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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Mémoires de Céleste Mogador, Volume 1 (of 4) - -Author: Céleste de Chabrillan - -Release Date: June 24, 2017 [EBook #54975] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES OF CELESTE MOGADOR, VOL 1 *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - MÉMOIRES - - DE - - CÉLESTE MOGADOR - - - - -Paris.--IMP. DE LA LIBRAIRIE NOUVELLE.--Bourdilliat, 15, rue Breda. - - - - - MÉMOIRES - - DE - - CÉLESTE - - MOGADOR - - - TOME PREMIER - - - PARIS - - LIBRAIRIE NOUVELLE - - BOULEVARD DES ITALIENS, 15 - - - La traduction et la reproduction sont réservées. - - - 1858 - - - - -PRÉFACE - - -Lorsque j'ai écrit ces mémoires en 1852, j'ignorais ce que l'avenir me -réservait; qui aurait pu s'en douter? Ce n'était point une idée impudente -qui me les dictait, ce n'était pas une provocation, un outrage à la -moralité publique, comme on a cherché à le faire croire à des personnes -qui se sont alarmées un peu trop vite, car, pour condamner un coupable, -il faut au moins l'entendre jusqu'à la fin. - -Cette confession était une défense, un cri de l'âme en plusieurs volumes. -Depuis quelques années, j'étais victime de procès que je puis dire -injustes, puisque les tribunaux m'ont fait droit à Paris, Châteauroux et -Bourges. - -Mes adversaires n'avaient qu'une arme contre moi, l'insulte, et ils s'en -servaient cruellement, ils me reprochaient le passé afin de me fermer -l'avenir. - -Pour croire à quel point l'intérêt et l'amour de la chicane peuvent -égarer des hommes sérieux, il faut avoir suivi le cours de ces procès. -J'ai dû demander un appui au juge d'instruction, il est intervenu en -présence de certaines violations des lois qu'on avait accomplies parce -qu'il s'agissait d'une femme envers laquelle on se croyait tout permis, -et cela, je l'ai dit, avec un acharnement qui ressemblait à de la haine. - -Comment mes ennemis avaient ils pu penser que la justice, cette mère de -tous, s'arrêterait à moi? - -Quel était mon crime alors? - -J'avais ramassé dans ma honte un morceau de pain pour l'avenir, on me le -disputait, et sans s'inquiéter si cette révélation allait me briser, car -tous mes efforts jusque-là avaient eu un but: oublier, effacer un peu du -passé, on disait en plein tribunal: «_Voici l'histoire de cette -fille_...» - -On les rappelait à l'ordre parce que les gens de cœur ne prennent -point un canon pour tuer une mouche, mais chacun savait ce que j'aurais -voulu cacher au prix de mon sang. On donnait à ces débats une publicité -qui faillit me rendre folle, Dieu m'est témoin que ce n'est pas moi qui -la recherchais alors. - -Ce qui indignait des étrangers a bien pu me révolter; on faisait des -mémoires contre moi. Afin de réfuter de fausses accusations, j'ai écrit -des milliers de lignes pour dire un mot, mais je n'ai pas raconté de -gaieté de cœur un passé plein de douleurs, de regrets, de misères et -de honte. Je voulais repousser une calomnie odieuse pour la personne -qu'on mettait sans cesse au pilori à mes côtés; on rivait son nom au -mien; il était exilé, malheureux, je l'ai défendu avec mon âme; je -voulais prouver que le peu que je possédais était à moi, puisque je -l'avais payé de mon suicide moral. Je ne voulais pas me réhabiliter, on -ne se réhabilite jamais quand on est tombé si bas! mais, je le répète, je -n'attaquais pas, je me défendais. Je ne voulais pas exciter de pauvres -créatures à suivre mon exemple, à marcher sur mes traces; je voulais leur -montrer les écueils de ce genre de vie, leur prouver qu'une honnête -fille, respectée dans sa misère, est plus heureuse que ces réprouvées -auxquelles il ne reste pour l'avenir que le mépris et l'abandon. Voilà -sous quelle impression j'ai écrit ces mémoires auxquels on a donné -beaucoup trop d'importance. - -S'il a figuré à mes côtés des personnes qui ont pu se reconnaître, je le -regrette; mais j'avais pensé que des mémoires devaient être vrais et -qu'on n'avait pas le droit d'arracher à sa fantaisie une page du livre de -sa vie. Croyant m'être trompée, j'ai voulu les retirer, les annuler; j'ai -fait une demande en résiliation de traité; j'ai gagné en première -instance. Mais la cour impériale m'a condamnée, le 7 mars 1858, à remplir -les conditions du traité. Que puis je à cela? Faire dans ces mémoires des -changements étrangers à ma personne, car je ne veux pas me cacher -derrière une ombre, mentir aux autres en cherchant à me tromper moi-même. -Ce qui est fait est fait, je ne puis rien au passé; n'est-ce pas déjà -beaucoup que d'avoir à répondre de l'avenir? - -Depuis, je crois avoir prouvé que ma volonté de bien faire n'était point -une fiction. J'ai entrepris un travail long et pénible, parce que j'ai eu -peur à l'idée de n'être plus aimée de celui qui, cédant à un mouvement -de générosité, m'avait donné sa vie entière; j'ai cherché à m'élever un -peu, j'ai cru qu'un grand courage pouvait obtenir quelque indulgence; si -je me suis trompée, c'est un irréparable malheur, et Dieu veuille que je -sois seule à en souffrir. - - CÉLESTE. - - - - -MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR - - -I - -MA FAMILLE.--UN VOYAGE A PIED. - - -Je ne sais si vous recevrez jamais cette espèce de griffonnage qu'entre -nous j'appellerai, puisque vous l'avez voulu, mes Mémoires. - -Vous m'avez demandé mon histoire. Tout ce que je n'aurais pas osé vous -dire de vive voix, je vais vous l'écrire. - -Je suis obligée de reprendre d'un peu loin et de laisser en blanc bien -des noms trop connus pour être cités. Mais, à mesure que j'avancerai, -j'essayerai de vous dépeindre les personnages, et j'espère que vous les -reconnaîtrez. - -Je ne veux pas faire de ma vie un roman; je ne veux pas me réhabiliter ou -poser en héroïne. En parlant de ce que j'ai souffert, de ce que j'ai pu -faire de mal ou de bien, je vous dirai tout sans réserve, et vous verrez -qu'il me faut un grand courage pour regarder le passé en face. - -J'avais six ans quand je perdis mon père. C'était un brave et honnête -homme qui m'aurait étouffée, avant de mourir, s'il se fût douté que, -quelques années plus tard, on m'appellerait Mogador. - -Nous étions établis à Paris, rue du Puits, près du Temple. Ma mère était -occupée de son commerce, qui allait bien. Moi, pourvu que je fusse bien -frisée, et que ma mère me mît une jolie robe, le reste me touchait peu. -Aussi j'avais dix ans que je ne savais pas lire, et que force me fut de -faire ma première communion au petit catéchisme. - -Impossible de rien me faire apprendre; sitôt qu'on voulait m'envoyer en -classe, c'étaient des pleurs et des cris sans fin. On finissait toujours -par me céder. - -Je ne reproche pas cette faiblesse à ma mère, mais je regrette qu'elle -l'ait eue. J'étais toujours dehors en course ou à jouer. De là me vient -ce caractère résolu et indépendant que vous me reconnaissez, je crois. - -Je ne pouvais pas souffrir les amusements des petites filles, et si je -m'amusais c'était plutôt à des jeux de garçons. Je préférais mille fois -une boîte de soldats à une poupée. Mes goûts tenaient un peu du reste à -mon entourage. - -Nous étions chapeliers. Il y avait toujours un va-et-vient de cinq ou six -ouvriers à l'atelier. Ces ouvriers, qui m'avaient vu élever, reportaient -sur moi toute l'affection qu'ils avaient pour mon père. J'étais gâtée, -volontaire. - -A côté du souvenir des personnes qui m'aimaient vient s'en placer tout de -suite un autre, qui a pesé bien lourdement sur ma vie. - -Il y avait un homme grand, qui venait souvent à la boutique. Je le -détestais. J'étais heureuse quand je pouvais lui dire des choses -désagréables, ce qui arrivait souvent. Comme j'étais mal élevée, j'étais -grossière. Mais au lieu de se fâcher, il me faisait mille petits -présents; il s'extasiait sur ma beauté. - -Il vantait mon esprit; il disait que, s'il avait une fille comme moi, il -serait le plus heureux des hommes. - -Toutes ses cajoleries étaient en pure perte. Il faut accorder aux enfants -et aux chiens de sentir qui les aime vraiment ou qui fait semblant. - -M. G... était un homme de trente-cinq ans, très-grand. Il avait bien, je -crois, cinq pieds sept pouces; les épaules larges, les cheveux noirs, les -yeux un peu enfoncés, quoique grands, les sourcils très-épais, qui -paraissaient encore plus noirs que ses cheveux, la tête ronde, la figure -plate, le teint pâle, le nez pincé, les lèvres tellement minces, qu'on -n'en voyait le rouge que quand il parlait. - -Ses favoris noirs se confondaient avec sa cravate de soie. Je ne lui ai -jamais vu de col à sa chemise, et la plupart du temps il tenait sa -redingote boutonnée, ce qui me faisait toujours dire qu'il ressemblait à -un espion. C'était ma manière de le désigner. Il était Lorrain. - -Quand il parlait, on était tout étonné d'entendre une voix de femme -sortir de ce grand corps. Il ne vous regardait jamais en face. J'en avais -peur. - -Quand il voulait jouer avec moi comme avec une petite fille, me donner -quelque chose, me prendre la main ou m'embrasser, je me sauvais à toutes -jambes, et je ne rentrais à la maison qu'après m'être assurée qu'il était -parti. - -Près d'un an s'était écoulé. Je n'aimais pas M. G..., mais je m'y étais -habituée; quand on me grondait, il me défendait. Quand je voulais quelque -chose, je le demandais devant lui; si on me le refusait, il me -l'apportait le lendemain. - -J'ai su depuis qu'à ce moment, M. G... avait déjà demandé maman en -mariage; que, sans dire ni oui ni non, maman avait répondu: - ---Je verrai plus tard; pour donner un beau-père à ma fille, il faut que -je sois bien sûre qu'il la rendra heureuse. - -De là toutes ses bontés pour moi. Mon instinct d'enfant ne m'avait point -trompée. Dans son désir de me complaire, M. G... était guidé par son -intérêt. - -Il était ingénieur-mécanicien et très-habile ouvrier. Il avait une maison -dans son pays. Tout le monde disait du bien de lui. Le mariage fut arrêté -et conclu en deux mois. - -Il n'y avait pas six jours que ma mère était mariée, que vingt personnes -vinrent demander de l'argent. G... était criblé de dettes. - -Tous ces braves gens dirent à ma mère: - ---Vous avez épousé un scélérat: s'il ne nous avait pas dû de l'argent, -nous vous aurions avertie, mais il nous menaçait en nous disant que, si -nous l'empêchions de se marier, il ne nous payerait jamais. - -Ma mère pleurait. Pour un oui, pour un non, il me rouait de coups. Notre -vie n'était plus qu'une suite de scènes violentes. - -Tout prit une autre tournure dans la maison, et au bout d'un an tout fut -mangé. Ma mère attaqua son mari en séparation. La preuve de ce qu'il nous -faisait souffrir ne manquait pas; mais la justice dit toujours aux femmes -malheureuses: - ---Prenez patience; votre mari promet de ne plus vous battre. - -Des amis s'en mêlèrent et on les raccommoda. De nouvelles scènes -éclataient. On les raccommodait encore. Lui ne voulait pas se séparer. - -Ma mère était si courageuse! elle travaillait pour deux; et puis mon -grand père était riche. G... convoitait sa succession. - -Il trompait tout le monde avec sa voix douce. Il disait au juge: - ---Je suis bien malheureux. J'adore ma femme; je l'ai frappée, c'est par -vivacité; je jure de ne plus recommencer. - -Alors réconciliation forcée, imposée par la justice. - -Nous avons vécu un an comme cela. J'étais devenue idiote; je n'osais pas -dire quand j'avais faim. - -Un soir, à minuit, G... rentra pris de vin, vint à mon lit, m'ôta ma -couverture, et comme ma mère lui disait: «Mais tu es fou de réveiller -ainsi cette pauvre enfant et de la découvrir; il gèle.» G..... entra dans -une rage féroce, prit ma mère par le milieu du corps, et la jeta dans -l'escalier. La tête de ma pauvre mère alla se heurter à un angle. Elle -fut inondée de sang. Elle eut le courage de remonter, de me prendre dans -ses bras, en lui disant: «Si vous touchez un cheveu à ma fille, je vous -tue.» - -Nous avions à peine descendu deux étages, qu'elle tomba en m'entraînant -dans sa chute. - -Le froid, la peur, la douleur, m'avaient causé un évanouissement complet. -Nous serions mortes là toutes deux, si un menuisier, qui demeurait dans -la maison, n'avait ouvert sa porte. - -Sa première pensée fut de nous faire entrer chez lui, mais il était -garçon. Réfléchissant qu'on pouvait faire des conjectures, il pensa qu'il -valait mieux nous mettre en lieu de sûreté. Il fut décidé que nous -attendrions le jour au poste. - -Lorsque je revins à moi, j'étais dans un fauteuil, bien entortillée dans -une capote militaire. J'avais près de moi un soldat, qui réchauffait mes -mains dans les siennes. On avait pansé les blessures de ma mère; elle -reposait. - -Voici ce qui s'était passé: - -Notre jeune protecteur nous avait conduites au poste et recommandées à -l'officier qui le commandait. Comme j'avais été arrachée de mon lit, -toute nue, on avait envoyé quatre hommes chez mon beau-père demander de -quoi me vêtir. - -Les soldats trouvèrent une femme dans la chambre de ma mère. Voilà -pourquoi G... nous avait jetées dehors. - -On les arrêta tous les deux, et on les mit dans le violon du poste où -nous nous étions réfugiées. - -G... voulait se jeter sur nous, mais on faisait bonne garde. - ---Je les tuerai toutes les deux! criait-il en écumant de rage. - ---En attendant, dit l'officier, je vais vous envoyer à la Préfecture de -police, pour un bon bout de temps. - -Quand le jour parut, ma mère, qui ne pouvait marcher, fut placée ainsi -que moi sur un brancard, et on nous porta toutes les deux chez le -commissaire de police, qui envoya M. G... en prison, et qui fit conduire -ma mère à l'Hôtel-Dieu. - ---Tranquillisez-vous, madame, avait-il dit à maman; je vais vous donner -un certificat pour que vous puissiez garder votre enfant près de vous. -Votre mari ne sortira pas de sitôt, et si j'ai un conseil à vous donner, -aussitôt que vous serez guérie, quittez Paris, allez-vous-en le plus loin -possible avec votre enfant, car cet homme pourrait vous faire un mauvais -parti. - -La convalescence de ma mère fut longue. Il lui vint un dépôt et à la -suite de ce dépôt un érysipèle. - -La pauvre femme craignait la guérison plus que la douleur. Quant à moi, -avec l'étourderie de mon âge, je me trouvais très-bien à l'hospice. En un -mois de temps, j'étais devenue grasse, fraîche, bien portante. Tout le -monde me chérissait. C'était à qui me trouverait jolie! C'était à qui -répéterait que j'avais un esprit incroyable pour mon âge. J'avoue que -j'aspirais déjà ces éloges avec bonheur. Ma mère commençait à se trouver -mieux; il fallait qu'elle songeât à nous assurer une retraite sûre. - -Prévoyant mon départ, les bonnes sœurs grises me serraient à tour de -rôle dans leurs bras. Elles me couvraient de baisers et de chatteries. - -Mon Dieu! que c'était une belle chose pour moi alors qu'un hospice. -J'étais une cause d'enchantement perpétuel pour les abonnés. On appelle -ainsi dans les hôpitaux les malades qui, atteints depuis de longues -années de maladies incurables, voient passer devant eux, immobiles et -sans espoir, la population flottante des personnes atteintes de maladies -aiguës. Ces pauvres gens avaient vu bien des entrées et des sorties, ils -avaient vu arriver bien des vivants, ils avaient vu emporter bien des -morts. - -Je leur rappelais la vie, dans ce qu'elle a de plus doux et de moins -désillusionné, l'enfance. Aussi le soir, dans cette grande salle -Sainte-Marie, quand les sœurs me faisaient réciter tout haut mes -prières, ils écoutaient avec recueillement cette voix d'enfant qui prie -pour tout ce qui souffre. - -Chastes et douces impressions de mes premières années, l'existence que -j'ai menée depuis vous a bien peu ressemblé, mais combien de fois, au -milieu de l'agitation des plaisirs et de la vie, j'ai regretté le temps -où je vous ressentais! - -Le moment de partir était venu. Nous reçûmes avis du bureau de police que -mon cher beau-père allait sortir de prison. Ma mère voulait mourir plutôt -que d'être exposée à le revoir. On lui donna le conseil de quitter Paris. - -Une ouvrière, qu'elle avait employée, lui dit: - ---Écoutez, je suis au moment de partir pour Lyon, où je dois travailler -chez M. Pomerais, chapelier. Voulez-vous partir à ma place? - -J'ai cru que ma mère allait l'étouffer en l'embrassant. - ---Henriette, vous nous sauvez la vie; je me souviendrai toujours du -service que vous me rendez, et je prie Dieu qu'il me donne l'occasion de -vous montrer ma reconnaissance. - -Deux jours après, ma mère prit un passeport sous un nom supposé, avec le -droit des indigents, trois sous par lieue, et le lendemain nous partîmes. -Henriette nous fit la conduite avec un ouvrier ébéniste, nommé Honoré, -qui avait voulu épouser ma mère, plus tard être mon parrain, et qui -n'avait jamais été qu'un ami dévoué. - -Nous arrivâmes bientôt à l'endroit où nous devions nous quitter. Ma mère -se séparait à regret de ses amis: incertaine du lendemain, effrayée de la -longueur de la route qu'elle allait entreprendre à pied avec moi, elle -regardait en arrière. Mais le souvenir de son mari ne lui permettait pas -d'hésiter: la crainte de voir apparaître un obstacle à notre fuite -l'aiguillonnait. Quant à moi, je brûlais du désir de partir; je tirais -maman par sa robe. On eût dit que l'espace qui était devant nous -m'appelait. - -A l'âge que j'avais, la misère est une partie de plaisir, quand on va la -chercher hors de chez soi. - -Henriette pleurait à chaudes larmes. Honoré me serrait sur son cœur; -mais l'envie de voyager était plus forte que l'émotion des adieux, et je -cherchais à me dégager. - -A ce moment, les routes aux abords de Paris étaient encore pavées et -bordées de grands arbres. En écoutant le bruit des voitures et le vent -qui faisait crier les branches et bruire les feuilles, je me sentais -palpiter d'impatience et de bonheur. - -De tout ce que je voyais, de tout ce que je m'attendais à voir, surtout, -je faisais un monde, et je disais à chaque instant: Partons. - -Henriette me donna une petite robe, Honoré un chapeau de paille à larges -bords. Ils n'étaient riches ni l'un ni l'autre, cependant ils nous -offrirent un peu d'argent. Ma mère les rassura: - ---J'ai ce qu'il faut pour moi et pour Céleste. - -Leur bon cœur se gonfla, car ils savaient bien que nous sortions de -l'hôpital sans un sou, mais ils n'osèrent pas insister. Nous échangeâmes -ces baisers des malheureux qui ne ressemblent en rien aux caresses des -gens du monde, et nous nous séparâmes en prenant chacun la route opposée. - - -Nous marchâmes un quart d'heure en silence. Ma mère s'arrêta, regarda en -arrière. Je voulais voir comme elle. Je montai sur une borne qui marquait -un quart de lieue. J'entendis maman soupirer; je vis ses yeux se mouiller -de larmes, et elle se dit à elle-même: _Plus rien!_ - -Nous marchâmes toute la journée sans rien prendre. A huit heures, nous -avions fait une étape et nous entrions dans une ferme qui bordait la -route. Nous demandions si peu, que l'on nous reçut froidement. J'étais -bien fatiguée; mais, comme le malheur développe l'intelligence, je -compris qu'il ne fallait pas laisser voir mon abattement. - -Je fis semblant d'être gaie; je sautai, je fis des agaceries aux gens de -la maison. Ma gentillesse plut et l'on nous prodigua les mêmes soins que -si nous avions été riches. - -Le lendemain, ma mère alla recevoir ses secours de route à la mairie, et -notre voyage se continua sans accident jusqu'à Châlons. Ma mère était -pieuse, et, sous l'influence de sa dévotion, elle m'a donné dans mon -enfance des habitudes et des impressions dont rien n'a pu effacer le -souvenir. Chaque fois que nous rencontrions une église, une croix, un -calvaire, nous faisions une prière et nous demandions à Dieu de nous -protéger dans cette longue route, toujours pénible pour une femme et -pour une enfant réduites à marcher à pied. - -Au moment de notre arrivée à Châlons, de grosses gouttes de pluie -commençaient à tomber. Tout annonçait l'approche d'un orage affreux. - -Nous courûmes, malgré notre fatigue, à l'embarcadère des bateaux à -vapeur. Il faisait une chaleur étouffante; j'avais été tellement brûlée -par le soleil, que mon cou était tout couvert de cloques; je souffrais -beaucoup. Le bateau partait à cinq heures du matin. Ma mère, pour assurer -sa place, paya d'avance. La fille d'auberge nous éveilla à quatre heures. -Nous descendîmes dans une grande salle prendre du café. Tout le monde -était en émoi. - -Il faisait un temps épouvantable. La Saône roulait ses flots comme la -mer. On y voyait à peine, ce qui ajoutait encore aux difficultés de -l'embarquement. On avait mis une planche pour conduire les voyageurs de -la terre au bateau. Le vent était si furieux, qu'on courait risque d'être -emporté. - -La crainte de perdre sa place fit commettre une imprudence à ma mère. -Elle me prit dans ses bras et elle se hasarda à passer en courant; mais -son poids fit remuer la planche, ma mère fit un faux pas, ouvrit les -bras, et je tombai dans la Saône. - -On me retira tout étourdie de cette chute et de ce bain involontaire, -mais sans autre mal que la peur. - -Naturellement, nous avions pris les secondes places. C'était une petite -chambre carrée, avec des bancs tout autour. Quand je fus changée et -séchée, je regardai les personnes qui nous entouraient. Il y avait un -prêtre à l'air bon et vénérable. Ses cheveux étaient blancs, son front -haut, ses yeux noirs; il avait l'air jeune. On eût dit que cette -chevelure blanche était une auréole pour le faire respecter, malgré son -air de jeunesse apparente. Il y avait encore deux ouvriers proprement -vêtus, une femme en robe voyante, coiffée d'un bonnet excentrique, et -l'air hardi; maman et moi: nous faisions, en tout, six personnes. - -Un peu remise de mes émotions, je m'approchai du prêtre et je tâchai de -voir dans le livre qu'il tenait. - -Les prêtres catholiques, qui n'ont point de famille, se plaisent avec les -enfants; tant il est vrai que la nature sait toujours garder ses droits. -Le curé me fit signe d'approcher, me montra de saintes images et -m'engagea à prier Dieu, pour qu'il fît cesser l'orage. Je me mis à -genoux devant lui, et je répétai à haute voix les paroles qu'il me disait -tout bas. - -Mes forces étaient épuisées. La fatigue l'emporta bientôt sur tout autre -sentiment. Je me couchai sur la banquette, où je ne tardai pas à -m'endormir, la tête sur les genoux de ma mère. - -Le bruit de la foudre me réveilla en sursaut. Tout le monde poussait des -cris de désespoir. Le bateau à vapeur avait failli se briser entièrement -en passant sous l'arche d'un pont; la cheminée avait été en partie -rompue. La Saône était écumante; ses ondes furieuses, gonflées, -débordées, semblaient avoir la force d'inonder des villes entières. On -lâcha la vapeur, et nous naviguâmes comme sur un vaisseau sans pilote et -sans gouvernail. - -La tempête se calma avec la même promptitude qu'elle avait mise à -éclater. Le curé, qui était devenu mon ami, et qui m'avait protégée et -rassurée pendant la tourmente, me dit en me quittant: - ---Je t'avais bien dit, mon petit ange, que le ciel exaucerait ta prière, -et que nous arriverions à Lyon sains et saufs. - -Bon curé, mon compagnon de voyage sur le bateau à vapeur de la Saône, si -jamais ces pages vous tombent sous la main, j'ai bien peur que vous ne -soyez un peu scandalisé des fautes et des égarements de celle que vous -appeliez votre petit ange. - - - - -II - -MON BEAU-PÈRE. - - -A peine arrivés à Lyon, il fallut que ma mère s'occupât de trouver un -logement. Nous demandâmes la place des Célestins, où demeurait le maître -à qui ma mère était adressée. Notre intention était de nous loger tout -près de là. Nous trouvâmes, dans une maison voisine, une petite chambre -bien modeste. La femme qui nous sous-loua cette chambre nous parut -revêche et malveillante. - -Je vous ai déjà dit, je crois, que ma mère avait pris un passe-port sous -le nom de son amie Henriette. Le passe-port portait donc un nom de -demoiselle. En m'entendant l'appeler maman, on la regardait de travers. - -Notre hôtesse était une femme d'environ cinquante ans, maigre, petite; sa -figure n'avait rien de méchant, mais elle avait la voix si aigre et la -parole si sèche, qu'elle me faisait presque peur. Je ne passais jamais -devant sa porte sans marcher sur la pointe des pieds. - -Il y avait deux jours que nous étions à Lyon. Maman était allée chez son -maître, qui l'avait très-bien reçue; mais elle n'avait pas osé lui dire -qu'elle avait une fille. J'étais donc destinée à rester enfermée toute la -journée. - -La perspective d'être seule pendant des jours entiers me semblait -affreuse. Je commençais à regretter mon beau-père et les coups qu'il me -donnait. Si notre propriétaire avait eu l'air un peu plus gracieux, je me -serais insinuée chez elle; mais elle avait la figure gaie comme une porte -de prison, et elle n'aimait au monde qu'un gros chat gris. - -Ma mère voyait ma peine, et, pour me consoler, elle me faisait mille -promesses, pour le dimanche. Tout cela ne servait qu'à faire couler mes -larmes de plus belle. Ma mère se mettait alors à pleurer de son côté. -C'était sa force contre moi. Je devins raisonnable: je promis d'être bien -sage et d'ourler des mouchoirs. Il fallait que je fusse bien attendrie -pour faire cette promesse, car j'avais horreur des travaux à l'aiguille. - -Nous étions au vendredi. Ma mère ne devait entrer en fonctions que le -lundi. Nous allâmes nous promener aux Brotteaux. Nous avions emporté -notre déjeuner; nous étions assises à l'ombre d'un beau marronnier, et -nous allions nous mettre à manger, quand je sentis quelque chose de froid -et d'humide s'approcher de mon cou. J'eus tellement peur que je n'osai -pas me retourner. Je regardai maman, qui se mit à rire si fort, que je me -décidai à tourner la tête, et je vis un gros chien barbet, couleur marron -et blanc. C'est, du moins, ce que nous reconnûmes depuis, car, ce -jour-là, il était si crotté, qu'il était impossible de rien distinguer, à -l'exception de ses yeux gris-clair, de son nez noir, de ses dents -blanches et de sa gueule rose. C'était un pauvre honteux. Il s'était -approché de nous, au moment où j'allais porter à ma bouche la tartine que -j'avais à la main. Je lui donnai mon pain. En quatre ou cinq coups de -dents, il eut bientôt mangé plus que ma mère et moi. - -Le repas achevé, nous fîmes une partie de course. Au bout d'une heure, -nous étions si bien ensemble qu'il ne voulait plus me quitter, et que je -le trouvais superbe. Nous revînmes à la maison; il me suivit jusqu'à la -porte. J'avais bien envie de demander à maman la permission de le garder; -mais un gros chien mange beaucoup, et nous avions bien juste pour nous. - -Le moment suprême était arrivé: maman avait la main sur le marteau de la -porte. Je pris mon courage à deux mains: - ---Ma petite mère, voilà que nous rentrons, mais le pauvre chien est bien -loin pour retrouver sa maison; si tu voulais, je le garderais jusqu'à -dimanche; je ne m'ennuierais pas, et nous le reconduirions où nous -l'avons trouvé. - ---Tu es folle, ma fille; tu veux nous faire renvoyer. Ne te rappelles-tu -pas que la propriétaire a hésité à me louer, parce que j'avais un enfant. -Si maintenant je lui amène un chien, elle va faire de beaux cris. - -Je sentais la justesse de ces raisons. Je ne pouvais pas promettre de -cacher mon ami; il était de la taille d'un gros caniche. La porte -s'ouvrit: mon barbet entra avec moi. Je lui disais bien: Va-t'en, -va-t'en; mais il remuait la queue et ne bougeait pas. Je roulais dans mes -yeux de grosses larmes, prêtes à tomber. Maman n'y tint pas; elle me prit -la main, et baptisant mon chien en signe d'adoption: - ---Viens, Mouton, dit-elle; tu tiendras compagnie à Céleste. - -Nous nous enfermâmes tous les trois dans notre chambre. Le reste de la -journée se passa à faire la toilette de Mouton. Lorsqu'il fut bien lavé, -bien peigné, je m'aperçus, avec des transports croissants, qu'il était -loin d'être laid. Je n'avais plus peur d'être seule. - -Quand ma mère eut travaillé quelque temps, comme elle entendait à -merveille le commerce, qu'elle avait beaucoup de goût, ses maîtres -devinrent très-bons pour elle. Elle raconta sa position et révéla mon -existence. On lui fit des reproches de ne pas m'avoir amenée avec elle; -la dame voulait venir me chercher tout de suite. - ---N'y allez pas, lui dit maman; elle a un chien qu'elle ne voudrait pas -quitter, c'est une passion dont vous ne pouvez vous faire l'idée. - -La dame s'obstina à venir me chercher malgré mon chien, et à m'emmener -avec mon chien. - -Je fis une entrée superbe, en compagnie de Mouton. J'étais si assotée de -ce chien que je ne pouvais parler d'autre chose. Quand on me disait: Tu -es gentille, je répondais: Mouton se porte bien.--Es-tu bien sage?--Je -répondais: Il n'est pas gourmand du tout. - -Plusieurs mois se passèrent ainsi; nous étions bien heureuses. Nous -recevions des lettres d'Henriette, qui nous disait ce qui se passait à -Paris. Mon beau-père avait remué ciel et terre pour savoir où nous -étions. Il avait été pleurer chez tous nos amis; mais on le connaissait -bien et personne ne se laissait attendrir par ses grimaces. - -Il courait, buvait, jouait. Au bout de six mois, il fut criblé de dettes, -et n'aurait pas tardé à commettre quelque mauvaise action, qui l'aurait -fait mettre en prison, sans une rencontre bien malheureuse qui lui révéla -notre retraite et le mit sur notre trace. - -Ma mère tenait le comptoir du chapelier chez qui elle travaillait. - -Un jour, il vint un homme qui la reconnut pendait qu'elle le servait. - ---Je ne me trompe pas, lui dit-il, vous êtes madame G... J'ai vu votre -mari, il y a deux mois: c'est un bien méchant homme; il dit, à qui veut -l'entendre, que vous vous êtes sauvée avec un amant; mais, soyez -tranquille, ma femme l'a joliment remis à sa place. - ---Gardez-vous, lui répondit ma mère, de dire que vous m'avez rencontrée. - -L'homme fit les plus belles promesses de discrétion du monde. La première -chose qu'il fit, en rentrant chez lui, fut d'écrire à sa femme: «Devine -qui je viens de rencontrer à Lyon, chez un tel, chapelier, cette pauvre -Mme G... avec sa fille.» - -Peu de temps après, mon beau-père savait où nous étions. Comme il n'avait -pas un sou, il se fit engager en qualité de chauffeur sur un bateau à -vapeur qui faisait le service de Lyon. Je vous ai dit qu'il était -ingénieur-mécanicien. - -Ignorant la présence de G... à Lyon, nous vivions dans une complète -sécurité. Le réveil fut affreux. - -Un jour, ou plutôt un soir, car à quatre heures et demie, dans l'hiver, -il fait nuit, je promenais mon chien. J'étais au milieu de la place, -quand un homme me prit dans ses bras, et m'enleva de terre comme une -plume. - -J'allais crier; mais tout d'un coup les battements de mon cœur -s'arrêtent, ma voix s'éteint dans ma gorge. Je venais de reconnaître mon -beau-père. - -Il ne me dit pas un mot; je ne pouvais revenir de ma surprise. Ce fut -seulement quand je vis que nous nous éloignions de la maison que je lui -dis: Où me conduisez-vous donc? ma mère demeure là.--Sois tranquille, -elle viendra bien nous retrouver. - -Je fis un effort pour m'arracher de ses bras et crier; mais il me serra -si fort que mes os craquèrent et que ma voix mourut sur mes lèvres. Il -m'étouffait. - ---Écoute, me dit-il, ta mère est une misérable. Il y a bien longtemps que -je la cherche; elle va me payer aujourd'hui tout le mal qu'elle m'a fait. -Je sais bien qu'elle ne m'aime pas; toi, c'est autre chose, il faudra -bien qu'elle te trouve, mais elle cherchera longtemps. - -Je compris que j'étais perdue. Je jetai un dernier regard en arrière; -chaque pas qui m'éloignait de ma mère me faisait mourir. J'allais fermer -les yeux, quand je vis mon chien qui me suivait. Tout mon courage me -revint, je n'étais plus seule. Je regardai. Mon chien avait l'air triste: -on eût dit qu'il comprenait. - -Nous passâmes dans plusieurs rues, puis devant un grand passage qui me -fit peur. C'était la boucherie. Tous ces cadavres de bestiaux pendus aux -portes, ce ruisseau qui coulait au milieu du passage, plein d'un sang -noir et caillé, les quinquets fumeux qui projetaient à l'entrée une lueur -sombre et terne; tout cela me faisait trembler de tous mes membres. - -Nous étions arrêtés à l'entrée du passage. Déjà G... mettait son pied sur -la première marche; par un mouvement plus fort que ma volonté, je lui -passai mes deux bras autour du cou. Il n'y prit pas garde, le méchant -homme, car s'il eût compris ma terreur, il m'eût fait entrer dans ce -passage pour mieux me faire souffrir; mais, regardant à sa gauche, il -traversa la rue et nous entrâmes dans une espèce de cul-de-sac; vers le -milieu, il s'arrêta; je regardai la maison où il se disposait à entrer. -Elle était haute, étroite; les fenêtres étaient fermées. Au -rez-de-chaussée, il y avait une seule boutique dont les carreaux étaient -blanchis. Cette maison ne ressemblait pas aux autres maisons. L'allée -était noire. En entrant, mon corps se raidit et j'appelai mon chien. Mais -en se retournant et voyant la pauvre bête sur ses pas, G... lui donna un -coup de pied. Je sentis quelque chose de si douloureux à mon cœur, que -je m'affaissai sur l'épaule de mon bourreau. Je ne vis plus rien; je -n'entendis plus rien que les plaintes de mon chien qui s'éloignait en -gémissant. Je ne sais si je m'étais évanouie, ou si la volonté de ne plus -voir, de ne plus entendre, m'avait engourdie pendant quelques instants. -Enfin j'entendis parler; c'était une voix de femme. J'ouvris les yeux et -sautai à bas de la chaise sur laquelle on m'avait déposée. Je courus près -de cette femme; je me serrai si près d'elle, qu'on eût dit que je voulais -entrer dans son corps. Je vis les yeux de G... qui dardaient sur moi; je -détournai la tête et n'osai dire un mot. Nous étions dans une salle qui -me paraissait étrange. Cela ressemblait à un café, et cependant cela n'en -était pas un. Il y avait là des chaises, des tables, un comptoir, des -liqueurs, plusieurs femmes décolletées, à peine vêtues. Une de ces femmes -était assise à côté de G... C'est près de celle-là que je m'étais -réfugiée. Elle avait la voix rauque, l'air méchant. Deux autres femmes -étaient à une table avec deux hommes; au milieu de ce groupe montait une -flamme bleue et rouge qui me fascinait et donnait un air diabolique aux -personnages qui l'entouraient. Deux autres femmes jouaient aux cartes. -J'en vis une autre encore, qui, derrière moi, travaillait à une petite -robe d'enfant. Elle avait l'air plus jeune que ses compagnes; elle était -plus décente dans sa mise. Elle avait quitté son ouvrage et me regardait. -Je la vis bien en face. Ses yeux était bons; sa figure, quoique laide, -avait quelque chose de doux qui m'attirait vers elle. - -Avec l'instinct de la peur, qui cherche à fuir, j'examinai cette -singulière boutique où j'étais prisonnière, les carreaux dépolis ne me -permettaient pas de voir au-dehors; la porte sur la rue était condamnée. - -Je fis un mouvement de surprise. La femme près de laquelle j'étais -placée se préparait à boire un verre de liqueur jaune clair, qui se -renversa en partie sur elle. - ---Le diable emporte l'imbécile! s'écria-t-elle; voilà ma robe tachée. - -Et elle me poussa si brutalement que j'allai rouler à quelques pas. Je -restai stupéfaite, n'osant même plus lever les yeux. - -Au bout d'un instant, je sentis quelqu'un qui me tirait doucement par la -manche. C'était la femme qui travaillait. Je pris la main qu'elle me -tendait et je la serrai de toutes mes forces; elle me prit sur ses -genoux. Mon cœur se détendit un peu. - -Les deux femmes qui étaient à table avec des hommes dirent à celle qui -était près de G...--Eh! la Louise, veux-tu du punch? - ---Non, répondit celle qu'on appelait ainsi, c'est bon pour des enfants -votre mélasse; j'aime mieux l'eau-de-vie naturelle. - -Elle acheva de boire le verre qui avait été la cause de ma disgrâce. Puis -s'adressant à G..., elle reprit la conversation interrompue. - ---Tu dis donc que ce moucheron d'enfant t'appartient? Tu aurais bien dû -la laisser chez toi, car les règlements sont très-durs. - -G... garda le silence. Il vida lentement son verre, et ayant, sans -doute, combiné ce qu'il voulait dire, il commença ainsi: - ---Je me suis marié il y a huit ans: j'aimais ma femme; elle m'a trompé; -c'est une misérable. Elle m'a fait tant d'infamies que je me suis séparé -d'elle; mais les lois sont injustes: elles laissent les filles à la mère. -Ma femme a obtenu de garder sa fille. Ma femme vit ici, à Lyon, avec son -amant. Je suis venu de Paris pour lui voler mon enfant; mon intention est -de repartir demain. Mais j'avais peur que l'on me cherchât cette nuit; -j'ai pensé que je ne serais pas découvert ici: il faut donc que vous nous -gardiez tous les deux. - -Je poussai un long soupir; je n'osais rien dire à la femme qui me tenait -dans ses bras, mais je la regardai; elle me comprit, me serra doucement -et me fit signe de me taire. - -La Louise répondit à G... qu'elle comprenait sa conduite; que pourtant je -n'avais pas l'air de l'adorer, et qu'il aurait mieux fait de me laisser. - ---C'est vrai, dit G..., que l'enfant ne m'aime guère; mais cela viendra -plus tard. On lui a dit que je n'étais pas son père; on l'a élevée à me -haïr. Elle m'aimera quand elle sera plus raisonnable, et qu'elle -comprendra que je l'ai sauvée de l'inconduite et du mauvais exemple de sa -mère. - -Je sentis comme un mouvement nerveux, que ne put réprimer la femme qui me -tenait. Je la regardai; elle me fit encore signe de me taire. - ---Ah! continua G..., si elle pouvait se sauver, elle ne manquerait pas de -le faire; aussi je ne la perdrai pas de vue. - ---Comme cela te plaira, reprit la Louise, mais je ne veux pas qu'elle -reste près de moi. - -Ma protectrice prit alors la parole du ton le plus naturel: - ---Je la garderai, si tu veux. Il est tard maintenant; il est presque sûr -que je serai seule; j'en aurai bien soin; je sais ce que c'est que les -enfants. - -Cette proposition eut l'air de sourire à la Louise. - ---Cela te va-t-il? dit-elle à G... - ---Oui, pourvu qu'elle ne la laisse pas sortir. - ---Sois tranquille. Elle a une fille qu'elle élève joliment, va! Allons, -ma petite, dit-elle, en se tournant vers moi, tu vas rester avec -Marguerite; ton père viendra te chercher demain. - -Je me reculai. J'avais peur d'être touchée ou embrassée par cette -créature. - -Dès que la porte fut fermée, je dis à Marguerite: - ---Ah! madame, vous allez me conduire près de maman, n'est-ce pas? - -A ce moment, un grand bruit se fit entendre dans le coin où étaient les -quatre personnes dont j'ai parlé plus haut. On se disait des injures; on -était au moment de se battre. Marguerite m'emporta dans une chambre -voisine et me dit: - ---Maintenant, parle, mais parle bas, car ton père est à côté de nous; il -n'y a qu'une cloison qui nous sépare. - -Je lui racontai mon histoire de mon mieux. Je lui dis que je venais -d'être enlevée, que ma mère devait être morte d'inquiétude. Je joignis -mes mains, et je la suppliai d'aller prévenir maman. - -Elle me coucha dans son lit, ferma sa porte à double tour et sortit. - -Quand elle fut partie, je m'endormis. J'étais pourtant bien malheureuse, -j'avais pourtant bien peur; mais la fatigue et la faim l'emportèrent sur -mon désespoir. La faim! comme tous les enfants malheureux, j'avais formé -le projet de me laisser mourir de faim, et j'avais obstinément refusé -toute nourriture. - -Mon sommeil était plutôt de la défaillance que du sommeil. Je n'entendis -pas rentrer Marguerite. Elle dormait près de moi, quand je m'éveillai. -Tout me revint en mémoire, et je lui demandai des nouvelles de ma mère. - ---Je l'ai vue, me dit-elle: elle a l'air d'une bien honnête femme. Je lui -ai dit où tu étais. Elle va venir, comme si quelqu'un du dehors l'avait -avertie, car cet homme pourrait me battre, s'il savait que c'est moi qui -suis allée la prévenir. - -Nous entendîmes parler très-haut dans la salle du bas. Je jetai un grand -cri; je venais de reconnaître la voix de ma mère. - -Je m'élançai vers la porte. Marguerite me retint et frappant à la -cloison: - ---Est-ce que vous n'entendez pas le tapage qui se fait en bas? C'est une -femme qui demande un enfant; cela pourrait bien vous regarder. Venez -chercher votre fille. - -Ainsi que Marguerite l'avait bien deviné, on ne répondit pas tout de -suite de la chambre voisine. Elle me poussa dans l'escalier, attendit -quelques secondes, de manière à me donner de l'avance, et s'écria bien -haut, pour être entendue de tout le monde. - ---Ah! bien, pendant que je vous parlais, la petite vient de se sauver. - -La pauvre fille cherchait ainsi à concilier le succès de ma fuite avec la -peur que lui causait la colère de G... - -Je n'étais pas encore en bas que j'entendis la porte s'ouvrir et G... -s'élancer à ma poursuite. Mais, avant qu'il pût m'atteindre, j'étais près -de ma mère, je la serrais dans mes bras, je buvais ses larmes. - -G... se rua sur nous; mais toutes les femmes nous firent un rempart de -leurs corps. Ma mère leur avait en peu de mots expliqué sa position. Sa -vue seule avait dissipé les effets des mensonges de G... La vérité a une -force qui éclate d'elle-même. - -En voyant ces femmes disposées à nous défendre, G... sentit augmenter sa -fureur. - ---Je vais les tuer toutes deux! s'écria-t-il exaspéré. - ---J'ai donc bien fait d'envoyer chercher la garde? dit Marguerite, qui -était entrée la dernière. - -Ce mot produisit son effet. G... s'arrêta, les poings crispés, la bouche -écumante; mais il s'arrêta. - -Marguerite, qui avait montré pour moi, depuis la veille, autant de -présence d'esprit que de bonté, ne le perdait pas de vue. Elle profita de -ce moment d'hésitation, et nous fit sortir par une porte qui donnait sur -la cour. - -G... nous crut dans une autre salle; toutes les femmes l'entouraient, -l'engageant à ne pas bouger, afin qu'on pût renvoyer la garde. Voyant -qu'elle n'arrivait pas, il se rassura un peu; croyant qu'il aurait le -temps de nous emmener, il se dirigea du côté où nous étions sorties. - ---Est-ce que c'est cette pauvre femme que vous cherchez encore? lui dit -Marguerite en lui montrant que la porte donnait sur la cour, et la cour -sur la rue, vous ne la trouverez plus; elle est partie avec son enfant, -entendez-vous? avec son enfant qui n'est pas le vôtre. Vous, vous n'êtes -qu'un misérable! Sortez d'ici. - -Toutes les femmes se mirent après lui. G... fut obligé de quitter la -place. - ---Oh! je les retrouverai, vociférait-il en s'éloignant; elles payeront -pour tout ce que vous m'avez dit et pour tout ce que vous m'avez fait. - -Il était temps qu'il se sauvât. La fureur de ces femmes était portée à -son comble, et elles l'auraient cruellement battu. - -Leur bon cœur m'avait sauvée d'un grand danger. - - - - -III - -MON BEAU-PÈRE - -(Suite). - - -Pendant qu'on éconduisait ainsi mon cher beau-père, nous courions à -perdre haleine. - -Nous n'étions pas encore entrées dans la boutique que ma mère criait: - ---J'ai ma fille, cachez-nous, ou nous sommes perdues. - -Chacun m'embrassa; mon chien accourut me lécher, et me fit tomber à force -de caresses. - ---Voyons, nous dit M. Pomerais, il s'agit maintenant de vous trouver une -retraite sûre: ici, vous seriez trop exposées. Je vais vous adresser à un -de mes amis qui est fabricant en gros. Je vais le faire prévenir, et -cette nuit vous partirez avec la petite. D'ici là, montez dans la chambre -de ma femme; on ira tantôt chercher vos effets. - -A peine étions-nous dans l'escalier, que G... arriva. On le vit passer et -repasser devant la boutique. - -Fatigué de ne rien voir, il entra, et demanda si on pouvait lui indiquer -l'adresse d'une femme qui, d'après ce qui lui avait été assuré, -travaillait dans la maison. - -M. Pomerais était sur ses gardes. - ---Comment appelez-vous la personne que vous cherchez, monsieur? - ---C'est ma femme, monsieur, que je cherche; elle m'a volé ma fille, après -m'avoir ruiné et indignement trompé. J'abandonnerais cette malheureuse, -si j'avais mon enfant. Je ne puis vous dire sous quel nom elle est venue -vivre à Lyon, car elle cache, celui que je lui ai donné, pour se -soustraire à la justice et à mes recherches. - -Pomerais eut envie de prendre le manche à balai et de lui faire la -conduite, mais il réfléchit que, dans notre intérêt, il valait mieux -dissimuler et il répondit avec calme: - ---Tout cela n'est pas un nom: j'emploie cinquante ouvrières; pourvu -qu'elles soient exactes, je ne leur demande pas de détails sur leur vie -privée. Beaucoup de ces femmes ont des enfants, des maris; mais je ne me -mêle pas de leurs querelles de ménage, et je suis désolé de ne pouvoir -vous donner les renseignements que vous me demandez. - -G... se trouva fort déconcerté, d'autant plus que M. Pomerais se -disposait à lui tourner les talons. - -Il reprit, de cette voix douce dont je vous ai parlé: - ---Ah! monsieur, que je suis malheureux! On vous a prévenu contre moi; -elle vous aura trompé aussi. - -M. Pomerais revint sur ses pas, craignant d'avoir été trop brusque: - ---Vous êtes dans l'erreur, je ne suis nullement prévenu contre