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-The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Céleste Mogador (vol. 2 of 4), by
-Céleste de Chabrillan
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Mémoires de Céleste Mogador (vol. 2 of 4)
-
-Author: Céleste de Chabrillan
-
-Release Date: June 28, 2017 [EBook #54997]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR ***
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-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR
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-Paris.--IMP. DE LA LIBRAIRIE NOUVELLE.--Bourdilliat, 15, rue Breda.
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-MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR
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-TOME DEUXIÈME
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-PARIS LIBRAIRIE NOUVELLE BOULEVARD DES ITALIENS, 15
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-La traduction et la reproduction sont réservées.
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-1858
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- MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR
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-
-XII
-
-LA REINE POMARÉ.
-
-(Suite.)
-
-
-On me conduisit à Beaumarchais, où l'on me reçut d'une façon charmante,
-quand j'eus dit que je m'appelais Mogador.
-
-Je fus engagée; je répétai le lendemain dans une revue, où je me jouais
-moi-même et où je dansais à la fin la mazourka. Mon costume était
-délicieux. Je débutai le même soir que Pomaré; j'eus beaucoup de succès
-dans la danse.
-
-J'appris le lendemain que Pomaré avait été sifflée à outrance. Je lus
-quelques journaux où on l'accablait de mauvais compliments et de
-railleries. Les journalistes traitent les femmes comme les gouvernements:
-ils les inventent; après les avoir inventées, ils les prônent; après les
-avoir prônées, ils veulent les défaire. Si ces réputations, qui sont leur
-ouvrage, résistent, ils se déchaînent, insultent, méprisent; ils crient à
-la dépravation.
-
-Mais, messieurs, si cette dépravation, dont on commence à s'effrayer, a
-fait tant de progrès, c'est un peu votre faute.
-
-Autrefois, il n'y avait qu'un ou deux bals publics; pourquoi y en a-t-il
-dix aujourd'hui? A cause des célébrités que vous vous êtes amusés à créer
-à temps perdu, et quand vous ne saviez que faire. Cette gloire de
-clinquant a trouvé des envieuses; des milliers de jeunes filles sont
-entraînées dans les bals publics par l'appât de cet éclat menteur! Elles
-font tout au monde pour qu'on les regarde et pour que vous disiez leurs
-noms.
-
-Les jeunes gens de famille vont voir ces combats, ces assauts de jambes;
-comment voulez-vous qu'ils gardent leur raison au milieu de ces jeunes
-femmes, dont quelques-unes sont charmantes? Ils s'enivrent ensemble de la
-même folie.
-
-Pomaré avait une voiture; toutes veulent en avoir, beaucoup en ont. Les
-Champs-Élysées comptent tous les jours dix promeneuses nouvelles,
-élégantes, hardies.
-
-Ce luxe fait mal à voir, je le confesse, quand on songe que beaucoup de
-femmes, qui n'ont pas une faute à se reprocher, végètent dans la misère
-ou dans la gêne avec leurs familles.
-
-Les vaudevillistes et les dramaturges, toujours à l'affût des passions
-qu'on peut exploiter avec succès, ont mis la prostitution sur la scène.
-
-Tout Paris s'est attendri pendant deux cents représentations sur le
-désintéressement de cœur et sur l'agonie d'une courtisane; puis, un beau
-jour, on a été effrayé du chemin qu'on avait fait.
-
-Le monde galant a eu sa réaction, tout comme la société vertueuse.
-D'autres vaudevillistes et d'autres dramaturges, saisissant la nouvelle
-veine, nous ont attachées au pilori de l'opinion.
-
-Les journalistes ont fait ces choses sans se rappeler qu'à une autre
-époque ils avaient battu la grosse caisse à la porte du Ranelagh, à la
-porte du bal Mabille, à la porte du bal d'Asnières.
-
-Dans les grandes, comme dans les petites choses, dans les choses honnêtes
-comme dans les choses honteuses, l'esprit humain est toujours le même: il
-ressemble à la girouette qui est sur ma maison.
-
-Si l'on veut réellement détruire cette puissance des femmes galantes, qui
-touche à tout, qui commence dans les plus hautes sphères pour finir dans
-les derniers rangs de la société, le meilleur moyen c'est d'étudier les
-faits. L'histoire vraie des femmes qui ont vécu de cette vie infernale
-serait plus éloquente, pour en détourner les jeunes filles, que les
-idylles attendrissantes ou les contrastes forcés, dont le public parisien
-s'amuse tour-à-tour à pleurer et à rire.
-
-Tant que j'ai vécu dans ce tourbillon, je n'avais guère le temps de
-réfléchir, ni à mon malheur, ni à celui des autres. Aujourd'hui, que je
-me suis retirée de ce monde; aujourd'hui, que j'envisage mon propre
-désenchantement et que je me rappelle comment ont fini les femmes que
-j'ai vues les plus brillantes et les plus adulées, il me semble que si,
-comme dans le petit drame de _Victorine_, on pouvait leur montrer leur
-avenir dans un rêve, toutes reculeraient.
-
-Pomaré devait être triste; je fus la voir. Elle demeurait alors, 25, rue
-de la Michodière, à l'entre-sol. La maison, c'était un hôtel garni, était
-meublée très-proprement. Lise était très-élégante. J'attendais qu'elle me
-parlât de ses débuts; elle ne jugea pas convenable de le faire et me
-demanda les suites des miens.
-
---Je suis contente, lui dis-je; c'est un commencement.
-
---Ah bien! moi, dit-elle en riant, mon commencement ressemble joliment à
-une fin; j'ai eu au Palais-Royal le succès de Lola-Montès. On avait fait
-forger des clés à trous, et on s'en est donné à souffler dedans; le bruit
-a couvert l'orchestre. J'ai dansé à contre mesure; il était temps pour
-moi de me sauver, car on se disposait à me jeter les bancs à la tête.
-J'en suis encore malade; je ne sors plus de six mois.
-
---A part cela, lui dis-je, tu es heureuse?
-
---Oui, me dit-elle; vois.
-
-Elle ouvrit une armoire et me montra un tas de chiffons, que je ne
-regardai pas, je l'avoue, sans une certaine envie.
-
---Je suis tranquille, me dit-elle. Je vis avec un jeune homme de
-Toulouse, qui m'adore et me comble. Il est employé au bureau des postes
-pour plaire à ses parents, qui veulent qu'il s'occupe, ce dont il n'a pas
-besoin, car il est fort riche.
-
---Tant mieux! cela me fait plaisir. Je t'aime beaucoup; je voudrais te
-voir ménager un peu plus ta santé et ta bourse.
-
---Oh! je n'ai pas longtemps à vivre; je veux bien m'amuser pour ne rien
-regretter.
-
---Joues-tu ce soir? me dit-elle en ouvrant la croisée.
-
---Oui, tous les soirs.
-
---Eh bien! j'irai te voir aujourd'hui avec mon _époux_.
-
-Je la quittai. Je la vis le soir, dans une avant-scène du
-rez-de-chaussée, avec un petit homme blond mat, les cheveux frisés,
-portant lunettes. Il paraissait rempli d'attentions pour elle.
-
-Elle me fit prier d'aller dîner le lendemain avec eux. Elle me dit, avant
-qu'il arrivât, qu'elle ne pouvait pas le souffrir, mais qu'il l'aimait
-tant qu'elle avait pitié de lui; que c'était la bonté même.
-
-En effet, il m'intéressa; il avait l'air si honnête, si tendre; il
-faisait montre de si beaux sentiments, que je fus enchantée de lui, et
-que je fis promettre à Lise de mieux le traiter.
-
---Voyez-vous, mademoiselle, me dit-il le soir en me reconduisant, en ce
-moment, je ne puis pas faire tout ce que je veux pour elle; mais je vais
-avoir beaucoup d'argent d'une propriété que je fais vendre: je lui
-donnerai tout.
-
-A quelques jours de là, j'entendis conter, au foyer du théâtre, que la
-reine Pomaré était arrêtée comme complice d'un vol très-important dont on
-recherchait les auteurs.
-
-Je ne pouvais pas croire cela, et, d'ailleurs, je n'ai jamais pu
-supporter entendre dire du mal de mes amies. Je donnai des démentis à
-toutes ces vipères qui, ne m'aimant pas, étaient enchantées de me faire
-de la peine.
-
-Une vieille duègne, qui, du reste, avait été très-belle, disait:
-
---Parbleu! des sauteuses comme cela, ça fait tous les métiers.
-
---Ah! reprenait une ingénue de trente ans, si j'étais juge, je la
-condamnerais à la prison pour toute sa vie.
-
-Rien n'est méchant comme les vertueuses par force. Celle-là était si
-sèche, si laide, que je ne pus m'empêcher de lui dire:
-
---Il faudrait mettre en prison toutes les femmes un peu jolies; la
-disette en viendrait et vous trouveriez peut-être votre placement.
-
---Taisez-vous, me dit une de mes camarades; ne vous querellez pas ainsi
-sans savoir ce qui en est: vous pourriez vous compromettre.
-
-Dès que le spectacle fut fini, je courus rue de la Michodière. La
-maîtresse de la maison me dit qu'on lui avait recommandé le plus grand
-secret: mais qu'à moi, elle allait tout me conter... Je devais être au
-moins la centième confidente.
-
---Hier, me dit-elle, il s'est présenté un homme, fort bien mis, qui m'a
-demandé quelle chambre habitait Mlle Lise et comment elle vivait. Je crus
-que c'était son père, dont elle a si peur, et je répondis à ce monsieur
-que j'ignorais sa manière de vivre.
-
---Oh! elle se cache: preuve qu'elle est coupable. Il fit signe à deux
-autres messieurs, qui entrèrent également, et ils montèrent tous trois à
-sa porte, en me faisant signe de les suivre. Je vis bien que c'étaient
-des agents de la police.
-
---Frappez vous-même, me dirent-ils. Il faut qu'elle ouvre sans avoir
-peur; un papier est vite brûlé.
-
-Je fis ce qu'on me disait.
-
---Lise m'ouvrit en chemise. En voyant tout ce monde, elle voulut
-repousser la porte, mais elle n'en eut pas le temps; les trois hommes
-étaient entrés: deux s'étaient placés à côté d'elle, de manière à
-l'empêcher de faire un mouvement.
-
-La pauvre fille était si pâle que ça me fendit le cœur.
-
---Habillez-vous, dit un de ces hommes, pendant que les autres visitaient
-les meubles, prenaient les papiers; habillez-vous donc, vous allez nous
-suivre.
-
---Vous suivre! dit Lise; où donc?
-
---Parbleu! pas à Mabille, dit l'homme, mais à la Préfecture.
-
---A la Préfecture! moi! Mais qu'ai-je donc fait?
-
---Ah! si vous n'aviez que dansé, vous n'auriez fait de tort qu'à vos
-jambes.
-
---Mais, monsieur, je n'ai fait de tort à personne.
-
---C'est ce que le juge d'instruction verra; en attendant, dépêchons.
-
---Un juge d'instruction! vous m'arrêtez donc comme une voleuse?
-
---Ou complice, dit l'homme; c'est la même chose.
-
---Moi! cria-t-elle en enfonçant ses deux mains dans ses cheveux en
-désordre; et vous avez pu croire que vous m'emmèneriez vivante?
-
-Elle s'élança dans la seconde pièce, où sans doute elle voulait prendre
-un couteau; mais on s'empara d'elle avant qu'elle n'eût ouvert un meuble.
-
---Voyez-vous, mademoiselle Céleste, cette scène me fit un mal affreux.
-Ses cheveux étaient épars; elle était presque nue, car elle avait cessé
-de s'habiller. On la tenait le plus doucement possible. Elle se jetait à
-terre, frappait sa tête; je la crus folle! Voyant son désespoir, ils
-commencèrent à la traiter plus doucement.
-
---Allons, mon enfant, ne vous mettez pas dans cet état; on ne vous fera
-peut-être rien. Si vous n'êtes pas coupable, vous sortirez de suite.
-Allons, allons, pas de bruit; personne ne le saura. Vous vivez
-malheureusement avec des gens que vous ne connaissez pas assez, qui
-peuvent vous tromper sur leurs ressources, sur leurs moyens d'existence.
-
-Et les trois hommes l'enlevèrent de terre pour la placer dans un
-fauteuil.
-
-Elle avait les yeux fixes et paraissait ne pas entendre. Elle se leva,
-comme si elle avait pris une résolution, puis elle s'habilla,
-silencieuse, l'œil sec. On ne perdait pas un de ses mouvements. Elle me
-demanda si monsieur était venu.
-
---Non, lui dis-je, je ne l'ai pas vu.
-
---Tout m'abandonne! Allons, je suis prête. Ah! misérable que je suis!
-voilà où cette vie devait me conduire! Je voudrais que toutes celles qui
-marchent sur mes traces pussent me voir en ce moment.
-
-On avait fait avancer un fiacre. Ces messieurs lui prirent chacun un bras
-et se placèrent près d'elle dans la voiture. Je la vis jeter sa tête en
-arrière; la voiture partit.
-
-La brave femme n'en savait pas davantage. Les informations qu'elle
-pouvait me donner s'arrêtaient là.
-
-Je n'en revenais pas de ce que j'apprenais; je n'eus pas, du reste, un
-instant de doute sur l'innocence de Lise: je la savais incapable d'un
-acte d'improbité.
-
-Je fis quelques démarches pour avoir de ses nouvelles; mais je dus être
-prudente, car j'étais moi-même sous une surveillance qui me désespérait,
-et mon intervention dans une affaire de cette nature aurait pu me coûter
-bien cher. Lise était au secret, rien ne pouvait lui parvenir.
-
-Je fus vingt fois chez elle.
-
-Je ne pouvais me remettre du coup que son arrestation m'avait porté;
-c'était la semaine aux mauvaises nouvelles.
-
-Au moment où j'étais le plus triste, j'appris un nouveau malheur, qui
-m'impressionna d'autant plus vivement qu'il me faisait faire sur ma
-propre situation un cruel retour.
-
-J'avais eu occasion de voir, chez Adolphe, un jeune homme qui avait une
-maîtresse charmante. Elle s'appelait Angéline; sa figure était fine,
-spirituelle au possible. Elle avait été inscrite très-jeune; elle avait
-compris dans quelle affreuse position elle s'était mise. Aussi, sans être
-devenue une vertu bien farouche, vivait-elle très-modestement avec son
-amant, qui ignorait sa position.
-
-Je rencontrai ce jeune homme, un jour que je venais de faire chez Lise
-une nouvelle démarche qui ne m'avait pas plus servi que mes premières
-tentatives pour avoir de ses nouvelles.
-
---Ah! ma chère Céleste, me dit-il en m'arrêtant par le bras, vous me
-voyez désolé. Nous avons fait une partie de bal masqué, il y a trois
-jours; nous étions une douzaine: nous avions fait un bon souper avant
-d'entrer à l'Opéra. Angéline avait un costume charmant. Vous savez comme
-elle danse bien; on la regardait, on l'excitait à faire plus. Elle s'est
-un peu trop émancipée; un sergent de ville lui dit qu'il allait la mettre
-dehors. Je descendais du foyer en ce moment. Mon ami, avec qui elle
-dansait, répondit: ce fut une querelle, on les emmena au poste. Nous
-étions gris; nous avons voulu employer la violence; on garda la pauvre
-fille. Quand elle eut repris son sang-froid, on lui dit qu'elle allait
-être conduite à la Préfecture de police. Elle ne se plaignit pas; elle
-demanda seulement la permission de monter chez elle, disant qu'elle ne
-pouvait se présenter en débardeur chez un magistrat. On l'accompagna en
-fiacre. Elle pria les agents d'attendre cinq minutes, afin qu'elle eût
-le temps d'écrire un mot à sa mère et à moi. Ces messieurs
-s'impatientaient, ils frappèrent. «Entrez!» dit-elle. En ouvrant la
-porte, ils la virent disparaître par la fenêtre, puis ils entendirent un
-corps tomber sur le pavé. Ils trouvèrent deux lettres; on me remit
-celle-ci. Et il la lut en pleurant:
-
-«Mon pauvre ami, je vais faire un saut bien pénible à mon âge: je n'ai
-pas vingt ans. Ce n'est pas la vie que je regrette, c'est toi; ce n'est
-pas de la mort que j'ai peur, c'est de me défigurer sans me tuer: tu ne
-m'aimerais plus. Fais-moi enterrer; si ma tête n'est pas mutilée,
-embrasse-moi. Je suis fille inscrite; depuis deux ans que je suis avec
-toi, je te l'ai caché: j'avais si peur de te déplaire! Je me suis
-soustraite au règlement; j'ai été prise hier; j'aurai payé tout à la
-fois. J'aime mieux rendre mon corps à la terre que d'aller quelques mois
-à Saint-Lazare. Tu me plaindras; tu m'aurais méprisée. Ne me regrette pas
-plus que je ne vaux, mais ne m'oublie pas trop vite. Adieu!»
-
---Et elle s'est tuée! dis-je, émue jusqu'au cœr.
-
---Non; elle s'est cassé les deux jambes; elle sera estropiée toute sa
-vie. Mais j'en aurai soin; je ne la quitterai jamais.
-
-J'avais envie de l'embrasser; je lui donnai une bonne poignée de main en
-lui disant:
-
---Vous êtes un brave garçon, embrassez-la pour moi.
-
-Il me quitta. Je regardais autour de moi tout effrayée, car j'étais dans
-la même position qu'elle.
-
-Je trouvais Angéline heureuse, plus heureuse que moi. Après un pareil
-malheur, il était impossible qu'elle n'obtînt pas d'être rayée, tandis
-que moi, je n'avais pas l'espérance d'atteindre de bien longtemps ce but
-de tous mes désirs, car ma maudite célébrité devait redoubler les
-obstacles.
-
-Je n'avais pu me résigner à retourner à la Préfecture, avec ces femmes
-qui sont tenues de s'y présenter toutes les quinzaines, sous peine d'être
-punies.
-
-J'étais en contravention: on aurait eu le droit de m'arrêter partout où
-l'on m'aurait trouvée. J'étais dans cette position de ne marcher qu'en
-tremblant. Je ne passais jamais sur les boulevards; le quartier
-Montmartre étant rempli de femmes, la surveillance y était plus active
-qu'ailleurs.
-
-Chaque fois qu'un homme me regardait, je croyais voir un inspecteur; je
-courais de toutes mes forces, mon cœur battait. Cette vie, toujours
-dominée par le sentiment de la peur, était atroce; je n'osais sortir à
-pied la nuit.
-
-Un soir, on me vola ma montre. J'y tenais beaucoup; du jour où je l'avais
-eue, je me croyais en possession des richesses du Pérou: eh bien! dans la
-crainte d'être obligée de dire mon nom, je n'osai faire ma déclaration.
-
-En entrant à Beaumarchais, je m'étais crue sauvée. Je m'imaginais que
-j'allais avoir un état, gagner de l'argent: c'était encore une illusion.
-
-On m'avait reçue à bras ouverts; on me faisait jouer et danser tous les
-soirs, mais... on ne me donnait pas d'appointements.
-
-Je demandai si cela irait ainsi longtemps? On me répondit que non, que le
-théâtre allait fermer.
-
-Ce fut pour moi comme un véritable coup de foudre. La misère, à laquelle
-je me flattais d'avoir échappé, allait revenir, plus menaçante, frapper à
-ma porte.
-
-Un hasard me tira de ce mauvais pas.
-
-Un jour où je me sentais encore plus triste qu'à l'ordinaire, le
-désœuvrement conduisit mes pas chez une marchande à la toilette de ma
-connaissance, qui demeurait faubourg du Temple, no 16.
-
-Le malheur rend communicatif; je lui racontai mes peines.
-
-Il y avait chez elle un homme âgé, les cheveux gris, l'œil enfoncé, le
-nez courbé, des lunettes d'argent, des diamants plein les doigts, grand,
-maigre, mais bien droit et l'air vigoureux. C'était le propriétaire de la
-maison.
-
-Ce monsieur paraissait m'écouter avec intérêt, et me regardait surtout
-avec une attention dont je me demandais la cause, sans la deviner.
-
---Je crois, mademoiselle, me dit-il, après m'avoir bien considérée, que
-je suis à même de vous offrir un emploi plus avantageux que celui que
-vous allez perdre à Beaumarchais; je cherche des écuyères pour
-l'Hippodrome. Il nous faut des femmes jeunes et élégantes.
-
---Oh! me dit Mme Alphonse, voilà votre affaire. Vous avez de l'adresse et
-du courage, vous apprendrez bien vite à monter à cheval. On va ouvrir un
-hippodrome magnifique, barrière de l'Étoile; vous serez bien payée.
-
-Je demandai combien je gagnerais.
-
---Cela dépendra de vos dispositions et de ce que vous saurez faire. Dès à
-présent, je puis vous donner cent francs par mois, et je vous montrerai
-moi-même.
-
---Ma foi! dis-je, c'est bien tentant; et vous me ferez un engagement?
-
---Tout de suite, si vous voulez.
-
---Je préférerais le théâtre; mais gagner cent francs par mois! cela vaut
-la peine d'y songer... D'ailleurs, je vous préviens que je mettrai tant
-d'ardeur que vous serez forcé de m'augmenter l'année prochaine. Eh bien!
-j'ai réfléchi: c'est fait. A quand ma première leçon?
-
---La semaine prochaine, si vous voulez. Dès demain, je vous présenterai à
-mon fils.
-
-Il sortit, en ayant soin de prendre mon adresse.
-
-Quand il fut parti, Mme Alphonse me dit:
-
---Vous avez joliment bien fait de saisir la balle au bond; vous y
-gagnerez toujours une chose, c'est d'apprendre à monter à cheval avec le
-premier maître d'équitation de Paris. C'est un homme bien remarquable que
-M. Laurent Franconi; personne ne le remplacera: il vous fera faire en un
-mois ce qu'un autre ne vous ferait pas faire en un an.
-
-Tout fut arrangé et signé le lendemain. Ma pièce finissait à
-Beaumarchais; je quittai le théâtre.
-
-On dit qu'un malheur n'arrive jamais seul; je crois qu'il en est de même
-des bonheurs de la vie.
-
-Je me sentais toute joyeuse; je courus chez Lise avec un heureux
-pressentiment. Il ne me trompait pas; elle était revenue: on l'avait mise
-en liberté la veille au soir. Elle était si honteuse qu'elle ne voulait
-voir personne. Je pensai que cette consigne n'était pas pour moi; je
-montai au deuxième: elle était dans une toute petite chambre sur la cour.
-
-La clef était sur la porte, j'entrai sans frapper. Je la trouvai étendue
-sur une petite couchette en bois peint, ses bras le long de son corps, la
-figure tirée, les yeux bordés d'un cercle noir. Elle râlait plutôt
-qu'elle ne respirait. Je lui pris la main; cette main était froide.
-
---Lise! lui dis-je doucement.
-
-Elle ouvrit les yeux et me regarda sans me voir, car elle me demanda:
-
---Qui est là?
-
---C'est moi; pardon de t'avoir réveillée; mais ton sommeil paraissait
-pénible.
-
---Ah! ma chère Céleste, je sais que tu es venue bien des fois; j'aurais
-dû aller chez toi, je n'en ai pas eu le courage: je suis brisée. Tu n'as
-pas pensé que j'avais volé, n'est-ce pas? me dit-elle avec des yeux
-égarés et en me secouant le bras.
-
---Non, puisque je suis là. Mais conte-moi ce qui s'est passé, car c'est
-un rêve.
-
---Oh! me dit-elle, un mauvais rêve. Tu sais comme je fus emmenée. On
-visita mes papiers, et on ne trouva rien qui pût faire croire que je
-fusse complice de ces hommes. Depuis quelque temps, on se plaignait que
-des envois d'argent faits par la poste n'arrivaient pas; on faisait des
-réclamations, des recherches: impossible de découvrir les coupables. Il y
-a un mois environ, un jeune homme se présenta pour toucher un mandat dans
-un bureau de poste. Il y avait là un monsieur qui, attendant de l'argent,
-venait faire une réclamation. Ce monsieur entendit prononcer son nom, et
-fut tout surpris de voir le jeune homme signer pour lui et tenir dans sa
-main la lettre d'avis que lui s'étonnait de n'avoir pas reçue. On fit
-arrêter ce jeune homme, on le fouilla; il avait plusieurs lettres
-chargées décachetées, portant différentes adresses. D'abord, il ne voulut
-pas répondre, dire qui il était, mais il finit par tout avouer: c'était
-une association. Ils étaient sept ou huit. Ils avaient un employé à la
-poste; chaque fois qu'une lettre était chargée, cet employé la volait, et
-alors les associés allaient faire les recouvrements. Sans compter ces
-vols, qui étaient très-importants, ils faisaient un tort considérable au
-commerce, car, lorsque les lettres contenaient des valeurs qu'ils ne
-pouvaient pas toucher, ils les brûlaient.
-
-Tu as deviné quel était l'employé de la poste; tu comprends quel soupçon
-ont eu les juges. On a cru que j'étais complice! Une adresse, une lettre
-oubliée chez moi, dont je n'aurais pas eu connaissance, et j'étais
-perdue!
-
-Il m'a défendue, il paraît, tant qu'il a pu. Le magistrat qui m'a
-interrogée me disait toujours:
-
---Mais enfin, c'est pour vous qu'il l'a fait.
-
-Je lui répondais:
-
---Cela est possible, et j'en suis assez malheureuse; mais je ne me
-doutais de rien.
-
-On est fort, va, quand on a pour soi l'innocence et la vérité.
-
-On a rapproché des dates, et l'on a vu que longtemps avant de me
-connaître il faisait déjà les mêmes soustractions. C'est une affaire bien
-lamentable. Son père est un des personnages les plus importants de
-Toulouse, et le premier parmi les plus honorables. On a reconnu mon
-innocence et l'on m'a renvoyée! mais je n'en suis pas moins perdue.
-
-Que vais-je devenir? Je n'oserai plus me montrer!
-
---Il ne faut pas ainsi se décourager; tu n'es pas coupable. Reste chez
-toi quelque temps, ne te montre pas; cela s'oubliera.
-
-Elle hocha la tête d'un air d'incrédulité.
-
---Et toi, me dit-elle, que fais-tu?
-
---J'ai quitté le théâtre, j'entre à l'Hippodrome.
-
---Ah! j'aimerais bien monter à cheval.
-
---Eh bien! veux-tu entrer à l'Hippodrome avec moi? Rien n'est plus
-facile; j'en parlerai à M. Franconi.
-
-Elle sourit tristement.
-
---Non, non, ne parle pas de moi.
-
-On frappa à la porte. Elle se cacha dans les rideaux et me dit:
-
---Je ne veux voir personne.
-
-J'ouvris. C'était un grand jeune homme blond; il n'avait pas de barbe.
-Sans être joli garçon, sa figure était agréable.
-
---Peut-on voir Lise? me demanda-t-il presque bas.
-
---Oh! c'est toi, Camille; entre, dit Lise, avant que j'aie eu le temps de
-répondre. Et elle l'embrassa bruyamment sur les joues. Camille, _c'est_
-personne, me dit Lise en riant.
-
---Non, dit le jeune homme, je ne suis rien et je le regrette, car tu ne
-serais pas là.
-
---Nous verrons cela plus tard, dit Lise en lui serrant la main.
-
---J'ai eu bien peur, lui dit-il. Enfin, tu es libre; je pars, mon tuteur
-m'attend; je reviendrai bientôt. Et je l'entendis sauter l'escalier
-quatre à quatre, comme un écolier.
-
---Quel est donc ce jeune homme? demandai-je à Lise.
-
---C'est presque un enfant, car il a dix-neuf ans d'âge, douze ans de
-raison; il en convient lui-même. Depuis quatre mois, il me répète tous
-les jours: «Vois-tu, Lise, je ne t'aime pas comme tout le monde. Si je
-voulais, peut-être qu'en te priant bien je pourrais t'avoir; eh bien! je
-ne veux pas, je ne serai que ton ami; je souffrirais trop de te partager.
-A ma majorité, j'aurai une grande fortune; alors tu seras à moi tout
-entière, je t'emmènerai bien loin, je te rendrai si heureuse que tu ne
-regretteras pas ta vie passée!»
-
---Mais, est-il vrai qu'il aura de la fortune? Prends bien garde
-maintenant aux aventuriers: cela ne me paraît pas clair.
-
---Oh! il n'y a pas de danger; c'est le fils d'un commerçant immensément
-riche. Son père, en mourant, l'a confié aux soins d'un tuteur, qui ne lui
-rendra ses comptes qu'à vingt-un ans.
-
---Eh bien! te voilà sûre de l'avenir. Je voudrais bien en dire autant.
-
---Est-ce que tu crois cela? me dit-elle en se levant. Il m'aura oubliée
-depuis longtemps, ou bien je serai morte.
-
-Elle se frappa la poitrine, toussa et me dit:
-
---Entends-tu? je sens le sapin.
-
---Allons! tu es folle avec tes idées; tu vivras plus longtemps que moi,
-et, dans ma famille, on va à cent ans. Je te quitte; je viendrai te voir
-dans le courant de la semaine.
-
-Je partis bien joyeuse.
-
-Lise était libre! et j'avais douze cents francs d'appointements!
-
-
-
-
-XIII
-
-L'HIPPODROME.
-
-
-Ce n'était pas tout d'avoir le titre d'écuyère: il fallait apprendre mon
-métier. L'équitation et les fantaisies équestres ne s'improvisent pas
-plus qu'autre chose.
-
-Je travaillais avec une ardeur extrême. Je prenais jusqu'à deux et trois
-leçons par jour, toutes accompagnées d'une heure de trot à la française.
-Dans le commencement, je fus très-fatiguée; je crachais le sang, mais
-cela ne m'arrêtait pas.
-
-J'étais obligée de négliger beaucoup mes amis. Brididi fut celui qui en
-souffrit le plus, car il m'avait prise en grande affection.
-
-Lorsque je l'avais vu se monter un peu trop la tête pour moi, après nos
-communs triomphes à Mabille, j'avais pensé que le meilleur moyen de le
-guérir était de lui faire confidence des sentiments que j'éprouvais pour
-un autre. Ce moyen n'était peut-être pas bien bon: d'abord, M. Brididi ne
-se découragea pas aussi complétement que j'aurais pensé qu'il le ferait,
-et puis, comme je l'avais mis au courant des affaires de mon cœur, il
-profita assez adroitement de ma rupture avec Adolphe.
-
-Au moment de mon entrée à l'Hippodrome, il me faisait encore une cour
-très-vive.
-
-On venait de faire une chanson sur Pomaré. On l'attribuait à un homme de
-beaucoup d'esprit.[1] C'était sur l'air de la valse de Rosita:
-
-O Pomaré, ma jeune et folle reine, Garde longtemps la verve qui
-t'entraîne, Sois du cancan toujours la souveraine Et que Chicard pâlisse
-à ton regard! Paré de fleurs, ton trône, chez Mabille, A pour soutien
-tous nos joyeux viveurs. Mieux vaut cent fois régner là que sur l'île Où
-vont cesser de briller nos couleurs:
-
-et cinquante autres vers que j'ai oubliés.
-
- [1] Romieux.
-
-J'avais mes poëtes. Brididi m'envoya une épître en vers.
-Malheureusement, il dansait mieux qu'il ne chantait. En me rappelant ces
-vers, je m'aperçois qu'ils sont trop en désaccord avec la mesure pour que
-j'ose les reproduire ici.
-
-Dans ces vers, M. Brididi parlait comme parlent tous les amoureux. Il me
-reprochait de ne pas l'aimer autant qu'il m'aimait, et finissait par un
-trait qui, je l'avoue, me parut alors charmant. Il me disait que j'étais
-pour lui ce qu'était Lise à Béranger.
-
-Mon service à l'Hippodrome m'éloigna du monde où je l'avais rencontré. Je
-fis comme Lise, je fus infidèle à l'amitié; mais je lui ai toujours gardé
-un bon souvenir.
-
-Enfin le grand jour arriva; mon professeur était content de moi. Je
-devais, le jour d'ouverture, paraître dans trois exercices.
-
-Le premier était une promenade au pas, qu'on appelait la _marche_; le
-second, une course de vitesse; le troisième, une chasse au cerf.
-
-Ceux qui ont assisté à l'ouverture de l'Hippodrome pourront encore se
-souvenir que ce fut là la partie comique de la représentation.
-
-J'entrai dans l'arène première d'une colonne de quatre chevaux. J'avais
-un costume à la juive, comme toutes les écuyères. J'entendais circuler
-mon nom:
-
---Où est Mogador?
-
---Oh! voilà Mogador!
-
-Je crus qu'on allait me siffler ou me dire des choses désagréables, car
-chacun faisait ses réflexions tout haut.
-
-Il y avait bien huit mille personnes. On était les uns sur les autres;
-c'était un coup d'œil magnifique. Tout ce qu'il y avait d'élégant à
-Paris était là. Ces costumes neufs, cette salle fraîche étaient d'un
-merveilleux effet.
-
-Le soleil qui, ce jour-là, étincelait sur le clinquant, réchauffa les
-cœurs, d'abord un peu froids d'émotion, et disposa bien le public qui, à
-cette première sortie, applaudit à outrance.
-
-Deux ou trois exercices entrèrent avant ma seconde apparition. J'étais à
-cheval une demi-heure d'avance. Nous n'étions que cinq cette fois pour
-entrer. Je tremblais à ne pouvoir tenir mon cheval:
-
---Mon Dieu! me disais-je, je ne puis plus me soutenir, je vais tomber!
-
-Et je me ployais en avant, quand je sentis quelque chose me cingler le
-dos, et j'entendis M. Laurent me dire:
-
---Est-ce que vous allez vous tenir comme cela? Redressez-vous donc, s'il
-vous plaît.
-
-Je me jetai en arrière.
-
---Bon! vous voilà comme un manche à balai, me dit-il; enfoncez-vous dans
-votre selle; le corps droit sans raideur, les coudes au corps, la tête en
-face; serrez les doigts sans dureté... bien! et n'ayez pas peur, vous
-avez un bon cheval.
-
-Il lui frappa sur le cou; puis, passant près d'un monsieur, il lui dit:
-
---Ah! c'est que celle-là, c'est mon élève; elle va bien, mais il n'y a
-que deux mois qu'elle apprend.
-
-Ce compliment me fit plaisir, mais ne put empêcher mon cœur de battre à
-m'étouffer.
-
-Le rideau s'ouvrit! Dans la crainte que l'on ne pût dire que j'avais
-l'air effronté, je baissai les yeux à en loucher.
-
-Arrivées au but, on nous rangea en ligne et on nous cria:
-
---Partez!
-
-Mon cheval m'emporta comme le vent, la respiration me manqua; je me
-couchai sur son cou, comme font les jockeys; je lui fis un appel de la
-voix, il se lança plus fort... J'allais passer mes compagnes, peut-être
-gagner la course! cette idée me transporta. Je jetai mon cheval sur la
-corde dans un tournant... je coupai celle qui me serrait de plus près, je
-la passai! Je fus si contente que, dans la crainte de voir une autre
-gagner sur moi, je fermai les yeux, je rendis tout à mon cheval et je
-lui appliquai l'éperon dans le flanc gauche. J'entendais dire:
-
---Elle a gagné!
-
-Puis applaudir! Je serrai les genoux davantage. Je fis un tour de plus;
-on m'arrêta pour me donner le bouquet: j'avais gagné!
-
-La France était à moi... Je marchais en avant des autres; on
-m'applaudissait. Mon cheval, qui avait été attaqué durement, faisait
-mille gambades que je suivais avec assez de souplesse pour qu'aux bravos
-se joignissent des compliments sur ma tenue à cheval. J'étais radieuse en
-rentrant. Mon professeur partageait ma joie.
-
-Une fois descendue, mes compagnes me cherchèrent querelle. Elles
-prétendaient que j'avais manqué de les renverser, que l'on ne devait pas
-couper.... Je crois qu'elles avaient raison, mais je les envoyai
-promener.
-
-Je regardai mon cheval; il avait une tache de sang au côté. Je lui en
-demandai tous les pardons du monde... je lui montrai mon bouquet et lui
-donnai des raisons que je lui fis comprendre avec force morceaux de
-sucre.
-
-J'allai m'habiller pour la chasse; j'avais un joli costume, et j'étais,
-j'en conviens, assez contente de moi.
-
-Je montais un cheval d'école qu'on appelait _Aboukir_, je le faisais
-caracoler le plus que je pouvais.
-
-On lâcha le cerf. Je prenais mon rôle au sérieux et je riais avec les
-seigneurs qui étaient rangés au milieu, en attendant que les piqueurs et
-valets de chiens eussent lancé et découplé les chiens.
-
-Cette chasse eut un genre de succès auquel n'avaient certainement pas
-songé les organisateurs de la fête. Quand les chiens, qu'on tenait
-enfermés depuis plusieurs jours, se virent en liberté, au lieu de
-s'élancer sur les traces du cerf, ils se mirent à courir de droite et de
-gauche, en commettant des actes d'inconvenance dont le bas de nos robes
-et les jambes de nos chevaux portèrent les traces. Le public parisien,
-qui voit tout et s'amuse de tout, s'aperçut tout de suite du contre-temps
-qui faisait le désespoir des piqueurs.
-
-On riait à se tordre. Enfin, on mit le cerf à la piste, et les chiens sur
-la voie.
-
-Le cerf, fatigué, revint sur ses pas à travers les chiens. Ce fut lui qui
-les courut! On applaudit plus fort que jamais.
-
-Je sortis après la représentation, plus triomphante qu'un général
-vainqueur dans une grande bataille. Je tenais mon bouquet dans mes bras
-pour que tout le monde le vît bien.
-
-Rentrée chez moi, je priai mon portier de mettre l'écriteau: je ne
-pouvais demeurer si loin. Le lendemain, je trouvai un petit appartement,
-faubourg Saint-Honoré, no 1, au cinquième; il y avait une chambre à deux
-fenêtres sur le devant, une chambre sur le derrière et une cuisine. Je
-fus assez heureuse pour sous-louer de suite le logement que je quittais
-et je pus déménager. J'abandonnai ce quartier avec plaisir; il me
-semblait que je respirerais plus tranquillement dans celui où j'allais.
-Je m'arrangeai un petit jardin sur la gouttière, qui avançait d'un pied.
-
-Le genre de vie que j'avais adopté me mettait forcément en contact avec
-un grand nombre de femmes. Moins par goût que par nécessité, mon
-existence ressemblait à un kaléidoscope. Les courtisanes sont comme le
-Juif-Errant, il ne leur est pas permis de s'arrêter. J'avais cessé de
-voir Denise et Marie. Elles n'avaient pas une existence plus morale que
-la mienne, mais elles étaient lancées dans d'autres tourbillons. J'avais
-chaque jour, non pas de nouvelles amies, mais des relations nouvelles.
-
-Je composerais plusieurs volumes avec les portraits et les caractères des
-femmes qui passèrent à côté de moi dans la vie; mais je me restreins
-autant que je le puis, ne m'attachant qu'aux souvenirs qui me paraissent
-présenter quelque originalité, ou qui sont nécessaires à la suite de mon
-récit.
-
-J'avais connu, au moment le plus malheureux de ma vie, une grande fille
-qui n'était ni blonde ni brune, ni belle ni laide, ni bonne ni méchante;
-je lui donnai un conseil que j'ai toujours pratiqué.
-
-Je ne cherche pas, on peut m'en croire, à me tromper moi-même. Je sais
-que le vice élégant est toujours le vice; mais j'ai toujours pensé que,
-même en faisant le mal, il y avait avantage à rechercher la société des
-hommes bien élevés. Le mieux serait d'être sage; mais quand on ne l'est
-pas, il est préférable d'être la maîtresse d'un grand seigneur que d'un
-parvenu, d'un homme de bon goût que d'un malotru, d'un homme d'esprit que
-d'un sot. J'ai gagné à cette délicatesse, de pouvoir, malgré ma déchéance
-morale, goûter les plaisirs de l'esprit, les jouissances des arts, et de
-rencontrer parmi les sommités de chaque société des chances heureuses et
-des amitiés durables, survivant à de trop faciles amours.
-
-La femme à qui j'avais donné ce conseil sut le mettre à profit. Elle
-rencontra dans le monde un boyard qui, lui trouvant le cou et les bras
-trop longs, les lui couvrit de diamants, pour cacher cette difformité.
-
-Elle me rencontra, et, sous prétexte que nous étions voisines, me fit
-monter chez elle, et passa la journée à me montrer ses richesses avec
-tant de:--Tu voudrais bien cela, hein?--Si tu avais cela!--que j'avais le
-cœur tout gros, sans savoir pourquoi.
-
-Elle avait une grande passion pour les artistes, et passait toutes ses
-soirées dans les petits théâtres, se laissant tour-à-tour enflammer par
-un comique, un amoureux, un traître; elle n'était généreuse que pour les
-arts.
-
-On dit qu'elle laissait tomber un diamant de son bracelet chez beaucoup
-de ses préférés.
-
-Elle m'engagea à dîner avec elle et à aller au spectacle le soir; elle me
-dit qu'elle allait me prêter un châle, dans la crainte que je n'eusse
-froid. Cette attention me toucha, et je me dis:
-
---Décidément, c'est une bonne fille!
-
-Je fus bien vite détrompée. Elle ne pouvait aller au théâtre seule; il
-lui fallait une compagne. Elle ne pouvait mettre tous ses châles à la
-fois; il lui fallait un mannequin. En voici la preuve:
-
-Elle me fit dîner dans un petit restaurant, boulevard du Temple. Il y
-avait beaucoup d'acteurs; ils vinrent auprès de nous. On nous servit le
-potage. Je me disposais à manger, lorsque, m'arrêtant le bras, elle me
-dit, de sa voix braillarde:
-
---Prends garde, tu vas tacher mon châle!
-
-Je devins pourpre. C'était uniquement pour cela qu'elle me l'avait prêté.
-Je vous laisse à penser si ma reconnaissance s'envola.
-
-Elle n'en persista pas moins à me poursuivre de ses offres d'intimité. Il
-lui vint même, pour mieux colorer cette intimité aux yeux du monde dans
-lequel nous vivions, l'idée la plus folle et la plus excentrique: ce fut
-de me faire passer pour _sa sœur_; elle me pria de dire comme elle,
-parce que cela serait un prétexte pour être plus libre: son boyard lui
-permettrait plus facilement de sortir avec moi.
-
-En réalité, elle s'accrochait à moi parce que je m'appelais Mogador.
-
-Un surnom, comme M. Véron le fait remarquer avec beaucoup de finesse
-d'observation dans les _Mémoires d'un bourgeois de Paris_, un surnom,
-pour des femmes comme nous, est une fortune.
-
-A quelques jours de là, _ma sœur_ me proposa de l'accompagner dans une
-soirée d'artistes. J'étais dans la même position: je n'avais pas ce qu'il
-me fallait. Elle mit généreusement toute sa garde-robe à ma disposition.
-Je refusai, me rappelant de: «Prends garde de tacher mon châle.» Mais il
-lui fallait un bras à tout prix.
-
-Elle eut, cette fois, pour vaincre ma résistance, recours à un petit
-stratagème auquel j'eus la bonhomie de me laisser prendre. Elle m'acheta
-ce dont j'avais besoin, et me dit:
-
---Tiens, tout cela est à toi.
-
-Je crus naturellement qu'elle me le donnait: une parure de fleurs de
-cinquante francs, des gants longs, une voiture louée pour la nuit. Voilà
-des dépenses que je ne me serais jamais permises.
-
-Je la remerciai de sa munificence.
-
---Bon! bon! me disait-elle, tu me remercieras plus tard.
-
-Quelques jours après, elle me remettait une note de cent francs. Je n'ai
-jamais, je crois, fait pareille figure depuis; j'avais à peine de quoi
-vivre et payer mes meubles.
-
-Je la fis attendre; elle se fâcha et me fit des scènes devant tout le
-monde.
-
-Je lui donnai cent sous ou dix francs que j'avais dans ma poche.
-
-Un jour, j'étais au théâtre, dans une loge où il y avait six personnes;
-elle se fit ouvrir et me dit tout haut:
-
---Dis donc, toi, quand donc me payeras-tu?
-
-Je n'avais rien sur moi ce jour-là. Une des personnes me demanda combien
-je lui devais et acquitta ma dette.
-
-A partir de ce moment, on le comprend, il y eut entre nous une rupture
-complète.
-
-Elle s'en allait disant partout:
-
---Je suis fâchée avec _ma sœur_.
-
-Et nous restâmes longtemps brouillées, à son grand regret, car je
-commençais à faire pas mal de bruit.
-
-J'avais appris de nouveaux exercices à l'Hippodrome. Il y avait surtout
-une course de haies qui faillit me coûter cher. Je montais une jolie
-jument alezane d'une vigueur incroyable. Elle tremblait une heure avant
-d'entrer; quand on ouvrait la barrière, elle était déjà en nage.
-
-Un jour, elle s'était gonflée pendant qu'on la sellait; on oublia de la
-visiter au départ. Une fois lancée, je me sentis tourner; je voulais
-m'arrêter, mais j'étais devant une haie; elle sauta. Je tâchai de
-m'élancer de côté pour ne pas être traînée sous ses pieds; je fus tomber
-sur la piste, en dehors de la haie. J'allais me relever, quand je vis les
-pieds des chevaux sur ma tête. Tous ceux qui arrivèrent derrière moi me
-sautèrent avec la haie.
-
-Ces quelques secondes furent pénibles pour moi et pour les spectateurs.
-J'avais le pied foulé; ma jument, en se sauvant, m'avait atteinte; mais
-je n'avais pas de fracture; la douleur n'était rien pour moi. Je demandai
-mon cheval, et je remontai devant le public, qui m'en sut un gré infini
-et me le prouva en m'applaudissant de toutes ses forces.
-
-Ce genre de spectacle avait alors l'attrait de la nouveauté.
-
-Il n'était bruit que de notre courage; on luttait vraiment avec une
-imprudence effrayante. Les spectateurs criaient souvent:
-
---Assez! assez!
-
-On ne voulait rien entendre, et c'est incroyable la chance qu'on avait.
-Il y avait tous les jours des accidents où l'on aurait dû trouver la
-mort, eh bien, on en était quitte pour quelques contusions. Je pouvais
-avoir la tête ou les côtes cassées; je restai huit jours sur ma chaise,
-et je recommençai plus enragée que jamais.
-
-Ces périls, du reste, n'étaient pas les seuls auxquels je fusse exposée à
-ce moment de ma vie.
-
-Il y avait un danger bien autrement à redouter pour moi dans le nombre
-toujours croissant de mes adorateurs.
-
-A Paris, dès qu'une femme est en évidence, si elle n'est pas protégée par
-une réputation de vertu intraitable, tout le monde se met sur les rangs.
-Il y a des jeunes femmes qui, par bonté ou par bêtise, se croient
-obligées de répondre à toutes les avances qu'on leur fait. Elles sont
-perdues en quelques mois. L'abandon et le mépris ne tardent pas à suivre
-un enivrement passager. Je n'étais ni assez bonne, ni assez bête pour me
-prodiguer à ce point; j'avais, heureusement pour moi, compris de suite
-que la galanterie est comme la guerre, où, pour remporter la victoire, il
-est bon d'employer la tactique. J'avais, d'ailleurs, deux défauts de
-caractère qui m'ont beaucoup servi pour me défendre. J'ai toujours été
-capricieuse et hautaine. Personne, parmi les femmes disposées à dire
-souvent oui, n'éprouve plus de plaisir que moi à dire non. Aussi, les
-hommes qui ont le plus obtenu de moi sont ceux qui m'ont le moins
-demandé.
-
-Plus une femme a la réputation d'être facile, plus elle a besoin de se
-faire désirer. J'avais plus que toute autre besoin de réserve à cause de
-mon passé.
-
-Ceux qui voulaient obtenir mes bonnes grâces ne m'expliquaient pas
-toujours eux-mêmes leurs vœux. La plupart, ainsi du reste que c'est
-d'usage dans ce monde, avaient recours à des moyens détournés, et
-m'envoyaient des ambassadrices.
-
-Dans une seule semaine, je reçus je ne sais combien de femmes qui
-venaient m'annoncer mes conquêtes et tâcher de négocier des traités
-d'alliance. J'avais à cet égard des idées bien arrêtées. Je ne voulais à
-aucun prix avoir de commerce avec ces femmes pour qui j'avais la plus
-profonde aversion. Aussi redescendaient-elles furieuses mes cinq étages.
-Quand elles rendaient compte de leur mission, on ne pouvait les croire,
-tant, je l'avoue en rougissant, la conquête de Mogador semblait facile.
-
-Je n'eus qu'à me féliciter du parti que j'avais pris. L'opinion changea à
-mon égard. On ne cessa pas de me faire la cour, mais on y mit plus de
-délicatesse, et l'on me laissa le temps de respirer et de choisir.
-
-Ici encore, je retrouve un souvenir de _ma sœur_.
-
-Depuis que je refusais de la voir, il lui était passé une autre idée par
-la tête: c'était de me donner un amant de sa main. Un jeune baron plus ou
-moins allemand, qui avait une charge à la cour de... était au nombre de
-ceux dont j'avais si mal reçu les plénipotentiaires. Il raconta sa
-défaite à _ma sœur_.
-
---Présentez-vous de ma part, lui dit-elle avec son aplomb ordinaire; vous
-êtes sûr d'un excellent accueil.
-
-Il la crut et vint chez moi, convaincu qu'il se présentait sous les
-meilleurs auspices.
-
-C'était un homme de trente à trente-cinq ans, blond, assez grand, assez
-joli garçon, l'air doux et distingué.
-
-Il tombait mal: j'avais encore les fleurs sur le cœur; mais il s'en tira
-en homme d'esprit. Devinant mes véritables sentiments pour ma chère
-sœur, il m'avoua qu'il ne pouvait pas la souffrir, et il m'en dit tant
-de mal, que je finis par l'écouter.
-
---A votre tour maintenant, me dit-il.
-
-J'avais bien aussi quelques méchancetés qui ne demandaient qu'à
-s'évaporer en paroles. Notre entretien se prolongea. La médisance aidant,
-le baron emporta la permission de revenir.
-
-Il en profita plusieurs fois. Il avait beaucoup d'esprit: l'esprit est la
-plus irrésistible des séductions. Il est donc possible qu'une fois encore
-j'aurais cédé malgré moi à l'influence indirecte de ma sœur. Mais le
-baron fut brusquement rappelé en Hollande par un ordre.
