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-The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Céleste Mogador, Volume 1 (of 4), by
-Céleste de Chabrillan
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Mémoires de Céleste Mogador, Volume 1 (of 4)
-
-Author: Céleste de Chabrillan
-
-Release Date: June 24, 2017 [EBook #54975]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES OF CELESTE MOGADOR, VOL 1 ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- MÉMOIRES
-
- DE
-
- CÉLESTE MOGADOR
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-Paris.--IMP. DE LA LIBRAIRIE NOUVELLE.--Bourdilliat, 15, rue Breda.
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- MÉMOIRES
-
- DE
-
- CÉLESTE
-
- MOGADOR
-
-
- TOME PREMIER
-
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE NOUVELLE
-
- BOULEVARD DES ITALIENS, 15
-
-
- La traduction et la reproduction sont réservées.
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-
- 1858
-
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-
-
-PRÉFACE
-
-
-Lorsque j'ai écrit ces mémoires en 1852, j'ignorais ce que l'avenir me
-réservait; qui aurait pu s'en douter? Ce n'était point une idée impudente
-qui me les dictait, ce n'était pas une provocation, un outrage à la
-moralité publique, comme on a cherché à le faire croire à des personnes
-qui se sont alarmées un peu trop vite, car, pour condamner un coupable,
-il faut au moins l'entendre jusqu'à la fin.
-
-Cette confession était une défense, un cri de l'âme en plusieurs volumes.
-Depuis quelques années, j'étais victime de procès que je puis dire
-injustes, puisque les tribunaux m'ont fait droit à Paris, Châteauroux et
-Bourges.
-
-Mes adversaires n'avaient qu'une arme contre moi, l'insulte, et ils s'en
-servaient cruellement, ils me reprochaient le passé afin de me fermer
-l'avenir.
-
-Pour croire à quel point l'intérêt et l'amour de la chicane peuvent
-égarer des hommes sérieux, il faut avoir suivi le cours de ces procès.
-J'ai dû demander un appui au juge d'instruction, il est intervenu en
-présence de certaines violations des lois qu'on avait accomplies parce
-qu'il s'agissait d'une femme envers laquelle on se croyait tout permis,
-et cela, je l'ai dit, avec un acharnement qui ressemblait à de la haine.
-
-Comment mes ennemis avaient ils pu penser que la justice, cette mère de
-tous, s'arrêterait à moi?
-
-Quel était mon crime alors?
-
-J'avais ramassé dans ma honte un morceau de pain pour l'avenir, on me le
-disputait, et sans s'inquiéter si cette révélation allait me briser, car
-tous mes efforts jusque-là avaient eu un but: oublier, effacer un peu du
-passé, on disait en plein tribunal: «_Voici l'histoire de cette
-fille_...»
-
-On les rappelait à l'ordre parce que les gens de cœur ne prennent
-point un canon pour tuer une mouche, mais chacun savait ce que j'aurais
-voulu cacher au prix de mon sang. On donnait à ces débats une publicité
-qui faillit me rendre folle, Dieu m'est témoin que ce n'est pas moi qui
-la recherchais alors.
-
-Ce qui indignait des étrangers a bien pu me révolter; on faisait des
-mémoires contre moi. Afin de réfuter de fausses accusations, j'ai écrit
-des milliers de lignes pour dire un mot, mais je n'ai pas raconté de
-gaieté de cœur un passé plein de douleurs, de regrets, de misères et
-de honte. Je voulais repousser une calomnie odieuse pour la personne
-qu'on mettait sans cesse au pilori à mes côtés; on rivait son nom au
-mien; il était exilé, malheureux, je l'ai défendu avec mon âme; je
-voulais prouver que le peu que je possédais était à moi, puisque je
-l'avais payé de mon suicide moral. Je ne voulais pas me réhabiliter, on
-ne se réhabilite jamais quand on est tombé si bas! mais, je le répète, je
-n'attaquais pas, je me défendais. Je ne voulais pas exciter de pauvres
-créatures à suivre mon exemple, à marcher sur mes traces; je voulais leur
-montrer les écueils de ce genre de vie, leur prouver qu'une honnête
-fille, respectée dans sa misère, est plus heureuse que ces réprouvées
-auxquelles il ne reste pour l'avenir que le mépris et l'abandon. Voilà
-sous quelle impression j'ai écrit ces mémoires auxquels on a donné
-beaucoup trop d'importance.
-
-S'il a figuré à mes côtés des personnes qui ont pu se reconnaître, je le
-regrette; mais j'avais pensé que des mémoires devaient être vrais et
-qu'on n'avait pas le droit d'arracher à sa fantaisie une page du livre de
-sa vie. Croyant m'être trompée, j'ai voulu les retirer, les annuler; j'ai
-fait une demande en résiliation de traité; j'ai gagné en première
-instance. Mais la cour impériale m'a condamnée, le 7 mars 1858, à remplir
-les conditions du traité. Que puis je à cela? Faire dans ces mémoires des
-changements étrangers à ma personne, car je ne veux pas me cacher
-derrière une ombre, mentir aux autres en cherchant à me tromper moi-même.
-Ce qui est fait est fait, je ne puis rien au passé; n'est-ce pas déjà
-beaucoup que d'avoir à répondre de l'avenir?
-
-Depuis, je crois avoir prouvé que ma volonté de bien faire n'était point
-une fiction. J'ai entrepris un travail long et pénible, parce que j'ai eu
-peur à l'idée de n'être plus aimée de celui qui, cédant à un mouvement
-de générosité, m'avait donné sa vie entière; j'ai cherché à m'élever un
-peu, j'ai cru qu'un grand courage pouvait obtenir quelque indulgence; si
-je me suis trompée, c'est un irréparable malheur, et Dieu veuille que je
-sois seule à en souffrir.
-
- CÉLESTE.
-
-
-
-
-MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR
-
-
-I
-
-MA FAMILLE.--UN VOYAGE A PIED.
-
-
-Je ne sais si vous recevrez jamais cette espèce de griffonnage qu'entre
-nous j'appellerai, puisque vous l'avez voulu, mes Mémoires.
-
-Vous m'avez demandé mon histoire. Tout ce que je n'aurais pas osé vous
-dire de vive voix, je vais vous l'écrire.
-
-Je suis obligée de reprendre d'un peu loin et de laisser en blanc bien
-des noms trop connus pour être cités. Mais, à mesure que j'avancerai,
-j'essayerai de vous dépeindre les personnages, et j'espère que vous les
-reconnaîtrez.
-
-Je ne veux pas faire de ma vie un roman; je ne veux pas me réhabiliter ou
-poser en héroïne. En parlant de ce que j'ai souffert, de ce que j'ai pu
-faire de mal ou de bien, je vous dirai tout sans réserve, et vous verrez
-qu'il me faut un grand courage pour regarder le passé en face.
-
-J'avais six ans quand je perdis mon père. C'était un brave et honnête
-homme qui m'aurait étouffée, avant de mourir, s'il se fût douté que,
-quelques années plus tard, on m'appellerait Mogador.
-
-Nous étions établis à Paris, rue du Puits, près du Temple. Ma mère était
-occupée de son commerce, qui allait bien. Moi, pourvu que je fusse bien
-frisée, et que ma mère me mît une jolie robe, le reste me touchait peu.
-Aussi j'avais dix ans que je ne savais pas lire, et que force me fut de
-faire ma première communion au petit catéchisme.
-
-Impossible de rien me faire apprendre; sitôt qu'on voulait m'envoyer en
-classe, c'étaient des pleurs et des cris sans fin. On finissait toujours
-par me céder.
-
-Je ne reproche pas cette faiblesse à ma mère, mais je regrette qu'elle
-l'ait eue. J'étais toujours dehors en course ou à jouer. De là me vient
-ce caractère résolu et indépendant que vous me reconnaissez, je crois.
-
-Je ne pouvais pas souffrir les amusements des petites filles, et si je
-m'amusais c'était plutôt à des jeux de garçons. Je préférais mille fois
-une boîte de soldats à une poupée. Mes goûts tenaient un peu du reste à
-mon entourage.
-
-Nous étions chapeliers. Il y avait toujours un va-et-vient de cinq ou six
-ouvriers à l'atelier. Ces ouvriers, qui m'avaient vu élever, reportaient
-sur moi toute l'affection qu'ils avaient pour mon père. J'étais gâtée,
-volontaire.
-
-A côté du souvenir des personnes qui m'aimaient vient s'en placer tout de
-suite un autre, qui a pesé bien lourdement sur ma vie.
-
-Il y avait un homme grand, qui venait souvent à la boutique. Je le
-détestais. J'étais heureuse quand je pouvais lui dire des choses
-désagréables, ce qui arrivait souvent. Comme j'étais mal élevée, j'étais
-grossière. Mais au lieu de se fâcher, il me faisait mille petits
-présents; il s'extasiait sur ma beauté.
-
-Il vantait mon esprit; il disait que, s'il avait une fille comme moi, il
-serait le plus heureux des hommes.
-
-Toutes ses cajoleries étaient en pure perte. Il faut accorder aux enfants
-et aux chiens de sentir qui les aime vraiment ou qui fait semblant.
-
-M. G... était un homme de trente-cinq ans, très-grand. Il avait bien, je
-crois, cinq pieds sept pouces; les épaules larges, les cheveux noirs, les
-yeux un peu enfoncés, quoique grands, les sourcils très-épais, qui
-paraissaient encore plus noirs que ses cheveux, la tête ronde, la figure
-plate, le teint pâle, le nez pincé, les lèvres tellement minces, qu'on
-n'en voyait le rouge que quand il parlait.
-
-Ses favoris noirs se confondaient avec sa cravate de soie. Je ne lui ai
-jamais vu de col à sa chemise, et la plupart du temps il tenait sa
-redingote boutonnée, ce qui me faisait toujours dire qu'il ressemblait à
-un espion. C'était ma manière de le désigner. Il était Lorrain.
-
-Quand il parlait, on était tout étonné d'entendre une voix de femme
-sortir de ce grand corps. Il ne vous regardait jamais en face. J'en avais
-peur.
-
-Quand il voulait jouer avec moi comme avec une petite fille, me donner
-quelque chose, me prendre la main ou m'embrasser, je me sauvais à toutes
-jambes, et je ne rentrais à la maison qu'après m'être assurée qu'il était
-parti.
-
-Près d'un an s'était écoulé. Je n'aimais pas M. G..., mais je m'y étais
-habituée; quand on me grondait, il me défendait. Quand je voulais quelque
-chose, je le demandais devant lui; si on me le refusait, il me
-l'apportait le lendemain.
-
-J'ai su depuis qu'à ce moment, M. G... avait déjà demandé maman en
-mariage; que, sans dire ni oui ni non, maman avait répondu:
-
---Je verrai plus tard; pour donner un beau-père à ma fille, il faut que
-je sois bien sûre qu'il la rendra heureuse.
-
-De là toutes ses bontés pour moi. Mon instinct d'enfant ne m'avait point
-trompée. Dans son désir de me complaire, M. G... était guidé par son
-intérêt.
-
-Il était ingénieur-mécanicien et très-habile ouvrier. Il avait une maison
-dans son pays. Tout le monde disait du bien de lui. Le mariage fut arrêté
-et conclu en deux mois.
-
-Il n'y avait pas six jours que ma mère était mariée, que vingt personnes
-vinrent demander de l'argent. G... était criblé de dettes.
-
-Tous ces braves gens dirent à ma mère:
-
---Vous avez épousé un scélérat: s'il ne nous avait pas dû de l'argent,
-nous vous aurions avertie, mais il nous menaçait en nous disant que, si
-nous l'empêchions de se marier, il ne nous payerait jamais.
-
-Ma mère pleurait. Pour un oui, pour un non, il me rouait de coups. Notre
-vie n'était plus qu'une suite de scènes violentes.
-
-Tout prit une autre tournure dans la maison, et au bout d'un an tout fut
-mangé. Ma mère attaqua son mari en séparation. La preuve de ce qu'il nous
-faisait souffrir ne manquait pas; mais la justice dit toujours aux femmes
-malheureuses:
-
---Prenez patience; votre mari promet de ne plus vous battre.
-
-Des amis s'en mêlèrent et on les raccommoda. De nouvelles scènes
-éclataient. On les raccommodait encore. Lui ne voulait pas se séparer.
-
-Ma mère était si courageuse! elle travaillait pour deux; et puis mon
-grand père était riche. G... convoitait sa succession.
-
-Il trompait tout le monde avec sa voix douce. Il disait au juge:
-
---Je suis bien malheureux. J'adore ma femme; je l'ai frappée, c'est par
-vivacité; je jure de ne plus recommencer.
-
-Alors réconciliation forcée, imposée par la justice.
-
-Nous avons vécu un an comme cela. J'étais devenue idiote; je n'osais pas
-dire quand j'avais faim.
-
-Un soir, à minuit, G... rentra pris de vin, vint à mon lit, m'ôta ma
-couverture, et comme ma mère lui disait: «Mais tu es fou de réveiller
-ainsi cette pauvre enfant et de la découvrir; il gèle.» G..... entra dans
-une rage féroce, prit ma mère par le milieu du corps, et la jeta dans
-l'escalier. La tête de ma pauvre mère alla se heurter à un angle. Elle
-fut inondée de sang. Elle eut le courage de remonter, de me prendre dans
-ses bras, en lui disant: «Si vous touchez un cheveu à ma fille, je vous
-tue.»
-
-Nous avions à peine descendu deux étages, qu'elle tomba en m'entraînant
-dans sa chute.
-
-Le froid, la peur, la douleur, m'avaient causé un évanouissement complet.
-Nous serions mortes là toutes deux, si un menuisier, qui demeurait dans
-la maison, n'avait ouvert sa porte.
-
-Sa première pensée fut de nous faire entrer chez lui, mais il était
-garçon. Réfléchissant qu'on pouvait faire des conjectures, il pensa qu'il
-valait mieux nous mettre en lieu de sûreté. Il fut décidé que nous
-attendrions le jour au poste.
-
-Lorsque je revins à moi, j'étais dans un fauteuil, bien entortillée dans
-une capote militaire. J'avais près de moi un soldat, qui réchauffait mes
-mains dans les siennes. On avait pansé les blessures de ma mère; elle
-reposait.
-
-Voici ce qui s'était passé:
-
-Notre jeune protecteur nous avait conduites au poste et recommandées à
-l'officier qui le commandait. Comme j'avais été arrachée de mon lit,
-toute nue, on avait envoyé quatre hommes chez mon beau-père demander de
-quoi me vêtir.
-
-Les soldats trouvèrent une femme dans la chambre de ma mère. Voilà
-pourquoi G... nous avait jetées dehors.
-
-On les arrêta tous les deux, et on les mit dans le violon du poste où
-nous nous étions réfugiées.
-
-G... voulait se jeter sur nous, mais on faisait bonne garde.
-
---Je les tuerai toutes les deux! criait-il en écumant de rage.
-
---En attendant, dit l'officier, je vais vous envoyer à la Préfecture de
-police, pour un bon bout de temps.
-
-Quand le jour parut, ma mère, qui ne pouvait marcher, fut placée ainsi
-que moi sur un brancard, et on nous porta toutes les deux chez le
-commissaire de police, qui envoya M. G... en prison, et qui fit conduire
-ma mère à l'Hôtel-Dieu.
-
---Tranquillisez-vous, madame, avait-il dit à maman; je vais vous donner
-un certificat pour que vous puissiez garder votre enfant près de vous.
-Votre mari ne sortira pas de sitôt, et si j'ai un conseil à vous donner,
-aussitôt que vous serez guérie, quittez Paris, allez-vous-en le plus loin
-possible avec votre enfant, car cet homme pourrait vous faire un mauvais
-parti.
-
-La convalescence de ma mère fut longue. Il lui vint un dépôt et à la
-suite de ce dépôt un érysipèle.
-
-La pauvre femme craignait la guérison plus que la douleur. Quant à moi,
-avec l'étourderie de mon âge, je me trouvais très-bien à l'hospice. En un
-mois de temps, j'étais devenue grasse, fraîche, bien portante. Tout le
-monde me chérissait. C'était à qui me trouverait jolie! C'était à qui
-répéterait que j'avais un esprit incroyable pour mon âge. J'avoue que
-j'aspirais déjà ces éloges avec bonheur. Ma mère commençait à se trouver
-mieux; il fallait qu'elle songeât à nous assurer une retraite sûre.
-
-Prévoyant mon départ, les bonnes sœurs grises me serraient à tour de
-rôle dans leurs bras. Elles me couvraient de baisers et de chatteries.
-
-Mon Dieu! que c'était une belle chose pour moi alors qu'un hospice.
-J'étais une cause d'enchantement perpétuel pour les abonnés. On appelle
-ainsi dans les hôpitaux les malades qui, atteints depuis de longues
-années de maladies incurables, voient passer devant eux, immobiles et
-sans espoir, la population flottante des personnes atteintes de maladies
-aiguës. Ces pauvres gens avaient vu bien des entrées et des sorties, ils
-avaient vu arriver bien des vivants, ils avaient vu emporter bien des
-morts.
-
-Je leur rappelais la vie, dans ce qu'elle a de plus doux et de moins
-désillusionné, l'enfance. Aussi le soir, dans cette grande salle
-Sainte-Marie, quand les sœurs me faisaient réciter tout haut mes
-prières, ils écoutaient avec recueillement cette voix d'enfant qui prie
-pour tout ce qui souffre.
-
-Chastes et douces impressions de mes premières années, l'existence que
-j'ai menée depuis vous a bien peu ressemblé, mais combien de fois, au
-milieu de l'agitation des plaisirs et de la vie, j'ai regretté le temps
-où je vous ressentais!
-
-Le moment de partir était venu. Nous reçûmes avis du bureau de police que
-mon cher beau-père allait sortir de prison. Ma mère voulait mourir plutôt
-que d'être exposée à le revoir. On lui donna le conseil de quitter Paris.
-
-Une ouvrière, qu'elle avait employée, lui dit:
-
---Écoutez, je suis au moment de partir pour Lyon, où je dois travailler
-chez M. Pomerais, chapelier. Voulez-vous partir à ma place?
-
-J'ai cru que ma mère allait l'étouffer en l'embrassant.
-
---Henriette, vous nous sauvez la vie; je me souviendrai toujours du
-service que vous me rendez, et je prie Dieu qu'il me donne l'occasion de
-vous montrer ma reconnaissance.
-
-Deux jours après, ma mère prit un passeport sous un nom supposé, avec le
-droit des indigents, trois sous par lieue, et le lendemain nous partîmes.
-Henriette nous fit la conduite avec un ouvrier ébéniste, nommé Honoré,
-qui avait voulu épouser ma mère, plus tard être mon parrain, et qui
-n'avait jamais été qu'un ami dévoué.
-
-Nous arrivâmes bientôt à l'endroit où nous devions nous quitter. Ma mère
-se séparait à regret de ses amis: incertaine du lendemain, effrayée de la
-longueur de la route qu'elle allait entreprendre à pied avec moi, elle
-regardait en arrière. Mais le souvenir de son mari ne lui permettait pas
-d'hésiter: la crainte de voir apparaître un obstacle à notre fuite
-l'aiguillonnait. Quant à moi, je brûlais du désir de partir; je tirais
-maman par sa robe. On eût dit que l'espace qui était devant nous
-m'appelait.
-
-A l'âge que j'avais, la misère est une partie de plaisir, quand on va la
-chercher hors de chez soi.
-
-Henriette pleurait à chaudes larmes. Honoré me serrait sur son cœur;
-mais l'envie de voyager était plus forte que l'émotion des adieux, et je
-cherchais à me dégager.
-
-A ce moment, les routes aux abords de Paris étaient encore pavées et
-bordées de grands arbres. En écoutant le bruit des voitures et le vent
-qui faisait crier les branches et bruire les feuilles, je me sentais
-palpiter d'impatience et de bonheur.
-
-De tout ce que je voyais, de tout ce que je m'attendais à voir, surtout,
-je faisais un monde, et je disais à chaque instant: Partons.
-
-Henriette me donna une petite robe, Honoré un chapeau de paille à larges
-bords. Ils n'étaient riches ni l'un ni l'autre, cependant ils nous
-offrirent un peu d'argent. Ma mère les rassura:
-
---J'ai ce qu'il faut pour moi et pour Céleste.
-
-Leur bon cœur se gonfla, car ils savaient bien que nous sortions de
-l'hôpital sans un sou, mais ils n'osèrent pas insister. Nous échangeâmes
-ces baisers des malheureux qui ne ressemblent en rien aux caresses des
-gens du monde, et nous nous séparâmes en prenant chacun la route opposée.
-
-
-Nous marchâmes un quart d'heure en silence. Ma mère s'arrêta, regarda en
-arrière. Je voulais voir comme elle. Je montai sur une borne qui marquait
-un quart de lieue. J'entendis maman soupirer; je vis ses yeux se mouiller
-de larmes, et elle se dit à elle-même: _Plus rien!_
-
-Nous marchâmes toute la journée sans rien prendre. A huit heures, nous
-avions fait une étape et nous entrions dans une ferme qui bordait la
-route. Nous demandions si peu, que l'on nous reçut froidement. J'étais
-bien fatiguée; mais, comme le malheur développe l'intelligence, je
-compris qu'il ne fallait pas laisser voir mon abattement.
-
-Je fis semblant d'être gaie; je sautai, je fis des agaceries aux gens de
-la maison. Ma gentillesse plut et l'on nous prodigua les mêmes soins que
-si nous avions été riches.
-
-Le lendemain, ma mère alla recevoir ses secours de route à la mairie, et
-notre voyage se continua sans accident jusqu'à Châlons. Ma mère était
-pieuse, et, sous l'influence de sa dévotion, elle m'a donné dans mon
-enfance des habitudes et des impressions dont rien n'a pu effacer le
-souvenir. Chaque fois que nous rencontrions une église, une croix, un
-calvaire, nous faisions une prière et nous demandions à Dieu de nous
-protéger dans cette longue route, toujours pénible pour une femme et
-pour une enfant réduites à marcher à pied.
-
-Au moment de notre arrivée à Châlons, de grosses gouttes de pluie
-commençaient à tomber. Tout annonçait l'approche d'un orage affreux.
-
-Nous courûmes, malgré notre fatigue, à l'embarcadère des bateaux à
-vapeur. Il faisait une chaleur étouffante; j'avais été tellement brûlée
-par le soleil, que mon cou était tout couvert de cloques; je souffrais
-beaucoup. Le bateau partait à cinq heures du matin. Ma mère, pour assurer
-sa place, paya d'avance. La fille d'auberge nous éveilla à quatre heures.
-Nous descendîmes dans une grande salle prendre du café. Tout le monde
-était en émoi.
-
-Il faisait un temps épouvantable. La Saône roulait ses flots comme la
-mer. On y voyait à peine, ce qui ajoutait encore aux difficultés de
-l'embarquement. On avait mis une planche pour conduire les voyageurs de
-la terre au bateau. Le vent était si furieux, qu'on courait risque d'être
-emporté.
-
-La crainte de perdre sa place fit commettre une imprudence à ma mère.
-Elle me prit dans ses bras et elle se hasarda à passer en courant; mais
-son poids fit remuer la planche, ma mère fit un faux pas, ouvrit les
-bras, et je tombai dans la Saône.
-
-On me retira tout étourdie de cette chute et de ce bain involontaire,
-mais sans autre mal que la peur.
-
-Naturellement, nous avions pris les secondes places. C'était une petite
-chambre carrée, avec des bancs tout autour. Quand je fus changée et
-séchée, je regardai les personnes qui nous entouraient. Il y avait un
-prêtre à l'air bon et vénérable. Ses cheveux étaient blancs, son front
-haut, ses yeux noirs; il avait l'air jeune. On eût dit que cette
-chevelure blanche était une auréole pour le faire respecter, malgré son
-air de jeunesse apparente. Il y avait encore deux ouvriers proprement
-vêtus, une femme en robe voyante, coiffée d'un bonnet excentrique, et
-l'air hardi; maman et moi: nous faisions, en tout, six personnes.
-
-Un peu remise de mes émotions, je m'approchai du prêtre et je tâchai de
-voir dans le livre qu'il tenait.
-
-Les prêtres catholiques, qui n'ont point de famille, se plaisent avec les
-enfants; tant il est vrai que la nature sait toujours garder ses droits.
-Le curé me fit signe d'approcher, me montra de saintes images et
-m'engagea à prier Dieu, pour qu'il fît cesser l'orage. Je me mis à
-genoux devant lui, et je répétai à haute voix les paroles qu'il me disait
-tout bas.
-
-Mes forces étaient épuisées. La fatigue l'emporta bientôt sur tout autre
-sentiment. Je me couchai sur la banquette, où je ne tardai pas à
-m'endormir, la tête sur les genoux de ma mère.
-
-Le bruit de la foudre me réveilla en sursaut. Tout le monde poussait des
-cris de désespoir. Le bateau à vapeur avait failli se briser entièrement
-en passant sous l'arche d'un pont; la cheminée avait été en partie
-rompue. La Saône était écumante; ses ondes furieuses, gonflées,
-débordées, semblaient avoir la force d'inonder des villes entières. On
-lâcha la vapeur, et nous naviguâmes comme sur un vaisseau sans pilote et
-sans gouvernail.
-
-La tempête se calma avec la même promptitude qu'elle avait mise à
-éclater. Le curé, qui était devenu mon ami, et qui m'avait protégée et
-rassurée pendant la tourmente, me dit en me quittant:
-
---Je t'avais bien dit, mon petit ange, que le ciel exaucerait ta prière,
-et que nous arriverions à Lyon sains et saufs.
-
-Bon curé, mon compagnon de voyage sur le bateau à vapeur de la Saône, si
-jamais ces pages vous tombent sous la main, j'ai bien peur que vous ne
-soyez un peu scandalisé des fautes et des égarements de celle que vous
-appeliez votre petit ange.
-
-
-
-
-II
-
-MON BEAU-PÈRE.
-
-
-A peine arrivés à Lyon, il fallut que ma mère s'occupât de trouver un
-logement. Nous demandâmes la place des Célestins, où demeurait le maître
-à qui ma mère était adressée. Notre intention était de nous loger tout
-près de là. Nous trouvâmes, dans une maison voisine, une petite chambre
-bien modeste. La femme qui nous sous-loua cette chambre nous parut
-revêche et malveillante.
-
-Je vous ai déjà dit, je crois, que ma mère avait pris un passe-port sous
-le nom de son amie Henriette. Le passe-port portait donc un nom de
-demoiselle. En m'entendant l'appeler maman, on la regardait de travers.
-
-Notre hôtesse était une femme d'environ cinquante ans, maigre, petite; sa
-figure n'avait rien de méchant, mais elle avait la voix si aigre et la
-parole si sèche, qu'elle me faisait presque peur. Je ne passais jamais
-devant sa porte sans marcher sur la pointe des pieds.
-
-Il y avait deux jours que nous étions à Lyon. Maman était allée chez son
-maître, qui l'avait très-bien reçue; mais elle n'avait pas osé lui dire
-qu'elle avait une fille. J'étais donc destinée à rester enfermée toute la
-journée.
-
-La perspective d'être seule pendant des jours entiers me semblait
-affreuse. Je commençais à regretter mon beau-père et les coups qu'il me
-donnait. Si notre propriétaire avait eu l'air un peu plus gracieux, je me
-serais insinuée chez elle; mais elle avait la figure gaie comme une porte
-de prison, et elle n'aimait au monde qu'un gros chat gris.
-
-Ma mère voyait ma peine, et, pour me consoler, elle me faisait mille
-promesses, pour le dimanche. Tout cela ne servait qu'à faire couler mes
-larmes de plus belle. Ma mère se mettait alors à pleurer de son côté.
-C'était sa force contre moi. Je devins raisonnable: je promis d'être bien
-sage et d'ourler des mouchoirs. Il fallait que je fusse bien attendrie
-pour faire cette promesse, car j'avais horreur des travaux à l'aiguille.
-
-Nous étions au vendredi. Ma mère ne devait entrer en fonctions que le
-lundi. Nous allâmes nous promener aux Brotteaux. Nous avions emporté
-notre déjeuner; nous étions assises à l'ombre d'un beau marronnier, et
-nous allions nous mettre à manger, quand je sentis quelque chose de froid
-et d'humide s'approcher de mon cou. J'eus tellement peur que je n'osai
-pas me retourner. Je regardai maman, qui se mit à rire si fort, que je me
-décidai à tourner la tête, et je vis un gros chien barbet, couleur marron
-et blanc. C'est, du moins, ce que nous reconnûmes depuis, car, ce
-jour-là, il était si crotté, qu'il était impossible de rien distinguer, à
-l'exception de ses yeux gris-clair, de son nez noir, de ses dents
-blanches et de sa gueule rose. C'était un pauvre honteux. Il s'était
-approché de nous, au moment où j'allais porter à ma bouche la tartine que
-j'avais à la main. Je lui donnai mon pain. En quatre ou cinq coups de
-dents, il eut bientôt mangé plus que ma mère et moi.
-
-Le repas achevé, nous fîmes une partie de course. Au bout d'une heure,
-nous étions si bien ensemble qu'il ne voulait plus me quitter, et que je
-le trouvais superbe. Nous revînmes à la maison; il me suivit jusqu'à la
-porte. J'avais bien envie de demander à maman la permission de le garder;
-mais un gros chien mange beaucoup, et nous avions bien juste pour nous.
-
-Le moment suprême était arrivé: maman avait la main sur le marteau de la
-porte. Je pris mon courage à deux mains:
-
---Ma petite mère, voilà que nous rentrons, mais le pauvre chien est bien
-loin pour retrouver sa maison; si tu voulais, je le garderais jusqu'à
-dimanche; je ne m'ennuierais pas, et nous le reconduirions où nous
-l'avons trouvé.
-
---Tu es folle, ma fille; tu veux nous faire renvoyer. Ne te rappelles-tu
-pas que la propriétaire a hésité à me louer, parce que j'avais un enfant.
-Si maintenant je lui amène un chien, elle va faire de beaux cris.
-
-Je sentais la justesse de ces raisons. Je ne pouvais pas promettre de
-cacher mon ami; il était de la taille d'un gros caniche. La porte
-s'ouvrit: mon barbet entra avec moi. Je lui disais bien: Va-t'en,
-va-t'en; mais il remuait la queue et ne bougeait pas. Je roulais dans mes
-yeux de grosses larmes, prêtes à tomber. Maman n'y tint pas; elle me prit
-la main, et baptisant mon chien en signe d'adoption:
-
---Viens, Mouton, dit-elle; tu tiendras compagnie à Céleste.
-
-Nous nous enfermâmes tous les trois dans notre chambre. Le reste de la
-journée se passa à faire la toilette de Mouton. Lorsqu'il fut bien lavé,
-bien peigné, je m'aperçus, avec des transports croissants, qu'il était
-loin d'être laid. Je n'avais plus peur d'être seule.
-
-Quand ma mère eut travaillé quelque temps, comme elle entendait à
-merveille le commerce, qu'elle avait beaucoup de goût, ses maîtres
-devinrent très-bons pour elle. Elle raconta sa position et révéla mon
-existence. On lui fit des reproches de ne pas m'avoir amenée avec elle;
-la dame voulait venir me chercher tout de suite.
-
---N'y allez pas, lui dit maman; elle a un chien qu'elle ne voudrait pas
-quitter, c'est une passion dont vous ne pouvez vous faire l'idée.
-
-La dame s'obstina à venir me chercher malgré mon chien, et à m'emmener
-avec mon chien.
-
-Je fis une entrée superbe, en compagnie de Mouton. J'étais si assotée de
-ce chien que je ne pouvais parler d'autre chose. Quand on me disait: Tu
-es gentille, je répondais: Mouton se porte bien.--Es-tu bien sage?--Je
-répondais: Il n'est pas gourmand du tout.
-
-Plusieurs mois se passèrent ainsi; nous étions bien heureuses. Nous
-recevions des lettres d'Henriette, qui nous disait ce qui se passait à
-Paris. Mon beau-père avait remué ciel et terre pour savoir où nous
-étions. Il avait été pleurer chez tous nos amis; mais on le connaissait
-bien et personne ne se laissait attendrir par ses grimaces.
-
-Il courait, buvait, jouait. Au bout de six mois, il fut criblé de dettes,
-et n'aurait pas tardé à commettre quelque mauvaise action, qui l'aurait
-fait mettre en prison, sans une rencontre bien malheureuse qui lui révéla
-notre retraite et le mit sur notre trace.
-
-Ma mère tenait le comptoir du chapelier chez qui elle travaillait.
-
-Un jour, il vint un homme qui la reconnut pendait qu'elle le servait.
-
---Je ne me trompe pas, lui dit-il, vous êtes madame G... J'ai vu votre
-mari, il y a deux mois: c'est un bien méchant homme; il dit, à qui veut
-l'entendre, que vous vous êtes sauvée avec un amant; mais, soyez
-tranquille, ma femme l'a joliment remis à sa place.
-
---Gardez-vous, lui répondit ma mère, de dire que vous m'avez rencontrée.
-
-L'homme fit les plus belles promesses de discrétion du monde. La première
-chose qu'il fit, en rentrant chez lui, fut d'écrire à sa femme: «Devine
-qui je viens de rencontrer à Lyon, chez un tel, chapelier, cette pauvre
-Mme G... avec sa fille.»
-
-Peu de temps après, mon beau-père savait où nous étions. Comme il n'avait
-pas un sou, il se fit engager en qualité de chauffeur sur un bateau à
-vapeur qui faisait le service de Lyon. Je vous ai dit qu'il était
-ingénieur-mécanicien.
-
-Ignorant la présence de G... à Lyon, nous vivions dans une complète
-sécurité. Le réveil fut affreux.
-
-Un jour, ou plutôt un soir, car à quatre heures et demie, dans l'hiver,
-il fait nuit, je promenais mon chien. J'étais au milieu de la place,
-quand un homme me prit dans ses bras, et m'enleva de terre comme une
-plume.
-
-J'allais crier; mais tout d'un coup les battements de mon cœur
-s'arrêtent, ma voix s'éteint dans ma gorge. Je venais de reconnaître mon
-beau-père.
-
-Il ne me dit pas un mot; je ne pouvais revenir de ma surprise. Ce fut
-seulement quand je vis que nous nous éloignions de la maison que je lui
-dis: Où me conduisez-vous donc? ma mère demeure là.--Sois tranquille,
-elle viendra bien nous retrouver.
-
-Je fis un effort pour m'arracher de ses bras et crier; mais il me serra
-si fort que mes os craquèrent et que ma voix mourut sur mes lèvres. Il
-m'étouffait.
-
---Écoute, me dit-il, ta mère est une misérable. Il y a bien longtemps que
-je la cherche; elle va me payer aujourd'hui tout le mal qu'elle m'a fait.
-Je sais bien qu'elle ne m'aime pas; toi, c'est autre chose, il faudra
-bien qu'elle te trouve, mais elle cherchera longtemps.
-
-Je compris que j'étais perdue. Je jetai un dernier regard en arrière;
-chaque pas qui m'éloignait de ma mère me faisait mourir. J'allais fermer
-les yeux, quand je vis mon chien qui me suivait. Tout mon courage me
-revint, je n'étais plus seule. Je regardai. Mon chien avait l'air triste:
-on eût dit qu'il comprenait.
-
-Nous passâmes dans plusieurs rues, puis devant un grand passage qui me
-fit peur. C'était la boucherie. Tous ces cadavres de bestiaux pendus aux
-portes, ce ruisseau qui coulait au milieu du passage, plein d'un sang
-noir et caillé, les quinquets fumeux qui projetaient à l'entrée une lueur
-sombre et terne; tout cela me faisait trembler de tous mes membres.
-
-Nous étions arrêtés à l'entrée du passage. Déjà G... mettait son pied sur
-la première marche; par un mouvement plus fort que ma volonté, je lui
-passai mes deux bras autour du cou. Il n'y prit pas garde, le méchant
-homme, car s'il eût compris ma terreur, il m'eût fait entrer dans ce
-passage pour mieux me faire souffrir; mais, regardant à sa gauche, il
-traversa la rue et nous entrâmes dans une espèce de cul-de-sac; vers le
-milieu, il s'arrêta; je regardai la maison où il se disposait à entrer.
-Elle était haute, étroite; les fenêtres étaient fermées. Au
-rez-de-chaussée, il y avait une seule boutique dont les carreaux étaient
-blanchis. Cette maison ne ressemblait pas aux autres maisons. L'allée
-était noire. En entrant, mon corps se raidit et j'appelai mon chien. Mais
-en se retournant et voyant la pauvre bête sur ses pas, G... lui donna un
-coup de pied. Je sentis quelque chose de si douloureux à mon cœur, que
-je m'affaissai sur l'épaule de mon bourreau. Je ne vis plus rien; je
-n'entendis plus rien que les plaintes de mon chien qui s'éloignait en
-gémissant. Je ne sais si je m'étais évanouie, ou si la volonté de ne plus
-voir, de ne plus entendre, m'avait engourdie pendant quelques instants.
-Enfin j'entendis parler; c'était une voix de femme. J'ouvris les yeux et
-sautai à bas de la chaise sur laquelle on m'avait déposée. Je courus près
-de cette femme; je me serrai si près d'elle, qu'on eût dit que je voulais
-entrer dans son corps. Je vis les yeux de G... qui dardaient sur moi; je
-détournai la tête et n'osai dire un mot. Nous étions dans une salle qui
-me paraissait étrange. Cela ressemblait à un café, et cependant cela n'en
-était pas un. Il y avait là des chaises, des tables, un comptoir, des
-liqueurs, plusieurs femmes décolletées, à peine vêtues. Une de ces femmes
-était assise à côté de G... C'est près de celle-là que je m'étais
-réfugiée. Elle avait la voix rauque, l'air méchant. Deux autres femmes
-étaient à une table avec deux hommes; au milieu de ce groupe montait une
-flamme bleue et rouge qui me fascinait et donnait un air diabolique aux
-personnages qui l'entouraient. Deux autres femmes jouaient aux cartes.
-J'en vis une autre encore, qui, derrière moi, travaillait à une petite
-robe d'enfant. Elle avait l'air plus jeune que ses compagnes; elle était
-plus décente dans sa mise. Elle avait quitté son ouvrage et me regardait.
-Je la vis bien en face. Ses yeux était bons; sa figure, quoique laide,
-avait quelque chose de doux qui m'attirait vers elle.
-
-Avec l'instinct de la peur, qui cherche à fuir, j'examinai cette
-singulière boutique où j'étais prisonnière, les carreaux dépolis ne me
-permettaient pas de voir au-dehors; la porte sur la rue était condamnée.
-
-Je fis un mouvement de surprise. La femme près de laquelle j'étais
-placée se préparait à boire un verre de liqueur jaune clair, qui se
-renversa en partie sur elle.
-
---Le diable emporte l'imbécile! s'écria-t-elle; voilà ma robe tachée.
-
-Et elle me poussa si brutalement que j'allai rouler à quelques pas. Je
-restai stupéfaite, n'osant même plus lever les yeux.
-
-Au bout d'un instant, je sentis quelqu'un qui me tirait doucement par la
-manche. C'était la femme qui travaillait. Je pris la main qu'elle me
-tendait et je la serrai de toutes mes forces; elle me prit sur ses
-genoux. Mon cœur se détendit un peu.
-
-Les deux femmes qui étaient à table avec des hommes dirent à celle qui
-était près de G...--Eh! la Louise, veux-tu du punch?
-
---Non, répondit celle qu'on appelait ainsi, c'est bon pour des enfants
-votre mélasse; j'aime mieux l'eau-de-vie naturelle.
-
-Elle acheva de boire le verre qui avait été la cause de ma disgrâce. Puis
-s'adressant à G..., elle reprit la conversation interrompue.
-
---Tu dis donc que ce moucheron d'enfant t'appartient? Tu aurais bien dû
-la laisser chez toi, car les règlements sont très-durs.
-
-G... garda le silence. Il vida lentement son verre, et ayant, sans
-doute, combiné ce qu'il voulait dire, il commença ainsi:
-
---Je me suis marié il y a huit ans: j'aimais ma femme; elle m'a trompé;
-c'est une misérable. Elle m'a fait tant d'infamies que je me suis séparé
-d'elle; mais les lois sont injustes: elles laissent les filles à la mère.
-Ma femme a obtenu de garder sa fille. Ma femme vit ici, à Lyon, avec son
-amant. Je suis venu de Paris pour lui voler mon enfant; mon intention est
-de repartir demain. Mais j'avais peur que l'on me cherchât cette nuit;
-j'ai pensé que je ne serais pas découvert ici: il faut donc que vous nous
-gardiez tous les deux.
-
-Je poussai un long soupir; je n'osais rien dire à la femme qui me tenait
-dans ses bras, mais je la regardai; elle me comprit, me serra doucement
-et me fit signe de me taire.
-
-La Louise répondit à G... qu'elle comprenait sa conduite; que pourtant je
-n'avais pas l'air de l'adorer, et qu'il aurait mieux fait de me laisser.
-
---C'est vrai, dit G..., que l'enfant ne m'aime guère; mais cela viendra
-plus tard. On lui a dit que je n'étais pas son père; on l'a élevée à me
-haïr. Elle m'aimera quand elle sera plus raisonnable, et qu'elle
-comprendra que je l'ai sauvée de l'inconduite et du mauvais exemple de sa
-mère.
-
-Je sentis comme un mouvement nerveux, que ne put réprimer la femme qui me
-tenait. Je la regardai; elle me fit encore signe de me taire.
-
---Ah! continua G..., si elle pouvait se sauver, elle ne manquerait pas de
-le faire; aussi je ne la perdrai pas de vue.
-
---Comme cela te plaira, reprit la Louise, mais je ne veux pas qu'elle
-reste près de moi.
-
-Ma protectrice prit alors la parole du ton le plus naturel:
-
---Je la garderai, si tu veux. Il est tard maintenant; il est presque sûr
-que je serai seule; j'en aurai bien soin; je sais ce que c'est que les
-enfants.
-
-Cette proposition eut l'air de sourire à la Louise.
-
---Cela te va-t-il? dit-elle à G...
-
---Oui, pourvu qu'elle ne la laisse pas sortir.
-
---Sois tranquille. Elle a une fille qu'elle élève joliment, va! Allons,
-ma petite, dit-elle, en se tournant vers moi, tu vas rester avec
-Marguerite; ton père viendra te chercher demain.
-
-Je me reculai. J'avais peur d'être touchée ou embrassée par cette
-créature.
-
-Dès que la porte fut fermée, je dis à Marguerite:
-
---Ah! madame, vous allez me conduire près de maman, n'est-ce pas?
-
-A ce moment, un grand bruit se fit entendre dans le coin où étaient les
-quatre personnes dont j'ai parlé plus haut. On se disait des injures; on
-était au moment de se battre. Marguerite m'emporta dans une chambre
-voisine et me dit:
-
---Maintenant, parle, mais parle bas, car ton père est à côté de nous; il
-n'y a qu'une cloison qui nous sépare.
-
-Je lui racontai mon histoire de mon mieux. Je lui dis que je venais
-d'être enlevée, que ma mère devait être morte d'inquiétude. Je joignis
-mes mains, et je la suppliai d'aller prévenir maman.
-
-Elle me coucha dans son lit, ferma sa porte à double tour et sortit.
-
-Quand elle fut partie, je m'endormis. J'étais pourtant bien malheureuse,
-j'avais pourtant bien peur; mais la fatigue et la faim l'emportèrent sur
-mon désespoir. La faim! comme tous les enfants malheureux, j'avais formé
-le projet de me laisser mourir de faim, et j'avais obstinément refusé
-toute nourriture.
-
-Mon sommeil était plutôt de la défaillance que du sommeil. Je n'entendis
-pas rentrer Marguerite. Elle dormait près de moi, quand je m'éveillai.
-Tout me revint en mémoire, et je lui demandai des nouvelles de ma mère.
-
---Je l'ai vue, me dit-elle: elle a l'air d'une bien honnête femme. Je lui
-ai dit où tu étais. Elle va venir, comme si quelqu'un du dehors l'avait
-avertie, car cet homme pourrait me battre, s'il savait que c'est moi qui
-suis allée la prévenir.
-
-Nous entendîmes parler très-haut dans la salle du bas. Je jetai un grand
-cri; je venais de reconnaître la voix de ma mère.
-
-Je m'élançai vers la porte. Marguerite me retint et frappant à la
-cloison:
-
---Est-ce que vous n'entendez pas le tapage qui se fait en bas? C'est une
-femme qui demande un enfant; cela pourrait bien vous regarder. Venez
-chercher votre fille.
-
-Ainsi que Marguerite l'avait bien deviné, on ne répondit pas tout de
-suite de la chambre voisine. Elle me poussa dans l'escalier, attendit
-quelques secondes, de manière à me donner de l'avance, et s'écria bien
-haut, pour être entendue de tout le monde.
-
---Ah! bien, pendant que je vous parlais, la petite vient de se sauver.
-
-La pauvre fille cherchait ainsi à concilier le succès de ma fuite avec la
-peur que lui causait la colère de G...
-
-Je n'étais pas encore en bas que j'entendis la porte s'ouvrir et G...
-s'élancer à ma poursuite. Mais, avant qu'il pût m'atteindre, j'étais près
-de ma mère, je la serrais dans mes bras, je buvais ses larmes.
-
-G... se rua sur nous; mais toutes les femmes nous firent un rempart de
-leurs corps. Ma mère leur avait en peu de mots expliqué sa position. Sa
-vue seule avait dissipé les effets des mensonges de G... La vérité a une
-force qui éclate d'elle-même.
-
-En voyant ces femmes disposées à nous défendre, G... sentit augmenter sa
-fureur.
-
---Je vais les tuer toutes deux! s'écria-t-il exaspéré.
-
---J'ai donc bien fait d'envoyer chercher la garde? dit Marguerite, qui
-était entrée la dernière.
-
-Ce mot produisit son effet. G... s'arrêta, les poings crispés, la bouche
-écumante; mais il s'arrêta.
-
-Marguerite, qui avait montré pour moi, depuis la veille, autant de
-présence d'esprit que de bonté, ne le perdait pas de vue. Elle profita de
-ce moment d'hésitation, et nous fit sortir par une porte qui donnait sur
-la cour.
-
-G... nous crut dans une autre salle; toutes les femmes l'entouraient,
-l'engageant à ne pas bouger, afin qu'on pût renvoyer la garde. Voyant
-qu'elle n'arrivait pas, il se rassura un peu; croyant qu'il aurait le
-temps de nous emmener, il se dirigea du côté où nous étions sorties.
-
---Est-ce que c'est cette pauvre femme que vous cherchez encore? lui dit
-Marguerite en lui montrant que la porte donnait sur la cour, et la cour
-sur la rue, vous ne la trouverez plus; elle est partie avec son enfant,
-entendez-vous? avec son enfant qui n'est pas le vôtre. Vous, vous n'êtes
-qu'un misérable! Sortez d'ici.
-
-Toutes les femmes se mirent après lui. G... fut obligé de quitter la
-place.
-
---Oh! je les retrouverai, vociférait-il en s'éloignant; elles payeront
-pour tout ce que vous m'avez dit et pour tout ce que vous m'avez fait.
-
-Il était temps qu'il se sauvât. La fureur de ces femmes était portée à
-son comble, et elles l'auraient cruellement battu.
-
-Leur bon cœur m'avait sauvée d'un grand danger.
-
-
-
-
-III
-
-MON BEAU-PÈRE
-
-(Suite).
-
-
-Pendant qu'on éconduisait ainsi mon cher beau-père, nous courions à
-perdre haleine.
-
-Nous n'étions pas encore entrées dans la boutique que ma mère criait:
-
---J'ai ma fille, cachez-nous, ou nous sommes perdues.
-
-Chacun m'embrassa; mon chien accourut me lécher, et me fit tomber à force
-de caresses.
-
---Voyons, nous dit M. Pomerais, il s'agit maintenant de vous trouver une
-retraite sûre: ici, vous seriez trop exposées. Je vais vous adresser à un
-de mes amis qui est fabricant en gros. Je vais le faire prévenir, et
-cette nuit vous partirez avec la petite. D'ici là, montez dans la chambre
-de ma femme; on ira tantôt chercher vos effets.
-
-A peine étions-nous dans l'escalier, que G... arriva. On le vit passer et
-repasser devant la boutique.
-
-Fatigué de ne rien voir, il entra, et demanda si on pouvait lui indiquer
-l'adresse d'une femme qui, d'après ce qui lui avait été assuré,
-travaillait dans la maison.
-
-M. Pomerais était sur ses gardes.
-
---Comment appelez-vous la personne que vous cherchez, monsieur?
-
---C'est ma femme, monsieur, que je cherche; elle m'a volé ma fille, après
-m'avoir ruiné et indignement trompé. J'abandonnerais cette malheureuse,
-si j'avais mon enfant. Je ne puis vous dire sous quel nom elle est venue
-vivre à Lyon, car elle cache, celui que je lui ai donné, pour se
-soustraire à la justice et à mes recherches.
-
-Pomerais eut envie de prendre le manche à balai et de lui faire la
-conduite, mais il réfléchit que, dans notre intérêt, il valait mieux
-dissimuler et il répondit avec calme:
-
---Tout cela n'est pas un nom: j'emploie cinquante ouvrières; pourvu
-qu'elles soient exactes, je ne leur demande pas de détails sur leur vie
-privée. Beaucoup de ces femmes ont des enfants, des maris; mais je ne me
-mêle pas de leurs querelles de ménage, et je suis désolé de ne pouvoir
-vous donner les renseignements que vous me demandez.
-
-G... se trouva fort déconcerté, d'autant plus que M. Pomerais se
-disposait à lui tourner les talons.
-
-Il reprit, de cette voix douce dont je vous ai parlé:
-
---Ah! monsieur, que je suis malheureux! On vous a prévenu contre moi;
-elle vous aura trompé aussi.
-
-M. Pomerais revint sur ses pas, craignant d'avoir été trop brusque:
-
---Vous êtes dans l'erreur, je ne suis nullement prévenu contre vous; je
-n'ai pas l'honneur de vous connaître.
-
---Si vous me connaissiez, monsieur, vous sauriez que j'ai raison et que
-je suis bien à plaindre. Je vous ai dit que je me nommais G..., que je
-réclamais ma femme. Si elle a changé de nom, voici son signalement. Je
-vous en supplie, aidez-moi à la retrouver; car, hier encore, elle était
-ici: c'est une femme de cinq pieds; sa taille est bien prise, sa figure
-est ovale, son front haut, ses cheveux noirs, fins et brillants; ses
-sourcils noirs, bien arqués; les yeux d'un gris bleu, beaux, mais d'une
-expression dure; le nez aquilin, un peu fort; la bouche grande, les
-lèvres minces, les dents admirables; elle est presque toujours pâle, et
-très-blanche de peau. Quant à sa fille, je veux dire quant à ma fille,
-elle a sept ans: c'est une nature précoce; elle aura le caractère de sa
-mère, fier, indomptable. C'est une méchante petite tête que je saurai
-bien réduire.