vous; je -n'ai pas l'honneur de vous connaître. - ---Si vous me connaissiez, monsieur, vous sauriez que j'ai raison et que -je suis bien à plaindre. Je vous ai dit que je me nommais G..., que je -réclamais ma femme. Si elle a changé de nom, voici son signalement. Je -vous en supplie, aidez-moi à la retrouver; car, hier encore, elle était -ici: c'est une femme de cinq pieds; sa taille est bien prise, sa figure -est ovale, son front haut, ses cheveux noirs, fins et brillants; ses -sourcils noirs, bien arqués; les yeux d'un gris bleu, beaux, mais d'une -expression dure; le nez aquilin, un peu fort; la bouche grande, les -lèvres minces, les dents admirables; elle est presque toujours pâle, et -très-blanche de peau. Quant à sa fille, je veux dire quant à ma fille, -elle a sept ans: c'est une nature précoce; elle aura le caractère de sa -mère, fier, indomptable. C'est une méchante petite tête que je saurai -bien réduire. - -Puis, craignant de laisser apercevoir toute sa haine pour moi, il ajouta: - ---Elle est si mal élevée! Tout cela changera; elle est intelligente. -Enfin, vous savez, monsieur, un enfant est toujours beau pour son père. - -M. Pomerais se mordit les lèvres pour ne pas répondre à G... avec le -mépris que cette comédie lui inspirait. - ---Je connais, en effet, monsieur, la personne que vous venez de me -dépeindre. C'est une femme laborieuse et qui nous a paru honnête. Sa -fille, la vôtre, est une charmante enfant. Nous avons cru sa mère veuve: -elle nous a dit hier soir qu'elle quittait Lyon pour plusieurs jours, -sans nous donner d'autres explications. Je ne sais donc pas où elle est -allée, mais je serais enchanté de la reprendre quand elle reviendra. - -Ce disant, M. Pomerais fit un salut à G... et lui tourna le dos. - -G... resta quelques instants stupéfait, et comprenant qu'il n'aurait rien -de cet homme, il finit par s'en aller furieux. - -On vint nous prévenir de ce qui s'était passé; ma pauvre mère était -mourante de peur: ses dents claquaient; on tâchait de la calmer. - ---Oh! ce n'est pas pour moi que je tremble, disait ma mère. Si j'étais -seule, j'irais au-devant de lui. Est-ce que je crains la mort, moi? mais -ma fille! ma fille! - -Et me serrant dans ses bras, elle fondait en larmes; mon petit cœur -battait fort aussi. J'aurais voulu être grande, grande comme la haine que -j'avais pour cet homme. - -A dix heures du soir, un apprenti vint nous dire que G... venait de -quitter la porte, autour de laquelle il avait rôdé toute la journée. Il -était peu probable qu'il revînt avant le lendemain. - -A minuit et demi, nous partîmes, accompagnées de M. Pomerais, de deux -ouvriers et du concierge. Nous étions bien gardées; cependant la main de -ma mère était glacée; je sentais aux secousses de son bras qu'elle -tremblait. Je lui disais tout ce que je pouvais pour lui donner du -courage, et en essayant de la rassurer, je me rassurais moi-même. Cela -commençait à venir, quand nous vîmes un homme tourner la rue que nous -venions de quitter. - -Quand on a peur d'être poursuivi, tous les objets semblent avoir la forme -de ce qui vous effraye: les voleurs doivent prendre les bornes pour des -gendarmes. Nous nous serrâmes l'une contre l'autre en jetant un cri; nos -amis se rapprochèrent de nous. Une seconde s'écoula qui nous parut un -siècle. Un monsieur venait de passer sans prendre garde à nous. Revenues -de notre effroi, nous le regardâmes: il était tout petit, et sans -exagération il avait bien deux pieds de moins que mon beau-père. - -Nous allions à la Guillotière; il y avait une bonne course. - -Quand nous arrivâmes, il était plus d'une heure du matin. On nous -attendait, car on vint nous ouvrir tout de suite. La personne qui nous -fit entrer était un homme d'une quarantaine d'années, plutôt petit que -grand, plutôt gros que mince, le teint frais, l'air bien portant. Ses -cheveux crépus, moitié gris, moitié châtains, lui encadraient la figure; -il était comme entortillé dans une grande redingote. Je ne pus pas bien -le voir dans ce premier moment, mais il me sembla qu'il avait l'air bon. -Sa voix me rassura tout-à-fait. - ---Vous venez bien tard, mes enfants, j'allais me coucher. - ---Excuse-nous, mon cher Mathieu, dit M. Pomerais, qui était notre -introducteur, mais cette pauvre femme n'osait pas sortir plus tôt, dans -la crainte d'être suivie; garde-la. Il ne faut pas qu'elle sorte de chez -toi pendant quelque temps. Son gueux d'homme n'a pas d'argent; quand il -verra qu'il ne peut pas la retrouver, il repartira. Mais c'est un tartufe -dont il faut bien se défier. - ---Sois tranquille, répondit M. Mathieu à Pomerais, qui m'avait prise sur -ses genoux pour m'embrasser, nous ferons bonne garde, et la petite ne -s'ennuiera pas avec mon garçon. - ---Allons, ma bonne Jeanne, du courage, disait Pomerais à ma mère, vous -êtes chez de braves gens qui auront bien soin de vous et de votre fille. -Nous nous reverrons bientôt. Que diable! ne pleurez pas. Bonsoir, ma -petite Céleste, je viendrai te voir. - -Je tenais toujours Pomerais par le pan de son habit; car j'avais, d'après -moi, quelque chose de très-important à lui demander, et je n'avais pas -encore osé. Enfin, je pris mon courage à deux mains, et je dis: - ---Oui, venez me voir le plus tôt possible et ne manquez pas d'amener mon -chien. - ---C'est vrai, sans ton Mouton, tu ne pourras pas dormir, et tu vas faire -enrager tout le monde. Mais il faut que je me sauve, ma femme serait -inquiète. - -La porte se ferma sur lui. Nous traversâmes la cour, M. Mathieu nous fit -monter deux étages et nous dit: - ---Voilà votre chambre, vous ne serez pas grandement, mais la plus belle -fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a. - -Ma mère le remercia avec effusion. - ---Vous êtes trop bon, monsieur, nous serons à merveille. Il nous faut -bien peu de place; mais cela va vous gêner, et je suis honteuse de -l'embarras que je vous cause. - ---Bah! de l'embarras, quand il s'agit de rendre service à une femme comme -vous, à une belle enfant comme votre fille, et à Pomerais mon premier -ami! C'est du plaisir que vous nous apportez. A demain; dormez bien; ma -femme viendra vous éveiller. Adieu, petite! - -Il ferma la porte et nous restâmes seules. J'étais fatiguée, et je -m'endormis. - -Quand je m'éveillai le lendemain matin, ma mère était levée: elle -marchait tout doucement pour ne pas faire de bruit. Elle peignait ses -cheveux; je n'en ai jamais vu à personne d'aussi beaux. Je regardai notre -chambre; elle était très-gentille et très-propre. Autour de la fenêtre, -qui donnait sur la cour, il y avait des fleurs grimpantes; le soleil -passait au travers. Enfin cela me parut charmant. Je me sentis toute -gaie. - ---Oh! le gentil jardin, maman; c'est moi qui en aurai soin. - -Ma mère vint m'embrasser. - ---Tu es réveillée, tant mieux; on va venir nous chercher. Viens, que je -t'habille. - -Elle était si coquette pour moi, elle me mettait avec tant de goût, -malgré la modestie de mes vêtements, que tout le monde me trouvait jolie. - -En ce moment, on frappa tout doucement à la porte. Nous nous regardâmes -sans bouger. - ---Peut-on entrer? dit une voix douce. - ---Oui, répondit ma mère. - -La porte s'ouvrit, et une femme d'une trentaine d'années passa la tête. - ---Je vous dérange, vous devez être bien fatiguées, nous dit-elle; mais je -vais de bonne heure à l'atelier, et mon mari m'a bien recommandé de venir -vous prendre pour vous mettre au courant. Voulez-vous déjeuner en bas ou -dans votre chambre? - -Maman lui répondit naturellement qu'elle était prête à la suivre et -qu'elle ne savait comment lui exprimer sa reconnaissance. - ---Oh! dit Mme Mathieu, s'il faut vous parler franchement, c'est moins -pour vous conduire à l'atelier que je viens vous chercher, que pour céder -au désir de mon garçon. Hier, on lui avait annoncé une petite fille, et -voilà deux heures qu'il me fait enrager. - -Je regardai derrière Mme Mathieu, espérant apercevoir mon nouveau -camarade. Comme il n'y était pas, je pressai maman d'achever ma toilette. - -Nous descendîmes dans la salle à manger; j'y trouvai un petit garçon de -mon âge, joli comme les amours. Ses cheveux étaient coupés comme les -cheveux des enfants d'Édouard, longs derrière, ras sur le front, châtains -et tout frisés naturellement. Il avait les plus beaux yeux du monde et un -air raisonnable à mourir de rire. Il était appuyé le coude sur la table, -sa tête dans ses mains. Il avait l'air de me regarder du haut de sa -grandeur, ce qui me gênait beaucoup; mais, pendant le déjeuner, il me -combla de caresses. - -En descendant de table, nous étions si bons amis que nous nous faisions -le serment de ne jamais nous séparer. - -Quel charmant caractère! Comme il était bon, et moi comme j'étais -despote! Il faisait toutes mes volontés, se donnait pour m'amuser un mal -inimaginable et ne recevait même pas un remercîment. Quand je ne pouvais -plus le taquiner dans nos jeux, je lui disais: - ---Je voudrais bien m'en aller. Je m'ennuie ici. - -Il se mettait à pleurer; ses larmes me touchaient; je me faisais de gros -reproches à moi-même, et nous étions d'accord vingt-quatre heures. - -J'étais si heureuse, qu'un mois s'était écoulé comme un jour. - -Un matin, M. Mathieu entra tout effaré dans l'atelier. - -Il tenait une lettre à la main; il vint près de ma mère et lui dit, en -lui tendant la lettre: - ---Tenez, ma pauvre Jeanne, je crois bien que cela vous concerne. On -m'appelle chez le commissaire de police pour m'entendre avec M. G... - -Ma mère regarda la lettre, et devint pâle comme la Mort. - ---Mon Dieu! dit-elle en fondant en larmes, que vous ai-je donc fait pour -être aussi malheureuse? Il est donc dit que tous ceux qui me viendront en -aide seront tourmentés à cause de moi? - -Et comme, malgré lui, Mathieu laissait voir son inquiétude, ma mère lui -dit: - ---Je ne veux pas être une cause de désagrément dans cette maison; nous -partirons ce soir. Pour la justice, un mari est toujours un mari; il -peut prendre sa femme partout où il la rencontre; abandonnez-moi à mon -sort. Mais qui donc, grand Dieu! m'aura vendue? - ---Oh! dit Mathieu, comme vous y allez! Il est vrai que je n'ai pu lire la -lettre du commissaire sans une impression désagréable; mais de là à vous -laisser partir, il y a loin; où iriez-vous d'abord? et puis, nous sommes -d'honnêtes gens: il ne peut rien nous arriver pour vous avoir -recueillies. Vous travaillez assez pour payer ce que l'on vous avance: -vous travaillez même trop; vous vous tuerez. J'irai chez le commissaire, -et, s'il faut que vous nous quittiez, nous vous trouverons une autre -cachette. Je vous avancerai, si vous le voulez, de quoi vous acheter un -petit ménage. Vous serez chez vous; nous vous donnerons de l'ouvrage, et -vous nous rendrez petit à petit ce que nous vous aurons avancé. Quant à -Céleste, ce n'est pas sa fille, c'est la vôtre. Eh bien, nous la -garderons; mon garçon l'aime tellement, qu'il serait capable d'en faire -une maladie, si on l'emmenait. Sans compter que nous l'aimons comme si -c'était à nous. Du courage donc, on ne se tire pas d'affaire avec des -larmes ou des paroles; ne parlons de tout ceci à personne. Je vais -sortir. Il faut prendre des précautions à l'avance. De ce pas, je cours -vous chercher une petite chambre, de sorte que, si j'ai de mauvaises -nouvelles, après-demain nous serons en mesure. - ---Que vous êtes généreux, que je voudrais pouvoir vous prouver ma -reconnaissance, mon bon monsieur Mathieu! lui dit ma mère en lui serrant -les mains. - ---Bah! nous en sortirons; ayez confiance en Dieu, qui n'abandonne pas les -honnêtes gens; croyez aux bonnes âmes, comme ma femme et comme moi, qui -aiderons la Providence à vous tirer d'embarras. Surtout, ne sortez pas, -et que les enfants n'aillent pas dans la cour. - -J'avais entendu toute cette conversation, et mon cœur était partagé -entre deux peines, dont l'alternative me semblait inévitable: il me -faudrait quitter la maison du petit Mathieu ou me séparer de ma mère. Je -descendis dans le bureau où mon ami prenait sa leçon, et je lui racontai -tout ce que je savais; il se mit à trépigner, criant à tue-tête: - ---Je ne veux pas que tu t'en ailles; si tu me quittes, et si tu emmènes -ton chien, je n'apprendrai plus à lire. - -Puis il se mit à pleurer si fort et si haut, que sa mère accourut à ses -cris. La bonne Mme Mathieu ignorait la cause de tout ce chagrin; car je -pleurais aussi à sanglots. Mouton s'étant mis à aboyer, c'était un bruit -à entendre de la cave au grenier. - ---Comment, vous n'êtes pas plus raisonnables que cela! deux grands -enfants de huit ans! Eh bien! c'est joli, dit Mme Mathieu, d'un air si -sérieux, que je me crus une grande personne et devins toute rouge. - -Le petit Mathieu ne fut pas aussi facile à consoler. - ---Calme-toi, mon cher enfant, lui répétait sa mère: Céleste viendra te -voir, si tu fais bien tes devoirs. - -Et comme il pleurait toujours: - ---Elle ne s'en ira peut-être pas d'ici; il n'y a encore rien de décidé. - -Et la bonne dame l'embrassa si tendrement, que je m'approchai d'elle pour -qu'elle m'en fît autant. - -Après avoir partagé ses caresses entre nous, elle me raisonna à mon tour. - ---Tu sais combien ta pauvre mère a de peine et tu ne cherches pas à la -consoler. Prends garde à cela, ma petite Céleste, c'est mal, c'est d'un -mauvais cœur d'augmenter les tourments de Mme Jeanne, au lieu de -chercher à les adoucir. - -Je promis que cela ne m'arriverait plus. - -M. Mathieu rentra à quatre heures, et nous dit qu'il avait trouvé une -chambre dans la maison d'un de ses amis, M. Raoul, un _canut_, -l'honnêteté et la bonté même. - -Le lendemain, ma mère se leva de grand matin; elle s'était réveillée avec -de mauvais pressentiments. - ---Menez-moi tout de suite chez votre ami, dit-elle à M. Mathieu: je vous -laisse ma fille; vous me l'amènerez le plus tôt possible, car je n'aurais -pas de force si je ne l'avais pas près de moi. - -Elle prit un châle et partit en me recommandant d'être sage, afin de ne -pas ennuyer les bonnes gens qui voulaient bien me garder. J'avais envie -de m'accrocher à elle et de ne pas la laisser partir sans moi; mais on -m'avait tant recommandé de lui obéir, que j'étouffai mon chagrin. - -Mathieu la conduisit chez son ami, j'attendis son retour avec impatience. -Quand je le vis rentrer, je courus au-devant de lui. Il me prit dans ses -bras, et, m'approchant de la croisée, il souleva le coin du rideau, et me -dit: - ---Céleste est-ce que cet homme qui est là n'est pas ton beau-père? - -J'étais si troublée, que je ne pus répondre de suite: je regardais sans -voir. Je serrai Mathieu dans mes bras. - ---Où est maman? a-t-il vu maman? - ---Non, il ne l'a pas vue, heureusement, mais il s'en est fallu de peu. -Elle a eu un bon pressentiment, en me priant de la conduire ce matin; car -je ne comptais la faire partir que ce soir. Le portier m'a dit, à mon -retour, qu'il était venu un homme lui faire un tas de questions. Il me -l'a montré. Tiens, c'est celui qui est là encore devant la maison. - -Je regardai, et je reconnus G... Ma mère étant en lieu de sûreté, nous -n'avions pas pour le moment à nous inquiéter de sa présence; cependant je -passai une mauvaise nuit. Il me semblait voir G... sortir de tous les -meubles, apparaître à l'angle de tous les murs. - -Je me levai bien fatiguée! M. Mathieu partit à dix heures pour se rendre -chez le commissaire, de police. Il trouva G... dans son cabinet, et -passant devant lui sans le regarder, il s'adressa au commissaire de -police: - ---Voulez-vous, monsieur, avoir la bonté de me dire ce qu'on me veut? Je -suis dans le commerce: j'ai soixante personnes, tant ouvriers -qu'ouvrières, à surveiller; si chacun dans mon atelier perd une -demi-heure, c'est trente heures de perdues pour moi. - ---Je comprends cela. Voici ce que l'on vous reproche; le sieur G..., ici -présent, vous accuse de cacher chez vous sa femme et sa fille. Il paraît -que sa femme a une mauvaise conduite; aussi n'est-ce pas elle qu'il -regrette; mais il veut reprendre sa fille. Qu'avez-vous à dire? - -Mathieu regarda G... du haut en bas; puis, se tournant vers le -commissaire: - ---Vous me connaissez, dit-il, et j'espère que c'est sous de bons -rapports; je vous donne ma parole d'honnête homme que monsieur est un -misérable, qui bat cette malheureuse femme et ce malheureux enfant. C'est -un mange-tout, un fainéant; il ne veut retrouver sa femme que pour la -maltraiter et lui prendre ce qu'elle a pu gagner depuis qu'elle l'a -quitté. Hier, quand elle a su que vous m'aviez écrit, se doutant bien que -c'était à cause de lui, elle s'est sauvée en me laissant l'acte de -naissance de sa fille; le voici. Vous pouvez voir qu'il vous trompe, et -que cette enfant n'est pas à lui. Il n'est que son beau-père. Quant à sa -femme, c'est la plus laborieuse des femmes, rangée, économe, digne -d'intérêt sous tous les rapports. Mme Mathieu dit qu'elle ne connaît pas -d'ouvrière plus adroite. - ---Eh bien, monsieur, dit le commissaire de police en regardant G..., -qu'avez-vous à répondre? - -G... ne se déconcerta pas. - ---J'ai à répondre que cet homme est l'amant de ma femme; voilà pourquoi -il en dit tant de bien. S'il a eu l'adresse de vous parler de sa femme à -lui, c'est pour détruire vos soupçons. - -Le commissaire fronça le sourcil, et regardant G... sévèrement: - ---Prenez garde; quand on dit de pareilles choses, il faut pouvoir les -prouver. - -Puis, se tournant vers Mathieu, qui haussait les épaules avec un air de -pitié qui porta la conviction dans le cœur du magistrat: - ---Vous dites donc que cette femme n'est plus chez vous; et son enfant, -l'a-t-elle emmenée? - -Mathieu hésita; mais il ne savait pas mentir, et il répondit d'une voix -ferme: - ---J'ai l'enfant chez moi. - -G... se pinça les lèvres. - -Le commissaire lui dit: - ---Vous entendez, monsieur, votre femme est partie; quant à l'enfant, elle -ne vous appartient pas. Je vous engage à les laisser tranquilles toutes -le deux. - -Mathieu partit triomphant; mais il lut sur la figure de G... un sourire -sinistre. Aussi, se promit-il de redoubler de précaution pour cacher la -retraite de ma mère. - -Quand il alla la voir dans la soirée, il fit mille détours, car il avait -retrouvé G... aux aguets. - -Ma mère ne pouvait s'habituer à l'idée d'être privée de moi; elle voulait -venir me chercher; Mathieu eut toutes les peines du monde à la calmer. - ---Voyons, ma chère amie, donnez-moi trois jours; dans trois jours, je -vous jure que vous aurez votre fille; mais il ne faut pas faire -d'imprudence. Pour le lasser, je ne viendrai pas demain. S'il me suit, -quand je reviendrai, je le ferai promener; aujourd'hui, je l'ai perdu à -la porte d'une maison qui a deux entrées. - -J'eus le cœur bien gros pendant toute la journée du lendemain. Mon -petit Mathieu alla se promener avec son père. Ils virent G... chez un -liquoriste, presque en face de la maison que nous habitions. Aussitôt que -G... les aperçut, il paya sa dépense et les suivit pendant deux heures -jusqu'à leur retour. - -Le lendemain, même promenade. Mathieu et son fils entrèrent dans une -maison à deux sorties, restèrent une demi-heure dans l'escalier, et -repartirent devant G... - -Le troisième jour, après le dîner, Mathieu dit à sa femme: - ---Allons, il faut habiller Céleste. Je suis sûr que sa mère est comme -une folle. Si nous tardons davantage, elle fera quelque coup de tête. - ---Ah! je serais bien comme elle, dit Mme Mathieu. Dieu veuille qu'il ne -vous arrive rien! Le petit est couché, il doit déjà dormir. Viens, -Céleste. - -Et, me prenant par la main, elle me conduisit dans sa chambre, ouvrit le -cabinet où dormait son fils, et revint avec tous ses effets sous le bras. -Je regardais sans comprendre. - ---Viens, que je dégrafe ta robe, tu vas aller voir ta mère. - -Je devinai qu'il s'agissait de me déguiser. Je me déshabillai si vite, -que j'arrachai tout. Je n'avais pas vu ma mère depuis deux jours, et je -l'adorais. Les vêtements de mon petit Mathieu m'allaient à merveille. Le -père Mathieu vint voir si j'étais prête. Je lui sautai au cou. - ---Dis-moi donc, femme, mets-lui donc le petit carrik des dimanches.--Il -ne fait pas chaud; entre-lui bien la casquette sur les yeux. Est-elle -gentille comme cela! Pierre va venir avec nous. Tu lui donneras la main -d'un côté, ma petite Céleste; tu me la donneras de l'autre. Il n'y pas de -danger, et cependant ne parle pas; quelque chose qui arrive, ne crie pas. - -Pierre, le domestique, entra à ce moment. Il venait nous dire que G... -était à son poste. - ---Allons, dit Mathieu, il le faut. Il prit son paletot, et nous partîmes -tous trois. Mes jambes tremblaient; je serais tombée, si je n'avais pas -été soutenue par M. Mathieu et par Pierre. - -G... nous suivait. Un moment, il s'approcha tellement de nous que je crus -qu'il m'avait reconnue. Mais il s'éloigna, et voyant que nous prenions la -même direction que M. Mathieu et son fils avaient suivie la veille, il -nous quitta. - -Nous arrivâmes à la maison qu'habitait ma mère. Soit fatigue, joie de -songer que j'allais revoir maman, ou souvenir de la peur que j'avais eue -de G..., je ne pus monter l'escalier, et je tombai à genoux sur la -première marche. - -Mathieu me prit dans ses bras. Nous vîmes une lumière en haut de la -rampe, et nous entendîmes la voix de ma mère. - ---Est-ce vous, Mathieu? - ---Oui. - ---Ah! Dieu soit loué! J'allais partir. - -Et, en effet, nous la trouvâmes tout habillée. - -En nous voyant paraître, elle jeta un grand cri: - ---Oh! ce n'est pas ma fille; on vous l'aura volée. Et, se jetant presque -sur nous:--Venez, dit-elle, je la retrouverai. - -Je courus après elle, et je lui dit tout effrayée: - ---Tu ne veux donc pas m'embrasser, maman? - -Elle reconnut ma voix, m'enleva dans ses bras, et faillit m'étouffer de -caresses. - ---Pardon, dit-elle à Mathieu, en lui tendant la main, j'étais folle. Mais -j'ai tant souffert de la crainte de ne plus la revoir, qu'il faut avoir -pour moi un peu d'indulgence. - -Le bon Mathieu riait de tout son cœur. - ---Allons, allons, calmez-vous. Notre stratagème a réussi. Mais j'aime -mieux que cela soit fait que si c'était encore à faire. J'enverrai -chercher les effets du petit. C'est lui qui va nous en faire voir des -dures, demain, quand il saura que sa petite femme n'est plus à la maison. -Au revoir! Ne vous tourmentez pas, je reviendrai le plus tôt possible et -je donnerai votre adresse à Pomerais. - -J'étais réunie à maman, nous avions réussi une fois encore à échapper aux -poursuites de G...; mais ce ne devait pas être pour bien longtemps. - - - - -IV - -L'INSURRECTION DE LYON. - - -Le logement que Mathieu nous avait loué se composait d'un cabinet et -d'une grande chambre avec deux croisées donnant sur le quai. La vue était -superbe. On voyait une quantité innombrable de bateaux descendre et -monter le Rhône. En face de nos fenêtres il y avait un grand pont, et, à -chaque bout du pont, deux tours servant aux bureaux de l'octroi. Tout -cela formait un tableau si animé, si vivant, que l'on serait resté -volontiers toute la journée à le regarder. - -Le cabinet pouvait servir à mettre un lit; mais il n'était pas permis -d'y travailler, à cause du manque de jour, ce cabinet n'étant éclairé que -par une petite cour intérieure. Les papiers étaient propres, les carreaux -du sol bien rouges. Mais notre mobilier était plus que chétif; il -consistait en un petit lit de sangle, deux chaises et une table qu'on -avait prêtés à ma mère. Mathieu lui avait promis de lui envoyer les -meubles qui lui étaient nécessaires. Il tint exactement sa parole. - -Deux jours après, on nous amena dans une charrette à bras tout un -mobilier en noyer: lit, commode, chaises, table, glace. Nous allions -avoir un véritable palais. On mit le lit de sangle dans le cabinet et ce -fut ma chambre. La bonne Mme Mathieu n'avait rien oublié; elle nous avait -envoyé des draps, des serviettes. Jamais nous n'avions été si riches. - -L'amour de la propriété est un sentiment tellement naturel, tellement -fort chez tout le monde, que nous passâmes la journée la plus heureuse à -mettre tout en place. - -Le soir venu, nous allâmes passer quelques instants chez notre voisin, M. -Raoul. En entrant chez lui, on était étourdi par le bruit régulier de -quatre métiers à la Jacquard qui marchaient tous ensemble et pas en -mesure. M. et Mme Raoul étaient d'excellentes gens, mais si lourds, si -épais d'esprit, qu'à peine arrivée le soir dans la salle où nous nous -réunissions, je m'endormais d'un profond sommeil. Comme je regrettais -alors mon ami et ma victime, le petit Mathieu! Il venait me voir -quelquefois. Si rares que fussent ses visites, elles me rendaient bien -heureuse. - -On n'avait plus revu mon beau-père. Il y avait tout lieu de croire qu'il -était reparti; cependant nous nous tenions toujours sur nos gardes, et -nous mettions dans toutes nos démarches la plus grande prudence. Ma mère -travaillait comme un cheval et passait presque toutes les nuits. - -Il y avait deux mois que nous étions dans notre nouvelle retraite, sans -que rien fût venu nous troubler. - -Les canuts emploient des enfants pour attacher les fils de leur canette. -Ces enfants, qui ont en général dix ou douze ans, gagnent dix sous par -jour. - -A force de regarder faire, j'avais appris. J'y mettais tant de -persistance que M. Raoul s'en aperçut et dit à ma mère: - ---Si vous voulez, je prendrai Céleste comme attacheuse; elle gagnera de -l'argent, cela vous aidera toujours un peu. Je la mettrai à mon métier; -elle ne se fatiguera pas. - -Ma mère hésitait; mais je la priai tant, qu'elle consentit. Elle -apportait son ouvrage et travaillait près de moi. - -Au bout de quinze jours, on m'acheta une jolie robe avec mon argent, et -nous allâmes voir Mathieu. - -Vous dire à quel point j'étais fière serait impossible. J'étais une -grande personne, puisque je gagnais ma vie. Cette robe, c'est moi qui -l'avais achetée. Je fis tant de manières avec mon pauvre petit ami que la -journée se passa sans jouer. On vint nous reconduire. - -Quand je fus à la porte, je commençai à regretter le temps que j'avais -perdu. Le petit Mathieu me recommanda de ne plus mettre ma belle robe, me -disant qu'il préférait me prêter une seconde fois ses effets. - -Le lendemain, de bonne heure, je fus à l'ouvrage. Ma mère travaillait -près de moi et de M. Raoul. Il me semble voir encore ce dernier relever -ses lunettes sur son front; il me semble l'entendre encore dire: - ---Savez-vous, ma chère amie, que c'est une existence bien triste que la -vôtre. Vivre seule à votre âge; travailler toujours, sans fêtes ni -dimanches. Vous auriez peut-être dû essayer encore une fois de votre -mari; les hommes changent, les plus mauvais deviennent bons. - ---Pourquoi me dites-vous cela, monsieur Raoul? répondit ma mère d'un air -stupéfait. - ---Dame, mon enfant, c'est que moi aussi, étant jeune, j'avais un grand -défaut, et vous voyez cependant qu'aujourd'hui je suis très-heureux dans -mon ménage. - ---Si vous connaissiez mon mari, dit ma mère, vous comprendriez qu'il n'y -a pas de ressource avec lui. - -Ma mère n'aimait pas à dire du mal de son mari; elle ne parlait de ses -souffrances qu'à la dernière extrémité. Elle disait bien: Je suis -malheureuse; mon mari me maltraite, il bat ma fille; mais elle ne donnait -pas de détails. Le brave M. Raoul n'avait pas vu dans ces reproches -généraux des motifs assez graves pour se séparer. - ---Voyons, dit-il à ma mère, je ne veux pas vous effrayer, mais il faut -que je vous dise ce qui s'est passé hier. Vous veniez à peine de sortir, -qu'un homme de bonne mine, bien mis, a demandé à me parler à moi seul. Ne -sachant ce que cela voulait dire, je l'ai fait entrer dans ma chambre. - -«Monsieur, m'a dit cet homme, que mon nom ne vous effraye pas; j'ai eu de -grands torts, mais à tout péché miséricorde. Je me nomme G... Ma femme -demeure ici, dans un logement que vous lui louez. Vous voyez que je suis -bien instruit, et que si je voulais lui faire du mal, comme elle vous a -dit sans doute que c'était mon intention, j'irais droit à elle; cela -pourrait lui faire peur. Je ne le veux pas. Je suis venu à vous, qui êtes -un honnête homme, pour que vous m'aidiez à obtenir mon pardon. J'ai été -injuste, violent; je le regrette et je vous jure de ne plus recommencer. -Dites à ma femme d'essayer encore une fois de vivre avec moi. Nous -demeurerons dans cette maison; vous serez juge de ma conduite. -Croyez-moi, monsieur, je suis sincère.» Et en me parlant ainsi il avait -des larmes dans les yeux. - -Je lui ai répondu que je ne pouvais rien sur vous, mais je n'ai pas osé -dire que je ne vous connaissais pas; il savait tout. Je lui demandai -comment il avait su votre adresse. - -«La première fois, me dit-il, j'ai envoyé un commissionnaire avec une -lettre pour ma femme. Après quelque hésitation on a donné l'adresse de -Mathieu. Je l'ai fait demander chez le commissaire, mais j'ai vu que je -ne pouvais rien obtenir par la force. Je trouvai des travaux à quelques -lieues d'ici; comme je n'avais pas d'argent, j'acceptai. Je demandai et -obtins un bon prix pour monter des mécaniques. Je suis de retour depuis -deux jours. J'ai envoyé la femme d'un de mes amis chez M. Mathieu; elle -a dit que j'étais parti et qu'elle désirait savoir l'adresse de Jeanne -pour lui annoncer cette bonne nouvelle. Pierre, le domestique, a donné -votre adresse. J'ai gagné huit cents francs en six semaines. Je vous les -confie; c'est pour ma femme. Vous les lui ferez accepter, car je sais -qu'elle a beaucoup de mal.» - -Je lui ai dit que je ne pouvais pas prendre son argent, mais que je me -chargeais de faire sa commission. - -Ma mère avait écouté Raoul sans respirer. - ---Allons, dit-elle, je suis perdue. Où vais-je me sauver maintenant? - -Il y avait un si grand désespoir dans ces quelques mots et dans le ton -dont ils furent prononcés, que M. Raoul fut effrayé. - ---Que parlez-vous, ma chère, de vous sauver? Vous ne pouvez abandonner -toutes vos affaires. Que risquez-vous d'essayer? Il ne vous tuera pas -devant moi. Nous sommes porte à porte; quand on parle haut chez vous, -j'entends. Avec cet argent qu'il vous offre, vous payerez ce que vous -devez encore sur vos meubles; vous en garderez une partie en cas de -besoin ou de malheur. - -Ma mère poussa un cri plutôt qu'un soupir. - ---Vous ne voyez donc pas, s'écriait-elle hors d'elle-même, que l'idée de -revoir cet homme me rend folle, que s'il entre dans ma chambre je me -jetterai par la fenêtre. - -M. Raoul prit un air sérieux, presque dur, et lui dit: - ---Vous trouvez là un joli moyen d'arranger les choses! Et votre fille, -madame, la jetterez-vous aussi par la fenêtre? - -Ma mère se laissa tomber sur sa chaise, en se tordant les bras. Je courus -près d'elle. Je ne pouvais rien dire à cette grande douleur. Elle -suffoquait. Enfin les larmes lui vinrent avec abondance, et elle dit en -joignant les mains: - ---Mon Dieu! mon Dieu! vous m'abandonnez! - -Je fis un grand effort, car j'avais plus peur qu'elle, et je lui dis en -l'embrassant: - ---Puisqu'il assure qu'il ne nous fera plus de mal, essaye, maman; ici -nous ne courons aucun danger. - -Elle secoua tristement la tête et demanda à M. Raoul: - ---A quelle heure doit-il venir? - -Midi sonnait. - ---Tout-à-l'heure. - ---Je le verrai ici, devant vous. - -Elle se leva, sortit cinq minutes et revint avec un rouleau de papier à -la main. - ---Tenez, dit-elle à M. Raoul, lisez cela et vous connaîtrez l'homme qui -vous intéressait hier, et que vous allez entendre mentir encore. - -Le papier qu'elle lui remit était la copie de la demande qu'elle avait -formée à Paris pour tâcher d'obtenir sa séparation de corps. - -Raoul, après cette lecture, baissa la tête, remit les papiers à ma mère -et lui demanda pardon d'avoir douté de son courage et de son dévouement -pour moi. - -On vint le prévenir qu'on l'attendait dans la chambre voisine; il fit -signe à ma mère de l'accompagner. Elle le suivit en se tenant à chaque -meuble. Arrivée à la porte, elle se redressa comme poussée par un -ressort. G... tenait son chapeau à la main. - -Il tournait le dos à la croisée. Il fit un mouvement pour me prendre; ma -mère se plaça entre nous deux et lui dit: - ---Que me voulez-vous? - ---Mais, dit-il, un peu décontenancé par cette demande, je veux faire la -paix avec toi; je veux que tu oubliés le passé. Je te rendrai heureuse; -je te le jure devant monsieur. Tu verras comme je te dédommagerai de tout -ce que tu as souffert. Viens m'embrasser, Céleste, viens! - -Il va sans dire que je ne fis pas un mouvement. Ma mère réfléchit, puis, -comme si elle venait de prendre un parti, elle se pencha vers moi. - ---Va, Céleste, murmura-t-elle, va embrasser ton beau-père. - -Elle avait compris qu'elle ne pouvait faire autrement: G... la tenait; -que si elle lui arrachait son masque de bonhomie, il allait redevenir -lui-même, et que mieux valait encore avoir l'air de le croire. Puis, me -poussant vers lui, elle me dit: - ---Va donc, il ne te fera rien. Voyez, monsieur Raoul, ma fille ne peut -vaincre sa frayeur, c'est que lorsqu'il l'appelait, sous prétexte de -l'embrasser ou de lui donner quelque chose, il lui donnait des coups de -pied dans les os des jambes au point qu'elle en avait des marques noires -comme de l'encre. Ou bien il lui tirait ses nattes si fort que, quand je -la peignais, ses cheveux me restaient à poignées dans les mains. Si elle -pleurait, et que j'eusse l'audace de la défendre, il me maltraitait. «Tu -aimes mieux, me disait-il, ta bâtarde que moi; je la tuerai: je sais -donner des coups qui ne se voient pas.» Vous comprenez, n'est-ce pas? que -cette enfant ait peur. - -G... ne répondit rien, mais il grimaça un sourire qui cachait l'intention -d'une morsure. Raoul le regarda tout ému. Il avait l'air de lui dire: -Est-ce possible? - ---Tu exagères, Jeanne, dit G... à ma mère, mais je te ferai tout oublier. - -Le lendemain, il était installé dans notre chambre. Nous n'eûmes à nous -plaindre d'aucun mauvais procédé. Il faisait semblant d'être heureux. Il -avait apporté des malles qui nous gênaient. M. Raoul nous donna un -grenier, dont la porte était en face de la nôtre sur le carré. Ce grenier -formait la pente du toit. - -La maison n'avait que deux étages, et nous étions au second. - -G... ne restait guère à la maison. Il avait toujours de l'argent, -quoiqu'il en eût donné à ma mère, qui l'avait caché pour nous sauver -quand le moment serait arrivé. - -Il était venu plusieurs hommes pour le voir. Ma mère le pria de recevoir -ses amis ailleurs, parce que cela la dérangeait de son ouvrage. Ses -sorties devenaient chaque jour plus fréquentes; il ne rentrait plus que -bien rarement coucher à la maison. Ma mère en conçut des inquiétudes, non -pas à cause de lui, mais à cause des conséquences que sa conduite pouvait -entraîner pour nous-mêmes. Elle crut devoir prévenir M. Raoul. - ---G... ne travaille pas; il a de l'argent; il reçoit des gens de -mauvaise mine: je crains qu'il ne commette quelque méchante action et -qu'il ne nous compromette. Vous devriez le faire suivre. - -Peut-être, en toute autre circonstance, M. Raoul aurait-il attaché moins -d'importance aux pressentiments de ma mère; mais nous étions, sans nous -en douter, à la veille d'un drame terrible. L'insurrection de Lyon -commençait à montrer son ombre menaçante. - -M. Raoul, naturellement beaucoup plus au courant des affaires que nous, -en apercevait depuis quelque temps déjà les signes précurseurs. Il -s'inquiéta, prit des renseignements. Il apprit que G... faisait sa -société de tous les hommes suspects à la police; qu'il allait dans des -réunions où s'agitaient les passions les plus violentes. La politique -nous était égale, et je n'ai pas la prétention, vous le comprenez bien, -de juger les événements auxquels j'ai assisté; mais, ce que je puis dire, -c'est que les révolutions ont un côté bien horrible, et que j'ai gardé -une impression affreuse de tout ce que vis alors. Le commerce s'arrêta; -des groupes commençaient à se former dans les rues; les ouvriers se -révoltaient; des hommes hideux, qui semblaient échappés du bagne, se -mêlaient à leurs attroupements. J'entendais en tremblant, dans le -quartier que nous habitions, proférer des menaces de mort et des projets -d'incendie. - -Un jour, G... rentra avec un air menaçant et comme un homme qui n'avait -plus besoin de composer son visage; il nous déclara qu'il avait des amis -à recevoir, et nous commanda de lui céder la place. Ma mère répondit -qu'elle ne voulait pas se compromettre; qu'il allât ailleurs. G... serra -les poings de rage: - ---Je vais revenir à midi; tâchez de ne pas être ici, ou je vous écrase -toutes deux. - -Puis ouvrant les fenêtres avec fracas, il ajouta: - ---Regarde, Jeanne, tout ce monde sur les quais; c'est une révolution qui -commence. Dans trois jours, je pourrai te tuer sans que personne me -demande compte de ta vie. En faisant les affaires des autres, je veux -faire les miennes. Ton ami Raoul, ton amant sans doute, sera pendu à -cette fenêtre et saigné comme un cochon. Les riches vont la danser. -Imbéciles! qui nous donnent de l'argent pour les servir! nous ne les -servirons plus et nous aurons leur argent; nous démolirons leurs hôtels -pour trouver leurs coffres-forts. - -Puis, obéissant à d'autres impressions, avec la mobilité et la lâcheté -qui étaient au fond de son caractère: - ---On joue gros, continua-t-il, comme en se parlant à lui-même. - -A ce moment, il était occupé à renouer sa cravate, et se regardait dans -la glace: - ---Ce serait dommage si un beau col comme cela allait glisser sur -l'échafaud! Mais il n'y a pas de danger; je suis prudent. Tu vois que je -sais attendre, dit-il à ma mère, en avançant sur elle et en la regardant -d'une façon si étrange, que cette parole semblait la plus terrible des -menaces. - -Je courus près de ma mère. Il se rua sur moi, furieux, me prit par le -bras en serrant si fort que je crus qu'il me le cassait, et me lança à -travers la chambre. J'allai tomber étourdie à la porte du cabinet où je -couchais. Ma pauvre mère se redressa comme une lionne blessée: - ---Lâche! misérable! s'écria-t-elle. - -Mais lui, saisissant la pauvre femme par le corps, l'appuya sur la table, -lui prit les mains et lui dit en lui brisant les poignets: - ---Tais-toi, ou je t'étrangle! - -La douleur et la peur la firent taire. Il l'attira en avant, la fit -tomber lourdement sur les genoux et sortit en répétant: - ---Je veux cette chambre à midi. - -Dès que la porte fut fermée, ma mère se traîna jusqu'à moi. Je pleurais -tout bas. Elle regarda mon bras; le sang était extravasé et faisait une -tache bleuâtre. - ---Le monstre! le monstre! criait-elle. Qui donc me délivrera de cet -assassin de femme et d'enfant? - -Elle me prit dans ses bras pour me relever de terre où j'étais restée. - ---Voyons, où as-tu mal? - -Je montrai ma hanche et mon genou. Ces deux parties avaient porté sur les -carreaux et étaient toutes meurtries. Cela était si douloureux que je ne -pus me tenir debout. Je vous l'ai déjà dit, la peur me rendait idiote, et -je ne pouvais parler. Ma mère me dit: - ---Je vais te coucher. - -Je lui fis signe que oui. Une fois au lit, elle me mit des compresses -d'eau et de sel, et descendit chez un pharmacien chercher du vulnéraire. -Le temps s'écoulait et, tout occupée de moi, elle ne pensait pas à -partir. On entendait un bruit sourd sur le quai. - ---Oh! dit ma mère en regardant par la fenêtre, ce misérable avait raison; -il va se passer quelque chose d'extraordinaire: tout lui sera permis. -Tant mieux! qu'il me tue! La mort est préférable aux souffrances que -j'endure. - -Elle revint à moi; j'avais la fièvre, je demandai à boire. - -Ma mère n'avait pas de sucre, elle descendit de nouveau. Elle aperçut -G... qui causait dans un groupe à quelques pas de la maison. - -Elle remonta éperdue. - ---Que faire? disait-elle. - -Je fermai les yeux. - ---Mon Dieu! aller chez Raoul! c'est l'exposer. Et ma fille; dans cet -état, je ne puis l'emporter. Mon Dieu! que faire? S'il nous trouve... Ah! - -Et courant à sa table, elle prit un couteau... - ---S'il touche à mon enfant, je le tuerai. - -Puis, revenant à moi, elle reprit: - ---Non, non! je suis folle. C'est moi qui serai tuée; et toi, Céleste! que -deviendras-tu? - -Elle écoutait. Je la vis courir à la porte: - ---Il est trop tard, les voilà! - -Elle se précipita dans mon cabinet, ferma la porte, après avoir retiré la -clef, se pencha sur mon lit, me mit la main sur la bouche, et les lèvres -collées à mon oreille, me dit d'une voix suppliante: - ---Tais-toi, tais-toi... - -La porte d'entrée s'ouvrit et se ferma. Nous entendîmes les pas de -plusieurs hommes dans la chambre. - ---Nous n'y sommes pas tous, dit mon beau-père. - ---Non, répondit une voix; les autres vont venir. Nous n'avons pas voulu -monter ensemble, de peur qu'on nous remarquât en bas. Le richard du -premier craint toujours pour ses écus. Il guette tout ce qui sort de la -maison. Je ne serais pas fâché qu'on lui tordît le cou à celui-là; j'ai -une fameuse dent contre lui, et puis il y a assez longtemps qu'il... - -On frappa à la porte: la voix s'arrêta. Les nouveaux venus causaient à -demi-voix, car on n'entendait qu'un bruit confus. Ils devaient être huit -à dix. - -Peu à peu, la discussion s'animant, le bruit devint plus distinct. - -Nous écoutions, ma mère et moi, avec toute la lucidité de la peur, et -nous ne tardâmes pas à comprendre avec horreur, que ce qui se complotait -dans la chambre voisine, entre mon beau-père et ses dignes acolytes, -c'était le projet de quelque détestable action. - ---C'est impossible, disait G...; on ne peut faire cela, sans être bien -sûr, et si, pendant qu'on est là-bas, cela ne chauffe pas ici, nous -serons tous infailliblement arrêtés. Il faut commencer ici d'abord. - -Une autre voix lui coupa la parole. - ---Allons donc, tu as peur de tout...; qui ne risque rien n'a rien. Quand -le branle sera donné ici, cela ne vaudra plus rien là-bas. Il faut -effaroucher la poule pour prendre les œufs. - ---Mais êtes-vous bien sûr, dit G... d'une voix radoucie, que la chose en -vaille la peine, et qu'il y ait autant d'argent qu'on vous l'a dit? - ---Plutôt plus que moins, dit une autre voix. - ---A quand l'affaire? - ---A demain. - ---Combien de temps serons-nous? dit G..., qui paraissait toujours -inquiet. - ---Six heures à peine. C'est à trois lieues; nous partirons de grand -matin. - -La conversation devint de nouveau confuse. Quelques-uns de ceux qui -étaient dans la chambre se retirèrent. - ---Adieu, à demain soir. Bonne chance! C'est bien le diable si, dans tout -ce que nous voulons faire, il ne se rencontre pas une bonne aubaine. - -La porte se referma. Quand les pas se furent éloignés, G... dit aux -hommes qui restaient: - ---Il faut surveiller Antoine: il nous exposera peut-être bien pour rien. -Je le trouve trop fin; il n'est pas Normand pour la gloire. - ---Allons, bon, répondaient les autres. Vous vous soupçonnez tous les -deux. Lui, disait hier que tu étais Lorrain, et qu'il ne fallait pas se -confier à toi. - -G... garda le silence. Une voix près de la fenêtre dit: - ---La place est bonne ici: on verra bien et on pourra aider. - ---A votre service, dit G... - -Tout le monde se trouvant alors près de la fenêtre, ou parlant plus bas, -nous n'entendîmes plus. Puis, les mots, adieu, à demain, arrivèrent de -nouveau à notre oreille. - -Ma mère éloigna sa figure, qui était restée contre la mienne, et soupira. - ---Partis, ils sont partis! - -Je sentis, à la crainte que j'avais encore, qu'elle se trompait, et je -lui fis signe, en joignant les mains, d'attendre; ce qu'elle fit, -retenant sa respiration. - -Au bout de quelques minutes, nous entendîmes quelqu'un marcher, ouvrir -les meubles, fermer la croisée, et sortir en prenant la précaution de -tourner la clef dans la serrure. - -Ma mère ouvrit notre cabinet et me dit: - ---Nous sommes enfermées, comment faire?... - -Elle réfléchit, puis frappa au mur de M. Raoul. - -Ce dernier vint à notre porte. Nous lui dîmes que nous étions enfermées, -et nous le priâmes de courir chercher un serrurier. - ---C'est inutile, dit Mme Raoul, qui avait suivi son mari, et qui montait -les dernières marches de l'escalier; voici la clef: on vient de me la -donner en bas. J'ai rencontré M. G..., qui sortait. Il m'a demandé si sa -femme était chez nous. Je lui ai répondu que je n'en savais rien, que -j'étais absente depuis deux heures. Il m'a priée de vous remettre la -clef, qu'il avait emportée par oubli. - -M. et Mme Raoul entrèrent tous deux dans notre chambre. Ma mère raconta -tout ce qu'elle avait entendu. - ---Oui, dit-elle, ils vont aller piller, commettre un plus grand crime -peut-être. Il faut tâcher de prévenir ces malheureux, dont la demeure est -menacée. - ---Mais savez-vous leur nom et leur adressr? - ---Hélas! non. - ---Que voulez-vous faire, alors? - ---Ce que je veux faire, je n'en sais rien; mais je deviendrai folle, si -cela continue. - -M. Raoul l'engagea à se calmer. - ---Que pourriez-vous révéler? Vous ne savez pas leurs secrets. Vous vous -compromettriez sans être utile à personne. Et puis, à qui s'adresser en -ce moment où toutes les autorités sont menacées? - -Maman passa la nuit près de moi. G... ne rentra pas. - -Le lendemain, le ciel était noir, le jour sombre; un épouvantable orage -fondit sur la ville. - -Vers les quatre heures, un bruit de pas pressés se fit entendre dans les -escaliers. G... rentra, pâle, l'œil sinistre, les habits en désordre, -sa cravate à moitié détachée. La sueur lui coulait des deux côtés du -front. - ---Cache cela, dit-il à ma mère, je le veux. - -Et il jeta sur la table un sac d'argent, par terre un paquet. Se -retournant vers la porte, il dit à deux autres hommes qui l'avaient -suivi: - ---Entrez avec vos malles; il n'y a que ma femme, j'en réponds. - -Ma mère regardait cette scène sans bouger, presque sans répondre. - ---Voyons, dit G..., ouvrons les paquets qu'on nous a donnés. - -Il en retira des robes de soie, du linge, des dentelles, quelques bijoux. - ---Ces chiffons-là ne valent rien, dit-il; ce sera pour ma fille. - -Ma mère repoussa du pied le présent et les robes. Après avoir rangé son -butin, G... repartit sans dire un mot. - -Ma mère demeura quelques minutes pensive; puis, me prenant dans ses bras, -elle me dit: - ---Allons chez Raoul; il m'est venu une idée, qui pourra nous délivrer, -pour quelque temps au moins, de la présence odieuse de cet homme. - -Elle causa très-longtemps avec Raoul, qui se leva en disant: - ---Très-bien, j'ai compris; vous pouvez compter sur moi. - -Le lendemain, de grand matin, un homme frappait à notre porte. G... sauta -en bas du lit. Comme tous ceux qui ont commis de mauvaises actions, G... -avait peur, et vint se cacher dans mon cabinet. Le nouveau venu demanda -très-haut: - ---Vous êtes madame G...? - ---Oui, monsieur. - ---Où est votre mari? nous avons besoin de lui parler. - ---Il n'y est pas, monsieur; mais, si vous voulez me laissez votre nom, je -pourrai lui dire que vous êtes venu. - ---Non, répondit l'homme, nous allons attendre en bas qu'il rentre. Il -était un de ceux qui ont pillé au château de ***. Avez-vous ici quelque -chose provenant de ce vol? - ---Non, dit ma mère d'une voix ferme. - ---Prenez garde; cacher la vérité, ce serait vous rendre complice. Adieu, -madame. - -Et il redescendit. - -G... sortit du cabinet, la figure décomposée par la peur. S'il avait eu -son sang-froid, il se serait demandé comment on n'était pas entré tout de -suite dans sa cachette; mais les remords et la peur ne raisonnent pas. - ---Oh! Jeanne, ma bonne Jeanne, tu m'as sauvé! dit G..., qui était devenu -presque tendre. - ---Oui, pour une heure, peut-être; mais les agents vont revenir ici: ils -vont faire perquisition. Vous n'avez qu'une seule ressource, c'est de -vous sauver la nuit prochaine. Jusque-là, il s'agit de vous cacher. Il y -a un grenier sur le carré, mettez-y toutes vos affaires. - -G... ne se le fit pas dire deux fois. - -Une heure plus tard, il vint cinq hommes qui firent beaucoup de bruit. -G..., caché dans son grenier, ne perdit pas un mot de la conversation. - ---Votre mari est-il de retour? demanda l'homme qui était venu le matin. - ---Non, répondit maman. - ---J'en suis bien fâché, madame, mais nous ne pouvons nous en rapporter à -vous; il faut que nous voyions par nous-mêmes. - -Cela dit, deux hommes entrèrent dans la chambre, dans le cabinet, et -firent semblant de fouiller partout. - ---Rien, dirent-ils en sortant; mais il ne nous échappera pas; il est -vendu par un de ses complices. Quant à vous, madame, nous ne voulons pas -vous faire de peine, car nous savons, par M. Raoul, que vous êtes une -digne femme et la première victime de ce misérable. - -Ils partirent. - -G... était plus mort que vif. Ma mère eut toutes les peines du monde à le -faire sortir de son grenier. - ---Allons, allons, lui dit-elle, vous voyez bien que vous êtes perdu, si -vous ne fuyez bien loin. Il ne faut pas perdre de temps. Profitez de ce -qu'on ne vous croit pas ici. Vous avez de l'argent, partez. - ---Je veux que tu viennes avec moi. - -Ma mère le regarda d'un air qui voulait dire: «Je veux est de trop.» - -A minuit, G... partit. - -Raoul nous attendait; dès qu'il nous vit: - ---Eh bien, dit-il, vous en voilà débarrassées. Oh! il n'osera pas revenir -de sitôt; il est si poltron! Il n'a de courage que pour battre une femme -et une enfant. Mes hommes ont-ils bien joué leur rôle?... - ---A merveille! dit ma mère; c'est un grand service que vous m'avez rendu -là!... - -En effet, les hommes qui étaient venus n'étaient autres que des ouvriers -canuts apostés pour effrayer G... et pour le forcer à partir. - -Le lendemain, Lyon était à feu et à sang.