-
-Je repris mon service à l'Hippodrome.
-
-Les jeunes gens à la mode ou ceux qui aspiraient à le devenir avaient
-leurs entrées du côté des écuries; c'est là que chacune de nous avait ses
-prôneurs, ses partisans, ses enthousiastes. Il y en avait un qui
-s'occupait de moi avec une persévérance acharnée. C'était un jeune homme
-brun, mince, très-recherché dans sa toilette. Il me regardait
-constamment avec de grands beaux yeux noirs qui, sans avoir d'esprit,
-exprimaient assez bien ce qu'ils voulaient faire comprendre. Il n'avait
-jamais osé me parler.
-
-Je demandai à une de mes amies:
-
---Qui est donc ce jeune homme qui me suit partout et qui se trouve mal
-quand je fais un faux pas?
-
---Ma chère, me répondit Hermance, une jolie petite Anglaise qui avait une
-perruque, c'est le fils d'un pharmacien.
-
---Ah! lui dis-je, c'est dommage; il est gentil.
-
---Si tu ne l'aides pas un peu, me dit une autre, il n'osera jamais te
-parler. Il est très-riche; son père est un grand fabricant de
-locomotives.
-
---Bon! tout-à-l'heure c'était un pharmacien... Il faudrait vous entendre.
-
-Je montai à cheval et j'entrai dans l'arène.
-
-Il me sembla que ma selle n'était pas solide; je m'arrêtai devant la
-grande loge. Pendant qu'on sanglait mon cheval, j'entendis un bruit
-confus de compliments toujours agréables pour l'oreille d'une femme.
-J'oubliai ma chute de la dernière fois et me promis de gagner cette
-course si je pouvais. Je poussai ma jument, j'arrivai la première d'une
-demi-tête de cheval. Quand je revins aux écuries, je vis mon amoureux
-tout pâle; ses yeux étaient si brillants, que je les crus pleins de
-larmes; il vint à moi et me dit:
-
---Oh! que vous m'avez fait peur! Je me suis figuré vous voir tomber dix
-fois.
-
-J'eus la malheureuse idée de lui répondre qu'il était beaucoup trop bon.
-
-A partir de ce moment, il me fut impossible de m'en défaire; la glace
-était rompue. Il me suivit jusqu'à la porte de ma loge; je la lui fermai
-au nez.
-
-Il vint me voir le lendemain, sans que je le lui eusse permis; il finit
-par ne plus bouger de chez moi. Il était bête à manger du foin, mais si
-bon garçon, si obligeant, surtout si amoureux, que j'étais souvent tentée
-d'être indulgente, malgré ma répugnance pour les gens stupides.
-
-Il se nommait Léon. On comprend, sans que je m'en explique, la
-délicatesse qui m'empêche d'ajouter les noms de famille aux prénoms. Il y
-a des secrets que tout le monde ne doit pas savoir. Permis aux curieux de
-chercher, aux habiles de deviner.
-
-J'étais devenue bonne écuyère.
-
-Je fis une demande au préfet pour obtenir ma liberté. On me fit venir, me
-disant qu'il n'y avait pas assez longtemps; que si l'Hippodrome fermait,
-je n'avais aucun moyen d'existence. Je rentrai chez moi tout en larmes
-et toute découragée. Il vint encore des femmes m'apporter des
-propositions plus brillantes que celles que j'avais reçues d'abord. Je
-crus ces femmes envoyées de la police, et les reçus plus mal que les
-premières.
-
-J'étais allée un soir au Ranelagh avec une de mes camarades de
-l'Hippodrome qui se nommait Angèle; nous causions assises dans un coin de
-la salle. Une marchande de fleurs vint m'apporter des roses magnifiques.
-
---De la part de ces messieurs, dit-elle, en me montrant deux hommes assis
-à quelques pas de nous, tous deux petits; l'un blond, insignifiant de
-figure: il aurait eu l'air commun s'il n'avait eu un petit pied long
-comme ma main. L'autre était joli garçon, plus jeune et effronté comme un
-page.
-
-J'avais envie, pour les faire enrager, de refuser les fleurs.
-
---Es-tu folle! me dit Angèle: gardons-les. Tu ne vois donc pas comme
-elles sont belles!
-
-Je ne répondis rien. Je laissai les fleurs sur une chaise devant moi,
-sans regarder ceux qui me les avaient envoyées.
-
-Ils s'approchèrent de nous. Le plus jeune des deux prit la parole, et
-s'adressant à moi:
-
---Ah! vous aimez les fleurs! je suis fâché de vous en offrir d'aussi
-laides; si vous le permettez, je vous en enverrai d'autres.
-
-Je répondis par un petit signe de tête et par une petite moue qui voulait
-dire: «Je vous remercie des premières, mais je ne recevrai pas les
-secondes.»
-
---Je vois, mademoiselle, que vous n'aimez pas causer; c'est quelquefois
-une preuve d'esprit.
-
-Et il se rapprocha de moi, si près qu'il mit sa chaise sur ma robe; je le
-lui fis remarquer en le priant de s'éloigner.
-
---Non, me répondit-il, je l'ai déjà abîmée, je vous en enverrai une
-autre.
-
-Son ami, qui était resté debout, lui dit quelques mots en langue
-étrangère; il lui répondit dans la même langue, et se retournant vers
-moi:
-
---Le duc a raison, je n'ai pas le droit de vous faire la cour. Le duc et
-moi, nous vous avons vue monter à cheval; nous sommes devenus amoureux
-tous les deux; nous avons joué à pile ou face. D'après nos conventions,
-le gagnant seul devait avoir le droit de se mettre sur les rangs pour
-obtenir vos bonnes grâces. J'ai perdu; le duc vous a envoyé une de ses
-amies que vous avez mise à la porte. Croyant qu'il avait renoncé à toute
-espérance, j'ai fait comme lui; je n'ai pas été mieux reçu.
-
---Et cela vous a étonné?
-
---Oui, nous avions parié cinquante louis.
-
-Il me dit cela d'un air si impertinent que je le pris en grippe, et que
-je songeai tout de suite à me venger.
-
---Assurément, monsieur, lui dis-je, il n'y a pas de distraction plus
-innocente que celle-là. Pour que l'enjeu eût un intérêt pour vous, il
-aurait fallu vous assurer de mon consentement, et c'est une condition qui
-aurait toujours manqué à votre pari. Je vous avouerai même que, si
-j'avais été obligée de faire un choix, je crois que j'aurais été de
-l'avis du sort.
-
-Je ne réfléchissais pas que, pour lui dire une chose désagréable, je
-faisais une véritable déclaration à son ami.
-
-Ce dernier s'en aperçut et parut m'en savoir beaucoup de gré. Poli, mais
-grave et taciturne, il formait en tous points avec l'autre un contraste
-complet. Peut-être était-il arrêté par la difficulté du langage, car il
-parlait le français avec un accent méridional prononcé; mais j'avais la
-tête montée, et pour faire enrager son ami, je fis seule les frais de la
-conversation.
-
-Le duc me demanda la permission de venir me voir; je la lui accordai en
-appuyant bien haut sur un: «Vous me ferez grand plaisir,» qui fut à son
-adresse, car l'autre petit monsieur quitta la place en disant:
-
-«Voilà ce que c'est que d'être duc et d'avoir trois cent mille francs de
-rente.»
-
-Son dépit le servait mal: cette énumération des avantages de son rival
-n'était guère propre à m'inspirer de l'aversion pour ma nouvelle
-conquête. Il en est du monde où je vivais, comme de l'autre, je crois: un
-beau titre et beaucoup de millions n'empêchent pas de faire la cour à une
-femme.
-
-Nous restâmes seuls; le duc devint plus causeur. Ce fut lui qui continua
-la conversation.
-
---Quel drôle de caractère a mon ami! C'est un charmant garçon; mais il
-est un peu fat: il faut que tout lui cède. Il a, du reste, beaucoup de
-succès auprès des femmes. Il croit, quand on me donne la préférence, que
-c'est pour ma fortune; cela m'a rendu défiant, et j'ai fini par le croire
-moi-même.
-
-La provocation était directe, et quoique je n'aie jamais aimé être de
-l'avis d'un homme quand il s'agissait de le trouver bien, je me résignai
-d'assez bonne grâce à dire au duc qu'il avait tort de douter ainsi de
-lui-même.
-
-Il m'offrit son bras pour faire le tour du jardin. J'acceptai avec un
-double plaisir; d'abord, parce que cela flattait ma vanité, et ensuite,
-parce que c'était le moyen de continuer à faire enrager son ami, à qui
-j'en voulais d'avoir été si brutal. J'ai toujours détesté les gens qui
-prenaient avec moi des airs d'autorité.
-
-J'éprouve, en me retraçant à moi-même les souvenirs de ma vie, un
-singulier effet: je suis plus heureuse à la pensée de raconter mes
-faiblesses, que je ne l'ai jamais été, dans l'entraînement de la
-jeunesse, à la pensée de les commettre. Il faut que la décence et l'étude
-aient entre elles de mystérieux rapports pour réveiller ainsi la
-conscience endormie.
-
-A chaque instant, je suis tentée de tricher avec l'inexorable réalité;
-mais je ne cède pas à la tentation, car je comprends que mon récit
-perdrait tout intérêt, s'il cessait d'être complétement sincère.
-
-Ma liaison avec le duc me mettait dans une position tout-à-fait
-nouvelle... Elle me donnait mes entrées dans le grand monde... de Bohême.
-
-Je devins trop élégante pour ne pas avoir d'ennemies; rien ne me
-manquait, pas même la jalousie de mes camarades, qui me déchiraient à
-belles dents.
-
-Le duc n'était pas brouillé avec son ami. Je le voyais donc souvent. Il
-n'avait perdu ni son aplomb, ni ses espérances.
-
---Vous me reviendrez, me disait-il; c'est une question de temps. Le duc
-ne vous gardera pas toujours.
-
-Je lui répondais:
-
---Jamais!
-
-Et je lui tins parole.
-
-Il se consola avec Angèle.
-
-
-
-
-XIV
-
-LA ROBE JAUNE DE LISE.
-
-
-Dès qu'il m'arrivait quelque chose d'heureux ou de malheureux, ma grande
-ressource était d'aller voir Lise, pour partager avec elle ou mes joies
-ou mes peines. Elle m'avait annoncé son projet de faire un petit voyage;
-mais elle devait être revenue. Sa propriétaire, qui savait notre
-intimité, me donna sa nouvelle adresse sous le sceau du secret, parce que
-Lise persistait à ne vouloir voir personne. Elle demeurait aux
-Champs-Élysées, no 107, au cinquième. Je frappai.
-
---Entrez! me dit une voix bien connue.
-
-J'ouvris la porte, et je vis ma Lise étendue sur son lit, une bougie
-allumée pour sa cigarette, un livre à la main.
-
---Tiens! c'est toi! Tu es gentille de venir me voir; mais si l'autre
-rentre, elle va jeter de beaux cris: elle ne peut pas te souffrir.
-
-Je regardai la chambre: c'était un petit ménage, assez convenable.
-
---Chez qui es-tu donc ici? Et je me levais pour m'en aller.
-
-Elle me retint par ma robe.
-
---C'est vrai, tu ne sais rien... Attends donc! elle ne me mangera pas.
-Figure-toi qu'après mon arrestation, je n'osais pas sortir; je ne voulais
-plus rester à l'hôtel. J'étais en train de me lamenter, quand on vint me
-dire qu'une demoiselle voulait me parler à toute force. Je crus qu'on me
-trompait, que c'était quelque créancier; je grondai ma propriétaire, qui
-redescendit rendre à l'inconnue le savon que je venais de lui donner à
-elle-même.
-
-Au bout de quelques instants, ma propriétaire remonta, et me dit:
-
---Cette demoiselle insiste; elle a dit que quand vous sauriez son nom,
-vous la recevriez.
-
-Si j'avais été debout, je serais tombée tout de mon long; c'était ma
-sœur! Que me voulait-elle?
-
-Immédiatement, il me vint à l'esprit que mon père était en bas, qu'il
-allait m'étrangler.
-
-Je dis à la propriétaire:
-
---Fermez les portes, je ne suis pas ici. Ah! mon Dieu! je suis perdue!
-Dites que je ne la connais pas, qu'elle se trompe.
-
---Mais non, je ne me trompe pas, dit Eulalie, en passant la tête par la
-porte.
-
-Je courus derrière elle, je fermai la porte, en appuyant mon corps dessus
-de toutes mes forces.
-
---Ah ça, qu'as-tu donc? me dit-elle en riant.
-
-Je la regardai, et à travers ma terreur, je fus frappée de son élégance.
-J'écoutais, je n'entendais rien.
-
---Qu'est-ce que tu me veux? Mon père est derrière toi, n'est-ce pas?
-Pourquoi l'as-tu amené, mauvais cœur?
-
---Mon Dieu! que tu es bête! Il ne sait pas où je suis, moi! Il ne peut
-donc pas me suivre ici.
-
---Comment, mademoiselle! votre père ne sait pas où vous êtes!... Vous
-vous êtes donc sauvée!
-
---Oui; depuis ton départ tout allait de mal en pis. Maxime m'a emmenée;
-comme il n'a pas grand'chose, je suis entrée à l'Hippodrome; je gagne un
-peu d'argent, cela l'aide; je reste aux Champs-Elysées, 107; si tu veux
-venir avec moi, je t'offre la moitié de ma chambre.
-
-Le croirais-tu? cela me fit un mal atroce de voir ma sœur perdue.
-J'allais lui faire de la morale, elle m'arrêta:
-
---Ah! me dit-elle, laisse-moi la paix. Ce n'est pas à cause de toi que je
-suis partie; je serais partie tout de même: j'adore Maxime.
-
-Je fus abasourdie; mais je n'avais pas le droit de la gronder, et
-d'ailleurs c'eût été parfaitement inutile.
-
-Tu ne peux te figurer l'embarras où je me suis trouvée pour moi-même.
-
-J'avais dans l'hôtel une assez grosse dette, et pas d'argent pour
-m'acquitter. On m'a gardé mes affaires en payement et je suis emménagée
-ici avec deux chemises, des pantoufles et la robe que j'ai sur moi. J'ai
-dit que je partais pour la campagne et je ne bouge pas.
-
-Pourtant, il faut que je sorte de cette situation. Je suis à la charge de
-ma sœur; elle m'a offert de venir chez elle, comme on l'offre presque
-toujours, mais comme toujours, elle l'a regretté. D'abord, elle n'est pas
-riche, et elle le serait que cela ne me ferait pas la position meilleure;
-elle est avare. Hier, elle m'a reproché un cahier de papier à cigarettes;
-nous nous sommes déjà disputées vingt fois.
-
-Après chaque scène, je prends mes deux chemises pour faire ma malle.
-Eulalie ne peut s'empêcher de rire, et je reste, en lui promettant
-d'avoir de l'ordre, ce à quoi je ne peux pas m'habituer; il faut lui
-rendre cette justice qu'elle a raison... Regarde cette petite chambre,
-comme elle est propre: il n'y a presque rien. Eh bien! c'est gentil comme
-tout; elle me suit toute la journée avec une serviette pour essuyer
-jusqu'à la marque de mes pieds; aussi, tu vois, je reste couchée... Comme
-cela je ne dérange rien.
-
-Je ne pus m'empêcher de rire, car le lit, la table de nuit, la chambre
-entière étaient un vrai pillage; partout des livres, du papier à
-cigarettes déchiré, jeté çà et là, du tabac, de la cendre...
-
---Ah! mon Dieu, lui dis-je, en me levant, je me sauve... elle n'est pas
-aimable tous les jours, ton Eulalie. Je l'ai vue souvent à l'Hippodrome,
-sans savoir que c'était ta sœur, et j'ai déjà eu deux ou trois
-bourrasques avec elle; si elle me trouve ici, elle est capable de me
-faire quelque mauvais compliment.
-
---Non, reste, reste encore un peu; ce n'est pas l'heure à laquelle elle
-rentre. Elle est chez Maxime, et puis, je sais le moyen de la mettre de
-bonne humeur.
-
-Et elle se mit à ranger autour d'elle, essuyant la table avec son unique
-robe.
-
---Maintenant, ouvre la fenêtre pour que la fumée sorte!
-
---Oh! lui dis-je, tu as au moins une belle vue pour te distraire.
-
---Ça ne me distrait pas du tout; ça me fait mal au cœur de ne pouvoir
-pas aller faire ma belle; je m'ennuie à crier.
-
-Je revins m'asseoir près du lit, un peu embarrassée de la proposition que
-je voulais lui faire, car je connaissais son caractère.
-
---Voyons, ma chère Lise, puisque tu t'ennuies tant ici, veux-tu en
-sortir? Je te prêterai tout ce que je pourrai. Si tu veux venir chez moi,
-je suis à ta disposition. Je ne suis pas ta sœur, moi, je ne te ferai
-pas de scène.
-
---Non, me dit-elle, j'aime encore mieux une amie que de l'argent; si
-j'étais ton obligée, ça nous fâcherait peut-être... pas à cause de toi,
-je sais que tu ne me le reprocherais point, mais à cause de moi qui
-serais humiliée. Je me connais, vois-tu; je ne vaux pas grand'chose.
-Regarde, mes sourcils se joignent sur mon nez comme une paire de petites
-moustaches; on dit que c'est signe de jalousie... j'ai bien peur que le
-proverbe ne soit vrai. C'est plus fort que moi; je t'aime beaucoup, mais
-je ne pourrais pas demeurer avec toi; ton bonheur, si tu étais plus
-heureuse que moi, finirait peut-être par me faire de la peine.
-
-Elle avait les larmes aux yeux en me disant cela; je lui pris la main, et
-je lui dis:
-
---Tu as raison d'être franche; rien ne pourrait m'être plus pénible que
-de me fâcher avec toi. Tiens! on monte... Si c'était Eulalie.
-
-Nous ne restâmes pas longtemps dans l'incertitude. La porte s'ouvrit.
-Eulalie parut fort étonnée de me trouver là; Pomaré perdit complétement
-contenance; j'en fus d'autant plus surprise que j'ai connu peu de femmes
-ayant l'air aussi dominateur que Pomaré! Il fallait que sa sœur eût sur
-elle un grand ascendant. Je fus obligée de prendre la parole la première.
-
-Eulalie était une fille d'une taille moyenne, boulotte, la figure
-ordinaire, la physionomie très-froide; d'une autre, je dirais l'air bête;
-mais elle avait infiniment d'esprit.
-
-Quoiqu'elle n'eût guère, je crois, que dix-sept ans, elle en paraissait
-vingt-cinq; elle attendait que l'une de nous deux s'expliquât.
-
---Vous êtes étonnée, ma chère camarade, de me trouver vous faisant une
-visite, ne m'y ayant jamais engagée; mais je sortais de l'Hippodrome; en
-passant, j'ai vu Lise à la fenêtre, je suis montée.
-
-Elle me regarda sans me saluer, et dit à sa sœur:
-
---Je t'avais défendu d'ouvrir ma fenêtre.
-
-Le rouge me monta au visage. Ma petite Eulalie, pensai-je, voilà une
-impertinence que tu ne porteras pas en enfer.
-
-Lise était restée tout interdite de cet air d'autorité.
-
-J'avais heureusement un bon moyen de venger ses injures et les miennes.
-
-Je repris de l'air du monde le plus tranquille:
-
---Je n'aurais pas vu Lise, que je serais montée tout de même; j'avais un
-service à vous demander.
-
---A moi?
-
---Oui, je vous ai entendue plusieurs fois vous plaindre de ce que l'on ne
-vous faisait pas faire de courses, de ce que l'on vous oubliait parmi les
-figurantes.
-
-Elle devint pourpre, car je touchais la corde sensible.
-
---Eh bien! si vous aviez une occasion de vous montrer dans quelque
-steeple-chase, je suis sûre qu'on vous les laisserait continuer à la
-place d'Hermance, qui monte à cheval comme une poule.
-
---Je le sais bien, me dit-elle; mais ils ne veulent pas me laisser
-essayer.
-
---C'est révoltant; il est bien facile de dire aux gens: «Vous ne sauriez
-pas faire cela,» quand on ne veut pas les admettre à essayer. Je vous
-offre un moyen de vous passer de la bonne volonté de l'administration. Je
-pars dans quelques jours; je voudrais qu'une de mes camarades fît mon
-service pendant quinze jours, et voilà ce que je venais vous demander
-avant de solliciter mon congé.
-
-Elle était rayonnante; je crois même qu'elle eut envie de m'embrasser.
-
---Je veux bien, me dit-elle; je leur montrerai que je suis bonne à
-quelque chose. Tâchez seulement qu'ils y consentent.
-
---Oh! j'ai un moyen de les y forcer; je ne les préviendrai pas à
-l'avance. Un jour je manquerai, vous serez toute prête; ils n'auront pas
-le choix: ils verront qu'ils se sont trompés sur votre compte.
-
---Ah! mon Dieu! dit-elle, il faut que je retourne chez Maxime, qui n'y
-était pas tout-à-l'heure. Restez avec Lise, je ne vais pas être
-longtemps. Si vous ne restez pas, revenez demain, nous causerons.
-
-Lise me serra les mains; elle avait compris. Quand Eulalie fut partie,
-elle me dit:
-
---Tu sais que j'ai eu toutes les peines du monde à ne pas éclater de rire
-devant elle; tu m'as dit, il y a une heure, qu'elle te faisait l'effet, à
-cheval, d'une cruche pleine d'eau!...
-
---Ma chère, il n'y avait que ce moyen-là de te voir. On ne peut rien en
-faire; si je la proposais, on me rirait au nez; et puis, il y a une autre
-difficulté, c'est que je ne pars pas; mais j'espère que dans dix jours tu
-ne seras plus là. Adieu, entretiens-la de ses succès; je reviendrai
-demain.
-
-Rentrée chez moi, j'écrivis un mot à l'hôtel des Princes, à un jeune
-homme nommé Manby, avec qui j'avais passé la soirée plusieurs fois chez
-Lise, et qui l'avait assurée, devant moi, de son amitié sans fin. Il ne
-se fit pas attendre: à quatre heures il était chez moi.
-
---Vous êtes aimable d'être venu, mon cher ami, j'ai un service à vous
-demander.
-
---Tout ce que vous voudrez, pourvu que vous me laissiez vous embrasser.
-
---Vous pensez bien que je ne vous ai pas demandé pour cela.
-
---Je ne l'ai pas pensé, et je le regrette.
-
---Allons, pas de fadaises! Lise est malheureuse; elle ne veut rien de
-moi, mais de vous elle acceptera tout. Il faut qu'elle sorte de chez sa
-sœur, qui la traite comme un chien.
-
---Ma chère, me dit-il, je vous livre ma fortune. Je n'ai que dix louis
-sur moi, les voilà... Si cela ne suffit pas, pourvu qu'elle me demande
-par la même voie, je suis toujours prêt.
-
---Elle ne vous demande rien; elle ne sait même pas que je vous ai écrit.
-Adieu, merci pour elle.
-
-Le lendemain, je courus chez Lise toute joyeuse. Je me disais:
-
---Elle va se louer une chambre, donner cent francs à son hôtel; la voilà
-sortie d'embarras.
-
-Je lui racontai ce que j'avais fait; elle parut contente.
-
---Allons faire quelques emplettes, me dit-elle, j'ai beaucoup de petites
-choses à acheter.
-
-J'avais envie de lui dire: «Va doucement!»
-
-Nous nous arrêtâmes _aux Bayadères_, sur le boulevard; je l'attendais
-dans la voiture; elle revint au bout d'une heure avec un paquet.
-
---Ah! regarde la jolie couleur.
-
-Et elle me montra un taffetas couleur maïs, de toute beauté.
-
---Qu'est-ce que c'est que ça? lui dis-je étonnée.
-
---Ça, c'est une robe.
-
---Oui, et combien te coûte-t-elle?
-
---Cent soixante francs.
-
-Je la crus folle tout-à-fait. Je résolus de ne plus m'occuper d'elle; je
-m'enfonçai dans la voiture.
-
-Notre fiacre n'allait pas vite: nous l'avions pris à l'heure; nous
-cheminâmes donc doucement. J'allais au faubourg Saint-Honoré, elle, aux
-Champs-Élysées.
-
---Est-ce que tu vas me quitter fâchée, me dit Lise, parce que je me suis
-acheté une robe abricot? Ç'a été plus fort que moi. Je sais bien que
-j'aurais pu mieux employer mon argent; mais je veux aller au Ranelagh
-jeudi; je vais avoir la robe et le mantelet pareils, un chapeau de paille
-de riz; on croira que j'ai fait fortune; on viendra causer avec moi. Si
-je n'avais pas quelque chose d'ébouriffant, on ne me ferait même pas
-danser.
-
-Je savais qu'elle avait raison d'un côté; mais je ne pouvais lui
-pardonner cette folie, moi qui, jusqu'alors, achetais dix mètres de
-calicot à douze sous pour faire des chemises, quand je me trouvais à la
-tête de vingt francs.
-
---Allons, faisons la paix, me dit-elle en me quittant, donne-moi la main,
-et promets-moi de venir me prendre jeudi à huit heures, car je ne
-pourrais sortir avec ma toilette, ni le jour ni à pied.
-
---Ah! cela veut dire qu'il faut que j'aille te chercher en voiture. Eh
-bien! on ira, mais ne t'y habitue pas.
-
-J'entrais dans mon allée, j'allais grimper mes cinq étages, quand mon
-portier frappa à son carreau. Sa loge était au fond de la cour. Il me fit
-signe; je courus très-intriguée, car il me montrait un paquet.
-
---Oh! oh! il y a du nouveau, me fit-il, ça embaume, ça.
-
-Et il me remit un gros bouquet de fleurs des plus rares.
-
---Il est venu des personnes vous demander; puis on est venu de chez le
-commissaire.
-
-Je cachai ma figure dans le bouquet comme pour le respirer, mais je ne
-sentais rien. Je devais être fort pâle; je fus obligée de m'appuyer à son
-établi de tailleur. Il releva ses lunettes et dit à sa femme:
-
---Comment a-t-il dit, l'agent?
-
-Elle quitta son pot au feu.
-
-C'était une bonne grosse femme, qui n'a pas maigri et que je vois souvent
-à sa porte.
-
---Il a dit que, si demain vous n'aviez pas enlevé vos fleurs de dessus
-votre croisée, vous seriez à l'amende.
-
-Je respirai à faire le vide dans sa loge, et je grimpai mes étages comme
-un oiseau; je ne voulais rien avoir à faire avec le commissaire. J'ouvris
-ma fenêtre, je regardai mes pauvres fleurs qui grimpaient si vivaces.
-
-«Chers pois de senteur, capucines et volubilis, je vous ai arrosés,
-attachés avec tant de soin; faut-il que je vous détruise? Petites fleurs
-du pauvre, comme je vous aime!» Je mis à côté mon beau bouquet, il me
-parut affreux; je le jetai dans la chambre et j'embrassai mon réséda et
-mes pensées. Je regardais comment je pourrais faire pour les déplacer
-sans les arracher. Je m'étais fabriqué une caisse moi-même et j'avais
-semé en pleine terre; les branches s'étaient enlacées par mes soins dans
-les cordes et fils de fer; impossible de les démêler. Un coup de sonnette
-me fit sauter; je me jetai sur mon jardin; j'arrachai tout comme une
-furie; j'entendis les tiges crier; elles semblaient me reprocher la mort
-de mes fleurs. Mais je redoublais d'efforts pour enlever les ficelles qui
-me coupaient les doigts.
-
-«Ah! on vient me demander pourquoi vous n'êtes pas en bas. Vous voyez
-bien qu'il faut que je vous arrache!» Et j'enfonçais mes mains dans la
-terre.
-
-On sonna plus fort; je fus ouvrir.
-
-C'était Léon. Le duc m'avait défendu de le recevoir; mais moins par
-affection que par esprit d'indépendance je m'y étais obstinément refusée.
-
---Que diable faites-vous donc? voilà deux heures que je sonne!
-
---Pourquoi sonnez-vous?
-
---Tiens! quand on est arrivé à votre porte, on n'a pas envie de
-redescendre cinq étages.
-
---Qui vous a prié de les monter? Vous m'avez fait une peur atroce.
-
---Si je vous dérange, je m'en vais.
-
-Mais sans attendre ma réponse et au lieu d'aller vers la porte, il entra
-jusqu'à la croisée.
-
---Oh! me dit-il, en ramassant mon bouquet, je comprends pourquoi vous
-arrachez votre jardin; il n'est plus digne de vous. Tout ce qui vous
-entoure va subir le même sort. C'est votre duc qui vous envoie cela?
-
-Et le bouquet fut roulé de nouveau dans la chambre.
-
-Cela me déplut. Je ramassai mon bouquet; il représentait quelqu'un chez
-moi; j'ai toujours défendu les absents.
-
---Je vous ai dit que je voulais être libre, que je ne m'engageais à
-personne. Vous dites m'aimer beaucoup: eh bien! le seul moyen de me le
-prouver, le seul moyen de garder mon amitié, à défaut d'amour, c'est de
-ne pas me tyranniser.
-
---Vous êtes méchante, Céleste. Vous m'appelez tyran, parce que je suis
-jaloux. C'est pourtant la plus grande preuve que je puisse vous donner de
-mon amour. Hermance m'a demandé d'aller la voir; elle serait bien
-contente si je lui disais le quart de ce que je viens de vous dire.
-
---Eh bien! allez le lui répéter, je ne vous retiens pas.
-
-Mes querelles avec Léon étaient des scènes en trois tableaux. Il
-commençait par être impertinent, il devenait fat, et finissait par la
-soumission.
-
-Alors seulement, je m'attendrissais.
-
-C'était le tour de la fatuité.
-
-Il jeta sur sa personne un regard de satisfaction. Il examina son
-pantalon acheté à Londres, son gilet du meilleur goût, sa redingote de la
-coupe la plus irréprochable. Il avait l'air de me dire: «Peut-on être à
-ce point dédaigneuse pour un homme aussi bien mis et ayant l'air aussi
-comme il faut que moi?»
-
-J'ai connu des femmes qui se laissent prendre à ces façons-là: je ne suis
-pas du nombre. Les prétentions et la minauderie chez un homme m'ont
-toujours révoltée. Je gardai un silence glacial. Le pauvre Léon alors ne
-savait plus où il en était. Son impertinence et son orgueil tombaient à
-plat.
-
-Tout en causant, j'avais entièrement enlevé ma caisse, coupé mes cordes,
-non sans peine et sans regret.
-
---Pourquoi vous donnez-vous tant de mal à ôter ces fleurs?
-
---Parce qu'on m'a fait dire de les enlever.
-
---Qui donc?
-
---Le commissaire.
-
-Léon me regardait d'un air si triste et si contrit que je me sentis
-désarmée; je lui tendis la main.
-
---Voyons, je vous ai fait de la peine, pardonnez-moi. Vous savez bien que
-je suis brutale et colère, mais ça passe vite. C'est mon jardin qui en
-est cause, et j'ai mes raisons pour ne pas être à l'amende.
-
---Vous n'avez pas d'argent? Que cela ne vous tourmente pas; je serais
-très-heureux d'être votre banquier.
-
-Mieux valait comprendre comme cela que pas du tout.
-
-Je lui dis que j'allais au Ranelagh le lendemain. Il m'envoya une
-voiture.
-
-Je fus chercher Lise à l'heure convenue. Elle était superbe, et nous
-fîmes deux ou trois tours avant d'aller au bal. En chemin, elle me
-raconta que le petit Camille était venu la voir, qu'il était toujours le
-même.
-
---Eh bien! tant mieux! J'ai confiance en lui, moi.
-
---Oui, c'est bien extraordinaire; il ne varie pas. Il me dit toujours:
-«Pour rien au monde, je ne voudrais t'avoir.» J'ai tâché une fois de le
-faire mentir; il s'est sauvé comme Joseph. Pauvre écolier! Il se prive de
-plumes pour m'envoyer un bouquet.
-
---Tâche de garder cette affection-là! Je crois qu'ils sont rares ceux qui
-ne vous aiment pas pour l'amour d'eux-mêmes.
-
---A propos, et toi, qu'est-ce que tu fais de Léon? On dit qu'il t'adore
-et qu'il est gentil.
-
---Oui.
-
---Pourquoi ne sort-il pas avec toi?
-
---Parce que je ne veux plus. L'autre jour, à onze heures, j'allais à
-l'Hippodrome, il m'offrit de me conduire; je lui fis remarquer qu'on
-pouvait le rencontrer, que cela ferait mauvais effet pour sa famille. Il
-prit un air dégagé et me dit qu'il ne craignait rien. Arrivés à la
-hauteur de la rue de Chaillot, il me lâcha le bras, et se mit à courir
-comme un voleur poursuivi. Quelques personnes me regardaient. J'attendis
-plusieurs minutes. On s'arrêta et on vint me demander ce qu'il y avait.
-Comme j'étais embarrassée, je me sauvai de mon côté. En rentrant chez
-moi, je le trouvai à ma porte, les mains dans ses poches; il sifflait.
-
---Ah ça, allez-vous me dire quelle mouche vous a piqué?
-
---Ma chère, je voyais venir devant moi ma mère et mon grand-père.
-J'aurais été joli, s'ils m'avaient vu donnant le bras à Mogador!
-
---Vous avez raison; mais pourquoi me l'avez-vous offert? Je ne vous l'ai
-pas demandé, au contraire, et, pour que pareille chose n'arrive plus,
-nous ne sortirons jamais ensemble.
-
-Ce n'est pas faute qu'il me l'ait demandé depuis; mais je ne veux pas
-prendre l'habitude de me manquer de parole à moi-même: je ne céderai pas.
-
-Nous fîmes une entrée magnifique. Je n'avais pas une robe jaune; mais
-j'étais si mince de taille que tout le monde le remarquait tout haut.
-C'est un reproche que je me suis souvent adressé; car Lise se mit à se
-serrer: cela lui a fait grand mal.
-
-La soirée fut un éclat de rire. On commençait à s'habituer à nous. Les
-femmes comme il faut nous regardaient sans trop de courroux. Les jeunes
-lions faisaient encore leur tête et ne nous invitaient pas; ils ne
-voulaient pas danser à notre quadrille et refusaient de nous faire
-vis-à-vis, craignant, disaient-ils, de se donner en spectacle comme M.
-Brididi. Ils se plaçaient plus loin. Mais ils étaient seuls; la foule
-nous entourait et riait; ils s'ennuyèrent, cessèrent même de danser sous
-prétexte que ces cris empêchaient d'entendre la mesure; ils finirent par
-se disputer leur tour pour danser avec nous. Mais en voulant faire plus
-que Brididi, ils ne parvenaient qu'à être ridicules.
-
-On arrangea un grand souper; plusieurs voitures se suivirent, et nous
-arrivâmes comme une noce au café Anglais, qui trembla toute la nuit de
-nos rires, de nos cris et de nos chansons.
-
-Pomaré me regardait souvent avec une sorte d'envie.
-
-J'avais une jolie voix, le charme inséparable de la jeunesse; on me
-faisait des compliments qui lui étaient pénibles. Je connaissais son
-caractère, et je m'effaçais un peu par amitié, ce que je n'aurais certes
-fait pour aucune autre femme.
-
-Il y avait à ce souper un jeune homme qu'on appelait Gustave, dont
-j'avais remarqué l'air de préoccupation.
-
---A quoi penses-tu donc? lui disaient ses camarades.
-
---Je pense à ce pauvre Alphonse, qui s'ennuie pendant que nous nous
-amusons. Que n'est-il ici! Voilà ce qu'il faudrait pour le distraire.
-C'est si triste de voir un si charmant garçon se laisser mourir. L'ennui
-le tue; il est perdu.
-
---Qui est donc cet Alphonse? demandai-je.
-
---C'est un homme de talent.
-
---Il est malade?
-
---Non; mais il a le spleen.
-
---Oh! c'est deux fois dommage; il faut le distraire.
-
---Je le voudrais bien, mais il ne veut recevoir personne.
-
---Il faut le prendre d'assaut.
-
---C'est une idée... je tâcherai... Vous êtes toutes deux si gaies et si
-charmantes, que si vous voulez bien entreprendre cette cure, je suis
-certain que vous réussirez.
-
-Le lendemain, nous reçûmes une invitation de M. Alphonse R..... On lui
-avait fourré dans la tête de recevoir quelques amis; il donna un thé,
-rien que pour nous voir; on avait tant parlé de notre entrain qu'il
-s'était laissé gagner.
-
-Nous arrivâmes avec Lise, à neuf heures du soir, rue de la Bruyère. On
-nous introduisit dans un joli appartement. Je ne sais ce que j'avais ce
-jour-là; j'étais horriblement triste. Cela avait gagné Lise. Nous avions
-eu l'idée de mettre des robes foncées; nous devions avoir l'air de
-pleureuses. Et puis, aller chez un homme qui se meurt, cela n'est pas
-gai! Nous avions de vraies figures de circonstance.
-
-Le maître de la maison était grand, mince, les joues creuses, décolorées,
-la figure douce, fine, l'air distingué et d'une amabilité rare; il vint à
-nous, nous remerciant d'avoir sacrifié une soirée à son ombre, nous fit
-asseoir, nous offrit lui-même des fruits, des gâteaux, du thé; puis,
-s'asseyant dans un fauteuil, il resta sans mouvements, sans avoir l'air
-de penser.
-
-Je me penchai à l'oreille de Lise et je lui dis:
-
---Je suis fâchée d'être venue; il me fait de la peine...
-
-Son ami Gustave était auprès de lui: une mère n'aurait pas eu des soins
-plus attentifs. Je voyais sur cette bonne figure passer tous les nuages
-de l'inquiétude.
-
---Alphonse, à quoi donc pensez-vous? Vous oubliez que vous nous avez
-promis d'être gai; le moment est venu de faire chanter la reine Pomaré.
-
-L'intention était assurément très-bonne; mais il avait parlé très-haut:
-Lise l'entendit, et trouvant sans doute cette façon de disposer d'elle un
-peu cavalière, elle fronça les sourcils. M. Gustave vint à elle, l'air
-riant et sans se douter le moins du monde de ses dispositions.
-
---Voulez-vous, mademoiselle, être assez aimable pour nous chanter quelque
-chose?
-
-Non, dit Lise assez sèchement; je suis beaucoup moins drôle que vous ne
-croyez.
-
-M. Alphonse R.... vint se joindre à son ami, d'une manière si gracieuse,
-qu'il m'eût semblé de mauvais goût de se faire prier davantage.
-
---Oh! dis-je à Lise, tu ne peux plus refuser.
-
---C'est donc pour vous? dit-elle à Alphonse, qui approcha son fauteuil du
-piano.
-
-Elle chanta avec un entrain, une verve incroyables. Alphonse avait ouvert
-les yeux et les oreilles; cela paraissait l'amuser beaucoup; Gustave fit
-mille tendresses de reconnaissance à Lise, qui venait de faire rire son
-cher ami.
-
-Lise, qui était fantasque comme la lune, avait complétement oublié son
-mouvement d'humeur, et ils étaient les meilleurs amis du monde.
-
-Cette soirée avait l'avantage de me montrer un monde que je ne
-connaissais pas encore; il y régnait une gaieté naturelle, qui me parut
-bien préférable à la joie un peu bruyante dont j'avais jusqu'alors été
-témoin. L'esprit seul peut donner de l'attrait au plaisir.
-
-On fit de la musique. Un petit jeune homme se mit au piano: dès les
-premières notes, je reconnus un maître; je le regardai avec attention. Il
-était blond; il avait les cheveux crépus, les yeux bleus, les lèvres un
-peu fortes, les dents blanches; il était plutôt bien que mal, quoique sa
-figure manquât d'expression. Ses mains couraient sur le clavier avec une
-légèreté, une agilité incroyables. Ce n'était pas de la musique, mais une
-harmonie qui vous enveloppait le cœur.
-
-Quand il eut fini de jouer, des applaudissements unanimes et bien mérités
-retentirent dans le salon.
-
-Je profitai du bruit pour demander à M. Gustave quel était ce jeune homme
-qui avait tant de talent.
-
---Vous ne connaissez donc personne, ma chère enfant? C'est H... le
-compositeur, H... le petit prodige! Je vais vous le présenter.
-
-Sans me demander si cela me plaisait ou non, il alla le prendre par la
-main et me l'amena.
-
-Je crus remarquer que M. H... avait rougi en s'approchant de moi.
-
---Je sais bon gré à mon ami, me dit-il avec un petit accent allemand qui
-n'avait rien de désagréable, de me conduire vers vous. Depuis le premier
-jour où je vous ai vue, et il y a longtemps déjà, j'avais envie de vous
-connaître. La soirée s'avançait, et j'avais peur de manquer l'occasion.
-
-Je lui demandai avec une certaine inquiétude d'où il me connaissait.
-
---Mais je vous ai vue monter à cheval, et vous avez emporté mon cœur,
-qui court avec vous depuis ce temps-là.
-
-Il me salua et s'éloigna.
-
-M. Gustave, qui était resté près de moi, me dit tout bas:
-
---Il a beaucoup de talent; mais il en aurait plus encore, si ses parents,
-qui sont israélites, ne l'avaient pas usé, pour exploiter plus tôt ses
-dispositions. A huit ans, il était d'une force remarquable: il jouait
-dans les concerts; on ne parlait que de lui.
-
---Comment! il est juif? dis-je avec un petit sentiment de répugnance que,
-tout d'abord, je ne pus réprimer.
-
-Je sais que cela ne se discute pas, et qu'à moi moins qu'à toute autre
-personne il appartient d'avoir des préventions; mais enfin, dans mon
-enfance, j'avais les juifs en horreur. Voici à quoi cela tenait: il y en
-avait beaucoup dans le quartier que nous habitions; ma mère avait
-toujours eu à s'en plaindre. Quand je demeurais rue du Temple, il y
-avait au premier une famille juive; j'allais jouer souvent avec les deux
-enfants. Leur dimanche, qui est le samedi, les juifs ne doivent pas
-toucher d'argent; ils me priaient de faire leur feu, leurs commissions.
-La fille aînée mourut; c'était un vendredi. J'entrai le samedi, comme à
-mon ordinaire; j'entendis parler, je regardai à travers la porte vitrée,
-et je vis la jeune fille morte, nue comme un ver. Sa mère lui lavait la
-figure, la poitrine; sa petite sœur lui lavait les pieds. Je n'ai pas
-compris les pratiques de cette religion, mais cela me fit peur:
-tourmenter les morts me parut affreux. Jamais depuis je n'ai voulu entrer
-dans cet appartement, et j'en avais gardé un souvenir lugubre.
-
-Le pauvre H... fit des efforts inouïs pour attirer mon attention; il
-quitta le piano et vint près de moi. Ne sachant plus que me dire, il
-invita tout le monde à venir passer la soirée chez lui, rue de Provence.
-Tout le monde accepta. Il attendait ma réponse. Pour le taquiner, je lui
-dis que je le remerciais, mais que je ne pouvais pas, que j'étais
-engagée.
-
---Eh bien! remettons à un autre jour, dit-il si haut et si vite, que je
-regrettai mon méchant refus.
-
---Non, je décommanderai mon dîner et j'irai chez vous.
-
-Il me prit la main et me dit d'une voix suppliante:
-
---Ne manquez pas, vous me feriez tant de peine!
-
-Ce serrement de main me donna le frisson. Je jouais de malheur; il n'y
-avait qu'un enfant d'Israël dans cette réunion, et c'était justement
-celui-là qui devenait amoureux de moi.
-
-M. Alphonse voulait nous avoir dès le lendemain. Lise l'amusait beaucoup;
-elle paraissait décidément avoir trouvé un philtre contre la mélancolie.
-Gustave était enchanté. H... vint me reconduire avec d'autres personnes.
-A ma porte, il me prit la main, la mit sur son cœur.
-
---Tenez, voyez comme je vous aime; mon cœur bat à me briser la poitrine,
-tant il a peur de ne plus vous revoir.
-
-Je retirai ma main en riant et je lui dis:
-
---Comme vous prenez feu! Allons, j'irai passer la soirée chez vous, pour
-voir si cela brûle toujours.
-
-Léon vint me voir le lendemain; il était tout pâle.
-
---Qu'avez-vous donc?
-
---Mais rien, dit-il, d'un air qui signifiait: J'ai quelque chose que
-j'ai bien envie de vous dire, insistez.
-
---Voyons, vous savez bien que je n'aime pas les secrets. Dites-moi donc
-ce qui vous est arrivé!...
-
---J'ai eu une querelle hier à Tortoni; je me bats demain.
-
---Vous! lui dis-je d'un air de doute... Et pourquoi vous battez-vous?
-
---Parce que... parce que... hier on parlait de vous... dans des termes
-qui m'ont révolté. J'ai traité de lâche l'un de ces messieurs, qui avait
-jeté sur la table un billet de cinq cents francs en disant: «Voilà la
-clef de son cœur.» Je lui ai répondu qu'il en avait menti, que son
-billet me servirait de bourre pour lui casser la tête.
-
---Mon pauvre ami, je ne veux pas que vous vous battiez, surtout pour moi.
-Est-ce que j'en vaux la peine?... Il avait le droit de vous dire cela.
-J'aurais dû vous avouer ce que j'avais été; je jure de ne plus le laisser
-ignorer à personne. Si vous aviez été prévenu, vous n'auriez pas répondu.
-Voyons, Léon, je vous en supplie, tâchez d'arranger cette affaire. S'il
-vous arrivait malheur, à cause de moi, je ne me consolerais jamais.
-
-Je fus en proie à une véritable douleur. Nous passâmes trois heures à
-pleurer tous les deux. Il me dit qu'il fallait qu'il me quittât pour
-arranger ses affaires et voir sa mère. Je ne voulais pas le laisser
-partir, mais il était si résolu, il me paraissait si calme, que je n'osai
-plus dire un mot.
-
---Adieu, me dit-il en m'embrassant la main, si je ne suis pas ici à huit
-heures, c'est que tout sera fini pour moi. Je n'explique pas toujours
-bien ma pensée, mais je vous aime plus que je ne sais le dire.
-
-Il tira la porte, et je l'entendis courir comme le vent. Je me jetai sur
-le lit en fondant en larmes.
-
---Malheureuse que je suis! Oh! je suis maudite! Je porterai malheur à
-tous ceux qui m'aimeront. Léon! pauvre enfant! on va le tuer!
-
-Se battre pour moi! est-ce que c'est possible? Je ne l'ai pas assez prié
-de rester... Je suis une méchante femme! Je le traite souvent si mal! Il
-est bon! Je suis injuste! ingrate!... Oh! s'il revient, je le rendrai si
-heureux!... Je lui demanderai pardon. Que va-t-il se passer? Je ne puis
-rester ici... Chaque minute est un siècle!...
-
-Je pris mon chapeau et je descendis quatre à quatre.
-
-Je marchais devant moi si préoccupée, que je ne m'inquiétais pas du
-chemin que je suivais... J'étais si émue que le souvenir de toutes mes
-anciennes affections me revenait avec une puissance irrésistible. J'allai
-chez Marie; je demandai après elle. Le concierge me dit:
-
---Il y a bien longtemps qu'on a vendu ses meubles; je ne sais pas où elle
-est.
-
-J'étais trop triste pour trouver place à une nouvelle inquiétude. Je
-rentrai chez moi espérant qu'il était revenu, que tout était arrangé. Je
-redescendis vingt fois; j'ouvris ma fenêtre; je passai la nuit à
-regarder, à écouter: ce fut une torture, un acte de mélodrame qui dura
-douze heures.
-
-La peur d'être cause de la mort d'un homme m'épouvantait.
-
-Six heures du matin sonnaient. Il me prit un frisson, un tremblement.
-J'avais passé la nuit; nous étions en octobre. Je crus que c'était un
-pressentiment, que tout était fini. Je me promenais à grands pas. Je me
-remis à la fenêtre; j'aperçus un cabriolet qui descendait du faubourg
-Saint-Honoré. Sans avoir vu la figure de celui qui était dedans, je
-m'élançai dans l'escalier; j'arrivai à la porte comme le cabriolet s'y
-arrêtait.
-
-C'était Léon!
-
-Je lui sautai au cou. Il me poussa dans l'allée.
-
---Folle! il fait froid; vous n'avez qu'un peignoir de mousseline.
-
-Je lui obéis; mais je le tirai à ma suite en lui disant:
-
---Que je suis heureuse de vous voir! Comme j'ai eu peur!
-
-Ma porte était restée ouverte. Il entra, fut s'asseoir dans un fauteuil.
-
-Il était en habit noir boutonné, pantalon noir, des escarpins et des bas
-à jour.
-
-Il était élégant de sa personne; il exagérait un peu les modes anglaises:
-cela ne lui allait pas trop mal.
-
-Ce jour, je trouvai que tout lui allait bien. Il était pâle, il avait
-froid. Je cherchai à réchauffer ses mains dans les miennes; enfin, je lui
-demandai comment tout cela s'était passé. Il me répondit:
-
---Bien pour tout le monde. Nous avons tiré si mal tous les deux qu'il y
-avait plus de danger pour les témoins que pour nous.
-
---Ah! vous avez donc tiré?
-
---Oui.
-
-Il me parut un grand homme... Je lui demandai le nom de son adversaire.
-Il refusa de me le dire, me suppliant de ne parler de cette rencontre à
-personne.
-
-Quand je fus remise tout-à-fait de ma frayeur, je pensai de nouveau à
-tout cela, et je ne pus m'empêcher de sourire, en me rappelant la
-recommandation qui m'avait été faite de me taire. Il était si bavard, que
-souvent nous nous querellions à cause des mensonges stupides qu'il
-inventait pour parler.
-
-Je vis plusieurs de ses amis qui me parurent ignorer complétement ce
-duel; cela me surprit beaucoup.
-
-Je tâchai de m'informer adroitement; une dispute en plein café se sait
-bien vite: personne n'en avait connaissance.
-
-Soupçonnant qu'il m'avait fait un mensonge, je me promis d'en avoir le
-cœur net, car je trouvais affreux de plaisanter avec la sensibilité et
-le point d'honneur.
-
-L'Hippodrome donnait ses dernières représentations: les feuilles sèches,
-qui tombaient dans l'arène, criaient sous les pieds des chevaux comme un
-verglas qui se casse. Le zèle avait froid; les spectateurs avaient le nez
-rouge: il était temps que cela finît.
