle m'acheta -ce dont j'avais besoin, et me dit: - ---Tiens, tout cela est à toi. - -Je crus naturellement qu'elle me le donnait: une parure de fleurs de -cinquante francs, des gants longs, une voiture louée pour la nuit. Voilà -des dépenses que je ne me serais jamais permises. - -Je la remerciai de sa munificence. - ---Bon! bon! me disait-elle, tu me remercieras plus tard. - -Quelques jours après, elle me remettait une note de cent francs. Je n'ai -jamais, je crois, fait pareille figure depuis; j'avais à peine de quoi -vivre et payer mes meubles. - -Je la fis attendre; elle se fâcha et me fit des scènes devant tout le -monde. - -Je lui donnai cent sous ou dix francs que j'avais dans ma poche. - -Un jour, j'étais au théâtre, dans une loge où il y avait six personnes; -elle se fit ouvrir et me dit tout haut: - ---Dis donc, toi, quand donc me payeras-tu? - -Je n'avais rien sur moi ce jour-là. Une des personnes me demanda combien -je lui devais et acquitta ma dette. - -A partir de ce moment, on le comprend, il y eut entre nous une rupture -complète. - -Elle s'en allait disant partout: - ---Je suis fâchée avec _ma sœur_. - -Et nous restâmes longtemps brouillées, à son grand regret, car je -commençais à faire pas mal de bruit. - -J'avais appris de nouveaux exercices à l'Hippodrome. Il y avait surtout -une course de haies qui faillit me coûter cher. Je montais une jolie -jument alezane d'une vigueur incroyable. Elle tremblait une heure avant -d'entrer; quand on ouvrait la barrière, elle était déjà en nage. - -Un jour, elle s'était gonflée pendant qu'on la sellait; on oublia de la -visiter au départ. Une fois lancée, je me sentis tourner; je voulais -m'arrêter, mais j'étais devant une haie; elle sauta. Je tâchai de -m'élancer de côté pour ne pas être traînée sous ses pieds; je fus tomber -sur la piste, en dehors de la haie. J'allais me relever, quand je vis les -pieds des chevaux sur ma tête. Tous ceux qui arrivèrent derrière moi me -sautèrent avec la haie. - -Ces quelques secondes furent pénibles pour moi et pour les spectateurs. -J'avais le pied foulé; ma jument, en se sauvant, m'avait atteinte; mais -je n'avais pas de fracture; la douleur n'était rien pour moi. Je demandai -mon cheval, et je remontai devant le public, qui m'en sut un gré infini -et me le prouva en m'applaudissant de toutes ses forces. - -Ce genre de spectacle avait alors l'attrait de la nouveauté. - -Il n'était bruit que de notre courage; on luttait vraiment avec une -imprudence effrayante. Les spectateurs criaient souvent: - ---Assez! assez! - -On ne voulait rien entendre, et c'est incroyable la chance qu'on avait. -Il y avait tous les jours des accidents où l'on aurait dû trouver la -mort, eh bien, on en était quitte pour quelques contusions. Je pouvais -avoir la tête ou les côtes cassées; je restai huit jours sur ma chaise, -et je recommençai plus enragée que jamais. - -Ces périls, du reste, n'étaient pas les seuls auxquels je fusse exposée à -ce moment de ma vie. - -Il y avait un danger bien autrement à redouter pour moi dans le nombre -toujours croissant de mes adorateurs. - -A Paris, dès qu'une femme est en évidence, si elle n'est pas protégée par -une réputation de vertu intraitable, tout le monde se met sur les rangs. -Il y a des jeunes femmes qui, par bonté ou par bêtise, se croient -obligées de répondre à toutes les avances qu'on leur fait. Elles sont -perdues en quelques mois. L'abandon et le mépris ne tardent pas à suivre -un enivrement passager. Je n'étais ni assez bonne, ni assez bête pour me -prodiguer à ce point; j'avais, heureusement pour moi, compris de suite -que la galanterie est comme la guerre, où, pour remporter la victoire, il -est bon d'employer la tactique. J'avais, d'ailleurs, deux défauts de -caractère qui m'ont beaucoup servi pour me défendre. J'ai toujours été -capricieuse et hautaine. Personne, parmi les femmes disposées à dire -souvent oui, n'éprouve plus de plaisir que moi à dire non. Aussi, les -hommes qui ont le plus obtenu de moi sont ceux qui m'ont le moins -demandé. - -Plus une femme a la réputation d'être facile, plus elle a besoin de se -faire désirer. J'avais plus que toute autre besoin de réserve à cause de -mon passé. - -Ceux qui voulaient obtenir mes bonnes grâces ne m'expliquaient pas -toujours eux-mêmes leurs vœux. La plupart, ainsi du reste que c'est -d'usage dans ce monde, avaient recours à des moyens détournés, et -m'envoyaient des ambassadrices. - -Dans une seule semaine, je reçus je ne sais combien de femmes qui -venaient m'annoncer mes conquêtes et tâcher de négocier des traités -d'alliance. J'avais à cet égard des idées bien arrêtées. Je ne voulais à -aucun prix avoir de commerce avec ces femmes pour qui j'avais la plus -profonde aversion. Aussi redescendaient-elles furieuses mes cinq étages. -Quand elles rendaient compte de leur mission, on ne pouvait les croire, -tant, je l'avoue en rougissant, la conquête de Mogador semblait facile. - -Je n'eus qu'à me féliciter du parti que j'avais pris. L'opinion changea à -mon égard. On ne cessa pas de me faire la cour, mais on y mit plus de -délicatesse, et l'on me laissa le temps de respirer et de choisir. - -Ici encore, je retrouve un souvenir de _ma sœur_. - -Depuis que je refusais de la voir, il lui était passé une autre idée par -la tête: c'était de me donner un amant de sa main. Un jeune baron plus ou -moins allemand, qui avait une charge à la cour de... était au nombre de -ceux dont j'avais si mal reçu les plénipotentiaires. Il raconta sa -défaite à _ma sœur_. - ---Présentez-vous de ma part, lui dit-elle avec son aplomb ordinaire; vous -êtes sûr d'un excellent accueil. - -Il la crut et vint chez moi, convaincu qu'il se présentait sous les -meilleurs auspices. - -C'était un homme de trente à trente-cinq ans, blond, assez grand, assez -joli garçon, l'air doux et distingué. - -Il tombait mal: j'avais encore les fleurs sur le cœur; mais il s'en tira -en homme d'esprit. Devinant mes véritables sentiments pour ma chère -sœur, il m'avoua qu'il ne pouvait pas la souffrir, et il m'en dit tant -de mal, que je finis par l'écouter. - ---A votre tour maintenant, me dit-il. - -J'avais bien aussi quelques méchancetés qui ne demandaient qu'à -s'évaporer en paroles. Notre entretien se prolongea. La médisance aidant, -le baron emporta la permission de revenir. - -Il en profita plusieurs fois. Il avait beaucoup d'esprit: l'esprit est la -plus irrésistible des séductions. Il est donc possible qu'une fois encore -j'aurais cédé malgré moi à l'influence indirecte de ma sœur. Mais le -baron fut brusquement rappelé en Hollande par un ordre. - -Je repris mon service à l'Hippodrome. - -Les jeunes gens à la mode ou ceux qui aspiraient à le devenir avaient -leurs entrées du côté des écuries; c'est là que chacune de nous avait ses -prôneurs, ses partisans, ses enthousiastes. Il y en avait un qui -s'occupait de moi avec une persévérance acharnée. C'était un jeune homme -brun, mince, très-recherché dans sa toilette. Il me regardait -constamment avec de grands beaux yeux noirs qui, sans avoir d'esprit, -exprimaient assez bien ce qu'ils voulaient faire comprendre. Il n'avait -jamais osé me parler. - -Je demandai à une de mes amies: - ---Qui est donc ce jeune homme qui me suit partout et qui se trouve mal -quand je fais un faux pas? - ---Ma chère, me répondit Hermance, une jolie petite Anglaise qui avait une -perruque, c'est le fils d'un pharmacien. - ---Ah! lui dis-je, c'est dommage; il est gentil. - ---Si tu ne l'aides pas un peu, me dit une autre, il n'osera jamais te -parler. Il est très-riche; son père est un grand fabricant de -locomotives. - ---Bon! tout-à-l'heure c'était un pharmacien... Il faudrait vous entendre. - -Je montai à cheval et j'entrai dans l'arène. - -Il me sembla que ma selle n'était pas solide; je m'arrêtai devant la -grande loge. Pendant qu'on sanglait mon cheval, j'entendis un bruit -confus de compliments toujours agréables pour l'oreille d'une femme. -J'oubliai ma chute de la dernière fois et me promis de gagner cette -course si je pouvais. Je poussai ma jument, j'arrivai la première d'une -demi-tête de cheval. Quand je revins aux écuries, je vis mon amoureux -tout pâle; ses yeux étaient si brillants, que je les crus pleins de -larmes; il vint à moi et me dit: - ---Oh! que vous m'avez fait peur! Je me suis figuré vous voir tomber dix -fois. - -J'eus la malheureuse idée de lui répondre qu'il était beaucoup trop bon. - -A partir de ce moment, il me fut impossible de m'en défaire; la glace -était rompue. Il me suivit jusqu'à la porte de ma loge; je la lui fermai -au nez. - -Il vint me voir le lendemain, sans que je le lui eusse permis; il finit -par ne plus bouger de chez moi. Il était bête à manger du foin, mais si -bon garçon, si obligeant, surtout si amoureux, que j'étais souvent tentée -d'être indulgente, malgré ma répugnance pour les gens stupides. - -Il se nommait Léon. On comprend, sans que je m'en explique, la -délicatesse qui m'empêche d'ajouter les noms de famille aux prénoms. Il y -a des secrets que tout le monde ne doit pas savoir. Permis aux curieux de -chercher, aux habiles de deviner. - -J'étais devenue bonne écuyère. - -Je fis une demande au préfet pour obtenir ma liberté. On me fit venir, me -disant qu'il n'y avait pas assez longtemps; que si l'Hippodrome fermait, -je n'avais aucun moyen d'existence. Je rentrai chez moi tout en larmes -et toute découragée. Il vint encore des femmes m'apporter des -propositions plus brillantes que celles que j'avais reçues d'abord. Je -crus ces femmes envoyées de la police, et les reçus plus mal que les -premières. - -J'étais allée un soir au Ranelagh avec une de mes camarades de -l'Hippodrome qui se nommait Angèle; nous causions assises dans un coin de -la salle. Une marchande de fleurs vint m'apporter des roses magnifiques. - ---De la part de ces messieurs, dit-elle, en me montrant deux hommes assis -à quelques pas de nous, tous deux petits; l'un blond, insignifiant de -figure: il aurait eu l'air commun s'il n'avait eu un petit pied long -comme ma main. L'autre était joli garçon, plus jeune et effronté comme un -page. - -J'avais envie, pour les faire enrager, de refuser les fleurs. - ---Es-tu folle! me dit Angèle: gardons-les. Tu ne vois donc pas comme -elles sont belles! - -Je ne répondis rien. Je laissai les fleurs sur une chaise devant moi, -sans regarder ceux qui me les avaient envoyées. - -Ils s'approchèrent de nous. Le plus jeune des deux prit la parole, et -s'adressant à moi: - ---Ah! vous aimez les fleurs! je suis fâché de vous en offrir d'aussi -laides; si vous le permettez, je vous en enverrai d'autres. - -Je répondis par un petit signe de tête et par une petite moue qui voulait -dire: «Je vous remercie des premières, mais je ne recevrai pas les -secondes.» - ---Je vois, mademoiselle, que vous n'aimez pas causer; c'est quelquefois -une preuve d'esprit. - -Et il se rapprocha de moi, si près qu'il mit sa chaise sur ma robe; je le -lui fis remarquer en le priant de s'éloigner. - ---Non, me répondit-il, je l'ai déjà abîmée, je vous en enverrai une -autre. - -Son ami, qui était resté debout, lui dit quelques mots en langue -étrangère; il lui répondit dans la même langue, et se retournant vers -moi: - ---Le duc a raison, je n'ai pas le droit de vous faire la cour. Le duc et -moi, nous vous avons vue monter à cheval; nous sommes devenus amoureux -tous les deux; nous avons joué à pile ou face. D'après nos conventions, -le gagnant seul devait avoir le droit de se mettre sur les rangs pour -obtenir vos bonnes grâces. J'ai perdu; le duc vous a envoyé une de ses -amies que vous avez mise à la porte. Croyant qu'il avait renoncé à toute -espérance, j'ai fait comme lui; je n'ai pas été mieux reçu. - ---Et cela vous a étonné? - ---Oui, nous avions parié cinquante louis. - -Il me dit cela d'un air si impertinent que je le pris en grippe, et que -je songeai tout de suite à me venger. - ---Assurément, monsieur, lui dis-je, il n'y a pas de distraction plus -innocente que celle-là. Pour que l'enjeu eût un intérêt pour vous, il -aurait fallu vous assurer de mon consentement, et c'est une condition qui -aurait toujours manqué à votre pari. Je vous avouerai même que, si -j'avais été obligée de faire un choix, je crois que j'aurais été de -l'avis du sort. - -Je ne réfléchissais pas que, pour lui dire une chose désagréable, je -faisais une véritable déclaration à son ami. - -Ce dernier s'en aperçut et parut m'en savoir beaucoup de gré. Poli, mais -grave et taciturne, il formait en tous points avec l'autre un contraste -complet. Peut-être était-il arrêté par la difficulté du langage, car il -parlait le français avec un accent méridional prononcé; mais j'avais la -tête montée, et pour faire enrager son ami, je fis seule les frais de la -conversation. - -Le duc me demanda la permission de venir me voir; je la lui accordai en -appuyant bien haut sur un: «Vous me ferez grand plaisir,» qui fut à son -adresse, car l'autre petit monsieur quitta la place en disant: - -«Voilà ce que c'est que d'être duc et d'avoir trois cent mille francs de -rente.» - -Son dépit le servait mal: cette énumération des avantages de son rival -n'était guère propre à m'inspirer de l'aversion pour ma nouvelle -conquête. Il en est du monde où je vivais, comme de l'autre, je crois: un -beau titre et beaucoup de millions n'empêchent pas de faire la cour à une -femme. - -Nous restâmes seuls; le duc devint plus causeur. Ce fut lui qui continua -la conversation. - ---Quel drôle de caractère a mon ami! C'est un charmant garçon; mais il -est un peu fat: il faut que tout lui cède. Il a, du reste, beaucoup de -succès auprès des femmes. Il croit, quand on me donne la préférence, que -c'est pour ma fortune; cela m'a rendu défiant, et j'ai fini par le croire -moi-même. - -La provocation était directe, et quoique je n'aie jamais aimé être de -l'avis d'un homme quand il s'agissait de le trouver bien, je me résignai -d'assez bonne grâce à dire au duc qu'il avait tort de douter ainsi de -lui-même. - -Il m'offrit son bras pour faire le tour du jardin. J'acceptai avec un -double plaisir; d'abord, parce que cela flattait ma vanité, et ensuite, -parce que c'était le moyen de continuer à faire enrager son ami, à qui -j'en voulais d'avoir été si brutal. J'ai toujours détesté les gens qui -prenaient avec moi des airs d'autorité. - -J'éprouve, en me retraçant à moi-même les souvenirs de ma vie, un -singulier effet: je suis plus heureuse à la pensée de raconter mes -faiblesses, que je ne l'ai jamais été, dans l'entraînement de la -jeunesse, à la pensée de les commettre. Il faut que la décence et l'étude -aient entre elles de mystérieux rapports pour réveiller ainsi la -conscience endormie. - -A chaque instant, je suis tentée de tricher avec l'inexorable réalité; -mais je ne cède pas à la tentation, car je comprends que mon récit -perdrait tout intérêt, s'il cessait d'être complétement sincère. - -Ma liaison avec le duc me mettait dans une position tout-à-fait -nouvelle... Elle me donnait mes entrées dans le grand monde... de Bohême. - -Je devins trop élégante pour ne pas avoir d'ennemies; rien ne me -manquait, pas même la jalousie de mes camarades, qui me déchiraient à -belles dents. - -Le duc n'était pas brouillé avec son ami. Je le voyais donc souvent. Il -n'avait perdu ni son aplomb, ni ses espérances. - ---Vous me reviendrez, me disait-il; c'est une question de temps. Le duc -ne vous gardera pas toujours. - -Je lui répondais: - ---Jamais! - -Et je lui tins parole. - -Il se consola avec Angèle. - - - - -XIV - -LA ROBE JAUNE DE LISE. - - -Dès qu'il m'arrivait quelque chose d'heureux ou de malheureux, ma grande -ressource était d'aller voir Lise, pour partager avec elle ou mes joies -ou mes peines. Elle m'avait annoncé son projet de faire un petit voyage; -mais elle devait être revenue. Sa propriétaire, qui savait notre -intimité, me donna sa nouvelle adresse sous le sceau du secret, parce que -Lise persistait à ne vouloir voir personne. Elle demeurait aux -Champs-Élysées, no 107, au cinquième. Je frappai. - ---Entrez! me dit une voix bien connue. - -J'ouvris la porte, et je vis ma Lise étendue sur son lit, une bougie -allumée pour sa cigarette, un livre à la main. - ---Tiens! c'est toi! Tu es gentille de venir me voir; mais si l'autre -rentre, elle va jeter de beaux cris: elle ne peut pas te souffrir. - -Je regardai la chambre: c'était un petit ménage, assez convenable. - ---Chez qui es-tu donc ici? Et je me levais pour m'en aller. - -Elle me retint par ma robe. - ---C'est vrai, tu ne sais rien... Attends donc! elle ne me mangera pas. -Figure-toi qu'après mon arrestation, je n'osais pas sortir; je ne voulais -plus rester à l'hôtel. J'étais en train de me lamenter, quand on vint me -dire qu'une demoiselle voulait me parler à toute force. Je crus qu'on me -trompait, que c'était quelque créancier; je grondai ma propriétaire, qui -redescendit rendre à l'inconnue le savon que je venais de lui donner à -elle-même. - -Au bout de quelques instants, ma propriétaire remonta, et me dit: - ---Cette demoiselle insiste; elle a dit que quand vous sauriez son nom, -vous la recevriez. - -Si j'avais été debout, je serais tombée tout de mon long; c'était ma -sœur! Que me voulait-elle? - -Immédiatement, il me vint à l'esprit que mon père était en bas, qu'il -allait m'étrangler. - -Je dis à la propriétaire: - ---Fermez les portes, je ne suis pas ici. Ah! mon Dieu! je suis perdue! -Dites que je ne la connais pas, qu'elle se trompe. - ---Mais non, je ne me trompe pas, dit Eulalie, en passant la tête par la -porte. - -Je courus derrière elle, je fermai la porte, en appuyant mon corps dessus -de toutes mes forces. - ---Ah ça, qu'as-tu donc? me dit-elle en riant. - -Je la regardai, et à travers ma terreur, je fus frappée de son élégance. -J'écoutais, je n'entendais rien. - ---Qu'est-ce que tu me veux? Mon père est derrière toi, n'est-ce pas? -Pourquoi l'as-tu amené, mauvais cœur? - ---Mon Dieu! que tu es bête! Il ne sait pas où je suis, moi! Il ne peut -donc pas me suivre ici. - ---Comment, mademoiselle! votre père ne sait pas où vous êtes!... Vous -vous êtes donc sauvée! - ---Oui; depuis ton départ tout allait de mal en pis. Maxime m'a emmenée; -comme il n'a pas grand'chose, je suis entrée à l'Hippodrome; je gagne un -peu d'argent, cela l'aide; je reste aux Champs-Elysées, 107; si tu veux -venir avec moi, je t'offre la moitié de ma chambre. - -Le croirais-tu? cela me fit un mal atroce de voir ma sœur perdue. -J'allais lui faire de la morale, elle m'arrêta: - ---Ah! me dit-elle, laisse-moi la paix. Ce n'est pas à cause de toi que je -suis partie; je serais partie tout de même: j'adore Maxime. - -Je fus abasourdie; mais je n'avais pas le droit de la gronder, et -d'ailleurs c'eût été parfaitement inutile. - -Tu ne peux te figurer l'embarras où je me suis trouvée pour moi-même. - -J'avais dans l'hôtel une assez grosse dette, et pas d'argent pour -m'acquitter. On m'a gardé mes affaires en payement et je suis emménagée -ici avec deux chemises, des pantoufles et la robe que j'ai sur moi. J'ai -dit que je partais pour la campagne et je ne bouge pas. - -Pourtant, il faut que je sorte de cette situation. Je suis à la charge de -ma sœur; elle m'a offert de venir chez elle, comme on l'offre presque -toujours, mais comme toujours, elle l'a regretté. D'abord, elle n'est pas -riche, et elle le serait que cela ne me ferait pas la position meilleure; -elle est avare. Hier, elle m'a reproché un cahier de papier à cigarettes; -nous nous sommes déjà disputées vingt fois. - -Après chaque scène, je prends mes deux chemises pour faire ma malle. -Eulalie ne peut s'empêcher de rire, et je reste, en lui promettant -d'avoir de l'ordre, ce à quoi je ne peux pas m'habituer; il faut lui -rendre cette justice qu'elle a raison... Regarde cette petite chambre, -comme elle est propre: il n'y a presque rien. Eh bien! c'est gentil comme -tout; elle me suit toute la journée avec une serviette pour essuyer -jusqu'à la marque de mes pieds; aussi, tu vois, je reste couchée... Comme -cela je ne dérange rien. - -Je ne pus m'empêcher de rire, car le lit, la table de nuit, la chambre -entière étaient un vrai pillage; partout des livres, du papier à -cigarettes déchiré, jeté çà et là, du tabac, de la cendre... - ---Ah! mon Dieu, lui dis-je, en me levant, je me sauve... elle n'est pas -aimable tous les jours, ton Eulalie. Je l'ai vue souvent à l'Hippodrome, -sans savoir que c'était ta sœur, et j'ai déjà eu deux ou trois -bourrasques avec elle; si elle me trouve ici, elle est capable de me -faire quelque mauvais compliment. - ---Non, reste, reste encore un peu; ce n'est pas l'heure à laquelle elle -rentre. Elle est chez Maxime, et puis, je sais le moyen de la mettre de -bonne humeur. - -Et elle se mit à ranger autour d'elle, essuyant la table avec son unique -robe. - ---Maintenant, ouvre la fenêtre pour que la fumée sorte! - ---Oh! lui dis-je, tu as au moins une belle vue pour te distraire. - ---Ça ne me distrait pas du tout; ça me fait mal au cœur de ne pouvoir -pas aller faire ma belle; je m'ennuie à crier. - -Je revins m'asseoir près du lit, un peu embarrassée de la proposition que -je voulais lui faire, car je connaissais son caractère. - ---Voyons, ma chère Lise, puisque tu t'ennuies tant ici, veux-tu en -sortir? Je te prêterai tout ce que je pourrai. Si tu veux venir chez moi, -je suis à ta disposition. Je ne suis pas ta sœur, moi, je ne te ferai -pas de scène. - ---Non, me dit-elle, j'aime encore mieux une amie que de l'argent; si -j'étais ton obligée, ça nous fâcherait peut-être... pas à cause de toi, -je sais que tu ne me le reprocherais point, mais à cause de moi qui -serais humiliée. Je me connais, vois-tu; je ne vaux pas grand'chose. -Regarde, mes sourcils se joignent sur mon nez comme une paire de petites -moustaches; on dit que c'est signe de jalousie... j'ai bien peur que le -proverbe ne soit vrai. C'est plus fort que moi; je t'aime beaucoup, mais -je ne pourrais pas demeurer avec toi; ton bonheur, si tu étais plus -heureuse que moi, finirait peut-être par me faire de la peine. - -Elle avait les larmes aux yeux en me disant cela; je lui pris la main, et -je lui dis: - ---Tu as raison d'être franche; rien ne pourrait m'être plus pénible que -de me fâcher avec toi. Tiens! on monte... Si c'était Eulalie. - -Nous ne restâmes pas longtemps dans l'incertitude. La porte s'ouvrit. -Eulalie parut fort étonnée de me trouver là; Pomaré perdit complétement -contenance; j'en fus d'autant plus surprise que j'ai connu peu de femmes -ayant l'air aussi dominateur que Pomaré! Il fallait que sa sœur eût sur -elle un grand ascendant. Je fus obligée de prendre la parole la première. - -Eulalie était une fille d'une taille moyenne, boulotte, la figure -ordinaire, la physionomie très-froide; d'une autre, je dirais l'air bête; -mais elle avait infiniment d'esprit. - -Quoiqu'elle n'eût guère, je crois, que dix-sept ans, elle en paraissait -vingt-cinq; elle attendait que l'une de nous deux s'expliquât. - ---Vous êtes étonnée, ma chère camarade, de me trouver vous faisant une -visite, ne m'y ayant jamais engagée; mais je sortais de l'Hippodrome; en -passant, j'ai vu Lise à la fenêtre, je suis montée. - -Elle me regarda sans me saluer, et dit à sa sœur: - ---Je t'avais défendu d'ouvrir ma fenêtre. - -Le rouge me monta au visage. Ma petite Eulalie, pensai-je, voilà une -impertinence que tu ne porteras pas en enfer. - -Lise était restée tout interdite de cet air d'autorité. - -J'avais heureusement un bon moyen de venger ses injures et les miennes. - -Je repris de l'air du monde le plus tranquille: - ---Je n'aurais pas vu Lise, que je serais montée tout de même; j'avais un -service à vous demander. - ---A moi? - ---Oui, je vous ai entendue plusieurs fois vous plaindre de ce que l'on ne -vous faisait pas faire de courses, de ce que l'on vous oubliait parmi les -figurantes. - -Elle devint pourpre, car je touchais la corde sensible. - ---Eh bien! si vous aviez une occasion de vous montrer dans quelque -steeple-chase, je suis sûre qu'on vous les laisserait continuer à la -place d'Hermance, qui monte à cheval comme une poule. - ---Je le sais bien, me dit-elle; mais ils ne veulent pas me laisser -essayer. - ---C'est révoltant; il est bien facile de dire aux gens: «Vous ne sauriez -pas faire cela,» quand on ne veut pas les admettre à essayer. Je vous -offre un moyen de vous passer de la bonne volonté de l'administration. Je -pars dans quelques jours; je voudrais qu'une de mes camarades fît mon -service pendant quinze jours, et voilà ce que je venais vous demander -avant de solliciter mon congé. - -Elle était rayonnante; je crois même qu'elle eut envie de m'embrasser. - ---Je veux bien, me dit-elle; je leur montrerai que je suis bonne à -quelque chose. Tâchez seulement qu'ils y consentent. - ---Oh! j'ai un moyen de les y forcer; je ne les préviendrai pas à -l'avance. Un jour je manquerai, vous serez toute prête; ils n'auront pas -le choix: ils verront qu'ils se sont trompés sur votre compte. - ---Ah! mon Dieu! dit-elle, il faut que je retourne chez Maxime, qui n'y -était pas tout-à-l'heure. Restez avec Lise, je ne vais pas être -longtemps. Si vous ne restez pas, revenez demain, nous causerons. - -Lise me serra les mains; elle avait compris. Quand Eulalie fut partie, -elle me dit: - ---Tu sais que j'ai eu toutes les peines du monde à ne pas éclater de rire -devant elle; tu m'as dit, il y a une heure, qu'elle te faisait l'effet, à -cheval, d'une cruche pleine d'eau!... - ---Ma chère, il n'y avait que ce moyen-là de te voir. On ne peut rien en -faire; si je la proposais, on me rirait au nez; et puis, il y a une autre -difficulté, c'est que je ne pars pas; mais j'espère que dans dix jours tu -ne seras plus là. Adieu, entretiens-la de ses succès; je reviendrai -demain. - -Rentrée chez moi, j'écrivis un mot à l'hôtel des Princes, à un jeune -homme nommé Manby, avec qui j'avais passé la soirée plusieurs fois chez -Lise, et qui l'avait assurée, devant moi, de son amitié sans fin. Il ne -se fit pas attendre: à quatre heures il était chez moi. - ---Vous êtes aimable d'être venu, mon cher ami, j'ai un service à vous -demander. - ---Tout ce que vous voudrez, pourvu que vous me laissiez vous embrasser. - ---Vous pensez bien que je ne vous ai pas demandé pour cela. - ---Je ne l'ai pas pensé, et je le regrette. - ---Allons, pas de fadaises! Lise est malheureuse; elle ne veut rien de -moi, mais de vous elle acceptera tout. Il faut qu'elle sorte de chez sa -sœur, qui la traite comme un chien. - ---Ma chère, me dit-il, je vous livre ma fortune. Je n'ai que dix louis -sur moi, les voilà... Si cela ne suffit pas, pourvu qu'elle me demande -par la même voie, je suis toujours prêt. - ---Elle ne vous demande rien; elle ne sait même pas que je vous ai écrit. -Adieu, merci pour elle. - -Le lendemain, je courus chez Lise toute joyeuse. Je me disais: - ---Elle va se louer une chambre, donner cent francs à son hôtel; la voilà -sortie d'embarras. - -Je lui racontai ce que j'avais fait; elle parut contente. - ---Allons faire quelques emplettes, me dit-elle, j'ai beaucoup de petites -choses à acheter. - -J'avais envie de lui dire: «Va doucement!» - -Nous nous arrêtâmes _aux Bayadères_, sur le boulevard; je l'attendais -dans la voiture; elle revint au bout d'une heure avec un paquet. - ---Ah! regarde la jolie couleur. - -Et elle me montra un taffetas couleur maïs, de toute beauté. - ---Qu'est-ce que c'est que ça? lui dis-je étonnée. - ---Ça, c'est une robe. - ---Oui, et combien te coûte-t-elle? - ---Cent soixante francs. - -Je la crus folle tout-à-fait. Je résolus de ne plus m'occuper d'elle; je -m'enfonçai dans la voiture. - -Notre fiacre n'allait pas vite: nous l'avions pris à l'heure; nous -cheminâmes donc doucement. J'allais au faubourg Saint-Honoré, elle, aux -Champs-Élysées. - ---Est-ce que tu vas me quitter fâchée, me dit Lise, parce que je me suis -acheté une robe abricot? Ç'a été plus fort que moi. Je sais bien que -j'aurais pu mieux employer mon argent; mais je veux aller au Ranelagh -jeudi; je vais avoir la robe et le mantelet pareils, un chapeau de paille -de riz; on croira que j'ai fait fortune; on viendra causer avec moi. Si -je n'avais pas quelque chose d'ébouriffant, on ne me ferait même pas -danser. - -Je savais qu'elle avait raison d'un côté; mais je ne pouvais lui -pardonner cette folie, moi qui, jusqu'alors, achetais dix mètres de -calicot à douze sous pour faire des chemises, quand je me trouvais à la -tête de vingt francs. - ---Allons, faisons la paix, me dit-elle en me quittant, donne-moi la main, -et promets-moi de venir me prendre jeudi à huit heures, car je ne -pourrais sortir avec ma toilette, ni le jour ni à pied. - ---Ah! cela veut dire qu'il faut que j'aille te chercher en voiture. Eh -bien! on ira, mais ne t'y habitue pas. - -J'entrais dans mon allée, j'allais grimper mes cinq étages, quand mon -portier frappa à son carreau. Sa loge était au fond de la cour. Il me fit -signe; je courus très-intriguée, car il me montrait un paquet. - ---Oh! oh! il y a du nouveau, me fit-il, ça embaume, ça. - -Et il me remit un gros bouquet de fleurs des plus rares. - ---Il est venu des personnes vous demander; puis on est venu de chez le -commissaire. - -Je cachai ma figure dans le bouquet comme pour le respirer, mais je ne -sentais rien. Je devais être fort pâle; je fus obligée de m'appuyer à son -établi de tailleur. Il releva ses lunettes et dit à sa femme: - ---Comment a-t-il dit, l'agent? - -Elle quitta son pot au feu. - -C'était une bonne grosse femme, qui n'a pas maigri et que je vois souvent -à sa porte. - ---Il a dit que, si demain vous n'aviez pas enlevé vos fleurs de dessus -votre croisée, vous seriez à l'amende. - -Je respirai à faire le vide dans sa loge, et je grimpai mes étages comme -un oiseau; je ne voulais rien avoir à faire avec le commissaire. J'ouvris -ma fenêtre, je regardai mes pauvres fleurs qui grimpaient si vivaces. - -«Chers pois de senteur, capucines et volubilis, je vous ai arrosés, -attachés avec tant de soin; faut-il que je vous détruise? Petites fleurs -du pauvre, comme je vous aime!» Je mis à côté mon beau bouquet, il me -parut affreux; je le jetai dans la chambre et j'embrassai mon réséda et -mes pensées. Je regardais comment je pourrais faire pour les déplacer -sans les arracher. Je m'étais fabriqué une caisse moi-même et j'avais -semé en pleine terre; les branches s'étaient enlacées par mes soins dans -les cordes et fils de fer; impossible de les démêler. Un coup de sonnette -me fit sauter; je me jetai sur mon jardin; j'arrachai tout comme une -furie; j'entendis les tiges crier; elles semblaient me reprocher la mort -de mes fleurs. Mais je redoublais d'efforts pour enlever les ficelles qui -me coupaient les doigts. - -«Ah! on vient me demander pourquoi vous n'êtes pas en bas. Vous voyez -bien qu'il faut que je vous arrache!» Et j'enfonçais mes mains dans la -terre. - -On sonna plus fort; je fus ouvrir. - -C'était Léon. Le duc m'avait défendu de le recevoir; mais moins par -affection que par esprit d'indépendance je m'y étais obstinément refusée. - ---Que diable faites-vous donc? voilà deux heures que je sonne! - ---Pourquoi sonnez-vous? - ---Tiens! quand on est arrivé à votre porte, on n'a pas envie de -redescendre cinq étages. - ---Qui vous a prié de les monter? Vous m'avez fait une peur atroce. - ---Si je vous dérange, je m'en vais. - -Mais sans attendre ma réponse et au lieu d'aller vers la porte, il entra -jusqu'à la croisée. - ---Oh! me dit-il, en ramassant mon bouquet, je comprends pourquoi vous -arrachez votre jardin; il n'est plus digne de vous. Tout ce qui vous -entoure va subir le même sort. C'est votre duc qui vous envoie cela? - -Et le bouquet fut roulé de nouveau dans la chambre. - -Cela me déplut. Je ramassai mon bouquet; il représentait quelqu'un chez -moi; j'ai toujours défendu les absents. - ---Je vous ai dit que je voulais être libre, que je ne m'engageais à -personne. Vous dites m'aimer beaucoup: eh bien! le seul moyen de me le -prouver, le seul moyen de garder mon amitié, à défaut d'amour, c'est de -ne pas me tyranniser. - ---Vous êtes méchante, Céleste. Vous m'appelez tyran, parce que je suis -jaloux. C'est pourtant la plus grande preuve que je puisse vous donner de -mon amour. Hermance m'a demandé d'aller la voir; elle serait bien -contente si je lui disais le quart de ce que je viens de vous dire. - ---Eh bien! allez le lui répéter, je ne vous retiens pas. - -Mes querelles avec Léon étaient des scènes en trois tableaux. Il -commençait par être impertinent, il devenait fat, et finissait par la -soumission. - -Alors seulement, je m'attendrissais. - -C'était le tour de la fatuité. - -Il jeta sur sa personne un regard de satisfaction. Il examina son -pantalon acheté à Londres, son gilet du meilleur goût, sa redingote de la -coupe la plus irréprochable. Il avait l'air de me dire: «Peut-on être à -ce point dédaigneuse pour un homme aussi bien mis et ayant l'air aussi -comme il faut que moi?» - -J'ai connu des femmes qui se laissent prendre à ces façons-là: je ne suis -pas du nombre. Les prétentions et la minauderie chez un homme m'ont -toujours révoltée. Je gardai un silence glacial. Le pauvre Léon alors ne -savait plus où il en était. Son impertinence et son orgueil tombaient à -plat. - -Tout en causant, j'avais entièrement enlevé ma caisse, coupé mes cordes, -non sans peine et sans regret. - ---Pourquoi vous donnez-vous tant de mal à ôter ces fleurs? - ---Parce qu'on m'a fait dire de les enlever. - ---Qui donc? - ---Le commissaire. - -Léon me regardait d'un air si triste et si contrit que je me sentis -désarmée; je lui tendis la main. - ---Voyons, je vous ai fait de la peine, pardonnez-moi. Vous savez bien que -je suis brutale et colère, mais ça passe vite. C'est mon jardin qui en -est cause, et j'ai mes raisons pour ne pas être à l'amende. - ---Vous n'avez pas d'argent? Que cela ne vous tourmente pas; je serais -très-heureux d'être votre banquier. - -Mieux valait comprendre comme cela que pas du tout. - -Je lui dis que j'allais au Ranelagh le lendemain. Il m'envoya une -voiture. - -Je fus chercher Lise à l'heure convenue. Elle était superbe, et nous -fîmes deux ou trois tours avant d'aller au bal. En chemin, elle me -raconta que le petit Camille était venu la voir, qu'il était toujours le -même. - ---Eh bien! tant mieux! J'ai confiance en lui, moi. - ---Oui, c'est bien extraordinaire; il ne varie pas. Il me dit toujours: -«Pour rien au monde, je ne voudrais t'avoir.» J'ai tâché une fois de le -faire mentir; il s'est sauvé comme Joseph. Pauvre écolier! Il se prive de -plumes pour m'envoyer un bouquet. - ---Tâche de garder cette affection-là! Je crois qu'ils sont rares ceux qui -ne vous aiment pas pour l'amour d'eux-mêmes. - ---A propos, et toi, qu'est-ce que tu fais de Léon? On dit qu'il t'adore -et qu'il est gentil. - ---Oui. - ---Pourquoi ne sort-il pas avec toi? - ---Parce que je ne veux plus. L'autre jour, à onze heures, j'allais à -l'Hippodrome, il m'offrit de me conduire; je lui fis remarquer qu'on -pouvait le rencontrer, que cela ferait mauvais effet pour sa famille. Il -prit un air dégagé et me dit qu'il ne craignait rien. Arrivés à la -hauteur de la rue de Chaillot, il me lâcha le bras, et se mit à courir -comme un voleur poursuivi. Quelques personnes me regardaient. J'attendis -plusieurs minutes. On s'arrêta et on vint me demander ce qu'il y avait. -Comme j'étais embarrassée, je me sauvai de mon côté. En rentrant chez -moi, je le trouvai à ma porte, les mains dans ses poches; il sifflait. - ---Ah ça, allez-vous me dire quelle mouche vous a piqué? - ---Ma chère, je voyais venir devant moi ma mère et mon grand-père. -J'aurais été joli, s'ils m'avaient vu donnant le bras à Mogador! - ---Vous avez raison; mais pourquoi me l'avez-vous offert? Je ne vous l'ai -pas demandé, au contraire, et, pour que pareille chose n'arrive plus, -nous ne sortirons jamais ensemble. - -Ce n'est pas faute qu'il me l'ait demandé depuis; mais je ne veux pas -prendre l'habitude de me manquer de parole à moi-même: je ne céderai pas. - -Nous fîmes une entrée magnifique. Je n'avais pas une robe jaune; mais -j'étais si mince de taille que tout le monde le remarquait tout haut. -C'est un reproche que je me suis souvent adressé; car Lise se mit à se -serrer: cela lui a fait grand mal. - -La soirée fut un éclat de rire. On commençait à s'habituer à nous. Les -femmes comme il faut nous regardaient sans trop de courroux. Les jeunes -lions faisaient encore leur tête et ne nous invitaient pas; ils ne -voulaient pas danser à notre quadrille et refusaient de nous faire -vis-à-vis, craignant, disaient-ils, de se donner en spectacle comme M. -Brididi. Ils se plaçaient plus loin. Mais ils étaient seuls; la foule -nous entourait et riait; ils s'ennuyèrent, cessèrent même de danser sous -prétexte que ces cris empêchaient d'entendre la mesure; ils finirent par -se disputer leur tour pour danser avec nous. Mais en voulant faire plus -que Brididi, ils ne parvenaient qu'à être ridicules. - -On arrangea un grand souper; plusieurs voitures se suivirent, et nous -arrivâmes comme une noce au café Anglais, qui trembla toute la nuit de -nos rires, de nos cris et de nos chansons. - -Pomaré me regardait souvent avec une sorte d'envie. - -J'avais une jolie voix, le charme inséparable de la jeunesse; on me -faisait des compliments qui lui étaient pénibles. Je connaissais son -caractère, et je m'effaçais un peu par amitié, ce que je n'aurais certes -fait pour aucune autre femme. - -Il y avait à ce souper un jeune homme qu'on appelait Gustave, dont -j'avais remarqué l'air de préoccupation. - ---A quoi penses-tu donc? lui disaient ses camarades. - ---Je pense à ce pauvre Alphonse, qui s'ennuie pendant que nous nous -amusons. Que n'est-il ici! Voilà ce qu'il faudrait pour le distraire. -C'est si triste de voir un si charmant garçon se laisser mourir. L'ennui -le tue; il est perdu. - ---Qui est donc cet Alphonse? demandai-je. - ---C'est un homme de talent. - ---Il est malade? - ---Non; mais il a le spleen. - ---Oh! c'est deux fois dommage; il faut le distraire. - ---Je le voudrais bien, mais il ne veut recevoir personne. - ---Il faut le prendre d'assaut. - ---C'est une idée... je tâcherai... Vous êtes toutes deux si gaies et si -charmantes, que si vous voulez bien entreprendre cette cure, je suis -certain que vous réussirez. - -Le lendemain, nous reçûmes une invitation de M. Alphonse R..... On lui -avait fourré dans la tête de recevoir quelques amis; il donna un thé, -rien que pour nous voir; on avait tant parlé de notre entrain qu'il -s'était laissé gagner. - -Nous arrivâmes avec Lise, à neuf heures du soir, rue de la Bruyère. On -nous introduisit dans un joli appartement. Je ne sais ce que j'avais ce -jour-là; j'étais horriblement triste. Cela avait gagné Lise. Nous avions -eu l'idée de mettre des robes foncées; nous devions avoir l'air de -pleureuses. Et puis, aller chez un homme qui se meurt, cela n'est pas -gai! Nous avions de vraies figures de circonstance. - -Le maître de la maison était grand, mince, les joues creuses, décolorées, -la figure douce, fine, l'air distingué et d'une amabilité rare; il vint à -nous, nous remerciant d'avoir sacrifié une soirée à son ombre, nous fit -asseoir, nous offrit lui-même des fruits, des gâteaux, du thé; puis, -s'asseyant dans un fauteuil, il resta sans mouvements, sans avoir l'air -de penser. - -Je me penchai à l'oreille de Lise et je lui dis: - ---Je suis fâchée d'être venue; il me fait de la peine... - -Son ami Gustave était auprès de lui: une mère n'aurait pas eu des soins -plus attentifs. Je voyais sur cette bonne figure passer tous les nuages -de l'inquiétude. - ---Alphonse, à quoi donc pensez-vous? Vous oubliez que vous nous avez -promis d'être gai; le moment est venu de faire chanter la reine Pomaré. - -L'intention était assurément très-bonne; mais il avait parlé très-haut: -Lise l'entendit, et trouvant sans doute cette façon de disposer d'elle un -peu cavalière, elle fronça les sourcils. M. Gustave vint à elle, l'air -riant et sans se