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+The Project Gutenberg EBook of L'homme qui rit, by Victor Hugo
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+Title: L'homme qui rit
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+Author: Victor Hugo
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+Posting Date: March 10, 2013 [EBook #5423]
+Release Date: April, 2004 [EBook #5423]
+[This file was first posted on July 20, 2002]
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+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME QUI RIT ***
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+Produced by Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks
+and the Online Distributed Proofreading Team.
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+We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available
+the image files at www://gallica.bnf.fr, authorizing the preparation
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+
+Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis à
+disposition les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donné
+l’autorisation de les utiliser pour préparer ce texte.
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+VICTOR HUGO
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+L’HOMME QUI RIT
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+De l’Angleterre tout est grand, même ce qui n’est pas bon, même
+l’oligarchie. Le patriciat anglais, c’est le patriciat dans le
+sens absolu du mot. Pas de féodalité plus illustre, plus
+terrible et plus vivace. Disons-le, cette féodalité a été utile
+à ses heures. C’est en Angleterre que ce phénomène, la
+Seigneurie, veut être étudié, de même que c’est en France qu’il
+faut étudier ce phénomène, la Royauté.
+
+Le vrai titre de ce livre serait _l’Aristocratie_. Un autre
+livre, qui suivra, pourra être intitulé _la Monarchie_. Et ces
+deux livres, s’il est donné à l’auteur d’achever ce travail, en
+précéderont et en amèneront un autre qui sera intitulé:
+_Quatrevingt-treize_.
+
+Hauteville-House, 1869.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE--LA MER ET LA NUIT
+
+DEUX CHAPITRES PRÉLIMINAIRES
+
+I--URSUS
+II--LES COMPRACHICOS
+
+
+LIVRE PREMIER--LA NUIT MOINS NOIRE QUE L’HOMME
+
+I--LA POINTE SUD DE PORTLAND
+II--ISOLEMENT
+III--SOLITUDE
+IV--QUESTIONS
+V--L’ARBRE D’INVENTION HUMAINE
+VI--BATAILLE ENTRE LA MORT ET LA NUIT
+VII--LA POINTE NORD DE PORTLAND
+
+
+LIVRE DEUXIÈME--L’OURQUE EN MER
+
+I--LES LOIS QUI SONT HORS DE L’HOMME
+II--LES SILHOUETTES DU COMMENCEMENT FIXÉES
+III--LES HOMMES INQUIETS SUR LA MER INQUIÈTE
+IV--ENTRÉE EN SCÈNE D’UN NUAGE DIFFÉRENT DES AUTRES
+V--HARDQUANONNE
+VI--ILS SE CROIENT AIDÉS
+VII--HORREUR SACRÉE
+VIII--NIX ET NOX
+IX--SOIN CONFIÉ A LA MER FURIEUSE
+X--LA GRANDE SAUVAGE. C’EST LA TEMPÊTE
+XI--LES CASQUETS
+XII--CORPS A CORPS AVEC L’ÉCUEIL
+XIII--FACE A FACE AVEC LA NUIT
+XIV--ORTACH
+XV--PORTENTOSUM MARE
+XVI--DOUCEUR SUBITE DE L’ÉNIGME
+XVII--LA RESSOURCE DERNIÈRE
+XVIII--LA RESSOURCE SUPRÊME
+
+
+LIVRE TROISIÈME--L’ENFANT DANS L’OMBRE
+
+I--LE CHESS-HILL
+II--EFFET DE NEIGE
+III--TOUTE VOIE DOULOUREUSE SE COMPLIQUE D’UN FARDEAU
+IV--AUTRE FORME DU DÉSERT
+V--LA MISANTHROPIE FAIT DES SIENNES
+VI--LE RÉVEIL
+
+
+DEUXIEME PARTIE--PAR ORDRE DU ROI
+
+
+LIVRE PREMIER--ÉTERNELLE PRÉSENCE DU PASSÉ; LES HOMMES REFLÈTENT L’HOMME
+
+I--LORD CLANCHARLIE
+II--LORD DAVID DIRRY-MOIR
+III--LA DUCHESSE JOSIANE
+IV--MAGISTER ELEGANTIARUM
+V--LA REINE ANNE
+VI--BARKILPHEDRO
+VII--BARKILPHEDRO PERCE
+VIII--INFERI
+IX--HAÏR EST AUSSI FORT QU’AIMER
+X--FLAMBOIEMENTS QU’ON VERRAIT SI L’HOMME ÉTAIT TRANSPARENT
+XI--BARKILPHEDRO EN EMBUSCADE
+XII--ÉCOSSE, IRLANDE ET ANGLETERRE
+
+
+LIVRE DEUXIÈME--GWINPLAINE ET DEA
+
+I--OU L’ON VOIT LE VISAGE DE CELUI DONT ON N’A ENCORE VU QUE LES ACTIONS
+II--DEA
+III--«OCULOS NON HABET ET VIDET»
+IV--LES AMOUREUX ASSORTIS
+V--LE BLEU DANS LE NOIR
+VI--URSUS INSTITUTEUR, ET URSUS TUTEUR
+VII--LA CÉCITÉ DONNE DES LEÇONS DE CLAIRVOYANCE
+VIII--NON SEULEMENT LE BONHEUR, MAIS LA PROSPÉRITÉ
+IX--EXTRAVAGANCES QUE LES GENS SANS GOUT APPELLENT POÉSIE
+X--COUP D’ŒIL DE CELUI QUI EST HORS DE TOUT SUR LES CHOSES ET
+ SUR LES HOMMES
+XI--GWYNPLAINE EST DANS LE JUSTE, URSUS EST DANS LE VRAI
+XII--URSUS LE POËTE ENTRAINE URSUS LE PHILOSOPHE
+
+
+LIVRE TROISIÈME--COMMENCEMENT DE LA FÊLURE
+
+I--L’INN TADCASTER
+II--ÉLOQUENCE EN PLEIN VENT
+III--OU LE PASSANT REPARAIT
+IV--LES CONTRAIRES FRATERNISENT DANS LA HAINE
+V--LE WAPENTAKE
+VI--LA SOURIS INTERROGÉE PAR LES CHATS
+VII--QUELLES RAISONS PEUT AVOIR UN QUADRUPLE POUR VENIR
+ S’ENCANAILLER PARMI LES GROS SOUS?
+VIII--SYMPTOMES D’EMPOISONNEMENT
+IX--ABYSSUS ABYSSUM VOCAT
+
+
+LIVRE QUATRIÈME--LA CAVE PÉNALE
+
+I--LA TENTATION DE SAINT GWYNPLAINE
+II--DU PLAISANT AU SÉVÈRE
+III--LEX, REX, FEX
+IV--URSUS ESPIONNE LA POLICE
+V--MAUVAIS LIEU
+VI--QUELLES MAGISTRATURES IL Y AVAIT SOUS LES PERRUQUES D’AUTREFOIS
+VII--FRÉMISSEMENT
+VIII--GÉMISSEMENT
+
+
+LIVRE CINQUIÈME--LA MER ET LE SORT REMUENT SOUS LE MÊME SOUFFLE
+
+I--SOLIDITÉ DES CHOSES FRAGILES
+II--CE QUI ERRE NE SE TROMPE PAS
+III--AUCUN HOMME NE PASSERAIT BRUSQUEMENT DE LA SIBÉRIE AU SÉNÉGAL SANS
+ PERDRE CONNAISSANCE. (Humboldt.)
+IV--FASCINATION
+V--ON CROIT SE SOUVENIR, ON OUBLIE
+
+LIVRE SIXIÈIME--ASPECTS VARIÉS D’URSUS
+
+I--CE QUE DIT LE MISANTHROPE
+II--CE QU’IL FAIT
+III--COMPLICATIONS
+IV--MOENIBUS SURDIS CAMPANA MUTA
+V--LA RAISON D’ÉTAT TRAVAILLE EN PETIT COMME EN GRAND
+
+
+LIVRE SEPTIEME--LA TITANE
+
+I--RÉVEIL
+II--RESSEMBLANCE D’UN PALAIS AVEC UN BOIS
+III--EVE
+IV--SATAN
+V--ON SE RECONNAIT, MAIS ON NE SE CONNAIT PAS
+
+
+LIVRE HUITIEME--LE CAPITOLE ET SON VOISINAGE
+
+I--DISSECTION DES CHOSES MAJESTUEUSES
+II--IMPARTIALITÉ
+III--LA VIEILLE SALLE
+IV--LA VIEILLE CHAMBRE
+V--CAUSERIES ALTIÈRES
+VI--LA HAUTE ET LA BASSE
+VII--LES TEMPÊTES D’HOMMES PIRES QUE LES TEMPETES D’OCÉANS
+VIII--SERAIT BON FRÈRE S’IL N’ÉTAIT BON FILS
+
+
+LIVRE NEUVIEME--EN RUINE
+
+I--C’EST A TRAVERS L’EXCÈS DE GRANDEUR QU’ON ARRIVE A L’EXCÈS DE MISÈRE
+II--RÉSIDU
+
+CONCLUSION--LA MER ET LA NUIT
+
+I--CHIEN DE GARDE PEUT ÊTRE ANGE GARDIEN
+II--BARKILPHEDRO A VISÉ L’AIGLE ET A ATTEINT LA COLOMBE
+III--LE PARADIS RETROUVÉ ICI-BAS
+IV--NON. LA-HAUT
+
+NOTE
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+LA MER ET LA NUIT
+
+DEUX CHAPITRES PRÉLIMINAIRES
+
+
+
+
+I--URSUS
+
+
+Ursus et Homo étaient liés d’une amitié étroite. Ursus était un
+homme, Homo était un loup, Leurs humeurs s’étaient convenues.
+C’était l’homme qui avait baptisé le loup. Probablement il
+s’était aussi choisi lui-même son nom; ayant trouvé _Ursus_ bon
+pour lui, il avait trouvé _Homo_ bon pour la bête, L’association
+de cet homme et de ce loup profitait aux foires, aux fêtes de
+paroisse, aux coins de rues où les passants s’attroupent, et au
+besoin qu’éprouve partout le peuple d’écouter des sornettes et
+d’acheter de l’orviétan. Ce loup, docile et gracieusement
+subalterne, était agréable à la foule. Voir des apprivoisements
+est une chose qui plaît. Notre suprême contentement est de
+regarder défiler toutes les variétés de la domestication. C’est
+ce qui fait qu’il y a tant de gens sur le passage des cortèges
+royaux.
+
+Ursus et Homo allaient de carrefour en carrefour, des places
+publiques d’Aberystwith aux places publiques de Yeddburg, de pays
+en pays, de comté en comté, de ville en ville. Un marché épuisé,
+ils passaient à l’autre. Ursus habitait une cahute roulante
+qu’Homo, suffisamment civilisé, traînait le jour et gardait la
+nuit. Dans les routes difficiles, dans les montées, quand il y
+avait trop d’ornière et trop de boue, l’homme se bouclait la
+bricole au cou et tirait fraternellement, côte à côte avec le
+loup. Ils avaient ainsi vieilli ensemble. Ils campaient à
+l’aventure dans une friche, dans une clairière, dans la patte
+d’oie d’un entre-croisement de routes, à l’entrée des hameaux,
+aux portes des bourgs, dans les halles, dans les mails publics,
+sur la lisière des parcs, sur les parvis d’églises, Quand la
+carriole s’arrêtait dans quelque champ de foire, quand les
+commères accouraient béantes, quand les curieux faisaient cercle,
+Ursus pérorait, Homo approuvait. Homo, une sébile dans sa
+gueule, faisait poliment la quête dans l’assistance. Ils
+gagnaient leur vie. Le loup était lettré, l’homme aussi. Le
+loup avait été dressé par l’homme, ou s’était dressé tout seul, à
+diverses gentillesses de loup qui contribuaient à la
+recette.--Surtout ne dégénère pas en homme, lui disait son ami.
+
+Le loup ne mordait jamais, l’homme quelquefois. Du moins, mordre
+était la prétention d’Ursus. Ursus était un misanthrope, et,
+pour souligner sa misanthropie, il s’était fait bateleur. Pour
+vivre aussi, car l’estomac impose ses conditions. De plus ce
+bateleur misanthrope, soit pour se compliquer, soit pour se
+compléter, était médecin. Médecin c’est peu, Ursus était
+ventriloque. On le voyait parler sans que sa bouche remuât. Il
+copiait, à s’y méprendre, l’accent et la prononciation du premier
+venu; il imitait les voix à croire entendre les personnes. A lui
+tout seul, il faisait le murmure d’une foule, ce qui lui donnait
+droit au titre d’_engastrimythe_. Il le prenait. Il
+reproduisait toutes sortes de cris d’oiseaux, la grive, le
+grasset, l’alouette pépi, qu’on nomme aussi la béguinette, le
+merle à plastron blanc, tous voyageurs comme lui; de façon que,
+par instants, il vous faisait entendre, à son gré, ou une place
+publique couverte de rumeurs humaines, ou une prairie pleine de
+voix bestiales; tantôt orageux comme une multitude, tantôt puéril
+et serein comme l’aube.--Du reste, ces talents-là, quoique rares,
+existent. Au siècle dernier, un nommé Touzel, qui imitait les
+cohues mêlées d’hommes et d’animaux et qui copiait tous les cris
+de bêtes, était attaché à la personne de Buffon en qualité de
+ménagerie.--Ursus était sagace, invraisemblable, et curieux, et
+enclin aux explications singulières, que nous appelons fables.
+Il avait l’air d’y croire. Cette effronterie faisait partie de
+sa malice. Il regardait dans la main des quidams, ouvrait des
+livres au hasard et concluait, prédisait les sorts, enseignait
+qu’il est dangereux de rencontrer une jument noire et plus
+dangereux encore de s’entendre, au moment où l’on part pour un
+voyage, appeler par quelqu’un qui ne sait pas où vous allez, et
+il s’intitulait «marchand de superstition». Il disait: «Il y a
+entre l’archevêque de Cantorbéry et moi une différence; moi,
+j’avoue.» Si bien que l’archevêque, justement indigné, le fit un
+jour venir; mais Ursus, adroit, désarma sa grâce en lui récitant
+un sermon de lui Ursus sur le saint jour de Christmas que
+l’archevêque, charmé, apprit par cœur, débita en chaire et
+publia, comme de lui archevêque. Moyennant quoi, il pardonna.
+
+Ursus, médecin, guérissait, parce que ou quoique. Il pratiquait
+les aromates. Il était versé dans les simples. Il tirait parti
+de la profonde puissance qui est dans un tas de plantes
+dédaignées, la coudre moissine, la bourdaine blanche, le hardeau,
+la mancienne, la bourg-épine, la viorne, le nerprun. Il traitait
+la phthisie par la ros solis; il usait à propos des feuilles du
+tithymale qui, arrachées par le bas, sont un purgatif, et,
+arrachées par le haut, sont un vomitif; il vous ôtait un mal de
+gorge au moyen de l’excroissance végétale dite _oreille de juif_;
+il savait quel est le jonc qui guérit le bœuf, et quelle est la
+menthe qui guérit le cheval; il était au fait des beautés et des
+bontés de l’herbe mandragore qui, personne ne l’ignore, est homme
+et femme. Il avait des recettes. Il guérissait les brûlures
+avec de la laine de salamandre, de laquelle Néron, au dire de
+Pline, avait une serviette. Ursus possédait une cornue et un
+matras; il faisait de la transmutation; il vendait des panacées.
+On contait de lui qu’il avait été jadis un peu enfermé à Bedlam;
+on lui avait fait l’honneur de le prendre pour un insensé, mais
+on l’avait relâché, s’apercevant qu’il n’était qu’un poëte.
+Cette histoire n’était probablement pas vraie; nous avons tous de
+ces légendes que nous subissons.
+
+La réalité est qu’Ursus était savantasse, homme de goût, et vieux
+poëte latin. Il était docte sous les deux espèces, il
+hippocralisait et il pindarisait. Il eût concouru en phébus avec
+Rapin et Vida. Il eût composé d’une façon non moins triomphante
+que le Père Bouhours des tragédies jésuites. Il résultait de sa
+familiarité avec les vénérables rhythmes et mètres des anciens
+qu’il avait des images à lui, et toute une famille de métaphores
+classiques. Il disait d’une mère précédée de ses deux filles:
+_c’est un dactyle_, d’un père suivi de ses deux fils: _c’est un
+anapeste_, et d’un petit enfant marchant entre son grand-père et
+sa grand’mère: _c’est un amphimacre_. Tant de science ne pouvait
+aboutir qu’à la famine. L’école de Salerne dit: «Mangez peu et
+souvent». Ursus mangeait peu et rarement; obéissant ainsi à une
+moitié du précepte et désobéissant à l’autre; mais c’était la
+faute du public, qui n’affluait pas toujours et n’achetait pas
+fréquemment. Ursus disait: «L’expectoration d’une sentence
+soulage. Le loup est consolé par le hurlement, le mouton par la
+laine, la forêt par la fauvette, la femme par l’amour, et le
+philosophe par l’épiphonème.» Ursus, au besoin, fabriquait des
+comédies qu’il jouait à peu près; cela aide à vendre les drogues.
+Il avait, entre autres œuvres, composé une bergerade héroïque en
+l’honneur du chevalier Hugh Middleton qui, en 1608, apporta à
+Londres une rivière. Cette rivière était tranquille dans le
+comté de Hartford, à soixante milles de Londres; le chevalier
+Middleton vint et la prit; il amena une brigade de six cents
+hommes armés de pelles et de pioches, se mit à remuer la terre,
+la creusant ici, l’élevant là, parfois vingt pieds haut, parfois
+trente pieds profond, fit des aqueducs de bois en l’air, et ça et
+là huit cents ponts, de pierre, de brique, de madriers, et un
+beau matin, la rivière entra dans Londres, qui manquait d’eau.
+Ursus transforma tous ces détails vulgaires en une belle
+bucolique entre le fleuve Tamis et la rivière Serpentine; le
+fleuve invitait la rivière à venir chez lui, et lui offrait son
+lit, et lui disait: «Je suis trop vieux pour plaire aux femmes,
+mais je suis assez riche pour les payer.»--Tour ingénieux et
+galant pour exprimer que sir Hugh Middleton avait fait tous les
+travaux à ses frais.
+
+Ursus était remarquable dans le soliloque. D’une complexion
+farouche et bavarde, ayant le désir de ne voir personne et le
+besoin de parler à quelqu’un, il se tirait d’affaire en se
+parlant à lui-même. Quiconque a vécu solitaire sait à quel point
+le monologue est dans la nature. La parole intérieure démange.
+Haranguer l’espace est un exutoire. Parler tout haut et tout
+seul, cela fait l’effet d’un dialogue avec le dieu qu’on a en
+soi. C’était, on ne l’ignore point, l’habitude de Socrate. Il
+se pérorait. Luther aussi. Ursus tenait de ces grands hommes.
+Il avait cette faculté hermaphrodite d’être son propre auditoire.
+Il s’interrogeait et se répondait; il se glorifiait et
+s’insultait. On l’entendait de la rue monologuer dans sa cahute.
+Les passants, qui ont leur manière à eux d’apprécier les gens
+d’esprit, disaient: c’est un idiot. Il s’injuriait parfois, nous
+venons de le dire, mais il y avait aussi des heures où il se
+rendait justice. Un jour, dans une de ces allocutions qu’il
+s’adressait à lui-même, on l’entendit crier:--J’ai étudié le
+végétal dans tous ses mystères, dans la tige, dans le bourgeon,
+dans la sépale, dans le pétale, dans l’étamine, dans la carpelle,
+dans l’ovule, dans la thèque, dans la sporange, et dans
+l’apothécion. J’ai approfondi la chromatie, l’osmosie, et la
+chymosie, c’est-à-dire la formation de la couleur, de l’odeur et
+de la saveur.--Il y avait sans doute, dans ce certificat qu’Ursus
+délivrait à Ursus, quelque fatuité, mais que ceux qui n’ont point
+approfondi la chromatie, l’osmosie et la chymosie, lui jettent la
+première pierre.
+
+Heureusement Ursus n’était jamais allé dans les Pays-Bas. On l’y
+eût certainement voulu peser pour savoir s’il avait le poids
+normal au delà ou en deçà duquel un homme est sorcier. Ce poids
+en Hollande était sagement fixé par la loi. Rien n’était plus
+simple et plus ingénieux. C’était une vérification. On vous
+mettait dans un plateau, et l’évidence éclatait si vous rompiez
+l’équilibre; trop lourd, vous étiez pendu; trop léger, vous étiez
+brûlé, On peut voir encore aujourd’hui, à Oudewater, la balance à
+peser les sorciers, mais elle sert maintenant à peser les
+fromages, tant la religion a dégénéré! Ursus eût eu certainement
+maille à partir avec cette balance. Dans ses voyages, il
+s’abstint de la Hollande, et fit bien. Du reste, nous croyons
+qu’il ne sortait point de la Grande-Bretagne.
+
+Quoi qu’il en fût, étant très pauvre et très âpre, et ayant fait
+dans un bois la connaissance d’Homo, le goût de la vie errante
+lui était venu. Il avait pris ce loup en commandite, et il s’en
+était allé avec lui par les chemins, vivant, à l’air libre, de la
+grande vie du hasard. Il avait beaucoup d’industrie et
+d’arrière-pensée et un grand art en toute chose pour guérir,
+opérer, tirer les gens de maladie, et accomplir des
+particularités surprenantes; il était considéré comme bon
+saltimbanque et bon médecin; il passait aussi, on le comprend,
+pour magicien; un peu, pas trop; car il était malsain à celle
+époque d’être cru ami du diable. A vrai dire, Ursus, par passion
+de pharmacie et amour des plantes, s’exposait, vu qu’il allait
+souvent cueillir des herbes dans les fourrés bourrus où sont les
+salades de Lucifer, et où l’on risque, comme l’a constaté le
+conseiller De l’Ancre, de rencontrer dans la brouée du soir un
+homme qui sort de terre, «borgne de l’œil droit, sans manteau,
+l’épée au côté, pieds nus et deschaux». Ursus du reste, quoique
+d’allure et de tempérament bizarres, était trop galant homme pour
+attirer ou chasser la grêle, faire paraître des faces, tuer un
+homme du tourment de trop danser, suggérer des songes clairs ou
+trisles et pleins d’effroi, et faire naître des coqs à quatre
+ailes; il n’avait pas de ces méchancetés-là. Il était incapable
+de certaines abominations. Comme, par exemple, de parler
+allemand, hébreu ou grec, sans l’avoir appris, ce qui est le
+signe d’une scélératesse exécrable, ou d’une maladie naturelle
+procédant de quelque humeur mélancolique. Si Ursus parlait
+latin, c’est qu’il le savait. Il ne se serait point permis de
+parler syriaque, attendu qu’il ne le savait pas; en outre, il est
+avéré que le syriaque est la langue des sabbats. En médecine, il
+préférait correctement Gallien à Cardan, Cardan, tout savant
+homme qu’il est, n’étant qu’un ver de terre au respect de
+Gallien.
+
+En somme, Ursus n’était point un personnage inquiété par la
+police. Sa cahute était assez longue et assez large pour qu’il
+pût s’y coucher sur un coffre où étaient ses hardes, peu
+somptueuses. Il était propriétaire d’une lanterne, de plusieurs
+perruques, et de quelques ustensiles accrochés à des clous, parmi
+lesquels des instruments de musique. Il possédait en outre une
+peau d’ours dont il se couvrait les jours de grande performance;
+il appelait cela se mettre en costume. Il disait: _J’ai deux
+peaux; voici la vraie_. Et il montrait la peau d’ours. La
+cahute à roues était à lui et au loup. Outre sa cahute, sa
+cornue et son loup, il avait une flûte et une viole de gambe, et
+il en jouait agréablement. Il fabriquait lui-même ses élixirs.
+Il tirait de ses talents de quoi souper quelquefois. Il y avait
+au plafond de sa cahute un trou par où passait le tuyau d’un
+poêle de fonte contigu à son coffre, assez pour roussir le bois.
+Ce poêle avait deux compartiments; Ursus dans l’un faisait cuire
+de l’alchimie, et dans l’autre des pommes de terre. La nuit, le
+loup dormait sous la cahute, amicalement enchaîné. Homo avait le
+poil noir, et Ursus le poil gris; Ursus avait cinquante ans, à
+moins qu’il n’en eût soixante. Son acceptation de la destinée
+humaine était telle, qu’il mangeait, on vient de le voir, des
+pommes de terre, immondice dont on nourrissait alors les
+pourceaux et les forçats. Il mangeait cela, indigné et résigné.
+Il n’était pas grand, il était long. Il était ployé et
+mélancolique. La taille courbée du vieillard, c’est le tassement
+de la vie. La nature l’avait fait pour être triste. Il lui
+était difficile de sourire, et il lui avait toujours été
+impossible de pleurer. Il lui manquait cette consolation, les
+larmes, et ce palliatif, la joie. Un vieux homme est une ruine
+pensante; Ursus était cette ruine-là. Une loquacité de
+charlatan, une maigreur de prophète, une irascibilité de mine
+chargée, tel était Ursus. Dans sa jeunesse il avait été
+philosophe chez un lord.
+
+Cela se passait il y a cent quatrevingts ans, du temps que les
+hommes étaient un peu plus des loups qu’ils ne sont aujourd’hui.
+
+Pas beaucoup plus.
+
+
+II
+
+Homo n’était pas le premier loup venu. A son appétit de nèfles
+et de pommes, on l’eût pris pour un loup de prairie, à son pelage
+foncé, on l’eût pris pour un lycaon, et à son hurlement atténué
+en aboiement, on l’eût pris pour un culpeu; mais on n’a point
+encore assez observé la pupille du culpeu pour être sûr que ce
+n’est point un renard, et Homo était un vrai loup. Sa longueur
+était de cinq pieds, ce qui est une belle longueur de loup, même
+en Lithuanie; il était très fort; il avait le regard oblique, ce
+qui n’était pas sa faute; il avait la langue douce, et il en
+léchait parfois Ursus; il avait une étroite brosse de poils
+courts sur l’épine dorsale, et il était maigre d’une bonne
+maigreur de forêt. Avant de connaître Ursus et d’avoir une
+carriole à traîner, il faisait allègrement ses quarante lieues
+dans une nuit. Ursus, le rencontrant dans un hallier, près d’un
+ruisseau d’eau vive, l’avait pris en estime en le voyant pêcher
+des écrevisses avec sagesse et prudence, et avait salué en lui un
+honnête et authentique loup Koupara, du genre dit chien crabier.
+
+Ursus préférait Homo, comme bête de somme, à un âne. Faire tirer
+sa cahute à un âne lui eût répugné; il faisait trop cas de l’âne
+pour cela. En outre, il avait remarqué que l’âne, songeur à
+quatre pattes peu compris des hommes, a parfois un dressement
+d’oreilles inquiétant quand les philosophes disent des sottises.
+Dans la vie, entre notre pensée et nous, un âne est un tiers;
+c’est gênant. Comme ami, Ursus préférait Homo à un chien,
+estimant que le loup vient de plus loin vers l’amitié.
+
+C’est pourquoi Homo suffisait à Ursus. Homo était pour Ursus
+plus qu’un compagnon, c’était un analogue. Ursus lui tapait ses
+flancs creux en disant: _J’ai trouvé mon tome second_.
+
+Il disait encore: Quand je serai mort, qui voudra me connaître
+n’aura qu’à étudier Homo. Je le laisserai après moi pour copie
+conforme.
+
+La loi anglaise, peu tendre aux bêtes des bois, eût pu chercher
+querelle à ce loup et le chicaner sur sa hardiesse d’aller
+familièrement dans les villes; mais Homo profitait de l’immunité
+accordée par un statut d’Edouard IV aux «domestiques».--_Pourra
+tout domestique suivant son maître aller et venir librement._--En
+outre, un certain relâchement à l’endroit des loups était résulté
+de la mode des femmes de la cour, sous les derniers Stuarts,
+d’avoir, en guise de chiens, de petits loups-corsacs, dits
+adives, gros comme des chats, qu’elles faisaient venir d’Asie à
+grands frais.
+
+Ursus avait communiqué à Homo une partie de ses talents, se tenir
+debout, délayer sa colère en mauvaise humeur, bougonner au lieu
+de hurler, etc.; et de son côté le loup avait enseigné à l’homme
+ce qu’il savait, se passer de toit, se passer de pain, se passer
+de feu, préférer la faim dans un bois à l’esclavage dans un
+palais.
+
+La cahute, sorte de cabane-voiture qui suivait l’itinéraire le
+plus varié, sans sortir pourtant d’Angleterre et d’Écosse, avait
+quatre roues, plus un brancard pour le loup, et un palonnier pour
+l’homme. Ce palonnier était l’en-cas des mauvais chemins. Elle
+était solide bien que bâtie en planches légères comme un
+colombage. Elle avait à l’avant une porte vitrée avec un petit
+balcon servant aux harangues, tribune mitigée de chaire, et à
+l’arrière une porte pleine trouée d’un vasistas. L’abattement
+d’un marche-pied de trois degrés tournant sur charnière et dressé
+derrière la porte à vasistas donnait entrée dans la cahute, bien
+fermée la nuit de verrous et de serrures. Il avait beaucoup plu
+et beaucoup neigé dessus. Elle avait été peinte, mais on ne
+savait plus trop de quelle couleur, les changements de saison
+étant pour les carrioles comme les changements de règne pour les
+courtisans, A l’avant, au dehors, sur une espèce de frontispice
+en volige, on avait pu jadis déchiffrer cette inscription, en
+caractères noirs sur fond blanc, lesquels s’étaient peu à peu
+mêlés et confondus.
+
+«L’or perd annuellement par le frottement un quatorze centième de
+son volume; c’est ce qu’on nomme le _frai_; d’où il suit que, sur
+quatorze cent millions d’or circulant par toute la terre, il se
+perd tous les ans un million. Ce million d’or s’en va en
+poussière, s’envole, flotte, est atome, devient respirable,
+charge, dose, leste et appesantit les consciences, et s’amalgame
+avec l’âme des riches qu’il rend superbes et avec l’âme des
+pauvres qu’il rend farouches.»
+
+Cette inscription, effacée et biffée par la pluie et par la bonté
+de la providence, était heureusement illisible, car il est
+probable qu’à la fois énigmatique et transparente, cette
+philosophie de l’or respiré n’eût pas été du goût des shériffs,
+prévôts, marshalls, et autres porte-perruques de la loi. La
+législation anglaise ne badinait pas dans ce temps-là. On était
+aisément félon. Les magistrats se montraient féroces par
+tradition, et la cruauté était de routine. Les juges
+d’inquisition pullulaient. Jeffrys avait fait des petits.
+
+
+III
+
+Dans l’intérieur de la cahute il y avait deux autres
+inscriptions. Au-dessus du coffre, sur la paroi de planches
+lavée à l’eau de chaux, on lisait ceci, écrit à l’encre et à la
+main:
+
+«SEULES CHOSES QU’IL IMPORTE DE SAVOIR.
+
+«Le baron pair d’Angleterre porte un tortil à six perles.
+
+«La couronne commence au vicomte.
+
+«Le vicomte porte une couronne de perles sans nombre, le comte
+une couronne de perles sur pointes entremêlées de feuilles de
+fraisier plus basses; le marquis, perles et feuilles d’égale
+hauteur; le duc, fleurons sans perles; le duc royal, un cercle de
+croix et de fleurs de lys; le prince de Galles, une couronne
+pareille à celle du roi, mais non fermée.
+
+«Le duc est _très haut et très puissant prince_; le marquis et le
+comte, _très noble et puissant seigneur_; le vicomte, _noble et
+puissant seigneur_; le baron, _véritablement seigneur_.
+
+«Le duc est _grâce_; les autres pairs sont _seigneurie_.
+
+«Les lords sont inviolables.
+
+«Les pairs sont chambre et cour, _concilium et curia_,
+législature et justice.
+
+«Most honourable» est plus que «right honourable.»
+
+«Les lords pairs sont qualifiés «lords de droit»; les lords non
+pairs sont «lords de courtoisie»; il n’y a de lords que ceux qui
+sont pairs.
+
+«Le lord ne prête jamais serment, ni au roi, ni en justice. Sa
+parole suffit. Il dit: _sur mon honneur_.
+
+«Les communes, qui sont le peuple, mandées à la barre des lords,
+s’y présentent humblement, tête nue, devant les pairs couverts.
+
+«Les communes envoient aux lords les bills par quarante membres
+qui présentent le bill avec trois révérences profondes.
+
+«Les lords envoient aux communes les bills par un simple clerc.
+
+«En cas de conflit, les deux chambres confèrent dans la chambre
+peinte, les pairs assis et couverts, les communes debout et
+nu-tête.
+
+«D’après une loi d’Edouard VI, les lords ont le privilège
+d’homicide simple. Un lord qui tue un homme simplement n’est pas
+poursuivi.
+
+«Les barons ont le même rang que les évêques.
+
+«Pour être baron pair, il faut relever du roi _per baroniam
+integram_, par baronie entière.
+
+«La baronie entière se compose de treize fiefs nobles et un
+quart, chaque fief noble étant de vingt livres sterling, ce qui
+monte à quatre cents marcs.
+
+«Le chef de baronie, _caput baroniae_, est un château
+héréditairement régi comme l’Angleterre elle-même; c’est-à-dire
+ne pouvant être dévolu aux filles qu’à défaut d’enfants mâles, et
+en ce cas allant à la fille aînée, _coeteris filiabus aliunde
+satisfactis_[1].
+
+ [1] Ce qui revient à dire: on pourvoit les autres filles comme
+ on peut. (_Note d’Ursus_. En marge du mur.)
+
+«Les barons ont la qualité de _lord_, du saxon _laford_, du grand
+latin _dominus_ et du bas latin _lordus_.
+
+«Les fils aînés et puînés des vicomtes et barons sont les
+premiers écuyers du royaume.
+
+«Les fils aînés des pairs ont le pas sur les chevaliers de la
+Jarretière; les fils puînés, point.
+
+«Le fils aîné d’un vicomte marche après tous les barons et avant
+tous les baronnets.
+
+«Toute fille de lord est _lady_. Les autres filles anglaises
+sont _miss_.
+
+«Tous les juges sont inférieurs aux pairs. Le sergent a un
+capuchon de peau d’agneau; le juge a un capuchon de menu vair,
+_de minuto vario_, quantité de petites fourrures blanches de
+toutes sortes, hors l’hermine. L’hermine est réservée aux pairs
+et au roi.
+
+«On ne peut accorder de _supplicavit_ contre un lord.
+
+«Un lord ne peut être contraint par corps. Hors le cas de Tour
+de Londres.
+
+«Un lord appelé chez le roi a droit de tuer un daim ou deux dans
+le parc royal.
+
+«Le lord tient dans son château cour de baron.
+
+«Il est indigne d’un lord d’aller dans les rues avec un manteau
+suivi de deux laquais. Il ne peut se montrer qu’avec un grand
+train de gentilshommes domestiques.
+
+«Les pairs se rendent au parlement en carrosses à la file; les
+communes, point. Quelques pairs vont à Westminster en chaises
+renversées à quatre roues. La forme de ces chaises et de ces
+carrosses armoriés et couronnés n’est permise qu’aux lords et
+fait partie de leur dignité.
+
+«Un lord ne peut être condamné à l’amende que par les lords, et
+jamais à plus de cinq schellings, excepté le duc, qui peut être
+condamné à dix.
+
+«Un lord peut avoir chez lui six étrangers. Tout autre anglais
+n’en peut avoir que quatre.
+
+«Un lord peut avoir huit tonneaux de vin sans payer de droits.
+
+«Le lord est seul exempt de se présenter devant le shériff de
+circuit.
+
+«Le lord ne peut être taxé pour la milice.
+
+«Quand il plaît à un lord, il lève un régiment et le donne au
+roi; ainsi font leurs grâces le duc d’Athol, le duc de Hamilton,
+et le duc de Northumberland.
+
+«Le lord ne relève que des lords.
+
+«Dans les procès d’intérêt civil, il peut demander son renvoi de
+la cause, s’il n’y a pas au moins un chevalier parmi les juges.
+
+«Le lord nomme ses chapelains.
+
+«Un baron nomme trois chapelains; un vicomte, quatre; un comte et
+un marquis, cinq; un duc, six.
+
+«Le lord ne peut être mis à la question, même pour haute
+trahison.
+
+«Le lord ne peut être marqué à la main.
+
+«Le lord est clerc, même ne sachant pas lire. Il sait de droit.
+
+«Un duc se fait accompagner par un dais partout où le roi n’est
+pas; un vicomte a un dais dans sa maison; un baron a un couvercle
+d’essai et se le fait tenir sous la coupe pendant qu’il boit; une
+baronne a le droit de se faire porter la queue par un homme en
+présence d’une vicomtesse.
+
+«Quatrevingt-six lords, ou fils aînés de lords, président aux
+quatrevingt-six tables, de cinq cents couverts chacune, qui sont
+servies chaque jour à sa majesté dans son palais aux frais du
+pays environnant la résidence royale.
+
+«Un roturier qui frappe un lord a le poing coupé.
+
+«Le lord est à peu près roi.
+
+«Le roi est à peu près Dieu.
+
+«La terre est une lordship.
+
+«Les anglais disent à Dieu _milord_.»
+
+Vis-à-vis cette inscription, on en lisait une deuxième, écrite de
+la même façon, et que voici:
+
+ «SATISFACTIONS QUI DOIVENT SUFFIRE A CEUX QUI
+ N’ONT RIEN.
+
+«Henri Auverquerque, comte de Grantham, qui siège à la chambre
+des lords entre le comte de Jersey et le comte de Greenwich, a
+cent mille livres sterling de rente. C’est à sa seigneurie
+qu’appartient le palais Grantham-Terrace, bâti tout en marbre, et
+célèbre par ce qu’on appelle le labyrinthe des corridors, qui est
+une curiosité où il y a le corridor incarnat en marbre de
+Sarancolin, le corridor brun en lumachelle d’Astracan, le
+corridor blanc en marbre de Lani, le corridor noir en marbre
+d’Alabanda, le corridor gris en marbre de Staremma, le corridor
+jaune en marbre de Hesse, le corridor vert en marbre du Tyrol, le
+corridor rouge mi-parti griotte de Bohême et lumachelle de
+Gordoue, le corridor bleu en turquin de Gênes, le corridor violet
+en granit de Catalogne, le corridor deuil, veiné blanc et noir,
+en schiste de Murviedro, le corridor rose en cipolin des Alpes,
+le corridor perle en lumachelle de Nonette, et le corridor de
+toutes couleurs, dit corridor courtisan, en brèche arlequine.
+
+«Richard Lowther, vicomte Lonsdale, a Lowther, dans le
+Weslmoreland, qui est d’un abord fastueux et dont le perron
+semble inviter les rois à entrer.
+
+«Richard, comte de Scarborough, vicomte et baron Lumley, vicomte
+de Waierford en Irlande, lord-lieutenant et vice-amiral du comté
+de Northumberland, et de Durham, ville et comté, a la double
+châtellenie de Stansted, l’antique et la moderne, où l’on admire
+une superbe grille en demi-cercle entourant un bassin avec jet
+d’eau incomparable. Il a de plus son château de Lumley.
+
+«Robert Darcy, comte de Holderness, a son domaine de Holderness,
+avec tours de baron, et des jardins infinis à la française où il
+se promène en carrosse à six chevaux précédé de deux piqueurs,
+comme il convient à un pair d’Angleterre.
+
+«Charles Beauclerk, duc de Saint-Albans, comte de Burford, baron
+Heddington, grand fauconnier d’Angleterre, a une maison à
+Windsor, royale à côté de celle du roi.
+
+«Charles Bodville, lord Robarles, baron Truro, vicomte Bodmyn, a
+Wimple en Cambridge, qui fait trois palais avec trois frontons,
+un arqué et deux triangulaires. L’arrivée est à quadruple rang
+d’arbres.
+
+«Le très noble et très puissant lord Philippe Herbert, vicomte de
+Caërdif, comte de Monlgomeri, comte de Pembroke, seigneur pair et
+rosse de Candall, Marmion, Saint-Quentin et Churland, gardien de
+l’étanerie dans les comtés de Cornouailles et de Devon, visiteur
+héréditaire du collège de Jésus, a le merveilleux jardin de
+Willton où il y a deux bassins à gerbe plus beaux que le
+Versailles du roi très chrétien Louis quatorzième.
+
+«Charles Seymour, duc de Somerset, a Somerset-House sur la
+Tamise, qui égale la villa Pamphili de Rome. On remarque sur la
+grande cheminée deux vases de porcelaine de la dynastie des Yuen,
+lesquels valent un demi-million de France.
+
+«En Yorkshire, Arthur, lord Ingram, vicomte Irwin, a
+Temple-Newsham où l’on entre par un arc de triomphe, et dont les
+larges toits plats ressemblent aux terrasses morisques.
+
+«Robert, lord Ferrers de Chartley, Bourchieret Lovaine, a, dans
+le Leicestershire, Staunton-Harold dont le parc en plan géométral
+a la forme d’un temple avec fronton; et, devant la pièce d’eau,
+la grande église à clocher carré est à sa seigneurie.
+
+«Dans le comté de Northampton, Charles Spencer, comte de
+Sunderland, un du conseil privé de sa majesté, possède Althrop où
+l’on entre par une grille à quatre piliers surmontés de groupes
+de marbre.
+
+«Laurence Hyde, comte de Rochester, a, en Surrey, New-Parke,
+magnifique par son acrotère sculpté, son gazon circulaire entouré
+d’arbres, et ses forêts à l’extrémité desquelles il y a une
+petite montagne artistement arrondie et surmontée d’un grand
+chêne qu’on voit de loin.
+
+«Philippe Slanhope, comte de Chesterfield, possède Bredby, en
+Derbyshire, qui a un pavillon d’horloge superbe, des fauconniers,
+des garennes et de très belles eaux longues, carrées et ovales,
+dont une en forme de miroir, avec deux jaillissements qui vont
+très haut.
+
+«Lord Cornwallis, baron de Eye, a Brome-Hall qui est un palais du
+quatorzième siècle.
+
+«Le très noble Algernon Capel, vicomte Malden, comte d’Essex, a
+Cashiobury en Hersfordshire, château qui a la forme d’un grand H
+et où il y a des chasses fort giboyeuses.
+
+«Charles, lord Ossulstone, a Dawly en Middlesex où l’on arrive
+par des jardins italiens.
+
+«James Cecill, comte de Salisbury, à sept lieues de Londres, a
+Hartfield-House, avec ses quatre pavillons seigneuriaux, son
+beffroi au centre et sa cour d’honneur, dallée de blanc et de
+noir comme celle de Saint-Germain. Ce palais, qui a deux cent
+soixante-douze pieds en front, a été bâti sous Jacques Ier par le
+grand trésorier d’Angleterre, qui est le bisaïeul du comte
+régnant. On y voit le lit d’une comtesse de Salisbury, d’un prix
+inestimable, entièrement fait d’un bois du Brésil qui est une
+panacée contre la morsure des serpents, et qu’on appelle
+_milhombres_, ce qui veut dire _mille hommes_. Sur ce lit est
+écrit en lettres d’or: _Honni soit qui mal y pense_.
+
+«Edward Rich, comte de Warwick et Holland, a Warwick-Castle, où
+l’on brûle des chênes entiers dans les cheminées.
+
+«Dans la paroisse de Seven-Oaks, Charles Sackville, baron
+Buekhurst, vicomte Cranfeild, comte de Dorset et Middlesex, a
+Knowle, qui est grand comme une ville, et qui se compose de trois
+palais, parallèles l’un derrière l’autre comme des lignes
+d’infanterie, avec dix pignons à escalier sur la façade
+principale, et une porte sous donjon à quatre tours.
+
+«Thomas Thynne, vicomte Weymouth, baron Varminster, possède
+Long-Leate, qui a presque autant de cheminées, de lanternes, de
+gloriettes, de poivrières, de pavillons et de tourelles que
+Chambord en France, lequel est au roi.
+
+«Henry Howard, comte de Suffolk, a, à douze lieues de Londres, le
+palais d’Audlyene en Middlesex, qui le cède à peine en grandeur
+et majesté à l’Escurial du roi d’Espagne.
+
+«En Bedforshire, Wrest-House-and-Park, qui est tout un pays
+enclos de fossés et de murailles, avec bois, rivières et
+collines, est à Henri, marquis de Kent.
+
+«Hampton-Court, en Hereford, avec son puissant donjon crénelé, et
+son jardin barré d’une pièce d’eau qui le sépare de la forêt, est
+à Thomas, lord Coningsby.
+
+«Grimsthorf, en Lincolnshire, avec sa longue façade coupée de
+hautes tourelles en pal, ses parcs, ses étangs, ses faisanderies,
+ses bergeries, ses boulingrins, ses quinconces, ses mails, ses
+futaies, ses parterres brodés, quadrillés et losangés de fleurs,
+qui ressemblent à de grands tapis, ses prairies de course, et la
+majesté du cercle où les carrosses tournent avant d’entrer au
+château, appartient à Robert, comte Lindsay, lord héréditaire de
+la forêt de Walham.
+
+«Up Parke, en Sussex, château carré avec deux pavillons
+symétriques à beffroi des deux côtés de la cour d’honneur, est au
+très honorable Ford, lord Grey, vicomte Glendale et comte de
+Tankarville.
+
+«Newnham Padox, en Warwickshire, qui a deux viviers
+quadrangulaires, et un pignon avec vitrail à quatre pans, est au
+comte de Denbigh, qui est comte de Rheinfelden en Allemagne.
+
+«Wythame, dans le comté de Berk, avec son jardin français où il y
+a quatre tonnelles taillées, et sa grande tour crénelée accostée
+de deux hautes nefs de guerre, est à lord Montagne, comte
+d’Abiegdon, qui a aussi Rycott, dont il est baron, et dont la
+porte principale fait lire la devise: _Virtus ariete fortior_.
+
+«William Cavendish, duc de Devonshîre, a six châteaux, dont
+Chaltsworth qui est à deux élages du plus bel ordre grec, et en
+outre sa grâce a son hôtel de Londres où il y a un lion qui
+tourne le dos au palais du roi.
+
+«Le vicomte Kinalmeaky, qui est comte de Cork en Irlande, a
+Burlington-house en Picadily, avec de vastes jardins qui vont
+jusqu’aux champs hors de Londres; il a aussi Chiswick où il y a
+neuf corps de logis magnifiques; il a aussi Londesburgh qui est
+un hôtel neuf à côté d’un vieux palais.
+
+«Le duc de Beaufort a Chelsea qui contient deux châteaux
+gothiques et un château florentin; il a aussi Badmington en
+Glocester, qui est une résidence d’où rayonnent une foule
+d’avenues comme d’une étoile. Très noble et puissant prince
+Henri, duc de Beaufort, est en même temps marquis et comte de
+Worcester, baron Raglan, baron Power, et baron Herbert de
+Chepstow.
+
+«John Holles, duc de Newcastle et marquis de Clare, a Bolsover
+dont le donjon carré est majestueux, plus Haughton en Nottingham
+où il y a au centre d’un bassin une pyramide ronde imitant la
+tour de Babel.
+
+«William, lord Craven, baron Graven de Hampsteard, a, en
+Warwickshire, une résidence, Comb-Abbey, où l’on voit le plus
+beau jet d’eau de l’Angleterre, et, en Berkshire, deux baronnies,
+Hampstead Marshall dont la façade offre cinq lanternes gothiques
+engagées, et Asdowne Park qui est un château au point
+d’intersection d’une croix de routes dans une forêt.
+
+«Lord Linnœus Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville,
+marquis de Corleone en Sicile, a sa pairie assise sur le château
+de Clancharlie, bâti en 914 par Edouard le Vieux contre les
+Danois, plus Hunkerville-house à Londres, qui est un palais,
+plus, à Windsor, Corleone-lodge, qui en est un autre, et huit
+châtellenies, une à Bruxton, sur le Trerit, avec un droit sur les
+carrières d’albâtre, puis Gumdraith, Homble, Moricambe,
+Trenwardraith, Hell-Kerters, où il y a un puits merveilleux,
+Pillinmore et ses marais à tourbe, Reculver près de l’ancienne
+ville Vagniacoe, Vinecaunton sur la montagne Moil-enlli; plus
+dix-neuf bourgs et villages avec baillis, et tout le pays de
+Pensneth-chase, ce qui ensemble rapporte à sa seigneurie quarante
+mille livres sterling de rente.
+
+«Les cent soixante-douze pairs régnant sous Jacques II possèdent
+entre eux en bloc un revenu de douze cent soixante-douze mille
+livres sterling par an, qui est la onzième partie du revenu de
+l’Angleterre,»
+
+En marge du dernier nom, lord Linnœus Clancharlie, on lisait
+cette note de la main d’Ursus:
+
+--_Rebelle; en exil; biens, châteaux et domaines sous le
+séquestre. C’est bien fait._--
+
+
+IV
+
+Ursus admirait Homo. On admire près de soi. C’est une loi.
+
+Être toujours sourdement furieux, c’était la situation intérieure
+d’Ursus, et gronder était sa situation extérieure. Ursus était
+le mécontent de la création. Il était dans la nature celui qui
+fait de l’opposition. Il prenait l’univers en mauvaise part. Il
+ne donnait de satisfecit à qui que ce soit, ni à quoi que ce
+soit. Faire le miel n’absolvait pas l’abeille de piquer; une
+rosé épanouie n’absolvait pas le soleil de la fièvre jaune et du
+vomito negro. Il est probable que dans l’intimité Ursus faisait
+beaucoup de critiques à Dieu. Il disait:--Évidemment, le diable
+est à ressort, et le tort de Dieu, c’est d’avoir lâché la
+détente.--Il n’approuvait guère que les princes, et il avait sa
+manière à lui de les applaudir. Un jour que Jacques II donna en
+don à la Vierge d’une chapelle catholique irlandaise une lampe
+d’or massif, Ursus, qui passait par là, avec Homo, plus
+indifférent, éclata en admiration devant tout le peuple, et
+s’écria:--Il est certain que la sainte Vierge a bien plus besoin
+d’une lampe d’or que les petits enfants que voilà pieds nus n’ont
+besoin de souliers.
+
+De telles preuves de sa «loyauté» et l’évidence de son respect
+pour les puissances établies ne contribuèrent probablement pas
+peu à faire tolérer par les magistrats son existence vagabonde et
+sa mésalliance avec un loup. Il laissait quelquefois le soir,
+par faiblesse amicale, Homo se détirer un peu les membres et
+errer en liberté autour de la cahute; le loup était incapable
+d’un abus de confiance, et se comportait «en société»,
+c’est-à-dire parmi les hommes, avec la discrétion d’un caniche;
+pourtant, si l’on eût eu affaire à des alcades de mauvaise
+humeur, cela pouvait avoir des inconvénients; aussi Ursus
+maintenait-il, le plus possible, l’honnête loup enchaîné. Au
+point de vue politique, son écriteau sur l’or, devenu
+indéchiffrable et d’ailleurs peu intelligible, n’était autre
+chose qu’un barbouillage de façade et ne le dénonçait point.
+Même après Jacques II, et sous le règne «respectable» de
+Guillaume et Marie, les petites villes des comtés d’Angleterre
+pouvaient voir rôder paisiblement sa carriole. Il voyageait
+librement, d’un bout de la Grande-Bretagne à l’autre, débitant
+ses philtres et ses fioles, faisant, de moitié avec son loup, ses
+mômeries de médecin de carrefour, et il passait avec aisance à
+travers les mailles du filet de police tendu à cette époque par
+toute l’Angleterre pour éplucher les bandes nomades, et
+particulièrement pour arrêter au passage les «comprachicos».
+
+Du reste, c’était juste. Ursus n’était d’aucune bande. Ursus
+vivait avec Ursus; tête-à-tête de lui-même avec lui-même dans
+lequel un loup fourrait gentiment son museau. L’ambition d’Ursus
+eût été d’être caraïbe; ne le pouvant, il était celui qui est
+seul. Le solitaire est un diminutif du sauvage, accepté par la
+civilisation. On est d’autant plus seul qu’on est errant. De là
+son déplacement perpétuel. Rester quelque part lui semblait de
+l’apprivoisement. Il passait sa vie à passer son chemin. La vue
+des villes redoublait en lui le goût des broussailles, des
+halliers, des épines, et des trous dans les rochers. Son
+chez-lui était la forêt. Il ne se sentait pas très dépaysé dans
+le murmure des places publiques assez pareil au brouhaha des
+arbres. La foule satisfait dans une certaine mesure le goût
+qu’on a du désert. Ce qui lui déplaisait dans cette cahute,
+c’est qu’elle avait une porte et des fenêtres et qu’elle
+ressemblait à une maison. Il eût atteint son idéal s’il eût pu
+mettre une caverne sur quatre roues, et voyager dans un antre.
+
+Il ne souriait pas, nous l’avons dit, mais il riait; parfois,
+fréquemment même, d’un rire amer. Il y a du consentement dans le
+sourire, tandis que le rire est souvent un refus.
+
+Sa grande affaire était de haïr le genre humain. Il était
+implacable dans cette haine. Ayant tiré à clair ceci que la vie
+humaine est une chose affreuse, ayant remarqué la superposition
+des fléaux, les rois sur le peuple, la guerre sur les rois, la
+peste sur la guerre, la famine sur la peste, la bêtise sur le
+tout, ayant constaté une certaine quantité de châtiment dans le
+seul fait d’exister, ayant reconnu que la mort est une
+délivrance, quand on lui amenait un malade, il le guérissait. Il
+avait des cordiaux et des breuvages pour prolonger la vie des
+vieillards. Il remettait les culs-de-jatte sur leurs pieds, et
+leur jetait ce sarcasme;--Te voilà sur tes pattes. Puisses-tu
+marcher longtemps dans la vallée de larmes! Quand il voyait un
+pauvre mourant de faim, il lui donnait tous les liards qu’il
+avait sur lui en grommelant:
+
+--Vis, misérable! mange! dure longtemps! ce n’est pas moi qui
+abrégerai ton bagne.--Après quoi, il se frottait les mains, et
+disait:--Je fais aux hommes tout le mal que je peux.
+
+Les passants pouvaient, par le trou de la lucarne de l’arrière,
+lire au plafond de la cahute cette enseigne, écrite à
+l’intérieur, mais visible du dehors, et charbonnée en grosses
+lettres: URSUS, PHILOSOPHE.
+
+
+
+
+II
+
+LES COMPRACHICOS
+
+
+I
+
+Qui connait à cette heure le mot _comprachicos?_ et qui en sait
+le sens?
+
+Les comprachicos, ou comprapequeños, étaient une hideuse et
+étrange affiliation nomade, fameuse au dix-septième siècle,
+oubliée au dix-huitième, ignorée aujourd’hui. Les comprachicos
+sont, comme «la poudre de succession», un ancien détail social
+caractéristique. Ils font partie de la vieille laideur humaine.
+Pour le grand regard de l’histoire, qui voit les ensembles, les
+comprachicos se rattachent à l’immense fait Esclavage. Joseph
+vendu par ses frères est un chapitre de leur légende. Les
+comprachicos ont laissé trace dans les législations pénales
+d’Espagne et d’Angleterre. On trouve ça et là dans la confusion
+obscure des lois anglaises la pression de ce fait monstrueux,
+comme on trouve l’empreinte du pied d’un sauvage dans une forêt.
+
+Comprachicos, de même que comprapequenos, est un mot espagnol
+composé qui signifie «les _achète-petits_».
+
+Les comprachicos faisaient le commerce des enfants.
+
+Ils en achetaient et ils en vendaient.
+
+Ils n’en dérobaient point. Le vol des enfants est une autre
+industrie.
+
+Et que faisaient-ils de ces enfants?
+
+Des monstres.
+
+Pourquoi des monstres?
+
+Pour rire.
+
+Le peuple a besoin de rire; les rois aussi. Il faut aux
+carrefours le baladin; il faut aux louvres le bouffon. L’un
+s’appelle Turlupin, l’autre Triboulet.
+
+Les efforts de l’homme pour se procurer de la joie sont parfois
+dignes de l’attention du philosophe.
+
+Qu’ébauchons-nous dans ces quelques pages préliminaires? un
+chapitre du plus terrible des livres, du livre qu’on pourrait
+intituler: l’_Exploitation des malheureux par les heureux._
+
+
+II
+
+
+Un enfant destiné à être un joujou pour les hommes, cela a
+existé. (Cela existe encore aujourd’hui.) Aux époques naïves et
+féroces, cela constitue une industrie spéciale. Le dix-septième
+siècle, dit grand siècle, fut une de ces époques. C’est un
+siècle très byzantin; il eut la naïveté corrompue et la férocité
+délicate, variété curieuse de civilisation. Un tigre faisant la
+petite bouche, Mme de Sévigné minaude à propos du bûcher et de la
+roue. Ce siècle exploita beaucoup les enfants; les historiens,
+flatteurs de ce siècle, ont caché la plaie, mais ils ont laissé
+voir le remède, Vincent de Paul.
+
+Pour que l’homme-hochet réussisse, il faut le prendre de bonne
+heure. Le nain doit être commencé petit. On jouait de
+l’enfance. Mais un enfant droit, ce n’est pas bien amusant. Un
+bossu, c’est plus gai.
+
+De là un art. Il y avait des éleveurs. On prenait un homme et
+l’on faisait un avorton; on prenait un visage et l’on faisait un
+mufle. On tassait la croissance; on pétrissait la physionomie.
+Cette production artificielle de cas tératologiques avait ses
+règles. C’était toute une science. Qu’on s’imagine une
+orthopédie en sens inverse. Là où Dieu a mis le regard, cet art
+mettait le strabisme. Là où Dieu a mis l’harmonie, on mettait la
+difformité. Là où Dieu a mis la perfection, on rétablissait
+l’ébauche. Et, aux yeux des connaisseurs, c’était l’ébauche qui
+était parfaite. Il y avait également des reprises en sous-œuvre
+pour les animaux; on inventait les chevaux pies; Turenne montait
+un cheval pie. De nos jours, ne peint-on pas les chiens en bleu
+et en vert? La nature est notre canevas. L’homme a toujours
+voulu ajouter quelque chose à Dieu, L’homme retouche la création,
+parfois en bien, parfois en mal. Le bouffon de cour n’était pas
+autre chose qu’un essai de ramener l’homme au singe. Progrès en
+arrière. Chef-d’œuvre à reculons. En même temps, on tâchait de
+faire le singe homme. Barbe, duchesse de Cleveland et comtesse
+de Southampton, avait pour page un sapajou. Chez Françoise
+Sutton, baronne Dudley, huitième pairesse du banc des barons, le
+thé était servi par un babouin vêtu de brocart d’or que lady
+Dudley appelait «mon nègre». Catherine Sidley, comtesse de
+Dorchester, allait prendre séance au parlement dans un carrosse
+armorié derrière lequel se tenaient debout, museaux au vent,
+trois papions en grande livrée. Une duchesse de Medina-Coeli,
+dont le cardinal Polus vit le lever, se faisait mettre ses bas
+par un orang-outang. Ces singes montés en grade faisaient
+contrepoids aux hommes brutalisés et bestialisés. Cette
+promiscuité, voulue par les grands, de l’homme et de la bête,
+était particulièrement soulignée par le nain et le chien. Le
+nain ne quittait jamais le chien, toujours plus grand que lui.
+Le chien était le bini du nain. C’était comme deux colliers
+accouplés. Cette juxtaposition est constatée par une foule de
+monuments domestiques, notamment par le portrait de Jeffrey
+Hudson, nain de Henriette de France, fille de Henri IV, femme de
+Charles Ier.
+
+Dégrader l’homme mène à le déformer. On complétait la
+suppression d’état par la défiguration. Certains vivisecteurs de
+ces temps-là réussissaient très bien à effacer de la face humaine
+l’effigie divine. Le docteur Conquest, membre du collège
+d’Amen-Street et visiteur juré des boutiques de chimistes de
+Londres, a écrit un livre en latin sur cette chirurgie à rebours
+dont il donne les procédés. A en croire Justus de
+Carrick-Fergus, l’inventeur de cette chirurgie est un moine nommé
+Aven-More, mot irlandais qui signifie _Grande Rivière._
+
+Le nain de l’électeur palatin, Perkeo, dont la poupée--ou le
+spectre--sort d’une boîte à surprises dans la cave de Heidelberg,
+était un remarquable spécimen de cette science très variée dans
+ses applications.
+
+Cela faisait des êtres dont la loi d’existence était
+monstrueusement simple: permission de souffrir, ordre d’amuser.
+
+
+III
+
+
+Cette fabrication de monstres se pratiquait sur une grande
+échelle et comprenait divers genres.
+
+Il en fallait au sultan; il en fallait au pape. A l’un pour
+garder ses femmes; à l’autre pour faire ses prières. C’était un
+genre à part ne pouvant se reproduire lui-même. Ces à peu près
+humains étaient utiles à la volupté et à la religion. Le sérail
+et la chapelle Sixtine consommaient la même espèce de monstres,
+ici féroces, là suaves.
+
+On savait produire dans ces temps-là des choses qu’on ne produit
+plus maintenant, on avait des talents qui nous manquent, et ce
+n’est pas sans raison que les bons esprits crient à la décadence.
+On ne sait plus sculpter en pleine chair humaine; cela tient à ce
+que l’art des supplices se perd; on était virtuose en ce genre,
+on ne l’est plus; on a simplifié cet art au point qu’il va
+bientôt peut-être disparaître tout à fait. En coupant les
+membres à des hommes vivants, en leur ouvrant le ventre, en leur
+arrachant les viscères, on prenait sur le fait les phénomènes, on
+avait des trouvailles; il faut y renoncer, et nous sommes privés
+des progrès que le bourreau faisait faire à la chirurgie.
+
+Cette vivisection d’autrefois ne se bornait pas à confectionner
+pour la place publique des phénomènes, pour les palais des
+bouffons, espèces d’augmentatifs du courtisan, et pour les
+sultans et papes des eunuques, Elle abondait en variantes. Un de
+ces triomphes, c’était de faire un coq pour le roi d’Angleterre.
+
+Il était d’usage que, dans le palais du roi d’Angleterre, il y
+eût une sorte d’homme nocturne, chantant comme le coq. Ce
+veilleur, debout pendant qu’on dormait, rôdait dans le palais, et
+poussait d’heure en heure ce cri de basse-cour, répété autant de
+fois qu’il le fallait pour suppléer à une cloche. Cet homme,
+promu coq, avait subi pour cela en son enfance une opération dans
+le pharynx, laquelle fait partie de l’art décrit par le docteur
+Conquest. Sous Charles II, une salivation inhérente à
+l’opération ayant dégoûté la duchesse de Portsmouth, on conserva
+la fonction, afin de ne point amoindrir l’éclat de la couronne,
+mais on fit pousser le cri du coq par un homme non mutilé. On
+choisissait d’ordinaire pour cet emploi honorable un ancien
+officier. Sous Jacques II, ce fonctionnaire se nommait William
+Sampson Coq, et recevait annuellement pour son chant neuf livres
+deux schellings six sous[1].
+
+ [1] Voir le docteur Chamberlayne, _État présent de
+ l’Angleterre_, 1688, 1re partie, chap. XIII, p. 179.
+
+Il y a cent ans à peine, à Pétersbourg, les mémoires de Catherine
+II le racontent, quand le czar ou la czarine étaient mécontents
+d’un prince russe, on faisait accroupir le prince dans la grande
+antichambre du palais, et il restait dans cette posture un nombre
+de jours déterminé, miaulant, par ordre, comme un chat, ou
+gloussant comme une poule qui couve, et becquetant à terre sa
+nourriture.
+
+Ces modes sont passées; moins qu’on ne croit pourtant.
+Aujourd’hui, les courtisans gloussant pour plaire modifient un
+peu l’intonation. Plus d’un ramasse à terre, nous ne disons pas
+dans la boue, ce qu’il mange.
+
+Il est très heureux que les rois ne puissent pas se tromper. De
+cette façon leurs contradictions n’embarrassent jamais. En
+approuvant sans cesse, on est sûr d’avoir toujours raison, ce qui
+est agréable. Louis XIV n’eût aimé voir à Versailles ni un
+officier faisant le coq, ni un prince faisant le dindon. Ce qui
+rehaussait la dignité royale et impériale en Angleterre et en
+Russie eût semblé à Louis le Grand incompatible avec la couronne
+de saint Louis. On sait son mécontentement quand Madame
+Henriette une nuit s’oublia jusqu’à voir en songe une poule,
+grave inconvenance en effet dans une personne de la cour. Quand
+on est de la grande, on ne doit point rêver de la basse.
+Bossuet, on s’en souvient, partagea le scandale de Louis XIV.
+
+
+IV
+
+
+Le commerce des enfants au dix-septième siècle se complétait,
+nous venons de l’expliquer, par une industrie. Les comprachicos
+faisaient ce commerce et exerçaient cette industrie, Ils
+achetaient des enfants, travaillaient un peu cette matière
+première, et la revendaient ensuite.
+
+Les vendeurs étaient de toute sorte, depuis le père misérable se
+débarrassant de sa famille jusqu’au maître utilisant son haras
+d’esclaves. Vendre des hommes n’avait rien que de simple. De
+nos jours on s’est battu pour maintenir ce droit. On se
+rappelle, il y a de cela moins d’un siècle, l’électeur de Hesse
+vendant ses sujets au roi d’Angleterre qui avait besoin d’hommes
+à faire tuer en Amérique. On allait chez l’électeur de Hesse
+comme chez le boucher, acheter de la viande. L’électeur de Hesse
+tenait de la chair à canon. Ce prince accrochait ses sujets dans
+sa boutique. Marchandez, c’est à vendre. En Angleterre, sous
+Jeffrys, après la tragique aventure de Monmouth, il y eut force
+seigneurs et gentilshommes décapités et écartelés; ces suppliciés
+laissèrent des épouses et des filles, veuves et orphelines que
+Jacques II donna à la reine sa femme. La reine vendit ces ladies
+à Guillaume Penn. Il est probable que ce roi avait une remise et
+tant pour cent, Ce qui étonne, ce n’est pas que Jacques II ait
+vendu ces femmes, c’est que Guillaume Penn les ait achetées.
+
+L’emplette de Penn s’excuse, ou s’explique, par ceci que Penn,
+ayant un désert à ensemencer d’hommes, avait besoin de femmes.
+Les femmes faisaient partie de son outillage.
+
+Ces ladies furent une bonne affaire pour sa gracieuse majesté la
+reine. Les jeunes se vendirent cher. On songe, avec le malaise
+d’un sentiment de scandale compliqué, que Penn eut probablement
+de vieilles duchesses à très bon marché.
+
+Les comprachicos se nommaient aussi «les cheylas», mot indou qui
+signifie _dénicheurs d’enfants_.
+
+Longtemps les comprachicos ne se cachèrent qu’à demi. Il y a
+parfois dans l’ordre social une pénombre complaisante aux
+industries scélérates; elles s’y conservent. Nous avons vu de
+nos jours en Espagne une affiliation de ce genre, dirigée par le
+trabucaire Ramon Selles, durer de 1834 à 1866, et tenir trente
+ans sous la terreur trois provinces, Valence, Alicante, et
+Murcie.
+
+Sous les Stuarts, les comprachicos n’étaient point mal en cour.
+Au besoin, la raison d’état se servait d’eux. Ils furent pour
+Jacques II presque un _instrumentum regni_. C’était l’époque où
+l’on tronquait les familles encombrantes et réfractaires, où l’on
+coupait court aux filiations, où l’on supprimait brusquement les
+héritiers. Parfois on frustrait une branche au profit de
+l’autre. Les comprachicos avaient un talent, défigurer, qui les
+recommandait à la politique. Défigurer vaut mieux que tuer. Il
+y avait bien le masque de fer, mais c’est un gros moyen. On ne
+peut peupler l’Europe de masques de fer, tandis que les bateleurs
+difformes courent les rues sans invraisemblance; et puis le
+masque de fer est arrachable, le masque de chair ne l’est pas.
+Vous masquer à jamais avec votre propre visage, rien n’est plus
+ingénieux. Les comprachicos travaillaient l’homme comme les
+chinois travaillent l’arbre. Ils avaient des secrets, nous
+l’avons dit. Ils avaient des trucs. Art perdu. Un certain
+rabougrissement bizarre sortait de leurs mains. C’était ridicule
+et profond. Ils touchaient à un petit être avec tant d’esprit
+que le père ne l’eût pas reconnu. Quelquefois ils laissaient la
+colonne dorsale droite, mais ils refaisaient la face. Ils
+démarquaient un enfant comme on démarque un mouchoir.
+
+Les produits destinés aux bateleurs avaient les articulations
+disloquées d’une façon savante. On les eût dit désossés. Cela
+faisait des gymnastes.
+
+Non seulement les comprachicos ôtaient à l’enfant son visage,
+mais ils lui ôtaient sa mémoire. Du moins ils lui en ôtaient ce
+qu’ils pouvaient. L’enfant n’avait point conscience de la
+mutilation qu’il avait subie. Cette épouvantable chirurgie
+laissait trace sur sa face, non dans son esprit. Il pouvait se
+souvenir tout au plus qu’un jour il avait été saisi par des
+hommes, puis qu’il s’était endormi, et qu’ensuite on l’avait
+guéri. Guéri de quoi? il l’ignorait. Des brûlures par le
+soufre et des incisions par le fer, il ne se rappelait rien. Les
+comprachicos, pendant l’opération, assoupissaient le petit
+patient au moyen d’une poudre stupéfiante qui passait pour
+magique et qui supprimait la douleur. Cette poudre a été de tout
+temps comme en Chine, et y est encore employée à l’heure qu’il
+est, La Chine a eu avant nous toutes nos inventions,
+l’imprimerie, l’artillerie, l’aérostation, le chloroforme.
+Seulement la découverte qui en Europe prend tout de suite vie et
+croissance, et devient prodige et merveille, reste embryon en
+Chine et s’y conserve morte. La Chine est un bocal de foetus.
+
+Puisque nous sommes en Chine, restons-y un moment encore pour un
+détail. En Chine, de tout temps, on a vu la recherche d’art et
+d’industrie que voici: c’est le moulage de l’homme vivant. On
+prend un enfant de deux ou trois ans, on le met dans un vase de
+porcelaine plus ou moins bizarre, sans couvercle et sans fond,
+pour que la tête et les pieds passent. Le jour on tient ce vase
+debout, la nuit on le couche pour que l’enfant puisse dormir.
+L’enfant grossit ainsi sans grandir, emplissant de sa chair
+comprimée et de ses os tordus les bossages du vase. Cette
+croissance en bouteille dure plusieurs années. A un moment
+donné, elle est irrémédiable. Quand on juge que cela a pris et
+que le monstre est fait, on casse le vase, l’enfant en sort, et
+l’on a un homme ayant la forme d’un pot.
+
+C’est commode; on peut d’avance se commander son nain de la forme
+qu’on veut.
+
+
+V
+
+
+Jacques II toléra les comprachicos. Par une bonne raison, c’est
+qu’il s’en servait. Cela du moins lui arriva plus d’une fois.
+On ne dédaigne pas toujours ce qu’on méprise. Cette industrie
+d’en bas, expédient excellent parfois pour l’industrie d’en haut
+qu’on nomme la politique, était volontairement laissée misérable,
+mais point persécutée. Aucune surveillance, mais une certaine
+attention. Cela peut être utile. La loi fermait un œil, le roi
+ouvrait l’autre.
+
+Quelquefois le roi allait jusqu’à avouer sa complicité. Ce sont
+là les audaces du terrorisme monarchique. Le défiguré était
+fleurdelysé; on lui ôtait la marque de Dieu, on lui mettait la
+marque du roi. Jacob Astley, chevalier et baronnet, seigneur de
+Melton, constable dans le comté de Norfolk, eut dans sa famille
+un enfant vendu, sur le front duquel le commissaire vendeur avait
+imprimé au fer chaud une fleur de lys. Dans de certains cas, si
+l’on tenait à constater, pour des raisons quelconques, l’origine
+royale de la situation nouvelle faite à l’enfant, on employait ce
+moyen. L’Angleterre nous a toujours fait l’honneur d’utiliser,
+pour ses usages personnels, la fleur de lys.
+
+Les comprachicos, avec la nuance qui sépare une industrie d’un
+fanatisme, étaient analogues aux étrangleurs de l’Inde; ils
+vivaient entre eux, en bandes, un peu baladins, mais par
+prétexte. La circulation leur était ainsi plus facile. Ils
+campaient ça et là, mais graves, religieux et n’ayant avec les
+autres nomades aucune ressemblance, incapables de vol. Le peuple
+les a longtemps confondus à tort avec les morîsques d’Espagne et
+les morisques de Chine. Les morisques d’Espagne étaient faux
+monnayeurs, les morisques de Chine étaient filous. Rien de
+pareil chez les comprachicos. C’étaient d’honnêtes gens. Qu’on
+en pense ce qu’on voudra, ils étaient parfois sincèrement
+scrupuleux. Ils poussaient une porte, entraient, marchandaient
+un enfant, payaient et l’emportaient. Cela se faisait
+correctement.
+
+Ils étaient de tous les pays. Sous ce nom, _comprachicos_,
+fraternisaient des anglais, des français, des castillans, des
+allemands, des italiens. Une même pensée, une même superstition,
+l’exploitation en commun d’un même métier, font de ces fusions.
+Dans cette fraternité de bandits, des levantins représentaient
+l’orient, des ponantais représentaient l’occident. Force basques
+y dialoguaient avec force irlandais, le basque et l’irlandais se
+comprennent, ils parlent le vieux jargon punique; ajoutez à cela
+les relations intimes de l’Irlande catholique avec la catholique
+Espagne. Relations telles qu’elles ont fini par faire pendre à
+Londres presque un roi d’Irlande, le lord gallois de Brany, ce
+qui a produit le comté de Letrim.
+
+Les comprachicos étaient plutôt une association qu’une peuplade,
+plutôt un résidu qu’une association. C’était toute la gueuserie
+de l’univers ayant pour industrie un crime. C’était une sorte de
+peuple arlequin composé de tous les haillons. Affilier un homme,
+c’était coudre une loque.
+
+Errer était la loi d’existence des comprachicos. Apparaître,
+puis disparaître. Qui n’est que toléré ne prend pas racine.
+Même dans les royaumes où leur industrie était pourvoyeuse des
+cours, et, au besoin, auxiliaire du pouvoir royal, ils étaient
+parfois tout à coup rudoyés. Les rois utilisaient leur art et
+mettaient les artistes aux galères. Ces inconséquences sont dans
+le va-et-vient du caprice royal. Car tel est notre plaisir.
+
+Pierre qui roule et industrie qui rôdent n’amassent pas de
+mousse. Les comprachicos étaient pauvres. Ils auraient pu dire
+ce que disait cette sorcière maigre et en guenilles voyant
+s’allumer la torche du bûcher: Le jeu n’en vaut pas la
+chandelle.--Peut-être, probablement même, leurs chefs, restés
+inconnus, les entrepreneurs en grand du commerce des enfants,
+étaient riches. Ce point, après deux siècles, serait malaisé à
+éclaircir.
+
+C’était, nous l’avons dit, une affiliation. Elle avait ses lois,
+son serment, ses formules. Elle avait presque sa cabale. Qui
+voudrait en savoir long aujourd’hui sur les comprachicos n’aurait
+qu’à aller en Biscaye et en Galice. Comme il y avait beaucoup de
+basques parmi eux, c’est dans ces montagnes-là qu’est leur
+légende. On parle encore à l’heure qu’il est des comprachicos à
+Oyarzun, à Urbistondo, à Leso, à Astigarraga. _Aguarda te, nino,
+que voy u llamar al comprachicos_[1]! est dans ce pays-là le cri
+d’intimidation des mères aux enfants.
+
+ [1] _Prends garde, je vais appeler le comprachicos._
+
+Les comprachicos, comme les tchiganes et les gypsies, se
+donnaient des rendez-vous; de temps en temps, les chefs
+échangeaient des colloques. Ils avaient, au dix-septième siècle,
+quatre principaux points de rencontre. Un en Espagne, le défilé
+de Pancorbo; un en Allemagne, la clairière dite la Mauvaise
+Femme, près Diekirch, où il y a deux bas-reliefs énigmatiques
+représentant une femme qui a une tête et un homme qui n’en a pas;
+un en France, le tertre où était la colossale statue
+Massue-la-Promesse, dans l’ancien bois sacré Borvo-Tomona, près
+de Bourbonne-Ies-Bains; un en Angleterre, derrière le mur du
+jardin de William Chaloner, écuyer de Gisbrough en Cleveland dans
+York, entre la tour carrée et le grand pignon percé d’une porte
+ogive.
+
+
+VI
+
+
+Les lois contre les vagabonds ont toujours été très rigoureuses
+en Angleterre. L’Angleterre, dans sa législation gothique,
+semblait s’inspirer de ce principe: _Homo errans fera errante
+pejor_. Un de ses statuts spéciaux qualifie l’homme sans asile
+«plus dangereux que l’aspic, le dragon, le lynx et le basilic»
+(_atrocior aspide, dracone, lynce et basilico_). L’Angleterre a
+longtemps eu le même souci des gypsies, dont elle voulait se
+débarrasser, que des loups, dont elle s’était nettoyée.
+
+En cela l’anglais diffère de l’irlandais qui prie les saints pour
+la santé du loup et l’appelle «mon parrain».
+
+La loi anglaise pourtant, de même qu’elle tolérait, on vient de
+le voir, le loup apprivoisé et domestiqué, devenu en quelque
+sorte un chien, tolérait le vagabond à état, devenu un sujet. On
+n’inquiétait ni le saltimbanque, ni le barbier ambulant, ni le
+physicien, ni le colporteur, ni le savant en plein vent, attendu
+qu’ils ont un métier pour vivre. Hors de là, et à ces exceptions
+près, l’espèce d’homme libre qu’il y a dans l’homme errant
+faisait peur à la loi. Un passant était un ennemi public
+possible. Cette chose moderne, flâner, était ignorée; on ne
+connaissait que cette chose antique, rôder. La «mauvaise mine»,
+ce je ne sais quoi que tout le monde comprend et que personne ne
+peut définir, suffisait pour que la société prît un homme au
+collet. Où demeures-tu? Que fais-tu? Et s’il ne pouvait
+répondre, de dures pénalités l’attendaient. Le fer et le feu
+étaient dans le code. La loi pratiquait la cautérisation du
+vagabondage.
+
+De là, sur tout le territoire anglais, une vraie «loi des
+suspects» appliquée aux rôdeurs, volontiers malfaiteurs,
+disons-le, et particulièrement aux gypsies, dont l’expulsion a
+été à tort comparée à l’expulsion des juifs et des maures
+d’Espagne, et des protestants de France. Quant à nous, nous ne
+confondons point une battue avec une persécution.
+
+Les comprachicos, insistons-y, n’avaient rien de commun avec les
+gypsies. Les gypsies étaient une nation; les comprachicos
+étaient un composé de toutes les nations; un résidu, nous l’avons
+dit; cuvette horrible d’eaux immondes. Les comprachîcos
+n’avaient point, comme les gypsies, un idiome à eux; leur jargon
+était une promiscuité d’idiomes; toutes les langues mêlées
+étaient leur langue; ils parlaient un tohu-bohu. Ils avaient
+fini par être, ainsi que les gypsies, un peuple serpentant parmi
+les peuples; mais leur lien commun était l’affiliation, non la
+race. A toutes les époques de l’histoire, on peut constater,
+dans cette vaste masse liquide qui est l’humanité, de ces
+ruisseaux d’hommes vénéneux coulant à part, avec quelque
+empoisonnement autour d’eux. Les gypsies étaient une famille;
+les comprachicos étaient une franc-maçonnerie; maçonnerie ayant,
+non un but auguste, mais une industrie hideuse. Dernière
+différence, la religion. Les gypsies étaient païens, les
+comprachicos étaient chrétiens; et même bons chrétiens; comme il
+sied à une affiliation qui, bien que mélangée de tous les
+peuples, avait pris naissance en Espagne, lieu dévôt.
+
+Ils étaient plus que chrétiens, ils étaient catholiques; ils
+étaient plus que catholiques, ils étaient romains; et si
+ombrageux dans leur foi et si purs, qu’ils refusèrent de
+s’associer avec les nomades hongrois du comitat de Pesth,
+commandés et conduits par un vieillard ayant pour sceptre un
+bâton à pomme d’argent que surmonte l’aigle d’Autriche à deux
+têtes. Il est vrai que ces hongrois étaient schismatiques au
+point de célébrer l’Assomption le 27 août, ce qui est abominable.
+
+En Angleterre, tant que régnèrent les Stuarts, l’affiliation des
+comprachicos fut, nous en avons laissé entrevoir les motifs, à
+peu près protégée. Jacques II, homme fervent, qui persécutait
+les juifs et traquait les gypsies, fut bon prince pour les
+comprachicos. On a vu pourquoi. Les comprachicos étaient
+acheteurs de la denrée humaine dont le roi était marchand. Ils
+excellaient dans les disparitions. Le bien de l’État veut de
+temps en temps des disparitions. Un héritier gênant, en bas âge,
+qu’ils prenaient et qu’ils maniaient, perdait sa forme. Ceci
+facilitait les confiscations. Les transferts de seigneuries aux
+favoris en étaient simplifiés. Les comprachicos étaient de plus
+très discrets et très taciturnes, s’engageaient au silence, et
+tenaient parole, ce qui est nécessaire pour les choses d’État.
+Il n’y avait presque pas d’exemple qu’ils eussent trahi les
+secrets du roi. C’était, il est vrai, leur intérêt. Et si le
+roi eût perdu confiance, ils eussent été fort en danger, Ils
+étaient donc de ressource au point de vue de la politique. En
+outre, ces artistes fournissaient des chanteurs au saint-père.
+Les comprachicos étaient utiles au miserere d’Allegri. Ils
+étaient particulièrement dévôts à Marie. Tout ceci plaisait au
+papisme des Stuarts. Jacques II ne pouvait être hostile à des
+hommes religieux qui poussaient la dévotion à la vierge jusqu’à
+fabriquer des eunuques. En 1688 il y eut un changement de
+dynastie en Angleterre. Orange supplanta Stuart. Guillaume III
+remplaça Jacques II.
+
+Jacques II alla mourir en exil où il se fit des miracles sur son
+tombeau, et où ses reliques guérirent l’évêque d’Autun de la
+fistule, digne récompense des vertus chrétiennes de ce prince.
+
+Guillaume, n’ayant point les mêmes idées ni les mêmes pratiques
+que Jacques, fut sévère aux comprachicos. Il mit beaucoup de
+bonne volonté à l’écrasement de cette vermine.
+
+Un statut des premiers temps de Guillaume et Marie frappa
+rudement l’affiliation des acheteurs d’enfants. Ce fut un coup
+de massue sur les comprachicos, désormais pulvérisés. Aux termes
+de ce statut, les hommes de cette affiliation, pris et dûment
+convaincus, devaient être marqués sur l’épaule d’un fer chaud
+imprimant un R, qui signifie _rogue_, c’est-à-dire gueux; sur la
+main gauche d’un T, signifiant _thief_, c’est-à-dire voleur; et
+sur la main droite d’un M, signifiant _man slay_, c’est-à-dire
+meurtrier. Les chefs, «présumés riches, quoique d’aspect
+mendiant», seraient punis du _collistrigium_, qui est le pilori,
+et marqués au front d’un P, plus leurs biens confisqués et les
+arbres de leurs bois déracinés. Ceux qui ne dénonceraient point
+les comprachicos seraient «châtiés de confiscation et de prison
+perpétuelle», comme pour le crime de misprision. Quant aux
+femmes trouvées parmi ces hommes, elles subiraient le _cucking
+stool_, qui est un trébuchet dont l’appellation, composée du mot
+français _coquine_ et du mot allemand _stuhl_, signifie «chaise
+de p.....». La loi anglaise étant douée d’une longévité bizarre,
+cette punition existe encore dans la législation d’Angleterre
+pour «les femmes querelleuses». On suspend le cucking stool
+au-dessus d’une rivière ou d’un étang, on asseoit la femme
+dedans, et on laisse tomber la chaise dans l’eau, puis on la
+retire, et on recommence trois fois ce plongeon de la femme,
+«pour rafraîchir sa colère», dit le commentateur Chamberlayne.
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+LA NUIT MOINS NOIRE QUE L’HOMME
+
+
+
+
+I
+
+LA POINTE SUD DE PORTLAND
+
+
+Une bise opiniâtre du nord souffla sans discontinuer sur le
+continent européen, et plus rudement encore sur l’Angleterre,
+pendant tout le mois de décembre 1689 et tout le mois de janvier
+1690. De là le froid calamiteux qui a fait noter cet hiver comme
+«mémorable aux pauvres» sur les marges de la vieille bible de la
+chapelle presbytérienne des Non Jurors de Londres. Grâce à la
+solidité utile de l’antique parchemin monarchique employé aux
+registres officiels, de longues listes d’indigents trouvés morts
+de famine et de nudité sont encore lisibles aujourd’hui dans
+beaucoup de répertoires locaux, particulièrement dans les
+pouillés de la Clink liberty Court du bourg de Southwark, de la
+Pie powder Court, ce qui veut dire Cour des pieds poudreux, de la
+White Chapel Court, tenue au village de Starney par le bailly du
+seigneur. La Tamise prit, ce qui n’arrive pas une fois par
+siècle, la glace s’y formant difficilement à cause de la secousse
+de la mer. Les chariots roulèrent sur la rivière gelée; il y eut
+sur la Tamise foire avec tentes, et combats d’ours et de
+taureaux; on y rôtit un bœuf entier sur la glace. Cette
+épaisseur de glace dura deux mois. La pénible année 1690 dépassa
+en rigueur même les hivers célèbres du commencement du
+dix-septième siècle, si minutieusement observés par le docteur
+Gédéon Delaun, lequel a été honoré par la ville de Londres d’un
+buste avec piédouche en qualité d’apothicaire du roi Jacques Ier.
+
+Un soir, vers la fin d’une des plus glaciales journées de ce mois
+de janvier 1690, il se passait dans une des nombreuses anses
+inhospitalières du golfe de Portland quelque chose d’inusité qui
+faisait crier et tournoyer à l’entrée de cette anse les mouettes
+et les oies de mer, n’osant rentrer.
+
+Dans cette crique, la plus périlleuse de toutes les anses du
+golfe quand règnent de certains vents et par conséquent la plus
+solitaire, commode, à cause de son danger même, aux navires qui
+se cachent, un petit bâtiment, accostant presque la falaise,
+grâce à l’eau profonde, était amarré à une pointe de roche. On a
+tort de dire la nuit tombe; on devrait dire la nuit monte; car
+c’est de terre que vient l’obscurité. Il faisait déjà nuit au
+bas de la falaise; il faisait encore jour en haut. Qui se fût
+approché du bâtiment amarré, eût reconnu une ourque biscayenne.
+
+Le soleil, caché toute la journée par les brumes, venait de se
+coucher. On commençait à sentir cette angoisse profonde et noire
+qu’on pourrait nommer l’anxiété du soleil absent.
+
+Le vent ne venant pas de la mer, l’eau de la crique était calme.
+
+C’était, en hiver surtout, une exception heureuse. Ces criques
+de Portland sont presque toujours des havres de barre. La mer
+dans les gros temps s’y émeut considérablement, et il faut
+beaucoup d’adresse et de routine pour passer là en sûreté. Ces
+petits ports, plutôt apparents que réels, font un mauvais
+service. Il est redoutable d’y entrer et terrible d’en sortir.
+Ce soir-là, par extraordinaire, nul péril.
+
+L’ourque de Biscaye est un ancien gabarit tombé en désuétude.
+Cette ourque qui a rendu des services, même à la marine
+militaire, était une coque robuste, barque par la dimension,
+navire par la solidité. Elle figurait dans l’Armada; l’ourque de
+guerre atteignait, il est vrai, de forts tonnages; ainsi la
+capitainesse _Grand Griffon_, montée par Lope de Médina, jaugeait
+six cent cinquante tonneaux et portait quarante canons; mais
+l’ourque marchande et contrebandière était d’un très faible
+échantillon. Les gens de mer estimaient et considéraient ce
+gabarit chétif. Les cordages de l’ourque étaient formés de
+tourons de chanvre, quelques-uns avec âme en fil de fer, ce qui
+indique une intention probable, quoique peu scientifique,
+d’obtenir des indications dans les cas de tension magnétique; la
+délicatesse de ce gréement n’excluait point les gros câbles de
+fatigue, les cabrias des galères espagnoles et les cameli des
+trirèmes romaines. La barre était très longue, ce qui a
+l’avantage d’un grand bras de levier, mais l’inconvénient d’un
+petit arc d’effort; deux rouets dans deux clans au bout de la
+barre corrigeaient ce défaut et réparaient un peu cette perte de
+force. La boussole était bien logée dans un habitacle
+parfaitement carré, et bien balancée par ses deux cadres de
+cuivre placés l’un dans l’autre horizontalement sur de petits
+boulons comme dans les lampes de Cardan. Il y avait de la
+science et de la subtilité dans la construction de l’ourque, mais
+c’était de la science ignorante et de la subtilité barbare.
+L’ourque était primitive comme la prame et la pirogue,
+participait de la prame par la stabilité et de la pirogue par la
+vitesse, et avait, comme toutes les embarcations nées de
+l’instinct pirate et pêcheur, de remarquables qualités de mer.
+Elle était propre aux eaux fermées et aux eaux ouvertes; son jeu
+de voiles, compliqué d’étais et très particulier, lui permettait
+de naviguer petitement dans les baies closes des Asturies, qui
+sont presque des bassins, comme Pasage par exemple, et largement
+en pleine mer; elle pouvait faire le tour d’un lac et le tour du
+monde; singulières nefs à deux fins, bonnes pour l’étang, et
+bonnes pour la tempête. L’ourque était parmi les navires ce
+qu’est le hochequeue parmi les oiseaux, un des plus petits et un
+des plus hardis; le hochequeue, perché, fait à peine plier un
+roseau, et, envolé, traverse l’océan.
+
+Les ourques de Biscaye, même les plus pauvres, étaient dorées et
+peintes. Ce tatouage est dans le génie de ces peuples charmants,
+un peu sauvages. Le sublime bariolage de leurs montagnes,
+quadrillées de neiges et de prairies, leur révèle le prestige
+âpre de l’ornement quand même. Ils sont indigents et
+magnifiques; ils mettent des armoiries à leurs chaumières; ils
+ont de grands ânes qu’ils chamarrent de grelots, et de grands
+bœufs qu’ils coiffent de plumes; leurs chariots, dont on entend
+à deux lieues grincer les roues, sont enluminés, ciselés, et
+enrubannés. Un savetier a un bas-relief sur sa porte; c’est
+saint Crépin et une savate, mais c’est en pierre. Ils galonnent
+leur veste de cuir; ils ne recousent pas le haillon, mais ils le
+brodent. Gaîté profonde et superbe. Les basques sont, comme les
+grecs, des fils du soleil. Tandis que le valencien se drape nu
+et triste dans sa couverture de laine rousse trouée pour le
+passage de la tête, les gens de Galice et de Biscaye ont la joie
+des belles chemises de toiles blanchies à la rosée. Leurs seuils
+et leurs fenêtres regorgent de faces blondes et fraîches, riant
+sous les guirlandes de maïs. Une sérénité joviale et fière
+éclate dans leurs arts naïfs, dans leurs industries, dans leurs
+coutumes, dans la toilette des filles, dans les chansons. La
+montagne, cette masure colossale, est en Biscaye toute lumineuse;
+les rayons entrent et sortent par toutes ses brèches. Le
+farouche Jaïzquivel est plein d’idylles. La Biscaye est la grâce
+pyrénéenne comme la Savoie est la grâce alpestre. Les
+redoutables baies qui avoisinent Saint-Sébastien, Leso et
+Fontarabie, mêlent aux tourmentes, aux nuées, aux écumes
+par-dessus les caps, aux rages de la vague et du vent, à
+l’horreur, au fracas, des batelières couronnées de roses. Qui a
+vu le pays basque veut le revoir. C’est la terre bénie. Deux
+récoltes par an, des villages gais et sonores, une pauvreté
+altière, tout le dimanche un bruit de guitares, danses,
+castagnettes, amours, des maisons propres et claires, les
+cigognes dans les clochers.
+
+Revenons à Portland, âpre montagne de la mer.
+
+La presqu’île de Portland, vue en plan géométral, offre l’aspect
+d’une tête d’oiseau dont le bec est tourné vers l’océan et
+l’occiput vers Weymouth; l’isthme est le cou.
+
+Portland, au grand dommage de sa sauvagerie, existe aujourd’hui
+pour l’industrie. Les côtes de Portland ont été découvertes par
+les carriers et les plâtriers vers le milieu du dix-huitième
+siècle. Depuis cette époque, avec la roche de Portland, on fait
+du ciment dit romain, exploitation utile qui enrichit le pays et
+défigure la baie. Il y a deux cents ans, ces côtes étaient
+ruinées comme une falaise, aujourd’hui elles sont ruinées comme
+une carrière; la pioche mord petitement, et le flot grandement;
+de là une diminution de beauté. Au gaspillage magnifique de
+l’océan a succédé la coupe réglée de l’homme. Cette coupe réglée
+a supprimé la crique où était amarrée l’ourque biscayenne. Pour
+retrouver quelque vestige de ce petit mouillage démoli, il
+faudrait chercher sur la côte orientale de la presqu’île, vers la
+pointe, au delà de Folly-Pier et de Dirdle-Pier, au delà même de
+Wakeham, entre le lieu dit Church-Hop et le lieu dit Southwell.
+
+La crique, murée de tous les côtés par des escarpements plus
+hauts qu’elle n’était large, était de minute en minute plus
+envahie par le soir; la brume trouble, propre au crépuscule, s’y
+épaississait; c’était comme une crue d’obscurité au fond d’un
+puits; la sortie de la crique sur la mer, couloir étroit,
+dessinait dans cet intérieur presque nocturne, où le flot
+remuait, une fissure blanchâtre. Il fallait être tout près pour
+apercevoir l’ourque amarrée aux rochers et comme cachée dans leur
+grand manteau d’ombre. Une planche jetée du bord à une saillie
+basse et plate de la falaise, unique point où l’on pût prendre
+pied, mettait la barque en communication avec la terre; des
+formes noires marchaient et se croisaient sur ce pont branlant,
+et dans ces ténèbres des gens s’embarquaient.
+
+Il faisait moins froid dans la crique qu’en mer, grâce à l’écran
+de roche dressé au nord de ce bassin; diminution qui n’empêchait
+pas ces gens de grelotter. Ils se hâtaient.
+
+Les effets de crépuscule découpent les formes à l’emporte-pièce;
+de certaines dentelures à leurs habits étaient visibles, et
+montraient que ces gens appartenaient à la classe nommée en
+Angleterre _the ragged_, c’est-à-dire les déguenillés.