-
-Le jour de la dernière représentation, il se mit à pleuvoir si fort, que
-le terrain argileux garda des mares d'eau à chaque bout; il y avait peu
-de monde, mais quand on est en scène, il suffit d'une personne de
-connaissance pour se monter, faire des efforts.
-
-Ce jour-là, j'avais des amis; j'aperçus Pomaré; je voulais gagner. On
-nous recommanda d'aller doucement, parce que le terrain était mauvais;
-mais sitôt partie, je poussai mon cheval; les autres firent comme moi, et
-nous voilà courant comme des étourneaux.
-
-Au premier tour, nous entendîmes crier qu'un cheval venait de s'abattre.
-Cela ne nous arrêta pas. J'étais seconde; celle qui était devant
-s'appelait Coralie.
-
-Il paraît qu'elle avait aussi ses raisons pour gagner, car elle serrait
-sa corde avec une volonté bien arrêtée de la garder, et m'empêcha de
-passer. Son cheval fit un faux pas, elle l'enleva; mais elle perdit une
-demi-seconde que je mis à profit. Nous arrivâmes tête à tête.
-
-On applaudit beaucoup. On fit sortir les autres et il nous fallut
-recommencer un tour.
-
-Nous repartîmes bien ensemble. Arrivées au tournant, je ne sais laquelle
-accrocha l'autre, mais nos deux chevaux s'abattirent. Nous roulâmes
-quelques instants dans cette boue liquide et blanche. Coralie était
-tombée la tête la première; quand je la vis sur ses jambes, j'oubliai
-complétement de lui demander si elle s'était blessée. Je me mis à rire,
-mais à rire si fort que cela se gagna. On voyait bien qu'il n'y avait
-aucun mal. On n'appelle pas mal des coups et des bosses.
-
-Nous voulions recommencer; mais on cria:
-
---Assez!
-
-On nous porta le bouquet et nous rentrâmes couvertes de boue et de
-gloire.
-
-Je dînai le soir au café Foy avec Léon et ses amis, on parla d'abord de
-ma culbute, puis on se mit à plaisanter Léon. Il y a toujours une victime
-dans ces sociétés, et c'est presque toujours celui qui paye.
-
-Il me semblait que ce ridicule qu'on lui jetait déteignait sur moi; je le
-défendais souvent, et comme j'avais assez de bagout pour leur tenir tête,
-quand je commençais ils finissaient, parce qu'ils ramassaient toujours
-quelque chose de désagréable.
-
-Ce soir-là, les têtes étaient échauffées; on voulait être drôle aux
-dépens de quelqu'un; on avisa Léon. Moi, je n'ai jamais pu discuter; je
-m'emporte, et les duretés ne m'arrêtent pas.
-
---Ah! ça, messieurs, voilà bien des fois que nous dînons et soupons
-ensemble; vous dites toujours la même chose. Si Léon ne paye pas
-d'esprit, je vous ferai remarquer qu'il paye toujours la carte; s'il fait
-cette dépense pour apprendre quelque chose, tâchez d'être drôles et
-d'avoir chaque fois du nouveau, sans cela nous vous changerons.
-
-On se mit à rire; mais on rit jaune.
-
-Celui qui avait l'air le plus piqué, était un grand jeune homme blond,
-mince, assez joli garçon, portant au cou, en guise de cravate, des rubans
-qu'il demandait aux femmes en souvenir d'elles, mais en réalité par
-économie.
-
-Il est à toutes les premières... On le trouve souvent à la porte des
-cafés en renom; il n'a jamais faim, mais il entre sous prétexte de dire
-bonsoir pour qu'on l'invite, et mange comme quatre.
-
-Il est commis de bureau; il gagne douze cents francs. Grâce à ce manége,
-il vit comme s'il avait cent mille livres de rente.
-
-Il méprise les femmes qui n'ont pas de voiture. Il est grossier avec tout
-le monde. Il ne salue pas avec son chapeau, de peur de l'user; il fait un
-petit signe avec la main.
-
-Une jolie actrice, c'est-à-dire une bonne actrice du Palais-Royal,
-s'était mise à l'aimer. Un soir qu'elle était chez lui, elle n'avait pas
-de monnaie; elle lui demanda deux francs pour payer sa voiture. Huit
-jours après, elle avait mis son argent sur sa cheminée; il reprit ses
-quarante sous. Pauvreté n'est pas vice; mais orgueil et misère ne sont
-pas dignes d'intérêt, et je ne le ménageais pas.
-
-Impatientée de voir Léon ne rien répondre, je lui dis:
-
---Mon cher, au lieu de vous emporter pour un mauvais propos tenu sur moi
-et de vous battre en duel, vous feriez bien mieux d'être homme et de vous
-épargner toutes ces plaisanteries de mauvais goût.
-
-Tout le monde se regarda. Je le vis devenir pourpre.
-
---Qui? lui s'est battu! dit l'un de ses amis... quand donc? où donc? avec
-qui?
-
---Je n'en sais rien; il n'a pas voulu me le dire.
-
-Léon était d'une pâleur livide! Je me sentis passer comme un regret
-d'avoir dit cela. On lui fit des questions. Il balbutia.
-
-Il m'avait menti, mais dans quel but? Histoire de mentir. Cela me
-dégoûta.
-
-Il devint la fable de tout le monde et partit pour la campagne. Je repris
-ma liberté d'action avec une grande joie.
-
-Le duc était en Espagne. J'allais de droite et de gauche avec Lise. Les
-soirées où nous nous amusions le plus étaient toujours celles d'Alphonse
-R.... Il renaissait à la santé et aux plaisirs; on nous traitait dans
-cette maison en vrais enfants gâtés. Chaque jour la réunion augmentait.
-Ce cercle de gens d'esprit me plaisait infiniment.
-
-J'écoutais; mon intelligence se développait à ce contact: j'en avais bien
-besoin, car j'étais tellement ignorante que souvent je m'arrêtais court
-au milieu d'un mot que je n'osais finir dans la crainte de dire quelque
-sottise.
-
-Chacun m'aidait un peu, et cela avec tant de bonté que je m'en
-souviendrai toujours.
-
-Voilà pour les hommes; mais les femmes étaient impossibles et
-m'irritaient au dernier point.
-
-Une d'elles fit remarquer que Pomaré n'était pas jolie, qu'elle avait les
-dents de devant gâtées; les siennes l'étaient un peu moins. Je demandai à
-mon amie Hermance quelle était cette grande planche qui nous éreintait?
-
---Elle se nomme Lagie.
-
---Elle est jolie, mais elle m'ennuie, et je vais me donner le plaisir de
-le lui dire.
-
-Hermance se mit à rire.
-
---Attendez que je vous donne tous les renseignements:--Elle arrive de
-Metz; la garnison en masse a bien perdu à son départ. Elle a trouvé que
-les régiments ne changeaient pas assez souvent, et elle est venue ici.
-C'est une bonne fille; seulement, elle est bête et fantasque. Un jour,
-elle vous mange d'amitiés; le lendemain, elle ne vous regarde pas. Elle
-ne varie jamais sur le compte des femmes: elle dit du mal de toutes.
-
---C'est bon à savoir. Rendez-moi un service: allez lui dire, de ma part,
-que je voudrais bien faire sa connaissance.
-
---Pourquoi?
-
---Pour lui demander si elle veut la paix ou la guerre.
-
-Hermance s'acquitta de la commission que je lui avais donnée. Je vis à
-l'accueil qui lui était fait que Mlle Lagie me trouvait bien osée. Je
-dressai mes batteries en conséquence.
-
-Au bout de huit jours, je l'avais tellement raillée, persifflée, ennuyée,
-qu'elle m'invita à dîner. C'était une gâcheuse qui achetait à tort et à
-travers et qui menait grand train.
-
-Un fils d'Albion lui jetait une pluie d'or; elle ne s'inquiétait pas si
-le soleil se lèverait le lendemain. Rien n'était assez beau pour elle.
-Ses dîners étaient somptueux; aussi avait-elle force amis. Elle
-s'entourait d'un tas de pique-assiettes qui approuvaient chaque bêtise
-faite ou dite par elle.
-
-Ce jour-là, il y avait beaucoup de monde. On sonna pendant qu'on servait
-le potage; elle fit signe à tous les convives de se taire; elle
-craignait que ce ne fût son Anglais.
-
-Au lieu d'obéir à son invitation, quelques loustics se mirent à chanter à
-tue-tête:
-
- Guerre aux tyrans!
- Jamais, jamais en France,
- Jamais l'Anglais ne règnera.
-
-L'imprudente Lagie chantait avec eux.
-
-Nous entendîmes quelques mots sur le carré qui finissaient par _goddem!_
-On rit de l'aventure toute la soirée.
-
-Mais le lendemain, on ne savait comment faire pour payer le dîner;
-l'Anglais était parti à tout jamais.
-
-Nous tînmes notre promesse à M. H..., et nous allâmes passer la soirée
-chez lui. On fit une partie de lansquenet. J'ai joué quelquefois, mais je
-n'ai jamais eu de goût pour le jeu. Les femmes qui jouent me semblent
-affreuses. C'est une passion qui défigure un homme souvent, une femme
-toujours.
-
-H... était assis à côté de moi et me conseillait; il était plus occupé de
-moi que de mon jeu. Je devais lui en savoir gré, car jusqu'alors, après
-la musique, les cartes avaient été sa grande passion.
-
-Mes dédains ne le rebutaient pas; il mettait dans son amour une
-persistance infatigable. J'avais beau lui dire:
-
---Voyons, H..., vous êtes un bon garçon; je ne veux pas vous faire aller;
-ne m'aimez pas, ou ne m'aimez plus, parce que je ne vous le rendrai pas.
-J'ai beaucoup d'amitié pour vous; mais vous êtes un juif, et je ne
-pourrai jamais aimer un juif, et puis vous valez mieux que moi. Je vous
-ferais de la peine à chaque instant. Vous êtes jaloux maintenant,
-qu'est-ce que cela serait si vous en aviez le droit?
-
---Je vous jure, Céleste, me répondit-il avec un sérieux qui ne manquait
-pas d'esprit, que ce n'est pas de ma faute si je suis de la race de
-Jacob. Si l'on naissait à l'âge d'homme et si l'on choisissait sa
-religion, je me serais fait catholique pour vous plaire.
-
-Pendant que je le taquinais ainsi, un nouveau personnage était entré et
-venait au maître de la maison pour lui donner la main. Je poussai un cri
-et je baissai la tête, afin de cacher le rouge qui me venait aux joues
-avec tant de force qu'il me sembla que le sang me sortait des yeux.
-
-H... me serra la main sans comprendre; il me regardait, puis regardait le
-nouveau venu.
-
-Je levai enfin la tête, espérant m'être trompée; mais il n'en était
-rien. L'homme qui était debout devant moi, me regardant avec un œil
-terne, était bien celui dont j'ai parlé dans le cours de ce récit, mon
-amphitryon du Rocher de Cancale.
-
-Il allait dire où il m'avait vue; tous ses amis allaient me mépriser. Je
-m'appuyai sur l'épaule de H..., comme pour lui dire: «Défendez-moi!»
-mais, me redressant tout-à-coup, je regardai l'ennemi en face pour tâcher
-de lire dans sa pensée.
-
-Je ne vis rien à travers ce voile impénétrable, ce nuage qui ressemble à
-la mort ou au sommeil. Il fit quelques pas, alla s'asseoir plus loin,
-sans avoir l'air de me reconnaître.
-
-Mon cœur eut un élan de reconnaissance; pourtant je ne le perdais pas de
-vue. Chaque fois qu'il parlait à quelqu'un, les oreilles me tintaient; il
-me semblait l'entendre.
-
---Vous le connaissez? me dit H...
-
---Non! lui dis-je si vite que, pour un jaloux, cela ressemblait à un oui.
-
-Il se leva au bout de quelques minutes et alla causer avec son ami. Je
-perdis contenance.
-
-Un jeune homme vint prendre la place de H...; ce jeune homme me parlait,
-je ne l'écoutais pas, toute mon attention était concentrée sur le petit
-groupe où H... causait avec le nouveau venu. Heureusement, il parlait un
-peu haut; il n'était pas question de moi. Je commençai à respirer, et je
-pus répondre à mon voisin, qui me disait:
-
---Vous n'êtes pas gentille. Ce pauvre H... est amoureux fou de vous; vous
-le faites aller; vous le rendez malheureux: ce n'est pas agir en bonne
-fille.
-
---Ah! comme vous êtes bien tous les mêmes! A votre compte, pour être
-bonne fille, il faut se donner à tous ceux qui ont envie de vous; mais,
-mon cher, j'en suis à mon dixième amoureux de la soirée. Que
-deviendrais-je, si j'étais obligée d'être bonne fille avec tous?
-
---Vous avez toujours raison. Il est vrai qu'il est difficile de vous
-regarder sans être de votre avis, mais je ne suis pas convaincu. Des dix
-personnes qui vous ont fait ce soir une déclaration, neuf n'y penseront
-plus demain. Quant à H..., c'est autre chose; il est blessé au cœur. Il
-est si bon! c'est une nature si tendre!
-
---Parlez-vous sérieusement?
-
---Très-sérieusement.
-
-Tel est ce monde: les indifférents mêmes contribuent à favoriser le
-commencement de ces liaisons. En apparence, rien de plus frivole, mais
-l'expiation n'est pas loin.
-
-Ce qui n'est pour une des personnes engagées dans ces attachements qu'un
-lien passager que le caprice a formé, que l'ennui dénouera, est souvent
-pour l'autre un obstacle où l'existence entière trébuche. L'heure sonne
-pour tout le monde, tantôt pour l'amant, tantôt pour la maîtresse. On a
-traversé ce tourbillon le sourire aux lèvres, les fleurs dans les
-cheveux; on n'en sort que pour tomber, les uns dans la misère, les autres
-dans le désespoir. Ceux-ci vont aux cloîtres, celles-là vont à la Morgue.
-
-Mes amours avec H... sont un triste exemple du danger des passions. En
-croyant satisfaire un caprice, j'ai peut-être changé sa vie.
-
-L'heure était venue de se quitter; tout le monde prit ses chapeaux, ses
-paletots; je restai assise.
-
-On me regardait étonnée; Lise me dit:
-
---Tu ne viens pas?
-
---Non, je reste.
-
-Je crus qu'H... allait perdre la tête de joie. Pour reconduire ses
-invités plus vite, il les poussait dehors par les épaules.
-
-Ne vous effarouchez pas! Je vous ai promis d'écrire la vérité, et je
-tiendrai parole.
-
-Si je rappelle les souvenirs de cette nuit, c'est que je puis le faire
-sans blesser la modestie. Mais peut-être est-ce vous qui êtes en faute et
-votre imagination a-t-elle déjà été trop loin? Tant pis pour vous.
-
-J'étais appuyée sur un grand piano couvert de musique commencée. Je
-regardai H... quand il rentra: il voulut m'embrasser, je l'arrêtai.
-
---Tenez, H..., si vous étiez raisonnable, vous viendriez m'accompagner
-chez moi... Je ne suis pas méchante, mais je vous rendrai malheureux si
-vous m'aimez.
-
---Ça m'est égal, je donnerais toute ma vie pour vous avoir à moi, ne
-fût-ce qu'un jour.
-
-Je crois qu'à ce moment, il pensait ce qu'il disait; sa main brûlait, ses
-yeux brillaient.
-
-Je lui montrai le tabouret du piano. Il s'y assit en m'embrassant la
-main.
-
-Je m'étendis dans un fauteuil à ses côtés; il jouait avec tant d'âme, il
-improvisa de si jolies choses que mon cœur se fondit.
-
---Je suis, me disait-il, entre les deux grandes passions de ma vie.
-
-Il devint beau. Sa musique avait une harmonie si douce; elle ressemblait
-aux chants des églises; ces airs religieux, un peu de fatigue aussi,
-peut-être, m'engourdissaient les sens...
-
-Petit à petit, lui, semblait m'avoir oubliée. Je me réveillai au jour
-dans le fauteuil où je m'étais endormie... Il notait sur un papier rayé
-la musique qu'il avait composée pendant la nuit.
-
-J'étendis mes bras raidis par la fatigue, et je lui demandai pardon de
-l'avoir empêché de se coucher.
-
-Il me remercia du bonheur que ma présence lui causait.
-
-Je lui fus reconnaissante d'une affection si douce et si respectueuse. Je
-lui promis de passer la soirée avec lui.
-
-Cette douceur et cette réserve durèrent peu.
-
-Je ne conseillerai à aucune femme d'encourager de sang-froid l'amour d'un
-artiste. Au bout de quelque temps, je ne savais plus à quel saint me
-vouer.
-
-L'amour d'H... grandissait tous les jours. Il se tourmentait au point de
-se rendre malade. Il me suivait partout, passait les nuits à ma porte. On
-le voyait changer et on m'en faisait un reproche. Il ne voulait plus
-travailler, quoi que je pusse lui dire.
-
---Ayez pitié de moi, me répétait-il sans cesse, ayez pitié de moi! Cela
-ne sera pas long; je ne tiens plus à la vie. Dites-moi que vous me
-détestez, et je me tuerai pour vous épargner un ennui. Il n'était
-raisonnable que devant le monde. Seul avec moi, il me désespérait. Il
-avait la peau moite; il toussait souvent: on le disait attaqué de la
-poitrine. Cela me faisait peur. «Mon Dieu, me disais-je, s'il allait
-mourir de chagrin!» Et je tâchais de le consoler. Mais les grands amours
-sont exigeants: j'y parvenais mal.
-
-Quand par hasard, il faisait de la musique, cette musique était
-mélancolique, son piano ressemblait à un orgue d'église.
-
-Il s'arrêtait et me disait:
-
---Si je n'étais pas juif, vous m'aimeriez, n'est-ce pas? Si je le savais,
-je renierais mon Dieu pour l'amour de vous!
-
---Mon pauvre ami, vous êtes en délire, je ne veux pas le plus petit
-sacrifice... avec quoi pourrais-je le reconnaître!... Je vous avais bien
-dit: Ne m'aimez pas, je vous porterai malheur! Je ne me suis pas trompée:
-vous devenez fou; vous ne faites plus rien. On dira que c'est ma faute...
-pourtant vous savez le contraire.
-
---Non, on ne vous fera aucun reproche... Je sens bien que ma vie se fane;
-je n'ai pas longtemps à vivre!... Laissez-moi être heureux à ma manière.
-
-Il était si triste que je l'évitais le plus que je pouvais.
-
-Un jour, je le vis entrer à l'église de la Madeleine; il y resta deux
-heures. Il devenait de plus en plus sombre.
-
-On me conseilla d'en finir. Il valait mieux lui faire une grosse peine
-qui se guérirait que de le laisser mourir à petit feu.
-
-Lise se chargea de lui annoncer le parti que je prenais par affection
-pour lui.
-
-Il se mit à pleurer et descendit avec elle; elle remarqua qu'il la
-quittait à la porte d'une église où il entra.
-
-A quelques jours de là, je reçus une lettre dans laquelle il me disait
-que sa vie ne lui appartenait plus; qu'il mettait sa confiance en Dieu
-qui le consolait de toutes ses douleurs...
-
-Il y avait tant de grandeur, d'élévation dans cette lettre, que je
-voulais le voir, lui demander pardon!...
-
-Il refusa de me recevoir... Je crus qu'il avait une maîtresse, et je me
-moquai de ma crédulité.
-
-Le duc était revenu à Paris. Il ne ressemblait en rien à H... et ne me
-fatiguait pas de son amour.
-
-Pour lui j'étais à la mode... Il était riche: les nouveautés lui
-revenaient de droit. Je demeurais si haut, il avait le pied si petit, que
-pour lui complaire, je fus obligée de déménager. J'allai demeurer au
-second, 5, rue de l'Arcade, douze cents francs de loyer.
-
-Dans mon nouvel appartement, il y avait un salon, tout meublé en velours,
-par parenthèse; dans ce salon, il y avait un piano. Ce piano fut cause
-que je pris un maître.
-
-C'était un nommé Pederlini, Italien, d'une patience... Je n'ai jamais été
-assez riche pour le récompenser comme il l'aurait mérité...
-
-Le duc venait me voir tous les deux ou trois jours... Il ne m'adressait
-pas quatre paroles.
-
-Je ne sais vraiment pas pourquoi il me continua ses visites. Je crois que
-c'est parce que ses amis pensaient grand bien de moi, venaient me voir
-souvent, et lui disaient: «Quand elle vous ennuiera; nous nous disputons
-à qui vous succédera.» Par esprit de contradiction, il les faisait
-attendre.
-
-J'allais quelquefois à l'Opéra, où je m'ennuyais toujours. Mon maître de
-piano me raconta qu'un de ses compatriotes allait débuter; qu'il avait
-une voix magnifique; que seulement il avait beaucoup de mal parce qu'il
-ne parlait pas français; qu'on lui apprenait par cœur la _Lucie_...
-C'est moi qui l'accompagne. Je lui parle souvent de vous; il voudrait
-bien vous connaître.
-
---Bah! et pourquoi cela?
-
---Mais parce que les Françaises ont un grand charme pour lui... et puis,
-parce qu'il vous a vue à l'Hippodrome!...
-
---Eh bien, alors, s'il m'a vue, il doit être satisfait!...
-
---Oh! il paraît que non, puisqu'il voudrait que je le présentasse, sans
-doute pour causer avec vous.
-
-Je fis une fausse gamme qui m'écorcha les oreilles.
-
---Bon, je fais des bêtises, et, vous, vous en dites. Quelle conversation
-voulez-vous que j'aie avec votre ami? Vous m'avez dit tout-à-l'heure
-qu'il ne savait pas un mot de français. Est-ce que vous croyez que je
-vais chanter la _Lucie_ pour me faire comprendre?
-
-Mon professeur était timide; il ne m'en parla plus.
-
---Eh bien, lui dis-je après ma leçon, amenez-moi votre chanteur; vous lui
-servirez d'interprète. Venez sur les midi, une heure; je suis toujours
-seule.
-
---Voulez-vous demain? me dit-il en sautant de joie.
-
---Quel enfant vous faites!... Eh bien! soit, à demain...
-
-En me réveillant, je me fis à moi-même reproche d'avoir consenti. J'étais
-payée pour me défier des artistes... mais l'isolement où me laissait le
-duc me pesait. Je m'ennuyais, et, quand on s'ennuie, on accepte plus
-facilement l'occasion de faire de nouvelles connaissances.
-
-Le duc avait depuis longtemps une vieille maîtresse, grosse, mal bâtie.
-Je la voyais étaler ses quarante ans dans une belle calèche doublée de
-velours bleu.
-
-Elle faisait une grimace pour se donner l'air souriant; le tout recouvert
-d'un voile à pois noirs, qu'elle avait le soin de ne jamais quitter.
-
-Je me levai donc, sans trop de regret, et je m'habillai de mon mieux pour
-recevoir mes deux Italiens.
-
-Midi et le timbre de ma porte sonnèrent en même temps; j'allai ouvrir
-moi-même.
-
-Mon antichambre était obscure; je vis l'ombre d'un grand corps qui
-dépassait de la tête mon pianiste.
-
---Pardonnez-moi de venir si tôt, me dit Pederlini, mais il n'y a point de
-ma faute. Depuis que j'ai promis à B... de l'amener chez vous, il ne me
-laisse pas une minute de repos... Si je l'avais écouté, nous serions
-venus à huit heures.
-
-Je leur désignai deux fauteuils dans le salon, et je m'assis en face...
-
-Mon nouvel admirateur était un beau garçon, grand, fort; des cheveux de
-jais; de grands yeux noirs, brillants, qui me fixaient avec tant
-d'expression, qu'involontairement je baissai la tête sous son regard.
-
-Il parla à Pederlini; celui-ci me transmit sa phrase.
-
---Il dit vous trouver plus jolie de près...
-
-Je levai les yeux pour remercier, mais je fus obligée de les baisser
-encore plus vite que la première fois...
-
-Je me mis à jouer avec la bague que j'avais au doigt, en la faisant
-tourner pour me donner une contenance, et je lui dis:
-
---Comment, vous ne parlez pas du tout français?
-
---Si, _un poco_, Céleste.
-
---Ah! vous savez prononcer mon nom?...
-
---Je crois bien, reprit Pederlini; il y a assez longtemps qu'il
-l'apprend. Il sait un peu parler français, mais vous l'intimidez.
-
-J'avais envie de répondre que c'était plutôt lui qui m'intimidait...
-
-Il m'offrit de m'apprendre l'italien; à moins que je ne fusse assez bonne
-pour lui apprendre le français...
-
-Il me promit de bien travailler pour pouvoir causer avec moi et me dire
-tout ce qu'il pensait. Je l'engageai à se dépêcher, car nous devions
-avoir l'air fort bêtes...
-
-Ils prirent congé de moi. B... me tendit la main et serra la mienne avec
-tant de force, que je fus quelques instants sans pouvoir parvenir à
-décoller mes doigts engourdis par la douleur.
-
-Je ne sais si c'est une mode italienne, toujours est-il que je commençai
-par la trouver brutale; puis je réfléchis qu'il fallait prendre cela pour
-une marque énergique d'affection.
-
-C'était vraiment une belle nature que ce B... avec son teint mat, ses
-lèvres rouges, ses dents blanches, son air de franchise et son regard de
-feu!
-
-Quand je le comparais au duc, si blond, si froid, si tranquille, la
-comparaison était tout à l'avantage de l'Italie sur l'Espagne; mais le
-duc flattait ma vanité.
-
-Quand sa belle voiture s'arrêtait à ma porte, j'étais fière de ce qui
-aurait dû nous faire rougir tous les deux.
-
-Il arriva au moment même où j'étais encore sous l'impression de la visite
-que je venais de recevoir.
-
---Qu'avez-vous donc, ma chère? vous êtes toute préoccupée!
-
---Oui, lui dis-je, un peu embarrassée, car j'ai toujours eu horreur de
-mentir.
-
---Qu'avez-vous?
-
---Je m'ennuie ici toute la journée, je voudrais sortir un peu.
-
---Que ne m'avez-vous dit cela plus tôt? me dit-il, toujours avec le même
-flegme... Demain, je vous enverrai une voiture.
-
-Je sautai de joie; je ne dormis pas de la nuit.
-
-A quatre heures, une jolie voiture à deux chevaux s'arrêta à ma porte. Le
-cocher vint me dire qu'il était à mes ordres.
-
-Je sortis, et ne voulus rentrer que quand les promenades furent désertes.
-J'étais si fatiguée que je ne pus dîner. La crainte que l'on ne me vît
-pas dans le fond de la voiture me fit tenir assise au bord des coussins,
-la figure au carreau, secouant la tête comme un magot en porcelaine
-chinoise, tant j'avais peur qu'on ne m'accusât d'être fière.
-
-Le lendemain, même manége; seulement j'avais avancé l'heure de ma
-promenade, et je fus toute triste de trouver les Champs-Élysées déserts;
-je ne voulais plus sortir de la voiture. Si le cocher ne m'avait fait
-observer que ses chevaux avaient faim, je serais restée toute la nuit.
-
-Le surlendemain, toute cette ridicule gloriole était tombée, le bon sens
-m'était revenu, et je rabattais mon propre caquet en me répétant bien
-haut et bien souvent à moi-même que toutes ces splendeurs étaient
-passagères, et que cette voiture, dont j'avais été si fière, ne
-m'appartenait pas... Un caprice me l'avait donnée... un caprice pouvait
-me la reprendre.
-
-Je fus plusieurs jours sans voir le chanteur italien, occupé de préparer
-ses débuts; je n'en étais pas fâchée.
-
-Le langage des œillades et la conversation par interprète n'auraient pas
-été longtemps sans me fatiguer. Décidément, il valait mieux pour lui
-qu'il eût le temps de faire des progrès dans la langue française.
-
-Il en est de la Bohême comme des autres pays situés sur la carte du
-monde: il n'est pas toujours prudent d'y rendre des services.
-
-Je fis de cette vérité, à propos précisément du duc et de B..., une
-épreuve assez cruelle.
-
-Un jour que je me promenais sur le boulevard du Temple, je vis passer une
-fille que j'avais connue au théâtre Beaumarchais. Je tirai le cordon de
-la voiture, et je l'appelai. Comme elle n'avait rien à faire ce jour-là,
-je l'emmenai dîner.
-
-C'était une fille d'une vingtaine d'années, grande, pas mal faite, jolie,
-le teint très-coloré; je la savais peu spirituelle, mais je la croyais
-bonne.
-
---Eh bien, ma pauvre Joséphine, lui dis-je, quand elle fut assise à côté
-de moi, qu'as-tu fait depuis que je ne t'ai vue? Es-tu heureuse?
-
---Non, je pourrais l'être si je voulais, mais je ne le suis pas par
-bêtise. J'ai une passion qui me mange tout. Ça a commencé par mes robes
-et a fini par mes meubles. Aujourd'hui, je n'ai plus rien; il ne veut
-plus me voir; il me dit que je le dégoûte avec mes grands pieds et mes
-grosses mains.
-
-Le fait est que, sous ce rapport, la nature avait été un peu trop
-libérale envers elle.
-
---Ah ça! de qui diable es-tu donc si entichée?
-
---D'un acteur! Je me suis faite figurante aux Délassements, par amour.
-
---Eh bien! il faut quitter les Délassements, par raison. Veux-tu entrer à
-l'Hippodrome, je parlerai pour toi?... Veux-tu rester avec moi? je
-t'aiderai à oublier ton amour. C'est une stupidité d'aimer un pareil
-homme!
-
-Nous avions dîné; je l'habillai des pieds à la tête, et je l'emmenai à
-l'Opéra, voir _Robert-le-Diable_.
-
-Je la présentai au duc et à ses amis, qui nous conduisirent prendre des
-glaces au café Anglais.
-
-Joséphine paraissait trouver ce genre de vie fort agréable. Elle
-s'accrochait à moi et me faisait les plus belles protestations d'amitié.
-
-On afficha les débuts de B...
-
-Je dînais dehors ce jour-là; j'arrivai tard au théâtre. Le bruit de la
-loge en s'ouvrant fit lever la tête à mon ténor, qui avait à dire dans un
-passage de la _Lucie_: «Céleste Providence!»
-
-Je le vois encore. Il ouvrit les bras, regarda de mon côté et resta court
-sur le mot «Céleste.» Cela dura deux ou trois secondes; peu de personnes
-s'en aperçurent.
-
-Pederlini vint, dans l'entr'acte, me dire qu'il avait eu peur; qu'il
-regrettait que je fusse là; que j'allais le troubler.
-
-Je lui offris de me retirer pour ne pas gêner ce pauvre garçon.
-
-Il me dit:
-
---Non, maintenant je crois que l'effet est produit. Il vous chercherait;
-cela serait encore pis.
-
---Comme il est beau! me disait mon amie, émerveillée sans doute du
-costume de velours noir.
-
-Elle lui fit faire des compliments sur la manière dont il avait chanté le
-premier acte. Il crut sans doute que c'était moi, car il parut me
-remercier du regard en entrant.
-
-Il voulut tant faire qu'il chanta faux.
-
-Il chercha à se rattraper au troisième acte; la voix lui manqua:
-l'émotion de ses débuts lui avait donné un enrouement subit.
-
-A la fin de la pièce, je le crus mort pour tout de bon, tant il avait
-râlé son finale.
-
-Cela me fit beaucoup de peine. Il était si beau garçon qu'avant d'avoir
-ouvert la bouche il avait déjà des ennemis dans la salle.
-
-On ne siffla pas, mais on riait; peu de gens furent indulgents. Il avait
-un accent; on l'appelait Gascon, Auvergnat.
-
-Il s'agissait pour lui de quarante mille francs par an s'il réussissait!
-
-Je compris combien il devait avoir de peine, et je lui fis dire que je
-prenais une grande part à ce qui venait de lui arriver, mais qu'il ne
-fallait pas se décourager, qu'il avait encore deux débuts.
-
-Pederlini me l'amena le lendemain. Je ne le trouvai pas trop démonté. Je
-lui indiquai les mots qu'il avait mal prononcés; je les lui fis répéter
-plusieurs fois.
-
---Puisque vous avez commencé, il faut continuer, dit Pederlini en riant;
-je suis sûr qu'il fera de grands progrès avec vous.
-
-B... paraissait de cet avis, car il venait prendre jusqu'à deux leçons
-par jour.
-
-A son second début, j'étais pâle comme une morte; j'avais mal aux nerfs;
-je tremblais pour lui.
-
-Il chanta mieux, prétendit que c'était à cause de moi, et ne voulut plus
-me quitter, sous prétexte que je lui étais indispensable et qu'il voulait
-me prouver sa reconnaissance. Il donna un grand dîner en mon honneur et à
-l'occasion de ses débuts.
-
-Le troisième avait réussi tout-à-fait, B... était aux anges: son bonheur
-l'exaltait.
-
-On ne sait pas à quoi on s'expose quand on s'attire la reconnaissance
-d'un Italien.
-
-J'avais fait engager Joséphine à l'Hippodrome; nous répétions ensemble.
-J'apprenais un nouvel exercice. On devait faire conduire des chars
-romains par des femmes. Nous étions trois qui devions courir: Angèle,
-Louise et moi.
-
-Je vivais dans une sécurité complète, sans me douter du danger qui me
-menaçait. Joséphine était un serpent que je réchauffais dans mes
-cachemires.
-
-Cette chère amie trouva qu'elle était mon obligée depuis trop longtemps,
-que le moment était venu de me prouver sa gratitude; elle n'imagina rien
-de mieux que de me supplanter dans les affections du duc.
-
-Elle vint donc un beau matin se faire belle dans ma chambre, avec un
-châle, et un chapeau qu'elle m'emprunta, et se fit conduire à l'hôtel du
-duc. Il refusa d'abord de la recevoir; mais elle mit tant de persévérance
-qu'il y consentit.
-
-Ce qu'elle lui conta, je ne l'ai jamais su. Il avait assez d'esprit pour
-ne pas me raconter le mot à mot d'un cancan.
-
-Elle rentra chez moi après lui avoir fait promettre le secret. Elle avait
-sans doute reçu quelques louis pour prix de sa trahison.
-
-Le duc vint me voir à quatre heures... Il me parla beaucoup de l'Opéra et
-des chanteurs. Je compris que j'avais passé par la langue de quelqu'un.
-
-Joséphine ne changea pas de couleur.
-
-Quand il fut parti, elle me dit qu'elle ne s'expliquait pas comment il
-avait pu savoir tout cela.
-
-Je l'avais vue lui faire un signe dans une glace; je ne pouvais donc
-conserver aucun doute sur sa perfidie.
-
-Il n'a jamais été dans mon caractère de marchander avec une situation. Je
-voyais bien que tout était fini entre le duc et moi. Je n'avais nulle
-envie de m'humilier pour rentrer en grâce; mais je voulais faire justice
-de Joséphine.
-
-J'écrivis au duc de venir me parler le lendemain; qu'il pourrait me
-retirer son amitié après; mais que je désirais avoir avec lui une
-dernière entrevue.
-
-Il fut exact au rendez-vous, au grand regret de ma chère amie qui, depuis
-la veille, était mal à son aise. Elle voulait sortir; je la priai de n'en
-rien faire. Comme elle insistait, je le lui défendis.
-
---Vous sortirez dans quelques instants; je veux avoir le cœur net d'un
-soupçon.
-
-Elle se redressa avec un aplomb incroyable.
-
-Je n'eus pas le temps d'en dire davantage, le duc entrait.
-
---Vous êtes bien aimable d'être venu, je vous en remercie. Je ne veux pas
-contrarier votre volonté; si vous ne devez plus me voir, je ne tenterai
-rien pour changer votre résolution. Il se peut que j'aie fait tout ce
-qu'on vous a dit; il se peut qu'on ait beaucoup exagéré. Je pourrais
-essayer de me justifier; mais si votre intention est arrêtée, je vous
-ennuierais sans vous convaincre. Je veux seulement connaître l'auteur de
-tous ces beaux récits... Je ne vois qu'une femme qui était placée de
-façon à me nuire dans votre esprit: c'est Joséphine; mais je ne puis
-croire que ce soit elle. Je l'ai rencontrée, ne sachant où manger et
-disposée à se mettre au coin de la rue pour offrir sa beauté aux
-passants. Voyez, je ne vous mens pas: elle a mes bas aux jambes; elle y
-aurait mes souliers si elle n'avait pas de si gros pieds. Elle porte mes
-chemises, mes robes, mes cols! je la nourris depuis plusieurs mois, je
-l'ai fait engager; je partageais avec elle tout ce que je pouvais avoir;
-si c'était elle, avouez que cela serait bien mal et que j'aurais bien
-fait de vous prier de venir, pour lui dire devant vous: «Vous êtes ce que
-je connais de plus méprisable au monde, sortez de chez moi, votre
-trahison ne vous profitera pas.»
-
-Je m'étais exaspérée petit à petit. Joséphine ne bougeait pas; elle se
-croyait sûre de la protection du duc; mais il avait l'esprit juste et le
-cœur droit.
-
-Les reproches qu'il avait à me faire ne l'empêchèrent pas de comprendre
-mon indignation contre Joséphine. Me voyant pâle de colère, il me pria de
-passer dans ma chambre; il fit tous ses efforts pour me calmer, puis,
-sonnant ma domestique, il lui ordonna de renvoyer Mlle Joséphine, qui ne
-devait pas rester une minute de plus chez moi.
-
-Quand elle fut partie, il me dit qu'il avait voulu ménager mon
-amour-propre, qu'il serait toujours mon ami, que si jamais j'avais besoin
-de lui, je n'avais qu'à lui écrire.
-
-Il m'annonça son départ pour la campagne, sans me dire quand il
-reviendrait.
-
-Je compris que c'était un congé; j'en avais pris mon parti d'avance, et
-pourtant je fus triste pendant quelques jours.
-
-Il n'y a si petit lien qui ne se brise avec effort, et en dépit de tous
-mes beaux projets de philosophie, je ne pouvais quitter sans peine ma vie
-de bien-être et de luxe pour me trouver de nouveau exposée aux chances de
-la gêne et de l'imprévu.
-
-Je fus étonnée de voir la voiture venir, le lendemain matin, comme à
-l'ordinaire. Le cocher me dit qu'on avait payé trois mois d'avance.
-
-Dans mon désastre financier, il devait m'être bien indifférent de garder
-quelques jours encore ce débris de mes splendeurs passées. J'eus
-l'enfantillage d'en juger autrement, et le plaisir de courir en voiture
-m'aida à me consoler plus vite.
-
-Je m'ennuyais seule. J'allais dîner presque tous les jours chez B...; ce
-n'était assurément pas par gourmandise, je n'ai jamais pu souffrir le
-macaroni, et c'était le fond de la cuisine; je déteste le fromage, on en
-mettait partout; mais je trouvais nombreuse compagnie.
-
-On chantait, on faisait de bonne musique.
-
-Il arriva même que le commissaire de police, la trouvant trop bonne, la
-défendit.
-
-B... avait loué un très-bel appartement meublé, rue de Richelieu, 110,
-pour être près de l'Opéra.
-
-Quand il chantait avec ses amis, surtout le _Belisario_, on s'amassait
-dans la rue et au coin du boulevard. La foule grossissait tellement que
-les voitures ne pouvaient plus circuler. On le pria de fermer les
-fenêtres et de chanter moins fort.
-
-Il me montrait souvent des lettres qu'on lui écrivait contre moi. Quant
-un ténor a le malheur d'être amoureux en dehors de l'Opéra, les rattes
-exaspérées grignotent leur rivale jusqu'au sang.
-
-L'une d'elles, qui s'était prise d'une grande passion pour ce chanteur,
-lui écrivait:
-
- «Comment pouvez-vous être assez aveugle pour ne pas voir qui vous
- aimez, et pour vous attacher à une femme qui n'a pas même
- l'estime du cheval qui la porte?»
-
-Je le priai sèchement de garder ses poulets et de ne jamais m'en faire
-part.
-
-J'avais envie de lui dire une belle phrase, que j'avais lue le matin dans
-un journal:
-
-«Leurs injures n'arrivent pas à la hauteur de mon mépris!»
-
-Mais je réfléchis, qu'étant étranger, il n'en comprendrait pas toute la
-valeur.
-
-Le jour de la réouverture de l'Hippodrome était arrivé!
-
-Les chars de Rome eurent un très-grand succès. Les costumes étaient
-magnifiques.
-
-J'avais un bonnet phrygien rouge avec des étoiles d'or; une tunique
-blanche brodée en or, venant aux genoux, ouverte sur le côté jusqu'à la
-hanche; des sandales rouges avec des cothurnes; un grand manteau sur
-l'épaule droite, la manche retroussée sur l'épaule gauche avec un camée.
-
-Ce costume était impossible pour les femmes mal faites. Plusieurs de mes
-compagnes jetèrent les hauts cris et rallongèrent leurs jupes. J'avais
-négligé de prendre cette précaution.
-
-Cet exercice, du reste, était horriblement dangereux et horriblement
-fatigant.
-
-Je rentrai chez moi, le jour de la première, avec un mal de tête fou. Je
-me jetai sur mon lit en robe de chambre.
-
-B..., qui était venu me complimenter sur mon succès, désolé de me voir
-malade, m'incommodait à force de soins et d'offres de service.
-
-J'avais beau lui dire qu'il n'y a qu'un remède pour la migraine: le
-repos, il s'obstinait, ce qui m'avait mise d'une humeur exécrable.
-
-On sonna; ma bonne entra effrayée:
-
---Madame, le duc!
-
---Oh! mon Dieu! dis-je étonnée, je ne veux pas qu'il vous voie ici...
-Allez dans l'autre chambre!
-
---Impossible, madame, il est dans le salon; il faudrait passer devant
-lui.
-
---Que faire?... Tenez, entrez là.
-
-Je lui montrai la porte d'un petit cabinet au pied de mon lit.
-
-Il fronça les sourcils et répondit net qu'il ne voulait pas.
-
-Entrez, lui dis-je avec autorité, ou je ne vous reverrai jamais. J'ai
-déjà trop risqué pour vous; si vous n'entrez pas là, je vais rompre avec
-vous devant lui.
-
-Il était temps: la porte s'ouvrait.
-
---Vous me faites faire antichambre, dit le duc en regardant autour de
-lui; vous n'étiez donc pas seule?...
-
---Si, lui dis-je en lui montrant un bain de pied resté près de la
-cheminée; je ne voulais pas vous recevoir pieds nus...
-
---Qu'est-ce que cela faisait? Vous avez admirablement conduit votre char
-aujourd'hui! Ce costume romain vous va à merveille. J'ai promis à mes
-amis de vous faire dîner ce soir avec eux.
-
---Je suis fâchée de vous faire manquer de parole, mais je n'y puis aller;
-l'émotion et la secousse des chars m'ont donné un mal de tête et de
-cœur qui me fait atrocement souffrir.
-
---Oh! ma chère, j'ai promis; il faut absolument que vous veniez. Vous
-serez malade demain.
-
---Il faut!... Vous êtes étonnant, vous autres grands seigneurs; il semble
-que quand vous avez dit ce mot, la nature entière doit obéir, les morts
-doivent sortir du tombeau, les malades doivent bien se porter. Je trouve
-«_il faut_» charmant! Si j'étais bien portante, ce _il faut_-là me ferait
-refuser net. Supposez que je puisse sortir: qui vous a dit que je n'avais
-pas un autre engagement? Depuis quinze jours, vous ne m'avez pas donné
-signe de vie. J'étais libre...
-
---Je suis assez riche pour vous faire manquer de parole aux autres.
-Habillez-vous et soyez à six heures au café Anglais; je vous enverrai
-demain un cadeau dont vous serez satisfaite. N'ai-je pas continué d'user
-envers vous des meilleurs procédés? Vous ai-je retiré votre voiture? Si
-vous y tenez, ne manquez pas.
-
-Il sortit sans attendre ma réponse.
-
-J'avais dans la tête le bourdon de Notre-Dame. B... était sorti de son
-cabinet... les regards enflammés de colère et fixés sur la porte.
-
---Il ne faut pas avoir de cœur pour vivre comme cela!... Moi qui vous
-en croyais tant! Cet homme-là ne vous aime pas! Il vient vous voir
-aujourd'hui parce qu'il a entendu vanter votre grâce et votre élégance.
-Ce sont les murmures approbateurs du public qui le ramènent à vos pieds.
-
---Vous ne m'apprenez rien de nouveau, mais que voulez-vous que j'y
-fasse?... Il y a longtemps que je vous en ai prévenu. Dans tout le mal
-que l'on dit de moi, il y a beaucoup de vrai: ne vous forgez pas
-d'illusions sur mon compte. Il me faut une petite fortune pour atteindre
-un but que je ne puis vous expliquer; mon état ne me suffit pas.
-
---Pourquoi ne pas vous établir? Cette vie-là est ignoble, et si je devais
-la voir de près, je prendrais en dégoût la femme que j'aimerais le mieux.
-Allez-vous-en à ce dîner, l'ordre est précis... Je vais vous y conduire
-si vous voulez, je vous ferai mes adieux pour toujours à la porte.
-
-Quoique dit dans un mauvais français, tout cela me touchait au vif.
-
-Les murmures de mon cœur me répétaient bien souvent tout bas ce que B...
-venait de me dire tout haut; mais il n'était pas dans mon caractère de
-céder et de donner raison sans répondre.
-
---Prenez garde, mon ami, vous êtes sur le chemin de me faire une défense,
-je vous en avertis, c'est un peu dangereux; vous me dites que si je vais
-à ce dîner, vous ne me verrez plus. Ce n'est pas à cette menace que je
-cède; je n'y vais pas, parce que je ne peux pas ou ne veux pas y aller.
-J'écrirai au duc une lettre polie. Si la grandeur et la fortune en ont
-fait un enfant gâté, ce n'est pas sa faute; j'ai été heureuse de ce qu'il
-a bien voulu faire pour moi; je me brouillerai peut-être avec lui, mais
-je ne serai ni grossière, ni ingrate.
-
-Sur ce, je priai assez sèchement B... de me laisser reposer.
-
-Le duc vint le lendemain savoir de mes nouvelles; il était froid et
-maussade. Habitué à tout faire plier devant sa volonté, il ne comprenait
-pas le mot: Impossible.
-
-Je crois cependant qu'à cause de mon caractère et de la résistance que
-j'opposais souvent à ses fantaisies, il avait fini par avoir pour moi une
-certaine affection.
-
-J'étais retombée dans un grand découragement; je voyais autour de moi
-s'élever et tomber toutes ces femmes dont le sort, de loin, m'avait fait
-envie.
-
-Rien de plus triste que ces amours qui commencent avec la nuit pour finir
-avec le jour. La fumée évanouie, la réalité apparaît, affreuse,
-effrayante!
-
-Les dettes, la misère guettent les femmes derrière leurs rideaux de
-dentelle.
-
-Les vieilles sont dénuées de tout. Les jeunes ont une brillante toilette
-qu'elles doivent presque toujours; si elles mouraient, on ne trouverait
-pas dans leur armoire un drap de toile pour les ensevelir; et pourtant,
-une fois dans ce tourbillon, il est bien difficile d'en sortir. C'est à
-qui fera le plus d'extravagances. Les sages sont les fous. Les jeunes
-gens veulent montrer chaque jour un cheval nouveau, les femmes mettre une
-robe neuve.
-
-L'existence n'est plus qu'un défi à l'impossible, une course au clocher,
-une sorte de steeple-chase, où l'on perd, à moins d'un miracle, santé,
-repos, conscience et bonheur.
-
-A travers mes infortunes, j'ai eu une chance: c'est que la douleur, ou
-morale, ou physique, est toujours venue me réveiller à propos, et
-m'empêcher de boire jusqu'à la mort, comme j'ai vu tant d'autres le
-faire, à la coupe fatale de cette fausse volupté!
-
-Grâce à ces diversions, qui m'ont sauvée en me torturant, j'ai pu, des
-qualités que le bon Dieu avait mises dans mon cœur, en garder une seule
-intacte: l'énergie!
-
-Une grosse peine vint me distraire du découragement où j'étais près de me
-laisser entraîner.
-
-Rien n'est contagieux comme la mode. Il y avait cette année-là, à cause
-des exercices de l'Hippodrome, une véritable rage d'équitation. Toutes
-les femmes montèrent à cheval et cherchèrent des obstacles partout, pour
-en faire autant que nous. Ne pouvant conduire des chars, elles se mirent
-à conduire elles-mêmes leurs voitures.
-
-Lise montait souvent à cheval.
-
-Elle était fort heureuse; elle avait un appartement rue Saint-Georges, no
-33; elle aussi s'était jetée dans les amours armoriées. Son nouvel amant
-était le comte de ***.
-
-Elle m'avait fait dire qu'aussitôt installée, elle m'écrirait, et n'avait
-pas encore tenu sa promesse.
-
-Un jour, en sortant de l'Hippodrome, je vis beaucoup de monde réuni par
-groupes; il devait être arrivé un malheur; je m'approchai.
-
---Pouvez-vous me dire ce qu'il y a, monsieur, s'il vous plaît?
-
---Un accident qui serait affreux s'il était arrivé à une autre, mais à
-celle-là, il n'y a pas grande perte.
-
-Je regardai cet homme; j'avais le pressentiment qu'en insistant j'allais
-me faire de la peine; pourtant je voulais savoir et je lui dis:
-
---Qu'est-il donc arrivé?
-
---Ah! me dit-il, moitié riant, c'est la Pomaré, qui faisait ses embarras
-au milieu des voitures; son cheval a eu peur et s'est emporté, sans que
-personne cherchât à l'arrêter. Les cheveux de la reine étaient défaits,
-elle avait l'air d'une folle.
-
-D'autres personnes, qui venaient de la barrière, vinrent auprès de moi en
-disant:
-
---Ah! la pauvre femme! elle a voulu sauter, son pied s'est accroché dans
-l'étrier, et le cheval l'a traînée si longtemps que sa tête est mutilée.
-Ça fait mal d'y penser; on ne pouvait pas voir sa figure: ses cheveux et
-le sang faisaient un masque.
-
-Je sautai dans ma voiture, je me fis conduire dans la direction indiquée.
-Il y avait des rassemblements autour de taches de sang. On avait emmené
-cette malheureuse femme; personne ne l'avait reconnue. Je dis au cocher:
-
---Rue Saint-Georges!
-
-Sa bonne me dit qu'elle était sortie depuis le matin, mais en toilette de
-ville. Cependant cela ne signifiait rien, parce que sa robe d'amazone
-était au manége.