--Nous faillîmes être étouffées, -dans la maison même que nous habitions. - -On avait mis le feu à chaque bout du pont qui nous faisait face. -C'étaient les octrois de la navigation; aussi, y avait-il beaucoup de -matières inflammables accumulées, des huiles, des alcools... Les flammes -sortaient par chaque ouverture, enveloppant par instants tout le -bâtiment; puis, elles s'apaisaient un peu. - -On voyait, alors, de malheureux employés jeter par les fenêtres leurs -meubles et tout ce qu'ils croyaient pouvoir sauver. On les entendait -pousser des cris lamentables, bientôt perdus dans une immense clameur, où -perçaient par intervalles de féroces éclats de rire. - -Quand le feu avait trouvé une nouvelle proie inflammable, il étendait de -nouveau son rideau de flammes. Tout disparaissait. - -Nous vîmes un malheureux sauter par la fenêtre pour se sauver. Il se -cassa la jambe en tombant, ne put se relever, et fut étouffé par la foule -qui le piétinait. - -Tout d'un coup, une grande rumeur éclata parmi cette masse d'hommes -accumulés sur un seul point. Nous la vîmes fuir dans toutes les -directions. La troupe arrivait à l'autre bout du quai. Le quai était -devenu désert, sans qu'il fût possible de deviner où ceux qui le -couvraient avaient cherché un refuge. Personne n'avait ouvert sa porte -pour abriter les incendiaires, qui riaient en voyant leur œuvre de -destruction. - -Mais c'était une fausse alerte; nous entendîmes le pas régulier des -chevaux de cavalerie, qui s'éloignaient en laissant après eux un nuage de -poussière. - -Le nuage dissipé, et quelques secondes à peine écoulées, nous revîmes -tout dans le même état qu'auparavant. Le flot noirâtre s'était reformé -plus menaçant, plus terrible qu'auparavant. - -Les plus exaltés, prévoyant bien par le départ de la cavalerie qu'ils -étaient tranquilles pour quelques minutes, mirent à profit le temps qui -leur restait avant l'arrivée de nouvelles troupes. Alors, toutes les -portes furent enfoncées, toutes les maisons envahies. - ---Des armes, des armes! criait-on; et on les prenait de force à ceux qui -ne voulaient pas les donner. - -Notre porte s'ouvrit, et l'on nous fit la même demande. - ---Vous voyez bien, dit ma mère à l'homme qui lui parlait, que nous sommes -trop pauvres pour avoir des armes. - ---Rien à faire ici, il n'y a que des femmes... Et vous, mon vieux, -avez-vous un fusil?... - -Ceci s'adressait à Raoul. - ---Je n'ai plus d'armes, je les ai données. - -La maison remua sous cette avalanche de sabots et de souliers ferrés, qui -dégringolaient, plutôt qu'ils ne descendaient les marches de l'escalier. -Les envahisseurs avaient compris qu'ils ne feraient pas de bonne prise -dans notre maison, et ils se hâtaient, pensant que les autres étaient -peut-être plus heureux à côté. On ferma la porte de notre allée; ce fut -bien inutile. - -La cavalerie revint. Cette fois elle se dirigeait décidément de notre -côté. Les soldats chargeaient le sabre nu. Des cris furieux retentirent -dans la foule. - ---On égorge les citoyens, on massacre nos frères! Aux maisons! aux -maisons! - -A ce signal, les portes sont enfoncées; on entre par les boutiques, par -les allées. En moins d'une heure, les toits du quai étaient couverts -d'insurgés. Les plus terribles étaient des enfants de douze à quinze ans. -Avec une lanière de cuir, ils se faisaient une fronde. D'autres, -arrangeant leurs blouses en forme de sacs, montaient en haut des maisons -les cailloux pointus dont la ville de Lyon était pavée à cette époque. A -l'aide de cette fronde, ils envoyaient leurs projectiles à des distances -prodigieuses. Chaque caillou qui tombait dans un groupe blessait ou tuait -un homme. D'autres tiraient par les croisées. Ceux qui n'avaient pas -d'armes jetaient par les fenêtres tout ce qui leur tombait sous la main. - -Je me souviens encore d'un perroquet, qu'on avait précipité, dans sa -cage, du second étage d'une maison, et qui, pendant une demi-heure, -poussa des cris si aigus, que sa voix dominait le feu. - -Notre maison était si avantageusement placée, comme point militaire, -qu'elle était occupée du haut en bas. Le feu de la rue avait cassé tous -les carreaux. Nous étions plus mortes que vives.--On venait de briser les -métiers de M. Raoul, et on jetait sur la troupe le bois qui eu -provenait.--Raoul et sa femme pleuraient... Ils étaient ruinés! Une -partie de notre pauvre ménage y passa. - -Après plusieurs heures de combat, la lutte parut se calmer, et finit même -par s'éteindre complétement. Ce n'était, suivant toutes les probabilités, -qu'une trêve de quelques heures. - -Ma mère profita de cet intervalle. - ---Viens, me dit-elle en me prenant par la main, demain ce quartier sera -brûlé. Il faut tâcher d'arriver chez Mathieu; c'est un endroit désert, -l'émeute n'ira pas jusque-là. - -Il faisait presque nuit. Arrivée au premier étage, mon pied glissa sur -quelque chose de gras et je tombai tout de mon long. Je me relevai et -nous descendîmes quelques marches jusqu'à un endroit plus clair. Ma mère -jeta un grand cri: j'étais couverte d'un sang noir, caillé. On avait tué -le locataire du premier étage. Le sang avait coulé sous la porte. C'est -dans cette mare que j'étais tombée! Un groupe d'hommes armés gardait la -porte. - -Ma mère s'en approcha résolûment. - ---Messieurs, dit-elle, il faut que je sorte de cette maison; je voudrais -me réfugier chez des amis. Une femme et un enfant ne peuvent assister à -un pareil spectacle. Il n'y a plus personne dans cette maison. Voyez, la -mort a déteint sur cette innocente. Et elle montra ma robe ensanglantée. - ---Allez-vous loin? dit une voix rauque. - ---Non, à cent pas d'ici. - ---On vous conduira un bout de chemin. «Allez-y, vous autres!» Et il se -tourna vers deux de ses camarades, qui étaient assis sur de la paille. - -Nous marchâmes tous quatre sans dire un mot. - -Arrivés à quelque distance d'un campement militaire, les deux hommes -s'arrêtèrent. - ---Je ne vais pas plus loin, dit l'un d'eux; nous n'avons pas envie de -nous fourrer dans la gueule du loup. - ---Merci, dit ma mère, vous pouvez nous quitter. - -Ils tournèrent les talons sans nous regarder. Ma mère s'adressa à un chef -qui nous donna deux soldats pour nous accompagner, escorte qui nous -plaisait mieux et nous rassurait davantage. - -A la porte de Mathieu, ma mère remercia ses gardes. - -On était en train de dîner. Tout le monde jeta un même cri en nous voyant -entrer. Ma mère raconta tout ce qui s'était passé. - -Du côté de la ville habité par Mathieu, on n'avait rien entendu. On -savait qu'on se battait ailleurs, mais le bruit de la fusillade n'était -pas parvenu dans ce quartier. - -Les journées qui suivirent furent sanglantes, mais nous eûmes le bonheur -de ne plus être témoins de la lutte. - -Le calme était rétabli depuis quelque temps déjà, lorsque nous reçûmes -une lettre de la mairie, contenant une invitation pour ma mère de se -rendre dans les bureaux le lendemain. Cette lettre l'intriguait beaucoup. - ---Que peut-on me vouloir? répétait-elle à chaque instant. - -Ma curiosité n'était pas moins excitée. J'aurais bien voulu aller avec -elle, mais elle refusa positivement de m'emmener. - -Elle revint toute haletante au bout d'une demi-heure. - ---Qu'avez-vous donc? lui demanda M. Mathieu; vous êtes affreusement pâle: -on dirait que vous avez couru. - ---Oui, j'ai couru; c'est que, vous ne savez pas?... mes amis, mes bons -amis, mon mari est mort. - ---Votre mari est mort!... Eh bien, c'est un fameux débarras pour vous! -s'écria M. Mathieu. - -La conduite de mon beau-père justifiait assurément l'exclamation de M. -Mathieu. Néanmoins, maman ne fit aucun signe d'assentiment, soit par -convenance, soit parce que son cœur, malgré les torts de G..., était -moins sévère pour lui que sa raison. - ---Mais enfin, ma bonne Jeanne, comment avez-vous su cette nouvelle? - ---Attendez que je rappelle mes souvenirs.--Quand je suis entrée dans le -cabinet du maire, il m'a dit: «Vous êtes la femme G...?--Oui, monsieur.» -Et comme je crus qu'il allait me parler du pillage auquel G... s'était -trouvé mêlé, je devins fort pâle: il s'en aperçut et me dit d'une voix -plus douce: «Remettez-vous, madame, ce que j'ai à vous annoncer est bien -pénible, mais il faut du courage. Qui est-ce qui n'a pas été appelé à en -avoir de ce genre-là dans sa vie! Tout le monde est mortel...» Je ne -comprenais plus du tout: je lui promis d'avoir du courage, et le priai de -s'expliquer plus clairement. - -Il reprit: «Vous n'avez pas vu votre mari depuis plusieurs jours?--Non, -monsieur.--C'est bien cela.--Il a été trouvé à la Croix-Rousse, frappé de -deux balles à la tête. Voici les papiers qu'on a trouvés sur lui: un -livret avec son adresse, et plusieurs lettres qui ne lui sont pas -adressées, mais qui étaient dans son portefeuille avec ce passe-port.» -J'ai pris les papiers. Le doute n'était pas possible; G... n'existe plus. -Le maire m'a parlé encore quelque temps, mais je l'écoutais à peine, et -je suis accourue pour vous apprendre cette grande nouvelle. - -Cet événement changea tous les projets de ma mère. Elle était libre; rien -ne l'empêchait de retourner à Paris, et elle était d'autant plus disposée -à le faire, que son petit ménage avait été saccagé pendant -l'insurrection. Elle annonça son intention aux Mathieu. Ils la voyaient -partir avec regret, mais ils n'essayèrent pas de la dissuader. - -Le soir, quand nous fûmes seules dans notre chambre, ma mère me fit faire -une longue prière, pour demander grâce en faveur de celui qui n'était -plus. - -Quelques jours après, nous quittâmes Lyon. Depuis que je n'avais plus à -redouter la présence de G..., il me semblait que rien ne pouvait plus -faire ombre à mon bonheur. J'ignorais que la vie n'est, le plus souvent, -qu'une suite de malheurs et de déceptions, et que des souffrances -autrement cruelles m'étaient réservées dans l'avenir. - - - - -V - -MONSIEUR VINCENT. - - -Je devrais m'arrêter ici: vous êtes trop indulgent en m'encourageant à -continuer une histoire qui n'a que l'intérêt que vous lui donnez. Si je -vous ennuie, c'est votre faute. Quand je vous dis: Ma vie est finie! vous -me faites espérer. Quand je vous dis: Je m'ennuie! vous cherchez à -éveiller en moi une intelligence que je ne connaissais pas, soit que la -misère et les malheurs l'aient empêchée de naître, soit que mon genre de -vie l'ait étouffée à sa naissance. - -Arrivées à Paris, il nous fallut descendre chez mon grand-père. Cela -était très-pénible à maman. Son père, depuis son divorce avec sa -première femme, s'était remarié. Maman avait eu beaucoup à se plaindre de -sa belle-mère. C'était une méchante femme, qui détestait les enfants du -premier lit de son mari, et les rendait très-malheureux. - -Ils étaient trois: deux filles et un garçon. Ils apprenaient leurs états -avec ardeur, afin de pouvoir quitter, aussitôt qu'ils pourraient se -suffire à eux-mêmes, une maison que le souvenir de leur mère, remplacée -par une étrangère, leur rendait insupportable. - -Adèle, la fille aînée, fut mise chez un marchand de dentelles. Sa fin fut -bien triste! Un soir qu'elle portait un carton de malines qui valait des -sommes énormes, elle passait rue de la Lune, vers les dix heures. Un -homme se jeta sur elle et la frappa de trois coups de couteau: l'un à la -joue, qui lui traversa la langue, l'autre dans le sein, le troisième dans -le côté. - -Il y avait près de là une femme sur sa porte, qui vit un homme se sauver. -Il avait une redingote longue et son chapeau enfoncé sur les yeux. Il se -sauvait en criant: - ---Ah! malheureux, je me suis trompé. - -On conduisit cette victime à l'Hôtel-Dieu, où elle mourut, quelques -heures après, de la blessure au côté, sans avoir pu même dire son nom. -Ce ne fut que quelque temps après que l'on sut ce qu'elle était devenue, -à cause du carton de malines, qui avait été déposé à la Préfecture de -police. Jamais l'auteur de ce crime n'a été connu. - -Ma mère fut placée dans un magasin de chapellerie; son frère voulut -apprendre la peinture. - -La belle-mère était heureuse. Les enfants étaient éloignés, mais il -fallait leur ôter l'idée de rentrer. Quand, par hasard, ils venaient voir -leur père, on les recevait si mal qu'ils finirent par n'y plus retourner. - -Cependant, mon grand-père avait une certaine préférence pour son fils, -et, sauf à se disputer avec sa femme, il lui faisait meilleur accueil -qu'à ses sœurs, et lui donnait, même en cachette, quelques cadeaux. - -C'était un cerveau faible, que la peinture acheva. - -Un jour qu'on n'avait pas voulu lui donner d'argent, il revint avec deux -pistolets, et dit à son père et à sa belle-mère: - ---Je veux de l'argent; il y en a là. Ouvrez ce secrétaire, ou je vous -brûle la cervelle. - -On lui donna tout ce que le meuble contenait, jusqu'à l'argenterie. Au -milieu de l'escalier, il riait comme un fou, en criant: - ---Je me suis moqué de vous, les pistolets n'étaient pas chargés. - -Il quitta la France, et on ne le revit plus pendant plusieurs années. - -Ma mère apprit son état et s'établit, sans rien demander à son père. Elle -ne pouvait lui pardonner le mal qu'il avait fait à sa mère. Je crois -qu'en douze ans, elle ne l'avait vu que deux fois. Elle m'y envoyait au -jour de l'an. - -Mon caractère s'est dessiné de bonne heure. J'aimais avec passion, ou je -détestais avec rage; il n'y a jamais eu de milieu. J'adorais ma mère, -mais je pleurais quand il fallait aller voir mon grand-père. L'idée de -les embrasser m'empêchait de dormir. - -J'étais encore sous cette impression, quand nous descendîmes chez lui, à -notre arrivée de Lyon. Nous arrivâmes, à dix heures du soir, rue de -Bercy-Saint-Jean, no 8. C'était plutôt une arcade qu'une rue. - -La maison de mon grand-père était une des plus belles de la rue. La -boutique était un magasin de meubles. L'enseigne avançait de deux pieds -au moins; on y lisait: _Maison garnie tenue par..... On vend et achète -les meubles neufs et vieux._ - -On entrait par une porte d'allée si étroite qu'on ne pouvait passer que -de profil. Une demi-porte, garnie d'une sonnette, annonçait les entrées -et les sorties, ce qui était bien inutile, car mon grand-père (il disait: -par économie, moi, je dis: par avarice) était en même temps propriétaire, -portier, garçon d'hôtel et marchand de meubles. - -Sa chambre était au premier. Il se plaignait d'habiter son plus beau -logement, mais il ne pouvait faire autrement. Il avait un judas qui -donnait dans sa boutique. La pièce était belle, avec deux grandes -croisées, et un balcon entouré de fer mangé par la rouille. Il avançait -sur la rue, si étroite, qu'on pouvait, en se levant, donner une poignée -de main à son vis-à-vis. - -C'est dans cette pièce que nous fîmes notre entrée, le cœur serré, la -tête basse, tant nous étions sûres du mauvais accueil qu'on allait nous -faire. - -La chambre était une succursale de la boutique. - -Il y avait tant de meubles, de pendules, de tableaux, qu'à force de -richesses on ne savait plus où s'asseoir. - -Mon grand-père était assis dans un bon fauteuil. La sonnette l'avait -averti; il tourna la tête, et dit avec le plus grand sang-froid du monde: - ---Tiens, c'est toi, ma fille; que diable viens-tu faire à cette heure? -nous allons nous coucher. - -Il ne nous avait pas vues depuis deux ans. - ---Mon père, j'arrive à l'instant de Lyon. Je viens vous demander de me -loger un jour ou deux. - -La belle-mère fit un saut sur sa chaise et dit de sa voix nasillarde: - ---Nous n'avons pas une chambre vacante; ça se trouve bien mal. - ---C'est vrai, dit mon grand-père; nous te ferons un lit par terre. - -Ma mère raconta tout ce qui nous était arrivé. La belle-mère faisait -semblant de dormir, et comme maman dit à son père: «J'ai bien autre chose -à vous conter, quand nous serons seuls,» elle fit comme si elle se -réveillait et dit de son air le plus caressant: - ---Bonsoir, je vais me coucher. - -Elle passa dans la chambre à côté, ayant bien soin de laisser la porte -ouverte. Mon grand-père se leva et alla la fermer, et revenant à sa -place, il dit à ma mère: - ---Eh bien, ma fille, que comptes-tu faire? - ---Mais, mon père, ce que j'ai toujours fait; travailler, quand je serai -casée. Demain je chercherai un logement. Si vous voulez me le meubler, je -vous payerai le plus tôt possible. - ---Certainement, je te donnerai ce dont tu as besoin; mais, pour avoir la -paix, il ne faut pas qu'elle s'en doute. - -Et il regardait la porte, à travers laquelle il avait sans doute peur -qu'on n'écoutât, car il reprit plus bas: - ---As-tu de l'argent? - ---Non, ma fille payant place entière, le voyage est long et mes -ressources sont épuisées. - -Il tira plusieurs clefs de sa poche, ouvrit un meuble tout doucement, -prit un sac et le remit à ma mère. - ---Tiens, mets ceci dans ta malle. Il y a cent écus, cela t'aidera. Mais -pas un mot devant elle!... - -Le lendemain, ma mère passa la journée dehors. Elle avait trouvé un -logement au coin du faubourg du Temple et du canal; elle l'avait arrêté. -Il était vacant; le lendemain nous emménageâmes. - -Quelques jours après, ma mère alla chez des fabricants de sa -connaissance, qui lui confièrent assez d'ouvrage pour occuper des -ouvrières. - -Je travaillais avec elle. Le dimanche, nous allions nous promener à la -campagne, ou bien elle me conduisait au spectacle. Ma mère ne serait pas -allée au bout de la rue sans moi. - -Jamais personne autre ne m'avait aimée. Je n'avais pas d'amies, comme les -autres enfants. Les scènes que j'avais vues m'avaient laissé un fonds de -tristesse. - -J'avais huit ans et demi. J'étais grande, mince, pâle; on me donnait -douze ans. J'étais jalouse de tout ce que ma mère avait l'air d'aimer un -peu. Si elle était sortie sans moi, j'en aurais fait une maladie. - -Il y avait au-dessus de nous un sculpteur qui chantait du matin au soir. -C'était un homme qui paraissait avoir trente-cinq ans, blond, les cheveux -courts, le front moyen, les yeux bleus, ni grands ni petits, doux, mais -sans expression, le nez bien fait, les narines ouvertes, la figure ronde, -la bouche presque petite, les lèvres fortes, les dents passables, les -épaules larges, le col court; il avait environ cinq pieds trois ou quatre -pouces. Il semblait très-frais de teint, autant qu'on pouvait en juger à -travers le plâtre dont il était barbouillé. Il était gai comme un pinson -rouge; tout le monde l'appelait le farceur. - -Je faisais toutes les commissions de ma mère, et je le rencontrais -presque toujours dans les escaliers. - -Il riait avec moi; il avait l'air du meilleur garçon du monde. - -Un jour il me dit: - ---Ma petite fille, vous devriez dire à madame votre mère de vous laisser -venir une heure à mon atelier pour me poser une tête. - -Je lui dis que je ne savais pas ce que c'était que poser une tête, mais -qu'il demandât à maman. Il ne se le fit pas dire deux fois. Il était chez -nous que je n'avais pas fini de monter. Il s'était déjà expliqué, car ma -mère lui répondait: - ---Je veux bien. - -Nous devînmes les meilleurs amis du monde. Il était toujours fourré chez -nous. Il avait le don de se faire aimer de tous ceux qu'il voyait. Il -n'était ni beau ni laid, mais il était bon au-delà de toute expression. - -Pas grand esprit, beaucoup de bagout. Il avait un défaut: il était -libertin. Quand une femme à son gré passait dans la rue, il la suivait -une journée entière. Les bonnes, les ouvrières, les femmes de ses amis, -les belles, les laides, les vieilles, les jeunes, il frappait à toutes -les portes. Quand on lui parlait de cela, il disait: - ---Quand on n'attache pas son chien, il a le droit de courir. - -Il était de ces êtres qui vous ennuient quelquefois, mais qui vous -deviennent indispensables. - -Sa mère venait souvent chez lui. Il la faisait enrager. Elle descendait -nous voir. Elle nous invita à dîner. On finissait par ne plus bouger l'un -sans l'autre. Ma mère était moins tendre pour moi. - -Je devins jalouse au point que je la guettais partout. On se cachait de -moi.--Je voyais trop clair: ma tête travaillait. Je cherchais à faire des -méchancetés. Je ne mangeais plus: j'étais brutale, je souffrais. Enfin, -je devins intraitable. - -Quand nous allions nous promener et que M. Vincent voulait donner le bras -à ma mère, je me jetais entre eux, je me cramponnais à elle et je lui -disais: - ---Maman, je t'en prie... - -Elle me regardait étonnée et marchait seule avec moi; mais cela -l'ennuyait. - -M. Vincent était prévenant pour moi comme l'avait été G... à l'origine; -mais, comme lui, il perdait son temps. S'il me servait à table, je ne -mangeais pas. - -Je souffrais tant et je devins si haineuse, que je ne pouvais plus y -tenir. Je demandai à ma mère de me mettre en apprentissage. Je lui dis -que je voulais apprendre le commerce. Dès le lendemain elle m'annonça -que, le lundi suivant, j'entrerais chez M. Grange, rue du Temple. - ---Ton patron, me dit-elle, a une fille qui est à peu près de ton âge. Tu -seras très-bien. - -Ce fut un chagrin mortel pour mon cœur de voir avec quelle promptitude -on se défaisait de moi. J'étais déjà fière; je ne versai pas une larme. - -Le lundi venu, ma mère me conduisit chez M. Grange. Je n'ai rien vu de -laid comme cet homme! Je n'ai rien vu de joli comme sa fille! Petite, -d'un blond tirant sur le roux, mais blanche et fraîche, coquette et -élégante; quinze ans à peine. J'avais à cette époque onze ans; j'étais -plus grande qu'elle. J'avais une forêt de cheveux très-bruns; j'étais -pâle, la peau brune. C'était le contraste le plus marqué qu'on pût -rencontrer. - -M. Grange demanda à ma mère si elle désirait qu'on me logeât. Avant -qu'elle n'eût eu le temps de répondre, je disais: «Oui, laisse-moi -coucher ici, cela te gênera moins.» Ma mère répondit presque en colère: - ---Du tout, mademoiselle, vous rentrerez tous les jours. - -C'était la première fois de ma vie qu'elle me disait _vous_. - -Je partais le matin et ne revenais que le soir, tantôt à une heure, -tantôt à une autre. - -Souvent maman était sortie et ne rentrait que tard. J'attendais dans la -rue, quand je ne voulais pas me coucher. J'aurais pu rester au magasin, -mais je n'y étais pas heureuse. - -La fille de mon maître faisait marcher la maison; elle avait les clefs de -tout; elle volait sur les ventes pour acheter ses chiffons: il ne -s'apercevait de rien. - -Cette enfant, qui avait perdu sa mère toute petite, avait toujours été -gâtée; c'était un mauvais cœur. - -Elle trouvait un grand plaisir à m'humilier, à me dire des choses -mortifiantes. Elle n'était bonne à rien. J'étais plus adroite que la -première ouvrière, et, cependant, elle me jetait quelquefois mon ouvrage -à la figure, en me disant: - ---Défaites cela, c'est mal fait. - -Mes dents se serraient, mon cœur battait, et un nuage me passait -devant les yeux. - -J'étouffais. J'attendais cinq minutes; puis, je défaisais mon ouvrage -sans dire un mot. - -Violente comme j'étais, quand je ne pouvais ni crier, ni casser quelque -chose, au moins m'eût-il fallu pleurer pour me soulager; mais, comme -j'aurais mieux aimé mourir que de verser une larme devant elle, j'étais -malade de rage. - -Il y avait dix fabriques dans cette maison. Le soir, pendant l'été, les -ouvriers et les ouvrières se rassemblaient sur le pas de la porte. - -Si quelqu'un causait avec moi, elle venait me dire: «Allez-vous-en donc, -votre mère vous attend.» - -Tout le monde, dans la maison, s'était aperçu de sa dureté pour moi, et -l'on me plaignait d'être ainsi son souffre-douleur. - -Je prenais patience, en me disant que, partout ailleurs, ce serait la -même chose, peut-être pis. - -Mon apprentissage fini, je demandai à M. Grange s'il voulait me garder -ouvrière à la journée. - ---Certainement, je te donnerai vingt sous par jour; et si, ta journée -finie, il y a quelque chose de pressé, tu l'auras à tes pièces. - -Il dit, en regardant sa fille: - ---Te voilà vexée, Louisa, tu ne pourras plus la gronder; c'est une femme. -Quel âge as-tu, Céleste? - ---Je vais sur quatorze ans. - ---Tiens, je te croyais plus âgée. Tu es forte. - -Puis, il me tourna le dos, et resta six mois sans me regarder. - -Il y avait dans la cour une fabrique de papiers peints. Le commis du -bureau était toujours dans la boutique ou sur la porte. - -La fille de mon patron sortait quand elle l'apercevait. Elle devenait -rouge quand il rentrait. - -Je crois que ce n'était qu'une amourette d'enfant. Elle avait dix-sept -ans, lui dix-huit. - -Un jour, il était devant mon métier et regardait ce que je faisais. - -On portait alors beaucoup de chamarrure d'or sur velours; je faisais -toutes les broderies, et l'on me disait très-habile. - -Ma jeune patronne s'approcha de moi, en colère comme un petit coq; ses -cheveux en devenaient rouges. - -Elle se pencha sur mon ouvrage. - ---C'est mal fait, me dit-elle, ne finissez pas cela; la personne n'en -voudra pas. - -Je regardai ma broderie, et je dis en riant: - ---Vous n'êtes pas raisonnable; vous prenez des bains de pieds pour vous -pâlir, et vous vous montez là pour rien. Vous voilà rouge comme un pavot. -Si c'était avec raison encore, passe; mais vous me parlez d'une chose que -vous ne pouvez pas juger, puisque je n'ai jamais pu vous apprendre à -soutacher. - -Et je passai mon ouvrage à la première ouvrière. - -Celle-ci, qui était dans la maison depuis dix ans, traitait Louise en -enfant. - ---L'ouvrage de Céleste est bien fait, dit-elle; ça te sied bien de donner -des conseils aux autres, toi qui n'es bonne à rien. - -Je la regardai, et vraiment j'eus presque pitié d'elle. Je crus que sa -tête allait éclater; les yeux lui sortaient comme des boules de loto. - -Elle resta quelques instants la bouche ouverte et l'air si bête, que -j'étais plus que vengée de tout ce qu'elle m'avait fait. - -Je n'avais rien perdu pour attendre. - -Elle se sauva dans l'arrière-boutique, et, quand son père fut rentré, -elle se mit à pleurer à chaudes larmes, en disant que je l'avais -maltraitée. M. Grange lui répondit qu'il n'en croyait rien, et que -c'était bien plutôt moi qui étais sa victime. - -Ce soir-là même, en rentrant à la maison, je trouvai ma mère très-agitée. -M. Vincent n'était pas rentré depuis la veille. - -Maman faisait tout ce qu'elle pouvait pour ne pas pleurer; mais il était -aisé de voir qu'elle étouffait son chagrin. - -M. Vincent rentra sans frapper; ma mère le reçut mal. - -J'avais fait une bonne journée, et j'allai me coucher contente. Mon -cœur, qui avait tant besoin d'affection, devenait haineux; à mesure -que la source de la tendresse que j'avais eue pour ma mère se tarissait, -je sentais naître en moi des mouvements inconnus; mon imagination -devenait plus indépendante et plus hardie. - -Au lieu de dormir, je passais des heures entières à regarder les étoiles. -Ma pensée suivait les nuages qui passaient, et je restais comme en -extase. Je me voyais riche, heureuse, aimée. - -Ces théâtres, où l'on m'avait menée si jeune, avaient gâté mon esprit et -exalté mon caractère, et je puis assurer que je ne connais rien de plus -dangereusement mauvais pour les enfants que ce genre de distraction. - -Vincent mangeait à la maison. Il ne montait à l'atelier que pour -travailler. - -Alors les scènes se suivaient avec rapidité. Quand il me disait un mot, -je lui répondais: - ---Mêlez-vous de vos affaires; est-ce que je vous connais? Vous n'êtes pas -mon parent. - -Ma mère m'imposait silence. - ---Eh bien, lui disais-je, je sais que tu ne m'aimes pas, que je suis pour -toi une gêne, un ennui. Si j'avais l'âge, je partirais, je louerais une -petite chambre où je serais seule.--Prenez patience. - -Je me faisais détester, mais c'était plus fort que moi. - -On allait souvent chez la mère de M. Vincent. Un soir que je rentrais du -magasin, on me dit, chez le concierge, que ma mère était rue Popincourt. -J'allai la rejoindre. Mme Vincent me dit d'attendre, qu'ils allaient -revenir. - -Nous nous endormîmes toutes deux, moi sur une chaise, elle dans un -fauteuil. Quand je me réveillai, la lampe baissait. - ---Il doit être bien tard, dis-je en me frottant les yeux. Ils ne -reviendront pas, je m'en vais. - -Il était plus de minuit. Il faisait froid. Il y avait peu de maisons le -long du canal. Quelques échoppes de blanchisseurs, seulement; et puis, au -bord de l'eau, des carrés de bois flotté, qu'on mettait en pile pour les -faire sécher. Quelques réverbères très-éloignés les uns des autres. - -Je m'arrêtai au coin de la rue Popincourt. Je n'osais pas avancer. Le -chemin était bien fait pour effrayer plus brave que moi. - -Je me raisonnai: je me dis qu'on devait être inquiet à la maison, que -peut-être on allait venir au-devant de moi, que je rencontrerais du monde -à moitié chemin. - -Je suivis le quai. Je rasais les murs sans respirer. Je n'étais pas bien -lourde; je marchais comme un oiseau, pour ne pas entendre mes pas. - -Presque arrivée au pont de Ménilmontant, j'entendis parler. Je m'arrêtai, -et, sans savoir pourquoi, je me blottis dans une porte. Je n'entendais -pas marcher; mes yeux cherchaient à percer la nuit. Les voix -recommencèrent. On bougeait beaucoup en parlant; je crus d'abord que -c'était dans un bateau: cela avait l'air de sortir de l'eau. Mais -j'entendis des pieds trépigner sur la terre. C'était au bord du canal, -derrière les piles de bois. Enfin, j'entendis distinctement des plaintes. - ---Ne me faites pas de mal, je vous dis que je n'avais que cela. - ---C'est pas vrai, disait une autre personne à mi-voix. Tu as reçu ta -paye; c'est aujourd'hui samedi. - ---Non, je vous jure que l'on m'a remis à quinzaine. - ---C'est pas vrai. - -Et j'entendis de nouveau piétiner sur la terre, puis deux ou trois -gémissements, et quelque chose tomba. - ---Fouille vite, disait l'homme qui avait déjà parlé. - ---Il n'y a rien, répondit l'autre, tu as eu tort de le tuer. - ---Tiens! pour qu'il nous fasse pincer. Tu es encore malin, toi! - -Et j'entendis quelque chose tomber à l'eau. Je me laissai glisser à -genoux dans le coin de la porte. J'entortillai ma tête de mon tablier -noir, pour que mon bonnet blanc n'attirât pas les regards, et je -recommandai mon âme à Dieu... Les pas venaient de mon côté... je perdis -connaissance. - -Quand je revins à moi, je fus encore plus effrayée. - -J'étais dans une grande salle éclairée par cinq ou six chandelles -suspendues au mur par les crochets de leurs chandeliers en fer; -d'immenses cuves qui fumaient, des brasiers de feu allumés sous ces -cuves, de la vapeur répandue comme un nuage, et, au travers de tout cela, -des ombres qui remuaient sans que je pusse les distinguer. - -Une grosse femme vint à moi, et me dit: - ---Eh bien, cela va-t-il mieux? - -Je me jetai en arrière. - ---Est-ce que je vous fais peur, mon enfant? - ---Oui, madame. - ---Ne craignez rien, je ne vous ferai pas de mal. - -Et elle se mit à rire d'un air si bienveillant, que je commençai à me -sentir un peu rassurée. - ---Mais que faisiez-vous donc là, à cette heure? - -Je n'étais pas encore assez revenue à moi-même pour me souvenir de ce qui -s'était passé; je la regardai avec de grands yeux, et je lui dis: - ---Où, là? - ---Pardine! là, à la porte de notre blanchisserie. En venant couler notre -lessive, nous vous avons trouvée couchée tout de votre long. - ---Ah! je me rappelle... Fermez votre porte, vite, vite!... ils sont -encore là! - ---Qui donc? - -Je leur racontai ce que j'avais entendu. - ---Pauvre fille, me dirent-elles, vous avez dû avoir bien peur! Un homme -noyé, ce n'est pas rare ici. - -Elles prirent une chandelle et allèrent visiter le bord du canal. La -lutte n'avait laissé aucune trace, et elles ne virent même pas la place -où ce malheureux avait péri. - -On me reconduisit chez ma mère, qui, sachant que j'avais été chez Mme -Vincent, croyait que j'y étais restée. J'étais morte de froid; mes dents -claquaient. Le médecin dit qu'il craignait une fièvre typhoïde. Il ne se -trompait pas. - -Je restai deux mois malade. Le chagrin y était pour beaucoup, car, je -n'en pouvais plus douter, ma mère aimait M. Vincent à un tel point qu'il -ne me restait rien. - -Je repris mon travail; mais, pour rentrer à la maison, il fallait -traverser le canal. - -Le pont du Temple est très-passager. Cela n'empêchait pas qu'il me -prenait des peurs dont je n'étais pas maîtresse, et que j'arrivais chez -nous haletante, pâle, restant une heure à divaguer sans qu'on pût tirer -un mot de moi. - -On craignait que la vue de cet endroit ne me fît tomber malade, et ma -mère prit ses mesures pour déménager. - -Je crus d'abord que c'était uniquement pour moi, et j'allais lui en être -bien reconnaissante. Je pensais qu'en quittant cette maison, nous nous -séparions de _tous_ les locataires qui l'habitaient. Je me trompais. M. -Vincent nous suivait, et si ma mère quittait le quartier, c'était en -grande partie pour le dépayser de toutes ses connaissances de femmes. - -Ma haine devint plus forte. Je me disais: Si c'était lui au moins qu'on -eût jeté dans le canal!... Je regrettais G... - -A partir de ce moment, je pris un autre moyen; j'espionnais les actions -de Vincent. Il ne se cachait guère, au surplus, et il n'était pas -difficile de savoir ce qu'il faisait. - -Je crois qu'il aimait beaucoup ma mère, mais il lui était impossible -d'être fidèle. Ma mère était jalouse à l'excès. Je voulais savoir, je -savais, et en dînant je disais à Vincent: - ---Dites donc, votre nouvelle bonne amie n'est pas jolie; ou bien, vous -avez tort de courir après celle-là, elle ne veut pas de vous. - -Il devenait rouge, ma mère pâle. Ils se disputaient quelques jours, mais, -quand ils se raccommodaient, j'avais encore perdu un peu de l'affection -de ma mère. - -Un jour, à mon magasin, on avait arrangé une partie de campagne. - -Tout le monde y allait, hommes, femmes, enfants. C'était M. Grange qui -payait. J'y allai sans demander la permission. Ma mère s'emporta et me -battit plus durement qu'à l'ordinaire. - -Elle était violente, moi obstinée. Je recevais souvent des tapes. Vincent -prenait ma défense; il se mettait devant moi; mais je ne voulais rien lui -devoir, et j'allais me mettre sous les coups. - -Ce jour-là, je me révoltai contre les injures, et je répondis à ma mère: - ---Il te sied bien de me faire de la morale et de me dire que je me -conduis comme une éhontée, parce que je vais avec des amis à la campagne, -en présence de mon maître, de sa fille et des ouvrières qui m'aiment plus -que tu ne m'aimes. Il me semble que je suis habituée à me garder toute -seule, et que, si je voulais faire mal, ce n'est pas ta surveillance qui -me gênerait. Personne n'y trouverait à redire. On dit assez au magasin -que tu me donnes de mauvais exemples. - -J'étais assez loin d'elle. Elle me regardait avec des yeux effrayants. -Vincent avait l'air stupéfait. Je m'appuyais au mur. Je m'attendais à -être assommée, mais j'étais résignée. J'avais soulagé mon cœur gonflé -depuis trop longtemps. - -Il y avait à côté de ma mère, sur une table, un petit couteau à manche de -nacre. Je le vois toujours. C'est Vincent qui me l'avait donné. Elle me -le lança à la figure. On appelle cela, je crois, tirer à l'oie. Elle visa -juste. Heureusement que le manche était plus lourd que la lame. Au lieu -d'arriver en flèche et de me crever l'œil, le couteau me fit une -coupure au sourcil. - -Le sang m'inonda la figure. Ma mère se trouva mal, pleura beaucoup, en -revenant à elle. Moi, j'en fus quitte pour une égratignure, qui ne me -laissa qu'une cicatrice dans le sourcil gauche. - -Vincent la gronda. Elle voulut me faire oublier cela par des soins, des -caresses. Mais il était trop tard, mon cœur était fermé à cette -tendresse qui jusqu'alors l'avait rempli exclusivement, non à cause des -coups, ma mère aurait pu me tuer... j'étais dure au mal; je savais que si -elle était violente, la main tournée, elle n'y pensait plus, mais parce -qu'elle m'avait sacrifiée à son amour, parce qu'au lieu de m'habituer à -la confiance, à l'affection, elle avait laissé grandir mes mauvais -instincts sans les combattre. - -Mon imagination était ardente; je haïssais au point de souhaiter la mort -à ceux que je détestais. - -Si j'avais eu en ce moment à ma portée le moyen de m'instruire, je crois -que j'en aurais bien profité. - -Le vide qui s'était fait dans mon cœur me faisait vivre par l'esprit. - -Malheureusement mon désir de savoir dépassait les ressources que j'avais -pour apprendre, et je savais à peine lire. Je me défiais de tout le -monde. Aussi, je pris ce retour de ma mère vers moi pour une grimace; je -devins plus froide, plus injuste, plus indépendante. - -J'allais avoir quinze ans. Il paraît que j'étais très-jolie, car on me le -disait souvent. Louise devenait laide: elle avait des amants; cela ne -l'embellissait pas. Sa plus grande beauté avait été sa fraîcheur. Elle -enrageait de voir que, sans les chercher, j'attirais les regards et les -compliments. - -Nous avions changé de logement; nous demeurions rue -Neuve-Culture-Sainte-Catherine no 23. La maison faisait le coin. Les -fenêtres donnaient rue Culture, mais nous voyions de chez nous l'église -Saint-Paul et la rue Saint-Antoine. - -La maison était propre; seulement l'allée était drôlement faite. -L'escalier arrivait au bord de la rue; on avait sans doute voulu ménager -le terrain. La seule boutique, elle faisait le tour de la maison, était -occupée par le propriétaire exerçant la profession de marchand de vins. - -Notre logement était au deuxième, et se composait de trois pièces: une -cuisine, une grande chambre avec alcôve, une autre chambre sans cheminée, -qu'éclairait une porte à moitié vitrée, et qui se fermait au loquet. -C'était un grand cabinet, mais l'amour-propre du propriétaire l'avait -décoré du nom de chambre, et moi, un peu par le même sentiment, je disais -aussi ma chambre. - -On avait mis un rideau de mousseline au vitrage de la porte, ce qui ne -m'empêchait pas de voir tout ce qui se passait dans la chambre de ma -mère. - -M. Vincent avait renoncé à son état de sculpteur. Il était entré dans un -bureau. Il demeurait à la maison. C'était un ménage. - -En dépit de tout ce que je lui faisais, il était très-bon. Il avait l'air -de m'aimer chaque jour davantage. Il me faisait des cadeaux, était -prévenant, et s'occupait de moi plus que de ma mère. - -Un soir que je venais de me coucher, je l'entendis qui disait à maman: - ---Je vous dis que cela n'est pas prudent; qu'il faut la reprendre avec -vous. Elle a bientôt quinze ans, elle est jolie, et ces criquets-là -courent après. - -Ma mère répondit: - ---Vous savez bien que cela ne dépend pas de moi; elle ne voudrait pas -quitter son magasin. Est-ce que j'ai jamais rien pu sur ce caractère?... -Je l'enfermerais, qu'elle ne ferait qu'à sa tête. Je n'ose plus lui dire -un mot; elle me dit des choses si dures à cause de vous. - ---Bah! bah! il y a toujours moyen de forcer une fille à rester chez sa -mère, et je me charge de la surveiller. Je ne veux pas qu'elle tourne -mal. - -Ma mère dit à Vincent qu'il était fou; que, s'il avait l'air de s'occuper -de moi, il me ferait sauver de la maison. - -On parla encore de moi longtemps, toujours pour le même motif; mais, -comme cela ne variait pas, je finis par m'endormir. - -Mon grand-père avait été atteint d'une affreuse maladie qu'on appelle le -scorbut. Il était allé à Fontainebleau, chez un de ses frères. - -Se sentant bien malade, il écrivit à ma mère pour la prier de venir -passer quelque temps près de lui. Ma mère partit en me recommandant le -soin du ménage. - -Je rentrais, comme à mon ordinaire, tous les soirs, M. Vincent rentrait -très-tard. - -Deux ou trois fois, je me réveillai en sursaut. Il était debout près de -mon lit, sa lumière à la main. - ---Que me voulez-vous? lui disais-je. - ---Rien, je regardais si tu dormais; je dois veiller sur toi en l'absence -de ta mère. On te fait la cour. Sais-tu que tu es presque bonne à marier? -Celui qui t'aura sera joliment heureux. - -Puis il sortait en me regardant: ses yeux brillaient à éclairer ma -chambre. Cela me faisait peur, sans que je susse pourquoi, et je me -cachais dans mon lit, comme si ma couverture eût été un rempart. - -Il reçut une lettre de ma mère. Il me dit que mon grand-père était -très-mal, et que ma mère resterait encore une huitaine de jours. - -Ce jour-là, je rentrai le soir tout en larmes. Je m'étais querellée avec -Louise. J'avais été moins patiente que de coutume; je m'étais emportée. -Son père lui donna raison. C'était injuste. Je demandai mon compte; on me -le donna. J'étais sans place. - ---Pourquoi te tourmentes-tu donc? me dit Vincent; est-ce que je ne suis -pas là?... J'aurai soin de toi... je t'aime, quoique tu me détestes. Tout -ce que j'aurai sera pour toi. - -Et, me prenant dans ses bras, il m'embrassa plusieurs fois.