douter le moins du monde de ses dispositions. - ---Voulez-vous, mademoiselle, être assez aimable pour nous chanter quelque -chose? - -Non, dit Lise assez sèchement; je suis beaucoup moins drôle que vous ne -croyez. - -M. Alphonse R.... vint se joindre à son ami, d'une manière si gracieuse, -qu'il m'eût semblé de mauvais goût de se faire prier davantage. - ---Oh! dis-je à Lise, tu ne peux plus refuser. - ---C'est donc pour vous? dit-elle à Alphonse, qui approcha son fauteuil du -piano. - -Elle chanta avec un entrain, une verve incroyables. Alphonse avait ouvert -les yeux et les oreilles; cela paraissait l'amuser beaucoup; Gustave fit -mille tendresses de reconnaissance à Lise, qui venait de faire rire son -cher ami. - -Lise, qui était fantasque comme la lune, avait complétement oublié son -mouvement d'humeur, et ils étaient les meilleurs amis du monde. - -Cette soirée avait l'avantage de me montrer un monde que je ne -connaissais pas encore; il y régnait une gaieté naturelle, qui me parut -bien préférable à la joie un peu bruyante dont j'avais jusqu'alors été -témoin. L'esprit seul peut donner de l'attrait au plaisir. - -On fit de la musique. Un petit jeune homme se mit au piano: dès les -premières notes, je reconnus un maître; je le regardai avec attention. Il -était blond; il avait les cheveux crépus, les yeux bleus, les lèvres un -peu fortes, les dents blanches; il était plutôt bien que mal, quoique sa -figure manquât d'expression. Ses mains couraient sur le clavier avec une -légèreté, une agilité incroyables. Ce n'était pas de la musique, mais une -harmonie qui vous enveloppait le cœur. - -Quand il eut fini de jouer, des applaudissements unanimes et bien mérités -retentirent dans le salon. - -Je profitai du bruit pour demander à M. Gustave quel était ce jeune homme -qui avait tant de talent. - ---Vous ne connaissez donc personne, ma chère enfant? C'est H... le -compositeur, H... le petit prodige! Je vais vous le présenter. - -Sans me demander si cela me plaisait ou non, il alla le prendre par la -main et me l'amena. - -Je crus remarquer que M. H... avait rougi en s'approchant de moi. - ---Je sais bon gré à mon ami, me dit-il avec un petit accent allemand qui -n'avait rien de désagréable, de me conduire vers vous. Depuis le premier -jour où je vous ai vue, et il y a longtemps déjà, j'avais envie de vous -connaître. La soirée s'avançait, et j'avais peur de manquer l'occasion. - -Je lui demandai avec une certaine inquiétude d'où il me connaissait. - ---Mais je vous ai vue monter à cheval, et vous avez emporté mon cœur, -qui court avec vous depuis ce temps-là. - -Il me salua et s'éloigna. - -M. Gustave, qui était resté près de moi, me dit tout bas: - ---Il a beaucoup de talent; mais il en aurait plus encore, si ses parents, -qui sont israélites, ne l'avaient pas usé, pour exploiter plus tôt ses -dispositions. A huit ans, il était d'une force remarquable: il jouait -dans les concerts; on ne parlait que de lui. - ---Comment! il est juif? dis-je avec un petit sentiment de répugnance que, -tout d'abord, je ne pus réprimer. - -Je sais que cela ne se discute pas, et qu'à moi moins qu'à toute autre -personne il appartient d'avoir des préventions; mais enfin, dans mon -enfance, j'avais les juifs en horreur. Voici à quoi cela tenait: il y en -avait beaucoup dans le quartier que nous habitions; ma mère avait -toujours eu à s'en plaindre. Quand je demeurais rue du Temple, il y -avait au premier une famille juive; j'allais jouer souvent avec les deux -enfants. Leur dimanche, qui est le samedi, les juifs ne doivent pas -toucher d'argent; ils me priaient de faire leur feu, leurs commissions. -La fille aînée mourut; c'était un vendredi. J'entrai le samedi, comme à -mon ordinaire; j'entendis parler, je regardai à travers la porte vitrée, -et je vis la jeune fille morte, nue comme un ver. Sa mère lui lavait la -figure, la poitrine; sa petite sœur lui lavait les pieds. Je n'ai pas -compris les pratiques de cette religion, mais cela me fit peur: -tourmenter les morts me parut affreux. Jamais depuis je n'ai voulu entrer -dans cet appartement, et j'en avais gardé un souvenir lugubre. - -Le pauvre H... fit des efforts inouïs pour attirer mon attention; il -quitta le piano et vint près de moi. Ne sachant plus que me dire, il -invita tout le monde à venir passer la soirée chez lui, rue de Provence. -Tout le monde accepta. Il attendait ma réponse. Pour le taquiner, je lui -dis que je le remerciais, mais que je ne pouvais pas, que j'étais -engagée. - ---Eh bien! remettons à un autre jour, dit-il si haut et si vite, que je -regrettai mon méchant refus. - ---Non, je décommanderai mon dîner et j'irai chez vous. - -Il me prit la main et me dit d'une voix suppliante: - ---Ne manquez pas, vous me feriez tant de peine! - -Ce serrement de main me donna le frisson. Je jouais de malheur; il n'y -avait qu'un enfant d'Israël dans cette réunion, et c'était justement -celui-là qui devenait amoureux de moi. - -M. Alphonse voulait nous avoir dès le lendemain. Lise l'amusait beaucoup; -elle paraissait décidément avoir trouvé un philtre contre la mélancolie. -Gustave était enchanté. H... vint me reconduire avec d'autres personnes. -A ma porte, il me prit la main, la mit sur son cœur. - ---Tenez, voyez comme je vous aime; mon cœur bat à me briser la poitrine, -tant il a peur de ne plus vous revoir. - -Je retirai ma main en riant et je lui dis: - ---Comme vous prenez feu! Allons, j'irai passer la soirée chez vous, pour -voir si cela brûle toujours. - -Léon vint me voir le lendemain; il était tout pâle. - ---Qu'avez-vous donc? - ---Mais rien, dit-il, d'un air qui signifiait: J'ai quelque chose que -j'ai bien envie de vous dire, insistez. - ---Voyons, vous savez bien que je n'aime pas les secrets. Dites-moi donc -ce qui vous est arrivé!... - ---J'ai eu une querelle hier à Tortoni; je me bats demain. - ---Vous! lui dis-je d'un air de doute... Et pourquoi vous battez-vous? - ---Parce que... parce que... hier on parlait de vous... dans des termes -qui m'ont révolté. J'ai traité de lâche l'un de ces messieurs, qui avait -jeté sur la table un billet de cinq cents francs en disant: «Voilà la -clef de son cœur.» Je lui ai répondu qu'il en avait menti, que son -billet me servirait de bourre pour lui casser la tête. - ---Mon pauvre ami, je ne veux pas que vous vous battiez, surtout pour moi. -Est-ce que j'en vaux la peine?... Il avait le droit de vous dire cela. -J'aurais dû vous avouer ce que j'avais été; je jure de ne plus le laisser -ignorer à personne. Si vous aviez été prévenu, vous n'auriez pas répondu. -Voyons, Léon, je vous en supplie, tâchez d'arranger cette affaire. S'il -vous arrivait malheur, à cause de moi, je ne me consolerais jamais. - -Je fus en proie à une véritable douleur. Nous passâmes trois heures à -pleurer tous les deux. Il me dit qu'il fallait qu'il me quittât pour -arranger ses affaires et voir sa mère. Je ne voulais pas le laisser -partir, mais il était si résolu, il me paraissait si calme, que je n'osai -plus dire un mot. - ---Adieu, me dit-il en m'embrassant la main, si je ne suis pas ici à huit -heures, c'est que tout sera fini pour moi. Je n'explique pas toujours -bien ma pensée, mais je vous aime plus que je ne sais le dire. - -Il tira la porte, et je l'entendis courir comme le vent. Je me jetai sur -le lit en fondant en larmes. - ---Malheureuse que je suis! Oh! je suis maudite! Je porterai malheur à -tous ceux qui m'aimeront. Léon! pauvre enfant! on va le tuer! - -Se battre pour moi! est-ce que c'est possible? Je ne l'ai pas assez prié -de rester... Je suis une méchante femme! Je le traite souvent si mal! Il -est bon! Je suis injuste! ingrate!... Oh! s'il revient, je le rendrai si -heureux!... Je lui demanderai pardon. Que va-t-il se passer? Je ne puis -rester ici... Chaque minute est un siècle!... - -Je pris mon chapeau et je descendis quatre à quatre. - -Je marchais devant moi si préoccupée, que je ne m'inquiétais pas du -chemin que je suivais... J'étais si émue que le souvenir de toutes mes -anciennes affections me revenait avec une puissance irrésistible. J'allai -chez Marie; je demandai après elle. Le concierge me dit: - ---Il y a bien longtemps qu'on a vendu ses meubles; je ne sais pas où elle -est. - -J'étais trop triste pour trouver place à une nouvelle inquiétude. Je -rentrai chez moi espérant qu'il était revenu, que tout était arrangé. Je -redescendis vingt fois; j'ouvris ma fenêtre; je passai la nuit à -regarder, à écouter: ce fut une torture, un acte de mélodrame qui dura -douze heures. - -La peur d'être cause de la mort d'un homme m'épouvantait. - -Six heures du matin sonnaient. Il me prit un frisson, un tremblement. -J'avais passé la nuit; nous étions en octobre. Je crus que c'était un -pressentiment, que tout était fini. Je me promenais à grands pas. Je me -remis à la fenêtre; j'aperçus un cabriolet qui descendait du faubourg -Saint-Honoré. Sans avoir vu la figure de celui qui était dedans, je -m'élançai dans l'escalier; j'arrivai à la porte comme le cabriolet s'y -arrêtait. - -C'était Léon! - -Je lui sautai au cou. Il me poussa dans l'allée. - ---Folle! il fait froid; vous n'avez qu'un peignoir de mousseline. - -Je lui obéis; mais je le tirai à ma suite en lui disant: - ---Que je suis heureuse de vous voir! Comme j'ai eu peur! - -Ma porte était restée ouverte. Il entra, fut s'asseoir dans un fauteuil. - -Il était en habit noir boutonné, pantalon noir, des escarpins et des bas -à jour. - -Il était élégant de sa personne; il exagérait un peu les modes anglaises: -cela ne lui allait pas trop mal. - -Ce jour, je trouvai que tout lui allait bien. Il était pâle, il avait -froid. Je cherchai à réchauffer ses mains dans les miennes; enfin, je lui -demandai comment tout cela s'était passé. Il me répondit: - ---Bien pour tout le monde. Nous avons tiré si mal tous les deux qu'il y -avait plus de danger pour les témoins que pour nous. - ---Ah! vous avez donc tiré? - ---Oui. - -Il me parut un grand homme... Je lui demandai le nom de son adversaire. -Il refusa de me le dire, me suppliant de ne parler de cette rencontre à -personne. - -Quand je fus remise tout-à-fait de ma frayeur, je pensai de nouveau à -tout cela, et je ne pus m'empêcher de sourire, en me rappelant la -recommandation qui m'avait été faite de me taire. Il était si bavard, que -souvent nous nous querellions à cause des mensonges stupides qu'il -inventait pour parler. - -Je vis plusieurs de ses amis qui me parurent ignorer complétement ce -duel; cela me surprit beaucoup. - -Je tâchai de m'informer adroitement; une dispute en plein café se sait -bien vite: personne n'en avait connaissance. - -Soupçonnant qu'il m'avait fait un mensonge, je me promis d'en avoir le -cœur net, car je trouvais affreux de plaisanter avec la sensibilité et -le point d'honneur. - -L'Hippodrome donnait ses dernières représentations: les feuilles sèches, -qui tombaient dans l'arène, criaient sous les pieds des chevaux comme un -verglas qui se casse. Le zèle avait froid; les spectateurs avaient le nez -rouge: il était temps que cela finît. - -Le jour de la dernière représentation, il se mit à pleuvoir si fort, que -le terrain argileux garda des mares d'eau à chaque bout; il y avait peu -de monde, mais quand on est en scène, il suffit d'une personne de -connaissance pour se monter, faire des efforts. - -Ce jour-là, j'avais des amis; j'aperçus Pomaré; je voulais gagner. On -nous recommanda d'aller doucement, parce que le terrain était mauvais; -mais sitôt partie, je poussai mon cheval; les autres firent comme moi, et -nous voilà courant comme des étourneaux. - -Au premier tour, nous entendîmes crier qu'un cheval venait de s'abattre. -Cela ne nous arrêta pas. J'étais seconde; celle qui était devant -s'appelait Coralie. - -Il paraît qu'elle avait aussi ses raisons pour gagner, car elle serrait -sa corde avec une volonté bien arrêtée de la garder, et m'empêcha de -passer. Son cheval fit un faux pas, elle l'enleva; mais elle perdit une -demi-seconde que je mis à profit. Nous arrivâmes tête à tête. - -On applaudit beaucoup. On fit sortir les autres et il nous fallut -recommencer un tour. - -Nous repartîmes bien ensemble. Arrivées au tournant, je ne sais laquelle -accrocha l'autre, mais nos deux chevaux s'abattirent. Nous roulâmes -quelques instants dans cette boue liquide et blanche. Coralie était -tombée la tête la première; quand je la vis sur ses jambes, j'oubliai -complétement de lui demander si elle s'était blessée. Je me mis à rire, -mais à rire si fort que cela se gagna. On voyait bien qu'il n'y avait -aucun mal. On n'appelle pas mal des coups et des bosses. - -Nous voulions recommencer; mais on cria: - ---Assez! - -On nous porta le bouquet et nous rentrâmes couvertes de boue et de -gloire. - -Je dînai le soir au café Foy avec Léon et ses amis, on parla d'abord de -ma culbute, puis on se mit à plaisanter Léon. Il y a toujours une victime -dans ces sociétés, et c'est presque toujours celui qui paye. - -Il me semblait que ce ridicule qu'on lui jetait déteignait sur moi; je le -défendais souvent, et comme j'avais assez de bagout pour leur tenir tête, -quand je commençais ils finissaient, parce qu'ils ramassaient toujours -quelque chose de désagréable. - -Ce soir-là, les têtes étaient échauffées; on voulait être drôle aux -dépens de quelqu'un; on avisa Léon. Moi, je n'ai jamais pu discuter; je -m'emporte, et les duretés ne m'arrêtent pas. - ---Ah! ça, messieurs, voilà bien des fois que nous dînons et soupons -ensemble; vous dites toujours la même chose. Si Léon ne paye pas -d'esprit, je vous ferai remarquer qu'il paye toujours la carte; s'il fait -cette dépense pour apprendre quelque chose, tâchez d'être drôles et -d'avoir chaque fois du nouveau, sans cela nous vous changerons. - -On se mit à rire; mais on rit jaune. - -Celui qui avait l'air le plus piqué, était un grand jeune homme blond, -mince, assez joli garçon, portant au cou, en guise de cravate, des rubans -qu'il demandait aux femmes en souvenir d'elles, mais en réalité par -économie. - -Il est à toutes les premières... On le trouve souvent à la porte des -cafés en renom; il n'a jamais faim, mais il entre sous prétexte de dire -bonsoir pour qu'on l'invite, et mange comme quatre. - -Il est commis de bureau; il gagne douze cents francs. Grâce à ce manége, -il vit comme s'il avait cent mille livres de rente. - -Il méprise les femmes qui n'ont pas de voiture. Il est grossier avec tout -le monde. Il ne salue pas avec son chapeau, de peur de l'user; il fait un -petit signe avec la main. - -Une jolie actrice, c'est-à-dire une bonne actrice du Palais-Royal, -s'était mise à l'aimer. Un soir qu'elle était chez lui, elle n'avait pas -de monnaie; elle lui demanda deux francs pour payer sa voiture. Huit -jours après, elle avait mis son argent sur sa cheminée; il reprit ses -quarante sous. Pauvreté n'est pas vice; mais orgueil et misère ne sont -pas dignes d'intérêt, et je ne le ménageais pas. - -Impatientée de voir Léon ne rien répondre, je lui dis: - ---Mon cher, au lieu de vous emporter pour un mauvais propos tenu sur moi -et de vous battre en duel, vous feriez bien mieux d'être homme et de vous -épargner toutes ces plaisanteries de mauvais goût. - -Tout le monde se regarda. Je le vis devenir pourpre. - ---Qui? lui s'est battu! dit l'un de ses amis... quand donc? où donc? avec -qui? - ---Je n'en sais rien; il n'a pas voulu me le dire. - -Léon était d'une pâleur livide! Je me sentis passer comme un regret -d'avoir dit cela. On lui fit des questions. Il balbutia. - -Il m'avait menti, mais dans quel but? Histoire de mentir. Cela me -dégoûta. - -Il devint la fable de tout le monde et partit pour la campagne. Je repris -ma liberté d'action avec une grande joie. - -Le duc était en Espagne. J'allais de droite et de gauche avec Lise. Les -soirées où nous nous amusions le plus étaient toujours celles d'Alphonse -R.... Il renaissait à la santé et aux plaisirs; on nous traitait dans -cette maison en vrais enfants gâtés. Chaque jour la réunion augmentait. -Ce cercle de gens d'esprit me plaisait infiniment. - -J'écoutais; mon intelligence se développait à ce contact: j'en avais bien -besoin, car j'étais tellement ignorante que souvent je m'arrêtais court -au milieu d'un mot que je n'osais finir dans la crainte de dire quelque -sottise. - -Chacun m'aidait un peu, et cela avec tant de bonté que je m'en -souviendrai toujours. - -Voilà pour les hommes; mais les femmes étaient impossibles et -m'irritaient au dernier point. - -Une d'elles fit remarquer que Pomaré n'était pas jolie, qu'elle avait les -dents de devant gâtées; les siennes l'étaient un peu moins. Je demandai à -mon amie Hermance quelle était cette grande planche qui nous éreintait? - ---Elle se nomme Lagie. - ---Elle est jolie, mais elle m'ennuie, et je vais me donner le plaisir de -le lui dire. - -Hermance se mit à rire. - ---Attendez que je vous donne tous les renseignements:--Elle arrive de -Metz; la garnison en masse a bien perdu à son départ. Elle a trouvé que -les régiments ne changeaient pas assez souvent, et elle est venue ici. -C'est une bonne fille; seulement, elle est bête et fantasque. Un jour, -elle vous mange d'amitiés; le lendemain, elle ne vous regarde pas. Elle -ne varie jamais sur le compte des femmes: elle dit du mal de toutes. - ---C'est bon à savoir. Rendez-moi un service: allez lui dire, de ma part, -que je voudrais bien faire sa connaissance. - ---Pourquoi? - ---Pour lui demander si elle veut la paix ou la guerre. - -Hermance s'acquitta de la commission que je lui avais donnée. Je vis à -l'accueil qui lui était fait que Mlle Lagie me trouvait bien osée. Je -dressai mes batteries en conséquence. - -Au bout de huit jours, je l'avais tellement raillée, persifflée, ennuyée, -qu'elle m'invita à dîner. C'était une gâcheuse qui achetait à tort et à -travers et qui menait grand train. - -Un fils d'Albion lui jetait une pluie d'or; elle ne s'inquiétait pas si -le soleil se lèverait le lendemain. Rien n'était assez beau pour elle. -Ses dîners étaient somptueux; aussi avait-elle force amis. Elle -s'entourait d'un tas de pique-assiettes qui approuvaient chaque bêtise -faite ou dite par elle. - -Ce jour-là, il y avait beaucoup de monde. On sonna pendant qu'on servait -le potage; elle fit signe à tous les convives de se taire; elle -craignait que ce ne fût son Anglais. - -Au lieu d'obéir à son invitation, quelques loustics se mirent à chanter à -tue-tête: - - Guerre aux tyrans! - Jamais, jamais en France, - Jamais l'Anglais ne règnera. - -L'imprudente Lagie chantait avec eux. - -Nous entendîmes quelques mots sur le carré qui finissaient par _goddem!_ -On rit de l'aventure toute la soirée. - -Mais le lendemain, on ne savait comment faire pour payer le dîner; -l'Anglais était parti à tout jamais. - -Nous tînmes notre promesse à M. H..., et nous allâmes passer la soirée -chez lui. On fit une partie de lansquenet. J'ai joué quelquefois, mais je -n'ai jamais eu de goût pour le jeu. Les femmes qui jouent me semblent -affreuses. C'est une passion qui défigure un homme souvent, une femme -toujours. - -H... était assis à côté de moi et me conseillait; il était plus occupé de -moi que de mon jeu. Je devais lui en savoir gré, car jusqu'alors, après -la musique, les cartes avaient été sa grande passion. - -Mes dédains ne le rebutaient pas; il mettait dans son amour une -persistance infatigable. J'avais beau lui dire: - ---Voyons, H..., vous êtes un bon garçon; je ne veux pas vous faire aller; -ne m'aimez pas, ou ne m'aimez plus, parce que je ne vous le rendrai pas. -J'ai beaucoup d'amitié pour vous; mais vous êtes un juif, et je ne -pourrai jamais aimer un juif, et puis vous valez mieux que moi. Je vous -ferais de la peine à chaque instant. Vous êtes jaloux maintenant, -qu'est-ce que cela serait si vous en aviez le droit? - ---Je vous jure, Céleste, me répondit-il avec un sérieux qui ne manquait -pas d'esprit, que ce n'est pas de ma faute si je suis de la race de -Jacob. Si l'on naissait à l'âge d'homme et si l'on choisissait sa -religion, je me serais fait catholique pour vous plaire. - -Pendant que je le taquinais ainsi, un nouveau personnage était entré et -venait au maître de la maison pour lui donner la main. Je poussai un cri -et je baissai la tête, afin de cacher le rouge qui me venait aux joues -avec tant de force qu'il me sembla que le sang me sortait des yeux. - -H... me serra la main sans comprendre; il me regardait, puis regardait le -nouveau venu. - -Je levai enfin la tête, espérant m'être trompée; mais il n'en était -rien. L'homme qui était debout devant moi, me regardant avec un œil -terne, était bien celui dont j'ai parlé dans le cours de ce récit, mon -amphitryon du Rocher de Cancale. - -Il allait dire où il m'avait vue; tous ses amis allaient me mépriser. Je -m'appuyai sur l'épaule de H..., comme pour lui dire: «Défendez-moi!» -mais, me redressant tout-à-coup, je regardai l'ennemi en face pour tâcher -de lire dans sa pensée. - -Je ne vis rien à travers ce voile impénétrable, ce nuage qui ressemble à -la mort ou au sommeil. Il fit quelques pas, alla s'asseoir plus loin, -sans avoir l'air de me reconnaître. - -Mon cœur eut un élan de reconnaissance; pourtant je ne le perdais pas de -vue. Chaque fois qu'il parlait à quelqu'un, les oreilles me tintaient; il -me semblait l'entendre. - ---Vous le connaissez? me dit H... - ---Non! lui dis-je si vite que, pour un jaloux, cela ressemblait à un oui. - -Il se leva au bout de quelques minutes et alla causer avec son ami. Je -perdis contenance. - -Un jeune homme vint prendre la place de H...; ce jeune homme me parlait, -je ne l'écoutais pas, toute mon attention était concentrée sur le petit -groupe où H... causait avec le nouveau venu. Heureusement, il parlait un -peu haut; il n'était pas question de moi. Je commençai à respirer, et je -pus répondre à mon voisin, qui me disait: - ---Vous n'êtes pas gentille. Ce pauvre H... est amoureux fou de vous; vous -le faites aller; vous le rendez malheureux: ce n'est pas agir en bonne -fille. - ---Ah! comme vous êtes bien tous les mêmes! A votre compte, pour être -bonne fille, il faut se donner à tous ceux qui ont envie de vous; mais, -mon cher, j'en suis à mon dixième amoureux de la soirée. Que -deviendrais-je, si j'étais obligée d'être bonne fille avec tous? - ---Vous avez toujours raison. Il est vrai qu'il est difficile de vous -regarder sans être de votre avis, mais je ne suis pas convaincu. Des dix -personnes qui vous ont fait ce soir une déclaration, neuf n'y penseront -plus demain. Quant à H..., c'est autre chose; il est blessé au cœur. Il -est si bon! c'est une nature si tendre! - ---Parlez-vous sérieusement? - ---Très-sérieusement. - -Tel est ce monde: les indifférents mêmes contribuent à favoriser le -commencement de ces liaisons. En apparence, rien de plus frivole, mais -l'expiation n'est pas loin. - -Ce qui n'est pour une des personnes engagées dans ces attachements qu'un -lien passager que le caprice a formé, que l'ennui dénouera, est souvent -pour l'autre un obstacle où l'existence entière trébuche. L'heure sonne -pour tout le monde, tantôt pour l'amant, tantôt pour la maîtresse. On a -traversé ce tourbillon le sourire aux lèvres, les fleurs dans les -cheveux; on n'en sort que pour tomber, les uns dans la misère, les autres -dans le désespoir. Ceux-ci vont aux cloîtres, celles-là vont à la Morgue. - -Mes amours avec H... sont un triste exemple du danger des passions. En -croyant satisfaire un caprice, j'ai peut-être changé sa vie. - -L'heure était venue de se quitter; tout le monde prit ses chapeaux, ses -paletots; je restai assise. - -On me regardait étonnée; Lise me dit: - ---Tu ne viens pas? - ---Non, je reste. - -Je crus qu'H... allait perdre la tête de joie. Pour reconduire ses -invités plus vite, il les poussait dehors par les épaules. - -Ne vous effarouchez pas! Je vous ai promis d'écrire la vérité, et je -tiendrai parole. - -Si je rappelle les souvenirs de cette nuit, c'est que je puis le faire -sans blesser la modestie. Mais peut-être est-ce vous qui êtes en faute et -votre imagination a-t-elle déjà été trop loin? Tant pis pour vous. - -J'étais appuyée sur un grand piano couvert de musique commencée. Je -regardai H... quand il rentra: il voulut m'embrasser, je l'arrêtai. - ---Tenez, H..., si vous étiez raisonnable, vous viendriez m'accompagner -chez moi... Je ne suis pas méchante, mais je vous rendrai malheureux si -vous m'aimez. - ---Ça m'est égal, je donnerais toute ma vie pour vous avoir à moi, ne -fût-ce qu'un jour. - -Je crois qu'à ce moment, il pensait ce qu'il disait; sa main brûlait, ses -yeux brillaient. - -Je lui montrai le tabouret du piano. Il s'y assit en m'embrassant la -main. - -Je m'étendis dans un fauteuil à ses côtés; il jouait avec tant d'âme, il -improvisa de si jolies choses que mon cœur se fondit. - ---Je suis, me disait-il, entre les deux grandes passions de ma vie. - -Il devint beau. Sa musique avait une harmonie si douce; elle ressemblait -aux chants des églises; ces airs religieux, un peu de fatigue aussi, -peut-être, m'engourdissaient les sens... - -Petit à petit, lui, semblait m'avoir oubliée. Je me réveillai au jour -dans le fauteuil où je m'étais endormie... Il notait sur un papier rayé -la musique qu'il avait composée pendant la nuit. - -J'étendis mes bras raidis par la fatigue, et je lui demandai pardon de -l'avoir empêché de se coucher. - -Il me remercia du bonheur que ma présence lui causait. - -Je lui fus reconnaissante d'une affection si douce et si respectueuse. Je -lui promis de passer la soirée avec lui. - -Cette douceur et cette réserve durèrent peu. - -Je ne conseillerai à aucune femme d'encourager de sang-froid l'amour d'un -artiste. Au bout de quelque temps, je ne savais plus à quel saint me -vouer. - -L'amour d'H... grandissait tous les jours. Il se tourmentait au point de -se rendre malade. Il me suivait partout, passait les nuits à ma porte. On -le voyait changer et on m'en faisait un reproche. Il ne voulait plus -travailler, quoi que je pusse lui dire. - ---Ayez pitié de moi, me répétait-il sans cesse, ayez pitié de moi! Cela -ne sera pas long; je ne tiens plus à la vie. Dites-moi que vous me -détestez, et je me tuerai pour vous épargner un ennui. Il n'était -raisonnable que devant le monde. Seul avec moi, il me désespérait. Il -avait la peau moite; il toussait souvent: on le disait attaqué de la -poitrine. Cela me faisait peur. «Mon Dieu, me disais-je, s'il allait -mourir de chagrin!» Et je tâchais de le consoler. Mais les grands amours -sont exigeants: j'y parvenais mal. - -Quand par hasard, il faisait de la musique, cette musique était -mélancolique, son piano ressemblait à un orgue d'église. - -Il s'arrêtait et me disait: - ---Si je n'étais pas juif, vous m'aimeriez, n'est-ce pas? Si je le savais, -je renierais mon Dieu pour l'amour de vous! - ---Mon pauvre ami, vous êtes en délire, je ne veux pas le plus petit -sacrifice... avec quoi pourrais-je le reconnaître!... Je vous avais bien -dit: Ne m'aimez pas, je vous porterai malheur! Je ne me suis pas trompée: -vous devenez fou; vous ne faites plus rien. On dira que c'est ma faute... -pourtant vous savez le contraire. - ---Non, on ne vous fera aucun reproche... Je sens bien que ma vie se fane; -je n'ai pas longtemps à vivre!... Laissez-moi être heureux à ma manière. - -Il était si triste que je l'évitais le plus que je pouvais. - -Un jour, je le vis entrer à l'église de la Madeleine; il y resta deux -heures. Il devenait de plus en plus sombre. - -On me conseilla d'en finir. Il valait mieux lui faire une grosse peine -qui se guérirait que de le laisser mourir à petit feu. - -Lise se chargea de lui annoncer le parti que je prenais par affection -pour lui. - -Il se mit à pleurer et descendit avec elle; elle remarqua qu'il la -quittait à la porte d'une église où il entra. - -A quelques jours de là, je reçus une lettre dans laquelle il me disait -que sa vie ne lui appartenait plus; qu'il mettait sa confiance en Dieu -qui le consolait de toutes ses douleurs... - -Il y avait tant de grandeur, d'élévation dans cette lettre, que je -voulais le voir, lui demander pardon!... - -Il refusa de me recevoir... Je crus qu'il avait une maîtresse, et je me -moquai de ma crédulité. - -Le duc était revenu à Paris. Il ne ressemblait en rien à H... et ne me -fatiguait pas de son amour. - -Pour lui j'étais à la mode... Il était riche: les nouveautés lui -revenaient de droit. Je demeurais si haut, il avait le pied si petit, que -pour lui complaire, je fus obligée de déménager. J'allai demeurer au -second, 5, rue de l'Arcade, douze cents francs de loyer. - -Dans mon nouvel appartement, il y avait un salon, tout meublé en velours, -par parenthèse; dans ce salon, il y avait un piano. Ce piano fut cause -que je pris un maître. - -C'était un nommé Pederlini, Italien, d'une patience... Je n'ai jamais été -assez riche pour le récompenser comme il l'aurait mérité... - -Le duc venait me voir tous les deux ou trois jours... Il ne m'adressait -pas quatre paroles. - -Je ne sais vraiment pas pourquoi il me continua ses visites. Je crois que -c'est parce que ses amis pensaient grand bien de moi, venaient me voir -souvent, et lui disaient: «Quand elle vous ennuiera; nous nous disputons -à qui vous succédera.» Par esprit de contradiction, il les faisait -attendre. - -J'allais quelquefois à l'Opéra, où je m'ennuyais toujours. Mon maître de -piano me raconta qu'un de ses compatriotes allait débuter; qu'il avait -une voix magnifique; que seulement il avait beaucoup de mal parce qu'il -ne parlait pas français; qu'on lui apprenait par cœur la _Lucie_... -C'est moi qui l'accompagne. Je lui parle souvent de vous; il voudrait -bien vous connaître. - ---Bah! et pourquoi cela? - ---Mais parce que les Françaises ont un grand charme pour lui... et puis, -parce qu'il vous a vue à l'Hippodrome!... - ---Eh bien, alors, s'il m'a vue, il doit être satisfait!... - ---Oh! il paraît que non, puisqu'il voudrait que je le présentasse, sans -doute pour causer avec vous. - -Je fis une fausse gamme qui m'écorcha les oreilles. - ---Bon, je fais des bêtises, et, vous, vous en dites. Quelle conversation -voulez-vous que j'aie avec votre ami? Vous m'avez dit tout-à-l'heure -qu'il ne savait pas un mot de français. Est-ce que vous croyez que je -vais chanter la _Lucie_ pour me faire comprendre? - -Mon professeur était timide; il ne m'en parla plus. - ---Eh bien, lui dis-je après ma leçon, amenez-moi votre chanteur; vous lui -servirez d'interprète. Venez sur les midi, une heure; je suis toujours -seule. - ---Voulez-vous demain? me dit-il en sautant de joie. - ---Quel enfant vous faites!... Eh bien! soit, à demain... - -En me réveillant, je me fis à moi-même reproche d'avoir consenti. J'étais -payée pour me défier des artistes... mais l'isolement où me laissait le -duc me pesait. Je m'ennuyais, et, quand on s'ennuie, on accepte plus -facilement l'occasion de faire de nouvelles connaissances. - -Le duc avait depuis longtemps une vieille maîtresse, grosse, mal bâtie. -Je la voyais étaler ses quarante ans dans une belle calèche doublée de -velours bleu. - -Elle faisait une grimace pour se donner l'air souriant; le tout recouvert -d'un voile à pois noirs, qu'elle avait le soin de ne jamais quitter. - -Je me levai donc, sans trop de regret, et je m'habillai de mon mieux pour -recevoir mes deux Italiens. - -Midi et le timbre de ma porte sonnèrent en même temps; j'allai ouvrir -moi-même. - -Mon antichambre était obscure; je vis l'ombre d'un grand corps qui -dépassait de la tête mon pianiste. - ---Pardonnez-moi de venir si tôt, me dit Pederlini, mais il n'y a point de -ma faute. Depuis que j'ai promis à B... de l'amener chez vous, il ne me -laisse pas une minute de repos... Si je l'avais écouté, nous serions -venus à huit heures. - -Je leur désignai deux fauteuils dans le salon, et je m'assis en face... - -Mon nouvel admirateur était un beau garçon, grand, fort; des cheveux de -jais; de grands yeux noirs, brillants, qui me fixaient avec tant -d'expression, qu'involontairement je baissai la tête sous son regard. - -Il parla à Pederlini; celui-ci me transmit sa phrase. - ---Il dit vous trouver plus jolie de près... - -Je levai les yeux pour remercier, mais je fus obligée de les baisser -encore plus vite que la première fois... - -Je me mis à jouer avec la bague que j'avais au doigt, en la faisant -tourner pour me donner une contenance, et je lui dis: - ---Comment, vous ne parlez pas du tout français? - ---Si, _un poco_, Céleste. - ---Ah! vous savez prononcer mon nom?... - ---Je crois bien, reprit Pederlini; il y a assez longtemps qu'il -l'apprend. Il sait un peu parler français, mais vous l'intimidez. - -J'avais envie de répondre que c'était plutôt lui qui m'intimidait... - -Il m'offrit de m'apprendre l'italien; à moins que je ne fusse assez bonne -pour lui apprendre le français... - -Il me promit de bien travailler pour pouvoir causer avec moi et me dire -tout ce qu'il pensait. Je l'engageai à se dépêcher, car nous devions -avoir l'air fort bêtes... - -Ils prirent congé de moi. B... me tendit la main et serra la mienne avec -tant de force, que je fus quelques instants sans pouvoir parvenir à -décoller mes doigts engourdis par la douleur. - -Je ne sais si c'est une mode italienne, toujours est-il que je commençai -par la trouver brutale; puis je réfléchis qu'il fallait prendre cela pour -une marque énergique d'affection. - -C'était vraiment une belle nature que ce B... avec son teint mat, ses -lèvres rouges, ses dents blanches, son air de franchise et son regard de -feu! - -Quand je le comparais au duc, si blond, si froid, si tranquille, la -comparaison était tout à l'avantage de l'Italie sur l'Espagne; mais le -duc flattait ma vanité. - -Quand sa belle voiture s'arrêtait à ma porte, j'étais fière de ce qui -aurait dû nous faire rougir tous les deux. - -Il arriva au moment même où j'étais encore sous l'impression de la visite -que je venais de recevoir. - ---Qu'avez-vous donc, ma chère? vous êtes toute préoccupée! - ---Oui, lui dis-je, un peu embarrassée, car j'ai toujours eu horreur de -mentir. - ---Qu'avez-vous? - ---Je m'ennuie ici toute la journée, je voudrais sortir un peu. - ---Que ne m'avez-vous dit cela plus tôt? me dit-il, toujours avec le même -flegme... Demain, je vous enverrai une voiture. - -Je sautai de joie; je ne dormis pas de la nuit. - -A quatre heures, une jolie voiture à deux chevaux s'arrêta à ma porte. Le -cocher vint me dire qu'il était à mes ordres. - -Je sortis, et ne voulus rentrer que quand les promenades furent désertes. -J'étais si fatiguée que je ne pus dîner. La crainte que l'on ne me vît -pas dans le fond de la voiture me fit tenir assise au bord des coussins, -la figure au carreau, secouant la tête comme un magot en porcelaine -chinoise, tant j'avais peur qu'on ne m'accusât d'être fière. - -Le lendemain, même manége; seulement j'avais avancé l'heure de ma -promenade, et je fus toute triste de trouver les Champs-Élysées déserts; -je ne voulais plus sortir de la voiture. Si le cocher ne m'avait fait -observer que ses chevaux avaient faim, je serais restée toute la nuit. - -Le surlendemain, toute cette ridicule gloriole était tombée, le bon sens -m'était revenu, et je rabattais mon propre caquet en me répétant bien -haut et bien souvent à moi-même que toutes ces splendeurs étaient -passagères, et que cette voiture, dont j'avais été si fière, ne -m'appartenait pas... Un caprice me l'avait donnée... un caprice pouvait -me la reprendre. - -Je fus plusieurs jours sans voir le chanteur italien, occupé de préparer -ses débuts; je n'en étais pas fâchée. - -Le langage des œillades et la conversation par interprète n'auraient pas -été longtemps sans me fatiguer. Décidément, il valait mieux pour lui -qu'il eût le temps de faire des progrès dans la langue française. - -Il en est de la Bohême comme des autres pays situés sur la carte du -monde: il n'est pas toujours prudent d'y rendre des services. - -Je fis de cette vérité, à propos précisément du duc et de B..., une -épreuve assez cruelle. - -Un jour que je me promenais sur le boulevard du Temple, je vis passer une -fille que j'avais connue au théâtre Beaumarchais. Je tirai le cordon de -la voiture, et je l'appelai. Comme elle n'avait rien à faire ce jour-là, -je l'emmenai dîner. - -C'était une fille d'une vingtaine d'années, grande, pas mal faite, jolie, -le teint très-coloré; je la savais peu spirituelle, mais je la croyais -bonne. - ---Eh bien, ma pauvre Joséphine, lui dis-je, quand elle fut assise à côté -de moi, qu'as-tu fait depuis que je ne t'ai vue? Es-tu heureuse? - ---Non, je pourrais l'être si je voulais, mais je ne le suis pas par -bêtise. J'ai une passion qui me mange tout. Ça a commencé par mes robes -et a fini par mes meubles. Aujourd'hui, je n'ai plus rien; il ne veut -plus me voir; il me dit que je le dégoûte avec mes grands pieds et mes -grosses mains. - -Le fait est que, sous ce rapport, la nature avait été un peu trop -libérale envers elle. - ---Ah ça! de qui diable es-tu donc si entichée? - ---D'un acteur! Je me suis faite figurante aux Délassements, par amour. - ---Eh bien! il faut quitter les Délassements, par raison. Veux-tu entrer à -l'Hippodrome, je parlerai pour toi?... Veux-tu rester avec moi? je -t'aiderai à oublier ton amour. C'est une stupidité d'aimer un pareil -homme! - -Nous avions dîné; je l'habillai des pieds à la tête, et je l'emmenai à -l'Opéra, voir _Robert-le-Diable_. - -Je la présentai au duc et à ses amis, qui nous conduisirent prendre des -glaces au café Anglais. - -Joséphine paraissait trouver ce genre de vie fort agréable. Elle -s'accrochait à moi et me faisait les plus belles protestations d'amitié. - -On afficha les débuts de B... - -Je dînais dehors ce jour-là; j'arrivai tard au théâtre. Le bruit de la -loge en s'ouvrant fit lever la tête à mon ténor, qui avait à dire dans un -passage de la _Lucie_: «Céleste Providence!» - -Je le vois encore. Il ouvrit les bras, regarda de mon côté et resta court -sur le mot «Céleste.» Cela dura deux ou trois secondes; peu de personnes -s'en aperçurent. - -Pederlini vint, dans l'entr'acte, me dire qu'il avait eu peur; qu'il -regrettait que je fusse là; que j'allais le troubler. - -Je lui offris de me retirer pour ne pas gêner ce pauvre garçon. - -Il me dit: - ---Non, maintenant je crois que l'effet est produit. Il vous chercherait; -cela serait encore pis. - ---Comme il est beau! me disait mon amie, émerveillée sans doute du -costume de velours noir. - -Elle lui fit faire des compliments sur la manière dont il avait chanté le -premier acte. Il crut sans doute que c'était moi, car il parut me -remercier du regard en entrant. - -Il voulut tant faire qu'il chanta faux. - -Il chercha à se rattraper au troisième acte; la voix lui manqua: -l'émotion de ses débuts lui avait donné un enrouement subit. - -A la fin de la pièce, je le crus mort pour tout de bon, tant il avait -râlé son finale. - -Cela me fit beaucoup de peine. Il était si beau garçon qu'avant d'avoir -ouvert la bouche il avait déjà des ennemis dans la salle. - -On ne siffla pas, mais on riait; peu de gens furent indulgents. Il avait -un accent; on l'appelait Gascon, Auvergnat. - -Il s'agissait pour lui de quarante mille francs par an s'il réussissait! - -Je compris combien il devait avoir de peine, et je lui fis dire que je -prenais une grande part à ce qui venait de lui arriver, mais qu'il ne -fallait pas se décourager, qu'il avait encore deux débuts. - -Pederlini me l'amena le lendemain. Je ne le trouvai pas trop démonté. Je -lui indiquai les mots qu'il avait mal prononcés; je les lui fis répéter -plusieurs fois. - ---Puisque vous avez commencé, il faut continuer, dit Pederlini en riant; -je suis sûr qu'il fera de grands progrès avec vous. - -B... paraissait de cet avis, car il venait prendre jusqu'à deux leçons -par jour. - -A son second début, j'étais pâle comme une morte; j'avais mal aux nerfs; -je tremblais pour lui. - -Il chanta mieux, prétendit que c'était à cause de moi, et ne voulut plus -me quitter, sous prétexte que je lui étais indispensable et qu'il voulait -me prouver sa reconnaissance. Il donna un grand dîner en mon honneur et à -l'occasion de ses débuts. - -Le troisième avait réussi tout-à-fait, B... était aux anges: son bonheur -l'exaltait. - -On ne sait pas à quoi on s'expose quand on s'attire la reconnaissance -d'un Italien. - -J'avais fait engager Joséphine à l'Hippodrome; nous répétions ensemble. -J'apprenais un nouvel exercice. On devait faire conduire des chars -romains par des femmes. Nous étions trois qui devions courir: Angèle, -Louise et moi. - -Je vivais dans une sécurité complète, sans me douter du danger qui me -menaçait. Joséphine était un serpent que je réchauffais dans mes -cachemires. - -Cette chère amie trouva qu'elle était mon obligée depuis trop longtemps, -que le moment était venu de me prouver sa gratitude; elle n'imagina rien -de mieux que de me supplanter dans les affections du duc. - -Elle vint donc un beau matin se faire belle dans ma chambre, avec un -châle, et un chapeau qu'elle m'emprunta, et se fit conduire à l'hôtel du -duc. Il refusa d'abord de la recevoir; mais elle mit tant de persévérance -qu'il y consentit. - -Ce qu'elle lui conta, je ne l'ai jamais su. Il avait assez d'esprit pour -ne pas me raconter le mot à mot d'un cancan. - -Elle rentra chez moi après lui avoir fait promettre le secret. Elle avait -sans doute reçu quelques louis pour prix de sa trahison. - -Le duc vint me voir à quatre heures... Il me parla beaucoup de l'Opéra et -des chanteurs. Je compris que j'avais passé par la langue de quelqu'un. - -Joséphine ne changea pas de couleur. - -Quand il fut parti, elle me dit qu'elle ne s'expliquait pas comment il -avait pu savoir tout cela. - -Je l'avais vue lui faire un signe dans une glace; je ne pouvais donc -conserver aucun doute sur sa perfidie. - -Il n'a jamais été dans mon caractère de marchander avec une situation. Je -voyais bien que tout était fini entre le duc et moi. Je n'avais nulle -envie de m'humilier pour rentrer en grâce; mais je voulais faire justice -de Joséphine. - -J'écrivis au duc de venir me parler le lendemain; qu'il pourrait me -retirer son amitié après; mais que je désirais avoir avec lui une -dernière entrevue. - -Il fut exact au rendez-vous, au grand regret de ma chère amie qui, depuis -la veille, était mal à son aise. Elle voulait sortir; je la priai de n'en -rien faire. Comme elle insistait, je le lui défendis. - ---Vous sortirez dans quelques instants; je veux avoir le cœur net d'un -soupçon. - -Elle se redressa avec un aplomb incroyable. - -Je n'eus pas le temps d'en dire davantage, le duc entrait. - ---Vous êtes bien aimable d'être venu, je vous en remercie. Je ne veux pas -contrarier votre volonté; si vous ne devez plus me voir, je ne tenterai -rien pour changer votre résolution. Il se peut que j'aie fait tout ce -qu'on vous a dit; il se peut qu'on ait beaucoup exagéré. Je pourrais -essayer de me justifier; mais si votre intention est arrêtée, je vous -ennuierais sans vous convaincre. Je veux seulement connaître l'auteur de -tous ces beaux récits... Je ne vois qu'une femme qui était placée de -façon à me nuire dans votre esprit: c'est Joséphine; mais je ne puis -croire que ce soit elle. Je l'ai rencontrée, ne sachant où manger et -disposée à se mettre au coin de la rue pour offrir sa beauté aux -passants. Voyez, je ne vous mens pas: elle a mes bas aux jambes; elle y -aurait mes souliers si elle n'avait pas de si gros pieds. Elle porte mes -chemises, mes robes, mes cols! je la nourris depuis plusieurs mois, je -l'ai fait engager; je partageais avec elle tout ce que je pouvais avoir; -si c'était elle, avouez que cela serait bien mal et que j'aurais bien -fait de vous prier de venir, pour lui dire devant vous: «Vous êtes ce que -je connais de plus méprisable au monde, sortez de chez moi, votre -trahison ne vous profitera pas.» - -Je m'étais exaspérée petit à petit. Joséphine ne bougeait pas; elle se -croyait sûre de la protection du duc; mais il avait l'esprit juste et le -cœur droit. - -Les reproches qu'il avait à me faire ne l'empêchèrent pas de comprendre -mon indignation contre Joséphine. Me voyant pâle de colère, il me pria de -passer dans ma chambre; il fit tous ses efforts pour me calmer, puis, -sonnant ma domestique, il lui ordonna de renvoyer Mlle Joséphine, qui ne -devait pas rester une minute de plus chez moi. - -Quand elle fut partie, il me dit qu'il avait voulu ménager mon -amour-propre, qu'il serait toujours mon ami, que si jamais j'avais besoin -de lui, je n'avais qu'à lui écrire. - -Il m'annonça son départ pour la campagne, sans me dire quand il -reviendrait. - -Je compris que c'était un congé; j'en avais pris mon parti d'avance, et -pourtant je fus triste pendant quelques jours. - -Il n'y a si petit lien qui ne se brise avec effort, et en dépit de tous -mes beaux projets de philosophie, je ne pouvais quitter sans peine ma vie -de bien-être et de luxe pour me trouver de nouveau exposée aux chances de -la gêne et de l'imprévu. - -Je fus étonnée de voir la voiture venir, le lendemain matin, comme à -l'ordinaire. Le cocher me dit qu'on avait payé trois mois d'avance. - -Dans mon désastre financier, il devait m'être bien indifférent de garder -quelques jours encore ce débris de mes splendeurs passées. J'eus -l'enfantillage d'en juger autrement, et le plaisir de courir en voiture -m'aida à me consoler plus vite. - -Je m'ennuyais seule. J'allais dîner presque tous les jours chez B...; ce -n'était assurément pas par gourmandise, je n'ai jamais pu souffrir le -macaroni, et c'était le fond de la cuisine; je déteste le fromage, on en -mettait partout; mais je trouvais nombreuse compagnie. - -On chantait, on faisait de bonne musique. - -Il arriva même que le commissaire de police, la trouvant trop bonne, la -défendit. - -B... avait loué un très-bel appartement meublé, rue de Richelieu, 110, -pour être près de l'Opéra. - -Quand il chantait avec ses amis, surtout le _Belisario_, on s'amassait -dans la rue et au coin du boulevard. La foule grossissait tellement que -les voitures ne pouvaient plus circuler. On le pria de fermer les -fenêtres et de chanter moins fort. - -Il me montrait souvent des lettres qu'on lui écrivait contre moi. Quant -un ténor a le malheur d'être amoureux en dehors de l'Opéra, les rattes -exaspérées grignotent leur rivale jusqu'au sang. - -L'une d'elles, qui s'était prise d'une grande passion pour ce chanteur, -lui écrivait: - - «Comment pouvez-vous être assez aveugle pour ne pas voir qui vous - aimez, et pour vous attacher à une femme qui n'a pas même - l'estime du cheval qui la porte?» - -Je le priai sèchement de garder ses poulets et de ne jamais m'en faire -part. - -J'avais envie de lui dire une belle phrase, que j'avais lue le matin dans -un journal: - -«Leurs injures n'arrivent pas à la hauteur de mon mépris!» - -Mais je réfléchis, qu'étant étranger, il n'en comprendrait pas toute la -valeur. - -Le jour de la réouverture de l'Hippodrome était arrivé! - -Les chars de Rome eurent un très-grand succès. Les costumes étaient -magnifiques. - -J'avais un bonnet phrygien rouge avec des étoiles d'or; une tunique -blanche brodée en or, venant aux genoux, ouverte sur le côté jusqu'à la -hanche; des sandales rouges avec des cothurnes; un grand manteau sur -l'épaule droite, la manche retroussée sur l'épaule gauche avec un camée. - -Ce costume était impossible pour les femmes mal faites. Plusieurs de mes -compagnes jetèrent les hauts cris et rallongèrent leurs jupes. J'avais -négligé de prendre cette précaution. - -Cet exercice, du reste, était horriblement dangereux et horriblement -fatigant. - -Je rentrai chez moi, le jour de la première, avec un mal de tête fou. Je -me jetai sur mon lit en robe de chambre. - -B..., qui était venu me complimenter sur mon succès, désolé de me voir -malade, m'incommodait à force de soins et d'offres de service. - -J'avais beau lui dire qu'il n'y a qu'un remède pour la migraine: le -repos, il s'obstinait, ce qui m'avait mise d'une humeur exécrable. - -On sonna; ma bonne entra effrayée: - ---Madame, le duc! - ---Oh! mon Dieu! dis-je étonnée, je ne veux pas qu'il vous voie ici... -Allez dans l'autre chambre! - ---Impossible, madame, il est dans le salon; il faudrait passer devant -lui. - ---Que faire?... Tenez, entrez là. - -Je lui montrai la porte d'un petit cabinet au pied de mon lit. - -Il fronça les sourcils et répondit net qu'il ne voulait pas. - -Entrez, lui dis-je avec autorité, ou je ne vous reverrai jamais. J'ai -déjà trop risqué pour vous; si vous n'entrez pas là, je vais rompre avec -vous devant lui. - -Il était temps: la porte s'ouvrait. - ---Vous me faites faire antichambre, dit le duc en regardant autour de -lui; vous n'étiez donc pas seule?... - ---Si, lui dis-je en lui montrant un bain de pied resté près de la -cheminée; je ne voulais pas vous recevoir pieds nus... - ---Qu'est-ce que cela faisait? Vous avez admirablement conduit votre char -aujourd'hui! Ce costume romain vous va à merveille. J'ai promis à mes -amis de vous faire dîner ce soir avec eux. - ---Je suis fâchée de vous faire manquer de parole, mais je n'y puis aller; -l'émotion et la secousse des chars m'ont donné un mal de tête et de -cœur qui me fait atrocement souffrir. - ---Oh! ma chère, j'ai promis; il faut absolument que vous veniez. Vous -serez malade demain. - ---Il faut!... Vous êtes étonnant, vous autres grands seigneurs; il semble -que quand vous avez dit ce mot, la nature entière doit obéir, les morts -doivent sortir du tombeau, les malades doivent bien se porter. Je trouve -«_il faut_» charmant! Si j'étais bien portante, ce _il faut_-là me ferait -refuser net. Supposez que je puisse sortir: qui vous a dit que je n'avais -pas un autre engagement? Depuis quinze jours, vous ne m'avez pas donné -signe de vie. J'étais libre... - ---Je suis assez riche pour vous faire manquer de parole aux autres. -Habillez-vous et soyez à six heures au café Anglais; je vous enverrai -demain un cadeau dont vous serez satisfaite. N'ai-je pas continué d'user -envers vous des meilleurs procédés? Vous ai-je retiré votre voiture? Si -vous y tenez, ne manquez pas. - -Il sortit sans attendre ma réponse. - -J'avais dans la tête le bourdon de Notre-Dame. B... était sorti de son -cabinet... les regards enflammés de colère et fixés sur la porte. - ---Il ne faut pas avoir de cœur pour vivre comme cela!... Moi qui vous -en croyais tant! Cet homme-là ne vous aime pas! Il vient vous voir -aujourd'hui parce qu'il a entendu vanter votre grâce et votre élégance. -Ce sont les murmures approbateurs du public qui le ramènent à vos pieds. - ---Vous ne m'apprenez rien de nouveau, mais que voulez-vous que j'y -fasse?... Il y a longtemps que je vous en ai prévenu. Dans tout le mal -que l'on dit de moi, il y a beaucoup de vrai: ne vous forgez pas -d'illusions sur mon compte. Il me faut une petite fortune pour atteindre -un but que je ne puis vous expliquer; mon état ne me suffit pas. - ---Pourquoi ne pas vous établir? Cette vie-là est ignoble, et si je devais -la voir de près, je prendrais en dégoût la femme que j'aimerais le mieux. -Allez-vous-en à ce dîner, l'ordre est précis... Je vais vous y conduire -si vous voulez, je vous ferai mes adieux pour toujours à la porte. - -Quoique dit dans un mauvais français, tout cela me touchait au vif. - -Les murmures de mon cœur me répétaient bien souvent tout bas ce que B... -venait de me dire tout haut; mais il n'était pas dans mon caractère de -céder et de donner raison sans répondre. - ---Prenez garde, mon ami, vous êtes sur le chemin de me faire une défense, -je vous en avertis, c'est un peu dangereux; vous me dites que si je vais -à ce dîner, vous ne me verrez plus. Ce n'est pas à cette menace que je -cède; je n'y vais pas, parce que je ne peux pas ou ne veux pas y aller. -J'écrirai au duc une lettre polie. Si la grandeur et la fortune en ont -fait un enfant gâté, ce n'est pas sa faute; j'ai été heureuse de ce qu'il -a bien voulu faire pour moi; je me brouillerai peut-être avec lui, mais -je ne serai ni grossière, ni ingrate. - -Sur ce, je priai assez sèchement B... de me laisser reposer. - -Le duc vint le lendemain savoir de mes nouvelles; il était froid et -maussade. Habitué à tout faire plier devant sa volonté, il ne comprenait -pas le mot: Impossible. - -Je crois cependant qu'à cause de mon caractère et de la résistance que -j'opposais souvent à ses fantaisies, il avait fini par avoir pour moi une -certaine affection. - -J'étais retombée dans un grand découragement; je voyais autour de moi -s'élever et tomber toutes ces femmes dont le sort, de loin, m'avait fait -envie. - -Rien de plus triste que ces amours qui commencent avec la nuit pour finir -avec le jour. La fumée évanouie, la réalité apparaît, affreuse, -effrayante! - -Les dettes, la misère guettent les femmes derrière leurs rideaux de -dentelle. - -Les vieilles sont dénuées de tout. Les jeunes ont une brillante toilette -qu'elles doivent presque toujours; si elles mouraient, on ne trouverait -pas dans leur armoire un drap de toile pour les ensevelir; et pourtant, -une fois dans ce tourbillon, il est bien difficile d'en sortir. C'est à -qui fera le plus d'extravagances. Les sages sont les fous. Les jeunes -gens veulent montrer chaque jour un cheval nouveau, les femmes mettre une -robe neuve. - -L'existence n'est plus qu'un défi à l'impossible, une course au clocher, -une sorte de steeple-chase, où l'on perd, à moins d'un miracle, santé, -repos, conscience et bonheur. - -A travers mes infortunes, j'ai eu une chance: c'est que la douleur, ou -morale, ou physique, est toujours venue me réveiller à propos, et -m'empêcher de boire jusqu'à la mort, comme j'ai vu tant d'autres le -faire, à la coupe fatale de cette fausse volupté! - -Grâce à ces diversions, qui m'ont sauvée en me torturant, j'ai pu, des -qualités que le bon Dieu avait mises dans mon cœur, en garder une seule -intacte: l'énergie! - -Une grosse peine vint me distraire du découragement où j'étais près de me -laisser entraîner. - -Rien n'est contagieux comme la mode. Il y avait cette année-là, à cause -des exercices de l'Hippodrome, une véritable rage d'équitation. Toutes -les femmes montèrent à cheval et cherchèrent des obstacles partout, pour -en faire autant que nous. Ne pouvant conduire des chars, elles se mirent -à conduire elles-mêmes leurs voitures. - -Lise montait souvent à cheval. - -Elle était fort heureuse; elle avait un appartement rue Saint-Georges, no -33; elle aussi s'était jetée dans les amours armoriées. Son nouvel amant -était le comte de ***. - -Elle m'avait fait dire qu'aussitôt installée, elle m'écrirait, et n'avait -pas encore tenu sa promesse. - -Un jour, en sortant de l'Hippodrome, je vis beaucoup de monde réuni par -groupes; il devait être arrivé un malheur; je m'approchai. - ---Pouvez-vous me dire ce qu'il y a, monsieur, s'il vous plaît? - ---Un accident qui serait affreux s'il était arrivé à une autre, mais à -celle-là, il n'y a pas grande perte. - -Je regardai cet homme; j'avais le pressentiment qu'en insistant j'allais -me faire de la peine; pourtant je voulais savoir et je lui dis: - ---Qu'est-il donc arrivé? - ---Ah! me dit-il, moitié riant, c'est la Pomaré, qui faisait ses embarras -au milieu des voitures; son cheval a eu peur et s'est emporté, sans que -personne cherchât à l'arrêter. Les cheveux de la reine étaient défaits, -elle avait l'air d'une folle. - -D'autres personnes, qui venaient de la barrière, vinrent auprès de moi en -disant: - ---Ah! la pauvre femme! elle a voulu sauter, son pied s'est accroché dans -l'étrier, et le cheval l'a traînée si longtemps que sa tête est mutilée. -Ça fait mal d'y penser; on ne pouvait pas voir sa figure: ses cheveux et -le sang faisaient un masque. - -Je sautai dans ma voiture, je me fis conduire dans la direction indiquée. -Il y avait des rassemblements autour de taches de sang. On avait emmené -cette malheureuse femme; personne ne l'avait reconnue. Je dis au cocher: - ---Rue Saint-Georges! - -Sa bonne me dit qu'elle était sortie depuis le matin, mais en toilette de -ville. Cependant cela ne signifiait rien, parce que sa robe d'amazone -était au manége. - -Je dis que j'allais rue Duphot; que s'il y avait du nouveau, on envoyât -de suite chez moi. - -On m'assura, au manége, ne pas l'avoir vue de la journée; on me fit voir -sa robe. Je rentrai chez moi pour me changer; j'étais en nage. J'allais -ressortir quand on sonna. - ---Oh! c'est elle! j'en suis sûre. - -Chose étrange! en m'habillant, je venais de la voir passer dans ma glace. - -J'ai souvent eu de ces visions-là; elles ne m'ont jamais trompée. - -J'allai ouvrir ma porte et mes bras. Quand je l'eus bien embrassée, je -lui racontai le bruit qui courait, la peur que j'avais eue; je ne la -quittai pas de deux jours. - -La malheureuse femme qui était tombée de cheval mourut de ses blessures. - -Lise me dit beaucoup de bien de son amant, qu'elle appelait Ernest, et me -le présenta à dîner. - -Sa sœur était enceinte et était venue demeurer chez elle, pour être -mieux soignée. - -Nous dînâmes tous quatre. - -M. Ernest était un homme de quarante-cinq ans, blond, demi-chauve. Il -portait les cheveux longs et les ramenait sur sa tête pour cacher les -places claires. Sa figure était longue, mince; il gardait ses favoris -pour dissimuler le creux de ses joues; il était petit, maigre, sa peau -était jaune, semblait être beaucoup trop grande pour sa figure et formait -un tas de plis; ses yeux étaient bleu passé, sa bouche grande, son nez -mince, ses moustaches d'un blond roux. Il avait des dents superbes. - -Je suis bien fâchée d'être obligée de lui rendre cette justice, car il me -déplaisait. - -Lise eut beau me vanter sa bonté, son amitié pour elle, je ne revins pas -sur la première impression; seulement, pour ne pas lui faire de peine, -puisqu'elle paraissait avoir des obligations à cet espèce de singe, je le -trouvai charmant. - -Eulalie était près d'accoucher, elle faisait faire sa layette à Lise qui -devait être marraine. - -On avait acheté un petit berceau. Camille avait demandé à être parrain. -Il était toujours le même; Lise commençait à compter sur lui. - -Elle me parla d'un bal où elle devait aller, à Passy, chez des jeunes -gens; elle me demanda si j'irais et si je voulais venir la prendre. - -Je lui dis que oui, mais que, comme il y avait encore huit jours, si elle -changeait d'avis, elle me fît prévenir. - -Les huit jours écoulés, n'ayant pas de nouvelles, je fus la voir sur les -deux heures. - ---Eh bien! viens-tu toujours? - ---Mais certainement, me dit-elle. Entre par ici, j'arrange des fleurs -pour ma coiffure. - -J'entrai dans son cabinet de toilette; il y avait des bougies allumées. -Sa sœur était couchée sur un divan: il servait de lit. - ---Est-ce que vous êtes malade? lui dis-je en la voyants si pâle. - ---Oui, me dit-elle, mais ce n'est rien. - ---Tiens, me dit Lise, je vais mettre ces grenades-là. - -Je regardai d'autres fleurs éparses sur le petit berceau; je sentis -quelque chose comme une tête d'enfant; je me penchai un peu et je vis une -petite croix et du buis béni. Je me retournai tremblante. - ---Que veut dire cela? - ---Tu le vois bien: ma sœur a fait une fausse couche cette nuit. C'est -une fille; on ne l'enterrera que demain. - -Je sortis de cette pièce à reculons, disant à Lise: - ---Viens me prendre si tu veux, je ne reviendrai pas ici. - -Elle arriva le soir, toute parée, sans avoir l'air de penser qu'elle -avait laissé la mort chez elle. - -Le caractère de cette femme était rempli des plus étranges -contradictions. - -Son insensibilité dans cette circonstance m'étonnait d'autant plus, que -je me rappelais le désespoir qu'elle avait éprouvé à la mort de son -enfant, et que j'aurais cru cet événement de nature à renouveler toutes -ses douleurs. - -Je ne sais pas, au surplus, si cela tient à la société au milieu de -laquelle j'ai vécu, mais il me semble que je n'ai jamais vu autre chose -dans la vie: partout et toujours l'inconséquence. - -C'est peut-être heureux; car il y a de si vilaines choses dans l'espèce -humaine, que, si elle était toujours d'accord avec elle-même, elle serait -horrible! - - - - -XV - -UNE COURSE EN CHAR. - - -Je revins du bal sous l'impression la plus mélancolique. - -Nous étions dans les premiers jours de juillet, la chaleur était -accablante, ce qui rendait mon service à l'Hippodrome très-pénible. - -J'avais déjà fait deux ou trois chutes avec mes chevaux. On m'avait -saignée deux fois, cela m'avait fatiguée; je dormis mal la nuit. - -Je fis mille rêves pénibles; je me levai triste, préoccupée. - -J'ouvris ma fenêtre et je regardai le temps: il était superbe; le soleil -resplendissait, ce qui d'ordinaire m'égaye et me ranime; pourtant -j'avais le cœur serré. Je me mis à table sans pouvoir manger. - ---Madame est malade? me dit ma bonne. - ---Malade... non. Je ne sais, mais il me semble que je vais apprendre une -mauvaise nouvelle; j'ai la mort dans l'âme. C'est aujourd'hui jour -d'Hippodrome; j'ai idée que je vais me rompre le cou. - ---C'est un vilain métier que vous faites là!... - -Elle avait raison, car je gagnais bien peu. Je me proposais de demander -de l'augmentation; m'en accorderait-on? Ils avaient plus de femmes qu'ils -n'en voulaient; pour se mettre en évidence elles s'offraient pour rien. -Elles n'avaient jamais pris de leçon; mais qu'est-ce que cela fait aux -administrateurs, pourvu qu'ils fassent fortune? Ils méprisent celles qui -les enrichissent. Si la police n'y mettait pas bon ordre, ils en feraient -tuer quatre sur dix. Est-ce qu'un spectacle sans danger a du charme? On -ne cherchait pas à éviter les accidents. On nous donnait des chevaux qui -n'avaient pas de jambes et qui s'abattaient aussitôt qu'on les pressait. -En faisant la Croix de Berny, un Anglais a tombé avec son cheval dans le -fossé du milieu; ce fossé avait environ douze pieds de profondeur; on -crut l'homme et le cheval morts, car ni l'un ni l'autre ne se -relevèrent. L'homme était évanoui. Quand il revint à lui, on vit qu'il -était abîmé. Ses dents étaient cassées; il avait sur le devant de la tête -une large plaie béante. Le médecin ordonna de le coucher de suite. Un des -directeurs, présent à la chute, qui semblait surtout préoccupé de la -crainte de voir cet exercice défendu pour cause de danger, dit alors: -«Mettez-le sur un brancard et qu'on le conduise à l'hôpital!» - -A ce moment le pauvre blessé ouvrit les yeux, joignit les mains et -supplia qu'on le laissât mourir là, mais qu'on ne l'envoyât pas à -l'hospice. - -Je ne sais pourquoi cela lui faisait si peur, je ne le lui demandai pas; -mais voyant que personne ne répondait, je ne pus me contenir. - ---Quelle infamie! dis-je. Voilà le sort qui nous attend si nous n'avons -pas d'autre ressource. Ce n'est pas assez de nous supprimer nos -appointements quand nous sommes malades, il faut encore faire mourir de -chagrin ceux qu'une chute pareille n'a pas tués sur le coup. Conduisez ce -malheureux chez moi, j'en aurai soin, pour faire honte à ces mauvais -cœurs. Le pauvre garçon m'embrassait les mains; tout le monde m'approuva -du regard. - -Un des directeurs dit que j'avais raison, et donna l'ordre de conduire le -blessé chez lui. - -C'était une bonne âme, que Dieu a rappelée depuis; il avait été -malheureux toute sa vie. C'était un esprit supérieur; le nom de Ferdinand -Laloue est resté dans la mémoire de ceux qu'il a obligés et de ceux qui -l'ont connu. - -Le pauvre Anglais fut abîmé: il eut le nez de travers, une cicatrice à la -joue et cinq dents cassées. - -Pour faire cet exercice il faut de bons jockeys; comme les bons sont -chers, on prend de mauvais sujets qui ne peuvent rester en place: ils -sont presque toujours gris, logent dans de mauvais garnis, n'ont pas -d'amis et seraient abandonnés. C'est peut-être ce qui lui faisait -redouter l'hôpital. - -Quinze jours auparavant, on me fit essayer un cheval de steeple-chase; -pour l'entraîner on fit monter deux jockeys à mes côtés; ils étaient -ivres-morts; ils partirent si grand train que mon cheval s'emporta et me -fit faire huit ou dix tours, je sautai vingt claies de trois pieds et -demi, j'avais les mains en sang. - -On mit les jockeys à l'amende; mais leur ivresse avait failli me coûter -la vie, car mon cheval avait fait des fautes à chaque saut. - -Cela les avait amusés, ils allèrent en rire chez les marchands de vin. - -Je ne m'exposais pas ainsi de gaieté de cœur; si j'avais pu faire -autrement, j'aurais quitté l'Hippodrome sans regret. - -Je partis à une heure, mais j'étais triste. - -Arrivée dans ma loge, je me mis à rire avec mes camarades. - -La première partie finit; j'avais fait deux exercices, je rentrai plus -rassurée. Je dis à Angèle et à Louise: - ---Ne me serrez pas trop, je broie du noir depuis ce matin. - ---La moitié s'est bien passée, le reste se passera bien, dit Angèle; mais -on a des jours comme cela. - -Nous fîmes un tour au pas pour gagner le but. Arrivées bien en ligne, on -nous cria: - ---Partez! - -Mon cœur se serra; mais, emportée comme le vent, je perdis cette -crainte. - -La course promettait d'être belle, les chars se dépassaient tour-à-tour; -j'avais dépassé Louise, j'allais dépasser Angèle; c'était le dernier -tour. - -Dans le tournant, près des écuries, je vis de côté Louise qui me -serrait; j'allais frapper mes chevaux pour les exciter, quand je sentis -une violente secousse. - -Louise venait d'accrocher dans sa roue un des bouts de la queue de mon -char, espèce de crampon qui sert à empêcher le caisson du char de traîner -à terre; si elle eût arrêté court, ce crampon aurait pu sortir de suite -de ses jantes; mais elle fouetta pour passer, et m'entraînant, me fit -pirouetter; mon timon s'appliqua avec violence sur mon cheval de droite, -il se cabra contre un poteau, poussa un hennissement qui fendit l'air, et -retombant en arrière, il entraîna dans sa chute l'autre cheval qui, -voulant se relever, tira de côté et fit sombrer mon char. - -Je tenais encore les rênes pour empêcher les chevaux de se sauver et de -me traîner; mais un cheval en se débattant me frappa l'épaule, je lâchai, -engourdie par la douleur; j'entendais un bruit confus: - ---Elle est morte! - -Les chevaux firent un effort, me traînèrent pendant quelques pas, la face -contre terre; quelque chose me passa à deux reprises sur la jambe, je -poussai un grand cri; je venais de sentir mes os se broyer. - -On arrêta les chevaux qui se débattaient; l'un avait la jambe cassée, il -fallut l'abattre pour étouffer ses plaintes. - -Cette scène avait dû être atroce pour les spectateurs. Des femmes -pleuraient, d'autres étaient évanouies; le public avait escaladé les -barrières et questionnait les médecins qui m'entouraient. - -J'ouvris les yeux, je me mis à genoux, puis debout, je passai ma main sur -ma cuisse droite, j'éprouvai une grande douleur, mais je me tenais -debout; je n'avais pas les jambes cassées, comme je l'avais cru; -j'écartai tout le monde, je voulais essayer de marcher pour m'assurer que -je n'avais rien de brisé! J'y réussis, mais avec des douleurs atroces et -en laissant derrière moi des traces de sang. - -Je saluai le public qui venait de me montrer tant d'intérêt et que je -voulais rassurer. Je fis quelques pas, soutenue sous les bras, puis je -m'affaissai sur moi-même. - -On me fit revenir, puis on me saigna deux fois; le sang ne partait pas. - -On me pansa et on me coucha tout de mon long dans une calèche; on ordonna -au cocher d'aller au pas. Quelques femmes me suivirent, par intérêt pour -moi ou par ostentation. - -Ce cortége était triste et se grossissait en route de tous les curieux. -Chacun donnait son avis; la fin de toute conversation était: - ---Elle est perdue! - -Je ne pouvais guère repousser cette idée: mon corps était raide, froid; -mon cœur semblait ne plus battre. Cela ne me fit aucune peine; au -contraire, je remerciai Dieu. J'avais tant vécu en peu de temps, personne -ne m'aimait en ce monde! - -Quand on m'eut montée et couchée dans mon lit, je fermai les yeux et -j'attendis la fin. La fièvre me prit... - -Le lendemain, je sortis de cet engourdissement; je fis l'examen de mon -mal: j'avais une partie de l'épaule et du coude dépouillée; des grains de -sable étaient entrés dans la chair et y avaient fait des trous. - -Pour empêcher les chars de trop chasser dans les tournants, on avait -plombé les roues; une de ces roues m'avait passé sur la cuisse et me -l'avait entourée d'un bourrelet violet, large et épais comme la main; -j'avais une luxation au genou; il s'était formé un épanchement sous la -rotule; j'avais sur l'os une ouverture de deux pouces, qu'un cheval -m'avait sans doute faite avec son fer en se débattant. Ma jambe était un -brasier. - -Le médecin de l'Hippodrome vint me voir; il m'ordonna des compresses et -du repos. - -Je suivis ses prescriptions pendant six jours, sans éprouver de mieux; au -contraire, je souffrais de plus en plus. - -Un jeune homme vint me voir; il avait été témoin de l'accident, et, sans -me connaître, il avait pris très-régulièrement de mes nouvelles. Il me -dit qu'on me soignait mal, qu'il allait m'envoyer le premier chirurgien -de Paris, qu'il ne fallait pas rire avec les maux de jambes. - -Le lendemain, un gros homme arriva à neuf heures du matin; il entra dans -ma chambre tout droit; je lui demandai ce qu'il me voulait: - ---Allons, défaites les bandes de votre jambe; je viens de la part de M. -Gustave de Bel... - -J'obéis; mais je tremblais, car il me faisait peur; il avait l'air si -dur. Il me pressa le genou à me faire crier, il regarda ma plaie rouge, -gonflée, mais à moitié fermée. - ---Quel est l'imbécile qui vous soigne? me dit-il en ajustant ses deux -doigts de chaque côté de la cicatrice. - -Je crus qu'il allait serrer; je pris ses deux mains dans les miennes. - ---Allons, n'allez-vous pas faire l'enfant? est-ce que vous ne tenez pas à -conserver cette belle jambe-là? - -Il appuya un peu; je me mis à crier. - ---Criez, criez, me dit-il, cela soulage. - -La porte de ma chambre s'ouvrit, et je vis ma mère en pleurs. - ---Maman! dis-je, oubliant le médecin, qui ne m'oubliait pas, et qui, -profitant de ma distraction, décolla les chairs presque cicatrisées. - -Le cœur me manqua; je me jetai en arrière sans crier; je sentis quelque -chose de tiède me couler sur le pied. - -On lui donna une serviette, qui se teignit d'un sang noir. Sitôt que je -retrouvai ma respiration, ce fut pour pleurer; je retirai ma jambe, que -je ne voulais plus confier à ce bourreau. - -Il se mit à rire de ma colère et me dit: - ---Vous me détestez joliment, hein? Mais je ne viens pas pour me faire -aimer: je veux vous guérir. Cela s'était mal fermé, il vous serait venu à -côté un dépôt. Maintenant, il faut que je voie si l'os n'a rien et que je -vous brûle. - ---Jamais! lui dis-je; vous ne me toucherez plus, j'aime mieux mourir. - ---Alors, je vais m'en aller. Et il se croisa les bras. - ---Voyons, me dit ma mère, un peu de courage! - -Je fus honteuse de ma faiblesse et je mis mon pied sur son genou. Il -prit un bistouri, écarta les chairs, gratta légèrement l'os. - -La sueur me perlait au front. - -Ma mère me serra la main, de l'autre je serrais mes draps si fort que je -fis des trous avec mes ongles. - -Il frotta la pierre infernale autour de l'ouverture. Je demandai grâce; -il s'arrêta et me dit: - ---En voilà assez pour aujourd'hui, nous recommencerons cela dans deux -jours. Vous allez mettre une toile cirée sous elle, vous placerez une -traverse en bois au-dessus du genou. Vous irez chercher un alambic que -l'on va vous donner; vous l'emplirez de glace, qui fondra goutte à goutte -sur sa jambe, jour et nuit. - -Ma mère le reconduisit; elle rentra toute pâle. - -Une fois la douleur engourdie, je lui demandai comment elle avait su mon -adresse, et qui lui avait dit que j'étais malade. - ---J'ai, me dit-elle, sur mon carré une femme qui donne des petits bancs à -l'Hippodrome. Un jour elle m'avait fait cadeau de deux places; je voulais -voir si cette Céleste, dont on parlait tant, n'était pas ma fille. Quand -je te reconnus, je faillis m'évanouir. J'avais bien envie de t'embrasser, -mais je n'osais pas aller à toi. Je ne voulus jamais retourner te voir -faire ces courses maudites, j'avais trop peur. Tous les deux jours -j'avais de tes nouvelles; mais depuis six jours je n'y tenais plus. -Rosalie me rapporta qu'on disait qu'il faudrait te couper la jambe. Me -voilà; m'en veux-tu? - ---Non, au contraire. - -Ce qu'elle m'avait dit m'avait fait passer dans la cuisse comme une lame -d'acier; je sentais un froid vers l'os, je restai pensive. Je me consolai -en disant que, s'il me fallait subir cette opération, je me tuerais. - -Ma mère s'établit près de moi; je n'osai rien lui demander de sa vie -privée. - -Elle comprit ma discrétion et me dit qu'elle pouvait me donner tout son -temps, vivant absolument seule. - -Je reçus la visite de mes camarades. - -Angèle, dont je n'avais jamais aimé le caractère, fut une des plus -empressées. Je lui en sus gré et je ne l'ai pas oublié; tout le monde -vint me voir à la fois, puis je restai seule. - -Mon gros chirurgien me tint parole et vint me brûler une seconde fois. -J'en avais une peur atroce. - -Lorsqu'il me fit sa dernière visite, il me dit, en me tapant sur la joue: - ---Eh bien! mon enfant, les plaies sont roses; vous êtes sauvée. Je vous -ai fait du mal pour votre bien; m'en voulez-vous toujours? Il n'y avait -pas à lésiner, la chaleur est si grande, le sang a été si décomposé par -la peur, que je craignais la gangrène. Il n'y a plus de danger; vous avez -été bien raisonnable; tâchez, si vous le pouvez, de ne plus continuer ce -métier-là. - ---Monsieur, lui dis-je, comment reconnaître les soins que vous m'avez -donnés? - ---Vous n'avez rien à reconnaître. Je ne suis plus médecin; il a fallu une -occasion comme celle-là pour que je me dérange. Je suis trop gros, je ne -puis plus monter; tâchez que je ne revienne jamais vous voir, et, si vous -tenez à vos membres, qui en valent bien la peine, ménagez-vous. - -Il partit sans me dire son nom; je ne l'ai jamais su. - -Ma mère me conseillait aussi de quitter l'Hippodrome. - -B..., qui, me sachant malade, avait oublié qu'il me boudait, m'engageait, -de son côté, à en finir avec un métier aussi périlleux. - -Je leur promis de cesser à la fin de la saison, si on ne me donnait pas -d'augmentation. - -Je fis d'abord quelques tours dans ma chambre, puis je descendis; je -marchais, mais avec une vive douleur au genou; j'allai en voiture à -l'Hippodrome; ma place était prise, on se souvenait à peine de moi. - -Cela me mit dans une telle fureur, que j'exigeai que l'on me rendît mes -costumes et mes chevaux pour la représentation suivante. - -On avait beau me dire que je n'avais pas de force, je ne voulus rien -entendre. - -Quand je remontai dans mon char, raccommodé comme moi, j'eus une grande -émotion; on m'applaudit beaucoup. Je perdis la tête et je m'arrêtai au -second tour. - -Cela faillit causer un nouvel accident; le char qui me suivait fut au -moment de monter dans le mien. On criait: - ---Arrêtez! - -Angèle tira sur ses chevaux et les détourna adroitement. Une ligne de -plus, et le timon allait me frapper entre les deux épaules; je n'avais -pas vu le danger; j'étais calme, au pas. - -Quand on me conta ce qui avait failli m'arriver, je me mis à rire; je -remerciai Angèle et je dis: - ---Vous verrez que je me tuerai dans mon char, comme Hippolyte. - ---Ne ris pas avec cela, dit Angèle, je suis morte de peur! Tu n'es pas -assez rétablie; tu devrais rester quinze jours à te reposer. - -Je le fis, moins de bonne volonté que de force; mais l'ennui me prit; je -voyais tout en noir. - -Je dis à ma mère que, si elle voulait, je quitterais le monde avec elle; -que dès que j'aurais un peu d'argent, nous irions nous cacher dans -quelque coin. Elle y consentit. - -La saison était finie; je demandai un rendez-vous à mon directeur, pour -savoir quelles étaient ses intentions à mon égard; s'il voulait m'engager -pour deux ans et m'augmenter. - -Il me regarda et me dit: - ---Pourquoi vous augmenterais-je? Est-ce que vous ne faites pas _vos -affaires_? Qu'est-ce que c'est, pour vous, que quelques centaines de -francs par an de plus ou de moins? Je compte diminuer tout le monde: j'ai -plus de femmes qu'il ne m'en faut; si je vous laisse au même prix, vous -devez vous estimer bien heureuse. - ---Voilà donc la récompense que je devais attendre de mes services! Je -m'en vais, car, l'année prochaine, vous seriez capable de me demander de -l'argent pour l'honneur de vous servir. - -Il ne me retint pas, et je rentrai chez moi désespérée. - -Ma mère me consolait et me disait: - ---N'ont-ils pas eu le feu?... C'est peut-être la gêne qui les rend -ingrats. - -Je ne voulais rien entendre; j'avais deux grosses peines et une affreuse -inquiétude: - -Je quittais mes chevaux, pour lesquels j'avais une vraie passion; je -n'avais plus d'état et mes craintes allaient me reprendre. - -Je renfonçai mes larmes, et je pris une voiture pour aller chercher mes -affaires. - -Jusqu'au dernier moment, j'espérais qu'on allait me retenir; mais rien, -pas même un adieu poli. - -Quel parti prendre? me consoler de cette nouvelle déception. - -C'est ce que je fis, en jurant de ne jamais rentrer à l'Hippodrome comme -écuyère. - -Pour m'étourdir, je me remis à courir le monde. J'allais tantôt chez -Lise, tantôt chez Lagie. - -Je rencontrai plusieurs fois un petit monsieur blond, le teint coloré, se -donnant un genre militaire, jurant, buvant, spirituel, rageur, -querelleur, rarement poli. Il se nommait Deligny. - -Il me déplaisait si fort, que je n'entrais jamais sans demander s'il -était là, afin de l'éviter. - -Il s'aperçut de mon antipathie et cherchait tous les moyens de me -rencontrer pour me taquiner. - -Ainsi, quand il donnait un dîner, on m'invitait en me cachant sa -présence; nous nous querellions toute la soirée. - -Il se vantait de n'avoir jamais aimé, de traiter les femmes à la -hussarde. On dit que l'amour se présente souvent en tenant la haine par -la main. C'est ce qui arriva. - -Il buvait moins devant moi, il devenait presque aimable; on le -plaisantait beaucoup, mais cela prenait assez de force pour dompter la -raillerie. - -Un jour, ma mère me dit: - ---Tu devrais t'établir, j'aurais soin de ta maison; cela te ferait une -position; je pourrais rester près de toi sans t'être à charge. - -Cette idée me sourit: je donnai congé; ma mère chercha une boutique et en -trouva une, rue Geoffroy-Marie, no 2. - -Je louai un logement au no 5, presque en face. - -Pendant que nous nous occupions de nos préparatifs, je reçus une lettre -de la Haye; elle était du baron, que m'avait envoyé ma fausse sœur. Il -avait cessé ses rapports d'amitié avec moi parce que son service auprès -du roi l'avait rappelé en Hollande. - -Il me disait dans cette lettre qu'il venait d'être très-malade, que mon -image était toujours présente à sa mémoire, et que ma présence avancerait -plutôt sa guérison que tous les secours de la Faculté. - -Six mois avant ou six mois plus tard, je l'aurais envoyé promener avec -cette fantasque proposition. - -Mais elle arrivait fort à propos; j'avais grand besoin de distractions. -L'idée d'un voyage me souriait. - -Une promenade en pays étrangers me semblait une excellente préparation à -la carrière commerciale, dans laquelle je me proposais d'entrer. - -Je n'hésitai donc pas un instant. - -J'annonçai à ma mère que je partais le soir pour Anvers, que de là je -gagnerais la Haye, que j'emmenais ma domestique et que je serais de -retour dans six jours au plus tard. - -Ma mère me conduisit au chemin de fer et pleura à chaudes larmes en me -voyant partir. - - - - -XVI - -IMPRESSIONS DE VOYAGE. - - -Presque tous les hommes sont galants en voyage. - -Pourtant, il y en a beaucoup qui, lorsqu'ils aperçoivent une femme dans -une diligence, se sauvent en disant: «Allons dans une autre, nous ne -pourrions pas fumer.» - -Deux jeunes gens, sur le point d'entrer dans la voiture où je me -trouvais, refermèrent la porte pour aller chercher ailleurs; après avoir -visité le convoi, ils revinrent, n'ayant