-
-Je dis que j'allais rue Duphot; que s'il y avait du nouveau, on envoyât
-de suite chez moi.
-
-On m'assura, au manége, ne pas l'avoir vue de la journée; on me fit voir
-sa robe. Je rentrai chez moi pour me changer; j'étais en nage. J'allais
-ressortir quand on sonna.
-
---Oh! c'est elle! j'en suis sûre.
-
-Chose étrange! en m'habillant, je venais de la voir passer dans ma glace.
-
-J'ai souvent eu de ces visions-là; elles ne m'ont jamais trompée.
-
-J'allai ouvrir ma porte et mes bras. Quand je l'eus bien embrassée, je
-lui racontai le bruit qui courait, la peur que j'avais eue; je ne la
-quittai pas de deux jours.
-
-La malheureuse femme qui était tombée de cheval mourut de ses blessures.
-
-Lise me dit beaucoup de bien de son amant, qu'elle appelait Ernest, et me
-le présenta à dîner.
-
-Sa sœur était enceinte et était venue demeurer chez elle, pour être
-mieux soignée.
-
-Nous dînâmes tous quatre.
-
-M. Ernest était un homme de quarante-cinq ans, blond, demi-chauve. Il
-portait les cheveux longs et les ramenait sur sa tête pour cacher les
-places claires. Sa figure était longue, mince; il gardait ses favoris
-pour dissimuler le creux de ses joues; il était petit, maigre, sa peau
-était jaune, semblait être beaucoup trop grande pour sa figure et formait
-un tas de plis; ses yeux étaient bleu passé, sa bouche grande, son nez
-mince, ses moustaches d'un blond roux. Il avait des dents superbes.
-
-Je suis bien fâchée d'être obligée de lui rendre cette justice, car il me
-déplaisait.
-
-Lise eut beau me vanter sa bonté, son amitié pour elle, je ne revins pas
-sur la première impression; seulement, pour ne pas lui faire de peine,
-puisqu'elle paraissait avoir des obligations à cet espèce de singe, je le
-trouvai charmant.
-
-Eulalie était près d'accoucher, elle faisait faire sa layette à Lise qui
-devait être marraine.
-
-On avait acheté un petit berceau. Camille avait demandé à être parrain.
-Il était toujours le même; Lise commençait à compter sur lui.
-
-Elle me parla d'un bal où elle devait aller, à Passy, chez des jeunes
-gens; elle me demanda si j'irais et si je voulais venir la prendre.
-
-Je lui dis que oui, mais que, comme il y avait encore huit jours, si elle
-changeait d'avis, elle me fît prévenir.
-
-Les huit jours écoulés, n'ayant pas de nouvelles, je fus la voir sur les
-deux heures.
-
---Eh bien! viens-tu toujours?
-
---Mais certainement, me dit-elle. Entre par ici, j'arrange des fleurs
-pour ma coiffure.
-
-J'entrai dans son cabinet de toilette; il y avait des bougies allumées.
-Sa sœur était couchée sur un divan: il servait de lit.
-
---Est-ce que vous êtes malade? lui dis-je en la voyants si pâle.
-
---Oui, me dit-elle, mais ce n'est rien.
-
---Tiens, me dit Lise, je vais mettre ces grenades-là.
-
-Je regardai d'autres fleurs éparses sur le petit berceau; je sentis
-quelque chose comme une tête d'enfant; je me penchai un peu et je vis une
-petite croix et du buis béni. Je me retournai tremblante.
-
---Que veut dire cela?
-
---Tu le vois bien: ma sœur a fait une fausse couche cette nuit. C'est
-une fille; on ne l'enterrera que demain.
-
-Je sortis de cette pièce à reculons, disant à Lise:
-
---Viens me prendre si tu veux, je ne reviendrai pas ici.
-
-Elle arriva le soir, toute parée, sans avoir l'air de penser qu'elle
-avait laissé la mort chez elle.
-
-Le caractère de cette femme était rempli des plus étranges
-contradictions.
-
-Son insensibilité dans cette circonstance m'étonnait d'autant plus, que
-je me rappelais le désespoir qu'elle avait éprouvé à la mort de son
-enfant, et que j'aurais cru cet événement de nature à renouveler toutes
-ses douleurs.
-
-Je ne sais pas, au surplus, si cela tient à la société au milieu de
-laquelle j'ai vécu, mais il me semble que je n'ai jamais vu autre chose
-dans la vie: partout et toujours l'inconséquence.
-
-C'est peut-être heureux; car il y a de si vilaines choses dans l'espèce
-humaine, que, si elle était toujours d'accord avec elle-même, elle serait
-horrible!
-
-
-
-
-XV
-
-UNE COURSE EN CHAR.
-
-
-Je revins du bal sous l'impression la plus mélancolique.
-
-Nous étions dans les premiers jours de juillet, la chaleur était
-accablante, ce qui rendait mon service à l'Hippodrome très-pénible.
-
-J'avais déjà fait deux ou trois chutes avec mes chevaux. On m'avait
-saignée deux fois, cela m'avait fatiguée; je dormis mal la nuit.
-
-Je fis mille rêves pénibles; je me levai triste, préoccupée.
-
-J'ouvris ma fenêtre et je regardai le temps: il était superbe; le soleil
-resplendissait, ce qui d'ordinaire m'égaye et me ranime; pourtant
-j'avais le cœur serré. Je me mis à table sans pouvoir manger.
-
---Madame est malade? me dit ma bonne.
-
---Malade... non. Je ne sais, mais il me semble que je vais apprendre une
-mauvaise nouvelle; j'ai la mort dans l'âme. C'est aujourd'hui jour
-d'Hippodrome; j'ai idée que je vais me rompre le cou.
-
---C'est un vilain métier que vous faites là!...
-
-Elle avait raison, car je gagnais bien peu. Je me proposais de demander
-de l'augmentation; m'en accorderait-on? Ils avaient plus de femmes qu'ils
-n'en voulaient; pour se mettre en évidence elles s'offraient pour rien.
-Elles n'avaient jamais pris de leçon; mais qu'est-ce que cela fait aux
-administrateurs, pourvu qu'ils fassent fortune? Ils méprisent celles qui
-les enrichissent. Si la police n'y mettait pas bon ordre, ils en feraient
-tuer quatre sur dix. Est-ce qu'un spectacle sans danger a du charme? On
-ne cherchait pas à éviter les accidents. On nous donnait des chevaux qui
-n'avaient pas de jambes et qui s'abattaient aussitôt qu'on les pressait.
-En faisant la Croix de Berny, un Anglais a tombé avec son cheval dans le
-fossé du milieu; ce fossé avait environ douze pieds de profondeur; on
-crut l'homme et le cheval morts, car ni l'un ni l'autre ne se
-relevèrent. L'homme était évanoui. Quand il revint à lui, on vit qu'il
-était abîmé. Ses dents étaient cassées; il avait sur le devant de la tête
-une large plaie béante. Le médecin ordonna de le coucher de suite. Un des
-directeurs, présent à la chute, qui semblait surtout préoccupé de la
-crainte de voir cet exercice défendu pour cause de danger, dit alors:
-«Mettez-le sur un brancard et qu'on le conduise à l'hôpital!»
-
-A ce moment le pauvre blessé ouvrit les yeux, joignit les mains et
-supplia qu'on le laissât mourir là, mais qu'on ne l'envoyât pas à
-l'hospice.
-
-Je ne sais pourquoi cela lui faisait si peur, je ne le lui demandai pas;
-mais voyant que personne ne répondait, je ne pus me contenir.
-
---Quelle infamie! dis-je. Voilà le sort qui nous attend si nous n'avons
-pas d'autre ressource. Ce n'est pas assez de nous supprimer nos
-appointements quand nous sommes malades, il faut encore faire mourir de
-chagrin ceux qu'une chute pareille n'a pas tués sur le coup. Conduisez ce
-malheureux chez moi, j'en aurai soin, pour faire honte à ces mauvais
-cœurs. Le pauvre garçon m'embrassait les mains; tout le monde m'approuva
-du regard.
-
-Un des directeurs dit que j'avais raison, et donna l'ordre de conduire le
-blessé chez lui.
-
-C'était une bonne âme, que Dieu a rappelée depuis; il avait été
-malheureux toute sa vie. C'était un esprit supérieur; le nom de Ferdinand
-Laloue est resté dans la mémoire de ceux qu'il a obligés et de ceux qui
-l'ont connu.
-
-Le pauvre Anglais fut abîmé: il eut le nez de travers, une cicatrice à la
-joue et cinq dents cassées.
-
-Pour faire cet exercice il faut de bons jockeys; comme les bons sont
-chers, on prend de mauvais sujets qui ne peuvent rester en place: ils
-sont presque toujours gris, logent dans de mauvais garnis, n'ont pas
-d'amis et seraient abandonnés. C'est peut-être ce qui lui faisait
-redouter l'hôpital.
-
-Quinze jours auparavant, on me fit essayer un cheval de steeple-chase;
-pour l'entraîner on fit monter deux jockeys à mes côtés; ils étaient
-ivres-morts; ils partirent si grand train que mon cheval s'emporta et me
-fit faire huit ou dix tours, je sautai vingt claies de trois pieds et
-demi, j'avais les mains en sang.
-
-On mit les jockeys à l'amende; mais leur ivresse avait failli me coûter
-la vie, car mon cheval avait fait des fautes à chaque saut.
-
-Cela les avait amusés, ils allèrent en rire chez les marchands de vin.
-
-Je ne m'exposais pas ainsi de gaieté de cœur; si j'avais pu faire
-autrement, j'aurais quitté l'Hippodrome sans regret.
-
-Je partis à une heure, mais j'étais triste.
-
-Arrivée dans ma loge, je me mis à rire avec mes camarades.
-
-La première partie finit; j'avais fait deux exercices, je rentrai plus
-rassurée. Je dis à Angèle et à Louise:
-
---Ne me serrez pas trop, je broie du noir depuis ce matin.
-
---La moitié s'est bien passée, le reste se passera bien, dit Angèle; mais
-on a des jours comme cela.
-
-Nous fîmes un tour au pas pour gagner le but. Arrivées bien en ligne, on
-nous cria:
-
---Partez!
-
-Mon cœur se serra; mais, emportée comme le vent, je perdis cette
-crainte.
-
-La course promettait d'être belle, les chars se dépassaient tour-à-tour;
-j'avais dépassé Louise, j'allais dépasser Angèle; c'était le dernier
-tour.
-
-Dans le tournant, près des écuries, je vis de côté Louise qui me
-serrait; j'allais frapper mes chevaux pour les exciter, quand je sentis
-une violente secousse.
-
-Louise venait d'accrocher dans sa roue un des bouts de la queue de mon
-char, espèce de crampon qui sert à empêcher le caisson du char de traîner
-à terre; si elle eût arrêté court, ce crampon aurait pu sortir de suite
-de ses jantes; mais elle fouetta pour passer, et m'entraînant, me fit
-pirouetter; mon timon s'appliqua avec violence sur mon cheval de droite,
-il se cabra contre un poteau, poussa un hennissement qui fendit l'air, et
-retombant en arrière, il entraîna dans sa chute l'autre cheval qui,
-voulant se relever, tira de côté et fit sombrer mon char.
-
-Je tenais encore les rênes pour empêcher les chevaux de se sauver et de
-me traîner; mais un cheval en se débattant me frappa l'épaule, je lâchai,
-engourdie par la douleur; j'entendais un bruit confus:
-
---Elle est morte!
-
-Les chevaux firent un effort, me traînèrent pendant quelques pas, la face
-contre terre; quelque chose me passa à deux reprises sur la jambe, je
-poussai un grand cri; je venais de sentir mes os se broyer.
-
-On arrêta les chevaux qui se débattaient; l'un avait la jambe cassée, il
-fallut l'abattre pour étouffer ses plaintes.
-
-Cette scène avait dû être atroce pour les spectateurs. Des femmes
-pleuraient, d'autres étaient évanouies; le public avait escaladé les
-barrières et questionnait les médecins qui m'entouraient.
-
-J'ouvris les yeux, je me mis à genoux, puis debout, je passai ma main sur
-ma cuisse droite, j'éprouvai une grande douleur, mais je me tenais
-debout; je n'avais pas les jambes cassées, comme je l'avais cru;
-j'écartai tout le monde, je voulais essayer de marcher pour m'assurer que
-je n'avais rien de brisé! J'y réussis, mais avec des douleurs atroces et
-en laissant derrière moi des traces de sang.
-
-Je saluai le public qui venait de me montrer tant d'intérêt et que je
-voulais rassurer. Je fis quelques pas, soutenue sous les bras, puis je
-m'affaissai sur moi-même.
-
-On me fit revenir, puis on me saigna deux fois; le sang ne partait pas.
-
-On me pansa et on me coucha tout de mon long dans une calèche; on ordonna
-au cocher d'aller au pas. Quelques femmes me suivirent, par intérêt pour
-moi ou par ostentation.
-
-Ce cortége était triste et se grossissait en route de tous les curieux.
-Chacun donnait son avis; la fin de toute conversation était:
-
---Elle est perdue!
-
-Je ne pouvais guère repousser cette idée: mon corps était raide, froid;
-mon cœur semblait ne plus battre. Cela ne me fit aucune peine; au
-contraire, je remerciai Dieu. J'avais tant vécu en peu de temps, personne
-ne m'aimait en ce monde!
-
-Quand on m'eut montée et couchée dans mon lit, je fermai les yeux et
-j'attendis la fin. La fièvre me prit...
-
-Le lendemain, je sortis de cet engourdissement; je fis l'examen de mon
-mal: j'avais une partie de l'épaule et du coude dépouillée; des grains de
-sable étaient entrés dans la chair et y avaient fait des trous.
-
-Pour empêcher les chars de trop chasser dans les tournants, on avait
-plombé les roues; une de ces roues m'avait passé sur la cuisse et me
-l'avait entourée d'un bourrelet violet, large et épais comme la main;
-j'avais une luxation au genou; il s'était formé un épanchement sous la
-rotule; j'avais sur l'os une ouverture de deux pouces, qu'un cheval
-m'avait sans doute faite avec son fer en se débattant. Ma jambe était un
-brasier.
-
-Le médecin de l'Hippodrome vint me voir; il m'ordonna des compresses et
-du repos.
-
-Je suivis ses prescriptions pendant six jours, sans éprouver de mieux; au
-contraire, je souffrais de plus en plus.
-
-Un jeune homme vint me voir; il avait été témoin de l'accident, et, sans
-me connaître, il avait pris très-régulièrement de mes nouvelles. Il me
-dit qu'on me soignait mal, qu'il allait m'envoyer le premier chirurgien
-de Paris, qu'il ne fallait pas rire avec les maux de jambes.
-
-Le lendemain, un gros homme arriva à neuf heures du matin; il entra dans
-ma chambre tout droit; je lui demandai ce qu'il me voulait:
-
---Allons, défaites les bandes de votre jambe; je viens de la part de M.
-Gustave de Bel...
-
-J'obéis; mais je tremblais, car il me faisait peur; il avait l'air si
-dur. Il me pressa le genou à me faire crier, il regarda ma plaie rouge,
-gonflée, mais à moitié fermée.
-
---Quel est l'imbécile qui vous soigne? me dit-il en ajustant ses deux
-doigts de chaque côté de la cicatrice.
-
-Je crus qu'il allait serrer; je pris ses deux mains dans les miennes.
-
---Allons, n'allez-vous pas faire l'enfant? est-ce que vous ne tenez pas à
-conserver cette belle jambe-là?
-
-Il appuya un peu; je me mis à crier.
-
---Criez, criez, me dit-il, cela soulage.
-
-La porte de ma chambre s'ouvrit, et je vis ma mère en pleurs.
-
---Maman! dis-je, oubliant le médecin, qui ne m'oubliait pas, et qui,
-profitant de ma distraction, décolla les chairs presque cicatrisées.
-
-Le cœur me manqua; je me jetai en arrière sans crier; je sentis quelque
-chose de tiède me couler sur le pied.
-
-On lui donna une serviette, qui se teignit d'un sang noir. Sitôt que je
-retrouvai ma respiration, ce fut pour pleurer; je retirai ma jambe, que
-je ne voulais plus confier à ce bourreau.
-
-Il se mit à rire de ma colère et me dit:
-
---Vous me détestez joliment, hein? Mais je ne viens pas pour me faire
-aimer: je veux vous guérir. Cela s'était mal fermé, il vous serait venu à
-côté un dépôt. Maintenant, il faut que je voie si l'os n'a rien et que je
-vous brûle.
-
---Jamais! lui dis-je; vous ne me toucherez plus, j'aime mieux mourir.
-
---Alors, je vais m'en aller. Et il se croisa les bras.
-
---Voyons, me dit ma mère, un peu de courage!
-
-Je fus honteuse de ma faiblesse et je mis mon pied sur son genou. Il
-prit un bistouri, écarta les chairs, gratta légèrement l'os.
-
-La sueur me perlait au front.
-
-Ma mère me serra la main, de l'autre je serrais mes draps si fort que je
-fis des trous avec mes ongles.
-
-Il frotta la pierre infernale autour de l'ouverture. Je demandai grâce;
-il s'arrêta et me dit:
-
---En voilà assez pour aujourd'hui, nous recommencerons cela dans deux
-jours. Vous allez mettre une toile cirée sous elle, vous placerez une
-traverse en bois au-dessus du genou. Vous irez chercher un alambic que
-l'on va vous donner; vous l'emplirez de glace, qui fondra goutte à goutte
-sur sa jambe, jour et nuit.
-
-Ma mère le reconduisit; elle rentra toute pâle.
-
-Une fois la douleur engourdie, je lui demandai comment elle avait su mon
-adresse, et qui lui avait dit que j'étais malade.
-
---J'ai, me dit-elle, sur mon carré une femme qui donne des petits bancs à
-l'Hippodrome. Un jour elle m'avait fait cadeau de deux places; je voulais
-voir si cette Céleste, dont on parlait tant, n'était pas ma fille. Quand
-je te reconnus, je faillis m'évanouir. J'avais bien envie de t'embrasser,
-mais je n'osais pas aller à toi. Je ne voulus jamais retourner te voir
-faire ces courses maudites, j'avais trop peur. Tous les deux jours
-j'avais de tes nouvelles; mais depuis six jours je n'y tenais plus.
-Rosalie me rapporta qu'on disait qu'il faudrait te couper la jambe. Me
-voilà; m'en veux-tu?
-
---Non, au contraire.
-
-Ce qu'elle m'avait dit m'avait fait passer dans la cuisse comme une lame
-d'acier; je sentais un froid vers l'os, je restai pensive. Je me consolai
-en disant que, s'il me fallait subir cette opération, je me tuerais.
-
-Ma mère s'établit près de moi; je n'osai rien lui demander de sa vie
-privée.
-
-Elle comprit ma discrétion et me dit qu'elle pouvait me donner tout son
-temps, vivant absolument seule.
-
-Je reçus la visite de mes camarades.
-
-Angèle, dont je n'avais jamais aimé le caractère, fut une des plus
-empressées. Je lui en sus gré et je ne l'ai pas oublié; tout le monde
-vint me voir à la fois, puis je restai seule.
-
-Mon gros chirurgien me tint parole et vint me brûler une seconde fois.
-J'en avais une peur atroce.
-
-Lorsqu'il me fit sa dernière visite, il me dit, en me tapant sur la joue:
-
---Eh bien! mon enfant, les plaies sont roses; vous êtes sauvée. Je vous
-ai fait du mal pour votre bien; m'en voulez-vous toujours? Il n'y avait
-pas à lésiner, la chaleur est si grande, le sang a été si décomposé par
-la peur, que je craignais la gangrène. Il n'y a plus de danger; vous avez
-été bien raisonnable; tâchez, si vous le pouvez, de ne plus continuer ce
-métier-là.
-
---Monsieur, lui dis-je, comment reconnaître les soins que vous m'avez
-donnés?
-
---Vous n'avez rien à reconnaître. Je ne suis plus médecin; il a fallu une
-occasion comme celle-là pour que je me dérange. Je suis trop gros, je ne
-puis plus monter; tâchez que je ne revienne jamais vous voir, et, si vous
-tenez à vos membres, qui en valent bien la peine, ménagez-vous.
-
-Il partit sans me dire son nom; je ne l'ai jamais su.
-
-Ma mère me conseillait aussi de quitter l'Hippodrome.
-
-B..., qui, me sachant malade, avait oublié qu'il me boudait, m'engageait,
-de son côté, à en finir avec un métier aussi périlleux.
-
-Je leur promis de cesser à la fin de la saison, si on ne me donnait pas
-d'augmentation.
-
-Je fis d'abord quelques tours dans ma chambre, puis je descendis; je
-marchais, mais avec une vive douleur au genou; j'allai en voiture à
-l'Hippodrome; ma place était prise, on se souvenait à peine de moi.
-
-Cela me mit dans une telle fureur, que j'exigeai que l'on me rendît mes
-costumes et mes chevaux pour la représentation suivante.
-
-On avait beau me dire que je n'avais pas de force, je ne voulus rien
-entendre.
-
-Quand je remontai dans mon char, raccommodé comme moi, j'eus une grande
-émotion; on m'applaudit beaucoup. Je perdis la tête et je m'arrêtai au
-second tour.
-
-Cela faillit causer un nouvel accident; le char qui me suivait fut au
-moment de monter dans le mien. On criait:
-
---Arrêtez!
-
-Angèle tira sur ses chevaux et les détourna adroitement. Une ligne de
-plus, et le timon allait me frapper entre les deux épaules; je n'avais
-pas vu le danger; j'étais calme, au pas.
-
-Quand on me conta ce qui avait failli m'arriver, je me mis à rire; je
-remerciai Angèle et je dis:
-
---Vous verrez que je me tuerai dans mon char, comme Hippolyte.
-
---Ne ris pas avec cela, dit Angèle, je suis morte de peur! Tu n'es pas
-assez rétablie; tu devrais rester quinze jours à te reposer.
-
-Je le fis, moins de bonne volonté que de force; mais l'ennui me prit; je
-voyais tout en noir.
-
-Je dis à ma mère que, si elle voulait, je quitterais le monde avec elle;
-que dès que j'aurais un peu d'argent, nous irions nous cacher dans
-quelque coin. Elle y consentit.
-
-La saison était finie; je demandai un rendez-vous à mon directeur, pour
-savoir quelles étaient ses intentions à mon égard; s'il voulait m'engager
-pour deux ans et m'augmenter.
-
-Il me regarda et me dit:
-
---Pourquoi vous augmenterais-je? Est-ce que vous ne faites pas _vos
-affaires_? Qu'est-ce que c'est, pour vous, que quelques centaines de
-francs par an de plus ou de moins? Je compte diminuer tout le monde: j'ai
-plus de femmes qu'il ne m'en faut; si je vous laisse au même prix, vous
-devez vous estimer bien heureuse.
-
---Voilà donc la récompense que je devais attendre de mes services! Je
-m'en vais, car, l'année prochaine, vous seriez capable de me demander de
-l'argent pour l'honneur de vous servir.
-
-Il ne me retint pas, et je rentrai chez moi désespérée.
-
-Ma mère me consolait et me disait:
-
---N'ont-ils pas eu le feu?... C'est peut-être la gêne qui les rend
-ingrats.
-
-Je ne voulais rien entendre; j'avais deux grosses peines et une affreuse
-inquiétude:
-
-Je quittais mes chevaux, pour lesquels j'avais une vraie passion; je
-n'avais plus d'état et mes craintes allaient me reprendre.
-
-Je renfonçai mes larmes, et je pris une voiture pour aller chercher mes
-affaires.
-
-Jusqu'au dernier moment, j'espérais qu'on allait me retenir; mais rien,
-pas même un adieu poli.
-
-Quel parti prendre? me consoler de cette nouvelle déception.
-
-C'est ce que je fis, en jurant de ne jamais rentrer à l'Hippodrome comme
-écuyère.
-
-Pour m'étourdir, je me remis à courir le monde. J'allais tantôt chez
-Lise, tantôt chez Lagie.
-
-Je rencontrai plusieurs fois un petit monsieur blond, le teint coloré, se
-donnant un genre militaire, jurant, buvant, spirituel, rageur,
-querelleur, rarement poli. Il se nommait Deligny.
-
-Il me déplaisait si fort, que je n'entrais jamais sans demander s'il
-était là, afin de l'éviter.
-
-Il s'aperçut de mon antipathie et cherchait tous les moyens de me
-rencontrer pour me taquiner.
-
-Ainsi, quand il donnait un dîner, on m'invitait en me cachant sa
-présence; nous nous querellions toute la soirée.
-
-Il se vantait de n'avoir jamais aimé, de traiter les femmes à la
-hussarde. On dit que l'amour se présente souvent en tenant la haine par
-la main. C'est ce qui arriva.
-
-Il buvait moins devant moi, il devenait presque aimable; on le
-plaisantait beaucoup, mais cela prenait assez de force pour dompter la
-raillerie.
-
-Un jour, ma mère me dit:
-
---Tu devrais t'établir, j'aurais soin de ta maison; cela te ferait une
-position; je pourrais rester près de toi sans t'être à charge.
-
-Cette idée me sourit: je donnai congé; ma mère chercha une boutique et en
-trouva une, rue Geoffroy-Marie, no 2.
-
-Je louai un logement au no 5, presque en face.
-
-Pendant que nous nous occupions de nos préparatifs, je reçus une lettre
-de la Haye; elle était du baron, que m'avait envoyé ma fausse sœur. Il
-avait cessé ses rapports d'amitié avec moi parce que son service auprès
-du roi l'avait rappelé en Hollande.
-
-Il me disait dans cette lettre qu'il venait d'être très-malade, que mon
-image était toujours présente à sa mémoire, et que ma présence avancerait
-plutôt sa guérison que tous les secours de la Faculté.
-
-Six mois avant ou six mois plus tard, je l'aurais envoyé promener avec
-cette fantasque proposition.
-
-Mais elle arrivait fort à propos; j'avais grand besoin de distractions.
-L'idée d'un voyage me souriait.
-
-Une promenade en pays étrangers me semblait une excellente préparation à
-la carrière commerciale, dans laquelle je me proposais d'entrer.
-
-Je n'hésitai donc pas un instant.
-
-J'annonçai à ma mère que je partais le soir pour Anvers, que de là je
-gagnerais la Haye, que j'emmenais ma domestique et que je serais de
-retour dans six jours au plus tard.
-
-Ma mère me conduisit au chemin de fer et pleura à chaudes larmes en me
-voyant partir.
-
-
-
-
-XVI
-
-IMPRESSIONS DE VOYAGE.
-
-
-Presque tous les hommes sont galants en voyage.
-
-Pourtant, il y en a beaucoup qui, lorsqu'ils aperçoivent une femme dans
-une diligence, se sauvent en disant: «Allons dans une autre, nous ne
-pourrions pas fumer.»
-
-Deux jeunes gens, sur le point d'entrer dans la voiture où je me
-trouvais, refermèrent la porte pour aller chercher ailleurs; après avoir
-visité le convoi, ils revinrent, n'ayant pas trouvé d'autres places; je
-vis sur leurs figures qu'ils me donnaient à tous les diables. J'aurais pu
-les rassurer, car je fumais des cigarettes et le cigare ne m'incommodait
-nullement.
-
-Mais je pris plaisir à les taquiner.
-
-L'un d'eux, oubliant ce contre-temps, en prit son parti et voulut se
-dédommager, s'il le pouvait, par une histoire galante.
-
-Je répondis par des oui et des non bien secs. Il se rebuta et ne
-m'adressa plus la parole.
-
-Si je n'étais pas très-bavarde, j'aimais au moins beaucoup à causer. Mes
-compagnons parlèrent bas, puis s'arrangèrent dans leur coin pour dormir.
-
-Je n'avais pas sommeil, je voulais qu'ils me tinssent compagnie. J'avais
-réservé pour ce moment un moyen triomphant pour les dérider.
-
---Si vous voulez fumer, messieurs, leur dis-je, ne vous gênez pas, cela
-ne m'incommode pas, au contraire, j'aime l'odeur du tabac.
-
-Ils fouillèrent en même temps dans leurs poches, et ne me dirent merci
-qu'après avoir cassé le petit bout de leurs cigares avec leurs dents.
-
-Je suis sûre qu'à partir de ce moment ils me trouvèrent charmante, au
-travers du nuage de fumée dont ils m'enveloppaient.
-
-Pour certaines personnes, fumer est un besoin plus impérieux que manger.
-
-
-Je les avais rendus si heureux, qu'ils me comblèrent de politesses,
-d'attentions.
-
-Ils poussèrent la complaisance jusqu'à m'apporter de l'eau sucrée et des
-gâteaux dans la voiture, dont je n'avais pas voulu descendre.
-
-D'abord, ils étaient fort intrigués sur mon compte; puis, m'ayant
-reconnue pour m'avoir vue à l'Hippodrome, ils furent gais avec moins de
-retenue. De mon côté, je m'étais assurée que c'étaient des gens comme il
-faut, et qu'ils resteraient dans les limites convenables.
-
-Ma bonne ronflait plus fort que la locomotive et ne fut pas la moindre
-cause de notre hilarité; elle tombait obstinément sur son voisin, qui
-entreprit de la caler avec sa canne et son manteau.
-
-Elle dormait en équilibre avec des soubresauts impossibles à raconter...
-et nous de rire!
-
-Il faisait un froid atroce.
-
-Comme tous les gens qui n'ont jamais voyagé, j'étais partie corsée,
-ajustée, comme si j'allais à la noce; aussi, le matin, étais-je pâle,
-rompue de fatigue.
-
-J'allai à l'hôtel de la Poste, à Bruxelles; je dormis pendant quelques
-heures, ce qui me remit tout-à-fait.
-
-Après déjeuner, je fis un tour dans la ville. C'est Paris, moins les
-monuments et les Parisiens.
-
-Toutes ces rues qui montent et descendent m'ennuyaient; d'ailleurs je
-n'avais pas le loisir de m'arrêter longtemps.
-
-Je m'étais figuré que Bruxelles devait avoir un cachet particulier. Je
-rentrai désillusionnée, et je partis pour Anvers dans un mauvais chemin
-de fer qui nous secoua à nous bossuer le front les uns contre les autres.
-Heureusement que le chemin n'était pas long.
-
-J'arrivai très-incommodée; je demandai où se trouvaient les bateaux à
-vapeur faisant le service de la Haye; je m'adressai à un grand homme
-joufflu qui me laissa répéter trois fois, puis finit par me faire signe
-qu'il ne comprenait pas. Je l'envoyai au diable en français. Il me fit un
-grand salut.
-
-Un employé vint m'annoncer que les bateaux à vapeur ne marchaient pas, à
-cause des glaces; qu'ils reprendraient peut-être leur service dans une
-quinzaine de jours.
-
-L'autre m'avait mal disposée, j'eus envie de battre celui-là; mais, comme
-je n'aurais pas été la plus forte et que je n'ai pas la témérité de
-Lola-Montès, je le pris par la douceur: je me donnai un air d'importance,
-et je dis que j'étais attendue pour des affaires qui n'admettaient aucun
-retard; qu'il fallait à tout prix que je partisse.
-
---Dame! il y a bien des voitures, mais vous serez très-mal.
-
---Qu'à cela ne tienne; où sont-elles?
-
-Il m'indiqua l'hôtel du Cheval Blanc.
-
-On me mit dans une chambre à deux lits avec ma buse de bonne, que j'étais
-obligée de servir. Après cela, je ne savais pas commander; elle pouvait
-bien ne pas savoir obéir.
-
-Une grosse fille vint mettre une allumette au poêle.
-
-Figurez-vous un feu de charbon de terre dans le milieu d'une chambre. Le
-tuyau du poêle était bouché; je passai la journée la fenêtre ouverte,
-tantôt faisant un pas de polka pour me réchauffer, tantôt battant la
-semelle.
-
-Il n'y avait pas d'autre chambre; je ne pouvais aller ailleurs, à cause
-de la voiture.
-
-Je demandai à manger: on m'apporta de la bière.
-
-J'avais retenu deux places dans le coupé, les deux coins. Il nous vint
-pour troisième un monsieur, sans exagérer, gros comme une feuillette.
-
-J'eus beau me faire petite, il m'écrasait; je le portai à moitié pendant
-deux heures.
-
-Au premier relais, je lui offris le coin, sous prétexte de causer avec ma
-bonne; cela ne nous desserra pas, et je commençai à regretter mon voyage.
-
-On nous fit changer dix fois: nous quittions une voiture pour prendre un
-bachot que l'on faisait glisser entre des cassures de glace; nous
-reprenions un autre coucou, puis une autre barque; cela n'était pas sans
-danger et sans émotion.
-
-Il fallait avoir bien affaire pour voyager ainsi entre la neige et le
-charriage des glaces; aussi, n'étions-nous que trois voyageurs.
-
-Notre compagnon paraissait avoir trente ans; il était entortillé de
-fourrure, son cache-nez m'empêchait de voir une partie de sa figure. Ce
-que j'en voyais me paraissait empreint d'une grande tristesse; ses yeux
-me parurent rouges. Mais, comme d'un temps pareil tout le monde a le nez
-rouge, je pensais que cela lui avait gagné les paupières.
-
-La barque dans laquelle nous étions entrés était une espèce de gros
-radeau à rebords pointus à l'avant et ferré comme un patin.
-
-Nous venions de prendre un nouveau voyageur; il avait une voiture faite
-absolument comme les fourgons qui conduisent ici l'argent de la Banque.
-
-Il descendit du cabriolet de devant, aida à dételer les deux chevaux et
-fit placer cette voiture avec précaution sur le bachot. Il parlait
-hollandais avec les mariniers; nous avancions; on n'entendait que le
-craquement de la glace.
-
-Je m'ennuyais; j'aurais bien voulu causer avec mon compagnon. Appuyé sur
-le devant de sa voiture, il était silencieux; il ne savait peut-être pas
-un mot de français: je le laissai tranquille.
-
-Ma bonne s'appelait Joséphine; elle était morte de peur et de froid; moi,
-je n'étais pas rassurée; je me donnais des airs de bravoure pour me
-tromper moi-même.
-
---Allons, Joséphine, du courage! On ne meurt qu'une fois. Cette voiture
-me fait l'effet d'une bière qu'on a mise là tout exprès; les poissons ne
-vous mangeront pas.
-
---Ah! madame, vous riez toujours; je suis bien fâchée d'être venue.
-
-Le jeune homme dit en très-bon français:
-
---Mademoiselle a raison, c'est une bière; mais elle n'est pas vide.
-
-Je me sauvai de la voiture aussi loin que me le permit l'espace.
-
---Pas vide? lui dis-je; mais nous voyageons donc avec un mort?
-
---Mon père, mademoiselle, me dit-il, en ôtant sa casquette de voyage
-comme pour saluer ces restes qu'il pleurait encore. Ses yeux étaient
-pleins de larmes.
-
-Je fus honteuse du peu de retenue que j'avais eue, de ma gaieté; j'avais
-envie de lui en faire mes excuses.
-
-Mais aussi, croyant que personne ne me comprenait, j'avais dit mille
-sottises pour rassurer ma compagne; je n'osais plus bouger.
-
-Je me mis à réfléchir: je ne comprenais pas pourquoi on faisait voyager
-les morts.
-
-Je parlai bas à Joséphine.
-
-Le jeune homme entendit ou devina; il vint à côté de moi et me dit.
-
---Cela arrive quelquefois. J'habite la Haye; mon père est mort à Paris;
-sa dernière volonté a été d'être enterré près des siens. J'ai obtenu la
-permission de le ramener dans son pays. N'ayez aucune crainte; il était
-le meilleur des hommes: il ne peut que nous porter bonheur.
-
-En ce moment, j'entendis des paroles brutales; sans comprendre leur
-langue, je vis bien que nos mariniers juraient. Ils prirent des crocs de
-fer et travaillèrent à repousser d'énormes glaçons qui, se joignant,
-nous fermaient le chemin.
-
-Le jeune homme était pressé d'arriver; il avait payé quatre fois la
-valeur du passage; on avait pris cette grande barque, quoique ce fût une
-imprudence.
-
-La compagnie n'était pas gaie, la situation non plus. Je cachai ma tête
-dans mes mains et je fis à Dieu une fervente prière.
-
-Quand j'eus fini, je vis beaucoup d'hommes sur un port où nous abordâmes
-avec force difficultés.
-
-Une fois à terre, nous reprîmes une voiture qui était toute prête.
-
-On mit deux chevaux à la voiture du jeune homme, qui marcha à la tête
-avec beaucoup de respect.
-
-Nous traversâmes la ville, qui était, je crois, Rotterdam.
-
-Je ne vis que des bornes, des chaînes et des grilles; la campagne était
-inondée, et l'eau qui recouvrait les champs était gelée. Çà et là des
-enfants qui patinaient.
-
-Quand nous fûmes à quelques lieues de la Haye, le paysage s'anima; les
-prés étaient couverts de patineurs; les femmes portaient sur leurs têtes
-des corbeilles rondes, tenaient leur tricot à la main, et glissaient
-comme les hirondelles qui rasent la terre, cela si facilement, sans
-quitter leur ouvrage, que je fus émerveillée tout le reste de la route.
-
-On va se faire des visites d'une ville à l'autre, on se rencontre, on
-cause, puis on repart; c'est très-joli, je fus enchantée et je voulus
-essayer.
-
-Nous fîmes halte dans une auberge; j'envoyai acheter des patins, et me
-voilà essayant. Au premier départ, je m'étendis tout de mon long; au
-second, ce fut la même chose. J'appris seulement qu'on ne tombait jamais
-en avant.
-
-Je m'obstinai, la glace était dure; je fus forcée d'y renoncer. Quand il
-fallut me rasseoir en voiture, je regrettai bien de n'avoir pas cédé plus
-tôt.
-
-Enfin nous arrivâmes; je fus à l'hôtel de l'Europe. J'avais demandé le
-plus beau de la ville et on me l'avait indiqué.
-
-Il y a dans toutes les chambres un petit poêle qui faisait mon bonheur.
-
-La Haye est une ville très-morose; on reçoit froidement les Françaises
-seules, quand elles n'ont pas soixante ans.
-
-On me regardait, on hésitait; je voyais le moment où l'on allait refuser
-de me recevoir. Je dis:
-
---Donnez-moi ce que vous aurez, je ne suis pas difficile; je repars dans
-deux jours.
-
-On me fit monter au premier, dans une chambre très-propre; une autre plus
-simple donnait dedans; chacune avait son petit poêle ciré comme une paire
-de bottes; je les fis rougir.
-
-J'écrivis un mot à mon ami, qui allait mieux; il était de service et ne
-pouvait me voir qu'une minute le soir, encore fallait-il prendre beaucoup
-de précautions.
-
-Il vint en tournant sur lui-même comme un homme poursuivi, me fit parler
-bas, me supplia de garder l'incognito.
-
-L'idée de me faire passer pour une noble étrangère me sourit assez.
-
-Le lendemain, je fus voir Skevening.
-
-Arrivée au bord de la plage, je marchai dans un sable jaune et fin, le
-plus près possible de la mer. Mes pieds enfonçaient, il faisait du
-brouillard, nous étions seules; je me retroussai assez pour ne pas me
-salir.
-
-Ayant des bottines bleues boutonnées un peu justes, j'avais mis des bas
-de soie; probablement que ce n'était pas la mode du pays.
-
-Joséphine se mit à crier:
-
---Ah! mon Dieu, madame!
-
-Je crus que quelque chose me montait aux jambes, je relevai un peu plus.
-Ne voyant rien à terre, je me retournai; je vis derrière moi peut-être
-deux cents hommes habillés tous de même: pantalon et veste jaunâtres,
-chapeau à larges bords, comme nos forts de la Halle. Beaucoup étaient
-baissés et regardaient... sans doute mes bas.
-
-Je baissai ma robe; je n'osais plus bouger de place. J'avais entendu dire
-qu'on avait enlevé des femmes dans des bateaux, puis, qu'après leur avoir
-tout pris, on les avait jetées à la mer. Heureusement une Hollandaise
-apparut avec ses plaques d'or, cela m'enhardit.
-
-Les hommes qui m'avaient fait tant de peur se rangèrent pour nous laisser
-passer. J'avais crains une fin tragique!
-
-«S'ils veulent me prendre, m'étais-je dit, je m'élancerai dans la mer.»
-
-Quelques-uns me saluèrent; je rentrai en riant encore de ma peur.
-C'étaient des pêcheurs d'huîtres.
-
-Le lendemain, il faisait une belle journée de gelée; le soleil était
-pâle, mais il égayait.
-
-On me conseilla d'aller voir le parc; je mis une robe de velours noir, un
-manteau pareil, un chapeau de velours épinglé blanc avec des roses
-dessous, un voile, plutôt pour empêcher mon nez de rougir que pour me
-cacher. Ce parc était superbe; il y avait des cerfs, des chevreuils
-presque apprivoisés.
-
-Je vis venir devant moi une grande dame blonde, les cheveux frisés à
-l'anglaise.
-
-Quelques personnes marchaient à ses côtés; les passants la saluaient avec
-beaucoup de respect; elle rendait un sourire. Elle me regarda, parla à
-une dame près d'elle et continua sa route. J'entendais tout le monde
-dire:
-
---La reine!
-
-Je ne pouvais me figurer que c'était cette dame que je venais de croiser.
-
-Je vis mon baron déboucher d'une allée sur un superbe cheval gris;
-j'allais lui demander si cette dame était bien la reine, mais quand il me
-vit, il tourna bride. Je crois que, sans les obstacles qu'il a dû
-rencontrer, il courrait encore.
-
-Je rentrai dîner.
-
-Le baron vint me voir une minute, et me dit qu'en effet, dans ma
-promenade du matin, j'étais tombée, sans le savoir, au milieu de toute la
-cour.
-
-Je compris pourquoi il s'était sauvé; il était chambellan.
-
-Je ne crois pas commettre une indiscrétion, tout le monde est chambellan,
-dans ce pays-là.
-
-Il m'envoya des places de spectacle; on jouait _le Comte Ory_ et
-_Figaro_.
-
-La salle est singulière: il n'y a pas de loge dans ce théâtre; une
-galerie séparée à plusieurs endroits pour les chambellans, les dames, le
-roi. Les personnes les plus considérables de la ville vont aux stalles
-d'orchestre. Je fis la moue, quand on me désigna mes places.
-
-Mon chapeau blanc occupait beaucoup les jeunes gens placés au balcon: ils
-voulaient connaître la figure qui était sous ce chapeau; plusieurs
-vinrent à la porte de l'orchestre. J'étais entrée d'une façon
-majestueuse; je gardai un air digne.
-
-Hélas! j'avais compté sans les embarras de ma célébrité. Dans
-l'entr'acte, deux curieux vinrent se placer presque en face de moi.
-
---Ah! ce n'est pas possible! dit l'un; mais si, c'est elle, c'est
-Mogador!
-
---Allons donc! dit l'autre.
-
---J'en suis sûr, reprit le premier; je la connais, je l'ai assez vue à
-l'Hippodrome; tu vas voir.
-
-Ils partirent tous deux, mais revinrent avec du renfort.
-
-Il me prit une envie de loucher épouvantable.
-
---Vous vous serez trompé, disait un nouveau venu.
-
---Non, non, disait mon délateur, je la reconnais bien; elle est un peu
-grêlée, c'est bien elle; d'ailleurs, le baron peut nous mettre d'accord.
-
-Heureusement le rideau se leva; ils n'osèrent plus redescendre. J'avais
-été très-vexée; maintenant j'avais une envie de rire qui m'étranglait.
-
-Maître Basile entra à propos, je pus me livrer impunément à ma gaieté.
-Ils avaient fait une si drôle de figure, je les avais regardés avec un si
-grand air d'indignation quand ils m'avaient appliqué le nom de Mogador,
-que je n'osais plus tourner la tête et que j'étais à l'avance
-très-embarrassée de ma sortie.
-
-La pièce n'était pas finie, que je quittais ma place. J'espérais ainsi
-gagner mon hôtel, je demeurais à la porte; mais ils avaient quitté leurs
-places en même temps que moi, et ils étaient rangés dans le couloir.
-
-Je vis le baron sur la porte; il me tourna le dos en me faisant signe de
-monter dans une voiture qui se trouvait ouverte au perron; un homme me
-poussa; j'entendis parler au cocher sans comprendre; nous partîmes à fond
-de train. Nous marchions depuis longtemps; je commençais à m'inquiéter,
-car je devais être arrivée depuis une demi-heure.
-
-Je voulus parler au cocher, il ne comprenait pas; il redoubla de vitesse.
-Je voyais les arbres, la rivière.
-
-Je compris que j'étais perdue: il m'entraînait dans un bois. J'étais bien
-mise; il me croyait riche: il allait me voler et me tuer.
-
-Je demandai pardon à ma domestique d'avoir ainsi exposé ses jours.
-
-Je ne sais si c'est la course ou la peur qui me portait sur les nerfs,
-mais je me mis à pleurer. Ma bonne m'accompagna dans un autre ton;
-c'était à fendre les oreilles.
-
-La voiture s'arrêta, je reconnus l'hôtel.
-
---Le maladroit! dis-je en descendant, il s'était perdu.
-
---Non, me dit le baron, qui m'attendait à la porte; c'est moi qui lui ai
-commandé de faire un grand détour; sans cela on vous aurait suivie. Je ne
-veux pas qu'on sache où vous demeurez. Bonsoir, à demain. Ne sortez pas,
-ne vous mettez pas à la fenêtre!
-
---Ah! mais je suis donc en prison ici?
-
---Ce que je vous dis est dans votre intérêt. Une de vos compatriotes,
-Mlle Hermance, sous prétexte qu'on s'occupait trop d'elle, vient d'être
-renvoyée en France.
-
---On n'est guère hospitalier dans ce pays; je pars demain.
-
---Non, restez encore quelques jours. Les routes sont impraticables.
-
-Restée seule, je ne trouvai qu'une distraction: rougir mon poêle, ouvrir
-la fenêtre pour ne pas griller, puis me coucher et dormir. Dormir!
-était-ce possible? ma bonne ronflait comme un roulement de tambours.
-
-Je me levai de bonne heure, je cherchai à me distraire: ce fut en vain,
-et je gagnai quatre heures avec force bâillements. Je me détendais à me
-rompre les fibres, quand j'entendis plusieurs voix qui causaient en
-montant.
-
-Je restai les bras en l'air; on disait mon nom. Je crus que le baron me
-faisait une galanterie, qu'il m'amenait de ses amis. J'allai ouvrir; je
-vis cinq jeunes gens, mais pas de baron. Je poussai vite ma porte. Il
-était trop tard; ils m'avaient bien vue. J'écoutai, ils parlaient de moi.
-L'un disait:
-
---Je savais bien qu'elle devait loger ici.
-
-Une porte à côté de la mienne s'ouvrit; c'était un salon où ils venaient
-dîner. Ils frappèrent au mur, me chantèrent des chansons faites sur moi,
-ou qu'ils improvisèrent, enfin ils firent les diables!
-
-Je ne bougeai pas, et je n'aurais répondu pour rien au monde; pourtant
-cela m'amusait.
-
-A huit heures, on frappa; je refusai d'ouvrir, n'ayant pas reconnu la
-voix de mon ami. On me passa un mot sous la porte; il était ainsi conçu.
-
-«Je n'ose aller vous voir. Votre hôtel est envahi. Sortez à dix heures;
-je vous attendrai au coin de la place et du café Anglais.»
-
-L'heure venue, je m'enveloppai comme un conspirateur et nous glissâmes le
-long des murs comme deux ombres. La ville, à cette heure, est calme,
-triste comme un cimetière.
-
-Nous avancions avec peine, tant il y avait de verglas. Joséphine fit une
-glissade et s'étendit comme une masse; heureusement qu'il n'y a pas que
-moi, sans cela on m'appellerait mauvais cœur; je me mis à rire si fort
-que je fus obligée de m'appuyer au mur.
-
-Une sentinelle se promenait silencieuse; elle s'arrêta pour écouter et
-nous cria, sans doute: Qui vive! Je ne savais que lui répondre, et puis
-il m'était impossible de m'empêcher de rire.
-
---Oh! madame, me dit Joséphine, ce n'est pas gentil de rire du mal des
-autres; ça ne fait pas de bien de se prendre mesure comme ça sur le pavé.
-
-Je n'osais plus faire un pas; la sentinelle criait toujours; j'avais
-répondu:
-
---_C'est nous!_
-
-Il paraît que cela ne lui suffisait pas, et que si le baron, voyant mon
-retard, n'était pas venu quelques pas au-devant de nous et n'eût dit un
-mot au factionnaire, il aurait bien pu nous envoyer une balle.
-
---Ah! c'est vous! Tant mieux, nous ne pouvions plus avancer.
-
---Qu'est-ce donc qui vous faisait rire de si bon cœur?
-
---C'est Joséphine, qui ne voulait plus avancer sans être ferrée à glace.
-
---Il faut que vous changiez d'hôtel demain. On demande déjà qui est
-l'étrangère qu'on a vue à la promenade; et puis, on sait où vous êtes.
-Comme on est privé d'aussi charmantes femmes que vous, quand il en vient
-une, c'est une révolution; les jeunes gens font le diable.
-
---Mon cher, votre pays m'ennuie. Je ne changerai pas d'hôtel; je pars
-demain sans faute; ça me fera grand plaisir et ne vous fera pas de peine.
-Faites-moi retenir un coucou.
-
-Il essaya bien encore de me retenir; mais ma résolution était prise et ma
-patience à bout.
-
-Je repartis aussi péniblement que j'étais venue, et je vis le débarcadère
-de Paris avec une joie d'exilée.
-
-
-
-
-XVII
-
-LA MORT DE MARIE.
-
-
-Ma mère avait trouvé tout préparé pour le déménagement; notre boutique
-était prête.
-
-J'avais économisé un peu d'argent, mais cela ne suffisait pas. Je vendis
-mes bijoux, des cachemires; je payai toutes mes petites dettes, voulant
-rompre avec tous ces marchands qui s'accrochent à vous, et qui profitent
-de votre position, de votre désordre pour vous vendre six fois plus cher
-que la valeur des objets.
-
-Je ne voulais pas devenir une vertu farouche, mais je voulais quitter
-cette servitude du plaisir des autres; je voulais ne rire que quand j'en
-aurais envie et pour mon plaisir à moi; vivre avec économie, avec gêne,
-s'il le fallait, pour être heureuse du bien qui pourrait m'arriver.