--Puis, me -serrant petit à petit, il m'approcha si près de lui, que je me sentis -frémir. Son cœur battait fort. Je voulais m'échapper, il me retenait. - ---Non, reste là: c'est quand on a de la peine que l'on connaît ceux qui -vous aiment. - -Son haleine me brûlait la figure; ses lèvres tremblaient. - -Je ne répondis rien, mais je me sauvai dans ma chambre. - ---Qu'as-tu donc? me dit-il. - ---Rien, répondis-je, car je ne savais pas pourquoi je m'étais sauvée. - -Il m'avait connue tout enfant; il avait gardé l'habitude de me parler -comme à une petite fille. - -Je revins honteuse, et je m'assis près de la croisée. Il vint s'asseoir -près de moi. - ---Tu m'en veux donc bien, que tu te sauves quand je t'approche! Tu es -jalouse de moi à cause de ta mère. Tu as bien tort, car, sans toi, il y a -longtemps que je ne la reverrais plus. - -Je le regardai tout étonnée. Il me prit la main et continua: - ---Je suis coureur, j'aime les femmes; mais jusqu'à ce jour j'ai été -incapable d'aimer longtemps la même. Toi, je n'ai pu te quitter. - -Il me regardait en face et me serrait la main. Je jetai les yeux autour -de moi, comme pour chercher ma mère. Je ne sais pourquoi, mais j'aurais -voulu qu'elle l'entendît. - ---Vous vous trompez, lui répondis-je. Je n'ai jamais été jalouse de vous. -Je vous déteste, parce que ma mère vous aime mieux que moi. Si vous êtes -resté à cause de moi, vous avez eu bien tort, car mon désir est de vous -voir partir, mon bonheur serait de ne vous revoir jamais. - -Il parut interdit; je profitai de cela pour lui dire qu'il était tard, et -j'entrai dans mon cabinet. - -Comme il ne gardait pas de lumière, j'éteignis la mienne, et je me -déshabillai à tâtons. - -Je passai la journée du lendemain à la maison. Deux hommes vinrent -demander Vincent pour dîner; ils laissèrent leurs noms. - -Il rentra vers les trois heures; je lui remis ce qu'ils avaient écrit, et -il partit les retrouver. - -Je n'avais que deux robes. Je passai cette journée à raccommoder mes -affaires. Il était dix heures du soir; je travaillais encore. J'avais ôté -la robe qui était sur moi, pour refaire l'ourlet. J'étais en jupon et en -chemise, un foulard sur le col, quand j'entendis frapper. Je mis mon -châle sur mes épaules et j'allai ouvrir; Vincent entra. - -Il n'avait pas sa figure ordinaire. Aux premières paroles qu'il -m'adressa, je m'aperçus qu'il était gris. - ---Tu as fait une conquête tantôt, me dit-il. On a joliment parlé de toi à -dîner. Le plus petit m'a dit qu'il te trouvait à son goût; je lui ai -répondu que ce n'était pas pour lui que le four chauffait, que je te -gardais. - ---Comment! vous me gardez! Est-ce que vous croyez que je ne me marierai -jamais? - ---A moins que tu ne veuilles te marier avec moi. - -Je reculai d'un pas. - ---Vous! lui dis-je; oh! j'espère bien que vous n'oseriez pas me le -demander! - ---Si, puisque je t'ai dit hier que je t'aimais. - ---Vous m'aimez comme votre fille, et je vous en remercie; mais on -n'épouse pas sa fille. - -Je regardais dans ses yeux, car je venais de comprendre sa pensée!... Mon -cœur se révolta. - -Je regardai la porte. Elle était fermée à clef; ordinairement, on mettait -la clef en dedans, mais on laissait la porte fermée au pêne. Je vis, -entre la gâche et la serrure, qu'il avait donné deux tours et qu'il avait -retiré la clef. J'eus peur, car il n'avait pas sa raison. Il s'approchait -de moi. - -En une minute, il me passa dix idées différentes. J'avais envie de lui -demander grâce, de le menacer de le tuer, s'il me touchait. Mais, -rappelant tout mon courage, je serrai mon châle autour de moi, et je lui -dis, en le regardant bien en face: - ---Que me voulez-vous?... - -Il hésita un instant, étendit les bras pour me prendre, et me répondit à -voix basse: - ---Je veux que tu m'aimes! je veux t'avoir! je t'aurai!... - -Je courus à la porte; elle était fermée. Je me cramponnai après. - -Je lui dis que j'allais appeler au secours, s'il me touchait. Il me prit -au milieu du corps et m'étreignit dans ses bras. - -Je fis un effort si violent pour glisser à terre que j'y parvins, et -m'attachant au bois du lit de toutes mes forces, je criai au secours. Ma -voix était faible. Il m'arracha mon châle, déchira mon fichu. La pudeur, -la honte me firent lâcher prise. Je croisai mes mains pour cacher ma -poitrine presque nue. Il me souleva et me serrant, il me dit: - ---Tais-toi! donne-toi de bonne volonté, ou je t'aurai de force. - -Je ne pouvais faire un mouvement. Il me tenait par-dessus les bras. Sa -tête se pencha sur mon épaule, et je sentis sa bouche humide. Je -frissonnais de peur et de dégoût; je me sentais perdue. - -Je faisais des efforts inutiles, quand, par une inspiration soudaine, je -lui mordis le bras si fort, qu'il poussa un cri et me lâcha. - -Je courus à la fenêtre, l'ouvris, et montant sur le bord, je lui dis: - ---Si vous m'approchez, je me jette en bas. - -J'étais bien décidée à mourir; il le comprit, car il se recula. - ---Eh bien! je ne te toucherai plus, descends. - ---Non, lui dis-je, commencez par sortir, je descendrai après. - -Il me demanda pardon, me dit qu'il avait eu un instant de folie, mais que -je pouvais descendre et qu'il me donnait sa parole de ne plus -recommencer. Ce n'est pas la confiance que m'inspira cette parole qui me -décida à quitter ma position; mais je voyais un trou noir qui me fit -peur. Poussée à bout, je me serais jetée en bas; mais j'avais eu le temps -de réfléchir, et l'instinct de la vie se réveillait avec la peur. -Pourtant, je restai près de la fenêtre. Il se jeta de nouveau sur moi, et -me tirant par ma jupe et par le bras, il me dit, en cherchant à -m'arracher de la croisée: - ---Tu crois que je vais partir pour que tu me dénonces; je veux pouvoir -dire à ta mère que c'est toi qui m'as provoqué. Elle le croira, car elle -est jalouse et elle m'aime. - -Je me mis à crier. Il me tira si brutalement, que mon corps tomba sur le -côté de la croisée restée ouverte, et que mon coude brisa un carreau. Je -ne sentis rien. - -A ce moment, il se fit du bruit dans la rue, Vincent eut peur; il prit la -fuite et la porte resta ouverte. - -J'avais trois coupures au bras. Je mis ma robe, mon châle, un bonnet, et -je sortis sans savoir où j'allais. - -Au milieu de l'escalier, la peur me reprit; je n'osai pas descendre une -marche de plus. - -Il n'y avait pas de concierge dans cette maison. L'escalier n'était pas -éclairé. La porte de l'allée s'ouvrait avec un secret; il me sembla qu'on -fermait cette porte avec précaution. Je remontai comme une ombre, et je -m'arrêtai à l'étage au-dessus de chez moi. - -J'entendis quelqu'un monter; notre porte s'ouvrit. Elle resta -entr'ouverte; je voyais un rayon de lumière sortir par la fente. - ---S'il me trouve, me disais-je, il me tuera. Il faut sortir de cette -maison... Et je m'élançai dans l'obscurité avec une vitesse effrayante. -S'il veut m'arrêter, pensai-je, je crierai si fort qu'il viendra du -monde. - -Mais cette idée ne me donnait pas grand courage, car nous n'étions dans -la maison que deux locataires, un au quatrième, nous au second. - -Je passai devant la porte. Le rayon m'éclaira. Il me sembla que Vincent -allait s'élancer sur moi comme un loup. J'étais au premier; je n'entendis -rien. - -Une fois en bas, je poussai la porte, et je pris ma course du côté de la -place Royale. - -Je revins par la rue Saint-Antoine. Deux heures du matin sonnaient à -l'église Saint-Paul. J'entrai par la rue Culture; je me glissai le long -des maisons. - -Je vis de la lumière à la croisée. Que faisait-il?... Pourquoi était-il -revenu?... il ne m'avait pas vue sortir. Il avait dû me croire évanouie -ou morte. Peut-être attendait-il mon retour?... Peut-être courait-il -après moi?... - -Je n'eus pas longtemps cette idée. Je le vis regarder par la fenêtre, et -je me cachai derrière un échafaudage. - -Ce quartier est encore fort triste; mais, à l'époque dont je parle, tout -était fermé à dix heures du soir. - -Je traversai la rue, et vins me mettre dans l'angle de la porte cochère -du grainetier, qui touchait notre maison. - -Dites-moi pourquoi, ayant tant de raisons pour avoir peur, je venais si -près, je n'en sais rien moi-même. - -J'avais marché deux heures. - -L'herboriste-grainetier avait sa boutique au fond de la cour. Le grenier -où il serrait sa paille et son foin était au premier. - -J'étais appuyée contre sa porte. Quelqu'un avait sans doute oublié de la -fermer. - -J'entrai et je réparai cet oubli. - -Une fois la porte fermée, je pus respirer. - -C'est affreux de se trouver seule, à quinze ans, dans les rues de Paris, -sans un ami, sans une personne de connaissance chez laquelle on puisse -aller demander un refuge, car ma mère avait sacrifié tous ses amis à -Vincent. - -La tête me tournait. La fatigue, l'heure avancée de la nuit, je sentais -mes yeux se fermer malgré moi. - -Je fis quelques pas dans la cour. Je trouvai l'escalier du grenier à -fourrage; je montai quelques marches, pour m'asseoir sur l'escalier et me -reposer. - -La porte était ouverte; j'entrai. Je m'étendis sur des bottes de paille, -et je m'endormis jusqu'aux premières lueurs du jour. - - - - -VI - -THÉRÈSE. - - -Que faire? me disais-je en me réveillant grelottante de froid; je ne puis -retourner à la maison. Ma mère a écrit il y a cinq jours qu'elle -reviendrait dans huit; elle arrivera demain ou après. Je l'attendrai, je -lui dirai tout et je rentrerai avec elle. Mais que faire pendant deux -jours? J'irai me promener bien loin; je reviendrai ici le soir. Si l'on -me voit, je dirai la vérité. J'ai dix sous; c'est plus qu'il ne faut pour -attendre. Je ne veux rien dire à personne. - -Je passai cette journée sur les quais à voir pêcher. Je dépensai deux -sous de pain. - -Cinq jours s'étaient passés ainsi; ma mère n'était pas revenue. - -Je pleurais... j'avais faim; je ne pouvais plus marcher pour attendre -l'heure de rentrer. - -Je m'assis sur les marches de l'église Saint-Paul, je mis ma tête dans -mes mains, et je demandai à Dieu si je ne ferais pas mieux d'aller me -jeter à l'eau. - -Bien des gens passèrent près de moi sans me regarder. Je sentis quelqu'un -me frapper sur l'épaule. - ---Qu'est-ce que tu fais donc là, petite? Voilà plus de deux heures que tu -es ici; tu pleures? - -La personne qui me parlait était une femme de vingt-cinq à trente ans, -assez jolie de figure. - -Elle avait une robe de soie noire, un bonnet à rubans, un tablier, comme -c'était la mode, avec des fleurs de couleur. Elle tenait sa robe -retroussée d'un côté, et laissait voir un pied bien chaussé dans une -bottine noire. Ses bas bien blancs, bien tirés, annonçaient des habitudes -d'élégante propreté. - -Sa figure me plut. Elle n'eut pas besoin de me demander deux fois la même -chose... - -Je lui racontai pourquoi j'étais là. Elle se rangea dans un enfoncement -qui séparait les boutiques de l'église. Il faisait sombre; elle -paraissait ne pas vouloir être vue. - ---Pauvre fille, me dit-elle, pensez-vous que votre mère revienne bientôt? - ---Oh! oui, je l'espère; demain, après-demain peut-être, mais elle ne peut -tarder. - -Elle me demanda si je lui avais écrit. Je répondis que je ne savais pas -écrire, et que, dans tous les cas, j'ignorais son adresse à -Fontainebleau. - -Elle semblait en proie à une grande hésitation. - ---Tu ne peux pas coucher dans la rue... je ne peux pas t'emmener... Ah! -bien, tant pis, il faut que tu manges. Vois-tu, je ne peux pas marcher à -côté de toi. Suis-moi à quelques pas, tu entreras où tu me verras entrer. - -J'avais si peur de la perdre, que je lui marchais sur les talons. Je la -vis rire avec des femmes qui se promenaient de long en large; l'une -d'elles lui dit en passant: - ---Tu vas chez toi? on te suit. - ---Oui, répondit-elle; et, me regardant, elle se mit à rire de bon -cœur. - -Arrivée à deux cents pas, elle s'arrêta devant la porte d'un marchand de -vins, jeta un regard dans la boutique où il y avait beaucoup de monde. - -Elle entra dans une allée qui touchait à la boutique à rideaux rouges, et -me fit signe d'attendre. - -Elle ouvrit une porte qui devait donner dans une des salles du marchand -de vins, prit une chandelle et une clef avec un numéro en cuivre. Arrivée -au premier, elle ouvrit une porte vitrée garnie de rideaux de calicot -rouge, comme chez le marchand de vins. - -C'était bas de plafond. Il y avait un lit, une espèce de canapé, deux -chaises, une table. - ---Entre, me dit-elle, n'aie pas peur. Tu as faim; il faut manger. Demain, -j'irai voir si ta mère est revenue. Tu seras mieux couchée là que dans la -rue. - -J'avais envie de lui sauter au cou, mais j'étais intimidée par le bruit -qu'on faisait au-dessous de cette chambre, chez le marchand de vins. - -Elle revint avec du pain, du vin, de la charcuterie. - -Je mangeai. J'avais eu si faim, que mon estomac s'était resserré. Cela me -faisait mal. - ---Eh bien! me dit-elle, cela va-t-il mieux? - ---Oui, madame, j'ai bien à vous remercier!... je voudrais toujours rester -près de vous. Vous avez l'air si bon... j'ai envie de vous embrasser. - -Et, comme elle me tendait sa joue, je l'embrassai de tout mon cœur. - -Je lui demandai ce qu'elle faisait... elle me répondit: - ---Ce que je fais!... je fais mal de te recevoir dans mon garni. J'ai été -comme toi; un homme m'a perdue comme l'on a voulu te perdre il y a six -jours; je ne me suis pas défendue, et, voilà où cela m'a conduite. - ---Est-ce que vous êtes malheureuse? lui dis-je, étonnée. - ---Non... c'est-à-dire si... aujourd'hui! car tu me plais beaucoup; -j'aurais eu du plaisir à te revoir. - ---Pourquoi donc ne le pourriez-vous pas? - ---Ne me le demande pas; je suis obligée de me cacher pour te garder un -jour ou deux. On croirait, si on te savait ici, des choses auxquelles je -ne pense guère, ni toi non plus. On me ferait beaucoup de mal. Quel âge -as-tu? - ---Je vais avoir quinze ans. - -Elle fit un bond sur sa chaise. - ---Quinze ans, répéta-t-elle... Bon Dieu! j'en aurais pour six mois! - ---Six mois! lui dis-je à mon tour, sans comprendre. - ---Oui, ma fille. Détournement de mineure! six mois au moins. - ---Je ne comprends pas. - ---C'est bien difficile à t'expliquer. Je ne suis plus une femme, je suis -un numéro; je ne suis plus ma volonté, mais le règlement d'une carte. - -Si je veux aller tête nue, le règlement me commande de mettre un bonnet. - -Si je veux sortir le jour, le règlement me le défend. - -Je ne puis aller dans certaines promenades. - -Je ne dois jamais me mettre aux fenêtres, et surtout je ne dois jamais -sortir avec une honnête femme. - -Juge ce que cela serait pour une jeune fille de quinze ans! On dirait que -je veux te vendre. - ---On me demanderait ce qui en est, je suppose. - ---Peut-être que oui! mais c'est dangereux. Moi, je vis comme cela, parce -que je suis insouciante... et puis, je n'ai pas le moyen d'en sortir. Je -ne suis jamais punie. - -Je la regardai. Cet aveu ne m'éloigna pas d'elle. - ---Fais bien attention, petite; ne va jamais tomber dans ce vice-là! -Vois-tu, je regretterais de ne pas t'avoir laissée mourir de faim. Ta -mère mettra cet homme dehors. Travaille, sois honnête; ce doit être une -si bonne chose! Voyons, couche-toi, pauvre petite! Tiens, voilà du linge -propre, tu me le renverras. - -J'avais couché six nuits sans me déshabiller. Ce fut un bonheur que je ne -puis dépeindre de mettre une chemise blanche et de m'étendre. - -Le matin je fus bien étonnée, en me réveillant, de trouver cette femme -près de moi. - -Je me rappelai tout ce qui s'était passé, et je la remerciai de nouveau. - -Elle me tint parole. Le matin, vers les dix heures, elle se rendit chez -nous et revint me dire que ma mère n'était pas de retour. - ---Ce sera donc pour demain, lui dis-je. - -Elle me promit de me garder encore un jour ou deux, s'il le fallait. - -Elle sortait le soir, et elle rentrait tard. - -Il y avait trois jours que j'étais là. Je n'avais rien vu qui ne fût à -voir. - -Le troisième jour, sentant bien qu'elle ne pouvait plus me garder, elle -me proposa de me conduire chez la belle-mère de maman, qui était sans -doute restée à Paris pour tenir la maison meublée. J'y avais bien pensé, -mais je n'avais pas osé y aller, dans la crainte de faire du tort à -maman en disant ce qui s'était passé. Nous en étions peu éloignées -lorsque deux hommes nous abordèrent. - ---Comment vous appelez-vous? dit l'un d'eux. - -Elle donna ses noms; mais elle était devenue si pâle que je crus qu'elle -allait s'évanouir. - ---Et celle-là, dit-il en me désignant, est-elle inscrite? - ---Non, c'est une pauvre fille qui ne sait pas où est sa mère; je la cache -depuis trois jours. - ---Quel âge a-t-elle? reprit-il en s'approchant de moi. - ---Quinze ans, répondit-elle en hésitant. - ---Ah! fit-il. Eh bien! qu'elle nous suive, nous allons l'emmener; elle -sera aussi bien gardée à la correction. - -Ces paroles furent un coup terrible pour moi. - -Elle leur dit que j'étais sage; ils se mirent à rire. - ---Je suis perdue, me dit-elle à voix basse; ils vont me condamner à six -mois. Cette idée la bouleversa au point qu'elle me fit mille -recommandations qu'elle me suppliait de ne pas oublier; il y allait de sa -liberté. - -Cependant je fus un peu moins effrayée quand je vis qu'elle venait avec -moi. - -Mon désespoir fut affreux quand je vis qu'on me menait à la préfecture de -police. - -Je courus sur le pont; je voulais me jeter à la Seine. - -Ces hommes eurent pitié de moi: car ils me dirent bien doucement que je -sortirais le lendemain. - -Cette pauvre femme me recommanda ce qu'elle m'avait dit, et je lui promis -de dire tout ce qu'elle voudrait. - -Nous marchâmes sur les quais; nous arrivâmes devant une voûte; on nous -fit entrer dans une grande cour. - -Notre guide se dirigea vers une petite porte, à barreaux de fer, avec des -carreaux dépolis derrière. - -L'homme monta deux marches, prit le marteau de fer et frappa. Le coup -m'avait retenti au cœur, car je me laissai tomber en arrière. On nous -fit entrer dans une pièce carrée. - -A l'entrée à droite, il y avait un bureau grillé; c'est là qu'on vous -demandait vos noms; à gauche, un lit de sangles, où couchait le -porte-clés; au fond, des couloirs numérotés. - -Les hommes qui nous avaient amenées nous quittèrent. - ---Par ici, nous dit un homme qui avait une espèce d'uniforme. - -Il nous mena au bout, sur la droite. Tout cela était éclairé par un -quinquet. - -Je vis une porte avec des verroux derrière un guichet. - -L'homme l'ouvrit. - ---Vous serez en compagnie, nous dit-il en refermant la porte sur nous. - -Je me trouvais dans une salle énorme, qui ressemblait à un -corps-de-garde, avec des lits de camp tout du long. - -Les verroux crièrent; la porte s'ouvrit, et l'on appela mon nom en -disant: - ---Je me suis trompé. Il y en a une ici pour la petite chambre. - -Je sortis; on me fit monter trois étages. - -On m'ouvrit une porte et l'on me fit entrer dans ce que l'on appelle la -chambre des petites filles. - -Il faisait très-noir. Je crus que j'allais être seule. Le parquet était -couvert de matelas; c'est tout ce que je pus voir. - -J'entendis une petite voix me dire: «Tenez, voilà de la place, -étendez-vous là.» - -Je m'assis sans répondre. Je passai la nuit la plus affreuse qu'on puisse -imaginer. Je cherchais à voir dans les ténèbres. Ma position était -affreuse. Mes yeux, fatigués de ne rien distinguer, me brûlaient comme -deux plaies. - -J'eus des hallucinations si fortes, que je perdis la conscience de -moi-même. Je pleurais et je prononçais des mots sans suite. - -Quelqu'un m'attira, me prit la tête dans ses bras et me dit: - ---Ne pleurez pas ainsi; demain on viendra vous réclamer. Vous avez sans -doute des parents? - -Je me laissai aller à ces caresses; je poussai un soupir et je me -résignai à attendre le jour. - -Que ce temps me parut long! Enfin, je vis à environ dix pieds de haut des -raies noires se dessiner sur un bleu foncé. C'était une fenêtre de deux -pieds et demi de large, sur dix-huit pouces de hauteur à peu près, garnie -de barreaux de fer. - -La pièce où je me trouvais était grande, quatre mètres carrés. Les murs -peints à l'huile, d'une couleur claire, étaient couverts d'inscriptions -faites à la pointe du couteau. - -La chambre était traversée d'un tuyau de fonte servant au chauffage. Ce -tuyau était à un pied du mur, au-dessous de l'ouverture qui servait de -croisée. Un banc de bois composait le mobilier. Dans un coin une cruche -d'eau, dans un autre, un baquet... - -Le plus long temps qu'on pouvait rester au dépôt, ainsi que je l'ai su -depuis, c'était huit jours. - -On ne sortait pas de la chambre une seconde, et on y avait mis jusqu'à -dix personnes à la fois. - -Les matelas étaient faits avec de la toile à sac; les couvertures en -laine brune. - -J'avais trois compagnes de captivité. Je ne pus voir les deux femmes ou -filles qui étaient au bout de la chambre; leurs couvertures les -couvraient entièrement. Je lus en grosses lettres blanches brochées sur -ma couverture: _Prison du dépôt_. - -Mon cœur se serra. Je me rappelai la voix qui, quelques heures -auparavant, m'avait consolée. - -Je cherchai à côté de moi. A peine eus-je regardé, que j'allai m'appuyer -au mur tout épouvantée. - -Ce qui était à mes côtés n'avait pas forme humaine... c'était ployé en -deux. - -En bas paraissaient deux pieds nus, noirs comme de l'encre, les ongles -longs. Ce qui servait de jupon avait dû être en laine foncée, mais -c'était si couvert de boue et si rempli de trous que le bord était -dentelé. Une camisole de cotonnade à fleurs, déteinte et toute déchirée -dans le dos, laissait voir une loque sale, qui avait dû être une chemise. -Tout cela taché de vermine. - -Je me serrai au mur, en me regardant partout, et je fis ce mouvement si -naturel, quand on voit quelqu'un se gratter; je me frottai les épaules à -la muraille et je me figurai être dévorée. - -J'ai toujours eu mauvaise tête, mais je crois que mon cœur était bon; -je me souvins que cette pauvre créature m'avait dit une bonne parole. - -Je m'approchai pour voir sa figure. Sa tête était reployée sur son -épaule; ses cheveux châtains nuancés étaient épais et lui tombaient en -désordre autour du cou et sur la joue, ce qui m'empêcha d'apercevoir son -visage. - -Je pris le parti d'attendre, et j'allai m'asseoir sur le banc. Je pensai -à tout ce qui m'était arrivé; la douleur me reprit si fort que je m'y -laissai aller en criant: - ---Mon Dieu! ayez pitié de moi... mon Dieu! faites-moi mourir. - -Je tombai à genoux du banc où j'étais assise, en me tordant les bras et -en pleurant si haut, que mes trois compagnes se réveillèrent à la fois. - ---Tiens! il fait jour, dit l'une d'elles... Ah! que c'est bête de vous -réveiller comme ça; je dormais si bien! - -L'autre répondit: - ---C'est la nouvelle. Elle n'a fait que braire toute la nuit; je n'ai pas -fermé l'œil. - ---Merci, dit celle qui m'avait consolée, je te conseille de dire que tu -n'as pas pu dormir; tu as ronflé comme un bourdon. - -Je regardai celle qui venait de parler, et je fus bien étonnée, si -étonnée, que je ne pus m'empêcher, en la regardant, de pousser une -exclamation. J'avais cru que c'était un monstre d'une laideur -repoussante, et je voyais une jolie figure d'enfant, pâle, mais de cette -pâleur que la misère et la saleté impriment sur le visage le plus frais; -de beaux yeux, de jolies petites dents blanches; sa poitrine découverte -montrait son cou mince, bien attaché. - -Elle s'assit sur son séant, en rejetant en arrière ses cheveux mêlés et -frisés, et me regarda tout ébahie. - ---Tiens, me dit-elle, je vous croyais couchée à côté de moi! - -Pauvre enfant! je n'osais pas lui dire pourquoi je m'étais levée. - ---Je remuais beaucoup, lui dis-je; je vous empêchais de dormir, et je me -suis éloignée. - -La petite secoua la tête, et, me regardant en face, elle me répondit: - ---Ça n'est pas vrai, ça n'est pas pour cela. Je vous ai dégoûtée; je suis -si misérable! C'est pas ma faute... - -Et, en disant cela, elle me regardait d'un air de doux reproche. - ---C'est égal, vaut mieux que vous couchiez avec moi plutôt que près de -Rose, qui est là dans le coin, car elle a la gale. - -Je regardai Rose; elle n'était ni bien ni mal. - -Elle était habillée comme les marchandes de la halle, avec un foulard sur -la tête. - -Mlle Rose était petite et pouvait avoir quatorze ans. - -Elle venait de se lever comme une furie, en enjambant les matelas. - -Elle alla vers la petite déguenillée, et lui dit en la menaçant: - ---Tu en as menti, je n'ai pas la gale: _c'est_ des boutons de sang; si tu -dis encore ça, je te ficherai une danse. - -Ma voisine n'eut pas l'air très-effrayée et lui répondit en se levant: - ---Si tu me bats, ça m'embêtera, parce que je te toucherai, mais je -tâcherai de te le rendre. Si je ne suis pas la plus forte, j'appellerai, -on te mettra au cachot, et nous serons débarrassées de toi: tu feras -aussi bien de te tenir tranquille avec tes boutons de sang. - -Puis, elle se mit à rire comme une folle. - ---C'est vrai, dit Rose; je ne veux pas me salir à battre une mendiante. - -Et elle lui tourna le dos, alla prendre un matelas, le rangea dans un -coin et s'assit dessus. - -La mendiante prit le sien et le porta sur l'autre. Rose se leva sans rien -dire; la paix était faite. - -En revenant, la mendiante dit à celle qui était couchée au milieu: - ---Lève-toi donc, le gardien va venir. Si les lits ne sont pas relevés, la -couverture pliée, tu seras punie. - -Celle à qui s'adressait cette parole se découvrit, étendit les bras. Je -pus voir sa figure et son costume. - -Elle pouvait avoir huit ou neuf ans; sa peau était cuivrée. - -Ses cheveux noirs nattés derrière. Deux velours lui faisaient le tour de -la tête. Elle avait, aux oreilles, des boucles en cuivre. - -Elle portait un spencer de velours de coton noir, une jupe à carreaux. -Ses bottines, trop grandes pour ses pieds, étaient attachées avec des -ficelles. - ---Allons donc, dit en la poussant de nouveau la mendiante; lève-toi donc, -tu vas nous faire punir. - ---Ah! dit celle qui était couchée, je rêvais que je venais de chanter aux -Champs-Élysées; je faisais _la manche_, on me donnait quarante sous. - -Puis, s'appuyant sur ses mains, elle se leva. - -Je vis ses bas troués. Elle était petite, et toute en taille. - -Elle porta son lit sur les autres. Tous les matelas rangés en pile -faisaient de la place, et servaient, dans le jour, à s'asseoir. La -chanteuse se mit dessus avec Rose. - -La mendiante vint s'asseoir sur mon banc, mais au bout. - -Je m'approchai un peu. J'allais lui parler, quand le guichet de notre -porte s'ouvrit, et une voix, brutale sans nécessité, se fit entendre. - ---Vos lits sont-ils relevés, que je balaye?... - ---Oui, dit ma voisine. - -La porte s'ouvrit; un homme entra, prit le baquet et l'emporta. - -Le gardien resta à la porte, et dit en regardant de mon côté: - ---Qui est-ce qui a donc pleurniché toute la nuit?... - ---Tiens! voilà qu'on ne peut plus pleurer en prison à _c't heure_? -répondit la mendiante. Vous croyez peut-être que c'est amusant?... Avec -ça que vous êtes si aimable... on ne peut pas même vous demander l'heure. - ---Ça ne t'empêche pas de revenir, vagabonde! répondit le geôlier, se -rangeant pour laisser passer l'homme et le baquet. - ---Ce n'est pas ma faute si je reviens. - -Le geôlier ne répondit plus, car il vit bien qu'il n'aurait pas le -dernier. - -La chambre balayée, ils sortirent. La mendiante leur cria: - ---Envoyez-nous la soupe. - -Cette insouciance me paraissait surnaturelle. On sortait donc de cette -prison, puisqu'elle y était revenue. - -Mais comment, quand on en était revenu, pouvait-on se mettre dans le cas -d'y rentrer? - -Je demandai à ma voisine: - ---Pourquoi donc êtes-vous ici? - ---Parce que j'ai mendié. - ---Pourquoi avez-vous mendié? - -Je crois que ma demande lui parut étrange, et qu'elle eut envie de me -rire au nez; mais j'étais si triste, qu'elle n'en eut pas le courage sans -doute. Elle me dit: - ---Dame! pour manger. - ---Vous n'avez donc ni père ni mère? - ---Oh! j'ai maman... Mon père était couvreur; il s'est tué en travaillant, -il y a cinq ans. Nous sommes cinq enfants, je suis la plus vieille. Maman -raccommodait des bas, quand on lui en donnait. Alors, moi et mon frère, -un jour qu'il n'y avait pas de pain à la maison, et que nous avions faim, -nous sommes partis sans rien dire et nous avons demandé chacun de notre -côté!... Le soir, j'avais quinze sous, mon frère neuf, et je suis bien -sûre qu'il avait fait comme moi, qu'il avait mangé des gâteaux. Maman -nourrissait ma dernière petite sœur; elle était bien fatiguée, à force -de se priver pour nous. Quand nous lui avons dit d'où venait cet argent, -elle a voulu se fâcher. J'ai été acheter du pain, du lait, et du sucre -pour ma petite sœur; elle s'est mise à pleurer et ne m'a pas grondée! -Je recommençai le lendemain. Cela m'amusait beaucoup; j'avais toujours -plus que mon frère. Un jour, je me suis adressée à un monsieur, qui m'a -amenée ici; j'y suis restée huit jours. Maman est venue me chercher. On a -vu qu'elle était bien malheureuse; on lui a promis des secours et on m'a -laissé partir. On nous donnait un pain par semaine; c'est pas beaucoup -pour six. Je recommençai à demander. J'ai rencontré le monsieur qui -m'avait amenée ici; il a fait semblant de ne pas me voir. Un autre m'a -vue et m'a arrêtée, il y a deux jours. On m'a dit que c'était la seconde -fois; qu'on ne me rendrait plus; qu'on m'enverrait à la correction. Tant -mieux! j'apprendrai à lire et à travailler; sans cela, je mendierais -toujours. - -... Et vous, me dit-elle, qu'est-ce que vous avez donc fait?... - ---Moi, lui dis-je, je n'en sais rien. - ---C'est comme moi, dit la chanteuse, qui se mêla à la conversation. Je -pince de la guitare devant les cafés. Nous nous étions mis plusieurs -ensemble: un joueur de vielle, une femme qui jouait de la harpe et un -violoniste. Celui-là gardait tout l'argent et je travaillais pour rien; -ça m'ennuyait et je les ai quittés. Il y a trois jours, je m'arrêtai dans -les Champs-Élysées devant un café; deux messieurs me firent monter dans -leur cabinet pour chanter, et on m'a arrêtée pour ça. - -Cette fille avait neuf ans; elle mentait avec un aplomb incroyable: elle -était perdue depuis deux ans. Elle quitta le dépôt pour aller dans un -hôpital. - ---Oh! dit celle qu'on appelait Rose, si on t'envoyait à la correction, -toi, tu ne l'aurais pas volé! Tu sais bien que je vends des bouquets aux -Champs-Élysées; c'est pas à moi que tu peux en conter. Avec ça que Jules -ne te voyait pas, le soir, quand il attendait que j'eusse vendu mes -fleurs. - ---Ah! dit la chanteuse, parles-en de ton ami Jules... c'est un petit -voleur qui me courait toujours après pour avoir mon argent... On vous a -arrêtés dans le même garni; ça n'arrangera pas tes affaires à toi: on -vous enverra guérir votre gale chacun de votre côté, car il l'a aussi ta -maladie de sang; je l'ai assez vu se gratter. - -Mlle Rose n'était pas heureuse dans ses tentatives de conversation; elle -se tut. - -On apportait le pain; c'était une boule ronde, noire, recouverte de son; -on pouvait faire avec la mie toute espèce de choses, comme avec du -mastic. - -Le guichet s'ouvrit et on cria: - ---Le marchand! Qui est-ce qui veut acheter quelque chose? - -Rose demanda du pain blanc et un saucisson; la chanteuse prit aussi du -pain et du papier pour écrire; la mendiante me regarda en ayant l'air de -me dire: - ---Vous n'avez donc pas d'argent, vous? - -Puis, quittant sa place, elle alla cabrioler autour des provisions; la -chanteuse lui donna la moitié de son pain. - ---Allons, lui dit Rose, coupe un peu de mon saucisson, avant que je n'y -touche, mauvaise teigne, et tâche un peu de dire que j'ai la gale! - -La mendiante lui en prit la moitié et lui dit: - ---Donne-moi un peu de ton pain. - -Elle revint sur mon banc et me tendant la moitié de ce qu'elle avait, -elle me dit: - ---C'est pour nous deux. - -Mon premier mouvement fut de repousser sa main, mais elle parut si triste -de mon refus, que je pris la moitié de son pain. J'étais tout attendrie! -j'avais envie de l'embrasser... Je cherchais ce que je pourrais lui -donner... malheureusement je n'avais rien. Il me vint une idée! Je me -levai, j'ôtai mon jupon de couleur; je l'avais fait avec une robe de -mérinos. Il était bien propre, et comme ma robe était doublée, je pouvais -à la rigueur m'en passer; je le lui donnai. Elle était plus petite que -moi; mon jupon descendait assez bas pour cacher ses pieds nus. Elle sauta -de joie. - ---Elle étrenne toujours, dit la chanteuse... - -Rose défit un petit paquet et lui jeta un madras à carreaux. - ---Tiens, lave-le si tu as peur, et cache ton cou. - -Le madras était propre; elle le mit de suite, sans penser à dire merci. - -J'étais arrivée dans la nuit. On vint me chercher pour m'interroger. - ---Adieu, me dit la mendiante; vous ne reviendrez peut-être pas, si votre -mère est là. - -Je savais qu'elle ne pouvait pas y être; que probablement elle n'était -pas à Paris; que, dans tous les cas, elle n'était pas prévenue. Cependant -j'espérais: on espère toujours quand on désire. - -On me fit descendre l'escalier que j'avais monté pendant la nuit; je -reconnus en bas la porte par laquelle j'étais entrée, le vestibule où -j'avais attendu. - -Il y avait deux gardes municipaux et trois femmes; on me rangea près -d'elles. - ---Vous allez en conduire six, dit le gardien. - ---Oui, fit le garde. - -Je m'approchai de lui et je lui demandai: - ---Est-ce moi que vous allez emmener, monsieur? Où donc allez-vous me -conduire?... - -Il se mit à rire sans répondre. - -Je m'adressai à une des trois femmes. - ---Chez le médecin, me répondit-elle brutalement. - -Je regardai cette femme et ses deux compagnes. L'une avait des cheveux -gris ébouriffés, sortant de dessous un mouchoir mal attaché; elle prenait -du tabac et sentait l'eau-de-vie. L'autre, qui disait qu'elle aimerait -mieux être à la barrière de l'École que là, avait une robe rouge et verte -et un bonnet couvert de fleurs. Celle qui m'avait répondu pouvait avoir -trente ans; elle avait dû être assez jolie; sa mise était décente et -élégante. Je ne comprenais pas pourquoi elle se trouvait avec ces femmes -qui me faisaient horreur. - -En ce moment, le gardien sortit de la salle du rez-de-chaussée, où -j'avais passé quelques instants la veille; deux autres femmes le -suivaient. Je reconnus celle avec laquelle on m'avait arrêtée. J'allais -me diriger vers elle, quand je la vis regarder d'un autre côté; je -compris qu'il ne fallait pas lui parler là. J'attendis. - -On nous mit en rang: un garde devant, l'autre derrière, et l'on nous fit -sortir. - -La porte était pleine de monde, hommes et femmes; ils attendaient sans -doute le passage de ceux qu'ils connaissaient. - -Je ne puis vous dire ce que je souffris à cette vue. L'idée de passer -dans cette cour, avec des gardes municipaux, comme des malfaiteurs, -d'entendre insulter ces femmes, de m'entendre insulter moi-même, me -faisait mourir de honte; je cachais ma tête dans mes mains, ce qui attira -les railleries sur moi plus que sur les autres. J'entendais: - ---Tiens, elle est laide, celle-là; elle cache sa figure. - -Je pleurais; Thérèse me dit tout bas: - ---Ne pleure pas, réponds ce que je t'ai dit à M. Régnier, et il te -renverra chez ta mère. - -Nous avions traversé les cours; nous étions rue de Jérusalem. Il y avait -une bande de femmes accompagnées de gardes municipaux qui sortaient d'une -allée; nous attendîmes qu'elles fussent sorties pour entrer. On nous fit -monter deux étages et on nous introduisit dans une chambre où il y avait -encore d'autres femmes. Cette pièce était nue: les quatre murs avec des -bancs tout autour; la fenêtre donnait sur une cour sombre. Thérèse vint -s'asseoir près de moi. - ---Allons donc, me dit-elle, un peu de courage. Comment étais-tu là-haut? -Tu n'avais pas d'argent. Tiens, voilà trois francs; car, si tu y -retournes, tu ne pourrais manger le pain de la maison. Si je sors, ce que -j'espère, j'irai chez toi demander ta mère ou m'informer de son adresse -là-bas; si malheureusement je suis condamnée à un mois ou deux, et que -tu sortes de suite, ce qui n'est guère probable...--je ne veux pas te -faire peur, reprit-elle en me voyant pâlir, mais il y a des formalités, -et on ne met en liberté qu'entre les mains des parents,--cela ne peut -durer plus de huit jours. - ---Huit jours! m'écriai-je, mais je serai morte dans huit jours. Si on me -conduit encore dans cette maison d'où je sors, je me tuerai. - ---Tais-toi, on nous écoute. Si tu pleures ainsi, on va nous séparer: je -ne pourrai plus te parler. - -On appelait en ce moment deux noms. Je regardai ce mélange de douleurs et -de joie, de larmes et de gaieté. Les unes rentraient en riant. - ---Je suis acquittée! - ---Je pars ce soir! - -Elles prenaient les commissions des autres qui revenaient en pleurant. - ---Je serai transférée demain; j'en ai pour deux mois. - -J'en vois encore une, pâle, abattue, qui disait à une de ses amies: - ---Je suis malade, je vais à l'hôpital. - -De vieilles misérables regardaient tout cela sans émotion, sans repentir -ni pitié. Les plus jeunes parmi celles qui pleuraient demandaient pardon -à Dieu de leur chute et lui promettaient de se repentir. Je ne sais si -quelques-unes tinrent parole; mais à coup sûr, en ce moment, elles -étaient sincères. - -Des éclats de rire répondaient à des plaintes, à des jurons, à des mots -tellement cyniques, que le garde menaça celles qui les proféraient de les -faire consigner au cachot, si elles continuaient. - -Deux de ces femmes étaient ivres, et ne paraissaient pas vouloir céder. -On vint appeler Thérèse. Je me levai en joignant les mains pour qu'on me -laissât sortir avec elle; elle me fit un signe de tête et d'épaule, qui -voulait dire: Je suis prisonnière moi-même; je ne puis pas t'emmener. Je -retombai sur mon banc, n'entendant plus rien qu'un bruit confus. La porte -se rouvrit sans que j'y prisse garde. On prononçait mon nom; on faisait -rentrer Thérèse et on disait: «La petite avant.» - ---Va, me dit-elle, en m'aidant à me lever. - -Sortir d'une prison pour entrer dans une autre prison vous semble faire -un pas vers la liberté. Je courus vers la porte. - ---Là, la belle, pas si vite, me dit le gardien en me retenant par le -bras. Attendez qu'on sorte. - -Nous étions dans un bureau qui servait d'antichambre. - -On sonna de la pièce voisine, et on me fit entrer dans une chambre où il -y avait beaucoup de cartons et un grand bureau. Un homme était assis -derrière; je n'osais faire un pas vers lui. Il me dit sans relever la -tête: - ---Avancez donc! - -Sa voix me fit trembler comme la feuille; mes dents claquaient si fort -qu'il l'entendit et me dit: - ---Voyons, ne faites pas la bête et répondez; je n'ai pas de temps à -perdre. - -Ce fut bien pis. Il me demanda deux fois mon nom sans que je pusse lui -répondre; il se décida à me regarder, et voyant sans doute que je n'étais -véritablement pas en état de parler, il me dit plus doucement: - ---Remettez-vous... On vous a arrêtée hier avec une mauvaise femme qui -vous donnait asile pour vous perdre. Que vous a-t-elle conseillé? -qu'avez-vous vu chez elle? Dites-moi toute la vérité; c'est le seul moyen -d'obtenir votre liberté. - -J'avais pris le dessus, en songeant à cette pauvre fille, qui, je le -voyais bien, s'était compromise par son bon cœur, et je répondis d'une -voix ferme qui contrastait singulièrement avec l'émotion que j'avais eue -en entrant. - -Il me regarda d'un air méfiant. - ---Est-ce que vous étiez en état de vagabondage quand elle vous a -trouvée? Pourquoi ne rentriez-vous pas chez votre mère? - -Il me regarda comme s'il eût voulu lire au fond de mon âme; il paraît que -cet examen fut en ma faveur, car il reprit: - ---Mais, ma pauvre enfant, si votre mère n'est pas à Paris, je vais être -obligé de vous garder jusqu'à ce qu'elle arrive. Au lieu d'écrire par la -poste, je vais envoyer un agent. - -Il sonna et l'on vint me chercher; Thérèse m'attendait avec impatience. - ---Eh bien! me dit-elle, que s'est-il passé?... - ---Je suis obligée d'attendre ma mère ici, lui répondis-je, distraite et -ne comprenant pas la portée de sa question. - -Mais ma distraction ne fut pas de longue durée. - ---Ah! pardon, lui dis-je, j'oubliais que vous aussi, votre sort est en -suspens; j'espère que vous allez sortir de suite. - -J'allai m'asseoir au fond de la salle, appuyant ma tête sur le mur. Ma -pauvre tête était si lourde, que je ne pouvais plus la soutenir... - -On vint appeler Thérèse. Je lui serrai la main. Tant d'émotions m'avaient -anéantie; je ne pouvais plus dire un mot. - -Elle revint toute joyeuse; elle allait sortir. Cette pensée me réveilla. -Je la regardais avec envie: elle était libre, et moi je restais. -Qu'avais-je fait! pourquoi ne m'avait-elle pas laissée où elle m'avait -rencontrée? Une autre m'aurait recueillie, que je n'aurais pas fait -mettre en prison. Je me laissai entraîner à lui adresser des reproches. - -Elle donna le temps à mon cœur de se dégonfler, puis elle reprit: - ---C'est mal ce que vous me dites là; je l'ai fait pour un bien. J'en suis -plus fâchée que vous. - -Elle avait raison; j'étais injuste. - ---J'ai tort, lui dis-je, mais je suis si malheureuse! Ma mère me -croira-t-elle? cet homme lui tourne la tête. - ---Rassure-toi, je la verrai. - -On fit l'appel, et nous, nous rentrâmes au dépôt, d'où l'on mettait en -liberté. - -Quand nous repassâmes par cette porte maudite et que je l'entendis se -refermer derrière moi, il me sembla que mon cœur venait de s'écraser -entre les gonds. - -Toutes ces femmes prirent des chemins différents; je montai seule -l'escalier. - -On m'attendait en haut. Quand on m'eut ouvert la porte, ma mendiante vint -au-devant de moi en riant. - ---Ah! vous voilà; tant mieux! J'avais peur d'apprendre que vous étiez -partie. - -Cela était très-aimable, sans doute, mais je n'y pris pas garde. - -Elle me fit un tas de questions; je ne répondais pas; elle s'éloigna en -me disant: - ---Comme vous êtes fière! - -Je la rappelai. - ---Non, lui dis-je, je ne suis pas fière, mais j'ai beaucoup de chagrin; -tu es si jeune, toi, tu ne comprends pas cela. - -Elle pensait déjà à autre chose. - ---Il y en a des nouvelles, arrivées pendant que vous étiez là-bas. La -chanteuse est partie. - -Je regardai sur les matelas, et je vis deux enfants qui dormaient ou -essayaient de dormir. - ---Sais-tu pourquoi on les a amenés ici? - ---Non. Je le leur ai demandé, mais elles ne m'ont pas répondu. La grande -a l'air méchant. - -La porte s'ouvrit; on appela Céleste. Je crus qu'on venait me chercher; -je courus à la porte. On me remit un paquet et un morceau de papier; je -lus: - - «Ma chère Céleste, ne vous faites pas de chagrin; je vais aller - voir votre mère. Je vous envoie un peigne, du savon, une - serviette, un foulard. Je pars, mais je ne vous oublierai pas; je - regrette bien d'être ce que je suis. Vous aurez bientôt de mes - nouvelles. - - »THÉRÈSE.» - - -La nuit venait: on arrangea les matelas en lit de camp, par terre. - -La mendiante fit un lit à part et me dit: - ---C'est pour vous, celui-là. - -Les deux nouvelles se mirent à se quereller.