+
+On distinguait vaguement dans les reliefs de la falaise la
+torsion d’un sentier. Une fille qui laisse pendre et traîner son
+lacet sur un dossier de fauteuil dessine, sans s’en douter, à peu
+près tous les sentiers de falaises et de montagnes. Le sentier
+de cette crique, plein de nœuds et de coudes, presque à pic, et
+meilleur pour les chèvres que pour les hommes, aboutissait à la
+plate-forme où était la planche. Les sentiers de falaise sont
+habituellement d’une déclivité peu tentante; ils s’offrent moins
+comme une route que comme une chute; ils croulent plutôt qu’ils
+ne descendent. Celui-ci, ramification vraisemblable de quelque
+chemin dans la plaine, était désagréable à regarder, tant il
+était vertical. On le voyait d’en bas gagner en zigzag les
+assises hautes de la falaise d’où il débouchait à travers des
+effondrements sur le plateau supérieur par une entaille au
+rocher. C’est par ce sentier qu’avaient dû venir les passagers
+que cette barque attendait dans cette crique.
+
+Autour du mouvement d’embarquement qui se faisait dans la crique,
+mouvement visiblement effaré et inquiet, tout était solitaire.
+On n’entendait ni un pas, ni un bruit, ni un souffle. A peine
+apercevait-on, de l’autre côté de la rade, à l’entrée de la baie
+de Ringstead, une flottille, évidemment fourvoyée, de bateaux à
+pêcher le requin. Ces bateaux polaires avaient été chassés des
+eaux danoises dans les eaux anglaises par les bizarreries de la
+mer. Les bises boréales jouent de ces tours aux pêcheurs.
+Ceux-ci venaient de se réfugier au mouillage de Portland, signe
+de mauvais temps présumable et de péril au large. Ils étaient
+occupés à jeter l’ancre, La maîtresse barque, placée en vedette
+selon l’ancien usage des flottilles norvégiennes, dessinait en
+noir tout son gréement sur la blancheur plate de la mer, et l’on
+voyait à l’avant la fourche de pêche portant toutes les variétés
+de crocs et de harpons destinés au seymnus glacialis, au squalus
+acanthias et au squalus spinax niger, et le filet à prendre la
+grande selache. A ces quelques embarcations près, toutes
+balayées dans le même coin, l’œil, en ce vaste horizon de
+Portland, ne rencontrait rien de vivant. Pas une maison, pas un
+navire. La côte, à cette époque, n’était pas habitée, et la
+rade, en cette saison, n’était pas habitable.
+
+Quel que fût l’aspect du temps, les êtres qu’allait emmener
+l’ourque biscayenne n’en pressaient pas moins le départ. Ils
+faisaient au bord de la mer une sorte de groupe affairé et
+confus, aux allures rapides. Les distinguer l’un de l’autre
+était difficile. Impossible de voir s’ils étaient vieux ou
+jeunes. Le soir indistinct les mêlait et les estompait.
+L’ombre, ce masque, était sur leur visage. C’étaient des
+silhouettes dans de la nuit. Ils étaient huit, il y avait
+probablement parmi eux une ou deux femmes, malaisées à
+reconnaître sous les déchirures et les loques dont tout le groupe
+était affublé, accoutrements qui n’étaient plus ni des vêtements
+de femmes, ni des vêtements d’hommes. Les haillons n’ont pas de
+sexe.
+
+Une ombre plus petite, allant et venant parmi les grandes,
+indiquait un nain ou un enfant.
+
+C’était un enfant.
+
+
+
+II
+
+ISOLEMENT
+
+
+En observant de près, voici ce qu’on eût pu noter.
+
+Tous portaient de longues capes, percées et rapiécées, mais
+drapées, et au besoin les cachant jusqu’aux yeux, bonnes contre
+la bise et la curiosité. Sous ces capes, ils se mouvaient
+agilement. La plupart étaient coiffés d’un mouchoir roulé autour
+de la tête, sorte de rudiment par lequel le turban commence en
+Espagne. Cette coiffure n’avait rien d’insolite en Angleterre.
+Le midi à cette époque était à la mode dans le nord. Peut-être
+cela tenait-il à ce que le nord battait le midi. Il en
+triomphait, et l’admirait. Après la défaite de l’armada, le
+castillan fut chez Élisabeth un élégant baragouin de cour.
+Parler anglais chez la reine d’Angleterre était presque
+«shocking». Subir un peu les mœurs de ceux à qui l’on fait la
+loi, c’est l’habitude du vainqueur barbare vis-à-vis le vaincu
+raffiné; le tartare contemple et imite le chinois. C’est
+pourquoi les modes castillanes pénétraient en Angleterre; en
+revanche, les intérêts anglais s’infiltraient en Espagne.
+
+Un des hommes du groupe qui s’embarquait avait un air de chef.
+Il était chaussé d’alpargates, et attifé de guenilles
+passementées et dorées, et d’un gilet de paillon, luisant, sous
+sa cape, comme un ventre de poisson. Un autre rabattait sur son
+visage un vaste feutre taillé en sombrero. Ce feutre n’avait pas
+de trou pour la pipe, ce qui indiquait un homme lettré.
+
+L’enfant, par-dessus ses loques, était affublé, selon le principe
+qu’une veste d’homme est un manteau d’enfant, d’une souquenille
+de gabier qui lui descendait jusqu’aux genoux.
+
+Sa taille laissait deviner un garçon de dix à onze ans. Il était
+pieds nus.
+
+L’équipage de l’ourque se composait d’un patron et de deux
+matelots.
+
+L’ourque, vraisemblablement, venait d’Espagne, et y retournait.
+Elle faisait, sans nul doute, d’une côte à l’autre, un service
+furtif.
+
+Les personnes qu’elle était en train d’embarquer, chuchotaient
+entre elles.
+
+Le chuchotement que ces êtres échangeaient était composite.
+Tantôt un mot castillan, tantôt un mot allemand, tantôt un mot
+français; parfois du gallois, parfois du basque. C’était un
+patois, à moins que ce ne fût un argot.
+
+Ils paraissaient être de toutes les nations et de la même bande.
+
+L’équipage était probablement des leurs. Il y avait de la
+connivence dans cet embarquement.
+
+Cette troupe bariolée semblait être une compagnie de camarades,
+peut-être un tas de complices.
+
+S’il y eût eu un peu plus de jour, et si l’on eût regardé un peu
+curieusement, on eût aperçu sur ces gens des chapelets et des
+scapulaires dissimulés à demi sous les guenilles. Un des à peu
+près de femme mêlés au groupe avait un rosaire presque pareil
+pour la grosseur des grains à un rosaire de derviche, et facile à
+reconnaître pour un rosaire irlandais de Llanymthefry, qu’on
+appelle aussi Llanandiffry.
+
+On eût également pu remarquer, s’il y avait eu moins d’obscurité,
+une Nuestra-Señora, avec le niño, sculptée et dorée à l’avant de
+l’ourque. C’était probablement la Notre-Dame basque, sorte de
+panagia des vieux cantabres. Sous cette figure, tenant lieu de
+poupée de proue, il y avait une cage à feu, point allumée en ce
+moment, excès de précaution qui indiquait un extrême souci de se
+cacher. Cette cage à feu était évidemment à deux fins; quand on
+l’allumait, elle brûlait pour la vierge et éclairait la mer,
+fanal faisant fonction de cierge.
+
+Le taille-mer, long, courbe et aigu sous le beaupré, sortait de
+l’avant comme une corne de croissant. A la naissance du
+taille-mer, aux pieds de la vierge, était agenouillé un ange
+adossé à l’étrave, ailes ployées, et regardant l’horizon avec une
+lunette.--L’ange était doré comme la Notre-Dame.
+
+Il y avait dans le taille-mer des jours et des claires-voies pour
+laisser passer les lames, occasion de dorures et d’arabesques.
+
+Sous la Notre-Dame, était écrit en majuscules dorées le mot
+_Matutina_, nom du navire, illisible en ce moment à cause de
+l’obscurité.
+
+Au pied de la falaise était déposé, en désordre dans le pêle-mêle
+du départ, le chargement que ces voyageurs emportaient et qui,
+grâce à la planche servant de pont, passait rapidement du rivage
+dans la barque. Des sacs de biscuits, une caque de _stock-fish_,
+une boîte de portative soup, trois barils, un d’eau douce, un de
+malt, un de goudron, quatre ou cinq bouteilles d’ale, un vieux
+portemanteau bouclé dans des courroies, des malles, des coffres,
+une balle d’étoupes pour torches et signaux, tel était ce
+chargement. Ces déguenillés avaient des valises, ce qui semblait
+indiquer une existence nomade; les gueux ambulants sont forcés de
+posséder quelque chose; ils voudraient bien parfois s’envoler
+comme des oiseaux, mais ils ne peuvent à moins d’abandonner leur
+gagne-pain. Ils ont nécessairement des caisses d’outils et des
+instruments de travail, quelle que soit leur profession errante.
+Ceux-ci traînaient ce bagage, embarras dans plus d’une occasion.
+
+Il n’avait pas dû être aisé d’apporter ce déménagement au bas de
+cette falaise. Ceci du reste révélait une intention de départ
+définitif.
+
+On ne perdait pas le temps; c’était un passage continuel du
+rivage à la barque et de la barque au rivage; chacun prenait sa
+part de la besogne; l’un portait un sac, l’autre un coffre. Les
+femmes possibles ou probables dans cette promiscuité
+travaillaient comme les autres. On surchargeait l’enfant.
+
+Si cet enfant avait dans ce groupe son père et sa mère, cela est
+douteux. Aucun signe de vie ne lui était donné. On le faisait
+travailler, rien de plus. Il paraissait, non un enfant dans une
+famille, mais un esclave dans une tribu. Il servait tout le
+monde, et personne ne lui parlait.
+
+Du reste, il se dépêchait, et, comme toute cette troupe obscure
+dont il faisait partie, il semblait n’avoir qu’une pensée,
+s’embarquer bien vite. Savait-il pourquoi? probablement non.
+Il se hâtait machinalement. Parce qu’il voyait les autres se
+hâter.
+
+L’ourque était pontée. L’arrimage du chargement dans la cale fut
+promptement exécuté, le moment de prendre le large arriva. La
+dernière caisse avait été portée sur le pont, il n’y avait plus à
+embarquer que les hommes. Les deux de cette troupe qui
+semblaient les femmes étaient déjà à bord; six, dont l’enfant,
+étaient encore sur la plate-forme basse de la falaise. Le
+mouvement de départ se fit dans le navire, le patron saisit la
+barre, un matelot prit une hache pour trancher le câble d’amarre.
+Trancher, signe de hâte; quand on a le temps, on dénoue.
+_Andamos_, dit à demi-voix celui des six qui paraissait le chef,
+et qui avait des paillettes sur ses guenilles. L’enfant se
+précipita vers la planche pour passer le premier. Comme il y
+mettait le pied, deux des hommes se ruant, au risque de le jeter
+à l’eau, entrèrent avant lui, un troisième l’écarta du coude et
+passa, le quatrième le repoussa du poing et suivit le troisième,
+le cinquième, qui était le chef, bondit plutôt qu’il n’entra dans
+la barque, et, en y sautant, poussa du talon la planche qui tomba
+à la mer, un coup de hache coupa l’amarre, la barre du gouvernail
+vira, le navire quitta le rivage, et l’enfant resta à terre.
+
+
+
+III
+
+SOLITUDE
+
+
+L’enfant demeura immobile sur le rocher, l’œil fixe. Il
+n’appela point. Il ne réclama point. C’était inattendu
+pourtant; il ne dit pas une parole. Il y avait dans le navire le
+même silence. Pas un cri de l’enfant vers ces hommes, pas un
+adieu de ces hommes à l’enfant. Il y avait des deux parts une
+acceptation muette de l’intervalle grandissant. C’était comme
+une séparation de mânes au bord d’un styx. L’enfant, comme cloué
+sur la roche que la marée haute commençait à baigner, regarda la
+barque s’éloigner. On eût dit qu’il comprenait. Quoi? que
+comprenait-il? l’ombre.
+
+Un moment après, l’ourque atteignit le détroit de sortie de la
+crique et s’y engagea. On aperçut la pointe du mât sur le ciel
+clair au-dessus des blocs fendus entre lesquels serpentait le
+détroit comme entre deux murailles. Cette pointe erra au haut
+des roches, et sembla s’y enfoncer. On ne la vit plus. C’était
+fini. La barque avait pris la mer.
+
+L’enfant regarda cet évanouissement.
+
+Il était étonné, mais rêveur.
+
+Sa stupéfaction se compliquait d’une sombre constatation de la
+vie. Il semblait qu’il y eût de l’expérience dans cet être
+commençant. Peut-être jugeait-il déjà. L’épreuve, arrivée trop
+tôt, construit parfois au fond de la réflexion obscure des
+enfants on ne sait quelle balance redoutable où ces pauvres
+petites âmes pèsent Dieu.
+
+Se sentant innocent, il consentait. Pas une plainte.
+L’irréprochable ne reproche pas.
+
+Cette brusque élimination qu’on faisait de lui ne lui arracha pas
+même un geste. Il eut une sorte de refroidissement intérieur.
+Sous cette subite voie de fait du sort qui semblait mettre le
+dénoûment de son existence presque avant le début, l’enfant ne
+fléchit pas. Il reçut ce coup de foudre, debout.
+
+Il était évident, pour qui eût vu son étonnement sans
+accablement, que, dans ce groupe qui l’abandonnait, rien ne
+l’aimait, et il n’aimait rien.
+
+Pensif, il oubliait le froid. Tout à coup l’eau lui mouilla les
+pieds; la marée montait; une haleine lui passa dans les cheveux;
+la bise s’élevait. Il frissonna. Il eut de la tête aux pieds ce
+tremblement qui est le réveil.
+
+Il jeta les yeux autour de lui.
+
+Il était seul.
+
+Il n’y avait pas eu pour lui jusqu’à ce jour sur la terre
+d’autres hommes que ceux qui étaient en ce moment dans l’ourque.
+Ces hommes venaient de se dérober.
+
+Ajoutons, chose étrange à énoncer, que ces hommes, les seuls
+qu’il connût, lui étaient inconnus.
+
+Il n’eût pu dire qui étaient ces hommes.
+
+Son enfance s’était passée parmi eux, sans qu’il eût la
+conscience d’être des leurs. Il leur était juxtaposé; rien de
+plus.
+
+Il venait d’être oublié par eux.
+
+Il n’avait pas d’argent sur lui, pas de souliers aux pieds, à
+peine un vêtement sur le corps, pas même un morceau de pain dans
+sa poche.
+
+C’était l’hiver. C’était le soir. Il fallait marcher plusieurs
+lieues avant d’atteindre une habitation humaine.
+
+Il ignorait où il était.
+
+Il ne savait rien, sinon que ceux qui étaient venus avec lui au
+bord de cette mer s’en étaient allés sans lui.
+
+Il se sentit mis hors de la vie.
+
+Il sentait l’homme manquer sous lui.
+
+Il avait dix ans.
+
+L’enfant était dans un désert, entre des profondeurs où il voyait
+monter la nuit et des profondeurs où il entendait gronder les
+vagues.
+
+Il étira ses petits bras maigres et bâilla.
+
+Puis, brusquement, comme quelqu’un qui prend son parti, hardi, et
+se dégourdissant, et avec une agilité d’écureuil,--de clown
+peut-être,--il tourna le dos à la crique et se mit à monter le
+long de la falaise. Il escalada le sentier, le quitta, et
+revint, alerte et se risquant. Il se hâtait maintenant vers la
+terre. On eût dit qu’il avait un itinéraire. Il n’allait nulle
+part pourtant.
+
+Il se hâtait sans but, espèce de fugitif devant la destinée.
+
+Gravir est de l’homme, grimper est de la bête; il gravissait et
+grimpait. Les escarpements de Portland étant tournés au sud, il
+n’y avait presque pas de neige dans le sentier. L’intensité du
+froid avait d’ailleurs fait de cette neige une poussière, assez
+incommode au marcheur. L’enfant s’en tirait. Sa veste d’homme,
+trop large, était une complication, et le gênait. De temps en
+temps, il rencontrait sur un surplomb ou dans une déclivité un
+peu de glace qui le faisait tomber. Il se raccrochait à une
+branche sèche ou à une saillie de pierre, après avoir pendu
+quelques instants sur le précipice. Une fois il eut affaire à
+une veine de brèche qui s’écroula brusquement sous lui,
+l’entraînant dans sa démolition. Ces effondrements de la brèche
+sont perfides. L’enfant eut durant quelques secondes le
+glissement d’une tuile sur un toit; il dégringola jusqu’à
+l’extrême bord de la chute; une touffe d’herbe empoignée à propos
+le sauva. Il ne cria pas plus devant l’abîme qu’il n’avait crié
+devant les hommes; il s’affermit et remonta silencieux.
+L’escarpement était haut. Il eut ainsi quelques péripéties. Le
+précipice s’aggravait de l’obscurité. Cette roche verticale
+n’avait pas de fin.
+
+Elle reculait devant l’enfant dans la profondeur d’en haut. A
+mesure que l’enfant montait, le sommet semblait monter. Tout en
+grimpant, il considérait cet entablement noir, posé comme un
+barrage entre le ciel et lui. Enfin il arriva.
+
+Il sauta sur le plateau. On pourrait presque dire: il prit
+terre, car il sortait du précipice.
+
+A peine fut-il hors de l’escarpement qu’il grelotta. Il sentit à
+son visage la bise, cette morsure de la nuit. L’aigre vent du
+nord-ouest souffla. Il serra contre sa poitrine sa serpillière
+de matelot.
+
+C’était un bon vêtement. Cela s’appelle, en langage du bord, un
+_suroit_, parce que cette sorte de vareuse-là est peu pénétrable
+aux pluies du sud-ouest.
+
+L’enfant, parvenu sur le plateau, s’arrêta, posa fermement ses
+deux pieds nus sur le sol gelé, et regarda.
+
+Derrière lui la mer, devant lui la terre, au-dessus de sa tête le
+ciel.
+
+Mais un ciel sans astres. Une bruine opaque masquait le zénith.
+
+En arrivant au haut du mur de rocher, il se trouvait tourné du
+côté de la terre, il la considéra. Elle était devant lui à perte
+de vue, plate, glacée, couverte de neige. Quelques touffes de
+bruyère frissonnaient. On ne voyait pas de routes. Rien. Pas
+même une cabane de berger. On apercevait çà et là des
+tournoiements de spirales blêmes qui étaient des tourbillons de
+neige fine arrachés de terre par le vent, et s’envolant. Une
+succession d’ondulations de terrain, devenue tout de suite
+brumeuse, se plissait dans l’horizon. Les grandes plaines ternes
+se perdaient sous le brouillard blanc. Silence profond. Cela
+s’élargissait comme l’infini et se taisait comme la tombe.
+
+L’enfant se retourna vers la mer.
+
+La mer comme la terre était blanche; l’une de neige, l’autre
+d’écume. Rien de mélancolique comme le jour que faisait cette
+double blancheur. Certains éclairages de la nuit ont des duretés
+très nettes; la mer était de l’acier, les falaises étaient de
+l’ébène. De la hauteur où était l’enfant, la baie de Portland
+apparaissait presque en carte géographique, blafarde dans son
+demi-cercle de collines; il y avait du rêve dans ce paysage
+nocturne; une rondeur pâle engagée dans un croissant obscur, la
+lune offre quelquefois cet aspect. D’un cap à l’autre, dans
+toute cette côte, on n’apercevait pas un seul scintillement
+indiquant un foyer allumé, une fenêtre éclairée, une maison
+vivante. Absence de lumière sur la terre comme au ciel; pas une
+lampe en bas, pas un astre en haut. Les larges aplanissements
+des flots dans le golfe avaient çà et là des soulèvements subits.
+Le vent dérangeait et fronçait cette nappe. L’ourque était
+encore visible dans la baie, fuyant.
+
+C’était un triangle noir qui glissait sur cette lividité.
+
+Au loin, confusément, les étendues d’eau remuaient dans le
+clair-obscur sinistre de l’immensité.
+
+La _Matutina_ filait vite. Elle décroissait de minute en minute.
+Rien de rapide comme la fonte d’un navire dans les lointains de
+la mer.
+
+A un certain moment, elle alluma son fanal de proue; il est
+probable que l’obscurité se faisait inquiétante autour d’elle, et
+que le pilote sentait le besoin d’éclairer la vague. Ce point
+lumineux, scintillation aperçue de loin, adhérait lugubrement à
+sa haute et longue forme noire. On eût dit un linceul debout et
+en marche au milieu de la mer, sous lequel rôderait quelqu’un qui
+aurait à la main une étoile.
+
+Il y avait dans l’air une imminence d’orage. L’enfant ne s’en
+rendait pas compte, mais un marin eût tremblé. C’était cette
+minute d’anxiété préalable où il semble que les éléments vont
+devenir des personnes, et qu’on va assister à la transfiguration
+mystérieuse du vent en aquilon. La mer va être océan, les forces
+vont se révéler volontés, ce qu’on prend pour une chose est une
+âme. On va le voir. De là l’horreur. L’âme de l’homme redoute
+cette confrontation avec l’âme de la nature.
+
+Un chaos allait faire son entrée. Le vent, froissant le
+brouillard, et échafaudant les nuées derrière, posait le décor de
+ce drame terrible de la vague et de l’hiver qu’on appelle une
+tempête de neige.
+
+Le symptôme des navires rentrants se manifestait. Depuis
+quelques moments la rade n’était plus déserte. A chaque instant
+surgissaient de derrière les caps des barques inquiètes se hâtant
+vers le mouillage. Les unes doublaient le Portland Bill, les
+autres le Saint-Albans Head. Du plus extrême lointain, des
+voiles venaient. C’était à qui se réfugierait. Au sud,
+l’obscurité s’épaississait et les nuages pleins de nuit se
+rapprochaient de la mer. La pesanteur de la tempête en surplomb
+et pendante apaisait lugubrement le flot. Ce n’était point le
+moment de partir. L’ourque était partie cependant.
+
+Elle avait mis le cap au sud. Elle était déjà hors du golfe et
+en haute mer. Tout à coup la bise souffla en rafale; la
+_Matutina_, qu’on distinguait encore très nettement, se couvrit
+de toile, comme résolue à profiter de l’ouragan. C’était le
+noroit, qu’on nommait jadis vent de galerne, bise sournoise et
+colère. Le noroit eut tout de suite sur l’ourque un commencement
+d’acharnement. L’ourque, prise de côté, pencha, mais n’hésita
+pas, et continua sa course vers le large. Ceci indiquait une
+fuite plutôt qu’un voyage, moins de crainte de la mer que de la
+terre, et plus de souci de la poursuite des hommes que de la
+poursuite des vents.
+
+L’ourque, passant par tous les degrés de l’amoindrissement,
+s’enfonça dans l’horizon; la petite étoile qu’elle traînait dans
+l’ombre pâlit; l’ourque, de plus en plus amalgamée à la nuit,
+disparut.
+
+Cette fois, c’était pour jamais.
+
+Du moins l’enfant parut le comprendre, il cessa de regarder la
+mer. Ses yeux se reportèrent sur les plaines, les landes, les
+collines, vers les espaces où il n’était pas impossible peut-être
+de faire une rencontre vivante. Il se mit en marche dans cet
+inconnu.
+
+
+
+IV
+
+QUESTIONS
+
+
+Qu’était-ce que cette espèce de bande en fuite laissant derrière
+elle cet enfant?
+
+Ces évadés étaient-ils des comprachicos?
+
+On a vu plus haut le détail des mesures prises par Guillaume III,
+et votées en parlement, contre les malfaiteurs, hommes et femmes,
+dits comprachicos, dits comprapequeños, dits cheylas.
+
+Il y a des législations dispersantes. Ce statut tombant sur les
+comprachicos détermina une fuite générale, non seulement des
+comprachicos, mais des vagabonds de toute sorte. Ce fut à qui se
+déroberait et s’embarquerait. La plupart des comprachicos
+retournèrent en Espagne. Beaucoup, nous l’avons dit, étaient
+basques.
+
+Cette loi protectrice de l’enfance eut un premier résultat
+bizarre; un subit délaissement d’enfants.
+
+Ce statut pénal produisit immédiatement une foule d’enfants
+trouvés, c’est-à-dire perdus. Rien de plus aisé à comprendre.
+Toute troupe nomade contenant un enfant était suspecte; le seul
+fait de la présence de l’enfant la dénonçait.--Ce sont
+probablement des comprachicos.--Telle était la première idée du
+shériff, du prévôt, du constable. De là des arrestations et des
+recherches. Des gens simplement misérables, réduits à rôder et à
+mendier, étaient pris de la terreur de passer pour comprachicos,
+bien que ne l’étant pas; mais les faibles sont peu rassurés sur
+les erreurs possibles de la justice. D’ailleurs les familles
+vagabondes sont habituellement effarées. Ce qu’on reprochait aux
+comprachicos, c’était l’exploitation des enfants d’autrui. Mais
+les promiscuités de la détresse et de l’indigence sont telles
+qu’il eût été parfois malaisé à un père et à une mère de
+constater que leur enfant était leur enfant. D’où tenez-vous cet
+enfant? Comment prouver qu’on le tient de Dieu? L’enfant
+devenait un danger; on s’en défaisait. Fuir seuls sera plus
+facile. Le père et la mère se décidaient à le perdre, tantôt
+dans un bois, tantôt sur une grève, tantôt dans un puits.
+
+On trouva dans les citernes des enfants noyés.
+
+Ajoutons que les comprachicos étaient, à l’imitation de
+l’Angleterre, traqués désormais par toute l’Europe. Le branle de
+les poursuivre était donné. Rien n’est tel qu’un grelot attaché.
+Il y avait désormais émulation de toutes les polices pour les
+saisir, et l’alguazil n’était pas moins au guet que le constable.
+On pouvait lire encore, il y a vingt-trois ans, sur une pierre de
+la porte d’Otero, une inscription intraduisible--le code dans
+les mots brave l’honnêteté--où est du reste marquée par une forte
+différence pénale la nuance entre les marchands d’enfants et les
+voleurs d’enfants. Voici l’inscription, en castillan un peu
+sauvage: _Aqui quedan las orejas de los comprachicos, y las
+bolsas de los robaniños, mientras que se van ellos al trabajo de
+mar_. On le voit, les oreilles, etc., confisquées n’empêchaient
+point les galères. De là un sauve-qui-peut parmi les vagabonds.
+Ils partaient effrayés, ils arrivaient tremblants. Sur tout le
+littoral d’Europe, on surveillait les arrivages furtifs. Pour
+une bande, s’embarquer avec un enfant était impossible, car
+débarquer avec un enfant était périlleux.
+
+Perdre l’enfant, c’était plutôt fait.
+
+Par qui l’enfant qu’on vient d’entrevoir dans la pénombre des
+solitudes de Portland était-il rejeté?
+
+Selon toute apparence, par des comprachicos.
+
+
+
+V
+
+L’ARBRE D’INVENTION HUMAINE
+
+
+Il pouvait être environ sept heures du soir. Le vent maintenant
+diminuait, signe de recrudescence prochaine. L’enfant se
+trouvait sur l’extrême plateau sud de la pointe de Portland.
+
+Portland est une presqu’île. Mais l’enfant ignorait ce que c’est
+qu’une presqu’île et ne savait pas même ce mot, Portland. Il ne
+savait qu’une chose, c’est qu’on peut marcher jusqu’à ce qu’on
+tombe. Une notion est un guide; il n’avait pas de notion. On
+l’avait amené là et laissé là. _On_ et _là_, ces deux énigmes,
+représentaient toute sa destinée; _on_ était le genre humain;
+_là_ était l’univers. Il n’avait ici-bas absolument pas d’autre
+point d’appui que la petite quantité de terre où il posait le
+talon, terre dure et froide à la nudité de ses pieds. Dans ce
+grand monde crépusculaire ouvert de toutes parts, qu’y avait-il
+pour cet enfant? Rien.
+
+Il marchait vers ce Rien.
+
+L’immense abandon des hommes était autour de lui.
+
+Il traversa diagonalement le premier plateau, puis un second,
+puis un troisième. A l’extrémité de chaque plateau, l’enfant
+trouvait une cassure de terrain; la pente était quelquefois
+abrupte, mais toujours courte. Les hautes plaines nues de la
+pointe de Portland ressemblent à de grandes dalles à demi
+engagées les unes sous les autres; le côté sud semble entrer sous
+la plaine précédente, et le côté nord se relève sur la suivante.
+Cela fait des ressauts que l’enfant franchissait agilement. De
+temps en temps il suspendait sa marche et semblait tenir conseil
+avec lui-même. La nuit devenait très obscure, son rayon visuel
+se raccourcissait, il ne voyait plus qu’à quelques pas.
+
+Tout à coup il s’arrêta, écouta un instant, fit un imperceptible
+hochement de tête satisfait, tourna vivement, et se dirigea vers
+une éminence de hauteur médiocre qu’il apercevait confusément à
+sa droite, au point de la plaine le plus rapproché de la falaise.
+Il y avait sur cette éminence une configuration qui semblait dans
+la brume un arbre. L’enfant venait d’entendre de ce côté un
+bruit, qui n’était ni le bruit du vent, ni le bruit de la mer.
+Ce n’était pas non plus un cri d’animaux. Il pensa qu’il y avait
+là quelqu’un.
+
+En quelques enjambées il fut au bas du monticule.
+
+Il y avait quelqu’un en effet.
+
+Ce qui était indistinct au sommet de l’éminence était maintenant
+visible.
+
+C’était quelque chose comme un grand bras sortant de terre tout
+droit. A l’extrémité supérieure de ce bras, une sorte d’index,
+soutenu en dessous par le pouce, s’allongeait horizontalement.
+Ce bras, ce pouce et cet index dessinaient sur le ciel une
+équerre. Au point de jonction de cette espèce d’index et de
+cette espèce de pouce il y avait un fil auquel pendait on ne sait
+quoi de noir et d’informe. Ce fil, remué par le vent, faisait le
+bruit d’une chaîne.
+
+C’était ce bruit que l’enfant avait entendu.
+
+Le fil était, vu de près, ce que son bruit annonçait, une chaîne.
+Chaîne marine aux anneaux à demi pleins.
+
+Par cette mystérieuse loi d’amalgame qui dans la nature entière
+superpose les apparences aux réalités, le lieu, l’heure, la
+brume, la mer tragique, les lointains tumultes visionnaires de
+l’horizon, s’ajoutaient à cette silhouette, et la faisaient
+énorme.
+
+La masse liée à la chaîne offrait la ressemblance d’une gaine.
+Elle était emmaillottée comme un enfant et longue comme un homme.
+Il y avait en haut une rondeur autour de laquelle l’extrémité de
+la chaîne s’enroulait. La gaine se déchiquetait à sa partie
+inférieure. Des décharnements sortaient de ces déchirures.
+
+Une brise faible agitait la chaîne, et ce qui pendait à la chaîne
+vacillait doucement. Cette masse passive obéissait aux
+mouvements diffus des étendues; elle avait on ne sait quoi de
+panique; l’horreur qui disproportionne les objets lui ôtait
+presque la dimension en lui laissant le contour; c’était une
+condensation de noirceur ayant un aspect; il y avait de la nuit
+dessus et de la nuit dedans; cela était en proie au grandissement
+sépulcral; les crépuscules, les levers de lune, les descentes de
+constellations derrière les falaises, les flottaisons de
+l’espace, les nuages, toute la rose des vents, avaient fini par
+entrer dans la composition de ce néant visible; cette espèce de
+bloc quelconque suspendu dans le vent participait de
+l’impersonnalité éparse au loin sur la mer et dans le ciel, et
+les ténèbres achevaient cette chose qui avait été un homme.
+
+C’était ce qui n’est plus.
+
+Être un reste, ceci échappe à la langue humaine. Ne plus
+exister, et persister, être dans le gouffre et dehors, reparaître
+au-dessus de la mort, comme insubmersible, il y a une certaine
+quantité d’impossible mêlée à de telles réalités. De là
+l’indicible. Cet être,--était-ce un être?--ce témoin noir, était
+un reste, et un reste terrible. Reste de quoi? De la nature
+d’abord, de la société ensuite. Zéro et total.
+
+L’inclémence absolue l’avait à sa discrétion. Les profonds
+oublis de la solitude l’environnaient. Il était livré aux
+aventures de l’ignoré. Il était sans défense contre l’obscurité,
+qui en faisait ce qu’elle voulait. Il était à jamais le patient.
+Il subissait. Les ouragans étaient sur lui. Lugubre fonction
+des souffles.
+
+Ce spectre était là au pillage. Il endurait cette voie de fait
+horrible, la pourriture en plein vent. Il était hors la loi du
+cercueil. Il avait l’anéantissement sans la paix. Il tombait en
+cendre l’été et en boue l’hiver. La mort doit avoir un voile, la
+tombe doit avoir une pudeur. Ici ni pudeur ni voile. La
+putréfaction cynique et en aveu. Il y a de l’effronterie à la
+mort à montrer son ouvrage. Elle fait insulte à toutes les
+sérénités de l’ombre quand elle travaille hors de son
+laboratoire, le tombeau.
+
+Cet être expiré était dépouillé. Dépouiller une dépouille,
+inexorable achèvement. Sa moelle n’était plus dans ses os, ses
+entrailles n’étaient plus dans son ventre, sa voix n’était plus
+dans son gosier. Un cadavre est une poche que la mort retourne
+et vide. S’il avait eu un moi, où ce moi était-il? Là encore
+peut-être, et c’était poignant à penser. Quelque chose d’errant
+autour de quelque chose d’enchaîné. Peut-on se figurer dans
+l’obscurité un linéament plus funèbre?
+
+Il existe des réalités ici-bas qui sont comme des issues sur
+l’inconnu, par où la sortie de la pensée semble possible, et où
+l’hypothèse se précipite. La conjecture a son _compelle
+intrare_. Si l’on passe en certains lieux et devant certains
+objets, on ne peut faire autrement que de s’arrêter en proie aux
+songes, et de laisser son esprit s’avancer là dedans. Il y a
+dans l’invisible d’obscures portes entre-bâillées. Nul n’eût pu
+rencontrer ce trépassé sans méditer.
+
+La vaste dispersion l’usait silencieusement. Il avait eu du sang
+qu’on avait bu, de la peau qu’on avait mangée, de la chair qu’on
+avait volée. Rien n’avait passé sans lui prendre quelque chose.
+Décembre lui avait emprunté du froid, minuit de l’épouvante, le
+fer de la rouille, la peste des miasmes, la fleur des parfums.
+Sa lente désagrégation était un péage. Péage du cadavre à la
+rafale, à la pluie, à la rosée, aux reptiles, aux oiseaux.
+Toutes les sombres mains de la nuit avaient fouillé ce mort.
+
+C’était on ne sait quel étrange habitant, l’habitant de la nuit.
+Il était dans une plaine et sur une colline, et il n’y était pas.
+Il était palpable et évanoui. Il était de l’ombre complétant les
+ténèbres. Après la disparition du jour, dans la vaste obscurité
+silencieuse, il devenait lugubrement d’accord avec tout. Il
+augmentait, rien que parce qu’il était là, le deuil de la tempête
+et le calme des astres. L’inexprimable, qui est dans le désert,
+se condensait en lui. Épave d’un destin inconnu, il s’ajoutait à
+toutes les farouches réticences de la nuit. Il y avait dans son
+mystère une vague réverbération de toutes les énigmes.
+
+On sentait autour de lui comme une décroissance de vie allant
+jusqu’aux profondeurs. Il y avait dans les étendues
+environnantes une diminution de certitude et de confiance. Le
+frisson des broussailles et des herbes, une mélancolie désolée,
+une anxiété où il semblait qu’il y eût de la conscience,
+appropriaient tragiquement tout le paysage à cette figure noire
+suspendue à cette chaîne. La présence d’un spectre dans un
+horizon est une aggravation à la solitude.
+
+Il était simulacre. Ayant sur lui les souffles qui ne s’apaisent
+pas, il était l’implacable. Le tremblement éternel le faisait
+terrible. Il semblait, dans les espaces, un centre, ce qui est
+effrayant à dire, et quelque chose d’immense s’appuyait sur lui.
+Qui sait? Peut-être l’équité entrevue et bravée qui est au delà
+de notre justice. Il y avait, dans sa durée hors de la tombe, de
+la vengeance des hommes et de sa vengeance à lui. Il faisait,
+dans ce crépuscule et dans ce désert, une attestation. Il était
+la preuve de la matière inquiétante, parce que la matière devant
+laquelle on tremble est de la ruine d’âme. Pour que la matière
+morte nous trouble, il faut que l’esprit y ait vécu. Il
+dénonçait la loi d’en bas à la loi d’en haut. Mis là par
+l’homme, il attendait Dieu. Au-dessus de lui flottaient, avec
+toutes les torsions indistinctes de la nuée et de la vague, les
+énormes rêveries de l’ombre.
+
+Derrière cette vision, il y avait on ne sait quelle occlusion
+sinistre. L’illimité, borné par rien, ni par un arbre, ni par un
+toit, ni par un passant, était autour de ce mort. Quand
+l’immanence surplombant sur nous, ciel, gouffre, vie, tombeau,
+éternité, apparaît patente, c’est alors que nous sentons tout
+inaccessible, tout défendu, tout muré. Quand l’infini s’ouvre,
+pas de fermeture plus formidable.
+
+
+
+VI
+
+BATAILLE ENTRE LA MORT ET LA NUIT
+
+
+L’enfant était devant cette chose, muet, étonné, les yeux fixes.
+
+Pour un homme c’eût été un gibet, pour l’enfant c’était une
+apparition.
+
+Où l’homme eût vu le cadavre, l’enfant voyait le fantôme.
+
+Et puis il ne comprenait point.
+
+Les attractions d’abîme sont de toute sorte; il y en avait une au
+haut de cette colline. L’enfant fit un pas, puis deux. Il
+monta, tout en ayant envie de descendre, et approcha, tout en
+ayant envie de reculer.
+
+Il vint tout près, hardi et frémissant, faire une reconnaissance
+du fantôme.
+
+Parvenu sous le gibet, il leva la tête et examina.
+
+Le fantôme était goudronné. Il luisait ça et là. L’enfant
+distinguait la face. Elle était enduite de bitume, et ce masque
+qui semblait visqueux et gluant se modelait dans les reflets de
+la nuit. L’enfant voyait la bouche qui était un trou, le nez qui
+était un trou, et les yeux qui étaient des trous. Le corps était
+enveloppé et comme ficelé dans une grosse toile imbibée de
+naphte. La toile s’était moisie et rompue. Un genou passait à
+travers. Une crevasse laissait voir les côtes. Quelques parties
+étaient cadavre, d’autres squelette. Le visage était couleur de
+terre; des limaces, qui avaient erré dessus, y avaient laissé de
+vagues rubans d’argent. La toile, collée aux os, offrait des
+reliefs comme une robe de statue. Le crâne, fêlé et fendu, avait
+l’hiatus d’un fruit pourri. Les dents étaient demeurées
+humaines, elles avaient conservé le rire. Un reste de cri
+semblait bruire dans la bouche ouverte. Il y avait quelques
+poils de barbe sur les joues. La tête, penchée, avait un air
+d’attention.
+
+On avait fait récemment des réparations. Le visage était
+goudronné de frais, ainsi que le genou qui sortait de la toile,
+et les côtes. En bas les pieds passaient.
+
+Juste dessous, dans l’herbe, on voyait deux souliers, devenus
+informes dans la neige et sous les pluies. Ces souliers étaient
+tombés de ce mort.
+
+L’enfant, pieds nus, regarda ces souliers.
+
+Le vent, de plus en plus inquiétant, avait de ces interruptions
+qui font partie des apprêts d’une tempête; il avait tout à fait
+cessé depuis quelques instants. Le cadavre ne bougeait plus. La
+chaîne avait l’immobilité du fil à plomb.
+
+Comme tous les nouveaux venus dans la vie, et en tenant compte de
+la pression spéciale de sa destinée, l’enfant avait sans nul
+doute en lui cet éveil d’idées propre aux jeunes années, qui
+tâche d’ouvrir le cerveau et qui ressemble aux coups de bec de
+l’oiseau dans l’œuf; mais tout ce qu’il y avait dans sa petite
+conscience en ce moment se résolvait en stupeur. L’excès de
+sensation, c’est l’effet du trop d’huile, arrive à l’étouffement
+de la pensée. Un homme se fût fait des questions, l’enfant ne
+s’en faisait pas; il regardait.
+
+Le goudron donnait à cette face un aspect mouillé. Des gouttes
+de bitume figées dans ce qui avait été les yeux ressemblaient à
+des larmes. Du reste, grâce à ce bitume, le dégât de la mort
+était visiblement ralenti, sinon annulé, et réduit au moins de
+délabrement possible. Ce que l’enfant avait devant lui était une
+chose dont on avait soin. Cet homme était évidemment précieux.
+On n’avait pas tenu à le garder vivant, mais on tenait à le
+conserver mort.
+
+Le gibet était vieux, vermoulu, quoique solide, et servait depuis
+de longues années.
+
+C’était un usage immémorial en Angleterre de goudronner les
+contrebandiers. On les pendait au bord de la mer, on les
+enduisait de bitume, et on les laissait accrochés; les exemples
+veulent le plein air, et les exemples goudronnés se conservent
+mieux. Ce goudron était de l’humanité. On pouvait de cette
+manière renouveler les pendus moins souvent. On mettait des
+potences de distance en distance sur la côte comme de nos jours
+des réverbères. Le pendu tenait lieu de lanterne. Il éclairait,
+à sa façon, ses camarades les contrebandiers. Les
+contrebandiers, de loin, en mer, apercevaient les gibets. En
+voilà un, premier avertissement; puis un autre, deuxième
+avertissement. Cela n’empêchait point la contrebande; mais
+l’ordre se compose de ces choses-là. Cette mode a duré en
+Angleterre jusqu’au commencement de ce siècle. En 1822, on
+voyait encore devant le château de Douvres trois pendus vernis.
+Du reste, le procédé conservateur ne se bornait point aux
+contrebandiers. L’Angleterre tirait le même parti des voleurs,
+des incendiaires et des assassins. John Painter, qui mit le feu
+aux magasins maritimes de Portsmouth, fut pendu et goudronné en
+1776.
+
+L’abbé Coyer, qui l’appelle Jean le Peintre, le revit en 1777.
+John Painter était accroché et enchaîné au-dessus de la ruine
+qu’il avait faite, et rebadigeonné de temps en temps. Ce cadavre
+dura, on pourrait presque dire vécut, près de quatorze ans. Il
+faisait encore un bon service en 1788. En 1790, pourtant, on dut
+le remplacer. Les égyptiens faisaient cas de la momie du roi; la
+momie de peuple, à ce qu’il paraît, peut être utile aussi.
+
+Le vent, ayant beaucoup de prise sur le monticule, en avait
+enlevé toute la neige. L’herbe y reparaissait, avec quelques
+chardons ça et là. La colline était couverte de ce gazon marin
+dru et ras qui fait ressembler le haut des falaises à du drap
+vert. Sous la potence, au point même au-dessus duquel pendaient
+les pieds du supplicié, il y avait une touffe haute et épaisse,
+surprenante sur ce sol maigre. Les cadavres émiettés là depuis
+des siècles expliquaient cette beauté de l’herbe. La terre se
+nourrit de l’homme.
+
+Une fascination lugubre tenait l’enfant. Il demeurait là, béant.
+Il ne baissa le front qu’un moment pour une ortie qui lui piquait
+les jambes, et qui lui fit la sensation d’une bête. Puis il se
+redressa. Il regardait au-dessus de lui cette face qui le
+regardait. Elle le regardait d’autant plus qu’elle n’avait pas
+d’yeux. C’était du regard répandu, une fixité indicible où il y
+avait de la lueur et des ténèbres, et qui sortait du crâne et des
+dents aussi bien que des arcades sourcilières vides. Toute la
+tête du mort regarde, et c’est terrifiant. Pas de prunelles, et
+l’on se sent vu. Horreur des larves.
+
+Peu à peu l’enfant devenait lui-même terrible. Il ne bougeait
+plus. La torpeur le gagnait. Il ne s’apercevait pas qu’il
+perdait conscience. Il s’engourdissait et s’ankylosait. L’hiver
+le livrait silencieusement à la nuit; il y a du traître dans
+l’hiver. L’enfant était presque statue. La pierre du froid
+entrait dans ses os; l’ombre, ce reptile, se glissait en lui.
+L’assoupissement qui sort de la neige monte dans l’homme comme
+une marée obscure; l’enfant était lentement envahi par une
+immobilité ressemblant à celle du cadavre. Il allait s’endormir.
+
+Dans la main du sommeil il y a le doigt de la mort. L’enfant se
+sentait saisi par cette main. Il était au moment de tomber sous
+le gibet. Il ne savait déjà plus s’il était debout.
+
+La fin, toujours imminente, aucune transition entre être et ne
+plus être, la rentrée au creuset, le glissement possible à toute
+minute, c’est ce précipice-là qui est la création.
+
+Encore un instant, et l’enfant et le trépassé, la vie en ébauche
+et la vie en ruine, allaient se confondre dans le même
+effacement.
+
+Le spectre eut l’air de le comprendre et de ne pas le vouloir.
+Tout à coup il se mit à remuer. On eût dit qu’il avertissait
+l’enfant. C’était une reprise de vent qui soufflait.
+
+Rien d’étrange comme ce mort en mouvement.
+
+Le cadavre au bout de la chaîne, poussé par le souffle invisible,
+prenait une attitude oblique, montait à gauche, puis retombait,
+remontait à droite, et retombait et remontait avec la lente et
+funèbre précision d’un battant. Va-et-vient farouche. On eût
+cru voir dans les ténèbres le balancier de l’horloge de
+l’éternité.
+
+Cela dura quelque temps ainsi. L’enfant devant cette agitation
+du mort sentait un réveil, et, à travers son refroidissement,
+avait assez nettement peur. La chaîne, à chaque oscillation,
+grinçait avec une régularité hideuse. Elle avait l’air de
+reprendre haleine, puis recommençait. Ce grincement imitait un
+chant de cigale.
+
+Les approches d’une bourrasque produisent de subites enflures du
+vent. Brusquement la brise devint bise. L’oscillation du
+cadavre s’accentua lugubrement. Ce ne fut plus du balancement,
+ce fut de la secousse. La chaîne, qui grinçait, cria.
+
+Il sembla que ce cri était entendu. Si c’était un appel, il fut
+obéi. Du fond de l’horizon, un grand bruit accourut.
+
+C’était un bruit d’ailes.
+
+Un incident survenait, l’orageux incident des cimetières et des
+solitudes, l’arrivée d’une troupe de corbeaux.
+
+Des taches noires volantes piquèrent le nuage, percèrent la
+brume, grossirent, approchèrent, s’amalgamèrent, s’épaissirent,
+se hâtant vers la colline, poussant des cris. C’était comme la
+venue d’une légion. Cette vermine ailée des ténèbres s’abattit
+sur le gibet.
+
+L’enfant, effaré, recula.
+
+Les essaims obéissent à des commandements. Les corbeaux
+s’étaient groupés sur la potence. Pas un n’était sur le cadavre.
+Ils se parlaient entre eux. Le croassement est affreux. Hurler,
+siffler, rugir, c’est de la vie; le croassement est une
+acceptation satisfaite de la putréfaction. On croit entendre le
+bruit que fait le silence du sépulcre en se brisant. Le
+croassement est une voix dans laquelle il y a de la nuit.
+L’enfant était glacé.
+
+Plus encore par l’épouvante que par le froid.
+
+Les corbeaux se turent. Un d’eux sauta sur le squelette. Ce fut
+un signal. Tous se précipitèrent, il y eut une nuée d’ailes,
+puis toutes les plumes se refermèrent, et le pendu disparut sous
+un fourmillement d’ampoules noires remuant dans l’obscurité. En
+ce moment, le mort se secoua.
+
+Était-ce lui? Était-ce le vent? Il eut un bond effroyable.
+L’ouragan, qui s’élevait, lui venait en aide. Le fantôme entra
+en convulsion. C’était la rafale, déjà soufflant à pleins
+poumons, qui s’emparait de lui, et qui l’agitait dans tous les
+sens. Il devint horrible. Il se mit à se démener. Pantin
+épouvantable, ayant pour ficelle la chaîne d’un gibet. Quelque
+parodiste de l’ombre avait saisi son fil et jouait de cette
+momie. Elle tourna et sauta comme prête à se disloquer. Les
+oiseaux, effrayés, s’envolèrent. Ce fut comme un rejaillissement
+de toutes ces bêtes infâmes. Puis ils revinrent. Alors une
+lutte commença.
+
+Le mort sembla pris d’une vie monstrueuse. Les souffles le
+soulevaient comme s’ils allaient l’emporter; on eût dit qu’il se
+débattait et qu’il faisait effort pour s’évader; son carcan le
+retenait. Les oiseaux répercutaient tous ses mouvements,
+reculant, puis se ruant, effarouchés et acharnés. D’un côté, une
+étrange fuite essayée; de l’autre, la poursuite d’un enchaîné.
+Le mort, poussé par tous les spasmes de la bise, avait des
+soubresauts, des chocs, des accès de colère, allait, venait,
+montait, tombait, refoulant l’essaim éparpillé. Le mort était
+massue, l’essaim était poussière. La féroce volée assaillante ne
+lâchait pas prise et s’opiniâtrait. Le mort, comme saisi de
+folie sous cette meute de becs, multipliait dans le vide ses
+frappements aveugles semblables aux coups d’une pierre liée à une
+fronde. Par moments il avait sur lui toutes les griffes et
+toutes les ailes, puis rien; c’étaient des évanouissements de la
+horde, tout de suite suivis de retours furieux. Effrayant
+supplice continuant après la vie. Les oiseaux semblaient
+frénétiques. Les soupiraux de l’enfer doivent donner passage à
+des essaims pareils. Coups d’ongle, coups de bec, croassements,
+arrachements de lambeaux qui n’étaient plus de la chair,
+craquements de la potence, froissements du squelette, cliquetis
+des ferrailles, cris de la rafale, tumulte, pas de lutte plus
+lugubre. Une lémure contre des démons. Sorte de combat spectre.
+
+Parfois, la bise redoublant, le pendu pivotait sur lui-même,
+faisait face à l’essaim de tous les côtés à la fois, paraissait
+vouloir courir après les oiseaux, et l’on eût dit que ses dents
+tâchaient de mordre. Il avait le vent pour lui et la chaîne
+contre lui, comme si les dieux noirs s’en mêlaient. L’ouragan
+était de la bataille. Le mort se tordait, la troupe d’oiseaux
+roulait sur lui en spirale. C’était un tournoiement dans un
+tourbillon.
+
+On entendait en bas un grondement immense, qui était la mer.
+
+L’enfant voyait ce rêve. Subitement il se mit à trembler de tous
+ses membres, un frisson ruissela le long de son corps, il
+chancela, tressaillit, faillit tomber, se retourna, pressa son
+front de ses deux mains, comme si le front était un point
+d’appui, et, hagard, les cheveux au vent, descendant la colline à
+grands pas, les yeux fermés, presque fantôme lui-même, il prit la
+fuite, laissant derrière lui ce tourment dans la nuit.
+
+
+
+VII
+
+LA POINTE NORD DE PORTLAND
+
+
+Il courut jusqu’à essoufflement, au hasard, éperdu, dans la
+neige, dans la plaine, dans l’espace. Cette fuite le réchauffa.
+Il en avait besoin. Sans cette course et sans cette épouvante,
+il était mort.
+
+Quand l’haleine lui manqua, il s’arrêta. Mais il n’osa point
+regarder en arrière. Il lui semblait que les oiseaux devaient le
+poursuivre, que le mort devait avoir dénoué sa chaîne et était
+probablement en marche du même côté que lui, et que sans doute le
+gibet lui-même descendait la colline, courant après le mort. Il
+avait peur de voir cela, s’il se retournait.
+
+Lorsqu’il eut repris un peu haleine, il se remit à fuir.
+
+Se rendre compte des faits n’est point de l’enfance. Il
+percevait des impressions à travers le grossissement de l’effroi,
+mais sans les lier dans son esprit et sans conclure. Il allait
+n’importe où ni comment; il courait avec l’angoisse et la
+difficulté du songe. Depuis près de trois heures qu’il était
+abandonné, sa marche en avant, tout en restant vague, avait
+changé de but; auparavant il était en quête, à présent il était
+en fuite. Il n’avait plus faim, ni froid; il avait peur. Un
+instinct avait remplacé l’autre. Échapper était maintenant toute
+sa pensée. Échapper à quoi? à tout. La vie lui apparaissait de
+toutes parts autour de lui comme une muraille horrible. S’il eût
+pu s’évader des choses, il l’eût fait.
+
+Mais les enfants ne connaissent point ce bris de prison qu’on
+nomme le suicide.
+
+Il courait.
+
+Il courut ainsi un temps indéterminé. Mais l’haleine s’épuise,
+la peur s’épuise aussi.
+
+Tout à coup, comme saisi d’un soudain accès d’énergie et
+d’intelligence, il s’arrêta, on eût dit qu’il avait honte de se
+sauver; il se roidit, frappa du pied, dressa résolument la tête,
+et se retourna.
+
+Il n’y avait plus ni colline, ni gibet, ni vol de corbeaux.
+
+Le brouillard avait repris possession de l’horizon.
+
+L’enfant poursuivit son chemin.
+
+Maintenant il ne courait plus, il marchait. Dire que cette
+rencontre d’un mort l’avait fait un homme, ce serait limiter
+l’impression multiple et confuse qu’il subissait. Il y avait
+dans cette impression beaucoup plus et beaucoup moins. Ce gibet,
+fort trouble dans ce rudiment de compréhension qui était sa
+pensée, restait pour lui une apparition. Seulement, une terreur
+domptée étant un affermissement, il se sentit plus fort. S’il
+eût été d’âge à se sonder, il eût trouvé en lui mille autres
+commencements de méditation, mais la réflexion des enfants est
+informe, et tout au plus sentent-ils l’arrière-goût amer de cette
+chose obscure pour eux que l’homme plus tard appelle
+l’indignation.
+
+Ajoutons que l’enfant a ce don d’accepter très vite la fin d’une
+sensation. Les contours lointains et fuyants, qui font
+l’amplitude des choses douloureuses, lui échappent. L’enfant est
+défendu par sa limite, qui est la faiblesse, contre les émotions
+trop complexes. Il voit le fait, et peu de chose à côté. La
+difficulté de se contenter des idées partielles n’existe pas pour
+l’enfant. Le procès de la vie ne s’instruit que plus tard, quand
+l’expérience arrive avec son dossier. Alors il y a confrontation
+des groupes de faits rencontrés, l’intelligence renseignée et
+grandie compare, les souvenirs du jeune âge reparaissent sous les
+passions comme le palimpseste sous les ratures, ces souvenirs
+sont des points d’appui pour la logique, et ce qui était vision
+dans le cerveau de l’enfant devient syllogisme dans le cerveau de
+l’homme. Du reste l’expérience est diverse, et tourne bien ou
+mal selon les natures. Les bons mûrissent. Les mauvais
+pourrissent.
+
+L’enfant avait bien couru un quart de lieue, et marché un autre
+quart de lieue. Tout à coup il sentit que son estomac le
+tiraillait. Une pensée, qui tout de suite éclipsa la hideuse
+apparition de la colline, lui vint violemment: manger. Il y a
+dans l’homme une bête, heureusement; elle le ramène à la réalité.
+
+Mais quoi manger? mais où manger? mais comment manger?
+
+Il tâta ses poches. Machinalement, car il savait bien qu’elles
+étaient vides.
+
+Puis il hâta le pas. Sans savoir où il allait, il hâta le pas
+vers le logis possible.
+
+Cette foi à l’auberge fait partie des racines de la providence
+dans l’homme.
+
+Croire à un gîte, c’est croire en Dieu.
+
+Du reste, dans cette plaine de neige, rien qui ressemblât à un
+toit.
+
+L’enfant marchait, la lande continuait, nue à perte de vue.
+
+Il n’y avait jamais eu sur ce plateau d’habitation humaine.
+C’est au bas de la falaise, dans des trous de roche, que
+logeaient jadis, faute de bois pour bâtir des cabanes, les
+anciens habitants primitifs, qui avaient pour arme une fronde,
+pour chauffage la fiente de bœuf séchée, pour religion l’idole
+Heil debout dans une clairière à Dorchester, et pour industrie la
+pêche de ce faux corail gris que les gallois appelaient _plin_ et
+les grecs _isidis plocamos_.
+
+L’enfant s’orientait du mieux qu’il pouvait. Toute la destinée
+est un carrefour, le choix des directions est redoutable, ce
+petit être avait de bonne heure l’option entre les chances
+obscures. Il avançait cependant; mais, quoique ses jarrets
+semblassent d’acier, il commençait à se fatiguer. Pas de
+sentiers dans cette plaine; s’il y en avait, la neige les avait
+effacés. D’instinct, il continuait à dévier vers l’est. Des
+pierres tranchantes lui avaient écorché les talons. S’il eût
+fait jour, on eût pu voir, dans les traces qu’il laissait sur la
+neige, des taches roses qui étaient son sang.
+
+Il ne reconnaissait rien. Il traversait le plateau de Portland
+du sud au nord, et il est probable que la bande avec laquelle il
+était venu, évitant les rencontres, l’avait traversé de l’ouest à
+l’est. Elle était vraisemblablement partie, dans quelque barque
+de pêcheur ou de contrebandier, d’un point quelconque de la côte
+d’Uggescombe, tel que Sainte-Catherine Chap, ou Swancry, pour
+aller à Portland retrouver l’ourque qui l’attendait, et elle
+avait dû débarquer dans une des anses de Weston pour aller se
+rembarquer dans une des criques d’Eston. Cette direction-là
+était coupée en croix par celle que suivait maintenant l’enfant.
+Il était impossible qu’il reconnût son chemin.
+
+Le plateau de Portland a çà et là de hautes ampoules ruinées
+brusquement par la côte et coupées à pic sur la mer. L’enfant
+errant arriva sur un de ces points culminants, et s’y arrêta,
+espérant trouver plus d’indications dans plus d’espace, cherchant
+à voir. Il avait devant lui, pour tout horizon, une vaste
+opacité livide. Il l’examina avec attention, et, sous la fixité
+de son regard, elle devint moins indistincte. Au fond d’un
+lointain pli de terrain, vers l’est, au bas de cette lividité
+opaque, sorte d’escarpement mouvant et blême qui ressemblait à
+une falaise de la nuit, rampaient et flottaient de vagues
+lambeaux noirs, espèces d’arrachements diffus. Cette opacité
+blafarde, c’était du brouillard; ces lambeaux noirs, c’étaient
+des fumées. Où il y a des fumées, il y a des hommes. L’enfant
+se dirigea de ce côté.
+
+Il entrevoyait à quelque distance une descente, et au pied de la
+descente, parmi des configurations informes de rochers que la
+brume estompait, une apparence de banc de sable ou de langue de
+terre reliant probablement aux plaines de l’horizon le plateau
+qu’il venait de traverser. Il fallait évidemment passer par là.
+
+Il était arrivé en effet à l’isthme de Portland, alluvion
+diluvienne qu’on appelle Chess-Hill.
+
+Il s’engagea sur le versant du plateau.
+
+La pente était difficile et rude. C’était, avec moins d’âpreté
+pourtant, le revers de l’ascension qu’il avait faite pour sortir
+de la crique. Toute montée se solde par une descente. Après
+avoir grimpé, il dégringolait.
+
+Il sautait d’un rocher à l’autre, au risque d’une entorse, au
+risque d’un écroulement dans la profondeur indistincte. Pour se
+retenir dans les glissements de la roche et de la glace, il
+prenait à poignées les longues lanières des landes et des ajoncs
+pleins d’épines, et toutes ces pointes lui entraient dans les
+doigts. Par instants, il trouvait un peu de rampe douce, et
+descendait en reprenant haleine, puis l’escarpement se refaisait,
+et pour chaque pas il fallait un expédient. Dans les descentes
+de précipice, chaque mouvement est la solution d’un problème. Il
+faut être adroit sous peine de mort. Ces problèmes, l’enfant les
+résolvait avec un instinct dont un singe eût pris note et une
+science qu’un saltimbanque eût admirée. La descente était
+abrupte et longue, Il en venait à bout néanmoins.
+
+Peu à peu, il approchait de l’instant où il prendrait terre sur
+l’isthme entrevu.
+
+Par intervalles, tout en bondissant ou en dévalant de rocher en
+rocher, il prêtait l’oreille, avec un dressement de daim
+attentif. Il écoutait au loin, à sa gauche, un bruit vaste et
+faible, pareil à un profond chant de clairon. Il y avait dans
+l’air en effet un remuement de souffles précédant cet effrayant
+vent boréal, qu’on entend venir du pôle comme une arrivée de
+trompettes. En même temps, l’enfant sentait par moments sur son
+front, sur ses yeux, sur ses joues, quelque chose qui ressemblait
+à des paumes de mains froides se posant sur son visage.
+C’étaient de larges flocons glacés, ensemencés d’abord mollement
+dans l’espace, puis tourbillonnant, et annonçant l’orage de
+neige. L’enfant en était couvert. L’orage de neige qui, depuis
+plus d’une heure déjà, était sur la mer, commençait à gagner la
+terre. Il envahissait lentement les plaines. Il entrait
+obliquement par le nord-ouest dans le plateau de Portland.
+
+
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+L’OURQUE EN MER
+
+
+
+I
+
+LES LOIS QUI SONT HORS DE L’HOMME
+
+
+La tempête de neige est une des choses inconnues de la mer.
+C’est le plus obscur des météores; obscur dans tous les sens du
+mot. C’est un mélange de brouillard et de tourmente, et de nos
+jours on ne se rend pas bien compte encore de ce phénomène. De
+là beaucoup de désastres.
+
+On veut tout expliquer par le vent et par le flot. Or dans l’air
+il y a une force qui n’est pas le vent, et dans l’eau il y a une
+force qui n’est pas le flot. Cette force, la même dans l’air et
+dans l’eau, c’est l’effluve. L’air et l’eau sont deux masses
+liquides, à peu près identiques, et rentrant l’une dans l’autre
+par la condensation et la dilatation, tellement que respirer
+c’est boire; l’effluve seul est fluide. Le vent et le flot ne
+sont que des poussées; l’effluve est un courant. Le vent est
+visible par les nuées, le flot est visible par l’écume; l’effluve
+est invisible. De temps en temps pourtant il dit: je suis là.
+Son _Je suis là_, c’est un coup de tonnerre.
+
+La tempête de neige offre un problème analogue au brouillard sec.
+Si l’éclaircissement de la callina des espagnols et du quobar des
+éthiopiens est possible, à coup sûr, cet éclaircissement se fera
+par l’observation attentive de l’effluve magnétique.
+
+Sans l’effluve, une foule de faits demeurent énigmatiques. A la
+rigueur, les changements de vitesse du vent, se modifiant dans la
+tempête de trois pieds par seconde à deux cent vingt pieds,
+motiveraient les variantes de la vague allant de trois pouces,
+mer calme, à trente-six pieds, mer furieuse; à la rigueur,
+l’horizontalité des souffles, même en bourrasque, fait comprendre
+comment une lame de trente pieds de haut peut avoir quinze cents
+pieds de long; mais pourquoi les vagues du Pacifique sont-elles
+quatre fois plus hautes près de l’Amérique que près de l’Asie,
+c’est-à-dire plus hautes à l’ouest qu’à l’est; pourquoi est-ce le
+contraire dans l’Atlantique; pourquoi, sous l’équateur, est-ce le
+milieu de la mer qui est le plus haut; d’où viennent ces
+déplacements de la tumeur de l’océan? c’est ce que l’effluve
+magnétique, combiné avec la rotation terrestre et l’attraction
+sidérale, peut seul expliquer.
+
+Ne faut-il pas cette complication mystérieuse pour rendre raison
+d’une oscillation du vent allant, par exemple, par l’ouest, du
+sud-est au nord-est, puis revenant brusquement, par le même grand
+tour, du nord-est au sud-est, de façon à faire en trente-six
+heures un prodigieux circuit de cinq cent soixante degrés, ce qui
+fut le prodrome de la tempête de neige du 19 mars 1867?
+
+Les vagues de tempête de l’Australie atteignent jusqu’à quatre
+vingts pieds de hauteur; cela tient au voisinage du pôle. La
+tourmente en ces latitudes résulte moins du bouleversement des
+souffles que de la continuité des décharges électriques
+sous-marines; en l’année 1866, le câble transatlantique a été
+régulièrement troublé dans sa fonction deux heures sur
+vingt-quatre, de midi à deux heures, par une sorte de fièvre
+intermittente. De certaines compositions et décompositions de
+forces produisent les phénomènes, et s’imposent aux calculs du
+marin à peine de naufrage. Le jour où la navigation, qui est une
+routine, deviendra une mathémathique, le jour où l’on cherchera à
+savoir, par exemple, pourquoi, dans nos régions, les vents chauds
+viennent parfois du nord et les vents froids du midi, le jour où
+l’on comprendra que les décroissances de température sont
+proportionnées aux profondeurs océaniques, le jour où l’on aura
+présent à l’esprit que le globe est un gros aimant polarisé dans
+l’immensité, avec deux axes, un axe de rotation et un axe
+d’effluves, s’entrecoupant au centre de la terre, et que les
+pôles magnétiques tournent autour des pôles géographiques; quand
+ceux qui risquent leur vie voudront la risquer scientifiquement,
+quand on naviguera sur de l’instabilité étudiée, quand le
+capitaine sera un météorologue, quand le pilote sera un chimiste,
+alors bien des catastrophes seront évitées. La mer est
+magnétique autant qu’aquatique; un océan de forces flotte,
+inconnu, dans l’océan des flots; à vau-l’eau, pourrait-on dire.
+Ne voir dans la mer qu’une masse d’eau, c’est ne pas voir la mer;
+la mer est un va-et-vient de fluide autant qu’un flux et reflux
+de liquide; les attractions la compliquent plus encore peut-être
+que les ouragans; l’adhésion moléculaire, manifestée, entre
+autres phénomènes, par l’attraction capillaire, microscopique
+pour nous, participe, dans l’océan, de la grandeur des étendues;
+et l’onde des effluves, tantôt aide, tantôt contrarie l’onde des
+airs et l’onde des eaux. Qui ignore la loi électrique ignore la
+loi hydraulique; car l’une pénètre l’autre. Pas d’étude plus
+ardue, il est vrai, ni plus obscure; elle touche à l’empirisme
+comme l’astronomie touche à l’astrologie. Sans cette étude
+pourtant, pas de navigation.
+
+Cela dit, passons.
+
+Un des composés les plus redoutables de la mer, c’est la
+tourmente de neige. La tourmente de neige est surtout
+magnétique. Le pôle la produit comme il produit l’aurore
+boréale; il est dans ce brouillard comme il est dans cette lueur;
+et, dans le flocon de neige comme dans la strie de flamme,
+l’effluve est visible.
+
+Les tourmentes sont les crises de nerfs et les accès de délire de
+la mer. La mer a ses migraines. On peut assimiler les tempêtes
+aux maladies. Les unes sont mortelles, d’autres ne le sont
+point; on se tire de celle-ci et non de celle-là. La bourrasque
+de neige passe pour être habituellement mortelle. Jarabija, un
+des pilotes de Magellan, la qualifiait «une nuée sortie du
+mauvais côté du diable[1]».
+
+ [1] _Una nube salida del malo lado del diabolo_.
+
+Surcouf disait: _Il y a du trousse-galant dans cette tempête-là_.
+
+Les anciens navigateurs espagnols appelaient cette sorte de
+bourrasque _la nevada_ au moment des flocons, et _la helada_ au
+moment des grêlons. Selon eux il tombait du ciel des
+chauves-souris avec la neige.
+
+Les tempêtes de neige sont propres aux latitudes polaires.
+Pourtant, parfois elles glissent, on pourrait presque dire elles
+croulent, jusqu’à nos climats, tant la ruine est mêlée aux
+aventures de l’air.
+
+La _Matutina_, on l’a vu, s’était, en quittant Portland,
+résolument engagée dans ce grand hasard nocturne qu’une approche
+d’orage aggravait. Elle était entrée dans toute cette menace
+avec une sorte d’audace tragique. Cependant, insistons-y,
+l’avertissement ne lui avait point manqué.
+
+
+
+
+II
+
+LES SILHOUETTES DU COMMENCEMENT FIXÉES
+
+
+Tant que l’ourque fut dans le golfe de Portland, il y eut peu de
+mer; la lame était presque étale. Quel que fût le brun de
+l’océan, il faisait encore clair dans le ciel. La brise mordait
+peu sur le bâtiment. L’ourque longeait le plus possible la
+falaise qui lui était un bon paravent.
+
+On était dix sur la petite felouque biscayenne, trois hommes
+d’équipage, et sept passagers, dont deux femmes. A la lumière de
+la pleine mer, car dans le crépuscule le large refait le jour,
+toutes les figures étaient maintenant visibles et nettes. On ne
+se cachait plus d’ailleurs, on ne se gênait plus, chacun
+reprenait sa liberté d’allures, jetait son cri, montrait son
+visage, le départ étant une délivrance.
+
+La bigarrure du groupe éclatait. Les femmes étaient sans âge; la
+vie errante fait des vieillesses précoces, et l’indigence est une
+ride. L’une était une basquaise des ports-secs; l’autre, la
+femme au gros rosaire, était une irlandaise. Elles avaient l’air
+indifférent des misérables. Elles s’étaient en entrant
+accroupies l’une près de l’autre sur des coffres au pied du mât.
+Elles causaient; l’irlandais et le basque, nous l’avons dit, sont
+deux langues parentes. La basquaise avait les cheveux parfumés
+d’oignon et de basilic. Le patron de l’ourque était basque
+guipuzcoan; un matelot était basque du versant nord des Pyrénées,
+l’autre était basque du versant sud, c’est-à-dire de la même
+nation, quoique le premier fût français et le second espagnol.
+Les basques ne reconnaissent point la patrie officielle. _Mi
+madre se llama montaña_, «ma mère s’appelle la montagne», disait
+l’arriero Zalareus. Des cinq hommes accompagnant les deux
+femmes, un était français languedocien, un était français
+provençal, un était génois, un, vieux, celui qui avait le
+sombrero sans trou à pipe, paraissait allemand, le cinquième, le
+chef, était un basque landais de Biscarosse. C’était lui qui, au
+moment où l’enfant allait entrer dans l’ourque, avait d’un coup
+de talon jeté la passerelle à la mer. Cet homme, robuste, subit,
+rapide, couvert, on s’en souvient, de passementeries, de
+pasquilles et de clinquants qui faisaient ses guenilles
+flamboyantes, ne pouvait tenir en place, se penchait, se
+dressait, allait et venait sans cesse d’un bout du navire à
+l’autre, comme inquiet entre ce qu’il venait de faire et ce qui
+allait arriver.
+
+Ce chef de la troupe et le patron de l’ourque, et les deux hommes
+d’équipage, basques tous quatre, parlaient tantôt basque, tantôt
+espagnol, tantôt français, ces trois langues étant répandues sur
+les deux revers des Pyrénées. Du reste, hormis les femmes, tous
+parlaient à peu près le français, qui était le fond de l’argot de
+la bande. La langue française, dès cette époque, commençait à
+être choisie par les peuples comme intermédiaire entre l’excès de
+consonnes du nord et l’excès de voyelles du midi. En Europe le
+commerce parlait français; le vol, aussi. On se souvient que
+Gibby, voleur de Londres, comprenait Cartouche.
+
+L’ourque, fine voilière, marchait bon train; pourtant dix
+personnes, plus les bagages, c’était beaucoup de charge pour un
+si faible gabarit.
+
+Ce sauvetage d’une bande par ce navire n’impliquait pas
+nécessairement l’affiliation de l’équipage du navire à la bande.
+Il suffisait que le patron du navire fût un _vascongado_, et que
+le chef de la bande en fût un autre. S’entr’aider est, dans
+cette race, un devoir, qui n’admet pas d’exception. Un basque,
+nous venons de le dire, n’est ni espagnol, ni français, il est
+basque; et, toujours et partout, il doit sauver un basque. Telle
+est la fraternité pyrénéenne.
+
+Tout le temps que l’ourque fut dans le golfe, le ciel, bien que
+de mauvaise mine, ne parut point assez gâté pour préoccuper les
+fugitifs. On se sauvait, on s’échappait, on était brutalement
+gai. L’un riait, l’autre chantait. Ce rire était sec, mais
+libre; ce chant était bas, mais insouciant.
+
+Le languedocien criait: _caougagno_! «Cocagne!» est le comble de
+la satisfaction narbonnaise. C’était un demi-matelot, un naturel
+du village aquatique de Gruissan sur le versant sud de la Clappe,
+marinier plutôt que marin, mais habitué à manœuvrer les
+périssoires de l’étang de Bages et à tirer sur les sables salés
+de Sainte-Lucie la traîne pleine de poisson. Il était de cette
+race qui se coiffe du bonnet rouge, fait des signes de croix
+compliqués à l’espagnole, boit du vin de peau de bouc, tette
+l’outre, racle le jambon, s’agenouille pour blasphémer, et
+implore son saint patron avec menaces: Grand saint, accorde-moi
+ce que je te demande, ou je te jette une pierre à la tête, «ou té
+feg’ un pic».
+
+Il pouvait, au besoin, s’ajouter utilement à l’équipage. Le
+provençal, dans la cambuse, attisait sous une marmite de fer un
+feu de tourbe, et faisait la soupe.
+
+Cette soupe était une espèce de puchero où le poisson remplaçait
+la viande et où le provençal jetait des pois chiches, de petits
+morceaux de lard coupés carrément, et des gousses de piment
+rouge, concessions du mangeur de bouillabaisse aux mangeurs
+d’olla podrida. Un des sacs de provisions, déballé, était à côté
+de lui. Il avait allumé, au-dessus de sa tête, une lanterne de
+fer à vitres de talc, oscillant à un crochet du plafond de la
+cambuse. A côté, à un autre crochet, se balançait l’alcyon
+girouette. C’était alors une croyance populaire qu’un alcyon
+mort, suspendu par le bec, présente toujours la poitrine au côté
+d’où vient le vent.
+
+Tout en faisant la soupe, le provençal se mettait par instants
+dans la bouche le goulot d’une gourde et avalait un coup
+d’aguardiente. C’était une de ces gourdes revêtues d’osier,
+larges et plates, à oreillons, qu’on se pendait au côté par une
+courroie, et qu’on appelait alors «gourdes de hanche». Entre
+chaque gorgée, il mâchonnait un couplet d’une de ces chansons
+campagnardes dont le sujet est rien du tout; un chemin creux, une
+haie; on voit dans la prairie par une crevasse du buisson l’ombre
+allongée d’une charrette et d’un cheval au soleil couchant, et de
+temps en temps au-dessus de la haie paraît et disparaît
+l’extrémité de la fourche chargée de foin. Il n’en faut pas plus
+pour une chanson.
+
+Un départ, selon ce qu’on a dans le cœur ou dans l’esprit, est
+un soulagement ou un accablement. Tous semblaient allégés, un
+excepté, qui était le vieux de la troupe, l’homme au chapeau sans
+pipe.
+
+Ce vieux, qui paraissait plutôt allemand qu’autre chose, bien
+qu’il eût une de ces figures à fond perdu où la nationalité
+s’efface, était chauve, et si grave que sa calvitie semblait une
+tonsure. Chaque fois qu’il passait devant la sainte vierge de la
+proue, il soulevait son feutre, et l’on pouvait apercevoir les
+veines gonflées et séniles de son crâne. Une façon de grande
+robe usée et déchiquetée, en serge brune de Dorchester, dont il
+s’enveloppait, ne cachait qu’à demi son justaucorps serré,
+étroit, et agrafé jusqu’au collet comme une soutane. Ses deux
+mains tendaient à l’entrecroisement et avaient la jonction
+machinale de la prière habituelle. Il avait ce qu’on pourrait
+nommer la physionomie blême; car la physionomie est surtout un
+reflet, et c’est une erreur de croire que l’idée n’a pas de
+couleur. Cette physionomie était évidemment la surface d’un
+étrange état intérieur, la résultante d’un composé de
+contradictions allant se perdre les unes dans le bien, les autres
+dans le mal, et, pour l’observateur, la révélation d’un à peu
+près humain pouvant tomber au-dessous du tigre ou grandir
+au-dessus de l’homme. Ces chaos de l’âme existent. Il y avait
+de l’illisible sur cette figure. Le secret y allait jusqu’à
+l’abstrait. On comprenait que cet homme avait connu l’avant-goût
+du mal, qui est le calcul, et l’arrière-goût, qui est le zéro.
+Dans son impassibilité, peut-être seulement apparente, étaient
+empreintes les deux pétrifications, la pétrification du cœur,
+propre au bourreau, et la pétrification de l’esprit, propre au
+mandarin. On pouvait affirmer, car le monstrueux a sa manière
+d’être complet, que tout lui était possible, même s’émouvoir.
+Tout savant est un peu cadavre; cet homme était un savant. Rien
+qu’à le voir, on devinait cette science empreinte dans les gestes
+de sa personne et dans les plis de sa robe. C’était une face
+fossile dont le sérieux était contrarié par cette mobilité ridée
+du polyglotte qui va jusqu’à la grimace. Du reste, sévère. Rien
+d’hypocrite, mais rien de cynique. Un songeur tragique. C’était
+l’homme que le crime a laissé pensif. Il avait le sourcil d’un
+trabucaire modifié par le regard d’un archevêque. Ses rares
+cheveux gris étaient blancs sur les tempes. On sentait en lui le
+chrétien, compliqué de fatalisme turc. Des nooeds de goutte
+déformaient ses doigts disséqués par la maigreur; sa haute taille
+roide était ridicule; il avait le pied marin. Il marchait
+lentement sur le pont sans regarder personne, d’un air convaincu
+et sinistre. Ses prunelles étaient vaguement pleines de la lueur
+fixe d’une âme attentive aux ténèbres et sujette à des
+réapparitions de conscience.
+
+De temps en temps le chef de la bande, brusque et alerte, et
+faisant de rapides zigzags dans le navire, venait lui parler à
+l’oreille. Le vieillard répondait d’un signe de tête. On eût
+dit l’éclair consultant la nuit.
+
+
+
+
+III
+
+LES HOMMES INQUIETS SUR LA MER INQUIÈTE
+
+
+Deux hommes sur le navire étaient absorbés, ce vieillard et le
+patron de l’ourque, qu’il ne faut pas confondre avec le chef de
+la bande; le patron était absorbé par la mer, le vieillard par le
+ciel. L’un ne quittait pas des yeux la vague, l’autre attachait
+sa surveillance aux nuages. La conduite de l’eau était le souci
+du patron; le vieillard semblait suspecter le zénith. Il
+guettait les astres par toutes les ouvertures de la nuée.
+
+C’était ce moment où il fait encore jour, et où quelques étoiles
+commencent à piquer faiblement le clair du soir.
+
+L’horizon était singulier. La brume y était diverse.
+
+Il y avait plus de brouillard sur la terre, et plus de nuage sur
+la mer.
+
+Avant même d’être sorti de Portland-Bay, le patron, préoccupé du
+flot, eut tout de suite une grande minutie de manœuvres. Il
+n’attendit pas qu’on eût décapé. Il passa en revue le
+trelingage, et s’assura que la bridure des bas haubans était en
+bon état et appuyait bien les gambes de hune, précaution d’un
+homme qui compte faire des témérités de vitesse.
+
+L’ourque, c’était là son défaut, enfonçait d’une demi-vare par
+l’avant plus que par l’arrière.
+
+Le patron passait à chaque instant du compas de route au compas
+de variation, visant par les deux pinnules aux objets de la côte,
+afin de reconnaître l’aire de vent à laquelle ils répondaient.
+Ce fut d’abord une brise de bouline qui se déclara; il n’en parut
+pas contrarié, bien qu’elle s’éloignât de cinq pointes du vent de
+la route. Il tenait lui-même la barre le plus possible,
+paraissant ne se fier qu’à lui pour ne perdre aucune force,
+l’effet du gouvernail s’entretenant par la rapidité du sillage.
+
+La différence entre le vrai rumb et le rumb apparent étant
+d’autant plus grande que le vaisseau a plus de vitesse, l’ourque
+semblait gagner vers l’origine du vent plus qu’elle ne faisait
+réellement. L’ourque n’avait pas vent largue et n’allait pas au
+plus près, mais on ne connaît directement le vrai rumb que
+lorsqu’on va vent arrière. Si l’on aperçoit dans les nuées de
+longues bandes qui aboutissent au même point de l’horizon, ce
+point est l’origine du vent; mais ce soir-là il y avait plusieurs
+vents, et l’aire du rumb était trouble; aussi le patron se
+méfiait des illusions du navire.
+
+Il gouvernait à la fois timidement et hardiment, brassait au
+vent, veillait aux écarts subits, prenait garde au lans, ne
+laissait pas arriver le bâtiment, observait la dérive, notait les
+petits chocs de la barre, avait l’œil à toutes les circonstances
+du mouvement, aux inégalités de vitesse du sillage, aux folles
+ventes, se tenait constamment, de peur d’aventure, à quelque
+quart de vent de la côte qu’il longeait, et surtout maintenait
+l’angle de la girouette avec la quille plus ouvert que l’angle de
+la voilure, le rumb de vent indiqué par la boussole étant
+toujours douteux, à cause de la petitesse du compas de route. Sa
+prunelle, imperturbablement baissée, examinait toutes les formes
+que prenait l’eau.
+
+Une fois pourtant il leva les yeux vers l’espace et tâcha
+d’apercevoir les trois étoiles qui sont dans le baudrier d’Orion;
+ces étoiles se nomment les trois Mages, et un vieux proverbe des
+anciens pilotes espagnols dit: _Qui voit les trois mages n’est
+pas loin du sauveur_.
+
+Ce coup d’œil du patron au ciel coïncida avec cet aparté
+grommelé à l’autre bout du navire par le vieillard:
+
+--Nous ne voyons pas même la Claire des Gardes, ni l’astre
+Antarès, tout rouge qu’il est. Pas une étoile n’est distincte.
+
+Aucun souci parmi les autres fugitifs.
+
+Toutefois, quand la première hilarité de l’évasion fut passée, il
+fallut bien s’apercevoir qu’on était en mer au mois de janvier,
+et que la bise était glacée. Impossible de se loger dans la
+cabine, beaucoup trop étroite et d’ailleurs encombrée de bagages
+et de ballots. Les bagages appartenaient aux passagers, et les
+ballots à l’équipage, car l’ourque n’était point un navire de
+plaisance et faisait la contrebande. Les passagers durent
+s’établir sur le pont; résignation facile à ces nomades. Les
+habitudes du plein air rendent aisés aux vagabonds les
+arrangements de nuit; la belle étoile est de leurs amies; et le
+froid les aide à dormir, à mourir quelquefois.
+
+Celle nuit-là, du reste, on vient de le voir, la belle étoile
+était absente.
+
+Le languedocien et le génois, en attendant le souper, se
+pelotonnèrent près des femmes, au pied du mât, sous des prélarts
+que les matelots leur jetèrent.
+
+Le vieux chauve resta debout à l’avant, immobile et comme
+insensible au froid.
+
+Le patron de l’ourque, de la barre où il était, fit une sorte
+d’appel guttural assez semblable à l’interjection de l’oiseau
+qu’on appelle en Amérique l’Exclamateur; à ce cri, le chef de la
+bande approcha, et le patron lui adressa cette apostrophe:
+_Etcheco jaüna_! Ces deux mots basques, qui signifient
+«laboureur de la montagne», sont, chez ces antiques cantabres,
+une entrée en matière solennelle et commandent l’attention.
+
+Puis le palron montra du doigt au chef le vieillard, et le
+dialogue continua en espagnol, peu correct, du reste, étant de
+l’espagnol montagnard. Voici les demandes et les réponses:
+
+--Etchceo jaüna, que es este hombre [1]?
+
+--Un hombre.
+
+--Que lenguas habla?
+
+--Todas.
+
+--Que cosas sabe?
+
+--Todas.
+
+--Qual païs!
+
+--Ningun, y todos.
+
+--Qual Dios?
+
+--Dios.
+
+--Como le llamas?
+
+--El Tonto.
+
+--Como dices que le llamas?
+
+--El Sabio.
+
+--En vuestre tropa, que esta?
+
+--Esta lo que esta.
+
+--El gefe?
+
+--No.
+
+--Pues, que esta?
+
+--La alma.
+
+ [1]--Laboureur de la montagne, quel est cet homme?--Un
+ homme.--Quelles langues parle-t-il?--Toutes.--Quelles
+ choses sait-il?--Toutes.--Quel est son pays?--Aucun et
+ tous.--Quel est son Dieu?--Dieu.--Comment le nommes-tu?
+ --Le Fou.--Comment dis-tu que tu le nommes?--Le Sage.
+ --Dans votre troupe, qu’est-ce qu’il est?--Il est ce qu’il
+ est.--Le chef?--Non.--Alors, quel est-il?--L’âme.
+
+Le chef et le patron se séparèrent, chacun retournant à sa
+pensée, et peu après la _Matutina_ sortit du golfe.
+
+Les grands balancements du large commencèrent.
+
+La mer, dans les écartements de l’écume, était d’apparence
+visqueuse; les vagues, vues dans la clarté crépusculaire à profil
+perdu, avaient des aspects de flasques de fiel. Ça et là une
+lame, flottant à plat, offrait des fêlures et des étoiles, comme
+une vitre où l’on a jeté des pierres. Au centre de ces étoiles,
+dans un trou tournoyant, tremblait une phosphorescence, assez
+semblable à cette réverbération féline de la lumière disparue qui
+est dans la prunelle des chouettes.
+
+La _Matutina_ traversa fièrement et en vaillante nageuse le
+redoutable frémissement du banc Chambours. Le banc Chambours,
+obstacle latent à la sortie de la rade de Portland, n’est point
+un barrage, c’est un amphithéâtre. Un cirque de sable sous
+l’eau, des gradins sculptés par les cercles de l’onde, une arène
+ronde et symétrique, haute comme une Yungfrau, mais noyée, un
+colisée de l’océan entrevu par le plongeur dans la transparence
+visionnaire de l’engloutissement, c’est là le banc Chambours.
+Les hydres s’y combattent, les léviathans s’y rencontrent; il y a
+là, disent les légendes, au fond du gigantesque entonnoir, des
+cadavres de navires saisis et coulés par l’immense araignée
+Kraken, qu’on appelle aussi le poisson-montagne. Telle est
+l’effrayante ombre de la mer.
+
+Ces réalités spectrales ignorées de l’homme se manifestent à la
+surface par un peu de frisson.
+
+Au dix-neuvième siècle, le banc Chambours est en ruine. Le
+brise-lames récemment construit a bouleversé et tronqué à force
+de ressacs cette haute architecture sous-marine, de même que la
+jetée bâtie au Croisie en 1760 y a changé d’un quart d’heure
+l’établissement des marées. La marée pourtant, c’est éternel;
+mais l’éternité obéit à l’homme plus qu’on ne croit.
+
+
+
+
+IV
+
+ENTRÉE EN SCÈNE D’UN NUAGE DIFFÉRENT DES AUTRES
+
+
+Le vieux homme que le chef de la troupe avait qualifié d’abord le
+Fou, puis le Sage, ne quittait plus l’avant. Depuis le passage
+du banc Chambours, son attention se partageait entre le ciel et
+l’océan. Il baissait les yeux, puis les relevait; ce qu’il
+scrutait surtout, c’était le nord-est.
+
+Le patron confia la barre à un matelot, enjamba le panneau de la
+fosse aux câbles, traversa le passavent et vint au gaillard de
+proue.
+
+Il aborda le vieillard, mais non de face. Il se tint un peu en
+arrière, les coudes serrés aux hanches, les mains écartées, la
+tête penchée sur l’épaule, l’œil ouvert, le sourcil haut, un
+coin des lèvres souriant, ce qui est l’attitude de la curiosité,
+quand elle flotte entre l’ironie et le respect.
+
+Le vieillard, soit qu’il eût l’habitude de parler quelquefois
+seul, soit que sentir quelqu’un derrière lui l’excitât à parler,
+se mit à monologuer, en considérant l’étendue.
+
+--Le méridien d’où l’on compte l’ascension droite est marqué dans
+ce siècle par quatre étoiles, la Polaire, la chaise de Cassiopée,
+la tête d’Andromède, et l’étoile Algénib, qui est dans Pégase.
+Mais aucune n’est visible.
+
+Ces paroles se succédaient automatiquement, confuses, à peu près
+dites, et en quelque façon sans qu’il se mêlât de les prononcer.
+Elles flottaient hors de sa bouche et se dissipaient. Le
+monologue est la fumée des feux intérieurs de l’esprit.
+
+Le patron interrompit:
+
+--Seigneur...
+
+Le vieillard, peut-être un peu sourd en même temps que très
+pensif, continua:
+
+--Pas assez d’étoiles, et trop de vent. Le vent quitte toujours
+sa route pour se jeter sur la côte. Il s’y jette à pic. Cela
+tient à ce que la terre est plus chaude que la mer. L’air en est
+plus léger. Le vent froid et lourd de la mer se précipite sur la
+terre pour le remplacer. C’est pourquoi dans le grand ciel le
+vent souffle vers la terre de tous les côtés. Il importerait de
+faire des bordées allongées entre le parallèle estimé et le
+parallèle présumé. Quand la latitude observée ne diffère pas de
+la latitude présumée de plus de trois minutes sur dix lieues, et
+de quatre sur vingt, on est en bonne route.
+
+Le patron salua, mais le vieillard ne le vit point. Cet homme,
+qui portait presque une simarre d’universitaire d’Oxford ou de
+Goettingue, ne bougeait pas de sa posture hautaine et revêche.
+Il observait la mer en connaisseur des flots et des hommes. Il
+étudiait les vagues, mais presque comme s’il allait demander dans
+leur tumulte son tour de parole, et leur enseigner quelque chose.
+Il y avait en lui du magister et de l’augure. Il avait l’air du
+pédant de l’abîme.
+
+Il poursuivit son soliloque, peut-être fait, après tout, pour
+être écouté.
+
+--On pourrait lutter, si l’on avait une roue au lieu d’une barre.
+Par une vitesse de quatre lieues à l’heure, trente livres
+d’effort sur la roue peuvent produire trois cent mille livres
+d’effet sur la direction. Et plus encore, car il y a des cas où
+l’on fait faire à la trousse deux tours de plus.
+
+Le patron salua une deuxième fois, et dit:
+
+--Seigneur...
+
+L’œil du vieillard se fixa sur lui. La tête tourna sans que le
+corps remuât.
+
+--Appelle-moi docteur.
+
+--Seigneur docteur, c’est moi qui suis le patron.
+
+--Soit, répondit le «docteur».
+
+Le docteur--nous le nommerons ainsi dorénavant--parut consentir
+au dialogue:
+
+--Patron, as-tu un octant anglais?
+
+--Non.
+
+--Sans octant anglais, tu ne peux prendre hauteur ni par
+derrière, ni par devant.
+
+--Les basques, répliqua le patron, prenaient hauteur avant qu’il
+y eût des anglais.
+
+--Méfie-toi de l’olofée.
+
+--Je mollis quand il le faut.
+
+--As-tu mesuré la vitesse du navire?
+
+--Oui.
+
+--Quand?
+
+--Tout à l’heure.
+
+--Par quel moyen?
+
+--Au moyen du loch.
+
+--As-tu eu soin d’avoir l’œil sur le bois du loch?
+
+--Oui.
+
+--Le sablier fait-il juste ses trente secondes?
+
+--Oui.
+
+--Es-tu sûr que le sable n’a point usé le trou entre les deux
+empoulettes?
+
+--Oui.
+
+--As-tu fait la contre-épreuve du sablier par la vibration d’une
+balle de mousquet suspendue...
+
+--A un fil plat tiré de dessus le chanvre roui? Sans doute.
+
+--As-tu ciré le fil de peur qu’il ne s’allonge?
+
+--Oui.
+
+--As-tu fait la contre-épreuve du loch?
+
+--J’ai fait la contre-épreuve du sablier par la balle de mousquet
+et la contre-épreuve du loch par le boulet de canon.
+
+--Quel diamètre a ton boulet?
+
+--Un pied.
+
+--Bonne lourdeur.
+
+--C’est un ancien boulet de notre vieille ourque de guerre, _la
+Casse de Par-grand_.
+
+--Qui était de l’armada?
+
+--Oui.
+
+--Et qui portait six cents soldats, cinquante matelots et
+vingt-cinq canons?
+
+--Le naufrage le sait.
+
+--Comment as-tu pesé le choc de l’eau contre le boulet?
+
+--Au moyen d’un peson d’Allemagne.
+
+--As-tu tenu compte de l’impulsion du flot contre la corde
+portant le boulet?
+
+--Oui.
+
+--Quel est le résultat?
+
+--Le choc de l’eau a été de cent soixante-dix livres.
+
+--C’est-à-dire que le navire fait à l’heure quatre lieues de
+France.
+
+--Et trois de Hollande.
+
+--Mais c’est seulement le surplus de la vitesse du sillage sur la
+vitesse de la mer.
+
+--Sans doute.
+
+--Où te diriges-tu?
+
+--A une anse que je connais entre Loyola et Saint-Sébastien.
+
+--Mets-toi vite sur le parallèle du lieu de l’arrivée.
+
+--Oui. Le moins d’écart possible.
+
+--Méfie-toi des vents et des courants. Les premiers excitent les
+seconds.
+
+--Traidores[1].
+
+ [1] Traitres.
+
+--Pas de mots injurieux. La mer entend. N’insulte rien.
+Contente-toi d’observer.
+
+--J’ai observé et j’observe. La marée est en ce moment contre le
+vent; mais tout à l’heure, quand elle courra avec le vent, nous
+aurons du bon.
+
+--As-tu un routier?
+
+--Non. Pas pour cette mer.
+
+--Alors tu navigues à tâtons?
+
+--Point. J’ai la boussole.
+
+--La boussole est un œil, le routier est l’autre.
+
+--Un borgne voit.
+
+--Comment mesures-tu l’angle que fait la route du navire avec la
+quille?
+
+--J’ai mon compas de variation, et puis je devine.
+
+--Deviner, c’est bien; savoir c’est mieux.
+
+--Christophe[2] devinait.
+
+ [2] Colomb.
+
+--Quand il y a de la brouille et quand la rose tourne
+vilainement, on ne sait plus par quel bout du harnais prendre le
+vent, et l’on finit par n’avoir plus ni point estimé, ni point
+corrigé. Un âne avec son routier vaut mieux qu’un devin avec son
+oracle.
+
+--Il n’y a pas encore de brouille dans la bise, et je ne vois pas
+de motif d’alarme.
+
+--Les navires sont des mouches dans la toile d’araignée de la
+mer.
+
+--Présentement, tout est en assez bon état dans la vague et dans
+le vent.
+
+--Un tremblement de points noirs sur le flot, voilà les hommes
+sur l’océan.