pas trouvé d'autres places; je -vis sur leurs figures qu'ils me donnaient à tous les diables. J'aurais pu -les rassurer, car je fumais des cigarettes et le cigare ne m'incommodait -nullement. - -Mais je pris plaisir à les taquiner. - -L'un d'eux, oubliant ce contre-temps, en prit son parti et voulut se -dédommager, s'il le pouvait, par une histoire galante. - -Je répondis par des oui et des non bien secs. Il se rebuta et ne -m'adressa plus la parole. - -Si je n'étais pas très-bavarde, j'aimais au moins beaucoup à causer. Mes -compagnons parlèrent bas, puis s'arrangèrent dans leur coin pour dormir. - -Je n'avais pas sommeil, je voulais qu'ils me tinssent compagnie. J'avais -réservé pour ce moment un moyen triomphant pour les dérider. - ---Si vous voulez fumer, messieurs, leur dis-je, ne vous gênez pas, cela -ne m'incommode pas, au contraire, j'aime l'odeur du tabac. - -Ils fouillèrent en même temps dans leurs poches, et ne me dirent merci -qu'après avoir cassé le petit bout de leurs cigares avec leurs dents. - -Je suis sûre qu'à partir de ce moment ils me trouvèrent charmante, au -travers du nuage de fumée dont ils m'enveloppaient. - -Pour certaines personnes, fumer est un besoin plus impérieux que manger. - - -Je les avais rendus si heureux, qu'ils me comblèrent de politesses, -d'attentions. - -Ils poussèrent la complaisance jusqu'à m'apporter de l'eau sucrée et des -gâteaux dans la voiture, dont je n'avais pas voulu descendre. - -D'abord, ils étaient fort intrigués sur mon compte; puis, m'ayant -reconnue pour m'avoir vue à l'Hippodrome, ils furent gais avec moins de -retenue. De mon côté, je m'étais assurée que c'étaient des gens comme il -faut, et qu'ils resteraient dans les limites convenables. - -Ma bonne ronflait plus fort que la locomotive et ne fut pas la moindre -cause de notre hilarité; elle tombait obstinément sur son voisin, qui -entreprit de la caler avec sa canne et son manteau. - -Elle dormait en équilibre avec des soubresauts impossibles à raconter... -et nous de rire! - -Il faisait un froid atroce. - -Comme tous les gens qui n'ont jamais voyagé, j'étais partie corsée, -ajustée, comme si j'allais à la noce; aussi, le matin, étais-je pâle, -rompue de fatigue. - -J'allai à l'hôtel de la Poste, à Bruxelles; je dormis pendant quelques -heures, ce qui me remit tout-à-fait. - -Après déjeuner, je fis un tour dans la ville. C'est Paris, moins les -monuments et les Parisiens. - -Toutes ces rues qui montent et descendent m'ennuyaient; d'ailleurs je -n'avais pas le loisir de m'arrêter longtemps. - -Je m'étais figuré que Bruxelles devait avoir un cachet particulier. Je -rentrai désillusionnée, et je partis pour Anvers dans un mauvais chemin -de fer qui nous secoua à nous bossuer le front les uns contre les autres. -Heureusement que le chemin n'était pas long. - -J'arrivai très-incommodée; je demandai où se trouvaient les bateaux à -vapeur faisant le service de la Haye; je m'adressai à un grand homme -joufflu qui me laissa répéter trois fois, puis finit par me faire signe -qu'il ne comprenait pas. Je l'envoyai au diable en français. Il me fit un -grand salut. - -Un employé vint m'annoncer que les bateaux à vapeur ne marchaient pas, à -cause des glaces; qu'ils reprendraient peut-être leur service dans une -quinzaine de jours. - -L'autre m'avait mal disposée, j'eus envie de battre celui-là; mais, comme -je n'aurais pas été la plus forte et que je n'ai pas la témérité de -Lola-Montès, je le pris par la douceur: je me donnai un air d'importance, -et je dis que j'étais attendue pour des affaires qui n'admettaient aucun -retard; qu'il fallait à tout prix que je partisse. - ---Dame! il y a bien des voitures, mais vous serez très-mal. - ---Qu'à cela ne tienne; où sont-elles? - -Il m'indiqua l'hôtel du Cheval Blanc. - -On me mit dans une chambre à deux lits avec ma buse de bonne, que j'étais -obligée de servir. Après cela, je ne savais pas commander; elle pouvait -bien ne pas savoir obéir. - -Une grosse fille vint mettre une allumette au poêle. - -Figurez-vous un feu de charbon de terre dans le milieu d'une chambre. Le -tuyau du poêle était bouché; je passai la journée la fenêtre ouverte, -tantôt faisant un pas de polka pour me réchauffer, tantôt battant la -semelle. - -Il n'y avait pas d'autre chambre; je ne pouvais aller ailleurs, à cause -de la voiture. - -Je demandai à manger: on m'apporta de la bière. - -J'avais retenu deux places dans le coupé, les deux coins. Il nous vint -pour troisième un monsieur, sans exagérer, gros comme une feuillette. - -J'eus beau me faire petite, il m'écrasait; je le portai à moitié pendant -deux heures. - -Au premier relais, je lui offris le coin, sous prétexte de causer avec ma -bonne; cela ne nous desserra pas, et je commençai à regretter mon voyage. - -On nous fit changer dix fois: nous quittions une voiture pour prendre un -bachot que l'on faisait glisser entre des cassures de glace; nous -reprenions un autre coucou, puis une autre barque; cela n'était pas sans -danger et sans émotion. - -Il fallait avoir bien affaire pour voyager ainsi entre la neige et le -charriage des glaces; aussi, n'étions-nous que trois voyageurs. - -Notre compagnon paraissait avoir trente ans; il était entortillé de -fourrure, son cache-nez m'empêchait de voir une partie de sa figure. Ce -que j'en voyais me paraissait empreint d'une grande tristesse; ses yeux -me parurent rouges. Mais, comme d'un temps pareil tout le monde a le nez -rouge, je pensais que cela lui avait gagné les paupières. - -La barque dans laquelle nous étions entrés était une espèce de gros -radeau à rebords pointus à l'avant et ferré comme un patin. - -Nous venions de prendre un nouveau voyageur; il avait une voiture faite -absolument comme les fourgons qui conduisent ici l'argent de la Banque. - -Il descendit du cabriolet de devant, aida à dételer les deux chevaux et -fit placer cette voiture avec précaution sur le bachot. Il parlait -hollandais avec les mariniers; nous avancions; on n'entendait que le -craquement de la glace. - -Je m'ennuyais; j'aurais bien voulu causer avec mon compagnon. Appuyé sur -le devant de sa voiture, il était silencieux; il ne savait peut-être pas -un mot de français: je le laissai tranquille. - -Ma bonne s'appelait Joséphine; elle était morte de peur et de froid; moi, -je n'étais pas rassurée; je me donnais des airs de bravoure pour me -tromper moi-même. - ---Allons, Joséphine, du courage! On ne meurt qu'une fois. Cette voiture -me fait l'effet d'une bière qu'on a mise là tout exprès; les poissons ne -vous mangeront pas. - ---Ah! madame, vous riez toujours; je suis bien fâchée d'être venue. - -Le jeune homme dit en très-bon français: - ---Mademoiselle a raison, c'est une bière; mais elle n'est pas vide. - -Je me sauvai de la voiture aussi loin que me le permit l'espace. - ---Pas vide? lui dis-je; mais nous voyageons donc avec un mort? - ---Mon père, mademoiselle, me dit-il, en ôtant sa casquette de voyage -comme pour saluer ces restes qu'il pleurait encore. Ses yeux étaient -pleins de larmes. - -Je fus honteuse du peu de retenue que j'avais eue, de ma gaieté; j'avais -envie de lui en faire mes excuses. - -Mais aussi, croyant que personne ne me comprenait, j'avais dit mille -sottises pour rassurer ma compagne; je n'osais plus bouger. - -Je me mis à réfléchir: je ne comprenais pas pourquoi on faisait voyager -les morts. - -Je parlai bas à Joséphine. - -Le jeune homme entendit ou devina; il vint à côté de moi et me dit. - ---Cela arrive quelquefois. J'habite la Haye; mon père est mort à Paris; -sa dernière volonté a été d'être enterré près des siens. J'ai obtenu la -permission de le ramener dans son pays. N'ayez aucune crainte; il était -le meilleur des hommes: il ne peut que nous porter bonheur. - -En ce moment, j'entendis des paroles brutales; sans comprendre leur -langue, je vis bien que nos mariniers juraient. Ils prirent des crocs de -fer et travaillèrent à repousser d'énormes glaçons qui, se joignant, -nous fermaient le chemin. - -Le jeune homme était pressé d'arriver; il avait payé quatre fois la -valeur du passage; on avait pris cette grande barque, quoique ce fût une -imprudence. - -La compagnie n'était pas gaie, la situation non plus. Je cachai ma tête -dans mes mains et je fis à Dieu une fervente prière. - -Quand j'eus fini, je vis beaucoup d'hommes sur un port où nous abordâmes -avec force difficultés. - -Une fois à terre, nous reprîmes une voiture qui était toute prête. - -On mit deux chevaux à la voiture du jeune homme, qui marcha à la tête -avec beaucoup de respect. - -Nous traversâmes la ville, qui était, je crois, Rotterdam. - -Je ne vis que des bornes, des chaînes et des grilles; la campagne était -inondée, et l'eau qui recouvrait les champs était gelée. Çà et là des -enfants qui patinaient. - -Quand nous fûmes à quelques lieues de la Haye, le paysage s'anima; les -prés étaient couverts de patineurs; les femmes portaient sur leurs têtes -des corbeilles rondes, tenaient leur tricot à la main, et glissaient -comme les hirondelles qui rasent la terre, cela si facilement, sans -quitter leur ouvrage, que je fus émerveillée tout le reste de la route. - -On va se faire des visites d'une ville à l'autre, on se rencontre, on -cause, puis on repart; c'est très-joli, je fus enchantée et je voulus -essayer. - -Nous fîmes halte dans une auberge; j'envoyai acheter des patins, et me -voilà essayant. Au premier départ, je m'étendis tout de mon long; au -second, ce fut la même chose. J'appris seulement qu'on ne tombait jamais -en avant. - -Je m'obstinai, la glace était dure; je fus forcée d'y renoncer. Quand il -fallut me rasseoir en voiture, je regrettai bien de n'avoir pas cédé plus -tôt. - -Enfin nous arrivâmes; je fus à l'hôtel de l'Europe. J'avais demandé le -plus beau de la ville et on me l'avait indiqué. - -Il y a dans toutes les chambres un petit poêle qui faisait mon bonheur. - -La Haye est une ville très-morose; on reçoit froidement les Françaises -seules, quand elles n'ont pas soixante ans. - -On me regardait, on hésitait; je voyais le moment où l'on allait refuser -de me recevoir. Je dis: - ---Donnez-moi ce que vous aurez, je ne suis pas difficile; je repars dans -deux jours. - -On me fit monter au premier, dans une chambre très-propre; une autre plus -simple donnait dedans; chacune avait son petit poêle ciré comme une paire -de bottes; je les fis rougir. - -J'écrivis un mot à mon ami, qui allait mieux; il était de service et ne -pouvait me voir qu'une minute le soir, encore fallait-il prendre beaucoup -de précautions. - -Il vint en tournant sur lui-même comme un homme poursuivi, me fit parler -bas, me supplia de garder l'incognito. - -L'idée de me faire passer pour une noble étrangère me sourit assez. - -Le lendemain, je fus voir Skevening. - -Arrivée au bord de la plage, je marchai dans un sable jaune et fin, le -plus près possible de la mer. Mes pieds enfonçaient, il faisait du -brouillard, nous étions seules; je me retroussai assez pour ne pas me -salir. - -Ayant des bottines bleues boutonnées un peu justes, j'avais mis des bas -de soie; probablement que ce n'était pas la mode du pays. - -Joséphine se mit à crier: - ---Ah! mon Dieu, madame! - -Je crus que quelque chose me montait aux jambes, je relevai un peu plus. -Ne voyant rien à terre, je me retournai; je vis derrière moi peut-être -deux cents hommes habillés tous de même: pantalon et veste jaunâtres, -chapeau à larges bords, comme nos forts de la Halle. Beaucoup étaient -baissés et regardaient... sans doute mes bas. - -Je baissai ma robe; je n'osais plus bouger de place. J'avais entendu dire -qu'on avait enlevé des femmes dans des bateaux, puis, qu'après leur avoir -tout pris, on les avait jetées à la mer. Heureusement une Hollandaise -apparut avec ses plaques d'or, cela m'enhardit. - -Les hommes qui m'avaient fait tant de peur se rangèrent pour nous laisser -passer. J'avais crains une fin tragique! - -«S'ils veulent me prendre, m'étais-je dit, je m'élancerai dans la mer.» - -Quelques-uns me saluèrent; je rentrai en riant encore de ma peur. -C'étaient des pêcheurs d'huîtres. - -Le lendemain, il faisait une belle journée de gelée; le soleil était -pâle, mais il égayait. - -On me conseilla d'aller voir le parc; je mis une robe de velours noir, un -manteau pareil, un chapeau de velours épinglé blanc avec des roses -dessous, un voile, plutôt pour empêcher mon nez de rougir que pour me -cacher. Ce parc était superbe; il y avait des cerfs, des chevreuils -presque apprivoisés. - -Je vis venir devant moi une grande dame blonde, les cheveux frisés à -l'anglaise. - -Quelques personnes marchaient à ses côtés; les passants la saluaient avec -beaucoup de respect; elle rendait un sourire. Elle me regarda, parla à -une dame près d'elle et continua sa route. J'entendais tout le monde -dire: - ---La reine! - -Je ne pouvais me figurer que c'était cette dame que je venais de croiser. - -Je vis mon baron déboucher d'une allée sur un superbe cheval gris; -j'allais lui demander si cette dame était bien la reine, mais quand il me -vit, il tourna bride. Je crois que, sans les obstacles qu'il a dû -rencontrer, il courrait encore. - -Je rentrai dîner. - -Le baron vint me voir une minute, et me dit qu'en effet, dans ma -promenade du matin, j'étais tombée, sans le savoir, au milieu de toute la -cour. - -Je compris pourquoi il s'était sauvé; il était chambellan. - -Je ne crois pas commettre une indiscrétion, tout le monde est chambellan, -dans ce pays-là. - -Il m'envoya des places de spectacle; on jouait _le Comte Ory_ et -_Figaro_. - -La salle est singulière: il n'y a pas de loge dans ce théâtre; une -galerie séparée à plusieurs endroits pour les chambellans, les dames, le -roi. Les personnes les plus considérables de la ville vont aux stalles -d'orchestre. Je fis la moue, quand on me désigna mes places. - -Mon chapeau blanc occupait beaucoup les jeunes gens placés au balcon: ils -voulaient connaître la figure qui était sous ce chapeau; plusieurs -vinrent à la porte de l'orchestre. J'étais entrée d'une façon -majestueuse; je gardai un air digne. - -Hélas! j'avais compté sans les embarras de ma célébrité. Dans -l'entr'acte, deux curieux vinrent se placer presque en face de moi. - ---Ah! ce n'est pas possible! dit l'un; mais si, c'est elle, c'est -Mogador! - ---Allons donc! dit l'autre. - ---J'en suis sûr, reprit le premier; je la connais, je l'ai assez vue à -l'Hippodrome; tu vas voir. - -Ils partirent tous deux, mais revinrent avec du renfort. - -Il me prit une envie de loucher épouvantable. - ---Vous vous serez trompé, disait un nouveau venu. - ---Non, non, disait mon délateur, je la reconnais bien; elle est un peu -grêlée, c'est bien elle; d'ailleurs, le baron peut nous mettre d'accord. - -Heureusement le rideau se leva; ils n'osèrent plus redescendre. J'avais -été très-vexée; maintenant j'avais une envie de rire qui m'étranglait. - -Maître Basile entra à propos, je pus me livrer impunément à ma gaieté. -Ils avaient fait une si drôle de figure, je les avais regardés avec un si -grand air d'indignation quand ils m'avaient appliqué le nom de Mogador, -que je n'osais plus tourner la tête et que j'étais à l'avance -très-embarrassée de ma sortie. - -La pièce n'était pas finie, que je quittais ma place. J'espérais ainsi -gagner mon hôtel, je demeurais à la porte; mais ils avaient quitté leurs -places en même temps que moi, et ils étaient rangés dans le couloir. - -Je vis le baron sur la porte; il me tourna le dos en me faisant signe de -monter dans une voiture qui se trouvait ouverte au perron; un homme me -poussa; j'entendis parler au cocher sans comprendre; nous partîmes à fond -de train. Nous marchions depuis longtemps; je commençais à m'inquiéter, -car je devais être arrivée depuis une demi-heure. - -Je voulus parler au cocher, il ne comprenait pas; il redoubla de vitesse. -Je voyais les arbres, la rivière. - -Je compris que j'étais perdue: il m'entraînait dans un bois. J'étais bien -mise; il me croyait riche: il allait me voler et me tuer. - -Je demandai pardon à ma domestique d'avoir ainsi exposé ses jours. - -Je ne sais si c'est la course ou la peur qui me portait sur les nerfs, -mais je me mis à pleurer. Ma bonne m'accompagna dans un autre ton; -c'était à fendre les oreilles. - -La voiture s'arrêta, je reconnus l'hôtel. - ---Le maladroit! dis-je en descendant, il s'était perdu. - ---Non, me dit le baron, qui m'attendait à la porte; c'est moi qui lui ai -commandé de faire un grand détour; sans cela on vous aurait suivie. Je ne -veux pas qu'on sache où vous demeurez. Bonsoir, à demain. Ne sortez pas, -ne vous mettez pas à la fenêtre! - ---Ah! mais je suis donc en prison ici? - ---Ce que je vous dis est dans votre intérêt. Une de vos compatriotes, -Mlle Hermance, sous prétexte qu'on s'occupait trop d'elle, vient d'être -renvoyée en France. - ---On n'est guère hospitalier dans ce pays; je pars demain. - ---Non, restez encore quelques jours. Les routes sont impraticables. - -Restée seule, je ne trouvai qu'une distraction: rougir mon poêle, ouvrir -la fenêtre pour ne pas griller, puis me coucher et dormir. Dormir! -était-ce possible? ma bonne ronflait comme un roulement de tambours. - -Je me levai de bonne heure, je cherchai à me distraire: ce fut en vain, -et je gagnai quatre heures avec force bâillements. Je me détendais à me -rompre les fibres, quand j'entendis plusieurs voix qui causaient en -montant. - -Je restai les bras en l'air; on disait mon nom. Je crus que le baron me -faisait une galanterie, qu'il m'amenait de ses amis. J'allai ouvrir; je -vis cinq jeunes gens, mais pas de baron. Je poussai vite ma porte. Il -était trop tard; ils m'avaient bien vue. J'écoutai, ils parlaient de moi. -L'un disait: - ---Je savais bien qu'elle devait loger ici. - -Une porte à côté de la mienne s'ouvrit; c'était un salon où ils venaient -dîner. Ils frappèrent au mur, me chantèrent des chansons faites sur moi, -ou qu'ils improvisèrent, enfin ils firent les diables! - -Je ne bougeai pas, et je n'aurais répondu pour rien au monde; pourtant -cela m'amusait. - -A huit heures, on frappa; je refusai d'ouvrir, n'ayant pas reconnu la -voix de mon ami. On me passa un mot sous la porte; il était ainsi conçu. - -«Je n'ose aller vous voir. Votre hôtel est envahi. Sortez à dix heures; -je vous attendrai au coin de la place et du café Anglais.» - -L'heure venue, je m'enveloppai comme un conspirateur et nous glissâmes le -long des murs comme deux ombres. La ville, à cette heure, est calme, -triste comme un cimetière. - -Nous avancions avec peine, tant il y avait de verglas. Joséphine fit une -glissade et s'étendit comme une masse; heureusement qu'il n'y a pas que -moi, sans cela on m'appellerait mauvais cœur; je me mis à rire si fort -que je fus obligée de m'appuyer au mur. - -Une sentinelle se promenait silencieuse; elle s'arrêta pour écouter et -nous cria, sans doute: Qui vive! Je ne savais que lui répondre, et puis -il m'était impossible de m'empêcher de rire. - ---Oh! madame, me dit Joséphine, ce n'est pas gentil de rire du mal des -autres; ça ne fait pas de bien de se prendre mesure comme ça sur le pavé. - -Je n'osais plus faire un pas; la sentinelle criait toujours; j'avais -répondu: - ---_C'est nous!_ - -Il paraît que cela ne lui suffisait pas, et que si le baron, voyant mon -retard, n'était pas venu quelques pas au-devant de nous et n'eût dit un -mot au factionnaire, il aurait bien pu nous envoyer une balle. - ---Ah! c'est vous! Tant mieux, nous ne pouvions plus avancer. - ---Qu'est-ce donc qui vous faisait rire de si bon cœur? - ---C'est Joséphine, qui ne voulait plus avancer sans être ferrée à glace. - ---Il faut que vous changiez d'hôtel demain. On demande déjà qui est -l'étrangère qu'on a vue à la promenade; et puis, on sait où vous êtes. -Comme on est privé d'aussi charmantes femmes que vous, quand il en vient -une, c'est une révolution; les jeunes gens font le diable. - ---Mon cher, votre pays m'ennuie. Je ne changerai pas d'hôtel; je pars -demain sans faute; ça me fera grand plaisir et ne vous fera pas de peine. -Faites-moi retenir un coucou. - -Il essaya bien encore de me retenir; mais ma résolution était prise et ma -patience à bout. - -Je repartis aussi péniblement que j'étais venue, et je vis le débarcadère -de Paris avec une joie d'exilée. - - - - -XVII - -LA MORT DE MARIE. - - -Ma mère avait trouvé tout préparé pour le déménagement; notre boutique -était prête. - -J'avais économisé un peu d'argent, mais cela ne suffisait pas. Je vendis -mes bijoux, des cachemires; je payai toutes mes petites dettes, voulant -rompre avec tous ces marchands qui s'accrochent à vous, et qui profitent -de votre position, de votre désordre pour vous vendre six fois plus cher -que la valeur des objets. - -Je ne voulais pas devenir une vertu farouche, mais je voulais quitter -cette servitude du plaisir des autres; je voulais ne rire que quand j'en -aurais envie et pour mon plaisir à moi; vivre avec économie, avec gêne, -s'il le fallait, pour être heureuse du bien qui pourrait m'arriver. - -Je me rappelais les dimanches de mon enfance, qui, sans avoir été trop -heureux, étaient des fêtes. Je me rappelais la robe de ma première -communion, que j'avais mise jusqu'à ce que la taille me vînt sous les -bras, et que je trouvais admirable, parce que je n'en avais pas d'autre -pour m'habiller. - -Dans ce temps-là, je regardais le ciel quatre jours à l'avance pour -savoir s'il pleuvrait. Ce n'est pas l'habitude des désœuvrés du grand -monde. - -L'abus des plaisirs use la vie, l'intelligence; on devient insensible à -tout, et surtout aux choses simples. - -La gaieté naïve, qui est la meilleure, vous est insupportable. Voyez -plutôt. Qu'est-ce que c'est que le dimanche pour la plupart des gens -riches? Un jour d'ennui. - -Ce jour-là, les badauds s'amusent; il est de bon ton de ne pas faire -comme eux. - -On va à la campagne; on cherche quelque endroit désert, moins par -enthousiasme pour la nature que par dédain de la ville endimanchée et de -la banlieue en goguettes. - -Cependant, mes belles dames et mes beaux messieurs, ces badauds, dont -vous vous moquez, sont gais à peu de frais, et souvent leur gaieté vaut -mieux que la vôtre. - -Regardez ces promeneurs qui reviennent le dimanche soir; ils ont fait -quatre lieues dans la campagne pour ramasser une branche de groseillier, -un bouquet de fleurs des champs. - -Ils sont fatigués, poudreux, mais ils se sont amusés pour huit jours. - -Je comparais ces plaisirs de mon enfance avec les plaisirs de cette belle -jeunesse, dorée en Ruolz, au milieu de laquelle je venais de vivre, et je -trouvais les premières bien préférables. - -Que faisaient-ils, en effet, pour se distraire, tous ces jeunes gens, qui -se croient originaux en mêlant l'anglomanie avec les traditions de la -Régence? - -Les plus inventifs avaient monté de grands chevaux maigres; ils s'étaient -déguisés en domestiques; ils avaient couru, soit au bois de Boulogne, -soit au Champ-de-Mars; ils étaient tombés deux ou trois fois; ils avaient -perdu de l'argent; ils avaient dîné tous les jours au restaurant, joué -une partie des nuits avec des maîtresses; ils allaient au bal, à leur -cercle, et, dans tout cela, ils n'avaient pas trouvé moyen de s'amuser de -bon cœur pendant une heure. - -Ne me parlez plus d'un monde où, pour avoir l'air comme il faut, il faut -être maigre et jaune. On dirait que leur vie est une chose qu'on leur a -donnée à tuer. - -J'avais vu les deux genres de vivre; l'existence des badauds me -paraissait réellement plus amusante, et je faisais le projet de retourner -à eux. - -Ma boutique était très-jolie; ma mère s'était installée à merveille, mais -nous n'aurions pas pu faire cinquante francs de ce qui nous restait. - -Ma mère prit de bonnes ouvrières, et l'ouverture du magasin de modes fut -fixée au _vingt_ du mois; nous étions au _neuf_. - -L'appartement que je m'étais loué était au second, sur la cour. - -Je rangeai tous mes meubles avec délices. J'avais renvoyé Joséphine, qui -ne dormait pas quand il s'agissait de me voler. - -J'avais retenu une fille de Nantes, nommée Marie; elle était petite, -avait les yeux gris-chat, un nez gros et un air bête qui n'était pas -trompeur. On m'en avait dit grand bien; elle était bonne et honnête. - -J'avais alors une jolie petite chienne blanche tachée de noir, que -j'avais élevée; elle était gaie, aimante; j'y tenais beaucoup. - -Je craignais de la perdre par la maladie, car elle toussait. - -Une ouvrière me conseilla de lui donner une poudre affichée dans tout -Paris comme préservant de la maladie; je la priai de m'en apporter, et le -lendemain je fis prendre à ma petite chienne la dose qu'on m'avait -désignée. J'avais dit d'enfermer la chienne dans la cuisine. Au bout -d'une heure, j'entendis des plaintes, comme celles d'un enfant. - -J'étais accourue dans ma chambre; je pensais que cela venait de chez -quelque voisin. - -Bientôt ce ne furent plus des plaintes, mais des cris, des gémissements -lamentables. - -On venait d'ouvrir la cuisine. J'entendis Marie défendre à la chienne de -sortir; la pauvre bête passa entre ses jambes et vint tomber à ma porte; -j'entendis geindre plus près, j'ouvris et je vis ma pauvre Blanchette -couchée en travers. Une bave blanche lui sortait de la gueule; ses yeux -étaient ternes; elle remua un peu sa queue en me voyant, voulut se lever -pour venir près de moi: à peine relevée, elle retombait; elle tendit une -dernière fois ses pattes et tomba morte à mes pieds, sa langue sur ma -main. - -Cela me fit une véritable peine. Peut-être est-ce une honte de pleurer -un chien, mais j'avoue que je fondis en larmes. - -J'avais empoisonné cette pauvre bête avec une trop forte dose. - -J'ai toujours été superstitieuse. La mort de ma chienne n'était pas -seulement un chagrin; cela me parut un mauvais présage. Mon logement ne -me plaisait plus; j'y étais toute triste. - -Nous avions plusieurs ouvrières. Une venant à nous manquer, ma mère me -pria d'aller chez une femme qui s'était présentée, et qui avait indiqué -son adresse rue Coquenard. - -Je mis un châle, un chapeau, un voile, et je partis par le faubourg -Montmartre. - -Je marchais lentement, quelque chose d'invisible semblait m'attirer en -arrière; je me retournais comme si je cherchais quelqu'un. J'eus envie -deux fois de revenir; enfin je touchais le coin de la rue. J'entendis un -bruit sourd, plusieurs voix crier, et je vis tout le monde courir. -J'avançai; plusieurs personnes entouraient quelque chose à terre. - -Je courus, j'écartai des deux mains; on ramassait une femme. Je poussai -un cri affreux; je pris la main qu'elle me tendait, qui s'accrocha à la -mienne; ses cheveux blonds s'étaient dénoués et lui cachaient une partie -de la figure; je les écartai de la main gauche; ses beaux yeux, jadis si -brillants, se ternirent comme glacés sous mon haleine. - ---Adieu! murmura-t-elle; et sa main me serra plus fort. - ---Marie! criai-je en l'embrassant, Marie! reviens à toi... Mon Dieu! quel -malheur! Elle n'est pas morte, n'est-ce pas? elle va revenir?... - -Un monsieur âgé, qui lui touchait le front, me répondit en ôtant son -chapeau: - ---Tout est fini! - -Je me sentis une déchirure au cœur qui fit passage à un torrent de -larmes. - -On la remonta dans sa chambre; c'était une mansarde garnie; je suivais ce -triste cortége. Elle n'avait laissé qu'une lettre et priait qu'on la -remit à son adresse, sans l'ouvrir. - -Je vis bien que c'était la misère qui l'avait poussée là. - -On l'étendit sur son grabat; un médecin dit qu'elle s'était cassé la -colonne vertébrale, rompu les liens du cœur, et que la mort avait dû -être instantanée. - -Ses yeux étaient restés ouverts; ses joues étaient creuses; elle était -maigre. - -Je connaissais celui à qui était adressée cette lettre, je me promis -d'aller le voir; mais en attendant, je lui envoyai tout de suite la -lettre par un commissionnaire. - -Il y avait beaucoup de monde dans cette chambre. On me demanda si je -connaissais les parents de cette pauvre morte. Je répondis que non. - -On questionna la femme qui lui louait; on demanda s'il y avait longtemps -qu'elle demeurait chez elle? - ---Non, il y a à peu près deux mois. Je lui avais donné congé parce que -c'est une fille inscrite à la police. J'ai une _demoiselle_, je ne -pouvais pas la garder. - ---Avait-elle des amis? Venait-il du monde la voir? - ---Non, monsieur, elle n'a reçu personne depuis qu'elle est chez moi. Je -crois qu'elle a toujours été malade. - -On écrivit tous ces détails. - -Je lui fis cadeau de sa dernière robe; j'envoyai un drap, un bonnet; je -n'eus pas le courage d'assister à sa toilette. Je recommandai qu'on lui -arrangeât bien les cheveux. Elle en avait si soin. Je me rappelle qu'un -jour elle me disait: - ---Pour rien au monde je ne voudrais mourir à l'hospice, _crainte_ qu'on -ne me coupe les cheveux. - -Son amant, me disais-je, va la faire enterrer; je veux aller le trouver. - -Je rentrai chez moi désespérée. Tout le monde fut consterné de cette -nouvelle. Bien qu'on ne la connût pas, c'était une triste histoire. - -Son amant demeurait rue Racine; je me fis conduire en voiture, car je -n'avais pas la force de marcher. Il était quatre heures quand j'arrivai à -la porte de son hôtel. - -J'entrai chez le concierge; la première chose que je vis sur la table fut -la lettre de Marie; il n'y était donc pas! - -Je demandai si l'on savait où il était, qu'il fallait absolument que je -lui parlasse. - -Le portier ne parut guère disposé à l'aller chercher; mais sa femme, plus -aimable, me dit qu'il était à l'estaminet à côté, que je n'avais qu'à le -faire demander. - -Je m'adressai à un garçon: on l'appela dans une salle de billard. - ---Qu'on attende chez moi, dit-il, je finis une poule. - -J'allai l'attendre chez son portier, après avoir recommandé au garçon de -le prier de se presser, parce que j'avais une chose importante à lui -communiquer. - ---Il répondit qu'il ne se dérangerait pas pour un empire! - -J'attendis plus d'une heure; enfin, il arriva, débraillé, plein de blanc. - -C'était un étudiant de quinzième année; encore jeune, assez beau de sa -personne, aussi mauvais sujet qu'il est possible de l'être. - ---Ah! c'est vous! me dit-il; pourquoi n'êtes-vous pas entrée? Vous auriez -pris l'absinthe avec nous. J'ai gagné la poule. - ---Ne riez pas, mon ami, je vous apporte une triste nouvelle; lisez cette -lettre. - -Et je lui montrai celle de Marie, restée sur la table. - ---Encore! dit-il. Si c'est pour ça que vous êtes venue, vous auriez pu -rester chez vous. Ah ça! je n'en serai donc jamais débarrassé?... - -Et il mettait les mains à son front comme un homme exaspéré. - ---Je lui ai défendu de m'écrire; je ne veux pas lire ses lettres. - -Et il fit un mouvement pour la déchirer. Je lui arrêtai les mains. - ---Lisez celle-là, lui dis-je, c'est la dernière que vous recevrez! - ---Elle m'a dit ça cent fois. J'en ai dix en haut que je n'ai pas -ouvertes... - ---Vous avez eu tort; vous auriez peut-être évité un grand malheur... -Celle-là est bien la dernière... Elle est morte! - ---Morte! fit-il en me regardant. - ---Oui, morte! Elle s'est jetée par la fenêtre, et n'a laissé que cette -lettre pour vous. - -Il prit sa clef, demanda s'il y avait du feu chez lui et me pria de -monter à sa chambre. Entré, il ôta sa casquette, jeta ses cheveux en -arrière, décacheta sa lettre. Elle était de huit à dix pages. Il alluma -une bougie et lut... - -Il fit plusieurs mouvements de tête pendant la lecture, mais il ne versa -pas une larme. - -Pauvre Marie! voilà l'homme qu'elle aimait depuis six ans, et pour lequel -peut-être elle s'était tuée. - -Enfin, il me dit: «C'est un malheur irréparable; je n'y puis rien. C'est -pourtant ce qui pouvait lui arriver de plus heureux. J'ai depuis un an, -une autre maîtresse que j'aime beaucoup; je m'en suis caché dans les -premiers temps, mais Marie me suivait; elle a tout découvert. Je n'avais -rien à lui apprendre; je résolus d'en finir une bonne fois; je lui dis -que je ne l'aimais plus, que je gardais l'autre, qu'elle me laissât -tranquille. Alors, ce furent des larmes, des cris qui m'irritèrent. Je la -pris en grippe. Un soir elle vint avec la résolution de me tuer... elle -avait un couteau! Je fis monter ma maîtresse, et j'enfermai Marie dans -une chambre vide, à côté, pour que sa colère eût le temps de se passer. -Comme elle faisait du tapage, j'allai passer la nuit hors de chez moi. - ---Comment, vous n'avez pas eu peur de son désespoir? - ---Non. On lui a ouvert quand j'ai été parti, en lui disant que, si elle -venait encore faire du bruit dans la maison, on irait chercher la garde -pour l'arrêter. - ---C'est mal, ce que vous avez fait là; vous n'avez pas de cœur. - ---Si fait, j'ai du cœur, mais je ne pouvais pas la souffrir; j'aurais -bien voulu vous y voir... Je ne connais pas de supplice pareil à celui -d'avoir à côté de soi quelqu'un qui vous tourmente d'un amour qu'on ne -partage pas... Un saint s'emporterait. Je n'ai qu'un regret, c'est de ne -pas avoir eu pour elle ce que j'ai pour une autre; cela ne se commande -pas. Si elle n'avait voulu que mon amitié, je la lui aurais gardée, car -c'était une bonne fille. Je regrette aujourd'hui de l'avoir tant rudoyée; -mais elle n'avait pas de cœur; j'avais beau lui en faire, elle revenait -tout de même. - ---Parce qu'elle vous adorait; vous étiez sa faiblesse... C'est dur à -vous de lui reprocher d'avoir manqué de cœur. Est-ce que vous croyez -qu'il n'en faut pas pour se tuer... à son âge? - -Il relut la lettre sans plus d'émotion que la première fois. - -Je l'appelais en moi-même: cœur de pierre. Les filles de marbre -n'avaient pas encore été inventées. - -On frappa... Il avait retiré sa clef. - ---Qui est là? demanda-t-il. - ---Moi! dit une voix de femme. - -Il posa sa lettre et fut ouvrir. Je vis entrer une petite brune, le nez -en l'air. - ---Tiens! dit-elle en me regardant, vous recevez Mogador? Fallait me faire -dire de ne pas monter... Et elle fit mine de s'en aller. - -Il s'empressa de la retenir. - -Je compris alors que si la pauvre Marie avait passé sous les fourches de -cette pécore, elle avait dû en voir de dures. - -Je pris la lettre, pour que cette femme ne la vît pas. - -La scène qui se passait entre eux me fit comprendre que celle-là se -chargerait de venger Marie. Elle lui disait: - ---C'est encore ta Marie qui t'envoie chercher?.. Vas-y, mon cher, ça -m'est bien égal; ce n'est pas moi qui te cours après: je n'ai pas besoin -de toi. Tu sais bien que je ne suis pas jalouse. - -Tout cela me faisait mal; je me levai pour céder ma place et je dis à -cette demoiselle que Marie n'envoyait pas chercher son amant et qu'elle -pouvait le garder sans partage; que j'étais venue de moi-même le prier de -la faire enterrer et de la conduire à sa dernière demeure. - ---Tu vois! lui dit-il, toujours en lui barrant le passage. - -Je sortis sans qu'il m'eût dit: merci! - -Je commençais à être de son avis. S'il était dans la destinée de Marie de -ne pouvoir se détacher de cet homme, mourir était ce qui pouvait lui -arriver de plus heureux. - -J'avais, dans ma précipitation, emporté par mégarde la lettre de cette -pauvre enfant. Je comptais la lui rendre le lendemain, car je ne doutais -pas qu'il vînt chez moi. En voici quelques fragments: - - «Lisez au moins cette lettre jusqu'à la fin; ne riez pas, je vous - ai dit cela bien souvent, c'est que j'espérais toujours que - j'arriverais à votre cœur, que vous auriez pitié de moi. - - »Mon crime est de vous avoir trop aimé, pardonnez-le-moi, je vais - le payer bien cher. Je n'ai jamais eu de courage quand il s'est - agi de renoncer à vous; vous devez me mépriser d'avoir supporté - les affronts, les duretés que vous me faisiez; je revenais et je - vous demandais pardon du mal que vous m'aviez fait... Je me - tenais à vos pieds et vous demandais grâce de la vie, que je - voulais quitter, si vous ne vouliez plus m'aimer... Vous me - faisiez chasser! Je vous envoyais mon âme et mes larmes dans une - lettre que vous brûliez sans y répondre, ou que votre maîtresse - me renvoyait avec une insulte de sa main. - - »Mon désespoir excitait son amour; car elle ne vous aime pas, - elle en aime un autre... mais, c'est si bon de torturer un cœur, - que, pour me faire souffrir, elle se partage entre l'autre et - vous! - - »Vous me regretterez, ne fût-ce que par amour pour elle; quand je - ne serai plus, elle vous abandonnera; vous penserez peut-être à - moi, vous relirez cette lettre que je vous supplie de conserver, - et vous ferez, pour récompenser mon âme du mal que vous avez fait - au cœur et au corps, ce que je vous conseillais. - - »Quittez le quartier Latin, retournez en Bretagne, où votre - mère vous attend encore... Je vous ai vu recevoir des lettres - d'elle où elle se désolait de votre abandon; elle vous suppliait - de revenir au pays; vous négligiez de lui répondre!... - - »Voilà quinze ans que vous êtes à Paris; cette vie de billard, - d'estaminet, a gâté vos habitudes, flétri votre figure. - - »Moi, je vous trouvais le plus beau du monde, parce que je vous - aimais comme une insensée; mais ce grand amour, vous ne le - retrouverez peut-être jamais; vous connaîtrez alors l'abandon. - - »Partez! il est temps encore; plus tard, vous ne verriez - peut-être plus que la tombe de votre mère, sainte femme! qui n'a - que vous. - - »Oh! si elle avait vu le fond de mon cœur, elle m'aurait aimée à - cause de l'amour que j'avais pour vous. Si vous aviez voulu me - garder près de vous, je me serais faite si petite que je ne vous - aurais pas gêné; si vous m'aviez tendu la main, il me semble qu'à - force de dévouement je serais sortie blanche de l'abîme où - j'étais tombée. - - »Oh! toute la force de la vie s'accroche à moi, au souvenir d'une - espérance. Comme je t'ai aimé, comme je t'aime encore! Tu as été - la première et la dernière passion de ma vie! Le Créateur m'avait - faite indolente, j'aurais trouvé une énergie de fer, si tu - m'avais dit: «Fais un miracle et je t'aimerai!» - - »Ma tête brûle... Allons, c'était impossible, il faut en finir. - J'ai tout tenté; je ne puis pourtant te quitter; l'idée que tu - liras cette lettre m'arrête. Depuis deux mois, je souffre mille - morts; si j'avais pu me traîner, je serais allée mourir près de - toi, sur ton passage... je t'aurais vu une dernière fois. Je - voudrais t'écrire jusqu'à mon dernier soupir... - - »Si j'avais de l'argent pour me procurer du charbon, je te dirais - si la mort fait autant souffrir que ton abandon; mais je n'ai - rien, je n'ai que ma fenêtre ou la rivière; je ne puis aller - jusqu'à elle. J'ai près de moi un couteau; je l'ai plusieurs fois - approché de ma poitrine, mais j'ai peur de cette lame froide, - éraillée... - - »Comme je souffre! mon Dieu; si vous me pardonnez, faites-moi - mourir de suite... Je me repens... je vous prie depuis deux - jours... je vais vous oublier au moment suprême!... - - »Mon ami, je vous pardonne! - - »Tout-à-l'heure, sur le bord de cette fenêtre, je vais - m'agenouiller, joindre les mains, et me penchant en avant, je - dirai: «Mon Dieu, pardonnez-moi! mon Dieu, prenez-moi en pitié! - faites-moi mourir!...» - - »MARIE.» - -Cette dernière prière avait été exaucée, car elle n'a poussé qu'un soupir -et s'est éteinte!... - -Rentrée chez moi, je cachai cette lettre et la manière dont j'avais été -reçue. - -Le lendemain, je ne sortis pas, attendant la personne chez laquelle -j'étais allée la veille; n'en ayant aucune nouvelle à quatre heures, je -pensai qu'elle s'était rendue rue Coquenard. J'y fus: on n'avait vu -personne! - -Le corps de Marie avait été enlevé à deux heures; la charité, qui a tout -prévu, avait fait passer sa voiture d'indigence; personne ne -l'accompagna. - -Mortes, toutes les créatures inspirent le respect; les passants la -saluèrent jusqu'à sa dernière demeure. - -On m'a dit que la lecture de Werther avait causé des suicides; je l'ai -lu... - -J'étais, à cette époque, trop heureuse ou trop ignorante pour le -comprendre; cette lecture ne me donna pas même le spleen, mais le -souvenir de Marie produisit sur mon imagination