-
-Puis, craignant de laisser apercevoir toute sa haine pour moi, il ajouta:
-
---Elle est si mal élevée! Tout cela changera; elle est intelligente.
-Enfin, vous savez, monsieur, un enfant est toujours beau pour son père.
-
-M. Pomerais se mordit les lèvres pour ne pas répondre à G... avec le
-mépris que cette comédie lui inspirait.
-
---Je connais, en effet, monsieur, la personne que vous venez de me
-dépeindre. C'est une femme laborieuse et qui nous a paru honnête. Sa
-fille, la vôtre, est une charmante enfant. Nous avons cru sa mère veuve:
-elle nous a dit hier soir qu'elle quittait Lyon pour plusieurs jours,
-sans nous donner d'autres explications. Je ne sais donc pas où elle est
-allée, mais je serais enchanté de la reprendre quand elle reviendra.
-
-Ce disant, M. Pomerais fit un salut à G... et lui tourna le dos.
-
-G... resta quelques instants stupéfait, et comprenant qu'il n'aurait rien
-de cet homme, il finit par s'en aller furieux.
-
-On vint nous prévenir de ce qui s'était passé; ma pauvre mère était
-mourante de peur: ses dents claquaient; on tâchait de la calmer.
-
---Oh! ce n'est pas pour moi que je tremble, disait ma mère. Si j'étais
-seule, j'irais au-devant de lui. Est-ce que je crains la mort, moi? mais
-ma fille! ma fille!
-
-Et me serrant dans ses bras, elle fondait en larmes; mon petit cœur
-battait fort aussi. J'aurais voulu être grande, grande comme la haine que
-j'avais pour cet homme.
-
-A dix heures du soir, un apprenti vint nous dire que G... venait de
-quitter la porte, autour de laquelle il avait rôdé toute la journée. Il
-était peu probable qu'il revînt avant le lendemain.
-
-A minuit et demi, nous partîmes, accompagnées de M. Pomerais, de deux
-ouvriers et du concierge. Nous étions bien gardées; cependant la main de
-ma mère était glacée; je sentais aux secousses de son bras qu'elle
-tremblait. Je lui disais tout ce que je pouvais pour lui donner du
-courage, et en essayant de la rassurer, je me rassurais moi-même. Cela
-commençait à venir, quand nous vîmes un homme tourner la rue que nous
-venions de quitter.
-
-Quand on a peur d'être poursuivi, tous les objets semblent avoir la forme
-de ce qui vous effraye: les voleurs doivent prendre les bornes pour des
-gendarmes. Nous nous serrâmes l'une contre l'autre en jetant un cri; nos
-amis se rapprochèrent de nous. Une seconde s'écoula qui nous parut un
-siècle. Un monsieur venait de passer sans prendre garde à nous. Revenues
-de notre effroi, nous le regardâmes: il était tout petit, et sans
-exagération il avait bien deux pieds de moins que mon beau-père.
-
-Nous allions à la Guillotière; il y avait une bonne course.
-
-Quand nous arrivâmes, il était plus d'une heure du matin. On nous
-attendait, car on vint nous ouvrir tout de suite. La personne qui nous
-fit entrer était un homme d'une quarantaine d'années, plutôt petit que
-grand, plutôt gros que mince, le teint frais, l'air bien portant. Ses
-cheveux crépus, moitié gris, moitié châtains, lui encadraient la figure;
-il était comme entortillé dans une grande redingote. Je ne pus pas bien
-le voir dans ce premier moment, mais il me sembla qu'il avait l'air bon.
-Sa voix me rassura tout-à-fait.
-
---Vous venez bien tard, mes enfants, j'allais me coucher.
-
---Excuse-nous, mon cher Mathieu, dit M. Pomerais, qui était notre
-introducteur, mais cette pauvre femme n'osait pas sortir plus tôt, dans
-la crainte d'être suivie; garde-la. Il ne faut pas qu'elle sorte de chez
-toi pendant quelque temps. Son gueux d'homme n'a pas d'argent; quand il
-verra qu'il ne peut pas la retrouver, il repartira. Mais c'est un tartufe
-dont il faut bien se défier.
-
---Sois tranquille, répondit M. Mathieu à Pomerais, qui m'avait prise sur
-ses genoux pour m'embrasser, nous ferons bonne garde, et la petite ne
-s'ennuiera pas avec mon garçon.
-
---Allons, ma bonne Jeanne, du courage, disait Pomerais à ma mère, vous
-êtes chez de braves gens qui auront bien soin de vous et de votre fille.
-Nous nous reverrons bientôt. Que diable! ne pleurez pas. Bonsoir, ma
-petite Céleste, je viendrai te voir.
-
-Je tenais toujours Pomerais par le pan de son habit; car j'avais, d'après
-moi, quelque chose de très-important à lui demander, et je n'avais pas
-encore osé. Enfin, je pris mon courage à deux mains, et je dis:
-
---Oui, venez me voir le plus tôt possible et ne manquez pas d'amener mon
-chien.
-
---C'est vrai, sans ton Mouton, tu ne pourras pas dormir, et tu vas faire
-enrager tout le monde. Mais il faut que je me sauve, ma femme serait
-inquiète.
-
-La porte se ferma sur lui. Nous traversâmes la cour, M. Mathieu nous fit
-monter deux étages et nous dit:
-
---Voilà votre chambre, vous ne serez pas grandement, mais la plus belle
-fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a.
-
-Ma mère le remercia avec effusion.
-
---Vous êtes trop bon, monsieur, nous serons à merveille. Il nous faut
-bien peu de place; mais cela va vous gêner, et je suis honteuse de
-l'embarras que je vous cause.
-
---Bah! de l'embarras, quand il s'agit de rendre service à une femme comme
-vous, à une belle enfant comme votre fille, et à Pomerais mon premier
-ami! C'est du plaisir que vous nous apportez. A demain; dormez bien; ma
-femme viendra vous éveiller. Adieu, petite!
-
-Il ferma la porte et nous restâmes seules. J'étais fatiguée, et je
-m'endormis.
-
-Quand je m'éveillai le lendemain matin, ma mère était levée: elle
-marchait tout doucement pour ne pas faire de bruit. Elle peignait ses
-cheveux; je n'en ai jamais vu à personne d'aussi beaux. Je regardai notre
-chambre; elle était très-gentille et très-propre. Autour de la fenêtre,
-qui donnait sur la cour, il y avait des fleurs grimpantes; le soleil
-passait au travers. Enfin cela me parut charmant. Je me sentis toute
-gaie.
-
---Oh! le gentil jardin, maman; c'est moi qui en aurai soin.
-
-Ma mère vint m'embrasser.
-
---Tu es réveillée, tant mieux; on va venir nous chercher. Viens, que je
-t'habille.
-
-Elle était si coquette pour moi, elle me mettait avec tant de goût,
-malgré la modestie de mes vêtements, que tout le monde me trouvait jolie.
-
-En ce moment, on frappa tout doucement à la porte. Nous nous regardâmes
-sans bouger.
-
---Peut-on entrer? dit une voix douce.
-
---Oui, répondit ma mère.
-
-La porte s'ouvrit, et une femme d'une trentaine d'années passa la tête.
-
---Je vous dérange, vous devez être bien fatiguées, nous dit-elle; mais je
-vais de bonne heure à l'atelier, et mon mari m'a bien recommandé de venir
-vous prendre pour vous mettre au courant. Voulez-vous déjeuner en bas ou
-dans votre chambre?
-
-Maman lui répondit naturellement qu'elle était prête à la suivre et
-qu'elle ne savait comment lui exprimer sa reconnaissance.
-
---Oh! dit Mme Mathieu, s'il faut vous parler franchement, c'est moins
-pour vous conduire à l'atelier que je viens vous chercher, que pour céder
-au désir de mon garçon. Hier, on lui avait annoncé une petite fille, et
-voilà deux heures qu'il me fait enrager.
-
-Je regardai derrière Mme Mathieu, espérant apercevoir mon nouveau
-camarade. Comme il n'y était pas, je pressai maman d'achever ma toilette.
-
-Nous descendîmes dans la salle à manger; j'y trouvai un petit garçon de
-mon âge, joli comme les amours. Ses cheveux étaient coupés comme les
-cheveux des enfants d'Édouard, longs derrière, ras sur le front, châtains
-et tout frisés naturellement. Il avait les plus beaux yeux du monde et un
-air raisonnable à mourir de rire. Il était appuyé le coude sur la table,
-sa tête dans ses mains. Il avait l'air de me regarder du haut de sa
-grandeur, ce qui me gênait beaucoup; mais, pendant le déjeuner, il me
-combla de caresses.
-
-En descendant de table, nous étions si bons amis que nous nous faisions
-le serment de ne jamais nous séparer.
-
-Quel charmant caractère! Comme il était bon, et moi comme j'étais
-despote! Il faisait toutes mes volontés, se donnait pour m'amuser un mal
-inimaginable et ne recevait même pas un remercîment. Quand je ne pouvais
-plus le taquiner dans nos jeux, je lui disais:
-
---Je voudrais bien m'en aller. Je m'ennuie ici.
-
-Il se mettait à pleurer; ses larmes me touchaient; je me faisais de gros
-reproches à moi-même, et nous étions d'accord vingt-quatre heures.
-
-J'étais si heureuse, qu'un mois s'était écoulé comme un jour.
-
-Un matin, M. Mathieu entra tout effaré dans l'atelier.
-
-Il tenait une lettre à la main; il vint près de ma mère et lui dit, en
-lui tendant la lettre:
-
---Tenez, ma pauvre Jeanne, je crois bien que cela vous concerne. On
-m'appelle chez le commissaire de police pour m'entendre avec M. G...
-
-Ma mère regarda la lettre, et devint pâle comme la Mort.
-
---Mon Dieu! dit-elle en fondant en larmes, que vous ai-je donc fait pour
-être aussi malheureuse? Il est donc dit que tous ceux qui me viendront en
-aide seront tourmentés à cause de moi?
-
-Et comme, malgré lui, Mathieu laissait voir son inquiétude, ma mère lui
-dit:
-
---Je ne veux pas être une cause de désagrément dans cette maison; nous
-partirons ce soir. Pour la justice, un mari est toujours un mari; il
-peut prendre sa femme partout où il la rencontre; abandonnez-moi à mon
-sort. Mais qui donc, grand Dieu! m'aura vendue?
-
---Oh! dit Mathieu, comme vous y allez! Il est vrai que je n'ai pu lire la
-lettre du commissaire sans une impression désagréable; mais de là à vous
-laisser partir, il y a loin; où iriez-vous d'abord? et puis, nous sommes
-d'honnêtes gens: il ne peut rien nous arriver pour vous avoir
-recueillies. Vous travaillez assez pour payer ce que l'on vous avance:
-vous travaillez même trop; vous vous tuerez. J'irai chez le commissaire,
-et, s'il faut que vous nous quittiez, nous vous trouverons une autre
-cachette. Je vous avancerai, si vous le voulez, de quoi vous acheter un
-petit ménage. Vous serez chez vous; nous vous donnerons de l'ouvrage, et
-vous nous rendrez petit à petit ce que nous vous aurons avancé. Quant à
-Céleste, ce n'est pas sa fille, c'est la vôtre. Eh bien, nous la
-garderons; mon garçon l'aime tellement, qu'il serait capable d'en faire
-une maladie, si on l'emmenait. Sans compter que nous l'aimons comme si
-c'était à nous. Du courage donc, on ne se tire pas d'affaire avec des
-larmes ou des paroles; ne parlons de tout ceci à personne. Je vais
-sortir. Il faut prendre des précautions à l'avance. De ce pas, je cours
-vous chercher une petite chambre, de sorte que, si j'ai de mauvaises
-nouvelles, après-demain nous serons en mesure.
-
---Que vous êtes généreux, que je voudrais pouvoir vous prouver ma
-reconnaissance, mon bon monsieur Mathieu! lui dit ma mère en lui serrant
-les mains.
-
---Bah! nous en sortirons; ayez confiance en Dieu, qui n'abandonne pas les
-honnêtes gens; croyez aux bonnes âmes, comme ma femme et comme moi, qui
-aiderons la Providence à vous tirer d'embarras. Surtout, ne sortez pas,
-et que les enfants n'aillent pas dans la cour.
-
-J'avais entendu toute cette conversation, et mon cœur était partagé
-entre deux peines, dont l'alternative me semblait inévitable: il me
-faudrait quitter la maison du petit Mathieu ou me séparer de ma mère. Je
-descendis dans le bureau où mon ami prenait sa leçon, et je lui racontai
-tout ce que je savais; il se mit à trépigner, criant à tue-tête:
-
---Je ne veux pas que tu t'en ailles; si tu me quittes, et si tu emmènes
-ton chien, je n'apprendrai plus à lire.
-
-Puis il se mit à pleurer si fort et si haut, que sa mère accourut à ses
-cris. La bonne Mme Mathieu ignorait la cause de tout ce chagrin; car je
-pleurais aussi à sanglots. Mouton s'étant mis à aboyer, c'était un bruit
-à entendre de la cave au grenier.
-
---Comment, vous n'êtes pas plus raisonnables que cela! deux grands
-enfants de huit ans! Eh bien! c'est joli, dit Mme Mathieu, d'un air si
-sérieux, que je me crus une grande personne et devins toute rouge.
-
-Le petit Mathieu ne fut pas aussi facile à consoler.
-
---Calme-toi, mon cher enfant, lui répétait sa mère: Céleste viendra te
-voir, si tu fais bien tes devoirs.
-
-Et comme il pleurait toujours:
-
---Elle ne s'en ira peut-être pas d'ici; il n'y a encore rien de décidé.
-
-Et la bonne dame l'embrassa si tendrement, que je m'approchai d'elle pour
-qu'elle m'en fît autant.
-
-Après avoir partagé ses caresses entre nous, elle me raisonna à mon tour.
-
---Tu sais combien ta pauvre mère a de peine et tu ne cherches pas à la
-consoler. Prends garde à cela, ma petite Céleste, c'est mal, c'est d'un
-mauvais cœur d'augmenter les tourments de Mme Jeanne, au lieu de
-chercher à les adoucir.
-
-Je promis que cela ne m'arriverait plus.
-
-M. Mathieu rentra à quatre heures, et nous dit qu'il avait trouvé une
-chambre dans la maison d'un de ses amis, M. Raoul, un _canut_,
-l'honnêteté et la bonté même.
-
-Le lendemain, ma mère se leva de grand matin; elle s'était réveillée avec
-de mauvais pressentiments.
-
---Menez-moi tout de suite chez votre ami, dit-elle à M. Mathieu: je vous
-laisse ma fille; vous me l'amènerez le plus tôt possible, car je n'aurais
-pas de force si je ne l'avais pas près de moi.
-
-Elle prit un châle et partit en me recommandant d'être sage, afin de ne
-pas ennuyer les bonnes gens qui voulaient bien me garder. J'avais envie
-de m'accrocher à elle et de ne pas la laisser partir sans moi; mais on
-m'avait tant recommandé de lui obéir, que j'étouffai mon chagrin.
-
-Mathieu la conduisit chez son ami, j'attendis son retour avec impatience.
-Quand je le vis rentrer, je courus au-devant de lui. Il me prit dans ses
-bras, et, m'approchant de la croisée, il souleva le coin du rideau, et me
-dit:
-
---Céleste est-ce que cet homme qui est là n'est pas ton beau-père?
-
-J'étais si troublée, que je ne pus répondre de suite: je regardais sans
-voir. Je serrai Mathieu dans mes bras.
-
---Où est maman? a-t-il vu maman?
-
---Non, il ne l'a pas vue, heureusement, mais il s'en est fallu de peu.
-Elle a eu un bon pressentiment, en me priant de la conduire ce matin; car
-je ne comptais la faire partir que ce soir. Le portier m'a dit, à mon
-retour, qu'il était venu un homme lui faire un tas de questions. Il me
-l'a montré. Tiens, c'est celui qui est là encore devant la maison.
-
-Je regardai, et je reconnus G... Ma mère étant en lieu de sûreté, nous
-n'avions pas pour le moment à nous inquiéter de sa présence; cependant je
-passai une mauvaise nuit. Il me semblait voir G... sortir de tous les
-meubles, apparaître à l'angle de tous les murs.
-
-Je me levai bien fatiguée! M. Mathieu partit à dix heures pour se rendre
-chez le commissaire, de police. Il trouva G... dans son cabinet, et
-passant devant lui sans le regarder, il s'adressa au commissaire de
-police:
-
---Voulez-vous, monsieur, avoir la bonté de me dire ce qu'on me veut? Je
-suis dans le commerce: j'ai soixante personnes, tant ouvriers
-qu'ouvrières, à surveiller; si chacun dans mon atelier perd une
-demi-heure, c'est trente heures de perdues pour moi.
-
---Je comprends cela. Voici ce que l'on vous reproche; le sieur G..., ici
-présent, vous accuse de cacher chez vous sa femme et sa fille. Il paraît
-que sa femme a une mauvaise conduite; aussi n'est-ce pas elle qu'il
-regrette; mais il veut reprendre sa fille. Qu'avez-vous à dire?
-
-Mathieu regarda G... du haut en bas; puis, se tournant vers le
-commissaire:
-
---Vous me connaissez, dit-il, et j'espère que c'est sous de bons
-rapports; je vous donne ma parole d'honnête homme que monsieur est un
-misérable, qui bat cette malheureuse femme et ce malheureux enfant. C'est
-un mange-tout, un fainéant; il ne veut retrouver sa femme que pour la
-maltraiter et lui prendre ce qu'elle a pu gagner depuis qu'elle l'a
-quitté. Hier, quand elle a su que vous m'aviez écrit, se doutant bien que
-c'était à cause de lui, elle s'est sauvée en me laissant l'acte de
-naissance de sa fille; le voici. Vous pouvez voir qu'il vous trompe, et
-que cette enfant n'est pas à lui. Il n'est que son beau-père. Quant à sa
-femme, c'est la plus laborieuse des femmes, rangée, économe, digne
-d'intérêt sous tous les rapports. Mme Mathieu dit qu'elle ne connaît pas
-d'ouvrière plus adroite.
-
---Eh bien, monsieur, dit le commissaire de police en regardant G...,
-qu'avez-vous à répondre?
-
-G... ne se déconcerta pas.
-
---J'ai à répondre que cet homme est l'amant de ma femme; voilà pourquoi
-il en dit tant de bien. S'il a eu l'adresse de vous parler de sa femme à
-lui, c'est pour détruire vos soupçons.
-
-Le commissaire fronça le sourcil, et regardant G... sévèrement:
-
---Prenez garde; quand on dit de pareilles choses, il faut pouvoir les
-prouver.
-
-Puis, se tournant vers Mathieu, qui haussait les épaules avec un air de
-pitié qui porta la conviction dans le cœur du magistrat:
-
---Vous dites donc que cette femme n'est plus chez vous; et son enfant,
-l'a-t-elle emmenée?
-
-Mathieu hésita; mais il ne savait pas mentir, et il répondit d'une voix
-ferme:
-
---J'ai l'enfant chez moi.
-
-G... se pinça les lèvres.
-
-Le commissaire lui dit:
-
---Vous entendez, monsieur, votre femme est partie; quant à l'enfant, elle
-ne vous appartient pas. Je vous engage à les laisser tranquilles toutes
-le deux.
-
-Mathieu partit triomphant; mais il lut sur la figure de G... un sourire
-sinistre. Aussi, se promit-il de redoubler de précaution pour cacher la
-retraite de ma mère.
-
-Quand il alla la voir dans la soirée, il fit mille détours, car il avait
-retrouvé G... aux aguets.
-
-Ma mère ne pouvait s'habituer à l'idée d'être privée de moi; elle voulait
-venir me chercher; Mathieu eut toutes les peines du monde à la calmer.
-
---Voyons, ma chère amie, donnez-moi trois jours; dans trois jours, je
-vous jure que vous aurez votre fille; mais il ne faut pas faire
-d'imprudence. Pour le lasser, je ne viendrai pas demain. S'il me suit,
-quand je reviendrai, je le ferai promener; aujourd'hui, je l'ai perdu à
-la porte d'une maison qui a deux entrées.
-
-J'eus le cœur bien gros pendant toute la journée du lendemain. Mon
-petit Mathieu alla se promener avec son père. Ils virent G... chez un
-liquoriste, presque en face de la maison que nous habitions. Aussitôt que
-G... les aperçut, il paya sa dépense et les suivit pendant deux heures
-jusqu'à leur retour.
-
-Le lendemain, même promenade. Mathieu et son fils entrèrent dans une
-maison à deux sorties, restèrent une demi-heure dans l'escalier, et
-repartirent devant G...
-
-Le troisième jour, après le dîner, Mathieu dit à sa femme:
-
---Allons, il faut habiller Céleste. Je suis sûr que sa mère est comme
-une folle. Si nous tardons davantage, elle fera quelque coup de tête.
-
---Ah! je serais bien comme elle, dit Mme Mathieu. Dieu veuille qu'il ne
-vous arrive rien! Le petit est couché, il doit déjà dormir. Viens,
-Céleste.
-
-Et, me prenant par la main, elle me conduisit dans sa chambre, ouvrit le
-cabinet où dormait son fils, et revint avec tous ses effets sous le bras.
-Je regardais sans comprendre.
-
---Viens, que je dégrafe ta robe, tu vas aller voir ta mère.
-
-Je devinai qu'il s'agissait de me déguiser. Je me déshabillai si vite,
-que j'arrachai tout. Je n'avais pas vu ma mère depuis deux jours, et je
-l'adorais. Les vêtements de mon petit Mathieu m'allaient à merveille. Le
-père Mathieu vint voir si j'étais prête. Je lui sautai au cou.
-
---Dis-moi donc, femme, mets-lui donc le petit carrik des dimanches.--Il
-ne fait pas chaud; entre-lui bien la casquette sur les yeux. Est-elle
-gentille comme cela! Pierre va venir avec nous. Tu lui donneras la main
-d'un côté, ma petite Céleste; tu me la donneras de l'autre. Il n'y pas de
-danger, et cependant ne parle pas; quelque chose qui arrive, ne crie pas.
-
-Pierre, le domestique, entra à ce moment. Il venait nous dire que G...
-était à son poste.
-
---Allons, dit Mathieu, il le faut. Il prit son paletot, et nous partîmes
-tous trois. Mes jambes tremblaient; je serais tombée, si je n'avais pas
-été soutenue par M. Mathieu et par Pierre.
-
-G... nous suivait. Un moment, il s'approcha tellement de nous que je crus
-qu'il m'avait reconnue. Mais il s'éloigna, et voyant que nous prenions la
-même direction que M. Mathieu et son fils avaient suivie la veille, il
-nous quitta.
-
-Nous arrivâmes à la maison qu'habitait ma mère. Soit fatigue, joie de
-songer que j'allais revoir maman, ou souvenir de la peur que j'avais eue
-de G..., je ne pus monter l'escalier, et je tombai à genoux sur la
-première marche.
-
-Mathieu me prit dans ses bras. Nous vîmes une lumière en haut de la
-rampe, et nous entendîmes la voix de ma mère.
-
---Est-ce vous, Mathieu?
-
---Oui.
-
---Ah! Dieu soit loué! J'allais partir.
-
-Et, en effet, nous la trouvâmes tout habillée.
-
-En nous voyant paraître, elle jeta un grand cri:
-
---Oh! ce n'est pas ma fille; on vous l'aura volée. Et, se jetant presque
-sur nous:--Venez, dit-elle, je la retrouverai.
-
-Je courus après elle, et je lui dit tout effrayée:
-
---Tu ne veux donc pas m'embrasser, maman?
-
-Elle reconnut ma voix, m'enleva dans ses bras, et faillit m'étouffer de
-caresses.
-
---Pardon, dit-elle à Mathieu, en lui tendant la main, j'étais folle. Mais
-j'ai tant souffert de la crainte de ne plus la revoir, qu'il faut avoir
-pour moi un peu d'indulgence.
-
-Le bon Mathieu riait de tout son cœur.
-
---Allons, allons, calmez-vous. Notre stratagème a réussi. Mais j'aime
-mieux que cela soit fait que si c'était encore à faire. J'enverrai
-chercher les effets du petit. C'est lui qui va nous en faire voir des
-dures, demain, quand il saura que sa petite femme n'est plus à la maison.
-Au revoir! Ne vous tourmentez pas, je reviendrai le plus tôt possible et
-je donnerai votre adresse à Pomerais.
-
-J'étais réunie à maman, nous avions réussi une fois encore à échapper aux
-poursuites de G...; mais ce ne devait pas être pour bien longtemps.
-
-
-
-
-IV
-
-L'INSURRECTION DE LYON.
-
-
-Le logement que Mathieu nous avait loué se composait d'un cabinet et
-d'une grande chambre avec deux croisées donnant sur le quai. La vue était
-superbe. On voyait une quantité innombrable de bateaux descendre et
-monter le Rhône. En face de nos fenêtres il y avait un grand pont, et, à
-chaque bout du pont, deux tours servant aux bureaux de l'octroi. Tout
-cela formait un tableau si animé, si vivant, que l'on serait resté
-volontiers toute la journée à le regarder.
-
-Le cabinet pouvait servir à mettre un lit; mais il n'était pas permis
-d'y travailler, à cause du manque de jour, ce cabinet n'étant éclairé que
-par une petite cour intérieure. Les papiers étaient propres, les carreaux
-du sol bien rouges. Mais notre mobilier était plus que chétif; il
-consistait en un petit lit de sangle, deux chaises et une table qu'on
-avait prêtés à ma mère. Mathieu lui avait promis de lui envoyer les
-meubles qui lui étaient nécessaires. Il tint exactement sa parole.
-
-Deux jours après, on nous amena dans une charrette à bras tout un
-mobilier en noyer: lit, commode, chaises, table, glace. Nous allions
-avoir un véritable palais. On mit le lit de sangle dans le cabinet et ce
-fut ma chambre. La bonne Mme Mathieu n'avait rien oublié; elle nous avait
-envoyé des draps, des serviettes. Jamais nous n'avions été si riches.
-
-L'amour de la propriété est un sentiment tellement naturel, tellement
-fort chez tout le monde, que nous passâmes la journée la plus heureuse à
-mettre tout en place.
-
-Le soir venu, nous allâmes passer quelques instants chez notre voisin, M.
-Raoul. En entrant chez lui, on était étourdi par le bruit régulier de
-quatre métiers à la Jacquard qui marchaient tous ensemble et pas en
-mesure. M. et Mme Raoul étaient d'excellentes gens, mais si lourds, si
-épais d'esprit, qu'à peine arrivée le soir dans la salle où nous nous
-réunissions, je m'endormais d'un profond sommeil. Comme je regrettais
-alors mon ami et ma victime, le petit Mathieu! Il venait me voir
-quelquefois. Si rares que fussent ses visites, elles me rendaient bien
-heureuse.
-
-On n'avait plus revu mon beau-père. Il y avait tout lieu de croire qu'il
-était reparti; cependant nous nous tenions toujours sur nos gardes, et
-nous mettions dans toutes nos démarches la plus grande prudence. Ma mère
-travaillait comme un cheval et passait presque toutes les nuits.
-
-Il y avait deux mois que nous étions dans notre nouvelle retraite, sans
-que rien fût venu nous troubler.
-
-Les canuts emploient des enfants pour attacher les fils de leur canette.
-Ces enfants, qui ont en général dix ou douze ans, gagnent dix sous par
-jour.
-
-A force de regarder faire, j'avais appris. J'y mettais tant de
-persistance que M. Raoul s'en aperçut et dit à ma mère:
-
---Si vous voulez, je prendrai Céleste comme attacheuse; elle gagnera de
-l'argent, cela vous aidera toujours un peu. Je la mettrai à mon métier;
-elle ne se fatiguera pas.
-
-Ma mère hésitait; mais je la priai tant, qu'elle consentit. Elle
-apportait son ouvrage et travaillait près de moi.
-
-Au bout de quinze jours, on m'acheta une jolie robe avec mon argent, et
-nous allâmes voir Mathieu.
-
-Vous dire à quel point j'étais fière serait impossible. J'étais une
-grande personne, puisque je gagnais ma vie. Cette robe, c'est moi qui
-l'avais achetée. Je fis tant de manières avec mon pauvre petit ami que la
-journée se passa sans jouer. On vint nous reconduire.
-
-Quand je fus à la porte, je commençai à regretter le temps que j'avais
-perdu. Le petit Mathieu me recommanda de ne plus mettre ma belle robe, me
-disant qu'il préférait me prêter une seconde fois ses effets.
-
-Le lendemain, de bonne heure, je fus à l'ouvrage. Ma mère travaillait
-près de moi et de M. Raoul. Il me semble voir encore ce dernier relever
-ses lunettes sur son front; il me semble l'entendre encore dire:
-
---Savez-vous, ma chère amie, que c'est une existence bien triste que la
-vôtre. Vivre seule à votre âge; travailler toujours, sans fêtes ni
-dimanches. Vous auriez peut-être dû essayer encore une fois de votre
-mari; les hommes changent, les plus mauvais deviennent bons.
-
---Pourquoi me dites-vous cela, monsieur Raoul? répondit ma mère d'un air
-stupéfait.
-
---Dame, mon enfant, c'est que moi aussi, étant jeune, j'avais un grand
-défaut, et vous voyez cependant qu'aujourd'hui je suis très-heureux dans
-mon ménage.
-
---Si vous connaissiez mon mari, dit ma mère, vous comprendriez qu'il n'y
-a pas de ressource avec lui.
-
-Ma mère n'aimait pas à dire du mal de son mari; elle ne parlait de ses
-souffrances qu'à la dernière extrémité. Elle disait bien: Je suis
-malheureuse; mon mari me maltraite, il bat ma fille; mais elle ne donnait
-pas de détails. Le brave M. Raoul n'avait pas vu dans ces reproches
-généraux des motifs assez graves pour se séparer.
-
---Voyons, dit-il à ma mère, je ne veux pas vous effrayer, mais il faut
-que je vous dise ce qui s'est passé hier. Vous veniez à peine de sortir,
-qu'un homme de bonne mine, bien mis, a demandé à me parler à moi seul. Ne
-sachant ce que cela voulait dire, je l'ai fait entrer dans ma chambre.
-
-«Monsieur, m'a dit cet homme, que mon nom ne vous effraye pas; j'ai eu de
-grands torts, mais à tout péché miséricorde. Je me nomme G... Ma femme
-demeure ici, dans un logement que vous lui louez. Vous voyez que je suis
-bien instruit, et que si je voulais lui faire du mal, comme elle vous a
-dit sans doute que c'était mon intention, j'irais droit à elle; cela
-pourrait lui faire peur. Je ne le veux pas. Je suis venu à vous, qui êtes
-un honnête homme, pour que vous m'aidiez à obtenir mon pardon. J'ai été
-injuste, violent; je le regrette et je vous jure de ne plus recommencer.
-Dites à ma femme d'essayer encore une fois de vivre avec moi. Nous
-demeurerons dans cette maison; vous serez juge de ma conduite.
-Croyez-moi, monsieur, je suis sincère.» Et en me parlant ainsi il avait
-des larmes dans les yeux.
-
-Je lui ai répondu que je ne pouvais rien sur vous, mais je n'ai pas osé
-dire que je ne vous connaissais pas; il savait tout. Je lui demandai
-comment il avait su votre adresse.
-
-«La première fois, me dit-il, j'ai envoyé un commissionnaire avec une
-lettre pour ma femme. Après quelque hésitation on a donné l'adresse de
-Mathieu. Je l'ai fait demander chez le commissaire, mais j'ai vu que je
-ne pouvais rien obtenir par la force. Je trouvai des travaux à quelques
-lieues d'ici; comme je n'avais pas d'argent, j'acceptai. Je demandai et
-obtins un bon prix pour monter des mécaniques. Je suis de retour depuis
-deux jours. J'ai envoyé la femme d'un de mes amis chez M. Mathieu; elle
-a dit que j'étais parti et qu'elle désirait savoir l'adresse de Jeanne
-pour lui annoncer cette bonne nouvelle. Pierre, le domestique, a donné
-votre adresse. J'ai gagné huit cents francs en six semaines. Je vous les
-confie; c'est pour ma femme. Vous les lui ferez accepter, car je sais
-qu'elle a beaucoup de mal.»
-
-Je lui ai dit que je ne pouvais pas prendre son argent, mais que je me
-chargeais de faire sa commission.
-
-Ma mère avait écouté Raoul sans respirer.
-
---Allons, dit-elle, je suis perdue. Où vais-je me sauver maintenant?
-
-Il y avait un si grand désespoir dans ces quelques mots et dans le ton
-dont ils furent prononcés, que M. Raoul fut effrayé.
-
---Que parlez-vous, ma chère, de vous sauver? Vous ne pouvez abandonner
-toutes vos affaires. Que risquez-vous d'essayer? Il ne vous tuera pas
-devant moi. Nous sommes porte à porte; quand on parle haut chez vous,
-j'entends. Avec cet argent qu'il vous offre, vous payerez ce que vous
-devez encore sur vos meubles; vous en garderez une partie en cas de
-besoin ou de malheur.
-
-Ma mère poussa un cri plutôt qu'un soupir.
-
---Vous ne voyez donc pas, s'écriait-elle hors d'elle-même, que l'idée de
-revoir cet homme me rend folle, que s'il entre dans ma chambre je me
-jetterai par la fenêtre.
-
-M. Raoul prit un air sérieux, presque dur, et lui dit:
-
---Vous trouvez là un joli moyen d'arranger les choses! Et votre fille,
-madame, la jetterez-vous aussi par la fenêtre?
-
-Ma mère se laissa tomber sur sa chaise, en se tordant les bras. Je courus
-près d'elle. Je ne pouvais rien dire à cette grande douleur. Elle
-suffoquait. Enfin les larmes lui vinrent avec abondance, et elle dit en
-joignant les mains:
-
---Mon Dieu! mon Dieu! vous m'abandonnez!
-
-Je fis un grand effort, car j'avais plus peur qu'elle, et je lui dis en
-l'embrassant:
-
---Puisqu'il assure qu'il ne nous fera plus de mal, essaye, maman; ici
-nous ne courons aucun danger.
-
-Elle secoua tristement la tête et demanda à M. Raoul:
-
---A quelle heure doit-il venir?
-
-Midi sonnait.
-
---Tout-à-l'heure.
-
---Je le verrai ici, devant vous.
-
-Elle se leva, sortit cinq minutes et revint avec un rouleau de papier à
-la main.
-
---Tenez, dit-elle à M. Raoul, lisez cela et vous connaîtrez l'homme qui
-vous intéressait hier, et que vous allez entendre mentir encore.
-
-Le papier qu'elle lui remit était la copie de la demande qu'elle avait
-formée à Paris pour tâcher d'obtenir sa séparation de corps.
-
-Raoul, après cette lecture, baissa la tête, remit les papiers à ma mère
-et lui demanda pardon d'avoir douté de son courage et de son dévouement
-pour moi.
-
-On vint le prévenir qu'on l'attendait dans la chambre voisine; il fit
-signe à ma mère de l'accompagner. Elle le suivit en se tenant à chaque
-meuble. Arrivée à la porte, elle se redressa comme poussée par un
-ressort. G... tenait son chapeau à la main.
-
-Il tournait le dos à la croisée. Il fit un mouvement pour me prendre; ma
-mère se plaça entre nous deux et lui dit:
-
---Que me voulez-vous?
-
---Mais, dit-il, un peu décontenancé par cette demande, je veux faire la
-paix avec toi; je veux que tu oubliés le passé. Je te rendrai heureuse;
-je te le jure devant monsieur. Tu verras comme je te dédommagerai de tout
-ce que tu as souffert. Viens m'embrasser, Céleste, viens!
-
-Il va sans dire que je ne fis pas un mouvement. Ma mère réfléchit, puis,
-comme si elle venait de prendre un parti, elle se pencha vers moi.
-
---Va, Céleste, murmura-t-elle, va embrasser ton beau-père.
-
-Elle avait compris qu'elle ne pouvait faire autrement: G... la tenait;
-que si elle lui arrachait son masque de bonhomie, il allait redevenir
-lui-même, et que mieux valait encore avoir l'air de le croire. Puis, me
-poussant vers lui, elle me dit:
-
---Va donc, il ne te fera rien. Voyez, monsieur Raoul, ma fille ne peut
-vaincre sa frayeur, c'est que lorsqu'il l'appelait, sous prétexte de
-l'embrasser ou de lui donner quelque chose, il lui donnait des coups de
-pied dans les os des jambes au point qu'elle en avait des marques noires
-comme de l'encre. Ou bien il lui tirait ses nattes si fort que, quand je
-la peignais, ses cheveux me restaient à poignées dans les mains. Si elle
-pleurait, et que j'eusse l'audace de la défendre, il me maltraitait. «Tu
-aimes mieux, me disait-il, ta bâtarde que moi; je la tuerai: je sais
-donner des coups qui ne se voient pas.» Vous comprenez, n'est-ce pas? que
-cette enfant ait peur.
-
-G... ne répondit rien, mais il grimaça un sourire qui cachait l'intention
-d'une morsure. Raoul le regarda tout ému. Il avait l'air de lui dire:
-Est-ce possible?
-
---Tu exagères, Jeanne, dit G... à ma mère, mais je te ferai tout oublier.
-
-Le lendemain, il était installé dans notre chambre. Nous n'eûmes à nous
-plaindre d'aucun mauvais procédé. Il faisait semblant d'être heureux. Il
-avait apporté des malles qui nous gênaient. M. Raoul nous donna un
-grenier, dont la porte était en face de la nôtre sur le carré. Ce grenier
-formait la pente du toit.
-
-La maison n'avait que deux étages, et nous étions au second.
-
-G... ne restait guère à la maison. Il avait toujours de l'argent,
-quoiqu'il en eût donné à ma mère, qui l'avait caché pour nous sauver
-quand le moment serait arrivé.
-
-Il était venu plusieurs hommes pour le voir. Ma mère le pria de recevoir
-ses amis ailleurs, parce que cela la dérangeait de son ouvrage. Ses
-sorties devenaient chaque jour plus fréquentes; il ne rentrait plus que
-bien rarement coucher à la maison. Ma mère en conçut des inquiétudes, non
-pas à cause de lui, mais à cause des conséquences que sa conduite pouvait
-entraîner pour nous-mêmes. Elle crut devoir prévenir M. Raoul.
-
---G... ne travaille pas; il a de l'argent; il reçoit des gens de
-mauvaise mine: je crains qu'il ne commette quelque méchante action et
-qu'il ne nous compromette. Vous devriez le faire suivre.
-
-Peut-être, en toute autre circonstance, M. Raoul aurait-il attaché moins
-d'importance aux pressentiments de ma mère; mais nous étions, sans nous
-en douter, à la veille d'un drame terrible. L'insurrection de Lyon
-commençait à montrer son ombre menaçante.
-
-M. Raoul, naturellement beaucoup plus au courant des affaires que nous,
-en apercevait depuis quelque temps déjà les signes précurseurs. Il
-s'inquiéta, prit des renseignements. Il apprit que G... faisait sa
-société de tous les hommes suspects à la police; qu'il allait dans des
-réunions où s'agitaient les passions les plus violentes. La politique
-nous était égale, et je n'ai pas la prétention, vous le comprenez bien,
-de juger les événements auxquels j'ai assisté; mais, ce que je puis dire,
-c'est que les révolutions ont un côté bien horrible, et que j'ai gardé
-une impression affreuse de tout ce que vis alors. Le commerce s'arrêta;
-des groupes commençaient à se former dans les rues; les ouvriers se
-révoltaient; des hommes hideux, qui semblaient échappés du bagne, se
-mêlaient à leurs attroupements. J'entendais en tremblant, dans le
-quartier que nous habitions, proférer des menaces de mort et des projets
-d'incendie.
-
-Un jour, G... rentra avec un air menaçant et comme un homme qui n'avait
-plus besoin de composer son visage; il nous déclara qu'il avait des amis
-à recevoir, et nous commanda de lui céder la place. Ma mère répondit
-qu'elle ne voulait pas se compromettre; qu'il allât ailleurs. G... serra
-les poings de rage:
-
---Je vais revenir à midi; tâchez de ne pas être ici, ou je vous écrase
-toutes deux.
-
-Puis ouvrant les fenêtres avec fracas, il ajouta:
-
---Regarde, Jeanne, tout ce monde sur les quais; c'est une révolution qui
-commence. Dans trois jours, je pourrai te tuer sans que personne me
-demande compte de ta vie. En faisant les affaires des autres, je veux
-faire les miennes. Ton ami Raoul, ton amant sans doute, sera pendu à
-cette fenêtre et saigné comme un cochon. Les riches vont la danser.
-Imbéciles! qui nous donnent de l'argent pour les servir! nous ne les
-servirons plus et nous aurons leur argent; nous démolirons leurs hôtels
-pour trouver leurs coffres-forts.
-
-Puis, obéissant à d'autres impressions, avec la mobilité et la lâcheté
-qui étaient au fond de son caractère:
-
---On joue gros, continua-t-il, comme en se parlant à lui-même.
-
-A ce moment, il était occupé à renouer sa cravate, et se regardait dans
-la glace:
-
---Ce serait dommage si un beau col comme cela allait glisser sur
-l'échafaud! Mais il n'y a pas de danger; je suis prudent. Tu vois que je
-sais attendre, dit-il à ma mère, en avançant sur elle et en la regardant
-d'une façon si étrange, que cette parole semblait la plus terrible des
-menaces.
-
-Je courus près de ma mère. Il se rua sur moi, furieux, me prit par le
-bras en serrant si fort que je crus qu'il me le cassait, et me lança à
-travers la chambre. J'allai tomber étourdie à la porte du cabinet où je
-couchais. Ma pauvre mère se redressa comme une lionne blessée:
-
---Lâche! misérable! s'écria-t-elle.
-
-Mais lui, saisissant la pauvre femme par le corps, l'appuya sur la table,
-lui prit les mains et lui dit en lui brisant les poignets:
-
---Tais-toi, ou je t'étrangle!
-
-La douleur et la peur la firent taire. Il l'attira en avant, la fit
-tomber lourdement sur les genoux et sortit en répétant:
-
---Je veux cette chambre à midi.
-
-Dès que la porte fut fermée, ma mère se traîna jusqu'à moi. Je pleurais
-tout bas. Elle regarda mon bras; le sang était extravasé et faisait une
-tache bleuâtre.
-
---Le monstre! le monstre! criait-elle. Qui donc me délivrera de cet
-assassin de femme et d'enfant?
-
-Elle me prit dans ses bras pour me relever de terre où j'étais restée.
-
---Voyons, où as-tu mal?
-
-Je montrai ma hanche et mon genou. Ces deux parties avaient porté sur les
-carreaux et étaient toutes meurtries. Cela était si douloureux que je ne
-pus me tenir debout. Je vous l'ai déjà dit, la peur me rendait idiote, et
-je ne pouvais parler. Ma mère me dit:
-
---Je vais te coucher.
-
-Je lui fis signe que oui. Une fois au lit, elle me mit des compresses
-d'eau et de sel, et descendit chez un pharmacien chercher du vulnéraire.
-Le temps s'écoulait et, tout occupée de moi, elle ne pensait pas à
-partir. On entendait un bruit sourd sur le quai.
-
---Oh! dit ma mère en regardant par la fenêtre, ce misérable avait raison;
-il va se passer quelque chose d'extraordinaire: tout lui sera permis.
-Tant mieux! qu'il me tue! La mort est préférable aux souffrances que
-j'endure.
-
-Elle revint à moi; j'avais la fièvre, je demandai à boire.
-
-Ma mère n'avait pas de sucre, elle descendit de nouveau. Elle aperçut
-G... qui causait dans un groupe à quelques pas de la maison.
-
-Elle remonta éperdue.
-
---Que faire? disait-elle.
-
-Je fermai les yeux.
-
---Mon Dieu! aller chez Raoul! c'est l'exposer. Et ma fille; dans cet
-état, je ne puis l'emporter. Mon Dieu! que faire? S'il nous trouve... Ah!
-
-Et courant à sa table, elle prit un couteau...
-
---S'il touche à mon enfant, je le tuerai.
-
-Puis, revenant à moi, elle reprit:
-
---Non, non! je suis folle. C'est moi qui serai tuée; et toi, Céleste! que
-deviendras-tu?
-
-Elle écoutait. Je la vis courir à la porte:
-
---Il est trop tard, les voilà!
-
-Elle se précipita dans mon cabinet, ferma la porte, après avoir retiré la
-clef, se pencha sur mon lit, me mit la main sur la bouche, et les lèvres
-collées à mon oreille, me dit d'une voix suppliante:
-
---Tais-toi, tais-toi...
-
-La porte d'entrée s'ouvrit et se ferma. Nous entendîmes les pas de
-plusieurs hommes dans la chambre.
-
---Nous n'y sommes pas tous, dit mon beau-père.
-
---Non, répondit une voix; les autres vont venir. Nous n'avons pas voulu
-monter ensemble, de peur qu'on nous remarquât en bas. Le richard du
-premier craint toujours pour ses écus. Il guette tout ce qui sort de la
-maison. Je ne serais pas fâché qu'on lui tordît le cou à celui-là; j'ai
-une fameuse dent contre lui, et puis il y a assez longtemps qu'il...
-
-On frappa à la porte: la voix s'arrêta. Les nouveaux venus causaient à
-demi-voix, car on n'entendait qu'un bruit confus. Ils devaient être huit
-à dix.
-
-Peu à peu, la discussion s'animant, le bruit devint plus distinct.
-
-Nous écoutions, ma mère et moi, avec toute la lucidité de la peur, et
-nous ne tardâmes pas à comprendre avec horreur, que ce qui se complotait
-dans la chambre voisine, entre mon beau-père et ses dignes acolytes,
-c'était le projet de quelque détestable action.
-
---C'est impossible, disait G...; on ne peut faire cela, sans être bien
-sûr, et si, pendant qu'on est là-bas, cela ne chauffe pas ici, nous
-serons tous infailliblement arrêtés. Il faut commencer ici d'abord.
-
-Une autre voix lui coupa la parole.
-
---Allons donc, tu as peur de tout...; qui ne risque rien n'a rien. Quand
-le branle sera donné ici, cela ne vaudra plus rien là-bas. Il faut
-effaroucher la poule pour prendre les œufs.
-
---Mais êtes-vous bien sûr, dit G... d'une voix radoucie, que la chose en
-vaille la peine, et qu'il y ait autant d'argent qu'on vous l'a dit?
-
---Plutôt plus que moins, dit une autre voix.
-
---A quand l'affaire?
-
---A demain.
-
---Combien de temps serons-nous? dit G..., qui paraissait toujours
-inquiet.
-
---Six heures à peine. C'est à trois lieues; nous partirons de grand
-matin.
-
-La conversation devint de nouveau confuse. Quelques-uns de ceux qui
-étaient dans la chambre se retirèrent.
-
---Adieu, à demain soir. Bonne chance! C'est bien le diable si, dans tout
-ce que nous voulons faire, il ne se rencontre pas une bonne aubaine.
-
-La porte se referma. Quand les pas se furent éloignés, G... dit aux
-hommes qui restaient:
-
---Il faut surveiller Antoine: il nous exposera peut-être bien pour rien.
-Je le trouve trop fin; il n'est pas Normand pour la gloire.
-
---Allons, bon, répondaient les autres. Vous vous soupçonnez tous les
-deux. Lui, disait hier que tu étais Lorrain, et qu'il ne fallait pas se
-confier à toi.
-
-G... garda le silence. Une voix près de la fenêtre dit:
-
---La place est bonne ici: on verra bien et on pourra aider.
-
---A votre service, dit G...
-
-Tout le monde se trouvant alors près de la fenêtre, ou parlant plus bas,
-nous n'entendîmes plus. Puis, les mots, adieu, à demain, arrivèrent de
-nouveau à notre oreille.
-
-Ma mère éloigna sa figure, qui était restée contre la mienne, et soupira.
-
---Partis, ils sont partis!
-
-Je sentis, à la crainte que j'avais encore, qu'elle se trompait, et je
-lui fis signe, en joignant les mains, d'attendre; ce qu'elle fit,
-retenant sa respiration.
-
-Au bout de quelques minutes, nous entendîmes quelqu'un marcher, ouvrir
-les meubles, fermer la croisée, et sortir en prenant la précaution de
-tourner la clef dans la serrure.
-
-Ma mère ouvrit notre cabinet et me dit:
-
---Nous sommes enfermées, comment faire?...
-
-Elle réfléchit, puis frappa au mur de M. Raoul.
-
-Ce dernier vint à notre porte. Nous lui dîmes que nous étions enfermées,
-et nous le priâmes de courir chercher un serrurier.
-
---C'est inutile, dit Mme Raoul, qui avait suivi son mari, et qui montait
-les dernières marches de l'escalier; voici la clef: on vient de me la
-donner en bas. J'ai rencontré M. G..., qui sortait. Il m'a demandé si sa
-femme était chez nous. Je lui ai répondu que je n'en savais rien, que
-j'étais absente depuis deux heures. Il m'a priée de vous remettre la
-clef, qu'il avait emportée par oubli.
-
-M. et Mme Raoul entrèrent tous deux dans notre chambre. Ma mère raconta
-tout ce qu'elle avait entendu.
-
---Oui, dit-elle, ils vont aller piller, commettre un plus grand crime
-peut-être. Il faut tâcher de prévenir ces malheureux, dont la demeure est
-menacée.
-
---Mais savez-vous leur nom et leur adressr?
-
---Hélas! non.
-
---Que voulez-vous faire, alors?
-
---Ce que je veux faire, je n'en sais rien; mais je deviendrai folle, si
-cela continue.
-
-M. Raoul l'engagea à se calmer.
-
---Que pourriez-vous révéler? Vous ne savez pas leurs secrets. Vous vous
-compromettriez sans être utile à personne. Et puis, à qui s'adresser en
-ce moment où toutes les autorités sont menacées?
-
-Maman passa la nuit près de moi. G... ne rentra pas.
-
-Le lendemain, le ciel était noir, le jour sombre; un épouvantable orage
-fondit sur la ville.
-
-Vers les quatre heures, un bruit de pas pressés se fit entendre dans les
-escaliers. G... rentra, pâle, l'œil sinistre, les habits en désordre,
-sa cravate à moitié détachée. La sueur lui coulait des deux côtés du
-front.
-
---Cache cela, dit-il à ma mère, je le veux.
-
-Et il jeta sur la table un sac d'argent, par terre un paquet. Se
-retournant vers la porte, il dit à deux autres hommes qui l'avaient
-suivi:
-
---Entrez avec vos malles; il n'y a que ma femme, j'en réponds.
-
-Ma mère regardait cette scène sans bouger, presque sans répondre.