+
+--Je n’augure rien de mauvais pour cette nuit.
+
+--Il peut arriver une telle bouteille à l’encre que tu aies de la
+peine à te tirer d’intrigue.
+
+--Jusqu’à présent tout va bien.
+
+L’œil du docteur se fixa sur le nord-est.
+
+Le patron continua:
+
+--Gagnons seulement le golfe de Gascogne, et je réponds de tout.
+Ah! par exemple, j’y suis chez moi. Je le tiens, mon golfe de
+Gascogne. C’est une cuvette souvent bien en colère, mais là je
+connais toutes les hauteurs d’eau et toutes les qualités de fond;
+vase devant San Cipriano, coquilles devant Cizarque, sable au cap
+Penas, petits cailloux au Boucaut de Mimizan, et je sais la
+couleur de tous les cailloux.
+
+Le patron s’interrompit; le docteur ne l’écoutait plus.
+
+Le docteur considérait le nord-est. Il se passait sur ce visage
+glacial quelque chose d’extraordinaire.
+
+Toute la quantité d’effroi possible à un masque de pierre y était
+peinte. Sa bouche laissa échapper ce mot:
+
+--A la bonne heure!
+
+Sa prunelle, devenue tout à fait de hibou et toute ronde, s’était
+dilatée de stupeur en examinant un point de l’espace.
+
+Il ajouta:
+
+--C’est juste. Quant à moi, je consens.
+
+Le patron le regardait.
+
+Le docteur reprit, se parlant à lui-même ou parlant à quelqu’un
+dans l’abîme:
+
+--Je dis oui.
+
+Il se tut, ouvrit de plus en plus son œil avec un redoublement
+d’attention sur ce qu’il voyait, et reprit:
+
+--Cela vient de loin, mais cela sait ce que cela fait.
+
+Le segment de l’espace où plongeaient le rayon visuel et la
+pensée du docteur, étant opposé au couchant, était éclairé par la
+vaste réverbération crépusculaire presque comme par le jour. Ce
+segment, fort circonscrit et entouré de lambeaux de vapeur
+grisâtre, était tout simplement bleu, mais d’un bleu plus voisin
+du plomb que de l’azur.
+
+Le docteur, tout à fait retourné du côté de la mer et sans
+regarder le patron désormais, désigna de l’index ce segment
+aérien, et dit:
+
+--Patron, vois-tu?
+
+--Quoi?
+
+--Cela.
+
+--Quoi?
+
+--Là-bas.
+
+--Du bleu. Oui.
+
+--Qu’est-ce?
+
+--Un coin du ciel.
+
+--Pour ceux qui vont au ciel, dit le docteur. Pour ceux qui vont
+ailleurs, c’est autre chose.
+
+Et il souligna ces paroles d’énigme d’un effrayant regard perdu
+dans l’ombre.
+
+Il y eut un silence.
+
+Le patron, songeant à la double qualification donnée par le chef
+à cet homme, se posa en lui-même cette question: Est-ce un fou?
+Est-ce un sage?
+
+L’index osseux et rigide du docteur était demeuré dressé comme en
+arrêt vers le coin bleu trouble de l’horizon.
+
+Le patron examina ce bleu.
+
+--En effet, grommela-t-il, ce n’est pas du ciel, c’est du nuage.
+
+--Nuage bleu pire que nuage noir, dit le docteur. Et il ajouta:
+
+--C’est le nuage de la neige.
+
+--_La nube de la nieve_, fit le patron comme s’il cherchait à
+mieux comprendre en se traduisant le mot.
+
+--Sais-tu ce que c’est que le nuage de la neige? demanda le
+docteur.
+
+--Non.
+
+--Tu le sauras tout à l’heure.
+
+Le patron se remit à considérer l’horizon.
+
+Tout en observant le nuage, le patron parlait entre ses dents.
+
+--Un mois de bourrasque, un mois de pluie, janvier qui tousse et
+février qui pleure, voilà tout notre hiver à nous autres
+asturiens. Notre pluie est chaude. Nous n’avons de neige que
+dans la montagne. Par exemple, gare à l’avalanche! l’avalanche
+ne connaît rien; l’avalanche, c’est la bête.
+
+--Et la trombe, c’est le monstre, dit le docteur.
+
+Le docteur, après une pause, ajouta;
+
+--La voilà qui vient.
+
+Il reprit:
+
+--Plusieurs vents se mettent au travail à la fois. Un gros vent,
+de l’ouest, et un vent très lent, de l’est.
+
+--Celui-là est un hypocrite, dit le patron.
+
+La nuée bleue grandissait.
+
+--Si la neige, continua le docteur, est redoutable quand elle
+descend de la montagne, juge de ce qu’elle est quand elle croule
+du pôle.
+
+Son œil était vitreux. Le nuage semblait croître sur son visage
+en même temps qu’à l’horizon.
+
+Il reprit avec un accent de rêverie:
+
+--Toutes les minutes amènent l’heure. La volonté d’en haut
+s’entr’ouvre.
+
+Le patron de nouveau se posa intérieurement ce point
+d’interrogation: Est-ce un fou?
+
+--Patron, repartit le docteur, la prunelle toujours attachée sur
+le nuage, as-tu beaucoup navigué dans la Manche?
+
+Le patron répondit:
+
+--C’est aujourd’hui la première fois.
+
+Le docteur, que le nuage bleu absorbait, et qui, de même que
+l’éponge n’a qu’une capacité d’eau, n’avait qu’une capacité
+d’anxiété, ne fut pas, à cette réponse du patron, ému au delà
+d’un très léger dressement d’épaule.
+
+--Comment cela?
+
+--Seigneur docteur, je ne fais habituellement que le voyage
+d’Irlande. Je vais de Fontarabie à Black-Harbour ou à l’île
+Akill, qui est deux îles. Je vais parfois à Brachipult, qui est
+une pointe du pays de Galles. Mais je gouverne toujours par delà
+les îles Scilly. Je ne connais pas cette mer-ci.
+
+--C’est grave. Malheur à qui épelle l’océan! La Manche est une
+mer qu’il faut lire couramment. La Manche, c’est le sphinx.
+Méfie-toi du fond.
+
+--Nous sommes ici dans vingt-cinq brasses.
+
+--Il faut arriver aux cinquante-cinq brasses qui sont au couchant
+et éviter les vingt qui sont au levant.
+
+--En route, nous sonderons.
+
+--La Manche n’est pas une mer comme une autre. La marée y monte
+de cinquante pieds dans les malines et de vingt-cinq dans les
+mortes eaux. Ici, le reflux n’est pas l’èbe, et l’èbe n’est pas
+le jusant. Ah! tu m’avais l’air décontenancé en effet.
+
+--Cette nuit, nous sonderons.
+
+--Pour sonder, il faut s’arrêter, et tu ne pourras.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que le vent.
+
+--Nous essaierons.
+
+--La bourrasque est une épée aux reins.
+
+--Nous sonderons, seigneur docteur.
+
+--Tu ne pourras pas seulement mettre côté à travers.
+
+--Foi en Dieu.
+
+--Prudence dans les paroles. Ne prononce pas légèrement le nom
+irritable.
+
+--Je sonderai, vous dis-je.
+
+--Sois modeste. Tout à l’heure tu vas être souffleté par le
+vent.
+
+--Je veux dire que je tâcherai de sonder.
+
+--Le choc de l’eau empêchera le plomb de descendre et la ligne
+cassera. Ah! tu viens dans ces parages pour la première fois!
+
+--Pour la première fois.
+
+--Eh bien, en ce cas, écoute, patron.
+
+L’accent de ce mot, _écoute_, était si impératif que le patron
+salua.
+
+--Seigneur docteur, j’écoute.
+
+--Amure à bâbord et borde à tribord.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Mets le cap à l’ouest.
+
+--Caramba!
+
+--Mets le cap à l’ouest.
+
+--Pas possible.
+
+--Comme tu voudras. Ce que je t’en dis, c’est pour les autres.
+Moi, j’accepte.
+
+--Mais, seigneur docteur, le cap à l’ouest...
+
+--Oui, patron.
+
+--C’est le vent debout!
+
+--Oui. patron.
+
+--C’est un tangage diabolique!
+
+--Choisis d’autres mots. Oui, patron.
+
+--C’est le navire sur le chevalet!
+
+--Oui, patron.
+
+--C’est peut-être le mât rompu!
+
+--Peut-être.
+
+--Vous voulez que je gouverne à l’ouest!
+
+--Oui.
+
+--Je ne puis.
+
+--En ce cas, fais ta dispute avec la mer comme tu voudras.
+
+--Il faudrait que le vent changeât.
+
+--Il ne changera pas de toute la nuit.
+
+--Pourquoi?
+
+--Ceci est un souffle long de douze cents lieues.
+
+--Aller contre ce vent-là! impossible.
+
+--Le cap à l’ouest, te dis-je!
+
+--J’essaierai. Mais malgré tout nous dévierons.
+
+--C’est le danger.
+
+--La brise nous chasse à l’est.
+
+--Ne va pas à l’est.
+
+--Pourquoi?
+
+--Patron, sais-tu quel est aujourd’hui pour nous le nom de la
+mort?
+
+--Non.
+
+--La mort s’appelle l’est.
+
+--Je gouvernerai à l’ouest.
+
+Le docteur cette fois regarda le patron, et le regarda avec ce
+regard qui appuie comme pour enfoncer une pensée dans un cerveau.
+Il s’était tourné tout entier vers le patron et il prononça ces
+paroles lentement, syllabe à syllabe:
+
+--Si cette nuit, quand nous serons au milieu de la mer, nous
+entendons le son d’une cloche, le navire est perdu.
+
+Le patron le considéra, stupéfait.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+Le docteur ne répondit pas. Son regard, un instant sorti, était
+maintenant rentré. Son œil était redevenu intérieur. Il ne
+sembla point percevoir la question étonnée du patron. Il n’était
+plus attentif qu’à ce qu’il écoutait en lui-même. Ses lèvres
+articulèrent, comme machinalement, ces quelques mots bas comme un
+murmure:
+
+--Le moment est venu pour les âmes noires de se laver.
+
+Le patron fit cette moue expressive qui rapproche du nez tout le
+bas du visage.
+
+--C’est plutôt le fou que le sage, grommela-t-il.
+
+Et il s’éloigna.
+
+Cependant il mit le cap à l’ouest.
+
+Mais le vent et la mer grossissaient.
+
+
+
+
+V
+
+HARDQUANONNE
+
+
+Toutes sortes d’intumescences déformaient la bruine et se
+gonflaient à la fois sur tous les points de l’horizon, comme si
+des bouches qu’on ne voyait pas étaient occupées à enfler les
+outres de la tempête. Le modelé des nuages devenait inquiétant.
+
+La nuée bleue tenait tout le fond du ciel. Il y en avait
+maintenant autant à l’ouest qu’à l’est. Elle avançait contre la
+brise. Ces contradictions font partie du vent.
+
+La mer qui, le moment d’auparavant, avait des écailles, avait
+maintenant une peau. Tel est ce dragon. Ce n’était plus le
+crocodile, c’était le boa. Cette peau, plombée et sale, semblait
+épaisse et se ridait lourdement. A la surface, des bouillons de
+houle, isolés, pareils à des pustules, s’arrondissaient, puis
+crevaient. L’écume ressemblait à une lèpre.
+
+C’est à cet instant-là que l’ourque, encore aperçue de loin par
+l’enfant abandonné, alluma son fanal.
+
+Un quart d’heure s’écoula.
+
+Le patron chercha des yeux le docteur; il n’était plus sur le
+pont.
+
+Sitôt que le patron l’avait quitté, le docteur avait courbé sous
+le capot de chambre sa stature peu commode, et était entré dans
+la cabine. Là il s’était assis près du fourneau, sur un
+chouquet; il avait tiré de sa poche un encrier de chagrin et un
+portefeuille de cordouan; il avait extrait du portefeuille un
+parchemin plié en quatre, vieux, taché et jaune; il avait déplié
+cette feuille, pris une plume dans l’étui de son encrier, posé à
+plat le portefeuille sur son genou et le parchemin sur le
+portefeuille, et, sur le verso de ce parchemin, au rayonnement de
+la lanterne qui éclairait le cuisinier, il s’était mis à écrire.
+Les secousses du flot le gênaient. Le docteur écrivit
+longuement.
+
+Tout en écrivant, le docteur remarqua la gourde d’aguardiente que
+le provençal dégustait chaque fois qu’il ajoutait un piment au
+puchero, comme s’il la consultait sur l’assaisonnement.
+
+Le docteur remarqua cette gourde, non parce que c’était une
+bouteille d’eau-de-vie, mais à cause d’un nom qui était tressé
+dans l’osier, en jonc rouge au milieu du jonc blanc. Il faisait
+assez clair dans la cabine pour qu’on pût lire ce nom.
+
+Le docteur, s’interrompant, l’épela à demi-voix.
+
+--Hardquanonne.
+
+Puis il s’adressa au cuisinier.
+
+--Je n’avais pas encore fait attention à cette gourde. Est-ce
+qu’elle a appartenu à Hardquanonne?
+
+--A notre pauvre camarade Hardquanonne? fit le cuisinier. Oui.
+
+Le docteur poursuivit:
+
+--A Hardquanonne, le flamand de Flandre?
+
+--Oui.
+
+--Qui est en prison?
+
+--Oui.
+
+--Dans le donjon de Chatham?
+
+--C’est sa gourde, répondit le cuisinier, et c’était mon ami. Je
+la garde en souvenir de lui Quand le reverrons-nous? Oui, c’est
+sa gourde de hanche.
+
+Le docteur reprit sa plume et se remit à tracer péniblement des
+lignes un peu tortueuses sur le parchemin. Il avait évidemment
+le souci que cela fût très lisible. Malgré le tremblement du
+bâtiment et le tremblement de l’âge, il vint à bout de ce qu’il
+voulait écrire.
+
+Il était temps, car subitement il y eut un coup de mer.
+
+Une arrivée impétueuse de flots assaillit l’ourque, et l’on
+sentit poindre cette danse effrayante par laquelle les navires
+accueillent la tempête.
+
+Le docteur se leva, s’approcha du fourneau, tout en opposant de
+savantes flexions de genou aux brusqueries de la houle, sécha,
+comme il put, au feu de la marmite les lignes qu’il venait
+d’écrire, replia le parchemin dans le portefeuille, et remit le
+portefeuille et l’écritoire dans sa poche.
+
+Le fourneau n’était pas la pièce la moins ingénieuse de
+l’aménagement intérieur de l’ourque; il était dans un bon
+isolement. Pourtant la marmite oscillait. Le provençal la
+surveillait.
+
+--Soupe aux poissons, dit-il.
+
+--Pour les poissons, répondit le docteur.
+
+Puis il retourna sur le pont.
+
+
+
+
+VI
+
+ILS SE CROIENT AIDÉS
+
+
+A travers sa préoccupation croissante, le docteur passa une sorte
+de revue de la situation, et quelqu’un qui eût été près de lui
+eût pu entendre ceci sortir de ses lèvres:
+
+--Trop de roulis et pas assez de tangage.
+
+Et le docteur, rappelé par le travail obscur de son esprit,
+redescendit dans sa pensée comme un mineur dans son puits.
+
+Celte méditation n’excluait nullement l’observation de la mer.
+La mer observée est une rêverie.
+
+Le sombre supplice des eaux, éternellement tourmentées, allait
+commencer. Une lamentation sortait de toute cette onde. Des
+apprêts, confusément lugubres, se faisaient dans l’immensité. Le
+docteur considérait ce qu’il avait sous les yeux et ne perdait
+aucun détail. Du reste il n’y avait dans son regard aucune
+contemplation. On ne contemple pas l’enfer.
+
+Une vaste commotion, encore à demi latente, mais transparente
+déjà dans le trouble des étendues, accentuait et aggravait de
+plus en plus le vent, les vapeurs, les houles. Rien n’est
+logique et rien ne semble absurde comme l’océan. Cette
+dispersion de soi-même est inhérente à sa souveraineté, et est un
+des éléments de son ampleur. Le flot est sans cesse pour ou
+contre. Il ne se noue que pour se dénouer. Un de ses versants
+attaque, un autre délivre. Pas de vision comme les vagues.
+Comment peindre ces creux et ces reliefs alternants, réels à
+peine, ces vallées, ces hamacs, ces évanouissements de poitrails,
+ces ébauches? Comment exprimer ces halliers de l’écume, mélangés
+de montagne et de songe? L’indescriptible est là, partout, dans
+la déchirure, dans le froncement, dans l’inquiétude, dans le
+démenti personnel, dans le clair-obscur, dans les pendentifs de
+la nuée, dans les clefs de voûtes toujours défaites, dans la
+désagrégation sans lacune et sans rupture, et dans le fracas
+funèbre que fait toute cette démence.
+
+La brise venait de se déclarer plein nord. Elle était tellement
+favorable dans sa violence, et si utile à l’éloignement de
+l’Angleterre, que le patron de la _Matutina_ s’était décidé à
+couvrir la barque de toile. L’ourque s’évadait dans l’écume,
+comme au galop, toutes voiles hors, vent arrière, bondissant de
+vague en vague, avec rage et gaîté. Les fugitifs, ravis,
+riaient. Ils battaient des mains, applaudissant la houle, le
+flot, les souffles, les voiles, la vitesse, la fuite, l’avenir
+ignoré. Le docteur semblait ne pas les voir, et songeait.
+
+Tout vestige de jour s’était éclipsé.
+
+Cette minute-là était celle où l’enfant attentif sur les falaises
+lointaines perdit l’ourque de vue. Jusqu’à ce momoment son
+regard était resté fixé et comme appuyé sur le navire. Quelle
+part ce regard eut-il dans la destinée? Dans cet instant où la
+distance effaça l’ourque et où l’enfant ne vit plus rien,
+l’enfant s’en alla au nord pendant que le navire s’en allait au
+sud.
+
+Tous s’enfonçant dans la nuit.
+
+
+
+
+VII
+
+HORREUR SACRÉE
+
+
+De leur côté, mais avec épanouissement et allégresse, ceux que
+l’ourque emportait regardaient derrière eux reculer et décroître
+la terre hostile. Peu à peu la rondeur obscure de l’océan
+montait amincissant dans le crépuscule Portland, Purbeck,
+Tineham, Kimmeridge, les deux Matravers, les longues bandes de la
+falaise brumeuse, et la côte ponctuée de phares.
+
+L’Angleterre s’effaça. Les fuyards n’eurent plus autour d’eux
+que la mer.
+
+Toul à coup la nuit fut terrible.
+
+Il n’y eut plus d’étendue ni d’espace; le ciel s’était fait
+noirceur, et il se referma sur le navire. La lente descente de
+la neige commença. Quelques flocons apparurent. On eût dit des
+âmes. Rien ne fut plus visible dans le champ de course du vent.
+On se sentit livré. Tout le possible était là, piégé.
+
+C’est par cette obscurité de caverne que débute dans nos climats
+la trombe polaire.
+
+Un grand nuage trouble, pareil au dessous d’une hydre, pesait sur
+l’océan, et par endroits ce ventre livide adhérait aux vagues.
+Quelques-unes de ces adhérences ressemblaient à des poches
+crevées, pompant la mer, se vidant de vapeur et s’emplissant
+d’eau. Ces succions soulevaient ça et là sur le flot des cônes
+d’écume.
+
+La tourmente boréale se précipita sur l’ourque, l’ourque se rua
+dedans. La rafale et le navire vinrent au-devant l’un de l’autre
+comme pour une insulte.
+
+Dans ce premier abordage forcené, pas une voile ne fut carguée,
+pas un foc ne fut amené, pas un ris ne fut pris, tant l’évasion
+est un délire. Le mât craquait et se ployait en arrière, comme
+effrayé.
+
+Les cyclones, dans notre hémisphère nord, tournent de gauche à
+droite, dans le même sens que les aiguilles d’une montre, avec un
+mouvement de translation qui atteint quelquefois soixante milles
+par heure. Quoiqu’elle fût en plein à la merci de cette violente
+poussée giratoire, l’ourque se comportait comme si elle eût été
+dans le demi-cercle maniable, sans autre précaution que de se
+tenir debout à la lame, et de présenter le cap au vent antérieur
+en recevant le vent actuel à tribord afin d’éviter les coups
+d’arrière et de travers. Cette demi-prudence n’eût servi de rien
+en cas d’une saute de vent de bout en bout.
+
+Une profonde rumeur soufflait dans la région inaccessible.
+
+Le rugissement de l’abîme, rien n’est comparable a cela. C’est
+l’immense voix bestiale du monde. Ce que nous appelons la
+matière, cet organisme insondable, cet amalgame d’énergies
+incommensurables où parfois on distingue une quantité
+imperceptible d’intention qui fait frissonner, ce cosmos aveugle
+et nocturne, ce Pan incompréhensible, a un cri, cri étrange,
+prolongé, obstiné, continu, qui est moins que la parole et plus
+que le tonnerre. Ce cri, c’est l’ouragan. Les autres voix,
+chants, mélodies, clameurs, verbes, sortent des nids, des
+couvées, des accouplements, des hyménées, des demeures; celle-ci,
+trombe, sort de ce Rien qui est Tout. Les autres voix expriment
+l’âme de l’univers; celle-ci en exprime le monstre. C’est
+l’informe, hurlant. C’est l’inarticulé parlé par l’indéfini.
+Chose pathétique et terrifiante. Ces rumeurs dialoguent
+au-dessus et au delà de l’homme. Elles s’élèvent, s’abaissent,
+ondulent, déterminent des flots de bruit, font toutes sortes de
+surprises farouches à l’esprit, tantôt éclatent tout près de
+notre oreille avec une importunité de fanfare, tantôt ont
+l’enrouement rauque du lointain; brouhaha vertigineux qui
+ressemble à un langage, et qui est un langage en effet; c’est
+l’effort que fait le monde pour parler, c’est le bégaiement du
+prodige. Dans ce vagissement se manifeste confusément tout ce
+qu’endure, subit, souffre, accepte et rejette l’énorme
+palpitation ténébreuse. Le plus souvent, cela déraisonne, cela
+semble un accès de maladie chronique, et c’est plutôt de
+l’épilepsie répandue que de la force employée; on croit assister
+à une chute du haut mal dans l’infini. Par moments, on entrevoit
+une revendication de l’élément, on ne sait quelle velléité de
+reprise du chaos sur la création. Par moments, c’est une
+plainte, l’espace se lamente et se justifie, c’est quelque chose
+comme la cause du monde plaidée; on croit deviner que l’univers
+est un procès; on écoute, on tâche de saisir les raisons données,
+le pour et contre redoutable; tel gémissement de l’ombre a la
+ténacité d’un syllogisme. Vaste trouble pour la pensée. La
+raison d’être des mythologies et des polythéismes est là. A
+l’effroi de ces grands murmures s’ajoutent des profils surhumains
+sitôt évanouis qu’aperçus, des euménides à peu près distinctes,
+des gorges de furies dessinées dans les nuages, des chimères
+plutoniennes presque affirmées. Aucune horreur n’égale ces
+sanglots, ces rires, ces souplesses du fracas, ces demandes et
+ces réponses indéchiffrables, ces appels à des auxiliaires
+inconnus. L’homme ne sait que devenir en présence de cette
+incantation épouvantable. Il plie sous l’énigme de ces
+intonations draconiennes. Quel sous-entendu y a-t-il? Que
+signifient-elles? qui menacent-elles? qui supplient-elles? Il
+y a là comme un déchaînement. Vociférations de précipice à
+précipice, de l’air à l’eau, du vent au flot, de la pluie au
+rocher, du zénith au nadir, des astres aux écumes, la muselière
+du gouffre défaite, tel est ce tumulte, compliqué d’on ne sait
+quel démêlé mystérieux avec les mauvaises consciences.
+
+La loquacité de la nuit n’est pas moins lugubre que son silence.
+On y sent la colère de l’ignoré.
+
+La nuit est une présence. Présence de qui?
+
+Du reste, entre la nuit et les ténèbres, il faut distinguer, Dans
+la nuit il y a l’absolu; il y a le multiple dans les ténèbres.
+La grammaire, cette logique, n’admet pas de singulier pour les
+ténèbres. La nuit est une, les ténèbres sont plusieurs.
+
+Cette brume du mystère nocturne, c’est l’épars, le fugace, le
+croulant, le funeste. On ne sent plus la terre, on sent l’autre
+réalité.
+
+Dans l’ombre infinie et indéfinie, il y a quelque chose, ou
+quelqu’un, de vivant; mais ce qui est vivant là fait partie de
+notre mort. Après notre passage terrestre, quand cette ombre
+sera pour nous de la lumière, la vie qui est au delà de notre vie
+nous saisira. En attendant, il semble qu’elle nous tâte.
+L’obscurité est une pression. La nuit est une sorte de mainmise
+sur notre âme. A de certaines heures hideuses et solennelles
+nous sentons ce qui est derrière le mur du tombeau empiéter sur
+nous.
+
+Jamais cette proximité de l’inconnu n’est plus palpable que dans
+les tempêtes de mer. L’horrible s’y accroît du fantasque.
+L’interrupteur possible des aclions humaines, l’antique
+Assemble-nuages, a là à sa disposition, pour pétrir l’événement
+comme bon lui semble, l’élément inconsistant, l’incohérence
+illimitée, la force diffuse sans parti pris. Ce mystère, la
+tempête, accepte et exécute, à chaque instant, on ne sait quels
+changements de volonté, apparents ou réels.
+
+Les poètes ont de tout temps appelé cela le caprice des flots.
+
+Mais le caprice n’existe pas.
+
+Les choses déconcertantes que nous nommons, dans la nature,
+caprice, et, dans la destinée, hasard, sont des tronçons de loi
+entrevus.
+
+
+
+
+VIII
+
+NIX ET NOX
+
+
+Ce qui caractérise la tempête de neige, c’est qu’elle est noire.
+L’aspect habituel de la nature dans l’orage, terre ou mer
+obscure, ciel blême, est renversé; le ciel est noir, l’océan est
+blanc. En bas écume, en haut ténèbres. Un horizon muré de
+fumée, un zénith plafonné de crêpe. La tempête ressemble à
+l’intérieur d’une cathédrale tendue de deuil. Mais aucun
+luminaire dans cette cathédrale. Pas de feux Saint-Elme aux
+pointes des vagues; pas de flammèches, pas de phosphores; rien
+qu’une immense ombre. Le cyclone polaire diffère du cyclone
+tropical en ceci que l’un allume toutes les lumières et que
+l’autre les éteint toutes. Le monde devient subitement une voûte
+de cave. De cette nuit tombe une poussière de taches pâles qui
+hésitent entre ce ciel et cette mer. Ces taches, qui sont les
+flocons de neige, glissent, errent et flottent. C’est quelque
+chose comme les larmes d’un suaire qui se mettraient à vivre et
+entreraient en mouvement. A cet ensemencement se mêle une bise
+forcenée. Une noirceur émiettée en blancheurs, le furieux dans
+l’obscur, tout le tumulte dont est capable le sépulcre, un
+ouragan sous un catafalque, telle est la tempête de neige.
+
+Dessous tremble l’océan recouvrant de formidables
+approfondissements inconnus.
+
+Dans le vent polaire, qui est électrique, les flocons se font
+tout de suite grêlons, et l’air s’emplit de projectiles. L’eau
+pétille, mitraillée.
+
+Pas de coups de tonnerre. L’éclair des tourmentes boréales est
+silencieux. Ce qu’on dit quelquefois du chat, «il jure», on peut
+le dire de cet éclair-là. C’est une menace de gueule
+entr’ouverte, étrangement inexorable. La tempête de neige, c’est
+la tempête aveugle et muette. Quand elle a passé, souvent les
+navires aussi sont aveugles, et les matelots muets.
+
+Sortir d’un tel gouffre est malaisé.
+
+On se tromperait pourtant de croire le naufrage absolument
+inévitable. Les pêcheurs danois de Disco et du Balesin, les
+chercheurs de baleines noires, Hearn allant vers le détroit de
+Behring reconnaître l’embouchure de la Rivière de la mine de
+cuivre, Hudson, Mackensie, Vancouver, Ross, Dumont d’Urville, ont
+subi, au pôle même, les plus inclémentes bourrasques de neige, et
+s’en sont échappés.
+
+C’est dans cette espèce de tempête-là que l’ourque était entrée à
+pleines voiles et avec triomphe. Frénésie contre frénésie.
+Quand Montgomery, s’évadant de Rouen, précipita à toutes rames sa
+galère sur la chaîne barrant la Seine à la Bouille, il eut la
+même effronterie.
+
+La _Matutina_ courait. Son penchement sous voiles faisait par
+instants avec la mer un affreux angle de quinze degrés, mais sa
+bonne quille ventrue adhérait au flot comme à de la glu. La
+quille résistait à l’arrachement de l’ouragan. La cage à feu
+éclairait l’avant. Le nuage plein de souffles traînant sa tumeur
+sur l’océan, rétrécissait et rongeait de plus en plus la mer
+autour de l’ourque. Pas une mouette. Pas une hirondelle de
+falaise. Rien que la neige. Le champ des vagues était petit et
+épouvantable. On n’en voyait que trois ou quatre, démesurées.
+
+De temps en temps un vaste éclair, couleur de cuivre rouge,
+apparaissait derrière les superpositions obscures de l’horizon et
+du zénith. Cet élargissement vermeil montrait l’horreur des
+nuées. Le brusque embrasement des profondeurs, sur lequel,
+pendant une seconde, se détachaient les premiers plans des nuages
+et les fuites lointaines du chaos céleste, mettait l’abîme en
+perspective. Sur ce fond de feu les flocons de neige devenaient
+noirs, et l’on eût dit des papillons sombres volant dans une
+fournaise. Puis tout s’éteignait.
+
+La première explosion passée, la bourrasque, chassant toujours
+l’ourque, se mit à rugir en basse continue. C’est la phase de
+grondement, redoutable diminution de fracas. Rien d’inquiétant
+comme ce monologue de la tempête. Ce récitatif morne ressemble à
+un temps d’arrêt que prendraient les mystérieuses forces
+combattantes, et indique une sorte de guet dans l’inconnu.
+
+L’ourque continuait éperdument sa course. Ses deux voiles
+majeures surtout faisaient une fonction effrayante. Le ciel et
+la mer étaient d’encre, avec des jets de bave sautant plus haut
+que le mât. A chaque instant, des paquets d’eau traversaient le
+pont comme un déluge, et à toutes les inflexions du roulis, les
+écubiers, tantôt de tribord, tantôt de bâbord, devenaient autant
+de bouches ouvertes revomissant l’écume à la mer. Les femmes
+s’étaient réfugiées dans la cabine, mais les hommes demeuraient
+sur le pont. La neige aveuglante tourbillonnait. Les crachats
+de la houle s’y ajoutaient. Tout était furieux.
+
+En ce moment, le chef de la bande, debout à l’arrière sur la
+barre d’arcasse, d’une main s’accrochant aux haubans, de l’autre
+arrachant sa pagne de tête qu’il secouait aux lueurs de la cage à
+feu, arrogant, content, la face altière, les cheveux farouches,
+ivre de toute cette ombre, cria:
+
+--Nous sommes libres!
+
+--Libres! libres! libres! répétèrent les évadés.
+
+Et toute la bande, saisissant des poings les agrès, se dressa sur
+le pont.
+
+--Hurrah! cria le chef.
+
+Et la bande hurla dans la tempête:
+
+--Hurrah!
+
+A l’instant où cette clameur s’éteignait parmi les rafales, une
+voix grave et haute s’éleva à l’autre extrémité du navire, et
+dit:--Silence!
+
+Toutes les têtes se retournèrent.
+
+Ils venaient de reconnaître la voix du docteur. L’obscurité
+était épaisse; le docteur était adossé au mât avec lequel sa
+maigreur se confondait, on ne le voyait pas.
+
+La voix reprit:
+
+--Écoutez!
+
+Tous se turent.
+
+Alors on entendit distinctement dans les ténèbres le tintement
+d’une cloche.
+
+
+
+
+IX
+
+SOIN CONFIÉ A LA MER FURIEUSE
+
+
+Le patron de la barque, qui tenait la barre, éclata de rire.--Une
+cloche! C’est bon. Nous chassons à bâbord. Que prouve cette
+cloche? Que nous avons la terre à dextribord.
+
+La voix ferme et lente du docteur répondit:
+
+--Vous n’avez pas la terre à tribord.
+
+--Mais si! cria le patron.
+
+--Non.
+
+--Mais cette cloche vient de la terre.
+
+--Cette cloche, dit le docteur, vient de la mer.
+
+Il y eut un frisson parmi ces hommes hardis. Les faces hagardes
+des deux femmes apparurent dans le carré du capot de cabine comme
+deux larves évoquées. Le docteur fit un pas, et sa longue forme
+noire se détacha du mât. On entendait la cloche tinter au fond
+de la nuit.
+
+Le docteur reprit:
+
+--Il y a, au milieu de la mer, à moitié chemin entre Portland et
+l’archipel de la Manche, une bouée, qui est là pour avertir.
+Cette bouée est amarrée avec des chaînes aux bas-fonds et flotte
+à fleur d’eau. Sur cette bouée est fixé un tréteau de fer, et à
+la traverse de ce tréteau est suspendue une cloche. Dans le gros
+temps, la mer, secouée, secoue la bouée, et la cloche sonne.
+Cette cloche, vous l’entendez.
+
+Le docteur laissa passer un redoublement de la bise, attendit que
+le son de la cloche eût repris le dessus, et poursuivit:
+
+--Entendre cette cloche dans la tempête, quand le noroit souffle,
+c’est être perdu. Pourquoi? le voici. Si vous entendez le
+bruit de cette cloche, c’est que le vent vous l’apporte. Or le
+vent vient de l’ouest et les brisants d’Aurigny sont à l’est.
+Vous ne pouvez entendre la cloche que parce que vous êtes entre
+la bouée et les brisants. C’est sur ces brisants que le vent
+vous pousse. Vous êtes du mauvais côté de la bouée. Si vous
+étiez du bon, vous seriez au large, en haute mer, en route sûre,
+et vous n’entendriez pas la cloche. Le vent n’en porterait pas
+le bruit vers vous. Vous passeriez, près de la bouée sans savoir
+qu’elle est là. Nous avons dévié. Cette cloche, c’est le
+naufrage qui sonne le tocsin. Maintenant, avisez!
+
+La cloche, pendant que le docteur parlait, apaisée par une baisse
+de brise, sonnait lentement, un coup après l’autre, et ce
+tintement intermittent semblait prendre acte des paroles du
+vieillard. On eût dit le glas de l’abîme.
+
+Tous écoutaient, haletants, tantôt cette voix, tantôt cette
+cloche.
+
+
+
+
+X
+
+LA GRANDE SAUVAGE. C’EST LA TEMPÊTE
+
+
+Cependant le patron avait saisi son porte-voix.
+
+--_Cargate todo, hombres_! Débordez les écoutes, halez les
+cale-bas, affalez les itaques et les cagues des basses voiles!
+mordons à l’ouest! reprenons de la mer! le cap sur la bouée!
+le cap sur la cloche! il y a du large là-bas. Tout n’est pas
+désespéré.
+
+--Essayez, dit le docteur.
+
+Disons ici, en passant, que cette bouée à sonnerie, sorte de
+clocher de la mer, a été supprimée en 1802. De très vieux
+navigateurs se souviennent encore de l’avoir entendue. Elle
+avertissait, mais un peu tard.
+
+L’ordre du patron fut obéi. Le languedocien fit un troisième
+matelot. Tous aidèrent. On fit mieux que carguer, on ferla; on
+sangla tous les rabans, on noua les cargue-points, les
+cargue-fonds et les cargue-boulines; on mit des pataras sur les
+estropes qui purent ainsi servir de haubans de travers; on jumela
+le mât; on cloua les mantelets de sabord, ce qui est une façon de
+murer le navire. La manœuvre, quoique exécutée en pantenne,
+n’en fut pas moins correcte. L’ourque fut ramenée à la
+simplification de détresse. Mais à mesure que le bâtiment,
+serrant tout, s’amoindrissait, le bouleversement de l’air et de
+l’eau croissait sur lui. La hauteur des houles atteignait
+presque la dimension polaire.
+
+L’ouragan, comme un bourreau pressé, se mit à écarteler le
+navire. Ce fut, en un clin d’œil, un arrachement effroyable,
+les huniers déralingués, le bordage rasé, les dogues d’amures
+déboîtés, les haubans saccagés, le mât brisé, tout le fracas du
+désastre volant en éclats. Les gros cables cédèrent, bien qu’ils
+eussent quatre brasses d’étalingure.
+
+La tension magnétique propre aux orages de neige aidait à la
+rupture des cordages. Ils cassaient autant sous l’effluve que
+sous le vent. Diverses chaînes sorties de leurs poulies ne
+manœuvraient plus. A l’avant, les joues, et à l’arrière, les
+hanches, ployaient sous des pressions à outrance. Une lame
+emporta la boussole avec l’habitacle. Une autre lame emporta le
+canot, amarré en porte-manteau au beaupré, selon la bizarre
+coutume asturienne. Une autre lame emporta la vergue civadière.
+Une autre lame emporta la Notre-Dame de proue et la cage à feu.
+
+Il ne restait que le gouvernail.
+
+On suppléa au fanal manquant au moyen d’une grosse grenade à
+brûlot pleine d’étoupe flambante et de goudron allumé, qu’on
+suspendit à l’étrave.
+
+Le mât, cassé en deux, tout hérissé de haillons frissonnants, de
+cordes, de moufles et de vergues, encombrait le pont. En
+tombant, il avait brisé un pan de la muraille de tribord.
+
+Le patron, toujours à la barre, cria:
+
+--Tant que nous pouvons gouverner, rien n’est perdu. Les œuvres
+vives tiennent bon. Des haches! des haches! Le mât à la mer!
+dégagez le pont.
+
+Équipage et passagers avaient la fièvre des batailles suprêmes.
+Ce fut l’affaire de quelques coups de cognée. On poussa le mât
+par-dessus le bord. Le pont fut débarrassé.
+
+--Maintenant, reprit le patron, prenez une drisse et amarrez-moi
+à la barre.
+
+On le lia au timon.
+
+Pendant qu’on l’attachait, il riait. Il cria à la mer:
+
+--Beugle, la vieille! beugle! j’en ai vu de pires au cap
+Machichaco.
+
+Et quand il fut garrotté, il empoigna le timon à deux poings avec
+cette joie étrange que donne le danger.
+
+--Tout est bien, camarades! Vive Notre-Dame de Buglose!
+Gouvernons à l’ouest!
+
+Une lame de travers, colossale, vint, et s’abattit sur l’arrière.
+Il y a toujours dans les tempêtes une sorte de vague tigre, flot
+féroce et définitif, qui arrive à point nommé, rampe quelque
+temps comme à plat ventre sur la mer, puis bondit, rugit, grince,
+fond sur le navire en détresse, et le démembre. Un
+engloutissement d’écume couvrit toute la poupe de la _Matutina_,
+on entendit dans cette mêlée d’eau et de nuit une dislocation.
+Quand l’écume se dissipa, quand l’arrière reparut, il n’y avait
+plus ni patron, ni gouvernail.
+
+Tout avait été arraché.
+
+La barre et l’homme qu’on venait d’y lier s’en étaient allés avec
+la vague dans le pêle-mêle hennissant de la tempête.
+
+Le chef de la bande regarda fixement l’ombre et cria:
+
+--_Te burlas de nosotros_[1]?
+
+ [1] Te moques-tu de nous?
+
+A ce cri de révolte succéda un autre cri:
+
+--Jetons l’ancre! sauvons le patron.
+
+On courut au cabestan. On mouilla l’ancre. Les ourques n’en
+avaient qu’une. Ceci n’aboutit qu’à la perdre. Le fond était de
+roc vif, la houle forcenée. Le câble cassa comme un cheveu.
+
+L’ancre demeura au fond de la mer.
+
+Du taille-mer il ne restait que l’ange regardant dans sa lunette.
+
+A dater de ce moment, l’ourque ne fut plus qu’une épave. La
+_Matutina_ était irrémédiablement désemparée. Ce navire, tout à
+l’heure ailé, et presque terrible dans sa course, était
+maintenant impotent. Pas une manœuvre qui ne fût tronqué et
+désarticulée. Il obéissait, ankylosé et passif, aux furies
+bizarres de la flottaison. Qu’en quelques minutes, à la place
+d’un aigle, il y ait un cul-de-jatte, cela ne se voit qu’à la
+mer.
+
+Le soufflement de l’espace était de plus en plus monstrueux. La
+tempête est un poumon épouvantable. Elle ajoute sans cesse de
+lugubres aggravations à ce qui n’a point de nuances, le noir. La
+cloche du milieu de la mer sonnait désespérément, comme secouée
+par une main farouche.
+
+La _Matutina_ s’en allait au hasard des vagues; un bouchon de
+liège a de ces ondulations; elle ne voguait plus, elle
+surnageait; elle semblait à chaque instant prête à se retourner
+le ventre à fleur d’eau comme un poisson mort. Ce qui la sauvait
+de cette perdition, c’était la bonne conservation de la coque,
+parfaitement étanche. Aucune vaigre n’avait cédé sous la
+flottaison. Il n’y avait ni fissure, ni crevasse, et pas une
+goutte d’eau n’entrait dans la cale. Heureusement, car une
+avarie avait atteint la pompe et l’avait mise hors de service.
+
+L’ourque dansait hideusement dans l’angoisse des flots. Le pont
+avait les convulsions d’un diaphragme qui cherche à vomir. On
+eût dit qu’il faisait effort pour rejeter les naufragés. Eux,
+inertes, se cramponnaient aux manœuvres dormantes, au bordage,
+au traversin, au serre-bosse, aux garcettes, aux cassures du
+franc-bord embouffeté dont les clous leur déchiraient les mains,
+aux porques déjetées, à tous les reliefs misérables du
+délabrement. De temps en temps ils prêtaient l’oreille. Le
+bruit de la cloche allait s’affaiblissant. On eût dit qu’elle
+aussi agonisait. Son tintement n’était plus qu’un râle
+intermittent. Puis ce râle s’éteignit. Où étaient-ils donc? et
+à quelle distance étaient-ils de la bouée? Le bruit de la cloche
+les avait effrayés, son silence les terrifia. Le noroit leur
+faisait faire un chemin peut-être irréparable. Ils se sentaient
+emportés par une frénétique reprise d’haleine. L’épave courait
+dans le noir. Une vitesse aveuglée, rien n’est plus affreux.
+Ils sentaient du précipice devant eux, sous eux, sur eux. Ce
+n’était plus une course, c’était une chute.
+
+Brusquement, dans l’énorme tumulte du brouillard de neige, une
+rougeur apparut.
+
+--Un phare! crièrent les naufragés.
+
+
+
+
+XI
+
+LES CASQUETS
+
+
+C’était en effet les Light-House des Casquets.
+
+Un phare au dix-neuvième siècle est un haut cylindre conoïde de
+maçonnerie surmonté d’une machine à éclairage toute scientifique.
+Le phare des Casquets en particulier est aujourd’hui une triple
+tour blanche portant trois châteaux de lumière. Ces trois
+maisons à feu évoluent et pivotent sur des rouages d’horlogerie
+avec une telle précision que l’homme de quart qui les observe du
+large fait invariablement dix pas sur le pont du navire pendant
+l’irradiation, et vingt-cinq pendant l’éclipse. Tout est calculé
+dans le plan focal et dans la rotation du tambour octogone formé
+de huit larges lentilles simples à échelons, et ayant au-dessus
+et au-dessous ses deux séries d’anneaux dioptriques; engrenage
+algébrique garanti des coups de vent et des coups de mer par des
+vitres épaisses, parfois cassées pourtant par les aigles de mer
+qui se jettent dessus, grands phalènes de ces lanternes géantes.
+La bâtisse qui enferme, soutient et sertit ce mécanisme est,
+comme lui, mathématique. Tout y est sobre, exact, nu, précis,
+correct; un phare est un chiffre.
+
+Au dix-septième siècle un phare était une sorte de panache de la
+terre au bord de la mer. L’architecture d’une tour de phare
+était magnifique et extravagante. On y prodiguait les balcons,
+les balustres, les tourelles, les logettes, les gloriettes, les
+girouettes. Ce n’étaient que mascarons, statues, rinceaux,
+volutes, rondes bosses, figures et figurines, cartouches avec
+inscriptions. _Pax in bello,_ disait le phare d’Eddystone,
+Observons-le en passant, cette déclaration de paix ne désarmait
+pas toujours l’océan. Winstanley la répéta sur un phare qu’il
+construisit à ses frais dans un lieu farouche, devant Plymoulh.
+La tour du phare achevée, il se mit dedans et la fit essayer par
+la tempête. La tempête vint et emporta le phare et Winstanley.
+Du reste ces bâtisses excessives donnaient de toutes parts prise
+à la bourrasque, comme ces généraux trop chamarrés qui dans la
+bataille attirent les coups. Outre les fantaisies de pierre, il
+y avait les fantaisies de fer, de cuivre, de bois; les
+serrureries faisaient relief, les charpentes faisaient saillie.
+Partout, sur le profil du phare, débordaient, scellés au mur
+parmi les arabesques, des engins de toute espèce, utiles et
+inutiles, treuils, palans, poulies, contre-poids, échelles, grues
+de chargement, grappins de sauvetage. Sur le faîte, autour du
+foyer, de délicates serrureries ouvragées portaient de gros
+chandeliers de fer où l’on plantait des tronçons de câble noyés
+de résine, mèches brûlant opiniâtrement et qu’aucun vent
+n’éteignait. Et, du haut en bas, la tour était compliquée
+d’étendards de nier, de banderoles, de bannières, de drapeaux, de
+pennons, de pavillons, qui montaient de hampe en hampe, d’étage
+en étage, amalgamant toutes les couleurs, toutes les formes, tous
+les blasons, tous les signaux, toutes les turbulences, jusqu’à la
+cage à rayons du phare, et faisaient dans la tempête une joyeuse
+émeute de guenilles autour de ce flamboiement. Cette effronterie
+de lumière au bord du gouffre ressemblait à un défi et mettait en
+verve d’audace les naufragés. Mais le phare des Casquets n’était
+point de cette mode.
+
+C’était à cette époque un simple vieux phare barbare, tel que
+Henri Ier l’avait fait construire après la perdition de la
+_Blanche-Nef,_ un bûcher flambant sous un treillis de fer au haut
+d’un rocher, une braise derrière une grille, et une chevelure de
+flamme dans le vent.
+
+Le seul perfectionnement qu’avait eu ce phare depuis le douzième
+siècle, c’était un soufflet de forge mis en mouvement par une
+crémaillère à poids de pierre qu’on avait ajustée à la cage à feu
+en 1610.
+
+A ces antiques phares-là, l’aventure des oiseaux de mer était
+plus tragique qu’aux phares actuels. Les oiseaux y accouraient,
+attirés par la clarté, s’y précipitaient et tombaient dans le
+brasier où on les voyait sauter, espèces d’esprits noirs
+agonisant dans cet enfer; et parfois ils retombaient hors de la
+cage rouge sur le rocher, fumants, boiteux, aveugles, comme hors
+d’une flamme de lampe des mouches à demi brûlées.
+
+A un navire en manœuvre, pourvu de toutes ses ressources de
+gréement, et maniable au pilote, le phare des Casquets est utile.
+Il crie: gare! Il avertit de l’ecueil. A un navire désemparé il
+n’est que terrible. La coque, paralysée et inerte, sans
+résistance contre le plissement insensé de l’eau, sans défense
+contre la pression du vent, poisson sans nageoires, oiseau sans
+ailes, ne peut qu’aller où le souffle la pousse. Le phare lui
+montre l’endroit suprême, signale le lieu de disparition, fait le
+jour sur l’ensevelissement. Il est la chandelle du sépulcre.
+
+Éclairer l’ouverture inexorable, avertir de l’inévitable, pas de
+plus tragique ironie.
+
+
+
+
+XII
+
+CORPS A CORPS AVEC L’ÉCUEIL
+
+
+Cette mystérieuse dérision ajoutée au naufrage, les misérables en
+détresse sur la _Matutina_ la comprirent tout de suite.
+L’apparition du phare les releva d’abord, puis les accabla. Rien
+à faire, rien à tenter. Ce qui a été dit des rois peut se dire
+des flots. On est leur peuple; on est leur proie. Tout ce
+qu’ils délirent, on le subit. Le noroit drossait l’ourque sur
+les Casquets. On y allait. Pas de refus possible. On dérivait
+rapidement vers le récif. On sentait monter le fond; la sonde,
+si on eût pu mouiller utilement une sonde, n’eût pas donné plus
+de trois ou quatre brasses. Les naufragés écoulaient les sourds
+engouffrements de la vague dans les hiatus sous-marins du profond
+rocher. Ils distinguaient au-dessous du phare, comme une tranche
+obscure, entre deux lames de granit, la passe étroite de
+l’affreux petit havre sauvage qu’on devinait plein de squelettes
+d’hommes et de carcasses de navires. C’était une bouche d’antre,
+plutôt qu’une entrée de port. Ils entendaient le pétillement du
+haut bûcher dans sa cage de fer, une pourpre hagarde illuminait
+la tempête, la rencontre de la flamme et de la grêle troublait la
+brume, la nuée noire et la fumée rouge combattaient, serpent
+contre serpent, un arrachement de braises volait au vent, et les
+flocons de neige semblaient prendre la fuite devant cette brusque
+attaque d’étincelles. Les brisants, estompés d’abord, se
+dessinaient maintenant nettement, fouillis de roches, avec des
+pics, des crêtes et des vertèbres. Les angles se modelaient par
+de vives lignes vermeilles, et les plans inclinés par de
+sanglants glissements de clarté, A mesure qu’on avançait, le
+relief de l’écueil croissait et montait, sinistre.
+
+Une des femmes, l’irlandaise, dévidait éperdument son rosaire.
+
+A défaut du patron, qui était le pilote, restait le chef, qui
+était le capitaine. Les basques savent tous la montagne et la
+mer. Ils sont hardis aux précipices et inventifs dans les
+catastrophes.
+
+On arrivait, on allait toucher. On fut tout à coup si près de la
+grande roche du nord des Casquets, que subitement elle éclipsa le
+phare. On ne vit plus qu’elle, et de la lueur derrière. Cette
+roche debout dans la brume ressemblait à une grande femme noire
+avec une coiffe de feu.
+
+Cette roche mal famée se nomme le Biblet. Elle contrebute au
+septentrion l’écueil qu’un autre récif, l’Étacq-aux-Guilmets,
+contrebute au midi.
+
+Le chef regarda le Biblet, et cria:
+
+--Un homme de bonne volonté pour porter un grelin au brisant! Y
+a-t-il ici quelqu’un qui sache nager?
+
+Pas de réponse.
+
+Personne à bord ne savait nager, pas même les matelots; ignorance
+du reste fréquente chez les gens de mer.
+
+Une hiloire à peu près détachée de ses liaisons oscillait dans le
+bordage. Le chef l’étreignit de ses deux poings, et dit:
+
+--Aidez-moi.
+
+On détacha l’hiloire. On l’eut à sa disposition pour en faire ce
+qu’on voudrait. De défensive elle devint offensive.
+
+C’était une assez longue poutre, en cœur de chêne, saine et
+robuste, pouvant servir d’engin d’attaque et de point d’appui;
+levier contre un fardeau, bélier contre une tour.
+
+--En garde! cria le chef.
+
+Ils se mirent six, arc-boutés au tronçon du mât, tenant l’hiloire
+horizontale hors du bord et droite comme une lance devant la
+hanche de l’écueil.
+
+La manœuvre était périlleuse. Donner une poussée à une
+montagne, c’est une audace. Les six hommes pouvaient être jetés
+à l’eau du contre-coup.
+
+Ce sont là les diversités de la lutte des tempêtes. Après la
+rafale, l’écueil; après le vent, le granit. On a affaire tantôt
+à l’insaisissable, tantôt à l’inébranlable.
+
+Il y eut une de ces minutes pendant lesquelles les cheveux
+blanchissent.
+
+L’écueil et le navire, on allait s’aborder.
+
+Un rocher est un patient. Le récif attendait.
+
+Une houle accourut, désordonnée. Elle mit fin à l’attente. Elle
+prit le navire en dessous, le souleva et le balança un moment,
+comme la fronde balance le projectile.
+
+--Fermes! cria le chef. Ce n’est qu’un rocher, nous sommes des
+hommes.
+
+La poutre était en arrêt. Les six hommes ne faisaient qu’un avec
+elle. Les chevilles pointues de l’hiloire leur labouraient les
+aisselles, mais ils ne les sentaient point.
+
+La houle jeta l’ourque contre le roc.
+
+Le choc eut lieu.
+
+Il eut lieu sous l’informe nuage d’écume qui cache toujours ces
+péripéties.
+
+Quand ce nuage tomba à la mer, quant l’écart se refit entre la
+vague et le rocher, les six hommes roulaient sur le pont; mais la
+_Matutina_ fuyait le long du brisant. La poutre avait tenu bon
+et déterminé une déviation. En quelques secondes, le glissement
+de la lame étant effréné, les Casquets furent derrière l’ourque.
+La _Matutina,_ pour l’instant, était hors de péril immédiat.
+
+Cela arrive. C’est un coup droit de beaupré dans la falaise qui
+sauva Wood de Largo à l’embouchure du Tay. Dans les rudes
+parages du cap Winterton, et sous le commandement du capitaine
+Hamilton, c’est par une manœuvre de levier pareille contre le
+redoutable rocher Brannodu-um que sut échapper au naufrage la
+_Royale-Marie,_ bien que ce ne fût qu’une frégate de la façon
+d’Ecosse. La vague est une force si soudainement décomposée que
+les diversions y sont faciles, possibles du moins, même dans les
+chocs les plus violents. Dans la tempête il y a de la brute;
+l’ouragan c’est le taureau, et l’on peut lui donner le change.
+
+Tâcher de passer de la sécante à la tangente, tout le secret
+d’éviter le naufrage est là.
+
+C’est ce service que l’hiloire avait rendu au navire. Elle avait
+fait office d’aviron; elle avait tenu lieu de gouvernail. Mais
+cette manœuvre libératrice était une fois faite; on ne pouvait
+la recommencer. La poutre était à la mer. La dureté du choc
+l’avait fait sauter hors des mains des hommes par-dessus le bord,
+et elle s’était perdue dans le flot. Desceller une autre
+charpente, c’était disloquer la membrure.
+
+L’ouragan remporta la _Matutina._ Tout de suite les Casquets
+semblèrent à l’horizon un encombrement inutile. Rien n’a l’air
+décontenancé comme un écueil en pareille occasion. Il y a dans
+la nature, du côté de l’inconnu, là où le visible est compliqué
+d’invisible, de hargneux profils immobiles que semble indigner
+une proie lâchée.
+
+Tels furent les Casquets pendant que la _Matutina_ s’enfuyait.
+
+Le phare, reculant, pâlit, blêmit, puis s’effaça.
+
+Cette extinction fut morne. Les épaisseurs de brume se
+superposèrent sur ce flamboiement devenu diffus, Le rayonnement
+se délaya dans l’immensité mouillée. La flamme flotta, lutta,
+s’enfonça, perdit forme. On eût dit une noyée. Le brasier
+devint lumignon, ce ne fut plus qu’un tremblement blafard et
+vague. Tout autour s’élargissait un cercle de lueur extravasée.
+C’était comme un écrasement de lumière au fond de la nuit.
+
+La cloche, qui était une menace, s’était tue; le phare, qui était
+une menace, s’était évanoui. Pourtant, quand ces deux menaces
+eurent disparu, ce fut plus terrible. L’une était une voix,
+l’autre était un flambeau. Elles avaient quelque chose d’humain.
+Elles de moins, resta l’abîme.
+
+
+
+
+XIII
+
+FACE A FACE AVEC LA NUIT
+
+
+L’ourque se retrouva à vau-l’ombre dans l’obscurité
+incommensurable.
+
+La _Matutina_, échappée aux Casquets, dévalait de houle en houle.
+Répit, mais dans le chaos. Poussée en travers par le vent,
+maniée par les mille tractions de la vague, elle répercutait
+toutes les oscillations folles du flot. Elle n’avait presque
+plus de tangage, signe redoutable de l’agonie d’un navire. Les
+épaves n’ont que du roulis. Le tangage est la convulsion de la
+lutte. Le gouvernail seul peut prendre le vent debout.
+
+Dans la tempête, et surtout dans le météore de neige, la mer et
+la nuit finissent par se fondre et s’amalgamer, et par ne plus
+faire qu’une fumée. Brume, tourbillon, souffle, glissement dans
+tous les sens, aucun point d’appui, aucun lieu de repère, aucun
+temps d’arrêt, un perpétuel recommencement, une trouée après
+l’autre, nul horizon visible, profond recul noir, l’ourque
+voguait là-dedans.
+
+Se dégager des Casquets, éluder l’écueil, cela avait été pour les
+naufragés une victoire. Mais surtout une stupeur. Ils n’avaient
+point poussé de hurrahs; en mer, on ne fait pas deux fois de ces
+imprudences-là. Jeter la provocation là où on ne jetterait pas
+la sonde, c’est grave.
+
+L’écueil repoussé, c’était de l’impossible accompli. Ils en
+étaient pétrifiés. Peu à peu pourtant, ils se remettaient à
+espérer. Telles sont les insubmersibles mirages de l’âme. Pas
+de détresse qui, même à l’instant le plus critique, ne voie
+blanchir dans ses profondeurs l’inexprimable lever de
+l’espérance. Ces malheureux ne demandaient pas mieux que de
+s’avouer qu’ils étaient sauvés. Ils avaient en eux ce
+bégaiement.
+
+Mais un grandissement formidable se fit tout à coup dans la nuit.
+A bâbord surgit, se dessina et se découpa sur le fond de brume
+une haute masse opaque, verticale, à angles droits, une tour
+carrée de l’abîme.
+
+Ils regardèrent, béants.
+
+La rafale les poussait vers cela.
+
+Ils ignoraient ce que c’était. C’était le rocher Ortach.
+
+
+
+
+XIV
+
+ORTACH
+
+
+L’écueil recommençait. Après les Casquets, Ortach. La tempête
+n’est point une artiste, elle est brutale et toute-puissante, et
+ne varie pas ses moyens.
+
+L’obscurité n’est pas épuisable. Elle n’est jamais à bout de
+pièges et de perfidies. L’homme, lui, est vite à l’extrémité de
+ses ressources. L’homme se dépense, le gouffre non.
+
+Les naufragés se tournèrent vers le chef, leur espoir. Il ne put
+que hausser les épaules; morne dédain de l’impuissance.
+
+Un pavé au milieu de l’océan, c’est le rocher Ortach. L’écueil
+Orlach, tout d’une pièce, au-dessus du choc contrarié des houles,
+monte droit à quatrevingts pieds de haut. Les vagues et les
+navires s’y brisent. Cube immuable, il plonge à pic ses flancs
+rectilignes dans les innombrables courbes serpentantes de la mer.
+
+La nuit il figure un billot énorme posé sur les plis d’un grand
+drap noir. Dans la tempête, il attend le coup de hache, qui est
+le coup de tonnerre.
+
+Mais jamais de coup de tonnerre dans la trombe de neige. Le
+navire, il est vrai, a le bandeau sur les yeux; toutes les
+ténèbres sont nouées sur lui. Il est prêt comme un supplicié.
+Quant à la foudre, qui est une fin prompte, il ne faut point
+l’espérer.
+
+La _Matutina_, n’étant plus qu’un échouement flottant, s’en alla
+vers ce rocher-ci comme elle était allée vers l’autre. Les
+infortunés, qui s’étaient un moment crus sauvés, rentrèrent dans
+l’angoisse. Le naufrage, qu’ils avaient laissé derrière eux,
+reparaissait devant eux. L’écueil ressortait du fond de la mer.
+Il n’y avait rien de fait.
+
+Les Casquets sont un gaufrier à mille compartiments, l’Ortach est
+une muraille. Naufrager aux Casquets, c’est être déchiqueté;
+naufrager à l’Ortach, c’est être broyé.
+
+Il y avait une chance pourtant.
+
+Sur les fronts droits, et l’Ortach est un front droit, la vague,
+pas plus que le boulet, n’a de ricochets. Elle est réduite au
+jeu simple. C’est le flux, puis le reflux. Elle arrive lame et
+revient houle.
+
+Dans des cas pareils, la question de vie et de mort se pose
+ainsi: si la lame conduit le bâtiment jusqu’au rocher, elle l’y
+brise, il est perdu; si la houle revient avant que le bâtiment
+ait touché, elle le remmène, il est sauvé.
+
+Anxiété poignante. Les naufragés apercevaient dans la pénombre
+le grand flot suprême venant à eux. Jusqu’où allait-il les
+traîner? Si le flot brisait au navire, ils étaient roulés au roc
+et fracassés. S’il passait sous le navire...
+
+Le flot passa sous le navire.
+
+Ils respirèrent.
+
+Mais quel retour allait-il avoir? Qu’est-ce que le ressac ferait
+d’eux?
+
+Le ressac les remporta.
+
+Quelques minutes après, la _Matutina_ était hors des eaux de
+l’écueil. L’Ortach s’effaçait comme les Casquets s’étaient
+effacés.
+
+C’était la deuxième victoire. Pour la seconde fois l’ourque
+était arrivée au bord du naufrage, et avait reculé à temps.
+
+
+
+
+XV
+
+PORTENTOSUM MARE
+
+
+Cependant un épaississcment de brume s’était abattu sur ces
+malheureux en dérive. Ils ignoraient où ils étaient. Ils
+voyaient à peine à quelques encâblures autour de l’ourque.
+Malgré une véritable lapidation de grêlons qui les forçait tous à
+baisser la tête, les femmes s’étaient obstinées à ne point
+redescendre dans la cabine. Pas de désespéré qui ne veuille
+naufrager à ciel ouvert. Si près de la mort, il semble qu’un
+plafond au-dessus de soi est un commencement de cercueil.
+
+La vague, de plus en plus gonflée, devenait courte. La
+turgescence du flot indique un étranglement; dans le brouillard,
+de certains bourrelets de l’eau signalent un détroit. En effet,
+à leur insu, ils côtoyaient Aurigny. Entre Ortach et les
+Casquets au couchant et Aurigny au levant, la mer est resserrée
+et gênée, et l’état de malaise pour la mer détermine localement
+l’état de tempête. La mer souffre comme autre chose; et là où
+elle souffre, elle s’irrite. Cette passe est redoutée.
+
+La _Matutina_ était dans cette passe.
+
+Qu’on s’imagine sous l’eau une écaille de tortue grande comme
+Hyde-Park ou les Champs-Elysées, et dont chaque strie est un
+bas-fond et dont chaque bossage est un récif. Telle est
+l’approche ouest d’Aurigny. La mer recouvre et cache cet
+appareil de naufrage. Sur cette carapace de brisants
+sous-marins, la vague déchiquetée saute et écume. Dans le calme,
+clapotement; dans l’orage, chaos.
+
+Cette complication nouvelle, les naufragés la remarquaient sans
+se l’expliquer. Subitement ils la comprirent. Une pâle
+éclaircie se fit au zénith, un peu de blêmissement se dispersa
+sur la mer, cette lividité démasqua à bâbord un long barrage en
+travers à l’est, et vers lequel se ruait, chassant le navire
+devant elle, la poussée du vent. Ce barrage était Aurigny.
+
+Qu’était-ce que ce barrage? Ils tremblèrent. Ils eussent bien
+plus tremblé encore si une voix leur eût répondu: Aurigny.
+
+Pas d’île défendue contre la venue de l’homme comme Aurigny.
+Elle a sous l’eau et hors de l’eau une garde féroce dont Ortach
+est la sentinelle. A l’ouest, Burhou, Sauteriaux, Anfroque,
+Niangle, Fond-du-Croc, les Jumelles, la Grosse, la Clanque, les
+Éguillons, le Vrac, la Fosse-Malière; à l’est, Sauquet, Hommeau,
+Floreau, la Brinebelais, la Queslingue, Croquelihou, la Fourche,
+le Saut, Noire Pute, Coupie, Orbue, Qu’est-ce que tous ces
+monstres? des hydres? Oui, de l’espèce écueil.
+
+Un de ces récifs s’appelle le But, comme pour indiquer que tout
+voyage finit là.
+
+Cet encombrement d’écueils, simplifié par l’eau et la nuit,
+apparaissait aux naufragés sous la forme d’une simple bande
+obscure, sorte de rature noire sur l’horizon.
+
+Le naufrage, c’est l’idéal de l’impuissance. Être près de la
+terre et ne pouvoir l’atteindre, flotter et ne pouvoir voguer,
+avoir le pied sur quelque chose qui paraît solide et qui est
+fragile, être plein de vie et plein de mort en même temps, être
+prisonnier des étendues, être muré entre le ciel et l’océan,
+avoir sur soi l’infini comme un cachot, avoir autour de soi
+l’immense évasion des souffles et des ondes, et être saisi,
+garrotté, paralysé, cet accablement stupéfie et indigne. On
+croit y entrevoir le ricanement du combattant inaccessible. Ce
+qui vous tient, c’est cela même qui lâche les oiseaux et met en
+liberté les poissons. Cela ne semble rien et c’est tout. On
+dépend de cet air qu’on trouble avec sa bouche, on dépend de
+cette eau qu’on prend dans le creux de sa main. Puisez de cette
+tempête plein un verre, ce n’est plus qu’un peu d’amertume.
+Gorgée, c’est une nausée; houle, c’est l’extermination. Le grain
+de sable dans le désert, le flocon d’écume dans l’océan, sont des
+manifestations vertigineuses; la toute-puissance ne prend pas la
+peine de cacher son atome, elle fait la faiblesse force, elle
+emplit de son tout le néant, et c’est avec l’infiniment petit que
+l’infiniment grand vous écrase. C’est avec des gouttes que
+l’océan vous broie. On se sent jouet.
+
+Jouet, quel mot terrible!
+
+La _Matutina_ était un peu au-dessus d’Aurigny, ce qui était
+favorable; mais dérivait vers la pointe nord, ce qui était fatal.
+La bise nord-ouest, comme un arc tendu décoche une flèche,
+lançait le navire vers le cap septentrional. Il existe à cette
+pointe, un peu en deçà du havre des Corbelets, ce que les marins
+de l’archipel normand appellent «un singe». Le
+singe--_swinge_--est un courant de l’espèce furieuse. Un
+chapelet d’entonnoirs dans les bas-fonds produit dans les vagues
+un chapelet de tourbillons. Quand l’un vous lâche, l’autre vous
+reprend. Un navire, happé par le singe, roule ainsi de spirale
+en spirale jusqu’à ce qu’une roche aiguë ouvre la coque. Alors
+le bâtiment crevé s’arrête, l’arrière sort des vagues, l’avant
+plonge, le gouffre achève son tour de roue, l’arrière s’enfonce,
+et tout se referme. Une flaque d’écume s’élargit et flotte, et
+l’on ne voit plus à la surface de la lame que quelques bulles ça
+et là, venues des respirations étouffées sous l’eau.
+
+Dans toute la Manche, les trois singes les plus dangereux sont le
+singe qui avoisine le fameux banc de sable Girdler Sands, le
+singe qui est à Jersey entre le Pignonnet et la pointe de
+Noirmont, et le singe d’Aurigny.
+
+Un pilote local, qui eût été à bord de la _Mututina_, eût averti
+les naufragés de ce nouveau péril. A défaut de pilote, ils
+avaient l’instinct; dans les situations extrêmes, il y a une
+seconde vue. De hautes torsions d’écume s’envolaient le long de
+la côte, dans le pillage frénétique du vent. C’était le
+crachement du singe. Nombre de barques ont chaviré dans cette
+embûche. Sans savoir ce qu’il y avait là, ils approchaient avec
+horreur.
+
+Comment doubler ce cap? Nul moyen.
+
+De même qu’ils avaient vu surgir les Casquets, puis surgir
+Ortach, à présent ils voyaient se dresser la pointe d’Aurigny,
+toute de haute roche. C’était comme des géants l’un après
+l’autre. Série de duels effrayants.
+
+Charybde et Scylla ne sont que deux; les Casquets, Ortach et
+Aurigny sont trois.
+
+Le même phénomène d’envahissement de l’horizon par l’écueil se
+reproduisait avec la monotonie grandiose du gouffre. Les
+batailles de l’océan ont, comme les combats d’Homère, ce
+rabâchage sublime.
+
+Chaque lame, à mesure qu’ils approchaient, ajoutait vingt coudées
+au cap affreusement amplifié dans la brume. La décroissance
+d’intervalle semblait de plus en plus irrémédiable. Ils
+touchaient à la lisière du singe. Le premier pli qui les
+saisirait les entraînerait. Encore un flot franchi, tout était
+fini.
+
+Soudain l’ourque fut repoussée en arrière comme par le coup de
+poing d’un titan. La houle se cabra sous le navire et se
+renversa, rejetant l’épave dans sa crinière d’écume. La
+_Matutina_, sous cette impulsion, s’écarta d’Aurigny.
+
+Elle se retrouva au large.
+
+D’où arrivait ce secours? Du vent.
+
+Le souffle de l’orage venait de se déplacer.
+
+Le flot avait joué d’eux, maintenant c’était le tour du vent, Ils
+s’étaient dégagés eux-mêmes des Casquets; mais devant Ortach la
+houle avait fait la péripétie; devant Aurigny, ce fut la bise, Il
+y avait eu subitement une saute du septentrion au midi.
+
+Le suroit avait succédé au noroit.
+
+Le courant, c’est le vent dans l’eau; le vent, c’est le courant
+dans l’air; ces deux forces venaient de se contrarier, et le vent
+avait eu le caprice de retirer sa proie au courant.
+
+Les brusqueries de l’océan sont obscures. Elles sont le
+perpétuel peut-être. Quand on est à leur merci, on ne peut ni
+espérer, ni désespérer. Elles font, puis défont. L’océan
+s’amuse. Toutes les nuances de la férocité fauve sont dans cette
+vaste et sournoise mer, que Jean Bart appelait «la grosse bête».
+C’est le coup de griffe avec les intervalles voulus de patte de
+velours. Quelquefois la tempête bâcle le naufrage; quelquefois
+elle le travaille avec soin; on pourrait presque dire elle le
+caresse. La mer a le temps. Les agonisants s’en aperçoivent.
+
+Parfois, disons-le, ces ralentissements dans le supplice
+annoncent la délivrance. Ces cas sont rares. Quoi qu’il en
+soit, les agonisants croient vite au salut, le moindre apaisement
+dans les menaces de l’orage leur suffit, ils s’affirment à
+eux-mêmes qu’ils sont hors de péril, après s’être crus ensevelis
+ils prennent acte de leur résurrection, ils acceptent
+fiévreusement ce qu’ils ne possèdent pas encore, tout ce que la
+mauvaise chance contenait est épuisé, c’est évident, ils se
+déclarent satisfaits, ils sont sauvés, ils tiennent Dieu quitte.
+Il ne faut point trop se hâter de donner de ces reçus à
+l’Inconnu.
+
+Le suroit débuta en tourbillon, Les naufragés n’ont jamais que
+des auxiliaires bourrus. La _Matutina_ fut impétueusement
+traînée au large par ce qui lui restait d’agrès comme une morte
+par les cheveux. Cela ressembla à ces délivrances accordées par
+Tibère, à prix de viol. Le vent brutalisait ceux qu’il sauvait.
+Il leur rendait service avec fureur. Ce fut du secours sans
+pitié.
+
+L’épave, dans ce rudoiement libérateur, acheva de se disloquer.
+
+Des grêlons, gros et durs à charger un tromblon, criblaient le
+bâtiment. A tous les renversements du flot, ces grêlons
+roulaient sur le pont comme des billes. L’ourque, presque entre
+deux eaux, perdait toute forme sous les retombées de vagues et
+sous les effondrements d’écumes. Chacun dans le navire songeait
+à soi.
+
+Se cramponnait qui pouvait. Après chaque paquet de mer, on avait
+la surprise de se retrouver tous. Plusieurs avaient le visage
+déchiré par des éclats de bois.
+
+Heureusement le désespoir a les poings solides. Une main
+d’enfant dans l’effroi a une étreinte de géant. L’angoisse fait
+un étau avec des doigts de femme. Une jeune fille qui a peur
+enfoncerait ses ongles roses dans du fer. Ils s’accrochaient, se
+tenaient, se retenaient. Mais toutes les vagues leur apportaient
+l’épouvante du balaiement.
+
+Soudainement ils furent soulagés.
+
+
+
+
+XVI
+
+DOUCEUR SUBITE DE L’ÉNIGME
+
+
+L’ouragan venait de s’arrêter court.
+
+Il n’y eut plus dans l’air ni suroit, ni noroit. Les clairons
+forcenés de l’espace se turent. La trombe sortit du ciel, sans
+diminution préalable, sans transition, et comme si elle-même
+avait glissé à pic dans un gouffre. On ne sut plus où elle
+était. Les flocons remplacèrent les grêlons. La neige
+recommença à tomber lentement.
+
+Plus de flot. La mer s’aplatit.
+
+Ces soudaines cessations sont propres aux bourrasques de neige.
+L’effluve électrique épuisé, tout se tranquillise, même la vague,
+qui, dans les tourmentes ordinaires, conserve souvent une longue
+agitation. Ici point. Aucun prolongement de colère dans le
+flot. Comme un travailleur après une fatigue, le flot s’assoupit
+immédiatement, ce qui dément presque les lois de la statique,
+mais n’étonne point les vieux pilotes, car ils savent que tout
+l’inattendu est dans la mer.
+
+Ce phénomène a lieu même, mais très rarement, dans les tempêtes
+ordinaires. Ainsi, de nos jours, lors du mémorable ouragan du 27
+juillet 1867, à Jersey, le vent, après quatorze heures de furie,
+tomba tout de suite au calme plat.
+
+Au bout de quelques minutes, l’ourque n’avait plus autour d’elle
+qu’une eau endormie.
+
+En même temps, car la dernière phase ressemble à la première, on
+ne distingua plus rien. Tout ce qui était devenu visible dans
+les convulsions des nuages météoriques redevînt trouble, les
+silhouettes blêmes se fondirent en délaiement diffus, et le
+sombre de l’infini se rapprocha de toutes parts du navire. Ce
+mur de nuit, cette occlusion circulaire, ce dedans de cylindre
+dont le diamètre décroissait de minute en minute, enveloppait la
+_Matutina_, et, avec la lenteur sinistre d’une banquise qui se
+ferme, se rapetissait formidablement. Au zénith, rien, un
+couvercle de brume, une clôture. L’ourque était comme au fond du
+puits de l’abîme.
+
+Dans ce puits, une flaque de plomb liquide, c’était la mer.
+L’eau ne bougeait plus. Immobilité morne. L’océan n’est jamais
+plus farouche qu’étang.
+
+Tout était silence, apaisement, aveuglement.
+
+Le silence des choses est peut-être de la taciturnité.
+
+Les derniers clapotements glissaient le long du bordage. Le pont
+était horizontal avec des déclivités insensibles. Quelques
+dislocations remuaient faiblement. La coque de grenade, qui
+tenait lieu de fanal, et où brillaient des étoupes dans du
+goudron, ne se balançait plus au beaupré et ne jetait plus de
+gouttes enflammées dans la mer. Ce qui restait de souffle dans
+les nuées n’avait plus de bruit. La neige tombait épaisse,
+molle, à peine oblique. On n’entendait l’écume d’aucun brisant.
+Paix de ténèbres.
+
+Ce repos, après ces exaspérations et ces paroxysmes, fut pour les
+malheureux si longtemps ballottés un indicible bien-être. Il
+leur sembla qu’ils cessaient d’être mis à la question. Ils
+entrevoyaient autour d’eux et au-dessus d’eux un consentement à
+les sauver. Ils reprirent confiance. Tout ce qui avait été
+furie était maintenant tranquillité. Cela leur parut une paix
+signée. Leurs poitrines misérables se dilatèrent. Ils pouvaient
+lâcher le bout de corde ou de planche qu’ils tenaient, se lever,
+se redresser, se tenir debout, marcher, se mouvoir. Ils se
+sentaient inexprimablement calmés. Il y a, dans la profondeur
+obscure, de ces effets de paradis, préparation à autre chose. Il
+était clair qu’ils étaient bien décidément hors de la rafale,
+hors de l’écume, hors des souffles, hors des rages, délivrés.
+
+On avait désormais toutes les chances pour soi. Dans trois ou
+quatre heures le jour se lèverait, on serait aperçu par quelque
+navire passant, on serait recueilli. Le plus fort était fait.
+On rentrait dans la vie. L’important, c’était d’avoir pu se
+soutenir sur l’eau jusqu’à la cessation de la tempête. Ils se
+disaient: Cette fois, c’est fini.
+
+Tout à coup ils s’aperçurent que c’était fini en effet.
+
+Un des matelots, le basque du nord, nommé Galdeazun, descendit,
+pour chercher du câble, dans la cale, puis remonta, et dit:
+
+--La cale est pleine.
+
+--De quoi? demanda le chef.
+
+--D’eau, répondit le matelot.
+
+Le chef cria:
+
+--Qu’est-ce que cela veut dire?
+
+--Cela veut dire, reprit Galdeazun, que dans une demi-heure nous
+allons sombrer.
+
+
+
+
+XVII
+
+LA RESSOURCE DERNIÈRE
+
+
+Il y avait une crevasse dans la quille. Une voie d’eau s’était
+faite. A quel moment? Personne n’eût pu le dire. Était-ce en
+accostant les Casquets? Était-ce devant Ortach? Était-ce dans
+le clapotement des bas-fonds de l’ouest d’Aurigny? Le plus
+probable, c’est qu’ils avaient touché le Singe. Ils avaient reçu
+un obscur coup de boutoir. Ils ne s’en étaient point aperçus au
+milieu de la survente convulsive qui les secouait. Dans le
+tétanos on ne sent pas une piqûre.
+
+L’autre matelot, le basque du sud, qui s’appelait Ave-Maria, fit
+à son tour la descente de la cale, revint, et dit;
+
+--L’eau dans la quille est haute de deux vares.
+
+Environ six pieds.
+
+Ave-Maria ajouta:
+
+--Avant quarante minutes, nous coulons.
+
+Où était cette voie d’eau? on ne la voyait pas. Elle était
+noyée. Le volume d’eau qui emplissait la cale cachait cette
+fissure. Le navire avait un trou au ventre, quelque part, sous
+la flottaison, fort avant sous la carène. Impossible de
+l’apercevoir. Impossible de le boucher. On avait une plaie et
+l’on ne pouvait la panser. L’eau, du reste, n’entrait pas très
+vite.
+
+Le chef cria:
+
+--Il faut pomper.
+
+Galdeazun répondit:
+
+--Nous n’avons plus de pompe.
+
+--Alors, repartit le chef, gagnons la terre.
+
+--Où, la terre?
+
+--Je ne sais.
+
+--Ni moi.
+
+--Mais elle est quelque part.
+
+--Oui.
+
+--Que quelqu’un nous y mène, reprit le chef.
+
+--Nous n’avons pas de pilote, dit Galdeazun.
+
+--Prends la barre, toi.
+
+--Nous n’avons plus de barre.
+
+--Bâclons-en une avec la première poutre venue. Des clous. Un
+marteau. Vite des outils!
+
+--La baille de charpenterie est à l’eau. Nous n’avons plus
+d’outils.
+
+--Gouvernons tout de même, n’importe où!
+
+--Nous n’avons plus de gouvernail.
+
+--Où est le canot? Jetons nous-y. Ramons!
+
+--Nous n’avons plus de canot.
+
+--Ramons sur l’épave.
+
+--Nous n’avons plus d’avirons.
+
+--A la voile alors!
+
+--Nous n’avons plus de voile, et plus de mât.
+
+--Faisons un mât avec une hiloire, faisons une voile avec un
+prélart. Tirons-nous de là. Confions-nous au vent!
+
+--Il n’y a plus de vent.
+
+Le vent en effet les avait quittés. La tempête s’en était allée,
+et ce départ, qu’ils avaient pris pour leur salut, était leur
+perte. Le suroit en persistant les eût frénétiquement poussés à
+quelque rivage, eût gagné de vitesse la voie d’eau, les eût
+portés peut-être à un bon banc de sable propice, et les eût
+échoués avant qu’ils eussent sombré. Le rapide emportement de
+l’orage eût pu leur faire prendre terre. Point de vent, plus
+d’espoir. Ils mourraient de l’absence d’ouragan.
+
+La situation suprême apparaissait.
+
+Le vent, la grêle, la bourrasque, le tourbillon, sont des
+combattants désordonnés qu’on peut vaincre. La tempête peut être
+prise au défaut de l’armure. On a des ressources contre la
+violence qui se découvre sans cesse, se meut à faux, et frappe
+souvent à côté. Mais rien à faire contre le calme. Pas un
+relief qu’on puisse saisir.
+
+Les vents sont une attaque de cosaques; tenez bon, cela se
+disperse. Le calme, c’est la tenaille du bourreau.
+
+L’eau, sans hâte, mais sans interruption, irrésistible et lourde,
+montait dans la cale, et, à mesure qu’elle montait, le navire
+descendait. Cela était très lent.
+
+Les naufragés de la _Matutina_ sentaient peu à peu s’entr’ouvrir
+sous eux la plus désespérée des catastrophes, la catastrophe
+inerte. La certitude tranquille et sinistre du fait inconscient
+les tenait. L’air n’oscillait pas, la mer ne bougeait pas.
+L’immobile, c’est l’inexorable. L’engloutissemenl les résorbait
+en silence. A travers l’épaisseur de l’eau muette, sans colère,
+sans passion, sans le vouloir, sans le savoir, sans y prendre
+intérêt, le fatal centre du globe les attirait. L’horreur, au
+repos, se les amalgamait. Ce n’était plus la gueule béante du
+flot, la double mâchoire du coup de vent et du coup de mer,
+méchamment menaçante, le rictus de la trombe, l’appétit écumant
+de la houle; c’était sous ces misérables on ne sait quel
+bâillement noir de l’infini. Ils se sentaient entrer dans une
+profondeur paisible qui était la mort. La quantité de bord que
+le navire avait hors du flot s’amincissait, voilà tout. On
+pouvait calculer à quelle minute elle s’effacerait. C’était tout
+le contraire de la submersion par la marée montante. L’eau ne
+montait pas vers eux, ils descendaient vers elle. Le creusement
+de leur tombe venait d’eux-mêmes. Leur poids était le fossoyeur.
+
+Ils étaient exécutés, non par la loi des hommes, mais par la loi
+des choses.
+
+La neige tombait, et, comme l’épave ne remuait plus, cette
+charpie blanche faisait sur le pont une nappe et couvrait le
+navire d’un suaire.
+
+La cale allait s’alourdissant. Nul moyen de franchir la voie
+d’eau. Ils n’avaient pas même une pelle d’épuisement, qui
+d’ailleurs eût été illusoire et d’un emploi impraticable,
+l’ourque étant pontée. On s’éclaira; on alluma trois ou quatre
+torches qu’on planta dans des trous et comme on put. Galdeazun
+apporta quelques vieux seaux de cuir; ils entreprirent d’étancher
+la cale et firent la chaîne; mais les seaux étaient hors de
+service, le cuir des uns était décousu, le fond des autres était
+crevé, et les seaux se vidaient en chemin. L’inégalité était
+dérisoire entre ce qu’on recevait et ce qu’on rendait. Une tonne
+d’eau entrait, un verre d’eau sortait. On n’eut pas d’autre
+réussite. C’était une dépense d’avare essayant d’épuiser sou à
+sou un million.
+
+Le chef dit:
+
+--Allégeons l’épave!
+
+Pendant la tempête on avait amarré les quelques coffres qui
+étaient sur le pont. Ils étaient restés liés au tronçon du mât.
+On défit les amarres, et on roula les coffres à l’eau par une des
+brèches du bordage. Une de ces valises appartenait à la femme
+basquaise qui ne put retenir ce soupir:
+
+--Oh! ma cape neuve doublée d’écarlate! oh! mes pauvres bas en
+dentelle d’écorce de bouleau! Oh! mes pendeloques d’argent pour
+aller à la messe du mois de Marie!
+
+Le pont déblayé, restait la cabine. Elle était fort encombrée.
+Elle contenait, on s’en souvient, des bagages qui étaient aux
+passagers et des ballots qui étaient aux matelots.
+
+On prit les bagages, et on se débarrassa de tout ce chargement
+par la brèche du bordage.
+
+On retira les ballots, et on les poussa à l’océan.
+
+On acheva de vider la cabine. La lanterne, le chouquet, les
+barils, les sacs, les bailles et les charniers, la marmite avec
+la soupe, tout alla aux flots.
+
+On dévissa les écrous du fourneau de fer éteint depuis longtemps,
+on le descella, on le hissa sur le pont, on le traîna jusqu’à la
+brèche, et on le précipita hors du navire.
+
+On envoya à l’eau tout ce qu’on put arracher du vaigrage, des
+porques, des haubans et du gréement fracassé.
+
+De temps en temps le chef prenait une torche, la promenait sur
+les chiffres d’étiage peints à l’avant du navire, et regardait où
+en était le naufrage.
+
+
+
+
+XVIII
+
+LA RESSOURCE SUPRÊME
+
+
+L’épave, allégée, s’enfonçait un peu moins, mais s’enfonçait
+toujours.
+
+Le désespoir de la situation n’avait plus ni ressource, ni
+palliatif. On avait épuisé le dernier expédient.
+
+--Y a-t-il encore quelque chose à jeter à la mer? cria le chef.
+
+Le docteur, auquel personne ne songeait plus, sortit d’un angle
+du capot de cabine, et dit:
+
+--Oui.
+
+--Quoi? demanda le chef.
+
+Le docteur répondit:
+
+--Notre crime.
+
+Il y eut un frémissement, et tous crièrent:
+
+--Amen.
+
+Le docteur, debout et blême, leva un doigt vers le ciel, et dit:
+
+--A genoux.
+
+Ils chancelaient, ce qui est le commencement de l’agenouillement.
+
+Le docteur reprit:
+
+--Jetons à la mer nos crimes. Ils pèsent sur nous. C’est là ce
+qui enfonce le navire. Ne songeons plus au sauvetage, songeons
+au salut. Notre dernier crime surtout, celui que nous avons
+commis, ou, pour mieux dire, complété tout à l’heure, misérables
+qui m’écoutez, il nous accable. C’est une insolence impie de
+tenter l’abîme quand on a l’intention d’un meurtre derrière soi.
+Ce qui est fait contre un enfant est fait contre Dieu. Il
+fallait s’embarquer, je le sais, mais c’était la perdition
+certaine. La tempête, avertie par l’ombre que notre action a
+faite, est venue. C’est bien. Du reste, ne regrettez rien.
+Nous avons là, pas loin de nous, dans cette obscurité, les sables
+de Vauville et le cap de la Hougue. C’est la France. Il n’y
+avait qu’un abri possible, l’Espagne. La France ne nous est pas
+moins dangereuse que l’Angleterre. Notre délivrance de la mer
+eût abouti au gibet. Ou pendus, ou noyés, nous n’avions pas
+d’autre option. Dieu a choisi pour nous. Rendons-lui grâce. Il
+nous accorde la tombe qui lave. Mes frères, l’inévitable était
+là. Songez que c’est nous qui tout à l’heure avons fait notre
+possible pour envoyer là-haut quelqu’un, cet enfant, et qu’en ce
+moment-ci même, à l’instant où je parle, il y a peut-être
+au-dessus de nos têtes une âme qui nous accuse devant un juge qui
+nous regarde. Mettons à profit le sursis suprême.
+Efforçons-nous, si cela se peut encore, de réparer, dans tout ce
+qui dépend de nous, le mal que nous avons fait. Si l’enfant nous
+survit, venons-lui en aide. S’il meurt, tâchons qu’il nous
+pardonne. Otons de dessus nous notre forfait. Déchargeons de ce
+poids nos consciences. Tâchons que nos âmes ne soient pas
+englouties devant Dieu, car c’est le naufrage terrible. Les
+corps vont aux poissons, les âmes aux démons. Ayez pitié de
+vous. A genoux, vous dis-je. Le repentir, c’est la barque qui
+ne se submerge pas. Vous n’avez plus de boussole? Erreur. Vous
+avez la prière.
+
+Ces loups devinrent moutons. Ces transformations se voient dans
+l’angoisse. Il arrive que les tigres lèchent le crucifix. Quand
+la porte sombre s’entrebâille, croire est difficile, ne pas
+croire est impossible. Si imparfaites que soient les diverses
+ébauches de religion essayées par l’homme, même quand la croyance
+est informe, même quand le contour du dogme ne s’adapte point aux
+linéaments de l’éternité entrevue, il y a, à la minute suprême,
+un tressaillement d’âme. Quelque chose commence après la vie.
+Cette pression est sur l’agonie.
+
+L’agonie est une échéance. A cette seconde fatale, on sent sur
+soi la responsabilité diffuse. Ce qui a été complique ce qui
+sera. Le passé revient et rentre dans l’avenir. Le connu
+devient abîme aussi bien que l’inconnu, et ces deux précipices,
+l’un où l’on a ses fautes, l’autre où l’on a son attente, mêlent
+leur réverbération. C’est cette confusion des deux gouffres qui
+épouvante le mourant.
+
+Ils avaient fait leur dernière dépense d’espérance du côté de la
+vie. C’est pourquoi ils se tournèrent de l’autre côté. Il ne
+leur restait plus de chance que dans cette ombre. Ils le
+comprirent. Ce fut un éblouissement lugubre, tout de suite suivi
+d’une rechute d’horreur. Ce que l’on comprend dans l’agonie
+ressemble à ce qu’on aperçoit dans l’éclair. Tout, puis rien.
+On voit, et l’on ne voit plus. Après la mort, l’œil se
+rouvrira, et ce qui a été un éclair deviendra un soleil.
+
+Ils crièrent au docteur:
+
+--Toi! toi! il n’y a plus que toi. Nous t’obéirons. Que
+faut-il faire? parle.
+
+Le docteur répondit:
+
+--Il s’agit de passer par-dessus le précipice inconnu et
+d’atteindre l’autre bord de la vie, qui est au delà du tombeau.
+Étant celui qui sait le plus de choses, je suis le plus en péril
+de vous tous. Vous faites bien de laisser le choix du pont à
+celui qui porte le fardeau le plus lourd.
+
+Il ajouta:
+
+--La science pèse sur la conscience.
+
+Puis il reprit;
+
+--Combien de temps nous reste-t-il encore?
+
+Galdeazun regarda à l’étiage et répondît:
+
+--Un peu plus d’un quart d’heure.
+
+--Bien dit le docteur.
+
+Le toit bas du capot, où il s’accoudait, faisait une espèce de
+table. Le docteur prit dans sa poche son écritoire et sa plume,
+et son portefeuille d’où il tira un parchemin, le même sur le
+revers duquel il avait écrit, quelques heures auparavant, une
+vingtaine de lignes tortueuses et serrées.
+
+--De la lumière, dit-il.
+
+La neige, tombant comme une écume de cataracte, avait éteint les
+torches l’une après l’autre. Il n’en restait plus qu’une.
+Ave-Maria la déplanta, et vint se placer debout, tenant cette
+torche, à côté du docteur.
+
+Le docteur remit son portefeuille dans sa poche, posa sur le
+capot la plume et l’encrier, déplia le parchemin, et dit:
+
+--Ecoutez.
+
+Alors, au milieu de la mer, sur ce ponton décroissant, sorte de
+plancher tremblant du tombeau, commença, gravement faite par le
+docteur, une lecture que toute l’ombre semblait écouter. Tous
+ces condamnés baissaient la tête autour de lui. Le flamboiement
+de la torche accentuait leurs pâleurs. Ce que lisait le docteur
+était écrit en anglais. Par intervalles, quand un de ces regards
+lamentables paraissait désirer un éclaircissement, le docteur
+s’interrompait et répétait, soit en français, soit en espagnol,
+soit en basque, soit en italien, le passage qu’il venait de lire.
+On entendait des sanglots étouffés et des coups sourds frappés
+sur les poitrines. L’épave continuait de s’enfoncer.
+
+La lecture achevée, le docteur posa le parchemin à plat sur le
+capot, saisit la plume, et, sur une marge blanche ménagée au bas
+de ce qu’il avait écrit, il signa:
+
+DOCTOR GERNARDUS GEESTEMUNDE.
+
+Puis, se tournant vers les autres, il dit:
+
+--Venez, et signez.
+
+La basquaise approcha, prit la plume, et signa ASUNCION. Elle
+passa la plume à l’irlandaise qui, ne sachant pas écrire, fit une
+croix.
+
+Le docteur, à côté de cette croix, écrivit:
+
+--BARBARA FERMOY, _de l’île Tyrryf, dans les Ébudes_.
+
+Puis il tendit la plume au chef de la bande.
+
+Le chef signa GAÏZDORRA, _captal_.
+
+Le génois, au-dessous du chef, signa GIANGIRATE.
+
+Le languedocien signa JACQUES QUATOURZE, dit le NARBONNAIS.
+
+Le provençal signa LUC-PIERRE CAPGAROUPE, _du bagne de Mahon_.
+
+Sous ces signatures, le docteur écrivit cette note:
+
+--De trois hommes d’équipage, le patron ayant été enlevé par un
+coup de mer, il ne reste que deux, et on signé.
+
+Les deux matelots mirent leurs noms au-dessous de cette note. Le
+basque du nord signa GALDEAZUN. Le basque du sud signa
+AVE-MARIA, _voleur_.
+
+Puis le docleur dit:
+
+--Capgaroupe.
+
+--Présent, dit le provençal.
+
+--Tu as la gourde de Hardquanonne?
+
+--Oui.
+
+--Donne-la moi.
+
+Capgaroupe but la dernière gorgée d’eau-de-vie et tendit la
+gourde au docteur.
+
+La crue intérieure du flot s’aggravait. L’épave entrait de plus
+en plus dans la mer.
+
+Les bords du pont en plan incliné étaient couverts d’une mince
+lame rongeante, qui grandissait.
+
+Tous s’étaient groupés sur la tonture du navire.
+
+Le docteur sécha l’encre des signatures au feu de la torche, plia
+le parchemin à plis plus étroits que le diamètre du goulot, et
+l’introduisit dans la gourde. Il cria:
+
+--Le bouchon.
+
+--Je ne sais où il est, dit Capgaroupe.
+
+--Voici un bout de funin, dit Jacques Quatourze.
+
+Le docteur boucha la gourde avec ce funin, et dît:
+
+--Du goudron.
+
+Galdeazun alla de l’avant, appuya un étouffoir d’étoupe sur la
+grenade à brûlot qui s’éteignait, la décrocha de l’étrave et
+l’apporta au docteur, à demi pleine de goudron bouillant.
+
+Le docteur plongea le goulot de la gourde dans le goudron, et
+l’en retira. La gourde, qui contenait le parchemin signé de
+tous, était bouchée et goudronnée.