-
-Je me rappelais les dimanches de mon enfance, qui, sans avoir été trop
-heureux, étaient des fêtes. Je me rappelais la robe de ma première
-communion, que j'avais mise jusqu'à ce que la taille me vînt sous les
-bras, et que je trouvais admirable, parce que je n'en avais pas d'autre
-pour m'habiller.
-
-Dans ce temps-là, je regardais le ciel quatre jours à l'avance pour
-savoir s'il pleuvrait. Ce n'est pas l'habitude des désœuvrés du grand
-monde.
-
-L'abus des plaisirs use la vie, l'intelligence; on devient insensible à
-tout, et surtout aux choses simples.
-
-La gaieté naïve, qui est la meilleure, vous est insupportable. Voyez
-plutôt. Qu'est-ce que c'est que le dimanche pour la plupart des gens
-riches? Un jour d'ennui.
-
-Ce jour-là, les badauds s'amusent; il est de bon ton de ne pas faire
-comme eux.
-
-On va à la campagne; on cherche quelque endroit désert, moins par
-enthousiasme pour la nature que par dédain de la ville endimanchée et de
-la banlieue en goguettes.
-
-Cependant, mes belles dames et mes beaux messieurs, ces badauds, dont
-vous vous moquez, sont gais à peu de frais, et souvent leur gaieté vaut
-mieux que la vôtre.
-
-Regardez ces promeneurs qui reviennent le dimanche soir; ils ont fait
-quatre lieues dans la campagne pour ramasser une branche de groseillier,
-un bouquet de fleurs des champs.
-
-Ils sont fatigués, poudreux, mais ils se sont amusés pour huit jours.
-
-Je comparais ces plaisirs de mon enfance avec les plaisirs de cette belle
-jeunesse, dorée en Ruolz, au milieu de laquelle je venais de vivre, et je
-trouvais les premières bien préférables.
-
-Que faisaient-ils, en effet, pour se distraire, tous ces jeunes gens, qui
-se croient originaux en mêlant l'anglomanie avec les traditions de la
-Régence?
-
-Les plus inventifs avaient monté de grands chevaux maigres; ils s'étaient
-déguisés en domestiques; ils avaient couru, soit au bois de Boulogne,
-soit au Champ-de-Mars; ils étaient tombés deux ou trois fois; ils avaient
-perdu de l'argent; ils avaient dîné tous les jours au restaurant, joué
-une partie des nuits avec des maîtresses; ils allaient au bal, à leur
-cercle, et, dans tout cela, ils n'avaient pas trouvé moyen de s'amuser de
-bon cœur pendant une heure.
-
-Ne me parlez plus d'un monde où, pour avoir l'air comme il faut, il faut
-être maigre et jaune. On dirait que leur vie est une chose qu'on leur a
-donnée à tuer.
-
-J'avais vu les deux genres de vivre; l'existence des badauds me
-paraissait réellement plus amusante, et je faisais le projet de retourner
-à eux.
-
-Ma boutique était très-jolie; ma mère s'était installée à merveille, mais
-nous n'aurions pas pu faire cinquante francs de ce qui nous restait.
-
-Ma mère prit de bonnes ouvrières, et l'ouverture du magasin de modes fut
-fixée au _vingt_ du mois; nous étions au _neuf_.
-
-L'appartement que je m'étais loué était au second, sur la cour.
-
-Je rangeai tous mes meubles avec délices. J'avais renvoyé Joséphine, qui
-ne dormait pas quand il s'agissait de me voler.
-
-J'avais retenu une fille de Nantes, nommée Marie; elle était petite,
-avait les yeux gris-chat, un nez gros et un air bête qui n'était pas
-trompeur. On m'en avait dit grand bien; elle était bonne et honnête.
-
-J'avais alors une jolie petite chienne blanche tachée de noir, que
-j'avais élevée; elle était gaie, aimante; j'y tenais beaucoup.
-
-Je craignais de la perdre par la maladie, car elle toussait.
-
-Une ouvrière me conseilla de lui donner une poudre affichée dans tout
-Paris comme préservant de la maladie; je la priai de m'en apporter, et le
-lendemain je fis prendre à ma petite chienne la dose qu'on m'avait
-désignée. J'avais dit d'enfermer la chienne dans la cuisine. Au bout
-d'une heure, j'entendis des plaintes, comme celles d'un enfant.
-
-J'étais accourue dans ma chambre; je pensais que cela venait de chez
-quelque voisin.
-
-Bientôt ce ne furent plus des plaintes, mais des cris, des gémissements
-lamentables.
-
-On venait d'ouvrir la cuisine. J'entendis Marie défendre à la chienne de
-sortir; la pauvre bête passa entre ses jambes et vint tomber à ma porte;
-j'entendis geindre plus près, j'ouvris et je vis ma pauvre Blanchette
-couchée en travers. Une bave blanche lui sortait de la gueule; ses yeux
-étaient ternes; elle remua un peu sa queue en me voyant, voulut se lever
-pour venir près de moi: à peine relevée, elle retombait; elle tendit une
-dernière fois ses pattes et tomba morte à mes pieds, sa langue sur ma
-main.
-
-Cela me fit une véritable peine. Peut-être est-ce une honte de pleurer
-un chien, mais j'avoue que je fondis en larmes.
-
-J'avais empoisonné cette pauvre bête avec une trop forte dose.
-
-J'ai toujours été superstitieuse. La mort de ma chienne n'était pas
-seulement un chagrin; cela me parut un mauvais présage. Mon logement ne
-me plaisait plus; j'y étais toute triste.
-
-Nous avions plusieurs ouvrières. Une venant à nous manquer, ma mère me
-pria d'aller chez une femme qui s'était présentée, et qui avait indiqué
-son adresse rue Coquenard.
-
-Je mis un châle, un chapeau, un voile, et je partis par le faubourg
-Montmartre.
-
-Je marchais lentement, quelque chose d'invisible semblait m'attirer en
-arrière; je me retournais comme si je cherchais quelqu'un. J'eus envie
-deux fois de revenir; enfin je touchais le coin de la rue. J'entendis un
-bruit sourd, plusieurs voix crier, et je vis tout le monde courir.
-J'avançai; plusieurs personnes entouraient quelque chose à terre.
-
-Je courus, j'écartai des deux mains; on ramassait une femme. Je poussai
-un cri affreux; je pris la main qu'elle me tendait, qui s'accrocha à la
-mienne; ses cheveux blonds s'étaient dénoués et lui cachaient une partie
-de la figure; je les écartai de la main gauche; ses beaux yeux, jadis si
-brillants, se ternirent comme glacés sous mon haleine.
-
---Adieu! murmura-t-elle; et sa main me serra plus fort.
-
---Marie! criai-je en l'embrassant, Marie! reviens à toi... Mon Dieu! quel
-malheur! Elle n'est pas morte, n'est-ce pas? elle va revenir?...
-
-Un monsieur âgé, qui lui touchait le front, me répondit en ôtant son
-chapeau:
-
---Tout est fini!
-
-Je me sentis une déchirure au cœur qui fit passage à un torrent de
-larmes.
-
-On la remonta dans sa chambre; c'était une mansarde garnie; je suivais ce
-triste cortége. Elle n'avait laissé qu'une lettre et priait qu'on la
-remit à son adresse, sans l'ouvrir.
-
-Je vis bien que c'était la misère qui l'avait poussée là.
-
-On l'étendit sur son grabat; un médecin dit qu'elle s'était cassé la
-colonne vertébrale, rompu les liens du cœur, et que la mort avait dû
-être instantanée.
-
-Ses yeux étaient restés ouverts; ses joues étaient creuses; elle était
-maigre.
-
-Je connaissais celui à qui était adressée cette lettre, je me promis
-d'aller le voir; mais en attendant, je lui envoyai tout de suite la
-lettre par un commissionnaire.
-
-Il y avait beaucoup de monde dans cette chambre. On me demanda si je
-connaissais les parents de cette pauvre morte. Je répondis que non.
-
-On questionna la femme qui lui louait; on demanda s'il y avait longtemps
-qu'elle demeurait chez elle?
-
---Non, il y a à peu près deux mois. Je lui avais donné congé parce que
-c'est une fille inscrite à la police. J'ai une _demoiselle_, je ne
-pouvais pas la garder.
-
---Avait-elle des amis? Venait-il du monde la voir?
-
---Non, monsieur, elle n'a reçu personne depuis qu'elle est chez moi. Je
-crois qu'elle a toujours été malade.
-
-On écrivit tous ces détails.
-
-Je lui fis cadeau de sa dernière robe; j'envoyai un drap, un bonnet; je
-n'eus pas le courage d'assister à sa toilette. Je recommandai qu'on lui
-arrangeât bien les cheveux. Elle en avait si soin. Je me rappelle qu'un
-jour elle me disait:
-
---Pour rien au monde je ne voudrais mourir à l'hospice, _crainte_ qu'on
-ne me coupe les cheveux.
-
-Son amant, me disais-je, va la faire enterrer; je veux aller le trouver.
-
-Je rentrai chez moi désespérée. Tout le monde fut consterné de cette
-nouvelle. Bien qu'on ne la connût pas, c'était une triste histoire.
-
-Son amant demeurait rue Racine; je me fis conduire en voiture, car je
-n'avais pas la force de marcher. Il était quatre heures quand j'arrivai à
-la porte de son hôtel.
-
-J'entrai chez le concierge; la première chose que je vis sur la table fut
-la lettre de Marie; il n'y était donc pas!
-
-Je demandai si l'on savait où il était, qu'il fallait absolument que je
-lui parlasse.
-
-Le portier ne parut guère disposé à l'aller chercher; mais sa femme, plus
-aimable, me dit qu'il était à l'estaminet à côté, que je n'avais qu'à le
-faire demander.
-
-Je m'adressai à un garçon: on l'appela dans une salle de billard.
-
---Qu'on attende chez moi, dit-il, je finis une poule.
-
-J'allai l'attendre chez son portier, après avoir recommandé au garçon de
-le prier de se presser, parce que j'avais une chose importante à lui
-communiquer.
-
---Il répondit qu'il ne se dérangerait pas pour un empire!
-
-J'attendis plus d'une heure; enfin, il arriva, débraillé, plein de blanc.
-
-C'était un étudiant de quinzième année; encore jeune, assez beau de sa
-personne, aussi mauvais sujet qu'il est possible de l'être.
-
---Ah! c'est vous! me dit-il; pourquoi n'êtes-vous pas entrée? Vous auriez
-pris l'absinthe avec nous. J'ai gagné la poule.
-
---Ne riez pas, mon ami, je vous apporte une triste nouvelle; lisez cette
-lettre.
-
-Et je lui montrai celle de Marie, restée sur la table.
-
---Encore! dit-il. Si c'est pour ça que vous êtes venue, vous auriez pu
-rester chez vous. Ah ça! je n'en serai donc jamais débarrassé?...
-
-Et il mettait les mains à son front comme un homme exaspéré.
-
---Je lui ai défendu de m'écrire; je ne veux pas lire ses lettres.
-
-Et il fit un mouvement pour la déchirer. Je lui arrêtai les mains.
-
---Lisez celle-là, lui dis-je, c'est la dernière que vous recevrez!
-
---Elle m'a dit ça cent fois. J'en ai dix en haut que je n'ai pas
-ouvertes...
-
---Vous avez eu tort; vous auriez peut-être évité un grand malheur...
-Celle-là est bien la dernière... Elle est morte!
-
---Morte! fit-il en me regardant.
-
---Oui, morte! Elle s'est jetée par la fenêtre, et n'a laissé que cette
-lettre pour vous.
-
-Il prit sa clef, demanda s'il y avait du feu chez lui et me pria de
-monter à sa chambre. Entré, il ôta sa casquette, jeta ses cheveux en
-arrière, décacheta sa lettre. Elle était de huit à dix pages. Il alluma
-une bougie et lut...
-
-Il fit plusieurs mouvements de tête pendant la lecture, mais il ne versa
-pas une larme.
-
-Pauvre Marie! voilà l'homme qu'elle aimait depuis six ans, et pour lequel
-peut-être elle s'était tuée.
-
-Enfin, il me dit: «C'est un malheur irréparable; je n'y puis rien. C'est
-pourtant ce qui pouvait lui arriver de plus heureux. J'ai depuis un an,
-une autre maîtresse que j'aime beaucoup; je m'en suis caché dans les
-premiers temps, mais Marie me suivait; elle a tout découvert. Je n'avais
-rien à lui apprendre; je résolus d'en finir une bonne fois; je lui dis
-que je ne l'aimais plus, que je gardais l'autre, qu'elle me laissât
-tranquille. Alors, ce furent des larmes, des cris qui m'irritèrent. Je la
-pris en grippe. Un soir elle vint avec la résolution de me tuer... elle
-avait un couteau! Je fis monter ma maîtresse, et j'enfermai Marie dans
-une chambre vide, à côté, pour que sa colère eût le temps de se passer.
-Comme elle faisait du tapage, j'allai passer la nuit hors de chez moi.
-
---Comment, vous n'avez pas eu peur de son désespoir?
-
---Non. On lui a ouvert quand j'ai été parti, en lui disant que, si elle
-venait encore faire du bruit dans la maison, on irait chercher la garde
-pour l'arrêter.
-
---C'est mal, ce que vous avez fait là; vous n'avez pas de cœur.
-
---Si fait, j'ai du cœur, mais je ne pouvais pas la souffrir; j'aurais
-bien voulu vous y voir... Je ne connais pas de supplice pareil à celui
-d'avoir à côté de soi quelqu'un qui vous tourmente d'un amour qu'on ne
-partage pas... Un saint s'emporterait. Je n'ai qu'un regret, c'est de ne
-pas avoir eu pour elle ce que j'ai pour une autre; cela ne se commande
-pas. Si elle n'avait voulu que mon amitié, je la lui aurais gardée, car
-c'était une bonne fille. Je regrette aujourd'hui de l'avoir tant rudoyée;
-mais elle n'avait pas de cœur; j'avais beau lui en faire, elle revenait
-tout de même.
-
---Parce qu'elle vous adorait; vous étiez sa faiblesse... C'est dur à
-vous de lui reprocher d'avoir manqué de cœur. Est-ce que vous croyez
-qu'il n'en faut pas pour se tuer... à son âge?
-
-Il relut la lettre sans plus d'émotion que la première fois.
-
-Je l'appelais en moi-même: cœur de pierre. Les filles de marbre
-n'avaient pas encore été inventées.
-
-On frappa... Il avait retiré sa clef.
-
---Qui est là? demanda-t-il.
-
---Moi! dit une voix de femme.
-
-Il posa sa lettre et fut ouvrir. Je vis entrer une petite brune, le nez
-en l'air.
-
---Tiens! dit-elle en me regardant, vous recevez Mogador? Fallait me faire
-dire de ne pas monter... Et elle fit mine de s'en aller.
-
-Il s'empressa de la retenir.
-
-Je compris alors que si la pauvre Marie avait passé sous les fourches de
-cette pécore, elle avait dû en voir de dures.
-
-Je pris la lettre, pour que cette femme ne la vît pas.
-
-La scène qui se passait entre eux me fit comprendre que celle-là se
-chargerait de venger Marie. Elle lui disait:
-
---C'est encore ta Marie qui t'envoie chercher?.. Vas-y, mon cher, ça
-m'est bien égal; ce n'est pas moi qui te cours après: je n'ai pas besoin
-de toi. Tu sais bien que je ne suis pas jalouse.
-
-Tout cela me faisait mal; je me levai pour céder ma place et je dis à
-cette demoiselle que Marie n'envoyait pas chercher son amant et qu'elle
-pouvait le garder sans partage; que j'étais venue de moi-même le prier de
-la faire enterrer et de la conduire à sa dernière demeure.
-
---Tu vois! lui dit-il, toujours en lui barrant le passage.
-
-Je sortis sans qu'il m'eût dit: merci!
-
-Je commençais à être de son avis. S'il était dans la destinée de Marie de
-ne pouvoir se détacher de cet homme, mourir était ce qui pouvait lui
-arriver de plus heureux.
-
-J'avais, dans ma précipitation, emporté par mégarde la lettre de cette
-pauvre enfant. Je comptais la lui rendre le lendemain, car je ne doutais
-pas qu'il vînt chez moi. En voici quelques fragments:
-
- «Lisez au moins cette lettre jusqu'à la fin; ne riez pas, je vous
- ai dit cela bien souvent, c'est que j'espérais toujours que
- j'arriverais à votre cœur, que vous auriez pitié de moi.
-
- »Mon crime est de vous avoir trop aimé, pardonnez-le-moi, je vais
- le payer bien cher. Je n'ai jamais eu de courage quand il s'est
- agi de renoncer à vous; vous devez me mépriser d'avoir supporté
- les affronts, les duretés que vous me faisiez; je revenais et je
- vous demandais pardon du mal que vous m'aviez fait... Je me
- tenais à vos pieds et vous demandais grâce de la vie, que je
- voulais quitter, si vous ne vouliez plus m'aimer... Vous me
- faisiez chasser! Je vous envoyais mon âme et mes larmes dans une
- lettre que vous brûliez sans y répondre, ou que votre maîtresse
- me renvoyait avec une insulte de sa main.
-
- »Mon désespoir excitait son amour; car elle ne vous aime pas,
- elle en aime un autre... mais, c'est si bon de torturer un cœur,
- que, pour me faire souffrir, elle se partage entre l'autre et
- vous!
-
- »Vous me regretterez, ne fût-ce que par amour pour elle; quand je
- ne serai plus, elle vous abandonnera; vous penserez peut-être à
- moi, vous relirez cette lettre que je vous supplie de conserver,
- et vous ferez, pour récompenser mon âme du mal que vous avez fait
- au cœur et au corps, ce que je vous conseillais.
-
- »Quittez le quartier Latin, retournez en Bretagne, où votre
- mère vous attend encore... Je vous ai vu recevoir des lettres
- d'elle où elle se désolait de votre abandon; elle vous suppliait
- de revenir au pays; vous négligiez de lui répondre!...
-
- »Voilà quinze ans que vous êtes à Paris; cette vie de billard,
- d'estaminet, a gâté vos habitudes, flétri votre figure.
-
- »Moi, je vous trouvais le plus beau du monde, parce que je vous
- aimais comme une insensée; mais ce grand amour, vous ne le
- retrouverez peut-être jamais; vous connaîtrez alors l'abandon.
-
- »Partez! il est temps encore; plus tard, vous ne verriez
- peut-être plus que la tombe de votre mère, sainte femme! qui n'a
- que vous.
-
- »Oh! si elle avait vu le fond de mon cœur, elle m'aurait aimée à
- cause de l'amour que j'avais pour vous. Si vous aviez voulu me
- garder près de vous, je me serais faite si petite que je ne vous
- aurais pas gêné; si vous m'aviez tendu la main, il me semble qu'à
- force de dévouement je serais sortie blanche de l'abîme où
- j'étais tombée.
-
- »Oh! toute la force de la vie s'accroche à moi, au souvenir d'une
- espérance. Comme je t'ai aimé, comme je t'aime encore! Tu as été
- la première et la dernière passion de ma vie! Le Créateur m'avait
- faite indolente, j'aurais trouvé une énergie de fer, si tu
- m'avais dit: «Fais un miracle et je t'aimerai!»
-
- »Ma tête brûle... Allons, c'était impossible, il faut en finir.
- J'ai tout tenté; je ne puis pourtant te quitter; l'idée que tu
- liras cette lettre m'arrête. Depuis deux mois, je souffre mille
- morts; si j'avais pu me traîner, je serais allée mourir près de
- toi, sur ton passage... je t'aurais vu une dernière fois. Je
- voudrais t'écrire jusqu'à mon dernier soupir...
-
- »Si j'avais de l'argent pour me procurer du charbon, je te dirais
- si la mort fait autant souffrir que ton abandon; mais je n'ai
- rien, je n'ai que ma fenêtre ou la rivière; je ne puis aller
- jusqu'à elle. J'ai près de moi un couteau; je l'ai plusieurs fois
- approché de ma poitrine, mais j'ai peur de cette lame froide,
- éraillée...
-
- »Comme je souffre! mon Dieu; si vous me pardonnez, faites-moi
- mourir de suite... Je me repens... je vous prie depuis deux
- jours... je vais vous oublier au moment suprême!...
-
- »Mon ami, je vous pardonne!
-
- »Tout-à-l'heure, sur le bord de cette fenêtre, je vais
- m'agenouiller, joindre les mains, et me penchant en avant, je
- dirai: «Mon Dieu, pardonnez-moi! mon Dieu, prenez-moi en pitié!
- faites-moi mourir!...»
-
- »MARIE.»
-
-Cette dernière prière avait été exaucée, car elle n'a poussé qu'un soupir
-et s'est éteinte!...
-
-Rentrée chez moi, je cachai cette lettre et la manière dont j'avais été
-reçue.
-
-Le lendemain, je ne sortis pas, attendant la personne chez laquelle
-j'étais allée la veille; n'en ayant aucune nouvelle à quatre heures, je
-pensai qu'elle s'était rendue rue Coquenard. J'y fus: on n'avait vu
-personne!
-
-Le corps de Marie avait été enlevé à deux heures; la charité, qui a tout
-prévu, avait fait passer sa voiture d'indigence; personne ne
-l'accompagna.
-
-Mortes, toutes les créatures inspirent le respect; les passants la
-saluèrent jusqu'à sa dernière demeure.
-
-On m'a dit que la lecture de Werther avait causé des suicides; je l'ai
-lu...
-
-J'étais, à cette époque, trop heureuse ou trop ignorante pour le
-comprendre; cette lecture ne me donna pas même le spleen, mais le
-souvenir de Marie produisit sur mon imagination un effet incroyable.
-
-Ce souvenir me faisait songer au repos qui ne finit point, au repos de la
-mort.
-
-Toutes les nuits, je la voyais en rêve; elle me parlait et toujours elle
-me disait la même chose.
-
-
-
-
-XVIII
-
-UN ACTE DE DÉSESPOIR.
-
-
-Nous avions commencé, ma mère et moi, notre grande opération commerciale.
-
-Le magasin était ouvert. Nous ne manquions pas de pratiques. Toutes les
-femmes que j'avais connues venaient chez moi faire leurs emplettes.
-
-Cependant, nous n'étions pas sur le chemin de la fortune, par la raison
-toute simple que ces femmes m'achetaient à crédit. Je n'osais pas
-refuser.
-
-Ma mère me fit comprendre que nous ne pouvions pas faire nos affaires
-comme cela; et elle se chargea de refuser de nouveaux comptes.
-
-Je ne sais qui m'en voulait, mais je devais avoir quelque ennemie
-cachée, car on me fit un tour infâme...
-
-Mon appartement donnait entre deux cours; en entrant, il y avait une
-antichambre; à gauche, un salon et une chambre à coucher; en face, un
-cabinet où couchait la domestique; dans le coin à droite, la porte d'un
-couloir faisant le coude et conduisant à la cuisine, dont la croisée
-faisait face à celle du cabinet.
-
-Un matin, vers les huit ou neuf heures, on sonna... J'avais un grand mal
-de tête, je n'étais pas levée; je dis à Marie qui allait ouvrir:
-
---Je ne veux voir personne; que l'on descende au magasin.
-
-Elle ouvrit et j'entendis de mon lit demander:
-
---Mademoiselle Céleste!
-
---Elle n'y est pas; si vous voulez voir sa mère, elle est au magasin...
-
---Non, dit la voix, c'est elle que je veux emmener. Voilà assez longtemps
-qu'elle me fait courir; je sais qu'elle est ici, qu'elle se cache. Il y a
-une plainte lancée contre elle; j'ai ordre de l'emmener n'importe où je
-la trouverai.
-
-Mon mal de tête disparut. J'étais assise sur mon lit, sans respirer, pour
-entendre la réponse de Marie; je regardais à droite, à gauche, où je
-pourrais me sauver si elle disait que j'étais là; je ne vis que la
-fenêtre!
-
---Je ne sais pas ce que vous voulez dire, répondit cette fille dont la
-voix tremblait; si madame était là, je vous l'aurais dit.
-
---Eh bien! dites-lui que si elle ne se rend pas à la Préfecture demain
-avant midi, je la fais emmener par la garde!
-
-La porte se referma.
-
-Je cachai ma figure dans mes mains; j'avais honte devant cette fille qui
-rentrait.
-
---Oh! madame, qu'est-ce qu'il vous veut donc, cet homme-là? Comme il m'a
-fait peur!
-
-En effet, elle était toute pâle.
-
---Je ne sais, lui dis-je; il se trompe. Si j'avais été habillée, je
-serais sortie; mais il reviendra, vous le ferez entrer. Ne parlez de cela
-à personne; on ferait des conjectures.
-
-Elle me promit de se taire. Je lui donnai une commission pour m'en
-débarrasser; j'avais besoin d'être seule.
-
-Je me serrai la tête dans mes mains. Qu'allais-je devenir?
-
-Je ne pouvais me sauver; j'avais mis le peu que je possédais dans cette
-boutique. Tout abandonner... je retombais dans la plus affreuse des
-misères.
-
-Je ne pouvais plus descendre sans risquer d'être arrêtée, peut-être
-condamnée à un mois, pour avoir manqué aux sommations qui m'avaient été
-faites.
-
-Que dire dans le quartier? Tout le monde saura cette histoire; je
-n'oserai plus reparaître. D'ici à demain, je ne puis rien pour éviter
-cela.
-
-Je pensai à Marie. Demain, c'est dimanche; on ne peut pas m'arrêter
-demain, les bureaux sont fermés. Ma bonne sortira toute la journée, ma
-mère n'ouvrira pas la boutique... je serai seule, toute seule; oui, c'est
-ça, je suis sauvée.
-
-Je fis prendre du papier; je passai ma soirée à écrire. A onze heures, ma
-mère vint me dire bonsoir.
-
---Tiens! je te croyais endormie. Tu écris à des fournisseurs.
-
---Oui.
-
-Il ne me vint pas à l'idée de l'embrasser.
-
-Je savais qu'elle revoyait Vincent; elle se cachait de moi, mais on me
-l'avait dit.
-
-La première demoiselle m'avait fait un portrait que j'avais trop bien
-reconnu.
-
-Comme ma mère lui avait défendu de me dire qu'elle recevait un monsieur,
-elle n'avait rien eu de plus pressé que de monter dans ma chambre et de
-me prévenir.
-
-Elle me raconta même que souvent, quand je descendais, M. Vincent sortait
-par une porte de derrière qui donnait rue de la Boule-Rouge.
-
-Cela m'avait fait une peine que je ne puis rendre et j'avais retrouvé au
-fond de mon cœur toutes mes colères contre lui, toute mon indifférence
-pour elle.
-
-Une fois seule, je mis tout en ordre, je cachetai quelques lettres à mes
-amis et je me couchai presque heureuse du parti que j'avais pris.
-
-Je me levai de grand matin. Vers dix heures, il tombait une espèce de
-pluie qui ressemblait à du brouillard tant elle était fine. J'appelai
-Marie.
-
---Allons, lui dis-je, habillez-vous et allez vous promener; c'est votre
-jour de sortie.
-
---Oh! me dit-elle, il fait trop vilain temps. Je n'ai que ma payse à
-voir, j'irai chez elle la semaine prochaine.
-
-Cela ne faisait pas mon compte, car j'avais dit à ma mère que je dînais
-dehors, que ma domestique sortait, et je l'avais engagée à aller
-elle-même passer la journée chez des amis.
-
-Elle ne s'était pas fait prier; M. Vincent l'attendait chez sa mère.
-
-Cela ne me suffisait pas; il fallait absolument que Marie sortît. Je mis
-un morceau de papier blanc sous enveloppe, avec un nom supposé sur
-l'enveloppe.
-
---J'ai besoin que vous portiez cela avenue de Saint-Cloud, dis-je à
-Marie.
-
-Je savais que sa payse était aux Champs-Élysées; elle profiterait de
-l'occasion pour aller la voir, et elle y resterait assez de temps pour
-que je pusse mettre mon projet à exécution.
-
-Je lui donnai donc ma commission, avec ordre de partir de suite. Je la
-rappelai dans l'escalier pour lui dire que je sortais et qu'elle pouvait
-rester chez ses amis jusqu'à onze heures.
-
-Ma porte fermée, j'étais seule, libre; j'en sentis une vraie joie.
-
-J'entrai dans la chambre de Marie; j'enlevai toutes ses affaires, que je
-plaçai dans la mienne; je mis des draps blancs dans son petit lit de fer.
-J'allai à la cuisine; je regardai sous le fourneau: il n'y avait que
-quelques morceaux de charbon. Je vis avec attendrissement le panier de ma
-petite chienne... je pensai que la maison ne m'avait pas porté bonheur.
-
-On portait, à cette époque, de grandes pelisses, comme cette année; j'en
-avais une en soie noire, je la mis; je descendis, tremblant de rencontrer
-quelqu'un qui pût apporter une minute de retard à mon projet.
-
-Le pavé était glissant, le ciel sombre; les boutiques étaient fermées en
-partie. Je fus un moment inquiète, mais je respirai quand je vis celle du
-faïencier ouverte. J'achetai deux fourneaux en terre, que je montai chez
-moi, les cachant comme si j'emportais un trésor. Je retournai à la
-provision du charbon; j'allumai les deux fourneaux dans la chambre de
-Marie; je m'y enfermai, calfeutrant les fenêtres et les plus petites
-ouvertures; j'entendais le craquement du charbon qui s'allumait et qui
-semblait me dire:
-
-«Hâte toi, fais ta prière!»
-
-J'avais bouché jusqu'au trou de la serrure.
-
-Je m'assis sur le lit; je demandai pardon à Dieu et à tous ceux à qui
-j'avais pu faire de la peine, et j'attendis, calme, comme si j'étais sûre
-de la miséricorde divine... Je me couchai.
-
-Le brasier était derrière ma tête; je ne le regardai pas, mais je voyais
-s'élever au-dessus de moi un rayon diaphane qui se baissait, attiré par
-mon haleine: c'était la mort. Je respirais à pleins poumons; je ne
-souffrais pas encore.
-
-«Oh! me disais-je, si je n'allais pas mourir, demain je serais arrêtée!»
-
-Je n'avais peut-être pas mis assez de charbon.
-
-Je me levai: je sentis mon corps se balancer malgré moi; je m'appuyai au
-lit avec un sentiment de joie; je me mis à genoux pour remettre du
-charbon: la flamme bleuâtre m'attira; je restai en extase, les yeux
-fixés, la bouche ouverte. Je me sentis vaciller comme le battant d'une
-cloche; j'eus peur de tomber la tête dans le feu: je me traînai en
-arrière...
-
-A ce mouvement, un cercle de fer m'entoura le front; le feu semblait être
-dans ma poitrine... Je portai les mains sur ces deux douleurs pour en
-apaiser les déchirements. Ma vue se troubla. Je voulais crier; ma langue,
-ma gorge étaient enflées. Je me levai à force d'efforts, les deux mains
-appuyées sur une table; je me regardai dans un petit miroir.
-
-Horreur! ma tête était enflée, les veines de mon front gonflées, les
-artères de mon cou nouées comme des cordes, mes lèvres bleues, mes
-cheveux hérissés!...
-
-Alors commença une lutte épouvantable: la mort me fit peur. Je voulais
-appeler au secours, la voix me manqua; je voulais me sauver, les forces
-s'y refusèrent...
-
-Je me traînais à terre; je n'y voyais plus... Enfin, je sentis la porte,
-je me redressai, pour retomber comme une masse; j'avais souffert tout ce
-qu'il y a à souffrir pour mourir...
-
-Rien ne peut peindre cette agonie; elle est surtout affreuse pour les
-personnes nerveuses, qui se débattent toujours à la fin et cherchent à se
-sauver.
-
-Quand je revins à moi, j'étais sur mon lit; ma chambre était pleine de
-monde; deux hommes me frottaient les bras, deux autres les jambes, cela
-si fort que je croyais être brûlée. Je regardais, les yeux à moitié
-ouverts. Les douleurs que j'avais dans la tête me firent croire que
-j'étais folle et que tout ce que je voyais n'était que des ombres; la
-souffrance était trop grande pour que je pusse douter longtemps.
-
---Elle est sauvée, disait le coiffeur, dont la boutique était voisine de
-notre maison, et qui, un des premiers, m'avait porté secours.
-
---Sauvée! de quoi donc? demandai-je.
-
-Ma mère était près de mon lit.
-
-Tout me revint à la mémoire, jusqu'aux menaces de la police...
-
-Je me mis à pleurer, à me débattre; je voulais recommencer; je reprochais
-à tout le monde d'être venu me secourir.
-
-Les deux médecins déclarèrent que j'avais le délire, et qu'il ne fallait
-pas me perdre de vue une minute.
-
-Ma mère crut remarquer que sa présence m'irritait; elle me laissa:
-Vincent sans doute l'attendait. Ce fut Marie qui me veilla.
-
---Comment donc m'a-t-on sauvée? lui demandai-je, étonnée d'être vivante,
-après avoir tant souffert.
-
---Ah! sans moi, madame, vous étiez bien perdue. Vous m'aviez donné une
-commission; il faisait si vilain temps que j'ai pris l'omnibus pour aller
-et revenir. Je n'ai pas trouvé la personne chez qui vous m'envoyiez; je
-suis revenue pour vous le dire. Je ne vous ai pas vue dans votre chambre,
-je vous ai cru sortie; j'ai été dans la cuisine et j'ai vu dans ma
-chambre tant de fumée que je craignais qu'il n'y eût le feu. J'avais
-voulu entrer; quelque chose tenait la porte fermée: c'était vous qui
-étiez tombée derrière. Je n'osais pousser: votre figure était juste sur
-l'ouverture. Je vous ai crue morte; j'ai appelé au secours. On vous a
-mise sur votre lit; vous êtes restée trois heures sans donner signe de
-vie. Le feu avait pris dans le cabinet; le parquet en était tout brûlé.
-
-Le médecin a dit que vous étiez tombée la tête en face la rainure de la
-porte, que cela vous a donné un fil d'air pur, que sans cela tout était
-fini.
-
---Et je serais bien heureuse!...
-
---Oh! madame, ne dites pas des choses comme cela.
-
---Ma pauvre Marie, c'est que vous ne savez pas... Cet homme qui est venu
-l'autre jour, il reviendra, et alors...
-
---Ne vous tourmentez pas, madame; s'il revient, je lui dirai de
-m'arrêter, moi, s'il faut qu'il emmène quelqu'un; et puis on ne laissera
-monter personne. S'il vous voyait comme cela, il n'aurait pas le cœur de
-vous faire de la peine. Allons, madame, guérissez-vous bien vite, et
-n'ayez plus jamais de vilaines idées comme ça. Il n'y a pas longtemps que
-je suis chez vous, mais je vous aime beaucoup.
-
-En effet, elle me surveillait jour et nuit.
-
-Je priai tous ceux qui m'entouraient de taire cette aventure. Quand on
-tente pareille chose, il ne faut pas se manquer, sous peine de ridicule.
-
-Je me remis bien lentement: cependant je descendis au magasin au bout de
-quelques jours, malgré de grands maux de tête, des vomissements et une
-toux d'irritation qui me déchirait la poitrine.
-
-
-
-
-XIX
-
-LE RETOUR DE LISE.
-
-
-Tout allait pour moi de mal en pis! Les femmes à qui on avait refusé du
-crédit ne venaient plus.
-
-Le terme arrivait; il n'y avait pas le premier sou de côté. Les
-marchandises étaient vendues; il fallait les payer.
-
-On allait me poursuivre, me saisir. Je devenais folle; je pleurais tous
-les jours de ne pas m'être tuée.
-
-Si cette bonne qui veillait sur moi avec la fidélité d'un chien caniche,
-n'avait pas fait si bonne garde, j'aurais recommencé; j'étais découragée,
-malade; je me laissais aller, espérant une fin.
-
-J'étais allée quelquefois chez Lise; elle était en Italie.
-
-La seule affection qui tenait un peu compagnie à mon désespoir, c'était
-celle de Deligny.
-
-Au moment de mon départ pour la Hollande, mes relations étaient encore
-très-aigres-douces. Ce départ avait été un motif pour rompre avec Deligny
-et avec cette société dont il était un des plus tapageurs.
-
-J'ai déjà dit, je crois, qu'il se donnait des airs militaires, qu'il
-était querelleur, se moquait de toutes les femmes.
-
-Il avait un ami, nommé Médème, pâle, blond, grand, mince, qui suivait ses
-exemples. C'était à qui boirait le plus, aurait le plus de querelles,
-changerait le plus de maîtresses...
-
-Avec un pareil caractère, il ne devait pas avoir gardé de moi un souvenir
-bien vif et bien durable. Je m'attendais à ne jamais le revoir. Je fus
-donc bien surprise quand je reçus sa visite.
-
-J'étais dans une telle disposition d'esprit qu'il aurait fallu quelque
-chose d'extraordinaire pour me réconcilier avec l'idée de vivre.
-
-Deligny n'aurait pas pu accomplir ce miracle. Mais il avait de l'esprit,
-il était amusant, et ma vie était si triste, si isolée, que je
-l'accueillis avec plaisir, trouvant dans ses visites une distraction à
-mes inquiétudes...
-
-Notre première entrevue fut courte; nous discutâmes sur l'un, sur
-l'autre.
-
-Il m'avait cédé sur tout; c'était presque une victoire sur une nature
-aussi volontaire.
-
-Nous passâmes quelques soirées ensemble; je l'empêchais de se griser, de
-jurer. Ses amis l'excitaient; moi, je le priais d'abord, je défendais
-ensuite. Il obéissait en grommelant, mais il obéissait; cela devint une
-lutte dans laquelle je finis par trouver quelque plaisir à triompher.
-
-Il avait bon cœur, mais la tête la plus extravagante du monde. Il était
-de M...
-
-Son père avait une assez grande fortune... quinze ou vingt mille livres
-de rente; mais il avait quatre enfants et ne pouvait donner à son fils
-qu'une pension modeste, que sa vie de restaurant absorbait et au-delà.
-
-Il fit tout son possible pour me venir en aide; il se gênait beaucoup et
-ne m'avançait pas à grand'chose; mais je lui en fus bien reconnaissante.
-J'aurais pu abuser de lui: il aurait signé des lettres de change, des
-billets à qui j'aurais voulu; car il en était venu au point de m'aimer à
-la folie. Je ne me suis servie de mon influence que pour lui faire
-quitter cette vie et cette société de gens qui, plus riches que lui, le
-perdaient.
-
-Il était bon peintre; je l'engageai à travailler, à vivre avec des
-artistes. Il loua un atelier avenue Frochot. J'ai souvent entendu dire à
-Th. Rousseau, qui lui donnait des conseils, que, s'il voulait travailler,
-il aurait du talent.
-
-Un jour, je vis une femme arrêtée en face de mes carreaux; cela arrivait
-toute la journée et ne m'étonnait nullement, pourtant je poussai un:
-Ah!... qui me fit questionner.
-
---Tu la connais? dit ma mère.
-
---Oui, répondis-je en me levant.
-
-J'ouvris la porte pour mieux la voir; elle passa devant moi sans me
-regarder, traversa la rue et entra au no 7, vis-à-vis. Peu de temps
-après, la fenêtre de l'entre-sol s'ouvrit, et je la vis à la croisée, à
-côté d'une grosse femme appelée Fond.
-
-Cette Fond était une de ces anciennes beautés qui, après avoir gâché leur
-existence sans penser à l'avenir, vendent la jeunesse et la beauté des
-autres, en se faisant leur part si large que celles qui tombent dans
-leurs serres n'ont, quand elles les lâchent, que l'hôpital ou la rivière
-en perspective!
-
-Cette femme cachait son odieux commerce sous le nom de: Table d'hôte.
-
-J'allais rentrer, me disant toujours: «Où donc ai-je vu cette figure-là?»
-quand une bonne vint me dire:
-
---Voulez-vous avoir la bonté de monter deux ou trois bonnets, là, au
-premier?
-
-J'avais envie d'y envoyer ma mère; mais la curiosité l'emporta, j'y fus
-moi-même.
-
-C'était, je crois, aussi un motif de curiosité qui me valait cette
-commande.
-
-On me fit entrer dans un petit salon rouge, très-simple. La petite dame
-vint à moi en ôtant son chapeau.
-
---Avez-vous monté le rose; il me plaisait assez? me dit-elle avec un
-accent gascon.
-
-Quand elle fut décoiffée, je la reconnus de suite.
-
-C'était la jolie Bordelaise que Denise m'avait montrée à la correction,
-celle qu'un homme avait épousée pour la vendre.
-
-Je la regardais sans défaire mes bonnets. Étrange puissance des
-souvenirs! elle me semblait une ancienne connaissance; pourtant elle ne
-m'avait jamais vue.
-
-J'avais envie de lui faire une foule de questions. Nous n'étions pas
-seules; je lui montrai ce qu'elle m'avait demandé, en la priant, s'il lui
-fallait autre chose, de venir me voir.
-
-Elle me le promit et tint parole. Le lendemain, elle vint me commander un
-chapeau.
-
-Elle n'était pas Bordelaise pour rien; elle me raconta toutes ses
-affaires.
-
-On l'appelait à Paris: _la Belle Pâtissière_; j'en avais entendu parler.
-Un monsieur l'avait enlevée; son mari, qui n'y trouvait plus son compte
-l'avait fait arrêter; elle l'avait dénoncé et allait se séparer de lui
-pour venir demeurer en face, chez Mme Fond, qui louait en garni. Elle me
-parut excellente fille, l'un esprit faible, d'une franchise extrême;
-j'avais envie de lui dire qu'elle tombait de mal en pis chez cette femme.
-Peut-être le savait-elle; je me tus.
-
-Elle ne passait plus une fois sans entrer; elle avait la plus jolie
-figure qu'il fût possible de voir.
-
-Elle était emménagée en face; deux ou trois fois elle m'avait invitée à
-sa table d'hôte, cela me souriait peu; enfin, pour ne pas la contrarier,
-j'acceptai, un soir, et je ne le regrettai pas.
-
-C'est une drôle d'étude à faire, que celle de ces prétendues tables
-d'hôte.
-
-Après le dîner, on fait une partie; les abonnés arrivent.
-
-Ce sont des êtres impénétrables, on sait rarement leurs noms; ils ont été
-baptisés par la maîtresse de maison: l'un s'appelle le _Major_, on ne
-sait pas pourquoi; l'autre le _Commandant_; tous tâchent de s'arracher
-quelques pièces de cent sous.
-
-Les femmes empruntent les plus petites sommes, jusqu'à cinquante
-centimes.
-
-La vieille maîtresse de la maison appelle tout le monde _mon chéri_; elle
-prélève un droit sur les cartes; quoi qu'il arrive, elle fait toujours de
-bonnes affaires. Pourtant, ces femmes n'ont généralement rien.
-
-Telle qui aurait dû être fort riche est misérable.
-
-Pourquoi? Elle achetait des amours qu'elle ne pouvait plus inspirer; elle
-avait beau se faire teindre les cheveux, se mettre de fausses dents, on
-exigeait beaucoup d'elle. Si un nouveau venu tombe au milieu de ce monde,
-la maîtresse de la maison lui fait mille amitiés; elle l'engage d'abord à
-jouer petit jeu. L'étranger s'étonne de tant de politesse et de réserve.
-
-On lui a donné, pour trois francs, un dîner qui vaut dix francs par tête.
-Il admire ce miracle d'ordre ou de générosité. Mais on apporte du
-champagne; les têtes s'exaltent, la gaieté pétille.
-
-Le pauvre étranger perd tout ce qu'il a sur lui, quelquefois plus, et il
-reconnaît, trop tard, qu'il a été dupe.
-
-Autour du principal personnage féminin voltigent d'autres femmes,
-quelques-unes jeunes et jolies.
-
-Elles servent à la maîtresse, soit en lui amenant du monde, soit en
-amorçant les joueurs.
-
-Pauvres comparses, qui font de petits profits; elles sont joueuses, et
-quand elles n'ont plus d'argent, elles donnent, comme fiche, la clef de
-leur chambre.
-
-Je fis remarquer à ma nouvelle connaissance, qui s'appelait Marie,
-qu'elle était là dans une bien triste et bien dangereuse société.
-
---Je le sais bien, me dit-elle; mais que pourrais-je faire? On a éloigné
-mon mari; mais il peut revenir d'un moment à l'autre, et je ne sais où
-aller.
-
-Elle ne s'était pas trompée... A quelques jours de là, son mari vint la
-trouver et s'imposa à elle. Il l'avait rouée de coups. Elle vint me
-conter ses peines.
-
---N'avez-vous donc pas d'amis, de parents chez qui vous pourriez vous
-retirer?
-
---Non, me dit-elle en pleurant, je suis bien malheureuse; voilà six ans
-que je mène cette vie; la plus pauvre des femmes est plus heureuse que
-moi. Quelle vie de misère! Si je pouvais rentrer chez mes parents, je
-partirais à l'instant même.
-
-Je lui demandai si elle leur avait écrit.
-
---Non, je n'ai pas osé.
-
-Je l'engageai à le faire, pour né partir qu'à coup sûr.
-
-Cette femme avait eu son jour d'éclat.
-
-Elle avait été à son tour l'objet de l'envie des femmes et de
-l'admiration passionnée des hommes.
-
-On la voyait tous les soirs dans une boutique, au coin de
-l'Opéra-Comique. Les passants pouvaient la croire heureuse; elle était
-couverte de bijoux, de dentelles et de soie: voilà ce qui égare tant de
-pauvres têtes.
-
-Personne ne pourra donc leur montrer la réalité de cette vie: Honte et
-misère! On devrait écrire cela sur tout ce qu'on nous donne, pour que
-personne ne pût s'y méprendre.
-
-Un matin, elle vint me conter qu'elle avait trouvé le moyen de se faire
-un peu d'argent pour retourner dans son pays; que son frère l'attendait.
-Son moyen était de donner un bal par souscription, aux Provençaux, à
-vingt francs le billet; elle me pria de m'en occuper et me fit presque
-promettre d'y aller.
-
-J'en parlai à Deligny, qui en plaça quelques-uns près de ses amis, Médème
-et autres.
-
-Un jour, un domestique galonné sur toutes les coutures regarda ma porte,
-puis entra.
-
---Est-ce ici que demeure Mlle Céleste?
-
---Oui, monsieur.
-
-Il sortit, fit signe à une voiture, qui avança jusque devant notre
-maison.
-
-C'était un joli coupé à deux chevaux.
-
-Il ouvrit la portière. Une dame d'une grande élégance descendit
-doucement, s'appuyant sur lui; elle avait un voile si épais que je ne vis
-pas ses traits; elle fit signe au valet de pied de l'attendre dehors,
-souleva son voile d'une main et me tendit l'autre.
-
---Lise! dis-je en me reculant, tant elle était pâle.
-
---Eh bien! tu ne m'embrasses pas? tu me trouves changée?...
-
---Oui, lui dis-je, un peu remise; je suis saisie de te voir, tu es si
-belle; et puis, je ne t'attendais pas...
-
---Oh! si c'est ça, tant mieux! Vois-tu, c'est que tout le monde me croit
-malade, je me figure être beaucoup changée.
-
-Je la fis asseoir près de moi; elle pouvait à peine se tenir.
-
---Voyons, lui dis-je, raconte-moi tout ce que tu as fait. D'où viens-tu?
-
---J'arrive de Nice; j'avais attrapé un rhume... Ernest est si bon qu'il a
-pris cela au sérieux, il m'aime tant!
-
---Ernest, c'est toujours ce vieux comte tout ridé, avec qui j'ai dîné une
-fois rue Saint-Georges?
-
---Oui, je sais que tu ne l'aimes pas; écoute ce qu'il a fait pour moi.
-Son médecin, pour faire des visites, lui a mis en tête que j'étais
-malade; il a pu se tromper. Ernest ne me permettait pas de sortir; je
-m'ennuyais, je ne voulais pas lui déplaire, j'étais triste, voilà ce
-qu'il a pris pour une maladie.
-
-Elle toussa et reprit:
-
---Il commanda une voiture de voyage, et m'emmena en me faisant passer
-pour sa femme. Jamais on n'a été si bon, si prévenant; c'est un amour
-comme on n'en voit pas. Je ne suis pas inquiète de l'avenir: tant qu'il
-vivra, je ne manquerai de rien. Il m'a défendu de te voir, mais il est en
-voyage pour quelques jours, je puis bien lui désobéir pour toi.
-
-Elle était pâle en entrant; en causant, il lui était venu des couleurs,
-ses yeux brillaient.
-
-Je trouvai que je m'étais effrayée à tort, pourtant elle avait quelque
-chose de changé que je ne comprenais pas.
-
---Ah! me dit-elle en riant, je sais bien ce que tu regardes; je me suis
-fait arracher toutes les dents du haut, vois comme on m'en a remis de
-jolies.
-
-Je fis une grimace en pensant à ce qu'elle avait dû souffrir.
-
---J'ai, me dit-elle, adopté une petite fille des Enfants Trouvés dans mon
-voyage, cela me fera une société.
-
---Comment! lui dis-je, mais tu n'as pas de fortune à toi; je croyais
-qu'il fallait justifier d'une certaine position.
-
---Aussi, n'est-ce pas à moi qu'on l'a donnée, mais à Ernest, qui s'est
-engagé à lui faire une rente, quand même il la renverrait à la crèche.
-
-C'était une singulière fantaisie qu'elle avait eue là, mais elle était si
-fantasque que rien ne m'étonnait d'elle.
-
-La _Belle Pâtissière_ entra à ce moment pour me recommander ses billets
-de bal.
-
-Lise lui en prit deux, faisant sonner beaucoup d'or dans une jolie petite
-bourse en filet. Elle avait des diamants aux oreilles, aux doigts.
-«Allons, me dis-je, elle est vraiment heureuse, tant mieux!»
-
-Je lui demandai ce qu'elle allait faire de ces billets, car je ne pensais
-pas qu'elle y allât.
-
---Ce que je vais en faire? mais y aller avec Eulalie et toi, si tu veux.
-
---Eulalie est donc toujours chez toi?
-
---Oui, je l'ai emmenée partout.
-
---Et Camille?
-
---Il est toujours le même.
-
---Adieu; je viendrai te prendre samedi.
-
-Elle remonta en voiture. Le samedi, on me fit dire qu'une dame
-m'attendait en bas, qu'elle ne pouvait pas monter.
-
-Quand nous arrivâmes aux Frères-Provençaux, tout le monde fit un: Oh!...
-général.