-
---Voyons, dit G..., ouvrons les paquets qu'on nous a donnés.
-
-Il en retira des robes de soie, du linge, des dentelles, quelques bijoux.
-
---Ces chiffons-là ne valent rien, dit-il; ce sera pour ma fille.
-
-Ma mère repoussa du pied le présent et les robes. Après avoir rangé son
-butin, G... repartit sans dire un mot.
-
-Ma mère demeura quelques minutes pensive; puis, me prenant dans ses bras,
-elle me dit:
-
---Allons chez Raoul; il m'est venu une idée, qui pourra nous délivrer,
-pour quelque temps au moins, de la présence odieuse de cet homme.
-
-Elle causa très-longtemps avec Raoul, qui se leva en disant:
-
---Très-bien, j'ai compris; vous pouvez compter sur moi.
-
-Le lendemain, de grand matin, un homme frappait à notre porte. G... sauta
-en bas du lit. Comme tous ceux qui ont commis de mauvaises actions, G...
-avait peur, et vint se cacher dans mon cabinet. Le nouveau venu demanda
-très-haut:
-
---Vous êtes madame G...?
-
---Oui, monsieur.
-
---Où est votre mari? nous avons besoin de lui parler.
-
---Il n'y est pas, monsieur; mais, si vous voulez me laissez votre nom, je
-pourrai lui dire que vous êtes venu.
-
---Non, répondit l'homme, nous allons attendre en bas qu'il rentre. Il
-était un de ceux qui ont pillé au château de ***. Avez-vous ici quelque
-chose provenant de ce vol?
-
---Non, dit ma mère d'une voix ferme.
-
---Prenez garde; cacher la vérité, ce serait vous rendre complice. Adieu,
-madame.
-
-Et il redescendit.
-
-G... sortit du cabinet, la figure décomposée par la peur. S'il avait eu
-son sang-froid, il se serait demandé comment on n'était pas entré tout de
-suite dans sa cachette; mais les remords et la peur ne raisonnent pas.
-
---Oh! Jeanne, ma bonne Jeanne, tu m'as sauvé! dit G..., qui était devenu
-presque tendre.
-
---Oui, pour une heure, peut-être; mais les agents vont revenir ici: ils
-vont faire perquisition. Vous n'avez qu'une seule ressource, c'est de
-vous sauver la nuit prochaine. Jusque-là, il s'agit de vous cacher. Il y
-a un grenier sur le carré, mettez-y toutes vos affaires.
-
-G... ne se le fit pas dire deux fois.
-
-Une heure plus tard, il vint cinq hommes qui firent beaucoup de bruit.
-G..., caché dans son grenier, ne perdit pas un mot de la conversation.
-
---Votre mari est-il de retour? demanda l'homme qui était venu le matin.
-
---Non, répondit maman.
-
---J'en suis bien fâché, madame, mais nous ne pouvons nous en rapporter à
-vous; il faut que nous voyions par nous-mêmes.
-
-Cela dit, deux hommes entrèrent dans la chambre, dans le cabinet, et
-firent semblant de fouiller partout.
-
---Rien, dirent-ils en sortant; mais il ne nous échappera pas; il est
-vendu par un de ses complices. Quant à vous, madame, nous ne voulons pas
-vous faire de peine, car nous savons, par M. Raoul, que vous êtes une
-digne femme et la première victime de ce misérable.
-
-Ils partirent.
-
-G... était plus mort que vif. Ma mère eut toutes les peines du monde à le
-faire sortir de son grenier.
-
---Allons, allons, lui dit-elle, vous voyez bien que vous êtes perdu, si
-vous ne fuyez bien loin. Il ne faut pas perdre de temps. Profitez de ce
-qu'on ne vous croit pas ici. Vous avez de l'argent, partez.
-
---Je veux que tu viennes avec moi.
-
-Ma mère le regarda d'un air qui voulait dire: «Je veux est de trop.»
-
-A minuit, G... partit.
-
-Raoul nous attendait; dès qu'il nous vit:
-
---Eh bien, dit-il, vous en voilà débarrassées. Oh! il n'osera pas revenir
-de sitôt; il est si poltron! Il n'a de courage que pour battre une femme
-et une enfant. Mes hommes ont-ils bien joué leur rôle?...
-
---A merveille! dit ma mère; c'est un grand service que vous m'avez rendu
-là!...
-
-En effet, les hommes qui étaient venus n'étaient autres que des ouvriers
-canuts apostés pour effrayer G... et pour le forcer à partir.
-
-Le lendemain, Lyon était à feu et à sang.--Nous faillîmes être étouffées,
-dans la maison même que nous habitions.
-
-On avait mis le feu à chaque bout du pont qui nous faisait face.
-C'étaient les octrois de la navigation; aussi, y avait-il beaucoup de
-matières inflammables accumulées, des huiles, des alcools... Les flammes
-sortaient par chaque ouverture, enveloppant par instants tout le
-bâtiment; puis, elles s'apaisaient un peu.
-
-On voyait, alors, de malheureux employés jeter par les fenêtres leurs
-meubles et tout ce qu'ils croyaient pouvoir sauver. On les entendait
-pousser des cris lamentables, bientôt perdus dans une immense clameur, où
-perçaient par intervalles de féroces éclats de rire.
-
-Quand le feu avait trouvé une nouvelle proie inflammable, il étendait de
-nouveau son rideau de flammes. Tout disparaissait.
-
-Nous vîmes un malheureux sauter par la fenêtre pour se sauver. Il se
-cassa la jambe en tombant, ne put se relever, et fut étouffé par la foule
-qui le piétinait.
-
-Tout d'un coup, une grande rumeur éclata parmi cette masse d'hommes
-accumulés sur un seul point. Nous la vîmes fuir dans toutes les
-directions. La troupe arrivait à l'autre bout du quai. Le quai était
-devenu désert, sans qu'il fût possible de deviner où ceux qui le
-couvraient avaient cherché un refuge. Personne n'avait ouvert sa porte
-pour abriter les incendiaires, qui riaient en voyant leur œuvre de
-destruction.
-
-Mais c'était une fausse alerte; nous entendîmes le pas régulier des
-chevaux de cavalerie, qui s'éloignaient en laissant après eux un nuage de
-poussière.
-
-Le nuage dissipé, et quelques secondes à peine écoulées, nous revîmes
-tout dans le même état qu'auparavant. Le flot noirâtre s'était reformé
-plus menaçant, plus terrible qu'auparavant.
-
-Les plus exaltés, prévoyant bien par le départ de la cavalerie qu'ils
-étaient tranquilles pour quelques minutes, mirent à profit le temps qui
-leur restait avant l'arrivée de nouvelles troupes. Alors, toutes les
-portes furent enfoncées, toutes les maisons envahies.
-
---Des armes, des armes! criait-on; et on les prenait de force à ceux qui
-ne voulaient pas les donner.
-
-Notre porte s'ouvrit, et l'on nous fit la même demande.
-
---Vous voyez bien, dit ma mère à l'homme qui lui parlait, que nous sommes
-trop pauvres pour avoir des armes.
-
---Rien à faire ici, il n'y a que des femmes... Et vous, mon vieux,
-avez-vous un fusil?...
-
-Ceci s'adressait à Raoul.
-
---Je n'ai plus d'armes, je les ai données.
-
-La maison remua sous cette avalanche de sabots et de souliers ferrés, qui
-dégringolaient, plutôt qu'ils ne descendaient les marches de l'escalier.
-Les envahisseurs avaient compris qu'ils ne feraient pas de bonne prise
-dans notre maison, et ils se hâtaient, pensant que les autres étaient
-peut-être plus heureux à côté. On ferma la porte de notre allée; ce fut
-bien inutile.
-
-La cavalerie revint. Cette fois elle se dirigeait décidément de notre
-côté. Les soldats chargeaient le sabre nu. Des cris furieux retentirent
-dans la foule.
-
---On égorge les citoyens, on massacre nos frères! Aux maisons! aux
-maisons!
-
-A ce signal, les portes sont enfoncées; on entre par les boutiques, par
-les allées. En moins d'une heure, les toits du quai étaient couverts
-d'insurgés. Les plus terribles étaient des enfants de douze à quinze ans.
-Avec une lanière de cuir, ils se faisaient une fronde. D'autres,
-arrangeant leurs blouses en forme de sacs, montaient en haut des maisons
-les cailloux pointus dont la ville de Lyon était pavée à cette époque. A
-l'aide de cette fronde, ils envoyaient leurs projectiles à des distances
-prodigieuses. Chaque caillou qui tombait dans un groupe blessait ou tuait
-un homme. D'autres tiraient par les croisées. Ceux qui n'avaient pas
-d'armes jetaient par les fenêtres tout ce qui leur tombait sous la main.
-
-Je me souviens encore d'un perroquet, qu'on avait précipité, dans sa
-cage, du second étage d'une maison, et qui, pendant une demi-heure,
-poussa des cris si aigus, que sa voix dominait le feu.
-
-Notre maison était si avantageusement placée, comme point militaire,
-qu'elle était occupée du haut en bas. Le feu de la rue avait cassé tous
-les carreaux. Nous étions plus mortes que vives.--On venait de briser les
-métiers de M. Raoul, et on jetait sur la troupe le bois qui eu
-provenait.--Raoul et sa femme pleuraient... Ils étaient ruinés! Une
-partie de notre pauvre ménage y passa.
-
-Après plusieurs heures de combat, la lutte parut se calmer, et finit même
-par s'éteindre complétement. Ce n'était, suivant toutes les probabilités,
-qu'une trêve de quelques heures.
-
-Ma mère profita de cet intervalle.
-
---Viens, me dit-elle en me prenant par la main, demain ce quartier sera
-brûlé. Il faut tâcher d'arriver chez Mathieu; c'est un endroit désert,
-l'émeute n'ira pas jusque-là.
-
-Il faisait presque nuit. Arrivée au premier étage, mon pied glissa sur
-quelque chose de gras et je tombai tout de mon long. Je me relevai et
-nous descendîmes quelques marches jusqu'à un endroit plus clair. Ma mère
-jeta un grand cri: j'étais couverte d'un sang noir, caillé. On avait tué
-le locataire du premier étage. Le sang avait coulé sous la porte. C'est
-dans cette mare que j'étais tombée! Un groupe d'hommes armés gardait la
-porte.
-
-Ma mère s'en approcha résolûment.
-
---Messieurs, dit-elle, il faut que je sorte de cette maison; je voudrais
-me réfugier chez des amis. Une femme et un enfant ne peuvent assister à
-un pareil spectacle. Il n'y a plus personne dans cette maison. Voyez, la
-mort a déteint sur cette innocente. Et elle montra ma robe ensanglantée.
-
---Allez-vous loin? dit une voix rauque.
-
---Non, à cent pas d'ici.
-
---On vous conduira un bout de chemin. «Allez-y, vous autres!» Et il se
-tourna vers deux de ses camarades, qui étaient assis sur de la paille.
-
-Nous marchâmes tous quatre sans dire un mot.
-
-Arrivés à quelque distance d'un campement militaire, les deux hommes
-s'arrêtèrent.
-
---Je ne vais pas plus loin, dit l'un d'eux; nous n'avons pas envie de
-nous fourrer dans la gueule du loup.
-
---Merci, dit ma mère, vous pouvez nous quitter.
-
-Ils tournèrent les talons sans nous regarder. Ma mère s'adressa à un chef
-qui nous donna deux soldats pour nous accompagner, escorte qui nous
-plaisait mieux et nous rassurait davantage.
-
-A la porte de Mathieu, ma mère remercia ses gardes.
-
-On était en train de dîner. Tout le monde jeta un même cri en nous voyant
-entrer. Ma mère raconta tout ce qui s'était passé.
-
-Du côté de la ville habité par Mathieu, on n'avait rien entendu. On
-savait qu'on se battait ailleurs, mais le bruit de la fusillade n'était
-pas parvenu dans ce quartier.
-
-Les journées qui suivirent furent sanglantes, mais nous eûmes le bonheur
-de ne plus être témoins de la lutte.
-
-Le calme était rétabli depuis quelque temps déjà, lorsque nous reçûmes
-une lettre de la mairie, contenant une invitation pour ma mère de se
-rendre dans les bureaux le lendemain. Cette lettre l'intriguait beaucoup.
-
---Que peut-on me vouloir? répétait-elle à chaque instant.
-
-Ma curiosité n'était pas moins excitée. J'aurais bien voulu aller avec
-elle, mais elle refusa positivement de m'emmener.
-
-Elle revint toute haletante au bout d'une demi-heure.
-
---Qu'avez-vous donc? lui demanda M. Mathieu; vous êtes affreusement pâle:
-on dirait que vous avez couru.
-
---Oui, j'ai couru; c'est que, vous ne savez pas?... mes amis, mes bons
-amis, mon mari est mort.
-
---Votre mari est mort!... Eh bien, c'est un fameux débarras pour vous!
-s'écria M. Mathieu.
-
-La conduite de mon beau-père justifiait assurément l'exclamation de M.
-Mathieu. Néanmoins, maman ne fit aucun signe d'assentiment, soit par
-convenance, soit parce que son cœur, malgré les torts de G..., était
-moins sévère pour lui que sa raison.
-
---Mais enfin, ma bonne Jeanne, comment avez-vous su cette nouvelle?
-
---Attendez que je rappelle mes souvenirs.--Quand je suis entrée dans le
-cabinet du maire, il m'a dit: «Vous êtes la femme G...?--Oui, monsieur.»
-Et comme je crus qu'il allait me parler du pillage auquel G... s'était
-trouvé mêlé, je devins fort pâle: il s'en aperçut et me dit d'une voix
-plus douce: «Remettez-vous, madame, ce que j'ai à vous annoncer est bien
-pénible, mais il faut du courage. Qui est-ce qui n'a pas été appelé à en
-avoir de ce genre-là dans sa vie! Tout le monde est mortel...» Je ne
-comprenais plus du tout: je lui promis d'avoir du courage, et le priai de
-s'expliquer plus clairement.
-
-Il reprit: «Vous n'avez pas vu votre mari depuis plusieurs jours?--Non,
-monsieur.--C'est bien cela.--Il a été trouvé à la Croix-Rousse, frappé de
-deux balles à la tête. Voici les papiers qu'on a trouvés sur lui: un
-livret avec son adresse, et plusieurs lettres qui ne lui sont pas
-adressées, mais qui étaient dans son portefeuille avec ce passe-port.»
-J'ai pris les papiers. Le doute n'était pas possible; G... n'existe plus.
-Le maire m'a parlé encore quelque temps, mais je l'écoutais à peine, et
-je suis accourue pour vous apprendre cette grande nouvelle.
-
-Cet événement changea tous les projets de ma mère. Elle était libre; rien
-ne l'empêchait de retourner à Paris, et elle était d'autant plus disposée
-à le faire, que son petit ménage avait été saccagé pendant
-l'insurrection. Elle annonça son intention aux Mathieu. Ils la voyaient
-partir avec regret, mais ils n'essayèrent pas de la dissuader.
-
-Le soir, quand nous fûmes seules dans notre chambre, ma mère me fit faire
-une longue prière, pour demander grâce en faveur de celui qui n'était
-plus.
-
-Quelques jours après, nous quittâmes Lyon. Depuis que je n'avais plus à
-redouter la présence de G..., il me semblait que rien ne pouvait plus
-faire ombre à mon bonheur. J'ignorais que la vie n'est, le plus souvent,
-qu'une suite de malheurs et de déceptions, et que des souffrances
-autrement cruelles m'étaient réservées dans l'avenir.
-
-
-
-
-V
-
-MONSIEUR VINCENT.
-
-
-Je devrais m'arrêter ici: vous êtes trop indulgent en m'encourageant à
-continuer une histoire qui n'a que l'intérêt que vous lui donnez. Si je
-vous ennuie, c'est votre faute. Quand je vous dis: Ma vie est finie! vous
-me faites espérer. Quand je vous dis: Je m'ennuie! vous cherchez à
-éveiller en moi une intelligence que je ne connaissais pas, soit que la
-misère et les malheurs l'aient empêchée de naître, soit que mon genre de
-vie l'ait étouffée à sa naissance.
-
-Arrivées à Paris, il nous fallut descendre chez mon grand-père. Cela
-était très-pénible à maman. Son père, depuis son divorce avec sa
-première femme, s'était remarié. Maman avait eu beaucoup à se plaindre de
-sa belle-mère. C'était une méchante femme, qui détestait les enfants du
-premier lit de son mari, et les rendait très-malheureux.
-
-Ils étaient trois: deux filles et un garçon. Ils apprenaient leurs états
-avec ardeur, afin de pouvoir quitter, aussitôt qu'ils pourraient se
-suffire à eux-mêmes, une maison que le souvenir de leur mère, remplacée
-par une étrangère, leur rendait insupportable.
-
-Adèle, la fille aînée, fut mise chez un marchand de dentelles. Sa fin fut
-bien triste! Un soir qu'elle portait un carton de malines qui valait des
-sommes énormes, elle passait rue de la Lune, vers les dix heures. Un
-homme se jeta sur elle et la frappa de trois coups de couteau: l'un à la
-joue, qui lui traversa la langue, l'autre dans le sein, le troisième dans
-le côté.
-
-Il y avait près de là une femme sur sa porte, qui vit un homme se sauver.
-Il avait une redingote longue et son chapeau enfoncé sur les yeux. Il se
-sauvait en criant:
-
---Ah! malheureux, je me suis trompé.
-
-On conduisit cette victime à l'Hôtel-Dieu, où elle mourut, quelques
-heures après, de la blessure au côté, sans avoir pu même dire son nom.
-Ce ne fut que quelque temps après que l'on sut ce qu'elle était devenue,
-à cause du carton de malines, qui avait été déposé à la Préfecture de
-police. Jamais l'auteur de ce crime n'a été connu.
-
-Ma mère fut placée dans un magasin de chapellerie; son frère voulut
-apprendre la peinture.
-
-La belle-mère était heureuse. Les enfants étaient éloignés, mais il
-fallait leur ôter l'idée de rentrer. Quand, par hasard, ils venaient voir
-leur père, on les recevait si mal qu'ils finirent par n'y plus retourner.
-
-Cependant, mon grand-père avait une certaine préférence pour son fils,
-et, sauf à se disputer avec sa femme, il lui faisait meilleur accueil
-qu'à ses sœurs, et lui donnait, même en cachette, quelques cadeaux.
-
-C'était un cerveau faible, que la peinture acheva.
-
-Un jour qu'on n'avait pas voulu lui donner d'argent, il revint avec deux
-pistolets, et dit à son père et à sa belle-mère:
-
---Je veux de l'argent; il y en a là. Ouvrez ce secrétaire, ou je vous
-brûle la cervelle.
-
-On lui donna tout ce que le meuble contenait, jusqu'à l'argenterie. Au
-milieu de l'escalier, il riait comme un fou, en criant:
-
---Je me suis moqué de vous, les pistolets n'étaient pas chargés.
-
-Il quitta la France, et on ne le revit plus pendant plusieurs années.
-
-Ma mère apprit son état et s'établit, sans rien demander à son père. Elle
-ne pouvait lui pardonner le mal qu'il avait fait à sa mère. Je crois
-qu'en douze ans, elle ne l'avait vu que deux fois. Elle m'y envoyait au
-jour de l'an.
-
-Mon caractère s'est dessiné de bonne heure. J'aimais avec passion, ou je
-détestais avec rage; il n'y a jamais eu de milieu. J'adorais ma mère,
-mais je pleurais quand il fallait aller voir mon grand-père. L'idée de
-les embrasser m'empêchait de dormir.
-
-J'étais encore sous cette impression, quand nous descendîmes chez lui, à
-notre arrivée de Lyon. Nous arrivâmes, à dix heures du soir, rue de
-Bercy-Saint-Jean, no 8. C'était plutôt une arcade qu'une rue.
-
-La maison de mon grand-père était une des plus belles de la rue. La
-boutique était un magasin de meubles. L'enseigne avançait de deux pieds
-au moins; on y lisait: _Maison garnie tenue par..... On vend et achète
-les meubles neufs et vieux._
-
-On entrait par une porte d'allée si étroite qu'on ne pouvait passer que
-de profil. Une demi-porte, garnie d'une sonnette, annonçait les entrées
-et les sorties, ce qui était bien inutile, car mon grand-père (il disait:
-par économie, moi, je dis: par avarice) était en même temps propriétaire,
-portier, garçon d'hôtel et marchand de meubles.
-
-Sa chambre était au premier. Il se plaignait d'habiter son plus beau
-logement, mais il ne pouvait faire autrement. Il avait un judas qui
-donnait dans sa boutique. La pièce était belle, avec deux grandes
-croisées, et un balcon entouré de fer mangé par la rouille. Il avançait
-sur la rue, si étroite, qu'on pouvait, en se levant, donner une poignée
-de main à son vis-à-vis.
-
-C'est dans cette pièce que nous fîmes notre entrée, le cœur serré, la
-tête basse, tant nous étions sûres du mauvais accueil qu'on allait nous
-faire.
-
-La chambre était une succursale de la boutique.
-
-Il y avait tant de meubles, de pendules, de tableaux, qu'à force de
-richesses on ne savait plus où s'asseoir.
-
-Mon grand-père était assis dans un bon fauteuil. La sonnette l'avait
-averti; il tourna la tête, et dit avec le plus grand sang-froid du monde:
-
---Tiens, c'est toi, ma fille; que diable viens-tu faire à cette heure?
-nous allons nous coucher.
-
-Il ne nous avait pas vues depuis deux ans.
-
---Mon père, j'arrive à l'instant de Lyon. Je viens vous demander de me
-loger un jour ou deux.
-
-La belle-mère fit un saut sur sa chaise et dit de sa voix nasillarde:
-
---Nous n'avons pas une chambre vacante; ça se trouve bien mal.
-
---C'est vrai, dit mon grand-père; nous te ferons un lit par terre.
-
-Ma mère raconta tout ce qui nous était arrivé. La belle-mère faisait
-semblant de dormir, et comme maman dit à son père: «J'ai bien autre chose
-à vous conter, quand nous serons seuls,» elle fit comme si elle se
-réveillait et dit de son air le plus caressant:
-
---Bonsoir, je vais me coucher.
-
-Elle passa dans la chambre à côté, ayant bien soin de laisser la porte
-ouverte. Mon grand-père se leva et alla la fermer, et revenant à sa
-place, il dit à ma mère:
-
---Eh bien, ma fille, que comptes-tu faire?
-
---Mais, mon père, ce que j'ai toujours fait; travailler, quand je serai
-casée. Demain je chercherai un logement. Si vous voulez me le meubler, je
-vous payerai le plus tôt possible.
-
---Certainement, je te donnerai ce dont tu as besoin; mais, pour avoir la
-paix, il ne faut pas qu'elle s'en doute.
-
-Et il regardait la porte, à travers laquelle il avait sans doute peur
-qu'on n'écoutât, car il reprit plus bas:
-
---As-tu de l'argent?
-
---Non, ma fille payant place entière, le voyage est long et mes
-ressources sont épuisées.
-
-Il tira plusieurs clefs de sa poche, ouvrit un meuble tout doucement,
-prit un sac et le remit à ma mère.
-
---Tiens, mets ceci dans ta malle. Il y a cent écus, cela t'aidera. Mais
-pas un mot devant elle!...
-
-Le lendemain, ma mère passa la journée dehors. Elle avait trouvé un
-logement au coin du faubourg du Temple et du canal; elle l'avait arrêté.
-Il était vacant; le lendemain nous emménageâmes.
-
-Quelques jours après, ma mère alla chez des fabricants de sa
-connaissance, qui lui confièrent assez d'ouvrage pour occuper des
-ouvrières.
-
-Je travaillais avec elle. Le dimanche, nous allions nous promener à la
-campagne, ou bien elle me conduisait au spectacle. Ma mère ne serait pas
-allée au bout de la rue sans moi.
-
-Jamais personne autre ne m'avait aimée. Je n'avais pas d'amies, comme les
-autres enfants. Les scènes que j'avais vues m'avaient laissé un fonds de
-tristesse.
-
-J'avais huit ans et demi. J'étais grande, mince, pâle; on me donnait
-douze ans. J'étais jalouse de tout ce que ma mère avait l'air d'aimer un
-peu. Si elle était sortie sans moi, j'en aurais fait une maladie.
-
-Il y avait au-dessus de nous un sculpteur qui chantait du matin au soir.
-C'était un homme qui paraissait avoir trente-cinq ans, blond, les cheveux
-courts, le front moyen, les yeux bleus, ni grands ni petits, doux, mais
-sans expression, le nez bien fait, les narines ouvertes, la figure ronde,
-la bouche presque petite, les lèvres fortes, les dents passables, les
-épaules larges, le col court; il avait environ cinq pieds trois ou quatre
-pouces. Il semblait très-frais de teint, autant qu'on pouvait en juger à
-travers le plâtre dont il était barbouillé. Il était gai comme un pinson
-rouge; tout le monde l'appelait le farceur.
-
-Je faisais toutes les commissions de ma mère, et je le rencontrais
-presque toujours dans les escaliers.
-
-Il riait avec moi; il avait l'air du meilleur garçon du monde.
-
-Un jour il me dit:
-
---Ma petite fille, vous devriez dire à madame votre mère de vous laisser
-venir une heure à mon atelier pour me poser une tête.
-
-Je lui dis que je ne savais pas ce que c'était que poser une tête, mais
-qu'il demandât à maman. Il ne se le fit pas dire deux fois. Il était chez
-nous que je n'avais pas fini de monter. Il s'était déjà expliqué, car ma
-mère lui répondait:
-
---Je veux bien.
-
-Nous devînmes les meilleurs amis du monde. Il était toujours fourré chez
-nous. Il avait le don de se faire aimer de tous ceux qu'il voyait. Il
-n'était ni beau ni laid, mais il était bon au-delà de toute expression.
-
-Pas grand esprit, beaucoup de bagout. Il avait un défaut: il était
-libertin. Quand une femme à son gré passait dans la rue, il la suivait
-une journée entière. Les bonnes, les ouvrières, les femmes de ses amis,
-les belles, les laides, les vieilles, les jeunes, il frappait à toutes
-les portes. Quand on lui parlait de cela, il disait:
-
---Quand on n'attache pas son chien, il a le droit de courir.
-
-Il était de ces êtres qui vous ennuient quelquefois, mais qui vous
-deviennent indispensables.
-
-Sa mère venait souvent chez lui. Il la faisait enrager. Elle descendait
-nous voir. Elle nous invita à dîner. On finissait par ne plus bouger l'un
-sans l'autre. Ma mère était moins tendre pour moi.
-
-Je devins jalouse au point que je la guettais partout. On se cachait de
-moi.--Je voyais trop clair: ma tête travaillait. Je cherchais à faire des
-méchancetés. Je ne mangeais plus: j'étais brutale, je souffrais. Enfin,
-je devins intraitable.
-
-Quand nous allions nous promener et que M. Vincent voulait donner le bras
-à ma mère, je me jetais entre eux, je me cramponnais à elle et je lui
-disais:
-
---Maman, je t'en prie...
-
-Elle me regardait étonnée et marchait seule avec moi; mais cela
-l'ennuyait.
-
-M. Vincent était prévenant pour moi comme l'avait été G... à l'origine;
-mais, comme lui, il perdait son temps. S'il me servait à table, je ne
-mangeais pas.
-
-Je souffrais tant et je devins si haineuse, que je ne pouvais plus y
-tenir. Je demandai à ma mère de me mettre en apprentissage. Je lui dis
-que je voulais apprendre le commerce. Dès le lendemain elle m'annonça
-que, le lundi suivant, j'entrerais chez M. Grange, rue du Temple.
-
---Ton patron, me dit-elle, a une fille qui est à peu près de ton âge. Tu
-seras très-bien.
-
-Ce fut un chagrin mortel pour mon cœur de voir avec quelle promptitude
-on se défaisait de moi. J'étais déjà fière; je ne versai pas une larme.
-
-Le lundi venu, ma mère me conduisit chez M. Grange. Je n'ai rien vu de
-laid comme cet homme! Je n'ai rien vu de joli comme sa fille! Petite,
-d'un blond tirant sur le roux, mais blanche et fraîche, coquette et
-élégante; quinze ans à peine. J'avais à cette époque onze ans; j'étais
-plus grande qu'elle. J'avais une forêt de cheveux très-bruns; j'étais
-pâle, la peau brune. C'était le contraste le plus marqué qu'on pût
-rencontrer.
-
-M. Grange demanda à ma mère si elle désirait qu'on me logeât. Avant
-qu'elle n'eût eu le temps de répondre, je disais: «Oui, laisse-moi
-coucher ici, cela te gênera moins.» Ma mère répondit presque en colère:
-
---Du tout, mademoiselle, vous rentrerez tous les jours.
-
-C'était la première fois de ma vie qu'elle me disait _vous_.
-
-Je partais le matin et ne revenais que le soir, tantôt à une heure,
-tantôt à une autre.
-
-Souvent maman était sortie et ne rentrait que tard. J'attendais dans la
-rue, quand je ne voulais pas me coucher. J'aurais pu rester au magasin,
-mais je n'y étais pas heureuse.
-
-La fille de mon maître faisait marcher la maison; elle avait les clefs de
-tout; elle volait sur les ventes pour acheter ses chiffons: il ne
-s'apercevait de rien.
-
-Cette enfant, qui avait perdu sa mère toute petite, avait toujours été
-gâtée; c'était un mauvais cœur.
-
-Elle trouvait un grand plaisir à m'humilier, à me dire des choses
-mortifiantes. Elle n'était bonne à rien. J'étais plus adroite que la
-première ouvrière, et, cependant, elle me jetait quelquefois mon ouvrage
-à la figure, en me disant:
-
---Défaites cela, c'est mal fait.
-
-Mes dents se serraient, mon cœur battait, et un nuage me passait
-devant les yeux.
-
-J'étouffais. J'attendais cinq minutes; puis, je défaisais mon ouvrage
-sans dire un mot.
-
-Violente comme j'étais, quand je ne pouvais ni crier, ni casser quelque
-chose, au moins m'eût-il fallu pleurer pour me soulager; mais, comme
-j'aurais mieux aimé mourir que de verser une larme devant elle, j'étais
-malade de rage.
-
-Il y avait dix fabriques dans cette maison. Le soir, pendant l'été, les
-ouvriers et les ouvrières se rassemblaient sur le pas de la porte.
-
-Si quelqu'un causait avec moi, elle venait me dire: «Allez-vous-en donc,
-votre mère vous attend.»
-
-Tout le monde, dans la maison, s'était aperçu de sa dureté pour moi, et
-l'on me plaignait d'être ainsi son souffre-douleur.
-
-Je prenais patience, en me disant que, partout ailleurs, ce serait la
-même chose, peut-être pis.
-
-Mon apprentissage fini, je demandai à M. Grange s'il voulait me garder
-ouvrière à la journée.
-
---Certainement, je te donnerai vingt sous par jour; et si, ta journée
-finie, il y a quelque chose de pressé, tu l'auras à tes pièces.
-
-Il dit, en regardant sa fille:
-
---Te voilà vexée, Louisa, tu ne pourras plus la gronder; c'est une femme.
-Quel âge as-tu, Céleste?
-
---Je vais sur quatorze ans.
-
---Tiens, je te croyais plus âgée. Tu es forte.
-
-Puis, il me tourna le dos, et resta six mois sans me regarder.
-
-Il y avait dans la cour une fabrique de papiers peints. Le commis du
-bureau était toujours dans la boutique ou sur la porte.
-
-La fille de mon patron sortait quand elle l'apercevait. Elle devenait
-rouge quand il rentrait.
-
-Je crois que ce n'était qu'une amourette d'enfant. Elle avait dix-sept
-ans, lui dix-huit.
-
-Un jour, il était devant mon métier et regardait ce que je faisais.
-
-On portait alors beaucoup de chamarrure d'or sur velours; je faisais
-toutes les broderies, et l'on me disait très-habile.
-
-Ma jeune patronne s'approcha de moi, en colère comme un petit coq; ses
-cheveux en devenaient rouges.
-
-Elle se pencha sur mon ouvrage.
-
---C'est mal fait, me dit-elle, ne finissez pas cela; la personne n'en
-voudra pas.
-
-Je regardai ma broderie, et je dis en riant:
-
---Vous n'êtes pas raisonnable; vous prenez des bains de pieds pour vous
-pâlir, et vous vous montez là pour rien. Vous voilà rouge comme un pavot.
-Si c'était avec raison encore, passe; mais vous me parlez d'une chose que
-vous ne pouvez pas juger, puisque je n'ai jamais pu vous apprendre à
-soutacher.
-
-Et je passai mon ouvrage à la première ouvrière.
-
-Celle-ci, qui était dans la maison depuis dix ans, traitait Louise en
-enfant.
-
---L'ouvrage de Céleste est bien fait, dit-elle; ça te sied bien de donner
-des conseils aux autres, toi qui n'es bonne à rien.
-
-Je la regardai, et vraiment j'eus presque pitié d'elle. Je crus que sa
-tête allait éclater; les yeux lui sortaient comme des boules de loto.
-
-Elle resta quelques instants la bouche ouverte et l'air si bête, que
-j'étais plus que vengée de tout ce qu'elle m'avait fait.
-
-Je n'avais rien perdu pour attendre.
-
-Elle se sauva dans l'arrière-boutique, et, quand son père fut rentré,
-elle se mit à pleurer à chaudes larmes, en disant que je l'avais
-maltraitée. M. Grange lui répondit qu'il n'en croyait rien, et que
-c'était bien plutôt moi qui étais sa victime.
-
-Ce soir-là même, en rentrant à la maison, je trouvai ma mère très-agitée.
-M. Vincent n'était pas rentré depuis la veille.
-
-Maman faisait tout ce qu'elle pouvait pour ne pas pleurer; mais il était
-aisé de voir qu'elle étouffait son chagrin.
-
-M. Vincent rentra sans frapper; ma mère le reçut mal.
-
-J'avais fait une bonne journée, et j'allai me coucher contente. Mon
-cœur, qui avait tant besoin d'affection, devenait haineux; à mesure
-que la source de la tendresse que j'avais eue pour ma mère se tarissait,
-je sentais naître en moi des mouvements inconnus; mon imagination
-devenait plus indépendante et plus hardie.
-
-Au lieu de dormir, je passais des heures entières à regarder les étoiles.
-Ma pensée suivait les nuages qui passaient, et je restais comme en
-extase. Je me voyais riche, heureuse, aimée.
-
-Ces théâtres, où l'on m'avait menée si jeune, avaient gâté mon esprit et
-exalté mon caractère, et je puis assurer que je ne connais rien de plus
-dangereusement mauvais pour les enfants que ce genre de distraction.
-
-Vincent mangeait à la maison. Il ne montait à l'atelier que pour
-travailler.
-
-Alors les scènes se suivaient avec rapidité. Quand il me disait un mot,
-je lui répondais:
-
---Mêlez-vous de vos affaires; est-ce que je vous connais? Vous n'êtes pas
-mon parent.
-
-Ma mère m'imposait silence.
-
---Eh bien, lui disais-je, je sais que tu ne m'aimes pas, que je suis pour
-toi une gêne, un ennui. Si j'avais l'âge, je partirais, je louerais une
-petite chambre où je serais seule.--Prenez patience.
-
-Je me faisais détester, mais c'était plus fort que moi.
-
-On allait souvent chez la mère de M. Vincent. Un soir que je rentrais du
-magasin, on me dit, chez le concierge, que ma mère était rue Popincourt.
-J'allai la rejoindre. Mme Vincent me dit d'attendre, qu'ils allaient
-revenir.
-
-Nous nous endormîmes toutes deux, moi sur une chaise, elle dans un
-fauteuil. Quand je me réveillai, la lampe baissait.
-
---Il doit être bien tard, dis-je en me frottant les yeux. Ils ne
-reviendront pas, je m'en vais.
-
-Il était plus de minuit. Il faisait froid. Il y avait peu de maisons le
-long du canal. Quelques échoppes de blanchisseurs, seulement; et puis, au
-bord de l'eau, des carrés de bois flotté, qu'on mettait en pile pour les
-faire sécher. Quelques réverbères très-éloignés les uns des autres.
-
-Je m'arrêtai au coin de la rue Popincourt. Je n'osais pas avancer. Le
-chemin était bien fait pour effrayer plus brave que moi.
-
-Je me raisonnai: je me dis qu'on devait être inquiet à la maison, que
-peut-être on allait venir au-devant de moi, que je rencontrerais du monde
-à moitié chemin.
-
-Je suivis le quai. Je rasais les murs sans respirer. Je n'étais pas bien
-lourde; je marchais comme un oiseau, pour ne pas entendre mes pas.
-
-Presque arrivée au pont de Ménilmontant, j'entendis parler. Je m'arrêtai,
-et, sans savoir pourquoi, je me blottis dans une porte. Je n'entendais
-pas marcher; mes yeux cherchaient à percer la nuit. Les voix
-recommencèrent. On bougeait beaucoup en parlant; je crus d'abord que
-c'était dans un bateau: cela avait l'air de sortir de l'eau. Mais
-j'entendis des pieds trépigner sur la terre. C'était au bord du canal,
-derrière les piles de bois. Enfin, j'entendis distinctement des plaintes.
-
---Ne me faites pas de mal, je vous dis que je n'avais que cela.
-
---C'est pas vrai, disait une autre personne à mi-voix. Tu as reçu ta
-paye; c'est aujourd'hui samedi.
-
---Non, je vous jure que l'on m'a remis à quinzaine.
-
---C'est pas vrai.
-
-Et j'entendis de nouveau piétiner sur la terre, puis deux ou trois
-gémissements, et quelque chose tomba.
-
---Fouille vite, disait l'homme qui avait déjà parlé.
-
---Il n'y a rien, répondit l'autre, tu as eu tort de le tuer.
-
---Tiens! pour qu'il nous fasse pincer. Tu es encore malin, toi!
-
-Et j'entendis quelque chose tomber à l'eau. Je me laissai glisser à
-genoux dans le coin de la porte. J'entortillai ma tête de mon tablier
-noir, pour que mon bonnet blanc n'attirât pas les regards, et je
-recommandai mon âme à Dieu... Les pas venaient de mon côté... je perdis
-connaissance.
-
-Quand je revins à moi, je fus encore plus effrayée.
-
-J'étais dans une grande salle éclairée par cinq ou six chandelles
-suspendues au mur par les crochets de leurs chandeliers en fer;
-d'immenses cuves qui fumaient, des brasiers de feu allumés sous ces
-cuves, de la vapeur répandue comme un nuage, et, au travers de tout cela,
-des ombres qui remuaient sans que je pusse les distinguer.
-
-Une grosse femme vint à moi, et me dit:
-
---Eh bien, cela va-t-il mieux?
-
-Je me jetai en arrière.
-
---Est-ce que je vous fais peur, mon enfant?
-
---Oui, madame.
-
---Ne craignez rien, je ne vous ferai pas de mal.
-
-Et elle se mit à rire d'un air si bienveillant, que je commençai à me
-sentir un peu rassurée.
-
---Mais que faisiez-vous donc là, à cette heure?
-
-Je n'étais pas encore assez revenue à moi-même pour me souvenir de ce qui
-s'était passé; je la regardai avec de grands yeux, et je lui dis:
-
---Où, là?
-
---Pardine! là, à la porte de notre blanchisserie. En venant couler notre
-lessive, nous vous avons trouvée couchée tout de votre long.
-
---Ah! je me rappelle... Fermez votre porte, vite, vite!... ils sont
-encore là!
-
---Qui donc?
-
-Je leur racontai ce que j'avais entendu.
-
---Pauvre fille, me dirent-elles, vous avez dû avoir bien peur! Un homme
-noyé, ce n'est pas rare ici.
-
-Elles prirent une chandelle et allèrent visiter le bord du canal. La
-lutte n'avait laissé aucune trace, et elles ne virent même pas la place
-où ce malheureux avait péri.
-
-On me reconduisit chez ma mère, qui, sachant que j'avais été chez Mme
-Vincent, croyait que j'y étais restée. J'étais morte de froid; mes dents
-claquaient. Le médecin dit qu'il craignait une fièvre typhoïde. Il ne se
-trompait pas.
-
-Je restai deux mois malade. Le chagrin y était pour beaucoup, car, je
-n'en pouvais plus douter, ma mère aimait M. Vincent à un tel point qu'il
-ne me restait rien.
-
-Je repris mon travail; mais, pour rentrer à la maison, il fallait
-traverser le canal.
-
-Le pont du Temple est très-passager. Cela n'empêchait pas qu'il me
-prenait des peurs dont je n'étais pas maîtresse, et que j'arrivais chez
-nous haletante, pâle, restant une heure à divaguer sans qu'on pût tirer
-un mot de moi.
-
-On craignait que la vue de cet endroit ne me fît tomber malade, et ma
-mère prit ses mesures pour déménager.
-
-Je crus d'abord que c'était uniquement pour moi, et j'allais lui en être
-bien reconnaissante. Je pensais qu'en quittant cette maison, nous nous
-séparions de _tous_ les locataires qui l'habitaient. Je me trompais. M.
-Vincent nous suivait, et si ma mère quittait le quartier, c'était en
-grande partie pour le dépayser de toutes ses connaissances de femmes.
-
-Ma haine devint plus forte. Je me disais: Si c'était lui au moins qu'on
-eût jeté dans le canal!... Je regrettais G...
-
-A partir de ce moment, je pris un autre moyen; j'espionnais les actions
-de Vincent. Il ne se cachait guère, au surplus, et il n'était pas
-difficile de savoir ce qu'il faisait.
-
-Je crois qu'il aimait beaucoup ma mère, mais il lui était impossible
-d'être fidèle. Ma mère était jalouse à l'excès. Je voulais savoir, je
-savais, et en dînant je disais à Vincent:
-
---Dites donc, votre nouvelle bonne amie n'est pas jolie; ou bien, vous
-avez tort de courir après celle-là, elle ne veut pas de vous.
-
-Il devenait rouge, ma mère pâle. Ils se disputaient quelques jours, mais,
-quand ils se raccommodaient, j'avais encore perdu un peu de l'affection
-de ma mère.
-
-Un jour, à mon magasin, on avait arrangé une partie de campagne.
-
-Tout le monde y allait, hommes, femmes, enfants. C'était M. Grange qui
-payait. J'y allai sans demander la permission. Ma mère s'emporta et me
-battit plus durement qu'à l'ordinaire.
-
-Elle était violente, moi obstinée. Je recevais souvent des tapes. Vincent
-prenait ma défense; il se mettait devant moi; mais je ne voulais rien lui
-devoir, et j'allais me mettre sous les coups.
-
-Ce jour-là, je me révoltai contre les injures, et je répondis à ma mère:
-
---Il te sied bien de me faire de la morale et de me dire que je me
-conduis comme une éhontée, parce que je vais avec des amis à la campagne,
-en présence de mon maître, de sa fille et des ouvrières qui m'aiment plus
-que tu ne m'aimes. Il me semble que je suis habituée à me garder toute
-seule, et que, si je voulais faire mal, ce n'est pas ta surveillance qui
-me gênerait. Personne n'y trouverait à redire. On dit assez au magasin
-que tu me donnes de mauvais exemples.
-
-J'étais assez loin d'elle. Elle me regardait avec des yeux effrayants.
-Vincent avait l'air stupéfait. Je m'appuyais au mur. Je m'attendais à
-être assommée, mais j'étais résignée. J'avais soulagé mon cœur gonflé
-depuis trop longtemps.
-
-Il y avait à côté de ma mère, sur une table, un petit couteau à manche de
-nacre. Je le vois toujours. C'est Vincent qui me l'avait donné. Elle me
-le lança à la figure. On appelle cela, je crois, tirer à l'oie. Elle visa
-juste. Heureusement que le manche était plus lourd que la lame. Au lieu
-d'arriver en flèche et de me crever l'œil, le couteau me fit une
-coupure au sourcil.
-
-Le sang m'inonda la figure. Ma mère se trouva mal, pleura beaucoup, en
-revenant à elle. Moi, j'en fus quitte pour une égratignure, qui ne me
-laissa qu'une cicatrice dans le sourcil gauche.
-
-Vincent la gronda. Elle voulut me faire oublier cela par des soins, des
-caresses. Mais il était trop tard, mon cœur était fermé à cette
-tendresse qui jusqu'alors l'avait rempli exclusivement, non à cause des
-coups, ma mère aurait pu me tuer... j'étais dure au mal; je savais que si
-elle était violente, la main tournée, elle n'y pensait plus, mais parce
-qu'elle m'avait sacrifiée à son amour, parce qu'au lieu de m'habituer à
-la confiance, à l'affection, elle avait laissé grandir mes mauvais
-instincts sans les combattre.
-
-Mon imagination était ardente; je haïssais au point de souhaiter la mort
-à ceux que je détestais.
-
-Si j'avais eu en ce moment à ma portée le moyen de m'instruire, je crois
-que j'en aurais bien profité.
-
-Le vide qui s'était fait dans mon cœur me faisait vivre par l'esprit.
-
-Malheureusement mon désir de savoir dépassait les ressources que j'avais
-pour apprendre, et je savais à peine lire. Je me défiais de tout le
-monde. Aussi, je pris ce retour de ma mère vers moi pour une grimace; je
-devins plus froide, plus injuste, plus indépendante.
-
-J'allais avoir quinze ans. Il paraît que j'étais très-jolie, car on me le
-disait souvent. Louise devenait laide: elle avait des amants; cela ne
-l'embellissait pas. Sa plus grande beauté avait été sa fraîcheur. Elle
-enrageait de voir que, sans les chercher, j'attirais les regards et les
-compliments.
-
-Nous avions changé de logement; nous demeurions rue
-Neuve-Culture-Sainte-Catherine no 23. La maison faisait le coin. Les
-fenêtres donnaient rue Culture, mais nous voyions de chez nous l'église
-Saint-Paul et la rue Saint-Antoine.
-
-La maison était propre; seulement l'allée était drôlement faite.
-L'escalier arrivait au bord de la rue; on avait sans doute voulu ménager
-le terrain. La seule boutique, elle faisait le tour de la maison, était
-occupée par le propriétaire exerçant la profession de marchand de vins.
-
-Notre logement était au deuxième, et se composait de trois pièces: une
-cuisine, une grande chambre avec alcôve, une autre chambre sans cheminée,
-qu'éclairait une porte à moitié vitrée, et qui se fermait au loquet.
-C'était un grand cabinet, mais l'amour-propre du propriétaire l'avait
-décoré du nom de chambre, et moi, un peu par le même sentiment, je disais
-aussi ma chambre.
-
-On avait mis un rideau de mousseline au vitrage de la porte, ce qui ne
-m'empêchait pas de voir tout ce qui se passait dans la chambre de ma
-mère.
-
-M. Vincent avait renoncé à son état de sculpteur. Il était entré dans un
-bureau. Il demeurait à la maison. C'était un ménage.
-
-En dépit de tout ce que je lui faisais, il était très-bon. Il avait l'air
-de m'aimer chaque jour davantage. Il me faisait des cadeaux, était
-prévenant, et s'occupait de moi plus que de ma mère.
-
-Un soir que je venais de me coucher, je l'entendis qui disait à maman:
-
---Je vous dis que cela n'est pas prudent; qu'il faut la reprendre avec
-vous. Elle a bientôt quinze ans, elle est jolie, et ces criquets-là
-courent après.
-
-Ma mère répondit:
-
---Vous savez bien que cela ne dépend pas de moi; elle ne voudrait pas
-quitter son magasin. Est-ce que j'ai jamais rien pu sur ce caractère?...
-Je l'enfermerais, qu'elle ne ferait qu'à sa tête. Je n'ose plus lui dire
-un mot; elle me dit des choses si dures à cause de vous.
-
---Bah! bah! il y a toujours moyen de forcer une fille à rester chez sa
-mère, et je me charge de la surveiller. Je ne veux pas qu'elle tourne
-mal.
-
-Ma mère dit à Vincent qu'il était fou; que, s'il avait l'air de s'occuper
-de moi, il me ferait sauver de la maison.
-
-On parla encore de moi longtemps, toujours pour le même motif; mais,
-comme cela ne variait pas, je finis par m'endormir.
-
-Mon grand-père avait été atteint d'une affreuse maladie qu'on appelle le
-scorbut. Il était allé à Fontainebleau, chez un de ses frères.
-
-Se sentant bien malade, il écrivit à ma mère pour la prier de venir
-passer quelque temps près de lui. Ma mère partit en me recommandant le
-soin du ménage.
-
-Je rentrais, comme à mon ordinaire, tous les soirs, M. Vincent rentrait
-très-tard.
-
-Deux ou trois fois, je me réveillai en sursaut. Il était debout près de
-mon lit, sa lumière à la main.
-
---Que me voulez-vous? lui disais-je.
-
---Rien, je regardais si tu dormais; je dois veiller sur toi en l'absence
-de ta mère. On te fait la cour. Sais-tu que tu es presque bonne à marier?
-Celui qui t'aura sera joliment heureux.
-
-Puis il sortait en me regardant: ses yeux brillaient à éclairer ma
-chambre. Cela me faisait peur, sans que je susse pourquoi, et je me
-cachais dans mon lit, comme si ma couverture eût été un rempart.
-
-Il reçut une lettre de ma mère. Il me dit que mon grand-père était
-très-mal, et que ma mère resterait encore une huitaine de jours.
-
-Ce jour-là, je rentrai le soir tout en larmes. Je m'étais querellée avec
-Louise. J'avais été moins patiente que de coutume; je m'étais emportée.
-Son père lui donna raison. C'était injuste. Je demandai mon compte; on me
-le donna. J'étais sans place.
-
---Pourquoi te tourmentes-tu donc? me dit Vincent; est-ce que je ne suis
-pas là?... J'aurai soin de toi... je t'aime, quoique tu me détestes. Tout
-ce que j'aurai sera pour toi.
-
-Et, me prenant dans ses bras, il m'embrassa plusieurs fois.--Puis, me
-serrant petit à petit, il m'approcha si près de lui, que je me sentis
-frémir. Son cœur battait fort. Je voulais m'échapper, il me retenait.
-
---Non, reste là: c'est quand on a de la peine que l'on connaît ceux qui
-vous aiment.
-
-Son haleine me brûlait la figure; ses lèvres tremblaient.
-
-Je ne répondis rien, mais je me sauvai dans ma chambre.
-
---Qu'as-tu donc? me dit-il.
-
---Rien, répondis-je, car je ne savais pas pourquoi je m'étais sauvée.
-
-Il m'avait connue tout enfant; il avait gardé l'habitude de me parler
-comme à une petite fille.
-
-Je revins honteuse, et je m'assis près de la croisée. Il vint s'asseoir
-près de moi.
-
---Tu m'en veux donc bien, que tu te sauves quand je t'approche! Tu es
-jalouse de moi à cause de ta mère. Tu as bien tort, car, sans toi, il y a
-longtemps que je ne la reverrais plus.