+
+--C’est fait, dit le docteur.
+
+Et de toutes ces bouches sortit, vaguement bégayé en toutes
+langues, le brouhaha lugubre dos catacombes.
+
+--Ainsi soit-il!
+
+--Mea culpa!
+
+--Asi sea[1]!
+
+ [1] Ainsi-soit il!
+
+--Aro raï[2]!
+
+ [2] A la bonne heure (patois roman).
+
+--Amen!
+
+On eût cru entendre se disperser dans les ténèbres, devant
+l’effrayant refus céleste de les entendre, les sombres voix de
+Babel.
+
+Le docteur tourna le dos à ses compagnons de crime et de
+détresse, et fit quelques pas vers le bordage. Arrivé au bord de
+l’épave, il regarda dans l’infini, et dit avec un accent profond:
+
+--Bist du bei mir[3]?
+
+ [3]--Es-tu près de moi?
+
+Il parlait probablement à quelque spectre.
+
+L’épave s’enfonçait.
+
+Derrière le docteur tous songeaient. La prière est une force
+majeure. Ils ne se courbaient pas, ils ployaient. Il y avait de
+l’involontaire dans leur contrition. Ils fléchissaient comme se
+flétrit une voile à qui la brise manque, et ce groupe hagard
+prenait peu à peu, par la jonction des mains et par rabattement
+des fronts, l’attitude, diverse, mais accablée, de la confiance
+désespérée en Dieu. On ne sait quel reflet vénérable, venu de
+l’abîme, s’ébauchait sur ces faces scélérates.
+
+Le docteur revint vers eux.
+
+Quel que fût son passé, ce vieillard était grand en présence du
+dénoûment. La vaste réticence environnante le préoccupait sans
+le déconcerter. C’était l’homme qui n’est pas pris au dépourvu.
+Il y avait sur lui de l’horreur tranquille. La majesté de Dieu
+compris était sur son visage.
+
+Ce bandit vieilli et pensif avait, sans s’en douter, la posture
+pontificale.
+
+Il dit:
+
+--Faites attention.
+
+Il considéra un moment l’étendue et ajouta:
+
+--Maintenant nous allons mourir.
+
+Puis il prit la torche des mains d’Ave-Maria, et la secoua.
+
+Une flamme s’en détacha, et s’envola dans la nuit.
+
+Et le docteur jeta la torche à la mer.
+
+La torche s’éteignit. Toute clarté s’évanouit. Il n’y eut plus
+que l’immense ombre inconnue. Ce fut quelque chose comme la
+tombe se fermant.
+
+Dans cette éclipse on entendit le docteur qui disait:
+
+--Prions.
+
+Tous se mirent à genoux.
+
+Ce n’était déjà plus dans la neige, c’était dans l’eau qu’ils
+s’agenouillaient.
+
+Ils n’avaient plus que quelques minutes.
+
+Le docteur seul était resté debout. Les flocons de neige, en
+s’arrêtant sur lui, l’étoilaient de larmes blanches, et le
+faisaient visible sur ce fond d’obscurité. On eût dit la statue
+parlante des ténèbres.
+
+Le docteur fit un signe de croix, et éleva la voix pendant que
+sous ses pieds commençait cette oscillation presque indistincte
+qui annonce l’instant où une épave va plonger. Il dit:
+
+--Pater noster qui es in coelis.
+
+Le provençal répéta en français:
+
+--Notre père qui êtes aux cieux.
+
+L’irlandaise reprit en langue galloise, comprise de la femme
+basque:
+
+--Ar nathair ala ar neamh.
+
+Le docteur continua:
+
+--Sanctificetur nomen tuum.
+
+--Que votre nom soit sanctifié, dit le provençal.
+
+--Naomhthar hainm, dit l’irlandaise.
+
+--Adveniat regnum tuum, poursuivit le docteur.
+
+--Que votre règne arrive, dit le provençal.
+
+--Tigeadh do rioghachd, dit l’irlandaise.
+
+Les agenouillés avaient de l’eau jusqu’aux épaules. Le docteur
+reprit:
+
+--Fiat voluntas tua.
+
+--Que votre volonté soit faite, balbutia le provençal.
+
+Et l’irlandaise et la basquaise jetèrent ce cri:
+
+--Deuntar do thoil ar an Hhalàmb!
+
+--Sicut in coelo, et in terra, dit le docteur.
+
+Aucune voix ne lui répondit.
+
+Il baissa les yeux. Toutes les têtes étaient sous l’eau. Pas un
+ne s’était levé. Ils s’étaient laissé noyer à genoux.
+
+Le docteur prit dans sa main droite la gourde qu’il avait déposée
+sur le capot, et l’éleva au-dessus de sa tête.
+
+L’épave coulait.
+
+Tout en enfonçant, le docteur murmurait le reste de la prière.
+
+Son buste fut hors de l’eau un moment, puis sa tête, puis il n’y
+eut plus que son bras tenant la gourde, comme s’il la montrait à
+l’infini.
+
+Ce bras disparu. La profonde mer n’eut pas plus de pli qu’une
+tonne d’huile. La neige continuait de tomber.
+
+Quelque chose surnagea, et s’en alla sur le flot dans l’ombre.
+C’était la gourde goudronnée que son enveloppe d’osier soutenait.
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME
+
+L’ENFANT DANS L’OMBRE
+
+
+
+
+I
+
+LE CHESS-HILL
+
+
+La tempête n’était pas moins intense sur terre que sur mer.
+
+Le même déchaînement farouche s’était fait autour de l’enfant
+abandonné. Le faible et l’innocent deviennent ce qu’ils peuvent
+dans la dépense de colère inconsciente que font les forces
+aveugles; l’ombre ne discerne pas; et les choses n’ont point les
+clémences qu’on leur suppose.
+
+Il y avait sur terre très peu de vent; le froid avait on ne sait
+quoi d’immobile. Aucun grêlon. L’épaisseur de la neige tombante
+était épouvantable.
+
+Les grêlons frappent, harcèlent, meurtrissent, assourdissent,
+écrasent; les flocons sont pires. Le flocon inexorable et doux
+fait son œuvre en silence. Si on le louche, il fond. Il est
+pur comme l’hypocrite est candide. C’est par des blancheurs
+lentement superposées que le flocon arrive à l’avalanche et le
+fourbe au crime.
+
+L’enfant avait continué d’avancer dans le brouillard. Le
+brouillard est un obstacle mou; de là des périls; il cède et
+persiste; le brouillard, comme la neige, est plein de trahison.
+L’enfant, étrange lutteur au milieu de tous ces risques, avait
+réussi à atteindre le bas de la descente, et s’était engagé dans
+le Chess-Hill. Il était, sans le savoir, sur un isthme, ayant
+des deux côtés l’océan, et ne pouvant faire fausse route, dans
+cette brume, dans cette neige et dans cette nuit, sans tomber, à
+droite dans l’eau profonde du golfe, à gauche dans la vague
+violente de la haute mer. Il marchait, ignorant, entre deux
+abîmes.
+
+L’isthme de Portland était à cette époque singulièrement âpre et
+rude. Il n’a plus rien aujourd’hui de sa configuration d’alors.
+Depuis qu’on a eu l’idée d’exploiter la pierre de Portland en
+ciment romain, toute la roche a subi un remaniement qui a
+supprimé l’aspect primitif. On y trouve encore le calcaire lias,
+le schiste, et le trapp sortant des bancs de conglomérat comme la
+dent de la gencive; mais la pioche a tronqué et nivelé tous ces
+pilons hérissés et scabreux où venaient se percher hideusement
+les ossifrages. Il n’y a plus de cimes où puissent se donner
+rendez-vous les labbes et les stercoraires qui, comme les
+envieux, aiment à souiller les sommets. On chercherait en vain
+le haut monolithe nommé Godolphin, vieux mot gallois qui signifie
+_aigle blanche_. On cueille encore, l’été, dans ces terrains
+forés et troués comme l’éponge, du romarin, du pouliot, de
+l’hysope sauvage, du fenouil de mer qui, infusé, donne un bon
+cordial, et cette herbe pleine de nœuds qui sort du sable et
+dont on fait de la natte; mais on n’y ramasse plus ni ambre gris,
+ni étain noir, ni cette triple espèce d’ardoise, l’une verte,
+l’autre bleue, l’autre couleur de feuilles de sauge. Les
+renards, les blaireaux, les loutres, les martres, s’en sont
+allés; il y avait dans ces escarpements de Portland, comme à la
+pointe de Cornouailles, des chamois; il n’y en a plus. On pêche
+encore, dans de certains creux, des plies et des pilchards, mais
+les saumons, effarouchés, ne remontent plus la Wey entre la
+Saint-Michel et la Noël pour y pondre leurs œufs. On ne voit
+plus là, comme au temps d’Elisabeth, de ces vieux oiseaux
+inconnus, gros comme des éperviers, qui coupaient une pomme en
+deux et n’en mangeaient que le pépin. On n’y voit plus de ces
+corneilles à bec jaune, _cornish chough_ en anglais, _pyrrocarax_
+en latin, qui avaient la malice de jeter sur les toits de chaume
+des sarments allumés. On n’y voit plus l’oiseau sorcier fulmar,
+émigré de l’archipel d’Ecosse, et jetant par le bec une huile que
+les insulaires brûlaient dans leurs lampes. On n’y rencontre
+plus le soir, dans les ruissellements du jusant, l’antique neitse
+légendaire aux pieds de porc et au cri de veau. La marée
+n’échoue plus sur ces sables l’otarie moustachue, aux oreilles
+enroulées, aux mâchelières pointues, se traînant sur ses pattes
+sans ongles. Dans ce Portland aujourd’hui méconnaissable, il n’y
+a jamais eu de rossignols, à cause du manque de forêts, mais les
+faucons, les cygnes et les oies de mer se sont envolés. Les
+moutons de Portland d’à présent ont la chair grasse et la laine
+fine; les rares brebis qui paissaient il y a deux siècles cette
+herbe salée étaient petites et coriaces et avaient la toison
+bourrue, comme il sied à des troupeaux celtes menés jadis par des
+bergers mangeurs d’ail qui vivaient cent ans et qui, à un
+demi-mille de distance, perçaient des cuirasses avec leur flèche
+d’une aune de long. Terre inculte fait laine rude. Le
+Chess-Hill d’aujourd’hui ne ressemble en rien au Chess-Hill
+d’autrefois, tant il a été bouleversé par l’homme, et par ces
+furieux vents des Sorlingues qui rongent jusqu’aux pierres.
+
+Aujourd’hui cette langue de terre porte un railway qui aboutit à
+un joli échiquier de maisons neuves, Chesilton, et il y a une
+«Portland-Station». Les wagons roulent où rampaient les phoques.
+
+L’isthme de Portland, il y a deux cents ans, était un dos d’âne
+de sable avec une épine vertébrale de rocher.
+
+Le danger, pour l’enfant, changea de forme. Ce que l’enfant
+avait à craindre dans la descente, c’était de rouler au bas de
+l’escarpement; dans l’isthme, ce fut de tomber dans des trous.
+Après avoir eu affaire au précipice, il eut affaire à la
+fondrière. Tout est chausse-trape au bord de la mer. La roche
+est glissante, la grève est mouvante. Les points d’appui sont
+des embûches. On est comme quelqu’un qui met le pied sur des
+vitres. Tout peut brusquement se fêler sous vous. Fêlure par où
+l’on disparaît. L’océan a des troisièmes dessous comme un
+théâtre bien machiné.
+
+Les longues arêtes de granit auxquelles s’adosse le double
+versant d’un isthme sont d’un abord malaisé. On y trouve
+difficilement ce qu’on appelle en langage de mise en scène des
+praticables. L’homme n’a aucune hospitalité à attendre de
+l’océan, pas plus du rocher que de la vague; l’oiseau et le
+poisson seuls sont prévus par la mer. Les isthmes
+particulièrement sont dénudés et hérissés. Le flot qui les use
+et les mine des deux côtés les réduit à leur plus simple
+expression. Partout des reliefs coupants, des crêtes, des scies,
+d’affreux haillons de pierre déchirée, des entre-bâillements
+dentelés comme la mâchoire multicuspide d’un requin, des
+casse-cous de mousse mouillée, de rapides coulées de roches
+aboutissant à l’écume. Qui entreprend de franchir un isthme
+rencontre à chaque pas des blocs difformes, gros comme des
+maisons, figurant des tibias, des omoplates, des fémurs, anatomie
+hideuse des rocs écorchés. Ce n’est pas pour rien que ces stries
+des bords de la mer se nomment côtes. Le piéton se tire comme il
+peut de ce pêle-mêle de débris. Cheminer à travers l’ossature
+d’une énorme carcasse, tel est à peu près ce labeur.
+
+Mettez un enfant dans ce travail d’Hercule.
+
+Le grand jour eût été utile, il faisait nuit; un guide eût été
+nécessaire, il était seul. Toute la vigueur d’un homme n’eût pas
+été de trop, il n’avait que la faible force d’un enfant. A
+défaut de guide, un sentier l’eût aidé. Il n’y avait point de
+sentier.
+
+D’instinct, il évitait le chaîneau aigu des rochers et suivait la
+plage le plus qu’il pouvait. C’est là qu’il rencontrait les
+fondrières. Les fondrières se multipliaient devant lui sous
+trois formes, la fondrière d’eau, la fondrière de neige, la
+fondrière de sable. La dernière est la plus redoutable. C’est
+l’enlisement.
+
+Savoir ce que l’on affronte est alarmant, mais l’ignorer est
+terrible. L’enfant combattait le danger inconnu. Il était à
+tâtons dans quelque chose qui était peut-être la tombe.
+
+Nulle hésitation. Il tournait les rochers, évitait les
+crevasses, devinait les pièges, subissait les méandres de
+l’obstacle, mais avançait. Ne pouvant aller droit, il marchait
+ferme.
+
+Il reculait au besoin avec énergie. Il savait s’arracher à temps
+de la glu hideuse des sables mouvants. Il secouait la neige de
+dessus lui. Il entra plus d’une fois dans l’eau jusqu’aux
+genoux. Dès qu’il sortait de l’eau, ses guenilles mouillées
+étaient tout de suite gelées par le froid profond de la nuit. Il
+marchait rapide dans ses vêlements roidis. Pourtant il avait eu
+l’industrie de conserver sèche et chaude sur sa poitrine sa
+vareuse de matelot. Il avait toujours bien faim.
+
+Les aventures de l’abîme ne sont limitées en aucun sens; tout y
+est possible, même le salut. L’issue est invisible, mais
+trouvable. Comment l’enfant, enveloppé d’une étouffante spirale
+de neige, perdu sur cette levée étroite entre les deux gueules du
+gouffre, n’y voyant pas, parvint-il à traverser l’isthme, c’est
+ce que lui-même n’aurait pu dire. Il avait glissé, grimpé,
+roulé, cherché, marché, persévéré, voilà tout. Secret de tous
+les triomphes. Au bout d’un peu moins d’une heure, il sentit que
+le sol remontait, il arrivait à l’autre bord, il sortait du
+Chess-Hill, il était sur la terre ferme.
+
+Le pont qui relie aujourd’hui Sandford-Cas à Smallmouth-Sand
+n’existait pas à cette époque. Il est probable que, dans son
+tâtonnement intelligent, il avait remonté jusque vis-à-vis Wyke
+Regis, où il y avait alors une langue de sable, vraie chaussée
+naturelle, traversant l’East Fleet.
+
+Il était sauvé de l’isthme, mais il se retrouvait face à face
+avec la tempête, avec l’hiver, avec la nuit.
+
+Devant lui se développait de nouveau la sombre perte de vue des
+plaines.
+
+Il regarda à terre, cherchant un sentier.
+
+Tout à coup il se baissa.
+
+Il venait d’apercevoir dans la neige quelque chose qui lui
+semblait une trace.
+
+C’était une trace en effet, la marque d’un pied. La blancheur de
+la neige découpait nettement l’empreinte et la faisait très
+visible. Il la considéra. C’était un pied nu, plus petit qu’un
+pied d’homme, plus grand qu’un pied d’enfant.
+
+Probablement le pied d’une femme.
+
+Au delà de cette empreinte, il y en avait une autre, puis une
+autre; les empreintes se succédaient, à la distance d’un pas, et
+s’enfonçaient dans la plaine vers la droite. Elles étaient
+encore fraîches et couvertes de peu de neige. Une femme venait
+de passer là.
+
+Celle femme avait marché et s’en était allée dans la direction
+même où l’enfant avait vu des fumées.
+
+L’enfant, l’œil fixé sur les empreintes, se mit à suivre ce pas.
+
+
+
+
+II
+
+EFFET DE NEIGE
+
+
+Il chemina un certain temps sur cette piste. Par malheur les
+traces étaient de moins en moins nettes. La neige tombait dense
+et affreuse. C’était le moment où l’ourque agonisait sous cette
+même neige dans la haute mer.
+
+L’enfant, en détresse comme le navire, mais autrement, n’ayant,
+dans l’ínextricable entre-croisement d’obscurités qui se
+dressaient devant lui, d’autre ressource que ce pied marqué dans
+la neige, s’attachait à ce pas comme au fil du dédale.
+
+Subitement, soit que la neige eût fini par les niveler, soit pour
+toute autre cause, les empreintes s’effacèrent. Tout redevint
+plan, uni, ras, sans une tache, sans un détail. Il n’y eut plus
+qu’un drap blanc sur la terre et un drap noir sur le ciel.
+
+C’était comme si la passante s’était envolée.
+
+L’enfant aux abois se pencha et chercha. En vain.
+
+Comme il se relevait, il eut la sensation de quelque chose
+d’indistinct qu’il entendait, mais qu’il n’était pas sûr
+d’entendre. Cela ressemblait à une voix, à une haleine, à de
+l’ombre. C’était plutôt humain que bestial, et plutôt sépulcral
+que vivant. C’était du bruit, mais du rêve.
+
+Il regarda et ne vit rien.
+
+La large solitude nue et livide était devant lui.
+
+Il écouta. Ce qu’il avait cru entendre s’était dissipé.
+Peut-être n’avail-il rien entendu. Il écouta encore. Tout
+faisait silence.
+
+Il y avait de l’illusion dans toute cette brume. Il se remit en
+marche.
+
+En marche au hasard, n’ayant plus désormais ce pas pour le
+guider.
+
+Il s’éloignait à peine que le bruit recommença. Cette fois il ne
+pouvait douter. C’était un gémissement, presque un sanglot.
+
+Il se retourna. il promena ses yeux dans l’espace nocturne. Il
+ne vit rien.
+
+Le bruit s’éleva de nouveau.
+
+Si les limbes peuvent crier, c’est ainsi qu’elles crient.
+
+Rien de pénétrant, de poignant et de faible comme cette voix.
+Car c’était une voix. Cela venait d’une âme. Il y avait de la
+palpitation dans ce murmure. Pourtant cela semblait presque
+inconscient. C’était quelque chose comme une souffrance qui
+appelle, mais sans savoir qu’elle est une souffrance et qu’elle
+fait un appel. Ce cri, premier souffle peut-être, peut-être
+dernier soupir, était à égale distance du râle qui clôt la vie et
+du vagissement qui l’ouvre. Cela respirait, cela étouffait, cela
+pleurait. Sombre supplication dans l’invisible.
+
+L’enfant fixa son attention partout, loin, près, au fond, en
+haut, en bas. Il n’y avait personne. Il n’y avait rien.
+
+Il prêta l’oreille. La voix se fit entendre encore. Il la
+perçût distinctement. Celte voix avait un peu du bêlement d’un
+agneau.
+
+Alors il eut peur et songea à fuir.
+
+Le gémissement reprit. C’était la quatrième fois. Il était
+étrangement misérable et plaintif. On sentait qu’après ce
+suprême effort, plutôt machinal que voulu, ce cri allait
+probablement s’éteindre. C’était une réclamation expirante,
+instinctivement faite à la quantité de secours qui est en suspens
+dans l’étendue; c’était on ne sait quel bégaiement d’agonie
+adressé à une providence possible. L’enfant s’avança du côté
+d’où venait la voix.
+
+Il ne voyait toujours rien.
+
+Il avança encore, épiant.
+
+La plainte continuait. D’inarticulée et confuse qu’elle était,
+elle était devenue claire et presque vibrante. L’enfant était
+tout près de la voix. Mais où était-elle?
+
+Il était près d’une plainte. Le tremblement d’une plainte dans
+l’espace passait à coté de lui. Un gémissement humain flottant
+dans l’invisible, voilà ce qu’il venait de rencontrer. Telle
+était du moins son impression, trouble comme le profond
+brouillard où il était perdu.
+
+Comme il hésitait entre un instinct qui le poussait à fuir et un
+instinct qui lui disait de rester, il aperçut dans la neige, à
+ses pieds, à quelques pas devant lui, une sorte d’ondulation de
+la dimension d’un corps humain, une petite éminence basse, longue
+et étroite, pareille au renflement d’une fosse, une ressemblance
+de sépulture dans un cimetière qui serait blanc.
+
+En même temps, la voix cria.
+
+C’est de là-dessous qu’elle sortait.
+
+L’enfant se baissa, s’accroupit devant l’ondulation, et de ses
+deux mains en commença le déblaiement.
+
+Il vit se modeler, sous la neige qu’il écartait, une forme, et
+tout à coup, sous ses mains, dans le creux qu’il avait fait,
+apparut une face pâle.
+
+Ce n’était point cette face qui criait. Elle avait les yeux
+fermés et la bouche ouverte, mais pleine de neige.
+
+Elle était immobile. Elle ne bougea pas sous la main de
+l’enfant. L’enfant, qui avait l’onglée aux doigts, tressaillit
+en touchant le froid de ce visage. C’était la tëte d’une femme.
+Les cheveux épars étaient, mêlés à la neige. Cette femme était
+morte.
+
+L’enfant, se remit à écarter la neige. Le cou de la morte se
+dégagea, puis le haut, du torse, dont on voyait la chair sous des
+haillons.
+
+Soudainement il sentit sous son tâtonnement un mouvement faible.
+C’était quelque chose de petit qui était enseveli, et qui
+remuait. L’enfant ôta vivement la neige, et découvrit un
+misérable corps d’avorton, chétif, blême de froid, encore vivant,
+nu sur le sein nu de la morte.
+
+C’était une petite fille.
+
+Elle était emmaillottée, mais de pas assez de guenilles, et, en
+se débattant, elle était sortie de ses loques. Sous elle ses
+pauvres membres maigres, et son haleine au-dessus d’elle, avaient
+un peu fait fondre la neige. Une nourrice lui eût donné cinq ou
+six mois, mais elle avait un an peut-être, car la croissance dans
+la misère subit de navrantes réductions qui vont parfois jusqu’au
+rachitisme. Quand son visage fut à l’air, elle poussa un cri,
+continuation de son sanglot de détresse. Pour que la mère n’eût
+pas entendu ce sanglot, il fallait qu’elle fût bien profondément
+morte.
+
+L’enfant prit la petite dans ses bras.
+
+La mère roidie était sinistre. Une irradiation spectrale sortait
+de cette figure. La bouche béante et sans souffle semblait
+commencer dans la langue indistincte de l’ombre la réponse aux
+questions faites aux morts dans l’invisible. La réverbération
+blafarde des plaines glacées était sur ce visage. On voyait le
+front, jeune sous les cheveux bruns, le froncement presque
+indigné des sourcils, les narines serrées, les paupières closes,
+les cils collés par le givre, et, du coin des yeux au coin des
+lèvres, le pli profond des pleurs. La neige éclairait la morte.
+L’hiver et le tombeau ne se nuisent pas. Le cadavre est le
+glaçon de l’homme. La nudité des seins était pathétique. Ils
+avaient servi; ils avaient la sublime flétrissure de la vie
+donnée par l’être à qui la vie manque, et la majesté maternelle y
+remplaçait la pureté virginale. A la pointe d’une des mamelles
+il y avait une perle blanche. C’était une goutte de lait, gelée.
+
+Disons-le tout de suite, dans ces plaines où le garçon perdu
+passait à son tour, une mendiante allaitant son nourrisson, et
+cherchant elle aussi un gîte, s’était, il y avait peu d’heures,
+égarée. Transie, elle était tombée sous la tempête, et n’avait
+pu se relever. L’avalanche l’avait couverte. Elle avait, le
+plus qu’elle avait pu, serré sa fille contre elle, et elle avait
+expiré.
+
+La petite fille avait essayé de téter ce marbre.
+
+Sombre confiance voulue par la nature, car il semble que le
+dernier allaitement soit possible à une mère, même après le
+dernier soupir.
+
+Mais la bouche de l’enfant n’avait pu trouver le sein, où la
+goutte de lait, volée par la mort, s’était glacée, et, sous la
+neige, le nourrisson, plus accoutumé au berceau qu’à la tombe,
+avait crié.
+
+Le petit abandonné avait entendu la petite agonisante.
+
+Il l’avait déterrée.
+
+Il l’avait prise dans ses bras.
+
+Quand la petite se sentit dans des bras, elle cessa de crier.
+Les deux visages des deux enfants se touchèrent, et les lèvres
+violettes du nourrisson se rapprochèrent de la joue du garçon
+comme d’une mamelle.
+
+La petite fille était presque au moment où le sang coagulé va
+arrêter le cœur. Sa mère lui avait déjà donné quelque chose de
+sa mort; le cadavre se communique, c’est un refroidissement qui
+se gagne. La petite avait les pieds, les mains, les bras, les
+genoux, comme paralysés par la glace. Le garçon sentit ce froid
+terrible.
+
+Il avait sur lui un vêtement sec et chaud, sa vareuse. Il posa
+le nourrisson sur la poitrine de la morte, ôta sa vareuse, en
+enveloppa la petite fille, ressaisit l’enfant, et, presque nu
+maintenant sous les bouffées de neige que soufflait la bise,
+emportant la petite dans ses bras, il se remit en route.
+
+La petite ayant réussi à retrouver la joue du garçon, y appuya sa
+bouche, et, réchauffée, s’endormit. Premicr baiser de ces deux
+âmes dans les ténèbres.
+
+La mère demeura gisante, le dos sur la neige, la face vers la
+nuit. Mais au moment où le petit garçon se dépouilla pour vêtir
+la petite fille, peut-être, du fond de l’infini où elle était, la
+mère le vit-elle.
+
+
+
+
+III
+
+TOUTE VOIE DOULOUREUSE SE COMPLIQUE D’UN FARDEAU
+
+
+Il y avait un peu plus de quatre heures que l’ourque s’était
+éloignée de la crique de Portland, laissant sur le rivage ce
+garçon. Depuis ces longues heures qu’il était abandonné, et
+qu’il marchait devant lui, il n’avait encore fait, dans celle
+société humaine où peut-être il allait entrer, que trois
+rencontres, un homme, une femme et un enfant. Un homme, cet
+homme sur la colline; une femme, cette femme dans la neige; un
+enfant, cette petite fille qu’il avait dans les bras.
+
+Il était exténué de fatigue et de faim. Il avançait plus
+résolument que jamais, avec de la force de moins et un fardeau de
+plus.
+
+Il était maintenant à peu près sans vêtements. Le peu de
+haillons qui lui restaient, durcis par le givre, étaient coupants
+comme du verre et lui écorchaient la peau. Il se refroidissait,
+mais l’autre enfant se réchauffait. Ce qu’il perdait n’était pas
+perdu, elle le regagnait. Il constatait cette chaleur qui était
+pour la pauvre petite une reprise de vie. Il continuait
+d’avancer.
+
+De temps en temps, tout en la soutenant bien, il se baissait et
+d’une main prenait de la neige à poignée, et en frottait ses
+pieds, pour les empêcher de geler.
+
+Dans d’autres moments, ayant la gorge en feu, il se mettait dans
+la bouche un peu de cette neige et la suçait, ce qui trompait une
+minute sa soif, mais la changeait en fièvre. Soulagement qui
+était une aggravation.
+
+La tourmente était devenue informe à force de violence; les
+déluges de neige sont possibles; c’en était un. Ce paroxysme
+maltraitait le littoral en même temps qu’il bouleversait l’océan.
+C’était probablement l’instant où l’ourque éperdue se disloquait
+dans la bataille des écueils.
+
+Il traversa sous cette bise, marchant toujours vers l’est, de
+larges surfaces de neige. Il ne savait quelle heure il était.
+Depuis longtemps il ne voyait plus de fumées. Ces indications
+dans la nuit sont vite effacées; d’ailleurs, il était plus que
+l’heure où les feux sont éteints; enfin peut-être s’était-il
+trompé, et il était possible qu’il n’y eût point de ville ni de
+village du côté où il allait.
+
+Dans le doute, il persévérait.
+
+Deux ou trois fois la petite cria. Alors il imprimait à son
+allure un mouvement de bercement; elle s’apaisait et se taisait.
+Elle finit par se bien endormir, et d’un bon sommeil. Il la
+sentait chaude, tout en grelottant.
+
+Il resserrait fréquemment les plis de la vareuse autour du cou de
+la petite, afin que le givre ne s’introduisît pas par quelque
+ouverture et qu’il n’y eût aucune fuite de neige fondue entre le
+vêtement et l’enfant.
+
+La plaine avait des ondulations. Aux déclivités où elle
+s’abaissait, la neige, amassée par le vent dans les plis de
+terrain, était si haute pour lui petit qu’il y enfonçait presque
+tout entier, et il fallait marcher à demi enterré. Il marchait,
+poussant la neige des genoux.
+
+Le ravin franchi, il parvenait à des plateaux balayés par la bise
+où la neige était mince. Là il trouvait le verglas.
+
+L’haleine tiède de la petite fille effleurait sa joue, le
+réchauffait un moment, et s’arrêtait et se gelait dans ses
+cheveux, où elle faisait un glaçon.
+
+Il se rendait compte d’une complication redoutable, il ne pouvait
+plus tomber. Il sentait qu’il ne se relèverait pas. Il était
+brisé de fatigue, et le plomb de l’ombre l’eût, comme la femme
+expirée, appliqué sur le sol, et la glace l’eût soudé vivant à la
+terre. Il avait dévalé sur des pentes de précipices, et s’en
+était tiré; il avait trébuché dans des trous, et en était sorti;
+désormais une simple chute, c’était la mort. Un faux pas ouvrait
+la tombe. Il ne fallait pas glisser. Il n’aurait plus la force
+méme de se remettre sur ses genoux.
+
+Or le glissement était partout autour de lui; tout était givre et
+neige durcie.
+
+La petite qu’il portait lui faisait la marche affreusement
+difficile; non seulement c’était un poids, excessif pour sa
+lassitude et son épuisement, mais c’était un embarras. Elle lui
+occupait les deux bras, et, à qui chemine sur le verglas, les
+deux bras sont un balancier naturel et nécessaire.
+
+Il fallait se passer de ce balancier.
+
+Il s’en passait, et marchait, ne sachant que devenir sous son
+fardeau.
+
+Cette petite était la goutte qui faisait déborder le vase de
+détresse.
+
+Il avançait, oscillant à chaque pas, comme sur un tremplin, et
+accomplissant, pour aucun regard, des miracles d’équilibre.
+Peut-être pourtant, redisons-le, était-il suivi en cette voie
+douloureuse par des yeux ouverts dans les lointains de l’ombre,
+l’œil de la mère et l’œil de Dieu.
+
+Il chancelait, chavirait, se raffermissait, avait soin de
+l’enfant, lui remettait du vêtement sur elle, lui couvrait la
+tête, chavirait encore, avançait toujours, glissait, puis se
+redressait. Le vent avait la lâcheté de le pousser.
+
+Il faisait vraisemblablement beaucoup plus de chemin qu’il ne
+fallait. Il était selon toute apparence dans ces plaines où
+s’est établie plus tard la Bincleaves Farm, entre ce qu’on nomme
+maintenant Spring Gardens et Personage House. Métairies et
+cottages à présent, friches alors. Souvent moins d’un siècle
+sépare un steppe d’une ville.
+
+Subitement, une interruption s’étant faite dans la bourrasque
+glaciale qui l’aveuglait, il aperçut à peu de distance devant lui
+un groupe de pignons et de cheminées mis en relief par la neige,
+le contraire d’une silhouette, une ville dessinée en blanc sur
+l’horizon noir, quelque chose comme ce qu’on appellerait
+aujourd’hui une épreuve négative.
+
+Des toits, des demeures, un gîte! Il était donc quelque part!
+Il sentit l’ineffable encouragement de l’espérance. La vigie
+d’un navire égaré criant terre! a de ces émotions. Il pressa le
+pas.
+
+Il touchait donc enfin à des hommes. Il allait donc arriver à
+des vivants. Plus rien à craindre. Il avait en lui cette
+chaleur subite, la sécurité. Ce dont il sortait était fini. Il
+n’y aurait plus de nuit désormais, ni d’hiver, ni de tempête. Il
+lui semblait que tout ce qu’il y a de possible dans le mal était
+maintenant derrière lui. La petite n’était plus un poids. Il
+courait presque.
+
+Son œil était fixé sur ces toits. La vie était là. Il ne les
+quittait pas du regard. Un mort regarderait ainsi ce qui lui
+apparaîtrait par l’entre-bâillement d’un couvercle de tombe.
+C’étaient les cheminées dont il avait vu les fumées. Aucune
+fumée n’en sortait.
+
+Il eut vite fait d’atteindre les habitations. Il parvint à un
+faubourg de ville qui était une rue ouverte. A celle époque le
+barrage des rues la nuit tombait en désuétude.
+
+La rue commençait par deux maisons. Dans ces deux maisons on
+n’apercevait aucune chandelle ni aucune lampe, non plus que dans
+toute la rue, ni dans toute la ville, aussi loin que la vue
+pouvait s’étendre.
+
+La maison de droite étaie plutôt un toit qu’une maison; rien de
+plus chétif; la muraille était de torchis et le toit de paille;
+il y avait plus de chaume que de mur. Une grande ortie née au
+pied du mur touchait au bord du toit. Cette masure n’avait
+qu’une porte qui semblait une chatière et qu’une fenêtre qui
+était une lucarne. Le tout fermé. A côté une soue à porcs
+habitée indiquait que la chaumière était habitée aussi.
+
+La maison de gauche était large, haute, toute en pierre, avec
+toit d’ardoises. Fermée aussi. C’était Chez le Riche vis-à-vis
+de Chez le Pauvre.
+
+Le garçon n’hésita pas.
+
+Il alla à la grande maison.
+
+La porte à deux battants, massif damier de chêne à gros clous,
+était de celles derrière lesquelles on devine une robuste
+armature de barres et de serrures; un marteau de fer y pendait.
+
+Il souleva le marteau, avec quelque peine, car ses mains
+engourdies étaient plutôt des moignons que des mains. il frappa
+un coup.
+
+On ne répondit pas.
+
+Il frappa une seconde fois, et deux coups.
+
+Aucun mouvement ne se fit dans la maison.
+
+Il frappa une troisième fois. Rien.
+
+Il comprit qu’on dormait, ou qu’on ne se souciait pas de se
+lever.
+
+Alors il se tourna vers la maison pauvre. Il prit à terre, dans
+la neige, un galet et heurta à la porte basse.
+
+On ne répondit pas.
+
+Il se haussa sur la pointe des pieds, et cogna de son caillou à
+la lucarne, assez doucement pour ne point casser la vitre, assez
+fort pour être entendu.
+
+Aucune voix ne s’éleva, aucun pas ne remua, aucune chandelle ne
+s’alluma.
+
+Il pensa que là aussi on ne voulait point se réveiller.
+
+Il y avait dans l’hôtel de pierre et dans le logis de chaume la
+même surdité aux misérables.
+
+Le garçon se décida à pousser plus loin, et pénétra dans le
+détroit de maisons qui se prolongeait devant lui, si obscur qu’on
+eût plutôt dit l’écart de deux falaises que l’entrée d’une ville.
+
+
+
+
+IV
+
+AUTRE FORME DU DÉSERT
+
+
+C’est dans le Weymouth qu’il venait d’entrer.
+
+Le Weymouth d’alors n’était pas l’honorable et superbe Weymouth
+d’aujourd’hui. Cet ancien Weymouth n’avait pas, comme le
+Weymouth actuel, un irréprochable quai rectiligne avec une statue
+et une auberge en l’honneur de Georges III. Cela tenait à ce que
+Georges III n’était pas né. Par la même raison, on n’avait point
+encore, au penchant de la verte colline de l’est, dessiné, à plat
+sur le sol, au moyen du gazon scalpé et de la craie mise à nu, ce
+cheval blanc, d’un arpent de long, le _White Horse_, portant un
+roi sur son dos, et tournant, toujours en l’honneur de Georges
+III, sa queue vers la ville. Ces honneurs, du reste, sont
+mérités; Georges III, ayant perdu dans sa vieillesse l’esprit
+qu’il n’avait jamais eu dans sa jeunesse, n’est point responsable
+des calamités de son règne. C’était un innocent. Pourquoi pas
+des statues?
+
+Le Weymouth d’il y a cent quatrevingts ans était à peu près aussi
+symétrique qu’un jeu d’onchets brouillé. L’Astaroth des légendes
+se promenait quelquefois sur la terre portant derrière son dos
+une besace dans laquelle il y avait de tout, même des bonnes
+femmes dans leurs maisons. Un pêle-mêle de baraques tombé de ce
+sac du diable donnerait l’idée de ce Weymouth incorrect. Plus,
+dans les baraques, les bonnes femmes. Il reste comme spécimen de
+ces logis la maison des Musiciens. Une confusion de tanières de
+bois sculptées, et vermoulues, ce qui est une autre sculpture,
+d’informes bâtisses branlantes à surplombs, quelques-unes à
+piliers, s’appuyant les unes sur les autres pour ne pas tomber au
+vent de mer, et laissant entre elles les espacements exigus d’une
+voirie tortue et maladroite, ruelles et carrefours souvent
+inondés par les marées d’équinoxe, un amoncellement de vieilles
+maisons grand-mères groupées autour d’une église aïeule, c’était
+là Weymouth. Weymouth était une sorte d’antique village normand
+échoué sur la côte d’Angleterre.
+
+Le voyageur, s’il entrait à la taverne remplacée aujourd’hui par
+l’hôtel, au lieu de payer royalement une sole frite et une
+bouteille de vin vingt-cinq francs, avait l’humiliation de manger
+pour deux sous une soupe au poisson, fort bonne d’ailleurs.
+C’était misérable.
+
+L’enfant perdu portant l’enfant trouvé suivit la première rue,
+puis la seconde, puis une troisième. Il levait les yeux
+cherchant aux étages et sur les toits une vitre éclairée, mais
+tout était clos et éteint. Par intervalles, il cognait aux
+portes. Personne ne répondait. Rien ne fait le cœur de pierre
+comme d’être chaudement entre deux draps. Ce bruit et ces
+secousses avaient fini par réveiller la petite. Il s’en
+apercevait parce qu’il se sentait téter la joue. Elle ne criait
+pas, croyant à une mère.
+
+Il risquait de tourner et de rôder longtemps peut-être dans les
+intersections des ruelles de Scrambridge où il y avait alors plus
+de sculptures que de maisons, et plus de haies d’épines que de
+logis, mais il s’engagea à propos dans un couloir qui existe
+encore aujourd’hui près de Trinity Schools. Ce couloir le mena
+sur une plage qui était un rudiment de quai avec parapet, et à sa
+droite il distingua un pont.
+
+Ce pont était le pont de la Wey qui relie Weymouth à
+Melcomb-Regis, et sous les arches duquel le Harbour communique
+avec la Back Water.
+
+Weymouth, hameau, était alors le faubourg de Melcomb-Regis, cité
+et port; aujourd’hui Melcomb-Regis est une paroisse de Weymouth.
+Le village a absorbé la ville. C’est par ce pont que s’est fait
+ce travail. Les ponts sont de singuliers appareils de succion
+qui aspirent la population et font quelquefois grossir un
+quartier riverain aux dépens de son vis-à-vis.
+
+Le garçon alla à ce pont, qui à cette époque était une passerelle
+de charpente couverte. Il traversa cette passerelle.
+
+Grâce au toit du pont, il n’y avait pas de neige sur le tablier.
+Ses pieds nus eurent un moment de bien-être en marchant sur ces
+planches sèches.
+
+Le pont franchi, il se trouva dans Melcomb-Regis.
+
+Il y avait là moins de maisons de bois que de maisons de pierre.
+Ce n’était plus le bourg, c’était la cité. Le pont débouchait
+sur une assez belle rue qui était Saint-Thomas street. Il y
+entra. La rue offrait de hauts pignons taillés, et ça et là des
+devantures de boutiques. Il se remit à frapper aux portes. Il
+ne lui restait pas assez de force pour appeler et crier.
+
+A Melcomb-Regis comme à Weymouth, personne ne bougeait. Un bon
+double tour avait été donné aux serrures. Les fenêtres étaient
+recouvertes de leurs volets comme les yeux de leurs paupières.
+Toutes les précautions étaient prises contre le réveil,
+soubresaut désagréable.
+
+Le petit errant subissait la pression indéfinissable de la ville
+endormie. Ces silences de fourmilière paralysée dégagent du
+vertige. Toutes ces léthargies mêlent leurs cauchemars, ces
+sommeils sont une foule, et il sort de ces corps humains gisants
+une fumée de songes. Le sommeil a de sombres voisinages hors de
+la vie; la pensée décomposée des endormis flotte au-dessus d’eux,
+vapeur vivante et morte, et se combine avec le possible qui pense
+probablement aussi dans l’espace. De là des enchevêtrements. Le
+rêve, ce nuage, superpose ses épaisseurs et ses transparences à
+cette étoile, l’esprit. Au-dessus de ces paupières fermées où la
+vision a remplacé la vue, une désagrégation sépulcrale de
+silhouettes et d’aspects se dilate dans l’impalpable. Une
+dispersion d’existences mystérieuses s’amalgame à notre vie par
+ce bord de la mort qui est le sommeil. Ces entrelacements de
+larves et d’âmes sont dans l’air. Celui même qui ne dort pas
+sent peser sur lui ce milieu plein d’une vie sinistre. La
+chimère ambiante, réalité devinée, le gêne. L’homme éveillé qui
+chemine à travers les fantômes du sommeil des autres refoule
+confusément des formes passantes, a, ou croit avoir, la vague
+horreur des contacts hostiles de l’invisible, et sent à chaque
+instant la poussée obscure d’une rencontre inexprimable qui
+s’évanouit. Il y a des effets de forêt dans cette marche au
+milieu de la diffusion nocturne des songes.
+
+C’est ce qu’on appelle avoir peur sans savoir pourquoi.
+
+Ce qu’un homme éprouve, un enfant l’éprouve plus encore.
+
+Ce malaise de l’effroi nocturne, amplifié par ces maisons
+spectres, s’ajoutait à tout cet ensemble lugubre sous lequel il
+luttait.
+
+Il entra dans Conyear Lane, et aperçut au bout de cette ruelle la
+Bach Water qu’il prit pour l’Océan; il ne savait plus de quel
+coté était la mer; il revint sur ses pas, tourna à gauche par
+Maiden street, et rétrograda jusqu’à Saint-Albans row.
+
+Là, au hasard, et sans choisir, et aux premières maisons venues,
+il heurta violemment. Ces coups, où il épuisait sa dernière
+énergie, étaient désordonnés et saccadés, avec des intermittences
+et des reprises presque irritées. C’était le battement de sa
+fièvre frappant aux portes.
+
+Une voix répondit.
+
+Celle de l’heure.
+
+Trois heures du matin sonnèrent lentement derrière lui au vieux
+clocher de Saint-Nicolas.
+
+Puis tout retomha dans le silence.
+
+Que pas un habitant n’eût même entr’ouvert une lucarne, cela peut
+sembler surprenant. Pourtant dans une certaine mesure ce silence
+s’explique. Il faut dire qu’en janvier 1690 on était au
+lendemain d’une assez forte peste qu’il y avait eu à Londres, et
+que la crainte de recevoir des vagabonds malades produisait
+partout une certaine diminution d’hospitalité. On
+n’entre-baillait pas même sa fenêtre de peur de respirer leur
+miasme.
+
+L’enfant sentit le froid des hommes plus terrible que le froid de
+la nuit. C’est un froid qui veut. Il eut ce serrement du cœur
+découragé qu’il n’avait pas eu dans les solitudes. Maintenant il
+était rentré dans la vie de tous, et il restait seul. Comble
+d’angoisse. Le désert impitoyable, il l’avait compris; mais la
+ville inexorable, c’était trop.
+
+L’heure, dont il venait de compter les coups, avait été un
+accablement de plus. Rien de glaçant en de certains cas comme
+l’heure qui sonne. C’est une déclaration d’indifférence. C’est
+l’éternité disant: que m’importe!
+
+Il s’arrêta. Et il n’est pas certain qu’en celle minute
+lamentable, il ne se soit pas demandé s’il ne serait pas plus
+simple de se coucher là et de mourir. Cependant la petite fille
+posa la tête sur son épaule, et se rendormit. Cette confiance
+obscure le remit en marche.
+
+Lui qui n’avait autour de lui que de l’écroulement, il sentit
+qu’il était point d’appui. Profonde sommation du devoir.
+
+Ni ces idées ni cette situation n’étaient de son âge. Il est
+probable qu’il ne les comprenait pas. Il agissait d’instinct.
+Il faisait ce qu’il faisait.
+
+Il marcha dans la direction de Johnstone row.
+
+Mais il ne marchait plus, il se traînait.
+
+Il laissa à sa gauche Sainte-Mary street, fit des zigzags dans
+les ruelles, et, au débouché d’un boyau sinueux entre deux
+masures, se trouva dans un assez large espace libre. C’était un
+terrain vague, point bâti, probablement l’endroit où est
+aujourd’hui Chesterfield place. Les maisons finissaient là. Il
+apercevait à sa droite la mer, et presque plus rien de la ville à
+sa gauche.
+
+Que devenir? La campagne recommençait. A l’est, de grands plans
+inclinés de neige marquaient les larges versants de Radipole.
+Allait-il continuer ce voyage? allait-il avancer et rentrer dans
+les solitudes? allait-il reculer et rentrer dans les rues? que
+faire entre ces deux silences, la plaine muette et la ville
+sourde? lequel choisir de ces refus?
+
+Il y a l’ancre de miséricorde, il y a aussi le regard de
+miséricorde. C’est ce regard que le pauvre petit désespéré jeta
+autour de lui.
+
+Tout à coup il entendit une menace.
+
+
+
+
+V
+
+LA MISANTHROPIE FAIT DES SIENNES
+
+
+On ne sait quel grincement étrange et alarmant vint dans cette
+ombre jusqu’à lui.
+
+C’était de quoi reculer. Il avança.
+
+A ceux que le silence consterne, un rugissement plaît.
+
+Ce rictus féroce le rassura. Cette menace était une promesse.
+Il y avait là un être vivant et éveillé, fût-ce une bête fauve.
+Il marcha du côté d’où venait le grincement.
+
+Il tourna un angle de mur, et, derrière, à la réverbération de la
+neige et de la mer, sorte de vaste éclairage sépulcral, il vit
+une chose qui était là comme abritée. C’était une charrette, à
+moins que ce ne fût une cabane. Il y avait des roues, c’était
+une voiture; et il y avait un toit, c’était une demeure. Du toit
+sortait un tuyau, et du tuyau une fumée. Cette fumée était
+vermeille, ce qui semblait annoncer un assez bon feu a
+l’intérieur. A l’arrière, des gonds en saillie indiquaient une
+porte, et au centre de cette porte une ouverture carrée laissait
+voir de la lueur dans la cahute. Il approcha.
+
+Ce qui avait grincé le sentit venir. Quand il fut près de la
+cahute, la menace devint furieuse. Ce n’était plus à un
+grondement qu’il avait affaire, mais à un hurlement. Il entendit
+un bruit sec, comme d’une chaîne violemment tendue, et
+brusquement, au-dessous de la porle, dans l’écartement des roues
+de derrière, deux rangées de dents aiguës et blanches apparurent.
+
+En même temps qu’une gueule entre les roues, une tête passa par
+la lucarne.
+
+--Paix là! dit la tête.
+
+La gueule se tut.
+
+La tête reprit:
+
+--Est-ce qu’il y a quelqu’un?
+
+L’enfant répondit:
+
+--Oui.
+
+--Qui?
+
+--Moi.
+
+--Toi? qui çà, d’où viens-tu?
+
+--Je suis las, dit l’enfant.
+
+--Quelle heure est-il?
+
+--J’ai froid.
+
+--Que fais-tu là?
+
+--J’ai faim.
+
+La tête répliqua:
+
+--Tout le monde ne peut pas être heureux comme un lord. Va-t-en.
+
+La tête rentra, et le vasistas se ferma.
+
+L’enfant courha le front, resserra entre ses bras la petite
+endormie et rassembla sa force pour se remettre en route. Il fit
+quelques pas et commença à s’éloigner.
+
+Cependant, en même temps que la lucarne s’était fermée, la porte
+s’était ouverte. Un marche-pied s’était abaissé. La voix qui
+venait de parler à l’enfant cria du fond de la cahute avec
+colère:
+
+--Eh bien, pourquoi n’entres-tu pas?
+
+L’enfant se retourna.
+
+--Entre donc, reprit la voix. Qui est-ce qui m’a donné un
+garnement comme cela, qui a faim et qui a froid, et qui n’entre
+pas?
+
+L’enfant, à la fois repoussé et attiré, demeurait immobile.
+
+La voix repartit:
+
+--On te dit d’entrer, drôle!
+
+Il se décida, et mit un pied sur le premier échelon de
+l’escalier.
+
+Mais on gronda sous la voilure.
+
+Il recula. La gueule ouverte reparut.
+
+--Paix! cria la voix de l’homme.
+
+La gueule rentra. Le grondement cessa.
+
+--Monte, reprit l’homme.
+
+L’enfant gravit péniblement les trois marches. Il était gêné par
+l’autre enfant, tellement engourdie, enveloppée et roulée dans le
+suroît qu’on ne distinguait rien d’elle, et que ce n’était qu’une
+petite masse informe.
+
+Il franchit les trois marches, et, parvenu au seuil, s’arrêta.
+
+Aucune chandelle ne brûlait dans la cahute, par économie de
+misère probablement. La baraque n’était éclairée que d’une
+rougeur faite par le soupirail d’un poêle de fonte où pétillait
+un feu de tourbe. Sur le poêle fumaient une écuelle et un pot
+contenant selon toute apparence quelque chose à manger. On en
+sentait la bonne odeur. Cette habitation était meublée d’un
+coffre, d’un escabeau, et d’une lanterne, point allumée,
+accrochée au plafond. Plus, aux cloisons, quelques planches sur
+tasseaux, et un décroche-moi-çà, où pendaient des choses mêlées.
+Sur les planches et aux clous s’étageaint des verreries, des
+cuivres, un alambic, un récipient assez semblable à ces vases à
+grener la cire qu’on appelle grelous, et une confusion d’objets
+bizarres auxquels l’enfant n’eût pu rien comprendre, et qui était
+une batterie de cuisine de chimiste. La cahute avait une forme
+oblongue, le poêle à l’aval. Ce n’était pas même une petite
+chambre, c’était à peine une grande boîte. Le dehors était plus
+éclairé par la neige que cet intérieur par le poêle. Tout dans
+la baraque était indistinct et trouble. Pourtant un reflet du
+feu sur le plafond permettait d’y lire cette inscription en gros
+caractères: URSUS, PHILOSOPHE.
+
+L’enfant, en effet, faisait son entrée chez Homo et chez Ursus.
+On vient d’entendre gronder l’un et parler l’antre.
+
+L’enfant, arrivé au seuil, aperçut près du poêle un homme long,
+glabre, maigre et vieux, vêtu en grisaille, qui était debout et
+dont le crâne chauve touchait le toit. Cet homme n’eût pu se
+hausser sur les pieds. La cahute était juste.
+
+--Entre, dit l’homme, qui était Ursus.
+
+L’enfant entra.
+
+--Pose-là ton paquet.
+
+L’enfant posa sur le coffre son fardeau, avec précaution, de
+crainte de l’effrayer et de le réveiller.
+
+L’homme reprit:
+
+--Comme tu mets ça là doucement! Ce ne serait pas pire quand ce
+serait une châsse. Est-ce que tu as peur de faire une fêlure à
+tes guenilles? Ah! l’abominable vaurien! dans les rues à cette
+heure-ci! Qui es-tu? Réponds. Mais non, je te défends de
+répondre. Allons au plus pressé; tu as froid, chauffe-toi.
+
+Et il le poussa par les deux épaules devant le poêle.
+
+--Es-tu assez mouillé! Es-tu assez glacé! S’il est permis
+d’entrer ainsi dans les maisons! Allons, ôte-moi toutes ces
+pourritures, malfaiteur!
+
+Et, d’une main, avec une brusquerie fébrile, il lui arracha ses
+haillons qui se déchirèrent en charpie, tandis que, de l’autre
+main, il décrochait d’un clou une chemise d’homme et une de ces
+jaquettes de tricot qu’on appelle encore aujourd’hui
+kiss-my-quick.
+
+--Tiens, voilà des nippes.
+
+Il choisit dans le tas un chiffon de laine et en frotta devant le
+feu les membres de l’enfant ébloui et défaillant, et qui, en
+cette minute de nudité chaude, crut voir et toucher le ciel. Les
+membres frottés, l’homme essuya les pieds.
+
+--Allons, carcasse, tu n’as rien de gelé. J’étais assez hôte
+pour avoir peur qu’il n’eût quelque chose de gelé, les pattes de
+derrière ou de devant! Il ne sera pas perclus pour cette fois.
+Rhabille-toi.
+
+L’enfant endossa la chemise, et l’homme lui passa, pardessus, la
+jaquette de tricot.
+
+--A présent...
+
+L’homme avança du pied l’escabeau, y fit asseoir, toujours par
+une poussée aux épaules, le petit garçon, et lui montra de
+l’index l’écuelle qui fumait sur le poêle. Ce que l’enfant
+entrevoyait dans cette écuette, c’était encore le ciel,
+c’est-à-dire une pomme de terre et du lard.
+
+--Tu as faim, mange.
+
+L’homme prit sur une planche une croûte de pain dur et une
+fourchette de fer, et les présenta à l’enfant. L’enfant hésita.
+
+--Faut-il que je mette le couvert? dit l’homme.
+
+Et il posa l’écuelle sur les genoux de l’enfant.
+
+--Mords dans tout ça!
+
+La faim l’emporta sur l’ahurissement. L’enfant se mit à manger.
+Le pauvre être dévorait plutôt qu’il ne mangeait. Le bruit
+joyeux du pain croqué remplissait la cahute. L’homme bougonnait.
+
+--Pas si vite, horrible goinfre! Est-il gourmand, ce gredin-là!
+Ces canailles qui ont faim mangent d’une façon révoltante. On
+n’a qu’à voir souper un lord. J’ai vu dans ma vie des ducs
+manger. Ils ne mangent pas; c’est ça qui est noble. Ils
+boivent, par exemple. Allons, marcassin, empiffre-toi!
+
+L’absence d’oreilles qui caractérise le ventre affamé faisait
+l’enfant peu sensible à cette violence d’épithètes, tempérée
+d’ailleurs par la charité des actions, contresens à son profit.
+Pour l’instant, il était absorbé par ces deux urgences, et par
+ces deux extases, se réchauffer, manger.
+
+Ursus poursuivait entre cuir et chair son imprécation en
+sourdine:
+
+--J’ai vu le roi Jacques souper en personne dans le Banqueting
+House où l’on admire des peintures du fameux Rubens; sa majesté
+ne touchait à rien. Ce gueux-ci broute! Brouter, mot qui dérive
+de brute. Quelle idée ai-je eue de venir dans ce Weymouth, sept
+fois voué aux dieux infernaux! Je n’ai depuis ce matin rien
+vendu, j’ai parlé à la neige, j’ai joué de la flûte à l’ouragan,
+je n’ai pas empoché un farthing, et le soir il m’arrive des
+pauvres! Hideuse contrée! Il y a bataille, lutte et concours
+entre les passants imbéciles et moi. Ils tâchent de ne me donner
+que des liards, je tâche de ne leur donner que des drogues. Eh
+bien, aujourd’hui, rien! pas un idiot dans le carrefour, pas un
+penny dans la caisse! Mange, boy de l’enfer! tords et croque!
+nous sommes dans un temps où rien n’égale le cynisme des
+pique-assiettes. Engraisse a mes dépens, parasite. Il est mieux
+qu’affamé, il est enragé, cet être-là. Ce n’est pas de
+l’appétit, c’est de la férocité. Il est surmené par un virus
+rabique. Qui sait? il a peut-être la peste. As-tu la peste,
+brigand? S’il allait la donner à Homo! Ah mais, non! crevez,
+populace, mais je ne veux pas que mon loup meure. Ah ça, j’ai
+faim moi aussi. Je déclare que ceci est un incident désagréable.
+J’ai travaillé aujourd’hui très avant dans la nuit. Il y a des
+fois dans la vie qu’on est pressé. Je l’étais ce soir de manger.
+Je suis tout seul, je fais du feu, je n’ai qu’une pomme de terre,
+une croûte de pain, une bouchée de lard et une goutte de lait, je
+mets ça à chauffer, je me dis: bon! je m’imagine que je vais me
+repaître. Patatras! il faut que ce crocodile me tombe dans ce
+moment-là. Il s’installe carrément entre ma nourriture et moi.
+Voilà mon réfectoire dévasté. Mange, brochet, mange, requin,
+combien as-tu de rangs de dents dans la gargamelle? bâfre,
+louveteau. Non, je retire le mol, respect aux loups. Engloutis
+ma pâture, boa! J’ai travaillé aujourd’hui, l’estomac vide, le
+gosier plaintif, le pancréas en détresse, les entrailles
+délabrées, très avant dans la nuit; ma récompense est de voir
+manger un autre. C’est égal, part à deux. Il aura le pain, la
+pomme de terre et le lard, mais j’aurai le lait.
+
+En ce moment un cri lamentable et prolongé s’éleva dans la
+cahute. L’homme dressa l’oreille.
+
+--Tu cries maintenant, sycophante! Pourquoi cries-tu?
+
+Le garçon se retourna. Il était évident qu’il ne criait pas. Il
+avait la bouche pleine.
+
+Le cri ne s’interrompait pas.
+
+L’homme alla au coffre.
+
+--C’est donc le paquet qui gueule! Vallée de Josaphat! Voilà le
+paquet qui vocifère! Qu’est-ce qu’il a à croasser, ton paquet?
+
+Il déroula le suroit. Une têe d’enfant en sortit, la bouche
+ouverte et criant.
+
+--Eh bien, qui va là? dit l’homme. Qu’est-ce que c’est? Il y
+en a un autre. Ça ne va donc pas finir? Qui vive? aux armes!
+Caporal, hors la garde! Deuxième patatras! Qu’est-ce que tu
+m’apportes là, bandit? Tu vois bien qu’elle a soif. Allons, il
+faut qu’elle boive, celle-ci. Bon! je n’aurai pas même le lait
+à présent.
+
+Il prit dans un fouillis sur une planche un rouleau de linge à
+bandage, une éponge et une fiole, en murmurant avec frénésie:
+
+--Damné pays!
+
+Puis il considéra la petite.
+
+--C’est une fille. Ça se reconnaît au glapissement. Elle est
+trempée, elle aussi.
+
+Il arracha, comme il avait fait pour le garçon, les haillons dont
+elle était plutôt nouée que vêtue, et il l’entortilla d’un
+lambeau indigent, mais propre et sec, de grosse toile. Ce
+rhabillement rapide et brusque exaspéra la petite fille.
+
+--Elle miaule inexorablement, dit-il.
+
+Il coupa avec ses dents un morceau allongé de l’éponge, déchira
+du rouleau un carré de linge, en étira un brin de fil, prit sur
+le poêle le pot où il y avait du lait, remplit de ce lait la
+fiole, introduisit à demi l’éponge dans le goulot, couvrit
+l’éponge avec le linge, ficela ce bouchon avec le fil, appliqua
+contre sa joue la fiole, pour s’assurer qu’elle n’était pas trop
+chaude, et saisit sous son bras gauche le maillot éperdu qui
+continuait de crier.
+
+--Allons, soupe, créature! prends-moi le téton.
+
+Et il lui mit dans la bouche le goulot de la fiole.
+
+La petite but avidement.
+
+Il soutint la fiole à l’inclinaison voulut en grommelant:
+
+--Ils sont tous les mêmes, les lâches! Quand ils ont ce qu’ils
+veulent, ils se taisent.
+
+La petite avait bu si énergiquement et avait saisi avec tant
+d’emportement ce bout de sein offert par cette providence
+bourrue, qu’elle fut prise d’une quinte de toux.
+
+--Tu vas t’étrangler, gronda Ursus. Une fière goulue aussi que
+celle-là!
+
+Il lui retira l’éponge qu’elle suçait, laissa la quinte
+s’apaiser, et lui replaça la fiole entre les lèvres, en disant:
+
+--Tette, coureuse!
+
+Cependant le garçon avait posé sa fourchette. Voir la petite
+boire lui faisait oublier de manger. Le moment d’auparavant,
+quand il mangeait, ce qu’il avait dans le regard, c’était de la
+satisfaction, maintenant c’était de la reconnaissance. Il
+regardait la petite revivre. Cet achèvement de la résurrection
+commencée par lui emplissait sa prunelle d’une réverbération
+ineffable. Ursus continuait entre ses gencives son mâchonnement
+de paroles courroucées. Le petit garçon par instant levait sur
+Ursus ses yeux humides de l’émotion indéfinissable qu’éprouvait,
+sans pouvoir l’exprimer, le pauvre être rudoyé et attendri.
+
+Ursus l’apostropha furieusement.
+
+--Eh bien, mange donc!
+
+--Et vous? dit l’enfant tout tremblant, et une larme dans la
+prunelle. Vous n’aurez rien?
+
+--Veux-tu bien manger tout, engeance! Il n’y en a pas trop pour
+toi puisqu’il n’y en avait pas assez pour moi. L’enfant reprit
+sa fourchette, mais ne mangea point.
+
+--Mange, vociféra Ursus. Est-ce qu’il s’agit de moi? Qui est-ce
+qui te parle de moi? Mauvais petit clerc pieds nus de la
+paroisse de Sans-le-Sou, je te dis de manger tout. Tu es ici
+pour manger, boire et dormir. Mange, sinon je te jette à la
+porte, toi et ta drôlesse.
+
+Le garçon, sur cette menace, se remit à manger. Il n’avait pas
+grand’chose à faire pour expédier ce qui restait dans l’écuelle.
+
+Ursus murmura:
+
+--Ça joint mal, cet édifice, il vient du froid par les vitres.
+
+Une vitre en effet avait été cassée à l’avant, par quelque cahot
+de la carriole, ou par quelque pierre de polisson. Ursus avait
+appliqué sur cette avarie une étoile de papier qui s’était
+décollée. La bise entrait par là.
+
+Il s’était à demi assis sur le coffre. La petite, à la fois dans
+ses bras et sur ses genoux, suçait voluptueusement la bouteille
+avec cette somnolence béate des chérubins devant Dieu et des
+enfants devant la mamelle.
+
+--Elle est soule, dit Ursus.
+
+Et il reprit:
+
+--Faites donc des sermons sur la tempérance!
+
+Le vent arracha de la vitre l’emplâtre de papier qui vola à
+travers la cahute; mais ce n’était pas de quoi troubler les deux
+enfants occupés à renaître.
+
+Pendant que la petite buvait et que le petit mangeait, Ursus
+maugréait.
+
+--L’ivrognerie commence au maillot. Donnez-vous donc la peine
+d’être l’évêque Tillotson et de tonner contre les excès de la
+boisson. Odieux vent coulis! Avec cela que mon poêle est vieux.
+Il laisse échapper des bouffées de fumée à vous donner la
+trichiasis. On a l’inconvénient du froid et l’inconvénient du
+feu. On ne voit pas clair. L’être que voici abuse de mon
+hospitalité. Eh bien, je n’ai pas encore pu distinguer le visage
+de ce mufle. Le confortable fait défaut céans. Par Jupiter,
+j’estime fortement les festins exquis dans les chambres bien
+closes. J’ai manqué ma vocation, j’étais né pour être sensuel.
+Le plus grand des sages est Philoxénès qui souhaita d’avoir un
+cou de grue pour goûter plus longuement les plaisirs de la table.
+Zéro de recette aujourd’hui! Rien vendu de la journée!
+Calamité. Habitants, laquais, et bourgeois, voilà le médecin,
+voilà la médecine. Tu perds ta peine, mon vieux. Remballe ta
+pharmacie. Tout le monde se porte bien ici. En voilà une ville
+maudite où personne n’est malade! Le ciel seul a la diarrhée.
+Quelle neige! Anaxagoras enseignait que la neige est noire. Il
+avait raison, froideur étant noirceur. La glace, c’est la nuit.
+Quelle bourrasque! Je me représente l’agrément de ceux qui sont
+en mer. L’ouragan, c’est le passage des satans, c’est le
+hourvari des brucolaques galopant et roulant, tête bêche,
+au-dessus de nos boîtes osseuses. Dans la nuée, celui-ci a une
+queue, celui-là a des cornes, celui-là a une flamme pour langue,
+cet autre a des griffes aux ailes, cet autre a une bedaine de
+lord-chancelier, cet autre a une caboche d’académicien, on
+distingue une forme dans chaque bruit. A vent nouveau, démon
+différent; l’oreille écoule, l’œil voit, le fracas est une
+figure. Parbleu, il y a des gens en mer, c’est évident. Mes
+amis, tirez-vous de la tempête, j’ai assez à faire de me tirer de
+la vie. Ah ça, est-ce que je tiens auberge, moi? Pourquoi
+est-ce que j’ai des arrivages de voyageurs? La détresse
+universelle a des éclaboussures jusque dans ma pauvreté. Il me
+tombe dans ma cabane des gouttes hideuses de la grande boue
+humaine. Je suis livré à la voracité des passants. Je suis une
+proie. La proie des meurt-de-faim. L’hiver, la nuit, une cahute
+de carton, un malheureux ami dessous, et dehors la tempête, une
+pomme de terre, du feu gros comme le poing, des parasites, le
+vent pénétrant par toutes les fentes, pas le sou, et des paquets
+qui se mettent à aboyer. On les ouvre, on trouve dedans des
+gueuses. Si c’est là un sort! J’ajoute que les lois sont
+violées. Ah! vagabond avec ta vagabonde, malicieux pick-pocket,
+avorton mal intentionné, ah! tu circules dans les rues passé le
+couvre-feu! Si notre bon roi le savait, c’est lui qui te ferait
+joliment flanquer dans un cul de basse-fosse pour t’apprendre!
+Monsieur se promène la nuit avec Mademoiselle! Par quinze degrés
+de froid, nu-tête, nu-pieds! sache que c’est défendu. Il y a
+des règlements et ordonnances, factieux! les vagabonds sont
+punis, les honnêtes gens qui ont des maisons à eux sont gardés et
+protégés, les rois sont les pères du peuple. Je suis domicilié,
+moi! Tu aurais été fouetté en place publique, si l’on t’avait
+rencontré, et c’eût été bien fait. Il faut de l’ordre dans un
+état policé. Moi j’ai eu tort de ne pas te dénoncer au
+constable. Mais je suis comme cela, je comprends le bien, et je
+fais le mal. Ah! le ruffian! m’arriver dans cet état-là! Je
+ne me suis pas aperçu de leur neige en entrant, ça a fondu. Et
+voilà toute ma maison mouillée. J’ai l’inondation chez moi. Il
+faudra brûler un charbon impossible pour sécher ce lac. Du
+charbon à douze farthings le dénerel! Comment allons-nous faire
+pour tenir trois dans cette baraque? Maintenant c’est fini,
+j’entre dans la nursery, je vais avoir chez moi en sevrage
+l’avenir de la gueuserie d’Angleterre. J’aurai pour emploi,
+office et fonction de dégrossir les foetus mal accouchés de la
+grande coquine Misère, de perfectionner la laideur des gibiers de
+potence en bas âge, et de donner aux jeunes filous des formes de
+philosophe! La langue de l’ours est l’ébauchoir de Dieu. Et
+dire que, si je n’avais pas été depuis trente ans grugé par des
+espèces de cette sorte, je serais riche, Homo serait gras,
+j’aurais un cabinet de médecine plein de raretés, des instruments
+de chirurgie autant que le docteur Linacre, chirurgien du roi
+Henri VIII, divers animaux de tous genres, des momies d’Egypte,
+et autres choses semblables! Je serais du collège des Docteurs,
+et j’aurais le droit d’user de la bibliothèque bâtie en 1652 par
+le célèbre Harvey, et d’aller travailler dans la lanterne du dôme
+d’où l’on découvre toute la ville de Londres! Je pourrais
+continuer mes calculs sur l’offuscation solaire, et prouver
+qu’une vapeur caligineuse sort de l’astre. C’est l’opinion de
+Jean Kepler, qui naquit un an avant la Saint-Barthélemy, et qui
+fut mathématicien de l’empereur. Le soleil est une cheminée qui
+fume quelquefois. Mon poêle aussi. Mon poêle ne vaut pas mieux
+que le soleil. Oui, j’eusse fait fortune, mon personnage serait
+autre, je ne serais pas trivial, je n’avilirais point la science
+dans les carrefours. Car le peuple n’est pas digne de la
+doctrine, le peuple n’étant qu’une multitude d’insensés, qu’un
+mélange confus de toutes sortes d’âges, de sexes, d’humeurs et de
+conditions, que les sages de tous les temps n’ont point hésité à
+mépriser, et dont les plus modérés, dans leur justice, détestent
+l’extravagance et la fureur. Ah! je suis ennuyé de ce qui
+existe. Après cela on ne vit pas longtemps. C’est vite fait, la
+vie humaine. Hé bien non, c’est long. Par intervalles, pour que
+nous ne nous découragions pas, pour que nous ayons la stupidité
+de consentir à être, et pour que nous ne profitions pas des
+magnifiques occasions de nous pendre que nous offrent toutes les
+cordes et tous les clous, la nature a l’air de prendre un peu
+soin de l’homme. Pas cette nuit pourtant. Elle fait pousser le
+blé, elle fail mûrir le raisin, elle fail chanter le rossignol,
+celle sournoise de nature. De temps en temps un rayon d’aurore,
+ou un verre de gin, c’est là ce qu’on appelle le bonheur. Une
+mince bordure de bien autour de l’immense suaire du mal. Nous
+avons une destinée dont le diable a fait l’étoffe et dont Dieu a
+fait l’ourlet. En attendant, tu m’as mangé mon souper, voleur!
+
+Cependant le nourrisson, qu’il tenait toujours entre ses bras, et
+très doucement tout en faisant rage, refermait vaguement les
+yeux, signe de plénitude. Ursus examina la fiole, et grogna:
+
+--Elle a tout bu, l’effrontée!
+
+Il se dressa et, soutenant la petite du bras gauche, de la main
+droite il souleva le couvercle du coffre, et tira de l’intérieur
+une peau d’ours, ce qu’il appelait, on s’en souvient, sa «vraie
+peau».
+
+Tout en exécutant ce travail, il entendait l’autre enfant manger,
+et il le regardait de travers.
+
+--Ce sera une besogne s’il faut désormais que je nourrisse ce
+glouton en croissance! Ce sera un ver solitaire que j’aurai dans
+le ventre de mon industrie.
+
+Il étala, toujours d’un seul bras, et de son mieux, la peau
+d’ours sur le coffre, avec des efforts de coude et des
+ménagements de mouvements pour ne point secouer le commencement
+de sommeil de la petite fille. Puis il la déposa sur la
+fourrure, du côté le plus proche du feu.
+
+Cela fait, il mit la fiole vide sur le poêle, et s’écria:
+
+--C’est moi qui ai soif!
+
+Il regarda dans le pot; il y restait quelques bonnes gorgées de
+lait; il approcha le pot de ses lèvres. Au moment où il allait
+boire, son œil tomba sur la petite fille. Il remit le pot sur
+le poêle, prit la fiole, la déboucha, y vida ce qui restait de
+lait, juste assez pour l’emplir, replaça l’éponge, et reficela le
+linge sur l’éponge autour du goulot.
+
+--J’ai tout de même faim et soif, reprit-il.
+
+Et il ajouta:
+
+--Quand on ne peut pas manger du pain, on boit de l’eau. On
+entrevoyait derrière le poêle une cruche égueulée. Il la prit et
+la présenta au garçon:
+
+--Veux-tu boire?
+
+L’enfant but, et se remit à manger.
+
+Ursus ressaisit la cruche et la porta à sa bouche. La
+température de l’eau qu’elle contenait avait été inégalement
+modifiée par le voisinage du poêle. Il avala quelques gorgées,
+et fit une grimace.
+
+--Eau prétendue pure, tu ressembles aux faux amis. Tu es tiède
+en dessus et froide en dessous.
+
+Cependant le garçon avait fini de souper. L’écuelle était mieux
+que vidée, elle était nettoyée. Il ramassait et mangeait,
+pensif, quelques miettes de pain éparses dans les plis du tricot,
+sur ses genoux.
+
+Ursus se tourna vers lui.
+
+--Ce n’est pas tout ça. Maintenant, à nous deux. La bouche
+n’est pas faite que pour manger, elle est faite pour parler. A
+présent que tu es réchauffé et gavé, animal, prends garde à toi,
+tu vas répondre à mes questions. D’où viens-tu?
+
+L’enfant répondit:
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Comment, tu ne sais pas?
+
+--J’ai été abandonné ce soir au bord de la mer.
+
+--Ah! le chenapan! Comment t’appelles-tu? Il est si mauvais
+sujet qu’il en vient à être abandonné par ses parents.
+
+--Je n’ai pas de parents.
+
+--Rends-toi un peu compte de mes goûts, el fais attention que je
+n’aime point qu’on me chante des chansons qui sont des contes.
+Tu as des parents, puisque tu as ta sœur.
+
+--Ce n’est pas ma sœur.
+
+--Ce n’est pas ta sœur?
+
+--Non.
+
+--Qu’est-cc que c’est alors?
+
+--C’est une petite que j’ai trouvée.
+
+--Trouvée!
+
+--Oui.
+
+--Comment! tu as ramassé ça?
+
+--Oui.
+
+--Où? si tu mens, je t’extermine.
+
+--Sur une femme qui était morte dans la neige.
+
+--Quand?
+
+--Il y a une heure.
+
+--Où?
+
+--A une lieue d’ici.
+
+Les arcades frontales d’Ursus se plissèrent et prirent cette
+forme aiguë qui caractérise l’émotion des sourcils d’un
+philosophe.
+
+--Morte! en voilà une qui est heureuse! Il faut l’y laisser,
+dans sa neige. Elle y est bien. De quel côté?
+
+--Du côté de la mer.
+
+--As-tu passé le pont?
+
+--Oui.
+
+Ursus ouvrit la lucarne de l’arrière et examina le dehors. Le
+temps ne s’était pas amélioré. La neige tombait épaisse et
+lugubre.
+
+Il referma le vasistas.
+
+Il alla à la vitre cassée, il boucha le trou avec un chiffon, il
+remit de la tourbe dans le poêle, il déploya le plus largement
+qu’il put la peau d’ours sur le coffre, prit un gros livre qu’il
+avait dans un coin et le mit sous le chevet pour servir
+d’oreiller, et plaça sur ce traversin la tête de la petite
+endormie.
+
+Il se tourna vers le garçon.
+
+--Couche-toi là.
+
+L’enfant obéit et s’étendit de tout son long avec la petite.
+
+Ursus roula la peau d’ours autour des deux enfants, et la borda
+sous leurs pieds.
+
+Il atteignit sur une planche, et se noua autour du corps une
+ceinture de toile à grosse poche contenant probablement une
+trousse de chirurgien et des flacons d’élixirs.
+
+Puis il décrocha du plafond la lanterne, et l’alluma. C’était
+une lanterne sourde. En s’allumant, elle laissa les enfants dans
+l’obscurité.
+
+Ursus entre-bailla la porte et dit:
+
+--Je sors. N’ayez pas peur. Je vais revenir. Dormez.
+
+Et, abaissant le marchepied, il cria:
+
+--Homo!
+
+Un grondement tendre lui répondit. Ursus, la lanterne à la main,
+descendit, le marchepied remonta, la porte se referma. Les
+enfants demeurèrent seuls. Du dehors, une voix, qui était la
+voix d’Ursus, demanda:
+
+--Boy qui viens de me manger mon souper!--dis donc, tu ne dors
+pas encore?
+
+--Non, répondit le garçon.
+
+--Eh bien! si elle beugle, tu lui donneras le reste du lait.
+
+On entendit un cliquetis de chaîne défaite, et le bruit d’un pas
+d’homme, compliqué d’un pas de bête, qui s’éloignait.
+
+Quelques instants après, les deux enfants dormaient profondément.
+
+C’était on ne sait quel ineffable mélange d’haleines; plus que la
+chasteté, l’ignorance; une nuit de noces avant le sexe. Le petit
+garçon et la petite fille, nus et côte à côte, eurent pendant ces
+heures silencieuses la promiscuité séraphique de l’ombre; la
+quantité de songe possible à cet âge flottait de l’un à l’autre;
+il y avait probablement sous leurs paupières fermées de la
+lumière d’étoile; si le mot mariage n’est pas ici
+disproportionné, ils étaient mari et femme de la façon dont on
+est ange. De telles innocences dans de telles ténèbres, une
+telle pureté dans un tel embrassement, ces anticipations sur le
+ciel ne sont possibles qu’à l’enfance, et aucune immensité
+n’approche de cette grandeur des petits. De tous les gouffres
+celui-ci est le plus profond. La perpétuité formidable d’un mort
+enchaîné hors de la vie, l’énorme acharnement de l’océan sur un
+naufrage, la vaste blancheur de la neige recouvrant des formes
+ensevelies, n’égalent pas en pathétique deux bouches d’enfants
+qui se touchent divinement dans le sommeil, et dont la rencontre
+n’est pas même un baiser. Fiançailles peut-être; peut-être
+catastrophe. L’ignoré pèse sur cette juxtaposition. Cela est
+charmant; qui sait si ce n’est pas effrayant? on se sent le
+cœur serré. L’innocence est plus suprême que la vertu.
+L’innocence est faite d’obscurité sacrée. Ils dormaient. Ils
+étaient paisibles. Ils avaient chaud. La nudité des corps
+entrelacés amalgamait la virginité des âmes. Ils étaient là
+comme dans le nid de l’abîme.
+
+
+
+
+VI
+
+LE RÉVEIL
+
+
+Le jour commence par être sinistre. Une blancheur triste entra
+dans la cahute. C’était l’aube glaciale. Ce blêmissement, qui
+ébauche en réalité funèbre le relief des choses frappées
+d’apparence spectrale par la nuit, n’éveilla pas les enfants,
+étroitement endormis. La cahute était chaude. On entendait
+leurs deux respirations alternant comme deux ondes tranquilles.
+Il n’y avait plus d’ouragan dehors. Le clair du crépuscule
+prenait lentement possession de l’horizon. Les constellations
+s’éteignaient comme des chandelles soufflées l’une après l’autre.
+Il n’y avait plus que la résistance de quelques grosses étoiles.
+Le profond chant de l’infini sortait de la mer.
+
+Le poêle n’était pas tout à fait éteint. Le petit jour devenait
+peu à peu le grand jour. Le garçon dormait moins que la fille.
+Il y avait en lui du veilleur et du gardien. A un rayon plus vif
+que les autres qui traversa la vitre, il ouvrit les yeux; le
+sommeil de l’enfance s’achève en oubli; il demeura dans un
+demi-assoupissement, sans savoir où il était, ni ce qu’il avait
+près de lui, sans faire effort pour se souvenir, regardant au
+plafond, et se composant un vague travail de rêverie avec les
+lettres de l’inscription _Ursus, philosophe_, qu’il examinait
+sans les déchiffrer, car il ne savait pas lire.
+
+Un bruit de serrure fouillée par une clef lui fit dresser le cou.
+
+La porte tourna, le marchepied bascula. Ursus revenait. Il
+monta les trois degrés, sa lanterne éteinte à la main.
+
+En même temps un piétinement de quatre pattes escalada lestement
+le marchepied. C’était Homo, suivant Ursus, et, lui aussi,
+rentrant chez lui.
+
+Le garçon réveillé eut un certain sursaut.
+
+Le loup, probablement en appétit, avait un rictus matinal qui
+montrait toutes ses dents, très blanches.
+
+Il s’arrêta à demi-montée et posa ses deux pattes de devant dans
+la cahute, les deux coudes sur le seuil comme un prêcheur au bord
+de la chaire. Il flaira à distance le coffre qu’il n’était pas
+accoutumé à voir habité de cette façon. Son buste de loup,
+encadré par la porte, se dessinait en noir sur la clarté du
+matin. Il se décida, et fit son entrée.
+
+Le garçon, en voyant le loup dans la cahute, sortit de la peau
+d’ours, se leva et se plaça debout devant la petite, plus
+endormie que jamais.
+
+Ursus venait de raccrocher la lanterne au clou du plafond. Il
+déboucla silencieusement et avec une lenteur machinale sa
+ceinture où était sa trousse, et la remit sur une planche. Il ne
+regardait rien et semblait ne rien voir. Sa prunelle était
+vitreuse. Quelque chose de profond remuait dans son esprit. Sa
+pensée enfin se fit jour, comme d’ordinaire, par une vive sortie
+de paroles. Il s’écria:
+
+--Décidément heureuse! Morte, bien morte. Il s’accroupit, et
+remit une pelletée de scories dans le poêle, et, tout en
+fourgonnant la tourbe, il grommela:
+
+--J’ai eu de la peine à la trouver. La malice inconnue l’avail
+fourrée sous deux pieds de neige. Sans Homo, qui voit aussi
+clair avec son nez que Christophe Colomb avec son esprit, je
+serais encore là à patauger dans l’avalanche et à jouer à
+cache-cache avec la mort. Diogène prenait sa lanterne et
+cherchait un homme, j’ai pris ma lanterne et j’ai cherché une
+femme; il a trouvé le sarcasme, j’ai trouvé le deuil. Comme elle
+était froide! J’ai touché la main, une pierre. Quel silence
+dans les yeux! Comment peut-on être assez bête pour mourir en
+laissant un enfant derrière soi! Ça ne va pas être commode à
+présent de tenir trois dans celle boîte-ci. Quelle tuile! Voilà
+que j’ai de la famille à présent! Fille et garçon.
+
+Tandis qu’Ursus parlait, Homo s’était glissé près du poêle. La
+main de la petite endormie pendait entre le poêle et le coffre.
+Le loup se mit à lécher cette main.
+
+Il la léchait si doucement que la petite ne s’éveilla pas.
+
+Ursus se retourna.
+
+--Bien, Homo. Je serai le père et tu seras l’oncle. Puis il
+reprit sa besogne de philosophe d’arranger le feu, sans
+interrompre son _aparte_.
+
+--Adoption. C’est dit. D’ailleurs Homo veut bien.
+
+Il se redressa.
+
+--Je voudrais savoir qui est responsable de cette morte. Sont-ce
+les hommes? ou...
+
+Son œil regarda en l’air, mais au delà du plafond, et sa bouche
+murmura:
+
+--Est-ce toi?
+
+Puis son front s’abaissa comme sous un poids, et il reprit:
+
+--La nuit a pris la peine de tuer cette femme.
+
+Son regard, en se relevant, rencontra le visage du garçon
+réveillé qui l’écoutait, Ursus l’interpella brusquement:
+
+--Qu’as-tu à rire?
+
+Le garçon répondit:
+
+--Je ne ris pas.
+
+Ursus eut une sorte de secousse, l’examina fixement et en silence
+pendant quelques instants, et dit:
+
+--Alors tu es terrible.
+
+L’intérieur de la cahute dans la nuit était si peu éclairé
+qu’Ursus n’avait pas encore vu la face du garçon. Le grand jour
+la lui montrait.
+
+Il posa les deux paumes de ses mains sur les deux épaules de
+l’enfant, considéra encore avec une attention de plus en plus
+poignante son visage, et lui cria:
+
+--Ne ris donc plus!
+
+--Je ne ris pas, dit l’enfant.
+
+Ursus eut un tremblement de la tête aux pieds.
+
+--Tu ris, te dis-je.
+
+Puis secouant l’enfant avec une étreinte qui était de la fureur
+si elle n’était de la pitié, il lui demanda violemment:
+
+--Qui est-ce qui t’a fait cela?
+
+L’enfant répondit:
+
+--Je ne sais ce que vous voulez dire.
+
+Ursus reprit:
+
+--Depuis quand as-tu ce rire?
+
+--J’ai toujours été ainsi, dit l’enfant.
+
+Ursus se tourna vers le coffre en disant à demi-voix:
+
+--Je croyais que ce travail-là ne se faisait plus.
+
+Il prit au chevet, très doucement pour ne pas la réveiller, le
+livre qu’il avait mis comme oreiller sous la tête de la petite.
+
+--Voyons Conquest, murmura-t-il.
+
+C’était une liasse in-folio, reliée en parchemin mou. Il la
+feuilleta du pouce, s’arrêta à une page, ouvrit le livre tout
+grand sur le poêle, et lut:
+
+--... _De Denasatis_.--C’est ici.
+
+Et il continua:
+
+--_Bucca fissa usque ad aures, genzivis denudatis, nasoque
+murdridato, masca eris, et ridebis semper_.
+
+--C’est bien cela.
+
+Et il replaça le livre sur une des planches en grommelant:
+
+--Aventure dont l’approfondissement serait malsain. Restons à la
+surface. Ris, mon garçon.
+
+La petite fille se réveilla. Son bonjour fut un cri.
+
+--Allons, nourrice, donne le sein, dit Ursus.
+
+La petite s’était dressée sur son séant. Ursus prit sur le poêle
+la fiole, et la lui donna à sucer.
+
+En ce moment le soleil se levait. Il était à fleur de l’horizon.
+Son rayon rouge entrait par la vitre et frappait de face le
+visage de la petite fille tourné vers lui. Les prunelles de
+l’enfant fixées sur le soleil réfléchissaient comme deux miroirs
+cette rondeur pourpre. Les prunelles restaient immobiles, les
+paupières aussi.
+
+--Tiens, dit Ursus, elle est aveugle.
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+PAR ORDRE DU ROI
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+ÉTERNELLE PRÉSENCE DU PASSÉ
+
+LES HOMMES REFLÈTENT L’HOMME
+
+
+
+
+I
+
+LORD CLANCHARLIE
+
+
+Il y avait dans ces temps-là un vieux souvenir.
+
+Ce souvenir était lord Linnaeus Clancharlie.
+
+Le baron Linnaeus Clancharlie, contemporain de Cromwell, était un
+des pairs d’Angleterre, peu nombreux, hâtons-nous de le dire, qui
+avaient accepté la république. Cette acceptation pouvait avoir
+sa raison d’être, et s’explique à la rigueur, puisque la
+république avait momentanément triomphé. Il était tout simple
+que lord Clancharlie demeurât du parti de la république, tant que
+la république avait eu le dessus. Mais, après la clôture de la
+révolution et la chute du gouvernement parlementaire, lord
+Clancharlie avait persisté. Il était aisé au noble patricien de
+rentrer dans la chambre haute reconstituée, les repentirs étant
+toujours bien reçus des restaurations, et Charles II étant bon
+prince à ceux qui revenaient à lui; mais lord Clancharlie n’avait
+pas compris ce qu’on doit aux événements. Pendant que la nation
+couvrait d’acclamations le roi, reprenant possession de
+l’Angleterre, pendant que l’unanimité prononçait son verdict,
+pendant que s’accomplissait la salutation du peuple à la
+monarchie, pendant que la dynastie se relevait au milieu d’une
+palinodie glorieuse et triomphale, à l’instant où le passé
+devenait l’avenir et où l’avenir devenait le passé, ce lord était
+resté réfractaire. Il avait détourné la tête de toute cette
+allégresse; il s’était volontairement exilé; pouvant être pair,
+il avait mieux aimé être proscrit; et les années s’étaient
+écoulées ainsi; il avait vieilli dans cette fidélité à la
+république morte. Aussi était-il couvert du ridicule qui
+s’attache naturellement à cette sorte d’enfantillage.
+
+Il s’était retiré en Suisse. Il habitait une espèce de haute
+masure au bord du lac de Genève. Il s’était choisi cette demeure
+dans le plus âpre recoin du lac, entre Chillon où est le cachot
+de Bonnivard, et Vevoy où est le tombeau de Ludlow. Les Alpes
+sévères, pleines de crépuscules, de souffles et de nuées,
+l’enveloppaient; et il vivait là, perdu dans ces grandes ténèbres
+qui tombent des montagnes. Il était rare qu’un passant le
+rencontrât. Cet homme était hors de son pays, presque hors de
+son siècle. En ce moment, pour ceux qui étaient au courant et
+qui connaissaient les affaires du temps, aucune résistance aux
+conjonctures n’était justifiable. L’Angleterre était heureuse;
+une restauration est une réconciliation d’époux; prince et nation
+ont cessé de faire lit à part; rien de plus gracieux et de plus
+riant; la Grande-Bretagne rayonnait; avoir un roi, c’est
+beaucoup, mais de plus on avait un charmant roi; Charles II était
+aimable, homme de plaisir et de gouvernement, et grand à la suite
+de Louis XIV; c’était un gentleman et un gentilhomme; Charles II
+était admiré de ses sujets; il avait fait la guerre de Hanovre,
+sachant certainement pourquoi, mais le sachant tout seul; il
+avait vendu Dunkerque à la France, opération de haute politique;
+les pairs démocrates, desquels Chamberlayne a dit: «La maudite
+république infecta avec son haleine puante plusieurs de la haute
+noblesse», avaient eu le bon sens de se rendre à l’évidence,
+d’être de leur époque, et de reprendre leur siège à la noble
+chambre; il leur avait suffi pour cela de prêter au roi le
+serment d’allégeance. Quand on songeait à toutes ces réalités, à
+ce beau règne, à cet excellent roi, à ces augustes princes rendus
+par la miséricorde divine à l’amour des peuples; quand on se
+disait que des personnages considérables, tels que Monk, et plus
+lard Jeffreys, s’étaient ralliés au trône, qu’ils avaient été
+justement récompensés de leur loyauté et de leur zèle par les
+plus magnifiques charges et par les fonctions les plus
+lucratives, que lord Clancharlie ne pouvait l’ignorer, qu’il
+n’eut tenu qu’a lui d’être glorieusement assis à côté d’eux dans
+les honneurs, que l’Angleterre était remontée, grâce à son roi,
+au sommet de la prospérité, que Londres n’était que fêtes et
+carrousels, que tout le monde était opulent et enthousiasmé, que
+la cour était galante, gaie et superbe; si, par hasard, loin de
+ces splendeurs, dans on ne sait quel demi-jour lugubre
+ressemblant à la tombée de la nuit, on apercevait ce vieillard
+vêtu des mêmes habits que le peuple, pâle, distrait, courbé,
+probablement du côté de la tombe, debout au bord du lac, à peine
+attentif à la tempête et à l’hiver, marchant comme au hasard,
+l’œil fixe, ses cheveux blancs secoués par le vent de l’ombre,
+silencieux, solitaire, pensif, il était difficile de ne pas
+sourire.
+
+Sorte de silhouette d’un fou.
+
+En songeant à lord Clancharlie, à ce qu’il aurait pu être et à ce
+qu’il était, sourire était de l’indulgence. Quelques-uns riaient
+tout haut. D’autres s’indignaient.
+
+On comprend que les hommes sérieux fussent choqués par une telle
+insolence d’isolement.
+
+Circonstance atténuante: lord Clancharlie n’avait jamais eu
+d’esprit. Tout le monde en tombait d’accord.
+
+
+II
+
+Il est désagréable de voir les gens pratiquer l’obstination. On
+n’aime pas ces façons de Régulus, et dans l’opinion publique
+quelque ironie en résulte.
+
+Ces opiniâtretés ressemblent à des reproches, et l’on a raison
+d’en rire.
+
+Et puis, en somme, ces entêtements, ces escarpements, sont-ce des
+vertus? N’y a-t-il pas dans ces affiches excessives d’abnégation
+et d’honneur beaucoup d’ostentation? C’est plutôt parade
+qu’autre chose. Pourquoi ces exagérations de solitude et d’exil?
+Ne rien outrer est la maxime du sage. Faites de l’opposition,
+soit; blâmez si vous voulez, mais décemment, et tout en criant
+vive le roi! La vraie vertu, c’est d’être raisonnable. Ce qui
+tombe a dû tomber, ce qui réussit a dû réussir. La providence a
+ses motifs; elle couronne qui le mérite. Avez-vous la prétention
+de vous y connaître mieux qu’elle? Quand les circonstances ont
+prononcé, quand un régime a remplacé l’autre, quand la
+défalcation du vrai et du faux s’est faite par le succès, ici la
+catastrophe, là le triomphe, aucun doute n’est plus possible,
+l’honnête homme se rallie à ce qui a prévalu, et, quoique cela
+soit utile à sa fortune et à sa famille, sans se laisser
+influencer par cette considération, et ne songeant qu’à la chose
+publique, il prête main-forte au vainqueur.
+
+Que deviendrait l’état si personne ne consentait à servir? Tout
+s’arrêterait donc? Garder sa place est d’un bon citoyen. Sachez
+sacrifier vos préférences secrètes. Les emplois veulent être
+tenus. Il faut bien que quelqu’un se dévoue, Être fidèle aux
+fonctions publiques est une fidélité. La retraite des
+fonctionnaires serait la paralysie de l’état. Vous vous
+bannissez, c’est pitoyable. Est-ce un exemple? quelle vanité!
+Est-ce un défi? quelle audace! Quel personnage vous croyez-vous
+donc? Apprenez que nous vous valons. Nous ne désertons pas,
+nous. Si nous voulions, nous aussi, nous serions intraitables et
+indomptables, et nous ferions de pires choses que vous. Mais
+nous aimons mieux être des gens intelligents. Parce que je suis
+Trimalcion, vous ne me croyez, pas capable d’être Caton! Allons
+donc!
+
+
+III
+
+Jamais situation ne fut plus nette et plus décisive que celle de
+1660. Jamais la conduite à tenir n’avait été plus clairement
+indiquée à un bon esprit.
+
+L’Angleterre était hors de Cromwell. Sous la république beaucoup
+de faits irréguliers s’étaient produits. On avait crée la
+suprématie britannique; on avait, avec l’aide de la guerre de
+Trente ans, dominé l’Allemagne, avec l’aide de la Fronde, abaissé
+la France, avec l’aide du duc de Bragance, amoindri l’Espagne.