--C'étaient les deux -sœurs. - ---C'est ta faute, disait l'une, je t'avais dit de te méfier; mais il faut -toujours que tu joues. - ---Non, c'est pas ma faute, répondait la petite; la dame avait fait deux -tours au bâton de la chaise avec les cordons de son sac; j'ai cru qu'il -ne tenait pas. La chaise a remué; la vieille s'est réveillée. Je t'ai -porté le sac; elle m'a laissé faire et elle nous a fait arrêter. Est-ce -que c'est ma faute à moi!... - ---Fais bien attention de dire que tu l'avais ramassé par terre; si tu dis -autrement, tu verras! - ---Mais si la dame dit que je le lui ai pris... - ---Tu diras que c'est pas vrai, et si tu dis que c'est moi qui t'ai dit de -voler, tu auras affaire à moi quand nous sortirons. - -Et, en prononçant ces mots, elle marchait sur elle. - -La petite reculait, et vint presque dans mes jambes; je la fis passer -derrière moi, et dis à sa sœur, qui était une petite brune, aux yeux -noirs et ronds, au nez retroussé: - ---Laissez donc cette petite; n'allez-vous pas la battre, maintenant? Elle -fera bien de dire la vérité. Vous êtes plus coupable qu'elle; c'est vous -la plus âgée, et vous lui avez conseillé de mal faire. - -Elle se mit à m'agonir d'injures et voulut passer malgré moi. - -Je n'ai jamais été endurante et j'ai toujours été forte: d'une poussée, -je l'envoyai rouler au bout de la chambre. - -Heureusement pour elle, les matelas étaient étalés; elle revint à la -charge, furieuse, disant qu'elle me donnerait un coup de couteau: une -vraie furie. - ---Essaye, lui dit ma mendiante; je vais appeler, et je dirai pourquoi tu -veux nous battre. - -Cette menace l'intimida; elle se tourna vers sa sœur, et lui montrant -le poing: - ---C'est toi qui payeras pour les autres! - ---Je sais bien, répondait la petite, tu veux me pincer; mais je n'irai -pas près de toi. - -Et elle se coucha sur mon lit. - -Je restai là six jours et six nuits, sans une nouvelle, sans un mot; -j'avais épuisé tout mon courage; je n'avais plus rien à me dire pour me -consoler. - -On m'avait définitivement abandonnée: j'allais aller dans une maison de -correction. - -Le lendemain, on vint nous chercher toutes les quatre. On nous dit de -prendre toutes nos affaires, que nous quittions le dépôt. - -Nous descendîmes dans le vestibule; on fit l'appel; nous étions onze. - ---Les corrections d'abord, dit le gardien, et on nous fit sortir toutes -les quatre. - -Je vis une grande voiture, comme un omnibus, mais grillagée partout. - -Je reculai en arrière, et je criai: - ---Je ne veux pas aller là-dedans. - -Quelqu'un me tira par ma robe: c'était Thérèse qui, blottie dans un coin -de l'escalier, guettait ma sortie. - ---Oh! lui dis-je, vous n'avez donc pas vu ma mère?... - ---Non, elle n'est pas revenue; je n'ai pas pu vous écrire: on ne reçoit -pas de lettres pour les corrections. Ayez de la patience, je ne vous -oublie pas. Cet homme sait où vous êtes; je le lui ai dit. Il n'a pas -voulu me donner l'adresse de votre mère; mais je guette son retour. - -Les femmes sortaient; elle se sauva. - -Eh bien, dit le geôlier au garde municipal, pourquoi laissez-vous causer -les prisonnières? - ---Bah! dirait-on pas des prisonniers d'État? - ---Vous plaisantez! j'aimerais mieux des conspirateurs que ces femmes; il -y en a de bien coquines! - ---Pas celle-là toujours, dit le garde en me montrant. - ---Bah! c'est du bois avec lequel on en fait. Allons, en voiture... - -Et il me poussa pour monter. - -Je fus épouvantée de me voir dans cette espèce de cage en fer; je voulais -me jeter en bas. - ---Je ne veux pas rester là-dedans! criai-je... - -Et je me débattais entre cinq ou six femmes. - ---Si vous n'êtes pas tranquille, je vais vous recommander pour le cachot, -disait le gardien. - ---Monsieur, lui criai-je plus fort, ayez pitié de moi. Gardez-moi encore -un jour; ma mère reviendra demain. Je n'ai pas volé. Je vous en supplie, -laissez-moi descendre! - -J'étais tombée sur mes genoux; j'étendais les bras vers cet homme, qui -poussa la porte en disant: - ---C'est pas à la correction qu'il faut la mener, c'est à Charenton. - -La voiture se mit en mouvement. Je perdis tout espoir; je me laissai -rouler sous les pieds des autres. Je sentis qu'on me relevait et qu'on -cherchait à m'asseoir; je me laissai faire, sans penser à rien, puis, -ouvrant les yeux, je me mis à pleurer. - ---Pleure, me disait ma petite Rosalie, la mendiante s'appelait Rosalie, -pleure, ça te soulagera. - -J'avais passé quelques jours à la peigner, à la faire se laver; elle -était gentille et bonne. Je ne l'avais pas encore vue dans la voiture; sa -présence me fit du bien et je l'embrassai à l'étouffer. - -La voiture s'arrêta; nous entendîmes crier: - ---La porte, s'il vous plaît! - -Nous entrions à Saint-Lazare! - - - - -VII - -DENISE. - - -Il y eut un temps d'arrêt. La porte s'ouvrit; nous entrâmes sous une -voûte. Le bruit des roues produisit un roulement lugubre. La respiration -me manqua. La voiture me passant sur la poitrine ne m'eût pas fait plus -de mal. Les portes se refermèrent sur moi. - -J'entendis une voix crier: - ---Voilà le panier à salade, venez donc voir les nouvelles. Y en a-t-il -beaucoup? - -Une autre voix, celle de notre conducteur, sans doute, répondit: - ---Ma foi, je suis complet. - -On nous fit descendre. Un homme vint au-devant de nous; on lui remit une -feuille. - ---Ah! dit-il, il y a des corrections. Où sont les voleuses? - -L'idée qu'on pouvait me confondre avec elles me fit regarder les deux -sœurs, comme si je voulais les désigner. - ---Allons, suivez-moi. - -Nous traversâmes des grilles, des cours, des couloirs, et nous montâmes -dans une grande salle où on nous laissa. - -Il y avait une double grille au milieu de cette pièce; deux pieds -d'intervalle séparaient chaque grille: c'était un parloir où on ne -pouvait causer qu'à distance. - -Les femmes condamnées ne savaient pas encore le temps qu'elles avaient à -faire; leurs inquiétudes à cet égard avaient un caractère bien différent. -L'une d'elles disait: - ---Pourvu que je n'aie qu'un mois! Je me suis battue avec mon homme chez -un marchand de vins. Un sergent de ville s'est trouvé là; c'est pas ma -faute. - ---Ah! murmurait une vieille, qui était assise sur un banc, je n'ai qu'une -peur, moi, c'est qu'on ne m'en mette pas assez. Il n'y a que huit jours -que je suis sortie; je n'ai pas d'asile; je ne suis heureuse qu'à -Saint-Lazare. - -J'eus malgré moi un frisson à l'idée qu'on pouvait aimer une prison. - -Je demandai à une femme qui était près de moi: - ---Savez-vous, madame, quand on vous envoie à la correction, combien de -temps on vous y laisse? - ---Ça dépend de l'âge que vous avez: on peut vous garder jusqu'à vingt et -un ans. - ---Six ans ici! m'écriai-je... Ah! vous dites cela pour me faire peur! -N'est-ce pas qu'on n'a pas le droit de me garder six ans malgré moi?... - -Je m'étais adressée à une fille de la Cité, à une de ces femmes immondes, -sans cœur, sans âme, qui insultent le malheur, qui ne viennent jamais -en aide à la misère, qui blasphèment à chaque instant, qui se font une -gloire de leurs vices. - -Ces femmes se disent l'une à l'autre: J'ai bu une bouteille d'eau-de-vie! -j'ai donné ou reçu tant de coups de couteau! j'ai pour amant un voleur -célèbre. Celle qui peut se vanter de cela est admirée des autres. Ces -femmes se coiffent d'un foulard sur l'oreille: elles ont des signes de -ralliement. Elles sont la terreur des inspecteurs; car, lorsqu'elles sont -en contravention, elles se défendent. Il y a souvent entre elles et les -gardiens des rixes fort dangereuses. - -C'est à une de ces créatures que je m'étais adressée, aussi prit-elle -plaisir à me faire souffrir. - ---Toutes ces petites coureuses-là, dit-elle à haute voix, ça nous fait du -tort; je ne serais pas fâchée qu'on les tînt en cage. T'es sûre de ton -affaire, va! tu ne rigoleras pas de sitôt! Quand j'en connais, moi, je -les fais pincer. - -Je me mis à pleurer; elle se mit à chanter: - - Y a pas de plaisir sans peine, - La faridondaine. - ---Pleure pas, la môme, disait une autre: «Un plan se tire, une boule de -son se mange[1].» - - [1] Une punition se fait, un pain bis se mange. - -Heureusement que l'on vint nous appeler, car j'allais répondre quelque -impertinence et je me serais fait une méchante affaire. - -La nuit était venue. L'homme qui entra leva sa lumière pour nous voir, et -reconnaissant plusieurs figures: - ---Oh! dit-il, voilà des abonnées! - -On nous conduisit dans un bureau; on appela chaque nom l'un après -l'autre. - ---La Huche! - -La femme qui m'avait fait tant de mal avança, la tête haute, le poing sur -la hanche. - -L'homme lisait sur une feuille: - -«La fille la Huche, pour s'être battue sur la voie publique, trois mois.» - -Elle courut sur le gardien, les poings fermés, en l'agonisant d'injures. -Les garçons de salle l'emmenèrent; elle écumait. - -On entendit pendant plusieurs secondes des jurons affreux. - ---Huit jours de cachot, dit, en écrivant au bas de la feuille, le gardien -encore tout pâle de la secousse qu'il venait de recevoir. - -On lut ainsi la feuille de chacune. Le tour des deux sœurs arriva. - -«Les filles Thion! pour avoir volé le sac d'une dame aux Champs-Élysées, -trois ans de correction.» - ---Emmenez-les aux petites jugées. - -Il ne restait que moi et la mendiante. J'attendais; j'espérais qu'on -allait me fixer une époque. - ---Laquelle de vous deux s'appelle Céleste? - ---Moi, monsieur, lui dis-je en m'avançant près de la lumière. - ---Vous n'êtes jamais venue ici? - ---Non, monsieur. - ---Vous n'avez jamais été arrêtée? - ---Non, monsieur. - ---Conduisez ces deux-ci aux insoumises, dit-il en nous montrant au -garçon. Vous recommanderez la fille Céleste. - -Puis il ajouta, comme s'il se parlait à lui-même: - ---C'est bien inutile; au milieu de tous ces sujets, si elle n'est perdue -qu'à moitié, elle se perdra tout-à-fait. - -Nous fîmes beaucoup de détours pour arriver dans un énorme couloir. Il y -avait de petites portes numérotées tout du long de ce couloir, à droite -et à gauche. Vers le milieu, on nous dit de nous arrêter; on ouvrit deux -de ces portes et on nous fit entrer chacune dans une cellule. - -J'avançai à tâtons: je trouvai un lit en fer; je m'assis dessus et je -finis par m'endormir tout habillée. - -Le jour commençait à peine, que je fus réveillée par quelqu'un qui -causait à demi-voix au pied de mon lit. - -Il y avait à chaque cellule une grande fenêtre carrée, sans carreaux, -avec une grille en treillage; cette fenêtre donnait sur le couloir. C'est -dans ce couloir que l'on causait. - ---Allez-vous-en donc, disait une voix; vous savez bien qu'il est défendu -de parler aux insoumises. Si vous voulez faire un mois de plus, à votre -aise. - -Profond silence! Je ne me rendormis plus. On sonna une cloche. Ma porte -s'ouvrit et une femme entra, chargée d'effets. - -Elle me dit de me déshabiller, et me fit mettre les chemises de la -maison. Il y avait écrit devant sur la poitrine: _Prison de -Saint-Lazare_. Je mis la main dessous pour empêcher la chemise de toucher -ma peau en cet endroit. Il me semblait que l'inscription allait -s'imprimer sur mon corps. - ---Étendez les bras que je vous essaye une robe. - -Et elle me mit une espèce de sac en bure grise, un tablier bleu à mille -raies, un bonnet de laine noire à trois pièces, sans dentelle, un fichu -de coton à fleurs; n'ayant pas de sabots à mes pieds, elle me permit de -garder mes souliers. - -Je vis plusieurs têtes, coiffées comme moi, qui guettaient à la porte -pour me voir. C'est toujours comme cela quand il arrive une nouvelle. - -Une, plus hardie que les autres, poussa ma porte et me dit: - ---Vous pouvez sortir, la cloche est sonnée; si vous voulez, je vais vous -conduire au réfectoire. - ---De l'ordre et en rang! - -Toutes se mirent deux par deux. On me plaça la dernière avec une jeune -fille de ma taille. - -Nous montâmes dans ce qu'on appelait le réfectoire. Il y avait trois -tables très-longues, avec des bancs de bois de chaque côté. - -On dit une prière en commun, puis on nous donna de la soupe. Toutes -eurent fini en même temps. - -On passa dans une classe disposée pour qu'on pût y prendre des leçons -d'écriture, de musique vocale et de calcul. Cela durait deux heures. - -On se rendait ensuite dans un atelier; chacune allait prendre sa place. -On brodait des crêpes de Chine. - -Il y avait entre les deux fenêtres un bureau élevé, où se tenait la -sous-maîtresse, Mlle Bénard. C'était une femme d'environ trente ans, d'un -extérieur agréable. - -Elle nous fit approcher pour nous indiquer des places, et elle m'adressa -quelques paroles bienveillantes. Je la pris tout de suite en amitié; -c'était une excellente personne, trop douce, trop bonne pour les diables -qu'elle avait à diriger. - -A midi, on faisait un second déjeuner, puis on descendait à la -récréation, dans une espèce d'enclos, sans arbres, sans fleurs; des murs -tout autour de cinquante pieds de haut. - -On jouait à toutes sortes de jeux. Les plus grandes étaient deux par deux -et ne parlaient que très-peu aux plus petites. Elles s'aimaient au point -d'être jalouses de l'amitié des autres. - -Il y avait une nommée Denise, qui dès le premier jour s'était attachée à -moi. Elle me faisait de petits cadeaux; tantôt une aiguille, tantôt des -plumes; elle n'était pas chiche de compliments. - -Un jour sa camarade en prit tant de jalousie qu'elle me fit une scène. -Mlle Bénard me pria de ne plus lui parler. - -Elle m'écrivait. Un jour on trouva une de ses lettres; on la mit _au -séparé_. Quand elle sortit, au bout de huit jours, elle vint à mon -métier, m'embrassa et me dit: - ---On peut me mettre _au séparé_[2], au cachot, toute ma vie, cela ne -m'empêchera pas de t'aimer toujours. - - [2] Petite chambre dont la fenêtre est condamnée, où l'on ne voit - personne, pas même la gardienne. - -Mlle Bénard me gronda de m'être laissé ainsi embrasser. - -Je lui répondis que je ne pouvais pas empêcher qu'on eût de l'amitié pour -moi. - -C'était un vrai garçon pour le caractère que cette Denise. Sa figure -était franche, hardie; rien ne lui faisait peur. Quand on la punissait, -elle chantait. C'était un diable. Elle n'était pas méchante, mais -indomptable. Comme on lui défendait de me parler en cachette, elle me -donnait des rendez-vous; elle avait toujours quelque chose à me dire. -Elle était si affectueuse pour moi, que je m'étais attachée à elle, et au -lieu d'éviter les occasions de la voir, je les cherchais. - -Ce fut à mon tour, quand elle parlait aux autres, d'avoir du chagrin; je -la boudais. - -Elle m'envoyait alors des dessins charmants qu'elle faisait elle-même, -avec les soies plates de toutes couleurs qui servaient à broder les -châles, ou faisait sur du papier blanc des fleurs, des oiseaux, et on -s'envoyait cela les unes aux autres. La sous-maîtresse n'y voyait rien. - -Quand le soir les autres allaient jouer, après le travail, j'allais -m'asseoir auprès d'une fenêtre, non pour voir dans la rue, cela n'était -pas possible, il y avait en dehors un auvent formant en haut un soupirail -par où nous venait le jour, mais pour entendre passer les voitures, pour -entendre crier les marchands. - -Les Normands qui vendent de la romaine dans des hottes me paraissaient si -heureux d'être libres! J'aurais donné dix ans de ma vie pour sortir une -journée. - -Denise venait près de moi et me disait: - ---Ingrate! Tu voudrais partir! me quitter. Qu'est-ce que ça te fait que -je reste ici. - -Puis elle pleurait. - ---C'est vrai, je voudrais partir. Je tâcherai de vous aider à sortir. - ---Oh! moi, il n'y a rien à faire. J'ai encore six mois; je veux me faire -inscrire. Il faut avoir seize ans; si on ne te réclame pas, tu feras -comme moi. Je connais de belles maisons, où l'on nous donnerait beaucoup -d'argent. - -Et elle me donna l'adresse de celle où elle voulait aller. - -Je n'y pris pas garde... alors. - -Elle me la répéta pourtant vingt fois. - ---Tu viendras me voir, n'est-ce pas? me disait-elle. - -Elle était si pressante que je le lui promis. - -Pourtant je lui dis de renoncer à cette idée; que cette existence était -la plus malheureuse du monde. Je pensais à Thérèse. - ---C'est une erreur, me dit-elle. Tu n'as vu que la basse classe de ces -femmes, les laides ou les sottes. Mais j'en ai connu, moi, qui se sont -fait une petite fortune, qui ont de beaux appartements, des bijoux, des -voitures; qui ne sont en relations qu'avec des gens de la plus haute -société. Si j'étais aussi jolie que toi, j'aurais bien vite fait mon -affaire. Tu seras bien avancée de te marier à un ouvrier qui te battra -peut-être, ou bien te fera travailler pour deux. Et puis tu es venue ici; -tu auras beau faire, on le saura et on te le reprochera. - ---Je ne crains pas cela; je n'ai pas fait de mal. - -Elle se mit à rire et me dit: - ---Comment le prouveras-tu? - -Je n'eus rien à répondre. - -Elle reprit. - ---C'est égal, quoi que tu fasses, viens me voir quand nous serons -sorties. Je ne veux pas faire comme ces éhontées qui vont, le nez au -vent, montrer ce qu'elles font à mille personnes, se faire connaître de -tout Paris. Je resterai dans un salon, je mettrai de l'argent de côté, -puis après je vivrai à ma manière. Tu viendras avec moi si tu veux. - -L'heure de rentrer au dortoir était arrivée; nous descendîmes doucement. - -Tout ce qu'elle venait de me dire me dansa dans la tête toute la nuit. Je -me voyais riche, couverte de bijoux, de dentelles. Je regardai dans mon -petit morceau de miroir; j'étais vraiment jolie, et pourtant le costume -n'était pas avantageux. - -Puis, tout d'un coup je fus honteuse de la pensée que je venais d'avoir. - -C'était un dimanche. Nous allâmes comme de coutume à la messe. Toutes les -sections de Saint-Lazare y étaient, mais séparées avec la plus grande -précaution. - -La chapelle était faite à peu près comme la salle du théâtre Chantereine. -Il y avait de chaque côté de l'autel un escalier qui conduisait à une -galerie grillée. D'un côté étaient les petites voleuses, qu'on appelait -les petites jugées; de l'autre côté, où j'étais, les insoumises. - -Il existait entre les jugées et les insoumises une grande distinction; -elles avaient le plus profond mépris les unes pour les autres. La -surveillance était extrême. Les colonnes ne sortaient que les unes après -les autres, pour qu'on ne pût pas se rencontrer. Toute correspondance -était punie sévèrement. - -Le bas de la salle était également disposé comme un théâtre. Il y avait -des séparations, comme stalles d'orchestre, orchestre, parterre. - -Les corrections entraient toujours les premières et sortaient les -dernières. Denise, placée derrière moi, me donnait des détails sur tout -ce qui entrait. - ---Tiens, vois-tu celles qui entrent là et qu'on place en premier, ce -sont les adultères et les _batteries_[3]. Celles que l'on place de -l'autre côté sont les _préventions_[4]. Il y en a qui sont là depuis six -mois. Elles seront peut-être acquittées, mais elles n'en auront pas moins -fait six mois. - - [3] Femmes arrêtées pour s'être battues. - - [4] Femmes qui attendent qu'on les juge. - -Une troisième colonne entra et fut placée derrière les premières. - ---Celles-là, me dit-elle, regarde-les bien pour t'en méfier plus tard, si -tu les rencontres. Ce sont des voleuses... quand elles ne sont condamnées -qu'à un certain temps, on les garde ici. - -Tout cela était entré doucement, avec assez de recueillement; mais -bientôt on entendit du bruit. Une masse de femmes se précipitait dans le -fond, dans la partie que j'ai comparée au parterre. Elles se bousculaient -les unes sur les autres. Elles tâchaient d'être sur les premiers bancs, -peut-être pour mieux entendre la messe, mais avec tant d'inconvenance que -les inspectrices furent obligées d'intervenir. C'était bien curieux à -voir. Toutes portaient à peu près le même costume que nous. - -Chaque femme condamnée descend aux ateliers. A cette époque on leur -faisait faire des boîtes d'allumettes. Il y a de très-bonnes ouvrières, -et comme elles sont forcées de travailler, en sortant elles ont une -petite masse d'argent. C'est un mélange dont on ne peut pas se faire une -idée. - -Que de femmes j'ai reconnues plus tard élégantes et fières, que j'avais -vues sous ce triste et honteux uniforme. Il y en a de vieilles, -défigurées par des cicatrices et par des maladies; il y en a de -très-jeunes et de très-jolies. Presque toutes, parmi ces dernières, ont -une certaine coquetterie. - -Les unes ont un bonnet de dentelle sous le bonnet d'uniforme, les autres -des camisoles blanches et des fichus de soie. Les plus élégantes -appartenaient à des maisons. - -Les maîtresses de ces maisons ont soin d'elles et leur envoient du linge, -de l'argent et des provisions toutes les semaines. On dit en parlant -d'elles: «Une telle! elle reçoit le panier.» C'est l'aristocratie du -lieu. Aussi, ont-elles dans les cours de vieilles abandonnées qui les -servent, qui font leur ouvrage. Il y en a qui ont de l'argent; les hommes -qu'elles entretiennent quand elles sont en liberté leur envoient -beaucoup. En général elles sont généreuses; elles payent pour tout le -monde. On les appelle les _Panuches_. - -Toutes ces femmes, pendant l'office, regardent en l'air, causent, font -passer de petits papiers aux femmes de l'infirmerie, aux voleuses, aux -prévenues. Elles font des signaux aux corrections; on les leur rend. -Pendant que les surveillants écoutent la messe, tous ces petits manèges -s'accomplissent. On montre sur ses doigts combien de temps on a encore à -faire. On envoie des baisers en signe d'adieu! Le dimanche est vraiment -un jour de fête. - -Denise était à la correction depuis trois ans. Elle avait eu une amie qui -était devenue femme, et qui faisait partie d'une des colonnes qui -venaient d'entrer. Elle se pencha et mit deux doigts hors de la grille. - -Denise s'était empressée de me montrer la Blonde, comme elle l'appelait. - ---Tiens, vois-tu sur la banquette du fond, une femme qui a un mouchoir à -grands carreaux, à côté d'une borgnesse; cette femme qui baisse la tête, -qui a des cheveux blonds, un foulard bleu et blanc autour du cou? - ---Oui, mais je ne puis voir sa figure. - -Et je m'avançai plus près de la grille. - ---Elle écrit sur ses genoux. Tiens, elle lève la tête; comment la -trouves-tu? - -Je regardai bien avant de répondre. C'était une fille qui pouvait avoir -de dix-huit à vingt ans. Ses cheveux étaient si beaux, que je regardai -au-dessus de sa tête s'il n'y avait pas en l'air un rayon de soleil qui -leur donnait ce brillant et cette couleur dorée. Ses yeux étaient grands, -d'un bleu tendre; leur grande expression de douceur annonçait un -caractère faible. Son front était encadré de deux boucles. Cette coiffure -devait être celle qui lui allait le mieux; elle le savait et bravait le -règlement en se frisant tous les jours. Sa figure était longue, son nez -long, un peu aplati du bas; sa lèvre inférieure dépassait la supérieure; -la bouche était grande, les dents mal rangées, mais blanches. Elle avait -de vilaines choses, pourtant la blancheur de sa peau, ses beaux yeux et -ses cheveux qui dissimulaient en tombant de chaque côté son menton de -galoche, en faisaient une fille agréable. Elle me parut avoir quatre -pieds et demi; ses épaules étaient larges, mais un peu hautes. - -Je dis à Denise qui attendait la fin de cet examen. - ---C'est une drôle de figure; le bas est affreux, commun; le haut est -admirable. Quel est son caractère? Elle doit être bonne. - ---Oui, me dit Denise, mais elle a le caractère comme la figure: -c'est-à-dire qu'elle en a deux. Elle est fantasque, insouciante. On peut -lui dire ou lui faire des choses désagréables: elle ne se fâchera pas; -puis, un autre jour, où on ne lui dira rien, elle s'emportera sans -motifs. On la pourrait croire un peu folle. Elle a été bien élevée. Elle -s'est sauvée de chez ses parents parce qu'elle avait une belle-mère. Je -ne sais pourquoi on l'a fait enfermer ici. En sortant, elle est entrée en -maison. - -Je tournai la tête et je vis, au bout de la grille où j'étais, une petite -fille de douze à treize ans, qui faisait des efforts inouïs pour être -aperçue d'en bas. - ---Regarde donc comme cette petite se remue. - ---C'est pour tâcher que sa mère, qui est là aux prévenues, la regarde. -Vois-tu cette grosse femme qui tourne les yeux de notre côté? c'est sa -mère. Elle a vendu sa fille, et elle va être condamnée au moins à trois -ans. Cette petite que tu vois là a fait ce qu'elle a pu pour la défendre, -mais son autre fille qu'elle a vendue, il y a deux ans, l'a dénoncée et -l'a chargée à outrance, parce qu'elle lui avait fait des scènes pour -avoir de l'argent. - -Cette femme me fit horreur; j'en détournai les yeux. - -A l'autre bout du banc des prévenues, il y avait une petite femme brune, -délicate, qui avait l'air souffrant. Je la fis remarquer à Denise. - ---Ah! c'est la femme en couche, celle-là! elle à fait assez de bruit, en -arrivant ici. Elle était mariée à un brave homme qui l'adorait; il lui -donnait tout ce qu'elle voulait, et, comme il faisait de très-belles -affaires, il n'y avait rien de trop beau pour sa femme. Il paraît qu'elle -était très-pincée, très-sévère pour les autres. On ne l'aimait guère. Son -mari fit un grand voyage; il resta un an absent. Quand il arriva, une -bonne voisine lui annonça qu'il était père depuis huit jours. Il paraît -que cette nouvelle ne lui fit pas tout le plaisir qu'on aurait pu croire, -car il ne rentra pas chez lui, et revint, dans la nuit, avec le -commissaire de police. Il fit arrêter sa femme, ainsi que son commis qui -était monté pour la soigner. Le mari, qui était un mouton, s'était changé -en loup. - ---Pauvre femme! dis-je en la regardant, elle est bien à plaindre. - ---Tu la trouves à plaindre, fil Denise étonnée; moi, je ne la plains pas. -C'est sa faute; on ne vole pas les gens. Si cet homme ne lui convenait -pas, fallait pas qu'elle l'épouse; quand on a une langue pour dire oui, -on peut dire non. Si en sortant d'ici on voulait m'épouser, je refuserais -parce que je veux être libre. Une autre, une femme comme celle-là, par -exemple, se marierait et serait libre tout de même. Tiens, regarde la -seconde femme sur le sixième banc; voilà une femme qui est à plaindre! -Tu vois comme elle est jolie! c'est une Bordelaise. Un homme, assez beau -garçon, lui a fait des propositions; elle l'a épousé, croyant qu'il -l'aimait. Pas du tout, il l'a mise dans une boutique où sa beauté -attirait du monde; il a fini par lui dire ce qu'il attendait d'elle. Il -la vendait lui-même au plus offrant et la battait comme plâtre, quand -elle refusait. La police s'en est mêlée; on les a arrêtés tous les deux. -Il a donné son consentement pour qu'on l'inscrivît, afin qu'elle fût plus -libre. Moi, je l'étranglerais; mais elle l'adore, à ce qu'il paraît. Je -crois que c'est de la peur. - ---Eh bien! moi, je ne plains pas celle-là; c'est une femme sans cœur, -sans caractère; c'est une machine. - ---Qui donc vous raconte tout cela? - ---La fille de salle qui va dans les cours, et avec qui je suis amie. - -La messe finie, tout le monde sortit dans l'ordre où l'on était entré. -Nous descendîmes. A la dernière marche, Denise se baissa et ramassa -quelque chose qu'elle mit dans son fichu. - -Arrivées dans le jardin, elle m'emmena dans un coin et tira un papier -plié tout petit. - ---Vois-tu, me dit-elle, elle m'aime plus que toi, celle-là; voilà deux -ans qu'elle a quitté la correction, elle ne m'oublie pas. Puis elle lut: - - «Ma bonne chérie, le temps approche où tu vas prendre ta volée. - Moi, si c'était à refaire, je ne le ferais peut-être plus. Je - n'ai pas de chance, voici ma troisième condamnation. J'ai passé - la nuit dans un hôtel du quartier latin; j'ai été prise par la - ronde; m'en voilà pour un mois. Je suis triste; il y a loin de ce - que je m'étais figuré à ce qui est. Si tu ne reçois pas mon - billet, ce ne sera pas ma faute; j'ai peur d'avoir mal compris - ton signe. Je pense bien souvent à toi. J'en suis à regretter la - correction. - - «MARIE LA BLONDE.» - - ---Vous voyez que vous aviez tort de dire, hier, qu'il pouvait y avoir des -femmes heureuses dans ce genre de vie. - ---Mais je le dis encore, répondit Denise en repliant sa lettre. Marie n'a -pas de volonté; elle s'est amourachée d'un étudiant, qui la fait aller. -Elle n'en bouge pas; c'est chez lui qu'on l'aura prise. - -Nous étions, en ce moment, une quarantaine à la correction. C'était une -vraie république; on était sans cesse à se disputer et à se battre. - -Un jour, deux des plus mauvais sujets se querellaient dans l'atelier; -Mlle Bénard entre. - ---Tais-toi, dit l'une d'elles, nous nous retrouverons dans le jardin. - -Je croyais ce rendez-vous oublié; pas du tout, elles allèrent dans un -coin et se battirent à coups de pied et à coups de poing. - -Il y en avait d'une perversité incroyable et d'une hardiesse étonnante. -Ainsi, une fille de douze ans prit la fuite par-dessus les murs, qui ont -au moins soixante-dix à quatre-vingts pieds de haut; une autre se sauva à -la place d'une blanchisseuse. - -Enfin, comme tout ce qui est défendu devient une passion, ces enfants, -ces femmes trouvaient des moyens pour causer ensemble, pour s'écrire. - -Ce qui faisait le plus de ravages dans cette maison, à l'époque dont je -parle, c'étaient ces liaisons entre des filles de douze et de quinze ans -et des femmes de trente et de quarante ans. Elles parviennent à tromper -la surveillance la plus active. - -Chaque lettre qui entre et qui sort est lue et marquée. - -Malgré toutes les précautions, les embaucheuses trouvent moyen d'exercer -leur infâme métier. - -On appelle embaucheuses les femmes qui vont trouver une jolie fille et -lui donnent l'adresse des mauvaises maisons qu'elles représentent, en en -faisant un grand éloge. - -Elles montent la tête à de pauvres enfants, qu'elles entraînent du côté -des écoles ou de la Cité, dans des bouges immondes, où elles meurent -jeunes quand elles sont faibles. - -Ce qu'il y a de plus horrible, c'est la perversité de la corruption dans -ce milieu infernal. Il n'est pas rare d'entendre des enfants de dix ans -dire ce qu'elles veulent être, et où elles iront quand elles auront -l'âge. - -Le parloir est au rez-de-chaussée, la correction au troisième. Il y a -dans le mur un tuyau qui vient d'en bas. Quand on sonne, c'est un signal -pour appuyer l'oreille contre l'entonnoir. On demande quelqu'un au -parloir: tout le monde lève la tête, tout le monde espère. - -Celle qu'on appelle court comme une folle, les autres sont tristes; puis, -quand elle remonte avec des provisions, toutes les autres l'entourent. -Elle a vu quelqu'un qui vient du dehors; il semble qu'elle rapporte des -nouvelles d'un autre monde. - -J'étais là depuis un mois, sans que personne m'eût donné signe de vie. -C'est alors que l'on souffre. Quand on est condamné, on compte chaque -heure, chaque minute, qui vous rapproche de la délivrance; quand un ami -vous écrit, on sait que quelqu'un pense à vous; mais rien, rien! Aussi, -avais-je des moments de rage où, emportée par la violence de mon -caractère, je jurais de me venger, de faire pis que tout le monde. Ces -moments d'exaspération ne duraient pas longtemps, mais ils me gâtaient le -cœur. - -Nous avions avec nous une fille nommée Augustine, qui était à peu près de -mon âge. Cette fille était d'une gaieté intarissable; quand j'étais -triste, Denise allait la chercher. Je ne puis la comparer qu'à un singe. -Elle nous annonça que son père était décidé à la retirer de la -correction. - ---Je lui ai persuadé que je deviendrais ici pire que je ne suis, et il a -cru que c'était possible, ajoutait-elle en éclatant de rire. Pauvre -bonhomme de père, je vais le lâcher au bout de la rue. - -Je lui dis que c'était mal. - ---Merci, me dit-elle; il m'a promis, si je me conduisais mal, d'employer, -avec son tire-pied, un procédé de correction qui n'est pas caressant du -tout. Pour sortir, j'ai répondu que j'y consentais; mais je sais comment -il s'en acquitte, et j'aime mieux me donner de l'air. - -Le soir, elle vint me trouver dans la cour, et me dit d'un air grave: - ---J'ai quelque chose à vous demander. - -Je crus qu'elle allait me faire quelques plaisanteries; je la suivis dans -un coin, un peu méfiante; elle m'arrêta, regarda si on ne l'entendait -pas, et me dit: - ---Je sors demain; je n'ai pas d'effets. Vous êtes grande comme moi, -voulez-vous me prêter les vôtres? je vous les renverrai dans deux jours. -Je vais aller en maison; on m'en donnera; je vous ferai rapporter de -suite ce que vous m'aurez prêté. Seulement, ne le dites à personne, parce -que cela est défendu. - -Je lui fis observer que je n'avais que cela; que, si je le lui prêtais, -il fallait qu'elle me le renvoyât de suite. - -Elle me fit tant de promesses, que je crus à sa sincérité, et que je -consentis. - -Elle partit. Quelques jours après, comme elle ne me renvoyait rien, je -fis part de mes inquiétudes à mon amie. - ---Sotte! pourquoi ne m'en as-tu rien dit? Ce sera amusant quand tu -partiras. - ---Quant à cela, la maison me fournira bien un sac pour m'ensevelir: je ne -sortirai jamais d'ici. - ---Te voilà avec tes idées noires. Tiens, on sonne la récréation; viens en -bas. - -Je la suivis. - -Il y avait, dans notre enclos, une porte qui était le sujet de la -curiosité générale. Cette porte, qui était cintrée par le haut, était -exhaussée au-dessus du sol: il fallait monter deux marches pour y -arriver. Nous ne l'avions jamais vue ouverte. On cherchait toujours à -voir, par une fenêtre ou par un trou, ce qui se passait à l'intérieur; -et, comme on n'avait rien découvert, chacune avait une idée. C'était -l'amphithéâtre de l'infirmerie. - -Il y avait des internes qui travaillaient; mais il leur était défendu -d'ouvrir de ce côté. Ils devaient entrer et sortir par une autre porte, -qui donnait sur la cour de l'hôpital. Je partageais alors l'ignorance -générale au sujet de cette porte mystérieuse; mais je n'étais pas moins -intriguée que les autres. - -Ce jour-là, sans doute, on avait égaré la clef; on était entré par la -petite porte, et on l'avait poussée sans la fermer. - -Je descendais avec Denise, qui me laissa pour aller parler à une autre. -Je passai près de la porte; je montai les deux marches, et je la poussai -doucement: elle s'ouvrit; je me penchai en avant. Tout-à-coup, je me -redressai, comme poussée par un ressort. Ce que je venais de voir était -affreux. Je me raidis contre le chambranle de pierre; on eût dit que j'y -étais attachée. J'avais vu, étendue sur une table de marbre, une jeune -fille, dont le ventre et la poitrine étaient ouverts par de grandes -incisions; elle n'était pas défigurée; ses yeux étaient à demi ouverts. -Le jour que fit la porte en ouvrant miroita sur sa figure. Je crus -qu'elle avait bougé; je la regardai si fixement que ma vue se brouilla. -J'attachai mes deux mains au mur, derrière moi; je restai le cou tendu, -la bouche ouverte, l'œil fixe. - ---Que fais-tu donc là? me dit Denise en s'approchant. - -Je fis un effort inouï pour m'arracher du mur, où il me semblait que -j'étais scellée, et je me jetai dans ses bras. - -Elle me fit descendre les marches en me disant: - ---Es-tu folle; si c'est comme cela que tu te distrais de tes idées -noires, tu choisis bien! - -Je voulus oublier ce que je venais de voir. Ce fut plus fort que moi. - ---Quel sort! me disais-je. Si jeune! si jolie! mourir seule! sans qu'un -parent, un ami, soit là pour rassembler vos restes! Mon Dieu! est-ce vous -qui faites ainsi la part de chacun? - -Je passai une nuit affreuse. - -Une de nous vint à mourir; j'étais si triste que je changeais à vue -d'œil. - -Un jour, je me levai gaie, presque heureuse. Je dis à mon amie: - ---Je ne sais ce qui va m'arriver; j'ai fait de beaux rêves. - ---Tu es donc superstitieuse? fit Denise en riant. - ---Tout ce que tu voudras. Mes rêves me trompent rarement. - ---Voyons, conte-moi le tien. Tu as rêvé qu'on prenait Saint-Lazare -d'assaut et qu'on nous donnait la clef des champs. - -Je ne répondis rien; j'allai m'asseoir à mon métier. Chaque fois qu'on -ouvrait une porte, mon cœur battait. Une heure sonnait en même temps -que la sonnette du parloir. - -La femme qui écoutait le nom qu'on allait demander ne l'avait pas -entendu, que je m'écriai: - ---C'est moi, n'est-ce pas? - -Elle se retourna et dit à haute voix: - ---Céleste, au parloir. - -Au lieu de courir comme les autres faisaient, je restai sur ma chaise, si -tremblante, que je ne pouvais pas me lever. - ---Conduisez-la, dit Mlle Bénard; elle n'y est jamais allée. - -Denise s'offrit pour m'accompagner, et, sans attendre la réponse, elle -m'entraîna vers l'escalier. Je m'arrêtai au second étage, les jambes me -manquaient. - ---Qu'est-ce que tu vas dire à ta mère? me demanda-t-elle en s'arrêtant -aussi. - ---Mais je vais lui dire tout ce qui s'est passé. - ---Eh bien, si, comme tu me l'as dit, elle aime cet homme, ne le fais pas, -sans savoir si elle le voit toujours. Il lui aura conté tout cela à sa -manière. On pourrait t'oublier ici. - -J'étais en bas. Un gardien me fit entrer et dit à ma compagne de -m'attendre à la porte. - -Ma mère était assise sur une chaise, au fond d'une grande salle, garnie -de bancs en chêne tout autour. Les dalles étaient blanches. Il y avait un -Christ au mur. - -Je baissai la tête et j'attendis. J'avais perdu depuis longtemps -l'habitude d'embrasser ma mère. Elle ne fit pas un pas vers moi; je -n'osai pas m'approcher. - ---Malheureuse! me dit-elle enfin, tu n'as pas honte de me faire venir -ici. - -Je relevai la tête; le ton avec lequel elle me parlait m'étonna. J'étais -si sûre que c'était moi qui avais le droit de lui faire des reproches! -D'abord, je ne sus que répondre; puis, sentant le sang me bouillonner au -cœur, je lui dis: - ---J'espère, ma chère mère, que tu sais ce qui m'y a conduite, et que tu -ne viens pas me faire des reproches. Tu as mis assez de réflexion à venir -ici; tu dois être faite à l'idée de m'y savoir, et, puisque te voilà, à -l'idée d'y venir. - ---Oh! me dit-elle, il paraît que cela n'a pas changé ton caractère. Il -n'y a que trois jours que je sais que tu es ici; c'est le temps qu'il m'a -fallu pour avoir une permission. - ---Qui donc maintenant reçoit tes lettres? - ---Personne. - ---On t'a pourtant écrit cinq fois. - ---C'est faux. - ---Depuis combien de temps es-tu de retour à Paris? - ---Depuis un mois. - ---Que t'a-t-on dit quand tu es arrivée? Tu as dû t'apercevoir que je -n'étais pas là! - ---On m'a dit la vérité. - ---Et quelle est cette vérité? - ---Que tu t'étais laissé entraîner par une femme et sauvée de la maison. - ---Et qui est-ce qui t'a dit cela? - -Elle ne me répondit pas. - ---Comment as-tu su que j'étais ici? - ---Il y a trois jours, une femme m'a arrêtée dans la rue, celle qui t'a -fait prendre. Elle m'a dit où tu étais, en me faisant je ne sais quel -conte, en me disant qu'elle était venue vingt fois, qu'on n'avait pas -voulu la laisser monter, qu'on lui avait dit que je n'étais pas revenue. - ---As-tu demandé au marchand de vins si c'était vrai? - ---Non, à quel propos lui aurait-on défendu ma porte? - -J'hésitai un peu et je lui dis: - ---Comment se porte M. Vincent? - ---Bien, me dit-elle; il m'a accompagnée; il m'attend dehors. - -Je regardais la porte; je pensais à ce que m'avait dit Denise en -descendant: il me semblait la voir rire au travers du mur. - ---As-tu adressé une pétition au préfet pour me faire sortir? - ---Je n'ai pas encore eu le temps: Vincent l'écrira demain. - ---Non, lui dis-je, fais-la écrire par un autre, et surtout porte-la -toi-même. - ---Pourquoi donc? - ---Je te le dirai plus tard. - -Il y avait une heure que j'étais au parloir avec ma mère; c'est le temps -qu'on a le droit de rester. - ---N'oublie pas d'écrire; quand viendras-tu? - ---Dans quelques jours; j'écrirai demain. - -Elle m'embrassa si froidement, qu'en remontant les escaliers je me mis à -pleurer, et je dis à Denise: - ---Tu avais raison, je suis perdue; je ne sortirai jamais d'ici. Pauvre -Thérèse! je l'accusais d'oubli. _Il_ l'empêchait de voir ma mère et il -gardait les lettres. Oh! cet homme me rendra méchante, haineuse; je me -vengerai un jour ou l'autre. - -Le temps passait lentement. Je faisais mille projets sur ce que je devais -dire à ma mère. - ---Si je lui dis tout, pensais-je, et qu'elle me croie, c'est bien; mais -si elle ne me croit pas, elle me laissera ici. Non, il vaut mieux -patienter. C'est devant lui que je dirai tout à maman. Il n'osera pas me -démentir. - -Huit jours se passèrent ainsi. Ma mère revint; elle me dit qu'elle avait -fait la demande, mais qu'on n'avait pas répondu. - -L'inquiétude me reprit. Huit jours se passèrent encore. Ma mère m'annonça -enfin qu'elle avait une réponse et que dans deux ou trois jours je serais -libre. - -En effet, le troisième jour, on vint dans ma cellule me dire de -m'habiller, que je partais à deux heures. - ---Mais je n'ai rien, m'écriai-je; on ne m'a pas rendu mes affaires. J'ai -oublié d'en parler à ma mère. Aurai-je le temps d'envoyer d'ici chercher -des vêtements? - ---Non, me répondit la gardienne, pas d'ici, mais du dépôt où vous -resterez jusqu'à demain. On vous laisse vos effets de correction, qu'on -nous renverra demain par le panier. - -Je fus à la cellule de Denise. Elle se mit à pleurer si fort que toute ma -joie me quitta. Je l'embrassai, je lui fis toutes les promesses -possibles. Elle fondait en larmes. - ---Je te jure que j'irai te voir n'importe où. - -Je passai mes deux dernières heures assise sur son lit. Je l'embrassai -une dernière fois et je sortis. - -J'étais au bout du grand corridor, que j'entendais encore ses sanglots. - -Je partis comme j'étais venue, dans la même voiture: il n'y avait que mon -costume de changé. Mais je ne savais pas encore l'impression terrible que -le séjour à la correction devait laisser dans mon caractère, l'influence -que ces quelques mois devaient avoir sur mon triste avenir. - -Arrivée au dépôt, on me fit monter dans la chambre où j'avais déjà été. -Il y avait foule: sept personnes dans cette petite pièce. Je restai là -trois jours sans dormir et presque sans manger. - -Le quatrième jour, M. Régnier me fit demander. - ---Ah! ça, mon enfant, j'ai écrit à votre mère de venir vous chercher; -comment ne vient-elle pas? Mais pourquoi donc avez-vous l'uniforme de la -correction? - ---Monsieur, c'est que j'ai prêté mes effets. - ---Ah! et l'on a oublié de vous les rendre. Est-ce que vous avez été -malade? vous êtes bien pâle. - ---Oh! monsieur, si vous saviez où l'on m'a mise. Nous sommes les unes sur -les autres. Je suis avec une bande de mendiantes alsaciennes. Je n'ai pas -mangé depuis mon arrivée; tout cela me dégoûte. - ---Allons, je vais vous faire conduire à la pistole. - -Puis, tirant sa bourse, il me donna deux francs. - ---Tenez, vous mangerez avec cela; et il me regarda avec un air de pitié -et de bonté que je n'oublierai jamais. - -La bonté et l'humanité de M. Régnier ne le mettaient pas à l'abri des -rancunes auxquelles l'exposaient ses fonctions. A Saint-Lazare, c'était à -qui le chansonnerait! - -Combien de fois j'ai entendu proférer contre lui des menaces de mort! - -Une fois même, M. Régnier a failli être victime de la fureur d'un de ces -êtres à qui toute idée de discipline est insupportable, et qui haïssent -instinctivement tous ceux qui sont chargés de maintenir l'ordre dans la -société. - -Dans ce temps-là, les femmes arrêtées étaient conduites dans le cabinet -de M. Régnier; il prononçait en leur présence la condamnation aux -punitions administratives qu'elles avaient encourues. - -Une de ces femmes que j'ai essayé de dépeindre, quand je vous ai parlé de -mon arrivée à la correction, lui lança à la tête un énorme presse-papier -en marbre qui, heureusement, ne l'atteignit pas. - -C'est même depuis ce moment que l'usage a été modifié, et que les -condamnées apprennent seulement à Saint-Lazare la durée de la détention -qu'elles auront à faire. - -Je ne crois pas, d'après ce que j'ai vu, que M. Régnier ait prononcé dans -sa vie une seule condamnation injuste. Cependant les haines, qui ne -pouvaient éclater en sa présence, couvaient dans le fond de ces cœurs -ulcérés. J'ai entendu dire, non pas à une femme, mais à cent: - ---Oh! s'il y a une révolution, nous pendrons Régnier. Oh! s'il y avait -une émeute, nos hommes brûleraient Saint-Lazare! - -Pauvre monsieur Régnier! si bon pour moi et pour tant d'autres; j'ai -souvent tremblé pour ses jours. - -Sur son ordre, on me conduisit à la pistole. C'était une chambre de -quatre pieds carrés, avec une fenêtre garnie de barreaux, un lit de -sangles, une petite table. - -Tous les prisonniers ont le droit, moyennant un franc par jour, d'aller à -la pistole. Beaucoup préfèrent les salles communes; c'est moins triste -que cette cellule. - -La fin de la journée et la nuit me parurent un siècle. - -A onze heures, on me fit appeler. J'entrai dans le cabinet de M. Régnier; -ma mère y était. - ---Vous allez vous en aller, mon enfant; votre mère promet de bien veiller -sur vous. Faites bien attention: ne vous laissez entraîner par aucune de -ces femmes que vous avez pu rencontrer; car si vous reveniez, vous -trouveriez en moi un juge sévère. Votre mère ne pourrait plus vous avoir; -je vous enverrais au couvent de Saint-Michel jusqu'à vingt et un ans. On -rase la tête en entrant; vos cheveux auraient le temps de repousser. - -Je lui promis du fond de mon cœur d'être sage, et lui dis que si -jamais je revenais il pouvait m'enfermer pour le reste de mes jours. - -Il me fallut attendre encore une heure pour qu'on allât me chercher des -effets. - -Enfin les portes s'ouvrirent: j'étais libre! - - - - -VIII - -LA CHUTE. - - -L'air me parut embaumé; je le respirais comme une fleur enivrante qui -m'engourdissait et faisait circuler dans mes veines un bien-être inconnu. -«Libre!» m'écriai-je, et je courus jusqu'au quai sans tourner la tête. Je -m'arrêtai au bord du parapet; je regardai l'eau couler. Ma pensée s'en -allait avec elle! Je fus arrachée de mon extase par ma mère, qui venait -de me rejoindre, et me dit en me tirant le bras: - ---Où vas-tu donc? ce n'est pas notre chemin. - ---Ah! pardon, ma bonne mère, lui dis-je en l'embrassant à plusieurs -reprises, pardon! J'ai l'air d'une folle, n'est-ce pas? mais je suis si -heureuse! Ah! que c'est bon d'être libre! Vois donc la rivière! comme -elle est indépendante! comme tout cela est joli! Je ne m'en étais jamais -aperçue. C'est vrai qu'il faut être privé des choses pour savoir ce -qu'elles valent. Oh! que je t'aime, ma bonne mère!... Et je l'embrassai à -la fâcher. - ---Reste tranquille; tu vois bien que tu me chiffonnes. Je suis bien aise -que tu y tiennes tant à la liberté; tu ne recommenceras pas. - -Je n'étais pas à ce qu'elle me disait. Je répondais: Oui, maman. - ---Nous allons rentrer: tu travailleras avec moi. - ---Oui, maman. - ---Ne sois pas malhonnête avec ce pauvre Vincent. - -Cela me tira de ma contemplation. Je la fis recommencer. - ---Oui, me dit-elle, tâche de vivre en paix avec lui, pour l'amour de moi. - ---Comment pour l'amour de toi? Est-ce que tu espères le garder? - -Ce fut elle qui s'arrêta et