-
-Je le regardai tout étonnée. Il me prit la main et continua:
-
---Je suis coureur, j'aime les femmes; mais jusqu'à ce jour j'ai été
-incapable d'aimer longtemps la même. Toi, je n'ai pu te quitter.
-
-Il me regardait en face et me serrait la main. Je jetai les yeux autour
-de moi, comme pour chercher ma mère. Je ne sais pourquoi, mais j'aurais
-voulu qu'elle l'entendît.
-
---Vous vous trompez, lui répondis-je. Je n'ai jamais été jalouse de vous.
-Je vous déteste, parce que ma mère vous aime mieux que moi. Si vous êtes
-resté à cause de moi, vous avez eu bien tort, car mon désir est de vous
-voir partir, mon bonheur serait de ne vous revoir jamais.
-
-Il parut interdit; je profitai de cela pour lui dire qu'il était tard, et
-j'entrai dans mon cabinet.
-
-Comme il ne gardait pas de lumière, j'éteignis la mienne, et je me
-déshabillai à tâtons.
-
-Je passai la journée du lendemain à la maison. Deux hommes vinrent
-demander Vincent pour dîner; ils laissèrent leurs noms.
-
-Il rentra vers les trois heures; je lui remis ce qu'ils avaient écrit, et
-il partit les retrouver.
-
-Je n'avais que deux robes. Je passai cette journée à raccommoder mes
-affaires. Il était dix heures du soir; je travaillais encore. J'avais ôté
-la robe qui était sur moi, pour refaire l'ourlet. J'étais en jupon et en
-chemise, un foulard sur le col, quand j'entendis frapper. Je mis mon
-châle sur mes épaules et j'allai ouvrir; Vincent entra.
-
-Il n'avait pas sa figure ordinaire. Aux premières paroles qu'il
-m'adressa, je m'aperçus qu'il était gris.
-
---Tu as fait une conquête tantôt, me dit-il. On a joliment parlé de toi à
-dîner. Le plus petit m'a dit qu'il te trouvait à son goût; je lui ai
-répondu que ce n'était pas pour lui que le four chauffait, que je te
-gardais.
-
---Comment! vous me gardez! Est-ce que vous croyez que je ne me marierai
-jamais?
-
---A moins que tu ne veuilles te marier avec moi.
-
-Je reculai d'un pas.
-
---Vous! lui dis-je; oh! j'espère bien que vous n'oseriez pas me le
-demander!
-
---Si, puisque je t'ai dit hier que je t'aimais.
-
---Vous m'aimez comme votre fille, et je vous en remercie; mais on
-n'épouse pas sa fille.
-
-Je regardais dans ses yeux, car je venais de comprendre sa pensée!... Mon
-cœur se révolta.
-
-Je regardai la porte. Elle était fermée à clef; ordinairement, on mettait
-la clef en dedans, mais on laissait la porte fermée au pêne. Je vis,
-entre la gâche et la serrure, qu'il avait donné deux tours et qu'il avait
-retiré la clef. J'eus peur, car il n'avait pas sa raison. Il s'approchait
-de moi.
-
-En une minute, il me passa dix idées différentes. J'avais envie de lui
-demander grâce, de le menacer de le tuer, s'il me touchait. Mais,
-rappelant tout mon courage, je serrai mon châle autour de moi, et je lui
-dis, en le regardant bien en face:
-
---Que me voulez-vous?...
-
-Il hésita un instant, étendit les bras pour me prendre, et me répondit à
-voix basse:
-
---Je veux que tu m'aimes! je veux t'avoir! je t'aurai!...
-
-Je courus à la porte; elle était fermée. Je me cramponnai après.
-
-Je lui dis que j'allais appeler au secours, s'il me touchait. Il me prit
-au milieu du corps et m'étreignit dans ses bras.
-
-Je fis un effort si violent pour glisser à terre que j'y parvins, et
-m'attachant au bois du lit de toutes mes forces, je criai au secours. Ma
-voix était faible. Il m'arracha mon châle, déchira mon fichu. La pudeur,
-la honte me firent lâcher prise. Je croisai mes mains pour cacher ma
-poitrine presque nue. Il me souleva et me serrant, il me dit:
-
---Tais-toi! donne-toi de bonne volonté, ou je t'aurai de force.
-
-Je ne pouvais faire un mouvement. Il me tenait par-dessus les bras. Sa
-tête se pencha sur mon épaule, et je sentis sa bouche humide. Je
-frissonnais de peur et de dégoût; je me sentais perdue.
-
-Je faisais des efforts inutiles, quand, par une inspiration soudaine, je
-lui mordis le bras si fort, qu'il poussa un cri et me lâcha.
-
-Je courus à la fenêtre, l'ouvris, et montant sur le bord, je lui dis:
-
---Si vous m'approchez, je me jette en bas.
-
-J'étais bien décidée à mourir; il le comprit, car il se recula.
-
---Eh bien! je ne te toucherai plus, descends.
-
---Non, lui dis-je, commencez par sortir, je descendrai après.
-
-Il me demanda pardon, me dit qu'il avait eu un instant de folie, mais que
-je pouvais descendre et qu'il me donnait sa parole de ne plus
-recommencer. Ce n'est pas la confiance que m'inspira cette parole qui me
-décida à quitter ma position; mais je voyais un trou noir qui me fit
-peur. Poussée à bout, je me serais jetée en bas; mais j'avais eu le temps
-de réfléchir, et l'instinct de la vie se réveillait avec la peur.
-Pourtant, je restai près de la fenêtre. Il se jeta de nouveau sur moi, et
-me tirant par ma jupe et par le bras, il me dit, en cherchant à
-m'arracher de la croisée:
-
---Tu crois que je vais partir pour que tu me dénonces; je veux pouvoir
-dire à ta mère que c'est toi qui m'as provoqué. Elle le croira, car elle
-est jalouse et elle m'aime.
-
-Je me mis à crier. Il me tira si brutalement, que mon corps tomba sur le
-côté de la croisée restée ouverte, et que mon coude brisa un carreau. Je
-ne sentis rien.
-
-A ce moment, il se fit du bruit dans la rue, Vincent eut peur; il prit la
-fuite et la porte resta ouverte.
-
-J'avais trois coupures au bras. Je mis ma robe, mon châle, un bonnet, et
-je sortis sans savoir où j'allais.
-
-Au milieu de l'escalier, la peur me reprit; je n'osai pas descendre une
-marche de plus.
-
-Il n'y avait pas de concierge dans cette maison. L'escalier n'était pas
-éclairé. La porte de l'allée s'ouvrait avec un secret; il me sembla qu'on
-fermait cette porte avec précaution. Je remontai comme une ombre, et je
-m'arrêtai à l'étage au-dessus de chez moi.
-
-J'entendis quelqu'un monter; notre porte s'ouvrit. Elle resta
-entr'ouverte; je voyais un rayon de lumière sortir par la fente.
-
---S'il me trouve, me disais-je, il me tuera. Il faut sortir de cette
-maison... Et je m'élançai dans l'obscurité avec une vitesse effrayante.
-S'il veut m'arrêter, pensai-je, je crierai si fort qu'il viendra du
-monde.
-
-Mais cette idée ne me donnait pas grand courage, car nous n'étions dans
-la maison que deux locataires, un au quatrième, nous au second.
-
-Je passai devant la porte. Le rayon m'éclaira. Il me sembla que Vincent
-allait s'élancer sur moi comme un loup. J'étais au premier; je n'entendis
-rien.
-
-Une fois en bas, je poussai la porte, et je pris ma course du côté de la
-place Royale.
-
-Je revins par la rue Saint-Antoine. Deux heures du matin sonnaient à
-l'église Saint-Paul. J'entrai par la rue Culture; je me glissai le long
-des maisons.
-
-Je vis de la lumière à la croisée. Que faisait-il?... Pourquoi était-il
-revenu?... il ne m'avait pas vue sortir. Il avait dû me croire évanouie
-ou morte. Peut-être attendait-il mon retour?... Peut-être courait-il
-après moi?...
-
-Je n'eus pas longtemps cette idée. Je le vis regarder par la fenêtre, et
-je me cachai derrière un échafaudage.
-
-Ce quartier est encore fort triste; mais, à l'époque dont je parle, tout
-était fermé à dix heures du soir.
-
-Je traversai la rue, et vins me mettre dans l'angle de la porte cochère
-du grainetier, qui touchait notre maison.
-
-Dites-moi pourquoi, ayant tant de raisons pour avoir peur, je venais si
-près, je n'en sais rien moi-même.
-
-J'avais marché deux heures.
-
-L'herboriste-grainetier avait sa boutique au fond de la cour. Le grenier
-où il serrait sa paille et son foin était au premier.
-
-J'étais appuyée contre sa porte. Quelqu'un avait sans doute oublié de la
-fermer.
-
-J'entrai et je réparai cet oubli.
-
-Une fois la porte fermée, je pus respirer.
-
-C'est affreux de se trouver seule, à quinze ans, dans les rues de Paris,
-sans un ami, sans une personne de connaissance chez laquelle on puisse
-aller demander un refuge, car ma mère avait sacrifié tous ses amis à
-Vincent.
-
-La tête me tournait. La fatigue, l'heure avancée de la nuit, je sentais
-mes yeux se fermer malgré moi.
-
-Je fis quelques pas dans la cour. Je trouvai l'escalier du grenier à
-fourrage; je montai quelques marches, pour m'asseoir sur l'escalier et me
-reposer.
-
-La porte était ouverte; j'entrai. Je m'étendis sur des bottes de paille,
-et je m'endormis jusqu'aux premières lueurs du jour.
-
-
-
-
-VI
-
-THÉRÈSE.
-
-
-Que faire? me disais-je en me réveillant grelottante de froid; je ne puis
-retourner à la maison. Ma mère a écrit il y a cinq jours qu'elle
-reviendrait dans huit; elle arrivera demain ou après. Je l'attendrai, je
-lui dirai tout et je rentrerai avec elle. Mais que faire pendant deux
-jours? J'irai me promener bien loin; je reviendrai ici le soir. Si l'on
-me voit, je dirai la vérité. J'ai dix sous; c'est plus qu'il ne faut pour
-attendre. Je ne veux rien dire à personne.
-
-Je passai cette journée sur les quais à voir pêcher. Je dépensai deux
-sous de pain.
-
-Cinq jours s'étaient passés ainsi; ma mère n'était pas revenue.
-
-Je pleurais... j'avais faim; je ne pouvais plus marcher pour attendre
-l'heure de rentrer.
-
-Je m'assis sur les marches de l'église Saint-Paul, je mis ma tête dans
-mes mains, et je demandai à Dieu si je ne ferais pas mieux d'aller me
-jeter à l'eau.
-
-Bien des gens passèrent près de moi sans me regarder. Je sentis quelqu'un
-me frapper sur l'épaule.
-
---Qu'est-ce que tu fais donc là, petite? Voilà plus de deux heures que tu
-es ici; tu pleures?
-
-La personne qui me parlait était une femme de vingt-cinq à trente ans,
-assez jolie de figure.
-
-Elle avait une robe de soie noire, un bonnet à rubans, un tablier, comme
-c'était la mode, avec des fleurs de couleur. Elle tenait sa robe
-retroussée d'un côté, et laissait voir un pied bien chaussé dans une
-bottine noire. Ses bas bien blancs, bien tirés, annonçaient des habitudes
-d'élégante propreté.
-
-Sa figure me plut. Elle n'eut pas besoin de me demander deux fois la même
-chose...
-
-Je lui racontai pourquoi j'étais là. Elle se rangea dans un enfoncement
-qui séparait les boutiques de l'église. Il faisait sombre; elle
-paraissait ne pas vouloir être vue.
-
---Pauvre fille, me dit-elle, pensez-vous que votre mère revienne bientôt?
-
---Oh! oui, je l'espère; demain, après-demain peut-être, mais elle ne peut
-tarder.
-
-Elle me demanda si je lui avais écrit. Je répondis que je ne savais pas
-écrire, et que, dans tous les cas, j'ignorais son adresse à
-Fontainebleau.
-
-Elle semblait en proie à une grande hésitation.
-
---Tu ne peux pas coucher dans la rue... je ne peux pas t'emmener... Ah!
-bien, tant pis, il faut que tu manges. Vois-tu, je ne peux pas marcher à
-côté de toi. Suis-moi à quelques pas, tu entreras où tu me verras entrer.
-
-J'avais si peur de la perdre, que je lui marchais sur les talons. Je la
-vis rire avec des femmes qui se promenaient de long en large; l'une
-d'elles lui dit en passant:
-
---Tu vas chez toi? on te suit.
-
---Oui, répondit-elle; et, me regardant, elle se mit à rire de bon
-cœur.
-
-Arrivée à deux cents pas, elle s'arrêta devant la porte d'un marchand de
-vins, jeta un regard dans la boutique où il y avait beaucoup de monde.
-
-Elle entra dans une allée qui touchait à la boutique à rideaux rouges, et
-me fit signe d'attendre.
-
-Elle ouvrit une porte qui devait donner dans une des salles du marchand
-de vins, prit une chandelle et une clef avec un numéro en cuivre. Arrivée
-au premier, elle ouvrit une porte vitrée garnie de rideaux de calicot
-rouge, comme chez le marchand de vins.
-
-C'était bas de plafond. Il y avait un lit, une espèce de canapé, deux
-chaises, une table.
-
---Entre, me dit-elle, n'aie pas peur. Tu as faim; il faut manger. Demain,
-j'irai voir si ta mère est revenue. Tu seras mieux couchée là que dans la
-rue.
-
-J'avais envie de lui sauter au cou, mais j'étais intimidée par le bruit
-qu'on faisait au-dessous de cette chambre, chez le marchand de vins.
-
-Elle revint avec du pain, du vin, de la charcuterie.
-
-Je mangeai. J'avais eu si faim, que mon estomac s'était resserré. Cela me
-faisait mal.
-
---Eh bien! me dit-elle, cela va-t-il mieux?
-
---Oui, madame, j'ai bien à vous remercier!... je voudrais toujours rester
-près de vous. Vous avez l'air si bon... j'ai envie de vous embrasser.
-
-Et, comme elle me tendait sa joue, je l'embrassai de tout mon cœur.
-
-Je lui demandai ce qu'elle faisait... elle me répondit:
-
---Ce que je fais!... je fais mal de te recevoir dans mon garni. J'ai été
-comme toi; un homme m'a perdue comme l'on a voulu te perdre il y a six
-jours; je ne me suis pas défendue, et, voilà où cela m'a conduite.
-
---Est-ce que vous êtes malheureuse? lui dis-je, étonnée.
-
---Non... c'est-à-dire si... aujourd'hui! car tu me plais beaucoup;
-j'aurais eu du plaisir à te revoir.
-
---Pourquoi donc ne le pourriez-vous pas?
-
---Ne me le demande pas; je suis obligée de me cacher pour te garder un
-jour ou deux. On croirait, si on te savait ici, des choses auxquelles je
-ne pense guère, ni toi non plus. On me ferait beaucoup de mal. Quel âge
-as-tu?
-
---Je vais avoir quinze ans.
-
-Elle fit un bond sur sa chaise.
-
---Quinze ans, répéta-t-elle... Bon Dieu! j'en aurais pour six mois!
-
---Six mois! lui dis-je à mon tour, sans comprendre.
-
---Oui, ma fille. Détournement de mineure! six mois au moins.
-
---Je ne comprends pas.
-
---C'est bien difficile à t'expliquer. Je ne suis plus une femme, je suis
-un numéro; je ne suis plus ma volonté, mais le règlement d'une carte.
-
-Si je veux aller tête nue, le règlement me commande de mettre un bonnet.
-
-Si je veux sortir le jour, le règlement me le défend.
-
-Je ne puis aller dans certaines promenades.
-
-Je ne dois jamais me mettre aux fenêtres, et surtout je ne dois jamais
-sortir avec une honnête femme.
-
-Juge ce que cela serait pour une jeune fille de quinze ans! On dirait que
-je veux te vendre.
-
---On me demanderait ce qui en est, je suppose.
-
---Peut-être que oui! mais c'est dangereux. Moi, je vis comme cela, parce
-que je suis insouciante... et puis, je n'ai pas le moyen d'en sortir. Je
-ne suis jamais punie.
-
-Je la regardai. Cet aveu ne m'éloigna pas d'elle.
-
---Fais bien attention, petite; ne va jamais tomber dans ce vice-là!
-Vois-tu, je regretterais de ne pas t'avoir laissée mourir de faim. Ta
-mère mettra cet homme dehors. Travaille, sois honnête; ce doit être une
-si bonne chose! Voyons, couche-toi, pauvre petite! Tiens, voilà du linge
-propre, tu me le renverras.
-
-J'avais couché six nuits sans me déshabiller. Ce fut un bonheur que je ne
-puis dépeindre de mettre une chemise blanche et de m'étendre.
-
-Le matin je fus bien étonnée, en me réveillant, de trouver cette femme
-près de moi.
-
-Je me rappelai tout ce qui s'était passé, et je la remerciai de nouveau.
-
-Elle me tint parole. Le matin, vers les dix heures, elle se rendit chez
-nous et revint me dire que ma mère n'était pas de retour.
-
---Ce sera donc pour demain, lui dis-je.
-
-Elle me promit de me garder encore un jour ou deux, s'il le fallait.
-
-Elle sortait le soir, et elle rentrait tard.
-
-Il y avait trois jours que j'étais là. Je n'avais rien vu qui ne fût à
-voir.
-
-Le troisième jour, sentant bien qu'elle ne pouvait plus me garder, elle
-me proposa de me conduire chez la belle-mère de maman, qui était sans
-doute restée à Paris pour tenir la maison meublée. J'y avais bien pensé,
-mais je n'avais pas osé y aller, dans la crainte de faire du tort à
-maman en disant ce qui s'était passé. Nous en étions peu éloignées
-lorsque deux hommes nous abordèrent.
-
---Comment vous appelez-vous? dit l'un d'eux.
-
-Elle donna ses noms; mais elle était devenue si pâle que je crus qu'elle
-allait s'évanouir.
-
---Et celle-là, dit-il en me désignant, est-elle inscrite?
-
---Non, c'est une pauvre fille qui ne sait pas où est sa mère; je la cache
-depuis trois jours.
-
---Quel âge a-t-elle? reprit-il en s'approchant de moi.
-
---Quinze ans, répondit-elle en hésitant.
-
---Ah! fit-il. Eh bien! qu'elle nous suive, nous allons l'emmener; elle
-sera aussi bien gardée à la correction.
-
-Ces paroles furent un coup terrible pour moi.
-
-Elle leur dit que j'étais sage; ils se mirent à rire.
-
---Je suis perdue, me dit-elle à voix basse; ils vont me condamner à six
-mois. Cette idée la bouleversa au point qu'elle me fit mille
-recommandations qu'elle me suppliait de ne pas oublier; il y allait de sa
-liberté.
-
-Cependant je fus un peu moins effrayée quand je vis qu'elle venait avec
-moi.
-
-Mon désespoir fut affreux quand je vis qu'on me menait à la préfecture de
-police.
-
-Je courus sur le pont; je voulais me jeter à la Seine.
-
-Ces hommes eurent pitié de moi: car ils me dirent bien doucement que je
-sortirais le lendemain.
-
-Cette pauvre femme me recommanda ce qu'elle m'avait dit, et je lui promis
-de dire tout ce qu'elle voudrait.
-
-Nous marchâmes sur les quais; nous arrivâmes devant une voûte; on nous
-fit entrer dans une grande cour.
-
-Notre guide se dirigea vers une petite porte, à barreaux de fer, avec des
-carreaux dépolis derrière.
-
-L'homme monta deux marches, prit le marteau de fer et frappa. Le coup
-m'avait retenti au cœur, car je me laissai tomber en arrière. On nous
-fit entrer dans une pièce carrée.
-
-A l'entrée à droite, il y avait un bureau grillé; c'est là qu'on vous
-demandait vos noms; à gauche, un lit de sangles, où couchait le
-porte-clés; au fond, des couloirs numérotés.
-
-Les hommes qui nous avaient amenées nous quittèrent.
-
---Par ici, nous dit un homme qui avait une espèce d'uniforme.
-
-Il nous mena au bout, sur la droite. Tout cela était éclairé par un
-quinquet.
-
-Je vis une porte avec des verroux derrière un guichet.
-
-L'homme l'ouvrit.
-
---Vous serez en compagnie, nous dit-il en refermant la porte sur nous.
-
-Je me trouvais dans une salle énorme, qui ressemblait à un
-corps-de-garde, avec des lits de camp tout du long.
-
-Les verroux crièrent; la porte s'ouvrit, et l'on appela mon nom en
-disant:
-
---Je me suis trompé. Il y en a une ici pour la petite chambre.
-
-Je sortis; on me fit monter trois étages.
-
-On m'ouvrit une porte et l'on me fit entrer dans ce que l'on appelle la
-chambre des petites filles.
-
-Il faisait très-noir. Je crus que j'allais être seule. Le parquet était
-couvert de matelas; c'est tout ce que je pus voir.
-
-J'entendis une petite voix me dire: «Tenez, voilà de la place,
-étendez-vous là.»
-
-Je m'assis sans répondre. Je passai la nuit la plus affreuse qu'on puisse
-imaginer. Je cherchais à voir dans les ténèbres. Ma position était
-affreuse. Mes yeux, fatigués de ne rien distinguer, me brûlaient comme
-deux plaies.
-
-J'eus des hallucinations si fortes, que je perdis la conscience de
-moi-même. Je pleurais et je prononçais des mots sans suite.
-
-Quelqu'un m'attira, me prit la tête dans ses bras et me dit:
-
---Ne pleurez pas ainsi; demain on viendra vous réclamer. Vous avez sans
-doute des parents?
-
-Je me laissai aller à ces caresses; je poussai un soupir et je me
-résignai à attendre le jour.
-
-Que ce temps me parut long! Enfin, je vis à environ dix pieds de haut des
-raies noires se dessiner sur un bleu foncé. C'était une fenêtre de deux
-pieds et demi de large, sur dix-huit pouces de hauteur à peu près, garnie
-de barreaux de fer.
-
-La pièce où je me trouvais était grande, quatre mètres carrés. Les murs
-peints à l'huile, d'une couleur claire, étaient couverts d'inscriptions
-faites à la pointe du couteau.
-
-La chambre était traversée d'un tuyau de fonte servant au chauffage. Ce
-tuyau était à un pied du mur, au-dessous de l'ouverture qui servait de
-croisée. Un banc de bois composait le mobilier. Dans un coin une cruche
-d'eau, dans un autre, un baquet...
-
-Le plus long temps qu'on pouvait rester au dépôt, ainsi que je l'ai su
-depuis, c'était huit jours.
-
-On ne sortait pas de la chambre une seconde, et on y avait mis jusqu'à
-dix personnes à la fois.
-
-Les matelas étaient faits avec de la toile à sac; les couvertures en
-laine brune.
-
-J'avais trois compagnes de captivité. Je ne pus voir les deux femmes ou
-filles qui étaient au bout de la chambre; leurs couvertures les
-couvraient entièrement. Je lus en grosses lettres blanches brochées sur
-ma couverture: _Prison du dépôt_.
-
-Mon cœur se serra. Je me rappelai la voix qui, quelques heures
-auparavant, m'avait consolée.
-
-Je cherchai à côté de moi. A peine eus-je regardé, que j'allai m'appuyer
-au mur tout épouvantée.
-
-Ce qui était à mes côtés n'avait pas forme humaine... c'était ployé en
-deux.
-
-En bas paraissaient deux pieds nus, noirs comme de l'encre, les ongles
-longs. Ce qui servait de jupon avait dû être en laine foncée, mais
-c'était si couvert de boue et si rempli de trous que le bord était
-dentelé. Une camisole de cotonnade à fleurs, déteinte et toute déchirée
-dans le dos, laissait voir une loque sale, qui avait dû être une chemise.
-Tout cela taché de vermine.
-
-Je me serrai au mur, en me regardant partout, et je fis ce mouvement si
-naturel, quand on voit quelqu'un se gratter; je me frottai les épaules à
-la muraille et je me figurai être dévorée.
-
-J'ai toujours eu mauvaise tête, mais je crois que mon cœur était bon;
-je me souvins que cette pauvre créature m'avait dit une bonne parole.
-
-Je m'approchai pour voir sa figure. Sa tête était reployée sur son
-épaule; ses cheveux châtains nuancés étaient épais et lui tombaient en
-désordre autour du cou et sur la joue, ce qui m'empêcha d'apercevoir son
-visage.
-
-Je pris le parti d'attendre, et j'allai m'asseoir sur le banc. Je pensai
-à tout ce qui m'était arrivé; la douleur me reprit si fort que je m'y
-laissai aller en criant:
-
---Mon Dieu! ayez pitié de moi... mon Dieu! faites-moi mourir.
-
-Je tombai à genoux du banc où j'étais assise, en me tordant les bras et
-en pleurant si haut, que mes trois compagnes se réveillèrent à la fois.
-
---Tiens! il fait jour, dit l'une d'elles... Ah! que c'est bête de vous
-réveiller comme ça; je dormais si bien!
-
-L'autre répondit:
-
---C'est la nouvelle. Elle n'a fait que braire toute la nuit; je n'ai pas
-fermé l'œil.
-
---Merci, dit celle qui m'avait consolée, je te conseille de dire que tu
-n'as pas pu dormir; tu as ronflé comme un bourdon.
-
-Je regardai celle qui venait de parler, et je fus bien étonnée, si
-étonnée, que je ne pus m'empêcher, en la regardant, de pousser une
-exclamation. J'avais cru que c'était un monstre d'une laideur
-repoussante, et je voyais une jolie figure d'enfant, pâle, mais de cette
-pâleur que la misère et la saleté impriment sur le visage le plus frais;
-de beaux yeux, de jolies petites dents blanches; sa poitrine découverte
-montrait son cou mince, bien attaché.
-
-Elle s'assit sur son séant, en rejetant en arrière ses cheveux mêlés et
-frisés, et me regarda tout ébahie.
-
---Tiens, me dit-elle, je vous croyais couchée à côté de moi!
-
-Pauvre enfant! je n'osais pas lui dire pourquoi je m'étais levée.
-
---Je remuais beaucoup, lui dis-je; je vous empêchais de dormir, et je me
-suis éloignée.
-
-La petite secoua la tête, et, me regardant en face, elle me répondit:
-
---Ça n'est pas vrai, ça n'est pas pour cela. Je vous ai dégoûtée; je suis
-si misérable! C'est pas ma faute...
-
-Et, en disant cela, elle me regardait d'un air de doux reproche.
-
---C'est égal, vaut mieux que vous couchiez avec moi plutôt que près de
-Rose, qui est là dans le coin, car elle a la gale.
-
-Je regardai Rose; elle n'était ni bien ni mal.
-
-Elle était habillée comme les marchandes de la halle, avec un foulard sur
-la tête.
-
-Mlle Rose était petite et pouvait avoir quatorze ans.
-
-Elle venait de se lever comme une furie, en enjambant les matelas.
-
-Elle alla vers la petite déguenillée, et lui dit en la menaçant:
-
---Tu en as menti, je n'ai pas la gale: _c'est_ des boutons de sang; si tu
-dis encore ça, je te ficherai une danse.
-
-Ma voisine n'eut pas l'air très-effrayée et lui répondit en se levant:
-
---Si tu me bats, ça m'embêtera, parce que je te toucherai, mais je
-tâcherai de te le rendre. Si je ne suis pas la plus forte, j'appellerai,
-on te mettra au cachot, et nous serons débarrassées de toi: tu feras
-aussi bien de te tenir tranquille avec tes boutons de sang.
-
-Puis, elle se mit à rire comme une folle.
-
---C'est vrai, dit Rose; je ne veux pas me salir à battre une mendiante.
-
-Et elle lui tourna le dos, alla prendre un matelas, le rangea dans un
-coin et s'assit dessus.
-
-La mendiante prit le sien et le porta sur l'autre. Rose se leva sans rien
-dire; la paix était faite.
-
-En revenant, la mendiante dit à celle qui était couchée au milieu:
-
---Lève-toi donc, le gardien va venir. Si les lits ne sont pas relevés, la
-couverture pliée, tu seras punie.
-
-Celle à qui s'adressait cette parole se découvrit, étendit les bras. Je
-pus voir sa figure et son costume.
-
-Elle pouvait avoir huit ou neuf ans; sa peau était cuivrée.
-
-Ses cheveux noirs nattés derrière. Deux velours lui faisaient le tour de
-la tête. Elle avait, aux oreilles, des boucles en cuivre.
-
-Elle portait un spencer de velours de coton noir, une jupe à carreaux.
-Ses bottines, trop grandes pour ses pieds, étaient attachées avec des
-ficelles.
-
---Allons donc, dit en la poussant de nouveau la mendiante; lève-toi donc,
-tu vas nous faire punir.
-
---Ah! dit celle qui était couchée, je rêvais que je venais de chanter aux
-Champs-Élysées; je faisais _la manche_, on me donnait quarante sous.
-
-Puis, s'appuyant sur ses mains, elle se leva.
-
-Je vis ses bas troués. Elle était petite, et toute en taille.
-
-Elle porta son lit sur les autres. Tous les matelas rangés en pile
-faisaient de la place, et servaient, dans le jour, à s'asseoir. La
-chanteuse se mit dessus avec Rose.
-
-La mendiante vint s'asseoir sur mon banc, mais au bout.
-
-Je m'approchai un peu. J'allais lui parler, quand le guichet de notre
-porte s'ouvrit, et une voix, brutale sans nécessité, se fit entendre.
-
---Vos lits sont-ils relevés, que je balaye?...
-
---Oui, dit ma voisine.
-
-La porte s'ouvrit; un homme entra, prit le baquet et l'emporta.
-
-Le gardien resta à la porte, et dit en regardant de mon côté:
-
---Qui est-ce qui a donc pleurniché toute la nuit?...
-
---Tiens! voilà qu'on ne peut plus pleurer en prison à _c't heure_?
-répondit la mendiante. Vous croyez peut-être que c'est amusant?... Avec
-ça que vous êtes si aimable... on ne peut pas même vous demander l'heure.
-
---Ça ne t'empêche pas de revenir, vagabonde! répondit le geôlier, se
-rangeant pour laisser passer l'homme et le baquet.
-
---Ce n'est pas ma faute si je reviens.
-
-Le geôlier ne répondit plus, car il vit bien qu'il n'aurait pas le
-dernier.
-
-La chambre balayée, ils sortirent. La mendiante leur cria:
-
---Envoyez-nous la soupe.
-
-Cette insouciance me paraissait surnaturelle. On sortait donc de cette
-prison, puisqu'elle y était revenue.
-
-Mais comment, quand on en était revenu, pouvait-on se mettre dans le cas
-d'y rentrer?
-
-Je demandai à ma voisine:
-
---Pourquoi donc êtes-vous ici?
-
---Parce que j'ai mendié.
-
---Pourquoi avez-vous mendié?
-
-Je crois que ma demande lui parut étrange, et qu'elle eut envie de me
-rire au nez; mais j'étais si triste, qu'elle n'en eut pas le courage sans
-doute. Elle me dit:
-
---Dame! pour manger.
-
---Vous n'avez donc ni père ni mère?
-
---Oh! j'ai maman... Mon père était couvreur; il s'est tué en travaillant,
-il y a cinq ans. Nous sommes cinq enfants, je suis la plus vieille. Maman
-raccommodait des bas, quand on lui en donnait. Alors, moi et mon frère,
-un jour qu'il n'y avait pas de pain à la maison, et que nous avions faim,
-nous sommes partis sans rien dire et nous avons demandé chacun de notre
-côté!... Le soir, j'avais quinze sous, mon frère neuf, et je suis bien
-sûre qu'il avait fait comme moi, qu'il avait mangé des gâteaux. Maman
-nourrissait ma dernière petite sœur; elle était bien fatiguée, à force
-de se priver pour nous. Quand nous lui avons dit d'où venait cet argent,
-elle a voulu se fâcher. J'ai été acheter du pain, du lait, et du sucre
-pour ma petite sœur; elle s'est mise à pleurer et ne m'a pas grondée!
-Je recommençai le lendemain. Cela m'amusait beaucoup; j'avais toujours
-plus que mon frère. Un jour, je me suis adressée à un monsieur, qui m'a
-amenée ici; j'y suis restée huit jours. Maman est venue me chercher. On a
-vu qu'elle était bien malheureuse; on lui a promis des secours et on m'a
-laissé partir. On nous donnait un pain par semaine; c'est pas beaucoup
-pour six. Je recommençai à demander. J'ai rencontré le monsieur qui
-m'avait amenée ici; il a fait semblant de ne pas me voir. Un autre m'a
-vue et m'a arrêtée, il y a deux jours. On m'a dit que c'était la seconde
-fois; qu'on ne me rendrait plus; qu'on m'enverrait à la correction. Tant
-mieux! j'apprendrai à lire et à travailler; sans cela, je mendierais
-toujours.
-
-... Et vous, me dit-elle, qu'est-ce que vous avez donc fait?...
-
---Moi, lui dis-je, je n'en sais rien.
-
---C'est comme moi, dit la chanteuse, qui se mêla à la conversation. Je
-pince de la guitare devant les cafés. Nous nous étions mis plusieurs
-ensemble: un joueur de vielle, une femme qui jouait de la harpe et un
-violoniste. Celui-là gardait tout l'argent et je travaillais pour rien;
-ça m'ennuyait et je les ai quittés. Il y a trois jours, je m'arrêtai dans
-les Champs-Élysées devant un café; deux messieurs me firent monter dans
-leur cabinet pour chanter, et on m'a arrêtée pour ça.
-
-Cette fille avait neuf ans; elle mentait avec un aplomb incroyable: elle
-était perdue depuis deux ans. Elle quitta le dépôt pour aller dans un
-hôpital.
-
---Oh! dit celle qu'on appelait Rose, si on t'envoyait à la correction,
-toi, tu ne l'aurais pas volé! Tu sais bien que je vends des bouquets aux
-Champs-Élysées; c'est pas à moi que tu peux en conter. Avec ça que Jules
-ne te voyait pas, le soir, quand il attendait que j'eusse vendu mes
-fleurs.
-
---Ah! dit la chanteuse, parles-en de ton ami Jules... c'est un petit
-voleur qui me courait toujours après pour avoir mon argent... On vous a
-arrêtés dans le même garni; ça n'arrangera pas tes affaires à toi: on
-vous enverra guérir votre gale chacun de votre côté, car il l'a aussi ta
-maladie de sang; je l'ai assez vu se gratter.
-
-Mlle Rose n'était pas heureuse dans ses tentatives de conversation; elle
-se tut.
-
-On apportait le pain; c'était une boule ronde, noire, recouverte de son;
-on pouvait faire avec la mie toute espèce de choses, comme avec du
-mastic.
-
-Le guichet s'ouvrit et on cria:
-
---Le marchand! Qui est-ce qui veut acheter quelque chose?
-
-Rose demanda du pain blanc et un saucisson; la chanteuse prit aussi du
-pain et du papier pour écrire; la mendiante me regarda en ayant l'air de
-me dire:
-
---Vous n'avez donc pas d'argent, vous?
-
-Puis, quittant sa place, elle alla cabrioler autour des provisions; la
-chanteuse lui donna la moitié de son pain.
-
---Allons, lui dit Rose, coupe un peu de mon saucisson, avant que je n'y
-touche, mauvaise teigne, et tâche un peu de dire que j'ai la gale!
-
-La mendiante lui en prit la moitié et lui dit:
-
---Donne-moi un peu de ton pain.
-
-Elle revint sur mon banc et me tendant la moitié de ce qu'elle avait,
-elle me dit:
-
---C'est pour nous deux.
-
-Mon premier mouvement fut de repousser sa main, mais elle parut si triste
-de mon refus, que je pris la moitié de son pain. J'étais tout attendrie!
-j'avais envie de l'embrasser... Je cherchais ce que je pourrais lui
-donner... malheureusement je n'avais rien. Il me vint une idée! Je me
-levai, j'ôtai mon jupon de couleur; je l'avais fait avec une robe de
-mérinos. Il était bien propre, et comme ma robe était doublée, je pouvais
-à la rigueur m'en passer; je le lui donnai. Elle était plus petite que
-moi; mon jupon descendait assez bas pour cacher ses pieds nus. Elle sauta
-de joie.
-
---Elle étrenne toujours, dit la chanteuse...
-
-Rose défit un petit paquet et lui jeta un madras à carreaux.
-
---Tiens, lave-le si tu as peur, et cache ton cou.
-
-Le madras était propre; elle le mit de suite, sans penser à dire merci.
-
-J'étais arrivée dans la nuit. On vint me chercher pour m'interroger.
-
---Adieu, me dit la mendiante; vous ne reviendrez peut-être pas, si votre
-mère est là.
-
-Je savais qu'elle ne pouvait pas y être; que probablement elle n'était
-pas à Paris; que, dans tous les cas, elle n'était pas prévenue. Cependant
-j'espérais: on espère toujours quand on désire.
-
-On me fit descendre l'escalier que j'avais monté pendant la nuit; je
-reconnus en bas la porte par laquelle j'étais entrée, le vestibule où
-j'avais attendu.
-
-Il y avait deux gardes municipaux et trois femmes; on me rangea près
-d'elles.
-
---Vous allez en conduire six, dit le gardien.
-
---Oui, fit le garde.
-
-Je m'approchai de lui et je lui demandai:
-
---Est-ce moi que vous allez emmener, monsieur? Où donc allez-vous me
-conduire?...
-
-Il se mit à rire sans répondre.
-
-Je m'adressai à une des trois femmes.
-
---Chez le médecin, me répondit-elle brutalement.
-
-Je regardai cette femme et ses deux compagnes. L'une avait des cheveux
-gris ébouriffés, sortant de dessous un mouchoir mal attaché; elle prenait
-du tabac et sentait l'eau-de-vie. L'autre, qui disait qu'elle aimerait
-mieux être à la barrière de l'École que là, avait une robe rouge et verte
-et un bonnet couvert de fleurs. Celle qui m'avait répondu pouvait avoir
-trente ans; elle avait dû être assez jolie; sa mise était décente et
-élégante. Je ne comprenais pas pourquoi elle se trouvait avec ces femmes
-qui me faisaient horreur.
-
-En ce moment, le gardien sortit de la salle du rez-de-chaussée, où
-j'avais passé quelques instants la veille; deux autres femmes le
-suivaient. Je reconnus celle avec laquelle on m'avait arrêtée. J'allais
-me diriger vers elle, quand je la vis regarder d'un autre côté; je
-compris qu'il ne fallait pas lui parler là. J'attendis.
-
-On nous mit en rang: un garde devant, l'autre derrière, et l'on nous fit
-sortir.
-
-La porte était pleine de monde, hommes et femmes; ils attendaient sans
-doute le passage de ceux qu'ils connaissaient.
-
-Je ne puis vous dire ce que je souffris à cette vue. L'idée de passer
-dans cette cour, avec des gardes municipaux, comme des malfaiteurs,
-d'entendre insulter ces femmes, de m'entendre insulter moi-même, me
-faisait mourir de honte; je cachais ma tête dans mes mains, ce qui attira
-les railleries sur moi plus que sur les autres. J'entendais:
-
---Tiens, elle est laide, celle-là; elle cache sa figure.
-
-Je pleurais; Thérèse me dit tout bas:
-
---Ne pleure pas, réponds ce que je t'ai dit à M. Régnier, et il te
-renverra chez ta mère.
-
-Nous avions traversé les cours; nous étions rue de Jérusalem. Il y avait
-une bande de femmes accompagnées de gardes municipaux qui sortaient d'une
-allée; nous attendîmes qu'elles fussent sorties pour entrer. On nous fit
-monter deux étages et on nous introduisit dans une chambre où il y avait
-encore d'autres femmes. Cette pièce était nue: les quatre murs avec des
-bancs tout autour; la fenêtre donnait sur une cour sombre. Thérèse vint
-s'asseoir près de moi.
-
---Allons donc, me dit-elle, un peu de courage. Comment étais-tu là-haut?
-Tu n'avais pas d'argent. Tiens, voilà trois francs; car, si tu y
-retournes, tu ne pourrais manger le pain de la maison. Si je sors, ce que
-j'espère, j'irai chez toi demander ta mère ou m'informer de son adresse
-là-bas; si malheureusement je suis condamnée à un mois ou deux, et que
-tu sortes de suite, ce qui n'est guère probable...--je ne veux pas te
-faire peur, reprit-elle en me voyant pâlir, mais il y a des formalités,
-et on ne met en liberté qu'entre les mains des parents,--cela ne peut
-durer plus de huit jours.
-
---Huit jours! m'écriai-je, mais je serai morte dans huit jours. Si on me
-conduit encore dans cette maison d'où je sors, je me tuerai.
-
---Tais-toi, on nous écoute. Si tu pleures ainsi, on va nous séparer: je
-ne pourrai plus te parler.
-
-On appelait en ce moment deux noms. Je regardai ce mélange de douleurs et
-de joie, de larmes et de gaieté. Les unes rentraient en riant.
-
---Je suis acquittée!
-
---Je pars ce soir!
-
-Elles prenaient les commissions des autres qui revenaient en pleurant.
-
---Je serai transférée demain; j'en ai pour deux mois.
-
-J'en vois encore une, pâle, abattue, qui disait à une de ses amies:
-
---Je suis malade, je vais à l'hôpital.
-
-De vieilles misérables regardaient tout cela sans émotion, sans repentir
-ni pitié. Les plus jeunes parmi celles qui pleuraient demandaient pardon
-à Dieu de leur chute et lui promettaient de se repentir. Je ne sais si
-quelques-unes tinrent parole; mais à coup sûr, en ce moment, elles
-étaient sincères.
-
-Des éclats de rire répondaient à des plaintes, à des jurons, à des mots
-tellement cyniques, que le garde menaça celles qui les proféraient de les
-faire consigner au cachot, si elles continuaient.
-
-Deux de ces femmes étaient ivres, et ne paraissaient pas vouloir céder.
-On vint appeler Thérèse. Je me levai en joignant les mains pour qu'on me
-laissât sortir avec elle; elle me fit un signe de tête et d'épaule, qui
-voulait dire: Je suis prisonnière moi-même; je ne puis pas t'emmener. Je
-retombai sur mon banc, n'entendant plus rien qu'un bruit confus. La porte
-se rouvrit sans que j'y prisse garde. On prononçait mon nom; on faisait
-rentrer Thérèse et on disait: «La petite avant.»
-
---Va, me dit-elle, en m'aidant à me lever.
-
-Sortir d'une prison pour entrer dans une autre prison vous semble faire
-un pas vers la liberté. Je courus vers la porte.
-
---Là, la belle, pas si vite, me dit le gardien en me retenant par le
-bras. Attendez qu'on sorte.
-
-Nous étions dans un bureau qui servait d'antichambre.
-
-On sonna de la pièce voisine, et on me fit entrer dans une chambre où il
-y avait beaucoup de cartons et un grand bureau. Un homme était assis
-derrière; je n'osais faire un pas vers lui. Il me dit sans relever la
-tête:
-
---Avancez donc!
-
-Sa voix me fit trembler comme la feuille; mes dents claquaient si fort
-qu'il l'entendit et me dit:
-
---Voyons, ne faites pas la bête et répondez; je n'ai pas de temps à
-perdre.
-
-Ce fut bien pis. Il me demanda deux fois mon nom sans que je pusse lui
-répondre; il se décida à me regarder, et voyant sans doute que je n'étais
-véritablement pas en état de parler, il me dit plus doucement:
-
---Remettez-vous... On vous a arrêtée hier avec une mauvaise femme qui
-vous donnait asile pour vous perdre. Que vous a-t-elle conseillé?
-qu'avez-vous vu chez elle? Dites-moi toute la vérité; c'est le seul moyen
-d'obtenir votre liberté.
-
-J'avais pris le dessus, en songeant à cette pauvre fille, qui, je le
-voyais bien, s'était compromise par son bon cœur, et je répondis d'une
-voix ferme qui contrastait singulièrement avec l'émotion que j'avais eue
-en entrant.
-
-Il me regarda d'un air méfiant.
-
---Est-ce que vous étiez en état de vagabondage quand elle vous a
-trouvée? Pourquoi ne rentriez-vous pas chez votre mère?
-
-Il me regarda comme s'il eût voulu lire au fond de mon âme; il paraît que
-cet examen fut en ma faveur, car il reprit:
-
---Mais, ma pauvre enfant, si votre mère n'est pas à Paris, je vais être
-obligé de vous garder jusqu'à ce qu'elle arrive. Au lieu d'écrire par la
-poste, je vais envoyer un agent.
-
-Il sonna et l'on vint me chercher; Thérèse m'attendait avec impatience.
-
---Eh bien! me dit-elle, que s'est-il passé?...
-
---Je suis obligée d'attendre ma mère ici, lui répondis-je, distraite et
-ne comprenant pas la portée de sa question.
-
-Mais ma distraction ne fut pas de longue durée.
-
---Ah! pardon, lui dis-je, j'oubliais que vous aussi, votre sort est en
-suspens; j'espère que vous allez sortir de suite.
-
-J'allai m'asseoir au fond de la salle, appuyant ma tête sur le mur. Ma
-pauvre tête était si lourde, que je ne pouvais plus la soutenir...
-
-On vint appeler Thérèse. Je lui serrai la main. Tant d'émotions m'avaient
-anéantie; je ne pouvais plus dire un mot.
-
-Elle revint toute joyeuse; elle allait sortir. Cette pensée me réveilla.
-Je la regardais avec envie: elle était libre, et moi je restais.
-Qu'avais-je fait! pourquoi ne m'avait-elle pas laissée où elle m'avait
-rencontrée? Une autre m'aurait recueillie, que je n'aurais pas fait
-mettre en prison. Je me laissai entraîner à lui adresser des reproches.
-
-Elle donna le temps à mon cœur de se dégonfler, puis elle reprit:
-
---C'est mal ce que vous me dites là; je l'ai fait pour un bien. J'en suis
-plus fâchée que vous.
-
-Elle avait raison; j'étais injuste.
-
---J'ai tort, lui dis-je, mais je suis si malheureuse! Ma mère me
-croira-t-elle? cet homme lui tourne la tête.
-
---Rassure-toi, je la verrai.
-
-On fit l'appel, et nous, nous rentrâmes au dépôt, d'où l'on mettait en
-liberté.
-
-Quand nous repassâmes par cette porte maudite et que je l'entendis se
-refermer derrière moi, il me sembla que mon cœur venait de s'écraser
-entre les gonds.
-
-Toutes ces femmes prirent des chemins différents; je montai seule
-l'escalier.
-
-On m'attendait en haut. Quand on m'eut ouvert la porte, ma mendiante vint
-au-devant de moi en riant.
-
---Ah! vous voilà; tant mieux! J'avais peur d'apprendre que vous étiez
-partie.
-
-Cela était très-aimable, sans doute, mais je n'y pris pas garde.
-
-Elle me fit un tas de questions; je ne répondais pas; elle s'éloigna en
-me disant:
-
---Comme vous êtes fière!
-
-Je la rappelai.
-
---Non, lui dis-je, je ne suis pas fière, mais j'ai beaucoup de chagrin;
-tu es si jeune, toi, tu ne comprends pas cela.
-
-Elle pensait déjà à autre chose.
-
---Il y en a des nouvelles, arrivées pendant que vous étiez là-bas. La
-chanteuse est partie.
-
-Je regardai sur les matelas, et je vis deux enfants qui dormaient ou
-essayaient de dormir.
-
---Sais-tu pourquoi on les a amenés ici?
-
---Non. Je le leur ai demandé, mais elles ne m'ont pas répondu. La grande
-a l'air méchant.
-
-La porte s'ouvrit; on appela Céleste. Je crus qu'on venait me chercher;
-je courus à la porte. On me remit un paquet et un morceau de papier; je
-lus:
-
- «Ma chère Céleste, ne vous faites pas de chagrin; je vais aller
- voir votre mère. Je vous envoie un peigne, du savon, une
- serviette, un foulard. Je pars, mais je ne vous oublierai pas; je
- regrette bien d'être ce que je suis. Vous aurez bientôt de mes
- nouvelles.
-
- »THÉRÈSE.»
-
-
-La nuit venait: on arrangea les matelas en lit de camp, par terre.
-
-La mendiante fit un lit à part et me dit:
-
---C'est pour vous, celui-là.
-
-Les deux nouvelles se mirent à se quereller.--C'étaient les deux
-sœurs.
-
---C'est ta faute, disait l'une, je t'avais dit de te méfier; mais il faut
-toujours que tu joues.
-
---Non, c'est pas ma faute, répondait la petite; la dame avait fait deux
-tours au bâton de la chaise avec les cordons de son sac; j'ai cru qu'il
-ne tenait pas. La chaise a remué; la vieille s'est réveillée. Je t'ai
-porté le sac; elle m'a laissé faire et elle nous a fait arrêter. Est-ce
-que c'est ma faute à moi!...
-
---Fais bien attention de dire que tu l'avais ramassé par terre; si tu dis
-autrement, tu verras!
-
---Mais si la dame dit que je le lui ai pris...
-
---Tu diras que c'est pas vrai, et si tu dis que c'est moi qui t'ai dit de
-voler, tu auras affaire à moi quand nous sortirons.
-
-Et, en prononçant ces mots, elle marchait sur elle.
-
-La petite reculait, et vint presque dans mes jambes; je la fis passer
-derrière moi, et dis à sa sœur, qui était une petite brune, aux yeux
-noirs et ronds, au nez retroussé:
-
---Laissez donc cette petite; n'allez-vous pas la battre, maintenant? Elle
-fera bien de dire la vérité. Vous êtes plus coupable qu'elle; c'est vous
-la plus âgée, et vous lui avez conseillé de mal faire.
-
-Elle se mit à m'agonir d'injures et voulut passer malgré moi.
-
-Je n'ai jamais été endurante et j'ai toujours été forte: d'une poussée,
-je l'envoyai rouler au bout de la chambre.
-
-Heureusement pour elle, les matelas étaient étalés; elle revint à la
-charge, furieuse, disant qu'elle me donnerait un coup de couteau: une
-vraie furie.
-
---Essaye, lui dit ma mendiante; je vais appeler, et je dirai pourquoi tu
-veux nous battre.
-
-Cette menace l'intimida; elle se tourna vers sa sœur, et lui montrant
-le poing:
-
---C'est toi qui payeras pour les autres!
-
---Je sais bien, répondait la petite, tu veux me pincer; mais je n'irai
-pas près de toi.
-
-Et elle se coucha sur mon lit.
-
-Je restai là six jours et six nuits, sans une nouvelle, sans un mot;
-j'avais épuisé tout mon courage; je n'avais plus rien à me dire pour me
-consoler.