+Cromwell avait domestiqué Mazarin; dans les traités, le
+protecteur d’Angleterre signait au-dessus du roi de France; on
+avait mis les Provinces-Unies à l’amende de huit millions,
+molesté Alger et Tunis, conquis la Jamaïque, humilié Lisbonne,
+suscité dans Barcelone la rivalité française, et dans Naples
+Masaniello; on avait amarré le Portugal à l’Angleterre; on avait
+fait, de Gibraltar à Candie, un balayage des barbaresques; on
+avait fondé la domination maritime sous ces deux formes, la
+victoire el le commerce; le 10 août 1653, l’homme des
+trente-trois batailles gagnées, le vieil amiral qui se qualifiait
+_Grand-père des matelots_, ce Martin Happertz Tromp, qui avait,
+battu la flotte espagnole, avait été détruit par la flotte
+anglaise; on avait retiré l’Atlantique à la marine espagnole, le
+Pacifique à la marine hollandaise, la Méditerranée à la marine
+vénitienne, et, par l’acte de navigation, on avait pris
+possession du littoral universel; par l’océan on tenait le monde;
+le pavillon hollandais saluait humblement en mer le pavillon
+britannique; la France, dans la personne de l’ambassadeur
+Mancini, faisait des génuflexions à Olivier Cromwell; ce Cromwell
+jouait de Calais et de Dunkerque comme de deux volants sur une
+raquette; on avait fait trembler le continent, dicté la paix,
+décrété la guerre, mis sur tous les faîtes le drapeau anglais; le
+seul régiment des côtes-de-fer du protecteur pesait dans la
+terreur de l’Europe autant qu’une armée; Cromwell disait: _Je
+veux qu’on respecte la république anglaise comme on a respecté la
+république romaine_; il n’y avait plus rien de sacré; la parole
+était libre, la presse était libre; on disait en pleine rue ce
+qu’on voulait; on imprimait sans contrôle ni censure ce qu’on
+voulait; l’équilibre des trônes avait été rompu; tout l’ordre
+monarchique européen, dont les Stuarts faisaient partie, avait
+été bouleversé... Enfin, on était sorti de cet odieux régime, et
+l’Angleterre avait son pardon.
+
+Charles II, indulgent, avait donné la Déclaration de Bréda. Il
+avait octroyé à l’Angleterre l’oubli de cette époque où le fils
+d’un brasseur de Huntingdon mettait le pied sur la tête de Louis
+XIV. L’Angleterre faisait son mea culpa, et respirait.
+L’épanouissement des cœurs, nous venons de le dire, était
+complet; les gibets des régicides s’ajoutant à la joie
+universelle. Une restauration est un sourire; mais un peu de
+potence ne messied pas, et il faut satisfaire la conscience
+publique. L’esprit d’indiscipline s’était dissipé, la loyauté se
+reconstituait. Être de bons sujets était désormais l’ambition
+unique. On était revenu des folies de là politique; on bafouait
+la révolution, on raillait la république et ces temps singuliers
+où l’on avait toujours de grands mots à la bouche, _Droit,
+Liberté, Progrès_; on riait de ces emphases. Le retour au bon
+sens était admirable; l’Angleterre avait rêvé. Quel bonheur
+d’être hors de ces égarements! Y a-t-il rien de plus insensé?
+Où en serait-on si le premier venu avait des droits? Se
+figure-t-on tout le monde gouvernant? S’imagine-t-on la cité
+menée par les citoyens? Les citoyens sont un attelage, et
+l’attelage n’est pas le cocher. Mettre aux voix, c’est jeter aux
+vents. Voulez-vous faire flotter les états comme les nuées? Le
+désordre ne construit pas l’ordre. Si le chaos est l’architecte,
+l’édifice sera Babel. Et puis quelle tyrannie que cette
+prétendue liberté! Je veux m’amuser, moi, et non gouverner.
+Voter m’ennuie; je veux danser. Quelle providence qu’un prince
+qui se charge de tout! Certes ce roi est généreux de se donner
+pour nous cette peine! Et puis, il est élevé là dedans, il sait
+ce que c’est. C’est son affaire. La paix, la guerre, la
+législation, les finances, est-ce que cela regarde les peuples?
+Sans doute il faut que le peuple paie, sans doute il faut que le
+peuple serve, mais cela doit lui suffire. Une part lui est faite
+dans la politique; c’est de lui que sortent les deux forces de
+l’état, l’armée et le budget. Etre contribuable, et être soldat,
+est-ce que ce n’est pas assez? Qu’a-t-il besoin d’autre chose?
+il est le bras militaire, il est le bras financier. Rôle
+magnifique. On règne pour lui. Il faut bien qu’il rétribue ce
+service. Impôt et liste civile sont des salaires acquittés par
+les peuples et gagnés par les princes. Le peuple donne son sang
+et son argent, moyennant quoi on le mène. Vouloir se conduire
+lui-même, quelle idée bizarre! un guide lui est nécessaire.
+Étant ignorant, le peuple est aveugle. Est-ce que l’aveugle n’a
+pas un chien? Seulement, pour le peuple, c’est un lion, le roi,
+qui consent à être le chien. Que de bonté! Mais pourquoi le
+peuple est-il ignorant? Parce qu’il faut qu’il le soit.
+L’ignorance est gardienne de la vertu. Où il n’y a pas de
+perspectives, il n’y a pas d’ambitions; l’ignorant est dans une
+nuit utile, qui, supprimant le regard, supprime les convoitises.
+De là l’innocence. Qui lit pense, qui pense raisonne. Ne pas
+raisonner, c’est le devoir; c’est aussi le bonheur. Ces vérités
+sont incontestables. La société est assise dessus.
+
+Ainsi s’étaient rétablies les saines doctrines sociales en
+Angleterre. Ainsi la nation s’était réhabilitée. En même temps
+on revenait à la belle littérature. On dédaignait Shakespeare et
+l’on admirait Dryden. _Dryden est le plus grand poète de
+l’Angleterre et du siècle_, disait Atterbury le traducteur
+d’_Achitophel_, C’était l’époque où M. Huet, évêque d’Avranches,
+écrivait à Saumaise qui avait fait à l’auteur du _Paradis perdu_
+l’honneur de le réfuter et de l’injurier:--_Comment pouvez-vous
+vous occuper de si peu de chose que ce Milton?_ Tout renaissait,
+tout reprenait sa place. Dryden en haut, Shakespeare en bas,
+Charles II sur le trône, Cromwell au gibet. L’Angleterre se
+relevait des hontes et des extravagances du passé. C’est un
+grand bonheur pour les nations d’être ramenées par la monarchie
+au bon ordre dans l’état et au bon goût dans les lettres.
+
+Que de tels bienfaits pussent être méconnus, cela est difficile à
+croire. Tourner le dos à Charles II, récompenser par de
+l’ingratitude la magnanimité qu’il avait eue de remonter sur le
+trône, n’était-ce pas abominable? Lord Linnaeus Clancharlie
+avait fait aux honnêtes gens ce chagrin. Bouder le bonheur de sa
+patrie, quelle aberration!
+
+On sait qu’en 1650 le parlement avait décrété cette
+rédaction:--_Je promets de demeurer fidèle à la république, sans
+roi, sans souverain, sans seigneur_.--Sous prétexte qu’il avait
+prêté ce serment monstrueux, lord Clancharlie vivait hors du
+royaume, et, en présence de la félicité générale, se croyait le
+droit d’être triste. Il avait la sombre estime de ce qui n’était
+plus; attache bizarre à des choses évanouies.
+
+L’excuser était impossible; les plus bienveillants
+l’abandonnaient. Ses amis lui avaient fait longtemps l’honneur
+de croire qu’il n’était entré dans les rangs républicains que
+pour voir de plus près les défauts de la cuirasse de la
+république, et pour la frapper plus sûrement, le jour venu, au
+profit de la cause sacrée du roi. Ces attentes de l’heure utile
+pour tuer l’ennemi par derrière font partie de la loyauté. On
+avait espéré cela de lord Chancharlie, tant on avait de pente à
+le juger favorablement. Mais, en présence de son étrange
+persistance républicaine, il avait bien fallu renoncer à celle
+bonne opinion. Évidemment lord Clancharlie était convaincu,
+c’est-à-dire idiot.
+
+L’explication des indulgents flottait entre obstination puérile
+et opiniâtreté sénile.
+
+Les sévères, les justes, allaient plus loin. Ils flétrissaient
+ce relaps. L’imbécillité a des droits, mais elle a des limites.
+On peut être une brute, on ne doit pas être un rebelle. Et puis,
+qu’était-ce après tout que lord Clancharlie? un transfuge. Il
+avait quitté son camp, l’aristocratie, pour aller au camp opposé,
+le peuple. Ce fidèle était un traître. Il est vrai qu’il était
+«traître» au plus fort et fidèle au plus faible; il est vrai que
+le camp répudié par lui était le camp vainqueur, et que le camp
+adopté par lui était le camp vaincu; il est vrai qu’à cette
+«trahison» il perdait tout, son privilège politique et son foyer
+domestique, sa pairie et sa patrie; il ne gagnait que le
+ridicule; il n’avait de bénéfice que l’exil. Mais qu’est-ce que
+cela prouve? qu’il était un niais. Accordé.
+
+Traître et dupe en même temps, cela se voit.
+
+Qu’on soit niais tant qu’on voudra, à la condition de ne pas
+donner le mauvais exemple. On ne demande aux niais que d’être
+honnêtes, moyennant quoi ils peuvent prétendre à être les bases
+des monarchies. La brièveté d’esprit de ce Clancharlie était
+inimaginable. Il était resté dans l’éblouissement de la
+fantasmagorie révolutionnaire. Il s’était laissé mettre dedans
+par la république, et dehors. Il faisait affront à son pays.
+Pure félonie que son attitude! Être absent, c’est être
+injurieux. Il semblait se tenir à l’écart du bonhcur public
+comme d’une peste. Dans son bannissement volontaire, il y avait
+on ne sait quel refuge contre la satisfaction nationale. Il
+traitait la royauté comme une contagion. Sur la vaste allégresse
+monarchique, dénoncée par lui comme lazaret, il était le drapeau
+noir. Quoi! au-dessus de l’ordre reconstitué, de la nation
+relevée, de la religion restaurée, faire cete figure sinistre!
+sur cete sérénité jeter cette ombre! prendre en mauvaise part
+l’Angleterre contente! être le point obscur dans ce grand ciel
+bleu! ressembler à une menace! protester contre le vœu de la
+nation! refuser son oui au consentement universel! Ce serait
+odieux si ce n’était pas bouffon. Ce Clancharlie ne s’était pas
+rendu compte qu’on peut s’égarer avec Cromwell, mais qu’il faut
+revenir avec Monk. Voyez Monk. Il commande l’armée de la
+république; Charles II en exil, instruit de sa probité, lui
+écrit; Monk, qui concilie la vertu avec les démarches rusées,
+dissimule d’abord, puis tout à coup, à la tête des troupes, casse
+le parlement factieux, et rétablit le roi, et Monk est créé duc
+d’Albemarle, a l’honneur d’avoir sauvé la société, devient très
+riche, illustre à jamais son époque, et est fait chevalier de la
+Jarretière avec la perspective d’un enterrement à Westminster.
+Telle est la gloire d’un anglais fidèle. Lord Clancharlie
+n’avait pu s’élever jusqu’à l’intelligence du devoir ainsi
+pratiqué. Il avait l’infatuation et l’immobilité de l’exil. Il
+se satisfaisait avec des phrases creuses. Cet homme était
+ankylosé par l’orgueil. Les mots conscience, dignité, etc., sont
+des mots après tout. Il faut voir le fond.
+
+Ce fond, Clancharlie ne l’avait pas vu. C’était une conscience
+myope, voulant, avant defaire une action, la regarder d’assez
+prèspour en sentir l’odeur. De là des dégoûts absurdes. On
+n’est pas homme d’état avec ces délicatesses. L’excès de
+conscience dégénère en infirmité. Le scrupule est manchot devant
+le sceptre à saisir et eunuque devant la fortune a épouser.
+Méfiez-vous des scrupules. Ils mènent loin. La fidélité
+déraisonnable se descend comme un escalier de cave. Une marche,
+puis une marche, puis une marche encore, et l’on se trouve dans
+le noir. Les habiles remontent, les naïfs restent. Il ne faut
+pas laisser légèrement sa conscience s’engager dans le farouche.
+De transition en transition on arrive aux nuances foncées de la
+pudeur politique. Alors on est perdu. C’était l’aventure de
+lord Clancharlie.
+
+Les principes finissent par être un gouffre.
+
+Il se promenait, les mains derrière le dos, le long du lac de
+Genève; la belle avance!
+
+On parlait quelquefois à Londres de cet absent. C’était, devant
+l’opinion publique, à peu près un accusé. On plaidait le pour et
+le contre. La cause entendue, le bénéfice de la stupidité lui
+était acquis.
+
+Beaucoup d’anciens zélés de l’ex-république avaient fait adhésion
+aux Stuarts. Ce dont on doit les louer. Naturellement ils le
+calomniaient un peu. Les entêtés sont importuns aux
+complaisants. Des gens d’esprit, bien vus et bien situés en
+cour, et ennuyés de son attitude désagréable, disaient
+volontiers:--_S’il ne s’est pas rallié, c’est qu’on ne l’a pas
+payé assez cher_, etc.--_Il voulait la place de chancelier que le
+roi a donnée à lord Hyde_, etc.--Un de ses «anciens amis» allait
+même jusqu’à chuchoter:--_Il me l’a dit à moi-même_.
+Quelquefois, tout solitaire qu’était Linnaeus Clancharlie, par
+des proscrits qu’il rencontrait, par de vieux régicides tels que
+Andrew Broughton, lequel habitait Lausanne, il lui revenait
+quelque chose de ces propos. Clancharlie se bornait à un
+imperceptible haussement d’épaules, signe de profond
+abrutissement.
+
+Une fois il compléta ce haussement d’épaules par ces quelques
+mots murmurés à demi-voix: _Je plains ceux qui croient cela_.
+
+
+IV
+
+Charles II, bon homme, le dédaigna. Le bonheur de l’Angleterre
+sous Charles Il était plus que du bonheur, c’était de
+l’enchantement. Une restauration, c’est un ancien tableau poussé
+au noir qu’on revernit; tout le passé reparaît. Les bonnes
+vieilles mœurs faisaient leur rentrée, les jolies femmes
+régnaient et gouvernaient. Evelyn en a pris note; on lit dans
+son journal: «Luxure, profanation, mépris de Dieu. J’ai vu un
+dimanche soir le roi avec ses filles de joie, la Portsmouth, la
+Cleveland, la Mazarin, et deux ou trois autres; toutes à peu près
+nues dans la galerie du jeu.» On sent percer quelque humeur dans
+cette peinture; mais Evelyn était un puritain grognon, entaché de
+rêverie républicaine. Il n’appréciait pas le profitable exemple
+que donnent les rois par ces grandes gaîtés babyloniennes qui, en
+définitive, alimentent le luxe. Il ne comprenait pas l’utilité
+des vices. Règle: N’extirpez point les vices, si vous voulez
+avoir des femmes charmantes. Autrement vous ressembleriez aux
+imbéciles qui détruisent les chenilles tout en raffolant des
+papillons.
+
+Charles II, nous venons de le dire, s’aperçut à peine qu’il
+existait un réfractaire appelé Clancharlie, mais Jacques II fut
+plus attentif. Charles II gouvernait mollement, c’était sa
+manière; disons qu’il n’en gouvernait pas plus mal. Un marin
+quelquefois fait à un cordage destiné à maîtriser le vent un
+nœud lâche qu’il laisse serrer par le vent. Telle est la bêtise
+de l’ouragan, et du peuple.
+
+Ce nœud large, devenu très vite nœud étroit, ce fut le
+gouvernement de Charles II.
+
+Sous Jacques II, l’étranglement commença. Étranglement
+nécessaire de ce qui restait de la révolution. Jacques II eut
+l’ambition louable d’être un roi efficace. Le règne de Charles
+II n’était à ses yeux qu’une ébauche de restauration; Jacques II
+voulut un retour à l’ordre plus complet encore. Il avait, en
+1660, déploré qu’on se fût borné à une pendaison de dix
+régicides. Il fut un plus réel reconstructeur de l’autorité. Il
+donna vigueur aux principes sérieux; il fit régner cette justice
+qui est la véritable, qui se met au-dessus des déclamations
+sentimentales, et qui se préoccupe avant tout des intérêts de la
+société. A ces sévérités protectrices, on reconnaît le père de
+l’état. Il confia la main de justice à Jeffreys, et l’épée à
+Kirke. Kirke multipliait les exemples. Ce colonel utile fit un
+jour pendre et dépendre trois fois de suite le même homme, un
+républicain, lui demandant à chaque fois:--Abjures-tu la
+république? Le scélérat ayant toujours dit non, fut achevé.--_Je
+l’ai pendu quatre fois_, dit Kirke satisfait. Les supplices
+recommencés sont un grand signe de force dans le pouvoir. Lady
+Lyle, qui pourtant avait envoyé son fils en guerre contre
+Monmouth, mais qui avait caché chez elle deux rebelles, fut mise
+à mort. Un autre rebelle, ayant eu l’honnêteté de déclarer
+qu’une femme anabaptiste lui avait donné asile, eût sa grâce, et
+la femme fut brûlée vive. Kirke, un autre jour, fit comprendre à
+une ville qu’il la savait républicaine en pendant dix-neuf
+bourgeois. Représailles bien légitimes, certes, quand on songe
+que sous Cromwell on coupait le nez et les oreilles aux saints de
+pierre dans les églises. Jacques II, qui avait su choisir
+Jeffreys et Kirke, était un prince imbu de vraie religion, il se
+mortifiait par la laideur de ses maîtresses, il écoutait le père
+la Colombière, ce prédicateur qui était presque aussi onctueux
+que le père Cheminais, mais avec plus de feu, et qui eut la
+gloire d’être dans la première moitié de sa vie le conseiller de
+Jacques II, et dans la seconde l’inspirateur de Marie Alacoque.
+C’est grâce à cette forte nourriture religieuse que plus tard
+Jacques II put supporter dignement l’exil et donner dans sa
+retraite de Saint-Germain le spectacle d’un roi supérieur à
+l’adversité, touchant avec calme les écrouelles, et conversant
+avec des jésuites.
+
+On comprend qu’un tel roi dut, dans une certaine mesure, se
+préoccuper d’un rebelle comme lord Linnaeus Clancharlie. Les
+pairies héréditairement transmissibles contenant une certaine
+quantité d’avenir, il était évident que, s’il y avait quelque
+précaution à prendre du côté de ce lord, Jacques II n’hésiterait
+pas.
+
+
+
+
+II
+
+LORD DAVID DIRRY-MOIR
+
+
+Lord Linnaeus Clancharlie n’avait pas toujours été vieux et
+proscrit. Il avait eu sa phase de jeunesse et de passion. On
+sait, par Harrison et Pride, que Cromwell jeune avait aimé les
+femmes et le plaisir, ce qui, parfois (autre aspect de la
+question femme), annonce un séditieux. Défiez-vous de la
+ceinture mal attachée. _Male praecinctum juvenem cavete_.
+
+Lord Clancharlie avait eu, comme Cromwell, ses incorrections et
+ses irrégularités. On lui connaissait un enfant naturel, un
+fils. Ce fils, venu au monde à l’instant où la république
+finissait, était né en Angleterre pendant que son père partait
+pour l’exil. C’est pourquoi il n’avait jamais vu ce père qu’il
+avait. Ce bâtard de lord Clancharlie avait grandi page à la cour
+de Charles II. On l’appelait lord David Dirry-Moir; il était
+lord de courtoisie, sa mère étant femme de qualité. Cette mère,
+pendant que lord Clancharlie devenait hibou en Suisse, prit le
+parti, étant belle, de bouder moins, et se fit pardonner ce
+premier amant sauvage par un deuxième, celui-là incontestablement
+apprivoisé, et même royaliste, car c’était le roi. Elle fut un
+peu la maîtresse de Charles II, assez pour que sa majesté,
+charmée d’avoir repris cette jolie femme à la république, donnât
+au petit lord David, fils de sa conquête, une commission de garde
+de la branche. Ce qui fit ce bâtard officier, avec bouche en
+cour, et par contre-coup stuartiste ardent. Lord David fut
+quelque temps, comme garde de la branche, un des cent
+soixante-dix portant la grosse épée; puis il entra dans la bande
+des pensionnaires, et fut un des quarante qui portent la
+pertuisane dorée. Il eut en outre, étant de cette troupe noble
+instituée par Henri VIII pour garder son corps, le privilège de
+poser les plats sur la table du roi. Ce fut ainsi que, tandis
+que son père blanchissait en exil, lord David prospéra sous
+Charles II.
+
+Après quoi il prospéra sous Jacques II.
+
+Le roi est mort, vive le roi, c’est le _non deficit alter,
+aureus_.
+
+Ce fut à cet avénement du duc d’York qu’il obtint la permission
+de s’appeler lord David Dirry-Moir, d’une seigneurie que sa mère,
+qui venait de mourir, lui avait léguée dans cette grande forêt
+d’Ecosse où l’on trouve l’oiseau Krag, lequel creuse son nid avec
+son bec dans le tronc des chênes.
+
+
+II
+
+Jacques II était un roi, et avait la prétention d’être un
+général. Il aimait à s’entourer de jeunes officiers. Il se
+montrait volontiers en public à cheval avec un casque et une
+cuirasse, et une vaste perruque débordante sortant de dessous le
+casque par-dessus la cuirasse; espèce de statue équestre de la
+guerre imbécile. Il prit en amitié la bonne grâce du jeune lord
+David. Il sut gré à ce royaliste d’être fils d’un républicain;
+un père renié ne nuit point à une fortune de cour qui commence.
+Le roi fit lord David gentilhomme de la chambre du lit, à mille
+livres de gages.
+
+C’était un bel avancement. Un gentilhomme du lit couche toutes
+les nuits près du roi sur un lit qu’on dresse. On est douze
+gentilshommes, et l’on se relaie.
+
+Lord David, dans ce poste, fut le chef de l’avenier du roi, celui
+qui donne l’avoine aux chevaux et qui a deux cent soixante livres
+de gages. Il eut sous lui les cinq cochers du roi, les cinq
+postillons du roi, les cinq palefreniers du roi, les douze valets
+de pied du roi, et les quatre porteurs de chaise du roi. Il eut
+le gouvernement des six chevaux de course que le roi entretient à
+Haymarket et qui coûtent six cents livres par an à sa majesté.
+Il fit la pluie et le beau temps dans la garde-robe du roi,
+laquelle fournit les habits de cérémonie aux chevaliers de la
+Jarretière. Il fut salué jusqu’à terre par l’huissier de la
+verge noire, qui est au roi. Cet huissier, sous Jacques II,
+était le chevalier Duppa. Lord David eut les respects de M.
+Baker, qui était clerc de la couronne, et de M. Brown, qui était
+clerc du parlement. La cour d’Angleterre, magnifique, est un
+patron d’hospitalité. Lord David présida, comme l’un des douze,
+aux tables et réceptions. Il eut la gloire d’être debout
+derrière le roi les jours d’offrande, quand le roi donne à
+l’église le besant d’or, _byzantium,_ les jours de collier, quand
+le roi porte le collier de son ordre, et les jours de communion,
+quand personne ne communie, hors le roi et les princes. Ce fut
+lui qui, le jeudi saint, introduisit près de sa majesté les douze
+pauvres auxquels le roi donne autant de sous d’argent qu’il a
+d’années de vie et autant de shellings qu’il a d’années de règne.
+Il eut la fonction, quand le roi était malade, d’appeler, pour
+assister sa majesté, les deux grooms de l’aumônerie qui sont
+prêtres, et d’empêcher les médecins d’approcher sans permission
+du conseil d’état. De plus, il fut lieutenant-colonel du
+régiment écossais de la garde royale, lequel bat la marche
+d’Ecosse.
+
+En cette qualité il fit plusieurs campagnes, et très
+glorieusement, car il était vaillant homme de guerre. C’était un
+seigneur brave, bien fait, beau, généreux, fort grand de mine et
+de manières. Sa personne ressemblait à sa qualité. Il était de
+haute taille comme de haute naissance.
+
+Il fut presque un moment en passe d’être nommé groom of the
+stole, ce qui lui eût donné le privilège de passer la chemise au
+roi; mais il faut pour cela être prince ou pair.
+
+Créer un pair, c’est beaucoup. C’est créer une pairie, cela fait
+des jaloux. C’est une faveur; une faveur fait au roi un ami et
+cent ennemis, sans compter que l’ami devient ingrat. Jacques II,
+par politique, créait difficilement des pairies, mais les
+transférait volontiers. Une pairie transférée ne produit pas
+d’émoi. C’est simplement un nom qui continue. La lordship en
+est peu troublée.
+
+La bonne volonté royale ne répugnait point à introduire lord
+David Dirry-Moir dans la chambre haute, pourvu que ce fut par la
+porte d’une pairie substituée. Sa majesté ne demandait pas mieux
+que d’avoir une occasion de faire David Dirry-Moir, de lord de
+courtoisie, lord de droit.
+
+
+III
+
+Cette occasion se présenta.
+
+Un jour on apprit qu’il était arrivé au vieil absent, lord
+Linnaeus Clancharlie, diverses choses dont la principale était
+qu’il était trépassé. La mort a cela de bon pour les gens,
+qu’elle fait un peu parler d’eux. On raconta ce qu’on savait, ou
+ce qu’on croyait savoir, des dernières années de lord Linnaeus.
+Conjectures et légendes probablement. A en croire ces récits,
+sans doute très hasardés, vers la fin de sa vie, lord Clancharlie
+aurait eu une recrudescence républicaine telle, qu’il en était
+venu, affirmait-on, jusqu’à épouser, étrange entêtement de
+l’exil, la fille d’un régicide, Ann Bradshaw,--on précisait le
+nom,--laquelle était morte aussi, mais, disait-on, en mettant au
+monde un enfant, un garçon, qui, si tous ces détails étaient
+exacts, se trouverait être le fils légitime et l’héritier légal
+de lord Clancharlie. Ces dires, fort vagues, ressemblaient
+plutôt à des bruits qu’à des faits. Ce qui se passait en Suisse
+était pour l’Angleterre d’alors aussi lointain que ce qui se
+passe en Chine pour l’Angleterre d’aujourd’hui. Lord Clancharlie
+aurait eu cinquante-neuf ans au moment de son mariage, et
+soixante à la naissance de son fils, et serait mort fort peu de
+temps après, laissant derrière lui cet enfant, orphelin de père
+et de mère. Possibilités, sans doute, mais invraisemblances. On
+ajoutait que cet enfant était «beau comme le jour», ce qui se lit
+dans tous les contes de fées. Le roi Jacques mit fin à ces
+rumeurs, évidemment sans fondement aucun, en déclarant un beau
+matin lord David Dirry-Moir unique et définitif héritier, _à
+défaut d’enfant légitime,_ et par le bon plaisir royal, de lord
+Linnæus Clancharlie, son père naturel, _l’absence de toute autre
+filiation et descendance étant constatée;_ de quoi les patentes
+furent enregistrées en chambre des lords. Par ces patentes, le
+roi substituait lord David Dirry-Moir aux titres, droits et
+prérogatives dudit défunt lord Linnæus Glancharlie, à la seule
+condition que lord David épouserait, quand elle serait nubile,
+une fille, en ce moment-là tout enfant et âgée de quelques mois
+seulement, que le roi avait au berceau faite duchesse, on ne
+savait trop pourquoi. Lisez, si vous voulez, on savait trop
+pourquoi. On appelait cette petite la duchesse Josiane.
+
+La mode anglaise était alors aux noms espagnols. Un des bâtards
+de Charles Il s’appelait Carlos, comte de Plymouth. Il est
+probable que _Josiane_ était la contraction de Josefa y Ana.
+Cependant peut-être y avait-il Josiane comme il y avait Josias.
+Un des gentilshommes de Henri III se nommait Josias du Passage.
+
+C’est à cette petite duchesse que le roi donnait la pairie de
+Clancharlie. Elle était pairesse en attendant qu’il y eût un
+pair. Le pair serait son mari. Cette pairie reposait sur une
+double châtellenie, la baronnie de Clancharlie et la baronnie de
+Hunkerville; en outre les lords Clancharlie étaient, en
+récompense d’un ancien fait d’armes et par permission royale,
+marquis de Corleone en Sicile. Les pairs d’Angleterre ne peuvent
+porter de titres étrangers; il y a pourtant des exceptions; ainsi
+Henry Arundel, baron Arundel de Wardour, était, ainsi que lord
+Clifford, comte du Saint-Empire, dont lord Cowper est prince; le
+duc de Hamilton est en France duc de Chatellerault; Basil
+Feilding, comte de Denbigh, est en Allemagne comte de Hapsbourg,
+de Lauffenbourg et de Rheinfelden. Le duc de Malborough était
+prince de Mindelheim en Souabe, de même que le duc de Wellington
+était prince de Waterloo en Belgique. Le même lord Wellington
+était duc espagnol de Ciudad-Rodrigo, et comte portugais de
+Vimeira.
+
+Il y avait en Angleterre, et il y a encore, des terres nobles et
+des terres roturières. Les terres des lords Clancharlie étaient
+toutes nobles. Ces terres, châteaux, bourgs, bailliages, fiefs,
+rentes, alleux et domaines adhérents à la pairie
+Clancharlie-Hunkerville appartenaient provisoirement à lady
+Josiane, et le roi déclarait qu’une fois Josiane épousée, lord
+David Dirry-Moir serait baron Clancharlie.
+
+Outre l’héritage Clancharlie, lady Josiane avait sa fortune
+personnelle. Elle possédait de grands biens, dont plusieurs
+venaient des dons de Madame sans queue au duc d’York. _Madame
+sans queue_, cela veut dire Madame tout court. On appelait ainsi
+Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans, la première femme de
+France après la reine.
+
+
+IV
+
+Après avoir prospéré sous Charles et Jacques, lord David prospéra
+sous Guillaume. Son jacobisme n’alla point jusqu’à suivre
+Jacques II en exil. Tout en continuant d’aimer son roi légitime,
+il eut le bon sens de servir l’usurpateur. Il était, du reste,
+quoique avec quelque indiscipline, excellent officier; il passa
+de l’armée de terre dans l’armée de mer, et se distingua dans
+l’escadre blanche. Il y devint ce qu’on appelait alors
+«capitaine de frégate légère». Cela finit par faire un très
+galant homme, poussant fort loin l’élégance des vices, un peu
+poète comme tout le monde, bon serviteur de l’état, bon
+domestique du prince, assidu aux fêtes, aux galas, aux petits
+levers, aux cérémonies, aux batailles, servile comme il faut,
+très hautain, ayant la vue basse ou perçante selon l’objet à
+regarder, probe volontiers, obséquieux et arrogant à propos, d’un
+premier mouvement franc et sincère, quitte à se remasquer
+ensuite, très observateur de la bonne et mauvaise humeur royale,
+insouciant devant une pointe d’épée, toujours prêt à risquer sa
+vie sur un signe de sa majesté avec héroïsme et platitude,
+capable de toutes les incartades et d’aucune impolitesse, homme
+de courtoisie et d’étiquette, fier d’être à genoux dans les
+grandes occasions monarchiques, d’une vaillance gaie, courtisan
+en dessus, paladin en dessous, tout jeune à quarante-cinq ans.
+
+Lord David chantait des chansons françaises, gaîté élégante qui
+avait plu à Charles II.
+
+Il aimait l’éloquence et le beau langage. Il admirait fort ces
+boniments célèbres qu’on appelle les Oraisons funèbres de
+Bossuet.
+
+Du côté de sa mère, il avait à peu près de quoi vivre, environ
+dix mille livres sterling de revenu, c’est-à-dire deux cent
+cinquante mille francs de rente. Il s’en tirait en faisant des
+dettes. En magnificence, extravagance et nouveauté, il était
+incomparable. Dès qu’on le copiait, il changeait sa mode. A
+cheval, il portait des bottes aisées de vache retournée, avec
+éperons. Il avait des chapeaux que personne n’avait, des
+dentelles inouïes, et des rabats à lui tout seul.
+
+
+
+
+III
+
+LA DUCHESSE JOSIANE
+
+
+I
+
+Vers 1705, bien que lady Josiane eût vingt-trois ans et lord
+David quarante-quatre, le mariage n’avait pas encore eu lieu, et
+cela par les meilleures raisons du monde. Se haïssaient-ils?
+loin de là. Mais ce qui ne peut vous échapper n’inspire aucune
+hâte. Josiane voulait rester libre; David voulait rester jeune.
+N’avoir de lien que le plus tard possible, cela lui semblait un
+prolongement du bel âge. Les jeunes hommes retardataires
+abondaient dans ces époques galantes; on grisonnait dameret; la
+perruque était complice, plus tard la poudre fut auxiliaire. A
+cinquante-cinq ans, lord Charles Gerrard, baron Gerrard des
+Gerrards de Bromley, remplissait Londres de ses bonnes fortunes.
+La jolie et jeune duchesse de Buckingham, comtesse de Coventry,
+faisait des folies d’amour pour les soixante-sept ans du beau
+Thomas Bellasyse, vicomte Falcomberg. On citait les vers fameux
+de Corneille septuagénaire à une femme de vingt ans: _Marquise,
+si mon visage._ Les femmes aussi avaient des succès d’automne,
+témoin Ninon et Marion. Tels étaient les modèles.
+
+Josiane et David étaient en coquetterie avec une nuance
+particulière. Ils ne s’aimaient pas, ils se plaisaient. Se
+côtoyer leur suffisait. Pourquoi se dépêcher d’en finir? Les
+romans d’alors poussaient les amoureux et les fiancés à ce genre
+de stage qui était du plus bel air. Josiane, en outre, se
+sachant bâtarde, se sentait princesse, et le prenait de haut avec
+les arrangements quelconques. Elle avait du goût pour lord
+David. Lord David était beau, mais c’était pardessus le marché.
+Elle le trouvait élégant.
+
+Être élégant, c’est tout. Caliban élégant et magnifique distance
+Ariel pauvre. Lord David était beau, tant mieux; l’écueil d’être
+beau, c’est d’être fade; il ne l’était pas. Il pariait, boxait,
+s’endettait. Josiane faisait grand cas de ses chevaux, de ses
+chiens, de ses perles au jeu, de ses maîtresses. Lord David de
+son côté subissait la fascination de la duchesse Josiane, fille
+sans tache et sans scrupule, altière, inaccessible et hardie. Il
+lui adressait des sonnets que Josiane lisait quelquefois. Dans
+ces sonnets, il affirmait que posséder Josiane, ce serait monter
+jusqu’aux astres, ce qui ne l’empêchait pas de toujours remettre
+cette ascension à l’an prochain. Il faisait antichambre à la
+porte du cœur de Josiane, et cela leur convenait à tous les
+deux. A la cour on admirait le suprême bon goût de cet
+ajournement. Lady Josiane disait: C’est ennuyeux que je sois
+forcée d’épouser lord David, moi qui ne demanderais pas mieux que
+d’être amoureuse de lui!
+
+Josiane, c’était la chair. Rien de plus magnifique. Elle était
+très grande, trop grande. Ses cheveux étaient de cette nuance
+qu’on pourrait nommer le blond pourpre. Elle était grasse,
+fraîche, robuste, vermeille, avec énormément d’audace et
+d’esprit. Elle avait les yeux trop intelligibles. D’amant,
+point; de chasteté, pas davantage. Elle se murait dans
+l’orgueil. Les hommes, fi donc! un dieu tout au plus était
+digne d’elle; ou un monstre. Si la vertu consiste dans
+l’escarpement, Josiane était toute la vertu possible, sans aucune
+innocence. Elle n’avait pas d’aventures, par dédain; mais on ne
+l’eût point fâchée de lui en supposer, pourvu qu’elles fussent
+étranges et proportionnées à une personne faite comme elle. Elle
+tenait peu à sa réputation et beaucoup à sa gloire. Sembler
+facile et être impossible, voilà le chef-d’œuvre. Josiane se
+sentait majesté et matière. C’était une beauté encombrante.
+Elle empiétait plus qu’elle ne charmait. Elle marchait sur les
+cœurs. Elle était terrestre. On l’eut aussi étonnée de lui
+montrer une âme dans sa poitrine que de lui faire voir des ailes
+sur son dos. Elle dissertait sur Locke. Elle avait de la
+politesse. On la soupçonnait de savoir l’arabe.
+
+Être la chair et être la femme, c’est deux. Où la femme est
+vulnérable, au côté pitié, par exemple, qui devient si aisément
+amour, Josiane ne l’était pas. Non qu’elle fût insensible.
+L’antique comparaison de la chair avec le marbre est absolument
+fausse. La beauté de la chair, c’est de n’être point marbre;
+c’est de palpiter, c’est de trembler, c’est de rougir, c’est de
+saigner; c’est d’avoir la fermeté sans avoir la dureté; c’est
+d’être blanche sans être froide; c’est d’avoir ses
+tressaillements et ses infirmités; c’est d’être la vie, et le
+marbre est la mort. La chair, à un certain degré de beauté, a
+presque le droit de nudité; elle se couvre d’éblouissement comme
+d’un voile; qui eût vu Josiane nue n’aurait aperçu ce modelé qu’à
+travers une dilatation lumineuse. Elle se fût montrée volontiers
+à un satyre, ou à un eunuque. Elle avait l’aplomb mythologique.
+Faire de sa nudité un supplice, éluder un Tantale, l’eût amusée.
+Le roi l’avait faite duchesse, et Jupiter néréide. Double
+irradiation dont se composait la clarté étrange de cette
+créature, A l’admirer on se sentait devenir païen et laquais.
+Son origine, c’était la bâtardise et l’océan. Elle semblait
+sortir d’une écume. A vau-l’eau avait été le premier jet de sa
+destinée, mais dans le grand milieu royal. Elle avait en elle de
+la vague, du hasard, de la seigneurie, et de la tempête. Elle
+était lettrée et savante. Jamais une passion ne l’avait
+approchée, et elle les avait sondées toutes. Elle avait le
+dégoût des réalisations, et le goût aussi. Si elle se fût
+poignardée, ce n’eût été, comme Lucrèce, qu’après. Toutes les
+corruptions, à l’état visionnaire, étaient dans cette vierge.
+C’était une Astarté possible dans une Diane réelle. Elle était,
+par insolence de haute naissance, provocante et inabordable.
+Pourtant elle pouvait trouver divertissant de s’arranger à
+elle-même une chute. Elle habitait une gloire dans un nimbe avec
+la velléité d’en descendre, et peut-être avec la curiosité d’en
+tomber. Elle était un peu lourde pour son nuage. Faillir plaît.
+Le sans-gêne princier donne un privilège d’essai, et une personne
+ducale s’amuse où une bourgeoise se perdrait. Josiane était en
+tout, par la naissance, par la beauté, par l’ironie, par la
+lumière, à peu près reine. Elle avait eu un moment
+d’enthousiasme pour Louis de Boufflers qui cassait un fer à
+cheval entre ses doigts. Elle regrettait qu’Hercule fût mort.
+Elle vivait dans on ne sait quelle attente d’un idéal lascif et
+suprême.
+
+Au moral, Josiane faisait penser au vers de l’épître aux Pisons:
+_Desinit in piscem_.
+
+ Un beau torse de femme en hydre se termine.
+
+C’était une noble poitrine, un sein splendide harmonieusement
+soulevé par un cœur royal, un vivant et clair regard, une figure
+pure et hautaine, et, qui sait? ayant sous l’eau, dans la
+transparence entrevue et trouble, un prolongement ondoyant,
+surnaturel, peut-être draconien et difforme. Vertu superbe
+achevée en vices dans la profondeur des rêves.
+
+
+II
+
+Avec cela, précieuse.
+
+C’était la mode.
+
+Qu’on se rappelle Élisabeth.
+
+Elisabeth est un type qui, en Angleterre, a dominé trois siècles,
+le seizième, le dix-septième et le dix-huitième. Élisabeth est
+plus qu’une anglaise, c’est une anglicane. De là le respect
+profond de l’église épiscopale pour cette reine; respect ressenti
+par l’église catholique, qui la mélangeait d’un peu
+d’excommunication. Dans la bouche de Sixte-Quint anathématisant
+Elisabeth, la malédiction tourne au madrigal. _Un gran cervello
+di principessa,_ dit-il. Marie Stuart, moins occupée de la
+question église et plus occupée de la question femme, était peu
+respectueuse pour sa sœur Élisabeth et lui écrivait de reine à
+reine et de coquette à prude: «Votre esloignement du mariage
+provient de ce que vous ne voulez perdre liberté de vous faire
+faire l’amour.» Marie Stuart jouait de l’éventail et Elisabeth de
+la hache. Partie inégale. Du reste toutes deux rivalisaient en
+littérature. Marie Stuart faisait des vers français; Élisabeth
+traduisait Horace. Elisabeth, laide, se décrétait belle, aimait
+les quatrains et les acrostiches, se faisait présenter les clefs
+des villes par des cupidons, pinçait la lèvre à l’italienne et
+roulait la prunelle à l’espagnole, avait dans sa garde-robe trois
+mille habits et toilettes, dont plusieurs costumes de Minerve et
+d’Amphitrite, estimait les irlandais pour la largeur de leurs
+épaules, couvrait son vertugadin de paillons et de passequilles,
+adorait les roses, jurait, sacrait, trépignait, cognait du poing
+ses filles d’honneur, envoyait au diable Dudley, battait le
+chancelier Burleigh, qui pleurait, la vieille bête, crachait sur
+Mathew, colletait Hatton, souffletait Essex, montrait sa cuisse à
+Bassompierre, était vierge.
+
+Ce qu’elle avait fait pour Bassompierre, la reine de Saba l’avait
+fait pour Salomon[1]. Donc, c’était correct, l’écriture sainte
+ayant créé le précédent. Ce qui est biblique peut être anglican.
+Le précédent biblique va même jusqu’à faire un enfant qui
+s’appelle Ebnehaquem ou Melilechet, c’est-à-dire _le Fils du
+Sage_.
+
+ [1] _Regina Saba coram rege crura denudavit_. Schicklardus In
+ Prooemio Tarich. Jersici F. 65.
+
+Pourquoi pas ces mœurs? Cynisme vaut bien hypocrisie.
+Aujourd’hui l’Angleterre, qui a un Loyola appelé Wesley, baisse
+un peu les yeux devant ce passé. Elle en est contrariée, mais
+fière.
+
+Dans ces mœurs-là, le goût du difforme existait,
+particulièrement chez les femmes, et singulièrement chez les
+belles. A quoi bon être belle, si l’on n’a pas un magot? Que
+sert d’être reine, si l’on n’est pas tutoyée par un poussah?
+Marie Stuart avait eu des «bontés» pour un cron, Rizzio.
+Marie-Thérèse d’Espagne avait été «un peu familière» avec un
+nègre. D’où _l’abbesse noire_. Dans les alcôves du grand siècle
+la bosse était bien portée; témoin le maréchal de Luxembourg.
+
+Et avant Luxembourg, Condé, «ce petit homme tant joli».
+
+Les belles elles-mêmes pouvaient, sans inconvénient, être
+contrefaites. C’était accepté. Anne de Boleyn avait un sein
+plus gros que l’autre, six doigts à une main, et une surdent. La
+Vallière était bancale. Cela n’empêcha pas Henri VIII d’être
+insensé et Louis XIV d’être éperdu.
+
+Au moral, mêmes déviations. Presque pas de femme dans les hauts
+rangs qui ne fût un cas tératologique. Agnès contenait Mélusine.
+On était femme le jour et goule la nuit. On allait en grève
+baiser sur le pieu de fer des têtes fraîches coupées. Marguerite
+de Valois, une aïeule des précieuses, avait porté à sa ceinture
+sous cadenas, dans des boîtes de fer-blanc cousues à son corps de
+jupe, tous les cœurs de ses amants morts. Henri IV s’était
+caché sous ce vertugadin-là.
+
+Au dix-huitième siècle la duchesse de Berry, fille du régent,
+résuma toutes ces créatures dans un type obscène et royal.
+
+En outre les belles dames savaient le latin. C’était, depuis le
+seizième siècle, une grâce féminine. Jane Grey avait poussé
+l’élégance jusqu’à savoir l’hébreu.
+
+La duchesse Josiane latinisait. De plus, autre belle manière,
+elle était catholique. En secret, disons-le, et plutôt comme son
+oncle Charles II que comme son père Jacques II. Jacques, à son
+catholicisme, avait perdu sa royauté, et Josiane ne voulait point
+risquer sa pairie. C’est pourquoi, catholique dans l’intimité et
+entre raffinés et raffinées, elle était protestante extérieure.
+Pour la canaille.
+
+Cette façon d’entendre la religion est agréable; on jouit de tous
+les biens attachés à l’église officielle épiscopale, et plus tard
+on meurt, comme Grotius, en odeur de catholicisme, et l’on a la
+gloire que le père Petau dise une messe pour vous.
+
+Quoique grasse et bien portante, Josiane était, insistons-y, une
+précieuse parfaite.
+
+Par moments, sa façon dormante et voluptueuse de traîner la fin
+des phrases imitait les allongements de pattes d’une tigresse
+marchant dans les jongles.
+
+L’utilité d’être précieuse, c’est que cela déclasse le genre
+humain. On ne lui fait plus l’honneur d’en être.
+
+Avant tout, mettre l’espèce humaine à distance, voilà ce qui
+importe.
+
+Quand on n’a pas l’olympe, on prend l’hôtel de Rambouillet.
+
+Junon se résout en Araminte. Une prétention de divinité non
+admise crée la mijaurée. A défaut de coups de tonnerre, on a
+l’impertinence. Le temple se ratatine en boudoir. Ne pouvant
+être déesse, on est idole.
+
+Il y a en outre dans le précieux une certaine pédanterie qui
+plaît aux femmes.
+
+La coquette et le pédant sont deux voisins. Leur adhérence est
+visible dans le fat.
+
+Le subtil dérive du sensuel. La gourmandise affecte la
+délicatesse. Une grimace dégoûtée sied à la convoitise.
+
+Et puis le côté faible de la femme se sent gardé par toute cette
+casuistique de la galanterie qui tient lieu de scrupules aux
+précieuses. C’est une circonvallation avec fossé. Toute
+précieuse a un air de répugnance. Cela protège.
+
+On consentira, mais on méprise. En attendant.
+
+Josiane avait un for intérieur inquiétant. Elle se sentait une
+telle pente à l’impudeur qu’elle était bégueule. Les reculs de
+fierté en sens inverse de nos vices nous mènent aux vices
+contraires. L’excès d’effort pour être chaste la faisait prude.
+Être trop sur la défensive, cela indique un secret désir
+d’attaque. Qui est farouche n’est pas sévère.
+
+Elle s’enfermait dans l’exception arrogante de son rang et de sa
+naissance, tout en préméditant peut-être, nous l’avons dit,
+quelque brusque sortie.
+
+On était à l’aurore du dix-huitième siècle. L’Angleterre
+ébauchait ce qui a été en France la régence. Walpole et Dubois
+se tiennent. Marlborough se battait contre son ex-roi Jacques II
+auquel il avait, disait-on, vendu sa sœur Churchill. On voyait
+briller Bolingbroke et poindre Richelieu. La galanterie trouvait
+commode une certaine mêlée des rangs; le plain-pied se faisait
+par les vices. Il devait se faire plus tard par les idées.
+L’encanaillement, prélude aristocratique, commençait ce que la
+révolution devait achever. On n’était pas très loin de Jélyotte
+publiquement assis en plein jour sur le lit de la marquise
+d’Épinay. Il est vrai, car les mœurs se font écho, que le
+seizième siècle avait vu le bonnet de nuit de Smeton sur
+l’oreiller d’Anne de Boleyn.
+
+Si femme signifie faute, comme je ne sais plus quel concile l’a
+affirmé, jamais la femme n’a plus été femme qu’en ces temps-là.
+Jamais, couvrant sa fragilité de son charme, et sa faiblesse de
+sa toute-puissance, elle ne s’est plus impérieusement fait
+absoudre. Faire du fruit défendu le fruit permis, c’est la chute
+d’Eve; mais faire du fruit permis le fruit défendu, c’est son
+triomphe. Elle finit par là. Au dix-huitième siècle, la femme
+tire le verrou sur le mari. Elle s’enferme dans l’éden avec
+Satan. Adam est dehors.
+
+
+III
+
+Tous les instincts de Josiane inclinaient plutôt à se donner
+galamment qu’à se donner légalement. Se donner par galanterie
+implique de la littérature, rappelle Ménalque et Amaryllis, et
+est presque une action docte.
+
+Mademoiselle de Scudéry, l’attrait de la laideur pour la laideur
+mis à part, n’avait pas eu d’autre motif pour céder à Pélisson.
+
+La fille souveraine et la femme sujette, telles sont les vieilles
+coutumes anglaises. Josiane différait le plus qu’elle pouvait
+l’heure de cette sujétion. Qu’il fallût en venir au mariage avec
+lord David, puisque le bon plaisir royal l’exigeait, c’était une
+nécessité sans doute, mais quel dommage! Josiane agréait et
+éconduisait lord David. Il y avait entre eux accord tacite pour
+ne point conclure et pour ne point rompre. Ils s’éludaient.
+Cette façon de s’aimer, avec un pas en avant et deux pas en
+arrière, est exprimée par les danses du temps, le menuet et la
+gavotte. Être des gens mariés, cela ne va pas à l’air du visage,
+cela fane les rubans qu’on porte, cela vieillit. L’épousaille,
+solution désolante de clarté. La livraison d’une femme par un
+notaire, quelle platitude! La brutalité du mariage crée des
+situations définitives, supprime la volonté, tue le choix, a une
+syntaxe comme la grammaire, remplace l’inspiration par
+l’orthographe, fait de l’amour une dictée, met en déroute le
+mystérieux de la vie, inflige la transparence aux fonctions
+périodiques et fatales, ôte du nuage l’aspect en chemise de la
+femme, donne des droits diminuants pour qui les exerce comme pour
+qui les subit, dérange par un penchement de balance tout d’un
+côté le charmant équilibre du sexe robuste et du sexe puissant,
+de la force et de la beauté, et fait ici un maître et là une
+servante, tandis que, hors du mariage, il y a un esclave et une
+reine. Prosaïser le lit jusqu’à le rendre décent, conçoit-on
+rien de plus grossier? Qu’il n’y ait plus de mal du tout à
+s’aimer, est-ce assez bête!
+
+Lord David mûrissait. Quarante ans, c’est une heure qui sonne.
+Il ne s’en apercevait pas. Et de fait il avait toujours l’air de
+ses trente ans. Il trouvait plus amusant de désirer Josiane que
+de la posséder. Il en possédait d’autres; il avait des femmes.
+Josiane, de son côté, avait des songes.
+
+Les songes étaient pires.
+
+La duchesse Josiane avait cette particularité, moins rare du
+reste qu’on ne croit, qu’un de ses yeux était bleu et l’autre
+noir. Ses prunelles étaient faites d’amour et de haine, de
+bonheur et de malheur. Le jour et la nuit étaient mêlés dans son
+regard.
+
+Son ambition était ceci: se montrer capable de l’impossible.
+
+Un jour elle avait dit à Swift:
+
+--Vous vous figurez, vous autres, que votre mépris existe.
+
+Vous autres, c’était le genre humain.
+
+Elle était papiste à fleur de peau. Son catholicisme ne
+dépassait point la quantité nécessaire pour l’élégance. Ce
+serait du puséysme aujourd’hui. Elle portait de grosses robes de
+velours, ou de satin, ou de moire, quelques-unes amples de quinze
+et seize aunes, et des entoilages d’or et d’argent, et autour de
+sa ceinture force nœuds de perles alternés avec des nœuds de
+pierreries. Elle abusait des galons. Elle mettait parfois une
+veste de drap passementé comme un bachelier. Elle allait à
+cheval sur une selle d’homme, en dépit de l’invention des selles
+de femme introduite en Angleterre au quatorzième siècle par Anne,
+femme de Richard II. Elle se lavait le visage, les bras, les
+épaules et la gorge avec du sucre candi délayé dans du blanc
+d’œuf, à la mode castillane. Elle avait, après qu’on avait
+spirituellement parlé auprès d’elle, un rire de réflexion d’une
+grâce singulière.
+
+Du reste, aucune méchanceté. Elle était plutôt bonne.
+
+
+
+
+IV
+
+MAGISTER ELEGANTIARUM
+
+
+Josiane s’ennuyait, cela va sans dire.
+
+Lord David Dirry-Moir avait une situalion magistrale dans la vie
+joyeuse de Londres. Nobility et gentry le vénéraient.
+
+Enregistrons une gloire de lord David, il osait porter ses
+cheveux. La réaction contre la perruque commençait. De même
+qu’en 1821 Eugène Devéria osa le premier laisser pousser sa
+barbe, en 1702 Price Devereux osa le premier hasarder en public,
+sous la dissimulation d’une frisure savante, sa chevelure
+naturelle. Risquer sa chevelure, c’était presque risquer sa
+tête. L’indignation fut universelle; pourtant Price Devereux
+était vicomte Hereford, et pair d’Angleterre. Il fut insulté, et
+le fait est que la chose en valait la peine. Au plus fort de la
+huée, lord David parut tout à coup, lui aussi, avec ses cheveux
+et sans perruque. Ces choses-là annoncent la fin des sociétés.
+Lord David fut honni plus encore que le vicomte Hereford. Il
+tint bon. Price Devereux avait été le premier, David Dirry-Moir
+fut le second. Il est quelquefois plus difficile d’être le
+second que le premier. Il faut moins de génie, mais plus de
+courage. Le premier, enivré par l’innovation, a pu ignorer le
+danger; le second voit l’abîme, et s’y précipite. Cet abîme, ne
+plus porter perruque, David Dirry-Moir s’y jeta. Plus tard on
+les imita, on eut, après ces deux révolutionnaires, l’audace de
+se coiffer de ses cheveux, et la poudre vint, comme circonstance
+atténuante.
+
+Pour fixer en passant cet important point d’histoire, disons que
+la vraie priorité dans la guerre à la perruque appartiendrait à
+une reine, Christine de Suède, laquelle mettait des habits
+d’homme, et s’était montrée dès 1680 avec ses cheveux châtains
+naturels, poudrés et hérissés sans coiffure en tête naissante.
+Elle avait en outre «quelques poils de barbe», dit Misson.
+
+Le pape, de son côté, par sa bulle de mars 1691, avait un peu
+déconsidéré la perruque en l’ôtant de la tête des évêques et des
+prêtres, et en ordonnant aux gens d’église de laisser pousser
+leurs cheveux.
+
+Lord David donc ne portait pas perruque et mettait des bottes de
+peau de vache.
+
+Ces grandes choses le désignaient à l’admiration publique. Pas
+un club dont il ne fut le leader; pas une boxe où on ne le
+souhaitât pour referee. Le referee, c’est l’arbitre.
+
+Il avait rédigé les chartes de plusieurs cercles de la high life;
+il avait fait des fondations d’élégance dont une, _Lady Guinea_,
+existait encore à Pall Mall en 1772. _Lady Guinea_ était un
+cercle où foisonnait toute la jeune lordship. On y jouait. Le
+moindre enjeu était un rouleau de cinquante guinées, et il n’y
+avait jamais moins de vingt mille guinées sur la table. Près de
+chaque joueur se dressait un guéridon pour poser la tasse de thé
+et la sébile de bois doré où l’on met les rouleaux de guinées.
+Les joueurs avaient, comme les valets quand ils fourbissent les
+couteaux, des manches de cuir, lesquelles protégeaient leurs
+dentelles, des plastrons de cuir qui garantissaient leurs
+fraises, et sur la tête, pour abriter leurs yeux, à cause de la
+grande lumière des lampes, et maintenir en ordre leur frisure, de
+larges chapeaux de paille couverts de fleurs. Ils étaient
+masqués, pour qu’on ne vît pas leur émotion, surtout au jeu de
+quinze, Tous avaient sur le dos leurs habits à l’envers, afin
+d’attirer la chance.
+
+Lord David élait du Beefsteak Club, du Surly Club, et du
+Split-farthing Club, du Club des Bourrus et du Club des
+Gratte-Sous, du Nœud Scellé, Sealed Knot, club des royalistes,
+et du Martinus Scribblerus, fondé par Swift, en remplacement de
+la Rota, fondée par Milton.
+
+Quoique beau, il était du Club des Laids. Ce club était dédié à
+la difformité. On y prenait l’engagement de se battre, non pour
+une belle femme, mais pour un homme laid. La salle du club avait
+pour ornement des portraits hideux, Thersite, Triboulet, Duns,
+Hudibras, Scarron; sur la cheminée était Ésope entre deux
+borgnes, Coclès et Camoëns; Coclès étant borgne de l’œil gauche
+et Camoëns de l’œil droit, chacun était sculpté de son côté
+borgne; et ces deux profils sans yeux se faisaient vis-à-vis. Le
+jour où la belle madame Visart eut la petite vérole, le Club des
+Laids lui porta un toast. Ce club florissait encore au
+commencement du dix-neuvième siècle; il avait envoyé un diplôme
+de membre honoraire à Mirabeau.
+
+Depuis la restauration de Charles II, les clubs révolutionnaires
+étaient abolis. On avait démoli, dans la petite rue avoisinant
+Moorfields, la taverne où se tenait le Calf’s Head Club, club de
+la Tête de Veau, ainsi nommé parce que le 30 janvier 1649, jour
+où coula sur l’échafaud le sang de Charles Ier, on y avait bu
+dans un crâne de veau du vin rouge à la santé de Cromwell.
+
+Aux clubs républicains avaient succédé les clubs monarchiques.
+
+On s’y amusait décemment.
+
+Il y avait le She romps Club. On prenait dans la rue une femme,
+une passante, une bourgeoise, aussi peu vieille et aussi peu
+laide que possible; on la poussait dans le club, de force, et on
+la faisait marcher sur les mains, les pieds en l’air, le visage
+voilé par ses jupes retombantes. Si elle y mettait de la
+mauvaise grâce, on cinglait un peu de la cravache ce qui n’était
+plus voilé. C’était sa faute. Les écuyers de ce genre de manège
+s’appelaient «les sauteurs». Il y avait le Club des Éclairs de
+chaleur, métaphoriquement Merry-dances. On y faisait danser par
+des nègres et des blanches les danses des picantes et des
+timtirimbas du Pérou, notamment la Mozamala, «mauvaise fille»,
+danse qui a pour triomphe la danseuse s’asseyant sur un tas de
+son auquel en se relevant elle laisse une empreinte callipyge.
+On s’y donnait pour spectacle un vers de Lucrèce,
+
+ _Tunc Venus in sylvis jungebat corpora amantum_.
+
+Il y avait le Hellfire Club, «Club des Flammes», où l’on jouait à
+être impie. C’était la joute des sacrilèges. L’enfer y était à
+l’enchère du plus gros blasphème.
+
+Il y avait le Club des Coups de Tête, ainsi nommé parce qu’on y
+donnait des coups de tête aux gens. On avisait quelque portefaix
+à large poitrail et à l’air imbécile. On lui offrait, et au
+besoin on le contraignait d’accepter, un pot de porter pour se
+laisser donner quatre coups de tête dans la poitrine. Et
+là-dessus on pariait. Une fois, un homme, une grosse brute de
+gallois nommé Gogangerdd, expira au troisième coup de tête. Ceci
+parut grave. Il y eut enquête, et le jury d’indictement rendit
+ce verdict: «Mort d’un gonflement de cœur causé par excès de
+boisson». Gogangerdd avait en effet bu le pot de porter.
+
+Il y avait le Fun Club. _Fun_ est, comme _cant_, comme _humour_,
+un mot spécial intraduisible. Le fun est à la farce ce que le
+piment est au sel. Pénétrer dans une maison, y briser une glace
+de prix, y balafrer les portraits de famille, empoisonner le
+chien, mettre un chat dans la volière, cela s’appelle «tailler
+une pièce de fun.» Donner une fausse mauvaise nouvelle qui fait
+prendre aux personnes le deuil à tort, c’est du fun. C’est le
+fun qui a fait un trou carré dans un Holbein à Hampton-Court. Le
+fun serait fier si c’était lui qui avait cassé les bras à la
+Vénus de Milo. Sous Jacques II, un jeune lord millionnaire qui
+avait mis le feu la nuit à une chaumière fit rire Londres aux
+éclats et fut proclamé roi du fun. Les pauvres diables de la
+chaumière s’étaient sauvés en chemise. Les membres du Fun Club,
+tous de la plus haute aristocratie, couraient Londres à l’heure
+où les bourgeois dorment, arrachaient les gonds des volets,
+coupaient les tuyaux des pompes, défonçaient les citernes,
+décrochaient les enseignes, saccageaient les cultures,
+éteignaient les réverbères, sciaient les poutres d’étai des
+maisons, cassaient les carreaux des fenêtres, surtout dans les
+quartiers indigents. C’étaient les riches qui faisaient cela aux
+misérables. C’est pourquoi nulle plainte possible. D’ailleurs
+c’était de la comédie. Ces mœurs n’ont pas tout à fait disparu.
+Sur divers points de l’Angleterre ou des possessions anglaises, à
+Guernesey par exemple, de temps en temps on vous dévaste un peu
+votre maison la nuit, on vous brise une clôture, ou vous arrache
+le marteau de votre porte, etc. Si c’étaient des pauvres, on les
+enverrait au bagne; mais ce sont d’aimables jeunes gens.
+
+Le plus distingué des clubs était présidé par un empereur qui
+portait un croissant sur le front et qui s’appelait «le grand
+Mohock». Le mohock dépassait le fun. Faire le mal pour le mal,
+tel était le programme. Le Mohock Club avait ce but grandiose,
+nuire. Pour remplir cette fonction, tous les moyens étaient
+bons. En devenant mohock, on prêtait serment d’être nuisible.
+Nuire à tout prix, n’importe quand, à n’importe qui, et n’importe
+comment, était le devoir. Tout membre du Mohock Club devait
+avoir un talent. L’un était «maître de danse», c’est-à-dire
+faisait gambader les manants en leur lardant les mollets de son
+épée. D’autres savaient «faire suer», c’est-à-dire improviser
+autour d’un bélître quelconque une ronde de six ou huit
+gentilshommes la rapière à la main; étant entouré de toutes
+parts, il était impossible que le bélître ne tournât pas le dos à
+quelqu’un; le gentilhomme à qui l’homme montrait le dos l’en
+châtiait par un coup de pointe qui le faisait pirouetter, un
+nouveau coup de pointe aux reins avertissait le quidam que
+quelqu’un de noble était derrière lui, et ainsi de suite, chacun
+piquant à son tour; quand l’homme, enfermé dans ce cercle
+d’épées, et tout ensanglanté, avait assez tourné et dansé, on le
+faisait bâtonner par des laquais pour changer le cours de ses
+idées. D’autres «tapaient le lion», c’est-à-dire arrêtaient en
+riant un passant, lui écrasaient le nez d’un coup de poing, et
+lui enfonçaient leurs deux pouces dans les deux yeux. Si les
+yeux étaient crevés, on les lui payait.
+
+C’étaient là, au commencement du dix-huitième siècle, les
+passe-temps des opulents oisifs de Londres. Les oisifs de Paris
+en avaient d’autres. M. de Charolais lâchait son coup de fusil à
+un bourgeois sur le seuil de sa porte. De tout temps la jeunesse
+s’est amusée.
+
+Lord David Dirry-Moir apportait dans ces diverses institutions de
+plaisir son esprit magnifique et libéral. Tout comme un autre,
+il brûlait gaîment une cabane de chaume et de bois, et
+roussissait un peu ceux qui étaient dedans, mais il leur
+rebâtissait leur maison en pierre. Il lui arriva de faire danser
+sur les mains deux femmes dans le She romps Club. L’une était
+fille, il la dota; l’autre était mariée, il fit nommer son mari
+chapelain.
+
+Les combats de coq lui durent de louables perfectionnements.
+C’était merveille de voir lord David habiller un coq pour le
+combat. Les coqs se prennent aux plumes comme les hommes aux
+cheveux. Aussi lord David faisait-il son coq le plus chauve
+possible. Il lui coupait avec des ciseaux toutes les plumes de
+la queue et, de la tête aux épaules, toutes les plumes du
+cou.--Autant de moins pour le bec de l’ennemi, disait-il. Puis
+il étendait les ailes de son coq, et taillait en pointe chaque
+plume l’une après l’autre, et cela faisait les ailes garnies de
+dards.--Voilà pour les yeux de l’ennemi, disait-il. Ensuite, il
+lui grattait les pattes avec un canif, lui aiguisait les ongles,
+lui emboîtait dans le maître ergot un éperon d’acier aigu et
+tranchant, lui crachait sur la tête, lui crachait sur le cou,
+l’oignait de salive comme on frottait d’huile les athlètes, et le
+lâchait, terrible, en s’écriant:--Voilà comment d’un coq on fait
+un aigle, et comment la bête de basse-cour devient une bête de la
+montagne!
+
+Lord David assistait aux boxes, et il en était la règle vivante.
+Dans les grandes performances, c’était lui qui faisait planter
+les pieux et tendre les cordes, et qui fixait le nombre de toises
+qu’aurait le carré de combat. S’il était second, il suivait pied
+à pied son boxeur, une bouteille dans une main, une éponge dans
+l’autre, lui criait: _Strike fair_[1], lui suggérait les ruses,
+le conseillait combattant, l’essuyait sanglant, le ramassait
+renversé, le prenait sur ses genoux, lui mettait le goulot entre
+les dents, et de sa propre bouche pleine d’eau lui soufllait une
+pluie fine dans les yeux et dans les oreilles, ce qui ranime le
+mourant. S’il était arbitre, il présidait à la loyauté des
+coups, interdisait à qui que ce fût, hors les seconds, d’assister
+les combattants, déclarait vaincu le champion qui ne se plaçait
+pas bien en face de l’adversaire, veillait à ce que le temps des
+ronds ne dépassât pas une demi-minute, faisait obstacle au
+butting, donnait tort à qui cognait avec la tête, empêchait de
+frapper l’homme tombé à terre. Toute cette science ne le faisait
+point pédant et n’ôtait rien à son aisance dans le monde.
+
+ [1] Frappe ferme.
+
+Ce n’est pas quand il était referee d’une boxe que les
+partenaires hâlés, bourgeonnés et velus de celui-ci ou de
+celui-là, se fussent permis, pour venir en aide à leurs boxeurs
+faiblissants et pour culbuter la balance des paris, d’enjamber la
+palissade, d’entrer dans l’enceinte, de casser les cordes,
+d’arracher les pieux, et d’intervenir violemment dans le combat.
+Lord David était du petit nombre des arbitres qu’on n’ose rosser.
+
+Personne n’entraînait comme lui. Le boxeur dont il consentait à
+être le «trainer» était sûr de vaincre. Lord David choisissait
+un Hercule, massif comme une roche, haut comme une tour, et en
+faisait son enfant. Faire passer de l’état défensif à l’état
+offensif cet écueil humain, tel était le problème. Il y
+excellait. Une fois le cyclope adopté, il ne le quittait plus.
+Il devenait nourrice. Il lui mesurait le vin, il lui pesait la
+viande, il lui comptait le sommeil. Ce fut lui qui inventa cet
+admirable régime d’athlète, renouvelé depuis par Moreley: le
+matin un œuf cru et un verre de sherry, à midi gigot saignant et
+thé, à quatre heures pain grillé et thé, le soir pale ale et pain
+grillé. Après quoi il déshabillait l’homme, le massait et le
+couchait. Dans la rue il ne le perdait pas de vue, écartant de
+lui tous les dangers, les chevaux échappés, les roues de
+voitures, les soldats ivres, les jolies filles. Il veillait sur
+sa vertu. Cette sollicitude maternelle apportait sans cesse
+quelque nouveau perfectionnement à l’éducation du pupille. Il
+lui enseignait le coup de poing qui casse les dents et le coup de
+pouce qui fait jaillir l’œil. Rien de plus touchant.
+
+Il se préparait de la sorte à la vie politique, à laquelle il
+devait plus tard être appelé. Ce n’est pas une petite affaire
+que de devenir un gentilhomme accompli.
+
+Lord David Dirry-Moir aimait passionnément les exhibitions de
+carrefours, les tréteaux à parade, les circus à bêtes curieuses,
+les baraques de saltimbanques, les clowns, les tartailles, les
+pasquins, les farces en plein vent et les prodiges de la foire.
+Le vrai seigneur est celui qui goûte de l’homme du peuple; c’est
+pourquoi lord David hantait les tavernes et les cours des
+miracles de Londres et des Cinq-Ports. Afin de pouvoir au
+besoin, sans compromettre son rang dans l’escadre blanche, se
+colleter avec un gabier ou un calfat, il mettait, quand il allait
+dans ces bas-fonds, une jaquette de matelot. Pour ces
+transformations, ne pas porter perruque lui était commode, car,
+même sous Louis XIV, le peuple a gardé ses cheveux, comme le lion
+sa crinière. De cette façon, il était libre. Les petites gens,
+que lord David rencontrait dans ces cohues et auxquelles il se
+mêlait, le tenaient en haute estime, et ne savaient pas qu’il fût
+lord. On l’appelait Tom-Jim-Jack. Sous ce nom il était
+populaire, et fort illustre dans cette crapule. Il
+s’encanaillait en maître. Dans l’occasion, il faisait le coup de
+poing. Ce côté de sa vie élégante était connu et fort apprécié
+de Lady Josiane.
+
+
+
+
+V
+
+LA REINE ANNE
+
+
+I
+
+Au-dessus de ce couple, il y avait Anne, reine d’Angleterre.
+
+La première femme venue, c’était la reine Anne. Elle était gaie,
+bienveillante, auguste, à peu près. Aucune de ses qualités
+n’atteignait à la vertu, aucune de ses imperfections n’atteignait
+au mal. Son embonpoint était bouffi, sa malice était épaisse, sa
+bonté était bête. Elle était tenace et molle. Epouse, elle
+était infidèle et fidèle, ayant des favoris auxquels elle livrait
+son cœur, et un consort auquel elle gardait son lit.
+Chrétienne, elle était hérétique et bigote. Elle avait une
+beauté, le cou robuste d’une Niobé. Le reste de sa personne
+était mal réussi. Elle était gauchement coquette, et
+honnêtement. Sa peau était blanche et fine, elle la montrait
+beaucoup. C’est d’elle que venait la mode du collier de grosses
+perles serré au cou. Elle avait le front étroit, les lèvres
+sensuelles, les joues charnues, l’œil gros, la vue basse. Sa
+myopie s’étendait à son esprit. A part ça et là un éclat de
+jovialité, presque aussi pesante que sa colère, elle vivait dans
+une sorte de gronderie taciturne et de silence grognon. Il lui
+échappait des mots qu’il fallait deviner. C’était un mélange de
+la bonne femme et de la méchante diablesse. Elle aimait
+l’inattendu, ce qui est profondément féminin. Anne était un
+échantillon à peine dégrossi de l’Eve universelle. A cette
+ébauche était échu ce hasard, le trône. Elle buvait. Son mari
+était un danois, de race.
+
+Tory, elle gouvernait par les whighs. En femme, en folle. Elle
+avait des rages. Elle était casseuse. Pas de personne plus
+maladroite pour manier les choses de l’état. Elle laissait
+tomber à terre les événements. Toute sa politique était fêlée.
+Elle excellait à faire de grosses catastrophes avec de petites
+causes. Quand une fantaisie d’autorité lui prenait, elle
+appelait cela: _donner le coup de poker_.
+
+Elle disait avec un air de profonde rêverie des paroles telles
+que celles-ci: «Aucun pair ne peut être couvert devant le roi,
+excepté Courcy, baron Kinsale, pair d’Irlande.» Elle disait: «Ce
+serait une injustice que mon mari ne fût pas lord-amiral, puisque
+mon père l’a été.»--Et elle faisait George de Danemark
+haut-amiral d’Angleterre, «and of all Her Majesty’s Plantations».
+Elle était perpétuellement en transpiration de mauvaise humeur;
+elle n’exprimait pas sa pensée, elle l’exsudait. Il y avait du
+sphinx dans cette oie.
+
+Elle ne haïssait point le fun, la farce taquine et hostile. Si
+elle eût pu faire Apollon bossu, c’eût été sa joie. Mais elle
+l’eût laissé dieu. Bonne, elle avait pour idéal de ne désespérer
+personne, et d’ennuyer tout le monde. Elle avait souvent le mot
+cru, et, un peu plus, elle eût juré, comme Elisabeth. De temps
+en temps, elle prenait dans une poche d’homme qu’elle avait à sa
+jupe une petite boîte ronde d’argent repoussé, sur laquelle était
+son portrait de profil, entre les deux lettres Q. A.[1], ouvrait
+cette boîte, et en tirait avec le bout de son doigt un peu de
+pommade dont elle se rougissait les lèvres. Alors, ayant arrangé
+sa bouche, elle riait. Elle était très friande des pains d’épice
+plats de Zélande. Elle était fière d’être grasse.
+
+ [1] Queen Ann.
+
+Puritaine plutôt qu’autre chose, elle eût pourtant volontiers
+donné dans les spectacles. Elle eut une velléité d’académie de
+musique, copiée sur celle de France. En 1700, un français nommé
+Fortcroche voulut construire à Paris un «Cirque Royal» coûtant
+quatre cent mille livres, à quoi d’Argenson s’opposa; ce
+Fortcroche passa en Angleterre, et proposa à la reine Anne, qui
+en fut un moment séduite, l’idée de bâtir à Londres un théâtre à
+machines, plus beau que celui du roi de France, et ayant _un
+quatrième dessous_. Comme Louis XIV, elle aimait que son
+carrosse galopât. Ses attelages et ses relais faisaient
+quelquefois en moins de cinq quarts d’heure le trajet de Windsor
+à Londres.
+
+
+II
+
+Du temps d’Anne, pas de réunion sans l’autorisation de deux juges
+de paix. Douze personnes assemblées, fut-ce pour manger des
+huîtres et boire du porter, étaient en félonie.
+
+Sous ce règne, pourtant relativement débonnaire, la presse pour
+la flotte se fit avec une extrême violence; sombre preuve que
+l’anglais est plutôt sujet que citoyen. Depuis des siècles le
+roi d’Angleterre avait là un procédé de tyran qui démentait
+toutes les vieilles chartes de franchise, et dont la France en
+particulier triomphait et s’indignait. Ce qui diminue un peu ce
+triomphe, c’est que, en regard de la presse des matelots en
+Angleterre, il y avait en France la presse des soldats. Dans
+toutes les grandes villes de France, tout homme valide allant par
+les rues à ses affaires était exposé à être poussé par les
+racoleurs dans une maison appelée _four_. Là on l’enfermait
+pêle-mele avec d’autres, on triait ceux qui étaient propres au
+service, et les recruteurs vendaient ces passants aux officiers.
+En 1695, il y avait à Paris trente fours.
+
+Les lois contre l’Irlande, émanées de la reine Anne, furent
+atroces.
+
+Anne était née en 1664, deux ans avant l’incendie de Londres, sur
+quoi les astrologues--(il y en avait encore, témoin Louis XIV,
+qui naquit assisté d’un astrologue et emmaillotté dans un
+horoscope)--avaient prédit qu’étant «la sœur aînée du feu», elle
+serait reine. Elle le fut, grâce à l’astrologie, et à la
+révolution de 1688. Elle était humiliée de n’avoir pour parrain
+que Gilbert, archevêque de Cantorbéry. Être filleule du pape
+n’était plus possible en Angleterre. Un simple primat est un
+parrain médiocre. Anne dut s’en contenter. C’était sa faute.
+Pourquoi était-elle protestante?
+
+Le Danemark avait payé sa virginité, _virginitas empta_, comme
+disent les vieilles chartes, d’un douaire de six mille deux cent
+cinquante livres sterling de rente, pris sur le bailliage de
+Wardinbourg et sur l’île de Fehmarn.
+
+Anne suivait, par conviction et par routine, les traditions de
+Guillaume. Les anglais, sous cette royauté née d’une révolution,
+avaient tout ce qui peut tenir de liberté entre la Tour de
+Londres où l’on mettait l’orateur et le pilori où l’on mettait
+l’écrivain. Anne parlait un peu danois, pour ses aparté avec son
+mari, et un peu français, pour ses aparté avec Bolingbroke. Pur
+baragouin; mais c’était, à la cour surtout, la grande mode
+anglaise de parler français. Il n’y avait de bon mot qu’en
+français. Anne se préoccupait des monnaies, surtout des monnaies
+de cuivre, qui sont les basses et les populaires; elle voulait y
+faire grande figure. Six farlhings furent frappés sous son
+règne. Au revers des trois premiers, elle fit mettre simplement
+un trône; au revers du quatrième, elle voulut un char de
+triomphe, et au revers du sixième une déesse tenant d’une main
+l’épée et de l’autre l’olivier avec l’exergue _Bello et Pace_.
+Fille de Jacques II, qui était ingénu et féroce, elle était
+brutale.
+
+Et en même temps au fond elle était douce. Contradiction qui
+n’est qu’apparente. Une colère la métamorphosait. Chauffez le
+sucre, il bouillonnera.
+
+Anne était populaire. L’Angleterre aime les femmes régnantes.
+Pourquoi? la France les exclut. C’est déjà une raison.
+Peut-être même n’y en a-t-il point d’autres. Pour les historiens
+anglais, Elisabeth, c’est la grandeur, Anne, c’est la bonté.
+Comme on voudra. Soit. Mais rien de délicat dans ces règnes
+féminins. Les lignes sont lourdes. C’est de la grosse grandeur
+et de la grosse bonté. Quant à leur vertu immaculée,
+l’Angleterre y tient, nous ne nous y opposons point. Elisabeth
+est une vierge tempérée par Essex, et Anne est une épouse
+compliquée de Bolingbroke.
+
+
+III
+
+Une habitude idiote qu’ont les peuples, c’est d’attribuer au roi
+ce qu’ils font. Ils se battent. A qui la gloire? au roi. Ils
+paient. Qui est magnifique? le roi. Et le peuple l’aime d’être
+si riche. Le roi reçoit des pauvres un écu et rend aux pauvres
+un liard. Qu’il est généreux! Le colosse piédestal contemple le
+pygmée fardeau. Que Myrmidon est grand! il est sur mon dos. Un
+nain a un excellent moyen d’être plus haut qu’un géant, c’est de
+se jucher sur ses épaules. Mais que le géant laisse faire, c’est
+là le singulier; et qu’il admire la grandeur du nain, c’est là le
+bête. Naïveté humaine.
+
+La statue équestre, réservée aux rois seuls, figure très bien la
+royauté; le cheval, c’est le peuple. Seulement ce cheval se
+transfigure lentement. Au commencement c’est un âne, à la fin
+c’est un lion. Alors il jette par terre son cavalier, et l’on a
+1642 en Angleterre et 1789 en France, et quelquefois il le
+dévore, et l’on a en Angleterre 1649 et en France 1793.
+
+Que le lion puisse redevenir baudet, cela étonne, mais cela est.
+Cela se voyait en Angleterre. On avait repris le bât de
+l’idolâtrie royaliste. La Queen Ann, nous venons de le dire,
+était populaire. Que faisait elle pour cela? rien. Rien, c’est
+là tout ce qu’on demande au roi d’Angleterre. Il reçoit pour ce
+rien-là une trentaine de millions par an. En 1705, l’Angleterre,
+qui n’avait que treize vaisseaux de guerre sous Elisabeth et
+trente-six sous Jacques Ier, en comptait cent cinquante. Les
+anglais avaient trois armées, cinq mille hommes en Catalogne, dix
+mille en Portugal, cinquante mille en Flandre, et en outre ils
+payaient quarante millions par an à l’Europe monarchique et
+diplomatique, sorte de fille publique que le peuple anglais a
+toujours entretenue. Le parlement ayant volé un emprunt
+patriotique de trente-quatre millions de rentes viagères, il y
+avait eu presse à l’échiquier pour y souscrire. L’Angleterre
+envoyait une escadre aux Indes orientales, et une escadre sur les
+côtes d’Espagne avec l’amiral Leake, sans compter un en-cas de
+quatre cents voiles sous l’amiral Showell. L’Angleterre venait
+de s’amalgamer l’Ecosse. On était entre Hochstett et Ramillies,
+et l’une de ces victoires faisait entrevoir l’autre.
+L’Angleterre, dans ce coup de filet de Hochstett, avait fait
+prisonniers vingt-sept bataillons et quatre régiments de dragons,
+et ôté cent lieues de pays à la France, reculant éperdue du
+Danube au Rhin. L’Angleterre étendait la main vers la Sardaigne
+et les Baléares. Elle ramenait triomphalement dans ses ports dix
+vaisseaux de ligne espagnols et force galions chargés d’or. La
+baie et le détroit d’Hudson étaient déjà à demi lâchés par Louis
+XIV; on sentait qu’il allait lâcher aussi l’Acadie,
+Saint-Christophe et Terre-Neuve, et qu’il serait trop heureux si
+l’Angleterre tolérait au cap Breton le roi de France, pêchant la
+morue. L’Angleterre allait lui imposer cette honte de démolir
+lui-même les fortifications de Dunkerque. En attendant elle
+avait pris Gibraltar et elle prenait Barcelone. Que de grandes
+choses accomplies! Comment ne pas admirer la reine Anne qui se
+donnait la peine de vivre pendant ce temps-là?
+
+A un certain point de vue, le règne d’Anne semble une
+réverbération du règne de Louis XIV. Anne, un moment parallèle à
+ce roi dans cette rencontre qu’on appelle l’histoire, a avec lui
+une vague ressemblance de reflet. Comme lui elle joue au grand
+règne; elle a ses monuments, ses arts, ses victoires, ses
+capitaines, ses gens de lettres, sa cassette pensionnant les
+renommées, sa galerie de chefs-d’œuvre latérale à sa majesté.
+Sa cour, à elle aussi, fait cortège et a un aspect triomphal, un
+ordre et une marche. C’est une réduction en petit de tous les
+grands hommes de Versailles, déjà pas très grands. Le
+trompe-l’œil y est; qu’on y ajoute le _God save the queen_, qui
+eût pu dès lors être pris à Lulli, et l’ensemble fait illusion.
+Pas un personnage ne manque. Christophe Wren est un Mansard fort
+passable; Somers vaut Lamoignon. Anne a un Racine qui est
+Dryden, un Boileau qui est Pope, un Colbert qui est Godolphin, un
+Louvois qui est Pembroke, et un Turenne qui est Marlborough.
+Grandissez les perruques pourtant, et diminuez les fronts. Le
+tout est solennel et pompeux, et Windsor, à cet instant-là,
+aurait presque un faux air de Marly. Pourtant tout est féminin,
+et le père Tellier d’Anne s’appelle Sarah Jennings. Du reste, un
+commencement d’ironie, qui cinquante ans plus tard sera la
+philosophie, s’ébauche dans la littérature, et le Tartuffe
+protestant est démasqué par Swift, de même que le Tartuffe
+catholique a été dénoncé par Molière. Bien qu’à cette époque
+l’Angleterre querelle et batte la France, elle l’imite et elle
+s’en éclaire; et ce qui est sur la façade de l’Angleterre, c’est
+de la lumière française. C’est dommage que le règne d’Anne n’ait
+duré que douze ans, sans quoi les anglais ne se feraient pas
+beaucoup prier pour dire le siècle d’Anne, comme nous disons le
+siècle de Louis XIV. Anne apparaît en 1702, quand Louis XIV
+décline. C’est une des curiosités de l’histoire que le lever de
+cet astre pâle coïncide avec le coucher de l’astre de pourpre, et
+qu’à l’instant où la France avait le roi Soleil, l’Angleterre ait
+eu la reine Lune.
+
+Détail qu’il faut noter. Louis XIV, bien qu’on fût en guerre
+avec lui, était fort admiré en Angleterre. _C’est le roi qu’il
+faut à la France_, disaient les anglais. L’amour des anglais
+pour leur liberté se complique d’une certaine acceptation de la
+servitude d’autrui. Cette bienveillance pour les chaînes qui
+attachent le voisin va quelquefois jusqu’à l’enthousiasme pour le
+despote d’à côté.
+
+En somme, Anne a rendu son peuple _hureux_, comme le dit à trois
+reprises et avec une gracieuse insistance, pages 6 et 9 de sa
+dédicace, et page 3 de sa préface, le traducteur français du
+livre de Beeverell.
+
+
+IV
+
+La reine Anne en voulait un peu à la duchesse Josiane, pour deux
+raisons.
+
+Premièrement, parce qu’elle trouvait la duchesse Josiane jolie.
+
+Deuxièmement, parce qu’elle trouvait joli le fiancé de la
+duchesse Josiane.
+
+Deux raisons pour être jalouse suffisent à une femme; une seule
+suffit à une reine.
+
+Ajoutons ceci. Elle lui en voulait d’être sa sœur.
+
+Anne n’aimait pas que les femmes fussent jolies. Elle trouvait
+cela contraire aux mœurs.
+
+Quant à elle, elle était laide.
+
+Non par choix pourtant.
+
+Une partie de sa religion venait de cette laideur.
+
+Josiane, belle et philosophe, importunait la reine.
+
+Pour une reine laide, une jolie duchesse n’est pas une sœur
+agréable.
+
+Il y avait un autre grief, la naissance _improper_ de Josiane.
+
+Anne était fille d’Anne Hyde, simple lady, légitimement, mais
+fâcheusement épousée par Jacques II, lorsqu’il était duc d’York.
+Anne, ayant de ce sang inférieur dans les veines, ne se sentait
+qu’à demi royale, et Josiane, venue au monde tout à fait
+irrégulièrement, soulignait l’incorrection, moindre, mais réelle,
+de la naissance de la reine. La fille de la mésalliance voyait
+sans plaisir, pas très loin d’elle, la fille de la bâtardise. Il
+y avait là une ressemblance désobligeante. Josiane avait le
+droit de dire à Anne: ma mère vaut bien la vôtre. A la cour on
+ne le disait pas, mais évidemment on le pensait. C’était
+ennuyeux pour la majesté royale. Pourquoi cette Josiane? Quelle
+idée avait-elle eue de naître? A quoi bon une Josiane? De
+certaines parentés sont diminuantes.
+
+Pourtant Anne faisait bon visage à Josiane.
+
+Peut-être l’eût-elle aimée, si elle n’eût été sa sœur.
+
+
+
+
+VI
+
+BARKILPHEDRO
+
+
+Il est utile de connaître les actions des personnes, et quelque
+surveillance est sage.
+
+Josiane faisait un peu espionner lord David par un homme à elle,
+en qui elle avait confiance, et qui se nommait Barkilphedro.
+
+Lord David faisait discrètement observer Josiane par un homme à
+lui, dont il était sûr, et qui se nommait Barkilphedro.
+
+La reine Anne, de son côté, se faisait secrètement tenir au
+courant des faits et gestes de la duchesse Josiane, sa sœur
+bâtarde, et de lord David, son futur beau-frère de la main
+gauche, par un homme à elle, sur qui elle comptait pleinement, et
+qui se nommait Barkilphedro.
+
+Ce Barkilphedro avait sous la main ce clavier: Josiane, lord
+David, la reine. Un homme entre deux femmes. Que de modulations
+possibles! Quel amalgame d’âmes!
+
+Barkilphedro n’avait pas toujours eu cette situation magnifique
+de parler bas à trois oreilles.
+
+C’était un ancien domestique du duc d’York. Il avait tâché
+d’être homme d’église, mais avait échoué. Le duc d’York, prince
+anglais et romain, composé de papisme royal et d’anglicanisme
+légal, avait sa maison catholique et sa maison protestante, et
+eût pu pousser Barkilphedro dans l’une ou l’aulre hiérarchie,
+mais il ne le jugea point assez catholique pour le faire
+aumônier, et pas assez protestant pour le faire chapelain. De
+sorte que Barkilphedro se trouva entre deux religions l’âme par
+terre.
+
+Ce n’est point une posture mauvaise pour de certaines âmes
+reptiles.
+
+De certains chemins ne sont faisables qu’à plat ventre. Une
+domesticité obscure, mais nourrissante, fut longtemps toute
+l’existence de Barkilphedro. La domesticité, c’est quelque
+chose, mais il voulait de plus la puissance. Il allait peut-être
+y arriver quand Jacques II tomba. Tout était à recommencer.
+Rien à faire sous Guillaume III, maussade, et ayant dans sa façon
+de régner une pruderie qu’il croyait de la probité.
+Barkilphedro, son protecteur Jacques détrôné, ne fut pas tout de
+suite en guenilles. Un je ne sais quoi qui survit aux princes
+déchus alimente et soutient quelque temps leurs parasites. Le
+reste de sève épuisable fait vivre deux ou trois jours au bout
+des branches les feuilles de l’arbre déraciné; puis tout à coup
+la feuille jaunit et sêche, et le courtisan aussi.
+
+Grâce à cet embaumement qu’on nomme légitimité, le prince, lui,
+quoique tombé et jeté au loin, persiste et se conserve; il n’en
+est pas de même du courtisan, bien plus mort que le roi. Le roi
+là-bas est momie, le courtisan ici est fantôme. Être l’ombre
+d’une ombre, c’est là une maigreur extrême. Donc Barkilphedro
+devint famélique. Alors il prit la qualité d’homme de lettres.
+
+Mais on le repoussait même des cuisines. Quelquefois il ne
+savait où coucher.--Qui me tirera de la belle étoile? disait-il.
+Et il luttait. Tout ce que la patience dans la détresse a
+d’intéressant, il l’avait. Il avait de plus le talent du
+termite, savoir faire une trouée de bas en haut. En s’aidant du
+nom de Jacques II, des souvenirs, de la fidélité, de
+l’attendrissement, etc., il perça jusqu’à la duchesse Josiane.
+
+Josiane prit en gré cet homme qui avait de la misère et de
+l’esprit, deux choses qui émeuvent. Elle le présenta à lord
+Dirry-Moir, lui donna gîte dans ses communs, le tint pour de sa
+maison, fut bonne pour lui, et quelquefois même lui parla.
+Barkilphedro n’eut plus ni faim, ni froid. Josiane le tutoyait.
+C’était la mode des grandes dames de tutoyer les gens de lettres,
+qui se laissaient faire. La marquise de Mailly recevait,
+couchée, Roy qu’elle n’avait jamais vu, et lui disail: _C’est toi
+qui as fait l’Année galante? Bonjour_. Plus tard, les gens de
+lettres rendirent le tutoiement. Un jour vint où Fabre
+d’Églantine dit à la duchesse de Rohan:
+
+--_N’es-tu pas la Chabot?_
+
+Pour Barkilphedro, être tutoyé, c’était un succès. Il en fut
+ravi. Il avait ambitionné cette familiarilé de haut en bas.
+
+--Lady Josiane me tutoie! se disait-il. Et il se frottait les
+mains.
+
+Il profita de ce tutoiement pour gagner du terrain. Il devint
+une sorte de familier des petits appartements de Josiane, point
+gênant, inaperçu; la duchesse eût presque changé de chemise
+devant lui. Tout cela pourtant était précaire, Barkilphedro
+visait à une situation. Une duchesse, c’est à moitié chemin.
+Une galerie souterraine qui n’arrivait pas jusqu’à la reine,
+c’était de l’ouvrage manqué.
+
+Un jour Barkilphedro dit à Josiane:
+
+--Votre grâce voudrait-elle faire mon bonheur?
+
+--Qu’est-ce que tu veux? demanda Josiane.
+
+--Un emploi.
+
+--Un emploi! à toi!
+
+--Oui, madame.
+
+--Quelle idée as-tu de demander un emploi? tu n’es bon à rien.
+
+--C’est pour cela.
+
+Josiane se mit à rire.
+
+--Dans les fonctions auxquelles tu n’es pas propre, laquelle
+désires-tu?
+
+--Celle de déboucheur de bouteilles de l’océan.
+
+Le rire de Josiane redoubla.
+
+--Qu’est-ce que cela? Tu te moques.
+
+--Non, madame.
+
+--Je vais m’amuser à te répondre sérieusement, dit la duchesse.
+Qu’est-ce que tu veux être? Répète.
+
+--Déboucheur de bouteilles de l’océan.
+
+--Tout est possible à la cour. Est-ce qu’il y a un emploi comme
+cela?
+
+--Oui, madame.
+
+--Apprends-moi des choses nouvelles. Continue.
+
+--C’est un emploi qui est.
+
+--Jure-le moi sur l’âme que tu n’as pas.
+
+--Je le jure.
+
+--Je ne te crois point.
+
+--Merci, madame.
+
+--Donc tu voudrais?... Recommence.
+
+--Décacheter les bouteilles de la mer.
+
+--Voilà une fonction qui ne doit pas donner grande fatigue.
+C’est comme peigner le cheval de bronze.
+
+--A peu près.
+
+--Ne rien faire. C’est en effet la place qu’il te faut. Tu es
+bon à cela.
+
+--Vous voyez que je suis propre à quelque chose.
+
+--Ah çà! tu bouffonnes. La place existe-t-elle? Barkilphedro
+prit l’attitude de la gravité déférente.
+
+--Madame, vous avez un père auguste, Jacques II, roi, et un
+beau-frère illustre, Georges de Danemark, duc de Cumberland.
+Votre père a été et votre beau-frère est lord-amiral
+d’Angleterre.
+
+--Sont-ce là les nouveautés que tu viens m’apprendre? Je sais
+cela aussi bien que toi.
+
+--Mais voici ce que votre grâce ne sait pas. Il y a dans la mer
+trois sortes de choses: celles qui sont au fond de l’eau,
+_Lagon_; celles qui flottent sur l’eau, _Flotson_; et celles que
+l’eau rejette sur la terre, _Jetson_.
+
+--Après?
+
+--Ces trois choses-là, Lagon, Flotson, Jetson, appartiennent au
+lord haut-amiral.
+
+--Après?
+
+--Votre grâce comprend?
+
+--Non.
+
+--Tout ce qui est dans la mer, ce qui s’engloutit, ce qui surnage
+et ce qui s’échoue, tout appartient à l’amiral d’Angleterre?
+
+--Tout. Soit. Ensuite?
+
+--Excepté l’esturgeon, qui appartient au roi.
+
+--J’aurais cru, dit Josiane, que tout cela appartenait à Neptune.
+
+--Neptune est un imbécile. Il a tout lâché. Il a laissé tout
+prendre aux anglais.
+
+--Conclus.
+
+--Les prises de mer; c’est le nom qu’on donne à ces
+trouvailles-là.
+
+--Soit.
+
+--C’est inépuisable. Il y a toujours quelque chose qui flotte,
+quelque chose qui aborde. C’est la contribution de la mer. La
+mer paie impôt à l’Angleterre.
+
+--Je veux bien. Mais conclus.
+
+--Votre grâce comprend que de cette façon l’océan crée un bureau.
+
+--Où ça?
+
+--A l’amirauté.
+
+--Quel bureau?
+
+--Le bureau des prises de mer.
+
+--Eh bien?
+
+--Le bureau se subdivise en trois offices, Lagon, Flotson,
+Jetson; et pour chaque office il y a un officier.
+
+--Et puis?