-
-Je la regardai aux lumières; elle était livide, elle se serrait à moi
-pour ne pas tomber; je la fis asseoir.
-
---Vois-tu, il y a longtemps qu'on ne m'a vue, on est étonné.
-
-C'est effrayé qu'on était; on passait devant elle en chuchotant.
-
-Elle avait un domino rose tout garni d'angleterre, une coiffure noire
-avec des roses.
-
-Elle me demanda plusieurs fois:
-
---Entends-tu ce que l'on dit?
-
---Non, lui dis-je; sans doute, on remarque que tu es bien mise.
-
---Ou que je suis affreuse!
-
-Puis, se regardant dans la glace, derrière elle, elle soupira.
-
---Tu souffres, lui dis-je, pourquoi es-tu venue?
-
---Allons donc, me dit-elle, sois franche, dis-moi que je ne suis plus que
-l'ombre de moi-même; que cette fatigue, cet engourdissement, c'est la
-mort!
-
---Es-tu folle, ma pauvre Lise? on peut être souffrante sans mourir; ça
-tient joliment, la vie, va!
-
---Ah! tu crois? c'est que j'ai peur de la mort.
-
-Et ses yeux brillaient en voyant tourbillonner les danseurs; elle les
-suivait avec son âme; elle semblait respirer la vie des autres. On jouait
-une valse, elle se leva entraînée et me dit:
-
---Je veux valser.
-
-Je n'osai la contrarier et priai Médème de l'inviter; je lui recommandai
-de la soutenir, car je voyais bien qu'elle ne ferait pas deux tours.
-
---Oh! je ne peux pas, dit-elle en s'appuyant au mur.
-
-Après une toux sèche, le sang lui sortit à flots de la bouche.
-
---Comment l'avez-vous laissée venir? me dit Deligny; elle est perdue!
-
---Je ne savais pas qu'elle fût dans cet état, et puis, si je ne l'avais
-pas accompagnée, elle serait venue seule.
-
---Elle se trouve mal, dit Médème, qui était resté près d'elle.
-
-Il l'enleva dans ses bras et la descendit; personne n'y prit garde,
-excepté Lagie, qui dit, en la voyant passer:
-
---Voilà la Pomaré qui fait ses manières.
-
-Je la menai chez elle, elle avait la fièvre; elle ne voulait pas qu'on la
-déshabillât; elle voulait retourner au bal, danser.
-
-Il fallut allumer tout chez elle. J'y restai une partie de la nuit; elle
-remettait sa coiffure, me disait des mots sans suite; enfin, la fatigue
-l'emporta, elle s'endormit.
-
-Je rentrai chez moi fort triste.
-
-Le lendemain, je fus la voir; elle était levée, plus pâle que la veille.
-
---Oh! te voilà, toi, me dit-elle les lèvres crispées, tu devais être la
-première à qui j'apprendrais cette nouvelle; les misérables!... je me
-vengerai! Ils me croient donc morte? Quelle trahison!
-
-Je la crus folle.
-
---Ça ne t'indigne pas? me dit-elle en colère.
-
---Tu ne m'as pas dit ce que tu avais.
-
---Eh bien, Eulalie est la maîtresse de Camille. Ils me trompaient tous
-les deux; il est majeur dans quelques jours; elle s'est sauvée avec lui.
-Ah! que mon cœur me fait mal! Je les aimais tous les deux, ils
-m'abandonnent ensemble; elle lui disait tant de mal de moi, qu'il me
-hait. Elle est enceinte, il veut l'épouser; mais je connais son oncle,
-son tuteur: j'écrirai, j'irai s'il le faut. Je ne peux renoncer à cette
-affection, c'est la seule pure que j'aie eue de ma vie. Oh! que c'est mal
-de m'avoir fait croire à l'éternité; l'éternité c'est la vie. Ça ne sera
-pas long pour moi, il aurait pu attendre un peu.
-
-Elle fondit en larmes; je tâchai de la calmer.
-
---Voyons, ne suis-je pas ton amie? Je ne t'abandonnerai pas... Ton amant,
-ce comte, il ne me plaisait pas, je l'avoue; mais enfin ne t'a-t-il pas
-donné de grandes preuves d'affection? Tout le monde n'est pas ingrat;
-oublie-les.
-
---Oublier! Oui, je veux oublier, tu as raison. D'abord, j'ai revu ma
-mère, elle vient me voir en cachette; je lui donne des effets pour mes
-frères et sœurs. C'était sa préférée, Eulalie! elle va la défendre; je
-ne veux pas lui en parler; je voudrais qu'Ernest revînt. J'attends son
-médecin aujourd'hui; je ne lui dirai pas que je suis sortie hier. Comme
-ma tête brûle! je vais me mettre sur mon lit.
-
-Nous passâmes dans sa chambre; cette chambre était tendue en jaune, comme
-dans la rue Saint-Georges, mais mieux meublée: il y avait deux croisées
-sur le devant, garnies de rideaux blancs et jaunes; entre les deux
-croisées, un socle en bois doré supportant une Vierge en plâtre, sur
-laquelle retombait un voile de dentelle; on voyait, au travers, des
-perles et des fleurs.
-
-La cheminée faisait face à son lit, dont la tête était tournée vers les
-croisées; il y avait une porte au pied, donnant sur l'antichambre; une
-autre donnant dans le salon.
-
-C'est par cette dernière porte que nous étions entrées; l'autre s'ouvrait
-en même temps.
-
---Le docteur! dit sa femme de chambre.
-
---Je te laisse.
-
---Si je ne viens pas demain, à après-demain, sans faute.
-
-Elle me serra la main, et je la quittai. Quand je revins, sa mère était
-là; elle refusa de me laisser entrer.
-
-Je revins quelques jours plus tard; elle essaya de m'éloigner; j'insistai
-et j'entrai.
-
-Lise me reprocha d'être restée si longtemps sans la voir. Sa mère me
-regardait, je n'osais pas dire qu'on m'avait renvoyée. Sa mère
-ressemblait à Eulalie; elle me déplut. Lise ne quittait plus le lit.
-
---Je voudrais qu'Ernest revînt, me dit-elle avec tristesse.
-
-Je la fis répéter, car cet Ernest qu'elle attendait toujours, je l'avais
-rencontré la veille.
-
---Ça coûte si cher les maladies! J'ai déjà engagé beaucoup de choses. On
-dirait que tout le monde a peur que je meure; chacun m'apporte sa note.
-
---Ce n'est pas ça, lui dis-je, c'est que l'argent est rare, chacun en a
-besoin.
-
---Oh! tu as peut-être raison. Ernest ne peut pas tarder.
-
-Je pris congé d'elle. Sa mère me fit entrer dans la salle à manger, et me
-dit:
-
---Vous qui connaissez ses habitudes, ses amis, vous savez sans doute que
-ce monsieur Ernest est à Paris? On a envoyé plusieurs fois chez lui, il
-ne fait pas de réponse. Le médecin qu'il envoyait ne vient déjà plus. Je
-n'ose pas lui dire cela, elle l'attend toujours. Avant-hier, on est venu
-pour saisir, du magasin de la _Mère de famille_. J'ai prié d'attendre. Il
-s'agit de trois cents francs pour un domino rose; ils reviendront dans
-quelques jours; je ne sais comment faire.
-
---Il faut éviter cela; je vais y passer.
-
-Elle fut enchantée et me permit de venir voir Lise quand je voudrais.
-
-J'allai dire à ce magasin que je répondais de la dette; que s'il arrivait
-un malheur et que Lise mourût, son mobilier serait plus que suffisant
-pour payer tout le monde; que jusque-là on voulût bien attendre.
-
-La dame me le promit; je retournai quelques jours plus tard chez Lise.
-
---Oh! te voilà! Je suis bien mieux, va! J'espère sortir dans quelques
-jours. J'ai bonne mine, n'est-ce pas?
-
-Je répondais oui sans la regarder; elle était plus mal que jamais.
-
-Sa mère entra et me dit:
-
---Grondez-la, vous qu'elle aime; elle a écrit toute la nuit.
-
---Oui, dit Lise avec un sourire étrange; oui, c'est ce qui m'a fait du
-bien. Je vais mieux, n'est-ce pas?
-
-Ses yeux, où brillait la fièvre, s'attachaient sur moi; je fus forcée de
-la regarder.
-
-Ses joues étaient creuses, ses lèvres rouges; j'entendais sa respiration
-rauque; j'avais envie de pleurer.
-
-Son regard ne me quittait pas. Je compris qu'elle avait quelque chose à
-me dire; mais nous n'étions pas seules: sa mère ne sortait jamais quand
-j'étais là.
-
-Elle prit sur la table de nuit une petite montre émaillée bleu, la tourna
-longtemps dans ses doigts, la remit à sa mère et lui dit:
-
---Tiens, envoie cela là-bas, c'est mon dernier bijou. Qu'il me tarde
-qu'Ernest revienne! Pas une lettre de lui! Si je ne l'attendais pas, je
-pourrais m'adresser à quelques amis. Je suis sûre qu'il viendra me voir;
-j'aime mieux attendre. Va vite!
-
-Sa mère sortit. Elle me tira près de son lit et me dit:
-
---J'ai écrit à l'oncle de Camille; il voulait lui faire épouser sa fille,
-il empêchera bien ce mariage. Je suis vengée! Oh! que je vive assez pour
-avoir la réponse! Tu lui diras, à Eulalie, si tu la rencontres, que c'est
-moi...
-
-On marchait vers la porte, elle mit un doigt sur sa bouche; sa mère
-rentra.
-
-Je lui dis combien j'étais peinée de n'avoir pas d'argent à lui offrir,
-pour lui épargner ces engagements au Mont-de-Piété; que je me consolais
-en pensant que ce n'était pas pour longtemps. Je mentais pour calmer ses
-inquiétudes.
-
-Je quittai cette chambre le cœur serré.
-
-A quelques jours de là, on vint saisir son salon, sa salle à manger, son
-cabinet de toilette. J'étais là, j'obtins qu'on n'entrât pas dans sa
-chambre.
-
-Ce que l'on avait saisi suffisait largement à couvrir cinq cents francs
-qu'on réclamait.
-
-Elle demanda qui marchait à côté; je lui répondis qu'on voulait voir son
-logement; elle disait tous les jours qu'elle voulait déménager; cela ne
-l'étonna pas.
-
---Oui, je vais quitter ce logement, j'irai demeurer à la campagne. Puis
-ses yeux se remplissaient de larmes et elle reprenait: Oui, à la
-campagne, au cimetière Montmartre.
-
-Je tâchais de chasser cette idée de son esprit; j'y parvenais assez
-facilement, car elle tenait à la vie.
-
-Quand elle m'entretenait de ses espérances, cela me faisait souvent plus
-de peine que quand elle me parlait de sa fin prochaine. Je lui conseillai
-d'écrire à quelques amis. Personne ne vint.
-
-M. Ernest, instruit qu'il n'y avait plus de ressources, avait cessé de
-s'occuper d'elle; toutes démarches furent inutiles: il fit répondre que
-ce qu'elle avait suffirait, en le vendant, pour aller jusqu'à la fin;
-qu'il ne voulait pas faire de nouveaux sacrifices pour une femme qui
-n'avait pas un mois à vivre.
-
-Je me disais chaque jour, en quittant le chevet de cette pauvre fille:
-
-«Pourvu qu'elle meure avant qu'on lui enlève son lit!»
-
-Elle m'avait demandé du bon vin, du raisin, des asperges, cela hors
-saison. Quoique j'eusse peu d'argent, je m'étais procuré ce qu'elle
-désirait.
-
-J'arrivai les bras chargés. Ce fut Eulalie qui m'ouvrit la porte: je
-faillis tout laisser tomber par terre.
-
-Elle me fit entrer dans la salle à manger en me disant:
-
---N'entrez pas, elle dort! Le diable doit la tourmenter, car elle s'est
-donnée à lui.
-
-Je ne comprenais pas; elle reprit:
-
---Vous savez ce qu'elle m'a fait. Hier, l'oncle de Camille l'a fait
-venir, censément pour un rendez-vous d'affaires, et l'a enlevé dans sa
-voiture, presque de force. C'est elle qui est cause de tout cela. J'ai
-reçu une lettre ce matin à l'hôtel. Camille me dit adieu; il m'annonce
-qu'il m'enverra de l'argent et me répète qu'il voulait m'épouser. Me
-voilà encore sans ressources, car je le connais: avec lui, le dernier qui
-parle a raison. Elle le savait bien: je ne le reverrai jamais. Dans
-quinze jours, il ne pensera plus à moi; il n'a pas mis tant de temps à
-oublier son amour pour Lise. Qu'elle se réveille, je vais lui dire tout
-ce que j'ai sur le cœur.
-
-Je la priai de n'en rien faire, de ménager les derniers moments de sa
-sœur.
-
---Qu'est-ce que ça me fait? Je voudrais qu'elle fût morte un mois plus
-tôt.
-
-Sa mère, qui avait pour Eulalie une faiblesse marquée, paraissait s'être
-rangée de son côté.
-
-Lise sonna.
-
-Pendant cette conversation, j'avais souhaité dans mon cœur qu'elle se
-fût endormie pour toujours.
-
-Sa sœur ouvrit la porte qui donnait au pied de son lit, s'appuya au
-chambranle et, se croisant les bras, dit:
-
---Eh bien! c'est moi! est-ce que ça t'étonne?
-
-J'étais derrière; je vis Lise à peine éveillée se lever sur ses coudes,
-sourire et retomber en arrière, en disant:
-
---Enfin!...
-
-Eulalie s'approcha.
-
---Tu es contente de ton ouvrage, fille du diable; au lieu de te repentir,
-tu fais le mal jusqu'au dernier moment. Regarde-toi donc; tu es à moitié
-morte, tu ne jouiras pas longtemps de ton triomphe; je suis abandonnée,
-tu l'es aussi. Ton Ernest, il est ici, il ne veut plus te voir; toi qui
-te croyais aimée de tout le monde! où sont-ils donc tes amants?
-
-Lise ferma les yeux sans répondre; je vis des larmes percer ses
-paupières. Sa mère tirait Eulalie et lui faisait signe de se taire. Elle
-allait sans doute continuer.
-
---Emmenez-la donc! m'écriai-je, si vous êtes la mère des deux; et vous,
-Eulalie, ne dites pas un mot de plus: n'avez-vous pas honte? Sortez!
-
-Je ne sais ce qu'elle me répondit; mais je la poussai peut-être un peu
-fort dans la pièce voisine. Je fermai la porte au verrou, malgré sa
-résistance.
-
-Lise me serra la main et me dit:
-
---Si tu pouvais rester près de moi! Oui, elle a raison, je suis
-abandonnée par tout le monde, excepté par toi. Pourquoi mon amant
-reviendrait-il?
-
-Elle me montra ses bras et ses mains décharnés.
-
---La vie que j'ai menée, c'est un commerce; on m'achetait un baiser; je
-n'ai plus rien à vendre, on ne vient plus. Que tu as bien fait de quitter
-cette vie-là! dans quelque temps on oubliera ton passé, peut-être
-l'oublieras-tu toi-même; fais-toi des amis. Ah! que celle qui a été
-vertueuse, honnête, est bien récompensée à cette heure suprême! le
-compagnon de sa jeunesse la soigne jusqu'au dernier moment, l'accompagne
-à son dernier asile et va pleurer sur sa tombe. Pour nous, rien que la
-raillerie et l'insulte pendant et après. Tout l'or du monde ne suffirait
-pas pour compenser ces dernières heures.
-
-Je pleurais.
-
---Pourquoi pleures-tu? ma pauvre Céleste; parce que je vois plus clair
-qu'hier? C'est ma sainte Vierge qui a inspiré Eulalie; elle m'a fait
-comprendre que je perdais mon temps à espérer un intérêt que je ne
-méritais pas. Donne-moi le chapelet qui est aux pieds de la Vierge, ôte
-le voile qui la couvre, mets-la près de moi, sur cette table; vois, ses
-bras sont ouverts pour tous ceux qui vont à elle. Ne pleure pas;
-laisse-moi, mais ne reste pas plus d'un jour sans venir; envoie-moi un
-prêtre ou charges-en ma mère.
-
-Elle appuya sa tête sur le coin de la table de nuit. La lumière de la
-veilleuse, le reflet de la Vierge blanche éclairaient sa figure; elle
-était calme, ses yeux se fermèrent, je crus tout fini.
-
-Je tirai la porte doucement; sa sœur voulut parler, je lui fis signe de
-se taire et je priai sa mère d'aller chercher un confesseur, si elle
-voulait qu'il arrivât à temps.
-
---Comment va-t-elle? me demanda ma mère en rentrant.
-
---Elle va bien, lui dis-je, je voudrais être à sa place... Et je montai
-toute triste dans ma chambre.
-
-Le lendemain, je retournai chez Lise. J'avais rêvé d'elle toute la nuit:
-je la voyais habillée pour un bal; ses fleurs étaient noires.
-
-En entrant, j'interrogeai son concierge du regard; il me fit un signe de
-tête qui voulait dire:
-
-«Tout n'est pas fini, mais ça ne tardera pas.»
-
-Je montai ses trois étages sans respirer. J'allais sonner, quand
-j'entendis rire, parler. Je frappai; sa sœur vint m'ouvrir, une
-serviette à la main; j'entrai dans la salle à manger, je vis des huîtres,
-du vin blanc: on déjeunait gaiement dans l'antichambre de la mort.
-
-Je fus indignée.
-
---Elle va donc mieux? dis-je en regardant ce festin.
-
---Oui, me répondit sa mère, elle repose, laissez-la.
-
---Si elle repose avec le bruit que vous faisiez tout-à-l'heure, il faut
-qu'elle dorme du dernier sommeil. S'est-elle confessée?
-
---Oui, elle a vu son père hier; cela l'a rendue heureuse; elle a demandé
-pardon à sa sœur.
-
---Il est bien temps, dit Eulalie; je me moque de son pardon. Je
-n'oublierai jamais ce qu'elle m'a fait.
-
-J'entrai dans la chambre de Lise. Elle avait les yeux ouverts; elle ne
-bougeait pas. Je n'osais avancer.
-
-Elle fit un mouvement; je voulus lui prendre la main; elle tourna sur moi
-ses grands yeux éteints, me fit un signe de reconnaissance et soupira
-sans dire un mot.
-
-Je m'assis dans un fauteuil près d'elle et lui demandai comment elle se
-sentait; elle me fit signe de la tête qu'elle était bien. Elle avait
-roulé son chapelet autour de son bras; son livre de prières était près
-d'elle; elle remua ses lèvres comme si elle voulait me parler, elle
-regarda de tous les côtés, fit un mouvement d'impatience; puis, appelant
-toute sa volonté:
-
---Ah! fit-elle, écoute.
-
-Je me penchai, car sa voix était faible.
-
---J'ai commandé mon portrait à un pauvre artiste; il est presque fini;
-personne ne voudra le prendre, va le chercher. Tu le garderas, toi!
-
-Je le lui promis.
-
-Elle eut à peine le temps de me dire le nom du peintre: Montji.
-
-La parole lui manqua de nouveau; elle me fit des signes en me montrant sa
-Vierge, embrassa la croix de son chapelet; elle voulait être seule.
-
-Je sortis, je ne pouvais plus retenir mes larmes; j'écoutai à la porte,
-elle cherchait à prier tout haut. Dieu seul pouvait comprendre sa pensée.
-
-Le lendemain, quand je revins, toutes les portes étaient ouvertes; l'âme
-était partie; une bougie gardait le corps; tous les yeux étaient secs
-autour d'elle.
-
-Je me mis à genoux au pied du lit, je fis une longue prière; je
-l'embrassai sur le front, je lui fermai les yeux restés ouverts, je lui
-coupai une mèche de cheveux, et je quittai cette chambre, le cœur et les
-yeux pleins de larmes.
-
-Je ne rentrai pas chez moi; j'allai chez Deligny, qui, voyant ma douleur,
-fit son possible pour me distraire et pour me consoler.
-
-Le lendemain, il pleuvait à verse; je pris un petit coupé, j'allai rue
-d'Amsterdam. Arrivée à la porte de Lise, j'entendis clouer sa bière. Je
-redescendis à reculons: il me semblait que les clous m'entraient dans les
-chairs.
-
-On exposa son corps à la porte.
-
-La rue est déserte à cet endroit, le temps était affreux, personne ne
-passait. Il y avait deux personnes à son enterrement: moi et le cocher
-qui me conduisait.
-
-Quand on eut jeté la dernière pelletée de terre sur elle, on mit une
-croix avec ses initiales. Je restai les pieds scellés dans cette terre
-glaise; il me semblait qu'une partie de moi-même était en terre avec
-Lise. Je m'arrachai en faisant un effort; j'étais fascinée: il me
-semblait entendre des voix m'appeler. J'eus peur, je sortis en courant.
-
-Deligny était chez moi; il me reprocha de me faire tant de mal. C'était
-plus fort que ma volonté: je pleurais sur elle et sur moi.
-
-Le même sort ne m'était-il pas réservé?
-
-Je fus au cimetière huit jours après, espérant trouver une pierre, un
-entourage. Rien. Pourtant sa mère avait, en payant quinze cents francs de
-dettes, pris la succession, qui valait bien quinze mille francs.
-
-Je pensai qu'elle n'avait pas eu le temps de s'occuper encore de ces
-soins.
-
-Je revins au bout de dix jours. Rien.
-
-On avait abandonné la morte, comme on avait abandonné la malade.
-
-Je commandai un entourage en fer, un mausolée en marbre, avec ces deux
-lignes:
-
- _Ici repose Lise..... née le 22 février 1825, morte le 8 décembre
- 1846. Son amie, Céleste._
-
-J'étais allée chez Montji. Il m'avait donné son portrait, moyennant deux
-cents francs, au lieu de trois cents, qui étaient le prix convenu. Il
-n'était pas heureux et me fit ce sacrifice parce que j'étais l'amie de
-Lise.
-
-C'est le portrait que l'on a vu chez moi.
-
-Ces dépenses me gênèrent beaucoup, mais je les fis sans regret. Deligny
-m'aida encore en cette circonstance: il était vraiment bon.
-
-J'allai voir la tombe de Lise; j'avais donné des ordres, et elle était
-garnie de fleurs. Personne autre n'y avait mis une pensée depuis sept
-ans. Quelques petits journaux eurent le courage de faire des
-plaisanteries sur cette fin pourtant bien triste et bien abandonnée: _Il
-lui sera beaucoup pardonné, parce qu'elle a beaucoup aimé_; ils auraient
-dû dire: «Il lui sera peut-être pardonné, parce qu'elle est morte en
-bonne chrétienne et qu'elle a beaucoup souffert.»
-
-Elle avait beaucoup souffert, en effet. Sa mort avait été une cruelle et
-longue agonie. Depuis plusieurs jours, le corps mourait, que l'esprit
-vivait encore, et vivait pour la torturer. Je n'ai jamais connu personne
-qui eût une si grande peur de la mort. Sous l'influence des sentiments
-religieux auxquels elle avait été fidèle toute sa vie, elle voulut
-cependant regarder en face sa fin prochaine, se préparer à ce terrible
-passage; elle s'imposa un dernier devoir, qui l'effrayait tant parce
-qu'il lui montrait que tout espoir terrestre était perdu pour elle. Elle
-faisait des efforts surhumains. Elle réussissait pendant quelques
-instants, mais la nature l'emportait bientôt sur sa volonté, et elle
-retombait dans des spasmes nerveux, dans des accès navrants de terreur.
-Souvent, pendant la nuit, elle appelait au secours, elle avait des
-visions et elle criait: «Mon Dieu, laissez-moi vivre!» Alors, m'a-t-on
-dit, sa main défaillante semblait chercher un ami dans le vide. La pauvre
-fille qui la servait, qui lui était attachée, pourtant, demanda son
-compte, pour ne plus être témoin de ces scènes déchirantes.
-
-Je ne pouvais m'habituer à la pensée que j'étais seule à la pleurer; je
-me rappelais les souvenirs de notre vie passée pour trouver un cœur qui
-sympathisât avec les regrets que je lui donnais. Je songeai à Alphonse,
-qui avait réchauffé sa vie, sa gaieté à ce feu follet; il apprit sa mort
-avec peine. C'est peut-être le seul qu'elle n'avait pas appelé; c'est le
-seul qui aurait répondu.
-
-
-
-
-XX
-
-UN SOUPER AU CAFÉ ANGLAIS.
-
-
-La mort de Lise marque une des phases les plus tristes de ma vie. J'étais
-tombée dans un découragement profond. Les espérances ambitieuses qui
-m'avaient soutenue s'étaient évanouies. L'exaltation qui m'avait portée à
-mettre fin à mes jours s'était affaissée. Mon dégoût pour l'existence
-n'avait pas diminué; seulement mon courage, pour en rejeter le fardeau,
-n'était plus le même. Le mal dont je souffrais, c'était une défiance
-absolue, invincible; je le pensais, du moins.
-
-Je ne croyais plus à l'affection; je ne croyais qu'à l'amour du jour, à
-l'amour sans dévouement et sans lendemain. Mon âme en était saturée.
-
-On m'a bien souvent reproché d'avoir torturé ceux qui m'ont aimée. Si
-j'avais eu ce malheur, je pourrais au moins me rendre cette justice, que
-je n'ai jamais agi par méchanceté et par calcul. Le doute qui me dévorait
-le cœur a seul inspiré ma conduite, et a pu me donner quelquefois
-l'apparence de l'ingratitude et de l'insensibilité. L'incrédulité, dans
-le cœur d'une femme, est pour cette femme une poignante souffrance; mais
-elle lui donne sur les autres caractères une force et un ascendant
-presque irrésistibles.
-
-J'appris alors une nouvelle assez étrange, qui m'impressionna d'autant
-plus qu'elle se rattachait aux idées, aux sentiments et aux doutes qui
-vibraient douloureusement en moi, depuis la mort de Lise.
-
-Cette nouvelle était relative au pauvre pianiste, que j'avais accusé
-d'inconstance, en me raillant moi-même d'un instant de faiblesse et de
-crédulité.
-
-On vint me dire qu'après notre séparation, H... avait eu un grand
-chagrin; il était tombé malade, sans qu'il fût possible à la science de
-déterminer le caractère de sa maladie. On lui conseilla la distraction;
-il partit pour l'Italie, visita Rome, s'y fit catholique et entra dans un
-couvent. J'avais bien de la peine à croire, comme on me l'assurait, que
-cette détermination eût été causée par la douleur qu'il avait ressentie
-de notre séparation; en tout cas, il avait été bien inspiré, et je
-répondis en souriant, à la personne qui me contait cette histoire, que si
-je damnais tous mes amis comme celui-là, l'Église me devrait une
-récompense. Au fond de l'âme, pourtant, j'étais plus émue que je ne
-voulais le paraître.
-
-J'avais mon logement en horreur: je n'y avais pas été heureuse, et, pour
-ne pas y rester, je passais les nuits dehors.
-
-Deligny avait repris ses habitudes de dissipation. Je le suivais, je
-criais bien haut pour ne pas entendre ma tristesse. Ma santé était
-profondément altérée, depuis ma tentative de suicide. On n'avale pas
-impunément le gaz d'un boisseau de charbon; je toussais, j'avais le feu à
-la poitrine; je buvais du champagne pour l'éteindre; je me figurais
-mourir comme Lise. Mais loin de m'effrayer des approches de la mort, je
-l'aurais acceptée comme un bienfait.
-
-Une pareille situation d'esprit ne contribuait pas à rendre mon humeur
-égale. Je tyrannisais Deligny. A toutes ses protestations de tendresse,
-je répondais invariablement:
-
---Vous m'aimez aujourd'hui; vous le dites au moins. Que je tombe malade,
-vous me laisserez là comme un chien; que je meure, vous ne me donnerez
-pas un regret.
-
-Rien ne pouvait m'ôter cette idée de la tête.
-
-J'avais fini par réussir à m'étourdir. Un souper en amenait un autre; je
-ne dormais plus: je trouvai le repos de mes souvenirs.
-
-Au milieu des désordres de cette folle existence, je m'étais liée avec
-une petite femme qui était venue au magasin; elle était gentille,
-spirituelle et insouciante du lendemain. Cette femme était la maîtresse
-de Brididi.
-
-Elle m'avait d'abord détestée; elle était venue me voir par curiosité et
-s'était attachée à moi. Nous devînmes amies. Comme cela, elle me
-surveillait et était sûre que je ne m'occupais pas de son cher Brididi,
-qui, de son côté, m'avait, je crois, tout-à-fait oubliée. Deligny étant
-parti pour M..., je me trouvais seule et je passais beaucoup de temps
-avec elle. Sa gaîté était intarissable, son cœur était bon, trop bon
-même, car elle avait une grande faiblesse en amour. Brididi en abusait un
-peu; il était tout fier d'inspirer une si grande passion. Il avait
-raison, du reste; elle était vraiment charmante: une jolie taille, de
-jolis yeux, de jolis cheveux ondés qui lui valurent le nom de Frisette.
-
-Ce que j'aimais surtout en elle, c'était sa bonté; elle rendait service
-à qui elle pouvait et se cachait pour éviter un remercîment; n'ayant que
-six sous pour prendre l'omnibus, elle les donnait à un pauvre et faisait
-sa course en chantant. Si l'énergie manquait dans cette tête et dans ce
-cœur, il y avait, en revanche, de bien excellentes qualités.
-
-Ces qualités avaient survécu au vice, qui les étouffe chez tant d'autres
-femmes. Quand ma folie parlait raison, elle écoutait, m'approuvait;
-enfin, je l'aimais beaucoup.
-
-Je ne sais laquelle de nous deux mena l'autre à un souper au café
-Anglais. Je m'y rendis, comme j'allais à toutes ces parties, par
-désœuvrement, sans me promettre beaucoup de plaisir. J'étais loin de me
-douter que cette soirée exercerait une influence décisive sur ma vie et
-en préparerait peut-être le dénoûment.
-
-Je me trouvai, à ce souper, en pays de connaissance. Je reconnus
-plusieurs personnes que j'avais vues chez Lagie.
-
-Le fond de mon caractère a toujours été sérieux. Le temps que d'autres
-consacraient à dire ou à écouter des folies, je l'employais en général à
-me rendre compte des caractères avec lesquels j'étais en contact, et à
-lire en quelque sorte les physionomies nouvelles que je rencontrais.
-
-Mon attention se fixa d'abord sur un jeune homme de trente ans environ,
-grand, maigre, brun, pâle; le front d'une largeur et d'une hauteur
-ridicules; la figure allongée, mince du bas, les yeux grands et noirs, le
-nez pointu, la bouche moyenne, les dents gâtées... Il avait quitté son
-habit; je voyais au travers de sa chemise fine se dessiner ses épaules
-maigres, étroites, qui annonçaient une mauvaise santé. Il ordonnait le
-festin, commandait en maître; quelques femmes l'entouraient, il leur
-répondait d'un air protecteur.
-
-En attendant qu'on servît le souper, il se mit au piano; il était bon
-musicien, mais il faisait trop de grimaces, de contorsions; ses mains
-osseuses me faisaient l'effet d'araignées. Je ne lui fis aucun
-compliment; il en parut étonné.
-
-Pendant le souper, il m'attaqua. Il avait de l'esprit, mais un de ces
-esprits impossibles à dépenser avec d'autres qu'avec certaines femmes; un
-esprit brutal, malhonnête, ne reculant pas devant la plus grosse injure
-pour un mot drôle. Il parlait toujours de lui; il faisait, à ce qu'il
-disait, tout mieux que personne. Sa noblesse était la meilleure, sa
-fortune la plus grande; nul n'était brave comme lui.
-
-Toutes ces forfanteries me portaient sur les nerfs. Je n'avais rien
-répondu à ses provocations, mais je faisais provision de colère, et déjà
-je lui avais donné un surnom que j'avais glissé dans l'oreille de ma
-voisine et qui l'avait fait rire de bon cœur, tant il s'appliquait bien
-au personnage. Je l'appelais _le Faucheux_.
-
-Ce qui augmentait ma mauvaise humeur, c'est que j'étais placée à côté
-d'un grand homme très-beau, très-content de lui-même, qui faisait tout au
-monde pour attirer mon attention sur ses larges épaules et sur sa
-poitrine bombée; il était bête comme une oie et vaniteux comme un paon.
-C'était un bellâtre. L'oreille ouverte aux sarcasmes du Faucheux, je
-perdais la pantomime de mon voisin, ce qui le mit de fort mauvaise
-humeur.
-
-Cela commençait mal. Je n'avais encore rien dit et j'avais déjà deux
-ennemis.
-
-Le Faucheux semblait avoir pris à tâche de lasser ma patience.
-
-J'étais le point de mire de toutes les plaisanteries.
-
-La colère finit par me monter au cerveau, et je débutai avec d'autant
-plus de vivacité que je m'étais contenue plus longtemps.
-
---Monsieur, lui dis-je, voulez-vous avoir la bonté de me laisser
-tranquille? Voilà une heure que j'écoute vos sottises. En ne vous
-répondant pas, je croyais vous avoir fait comprendre que votre esprit
-n'était pas de mon goût. Les araignées ne me font pas peur, mais elles me
-dégoûtent, et quand elles s'approchent trop près de moi, je les écrase.
-Ainsi, grand Faucheux, ne vous occupez pas plus de moi que je ne
-m'occuperai de vous.
-
-C'était dur; mais j'avais été cruellement provoquée, et je n'ai jamais
-brillé par la patience.
-
-L'épithète de grand Faucheux mit immédiatement les rieurs de mon côté. Il
-y a dans toutes les réunions, petites ou grandes, un sentiment de justice
-qui se fait jour.
-
-On comprenait que les attaques dont j'avais été l'objet me donnaient
-droit, de mon côté, à une assez grande latitude.
-
-Mon adversaire devint furieux. Il ne s'attendait pas à de semblables
-représailles de la part d'une de ces pauvres filles, habituées à courber
-la tête sous le joug de la fatuité opulente. Il n'avait pas encore eu le
-temps de réfléchir qu'un galant homme ne gagne jamais rien à se disputer
-avec une femme, quelle que soit cette femme.
-
-Il reprit la balle au bond.
-
---Qui donc, s'écria-t-il a amené cette...
-
-Et il en débita tant sur mon compte que j'en fus étourdie.
-
-Il se fit un grand silence. Chacun comprenait que cela allait devenir
-drôle.
-
-C'était la mode, au surplus, dans les soupers arrangés par ce Faucheux:
-il lui fallait une victime à qui il pût dégoiser son catéchisme poissard.
-J'avais été choisie par lui pour ce jour-là; mais avec mon caractère, il
-était mal tombé.
-
-Mon beau voisin, qui n'aurait pas eu assez d'esprit pour venger lui-même
-ses injures, et me punir de mes dédains, faisait cause commune avec mon
-ennemi, et l'appuyait du regard et du geste.
-
-Frisette seule ne s'amusait pas de cette scène. La pauvre enfant
-comprenait qu'il y avait un gros orage amoncelé sur mon cœur; elle avait
-peur de me voir passer les bornes, et craignait que je ne me misse sur
-les bras quelque méchante affaire. Elle vint à moi et, me parlant tout
-bas, me supplia de quitter la place et de partir avec elle. Je la fis
-asseoir et lui répondis tout haut:
-
---Pourquoi donc m'en irais-je? monsieur est à bout. J'aurais peut-être dû
-ne pas venir; c'est la première fois que j'assiste à un souper d'hommes
-d'aussi bonne compagnie. Comme monsieur le disait, tout-à-l'heure, je
-suis entrée ici libre, sans condition; je n'ai pas de regrets, car j'ai
-montré du tact, et n'ai pas cherché à attirer l'attention. Monsieur n'a
-pas su imiter ma réserve. Il n'est probablement pas plus que moi habitué
-au grand monde. Sans doute, il est noble d'hier; il prend ses conquêtes
-bien bas pour se grandir. S'il n'y avait pas de femmes comme nous, où
-vivrait-il donc... au jardin des Plantes?... J'ai bien payé mon écho en
-l'écoutant, je reste.
-
-Sans m'en douter, j'avais frappé juste: c'était un parvenu; il pâlit et
-se mordit les lèvres.
-
-La réflexion lui était revenue, et je crois qu'il commençait à regretter
-de s'être attaqué à moi.
-
-J'avais, sans m'en douter, pendant le feu de cette discussion, gagné un
-allié qui, touché de mon courage, s'intéressa à ma cause et rompit une
-lance en ma faveur.
-
-C'était un jeune homme que je n'avais pas encore remarqué, quoique
-assurément il méritât, plus que toutes les autres personnes présentes, de
-fixer mon attention.
-
---Ah ça, messieurs, dit-il d'une voix douce et fière, est-ce que cela ne
-va pas bientôt finir? Vous vous mettez deux contre une femme! ce serait
-déjà trop d'un seul.
-
-Et, s'adressant plus particulièrement au Faucheux, qu'il paraissait
-connaître intimement:
-
---Mon cher, je ne reconnais aujourd'hui ni ton bon goût, ni ta
-magnificence ordinaires.
-
---Comment donc, reprit le Faucheux, qui crut voir dans cette idée un
-moyen de retraite honorable, si j'ai blessé l'amour-propre de
-mademoiselle, je suis tout prêt à lui accorder une réparation. Vous savez
-très-bien, mon cher, que si j'ai le tort de taquiner ces filles-là, _j'ai
-le bon goût_ de les payer. Puisque vous vous êtes déclaré son chevalier,
-fixez vous-même la rançon.
-
---Quinze louis!
-
---Quinze louis! soit! elle les aura demain.
-
---Demain! c'est bien tard, dit mon champion, qui se montra impitoyable,
-parce qu'il savait que le Faucheux passait pour être plus libéral en
-paroles qu'en actions.
-
---Je ne les ai pas sur moi.
-
---La belle affaire! Vesparoz te les prêtera.
-
-Il n'y avait pas moyen de reculer; l'amour-propre du Faucheux était en
-jeu. Il sonna.
-
-Vesparoz, le maître-d'hôtel du café, parut.
-
---Apportez-moi quinze louis, lui dit le Faucheux.
-
-Un garçon rentra, portant sur un plateau la somme demandée.
-
---Remettez cet argent à mademoiselle Céleste.
-
-Naturellement, je refusai de le prendre.
-
-Mais mon champion n'entendait pas de cette oreille-là. Il était décidé à
-pousser la plaisanterie jusqu'au bout, et à punir le Faucheux par son
-côté sensible.
-
---Apportez-moi cela! dit-il au garçon; et il mit les quinze louis sur la
-table à côté de lui.
-
-Puis se tournant vers moi:
-
---Ma chère enfant, venez vous asseoir à côté de moi.
-
-J'y fus bien volontiers.
-
---Prenez cela, me dit-il; c'est à vous, vous ne pouvez refuser sans
-désavouer votre champion et me faire une mortelle injure. Ainsi le
-veulent les lois de la guerre.
-
---Maintenant, ajouta-t-il en s'adressant au Faucheux, continue tant que
-tu voudras, au même prix bien entendu. Cependant tu en as beaucoup dit
-pour tes quinze louis, et je t'engage à ne pas te ruiner ce soir.
-
-Il paraît qu'il trouva le conseil bon, car il se leva et, me tendant la
-main:
-
---Faisons la paix, me dit-il.
-
-Il n'y avait plus à hésiter, et je mis ma main dans la sienne d'assez
-bonne grâce.
-
-A partir de ce moment, la scène prit une tournure à laquelle je ne
-m'étais pas attendue. J'eus une nouvelle preuve, qu'en fait de
-sentiment, les extrêmes se touchent, et que souvent on est bien près
-d'aimer les femmes qu'on croit haïr.
-
-Quand on quitta la table pour faire de la musique, danser, chanter, le
-Faucheux m'attira dans l'angle d'une croisée, et me confessa qu'il ne
-m'avait fait cette scène ridicule que pour attirer mon attention et pour
-avoir un prétexte de se réconcilier avec moi.
-
-Je lui répondis poliment, mais froidement, que s'il arrangeait ainsi les
-femmes qui lui plaisaient, je ne savais pas ce qu'il pouvait inventer
-pour ses antipathies.
-
-Il devenait tendre, pressant; il me promettait monts et merveilles.
-
-Je n'avais, quant à moi, aucune envie de me réconcilier à ce point. Je
-l'écoutais avec distraction, mais, en revanche, je regardais
-très-attentivement mon allié, que, pour des raisons à moi connues,
-j'appellerai désormais Robert, quoique ce ne soit pas son véritable nom.
-
-Celui-ci s'aperçut qu'il était l'objet de mon attention, et il s'approcha
-de nous.
-
-Alors, par un sentiment de coquetterie toute féminine, je me mis à
-répéter tout haut les paroles tendres que le Faucheux venait de me dire
-tout bas. Je tenais à me parer de ma victoire, et, pour la bien
-constater, je répondis au Faucheux:
-
---Je vois bien que vous revenez à vous-même et je vous crois sincère;
-aussi, soyez sûr que je ne vous en veux pas. Mais je vous connais d'hier,
-et je ne vois aucun motif pour prolonger nos relations.
-
-Et je le laissai dans un coin, tout honteux et tout ému de l'aveu qu'il
-venait de me faire.
-
-Il prit une bouteille de vin de Champagne et la vida presque d'un trait.
-Je dois lui rendre cette justice que je n'ai jamais vu personne boire
-autant, sans être malade. Était-ce par fanfaronnade, ou pour se consoler?
-Je suis convaincue que c'était pour ce dernier motif.
-
-La plupart du temps, ces natures fanfaronnes sont au fond les plus
-tendres et les plus faibles. Elles font du bruit pour s'étourdir, et les
-excentricités dont elles amusent le public ne sont qu'une parade.
-Soulevez le rideau, vous verrez se jouer derrière le drame de leur cœur,
-souvent bien triste et bien lugubre.
-
-Mais je n'avais rien à donner, j'avais mes pauvres.
-
-Robert ne me quittait plus des yeux; de mon côté, je suivais tous ses
-mouvements; quand il causait avec une femme, j'avais envie d'aller me
-mettre entre lui et cette femme.
-
-Je m'assis auprès de Frisette et je m'arrangeai de manière à ce qu'elle
-me parlât de lui.
-
-C'était un homme qui paraissait avoir vingt-cinq ans, assez grand, la
-taille bien prise et bien proportionnée, la tête ronde, de jolis cheveux
-bruns, la raie blanche et fine, le front moyen, la figure ovale, les
-sourcils épais, la moustache forte; ses yeux bruns étaient ordinaires
-pour la grandeur, mais leur regard était profond, pénétrant; il était
-élégant de manières, très-recherché dans sa mise, sans avoir cet air
-raide, emprunté qu'ont beaucoup de jeunes gens.
-
-Son esprit était vif; il me parut d'un caractère un peu violent, mais
-sachant se dompter, et corrigeant sa fougue par des manières charmantes.
-
-Je l'avais regardé, j'avais vu tout cela; je le regardais toujours.
-
---Sans lui, dis-je à Frisette en le désignant, je ne sais comment cette
-dispute aurait fini; il m'a rendu un grand service. Je ne sais si je l'ai
-remercié.
-
-J'aurais voulu qu'il vînt me parler... mais il n'en fit rien; mon cœur
-faisait autant de tours que lui sans qu'il y prît garde.
-
-On avait improvisé un bal, il ne m'invita pas à danser; pourtant il me
-regardait.
-
-Le grand beau, mon voisin de table, ayant fini par se persuader, sans
-doute, que ma froideur était un jeu, s'approcha de moi, et, avec le tact
-qui paraissait le caractériser, il me demanda bruyamment si je voulais me
-sauver avec lui.
-
-Je me levai sans lui répondre.
-
-Le Faucheux ne me parlait plus; mais devinant ce qui se passait en moi,
-il paraissait souffrir.
-
-Cette promenade des yeux et du cœur à la suite de M. Robert me
-fatiguait. Je fus droit à lui, et lui demandai s'il voulait me
-reconduire, pour me débarrasser de ces deux messieurs.
-
---Oui, dit-il en attachant sur moi un regard qui avait l'air de lire ma
-pensée; oui, dans dix minutes; mais auparavant, je voudrais bien danser
-avec vous.
-
-On commençait une valse: il me fit tourner sans attendre ma réponse.
-J'étais souple, il avait le bras nerveux; il me serra, je sentais les
-battements de son cœur, je respirais son haleine; je fermai les yeux, me
-laissant conduire. J'eus un étourdissement de bonheur qui passa comme
-l'éclair, mais dont je me souviens toujours.
-
-Je revins à Frisette, toute radieuse.
-
-Elle connaissait Robert, ou venait de se renseigner sur son compte, car
-elle me dit:
-
---C'est le comte ***, avec qui tu viens de danser.
-
-Ce nom était bien beau, bien loin de moi. Je devins triste.
-
---Venez-vous? dit Robert; je vais reconduire Frisette d'abord, vous
-ensuite.
-
---Je suis bien fâchée de vous donner cette peine.
-
-Il me serra le bras, et me dit:
-
---C'est un plaisir. Je n'aurais pas osé vous le demander; je ne voulais
-pas être le troisième à vous persécuter.
-
-Il me promit de venir me voir le soir à quatre heures. Je rentrai chez
-moi, la tête et le cœur remplis de son image. Insensée que j'étais de
-désespérer de la vie! A vingt ans! est-ce que c'est possible? La veille,
-il me semblait que la vie n'avait plus de but pour moi. Triste folie!
-aujourd'hui, je me sentais renaître à l'espérance; j'entrevoyais de
-nouveaux horizons, de nouveaux mondes; mes ailes avaient repoussé!
-
-
-
-
-XXI
-
-ROBERT.
-
-
-J'étais, par un heureux hasard, délivrée pour le moment de toute
-inquiétude matérielle. Je pouvais, pendant quelque temps, vivre de mes
-rêves et me bâtir des châteaux en Espagne.
-
-Le temps me parut si long, jusqu'à quatre heures, que, pour l'abréger, je
-descendis au magasin.
-
-J'avais écrit, quelques jours avant, à mon ami en Hollande. Je trouvai en
-revenant du souper une lettre de lui; il m'envoyait deux mille francs à
-toucher chez un banquier, rue d'Hauteville. Avec ces deux mille francs et
-mes trois cents francs de la veille, j'étais bien riche.
-
-Je me mis à la porte; un encombrement de voitures barrait le passage. Un
-joli phaéton, attelé de deux beaux chevaux noirs, attendait pour tourner
-rue Geoffroy-Marie; les chevaux impatientés se cabraient, un des
-domestiques sauta en bas.
-
---Laisse, laisse, disait le jeune homme qui tenait les rênes.
-
-Il calma les chevaux et dégagea sa voiture avec infiniment d'adresse.
-
-Quand je le vis hors de danger, je traversai la rue pour monter chez moi;
-mais les forces me manquèrent en arrivant. Robert allait me demander à la
-concierge, il m'aperçut.
-
---Eh! bonjour, ma chère enfant, avez-vous bien dormi?
-
-Puis, me regardant:
-
---Comme vous êtes pâle! est-ce que vous êtes malade?
-
---Non, mais j'ai eu peur quand je vous ai vu, au tournant du faubourg
-Montmartre, pris dans toutes ces voitures; vos chevaux se tourmentaient.
-
-Il se mit à rire, et m'offrit le bras pour remonter chez moi.
-
-J'étais gênée près de lui; je ne voulais pas m'abaisser, pourtant je me
-croyais si au-dessous de lui, que je n'osais me mettre en face; ma gêne
-était d'autant plus ridicule qu'il était sans façon, aimable, galant.
-
---Je ne viendrai plus avec mes chevaux, me dit-il, puisque je vous ai
-fait peur; je ne connaissais pas bien ce quartier, je demeure rue de
-Grenelle Saint-Germain. Je suis venu rarement rue Geoffroy-Marie; mais,
-si vous le permettez, j'y viendrai souvent.
-
-J'étais réservée dans mes réponses; si perdue qu'elle soit, ou qu'elle
-ait été, la femme qui aime trouve dans son passé un souvenir de pudeur,
-de pureté; je l'aimais.
-
-J'aurais voulu me relever un peu à mes yeux, cela n'était pas possible:
-la scène de la veille, les injures qui m'avaient été dites, avaient
-rappelé avec plus de force à ma mémoire et mon nom et ma vie; je n'avais
-rien à donner, rien.
-
-Je restai pensive.
-
---Je vous gêne peut-être? me dit-il en se levant pour sortir.
-
---Non, non, restez encore.
-
-Il y avait une prière dans ces quelques mots.
-
-Il se rassit et commença à causer.
-
---Savez-vous, Céleste, qu'il y a longtemps que je vous connais? Je vous
-ai vue souvent à l'Hippodrome, et chaque fois j'admirais votre adresse et
-votre courage.
-
-Cela me fit du bien de penser qu'il m'avait trouvé un mérite.
-
-Du courage! oui j'en avais eu, car j'avais horriblement peur des chevaux.
-
-Quand je montais à cheval, un tremblement nerveux secouait mes membres et
-je me disais, comme ce grand général, qui frissonnait quand il entendait
-le feu: «Tremble, tremble, misérable carcasse; si tu savais où je vais te
-mener tout-à-l'heure, tu tremblerais bien davantage.»
-
-Je ne savais pas alors que tous ces efforts me seraient plus que payés
-par un mot de lui.
-
---Voulez-vous dîner avec moi ce soir?
-
---Oui, si vous n'avez rien de mieux à faire.
-
---Tenez-vous prête à six heures.
-
-Il vint me prendre avec une de ses voitures; c'était un joli coupé doublé
-de soie bleue, si petit que nous y tenions à peine tous les deux. Je
-m'enfonçai dans le fond de la voiture.
-
---Vous avez peur d'être vue? me dit-il.
-
---Oui, pour vous.
-
-Nous dînâmes chez Deffieux. Je fus triste: cet amour me faisait l'effet
-d'une vision qui allait s'envoler et me replonger dans la nuit; plus
-Robert était aimable, plus je craignais de voir la vision s'évanouir.
-
-Il vint me reconduire; nous passâmes la soirée chez moi; je fis un grand
-effort; je l'aimais trop pour lui mentir. Je lui racontai tout ce que
-j'avais fait, tout ce que j'avais été.
-
---D'autres vous l'auraient appris, lui dis-je, des ennemis; vous auriez
-peut-être regretté une bonne parole, une caresse. Je vous aime Robert; je
-vous aimerai longtemps; un reproche de vous me ferait mal. Je voudrais
-ressaisir le passé, mais c'est impossible. Voulez-vous le présent?