-
-On m'avait définitivement abandonnée: j'allais aller dans une maison de
-correction.
-
-Le lendemain, on vint nous chercher toutes les quatre. On nous dit de
-prendre toutes nos affaires, que nous quittions le dépôt.
-
-Nous descendîmes dans le vestibule; on fit l'appel; nous étions onze.
-
---Les corrections d'abord, dit le gardien, et on nous fit sortir toutes
-les quatre.
-
-Je vis une grande voiture, comme un omnibus, mais grillagée partout.
-
-Je reculai en arrière, et je criai:
-
---Je ne veux pas aller là-dedans.
-
-Quelqu'un me tira par ma robe: c'était Thérèse qui, blottie dans un coin
-de l'escalier, guettait ma sortie.
-
---Oh! lui dis-je, vous n'avez donc pas vu ma mère?...
-
---Non, elle n'est pas revenue; je n'ai pas pu vous écrire: on ne reçoit
-pas de lettres pour les corrections. Ayez de la patience, je ne vous
-oublie pas. Cet homme sait où vous êtes; je le lui ai dit. Il n'a pas
-voulu me donner l'adresse de votre mère; mais je guette son retour.
-
-Les femmes sortaient; elle se sauva.
-
-Eh bien, dit le geôlier au garde municipal, pourquoi laissez-vous causer
-les prisonnières?
-
---Bah! dirait-on pas des prisonniers d'État?
-
---Vous plaisantez! j'aimerais mieux des conspirateurs que ces femmes; il
-y en a de bien coquines!
-
---Pas celle-là toujours, dit le garde en me montrant.
-
---Bah! c'est du bois avec lequel on en fait. Allons, en voiture...
-
-Et il me poussa pour monter.
-
-Je fus épouvantée de me voir dans cette espèce de cage en fer; je voulais
-me jeter en bas.
-
---Je ne veux pas rester là-dedans! criai-je...
-
-Et je me débattais entre cinq ou six femmes.
-
---Si vous n'êtes pas tranquille, je vais vous recommander pour le cachot,
-disait le gardien.
-
---Monsieur, lui criai-je plus fort, ayez pitié de moi. Gardez-moi encore
-un jour; ma mère reviendra demain. Je n'ai pas volé. Je vous en supplie,
-laissez-moi descendre!
-
-J'étais tombée sur mes genoux; j'étendais les bras vers cet homme, qui
-poussa la porte en disant:
-
---C'est pas à la correction qu'il faut la mener, c'est à Charenton.
-
-La voiture se mit en mouvement. Je perdis tout espoir; je me laissai
-rouler sous les pieds des autres. Je sentis qu'on me relevait et qu'on
-cherchait à m'asseoir; je me laissai faire, sans penser à rien, puis,
-ouvrant les yeux, je me mis à pleurer.
-
---Pleure, me disait ma petite Rosalie, la mendiante s'appelait Rosalie,
-pleure, ça te soulagera.
-
-J'avais passé quelques jours à la peigner, à la faire se laver; elle
-était gentille et bonne. Je ne l'avais pas encore vue dans la voiture; sa
-présence me fit du bien et je l'embrassai à l'étouffer.
-
-La voiture s'arrêta; nous entendîmes crier:
-
---La porte, s'il vous plaît!
-
-Nous entrions à Saint-Lazare!
-
-
-
-
-VII
-
-DENISE.
-
-
-Il y eut un temps d'arrêt. La porte s'ouvrit; nous entrâmes sous une
-voûte. Le bruit des roues produisit un roulement lugubre. La respiration
-me manqua. La voiture me passant sur la poitrine ne m'eût pas fait plus
-de mal. Les portes se refermèrent sur moi.
-
-J'entendis une voix crier:
-
---Voilà le panier à salade, venez donc voir les nouvelles. Y en a-t-il
-beaucoup?
-
-Une autre voix, celle de notre conducteur, sans doute, répondit:
-
---Ma foi, je suis complet.
-
-On nous fit descendre. Un homme vint au-devant de nous; on lui remit une
-feuille.
-
---Ah! dit-il, il y a des corrections. Où sont les voleuses?
-
-L'idée qu'on pouvait me confondre avec elles me fit regarder les deux
-sœurs, comme si je voulais les désigner.
-
---Allons, suivez-moi.
-
-Nous traversâmes des grilles, des cours, des couloirs, et nous montâmes
-dans une grande salle où on nous laissa.
-
-Il y avait une double grille au milieu de cette pièce; deux pieds
-d'intervalle séparaient chaque grille: c'était un parloir où on ne
-pouvait causer qu'à distance.
-
-Les femmes condamnées ne savaient pas encore le temps qu'elles avaient à
-faire; leurs inquiétudes à cet égard avaient un caractère bien différent.
-L'une d'elles disait:
-
---Pourvu que je n'aie qu'un mois! Je me suis battue avec mon homme chez
-un marchand de vins. Un sergent de ville s'est trouvé là; c'est pas ma
-faute.
-
---Ah! murmurait une vieille, qui était assise sur un banc, je n'ai qu'une
-peur, moi, c'est qu'on ne m'en mette pas assez. Il n'y a que huit jours
-que je suis sortie; je n'ai pas d'asile; je ne suis heureuse qu'à
-Saint-Lazare.
-
-J'eus malgré moi un frisson à l'idée qu'on pouvait aimer une prison.
-
-Je demandai à une femme qui était près de moi:
-
---Savez-vous, madame, quand on vous envoie à la correction, combien de
-temps on vous y laisse?
-
---Ça dépend de l'âge que vous avez: on peut vous garder jusqu'à vingt et
-un ans.
-
---Six ans ici! m'écriai-je... Ah! vous dites cela pour me faire peur!
-N'est-ce pas qu'on n'a pas le droit de me garder six ans malgré moi?...
-
-Je m'étais adressée à une fille de la Cité, à une de ces femmes immondes,
-sans cœur, sans âme, qui insultent le malheur, qui ne viennent jamais
-en aide à la misère, qui blasphèment à chaque instant, qui se font une
-gloire de leurs vices.
-
-Ces femmes se disent l'une à l'autre: J'ai bu une bouteille d'eau-de-vie!
-j'ai donné ou reçu tant de coups de couteau! j'ai pour amant un voleur
-célèbre. Celle qui peut se vanter de cela est admirée des autres. Ces
-femmes se coiffent d'un foulard sur l'oreille: elles ont des signes de
-ralliement. Elles sont la terreur des inspecteurs; car, lorsqu'elles sont
-en contravention, elles se défendent. Il y a souvent entre elles et les
-gardiens des rixes fort dangereuses.
-
-C'est à une de ces créatures que je m'étais adressée, aussi prit-elle
-plaisir à me faire souffrir.
-
---Toutes ces petites coureuses-là, dit-elle à haute voix, ça nous fait du
-tort; je ne serais pas fâchée qu'on les tînt en cage. T'es sûre de ton
-affaire, va! tu ne rigoleras pas de sitôt! Quand j'en connais, moi, je
-les fais pincer.
-
-Je me mis à pleurer; elle se mit à chanter:
-
- Y a pas de plaisir sans peine,
- La faridondaine.
-
---Pleure pas, la môme, disait une autre: «Un plan se tire, une boule de
-son se mange[1].»
-
- [1] Une punition se fait, un pain bis se mange.
-
-Heureusement que l'on vint nous appeler, car j'allais répondre quelque
-impertinence et je me serais fait une méchante affaire.
-
-La nuit était venue. L'homme qui entra leva sa lumière pour nous voir, et
-reconnaissant plusieurs figures:
-
---Oh! dit-il, voilà des abonnées!
-
-On nous conduisit dans un bureau; on appela chaque nom l'un après
-l'autre.
-
---La Huche!
-
-La femme qui m'avait fait tant de mal avança, la tête haute, le poing sur
-la hanche.
-
-L'homme lisait sur une feuille:
-
-«La fille la Huche, pour s'être battue sur la voie publique, trois mois.»
-
-Elle courut sur le gardien, les poings fermés, en l'agonisant d'injures.
-Les garçons de salle l'emmenèrent; elle écumait.
-
-On entendit pendant plusieurs secondes des jurons affreux.
-
---Huit jours de cachot, dit, en écrivant au bas de la feuille, le gardien
-encore tout pâle de la secousse qu'il venait de recevoir.
-
-On lut ainsi la feuille de chacune. Le tour des deux sœurs arriva.
-
-«Les filles Thion! pour avoir volé le sac d'une dame aux Champs-Élysées,
-trois ans de correction.»
-
---Emmenez-les aux petites jugées.
-
-Il ne restait que moi et la mendiante. J'attendais; j'espérais qu'on
-allait me fixer une époque.
-
---Laquelle de vous deux s'appelle Céleste?
-
---Moi, monsieur, lui dis-je en m'avançant près de la lumière.
-
---Vous n'êtes jamais venue ici?
-
---Non, monsieur.
-
---Vous n'avez jamais été arrêtée?
-
---Non, monsieur.
-
---Conduisez ces deux-ci aux insoumises, dit-il en nous montrant au
-garçon. Vous recommanderez la fille Céleste.
-
-Puis il ajouta, comme s'il se parlait à lui-même:
-
---C'est bien inutile; au milieu de tous ces sujets, si elle n'est perdue
-qu'à moitié, elle se perdra tout-à-fait.
-
-Nous fîmes beaucoup de détours pour arriver dans un énorme couloir. Il y
-avait de petites portes numérotées tout du long de ce couloir, à droite
-et à gauche. Vers le milieu, on nous dit de nous arrêter; on ouvrit deux
-de ces portes et on nous fit entrer chacune dans une cellule.
-
-J'avançai à tâtons: je trouvai un lit en fer; je m'assis dessus et je
-finis par m'endormir tout habillée.
-
-Le jour commençait à peine, que je fus réveillée par quelqu'un qui
-causait à demi-voix au pied de mon lit.
-
-Il y avait à chaque cellule une grande fenêtre carrée, sans carreaux,
-avec une grille en treillage; cette fenêtre donnait sur le couloir. C'est
-dans ce couloir que l'on causait.
-
---Allez-vous-en donc, disait une voix; vous savez bien qu'il est défendu
-de parler aux insoumises. Si vous voulez faire un mois de plus, à votre
-aise.
-
-Profond silence! Je ne me rendormis plus. On sonna une cloche. Ma porte
-s'ouvrit et une femme entra, chargée d'effets.
-
-Elle me dit de me déshabiller, et me fit mettre les chemises de la
-maison. Il y avait écrit devant sur la poitrine: _Prison de
-Saint-Lazare_. Je mis la main dessous pour empêcher la chemise de toucher
-ma peau en cet endroit. Il me semblait que l'inscription allait
-s'imprimer sur mon corps.
-
---Étendez les bras que je vous essaye une robe.
-
-Et elle me mit une espèce de sac en bure grise, un tablier bleu à mille
-raies, un bonnet de laine noire à trois pièces, sans dentelle, un fichu
-de coton à fleurs; n'ayant pas de sabots à mes pieds, elle me permit de
-garder mes souliers.
-
-Je vis plusieurs têtes, coiffées comme moi, qui guettaient à la porte
-pour me voir. C'est toujours comme cela quand il arrive une nouvelle.
-
-Une, plus hardie que les autres, poussa ma porte et me dit:
-
---Vous pouvez sortir, la cloche est sonnée; si vous voulez, je vais vous
-conduire au réfectoire.
-
---De l'ordre et en rang!
-
-Toutes se mirent deux par deux. On me plaça la dernière avec une jeune
-fille de ma taille.
-
-Nous montâmes dans ce qu'on appelait le réfectoire. Il y avait trois
-tables très-longues, avec des bancs de bois de chaque côté.
-
-On dit une prière en commun, puis on nous donna de la soupe. Toutes
-eurent fini en même temps.
-
-On passa dans une classe disposée pour qu'on pût y prendre des leçons
-d'écriture, de musique vocale et de calcul. Cela durait deux heures.
-
-On se rendait ensuite dans un atelier; chacune allait prendre sa place.
-On brodait des crêpes de Chine.
-
-Il y avait entre les deux fenêtres un bureau élevé, où se tenait la
-sous-maîtresse, Mlle Bénard. C'était une femme d'environ trente ans, d'un
-extérieur agréable.
-
-Elle nous fit approcher pour nous indiquer des places, et elle m'adressa
-quelques paroles bienveillantes. Je la pris tout de suite en amitié;
-c'était une excellente personne, trop douce, trop bonne pour les diables
-qu'elle avait à diriger.
-
-A midi, on faisait un second déjeuner, puis on descendait à la
-récréation, dans une espèce d'enclos, sans arbres, sans fleurs; des murs
-tout autour de cinquante pieds de haut.
-
-On jouait à toutes sortes de jeux. Les plus grandes étaient deux par deux
-et ne parlaient que très-peu aux plus petites. Elles s'aimaient au point
-d'être jalouses de l'amitié des autres.
-
-Il y avait une nommée Denise, qui dès le premier jour s'était attachée à
-moi. Elle me faisait de petits cadeaux; tantôt une aiguille, tantôt des
-plumes; elle n'était pas chiche de compliments.
-
-Un jour sa camarade en prit tant de jalousie qu'elle me fit une scène.
-Mlle Bénard me pria de ne plus lui parler.
-
-Elle m'écrivait. Un jour on trouva une de ses lettres; on la mit _au
-séparé_. Quand elle sortit, au bout de huit jours, elle vint à mon
-métier, m'embrassa et me dit:
-
---On peut me mettre _au séparé_[2], au cachot, toute ma vie, cela ne
-m'empêchera pas de t'aimer toujours.
-
- [2] Petite chambre dont la fenêtre est condamnée, où l'on ne voit
- personne, pas même la gardienne.
-
-Mlle Bénard me gronda de m'être laissé ainsi embrasser.
-
-Je lui répondis que je ne pouvais pas empêcher qu'on eût de l'amitié pour
-moi.
-
-C'était un vrai garçon pour le caractère que cette Denise. Sa figure
-était franche, hardie; rien ne lui faisait peur. Quand on la punissait,
-elle chantait. C'était un diable. Elle n'était pas méchante, mais
-indomptable. Comme on lui défendait de me parler en cachette, elle me
-donnait des rendez-vous; elle avait toujours quelque chose à me dire.
-Elle était si affectueuse pour moi, que je m'étais attachée à elle, et au
-lieu d'éviter les occasions de la voir, je les cherchais.
-
-Ce fut à mon tour, quand elle parlait aux autres, d'avoir du chagrin; je
-la boudais.
-
-Elle m'envoyait alors des dessins charmants qu'elle faisait elle-même,
-avec les soies plates de toutes couleurs qui servaient à broder les
-châles, ou faisait sur du papier blanc des fleurs, des oiseaux, et on
-s'envoyait cela les unes aux autres. La sous-maîtresse n'y voyait rien.
-
-Quand le soir les autres allaient jouer, après le travail, j'allais
-m'asseoir auprès d'une fenêtre, non pour voir dans la rue, cela n'était
-pas possible, il y avait en dehors un auvent formant en haut un soupirail
-par où nous venait le jour, mais pour entendre passer les voitures, pour
-entendre crier les marchands.
-
-Les Normands qui vendent de la romaine dans des hottes me paraissaient si
-heureux d'être libres! J'aurais donné dix ans de ma vie pour sortir une
-journée.
-
-Denise venait près de moi et me disait:
-
---Ingrate! Tu voudrais partir! me quitter. Qu'est-ce que ça te fait que
-je reste ici.
-
-Puis elle pleurait.
-
---C'est vrai, je voudrais partir. Je tâcherai de vous aider à sortir.
-
---Oh! moi, il n'y a rien à faire. J'ai encore six mois; je veux me faire
-inscrire. Il faut avoir seize ans; si on ne te réclame pas, tu feras
-comme moi. Je connais de belles maisons, où l'on nous donnerait beaucoup
-d'argent.
-
-Et elle me donna l'adresse de celle où elle voulait aller.
-
-Je n'y pris pas garde... alors.
-
-Elle me la répéta pourtant vingt fois.
-
---Tu viendras me voir, n'est-ce pas? me disait-elle.
-
-Elle était si pressante que je le lui promis.
-
-Pourtant je lui dis de renoncer à cette idée; que cette existence était
-la plus malheureuse du monde. Je pensais à Thérèse.
-
---C'est une erreur, me dit-elle. Tu n'as vu que la basse classe de ces
-femmes, les laides ou les sottes. Mais j'en ai connu, moi, qui se sont
-fait une petite fortune, qui ont de beaux appartements, des bijoux, des
-voitures; qui ne sont en relations qu'avec des gens de la plus haute
-société. Si j'étais aussi jolie que toi, j'aurais bien vite fait mon
-affaire. Tu seras bien avancée de te marier à un ouvrier qui te battra
-peut-être, ou bien te fera travailler pour deux. Et puis tu es venue ici;
-tu auras beau faire, on le saura et on te le reprochera.
-
---Je ne crains pas cela; je n'ai pas fait de mal.
-
-Elle se mit à rire et me dit:
-
---Comment le prouveras-tu?
-
-Je n'eus rien à répondre.
-
-Elle reprit.
-
---C'est égal, quoi que tu fasses, viens me voir quand nous serons
-sorties. Je ne veux pas faire comme ces éhontées qui vont, le nez au
-vent, montrer ce qu'elles font à mille personnes, se faire connaître de
-tout Paris. Je resterai dans un salon, je mettrai de l'argent de côté,
-puis après je vivrai à ma manière. Tu viendras avec moi si tu veux.
-
-L'heure de rentrer au dortoir était arrivée; nous descendîmes doucement.
-
-Tout ce qu'elle venait de me dire me dansa dans la tête toute la nuit. Je
-me voyais riche, couverte de bijoux, de dentelles. Je regardai dans mon
-petit morceau de miroir; j'étais vraiment jolie, et pourtant le costume
-n'était pas avantageux.
-
-Puis, tout d'un coup je fus honteuse de la pensée que je venais d'avoir.
-
-C'était un dimanche. Nous allâmes comme de coutume à la messe. Toutes les
-sections de Saint-Lazare y étaient, mais séparées avec la plus grande
-précaution.
-
-La chapelle était faite à peu près comme la salle du théâtre Chantereine.
-Il y avait de chaque côté de l'autel un escalier qui conduisait à une
-galerie grillée. D'un côté étaient les petites voleuses, qu'on appelait
-les petites jugées; de l'autre côté, où j'étais, les insoumises.
-
-Il existait entre les jugées et les insoumises une grande distinction;
-elles avaient le plus profond mépris les unes pour les autres. La
-surveillance était extrême. Les colonnes ne sortaient que les unes après
-les autres, pour qu'on ne pût pas se rencontrer. Toute correspondance
-était punie sévèrement.
-
-Le bas de la salle était également disposé comme un théâtre. Il y avait
-des séparations, comme stalles d'orchestre, orchestre, parterre.
-
-Les corrections entraient toujours les premières et sortaient les
-dernières. Denise, placée derrière moi, me donnait des détails sur tout
-ce qui entrait.
-
---Tiens, vois-tu celles qui entrent là et qu'on place en premier, ce
-sont les adultères et les _batteries_[3]. Celles que l'on place de
-l'autre côté sont les _préventions_[4]. Il y en a qui sont là depuis six
-mois. Elles seront peut-être acquittées, mais elles n'en auront pas moins
-fait six mois.
-
- [3] Femmes arrêtées pour s'être battues.
-
- [4] Femmes qui attendent qu'on les juge.
-
-Une troisième colonne entra et fut placée derrière les premières.
-
---Celles-là, me dit-elle, regarde-les bien pour t'en méfier plus tard, si
-tu les rencontres. Ce sont des voleuses... quand elles ne sont condamnées
-qu'à un certain temps, on les garde ici.
-
-Tout cela était entré doucement, avec assez de recueillement; mais
-bientôt on entendit du bruit. Une masse de femmes se précipitait dans le
-fond, dans la partie que j'ai comparée au parterre. Elles se bousculaient
-les unes sur les autres. Elles tâchaient d'être sur les premiers bancs,
-peut-être pour mieux entendre la messe, mais avec tant d'inconvenance que
-les inspectrices furent obligées d'intervenir. C'était bien curieux à
-voir. Toutes portaient à peu près le même costume que nous.
-
-Chaque femme condamnée descend aux ateliers. A cette époque on leur
-faisait faire des boîtes d'allumettes. Il y a de très-bonnes ouvrières,
-et comme elles sont forcées de travailler, en sortant elles ont une
-petite masse d'argent. C'est un mélange dont on ne peut pas se faire une
-idée.
-
-Que de femmes j'ai reconnues plus tard élégantes et fières, que j'avais
-vues sous ce triste et honteux uniforme. Il y en a de vieilles,
-défigurées par des cicatrices et par des maladies; il y en a de
-très-jeunes et de très-jolies. Presque toutes, parmi ces dernières, ont
-une certaine coquetterie.
-
-Les unes ont un bonnet de dentelle sous le bonnet d'uniforme, les autres
-des camisoles blanches et des fichus de soie. Les plus élégantes
-appartenaient à des maisons.
-
-Les maîtresses de ces maisons ont soin d'elles et leur envoient du linge,
-de l'argent et des provisions toutes les semaines. On dit en parlant
-d'elles: «Une telle! elle reçoit le panier.» C'est l'aristocratie du
-lieu. Aussi, ont-elles dans les cours de vieilles abandonnées qui les
-servent, qui font leur ouvrage. Il y en a qui ont de l'argent; les hommes
-qu'elles entretiennent quand elles sont en liberté leur envoient
-beaucoup. En général elles sont généreuses; elles payent pour tout le
-monde. On les appelle les _Panuches_.
-
-Toutes ces femmes, pendant l'office, regardent en l'air, causent, font
-passer de petits papiers aux femmes de l'infirmerie, aux voleuses, aux
-prévenues. Elles font des signaux aux corrections; on les leur rend.
-Pendant que les surveillants écoutent la messe, tous ces petits manèges
-s'accomplissent. On montre sur ses doigts combien de temps on a encore à
-faire. On envoie des baisers en signe d'adieu! Le dimanche est vraiment
-un jour de fête.
-
-Denise était à la correction depuis trois ans. Elle avait eu une amie qui
-était devenue femme, et qui faisait partie d'une des colonnes qui
-venaient d'entrer. Elle se pencha et mit deux doigts hors de la grille.
-
-Denise s'était empressée de me montrer la Blonde, comme elle l'appelait.
-
---Tiens, vois-tu sur la banquette du fond, une femme qui a un mouchoir à
-grands carreaux, à côté d'une borgnesse; cette femme qui baisse la tête,
-qui a des cheveux blonds, un foulard bleu et blanc autour du cou?
-
---Oui, mais je ne puis voir sa figure.
-
-Et je m'avançai plus près de la grille.
-
---Elle écrit sur ses genoux. Tiens, elle lève la tête; comment la
-trouves-tu?
-
-Je regardai bien avant de répondre. C'était une fille qui pouvait avoir
-de dix-huit à vingt ans. Ses cheveux étaient si beaux, que je regardai
-au-dessus de sa tête s'il n'y avait pas en l'air un rayon de soleil qui
-leur donnait ce brillant et cette couleur dorée. Ses yeux étaient grands,
-d'un bleu tendre; leur grande expression de douceur annonçait un
-caractère faible. Son front était encadré de deux boucles. Cette coiffure
-devait être celle qui lui allait le mieux; elle le savait et bravait le
-règlement en se frisant tous les jours. Sa figure était longue, son nez
-long, un peu aplati du bas; sa lèvre inférieure dépassait la supérieure;
-la bouche était grande, les dents mal rangées, mais blanches. Elle avait
-de vilaines choses, pourtant la blancheur de sa peau, ses beaux yeux et
-ses cheveux qui dissimulaient en tombant de chaque côté son menton de
-galoche, en faisaient une fille agréable. Elle me parut avoir quatre
-pieds et demi; ses épaules étaient larges, mais un peu hautes.
-
-Je dis à Denise qui attendait la fin de cet examen.
-
---C'est une drôle de figure; le bas est affreux, commun; le haut est
-admirable. Quel est son caractère? Elle doit être bonne.
-
---Oui, me dit Denise, mais elle a le caractère comme la figure:
-c'est-à-dire qu'elle en a deux. Elle est fantasque, insouciante. On peut
-lui dire ou lui faire des choses désagréables: elle ne se fâchera pas;
-puis, un autre jour, où on ne lui dira rien, elle s'emportera sans
-motifs. On la pourrait croire un peu folle. Elle a été bien élevée. Elle
-s'est sauvée de chez ses parents parce qu'elle avait une belle-mère. Je
-ne sais pourquoi on l'a fait enfermer ici. En sortant, elle est entrée en
-maison.
-
-Je tournai la tête et je vis, au bout de la grille où j'étais, une petite
-fille de douze à treize ans, qui faisait des efforts inouïs pour être
-aperçue d'en bas.
-
---Regarde donc comme cette petite se remue.
-
---C'est pour tâcher que sa mère, qui est là aux prévenues, la regarde.
-Vois-tu cette grosse femme qui tourne les yeux de notre côté? c'est sa
-mère. Elle a vendu sa fille, et elle va être condamnée au moins à trois
-ans. Cette petite que tu vois là a fait ce qu'elle a pu pour la défendre,
-mais son autre fille qu'elle a vendue, il y a deux ans, l'a dénoncée et
-l'a chargée à outrance, parce qu'elle lui avait fait des scènes pour
-avoir de l'argent.
-
-Cette femme me fit horreur; j'en détournai les yeux.
-
-A l'autre bout du banc des prévenues, il y avait une petite femme brune,
-délicate, qui avait l'air souffrant. Je la fis remarquer à Denise.
-
---Ah! c'est la femme en couche, celle-là! elle à fait assez de bruit, en
-arrivant ici. Elle était mariée à un brave homme qui l'adorait; il lui
-donnait tout ce qu'elle voulait, et, comme il faisait de très-belles
-affaires, il n'y avait rien de trop beau pour sa femme. Il paraît qu'elle
-était très-pincée, très-sévère pour les autres. On ne l'aimait guère. Son
-mari fit un grand voyage; il resta un an absent. Quand il arriva, une
-bonne voisine lui annonça qu'il était père depuis huit jours. Il paraît
-que cette nouvelle ne lui fit pas tout le plaisir qu'on aurait pu croire,
-car il ne rentra pas chez lui, et revint, dans la nuit, avec le
-commissaire de police. Il fit arrêter sa femme, ainsi que son commis qui
-était monté pour la soigner. Le mari, qui était un mouton, s'était changé
-en loup.
-
---Pauvre femme! dis-je en la regardant, elle est bien à plaindre.
-
---Tu la trouves à plaindre, fil Denise étonnée; moi, je ne la plains pas.
-C'est sa faute; on ne vole pas les gens. Si cet homme ne lui convenait
-pas, fallait pas qu'elle l'épouse; quand on a une langue pour dire oui,
-on peut dire non. Si en sortant d'ici on voulait m'épouser, je refuserais
-parce que je veux être libre. Une autre, une femme comme celle-là, par
-exemple, se marierait et serait libre tout de même. Tiens, regarde la
-seconde femme sur le sixième banc; voilà une femme qui est à plaindre!
-Tu vois comme elle est jolie! c'est une Bordelaise. Un homme, assez beau
-garçon, lui a fait des propositions; elle l'a épousé, croyant qu'il
-l'aimait. Pas du tout, il l'a mise dans une boutique où sa beauté
-attirait du monde; il a fini par lui dire ce qu'il attendait d'elle. Il
-la vendait lui-même au plus offrant et la battait comme plâtre, quand
-elle refusait. La police s'en est mêlée; on les a arrêtés tous les deux.
-Il a donné son consentement pour qu'on l'inscrivît, afin qu'elle fût plus
-libre. Moi, je l'étranglerais; mais elle l'adore, à ce qu'il paraît. Je
-crois que c'est de la peur.
-
---Eh bien! moi, je ne plains pas celle-là; c'est une femme sans cœur,
-sans caractère; c'est une machine.
-
---Qui donc vous raconte tout cela?
-
---La fille de salle qui va dans les cours, et avec qui je suis amie.
-
-La messe finie, tout le monde sortit dans l'ordre où l'on était entré.
-Nous descendîmes. A la dernière marche, Denise se baissa et ramassa
-quelque chose qu'elle mit dans son fichu.
-
-Arrivées dans le jardin, elle m'emmena dans un coin et tira un papier
-plié tout petit.
-
---Vois-tu, me dit-elle, elle m'aime plus que toi, celle-là; voilà deux
-ans qu'elle a quitté la correction, elle ne m'oublie pas. Puis elle lut:
-
- «Ma bonne chérie, le temps approche où tu vas prendre ta volée.
- Moi, si c'était à refaire, je ne le ferais peut-être plus. Je
- n'ai pas de chance, voici ma troisième condamnation. J'ai passé
- la nuit dans un hôtel du quartier latin; j'ai été prise par la
- ronde; m'en voilà pour un mois. Je suis triste; il y a loin de ce
- que je m'étais figuré à ce qui est. Si tu ne reçois pas mon
- billet, ce ne sera pas ma faute; j'ai peur d'avoir mal compris
- ton signe. Je pense bien souvent à toi. J'en suis à regretter la
- correction.
-
- «MARIE LA BLONDE.»
-
-
---Vous voyez que vous aviez tort de dire, hier, qu'il pouvait y avoir des
-femmes heureuses dans ce genre de vie.
-
---Mais je le dis encore, répondit Denise en repliant sa lettre. Marie n'a
-pas de volonté; elle s'est amourachée d'un étudiant, qui la fait aller.
-Elle n'en bouge pas; c'est chez lui qu'on l'aura prise.
-
-Nous étions, en ce moment, une quarantaine à la correction. C'était une
-vraie république; on était sans cesse à se disputer et à se battre.
-
-Un jour, deux des plus mauvais sujets se querellaient dans l'atelier;
-Mlle Bénard entre.
-
---Tais-toi, dit l'une d'elles, nous nous retrouverons dans le jardin.
-
-Je croyais ce rendez-vous oublié; pas du tout, elles allèrent dans un
-coin et se battirent à coups de pied et à coups de poing.
-
-Il y en avait d'une perversité incroyable et d'une hardiesse étonnante.
-Ainsi, une fille de douze ans prit la fuite par-dessus les murs, qui ont
-au moins soixante-dix à quatre-vingts pieds de haut; une autre se sauva à
-la place d'une blanchisseuse.
-
-Enfin, comme tout ce qui est défendu devient une passion, ces enfants,
-ces femmes trouvaient des moyens pour causer ensemble, pour s'écrire.
-
-Ce qui faisait le plus de ravages dans cette maison, à l'époque dont je
-parle, c'étaient ces liaisons entre des filles de douze et de quinze ans
-et des femmes de trente et de quarante ans. Elles parviennent à tromper
-la surveillance la plus active.
-
-Chaque lettre qui entre et qui sort est lue et marquée.
-
-Malgré toutes les précautions, les embaucheuses trouvent moyen d'exercer
-leur infâme métier.
-
-On appelle embaucheuses les femmes qui vont trouver une jolie fille et
-lui donnent l'adresse des mauvaises maisons qu'elles représentent, en en
-faisant un grand éloge.
-
-Elles montent la tête à de pauvres enfants, qu'elles entraînent du côté
-des écoles ou de la Cité, dans des bouges immondes, où elles meurent
-jeunes quand elles sont faibles.
-
-Ce qu'il y a de plus horrible, c'est la perversité de la corruption dans
-ce milieu infernal. Il n'est pas rare d'entendre des enfants de dix ans
-dire ce qu'elles veulent être, et où elles iront quand elles auront
-l'âge.
-
-Le parloir est au rez-de-chaussée, la correction au troisième. Il y a
-dans le mur un tuyau qui vient d'en bas. Quand on sonne, c'est un signal
-pour appuyer l'oreille contre l'entonnoir. On demande quelqu'un au
-parloir: tout le monde lève la tête, tout le monde espère.
-
-Celle qu'on appelle court comme une folle, les autres sont tristes; puis,
-quand elle remonte avec des provisions, toutes les autres l'entourent.
-Elle a vu quelqu'un qui vient du dehors; il semble qu'elle rapporte des
-nouvelles d'un autre monde.
-
-J'étais là depuis un mois, sans que personne m'eût donné signe de vie.
-C'est alors que l'on souffre. Quand on est condamné, on compte chaque
-heure, chaque minute, qui vous rapproche de la délivrance; quand un ami
-vous écrit, on sait que quelqu'un pense à vous; mais rien, rien! Aussi,
-avais-je des moments de rage où, emportée par la violence de mon
-caractère, je jurais de me venger, de faire pis que tout le monde. Ces
-moments d'exaspération ne duraient pas longtemps, mais ils me gâtaient le
-cœur.
-
-Nous avions avec nous une fille nommée Augustine, qui était à peu près de
-mon âge. Cette fille était d'une gaieté intarissable; quand j'étais
-triste, Denise allait la chercher. Je ne puis la comparer qu'à un singe.
-Elle nous annonça que son père était décidé à la retirer de la
-correction.
-
---Je lui ai persuadé que je deviendrais ici pire que je ne suis, et il a
-cru que c'était possible, ajoutait-elle en éclatant de rire. Pauvre
-bonhomme de père, je vais le lâcher au bout de la rue.
-
-Je lui dis que c'était mal.
-
---Merci, me dit-elle; il m'a promis, si je me conduisais mal, d'employer,
-avec son tire-pied, un procédé de correction qui n'est pas caressant du
-tout. Pour sortir, j'ai répondu que j'y consentais; mais je sais comment
-il s'en acquitte, et j'aime mieux me donner de l'air.
-
-Le soir, elle vint me trouver dans la cour, et me dit d'un air grave:
-
---J'ai quelque chose à vous demander.
-
-Je crus qu'elle allait me faire quelques plaisanteries; je la suivis dans
-un coin, un peu méfiante; elle m'arrêta, regarda si on ne l'entendait
-pas, et me dit:
-
---Je sors demain; je n'ai pas d'effets. Vous êtes grande comme moi,
-voulez-vous me prêter les vôtres? je vous les renverrai dans deux jours.
-Je vais aller en maison; on m'en donnera; je vous ferai rapporter de
-suite ce que vous m'aurez prêté. Seulement, ne le dites à personne, parce
-que cela est défendu.
-
-Je lui fis observer que je n'avais que cela; que, si je le lui prêtais,
-il fallait qu'elle me le renvoyât de suite.
-
-Elle me fit tant de promesses, que je crus à sa sincérité, et que je
-consentis.
-
-Elle partit. Quelques jours après, comme elle ne me renvoyait rien, je
-fis part de mes inquiétudes à mon amie.
-
---Sotte! pourquoi ne m'en as-tu rien dit? Ce sera amusant quand tu
-partiras.
-
---Quant à cela, la maison me fournira bien un sac pour m'ensevelir: je ne
-sortirai jamais d'ici.
-
---Te voilà avec tes idées noires. Tiens, on sonne la récréation; viens en
-bas.
-
-Je la suivis.
-
-Il y avait, dans notre enclos, une porte qui était le sujet de la
-curiosité générale. Cette porte, qui était cintrée par le haut, était
-exhaussée au-dessus du sol: il fallait monter deux marches pour y
-arriver. Nous ne l'avions jamais vue ouverte. On cherchait toujours à
-voir, par une fenêtre ou par un trou, ce qui se passait à l'intérieur;
-et, comme on n'avait rien découvert, chacune avait une idée. C'était
-l'amphithéâtre de l'infirmerie.
-
-Il y avait des internes qui travaillaient; mais il leur était défendu
-d'ouvrir de ce côté. Ils devaient entrer et sortir par une autre porte,
-qui donnait sur la cour de l'hôpital. Je partageais alors l'ignorance
-générale au sujet de cette porte mystérieuse; mais je n'étais pas moins
-intriguée que les autres.
-
-Ce jour-là, sans doute, on avait égaré la clef; on était entré par la
-petite porte, et on l'avait poussée sans la fermer.
-
-Je descendais avec Denise, qui me laissa pour aller parler à une autre.
-Je passai près de la porte; je montai les deux marches, et je la poussai
-doucement: elle s'ouvrit; je me penchai en avant. Tout-à-coup, je me
-redressai, comme poussée par un ressort. Ce que je venais de voir était
-affreux. Je me raidis contre le chambranle de pierre; on eût dit que j'y
-étais attachée. J'avais vu, étendue sur une table de marbre, une jeune
-fille, dont le ventre et la poitrine étaient ouverts par de grandes
-incisions; elle n'était pas défigurée; ses yeux étaient à demi ouverts.
-Le jour que fit la porte en ouvrant miroita sur sa figure. Je crus
-qu'elle avait bougé; je la regardai si fixement que ma vue se brouilla.
-J'attachai mes deux mains au mur, derrière moi; je restai le cou tendu,
-la bouche ouverte, l'œil fixe.
-
---Que fais-tu donc là? me dit Denise en s'approchant.
-
-Je fis un effort inouï pour m'arracher du mur, où il me semblait que
-j'étais scellée, et je me jetai dans ses bras.
-
-Elle me fit descendre les marches en me disant:
-
---Es-tu folle; si c'est comme cela que tu te distrais de tes idées
-noires, tu choisis bien!
-
-Je voulus oublier ce que je venais de voir. Ce fut plus fort que moi.
-
---Quel sort! me disais-je. Si jeune! si jolie! mourir seule! sans qu'un
-parent, un ami, soit là pour rassembler vos restes! Mon Dieu! est-ce vous
-qui faites ainsi la part de chacun?
-
-Je passai une nuit affreuse.
-
-Une de nous vint à mourir; j'étais si triste que je changeais à vue
-d'œil.
-
-Un jour, je me levai gaie, presque heureuse. Je dis à mon amie:
-
---Je ne sais ce qui va m'arriver; j'ai fait de beaux rêves.
-
---Tu es donc superstitieuse? fit Denise en riant.
-
---Tout ce que tu voudras. Mes rêves me trompent rarement.
-
---Voyons, conte-moi le tien. Tu as rêvé qu'on prenait Saint-Lazare
-d'assaut et qu'on nous donnait la clef des champs.
-
-Je ne répondis rien; j'allai m'asseoir à mon métier. Chaque fois qu'on
-ouvrait une porte, mon cœur battait. Une heure sonnait en même temps
-que la sonnette du parloir.
-
-La femme qui écoutait le nom qu'on allait demander ne l'avait pas
-entendu, que je m'écriai:
-
---C'est moi, n'est-ce pas?
-
-Elle se retourna et dit à haute voix:
-
---Céleste, au parloir.
-
-Au lieu de courir comme les autres faisaient, je restai sur ma chaise, si
-tremblante, que je ne pouvais pas me lever.
-
---Conduisez-la, dit Mlle Bénard; elle n'y est jamais allée.
-
-Denise s'offrit pour m'accompagner, et, sans attendre la réponse, elle
-m'entraîna vers l'escalier. Je m'arrêtai au second étage, les jambes me
-manquaient.
-
---Qu'est-ce que tu vas dire à ta mère? me demanda-t-elle en s'arrêtant
-aussi.
-
---Mais je vais lui dire tout ce qui s'est passé.
-
---Eh bien, si, comme tu me l'as dit, elle aime cet homme, ne le fais pas,
-sans savoir si elle le voit toujours. Il lui aura conté tout cela à sa
-manière. On pourrait t'oublier ici.
-
-J'étais en bas. Un gardien me fit entrer et dit à ma compagne de
-m'attendre à la porte.
-
-Ma mère était assise sur une chaise, au fond d'une grande salle, garnie
-de bancs en chêne tout autour. Les dalles étaient blanches. Il y avait un
-Christ au mur.
-
-Je baissai la tête et j'attendis. J'avais perdu depuis longtemps
-l'habitude d'embrasser ma mère. Elle ne fit pas un pas vers moi; je
-n'osai pas m'approcher.
-
---Malheureuse! me dit-elle enfin, tu n'as pas honte de me faire venir
-ici.
-
-Je relevai la tête; le ton avec lequel elle me parlait m'étonna. J'étais
-si sûre que c'était moi qui avais le droit de lui faire des reproches!
-D'abord, je ne sus que répondre; puis, sentant le sang me bouillonner au
-cœur, je lui dis:
-
---J'espère, ma chère mère, que tu sais ce qui m'y a conduite, et que tu
-ne viens pas me faire des reproches. Tu as mis assez de réflexion à venir
-ici; tu dois être faite à l'idée de m'y savoir, et, puisque te voilà, à
-l'idée d'y venir.
-
---Oh! me dit-elle, il paraît que cela n'a pas changé ton caractère. Il
-n'y a que trois jours que je sais que tu es ici; c'est le temps qu'il m'a
-fallu pour avoir une permission.
-
---Qui donc maintenant reçoit tes lettres?
-
---Personne.
-
---On t'a pourtant écrit cinq fois.
-
---C'est faux.
-
---Depuis combien de temps es-tu de retour à Paris?
-
---Depuis un mois.
-
---Que t'a-t-on dit quand tu es arrivée? Tu as dû t'apercevoir que je
-n'étais pas là!
-
---On m'a dit la vérité.
-
---Et quelle est cette vérité?
-
---Que tu t'étais laissé entraîner par une femme et sauvée de la maison.
-
---Et qui est-ce qui t'a dit cela?
-
-Elle ne me répondit pas.
-
---Comment as-tu su que j'étais ici?
-
---Il y a trois jours, une femme m'a arrêtée dans la rue, celle qui t'a
-fait prendre. Elle m'a dit où tu étais, en me faisant je ne sais quel
-conte, en me disant qu'elle était venue vingt fois, qu'on n'avait pas
-voulu la laisser monter, qu'on lui avait dit que je n'étais pas revenue.
-
---As-tu demandé au marchand de vins si c'était vrai?
-
---Non, à quel propos lui aurait-on défendu ma porte?
-
-J'hésitai un peu et je lui dis:
-
---Comment se porte M. Vincent?
-
---Bien, me dit-elle; il m'a accompagnée; il m'attend dehors.
-
-Je regardais la porte; je pensais à ce que m'avait dit Denise en
-descendant: il me semblait la voir rire au travers du mur.
-
---As-tu adressé une pétition au préfet pour me faire sortir?
-
---Je n'ai pas encore eu le temps: Vincent l'écrira demain.
-
---Non, lui dis-je, fais-la écrire par un autre, et surtout porte-la
-toi-même.
-
---Pourquoi donc?
-
---Je te le dirai plus tard.
-
-Il y avait une heure que j'étais au parloir avec ma mère; c'est le temps
-qu'on a le droit de rester.
-
---N'oublie pas d'écrire; quand viendras-tu?
-
---Dans quelques jours; j'écrirai demain.
-
-Elle m'embrassa si froidement, qu'en remontant les escaliers je me mis à
-pleurer, et je dis à Denise:
-
---Tu avais raison, je suis perdue; je ne sortirai jamais d'ici. Pauvre
-Thérèse! je l'accusais d'oubli. _Il_ l'empêchait de voir ma mère et il
-gardait les lettres. Oh! cet homme me rendra méchante, haineuse; je me
-vengerai un jour ou l'autre.
-
-Le temps passait lentement. Je faisais mille projets sur ce que je devais
-dire à ma mère.
-
---Si je lui dis tout, pensais-je, et qu'elle me croie, c'est bien; mais
-si elle ne me croit pas, elle me laissera ici. Non, il vaut mieux
-patienter. C'est devant lui que je dirai tout à maman. Il n'osera pas me
-démentir.
-
-Huit jours se passèrent ainsi. Ma mère revint; elle me dit qu'elle avait
-fait la demande, mais qu'on n'avait pas répondu.
-
-L'inquiétude me reprit. Huit jours se passèrent encore. Ma mère m'annonça
-enfin qu'elle avait une réponse et que dans deux ou trois jours je serais
-libre.
-
-En effet, le troisième jour, on vint dans ma cellule me dire de
-m'habiller, que je partais à deux heures.
-
---Mais je n'ai rien, m'écriai-je; on ne m'a pas rendu mes affaires. J'ai
-oublié d'en parler à ma mère. Aurai-je le temps d'envoyer d'ici chercher
-des vêtements?
-
---Non, me répondit la gardienne, pas d'ici, mais du dépôt où vous
-resterez jusqu'à demain. On vous laisse vos effets de correction, qu'on
-nous renverra demain par le panier.
-
-Je fus à la cellule de Denise. Elle se mit à pleurer si fort que toute ma
-joie me quitta. Je l'embrassai, je lui fis toutes les promesses
-possibles. Elle fondait en larmes.
-
---Je te jure que j'irai te voir n'importe où.
-
-Je passai mes deux dernières heures assise sur son lit. Je l'embrassai
-une dernière fois et je sortis.
-
-J'étais au bout du grand corridor, que j'entendais encore ses sanglots.
-
-Je partis comme j'étais venue, dans la même voiture: il n'y avait que mon
-costume de changé. Mais je ne savais pas encore l'impression terrible que
-le séjour à la correction devait laisser dans mon caractère, l'influence
-que ces quelques mois devaient avoir sur mon triste avenir.
-
-Arrivée au dépôt, on me fit monter dans la chambre où j'avais déjà été.
-Il y avait foule: sept personnes dans cette petite pièce. Je restai là
-trois jours sans dormir et presque sans manger.
-
-Le quatrième jour, M. Régnier me fit demander.
-
---Ah! ça, mon enfant, j'ai écrit à votre mère de venir vous chercher;
-comment ne vient-elle pas? Mais pourquoi donc avez-vous l'uniforme de la
-correction?
-
---Monsieur, c'est que j'ai prêté mes effets.
-
---Ah! et l'on a oublié de vous les rendre. Est-ce que vous avez été
-malade? vous êtes bien pâle.
-
---Oh! monsieur, si vous saviez où l'on m'a mise. Nous sommes les unes sur
-les autres. Je suis avec une bande de mendiantes alsaciennes. Je n'ai pas
-mangé depuis mon arrivée; tout cela me dégoûte.
-
---Allons, je vais vous faire conduire à la pistole.
-
-Puis, tirant sa bourse, il me donna deux francs.
-
---Tenez, vous mangerez avec cela; et il me regarda avec un air de pitié
-et de bonté que je n'oublierai jamais.
-
-La bonté et l'humanité de M. Régnier ne le mettaient pas à l'abri des
-rancunes auxquelles l'exposaient ses fonctions. A Saint-Lazare, c'était à
-qui le chansonnerait!
-
-Combien de fois j'ai entendu proférer contre lui des menaces de mort!
-
-Une fois même, M. Régnier a failli être victime de la fureur d'un de ces
-êtres à qui toute idée de discipline est insupportable, et qui haïssent
-instinctivement tous ceux qui sont chargés de maintenir l'ordre dans la
-société.
-
-Dans ce temps-là, les femmes arrêtées étaient conduites dans le cabinet
-de M. Régnier; il prononçait en leur présence la condamnation aux
-punitions administratives qu'elles avaient encourues.
-
-Une de ces femmes que j'ai essayé de dépeindre, quand je vous ai parlé de
-mon arrivée à la correction, lui lança à la tête un énorme presse-papier
-en marbre qui, heureusement, ne l'atteignit pas.
-
-C'est même depuis ce moment que l'usage a été modifié, et que les
-condamnées apprennent seulement à Saint-Lazare la durée de la détention
-qu'elles auront à faire.
-
-Je ne crois pas, d'après ce que j'ai vu, que M. Régnier ait prononcé dans
-sa vie une seule condamnation injuste. Cependant les haines, qui ne
-pouvaient éclater en sa présence, couvaient dans le fond de ces cœurs
-ulcérés. J'ai entendu dire, non pas à une femme, mais à cent:
-
---Oh! s'il y a une révolution, nous pendrons Régnier. Oh! s'il y avait
-une émeute, nos hommes brûleraient Saint-Lazare!
-
-Pauvre monsieur Régnier! si bon pour moi et pour tant d'autres; j'ai
-souvent tremblé pour ses jours.
-
-Sur son ordre, on me conduisit à la pistole. C'était une chambre de
-quatre pieds carrés, avec une fenêtre garnie de barreaux, un lit de
-sangles, une petite table.
-
-Tous les prisonniers ont le droit, moyennant un franc par jour, d'aller à
-la pistole. Beaucoup préfèrent les salles communes; c'est moins triste
-que cette cellule.
-
-La fin de la journée et la nuit me parurent un siècle.
-
-A onze heures, on me fit appeler. J'entrai dans le cabinet de M. Régnier;
-ma mère y était.
-
---Vous allez vous en aller, mon enfant; votre mère promet de bien veiller
-sur vous. Faites bien attention: ne vous laissez entraîner par aucune de
-ces femmes que vous avez pu rencontrer; car si vous reveniez, vous
-trouveriez en moi un juge sévère. Votre mère ne pourrait plus vous avoir;
-je vous enverrais au couvent de Saint-Michel jusqu'à vingt et un ans. On
-rase la tête en entrant; vos cheveux auraient le temps de repousser.
-
-Je lui promis du fond de mon cœur d'être sage, et lui dis que si
-jamais je revenais il pouvait m'enfermer pour le reste de mes jours.
-
-Il me fallut attendre encore une heure pour qu'on allât me chercher des
-effets.
-
-Enfin les portes s'ouvrirent: j'étais libre!
-
-
-
-
-VIII
-
-LA CHUTE.
-
-
-L'air me parut embaumé; je le respirais comme une fleur enivrante qui
-m'engourdissait et faisait circuler dans mes veines un bien-être inconnu.
-«Libre!» m'écriai-je, et je courus jusqu'au quai sans tourner la tête. Je
-m'arrêtai au bord du parapet; je regardai l'eau couler. Ma pensée s'en
-allait avec elle! Je fus arrachée de mon extase par ma mère, qui venait
-de me rejoindre, et me dit en me tirant le bras:
-
---Où vas-tu donc? ce n'est pas notre chemin.
-
---Ah! pardon, ma bonne mère, lui dis-je en l'embrassant à plusieurs
-reprises, pardon! J'ai l'air d'une folle, n'est-ce pas? mais je suis si
-heureuse! Ah! que c'est bon d'être libre! Vois donc la rivière! comme
-elle est indépendante! comme tout cela est joli! Je ne m'en étais jamais
-aperçue. C'est vrai qu'il faut être privé des choses pour savoir ce
-qu'elles valent. Oh! que je t'aime, ma bonne mère!... Et je l'embrassai à
-la fâcher.
-
---Reste tranquille; tu vois bien que tu me chiffonnes. Je suis bien aise
-que tu y tiennes tant à la liberté; tu ne recommenceras pas.
-
-Je n'étais pas à ce qu'elle me disait. Je répondais: Oui, maman.
-
---Nous allons rentrer: tu travailleras avec moi.
-
---Oui, maman.
-
---Ne sois pas malhonnête avec ce pauvre Vincent.
-
-Cela me tira de ma contemplation. Je la fis recommencer.
-
---Oui, me dit-elle, tâche de vivre en paix avec lui, pour l'amour de moi.