+
+--Un navire en pleine mer veut donner un avis quelconque à la
+terre, qu’il navigue en telle latitude, qu’il rencontre un
+monstre marin, qu’il est en vue d’une côte, qu’il est en
+détresse, qu’il va sombrer, qu’il est perdu, et coetera, le
+patron prend une bouteille, met dedans un morceau de papier où il
+a écrit la chose, cachette le goulot, et jette la bouteille à la
+mer. Si la bouteille va au fond, cela regarde l’officier Lagon;
+si elle flotte, cela regarde l’officier Flotson; si elle est
+portée à terre par les vagues, cela regarde l’officier Jetson.
+
+--Et tu voudrais être l’officier Jetson?
+
+--Précisément.
+
+--Et c’est ce que tu appelles être déboucheur de bouteilles de
+l’océan?
+
+--Puisque la place existe.
+
+--Pourquoi désires-tu cette dernière place plutôt que les deux
+autres?
+
+--Parce qu’elle est vacante en ce moment.
+
+--En quoi consiste l’emploi?
+
+--Madame, en 1598, une bouteille goudronnée trouvée par un
+pêcheur de congre dans les sables d’échouage d’Epidium
+Promontorium fut portée à la reine Elisabeth, et un parchemin
+qu’on tira de cette bouteille fit savoir à l’Angleterre que la
+Hollande avait pris sans rien dire un pays inconnu, la nouvelle
+Zemble, _Nova Zemla_, que cette prise avait eu lieu en juin 1596,
+que dans ce pays-là on était mangé par les ours, et que la
+manière d’y passer l’hiver était indiquée sur un papier enfermé
+dans un étui de mousquet suspendu dans la cheminée de la maison
+de bois bâtie dans l’île et laissée par les hollandais qui
+étaient tous morts, et que cette cheminée était faite d’un
+tonneau défoncé, emboîté dans le toit.
+
+--Je comprends peu ton amphigouri.
+
+--Soit. Élisabeth comprit. Un pays de plus pour la Hollande,
+c’était un pays de moins pour l’Angleterre. La bouteille qui
+avait donné l’avis fut tenue pour chose importante. Et à partir
+de ce jour, ordre fut intimé à quiconque trouverait une bouteille
+cachetée au bord de la mer de la porter à l’amiral d’Angleterre,
+sous peine de potence. L’amiral commet pour ouvrir ces
+bouteilles-là un officier, lequel informe du contenu sa majesté,
+s’il y a lieu.
+
+--Arrive-t-il souvent de ces bouteilles à l’amirauté?
+
+--Rarement. Mais c’est égal. La place existe. Il y a pour la
+fonction chambre et logis à l’amirauté.
+
+--Et cette manière de ne rien faire, combien la paie-t-on?
+
+--Cent guinées par an.
+
+--Tu me déranges pour cela?
+
+--C’est de quoi vivre.
+
+--Gueusement.
+
+--Comme il sied à ceux de ma sorte.
+
+--Cent guinées, c’est une fumée.
+
+--Ce qui vous fait vivre une minute nous fait vivre un an, nous
+autres. C’est l’avantage qu’ont les pauvres.
+
+--Tu auras la place.
+
+Huit jours après, grâce à la bonne volonté de Josiane, grâce au
+crédit de lord David Dirry-Moir, Barkilphedro, sauvé désormais,
+tiré du provisoire, posant maintenant le pied sur un terrain
+solide, logé, défrayé, renté de cent guinées, était installé à
+l’amirauté.
+
+
+
+
+VII
+
+BARKILPHEDRO PERCE
+
+
+Il y a d’abord une chose pressée; c’est d’être ingrat.
+
+Barkilphedro n’y manqua point.
+
+Ayant reçu tant de bienfaits de Josiane, naturellement il n’eut
+qu’une pensée, s’en venger.
+
+Ajoutons que Josiane était belle, grande, jeune, riche,
+puissante, illustre, et que Barkilphedro était laid, petit,
+vieux, pauvre, protégé, obscur. Il fallait bien aussi qu’il se
+vengeât de cela.
+
+Quand on n’est fait que de nuit, comment pardonner tant de
+rayons?
+
+Barkilphedro était un irlandais qui avait renié l’Irlande;
+mauvaise espèce.
+
+Barkilphedro n’avait qu’une chose en sa faveur; c’est qu’il avait
+un très gros ventre.
+
+Un gros ventre passe pour signe de bonté. Mais ce ventre
+s’ajoutait à l’hypocrisie de Barkilphedro. Car cet homme était
+très méchant.
+
+Quel âge avait Barkilphedro? aucun. L’âge nécessaire à son
+projet du moment. Il était vieux par les rides et les cheveux
+gris, et jeune par l’agilité d’esprit. Il était leste et lourd;
+sorte d’hippopotame singe. Royaliste, certes; républicain, qui
+sait? catholique, peut-être; protestant, sans doute. Pour
+Stuart, probablement; pour Brunswick, évidemment, Être Pour n’est
+une force qu’à la condition d’être en même temps Contre,
+Barkilphedro pratiquait cette sagesse.
+
+La place de «déboucheur de bouteilles de l’océan» n’était pas
+aussi risible qu’avait semblé le dire Barkilphedro. Les
+réclamations, qu’aujourd’hui on qualifierait déclamations, de
+Garcie-Ferrandez dans son _Routier de la mer_ contre la
+spoliation des échouages, dite _droit de bris_, et contre le
+pillage des épaves par les gens des côtes, avaient fait sensation
+en Angleterre et avaient amené pour les naufragés ce progrès que
+leurs biens, effets et propriétés, au lieu d’être volés par les
+paysans, étaient confisqués par le lord-amiral.
+
+Tous les débris de mer jetés à la rive anglaise, marchandises,
+carcasses de navires, ballots, caisses, etc., appartenaient au
+lord-amiral; mais, et ici se révélait l’importance de la place
+sollicitée par Barkilphedro, les récipients flottants contenant
+des messages et des informations éveillaient particulièrement
+l’attention de l’amirauté. Les naufrages sont une des graves
+préoccupations de l’Angleterre. La navigation étant sa vie, le
+naufrage est son souci. L’Angleterre a la perpétuelle inquiétude
+de la mer. La petite fiole de verre que jette aux vagues un
+navire en perdition contient un renseignement suprême, précieux à
+tous les points de vue. Renseignement sur le bâtiment,
+renseignement sur l’équipage, renseignement sur le lieu, l’époque
+et le mode du naufrage, renseignement sur les vents qui ont brisé
+le vaisseau, renseignement sur les courants qui ont porté la
+fiole flottante à la côte. La fonction que Barkilphedro occupait
+a été supprimée il y a plus d’un siècle, mais elle avait une
+véritable utilité. Le dernier titulaire fut William Hussey, de
+Doddington en Lincoln. L’homme qui tenait cet office était une
+sorte de rapporteur des choses de la mer. Tous les vases fermés
+et cachetés, bouteilles, fioles, jarres, etc., jetés au littoral
+anglais par le flux, lui étaient remis; il avait seul droit de
+les ouvrir; il était le premier dans le secret de leur contenu;
+il les classait et les étiquetait dans son greffe; l’expression
+_loger un panier au greffe_, encore usitée dans les îles de la
+Manche, vient de là. A la vérité, une précaution avait été
+prise. Aucun de ces récipients ne pouvait être décacheté et
+débouché qu’en présence de deux jurés de l’amirauté assermentés
+au secret, lesquels signaient, conjointement avec le titulaire de
+l’office Jeston, le procès-verbal d’ouverture. Mais ces jurés
+étant tenus au silence, il en résultait, pour Barkilphedro, une
+certaine latitude discrétionnaire; il dépendait de lui, jusqu’à
+un certain point, de supprimer un fait, ou de le mettre en
+lumière.
+
+Ces fragiles épaves étaient loin d’être, comme Barkilphedro
+l’avait dit à Josiane, rares et insignifiantes. Tantôt elles
+atteignaient la terre assez vite; tantôt après des années. Cela
+dépendait des vents et des courants. Cette mode des bouteilles
+jetées à vau-l’eau a un peu passé comme celle des ex-voto; mais,
+dans ces temps religieux, ceux qui allaient mourir envoyaient
+volontiers de cette façon leur dernière pensée à Dieu et aux
+hommes, et parfois ces missives de la mer abondaient à
+l’amirauté. Un parchemin conservé au château d’Audlyene (vieille
+orthographe), et annoté par le comte de Suffolk, grand trésorier
+d’Angleterre sous Jacques Ier, constate qu’en la seule année
+1615, cinquante-deux gourdes, ampoules, et fibules goudronnées,
+contenant des mentions de bâtiments en perdition, furent
+apportées et enregistrées au greffe du lord-amiral.
+
+Les emplois de cour sont la goutte d’huile, ils vont toujours
+s’élargissant. C’est ainsi que le portier est devenu le
+chancelier et que le palefrenier est devenu le connétable.
+L’officier spécial chargé de la fonction souhaitée et obtenue par
+Barkelphedro était habituellement un homme de confiance.
+Elisabeth l’avait voulu ainsi. A la cour, qui dit confiance dit
+intrigue, et qui dit intrigue dit croissance. Ce fonctionnaire
+avait fini par être un peu un personnage. Il était clerc, et
+prenait rang immédiatement après les deux grooms de l’aumônerie.
+Il avait ses entrées au palais, pourtant, disons-le, ce qu’on
+appelait «l’entrée humble» _humilis introïtus_, et jusque dans la
+chambre de lit. Car l’usage était qu’il informât la personne
+royale, quand l’occasion en valait la peine, de ses trouvailles,
+souvent très curieuses, testaments de désespérés, adieux jetés à
+la patrie, révélations de barateries et de crimes de mer, legs à
+la couronne, etc., qu’il maintînt son greffe en communication
+avec la cour, et qu’il rendît de temps en temps compte à sa
+majesté de ce décachetage de bouteilles sinistres. C’était le
+cabinet noir de l’océan.
+
+Elisabeth, qui parlait volontiers latin, demandait à Tamfeld de
+Coley en Berkshire, l’officier Jetson de son temps, lorsqu’il lui
+apportait quelqu’une de ces paperasses sorties de la mer: _Quid
+mihi scribit Neptunus?_ Qu’est-ce que Neptune m’écrit?
+
+La percée était faite. Le termite avait réussi. Barkilphedro
+approchait la reine.
+
+C’était tout ce qu’il voulait.
+
+Pour faire sa fortune?
+
+Non.
+
+Pour défaire celle des autres.
+
+Bonheur plus grand.
+
+Nuire, c’est jouir.
+
+Avoir en soi un désir de nuire, vague mais implacable, et ne le
+jamais perdre de vue, ceci n’est pas donné à tout le monde.
+Barkilphedro avait cette fixîté.
+
+L’adhérence de gueule qu’a le boule-dogue, sa pensée l’avait.
+
+Se sentir inexorable lui donnait un fond de satisfaction sombre.
+Pourvu qu’il eût une proie sous la dent, ou dans l’âme une
+certitude de mal faire, rien ne lui manquait.
+
+Il grelottait content, dans l’espoir du froid d’autrui. Être
+méchant, c’est une opulence. Tel homme qu’on croit pauvre, et
+qui l’est en effet, a toute sa richesse en malice, et la préfère
+ainsi. Tout est dans le contentement qu’on a. Faire un mauvais
+tour, qui est la même chose qu’un bon tour, c’est plus que de
+l’argent. Mauvais pour qui l’endure, bon pour qui le fait.
+Katesby, le collaborateur de Guy Fawkes dans le complot papiste
+des poudres, disait: _Voir sauter le parlement les quatre fers en
+l’air, je ne donnerais pas cela pour un million sterling_.
+
+Qu’était-ce que Barkilphedro? Ce qu’il y a de plus petit et ce
+qu’il y a de plus terrible. Un envieux.
+
+L’envie est une chose dont on a toujours le placement à la cour.
+
+La cour abonde en impertinents, en désœuvrés, en riches
+fainéants affamés de commérages, en chercheurs d’aiguilles dans
+les bottes de foin, en faiseurs de misères, en moqueurs moqués,
+en niais spirituels, qui ont besoin de la conversation d’un
+envieux.
+
+Quelle chose rafraîchissante que le mal qu’on vous dit des
+autres!
+
+L’envie est une bonne étoffe à faire un espion.
+
+Il y a une profonde analogie entre cette passion naturelle,
+l’envie, et cette fonction sociale, l’espionnage. L’espion
+chasse pour le compte d’autrui, comme le chien; l’envieux chasse
+pour son propre compte, comme le chat.
+
+Un moi féroce, c’est là tout l’envieux.
+
+Autres qualités, Barkilphedro était discret, secret, concret. Il
+gardait tout, et se creusait de sa haine. Une énorme bassesse
+implique une énorme vanité. Il était aimé de ceux qu’il amusait,
+et haï des autres; mais il se sentait dédaigné par ceux qui le
+haïssaient, et méprisé par ceux qui l’aimaient. Il se contenait.
+Tous ses froissements bouillonnaient sans bruit dans sa
+résignation hostile. Il était indigné, comme si les coquins
+avaient ce droit-là. Il était silencieusement en proie aux
+furies. Tout avaler, c’était son talent. Il avait de sourds
+courroux intérieurs, des frénésies de rage souterraine, des
+flammes couvées et noires, dont on ne s’apercevait pas; c’était
+un colérique fumivore. La surface souriait. Il était obligeant,
+empressé, facile, aimable, complaisant. N’importe qui, et
+n’importe où, il saluait. Pour un souffle de vent, il
+s’inclinait jusqu’à terre. Avoir un roseau dans la colonne
+vertébrale, quelle source de fortune!
+
+Ces êtres cachés et vénéneux ne sont pas si rares qu’on le croit.
+Nous vivons entourés de glissements sinistres. Pourquoi les
+malfaisants? Question poignante. Le rêveur se la pose sans
+cesse, et le penseur ne la résout jamais. De là l’œil triste
+des philosophes toujours fixé sur cette montagne de ténèbres qui
+est la destinée, et du haut de laquelle le colossal spectre du
+mal laisse tomber des poignées de serpents sur la terre.
+
+Barkilphedro avait le corps obèse et le visage maigre. Torse
+gras et face osseuse. Il avait les ongles cannelés et courts,
+les doigts noueux, les pouces plats, les cheveux gros, beaucoup
+de distance d’une tempe à l’autre, et un front de meurtrier,
+large et bas. L’œil bridé cachait la petitesse de son regard
+sous une broussaille de sourcils. Le nez long, pointu, bossu et
+mou, s’appliquait presque sur la bouche. Barkilphedro,
+convenablement vêtu en empereur, eût un peu ressemblé à Domitien.
+Sa face d’un jaune rance était comme modelée dans une pâte
+visqueuse; ses joues immobiles semblaient de mastic; il avait
+toutes sortes de vilaines rides réfractaires, l’angle de la
+mâchoire massif, le menton lourd, l’oreille canaille. Au repos,
+de profil, sa lèvre supérieure relevée en angle aigu laissait
+voir deux dents. Ces dents avaient l’air de vous regarder. Les
+dents regardent, de même que l’œil mord.
+
+Patience, tempérance, continence, réserve, retenue, aménité,
+déférence, douceur, politesse, sobriété, chasteté, complétaient
+et achevaient Barkilphedro. Il calomniait ces vertus en les
+ayant.
+
+En peu de temps Barkilphedro prit pied à la cour.
+
+
+
+
+VIII
+
+INFERI
+
+
+On peut, à la cour, prendre pied de deux façons: dans les nuées,
+on est auguste; dans la boue, on est puissant.
+
+Dans le premier cas, on est de l’olympe. Dans le second cas, on
+est de la garde-robe.
+
+Qui est de l’olympe n’a que la foudre; qui est de la garde-robe a
+la police.
+
+La garde-robe contient tous les instruments de règne, et parfois,
+car elle est traître, le châtiment. Héliogabale y vient mourir.
+Alors elle s’appelle les latrines.
+
+D’habitude elle est moins tragique. C’est là qu’Albéroni admire
+Vendôme. La garde-robe est volontiers le lieu d’audience des
+personnes royales. Elle fait fonction de trône. Louis XIV y
+reçoit la duchesse de Bourgogne; Philippe V y est coude à coude
+avec la reine. Le prêtre y pénètre. La garde-robe est parfois
+une succursale du confessionnal.
+
+C’est pourquoi il y a à la cour les fortunes du dessous. Ce ne
+sont pas les moindres.
+
+Si vous voulez, sous Louis XI, être grand, soyez Pierre de Rohan,
+maréchal de France; si vous voulez, être influent, soyez Olivier
+le Daim, barbier, Si vous voulez, sous Marie de Médicis, être
+glorieux, soyez Sillery, chancelier; si vous voulez être
+considérable, soyez la Hannon, femme de chambre. Si vous voulez,
+sous Louis XV, être illustre, soyez Choiseul, ministre; si vous
+voulez être redoutable, soyez Lebel, valet. Étant donné Louis
+XIV, Bontemps qui lui fait son lit est plus puissant que Louvois
+qui lui fait ses armées et que Turenne qui lui fait ses
+victoires. De Richelieu ôtez le père Joseph, voilà Richelieu
+presque vide. Il a de moins le mystère. L’éminence rouge est
+superbe, l’éminence grise est terrible. Être un ver, quelle
+force! Tous les Narvaez amalgamés avec tous les O’Donnell font
+moins de besogne qu’une sœur Patrocinio.
+
+Par exemple, la condition de cette puissance, c’est la petitesse.
+Si vous voulez rester fort, restez chétif. Soyez le néant. Le
+serpent au repos, couché en rond, figure à la fois l’infini et
+zéro.
+
+Une de ces fortunes vipérines était échue à Barkilphedro.
+
+Il s’était glissé où il voulait.
+
+Les bêtes plates entrent partout. Louis XIV avait des punaises
+dans son lit et des jésuites dans sa politique.
+
+D’incompatibilité, point.
+
+En ce monde tout est pendule. Graviter, c’est osciller. Un pôle
+vaut l’autre. François Ier veut Triboulet; Louis XV veut Lebel.
+Il existe une affinité profonde entre cette extrême hauteur et
+cet extrême abaissement.
+
+C’est l’abaissement qui dirige. Rien de plus aisé à comprendre.
+Qui est dessous tient les fils.
+
+Pas de position plus commode.
+
+On est l’œil, et on a l’oreille.
+
+On est l’œil du gouvernement.
+
+On a l’oreille du roi.
+
+Avoir l’oreille du roi, c’est tirer et pousser à sa fantaisie le
+verrou de la conscience royale, et fourrer dans cette conscience
+ce qu’on veut. L’esprit du roi, c’est votre armoire. Si vous
+êtes chiffonnier, c’est votre hotte. L’oreille des rois n’est
+pas aux rois; c’est ce qui fait qu’en somme ces pauvres diables
+sont peu responsables. Qui ne possède pas sa pensée, ne possède
+pas son action. Un roi, cela obéit.
+
+A quoi?
+
+A une mauvaise âme quelconque qui du dehors lui bourdonne dans
+l’oreille. Mouche sombre de l’abîme.
+
+Ce bourdonnement commande. Un règne est une dictée.
+
+La voix haute, c’est le souverain; la voix basse, c’est la
+souveraineté.
+
+Ceux qui dans un règne savent distinguer cette voix basse et
+entendre ce qu’elle souffle à la voix haute, sont les vrais
+historiens.
+
+
+
+
+IX
+
+HAÏR EST AUSSI FORT QU’AIMER
+
+
+La reine Anne avait autour d’elle plusieurs de ces voix basses.
+Barkilphedro en était une.
+
+Outre la reine, il travaillait, influençait et pratiquait
+sourdement lady Josiane et lord David. Nous l’avons dit, il
+parlait bas à trois oreilles. Une oreille de plus que Dangeau.
+Dangeau ne parlait bas qu’à deux, du temps où, passant sa tête
+entre Louis XIV épris d’Henriette sa belle-sœur, et Henriette
+éprise de Louis XIV son beau-frère, secrétaire de Louis à l’insu
+d’Henriette et d’Henriette à l’insu de Louis, situé au beau
+milieu de l’amour des deux marionnettes, il faisait les demandes
+et les réponses.
+
+Barkilphedro était si riant, si acceptant, si incapable de
+prendre la défense de qui que ce soit, si peu dévoué au fond, si
+laid, si méchant, qu’il était tout simple qu’une personne royale
+en vînt à ne pouvoir se passer de lui. Quand Anne eut gouté de
+Barkilphedro, elle ne voulut pas d’autre flatteur. Il la
+flattait comme on flattait Louis le Grand, par la piqûre à
+autrui.--Le roi étant ignorant, dit madame de Montchevreuil, on
+est obligé de bafouer les savants.
+
+Empoisonner de temps en temps la piqûre, c’est le comble de
+l’art. Néron aime à voir travailler Locuste.
+
+Les palais royaux sont très pénétrables; ces madrépores ont une
+voirie intérieure vite devinée, pratiquée, fouillée, et au besoin
+évidée, par ce rongeur qu’on nomme le courtisan. Un prétexte
+pour entrer suffit. Barkilphedro ayant ce prétexte, sa charge,
+fut en très peu de temps chez la reine ce qu’il était chez la
+ducbesse Josiane, l’animal domestique indispensable. Un mot
+qu’il basarda un jour le mit tout de suite au fait de la reine;
+il sut à quoi s’en tenir sur la bonté de sa majesté. La reine
+aimait beaucoup son lord stewart, William Cavendish, duc de
+Devonshire, qui était très imbécile. Ce lord, qui avait tous les
+grades d’Oxford et ne savait pas l’orthographe, fit un beau matin
+la bêtise de mourir. Mourir, c’est fort imprudent à la cour, car
+personne ne se gêne plus pour parler de vous. La reine,
+Barkilphedro présent, se lamenta, et finit par s’écrier en
+soupirant:--C’est dommage que tant de vertus fussent portées et
+servies par une si pauvre intelligence!
+
+--Dieu veuille avoir son âne! murmura Barkilpbedro, à demi-voix
+et en français.
+
+La reine sourit. Barkilphedro enregistra ce sourire.
+
+Il en conclut: Mordre plaît.
+
+Congé était donné à sa malice.
+
+A partir de ce jour, il fourra sa curiosité partout, sa malignité
+aussi. On le laissait faire, tant on le craignait. Qui fait
+rire le roi fait trembler le reste.
+
+C’était un puissant drôle.
+
+Il faisait chaque jour des pas en avant, sous terre. On avait
+besoin de Barkilphedro. Plusieurs grands l’honoraient de leur
+confiance au point de le charger dans l’occasion d’une commission
+honteuse.
+
+La cour est un engrenage. Barkilphedro y devint moteur.
+Avez-vous remarqué dans certains mécanismes la petitesse de la
+roue motrice?
+
+Josiane, en particulier, qui utilisait, nous l’avons indiqué, le
+talent d’espion de Barkilphedro, avait en lui une telle
+confiance, qu’elle n’avait pas hésité à lui remettre une des
+clefs secrètes de son appartement, au moyen de laquelle il
+pouvait entrer chez elle à toute heure. Cette excessive
+livraison de sa vie intime était une mode au dix-septième siècle.
+Cela s’appelait: donner la clef. Josiane avait donné deux de ces
+clefs de confiance; lord David avait l’une, Barkilphedro avait
+l’autre.
+
+Du reste, pénétrer d’emblée jusqu’aux chambres à coucher était
+dans les vieilles mœurs une chose nullement surprenante. De là
+des incidents. La Ferté, tirant brusquement les rideaux du lit
+de mademoiselle Lafont, y trouvait Sainson, mousquetaire noir,
+etc., etc.
+
+Barkilphedro excellait à faire de ces découvertes sournoises qui
+subordonnent et soumettent les grands aux petits. Sa marche dans
+l’ombre était tortueuse, douce et savante. Comme tout espion
+parfait, il était composé d’une inclémence de bourreau et d’une
+patience de micrographe. Il était courtisan né. Tout courtisan
+est un noctambule. Le courtisan rôde dans cette nuit qu’on
+appelle la toute-puisssance. Il a une lanterne sourde à la main.
+Il éclaire le point qu’il veut, et reste ténébreux. Ce qu’il
+cherche avec cette lanterne, ce n’est pas un homme; c’est une
+bête. Ce qu’il trouve, c’est le roi.
+
+Les rois n’aiment pas qu’on prétende être grand autour d’eux.
+L’ironie à qui n’est pas eux les charme. Le talent de
+Barkilphedro consistait en un rapetissement perpétuel des lords
+et des princes, au profit de la majesté royale, grandie d’autant.
+
+La clef intime qu’avait Barkilphedro était faite, ayant deux
+jeux, un à chaque extrémité, de façon à pouvoir ouvrir les petits
+appartements dans les deux résidences favorites de Josiane,
+Hunkerville-house à Londres, Corleone-lodge à Windsor. Ces deux
+hôtels faisaient partie de l’héritage Clancharlie.
+Hunkerville-house confinait à Oldgate. Oldgate à Londres était
+une porte par où l’on venait de Harwick, et où l’on voyait une
+statue de Charles II ayant sur sa tête un ange peint, et sous ses
+pieds un lion et une licorne sculptés. De Hunkerville-house, par
+le vent d’est, on entendait le carillon de Sainte-Marylebone.
+Corleone-lodge était un palais florentin en brique et en pierre
+avec colonnade de marbre, bâti sur pilotis à Windsor, au bout du
+pont de bois, et ayant une des plus superbes cours d’honneur de
+l’Angleterre.
+
+Dans ce dernier palais, contigu au château de Windsor, Josiane
+était à portée de la reine. Josiane s’y plaisait néanmoins.
+
+Presque rien au dehors, toute en racines, telle était l’influence
+de Barkilphedro sur la reine. Rien de plus difficile à arracher
+que ces mauvaises herbes de cour; elles s’enfoncent très avant et
+n’offrent aucune prise extérieure. Sarcler Roquelaure, Triboulet
+ou Brummel, est presque impossible.
+
+De jour en jour, et de plus en plus, la reine Anne prenait en gré
+Barkilphedro.
+
+Sarah Jennings est célèbre; Barkilphedro est inconnu; sa faveur
+resta obscure. Ce nom, Barkilphedro, n’est pas arrivé jusqu’à
+l’histoire. Toutes les taupes ne sont pas prises par le taupier.
+
+Barkilphedro, ancien candidat clergyman, avait un peu étudié
+tout; tout effleuré donne pour résultat rien. On peut être
+victime de l’_omnis res scibilis_. Avoir sous le crâne le
+tonneau des Danaïdes, c’est le malheur de toute une race de
+savants qu’on peut appeler les stériles. Ce que Barkilphedro
+avait mis dans son cerveau l’avait laissé vide.
+
+L’esprit, comme la nature, a horreur du vide. Dans le vide, la
+nature met l’amour; l’esprit, souvent, y met la haine. La haine
+occupe.
+
+Là haine pour la haine existe. L’art pour l’art est dans la
+nature, plus qu’on ne croit.
+
+On hait. Il faut bien faire quelque chose.
+
+La haine gratuite, mot formidable. Cela veut dire la haine qui
+est à elle-même son propre paiement.
+
+L’ours vit de se lécher la griffe.
+
+Indéfiniment, non. Cette griffe, il faut la ravitailler. Il
+faut mettre quelque chose dessous.
+
+Haïr indistinctement est doux et suffit quelque temps; mais il
+faut finir par avoir un objet. Une animosité diffuse sur la
+création épuise, comme toute jouissance solitaire. La haine sans
+objet ressemble au tir sans cible. Ce qui intéresse le jeu,
+c’est un cœur à percer.
+
+On ne peut pas haïr uniquement pour l’honneur. Il faut un
+assaisonnement, un homme, une femme, quelqu’un à détruire.
+
+Ce service d’intéresser le jeu, d’offrir un but, de passionner la
+haine en la fixant, d’amuser le chasseur par la vue de la proie
+vivante, de faire espérer au guetteur le bouillonnement tiède et
+fumant du sang qui va couler, d’épanouir l’oiseleur par la
+crédulité inutilement ailée de l’alouette, d’être une bête couvée
+à son insu pour le meurtre par un esprit, ce service exquis et
+horrible dont n’a pas conscience celui qui le rend, Josiane le
+rendit à Barkilphedro.
+
+La pensée est un projectile. Barkilphedro, dès le premier jour,
+s’était mis à viser Josiane avec les mauvaises intentions qu’il
+avait dans l’esprit. Une intention et une escopette, cela se
+ressemble. Barkilphedro se tenait en arrêt, dirigeant contre la
+duchesse toute sa méchanceté secrète. Cela vous étonne? Que
+vous a fait l’oiseau à qui vous tirez un coup de fusil? C’est
+pour le manger, dites-vous. Barkilphedro aussi.
+
+Josiane ne pouvait guère être frappée au cœur, l’endroit où est
+une énigme est difficilement vulnérable mais elle pouvait être
+atteinte à la tête, c’est-à-dire à l’orgueil.
+
+C’est par là qu’elle se croyait forte et qu’elle était faible.
+
+Barkilphedro s’en était rendu compte.
+
+Si Josiane avait pu voir clair dans la nuit de Barkilphedro, si
+elle avait pu distinguer ce qui était embusqué derrière ce
+sourire, cette fière personne, si haut située, eût probablement
+tremblé. Heureusement pour la tranquillité de ses sommeils, elle
+ignorait absolument ce qu’il y avait dans cet homme.
+
+L’inattendu fuse on ne sait d’où. Les profonds dessous de la vie
+sont redoutables. Il n’y a point de haine petite. La haine est
+toujours énorme. Elle conserve sa stature dans le plus petit
+être, et reste monstre. Une haine est toute la haine. Un
+éléphant que hait une fourmi est en danger.
+
+Même avant d’avoir frappé, Barkilphedro sentait avec joie un
+commencement de saveur de l’action mauvaise qu’il voulait
+commettre. Il ne savait encore ce qu’il ferait contre Josiane.
+Mais il était décidé à faire quelque chose. C’était déjà
+beaucoup qu’un tel parti pris.
+
+Anéantir Josiane, c’eût été trop de succès. Il ne l’espérait
+point. Mais l’humilier, l’amoindrir, la désoler, rougir de
+larmes de rage ces yeux superbes, voilà une réussite. Il y
+comptait. Tenace, appliqué, fidèle au tourment d’autrui,
+inarrachable, la nature ne l’avait pas fait ainsi pour rien. Il
+entendait bien trouver le défaut de l’armure d’or de Josiane, et
+faire ruisseler le sang de cette olympienne. Quel bénéfice,
+insistons-y, y avait-il là pour lui? Un bénéfice énorme. Faire
+du mal à qui nous a fait du bien.
+
+Qu’est-ce qu’un envieux? C’est un ingrat. Il déteste la lumière
+qui l’éclaire et le réchauffe. Zoile hait ce bienfait, Homère.
+
+Faire subir à Josiane ce qu’on appellerait aujourd’hui une
+vivisection, l’avoir, toute convulsive, sur sa table d’anatomie,
+la disséquer, vivante, à loisir dans une chirurgie quelconque, la
+déchiqueter en amateur pendant qu’elle hurlerait, ce rêve
+charmait Barkilphedro.
+
+Pour arriver à ce résultat, il eût fallu souffrir un peu, qu’il
+l’eût trouvé bon. On peut se pincer à sa tenaille. Le couteau
+en se reployant vous coupe les doigts; qu’importe! Être un peu
+pris dans la torture de Josiane lui eût été égal. Le bourreau,
+manieur de fer rouge, a sa part de brûlure, et n’y prend pas
+garde. Parce que l’autre souffre davantage, on ne sent rien.
+Voir le supplicié se tordre vous ôte votre douleur.
+
+Fais ce qui nuit, advienne que pourra.
+
+La construction du mal d’autrui se complique d’une acceptation de
+responsabilité obscure. On se risque soi-même dans le danger
+qu’on fait courir à un autre, tant les enchaînements de tout
+peuvent amener d’écroulements inattendus. Ceci n’arrête point le
+vrai méchant. Il ressent en joie ce que le patient éprouve en
+angoisse. Il a le chatouillement de ce déchirement; l’homme
+mauvais ne s’épanouit qu’affreusement. Le supplice se réverbère
+sur lui en bien-être. Le duc d’Albe se chauffait les mains aux
+bûchers. Foyer, douleur; reflet, plaisir. Que de telles
+transpositions soient possibles, cela fait frissonner. Notre
+côté ténèbres est insondable. _Supplice exquis_, l’expression
+est dans Bodin[1], ayant peut-être ce triple sens terrible:
+recherche du tourment, souffrance du tourmenté, volupté du
+tourmenteur. Ambition, appétit, tous ces mots signifient
+quelqu’un sacrifié à quelqu’un satisfait. Chose triste, que
+l’espérance puisse être perverse. En vouloir à une créature,
+c’est lui vouloir du mal. Pourquoi pas du bien? Serait-ce que
+le principal versant de notre volonté serait du côté du mal? Un
+des plus rudes labeurs du juste, c’est de s’extraire
+continuellement de l’âme une malveillance difficilement
+épuisable. Presque toutes nos convoitises, examinées,
+contiennent de l’inavouable. Pour le méchant complet, et cette
+perfection hideuse existe, Tant pis pour les autres signifie Tant
+mieux pour moi. Ombre de l’homme. Cavernes.
+
+ [1] Livre IV, page 100.
+
+Josiane avait cette plénitude de sécurité que donne l’orgueil
+ignorant, fait du mépris de tout. La faculté féminine de
+dédaigner est extraordinaire. Un dédain inconscient,
+involontaire et confiant, c’était là Josiane. Barkilphedro était
+pour elle à peu près une chose. On l’eût bien étonnée, si on lui
+eût dit que Barkilphedro, cela existait.
+
+Elle allait, venait et riait, devant cet homme qui la contemplait
+obliquement.
+
+Lui, pensif, il épiait une occasion.
+
+A mesure qu’il attendait, sa détermination de jeter dans la vie
+de cette femme un désespoir quelconque, augmentait.
+
+Affût inexorable.
+
+D’ailleurs il se donnait à lui-même d’excellentes raisons. Il ne
+faut pas croire que les coquins ne s’estiment pas. Ils se
+rendent des comptes dans des monologues altiers, et ils le
+prennent de très haut. Comment! cette Josiane lui avait fait
+l’aumône! Elle avait émietté sur lui, comme sur un mendiant,
+quelques liards de sa colossale richesse! Elle l’avait rivé et
+cloué à une fonclion inepte! Si, lui Barkilphedro, presque homme
+d’église, capacité variée et profonde, personnage docte, ayant
+l’étoffe d’un révérend, il avait pour emploi d’enregistrer des
+tessons bons à racler les pustules de Job, s’il passait sa vie
+dans un galetas de greffe à déboucher gravement de stupides
+bouteilles incrustées de toutes les saletés de la mer, et à
+déchiffrer des parchemins moisis, des pourritures de grimoires,
+des ordures de testaments, on ne sait quelles balivernes
+illisibles, c’était la faute de cette Josiane! Comment! cette
+créature le tutoyait!
+
+Et il ne se vengerait pas!
+
+Et il ne punirait pas cette espèce!
+
+Ah ça mais! il n’y aurait donc plus de justice ici-bas!
+
+
+
+
+X
+
+FLAMBOIEMENTS QU’ON VERRAIT SI L’HOMME ÉTAIT TRANSPARENT
+
+
+Quoi! cette femme, cette extravagante, cette songeuse lubrique,
+vierge jusqu’à l’occasion, ce morceau de chair n’ayant pas encore
+fait sa livraison, cette effronterie à couronne princière, cette
+Diane par orgueil, pas encore prise par le premier venu, soit,
+peut-être, on le dit, j’y consens, faute d’un hasard, cete
+bâtarde d’une canaille de roi qui n’avait pas eu l’esprit de
+rester en place, cette duchesse de raccroc, qui, grande dame,
+jouait à la déesse, et qui, pauvre, eût été fille publique, cette
+lady à peu près, cette voleuse des biens d’un proscrit, cette
+hautaine gueuse, parce qu’un jour, lui Barkilphedro, n’avait pas
+de quoi dîner, et qu’il était sans asile, avait eu l’impudence de
+l’asseoir chez elle à un bout de table, et de le nicher dans un
+trou quelconque de son insupportable palais, ou ça? n’importe
+où, peut-être au grenier, peut-être à la cave, qu’est-ce que cela
+fait? un peu mieux que les valets, un peu plus mal que les
+chevaux! Elle avait abusé de sa détresse, à lui, Barkilphedro,
+pour se dépêcher de lui rendre traîtreusement service, ce que
+font les riches afin d’humilier les pauvres, et de se les
+attacher comme des bassets qu’on mène en laisse! Qu’est-ce que
+ce service lui coûtait d’ailleurs? Un service vaut ce qu’il
+coûte. Elle avait des chambres de trop dans sa maison. Venir en
+aide à Barkilphedro! le bel effort qu’elle avait fait là!
+avait-elle mangé une cuillerée de soupe à la tortue de moins?
+s’élait-elle privée de quelque chose dans le débordement
+haïssable de son superflu? Non. Elle avait ajouté à ce superflu
+une vanité, un objet de luxe, une bonne action en bague au doigt,
+un homme d’esprit secouru, un clergyman patronné! Elle pouvait
+prendre des airs, dire: je prodigue les bienfaits, je donne la
+becquée à des gens de lettres, faire sa protectrice! Est-il
+heureux de m’avoir trouvée, ce misérable! Quelle amie des arts
+je suis! Le tout pour avoir dressé un lit de sangle dans un
+méchant bouge sous les combles! Quant à la place à l’amirauté,
+Barkilphedro la tenait de Josiane, parbleu! jolie fonction!
+Josiane avait fait Barkilphedro ce qu’il était. Elle l’avait
+créé, soit. Oui, créé rien. Moins que rien. Car il se sentait,
+dans cette charge ridicule, ployé, ankylosé et contrefait. Que
+devait-il à Josiane? La reconnaissance du bossu pour sa mère qui
+l’a fait difforme. Voilà ces privilégiés, ces gens comblés, ces
+parvenus, ces préférés de la hideuse marâtre fortune! Et l’homme
+à talents, et Barkilphedro, était forcé de se ranger dans les
+escaliers, de saluer des laquais, de grimper le soir un tas
+d’étages, et d’être courtois, empressé, gracieux, déférent,
+agréable, et d’avoir toujours sur le museau une grimace
+respectueuse! S’il n’y a pas de quoi grincer de rage! Et
+pendant ce temps-la elle se mettait des perles au cou, et elle
+prenait des poses d’amoureuse avec son imbécile de lord David
+Dirry-Moir, la drôlesse!
+
+Ne vous laissez jamais rendre service. On en abusera. Ne vous
+laissez pas prendre en délit d’inanition, On vous soulagerait.
+Parce qu’il était sans pain, cette femme avait trouvé le prétexte
+suffisant pour lui donner à manger! Désormais il était son
+domestique! Une défaillance d’estomac, et vous voilà à la chaîne
+pour la vie! Être obligé, c’est être exploité. Les heureux, les
+puissants, profitent du moment où vous tendez la main pour vous
+mettre un sou dedans, et de la minute où vous êtes lâche pour
+vous faire esclave, et esclave de la pire espèce, esclave d’une
+charité, esclave forcé d’aimer! quelle infamie! quelle
+indélicatesse, quelle surprise à notre fierté! Et c’est fini,
+vous voilà condamné, à perpétuité, à trouver bon cet homme, à
+trouver belle cette femme, à rester au second plan du subalterne,
+à approuver, à applaudir, à admirer, à encenser, à vous
+prosterner, à mettre à vos rotules le calus de l’agenouillement,
+à sucrer vos paroles, quand vous êtes rongé de colère, quand vous
+mâchez des cris de fureur, et quand vous avez, en vous plus de
+soulèvement sauvage et plus d’écume amère que l’océan.
+
+C’est ainsi que les riches font prisonnier le pauvre.
+
+Cette glu de la bonne action commise sur vous vous barbouille et
+vous embourbe pour toujours.
+
+Une aumône est irrémédiable. Reconnaissance, c’est paralysie.
+Le bienfait a une adhérence visqueuse et répugnante qui vous ôte
+vos libres mouvements. Les odieux êtres opulents et gavés dont
+la pitié a sévi sur vous le savent. C’est dit. Vous êtes leur
+chose. Ils vous ont acheté. Combien? un os, qu’ils ont retiré
+à leur chien pour vous l’offrir. Ils vous ont lancé cet os à la
+tête. Vous avez été lapidé autant que secouru. C’est égal.
+Avez-vous rongé l’os, oui ou non? Vous avez eu aussi votre part
+de la niche. Donc remerciez. Remerciez à jamais. Adorez, vos
+maîtres. Génuflexion indéfinie. Le bienfait implique un
+sous-entendu d’infériorité acceptée par vous. Ils exigent que
+vous vous sentiez pauvre diable et que vous les sentiez dieux.
+Votre diminution les augmente. Votre courbure les redresse. Il
+y a dans leur son de voix une douce pointe impertinente. Leurs
+événements de famille, mariages, baptêmes, la femelle pleine, les
+petits qu’on met bas, cela vous regarde. Il leur naît un
+louveteau, bien, vous composerez un sonnet. Vous êtes poëte pour
+être plat. Si ce n’est pas à faire crouler les astres! Un peu
+plus, ils vous feraient user leurs vieux souliers!
+
+--Qu’est-ce que vous avez donc là chez vous, ma chère? qu’il est
+laid! qu’est-ce que c’est que cet homme?--Je ne sais pas, c’est
+un grimaud que je nourris.--Ainsi dialoguent ces dindes. Sans
+même baisser la voix. Vous entendez, et vous restez
+mécaniquement aimable. Du reste, si vous êtes malade, vos
+maîtres vous envoient le médecin. Pas le leur. Dans l’occasion,
+ils s’informent. N’étant pas de la même espèce que vous, et
+l’inaccessible étant de leur côté, ils sont affables. Leur
+escarpement les fait abordables. Ils savent que le plain-pied
+est impossible. A force de dédain, ils sont polis. A table, ils
+vous font un petit signe de tête. Quelquefois ils savent
+l’orthographe de votre nom. Ils ne vous font pas sentir qu’ils
+sont vos protecteurs autrement qu’en marchant naïvement sur tout
+ce que vous avez de susceptible et de délicat. Ils vous traitent
+avec bonté!
+
+Est-ce assez abominable?
+
+Certes, il était urgent de châtier la Josiane. Il fallait lui
+apprendre à qui elle avait eu affaire! Ah! messieurs les
+riches, parce que vous ne pouvez pas tout consommer, parce que
+l’opulence aboutirait à l’indigestion, vu la petitesse de vos
+estomacs égaux aux nôtres, après tout, parce qu’il vaut mieux
+distribuer les restes que les perdre, vous érigez, cette pâtée
+jetée aux pauvres en magnificence! Ah! vous nous donnez du
+pain, vous nous donnez, un asile, vous nous donnez, des
+vêtements, vous nous donnez un emploi, et vous poussez l’audace,
+la folie, la cruauté, l’ineptie et l’absurdité jusqu’à croire que
+nous sommes vos obligés! Ce pain, c’est un pain de servitude,
+cet asile, c’est une chambre de valet, ces vêtements, c’est une
+livrée, cet emploi, c’est une dérision, payée, soit, mais
+abrutissante! Ah! vous vous croyez le droit de nous flétrir
+avec du logement et de la nourriture, vous vous imaginez, que
+nous vous sommes redevables, et vous comptez sur de la
+reconnaissance! Eh bien! nous vous mangerons le ventre! Eh
+bien! nous vous détripaillerons, belle madame, et nous vous
+dévorerons toute en vie, et nous vous couperons les attaches du
+cœur avec nos dents!
+
+Cette Josiane! n’était-ce pas monstrueux? quel mérite
+avait-elle? Elle avait fait ce chef-d’œuvre de venir au monde
+en témoignage de la bêtise de son père et de la honte de sa mère,
+elle nous faisait la grâce d’exister, et cette complaisance
+qu’elle avait d’être un scandale public, on la lui payait des
+millions, elle avait des terres et des châteaux, des garennes,
+des chasses, des lacs, des forêts, est-ce que je sais, moi? et
+avec cela elle faisait sa sotte! et on lui adressait des vers!
+et lui, Barkilphedro, qui avait étudié et travaillé, qui s’était
+donné de la peine, qui s’était fourré de gros livres dans les
+yeux et dans la cervelle, qui avait pourri dans les bouquins et
+dans la science, qui avait énormément d’esprit, qui commanderait
+très bien des armées, qui écrirait des tragédies comme Otway et
+Dryden, s’il voulait, lui qui était fait pour être empereur, il
+avait été réduit à permettre à cette rien du tout de l’empêcher
+de crever de faim! L’usurpation de ces riches, exécrables élus
+du hasard, peut-elle aller plus loin! Faire semblant d’être
+généreux avec nous, et nous protéger, et nous sourire à nous qui
+boirions leur sang et qui nous lècherions les lèvres ensuite!
+Que la basse femme de cour ait l’odieuse puissance d’être
+bienfaitrice, et que l’homme supérieur puisse être condamné à
+ramasser de telles bribes tombant d’une telle main, quelle plus
+épouvantable iniquité! Et quelle sociélé que celle qui a à ce
+point pour base la disproportion et l’injustice! Ne serait-ce
+pas le cas de tout prendre par les quatre coins, et d’envoyer
+pêle-mêle au plafond la nappe et le festin et l’orgie, et
+l’ivresse et l’ivrognerie, et les convives, et ceux qui sont à
+deux coudes sur la table, et ceux qui sont à quatre pattes
+dessous, et les insolents qui donnent et les idiots qui
+acceptent, et de recracher tout au nez de Dieu, et de jeter au
+ciel toute la terre! En attendant, enfonçons nos griffes dans
+Josiane.
+
+Ainsi songeait Barkilphedro. C’étaient là les rugissements qu’il
+avait dans l’âme. C’est l’habitude de l’envieux de s’absoudre en
+amalgamant à son grief personnel le mal public. Toutes les
+formes farouches des passions haineuses allaient et venaient dans
+cette intelligence féroce. A l’angle des vieilles mappemondes du
+quinzième siècle, on trouve un large espace vague sans forme et
+sans nom où sont écrits ces trois mots: _Hic sunt leones_. Ce
+coin sombre est aussi dans l’homme. Les passions rôdent et
+grondent quelque part en nous, et l’on peut dire aussi d’un côté
+obscur de notre âme: Il y a ici des lions.
+
+Cet échafaudage de raisonnements fauves était-il absolument
+absurde? cela manquait-il d’un certain jugement? Il faut bien
+le dire, non.
+
+Il est effrayant de penser que cette chose qu’on a en soi, le
+jugement, n’est pas la justice. Le jugement, c’est le relatif.
+La justice, c’est l’absolu. Réfléchissez à la différence entre
+un juge et un juste.
+
+Les méchants malmènent la conscience avec autorité. Il y a une
+gymnastique du faux. Un sophiste est un faussaire, et dans
+l’occasion ce faussaire brutalise le bon sens. Une certaine
+logique très souple, très implacable et très agile est au service
+du mal et excelle à meurtrir la vérité dans les ténèbres. Coups
+de poing sinistres de Satan à Dieu.
+
+Tel sophiste, admiré des niais, n’a pas d’autre gloire que
+d’avoir fait des «bleus» à la conscience humaine.
+
+L’affligeant, c’est que Barkilphedro pressentait un avortemcnt.
+Il entreprenait un vaste travail, et en somme, il le craignait du
+moins, pour peu de ravage. Être un homme corrosif, avoir en soi
+une volonté d’acier, une haine de diamant, une curiosité ardente
+de la catastrophe, et ne rien brûler, ne rien décapiter, ne rien
+exterminer! Être ce qu’il était, une force de dévastation, une
+animosité vorace, un rongeur du bonheur d’autrui, avoir été
+créé--(car il y a un créateur, le diable ou Dieu, n’importe qui!)
+avoir été créé de toutes pièces Barkilphedro pour ne réaliser
+peut-être qu’une chiquenaude; est-ce possible! Barkilphedro
+manquerait son coup! Être un ressort à lancer des quartiers de
+rocher, et lâcher toute sa détente pour faire à une mijaurée une
+bosse au front! une catapulte faisant le dégât d’une pichenette!
+accomplir une besogne de Sisyphe pour un résultat de fourmi!
+suer toute la haine pour à peu près rien! Est-ce assez humiliant
+quand on est un mécanisme d’hostilité à broyer le monde! Mettre
+en mouvement tous ses engrenages, faire dans l’ombre un fracas de
+machine de Marly, pour réussir peut-être à pincer le bout d’un
+petit doigt rose! Il allait tourner et retourner des blocs pour
+arriver, qui sait? à rider un peu la surface plate de la cour!
+Dieu a cette manie de dépenser grandement les forces. Un
+remuement de montagne aboutit au déplacement d’une taupinière.
+
+En outre, la cour étant donnée, terrain bizarre, rien n’est plus
+dangereux que de viser son ennemi, et de le manquer. D’abord
+cela vous démasque à votre ennemi, et cela l’irrite; ensuite, et
+surtout, cela déplaît au maître. Les rois goûtent peu les
+maladroits. Pas de contusions; pas de gourmades laides.
+Égorgez, tout le monde, ne faites saigner du nez à personne. Qui
+tue est habile, qui blesse est inepte. Les rois n’aiment pas
+qu’on écloppe leurs domestiques. Ils vous en veulent si vous
+fêlez une porcelaine sur leur cheminée ou un courtisan dans leur
+cortège. La cour doit rester propre. Cassez, et remplacez;
+c’est bien.
+
+Ceci se concilie du reste parfaitement avec le goût des
+médisances qu’ont les princes. Dites du mal, n’en faites point.
+Ou, si vous en faites, que ce soit en grand.
+
+Poignardez, mais n’égratignez pas. A moins que l’épingle ne soit
+empoisonnée. Circonstance atténuante. C’était, rappelons-le, le
+cas de Barkilphedro.
+
+Tout pygmée haineux est la fiole où est enfermé le dragon de
+Salomon. Fiole microscopique, dragon démesuré. Condensation
+formidable attendant l’heure gigantesque de la dilatation. Ennui
+consolé par la préméditation de l’explosion. Le contenu est plus
+grand que le contenant. Un géant latent, quelle chose étrange!
+un acarus dans lequel il y a une hydre! Être cette affreuse
+boîte à surprise, avoir en soi Léviathan, c’est pour le nain une
+torture et une volupté.
+
+Aussi rien n’eût fait lâcher prise à Barkilphedro. Il attendait
+son heure. Viendrait-elle? Qu’importe? il l’attendait. Quand
+on est très mauvais, l’amour-propre s’en mêle. Faire des trous
+et des sapes à une fortune de cour, plus haute que nous, la miner
+à ses risques et périls, tout souterrain et tout caché qu’on est,
+insistons-y, c’est intéressant. On se passionne à un tel jeu.
+On s’éprend de cela comme d’un poëme épique qu’on ferait. Être
+très petit et s’attaquer à quelqu’un de très grand est une action
+d’éclat. C’est beau d’être la puce d’un lion.
+
+L’altière bête se sent piquée et dépense son énorme colère contre
+l’atome. Un tigre rencontré l’ennuierait moins. Et voilà les
+rôles changés. Le lion humilié a dans sa chair le dard de
+l’insecte, et la puce peut dire: j’ai en moi du sang de lion.
+
+Pourtant, ce n’étaient là pour l’orgueil de Barkilphedro que de
+demi-apaisements. Consolations. Palliatifs. Taquiner est une
+chose, torturer vaudrait mieux. Barkilphedro, pensée désagréable
+qui lui revenait sans cesse, n’aurait vraisemblablement pas
+d’autre succès que d’entamer chétivement l’épiderme de Josiane.
+Que pouvait-il espérer de plus, lui si infime contre elle si
+radieuse? Une égratignure, que c’est peu, à qui voudrait toute
+la pourpre de l’écorchure vive, et les rugissements de la femme
+plus que nue, n’ayant même plus cette chemise, la peau! avec de
+telles envies, que c’est fâcheux d’être impuissant! Hélas! rien
+n’est parfait.
+
+En somme il se résignait. Ne pouvant mieux, il ne rêvait que la
+moitié de son rêve. Faire une farce noire, c’est là un but après
+tout.
+
+Celui qui se venge d’un bienfait, quel homme! Barkilphedro était
+ce colosse. Ordinairement l’ingratitude est de l’oubli; chez ce
+privilégié du mal, elle était de la fureur. L’ingrat vulgaire
+est rempli de cendre. De quoi était plein Barkilphedro? d’une
+fournaise. Fournaise murée de haine, de colère, de silence, de
+rancune, attendant pour combustible Josiane. Jamais un homme
+n’avait à ce point abhorré une femme sans raison. Quelle chose
+terrible! Elle était son insomnie, sa préoccupation, son ennui,
+sa rage.
+
+Peut-être en était-il un peu amoureux.
+
+
+
+
+XI
+
+BARKILPHEDRO EN EMBUSCADE
+
+
+Trouver l’endroit sensible de Josiane et la frapper là; telle
+était, pour toutes les causes que nous venons de dire, la volonté
+imperturbable de Barkilphedro.
+
+Vouloir ne suffit pas; il faut pouvoir.
+
+Comment s’y prendre?
+
+Là était la question.
+
+Les chenapans vulgaires font soigneusement le scenario de la
+coquinerie qu’ils veulent commettre. Ils ne se sentent pas assez
+forts pour saisir l’incident au passage, pour en prendre
+possession de gré ou de force, et pour le contraindre à les
+servir. De là des combinaisons préliminaires que les méchants
+profonds dédaignent. Les méchants profonds ont pour tout _a
+priori_ leur méchanceté; ils se bornent à s’armer de toutes
+pièces, préparent plusieurs en-cas variés, et, comme
+Barkilphedro, épient tout bonnement l’occasion. Ils savent qu’un
+plan façonné d’avance court risque de mal s’emboîter dans
+l’événement qui se présentera. On ne se rend pas comme cela
+maître du possible et l’on n’en fait point ce qu’on veut. On n’a
+point de pourparler préalable avec la destinée. Demain ne nous
+obéit pas. Le hasard a une certaine indiscipline.
+
+Aussi le guettent-ils pour lui demander sans préambule,
+d’autorité, et sur-le-champ, sa collaboration. Pas de plan, pas
+d’épure, pas de maquette, pas de soulier tout fait chaussant mal
+l’inattendu. Ils plongent à pic dans la noirceur. La mise à
+profit immédiate et rapide du fait quelconque qui peut aider,
+c’est là l’habileté qui distingue le méchant efficace, et qui
+élève le coquin à la dignité de démon. Brusquer le sort, c’est
+le génie.
+
+Le vrai scélérat vous frappe comme une fronde, avec le premier
+caillou venu.
+
+Les malfaiteurs capables comptent sur l’imprévu, cet auxiliaire
+stupéfait de tant de crimes.
+
+Empoigner l’incident, sauter dessus; il n’y a pas d’autre Art
+poétique pour ce genre de talent.
+
+Et, en attendant, savoir à qui l’on a affaire. Sonder le
+terrain.
+
+Pour Barkilphedro, le terrain était la reine Anne.
+
+Barkilphedro approchait la reine.
+
+De si près que, parfois, il s’imaginait entendre les monologues
+de sa majesté.
+
+Quelquefois, il assistait, point compté, aux conversations des
+deux sœurs. On ne lui défendait pas le glissement d’un mot. Il
+en profitait pour s’amoindrir. Façon d’inspirer confiance.
+
+C’est ainsi qu’un jour, à Hampton-Court, dans le jardin, étant
+derrière la duchesse, qui était derrière la reine, il entendit
+Anne, se conformant lourdement à la mode, émettre des sentences.
+
+--Les bêtes sont heureuses, disait la reine, elles ne risquent
+pas d’aller en enfer.
+
+--Elles y sont, répondit Josiane.
+
+Cette réponse, qui substituait brusquement la philosophie à la
+religion, déplut. Si par hasard c’était profond, Anne se sentait
+choquée.
+
+--Ma chère, dit-elle à Josiane, nous parlons de l’enfer comme
+deux sottes. Demandons à Barkilphedro ce qu’il en est. Il doit
+savoir ces choses-là.
+
+--Comme diable? demanda Josiane.
+
+--Comme bête, répondit Barkilphedro.
+
+Et il salua.
+
+--Madame, dit la reine à Josiane, il a plus d’esprit que nous.
+
+Pour un homme comme Barkilphedro, approcher la reine, c’était la
+tenir. Il pouvait dire: Je l’ai. Maintenant il lui fallait la
+manière de s’en servir.
+
+Il avait pied en cour. Être posté, c’est superbe. Aucune chance
+ne pouvait lui échapper. Plus d’une fois il avait fait sourire
+méchamment la reine. C’était avoir un permis de chasse.
+
+Mais n’y avait-il aucun gibier réservé? Ce permis de chasse
+allait-il jusqu’à casser l’aile ou la patte à quelqu’un comme la
+propre sœur de sa majesté?
+
+Premier point à éclaircir. La reine aimait-elle sa sœur?
+
+Un faux pas peut tout perdre. Barkilphedro observait.
+
+Avant d’entamer la partie, le joueur regarde ses cartes. Quels
+atouts a-t-il? Barkilphedro commença par examiner l’âge des deux
+femmes: Josiane, vingt-trois ans; Anne, quarante et un ans.
+C’était bien. Il avait du jeu.
+
+Le moment où la femme cesse de compter par printemps et commence
+à compter par hivers, est irritant. Sourde rancune contre le
+temps, qu’on a en soi. Les jeunes belles épanouies, parfums pour
+les autres, sont pour vous épines, et de toutes ces roses vous
+sentez la piqûre. Il semble que toute cette fraîcheur vous est
+prise, et que la beauté ne décroît en vous que parée qu’elle
+croît chez les autres.
+
+Exploiter cette mauvaise humeur secrète, creuser la ride d’une
+femme de quarante ans qui est reine, cela était indiqué à
+Barkilphedro.
+
+L’envie excelle à exciter la jalousie comme le rat à faire sortir
+le crocodile.
+
+Barkilphedro attachait sur Anne son regard magistral.
+
+Il voyait dans la reine comme on voit dans une stagnation. Le
+marécage a sa transparence. Dans une eau sale on voit des vices;
+dans une eau trouble on voit des inepties. Anne n’était qu’une
+eau trouble.
+
+Des embryons de sentiments et des larves d’idées se mouvaient
+dans cette cervelle épaisse.
+
+C’était peu distinct. Cela avait à peine des contours.
+C’étaient des réalités pourtant, mais informes. La reine pensait
+ceci. La reine désirait cela. Préciser quoi était difficile.
+Les transformations confuses qui s’opèrent dans l’eau
+croupissante sont malaisées à étudier.
+
+La reine, habituellement obscure, avait par instants des
+échappées bêtes et brusques. C’était là ce qu’il fallait saisir.
+Il fallait la prendre sur le fait.
+
+Qu’est-ce que la reine Anne, dans son for intérieur, voulait à la
+duchesse Josiane? Du bien, ou du mal?
+
+Problème. Barkilphedro se le posa.
+
+Ce problème résolu, on pourrait aller plus loin.
+
+Divers hasards servirent Barkilphedro. Et surtout sa ténacité au
+guet.
+
+Anne était, du côté de son mari, un peu parente de la nouvelle
+reine de Prusse, femme du roi aux cent chambellans, de laquelle
+elle avait un portrait peint sur émail d’après le procédé de
+Turquet de Mayerne. Cette reine de Prusse avait, elle aussi, une
+sœur cadette illégitime, la baronne Drika.
+
+Un jour, Barkilphedro présent, Anne fit à l’ambassadeur de Prusse
+des questions sur cette Drika.
+
+--On la dit riche?
+
+--Très riche, répondit l’ambassadeur.
+
+--Elle a des palais?
+
+--Plus magnifiques que ceux de la reine sa sœur.
+
+--Qui doit-elle épouser?
+
+--Un très grand seigneur, le comte Gormo.
+
+--Joli?
+
+--Charmant.
+
+--Elle est jeune?
+
+--Toute jeune.
+
+--Aussi belle que la reine.
+
+L’ambassadeur baissa la voix et répondit:
+
+--Plus belle.
+
+--Ce qui est insolent, murmura Barkilphedro.
+
+La reine eut un silence, puis s’écria:
+
+--Ces bâtardes!
+
+Barkilphedro nota ce pluriel.
+
+Une autre fois, à une sortie de chapelle où Barkilphedro se
+tenait assez près déjà reine derrière les deux grooms de
+l’aumônerie, lord David Dirry-Moir, traversant des rangées de
+femmes, fit sensation par sa bonne mine. Sur son passage
+éclatait un brouhaha d’exclamations féminines:--Qu’il est
+élégant!--Qu’il est galant!--Qu’il a grand air!--Qu’il est beau!
+
+--Comme c’est désagréable! grommela la reine.
+
+Barkilphedro entendit.
+
+Il était fixé.
+
+On pouvait nuire à la duchesse sans déplaire à la reine.
+
+Le premier problème était résolu.
+
+Maintenant le deuxième se présentait.
+
+Comment faire pour nuire à la duchesse?
+
+Quelle ressource pouvait, pour un but si ardu, lui offrir son
+misérable emploi?
+
+Aucune, évidemment.
+
+
+
+
+XII
+
+ÉCOSSE, IRLANDE ET ANGLETERRE
+
+
+Indiquons un détail: Josiane «avait le tour».
+
+On le comprendra en réfléchissant qu’elle était, quoique du petit
+côté, sœur de la reine, c’est-à-dire personne princière.
+
+Avoir le tour. Qu’est cela?
+
+Le vicomte de Saint-John--prononcez Bolingbroke--écrivait à
+Thomas Lennard, comte de Sussex: «Deux choses font qu’on est
+grand. En Angleterre avoir le tour; en France avoir le pour.»
+
+Le pour, en France, c’était ceci: quand le roi était en voyage,
+le fourrier de la cour, le soir venu, au débotté à l’étape,
+assignait leur logement aux personnes suivant sa majesté. Parmi
+ces seigneurs, quelques-uns avaient un privilège immense: «Ils
+ont le _pour_, dit le Journal historique de l’année 1694, page 6,
+c’est-à-dire que le fourrier qui marque les logis met _Pour_
+avant leur nom, comme: _Pour M. le prince de Soubise_, au lieu
+que, quand il marque le logis d’une personne qui n’est point
+prince, il ne met point de _Pour_, mais simplement son nom, par
+exemple: _Le duc de Gesvres, le duc de Mazarin_, etc.» Ce _Pour_
+sur une porte indiquait un prince ou un favori. Favori, c’est
+pire que prince. Le roi accordait le _pour_ comme le cordon bleu
+ou la pairie.
+
+«Avoir le tour» en Angleterre était moins vaniteux, mais plus
+réel. C’était un signe de véritable approche de la personne
+régnante. Quiconque était, par naissance ou faveur, en posture
+de recevoir des communications directes de sa majesté, avait dans
+le mur de sa chambre de lit un tour où était ajusté un timbre.
+Le timbre sonnait, le tour s’ouvrait, une missive royale
+apparaissait sur une assiette d’or ou sur un coussin de velours,
+puis le tour se refermait. C’était intime et solennel. Le
+mystérieux dans le familier. Le tour ne servait à aucun autre
+usage. Sa sonnerie annonçait un message royal. On ne voyait pas
+qui l’apportait. C’était du reste tout simplement un page de la
+reine ou du roi. Leicester avait le tour sous Elisabeth, et
+Buckingham sous Jacques Ier. Josiane l’avait sous Anne, quoique
+peu favorite. Qui avait le tour était comme quelqu’un qui serait
+en relation directe avec la petite poste du ciel, et chez qui
+Dieu enverrait de temps en temps son facteur porter une lettre.
+Pas d’exception plus enviée. Ce privilège entraînait plus de
+servilité. On en était un peu plus valet. A la cour, ce qui
+élève abaisse. «Avoir le tour», cela se disait en français; ce
+détail d’étiquette anglaise étant probablement une ancienne
+platitude française.
+
+Lady Josiane, vierge pairesse comme Elisabeth avait été vierge
+reine, menait, tantôt à la ville, tantôt à la campagne, selon la
+saison, une existence quasi princière, et tenait à peu près une
+cour dont lord David était courtisan, avec plusieurs. N’étant
+pas encore mariés, lord David et lady Josiane pouvaient sans
+ridicule se montrer ensemble en public, ce qu’ils faisaient
+volontiers. Ils allaient souvent aux spectacles et aux courses
+dans le même carrosse et dans la même tribune. Le mariage, qui
+leur était permis et même imposé, les refroidissait; mais en
+somme leur attrait était de se voir. Les privautés permises aux
+«engaged» ont une frontière aisée à franchir. Ils s’en
+abstenaient, ce qui est facile étant de mauvais goût.
+
+Les plus belles boxes d’alors avaient lieu à Lambeth, paroisse où
+le lord archevêque de Cantorbéry a un palais, quoique l’air y
+soit malsain, et une riche bibliothèque ouverte à de certaines
+heures aux honnêtes gens. Une fois, c’était en hiver, il y eut
+là, dans une prairie fermée à clef, un assaut de deux hommes
+auquel assista Josiane, menée par David. Elle avait demandé:
+Est-ce que les femmes sont admises? et David avait répondu:
+_Sunt faeminae magnates_. Traduction libre: _Pas les
+bourgeoises_. Traduction littérale: _Les grandes dames
+existent_. Une duchesse entre partout. C’est pourquoi lady
+Josiane vit la boxe.
+
+Lady Josiane fit seulement la concession de se vêtir en cavalier,
+chose fort usitée alors. Les femmes ne voyageaient guère
+autrement. Sur six personnes que contenait le coach de Windsor,
+il était rare qu’il n’y eût point une ou deux femmes habillées en
+hommes. C’était signe de gentry.
+
+Lord David, étant en compagnie d’une femme, ne pouvait figurer
+dans le match, et devait rester simple assistant.
+
+Lady Josiane ne trahissait sa qualité que par ceci, qu’elle
+regardait à travers une lorgnette, ce qui était acte de
+gentilhomme.
+
+La «noble rencontre» était présidée par lord Germaine,
+arrière-grand-père ou grand-oncle de ce lord Germaine qui, vers
+la fin du dix-huitième siècle, fut colonel, lâcha pied dans une
+bataille, puis fut ministre de la guerre, et n’échappa aux
+biscayens de l’ennemi que pour tomber sous les sarcasmes de
+Sheridan, mitraille pire. Force gentilshommes pariaient; Harry
+Belew de Carleton, ayant des prétentions à la pairie éteinte de
+Bella-Aqua, contre Henry, lord Hyde, membre du parlement pour le
+bourg de Dunhivid, qu’on appelle aussi Launceston; l’honorable
+Peregrine Bertie, membre pour le bourg de Truro, contre sir
+Thomas Colepeper, membre pour Maidstone; le laird de Lamyrbau,
+qui est de la marche de Lothian, contre Samuel Trefusis, du bourg
+de Penryn; sir Bartholomew Gracedieu, du bourg Saint-Yves, contre
+le très honorable Charles Bodville, qui s’appelle lord Robartes,
+et qui est Custos Rotulorum du comté de Cornouailles. D’autres
+encore.
+
+Les deux boxeurs étaient un irlandais de Tipperary nommé du nom
+de sa montagne natale Phelem-ghe-madone, et un écossais appelé
+Helmsgail. Cela mettait deux orgueils nationaux en présence.
+Irlande et Ecosse allaient se cogner; Erin allait donner des
+coups de poing à Gajothel. Aussi les paris dépassaient quarante
+mille guinées, sans compter les jeux fermes.
+
+Les deux champions étaient nus avec une culotte très courte
+bouclée aux hanches, et des brodequins à semelles cloutées, lacés
+aux chevilles.
+
+Helmsgail, l’écossais, était un petit d’à peine dix-neuf ans,
+mais il avait déjà le front recousu; c’est pourquoi on tenait
+pour lui deux et un tiers. Le mois précédent il avait enfoncé
+une côte et crevé les deux yeux au boxeur Sixmileswater; ce qui
+expliquait l’enthousiasme. Il y avait eu pour ses parieurs gain
+de douze mille livres sterling. Outre son front recousu,
+Helmsgail avait la mâchoire ébréchée. Il était leste et alerte.
+Il était haut comme une femme petite, ramassé, trapu, d’une
+stature basse et menaçante, et rien n’avait été perdu de la pâte
+dont il avait été fait; pas un muscle qui n’allât au but, le
+pugilat. Il y avait de la concision dans son torse ferme,
+luisant et brun comme l’airain. Il souriait, et trois dents
+qu’il avait de moins s’ajoutaient à son sourire.
+
+Son adversaire était vaste et large, c’est-à-dire faible.
+
+C’était un homme de quarante ans. Il avait six pieds de haut, un
+poitrail d’hippopotame, et l’air doux. Son coup de poing fendait
+le pont d’un navire, mais il ne savait pas le donner.
+L’irlandais Phelem-ghe-madone était surtout une surface et
+semblait être dans les boxes plutôt pour recevoir que pour
+rendre. Seulement on sentait qu’il durerait longtemps. Espèce
+de rostbeef pas assez cuit, difficile à mordre et impossible à
+manger. Il était ce qu’on appelle, en argot local, de la viande
+crue, _raw flesh_. Il louchait. Il semblait résigné.
+
+Ces deux hommes avaient passé la nuit précédente côte à côte dans
+le même lit, et dormi ensemble. Ils avaient bu dans le même
+verre chacun trois doigts de vin de Porto.
+
+Ils avaient l’un et l’autre leur groupe de souteneurs, gens de
+rude mine, menaçant au besoin les arbitres. Dans le groupe pour
+Helmsgail, on remarquait John Gromane, fameux pour porter un
+bœuf sur son dos, et un nommé John Bray qui un jour avait pris
+sur ses épaules dix boisseaux de farine à quinze gallons par
+boisseau, plus le meunier, et avait marché avec cette charge plus
+de deux cents pas plus loin. Du côté de Phelem-ghe-madone, lord
+Hyde avait amené de Launceston un certain Kilter, lequel
+demeurait au Château-Vert, et lançait par-dessus son épaule une
+pierre de vingt livres plus haut que la plus haute tour du
+château. Ces trois hommes, Kilter, Bray et Gromane, étaient de
+Cornouailles, ce qui honore le comté.
+
+D’autres souteneurs étaient des garnements brutes, au râble
+solide, aux jambes arquées, aux grosses pattes noueuses, à la
+face inepte, en haillons, et ne craignant rien, étant presque
+tous repris de justice.
+
+Beaucoup s’entendaient admirablement à griser les gens de police.
+Chaque profession doit avoir ses talents.
+
+Le pré choisi était plus loin que le Jardin des Ours, où l’on
+faisait autrefois battre les ours, les taureaux et les dogues, au
+delà des dernières bâtisses en construction, à côté de la masure
+du prieuré de Sainte-Marie Over Ry, ruiné par Henri VIII. Vent
+du nord et givre était le temps; une pluie fine tombait, vite
+figée en verglas. On reconnaissait dans les gentlemen présents
+ceux qui étaient pères de famille, parce qu’ils avaient ouvert
+leurs parapluies.
+
+Du côté de Phelem-ghe-madone, colonel Moncreif, arbitre, et
+Kilter, pour tenir le genou.
+
+Du côté de Helmsgail, l’honorable Pughe Beaumaris, arbitre, et
+lord Desertum, qui est de Kilcarry, pour tenir le genou.
+
+Les deux boxeurs furent quelques instants immobiles dans
+l’enceinte pendant qu’on réglait les montres. Puis ils
+marchèrent l’un à l’autre et se donnèrent la main.
+
+Phelem-ghe-madone dit à Helmsgail:--J’aimerais m’en aller chez
+moi.
+
+Helmsgail répondit avec honnêteté:--Il faut que la gentry se soit
+dérangée pour quelque chose.
+
+Nus comme ils étaient, ils avaient froid. Phelem-ghe-madone
+tremblait. Ses mâchoires claquaient.
+
+Docteur Eleanor Sharp, neveu de l’archevêque d’York, leur cria:
+Tapez-vous, mes drôles. Ça vous réchauffera.
+
+Cette parole d’aménité les dégela.
+
+Ils s’attaquèrent.
+
+Mais ni l’un ni l’autre n’étaient en colère. On compta trois
+reprises molles. Révérend Docteur Gumdraith, un des quarante
+associés d’All Souls Colleges[1], cria: Qu’on leur entonne du
+gin!
+
+ [1] Collège de Toutes-les-Ames
+
+Mais les deux referees et les deux parrains, juges tous quatre,
+maintinrent la règle. Il faisait pourtant bien froid.
+
+On entendit le cri: _first blood!_ Le premier sang était réclamé.
+On les replaça bien en face l’un de l’autre.
+
+Ils se regardèrent, s’approchèrent, allongèrent les bras, se
+touchèrent les poings, puis reculèrent. Tout à coup, Helmsgail,
+le petit homme, bondit.
+
+Le vrai combat commença.
+
+Phelem-ghe-madone fut frappé en plein front entre les deux
+sourcils. Tout son visage ruissela de sang. La foule cria:
+_Helmsgail a fait couler le bordeaux[2]!_ On applaudit.
+Phelem-ghe-madone, tournant ses bras comme un moulin ses ailes,
+se mit à démener ses deux poings au hasard.
+
+ [2] _Hemlsgail has tapped his claret._
+
+L’honorable Peregrine Berti dit:--Aveuglé. Mais pas encore
+aveugle.
+
+Alors Helmsgail entendit de toutes parts éclater cet
+encouragement:--_Bung his peepers[3]!_
+
+ [3] Crève-lui les quinquets.
+
+En somme, les deux champions étaient vraiment bien choisis, et,
+quoique le temps fut peu favorable, on comprit que le match
+réussirait. Le quasi-géant Phelem-ghe-madone avait les
+inconvénients de ses avantages; il se mouvait pesamment. Ses
+bras étaient massue, mais son corps était masse. Le petit
+courait, frappait, sautait, grinçait, doublait la vigueur par la
+vitesse, savait les ruses. D’un côté le coup de poing primitif,
+sauvage, inculte, à l’état d’ignorance; de l’autre le coup de
+poing de la civilisation, Helmsgail combattait autant avec ses
+nerfs qu’avec ses muscles et avec sa méchanceté qu’avec sa force;
+Phelem-ghe-madone était une espèce d’assommeur inerte, un peu
+assommé au préalable. C’était l’art contre la nature. C’était
+le féroce contre le barbare.
+
+Il était clair que le barbare serait battu. Mais pas très vite.
+De là l’intérêt.
+
+Un petit contre un grand. La chance est pour le petit. Un chat
+a raison d’un dogue. Les Goliath sont toujours vaincus par les
+David.
+
+Une grêle d’apostrophes tombait sur les combattants:--_Bravo,
+Helmsgail! good! well done, highlander!--Now, Phelem[4]!_
+
+ [4] Bravo, Helmsgail! bon! c’est bien, montagnard! A ton
+ tour Phelem!
+
+Et, les amis de Helmsgail lui répétaient avec bienveillance
+l’exhortation:--Crève-lui les quinquets!
+
+Helmsgail fit mieux, brusquement baissé et redressé avec une
+ondulation de reptile, il frappa Phelem-ghe-madone au sternum.
+Le colosse chancela.
+
+--Mauvais coup! cria le vicomte Barnard.
+
+Phelem-ghe-madone s’affaissa sur le genou de Kilter en
+disant:--Je commence à me réchauffer.
+
+Lord Desertum consulta les referees, et dit:--Il y aura cinq
+minutes de rond[5].
+
+ [5] Suspension.
+
+Phelem-ghe-madone défaillait. Kilter lui essuya le sang des yeux
+et la sueur du corps avec une flanelle et lui mit un goulot dans
+la bouche. On était à la onzième passe. Phelem-ghe-madone,
+outre sa plaie au front, avait les pectoraux déformés de coups,
+le ventre tuméfié et le sinciput meurtri. Helmsgail n’avait
+rien.
+
+Un certain tumulte éclatait parmi les gentlemen.
+
+Lord Barnard répétait:--Mauvais coup.
+
+--Pari nul, dit le laird de Lamyrbau.
+
+--Je réclame mon enjeu, reprit sir Thomas Colepeper.
+
+Et l’honorable membre pour le bourg Sainl-Yves, sir Bartholomew
+Gracedieu, ajouta:
+
+--Qu’on me rende mes cinq cents guinées, je m’en vais.
+
+--Cessez le match, cria l’assistance.
+
+Mais Phelem-ghe-madone se leva presque aussi branlant qu’un homme
+ivre, et dit:
+
+--Continuons le match, à une condition. J’aurai aussi, moi, le
+droit de donner un mauvais coup.
+
+On cria de toutes parts:--Accordé.
+
+Helmsgail haussa les épaules.
+
+Les cinq minutes passées, la reprise se fit.
+
+Le combat, qui était une agonie pour Phelem-ghe-madone, était un
+jeu pour Helmsgail.
+
+Ce que c’est que la science! le petit homme trouva moyen de
+mettre le grand en chancery, c’est-à-dire que tout à coup
+Helmsgail prit sous son bras gauche courbé comme un croissant
+d’acier la grosse tête de Phelem-ghe-madone, et le tint là sous
+son aisselle, cou ployé et nuque basse, pendant que de son poing
+droit, tombant et retombant comme un marteau sur un clou, mais de
+bas en haut et en dessous, il lui écrasait à l’aise la face.
+Quand Phelem-ghe-madone, enfin lâché, releva la tête, il n’avait
+plus de visage.
+
+Ce qui avait été un nez, des yeux et une bouche, n’était plus
+qu’une apparence d’épongé noire trempée dans le sang. Il cracha.
+On vit à terre quatre dents.
+
+Puis il tomba. Kilter le reçut sur son genou.
+
+Helmsgail était à peine touché. Il avait quelques bleus
+insignifiants et une égratignure à une clavicule.
+
+Personne n’avait plus froid. On faisait seize et un quart pour
+Helmsgail contre Phelem-ghe-madone.
+
+Harry de Carleton cria:
+
+--Il n’y a plus de Phelem-ghe-madone. Je parie pour Helmsgail ma
+pairie de Bella-Aqua et mon titre de lord Bellew contre une
+vieille perruque de l’archevêque de Cantorbery.
+
+--Donne ton mufle, dit Kilter à Phelem-ghe-madone, et, fourrant
+sa flanelle sanglante dans la bouteille, il le débarbouilla avec
+du gin. On revit la bouche, et Phelem-ghe-madone ouvrit une
+paupière. Les tempes semblaient fêlées.
+
+--Encore une reprise, ami, dit Kilter. Et il ajouta:--Pour
+l’honneur de la basse ville.
+
+Les gallois et les irlandais s’entendent; pourtant
+Phelem-ghe-madone, ne fit aucun signe pouvant indiquer qu’il
+avait encore quelque chose dans l’esprit.
+
+Phelem-ghe-madone se releva, Kilter le soutenant. C’était la
+vingt-cinquième reprise. A la manière dont ce cyclope, car il
+n’avait plus qu’un œil, se remit en posture, on comprit que
+c’était la fin et personne ne douta qu’il ne fût perdu. Il posa
+sa garde au-dessus du menton, gaucherie de moribond. Helmsgail,
+à peine en sueur, cria: Je parie pour moi. Mille contre un.
+
+Helmsgail, levant le bras, frappa, et, ce fut étrange, tous deux
+tombèrent. On entendit un grognement gai.
+
+C’était Phelem-ghe-madone qui était content.
+
+Il avait profité du coup terrible qu’Helmsgail lui avait donné
+sur le crâne pour lui en donner un, mauvais, au nombril.
+
+Helmsgail, gisant, râlait.
+
+L’assistance regarda Helmsgail à terre et dit:--Remboursé.
+
+Tout le monde battit des mains, même les perdants.
+
+Phelem-ghe-madone avait rendu mauvais coup pour mauvais coup, et
+agi dans son droit.
+
+On emporta Helmsgail sur une civière. L’opinion était qu’il n’en
+reviendrait point. Lord Robartes s’écria: Je gagne douze cents
+guinées. Phelem-ghe-madone était évidemment estropié pour la
+vie.
+
+En sortant, Josiane prit le bras de lord David, ce qui est toléré
+entre «engaged». Elle lui dit:
+
+--C’est très beau. Mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--J’aurais cru que cela m’ôterait mon ennui. Eh bien, non.
+
+Lord David s’arrêta, regarda Josiane, ferma la bouche et enfla
+les joues en secouant la tête, ce qui signifie: attention! et
+dit à la duchesse:
+
+--Pour l’ennui il n’y a qu’un remède.
+
+--Lequel?
+
+--Gwynplaine.
+
+La duchesse demanda:
+
+--Qu’est-ce que c’est que Gwynplaine?
+
+
+
+
+LIVE DEUXIÈME
+
+GWINPLAINE ET DEA
+
+
+
+
+I
+
+OU L’ON VOIT LE VISAGE DE CELUI DONT ON N’A ENCORE VU QUE LES ACTIONS
+
+
+La nature avait été prodigue de ses bienfaits envers Gwynplaine.
+Elle lui avait donné une bouche s’ouvrant jusqu’aux oreilles, des
+oreilles se repliant jusque sur les yeux, un nez informe fait
+pour l’oscillation des lunettes de grimacier, et un visage qu’on
+ne pouvait regarder sans rire. Nous venons de le dire, la nature
+avait comblé Gwynplaine de ses dons. Mais était-ce la nature?
+
+Ne l’avait-on pas aidée?
+
+Deux yeux pareils à des jours de souffrance, un hiatus pour
+bouche, une protubérance camuse avec deux trous qui étaient les
+narines, pour face un écrasement, et tout cela ayant pour
+résultante le rire, il est certain que la nature ne produit pas
+toute seule de tels chefs-d’œuvre.
+
+Seulement, le rire est-il synonyme de la joie?
+
+Si, en présence de ce bateleur,--car c’était un bateleur,--on
+laissait se dissiper la première impression de gaîté, et si l’on
+observait cet homme avec attention, on y reconnaissait la trace
+de l’art. Un pareil visage n’est pas fortuit, mais voulu. Être
+à ce point complet n’est pas dans la nature. L’homme ne peut
+rien sur sa beauté, mais peut tout sur sa laideur. D’un profil
+hottentot vous ne ferez pas un profil romain, mais d’un nez grec
+vous pouvez faire un nez kalmouck. Il suffit d’oblitérer la
+racine du nez et d’épater les narines. Le bas latin du moyen âge
+n’a pas créé pour rien le verbe _denasare_. Gwynplaine enfant
+avait-il été assez digne d’attention pour qu’on s’occupât de lui
+au point de modifier son visage? Pourquoi pas? ne fut-ce que
+dans un but d’exhibition et de spéculation. Selon toute
+apparence, d’industrieux manieurs d’enfants avaient travaillé à
+cette figure. Il semblait évident qu’une science mystérieuse,
+probablement occulte, qui était à la chirurgie ce que l’alchimie
+est à la chimie, avait ciselé cette chair, à coup sûr dans le
+très bas âge, et créé, avec préméditation, ce visage. Cette
+science, habile aux sections, aux obtusions et aux ligatures,
+avait fendu la bouche, débridé les lèvres, dénudé les gencives,
+distendu les oreilles, décloisonné les cartilages, désordonné les
+sourcils et les joues, élargi le muscle zygomatique, estompé les
+coutures et les cicatrices, ramené la peau sur les lésions, tout
+en maintenant la face à l’état béant, et de cette sculpture
+puissante et profonde était sorti ce masque, Gwynplaine.
+
+On ne naît pas ainsi.
+
+Quoi qu’il en fût, Guynplaine était admirablement réussi.
+
+Gwynplaine était un don fait par la providence à la tristesse des
+hommes. Par quelle providence? Y a-t-il une providence Démon
+comme il y a une providence Dieu? Nous posons la question sans
+la résoudre.
+
+Gwynplaine était saltimbanque. Il se faisait voir en public.
+Pas d’effet comparable au sien. Il guérissait les hypocondries
+rien qu’en se montrant. Il était à éviter pour des gens en
+deuil, confus et forcés, s’ils l’apercevaient, de rire
+indécemment. Un jour le bourreau vint, et Gwynplaine le fit
+rire. On voyait Gwynplaine, on se tenait les côtes; il parlait,
+on se roulait à terre. Il était le pôle opposé du chagrin.
+Spleen était à un bout, et Gwynplaine à l’autre.
+
+Aussi était-il parvenu rapidement, dans les champs de foire et
+dans les carrefours, à une fort satisfaisante renommée d’homme
+horrible.
+
+C’est en riant que Guynplaine faisait rire. Et pourtant il ne
+riait pas. Sa face riait, sa pensée non. L’espèce de visage
+inouï que le hasard ou une industrie bizarrement spéciale lui
+avait façonné, riait tout seul. Gwynplaine ne s’en mêlait pas.
+Le dehors ne dépendait pas du dedans. Ce rire qu’il n’avait
+point mis sur son front, sur ses joues, sur ses sourcils, sur sa
+bouche, il ne pouvait l’en ôter. On lui avait à jamais appliqué
+le rire sur le visage. C’était un rire automatique, et d’autant
+plus irrésistible qu’il était pétrifié. Personne ne se dérobait
+à ce rictus. Deux convulsions de la bouche sont communicatives,
+le rire et le bâillement. Par la vertu de la mystérieuse
+opération probablement subie par Gwynplaine enfant, toutes les
+parties de son visage contribuaient à ce rictus, toute sa
+physionomie y aboutissait, comme une roue se concentre sur le
+moyeu; toutes ses émotions, quelles qu’elles fussent,
+augmentaient cette étrange figure de joie, disons mieux,
+l’aggravaient. Un étonnement qu’il aurait eu, une souffrance
+qu’il aurait ressentie, une colère qui lui serait survenue, une
+pitié qu’il aurait éprouvée, n’eussent fait qu’accroître cette
+hilarité des muscles; s’il eût pleuré, il eût ri; et, quoi que
+fit Gwynplaine, quoi qu’il voulût, quoi qu’il pensât, dès qu’il
+levait la tête, la foule, si la foule était là, avait devant les
+yeux cette apparition, l’éclat de rire foudroyant.
+
+Qu’on se figure une tête de Méduse gaie.
+
+Tout ce qu’on avait dans l’esprit était mis en déroute par cet
+inattendu, et il fallait rire.
+
+L’art antique appliquait jadis au fronton des théâtres de la
+Grèce une face d’airain joyeuse. Cette face s’appelait la
+Comédie. Ce bronze semblait rire et faisait rire, et était
+pensif. Toute la parodie, qui aboutit à la démence, toute
+l’ironie, qui aboutit à la sagesse, se condensaient et
+s’amalgamaient sur cette figure; la somme des soucis, des
+désillusions, des dégoûts et des chagrins se faisait sur ce front
+impassible, et donnait ce total lugubre, la gaîté; un coin de la
+bouche était relevé, du côté du genre humain, par la moquerie, et
+l’autre coin, du côté des dieux, par le blasphème; les hommes
+venaient confronter à ce modèle du sarcasme idéal l’exemplaire
+d’ironie que chacun a en soi; et la foule, sans cesse renouvelée
+autour de ce rire fixe, se pâmait d’aise devant l’immobilité
+sépulcrale du ricanement. Ce sombre masque mort de la comédie
+antique ajusté à un homme vivant, on pourrait presque dire que
+c’était là Gwynplaine. Cette tête infernale de l’hilarité
+implacable, il l’avait sur le cou. Quel fardeau pour les épaules
+d’un homme, le rire éternel!
+
+Rire éternel. Entendons-nous, et expliquons-nous. A en croire
+les manichéens, l’absolu plie par moments, et Dieu lui-même a des
+intermittences. Entendons-nous aussi sur la volonté. Qu’elle
+puisse jamais être tout à fait impuissante, nous ne l’admettons
+pas. Toute existence ressemble à une lettre, que modifie le
+post-scriptum. Pour Gwynplaine, le post-scriptum était ceci: à
+force de volonté, en y concentrant toute son attention, et à la
+condition qu’aucune émotion ne vînt le distraire et détendre la
+fixité de son effort, il pouvait parvenir à suspendre l’éternel
+rictus de sa face et à y jeter une sorte de voile tragique, et
+alors on ne riait plus devant lui, on frissonnait.
+
+Cet effort, Gwyynplaine, disons-le, ne le faisait presque jamais,
+car c’était une fatigue douloureuse et une tension insupportable.
+Il suffisait d’ailleurs de la moindre distraction et de la
+moindre émotion pour que, chassé un moment, ce rire, irrésistible
+comme un reflux, reparût sur sa face, et il était d’autant plus
+intense que l’émotion, quelle qu’elle fût, était plus forte.
+
+A cette restriction près, le rire de Gwynplaine était éternel.
+
+On voyait Gwynplaine, on riait. Quand on avait ri, on détournait
+la tête. Les femmes surtout avaient horreur. Cet homme était
+effroyable. La convulsion bouffonne était comme un tribut payé;
+on la subissait joyeusement, mais presque mécaniquement. Après
+quoi, une fois le rire refroidi, Gwynplaine, pour une femme,
+était insupportable à voir et impossible à regarder.
+
+Il était du reste grand, bien fait, agile, nullement difforme, si
+ce n’est de visage. Ceci était une indication de plus parmi les
+présomptions qui laissaient entrevoir dans Gwynplaine plutôt une
+création de l’art qu’une œuvre de la nature. Gwynplaine, beau
+de corps, avait probablement été beau de figure. En naissant, il
+avait dû être un enfant comme un autre. On avait conservé le
+corps intact et seulement retouché la face. Gwynplaine avait été
+fait exprès.
+
+C’était là du moins la vraisemblance.
+
+On lui avait laissé les dents. Les dents sont nécessaires au
+rire. La tête de mort les garde.
+
+L’opération faite sur lui avait dû être affreuse. Il ne s’en
+souvenait pas, ce qui ne prouvait point qu’il ne l’eût pas subie.
+Cette sculpture chirurgicale n’avait pu réussir que sur un enfant
+tout petit, et par conséquent ayant peu conscience de ce qui lui
+arrivait, et pouvant aisément prendre une plaie pour une maladie.
+En outre, dès ce temps-là, on se le rappelle, les moyens
+d’endormir le patient et de supprimer la souffrance étaient
+connus. Seulement, à cette époque, on les appelait magie.
+Aujourd’hui on les appelle anesthésie.
+
+Outre ce visage, ceux qui l’avaient élevé lui avaient donné des
+ressources de gymnaste et d’athlète; ses articulations, utilement
+disloquées, et propres à des flexions en sens inverse, avaient
+reçu une éducation de clown et pouvaient, comme des gonds de
+porte, se mouvoir dans tous les sens. Dans son appropriation au
+métier de saltimbanque rien n’avait été négligé.
+
+Ses cheveux avaient été teints couleur d’ocre une fois pour
+toutes; secret qu’on a retrouvé de nos jours. Les jolies femmes
+en usent; ce qui enlaidissait autrefois est aujourd’hui jugé bon
+pour embellir. Gwynplaine avait les cheveux jaunes. Cette
+peinture des cheveux, apparemment corrosive, les avait laissés
+laineux et bourrus au toucher. Ce hérissement fauve, plutôt
+crinière que chevelure, couvrait et cachait un profond crâne fait
+pour contenir de la pensée, L’opération quelconque, qui avait ôté
+l’harmonie au visage et mis toute cette chair en désordre,
+n’avait pas eu prise sur la boîte osseuse. L’angle facial de
+Gwynplaine était puissant et surprenant. Derrière ce rire il y
+avait une âme, faisant, comme nous tous, un songe.
+
+Du reste, ce rire était pour Gwynplaine tout un talent. Il n’y
+pouvait rien, et il en tirait parti. Au moyen de ce rire, il
+gagnait sa vie.
+
+Gwynplaine--on l’a sans doute déjà reconnu--était cet enfant
+abandonné un soir d’hiver sur la côte de Portland, et recueilli
+dans une pauvre cahute roulante à Weymouth.
+
+
+
+
+II
+
+DEA
+
+
+L’enfant était à cette heure un homme. Quinze ans s’étaient
+écoulés. On était en 1705. Gwynplaine touchait à ses vingt-cinq
+ans.
+
+Ursus avait gardé avec lui les deux enfants. Cela avait fait un
+groupe nomade.
+
+Ursus et Homo avaient vieilli. Ursus était devenu tout à fait
+chauve. Le loup grisonnait. L’âge des loups n’est pas fixé
+comme l’âge des chiens. Selon Molin, il y a des loups qui vivent
+quatrevingts ans, entre autres le petit koupara, _caviae vorus_,
+et le loup odorant, _canis nubilus_ de Say.
+
+La petite fille trouvée sur la femme morte était maintenant une
+grande créature de seize ans, pâle avec des cheveux bruns, mince,
+frêle, presque tremblante à force de délicatesse et donnant la
+peur de la briser, admirablement belle, les yeux pleins de
+lumière, aveugle.
+
+La fatale nuit d’hiver, qui avait renversé la mendiante et son
+enfant dans la neige, avait fait coup double. Elle avait tué la
+mère et aveuglé la fille.
+
+La goutte sereine avait à jamais paralysé les prunelles de cette
+fille, devenue femme à son tour. Sur son visage, à travers
+lequel le jour ne passait point, les coins des lèvres tristement
+abaissés exprimaient ce désappointement amer. Ses yeux, grands
+et clairs, avaient cela d’étrange qu’éteints pour elle, pour les
+autres ils brillaient. Mystérieux flambeaux allumés n’éclairant
+que le dehors. Elle donnait de la lumière, elle qui n’en avait
+pas. Ces yeux disparus resplendissaient. Cette captive des
+ténèbres blanchissait le milieu sombre où elle était. Du fond de
+son obscurité incurable, de derrière ce mur noir qu’on nomme la
+cécité, elle jetait un rayonnement. Elle ne voyait pas hors
+d’elle le soleil et l’on voyait en elle son âme.
+
+Son regard mort avait on ne sait quelle fixité céleste.
+
+Elle était la nuit, et de cette ombre irrémédiable amalgamée à
+elle-même, elle sortait astre.
+
+Ursus, maniaque de noms latins, l’avait baptisée Dea. Il avait
+un peu consulté son loup; il lui avait dit: Tu représentes
+l’homme, je représente la bête; nous sommes le monde d’en bas;
+cette petite représentera le monde d’en haut. Tant de faiblesse,
+c’est la toute-puissance. De cette façon l’univers complet,
+humanité, bestialité, divinité, sera dans notre cahute.--Le loup
+n’avait pas fait d’objection.
+
+Et c’est ainsi que l’enfant trouvé s’appelait Dea.
+
+Quant à Gwynplaine, Ursus n’avait pas eu la peine de lui inventer
+un nom. Le matin même du jour où il avait constaté le
+défigurement du petit garçon et la cécité de la petite fille, il
+avait demandé:--Boy, comment t’appelles-tu?
+
+Et le garçon avait répondu:--On m’appelle Gwynplaine.
+
+--Va pour Gwynplaine, avait dit Ursus.
+
+Dea assistait Gwynplaine dans ses exercices.