-
-Sa réponse fut un bon baiser. Il me sembla qu'une autre femme venait de
-s'éveiller en moi.
-
-Le quartier que j'habitais lui déplaisait; il me trouvait trop loin.
-
---Si j'étais plus près, me disais-je, je le verrais plus souvent.
-
-Je me décidai à louer un appartement place de la Madeleine, je donnai le
-magasin à ma mère.
-
-J'étais si impatiente de me rapprocher de Robert, qu'au risque de faire
-une grosse brèche dans ma fortune, je payai deux termes, afin de
-déménager aussitôt que mon logement serait prêt.
-
-Robert jouait quelquefois; il donna une soirée à quelques amis, dans un
-appartement qu'il avait rue Bleue; Lagie y vint avec moi; le souper était
-magnifique. On parla plusieurs fois, pendant ce souper, d'une femme
-appelée Zizi, qui était à la campagne; on en riait: on me regardait, je
-ne comprenais pas.
-
---Quelle est donc cette Zizi? demandai-je à Lagie.
-
---C'est sa maîtresse; nous sommes chez elle: il l'a envoyée à la
-campagne.
-
-La tête me tinta. On venait de se lever de table, je fus droit à Robert
-et je lui demandai si ce qu'on venait de me dire était vrai, si j'étais
-chez sa maîtresse.
-
---Pas précisément, me dit-il. Il est vrai qu'une femme que je connais
-depuis longtemps, avec laquelle je ne puis rompre de suite, demeure ici:
-mais vous êtes chez moi. Mon intention est de la quitter; mais en la
-quittant, je veux me conduire avec délicatesse, et je lui laisserai tout
-ce qui est ici.
-
-On avait commencé à jouer et l'on jouait gros jeu.
-
-Je restai longtemps sans voir, sans entendre, abîmée dans une seule
-pensée: il avait une maîtresse! Depuis quinze jours, il ne me donnait que
-ses heures perdues.
-
-J'étais, je ne pouvais être pour lui qu'un caprice, un feu follet, dont
-il allait jeter les cendres au vent.
-
-Il fallait rompre, je n'en avais pas le courage; tâcher d'oublier à tout
-prix. Robert perdit beaucoup d'argent; j'en fus contente.
-
-Un de ses amis disait près de moi:
-
---Il est fou, ce Robert! Je ne sais comment il peut faire: il doit
-beaucoup, son père est jeune; il sera ruiné avant d'hériter.
-
-Cela me fit plaisir. Un secret pressentiment me disait que sa ruine le
-rapprocherait de moi.
-
-Le lendemain, il y avait des courses à Versailles; on ne se coucha pas. A
-six heures du matin, un break attelé de quatre chevaux était à la porte,
-avec d'autres voitures, que ces messieurs avaient demandées.
-
-Une calèche restait vide.
-
---Voulez-vous venir? me dit Robert.
-
-J'avais envie de refuser, mais je n'en eus pas le courage.
-
-Je montai malgré moi pour le suivre des yeux: les courses finies, il vint
-me dire adieu; il partait pour Saint-Germain, où il avait affaire. Mais
-il me promit une visite pour le lendemain.
-
-Ses amis, qui savaient à merveille quelle sorte d'affaire l'attirait à
-Saint Germain, voulurent lui faire une plaisanterie et nous invitèrent,
-Lagie et moi, à dîner à Saint-Germain.
-
-J'étais trop avancée pour reculer.
-
-Nous arrivâmes au pavillon Henri IV.
-
-Robert, en m'apercevant, se sauva: ceux qui m'avaient accompagnée se
-mirent à rire.
-
---Pourquoi donc se sauve-t-il ainsi?
-
---Ah! me dit Georges, qui riait comme un enfant, c'est qu'il est entre
-deux feux: Zizi est ici; mais ça ne fait rien, vous dînerez avec nous; je
-vais dire que vous êtes ma maîtresse.
-
-L'idée de jouer cette comédie me dégoûta de moi-même.
-
-Me cacher devant cette femme comme une voleuse! mendier un regard,
-attendre une caresse dérobée aux droits d'une autre, cela me semblait
-impossible!
-
-Je regrettai amèrement d'être venue.
-
-On prévint Robert que j'acceptais, que je savais tout. Il vint me serrer
-la main; elle resta raide et froide dans la sienne.
-
-On se mit à table, je n'avais pas faim, mais une soif ardente; ma gaieté
-tournait au cynisme.
-
-Robert me regardait, j'abandonnais ma main, mon cou à mon voisin qui
-m'embrassait.
-
-Il vint se mettre en face de moi, fixa son regard sur le mien et me fit
-signe de sortir. J'obéis, toujours malgré moi.
-
-Il était temps, j'allais étouffer.
-
-Il m'emmena dans le fond du jardin, me fit asseoir et me dit en me
-prenant les mains:
-
---Qu'avez-vous donc. Céleste? Vous paraissez vouloir me torturer à
-plaisir. Hier vous m'aimiez, vous le disiez au moins; si vous ne m'aimez
-plus, après l'amour ne peut-il rester un peu d'intérêt, d'affection? Si
-vous en avez pour moi, ne vous prodiguez pas ainsi.
-
---Que voulez-vous donc que je fasse. N'avez-vous pas une maîtresse?
-voulez-vous que je pleure devant elle? Je suis libre, je veux m'amuser,
-vous oublier... Je fondis en larmes...
-
---M'oublier! pourquoi? est-ce ma faute si avant de vous connaître j'avais
-une liaison? vous ai-je fait venir ici, et, enfin, puisque vous y êtes,
-ne me suis-je pas tenu éloigné de cette femme? Je ne lui ai pas dit un
-mot. Restez, vous verrez que ma chambre est loin de la sienne; je vous
-aime, et je ne l'aime pas. Je ne puis la quitter brutalement, sans
-motifs; attendez!
-
-Il m'embrassa, et tout fut oublié.
-
-Pourtant la nuit, j'écoutai si sa porte ne s'ouvrait pas. Zizi resta à la
-campagne et je le ramenai à Paris sans le perdre de vue. J'avais peur de
-l'avoir fâché; je l'aimais trop, je devais le fatiguer.
-
-Il aimait le monde, et allait souvent au bal, ou à des parties de jeunes
-gens; je lui en voulais de ne pas me sacrifier ces plaisirs.
-
-Un jour le comte de S... vint m'inviter pour un bal, donné tous les ans
-aux Frères-Provençaux par le Jockey-Club; il me fit promettre d'y aller.
-J'avais accepté, pour avoir une occasion de faire enrager Robert.
-
-Ce jour-là, précisément, il m'avait prévenue qu'il avait une partie chez
-un ami. Je crus qu'il me mentait; j'offris de lui sacrifier mon bal s'il
-voulait rester; il refusa.
-
-J'attendis, espérant qu'il se raviserait; on sonna, je fus ouvrir:
-c'était le comte de S... qui venait me chercher avec un de ses amis. Ils
-me déclarèrent qu'ils ne partiraient pas sans moi. Je mis dix minutes à
-ma toilette et je les suivis.
-
-C'était la première fois qu'on m'invitait à ce bal. N'y allait pas, en
-fait de femmes, qui voulait. On n'invitait que des actrices, des femmes
-entretenues; toutes s'y déchiraient à belles dents.
-
-Il en est de cette classe comme de l'autre; les prix seuls diffèrent.
-Quand les reines en titre voient arriver une concurrente, elles lui
-jettent la porte au nez, elles en disent pis que pendre.
-
-Si on leur avait dit d'avance: «Nous avons invité Mogador, elles se
-seraient soulevées en disant: «Fi! l'horreur! nous n'irons pas;» mais on
-n'avait rien dit; c'est un bouquet qu'on leur réservait, fatigué de leur
-ridicule vanité.
-
-Lorsque j'entrai, ce fut un hourra général: les femmes se retranchaient
-dans les coins, les hommes vinrent à moi; on eut de la peine à me trouver
-un vis-à-vis. Sans une bonne fille qu'on appelle Brochet, et qui se
-souvint qu'avant d'avoir vécu sous des lambris dorés elle avait été
-blanchisseuse, j'aurais dansé en face de deux hommes; les autres femmes
-étaient scandalisées, elles s'étaient groupées et chuchotaient;
-j'entendais:
-
---Mogador! une écuyère de l'Hippodrome! une femme qui a dansé dans un bal
-public!
-
-Elles ne savaient que cela sur mon compte et me trouvaient indigne
-d'elles.
-
-Ces dédains m'auraient mise en fureur, si je n'avais été convaincue que
-la jalousie y était pour quelque chose. J'avais de quoi me consoler: les
-hommes les plus distingués, les jeunes gens le mieux nés furent charmants
-pour moi et me dédommagèrent largement du mépris de ces dames.
-
-Dans le nombre, cependant, il y en avait une qui se montra moins
-aristocrate. Elle me plut beaucoup; on l'appelait Chouchou. Elle avait
-infiniment d'esprit; j'étais assise près d'elle, elle me fit toute sorte
-d'amitiés et me dit:
-
---Cela me fait mal de voir toutes ces pécores faire leur tête comme cela.
-Tenez, regardez-moi ces deux sœurs: il y a un an, elles étaient trop
-heureuses de partager le souper et le petit lit en fer d'un pauvre
-garçon qui les avait ramassées sur les quais. Elles sont entrées dans un
-théâtre où on leur donne une lettre à porter, afin qu'elles puissent
-montrer leur jeunesse. Pour se faire des illusions, il faut qu'elles
-aient la mémoire joliment courte. Voici la Verveine! elle minaude
-derrière son éventail pour cacher ses mauvaises dents; elle était, il y a
-quatre ans, domestique, passage des Panoramas. Je me la rappelle encore,
-avec ses sabots, lavant la boutique le matin; elle se persuade sans doute
-à elle-même qu'elle est une fille de grande maison.
-
-Chouchou était en verve: elle continua longtemps et me fit la biographie
-de toutes ces femmes.
-
-Je la remerciai en moi-même, car il était assez probable que j'étais
-destinée à faire le tour de ce monde, et il est toujours bon de savoir à
-qui on a affaire.
-
-J'avais espéré rendre Robert jaloux en allant à ce bal; mais j'avais
-perdu ma peine: il me demanda si je m'étais amusée.
-
-Je lui dis que oui.
-
-Deligny était de retour de la campagne, il apprit ma nouvelle liaison.
-Comme il avait du cœur, il ne revint plus, mais il souffrit beaucoup.
-
-Un jour que j'étais allée à Enghien avec Robert, nous entendîmes un grand
-bruit dans une salle au premier. Geniol, qui me connaissait, vint me
-prier de m'en aller. Il me dit que Deligny était en haut avec plusieurs
-de ses amis; qu'il m'avait aperçue dans le jardin avec Robert; qu'il
-avait bu, plaisanté, mais qu'il venait de tomber dans des attaques de
-nerfs; qu'il cassait tout.
-
---Partez, me dit Geniol; c'est un bon garçon, il vous aime toujours,
-évitez une scène.
-
-Je voulus aller le voir, Robert me retint, nous partîmes. J'avais le
-cœur serré et je fus triste toute la soirée.
-
-Le lendemain, j'envoyai savoir de ses nouvelles.
-
-On répondit qu'il était malade.
-
-Après avoir fait de grands efforts pour m'oublier, voyant qu'il n'y
-réussissait pas, il s'engagea et partit pour l'Afrique.
-
-On m'a souvent reproché ce départ; on a dit que j'avais été cause de sa
-ruine. Cette dernière accusation est bien injuste: je ne lui ai jamais
-rien demandé; s'il eût suivi mes conseils, il aurait été plus économe.
-
-Et quant à son départ pour l'Afrique, ce fut un bonheur pour lui, il
-trouva une glorieuse carrière. Au surplus, il m'a jugée moins sévèrement
-que le monde, qui s'attendrissait sur son compte. Quand il revint en
-France, sa première pensée fut de venir me serrer la main. C'était un
-brave garçon! aussi résolu qu'affectueux.
-
-A son retour de M..., il était accouru chez moi. Je lui avais dit tout
-franchement ma liaison avec Robert. Il ne me fit pas de reproches. Il ne
-s'en prit qu'à lui-même.
-
---C'est ma faute, me disait-il, je n'ai pas su me faire aimer.
-
-Ses yeux bleus étaient pleins de larmes; il me dit en me quittant:
-
---Je n'ai que ce que je mérite; de pauvres filles m'ont aimé, je les ai
-fait souffrir. Elles me disaient: «Ton tour viendra.» Elles avaient
-raison, vous les vengez. Adieu, Céleste; tâchez d'être heureuse; je
-n'aimerai jamais une autre femme que vous. Plus tard, dans longtemps,
-vous reviendrez peut-être à moi. Quoi qu'il arrive, mon cœur vous sera
-ouvert; adieu.
-
-Il s'était sauvé.
-
-Je ne l'avais plus vu que le jour où Geniol m'avait dit: «Partez, il ne
-peut supporter votre présence.»
-
-Je parlais souvent de lui. Robert aurait voulu m'arracher ce souvenir qui
-le rendait jaloux.
-
-Je m'en étais aperçue, et pour exciter l'amour de Robert, je revenais
-sans cesse à ce souvenir.
-
-Le cœur est ainsi fait.
-
-On est heureux d'avoir une victime à sacrifier à son idole; c'est une
-barbarie générale qui existe dans tous les mondes, dans toutes les
-classes. Nous qui n'avons pas de vertu à donner à celui que nous aimons
-nous lui donnons un trophée des cœurs qui souffrent pour nous. Le cœur
-de notre amant s'y attache et grossit la masse pour un autre. Être jeune
-et jolie ne suffit pas pour réussir à se faire aimer.
-
-Cette moisson est longue à faire; les unes y sont plus habiles que les
-autres. On dit que nous n'avons pas de cœur; sottise et dérision! Il est
-dans la conformation humaine d'en avoir un de la même matière, pierre,
-bronze ou marbre! vains mots! Le cœur ne s'use pas, il change d'émotion,
-mais bat toujours jusqu'à ce que Dieu arrête les battements de cette
-horloge de la vie. Tout le monde a un cœur et tout le monde n'en a
-qu'un. Ceux qui achètent un baiser et qui avec leur or donnent leur
-cœur, ont-ils la prétention d'acheter des âmes? Ils les dépravent voilà
-tout!
-
-Pauvres fous! une femme peut vendre dix baisers; elle ne peut donner dix
-cœurs. Cessez donc de gâter les femmes par le luxe la vanité, la
-jalousie, et vous verrez qu'elles sont toutes capables de bons
-sentiments; que la plus perdue sent remuer son cœur quand elle aime. Il
-s'était endormi sous le dégoût; qu'importe? Il se réveille à cet appel
-marqué par la destinée.
-
-J'aurais voulu me faire grande comme le monde pour que Robert m'aimât. Je
-mettais ma vie en lui; j'aurais voulu anéantir le passé. Quand je
-l'attendais, j'étais inquiète, je me faisais mille chimères, je le
-croyais chez une autre femme. Les heures passées sans lui étaient de la
-vie perdue; quand je le voyais, tout était oublié. Il était taquin; il
-s'amusait à voir les progrès de l'ascendant qu'il prenait sur moi. Sans
-fortune actuelle, il dépensait énormément et faisait des dettes comme
-beaucoup de jeunes gens de famille.
-
-Je n'étais pour rien dans ses folies.
-
-Depuis le premier jour où je l'avais vu, il m'avait donné une bague; ce
-que j'aimais en lui, c'était bien lui. Nous sortions quelquefois ensemble
-le soir; j'étais fière, heureuse, au point d'oublier le passé, l'avenir.
-Je me serrais contre lui; je l'aimais trop pour qu'il m'aimât ou s'en
-aperçût. Sait-on si l'on aime quand votre maîtresse vous attend toujours,
-qu'elle lit dans votre pensée pour prévenir un désir, qu'elle vous suit
-des yeux, qu'un mot de votre bouche fait sa joie ou sa peine; on s'y
-fie, on en abuse. Robert en abusait. Plusieurs mois s'étaient passés
-ainsi; chaque jour je l'aimais davantage: tout ce qui n'était pas lui
-m'était indifférent.
-
-Mon asphyxie manquée m'avait laissé une grande inflammation des bronches;
-j'avais la respiration pénible.
-
---Soignez-vous donc! me disait Robert.
-
---Bah! lui répondais-je, je vivrai plus longtemps que ton amour.
-
-Un matin, son valet de chambre vint le chercher chez moi.
-
---Il faut que monsieur le comte vienne de suite; monsieur le marquis est
-bien mal.
-
-Robert devint pâle.
-
---Mon Dieu! mon père!
-
-Il suivit son domestique sans me dire adieu. Mon cœur se serra; je
-sentais venir un malheur.
-
-Quelques jours se passèrent sans que j'eusse de nouvelles, ce fut un
-siècle; j'étais à bout de courage et de patience; j'allais le soir à la
-porte de son hôtel, je regardais, je savais qu'il était là, je rentrais
-plus calme.
-
-Je lui écrivis combien j'étais inquiète.
-
-Enfin, je reçus une lettre; je la regardais de tous côtés sans oser
-l'ouvrir. Elle était de lui, mais que disait-elle? Il me fallut faire un
-grand effort sur moi-même pour la décacheter.
-
- «Ma chère enfant, je vous remercie de votre bon souvenir. Je
- souffre beaucoup. Quand vous reverrai-je? je n'en sais rien. Un
- malheur affreux vient de me frapper; quoique je m'y attendisse
- depuis longtemps, je ne le croyais pas si près.
-
- »Vous comprenez qu'il est des douleurs qui ont besoin
- d'isolement.
-
- »ROBERT.»
-
-Il était temps que la lettre finît; mes larmes m'auraient empêchée d'en
-lire davantage. Il ne m'aimait pas; c'était un adieu. Il me sembla que la
-vie me quittait.
-
---C'est impossible, me disais-je, dans quelques jours il viendra; je le
-reverrai; tout n'est pas à jamais fini entre nous.
-
-J'attendais toujours, j'aspirais tous les bruits du dehors. J'écoutais
-les passants, les voitures; j'avais envie de sortir, de me distraire;
-mais s'il venait pendant mon absence... et je restais.
-
-Je n'y tenais plus. Cette existence d'espoir chaque jour déçu était
-antipathique à ma nature.
-
-Je fus chez ma mère; elle avait fermé le magasin, et était partie avec
-Vincent.
-
-J'allai chez Frisette. Elle me consola, en me disant que dans un pareil
-moment, avec un deuil si récent dans le cœur, Robert ne pouvait
-s'occuper d'une maîtresse, quelque affection qu'il eût pour elle; il
-avait des devoirs à remplir.
-
-Selon elle, j'étais folle de me tourmenter ainsi.
-
-Il me sembla que Frisette était plus sage que moi, et qu'elle devait
-avoir raison.
-
-Je pris confiance, et je rentrai un peu plus calme.
-
-Deux amis de Robert vinrent me voir quelques jours après.
-
---Eh bien! me dit l'un d'eux, Robert vient d'hériter; c'est une bonne
-affaire pour vous!
-
---Bonne affaire pour elle? ce n'est pas sûr, dit l'autre, qui s'appelait
-Georges; il va partir faire son deuil à la campagne, et puis, il faut
-qu'il pense à se marier.
-
---Vous l'avez donc vu?
-
---Oui, à l'église, reprit le premier; il m'a fait de la peine: il était
-pâle, ses yeux étaient rouges. Il aimait beaucoup son père; mais c'est ce
-qui pouvait lui arriver de plus heureux.
-
---Est-ce que c'est jamais heureux de perdre son père? dit Georges en le
-regardant.
-
---Dame! quand on a des dettes! Son père avait quatre cent mille livres de
-rentes; mais il laisse quatre ou cinq enfants... Robert aura cependant
-une belle fortune. Il ne faut pas lâcher cela, Céleste.
-
-J'étais brisée de tout ce que je venais d'entendre; d'abord, je n'avais
-compris qu'une chose: c'est qu'il allait partir.
-
-La dernière phrase me rappela à moi; je me redressai pour leur dire que
-je ne l'aimais pas pour sa fortune.
-
-Ils me rirent au nez et sortirent en me disant:
-
---C'est égal, ne lâche pas cela, Céleste.
-
-Je demeurai abasourdie: faire un pas vers lui n'était pas possible, sans
-m'exposer à lui donner une arrière-pensée.
-
-A mes chagrins commençaient à se joindre de nouveaux embarras.
-
-J'avais déménagé à cause de lui; j'étais installée dans mon nouvel
-appartement. Pour qu'il s'y plût, j'avais fait des dépenses assez
-considérables; il ne le savait pas et je ne le lui aurais dit pour rien
-au monde.
-
-Il partit sans me dire adieu; j'étais désespérée. J'ignorais même son
-adresse; je savais seulement qu'il s'était retiré dans une terre qu'il
-voulait garder dans ses partages.
-
-Je retournai chez Frisette; je lui dis:
-
---Je veux l'oublier; c'est un ingrat. Viens, courons les fêtes et les
-plaisirs.
-
-Nous passions les nuits à jouer; ma santé s'altérait, mais je ne
-réussissais pas à oublier.
-
-Georges revint. Il me trouva si triste, si changée, qu'il eut pitié de
-moi. Il me dit:
-
---Si vous l'aimez tant, écrivez-lui, voilà son adresse.
-
-Quand je fus seule, je lus et relus cette adresse cent fois; je ne
-pouvais voir clairement dans mon cœur, et, dans mes résolutions, je ne
-savais point si je voulais ou si je ne voulais pas lui écrire; je
-commençai dix lettres, je les déchirai. Non, disais-je; quand j'aurai de
-l'argent, beaucoup d'argent. S'il revenait, s'il voyait la gêne autour de
-moi, il croirait que c'est par besoin, il me jetterait quelques louis et
-repartirait.
-
-Je jouais partout, chez les femmes, dans les tables d'hôte; je serais
-allée en enfer pour attraper une bonne chance, car j'aurais mieux aimé
-devoir ma fortune au jeu; mais le jeu me traitait mal. Je fis la
-connaissance d'un prince russe, jeune, beau, riche, bon! Il m'aimait,
-quoique je ne lui eusse pas caché mon indifférence pour lui.
-
-Quand j'eus payé le plus pressé, que je me vis quelque argent devant moi,
-j'écrivis à Robert. Je fus heureuse deux heures; je venais de souffrir
-quatre mois.
-
- «En vous écrivant, mon ami, je ne veux pas vous faire un reproche
- pour vous intéresser à moi; je vous ai aimé: c'est bien peu de
- chose qu'un amour comme le mien; vous aviez le droit de le fouler
- aux pieds.
-
- »Vous m'avez marché sur le cœur; il a saigné longtemps. Je me
- suis jetée, depuis votre départ, dans les tripots, ne tuant votre
- souvenir qu'après avoir épuisé mes forces.
-
- »Aujourd'hui que j'y suis parvenue, je vous demande pardon. Vous
- ne m'avez pas dit adieu, pas un mot; c'eût été humain. Je ne vous
- avais jamais fait de mal. Si vous aviez écouté dans votre
- solitude, vous auriez entendu mon âme crier près de vous.
-
- »J'étais folle de vous aimer ainsi; je savais bien que vous ne
- pouviez pas me garder; avec un mot de raison j'aurais essayé de
- me guérir. Vous m'avez brisée sans ménagements. Ne faites jamais
- cela, Robert; c'est une mauvaise action. Je suis malade, j'ai
- changé de douleur, ou plutôt, mes douleurs se sont confondues.
-
- »La vie est un livre dont on tourne un feuillet tous les jours.
- J'aurais voulu m'arrêter au chapitre de nos amours, car je
- m'étais relevée un peu à mes yeux. Je ne me savais pas capable de
- tant aimer.
-
- »Je ne veux pas vous attirer ainsi, ou vous dire que je vous
- attends. Pour vous écrire cela, il faut que tout soit fini entre
- nous.
-
- »Je n'ai besoin de rien; je suis presque riche. Je vous souhaite
- tous les bonheurs du monde, en vous pardonnant votre oubli.
-
- »CÉLESTE.»
-
-Je cachetai cette lettre, je la mis à la poste; je comptai les heures de
-son trajet. Au moment où il devait la recevoir, le lendemain, je mis la
-main sur mon cœur pour en arrêter les battements.
-
-Heureuse lettre! il la tenait, il la lisait peut-être. Je cachai ma
-faiblesse à tout le monde.
-
-A Marie seule, ma bonne, à cette fille qui m'avait sauvé la vie, à Marie,
-je parlais de lui; une fleur, un bouquet fané étaient devenus un trésor.
-
-Je n'avais pas demandé de réponse, mais j'en attendais une.
-
-Marie entra dans ma chambre le lendemain; je ne pouvais pas encore avoir
-de réponse, pourtant je regardai ses mains; elle n'avait rien, que l'air
-embarrassé. Je lui demandai ce qu'elle voulait.
-
---Ah! pardon, madame, mais je ne sais comment vous dire cela.
-
---Quoi donc? lui dis-je, presque impatientée.
-
---Après ça, madame est si bonne! Voilà ce que c'est: j'ai une sœur de
-mère qui a dix-sept ans; elle était venue à Paris pour apprendre un état,
-mais elle s'est sauvée. Je ne sais pas ce qu'elle a fait, mais on l'a
-arrêtée. Ma mère m'a envoyé un pouvoir pour la réclamer à la maison de
-réclusion où on l'a enfermée. Elle sort demain; je ne sais qu'en faire.
-Elle voulait entrer dans une maison; ma mère ne l'a pas voulu.
-
---Ah! votre mère n'a pas voulu? Elle a bien fait.
-
---Je voulais demander à madame la permission de la loger dans ma chambre,
-en haut, jusqu'à ce que je lui eusse trouvé une place ou que ma mère vint
-la chercher; elle va revenir en service à Choisy-le-Roi.
-
---Ma pauvre Marie, je le veux bien; mais elle ne pourra jamais descendre
-à l'appartement; ma vie n'est pas assez régulière pour que je puisse
-recevoir ouvertement une femme dans une fausse situation.
-
-Augustine, c'était le nom de sa sœur, sortit le lendemain et vint chez
-moi; Marie la fit entrer dans ma chambre. C'était une grande jeune
-fille, mince, la figure fine, délicate, presque blonde. Je pensai que
-cette pauvre fille, enfermée au cinquième étage, seule, dans un cabinet,
-allait s'ennuyer à mourir.
-
-Je dis à Marie de la garder le jour dans sa cuisine, qui était grande et
-assez éloignée de l'appartement, qu'elle raccommoderait du linge, que je
-lui donnerais tant par jour et qu'elle serait nourrie, jusqu'à ce qu'elle
-fût placée. Elle parut enchantée.
-
-Nous reçûmes une lettre de sa mère, qui nous annonçait son arrivée
-très-prochaine. J'étais contente de la voir partir; j'avais bien regardé
-sa figure, elle n'avait pas l'air franc, son regard était hardi, elle
-était paresseuse. J'avais acheté deux robes d'indienne, on eut toutes les
-peines du monde à obtenir qu'elle fît la sienne. Cependant elle me paya
-sans le savoir sa dette de reconnaissance. Ce fut elle qui, venant de
-faire une commission, m'apporta une lettre de Robert que le concierge lui
-avait remise. Cela était bien simple, et pourtant je l'embrassai de joie;
-je m'enfermai, sûre que personne ne me verrait; je baisai l'écriture, le
-cachet.
-
- «Ma chère Céleste, je ne vous ai pas répondu plus tôt, quoique
- j'en eusse grande envie. Il ne faut pas m'en vouloir; soyez bien
- persuadée que j'ai de vous le meilleur souvenir, et que vous
- aurez toujours une bonne place dans mon affection. Mais, ma chère
- enfant, vous connaissez ma position maintenant; j'ai des intérêts
- trop graves pour les négliger; je suis obligé de sacrifier mes
- jouissances présentes pour ma position à venir. Je suis content
- de vous savoir dans l'opulence; je connais celui dont je suis
- condamné à envier le bonheur, mais bien certainement il ne sera
- jamais aussi heureux que je l'ai été près de vous. Je savais que
- vous étiez souffrante: j'ai des nouvelles de Paris.
-
- »Si, comme vous me le dites, vous avez pour moi quelque
- affection, vous prendrez soin de votre santé; elle m'est chère.
- Quand on aime, on cherche à faire plaisir; vous y réussirez en
- vous soignant.
-
- »J'attends un de mes amis; mon vieux castel va l'effrayer, son
- aspect est sombre; la nature et le pays sont superbes; mais je
- crois que ce sont des beautés dont il fera peu de cas. J'aime
- cette tristesse et cette solitude. J'éprouve une joie
- mélancolique à me sentir séparé du monde entier; l'imagination la
- plus froide deviendrait poétique, en face de cette belle nature.
-
- »J'habite une des vieilles tours du château. Ma fenêtre donne sur
- de magnifiques prairies en fleurs; au milieu coule l'Indre;
- l'horizon tout autour est fermé par des bois et des forêts
- splendides. Je voudrais être peintre, je vous enverrais des
- croquis de mon castel. On aime à deviner l'intérieur des gens
- auxquels on pense, on les suit presque de loin.
-
- »Enfin, ma chère enfant, ma vie est maintenant tout autre, et je
- tâche d'oublier un passé trop entraînant.
-
- »Adieu, ma pauvre amie, pardonnez-moi mon bavardage, en raison du
- plaisir que j'ai à causer une dernière fois avec vous.
- Soignez-vous bien; gardez-moi une bonne place dans votre
- souvenir.
-
- »Je vous embrasse.
-
- »ROBERT.»
-
-Cette lettre me brûlait les doigts et les yeux; je cherchais un mot de
-tendresse, je n'y trouvais qu'indifférence et raison.
-
---Allons, me disais-je en larmes, tout est fini. Tout ce que j'ai fait
-d'efforts est perdu. Rien qu'en lisant son nom, je sens que je l'aime
-plus que jamais! Que vais-je devenir?
-
-Marie entra, elle m'annonça que sa mère arrivait dans deux jours. La
-pauvre fille m'était si attachée qu'elle pleurait quand elle me voyait
-du chagrin; elle cherchait à me consoler. J'avais un peu de fièvre, je
-restai au lit.
-
-Sa sœur était sortie sans rien lui dire; elle lui avait pris son plus
-beau bonnet, son tablier de soie. Marie était inquiète. C'était avec
-raison, car elle ne rentra pas, elle s'était sauvée. Sa mère arriva.
-C'était, je crois, son approche qui l'avait fait fuir; elle avait dit à
-sa sœur qu'elle ne voulait pas retourner avec sa mère. La pauvre femme,
-qui ne l'avait pas vue depuis longtemps, partit toute triste pour
-Choisy-le-Roi, où on l'attendait.
-
-Trois jours après le départ d'Augustine, Marie m'apporta une lettre
-qu'elle venait de recevoir, et qu'elle ne comprenait pas. Il y avait sur
-l'adresse: «A mademoiselle Marie, chez mademoiselle Céleste.» En tête de
-la lettre, il y avait: «HOSPICE DE L'HOTEL-DIEU.»
-
- »Mademoiselle, veuillez passer, sous les vingt-quatre heures,
- reconnaître une personne nommée Augustine... décédée, hier à
- quatre heures du soir.»
-
-Je lisais bien, mais je ne comprenais pas non plus; il devait y avoir une
-erreur. Je dis à Marie d'aller voir de suite ce que cela signifiait;
-qu'il n'était pas possible que sa sœur fût morte.
-
-La pauvre fille paraissait folle; elle me pria de l'accompagner. Je
-n'osai lui refuser.
-
-Nous prîmes une voiture. Arrivées à l'Hôtel-Dieu, je présentai la lettre;
-on nous conduisit dans un bureau: c'était bien elle que l'on demandait.
-
-Une jeune fille avait été amenée, l'avant-veille, et était morte le
-lendemain.
-
-Du reste, dit le garçon de salle, vous allez la reconnaître.
-
---Allez, lui dis-je, je vais vous attendre là.
-
---Ah! madame, criait-elle, ne me quittez pas, venez avec moi.
-
---Voyons, ma fille, du courage, ne pleurez pas comme cela, vous me faites
-mal, je vais avec vous.
-
-Nous traversâmes une galerie vitrée, nous descendîmes quelques marches;
-pendant qu'on ouvrait un caveau, j'écoutais un bruit étrange: les flots
-de la Seine battaient en passant la muraille; avec le vent, cela
-ressemblait à des voix qui chuchotaient; la porte était ouverte, un froid
-humide nous vint au visage.
-
-J'eus peur; je fis un pas en arrière, la pauvre Marie aussi; le jour
-était sombre; le gardien alluma une mauvaise chandelle sur l'escalier.
-Mes yeux s'étaient habitués à l'obscurité du caveau et je distinguai; il
-était long, éclairé par des croisées comme des soupiraux de cave, il n'y
-en avait que d'un seul côté; à droite en entrant, par terre, des deux
-côtés, il y avait comme des lits en pierre, de distance en distance; les
-uns étaient plats, les autres formaient un dôme assez élevé.
-
---Venez, nous dit le gardien, en mettant la main devant la lumière pour
-nous éclairer et la préserver du vent.
-
-Je pris la main de Marie, nous étions au quatrième lit; l'homme s'arrêta,
-me donna le flambeau à tenir et enleva le dôme. C'était un couvercle en
-osier couvert en toile cirée. Je tenais la lumière trop élevée.
-
---Regardez si c'est celle-là, dit l'homme.
-
---Ah! madame, fit Marie, en me serrant le bras, ce n'est pas ma sœur.
-
-J'éclairais le cadavre d'une femme que la maladie avait desséchée;
-c'était un squelette couvert d'une peau presque bleue. Je n'aurais jamais
-cru qu'on pût arriver à un pareil état de maigreur. Le mouvement que
-Marie avait fait m'avait donné une palpitation qui m'empêcha de dire un
-mot. Tous les lits recouverts étaient occupés; je n'osais plus faire un
-pas.
-
---Elle y est, j'en suis sûr, dit l'homme, je me serai trompé.
-
-Il leva un autre couvercle et dit:
-
---Regardez celle-là.
-
-Marie poussa un grand cri que l'écho répéta de voûte en voûte. Elle
-venait de reconnaître sa sœur! J'oubliai ma peur. Elle avait soulevé la
-jeune fille dans ses bras, et lui parlait comme si elle pouvait lui
-répondre et la comprendre. Je voulais l'emmener.
-
---Non, laissez-moi, je ne veux pas la quitter. Augustine! ma sœur!
-réponds-moi donc! tu n'es pas morte? Notre mère est à Paris, elle
-mourrait si elle te voyait; réveille-toi donc!
-
-Et elle secouait ce cadavre, dont la tête allait en tous sens. C'était
-affreux à voir; jamais cette scène ne put s'effacer de ma mémoire. Sans
-une gorge naissante qui dessinait la femme, je ne l'aurais pas reconnue.
-Son corps était couvert de grandes taches noires, ses cheveux coupés ras
-lui donnaient l'air d'un garçon; je ne pouvais revenir de mon étonnement.
-Je fis signe au gardien d'ôter Marie de là. Elle poussait des cris
-lamentables.
-
---Voyons, lui dis-je, ne troublez pas ainsi le repos des morts; on ne
-doit pas crier près d'eux. Venez dans la chapelle... Et je l'entraînai
-hors du caveau, malgré sa résistance.
-
-Je demandai dans quelle salle elle était morte. On m'envoya à
-Sainte-Marie.
-
-Je voulais savoir quelle avait été sa maladie. Une sœur vint à moi et me
-demanda si j'étais parente du numéro quinze. Je me souvins de
-Saint-Louis, où j'étais sous ce numéro. Je répondis que non, que
-j'accompagnais sa sœur. Elle m'attira dans un coin et me dit:
-
---Je ne voulais pas raconter devant une parente comment on nous a amené
-cette malheureuse; elle avait été ramassée par la garde, à la barrière de
-l'École; on l'avait fait boire; elle s'était trouvée dans une rixe où on
-l'avait battue, car elle était noire de coups; on l'a conduite ici.
-
-Un érysipèle s'est déclaré; je lui ai coupé les cheveux. Elle m'a donné
-votre adresse, disant qu'elle était domestique chez vous. La fièvre l'a
-prise; elle est morte à quatre heures. Consolez sa sœur: je crois que le
-bon Dieu a eu pitié d'elle en la prenant.
-
-Nous descendîmes. On nous demanda si nous la faisions enterrer, si nous
-enverrions de quoi l'ensevelir. Je payai trente francs. J'emmenai Marie,
-que je crus folle pendant quelques heures.
-
-Elle envoya chercher sa mère, à qui elle donna rendez-vous le lendemain,
-à dix heures, à l'Hôtel-Dieu, pour voir sa fille Augustine, qui était
-bien malade.
-
-Ce fut encore plus affreux que la veille. La mère nous attendait à la
-porte, et dit à Marie:
-
---Tu ne m'as pas dit le nom de la salle d'Augustine.
-
-Je dis bas à Marie de porter le linge pour sa sœur, de hâter les
-préparatifs; je tâchais de gagner du temps. Un garçon descendit, sans
-doute par un autre escalier, et vint me dire:
-
---Madame, voulez-vous voir la jeune fille, avant qu'on la cloue? C'est
-l'usage, pour s'assurer qu'on n'a pas travaillé le corps.
-
---Qui donc veut-on clouer? dit la mère de Marie.
-
-Et elle suivit le garçon sans que je pusse l'arrêter. On mettait le
-couvercle quand elle arriva.
-
---Où est donc ma fille? Est-ce que c'est elle que vous voulez emporter?
-
-Elle se jeta sur l'homme qui travaillait, le repoussa, se déchira les
-ongles pour enlever les planches. On céda, car elle avait le droit de
-voir. Elle écarta le linge, reconnut sa fille, tomba sur elle. On la
-releva, elle se débattait; on la coucha sur des matelas à terre.
-
-Marie fit enlever sa sœur, me priant de ne pas abandonner sa mère, qui
-tombait quelquefois du haut-mal et qui avait une attaque en ce moment.
-
-Quand elle eut repris connaissance, je l'emmenai sans qu'elle se souvînt
-de rien. Marie lui rappela tout.
-
-Je m'enfermai pour ne plus voir ces figures en larmes. Tout cela m'avait
-rendue malade; mes palpitations augmentaient; je fus obligée d'envoyer
-chercher le médecin. Il m'ordonna beaucoup de choses: du repos et de
-fortes doses de sirop de digitale. Je ne fis que la moitié de ce qu'il
-m'avait prescrit: au lieu de me reposer, je passai quelques nuits.
-L'hiver était venu, je tombai plus sérieusement malade. On fut obligé de
-me saigner. Je pris le lit.
-
-Une nuit que je pensais à Robert, et que mon cœur battait à son
-souvenir, je pris machinalement la bouteille de teinture de digitale; au
-lieu d'en boire les quelques gouttes qui me calmaient toujours, j'avalai
-tout. Cela me fit un mal affreux; je disais au médecin que je suivais
-régulièrement ses ordonnances; je n'en faisais rien. Il ne comprenait pas
-l'impuissance de son art.
-
-Tout le monde disait que je n'irais pas loin, que je m'étais frappée de
-la mort de Lise. Les personnes qui venaient me voir, ne sachant pas
-l'état de mon cœur, attribuaient mon dépérissement à cette cause. Ce
-n'était pas la seule pourtant; il y avait peut-être du vrai dans ce que
-disaient mes amis. Toutes ces fins malheureuses, qui venaient se grouper
-autour de moi, m'atterraient. Je ne pouvais dormir sans voir cette
-fantasmagorie de songes que la fièvre, le chagrin grossissaient. Tantôt
-je me laissais aller, tantôt je prenais le mal corps à corps et je
-luttais bravement avec lui; mais toutes ces fatigues morales ne
-m'embellissaient pas.
-
-Je savais que Robert avait loué une maison à Mme Zizi, à Saint-James; que
-s'il l'avait quittée, il avait toujours soin d'elle et se préoccupait de
-son sort. Je me demandais ce que cette femme avait pour être si
-heureuse!... Un jour, qu'assise près d'un grand feu, dans ma chambre, je
-tâchais de réchauffer mon corps et mon esprit, un coup de sonnette fit
-trembler la flamme du feu. Marie était sans doute sortie, car un second
-coup, plus fort succéda au premier. Je me levai de mauvaise humeur d'être
-dérangée et en disant: «Qui donc sonne ainsi en maître? je ne
-pardonnerais cela qu'à une personne au monde.»
-
-
-
-
-XXII
-
-LA CAMPAGNE.
-
-
-J'ouvris; je restai pétrifiée!
-
---Ce n'est pas malheureux, dit Robert, qu'un grand jeune homme suivait;
-j'allais recommencer!... nous sommes gelés!...
-
-Je ne bougeais pas de place, tant j'étais saisie, et je les laissai sur
-le carré.
-
-Robert me prit dans ses bras, m'embrassa et m'emmena dans ma chambre en
-disant:
-
---Ah ça! j'espère qu'il y a du feu ici, et qu'on ne va pas nous mettre
-dehors sans nous laisser chauffer!... Il paraît que nous ne sommes pas
-bien venus! Je vous présente un de mes voisins de campagne, un de mes
-bons amis, Martin. Je vous l'ai amené, espérant que vous nous feriez
-meilleur accueil. Je vous demande pardon, mon cher Martin, si je me suis
-trompé.
-
-Enfin la parole me revint.
-
---Vous avez bien fait de compter sur le plaisir que j'aurais à vous
-revoir et sur le bon accueil que je ferais à vous et à vos amis; j'ai été
-toute saisie de votre brusque arrivée. Je vous demande pardon du temps
-que j'ai mis à me remettre, mais j'étais si loin de m'attendre!...
-
---Bien, bien, dit Robert, si ce n'est que cela, ce n'est rien. Comment
-allez-vous?
-
---Mieux, depuis que je vous ai vu.
-
-Il me regarda de côté et reprit:
-
---Vous dînez avec nous ce soir? Je vous préviens que je reste trois jours
-à Paris; je me cache chez vous. Voyez-vous toujours Frisette? Il faut
-l'inviter, afin que Martin ne s'ennuie pas trop. J'ai beaucoup de choses
-à vous dire. Voilà près de six mois que je ne vous ai vue; m'aimez-vous
-toujours un peu?
-
-Il vit sans doute ma réponse dans mes yeux.
-
---On sonne, dit-il en riant; si c'est mon remplaçant, je vous préviens
-que je vais le mettre à la porte.
-
-En effet c'était Jean; il l'avait connu en voyage. Il le reçut de l'air
-le plus aisé du monde, lui offrit un siége, lui fit les honneurs de chez
-moi, sonna Marie, commanda en maître. Le pauvre Jean paraissait le plus
-malheureux des hommes; il ne savait plus comment sortir. Moi, debout,
-près de la cheminée, j'étais aussi très-embarrassée de ma contenance.
-Enfin, Jean prit congé de nous, comme s'il était venu me faire une visite
-d'ami.
-
-Robert riait comme un fou. Je m'efforçai de devenir l'amie de Martin.
-Plaire à ceux qui l'entouraient me semblait d'une bonne politique. Le
-soir j'avais fait sa conquête. Après dîner, je sortis pour donner un
-ordre; j'avais bien envie de savoir ce qu'il allait dire de moi: je ne
-pus résister à la tentation, j'écoutai à la porte.
-
---Comment la trouvez-vous? dit Robert.
-
---Très-bien répondit Martin; je l'aime bien mieux que celle chez qui vous
-m'avez conduit hier. Celle-ci a de l'esprit; l'autre est stupide.
-
---C'est vrai, dit Robert; elle est surtout embarrassante.
-
-La curiosité est toujours punie. Cette fois encore, le proverbe n'avait
-pas menti. Je rentrai pâle. Il était allé chez une autre avant de venir
-chez moi. Il faisait à un provincial l'exhibition de ses maîtresses. Je
-ne voulais pas dire que j'avais écouté, mais je ne pus cacher le
-changement qui venait de s'opérer en moi. Il me regarda plusieurs fois
-sans comprendre pourquoi je l'attaquais à coups d'épingles.
-
---Qu'avez-vous donc, Céleste, vous êtes toute drôle?...
-
---Je suis drôle, je suis drôle; c'est vous qui l'êtes! vous avez rapporté
-de votre Berri je ne sais quel air campagnard. Vous arrivez comme une
-bombe; vous mettez mes amis à la porte, et vous dites que je suis drôle!
-Je pense que vous pourriez agir comme cela chez Mlle Zizi, qui est à vos
-gages, mais qu'avec moi c'est bien sans gêne!
-
-Il ne répondit rien; il regarda Martin, pensant qu'il avait commis
-quelque indiscrétion. Le pauvre garçon, qui était la timidité même, se
-mit les deux mains sur la conscience et répondit à ce regard: «Je vous
-jure que je n'ai rien dit!»
-
-Robert ne put s'empêcher de rire de sa naïveté. Il me dit qu'étant arrivé
-dans la nuit, et n'étant pas assez maître chez moi, il était descendu
-chez lui. Je ne querellai pas plus longtemps, mais il me sembla que je
-l'aimais moins. La moindre contrariété me donnait des palpitations, des
-crachements de sang! Mon médecin vint le lendemain. Robert lui demanda ce
-que j'avais:
-
---Elle a, dit-il, une très-mauvaise tête; elle ne veut rien écouter; elle
-fait tout le contraire de ce qu'on lui dit. Je ne reviendrai plus, car
-elle va de mal en pis. Elle avait une petite inflammation, elle l'a
-laissée grandir; ce n'est pas dangereux, mais c'est long, quand on ne s'y
-prend pas à temps.
-
-Robert fut le reconduire. Martin arriva; ils causèrent longtemps tous
-trois. Robert rentra; il semblait me regarder avec tristesse. Martin
-était aux petits soins. Je crus comprendre que j'étais plus malade que je
-ne le pensais. Je sus seulement que le médecin avait dit que, si l'on
-pouvait m'emmener de Paris, afin de me forcer à quitter la vie agitée que
-je menais, il était sûr que la santé me reviendrait. J'avais des
-sifflements dans la poitrine qui effrayaient tous ceux qui
-s'intéressaient à moi.
-
-Robert et Martin causaient souvent ensemble; ils me regardaient et
-semblaient lutter contre une idée. Robert avait retardé son départ de
-quelques jours. «Il faut pourtant que je m'en aille,» me disait-il chaque
-matin.
-
---Partez: je vais recommencer ma vie pour oublier.
-
---Vous voulez donc vous tuer? vous en viendrez à bout.
-
---Faites ce que je vous ai conseillé, répondait Martin, je me charge de
-tout.
-
---Allons, dit Robert, je ne veux pas me faire prier pour me rendre
-heureux. Céleste, préparez une malle, je vous emmène à la campagne. Nous
-partirons ce soir. Je vous cacherai le plus possible. Si l'on vous voit,
-on supposera que vous êtes venue pour Martin.
-
-Je ne pouvais en croire mes oreilles. Je ne me demandai pas si Robert ne
-se laissait pas entraîner par un mouvement de pitié qu'il regretterait!
-Je ne compris rien, si ce n'est que j'étais la plus heureuse des femmes;
-que jamais maladie n'avait causé tant de joie. Je fourrais à tort et à
-travers mes effets dans ma malle, mettant des bottines sur les bonnets à
-fleurs. Il riait de voir le plaisir qu'il me faisait. J'en perdais la
-tête; je venais de mettre mon petit chien dans la malle. L'heure du
-départ arriva. Je quittai Marie, en lui recommandant mon appartement.
-Elle se mit à pleurer; je la trouvai absurde.
-
-Je partis gaie comme un pinson. Si Robert ne m'avait emmenée que par
-pitié, je lui aurais fourni une belle occasion de se repentir en chemin,
-car la joie m'avait guérie et je me portais comme le Pont-Neuf
-d'aujourd'hui.
-
-Martin me donnait le bras pour descendre aux stations, il était galant!
-Robert s'approchait de temps en temps, craignant qu'il ne prît trop son
-rôle au sérieux.
-
-Le chemin de fer n'allait alors qu'à Vierzon. Il fallait faire encore
-vingt-cinq lieues pour arriver chez Robert, aussi avait-il laissé sa
-voiture de voyage à l'hôtel. Son valet de chambre avait commandé des
-chevaux de poste. Nous montâmes, Robert et moi, dans le coupé. Martin,
-sans doute pour ne pas nous gêner, prit place sur le siége de derrière,
-avec Joseph, le valet de chambre.
-
-Il avait neigé la veille; il faisait un froid noir. Robert ferma les
-glaces; notre haleine fit un rideau pour les curieux. Le postillon fit
-claquer son fouet, la voiture à huit ressorts s'ébranla et roula sur la
-neige comme sur un tapis; les roues ne faisaient aucun bruit. Nous
-allions vite; les arbres disparaissaient comme des ombres. Je me mis à
-rêver, je me crus entourée de fantômes. Je ne pouvais plus ressaisir la
-réalité; je me croyais endormie; je ne bougeais pas, dans la crainte de
-m'éveiller.
-
-Les _Mille et une Nuits_ étaient une petite histoire bien simple, tandis
-que ce qui m'arrivait était un conte, une légende.
-
-La nuit commençait à venir; je ne voyais presque plus mes chimères, je
-sentais un malaise; nous nous arrêtâmes. Je fermais les yeux, je croyais
-la vision finie; c'était un relais. On alluma les lanternes.
-
-Le postillon jura d'être obligé de monter en selle de ce temps-là. Les
-chemins étaient mauvais. Je serrai les deux mains de Robert, je lui dis
-tout ce que j'avais au cœur d'amour et de reconnaissance, puis,
-commençant à éprouver l'influence de la fatigue, je m'endormis sur son
-épaule.
-
-Tout-à-coup, il se pencha par la portière; je perdis son appui, et je
-m'éveillai en sursaut. Il criait:
-
---Qu'y a-t-il, postillon? Vous allez nous verser!
-
-Des plaintes répondirent à cet appel. Robert ouvrit la porte et sauta à
-la tête des chevaux, au moment où ils allaient rouler dans une fondrière.
-Martin, qui s'était bien entortillé dans la capote de derrière, s'était
-endormi avec Joseph; tous deux descendirent et allèrent au postillon, qui
-gisait dans la neige, à vingt pas de la voiture. Le malheureux était
-tombé avec le porteur; il n'avait pu se sauver, ni arrêter les chevaux.