un effet incroyable. - -Ce souvenir me faisait songer au repos qui ne finit point, au repos de la -mort. - -Toutes les nuits, je la voyais en rêve; elle me parlait et toujours elle -me disait la même chose. - - - - -XVIII - -UN ACTE DE DÉSESPOIR. - - -Nous avions commencé, ma mère et moi, notre grande opération commerciale. - -Le magasin était ouvert. Nous ne manquions pas de pratiques. Toutes les -femmes que j'avais connues venaient chez moi faire leurs emplettes. - -Cependant, nous n'étions pas sur le chemin de la fortune, par la raison -toute simple que ces femmes m'achetaient à crédit. Je n'osais pas -refuser. - -Ma mère me fit comprendre que nous ne pouvions pas faire nos affaires -comme cela; et elle se chargea de refuser de nouveaux comptes. - -Je ne sais qui m'en voulait, mais je devais avoir quelque ennemie -cachée, car on me fit un tour infâme... - -Mon appartement donnait entre deux cours; en entrant, il y avait une -antichambre; à gauche, un salon et une chambre à coucher; en face, un -cabinet où couchait la domestique; dans le coin à droite, la porte d'un -couloir faisant le coude et conduisant à la cuisine, dont la croisée -faisait face à celle du cabinet. - -Un matin, vers les huit ou neuf heures, on sonna... J'avais un grand mal -de tête, je n'étais pas levée; je dis à Marie qui allait ouvrir: - ---Je ne veux voir personne; que l'on descende au magasin. - -Elle ouvrit et j'entendis de mon lit demander: - ---Mademoiselle Céleste! - ---Elle n'y est pas; si vous voulez voir sa mère, elle est au magasin... - ---Non, dit la voix, c'est elle que je veux emmener. Voilà assez longtemps -qu'elle me fait courir; je sais qu'elle est ici, qu'elle se cache. Il y a -une plainte lancée contre elle; j'ai ordre de l'emmener n'importe où je -la trouverai. - -Mon mal de tête disparut. J'étais assise sur mon lit, sans respirer, pour -entendre la réponse de Marie; je regardais à droite, à gauche, où je -pourrais me sauver si elle disait que j'étais là; je ne vis que la -fenêtre! - ---Je ne sais pas ce que vous voulez dire, répondit cette fille dont la -voix tremblait; si madame était là, je vous l'aurais dit. - ---Eh bien! dites-lui que si elle ne se rend pas à la Préfecture demain -avant midi, je la fais emmener par la garde! - -La porte se referma. - -Je cachai ma figure dans mes mains; j'avais honte devant cette fille qui -rentrait. - ---Oh! madame, qu'est-ce qu'il vous veut donc, cet homme-là? Comme il m'a -fait peur! - -En effet, elle était toute pâle. - ---Je ne sais, lui dis-je; il se trompe. Si j'avais été habillée, je -serais sortie; mais il reviendra, vous le ferez entrer. Ne parlez de cela -à personne; on ferait des conjectures. - -Elle me promit de se taire. Je lui donnai une commission pour m'en -débarrasser; j'avais besoin d'être seule. - -Je me serrai la tête dans mes mains. Qu'allais-je devenir? - -Je ne pouvais me sauver; j'avais mis le peu que je possédais dans cette -boutique. Tout abandonner... je retombais dans la plus affreuse des -misères. - -Je ne pouvais plus descendre sans risquer d'être arrêtée, peut-être -condamnée à un mois, pour avoir manqué aux sommations qui m'avaient été -faites. - -Que dire dans le quartier? Tout le monde saura cette histoire; je -n'oserai plus reparaître. D'ici à demain, je ne puis rien pour éviter -cela. - -Je pensai à Marie. Demain, c'est dimanche; on ne peut pas m'arrêter -demain, les bureaux sont fermés. Ma bonne sortira toute la journée, ma -mère n'ouvrira pas la boutique... je serai seule, toute seule; oui, c'est -ça, je suis sauvée. - -Je fis prendre du papier; je passai ma soirée à écrire. A onze heures, ma -mère vint me dire bonsoir. - ---Tiens! je te croyais endormie. Tu écris à des fournisseurs. - ---Oui. - -Il ne me vint pas à l'idée de l'embrasser. - -Je savais qu'elle revoyait Vincent; elle se cachait de moi, mais on me -l'avait dit. - -La première demoiselle m'avait fait un portrait que j'avais trop bien -reconnu. - -Comme ma mère lui avait défendu de me dire qu'elle recevait un monsieur, -elle n'avait rien eu de plus pressé que de monter dans ma chambre et de -me prévenir. - -Elle me raconta même que souvent, quand je descendais, M. Vincent sortait -par une porte de derrière qui donnait rue de la Boule-Rouge. - -Cela m'avait fait une peine que je ne puis rendre et j'avais retrouvé au -fond de mon cœur toutes mes colères contre lui, toute mon indifférence -pour elle. - -Une fois seule, je mis tout en ordre, je cachetai quelques lettres à mes -amis et je me couchai presque heureuse du parti que j'avais pris. - -Je me levai de grand matin. Vers dix heures, il tombait une espèce de -pluie qui ressemblait à du brouillard tant elle était fine. J'appelai -Marie. - ---Allons, lui dis-je, habillez-vous et allez vous promener; c'est votre -jour de sortie. - ---Oh! me dit-elle, il fait trop vilain temps. Je n'ai que ma payse à -voir, j'irai chez elle la semaine prochaine. - -Cela ne faisait pas mon compte, car j'avais dit à ma mère que je dînais -dehors, que ma domestique sortait, et je l'avais engagée à aller -elle-même passer la journée chez des amis. - -Elle ne s'était pas fait prier; M. Vincent l'attendait chez sa mère. - -Cela ne me suffisait pas; il fallait absolument que Marie sortît. Je mis -un morceau de papier blanc sous enveloppe, avec un nom supposé sur -l'enveloppe. - ---J'ai besoin que vous portiez cela avenue de Saint-Cloud, dis-je à -Marie. - -Je savais que sa payse était aux Champs-Élysées; elle profiterait de -l'occasion pour aller la voir, et elle y resterait assez de temps pour -que je pusse mettre mon projet à exécution. - -Je lui donnai donc ma commission, avec ordre de partir de suite. Je la -rappelai dans l'escalier pour lui dire que je sortais et qu'elle pouvait -rester chez ses amis jusqu'à onze heures. - -Ma porte fermée, j'étais seule, libre; j'en sentis une vraie joie. - -J'entrai dans la chambre de Marie; j'enlevai toutes ses affaires, que je -plaçai dans la mienne; je mis des draps blancs dans son petit lit de fer. -J'allai à la cuisine; je regardai sous le fourneau: il n'y avait que -quelques morceaux de charbon. Je vis avec attendrissement le panier de ma -petite chienne... je pensai que la maison ne m'avait pas porté bonheur. - -On portait, à cette époque, de grandes pelisses, comme cette année; j'en -avais une en soie noire, je la mis; je descendis, tremblant de rencontrer -quelqu'un qui pût apporter une minute de retard à mon projet. - -Le pavé était glissant, le ciel sombre; les boutiques étaient fermées en -partie. Je fus un moment inquiète, mais je respirai quand je vis celle du -faïencier ouverte. J'achetai deux fourneaux en terre, que je montai chez -moi, les cachant comme si j'emportais un trésor. Je retournai à la -provision du charbon; j'allumai les deux fourneaux dans la chambre de -Marie; je m'y enfermai, calfeutrant les fenêtres et les plus petites -ouvertures; j'entendais le craquement du charbon qui s'allumait et qui -semblait me dire: - -«Hâte toi, fais ta prière!» - -J'avais bouché jusqu'au trou de la serrure. - -Je m'assis sur le lit; je demandai pardon à Dieu et à tous ceux à qui -j'avais pu faire de la peine, et j'attendis, calme, comme si j'étais sûre -de la miséricorde divine... Je me couchai. - -Le brasier était derrière ma tête; je ne le regardai pas, mais je voyais -s'élever au-dessus de moi un rayon diaphane qui se baissait, attiré par -mon haleine: c'était la mort. Je respirais à pleins poumons; je ne -souffrais pas encore. - -«Oh! me disais-je, si je n'allais pas mourir, demain je serais arrêtée!» - -Je n'avais peut-être pas mis assez de charbon. - -Je me levai: je sentis mon corps se balancer malgré moi; je m'appuyai au -lit avec un sentiment de joie; je me mis à genoux pour remettre du -charbon: la flamme bleuâtre m'attira; je restai en extase, les yeux -fixés, la bouche ouverte. Je me sentis vaciller comme le battant d'une -cloche; j'eus peur de tomber la tête dans le feu: je me traînai en -arrière... - -A ce mouvement, un cercle de fer m'entoura le front; le feu semblait être -dans ma poitrine... Je portai les mains sur ces deux douleurs pour en -apaiser les déchirements. Ma vue se troubla. Je voulais crier; ma langue, -ma gorge étaient enflées. Je me levai à force d'efforts, les deux mains -appuyées sur une table; je me regardai dans un petit miroir. - -Horreur! ma tête était enflée, les veines de mon front gonflées, les -artères de mon cou nouées comme des cordes, mes lèvres bleues, mes -cheveux hérissés!... - -Alors commença une lutte épouvantable: la mort me fit peur. Je voulais -appeler au secours, la voix me manqua; je voulais me sauver, les forces -s'y refusèrent... - -Je me traînais à terre; je n'y voyais plus... Enfin, je sentis la porte, -je me redressai, pour retomber comme une masse; j'avais souffert tout ce -qu'il y a à souffrir pour mourir... - -Rien ne peut peindre cette agonie; elle est surtout affreuse pour les -personnes nerveuses, qui se débattent toujours à la fin et cherchent à se -sauver. - -Quand je revins à moi, j'étais sur mon lit; ma chambre était pleine de -monde; deux hommes me frottaient les bras, deux autres les jambes, cela -si fort que je croyais être brûlée. Je regardais, les yeux à moitié -ouverts. Les douleurs que j'avais dans la tête me firent croire que -j'étais folle et que tout ce que je voyais n'était que des ombres; la -souffrance était trop grande pour que je pusse douter longtemps. - ---Elle est sauvée, disait le coiffeur, dont la boutique était voisine de -notre maison, et qui, un des premiers, m'avait porté secours. - ---Sauvée! de quoi donc? demandai-je. - -Ma mère était près de mon lit. - -Tout me revint à la mémoire, jusqu'aux menaces de la police... - -Je me mis à pleurer, à me débattre; je voulais recommencer; je reprochais -à tout le monde d'être venu me secourir. - -Les deux médecins déclarèrent que j'avais le délire, et qu'il ne fallait -pas me perdre de vue une minute. - -Ma mère crut remarquer que sa présence m'irritait; elle me laissa: -Vincent sans doute l'attendait. Ce fut Marie qui me veilla. - ---Comment donc m'a-t-on sauvée? lui demandai-je, étonnée d'être vivante, -après avoir tant souffert. - ---Ah! sans moi, madame, vous étiez bien perdue. Vous m'aviez donné une -commission; il faisait si vilain temps que j'ai pris l'omnibus pour aller -et revenir. Je n'ai pas trouvé la personne chez qui vous m'envoyiez; je -suis revenue pour vous le dire. Je ne vous ai pas vue dans votre chambre, -je vous ai cru sortie; j'ai été dans la cuisine et j'ai vu dans ma -chambre tant de fumée que je craignais qu'il n'y eût le feu. J'avais -voulu entrer; quelque chose tenait la porte fermée: c'était vous qui -étiez tombée derrière. Je n'osais pousser: votre figure était juste sur -l'ouverture. Je vous ai crue morte; j'ai appelé au secours. On vous a -mise sur votre lit; vous êtes restée trois heures sans donner signe de -vie. Le feu avait pris dans le cabinet; le parquet en était tout brûlé. - -Le médecin a dit que vous étiez tombée la tête en face la rainure de la -porte, que cela vous a donné un fil d'air pur, que sans cela tout était -fini. - ---Et je serais bien heureuse!... - ---Oh! madame, ne dites pas des choses comme cela. - ---Ma pauvre Marie, c'est que vous ne savez pas... Cet homme qui est venu -l'autre jour, il reviendra, et alors... - ---Ne vous tourmentez pas, madame; s'il revient, je lui dirai de -m'arrêter, moi, s'il faut qu'il emmène quelqu'un; et puis on ne laissera -monter personne. S'il vous voyait comme cela, il n'aurait pas le cœur de -vous faire de la peine. Allons, madame, guérissez-vous bien vite, et -n'ayez plus jamais de vilaines idées comme ça. Il n'y a pas longtemps que -je suis chez vous, mais je vous aime beaucoup. - -En effet, elle me surveillait jour et nuit. - -Je priai tous ceux qui m'entouraient de taire cette aventure. Quand on -tente pareille chose, il ne faut pas se manquer, sous peine de ridicule. - -Je me remis bien lentement: cependant je descendis au magasin au bout de -quelques jours, malgré de grands maux de tête, des vomissements et une -toux d'irritation qui me déchirait la poitrine. - - - - -XIX - -LE RETOUR DE LISE. - - -Tout allait pour moi de mal en pis! Les femmes à qui on avait refusé du -crédit ne venaient plus. - -Le terme arrivait; il n'y avait pas le premier sou de côté. Les -marchandises étaient vendues; il fallait les payer. - -On allait me poursuivre, me saisir. Je devenais folle; je pleurais tous -les jours de ne pas m'être tuée. - -Si cette bonne qui veillait sur moi avec la fidélité d'un chien caniche, -n'avait pas fait si bonne garde, j'aurais recommencé; j'étais découragée, -malade; je me laissais aller, espérant une fin. - -J'étais allée quelquefois chez Lise; elle était en Italie. - -La seule affection qui tenait un peu compagnie à mon désespoir, c'était -celle de Deligny. - -Au moment de mon départ pour la Hollande, mes relations étaient encore -très-aigres-douces. Ce départ avait été un motif pour rompre avec Deligny -et avec cette société dont il était un des plus tapageurs. - -J'ai déjà dit, je crois, qu'il se donnait des airs militaires, qu'il -était querelleur, se moquait de toutes les femmes. - -Il avait un ami, nommé Médème, pâle, blond, grand, mince, qui suivait ses -exemples. C'était à qui boirait le plus, aurait le plus de querelles, -changerait le plus de maîtresses... - -Avec un pareil caractère, il ne devait pas avoir gardé de moi un souvenir -bien vif et bien durable. Je m'attendais à ne jamais le revoir. Je fus -donc bien surprise quand je reçus sa visite. - -J'étais dans une telle disposition d'esprit qu'il aurait fallu quelque -chose d'extraordinaire pour me réconcilier avec l'idée de vivre. - -Deligny n'aurait pas pu accomplir ce miracle. Mais il avait de l'esprit, -il était amusant, et ma vie était si triste, si isolée, que je -l'accueillis avec plaisir, trouvant dans ses visites une distraction à -mes inquiétudes... - -Notre première entrevue fut courte; nous discutâmes sur l'un, sur -l'autre. - -Il m'avait cédé sur tout; c'était presque une victoire sur une nature -aussi volontaire. - -Nous passâmes quelques soirées ensemble; je l'empêchais de se griser, de -jurer. Ses amis l'excitaient; moi, je le priais d'abord, je défendais -ensuite. Il obéissait en grommelant, mais il obéissait; cela devint une -lutte dans laquelle je finis par trouver quelque plaisir à triompher. - -Il avait bon cœur, mais la tête la plus extravagante du monde. Il était -de M... - -Son père avait une assez grande fortune... quinze ou vingt mille livres -de rente; mais il avait quatre enfants et ne pouvait donner à son fils -qu'une pension modeste, que sa vie de restaurant absorbait et au-delà. - -Il fit tout son possible pour me venir en aide; il se gênait beaucoup et -ne m'avançait pas à grand'chose; mais je lui en fus bien reconnaissante. -J'aurais pu abuser de lui: il aurait signé des lettres de change, des -billets à qui j'aurais voulu; car il en était venu au point de m'aimer à -la folie. Je ne me suis servie de mon influence que pour lui faire -quitter cette vie et cette société de gens qui, plus riches que lui, le -perdaient. - -Il était bon peintre; je l'engageai à travailler, à vivre avec des -artistes. Il loua un atelier avenue Frochot. J'ai souvent entendu dire à -Th. Rousseau, qui lui donnait des conseils, que, s'il voulait travailler, -il aurait du talent. - -Un jour, je vis une femme arrêtée en face de mes carreaux; cela arrivait -toute la journée et ne m'étonnait nullement, pourtant je poussai un: -Ah!... qui me fit questionner. - ---Tu la connais? dit ma mère. - ---Oui, répondis-je en me levant. - -J'ouvris la porte pour mieux la voir; elle passa devant moi sans me -regarder, traversa la rue et entra au no 7, vis-à-vis. Peu de temps -après, la fenêtre de l'entre-sol s'ouvrit, et je la vis à la croisée, à -côté d'une grosse femme appelée Fond. - -Cette Fond était une de ces anciennes beautés qui, après avoir gâché leur -existence sans penser à l'avenir, vendent la jeunesse et la beauté des -autres, en se faisant leur part si large que celles qui tombent dans -leurs serres n'ont, quand elles les lâchent, que l'hôpital ou la rivière -en perspective! - -Cette femme cachait son odieux commerce sous le nom de: Table d'hôte. - -J'allais rentrer, me disant toujours: «Où donc ai-je vu cette figure-là?» -quand une bonne vint me dire: - ---Voulez-vous avoir la bonté de monter deux ou trois bonnets, là, au -premier? - -J'avais envie d'y envoyer ma mère; mais la curiosité l'emporta, j'y fus -moi-même. - -C'était, je crois, aussi un motif de curiosité qui me valait cette -commande. - -On me fit entrer dans un petit salon rouge, très-simple. La petite dame -vint à moi en ôtant son chapeau. - ---Avez-vous monté le rose; il me plaisait assez? me dit-elle avec un -accent gascon. - -Quand elle fut décoiffée, je la reconnus de suite. - -C'était la jolie Bordelaise que Denise m'avait montrée à la correction, -celle qu'un homme avait épousée pour la vendre. - -Je la regardais sans défaire mes bonnets. Étrange puissance des -souvenirs! elle me semblait une ancienne connaissance; pourtant elle ne -m'avait jamais vue. - -J'avais envie de lui faire une foule de questions. Nous n'étions pas -seules; je lui montrai ce qu'elle m'avait demandé, en la priant, s'il lui -fallait autre chose, de venir me voir. - -Elle me le promit et tint parole. Le lendemain, elle vint me commander un -chapeau. - -Elle n'était pas Bordelaise pour rien; elle me raconta toutes ses -affaires. - -On l'appelait à Paris: _la Belle Pâtissière_; j'en avais entendu parler. -Un monsieur l'avait enlevée; son mari, qui n'y trouvait plus son compte -l'avait fait arrêter; elle l'avait dénoncé et allait se séparer de lui -pour venir demeurer en face, chez Mme Fond, qui louait en garni. Elle me -parut excellente fille, l'un esprit faible, d'une franchise extrême; -j'avais envie de lui dire qu'elle tombait de mal en pis chez cette femme. -Peut-être le savait-elle; je me tus. - -Elle ne passait plus une fois sans entrer; elle avait la plus jolie -figure qu'il fût possible de voir. - -Elle était emménagée en face; deux ou trois fois elle m'avait invitée à -sa table d'hôte, cela me souriait peu; enfin, pour ne pas la contrarier, -j'acceptai, un soir, et je ne le regrettai pas. - -C'est une drôle d'étude à faire, que celle de ces prétendues tables -d'hôte. - -Après le dîner, on fait une partie; les abonnés arrivent. - -Ce sont des êtres impénétrables, on sait rarement leurs noms; ils ont été -baptisés par la maîtresse de maison: l'un s'appelle le _Major_, on ne -sait pas pourquoi; l'autre le _Commandant_; tous tâchent de s'arracher -quelques pièces de cent sous. - -Les femmes empruntent les plus petites sommes, jusqu'à cinquante -centimes. - -La vieille maîtresse de la maison appelle tout le monde _mon chéri_; elle -prélève un droit sur les cartes; quoi qu'il arrive, elle fait toujours de -bonnes affaires. Pourtant, ces femmes n'ont généralement rien. - -Telle qui aurait dû être fort riche est misérable. - -Pourquoi? Elle achetait des amours qu'elle ne pouvait plus inspirer; elle -avait beau se faire teindre les cheveux, se mettre de fausses dents, on -exigeait beaucoup d'elle. Si un nouveau venu tombe au milieu de ce monde, -la maîtresse de la maison lui fait mille amitiés; elle l'engage d'abord à -jouer petit jeu. L'étranger s'étonne de tant de politesse et de réserve. - -On lui a donné, pour trois francs, un dîner qui vaut dix francs par tête. -Il admire ce miracle d'ordre ou de générosité. Mais on apporte du -champagne; les têtes s'exaltent, la gaieté pétille. - -Le pauvre étranger perd tout ce qu'il a sur lui, quelquefois plus, et il -reconnaît, trop tard, qu'il a été dupe. - -Autour du principal personnage féminin voltigent d'autres femmes, -quelques-unes jeunes et jolies. - -Elles servent à la maîtresse, soit en lui amenant du monde, soit en -amorçant les joueurs. - -Pauvres comparses, qui font de petits profits; elles sont joueuses, et -quand elles n'ont plus d'argent, elles donnent, comme fiche, la clef de -leur chambre. - -Je fis remarquer à ma nouvelle connaissance, qui s'appelait Marie, -qu'elle était là dans une bien triste et bien dangereuse société. - ---Je le sais bien, me dit-elle; mais que pourrais-je faire? On a éloigné -mon mari; mais il peut revenir d'un moment à l'autre, et je ne sais où -aller. - -Elle ne s'était pas trompée... A quelques jours de là, son mari vint la -trouver et s'imposa à elle. Il l'avait rouée de coups. Elle vint me -conter ses peines. - ---N'avez-vous donc pas d'amis, de parents chez qui vous pourriez vous -retirer? - ---Non, me dit-elle en pleurant, je suis bien malheureuse; voilà six ans -que je mène cette vie; la plus pauvre des femmes est plus heureuse que -moi. Quelle vie de misère! Si je pouvais rentrer chez mes parents, je -partirais à l'instant même. - -Je lui demandai si elle leur avait écrit. - ---Non, je n'ai pas osé. - -Je l'engageai à le faire, pour né partir qu'à coup sûr. - -Cette femme avait eu son jour d'éclat. - -Elle avait été à son tour l'objet de l'envie des femmes et de -l'admiration passionnée des hommes. - -On la voyait tous les soirs dans une boutique, au coin de -l'Opéra-Comique. Les passants pouvaient la croire heureuse; elle était -couverte de bijoux, de dentelles et de soie: voilà ce qui égare tant de -pauvres têtes. - -Personne ne pourra donc leur montrer la réalité de cette vie: Honte et -misère! On devrait écrire cela sur tout ce qu'on nous donne, pour que -personne ne pût s'y méprendre. - -Un matin, elle vint me conter qu'elle avait trouvé le moyen de se faire -un peu d'argent pour retourner dans son pays; que son frère l'attendait. -Son moyen était de donner un bal par souscription, aux Provençaux, à -vingt francs le billet; elle me pria de m'en occuper et me fit presque -promettre d'y aller. - -J'en parlai à Deligny, qui en plaça quelques-uns près de ses amis, Médème -et autres. - -Un jour, un domestique galonné sur toutes les coutures regarda ma porte, -puis entra. - ---Est-ce ici que demeure Mlle Céleste? - ---Oui, monsieur. - -Il sortit, fit signe à une voiture, qui avança jusque devant notre -maison. - -C'était un joli coupé à deux chevaux. - -Il ouvrit la portière. Une dame d'une grande élégance descendit -doucement, s'appuyant sur lui; elle avait un voile si épais que je ne vis -pas ses traits; elle fit signe au valet de pied de l'attendre dehors, -souleva son voile d'une main et me tendit l'autre. - ---Lise! dis-je en me reculant, tant elle était pâle. - ---Eh bien! tu ne m'embrasses pas? tu me trouves changée?... - ---Oui, lui dis-je, un peu remise; je suis saisie de te voir, tu es si -belle; et puis, je ne t'attendais pas... - ---Oh! si c'est ça, tant mieux! Vois-tu, c'est que tout le monde me croit -malade, je me figure être beaucoup changée. - -Je la fis asseoir près de moi; elle pouvait à peine se tenir. - ---Voyons, lui dis-je, raconte-moi tout ce que tu as fait. D'où viens-tu? - ---J'arrive de Nice; j'avais attrapé un rhume... Ernest est si bon qu'il a -pris cela au sérieux, il m'aime tant! - ---Ernest, c'est toujours ce vieux comte tout ridé, avec qui j'ai dîné une -fois rue Saint-Georges? - ---Oui, je sais que tu ne l'aimes pas; écoute ce qu'il a fait pour moi. -Son médecin, pour faire des visites, lui a mis en tête que j'étais -malade; il a pu se tromper. Ernest ne me permettait pas de sortir; je -m'ennuyais, je ne voulais pas lui déplaire, j'étais triste, voilà ce -qu'il a pris pour une maladie. - -Elle toussa et reprit: - ---Il commanda une voiture de voyage, et m'emmena en me faisant passer -pour sa femme. Jamais on n'a été si bon, si prévenant; c'est un amour -comme on n'en voit pas. Je ne suis pas inquiète de l'avenir: tant qu'il -vivra, je ne manquerai de rien. Il m'a défendu de te voir, mais il est en -voyage pour quelques jours, je puis bien lui désobéir pour toi. - -Elle était pâle en entrant; en causant, il lui était venu des couleurs, -ses yeux brillaient. - -Je trouvai que je m'étais effrayée à tort, pourtant elle avait quelque -chose de changé que je ne comprenais pas. - ---Ah! me dit-elle en riant, je sais bien ce que tu regardes; je me suis -fait arracher toutes les dents du haut, vois comme on m'en a remis de -jolies. - -Je fis une grimace en pensant à ce qu'elle avait dû souffrir. - ---J'ai, me dit-elle, adopté une petite fille des Enfants Trouvés dans mon -voyage, cela me fera une société. - ---Comment! lui dis-je, mais tu n'as pas de fortune à toi; je croyais -qu'il fallait justifier d'une certaine position. - ---Aussi, n'est-ce pas à moi qu'on l'a donnée, mais à Ernest, qui s'est -engagé à lui faire une rente, quand même il la renverrait à la crèche. - -C'était une singulière fantaisie qu'elle avait eue là, mais elle était si -fantasque que rien ne m'étonnait d'elle. - -La _Belle Pâtissière_ entra à ce moment pour me recommander ses billets -de bal. - -Lise lui en prit deux, faisant sonner beaucoup d'or dans une jolie petite -bourse en filet. Elle avait des diamants aux oreilles, aux doigts. -«Allons, me dis-je, elle est vraiment heureuse, tant mieux!» - -Je lui demandai ce qu'elle allait faire de ces billets, car je ne pensais -pas qu'elle y allât. - ---Ce que je vais en faire? mais y aller avec Eulalie et toi, si tu veux. - ---Eulalie est donc toujours chez toi? - ---Oui, je l'ai emmenée partout. - ---Et Camille? - ---Il est toujours le même. - ---Adieu; je viendrai te prendre samedi. - -Elle remonta en voiture. Le samedi, on me fit dire qu'une dame -m'attendait en bas, qu'elle ne pouvait pas monter. - -Quand nous arrivâmes aux Frères-Provençaux, tout le monde fit un: Oh!... -général. - -Je la regardai aux lumières; elle était livide, elle se serrait à moi -pour ne pas tomber; je la fis asseoir. - ---Vois-tu, il y a longtemps qu'on ne m'a vue, on est étonné. - -C'est effrayé qu'on était; on passait devant elle en chuchotant. - -Elle avait un domino rose tout garni d'angleterre, une coiffure noire -avec des roses. - -Elle me demanda plusieurs fois: - ---Entends-tu ce que l'on dit? - ---Non, lui dis-je; sans doute, on remarque que tu es bien mise. - ---Ou que je suis affreuse! - -Puis, se regardant dans la glace, derrière elle, elle soupira. - ---Tu souffres, lui dis-je, pourquoi es-tu venue? - ---Allons donc, me dit-elle, sois franche, dis-moi que je ne suis plus que -l'ombre de moi-même; que cette fatigue, cet engourdissement, c'est la -mort! - ---Es-tu folle, ma pauvre Lise? on peut être souffrante sans mourir; ça -tient joliment, la vie, va! - ---Ah! tu crois? c'est que j'ai peur de la mort. - -Et ses yeux brillaient en voyant tourbillonner les danseurs; elle les -suivait avec son âme; elle semblait respirer la vie des autres. On jouait -une valse, elle se leva entraînée et me dit: - ---Je veux valser. - -Je n'osai la contrarier et priai Médème de l'inviter; je lui recommandai -de la soutenir, car je voyais bien qu'elle ne ferait pas deux tours. - ---Oh! je ne peux pas, dit-elle en s'appuyant au mur. - -Après une toux sèche, le sang lui sortit à flots de la bouche. - ---Comment l'avez-vous laissée venir? me dit Deligny; elle est perdue! - ---Je ne savais pas qu'elle fût dans cet état, et puis, si je ne l'avais -pas accompagnée, elle serait venue seule. - ---Elle se trouve mal, dit Médème, qui était resté près d'elle. - -Il l'enleva dans ses bras et la descendit; personne n'y prit garde, -excepté Lagie, qui dit, en la voyant passer: - ---Voilà la Pomaré qui fait ses manières. - -Je la menai chez elle, elle avait la fièvre; elle ne voulait pas qu'on la -déshabillât; elle voulait retourner au bal, danser. - -Il fallut allumer tout chez elle. J'y restai une partie de la nuit; elle -remettait sa coiffure, me disait des mots sans suite; enfin, la fatigue -l'emporta, elle s'endormit. - -Je rentrai chez moi fort triste. - -Le lendemain, je fus la voir; elle était levée, plus pâle que la veille. - ---Oh! te voilà, toi, me dit-elle les lèvres crispées, tu devais être la -première à qui j'apprendrais cette nouvelle; les misérables!... je me -vengerai! Ils me croient donc morte? Quelle trahison! - -Je la crus folle. - ---Ça ne t'indigne pas? me dit-elle en colère. - ---Tu ne m'as pas dit ce que tu avais. - ---Eh bien, Eulalie est la maîtresse de Camille. Ils me trompaient tous -les deux; il est majeur dans quelques jours; elle s'est sauvée avec lui. -Ah! que mon cœur me fait mal! Je les aimais tous les deux, ils -m'abandonnent ensemble; elle lui disait tant de mal de moi, qu'il me -hait. Elle est enceinte, il veut l'épouser; mais je connais son oncle, -son tuteur: j'écrirai, j'irai s'il le faut. Je ne peux renoncer à cette -affection, c'est la seule pure que j'aie eue de ma vie. Oh! que c'est mal -de m'avoir fait croire à l'éternité; l'éternité c'est la vie. Ça ne sera -pas long pour moi, il aurait pu attendre un peu. - -Elle fondit en larmes; je tâchai de la calmer. - ---Voyons, ne suis-je pas ton amie? Je ne t'abandonnerai pas... Ton amant, -ce comte, il ne me plaisait pas, je l'avoue; mais enfin ne t'a-t-il pas -donné de grandes preuves d'affection? Tout le monde n'est pas ingrat; -oublie-les. - ---Oublier! Oui, je veux oublier, tu as raison. D'abord, j'ai revu ma -mère, elle vient me voir en cachette; je lui donne des effets pour mes -frères et sœurs. C'était sa préférée, Eulalie! elle va la défendre; je -ne veux pas lui en parler; je voudrais qu'Ernest revînt. J'attends son -médecin aujourd'hui; je ne lui dirai pas que je suis sortie hier. Comme -ma tête brûle! je vais me mettre sur mon lit. - -Nous passâmes dans sa chambre; cette chambre était tendue en jaune, comme -dans la rue Saint-Georges, mais mieux meublée: il y avait deux croisées -sur le devant, garnies de rideaux blancs et jaunes; entre les deux -croisées, un socle en bois doré supportant une Vierge en plâtre, sur -laquelle retombait un voile de dentelle; on voyait, au travers, des -perles et des fleurs. - -La cheminée faisait face à son lit, dont la tête était tournée vers les -croisées; il y avait une porte au pied, donnant sur l'antichambre; une -autre donnant dans le salon. - -C'est par cette dernière porte que nous étions entrées; l'autre s'ouvrait -en même temps. - ---Le docteur! dit sa femme de chambre. - ---Je te laisse. - ---Si je ne viens pas demain, à après-demain, sans faute. - -Elle me serra la main, et je la quittai. Quand je revins, sa mère était -là; elle refusa de me laisser entrer. - -Je revins quelques jours plus tard; elle essaya de m'éloigner; j'insistai -et j'entrai. - -Lise me reprocha d'être restée si longtemps sans la voir. Sa mère me -regardait, je n'osais pas dire qu'on m'avait renvoyée. Sa mère -ressemblait à Eulalie; elle me déplut. Lise ne quittait plus le lit. - ---Je voudrais qu'Ernest revînt, me dit-elle avec tristesse. - -Je la fis répéter, car cet Ernest qu'elle attendait toujours, je l'avais -rencontré la veille. - ---Ça coûte si cher les maladies! J'ai déjà engagé beaucoup de choses. On -dirait que tout le monde a peur que je meure; chacun m'apporte sa note. - ---Ce n'est pas ça, lui dis-je, c'est que l'argent est rare, chacun en a -besoin. - ---Oh! tu as peut-être raison. Ernest ne peut pas tarder. - -Je pris congé d'elle. Sa mère me fit entrer dans la salle à manger, et me -dit: - ---Vous qui connaissez ses habitudes, ses amis, vous savez sans doute que -ce monsieur Ernest est à Paris? On a envoyé plusieurs fois chez lui, il -ne fait pas de réponse. Le médecin qu'il envoyait ne vient déjà plus. Je -n'ose pas lui dire cela, elle l'attend toujours. Avant-hier, on est venu -pour saisir, du magasin de la _Mère de famille_. J'ai prié d'attendre. Il -s'agit de trois cents francs pour un domino rose; ils reviendront dans -quelques jours; je ne sais comment faire. - ---Il faut éviter cela; je vais y passer. - -Elle fut enchantée et me permit de venir voir Lise quand je voudrais. - -J'allai dire à ce magasin que je répondais de la dette; que s'il arrivait -un malheur et que Lise mourût, son mobilier serait plus que suffisant -pour payer tout le monde; que jusque-là on voulût bien attendre. - -La dame me le promit; je retournai quelques jours plus tard chez Lise. - ---Oh! te voilà! Je suis bien mieux, va! J'espère sortir dans quelques -jours. J'ai bonne mine, n'est-ce pas? - -Je répondais oui sans la regarder; elle était plus mal que jamais. - -Sa mère entra et me dit: - ---Grondez-la, vous qu'elle aime; elle a écrit toute la nuit. - ---Oui, dit Lise avec un sourire étrange; oui, c'est ce qui m'a fait du -bien. Je vais mieux, n'est-ce pas? - -Ses yeux, où brillait la fièvre, s'attachaient sur moi; je fus forcée de -la regarder. - -Ses joues étaient creuses, ses lèvres rouges; j'entendais sa respiration -rauque; j'avais envie de pleurer. - -Son regard ne me quittait pas. Je compris qu'elle avait quelque chose à -me dire; mais nous n'étions pas seules: sa mère ne sortait jamais quand -j'étais là. - -Elle prit sur la table de nuit une petite montre émaillée bleu, la tourna -longtemps dans ses doigts, la remit à sa mère et lui dit: - ---Tiens, envoie cela là-bas, c'est mon dernier bijou. Qu'il me tarde -qu'Ernest revienne! Pas une lettre de lui! Si je ne l'attendais pas, je -pourrais m'adresser à quelques amis. Je suis sûre qu'il viendra me voir; -j'aime mieux attendre. Va vite! - -Sa mère sortit. Elle me tira près de son lit et me dit: - ---J'ai écrit à l'oncle de Camille; il voulait lui faire épouser sa fille, -il empêchera bien ce mariage. Je suis vengée! Oh! que je vive assez pour -avoir la réponse! Tu lui diras, à Eulalie, si tu la rencontres, que c'est -moi... - -On marchait vers la porte, elle mit un doigt sur sa bouche; sa mère -rentra. - -Je lui dis combien j'étais peinée de n'avoir pas d'argent à lui offrir, -pour lui épargner ces engagements au Mont-de-Piété; que je me consolais -en pensant que ce n'était pas pour longtemps. Je mentais pour calmer ses -inquiétudes. - -Je quittai cette chambre le cœur serré. - -A quelques jours de là, on vint saisir son salon, sa salle à manger, son -cabinet de toilette. J'étais là, j'obtins qu'on n'entrât pas dans sa -chambre. - -Ce que l'on avait saisi suffisait largement à couvrir cinq cents francs -qu'on réclamait. - -Elle demanda qui marchait à côté; je lui répondis qu'on voulait voir son -logement; elle disait tous les jours qu'elle voulait déménager; cela ne -l'étonna pas. - ---Oui, je vais quitter ce logement, j'irai demeurer à la campagne. Puis -ses yeux se remplissaient de larmes et elle reprenait: Oui, à la -campagne, au cimetière Montmartre. - -Je tâchais de chasser cette idée de son esprit; j'y parvenais assez -facilement, car elle tenait à la vie. - -Quand elle m'entretenait de ses espérances, cela me faisait souvent plus -de peine que quand elle me parlait de sa fin prochaine. Je lui conseillai -d'écrire à quelques amis. Personne ne vint. - -M. Ernest, instruit qu'il n'y avait plus de ressources, avait cessé de -s'occuper d'elle; toutes démarches furent inutiles: il fit répondre que -ce qu'elle avait suffirait, en le vendant, pour aller jusqu'à la fin; -qu'il ne voulait pas faire de nouveaux sacrifices pour une femme qui -n'avait pas un mois à vivre. - -Je me disais chaque jour, en quittant le chevet de cette pauvre fille: - -«Pourvu qu'elle meure avant qu'on lui enlève son lit!» - -Elle m'avait demandé du bon vin, du raisin, des asperges, cela hors -saison. Quoique j'eusse peu d'argent, je m'étais procuré ce qu'elle -désirait. - -J'arrivai les bras chargés. Ce fut Eulalie qui m'ouvrit la porte: je -faillis tout laisser tomber par terre. - -Elle me fit entrer dans la salle à manger en me disant: - ---N'entrez pas, elle dort! Le diable doit la tourmenter, car elle s'est -donnée à lui. - -Je ne comprenais pas; elle reprit: - ---Vous savez ce qu'elle m'a fait. Hier, l'oncle de Camille l'a fait -venir, censément pour un rendez-vous d'affaires, et l'a enlevé dans sa -voiture, presque de force. C'est elle qui est cause de tout cela. J'ai -reçu une lettre ce matin à l'hôtel. Camille me dit adieu; il m'annonce -qu'il m'enverra de l'argent et me répète qu'il voulait m'épouser. Me -voilà encore sans ressources, car je le connais: avec lui, le dernier qui -parle a raison. Elle le savait bien: je ne le reverrai jamais. Dans -quinze jours, il ne pensera plus à moi; il n'a pas mis tant de temps à -oublier son amour pour Lise. Qu'elle se réveille, je vais lui dire tout -ce que j'ai sur le cœur. - -Je la priai de n'en rien faire, de ménager les derniers moments de sa -sœur. - ---Qu'est-ce que ça me fait? Je voudrais qu'elle fût morte un mois plus -tôt. - -Sa mère, qui avait pour Eulalie une faiblesse marquée, paraissait s'être -rangée de son côté. - -Lise sonna. - -Pendant cette conversation, j'avais souhaité dans mon cœur qu'elle se -fût endormie pour toujours. - -Sa sœur ouvrit la porte qui donnait au pied de son lit, s'appuya au -chambranle et, se croisant les bras, dit: - ---Eh bien! c'est moi! est-ce que ça t'étonne? - -J'étais derrière; je vis Lise à peine éveillée se lever sur ses coudes, -sourire et retomber en arrière, en disant: - ---Enfin!... - -Eulalie s'approcha. - ---Tu es contente de ton ouvrage, fille du diable; au lieu de te repentir, -tu fais le mal jusqu'au dernier moment. Regarde-toi donc; tu es à moitié -morte, tu ne jouiras pas longtemps de ton triomphe; je suis abandonnée, -tu l'es aussi. Ton Ernest, il est ici, il ne veut plus te voir; toi qui -te croyais aimée de tout le monde! où sont-ils donc tes amants? - -Lise ferma les yeux sans répondre; je vis des larmes percer ses -paupières. Sa mère tirait Eulalie et lui faisait signe de se taire. Elle -allait sans doute continuer. - ---Emmenez-la donc! m'écriai-je, si vous êtes la mère des deux; et vous, -Eulalie, ne dites pas un mot de plus: n'avez-vous pas honte? Sortez! - -Je ne sais ce qu'elle me répondit; mais je la poussai peut-être un peu -fort dans la pièce voisine. Je fermai la porte au verrou, malgré sa -résistance. - -Lise me serra la main et me dit: - ---Si tu pouvais rester près de moi! Oui, elle a raison, je suis -abandonnée par tout le monde, excepté par toi. Pourquoi mon amant -reviendrait-il? - -Elle me montra ses bras et ses mains décharnés. - ---La vie que j'ai menée, c'est un commerce; on m'achetait un baiser; je -n'ai plus rien à vendre, on ne vient plus. Que tu as bien fait de quitter -cette vie-là! dans quelque temps on oubliera ton passé, peut-être -l'oublieras-tu toi-même; fais-toi des amis. Ah! que celle qui a été -vertueuse, honnête, est bien récompensée à cette heure suprême! le -compagnon de sa jeunesse la soigne jusqu'au dernier moment, l'accompagne -à son dernier asile et va pleurer sur sa tombe. Pour nous, rien que la -raillerie et l'insulte pendant et après. Tout l'or du monde ne suffirait -pas pour compenser ces dernières heures. - -Je pleurais. - ---Pourquoi pleures-tu? ma pauvre Céleste; parce que je vois plus clair -qu'hier? C'est ma sainte Vierge qui a inspiré Eulalie; elle m'a fait -comprendre que je perdais mon temps à espérer un intérêt que je ne -méritais pas. Donne-moi le chapelet qui est aux pieds de la Vierge, ôte -le voile qui la couvre, mets-la près de moi, sur cette table; vois, ses -bras sont ouverts pour tous ceux qui vont à elle. Ne pleure pas; -laisse-moi, mais ne reste pas plus d'un jour sans venir; envoie-moi un -prêtre ou charges-en ma mère. - -Elle appuya sa tête sur le coin de la table de nuit. La lumière de la -veilleuse, le reflet de la Vierge blanche éclairaient sa figure; elle -était calme, ses yeux se fermèrent, je crus tout fini. - -Je tirai la porte doucement; sa sœur voulut parler, je lui fis signe de -se taire et je priai sa mère d'aller chercher un confesseur, si elle -voulait qu'il arrivât à temps. - ---Comment va-t-elle? me demanda ma mère en rentrant. - ---Elle va bien, lui dis-je, je voudrais être à sa place... Et je montai -toute triste dans ma chambre. - -Le lendemain, je retournai chez Lise. J'avais rêvé d'elle toute la nuit: -je la voyais habillée pour un bal; ses fleurs étaient noires. - -En entrant, j'interrogeai son concierge du regard; il me fit un signe de -tête qui voulait dire: - -«Tout n'est pas fini, mais ça ne tardera pas.» - -Je montai ses trois étages sans respirer. J'allais sonner, quand -j'entendis rire, parler. Je frappai; sa sœur vint m'ouvrir, une -serviette à la main; j'entrai dans la salle à manger, je vis des huîtres, -du vin blanc: on déjeunait gaiement dans l'antichambre de la mort. - -Je fus indignée. - ---Elle va donc mieux? dis-je en regardant ce festin. - ---Oui, me répondit sa mère, elle repose, laissez-la. - ---Si elle repose avec le bruit que vous faisiez tout-à-l'heure, il faut -qu'elle dorme du dernier sommeil. S'est-elle confessée? - ---Oui, elle a vu son père hier; cela l'a rendue heureuse; elle a demandé -pardon à sa sœur. - ---Il est bien temps, dit Eulalie; je me moque de son pardon. Je -n'oublierai jamais ce qu'elle m'a fait. - -J'entrai dans la chambre de Lise. Elle avait les yeux ouverts; elle ne -bougeait pas. Je n'osais avancer. - -Elle fit un mouvement; je voulus lui prendre la main; elle tourna sur moi -ses grands yeux éteints, me fit un signe de reconnaissance et soupira -sans dire un mot. - -Je m'assis dans un fauteuil près d'elle et lui demandai comment elle se -sentait; elle me fit signe de la tête qu'elle était bien. Elle avait -roulé son chapelet autour de son bras; son livre de prières était près -d'elle; elle remua ses lèvres comme si elle voulait me parler, elle -regarda de tous les côtés, fit un mouvement d'impatience; puis, appelant -toute sa volonté: - ---Ah! fit-elle, écoute. - -Je me penchai, car sa voix était faible. - ---J'ai commandé mon portrait à un pauvre artiste; il est presque fini; -personne ne voudra le prendre, va le chercher. Tu le garderas, toi! - -Je le lui promis. - -Elle eut à peine le temps de me dire le nom du peintre: Montji. - -La parole lui manqua de nouveau; elle me fit des signes en me montrant sa -Vierge, embrassa la croix de son chapelet; elle voulait être seule. - -Je sortis, je ne pouvais plus retenir mes larmes; j'écoutai à la porte, -elle cherchait à prier tout haut. Dieu seul pouvait comprendre sa pensée. - -Le lendemain, quand je revins, toutes les portes étaient ouvertes; l'âme -était partie; une bougie gardait le corps; tous les yeux étaient secs -autour d'elle. - -Je me mis à genoux au pied du lit, je fis une longue prière; je -l'embrassai sur le front, je lui fermai les yeux restés ouverts, je lui -coupai une mèche de cheveux, et je quittai cette chambre, le cœur et les -yeux pleins de larmes. - -Je ne rentrai pas chez moi; j'allai chez Deligny, qui, voyant ma douleur, -fit son possible pour me distraire et pour me consoler. - -Le lendemain, il pleuvait à verse; je pris un petit coupé, j'allai rue -d'Amsterdam. Arrivée à la porte de Lise, j'entendis clouer sa bière. Je -redescendis à reculons: il me semblait que les clous m'entraient dans les -chairs. - -On exposa son corps à la porte. - -La rue est déserte à cet endroit, le temps était affreux, personne ne -passait. Il y avait deux personnes à son enterrement: moi et le cocher -qui me conduisait. - -Quand on eut jeté la dernière pelletée de terre sur elle, on mit une -croix avec ses initiales. Je restai les pieds scellés dans cette terre -glaise; il me semblait qu'une partie de moi-même était en terre avec -Lise. Je m'arrachai en faisant un effort; j'étais fascinée: il me -semblait entendre des voix m'appeler. J'eus peur, je sortis en courant. - -Deligny était chez moi; il me reprocha de me faire tant de mal. C'était -plus fort que ma volonté: je pleurais sur elle et sur moi. - -Le même sort ne m'était-il pas réservé? - -Je fus au cimetière huit jours après, espérant trouver une pierre, un -entourage. Rien. Pourtant sa mère avait, en payant quinze cents francs de -dettes, pris la succession, qui valait bien quinze mille francs. - -Je pensai qu'elle n'avait pas eu le temps de s'occuper encore de ces -soins. - -Je revins au bout de dix jours. Rien. - -On avait abandonné la morte, comme on avait abandonné la malade. - -Je commandai un entourage en fer, un mausolée en marbre, avec ces deux -lignes: - - _Ici repose Lise..... née le 22 février 1825, morte le 8 décembre - 1846. Son amie, Céleste._ - -J'étais allée chez Montji. Il m'avait donné son portrait, moyennant deux -cents francs, au lieu de trois cents, qui étaient le prix convenu. Il -n'était pas heureux et me fit ce sacrifice parce que j'étais l'amie de -Lise. - -C'est le portrait que l'on a vu chez moi. - -Ces dépenses me gênèrent beaucoup, mais je les fis sans regret. Deligny -m'aida encore en cette circonstance: il était vraiment bon. - -J'allai voir la tombe de Lise; j'avais donné des ordres, et elle était -garnie de fleurs. Personne autre n'y avait mis une pensée depuis sept -ans. Quelques petits journaux eurent le courage de faire des -plaisanteries sur cette fin pourtant bien triste et bien abandonnée: _Il -lui sera beaucoup pardonné, parce qu'elle a beaucoup aimé_; ils auraient -dû dire: «Il lui sera peut-être pardonné, parce qu'elle est morte en -bonne chrétienne et qu'elle a beaucoup souffert.» - -Elle avait beaucoup souffert, en effet. Sa mort avait été une cruelle et -longue agonie. Depuis plusieurs jours, le corps mourait, que l'esprit -vivait encore, et vivait pour la torturer. Je n'ai jamais connu personne -qui eût une si grande peur de la mort. Sous l'influence des sentiments -religieux auxquels elle avait été fidèle toute sa vie, elle voulut -cependant regarder en face sa fin prochaine, se préparer à ce terrible -passage; elle s'imposa un dernier devoir, qui l'effrayait tant parce -qu'il lui montrait que tout espoir terrestre était perdu pour elle. Elle -faisait des efforts surhumains. Elle réussissait pendant quelques -instants, mais la nature l'emportait bientôt sur sa volonté, et elle -retombait dans des spasmes nerveux, dans des accès navrants de terreur. -Souvent, pendant la nuit, elle appelait au secours, elle avait des -visions et elle criait: «Mon Dieu, laissez-moi vivre!» Alors, m'a-t-on -dit, sa main défaillante semblait chercher un ami dans le vide. La pauvre -fille qui la servait, qui lui était attachée, pourtant, demanda son -compte, pour ne plus être témoin de ces scènes déchirantes. - -Je ne pouvais m'habituer à la pensée que j'étais seule à la pleurer; je -me rappelais les souvenirs de notre vie passée pour trouver un cœur qui -sympathisât avec les regrets que je lui donnais. Je songeai à Alphonse, -qui avait réchauffé sa vie, sa gaieté à ce feu follet; il apprit sa mort -avec peine. C'est peut-être le seul qu'elle n'avait pas appelé; c'est le -seul qui aurait répondu. - - - - -XX - -UN SOUPER AU CAFÉ ANGLAIS. - - -La mort de Lise marque une des phases les plus tristes de ma vie. J'étais -tombée dans un découragement profond. Les espérances ambitieuses qui -m'avaient soutenue s'étaient évanouies. L'exaltation qui m'avait portée à -mettre fin à mes jours s'était affaissée. Mon dégoût pour l'existence -n'avait pas diminué; seulement mon courage, pour en rejeter le fardeau, -n'était plus le même. Le mal dont je souffrais, c'était une défiance -absolue, invincible; je le pensais, du moins. - -Je ne croyais plus à l'affection; je ne croyais qu'à l'amour du jour, à -l'amour sans dévouement et sans lendemain. Mon âme en était saturée. - -On m'a bien souvent reproché d'avoir torturé ceux qui m'ont aimée. Si -j'avais eu ce malheur, je pourrais au moins me rendre cette justice, que -je n'ai jamais agi par méchanceté et par calcul. Le doute qui me dévorait -le cœur a seul inspiré ma conduite, et a pu me donner quelquefois -l'apparence de l'ingratitude et de l'insensibilité. L'incrédulité, dans -le cœur d'une femme, est pour cette femme une poignante souffrance; mais -elle lui donne sur les autres caractères une force et un ascendant -presque irrésistibles. - -J'appris alors une nouvelle assez étrange, qui m'impressionna d'autant -plus qu'elle se rattachait aux idées, aux sentiments et aux doutes qui -vibraient douloureusement en moi, depuis la mort de Lise. - -Cette nouvelle était relative au pauvre pianiste, que j'avais accusé -d'inconstance, en me raillant moi-même d'un instant de faiblesse et de -crédulité. - -On vint me dire qu'après notre séparation, H... avait eu un grand -chagrin; il était tombé malade, sans qu'il fût possible à la science de -déterminer le caractère de sa maladie. On lui conseilla la distraction; -il partit pour l'Italie, visita Rome, s'y fit catholique et entra dans un -couvent. J'avais bien de la peine à croire, comme on me l'assurait, que -cette détermination eût été causée par la douleur qu'il avait ressentie -de notre séparation; en tout cas, il avait été bien inspiré, et je -répondis en souriant, à la personne qui me contait cette histoire, que si -je damnais tous mes amis comme celui-là, l'Église me devrait une -récompense. Au fond de l'âme, pourtant, j'étais plus émue que je ne -voulais le paraître. - -J'avais mon logement en horreur: je n'y avais pas été heureuse, et, pour -ne pas y rester, je passais les nuits dehors. - -Deligny avait repris ses habitudes de dissipation. Je le suivais, je -criais bien haut pour ne pas entendre ma tristesse. Ma santé était -profondément altérée, depuis ma tentative de suicide. On n'avale pas -impunément le gaz d'un boisseau de charbon; je toussais, j'avais le feu à -la poitrine; je buvais du champagne pour l'éteindre; je me figurais -mourir comme Lise. Mais loin de m'effrayer des approches de la mort, je -l'aurais acceptée comme un bienfait. - -Une pareille situation d'esprit ne contribuait pas à rendre mon humeur -égale. Je tyrannisais Deligny. A toutes ses protestations de tendresse, -je répondais invariablement: - ---Vous m'aimez aujourd'hui; vous le dites au moins. Que je tombe malade, -vous me laisserez là comme un chien; que je meure, vous ne me donnerez -pas un regret. - -Rien ne pouvait m'ôter cette idée de la tête. - -J'avais fini par réussir à m'étourdir. Un souper en amenait un autre; je -ne dormais plus: je trouvai le repos de mes souvenirs. - -Au milieu des désordres de cette folle existence, je m'étais liée avec -une petite femme qui était venue au magasin; elle était gentille, -spirituelle et insouciante du lendemain. Cette femme était la maîtresse -de Brididi. - -Elle m'avait d'abord détestée; elle était venue me voir par curiosité et -s'était attachée à moi. Nous devînmes amies. Comme cela, elle me -surveillait et était sûre que je ne m'occupais pas de son cher Brididi, -qui, de son côté, m'avait, je crois, tout-à-fait oubliée. Deligny étant -parti pour M..., je me trouvais seule et je passais beaucoup de temps -avec elle. Sa gaîté était intarissable, son cœur était bon, trop bon -même, car elle avait une grande faiblesse en amour. Brididi en abusait un -peu; il était tout fier d'inspirer une si grande passion. Il avait -raison, du reste; elle était vraiment charmante: une jolie taille, de -jolis yeux, de jolis cheveux ondés qui lui valurent le nom de Frisette. - -Ce que j'aimais surtout en elle, c'était sa bonté; elle rendait service -à qui elle pouvait et se cachait pour éviter un remercîment; n'ayant que -six sous pour prendre l'omnibus, elle les donnait à un pauvre et faisait -sa course en chantant. Si l'énergie manquait dans cette tête et dans ce -cœur, il y avait, en revanche, de bien excellentes qualités. - -Ces qualités avaient survécu au vice, qui les étouffe chez tant d'autres -femmes. Quand ma folie parlait raison, elle écoutait, m'approuvait; -enfin, je l'aimais beaucoup. - -Je ne sais laquelle de nous deux mena l'autre à un souper au café -Anglais. Je m'y rendis, comme j'allais à toutes ces parties, par -désœuvrement, sans me promettre beaucoup de plaisir. J'étais loin de me -douter que cette soirée exercerait une influence décisive sur ma vie et -en préparerait peut-être le dénoûment. - -Je me trouvai, à ce souper, en pays de connaissance. Je reconnus -plusieurs personnes que j'avais vues chez Lagie. - -Le fond de mon caractère a toujours été sérieux. Le temps que d'autres -consacraient à dire ou à écouter des folies, je l'employais en général à -me rendre compte des caractères avec lesquels j'étais en contact, et à -lire en quelque sorte les physionomies nouvelles que je rencontrais. - -Mon attention se fixa d'abord sur un jeune homme de trente ans environ, -grand, maigre, brun, pâle; le front d'une largeur et d'une hauteur -ridicules; la figure allongée, mince du bas, les yeux grands et noirs, le -nez pointu, la bouche moyenne, les dents gâtées... Il avait quitté son -habit; je voyais au travers de sa chemise fine se dessiner ses épaules -maigres, étroites, qui annonçaient une mauvaise santé. Il ordonnait le -festin, commandait en maître; quelques femmes l'entouraient, il leur -répondait d'un air protecteur. - -En attendant qu'on servît le souper, il se mit au piano; il était bon -musicien, mais il faisait trop de grimaces, de contorsions; ses mains -osseuses me faisaient l'effet d'araignées. Je ne lui fis aucun -compliment; il en parut étonné. - -Pendant le souper, il m'attaqua. Il avait de l'esprit, mais un de ces -esprits impossibles à dépenser avec d'autres qu'avec certaines femmes; un -esprit brutal, malhonnête, ne reculant pas devant la plus grosse injure -pour un mot drôle. Il parlait toujours de lui; il faisait, à ce qu'il -disait, tout mieux que personne. Sa noblesse était la meilleure, sa -fortune la plus grande; nul n'était brave comme lui. - -Toutes ces forfanteries me portaient sur les nerfs. Je n'avais rien -répondu à ses provocations, mais je faisais provision de colère, et déjà -je lui avais donné un surnom que j'avais glissé dans l'oreille de ma -voisine et qui l'avait fait rire de bon cœur, tant il s'appliquait bien -au personnage. Je l'appelais _le Faucheux_. - -Ce qui augmentait ma mauvaise humeur, c'est que j'étais placée à côté -d'un grand homme très-beau, très-content de lui-même, qui faisait tout au -monde pour attirer mon attention sur ses larges épaules et sur sa -poitrine bombée; il était bête comme une oie et vaniteux comme un paon. -C'était un bellâtre. L'oreille ouverte aux sarcasmes du Faucheux, je -perdais la pantomime de mon voisin, ce qui le mit de fort mauvaise -humeur. - -Cela commençait mal. Je n'avais encore rien dit et j'avais déjà deux -ennemis. - -Le Faucheux semblait avoir pris à tâche de lasser ma patience. - -J'étais le point de mire de toutes les plaisanteries. - -La colère finit par me monter au cerveau, et je débutai avec d'autant -plus de vivacité que je m'étais contenue plus longtemps. - ---Monsieur, lui dis-je, voulez-vous avoir la bonté de me laisser -tranquille? Voilà une heure que j'écoute vos sottises. En ne vous -répondant pas, je croyais vous avoir fait comprendre que votre esprit -n'était pas de mon goût. Les araignées ne me font pas peur, mais elles me -dégoûtent, et quand elles s'approchent trop près de moi, je les écrase. -Ainsi, grand Faucheux, ne vous occupez pas plus de moi que je ne -m'occuperai de vous. - -C'était dur; mais j'avais été cruellement provoquée, et je n'ai jamais -brillé par la patience. - -L'épithète de grand Faucheux mit immédiatement les rieurs de mon côté. Il -y a dans toutes les réunions, petites ou grandes, un sentiment de justice -qui se fait jour. - -On comprenait que les attaques dont j'avais été l'objet me donnaient -droit, de mon côté, à une assez grande latitude. - -Mon adversaire devint furieux. Il ne s'attendait pas à de semblables -représailles de la part d'une de ces pauvres filles, habituées à courber -la tête sous le joug de la fatuité opulente. Il n'avait pas encore eu le -temps de réfléchir qu'un galant homme ne gagne jamais rien à se disputer -avec une femme, quelle que soit cette femme. - -Il reprit la balle au bond. - ---Qui donc, s'écria-t-il a amené cette... - -Et il en débita tant sur mon compte que j'en fus étourdie. - -Il se fit un grand silence. Chacun comprenait que cela allait devenir -drôle. - -C'était la mode, au surplus, dans les soupers arrangés par ce Faucheux: -il lui fallait une victime à qui il pût dégoiser son catéchisme poissard. -J'avais été choisie par lui pour ce jour-là; mais avec mon caractère, il -était mal tombé. - -Mon beau voisin, qui n'aurait pas eu assez d'esprit pour venger lui-même -ses injures, et me punir de mes dédains, faisait cause commune avec mon -ennemi, et l'appuyait du regard et du geste. - -Frisette seule ne s'amusait pas de cette scène. La pauvre enfant -comprenait qu'il y avait un gros orage amoncelé sur mon cœur; elle avait -peur de me voir passer les bornes, et craignait que je ne me misse sur -les bras quelque méchante affaire. Elle vint à moi et, me parlant tout -bas, me supplia de quitter la place et de partir avec elle. Je la fis -asseoir et lui répondis tout haut: - ---Pourquoi donc m'en irais-je? monsieur est à bout. J'aurais peut-être dû -ne pas venir; c'est la première fois que j'assiste à un souper d'hommes -d'aussi bonne compagnie. Comme monsieur le disait, tout-à-l'heure, je -suis entrée ici libre, sans condition; je n'ai pas de regrets, car j'ai -montré du tact, et n'ai pas cherché à attirer l'attention. Monsieur n'a -pas su imiter ma réserve. Il n'est probablement pas plus que moi habitué -au grand monde. Sans doute, il est noble d'hier; il prend ses conquêtes -bien bas pour se grandir. S'il n'y avait pas de femmes comme nous, où -vivrait-il donc... au jardin des Plantes?... J'ai bien payé mon écho en -l'écoutant, je reste. - -Sans m'en douter, j'avais frappé juste: c'était un parvenu; il pâlit et -se mordit les lèvres. - -La réflexion lui était revenue, et je crois qu'il commençait à regretter -de s'être attaqué à moi. - -J'avais, sans m'en douter, pendant le feu de cette discussion, gagné un -allié qui, touché de mon courage, s'intéressa à ma cause et rompit une -lance en ma faveur. - -C'était un jeune homme que je n'avais pas encore remarqué, quoique -assurément il méritât, plus que toutes les autres personnes présentes, de -fixer mon attention. - ---Ah ça, messieurs, dit-il d'une voix douce et fière, est-ce que cela ne -va pas bientôt finir? Vous vous mettez deux contre une femme! ce serait -déjà trop d'un seul. - -Et, s'adressant plus particulièrement au Faucheux, qu'il paraissait -connaître intimement: - ---Mon cher, je ne reconnais aujourd'hui ni ton bon goût, ni ta -magnificence ordinaires. - ---Comment donc, reprit le Faucheux, qui crut voir dans cette idée un -moyen de retraite honorable, si j'ai blessé l'amour-propre de -mademoiselle, je suis tout prêt à lui accorder une réparation. Vous savez -très-bien, mon cher, que si j'ai le tort de taquiner ces filles-là, _j'ai -le bon goût_ de les payer. Puisque vous vous êtes déclaré son chevalier, -fixez vous-même la rançon. - ---Quinze louis! - ---Quinze louis! soit! elle les aura demain. - ---Demain! c'est bien tard, dit mon champion, qui se montra impitoyable, -parce qu'il savait que le Faucheux passait pour être plus libéral en -paroles qu'en actions. - ---Je ne les ai pas sur moi. - ---La belle affaire! Vesparoz te les prêtera. - -Il n'y avait pas moyen de reculer; l'amour-propre du Faucheux était en -jeu. Il sonna. - -Vesparoz, le maître-d'hôtel du café, parut. - ---Apportez-moi quinze louis, lui dit le Faucheux. - -Un garçon rentra, portant sur un plateau la somme demandée. - ---Remettez cet argent à mademoiselle Céleste. - -Naturellement, je refusai de le prendre. - -Mais mon champion n'entendait pas de cette oreille-là. Il était décidé à -pousser la plaisanterie jusqu'au bout, et à punir le Faucheux par son -côté sensible. - ---Apportez-moi cela! dit-il au garçon; et il mit les quinze louis sur la -table à côté de lui. - -Puis se tournant vers moi: - ---Ma chère enfant, venez vous asseoir à côté de moi. - -J'y fus bien volontiers. - ---Prenez cela, me dit-il; c'est à vous, vous ne pouvez refuser sans -désavouer votre champion et me faire une mortelle injure. Ainsi le -veulent les lois de la guerre. - ---Maintenant, ajouta-t-il en s'adressant au Faucheux, continue tant que -tu voudras, au même prix bien entendu. Cependant tu en as beaucoup dit -pour tes quinze louis, et je t'engage à ne pas te ruiner ce soir. - -Il paraît qu'il trouva le conseil bon, car il se leva et, me tendant la -main: - ---Faisons la paix, me dit-il. - -Il n'y avait plus à hésiter, et je mis ma main dans la sienne d'assez -bonne grâce. - -A partir de ce moment, la scène prit une tournure à laquelle je ne -m'étais pas attendue. J'eus une nouvelle preuve, qu'en fait de -sentiment, les extrêmes se touchent, et que souvent on est bien près -d'aimer les femmes qu'on croit haïr. - -Quand on quitta la table pour faire de la musique, danser, chanter, le -Faucheux m'attira dans l'angle d'une croisée, et me confessa qu'il ne -m'avait fait cette scène ridicule que pour attirer mon attention et pour -avoir un prétexte de se réconcilier avec moi. - -Je lui répondis poliment, mais froidement, que s'il arrangeait ainsi les -femmes qui lui plaisaient, je ne savais pas ce qu'il pouvait inventer -pour ses antipathies. - -Il devenait tendre, pressant; il me promettait monts et merveilles. - -Je n'avais, quant à moi, aucune envie de me réconcilier à ce point. Je -l'écoutais avec distraction, mais, en revanche, je regardais -très-attentivement mon allié, que, pour des raisons à moi connues, -j'appellerai désormais Robert, quoique ce ne soit pas son véritable nom. - -Celui-ci s'aperçut qu'il était l'objet de mon attention, et il s'approcha -de nous. - -Alors, par un sentiment de coquetterie toute féminine, je me mis à -répéter tout haut les paroles tendres que le Faucheux venait de me dire -tout bas. Je tenais à me parer de ma victoire, et, pour la bien -constater, je répondis au Faucheux: - ---Je vois bien que vous revenez à vous-même et je vous crois sincère; -aussi, soyez sûr que je ne vous en veux pas. Mais je vous connais d'hier, -et je ne vois aucun motif pour prolonger nos relations. - -Et je le laissai dans un coin, tout honteux et tout ému de l'aveu qu'il -venait de me faire. - -Il prit une bouteille de vin de Champagne et la vida presque d'un trait. -Je dois lui rendre cette justice que je n'ai jamais vu personne boire -autant, sans être malade. Était-ce par fanfaronnade, ou pour se consoler? -Je suis convaincue que c'était pour ce dernier motif. - -La plupart du temps, ces natures fanfaronnes sont au fond les plus -tendres et les plus faibles. Elles font du bruit pour s'étourdir, et les -excentricités dont elles amusent le public ne sont qu'une parade. -Soulevez le rideau, vous verrez se jouer derrière le drame de leur cœur, -souvent bien triste et bien lugubre. - -Mais je n'avais rien à donner, j'avais mes pauvres. - -Robert ne me quittait plus des yeux; de mon côté, je suivais tous ses -mouvements; quand il causait avec une femme, j'avais envie d'aller me -mettre entre lui et cette femme. - -Je m'assis auprès de Frisette et je m'arrangeai de manière à ce qu'elle -me parlât de lui. - -C'était un homme qui paraissait avoir vingt-cinq ans, assez grand, la -taille bien prise et bien proportionnée, la tête ronde, de jolis cheveux -bruns, la raie blanche et fine, le front moyen, la figure ovale, les -sourcils épais, la moustache forte; ses yeux bruns étaient ordinaires -pour la grandeur, mais leur regard était profond, pénétrant; il était -élégant de manières, très-recherché dans sa mise, sans avoir cet air -raide, emprunté qu'ont beaucoup de jeunes gens. - -Son esprit était vif; il me parut d'un caractère un peu violent, mais -sachant se dompter, et corrigeant sa fougue par des manières charmantes. - -Je l'avais regardé, j'avais vu tout cela; je le regardais toujours. - ---Sans lui, dis-je à Frisette en le désignant, je ne sais comment cette -dispute aurait fini; il m'a rendu un grand service. Je ne sais si je l'ai -remercié. - -J'aurais voulu qu'il vînt me parler... mais il n'en fit rien; mon cœur -faisait autant de tours que lui sans qu'il y prît garde. - -On avait improvisé un bal, il ne m'invita pas à danser; pourtant il me -regardait. - -Le grand beau, mon voisin de table, ayant fini par se persuader, sans -doute, que ma froideur était un jeu, s'approcha de moi, et, avec le tact -qui paraissait le caractériser, il me demanda bruyamment si je voulais me -sauver avec lui. - -Je me levai sans lui répondre. - -Le Faucheux ne me parlait plus; mais devinant ce qui se passait en moi, -il paraissait souffrir. - -Cette promenade des yeux et du cœur à la suite de M. Robert me -fatiguait. Je fus droit à lui, et lui demandai s'il voulait me -reconduire, pour me débarrasser de ces deux messieurs. - ---Oui, dit-il en attachant sur moi un regard qui avait l'air de lire ma -pensée; oui, dans dix minutes; mais auparavant, je voudrais bien danser -avec vous. - -On commençait une valse: il me fit tourner sans attendre ma réponse. -J'étais souple, il avait le bras nerveux; il me serra, je sentais les -battements de son cœur, je respirais son haleine; je fermai les yeux, me -laissant conduire. J'eus un étourdissement de bonheur qui passa comme -l'éclair, mais dont je me souviens toujours. - -Je revins à Frisette, toute radieuse. - -Elle connaissait Robert, ou venait de se renseigner sur son compte, car -elle me dit: - ---C'est le comte ***, avec qui tu viens de danser. - -Ce nom était bien beau, bien loin de moi. Je devins triste. - ---Venez-vous? dit Robert; je vais reconduire Frisette d'abord, vous -ensuite. - ---Je suis bien fâchée de vous donner cette peine. - -Il me serra le bras, et me dit: - ---C'est un plaisir. Je n'aurais pas osé vous le demander; je ne voulais -pas être le troisième à vous persécuter. - -Il me promit de venir me voir le soir à quatre heures. Je rentrai chez -moi, la tête et le cœur remplis de son image. Insensée que j'étais de -désespérer de la vie! A vingt ans! est-ce que c'est possible? La veille, -il me semblait que la vie n'avait plus de but pour moi. Triste folie! -aujourd'hui, je me sentais renaître à l'espérance; j'entrevoyais de -nouveaux horizons, de nouveaux mondes; mes ailes avaient repoussé! - - - - -XXI - -ROBERT. - - -J'étais, par un heureux hasard, délivrée pour le moment de toute -inquiétude matérielle. Je pouvais, pendant quelque temps, vivre de mes -rêves et me bâtir des châteaux en Espagne. - -Le temps me parut si long, jusqu'à quatre heures, que, pour l'abréger, je -descendis au magasin. - -J'avais écrit, quelques jours avant, à mon ami en Hollande. Je trouvai en -revenant du souper une lettre de lui; il m'envoyait deux mille francs à -toucher chez un banquier, rue d'Hauteville. Avec ces deux mille francs et -mes trois cents francs de la veille, j'étais bien riche. - -Je me mis à la porte; un encombrement de voitures barrait le passage. Un -joli phaéton, attelé de deux beaux chevaux noirs, attendait pour tourner -rue Geoffroy-Marie; les chevaux impatientés se cabraient, un des -domestiques sauta en bas. - ---Laisse, laisse, disait le jeune homme qui tenait les rênes. - -Il calma les chevaux et dégagea sa voiture avec infiniment d'adresse. - -Quand je le vis hors de danger, je traversai la rue pour monter chez moi; -mais les forces me manquèrent en arrivant. Robert allait me demander à la -concierge, il m'aperçut. - ---Eh! bonjour, ma chère enfant, avez-vous bien dormi? - -Puis, me regardant: - ---Comme vous êtes pâle! est-ce que vous êtes malade? - ---Non, mais j'ai eu peur quand je vous ai vu, au tournant du faubourg -Montmartre, pris dans toutes ces voitures; vos chevaux se tourmentaient. - -Il se mit à rire, et m'offrit le bras pour remonter chez moi. - -J'étais gênée près de lui; je ne voulais pas m'abaisser, pourtant je me -croyais si au-dessous de lui, que je n'osais me mettre en face; ma gêne -était d'autant plus ridicule qu'il était sans façon, aimable, galant. - ---Je ne viendrai plus avec mes chevaux, me dit-il, puisque je vous ai -fait peur; je ne connaissais pas bien ce quartier, je demeure rue de -Grenelle Saint-Germain. Je suis venu rarement rue Geoffroy-Marie; mais, -si vous le permettez, j'y viendrai souvent. - -J'étais réservée dans mes réponses; si perdue qu'elle soit, ou qu'elle -ait été, la femme qui aime trouve dans son passé un souvenir de pudeur, -de pureté; je l'aimais. - -J'aurais voulu me relever un peu à mes yeux, cela n'était pas possible: -la scène de la veille, les injures qui m'avaient été dites, avaient -rappelé avec plus de force à ma mémoire et mon nom et ma vie; je n'avais -rien à donner, rien. - -Je restai pensive. - ---Je vous gêne peut-être? me dit-il en se levant pour sortir. - ---Non, non, restez encore. - -Il y avait une prière dans ces quelques mots. - -Il se rassit et commença à causer. - ---Savez-vous, Céleste, qu'il y a longtemps que je vous connais? Je vous -ai vue souvent à l'Hippodrome, et chaque fois j'admirais votre adresse et -votre courage. - -Cela me fit du bien de penser qu'il m'avait trouvé un mérite. - -Du courage! oui j'en avais eu, car j'avais horriblement peur des chevaux. - -Quand je montais à cheval, un tremblement nerveux secouait mes membres et -je me disais, comme ce grand général, qui frissonnait quand il entendait -le feu: «Tremble, tremble, misérable carcasse; si tu savais où je vais te -mener tout-à-l'heure, tu tremblerais bien davantage.» - -Je ne savais pas alors que tous ces efforts me seraient plus que payés -par un mot de lui. - ---Voulez-vous dîner avec moi ce soir? - ---Oui, si vous n'avez rien de mieux à faire. - ---Tenez-vous prête à six heures. - -Il vint me prendre avec une de ses voitures; c'était un joli coupé doublé -de soie bleue, si petit que nous y tenions à peine tous les deux. Je -m'enfonçai dans le fond de la voiture. - ---Vous avez peur d'être vue? me dit-il. - ---Oui, pour vous. - -Nous dînâmes chez Deffieux. Je fus triste: cet amour me faisait l'effet -d'une vision qui allait s'envoler et me replonger dans la nuit; plus -Robert était aimable, plus je craignais de voir la vision s'évanouir. - -Il vint me reconduire; nous passâmes la soirée chez moi; je fis un grand -effort; je l'aimais trop pour lui mentir. Je lui racontai tout ce que -j'avais fait, tout ce que j'avais été. - ---D'autres vous l'auraient appris, lui dis-je, des ennemis; vous auriez -peut-être regretté une bonne parole, une caresse. Je vous aime Robert; je -vous aimerai longtemps; un reproche de vous me ferait mal. Je voudrais -ressaisir le passé, mais c'est impossible. Voulez-vous le présent? - -Sa réponse fut un bon baiser. Il me sembla qu'une autre femme venait de -s'éveiller en moi. - -Le quartier que j'habitais lui déplaisait; il me trouvait trop loin. - ---Si j'étais plus près, me disais-je, je le verrais plus souvent. - -Je me décidai à louer un appartement place de la Madeleine, je donnai le -magasin à ma mère. - -J'étais si impatiente de me rapprocher de Robert, qu'au risque de faire -une grosse brèche dans ma fortune, je payai deux termes, afin de -déménager aussitôt que mon logement serait prêt. - -Robert jouait quelquefois; il donna une soirée à quelques amis, dans un -appartement qu'il avait rue Bleue; Lagie y vint avec moi; le souper était -magnifique. On parla plusieurs fois, pendant ce souper, d'une femme -appelée Zizi, qui était à la campagne; on en riait: on me regardait, je -ne comprenais pas. - ---Quelle est donc cette Zizi? demandai-je à Lagie. - ---C'est sa maîtresse; nous sommes chez elle: il l'a envoyée à la -campagne. - -La tête me tinta. On venait de se lever de table, je fus droit à Robert -et je lui demandai si ce qu'on venait de me dire était vrai, si j'étais -chez sa maîtresse. - ---Pas précisément, me dit-il. Il est vrai qu'une femme que je connais -depuis longtemps, avec laquelle je ne puis rompre de suite, demeure ici: -mais vous êtes chez moi. Mon intention est de la quitter; mais en la -quittant, je veux me conduire avec délicatesse, et je lui laisserai tout -ce qui est ici. - -On avait commencé à jouer et l'on jouait gros jeu. - -Je restai longtemps sans voir, sans entendre, abîmée dans une seule -pensée: il avait une maîtresse! Depuis quinze jours, il ne me donnait que -ses heures perdues. - -J'étais, je ne pouvais être pour lui qu'un caprice, un feu follet, dont -il allait jeter les cendres au vent. - -Il fallait rompre, je n'en avais pas le courage; tâcher d'oublier à tout -prix. Robert perdit beaucoup d'argent; j'en fus contente. - -Un de ses amis disait près de moi: - ---Il est fou, ce Robert! Je ne sais comment il peut faire: il doit -beaucoup, son père est jeune; il sera ruiné avant d'hériter. - -Cela me fit plaisir. Un secret pressentiment me disait que sa ruine le -rapprocherait de moi. - -Le lendemain, il y avait des courses à Versailles; on ne se coucha pas. A -six heures du matin, un break attelé de quatre chevaux était à la porte, -avec d'autres voitures, que ces messieurs avaient demandées. - -Une calèche restait vide. - ---Voulez-vous venir? me dit Robert. - -J'avais envie de refuser, mais je n'en eus pas le courage. - -Je montai malgré moi pour le suivre des yeux: les courses finies, il vint -me dire adieu; il partait pour Saint-Germain, où il avait affaire. Mais -il me promit une visite pour le lendemain. - -Ses amis, qui savaient à merveille quelle sorte d'affaire l'attirait à -Saint Germain, voulurent lui faire une plaisanterie et nous invitèrent, -Lagie et moi, à dîner à Saint-Germain. - -J'étais trop avancée pour reculer. - -Nous arrivâmes au pavillon Henri IV. - -Robert, en m'apercevant, se sauva: ceux qui m'avaient accompagnée se -mirent à rire. - ---Pourquoi donc se sauve-t-il ainsi? - ---Ah! me dit Georges, qui riait comme un enfant, c'est qu'il est entre -deux feux: Zizi est ici; mais ça ne fait rien, vous dînerez avec nous; je -vais dire que vous êtes ma maîtresse. - -L'idée de jouer cette comédie me dégoûta de moi-même. - -Me cacher devant cette femme comme une voleuse! mendier un regard, -attendre une caresse dérobée aux droits d'une autre, cela me semblait -impossible! - -Je regrettai amèrement d'être venue. - -On prévint Robert que j'acceptais, que je savais tout. Il vint me serrer -la main; elle resta raide et froide dans la sienne. - -On se mit à table, je n'avais pas faim, mais une soif ardente; ma gaieté -tournait au cynisme. - -Robert me regardait, j'abandonnais ma main, mon cou à mon voisin qui -m'embrassait. - -Il vint se mettre en face de moi, fixa son regard sur le mien et me fit -signe de sortir. J'obéis, toujours malgré moi. - -Il était temps, j'allais étouffer. - -Il m'emmena dans le fond du jardin, me fit asseoir et me dit en me -prenant les mains: - ---Qu'avez-vous donc. Céleste? Vous paraissez vouloir me torturer à -plaisir. Hier vous m'aimiez, vous le disiez au moins; si vous ne m'aimez -plus, après l'amour ne peut-il rester un peu d'intérêt, d'affection? Si -vous en avez pour moi, ne vous prodiguez pas ainsi. - ---Que voulez-vous donc que je fasse. N'avez-vous pas une maîtresse? -voulez-vous que je pleure devant elle? Je suis libre, je veux m'amuser, -vous oublier... Je fondis en larmes... - ---M'oublier! pourquoi? est-ce ma faute si avant de vous connaître j'avais -une liaison? vous ai-je fait venir ici, et, enfin, puisque vous y êtes, -ne me suis-je pas tenu éloigné de cette femme? Je ne lui ai pas dit un -mot. Restez, vous verrez que ma chambre est loin de la sienne; je vous -aime, et je ne l'aime pas. Je ne puis la quitter brutalement, sans -motifs; attendez! - -Il m'embrassa, et tout fut oublié. - -Pourtant la nuit, j'écoutai si sa porte ne s'ouvrait pas. Zizi resta à la -campagne et je le ramenai à Paris sans le perdre de vue. J'avais peur de -l'avoir fâché; je l'aimais trop, je devais le fatiguer. - -Il aimait le monde, et allait souvent au bal, ou à des parties de jeunes -gens; je lui en voulais de ne pas me sacrifier ces plaisirs. - -Un jour le comte de S... vint m'inviter pour un bal, donné tous les ans -aux Frères-Provençaux par le Jockey-Club; il me fit promettre d'y aller. -J'avais accepté, pour avoir une occasion de faire enrager Robert. - -Ce jour-là, précisément, il m'avait prévenue qu'il avait une partie chez -un ami. Je crus qu'il me mentait; j'offris de lui sacrifier mon bal s'il -voulait rester; il refusa. - -J'attendis, espérant qu'il se raviserait; on sonna, je fus ouvrir: -c'était le comte de S... qui venait me chercher avec un de ses amis. Ils -me déclarèrent qu'ils ne partiraient pas sans moi. Je mis dix minutes à -ma toilette et je les suivis. - -C'était la première fois qu'on m'invitait à ce bal. N'y allait pas, en -fait de femmes, qui voulait. On n'invitait que des actrices, des femmes -entretenues; toutes s'y déchiraient à belles dents. - -Il en est de cette classe comme de l'autre; les prix seuls diffèrent. -Quand les reines en titre voient arriver une concurrente, elles lui -jettent la porte au nez, elles en disent pis que pendre. - -Si on leur avait dit d'avance: «Nous avons invité Mogador, elles se -seraient soulevées en disant: «Fi! l'horreur! nous n'irons pas;» mais on -n'avait rien dit; c'est un bouquet qu'on leur réservait, fatigué de leur -ridicule vanité. - -Lorsque j'entrai, ce fut un hourra général: les femmes se retranchaient -dans les coins, les hommes vinrent à moi; on eut de la peine à me trouver -un vis-à-vis. Sans une bonne fille qu'on appelle Brochet, et qui se -souvint qu'avant d'avoir vécu sous des lambris dorés elle avait été -blanchisseuse, j'aurais dansé en face de deux hommes; les autres femmes -étaient scandalisées, elles s'étaient groupées et chuchotaient; -j'entendais: - ---Mogador! une écuyère de l'Hippodrome! une femme qui a dansé dans un bal -public! - -Elles ne savaient que cela sur mon compte et me trouvaient indigne -d'elles. - -Ces dédains m'auraient mise en fureur, si je n'avais été convaincue que -la jalousie y était pour quelque chose. J'avais de quoi me consoler: les -hommes les plus distingués, les jeunes gens le mieux nés furent charmants -pour moi et me dédommagèrent largement du mépris de ces dames. - -Dans le nombre, cependant, il y en avait une qui se montra moins -aristocrate. Elle me plut beaucoup; on l'appelait Chouchou. Elle avait -infiniment d'esprit; j'étais assise près d'elle, elle me fit toute sorte -d'amitiés et me dit: - ---Cela me fait mal de voir toutes ces pécores faire leur tête comme cela. -Tenez, regardez-moi ces deux sœurs: il y a un an, elles étaient trop -heureuses de partager le souper et le petit lit en fer d'un pauvre -garçon qui les avait ramassées sur les quais. Elles sont entrées dans un -théâtre où on leur donne une lettre à porter, afin qu'elles puissent -montrer leur jeunesse. Pour se faire des illusions, il faut qu'elles -aient la mémoire joliment courte. Voici la Verveine! elle minaude -derrière son éventail pour cacher ses mauvaises dents; elle était, il y a -quatre ans, domestique, passage des Panoramas. Je me la rappelle encore, -avec ses sabots, lavant la boutique le matin; elle se persuade sans doute -à elle-même qu'elle est une fille de grande maison. - -Chouchou était en verve: elle continua longtemps et me fit la biographie -de toutes ces femmes. - -Je la remerciai en moi-même, car il était assez probable que j'étais -destinée à faire le tour de ce monde, et il est toujours bon de savoir à -qui on a affaire. - -J'avais espéré rendre Robert jaloux en allant à ce bal; mais j'avais -perdu ma peine: il me demanda si je m'étais amusée. - -Je lui dis que oui. - -Deligny était de retour de la campagne, il apprit ma nouvelle liaison. -Comme il avait du cœur, il ne revint plus, mais il souffrit beaucoup. - -Un jour que j'étais allée à Enghien avec Robert, nous entendîmes un grand -bruit dans une salle au premier. Geniol, qui me connaissait, vint me -prier de m'en aller. Il me dit que Deligny était en haut avec plusieurs -de ses amis; qu'il m'avait aperçue dans le jardin avec Robert; qu'il -avait bu, plaisanté, mais qu'il venait de tomber dans des attaques de -nerfs; qu'il cassait tout. - ---Partez, me dit Geniol; c'est un bon garçon, il vous aime toujours, -évitez une scène. - -Je voulus aller le voir, Robert me retint, nous partîmes. J'avais le -cœur serré et je fus triste toute la soirée. - -Le lendemain, j'envoyai savoir de ses nouvelles. - -On répondit qu'il était malade. - -Après avoir fait de