+
+Si la misère humaine pouvait être résumée, elle l’eût été par
+Gwynplaine et Dea. Ils semblaient être nés chacun dans un
+compartiment du sépulcre; Gwynplaine dans l’horrible, Dea dans le
+noir. Leurs existences étaient faites avec des ténèbres d’espèce
+différente, prises dans les deux côtés formidables de la vie.
+Ces ténèbres, Dea les avait en elle et Gwynplaine les avait sur
+lui. Il y avait du fantôme dans Dea et du spectre dans
+Gwynplaine. Dea était dans le lugubre, et Gwynplaine dans le
+pire. Il y avait pour Gwynplaine voyant, une possibilité
+poignante qui n’existait pas pour Dea aveugle, se comparer aux
+autres hommes. Or, dans une situation comme celle de Gwynplaine,
+en admettant qu’il cherchât à s’en rendre compte, se comparer,
+c’était ne plus se comprendre. Avoir, comme Dea, un regard vide
+d’où le monde est absent, c’est une suprême détresse, moindre
+pourtant que celle-ci: être sa propre énigme; sentir aussi
+quelque chose d’absent qui est soi-même; voir l’univers et ne pas
+se voir. Dea avait un voile, la nuit, et Gwynplaine avait un
+masque, sa face. Chose inexprimable, c’était avec sa propre
+chair que Gwynplaine était masqué. Quel était son visage, il
+l’ignorait. Sa figure était dans l’évanouissement. On avait mis
+sur lui un faux lui-même. Il avait pour face une disparition.
+Sa tête vivait et son visage était mort. Il ne se souvenait pas
+de l’avoir vu. Le genre humain, pour Dea comme pour Gwynplaine,
+était un fait extérieur; ils en étaient loin; elle était seule,
+il était seul; l’isolement de Dea était funèbre, elle ne voyait
+rien; l’isolement de Gwynplaine était sinistre, il voyait tout.
+Pour Dea, la création ne dépassait point l’ouïe et le toucher; le
+réel était borné, limité, court, tout de suite perdu; elle
+n’avait pas d’autre infini que l’ombre. Pour Gwynplaine, vivre,
+c’était avoir à jamais la foule devant soi et hors de soi. Dea
+était la proscrite de la lumière; Gwynplaine était le banni de la
+vie. Certes, c’étaient là deux désespérés. Le fond de la
+calamité possible était touché. Ils y étaient, lui comme elle.
+Un observateur qui les eût vus eût senti sa rêverie s’achever en
+une incommensurable pitié. Que ne devaient-ils pas souffrir? Un
+décret de malheur pesait visiblement sur ces deux créatures
+humaines, et jamais la fatalité, autour de deux êtres qui
+n’avaient rien fait, n’avait mieux arrangé la destinée en torture
+et la vie en enfer.
+
+Ils étaient dans un paradis.
+
+Ils s’aimaient.
+
+Gwynplaine adorait Dea. Dea idolâtrait Gwynplaine.
+
+--Tu es si beau! lui disait-elle.
+
+
+
+
+III
+
+«OCULOS NON HABET ET VIDET»
+
+
+Une seule femme sur la terre voyait Gwynplaiae. C’était cette
+aveugle.
+
+Ce que Gwynplaine avait été pour elle, elle le savait par Ursus,
+à qui Gwynplaine avait raconté sa rude marche de Portland à
+Weymouth, et les agonies mêlées à son abandon, Elle savait que,
+toute petite, expirante sur sa mère expirée, tétant un cadavre,
+un être, un peu moins petit qu’elle, l’avait ramassée; que cet
+être, éliminé et comme enseveli sous le sombre refus universel,
+avait entendu son cri; que, tous étant sourds pour lui, il
+n’avait pas été sourd pour elle; que cet enfant, isolé, faible,
+rejeté, sans point d’appui ici-bas, se traînant dans le désert,
+épuisé de fatigue, brisé, avait accepté des mains de la nuit ce
+fardeau, un autre enfant; que lui, qui n’avait point de part à
+attendre dans cette distribution obscure qu’on appelle le sort,
+il s’était chargé d’une destinée; que, dénûment, angoisse et
+détresse, il s’était fait providence; que, le ciel se fermant, il
+avait ouvert son cœur; que, perdu, il avait sauvé; que, n’ayant
+pas de toit ni d’abri, il avait été asile; qu’il s’était fait
+mère et nourrice; que, lui qui était seul au monde, il avait
+répondu au délaissement par une adoption; que, dans les ténèbres,
+il avait donné cet exemple; que, ne se trouvant pas assez
+accablé, il avait bien voulu de la misère d’un autre par
+surcroît; que sur cette terre où il semblait qu’il n’y eût rien
+pour lui, il avait découvert le devoir; que là où tous eussent
+hésité, il avait avancé; que là où tous eussent reculé, il avait
+consenti; qu’il avait mis sa main dans l’ouverture du sépulcre et
+qu’il l’en avait retirée, elle, Dea; que, demi-nu, il lui avait
+donné son bâillon, parce qu’elle avait froid; qu’affamé, il avait
+songé à la faire boire et manger; que pour cette petite, ce petit
+avait combattu la mort; qu’il l’avait combattue sous toutes les
+formes, sous la forme hiver et neige, sous la forme solitude,
+sous la forme terreur, sous la forme froid, faim et soif, sous la
+forme ouragan; que pour elle, Dea, ce titan de dix ans avait
+livré bataille à l’immensité nocturne. Elle savait qu’il avait
+fait cela, enfant, et que maintenant, homme, il était sa force à
+elle débile, sa richesse à elle indigente, sa guérison à elle
+malade, son regard à elle aveugle. A travers les épaisseurs
+inconnues par qui elle se sentait tenue à distance, elle
+distinguait nettement ce dévouement, cette abnégalion, ce
+courage. L’héroïsme, dans la région immatérielle, a un contour.
+Elle saisissait ce contour sublime; dans l’inexprimable
+abstraction où vit une pensée que n’éclaire pas le soleil, elle
+percevait ce mystérieux linéament de la vertu. Dans cet
+entourage de choses obscures mises en mouvement qui était la
+seule impression que lui fît la réalité, dans cette stagnation
+inquiète de la créature passive toujours au guet du péril
+possible, dans cette sensation d’être là sans défense qui est
+toute la vie de l’aveugle, elle constatait au-dessus d’elle
+Gwynplaine, Guynplaine jamais refroidi, jamais absent, jamais
+éclipsé, Gwynplaine attendri, secourable et doux; Dea
+tressaillait de certitude et de reconnaissance, son anxiété
+rassurée aboutissait à l’extase, et de ses yeux pleins de
+ténèbres elle contemplait au zénith de son abîme cette bonté,
+lumière profonde.
+
+Dans l’idéal, la bonté, c’est le soleil; et Gwynplaine
+éblouissait Dea.
+
+Pour la foule, qui a trop de têtes pour avoir une pensée et trop
+d’yeux pour avoir un regard, pour la foule qui, surface
+elle-même, s’arrête aux surfaces, Gwynplaine était un clown, un
+bateleur, un saltimbanque, un grotesque, un peu plus et un peu
+moins qu’une bête. La foule ne connaissait que le visage.
+
+Pour Dea, Gwynplaine était le sauveur qui l’avait ramassée dans
+la tombe et emportée dehors, le consolateur qui lui faisait la
+vie possible, le libérateur dont elle sentait la main dans la
+sienne en ce labyrinthe qui est la cécité; Gwynplaine était le
+frère, l’ami, le guide, le soutien, le semblable d’en haut,
+l’époux ailé et rayonnant, et là où la multitude voyait le
+monstre, elle voyait l’archange.
+
+C’est que Dea, aveugle, apercevait l’âme.
+
+
+
+
+IV
+
+LES AMOUREUX ASSORTIS
+
+
+Ursus, philosophe, comprenait. Il approuvait la fascination de
+Dea.
+
+--L’aveugle voit l’invisible.
+
+Il disait:
+
+--La conscience est vision.
+
+Il regardait Gwynplaine, et il grommelait:
+
+--Demi-monstre, mais demi-dieu.
+
+Gwynplaine, de son côté, était enivré de Dea. Il y a l’œil
+invisible, l’esprit, et l’œil visible, la prunelle. Lui, c’est
+avec l’œil visible qu’il la voyait. Dea avait l’éblouissement
+idéal, Gwynplaine avait l’éblouissement réel. Gwynplaine n’était
+pas laid, il était effrayant; il avait devant lui son contraste.
+Autant il était terrible, autant Dea était suave. Il était
+l’horreur, elle était la grâce. Il y avait du rêve en Dea. Elle
+semblait un songe ayant un peu pris corps. Il y avait dans toute
+sa personne, dans sa structure éolienne, dans sa fine et souple
+taille inquiète comme le roseau, dans ses épaules peut-être
+invisiblement ailées, dans les rondeurs discrètes de son contour
+indiquant le sexe, mais à l’âme plutôt qu’aux sens, dans sa
+blancheur qui était presque de la transparence, dans l’auguste
+occlusion sereine de son regard divinement fermé à la terre, dans
+l’innocence sacrée de son sourire, un voisinage exquis de l’ange,
+et elle était tout juste assez femme.
+
+Gwynplaine, nous l’avons dit, se comparait, et il comparait Dea.
+
+Son existence, telle qu’elle était, était le résultat d’un double
+choix inouï. C’était le point d’intersection des deux rayons
+d’en bas et d’en haut, du rayon noir et du rayon blanc. La même
+miette peut être becquetée à la fois par les deux becs du mal et
+du bien, l’un donnant la morsure, l’autre le baiser. Gwynplaine
+était cette miette, atome meurtri et caressé. Gwynplaine était
+le produit d’une fatalité, compliquée d’une providence. Le
+malheur avait mis le doigt sur lui, le bonheur aussi. Deux
+destinées extrêmes composaient son sort étrange. Il y avait sur
+lui un anathème et une bénédiction. Il était le maudit élu. Qui
+était-il? Il ne le savait. Quand il se regardait, il voyait un
+inconnu. Mais cet inconnu était monstrueux. Gwynplaine vivait
+dans une sorte de décapitation, ayant un visage qui n’était pas
+lui. Ce visage était épouvantable, si épouvantable qu’il
+amusait. Il faisait tant peur qu’il faisait rire. Il était
+infernalement bouffon. C’était le naufrage de la figure humaine
+dans un mascaron bestial. Jamais on n’avait vu plus totale
+éclipse de l’homme sur le visage humain, jamais parodie n’avait
+été plus complète, jamais ébauche plus affreuse n’avait ricané
+dans un cauchemar, jamais tout ce qui peut repousser une femme
+n’avait été plus hideusement amalgamé dans un homme; l’infortuné
+cœur, masqué et calomnié par cette face, semblait à jamais
+condamné à la solitude sous ce visage comme sous un couvercle de
+tombe. Eh bien, non! où s’était épuisée la méchanceté inconnue,
+la bonté invisible à son tour se dépensait. Dans ce pauvre
+déchu, tout à coup relevé, à côté de tout ce qui repousse elle
+mettait ce qui attire, dans l’écueil elle mettait l’aimant, elle
+faisait accourir à tire d’aile vers cet abandonné une âme, elle
+chargeait la colombe de consoler le foudroyé, et elle faisait
+adorer la difformité par la beaulé.
+
+Pour que cela fût possible, il fallait que la belle ne vît pas le
+défiguré. Pour ce bonheur, il fallait ce malheur. La providence
+avait fait Dea aveugle.
+
+Gwynplaine se sentait vaguement l’objet d’une rédemption.
+Pourquoi la persécution? il l’ignorait. Pourquoi le rachat? il
+l’ignorait. Une auréole était venue se poser sur sa flétrissure;
+c’est tout ce qu’il savait. Ursus, quand Gwynplaine avait été en
+âge de comprendre, lui avait lu et expliqué le texte du docteur
+Conquest _de Denasatis_, et, dans un autre in-folio, _Hugo
+Plagon[1]_, le passage _nares habens mutilas_; mais Ursus s’était
+prudemment abstenu «d’hypothèses», et s’était bien gardé de
+conclure quoi que ce soit. Des suppositions étaient possibles,
+la probabilité d’une voie de fait sur l’enfance de Gwynplaine
+était entrevue; mais pour Gwynplaine il n’y avait qu’une
+évidence, le résultat. Sa destinée était de vivre sous un
+stigmate. Pourquoi ce stigmate? pas de réponse. Silence et
+solitude autour de Gwynplainwe. Tout était fuyant dans les
+conjectures qu’on pouvait ajuster à cette réalité tragique, et,
+excepté le fait terrible, rien n’était certain. Dans cet
+accablement, Dea intervenait; sorte d’interposition céleste entre
+Gwynplaine et le désespoir. Il percevait, ému et comme
+réchauffé, la douceur de cette fille exquise tournée vers son
+horreur; l’étonnement paradisiaque attendrissait sa face
+draconienne; fait pour l’effroi, il avait cette exception
+prodigieuse d’être admiré et adoré dans l’idéal par la lumière,
+et, monstre, il sentait sur lui la contemplation d’une étoile.
+
+ [1] _Versio Gallica Will, Tyrii,_ bb. II, cap. xxiii.
+
+Gwynplaine et Dea, c’était un couple, et ces deux cœurs
+pathétiques s’adoraient. Un nid, et deux oiseaux; c’était là
+leur histoire. Ils avaient fait leur rentrée dans la loi
+universelle qui est de se plaire, de se chercher et de se
+trouver. De sorte que la haine s’était trompée. Les
+persécuteurs de Gwynplaine, quels qu’ils fussent, l’énigmatique
+acharnement, de quelque part qu’il vînt, avaient manqué leur but.
+On avait voulu faire un désespéré, on avait fait un enchanté. On
+l’avait d’avance fiancé à une plaie guérissante. On l’avait
+prédestiné à être consolé par une affliction. La tenaille de
+bourreau s’était doucement faite main de femme. Gwynplaine était
+horrible, artificiellement horrible, horrible de la main des
+hommes; on avait espéré l’isoler à jamais, de la famille d’abord,
+s’il avait une famille, de l’humanité ensuite; enfant, on avait
+fait de lui une ruine, mais cette ruine, la nature l’avait
+reprise comme elle reprend toutes les ruines; cette solitude, la
+nature l’avait consolée comme elle console toutes les solitudes;
+la nature vient au secours de tous les abandons; là où tout
+manque, elle se redonne tout entière; elle refleurit et reverdit
+sur tous les écroulements; elle a le lierre pour les pierres et
+l’amour pour les hommes. Générosité profonde de l’ombre.
+
+
+
+
+V
+
+LE BLEU DANS LE NOIR
+
+
+Ainsi vivaient l’un par l’autre ces infortunés, Déa appuyée,
+Gwynplaine accepté.
+
+Cette orpheline avait cet orphelin. Cette infirme avait ce
+difforme.
+
+Ces veuvages s’épousaient.
+
+Une ineffable action de grâces se dégageait de ces deux
+détresses. Elles remerciaient.
+
+Qui?
+
+L’immensité obscure.
+
+Remercier devant soi, c’est assez. L’action de grâces a des
+ailes et va où elle doit aller. Votre prière en sait plus long
+que vous.
+
+Que d’hommes ont cru prier Jupiter et ont prié Jéhovah! Que de
+croyants aux amulettes sont écoutés par l’infini! Combien
+d’athées ne s’aperçoivent pas que, par le seul fait d’être bons
+et tristes, ils prient Dieu!
+
+Gwynplaine et Dea étaient reconnaissants.
+
+La difformité, c’est l’expulsion. La cécité, c’est le précipice.
+L’expulsion était adoptée; le précipice était habitable.
+
+Gwynplaine voyait descendre vers lui en pleine lumière, dans un
+arrangement de destinée qui ressemblait à la mise en perspective
+d’un songe, une blanche nuée de beauté ayant la forme d’une
+femme, une vision radieuse dans laquelle il y avait un cœur, et
+cette apparition, presque nuage et pourtant femme, l’étreignait,
+et cette vision l’embrassait, et ce cœur voulait bien de lui;
+Gwynplaine n’était plus difforme, étant aimé; une rose demandait
+la chenille en mariage, sentant dans cette chenille le papillon
+divin; Gwynplaine, le rejeté, était choisi.
+
+Avoir son nécessaire, tout est là. Gwynplaine avait le sien.
+Dea avait le sien.
+
+L’abjection du défiguré, allégée et comme sublimée, se dilatait
+en ivresse, en ravissement, en croyance; et une main venait
+au-devant de la sombre hésitation de l’aveugle dans la nuit.
+
+C’était la pénétration de deux détresses dans l’idéal, celle-ci
+absorbant celle-là. Deux exclusions s’admettaient. Deux lacunes
+se combinaient pour se compléter. Ils se tenaient par ce qui
+leur manquait. Par où l’un était pauvre, l’autre était riche.
+Le malheur de l’un faisait le trésor de l’autre. Si Dea n’eût
+pas été aveugle, eût-elle choisi Gwynplaine? Si Gwynplaine n’eût
+pas été défiguré, eût-il préféré Dea? Elle probablement n’eût
+pas plus voulu du difforme que lui de l’infirme. Quel bonheur
+pour Dea que Gwynplaine fût hideux! Quelle chance pour
+Gwynplaine que Dea fût aveugle! En dehors de leur appareillement
+providentiel, ils étaient impossibles. Un prodigieux besoin l’un
+de l’autre était au fond de leur amour. Gwynplaine sauvait Dea.
+Dea sauvait Gwynplaine. Rencontre de misères produisant
+l’adhérence. Embrassement d’engloutis dans le gouffre. Rien de
+plus étroit, rien de plus désespéré, rien de plus exquis.
+Gwynplaine avait une pensée:
+
+--Que serais-je sans elle?
+
+Dea avait une pensée:
+
+--Que serais-je sans lui?
+
+Ces deux exils aboutissaient à une patrie; ces deux fatalités
+incurables, le stigmate de Gwynplaine, la cécité de Dea,
+opéraient leur jonction dans le contentement. Ils se
+suffisaient, ils n’imaginaient rien au delà d’eux-mêmes; se
+parler était un délice, s’approcher était une béatitude; à force
+d’intuition réciproque, ils en étaient venus à l’unité de
+rêverie; ils pensaient à deux la même pensée. Quand Gwynplaine
+marchait, Dea croyait entendre un pas d’apothéose, Ils se
+serraient l’un contre l’autre dans une sorte de clair-obscur
+sidéral plein de parfums, de lueurs, de musiques, d’architectures
+lumineuses, de songes; ils s’appartenaient; ils se savaient
+ensemble à jamais dans la même joie et dans la même extase; et
+rien n’était étrange comme cette construction d’un éden par deux
+damnés.
+
+Ils étaient inexprimablement heureux.
+
+Avec leur enfer ils avaient fait du ciel; telle est votre
+puissance, amour!
+
+Dea entendait rire Gwynplaine. Et Gwynplaine voyait Dea sourire.
+
+Ainsi la félicité idéale était trouvée, la joie parfaite de la
+vie était réalisée, le mystérieux problème du bonheur était
+résolu. Et par qui? par deux misérables.
+
+Pour Gwynplaine Dea était la splendeur. Pour Dea Gwynplaine
+était la présence.
+
+La présence, profond mystère qui divinise l’invisible et d’où
+résulte cet autre mystère, la confiance. Il n’y a dans les
+religions que cela d’irréductible. Mais cet irréductible suffit.
+On ne voit pas l’immense être nécessaire; on le sent.
+
+Gwynplaine était la religion de Dea.
+
+Parfois, éperdue d’amour, elle se mettait à genoux devant lui,
+sorte de belle prêtresse adorant un gnome de pagode, épanoui.
+
+Figurez-vous l’abîme, et au milieu de l’abîme une oasis de
+clarté, et dans cette oasis ces deux êtres hors de la vie,
+s’éblouissant.
+
+Pas de pureté comparable à ces amours. Dea ignorait ce que
+c’était qu’un baiser, bien que peut-être elle le désirât; car la
+cécité, surtout d’une femme, a ses rêves, et, quoique tremblante
+devant les approches de l’inconnu, ne les hait pas toutes. Quant
+à Gwynplaine, la jeunesse frissonnante le rendait pensif; plus il
+se sentait ivre, plus il était timide; il eût pu tout oser avec
+cette compagne de son premier âge, avec cette ignorante de la
+faute comme de la lumière, avec cette aveugle qui voyait une
+chose, c’est qu’elle l’adorait. Mais il eût cru voler ce qu’elle
+lui eût donné; il se résignait avec une mélancolie satisfaite à
+aimer angéliquement, et le sentiment de sa difformité se
+résolvait en une pudeur auguste.
+
+Ces heureux habitaient l’idéal. Ils y étaient époux à distance
+comme les sphères. Ils échangeaient dans le bleu l’effluve
+profond qui dans l’infini est l’attraction et sur la terre le
+sexe. Ils se donnaient des baisers d’âme.
+
+Ils avaient toujours eu la vie commune. Ils ne se connaissaient
+pas autrement qu’ensemble. L’enfance de Dea avait coïncidé avec
+l’adolescence de Gwynplaine. Ils avaient grandi côte à côte.
+Ils avaient longtemps dormi dans le même lit, la cahute n’étant
+point une vaste chambre à coucher. Eux sur le coffre, Ursus sur
+le plancher; voilà quel était l’arrangement. Puis un beau jour,
+Dea étant encore petite, Gwynplaine s’était vu grand, et c’est du
+côté de l’homme qu’avait commencé la honte. Il avait dit à
+Ursus: Je veux dormir à terre, moi aussi. Et, le soir venu, il
+s’était étendu près du vieillard, sur la peau d’ours. Alors Dea
+avait pleuré. Elle avait réclamé son camarade de lit. Mais
+Gwynplaine, devenu inquiet, car il commençait à aimer, avait tenu
+bon. A partir de ce moment, il s’était mis à coucher sur le
+plancher avec Ursus. L’été, dans les belles nuits, il couchait
+dehors, avec Homo. Dea avait treize ans qu’elle n’était pas
+encore résignée. Souvent le soir elle disait; Gwynplaine, viens
+près de moi; cela me fera dormir. Un homme à côté d’elle était
+un besoin du sommeil de l’innocente. La nudité, c’est de se voir
+nu; aussi ignorait-elle la nudité. Ingénuité d’Arcadie ou
+d’Otaïti. Dea sauvage faisait Gwynplaine farouche. Il arrivait
+parfois à Dea, étant déjà presque jeune fille, de se peigner ses
+longs cheveux, assise sur son lit, sa chemise défaite et à demi
+tombante, laissant voir la statue féminine ébauchée et un vague
+commencement d’Eve, et d’appeler Gwynplaine. Gwynplaine
+rougissait, baissait les yeux, ne savait que devenir devant cette
+chair naïve, balbutiait, détournait la tête, avait peur, et s’en
+allait, et ce Daphnis des ténèbres prenait la fuite devant cette
+Chloë de l’ombre.
+
+Telle était cette idylle éclose dans une tragédie.
+
+Ursus leur disait:
+
+--Vieilles brutes, adorez-vous.
+
+
+
+
+VI
+
+URSUS INSTITUTEUR, ET URSUS TUTEUR
+
+
+Ursus ajoutait:
+
+--Je leur ferai un de ces jours un mauvais tour. Je les
+marierai.
+
+Ursus faisait à Gwynplaine la théorie de l’amour. Il lui disait:
+
+--L’amour, sais-tu comment le bon Dieu allume ce feu-là? Il met
+la femme en bas, le diable entre deux; l’homme sur le diable.
+Une allumette, c’est-à-dire un regard, et voilà que tout flambe.
+
+--Un regard n’est pas nécessaire, répondait Guynplaine, songeant
+à Dea.
+
+Et Ursus répliquait:
+
+--Dadais! est-ce que les âmes, pour se regarder, ont besoin des
+yeux?
+
+Parfois Ursus était bon diable. Gwynplaine, par moments, éperdu
+de Dea jusqu’à en devenir sombre, se garait d’Ursus comme d’un
+témoin. Un jour Ursus lui dit:
+
+--Bah! ne te gêne pas. En amour le coq se montre.
+
+--Mais l’aigle se cache, répondit Gwynplaine. Dans d’autres
+instants, Ursus se disait en aparté:
+
+--Il est sage de mettre des bâtons dans les roues du char de
+Cythérée. Ils s’aiment trop. Cela peut avoir des inconvénients.
+Obvions à l’incendie. Modérons ces cœurs.
+
+Et Ursus avait recours à des avertissements de ce genre, parlant
+à Gwynplaine quand Dea dormait, et à Dea quand Gwynplaine avait
+le dos tourné:
+
+--Dea, il ne faut pas trop t’attacher à Gwynplaine. Vivre dans
+un autre est périlleux. L’égoïsme est une bonne racine du
+bonheur. Les hommes, ça échappe aux femmes. Et puis, Gwynplaine
+peut finir par s’infatuer. Il a tant de succès! tu ne le
+figures pas le succès qu’il a!
+
+--Gwynplaine, les disproportions ne valent rien. Trop de laideur
+d’un côté, trop de beauté de l’autre, cela doit donner à
+réfléchir. Tempère ton ardeur, mon boy. Ne t’enthousiasme pas
+trop de Dea. Te crois-tu sérieusement fait pour elle? Mais
+considère donc ta difformité et sa perfection. Vois la distance
+entre elle et toi. Elle a tout, cette Dea! quelle peau blanche,
+quels cheveux, des lèvres qui sont des fraises, et son pied!
+quant à sa main! Ses épaules sont d’une courbe exquise, le
+visage est sublime, elle marche, il sort d’elle de la lumière, et
+ce parler grave avec ce son de voix charmant! et avec tout cela
+songer que c’est une femme! elle n’est pas si sotte que d’être
+un ange. C’est la beauté absolue. Dis-toi tout cela pour te
+calmer.
+
+De là des redoublements d’amour entre Dea et Gwynplaine, et Ursus
+s’étonnait de son insuccès, un peu comme quelqu’un qui dirait:
+
+--C’est singulier, j’ai beau jeter de l’huile sur le feu, je ne
+parviens pas à l’éteindre.
+
+Les éteindre, moins même, les refroidir, le voulait-il? non
+certes. Il eût été bien attrapé s’il avait réussi. Au fond, cet
+amour, flamme pour eux, chaleur pour lui, le ravissait. Mais il
+faut bien taquiner un peu ce qui nous charme. Cette
+taquinerie-là, c’est ce que les hommes appellent la sagesse.
+
+Ursus avait été pour Gwynplaine et Dea à peu près père et mère.
+Tout en murmurant, il les avait élevés; tout en grondant, il les
+avait nourris. Cette adoption ayant fait la cahute roulante plus
+lourde, il avait du s’atteler plus fréquemment avec Homo pour la
+traîner.
+
+Disons que, les premières années passées, quand Gywnplaine fut
+presque grand et Ursus tout à fait vieux, c’avait été le tour de
+Gwynplaine de traîner Ursus.
+
+Ursus, en voyant grandir Gwynplaine, avait tiré l’horoscope de sa
+difformité.--_On a fait ta fortune_, lui avait-il dit.
+
+Cette famille d’un vieillard, de deux enfants et d’un loup, avait
+formé, tout en rôdant, un groupe de plus en plus étroit.
+
+La vie errante n’avait pas empêché l’éducation. Errer, c’est
+croître, disait Ursus. Gwynplaine étant évidemment fait pour
+être «montré dans les foires», Ursus avait cultivé en lui le
+saltimbanque, et dans ce saltimbanque il avait incrusté de son
+mieux la science et la sagesse. Ursus, en arrêt devant le masque
+ahurissant de Gwynplaine, grommelait: Il a été bien commencé.
+C’est pourquoi il l’avait complété par tous les ornements de la
+philosophie et du savoir.
+
+Il répétait souvent à Gwynplaine:--Sois un philosophe. Être
+sage, c’est être invulnérable. Tel que tu me vois, je n’ai
+jamais pleuré. Force de ma sagesse. Crois-tu que, si j’avais
+voulu pleurer, j’aurais manqué d’occasion?
+
+Ursus, dans ses monologues écoutés par le loup, disait:--J’ai
+enseigné à Gwynplaine Tout, y compris le latin, et à Dea Rien, y
+compris la musique.--Il leur avait appris à tous deux à chanter.
+Il avait lui-même un joli talent sur la muse de blé, une petite
+flûte de ce temps-là. Il en jouait agréablement, ainsi que de la
+chiffonie, sorte de vielle de mendiant, que la chronique de
+Bertrand Duguesclin qualifie «instrument truand», et qui est le
+point de départ de la symphonie. Ces musiques attiraient le
+monde. Ursus montrait à la foule sa chiffonie et disait:--En
+latin _organistrum_.
+
+Il avait enseigné à Dea et à Gwynplaine le chant selon la méthode
+d’Orphée et d’Égide Binchois. Il lui était arrivé plus d’une
+fois de couper les leçons de ce cri d’enthousiasme:--Orphée,
+musicien de la Grèce! Binchois, musicien de la Picardie!
+
+Ces complications d’éducation soignée n’avaient pas occupé les
+deux enfants au point de les empêcher de s’adorer. Ils avaient
+grandi en mêlant leurs cœurs, comme deux arbrisseaux plantés
+près, en devenant arbres, mêlent leurs branches.
+
+--C’est égal, murmurait Ursus, je les marierai.
+
+Et il bougonnait en aparté:
+
+--Il m’ennuient avec leur amour.
+
+Le passé, le peu qu’ils en avaient du moins, n’existait point
+pour Guynplaine et Dea. Ils en savaient ce qu’Ursus leur en
+avait dit. Ils appelaient Ursus «Père».
+
+Gwynplaine n’avait souvenir de son enfance que comme d’un passage
+de démons sur son berceau. Il en avait une impression comme
+d’avoir été trépigné dans l’obscurité sous des pieds difformes.
+Était-ce exprès, ou sans le vouloir? il l’ignorait. Ce qu’il se
+rappelait nettement, et dans les moindres détails, c’était la
+tragique aventure de son abandon. La trouvaille de Dea faisait
+pour lui de cette nuit lugubre une date radieuse.
+
+La mémoire de Dea était, plus encore que celle de Gwynplaine,
+dans la nuée. Si petite, tout s’était dissipé. Elle se
+rappelait sa mère comme une chose froide. Avait-elle vu le
+soleil? Peut-être. Elle faisait effort pour replonger son
+esprit dans cet évanouissement qui était derrière elle. Le
+soleil? qu’était-ce? Elle se souvenait d’on ne sait quoi de
+lumineux et de chaud que Gwynplaine avait remplacé.
+
+Ils se disaient des choses à voix basse. Il est certain que
+roucouler est ce qu’il y a de plus important sur la terre. Dea
+disait à Gwynplaine: La lumière, c’est quand tu parles.
+
+Une fois, n’y tenant plus, Gwynplaine, apercevant à travers une
+manche de mousseline le bras de Dea, effleura de ses lèvres cette
+transparence. Bouche difforme, baiser idéal. Dea sentit un
+ravissement profond. Elle devint toute rose. Ce baiser d’un
+monstre fit l’aurore sur ce beau front plein de nuit. Cependant
+Gwynplaine soupirait avec une sorte de terreur, et, comme la
+gorgère de Dea s’entre-bâillait, il ne pouvait s’empêcher de
+regarder des blancheurs visibles par cette ouverture de paradis.
+
+Dea releva sa manche et tendit à Gwynplaine son bras nu en
+disant: Encore! Gwynplaine se tira d’affaire par l’évasion.
+
+Le lendemain ce jeu recommençait, avec des variantes. Glissement
+céleste dans ce doux abîme qui est l’amour.
+
+Ce sont là des choses auxquelles le bon Dieu, en sa qualité de
+vieux philosophe, sourit.
+
+
+
+
+VII
+
+LA CÉCITÉ DONNE DES LEÇONS DE CLAIRVOYANCE
+
+
+Parfois Gwynplaine s’adressait des reproches. Il se faisait de
+son bonheur un cas de conscience. Il s’imaginait que se laisser
+aimer par cette femme qui ne pouvait le voir, c’était la tromper.
+Que dirait-elle si ses yeux s’ouvraient tout à coup? comme ce
+qui l’attire la repousserait! comme elle reculerait devant son
+effroyable amant! quel-cri! quelles mains voilant son visage!
+quelle fuite! Un pénible scrupule le harcelait. Il se disait
+que, monstre, il n’avait pas droit à l’amour. Hydre idolâtrée
+par l’astre, il était de son devoir d’éclairer cette étoile
+aveugle.
+
+Une fois il dit à Dea:
+
+--Tu sais que je suis très laid.
+
+--Je sais que tu es sublime, répondit-elle.
+
+Il reprit:
+
+--Quand tu entends tout le monde rire, c’est de moi qu’on rit,
+parce que je suis horrible.
+
+--Je t’aime, lui dit Dea.
+
+Après un silence, elle ajouta:
+
+--J’étais dans la mort; tu m’as remise dans la vie. Toi là,
+c’est le ciel à côté de moi. Donne-moi ta main, que je touche
+Dieu!
+
+Leurs mains se cherchèrent et s’étreignirent, et ils ne dirent
+plus une parole, rendus silencieux par la plénitude de s’aimer.
+
+Ursus, bourru, avait entendu. Le lendemain, comme ils étaient
+tous trois ensemble, il dit:
+
+--D’ailleurs Dea est laide aussi.
+
+Le mot manqua son effet. Dea et Gwynplaine n’écoutaient pas.
+Absorbés l’un dans l’autre, ils percevaient rarement les
+épiphonèmes d’Ursus. Ursus était profond en pure perte.
+
+Cette fois pourtant la précaution d’Ursus «Dea est laide aussi»
+indiquait chez cet homme docte une certaine science de la femme.
+Il est certain que Gwynplaine avait fait, loyalement, une
+imprudence. Dit à une toute autre femme et à une toute autre
+aveugle que Dea, le mot: Je suis laid eût pu être dangereux.
+Être aveugle et amoureux, c’est être deux fois aveugle. Dans
+cette situation-là on fait des songes; l’illusion est le pain du
+songe; ôter l’illusion à l’amour, c’est lui ôter l’aliment. Tous
+les enthousiasmes entrent utilement dans sa formation; aussi bien
+l’admiration physique que l’admiration morale. D’ailleurs, il ne
+faut jamais dire à une femme de mot difficile à comprendre. Elle
+rêve là-dessus. Et souvent elle rêve mal. Une énigme dans une
+rêverie fait du dégât. La percussion d’un mot qu’on a laissé
+tomber désagrège ce qui adhérait. Il arrive parfois que, sans
+qu’on sache comment, parce qu’il a reçu le choc obscur d’une
+parole en l’air, un cœur se vide insensiblement. L’être qui
+aime s’aperçoit d’une baisse dans son bonheur. Rien n’est
+redoutable comme cette exsudation lente de vase fêlé.
+
+Heureusement Dea n’était point de cette argile. La pâte à faire
+toutes les femmes n’avait point servi pour elle. C’était une
+nature rare que Dea. Le corps était fragile, le cœur non. Ce
+qui était le fond de son être, c’était une divine persévérance
+d’amour.
+
+Tout le creusement que produisit en elle le mot de Gwynplaine
+aboutit à lui faire dire un jour cette parole:
+
+--Être laid, qu’est-ce que cela? c’est faire du mal. Gwynplaine
+ne fait que du bien. Il est beau.
+
+Puis, toujours sous cette forme d’interrogation familière aux
+enfants et aux aveugles, elle reprit:
+
+--Voir? qu’appelez-vous voir, vous autres! moi, je ne vois pas,
+je sais. Il paraît que voir, cela cache.
+
+--Que veux-tu dire? demanda Gwynplaine.
+
+Dea répondit:
+
+--Voir est une chose qui cache le vrai.
+
+--Non, dit Gwynplaine.
+
+--Mais si! répliqua Dea, puisque tu dis que tu es laid!
+
+Elle songea un moment, et ajouta:
+
+--Menteur!
+
+Et Gwynplaine avait cette joie d’avoir avoué et de n’être pas
+cru. Sa conscience était en repos, son amour aussi.
+
+Ils étaient arrivés ainsi, elle à seize ans, lui à près de
+vingt-cinq.
+
+Ils n’étaient pas, comme on dirait aujourd’hui, «plus avancés»
+que le premier jour. Moins; puisque, l’on s’en souvient, ils
+avaient eu leur nuit de noces, elle âgée de neuf mois, lui de dix
+ans. Une sorte de sainte enfance continuait dans leur amour;
+c’est ainsi qu’il arrive parfois que le rossignol attardé
+prolonge son chant de nuit jusque dans l’aurore.
+
+Leurs caresses n’allaient guère au delà des mains pressées, et
+parfois du bras nu effleuré. Une volupté doucement bégayante
+leur suffisait.
+
+Vingt-quatre ans, seize ans. Cela fit qu’un matin, Ursus, ne
+perdant pas de vue son «mauvais tour», leur dit:
+
+--Un de ces jours vous choisirez une religion.
+
+--Pourquoi faire? demanda Gwynplaine.
+
+--Pour vous marier.
+
+--Mais c’est fait, répondit Dea.
+
+Dea ne comprenait point qu’on pût être mari et femme plus qu’ils
+ne l’étaient.
+
+Au fond, ce contentement chimérique et virginal, ce naïf
+assouvissement de l’âme par l’âme, ce célibat pris pour mariage,
+ne déplaisait point à Ursus. Ce qu’il en disait, c’était parce
+qu’il faut bien parler. Mais le médecin qu’il y avait en lui
+trouvait Dea, sinon trop jeune, du moins trop délicate et trop
+frêle pour ce qu’il appelait «l’hyménée en chair et en os».
+
+Cela viendrait toujours assez tôt.
+
+D’ailleurs, mariés, ne l’étaient-ils point? Si l’indissoluble
+existait quelque part, n’était-ce pas dans cette cohésion,
+Gwynplaine et Dea? Chose admirable, ils étaient adorablement
+jetés dans les bras l’un de l’autre par le malheur. Et comme si
+ce n’était pas assez de ce premier lien, sur le malheur était
+venu se rattacher, s’enrouler et se serrer l’amour. Quelle force
+peut jamais rompre la chaîne de fer consolidée par le nœud de
+fleurs?
+
+Certes, les inséparables étaient là.
+
+Dea avait la beauté; Gwynplaine avait la lumière. Chacun
+apportait sa dot; et ils faisaient plus que le couple, ils
+faisaient la paire; séparés seulement par l’innocence,
+interposition sacrée.
+
+Cependant Gwynplaine avait beau rêver et s’absorber le plus qu’il
+pouvait dans la contemplation de Dea et dans le for intérieur de
+son amour, il était homme. Les lois fatales ne s’éludent point.
+Il subissait, comme toute l’immense nature, les fermentations
+obscures voulues par le créateur. Cela parfois, quand il
+paraissait en public, lui faisait regarder les femmes qui étaient
+dans la foule; mais il détournait tout de suite ce regard en
+contravention, et il se hâtait de rentrer, repentant, dans son
+âme.
+
+Ajoutons que l’encouragement manquait. Sur le visage de toutes
+les femmes qu’il regardait il voyait l’aversion, l’antipathie, la
+répugnance, le rejet. Il était clair qu’aucune autre que Dea
+n’était possible pour lui. Cela l’aidait à se repentir.
+
+
+
+
+VIII
+
+NON SEULEMENT LE BONHEUR, MAIS LA PROSPÉRITÉ
+
+
+Que de choses vraies dans les contes! La brûlure du diable
+invisible qui vous touche, c’est le remords d’une mauvaise
+pensée.
+
+Chez Gwynplaine, la mauvaise pensée ne parvenait point à éclore,
+et il n’y avait jamais de remords. Mais il y avait parfois
+regret.
+
+Vagues brumes de la conscience.
+
+Qu’était-ce? Rien.
+
+Leur bonheur était complet. Tellement complet qu’ils n’étaient
+même plus pauvres.
+
+De 1689 à 1704 une transfiguration avait eu lieu.
+
+Il arrivait parfois, en cette année 1704, qu’à la nuit tombante,
+dans telle ou telle petite ville du littoral, un vaste et lourd
+fourgon, traîné par deux chevaux robustes, faisait son entrée.
+Cela ressemblait à une coque de navire qu’on aurait renversée, la
+quille pour toit, le pont pour plancher, et mise sur quatre
+roues. Les roues étaient égales toutes quatre et hautes comme
+des roues de fardier. Roues, timon et fourgon, tout était
+badigeonné en vert, avec une gradation rhythmique de nuances qui
+allait du vert bouteille pour les roues au vert pomme pour la
+toiture. Cette couleur verte avait fini par faire remarquer
+cette voiture, et elle était connue dans les champs de foire; on
+l’appelait la Green-Box, ce qui veut dire la Boîte-Verte. Cette
+Green-Box n’avait que deux fenêtres, une à chaque extrémité, et à
+l’arrière une porte avec marchepied. Sur le toit, d’un tuyau
+peint en vert comme le reste, sortait une fumée. Cette maison en
+marche était toujours vernie à neuf et lavée de frais. A
+l’avant, sur un strapontin adhérent au fourgon, et ayant pour
+porte la fenêtre, au-dessus de la croupe des chevaux, à côté d’un
+vieillard qui tenait les guides et dirigeait l’attelage, deux
+femmes bréhaignes, c’est-à-dire bohémiennes, vêtues en déesses,
+sonnaient de la trompette. L’ébahissement des bourgeois
+contemplait et commentait cette machine, fièrement cahotante.
+
+C’était l’ancien établissement d’Ursus, amplifié par le succès,
+et de tréteau promu théâtre.
+
+Une espèce d’être entre chien et loup était enchaîné sous le
+fourgon. C’était Homo.
+
+Le vieux cocher qui menait les hackneys était la personne même du
+philosophe.
+
+D’où venait cette croissance de la cahute misérable en berlingot
+olympique?
+
+De ceci: Gwynplaine était célèbre.
+
+C’était avec un flair vrai de ce qui est la réussite parmi les
+hommes qu’Ursus avait dit à Gwynplaine: On a fait ta fortune.
+
+Ursus, on s’en souvient, avait fait de Gwynplaine son élève. Des
+inconnus avaient travaillé le visage. Il avait, lui, travaillé
+l’intelligence, et derrière ce masque si bien réussi il avait mis
+le plus qu’il avait pu de pensée. Dès que l’enfant grandi lui en
+avait paru digne, il l’avait produit sur la scène, c’est-à-dire
+sur le devant de la cahute. L’effet de cette apparition avait
+été extraordinaire. Tout de suite les passants avaient admiré.
+Jamais on n’avait rien vu de comparable à ce surprenant mime du
+rire. On ignorait comment ce miracle d’hilarité communîcable
+était obtenu, les uns le croyaient naturel, les autres le
+déclaraient artificiel, et, les conjectures s’ajoutant à la
+réalité, partout, dans les carrefours, dans les marchés, dans
+toutes les stations de foire et de fête, la foule se ruait vers
+Gwynplaine. Grâce à cette «great attraction», il y avait eu dans
+la pauvre escarcelle du groupe nomade pluie de liards d’abord,
+ensuite de gros sous, et enfin de shellings. Un lieu de
+curiosité épuisé, on passait à l’autre. Rouler n’enrichit pas
+une pierre, mais enrichit une cahute; et d’année en année, de
+ville en ville, avec l’accroissement de la taille et de la
+laideur de Gwynplaine, la fortune prédite par Ursus était venue.
+
+--Quel service on t’a rendu là, mon garçon! disait Ursus.
+
+Cette «fortune» avait permis à Ursus, administrateur du succès de
+Gwynplaine, de faire construire la charrette de ses rêves,
+c’est-à-dire un fourgon assez vaste pour porter un théâtre et
+semer la science et l’art dans les carrefours. De plus, Ursus
+avait pu ajouter au groupe composé de lui, d’Homo, de Gwynplaine
+et de Dea, deux chevaux et deux femmes, lesquelles étaient dans
+la troupe déesses, nous venons de le dire, et servantes. Un
+frontispice mythologique était utile alors à une baraque de
+bateleurs.--Nous sommes un temple errant, disait Ursus.
+
+Ces deux bréhaignes, ramassées par le philosophe dans le
+pêle-mêle nomade des bourgs et faubourgs, étaient laides et
+jeunes, et s’appelaient, par la volonté d’Ursus, l’une Phoebé et
+l’autre Vénus. Lisez: _Fibi_ et _Vinos._ Attendu qu’il est
+convenable de se conformer à la prononciation anglaise.
+
+Phoebé faisait la cuisine et Vénus scrobait le temple.
+
+De plus, les jours de performance, elles habillaient Dea.
+
+En dehors de ce qui est, pour les bateleurs comme pour les
+princes, «la vie publique», Dea était comme Fibi et Vinos, vêtue
+d’une jupe florentine en toile fleurie et d’un capingot de femme
+qui, n’ayant pas de manches, laissait les bras libres. Ursus et
+Gwynplaine portaient des capingots d’hommes, et, comme les
+matelots de guerre, de grandes chausses à la marine. Gwynplaine
+avait en outre, pour les travaux et les exercices de force,
+autour du cou et sur les épaules une esclavine de cuir. Il
+soignait les chevaux. Ursus et Homo avaient soin l’un de
+l’autre.
+
+Dea, à force d’être habituée à la Green-Box, allait et venait
+dans l’intérieur de la maison roulante presque avec aisance, et
+comme si elle y voyait.
+
+L’œil qui eût pu pénétrer dans la structure intime et dans
+l’arrangement de cet édifice ambulant eût aperçu dans un angle,
+amarrée aux parois et immobile sur ses quatre roues, l’antique
+cahute d’Ursus mise à la retraite, ayant permission de se
+rouiller, et désormais dispensée de rouler comme Homo de traîner.
+
+Celte cahute, rencognée à l’arrière à droite de la porte, servait
+de chambre et de vestiaire à Ursus et à Gwynplaine. Elle
+contenait maintenant deux lits. Dans le coin vis-à-vis était la
+cuisine.
+
+Un aménagement de navire n’est pas plus concis et plus précis que
+ne l’était l’appropriation intérieure de la Green-Box. Tout y
+était casé, rangé, prévu, voulu.
+
+Le berlingot était coupé en trois compartiments cloisonnés. Les
+compartiments communiquaient par des baies libres et sans porte.
+Une pièce d’étoffe tombante les fermait à peu près. Le
+compartiment d’arrière était le logis des hommes, le compartiment
+d’avant était le logis des femmes, le compartiment du milieu,
+séparant les deux sexes, était le théâtre. Les effets
+d’orchestre et de machines étaient dans la cuisine. Une soupente
+sous la voussure du toit contenait les décors, et en ouvrant une
+trappe à cette soupente on démasquait des lampes qui produisaient
+des magies d’éclairage.
+
+Ursus était le poëte de ces magies. C’était lui qui faisait les
+pièces.
+
+Il avait des talents divers, il faisait des tours de passe-passe
+très particuliers. Outre les voix qu’il faisait entendre, il
+produisait toules sortes de choses inattendues, des chocs de
+lumière et d’obscurité, des formations spontanées de chiffres ou
+de mots à volonté sur une cloison, des clairs-obscurs mêlés
+d’évanouissements de figures, force bizarreries parmi lesquelles,
+inattentif à la foule qui s’émerveillait, il semblait méditer.
+
+Un jour, Gwynplaine lui avait dit:
+
+--Père, vous avez l’air d’un sorcier.
+
+Et Ursus avait répondu:
+
+--Cela tient peut-être à ce que je le suis.
+
+La Green-Box, fabriquée sur la savante épure d’Ursus, offrait ce
+raffinement ingénieux qu’entre les deux roues de devant et de
+derrière, le panneau central de la façade de gauche tournait sur
+charnière à l’aide d’un jeu de chaînes et de poulies, et
+s’abattait à volonté comme un pont-levis. En s’abattant il
+mettait en liberté trois supports fléaux à gonds qui, gardant la
+verticale pendant que le panneau s’abaissait, venaient se poser
+droits sur le sol comme les pieds d’une table, et soutenaient
+au-dessus du pavé, ainsi qu’une estrade, le panneau devenu
+plateau. En même temps le théâtre apparaissait, augmenté du
+plateau qui en faisait l’avant-scène. Celle ouverture
+ressemblait absolument à une bouche de l’enfer, au dire des
+prêcheurs puritains en plein vent qui s’en détournaient avec
+horreur. Il est probable que c’est pour une invention impie de
+ce genre que Solon donna des coups de bâton à Thespis.
+
+Thespis du reste a duré plus longtemps qu’on ne croit. La
+charrette-théâtre existe encore. C’est sur des théâtres roulants
+de ce genre qu’au seizième et au dix-septième siècle on a joué en
+Angleterre les ballets et ballades d’Amner et de Pilkington, en
+France les pastorales de Gilbert Colin, en Flandre, aux
+kermesses, les doubles-chœurs de Clément, dit Non Papa, en
+Allemagne l’Adam et Eve de Theiles, et en Italie les parades
+vénitiennes d’Animuccia et de Ca-Fossis, les sylves de Gesualdo,
+prince de Venouse, _le Satyre_ de Laura Guidiccioni, _le
+Désespoir de Philène, la Mort d’Ugolin_ de Vincent Galilée, père
+de l’astronome, lequel Vincent Galilée chantait lui-même sa
+musique en s’accompagnant de la viole de gambe, et tous ces
+premiers essais d’opéra italien qui, dès 1580, ont substitué
+l’inspiration libre au genre madrigalesque.
+
+Le chariot couleur d’espérance qui portait Ursus, Gwynplaine et
+leur fortune, et en tête duquel Fibi et Vinos trompettaient comme
+deux renommées, faisait partie de tout ce grand ensemble bohémien
+et littéraire. Thespis n’eût pas plus désavoué Ursus que Congrio
+n’eût désavoué Gwynplaine.
+
+A l’arrivée, sur les places des villages et des villes, dans les
+intervalles de la fanfare de Fibi et de Vinos, Ursus commentait
+les trompettes par des révélations instructives.
+
+--Cette symphonie est grégorienne, s’écriait-il. Citoyens
+bourgeois, le sacramentaire grégorien, ce grand progrès, s’est
+heurté en Italie contre le rit ambrosien, et en Espagne contre le
+rit mozarabique, et n’en a triomphé que difficilement.
+
+Après quoi, la Green-Box s’arrêtait dans un lieu quelconque du
+choix d’Ursus, et, le soir venu, le panneau avant-scène
+s’abaissait, le théâtre s’ouvrait, et la performance commençait.
+
+Le théâtre de la Green-Box représentait un paysage peint par
+Ursus qui ne savait pas peindre, ce qui fait qu’au besoin le
+paysage pouvait représenter un souterrain.
+
+Le rideau, ce que nous appelons la toile, était une triveline de
+soie à carreaux contrastés.
+
+Le public était dehors, dans la rue, sur la place, arrondi en
+demi-cercle devant le spectacle, sous le soleil, sous les
+averses, disposition qui faisait la pluie moins désirable pour
+les théâtres de ce temps-là que pour les théâtres d’à présent.
+Quand on le pouvait, on donnait les représentations dans une cour
+d’auberge, ce qui faisait qu’on avait autant de rangs de loges
+que d’étages de fenêtres. De cette manière, le théâtre étant
+plus clos, le public était plus payant.
+
+Ursus était de tout, de la pièce, de la troupe, de la cuisine, de
+l’orchestre. Vinos battait du carcaveau, dont elle maniait à
+merveille les baguettes, et Fibi pinçait de la morache, qui est
+une sorte de guiterne. Le loup avait été promu utilité. Il
+faisait décidément partie de «la compagnie», et jouait dans
+l’occasion des bouts de rôle. Souvent, quand ils paraissaient
+côte à côte sur le théâtre, Ursus et Homo, Ursus dans sa peau
+d’ours bien lacée, Homo dans sa peau de loup mieux ajustée
+encore, on ne savait lequel des deux était la bête; ce qui
+flattait Ursus.
+
+
+
+
+IX
+
+EXTRAVAGANCES QUE LES GENS SANS GOUT APPELLENT POÉSIE
+
+
+Les pièces d’Ursus étaient des interludes, genre un peu passé de
+mode aujourd’hui. Une de ces pièces, qui n’est pas venue jusqu’à
+nous, était intitulée _Ursus Rursus_. Il est probable qu’il y
+jouait le principal rôle. Une fausse sortie suivie d’une
+rentrée, c’était vraisemblablement le sujet, sobre et louable.
+
+Le titre des interludes d’Ursus était quelquefois en latin, comme
+on le voit, et la poésie quelquefois en espagnol. Les vers
+espagnols d’Ursus étaient rimés comme presque tous les sonnets
+castillans de ce temps-là. Cela ne gênait point le peuple.
+L’espagnol était alors une langue courante, et les marins anglais
+parlaient castillan de même que les soldats romains parlaient
+carthaginois. Voyez Plaute. D’ailleurs, au spectacle comme à la
+messe, la langue latine ou autre que l’auditoire ne comprenait
+pas, n’embarrassait personne. On s’en tirait en l’accompagnant
+gaîment de paroles connues. Notre vieille France gauloise
+particulièrement avait cette manière-là d’être dévote. A
+l’église, sur un _Immolatus_ les fidèles chantaient _Liesse
+prendrai_, et sur un _Sanctus_, _Baise-moi, ma mie_. Il fallut
+le concile de Trente pour mettre fin à ces familiarités.
+
+Ursus avait fait spécialement pour Gwynplaine un interlude, dont
+il était content. C’était son œuvre capitale. Il s’y était mis
+tout entier. Donner sa somme dans son produit, c’est le triomphe
+de quiconque crée. La crapaude qui fait un crapaud fait un
+chef-d’œuvre. Vous doutez? Essayez d’en faire autant.
+
+Ursus avait heaucoup léché cet interlude. Cet ourson était
+intitulé: _Chaos vaincu_.
+
+Voici ce que c’était:
+
+Un effet de nuit. Au moment où la triveline s’écartait, la foule
+massée devant la Green-Box ne voyait que du noir. Dans ce noir
+se mouvaient, à l’état reptile, trois formes confuses, un loup,
+un ours et un homme. Le loup était le loup, Ursus était l’ours,
+Gwynplaine était l’homme. Le loup et l’ours représentaient les
+forces féroces de la nature, les faims inconscientes, l’obscurité
+sauvage, et tous deux se ruaient sur Gwynplaine, et c’était le
+chaos combattant l’homme. On ne distinguait la figure d’aucun.
+Gwynplaine se débatait couvert d’un linceul, et son visage était
+caché par ses épais cheveux tombants. D’ailleurs tout était
+ténèbres. L’ours grondait, le loup grinçait, l’homme criait.
+L’homme avait le dessous, les deux bêtes l’accablaient; il
+demandait aide et secours, il jetait dans l’inconnu un profond
+appel. Il râlait. On assistait à cette agonie de l’homme
+ébauche, encore à peine distinct des brutes; c’était lugubre, la
+foule regardait haletante; une minute de plus, les fauves
+triomphaient, et le chaos allait résorber l’homme. Lutte, cris,
+hurlements, et tout à coup silence. Un chant dans l’ombre. Un
+souffle avait passé, on entendait une voix. Des musiques
+mystérieuses flottaient, accompagnant ce chant de l’invisible, et
+subitement, sans qu’on sut d’où ni comment, une blancheur
+surgissait. Cette blancheur était une lumière, cette lumière
+était une femme, cette femme était l’esprit. Dea, calme,
+candide, belle, formidable de sérénité et de douceur,
+apparaissait au centre d’un nimbe. Silhouette de clarté dans de
+l’aurore. La voix, c’était elle. Voix légère, profonde,
+ineffable. D’invisible faite visible, dans cette aube elle
+chantait. On croyait entendre une chanson d’ange ou un hymne
+d’oiseau. A cette apparition, l’homme, dressé dans un sursaut
+d’éblouissement, abattait ses deux poings sur les deux brutes
+terrassées.
+
+Alors la vision, portée sur un glissement difficile à comprendre
+et d’autant plus admiré, chantait ces vers, d’une pureté
+espagnole suffisante pour les matelots anglais qui écoutaient:
+
+ Ora! Hora!
+ De palabra
+ Nace razon,
+ Da luze el son[1].
+
+ [1] Prie! pleure! Du verbe naît la raison. Le chant crée la
+ lumière.
+
+Puis elle baissait les yeux au-dessous d’elle comme si elle eût
+vu un gouffre, et reprenait:
+
+ Noche quitta te de alli
+ El alba canta hallali[2].
+
+ [2] Nuit! va-t’en! L’aube chante hallali!
+
+A mesure qu’elle chantait, l’homme se levait de plus en plus, et,
+de gisant, il était maintenant agenouillé, les mains levées vers
+la vision, ses deux genoux posés sur les deux bêtes immobiles et
+comme foudroyées. Elle continuait, tournée vers lui:
+
+ Es menester a cielos ir,
+ Y tu que llorabas reir[3].
+
+ [3] Il faut aller au ciel,--et rire, toi qui pleurais.
+
+Et s’approchant, avec une majesté d’astre, elle ajoutait:
+
+ Gebra barzon!
+ Dexa, monstro,
+ A tu negro
+ Caparazon[4].
+
+ [4] Brise le joug!--quitte, monstre,--ta noire--carapace.
+
+Et elle lui posait la main sur le front.
+
+Alors une autre voix s’élevait, plus profonde et par conséquent
+plus douce encore, voix navrée et ravie, d’une gravité tendre et
+farouche, et c’était le chant humain répondant au chant sidéral.
+Gwynplaine, toujours agenouillé dans l’obscurité sur l’ours et le
+loup vaincus, la tête sous la main de Dea, chantait:
+
+ O ven! ama!
+ Eres alma,
+ Soy corazon[5].
+
+ [5] Oh! viens! aime!--tu es âme,--je suis cœur.
+
+Et brusquement, dans cette ombre, un jet de lumière frappait
+Gwynplaine en pleine face.
+
+On voyait dans ces ténèbres le monstre épanoui.
+
+Dire la commotion de la foule est impossible. Un soleil de rire
+surgissant, tel était l’effet. Le rire naît de l’inattendu, et
+rien de plus inattendu que ce dénoûment. Pas de saisissement
+comparable à ce soufflet de lumière sur ce masque bouffon et
+terrible. On riait autour de ce rire; partout, en haut, en bas,
+sur le devant, au fond, les hommes, les femmes, les vieilles
+faces chauves, les roses figures d’enfants, les bons, les
+méchants, les gens gais, les gens tristes, tout le monde; et même
+dans la rue, les passants, ceux qui ne voyaient pas, en entendant
+rire, riaient. Et ce rire s’achevait en battements de mains et
+en trépignements. La triveline refermée, on rappelait Gwynplaine
+avec frénésie. De là un succès énorme. Avez-vous vu _Chaos
+vaincu?_ On courait à Gwynplaine. Les insouciances venaient
+rire, les mélancolies venaient rire, les mauvaises consciences
+venaient rire. Rire si irrésistible que par moments il pouvait
+sembler maladif. Mais s’il y a une peste que l’homme ne fuit
+pas, c’est la contagion de la joie. Le succès au surplus ne
+dépassait point la populace. Grosse foule, c’est petit peuple.
+On voyait _Chaos vaincu_ pour un penny. Le beau monde ne va pas
+où l’on va pour un sou.
+
+Ursus ne haïssait point cette œuvre, longtemps couvée par lui.
+
+--C’est dans le genre d’un nommé Shakespeare, disait-il avec
+ modestie.
+
+La juxtaposition de Dea ajoutait à l’inexprimable effet de
+Gwynplaine. Cette blanche figure à côté de ce gnome représentait
+ce qu’on pourrait appeler l’étonnement divin. Le peuple
+regardait Dea avec une sorte d’anxiété mystérieuse. Elle avait
+ce je ne sais quoi de suprême de la vierge et de la prêtresse,
+qui ignore l’homme et connaît Dieu. On voyait qu’elle était
+aveugle et l’on sentait qu’elle était voyante. Elle semblait
+debout sur le seuil du surnaturel. Elle paraissait être à moitié
+dans notre lumière et à moitié dans l’autre clarté. Elle venait
+travailler sur la terre, et travailler de la façon dont travaille
+le ciel, avec de l’aurore. Elle trouvait une hydre et faisait
+une âme. Elle avait l’air de la puissance créatrice, satisfaite
+et stupéfaite de sa création; on croyait voir sur son visage
+adorablement effaré la volonté de la cause et la surprise du
+résultat. On sentait qu’elle aimait son monstre. Le savait-elle
+monstre? Oui, puisqu’elle le touchait. Non, puisqu’elle
+l’acceptait. Toute cette nuit et tout ce jour mêlés se
+résolvaient dans l’esprit du spectateur en un clair-obscur où
+apparaissaient des perspectives infinies. Comment la divinité
+adhère à l’ébauche, de quelle façon s’accomplit la pénétration de
+l’âme dans la matière, comment le rayon solaire est un cordon
+ombilical, comment le défiguré se transfigure, comment l’informe
+devient paradisiaque, tous ces mystères entrevus compliquaient
+d’une émotion presque cosmique la convulsion d’hilarité soulevée
+par Gwynplaine. Sans aller au fond, car le spectateur n’aime
+point la fatigue de l’approfondissement, on comprenait quelque
+chose au delà de ce qu’on apercevait, et ce spectacle étrange
+avait une transparence d’avatar.
+
+Quant à Dea, ce qu’elle éprouvait échappe à la parole humaine.
+Elle se sentait au milieu d’une foule, et ne savait ce que
+c’était qu’une foule. Elle entendait une rumeur, et c’est tout.
+Pour elle une foule était un souffle; et au fond ce n’est que
+cela. Les générations sont des baleines qui passent. L’bomme
+respire, aspire et expire. Dans cette foule, Dea se sentait
+seule, et avait le frisson d’une suspension au-dessus d’un
+précipice. Tout à coup, dans ce trouble de l’innocent en
+détresse prêt à accuser l’inconnu, dans ce mécontentement de la
+chute possible, Dea, sereine pourtant, et supérieure à la vague
+angoisse du péril, mais intérieurement frémissante de son
+isolement, retrouvait sa certitude et son support; elle
+ressaisissait son fil de sauvetage dans l’univers des ténèbres,
+elle posait sa main sur la puissante tête de Gwynplaine. Joie
+inouïe! elle appuyait ses doigts roses sur cette forêt de
+cheveux crépus. La laine touchée éveille une idée de douceur.
+Dea touchait un mouton qu’elle savait être un lion. Tout son
+cœur se fondait en un ineffable amour. Elle se sentait hors de
+danger, elle trouvait le sauveur. Le public croyait voir le
+contraire. Pour les spectateurs, l’être sauvé, c’était
+Gwynplaine, et l’être sauveur, c’était Dea. Qu’importe! pensait
+Ursus, pour qui le cœur de Dea était visible. Et Dea, rassurée,
+consolée, ravie, adorait l’ange, pendant que le peuple
+contemplait le monstre, et subissait, fasciné lui aussi, mais en
+sens inverse, cet immense rire prométhéen.
+
+L’amour vrai ne se blase point. Étant tout âme, il ne peut
+s’attiédir. Une braise se couvre de cendre, une étoile non. Ces
+impressions exquises se renouvelaient tous les soirs pour Dea, et
+elle était prête à pleurer de tendresse pendant qu’on se tordait
+de rire. Autour d’elle, on n’était que joyeux; elle, elle était
+heureuse.
+
+Du reste l’effet de gaîté, dû au rictus imprévu et stupéfiant de
+Gwynplaine, n’était évidemment pas voulu par Ursus. Il eût
+préféré plus de sourire et moins de rire, et une admiration plus
+littéraire. Mais triomphe console. Il se réconciliait tous les
+soirs avec son succès excessif, en comptant combien les piles de
+farthings faisaient de shellings, et combien les piles de
+shellings faisaient de pounds. Et puis il se disait qu’après
+tout, ce rire passé, _Chaos vaincu_ se retrouvait au fond des
+esprits et qu’il leur en restait quelque chose. Il ne se
+trompait peut-être point tout à fait; le tassement d’une œuvre
+se fait dans le public. La vérité est que cette populace,
+attentive à ce loup, à cet ours, à cet homme, puis à cette
+musique, à ces hurlements domptés par l’harmonie, à cette nuit
+dissipée par l’aube, à ce chant dégageant la lumière, acceptait
+avec une sympathie confuse et profonde, et même avec un certain
+respect attendri, ce drame-poëme de _Chaos vaincu_, cette
+victoire de l’esprit sur la matière, aboutissant à la joie de
+l’homme.
+
+Tels étaient les plaisirs grossiers du peuple.
+
+Ils lui suffisaient. Le peuple n’avait pas le moyen d’aller aux
+«nobles matches» de la gentry, et ne pouvait, comme les seigneurs
+et gentilshommes, parier mille guinées pour Helmsgail contre
+Phelem-ghe-madone.
+
+
+
+
+X
+
+COUP D’ŒIL DE CELUI QUI EST HORS DE TOUT SUR LES CHOSES ET SUR
+LES HOMMES
+
+
+L’homme a une pensée, se venger du plaisir qu’on lui fait. De là
+le mépris pour le comédien.
+
+Cet être me charme, me divertit, m’enseigne, m’enchante, me
+console, me verse l’idéal, m’est agréable et utile, quel mal
+puis-je lui rendre? L’humiliation. Le dédain, c’est le soufflet
+à distance. Souffletons-le. Il me plaît, donc il est vil. Il
+me sert, donc je le hais. Où y a-t-il une pierre que je la lui
+jette? Prêtre, donne la tienne. Philosophe, donne la tienne.
+Bossuet, excommunie-le. Rousseau, insulte-le. Orateur,
+crache-lui les cailloux de ta bouche. Ours, lance-lui ton pavé.
+Lapidons l’arbre, meurtrissons le fruit, et mangeons-le. Bravo!
+et A bas! Dire les vers des poëtes, c’est être pestiféré.
+Histrion, va! mettons-le au carcan dans son succès.
+Achevons-lui son triomphe en huée. Qu’il amasse la foule et
+qu’il crée la solitude. Et c’est ainsi que les classes riches,
+dites hautes classes, ont inventé pour le comédien cette forme
+d’isolement, l’applaudissement.
+
+La populace est moins féroce. Elle ne haïssait point Gwynplaine.
+Elle ne le méprisait pas non plus. Seulement le dernier calfat
+du dernier équipage de la dernière caraque amarrée dans le
+dernier des ports d’Angleterre se considérait comme
+incommensurablement supérieur à cet amuseur de «la canaille», et
+estimait qu’un calfat est autant audessus d’un saltimbanque qu’un
+lord est au-dessus d’un calfat.
+
+Gwynplaine était donc, comme tous les comédiens, applaudi et
+isolé. Du reste, ici-bas tout succès est crime, et s’expie. Qui
+a la médaille a le revers.
+
+Pour Gwynplaine il n’y avait point de revers. En ce sens que les
+deux côtés de son succès lui agréaient. Il était satisfait de
+l’applaudissement, et content de l’isolement. Par
+l’applaudissement, il était riche; par l’isolement, il était
+heureux.
+
+Être riche, dans ces bas-fonds, c’est n’être plus misérable.
+C’est n’avoir plus de trous à ses vêtements, plus de froid dans
+son âtre, plus de vide dans son estomac. C’est manger à son
+appétit et boire à sa soif. C’est avoir tout le nécessaire, y
+compris un sou a donner a un pauvre. Cette richesse indigente,
+suffisante à la liberté, Gwynplaine l’avait.
+
+Du côté de l’âme, il était opulent. Il avait l’amour. Que
+pouvait-il désirer?
+
+Il ne désirait rien.
+
+La difformité de moins, il semble que ce pouvait être là une
+offre à lui faire. Comme il l’eût repoussée! Quitter ce masque
+et reprendre son visage, redevenir ce qu’il avait été peut-être,
+beau et charmant, certes, il n’eût pas voulu! Et avec quoi
+eût-il nourri Dea? que fût devenue la pauvre et douce aveugle
+qui l’aimait? Sans ce rictus qui faisait de lui un clown unique,
+il ne serait plus qu’un saltimbanque comme un autre, le premier
+équilibriste venu, un ramasseur de liards entre les fentes des
+pavés, et Dea n’aurait peut-être pas du pain tous les jours! Il
+se sentait avec un profond orgueil de tendresse le protecteur de
+cette infirme céleste. Nuit, Solitude, Dénûment, Impuissance,
+Ignorance, Faim et Soif, les sept gueules béantes de la misère se
+dressaient autour d’elle, et il était le saint Georges combattant
+ce dragon. Et il triomphait de la misère. Comment? par sa
+difformité. Par sa difformité, il était utile, secourable,
+victorieux, grand. Il n’avait qu’à se montrer, et l’argent
+venait. Il était le maître des foules; il se constatait le
+souverain des populaces. Il pouvait tout pour Dea. Ses besoins,
+il y pourvoyait; ses désirs, ses envies, ses fantaisies, dans la
+sphère limitée des souhaits possibles à un aveugle, il les
+contentait. Gwynplaine et Dea étaient, nous l’avons montré déjà,
+la providence l’un de l’autre. Il se sentait enlevé sur ses
+ailes, elle se sentait portée dans ses bras. Protéger qui vous
+aime, donner le nécessaire à qui vous donne les étoiles, il n’est
+rien de plus doux. Gwynplaine avait cette félicité suprême. Et
+il la devait à sa difformité. Cette difformité le faisait
+supérieur à tout. Par elle il gagnait sa vie, et la vie des
+autres; par elle il avait l’indépendance, la liberté, la
+célébrité, la satisfaction intime, la fierté. Dans cette
+difformité il était inaccessible. Les fatalités ne pouvaient
+rien contre lui au delà de ce coup où elles s’étaient épuisées,
+et qui lui avait tourné en triomphe. Ce fond du malheur était
+devenu un sommet élyséen. Gwynplaine était emprisonné dans sa
+difformité, mais avec Dea. C’était, nous l’avons dit, être au
+cachot dans le paradis. Il y avait entre eux et le monde des
+vivants une muraille. Tant mieux. Cette muraille les parquait,
+mais les défendait. Que pouvait-on contre Dea, que pouvait-on
+contre Gwynplaine, avec une telle fermeture de la vie autour
+d’eux? Lui ôter le succès? impossible. Il eût fallu lui ôter
+sa face. Lui ôter l’amour? impossible. Dea ne le voyait point.
+L’aveuglement de Dea était divinement incurable. Quel
+inconvénient avait pour Gwynplaine sa difformité? Aucun. Quel
+avantage avait-elle? Tous. Il était aimé malgré cette horreur,
+et peut-être à cause d’elle. Infirmité et difformité s’étaient,
+d’instinct, rapprochées et accouplées. Être aimé, est-ce que ce
+n’est pas tout? Gwynplaine ne songeait à sa défiguration qu’avec
+reconnaissance. Il était béni dans ce stigmate. Il le sentait
+avec joie imperdable et éternel, Quelle chance que ce bienfait
+fût irrémédiable! Tant qu’il y aurait des carrefours, des champs
+de foire, des routes où aller devant soi, du peuple en bas, du
+ciel en haut, on serait sûr de vivre, Dea ne manquerait de rien,
+on aurait l’amour! Gwynplaine n’eût pas changé de visage avec
+Apollon. Être monstre était pour lui la forme du bonheur.
+
+Aussi disions-nous en commençant que la destinée l’avait comblé.
+Ce réprouvé était un préféré.
+
+Il était si heureux qu’il en venait à plaindre les hommes autour
+de lui. Il avait de la pitié de reste. C’était d’ailleurs son
+instinct de regarder un peu dehors, car aucun homme n’est tout
+d’une pièce et une nature n’est pas une abstraction; il était
+ravi d’être muré, mais de temps en temps il levait la tête
+par-dessus le mur. Il n’en rentrait qu’avec plus de joie dans
+son isolement près de Dea, après avoir comparé.
+
+Que voyait-il autour de lui? Qu’était-ce que ces vivants dont
+son existence nomade lui montrait tous les échantillons, chaque
+jour remplacés par d’autres? Toujours de nouvelles foules, et
+toujours la même multitude. Toujours de nouveaux visages et
+toujours les mêmes infortunes. Une promiscuité de ruines.
+Chaque soir toutes les fatalités sociales venaient faire cercle
+autour de sa félicité.
+
+La Green-Box était populaire.
+
+Le bas prix appelle la basse classe. Ce qui venait à lui
+c’étaient les faibles, les pauvres, les petits. On allait à
+Gwynplaine comme on va au gin. On venait acheter pour deux sous
+d’oubli. Du haut de son tréteau, Gwynplaine passait en revue le
+sombre peuple. Son esprit s’emplissait de toutes ces apparitions
+successives de l’immense misère. La physionomie humaine est
+faite par la conscience et par la vie, et est la résultante d’une
+foule de creusements mystérieux. Pas une souffrance, pas une
+colère, pas une ignominie, pas un désespoir, dont Gwynplaine ne
+vît la ride. Ces bouches d’enfants n’avaient pas mangé. Cet
+homme était un père, cette femme était une mère, et derrière eux
+on devinait des familles en perdition. Tel visage sortait du
+vice et entrait au crime; et l’on comprenait le pourquoi:
+ignorance et indigence. Tel autre offrait une empreinte de bonté
+première raturée par l’accablement social et devenue haine. Sur
+ce front de vieille femme on voyait la famine; sur ce front de
+jeune fille on voyait la prostitution. Le même fait, offrant
+chez la jeune la ressource, et plus lugubre là. Dans cette cohue
+il y avait des bras, mais pas d’outils; ces travailleurs ne
+demandaient pas mieux, mais le travail manquait. Parfois près de
+l’ouvrier un soldat venait s’asseoir, quelquefois un invalide, et
+Gwynplaine apercevait ce spectre, la guerre. Ici Gwynplaine
+lisait chômage, là exploitation, là servitude. Sur certains
+fronts il constatait on ne sait quel refoulement vers
+l’animalité, et ce lent retour de l’homme à la bête produit en
+bas par la pression des pesanteurs obcures du bonheur d’en haut.
+Dans ces ténèbres, il y avait pour Gwynplaine un soupirail. Ils
+avaient, lui et Dea, du bonheur par un jour de souffrance. Tout
+le reste était damnation. Gwynplaine sentait au-dessus de lui le
+piétinement inconscient des puissants, des opulents, des
+magnifiques, des grands, des élus du hasard; au-dessous, il
+distinguait le tas de faces pâles des déshérités; il se voyait,
+lui et Dea, avec leur tout petit bonheur, si immense, entre deux
+mondes; en haut le monde allant et venant, libre, joyeux,
+dansant, foulant aux pieds; en haut, le monde qui marche; en bas,
+le monde sur qui l’on marche. Chose fatale, et qui indique un
+profond mal social, la lumière écrase l’ombre! Gwynplaine
+constatait ce deuil. Quoi! une destinée si reptile! L’homme se
+traînant ainsi! une telle adhérence à la poussière et à la
+fange, un tel dégoût, une telle abdication, et une telle
+abjection, qu’on a envie de mettre le pied dessus! de quel
+papillon cette vie terrestre est-elle donc la chenille? Quoi!
+dans cette foule qui a faim et qui ignore, partout, devant tous,
+le point d’interrogation du crime ou de la honte!
+l’inflexibilité des lois produisant l’amollissement des
+consciences! pas un enfant qui ne croisse pour le rapetissement!
+pas une vierge qui ne grandisse pour l’offre! pas une rose qui
+ne naisse pour la bave! Ses yeux parfois, curieux d’une
+curiosité émue, cherchaient à voir jusqu’au fond de cette
+obscurité où agonisaient tant d’efforts inutiles et où luttaient
+tant de lassitudes, familles dévorées par la société, mœurs
+torturées par les lois, plaies faites gangrènes par la pénalité,
+indigences rongées par l’impôt, intelligences à vau-l’eau dans un
+engloutissement d’ignorance, radeaux en détresse couverts
+d’affamés, guerres, disettes, râles, cris, disparitions; et il
+sentait le vague saisissement de cette poignante angoisse
+universelle. Il avait la vision de toute cette écume du malheur
+sur le sombre pêle-mêle humain. Lui, il était au port, et il
+regardait autour de lui ce naufrage. Par moment, il prenait dans
+ses mains sa tête défigurée, et songeait.
+
+Quelle folie que d’être heureux! comme on rêve! il lui venait
+des idées. L’absurde lui traversait le cerveau. Parce qu’il
+avait autrefois secouru un enfant, il sentait des velléités de
+secourir le monde. Des nuages de rêverie lui obscurcissaient
+parfois sa propre réalité; il perdait le sentiment de la
+proportion jusqu’à se dire: Que pourrait-on faire pour ce pauvre
+peuple? Quelquefois son absorption était telle qu’il le disait
+tout haut. Alors Ursus haussait les épaules et le regardait
+fixement. Et Gwynplaine continuait de rêver:--Oh! si j’étais
+puissant, comme je viendrais en aide aux malheureux! Mais que
+suis-je? un atome. Que puis-je? rien.
+
+Il se trompait. Il pouvait beaucoup pour les malheureux. Il les
+faisait rire.
+
+Et, nous l’avons dit, faire rire, c’est faire oublier. Quel
+bienfaiteur sur la terre, qu’un distributeur d’oubli!
+
+
+
+
+XI
+
+GWYNPLAINE EST DANS LE JUSTE, URSUS EST DANS LE VRAI
+
+
+Un philosophe est un espion. Ursus, guetteur de rêves, étudiait
+son élève. Nos monologues ont sur notre front une vague
+réverbération distincte au regard du physionomiste. C’est
+pourquoi ce qui se passait en Gwynplaine n’échappait point à
+Ursus. Un jour que Gwynplaine méditait, Ursus, le tirant par son
+capingot, s’écria:
+
+--Tu me fais l’effet d’un observateur, imbécile! Prends-y garde,
+cela ne te regarde pas. Tu as une chose à faire, aimer Dea. Tu
+es heureux de deux bonheurs: le premier, c’est que la foule voit
+ton museau, le second, c’est que Dea ne le voit pas. Ce bonheur
+que tu as, tu n’y as pas droit Nulle femme, voyant ta bouche,
+n’acceptera ton baiser. Et cette bouche qui fait ta fortune,
+cette face qui fait ta richesse, ça n’est pas à toi. Tu n’étais
+pas né avec ce visage-là. Tu l’as pris à la grimace qui est au
+fond de l’infini. Tu as volé son masque au diable. Tu es
+hideux, contente-toi de ce quine. Il y a dans ce monde, qui est
+une chose très bien faite, les heureux de droit et les heureux de
+raccroc. Tu es un heureux de raccroc. Tu es dans une cave où se
+trouve prise une étoile. La pauvre étoile est à toi. N’essaie
+pas de sortir de ta cave, et garde ton astre, araignée! Tu as
+dans la toile l’escarboucle Vénus. Fais-moi le plaisir d’être
+satisfait. Je te vois rêvasser, c’est idiot. Écoute, je vais te
+parler le langage de la vraie poésie: que Dea mange des tranches
+de bœuf et des côtelelles de mouton, dans six mois elle sera
+forte comme une turque; épouse-la tout net, et fais-lui un
+enfant, deux enfants, trois enfants, une ribambelle d’enfants.
+Voilà ce que j’appelle philosopher. De plus, on est heureux, ce
+qui n’est pas bête. Avoir des petits, c’est là le bleu. Aie des
+mioches, torche-les, mouche-les, couche-les, barbouille-les et
+débarbouille-les, que tout cela grouille autour de toi; s’ils
+rient, c’est bien; s’ils gueulent, c’est mieux; crier, c’est
+vivre; regarde-les téter à six mois, ramper à un an, marcher à
+deux ans, grandir à quinze ans, aimer à vingt ans. Qui a ces
+joies, a tout. Moi, j’ai manqué cela, c’est ce qui fait que je
+suis une brûte. Le bon Dieu, un faiseur de beaux poêmes, et qui
+est le premier des hommes de lettres, a dicté à son collaborateur
+Moïse: _Multipliez_! Tel est le texte. Multiplie, animal.
+Quant au monde, il est ce qu’il est; il n’a pas besoin de toi
+pour aller mal. N’en prends pas souci. Ne t’occupe pas de ce
+qui est dehors. Laisse l’horizon tranquille. Un comédien est
+fait pour être regardé, non pour regarder. Sais-tu ce qu’il y a
+dehors? les heureux de droit. Toi, je te le répète, tu es
+l’heureux du hasard. Tu es le filou du bonheur dont ils sont les
+propriétaires. Ils sont les légitimes, tu es l’intrus, tu vis en
+concubinage avec la chance. Que veux-tu de plus que ce que tu
+as? Que Schiboleth me soit en aide! ce polisson est un
+maroufle. Se multiplier par Dea, c’est pourtant agréable. Une
+telle félicité ressemble à une escroquerie. Ceux qui ont le
+bonheur ici-bas par privilège de là-haut n’aiment pas qu’on se
+permette d’avoir tant de joie audessous d’eux. S’ils te
+demandaient: de quel droit es-tu heureux? tu ne saurais que
+répondre. Tu n’as pas de patente, eux ils en ont une. Jupiter,
+Allah, Vishnou, Sabaoth, n’importe, leur a donné le visa pour
+être heureux. Crains-les. Ne te mêle pas d’eux afin qu’ils ne
+se mêlent pas de toi. Sais-tu ce que c’est, misérable, que
+l’heureux de droit? C’est un être terrible, c’est le lord. Ah!
+le lord, en voilà un qui a dû intriguer dans l’inconnu du diable
+avant d’être au monde, pour entrer dans la vie par cette
+porte-là! Comme il a dû lui être difficile de naître! Il ne
+s’est donné que cette peine-là, mais, juste ciel! c’en est une!
+obtenir du destin, ce butor aveugle, qu’il vous fasse d’emblée au
+berceau maître des hommes! corrompre ce buraliste pour qu’il
+vous donne la meilleure place au spectacle! Lis le memento qui
+est dans la cahute que j’ai mise à la retraite, lis ce bréviaire
+de ma sagesse, et tu verras ce que c’est que le lord. Un lord,
+c’est celui qui a tout et qui est tout. Un lord est celui qui
+existe au-dessus de sa propre nature; un lord est celui qui a,
+jeune, les droits du vieillard, vieux, les bonnes fortunes du
+jeune homme, vicieux, le respect des gens de bien, poltron, le
+commandement des gens de cœur, fainéant, le fruit du travail,
+ignorant, le diplôme de Cambridge et d’Oxford, bête, l’admiration
+des poëtes, laid, le sourire des femmes, Thersite, le casque
+d’Achille, lièvre, la peau du lion. N’abuse pas de mes paroles,
+je ne dis pas qu’un lord soit nécessairement ignorant, poltron,
+laid, bête et vieux; je dis seulement qu’il peut être tout cela
+sans que cela lui fasse du tort. Au contraire. Les lords sont
+les princes. Le roi d’Angleterre n’est qu’un lord, le premier
+seigneur de la seigneurie; c’est tout, c’est beaucoup. Les rois
+jadis s’appelaient lords; le lord de Danemark, le lord d’Irlande,
+le lord des Iles. Le lord de Norvège ne s’est appelé roi que
+depuis trois cents ans. Lucius, le plus ancien roi d’Angleterre,
+était qualifié par saint Télesphore _milord Lucius_. Les lords
+sont pairs, c’est-à-dire égaux. De qui? du roi. Je ne fais pas
+la faute de confondre les lords avec le parlement. L’assemblée
+du peuple, que les saxons, avant la conquête, intitulaient
+_wittenagemot_, les normands, après la conquête, l’ont intitulée
+_parliamentum_. Peu à peu on a mis le peuple à la porte. Les
+lettres closes du roi convoquant les communes portaient jadis _ad
+consilium impendendum_, elles portent aujourd’hui _ad
+consentiendum_. Les communes ont le droit de consentement. Dire
+oui est leur liberté. Les pairs peuvent dire non. Et la preuve,
+c’est qu’ils l’ont dit. Les pairs peuvent couper la tête au roi,
+le peuple point. Le coup de hache à Charles Ier est un
+empiétement, non sur le roi, mais sur les pairs, et l’on a bien
+fait de mettre aux fourches la carcasse de Cromwell. Les lords
+ont la puissance, pourquoi? parce qu’ils ont la richesse. Qui
+est-ce qui a feuilleté le Doomsday-book? C’est la preuve que les
+lords possèdent l’Angleterre, c’est le registre des biens des
+sujets dressé sous Guillaume le Conquérant, et il est sous la
+garde du chancelier de l’échiquier. Pour y copier quelque chose,
+on paie quatre sous par ligne. C’est un fier livre. Sais-tu que
+j’ai été docteur domestique chez un lord qui s’appelait Marmaduke
+et qui avait neuf cent mille francs de France de rente par an?
+Tire-toi de là, affreux crétin. Sais-tu que rien qu’avec les
+lapins des garennes du comte Lindsey on nourrirait toute la
+canaille des Cinq-ports? Aussi frottez-vous-y. On y met bon
+ordre. Tout braconnier est pendu. Pour deux longues oreilles
+poilues qui passaient hors de sa gibecière, j’ai vu accrocher à
+la potence un père de six enfants. Telle est la seigneurie. Le
+lapin d’un lord est plus que l’homme du bon Dieu. Les seigneurs
+sont, entends-tu, maraud? et nous devons le trouver bon. Et
+puis si nous le trouvons mauvais, qu’est-ce que cela leur fait?
+Le peuple faisant des objections! Plante lui-même n’approcherait
+pas de ce comique. Un philosophe serait plaisant s’il
+conseillait à cette pauvre diablesse de multitude de se récrier
+contre la largeur et la lourdeur des lords. Autant faire
+discuter par la chenille la patte de l’éléphant. J’ai vu un jour
+un hippopotame marcher sur une taupinière; il écrasait tout; il
+était innocent. Il ne savait même pas qu’il y eût des taupes, ce
+gros bonasse de mastodonte. Mon cher, des taupes qu’on écrase,
+c’est le genre humain. L’écrasement est une loi. Et crois-tu
+que la taupe elle-même n’écrase rien? Elle est le mastodonte du
+ciron, qui est le mastodonte du volvoce. Mais ne raisonnons pas.
+Mon garçon, les carrosses existent. Le lord est dedans, le
+peuple est sous la roue, le sage se range. Mets-toi de côté, et
+laisse passer. Quant à moi, j’aime les lords, et je les évite.
+J’ai vécu chez un. Cela suffit à la beauté de mes souvenirs. Je
+me rappelle son château, comme une gloire dans un nuage. Moi,
+mes rêves sont en arrière. Rien de plus admirable que
+Marmaduke-Lodge pour la grandeur, la belle symétrie, les riches
+revenus, les ornements et les accompagnements de l’édifice. Du
+reste, les maisons, hôtels et palais des lords offrent un recueil
+de ce qu’il y a de plus grand et magnifique dans ce florissant
+royaume. J’aime nos seigneurs. Je les remercie d’être opulents,
+puissants et prospères. Moi qui suis vêtu de ténèbres, je vois
+avec intérêt et plaisir cet échantillon de l’azur céleste qu’on
+appelle un lord. On entrait à Marmaduke-Lodge par une cour
+extrêmement spacieuse, qui faisait un carré long partagé en huit
+carreaux, fermés de balustrades, laissant de tous côtés un large
+chemin ouvert, avec une superbe fontaine hexagone au milieu, à
+deux bassins, couverte d’un dôme d’un ouvrage exquis à jour, qui
+était suspendu sur six colonnes. C’est là que j’ai connu un
+docte français, M. l’abbé du Cros, qui était de la maison des
+Jacobins de la rue Saint-Jacques. Il y avait à Marmaduke-Lodge
+une moitié de la bibliothèque d’Erpenius, dont l’autre moitié est
+à l’auditoire de théologie de Cambridge. J’y lisais des livres,
+assis sous le portail qui est enjolivé. Ces choses-là ne sont
+ordinairement vues que par un petit nombre de voyageurs curieux.
+Sais-tu, ridicule boy, que monseigneur William North, qui est
+lord Gray de Rolleston, et qui siège le quartorzième au banc des
+barons, a plus d’arbres de haute futaie dans sa montagne que tu
+n’as de cheveux sur ton horrible caboche? Sais-tu que lord
+Norreys de Rycott, qui est la même chose que le comte d’Abingdon,
+a un donjon carré de deux cents pieds de haut portant cette
+devise _Virtus ariete fortior_, ce qui a l’air de vouloir dire
+_la vertu est plus forte qu’un bélier_, mais ce qui veut dire,
+imbécile! _le courage est plus fort qu’une machine de guerre?_
+Oui, j’honore, accepte, respecte et révère nos seigneurs. Ce
+sont les lords qui, avec la majesté royale, travaillent à
+procurer et à conserver les avantages de la nation. Leur sagesse
+consommée éclate dans les conjonctures épineuses. La préséance
+sur tous, je voudrais bien voir qu’ils ne l’eussent pas. Ils
+l’ont. Ce qui s’appelle en Allemagne principauté et en Espagne
+grandesse, s’appelle pairie en Angleterre et en France. Comme on
+était en droit de trouver ce monde assex, misérable, Dieu a senti
+ou le bât le blessait, il a voulu prouver qu’il savait faire des
+gens heureux, et il a créé les lords pour donner satisfaction aux
+philosophes. Cette création-là corrige l’autre, et tire
+d’affaire le bon Dieu. C’est pour lui une sortie décente d’une
+fausse position. Les grands sont grands. Un pair en parlant de
+lui-même dit _nos_. Un pair est un pluriel. Le roi qualifie les
+pairs _consanguinei nostri_. Les pairs ont fait une foule de
+lois sages, entre autres celle qui condamne à mort l’homme qui
+coupe un peuplier de trois ans. Leur suprématie est telle qu’ils
+ont une langue à eux. En style héraldique, le noir, qui
+s’appelle _sable_ pour le peuple des nobles, s’appelle _saturne_
+pour les princes et _diamant_ pour les pairs. Poudre de diamant,
+nuit étoilée, c’est le noir des heureux. Et, même entre eux, ils
+ont des nuances, ces hauts seigneurs. Un baron ne peut laver
+avec un vicomte sans sa permission. Ce sont là des choses
+excellentes, et qui conservent les nations. Que c’est beau pour
+un peuple d’avoir vingt-cinq ducs, cinq marquis, soixante-seize
+comtes, neuf vicomtes et soixante et un barons, qui font cent
+soixante-seize pairs, qui les uns sont grâce et les autres
+seigneurie! Après cela, quand il y aurait quelques haillons
+par-ci par-là! Tout ne peut pas être en or. Haillons, soit;
+est-ce que ne voilà pas de la pourpre? L’un achète l’autre. Il
+faut bien que quelque chose soit construit avec quelque chose.
+Eh bien, oui, il y a des indigents, la belle affaire! Ils
+étoffent le bonheur des opulents. Morbleu! nos lords sont notre
+gloire. La meute de Charles Mohun, baron Mohun, coûte à elle
+seule autant que l’hôpital des lépreux de Mooregate, et que
+l’hôpital de Christ, fondé pour les enfants en 1553 par Édouard
+VI. Thomas Osborne, duc de Leeds, dépense par an, rien que pour
+ses livrées, cinq mille guinées d’or. Les grands d’Espagne ont
+un gardien nommé par le roi qui les empêche de se ruiner. C’est
+pleutre. Nos lords, à nous, sont extravagants et magnifiques.
+J’estime cela. Ne déblatérons pas comme des envieux. Je sais
+gré à une belle vision qui passe. Je n’ai pas la lumière, mais
+j’ai le reflet. Reflet sur mon ulcère, diras-tu. Va-t’en au
+diable. Je suis un Job heureux de contempler Trimalcion. Oh!
+la belle planète radieuse là-haut! c’est quelque chose que
+d’avoir ce clair de lune. Supprimer les lords, c’est une opinion
+qu’Oreste n’oserait soutenir, tout insensé qu’il était. Dire que
+les lords sont nuisibles ou inutiles, cela revient à dire qu’il
+faut ébranler les états, et que les hommes ne sont pas faits pour
+vivre comme les troupeaux, broutant l’herbe et mordus par le
+chien. Le pré est tondu par le mouton, le mouton est tondu par
+le berger. Quoi de plus juste? A tondeur, tondeur et demi.
+Moi, tout m’est égal; je suis un philosophe, et je tiens à la vie
+comme une mouche. La vie n’est qu’un pied à terre. Quand je
+pense que Henry Bowes Howard, comte de Berkshire, a dans ses
+écuries vingt-quatre carrosses de gala, dont un à harnais
+d’argent et un autre à harnais d’or! Mon Dieu, je sais bien que
+tout le monde n’a pas vingt-quatre carrosses de gala, mais il ne
+faut point déclamer. Parce que tu as eu froid une nuit, ne
+voilà-t-il pas! Il n’y a pas que toi. D’autres aussi ont froid
+et faim. Sais-tu que sans ce froid Dea ne serait pas aveugle, et
+que si Dea n’était pas aveugle, elle ne t’aimerait pas!
+raisonne, buse! Et puis, si tous les gens qui sont épars se
+plaignaient, ce serait un beau vacarme. Silence, voilà la règle.
+Je suis convaincu que le bon Dieu ordonne aux damnés de se taire,
+sans quoi ce serait Dieu qui serait damné, d’entendre un cri
+éternel. Le bonheur de l’Olympe est au prix du silence du
+Cocyte. Donc, peuple, tais-toi. Je fais mieux, moi, j’approuve
+et j’admire. Tout à l’heure, j’énumérais les lords, mais il faut
+y ajouter deux archevêques et vingt-quatre évêques! En vérité,
+je suis attendri quand j’y songe. Je me rappelle avoir vu, chez
+le dîmeur du révérend doyen de Raphoë, lequel doyen fait partie
+de la seigneurie et de l’église, une vaste meule du plus beau blé
+prise aux paysans d’alentour et que le doyen n’avait pas eu la
+peine de faire pousser. Cela lui laissait le temps de prier
+Dieu. Sais-tu que lord Marmaduke mon maître était lord grand
+trésorier d’Irlande, et haut sénéchal de la souveraineté de
+Knaresburg dans le comté d’York! Sais-tu que le lord haut
+chambellan, qui est un office héréditaire dans la famille des
+ducs d’Ancaster, habille le roi le jour du couronnement, et
+reçoit pour sa peine quarante aunes de velours cramoisi, plus le
+lit où le roi a dormi; et que l’huissier de la verge noire est
+son député! Je voudrais bien te voir faire résistance à ceci,
+que le plus ancien vicomte d’Angleterre est le sire Robert Brent,
+créé vicomte par Henri V. Tous les titres des lords indiquent
+une souveraineté sur une terre, le comte Rivers excepté, qui a
+pour titre son nom de famille. Comme c’est admirable ce droit
+qu’ils ont de taxer les autres, et de prélever, par exemple,
+comme en ce moment-ci, quatre shellings par livre sterling de
+rente, ce qu’on vient de continuer pour un an, et tous ces beaux
+impôts sur les esprits distillés, sur les accises du vin et de la
+bière, sur le tonnage et le pondage, sur le cidre, le poiré, le
+mum, le malt et l’orge préparé, et sur le charbon de terre et
+cent autres semblables! Vénérons ce qui est. Le clergé lui-même
+relève des lords. L’évêque de Man est le sujet du comte de
+Derby. Les lords ont des bêtes féroces à eux qu’ils mettent dans
+leurs armoiries. Comme Dieu n’en a pas fait assez, ils en
+inventent. Ils ont crée le sanglier héraldique qui est autant
+au-dessus du sanglier que le sanglier est au-dessus du porc, et
+que le seigneur est au-dessus du prêtre. Ils ont créé le
+griffon, qui est aigle aux lions et lion aux aigles, et qui fait
+peur aux lions par ses ailes et aux aigles par sa crinière. Ils
+ont la guivre, la licorne, la serpente, la salamandre, la
+tarasque, la drée, le dragon, l’hippogriffe. Tout cela, terreur
+pour nous, leur est ornement et parure. Ils ont une ménagerie
+qui s’appelle le blason, et où rugissent les monstres inconnus.