-La voiture lui avait passé sur les jambes; il ne pouvait les remuer sans
-pousser des cris de douleur. Nous étions près du relais, Robert détela un
-cheval et partit à fond de train pour chercher du secours. Il revint avec
-un brancard improvisé et un médecin. Il donna quelques louis au blessé,
-et nous repartîmes avec un autre postillon.
-
-L'émotion, la fatigue, le froid m'avaient engourdie; je m'étais endormie,
-mais d'un sommeil agité. Nous avions quitté la grande route, nous étions
-dans un mauvais chemin, car la voiture faisait des sauts énormes. Je
-tâchais de voir où nous étions. La nuit était noire; il me semblait
-distinguer de grands arbres qui se refermaient du haut en arcades. Nous
-allions au pas; mes paupières s'appesantissaient de nouveau. Je sentis
-une secousse; en même temps, j'entendis crier:
-
---La porte, s'il vous plaît?
-
-Le domestique avait ouvert la grille; nous roulâmes de nouveau. La lune
-venait de sortir des nuages; elle éclairait un beau château. Les tours se
-dessinaient, sur un fond gris, avec une majesté imposante et sombre. La
-neige couvrait la terre comme un linceul; les pins se dressaient comme
-des tombes; on eût dit un cimetière avec de grands monuments.
-
-Une porte s'ouvrit; un homme vint au-devant de nous avec une lanterne;
-les chevaux nous entouraient d'un nuage de vapeur.
-
-On me fit entrer dans une grande salle, où la cheminée devait avoir huit
-pieds de haut. On conduisit M. Martin à sa chambre, dans le bâtiment de
-droite. Je suivis Robert. Il monta un escalier de pierre, dans une grosse
-tour, sur la gauche.
-
-Je marchais silencieuse, n'osant pas respirer. L'écho devait être
-menaçant! L'aspect du dehors et du dedans me parurent sinistres! Il me
-semblait voir des ombres se détacher des murs pour me chasser. Nous
-entrâmes dans une grande chambre où un domestique allumait du feu. Il y
-avait quatre bougies allumées; c'est à peine si elle était éclairée. Je
-vis une chose dont je n'avais jamais eu l'idée: c'est la splendeur du
-quinzième siècle. Cette pièce, qui pouvait avoir dix mètres carrés, était
-tendue d'un brocard rouge, garni en haut, en bas et dans les angles de
-colonnes de bois sculpté et doré.
-
-Des glaces à biseau dans des cadres superbes, des peintures sur les
-portes, sur les cheminées; un lit en bois doré, garni de soie pareille à
-la tenture. Au plafond, tenait une corbeille de fleurs en bois doré, d'où
-s'échappaient des rideaux de soie, à franges d'or; des meubles en bois de
-rose, de laque, en faisaient l'ornement. De grands fauteuils-bergères,
-rouge et or, complétaient le mobilier. Le lit était en face de la
-cheminée.
-
-Je fus tirée de mon examen par des cris épouvantables; je ne connaissais
-pas ces voix-là, j'en fus très-effrayée. Robert se mit à rire; il me dit
-que, dans la pointe de la tour, il y avait des nids de chouettes; que
-souvent, la nuit, elles faisaient ce tapage.
-
-Je répondis que j'étais fâchée qu'elles le fissent le jour de mon
-arrivée; que c'étaient des oiseaux de malheur!
-
-Le feu petillait dans l'âtre, le sapin résineux claquait; cela me fit
-oublier les chouettes, qui furent silencieuses le restant de la nuit, et
-le matin, quand je m'éveillai, je fus longtemps à me reconnaître. On
-sonnait une cloche: c'était celle du déjeuner. Martin vint me chercher
-pour me conduire à la salle à manger. Nous traversâmes la grande salle de
-la veille, un billard, un énorme salon, un petit salon, et nous arrivâmes
-à la salle à manger. Après déjeuner, Martin me conduisit partout. Le
-soleil avait changé l'aspect de la nuit. Une vigne vierge enlaçait les
-tours, les arbres verts semés dans le parc égayaient un peu la tristesse
-des hivers. Le château était sur une hauteur et laissait voir à ses pieds
-une énorme vallée. La neige était à moitié fondue.
-
-Allons voir les chevaux et les chiens, dit Martin, qui n'était pas fâché
-d'agir en maître. Les écuries étaient superbes, bien tenues. La première
-était de dix chevaux. Chaque stalle était garnie d'un cheval qui ne
-valait pas moins de trois à quatre mille francs.
-
-Tous avaient des camails marqués aux armes de Robert. On me fit voir la
-remise. Six voitures des plus belles étaient dessous. Nous sortîmes dans
-une autre cour. Les chiens, à l'approche du maître, se dressèrent à la
-grille. Jamais je n'en ai vu de plus beaux. Ils étaient blanc-orange, et
-ils avaient de bonnes grosses figures qui donnaient envie de les
-caresser.
-
-Nous revînmes par le potager. J'ai toujours adoré les fleurs. Je cueillis
-des monceaux de violettes. Tout cela m'avait émerveillée. J'avais
-rencontré tant de monde! cochers, grooms, cuisinier, jardinier, hommes
-d'écurie, valet de chambre, filles de basse-cour, piqueurs, valets de
-chiens, gardes, que je me disais: «Mon Dieu! quelle fortune il faut avoir
-pour payer tout cela!» Je n'y étais pas depuis quatre jours que je vis ce
-qui en était. Robert ne pouvait continuer ce train, s'il ne se mariait à
-une femme riche. Il avait vécu dans un intérieur où il y avait quatre
-cent mille livres de rente. Cela s'était partagé en six. Cette terre, qui
-était toute sa fortune, ne valait que vingt-cinq mille livres de rente,
-et, bien administrée, eût à peine rapporté deux pour cent.
-
-Il s'était mis entre les mains des juifs et des usuriers, qui lui avaient
-peu donné, mais à qui il devait beaucoup. Plutôt que de rompre avec ces
-gens-là qui le grugeaient, il se laissait entraîner par de nouvelles
-offres.
-
-Les juifs des Champs-Élysées avaient toujours un cheval extraordinaire,
-qui arrivait de Londres tout exprès pour lui. On ne se contentait pas de
-lui écrire, on venait le relancer jusque chez lui. J'ai vu, pendant mon
-séjour, un certain brocanteur de Belgique, qui faisait tout exprès le
-voyage du Berri.
-
-Quand un trafic lui manquait, l'autre réussissait. Il faisait de tout!...
-de la banque où on ne voyait jamais d'argent, des échanges dont il était
-le seul à profiter.
-
-Robert ne savait pas se débarrasser de toutes ces sangsues. Il avait
-dix-sept chevaux... J'avais peur pour lui. Il adorait la chasse... C'est
-encore un plaisir fort cher. Il courait à sa ruine les yeux fermés.
-Quelquefois pourtant il était triste; mais cela ne durait pas longtemps.
-Il avait trop de cœur pour savoir compter. Il était bon; pourtant il
-avait des moments de brutalité; il me disait des choses dures, que
-j'aurais peut-être pu éviter si je n'avais pas répondu. Je faisais mon
-possible pour éviter les occasions de scènes.
-
-Je tâchais de réformer mes habitudes et de prendre celles de Robert.
-
-Le premier jour, je fus très-malheureuse d'avoir derrière moi ce grand
-maître-d'hôtel. Derrière encore ce n'était rien; mais quand il se mettait
-devant moi, je n'osais plus manger. Il me prenait mon assiette en même
-temps que celle des autres. Le dîner fini, j'avais très-faim.
-
-On restait deux heures à table. Une fois, je m'en souviens, j'avais envie
-de m'en aller. J'avais fait un mouvement pour me lever. Robert m'avait
-regardée et m'avait dit d'un ton sévère:
-
---Où allez-vous? Règle générale, on ne se lève de table qu'avec le maître
-de la maison.
-
-J'étais devenue pourpre! Quand, dans la journée, il venait un fermier, un
-paysan pour affaires, Robert me renvoyait en me disant:
-
---Enfermez-vous dans votre chambre, je n'ai pas besoin que tout le monde
-vous voie.
-
-Je reçus une lettre de Marie, qui me disait:
-
- «Madame ferait bien de revenir; elle était malade lorsqu'elle a
- quitté Paris; on dit partout qu'elle est morte. Plusieurs de ses
- amis sont venus voir si c'était vrai.»
-
-J'en parlai à Robert, qui était sans doute de mauvaise humeur. Il me
-répondit:
-
---Eh bien! partez, vous êtes bien portante! Qui diable voulez-vous qui
-s'occupe de vous? vos amis de Mabille? J'aime à croire que vous y tenez
-peu.
-
---C'est ce qui vous trompe. Peu m'importe que mes amis soient des amis de
-Mabille ou d'ailleurs; s'ils pensent à moi, je leur en suis
-reconnaissante... Tenez, Robert, soyez franc. Vous m'avez amenée, vous le
-regrettez; vous voudriez que je partisse. Eh bien! je m'en irai demain.
-
-J'avais beaucoup de courage en lui disant cela, mais, au fond de l'âme,
-j'espérais qu'il refuserait. Il accepta. Je pensai que, le lendemain, il
-me retiendrait. Le lendemain, il causa longtemps avec moi; il était
-triste.
-
---Je ne regrette pas de vous avoir amenée, Céleste, puisque vous allez
-mieux. Seulement j'ai joué un jeu dangereux pour mon repos. Je vous aime
-beaucoup, mais il faut que je me marie. Une de mes parentes m'a écrit à
-ce sujet. C'est pour cela que je vous laisse partir. Je vous écrirai;
-nous serons bons amis.
-
-J'avais le cœur gonflé, mais je ne pouvais m'empêcher de comprendre
-qu'il avait raison. On me conduisit le lendemain à Châteauroux avec ma
-malle.
-
-Quand la voiture dépassa la grille, tout mon courage me quitta. J'avais
-envie de lui demander pardon, de le supplier de rétrograder. Dieu! comme
-j'ai souffert pendant ce trajet! Arrivée, je pris une place dans une
-diligence faisant le service de Vierzon. Je ne pouvais plus retenir mes
-larmes!... Robert m'embrassa et me quitta brusquement; mais si rapide
-qu'eût été son mouvement pour se retourner, j'avais eu le temps de voir
-ses yeux humides.
-
-Quel contraste entre mon retour et le voyage que j'avais fait quelques
-semaines auparavant! Aux enchantements de l'amour heureux et de la vanité
-satisfaite, succédait la plus froide, la plus amère, la plus implacable
-déception. Il y a des joies qu'il ne faudrait pas éprouver, quand on doit
-les perdre! Il y a des horizons qu'il vaudrait mieux ne pas entrevoir,
-quand on est obligé de leur dire adieu! Cette grande existence qu'il
-m'eût été si doux de prolonger, jamais elle n'avait été faite pour moi.
-Le sort m'avait ironiquement permis de voler quelques instants de ce
-bonheur, moins pour me donner une joie passagère que pour me laisser
-d'éternels regrets. C'était un mirage, il avait fui. J'étais retombée
-lourdement dans la réalité médiocre de ma vie de bohémienne. Au lieu de
-cette splendide voiture, où je roulais si doucement sur de mœlleux
-coussins à côté de lui, j'étais seule, cahotée dans une mauvaise
-diligence. Du même coup j'avais perdu ce qui faisait mon bonheur et ce
-qui faisait mon orgueil.
-
-Aujourd'hui, du reste, que des années me séparent de ces émotions, je
-suis bien aise de les avoir éprouvées. Quand ces brusques transitions
-n'énervent pas complétement le cœur, elles le relèvent et le fortifient.
-Elles vous donnent sur vous-même une force dont on apprend plus tard à se
-servir sur les autres.
-
-Je souffrais d'autant plus que je voyais clair dans ma situation. Je
-n'avais pas eu le vertige et j'avais gardé mon bon sens. Je n'en voulais
-pas à Robert; mais l'idée qu'une femme allait s'établir près de lui me
-brûlait comme un fer rouge. Je me disais: «S'il m'aimait, il serait moins
-ambitieux, il me garderait! Pourtant il pleurait en me quittant. S'il
-m'aime, il reviendra.»
-
-J'étais arrivée... Mes raisonnements ne me suffisaient plus pour
-retrouver un peu de calme, et je continuais à souffrir cruellement.
-
-On avait dit dans tout Paris que j'étais morte. Adolphe, de retour de
-Metz, où il avait vécu depuis notre séparation, était arrivé chez moi
-tout défait, tout pâle! Entré dans mon salon, sans parler à Marie, il
-causait avec mon portrait.
-
---C'est donc vrai, pauvre fille, je ne te verrai plus? je suis revenu
-trop tard!
-
-Marie lui disait:
-
---Trop tard! Pourquoi donc, monsieur?
-
---Mais pour voir Céleste avant qu'elle ne meure!... Je l'ai bien aimée,
-allez! je l'aime encore.
-
---Monsieur a raison, dit Marie; mais madame se porte bien: elle est à la
-campagne et m'a écrit hier.
-
-Il l'embrassa de joie et partit laissant son adresse.
-
-J'étais à peine réinstallée chez moi, qu'un agent du quartier de la
-Madeleine vint me demander. On lui dit que je n'y étais pas. Il s'éloigna
-en grommelant et en disant qu'il me trouverait bien. Marie me prévint.
-
-Je pris aussitôt mon parti. Il y a toujours eu en moi une telle ardeur
-d'existence, une telle force de vie, que je ne puis rester longtemps sous
-l'impression d'une inquiétude ou d'une douleur. Je m'agite jusqu'à ce que
-j'aie retrouvé l'équilibre de mes facultés, sentant bien que si la
-souffrance s'acclimatait dans mon âme, elle me rendrait folle ou me
-tuerait.
-
-Je me décidai à partir, à faire un voyage. J'allai chez le commissaire de
-mon quartier. Je pris un passe-port avec deux témoins, et je fis dire à
-Jean que je voulais aller au Havre. Je le priais de m'accompagner.
-
-Il accepta. Mon passe-port, visé du Havre, était une garantie pour ne pas
-être punie si j'étais prise; je pourrais prouver que j'avais été absente.
-Nous partîmes le soir même.
-
-
-
-
-XXIII
-
-LE HAVRE-DE-GRACE.
-
-
-Le cœur est une singulière énigme; je m'aperçus, en arrivant au Havre,
-que j'avais eu pour m'éloigner de Paris un motif dont je ne m'étais pas
-rendu compte à moi-même. C'était un prétexte pour _lui_ écrire. Datée du
-Havre, et motivée par un voyage, ma lettre semblerait plus naturelle.
-Aussi, la première chose que je fis, en descendant à l'hôtel, fut de
-demander du papier et de l'encre.
-
- «Mon cher Robert, les raisons qui nous ont séparés sont si
- bonnes, que vous avez vu ma résignation. Pourtant, il ne faut pas
- demander à la créature humaine plus qu'elle ne peut! Je pense
- plus à vous que jamais. Grâce à vos soins, j'ai recouvré la
- santé. Je ne veux plus faire ces excès qui me rendaient si
- malade. Le chagrin qu'on étouffe un jour revient le lendemain
- plus fort. J'ai retrouvé l'amitié de Jean. Je suis ici pour
- quelques jours; si vous aviez quelque chose à me dire, vous
- pourriez m'écrire. Pensez à moi.
-
- »CÉLESTE.»
-
-Je n'avais jamais vu la mer; j'éprouvai que ce spectacle était bien
-grand, car il me consola. Mon admiration était mêlée d'un sentiment de
-tristesse et de mélancolie. L'aspect de la mer me rendait triste, tout en
-faisant une distraction à mes peines. Je me demandais comment des gens
-avaient le courage de confier leur vie à ces grands berceaux, appelés
-navires, qu'une vague soulève doucement un jour et peut engloutir le
-lendemain; vivre des mois entiers entre le ciel et l'eau m'aurait paru
-au-dessus de mes forces. L'hôtel où j'étais descendue donnait sur la
-jetée; je voyais loin en mer. A force de fixer le mouvement des vagues,
-il me sembla remuer comme elles; je pris ma maison pour un vaisseau;
-j'eus peur, j'arrachai ma pensée et mes regards à ce tableau; je rentrai
-et fermai ma fenêtre. Il faisait froid; mais la journée était belle.
-
-Jean vint me demander si je voulais faire une promenade en mer avec
-d'autres voyageurs.
-
---Non, dis-je en me serrant dans mon manteau, par un mouvement nerveux
-d'appréhension; j'aime mieux marcher.
-
-Je pris son bras et nous sortîmes.
-
-J'achetai une foule de chinoiseries. Un coup de vent nous enveloppa si
-fort que je faillis être enlevée comme un ballon avec mes acquisitions.
-L'air qui s'engouffrait sous mes jupes m'inquiétait bien un peu; mais je
-ne voulais pas lâcher mes petits pots! Je marchais plus vite que je ne
-voulais; heureusement, nous étions poussés du côté de la maison.
-
-Le temps devint si noir qu'il faisait presque nuit à deux heures.
-J'arrivai sans accident; je rangeai sur un meuble les fantaisies dont je
-venais de faire emplette. Le vent battait les maisons et les vitres en
-sifflant comme une furie.
-
---Quel temps! dis-je à Jean, comme j'ai bien fait de ne pas aller me
-promener en bateau, avec votre mer qui était comme une glace.
-
---Oui, me dit-il, c'est une vraie tempête! c'est beau à voir, regardez!
-
-Je m'approchai de la fenêtre, je fus effrayée! Pourtant cette émotion me
-plaisait. Les grandes voix de la nature calment, en s'harmonisant avec
-elles, les voix des passions qui grondent sourdement dans nos cœurs.
-
---Vous trouvez cela beau? lui dis-je; mais c'est à vous faire mourir de
-peur! Ces pauvres gens qui sont sortis, que vont-ils faire avec leur
-coquille de noix, contre une pareille bourrasque?
-
---Bah! il n'y a pas de danger... ils ne doivent pas être loin!
-
-Les flots arrivaient comme des montagnes, se brisaient sur la plage;
-d'autres les suivaient, semblaient les écraser, et se retiraient en
-mugissant. Plus loin, au large, nous voyions d'immenses masses d'eau
-s'élever avec fracas et retomber sur elles-mêmes en entr'ouvrant de
-grands abîmes qui semblaient plonger jusqu'au fond des mers.
-
-Parfois, il me semblait distinguer la pauvre petite barque comme un point
-noir.
-
---Les voilà, disais-je!... Ils s'enfoncent!
-
---Non, non, me disait Jean, ce sont des lames!
-
---Mon Dieu! mais si un de ces géants les enveloppe, ils sont perdus!
-
-Oubliant le froid, nous ouvrîmes la fenêtre. Beaucoup de monde était sur
-la porte au-dessous de nous; chacun, le cou tendu, l'œil fixe, cherchait
-les promeneurs.
-
-Dans la foule, un homme se désolait et disait:
-
---Mon Dieu! pourquoi ai-je permis à mon fils de sortir? ils sont perdus!
-
-Il pleurait; il était bien vieux. Ses cheveux étaient tout blancs... il
-me fit mal... je partageais sa peine; la barque m'intéressa encore
-davantage! J'avais de bons yeux; je les plongeais dans le lointain, pour
-tâcher d'apercevoir les promeneurs.
-
-Ce fut moi qui les vis la première. J'étais si émue que, pour dire au
-pauvre père: «les voilà,» je faillis tomber par-dessus le balcon. Je
-l'engageai à monter près de moi pour qu'il vît mieux. On s'était procuré
-des lorgnettes; cela ne lui servait à rien: il avait la vue trop basse
-pour rien distinguer. Je lui indiquais tous les mouvements que faisait la
-barque. La vieillesse et l'enfance se ressemblent.
-
-Quand je disais: «ils avancent,» le pauvre vieillard riait, me serrait
-les mains! Quand je les perdais de vue, il me poussait et semblait me
-faire un reproche, comme si je les eusse empêchés d'avancer.
-
---Les voilà! je les revois! ils luttent avec peine, mais ils avancent!
-
-Il m'attirait à lui, me serrait presque dans ses bras, et me disait:
-
---Regardez, mon enfant, regardez bien!
-
-Cent fois, je les crus coulés. Ils étaient assez près pour que je les
-visse rouler comme une plume, monter, descendre! Ils étaient près, mais
-sans pouvoir aborder. Deux heures se passèrent ainsi, deux heures
-d'angoisse. Enfin, ils arrivèrent, pâles, défaits, brisés par la fatigue
-et par l'émotion.
-
-Le vieillard me quitta, courant aussi vite que ses jambes le lui
-permettaient, pour aller embrasser un beau grand jeune homme, qui pouvait
-avoir vingt-cinq ans. Je me disais en le voyant partir:
-
---Ingrat comme un enfant! il ne me remercie pas d'avoir partagé ses
-terreurs.
-
-Mais le soir, à table d'hôte, il vint se mettre près de moi. Son fils me
-remercia de l'intérêt que je lui avais porté et du service que j'avais
-rendu à son père.
-
-Je m'étais trompée: au lieu d'une conquête, j'en avais fait deux. Le père
-n'avait pas cessé de parler de moi! Il me trouvait charmante, adorable!
-J'étais jolie! je vous ai dit qu'il avait la vue basse! J'avais un esprit
-d'ange! je ne lui avais pourtant dit que quelques mots, mais je les avais
-répétés à satiété:
-
-«Ah! les voilà, ils sont sauvés! Ah! mon Dieu, je ne les vois plus! Si,
-les voilà! ils avancent!»
-
-Le fils avait sans doute l'habitude de penser comme son père. Il devint
-plus qu'assidu, et, au bout de deux jours, il me déclara tout net qu'il
-était amoureux fou de moi.
-
-Jean voyait bien ce petit manége, et, ce qu'il y a de plus singulier,
-c'est qu'il le protégeait en se retirant. Il détestait Robert; il se
-serait sacrifié à tous mes caprices pour me faire oublier un seul nom, un
-seul souvenir.
-
-Mon naufragé n'avait pas grand esprit; il commençait à m'ennuyer
-beaucoup! Il m'écrivait de si drôles de lettres que je ne pouvais
-m'empêcher de lui rire au nez. Quand je le rencontrais, il voulait
-toujours m'enlever, ou par terre ou par mer, cela lui était égal; il ne
-parlait de rien moins que de m'épouser, sûr, me disait-il, que son père
-lui pardonnerait un amour que lui-même avait fait naître. N'étais-je pas
-l'ange qui l'avait sauvé des flots par mes prières? Pourrait-il repousser
-celle qui avait sauvé la vie de son fils?
-
-Je dis à Jean que je voulais dîner chez moi. Il me demanda pourquoi je ne
-voulais plus descendre. Je lui répondis que le père et le fils étaient
-fous; qu'ils voulaient absolument faire de moi un ange; qu'ils méditaient
-un enlèvement, ce qui m'obligeait à prendre des précautions, pour ne pas
-les exposer à une si mauvaise capture.
-
---Je croyais que cela vous amusait? dit Jean.
-
---Je ne m'amuserai jamais aux dépens des gens qui m'aiment; si je fais
-souffrir quelqu'un, ce sera involontairement.
-
-Je le regardai en disant ces mots, car ils étaient à son adresse. Il ne
-répondit rien.
-
-Jean avait un ami au Havre. Après dîner, il me demanda la permission
-d'aller le voir une demi-heure.
-
-Il était à peine sorti que la porte s'ouvrit. Je crus que c'était lui qui
-revenait; je ne quittai pas même ma lecture. J'entendis donner un tour à
-ma serrure; je me retournai, et je vis mon naufragé, plus pâle que le
-jour où il était revenu de sa promenade.
-
---Pourquoi n'êtes-vous pas descendue dîner?.. me dit-il d'un air effaré;
-vous me fuyez, n'est-ce pas?..
-
-Il était vraiment effrayant. Je crus prudent de lui parler doucement; je
-lui dis que je n'étais pas descendue parce que j'avais mal à la tête.
-
---Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu?
-
-L'aplomb naïf avec lequel il démasquait ses petits plans de tyrannie
-m'étonna tellement, que je fus quelques minutes sans savoir que répondre.
-Il reprit:
-
---Vous n'êtes pas descendue pour me faire souffrir, vous êtes une
-coquette, comme toutes les Parisiennes. Vous vous faites aimer des gens
-afin de les tourmenter. Je vous aime et ne m'arrangerai pas de cela; j'ai
-vu votre passe-port, vous êtes libre; vous allez quitter ce monsieur et
-me suivre, ou je lui cherche querelle.
-
-Il était du Midi et paraissait avoir mauvaise tête.
-
-La conversation commençait à prendre une tournure inquiétante. Jean
-pouvait rentrer. Il était d'un caractère froid, mais il était amoureux et
-ne céderait pas à un nouveau venu, comme il avait fait à Robert, qui
-avait des droits antérieurs. Je ne vis qu'un moyen: lui dire du mal de
-moi:
-
---Voyons, mon ami, ne vous montez pas ainsi la tête! Vous rencontrez une
-femme avec un homme qui n'est pas son parent, cela ne doit pas vous
-donner bonne opinion d'elle... Au lieu de vous raisonner, vous vous
-mettez à l'aimer comme un fou, vous voulez l'enlever, l'épouser, vous
-battre; et pour qui, je vous le demande?.. Vous n'en savez rien!.. Je
-vais vous le dire... Pour une fille qui a gâché sa jeunesse, qui n'est
-digne de l'intérêt de personne, que l'on prend et que l'on quitte, qui
-pourrait abuser de vous et vous entraîner dans cette vie infernale, d'où
-l'on ne sort qu'après avoir laissé ses illusions, sa fortune,
-quelquefois son honneur; enfin, pour Mogador!
-
-Je croyais que ce nom allait l'épouvanter; il me dit:
-
---Mogador! je ne sais pas ce que c'est; mais je vous aime! peu m'importe
-ce que vous avez été, je vous aime. Je n'habite pas Paris, vous cacherez
-votre passé dans mon pays. Venez avec moi, ou je vous suivrai partout,
-même à Paris, dans ce gouffre dont vous croyez en vain me faire peur.
-Vous me verrez toujours.
-
---Eh bien! lui dis-je, soyez raisonnable... attendez quelques jours; la
-personne avec laquelle je suis venue au Havre va partir; quand je serai
-seule, nous verrons. Seulement, je ne veux pas lui faire de peine; il ne
-faut pas qu'il vous trouve ici. Sortez; mais, pour Dieu, calmez-vous, et,
-jusque-là, ne faites point de folie.
-
-Il me le promit en m'embrassant les mains!... Il paraissait bien heureux!
-Jean rentra quelques minutes après et me dit tout surpris:
-
---Tiens! vous faites votre malle?...
-
---Oui; nous partons demain, au petit jour.
-
-Personne n'était levé dans l'hôtel, que j'en sortais, laissant un regret
-pour ce pauvre garçon, qui m'aimait au moins autant que j'aimais Robert.
-
-
-
-
-XXIV
-
-UN BAL MASQUÉ A L'OPÉRA.--VICTORINE, DITE LA PANTHÈRE.
-
-
-Je n'étais restée que dix jours absente; il me semblait que des années
-s'étaient écoulées, j'approchai de mon logement avec des battements de
-cœur. Peut-être avais-je une lettre de Robert!... Le concierge m'en
-remit une.
-
-Jean prit congé de moi sans que j'y fisse attention. Je dévorais ma
-lettre en montant. Elle était longue! Robert me félicitait de la manière
-dont je prenais mon parti de sa perte. Il me disait que cela lui était
-moins facile qu'à moi, qu'il n'avait personne pour se consoler.
-
-Cette lettre, je la lus plusieurs fois. Il était jaloux de moi. Un
-éclair de joie monta de mon cœur à mon cerveau! Il était jaloux. J'avais
-barre sur lui. Je ressentis un immense bonheur, parce que j'eus, pour la
-première fois, conscience entière de ma force. L'amour est le tyran du
-monde, mais devant la jalousie, il n'est plus qu'un pauvre enfant
-tremblant. On s'est effrayé, de notre temps, de l'empire que certaines
-femmes ont pris sur le caractère de leurs amants, et des ravages qu'elles
-ont faits dans leur existence. On a crié au miracle; on a cherché
-l'explication dans des contrastes impossibles. D'une part, on a supposé
-des monstres de cruauté et de sécheresse de cœur; de l'autre, des
-prodiges de niaiserie et de faiblesse. On s'est doublement trompé. Les
-données générales du cœur humain suffisent à tout expliquer. Quand la
-jalousie ne tue pas l'amour, elle l'aiguillonne: c'est le fouet des
-furies; l'âme qui a une fois senti ses lanières ne s'appartient plus. Il
-y a de pauvres femmes qui souffrent et qui meurent sans se douter de
-cela. Je connaissais trop le monde pour ne pas profiter de mon
-expérience, dans l'intérêt de cet amour qui remplissait mon cœur.
-
-«Pour le ramener à mes pieds, me disais-je, je n'ai qu'un moyen: le
-tourmenter.» Et, comme je l'aimais beaucoup, je fus impitoyable.
-
-Mes lettres pouvaient laisser à désirer sous le rapport du style et de
-l'orthographe, mais j'affirme qu'elles étaient des chefs-d'œuvre de
-coquetterie. Je réussis au gré de mes désirs. Au bout de huit jours, il
-était plus épris que jamais, et m'écrivait:
-
- «Ma chère enfant, j'arrive passer deux jours à Paris. Je descends
- à l'hôtel Chatam; si vous pouvez disposer d'une heure pour moi,
- vous savez tout le plaisir que j'aurai à vous voir.»
-
-C'était un dimanche; le boulevard était plein de monde, je voulais aller
-vite, et ne réussissais qu'à me faire bousculer par les passants. Arrivée
-à la porte de Robert, je tâchai de me remettre pour avoir l'air calme,
-même froid. Il m'embrassa et, me regardant bien en face, il me dit:
-
---Est-ce que vous ne m'aimez plus, Céleste?...
-
---Si, lui dis-je; mais il faut bien que je me fasse à l'idée de ne plus
-vous voir, puisque vous allez vous marier.
-
---Non, me dit-il presque joyeux, je ne me marie pas; j'allais, sans m'en
-douter, faire un très-sot mariage. Ma bonne étoile m'a sauvé. Une femme
-de chambre m'a appris, sur le compte de ma fiancée, des choses... que ses
-parents ne m'auraient certainement pas dites. Ce sera pour plus tard.
-
---C'est pour cela que vous me revenez?
-
---Oui, un peu, et beaucoup parce que je vous aime.
-
---Vrai, Robert?
-
---Vous le savez bien!
-
---Jamais assez...
-
-Nous passâmes huit jours ensemble; il ne me quittait pas. J'avais écrit à
-ce pauvre Jean pour lui éviter une rencontre, et, fidèle à ses habitudes
-d'abnégation devant les droits acquis, il n'était pas venu me voir.
-Robert était obligé de retourner en Berri.
-
---Je vous emmène, me dit-il.
-
-Il n'avait pas besoin de me dire: «Voulez-vous venir?» Je passai deux
-mois près de lui. Il reçut une lettre qui lui annonçait l'arrivée d'une
-de ses parentes.
-
-Pour moi, cette lettre était un ordre de départ. Je le compris. Il
-m'annonça cette nouvelle avec tous les ménagements possibles.
-
---Retournez quelque temps à Paris, me dit-il; dès que je serai seul,
-j'irai vous chercher.
-
-Je me doutai bien que cette visite cachait quelque nouveau projet de
-mariage, et que Robert ne me disait qu'une partie de la vérité. Je
-cherchai la lettre et n'eus pas de peine à la trouver. Mes
-pressentiments ne m'avaient pas trompée. Il s'agissait d'une alliance
-proposée, qui devait se nouer par les soins d'une amie de sa famille.
-
-Je revins à Paris et lui écrivis que je n'étais pas dupe de ce qu'il
-m'avait dit. Il resta quelque temps sans me répondre. Le pauvre garçon
-cherchait sans doute à affermir sa résolution. J'étais bien moins
-inquiète que la première fois.
-
-Un pressentiment me disait que tous ces mariages manqueraient. Je marchai
-résolûment dans la voie que je m'étais tracée: je faisais au cœur de
-Robert une guerre terrible par mes folies et mes excentricités. J'allais
-partout, aux bals, aux concerts, aux spectacles. Cette époque est la plus
-agitée de ma vie. Mon esprit, du reste, était devenu plus réfléchi, et
-dans le monde nouveau que je voyais, tout pour moi était un objet
-d'étude. En sortant du théâtre, nous allions presque toutes les nuits
-souper au café de Paris. Ces beaux salons aux vases dorés garnis de
-fleurs resplendissaient de lumières. Le repas, préparé d'avance,
-ressemblait à une féerie. Les convives étaient jeunes, riches et
-élégants. Leurs noms étaient les plus beaux noms de France; mais leur vie
-était frivole, leurs caractères étaient capricieux et changeants. Ce
-monde ne ressemblait en rien à celui que j'avais vu pendant que j'étais
-à l'Hippodrome.
-
-Léon et ses amis, tous fils de marchands très-honorables, de bourgeois
-très-honnêtes, étaient pédants, orgueilleux. Ils déblatéraient contre la
-noblesse, mais c'était par jalousie.
-
-Tous ceux que j'ai connus auraient acheté de leur sang le droit de mettre
-à la porte de leur maison de commerce: «Le marquis un tel, tailleur.
-Monsieur le comte un tel, marchand de bois.» Ils avaient de grandes
-fortunes, mais il manquait quelque chose à leur bonheur: un petit bout de
-blason pour enjoliver les factures de leurs papas.
-
-Ce qui me plaisait le plus dans mes nouveaux amphitryons, c'est qu'ils
-étaient presque tous liés avec Robert. Je les avais connus avec lui, chez
-lui; de cette façon j'étais sûre qu'il serait tenu au courant de ma
-conduite, et que pas une de mes extravagances ne serait perdue pour lui.
-
-Le hasard est le plus habile des machinistes. Il arrange des combinaisons
-bien curieuses. Dans le tourbillon où j'étais de nouveau lancée, je
-faisais chaque jour de nouvelles connaissances. Dans cette vie-là, les
-amis et les amies disparaissent comme des ombres; on finit par se
-rencontrer sans se dire bonjour.
-
-Je me liai avec une femme plus âgée que moi. Il y avait dans le caractère
-de cette femme et la disposition présente de mon esprit, des analogies
-qui me la firent étudier attentivement. Deux ans plus tôt ou deux ans
-plus tard, elle aurait traversé ma vie, je n'y aurais probablement pas
-pris garde; mais à cette date précise elle exerça sur moi une sorte
-d'influence.
-
-Je ne trouvais pas sur sa figure les restes d'une grande beauté; pourtant
-elle avait été une des femmes les plus à la mode. Elle était riche et
-regardait avec mépris cette vie qu'elle avait quittée. Peut-être
-avait-elle été bonne et était-ce à force de méchancetés qu'on l'avait
-rendue méchante, ce qui arrive souvent. Toujours est-il qu'elle dépeçait
-ses chères amies de la bonne façon, et cela avec tant de verve, qu'il ne
-leur restait que les os; «Encore disait-elle, je les abandonne parce
-qu'ils sont gâtés.»
-
-Cette Panthère, si féroce pour tout le monde, m'avait, je ne sais
-pourquoi, prise en grande affection. Un soir, je voulus l'emmener à
-l'Opéra.
-
---Non, me dit-elle, je ne ferais pas mes frais!
-
---Pourquoi?
-
---Parce que les gens d'esprit n'y vont plus, ou, s'ils y vont, ils
-mettent un faux nez.
-
---Ils l'ôteront pour vous! Venez, vous me ferez bien plaisir!...
-
---Je vous ferai bien plaisir! Je ne demande pas mieux; mais il y a cinq
-ans que j'ai donné mon domino de taffetas noir à une pauvre fille pour
-porter le deuil de sa mère.
-
---Nous en louerons un.
-
---Allons, je me laisse faire. Nous souperons avant; je ne veux pas, si je
-rencontre d'anciens amis, je ne veux pas qu'on dise la Panthère est
-édentée! Un verre de champagne, un masque et gare à ceux qui me tomberont
-sous la dent.
-
-Après le souper, je la regardai avec une certaine inquiétude: ses yeux
-brillaient. Si elle n'avait bu qu'un verre, il était grand! Sous le
-vestibule de l'Opéra, elle arrêta un homme qui suivait plusieurs dominos,
-dont il portait le manteau. Elle lui dit:
-
---Pas si vite, Gerbier, on dit bonsoir à ses amies. C'est la seconde fois
-que tu affectes de ne pas me voir, en plein jour, à l'Hippodrome; je te
-pardonne ce manque d'égards, et puis je crois avoir remarqué que tu étais
-de mauvaise humeur. Avoue que tu as pris cette chasse au cerf pour une
-personnalité?
-
-Le monsieur, qui pouvait avoir cinquante ans et qui bégayait un peu, lui
-dit de se taire, qu'il n'était pas seul!
-
---Oh! monsieur est en famille aujourd'hui; on fait sortir la petite de
-pension, on vient au bal de l'Opéra pour lui former le cœur et l'esprit.
-
-Le monsieur se jeta dans la foule pour se débarrasser d'elle. Je lui
-demandai:
-
---Qui est donc ce monsieur?
-
---Un imbécile! A son âge, il se fait le groom d'une actrice. Je déteste
-les actrices en général et celle-là en particulier.
-
---Pourquoi?
-
---Parce qu'elle n'est pas bonne!
-
---Comment pas bonne? bonne actrice ou bonne femme?
-
---Les deux sont mauvaises. Le talent, pour la plupart de ces dames, n'est
-qu'un détail. Le théâtre ne les enrichit pas, il les ruine. Elles ne s'en
-retireraient pas sans les subventions de l'étranger. Qu'est-ce que la
-scène, à part quelques rares exceptions? un étalage.
-
---Toutes ne sont pas comme cela...
-
---Oh! non, me dit-elle en riant; je laisse de côté les vieilles, et si
-cela vous fait bien plaisir, une sur cent parmi les jeunes; mais le reste
-vit sur le fonds commun de la luxure européenne. Celle que vous venez
-devoir passer fait beaucoup avec Londres, Vienne et Saint-Pétersbourg.
-Elle est toujours en route. Son commerce est un commerce d'exportation.
-Au surplus, c'est une tradition dans cette famille. Elle fera comme sa
-mère; elle perdra sa fille! On devrait y mettre ordre.
-
-Nous étions arrivées à la porte du foyer.
-
---Bonjour, beau masque! dit en me serrant la taille, un homme qui en
-sortait.
-
---Tu connais monsieur?
-
---Non, lui dis-je en me dégageant.
-
---Ah! tant mieux! je vais te décliner ses noms et qualités: c'est le
-grand commandeur de l'Ordre des rats.
-
---Eh bien, lui dit-elle, ton domestique s'est-il bien conduit?
-
---Pourquoi me demandes-tu ça? dit le monsieur, qui cherchait à la
-reconnaître.
-
---Dame, tu lui as dit l'année passée, au jour de l'an: «François, je vous
-donne cette vieille botte! Si vous me servez bien, vous aurez l'autre
-l'année prochaine.» A-t-il enfin la paire?
-
-Tout le monde se mit à rire. Nous entrâmes dans la loge 21. Je fus
-étonnée de trouver deux personnes. Je pensais que Jean, qui me l'avait
-donnée, avait engagé quelques amis. Victorine me parlait sans déguiser sa
-voix. Un domino se retourna. Je vis les yeux de ce domino briller à
-travers son masque; puis je l'entendis qui disait en se penchant à
-l'oreille d'un monsieur:
-
---Oh! l'horreur! Il y a un serpent ici! Qui donc a ouvert à ces femmes?
-
---Je ne sais, dit le monsieur, mais je vais les renvoyer.
-
---Oui, oui, reprit la dame en baissant son capuchon.
-
-Victorine et moi avions tout entendu. L'orchestre faisait grand bruit, et
-elle avait parlé presque haut pour être entendue du monsieur. Il se leva
-et nous dit:
-
---Mesdames, cette loge est louée?...
-
---Oui, lui dis-je, mais elle est louée pour moi; elle est à moi.
-
---Vous vous trompez sans doute!...
-
---Non, appelez l'ouvreuse, je viens de lui remettre le coupon.
-
-Il l'appela. En effet il y avait erreur: leur loge touchait la mienne.
-Nous étions dans notre droit, et c'était à eux de sortir. Pendant ces
-explications, Victorine avait regardé attentivement le domino, et,
-malheureusement pour la femme qui le portait, elle l'avait reconnue.
-Quand elle se leva pour sortir, Victorine lui barra le passage, et se
-mesurant avec elle, elle dit:
-
---C'est bien elle!... Ah! je suis un serpent! Eh bien, tu m'entendras
-siffler.
-
-Le masque ne répondit rien, sortit et rentra dans la loge de droite.
-Quand elle fut assise, Victorine me dit:
-
---Veux-tu que je te raconte pourquoi on m'appelle le serpent? L'histoire
-t'amusera et nos voisins aussi.
-
-Il y avait beaucoup de monde dans la loge de gauche. Pas un mot de cette
-petite scène n'avait été perdu; on prévit que cela allait devenir
-sérieux, et on s'apprêta à écouter. Le domino se tourna de notre côté et
-regarda Victorine d'un air de défi.
-
---Figure-toi, me dit celle-ci, que j'ai été aimée par un des hommes les
-plus à la mode de Paris. Il m'aimait beaucoup, mais il allait dans le
-monde. Une femme d'une grande naissance s'acharnait après lui. Elle
-savait notre liaison, et elle avait la rage de s'en occuper. Elle était
-sans cesse à lui demander quel charme pouvait avoir une fille comme moi,
-une courtisane, élégante il est vrai, mais dont le luxe devait inspirer
-le dégoût, le mépris, car tout cela ne pouvait s'expliquer que par le
-conte des _Mille et une Nuits_. J'avais une grande puissance sur mon
-amant. Il me racontait ces belles conversations en me disant: «Si tu
-veux, je n'irai plus chez elle; elle est folle de moi, mais je te la
-sacrifie.» En effet, il n'allait plus chez elle. Elle l'attendait des
-heures entières à la porte du club. Il finit par être touché de tant
-d'humilité! elle me l'enleva. Je lui en aurais moins voulu si elle
-n'avait pas dû être honnête femme et qu'elle eût eu de l'indulgence pour
-les autres; mais en bonne conscience, elle était trop rouée pour être
-intéressante. Les plus coupables sont nos ennemies acharnées, nous leur
-faisons du tort. Celle-là était descendue bien au-dessous de moi. Mon
-amant me revint; elle voulut le reprendre. Cela m'ennuyait. Je trouvai
-chez lui des lettres d'elle. Je l'avais priée de se tenir tranquille,
-elle n'en avait rien fait. Je me vengeai cruellement: je pris ses lettres
-et je les envoyai à son mari, après avoir rendu illisible le nom de celui
-à qui elles avaient été adressées. Ces lettres, avant de m'en dessaisir,
-je les avais lues; il y en avait de très-amusantes. Elle lui disait: «Ne
-vous contraignez pas, traitez-moi en fille entretenue!» Ainsi va le
-monde! Notre prétention est d'être respectées; celle de ces dames est
-d'être menées cavalièrement. Ici-bas, vois-tu, Céleste, une moitié du
-public vole l'autre. J'ai crié: au voleur! voilà pourquoi elle m'appelle
-serpent.
-
-Le domino ne s'était pas attendu à tant d'impertinence; pendant tout le
-temps que Victorine avait parlé, la malheureuse femme n'avait pas osé
-sortir. Il était facile de voir son émotion, au tremblement de son
-éventail. Son compagnon faisait une figure que je me rappellerai toute ma
-vie. Les jeunes gens de la loge voisine souriaient.
-
-Au bout de quelques secondes, la dame se plaignit de la chaleur, sortit
-et ne revint plus. Au moment où la porte de la loge se referma, la
-Panthère lui jeta son nom, pour que l'outrage fût complet. Je lui
-reprochai de crier ce nom si haut.
-
---Pourquoi donc? parce qu'elle a un mari, des enfants! Puisqu'elle ne les
-respecte pas, pourquoi les respecterais-je, moi? Je sais l'histoire de
-beaucoup d'autres! leurs femmes de chambre en disent plus que moi.
-
---Allons, viens faire un tour au foyer!..
-
-Et je l'emmenai chercher la personne que j'attendais. Elle s'arrêta
-devant un jeune homme qui avait le dos appuyé à une colonne.
-
---Bonsoir, de J... Comment va ton père?
-
---Tu me connais? dit le jeune homme en s'arrêtant.
-
---Apparemment, puisque je te demande des nouvelles de la famille.
-
---Eh bien, mon père va mieux.
-
---Ah! je comprends pourquoi tu as l'air triste! l'argent va augmenter;
-pauvre garçon, va!
-
-Elle se mit à rire. Je lui demandai pourquoi l'argent allait augmenter.
-
---Il va augmenter pour lui. Il y a quelque temps, il cherchait à
-emprunter à un usurier que je connais. Il voulait lui faire des lettres
-de change; l'usurier ne voulait pas les accepter.
-
---Vous avez tort, disait celui-ci, mon père a soixante ans!
-
---Je le trouve très-jeune, répondait l'usurier.
-
---Oui, répliquait le jeune homme, mais il est malade et n'ira pas loin,
-j'en suis sûr; ainsi vous serez payé à l'échéance.
-
-L'affaire n'est pas encore faite; si le père va mieux, il faudra payer
-plus cher!
-
---Eh bien, c'est un vilain monsieur, votre jeune homme; il escompte tout
-bonnement la vie de son père.
-
---C'est vrai, mais il y en a beaucoup comme cela.
-
---C'est triste!
-
---Je ne dis pas non, reprit Victorine. C'est un peu la faute des pères,
-qui les élèvent mal. Petits, on les fait nourrir par des étrangères. Plus
-tard, on les fait manger avec des gouvernantes; puis on les envoie au
-collége, hors de la famille, d'où ils sortent à dix-sept ou dix-huit
-ans. L'amour les prend avant qu'ils aient songé à aimer leurs parents.
-Ils font des dettes, leurs pères ne les payent pas. Les meilleurs
-attendent la fin, les plus mauvais la souhaitent. Il me semble que si
-j'avais un enfant, je le ferais élever près de moi, et que, surtout, je
-ne l'obligerais pas à passer dix ans de sa vie à apprendre un tas de
-choses qui doivent bien ennuyer les jeunes gens, puisque, sitôt en
-liberté, ils font le diable pour les oublier. Oh! te voilà, dit-elle à un
-homme que nous croisions. Tu gênais donc ta femme, qu'elle l'a envoyé à
-l'Opéra.
-
---Qu'est-ce que tu veux dire? dit le monsieur, qui paraissait fâché.
-
---Là, là, lui dit la Panthère, ne t'emporte pas; nous savons que tu as
-commencé par là; mais tu t'es raisonné, tu t'es dit: Bah! les cornes,
-c'est comme les dents, ça fait du mal quand ça pousse; quand c'est venu,
-ça sert pour manger. Tu en es un vivant exemple, puisque, grâce à ta
-femme, tu as une place qui te fait vivre.
-
-Le monsieur fronça les sourcils. Je tirai Victorine, que j'entraînai dans
-la foule.
-
-L'heure se passait et je ne voyais pas Jean. Cela commençait à me
-préoccuper. Ma compagne devina ma pensée.
-
---Pourquoi ne vient-il pas? me dit-elle.
-
---Je n'en sais rien. Il m'a envoyé la loge que je lui ai demandée, mais
-je suppose qu'il me boude. Si Robert savait cela, il serait enchanté.
-
---Ton Robert t'adorera, me dit Victorine; tu prends le seul moyen. On dit
-que nous sommes des monstres! la faute à qui? Soyez douce, bonne, ils
-vous font aller. Il me semble me rappeler que j'ai été douce, bonne, il y
-a longtemps. Mon premier amant, qui était un rapin, me faisait coucher
-sur le carré au mois de janvier; mon amour me tenait chaud! Quand il
-s'est en allé, j'ai senti le froid et j'ai fait comme mon amour; je suis
-partie. Je me suis vengée de mon premier amant sur le second, du second
-sur le troisième et ainsi de suite. On m'a appelée Panthère, Serpent,
-mais on m'a aimée. Maintenant, on me déteste, je vis seule, je m'ennuie;
-j'ai thésaurisé tous les dégoûts de la vie; je n'ai jamais une bonne
-pensée, je ne sais plus dire une bonne parole; je déteste les gens
-heureux; je me venge du mal qu'on m'a fait en me prenant ma jeunesse et
-mes illusions. J'ai trente ans! une honnête femme serait jeune; je suis
-vieille. On ne parle plus de moi, sans dire la vieille Victorine, ce qui
-me fait damner. C'est sans doute la punition qui m'était réservée, car,
-au fond, je sens que mon cœur n'a pas vieilli et que je souffre de cet
-abandon.
-
---C'est votre faute! pourquoi ne vous êtes-vous pas gardé des amis, au
-lieu de vous faire haïr? Tout le monde a peur de vous.
-
---Des amis! mais les honnêtes gens n'en ont pas, comment voulez-vous que
-j'en aie! Je ne prête pas d'argent!...
-
---Oh! ma chère, vous êtes désespérante!... Allons-nous-en.
-
-Après l'avoir reconduite, je rentrai chez moi, triste, et je m'endormis
-sous l'influence de ce mauvais génie, _qui, dénigrant tout, se vantait de
-n'avoir plus d'illusions_.
-
-Voilà comment les femmes se perdent entre elles: après la déchéance
-physique vient celle de l'âme, la pire de toutes les déchéances.
-
-
-FIN DU DEUXIÈME VOLUME
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages
-
- XII La reine Pomaré (suite) 1
-
- XIII L'Hippodrome 24
-
- XIV La robe jaune de Lise 49
-
- XV Une course en char 124
-
- XVI Impressions de voyage 142
-
- XVII La mort de Marie 161
-
- XVIII Un acte de désespoir 179
-
- XIX Le retour de Lise 190
-
- XX Un souper au café Anglais 221
-
- XXI Robert 238
-
- XXII La campagne 273
-
- XXIII Le Havre-de-Grâce 291
-
- XXIV Un bal masqué à l'Opéra.--Victorine,
- dite la Panthère 301
-
-
-
-
-
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-2 of 4), by Céleste de Chabrillan
-
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-even without complying with the full terms of this agreement. See
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-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
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-1.E.9.
-
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-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.