grands efforts pour m'oublier, voyant qu'il n'y -réussissait pas, il s'engagea et partit pour l'Afrique. - -On m'a souvent reproché ce départ; on a dit que j'avais été cause de sa -ruine. Cette dernière accusation est bien injuste: je ne lui ai jamais -rien demandé; s'il eût suivi mes conseils, il aurait été plus économe. - -Et quant à son départ pour l'Afrique, ce fut un bonheur pour lui, il -trouva une glorieuse carrière. Au surplus, il m'a jugée moins sévèrement -que le monde, qui s'attendrissait sur son compte. Quand il revint en -France, sa première pensée fut de venir me serrer la main. C'était un -brave garçon! aussi résolu qu'affectueux. - -A son retour de M..., il était accouru chez moi. Je lui avais dit tout -franchement ma liaison avec Robert. Il ne me fit pas de reproches. Il ne -s'en prit qu'à lui-même. - ---C'est ma faute, me disait-il, je n'ai pas su me faire aimer. - -Ses yeux bleus étaient pleins de larmes; il me dit en me quittant: - ---Je n'ai que ce que je mérite; de pauvres filles m'ont aimé, je les ai -fait souffrir. Elles me disaient: «Ton tour viendra.» Elles avaient -raison, vous les vengez. Adieu, Céleste; tâchez d'être heureuse; je -n'aimerai jamais une autre femme que vous. Plus tard, dans longtemps, -vous reviendrez peut-être à moi. Quoi qu'il arrive, mon cœur vous sera -ouvert; adieu. - -Il s'était sauvé. - -Je ne l'avais plus vu que le jour où Geniol m'avait dit: «Partez, il ne -peut supporter votre présence.» - -Je parlais souvent de lui. Robert aurait voulu m'arracher ce souvenir qui -le rendait jaloux. - -Je m'en étais aperçue, et pour exciter l'amour de Robert, je revenais -sans cesse à ce souvenir. - -Le cœur est ainsi fait. - -On est heureux d'avoir une victime à sacrifier à son idole; c'est une -barbarie générale qui existe dans tous les mondes, dans toutes les -classes. Nous qui n'avons pas de vertu à donner à celui que nous aimons -nous lui donnons un trophée des cœurs qui souffrent pour nous. Le cœur -de notre amant s'y attache et grossit la masse pour un autre. Être jeune -et jolie ne suffit pas pour réussir à se faire aimer. - -Cette moisson est longue à faire; les unes y sont plus habiles que les -autres. On dit que nous n'avons pas de cœur; sottise et dérision! Il est -dans la conformation humaine d'en avoir un de la même matière, pierre, -bronze ou marbre! vains mots! Le cœur ne s'use pas, il change d'émotion, -mais bat toujours jusqu'à ce que Dieu arrête les battements de cette -horloge de la vie. Tout le monde a un cœur et tout le monde n'en a -qu'un. Ceux qui achètent un baiser et qui avec leur or donnent leur -cœur, ont-ils la prétention d'acheter des âmes? Ils les dépravent voilà -tout! - -Pauvres fous! une femme peut vendre dix baisers; elle ne peut donner dix -cœurs. Cessez donc de gâter les femmes par le luxe la vanité, la -jalousie, et vous verrez qu'elles sont toutes capables de bons -sentiments; que la plus perdue sent remuer son cœur quand elle aime. Il -s'était endormi sous le dégoût; qu'importe? Il se réveille à cet appel -marqué par la destinée. - -J'aurais voulu me faire grande comme le monde pour que Robert m'aimât. Je -mettais ma vie en lui; j'aurais voulu anéantir le passé. Quand je -l'attendais, j'étais inquiète, je me faisais mille chimères, je le -croyais chez une autre femme. Les heures passées sans lui étaient de la -vie perdue; quand je le voyais, tout était oublié. Il était taquin; il -s'amusait à voir les progrès de l'ascendant qu'il prenait sur moi. Sans -fortune actuelle, il dépensait énormément et faisait des dettes comme -beaucoup de jeunes gens de famille. - -Je n'étais pour rien dans ses folies. - -Depuis le premier jour où je l'avais vu, il m'avait donné une bague; ce -que j'aimais en lui, c'était bien lui. Nous sortions quelquefois ensemble -le soir; j'étais fière, heureuse, au point d'oublier le passé, l'avenir. -Je me serrais contre lui; je l'aimais trop pour qu'il m'aimât ou s'en -aperçût. Sait-on si l'on aime quand votre maîtresse vous attend toujours, -qu'elle lit dans votre pensée pour prévenir un désir, qu'elle vous suit -des yeux, qu'un mot de votre bouche fait sa joie ou sa peine; on s'y -fie, on en abuse. Robert en abusait. Plusieurs mois s'étaient passés -ainsi; chaque jour je l'aimais davantage: tout ce qui n'était pas lui -m'était indifférent. - -Mon asphyxie manquée m'avait laissé une grande inflammation des bronches; -j'avais la respiration pénible. - ---Soignez-vous donc! me disait Robert. - ---Bah! lui répondais-je, je vivrai plus longtemps que ton amour. - -Un matin, son valet de chambre vint le chercher chez moi. - ---Il faut que monsieur le comte vienne de suite; monsieur le marquis est -bien mal. - -Robert devint pâle. - ---Mon Dieu! mon père! - -Il suivit son domestique sans me dire adieu. Mon cœur se serra; je -sentais venir un malheur. - -Quelques jours se passèrent sans que j'eusse de nouvelles, ce fut un -siècle; j'étais à bout de courage et de patience; j'allais le soir à la -porte de son hôtel, je regardais, je savais qu'il était là, je rentrais -plus calme. - -Je lui écrivis combien j'étais inquiète. - -Enfin, je reçus une lettre; je la regardais de tous côtés sans oser -l'ouvrir. Elle était de lui, mais que disait-elle? Il me fallut faire un -grand effort sur moi-même pour la décacheter. - - «Ma chère enfant, je vous remercie de votre bon souvenir. Je - souffre beaucoup. Quand vous reverrai-je? je n'en sais rien. Un - malheur affreux vient de me frapper; quoique je m'y attendisse - depuis longtemps, je ne le croyais pas si près. - - »Vous comprenez qu'il est des douleurs qui ont besoin - d'isolement. - - »ROBERT.» - -Il était temps que la lettre finît; mes larmes m'auraient empêchée d'en -lire davantage. Il ne m'aimait pas; c'était un adieu. Il me sembla que la -vie me quittait. - ---C'est impossible, me disais-je, dans quelques jours il viendra; je le -reverrai; tout n'est pas à jamais fini entre nous. - -J'attendais toujours, j'aspirais tous les bruits du dehors. J'écoutais -les passants, les voitures; j'avais envie de sortir, de me distraire; -mais s'il venait pendant mon absence... et je restais. - -Je n'y tenais plus. Cette existence d'espoir chaque jour déçu était -antipathique à ma nature. - -Je fus chez ma mère; elle avait fermé le magasin, et était partie avec -Vincent. - -J'allai chez Frisette. Elle me consola, en me disant que dans un pareil -moment, avec un deuil si récent dans le cœur, Robert ne pouvait -s'occuper d'une maîtresse, quelque affection qu'il eût pour elle; il -avait des devoirs à remplir. - -Selon elle, j'étais folle de me tourmenter ainsi. - -Il me sembla que Frisette était plus sage que moi, et qu'elle devait -avoir raison. - -Je pris confiance, et je rentrai un peu plus calme. - -Deux amis de Robert vinrent me voir quelques jours après. - ---Eh bien! me dit l'un d'eux, Robert vient d'hériter; c'est une bonne -affaire pour vous! - ---Bonne affaire pour elle? ce n'est pas sûr, dit l'autre, qui s'appelait -Georges; il va partir faire son deuil à la campagne, et puis, il faut -qu'il pense à se marier. - ---Vous l'avez donc vu? - ---Oui, à l'église, reprit le premier; il m'a fait de la peine: il était -pâle, ses yeux étaient rouges. Il aimait beaucoup son père; mais c'est ce -qui pouvait lui arriver de plus heureux. - ---Est-ce que c'est jamais heureux de perdre son père? dit Georges en le -regardant. - ---Dame! quand on a des dettes! Son père avait quatre cent mille livres de -rentes; mais il laisse quatre ou cinq enfants... Robert aura cependant -une belle fortune. Il ne faut pas lâcher cela, Céleste. - -J'étais brisée de tout ce que je venais d'entendre; d'abord, je n'avais -compris qu'une chose: c'est qu'il allait partir. - -La dernière phrase me rappela à moi; je me redressai pour leur dire que -je ne l'aimais pas pour sa fortune. - -Ils me rirent au nez et sortirent en me disant: - ---C'est égal, ne lâche pas cela, Céleste. - -Je demeurai abasourdie: faire un pas vers lui n'était pas possible, sans -m'exposer à lui donner une arrière-pensée. - -A mes chagrins commençaient à se joindre de nouveaux embarras. - -J'avais déménagé à cause de lui; j'étais installée dans mon nouvel -appartement. Pour qu'il s'y plût, j'avais fait des dépenses assez -considérables; il ne le savait pas et je ne le lui aurais dit pour rien -au monde. - -Il partit sans me dire adieu; j'étais désespérée. J'ignorais même son -adresse; je savais seulement qu'il s'était retiré dans une terre qu'il -voulait garder dans ses partages. - -Je retournai chez Frisette; je lui dis: - ---Je veux l'oublier; c'est un ingrat. Viens, courons les fêtes et les -plaisirs. - -Nous passions les nuits à jouer; ma santé s'altérait, mais je ne -réussissais pas à oublier. - -Georges revint. Il me trouva si triste, si changée, qu'il eut pitié de -moi. Il me dit: - ---Si vous l'aimez tant, écrivez-lui, voilà son adresse. - -Quand je fus seule, je lus et relus cette adresse cent fois; je ne -pouvais voir clairement dans mon cœur, et, dans mes résolutions, je ne -savais point si je voulais ou si je ne voulais pas lui écrire; je -commençai dix lettres, je les déchirai. Non, disais-je; quand j'aurai de -l'argent, beaucoup d'argent. S'il revenait, s'il voyait la gêne autour de -moi, il croirait que c'est par besoin, il me jetterait quelques louis et -repartirait. - -Je jouais partout, chez les femmes, dans les tables d'hôte; je serais -allée en enfer pour attraper une bonne chance, car j'aurais mieux aimé -devoir ma fortune au jeu; mais le jeu me traitait mal. Je fis la -connaissance d'un prince russe, jeune, beau, riche, bon! Il m'aimait, -quoique je ne lui eusse pas caché mon indifférence pour lui. - -Quand j'eus payé le plus pressé, que je me vis quelque argent devant moi, -j'écrivis à Robert. Je fus heureuse deux heures; je venais de souffrir -quatre mois. - - «En vous écrivant, mon ami, je ne veux pas vous faire un reproche - pour vous intéresser à moi; je vous ai aimé: c'est bien peu de - chose qu'un amour comme le mien; vous aviez le droit de le fouler - aux pieds. - - »Vous m'avez marché sur le cœur; il a saigné longtemps. Je me - suis jetée, depuis votre départ, dans les tripots, ne tuant votre - souvenir qu'après avoir épuisé mes forces. - - »Aujourd'hui que j'y suis parvenue, je vous demande pardon. Vous - ne m'avez pas dit adieu, pas un mot; c'eût été humain. Je ne vous - avais jamais fait de mal. Si vous aviez écouté dans votre - solitude, vous auriez entendu mon âme crier près de vous. - - »J'étais folle de vous aimer ainsi; je savais bien que vous ne - pouviez pas me garder; avec un mot de raison j'aurais essayé de - me guérir. Vous m'avez brisée sans ménagements. Ne faites jamais - cela, Robert; c'est une mauvaise action. Je suis malade, j'ai - changé de douleur, ou plutôt, mes douleurs se sont confondues. - - »La vie est un livre dont on tourne un feuillet tous les jours. - J'aurais voulu m'arrêter au chapitre de nos amours, car je - m'étais relevée un peu à mes yeux. Je ne me savais pas capable de - tant aimer. - - »Je ne veux pas vous attirer ainsi, ou vous dire que je vous - attends. Pour vous écrire cela, il faut que tout soit fini entre - nous. - - »Je n'ai besoin de rien; je suis presque riche. Je vous souhaite - tous les bonheurs du monde, en vous pardonnant votre oubli. - - »CÉLESTE.» - -Je cachetai cette lettre, je la mis à la poste; je comptai les heures de -son trajet. Au moment où il devait la recevoir, le lendemain, je mis la -main sur mon cœur pour en arrêter les battements. - -Heureuse lettre! il la tenait, il la lisait peut-être. Je cachai ma -faiblesse à tout le monde. - -A Marie seule, ma bonne, à cette fille qui m'avait sauvé la vie, à Marie, -je parlais de lui; une fleur, un bouquet fané étaient devenus un trésor. - -Je n'avais pas demandé de réponse, mais j'en attendais une. - -Marie entra dans ma chambre le lendemain; je ne pouvais pas encore avoir -de réponse, pourtant je regardai ses mains; elle n'avait rien, que l'air -embarrassé. Je lui demandai ce qu'elle voulait. - ---Ah! pardon, madame, mais je ne sais comment vous dire cela. - ---Quoi donc? lui dis-je, presque impatientée. - ---Après ça, madame est si bonne! Voilà ce que c'est: j'ai une sœur de -mère qui a dix-sept ans; elle était venue à Paris pour apprendre un état, -mais elle s'est sauvée. Je ne sais pas ce qu'elle a fait, mais on l'a -arrêtée. Ma mère m'a envoyé un pouvoir pour la réclamer à la maison de -réclusion où on l'a enfermée. Elle sort demain; je ne sais qu'en faire. -Elle voulait entrer dans une maison; ma mère ne l'a pas voulu. - ---Ah! votre mère n'a pas voulu? Elle a bien fait. - ---Je voulais demander à madame la permission de la loger dans ma chambre, -en haut, jusqu'à ce que je lui eusse trouvé une place ou que ma mère vint -la chercher; elle va revenir en service à Choisy-le-Roi. - ---Ma pauvre Marie, je le veux bien; mais elle ne pourra jamais descendre -à l'appartement; ma vie n'est pas assez régulière pour que je puisse -recevoir ouvertement une femme dans une fausse situation. - -Augustine, c'était le nom de sa sœur, sortit le lendemain et vint chez -moi; Marie la fit entrer dans ma chambre. C'était une grande jeune -fille, mince, la figure fine, délicate, presque blonde. Je pensai que -cette pauvre fille, enfermée au cinquième étage, seule, dans un cabinet, -allait s'ennuyer à mourir. - -Je dis à Marie de la garder le jour dans sa cuisine, qui était grande et -assez éloignée de l'appartement, qu'elle raccommoderait du linge, que je -lui donnerais tant par jour et qu'elle serait nourrie, jusqu'à ce qu'elle -fût placée. Elle parut enchantée. - -Nous reçûmes une lettre de sa mère, qui nous annonçait son arrivée -très-prochaine. J'étais contente de la voir partir; j'avais bien regardé -sa figure, elle n'avait pas l'air franc, son regard était hardi, elle -était paresseuse. J'avais acheté deux robes d'indienne, on eut toutes les -peines du monde à obtenir qu'elle fît la sienne. Cependant elle me paya -sans le savoir sa dette de reconnaissance. Ce fut elle qui, venant de -faire une commission, m'apporta une lettre de Robert que le concierge lui -avait remise. Cela était bien simple, et pourtant je l'embrassai de joie; -je m'enfermai, sûre que personne ne me verrait; je baisai l'écriture, le -cachet. - - «Ma chère Céleste, je ne vous ai pas répondu plus tôt, quoique - j'en eusse grande envie. Il ne faut pas m'en vouloir; soyez bien - persuadée que j'ai de vous le meilleur souvenir, et que vous - aurez toujours une bonne place dans mon affection. Mais, ma chère - enfant, vous connaissez ma position maintenant; j'ai des intérêts - trop graves pour les négliger; je suis obligé de sacrifier mes - jouissances présentes pour ma position à venir. Je suis content - de vous savoir dans l'opulence; je connais celui dont je suis - condamné à envier le bonheur, mais bien certainement il ne sera - jamais aussi heureux que je l'ai été près de vous. Je savais que - vous étiez souffrante: j'ai des nouvelles de Paris. - - »Si, comme vous me le dites, vous avez pour moi quelque - affection, vous prendrez soin de votre santé; elle m'est chère. - Quand on aime, on cherche à faire plaisir; vous y réussirez en - vous soignant. - - »J'attends un de mes amis; mon vieux castel va l'effrayer, son - aspect est sombre; la nature et le pays sont superbes; mais je - crois que ce sont des beautés dont il fera peu de cas. J'aime - cette tristesse et cette solitude. J'éprouve une joie - mélancolique à me sentir séparé du monde entier; l'imagination la - plus froide deviendrait poétique, en face de cette belle nature. - - »J'habite une des vieilles tours du château. Ma fenêtre donne sur - de magnifiques prairies en fleurs; au milieu coule l'Indre; - l'horizon tout autour est fermé par des bois et des forêts - splendides. Je voudrais être peintre, je vous enverrais des - croquis de mon castel. On aime à deviner l'intérieur des gens - auxquels on pense, on les suit presque de loin. - - »Enfin, ma chère enfant, ma vie est maintenant tout autre, et je - tâche d'oublier un passé trop entraînant. - - »Adieu, ma pauvre amie, pardonnez-moi mon bavardage, en raison du - plaisir que j'ai à causer une dernière fois avec vous. - Soignez-vous bien; gardez-moi une bonne place dans votre - souvenir. - - »Je vous embrasse. - - »ROBERT.» - -Cette lettre me brûlait les doigts et les yeux; je cherchais un mot de -tendresse, je n'y trouvais qu'indifférence et raison. - ---Allons, me disais-je en larmes, tout est fini. Tout ce que j'ai fait -d'efforts est perdu. Rien qu'en lisant son nom, je sens que je l'aime -plus que jamais! Que vais-je devenir? - -Marie entra, elle m'annonça que sa mère arrivait dans deux jours. La -pauvre fille m'était si attachée qu'elle pleurait quand elle me voyait -du chagrin; elle cherchait à me consoler. J'avais un peu de fièvre, je -restai au lit. - -Sa sœur était sortie sans rien lui dire; elle lui avait pris son plus -beau bonnet, son tablier de soie. Marie était inquiète. C'était avec -raison, car elle ne rentra pas, elle s'était sauvée. Sa mère arriva. -C'était, je crois, son approche qui l'avait fait fuir; elle avait dit à -sa sœur qu'elle ne voulait pas retourner avec sa mère. La pauvre femme, -qui ne l'avait pas vue depuis longtemps, partit toute triste pour -Choisy-le-Roi, où on l'attendait. - -Trois jours après le départ d'Augustine, Marie m'apporta une lettre -qu'elle venait de recevoir, et qu'elle ne comprenait pas. Il y avait sur -l'adresse: «A mademoiselle Marie, chez mademoiselle Céleste.» En tête de -la lettre, il y avait: «HOSPICE DE L'HOTEL-DIEU.» - - »Mademoiselle, veuillez passer, sous les vingt-quatre heures, - reconnaître une personne nommée Augustine... décédée, hier à - quatre heures du soir.» - -Je lisais bien, mais je ne comprenais pas non plus; il devait y avoir une -erreur. Je dis à Marie d'aller voir de suite ce que cela signifiait; -qu'il n'était pas possible que sa sœur fût morte. - -La pauvre fille paraissait folle; elle me pria de l'accompagner. Je -n'osai lui refuser. - -Nous prîmes une voiture. Arrivées à l'Hôtel-Dieu, je présentai la lettre; -on nous conduisit dans un bureau: c'était bien elle que l'on demandait. - -Une jeune fille avait été amenée, l'avant-veille, et était morte le -lendemain. - -Du reste, dit le garçon de salle, vous allez la reconnaître. - ---Allez, lui dis-je, je vais vous attendre là. - ---Ah! madame, criait-elle, ne me quittez pas, venez avec moi. - ---Voyons, ma fille, du courage, ne pleurez pas comme cela, vous me faites -mal, je vais avec vous. - -Nous traversâmes une galerie vitrée, nous descendîmes quelques marches; -pendant qu'on ouvrait un caveau, j'écoutais un bruit étrange: les flots -de la Seine battaient en passant la muraille; avec le vent, cela -ressemblait à des voix qui chuchotaient; la porte était ouverte, un froid -humide nous vint au visage. - -J'eus peur; je fis un pas en arrière, la pauvre Marie aussi; le jour -était sombre; le gardien alluma une mauvaise chandelle sur l'escalier. -Mes yeux s'étaient habitués à l'obscurité du caveau et je distinguai; il -était long, éclairé par des croisées comme des soupiraux de cave, il n'y -en avait que d'un seul côté; à droite en entrant, par terre, des deux -côtés, il y avait comme des lits en pierre, de distance en distance; les -uns étaient plats, les autres formaient un dôme assez élevé. - ---Venez, nous dit le gardien, en mettant la main devant la lumière pour -nous éclairer et la préserver du vent. - -Je pris la main de Marie, nous étions au quatrième lit; l'homme s'arrêta, -me donna le flambeau à tenir et enleva le dôme. C'était un couvercle en -osier couvert en toile cirée. Je tenais la lumière trop élevée. - ---Regardez si c'est celle-là, dit l'homme. - ---Ah! madame, fit Marie, en me serrant le bras, ce n'est pas ma sœur. - -J'éclairais le cadavre d'une femme que la maladie avait desséchée; -c'était un squelette couvert d'une peau presque bleue. Je n'aurais jamais -cru qu'on pût arriver à un pareil état de maigreur. Le mouvement que -Marie avait fait m'avait donné une palpitation qui m'empêcha de dire un -mot. Tous les lits recouverts étaient occupés; je n'osais plus faire un -pas. - ---Elle y est, j'en suis sûr, dit l'homme, je me serai trompé. - -Il leva un autre couvercle et dit: - ---Regardez celle-là. - -Marie poussa un grand cri que l'écho répéta de voûte en voûte. Elle -venait de reconnaître sa sœur! J'oubliai ma peur. Elle avait soulevé la -jeune fille dans ses bras, et lui parlait comme si elle pouvait lui -répondre et la comprendre. Je voulais l'emmener. - ---Non, laissez-moi, je ne veux pas la quitter. Augustine! ma sœur! -réponds-moi donc! tu n'es pas morte? Notre mère est à Paris, elle -mourrait si elle te voyait; réveille-toi donc! - -Et elle secouait ce cadavre, dont la tête allait en tous sens. C'était -affreux à voir; jamais cette scène ne put s'effacer de ma mémoire. Sans -une gorge naissante qui dessinait la femme, je ne l'aurais pas reconnue. -Son corps était couvert de grandes taches noires, ses cheveux coupés ras -lui donnaient l'air d'un garçon; je ne pouvais revenir de mon étonnement. -Je fis signe au gardien d'ôter Marie de là. Elle poussait des cris -lamentables. - ---Voyons, lui dis-je, ne troublez pas ainsi le repos des morts; on ne -doit pas crier près d'eux. Venez dans la chapelle... Et je l'entraînai -hors du caveau, malgré sa résistance. - -Je demandai dans quelle salle elle était morte. On m'envoya à -Sainte-Marie. - -Je voulais savoir quelle avait été sa maladie. Une sœur vint à moi et me -demanda si j'étais parente du numéro quinze. Je me souvins de -Saint-Louis, où j'étais sous ce numéro. Je répondis que non, que -j'accompagnais sa sœur. Elle m'attira dans un coin et me dit: - ---Je ne voulais pas raconter devant une parente comment on nous a amené -cette malheureuse; elle avait été ramassée par la garde, à la barrière de -l'École; on l'avait fait boire; elle s'était trouvée dans une rixe où on -l'avait battue, car elle était noire de coups; on l'a conduite ici. - -Un érysipèle s'est déclaré; je lui ai coupé les cheveux. Elle m'a donné -votre adresse, disant qu'elle était domestique chez vous. La fièvre l'a -prise; elle est morte à quatre heures. Consolez sa sœur: je crois que le -bon Dieu a eu pitié d'elle en la prenant. - -Nous descendîmes. On nous demanda si nous la faisions enterrer, si nous -enverrions de quoi l'ensevelir. Je payai trente francs. J'emmenai Marie, -que je crus folle pendant quelques heures. - -Elle envoya chercher sa mère, à qui elle donna rendez-vous le lendemain, -à dix heures, à l'Hôtel-Dieu, pour voir sa fille Augustine, qui était -bien malade. - -Ce fut encore plus affreux que la veille. La mère nous attendait à la -porte, et dit à Marie: - ---Tu ne m'as pas dit le nom de la salle d'Augustine. - -Je dis bas à Marie de porter le linge pour sa sœur, de hâter les -préparatifs; je tâchais de gagner du temps. Un garçon descendit, sans -doute par un autre escalier, et vint me dire: - ---Madame, voulez-vous voir la jeune fille, avant qu'on la cloue? C'est -l'usage, pour s'assurer qu'on n'a pas travaillé le corps. - ---Qui donc veut-on clouer? dit la mère de Marie. - -Et elle suivit le garçon sans que je pusse l'arrêter. On mettait le -couvercle quand elle arriva. - ---Où est donc ma fille? Est-ce que c'est elle que vous voulez emporter? - -Elle se jeta sur l'homme qui travaillait, le repoussa, se déchira les -ongles pour enlever les planches. On céda, car elle avait le droit de -voir. Elle écarta le linge, reconnut sa fille, tomba sur elle. On la -releva, elle se débattait; on la coucha sur des matelas à terre. - -Marie fit enlever sa sœur, me priant de ne pas abandonner sa mère, qui -tombait quelquefois du haut-mal et qui avait une attaque en ce moment. - -Quand elle eut repris connaissance, je l'emmenai sans qu'elle se souvînt -de rien. Marie lui rappela tout. - -Je m'enfermai pour ne plus voir ces figures en larmes. Tout cela m'avait -rendue malade; mes palpitations augmentaient; je fus obligée d'envoyer -chercher le médecin. Il m'ordonna beaucoup de choses: du repos et de -fortes doses de sirop de digitale. Je ne fis que la moitié de ce qu'il -m'avait prescrit: au lieu de me reposer, je passai quelques nuits. -L'hiver était venu, je tombai plus sérieusement malade. On fut obligé de -me saigner. Je pris le lit. - -Une nuit que je pensais à Robert, et que mon cœur battait à son -souvenir, je pris machinalement la bouteille de teinture de digitale; au -lieu d'en boire les quelques gouttes qui me calmaient toujours, j'avalai -tout. Cela me fit un mal affreux; je disais au médecin que je suivais -régulièrement ses ordonnances; je n'en faisais rien. Il ne comprenait pas -l'impuissance de son art. - -Tout le monde disait que je n'irais pas loin, que je m'étais frappée de -la mort de Lise. Les personnes qui venaient me voir, ne sachant pas -l'état de mon cœur, attribuaient mon dépérissement à cette cause. Ce -n'était pas la seule pourtant; il y avait peut-être du vrai dans ce que -disaient mes amis. Toutes ces fins malheureuses, qui venaient se grouper -autour de moi, m'atterraient. Je ne pouvais dormir sans voir cette -fantasmagorie de songes que la fièvre, le chagrin grossissaient. Tantôt -je me laissais aller, tantôt je prenais le mal corps à corps et je -luttais bravement avec lui; mais toutes ces fatigues morales ne -m'embellissaient pas. - -Je savais que Robert avait loué une maison à Mme Zizi, à Saint-James; que -s'il l'avait quittée, il avait toujours soin d'elle et se préoccupait de -son sort. Je me demandais ce que cette femme avait pour être si -heureuse!... Un jour, qu'assise près d'un grand feu, dans ma chambre, je -tâchais de réchauffer mon corps et mon esprit, un coup de sonnette fit -trembler la flamme du feu. Marie était sans doute sortie, car un second -coup, plus fort succéda au premier. Je me levai de mauvaise humeur d'être -dérangée et en disant: «Qui donc sonne ainsi en maître? je ne -pardonnerais cela qu'à une personne au monde.» - - - - -XXII - -LA CAMPAGNE. - - -J'ouvris; je restai pétrifiée! - ---Ce n'est pas malheureux, dit Robert, qu'un grand jeune homme suivait; -j'allais recommencer!... nous sommes gelés!... - -Je ne bougeais pas de place, tant j'étais saisie, et je les laissai sur -le carré. - -Robert me prit dans ses bras, m'embrassa et m'emmena dans ma chambre en -disant: - ---Ah ça! j'espère qu'il y a du feu ici, et qu'on ne va pas nous mettre -dehors sans nous laisser chauffer!... Il paraît que nous ne sommes pas -bien venus! Je vous présente un de mes voisins de campagne, un de mes -bons amis, Martin. Je vous l'ai amené, espérant que vous nous feriez -meilleur accueil. Je vous demande pardon, mon cher Martin, si je me suis -trompé. - -Enfin la parole me revint. - ---Vous avez bien fait de compter sur le plaisir que j'aurais à vous -revoir et sur le bon accueil que je ferais à vous et à vos amis; j'ai été -toute saisie de votre brusque arrivée. Je vous demande pardon du temps -que j'ai mis à me remettre, mais j'étais si loin de m'attendre!... - ---Bien, bien, dit Robert, si ce n'est que cela, ce n'est rien. Comment -allez-vous? - ---Mieux, depuis que je vous ai vu. - -Il me regarda de côté et reprit: - ---Vous dînez avec nous ce soir? Je vous préviens que je reste trois jours -à Paris; je me cache chez vous. Voyez-vous toujours Frisette? Il faut -l'inviter, afin que Martin ne s'ennuie pas trop. J'ai beaucoup de choses -à vous dire. Voilà près de six mois que je ne vous ai vue; m'aimez-vous -toujours un peu? - -Il vit sans doute ma réponse dans mes yeux. - ---On sonne, dit-il en riant; si c'est mon remplaçant, je vous préviens -que je vais le mettre à la porte. - -En effet c'était Jean; il l'avait connu en voyage. Il le reçut de l'air -le plus aisé du monde, lui offrit un siége, lui fit les honneurs de chez -moi, sonna Marie, commanda en maître. Le pauvre Jean paraissait le plus -malheureux des hommes; il ne savait plus comment sortir. Moi, debout, -près de la cheminée, j'étais aussi très-embarrassée de ma contenance. -Enfin, Jean prit congé de nous, comme s'il était venu me faire une visite -d'ami. - -Robert riait comme un fou. Je m'efforçai de devenir l'amie de Martin. -Plaire à ceux qui l'entouraient me semblait d'une bonne politique. Le -soir j'avais fait sa conquête. Après dîner, je sortis pour donner un -ordre; j'avais bien envie de savoir ce qu'il allait dire de moi: je ne -pus résister à la tentation, j'écoutai à la porte. - ---Comment la trouvez-vous? dit Robert. - ---Très-bien répondit Martin; je l'aime bien mieux que celle chez qui vous -m'avez conduit hier. Celle-ci a de l'esprit; l'autre est stupide. - ---C'est vrai, dit Robert; elle est surtout embarrassante. - -La curiosité est toujours punie. Cette fois encore, le proverbe n'avait -pas menti. Je rentrai pâle. Il était allé chez une autre avant de venir -chez moi. Il faisait à un provincial l'exhibition de ses maîtresses. Je -ne voulais pas dire que j'avais écouté, mais je ne pus cacher le -changement qui venait de s'opérer en moi. Il me regarda plusieurs fois -sans comprendre pourquoi je l'attaquais à coups d'épingles. - ---Qu'avez-vous donc, Céleste, vous êtes toute drôle?... - ---Je suis drôle, je suis drôle; c'est vous qui l'êtes! vous avez rapporté -de votre Berri je ne sais quel air campagnard. Vous arrivez comme une -bombe; vous mettez mes amis à la porte, et vous dites que je suis drôle! -Je pense que vous pourriez agir comme cela chez Mlle Zizi, qui est à vos -gages, mais qu'avec moi c'est bien sans gêne! - -Il ne répondit rien; il regarda Martin, pensant qu'il avait commis -quelque indiscrétion. Le pauvre garçon, qui était la timidité même, se -mit les deux mains sur la conscience et répondit à ce regard: «Je vous -jure que je n'ai rien dit!» - -Robert ne put s'empêcher de rire de sa naïveté. Il me dit qu'étant arrivé -dans la nuit, et n'étant pas assez maître chez moi, il était descendu -chez lui. Je ne querellai pas plus longtemps, mais il me sembla que je -l'aimais moins. La moindre contrariété me donnait des palpitations, des -crachements de sang! Mon médecin vint le lendemain. Robert lui demanda ce -que j'avais: - ---Elle a, dit-il, une très-mauvaise tête; elle ne veut rien écouter; elle -fait tout le contraire de ce qu'on lui dit. Je ne reviendrai plus, car -elle va de mal en pis. Elle avait une petite inflammation, elle l'a -laissée grandir; ce n'est pas dangereux, mais c'est long, quand on ne s'y -prend pas à temps. - -Robert fut le reconduire. Martin arriva; ils causèrent longtemps tous -trois. Robert rentra; il semblait me regarder avec tristesse. Martin -était aux petits soins. Je crus comprendre que j'étais plus malade que je -ne le pensais. Je sus seulement que le médecin avait dit que, si l'on -pouvait m'emmener de Paris, afin de me forcer à quitter la vie agitée que -je menais, il était sûr que la santé me reviendrait. J'avais des -sifflements dans la poitrine qui effrayaient tous ceux qui -s'intéressaient à moi. - -Robert et Martin causaient souvent ensemble; ils me regardaient et -semblaient lutter contre une idée. Robert avait retardé son départ de -quelques jours. «Il faut pourtant que je m'en aille,» me disait-il chaque -matin. - ---Partez: je vais recommencer ma vie pour oublier. - ---Vous voulez donc vous tuer? vous en viendrez à bout. - ---Faites ce que je vous ai conseillé, répondait Martin, je me charge de -tout. - ---Allons, dit Robert, je ne veux pas me faire prier pour me rendre -heureux. Céleste, préparez une malle, je vous emmène à la campagne. Nous -partirons ce soir. Je vous cacherai le plus possible. Si l'on vous voit, -on supposera que vous êtes venue pour Martin. - -Je ne pouvais en croire mes oreilles. Je ne me demandai pas si Robert ne -se laissait pas entraîner par un mouvement de pitié qu'il regretterait! -Je ne compris rien, si ce n'est que j'étais la plus heureuse des femmes; -que jamais maladie n'avait causé tant de joie. Je fourrais à tort et à -travers mes effets dans ma malle, mettant des bottines sur les bonnets à -fleurs. Il riait de voir le plaisir qu'il me faisait. J'en perdais la -tête; je venais de mettre mon petit chien dans la malle. L'heure du -départ arriva. Je quittai Marie, en lui recommandant mon appartement. -Elle se mit à pleurer; je la trouvai absurde. - -Je partis gaie comme un pinson. Si Robert ne m'avait emmenée que par -pitié, je lui aurais fourni une belle occasion de se repentir en chemin, -car la joie m'avait guérie et je me portais comme le Pont-Neuf -d'aujourd'hui. - -Martin me donnait le bras pour descendre aux stations, il était galant! -Robert s'approchait de temps en temps, craignant qu'il ne prît trop son -rôle au sérieux. - -Le chemin de fer n'allait alors qu'à Vierzon. Il fallait faire encore -vingt-cinq lieues pour arriver chez Robert, aussi avait-il laissé sa -voiture de voyage à l'hôtel. Son valet de chambre avait commandé des -chevaux de poste. Nous montâmes, Robert et moi, dans le coupé. Martin, -sans doute pour ne pas nous gêner, prit place sur le siége de derrière, -avec Joseph, le valet de chambre. - -Il avait neigé la veille; il faisait un froid noir. Robert ferma les -glaces; notre haleine fit un rideau pour les curieux. Le postillon fit -claquer son fouet, la voiture à huit ressorts s'ébranla et roula sur la -neige comme sur un tapis; les roues ne faisaient aucun bruit. Nous -allions vite; les arbres disparaissaient comme des ombres. Je me mis à -rêver, je me crus entourée de fantômes. Je ne pouvais plus ressaisir la -réalité; je me croyais endormie; je ne bougeais pas, dans la crainte de -m'éveiller. - -Les _Mille et une Nuits_ étaient une petite histoire bien simple, tandis -que ce qui m'arrivait était un conte, une légende. - -La nuit commençait à venir; je ne voyais presque plus mes chimères, je -sentais un malaise; nous nous arrêtâmes. Je fermais les yeux, je croyais -la vision finie; c'était un relais. On alluma les lanternes. - -Le postillon jura d'être obligé de monter en selle de ce temps-là. Les -chemins étaient mauvais. Je serrai les deux mains de Robert, je lui dis -tout ce que j'avais au cœur d'amour et de reconnaissance, puis, -commençant à éprouver l'influence de la fatigue, je m'endormis sur son -épaule. - -Tout-à-coup, il se pencha par la portière; je perdis son appui, et je -m'éveillai en sursaut. Il criait: - ---Qu'y a-t-il, postillon? Vous allez nous verser! - -Des plaintes répondirent à cet appel. Robert ouvrit la porte et sauta à -la tête des chevaux, au moment où ils allaient rouler dans une fondrière. -Martin, qui s'était bien entortillé dans la capote de derrière, s'était -endormi avec Joseph; tous deux descendirent et allèrent au postillon, qui -gisait dans la neige, à vingt pas de la voiture. Le malheureux était -tombé avec le porteur; il n'avait pu se sauver, ni arrêter les chevaux. -La voiture lui avait passé sur les jambes; il ne pouvait les remuer sans -pousser des cris de douleur. Nous étions près du relais, Robert détela un -cheval et partit à fond de train pour chercher du secours. Il revint avec -un brancard improvisé et un médecin. Il donna quelques louis au blessé, -et nous repartîmes avec un autre postillon. - -L'émotion, la fatigue, le froid m'avaient engourdie; je m'étais endormie, -mais d'un sommeil agité. Nous avions quitté la grande route, nous étions -dans un mauvais chemin, car la voiture faisait des sauts énormes. Je -tâchais de voir où nous étions. La nuit était noire; il me semblait -distinguer de grands arbres qui se refermaient du haut en arcades. Nous -allions au pas; mes paupières s'appesantissaient de nouveau. Je sentis -une secousse; en même temps, j'entendis crier: - ---La porte, s'il vous plaît? - -Le domestique avait ouvert la grille; nous roulâmes de nouveau. La lune -venait de sortir des nuages; elle éclairait un beau château. Les tours se -dessinaient, sur un fond gris, avec une majesté imposante et sombre. La -neige couvrait la terre comme un linceul; les pins se dressaient comme -des tombes; on eût dit un cimetière avec de grands monuments. - -Une porte s'ouvrit; un homme vint au-devant de nous avec une lanterne; -les chevaux nous entouraient d'un nuage de vapeur. - -On me fit entrer dans une grande salle, où la cheminée devait avoir huit -pieds de haut. On conduisit M. Martin à sa chambre, dans le bâtiment de -droite. Je suivis Robert. Il monta un escalier de pierre, dans une grosse -tour, sur la gauche. - -Je marchais silencieuse, n'osant pas respirer. L'écho devait être -menaçant! L'aspect du dehors et du dedans me parurent sinistres! Il me -semblait voir des ombres se détacher des murs pour me chasser. Nous -entrâmes dans une grande chambre où un domestique allumait du feu. Il y -avait quatre bougies allumées; c'est à peine si elle était éclairée. Je -vis une chose dont je n'avais jamais eu l'idée: c'est la splendeur du -quinzième siècle. Cette pièce, qui pouvait avoir dix mètres carrés, était -tendue d'un brocard rouge, garni en haut, en bas et dans les angles de -colonnes de bois sculpté et doré. - -Des glaces à biseau dans des cadres superbes, des peintures sur les -portes, sur les cheminées; un lit en bois doré, garni de soie pareille à -la tenture. Au plafond, tenait une corbeille de fleurs en bois doré, d'où -s'échappaient des rideaux de soie, à franges d'or; des meubles en bois de -rose, de laque, en faisaient l'ornement. De grands fauteuils-bergères, -rouge et or, complétaient le mobilier. Le lit était en face de la -cheminée. - -Je fus tirée de mon examen par des cris épouvantables; je ne connaissais -pas ces voix-là, j'en fus très-effrayée. Robert se mit à rire; il me dit -que, dans la pointe de la tour, il y avait des nids de chouettes; que -souvent, la nuit, elles faisaient ce tapage. - -Je répondis que j'étais fâchée qu'elles le fissent le jour de mon -arrivée; que c'étaient des oiseaux de malheur! - -Le feu petillait dans l'âtre, le sapin résineux claquait; cela me fit -oublier les chouettes, qui furent silencieuses le restant de la nuit, et -le matin, quand je m'éveillai, je fus longtemps à me reconnaître. On -sonnait une cloche: c'était celle du déjeuner. Martin vint me chercher -pour me conduire à la salle à manger. Nous traversâmes la grande salle de -la veille, un billard, un énorme salon, un petit salon, et nous arrivâmes -à la salle à manger. Après déjeuner, Martin me conduisit partout. Le -soleil avait changé l'aspect de la nuit. Une vigne vierge enlaçait les -tours, les arbres verts semés dans le parc égayaient un peu la tristesse -des hivers. Le château était sur une hauteur et laissait voir à ses pieds -une énorme vallée. La neige était à moitié fondue. - -Allons voir les chevaux et les chiens, dit Martin, qui n'était pas fâché -d'agir en maître. Les écuries étaient superbes, bien tenues. La première -était de dix chevaux. Chaque stalle était garnie d'un cheval qui ne -valait pas moins de trois à quatre mille francs. - -Tous avaient des camails marqués aux armes de Robert. On me fit voir la -remise. Six voitures des plus belles étaient dessous. Nous sortîmes dans -une autre cour. Les chiens, à l'approche du maître, se dressèrent à la -grille. Jamais je n'en ai vu de plus beaux. Ils étaient blanc-orange, et -ils avaient de bonnes grosses figures qui donnaient envie de les -caresser. - -Nous revînmes par le potager. J'ai toujours adoré les fleurs. Je cueillis -des monceaux de violettes. Tout cela m'avait émerveillée. J'avais -rencontré tant de monde! cochers, grooms, cuisinier, jardinier, hommes -d'écurie, valet de chambre, filles de basse-cour, piqueurs, valets de -chiens, gardes, que je me disais: «Mon Dieu! quelle fortune il faut avoir -pour payer tout cela!» Je n'y étais pas depuis quatre jours que je vis ce -qui en était. Robert ne pouvait continuer ce train, s'il ne se mariait à -une femme riche. Il avait vécu dans un intérieur où il y avait quatre -cent mille livres de rente. Cela s'était partagé en six. Cette terre, qui -était toute sa fortune, ne valait que vingt-cinq mille livres de rente, -et, bien administrée, eût à peine rapporté deux pour cent. - -Il s'était mis entre