me regarda étonnée. - ---Ah! c'est vrai, tu ne sais que ce que l'on t'a conté! je vais te dire -la vérité. - -Pendant ma narration, elle rougit, pâlit, pleura. Je venais évidemment -de la faire beaucoup souffrir. Elle ne me répondit rien. - -Nous arrivâmes. Vincent était à cette fenêtre où je m'étais blessée. Ma -mère monta d'un pied ferme; mes jambes fléchissaient. La vue de cette -maison me rappela tout, et l'air me parut étouffant. Enfin, prenant ma -résolution, je montai plus hardiment. - ---Qu'ai-je à craindre? me disais-je, ma mère est là. Je vais chez elle. -Il ne pourra me démentir. - -J'entrai, regardant Vincent en face. Je croyais le voir se troubler; pas -un muscle de sa figure ne bougea. - -Ma mère avait la même idée que moi; elle se retourna de mon côté, et me -dit: - ---Allons, répète devant lui tout ce que tu m'as dit en chemin. - -Ce fut moi qui changeai de couleur et perdis contenance. Je vis la figure -de ma mère s'éclairer d'un espoir qui me fit un mal affreux. Elle doutait -de moi. Cette pensée me révolta. - -J'avançai, la tête haute, le regard fixe. Vincent ne donna pas un signe -d'émotion. Son calme m'exaspéra. - ---Êtes-vous devenu muet! dites donc pourquoi je suis partie d'ici. Dites -donc ce qui s'est passé! Et je lui répétai tout ce que j'avais dit à ma -mère. - -Quand j'eus fini, ma mère lui dit: «Répondez donc!» Cela avait plutôt -l'air de dire: «Démentez-la, je vous croirai.» - -Vincent sentit son avantage. Il n'en fut que plus impassible. - ---J'attendais qu'elle eût fini. Je n'ai pas grand'chose à dire; du reste, -vous savez que votre fille me déteste. Moi, je l'ai connue enfant, et, à -cause de vous, je l'aime beaucoup. Elle est rentrée toute triste; j'ai -tâché de la consoler. Je ne sais ce qu'elle s'est figuré; elle s'est -sauvée. C'est un prétexte. - -Je devins livide! - -Je regardai ma mère. Sa figure était calme. Je serrai les dents et je -sentis mon cœur trop étroit pour contenir ma colère et ma haine. - -Ma mère eut sans doute peur de l'état dans lequel elle me voyait, car -elle le pria de nous laisser seules. - -Il prit son chapeau et passa près de moi. Ses lèvres ébauchèrent un -sourire qui me mit en fureur. - ---Tu le crois plutôt que moi, n'est-ce pas? Il me rit au nez. Il est bien -sûr que tu le préfères; qu'il peut tout ici. Eh bien! je lui cède la -place. Moi, je ne peux plus vivre ici. Tu es bien décidée à le garder, je -pars. - -Ma mère se mit devant la porte et me prit dans ses bras. - ---Voyons, Céleste, écoute-moi. - ---Non: si tu ne me promets pas de mettre cet homme à la porte. - ---Eh bien, oui, je le quitterai; mais écoute-moi. Il vient d'hériter de -quelques mille francs; il me les a promis pour m'établir. Prends patience -pour quelque temps; je ferai semblant de le croire. Contiens-toi. En -changeant de logement, je me séparerai de lui, et nous resterons toutes -les deux. - -J'étais à bout de forces. Les insomnies, les émotions m'avaient épuisée. -En songeant à l'avance à cette scène, je m'étais attendue à quelque chose -de violent et de décidé; je m'étais dit: - ---Ma mère choisira entre lui et moi. - -Une minute décidera de mon sort. Je n'avais pas pressenti que cela -tournerait en longueur. Le dénoûment prolongé me frappait de surprise et -paralysait ma volonté. Ces idées d'intérêt et de calcul que ma mère me -mettait en avant, pour différer de prendre un parti, m'affadissaient le -cœur; je ne comprenais pas alors combien ce sentiment, qu'on nomme -l'amour, avait de puissance sur l'âme des femmes de son âge: ma mère -avait alors quarante-sept ans. Je ne cédai pas, je cessai de lutter. -C'était tout ce que ma mère voulait. - -Elle déposa ce masque de sévérité, qu'au fond du cœur elle savait bien -que je ne méritais pas de voir sur son visage. Elle m'embrassa avec plus -d'effusion qu'elle ne l'avait fait depuis longtemps. Je lui rendis ses -caresses à contre-cœur, mais je les lui rendis. - -Je me couchais avant que Vincent rentrât; je me levais quand il était -parti. J'évitais toutes les occasions de le voir; car, lorsqu'elles se -présentaient, c'étaient des querelles sans fin. - -Le temps s'écoulait et je ne voyais aucun changement s'accomplir. Ma mère -paraissait avoir oublié. - -Un jour, il revint dans la journée, et me trouvant seule il osa me dire: - ---Allons, viens que je t'embrasse, boudeuse. Je t'avais bien dit que ta -mère ne te croirait pas. Tu as eu bien tort; mais, si tu veux, il est -encore temps. - ---Tenez, lui dis-je, on monte; je crois que c'est ma mère; je vais vous -donner ma réponse devant elle... Ma chère mère, arrive donc pour me -conseiller. Voici ce que monsieur me proposait à l'instant; que penses-tu -que je doive faire? - -Il me regarda, haussa les épaules et dit à ma mère: - ---En vérité ta fille est folle. Elle ne sait qu'inventer pour nous -brouiller. - -Ma mère ne répondit rien. - ---Ah! ça, lui dis-je? Était-ce pour te moquer de moi que tu m'as promis -que tu allais le quitter? Crois-tu que, sans cette promesse, je serais -restée ici? Voyons, parle! - -Ma mère s'emporta contre moi, me disant qu'elle ne pouvait avoir -confiance en moi; que du reste elle était fatiguée de tout cela; que ceux -qui voulaient partir étaient libres. - -Ses paroles me tombaient si lourdement sur le cœur, qu'il ne battait -plus. - -Je me mis à pleurer en lui disant: - ---Il ne vous manquait plus que de me chasser; vous le regretterez. - -Je me dirigeai vers la porte. - -Vincent se mit devant moi et m'empêcha de sortir. Il me demanda pardon -d'avoir été cause de tout cela; il me supplia de rester, me disant que, -s'il le fallait, il partirait plutôt lui-même. - -Où aurais-je été? je ne connaissais personne. Je n'avais pas une seule -relation à Paris. La seule maison où j'avais travaillé m'était à jamais -fermée. Je n'avais eu qu'une affection: ma mère! qu'un appui: ma mère! -Cet appui et cette affection me manquant, j'étais seule. - -Je rentrai dans mon cabinet. Je le vis embrasser ma mère à travers les -carreaux. Mon cœur se souleva. - ---Oh! si je pouvais me sauver, si j'avais seize ans! Une idée affreuse -venait de me traverser l'esprit. Je la chassais; elle revenait plus forte -que ma volonté, et je m'endormis en comptant mon âge à un jour près. - -Je rêvai de Denise, des conseils et des indications qu'elle m'avait -donnés. - -Il me semblait que je prenais une voiture, que je donnais au cocher une -adresse dont le souvenir, malheureusement pour moi, s'était trop bien -gravé dans ma mémoire, et revenait à ma tête brûlante, dans ces heures de -cauchemar et d'angoisse... Je me croyais vengée. - -Je m'éveillai sous l'influence de ces songes funestes, et comme armée -d'un sombre courage. Le démon du mal s'était emparé de moi; il ne devait -plus lâcher sa proie. - -Je comptais les jours, les heures. A chaque scène, à chaque querelle, je -disais: «Bon! bon! encore deux mois, encore quinze jours, et je vous -quitterai pour ne jamais vous revoir. Je deviendrai riche; je n'aurai -plus besoin de vous.» Les douces impressions de ma vie, jusqu'alors -innocente et simple, s'effaçaient de mon souvenir. J'ouvrais mon -imagination à des scènes bizarres, impossibles. - -N'ayant encore vu de la vie que son côté le plus étroit et le plus -malheureux, j'aspirais à m'élancer vers un horizon plus étendu, que je -peuplais de fantômes évoqués de tout ce que j'avais vu sur les scènes des -théâtres du boulevard! J'étais folle! - -Soit qu'on ne comprît pas l'état de mon âme, qu'on ne crût pas à -l'énergie de ma résolution, et qu'on fût heureux de se débarrasser de -moi, par un motif ou par un autre, on ne combattait pas mes projets de -départ. - -La vie devenait insupportable pour tout le monde. J'avais tellement en -horreur la faiblesse de ma mère que je ne pouvais plus la regarder. -Enfin, il me vint une pensée terrible. Avant de tout quitter, je voulus -faire une dernière épreuve. - ---Voyons, dis-je à ma mère, je veux te convaincre. Fais semblant de -passer la journée dehors; cache-toi dans ma chambre; écoute, et tu verras -si je t'ai menti. - -Elle hésita longtemps, mais enfin elle consentit. Nous convînmes de tout -pour le lendemain. - -Vincent rentra à neuf heures. - ---Où est ta mère? me dit-il. - ---Elle n'est pas revenue. - -Il fit quelques tours dans la chambre sans me dire un mot, et il prit un -livre. - -Je regardai du côté du cabinet avec inquiétude, pensant que ma mère -triomphait de voir l'épreuve tourner contre moi. Enfin ma haine l'emporta -sur tout autre sentiment. Je m'approchai de lui. - ---Vous aviez raison quand vous me disiez qu'elle ne me croirait pas. Il -faut que vous lui ayez jeté un sort. Si je vous avais aimé autant qu'elle -vous aime, qu'est-ce que vous seriez devenu? - -Il me regarda sans me répondre. Il me sembla voir mon rideau bouger. Je -me rapprochai encore de lui. - ---Vous ne me dites plus rien. Vous voyez bien que j'ai bien fait de ne -pas accepter; si j'étais partie avec vous, vous ne m'aimeriez déjà plus. - ---Essayez, me dit-il... Et il attacha sur moi un regard qui me força de -baisser les yeux. - ---Que j'essaye quoi? - ---De me suivre, d'être ma maîtresse. - ---Eh bien! et maman? - ---Bah! Elle est faible de caractère et mobile de cœur; elle se -consolera. - -Nous entendîmes du bruit dans ma chambre. Il me regarda; je me mis à rire -sans lui répondre. - -Il courut ouvrir la porte. Ma mère était tombée au travers. Il la porta -sur son lit. Elle était sans connaissance. - -Alors il eut un véritable chagrin. Il l'embrassait; il lui demandait -pardon. - ---Oh! criait-il, je suis un misérable! Pauvre femme! je l'ai tuée! Mon -Dieu! pardonnez-moi! Jeanne, mon amie, reviens à toi. Je n'étais pas -digne de ton affection. Chasse-moi; voilà tout ce que je mérite. - -Ma mère ouvrit les yeux, regarda autour d'elle et fondit en larmes. Je -n'osais m'approcher. - ---Sortez, nous dit-elle, allez-vous-en tous les deux: je veux être seule. - -Vincent seul obéit à cette injonction. - ---Où veux-tu donc que j'aille? dis-je à ma mère. Et je m'assis. - -Elle se cacha la figure et parut ne plus s'occuper de moi. - -Mon cœur sautait de joie dans ma poitrine. Il me semblait que j'avais -reconquis ma véritable place dans la maison. - -Une fois débarrassée de Vincent, j'étais bien certaine de regagner en peu -de temps tout ce que j'avais perdu dans le cœur de ma mère. Mais si je -connaissais ma mère, je ne connaissais pas encore Vincent. Non seulement -il ne partit pas, mais je suis sûre qu'il n'éprouva pas la moindre -hésitation. - -Il y a des êtres dont on ne peut pas se défaire; celui-là était du -nombre. Si cet homme n'eût pas été un libertin effréné, il eût été -certainement l'être le meilleur et le plus doux qu'il soit possible de -rencontrer. C'était un chef-d'œuvre de résignation et de patience. Il -employait toutes les qualités de sa nature souple, facile et caressante à -se tirer des mauvais pas où ses vices le faisaient tomber. - -Ma mère garda le lit huit jours, avec des intervalles de fièvre, de -délire et d'abattement. - -Il la soigna, pendant tout ce temps, avec une tendresse passionnée. Pour -l'éloigner de son lit, il m'aurait fallu lui faire une scène, provoquer -un scandale. J'en aurais bien eu la hardiesse, car il ne me faisait pas -peur; mais, dans l'état où était ma mère, cette scène l'aurait tuée. Il -sentit que ce courage-là me manquerait, et il en abusa. - -Ma mère lui disait de s'en aller; elle lui faisait les reproches les plus -amers. Tout cela glissait sur lui. Personne ne fut jamais moins -susceptible. Il conjurait ma mère de lui pardonner; il se mettait à -genoux devant elle, lui faisant, pour l'avenir, les plus beaux serments -du monde, et rejetant sa faute sur les fumées de l'ivresse, sur un -instant de folie. Il allait jusqu'à me supplier d'intercéder pour lui. - -Quand il le fit, je le reçus comme il le méritait; mais je m'aperçus avec -terreur qu'il gagnait du terrain, et qu'une fois encore il arriverait à -son but. - -Ma mère s'adoucissait... pour lui. Elle changeait à vue d'œil; elle -devait souffrir beaucoup, et je lui en voulais de souffrir pour lui. - -Tout d'abord, il avait demandé du temps pour arranger ses affaires, mais -il traînait les choses en longueur, et ma mère ne le pressait plus. Toute -espérance était perdue. Il l'emportait définitivement sur moi. - -Je comptai... J'avais seize ans moins un mois!... - -On parla de me marier à un ouvrier, pour se débarrasser de moi. Je -refusai; l'homme dont on me parlait me déplaisait. Les ouvriers me -faisaient peur. J'avais toujours présentes à la mémoire les scènes de -l'insurrection de Lyon. Je n'avais pas assez de jugement pour établir des -différences. Pour moi, qui disait: ouvrier, disait: insurgé; erreur -ridicule et dont je n'ai été convaincue que longtemps après. Je refusai, -et ce n'est pas là ce que je regrette; il me semble que je faisais bien -en n'acceptant pas de me marier avec un honnête homme que j'aurais trompé -ou rendu malheureux. - -On me fit mauvaise mine. Vincent en était venu à désirer, et sans en -avoir l'air, à presser mon départ. Tout lien affectueux entre ma mère et -moi se rompit. Un mois encore s'écoula. J'avais seize ans!... et ma -résolution était prise. - -Je touche à une circonstance épouvantable et à un jour affreux de ma vie. -Mon sort s'est décidé en quelques heures par un coup de désespoir. Il y a -eu, dans mon existence, une journée bien horrible. Le matin, j'étais -pure; le soir, j'étais perdue. - -Bien des femmes sont tombées dans cet abîme; j'ai l'orgueil de croire -qu'aucune n'en a mieux et plus vite sondé la profondeur. - -Le lendemain du jour dont je parle, j'ai compris que j'étais morte, morte -sans retour au monde, dans lequel j'avais vécu jusqu'alors. - -J'aurais donné la moitié de ma vie pour racheter le pas que j'avais fait, -mais il y a des échelles qu'on ne remonte plus... J'ai accepté ma -position de réprouvée et dit adieu au bonheur. Si c'est une expiation de -sentir sa déchéance, je puis dire que, pour moi, l'expiation a été -complète. Je n'ai pas plus marchandé avec l'opinion que l'opinion ne -marchande, en général, avec les femmes tombées où j'étais tombée. - -Cela ne veut pas dire que je n'aie pas gardé d'orgueil vis-à-vis des -autres damnés et damnées. Si je disais cela, je recevrais, je crois, -beaucoup de démentis. - -Mais il n'est pas possible d'être plus humble que je ne l'ai été et que -je ne le suis encore devant le caractère sacré des vertus que je n'ai pas -eu la force de pratiquer. - -J'ai toujours aimé, bien que je n'aie point reçu ce qu'on appelle -d'éducation première, à me rendre compte de mes pensées. - -J'ai tenu, pour moi-même, une espèce de journal de ma vie; c'est-à-dire -que, sous l'impression des émotions ou pénibles ou douces que j'ai -traversées, je laissais tomber sur le papier la trace écrite de ce que -j'avais éprouvé; fragments sans suite, presque aussi souvent détruits que -créés; mais jamais, jusqu'à ces derniers temps, je n'avais songé qu'il -pût y avoir un intérêt quelconque dans le récit d'une existence comme la -mienne. - -Deux sentiments que je ne connaissais pas ont été bien doux à mon -cœur. Le premier, c'est que je pouvais plaire autrement qu'en charmant -les sens, qu'en un mot on pouvait causer avec moi sans me regarder. -J'avais toujours cru que la beauté d'une courtisane était tout; que -personne ne s'avisait de faire attention à son esprit. La seconde idée, -dont la révélation m'a été également précieuse, c'est que mon sort, qui -me semblait, avec raison, si peu digne d'intérêt par lui-même et pour -lui-même, en acquerrait peut-être un peu davantage en face des événements -qui venaient m'accabler sans relâche. C'est ce qui m'a donné le courage -d'écrire le récit de ma vie. - -Mais, arrivée au point où j'en suis, je m'aperçois que, s'il est des -souvenirs affreux, il est, par cela même, des confessions bien difficiles -à faire. - -Je voudrais bien ne pas écrire cette page de ma vie, si une confession -comme la mienne pouvait avoir des réticences. - -Je ne sais quelle publicité est réservée à ces pages, mais, -n'eussent-elles qu'un seul lecteur, je ne veux pas qu'il puisse m'accuser -d'avoir dissimulé une seule des hontes de ma vie. - -Le sentiment qui me guidera dans ce récit est bien supérieur aux divers -mobiles qui ont inspiré ma conduite. Je n'ai jamais eu de goût pour les -livres obscènes; j'ai fait le mal en admirant le bien; j'ai vécu dans le -vice en adorant la vertu, et je vais essayer de raconter, le plus -chastement possible, la vie la moins chaste du monde. - -Je quittai la maison en me promettant de ne pas revenir, si je -rencontrais Denise où j'allais la chercher. - -Les moindres détails de ce départ sont présents à ma pensée comme si j'y -étais encore. - -En descendant l'escalier, je touchai ma poche pour m'assurer que ma -fortune--cinq francs--y était bien encore. - -Il tombait une pluie fine. J'avais mis mes plus beaux atours, et, pour -épargner mon bonnet, je pris un petit fiacre. Je donnai l'adresse au -cocher, exactement comme dans mon rêve. En entendant le nom de la rue et -le numéro, il resta tout ébahi, sans fermer la portière. - ---Est-ce que vous ne savez pas où cela est? lui demandai-je inquiète... - ---Si, si, me répondit-il en riant. Et il monta sur son siége. - -Le trajet me parut long. Nous arrivâmes devant une belle maison; le -cocher me fit descendre; j'hésitai avant d'entrer. - ---Est-ce bien là que vous allez? me demanda-t-il. - ---Je pense que oui, lui répondis-je honteuse. Si vous voulez m'attendre -cinq minutes, vous me ferez plaisir. - -Il me fit signe que oui, et il s'assit sur son marchepied qui était resté -ouvert. Ayant dépassé la porte cochère, je trouvai une barrière grillée, -je l'ouvris. Une sonnette s'agita. Ce bruit, auquel je ne m'attendais -pas, me fit peur. - -Il y avait au fond de la cour d'énormes cuisines. J'allais ressortir, car -je devais m'être trompée; Denise ne pouvait demeurer dans une aussi belle -maison; mais, au moment où j'ouvrais la porte, une voix me dit: - ---Qui demandez-vous? - -J'étais embarrassée et je répondis en balbutiant: - ---Pardon, madame, je crois m'être trompée... Je demande Mlle Denise; -savez-vous si elle demeure ici? - ---Je n'en sais rien, je ne connais pas les femmes. Je ne monte jamais; je -suis cuisinière. Puis elle appela dans la cour. Fanny!... Attendez, me -dit-elle, la femme de chambre va descendre. - -Je suis assez loin de ce temps pour qu'on me pardonne un aveu, qui, -d'ailleurs, a un rapport avec le triste récit que la vérité me force à -faire. J'étais jolie, et, dans le lieu infâme où j'avais mis le pied, la -beauté est le plus dangereux des passe-ports. - -Mlle Fanny parut. Je dois dire qu'elle avait l'air personnellement -très-désagréable. Cependant, après m'avoir regardée, elle me parla du ton -le plus doux et le plus caressant. - ---Qui demandez-vous? ma fille, me dit-elle, en se mettant en face de moi -pour mieux me voir. - ---Je demande Mlle Denise. - ---Je ne connais pas ce nom-là! La personne que vous me demandez doit en -avoir un autre. Au surplus, attendez là un instant, me dit-elle en me -montrant le péristyle qui était au bas de l'escalier; je vais vous faire -parler à Madame. - -J'entrai. Au bout d'un instant, j'entendis qu'on parlait de moi à -l'entresol. - ---Est-elle agréable? - ---Mieux que cela. - ---Fais-la monter. - -Mlle Fanny vint me chercher et me fit entrer dans une jolie petite -chambre qui me parut magnifique. - -Une grande et grosse femme entra en même temps que moi, mais par une -autre porte. Elle avait dû être remarquablement belle. Ses cheveux -étaient gris; ses bandeaux, retenus par une ferronnière garnie de -diamants et de rubis; ses mains, étincelantes de bagues d'un grand prix, -s'appuyaient à chaque meuble, car son embonpoint l'empêchait de marcher -facilement. Elle était couverte de soie et de dentelles, et mise avec -tant d'art, qu'à tout prendre cette masse n'avait rien de difforme. - -Elle me demanda le nom de famille de la personne que j'appelais Denise... -je le lui dis. - ---Oui, elle est ici; mais que lui voulez-vous? - ---Madame, je voudrais la voir, l'embrasser. - ---A la bonne heure; je craignais que vous ne vinssiez pour tâcher de -l'emmener. C'est que je ne veux pas qu'on entraîne mes pensionnaires. -C'est dans leur intérêt; je n'aime pas les coureuses. - -Elle sonna; Fanny parut. - ---C'est bien celle que nous pensions, que mademoiselle désire voir. -Dites-lui qu'on la demande, elle peut descendre comme elle est: c'est une -de ses amies. - -Puis, se retournant de mon côté, elle m'examina avec attention. Il paraît -que le résultat de cet examen la satisfit, car elle me demanda si je -voulais me placer. Elle me dit qu'il lui manquait du monde, et qu'elle me -garderait avec plaisir, si cela me convenait. Elle s'informa de mon âge, -et voulut savoir où j'avais été jusqu'alors. - -Je lui répondis que j'avais à peine seize ans, que j'avais toujours -demeuré chez ma mère, mais que j'étais décidée à sortir de chez elle. - ---Vous n'êtes donc pas inscrite? me dit-elle étonnée. - ---Non, madame. - ---Oh! mais alors vous ne pouvez pas rester ici; dépêchez-vous de partir. -Et elle sortit. - -J'étais si résolue dans ma funeste détermination, que je me sentis toute -désappointée. - -Denise venait d'entrer. Elle se jeta dans mes bras. - ---Je savais bien que c'était toi; je t'avais devinée! Ma petite chérie, -que je suis heureuse de te voir!... Et elle m'embrassait mille fois. - -Quant à moi, je ne pouvais lui dire un mot, tant j'étais surprise de son -costume. - -Elle avait une robe de chambre en satin rose, garnie de cygne; un jupon -couvert de broderies; une chemise si transparente, que je voyais sa -poitrine au travers. Ses cheveux avaient été frisés la veille et -tombaient en désordre sur son cou. Son pied, que je n'avais jamais -remarqué, me parut charmant dans sa pantoufle brodée d'or. - ---Tu es étonnée de mon luxe, me dit-elle; reste ici avec moi, tu en auras -autant. Je suis heureuse comme une reine. - ---Ce n'est pas précisément cela qui me tourmente, dis-je à Denise, dont -la coquetterie naïvement vaniteuse me semblait assez ridicule; seulement, -je suis si malheureuse à la maison, que je voudrais bien rester ici avec -toi. J'étais même venue pour cela; mais il paraît que l'on ne me trouve -pas assez jolie. Cette dame qui vient de sortir a pris un prétexte pour -me faire entendre que je devais partir bien vite. - ---Que tu es sotte, ma chère enfant! Tu ne vois pas que c'est une -frime!... Madame n'est pas si bête que de te laisser aller. Elle vient de -me dire, en te quittant, que tu étais charmante, et de t'engager à -rester. Je vais lui dire que tu veux bien; on va te cacher dans ma -chambre jusqu'à ce qu'il soit temps d'aller là-bas. - -Denise avait raison, et malheureusement pour moi mes craintes n'étaient -pas fondées. - -Autant il est difficile à une jeune fille, dans la position où j'étais, -de se créer une existence honorable par le travail, autant il lui est -aisé de glisser sur la pente du mal. - -Les esprits élevés, les cœurs généreux qui ont protesté au nom de -l'humanité contre la traite des noirs, devraient bien s'occuper un peu de -la traite des blanches. - -En mettant le pied sur le seuil de cette maison funeste, je ne devais -rencontrer que trop de passions complices de mon égarement. - -Denise, qui était sortie, revint au bout de quelques secondes; elle me -fit monter quatre étages et m'introduisit dans une chambre à deux lits, -meublée simplement. - -Dans cette chambre, il y avait deux femmes en train de jouer aux cartes. -Une autre lisait dans un fauteuil. - -Denise me présenta gravement. - ---Mesdames, dit-elle, voici mon amie de la correction dont je vous ai -parlé plusieurs fois; elle vient avec nous. - -On me fit un accueil glacial. On me regarda du haut en bas. Ces femmes -sont assez malheureuses pour avoir besoin de consolation. - -On pourrait croire qu'unies par le malheur et par la honte, elles ont les -unes pour les autres cette affection qu'elles ne peuvent plus demander ni -à la famille, ni au monde; il n'en est rien. Dans ces asiles ouverts au -suicide moral, on trouve les mêmes passions que dans la vie, plus -ardentes peut-être, parce qu'elles sont développées par la solitude et -par l'oisiveté. - -Mes nouvelles compagnes se mirent à chuchoter tout bas. Je n'entendais -pas ce qu'elles disaient, mais je n'eus pas de peine à deviner qu'elles -étaient activement occupées à me critiquer. Je ne leur en voulus pas -trop. Elles me semblaient bien belles, une surtout qui se nommait L... -Celle qui lui faisait face était moins jolie, mais ses mains étaient des -chefs-d'œuvre de la nature. - -Denise me quitta au bout de quelques instants, pour retourner se mettre -en conférence avec la maîtresse de la maison. - -Dans son brutal enthousiasme pour l'odieux genre de vie qu'elle avait -adopté et auquel elle travaillait à m'initier, elle ne se donnait aucun -repos qu'elle n'eût levé les difficultés qui s'opposaient encore à mon -admission dans la maison. - -Il paraît que ces difficultés étaient grandes, plus grandes que je -n'aurais pu me l'imaginer, avant de sonder la profondeur de l'abîme où je -me laissai entraîner. - -J'ai fait jusqu'à présent, et je compte faire dans la suite de ce récit, -assez bon marché de mon caractère et de ma personne, pour avoir le droit -de dire le bien comme le mal. Je n'excuse pas mon action, je la raconte. - -En interrogeant, après douze années, le souvenir attaché à cette -démarche, qui m'a perdue, et qu'on devait me faire payer si cher, je puis -me rendre ce témoignage, que l'idée même de la dépravation était -étrangère à la résolution que j'avais prise; ce que je démêle de plus -distinct au milieu des sentiments confus qui m'agitaient alors, à côté de -ma jalousie pour ma mère et de ma haine pour Vincent, c'est un besoin -impérieux de savoir comment vivait ce beau monde envié et rêvé par les -pauvres. Je me suis damnée par orgueil. Mon corps était plus pur que mon -âme, et je suis tombée. - -Le sacrifice de la pudeur d'une jeune fille, qui se confond pour la femme -honnête avec le bonheur de sa vie et les saintes joies de la maternité, -ne me rappelle à moi qu'un souvenir odieux. - -Denise était triomphante. Aucun obstacle ne devait plus s'opposer à notre -réunion. Quant à moi, j'étais la créature la plus malheureuse qu'on pût -imaginer. - -Les deux jours que je passai cachée dans cette maison furent pour moi -deux jours d'affreux supplice. - -La fièvre qui m'avait soutenue s'était subitement affaissée, et n'avait -laissé dans mon cœur que le remords, le découragement, un immense -dégoût de moi-même et de la vie que j'avais embrassée. Si j'avais eu -encore un peu d'exaltation, avec mon désespoir, il est certain que je me -serais tuée. - -Je me suis donné de cela plus tard à moi-même une preuve convaincante, -mais le ressort de mon âme était brisé. - -Si j'avais pu effacer de mon existence un affreux moment, j'aurais fui -cette maison maudite, mais je me sentais tellement perdue, si bas -tombée, que je n'avais plus d'intérêt pour moi-même, ce qui est, soyez-en -sûr, le comble de la douleur humaine. - -Moralement, je n'étais plus qu'un cadavre. Des volontés étrangères -disposaient de moi, comme elles eussent fait d'un automate. - -On m'annonça que je devais aller à la préfecture de police pour -régulariser ma position. Cette nouvelle me réveilla un peu de ma torpeur. - -J'allais nécessairement me trouver en face de ma mère, et je tremblais à -la pensée de cette entrevue. Cependant, contre ma mère, j'avais une force -dans ce qui me restait de conscience: c'était le sentiment profond, que -sans l'abandon où elle m'avait laissée, sans la jalousie qu'elle m'avait -mise au cœur, je n'aurais jamais pris un parti si désespéré. Je -tremblais donc encore plus à la pensée de me présenter devant M. Régnier. - ---Allons, me dit Denise, ne vas-tu pas trembler maintenant? Si tu as -l'air de faiblir, il te renverra à la correction; si tu es bien décidée, -il ne fera pas de difficultés. On ne peut t'empêcher de faire ce que tu -veux, si ta mère y consent; ce qu'elle fera pour se débarrasser de toi. - -Mlle Fanny fit avancer une voiture. J'avais fait prévenir ma mère de se -trouver rue de Jérusalem, à midi. La première personne que je vis ce fut -elle. - -Je la remerciai d'être venue; je lui dis que mon parti était pris, que -toute objection était inutile. - ---Je sais bien que tu me préfères Vincent, que tu ne le quitterais -qu'avec douleur; quand même tu le quitterais, d'ailleurs, tu ne pourrais -plus me garder; pour éviter tout retour, j'ai jeté ma robe blanche aux -orties. Pudeur, conscience, douleur, j'ai tout étouffé! il n'y a plus -rien à faire pour moi. Personne au monde ne m'aimait plus; je suis morte -pour les honnêtes gens. Ne pleure pas; ce n'est pas de ta faute. Tu es -faible; tu as été si malheureuse, que personne ne te blâmera. Laisse ma -destinée s'accomplir. L'ambition est entrée dans mon cœur; je -deviendrai riche. Et puis, vois-tu, j'ai pris ma classe en dégoût; je -n'aurais jamais pu être la femme d'un ouvrier. Ce que tu as enduré de -misère et de privations, ce que j'ai vu moi-même me fait peur; malgré -moi, mon imagination s'envole vers ce monde brillant, que j'aime mieux -approcher, fût-ce en esclave, plutôt que de régner sur mes pareilles! - -Le mal a son orgueil comme le bien. Triste orgueil! Je m'exaltais en -parlant, et je sentais de nouveau la fièvre me monter au cerveau. - ---Folle! me dit ma mère, qui donc t'a ainsi monté la tête? C'est la -misère et l'infamie que tu veux me faire accepter pour toi! Oui, j'ai eu -des torts, j'en conviens; mais tout peut se réparer. Renonce à ton -projet; viens avec moi: je te jure de tout rompre. - ---Non, lui dis-je; il est trop tard. - -Elle connaissait mon caractère, et n'insista plus. - -On me fit entrer dans le cabinet où j'avais déjà paru. - ---Comment, c'est vous!... me dit M. Régnier surpris. Que voulez-vous -donc? - ---Je veux me faire inscrire de suite. - ---Vous faire inscrire! dit-il en se levant; et vous avez cru que j'y -consentirais? Je vais vous envoyer à la correction. - ---Comme vous voudrez, monsieur; en sortant, je reviendrai pour que vous -m'inscriviez. - -Il me regarda de côté, et me dit: - ---Et votre mère consent? - ---Oui, monsieur. - ---Est-elle ici? - ---Oui, monsieur. - -Il sonna, et, sans se retourner, il dit au garçon: - ---Conduisez cette fille à la toise. - -On prit mon signalement, ma taille. - -J'étais inscrite sur ce livre infernal d'où rien ne vous efface, pas même -la mort! - -Je sortis, inondée d'une sueur froide; mes mains étaient glacées. - -Denise, qui m'attendait en voiture, me réchauffa de son mieux. - ---Qu'as-tu donc? me dit-elle; comme tu es pâle! - ---Je ne sais, lui dis-je, mais il me semble que je payerai bien cher -cette journée... - -Ma mère m'attendait au passage. - ---Malheureuse! me dit-elle en fondant en larmes; c'est toi qui l'auras -voulu. Que Dieu nous pardonne! - -Et elle partit, sans même me donner la main. - -Un instant, toute ma tendresse me reprit; je voulais descendre et courir -après elle. - -Denise me retint. - ---A quoi penses-tu? Ne veux-tu pas retourner chez toi, pour te trouver de -nouveau entre ta mère et Vincent? Tu la rendrais malheureuse, et toi -aussi. Laisse-la donc aller!... - -Ce nom de Vincent me mettait toujours en rage. Mon cœur se tut. - -Nous rentrâmes. La grosse femme nous attendait. - -On me fit entrer dans un joli salon, au premier, et on me commanda un -trousseau complet. - -On ne me faisait pas grâce d'une minute. Le lendemain soir, je descendis -dans une toilette éblouissante. On m'avait apporté une robe de velours -épinglé blanc, des bas de soie, des souliers de satin, et une parure de -corail. - -Denise ne se sentait pas d'aise. Elle regardait d'un air de triomphe nos -compagnes, dont la bienveillance était loin de s'accroître en proportion -des progrès de mon élégance improvisée. - -La grosse dame paraissait très-satisfaite de sa nouvelle pensionnaire, et -me présenta à sa sœur, que, dans la maison, à cause de ce lien de -parenté, on appelait ma Tante. - -C'était une grande femme maigre, avec des cheveux blancs et des yeux -noirs. Elle prit ses lunettes pour mieux m'examiner. - -Il faut avoir vécu comme moi dans ces enfers pour savoir ce que la -société, au milieu d'un siècle, à bon droit, fier de sa civilisation, est -obligée de permettre. - -On a peine à comprendre que des créatures humaines puissent s'acclimater -dans ces infâmes prisons. L'explication de ce fait est pourtant bien -simple. La plupart de ces femmes sont stupides; pour peu qu'on ait -d'intelligence, on y meurt ou on en sort. Je n'y étais pas depuis huit -jours, que je n'avais qu'une pensée: en sortir. - -Il venait dans cette maison des personnes si distinguées et si riches, -que, bercée par les histoires de Denise, je m'imaginais que j'allais -trouver tout de suite quelqu'un qui m'aiderait à sortir de là. Mais cela -n'était pas aussi facile que je l'avais cru. - -Le temps s'écoulait, et ce protecteur inconnu ne se présentait pas. -Chaque jour, au contraire, la chaîne qui m'attachait au lieu de mon -supplice devenait plus lourde. - -Le grand moyen de gouvernement des femmes qui dirigent ces sortes de -maisons, est le poids de la dette sous laquelle elles écrasent leurs -malheureuses victimes. Il n'en est pas un, de ces Shylocks en jupons, -qu'on ne puisse définir ainsi: le spectre de l'usure déguisé en femme. On -comptait chaque semaine; je devais déjà onze cents francs. - -J'étais si triste, qu'on craignit de me voir tomber sérieusement malade, -et que Madame me permit de sortir avec Denise. - -Nous allâmes à la Chaumière. - -Nous étions si bien mises, que tout le monde nous regardait sans savoir -qui nous étions. - -Plusieurs jeunes gens vinrent parler à ma compagne. L'un d'eux parut -m'accorder une attention particulière. Toutes les fois que je me tournais -vers lui, je voyais ses grands yeux noirs et doux fixés sur les miens. -Je ne sais si ce fut par reconnaissance, mais il me sembla avoir une -charmante figure. - ---Quel est donc ce jeune homme? demandai-je à Denise. - ---Adolphe? dit-elle en se retournant. - ---Je ne sais pas s'il s'appelle Adolphe, mais c'est celui qui t'a parlé -le dernier. Il a une bien jolie tête; c'est dommage qu'il ne soit pas -plus grand: cela lui ôte de la distinction. - ---C'est vrai, mais c'est un charmant garçon. Il étudie la médecine. Son -père était un chirurgien célèbre du temps de l'Empire, qui, ayant une -nombreuse clientèle, a fait une grande fortune. Il avait placé cette -fortune dans des entreprises lorsqu'il vint à mourir subitement. Les -entrepreneurs firent faillite. Sa veuve et son fils se trouvèrent ruinés, -sauf quelques milliers de francs, qui leur restaient. Adolphe se mit à -étudier; mais il n'a pas eu de chance. Il s'est fait une piqûre en -faisant l'autopsie d'un cadavre; il a manqué d'en mourir, et il est resté -neuf mois le bras en écharpe. Tu vois comme il est encore pâle. Il paraît -que c'est très-dangereux ces coupures-là. - ---Comment sais-tu tout cela? - ---Il est intimement lié avec un jeune homme que je connais. Ne va rien -dire s'ils viennent encore nous parler. Adolphe surtout ne peut souffrir -les femmes dans notre position. - -Nous avions fait le tour de la moitié du jardin; les jeunes gens vinrent -de nouveau à notre rencontre. M. Adolphe causa quelques instants avec -Denise, et nous demanda la permission de venir nous voir. - -Denise me serra le bras en riant, et se chargea de la réponse. Elle lui -dit que cela était impossible; que j'étais encore plus tenue qu'elle; -mais que, la première fois qu'elle irait voir son ami, elle m'amènerait. - -Quand nous rentrâmes, il me sembla que je détestais encore plus ma -servitude qu'avant de sortir, car cela ne nous était permis qu'une fois -par mois. - -Je comprends très-bien tout le mépris que les hommes ont pour ces -créatures. Mais je le comprends surtout de la part de ceux qui, renfermés -dans les saintes joies de la famille, ne les ont jamais hantées. Quant -aux débauchés, qui passent leur vie à jouer et à courir les tripots, il -me semble qu'ils pourraient avoir plus d'indulgence pour les tristes -compagnes de leurs honteux plaisirs. C'est précisément le contraire qui a -lieu. Les plus corrompus sont les plus insolents, et nul cœur honnête -ne pourra savoir ce qu'il faut d'humilité à une courtisane, pour -accepter sans mourir ou sans se venger les injures qu'elle reçoit. Je -n'avais pas la vocation. - -Ma chute n'avait pu ni changer mon caractère, ni dompter mon orgueil. Je -continuais d'avoir une très-mauvaise tête et un orgueil effréné. Pendant -mon séjour dans la maison où j'étais, j'eus l'occasion d'exercer ces -dispositions belliqueuses à l'encontre d'un homme dont la gloire, bien -qu'elle soit belle, suffit à peine à faire oublier les mœurs. - -Il va sans dire que je ne le nommerai pas; mais, si quelques personnes le -reconnaissent, j'aurai la conscience bien tranquille; ce sera de sa faute -plus que de la mienne. Je n'éprouve aucun embarras à parler de mes -relations avec lui; car, ainsi qu'on va le voir, l'histoire de nos amours -n'est pas un échange de tendresses vénales, mais une suite rapide de -violences, de querelles et de mauvais tours. - -La première fois que je le vis, c'était, je crois, le lendemain du jour -où nous avions été à la Chaumière, et j'étais d'assez mauvaise humeur; il -me fit une impression que j'aurais peine à rendre. - -On me demanda. Je suivis Fanny dans le petit salon. - -Il y avait un homme assis près de la cheminée et qui me tournait le dos. -Il ne prit pas la peine de me regarder. Ses cheveux étaient blonds; il -était mince et me parut d'une taille ordinaire. Je m'avançai un peu. Ses -mains étaient blanches et maigres; il battait la mesure avec ses doigts -sur son genou. - -Je me plaçai en face de lui; il leva les yeux sur moi: c'était un spectre -plutôt qu'un homme. Je contemplais cette ruine prématurée; car il -paraissait à peine avoir trente ans, malgré les rides qui sillonnaient -son visage. - ---D'où viens-tu donc? me dit-il, comme s'il sortait d'un rêve; je ne te -connais pas. - -Je ne répondis rien; il se mit à jurer. - ---Répondras-tu, quand je te fais l'honneur de te parler? - -Je devins rouge et je lui dis: - ---Est-ce que je vous demande qui vous êtes et d'où vous sortez? Ai-je -besoin d'un état de services pour me présenter devant vous? Je vous -préviens que je n'en ai pas. - -Il continua à me regarder avec son air hébété. - -Je me dirigeai du côté de la porte. - ---Reste là, me dit-il, je le veux. - -Je n'en entendis pas davantage et je sortis. - -Je courus raconter à la grosse femme ce qui venait de se passer. Elle -haussa les épaules et me dit que j'avais eu tort; que ce monsieur était -son meilleur ami; qu'elle voulait qu'on le traitât bien; qu'il venait -quelquefois passer huit jours de suite chez elle; que d'ailleurs il se -recommandait de lui-même, et que c'était un des plus grands littérateurs -du siècle. - ---Cet homme-là! fis-je étonnée. - ---Cet homme-là. - ---Eh bien! alors, je lui conseille d'écrire moins bien et de parler -mieux. - -Denise était là; elle se pencha à mon oreille, et me dit tout bas: - ---Elle en est entichée, parce qu'il a beaucoup d'argent, mais c'est un -vilain homme, brutal, malhonnête et toujours ivre. Je plains celles qui -ont le malheur de lui plaire. - -Un violent coup de sonnette fit trembler la maison. - -C'était mon ennemi qui se fâchait de ce que je l'avais laissé seul. - ---N'y retourne pas, me dit Denise. - ---Au contraire, lui répondis-je en regardant la grosse femme -ironiquement; je ne suis pas fâchée de voir de près un grand génie. Il y -a toujours à gagner dans la société des gens d'esprit. - -Je rentrai dans le petit salon. - ---Ah! te voilà revenue, me dit-il. Dans cette maison, tout le monde -m'obéit; tu feras comme les autres. - ---Peut-être. - ---Il n'y a pas de peut-être, et, pour commencer, je veux que tu boives -avec moi. - -Il sonna; Fanny accourut. - ---A boire! dit-il. - -Elle revint avec trois bouteilles et deux verres. - ---Voyons, que veux-tu? veux-tu du rhum, de l'eau-de-vie ou de l'absinthe? - ---Je vous remercie; je n'aime que l'eau rougie, et, dans ce moment, je -n'ai point soif. - ---Qu'est-ce que cela me fait? je veux que tu boives. - ---Non, lui répondis-je, résolûment. - -Il jura comme un templier, et ayant rempli son verre d'absinthe il -l'avala d'un trait: - ---A toi, maintenant, bois ou je te bats. - -Il remplit deux verres et m'en apporta un, tout en chancelant. Je le -regardai s'avancer vers moi, un peu effrayée de sa menace, mais bien -décidée à ne pas céder. - -Je pris tranquillement le verre qu'il m'offrait et je jetai le contenu -dans la cheminée. - ---Oh! dit-il en me prenant la main et en me faisant tourner sur moi-même, -mais sans me faire de mal; tu es désobéissante, tant mieux. J'aime autant -cela... - -Il prit quelques louis dans une de ses mains, un verre plein dans -l'autre: - ---Bois, me répéta-t-il, et je te les donnerai. - ---Je ne boirai pas. - ---Oh! dit-il en riant, et en se courbant un peu sur lui-même, quel beau -caractère! inaccessible à la peur comme à l'intérêt! C'est égal, tu me -plais comme cela. Viens t'asseoir avec moi sur ce canapé et conte-moi ton -histoire. - -Je m'assis sans rien répondre. - ---Tu as été, n'est-il pas vrai, malheureuse et persécutée? Je parie que, -comme tes compagnes, tu es au moins la fille d'un général. Sois franche, -mon caractère te plaît-il?... - ---Il me déplaît affreusement. - ---Eh bien, tu n'es pas comme les autres. Elles sont toutes folles de moi, -ou elles le disent du moins. Mais que veux-tu? on n'est pas maître de ses -sympathies. Je ne peux pas les souffrir, tandis que, toi, tu me sembles -originale et tu me plais. Prends cet or! Tu ne l'as pas gagné; je te le -donne. Laisse-moi; va-t-en! - -Je me hâtai de profiter de la permission. En sortant, je le regardai et -je le vis qui se versait un verre d'eau-de-vie. - -Denise m'attendait à la porte. - ---J'avais peur pour toi, me dit-elle. Il paraît que, quand on le -contrarie, il frappe, et j'étais venue, au besoin, pour te porter -secours. - -Je la remerciai en souriant. Dans ce moment, je ne tenais guère à la vie, -et s'il m'avait frappée, pour le plaisir de me torturer, de m'humilier, -je crois qu'il aurait couru plus de danger que moi. - -Je l'avais tant rebuté qu'il ne pouvait plus se passer de moi. Il venait -me voir deux ou trois fois par jour. Il avait comme des moments de folie, -où il me disait des choses infâmes sans motif. Cela m'exaspérait. Je -déclarai que je ne voulais plus descendre près de lui. On me fit sentir -brutalement que je ne m'appartenais pas. Je commençais à prendre la -grosse femme en horreur. Je descendis la tête montée, et sans attendre -qu'il m'adressât la parole: - ---Que me voulez-vous encore? Pourquoi tenez-vous à me voir? Votre vue ne -m'inspire que du dégoût. Si c'est dans vos nuits d'orgie que vous faites -ces belles choses que j'ai lues ce matin, je vous plains, car le -lendemain vous ne devez plus reconnaître l'auteur, et c'est dommage. Il -vous sied bien de mépriser les femmes et de vous faire leur détracteur! -Vous êtes moins qu'un débauché; vous n'êtes qu'un ivrogne. Si vous avez à -vous plaindre d'une femme, ce n'est pas une raison pour détester les -autres. Vous avez peut-être raison de nous mépriser, mais alors -laissez-nous tranquilles. - -J'étais un peu inquiète de l'effet de cette fougueuse harangue, dont il -avait écouté le commencement en me regardant avec des yeux effarés; mais -j'eus bientôt lieu de me rassurer, car, lorsque j'eus fini, je m'aperçus -qu'il s'était endormi sur son fauteuil... Je sortis sur la pointe du -pied. - -Il paraît qu'il ne m'avait pas gardé rancune, car, le lendemain, il vint -demander la permission de m'emmener dîner avec lui. Madame se hâta de -dire oui sans me consulter. - -Je cherchai à me rassurer en pensant qu'il gardait ses excentricités -grossières pour l'intérieur de la maison, mais qu'au-dehors il se -respectait davantage. Il vint me chercher à six heures et me conduisit au -_Rocher de Cancale_. - -J'étais vêtue très-simplement, avec une robe et un chapeau que je mettais -pour la première fois. Ma toilette me plaisait; je me sentais un peu -moins triste, peut-être parce que, pour la seconde fois, j'étais sortie -de cette odieuse maison. - -Dans les premiers moments, je n'eus pas trop à me plaindre de lui, sauf -quelques plaisanteries de mauvais goût, peu généreuses dans tous les cas, -que je réprimai de mon mieux. - -Le garçon qui nous servait apporta une bouteille d'eau de seltz. - -On pourrait donner à deviner en mille l'idée folle qui passa par la tête -de l'homme singulier qui m'avait choisie comme victime de ses caprices. -Il prit le syphon d'eau de seltz comme s'il voulait se verser à boire, -et, dirigeant l'orifice de mon côté, il m'inonda de la tête aux pieds. - -Il y a des conditions d'âge et des dispositions d'esprit où cela aurait -pu être accepté comme une mauvaise farce; mais j'étais si malheureuse, -que ce prétendu accès de folie m'exaspéra. Je versai un torrent de -larmes; mes larmes