-
---Comment pour l'amour de toi? Est-ce que tu espères le garder?
-
-Ce fut elle qui s'arrêta et me regarda étonnée.
-
---Ah! c'est vrai, tu ne sais que ce que l'on t'a conté! je vais te dire
-la vérité.
-
-Pendant ma narration, elle rougit, pâlit, pleura. Je venais évidemment
-de la faire beaucoup souffrir. Elle ne me répondit rien.
-
-Nous arrivâmes. Vincent était à cette fenêtre où je m'étais blessée. Ma
-mère monta d'un pied ferme; mes jambes fléchissaient. La vue de cette
-maison me rappela tout, et l'air me parut étouffant. Enfin, prenant ma
-résolution, je montai plus hardiment.
-
---Qu'ai-je à craindre? me disais-je, ma mère est là. Je vais chez elle.
-Il ne pourra me démentir.
-
-J'entrai, regardant Vincent en face. Je croyais le voir se troubler; pas
-un muscle de sa figure ne bougea.
-
-Ma mère avait la même idée que moi; elle se retourna de mon côté, et me
-dit:
-
---Allons, répète devant lui tout ce que tu m'as dit en chemin.
-
-Ce fut moi qui changeai de couleur et perdis contenance. Je vis la figure
-de ma mère s'éclairer d'un espoir qui me fit un mal affreux. Elle doutait
-de moi. Cette pensée me révolta.
-
-J'avançai, la tête haute, le regard fixe. Vincent ne donna pas un signe
-d'émotion. Son calme m'exaspéra.
-
---Êtes-vous devenu muet! dites donc pourquoi je suis partie d'ici. Dites
-donc ce qui s'est passé! Et je lui répétai tout ce que j'avais dit à ma
-mère.
-
-Quand j'eus fini, ma mère lui dit: «Répondez donc!» Cela avait plutôt
-l'air de dire: «Démentez-la, je vous croirai.»
-
-Vincent sentit son avantage. Il n'en fut que plus impassible.
-
---J'attendais qu'elle eût fini. Je n'ai pas grand'chose à dire; du reste,
-vous savez que votre fille me déteste. Moi, je l'ai connue enfant, et, à
-cause de vous, je l'aime beaucoup. Elle est rentrée toute triste; j'ai
-tâché de la consoler. Je ne sais ce qu'elle s'est figuré; elle s'est
-sauvée. C'est un prétexte.
-
-Je devins livide!
-
-Je regardai ma mère. Sa figure était calme. Je serrai les dents et je
-sentis mon cœur trop étroit pour contenir ma colère et ma haine.
-
-Ma mère eut sans doute peur de l'état dans lequel elle me voyait, car
-elle le pria de nous laisser seules.
-
-Il prit son chapeau et passa près de moi. Ses lèvres ébauchèrent un
-sourire qui me mit en fureur.
-
---Tu le crois plutôt que moi, n'est-ce pas? Il me rit au nez. Il est bien
-sûr que tu le préfères; qu'il peut tout ici. Eh bien! je lui cède la
-place. Moi, je ne peux plus vivre ici. Tu es bien décidée à le garder, je
-pars.
-
-Ma mère se mit devant la porte et me prit dans ses bras.
-
---Voyons, Céleste, écoute-moi.
-
---Non: si tu ne me promets pas de mettre cet homme à la porte.
-
---Eh bien, oui, je le quitterai; mais écoute-moi. Il vient d'hériter de
-quelques mille francs; il me les a promis pour m'établir. Prends patience
-pour quelque temps; je ferai semblant de le croire. Contiens-toi. En
-changeant de logement, je me séparerai de lui, et nous resterons toutes
-les deux.
-
-J'étais à bout de forces. Les insomnies, les émotions m'avaient épuisée.
-En songeant à l'avance à cette scène, je m'étais attendue à quelque chose
-de violent et de décidé; je m'étais dit:
-
---Ma mère choisira entre lui et moi.
-
-Une minute décidera de mon sort. Je n'avais pas pressenti que cela
-tournerait en longueur. Le dénoûment prolongé me frappait de surprise et
-paralysait ma volonté. Ces idées d'intérêt et de calcul que ma mère me
-mettait en avant, pour différer de prendre un parti, m'affadissaient le
-cœur; je ne comprenais pas alors combien ce sentiment, qu'on nomme
-l'amour, avait de puissance sur l'âme des femmes de son âge: ma mère
-avait alors quarante-sept ans. Je ne cédai pas, je cessai de lutter.
-C'était tout ce que ma mère voulait.
-
-Elle déposa ce masque de sévérité, qu'au fond du cœur elle savait bien
-que je ne méritais pas de voir sur son visage. Elle m'embrassa avec plus
-d'effusion qu'elle ne l'avait fait depuis longtemps. Je lui rendis ses
-caresses à contre-cœur, mais je les lui rendis.
-
-Je me couchais avant que Vincent rentrât; je me levais quand il était
-parti. J'évitais toutes les occasions de le voir; car, lorsqu'elles se
-présentaient, c'étaient des querelles sans fin.
-
-Le temps s'écoulait et je ne voyais aucun changement s'accomplir. Ma mère
-paraissait avoir oublié.
-
-Un jour, il revint dans la journée, et me trouvant seule il osa me dire:
-
---Allons, viens que je t'embrasse, boudeuse. Je t'avais bien dit que ta
-mère ne te croirait pas. Tu as eu bien tort; mais, si tu veux, il est
-encore temps.
-
---Tenez, lui dis-je, on monte; je crois que c'est ma mère; je vais vous
-donner ma réponse devant elle... Ma chère mère, arrive donc pour me
-conseiller. Voici ce que monsieur me proposait à l'instant; que penses-tu
-que je doive faire?
-
-Il me regarda, haussa les épaules et dit à ma mère:
-
---En vérité ta fille est folle. Elle ne sait qu'inventer pour nous
-brouiller.
-
-Ma mère ne répondit rien.
-
---Ah! ça, lui dis-je? Était-ce pour te moquer de moi que tu m'as promis
-que tu allais le quitter? Crois-tu que, sans cette promesse, je serais
-restée ici? Voyons, parle!
-
-Ma mère s'emporta contre moi, me disant qu'elle ne pouvait avoir
-confiance en moi; que du reste elle était fatiguée de tout cela; que ceux
-qui voulaient partir étaient libres.
-
-Ses paroles me tombaient si lourdement sur le cœur, qu'il ne battait
-plus.
-
-Je me mis à pleurer en lui disant:
-
---Il ne vous manquait plus que de me chasser; vous le regretterez.
-
-Je me dirigeai vers la porte.
-
-Vincent se mit devant moi et m'empêcha de sortir. Il me demanda pardon
-d'avoir été cause de tout cela; il me supplia de rester, me disant que,
-s'il le fallait, il partirait plutôt lui-même.
-
-Où aurais-je été? je ne connaissais personne. Je n'avais pas une seule
-relation à Paris. La seule maison où j'avais travaillé m'était à jamais
-fermée. Je n'avais eu qu'une affection: ma mère! qu'un appui: ma mère!
-Cet appui et cette affection me manquant, j'étais seule.
-
-Je rentrai dans mon cabinet. Je le vis embrasser ma mère à travers les
-carreaux. Mon cœur se souleva.
-
---Oh! si je pouvais me sauver, si j'avais seize ans! Une idée affreuse
-venait de me traverser l'esprit. Je la chassais; elle revenait plus forte
-que ma volonté, et je m'endormis en comptant mon âge à un jour près.
-
-Je rêvai de Denise, des conseils et des indications qu'elle m'avait
-donnés.
-
-Il me semblait que je prenais une voiture, que je donnais au cocher une
-adresse dont le souvenir, malheureusement pour moi, s'était trop bien
-gravé dans ma mémoire, et revenait à ma tête brûlante, dans ces heures de
-cauchemar et d'angoisse... Je me croyais vengée.
-
-Je m'éveillai sous l'influence de ces songes funestes, et comme armée
-d'un sombre courage. Le démon du mal s'était emparé de moi; il ne devait
-plus lâcher sa proie.
-
-Je comptais les jours, les heures. A chaque scène, à chaque querelle, je
-disais: «Bon! bon! encore deux mois, encore quinze jours, et je vous
-quitterai pour ne jamais vous revoir. Je deviendrai riche; je n'aurai
-plus besoin de vous.» Les douces impressions de ma vie, jusqu'alors
-innocente et simple, s'effaçaient de mon souvenir. J'ouvrais mon
-imagination à des scènes bizarres, impossibles.
-
-N'ayant encore vu de la vie que son côté le plus étroit et le plus
-malheureux, j'aspirais à m'élancer vers un horizon plus étendu, que je
-peuplais de fantômes évoqués de tout ce que j'avais vu sur les scènes des
-théâtres du boulevard! J'étais folle!
-
-Soit qu'on ne comprît pas l'état de mon âme, qu'on ne crût pas à
-l'énergie de ma résolution, et qu'on fût heureux de se débarrasser de
-moi, par un motif ou par un autre, on ne combattait pas mes projets de
-départ.
-
-La vie devenait insupportable pour tout le monde. J'avais tellement en
-horreur la faiblesse de ma mère que je ne pouvais plus la regarder.
-Enfin, il me vint une pensée terrible. Avant de tout quitter, je voulus
-faire une dernière épreuve.
-
---Voyons, dis-je à ma mère, je veux te convaincre. Fais semblant de
-passer la journée dehors; cache-toi dans ma chambre; écoute, et tu verras
-si je t'ai menti.
-
-Elle hésita longtemps, mais enfin elle consentit. Nous convînmes de tout
-pour le lendemain.
-
-Vincent rentra à neuf heures.
-
---Où est ta mère? me dit-il.
-
---Elle n'est pas revenue.
-
-Il fit quelques tours dans la chambre sans me dire un mot, et il prit un
-livre.
-
-Je regardai du côté du cabinet avec inquiétude, pensant que ma mère
-triomphait de voir l'épreuve tourner contre moi. Enfin ma haine l'emporta
-sur tout autre sentiment. Je m'approchai de lui.
-
---Vous aviez raison quand vous me disiez qu'elle ne me croirait pas. Il
-faut que vous lui ayez jeté un sort. Si je vous avais aimé autant qu'elle
-vous aime, qu'est-ce que vous seriez devenu?
-
-Il me regarda sans me répondre. Il me sembla voir mon rideau bouger. Je
-me rapprochai encore de lui.
-
---Vous ne me dites plus rien. Vous voyez bien que j'ai bien fait de ne
-pas accepter; si j'étais partie avec vous, vous ne m'aimeriez déjà plus.
-
---Essayez, me dit-il... Et il attacha sur moi un regard qui me força de
-baisser les yeux.
-
---Que j'essaye quoi?
-
---De me suivre, d'être ma maîtresse.
-
---Eh bien! et maman?
-
---Bah! Elle est faible de caractère et mobile de cœur; elle se
-consolera.
-
-Nous entendîmes du bruit dans ma chambre. Il me regarda; je me mis à rire
-sans lui répondre.
-
-Il courut ouvrir la porte. Ma mère était tombée au travers. Il la porta
-sur son lit. Elle était sans connaissance.
-
-Alors il eut un véritable chagrin. Il l'embrassait; il lui demandait
-pardon.
-
---Oh! criait-il, je suis un misérable! Pauvre femme! je l'ai tuée! Mon
-Dieu! pardonnez-moi! Jeanne, mon amie, reviens à toi. Je n'étais pas
-digne de ton affection. Chasse-moi; voilà tout ce que je mérite.
-
-Ma mère ouvrit les yeux, regarda autour d'elle et fondit en larmes. Je
-n'osais m'approcher.
-
---Sortez, nous dit-elle, allez-vous-en tous les deux: je veux être seule.
-
-Vincent seul obéit à cette injonction.
-
---Où veux-tu donc que j'aille? dis-je à ma mère. Et je m'assis.
-
-Elle se cacha la figure et parut ne plus s'occuper de moi.
-
-Mon cœur sautait de joie dans ma poitrine. Il me semblait que j'avais
-reconquis ma véritable place dans la maison.
-
-Une fois débarrassée de Vincent, j'étais bien certaine de regagner en peu
-de temps tout ce que j'avais perdu dans le cœur de ma mère. Mais si je
-connaissais ma mère, je ne connaissais pas encore Vincent. Non seulement
-il ne partit pas, mais je suis sûre qu'il n'éprouva pas la moindre
-hésitation.
-
-Il y a des êtres dont on ne peut pas se défaire; celui-là était du
-nombre. Si cet homme n'eût pas été un libertin effréné, il eût été
-certainement l'être le meilleur et le plus doux qu'il soit possible de
-rencontrer. C'était un chef-d'œuvre de résignation et de patience. Il
-employait toutes les qualités de sa nature souple, facile et caressante à
-se tirer des mauvais pas où ses vices le faisaient tomber.
-
-Ma mère garda le lit huit jours, avec des intervalles de fièvre, de
-délire et d'abattement.
-
-Il la soigna, pendant tout ce temps, avec une tendresse passionnée. Pour
-l'éloigner de son lit, il m'aurait fallu lui faire une scène, provoquer
-un scandale. J'en aurais bien eu la hardiesse, car il ne me faisait pas
-peur; mais, dans l'état où était ma mère, cette scène l'aurait tuée. Il
-sentit que ce courage-là me manquerait, et il en abusa.
-
-Ma mère lui disait de s'en aller; elle lui faisait les reproches les plus
-amers. Tout cela glissait sur lui. Personne ne fut jamais moins
-susceptible. Il conjurait ma mère de lui pardonner; il se mettait à
-genoux devant elle, lui faisant, pour l'avenir, les plus beaux serments
-du monde, et rejetant sa faute sur les fumées de l'ivresse, sur un
-instant de folie. Il allait jusqu'à me supplier d'intercéder pour lui.
-
-Quand il le fit, je le reçus comme il le méritait; mais je m'aperçus avec
-terreur qu'il gagnait du terrain, et qu'une fois encore il arriverait à
-son but.
-
-Ma mère s'adoucissait... pour lui. Elle changeait à vue d'œil; elle
-devait souffrir beaucoup, et je lui en voulais de souffrir pour lui.
-
-Tout d'abord, il avait demandé du temps pour arranger ses affaires, mais
-il traînait les choses en longueur, et ma mère ne le pressait plus. Toute
-espérance était perdue. Il l'emportait définitivement sur moi.
-
-Je comptai... J'avais seize ans moins un mois!...
-
-On parla de me marier à un ouvrier, pour se débarrasser de moi. Je
-refusai; l'homme dont on me parlait me déplaisait. Les ouvriers me
-faisaient peur. J'avais toujours présentes à la mémoire les scènes de
-l'insurrection de Lyon. Je n'avais pas assez de jugement pour établir des
-différences. Pour moi, qui disait: ouvrier, disait: insurgé; erreur
-ridicule et dont je n'ai été convaincue que longtemps après. Je refusai,
-et ce n'est pas là ce que je regrette; il me semble que je faisais bien
-en n'acceptant pas de me marier avec un honnête homme que j'aurais trompé
-ou rendu malheureux.
-
-On me fit mauvaise mine. Vincent en était venu à désirer, et sans en
-avoir l'air, à presser mon départ. Tout lien affectueux entre ma mère et
-moi se rompit. Un mois encore s'écoula. J'avais seize ans!... et ma
-résolution était prise.
-
-Je touche à une circonstance épouvantable et à un jour affreux de ma vie.
-Mon sort s'est décidé en quelques heures par un coup de désespoir. Il y a
-eu, dans mon existence, une journée bien horrible. Le matin, j'étais
-pure; le soir, j'étais perdue.
-
-Bien des femmes sont tombées dans cet abîme; j'ai l'orgueil de croire
-qu'aucune n'en a mieux et plus vite sondé la profondeur.
-
-Le lendemain du jour dont je parle, j'ai compris que j'étais morte, morte
-sans retour au monde, dans lequel j'avais vécu jusqu'alors.
-
-J'aurais donné la moitié de ma vie pour racheter le pas que j'avais fait,
-mais il y a des échelles qu'on ne remonte plus... J'ai accepté ma
-position de réprouvée et dit adieu au bonheur. Si c'est une expiation de
-sentir sa déchéance, je puis dire que, pour moi, l'expiation a été
-complète. Je n'ai pas plus marchandé avec l'opinion que l'opinion ne
-marchande, en général, avec les femmes tombées où j'étais tombée.
-
-Cela ne veut pas dire que je n'aie pas gardé d'orgueil vis-à-vis des
-autres damnés et damnées. Si je disais cela, je recevrais, je crois,
-beaucoup de démentis.
-
-Mais il n'est pas possible d'être plus humble que je ne l'ai été et que
-je ne le suis encore devant le caractère sacré des vertus que je n'ai pas
-eu la force de pratiquer.
-
-J'ai toujours aimé, bien que je n'aie point reçu ce qu'on appelle
-d'éducation première, à me rendre compte de mes pensées.
-
-J'ai tenu, pour moi-même, une espèce de journal de ma vie; c'est-à-dire
-que, sous l'impression des émotions ou pénibles ou douces que j'ai
-traversées, je laissais tomber sur le papier la trace écrite de ce que
-j'avais éprouvé; fragments sans suite, presque aussi souvent détruits que
-créés; mais jamais, jusqu'à ces derniers temps, je n'avais songé qu'il
-pût y avoir un intérêt quelconque dans le récit d'une existence comme la
-mienne.
-
-Deux sentiments que je ne connaissais pas ont été bien doux à mon
-cœur. Le premier, c'est que je pouvais plaire autrement qu'en charmant
-les sens, qu'en un mot on pouvait causer avec moi sans me regarder.
-J'avais toujours cru que la beauté d'une courtisane était tout; que
-personne ne s'avisait de faire attention à son esprit. La seconde idée,
-dont la révélation m'a été également précieuse, c'est que mon sort, qui
-me semblait, avec raison, si peu digne d'intérêt par lui-même et pour
-lui-même, en acquerrait peut-être un peu davantage en face des événements
-qui venaient m'accabler sans relâche. C'est ce qui m'a donné le courage
-d'écrire le récit de ma vie.
-
-Mais, arrivée au point où j'en suis, je m'aperçois que, s'il est des
-souvenirs affreux, il est, par cela même, des confessions bien difficiles
-à faire.
-
-Je voudrais bien ne pas écrire cette page de ma vie, si une confession
-comme la mienne pouvait avoir des réticences.
-
-Je ne sais quelle publicité est réservée à ces pages, mais,
-n'eussent-elles qu'un seul lecteur, je ne veux pas qu'il puisse m'accuser
-d'avoir dissimulé une seule des hontes de ma vie.
-
-Le sentiment qui me guidera dans ce récit est bien supérieur aux divers
-mobiles qui ont inspiré ma conduite. Je n'ai jamais eu de goût pour les
-livres obscènes; j'ai fait le mal en admirant le bien; j'ai vécu dans le
-vice en adorant la vertu, et je vais essayer de raconter, le plus
-chastement possible, la vie la moins chaste du monde.
-
-Je quittai la maison en me promettant de ne pas revenir, si je
-rencontrais Denise où j'allais la chercher.
-
-Les moindres détails de ce départ sont présents à ma pensée comme si j'y
-étais encore.
-
-En descendant l'escalier, je touchai ma poche pour m'assurer que ma
-fortune--cinq francs--y était bien encore.
-
-Il tombait une pluie fine. J'avais mis mes plus beaux atours, et, pour
-épargner mon bonnet, je pris un petit fiacre. Je donnai l'adresse au
-cocher, exactement comme dans mon rêve. En entendant le nom de la rue et
-le numéro, il resta tout ébahi, sans fermer la portière.
-
---Est-ce que vous ne savez pas où cela est? lui demandai-je inquiète...
-
---Si, si, me répondit-il en riant. Et il monta sur son siége.
-
-Le trajet me parut long. Nous arrivâmes devant une belle maison; le
-cocher me fit descendre; j'hésitai avant d'entrer.
-
---Est-ce bien là que vous allez? me demanda-t-il.
-
---Je pense que oui, lui répondis-je honteuse. Si vous voulez m'attendre
-cinq minutes, vous me ferez plaisir.
-
-Il me fit signe que oui, et il s'assit sur son marchepied qui était resté
-ouvert. Ayant dépassé la porte cochère, je trouvai une barrière grillée,
-je l'ouvris. Une sonnette s'agita. Ce bruit, auquel je ne m'attendais
-pas, me fit peur.
-
-Il y avait au fond de la cour d'énormes cuisines. J'allais ressortir, car
-je devais m'être trompée; Denise ne pouvait demeurer dans une aussi belle
-maison; mais, au moment où j'ouvrais la porte, une voix me dit:
-
---Qui demandez-vous?
-
-J'étais embarrassée et je répondis en balbutiant:
-
---Pardon, madame, je crois m'être trompée... Je demande Mlle Denise;
-savez-vous si elle demeure ici?
-
---Je n'en sais rien, je ne connais pas les femmes. Je ne monte jamais; je
-suis cuisinière. Puis elle appela dans la cour. Fanny!... Attendez, me
-dit-elle, la femme de chambre va descendre.
-
-Je suis assez loin de ce temps pour qu'on me pardonne un aveu, qui,
-d'ailleurs, a un rapport avec le triste récit que la vérité me force à
-faire. J'étais jolie, et, dans le lieu infâme où j'avais mis le pied, la
-beauté est le plus dangereux des passe-ports.
-
-Mlle Fanny parut. Je dois dire qu'elle avait l'air personnellement
-très-désagréable. Cependant, après m'avoir regardée, elle me parla du ton
-le plus doux et le plus caressant.
-
---Qui demandez-vous? ma fille, me dit-elle, en se mettant en face de moi
-pour mieux me voir.
-
---Je demande Mlle Denise.
-
---Je ne connais pas ce nom-là! La personne que vous me demandez doit en
-avoir un autre. Au surplus, attendez là un instant, me dit-elle en me
-montrant le péristyle qui était au bas de l'escalier; je vais vous faire
-parler à Madame.
-
-J'entrai. Au bout d'un instant, j'entendis qu'on parlait de moi à
-l'entresol.
-
---Est-elle agréable?
-
---Mieux que cela.
-
---Fais-la monter.
-
-Mlle Fanny vint me chercher et me fit entrer dans une jolie petite
-chambre qui me parut magnifique.
-
-Une grande et grosse femme entra en même temps que moi, mais par une
-autre porte. Elle avait dû être remarquablement belle. Ses cheveux
-étaient gris; ses bandeaux, retenus par une ferronnière garnie de
-diamants et de rubis; ses mains, étincelantes de bagues d'un grand prix,
-s'appuyaient à chaque meuble, car son embonpoint l'empêchait de marcher
-facilement. Elle était couverte de soie et de dentelles, et mise avec
-tant d'art, qu'à tout prendre cette masse n'avait rien de difforme.
-
-Elle me demanda le nom de famille de la personne que j'appelais Denise...
-je le lui dis.
-
---Oui, elle est ici; mais que lui voulez-vous?
-
---Madame, je voudrais la voir, l'embrasser.
-
---A la bonne heure; je craignais que vous ne vinssiez pour tâcher de
-l'emmener. C'est que je ne veux pas qu'on entraîne mes pensionnaires.
-C'est dans leur intérêt; je n'aime pas les coureuses.
-
-Elle sonna; Fanny parut.
-
---C'est bien celle que nous pensions, que mademoiselle désire voir.
-Dites-lui qu'on la demande, elle peut descendre comme elle est: c'est une
-de ses amies.
-
-Puis, se retournant de mon côté, elle m'examina avec attention. Il paraît
-que le résultat de cet examen la satisfit, car elle me demanda si je
-voulais me placer. Elle me dit qu'il lui manquait du monde, et qu'elle me
-garderait avec plaisir, si cela me convenait. Elle s'informa de mon âge,
-et voulut savoir où j'avais été jusqu'alors.
-
-Je lui répondis que j'avais à peine seize ans, que j'avais toujours
-demeuré chez ma mère, mais que j'étais décidée à sortir de chez elle.
-
---Vous n'êtes donc pas inscrite? me dit-elle étonnée.
-
---Non, madame.
-
---Oh! mais alors vous ne pouvez pas rester ici; dépêchez-vous de partir.
-Et elle sortit.
-
-J'étais si résolue dans ma funeste détermination, que je me sentis toute
-désappointée.
-
-Denise venait d'entrer. Elle se jeta dans mes bras.
-
---Je savais bien que c'était toi; je t'avais devinée! Ma petite chérie,
-que je suis heureuse de te voir!... Et elle m'embrassait mille fois.
-
-Quant à moi, je ne pouvais lui dire un mot, tant j'étais surprise de son
-costume.
-
-Elle avait une robe de chambre en satin rose, garnie de cygne; un jupon
-couvert de broderies; une chemise si transparente, que je voyais sa
-poitrine au travers. Ses cheveux avaient été frisés la veille et
-tombaient en désordre sur son cou. Son pied, que je n'avais jamais
-remarqué, me parut charmant dans sa pantoufle brodée d'or.
-
---Tu es étonnée de mon luxe, me dit-elle; reste ici avec moi, tu en auras
-autant. Je suis heureuse comme une reine.
-
---Ce n'est pas précisément cela qui me tourmente, dis-je à Denise, dont
-la coquetterie naïvement vaniteuse me semblait assez ridicule; seulement,
-je suis si malheureuse à la maison, que je voudrais bien rester ici avec
-toi. J'étais même venue pour cela; mais il paraît que l'on ne me trouve
-pas assez jolie. Cette dame qui vient de sortir a pris un prétexte pour
-me faire entendre que je devais partir bien vite.
-
---Que tu es sotte, ma chère enfant! Tu ne vois pas que c'est une
-frime!... Madame n'est pas si bête que de te laisser aller. Elle vient de
-me dire, en te quittant, que tu étais charmante, et de t'engager à
-rester. Je vais lui dire que tu veux bien; on va te cacher dans ma
-chambre jusqu'à ce qu'il soit temps d'aller là-bas.
-
-Denise avait raison, et malheureusement pour moi mes craintes n'étaient
-pas fondées.
-
-Autant il est difficile à une jeune fille, dans la position où j'étais,
-de se créer une existence honorable par le travail, autant il lui est
-aisé de glisser sur la pente du mal.
-
-Les esprits élevés, les cœurs généreux qui ont protesté au nom de
-l'humanité contre la traite des noirs, devraient bien s'occuper un peu de
-la traite des blanches.
-
-En mettant le pied sur le seuil de cette maison funeste, je ne devais
-rencontrer que trop de passions complices de mon égarement.
-
-Denise, qui était sortie, revint au bout de quelques secondes; elle me
-fit monter quatre étages et m'introduisit dans une chambre à deux lits,
-meublée simplement.
-
-Dans cette chambre, il y avait deux femmes en train de jouer aux cartes.
-Une autre lisait dans un fauteuil.
-
-Denise me présenta gravement.
-
---Mesdames, dit-elle, voici mon amie de la correction dont je vous ai
-parlé plusieurs fois; elle vient avec nous.
-
-On me fit un accueil glacial. On me regarda du haut en bas. Ces femmes
-sont assez malheureuses pour avoir besoin de consolation.
-
-On pourrait croire qu'unies par le malheur et par la honte, elles ont les
-unes pour les autres cette affection qu'elles ne peuvent plus demander ni
-à la famille, ni au monde; il n'en est rien. Dans ces asiles ouverts au
-suicide moral, on trouve les mêmes passions que dans la vie, plus
-ardentes peut-être, parce qu'elles sont développées par la solitude et
-par l'oisiveté.
-
-Mes nouvelles compagnes se mirent à chuchoter tout bas. Je n'entendais
-pas ce qu'elles disaient, mais je n'eus pas de peine à deviner qu'elles
-étaient activement occupées à me critiquer. Je ne leur en voulus pas
-trop. Elles me semblaient bien belles, une surtout qui se nommait L...
-Celle qui lui faisait face était moins jolie, mais ses mains étaient des
-chefs-d'œuvre de la nature.
-
-Denise me quitta au bout de quelques instants, pour retourner se mettre
-en conférence avec la maîtresse de la maison.
-
-Dans son brutal enthousiasme pour l'odieux genre de vie qu'elle avait
-adopté et auquel elle travaillait à m'initier, elle ne se donnait aucun
-repos qu'elle n'eût levé les difficultés qui s'opposaient encore à mon
-admission dans la maison.
-
-Il paraît que ces difficultés étaient grandes, plus grandes que je
-n'aurais pu me l'imaginer, avant de sonder la profondeur de l'abîme où je
-me laissai entraîner.
-
-J'ai fait jusqu'à présent, et je compte faire dans la suite de ce récit,
-assez bon marché de mon caractère et de ma personne, pour avoir le droit
-de dire le bien comme le mal. Je n'excuse pas mon action, je la raconte.
-
-En interrogeant, après douze années, le souvenir attaché à cette
-démarche, qui m'a perdue, et qu'on devait me faire payer si cher, je puis
-me rendre ce témoignage, que l'idée même de la dépravation était
-étrangère à la résolution que j'avais prise; ce que je démêle de plus
-distinct au milieu des sentiments confus qui m'agitaient alors, à côté de
-ma jalousie pour ma mère et de ma haine pour Vincent, c'est un besoin
-impérieux de savoir comment vivait ce beau monde envié et rêvé par les
-pauvres. Je me suis damnée par orgueil. Mon corps était plus pur que mon
-âme, et je suis tombée.
-
-Le sacrifice de la pudeur d'une jeune fille, qui se confond pour la femme
-honnête avec le bonheur de sa vie et les saintes joies de la maternité,
-ne me rappelle à moi qu'un souvenir odieux.
-
-Denise était triomphante. Aucun obstacle ne devait plus s'opposer à notre
-réunion. Quant à moi, j'étais la créature la plus malheureuse qu'on pût
-imaginer.
-
-Les deux jours que je passai cachée dans cette maison furent pour moi
-deux jours d'affreux supplice.
-
-La fièvre qui m'avait soutenue s'était subitement affaissée, et n'avait
-laissé dans mon cœur que le remords, le découragement, un immense
-dégoût de moi-même et de la vie que j'avais embrassée. Si j'avais eu
-encore un peu d'exaltation, avec mon désespoir, il est certain que je me
-serais tuée.
-
-Je me suis donné de cela plus tard à moi-même une preuve convaincante,
-mais le ressort de mon âme était brisé.
-
-Si j'avais pu effacer de mon existence un affreux moment, j'aurais fui
-cette maison maudite, mais je me sentais tellement perdue, si bas
-tombée, que je n'avais plus d'intérêt pour moi-même, ce qui est, soyez-en
-sûr, le comble de la douleur humaine.
-
-Moralement, je n'étais plus qu'un cadavre. Des volontés étrangères
-disposaient de moi, comme elles eussent fait d'un automate.
-
-On m'annonça que je devais aller à la préfecture de police pour
-régulariser ma position. Cette nouvelle me réveilla un peu de ma torpeur.
-
-J'allais nécessairement me trouver en face de ma mère, et je tremblais à
-la pensée de cette entrevue. Cependant, contre ma mère, j'avais une force
-dans ce qui me restait de conscience: c'était le sentiment profond, que
-sans l'abandon où elle m'avait laissée, sans la jalousie qu'elle m'avait
-mise au cœur, je n'aurais jamais pris un parti si désespéré. Je
-tremblais donc encore plus à la pensée de me présenter devant M. Régnier.
-
---Allons, me dit Denise, ne vas-tu pas trembler maintenant? Si tu as
-l'air de faiblir, il te renverra à la correction; si tu es bien décidée,
-il ne fera pas de difficultés. On ne peut t'empêcher de faire ce que tu
-veux, si ta mère y consent; ce qu'elle fera pour se débarrasser de toi.
-
-Mlle Fanny fit avancer une voiture. J'avais fait prévenir ma mère de se
-trouver rue de Jérusalem, à midi. La première personne que je vis ce fut
-elle.
-
-Je la remerciai d'être venue; je lui dis que mon parti était pris, que
-toute objection était inutile.
-
---Je sais bien que tu me préfères Vincent, que tu ne le quitterais
-qu'avec douleur; quand même tu le quitterais, d'ailleurs, tu ne pourrais
-plus me garder; pour éviter tout retour, j'ai jeté ma robe blanche aux
-orties. Pudeur, conscience, douleur, j'ai tout étouffé! il n'y a plus
-rien à faire pour moi. Personne au monde ne m'aimait plus; je suis morte
-pour les honnêtes gens. Ne pleure pas; ce n'est pas de ta faute. Tu es
-faible; tu as été si malheureuse, que personne ne te blâmera. Laisse ma
-destinée s'accomplir. L'ambition est entrée dans mon cœur; je
-deviendrai riche. Et puis, vois-tu, j'ai pris ma classe en dégoût; je
-n'aurais jamais pu être la femme d'un ouvrier. Ce que tu as enduré de
-misère et de privations, ce que j'ai vu moi-même me fait peur; malgré
-moi, mon imagination s'envole vers ce monde brillant, que j'aime mieux
-approcher, fût-ce en esclave, plutôt que de régner sur mes pareilles!
-
-Le mal a son orgueil comme le bien. Triste orgueil! Je m'exaltais en
-parlant, et je sentais de nouveau la fièvre me monter au cerveau.
-
---Folle! me dit ma mère, qui donc t'a ainsi monté la tête? C'est la
-misère et l'infamie que tu veux me faire accepter pour toi! Oui, j'ai eu
-des torts, j'en conviens; mais tout peut se réparer. Renonce à ton
-projet; viens avec moi: je te jure de tout rompre.
-
---Non, lui dis-je; il est trop tard.
-
-Elle connaissait mon caractère, et n'insista plus.
-
-On me fit entrer dans le cabinet où j'avais déjà paru.
-
---Comment, c'est vous!... me dit M. Régnier surpris. Que voulez-vous
-donc?
-
---Je veux me faire inscrire de suite.
-
---Vous faire inscrire! dit-il en se levant; et vous avez cru que j'y
-consentirais? Je vais vous envoyer à la correction.
-
---Comme vous voudrez, monsieur; en sortant, je reviendrai pour que vous
-m'inscriviez.
-
-Il me regarda de côté, et me dit:
-
---Et votre mère consent?
-
---Oui, monsieur.
-
---Est-elle ici?
-
---Oui, monsieur.
-
-Il sonna, et, sans se retourner, il dit au garçon:
-
---Conduisez cette fille à la toise.
-
-On prit mon signalement, ma taille.
-
-J'étais inscrite sur ce livre infernal d'où rien ne vous efface, pas même
-la mort!
-
-Je sortis, inondée d'une sueur froide; mes mains étaient glacées.
-
-Denise, qui m'attendait en voiture, me réchauffa de son mieux.
-
---Qu'as-tu donc? me dit-elle; comme tu es pâle!
-
---Je ne sais, lui dis-je, mais il me semble que je payerai bien cher
-cette journée...
-
-Ma mère m'attendait au passage.
-
---Malheureuse! me dit-elle en fondant en larmes; c'est toi qui l'auras
-voulu. Que Dieu nous pardonne!
-
-Et elle partit, sans même me donner la main.
-
-Un instant, toute ma tendresse me reprit; je voulais descendre et courir
-après elle.
-
-Denise me retint.
-
---A quoi penses-tu? Ne veux-tu pas retourner chez toi, pour te trouver de
-nouveau entre ta mère et Vincent? Tu la rendrais malheureuse, et toi
-aussi. Laisse-la donc aller!...
-
-Ce nom de Vincent me mettait toujours en rage. Mon cœur se tut.
-
-Nous rentrâmes. La grosse femme nous attendait.
-
-On me fit entrer dans un joli salon, au premier, et on me commanda un
-trousseau complet.
-
-On ne me faisait pas grâce d'une minute. Le lendemain soir, je descendis
-dans une toilette éblouissante. On m'avait apporté une robe de velours
-épinglé blanc, des bas de soie, des souliers de satin, et une parure de
-corail.
-
-Denise ne se sentait pas d'aise. Elle regardait d'un air de triomphe nos
-compagnes, dont la bienveillance était loin de s'accroître en proportion
-des progrès de mon élégance improvisée.
-
-La grosse dame paraissait très-satisfaite de sa nouvelle pensionnaire, et
-me présenta à sa sœur, que, dans la maison, à cause de ce lien de
-parenté, on appelait ma Tante.
-
-C'était une grande femme maigre, avec des cheveux blancs et des yeux
-noirs. Elle prit ses lunettes pour mieux m'examiner.
-
-Il faut avoir vécu comme moi dans ces enfers pour savoir ce que la
-société, au milieu d'un siècle, à bon droit, fier de sa civilisation, est
-obligée de permettre.
-
-On a peine à comprendre que des créatures humaines puissent s'acclimater
-dans ces infâmes prisons. L'explication de ce fait est pourtant bien
-simple. La plupart de ces femmes sont stupides; pour peu qu'on ait
-d'intelligence, on y meurt ou on en sort. Je n'y étais pas depuis huit
-jours, que je n'avais qu'une pensée: en sortir.
-
-Il venait dans cette maison des personnes si distinguées et si riches,
-que, bercée par les histoires de Denise, je m'imaginais que j'allais
-trouver tout de suite quelqu'un qui m'aiderait à sortir de là. Mais cela
-n'était pas aussi facile que je l'avais cru.
-
-Le temps s'écoulait, et ce protecteur inconnu ne se présentait pas.
-Chaque jour, au contraire, la chaîne qui m'attachait au lieu de mon
-supplice devenait plus lourde.
-
-Le grand moyen de gouvernement des femmes qui dirigent ces sortes de
-maisons, est le poids de la dette sous laquelle elles écrasent leurs
-malheureuses victimes. Il n'en est pas un, de ces Shylocks en jupons,
-qu'on ne puisse définir ainsi: le spectre de l'usure déguisé en femme. On
-comptait chaque semaine; je devais déjà onze cents francs.
-
-J'étais si triste, qu'on craignit de me voir tomber sérieusement malade,
-et que Madame me permit de sortir avec Denise.
-
-Nous allâmes à la Chaumière.
-
-Nous étions si bien mises, que tout le monde nous regardait sans savoir
-qui nous étions.
-
-Plusieurs jeunes gens vinrent parler à ma compagne. L'un d'eux parut
-m'accorder une attention particulière. Toutes les fois que je me tournais
-vers lui, je voyais ses grands yeux noirs et doux fixés sur les miens.
-Je ne sais si ce fut par reconnaissance, mais il me sembla avoir une
-charmante figure.
-
---Quel est donc ce jeune homme? demandai-je à Denise.
-
---Adolphe? dit-elle en se retournant.
-
---Je ne sais pas s'il s'appelle Adolphe, mais c'est celui qui t'a parlé
-le dernier. Il a une bien jolie tête; c'est dommage qu'il ne soit pas
-plus grand: cela lui ôte de la distinction.
-
---C'est vrai, mais c'est un charmant garçon. Il étudie la médecine. Son
-père était un chirurgien célèbre du temps de l'Empire, qui, ayant une
-nombreuse clientèle, a fait une grande fortune. Il avait placé cette
-fortune dans des entreprises lorsqu'il vint à mourir subitement. Les
-entrepreneurs firent faillite. Sa veuve et son fils se trouvèrent ruinés,
-sauf quelques milliers de francs, qui leur restaient. Adolphe se mit à
-étudier; mais il n'a pas eu de chance. Il s'est fait une piqûre en
-faisant l'autopsie d'un cadavre; il a manqué d'en mourir, et il est resté
-neuf mois le bras en écharpe. Tu vois comme il est encore pâle. Il paraît
-que c'est très-dangereux ces coupures-là.
-
---Comment sais-tu tout cela?
-
---Il est intimement lié avec un jeune homme que je connais. Ne va rien
-dire s'ils viennent encore nous parler. Adolphe surtout ne peut souffrir
-les femmes dans notre position.
-
-Nous avions fait le tour de la moitié du jardin; les jeunes gens vinrent
-de nouveau à notre rencontre. M. Adolphe causa quelques instants avec
-Denise, et nous demanda la permission de venir nous voir.
-
-Denise me serra le bras en riant, et se chargea de la réponse. Elle lui
-dit que cela était impossible; que j'étais encore plus tenue qu'elle;
-mais que, la première fois qu'elle irait voir son ami, elle m'amènerait.
-
-Quand nous rentrâmes, il me sembla que je détestais encore plus ma
-servitude qu'avant de sortir, car cela ne nous était permis qu'une fois
-par mois.
-
-Je comprends très-bien tout le mépris que les hommes ont pour ces
-créatures. Mais je le comprends surtout de la part de ceux qui, renfermés
-dans les saintes joies de la famille, ne les ont jamais hantées. Quant
-aux débauchés, qui passent leur vie à jouer et à courir les tripots, il
-me semble qu'ils pourraient avoir plus d'indulgence pour les tristes
-compagnes de leurs honteux plaisirs. C'est précisément le contraire qui a
-lieu. Les plus corrompus sont les plus insolents, et nul cœur honnête
-ne pourra savoir ce qu'il faut d'humilité à une courtisane, pour
-accepter sans mourir ou sans se venger les injures qu'elle reçoit. Je
-n'avais pas la vocation.
-
-Ma chute n'avait pu ni changer mon caractère, ni dompter mon orgueil. Je
-continuais d'avoir une très-mauvaise tête et un orgueil effréné. Pendant
-mon séjour dans la maison où j'étais, j'eus l'occasion d'exercer ces
-dispositions belliqueuses à l'encontre d'un homme dont la gloire, bien
-qu'elle soit belle, suffit à peine à faire oublier les mœurs.
-
-Il va sans dire que je ne le nommerai pas; mais, si quelques personnes le
-reconnaissent, j'aurai la conscience bien tranquille; ce sera de sa faute
-plus que de la mienne. Je n'éprouve aucun embarras à parler de mes
-relations avec lui; car, ainsi qu'on va le voir, l'histoire de nos amours
-n'est pas un échange de tendresses vénales, mais une suite rapide de
-violences, de querelles et de mauvais tours.
-
-La première fois que je le vis, c'était, je crois, le lendemain du jour
-où nous avions été à la Chaumière, et j'étais d'assez mauvaise humeur; il
-me fit une impression que j'aurais peine à rendre.
-
-On me demanda. Je suivis Fanny dans le petit salon.
-
-Il y avait un homme assis près de la cheminée et qui me tournait le dos.
-Il ne prit pas la peine de me regarder. Ses cheveux étaient blonds; il
-était mince et me parut d'une taille ordinaire. Je m'avançai un peu. Ses
-mains étaient blanches et maigres; il battait la mesure avec ses doigts
-sur son genou.
-
-Je me plaçai en face de lui; il leva les yeux sur moi: c'était un spectre
-plutôt qu'un homme. Je contemplais cette ruine prématurée; car il
-paraissait à peine avoir trente ans, malgré les rides qui sillonnaient
-son visage.
-
---D'où viens-tu donc? me dit-il, comme s'il sortait d'un rêve; je ne te
-connais pas.
-
-Je ne répondis rien; il se mit à jurer.
-
---Répondras-tu, quand je te fais l'honneur de te parler?
-
-Je devins rouge et je lui dis:
-
---Est-ce que je vous demande qui vous êtes et d'où vous sortez? Ai-je
-besoin d'un état de services pour me présenter devant vous? Je vous
-préviens que je n'en ai pas.
-
-Il continua à me regarder avec son air hébété.
-
-Je me dirigeai du côté de la porte.
-
---Reste là, me dit-il, je le veux.
-
-Je n'en entendis pas davantage et je sortis.
-
-Je courus raconter à la grosse femme ce qui venait de se passer. Elle
-haussa les épaules et me dit que j'avais eu tort; que ce monsieur était
-son meilleur ami; qu'elle voulait qu'on le traitât bien; qu'il venait
-quelquefois passer huit jours de suite chez elle; que d'ailleurs il se
-recommandait de lui-même, et que c'était un des plus grands littérateurs
-du siècle.
-
---Cet homme-là! fis-je étonnée.
-
---Cet homme-là.
-
---Eh bien! alors, je lui conseille d'écrire moins bien et de parler
-mieux.
-
-Denise était là; elle se pencha à mon oreille, et me dit tout bas:
-
---Elle en est entichée, parce qu'il a beaucoup d'argent, mais c'est un
-vilain homme, brutal, malhonnête et toujours ivre. Je plains celles qui
-ont le malheur de lui plaire.
-
-Un violent coup de sonnette fit trembler la maison.
-
-C'était mon ennemi qui se fâchait de ce que je l'avais laissé seul.
-
---N'y retourne pas, me dit Denise.
-
---Au contraire, lui répondis-je en regardant la grosse femme
-ironiquement; je ne suis pas fâchée de voir de près un grand génie. Il y
-a toujours à gagner dans la société des gens d'esprit.
-
-Je rentrai dans le petit salon.
-
---Ah! te voilà revenue, me dit-il. Dans cette maison, tout le monde
-m'obéit; tu feras comme les autres.
-
---Peut-être.
-
---Il n'y a pas de peut-être, et, pour commencer, je veux que tu boives
-avec moi.
-
-Il sonna; Fanny accourut.
-
---A boire! dit-il.
-
-Elle revint avec trois bouteilles et deux verres.
-
---Voyons, que veux-tu? veux-tu du rhum, de l'eau-de-vie ou de l'absinthe?
-
---Je vous remercie; je n'aime que l'eau rougie, et, dans ce moment, je
-n'ai point soif.
-
---Qu'est-ce que cela me fait? je veux que tu boives.
-
---Non, lui répondis-je, résolûment.
-
-Il jura comme un templier, et ayant rempli son verre d'absinthe il
-l'avala d'un trait:
-
---A toi, maintenant, bois ou je te bats.
-
-Il remplit deux verres et m'en apporta un, tout en chancelant. Je le
-regardai s'avancer vers moi, un peu effrayée de sa menace, mais bien
-décidée à ne pas céder.
-
-Je pris tranquillement le verre qu'il m'offrait et je jetai le contenu
-dans la cheminée.
-
---Oh! dit-il en me prenant la main et en me faisant tourner sur moi-même,
-mais sans me faire de mal; tu es désobéissante, tant mieux. J'aime autant
-cela...
-
-Il prit quelques louis dans une de ses mains, un verre plein dans
-l'autre:
-
---Bois, me répéta-t-il, et je te les donnerai.
-
---Je ne boirai pas.
-
---Oh! dit-il en riant, et en se courbant un peu sur lui-même, quel beau
-caractère! inaccessible à la peur comme à l'intérêt! C'est égal, tu me
-plais comme cela. Viens t'asseoir avec moi sur ce canapé et conte-moi ton
-histoire.
-
-Je m'assis sans rien répondre.
-
---Tu as été, n'est-il pas vrai, malheureuse et persécutée? Je parie que,
-comme tes compagnes, tu es au moins la fille d'un général. Sois franche,
-mon caractère te plaît-il?...
-
---Il me déplaît affreusement.
-
---Eh bien, tu n'es pas comme les autres. Elles sont toutes folles de moi,
-ou elles le disent du moins. Mais que veux-tu? on n'est pas maître de ses
-sympathies. Je ne peux pas les souffrir, tandis que, toi, tu me sembles
-originale et tu me plais. Prends cet or! Tu ne l'as pas gagné; je te le
-donne. Laisse-moi; va-t-en!
-
-Je me hâtai de profiter de la permission. En sortant, je le regardai et
-je le vis qui se versait un verre d'eau-de-vie.
-
-Denise m'attendait à la porte.
-
---J'avais peur pour toi, me dit-elle. Il paraît que, quand on le
-contrarie, il frappe, et j'étais venue, au besoin, pour te porter
-secours.
-
-Je la remerciai en souriant. Dans ce moment, je ne tenais guère à la vie,
-et s'il m'avait frappée, pour le plaisir de me torturer, de m'humilier,
-je crois qu'il aurait couru plus de danger que moi.
-
-Je l'avais tant rebuté qu'il ne pouvait plus se passer de moi. Il venait
-me voir deux ou trois fois par jour. Il avait comme des moments de folie,
-où il me disait des choses infâmes sans motif. Cela m'exaspérait. Je
-déclarai que je ne voulais plus descendre près de lui. On me fit sentir
-brutalement que je ne m'appartenais pas. Je commençais à prendre la
-grosse femme en horreur. Je descendis la tête montée, et sans attendre
-qu'il m'adressât la parole:
-
---Que me voulez-vous encore? Pourquoi tenez-vous à me voir? Votre vue ne
-m'inspire que du dégoût. Si c'est dans vos nuits d'orgie que vous faites
-ces belles choses que j'ai lues ce matin, je vous plains, car le
-lendemain vous ne devez plus reconnaître l'auteur, et c'est dommage. Il
-vous sied bien de mépriser les femmes et de vous faire leur détracteur!
-Vous êtes moins qu'un débauché; vous n'êtes qu'un ivrogne. Si vous avez à
-vous plaindre d'une femme, ce n'est pas une raison pour détester les
-autres. Vous avez peut-être raison de nous mépriser, mais alors
-laissez-nous tranquilles.
-
-J'étais un peu inquiète de l'effet de cette fougueuse harangue, dont il
-avait écouté le commencement en me regardant avec des yeux effarés; mais
-j'eus bientôt lieu de me rassurer, car, lorsque j'eus fini, je m'aperçus
-qu'il s'était endormi sur son fauteuil... Je sortis sur la pointe du
-pied.
-
-Il paraît qu'il ne m'avait pas gardé rancune, car, le lendemain, il vint
-demander la permission de m'emmener dîner avec lui. Madame se hâta de
-dire oui sans me consulter.
-
-Je cherchai à me rassurer en pensant qu'il gardait ses excentricités
-grossières pour l'intérieur de la maison, mais qu'au-dehors il se
-respectait davantage. Il vint me chercher à six heures et me conduisit au
-_Rocher de Cancale_.
-
-J'étais vêtue très-simplement, avec une robe et un chapeau que je mettais
-pour la première fois. Ma toilette me plaisait; je me sentais un peu
-moins triste, peut-être parce que, pour la seconde fois, j'étais sortie
-de cette odieuse maison.
-
-Dans les premiers moments, je n'eus pas trop à me plaindre de lui, sauf
-quelques plaisanteries de mauvais goût, peu généreuses dans tous les cas,
-que je réprimai de mon mieux.
-
-Le garçon qui nous servait apporta une bouteille d'eau de seltz.
-
-On pourrait donner à deviner en mille l'idée folle qui passa par la tête
-de l'homme singulier qui m'avait choisie comme victime de ses caprices.
-Il prit le syphon d'eau de seltz comme s'il voulait se verser à boire,
-et, dirigeant l'orifice de mon côté, il m'inonda de la tête aux pieds.
-
-Il y a des conditions d'âge et des dispositions d'esprit où cela aurait
-pu être accepté comme une mauvaise farce; mais j'étais si malheureuse,
-que ce prétendu accès de folie m'exaspéra. Je versai un torrent de
-larmes; mes larmes étaient des larmes de rage.