les mains des juifs et des usuriers, qui lui avaient -peu donné, mais à qui il devait beaucoup. Plutôt que de rompre avec ces -gens-là qui le grugeaient, il se laissait entraîner par de nouvelles -offres. - -Les juifs des Champs-Élysées avaient toujours un cheval extraordinaire, -qui arrivait de Londres tout exprès pour lui. On ne se contentait pas de -lui écrire, on venait le relancer jusque chez lui. J'ai vu, pendant mon -séjour, un certain brocanteur de Belgique, qui faisait tout exprès le -voyage du Berri. - -Quand un trafic lui manquait, l'autre réussissait. Il faisait de tout!... -de la banque où on ne voyait jamais d'argent, des échanges dont il était -le seul à profiter. - -Robert ne savait pas se débarrasser de toutes ces sangsues. Il avait -dix-sept chevaux... J'avais peur pour lui. Il adorait la chasse... C'est -encore un plaisir fort cher. Il courait à sa ruine les yeux fermés. -Quelquefois pourtant il était triste; mais cela ne durait pas longtemps. -Il avait trop de cœur pour savoir compter. Il était bon; pourtant il -avait des moments de brutalité; il me disait des choses dures, que -j'aurais peut-être pu éviter si je n'avais pas répondu. Je faisais mon -possible pour éviter les occasions de scènes. - -Je tâchais de réformer mes habitudes et de prendre celles de Robert. - -Le premier jour, je fus très-malheureuse d'avoir derrière moi ce grand -maître-d'hôtel. Derrière encore ce n'était rien; mais quand il se mettait -devant moi, je n'osais plus manger. Il me prenait mon assiette en même -temps que celle des autres. Le dîner fini, j'avais très-faim. - -On restait deux heures à table. Une fois, je m'en souviens, j'avais envie -de m'en aller. J'avais fait un mouvement pour me lever. Robert m'avait -regardée et m'avait dit d'un ton sévère: - ---Où allez-vous? Règle générale, on ne se lève de table qu'avec le maître -de la maison. - -J'étais devenue pourpre! Quand, dans la journée, il venait un fermier, un -paysan pour affaires, Robert me renvoyait en me disant: - ---Enfermez-vous dans votre chambre, je n'ai pas besoin que tout le monde -vous voie. - -Je reçus une lettre de Marie, qui me disait: - - «Madame ferait bien de revenir; elle était malade lorsqu'elle a - quitté Paris; on dit partout qu'elle est morte. Plusieurs de ses - amis sont venus voir si c'était vrai.» - -J'en parlai à Robert, qui était sans doute de mauvaise humeur. Il me -répondit: - ---Eh bien! partez, vous êtes bien portante! Qui diable voulez-vous qui -s'occupe de vous? vos amis de Mabille? J'aime à croire que vous y tenez -peu. - ---C'est ce qui vous trompe. Peu m'importe que mes amis soient des amis de -Mabille ou d'ailleurs; s'ils pensent à moi, je leur en suis -reconnaissante... Tenez, Robert, soyez franc. Vous m'avez amenée, vous le -regrettez; vous voudriez que je partisse. Eh bien! je m'en irai demain. - -J'avais beaucoup de courage en lui disant cela, mais, au fond de l'âme, -j'espérais qu'il refuserait. Il accepta. Je pensai que, le lendemain, il -me retiendrait. Le lendemain, il causa longtemps avec moi; il était -triste. - ---Je ne regrette pas de vous avoir amenée, Céleste, puisque vous allez -mieux. Seulement j'ai joué un jeu dangereux pour mon repos. Je vous aime -beaucoup, mais il faut que je me marie. Une de mes parentes m'a écrit à -ce sujet. C'est pour cela que je vous laisse partir. Je vous écrirai; -nous serons bons amis. - -J'avais le cœur gonflé, mais je ne pouvais m'empêcher de comprendre -qu'il avait raison. On me conduisit le lendemain à Châteauroux avec ma -malle. - -Quand la voiture dépassa la grille, tout mon courage me quitta. J'avais -envie de lui demander pardon, de le supplier de rétrograder. Dieu! comme -j'ai souffert pendant ce trajet! Arrivée, je pris une place dans une -diligence faisant le service de Vierzon. Je ne pouvais plus retenir mes -larmes!... Robert m'embrassa et me quitta brusquement; mais si rapide -qu'eût été son mouvement pour se retourner, j'avais eu le temps de voir -ses yeux humides. - -Quel contraste entre mon retour et le voyage que j'avais fait quelques -semaines auparavant! Aux enchantements de l'amour heureux et de la vanité -satisfaite, succédait la plus froide, la plus amère, la plus implacable -déception. Il y a des joies qu'il ne faudrait pas éprouver, quand on doit -les perdre! Il y a des horizons qu'il vaudrait mieux ne pas entrevoir, -quand on est obligé de leur dire adieu! Cette grande existence qu'il -m'eût été si doux de prolonger, jamais elle n'avait été faite pour moi. -Le sort m'avait ironiquement permis de voler quelques instants de ce -bonheur, moins pour me donner une joie passagère que pour me laisser -d'éternels regrets. C'était un mirage, il avait fui. J'étais retombée -lourdement dans la réalité médiocre de ma vie de bohémienne. Au lieu de -cette splendide voiture, où je roulais si doucement sur de mœlleux -coussins à côté de lui, j'étais seule, cahotée dans une mauvaise -diligence. Du même coup j'avais perdu ce qui faisait mon bonheur et ce -qui faisait mon orgueil. - -Aujourd'hui, du reste, que des années me séparent de ces émotions, je -suis bien aise de les avoir éprouvées. Quand ces brusques transitions -n'énervent pas complétement le cœur, elles le relèvent et le fortifient. -Elles vous donnent sur vous-même une force dont on apprend plus tard à se -servir sur les autres. - -Je souffrais d'autant plus que je voyais clair dans ma situation. Je -n'avais pas eu le vertige et j'avais gardé mon bon sens. Je n'en voulais -pas à Robert; mais l'idée qu'une femme allait s'établir près de lui me -brûlait comme un fer rouge. Je me disais: «S'il m'aimait, il serait moins -ambitieux, il me garderait! Pourtant il pleurait en me quittant. S'il -m'aime, il reviendra.» - -J'étais arrivée... Mes raisonnements ne me suffisaient plus pour -retrouver un peu de calme, et je continuais à souffrir cruellement. - -On avait dit dans tout Paris que j'étais morte. Adolphe, de retour de -Metz, où il avait vécu depuis notre séparation, était arrivé chez moi -tout défait, tout pâle! Entré dans mon salon, sans parler à Marie, il -causait avec mon portrait. - ---C'est donc vrai, pauvre fille, je ne te verrai plus? je suis revenu -trop tard! - -Marie lui disait: - ---Trop tard! Pourquoi donc, monsieur? - ---Mais pour voir Céleste avant qu'elle ne meure!... Je l'ai bien aimée, -allez! je l'aime encore. - ---Monsieur a raison, dit Marie; mais madame se porte bien: elle est à la -campagne et m'a écrit hier. - -Il l'embrassa de joie et partit laissant son adresse. - -J'étais à peine réinstallée chez moi, qu'un agent du quartier de la -Madeleine vint me demander. On lui dit que je n'y étais pas. Il s'éloigna -en grommelant et en disant qu'il me trouverait bien. Marie me prévint. - -Je pris aussitôt mon parti. Il y a toujours eu en moi une telle ardeur -d'existence, une telle force de vie, que je ne puis rester longtemps sous -l'impression d'une inquiétude ou d'une douleur. Je m'agite jusqu'à ce que -j'aie retrouvé l'équilibre de mes facultés, sentant bien que si la -souffrance s'acclimatait dans mon âme, elle me rendrait folle ou me -tuerait. - -Je me décidai à partir, à faire un voyage. J'allai chez le commissaire de -mon quartier. Je pris un passe-port avec deux témoins, et je fis dire à -Jean que je voulais aller au Havre. Je le priais de m'accompagner. - -Il accepta. Mon passe-port, visé du Havre, était une garantie pour ne pas -être punie si j'étais prise; je pourrais prouver que j'avais été absente. -Nous partîmes le soir même. - - - - -XXIII - -LE HAVRE-DE-GRACE. - - -Le cœur est une singulière énigme; je m'aperçus, en arrivant au Havre, -que j'avais eu pour m'éloigner de Paris un motif dont je ne m'étais pas -rendu compte à moi-même. C'était un prétexte pour _lui_ écrire. Datée du -Havre, et motivée par un voyage, ma lettre semblerait plus naturelle. -Aussi, la première chose que je fis, en descendant à l'hôtel, fut de -demander du papier et de l'encre. - - «Mon cher Robert, les raisons qui nous ont séparés sont si - bonnes, que vous avez vu ma résignation. Pourtant, il ne faut pas - demander à la créature humaine plus qu'elle ne peut! Je pense - plus à vous que jamais. Grâce à vos soins, j'ai recouvré la - santé. Je ne veux plus faire ces excès qui me rendaient si - malade. Le chagrin qu'on étouffe un jour revient le lendemain - plus fort. J'ai retrouvé l'amitié de Jean. Je suis ici pour - quelques jours; si vous aviez quelque chose à me dire, vous - pourriez m'écrire. Pensez à moi. - - »CÉLESTE.» - -Je n'avais jamais vu la mer; j'éprouvai que ce spectacle était bien -grand, car il me consola. Mon admiration était mêlée d'un sentiment de -tristesse et de mélancolie. L'aspect de la mer me rendait triste, tout en -faisant une distraction à mes peines. Je me demandais comment des gens -avaient le courage de confier leur vie à ces grands berceaux, appelés -navires, qu'une vague soulève doucement un jour et peut engloutir le -lendemain; vivre des mois entiers entre le ciel et l'eau m'aurait paru -au-dessus de mes forces. L'hôtel où j'étais descendue donnait sur la -jetée; je voyais loin en mer. A force de fixer le mouvement des vagues, -il me sembla remuer comme elles; je pris ma maison pour un vaisseau; -j'eus peur, j'arrachai ma pensée et mes regards à ce tableau; je rentrai -et fermai ma fenêtre. Il faisait froid; mais la journée était belle. - -Jean vint me demander si je voulais faire une promenade en mer avec -d'autres voyageurs. - ---Non, dis-je en me serrant dans mon manteau, par un mouvement nerveux -d'appréhension; j'aime mieux marcher. - -Je pris son bras et nous sortîmes. - -J'achetai une foule de chinoiseries. Un coup de vent nous enveloppa si -fort que je faillis être enlevée comme un ballon avec mes acquisitions. -L'air qui s'engouffrait sous mes jupes m'inquiétait bien un peu; mais je -ne voulais pas lâcher mes petits pots! Je marchais plus vite que je ne -voulais; heureusement, nous étions poussés du côté de la maison. - -Le temps devint si noir qu'il faisait presque nuit à deux heures. -J'arrivai sans accident; je rangeai sur un meuble les fantaisies dont je -venais de faire emplette. Le vent battait les maisons et les vitres en -sifflant comme une furie. - ---Quel temps! dis-je à Jean, comme j'ai bien fait de ne pas aller me -promener en bateau, avec votre mer qui était comme une glace. - ---Oui, me dit-il, c'est une vraie tempête! c'est beau à voir, regardez! - -Je m'approchai de la fenêtre, je fus effrayée! Pourtant cette émotion me -plaisait. Les grandes voix de la nature calment, en s'harmonisant avec -elles, les voix des passions qui grondent sourdement dans nos cœurs. - ---Vous trouvez cela beau? lui dis-je; mais c'est à vous faire mourir de -peur! Ces pauvres gens qui sont sortis, que vont-ils faire avec leur -coquille de noix, contre une pareille bourrasque? - ---Bah! il n'y a pas de danger... ils ne doivent pas être loin! - -Les flots arrivaient comme des montagnes, se brisaient sur la plage; -d'autres les suivaient, semblaient les écraser, et se retiraient en -mugissant. Plus loin, au large, nous voyions d'immenses masses d'eau -s'élever avec fracas et retomber sur elles-mêmes en entr'ouvrant de -grands abîmes qui semblaient plonger jusqu'au fond des mers. - -Parfois, il me semblait distinguer la pauvre petite barque comme un point -noir. - ---Les voilà, disais-je!... Ils s'enfoncent! - ---Non, non, me disait Jean, ce sont des lames! - ---Mon Dieu! mais si un de ces géants les enveloppe, ils sont perdus! - -Oubliant le froid, nous ouvrîmes la fenêtre. Beaucoup de monde était sur -la porte au-dessous de nous; chacun, le cou tendu, l'œil fixe, cherchait -les promeneurs. - -Dans la foule, un homme se désolait et disait: - ---Mon Dieu! pourquoi ai-je permis à mon fils de sortir? ils sont perdus! - -Il pleurait; il était bien vieux. Ses cheveux étaient tout blancs... il -me fit mal... je partageais sa peine; la barque m'intéressa encore -davantage! J'avais de bons yeux; je les plongeais dans le lointain, pour -tâcher d'apercevoir les promeneurs. - -Ce fut moi qui les vis la première. J'étais si émue que, pour dire au -pauvre père: «les voilà,» je faillis tomber par-dessus le balcon. Je -l'engageai à monter près de moi pour qu'il vît mieux. On s'était procuré -des lorgnettes; cela ne lui servait à rien: il avait la vue trop basse -pour rien distinguer. Je lui indiquais tous les mouvements que faisait la -barque. La vieillesse et l'enfance se ressemblent. - -Quand je disais: «ils avancent,» le pauvre vieillard riait, me serrait -les mains! Quand je les perdais de vue, il me poussait et semblait me -faire un reproche, comme si je les eusse empêchés d'avancer. - ---Les voilà! je les revois! ils luttent avec peine, mais ils avancent! - -Il m'attirait à lui, me serrait presque dans ses bras, et me disait: - ---Regardez, mon enfant, regardez bien! - -Cent fois, je les crus coulés. Ils étaient assez près pour que je les -visse rouler comme une plume, monter, descendre! Ils étaient près, mais -sans pouvoir aborder. Deux heures se passèrent ainsi, deux heures -d'angoisse. Enfin, ils arrivèrent, pâles, défaits, brisés par la fatigue -et par l'émotion. - -Le vieillard me quitta, courant aussi vite que ses jambes le lui -permettaient, pour aller embrasser un beau grand jeune homme, qui pouvait -avoir vingt-cinq ans. Je me disais en le voyant partir: - ---Ingrat comme un enfant! il ne me remercie pas d'avoir partagé ses -terreurs. - -Mais le soir, à table d'hôte, il vint se mettre près de moi. Son fils me -remercia de l'intérêt que je lui avais porté et du service que j'avais -rendu à son père. - -Je m'étais trompée: au lieu d'une conquête, j'en avais fait deux. Le père -n'avait pas cessé de parler de moi! Il me trouvait charmante, adorable! -J'étais jolie! je vous ai dit qu'il avait la vue basse! J'avais un esprit -d'ange! je ne lui avais pourtant dit que quelques mots, mais je les avais -répétés à satiété: - -«Ah! les voilà, ils sont sauvés! Ah! mon Dieu, je ne les vois plus! Si, -les voilà! ils avancent!» - -Le fils avait sans doute l'habitude de penser comme son père. Il devint -plus qu'assidu, et, au bout de deux jours, il me déclara tout net qu'il -était amoureux fou de moi. - -Jean voyait bien ce petit manége, et, ce qu'il y a de plus singulier, -c'est qu'il le protégeait en se retirant. Il détestait Robert; il se -serait sacrifié à tous mes caprices pour me faire oublier un seul nom, un -seul souvenir. - -Mon naufragé n'avait pas grand esprit; il commençait à m'ennuyer -beaucoup! Il m'écrivait de si drôles de lettres que je ne pouvais -m'empêcher de lui rire au nez. Quand je le rencontrais, il voulait -toujours m'enlever, ou par terre ou par mer, cela lui était égal; il ne -parlait de rien moins que de m'épouser, sûr, me disait-il, que son père -lui pardonnerait un amour que lui-même avait fait naître. N'étais-je pas -l'ange qui l'avait sauvé des flots par mes prières? Pourrait-il repousser -celle qui avait sauvé la vie de son fils? - -Je dis à Jean que je voulais dîner chez moi. Il me demanda pourquoi je ne -voulais plus descendre. Je lui répondis que le père et le fils étaient -fous; qu'ils voulaient absolument faire de moi un ange; qu'ils méditaient -un enlèvement, ce qui m'obligeait à prendre des précautions, pour ne pas -les exposer à une si mauvaise capture. - ---Je croyais que cela vous amusait? dit Jean. - ---Je ne m'amuserai jamais aux dépens des gens qui m'aiment; si je fais -souffrir quelqu'un, ce sera involontairement. - -Je le regardai en disant ces mots, car ils étaient à son adresse. Il ne -répondit rien. - -Jean avait un ami au Havre. Après dîner, il me demanda la permission -d'aller le voir une demi-heure. - -Il était à peine sorti que la porte s'ouvrit. Je crus que c'était lui qui -revenait; je ne quittai pas même ma lecture. J'entendis donner un tour à -ma serrure; je me retournai, et je vis mon naufragé, plus pâle que le -jour où il était revenu de sa promenade. - ---Pourquoi n'êtes-vous pas descendue dîner?.. me dit-il d'un air effaré; -vous me fuyez, n'est-ce pas?.. - -Il était vraiment effrayant. Je crus prudent de lui parler doucement; je -lui dis que je n'étais pas descendue parce que j'avais mal à la tête. - ---Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu? - -L'aplomb naïf avec lequel il démasquait ses petits plans de tyrannie -m'étonna tellement, que je fus quelques minutes sans savoir que répondre. -Il reprit: - ---Vous n'êtes pas descendue pour me faire souffrir, vous êtes une -coquette, comme toutes les Parisiennes. Vous vous faites aimer des gens -afin de les tourmenter. Je vous aime et ne m'arrangerai pas de cela; j'ai -vu votre passe-port, vous êtes libre; vous allez quitter ce monsieur et -me suivre, ou je lui cherche querelle. - -Il était du Midi et paraissait avoir mauvaise tête. - -La conversation commençait à prendre une tournure inquiétante. Jean -pouvait rentrer. Il était d'un caractère froid, mais il était amoureux et -ne céderait pas à un nouveau venu, comme il avait fait à Robert, qui -avait des droits antérieurs. Je ne vis qu'un moyen: lui dire du mal de -moi: - ---Voyons, mon ami, ne vous montez pas ainsi la tête! Vous rencontrez une -femme avec un homme qui n'est pas son parent, cela ne doit pas vous -donner bonne opinion d'elle... Au lieu de vous raisonner, vous vous -mettez à l'aimer comme un fou, vous voulez l'enlever, l'épouser, vous -battre; et pour qui, je vous le demande?.. Vous n'en savez rien!.. Je -vais vous le dire... Pour une fille qui a gâché sa jeunesse, qui n'est -digne de l'intérêt de personne, que l'on prend et que l'on quitte, qui -pourrait abuser de vous et vous entraîner dans cette vie infernale, d'où -l'on ne sort qu'après avoir laissé ses illusions, sa fortune, -quelquefois son honneur; enfin, pour Mogador! - -Je croyais que ce nom allait l'épouvanter; il me dit: - ---Mogador! je ne sais pas ce que c'est; mais je vous aime! peu m'importe -ce que vous avez été, je vous aime. Je n'habite pas Paris, vous cacherez -votre passé dans mon pays. Venez avec moi, ou je vous suivrai partout, -même à Paris, dans ce gouffre dont vous croyez en vain me faire peur. -Vous me verrez toujours. - ---Eh bien! lui dis-je, soyez raisonnable... attendez quelques jours; la -personne avec laquelle je suis venue au Havre va partir; quand je serai -seule, nous verrons. Seulement, je ne veux pas lui faire de peine; il ne -faut pas qu'il vous trouve ici. Sortez; mais, pour Dieu, calmez-vous, et, -jusque-là, ne faites point de folie. - -Il me le promit en m'embrassant les mains!... Il paraissait bien heureux! -Jean rentra quelques minutes après et me dit tout surpris: - ---Tiens! vous faites votre malle?... - ---Oui; nous partons demain, au petit jour. - -Personne n'était levé dans l'hôtel, que j'en sortais, laissant un regret -pour ce pauvre garçon, qui m'aimait au moins autant que j'aimais Robert. - - - - -XXIV - -UN BAL MASQUÉ A L'OPÉRA.--VICTORINE, DITE LA PANTHÈRE. - - -Je n'étais restée que dix jours absente; il me semblait que des années -s'étaient écoulées, j'approchai de mon logement avec des battements de -cœur. Peut-être avais-je une lettre de Robert!... Le concierge m'en -remit une. - -Jean prit congé de moi sans que j'y fisse attention. Je dévorais ma -lettre en montant. Elle était longue! Robert me félicitait de la manière -dont je prenais mon parti de sa perte. Il me disait que cela lui était -moins facile qu'à moi, qu'il n'avait personne pour se consoler. - -Cette lettre, je la lus plusieurs fois. Il était jaloux de moi. Un -éclair de joie monta de mon cœur à mon cerveau! Il était jaloux. J'avais -barre sur lui. Je ressentis un immense bonheur, parce que j'eus, pour la -première fois, conscience entière de ma force. L'amour est le tyran du -monde, mais devant la jalousie, il n'est plus qu'un pauvre enfant -tremblant. On s'est effrayé, de notre temps, de l'empire que certaines -femmes ont pris sur le caractère de leurs amants, et des ravages qu'elles -ont faits dans leur existence. On a crié au miracle; on a cherché -l'explication dans des contrastes impossibles. D'une part, on a supposé -des monstres de cruauté et de sécheresse de cœur; de l'autre, des -prodiges de niaiserie et de faiblesse. On s'est doublement trompé. Les -données générales du cœur humain suffisent à tout expliquer. Quand la -jalousie ne tue pas l'amour, elle l'aiguillonne: c'est le fouet des -furies; l'âme qui a une fois senti ses lanières ne s'appartient plus. Il -y a de pauvres femmes qui souffrent et qui meurent sans se douter de -cela. Je connaissais trop le monde pour ne pas profiter de mon -expérience, dans l'intérêt de cet amour qui remplissait mon cœur. - -«Pour le ramener à mes pieds, me disais-je, je n'ai qu'un moyen: le -tourmenter.» Et, comme je l'aimais beaucoup, je fus impitoyable. - -Mes lettres pouvaient laisser à désirer sous le rapport du style et de -l'orthographe, mais j'affirme qu'elles étaient des chefs-d'œuvre de -coquetterie. Je réussis au gré de mes désirs. Au bout de huit jours, il -était plus épris que jamais, et m'écrivait: - - «Ma chère enfant, j'arrive passer deux jours à Paris. Je descends - à l'hôtel Chatam; si vous pouvez disposer d'une heure pour moi, - vous savez tout le plaisir que j'aurai à vous voir.» - -C'était un dimanche; le boulevard était plein de monde, je voulais aller -vite, et ne réussissais qu'à me faire bousculer par les passants. Arrivée -à la porte de Robert, je tâchai de me remettre pour avoir l'air calme, -même froid. Il m'embrassa et, me regardant bien en face, il me dit: - ---Est-ce que vous ne m'aimez plus, Céleste?... - ---Si, lui dis-je; mais il faut bien que je me fasse à l'idée de ne plus -vous voir, puisque vous allez vous marier. - ---Non, me dit-il presque joyeux, je ne me marie pas; j'allais, sans m'en -douter, faire un très-sot mariage. Ma bonne étoile m'a sauvé. Une femme -de chambre m'a appris, sur le compte de ma fiancée, des choses... que ses -parents ne m'auraient certainement pas dites. Ce sera pour plus tard. - ---C'est pour cela que vous me revenez? - ---Oui, un peu, et beaucoup parce que je vous aime. - ---Vrai, Robert? - ---Vous le savez bien! - ---Jamais assez... - -Nous passâmes huit jours ensemble; il ne me quittait pas. J'avais écrit à -ce pauvre Jean pour lui éviter une rencontre, et, fidèle à ses habitudes -d'abnégation devant les droits acquis, il n'était pas venu me voir. -Robert était obligé de retourner en Berri. - ---Je vous emmène, me dit-il. - -Il n'avait pas besoin de me dire: «Voulez-vous venir?» Je passai deux -mois près de lui. Il reçut une lettre qui lui annonçait l'arrivée d'une -de ses parentes. - -Pour moi, cette lettre était un ordre de départ. Je le compris. Il -m'annonça cette nouvelle avec tous les ménagements possibles. - ---Retournez quelque temps à Paris, me dit-il; dès que je serai seul, -j'irai vous chercher. - -Je me doutai bien que cette visite cachait quelque nouveau projet de -mariage, et que Robert ne me disait qu'une partie de la vérité. Je -cherchai la lettre et n'eus pas de peine à la trouver. Mes -pressentiments ne m'avaient pas trompée. Il s'agissait d'une alliance -proposée, qui devait se nouer par les soins d'une amie de sa famille. - -Je revins à Paris et lui écrivis que je n'étais pas dupe de ce qu'il -m'avait dit. Il resta quelque temps sans me répondre. Le pauvre garçon -cherchait sans doute à affermir sa résolution. J'étais bien moins -inquiète que la première fois. - -Un pressentiment me disait que tous ces mariages manqueraient. Je marchai -résolûment dans la voie que je m'étais tracée: je faisais au cœur de -Robert une guerre terrible par mes folies et mes excentricités. J'allais -partout, aux bals, aux concerts, aux spectacles. Cette époque est la plus -agitée de ma vie. Mon esprit, du reste, était devenu plus réfléchi, et -dans le monde nouveau que je voyais, tout pour moi était un objet -d'étude. En sortant du théâtre, nous allions presque toutes les nuits -souper au café de Paris. Ces beaux salons aux vases dorés garnis de -fleurs resplendissaient de lumières. Le repas, préparé d'avance, -ressemblait à une féerie. Les convives étaient jeunes, riches et -élégants. Leurs noms étaient les plus beaux noms de France; mais leur vie -était frivole, leurs caractères étaient capricieux et changeants. Ce -monde ne ressemblait en rien à celui que j'avais vu pendant que j'étais -à l'Hippodrome. - -Léon et ses amis, tous fils de marchands très-honorables, de bourgeois -très-honnêtes, étaient pédants, orgueilleux. Ils déblatéraient contre la -noblesse, mais c'était par jalousie. - -Tous ceux que j'ai connus auraient acheté de leur sang le droit de mettre -à la porte de leur maison de commerce: «Le marquis un tel, tailleur. -Monsieur le comte un tel, marchand de bois.» Ils avaient de grandes -fortunes, mais il manquait quelque chose à leur bonheur: un petit bout de -blason pour enjoliver les factures de leurs papas. - -Ce qui me plaisait le plus dans mes nouveaux amphitryons, c'est qu'ils -étaient presque tous liés avec Robert. Je les avais connus avec lui, chez -lui; de cette façon j'étais sûre qu'il serait tenu au courant de ma -conduite, et que pas une de mes extravagances ne serait perdue pour lui. - -Le hasard est le plus habile des machinistes. Il arrange des combinaisons -bien curieuses. Dans le tourbillon où j'étais de nouveau lancée, je -faisais chaque jour de nouvelles connaissances. Dans cette vie-là, les -amis et les amies disparaissent comme des ombres; on finit par se -rencontrer sans se dire bonjour. - -Je me liai avec une femme plus âgée que moi. Il y avait dans le caractère -de cette femme et la disposition présente de mon esprit, des analogies -qui me la firent étudier attentivement. Deux ans plus tôt ou deux ans -plus tard, elle aurait traversé ma vie, je n'y aurais probablement pas -pris garde; mais à cette date précise elle exerça sur moi une sorte -d'influence. - -Je ne trouvais pas sur sa figure les restes d'une grande beauté; pourtant -elle avait été une des femmes les plus à la mode. Elle était riche et -regardait avec mépris cette vie qu'elle avait quittée. Peut-être -avait-elle été bonne et était-ce à force de méchancetés qu'on l'avait -rendue méchante, ce qui arrive souvent. Toujours est-il qu'elle dépeçait -ses chères amies de la bonne façon, et cela avec tant de verve, qu'il ne -leur restait que les os; «Encore disait-elle, je les abandonne parce -qu'ils sont gâtés.» - -Cette Panthère, si féroce pour tout le monde, m'avait, je ne sais -pourquoi, prise en grande affection. Un soir, je voulus l'emmener à -l'Opéra. - ---Non, me dit-elle, je ne ferais pas mes frais! - ---Pourquoi? - ---Parce que les gens d'esprit n'y vont plus, ou, s'ils y vont, ils -mettent un faux nez. - ---Ils l'ôteront pour vous! Venez, vous me ferez bien plaisir!... - ---Je vous ferai bien plaisir! Je ne demande pas mieux; mais il y a cinq -ans que j'ai donné mon domino de taffetas noir à une pauvre fille pour -porter le deuil de sa mère. - ---Nous en louerons un. - ---Allons, je me laisse faire. Nous souperons avant; je ne veux pas, si je -rencontre d'anciens amis, je ne veux pas qu'on dise la Panthère est -édentée! Un verre de champagne, un masque et gare à ceux qui me tomberont -sous la dent. - -Après le souper, je la regardai avec une certaine inquiétude: ses yeux -brillaient. Si elle n'avait bu qu'un verre, il était grand! Sous le -vestibule de l'Opéra, elle arrêta un homme qui suivait plusieurs dominos, -dont il portait le manteau. Elle lui dit: - ---Pas si vite, Gerbier, on dit bonsoir à ses amies. C'est la seconde fois -que tu affectes de ne pas me voir, en plein jour, à l'Hippodrome; je te -pardonne ce manque d'égards, et puis je crois avoir remarqué que tu étais -de mauvaise humeur. Avoue que tu as pris cette chasse au cerf pour une -personnalité? - -Le monsieur, qui pouvait avoir cinquante ans et qui bégayait un peu, lui -dit de se taire, qu'il n'était pas seul! - ---Oh! monsieur est en famille aujourd'hui; on fait sortir la petite de -pension, on vient au bal de l'Opéra pour lui former le cœur et l'esprit. - -Le monsieur se jeta dans la foule pour se débarrasser d'elle. Je lui -demandai: - ---Qui est donc ce monsieur? - ---Un imbécile! A son âge, il se fait le groom d'une actrice. Je déteste -les actrices en général et celle-là en particulier. - ---Pourquoi? - ---Parce qu'elle n'est pas bonne! - ---Comment pas bonne? bonne actrice ou bonne femme? - ---Les deux sont mauvaises. Le talent, pour la plupart de ces dames, n'est -qu'un détail. Le théâtre ne les enrichit pas, il les ruine. Elles ne s'en -retireraient pas sans les subventions de l'étranger. Qu'est-ce que la -scène, à part quelques rares exceptions? un étalage. - ---Toutes ne sont pas comme cela... - ---Oh! non, me dit-elle en riant; je laisse de côté les vieilles, et si -cela vous fait bien plaisir, une sur cent parmi les jeunes; mais le reste -vit sur le fonds commun de la luxure européenne. Celle que vous venez -devoir passer fait beaucoup avec Londres, Vienne et Saint-Pétersbourg. -Elle est toujours en route. Son commerce est un commerce d'exportation. -Au surplus, c'est une tradition dans cette famille. Elle fera comme sa -mère; elle perdra sa fille! On devrait y mettre ordre. - -Nous étions arrivées à la porte du foyer. - ---Bonjour, beau masque! dit en me serrant la taille, un homme qui en -sortait. - ---Tu connais monsieur? - ---Non, lui dis-je en me dégageant. - ---Ah! tant mieux! je vais te décliner ses noms et qualités: c'est le -grand commandeur de l'Ordre des rats. - ---Eh bien, lui dit-elle, ton domestique s'est-il bien conduit? - ---Pourquoi me demandes-tu ça? dit le monsieur, qui cherchait à la -reconnaître. - ---Dame, tu lui as dit l'année passée, au jour de l'an: «François, je vous -donne cette vieille botte! Si vous me servez bien, vous aurez l'autre -l'année prochaine.» A-t-il enfin la paire? - -Tout le monde se mit à rire. Nous entrâmes dans la loge 21. Je fus -étonnée de trouver deux personnes. Je pensais que Jean, qui me l'avait -donnée, avait engagé quelques amis. Victorine me parlait sans déguiser sa -voix. Un domino se retourna. Je vis les yeux de ce domino briller à -travers son masque; puis je l'entendis qui disait en se penchant à -l'oreille d'un monsieur: - ---Oh! l'horreur! Il y a un serpent ici! Qui donc a ouvert à ces femmes? - ---Je ne sais, dit le monsieur, mais je vais les renvoyer. - ---Oui, oui, reprit la dame en baissant son capuchon. - -Victorine et moi avions tout entendu. L'orchestre faisait grand bruit, et -elle avait parlé presque haut pour être entendue du monsieur. Il se leva -et nous dit: - ---Mesdames, cette loge est louée?... - ---Oui, lui dis-je, mais elle est louée pour moi; elle est à moi. - ---Vous vous trompez sans doute!... - ---Non, appelez l'ouvreuse, je viens de lui remettre le coupon. - -Il l'appela. En effet il y avait erreur: leur loge touchait la mienne. -Nous étions dans notre droit, et c'était à eux de sortir. Pendant ces -explications, Victorine avait regardé attentivement le domino, et, -malheureusement pour la femme qui le portait, elle l'avait reconnue. -Quand elle se leva pour sortir, Victorine lui barra le passage, et se -mesurant avec elle, elle dit: - ---C'est bien elle!... Ah! je suis un serpent! Eh bien, tu m'entendras -siffler. - -Le masque ne répondit rien, sortit et rentra dans la loge de droite. -Quand elle fut assise, Victorine me dit: - ---Veux-tu que je te raconte pourquoi on m'appelle le serpent? L'histoire -t'amusera et nos voisins aussi. - -Il y avait beaucoup de monde dans la loge de gauche. Pas un mot de cette -petite scène n'avait été perdu; on prévit que cela allait devenir -sérieux, et on s'apprêta à écouter. Le domino se tourna de notre côté et -regarda Victorine d'un air de défi. - ---Figure-toi, me dit celle-ci, que j'ai été aimée par un des hommes les -plus à la mode de Paris. Il m'aimait beaucoup, mais il allait dans le -monde. Une femme d'une grande naissance s'acharnait après lui. Elle -savait notre liaison, et elle avait la rage de s'en occuper. Elle était -sans cesse à lui demander quel charme pouvait avoir une fille comme moi, -une courtisane, élégante il est vrai, mais dont le luxe devait inspirer -le dégoût, le mépris, car tout cela ne pouvait s'expliquer que par le -conte des _Mille et une Nuits_. J'avais une grande puissance sur mon -amant. Il me racontait ces belles conversations en me disant: «Si tu -veux, je n'irai plus chez elle; elle est folle de moi, mais je te la -sacrifie.» En effet, il n'allait plus chez elle. Elle l'attendait des -heures entières à la porte du club. Il finit par être touché de tant -d'humilité! elle me l'enleva. Je lui en aurais moins voulu si elle -n'avait pas dû être honnête femme et qu'elle eût eu de l'indulgence pour -les autres; mais en bonne conscience, elle était trop rouée pour être -intéressante. Les plus coupables sont nos ennemies acharnées, nous leur -faisons du tort. Celle-là était descendue bien au-dessous de moi. Mon -amant me revint; elle voulut le reprendre. Cela m'ennuyait. Je trouvai -chez lui des lettres d'elle. Je l'avais priée de se tenir tranquille, -elle n'en avait rien fait. Je me vengeai cruellement: je pris ses lettres -et je les envoyai à son mari, après avoir rendu illisible le nom de celui -à qui elles avaient été adressées. Ces lettres, avant de m'en dessaisir, -je les avais lues; il y en avait de très-amusantes. Elle lui disait: «Ne -vous contraignez pas, traitez-moi en fille entretenue!» Ainsi va le -monde! Notre prétention est d'être respectées; celle de ces dames est -d'être menées cavalièrement. Ici-bas, vois-tu, Céleste, une moitié du -public vole l'autre. J'ai crié: au voleur! voilà pourquoi elle m'appelle -serpent. - -Le domino ne s'était pas attendu à tant d'impertinence; pendant tout le -temps que Victorine avait parlé, la malheureuse femme n'avait pas osé -sortir. Il était facile de voir son émotion, au tremblement de son -éventail. Son compagnon faisait une figure que je me rappellerai toute ma -vie. Les jeunes gens de la loge voisine souriaient. - -Au bout de quelques secondes, la dame se plaignit de la chaleur, sortit -et ne revint plus. Au moment où la porte de la loge se referma, la -Panthère lui jeta son nom, pour que l'outrage fût complet. Je lui -reprochai de crier ce nom si haut. - ---Pourquoi donc? parce qu'elle a un mari, des enfants! Puisqu'elle ne les -respecte pas, pourquoi les respecterais-je, moi? Je sais l'histoire de -beaucoup d'autres! leurs femmes de chambre en disent plus que moi. - ---Allons, viens faire un tour au foyer!.. - -Et je l'emmenai chercher la personne que j'attendais. Elle s'arrêta -devant un jeune homme qui avait le dos appuyé à une colonne. - ---Bonsoir, de J... Comment va ton père? - ---Tu me connais? dit le jeune homme en s'arrêtant. - ---Apparemment, puisque je te demande des nouvelles de la famille. - ---Eh bien, mon père va mieux. - ---Ah! je comprends pourquoi tu as l'air triste! l'argent va augmenter; -pauvre garçon, va! - -Elle se mit à rire. Je lui demandai pourquoi l'argent allait augmenter. - ---Il va augmenter pour lui. Il y a quelque temps, il cherchait à -emprunter à un usurier que je connais. Il voulait lui faire des lettres -de change; l'usurier ne voulait pas les accepter. - ---Vous avez tort, disait celui-ci, mon père a soixante ans! - ---Je le trouve très-jeune, répondait l'usurier. - ---Oui, répliquait le jeune homme, mais il est malade et n'ira pas loin, -j'en suis sûr; ainsi vous serez payé à l'échéance. - -L'affaire n'est pas encore faite; si le père va mieux, il faudra payer -plus cher! - ---Eh bien, c'est un vilain monsieur, votre jeune homme; il escompte tout -bonnement la vie de son père. - ---C'est vrai, mais il y en a beaucoup comme cela. - ---C'est triste! - ---Je ne dis pas non, reprit Victorine. C'est un peu la faute des pères, -qui les élèvent mal. Petits, on les fait nourrir par des étrangères. Plus -tard, on les fait manger avec des gouvernantes; puis on les envoie au -collége, hors de la famille, d'où ils sortent à dix-sept ou dix-huit -ans. L'amour les prend avant qu'ils aient songé à aimer leurs parents. -Ils font des dettes, leurs pères ne les payent pas. Les meilleurs -attendent la fin, les plus mauvais la souhaitent. Il me semble que si -j'avais un enfant, je le ferais élever près de moi, et que, surtout, je -ne l'obligerais pas à passer dix ans de sa vie à apprendre un tas de -choses qui doivent bien ennuyer les jeunes gens, puisque, sitôt en -liberté, ils font le diable pour les oublier. Oh! te voilà, dit-elle à un -homme que nous croisions. Tu gênais donc ta femme, qu'elle l'a envoyé à -l'Opéra. - ---Qu'est-ce que tu veux dire? dit le monsieur, qui paraissait fâché. - ---Là, là, lui dit la Panthère, ne t'emporte pas; nous savons que tu as -commencé par là; mais tu t'es raisonné, tu t'es dit: Bah! les cornes, -c'est comme les dents, ça fait du mal quand ça pousse; quand c'est venu, -ça sert pour manger. Tu en es un vivant exemple, puisque, grâce à ta -femme, tu as une place qui te fait vivre. - -Le monsieur fronça les sourcils. Je tirai Victorine, que j'entraînai dans -la foule. - -L'heure se passait et je ne voyais pas Jean. Cela commençait à me -préoccuper. Ma compagne devina ma pensée. - ---Pourquoi ne vient-il pas? me dit-elle. - ---Je n'en sais rien. Il m'a envoyé la loge que je lui ai demandée, mais -je suppose qu'il me boude. Si Robert savait cela, il serait enchanté. - ---Ton Robert t'adorera, me dit Victorine; tu prends le seul moyen. On dit -que nous sommes des monstres! la faute à qui? Soyez douce, bonne, ils -vous font aller. Il me semble me rappeler que j'ai été douce, bonne, il y -a longtemps. Mon premier amant, qui était un rapin, me faisait coucher -sur le carré au mois de janvier; mon amour me tenait chaud! Quand il -s'est en allé, j'ai senti le froid et j'ai fait comme mon amour; je suis -partie. Je me suis vengée de mon premier amant sur le second, du second -sur le troisième et ainsi de suite. On m'a appelée Panthère, Serpent, -mais on m'a aimée. Maintenant, on me déteste, je vis seule, je m'ennuie; -j'ai thésaurisé tous les dégoûts de la vie; je n'ai jamais une bonne -pensée, je ne sais plus dire une bonne parole; je déteste les gens -heureux; je me venge du mal qu'on m'a fait en me prenant ma jeunesse et -mes illusions. J'ai trente ans! une honnête femme serait jeune; je suis -vieille. On ne parle plus de moi, sans dire la vieille Victorine, ce qui -me fait damner. C'est sans doute la punition qui m'était réservée, car, -au fond, je sens que mon cœur n'a pas vieilli et que je souffre de cet -abandon. - ---C'est votre faute! pourquoi ne vous êtes-vous pas gardé des amis, au -lieu de vous faire haïr? Tout le monde a peur de vous. - ---Des amis! mais les honnêtes gens n'en ont pas, comment voulez-vous que -j'en aie! Je ne prête pas d'argent!... - ---Oh! ma chère, vous êtes désespérante!... Allons-nous-en. - -Après l'avoir reconduite, je rentrai chez moi, triste, et je m'endormis -sous l'influence de ce mauvais génie, _qui, dénigrant tout, se vantait de -n'avoir plus d'illusions_. - -Voilà comment les femmes se perdent entre elles: après la déchéance -physique vient celle de l'âme, la pire de toutes les déchéances. - - -FIN DU DEUXIÈME VOLUME - - - - -TABLE - - - Pages - - XII La reine Pomaré (suite) 1 - - XIII L'Hippodrome 24 - - XIV La robe jaune de Lise 49 - - XV Une course en char 124 - - XVI Impressions de voyage 142 - - XVII La mort de Marie 161 - - XVIII Un acte de désespoir 179 - - XIX Le retour de Lise 190 - - XX Un souper au café Anglais 221 - - XXI Robert 238 - - XXII La campagne 273 - - XXIII Le Havre-de-Grâce 291 - - XXIV Un bal masqué à l'Opéra.--Victorine, - dite la Panthère 301 - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Céleste Mogador (vol. -2 of 4), by Céleste de Chabrillan - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR *** - -***** This file should be named 54997-0.txt or 54997-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/9/9/54997/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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