étaient des larmes de rage. - -Plus je pleurais, plus il riait. Si j'étais restée une minute de plus -dans ce cabinet, je lui aurais brisé la tête, au risque de tout ce qui -pouvait m'arriver. Heureusement, je gagnai la porte et je me sauvai en me -faisant à moi-même le serment de me tuer plutôt que de continuer cette -vie plus longtemps. - -J'allai raconter mes peines à Denise. - -Heureusement qu'elle-même avait renoncé à son absurde optimisme, car sans -cela je l'aurais prise en grippe. Denise était loin d'avoir une nature -délicate, mais elle était aimante; elle avait une âme virile, et notre -existence commençait à lui peser autant qu'à moi. - ---Prends patience, me dit-elle, et surtout pardonne-moi, car c'est ma -faute. C'est moi qui t'ai conseillée; je le regrette bien, je t'assure. -On m'avait trompée comme je t'ai trompée. Je vois clair maintenant; c'est -l'infamie sans profit. Rien ne peut racheter un pareil passé! Moi aussi, -je souffre bien; j'aime avec toute la force d'un premier amour; j'aime un -homme qui me chasserait s'il connaissait ma position, et je crois que -j'en mourrais. - -Elle pleurait. Ce fut à mon tour de la consoler et de lui dire: Patience! - -Quelle vie, grand Dieu! que celle que nous menions! quelles tortures! -Être obligé de rire quand on a envie de pleurer, éveillé quand on veut -dormir, prisonnier quand on rêve la liberté, dépendant, humilié quand on -paye si cher le peu qu'on possède! Si on étouffait les malheureuses -créatures qui s'y exposent, on leur rendrait service, et il n'y en aurait -pas une qui ne dût bénir la main qui lui donnerait la mort! - -L'amour se venge cruellement des femmes qui ont profané son image! Soit -que leur cœur, éternellement fermé à la tendresse, se fatigue à la -poursuite d'un bien qu'elles doivent toujours ignorer, soit qu'elles -aient la douleur de ne pouvoir faire partager l'affection qu'elles -éprouvent, et qu'elles voient la contagion du mépris s'étendre entre -elles et l'objet de leur passion, alors même qu'elles réussiraient à se -faire aimer, l'ombre de leur passé s'assied à leur chevet. - -L'amour qu'elles inspirent est troublé comme leur existence, et si elles -peuvent donner le plaisir, elles ne peuvent plus donner le bonheur. - -Pour ces femmes, rentrer dans la voie du bien est difficile, presque -impossible. Si elles ont la franchise d'avouer ce qu'elles ont été, -toutes les portes se ferment devant elles. - -Quelle est l'honnête femme, mère de famille, qui voudra prendre pour -ouvrière, pour domestique une fille perdue? La chute a été volontaire, -comment croire à la sincérité du repentir? Le monde n'est pas inhumain, -il est incrédule. - -La femme craint pour son mari; la mère craint pour son fils, pour sa -fille surtout. Elle repousse la pauvre malheureuse, pas toujours par -mépris,--les femmes vraiment honnêtes ont le cœur plein d'indulgence -et de pitié,--mais par prudence pour ceux qu'elle aime... Essaye-t-on, -au contraire, de cacher son passé?... on passe sa vie à trembler... Un -hasard peut mettre sur la trace de ce que vous voudriez cacher avec un -rideau de votre sang. - -Pour la femme tombée si bas, il n'est plus de famille. Vos parents vous -renient et cherchent à vous oublier... - -Le mariage vous est interdit. L'homme qui voudrait unir son sort au vôtre -recule à l'idée d'aller demander votre main au préfet de police. - -La maternité, le plus grand bonheur de tous pour la femme digne de ce -nom, est la plus affreuse de toutes les tortures... Le premier baiser de -votre enfant est une souffrance, sa première parole un reproche, car vous -ne pouvez lui nommer son père... Est-ce un garçon? vous savez que, devenu -homme, il vous méprisera. Est-ce une fille? vous n'osez pas la garder -près de vous. Le passé, le présent, l'avenir vous le défendent. - -Enfin, avez-vous réussi, par un moyen ou par un autre, à échapper à ce -gouffre béant, la misère? vous êtes-vous créé une existence sinon -heureuse, du moins tolérable?... dix ans, vingt ans plus tard, comme cela -m'arrive aujourd'hui, vous avez un ennemi; il vous jette votre passé à la -face: il détruit en quelques instants le résultat de longues années -d'efforts, et vous repousse vers l'abîme sans se demander si cette -rechute ne va pas vous briser. - -Il n'est pas dans mon caractère de rien éprouver avec mesure. Joies, -tristesses, affections, ressentiments, paresse, activité, j'ai tout -exagéré. Ma vie a été un long excès. Avec de telles dispositions et tant -de raisons d'être malheureuse, jugez ce que je devais souffrir, quand, -pour plaire et par conséquent gagner le pain du jour, il me fallait -supporter la présence d'êtres odieux. Ah! qu'il m'a fallu de courage et -de lâcheté pour n'être pas la Henriette de Janin, l'héroïne de _l'Ane -mort et de la Femme guillotinée_. - -Je roulais ces pensées et mille autres dans mon cerveau brûlé par la -fièvre; je formais les projets les plus extravagants, et, quand j'en -avais reconnu l'impossibilité, je me débattais dans mon impuissance. -Parfois, lasse de me faire des reproches, lasse de me torturer moi-même -de mes remords, je m'en prenais à la société; je me disais qu'il est -barbare d'autoriser une enfant de seize ans à consommer ce pacte -d'infamie... La loi, qui ne permet pas d'administrer ses biens avant -vingt et un ans, laisse une malheureuse fille de seize ans vendre son -corps. Je maudissais Saint-Lazare. Je pensais,--je vous vois sourire de -mes plans de réforme,--je pensais qu'à tant faire que d'envoyer de -pauvres petites filles, abandonnées de leurs parents, dans des maisons de -correction, ces maisons de correction ne devraient pas être à Paris, mais -à la campagne, afin de laisser entrer le soleil par les fenêtres -grillées, afin de permettre aux pauvres petites recluses d'apercevoir les -arbres au lieu de ces grands vilains murs qui semblent enfermer -l'espérance. La nature détendrait l'âme au lieu de l'endurcir; la pensée -remontrait petit à petit à Dieu, et Dieu inspire le devoir. Isoler le -mal; comment n'y a-t-on pas songé? Il me semble que cela ne serait pas -bien cher, puisqu'on utilise le travail des enfants! Quelques lieues à -faire pour revenir au lieu où l'on a failli, c'est quelquefois un monde à -traverser. - -Je touchais, sans m'en douter, au moment de ma délivrance; mais je devais -la payer bien cher. Mes souffrances morales avaient fini par réagir sur -ma santé! J'avais la tête lourde, des frissons de fièvre, et je ne -pouvais rester ni assise, ni debout, tant je me sentais malade; je me -couchai. On vint me dire que je devais descendre au salon après l'heure -du dîner. La grosse femme donnait une petite fête aux habitués de la -maison. Je ne sais pas ce que j'aurais donné pour prendre quelque repos; -cependant, je me levai sans faire une objection. - -A neuf heures, il y avait déjà beaucoup de monde réuni. Je m'assis dans -un coin... Personne ne fit attention à moi; on causait, on riait... Le -champagne bouillonnait dans les verres et dans les veines; ces -conversations et ces rires empêchaient d'entendre mes dents claquer... Un -frisson me prit, puis une sueur froide; je me laissai tomber sur le -canapé où j'étais assise. - -Quelqu'un me souleva et me fit sortir. - -On me porta dans une autre pièce et j'entendis murmurer au-dessus de ma -tête. - ---Pauvre fille!... elle est bien malade! c'est un accès de fièvre. - ---Oui, dit Fanny, elle se plaignait depuis ce matin; mais, ici, on n'a -pas le temps d'être malade. - -Je revins peu à peu à moi. La personne qui m'avait accompagnée ou plutôt -portée, était un jeune homme de vingt-huit à trente ans. Sa taille était -moyenne, sa mise recherchée, mais sévère. - -Il me tenait la main et me regardait avec attention. C'était une de ces -physionomies qu'on n'oublie pas quand on les a vues une fois: les yeux -ternes, quoique mobiles, le nez long, le teint d'un jaune pâle, les -lèvres blanches, la respiration silencieuse. Il semblait usé par le -travail ou par la débauche. - ---Vous êtes malade, mon enfant! me dit-il; il faut vous soigner. - ---Me soigner! Où voulez-vous donc que je me soigne?... - -Et, poussée par la fièvre, par le regret, par le dégoût de moi-même, je -lui dis tout sans respirer, puis je me mis à pleurer... Il m'avait -écoutée sans m'interrompre, sans paraître ému! - ---Combien devez-vous? demanda-t-il. - -Je le lui dis. Il haussa les épaules. - ---Écoutez, dit-il, si ce que je vous offre vous convient: je demeure -seul; pourtant j'ai un appartement énorme, parce qu'une de mes sœurs -arrive à Paris, après ses couches, c'est-à-dire dans deux mois. -Voulez-vous habiter son logement? on vous soignera. - -Et, sans attendre ma réponse, il sonna, demanda mes effets, mon compte, -paya, fit avancer une voiture et me dit de le suivre. - -Je demandai la permission de dire adieu à mon amie; il me la refusa, -disant qu'il ne voulait pas que je reçusse de visites. Fanny se chargea -de faire mes adieux. - -Nous fîmes assez de chemin; mon compagnon ne me disait pas un mot. La -voiture se ralentit; nous montions. Je vis une station de fiacres, et je -lus près d'un bec de gaz: Place Breda. - -Nous étions arrivés. L'appartement était au premier; un homme endormi -vint nous ouvrir. - ---Conduisez mademoiselle dans la chambre du fond; veillez à ce qu'elle ne -manque de rien. Si je ne rentre pas, vous préviendrez mon médecin. - ---Bonsoir, me dit-il en s'en allant; tâchez de bien dormir: c'est souvent -un bon remède. Si vous avez besoin de quelque chose, sonnez, demandez, ne -vous gênez en rien; mais sonnez fort, car mon valet de chambre a le -sommeil dur. - -Je n'étais pas revenue de ma surprise, que la porte de l'allée s'était -refermée sur lui. - -Je suivis le valet de chambre, qui m'installa dans une jolie chambre -fraîchement décorée. - -Une fois seule, j'eus bien envie de visiter les chambres qui donnaient -dans la mienne. Je ne l'osai pas; je mis les verroux et je me couchai. -J'eus dans la nuit une soif dévorante, mais je n'osai appeler. - -Le matin, on frappa doucement; c'étaient le médecin et le valet de -chambre. - ---Une minute, dis-je. - -Je passai une robe; ils causèrent en attendant; j'entendis: - ---Il ferait bien mieux de se faire soigner lui-même; cette maladie de -langueur lui jouera un vilain tour. Et vous dites qu'il a amené cette -femme cette nuit!... Où aura-t-il trouvé ça? Il finira par se faire -voler! S'il continue, j'écrirai à son père. - -J'ouvris la porte, à moitié nue; cette conversation me faisait mal. Je -répondis à demi-mot à ce médecin, qui sortit en disant: «Elle n'a rien.» - -M. L... rentra à dix heures, plus pâle que la veille. - ---Eh bien, me dit-il, vous n'avez rien... tant mieux! C'est égal, -soignez-vous! - -Il me fit donner à déjeuner, me demanda ce qui me manquait pour ma -toilette, et partit jusqu'au lendemain. - -Je restai ainsi huit jours, le voyant à peine une heure par jour. -J'allais un jour bien, un jour mal. Enfin, je restai deux jours sans me -lever, avec des douleurs à la tête. Je n'osais plus demander le médecin. -Quand M. L... entra dans ma chambre, il recula en me voyant. - ---Vite, dit-il au domestique, le médecin de suite... Elle est pourpre; -elle va avoir une fièvre cérébrale. - -En effet, ma tête me semblait un volcan qui va éclater. - -Le docteur se fit attendre deux heures. Il arriva tout poussif d'un -déjeuner en ville, qu'il raconta dans tous ses détails avant de me -regarder. L..., toujours calme, lui montra mon lit du doigt. - ---Ah! c'est vrai, dit-il, en ouvrant les rideaux pour voir clair. - -Puis il vint me regarder. - ---Grand Dieu! s'écria-t-il en pâlissant, pourquoi m'a-t-on appelé si -tard? Elle va avoir la petite vérole; elle a un commencement de fièvre -cérébrale; elle brûle. L'une de ces maladies se traite à froid, l'autre à -chaud. Il sera très-difficile de la soigner ici; cependant je vais faire -une ordonnance. - -Il sortit. M. L... et le valet de chambre le suivirent. Je restai seule; -je me jetai en bas du lit; j'écoutai à la porte. Le docteur disait: - ---Vous voilà bien avancé, qu'est-ce qu'on va dire si elle meurt ici, chez -vous? et puis c'est un mal contagieux. - ---Ah! dit le domestique, monsieur la fera servir par qui il voudra, mais -je n'entrerai plus dans sa chambre. - -M. L... semblait très-affecté. - ---J'avoue, dit-il, que ce que je crains le plus au monde c'est la petite -vérole. Nous ne pouvons cependant pas laisser mourir cette pauvre femme -comme un chien, et quand je devrais la soigner moi-même, je ne -l'abandonnerai pas. Mais voyons, docteur, est-ce qu'on ne pourrait pas -la conduire dans une maison de santé? Je payerais bien volontiers tous -les frais. - ---Non, répondit le docteur; la changer de place en ce moment est -impossible: ce serait vouloir la tuer. Je vais tâcher de vous envoyer une -garde-malade. - -Il prescrivit quelques remèdes, et je l'entendis marcher et sortir. - -Je me redressai; je serrai ma tête dans mes mains pour en faire jaillir -une idée. Ma tête me brûlait les doigts et semblait consumer mes pensées. -Je mis mon chapeau resté sur une table, ma robe, mon manteau; j'ouvris -une porte; je traversai une pièce, puis deux, sans rencontrer personne; -enfin l'antichambre, l'escalier. - -En bas, les forces me manquèrent; j'appuyai mon front sur la pomme de -cuivre, pour tâcher de me rafraîchir, et, faisant un effort surhumain, je -secouai ma volonté dans le bandeau de feu qui la comprimait. Je montai -dans un fiacre qui se trouvait en face de la porte, et je dis au cocher -en me roulant sur la banquette: - ---A l'hôpital Saint-Louis. - - - - -IX - -L'HOPITAL SAINT-LOUIS. - - -J'avais fait la route sans souffrance... je m'étais évanouie! Le cocher -s'apercevant que j'étais tombée sans connaissance, au fond de sa voiture, -avait demandé au concierge de l'hospice de l'aider à me descendre. On -était allé chercher le médecin de service qui m'avait fait transporter -dans une salle et me portait tous les soins nécessaires. - -Quand je revins à moi, il me demanda ce que je voulais. Je me regardai et -je compris: cette robe et ce manteau de soie, ce chapeau à fleurs -l'étonnaient. - -Je lui dis que j'avais la petite vérole, que cela avait effrayé tout le -monde, et que je venais me faire soigner à l'hospice. - -Il me fit tourner au jour, me passa le pouce sur le front et dit avec -tristesse: «Oui, c'est vrai, mais c'est une grande imprudence que vous -avez faite là.» Il me fit conduire dans une salle; une heure après, -j'avais le délire. Je restai dix jours sans avoir un éclair de raison. -Enfin les deux maladies, après s'être disputé ma vie, se séparèrent. La -petite vérole resta seule. Je fus aveugle dix-sept jours; je m'entendais -plaindre de chaque côté de mon lit; les sœurs me soignaient avec une -tendresse maternelle. Je remerciais sans voir. - -Les exhortations à la patience, à la résignation que me faisaient ces -bonnes sœurs, me donnaient un peu de courage. J'en avais besoin, car, -au dire des médecins, ma maladie était une des plus graves qu'ils eussent -rencontrées. J'avais sur la figure comme un masque de poix de plusieurs -lignes d'épaisseur, qui me fermait les yeux et les narines. - -Je priais Dieu de me pardonner, de me rappeler à lui s'il trouvait que -j'avais assez souffert. Alors une voix douce disait à côté de moi: - ---C'est mal, ma fille, de demander la mort. Vous êtes si jeune, vous avez -le temps de vous repentir! - -Puis on me passait une plume et de l'huile sur la figure, et on -soulageait l'âme et le corps malades. - -Saintes femmes, que Dieu a faites à son image, que de charité et -d'abnégation! Toujours en face du malheur, de la souffrance, de la mort, -sans bouger, vous mourez à la peine, comme de bons soldats sur la brèche. - -J'entendais le médecin demander le matin: - ---Comment va le numéro 15? - -C'était moi. - -La bonne sœur répondait: - ---Mieux, docteur; j'espère qu'elle ouvrira les yeux demain ou après. - -Je fis un bond de joie! - ---Lui graisse-t-on bien la figure?... - ---Oui, docteur, je le fais moi-même toutes les demi-heures. - ---Bien, dit-il en me touchant les joues; si elle ne se gratte pas, elle -sera peu marquée. Les boutons sont en grande quantité, mais petits. - ---Elle est raisonnable, dit ma bienfaitrice en arrangeant ma couverture. - -Sa main était près de ma bouche, je l'embrassai. J'entendis ma joue -résonner sous ses doigts comme si j'avais eu un masque en carton. - ---Ah! me dit-elle, vous n'êtes pas sage; si vous vous écorchiez, la place -marquerait. - -Je n'entendis plus rien; on était passé à d'autres. - -Trois jours après, mes yeux commencèrent à s'ouvrir comme ceux d'un petit -chat. On me défendit de chercher à les ouvrir trop vite, mais ce fut plus -fort que moi; je fis un effort et je sentis un léger déchirement. Mes -yeux s'ouvrirent tout grands, sans que leur lumière fût altérée. - -Je cherchais quelqu'un, que je devinai à son approche. - ---Ah! c'est vous qui m'avez soignée! Que vous êtes bonne; que je suis -heureuse d'avoir recouvré la vue pour vous connaître! - ---Oh! la vilaine désobéissante!... Si c'est comme cela que vous me -remerciez, dit-elle fâchée, je vous laisse... - -Et elle fit mine de s'éloigner. - ---Ma sœur, ne me quittez pas, ou je vais pleurer; laissez-moi être -heureuse du bien que vous m'avez fait! - ---Pourquoi avez-vous ouvert vos yeux? Vous n'avez plus un cil! - ---C'est un petit malheur, ne me grondez pas; j'étais si pressée de vous -voir, de vous remercier! - ---C'est Dieu qu'il faut remercier, me dit-elle en me montrant le grand -crucifix suspendu au milieu de la salle. - ---Eh bien! portez-lui vous-même mes actions de grâces, elles arriveront -plus sûrement à lui. - -La coquetterie est un péché. J'aurais bien voulu me voir, mais je n'osais -demander une glace. Elle devina ma pensée, car elle recommanda à mes -voisines de ne pas m'en prêter. Vaine recommandation! Profitant d'un -moment où la bonne sœur était sortie, je fis si bien, qu'une jeune -fille couchée en face de moi me passa une botte à ouvrage, avec un miroir -au fond. - -Je l'ouvris, l'approchai de ma figure...; je poussai un cri d'horreur!... -Je l'éloignai, la rapprochai comme une bête sauvage qui voit du feu!... -Je lâchai la boîte; je tombai sur mon oreiller. Les larmes vinrent et -dégonflèrent mon cœur. - -Il y avait, au no 17, une pauvre femme qui s'était donné un coup au -genou; elle ne l'avait pas soigné. Le mal était devenu si grave qu'il -fallait lui couper la jambe. - -Dans de semblables opérations, le chirurgien se fait accompagner de ses -élèves. Ils sont quelquefois six ou huit. Ce jour-là, ils arrivaient les -uns après les autres, se promenaient dans la salle, visitaient quelques -malades, regardant à chaque pied de lit la pancarte du malade, dont -souvent les rideaux sont fermés. Deux de ces jeunes gens s'arrêtèrent à -mon lit et lurent: «Céleste... petite vérole,--fièvre cérébrale; entrée -le...» - ---Tiens, dit l'un des deux, il faut que je voie celle qui s'est sauvée de -ce mauvais pas-là. - -Il ouvre les rideaux au pied du lit. - ---Oh! fis-je stupéfaite... - -Je venais de reconnaître dans celui des deux jeunes gens qui parlait -l'ami de M. Adolphe, et, dans l'autre, M. Adolphe lui-même. Le premier -passa dans la ruelle de mon lit et me toucha la figure. - ---Elle ne sera pas trop marquée... Regarde donc comme elle a été -soignée... - ---Oui, fit son compagnon en s'éloignant d'un air distrait, comme un homme -qui regarde sans voir. - ---Est-il bien possible? dis-je en le suivant des yeux... - ---Oui, me dit son ami, croyant que je lui parlais des marques de petite -vérole qui me couvraient le visage. - -Et il fit un mouvement pour s'éloigner. - -Je le retins par son habit et lui dis: - ---Un mot, je vous en prie? Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu Denise? - - -Il me regarda étonné. - ---Ah! vous ne me reconnaissez pas! Comment me reconnaîtriez-vous, au -surplus? Vous ne m'avez vue qu'une fois, et depuis, je suis devenue -méconnaissable. J'étais avec Denise à la Chaumière, il y a trois mois. -Vous avez causé avec elle et avec moi. - -Il ne trouvait pas un mot à me répondre, tant il était saisi; puis, -comprenant tout ce que son silence avait de pénible pour moi, il fit un -effort pour se remettre et me dit: - ---Oui, je l'ai vue, il n'y a pas longtemps. Comme vous aviez promis de -venir déjeuner un jour avec elle, mon ami la tourmentait toujours. Denise -nous a dit que vous étiez à la campagne. - ---C'est moi qui l'avais priée de le dire; elle-même ne sait pas que je -suis ici. Je le lui ai caché jusqu'à présent. Mais je voudrais bien la -voir; dites-le lui. Si votre ami savait que c'est moi qu'il a désiré -revoir, il regretterait ce désir: je dois faire peur à tout le monde. - ---Ne croyez donc pas cela; il sera charmé de vous retrouver. - ---Non, je vous en prie, ne lui dites pas que je suis là. - -Il me le promit, me dit qu'il m'enverrait Denise et s'éloigna. - -J'entendis des talons résonner sur le parquet. Je compris qu'on revenait -à mon lit, je me sentis toute troublée. Était-ce de peine ou de plaisir? -Je crois plutôt que c'était de plaisir. - -Monsieur Adolphe, la tête nue, les cheveux en arrière, l'air triste, me -tendit la main. - ---Pauvre fille, me dit-il, si j'avais su, il y a longtemps que je serais -accouru. Je suis de la salle voisine, j'ai entendu parler de vous, je -suis venu vous regarder; mais j'étais si loin de me douter que celle à -qui je pensais était à côté de moi! Car j'ai joliment pensé à vous, me -dit-il en me serrant la main. - -La visite commençait; il me quitta en me disant: - ---Je reviendrai. - -Je passai ma main sur mon front; tout cela me paraissait un rêve. Je -voulus m'arranger les cheveux; ils tombaient à poignée. Cela me fit plus -de peine que cela ne m'en aurait fait auparavant. J'avais le cœur -plein de cette visite. Le lendemain, je reçus des biscuits, des -confitures, du sucre, enfin tout ce qu'on peut envoyer à une malade. - -Le jeudi, Denise vint me voir. Elle passa deux fois devant moi sans me -reconnaître. Cela me fit un mal affreux! Enfin, je l'appelai... Elle se -jeta à mon cou et pleura si fort, que je fus obligée de lui dire de se -taire; elle était si expansive qu'elle aurait mis toute la salle en émoi. - -Un peu remise, elle me demanda ce que j'allais faire en sortant; que je -ne pouvais pas compter retourner là-bas. - ---Si j'y étais forcée, lui dis-je, je regretterais de n'être pas morte -ici. Non, je veux louer un cabinet quelque part. Je me suis sauvée de -chez M. L... parce que j'étais malade; je lui ai laissé mes effets; je -vais te donner un mot pour lui. S'il veut me les rendre, tu les vendras -pour me faire un peu d'argent, et je louerai un garni. - ---Mais, me dit Denise, tu ne pourras pas; c'est défendu, tu le ferais -arrêter. - ---C'est vrai; eh bien! je prierai M. Adolphe de le faire pour moi: il ne -me refusera pas. Je lui dirai que je suis trop jeune. - -J'écrivais d'une façon illisible; pourtant il fallait écrire à M. L... et -je commençai: - - «Monsieur, - - »Vous avez été si bon pour moi et d'une façon si désintéressée, - que je suis honteuse de vous importuner. Je relève d'une longue - maladie... Je me suis sauvée de chez vous, parce que j'ai entendu - votre conversation avec le docteur, et c'eût été de l'ingratitude - à moi de vous exposer à une maladie contagieuse. Je vous ai - laissé le peu d'effets que je possède; si vous voulez les - remettre au porteur, je serai deux fois votre obligée. Je n'irai - pas vous remercier moi-même, je vous ferais peur. Croyez-moi - votre reconnaissante - - »CÉLESTE.» - - -Denise revint le dimanche. Elle avait tous mes effets, plus cent francs -pour m'aider en sortant. C'était assurément bien bon et bien généreux de -sa part. Je ne puis jamais penser à M. L... sans éprouver un vif -sentiment de gratitude. Je l'ai rencontré bien des fois depuis. Il ne me -reconnaît pas et il a sans doute oublié ce souvenir de sa jeunesse. - -Moi, quand je le rencontre, je le suis des yeux jusqu'à ce que je le -perde de vue. - -Il est toujours le même, lent, grave et mélancolique. C'est un homme qui, -avec beaucoup d'intelligence et de bonté, ne doit pas avoir su tirer -parti, pour son propre bonheur, des facultés qu'il avait reçues de la -nature. - -En recevant mes affaires et les cent francs que m'apportait Denise, -j'éprouvai une joie d'enfant. - ---Vois-tu, lui disais-je, je vais me louer un trou. On m'a dit que -j'avais une jolie voix; je vais travailler, et je tâcherai d'entrer dans -un théâtre. Je finirai par gagner de l'argent, et quand j'aurai un -engagement, je pourrai être rayée. M. Adolphe m'aidera; il m'a promis de -s'occuper d'un petit logement. - -Trois jours après, il m'annonça qu'il avait loué rue de Buffaut, une -chambre et un cabinet. Ma convalescence avançait; ma sortie fut fixée à -huit jours de là. - -Denise vint me chercher. M. Adolphe m'attendait en bas, et me conduisit -dans mon nouveau domicile, où il promit de venir me voir. - -La chambre qu'on m'avait louée était au rez-de-chaussée sur le derrière. -La croisée donnait sur une pension de petits garçons. Aux heures de -récréation, c'était un tapage qui, au lieu de m'ennuyer, me plaisait. -J'ai toujours aimé les enfants: je les regardais derrière mes rideaux -donner leur pain aux pierrots, qui avaient l'air de jouer avec eux. Je -les trouvais bien heureux. Quand ils rentraient, toute ma tristesse me -reprenait. - -Qu'allais-je devenir? J'avais de quoi vivre pendant un mois, mais -après!... Puis, involontairement, je regardais ma figure, et je pleurais. -Je ne pouvais encore sortir, j'étais toute rouge, et les médecins -m'avaient bien avertie que, si je m'exposais à l'air, mes marques -dureraient longtemps. - -M. Adolphe vint me voir deux fois. L'intervalle qu'il mit de la première -à la seconde visite me parut un siècle; il s'en aperçut, et me raconta -qu'il venait d'être reçu chirurgien à l'hôpital militaire de Versailles; -que si je voulais y aller passer quelques jours, l'air ne pourrait me -faire que grand bien. Je refusai, car je vis qu'il me l'offrait par -bonté. Il me donna son adresse et me fit promettre de lui écrire. - -Dès que je pus sortir sans inconvénient, je songeai à mettre mes projets -à exécution. J'étais décidée à faire tout ce que je pourrais pour entrer -dans un petit théâtre. - -Je me fis la plus belle possible, je mis un voile noir, et je m'en allai -au théâtre Beaumarchais. Je demandai le directeur. Il refusa de me -recevoir. J'insistai... il me fit attendre, et me reçut au bout de deux -heures. - -C'était un gros homme, un peu négligé dans sa toilette. Ses cheveux -étaient grisonnants; je crois que, ce jour-là, il avait oublié de les -peigner. - ---Que me voulez-vous? me dit-il en me regardant de la tête aux pieds! - ---Monsieur, je voudrais entrer au théâtre. - ---Ah! vous croyez que cela se fait comme cela!... D'où sortez-vous? - -J'avais envie de lui répondre: de chez moi. Je pensai que cela ne le -satisferait pas et je me tus. - -Il se leva, me conduisit en me demandant: - ---Vous n'avez jamais joué? - ---Non, monsieur; mais, si vous vouliez, j'essayerais. - -Nous étions à la porte, où il m'avait poussée plutôt qu'accompagnée. - ---Elles sont toutes les mêmes...; elles se figurent qu'il n'y a qu'à -aller trouver un directeur et lui dire: «Je voudrais jouer!...» - -Il me faisait la grimace en me parlant ainsi. - -Je n'ai jamais aimé à prier; je me fis aussi grosse que lui; je tins la -porte ouverte, puis prête à la fermer, je lui dis: - ---Il me semble, monsieur, que l'on ne vient pas au monde en jouant la -comédie. Quand vous représentez des petits enfants, vous prenez des -poupards en carton; or j'ai l'âge voulu pour apprendre; j'ai cru qu'il -fallait aller dans un petit théâtre. Je me suis trompée, je vais -m'adresser à un plus important. - -Ma sortie parut le vexer, car il me dit. - ---L'Opéra est rue Lepelletier. - ---Merci, monsieur, je vais au petit Lazary! - ---Insolente! cria-t-il en fermant sa porte. - -Sur le boulevard, je me mis à réfléchir que, si tout le monde était -comme lui, il fallait y renoncer. J'étais arrivée au boulevard du Temple. -J'entrai aux Délassements. Ce fut le concierge qui me questionna en -fumant sa pipe. Il me renvoya moins poliment que l'autre. - -J'entrai à deux portes plus loin. Un homme, qui avait l'air d'une vieille -femme déguisée, me fit entrer dans un petit cabinet. Il y avait écrit sur -sa porte: Régie! - -Il resta dans son fauteuil, mit ses mains dans ses poches, me fit causer -une heure; pendant ce temps, il caressa son gros ventre, ses cheveux -gris, prit une énorme prise et me dit: - ---Il nous manque une figurante danseuse, pouvez-vous danser à sa place ce -soir? - -Je lui dis que je ne doutais pas que, si l'on voulait me montrer, -j'apprendrais très-vite. - ---Que le diable vous emporte! me dit-il en secouant le tabac tombé sur -son jabot; on m'avait promis de m'envoyer une vieille coryphée de -l'Opéra. Je vous écoute depuis une heure, croyant que c'est elle. - -J'avais seize ans et demi!... Je sortis, rouge de dépit. - -J'allai aux Funambules. J'entrai hardiment, décidée à ne m'en aller que -désolée par tout le monde. Là, me disais-je, on joue la pantomime; j'en -saurai toujours bien assez. Oh! que je m'étais trompée!... on ne voulut -pas m'entendre. J'étais trop maigre, et je n'avais pas les poignets assez -vigoureux. Les femmes faisaient des combats au sabre. - -Je rentrai chez moi, le cœur gonflé, les jambes brisées. - -Le lendemain, Denise vint me voir; elle s'étonna de me trouver si blanche -de peau, et me dit que je ne serais pas trop grêlée; j'avoue que cela me -fit plaisir. - ---Je viens passer la journée avec toi, ou plutôt, je viens te chercher. -Je t'emmène dîner chez une de nos anciennes connaissances. - ---Qui donc? - ---Devine. - ---Folle, comment veux-tu que je devine? - ---Marie la Blonde! Tu sais, celle qui m'a écrit, le dimanche que je l'ai -reconnue à la messe; elle vient de s'acheter des meubles. Nous allons -pendre la crémaillère chez elle, rue de Provence. - -De même qu'il y a deux routes dans la vie, la route du bien et la route -du mal, de même il y a deux séries de relations et d'intimités. - -J'étais engagée dans la voie mauvaise; j'étais prédestinée à faire ma -société des femmes qui y marchaient comme moi. J'acceptai la proposition -de Denise. - -Mlle Marie avait un petit logement au rez-de-chaussée, tendu en laine -bleue, avec des rideaux de mousseline blanche. Cela lui allait au teint, -et je la trouvai plus jolie; elle était couchée sur son divan. - ---Ah! te voilà avec ton amie. Je suis bien contente de vous voir toutes -les deux. Vous venez dîner avec moi? - ---Oui, répondit Denise, qui était à son aise partout, et qui agissait -chez Marie comme chez elle; j'ai pris la liberté d'amener Céleste. - ---Tu as bien fait, je t'en remercie. - ---Comme c'est gentil ici! me dit Denise. - ---Oui, fit Marie, mais c'est mon sixième ménage; on me les vend tous. - ---Parbleu, tu fais des billets et tu ne les payes pas!... - ---Ah! cette fois, je le garderai! Où demeurez-vous? me dit-elle... - ---Moi, je demeure rue de Buffaut. - ---Vous êtes en garni? - ---Oui, et je m'ennuie bien toute seule. - ---Voulez vous venir demeurer avec moi?... - -Je regardai Denise, qui me dit: - ---Tiens, ce n'est pas une mauvaise idée! Tu n'auras rien à payer. Oh! -c'est que vous n'avez guère le même caractère. - ---Bah! je ne suis pas méchante, dit Marie, en me tendant la main. - ---J'accepte, mais à une condition; c'est que je payerai la moitié du -loyer, dès que je le pourrai. - ---S'il ne faut que cela pour vous garder, dit Marie, je veux bien. - -Mon mois était fini. Il fut arrêté que j'emménagerais le lendemain. Je -n'en dormis pas de joie. - -Je demeurai pendant plusieurs mois avec elle... C'était une excellente -fille! mais elle n'avait pas le moindre ordre, et nous déménagions tous -les trois mois; chaque jour elle s'étonnait de ce qu'on n'avait pas -encore vendu son mobilier. Nous ne nous quittions pas, et cette vie de -Bohême, sans être plus honnête que celle que je venais de quitter, me -dégoûtait moins. - -Quand nous allions à quelque dîner, à quelque souper, je n'étais pas -jolie, mais j'étais la plus gaie, souvent la moins bête. - -J'allais, de temps en temps, passer quelques jours à Versailles. Ma -liaison avec M. Adolphe était, de beaucoup, ce qui me tenait le plus au -cœur. J'ai éprouvé, dans le cours de ma vie, des sentiments autrement -profonds, autrement durables que ceux que j'avais pour lui; mais il y a, -dans un premier amour, une illusion qu'on ne retrouve pas plus tard. - -A force de me figurer que je l'adorais, j'en étais venue à lui faire une -grande place dans ma vie, et à me rendre très-malheureuse à cause de lui; -car il était loin alors de m'aimer autant que je l'aimais; mais il était -très-bon et faisait pour moi ce qu'il pouvait, même plus qu'il ne -pouvait. - -J'avais été prendre un livret à la Caisse d'épargnes. Je déposais dix -francs, vingt francs le dimanche, sans jamais y manquer. - -Quand j'eus trois cents francs, je fis venir la marchande de meubles de -Marie, et je lui demandai bien humblement si elle voulait me meubler une -chambre; que je lui donnerais mes trois cents francs d'à-compte. C'était -bien la plus grande voleuse de la terre. - -Elle me répondit qu'elle s'intéressait à moi; qu'elle voulait bien; -qu'elle mettrait le loyer à son nom; que je lui ferais des billets à -cinquante francs par mois; que les derniers étant à de trop longues -échéances pour les passer dans le commerce, je lui en ferais de plus gros -qu'elle payerait, de sorte que, pour mille francs de meubles, je lui -donnais deux mille francs. - -Je n'avais pas le choix, j'acceptai avec reconnaissance. - -Marie fut toute triste en apprenant le parti que j'avais pris. - ---Tu vas me quitter? me disait-elle; adieu l'économie! dans un mois je -n'aurai plus rien! - ---Je te verrai tous les jours; nous sortirons ensemble; tu viendras dîner -avec moi, si tu veux; mais, tu comprends bien, ma chère Marie, que je ne -peux pas rester à perpétuité chez toi. - ---Ça me désole, me disait-elle; quand tu seras partie, ma chambre va me -sembler si triste! Je ne rentrerai plus. - ---Tu ne feras pas cela, ma chère Marie; tu es jeune, jolie, mais tu ne -seras pas toujours ainsi. Tu gâches tout sans penser à l'avenir: il faut -te placer un peu d'argent. - ---Ah! bah!... est-ce que je peux!... Quand j'ai de l'argent, c'est comme -de la neige... j'ai beau fermer la main, il fond. - ---Mais quand tu seras vieille, que feras-tu? - ---Oh! me dit-elle en riant, je ne serai jamais vieille; je me tuerai -jeune. - ---On le dit, mais on ne le fait pas. Il faut bien du courage, et tu n'as -que celui de dormir! - -Elle se mit à rire d'une façon si étrange, que je fus convaincue qu'elle -pensait ce qu'elle disait, et que j'éprouvai le même pressentiment -qu'elle-même sur l'avenir qui l'attendait. - -Quelques jours après mon installation dans ma nouvelle chambre, je reçus -la visite de M. Adolphe. Il venait me proposer d'aller avec lui à une -petite soirée que donnait un de ses amis de Versailles. - -J'acceptai. J'avais mis ce que j'avais de plus beau; avec une robe de -barége noir, on ne fait pas grand effet! J'étais bien modeste, mais -heureuse d'être avec lui: car je le soupçonnais, depuis longtemps, -d'avoir une autre liaison parmi les femmes de la société de son ami, et -rien ne venait confirmer mes soupçons. - -On me pria de chanter; je fis de mon mieux... On m'avait fait une si -grande réputation de gaieté, que j'étais obligée de la soutenir. Tout le -monde m'adressait des compliments; M. Adolphe semblait en être fier, -quand tout d'un coup la scène changea. Une femme venait d'entrer dans le -salon; elle avait une toilette splendide, et fit à tout le monde un petit -signe de tête protecteur, qui annonçait une personne sûre de son -influence. - ---Ah! voilà Louisa Aumont, s'écrièrent plusieurs jeunes gens en allant -au-devant d'elle. - -Nos yeux se rencontrèrent et se répondirent par un éclair de haine et de -jalousie. - -Louisa Aumont alla droit au maître de la maison, l'emmena dans l'angle -d'une croisée, et lui dit assez haut pour que tout le monde l'entendît: - ---Je vous avais prié de ne jamais inviter de femmes, surtout celle-là!... -Je vous ai dit ce que c'était... je ne veux pas me rencontrer avec de -semblables filles!... - -Où puisait-elle une pareille audace? Était-ce la jalousie qui l'égarait? -Savait-elle réellement le secret de mon passé? - -Tout mon sang tomba sur mon cœur.--M. Adolphe se mordait les lèvres; -mais il laissa passer cette insulte. - -Je me levai. Tout le monde avait entendu; personne n'osa venir à moi. Je -m'approchai d'Adolphe et je lui dis d'une voix concentrée par la fureur: - ---Vous auriez dû demander à madame la permission de m'amener; si vous -n'osez pas me défendre, aurez-vous au moins le courage de me suivre? - ---Pourquoi voulez-vous donc partir?... me dit-il d'un ton embarrassé; -vous êtes là, restez-y. - -Je compris, mon doute devint une certitude, et je partis comme une -flèche. - -La porte n'était pas fermée sur moi que je fondis en larmes. J'attendis -deux heures dans la rue, espérant qu'inquiet de moi, il allait me -suivre; mais rien! J'eus peur de mon désespoir; je courus vers la route -de Paris et je marchai toute la nuit, écoutant mes pas... Il me semblait -que le vent m'appelait. Je me retournais, m'arrêtais, et puis, doutant de -moi, je reprenais ma course. - -J'arrivai chez moi brisée de fatigue, plus brisée encore d'émotions... -J'attendais, j'espérais pour le lendemain, une lettre, un mot -d'explication!... Rien, rien; pas un regret, pas une excuse, pas un -souvenir! - -Cette première déception eut la plus fâcheuse influence sur ma vie. -J'étais dans cette situation de cœur et d'esprit qu'une affection -douce et honorable aurait pu me sauver du désordre. - -Je devins ambitieuse et implacable. - -Marie s'aperçut du changement de mes impressions, malgré les efforts que -je faisais pour dissimuler mes douleurs et pour concentrer en moi-même -les sentiments nouveaux qui m'agitaient. - ---Qu'as-tu donc? me disait-elle sans cesse, tu me sembles toute triste, -toute préoccupée. - ---Je n'ai rien. - ---Tu me trompes; tu me caches quelque chose. - -Elle insista avec une telle persévérance d'intérêt, que je sentis mon -cœur se fendre et que je laissai échapper mon secret. - ---J'aime un homme qui ne m'aime pas. Je l'aime avec soumission, douceur. -Il abuse de moi; il joue avec mon cœur. J'ai bien souffert, va; mon -âme s'est endurcie. Il m'aimera un jour, je le veux, et je lui rendrai ce -que je souffre... Quand j'aurai usé cet amour, je sens bien que je -détesterai celui qui me l'a inspiré. Je n'aimerai plus que mon idée fixe: -être au premier rang de ces femmes perdues, qu'on admire, qu'on aime! -pourquoi? probablement, parce qu'en elles il n'y a plus de ressources... -Le cœur et l'âme sont morts. Il ne reste qu'une machine, mais cette -machine est couverte de cachemires, de dentelles et de diamants. Quand je -serais mille fois plus jolie, que ferais-je de ma beauté et de ma -jeunesse à côté d'elles? Je ne suis pas laide à faire peur; j'espère même -être mieux dans un an ou deux: j'attendrai. J'ai une volonté de fer; je -deviendrai comme Louisa Aumont. - ---Qu'est-ce que c'est que Louisa Aumont? - ---Louisa Aumont! c'est ma rivale. - -Et je lui racontai toute la scène de la soirée de Versailles, -l'humiliation que j'avais subie, et l'abandon où m'avait laissée M. -Adolphe. - -Marie paraissait aussi effrayée de mes plans de vengeance, que je l'avais -été quelques jours auparavant de ses pensées de suicide. - ---Bah! au lieu de broyer du noir, comme tu le fais, tu ferais peut-être -mieux d'aller voir ton ami et de te réconcilier avec lui; on n'est pas -fier quand on aime! - ---Chacun a son caractère... Je ne consentirai jamais à m'abaisser à la -prière. - ---Je te donne huit jours!... - ---Tu verras; il aime cette femme, mais il reviendra... Je ferai tant et -tant qu'il entendra parler de moi! C'est son luxe qui lui plaît; j'en -aurai plus qu'elle!... - ---Viens au bal, ce soir, à la Chaumière, me dit Marie... - ---Non, à Mabille!... - ---Est-ce joli, me dit-elle? - ---Je n'en sais rien. - ---Je n'y suis jamais allée; j'aimerais mieux la Chaumière! - ---Alors, je ne sortirai pas, car je ne veux pas le rencontrer... Il vient -à Paris; c'est là qu'il ira. Si je le rencontrais avec cette femme, je -souffrirais trop. - ---Ah! tu es plus forte que moi, me dit-elle; moi, j'irais comme un -papillon me brûler au feu!... - ---Non, ma pauvre amie, je ne suis pas plus forte que toi... je souffre -autant, peut-être plus, car je sens avec une ardeur qui me dévore!... La -chose la plus indifférente pour toute autre me frappe, m'exalte; lorsque -je veux quelque chose, pour l'avoir, pour rapprocher la distance ou le -temps qui m'en séparent, je donnerais dix ans, vingt ans de ma vie!... -Ainsi, je suis honteuse de mon ignorance, je brûle du désir -d'apprendre... Quand je prends un livre, je voudrais comprendre, aller si -vite, que le rouge me monte à la tête; mes yeux s'embrouillent: je suis -obligée de m'arrêter... Alors, je me mets dans des colères ridicules -contre moi, contre ma tête rebelle... je me frappe le front. Quand -j'essaye d'apprendre à écrire, et que ma main n'obéit pas à ma volonté, -je me pince le bras au point d'en porter les marques... Si j'ai une -espérance, une peine, je ne puis dormir, je rêve, je suis agitée, je vis -doublement. Eh bien! je veux dompter tout cela!... Si mon cœur est en -révolte contre ma volonté, je le torturerai jusqu'à ce qu'il me cède. Je -rirai, quand je le voudrai, dussé-je m'étrangler avec mes larmes -rentrées. Il y a un sentiment que je ne solliciterai jamais, c'est la -pitié. Est-ce que l'on plaint les gens malheureux?... Est-ce que je suis -intéressante? j'ai l'âme navrée... Ah! si j'avais une coupure au doigt, -une plaie, on me plaindrait, peut-être chercherait-on à me soulager; -mais la douleur que j'éprouve, si je la laissais voir, on enfoncerait de -nouveaux traits dans la blessure. Je me tais, mais je n'en souffre pas -moins. La pensée que mon nom est inscrit sur ce livre infernal, cette -pensée ne me quitte pas. Je ne veux pas qu'il y reste; je veux qu'il soit -effacé. Comment l'obtiendrai-je? qui m'en donnera les moyens?... je -l'ignore, mais j'en viendrai à bout, et si, après avoir fait tous les -efforts, cela m'était impossible, je quitterais cette vie où je n'aurais -passé que pour faire une tache. - ---Oh! tu vois bien que tu dis comme moi, que si tu étais misérable tu te -tuerais! - ---Oui, mais après avoir essayé de vivre tranquille dans l'avenir, afin -d'oublier moi-même le passé, si je puis. - ---Tu réussiras, me dit Marie pensive, moi, je suis sûre de finir d'une -mort violente!... Ça m'est égal, je n'ai pas été faite pour cette -vie-là... J'y suis, j'y resterai, à moins qu'un miracle ne m'en tire. - ---Mais quelles absurdes idées allons-nous nous fourrer en tête; nous -allons avoir l'air de croque-morts au bal!... - ---Oh! ne t'inquiète pas; je serai plus bruyante que tout le monde! Si je -rencontre de ses amis, je veux qu'on lui dise que je le pleure gaiement. - - - - -X - -LE BAL MABILLE. - - -Il était neuf heures quand nous arrivâmes allée des Veuves... Mabille -avait été un petit bal champêtre, éclairé avec des quinquets à l'huile... -On payait dix sous d'entrée... C'était le rendez-vous favori des valets -de chambre, des femmes de chambre, dans le temps où ils étaient moins -élégants que leurs maîtres. - -A l'époque où je parle, Mabille s'était déjà beaucoup embelli. Ce n'était -pas encore le magnifique jardin que l'on voit aujourd'hui, avec ses -corbeilles de fleurs, ses guirlandes de feu, son jet d'eau, sa grande -salle tendue d'or, de velours et de glaces. C'était un jardin modeste! -Quelques becs de gaz avaient remplacé les quinquets; ils étaient rares: -était-ce par économie ou par discrétion?... Les calicots, les grisettes, -les modistes, pourraient nous renseigner à cet égard; car les abonnés -avaient changé. Le bal était en progrès... On payait un franc d'entrée... - -C'était au milieu de cette réunion que nous fîmes notre entrée... -L'orchestre était au milieu du jardin et me parut bon. Mon cœur se mit -à battre la mesure. J'adorais la musique. Tous ces jeunes gens, toutes -ces jeunes filles qui se livrent au travail toute la semaine prennent le -dimanche du plaisir pour huit jours; ils sont gais, en nage, fatigués, -mais si heureux que cela vous gagne. Je n'avais jamais dansé; j'aurais -voulu essayer, mais la crainte d'être ridicule me retenait. - -Pourtant, Adolphe m'avait dit que Louisa Aumont valsait bien. Je voulais -essayer. On vint m'inviter pour un quadrille... j'allais refuser quand un -jeune homme de Versailles vint me dire bonsoir. J'acceptai. Je priai -Marie de me faire vis-à-vis. J'espérais qu'il demanderait ce que je -faisais, et je me donnais un mal!... Mon danseur était galant! je lui -faisais mille coquetteries!... Il voulut me faire valser... j'acceptai -encore, et comme il avait beaucoup de patience... j'appris le même soir -la valse et la danse. Je demandai à mon danseur la permission de me -reposer. - -Je fis le tour du bal m'arrêtant un peu à chaque cercle qui entourait les -bons danseurs. Un de ces cercles était plus garni de curieux que les -autres. Je cherchai à me faire une place; mais personne ne bougea. - -J'entendis rire, dire bravo! mais je ne vis rien. J'attendis la fin pour -voir ceux qui avaient eu tant de succès. Le rond s'ouvrit et tout le -monde se pressa sur les pas d'une femme, en riant, en parlant. Je -n'entendis qu'un bruit confus et des compliments ou des moqueries. Cette -femme regardait à droite, à gauche. Elle pouvait avoir cinq pieds; sa -taille était courte; sa poitrine bombée, ses épaules un peu hautes... -Elle portait fièrement la tête, ses cheveux étaient d'un beau noir, ses -raies blanches bien plantées. Elle se coiffait avec des bandeaux plats, -une natte ronde, derrière la tête; au-dessous de cette natte, tombaient -des cheveux frisés, qui lui cachaient le cou, quoiqu'ils ne fussent pas -très-longs. Son front était bas, ses sourcils bien arqués se joignaient -au milieu, ce qui lui donnait l'air dur; ajoutez à cela de grands yeux -noirs qui paraissaient regarder sans voir, un nez un peu à la Roxelane, -la lèvre dédaigneuse. - -Elle était plutôt jolie que laide; pourtant on la trouvait généralement -peu agréable. Mon premier mouvement fut de la trouver laide. Je ne -comprenais pas pourquoi on l'entourait ainsi. - -Elle allait du côté du café, je la suivis pour me trouver au premier rang -quand elle danserait. Elle paraissait haletante; elle toussa, mit la main -sur sa poitrine, puis avala deux verres d'eau glacée, comme pour éteindre -le feu qu'elle serrait sous ses doigts. Elle respira bruyamment et se -leva. - -Un petit monsieur venait de lui faire signe. Il était gentil, mais -très-drôle; il avait une assez jolie figure, surtout des yeux -intelligents. Ses jambes étaient toutes petites, sa taille longue, son -gilet aurait pu lui servir de tablier. Il fit aller un bras comme une -aile de moulin, mit son chapeau de côté, leva son pied à la hauteur du -nez de sa danseuse, la salua jusqu'à terre, en faisant le gros dos. Après -toutes ces singeries, il la prit par la taille, et la première figure -commença. - -Il était léger comme un oiseau; toutes ces gambades, qui étaient -ridicules, faites par les autres, étaient gracieuses, faites par lui. -J'avais bien fait de les suivre: il y avait encore plus de monde que la -première fois. - -A la seconde figure, sa danseuse regarda le chef d'orchestre, et en même -temps que le coup d'archet elle s'élança la tête baissée, les bras en -arrière, puis au bout du cercle elle se redressa, cambra ses reins, fit -presque toucher ses coudes, leva la tête et revint en avant. Elle faisait -toutes ces contorsions avec le plus grand sérieux du monde... - ---Bravo! bravo! disaient les spectateurs. - -Elle avait une robe de laine noire qui sentait la misère; elle n'avait -peut-être pas mangé de la journée, car elle était bien pâle. - -J'entendis à côté de moi deux jeunes gens dire: - ---Emmenons-la souper!... - ---Non, dit l'un, elle nous coûterait les yeux de la tête; je parie -qu'elle n'a pas mangé depuis huit jours. - ---Bah! dit l'autre, nous la rationnerons; elle nous amusera. - -Après la danse, ils s'approchèrent d'elle. Je l'entendis accepter. Je -m'en allai. Son danseur était près de moi; il s'essuyait le front et -disait: - ---Je n'aime pas à danser avec elle; elle est raide comme un bâton. - -On appela: - ---Brididi! - -Et le petit jeune homme qui dansait si bien répondit: - ---Voilà! voilà! et s'en alla au café. - -Le bal finissait... Nous rentrâmes. - -J'espérais toujours recevoir des nouvelles de Versailles. - -Je demandai s'il n'était venu personne... - -On me répondit que non. Je me couchai en pleurant. - -Le jeudi suivant, je retournai à Mabille avec Marie. Nous cherchâmes -Brididi et sa danseuse. Ce fut une des premières femmes que j'aperçus. -Elle avait une robe de barége lilas. Ses cheveux étaient mieux peignés; -elle me parut moins laide. - -Un homme d'un certain âge, avec un chapeau gris, un pantalon blanc, un -petit paletot sac, s'arrêta devant elle... - ---Ah! bah! dit-il, comme nous sommes requinquées! C'est égal, tu as une -figure ingrate! Elle a l'air sauvage; elle ressemble à la reine Pomaré. - -Tous ceux qui l'entouraient dirent ensemble: - ---Chicard a raison, _faut_ l'appeler Pomaré. - -Quand elle se mit à danser, tout le monde l'entoura, et, pour -l'encourager, on criait à tue-tête: - ---Bravo! Pomaré! - -Cette soirée fit événement; plusieurs journaux en parlèrent le lendemain. - -Ce soir-là, M. Brididi n'avait pas l'air content; il dansait avec de -jolies filles, mais on n'était occupé que de Pomaré. Il pensa à lui -donner une rivale, et chercha un sujet nouveau. Je le regardais si -souvent, qu'il crut que j'avais envie de danser avec lui; ce qui était, -du reste, un grand honneur. Il vint à moi et m'invita. Je lui dis que ce -serait avec plaisir, mais que je ne savais pas danser. - ---Eh bien, je vous apprendrai. - -En effet, il m'apprit.