-
-Plus je pleurais, plus il riait. Si j'étais restée une minute de plus
-dans ce cabinet, je lui aurais brisé la tête, au risque de tout ce qui
-pouvait m'arriver. Heureusement, je gagnai la porte et je me sauvai en me
-faisant à moi-même le serment de me tuer plutôt que de continuer cette
-vie plus longtemps.
-
-J'allai raconter mes peines à Denise.
-
-Heureusement qu'elle-même avait renoncé à son absurde optimisme, car sans
-cela je l'aurais prise en grippe. Denise était loin d'avoir une nature
-délicate, mais elle était aimante; elle avait une âme virile, et notre
-existence commençait à lui peser autant qu'à moi.
-
---Prends patience, me dit-elle, et surtout pardonne-moi, car c'est ma
-faute. C'est moi qui t'ai conseillée; je le regrette bien, je t'assure.
-On m'avait trompée comme je t'ai trompée. Je vois clair maintenant; c'est
-l'infamie sans profit. Rien ne peut racheter un pareil passé! Moi aussi,
-je souffre bien; j'aime avec toute la force d'un premier amour; j'aime un
-homme qui me chasserait s'il connaissait ma position, et je crois que
-j'en mourrais.
-
-Elle pleurait. Ce fut à mon tour de la consoler et de lui dire: Patience!
-
-Quelle vie, grand Dieu! que celle que nous menions! quelles tortures!
-Être obligé de rire quand on a envie de pleurer, éveillé quand on veut
-dormir, prisonnier quand on rêve la liberté, dépendant, humilié quand on
-paye si cher le peu qu'on possède! Si on étouffait les malheureuses
-créatures qui s'y exposent, on leur rendrait service, et il n'y en aurait
-pas une qui ne dût bénir la main qui lui donnerait la mort!
-
-L'amour se venge cruellement des femmes qui ont profané son image! Soit
-que leur cœur, éternellement fermé à la tendresse, se fatigue à la
-poursuite d'un bien qu'elles doivent toujours ignorer, soit qu'elles
-aient la douleur de ne pouvoir faire partager l'affection qu'elles
-éprouvent, et qu'elles voient la contagion du mépris s'étendre entre
-elles et l'objet de leur passion, alors même qu'elles réussiraient à se
-faire aimer, l'ombre de leur passé s'assied à leur chevet.
-
-L'amour qu'elles inspirent est troublé comme leur existence, et si elles
-peuvent donner le plaisir, elles ne peuvent plus donner le bonheur.
-
-Pour ces femmes, rentrer dans la voie du bien est difficile, presque
-impossible. Si elles ont la franchise d'avouer ce qu'elles ont été,
-toutes les portes se ferment devant elles.
-
-Quelle est l'honnête femme, mère de famille, qui voudra prendre pour
-ouvrière, pour domestique une fille perdue? La chute a été volontaire,
-comment croire à la sincérité du repentir? Le monde n'est pas inhumain,
-il est incrédule.
-
-La femme craint pour son mari; la mère craint pour son fils, pour sa
-fille surtout. Elle repousse la pauvre malheureuse, pas toujours par
-mépris,--les femmes vraiment honnêtes ont le cœur plein d'indulgence
-et de pitié,--mais par prudence pour ceux qu'elle aime... Essaye-t-on,
-au contraire, de cacher son passé?... on passe sa vie à trembler... Un
-hasard peut mettre sur la trace de ce que vous voudriez cacher avec un
-rideau de votre sang.
-
-Pour la femme tombée si bas, il n'est plus de famille. Vos parents vous
-renient et cherchent à vous oublier...
-
-Le mariage vous est interdit. L'homme qui voudrait unir son sort au vôtre
-recule à l'idée d'aller demander votre main au préfet de police.
-
-La maternité, le plus grand bonheur de tous pour la femme digne de ce
-nom, est la plus affreuse de toutes les tortures... Le premier baiser de
-votre enfant est une souffrance, sa première parole un reproche, car vous
-ne pouvez lui nommer son père... Est-ce un garçon? vous savez que, devenu
-homme, il vous méprisera. Est-ce une fille? vous n'osez pas la garder
-près de vous. Le passé, le présent, l'avenir vous le défendent.
-
-Enfin, avez-vous réussi, par un moyen ou par un autre, à échapper à ce
-gouffre béant, la misère? vous êtes-vous créé une existence sinon
-heureuse, du moins tolérable?... dix ans, vingt ans plus tard, comme cela
-m'arrive aujourd'hui, vous avez un ennemi; il vous jette votre passé à la
-face: il détruit en quelques instants le résultat de longues années
-d'efforts, et vous repousse vers l'abîme sans se demander si cette
-rechute ne va pas vous briser.
-
-Il n'est pas dans mon caractère de rien éprouver avec mesure. Joies,
-tristesses, affections, ressentiments, paresse, activité, j'ai tout
-exagéré. Ma vie a été un long excès. Avec de telles dispositions et tant
-de raisons d'être malheureuse, jugez ce que je devais souffrir, quand,
-pour plaire et par conséquent gagner le pain du jour, il me fallait
-supporter la présence d'êtres odieux. Ah! qu'il m'a fallu de courage et
-de lâcheté pour n'être pas la Henriette de Janin, l'héroïne de _l'Ane
-mort et de la Femme guillotinée_.
-
-Je roulais ces pensées et mille autres dans mon cerveau brûlé par la
-fièvre; je formais les projets les plus extravagants, et, quand j'en
-avais reconnu l'impossibilité, je me débattais dans mon impuissance.
-Parfois, lasse de me faire des reproches, lasse de me torturer moi-même
-de mes remords, je m'en prenais à la société; je me disais qu'il est
-barbare d'autoriser une enfant de seize ans à consommer ce pacte
-d'infamie... La loi, qui ne permet pas d'administrer ses biens avant
-vingt et un ans, laisse une malheureuse fille de seize ans vendre son
-corps. Je maudissais Saint-Lazare. Je pensais,--je vous vois sourire de
-mes plans de réforme,--je pensais qu'à tant faire que d'envoyer de
-pauvres petites filles, abandonnées de leurs parents, dans des maisons de
-correction, ces maisons de correction ne devraient pas être à Paris, mais
-à la campagne, afin de laisser entrer le soleil par les fenêtres
-grillées, afin de permettre aux pauvres petites recluses d'apercevoir les
-arbres au lieu de ces grands vilains murs qui semblent enfermer
-l'espérance. La nature détendrait l'âme au lieu de l'endurcir; la pensée
-remontrait petit à petit à Dieu, et Dieu inspire le devoir. Isoler le
-mal; comment n'y a-t-on pas songé? Il me semble que cela ne serait pas
-bien cher, puisqu'on utilise le travail des enfants! Quelques lieues à
-faire pour revenir au lieu où l'on a failli, c'est quelquefois un monde à
-traverser.
-
-Je touchais, sans m'en douter, au moment de ma délivrance; mais je devais
-la payer bien cher. Mes souffrances morales avaient fini par réagir sur
-ma santé! J'avais la tête lourde, des frissons de fièvre, et je ne
-pouvais rester ni assise, ni debout, tant je me sentais malade; je me
-couchai. On vint me dire que je devais descendre au salon après l'heure
-du dîner. La grosse femme donnait une petite fête aux habitués de la
-maison. Je ne sais pas ce que j'aurais donné pour prendre quelque repos;
-cependant, je me levai sans faire une objection.
-
-A neuf heures, il y avait déjà beaucoup de monde réuni. Je m'assis dans
-un coin... Personne ne fit attention à moi; on causait, on riait... Le
-champagne bouillonnait dans les verres et dans les veines; ces
-conversations et ces rires empêchaient d'entendre mes dents claquer... Un
-frisson me prit, puis une sueur froide; je me laissai tomber sur le
-canapé où j'étais assise.
-
-Quelqu'un me souleva et me fit sortir.
-
-On me porta dans une autre pièce et j'entendis murmurer au-dessus de ma
-tête.
-
---Pauvre fille!... elle est bien malade! c'est un accès de fièvre.
-
---Oui, dit Fanny, elle se plaignait depuis ce matin; mais, ici, on n'a
-pas le temps d'être malade.
-
-Je revins peu à peu à moi. La personne qui m'avait accompagnée ou plutôt
-portée, était un jeune homme de vingt-huit à trente ans. Sa taille était
-moyenne, sa mise recherchée, mais sévère.
-
-Il me tenait la main et me regardait avec attention. C'était une de ces
-physionomies qu'on n'oublie pas quand on les a vues une fois: les yeux
-ternes, quoique mobiles, le nez long, le teint d'un jaune pâle, les
-lèvres blanches, la respiration silencieuse. Il semblait usé par le
-travail ou par la débauche.
-
---Vous êtes malade, mon enfant! me dit-il; il faut vous soigner.
-
---Me soigner! Où voulez-vous donc que je me soigne?...
-
-Et, poussée par la fièvre, par le regret, par le dégoût de moi-même, je
-lui dis tout sans respirer, puis je me mis à pleurer... Il m'avait
-écoutée sans m'interrompre, sans paraître ému!
-
---Combien devez-vous? demanda-t-il.
-
-Je le lui dis. Il haussa les épaules.
-
---Écoutez, dit-il, si ce que je vous offre vous convient: je demeure
-seul; pourtant j'ai un appartement énorme, parce qu'une de mes sœurs
-arrive à Paris, après ses couches, c'est-à-dire dans deux mois.
-Voulez-vous habiter son logement? on vous soignera.
-
-Et, sans attendre ma réponse, il sonna, demanda mes effets, mon compte,
-paya, fit avancer une voiture et me dit de le suivre.
-
-Je demandai la permission de dire adieu à mon amie; il me la refusa,
-disant qu'il ne voulait pas que je reçusse de visites. Fanny se chargea
-de faire mes adieux.
-
-Nous fîmes assez de chemin; mon compagnon ne me disait pas un mot. La
-voiture se ralentit; nous montions. Je vis une station de fiacres, et je
-lus près d'un bec de gaz: Place Breda.
-
-Nous étions arrivés. L'appartement était au premier; un homme endormi
-vint nous ouvrir.
-
---Conduisez mademoiselle dans la chambre du fond; veillez à ce qu'elle ne
-manque de rien. Si je ne rentre pas, vous préviendrez mon médecin.
-
---Bonsoir, me dit-il en s'en allant; tâchez de bien dormir: c'est souvent
-un bon remède. Si vous avez besoin de quelque chose, sonnez, demandez, ne
-vous gênez en rien; mais sonnez fort, car mon valet de chambre a le
-sommeil dur.
-
-Je n'étais pas revenue de ma surprise, que la porte de l'allée s'était
-refermée sur lui.
-
-Je suivis le valet de chambre, qui m'installa dans une jolie chambre
-fraîchement décorée.
-
-Une fois seule, j'eus bien envie de visiter les chambres qui donnaient
-dans la mienne. Je ne l'osai pas; je mis les verroux et je me couchai.
-J'eus dans la nuit une soif dévorante, mais je n'osai appeler.
-
-Le matin, on frappa doucement; c'étaient le médecin et le valet de
-chambre.
-
---Une minute, dis-je.
-
-Je passai une robe; ils causèrent en attendant; j'entendis:
-
---Il ferait bien mieux de se faire soigner lui-même; cette maladie de
-langueur lui jouera un vilain tour. Et vous dites qu'il a amené cette
-femme cette nuit!... Où aura-t-il trouvé ça? Il finira par se faire
-voler! S'il continue, j'écrirai à son père.
-
-J'ouvris la porte, à moitié nue; cette conversation me faisait mal. Je
-répondis à demi-mot à ce médecin, qui sortit en disant: «Elle n'a rien.»
-
-M. L... rentra à dix heures, plus pâle que la veille.
-
---Eh bien, me dit-il, vous n'avez rien... tant mieux! C'est égal,
-soignez-vous!
-
-Il me fit donner à déjeuner, me demanda ce qui me manquait pour ma
-toilette, et partit jusqu'au lendemain.
-
-Je restai ainsi huit jours, le voyant à peine une heure par jour.
-J'allais un jour bien, un jour mal. Enfin, je restai deux jours sans me
-lever, avec des douleurs à la tête. Je n'osais plus demander le médecin.
-Quand M. L... entra dans ma chambre, il recula en me voyant.
-
---Vite, dit-il au domestique, le médecin de suite... Elle est pourpre;
-elle va avoir une fièvre cérébrale.
-
-En effet, ma tête me semblait un volcan qui va éclater.
-
-Le docteur se fit attendre deux heures. Il arriva tout poussif d'un
-déjeuner en ville, qu'il raconta dans tous ses détails avant de me
-regarder. L..., toujours calme, lui montra mon lit du doigt.
-
---Ah! c'est vrai, dit-il, en ouvrant les rideaux pour voir clair.
-
-Puis il vint me regarder.
-
---Grand Dieu! s'écria-t-il en pâlissant, pourquoi m'a-t-on appelé si
-tard? Elle va avoir la petite vérole; elle a un commencement de fièvre
-cérébrale; elle brûle. L'une de ces maladies se traite à froid, l'autre à
-chaud. Il sera très-difficile de la soigner ici; cependant je vais faire
-une ordonnance.
-
-Il sortit. M. L... et le valet de chambre le suivirent. Je restai seule;
-je me jetai en bas du lit; j'écoutai à la porte. Le docteur disait:
-
---Vous voilà bien avancé, qu'est-ce qu'on va dire si elle meurt ici, chez
-vous? et puis c'est un mal contagieux.
-
---Ah! dit le domestique, monsieur la fera servir par qui il voudra, mais
-je n'entrerai plus dans sa chambre.
-
-M. L... semblait très-affecté.
-
---J'avoue, dit-il, que ce que je crains le plus au monde c'est la petite
-vérole. Nous ne pouvons cependant pas laisser mourir cette pauvre femme
-comme un chien, et quand je devrais la soigner moi-même, je ne
-l'abandonnerai pas. Mais voyons, docteur, est-ce qu'on ne pourrait pas
-la conduire dans une maison de santé? Je payerais bien volontiers tous
-les frais.
-
---Non, répondit le docteur; la changer de place en ce moment est
-impossible: ce serait vouloir la tuer. Je vais tâcher de vous envoyer une
-garde-malade.
-
-Il prescrivit quelques remèdes, et je l'entendis marcher et sortir.
-
-Je me redressai; je serrai ma tête dans mes mains pour en faire jaillir
-une idée. Ma tête me brûlait les doigts et semblait consumer mes pensées.
-Je mis mon chapeau resté sur une table, ma robe, mon manteau; j'ouvris
-une porte; je traversai une pièce, puis deux, sans rencontrer personne;
-enfin l'antichambre, l'escalier.
-
-En bas, les forces me manquèrent; j'appuyai mon front sur la pomme de
-cuivre, pour tâcher de me rafraîchir, et, faisant un effort surhumain, je
-secouai ma volonté dans le bandeau de feu qui la comprimait. Je montai
-dans un fiacre qui se trouvait en face de la porte, et je dis au cocher
-en me roulant sur la banquette:
-
---A l'hôpital Saint-Louis.
-
-
-
-
-IX
-
-L'HOPITAL SAINT-LOUIS.
-
-
-J'avais fait la route sans souffrance... je m'étais évanouie! Le cocher
-s'apercevant que j'étais tombée sans connaissance, au fond de sa voiture,
-avait demandé au concierge de l'hospice de l'aider à me descendre. On
-était allé chercher le médecin de service qui m'avait fait transporter
-dans une salle et me portait tous les soins nécessaires.
-
-Quand je revins à moi, il me demanda ce que je voulais. Je me regardai et
-je compris: cette robe et ce manteau de soie, ce chapeau à fleurs
-l'étonnaient.
-
-Je lui dis que j'avais la petite vérole, que cela avait effrayé tout le
-monde, et que je venais me faire soigner à l'hospice.
-
-Il me fit tourner au jour, me passa le pouce sur le front et dit avec
-tristesse: «Oui, c'est vrai, mais c'est une grande imprudence que vous
-avez faite là.» Il me fit conduire dans une salle; une heure après,
-j'avais le délire. Je restai dix jours sans avoir un éclair de raison.
-Enfin les deux maladies, après s'être disputé ma vie, se séparèrent. La
-petite vérole resta seule. Je fus aveugle dix-sept jours; je m'entendais
-plaindre de chaque côté de mon lit; les sœurs me soignaient avec une
-tendresse maternelle. Je remerciais sans voir.
-
-Les exhortations à la patience, à la résignation que me faisaient ces
-bonnes sœurs, me donnaient un peu de courage. J'en avais besoin, car,
-au dire des médecins, ma maladie était une des plus graves qu'ils eussent
-rencontrées. J'avais sur la figure comme un masque de poix de plusieurs
-lignes d'épaisseur, qui me fermait les yeux et les narines.
-
-Je priais Dieu de me pardonner, de me rappeler à lui s'il trouvait que
-j'avais assez souffert. Alors une voix douce disait à côté de moi:
-
---C'est mal, ma fille, de demander la mort. Vous êtes si jeune, vous avez
-le temps de vous repentir!
-
-Puis on me passait une plume et de l'huile sur la figure, et on
-soulageait l'âme et le corps malades.
-
-Saintes femmes, que Dieu a faites à son image, que de charité et
-d'abnégation! Toujours en face du malheur, de la souffrance, de la mort,
-sans bouger, vous mourez à la peine, comme de bons soldats sur la brèche.
-
-J'entendais le médecin demander le matin:
-
---Comment va le numéro 15?
-
-C'était moi.
-
-La bonne sœur répondait:
-
---Mieux, docteur; j'espère qu'elle ouvrira les yeux demain ou après.
-
-Je fis un bond de joie!
-
---Lui graisse-t-on bien la figure?...
-
---Oui, docteur, je le fais moi-même toutes les demi-heures.
-
---Bien, dit-il en me touchant les joues; si elle ne se gratte pas, elle
-sera peu marquée. Les boutons sont en grande quantité, mais petits.
-
---Elle est raisonnable, dit ma bienfaitrice en arrangeant ma couverture.
-
-Sa main était près de ma bouche, je l'embrassai. J'entendis ma joue
-résonner sous ses doigts comme si j'avais eu un masque en carton.
-
---Ah! me dit-elle, vous n'êtes pas sage; si vous vous écorchiez, la place
-marquerait.
-
-Je n'entendis plus rien; on était passé à d'autres.
-
-Trois jours après, mes yeux commencèrent à s'ouvrir comme ceux d'un petit
-chat. On me défendit de chercher à les ouvrir trop vite, mais ce fut plus
-fort que moi; je fis un effort et je sentis un léger déchirement. Mes
-yeux s'ouvrirent tout grands, sans que leur lumière fût altérée.
-
-Je cherchais quelqu'un, que je devinai à son approche.
-
---Ah! c'est vous qui m'avez soignée! Que vous êtes bonne; que je suis
-heureuse d'avoir recouvré la vue pour vous connaître!
-
---Oh! la vilaine désobéissante!... Si c'est comme cela que vous me
-remerciez, dit-elle fâchée, je vous laisse...
-
-Et elle fit mine de s'éloigner.
-
---Ma sœur, ne me quittez pas, ou je vais pleurer; laissez-moi être
-heureuse du bien que vous m'avez fait!
-
---Pourquoi avez-vous ouvert vos yeux? Vous n'avez plus un cil!
-
---C'est un petit malheur, ne me grondez pas; j'étais si pressée de vous
-voir, de vous remercier!
-
---C'est Dieu qu'il faut remercier, me dit-elle en me montrant le grand
-crucifix suspendu au milieu de la salle.
-
---Eh bien! portez-lui vous-même mes actions de grâces, elles arriveront
-plus sûrement à lui.
-
-La coquetterie est un péché. J'aurais bien voulu me voir, mais je n'osais
-demander une glace. Elle devina ma pensée, car elle recommanda à mes
-voisines de ne pas m'en prêter. Vaine recommandation! Profitant d'un
-moment où la bonne sœur était sortie, je fis si bien, qu'une jeune
-fille couchée en face de moi me passa une botte à ouvrage, avec un miroir
-au fond.
-
-Je l'ouvris, l'approchai de ma figure...; je poussai un cri d'horreur!...
-Je l'éloignai, la rapprochai comme une bête sauvage qui voit du feu!...
-Je lâchai la boîte; je tombai sur mon oreiller. Les larmes vinrent et
-dégonflèrent mon cœur.
-
-Il y avait, au no 17, une pauvre femme qui s'était donné un coup au
-genou; elle ne l'avait pas soigné. Le mal était devenu si grave qu'il
-fallait lui couper la jambe.
-
-Dans de semblables opérations, le chirurgien se fait accompagner de ses
-élèves. Ils sont quelquefois six ou huit. Ce jour-là, ils arrivaient les
-uns après les autres, se promenaient dans la salle, visitaient quelques
-malades, regardant à chaque pied de lit la pancarte du malade, dont
-souvent les rideaux sont fermés. Deux de ces jeunes gens s'arrêtèrent à
-mon lit et lurent: «Céleste... petite vérole,--fièvre cérébrale; entrée
-le...»
-
---Tiens, dit l'un des deux, il faut que je voie celle qui s'est sauvée de
-ce mauvais pas-là.
-
-Il ouvre les rideaux au pied du lit.
-
---Oh! fis-je stupéfaite...
-
-Je venais de reconnaître dans celui des deux jeunes gens qui parlait
-l'ami de M. Adolphe, et, dans l'autre, M. Adolphe lui-même. Le premier
-passa dans la ruelle de mon lit et me toucha la figure.
-
---Elle ne sera pas trop marquée... Regarde donc comme elle a été
-soignée...
-
---Oui, fit son compagnon en s'éloignant d'un air distrait, comme un homme
-qui regarde sans voir.
-
---Est-il bien possible? dis-je en le suivant des yeux...
-
---Oui, me dit son ami, croyant que je lui parlais des marques de petite
-vérole qui me couvraient le visage.
-
-Et il fit un mouvement pour s'éloigner.
-
-Je le retins par son habit et lui dis:
-
---Un mot, je vous en prie? Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu Denise?
-
-
-Il me regarda étonné.
-
---Ah! vous ne me reconnaissez pas! Comment me reconnaîtriez-vous, au
-surplus? Vous ne m'avez vue qu'une fois, et depuis, je suis devenue
-méconnaissable. J'étais avec Denise à la Chaumière, il y a trois mois.
-Vous avez causé avec elle et avec moi.
-
-Il ne trouvait pas un mot à me répondre, tant il était saisi; puis,
-comprenant tout ce que son silence avait de pénible pour moi, il fit un
-effort pour se remettre et me dit:
-
---Oui, je l'ai vue, il n'y a pas longtemps. Comme vous aviez promis de
-venir déjeuner un jour avec elle, mon ami la tourmentait toujours. Denise
-nous a dit que vous étiez à la campagne.
-
---C'est moi qui l'avais priée de le dire; elle-même ne sait pas que je
-suis ici. Je le lui ai caché jusqu'à présent. Mais je voudrais bien la
-voir; dites-le lui. Si votre ami savait que c'est moi qu'il a désiré
-revoir, il regretterait ce désir: je dois faire peur à tout le monde.
-
---Ne croyez donc pas cela; il sera charmé de vous retrouver.
-
---Non, je vous en prie, ne lui dites pas que je suis là.
-
-Il me le promit, me dit qu'il m'enverrait Denise et s'éloigna.
-
-J'entendis des talons résonner sur le parquet. Je compris qu'on revenait
-à mon lit, je me sentis toute troublée. Était-ce de peine ou de plaisir?
-Je crois plutôt que c'était de plaisir.
-
-Monsieur Adolphe, la tête nue, les cheveux en arrière, l'air triste, me
-tendit la main.
-
---Pauvre fille, me dit-il, si j'avais su, il y a longtemps que je serais
-accouru. Je suis de la salle voisine, j'ai entendu parler de vous, je
-suis venu vous regarder; mais j'étais si loin de me douter que celle à
-qui je pensais était à côté de moi! Car j'ai joliment pensé à vous, me
-dit-il en me serrant la main.
-
-La visite commençait; il me quitta en me disant:
-
---Je reviendrai.
-
-Je passai ma main sur mon front; tout cela me paraissait un rêve. Je
-voulus m'arranger les cheveux; ils tombaient à poignée. Cela me fit plus
-de peine que cela ne m'en aurait fait auparavant. J'avais le cœur
-plein de cette visite. Le lendemain, je reçus des biscuits, des
-confitures, du sucre, enfin tout ce qu'on peut envoyer à une malade.
-
-Le jeudi, Denise vint me voir. Elle passa deux fois devant moi sans me
-reconnaître. Cela me fit un mal affreux! Enfin, je l'appelai... Elle se
-jeta à mon cou et pleura si fort, que je fus obligée de lui dire de se
-taire; elle était si expansive qu'elle aurait mis toute la salle en émoi.
-
-Un peu remise, elle me demanda ce que j'allais faire en sortant; que je
-ne pouvais pas compter retourner là-bas.
-
---Si j'y étais forcée, lui dis-je, je regretterais de n'être pas morte
-ici. Non, je veux louer un cabinet quelque part. Je me suis sauvée de
-chez M. L... parce que j'étais malade; je lui ai laissé mes effets; je
-vais te donner un mot pour lui. S'il veut me les rendre, tu les vendras
-pour me faire un peu d'argent, et je louerai un garni.
-
---Mais, me dit Denise, tu ne pourras pas; c'est défendu, tu le ferais
-arrêter.
-
---C'est vrai; eh bien! je prierai M. Adolphe de le faire pour moi: il ne
-me refusera pas. Je lui dirai que je suis trop jeune.
-
-J'écrivais d'une façon illisible; pourtant il fallait écrire à M. L... et
-je commençai:
-
- «Monsieur,
-
- »Vous avez été si bon pour moi et d'une façon si désintéressée,
- que je suis honteuse de vous importuner. Je relève d'une longue
- maladie... Je me suis sauvée de chez vous, parce que j'ai entendu
- votre conversation avec le docteur, et c'eût été de l'ingratitude
- à moi de vous exposer à une maladie contagieuse. Je vous ai
- laissé le peu d'effets que je possède; si vous voulez les
- remettre au porteur, je serai deux fois votre obligée. Je n'irai
- pas vous remercier moi-même, je vous ferais peur. Croyez-moi
- votre reconnaissante
-
- »CÉLESTE.»
-
-
-Denise revint le dimanche. Elle avait tous mes effets, plus cent francs
-pour m'aider en sortant. C'était assurément bien bon et bien généreux de
-sa part. Je ne puis jamais penser à M. L... sans éprouver un vif
-sentiment de gratitude. Je l'ai rencontré bien des fois depuis. Il ne me
-reconnaît pas et il a sans doute oublié ce souvenir de sa jeunesse.
-
-Moi, quand je le rencontre, je le suis des yeux jusqu'à ce que je le
-perde de vue.
-
-Il est toujours le même, lent, grave et mélancolique. C'est un homme qui,
-avec beaucoup d'intelligence et de bonté, ne doit pas avoir su tirer
-parti, pour son propre bonheur, des facultés qu'il avait reçues de la
-nature.
-
-En recevant mes affaires et les cent francs que m'apportait Denise,
-j'éprouvai une joie d'enfant.
-
---Vois-tu, lui disais-je, je vais me louer un trou. On m'a dit que
-j'avais une jolie voix; je vais travailler, et je tâcherai d'entrer dans
-un théâtre. Je finirai par gagner de l'argent, et quand j'aurai un
-engagement, je pourrai être rayée. M. Adolphe m'aidera; il m'a promis de
-s'occuper d'un petit logement.
-
-Trois jours après, il m'annonça qu'il avait loué rue de Buffaut, une
-chambre et un cabinet. Ma convalescence avançait; ma sortie fut fixée à
-huit jours de là.
-
-Denise vint me chercher. M. Adolphe m'attendait en bas, et me conduisit
-dans mon nouveau domicile, où il promit de venir me voir.
-
-La chambre qu'on m'avait louée était au rez-de-chaussée sur le derrière.
-La croisée donnait sur une pension de petits garçons. Aux heures de
-récréation, c'était un tapage qui, au lieu de m'ennuyer, me plaisait.
-J'ai toujours aimé les enfants: je les regardais derrière mes rideaux
-donner leur pain aux pierrots, qui avaient l'air de jouer avec eux. Je
-les trouvais bien heureux. Quand ils rentraient, toute ma tristesse me
-reprenait.
-
-Qu'allais-je devenir? J'avais de quoi vivre pendant un mois, mais
-après!... Puis, involontairement, je regardais ma figure, et je pleurais.
-Je ne pouvais encore sortir, j'étais toute rouge, et les médecins
-m'avaient bien avertie que, si je m'exposais à l'air, mes marques
-dureraient longtemps.
-
-M. Adolphe vint me voir deux fois. L'intervalle qu'il mit de la première
-à la seconde visite me parut un siècle; il s'en aperçut, et me raconta
-qu'il venait d'être reçu chirurgien à l'hôpital militaire de Versailles;
-que si je voulais y aller passer quelques jours, l'air ne pourrait me
-faire que grand bien. Je refusai, car je vis qu'il me l'offrait par
-bonté. Il me donna son adresse et me fit promettre de lui écrire.
-
-Dès que je pus sortir sans inconvénient, je songeai à mettre mes projets
-à exécution. J'étais décidée à faire tout ce que je pourrais pour entrer
-dans un petit théâtre.
-
-Je me fis la plus belle possible, je mis un voile noir, et je m'en allai
-au théâtre Beaumarchais. Je demandai le directeur. Il refusa de me
-recevoir. J'insistai... il me fit attendre, et me reçut au bout de deux
-heures.
-
-C'était un gros homme, un peu négligé dans sa toilette. Ses cheveux
-étaient grisonnants; je crois que, ce jour-là, il avait oublié de les
-peigner.
-
---Que me voulez-vous? me dit-il en me regardant de la tête aux pieds!
-
---Monsieur, je voudrais entrer au théâtre.
-
---Ah! vous croyez que cela se fait comme cela!... D'où sortez-vous?
-
-J'avais envie de lui répondre: de chez moi. Je pensai que cela ne le
-satisferait pas et je me tus.
-
-Il se leva, me conduisit en me demandant:
-
---Vous n'avez jamais joué?
-
---Non, monsieur; mais, si vous vouliez, j'essayerais.
-
-Nous étions à la porte, où il m'avait poussée plutôt qu'accompagnée.
-
---Elles sont toutes les mêmes...; elles se figurent qu'il n'y a qu'à
-aller trouver un directeur et lui dire: «Je voudrais jouer!...»
-
-Il me faisait la grimace en me parlant ainsi.
-
-Je n'ai jamais aimé à prier; je me fis aussi grosse que lui; je tins la
-porte ouverte, puis prête à la fermer, je lui dis:
-
---Il me semble, monsieur, que l'on ne vient pas au monde en jouant la
-comédie. Quand vous représentez des petits enfants, vous prenez des
-poupards en carton; or j'ai l'âge voulu pour apprendre; j'ai cru qu'il
-fallait aller dans un petit théâtre. Je me suis trompée, je vais
-m'adresser à un plus important.
-
-Ma sortie parut le vexer, car il me dit.
-
---L'Opéra est rue Lepelletier.
-
---Merci, monsieur, je vais au petit Lazary!
-
---Insolente! cria-t-il en fermant sa porte.
-
-Sur le boulevard, je me mis à réfléchir que, si tout le monde était
-comme lui, il fallait y renoncer. J'étais arrivée au boulevard du Temple.
-J'entrai aux Délassements. Ce fut le concierge qui me questionna en
-fumant sa pipe. Il me renvoya moins poliment que l'autre.
-
-J'entrai à deux portes plus loin. Un homme, qui avait l'air d'une vieille
-femme déguisée, me fit entrer dans un petit cabinet. Il y avait écrit sur
-sa porte: Régie!
-
-Il resta dans son fauteuil, mit ses mains dans ses poches, me fit causer
-une heure; pendant ce temps, il caressa son gros ventre, ses cheveux
-gris, prit une énorme prise et me dit:
-
---Il nous manque une figurante danseuse, pouvez-vous danser à sa place ce
-soir?
-
-Je lui dis que je ne doutais pas que, si l'on voulait me montrer,
-j'apprendrais très-vite.
-
---Que le diable vous emporte! me dit-il en secouant le tabac tombé sur
-son jabot; on m'avait promis de m'envoyer une vieille coryphée de
-l'Opéra. Je vous écoute depuis une heure, croyant que c'est elle.
-
-J'avais seize ans et demi!... Je sortis, rouge de dépit.
-
-J'allai aux Funambules. J'entrai hardiment, décidée à ne m'en aller que
-désolée par tout le monde. Là, me disais-je, on joue la pantomime; j'en
-saurai toujours bien assez. Oh! que je m'étais trompée!... on ne voulut
-pas m'entendre. J'étais trop maigre, et je n'avais pas les poignets assez
-vigoureux. Les femmes faisaient des combats au sabre.
-
-Je rentrai chez moi, le cœur gonflé, les jambes brisées.
-
-Le lendemain, Denise vint me voir; elle s'étonna de me trouver si blanche
-de peau, et me dit que je ne serais pas trop grêlée; j'avoue que cela me
-fit plaisir.
-
---Je viens passer la journée avec toi, ou plutôt, je viens te chercher.
-Je t'emmène dîner chez une de nos anciennes connaissances.
-
---Qui donc?
-
---Devine.
-
---Folle, comment veux-tu que je devine?
-
---Marie la Blonde! Tu sais, celle qui m'a écrit, le dimanche que je l'ai
-reconnue à la messe; elle vient de s'acheter des meubles. Nous allons
-pendre la crémaillère chez elle, rue de Provence.
-
-De même qu'il y a deux routes dans la vie, la route du bien et la route
-du mal, de même il y a deux séries de relations et d'intimités.
-
-J'étais engagée dans la voie mauvaise; j'étais prédestinée à faire ma
-société des femmes qui y marchaient comme moi. J'acceptai la proposition
-de Denise.
-
-Mlle Marie avait un petit logement au rez-de-chaussée, tendu en laine
-bleue, avec des rideaux de mousseline blanche. Cela lui allait au teint,
-et je la trouvai plus jolie; elle était couchée sur son divan.
-
---Ah! te voilà avec ton amie. Je suis bien contente de vous voir toutes
-les deux. Vous venez dîner avec moi?
-
---Oui, répondit Denise, qui était à son aise partout, et qui agissait
-chez Marie comme chez elle; j'ai pris la liberté d'amener Céleste.
-
---Tu as bien fait, je t'en remercie.
-
---Comme c'est gentil ici! me dit Denise.
-
---Oui, fit Marie, mais c'est mon sixième ménage; on me les vend tous.
-
---Parbleu, tu fais des billets et tu ne les payes pas!...
-
---Ah! cette fois, je le garderai! Où demeurez-vous? me dit-elle...
-
---Moi, je demeure rue de Buffaut.
-
---Vous êtes en garni?
-
---Oui, et je m'ennuie bien toute seule.
-
---Voulez vous venir demeurer avec moi?...
-
-Je regardai Denise, qui me dit:
-
---Tiens, ce n'est pas une mauvaise idée! Tu n'auras rien à payer. Oh!
-c'est que vous n'avez guère le même caractère.
-
---Bah! je ne suis pas méchante, dit Marie, en me tendant la main.
-
---J'accepte, mais à une condition; c'est que je payerai la moitié du
-loyer, dès que je le pourrai.
-
---S'il ne faut que cela pour vous garder, dit Marie, je veux bien.
-
-Mon mois était fini. Il fut arrêté que j'emménagerais le lendemain. Je
-n'en dormis pas de joie.
-
-Je demeurai pendant plusieurs mois avec elle... C'était une excellente
-fille! mais elle n'avait pas le moindre ordre, et nous déménagions tous
-les trois mois; chaque jour elle s'étonnait de ce qu'on n'avait pas
-encore vendu son mobilier. Nous ne nous quittions pas, et cette vie de
-Bohême, sans être plus honnête que celle que je venais de quitter, me
-dégoûtait moins.
-
-Quand nous allions à quelque dîner, à quelque souper, je n'étais pas
-jolie, mais j'étais la plus gaie, souvent la moins bête.
-
-J'allais, de temps en temps, passer quelques jours à Versailles. Ma
-liaison avec M. Adolphe était, de beaucoup, ce qui me tenait le plus au
-cœur. J'ai éprouvé, dans le cours de ma vie, des sentiments autrement
-profonds, autrement durables que ceux que j'avais pour lui; mais il y a,
-dans un premier amour, une illusion qu'on ne retrouve pas plus tard.
-
-A force de me figurer que je l'adorais, j'en étais venue à lui faire une
-grande place dans ma vie, et à me rendre très-malheureuse à cause de lui;
-car il était loin alors de m'aimer autant que je l'aimais; mais il était
-très-bon et faisait pour moi ce qu'il pouvait, même plus qu'il ne
-pouvait.
-
-J'avais été prendre un livret à la Caisse d'épargnes. Je déposais dix
-francs, vingt francs le dimanche, sans jamais y manquer.
-
-Quand j'eus trois cents francs, je fis venir la marchande de meubles de
-Marie, et je lui demandai bien humblement si elle voulait me meubler une
-chambre; que je lui donnerais mes trois cents francs d'à-compte. C'était
-bien la plus grande voleuse de la terre.
-
-Elle me répondit qu'elle s'intéressait à moi; qu'elle voulait bien;
-qu'elle mettrait le loyer à son nom; que je lui ferais des billets à
-cinquante francs par mois; que les derniers étant à de trop longues
-échéances pour les passer dans le commerce, je lui en ferais de plus gros
-qu'elle payerait, de sorte que, pour mille francs de meubles, je lui
-donnais deux mille francs.
-
-Je n'avais pas le choix, j'acceptai avec reconnaissance.
-
-Marie fut toute triste en apprenant le parti que j'avais pris.
-
---Tu vas me quitter? me disait-elle; adieu l'économie! dans un mois je
-n'aurai plus rien!
-
---Je te verrai tous les jours; nous sortirons ensemble; tu viendras dîner
-avec moi, si tu veux; mais, tu comprends bien, ma chère Marie, que je ne
-peux pas rester à perpétuité chez toi.
-
---Ça me désole, me disait-elle; quand tu seras partie, ma chambre va me
-sembler si triste! Je ne rentrerai plus.
-
---Tu ne feras pas cela, ma chère Marie; tu es jeune, jolie, mais tu ne
-seras pas toujours ainsi. Tu gâches tout sans penser à l'avenir: il faut
-te placer un peu d'argent.
-
---Ah! bah!... est-ce que je peux!... Quand j'ai de l'argent, c'est comme
-de la neige... j'ai beau fermer la main, il fond.
-
---Mais quand tu seras vieille, que feras-tu?
-
---Oh! me dit-elle en riant, je ne serai jamais vieille; je me tuerai
-jeune.
-
---On le dit, mais on ne le fait pas. Il faut bien du courage, et tu n'as
-que celui de dormir!
-
-Elle se mit à rire d'une façon si étrange, que je fus convaincue qu'elle
-pensait ce qu'elle disait, et que j'éprouvai le même pressentiment
-qu'elle-même sur l'avenir qui l'attendait.
-
-Quelques jours après mon installation dans ma nouvelle chambre, je reçus
-la visite de M. Adolphe. Il venait me proposer d'aller avec lui à une
-petite soirée que donnait un de ses amis de Versailles.
-
-J'acceptai. J'avais mis ce que j'avais de plus beau; avec une robe de
-barége noir, on ne fait pas grand effet! J'étais bien modeste, mais
-heureuse d'être avec lui: car je le soupçonnais, depuis longtemps,
-d'avoir une autre liaison parmi les femmes de la société de son ami, et
-rien ne venait confirmer mes soupçons.
-
-On me pria de chanter; je fis de mon mieux... On m'avait fait une si
-grande réputation de gaieté, que j'étais obligée de la soutenir. Tout le
-monde m'adressait des compliments; M. Adolphe semblait en être fier,
-quand tout d'un coup la scène changea. Une femme venait d'entrer dans le
-salon; elle avait une toilette splendide, et fit à tout le monde un petit
-signe de tête protecteur, qui annonçait une personne sûre de son
-influence.
-
---Ah! voilà Louisa Aumont, s'écrièrent plusieurs jeunes gens en allant
-au-devant d'elle.
-
-Nos yeux se rencontrèrent et se répondirent par un éclair de haine et de
-jalousie.
-
-Louisa Aumont alla droit au maître de la maison, l'emmena dans l'angle
-d'une croisée, et lui dit assez haut pour que tout le monde l'entendît:
-
---Je vous avais prié de ne jamais inviter de femmes, surtout celle-là!...
-Je vous ai dit ce que c'était... je ne veux pas me rencontrer avec de
-semblables filles!...
-
-Où puisait-elle une pareille audace? Était-ce la jalousie qui l'égarait?
-Savait-elle réellement le secret de mon passé?
-
-Tout mon sang tomba sur mon cœur.--M. Adolphe se mordait les lèvres;
-mais il laissa passer cette insulte.
-
-Je me levai. Tout le monde avait entendu; personne n'osa venir à moi. Je
-m'approchai d'Adolphe et je lui dis d'une voix concentrée par la fureur:
-
---Vous auriez dû demander à madame la permission de m'amener; si vous
-n'osez pas me défendre, aurez-vous au moins le courage de me suivre?
-
---Pourquoi voulez-vous donc partir?... me dit-il d'un ton embarrassé;
-vous êtes là, restez-y.
-
-Je compris, mon doute devint une certitude, et je partis comme une
-flèche.
-
-La porte n'était pas fermée sur moi que je fondis en larmes. J'attendis
-deux heures dans la rue, espérant qu'inquiet de moi, il allait me
-suivre; mais rien! J'eus peur de mon désespoir; je courus vers la route
-de Paris et je marchai toute la nuit, écoutant mes pas... Il me semblait
-que le vent m'appelait. Je me retournais, m'arrêtais, et puis, doutant de
-moi, je reprenais ma course.
-
-J'arrivai chez moi brisée de fatigue, plus brisée encore d'émotions...
-J'attendais, j'espérais pour le lendemain, une lettre, un mot
-d'explication!... Rien, rien; pas un regret, pas une excuse, pas un
-souvenir!
-
-Cette première déception eut la plus fâcheuse influence sur ma vie.
-J'étais dans cette situation de cœur et d'esprit qu'une affection
-douce et honorable aurait pu me sauver du désordre.
-
-Je devins ambitieuse et implacable.
-
-Marie s'aperçut du changement de mes impressions, malgré les efforts que
-je faisais pour dissimuler mes douleurs et pour concentrer en moi-même
-les sentiments nouveaux qui m'agitaient.
-
---Qu'as-tu donc? me disait-elle sans cesse, tu me sembles toute triste,
-toute préoccupée.
-
---Je n'ai rien.
-
---Tu me trompes; tu me caches quelque chose.
-
-Elle insista avec une telle persévérance d'intérêt, que je sentis mon
-cœur se fendre et que je laissai échapper mon secret.
-
---J'aime un homme qui ne m'aime pas. Je l'aime avec soumission, douceur.
-Il abuse de moi; il joue avec mon cœur. J'ai bien souffert, va; mon
-âme s'est endurcie. Il m'aimera un jour, je le veux, et je lui rendrai ce
-que je souffre... Quand j'aurai usé cet amour, je sens bien que je
-détesterai celui qui me l'a inspiré. Je n'aimerai plus que mon idée fixe:
-être au premier rang de ces femmes perdues, qu'on admire, qu'on aime!
-pourquoi? probablement, parce qu'en elles il n'y a plus de ressources...
-Le cœur et l'âme sont morts. Il ne reste qu'une machine, mais cette
-machine est couverte de cachemires, de dentelles et de diamants. Quand je
-serais mille fois plus jolie, que ferais-je de ma beauté et de ma
-jeunesse à côté d'elles? Je ne suis pas laide à faire peur; j'espère même
-être mieux dans un an ou deux: j'attendrai. J'ai une volonté de fer; je
-deviendrai comme Louisa Aumont.
-
---Qu'est-ce que c'est que Louisa Aumont?
-
---Louisa Aumont! c'est ma rivale.
-
-Et je lui racontai toute la scène de la soirée de Versailles,
-l'humiliation que j'avais subie, et l'abandon où m'avait laissée M.
-Adolphe.
-
-Marie paraissait aussi effrayée de mes plans de vengeance, que je l'avais
-été quelques jours auparavant de ses pensées de suicide.
-
---Bah! au lieu de broyer du noir, comme tu le fais, tu ferais peut-être
-mieux d'aller voir ton ami et de te réconcilier avec lui; on n'est pas
-fier quand on aime!
-
---Chacun a son caractère... Je ne consentirai jamais à m'abaisser à la
-prière.
-
---Je te donne huit jours!...
-
---Tu verras; il aime cette femme, mais il reviendra... Je ferai tant et
-tant qu'il entendra parler de moi! C'est son luxe qui lui plaît; j'en
-aurai plus qu'elle!...
-
---Viens au bal, ce soir, à la Chaumière, me dit Marie...
-
---Non, à Mabille!...
-
---Est-ce joli, me dit-elle?
-
---Je n'en sais rien.
-
---Je n'y suis jamais allée; j'aimerais mieux la Chaumière!
-
---Alors, je ne sortirai pas, car je ne veux pas le rencontrer... Il vient
-à Paris; c'est là qu'il ira. Si je le rencontrais avec cette femme, je
-souffrirais trop.
-
---Ah! tu es plus forte que moi, me dit-elle; moi, j'irais comme un
-papillon me brûler au feu!...
-
---Non, ma pauvre amie, je ne suis pas plus forte que toi... je souffre
-autant, peut-être plus, car je sens avec une ardeur qui me dévore!... La
-chose la plus indifférente pour toute autre me frappe, m'exalte; lorsque
-je veux quelque chose, pour l'avoir, pour rapprocher la distance ou le
-temps qui m'en séparent, je donnerais dix ans, vingt ans de ma vie!...
-Ainsi, je suis honteuse de mon ignorance, je brûle du désir
-d'apprendre... Quand je prends un livre, je voudrais comprendre, aller si
-vite, que le rouge me monte à la tête; mes yeux s'embrouillent: je suis
-obligée de m'arrêter... Alors, je me mets dans des colères ridicules
-contre moi, contre ma tête rebelle... je me frappe le front. Quand
-j'essaye d'apprendre à écrire, et que ma main n'obéit pas à ma volonté,
-je me pince le bras au point d'en porter les marques... Si j'ai une
-espérance, une peine, je ne puis dormir, je rêve, je suis agitée, je vis
-doublement. Eh bien! je veux dompter tout cela!... Si mon cœur est en
-révolte contre ma volonté, je le torturerai jusqu'à ce qu'il me cède. Je
-rirai, quand je le voudrai, dussé-je m'étrangler avec mes larmes
-rentrées. Il y a un sentiment que je ne solliciterai jamais, c'est la
-pitié. Est-ce que l'on plaint les gens malheureux?... Est-ce que je suis
-intéressante? j'ai l'âme navrée... Ah! si j'avais une coupure au doigt,
-une plaie, on me plaindrait, peut-être chercherait-on à me soulager;
-mais la douleur que j'éprouve, si je la laissais voir, on enfoncerait de
-nouveaux traits dans la blessure. Je me tais, mais je n'en souffre pas
-moins. La pensée que mon nom est inscrit sur ce livre infernal, cette
-pensée ne me quitte pas. Je ne veux pas qu'il y reste; je veux qu'il soit
-effacé. Comment l'obtiendrai-je? qui m'en donnera les moyens?... je
-l'ignore, mais j'en viendrai à bout, et si, après avoir fait tous les
-efforts, cela m'était impossible, je quitterais cette vie où je n'aurais
-passé que pour faire une tache.
-
---Oh! tu vois bien que tu dis comme moi, que si tu étais misérable tu te
-tuerais!
-
---Oui, mais après avoir essayé de vivre tranquille dans l'avenir, afin
-d'oublier moi-même le passé, si je puis.
-
---Tu réussiras, me dit Marie pensive, moi, je suis sûre de finir d'une
-mort violente!... Ça m'est égal, je n'ai pas été faite pour cette
-vie-là... J'y suis, j'y resterai, à moins qu'un miracle ne m'en tire.
-
---Mais quelles absurdes idées allons-nous nous fourrer en tête; nous
-allons avoir l'air de croque-morts au bal!...
-
---Oh! ne t'inquiète pas; je serai plus bruyante que tout le monde! Si je
-rencontre de ses amis, je veux qu'on lui dise que je le pleure gaiement.
-
-
-
-
-X
-
-LE BAL MABILLE.
-
-
-Il était neuf heures quand nous arrivâmes allée des Veuves... Mabille
-avait été un petit bal champêtre, éclairé avec des quinquets à l'huile...
-On payait dix sous d'entrée... C'était le rendez-vous favori des valets
-de chambre, des femmes de chambre, dans le temps où ils étaient moins
-élégants que leurs maîtres.
-
-A l'époque où je parle, Mabille s'était déjà beaucoup embelli. Ce n'était
-pas encore le magnifique jardin que l'on voit aujourd'hui, avec ses
-corbeilles de fleurs, ses guirlandes de feu, son jet d'eau, sa grande
-salle tendue d'or, de velours et de glaces. C'était un jardin modeste!
-Quelques becs de gaz avaient remplacé les quinquets; ils étaient rares:
-était-ce par économie ou par discrétion?... Les calicots, les grisettes,
-les modistes, pourraient nous renseigner à cet égard; car les abonnés
-avaient changé. Le bal était en progrès... On payait un franc d'entrée...
-
-C'était au milieu de cette réunion que nous fîmes notre entrée...
-L'orchestre était au milieu du jardin et me parut bon. Mon cœur se mit
-à battre la mesure. J'adorais la musique. Tous ces jeunes gens, toutes
-ces jeunes filles qui se livrent au travail toute la semaine prennent le
-dimanche du plaisir pour huit jours; ils sont gais, en nage, fatigués,
-mais si heureux que cela vous gagne. Je n'avais jamais dansé; j'aurais
-voulu essayer, mais la crainte d'être ridicule me retenait.
-
-Pourtant, Adolphe m'avait dit que Louisa Aumont valsait bien. Je voulais
-essayer. On vint m'inviter pour un quadrille... j'allais refuser quand un
-jeune homme de Versailles vint me dire bonsoir. J'acceptai. Je priai
-Marie de me faire vis-à-vis. J'espérais qu'il demanderait ce que je
-faisais, et je me donnais un mal!... Mon danseur était galant! je lui
-faisais mille coquetteries!... Il voulut me faire valser... j'acceptai
-encore, et comme il avait beaucoup de patience... j'appris le même soir
-la valse et la danse. Je demandai à mon danseur la permission de me
-reposer.