--J'avais une jolie taille, de beaux bras... J'ôtai -mon petit châle, et je restai avec ma robe de barége à manches courtes. -On me regarda beaucoup, cela m'encouragea. Je sautais comme une plume!... -Après le quadrille, Marie, qui avait tenu mon châle et mon chapeau, me -dit: - ---Sais-tu que tu danses très-bien! - ---Certainement ajouta M. Brididi. - -Je fus toute fière!... J'aurais bien voulu qu'on m'appelât aussi -Pomaré!... - -Je pris un grand goût pour la danse!... A la fin de la soirée, M. Brididi -me dit sans façon: - ---Voulez-vous venir souper avec nous? - -J'acceptai de même, et nous partîmes une bande joyeuse, pour aller souper -chez Vachette. - ---Ah! disais-je en regardant bien si l'on me voyait, si cela pouvait se -savoir à Versailles! - -Marie me suivait partout. Son amant était en Bretagne... je l'avais tout -entière. - -Nous quittâmes le restaurant à six heures du matin. - ---Rien pour moi? dis-je au concierge. - ---Non! - -Je montai, toute triste; mais je m'endormis sans pleurer: j'étais trop -fatiguée. - -A quatre heures, M. Brididi vint nous voir. - ---Ah! vous ne savez pas, me dit-il sans me dire bonjour, il y a une danse -nouvelle: la polka! Venez passer la soirée chez moi, nous l'apprendrons -et nous la danserons ensemble, pour faire enrager Pomaré. - -Cette idée me plaisait assez, non par antipathie contre cette femme, mais -pour qu'on s'occupât de moi. - -Nous apprîmes pendant cinq heures; enfin, je la savais à merveille. On -faisait une foule de figures qui vous donnaient l'air de chiens savants: -les bras, les jambes, le corps, la tête, tout remuait à la fois; on eût -dit un monde de télégraphes et de pantins. Mais c'était nouveau, et on -trouvait cela joli. - -M. Brididi m'engagea à rester chez lui. Il était bien tard; je le -remerciai. - -Il vint nous reconduire.--Comme c'était un charmant garçon, et que je ne -voulais pas qu'il me prît pour une bégueule, je lui racontai l'état de -mon cœur... mais, à chaque phrase, je faisais un saut de polka, et -j'en chantais l'air; ce qui fit rire Marie et dire à Brididi: - ---Allons, allons, c'est bien! soignez-vous; j'espère que vous ne serez -pas longue à guérir. - -Nous étions arrivés à la maison, je demandai: - ---Il n'est venu personne?... - ---Non! - -J'étouffai un soupir au fond de mon cœur. - -Arrivée dans la chambre, je me mis à polker. - ---Je suis contente, me dit Marie; tu prends ton parti gaiement. - ---C'est comme cela qu'il faut être. Si j'étais restée là, pleurant, il ne -serait pas venu davantage! On ne peut pas forcer les gens à vous aimer; -quand on court après eux, on les fatigue; ils s'y habituent et vous -traitent plus mal. Malheureusement, on n'efface pas l'amour de son -cœur comme un nom écrit sur une ardoise; mais, avec de la patience, -tout passe... Je désespère de me faire aimer de lui; mais je veux qu'en -me voyant passer, brillante et dédaigneuse, il me donne un regret. - -La marchande de meubles vint me dire, le lendemain, que mon logement -était prêt. Je pris mon paquet, et j'allai m'installer, 19, rue de -Buffaut, dans un petit entresol de deux pièces. - -J'étais richement meublée, et je regardais mon luxe, fort inquiète de la -somme que j'avais à payer. J'avais dans ma chambre à coucher un lit en -acajou, une toilette-commode, un fauteuil Voltaire en laine rouge, deux -chaises, une petite table. Dans la première pièce, qui servait -d'antichambre ou de salle à manger, il y avait une table ronde et quatre -chaises cannelées. Je passai la journée à frotter mes meubles... Je -disais _chez moi_ à tout propos. - -Le lendemain, j'allai chez Marie, qui, je le savais bien, était trop -paresseuse pour venir. - -Je me mis des nœuds de velours dans les cheveux; je fis des reprises à -ma robe et à mes bottines qui me quittaient, et je retournai au bal. - -Brididi vint à moi... Je n'étais pas fâchée de cette préférence... Je lus -à l'orchestre: Polka! Mon cœur battit; je devins très-pâle, et je dis -à Brididi: - ---Je n'oserai jamais danser cela ici; personne ne sait cette danse. On -va nous regarder; je ferai quelque gaucherie, et on se moquera de nous. - ---Non, non, me dit-il, allons dans un coin. - -J'allais résister, quand j'entendis derrière moi: - ---Eh bien! personne ne la sait donc, cette danse?... - -Je reconnus la voix de Louisa Aumont. - -Ce fut moi qui pris Brididi dans mes bras, et le fis danser de force. Il -avait beau me dire: - ---Je ne suis pas en mesure; j'allais toujours. - -Enfin, je fis plus d'attention, et je dansai à merveille.--Je passai -plusieurs fois devant Louisa Aumont, et je me penchais si fort sur mon -danseur, qu'elle put croire que je l'embrassais. Il voulut se reposer. -Presque près d'elle, je lui criai: «Viens donc, viens donc!...» Il n'y -prit pas garde.--Je le tutoyais!... - -On se mit à m'applaudir à outrance; on me suivait, on me désignait du -doigt!... - ---Fi! l'horreur! disait Louisa Aumont au bras d'un vieux monsieur; -peut-on s'afficher ainsi!... - -Je vis bien qu'elle était vexée!... C'est égal, le mot me piqua; je -voulus me venger. J'attendis qu'elle passât près de moi. Je l'arrêtai par -le bras, et je lui dis: - ---Bonjour, ma chère Louisa; y a-t-il longtemps que vous n'êtes allée à -Versailles voir votre amant? - -Elle devint pourpre, et voulut continuer son chemin; je l'arrêtai de -nouveau. - -Elle me dit:--Je ne vous connais pas! - ---Ah! je comprends; pardon, je prenais monsieur pour votre père. Si -j'avais su que c'était le vieux hibou qui vous ennuie tant et à qui vous -dites, pour vous débarrasser de lui trois fois la semaine, que vous allez -chez votre tante, à Versailles, je n'aurais pas parlé de votre Henri. -Mais, aussi, vous ne me prévenez pas! vous me parlez d'un vieux monstre; -je trouve monsieur très-bien, moi. - -Je fis la révérence, et je partis en riant. - -Je me mis à danser; tout le monde m'entoura. Je venais de faire une -méchanceté; j'étais radieuse. J'entendais dire: - ---Elle est bien mieux que Pomaré! - -On la quittait pour venir à moi. - ---Ah! me dit Brididi, les œillades vous battent en brèche! - -Tous les hommes vinrent m'inviter. - ---Oh! mais, dit il, me tirant par le bras, j'aurais moins de peine à -défendre Mogador que ma danseuse!... Tiens, cria-t-il bien haut, je vous -appelle Mogador! - -Ce qui se passa est ridicule, mais exact, et n'est pas assez éloigné pour -que l'on ne s'en souvienne pas!... Cent voix crièrent: vive Mogador! On -me jeta vingt bouquets dans le cercle où je dansais. - -Il y eut deux camps... D'un côté, on criait: vive Pomaré! de l'autre: -vive Mogador! Les gens qui ne comprenaient rien et qui ne saisissaient -que le bruit, criaient: vive Pomador! La garde fut obligée de s'en -mêler!... Cela était si animé qu'on craignait une querelle de partis! Je -fus obligée de me sauver pour partir; on voulait me porter en triomphe -jusqu'à ma porte. Cela me fit grand peur, et, prévenue par Brididi, je -pris la fuite à temps. Pomaré fut mise dans un fiacre; on détela les -chevaux, et ce furent des jeunes gens qui la traînèrent jusqu'à la -Maison-d'Or. - -Le lendemain, soit que Mabille eût payé pour faire une réclame, soit que -les maîtres de danse voulussent mettre la polka à la mode, tous les -journaux parlèrent de Pomaré et de moi. - -Le _Charivari_ nous reproduisit sous toutes les formes. - -Il y avait deux autres femmes qui ne faisaient pas moins de bruit à la -Chaumière: c'étaient Maria-la-Polkeuse et Clara Fontaine. - -On sait ce que c'est que Paris. Chaque excentricité a son heure de vogue. -Ces folies faisaient le sujet de toutes les conversations, et notre -triste renommée, par les cent voix de la presse, s'étendait jusqu'en -province. - -Je n'avais pas vu Adolphe depuis trois semaines; il vint à Mabille par -curiosité, et demanda à voir les célébrités. Il trouva Pomaré laide! - -Quand on me fit remarquer à lui, il recula d'un pas et dit: - ---Vous vous trompez! ce n'est pas elle; c'est Céleste. - ---Oui, dit son ami, Céleste Mogador! - -Il me suivit. Je l'avais vu; j'avais senti mes jambes fléchir! Je le -montrai à Brididi. - ---Diable! fit-il, il faut vous asseoir. - -Adolphe vint à moi. - ---Venez, j'ai à vous parler. - -Je fis signe à mon danseur que j'allais revenir. - ---Vous ne reviendrez pas, me dit Adolphe en me serrant le bras. - ---Pourquoi donc? lui dis-je. - ---Parce que je ne le veux pas. - ---Ah! bah! vous avez été bien longtemps à m'apporter vos ordres; je vous -préviens que je suis changée, et je n'en veux plus recevoir! Je veux -aller danser; j'ai promis. - ---N'y allez pas, me dit-il, pâle, ou je vais avoir une affaire avec ce -petit monsieur! - -J'ai toujours tremblé à l'idée d'une querelle qui pouvait naître à cause -de moi. Je m'arrêtai. - ---Est-ce que vous me feriez l'honneur d'être jaloux? Il y a quelque -temps, je vous avoue que ça m'aurait fait plaisir, mais aujourd'hui ça me -fait rire. - -La marchande de fleurs m'apporta deux bouquets de roses qu'on me pria -d'accepter. Je les pris, mais M. Adolphe se jeta dessus et les mit en -pièces. - ---Eh bien! lui dis-je, votre colère est-elle passée? - ---Ne vous moquez pas de moi! me dit-il hors de lui. - -Je vis qu'il fallait le prendre sur un autre ton, car il était -sérieusement en colère. - ---Enfin, mon ami, que me voulez-vous? Vous m'avez quittée; vous ne -m'aimiez pas: je ne me suis pas imposée à vous; j'espère que vous en -ferez autant. Je n'ai pas troublé vos amours... - ---Je n'ai jamais eu cette femme! Si elle était là, je le dirais devant -elle. - -Au même instant, je la vis sortir d'un bosquet avec une autre femme. - ---Tenez, lui dis-je, la voilà! Si vous faites cela, je vous croirai. - -Il hésita. - ---Vous partirez avec moi?... - ---Oui! - -Il alla droit à Louisa, qui lui apprêtait son plus joli sourire. - ---Voyons, mademoiselle, dites, je vous prie, à Céleste que je ne suis pas -votre amant, et que vous regrettez d'avoir été si dure pour elle. - -Elle se mit à rire sans répondre. Il lui prit le bras et lui renouvela sa -demande. - -Elle fit une affreuse grimace, devint rouge et dit: - ---Oui!... - ---Assez, dis-je à Adolphe, qui, je le voyais bien, lui serrait le -poignet; venez. Et nous partîmes en voiture. Il me fit mille amitiés! je -restai comme une pierre!... - ---Je vois bien, me dit-il, que vous ne m'aimez plus! - ---Je ne sais pas si je ne vous aime plus, mais ce qu'il y a de certain, -c'est que je vous aime moins. Vous n'avez pas de reproches à me faire! Je -vous aimais, je me serais tenue dans une boîte pour vous plaire; vous -m'avez quittée d'une façon pénible, humiliante. J'ai cherché à me -distraire et j'y parvenais bien, je vous assure. Cela vous irrite! vous -auriez mieux aimé que je m'enfermasse avec un boisseau de charbon!... Ma -foi, non!... vous ne m'aimez pas; d'autres sont moins difficiles; je ne -suis qu'embarrassée du choix! - ---Vous me tourmentez à plaisir, me dit-il les larmes aux yeux. - -J'allais m'attendrir, car je l'aimais encore, mais je repoussai toute -idée de faiblesse. - ---Croyez-vous donc que je n'étais pas tourmentée, quand je fis la route -de Versailles à pied, la nuit, et que vous me laissâtes partir, sans même -vous inquiéter de ce que je pouvais faire dans mon désespoir? Voyez-vous, -nous ne serons pas fâchés, mais je n'oublierai jamais cette nuit-là. - -Il n'osa plus dire une parole. Il m'aimait, j'allais pouvoir me venger. -Je lui donnai un rendez-vous... j'arrivai deux heures plus tard, faisant -semblant de pas voir qu'il m'attendait avec impatience. - -Il me défendit d'aller dans les endroits publics... j'y allais exprès! La -presse continuait à parler de nous... on venait en équipage nous voir, le -soir, comme des bêtes curieuses. Tous ces badauds se disputaient une -fleur de notre bouquet. Les femmes venaient nous voir aussi; elles -disaient aux gens qui les accompagnaient: «Tâchez donc qu'elles viennent -vous parler!...» On nous appelait, mais je me dérangeais rarement. - -Pomaré regardait d'un air impudent, faisait mille excentricités et -faisait fuir les curieux, rouges de honte. C'est à cause de cela, sans -doute, que beaucoup venaient autour de moi et me faisaient des -compliments. - -Voilà pourtant les vilains services que vous rendent les oisifs. Ils ne -reculent devant rien, eux qui, trop vieux ou trop ennuyés d'eux-mêmes -pour savoir s'amuser, cherchent à tout prix des objets de distraction. - -J'avais ma cour, comme Pomaré avait la sienne. - ---Elle est charmante! disait l'un en me lorgnant. - ---Vous allez voir comme elle danse bien, disait l'autre. - ---Quelle souplesse! comme elle est gracieuse!... - -Voilà ce que me répétaient en masse ces gens qui me méprisaient, qui -peut-être me trouvaient affreuse, ridicule; mais ils m'excitaient, je les -amusais.--La vie est une comédie. - -Quand je me reporte à ce temps et que je songe à toutes les excentricités -que nous faisions, il me semble qu'on devrait nous les pardonner, car le -succès qu'on nous a fait est plus coupable que nous. - -L'orateur qu'on approuve s'enflamme; l'acteur qu'on applaudit redouble -d'efforts; le soldat qu'on regarde, qu'on encourage devient plus -intrépide; il n'y a pas une créature, dans quelque position qu'elle soit, -qui ne soit sensible à la réclame!... Jugez si moi, sans éducation, -n'ayant rien à perdre, je ne pouvais pas me laisser éblouir et entraîner. - -Il n'est si petit théâtre qui n'ait ses rivalités. Mes succès à Mabille -m'avaient valu beaucoup d'envieuses. Les hommes me firent un rempart -d'amour et de fleurs. - -Je détestais Pomaré, qui me le rendait bien. - -Sans savoir pourquoi, on trouva qu'il serait charmant de nous faire faire -vis-à-vis, et nos partisans négocièrent l'affaire avec toute l'importance -d'un traité de paix. - -Nous marchâmes l'une au-devant de l'autre, ne faisant pas un pas de plus. -Elle me regardait avec ses grands yeux noirs fixes!... Elle me semblait -plus désagréable que d'habitude!--J'eus envie de me sauver; mais je -réfléchis que cela serait ridicule, et je lui tendis la main. Sa figure -se dérida, et elle me dit d'une façon charmante: - ---Je suis enchantée de faire connaissance avec vous; il y a longtemps que -je le désirais. Si vous voulez me permettre d'aller vous faire une -visite, je vous continuerai mon amitié. - -Il y avait un air protecteur qui me déplut; mais je lui pris le bras et -nous fîmes le tour du bal ensemble. - -On se pressait tellement autour de nous, que c'est à peine si nous -pouvions marcher. - -Après quelques mots échangés, je vis qu'elle prenait son rôle au sérieux -et qu'elle se croyait reine. Le fait est qu'on ne l'abordait qu'ainsi: - ---Chère reine, allez-vous danser? Où vous placerez-vous, que vos -courtisans vous entourent? - -Elle leur indiquait un endroit à voix basse. Ils s'en allaient tout fiers -et prenaient un air de protection avec leurs amis qu'ils plaçaient. - ---Tenez! voilà la reine Pomaré! disaient les uns en se poussant. - ---Où ça?... disaient les autres ébahis. - -On la montrait. - ---Ah! c'est vrai; elle a l'air bien sauvage, répondait un provincial qui -la prenait pour la reine de Taïti. - -On avisa un abonné à lunettes, _pion_ dans un collége, je crois: on -l'entoura, on l'applaudit en lui disant: - ---Bravo, Pritchard! - -Le pauvre homme perdit la tête et fit trente-six gambades... On le porta -en triomphe... Il enfonçait ses lunettes, relevait la tête, se croyant un -grand personnage; mais, comme on ne le payait pas pour cet exercice, le -pauvre diable fut renvoyé de sa place. Il conta ses peines à Pomaré, qui -lui dit devant moi, avec le plus grand sang-froid du monde: - ---Venez me voir, je vous protégerai. - -Je ne pus m'empêcher de rire, en me disant: - ---Ils sont aussi fous l'un que l'autre. - -Elle était convaincue de sa puissance!... C'était de bonne foi qu'elle -promettait de lui faire du bien; pourtant elle paraissait avoir un esprit -supérieur. Je voulus connaître ce caractère, qui me parut étrange. - -Depuis notre séparation, Marie m'avait tenu parole; elle ne rentrait -plus, je la voyais à peine. - -Je demandai à Pomaré de passer la journée du lendemain avec moi. - -Elle me dit qu'elle ne commandait sa voiture qu'à quatre heures; que le -matin elle recevait sa cour. - ---Venez déjeuner chez moi, me dit-elle, nous causerons en fumant une -cigarette. - -Elle me quitta, puis revint à moi: - ---Voulez-vous souper avec moi et quelques-uns de mes amis?... - -Je répondis oui, avant qu'elle eût fini sa phrase, car j'avais grande -envie de passer une soirée avec elle. - ---Je vais vous prendre dans ma voiture. - -Nous sortîmes. A la porte, elle fronça ses sourcils noirs... - ---Jean! Jean! dit-elle deux fois, impatientée. - -Un gamin d'une douzaine d'années s'avança en courant. Il était habillé -d'une façon burlesque: un pantalon de toile grise rentré dans ses bottes -à revers, une redingote dont la taille seule lui aurait fait un paletot, -un chapeau très grand, bordé d'un galon en clinquant dont on se sert pour -costume. Il portait dans ses bras un châle-tapis en coton, tout passé, -dont un coin traînait à terre. Pomaré le lui arracha des mains, furieuse. - ---Imbécile! tu ne peux pas faire attention!... tu essuies le pavé avec -mon _cachemire_... Si tu ne fais pas mieux ton service, je te chasserai. - -Tout le monde riait autour d'elle. Je devins fort rouge. Le petit sortit -en haussant les épaules et fit avancer la voiture. - -C'était une calèche à deux chevaux... elle l'avait au mois... C'était un -équipage presque grotesque, sortant des remises d'un mauvais loueur. - ---La voiture de la reine! crièrent à la fois dix gamins. - -Pritchard s'avança pour lui baiser la main. Elle jeta en l'air quelques -pièces de monnaie; on se bouscula pour les ramasser en criant: - ---Vive la reine Pomaré! - -Le petit bonhomme était sur le siége, à côté du cocher, qui avait le même -galon de clinquant sur son chapeau et une redingote noisette. Ajoutez à -cela un cheval blanc et un autre bai. La calèche était garnie à -l'intérieur d'une vieille étoffe d'un rouge passé. - -Je ne me connaissais pas en voiture, mais il me semblait que, pour rien -au monde, je n'aurais voulu sortir là-dedans en plein jour. - -Nous arrivâmes au café Anglais. - -Le maître du café vint au-devant de nous, la serviette sous le bras, -l'air affable: - ---Quel cabinet désirez-vous? demanda-t-il à Pomaré. - ---Le grand salon, dit-elle en regardant sa suite. - -Il commençait à faire froid, elle ordonna qu'on fît bon feu. Quand la -porte s'ouvrait, nous apercevions plusieurs têtes qui cherchaient à nous -voir. - -On alluma du petit bois... Elle s'approcha du feu en faisant un mouvement -de frisson. - ---Les premiers froids font mal, me dit-elle. - -Je la regardai; elle était pâle comme une morte. - ---Gardez votre châle, lui dis-je. - -Mais elle n'en fit rien. Je compris pourquoi; elle avait une robe de -taffetas bleu clair qui jurait passablement avec son châle. - -Elle toussa une fois ou deux. Elle prit une coupe de champagne frappé et -l'avala d'un trait. Ses yeux brillèrent, ses couleurs lui revinrent. - -Alors on lui fit chanter une chanson, qu'elle dit avoir composée -elle-même, et qui passait en revue tous les dieux de la Mythologie. Je ne -compris pas bien, parce que je ne connaissais pas tous ces noms-là; mais -il paraît que c'était un chef-d'œuvre d'esprit. - -Sa voix était faible; elle s'accompagnait au piano. Ses mains étaient -blanches, bien faites et paraissaient avoir l'habitude du clavier, car -elle ne regardait en chantant que ceux qui l'écoutaient. - -Ce furent des compliments sans fin. On fit très-peu d'attention à moi. Il -me semble que j'en fus un peu jalouse et qu'elle me regardait d'un air -vainqueur. - -Elle parla, fuma, tint tête à tout le monde: elle avait un esprit -intarissable et d'une originalité sans pareille. - -La nuit se passa ainsi. Quand nous sortîmes, il faisait jour; ces sorties -sont curieuses et le paraîtraient surtout aux gens raisonnables qui n'ont -jamais vu ce spectacle, bien propre à désillusionner des folles joies -des viveurs de Paris. - -Je ne sais au juste quelle figure j'avais; mais en regardant les autres, -je fus presque effrayée: les hommes sont débraillés, quelquefois -chancelants; les femmes sont jaunes; leurs toilettes chiffonnées, -enfumées, leur donnent l'air de paquets de chiffons; la plus jolie serait -laide. - -Il y a aux portes de vieilles voitures qui passent la nuit; un pauvre -cheval maigre attend que son maître ait chargé pour avoir son déjeuner. -On ne veut pas de lui, et on l'appelle rosse. Pauvre bête! il a été jeune -et bon! Je regardai Pomaré, et je me dis: - ---Voilà notre avenir! - -Il n'y a, à cette heure-là, dans les rues, que les balayeurs et les -chiffonniers. Les premiers vous regardent, appuyés sur leurs balais, et -chacun se dit probablement: - ---Ce que ces fous viennent de dépenser dans une nuit me ferait vivre un -an. - -On leur donne quelquefois de l'argent, mais on passe le plus souvent sans -les regarder. - -Nous rentrions à pied. Pomaré paraissait moins fatiguée que tout le -monde; elle était d'une pâleur extrême, mais ses lèvres étaient rouges, -ses yeux brillants. - -Nous traversions le boulevard; une balayeuse comme il y en a peu, elle -travaillait activement, envoya toute sa poussière dans les jambes de -Pomaré, qui, peu endurante de sa nature, l'interpella en l'appelant bête. - -La femme au balai l'entreprit à son tour. - ---Tiens! voyez-vous ça, madame l'embarras! Faut-il pas que je quitte mon -ouvrage pour faire place à cette demoiselle! Avec ça qu'elle est belle! -J'ai été un peu mieux que toi, ma petite, et un peu plus huppée; mais -j'étais pas fière avec le pauvre monde! - -Nous étions déjà bien loin. Nous nous séparâmes quelques instants après. - ---A tantôt! dit Pomaré, rue Gaillon, 19. Si vous oubliez le numéro, -demandez dans la rue la reine Pomaré. - -Je trouvai cette gasconnade prodigieuse, et il me sembla plus prudent de -me souvenir de la rue et du numéro. - -Je venais de voir un échantillon de cette vie qui, de loin, me semblait -si belle et à laquelle j'avais si souvent rêvé de m'associer. Je puis me -rendre cette justice, que toute cette joie me parut triste, et que je -rentrai chez moi le cœur bien vide et l'âme bien découragée. - - - - -XI - -LA REINE POMARÉ. - - -A onze heures, j'étais chez ma nouvelle amie. Je m'attendais à voir un -boudoir richement meublé; je fus toute surprise de me trouver dans un -chenil: c'est du moins l'effet que me fit le logement de Pomaré, tant il -y avait dans ce logement de désordre et de malpropreté. - -Elle habitait une grande chambre, à peine meublée; sa commode était -couverte d'une foule de petits objets, rappelant ses triomphes au bal -Mabille. - -Il y avait sur chaque objet un pouce de poussière; on voyait sur une -table des papiers en désordre, une masse de numéros du _Charivari_; sa -robe bleue traînait à terre. - -Je remarquai, appendue au mur, une bonne Vierge en plâtre avec un petit -collier et une couronne. La Vierge, avec ses bras ouverts, semblait -contempler ce désordre et le prendre en pitié. Sur la cheminée, la reine -avait mis son chapeau dans une assiette. Je n'osais pas faire un pas. -Elle était encore couchée, tête nue et les cheveux tout ébouriffés. - ---Pardonnez-moi, me dit-elle; mon ménage n'est pas encore fait. La -personne qui me loue se charge de tout faire et ne fait rien. -Asseyez-vous donc! - -Et elle me montra du regard le bord de son lit. - -Je m'approchai, mais j'étais fâchée d'être venue. Elle sauta en bas du -lit, passa dans une espèce d'antichambre dont la croisée donnait sur une -cour; elle appela son portier, qui était en même temps son propriétaire; -il monta. - ---Faites-nous à déjeuner. - ---Je veux bien; mais donnez-moi de l'argent. - ---Je n'en ai pas. - ---Bah! dit le vieux, vous avez bien vingt sous. - ---Non, dit-elle, pas un liard. - ---Alors, allez déjeuner où vous voudrez; je ne fais plus crédit. - ---Voyons, ne soyez pas méchant! J'ai invité une amie; je ne peux pas la -renvoyer. - ---Bon! dit le vieux, ce n'est pas assez de vous; il faut maintenant que -je nourrisse les autres. - -Et il descendit en grognant. - -J'avais tout entendu et j'étais fort embarrassée. Elle ne perdit pas -contenance, et me dit en rentrant que nous allions déjeuner dehors, parce -que son domestique n'était pas rentré; que le concierge venait de l'en -prévenir. - -C'était trop fort; je me mordis les lèvres pour ne pas rire aux éclats. -Je l'avais vue, la veille, jeter au moins dix francs de monnaie. -Évidemment elle était folle. - ---Ah! dit-elle, en passant devant la petite Vierge, je t'avais oubliée. - -Elle prit cette petite Vierge, l'embrassa, lui adressa quelques paroles -qui ressemblaient à une prière. J'entendis ces mots: «Sainte Mère de -Dieu, aie bien soin de lui; il est plus heureux près de toi.» - -Elle remit la Vierge à sa place et revint près de moi. Le mouvement de -ses bras fit ouvrir sa chemise; je vis sur sa poitrine un scapulaire, des -médailles, une petite croix. Cela me fit mal. - -J'ai une grande croyance en Dieu; quand je souffre, je l'invoque; quand -je suis heureuse, je le remercie; mais ces insignes de la religion -chrétienne me semblaient un blasphème sur sa poitrine. - -Je priai Pomaré de m'attendre; je descendis quelques instants, et je -revins avec tout ce qu'il nous fallait pour déjeuner. - ---Je vais vous rendre tout-à-l'heure ce que vous avez dépensé, me -dit-elle avec un aplomb incroyable. - -«Dieu! la vilaine femme! me disais-je, elle est menteuse comme personne.» - -Je lui fis deux ou trois questions sur sa vie passée; elle détourna la -conversation sans vouloir me répondre. J'insistai de nouveau pendant le -déjeuner; même silence. - -J'avais pourtant bien envie de savoir ce qu'elle avait été, car tout le -monde en était intrigué. - ---Allons, me dit-elle, après déjeuner, vous êtes une bonne fille, -promettez-moi de ne rien dire à personne, et je vais vous faire ma -confession. - -Je le lui promis; elle commença: - -...--Je suis venue au monde à Paris, en 1825; mon père était riche; je -fus son premier enfant. Il avait environ cent cinquante mille francs de -capital; ces cent cinquante mille francs étaient placés dans un théâtre -et lui rapportaient quinze, quelquefois vingt pour cent. On n'épargna -rien pour m'élever. Je fus mise dans un des premiers pensionnats de -Paris. J'avais les meilleurs maîtres.--Ma mère m'avait donné deux frères -et deux sœurs; cependant on ne retrancha rien des dépenses qu'on -faisait pour moi. J'avais dix-sept ans, on pensait à me marier, mais on -ne trouvait aucun parti digne de moi. J'aimais mon père avec passion, -tout en le craignant beaucoup; ma mère ne le rendait pas très heureux. - -Un jour, j'entendis raconter à la pension qu'un incendie affreux venait -de faire des ravages horribles, boulevard du Temple; on assurait que -personne n'avait péri, mais que l'on n'avait rien pu sauver. Cela me -rendit triste. Pourtant j'étais loin de me douter que ce malheur me -touchât de si près. - -Deux jours après, mon père vint me voir. Mon père était grand et fort; je -fus effrayée du changement que je vis en lui: il était ployé sur -lui-même, ses yeux étaient rouges, il avait pleuré. Je lui sautai au cou -et le couvris de baisers. - ---Mon père, mon bon père, que vous est-il donc arrivé? Ma mère! mes -frères! mes sœurs! - ---Non, me dit-il; grâce à Dieu, ils se portent bien; mais je suis ruiné, -le feu a tout dévoré. Je n'étais pas assuré, mes enfants! ma pauvre Lise! -me dit-il en me serrant dans ses bras. - -Je n'avais jamais vu pleurer mon père; cela me déchira le cœur. -J'étais très-pieuse; j'avais souvent parlé de mon désir d'entrer dans un -couvent; on se moquait de moi, et je n'insistais pas. L'idée m'en vint ce -jour-là, et je dis à mon père, en lui essuyant les yeux: - ---Ne vous inquiétez pas pour moi, mon cher père; vous savez bien que mon -vœu le plus cher est d'être religieuse; vous n'aurez pas à vous -occuper de moi. - ---Non, me dit-il en me serrant sur son cœur, non, mon enfant, tu ne -peux pas être à Dieu tout entière; j'ai besoin de toi pour élever tes -frères et tes sœurs; tu es instruite, tu feras leur éducation. Ta mère -est presque folle de chagrin, il faut la consoler, l'aider. Je viens te -chercher. - -Je suivis mon père sans répondre. On ne répondait jamais à mon père. - -Rentrée chez nous, je trouvai tout le monde dans le désespoir. - -Mon père sortait souvent pour des entreprises qu'il voulait essayer. - -Ma mère avait un peu perdu la tête; j'avais soin des enfants. - -Bientôt nous fûmes si pauvres qu'on renvoya la bonne et que je restai -seule pour tout faire. On ne m'avait pas élevée ainsi. - -Cette vie m'était pénible; j'étais toujours seule avec les enfants; -j'allais promener les plus petits. - -Un jeune homme, que mon père avait employé, venait souvent à la maison; -il me dit si souvent qu'il m'aimait, il me tourmentait tellement, que je -crus l'aimer, et je me donnai à lui sans trop de résistance. Je ne -comprenais pas tout le danger d'une pareille faute. - -Un jour, mon père rentra; je causais à la porte avec mon amant. Mon père -le pria de ne plus me faire de visites que devant ma mère ou lui. - -Ma mère allait souvent chez des parents: elle n'était pas rentrée, il -l'attendit. Elle ne rentra qu'à dix heures. - ---Ah! vous voilà, madame! lui dit-il sévèrement. Rentre dans ta chambre, -Lise. - -J'obéis, mais j'écoutai à la porte, car, depuis ma faute, j'avais peur de -tout. - ---Qu'as-tu donc? lui dit ma mère. - ---J'ai, répondit mon père, que vous ne gardez pas vos filles; que vous -allez à droite, à gauche, sans vous occuper du reste. Votre fille aînée a -dix-sept-ans; la seconde, quatorze, l'autre trois. La chute de la grande -entraînera les autres. Si un pareil malheur venait encore s'abattre sur -moi, qu'à la misère se joignît le déshonneur, je tuerais la malheureuse -qui aurait flétri mon nom et je me tuerais après. Ce serait votre -ouvrage. - -Ma mère ne répondit rien, mais je faillis m'évanouir. J'allai cacher ma -tête sous mon oreiller pour pleurer plus à mon aise; pourtant je ne -connaissais encore que la moitié de mon malheur. - -Depuis quelque temps, je me sentais des malaises, des faiblesses. -J'attribuais cela à la peur que j'avais eue. Il y avait un médecin dans -notre maison; je montai lui raconter ce que j'éprouvais. Il me regarda et -me dit: - ---Vous êtes grosse; ce n'est pas dangereux. - -Je le fis répéter deux fois. Je n'osai pas lui dire de me garder le -secret. Je descendis, résolue à aller me jeter à la rivière, quand la -nuit serait venue. Je courus chez celui qui m'avait perdue; il ne trouva -qu'un moyen de me sauver: détruire mon enfant. Je le regardais effarée; -je n'avais pas assez de mépris pour cet homme. - ---Oh! lui dis-je en partant, cette pensée vous portera malheur! - -Je rentrai chez mon père; il me sembla voir tout le monde lire sur mon -front. - -Je me retirai dans ma chambre pour écrire; je vis ma sainte Vierge: je -lui demandai pardon de la pensée de suicide que j'avais eue; je lui -promis de vivre pour mon châtiment et pour la pauvre petite créature que -je portais dans mon sein. - -Je fis un paquet, j'embrassai mes frères et sœurs et je partis -désespérée. Je n'osais pas me retourner; il me semblait entendre derrière -moi les pas de mon père. Je marchai, ou plutôt je courus longtemps. - -Je vis un beau jardin: j'étais au Luxembourg; j'entrai dans une petite -rue étroite, déserte; je lus: _Maison meublée_. Je m'adressai à la -maîtresse de cet hôtel et je demandai un petit cabinet; on ne voulut pas -me louer; d'ailleurs, je n'avais pas d'argent. - -Je racontai ma position à cette femme, et je la priai tant, qu'elle finit -par s'attendrir. Elle parut surtout touchée quand je l'eus assurée que je -ne resterais pas longtemps dans sa maison, parce que j'allais entrer à -l'hospice. - -On me mit dans un grenier. - -Je demandai où l'on recevait les femmes en couche; on m'indiqua la -Maternité. J'y fus; mais on me répondit qu'on ne prenait les femmes que -quinze jours avant d'accoucher. Que faire jusque-là? Je n'étais grosse -que de trois mois; comment attendre six mois? - -L'idée du suicide me revint, et je priai Dieu avec ferveur de me -débarrasser de la vie. - -Je vendis tous mes effets petit à petit. Quand je n'eus plus rien, je -demandai de l'ouvrage dans la maison; on me fit raccommoder le linge, -aider à faire les ménages. Il y avait beaucoup d'étudiants. J'étais -jolie; du moins, ils me le disaient. - -La femme chez laquelle je logeais était avare; elle m'aurait fait -travailler quinze heures par jour pour un morceau de pain. J'avais grand -appétit; je tâchais d'avoir un repas chez l'un, un déjeuner chez l'autre. -C'était une horrible existence, ma chère Céleste! - -Nous étions en hiver; il faisait froid. Un de ces jeunes gens eut pitié -de moi et me donna une couverture de son lit. - -Je tombai malade; je ne quittai plus mon grenier. - -Le même jeune homme, qui m'avait donné une couverture, m'apportait -quelques petites choses qu'il prenait à table d'hôte. J'ai souvent -souffert de la faim; cependant, je n'osais pas me plaindre, tant j'avais -peur qu'on me renvoyât. - -Le temps de ma délivrance approchait; je fus à la Maternité. J'étais -maigre et exténuée de privations. On me demanda si je garderais mon -enfant. Cette question me parut insensée. Est-ce que l'on demande à une -mère si elle gardera son enfant? - -Après d'affreuses souffrances, je fus délivrée; j'avais donné le jour à -un garçon. Je demandai pardon à Dieu de sa naissance; je le suppliai de -lui conserver la vie et de prendre la mienne. Il était si délicat, le -pauvre ange, que j'écoutais toujours s'il respirait. - -On voulait m'empêcher de le nourrir, mais je n'écoutais rien. Le temps -était venu où il fallait sortir de la Maternité; on me donna un peu -d'argent, une layette, et je partis avec mon trésor dans mes bras. - -J'arrivai à l'hôtel. On ne me reçut pas trop mal. Je repris mon trou; je -travaillai un peu. Mon pauvre enfant était bien pâle; il avait dix mois, -il me souriait, me tendait ses petites mains; je me trouvais heureuse. Ce -bonheur, je ne l'avais pas mérité; aussi, fut-il bien court. - -Les convulsions, cette terreur de toutes les mères, les convulsions -mirent la vie de mon enfant en danger. - -J'avais beau le serrer sur mon cœur, ses petits membres se tordaient, -sa figure devenait bleuâtre; je le couvrais de baisers, je le réchauffais -de mon haleine, je lui disais, les mains jointes: «Tais-toi! tes cris me -font mourir!» et je priais. Il se détendait et reposait quelques heures; -puis, les convulsions revenaient, plus horribles. - -Huit jours s'étaient passés dans cette lutte affreuse; il lui prit une -crise, il se détendit... - -Je crus qu'il reposait. Je priai la Vierge-Mère de mettre fin à ses -souffrances, en lui sauvant la vie, ou de me prendre, plutôt que de le -torturer ainsi. Je n'avais plus la force de le voir souffrir. - -J'attendis longtemps son réveil; je le soulevai, il était raide de froid. -Je le laissais tomber, puis, je le reprenais dans mes bras, sans pouvoir -verser une larme: - ---Malheureuse! me disais-je, c'est toi qui l'as tué!... Est-ce que tes -prières montent en haut? - -Et je courus dans les escaliers en criant que je voulais un médecin, que -mon enfant ne pouvait pas être mort sans moi. - -On parvint à me prendre le cadavre de ce pauvre petit ange. Un des jeunes -gens de ta maison paya les frais d'enterrement. - -Je suivis mon fils à Montparnasse. Je fis mettre sur sa bière une marque, -pour le faire tirer de la fosse commune quand j'aurais de quoi lui -acheter une croix et un entourage. - -Je passai quinze jours, désolée, folle; je ne remontais plus dans la -chambre où il était mort; chacun me donnait l'hospitalité. - ---Allons! me dit un brave garçon, vous ne pouvez rester comme cela; venez -vous distraire. - -Ils me firent dîner, boire et m'emmenèrent à Mabille. - -C'est le premier jour que vous m'avez vue avec une robe de laine noire. -Il me fallait de l'argent pour retourner là-bas... à Montparnasse. J'en -ai, et je suis heureuse. Je ne crains plus qu'une chose, c'est de -rencontrer mon père: il me tuerait, et je prends un goût énorme pour la -vie; je suis fière de moi. Dans quelque temps, je serai riche; je suis -déjà à la mode... - -Elle m'avait fait ce récit tout d'un trait, avec une grande facilité de -langage, et du ton le plus naturel, le mieux senti. - -A partir de ce moment, je pris d'elle une toute autre opinion que celle -que j'en avais conçue d'abord. La reine Pomaré disparaissait, et, à sa -place, je voyais une pauvre fille, encore plus malheureuse que moi. - -Il n'était pas jusqu'à ce doux nom de Lise qui avait pour moi je ne sais -quelle mystérieuse sympathie. Quand on n'a pas de famille, on s'en fait -une avec les infortunes et les amitiés qu'on rencontre sur son chemin. - -Je pris congé de Lise, convaincue qu'elle avait des éclairs de folie, -mais sentant que je l'avais prise en grande affection. - -Ma liaison avec Adolphe allait chaque jour se refroidissant. Ses premiers -dédains avaient tué mon amour pour lui, et le goût très-vif qu'il avait -paru, depuis, éprouver pour moi, n'avait pu faire renaître cet amour. - -Adolphe était loin d'être une nature vulgaire. Il avait de l'esprit; il -était brave comme son épée et un peu querelleur; mais il était léger en -amour, et n'avait pas dans le cœur cette fièvre de passion, ou ce -charme de sensibilité qui peuvent captiver longtemps une femme lancée -dans le tourbillon où je m'étais jetée. - -Mes visites à Versailles devenaient de plus en plus rares. - -Il essaya quelque temps de combattre les progrès de mon indifférence; -mais quand il vit qu'il n'y avait plus de ressources, il prit une -résolution devant laquelle il avait hésité jusqu'alors, bien qu'elle dût -servir à son avancement, et il s'attacha en qualité de chirurgien à un -régiment qui quittait Paris. - -L'amitié me consolait des vacances de l'amour. La société qui me plaisait -le plus était celle de Lise, dont l'intelligence fantasque avait -véritablement quelque chose d'entraînant. Pourtant, elle avait à mes yeux -un grand inconvénient, celui d'être intimement liée avec une petite -femme, qu'on appela, quelques jours plus tard, Rose Pompon. - -Cette petite femme avait une figure charmante, une tournure affreuse; -elle parlait à tort et à travers, vous crachait au visage en parlant et -s'habillait comme un fagot. Elle était avare, mais avare, avare à tondre -un œuf. Jugez-en: elle était enceinte; Pomaré lui envoya un médecin, -fit baptiser l'enfant, acheta la layette; elle vendait ses effets pour -l'obliger quand elle n'avait pas d'argent, car Pompon se disait sans -ressources. Elle sortit au bout de dix jours. Pomaré voulut, en son -absence, chercher quelque chose dans un meuble; qu'est-ce qu'elle trouva, -caché dans des bas? Dix louis en or et quelques bijoux, que l'adroite -Pompon avait soigneusement mis en réserve. - -Cette femme me déplaisait, à un point que je restai quelque temps sans -voir Lise. Les bals d'été étaient fermés; je ne la rencontrais même -plus; j'entendis raconter qu'elle allait danser la polka au Palais-Royal. - -Mes amis m'engagèrent à exploiter le succès que j'avais eu à Mabille. Ils -me dirent qu'il y avait peut-être mieux à faire que de me poser en -danseuse, et que le moment était venu de faire une seconde tentative pour -entrer au théâtre. - - -FIN DU PREMIER VOLUME. - - - - -TABLE - - Pages - - I Ma famille.--Un voyage à pied 1 - - II Mon beau-père 18 - - III Mon beau-père (suite) 35 - - IV L'insurrection de Lyon 57 - - V M. Vincent 90 - - VI Thérèse 126 - - VII Denise 162 - - VIII La Chute 199 - - IX L'hôpital Saint-Louis 251 - - X Le bal Mabille 277 - - XI La reine Pomaré 303 - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Céleste Mogador, Volume -1 (of 4), by Céleste de Chabrillan - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES OF CELESTE MOGADOR, VOL 1 *** - -***** This file should be named 54975-0.txt or 54975-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/9/7/54975/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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