-
-Je fis le tour du bal m'arrêtant un peu à chaque cercle qui entourait les
-bons danseurs. Un de ces cercles était plus garni de curieux que les
-autres. Je cherchai à me faire une place; mais personne ne bougea.
-
-J'entendis rire, dire bravo! mais je ne vis rien. J'attendis la fin pour
-voir ceux qui avaient eu tant de succès. Le rond s'ouvrit et tout le
-monde se pressa sur les pas d'une femme, en riant, en parlant. Je
-n'entendis qu'un bruit confus et des compliments ou des moqueries. Cette
-femme regardait à droite, à gauche. Elle pouvait avoir cinq pieds; sa
-taille était courte; sa poitrine bombée, ses épaules un peu hautes...
-Elle portait fièrement la tête, ses cheveux étaient d'un beau noir, ses
-raies blanches bien plantées. Elle se coiffait avec des bandeaux plats,
-une natte ronde, derrière la tête; au-dessous de cette natte, tombaient
-des cheveux frisés, qui lui cachaient le cou, quoiqu'ils ne fussent pas
-très-longs. Son front était bas, ses sourcils bien arqués se joignaient
-au milieu, ce qui lui donnait l'air dur; ajoutez à cela de grands yeux
-noirs qui paraissaient regarder sans voir, un nez un peu à la Roxelane,
-la lèvre dédaigneuse.
-
-Elle était plutôt jolie que laide; pourtant on la trouvait généralement
-peu agréable. Mon premier mouvement fut de la trouver laide. Je ne
-comprenais pas pourquoi on l'entourait ainsi.
-
-Elle allait du côté du café, je la suivis pour me trouver au premier rang
-quand elle danserait. Elle paraissait haletante; elle toussa, mit la main
-sur sa poitrine, puis avala deux verres d'eau glacée, comme pour éteindre
-le feu qu'elle serrait sous ses doigts. Elle respira bruyamment et se
-leva.
-
-Un petit monsieur venait de lui faire signe. Il était gentil, mais
-très-drôle; il avait une assez jolie figure, surtout des yeux
-intelligents. Ses jambes étaient toutes petites, sa taille longue, son
-gilet aurait pu lui servir de tablier. Il fit aller un bras comme une
-aile de moulin, mit son chapeau de côté, leva son pied à la hauteur du
-nez de sa danseuse, la salua jusqu'à terre, en faisant le gros dos. Après
-toutes ces singeries, il la prit par la taille, et la première figure
-commença.
-
-Il était léger comme un oiseau; toutes ces gambades, qui étaient
-ridicules, faites par les autres, étaient gracieuses, faites par lui.
-J'avais bien fait de les suivre: il y avait encore plus de monde que la
-première fois.
-
-A la seconde figure, sa danseuse regarda le chef d'orchestre, et en même
-temps que le coup d'archet elle s'élança la tête baissée, les bras en
-arrière, puis au bout du cercle elle se redressa, cambra ses reins, fit
-presque toucher ses coudes, leva la tête et revint en avant. Elle faisait
-toutes ces contorsions avec le plus grand sérieux du monde...
-
---Bravo! bravo! disaient les spectateurs.
-
-Elle avait une robe de laine noire qui sentait la misère; elle n'avait
-peut-être pas mangé de la journée, car elle était bien pâle.
-
-J'entendis à côté de moi deux jeunes gens dire:
-
---Emmenons-la souper!...
-
---Non, dit l'un, elle nous coûterait les yeux de la tête; je parie
-qu'elle n'a pas mangé depuis huit jours.
-
---Bah! dit l'autre, nous la rationnerons; elle nous amusera.
-
-Après la danse, ils s'approchèrent d'elle. Je l'entendis accepter. Je
-m'en allai. Son danseur était près de moi; il s'essuyait le front et
-disait:
-
---Je n'aime pas à danser avec elle; elle est raide comme un bâton.
-
-On appela:
-
---Brididi!
-
-Et le petit jeune homme qui dansait si bien répondit:
-
---Voilà! voilà! et s'en alla au café.
-
-Le bal finissait... Nous rentrâmes.
-
-J'espérais toujours recevoir des nouvelles de Versailles.
-
-Je demandai s'il n'était venu personne...
-
-On me répondit que non. Je me couchai en pleurant.
-
-Le jeudi suivant, je retournai à Mabille avec Marie. Nous cherchâmes
-Brididi et sa danseuse. Ce fut une des premières femmes que j'aperçus.
-Elle avait une robe de barége lilas. Ses cheveux étaient mieux peignés;
-elle me parut moins laide.
-
-Un homme d'un certain âge, avec un chapeau gris, un pantalon blanc, un
-petit paletot sac, s'arrêta devant elle...
-
---Ah! bah! dit-il, comme nous sommes requinquées! C'est égal, tu as une
-figure ingrate! Elle a l'air sauvage; elle ressemble à la reine Pomaré.
-
-Tous ceux qui l'entouraient dirent ensemble:
-
---Chicard a raison, _faut_ l'appeler Pomaré.
-
-Quand elle se mit à danser, tout le monde l'entoura, et, pour
-l'encourager, on criait à tue-tête:
-
---Bravo! Pomaré!
-
-Cette soirée fit événement; plusieurs journaux en parlèrent le lendemain.
-
-Ce soir-là, M. Brididi n'avait pas l'air content; il dansait avec de
-jolies filles, mais on n'était occupé que de Pomaré. Il pensa à lui
-donner une rivale, et chercha un sujet nouveau. Je le regardais si
-souvent, qu'il crut que j'avais envie de danser avec lui; ce qui était,
-du reste, un grand honneur. Il vint à moi et m'invita. Je lui dis que ce
-serait avec plaisir, mais que je ne savais pas danser.
-
---Eh bien, je vous apprendrai.
-
-En effet, il m'apprit.--J'avais une jolie taille, de beaux bras... J'ôtai
-mon petit châle, et je restai avec ma robe de barége à manches courtes.
-On me regarda beaucoup, cela m'encouragea. Je sautais comme une plume!...
-Après le quadrille, Marie, qui avait tenu mon châle et mon chapeau, me
-dit:
-
---Sais-tu que tu danses très-bien!
-
---Certainement ajouta M. Brididi.
-
-Je fus toute fière!... J'aurais bien voulu qu'on m'appelât aussi
-Pomaré!...
-
-Je pris un grand goût pour la danse!... A la fin de la soirée, M. Brididi
-me dit sans façon:
-
---Voulez-vous venir souper avec nous?
-
-J'acceptai de même, et nous partîmes une bande joyeuse, pour aller souper
-chez Vachette.
-
---Ah! disais-je en regardant bien si l'on me voyait, si cela pouvait se
-savoir à Versailles!
-
-Marie me suivait partout. Son amant était en Bretagne... je l'avais tout
-entière.
-
-Nous quittâmes le restaurant à six heures du matin.
-
---Rien pour moi? dis-je au concierge.
-
---Non!
-
-Je montai, toute triste; mais je m'endormis sans pleurer: j'étais trop
-fatiguée.
-
-A quatre heures, M. Brididi vint nous voir.
-
---Ah! vous ne savez pas, me dit-il sans me dire bonjour, il y a une danse
-nouvelle: la polka! Venez passer la soirée chez moi, nous l'apprendrons
-et nous la danserons ensemble, pour faire enrager Pomaré.
-
-Cette idée me plaisait assez, non par antipathie contre cette femme, mais
-pour qu'on s'occupât de moi.
-
-Nous apprîmes pendant cinq heures; enfin, je la savais à merveille. On
-faisait une foule de figures qui vous donnaient l'air de chiens savants:
-les bras, les jambes, le corps, la tête, tout remuait à la fois; on eût
-dit un monde de télégraphes et de pantins. Mais c'était nouveau, et on
-trouvait cela joli.
-
-M. Brididi m'engagea à rester chez lui. Il était bien tard; je le
-remerciai.
-
-Il vint nous reconduire.--Comme c'était un charmant garçon, et que je ne
-voulais pas qu'il me prît pour une bégueule, je lui racontai l'état de
-mon cœur... mais, à chaque phrase, je faisais un saut de polka, et
-j'en chantais l'air; ce qui fit rire Marie et dire à Brididi:
-
---Allons, allons, c'est bien! soignez-vous; j'espère que vous ne serez
-pas longue à guérir.
-
-Nous étions arrivés à la maison, je demandai:
-
---Il n'est venu personne?...
-
---Non!
-
-J'étouffai un soupir au fond de mon cœur.
-
-Arrivée dans la chambre, je me mis à polker.
-
---Je suis contente, me dit Marie; tu prends ton parti gaiement.
-
---C'est comme cela qu'il faut être. Si j'étais restée là, pleurant, il ne
-serait pas venu davantage! On ne peut pas forcer les gens à vous aimer;
-quand on court après eux, on les fatigue; ils s'y habituent et vous
-traitent plus mal. Malheureusement, on n'efface pas l'amour de son
-cœur comme un nom écrit sur une ardoise; mais, avec de la patience,
-tout passe... Je désespère de me faire aimer de lui; mais je veux qu'en
-me voyant passer, brillante et dédaigneuse, il me donne un regret.
-
-La marchande de meubles vint me dire, le lendemain, que mon logement
-était prêt. Je pris mon paquet, et j'allai m'installer, 19, rue de
-Buffaut, dans un petit entresol de deux pièces.
-
-J'étais richement meublée, et je regardais mon luxe, fort inquiète de la
-somme que j'avais à payer. J'avais dans ma chambre à coucher un lit en
-acajou, une toilette-commode, un fauteuil Voltaire en laine rouge, deux
-chaises, une petite table. Dans la première pièce, qui servait
-d'antichambre ou de salle à manger, il y avait une table ronde et quatre
-chaises cannelées. Je passai la journée à frotter mes meubles... Je
-disais _chez moi_ à tout propos.
-
-Le lendemain, j'allai chez Marie, qui, je le savais bien, était trop
-paresseuse pour venir.
-
-Je me mis des nœuds de velours dans les cheveux; je fis des reprises à
-ma robe et à mes bottines qui me quittaient, et je retournai au bal.
-
-Brididi vint à moi... Je n'étais pas fâchée de cette préférence... Je lus
-à l'orchestre: Polka! Mon cœur battit; je devins très-pâle, et je dis
-à Brididi:
-
---Je n'oserai jamais danser cela ici; personne ne sait cette danse. On
-va nous regarder; je ferai quelque gaucherie, et on se moquera de nous.
-
---Non, non, me dit-il, allons dans un coin.
-
-J'allais résister, quand j'entendis derrière moi:
-
---Eh bien! personne ne la sait donc, cette danse?...
-
-Je reconnus la voix de Louisa Aumont.
-
-Ce fut moi qui pris Brididi dans mes bras, et le fis danser de force. Il
-avait beau me dire:
-
---Je ne suis pas en mesure; j'allais toujours.
-
-Enfin, je fis plus d'attention, et je dansai à merveille.--Je passai
-plusieurs fois devant Louisa Aumont, et je me penchais si fort sur mon
-danseur, qu'elle put croire que je l'embrassais. Il voulut se reposer.
-Presque près d'elle, je lui criai: «Viens donc, viens donc!...» Il n'y
-prit pas garde.--Je le tutoyais!...
-
-On se mit à m'applaudir à outrance; on me suivait, on me désignait du
-doigt!...
-
---Fi! l'horreur! disait Louisa Aumont au bras d'un vieux monsieur;
-peut-on s'afficher ainsi!...
-
-Je vis bien qu'elle était vexée!... C'est égal, le mot me piqua; je
-voulus me venger. J'attendis qu'elle passât près de moi. Je l'arrêtai par
-le bras, et je lui dis:
-
---Bonjour, ma chère Louisa; y a-t-il longtemps que vous n'êtes allée à
-Versailles voir votre amant?
-
-Elle devint pourpre, et voulut continuer son chemin; je l'arrêtai de
-nouveau.
-
-Elle me dit:--Je ne vous connais pas!
-
---Ah! je comprends; pardon, je prenais monsieur pour votre père. Si
-j'avais su que c'était le vieux hibou qui vous ennuie tant et à qui vous
-dites, pour vous débarrasser de lui trois fois la semaine, que vous allez
-chez votre tante, à Versailles, je n'aurais pas parlé de votre Henri.
-Mais, aussi, vous ne me prévenez pas! vous me parlez d'un vieux monstre;
-je trouve monsieur très-bien, moi.
-
-Je fis la révérence, et je partis en riant.
-
-Je me mis à danser; tout le monde m'entoura. Je venais de faire une
-méchanceté; j'étais radieuse. J'entendais dire:
-
---Elle est bien mieux que Pomaré!
-
-On la quittait pour venir à moi.
-
---Ah! me dit Brididi, les œillades vous battent en brèche!
-
-Tous les hommes vinrent m'inviter.
-
---Oh! mais, dit il, me tirant par le bras, j'aurais moins de peine à
-défendre Mogador que ma danseuse!... Tiens, cria-t-il bien haut, je vous
-appelle Mogador!
-
-Ce qui se passa est ridicule, mais exact, et n'est pas assez éloigné pour
-que l'on ne s'en souvienne pas!... Cent voix crièrent: vive Mogador! On
-me jeta vingt bouquets dans le cercle où je dansais.
-
-Il y eut deux camps... D'un côté, on criait: vive Pomaré! de l'autre:
-vive Mogador! Les gens qui ne comprenaient rien et qui ne saisissaient
-que le bruit, criaient: vive Pomador! La garde fut obligée de s'en
-mêler!... Cela était si animé qu'on craignait une querelle de partis! Je
-fus obligée de me sauver pour partir; on voulait me porter en triomphe
-jusqu'à ma porte. Cela me fit grand peur, et, prévenue par Brididi, je
-pris la fuite à temps. Pomaré fut mise dans un fiacre; on détela les
-chevaux, et ce furent des jeunes gens qui la traînèrent jusqu'à la
-Maison-d'Or.
-
-Le lendemain, soit que Mabille eût payé pour faire une réclame, soit que
-les maîtres de danse voulussent mettre la polka à la mode, tous les
-journaux parlèrent de Pomaré et de moi.
-
-Le _Charivari_ nous reproduisit sous toutes les formes.
-
-Il y avait deux autres femmes qui ne faisaient pas moins de bruit à la
-Chaumière: c'étaient Maria-la-Polkeuse et Clara Fontaine.
-
-On sait ce que c'est que Paris. Chaque excentricité a son heure de vogue.
-Ces folies faisaient le sujet de toutes les conversations, et notre
-triste renommée, par les cent voix de la presse, s'étendait jusqu'en
-province.
-
-Je n'avais pas vu Adolphe depuis trois semaines; il vint à Mabille par
-curiosité, et demanda à voir les célébrités. Il trouva Pomaré laide!
-
-Quand on me fit remarquer à lui, il recula d'un pas et dit:
-
---Vous vous trompez! ce n'est pas elle; c'est Céleste.
-
---Oui, dit son ami, Céleste Mogador!
-
-Il me suivit. Je l'avais vu; j'avais senti mes jambes fléchir! Je le
-montrai à Brididi.
-
---Diable! fit-il, il faut vous asseoir.
-
-Adolphe vint à moi.
-
---Venez, j'ai à vous parler.
-
-Je fis signe à mon danseur que j'allais revenir.
-
---Vous ne reviendrez pas, me dit Adolphe en me serrant le bras.
-
---Pourquoi donc? lui dis-je.
-
---Parce que je ne le veux pas.
-
---Ah! bah! vous avez été bien longtemps à m'apporter vos ordres; je vous
-préviens que je suis changée, et je n'en veux plus recevoir! Je veux
-aller danser; j'ai promis.
-
---N'y allez pas, me dit-il, pâle, ou je vais avoir une affaire avec ce
-petit monsieur!
-
-J'ai toujours tremblé à l'idée d'une querelle qui pouvait naître à cause
-de moi. Je m'arrêtai.
-
---Est-ce que vous me feriez l'honneur d'être jaloux? Il y a quelque
-temps, je vous avoue que ça m'aurait fait plaisir, mais aujourd'hui ça me
-fait rire.
-
-La marchande de fleurs m'apporta deux bouquets de roses qu'on me pria
-d'accepter. Je les pris, mais M. Adolphe se jeta dessus et les mit en
-pièces.
-
---Eh bien! lui dis-je, votre colère est-elle passée?
-
---Ne vous moquez pas de moi! me dit-il hors de lui.
-
-Je vis qu'il fallait le prendre sur un autre ton, car il était
-sérieusement en colère.
-
---Enfin, mon ami, que me voulez-vous? Vous m'avez quittée; vous ne
-m'aimiez pas: je ne me suis pas imposée à vous; j'espère que vous en
-ferez autant. Je n'ai pas troublé vos amours...
-
---Je n'ai jamais eu cette femme! Si elle était là, je le dirais devant
-elle.
-
-Au même instant, je la vis sortir d'un bosquet avec une autre femme.
-
---Tenez, lui dis-je, la voilà! Si vous faites cela, je vous croirai.
-
-Il hésita.
-
---Vous partirez avec moi?...
-
---Oui!
-
-Il alla droit à Louisa, qui lui apprêtait son plus joli sourire.
-
---Voyons, mademoiselle, dites, je vous prie, à Céleste que je ne suis pas
-votre amant, et que vous regrettez d'avoir été si dure pour elle.
-
-Elle se mit à rire sans répondre. Il lui prit le bras et lui renouvela sa
-demande.
-
-Elle fit une affreuse grimace, devint rouge et dit:
-
---Oui!...
-
---Assez, dis-je à Adolphe, qui, je le voyais bien, lui serrait le
-poignet; venez. Et nous partîmes en voiture. Il me fit mille amitiés! je
-restai comme une pierre!...
-
---Je vois bien, me dit-il, que vous ne m'aimez plus!
-
---Je ne sais pas si je ne vous aime plus, mais ce qu'il y a de certain,
-c'est que je vous aime moins. Vous n'avez pas de reproches à me faire! Je
-vous aimais, je me serais tenue dans une boîte pour vous plaire; vous
-m'avez quittée d'une façon pénible, humiliante. J'ai cherché à me
-distraire et j'y parvenais bien, je vous assure. Cela vous irrite! vous
-auriez mieux aimé que je m'enfermasse avec un boisseau de charbon!... Ma
-foi, non!... vous ne m'aimez pas; d'autres sont moins difficiles; je ne
-suis qu'embarrassée du choix!
-
---Vous me tourmentez à plaisir, me dit-il les larmes aux yeux.
-
-J'allais m'attendrir, car je l'aimais encore, mais je repoussai toute
-idée de faiblesse.
-
---Croyez-vous donc que je n'étais pas tourmentée, quand je fis la route
-de Versailles à pied, la nuit, et que vous me laissâtes partir, sans même
-vous inquiéter de ce que je pouvais faire dans mon désespoir? Voyez-vous,
-nous ne serons pas fâchés, mais je n'oublierai jamais cette nuit-là.
-
-Il n'osa plus dire une parole. Il m'aimait, j'allais pouvoir me venger.
-Je lui donnai un rendez-vous... j'arrivai deux heures plus tard, faisant
-semblant de pas voir qu'il m'attendait avec impatience.
-
-Il me défendit d'aller dans les endroits publics... j'y allais exprès! La
-presse continuait à parler de nous... on venait en équipage nous voir, le
-soir, comme des bêtes curieuses. Tous ces badauds se disputaient une
-fleur de notre bouquet. Les femmes venaient nous voir aussi; elles
-disaient aux gens qui les accompagnaient: «Tâchez donc qu'elles viennent
-vous parler!...» On nous appelait, mais je me dérangeais rarement.
-
-Pomaré regardait d'un air impudent, faisait mille excentricités et
-faisait fuir les curieux, rouges de honte. C'est à cause de cela, sans
-doute, que beaucoup venaient autour de moi et me faisaient des
-compliments.
-
-Voilà pourtant les vilains services que vous rendent les oisifs. Ils ne
-reculent devant rien, eux qui, trop vieux ou trop ennuyés d'eux-mêmes
-pour savoir s'amuser, cherchent à tout prix des objets de distraction.
-
-J'avais ma cour, comme Pomaré avait la sienne.
-
---Elle est charmante! disait l'un en me lorgnant.
-
---Vous allez voir comme elle danse bien, disait l'autre.
-
---Quelle souplesse! comme elle est gracieuse!...
-
-Voilà ce que me répétaient en masse ces gens qui me méprisaient, qui
-peut-être me trouvaient affreuse, ridicule; mais ils m'excitaient, je les
-amusais.--La vie est une comédie.
-
-Quand je me reporte à ce temps et que je songe à toutes les excentricités
-que nous faisions, il me semble qu'on devrait nous les pardonner, car le
-succès qu'on nous a fait est plus coupable que nous.
-
-L'orateur qu'on approuve s'enflamme; l'acteur qu'on applaudit redouble
-d'efforts; le soldat qu'on regarde, qu'on encourage devient plus
-intrépide; il n'y a pas une créature, dans quelque position qu'elle soit,
-qui ne soit sensible à la réclame!... Jugez si moi, sans éducation,
-n'ayant rien à perdre, je ne pouvais pas me laisser éblouir et entraîner.
-
-Il n'est si petit théâtre qui n'ait ses rivalités. Mes succès à Mabille
-m'avaient valu beaucoup d'envieuses. Les hommes me firent un rempart
-d'amour et de fleurs.
-
-Je détestais Pomaré, qui me le rendait bien.
-
-Sans savoir pourquoi, on trouva qu'il serait charmant de nous faire faire
-vis-à-vis, et nos partisans négocièrent l'affaire avec toute l'importance
-d'un traité de paix.
-
-Nous marchâmes l'une au-devant de l'autre, ne faisant pas un pas de plus.
-Elle me regardait avec ses grands yeux noirs fixes!... Elle me semblait
-plus désagréable que d'habitude!--J'eus envie de me sauver; mais je
-réfléchis que cela serait ridicule, et je lui tendis la main. Sa figure
-se dérida, et elle me dit d'une façon charmante:
-
---Je suis enchantée de faire connaissance avec vous; il y a longtemps que
-je le désirais. Si vous voulez me permettre d'aller vous faire une
-visite, je vous continuerai mon amitié.
-
-Il y avait un air protecteur qui me déplut; mais je lui pris le bras et
-nous fîmes le tour du bal ensemble.
-
-On se pressait tellement autour de nous, que c'est à peine si nous
-pouvions marcher.
-
-Après quelques mots échangés, je vis qu'elle prenait son rôle au sérieux
-et qu'elle se croyait reine. Le fait est qu'on ne l'abordait qu'ainsi:
-
---Chère reine, allez-vous danser? Où vous placerez-vous, que vos
-courtisans vous entourent?
-
-Elle leur indiquait un endroit à voix basse. Ils s'en allaient tout fiers
-et prenaient un air de protection avec leurs amis qu'ils plaçaient.
-
---Tenez! voilà la reine Pomaré! disaient les uns en se poussant.
-
---Où ça?... disaient les autres ébahis.
-
-On la montrait.
-
---Ah! c'est vrai; elle a l'air bien sauvage, répondait un provincial qui
-la prenait pour la reine de Taïti.
-
-On avisa un abonné à lunettes, _pion_ dans un collége, je crois: on
-l'entoura, on l'applaudit en lui disant:
-
---Bravo, Pritchard!
-
-Le pauvre homme perdit la tête et fit trente-six gambades... On le porta
-en triomphe... Il enfonçait ses lunettes, relevait la tête, se croyant un
-grand personnage; mais, comme on ne le payait pas pour cet exercice, le
-pauvre diable fut renvoyé de sa place. Il conta ses peines à Pomaré, qui
-lui dit devant moi, avec le plus grand sang-froid du monde:
-
---Venez me voir, je vous protégerai.
-
-Je ne pus m'empêcher de rire, en me disant:
-
---Ils sont aussi fous l'un que l'autre.
-
-Elle était convaincue de sa puissance!... C'était de bonne foi qu'elle
-promettait de lui faire du bien; pourtant elle paraissait avoir un esprit
-supérieur. Je voulus connaître ce caractère, qui me parut étrange.
-
-Depuis notre séparation, Marie m'avait tenu parole; elle ne rentrait
-plus, je la voyais à peine.
-
-Je demandai à Pomaré de passer la journée du lendemain avec moi.
-
-Elle me dit qu'elle ne commandait sa voiture qu'à quatre heures; que le
-matin elle recevait sa cour.
-
---Venez déjeuner chez moi, me dit-elle, nous causerons en fumant une
-cigarette.
-
-Elle me quitta, puis revint à moi:
-
---Voulez-vous souper avec moi et quelques-uns de mes amis?...
-
-Je répondis oui, avant qu'elle eût fini sa phrase, car j'avais grande
-envie de passer une soirée avec elle.
-
---Je vais vous prendre dans ma voiture.
-
-Nous sortîmes. A la porte, elle fronça ses sourcils noirs...
-
---Jean! Jean! dit-elle deux fois, impatientée.
-
-Un gamin d'une douzaine d'années s'avança en courant. Il était habillé
-d'une façon burlesque: un pantalon de toile grise rentré dans ses bottes
-à revers, une redingote dont la taille seule lui aurait fait un paletot,
-un chapeau très grand, bordé d'un galon en clinquant dont on se sert pour
-costume. Il portait dans ses bras un châle-tapis en coton, tout passé,
-dont un coin traînait à terre. Pomaré le lui arracha des mains, furieuse.
-
---Imbécile! tu ne peux pas faire attention!... tu essuies le pavé avec
-mon _cachemire_... Si tu ne fais pas mieux ton service, je te chasserai.
-
-Tout le monde riait autour d'elle. Je devins fort rouge. Le petit sortit
-en haussant les épaules et fit avancer la voiture.
-
-C'était une calèche à deux chevaux... elle l'avait au mois... C'était un
-équipage presque grotesque, sortant des remises d'un mauvais loueur.
-
---La voiture de la reine! crièrent à la fois dix gamins.
-
-Pritchard s'avança pour lui baiser la main. Elle jeta en l'air quelques
-pièces de monnaie; on se bouscula pour les ramasser en criant:
-
---Vive la reine Pomaré!
-
-Le petit bonhomme était sur le siége, à côté du cocher, qui avait le même
-galon de clinquant sur son chapeau et une redingote noisette. Ajoutez à
-cela un cheval blanc et un autre bai. La calèche était garnie à
-l'intérieur d'une vieille étoffe d'un rouge passé.
-
-Je ne me connaissais pas en voiture, mais il me semblait que, pour rien
-au monde, je n'aurais voulu sortir là-dedans en plein jour.
-
-Nous arrivâmes au café Anglais.
-
-Le maître du café vint au-devant de nous, la serviette sous le bras,
-l'air affable:
-
---Quel cabinet désirez-vous? demanda-t-il à Pomaré.
-
---Le grand salon, dit-elle en regardant sa suite.
-
-Il commençait à faire froid, elle ordonna qu'on fît bon feu. Quand la
-porte s'ouvrait, nous apercevions plusieurs têtes qui cherchaient à nous
-voir.
-
-On alluma du petit bois... Elle s'approcha du feu en faisant un mouvement
-de frisson.
-
---Les premiers froids font mal, me dit-elle.
-
-Je la regardai; elle était pâle comme une morte.
-
---Gardez votre châle, lui dis-je.
-
-Mais elle n'en fit rien. Je compris pourquoi; elle avait une robe de
-taffetas bleu clair qui jurait passablement avec son châle.
-
-Elle toussa une fois ou deux. Elle prit une coupe de champagne frappé et
-l'avala d'un trait. Ses yeux brillèrent, ses couleurs lui revinrent.
-
-Alors on lui fit chanter une chanson, qu'elle dit avoir composée
-elle-même, et qui passait en revue tous les dieux de la Mythologie. Je ne
-compris pas bien, parce que je ne connaissais pas tous ces noms-là; mais
-il paraît que c'était un chef-d'œuvre d'esprit.
-
-Sa voix était faible; elle s'accompagnait au piano. Ses mains étaient
-blanches, bien faites et paraissaient avoir l'habitude du clavier, car
-elle ne regardait en chantant que ceux qui l'écoutaient.
-
-Ce furent des compliments sans fin. On fit très-peu d'attention à moi. Il
-me semble que j'en fus un peu jalouse et qu'elle me regardait d'un air
-vainqueur.
-
-Elle parla, fuma, tint tête à tout le monde: elle avait un esprit
-intarissable et d'une originalité sans pareille.
-
-La nuit se passa ainsi. Quand nous sortîmes, il faisait jour; ces sorties
-sont curieuses et le paraîtraient surtout aux gens raisonnables qui n'ont
-jamais vu ce spectacle, bien propre à désillusionner des folles joies
-des viveurs de Paris.
-
-Je ne sais au juste quelle figure j'avais; mais en regardant les autres,
-je fus presque effrayée: les hommes sont débraillés, quelquefois
-chancelants; les femmes sont jaunes; leurs toilettes chiffonnées,
-enfumées, leur donnent l'air de paquets de chiffons; la plus jolie serait
-laide.
-
-Il y a aux portes de vieilles voitures qui passent la nuit; un pauvre
-cheval maigre attend que son maître ait chargé pour avoir son déjeuner.
-On ne veut pas de lui, et on l'appelle rosse. Pauvre bête! il a été jeune
-et bon! Je regardai Pomaré, et je me dis:
-
---Voilà notre avenir!
-
-Il n'y a, à cette heure-là, dans les rues, que les balayeurs et les
-chiffonniers. Les premiers vous regardent, appuyés sur leurs balais, et
-chacun se dit probablement:
-
---Ce que ces fous viennent de dépenser dans une nuit me ferait vivre un
-an.
-
-On leur donne quelquefois de l'argent, mais on passe le plus souvent sans
-les regarder.
-
-Nous rentrions à pied. Pomaré paraissait moins fatiguée que tout le
-monde; elle était d'une pâleur extrême, mais ses lèvres étaient rouges,
-ses yeux brillants.
-
-Nous traversions le boulevard; une balayeuse comme il y en a peu, elle
-travaillait activement, envoya toute sa poussière dans les jambes de
-Pomaré, qui, peu endurante de sa nature, l'interpella en l'appelant bête.
-
-La femme au balai l'entreprit à son tour.
-
---Tiens! voyez-vous ça, madame l'embarras! Faut-il pas que je quitte mon
-ouvrage pour faire place à cette demoiselle! Avec ça qu'elle est belle!
-J'ai été un peu mieux que toi, ma petite, et un peu plus huppée; mais
-j'étais pas fière avec le pauvre monde!
-
-Nous étions déjà bien loin. Nous nous séparâmes quelques instants après.
-
---A tantôt! dit Pomaré, rue Gaillon, 19. Si vous oubliez le numéro,
-demandez dans la rue la reine Pomaré.
-
-Je trouvai cette gasconnade prodigieuse, et il me sembla plus prudent de
-me souvenir de la rue et du numéro.
-
-Je venais de voir un échantillon de cette vie qui, de loin, me semblait
-si belle et à laquelle j'avais si souvent rêvé de m'associer. Je puis me
-rendre cette justice, que toute cette joie me parut triste, et que je
-rentrai chez moi le cœur bien vide et l'âme bien découragée.
-
-
-
-
-XI
-
-LA REINE POMARÉ.
-
-
-A onze heures, j'étais chez ma nouvelle amie. Je m'attendais à voir un
-boudoir richement meublé; je fus toute surprise de me trouver dans un
-chenil: c'est du moins l'effet que me fit le logement de Pomaré, tant il
-y avait dans ce logement de désordre et de malpropreté.
-
-Elle habitait une grande chambre, à peine meublée; sa commode était
-couverte d'une foule de petits objets, rappelant ses triomphes au bal
-Mabille.
-
-Il y avait sur chaque objet un pouce de poussière; on voyait sur une
-table des papiers en désordre, une masse de numéros du _Charivari_; sa
-robe bleue traînait à terre.
-
-Je remarquai, appendue au mur, une bonne Vierge en plâtre avec un petit
-collier et une couronne. La Vierge, avec ses bras ouverts, semblait
-contempler ce désordre et le prendre en pitié. Sur la cheminée, la reine
-avait mis son chapeau dans une assiette. Je n'osais pas faire un pas.
-Elle était encore couchée, tête nue et les cheveux tout ébouriffés.
-
---Pardonnez-moi, me dit-elle; mon ménage n'est pas encore fait. La
-personne qui me loue se charge de tout faire et ne fait rien.
-Asseyez-vous donc!
-
-Et elle me montra du regard le bord de son lit.
-
-Je m'approchai, mais j'étais fâchée d'être venue. Elle sauta en bas du
-lit, passa dans une espèce d'antichambre dont la croisée donnait sur une
-cour; elle appela son portier, qui était en même temps son propriétaire;
-il monta.
-
---Faites-nous à déjeuner.
-
---Je veux bien; mais donnez-moi de l'argent.
-
---Je n'en ai pas.
-
---Bah! dit le vieux, vous avez bien vingt sous.
-
---Non, dit-elle, pas un liard.
-
---Alors, allez déjeuner où vous voudrez; je ne fais plus crédit.
-
---Voyons, ne soyez pas méchant! J'ai invité une amie; je ne peux pas la
-renvoyer.
-
---Bon! dit le vieux, ce n'est pas assez de vous; il faut maintenant que
-je nourrisse les autres.
-
-Et il descendit en grognant.
-
-J'avais tout entendu et j'étais fort embarrassée. Elle ne perdit pas
-contenance, et me dit en rentrant que nous allions déjeuner dehors, parce
-que son domestique n'était pas rentré; que le concierge venait de l'en
-prévenir.
-
-C'était trop fort; je me mordis les lèvres pour ne pas rire aux éclats.
-Je l'avais vue, la veille, jeter au moins dix francs de monnaie.
-Évidemment elle était folle.
-
---Ah! dit-elle, en passant devant la petite Vierge, je t'avais oubliée.
-
-Elle prit cette petite Vierge, l'embrassa, lui adressa quelques paroles
-qui ressemblaient à une prière. J'entendis ces mots: «Sainte Mère de
-Dieu, aie bien soin de lui; il est plus heureux près de toi.»
-
-Elle remit la Vierge à sa place et revint près de moi. Le mouvement de
-ses bras fit ouvrir sa chemise; je vis sur sa poitrine un scapulaire, des
-médailles, une petite croix. Cela me fit mal.
-
-J'ai une grande croyance en Dieu; quand je souffre, je l'invoque; quand
-je suis heureuse, je le remercie; mais ces insignes de la religion
-chrétienne me semblaient un blasphème sur sa poitrine.
-
-Je priai Pomaré de m'attendre; je descendis quelques instants, et je
-revins avec tout ce qu'il nous fallait pour déjeuner.
-
---Je vais vous rendre tout-à-l'heure ce que vous avez dépensé, me
-dit-elle avec un aplomb incroyable.
-
-«Dieu! la vilaine femme! me disais-je, elle est menteuse comme personne.»
-
-Je lui fis deux ou trois questions sur sa vie passée; elle détourna la
-conversation sans vouloir me répondre. J'insistai de nouveau pendant le
-déjeuner; même silence.
-
-J'avais pourtant bien envie de savoir ce qu'elle avait été, car tout le
-monde en était intrigué.
-
---Allons, me dit-elle, après déjeuner, vous êtes une bonne fille,
-promettez-moi de ne rien dire à personne, et je vais vous faire ma
-confession.
-
-Je le lui promis; elle commença:
-
-...--Je suis venue au monde à Paris, en 1825; mon père était riche; je
-fus son premier enfant. Il avait environ cent cinquante mille francs de
-capital; ces cent cinquante mille francs étaient placés dans un théâtre
-et lui rapportaient quinze, quelquefois vingt pour cent. On n'épargna
-rien pour m'élever. Je fus mise dans un des premiers pensionnats de
-Paris. J'avais les meilleurs maîtres.--Ma mère m'avait donné deux frères
-et deux sœurs; cependant on ne retrancha rien des dépenses qu'on
-faisait pour moi. J'avais dix-sept ans, on pensait à me marier, mais on
-ne trouvait aucun parti digne de moi. J'aimais mon père avec passion,
-tout en le craignant beaucoup; ma mère ne le rendait pas très heureux.
-
-Un jour, j'entendis raconter à la pension qu'un incendie affreux venait
-de faire des ravages horribles, boulevard du Temple; on assurait que
-personne n'avait péri, mais que l'on n'avait rien pu sauver. Cela me
-rendit triste. Pourtant j'étais loin de me douter que ce malheur me
-touchât de si près.
-
-Deux jours après, mon père vint me voir. Mon père était grand et fort; je
-fus effrayée du changement que je vis en lui: il était ployé sur
-lui-même, ses yeux étaient rouges, il avait pleuré. Je lui sautai au cou
-et le couvris de baisers.
-
---Mon père, mon bon père, que vous est-il donc arrivé? Ma mère! mes
-frères! mes sœurs!
-
---Non, me dit-il; grâce à Dieu, ils se portent bien; mais je suis ruiné,
-le feu a tout dévoré. Je n'étais pas assuré, mes enfants! ma pauvre Lise!
-me dit-il en me serrant dans ses bras.
-
-Je n'avais jamais vu pleurer mon père; cela me déchira le cœur.
-J'étais très-pieuse; j'avais souvent parlé de mon désir d'entrer dans un
-couvent; on se moquait de moi, et je n'insistais pas. L'idée m'en vint ce
-jour-là, et je dis à mon père, en lui essuyant les yeux:
-
---Ne vous inquiétez pas pour moi, mon cher père; vous savez bien que mon
-vœu le plus cher est d'être religieuse; vous n'aurez pas à vous
-occuper de moi.
-
---Non, me dit-il en me serrant sur son cœur, non, mon enfant, tu ne
-peux pas être à Dieu tout entière; j'ai besoin de toi pour élever tes
-frères et tes sœurs; tu es instruite, tu feras leur éducation. Ta mère
-est presque folle de chagrin, il faut la consoler, l'aider. Je viens te
-chercher.
-
-Je suivis mon père sans répondre. On ne répondait jamais à mon père.
-
-Rentrée chez nous, je trouvai tout le monde dans le désespoir.
-
-Mon père sortait souvent pour des entreprises qu'il voulait essayer.
-
-Ma mère avait un peu perdu la tête; j'avais soin des enfants.
-
-Bientôt nous fûmes si pauvres qu'on renvoya la bonne et que je restai
-seule pour tout faire. On ne m'avait pas élevée ainsi.
-
-Cette vie m'était pénible; j'étais toujours seule avec les enfants;
-j'allais promener les plus petits.
-
-Un jeune homme, que mon père avait employé, venait souvent à la maison;
-il me dit si souvent qu'il m'aimait, il me tourmentait tellement, que je
-crus l'aimer, et je me donnai à lui sans trop de résistance. Je ne
-comprenais pas tout le danger d'une pareille faute.
-
-Un jour, mon père rentra; je causais à la porte avec mon amant. Mon père
-le pria de ne plus me faire de visites que devant ma mère ou lui.
-
-Ma mère allait souvent chez des parents: elle n'était pas rentrée, il
-l'attendit. Elle ne rentra qu'à dix heures.
-
---Ah! vous voilà, madame! lui dit-il sévèrement. Rentre dans ta chambre,
-Lise.
-
-J'obéis, mais j'écoutai à la porte, car, depuis ma faute, j'avais peur de
-tout.
-
---Qu'as-tu donc? lui dit ma mère.
-
---J'ai, répondit mon père, que vous ne gardez pas vos filles; que vous
-allez à droite, à gauche, sans vous occuper du reste. Votre fille aînée a
-dix-sept-ans; la seconde, quatorze, l'autre trois. La chute de la grande
-entraînera les autres. Si un pareil malheur venait encore s'abattre sur
-moi, qu'à la misère se joignît le déshonneur, je tuerais la malheureuse
-qui aurait flétri mon nom et je me tuerais après. Ce serait votre
-ouvrage.
-
-Ma mère ne répondit rien, mais je faillis m'évanouir. J'allai cacher ma
-tête sous mon oreiller pour pleurer plus à mon aise; pourtant je ne
-connaissais encore que la moitié de mon malheur.
-
-Depuis quelque temps, je me sentais des malaises, des faiblesses.
-J'attribuais cela à la peur que j'avais eue. Il y avait un médecin dans
-notre maison; je montai lui raconter ce que j'éprouvais. Il me regarda et
-me dit:
-
---Vous êtes grosse; ce n'est pas dangereux.
-
-Je le fis répéter deux fois. Je n'osai pas lui dire de me garder le
-secret. Je descendis, résolue à aller me jeter à la rivière, quand la
-nuit serait venue. Je courus chez celui qui m'avait perdue; il ne trouva
-qu'un moyen de me sauver: détruire mon enfant. Je le regardais effarée;
-je n'avais pas assez de mépris pour cet homme.
-
---Oh! lui dis-je en partant, cette pensée vous portera malheur!
-
-Je rentrai chez mon père; il me sembla voir tout le monde lire sur mon
-front.
-
-Je me retirai dans ma chambre pour écrire; je vis ma sainte Vierge: je
-lui demandai pardon de la pensée de suicide que j'avais eue; je lui
-promis de vivre pour mon châtiment et pour la pauvre petite créature que
-je portais dans mon sein.
-
-Je fis un paquet, j'embrassai mes frères et sœurs et je partis
-désespérée. Je n'osais pas me retourner; il me semblait entendre derrière
-moi les pas de mon père. Je marchai, ou plutôt je courus longtemps.
-
-Je vis un beau jardin: j'étais au Luxembourg; j'entrai dans une petite
-rue étroite, déserte; je lus: _Maison meublée_. Je m'adressai à la
-maîtresse de cet hôtel et je demandai un petit cabinet; on ne voulut pas
-me louer; d'ailleurs, je n'avais pas d'argent.
-
-Je racontai ma position à cette femme, et je la priai tant, qu'elle finit
-par s'attendrir. Elle parut surtout touchée quand je l'eus assurée que je
-ne resterais pas longtemps dans sa maison, parce que j'allais entrer à
-l'hospice.
-
-On me mit dans un grenier.
-
-Je demandai où l'on recevait les femmes en couche; on m'indiqua la
-Maternité. J'y fus; mais on me répondit qu'on ne prenait les femmes que
-quinze jours avant d'accoucher. Que faire jusque-là? Je n'étais grosse
-que de trois mois; comment attendre six mois?
-
-L'idée du suicide me revint, et je priai Dieu avec ferveur de me
-débarrasser de la vie.
-
-Je vendis tous mes effets petit à petit. Quand je n'eus plus rien, je
-demandai de l'ouvrage dans la maison; on me fit raccommoder le linge,
-aider à faire les ménages. Il y avait beaucoup d'étudiants. J'étais
-jolie; du moins, ils me le disaient.
-
-La femme chez laquelle je logeais était avare; elle m'aurait fait
-travailler quinze heures par jour pour un morceau de pain. J'avais grand
-appétit; je tâchais d'avoir un repas chez l'un, un déjeuner chez l'autre.
-C'était une horrible existence, ma chère Céleste!
-
-Nous étions en hiver; il faisait froid. Un de ces jeunes gens eut pitié
-de moi et me donna une couverture de son lit.
-
-Je tombai malade; je ne quittai plus mon grenier.
-
-Le même jeune homme, qui m'avait donné une couverture, m'apportait
-quelques petites choses qu'il prenait à table d'hôte. J'ai souvent
-souffert de la faim; cependant, je n'osais pas me plaindre, tant j'avais
-peur qu'on me renvoyât.
-
-Le temps de ma délivrance approchait; je fus à la Maternité. J'étais
-maigre et exténuée de privations. On me demanda si je garderais mon
-enfant. Cette question me parut insensée. Est-ce que l'on demande à une
-mère si elle gardera son enfant?
-
-Après d'affreuses souffrances, je fus délivrée; j'avais donné le jour à
-un garçon. Je demandai pardon à Dieu de sa naissance; je le suppliai de
-lui conserver la vie et de prendre la mienne. Il était si délicat, le
-pauvre ange, que j'écoutais toujours s'il respirait.
-
-On voulait m'empêcher de le nourrir, mais je n'écoutais rien. Le temps
-était venu où il fallait sortir de la Maternité; on me donna un peu
-d'argent, une layette, et je partis avec mon trésor dans mes bras.
-
-J'arrivai à l'hôtel. On ne me reçut pas trop mal. Je repris mon trou; je
-travaillai un peu. Mon pauvre enfant était bien pâle; il avait dix mois,
-il me souriait, me tendait ses petites mains; je me trouvais heureuse. Ce
-bonheur, je ne l'avais pas mérité; aussi, fut-il bien court.
-
-Les convulsions, cette terreur de toutes les mères, les convulsions
-mirent la vie de mon enfant en danger.
-
-J'avais beau le serrer sur mon cœur, ses petits membres se tordaient,
-sa figure devenait bleuâtre; je le couvrais de baisers, je le réchauffais
-de mon haleine, je lui disais, les mains jointes: «Tais-toi! tes cris me
-font mourir!» et je priais. Il se détendait et reposait quelques heures;
-puis, les convulsions revenaient, plus horribles.
-
-Huit jours s'étaient passés dans cette lutte affreuse; il lui prit une
-crise, il se détendit...
-
-Je crus qu'il reposait. Je priai la Vierge-Mère de mettre fin à ses
-souffrances, en lui sauvant la vie, ou de me prendre, plutôt que de le
-torturer ainsi. Je n'avais plus la force de le voir souffrir.
-
-J'attendis longtemps son réveil; je le soulevai, il était raide de froid.
-Je le laissais tomber, puis, je le reprenais dans mes bras, sans pouvoir
-verser une larme:
-
---Malheureuse! me disais-je, c'est toi qui l'as tué!... Est-ce que tes
-prières montent en haut?
-
-Et je courus dans les escaliers en criant que je voulais un médecin, que
-mon enfant ne pouvait pas être mort sans moi.
-
-On parvint à me prendre le cadavre de ce pauvre petit ange. Un des jeunes
-gens de ta maison paya les frais d'enterrement.
-
-Je suivis mon fils à Montparnasse. Je fis mettre sur sa bière une marque,
-pour le faire tirer de la fosse commune quand j'aurais de quoi lui
-acheter une croix et un entourage.
-
-Je passai quinze jours, désolée, folle; je ne remontais plus dans la
-chambre où il était mort; chacun me donnait l'hospitalité.
-
---Allons! me dit un brave garçon, vous ne pouvez rester comme cela; venez
-vous distraire.
-
-Ils me firent dîner, boire et m'emmenèrent à Mabille.
-
-C'est le premier jour que vous m'avez vue avec une robe de laine noire.
-Il me fallait de l'argent pour retourner là-bas... à Montparnasse. J'en
-ai, et je suis heureuse. Je ne crains plus qu'une chose, c'est de
-rencontrer mon père: il me tuerait, et je prends un goût énorme pour la
-vie; je suis fière de moi. Dans quelque temps, je serai riche; je suis
-déjà à la mode...
-
-Elle m'avait fait ce récit tout d'un trait, avec une grande facilité de
-langage, et du ton le plus naturel, le mieux senti.
-
-A partir de ce moment, je pris d'elle une toute autre opinion que celle
-que j'en avais conçue d'abord. La reine Pomaré disparaissait, et, à sa
-place, je voyais une pauvre fille, encore plus malheureuse que moi.
-
-Il n'était pas jusqu'à ce doux nom de Lise qui avait pour moi je ne sais
-quelle mystérieuse sympathie. Quand on n'a pas de famille, on s'en fait
-une avec les infortunes et les amitiés qu'on rencontre sur son chemin.
-
-Je pris congé de Lise, convaincue qu'elle avait des éclairs de folie,
-mais sentant que je l'avais prise en grande affection.
-
-Ma liaison avec Adolphe allait chaque jour se refroidissant. Ses premiers
-dédains avaient tué mon amour pour lui, et le goût très-vif qu'il avait
-paru, depuis, éprouver pour moi, n'avait pu faire renaître cet amour.
-
-Adolphe était loin d'être une nature vulgaire. Il avait de l'esprit; il
-était brave comme son épée et un peu querelleur; mais il était léger en
-amour, et n'avait pas dans le cœur cette fièvre de passion, ou ce
-charme de sensibilité qui peuvent captiver longtemps une femme lancée
-dans le tourbillon où je m'étais jetée.
-
-Mes visites à Versailles devenaient de plus en plus rares.
-
-Il essaya quelque temps de combattre les progrès de mon indifférence;
-mais quand il vit qu'il n'y avait plus de ressources, il prit une
-résolution devant laquelle il avait hésité jusqu'alors, bien qu'elle dût
-servir à son avancement, et il s'attacha en qualité de chirurgien à un
-régiment qui quittait Paris.
-
-L'amitié me consolait des vacances de l'amour. La société qui me plaisait
-le plus était celle de Lise, dont l'intelligence fantasque avait
-véritablement quelque chose d'entraînant. Pourtant, elle avait à mes yeux
-un grand inconvénient, celui d'être intimement liée avec une petite
-femme, qu'on appela, quelques jours plus tard, Rose Pompon.
-
-Cette petite femme avait une figure charmante, une tournure affreuse;
-elle parlait à tort et à travers, vous crachait au visage en parlant et
-s'habillait comme un fagot. Elle était avare, mais avare, avare à tondre
-un œuf. Jugez-en: elle était enceinte; Pomaré lui envoya un médecin,
-fit baptiser l'enfant, acheta la layette; elle vendait ses effets pour
-l'obliger quand elle n'avait pas d'argent, car Pompon se disait sans
-ressources. Elle sortit au bout de dix jours. Pomaré voulut, en son
-absence, chercher quelque chose dans un meuble; qu'est-ce qu'elle trouva,
-caché dans des bas? Dix louis en or et quelques bijoux, que l'adroite
-Pompon avait soigneusement mis en réserve.
-
-Cette femme me déplaisait, à un point que je restai quelque temps sans
-voir Lise. Les bals d'été étaient fermés; je ne la rencontrais même
-plus; j'entendis raconter qu'elle allait danser la polka au Palais-Royal.
-
-Mes amis m'engagèrent à exploiter le succès que j'avais eu à Mabille. Ils
-me dirent qu'il y avait peut-être mieux à faire que de me poser en
-danseuse, et que le moment était venu de faire une seconde tentative pour
-entrer au théâtre.
-
-
-FIN DU PREMIER VOLUME.
-
-
-
-
-TABLE
-
- Pages
-
- I Ma famille.--Un voyage à pied 1
-
- II Mon beau-père 18
-
- III Mon beau-père (suite) 35
-
- IV L'insurrection de Lyon 57
-
- V M. Vincent 90
-
- VI Thérèse 126
-
- VII Denise 162
-
- VIII La Chute 199
-
- IX L'hôpital Saint-Louis 251
-
- X Le bal Mabille 277
-
- XI La reine Pomaré 303
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Céleste Mogador, Volume
-1 (of 4), by Céleste de Chabrillan
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES OF CELESTE MOGADOR, VOL 1 ***
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-even without complying with the full terms of this agreement. See
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-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
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-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
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-
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