+Pas de forêt comparable pour l’inattendu des prodiges à leur
+orgueil. Leur vanité est pleine de fantômes qui s’y promènent
+comme dans une nuit sublime, armés, casqués, cuirassés,
+éperonnés, le bâton d’empire à la main, et disant d’une voix
+grave: Nous sommes les aïeux! Les scarabées mangent les racines,
+et les panoplies mangent le peuple. Pourquoi pas? Allons-nous
+changer les lois? La seigneurie fait partie de l’ordre. Sais-tu
+qu’il y a un duc en Écosse qui galope trente lieues sans sortir
+de chez lui? Sais-lu que le lord archevêque de Canterbury a un
+million de France de revenu? Sais-tu que sa majesté a par an
+sept cent mille livres sterling de liste civile, sans compter les
+châteaux, forêts, domaines, fiefs, tenances, alleux, prébendes,
+dîmes et redevances, confiscations et amendes, qui dépassent un
+million sterling? Ceux qui ne sont pas contents sont difficiles.
+
+--Oui, murmura Gwynplaine pensif, c’est de l’enfer des pauvres
+qu’est fait le paradis des riches.
+
+
+
+
+XII
+
+URSUS LE POËTE ENTRAINE URSUS LE PHILOSOPHE
+
+
+Puis Dea entra; il la regarda, et ne vit plus qu’elle. L’amour
+est ainsi; on peut être envahi un moment par une obsession de
+pensées quelconques; la femme qu’on aime arrive, et fait
+brusquement évanouir tout ce qui n’est pas sa présence, sans se
+douter qu’elle efface peut-être en nous un monde.
+
+Disons ici un détail. Dans _Chaos vaincu_, un mot, _monstre_,
+adressé à Gwynplaine, déplaisait à Dea. Quelquefois, avec le peu
+d’espagnol que tout le monde savait dans ce temps-là, elle
+faisait le petit coup de tête de le remplacer par _quiero_, qui
+signifie _je le veux_, Ursus tolérait, non sans quelque
+impatience, ces altérations du texte. Il eût volontiers dit à
+Dea, comme de nos jours Moëssard à Vissot: _Tu manques de respect
+au répertoire_.
+
+«L’Homme qui rit». Telle était la forme qu’avait prise la
+célébrité de Gwynplaine. Son nom, Gwynplaine, à peu près ignoré,
+avait disparu sous ce sobriquet, de même que sa face sous le
+rire. Sa popularité était comme son visage un masque.
+
+Son nom pourtant se lisait sur un large écriteau placardé à
+l’avant de la Green-Box, lequel offrait à la foule cette
+rédaction due à Ursus:
+
+«Ici l’on voit Gwynplaine, abandonné à l’âge de dix ans, la nuit
+du 29 janvier 1690, par les scélérats comprachicos, au bord de la
+mer à Portland, de petit devenu grand, et aujourd’hui appelé
+
+«L’HOMME QUI RIT.»
+
+L’existence de ces saltimbanques était une existence de lépreux
+dans une ladrerie et de bienheureux dans une atlanlide. C’était
+chaque jour un brusque passage de l’exhibition foraine la plus
+bruyante à l’abstraction la plus complète. Tous les soirs ils
+faisaient leur sortie de ce monde. C’étaient comme des morts qui
+s’en allaient, quitte à renaître le lendemain. Le comédien est
+un phare à éclipses, apparition, puis disparition, et il n’existe
+guère pour le public que comme fantôme et lueur dans cette vie à
+feux tournants.
+
+Au carrefour succédait la claustration. Sitôt le spectacle fini,
+pendant que l’auditoire se désagrégeait et que le brouhaha de
+satisfaction de la foule se dissipait dans la dispersion des
+rues, la Green-Box redressait son panneau comme une forteresse
+son pont-levis, et la communication avec le genre humain était
+coupée. D’un côté l’univers et de l’autre cette baraque; et dans
+cette baraque il y avait la liberté, la bonne conscience, le
+courage, le dévouement, l’innocence, le bonheur, l’amour, toutes
+les constellations.
+
+La cécité voyante et la difformité aimée s’asseyaient côte à
+côte, la main pressant la main, le front touchant le front, et,
+ivres, se parlaient tout bas.
+
+Le compartiment du milieu était à deux fins; pour le public
+théâtre, pour les acteurs salle à manger.
+
+Ursus, toujours satisfait de placer une comparaison, profitait de
+celle diversité de destination pour assimiler le compartiment
+central de la Green-Box à l’arradash d’une hutte abyssinienne.
+
+Ursus comptait la recette, puis l’on soupait. Pour l’amour tout
+est de l’idéal, et boire et manger ensemble quand on aime, cela
+admet toutes sortes de douces promiscuités furtives qui font
+qu’une bouchée devient un baiser. On boit l’ale ou le vin au
+même verre, comme on boirait la rosée au même lys. Deux âmes,
+dans l’agape, ont la même grâce que deux oiseaux. Gwynplaine
+servait Dea, lui coupait les morceaux, lui versait à boire,
+s’approchait trop près.
+
+--Hum! disait Ursus, et il détournait son grondement achevé
+malgré lui en sourire.
+
+Le loup, sous la table, soupait, inattentif à ce qui n’était
+point son os.
+
+Vinos et Fibi partageaient le repas, mais gênaient peu. Ces deux
+vagabondes, à demi sauvages et restées effarées, parlaient
+bréhaigne entre elles.
+
+Ensuite Dea rentrait au gynécée avec Fibi et Vinos. Ursus allait
+mettre Homo à la chaîne sous la Green-Box, et Gwynplaine
+s’occupait des chevaux, et d’amant devenait palefrenier, comme
+s’il eût été un héros d’Homère ou un paladin de Charlemagne. A
+minuit, tout dormait, le loup excepté, qui de temps en temps,
+pénétré de sa responsabilité, ouvrait un œil.
+
+Le lendemain, au réveil, on se retrouvait; on déjeunait ensemble,
+habituellement de jambon et de thé; le thé, en Angleterre, date
+de 1678. Puis Dea, à la mode espagnole, et par le conseil
+d’Ursus qui la trouvait délicate, dormait quelques heures,
+pendant que Gwynplaine et Ursus faisaient tous les petits travaux
+du dehors et du dedans qu’exigé la vie nomade.
+
+Il était rare que Gwynplaine rôdât hors de la Green-Box, excepté
+dans les routes désertes et les lieux solitaires. Dans les
+villes, il ne sortait qu’à la nuit, caché par un large chapeau
+rabattu, afin de ne point user son visage dans la rue.
+
+On ne le voyait à face découverte que sur le théâtre.
+
+Du reste la Green-Box avait peu fréquenté les villes; Gwynplaine,
+à vingt-quatre ans, n’avait guère vu de plus grandes cités que
+les Cinq-ports. Sa renommée cependant croissait. Elle
+commençait à déborder la populace, et elle montait plus haut.
+Parmi les amateurs de bizarreries foraines et les coureurs de
+curiosités et de prodiges, on savait qu’il existait quelque part,
+à l’état de vie errante, tantôt ici, tantôt là, un masque
+extraordinaire. On en parlait, on le cherchait, on se demandait:
+Où est-ce? L’Homme qui Rit devenait décidément fameux. Un
+certain lustre, en rejaillissait sur _Chaos vaincu_.
+
+Tellement qu’un jour Ursus, ambitieux, dit
+
+--Il faut aller à Londres.
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME
+
+COMMENCEMENT DE LA FÊLURE
+
+
+
+I
+
+L’INN TADCASTER
+
+
+Londres n’avait à cette époque qu’un pont, le Pont de Londres,
+avec des maisons dessus. Ce pont reliait à Londres Southwark,
+faubourg pavé et caillouté avec des galets de la Tamise, tout en
+ruettes et ruelles, ayant des lieux fort serrés et, comme la
+cité, quantité de bâtisses, logis et cahutes de bois, pêle-mêle
+combustible où l’incendie a ses aises. 1666 l’avait prouvé.
+
+Southwark alors se prononçait _Soudric_; aujourd’hui on prononce
+_Sousouorc_, à peu près. Du reste, une excellente manière de
+prononcer les noms anglais, c’est de ne pas les prononcer du
+tout. Ainsi, Southampton, dites _Stpntn_.
+
+C’était le temps où _Chatam_ se prononçait _Je t’aime_.
+
+Le Southwark de ce temps-là ressemble au Southwark d’aujourd’hui
+comme Vaugirard ressemble à Marseille. C’était un bourg; c’est
+une ville. Pourtant il s’y faisait un grand mouvement de
+navigation. Dans un long vieux mur cyclopéen sur la Tamise
+étaient scellés des anneaux où s’amarraient les coches de
+rivière. Ce mur s’appelait le mur d’Effroc ou Effroc-Stone.
+York, quand elle était saxonne, s’appelait Effroc. La légende
+contait qu’un duc d’Effroc s’était noyé au pied de ce mur. L’eau
+en effet y était assez profonde pour un duc. A mer basse il y
+avait encore six bonnes brasses. L’excellence de ce petit
+mouillage attirait les navires de mer, et la vieille panse de
+Hollande, dite la Vograat, venait s’amarrer à l’Effroc-Stone. La
+Vograat faisait directement une fois par semaine la traversée de
+Londres à Rotterdam et de Rotterdam à Londres. D’autres coches
+partaient deux fois par jour, soit pour Deptfort, soit pour
+Greenwich, soit pour Gravesend, descendant par une marée et
+remontant par l’autre. Le trajet jusqu’à Gravesend, quoique de
+vingt milles, se faisait en six heures.
+
+La Vograat était d’un modèle qu’on ne voit plus aujourd’hui que
+dans les musées de marine. Cette panse était un peu une jonque.
+En ce temps-là, pendant que la France copiait la Grèce, la
+Hollande copiait la Chine. La Vograat, lourde coque à deux mâts,
+était cloisonnée étanche perpendiculairement, avec une chambre
+très creuse au milieu du bâtiment et deux tillacs, l’un à
+l’avant, l’autre à l’arrière, pontés ras, comme les vaisseaux de
+fer à tourelle d’aujourd’hui, ce qui avait l’avantage de diminuer
+la prise du flot sur le navire dans les gros temps, et
+l’inconvénient d’exposer l’équipage aux coups de mer, à cause de
+l’absence de parapet. Rien n’arrêtait au bord celui qui allait
+tomber. De là de fréquentes chutes et des pertes d’hommes qui
+ont fait abandonner ce gabarit. La pause _Vograat_ allait droit
+en Hollande et ne faisait même pas escale à Gravesend.
+
+Une antique corniche de pierre, roche autant que maçonnerie,
+longeait le bas de l’Effroc-Stone, et, praticable à toute mer,
+facilitait l’abord des bateaux amarrés au mur. Le mur était de
+distance en distance coupé d’escaliers. Il marquait la pointe
+sud de Southwark. Un remblai permettait aux passants de
+s’accouder au haut de l’Effroc-Stone comme au parapet d’un quai.
+De là on voyait la Tamise. De l’autre côté de l’eau, Londres
+cessait. Il n’y avait plus que des champs.
+
+En amont de l’Effroc-Stone, au coude de la Tamise, presque
+vis-à-vis le palais de Saint-James, derrière Lambeth-House, non
+loin de la promenade appelée alors Foxhall (_vaux-hall_
+probablement), il y avait, entre une poterie où l’on faisait de
+la porcelaine et une verrerie où l’on faisait des bouteilles
+peintes, un de ces vastes terrains vagues où l’herbe pousse,
+appelés autrefois en France cultures et mails, et en Angleterre
+bowling-greens. De bowling-green, tapis vert à rouler une boule,
+nous avons fait boulingrin. On a aujourd’hui ce pré-là dans sa
+maison; seulement on le met sur une table, il est en drap au lieu
+d’être en gazon, et on l’appelle billard.
+
+Du reste, on ne voit pas pourquoi, ayant _boulevard_
+(boule-vert), qui est le même mot que _bowling-green_, nous nous
+sommes donné _boulingrin_. Il est surprenant qu’un personnage
+grave comme le dictionnaire ait de ces luxes inutiles.
+
+Le bowling-green de Southwark s’appelait Tarrinzeau-field, pour
+avoir appartenu jadis aux barons Hastings, qui sont barons
+Tarrinzeau and Mauchline. Des lords Hastings, le
+Tarrinzeau-field avait passé aux lords Tadcaster, lesquels
+l’avaient exploité en lieu public, ainsi que plus tard un duc
+d’Orléans a exploité le Palais-Royal. Puis le Tarrinzeau-field
+était devenu vaine pâture et propriété paroissiale.
+
+Le Tarrinzeau-field était une sorte de champ de foire permanent,
+encombré d’escamoteurs, d’équilibristes, de bateleurs, et de
+musiques sur des tréteaux, et toujours plein d’imbéciles qui
+«viennent regarder le diable», comme disait l’archevêque Sharp.
+Regarder le diable, c’est aller au spectacle.
+
+Plusieurs inns, qui prenaient et envoyaient du public à ces
+théâtres forains, s’ouvraient sur cette place fériée toute
+l’année et y prospéraient. Ces inns étaient de simples échoppes,
+habitées seulement le jour. Le soir le tavernier mettait dans sa
+poche la clef de la taverne, et s’en allait. Un seul de ces inns
+était une maison. Il n’y avait pas d’autre logis dans tout le
+bowling-green, les baraques du champ de foire pouvant toujours
+disparaître d’un moment à l’autre, vu l’absence d’attache et le
+vagabondage de tous ces saltimbanques. Les bateleurs ont une vie
+déracinée.
+
+Cet inn, appelé l’inn Tadcaster, du nom des anciens seigneurs,
+plutôt auberge que taverne, et plutôt hôtellerie qu’auberge,
+avait une porte cochère et une assez grande cour.
+
+La porte cochère, ouvrant de la cour sur la place, était la porte
+légitime de l’auberge Tadcaster, et avait à côté d’elle une porte
+bâtarde par où l’on entrait. Qui dit bâtarde dit préférée.
+Cette porte basse était la seule par où l’on passât. Elle
+donnait dans le cabaret proprement dit, qui était un large
+galetas enfumé, garni de tables et bas de plafond. Elle était
+surmontée d’une fenêtre au premier étage, aux ferrures de
+laquelle était ajustée et pendue l’enseigne de l’inn. La grande
+porte, barrée et verrouillée à demeure, restait fermée.
+
+Il fallait traverser le cabaret pour entrer dans la cour.
+
+Il y avait dans l’inn Tadcaster un maître et un boy. Le maître
+s’appelait maître Nicless. Le boy s’appelait Govicum. Maître
+Nicless,--Nicolas sans doute, qui devient par la prononciation
+anglaise Nicless,--était un veuf avare et tremblant et ayant le
+respect des lois. Du reste, poilu aux sourcils et sur les mains.
+Quant au garçon de quatorze ans qui versait à boire et répondait
+au nom de Govicum, c’était une grosse tête joyeuse avec un
+tablier. Il était tondu ras, signe de servitude.
+
+Il couchait au rez-de-chaussée, dans un réduit où l’on avait
+jadis mis un chien. Ce réduit avait pour fenêtre une lucarne
+ouvrant sur le bowling-green.
+
+
+
+
+II
+
+ÉLOQUENCE EN PLEIN VENT
+
+
+Un soir qu’il faisait grand vent, et assez froid, et qu’on avait
+toutes les raisons du monde de se hâter dans la rue, un homme qui
+cheminait dans le Tarrinzeau-field, sous le mur de l’auberge
+Tadcaster, s’arrêta brusquement. On était dans les derniers mois
+de l’hiver de 1704 à 1705. Cet homme, dont les vêtements
+indiquaient un matelot, était de bonne mine et de belle taille,
+ce qui est prescrit aux gens de cour et n’est pas défendu aux
+gens du peuple. Pourquoi s’était-il arrêté? Pour écouter.
+Qu’écoutait-il? Une voix qui parlait probablement dans une cour,
+de l’autre côté du mur, voix un peu sénile, mais pourtant si
+haute, qu’elle venait jusqu’aux passants dans la rue. En même
+temps, on entendait, dans l’enclos où la voix pérorait, un bruit
+de foule. Cette voix disait:
+
+--Hommes et femmes de Londres, me voici. Je vous félicite
+cordialement d’être anglais. Vous êtes un grand peuple. Je dis
+plus, vous êtes une grande populace. Vos coups de poing sont
+encore plus beaux que vos coups d’épée. Vous avez de l’appétit.
+Vous êtes la nation qui mange les autres. Fonction magnifique.
+Cette succion du monde classe à part l’Angleterre. Comme
+politique et philosophie, et maniement des colonies, populations,
+et industries, et comme volonté de faire aux autres du mal qui
+est pour soi du bien, vous êtes particuliers et surprenants. Le
+moment approche où il y aura sur la terre deux écriteaux; sur
+l’un on lira: _Côté des hommes;_ sur l’autre on lira: _Côté des
+anglais._ Je constate ceci à votre gloire, moi qui ne suis ni
+anglais, ni homme, ayant l’honneur d’être un docteur. Cela va
+ensemble. Gentlemen, j’enseigne. Quoi? Deux espèces de choses,
+celles que je sais et celles que j’ignore. Je vends des drogues
+et je donne des idées. Approchez, et écoutez. La science vous y
+convie. Ouvrez votre oreille. Si elle est petite, elle tiendra
+peu de vérité; si elle est grande, beaucoup de stupidité y
+entrera. Donc, attention. J’enseigne la Pseudodoxia Epidemica.
+J’ai un camarade qui fait rire, moi je fais penser. Nous
+habitons la même boîte, le rire étant d’aussi bonne famille que
+le savoir. Quand on demandait à Démocrite: Comment savez-vous?
+il répondait: Je ris. Et moi, si l’on me demande: Pourquoi
+riez-vous? je répondrai: Je sais. Du reste, je ne ris pas. Je
+suis le rectificateur des erreurs populaires. J’entreprends le
+nettoyage de vos intelligences. Elles sont malpropres. Dieu
+permet que le peuple se trompe et soit trompé. Il ne faut pas
+avoir de pudeurs bêtes; j’avoue franchement que je crois en Dieu,
+même quand il a tort. Seulement, quand je vois des ordures,--les
+erreurs sont des ordures,--je les balaie. Comment sais-je ce que
+je sais? Cela ne regarde que moi. Chacun prend la science comme
+il peut. Lactance faisait des questions à une tête de Virgile en
+bronze qui lui répondait; Sylvestre II dialoguait avec les
+oiseaux; les oiseaux parlaient-ils? le pape gazouillait-il?
+Questions. L’enfant mort du rabbin Éléazar causait avec saint
+Augustin. Entre nous, je doute de tous ces faits, excepté du
+dernier. L’enfant mort parlait, soit; mais il avait sous la
+langue une lame d’or, où étaient gravées diverses constellations.
+Donc il trichait. Le fait s’explique. Vous voyez ma modération.
+Je sépare le vrai du faux. Tenez, voici d’autres erreurs que
+vous partagez sans doute, pauvres gens du peuple, et dont je
+désire vous dégager. Dioscoride croyait qu’il y avait un dieu
+dans la jusquiame, Chrysippe dans le cynopaste, Josèphe dans la
+racine bauras, Homère dans la plante moly. Tous se trompaient.
+Ce qui est dans ces herbes, ce n’est pas un dieu, c’est un démon.
+Je l’ai vérifié. Il n’est pas vrai que le serpent qui tenta Ève
+eût, comme Cadmus, une face humaine. Garcias de Horto, Cadamosto
+et Jean Hugo, archevêque de Trèves, nient qu’il suffise de scier
+un arbre pour prendre un éléphant. J’incline à leur avis.
+Citoyens, les efforts de Lucifer sont la cause des fausses
+opinions. Sous le règne d’un tel prince, il doit paraître des
+météores d’erreur et de perdition. Peuple, Claudius Pulcher ne
+mourut pas parce que les poulets refusèrent de sortir du
+poulailler; la vérité est que Lucifer ayant prévu la mort de
+Claudius Pulcher prit soin d’empêcher ces animaux de manger. Que
+Belzébuth ait donné à l’empereur Vespasien la vertu de redresser
+les boiteux et de rendre la vue aux aveugles en les touchant,
+c’était une action louable en soi, mais dont le motif était
+coupable. Gentlemen, défiez-vous des faux savants qui exploitent
+la racine de brioine et la couleuvrée blanche, et qui font des
+collyres avec du miel et du sang de coq. Sachez voir clair dans
+les mensonges. Il n’est point exact qu’Orion soit né d’un besoin
+naturel de Jupiter; la vérité est que ce fut Mercure qui
+produisit cet astre de cette façon. Il n’est pas vrai qu’Adam
+eût un nombril. Quand saint Georges a tué un dragon, il n’avait
+pas près de lui la fille d’un saint. Saint Jérôme dans son
+cabinet n’avait pas sur sa cheminée une pendule; premièrement,
+parce qu’étant dans une grotte, il n’avait pas de cabinet;
+deuxièmement, parce qu’il n’avait pas de cheminée; troisièmement,
+parce que les pendules n’existaient pas. Rectifions.
+Rectifions. O gentils qui m’écoutez, si l’on vous dit que
+quiconque flaire l’herbe valériane, il lui naît un lézard dans le
+cerveau, que dans sa putréfaction le bœuf se change en abeilles
+et le cheval en frelons, que l’homme pèse plus mort que vivant,
+que le sang de bouc dissout l’émeraude, qu’une chenille, une
+mouche et une araignée aperçues sur le même arbre annoncent la
+famine, la guerre et la peste, qu’on guérit le mal caduc au moyen
+d’un ver qu’on trouve dans la tête du chevreuil, n’en croyez
+rien, ce sont des erreurs. Mais voici des vérités: la peau de
+veau marin garantit du tonnerre; le crapaud se nourrit de terre,
+ce qui lui fait venir une pierre dans la tête; la rose de Jéricho
+fleurit la veille de Noël; les serpents ne peuvent supporter
+l’ombre du frêne; l’éléphant n’a pas de jointures et est forcé de
+dormir debout contre un arbre; faites couver par un crapaud un
+œuf de coq, vous aurez un scorpion qui vous fera une salamandre;
+un aveugle recouvre la vue en mettant une main sur le côté gauche
+de l’autel et l’autre main sur ses yeux; la virginité n’exclut
+pas la maternité. Braves gens, nourrissez-vous de ces évidences.
+Sur ce, vous pouvez croire en Dieu de deux façons, ou comme la
+soif croit à l’orange, ou comme l’âne croit au fouet. Maintenant
+je vais vous présenter mon personnel.
+
+Ici un coup de vent assez violent secoua les chambranles, et les
+volets de l’inn, qui était une maison isolée. Cela fit une
+espèce de long murmure céleste. L’orateur attendit un moment,
+puis reprit le dessus.
+
+--Interruption. Soit. Parle, aquilon. Gentlemen, je ne me
+fâche pas. Le vent est loquace, comme tous les solitaires.
+Personne ne lui tient compagnie là-haut. Alors il bavarde. Je
+reprends mon fil. Vous contemplez ici des artistes associés.
+Nous sommes quatre. _A lupo principium._ Je commence par mon ami
+qui est un loup. Il ne s’en cache pas. Voyez-le. Il est
+instruit, grave et sagace. La providence a probablement eu un
+moment l’idée d’en faire un docteur d’université; mais il faut
+pour cela être un peu bête, et il ne l’est pas. J’ajoute qu’il
+est sans préjugés et point aristocrate. Il cause dans l’occasion
+avec une chienne, lui qui aurait droit à une louve. Ses
+dauphins, s’il en a eu, mêlent probablement avec grâce le
+jappement de leur mère au hurlement de leur père. Car il hurle.
+Il faut hurler avec les hommes. Il aboie aussi, par
+condescendance pour la civilisation. Adoucissement magnanime.
+Homo est un chien perfectionné. Vénérons le chien. Le
+chien,--quelle drôle de bête!--a sa sueur sur sa langue et son
+sourire dans sa queue. Gentlemen, Homo égale en sagesse et
+surpasse en cordialité le loup sans poil du Mexique, l’admirable
+xoloitzeniski. J’ajoute qu’il est humble. Il a la modestie d’un
+loup utile aux humains. Il est secourable et charitable,
+silencieusement. Sa patte gauche ignore la bonne action qu’a
+faite sa patte droite. Tels sont ses mérites. De cet autre, mon
+deuxième ami, je ne dis qu’un mot; c’est un monstre. Vous
+l’admirerez. Il fut jadis abandonné par des pirates sur les
+bords du sauvage océan. Celle-ci est une aveugle. Est-ce une
+exception? Non. Nous sommes tous des aveugles. L’avare est un
+aveugle; il voit l’or et ne voit pas la richesse. Le prodigue
+est un aveugle; il voit le commencement et ne voit pas la fin.
+La coquette est une aveugle; elle ne voit pas ses rides. Le
+savant est un aveugle; il ne voit pas son ignorance. L’honnête
+homme est un aveugle; il ne voit pas le coquin. Le coquin est un
+aveugle; il ne voit pas Dieu. Dieu est un aveugle; le jour où il
+a créé le monde, il n’a pas vu que le diable se fourrait dedans.
+Moi je suis un aveugle; je parle, et je ne vois pas que vous êtes
+des sourds. Cette aveugle-ci, qui nous accompagne, est une
+prêtresse mystérieuse. Vesta lui eût confié son tison. Elle a
+dans le caractère des obscurités douces comme les hiatus qui
+s’ouvrent dans la laine d’un mouton. Je la crois fille de roi,
+sans l’affirmer. Une louable défiance est l’attribut du sage.
+Quant à moi, je ratiocine et je médicamente. Je pense et je
+panse. _Chirurgus sum_. Je guéris les fièvres, miasmes et
+pestes. Presque toutes nos phlegmasies et souffrances sont des
+exutoires, et, bien soignées, nous débarrassent gentiment
+d’autres maux qui seraient pires. Nonobstant, je ne vous
+conseille pas d’avoir un anthrax, autrement dit carbuncle. C’est
+une maladie bête qui ne sert à rien. On en meurt, mais c’est
+tout. Je ne suis pas inculte ni rustique. J’honore l’éloquence
+et la poésie, et je vis avec ces déesses dans une intimité
+innocente. Et je termine par un avis. Gentlemen et gentlewomen,
+en vous, du côté d’où vient la lumière, cultivez la vertu, la
+modestie, la probité, la justice et l’amour. Chacun ici-bas
+peut, comme cela, avoir son petit pot de fleurs sur sa fenêtre.
+Milords et messieurs, j’ai dit. Le spectacle va commencer.
+
+L’homme, matelot probable, qui écoutait du dehors, entra dans la
+salle basse de l’inn, la traversa, paya quelque monnaie qu’on lui
+demanda, pénétra dans une cour pleine de public, aperçut au fond
+de la cour une baraque à roues, toute grande ouverte, et vit sur
+ce tréteau un homme vieux vêtu d’une peau d’ours, un homme jeune
+qui avait l’air d’un masque, une fille aveugle, et un loup.
+
+--Vivedieu! s’écria-t-il, voilà d’admirables gens.
+
+
+
+
+III
+
+OU LE PASSANT REPARAIT
+
+
+La Green-Box, on vient de la reconnaître, était arrivée à
+Londres. Elle s’était établie à Southwark. Ursus avait été
+attiré par le bowling-green, lequel avait cela d’excellent, que
+la foire n’y chômait jamais; pas même en hiver.
+
+Voir le dôme de Saint-Paul avait été agréable à Ursus.
+
+Londres, à tout prendre, est une ville qui a du bon. Avoir dédié
+une cathédrale à saint Paul, c’est de la bravoure. Le vrai saint
+cathédral est saint Pierre. Saint Paul est suspect
+d’imagination, et, en matière ecclésiastique, imagination
+signifie hérésie. Saint Paul n’est saint qu’avec des
+circonstances atténuantes. Il n’est entré au ciel que par la
+porte des artistes.
+
+Une cathédrale est une enseigne. Saint Pierre indique Rome, la
+ville du dogme; saint Paul signale Londres, la ville du schisme.
+
+Ursus, dont la philosophie avait de si grands bras qu’elle
+contenait tout, était homme à apprécier ces nuances, et son
+attrait pour Londres venait peut-être d’un certain goût pour
+saint Paul.
+
+La grande cour de l’inn Tadcaster avait fixé le choix d’Ursus.
+La Green-Box semblait prévue par cette cour; c’était un théâtre
+tout construit. Cette cour était carrée, et bâtie de trois
+côtés, avec un mur faisant vis-à-vis aux étages, et auquel on
+adossa la Green-Box, introduite grâce aux vastes dimensions de la
+porte cochère. Un grand balcon de bois, couvert d’un auvent et
+porté sur poteaux, lequel desservait les chambres du premier
+étage, s’appliquait sur les trois pans de la façade intérieure de
+cette cour, avec deux retours en équerre. Les fenêtres du
+rez-de-chaussée firent les baignoires, le pavé de la cour fit le
+parterre, et le balcon fit le balcon. La Green-Box, rangée
+contre le mur, avait devant elle cette salle de spectacle. Cela
+ressemblait beaucoup au Globe, où furent joués _Othello_, le _Roi
+Lear_ et la _Tempête_.
+
+Dans un recoin, en arrière de la Green-Box, il y avait une
+écurie.
+
+Ursus avait pris ses arrangements avec le tavernier, maître
+Nicless, qui, vu le respect des lois, n’admit le loup qu’en
+payant plus cher. L’écriteau «GWYNPLAINE--L’HOMME QUI RIT»,
+décroché de la Green-Box, avait été accroché près de l’enseigne
+de l’inn. La salle-cabaret avait, on le sait, une porte
+intérieure qui donnait sur la cour. A côté de cette porte fut
+improvisée, au moyen d’un tonneau éventré, une logette pour «la
+buraliste», qui était tantôt Fibi, tantôt Vinos. C’était à peu
+près comme aujourd’hui. Qui entre paie. Sous l’écriteau L’HOMME
+QUI RIT fut pendue à deux clous une planche peinte en blanc,
+portant, charbonné en grosses lettres, le titre de la grande
+pièce d’Ursus, _Chaos vaincu_.
+
+Au centre du balcon, précisément en face de la Green-Box, un
+compartiment, qui avait pour entrée principale une porte-fenêtre,
+avait été réservé entre deux cloisons «pour la noblesse».
+
+Il était assez large pour contenir, sur deux rangs, dix
+spectateurs.
+
+--Nous sommes à Londres, avait dit Ursus. Il faut s’attendre à
+de la gentry.
+
+Il avait fait meubler cette «loge» des meilleures chaises de
+l’inn, et placer au centre un grand fauteuil de velours d’Utrecht
+bouton d’or à dessins cerise pour le cas où quelque femme
+d’alderman viendrait.
+
+Les représentations avaient commencé.
+
+Tout de suite, la foule vint.
+
+Mais le compartiment pour la noblesse resta vide.
+
+A cela près, le succès fut tel que de mémoire de saltimbanque on
+n’en avait pas vu de pareil. Tout Southwark accourut en cohue
+admirer l’Homme qui Rit.
+
+Les baladins et bateleurs de Tarrinzeau-field furent effarés de
+Gwynplaine. Un épervier s’abattant dans une cage de
+chardonnerets et leur becquetant leur mangeoire, tel fut l’effet.
+Gwynplaine leur dévora leur public.
+
+Outre le menu peuple des avaleurs de sabres et des grimaciers, il
+y avait sur le bowling-green de vrais spectacles. Il y avait un
+circus à femmes retentissant du matin au soir d’une sonnerie
+magnifique de toutes sortes d’instruments, psaltérions, tambours,
+rubèbes, micamons, timbres, chalumelles, dulcaynes, gingues,
+chevrettes, cornemuses, cornets d’Allemagne, eschaqueils
+d’Angleterre, pipes, fistules, flajos et flageolets. Il y avait
+sous une large tente ronde des sauteurs que n’eussent point
+égalés nos coureurs actuels des Pyrénées, Dulma, Bordenave et
+Meylonga, lesquels du pic de Pierrefitte descendent au plateau du
+Limaçon, ce qui est presque tomber. Il y avait une ménagerie
+ambulante où l’on voyait un tigre bouffe, qui, fouaillé par un
+belluaire, tâchait de lui happer son fouet et d’en avaler la
+mèche. Ce comique à gueules et à griffes fut lui-même éclipsé.
+
+Curiosité, applaudissements, recettes, foule, l’Homme qui Rit
+prit tout. En un clin d’œil ce fut fait. Il n’y eut plus que
+la Green-Box.
+
+--Chaos vaincu est Chaos vainqueur, disait Ursus, se mettant de
+moitié dans le succès de Gwynplaine, et tirant la nappe à lui,
+comme on dit en langue cabotine.
+
+Le succès de Gwynplaine fut prodigieux. Pourtant il resta local.
+Passer l’eau est difficile pour une renommée. Le nom de
+Shakespeare a mis cent trente ans à venir d’Angleterre en France;
+l’eau est une muraille, et si Voltaire, ce qu’il a bien regretté
+plus tard, n’avait pas fait à Shakespeare la courte échelle,
+Shakespeare, à l’heure qu’il est, serait peut-être encore de
+l’autre côté du mur, en Angleterre, captif d’une gloire
+insulaire.
+
+La gloire de Gwynplaine ne passa point le pont de Londres. Elle
+ne prit point les dimensions d’un écho de grande ville. Du moins
+dans les premiers temps. Mais Southwark peut suffire à
+l’ambition d’un clown. Ursus disait:--La sacoche des recettes,
+comme une fille qui a fait une faute, grossit à vue d’œil.
+
+On jouait _Ursus Rursus_, puis _Chaos vaincu_.
+
+Dans les entr’actes, Ursus justifiait sa qualité d’engastrimythe
+et faisait de la ventriloquie transcendante; il imitait toute
+voix qui s’offrait dans l’assistance, un chant, un cri, à ébahir
+par la ressemblance le chanteur ou le crieur lui-même, et parfois
+il copiait le brouhaha du public, et il soufflait comme s’il eût
+été à lui seul un tas de gens. Talents remarquables.
+
+En outre, il haranguait, on vient de le voir, comme Cicéron,
+vendait des drogues, soignait les maladies et même guérissait les
+malades.
+
+Southwark était captivé.
+
+Ursus était satisfait des applaudissements de Southwark, mais il
+n’en était point étonné.
+
+--Ce sont les anciens trinobantes, disait-il.
+
+Et il ajoutait:
+
+--Que je ne confonds point, pour la délicatesse du goût, avec les
+atrobates qui ont peuplé Berks, les belges qui ont habité le
+Somerset, et les parisiens qui ont fondé York.
+
+A chaque représentation, la cour de l’inn, transformée en
+parterre, s’emplissait d’un auditoire déguenillé et enthousiaste.
+C’étaient des bateliers, des porte-chaises, des charpentiers de
+bord, des cochers de coches de rivière, des matelots frais
+débarqués dépensant leur solde en ripailles et en filles. Il y
+avait des estafiers, des ruffians, et des gardes noirs, qui sont
+des soldats condamnés pour quelque faute disciplinaire à porter
+leur habit rouge retourné du côté de la doublure noire, et nommés
+pour cela blackquards, d’où nous avons fait _blagueurs_. Tout
+cela affluait de la rue dans le théâtre et refluait du théâtre
+dans la salle à boire. Les chopes bues ne nuisaient pas au
+succès.
+
+Parmi ces gens qu’on est convenu d’appeler «la lie», il y en
+avait un plus haut que les autres, plus grand, plus fort, moins
+pauvre, plus carré d’épaules, vêtu comme le commun du peuple,
+mais pas déchiré, admirateur à tout rompre, se faisant place à
+coups de poing, ayant une perruque à la diable, jurant, criant,
+gouaillant, point malpropre, et au besoin pochant un œil et
+payant bouteille.
+
+Cet habitué était le passant dont on a entendu tout à l’heure le
+cri d’enthousiasme.
+
+Ce connaisseur immédiatement fasciné avait tout de suite adopté
+l’Homme qui Rit. Il ne venait pas à toutes les représentations.
+Mais quand il venait, il était le «traîner» du public; les
+applaudissements se changeaient en acclamations; le succès
+allait, non aux frises, il n’y en avait pas, mais aux nues, il y
+en avait. Mais ces nues, vu l’absence de plafond, pleuvaient
+quelquefois sur le chef-d’œuvre d’Ursus.
+
+Si bien qu’Ursus remarqua cet homme et que Gwynplaine le regarda.
+
+C’était un fier ami inconnu qu’on avait là!
+
+Ursus et Gwynplaine voulurent le connaître, ou du moins savoir
+qui c’était.
+
+Ursus un soir, de la coulisse, qui était la porte de la cuisine
+de la Green-Box, ayant par hasard maître Nicless l’hôtelier près
+de lui, lui montra l’homme mêlé à la foule, et lui demanda:
+
+--Connaissez-vous cet homme?
+
+--Sans doute.
+
+--Qu’est-ce?
+
+--Un matelot.
+
+--Comment s’appelle-t-il? dit Gwynplaine, intervenant.
+
+--Tom-Jim-Jack, répondit l’hôtelier.
+
+Puis, tout en redescendant l’escalier marchepied de l’arrière de
+la Green-Box pour rentrer dans l’inn, maître Nicless laissa
+tomber cette réflexion, profonde à perte de vue:
+
+--Quel dommage qu’il ne soit pas lord! ce serait une fameuse
+canaille.
+
+Du reste, quoique installé dans une hôtellerie, le groupe de la
+Green-Box n’avait rien modifié de ses mœurs, et maintenait son
+isolement. A cela près de quelques mots échangés ça et là avec
+le tavernier, ils ne se mêlaient point aux habitants, permanents
+ou passagers, de l’auberge, et ils continuaient de vivre entre
+eux.
+
+Depuis qu’on était à Southwark, Gwynplaine avait pris l’habitude,
+après le spectacle, après le souper des gens et des chevaux,
+d’aller, pendant qu’Ursus et Dea se couchaient chacun de son
+côté, respirer un peu le grand air dans le bowling-green entre
+onze heures et minuit. Un certain vague qu’on a dans l’esprit
+pousse aux promenades nocturnes et aux flâneries étoilées; la
+jeunesse est une attente mystérieuse; c’est pourquoi on marche
+volontiers la nuit, sans but. A cette heure-là, il n’y avait
+plus personne dans le champ de foire, tout au plus quelques
+titubations d’ivrognes faisant des silhouettes chancelantes dans
+les coins obscurs; les tavernes vides se fermaient, la salle
+basse de l’auberge Tadcaster s’éteignait, ayant à peine dans
+quelque angle une dernière chandelle éclairant un dernier buveur,
+une lueur indistincte sortait entre les chambranles de l’inn
+entr’ouvert, et Gwynplaine, pensif, content, songeant, heureux
+d’un divin bonheur trouble, allait et venait devant cette porte
+entre-bâillée. A quoi pensait-il? à Dea, à rien, à tout, aux
+profondeurs. Il s’écartait peu de l’auberge, retenu, comme par
+un fil, près de Dea. Faire quelques pas dehors lui suffisait.
+
+Puis il rentrait, trouvait toute la Green-Box endormie, et
+s’endormait.
+
+
+
+
+IV
+
+LES CONTRAIRES FRATERNISENT DANS LA HAINE
+
+
+Le succès n’est pas aimé, surtout par ceux dont il est la chute.
+Il est rare que les mangés adorent les mangeurs. L’Homme qui
+Rit, décidément, faisait événement. Les bateleurs d’alentour
+étaient indignés. Un succès de théâtre est un siphon, pompe la
+foule, et fait le vide autour de lui. La boutique en face est
+éperdue. A la hausse des recettes de la Green-Box avait tout de
+suite correspondu, nous l’avons dit, une baisse dans les recettes
+environnantes. Brusquement, les spectacles, jusqu’alors fêtés,
+chômèrent. Ce fut comme un étiage se marquant en sens inverse,
+mais avec une concordance parfaite, la crue ici, la diminution
+là. Tous les théâtres connaissent ces effets de marée; elle
+n’est haute chez celui-ci qu’à la condition d’être basse chez
+celui-là. La fourmilière foraine, qui exhibait ses talents et
+ses fanfares sur les tréteaux circonvoisins, se voyant ruinée par
+l’Homme qui Rit, entra en désespoir, mais fut éblouie. Tous les
+grimes, tous les clowns, tous les bateleurs enviaient Gwynplaine.
+En voilà un qui est heureux d’avoir un mufle de bête féroce! Des
+mères baladines et danseuses de cordes, qui avaient de jolis
+enfants, les regardaient avec colère en montrant Gwynplaine et en
+disant: Quel dommage que tu n’aies pas une figure comme cela!
+Quelques-unes battaient leurs petits de fureur de les trouver
+beaux. Plus d’une, si elle eût su le secret, eût arrangé son
+fils «à la Gwynplaine». Une tête d’ange qui ne rapporte rien ne
+vaut pas une face de diable lucrative. On entendit un jour la
+mère d’un petit qui était un chérubin de gentillesse et qui
+jouait les cupidons, s’écrier:--On nous a manqué nos enfants. Il
+n’y a que ce Gwynplaine de réussi. Et, montrant le poing à son
+fils, elle ajouta:--Si je connaissais ton père, je lui ferais une
+scène!
+
+Gwynplaine était une poule aux œufs d’or. Quel merveilleux
+phénomène! Ce n’était qu’un cri dans toutes les baraques. Les
+saltimbanques, enthousiasmés et exaspérés, contemplaient
+Gwynplaine en grinçant des dents. La rage admire, cela s’appelle
+l’envie. Alors elle hurle. Ils essayèrent de troubler _Chaos
+vaincu_, firent cabale, sifflèrent, grognèrent, huèrent. Cela
+fut pour Ursus un motif de harangues hortensiennes à la populace,
+et pour l’ami Tom-Jim-Jack une occasion de donner quelques-uns de
+ces coups de poing qui rétablissent l’ordre. Les coups de poing
+de Tom-Jim-Jack achevèrent de le faire remarquer par Gwynplaine
+et estimer par Ursus. De loin, du reste; car le groupe de la
+Green-Box se suffisait à lui-même et se tenait à distance de
+tout, et quant à Tom-Jim-Jack, ce leader de la canaille faisait
+l’effet d’une sorte d’estafier suprême, sans liaison, sans
+intimité, casseur de vitres, meneur d’hommes, paraissant,
+disparaissant, camarade de tout le monde et compagnon de
+personne.
+
+Ce déchaînement d’envie contre Gwynplaine ne se tint pas pour
+battu, pour quelques giffles de Tom-Jim-Jack. Les huées ayant
+avorté, les saltimbanques du Tarrinzeau-field rédigèrent une
+supplique. Ils s’adressèrent à l’autorité. C’est la marche
+ordinaire. Contre un succès qui nous gêne, on ameute la foule,
+puis on implore le magistrat.
+
+Aux bateleurs se joignirent les révérends. L’Homme qui Rit avait
+porté coup aux prêches. Le vide ne s’était pas fait seulement
+dans les baraques, mais dans les églises. Les chapelles des cinq
+paroisses de Southwark n’avaient plus d’auditoire. On délaissait
+le sermon pour aller à Gwynplaine. _Chaos vaincu,_ la Green-Box,
+l’Homme qui Rit, toutes ces abominations de Baal l’emportaient
+sur l’éloquence de la chaire. La voix qui harangue dans le
+désert, _vox clamantis in deserto,_ n’est pas contente, et adjure
+volontiers le gouvernement. Les pasteurs des cinq paroisses se
+plaignirent à l’évêque de Londres, lequel se plaignit à sa
+majesté.
+
+La plainte des bateleurs se fondait sur la religion. Ils la
+déclaraient outragée. Ils signalaient Gwynplaine comme sorcier
+et Ursus comme impie.
+
+Les révérends, eux, invoquaient l’ordre social. Ils prenaient
+fait et cause pour les actes du parlement violés, laissant
+l’orthodoxie de côté. C’était plus malin. Car on était à
+l’époque de M. Locke, mort depuis six mois à peine, le 28
+octobre 1704, et le scepticisme, que Bolingbroke allait insuffler
+à Voltaire, commençait. Wesley devait plus tard venir restaurer
+la bible comme Loyola a restauré le papisme.
+
+De cette façon, la Green-Box était battue en brèche des deux
+côtés, par les bateleurs au nom du pentateuque, par les
+chapelains au nom des règlements de police. D’une part le ciel,
+d’autre part la voirie, les révérends tenant pour la voirie, et
+les saltimbanques pour le ciel. La Green-Box était dénoncée par
+les prêtres comme encombrante, et par les baladins comme
+sacrilège.
+
+Y avait-il prétexte? donnait-elle prise? Oui. Quel était son
+crime? Ceci: elle avait un loup. Un loup en Angleterre est un
+proscrit. Le dogue, soit; le loup, point. L’Angleterre admet le
+chien qui aboie et non le chien qui hurle; nuance entre la
+basse-cour et la forêt. Les recteurs et vicaires des cinq
+paroisses de Southwark rappelaient dans leurs requêtes les
+nombreux statuts royaux et parlementaires mettant le loup hors la
+loi. Ils concluaient à quelque chose comme l’incarcération de
+Gwynplaine et la mise en fourrière du loup, ou tout au moins
+l’expulsion. Question d’intérêt public, de risque pour les
+passants, etc. Et là-dessus, ils faisaient appel à la Faculté.
+Ils citaient le verdict du collège des Quatrevingts médecins de
+Londres, corps docte qui date de Henri VIII, qui a un sceau comme
+l’état, qui élève les malades à la dignité de justiciables, qui a
+le droit d’emprisonner ceux qui enfreignent ses lois et
+contreviennent à ses ordonnances, et qui, entre autres
+constatations utiles à la santé des citoyens, a mis hors de doute
+ce fait acquis à la science:--Si un loup voit un homme le
+premier, l’homme est enroué pour la vie.--De plus, on peut être
+mordu.
+
+Donc Homo était le prétexte.
+
+Ursus, par l’hôtelier, avait vent de ces menées. Il était
+inquiet. Il craignait ces deux griffes, police et justice. Pour
+avoir peur de la magistrature, il suffit d’avoir peur; il n’est
+pas nécessaire d’être coupable. Ursus souhaitait peu le contact
+des shériffs, prévôts, baillis et coroners. Son empressement de
+contempler de près ces visages officiels était nul. Il avait de
+voir des magistrats la même curiosité que le lièvre de voir des
+chiens d’arrêt.
+
+Il commençait à regretter d’être venu à Londres.
+
+--Le mieux est ennemi du bien, murmurait-il en aparté. Je
+croyais ce proverbe déconsidéré, j’ai eu tort. Les vérités bêtes
+sont les vérités vraies.
+
+Contre tant de puissances coalisées, saltimbanques prenant en
+main la cause de la religion, chapelains s’indignant au nom de la
+médecine, la pauvre Green-Box, suspecte de sorcellerie en
+Gwynplaine et d’hydrophobie en Homo, n’avait pour elle qu’une
+chose, mais qui est une grande force en Angleterre, l’inertie
+municipale. C’est du laisser-faire local qu’est sortie la
+liberté anglaise. La liberté en Angleterre se comporte comme la
+mer autour de l’Angleterre. C’est une marée. Peu à peu les
+mœurs montent sur les lois. Une épouvantable législation
+engloutie, l’usage dessus, un code féroce encore visible sous la
+transparence de l’immense liberté, c’est là l’Angleterre.
+
+L’Homme qui Rit, _Chaos vaincu,_ Homo, pouvaient avoir contre eux
+les bateleurs, les prédicants, les évêques, la chambre des
+communes, la chambre des lords, sa majesté, et Londres, et toute
+l’Angleterre, et rester tranquilles tant que Southwark serait
+pour eux. La Green-Box était l’amusement préféré du faubourg, et
+l’autorité locale semblait indifférente. En Angleterre,
+indifférence, c’est protection. Tant que le shériff du comté de
+Surrey, à qui ressortit Southwark, ne bougerait pas, Ursus
+respirait, et Homo pouvait dormir sur ses deux oreilles de loup.
+
+A la condition de ne point aboutir au coup de pouce, ces haines
+servaient le succès. La Green-Box pour l’instant ne s’en portait
+pas plus mal. Au contraire. Il transpirait dans le public qu’il
+y avait des intrigues. L’Homme qui Rit en devenait plus
+populaire. La foule a le flair des choses dénoncées, et les
+prend en bonne part. Être suspect recommande. Le peuple adopte
+d’instinct ce que l’index menace. La chose dénoncée, c’est un
+commencement de fruit défendu; on se hâte d’y mordre. Et puis un
+applaudissement qui taquine quelqu’un, surtout quand ce quelqu’un
+est l’autorité, c’est doux. Faire, en passant une soirée
+agréable, acte d’adhésion à l’opprimé et d’opposition à
+l’oppresseur, cela plaît. On protège en même temps qu’on
+s’amuse. Ajoutons que les baraques théâtrales du bowling-green
+continuaient de huer et de cabaler contre l’Homme qui Rit. Rien
+de meilleur pour le succès. Les ennemis font un bruit efficace
+qui aiguise et avive le triomphe. Un ami est plus vite las de
+louer qu’un ennemi d’injurier. Injurier n’est pas nuire. Voilà
+ce que les ennemis ignorent. Ils ne peuvent pas ne point
+insulter, et c’est là leur utilité. Ils ont une impossibilité de
+se taire qui entretient l’éveil public. La foule grossissait à
+_Chaos vaincu._
+
+Ursus gardait pour lui ce que lui disait maître Nicless des
+intrigues et des plaintes en haut lieu, et n’en parlait pas à
+Gwynplaine, pour ne point troubler la sérénité des
+représentations par des préoccupations. S’il arrivait malheur,
+on le saurait toujours assez tôt.
+
+
+
+
+V
+
+LE WAPENTAKE
+
+
+Une fois pourtant il crut devoir déroger à cette prudence, par
+prudence même, et il jugea utile de tâcher d’inquiéter
+Gwynplaine. Il est vrai qu’il s’agissait d’une chose beaucoup
+plus grave encore, dans la pensée d’Ursus, que les cabales de
+foire et d’église. Gwynplaine, en ramassant un farthing tombé à
+terre dans un moment où l’on comptait la recette, s’était mis à
+l’examiner, et, en présence de l’hôtelier, avait tiré du
+contraste entre le farthing, représentant la misère du peuple, et
+l’empreinte représentant, sous la figure d’Anne, la magnificence
+parasite du trône, un propos mal sonnant. Ce propos, répété par
+maître Nicless, avait fait tant de chemin qu’il était revenu à
+Ursus par Fibi et Vinos. Ursus en eut la fièvre. Paroles
+séditieuses. Lèse-majesté. Il admonesta rudement Gwynplaine.
+
+--Veille sur ton abominable gueule. Il y a une règle pour les
+grands, ne rien faire; et une règle pour les petits, ne rien
+dire. Le pauvre n’a qu’un ami, le silence. Il ne doit prononcer
+qu’un monosyllabe: oui. Avouer et consentir, c’est tout son
+droit. Oui, au juge. Oui, au roi. Les grands, si bon leur
+semble, nous donnent des coups de bâton, j’en ai reçu, c’est leur
+prérogative, et ils ne perdent nullement de leur grandeur en nous
+rompant les os. L’ossifrage est une espèce d’aigle. Vénérons le
+sceptre qui est le premier des bâtons. Respect, c’est prudence,
+et platitude, c’est égoïsme. Qui outrage son roi se met en même
+danger qu’une fille coupant témérairement la jube à un lion. On
+m’informe que tu as jasé sur le compte du farthing, qui est la
+même chose que le liard, et que tu as médit de cette médaille
+auguste moyennant laquelle on nous octroie au marché le
+demi-quart d’un hareng salé. Prends garde. Deviens sérieux.
+Apprends qu’il existe des punitions. Imprègne-toi des vérités
+législatives. Tu es dans un pays où celui qui scie un petit
+arbre de trois ans est paisiblement mené au gibet. Les jureurs,
+on leur met les pieds aux ceps. L’ivrogne est enfermé dans une
+barrique défoncée par en bas pour qu’il marche, avec un trou en
+haut du tonneau par où passe sa tête et deux trous dans la bonde
+par où passent ses mains, de sorte qu’il ne peut se coucher. Qui
+frappe quelqu’un dans la salle de Westminster est en prison pour
+sa vie, et ses biens confisqués. Qui frappe quelqu’un dans le
+palais du roi a la main droite tranchée. Une chiquenaude sur un
+nez qui saigne, et te voilà manchot. Le convaincu d’hérésie en
+cour d’évêque est brûlé vif. C’est pour pas grand’chose que
+Cuthbert Simpson a été écartelé au tourniquet. Voilà trois ans,
+en 1702, ce n’est pas loin, comme tu vois, on a tourné au pilori
+un scélérat appelé Daniel de Foë, lequel avait eu l’audace
+d’imprimer les noms des membres des communes qui avaient parlé la
+veille au parlement. Celui qui est félon à sa majesté, on
+l’éventre vivant et on lui arrache le cœur dont on lui
+soufflette les deux joues. Inculque-toi ces notions de droit et
+de justice. Ne jamais se permettre un mot, et, à la plus petite
+inquiétude, prendre sa volée; telle est la bravoure que je
+pratique et que je conseille. En fait de témérité, imite les
+oiseaux, et en fait de bavardage, imite les poissons. Du reste,
+l’Angleterre a cela d’admirable que sa législation est fort
+douce.
+
+Son admonition faite, Ursus fut inquiet quelque temps; Gwynplaine
+point. L’intrépidité de la jeunesse se compose de défaut
+d’expérience. Toutefois il sembla que Gwynplaine avait eu raison
+d’être tranquille, car les semaines s’écoulèrent pacifiquement,
+et il ne parut pas que le propos sur la reine eût des suites.
+
+Ursus, on le sait, manquait d’apathie, et, comme le chevreuil au
+guet, était en éveil de tous les côtés.
+
+Un jour, peu de temps après sa semonce à Gwynplaine, en regardant
+par la lucarne du mur qui avait vue sur le dehors, Ursus devint
+pâle.
+
+--Gwynplaine?
+
+--Quoi?
+
+--Regarde.
+
+--Où?
+
+--Dans la place.
+
+--Et puis?
+
+--Vois-tu ce passant?
+
+--Cet homme en noir?
+
+--Oui.
+
+--Qui a une espèce de masse au poing?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, Gwynplaine, cet homme est le wapentake.
+
+--Qu’est-ce que c’est que le wapentake?
+
+--C’est le bailli de la centaine.
+
+--Qu’est-ce que c’est que le bailli de la centaine?
+
+--C’est le _praepositus hundredi._
+
+--Qu’est-ce que c’est que le _praepositus hundredi_?
+
+--C’est un officier terrible.
+
+--Qu’est-ce qu’il a à la main?
+
+--C’est l’iron-weapon.
+
+--Qu’est-ce que l’iron-weapon?
+
+--C’est une chose en fer.
+
+--Qu’est-ce qu’il fait de ça?
+
+--D’abord il jure dessus. Et c’est pour cela qu’on l’appelle le
+wapentake.
+
+--Ensuite?
+
+--Ensuite il vous touche avec.
+
+--Avec quoi?
+
+--Avec l’iron-weapon.
+
+--Le wapentake vous touche avec l’iron-weapon?
+
+--Oui.
+
+--Qu’est-ce que cela veut dire?
+
+--Cela veut dire: suivez-moi.
+
+--Et il faut le suivre?
+
+--Oui.
+
+--Où?
+
+--Est-ce que je sais, moi?
+
+--Mais il vous dit où il vous mène?
+
+--Non.
+
+--Mais on peut bien le lui demander?
+
+--Non.
+
+--Comment?
+
+--Il ne vous dit rien, et vous ne lui dites rien.
+
+--Mais...
+
+--Il vous touche de l’iron-weapon, tout est dit. Vous devez
+marcher.
+
+--Mais où?
+
+--Derrière lui.
+
+--Mais où?
+
+--Où bon lui semble, Gwynplaine.
+
+--Et si l’on résiste?
+
+--On est pendu.
+
+Ursus remit la tête à la lucarne, respira largement, et dit:
+
+--Dieu merci, le voilà passé! ce n’est pas chez nous qu’il
+vient.
+
+Ursus s’effrayait probablement plus que de raison des
+indiscrétions et des rapports possibles au sujet des paroles
+inconsidérées de Gwynplaine.
+
+Maître Nicless, qui les avait entendues, n’avait aucun intérêt à
+compromettre les pauvres gens de la Green-Box. Il tirait
+latéralement de l’Homme qui Rit une bonne petite fortune. _Chaos
+vaincu_ avait deux réussites; en même temps qu’il faisait
+triompher l’art dans la Green-Box, il faisait prospérer
+l’ivrognerie dans la taverne.
+
+
+
+
+VI
+
+LA SOURIS INTERROGÉE PAR LES CHATS
+
+
+Ursus eut encore une autre alerte, assez terrible. Cette fois,
+c’était lui qui était en question. Il fut mandé à Bishopsgate
+devant une commission composée de trois visages désagréables.
+Ces trois visages étaient trois docteurs, qualifiés préposés;
+l’un était un docteur en théologie, délégué du doyen de
+Westminster, l’autre était un docteur en médecine, délégué du
+collège des Quatrevingts, l’autre était un docteur en histoire et
+droit civil, délégué du collège de Gresham. Ces trois experts
+_in onmi re scibili_ avaient la police des paroles prononcées en
+public dans tout le territoire des cent trente paroisses de
+Londres, des soixante-treize de Middlesex, et, par extension, des
+cinq de Southwark. Ces juridictions théologales subsistent
+encore en Angleterre, et sévissent utilement. Le 23 décembre
+1868, par sentence de la cour des Arches, confirmée par arrêt des
+lords du conseil privé, le révérend Mackonochie a été condamné au
+blâme, plus aux dépens, pour avoir allumé des chandelles sur une
+table. La liturgie ne plaisante pas.
+
+Ursus donc un beau jour reçut des docteurs délégués un ordre de
+comparution qui, heureusement, lui fut remis en mains propres et
+qu’il put tenir secret. Il se rendit, sans mot dire, à la
+sommation, frémissant à la pensée qu’il pouvait être considéré
+comme donnant prise jusqu’au point d’avoir l’air de pouvoir être
+soupçonné d’être peut-être, dans une certaine mesure, téméraire.
+Lui qui recommandait tant le silence aux autres, il avait là une
+rude leçon. _Garrule, sana te ipsum_.
+
+Les trois docteurs préposés et délégués siégeaient à Bishopsgate
+au fond d’une salle de rez-de-chaussée, sur trois chaises à bras
+en cuir noir, avec les trois bustes de Minos, d’Éaque et de
+Rhadamante au-dessus de leur tête dans la muraille, une table
+devant eux, et à leurs pieds une sellette.
+
+Ursus, introduit par un estafier paisible et sévère, entra, les
+aperçut, et, sur-le-champ, dans sa pensée, donna à chacun d’eux
+le nom d’un juge d’enfer que le personnage avait au-dessus de sa
+tête.
+
+Minos, le premier des trois, le préposé à la théologie, lui fit
+signe de s’asseoir sur la sellette.
+
+Ursus salua correctement, c’est-à-dire jusqu’à terre, et, sachant
+qu’on enchante les ours avec du miel et les docteurs avec du
+latin, dit, en restant à demi courbé par respect:
+
+--_Tres faciunt capitulum_.
+
+Et tête basse, la modestie désarme, il vint s’asseoir sur le
+tabouret.
+
+Chacun des trois docteurs avait devant lui sur la table un
+dossier de notes qu’il feuilletait.
+
+Minos commença:
+
+--Vous parlez en public.
+
+--Oui, répondit Ursus.
+
+--De quel droit?
+
+--Je suis philosophe.
+
+--Ce n’est pas là un droit.
+
+--Je suis aussi saltimbanque, fit Ursus.
+
+--C’est différent.
+
+Ursus respira, mais humblement. Minos reprit:
+
+--Comme saltimbanque, vous pouvez parler, mais comme philosophe,
+vous devez vous taire.
+
+--Je tâcherai, dit Ursus.
+
+Et il songea en lui-même:--Je puis parler, mais je dois me taire.
+Complication.
+
+Il était fort effrayé.
+
+Le préposé à Dieu continua:
+
+--Vous dites des choses mal sonnantes. Vous outragez la
+religion. Vous niez les vérités les plus évidentes. Vous
+propagez de révoltantes erreurs. Par exemple, vous avez dit que
+la virginité excluait la maternité.
+
+Ursus leva doucement les yeux.
+
+--Je n’ai pas dit cela. J’ai dit que la maternité excluait la
+virginité.
+
+Minos fut pensif et grommela:
+
+--Au fait, c’est le contraire.
+
+C’était la même chose. Mais Ursus avait paré le premier coup.
+
+Minos, méditant la réponse d’Ursus, s’enfonça dans la profondeur
+de son imbécillité, ce qui fit un silence.
+
+Le préposé à l’histoire, celui qui pour Ursus était Rhadamante,
+masqua la déroute de Minos par cette interpellation:
+
+--Inculpé, vos hardiesses et vos erreurs sont de toutes sortes.
+Vous avez nié que la bataille de Pharsale eût été perdue parce
+que Brutus et Cassius avaient rencontré un nègre.
+
+--J’ai dit, murmura Ursus, que cela tenait aussi à ce que César
+était un meilleur capitaine.
+
+L’homme de l’histoire passa sans transition à la mythologie.
+
+--Vous avez excusé les infamies d’Actéon.
+
+--Je pense, insinua Ursus, qu’un homme n’est pas déshonoré pour
+avoir vu une femme nue.
+
+--Et vous avez tort, dit le juge sévèrement. Rhadamante rentra
+dans l’histoire.
+
+--A propos des accidents arrivés à la cavalerie de Mithridate,
+vous avez contesté les vertus des herbes et des plantes. Vous
+avez nié qu’une herbe, comme la securiduca, pût faire tomber les
+fers des chevaux.
+
+--Pardon, répondit Ursus. J’ai dit que cela n’était possible
+qu’à l’herbe sferra-cavallo. Je ne nie la vertu d’aucune herbe.
+
+Et il ajouta à demi-voix:
+
+--Ni d’aucune femme.
+
+Par ce hors-d’œuvre ajouté à sa réponse, Ursus se prouvait à
+lui-même que, si inquiet qu’il fût, il n’était pas désarçonné.
+Ursus était composé de terreur et de présence d’esprit.
+
+--J’insiste, reprit Rhadamante. Vous avez déclaré que ce fut une
+simplicité à Scipion, quand il voulut ouvrir les portes de
+Carthage, de prendre pour clef l’herbe Aethiopis, parce que
+l’herbe Aethiopis n’a pas la propriété de rompre les serrures.
+
+--J’ai simplement dit qu’il eût mieux fait de se servir de
+l’herbe Lunaria.
+
+--C’est une opinion, murmura Rhadamante touché à son tour.
+
+Et l’homme de l’histoire se tut.
+
+L’homme de la théologie, Minos, revenu à lui, questionna de
+nouveau Ursus. Il avait eu le temps de consulter le cahier de
+notes.
+
+--Vous avez classé l’orpiment parmi les produits arsenicaux, et
+vous avez dit qu’on pouvait empoisonner avec de l’orpiment. La
+bible le nie.
+
+--La bible le nie, soupira Ursus, mais l’arsenic l’affirme.
+
+Le personnage en qui Ursus voyait Éaque, qui était le préposé à
+la médecine et qui n’avait pas encore parlé, intervint, et, les
+yeux superbement fermés à demi, appuya Ursus de très haut. Il
+dit:
+
+--La réponse n’est pas inepte.
+
+Ursus remercia de son sourire le plus avili.
+
+Minos fit une moue affreuse.
+
+--Je continue, reprit Minos. Répondez. Vous avez dit qu’il
+était faux que le basilic soit roi des serpents sous le nom de
+Cocatrix.
+
+--Très révérend, dit Ursus, j’ai si peu voulu nuire au basilic
+que j’ai dit qu’il était certain qu’il avait une tête d’homme.
+
+--Soit, répliqua sévèrement Minos, mais vous avez ajouté que
+Poerius en avait vu un qui avait une tête de faucon.
+Pourriez-vous le prouver?
+
+--Difficilement, dit Ursus.
+
+Ici il perdit un peu de terrain.
+
+Minos, ressaisissant l’avantage, poussa.
+
+--Vous avez dit qu’un juif qui se fait chrétien ne sent pas bon.
+
+--Mais j’ai ajouté qu’un chrétien qui se fait juif sent mauvais.
+
+Minos jeta un regard sur le dossier dénonciateur.
+
+--Vous affirmez et propagez des choses invraisemblables. Vous
+avez dit qu’Elien avait vu un éléphant écrire des sentences.
+
+--Non pas, très révérend. J’ai simplement dit qu’Oppien avait
+entendu un hippopotame discuter un problème philosophique.
+
+--Vous avez déclaré qu’il n’est pas vrai qu’un plat de bois de
+hêtre se couvre de lui-même de tous les mets qu’on peut désirer.
+
+--J’ai dit que, pour qu’il eût cette vertu, il faut qu’il vous
+ait été donné par le diable.
+
+--Donné à moi!
+
+--Non, à moi, révérend!--Non! à personne! à tout le monde!
+
+Et, à part, Ursus songea: Je ne sais plus ce que je dis. Mais
+son trouble extérieur, bien qu’extrême, n’était pas trop visible.
+Ursus luttait.
+
+--Tout ceci, repartit Minos, implique une certaine foi au diable.
+
+Ursus tint bon.
+
+--Très révérend, je ne suis pas impie au diable. La foi au
+diable est l’envers de la foi en Dieu. L’une prouve l’autre.
+Qui ne croit pas un peu au diable ne croit pas beaucoup en Dieu.
+Qui croit au soleil doit croire à l’ombre. Le diable est la nuit
+de Dieu. Qu’est-ce que la nuit? la preuve du jour.
+
+Ursus improvisait ici une insondable combinaison de philosophie
+et de religion. Minos redevint pensif et refit un plongeon dans
+le silence.
+
+Ursus respira de nouveau.
+
+Une brusque attaque eut lieu. Éaque, le délégué de la médecine,
+qui venait de protéger dédaigneusement Ursus contre le préposé à
+la théologie, se fit subitement d’auxiliaire assaillant. Il posa
+son poing fermé sur son dossier, qui était épais et chargé.
+Ursus reçut de lui en plein torse cette apostrophe:
+
+--Il est prouvé que le cristal est de la glace sublimée et que le
+diamant est du cristal sublimé; il est avéré que la glace devient
+cristal en mille ans, et que le cristal devient diamant en mille
+siècles. Vous l’avez nié.
+
+--Point, répliqua Ursus avec mélancolie. J’ai seulement dit
+qu’en mille ans la glace avait le temps de fondre, et que mille
+siècles, c’était malaisé à compter.
+
+L’interrogatoire continua, les demandes et les réponses faisant
+comme un cliquetis d’épées.
+
+--Vous avez nié que les plantes pussent parler.
+
+--Nullement. Mais il faut pour cela qu’elles soient sous un
+gibet.
+
+--Avouez-vous que la mandragore crie?
+
+--Non, mais elle chante.
+
+--Vous avez nié que le quatrième doigt de la main gauche eût une
+vertu cordiale.
+
+--J’ai seulement dit qu’éternuer à gauche était un signe
+malheureux.
+
+--Vous avez témérairement et injurieusement parlé du phénix.
+
+--Docte juge, j’ai simplement dit que, lorsqu’il a écrit que le
+cerveau du phénix était un morceau délicat, mais qui causait des
+maux de tête, Plutarque s’était fort avancé, attendu que le
+phénix n’a jamais existé.
+
+--Parole détestable. Le cinnamalque qui fait son nid avec des
+bâtons de cannelle, le rhintace que Parysatis employait à ses
+empoisonnements, le manucodiate qui est l’oiseau de paradis, et
+la semenda dont le bec a trois tuyaux, ont passé à tort pour le
+phénix; mais le phénix a existé.
+
+--Je ne m’y oppose pas.
+
+--Vous êtes une bourrique.
+
+--Je ne demande pas mieux.
+
+--Vous avez confessé que le sureau guérissait l’esquinancie, mais
+vous avez ajouté que ce n’était pas parce qu’il avait dans sa
+racine une excroissance fée.
+
+--J’ai dit que c’était parce que Judas s’était pendu à un sureau.
+
+--Opinion plausible, grommela le théologien Minos, satisfait de
+rendre son coup d’épingle au médecin Êaque.
+
+L’arrogance froissée est tout de suite colère. Eaque s’acharna.
+
+--Homme nomade, vous errez par l’esprit autant que par les pieds.
+Vous avez des tendances suspectes et surprenantes. Vous côtoyez
+la sorcellerie. Vous êtes en relation avec des animaux inconnus.
+Vous parlez aux populaces d’objets qui n’existent que pour vous
+seul, et qui sont d’une nature ignorée, tels que l’hoemorrhoüs.
+
+--L’hoemorrhoüs est une vipère qu’a vue Tremellius.
+
+Cette riposte produisit un certain désarroi dans la science
+irritée du docteur Éaque.
+
+Ursus ajouta:
+
+--L’hoemorrhoüs est tout aussi réel que l’hyène odoriférante et
+que la civette décrite par Castellus.
+
+Éaque s’en tira par une charge à fond.
+
+--Voici des paroles textuelles de vous, et très diaboliques.
+Écoutez.
+
+L’œil sur le dossier, Éaque lut:
+
+--«Deux plantes, la thalagssigle et l’aglaphotis sont lumineuses
+le soir. Fleurs le jour, étoiles la nuit.»
+
+Et regardant fixement Ursus:
+
+--Qu’avez-vous à dire?
+
+Ursus répondit:
+
+--Toute plante est lampe. Le parfum est de la lumière.
+
+Éaque feuilleta d’autres pages.
+
+--Vous avez nié que les vésicules de loutre fussent équivalentes
+au castoreum.
+
+--Je me suis borné à dire qu’il fallait peut-être se défier
+d’Aétius sur ce point.
+
+Éaque devint farouche.
+
+--Vous exercez la médecine?
+
+--Je m’exerce à la médecine, soupira timidement Ursus.
+
+--Sur les vivants?
+
+--Plutôt que sur les morts, fit Ursus.
+
+Ursus ripostait avec solidité, mais avec platitude; mélange
+admirable où la suavité dominait. Il parlait avec tant de
+douceur que le docteur Éaque sentit le besoin de l’insulter.
+
+--Que nous roucoulez-vous là? dit-il rudement.
+
+Ursus fut ébahi et se borna à répondre:
+
+--Le roucoulement est pour les jeunes et le gémissement pour les
+vieux. Hélas! je gémis.
+
+Éaque répliqua:
+
+--Soyez averti de ceci: si un malade est soigné par vous, et s’il
+meurt, vous serez puni de mort.
+
+Ursus hasarda une question.
+
+--Et s’il guérit?
+
+--En ce cas-là, répondit le docteur, adoucissant sa voix, vous
+serez puni de mort.
+
+--C’est peu varié, dit Ursus.
+
+Le docteur reprit:
+
+--S’il y a mort, on punit l’ânerie. S’il y a guérison, on punit
+l’outrecuidance. La potence dans les deux cas.
+
+--J’ignorais ce détail, murmura Ursus. Je vous remercie de me
+renseigner. On ne connaît pas toutes les beautés de la
+législation.
+
+--Prenez garde à vous.
+
+--Religieusement, dit Ursus.
+
+--Nous savons ce que vous faites.
+
+--Moi, pensa Ursus, je ne le sais pas toujours.
+
+--Nous pouvons vous envoyer en prison.
+
+--Je l’entrevois, messeigneurs.
+
+--Vous ne pouvez nier vos contraventions et vos empiétements.
+
+--Ma philosophie demande pardon.
+
+--On vous attribue des audaces.
+
+--On a énormément tort.
+
+--On dit que vous guérissez les malades?
+
+--Je suis victime des calomnies.
+
+La triple paire de sourcils horrifiques braquée sur Ursus se
+fronça; les trois savantes faces se rapprochèrent et
+chuchotèrent. Ursus eut la vision d’un vague bonnet d’âne
+s’esquissant au-dessus de ces trois têtes autorisées; le
+bougonnement intime et compétent de cette trinité dura quelques
+minutes, pendant lesquelles Ursus sentit toutes les glaces et
+toutes les braises de l’angoisse; enfin Minos, qui était le
+praeses, se tourna vers lui et lui dit d’un air furieux:
+
+--Allez-vous-en.
+
+Ursus eut un peu la sensation de Jonas sortant du ventre de la
+baleine.
+
+Minos continua:
+
+--On vous relaxe!
+
+Ursus se dit:
+
+--Si l’on m’y reprend!--Bonsoir la médecine!
+
+Et il ajouta dans son for intérieur:
+
+--Désormais je laisserai soigneusement crever les gens.
+
+Ployé en deux, il salua tout, les docteurs, les bustes, la table
+et les murs, et se dirigea vers la porte à reculons,
+disparaissant presque comme de l’ombre qui se dissipe.
+
+Il sortit de la salle lentement, comme un innocent, et de la rue
+rapidement, comme un coupable. Les gens de justice sont d’une
+approche si singulière et si obscure, que, même absous, on
+s’évade.
+
+Tout en s’enfuyant, il grommelait:
+
+--Je l’ai échappé belle. Je suis le savant sauvage, eux sont les
+savants domestiques. Les docteurs tracassent les doctes. La
+fausse science est l’excrément de la vraie; et on l’emploie à la
+perte des philosophes. Les philosophes, en produisant les
+sophistes, produisent leur propre malheur. De la fiente de la
+grive naît le gui, avec lequel on fait la glu, avec laquelle on
+prend la grive. _Turdus sibi malum cacat_.
+
+Nous ne donnons pas Ursus pour un délicat. Il avait
+l’effronterie de se servir des mots qui rendaient sa pensée. Il
+n’avait pas plus de goût que Voltaire.
+
+Ursus rentra à la Green-Box, raconta à maître Nicless qu’il
+s’était attardé à suivre une jolie femme, et ne souffla mot de
+son aventure.
+
+--Seulement le soir il dit tout bas à Homo:
+
+--Sache ceci. J’ai vaincu les trois têtes de Cerbère.
+
+
+
+
+VII
+
+QUELLES RAISONS PEUT AVOIR UN QUADRUPLE POUR VENIR S’ENCANAILLER
+PARMI LES GROS SOUS?
+
+
+Une diversion survint.
+
+L’inn Tadcaster était de plus en plus une fournaise de joie et de
+rire. Pas de plus gai tumulte. L’hôtelier et son boy ne
+suffisaient pas à verser l’ale, le stout et le porter. Le soir,
+la salle basse, toutes vitres éclairées, n’avait pas une table
+vide. On chantait, on criait; le grand vieil âtre en cul de
+four, grillé de fer et gorgé de houille, flambait. C’était comme
+une maison de feu et de bruit.
+
+Dans la cour, c’est-à-dire dans le théâtre, plus de foule encore.
+
+Tout le public de faubourg que pouvait donner Southwark abondait
+à tel point aux représentations de _Chaos vaincu_ que, sitôt le
+rideau levé, c’est-à-dire sitôt le panneau de la Green-Box
+abaissé, il était impossible de trouver une place. Les fenêtres
+regorgeaient de spectateurs; le balcon était envahi. On ne
+voyait plus un seul des pavés de la cour, tous remplacés par des
+visages.
+
+Seulement le compartiment pour la noblesse restait toujours vide.
+
+Cela faisait, à cet endroit, qui était le centre du balcon, un
+trou noir, ce qu’on appelle, en métaphore d’argot «un four».
+Personne. Foule partout, excepté là.
+
+Un soir, il y eut quelqu’un.
+
+C’était un samedi, jour où les anglais se dépêchent de s’amuser,
+ayant à s’ennuyer le dimanche. La salle était comble.
+
+Nous disons _salle_. Shakespeare aussi n’a eu longtemps pour
+théâtre qu’une cour d’hôtellerie, et il l’appelait salle.
+_Hall_.
+
+Au moment où la triveline s’écarta sur le prologue de _Chaos
+vaincu_, Ursus, Homo et Gwynplaine étant en scène, Ursus jeta,
+comme d’habitude, un coup d’œil sur l’assistance, et eut une
+commotion.
+
+Le compartiment «pour la noblesse» était occupé.
+
+Une femme était assise, seule, au milieu de la loge, sur le
+fauteuil de velours d’Utrecht.
+
+Elle était seule, et elle emplissait la loge.
+
+De certains êtres ont de la clarté. Cette femme, comme Dea,
+avait sa lueur à elle, mais autre. Dea était pâle, cette femme
+était vermeille. Dea était l’aube, cette femme était l’aurore.
+Dea était belle, cette femme était superbe. Dea était
+l’innocence, la candeur, la blancheur, l’albâtre; cette femme
+était la pourpre, et l’on sentait qu’elle ne craignait pas la
+rougeur. Son irradiation débordait la loge, et elle siégeait au
+centre, immobile, dans on ne sait quelle plénitude d’idole.
+
+Au milieu de cette foule sordide, elle avait le rayonnement
+supérieur de l’escarboucle, elle inondait ce peuple de tant de
+lumière qu’elle le noyait d’ombre, et toutes ces faces obscures
+subissaient son éclipse. Sa splendeur était l’effacement de
+tout.
+
+Tous les yeux la regardaient.
+
+Tom-Jim-Jack était mêlé à la cohue. Il disparaissait comme les
+autres dans le nimbe de cette personne éclatante.
+
+Cette femme absorba d’abord l’attention du public, fit
+concurrence au spectacle, et nuisit un peu aux premiers effets de
+_Chaos vaincu_.
+
+Quel que fût son air de rêve, pour ceux qui étaient près d’elle,
+elle était réelle. C’était bien une femme. C’était peut-être
+même trop une femme. Elle était grande et forte, et se montrait
+magnifiquement le plus nue qu’elle pouvait. Elle portait de
+volumineux pendants d’oreilles en perles où étaient mêlés ces
+bijoux bizarres dits _clefs d’Angleterre_. Sa robe de dessus
+était de mousseline de Siam brodée en or passé, grand luxe, car
+telle de ces robes de mousseline valait alors six cents écus.
+Une large agrafe de diamants fermait sa chemise qu’on voyait à
+fleur de gorge, mode lascive du temps, et qui était de cette
+toile de Frise dont Anne d’Autriche avait des draps si fins
+qu’ils passaient à travers une bague. Cette femme avait comme
+une cuirasse de rubis, quelques-uns cabochons, et des pierreries
+cousues partout à son corps de jupe. De plus, les deux sourcils
+noircis à l’encre de Chine, et les bras, les coudes, les épaules,
+le menton, le dessous des narines, le dessus des paupières, le
+lambeau des oreilles, la paume des mains, le bout des doigts,
+touchés avec le fard et ayant on ne sait quelle pointe rouge et
+provocante. Et sur tout cela une implacable volonté d’être
+belle. Elle l’était au point d’être farouche. C’était la
+panthère, pouvant être chatte, et caresser. Un de ses yeux était
+bleu, l’autre était noir.
+
+Gwynplaine, comme Ursus, considérait cette femme.
+
+La Green-Box était un peu un spectacle fantasmagorique, _Chaos
+vaincu_ était plutôt un songe qu’une pièce, ils étaient habitués
+à faire sur le public un effet de vision; cette fois l’effet de
+vision revenait sur eux, la salle renvoyait au théâtre la
+surprise, et c’était leur tour d’être effarés. Ils avaient le
+ricochet de la fascination.
+
+Cette femme les regardait, et ils la regardaient.
+
+Pour eux, à la distance où ils étaient, et dans la brume
+lumineuse que fait la pénombre théâtrale, les détails
+s’effaçaient; et c’était comme une hallucination. C’était une
+femme sans doute, mais n’était-ce pas aussi une chimère? Cette
+entrée d’une lumière dans leur obscurité les stupéfiait. C’était
+comme l’arrivée d’une planète inconnue. Cela venait du monde des
+heureux. L’irradiation amplifiait cette figure. Cette femme
+avait sur elle des scintillations nocturnes, comme une voie
+lactée. Ces pierreries semblaient des étoiles. Cette agrafe de
+diamants était peut-être une pléiade. Le modelé splendide de son
+sein semblait surnaturel. On sentait, en voyant cette créature
+astrale, l’approche momentanée et glaciale des régions de
+félicité. C’était des profondeurs d’un paradis que se penchait
+sur la chétive Green-Box et sur son misérable public cette face
+de sérénité inexorable. Curiosité suprême qui se satisfaisait,
+et qui, en même temps, donnait pâture à la curiosité populaire.
+En haut permettait à En bas de le regarder.
+
+Ursus, Gwynplaine, Vinos, Fibi, la foule, tous, avaient la
+secousse de cet éblouissemcnt, excepté Dea, ignorante dans sa
+nuit.
+
+Il y avait, dans cette présence, de l’apparition, mais aucune des
+idées qu’éveillé ordinairement ce mot n’était réalisée par cette
+figure; elle n’avait rien de diaphane, rien d’indécis, rien de
+flottant; aucune vapeur; c’était une apparition rose et fraîche,
+bien portante. Et pourtant, dans les conditions d’optique où
+étaient placés Ursus et Gwynplaine, c’était visionnaire. Les
+fantômes gras, qu’on nomme les vampires, existent. Telle belle
+reine qui, elle aussi, est pour la foule une vision, et qui mange
+trente millions par an au peuple des pauvres, a cette santé-là.
+
+Derrière cette femme, dans la pénombre, on apercevait son mousse,
+_el mozo_, un petit homme enfantin, blanc et joli, à l’air
+sérieux. Un groom très jeune et très grave était la mode de ce
+temps-là. Ce mousse était vêtu, chaussé et coiffé de velours
+couleur feu, et avait sur sa calotte galonnée d’or un bouquet de
+plumes de tisserin, ce qui est le signe d’une haute domesticité,
+et indique qu’on est le valet d’une très grande dame.
+
+Le laquais fait partie du seigneur, et il était impossible de ne
+pas remarquer dans l’ombre de cette femme ce page porte-queue.
+La mémoire prend des notes souvent à notre insu; et, sans que
+Gwynplaine s’en doutât, les joues rondes, la mine sérieuse, la
+calotte galonnée et le bouquet de plumes du mousse de la dame
+laissèrent une trace quelconque dans son esprit. Ce groom du
+reste ne faisait rien pour se faire regarder; attirer
+l’attention, c’est manquer de respect; il se tenait debout et
+passif au fond de la loge, et reculé aussi loin que le permettait
+la porte fermée.
+
+Quoique son muchacho porte-queue fût là, cette femme n’en était
+pas moins seule dans le compartiment, attendu qu’un valet ne
+compte pas.
+
+Si puissante que fût la diversion produite par cette personne qui
+faisait l’effet d’un personnage, le dénoûment de _Chaos vaincu_
+fut plus puissant encore. L’impression fut, comme toujours,
+irrésistible. Peut-être même y eut-il dans la salle, à cause de
+la radieuse spectatrice, car quelquefois le spectateur s’ajoute
+au spectacle, un surcroît d’électricité. La contagion du rire de
+Gwynplaine fut plus triomphante que jamais. Toute l’assistance
+se pâma dans une indescriptible épilepsie d’hilarité, où l’on
+distinguait le rictus sonore et magistral de Tom-Jim-Jack.
+
+Seule, la femme inconnue qui regardait ce spectacle dans une
+immobilité de statue et avec des yeux de fantôme, ne rit pas.
+
+Spectre, mais solaire.
+
+La représentation finie, le panneau relevé, l’intimité refaite
+dans la Green-Box, Ursus ouvrit et vida sur la table du souper le
+sac de la recette. C’était une cohue de gros sous parmi laquelle
+ruissela subitement une once d’or d’Espagne.
+
+--Elle! s’écria Ursus.
+
+Cette once d’or au milieu de ces sous vert-de-grisés, c’était en
+effet cette femme au milieu de ce peuple.
+
+--Elle a payé sa place un quadruple! reprit Ursus enthousiasmé.
+
+En ce moment l’hôtelier entra dans la Green-Box, passa son bras
+par la fenêtre de l’arrière, ouvrit dans le mur auquel la
+Green-Box s’adossait un vasistas dont nous avons parlé, qui
+permettait de voir dans la place, et qui était à la hauteur de
+cette fenêtre, puis fit silencieusement signe à Ursus de regarder
+dehors. Un carrosse empanaché de laquais à plumes portant des
+torches, et magnifiquement attelé, s’éloignait au grand trot.
+
+Ursus prit respectueusement le quadruple entre son pouce et son
+index, le montra à maître Nicless et dit:
+
+--C’est une déesse.
+
+Puis ses yeux tombèrent sur le carrosse prêt à tourner le coin de
+la place, et sur l’impériale duquel les torches des valets
+éclairaient une couronne d’or à huit fleurons.
+
+Et il s’écria:
+
+--C’est plus. C’est une duchesse.
+
+Le carrosse disparut. Le bruit du roulement s’éteignit.
+
+Ursus demeura quelques instants extatique, faisant entre ses deux
+doigts, devenus ostensoir, l’élévation du quadruple comme on
+ferait l’élévation de l’hostie.
+
+Puis il le posa sur la table, et, tout en le contemplant, se mit
+à parler de «la madame». L’hôtelier lui donnait la réplique.
+C’était une duchesse. Oui. On savait le titre. Mais le nom?
+on l’ignorait. Maître Nicless avait vu de près le carrosse, tout
+armorié, et les laquais, tout galonnés. Le cocher avait une
+perruque à croire voir un lord chancelier. Le carrosse était de
+cette forme rare nommée en Espagne _coche-tumbonu_, variété
+splendide qui a un couvercle de tombe, ce qui est un support
+magnifique pour une couronne. Le mousse était un échantillon
+d’homme si mignon qu’il pouvait se tenir assis sur l’étrier du
+carrosse en dehors de la portière. On emploie ces jolis êtres-là
+à porter les queues des dames; ils portent aussi leurs messages.
+Et avait-on remarqué le bouquet de plumes de tisserin de ce
+mousse? Voilà qui est grand. On paie l’amende si l’on porte ces
+plumes-là sans droit. Maître Nicless avait aussi regardé la dame
+de près. Une espèce de reine. Tant de richesse donne de la
+beauté. La peau est plus blanche, l’œil est plus fier, la
+démarche est plus noble, la grâce est plus insolente. Rien
+n’égale l’élégance impertinente de ces mains qui ne travaillent
+pas. Maître Nicless racontait cette magnificence de la chair
+blanche avec des veines bleues, ce cou, ces épaules, ces bras, ce
+fard partout, ces pendeloques de perles, cette coiffure poudrée
+d’or, ces profusions de pierreries, ces rubis, ces diamants.
+
+--Moins brillants que les yeux, murmura Ursus.
+
+Gwynplaine se taisait.
+
+Dea écoutait.
+
+--Et savez-vous, dit le tavernicr, le plus étonnant?
+
+--Quoi? demanda Ursus.
+
+--C’est que je l’ai vue monter en carrosse.
+
+--Après?
+
+--Elle n’y est pas montée seule.
+
+--Bah!
+
+--Quelqu’un est monté avec elle.
+
+--Qui?
+
+--Devinez.
+
+--Le roi? dit Ursus.
+
+--D’abord, fit maître Nicless, il n’y a pas de roi pour le
+moment. Nous ne sommes pas sous un roi. Devinez qui est monté
+dans le carrosse de cette duchesse.
+
+--Jupiter, dit Ursus.
+
+L’hôtelier répondit:
+
+--Tom-Jim-Jack.
+
+Gwynplaine, qui n’avait pas articulé un mot, rompit le silence.
+
+--Tom-Jim-Jack! s’écria-t-il.
+
+Il y eut une pause d’étonnement pendant laquelle on put entendre
+Dea dire à voix basse:
+
+--Est-ce qu’on ne pourrait pas empêcher cette femme-là de venir?
+
+
+
+
+VIII
+
+SYMPTOMES D’EMPOISONNEMENT
+
+
+«L’apparition» ne revint pas.
+
+Elle ne revint pas dans la salle, mais elle revint dans l’esprit
+de Gwynplaine.
+
+Gwynplaine fut, dans une certaine mesure, troublé.
+
+Il lui sembla que, pour la première fois de sa vie, il venait de
+voir une femme.
+
+Il fit tout de suite cette demi-chute de songer étrangement. Il
+faut prendre garde à la rêverie qui s’impose. La rêverie a le
+mystère et la subtilité d’une odeur. Elle est à la pensée ce que
+le parfum est à la tubéreuse. Elle est parfois la dilatation
+d’une idée vénéneuse, et elle a la pénétration d’une fumée. On
+peut s’empoisonner avec des rêveries comme avec des fleurs.
+Suicide enivrant, exquis et sinistre.
+
+Le suicide de l’âme, c’est de penser mal. C’est là
+l’empoisonnement. La rêverie attire, enjôle, leurre, enlace,
+puis fait de vous son complice. Elle vous met de moitié dans les
+tricheries qu’elle fait à la conscience. Elle vous charme. Puis
+vous corrompt. On peut dire de la rêverie ce qu’on dit du jeu.
+On commence par être dupe, on finit par être fripon.
+
+Gwynplaine songea.
+
+Il n’avait jamais vu la Femme.
+
+Il en avait vu l’ombre dans toutes les femmes du peuple, et il en
+avait vu l’âme dans Dea.
+
+Il venait d’en voir la réalité.
+
+Une peau tiède et vivante, sous laquelle on sentait couler un
+sang passionné, des contours ayant la précision du marbre et
+l’ondulation de la vague, un visage hautain et impassible, mêlant
+le refus à l’attrait, et se résumant en un resplendissement, des
+cheveux colorés comme d’un reflet d’incendie, une galanterie de
+parure ayant et donnant le frisson des voluptés, la nudité
+ébauchée trahissant le souhait dédaigneux d’être possédée à
+distance par la foule, une coquetterie inexpugnable,
+l’impénétrable ayant du charme, la tentation assaisonnée de
+perdition entrevue, une promesse aux sens et une menace à
+l’esprit, double anxiété, l’une qui est le désir, l’autre qui est
+la crainte. Il venait de voir cela. Il venait de voir une
+femme.
+
+Il venait de voir plus et moins qu’une femme, une femelle.
+
+Et en même temps une olympienne.
+
+Une femelle de dieu.
+
+Ce mystère, le sexe, venait de lui apparaître.
+
+Et où? dans l’inaccessible.
+
+A une distance infinie.
+
+Destinée ironique, l’âme, cette chose céleste, il la tenait, il
+l’avait dans sa main, c’était Dea; le sexe, cette chose
+terrestre, il l’apercevait au plus profond du ciel, c’était cette
+femme.
+
+Une duchesse.
+
+Plus qu’une déesse, avait dit Ursus.
+
+Quel escarpement!
+
+Le rêve lui-même reculerait devant une telle escalade.
+
+Allait-il faire la folie de songer à cette inconnue? Il se
+débattait.
+
+Il se rappelait tout ce qu’Ursus lui avait dit de ces hautes
+existences quasi royales; les divagations du philosophe, qui lui
+avaient semblé inutiles, devenaient pour lui des jalons de
+méditation; nous n’avons souvent dans la mémoire qu’une couche
+d’oubli très mince, laquelle, dans l’occasion, laisse tout à coup
+voir ce qui est dessous; il se représentait ce monde auguste, la
+seigneurie, dont était cette femme, inexorablement superposé au
+monde infime, le peuple, dont il était. Et même était-il du
+peuple? N’était-il pas, lui bateleur, au-dessous de ce qui est
+au-dessous? Pour la première fois, depuis qu’il avait l’âge de
+réflexion, il eut vaguement le cœur serré de sa bassesse, que
+nous appellerions aujourd’hui abaissement. Les peintures et les
+énumérations d’Ursus, ses inventaires lyriques, ses dithyrambes
+de châteaux, de parcs, de jets d’eau et de colonnades, ses
+étalages de la richesse et de la puissance, revivaient dans la
+pensée de Gwynplaine avec le relief d’une réalité mêlée aux
+nuées. Il avait l’obsession de ce zénith. Qu’un homme pût être
+un lord, cela lui semblait chimérique. Cela était pourtant.
+Chose incroyable! il y avait des lords! mais étaient-ils de
+chair et d’os, comme nous? C’était douteux. Il se sentait, lui,
+au fond de l’ombre, avec de la muraille tout autour lui, et il
+apercevait dans un lointain suprême, au-dessus de sa tête, comme
+par l’ouverture d’un puits au fond duquel il serait, cet
+éblouissant pêle-mêle d’azur, de figures et de rayons qui est
+l’olympe. Au milieu de cette gloire resplendissait la duchesse.
+
+Il sentait de cette femme on ne sait quel besoin bizarre
+compliqué d’impossible.
+
+Et ce contre-sens poignant se retournait sans cesse malgré lui
+dans son esprit: voir auprès de lui, à sa portée, dans la réalité
+étroite et tangible, l’âme, et dans l’insaisissable, au fond de
+l’idéal, la chair.
+
+Aucune de ces pensées ne lui arrivait à l’état de précision.
+C’était du brouillard qu’il avait en lui. Cela changeait à
+chaque instant de contour et flottait. Mais c’était un profond
+obscurcissement.
+
+Du reste, l’idée qu’il y eût là quoi que ce soit d’abordable
+n’effleura pas un instant son esprit. Il n’ébaucha, pas même en
+songe, aucune ascension vers la duchesse. Heureusement.
+
+Le tremblement de ces échelles-là, une fois qu’on a mis le pied
+dessus, peut vous rester à jamais dans le cerveau; on croit
+monter à l’olympe, et l’on arrive à Bedlam. Une convoitise
+distincte, qui eût pris forme en lui, l’eût terrifié. Il
+n’éprouva rien de pareil.
+
+D’ailleurs reverrait-il jamais cette femme? probablement non.
+S’éprendre d’une lueur qui passe à l’horizon, la démence ne va
+point jusque-là. Faire les yeux doux à une étoile, à la rigueur,
+cela se comprend, on la revoit, elle reparaît, elle est fixe.
+Mais est-ce qu’on peut être amoureux d’un éclair?
+
+Il avait un va-et-vient de rêves. L’idole au fond de la loge,
+majestueuse et galante, s’estompait lumineusement dans la
+diffusion de ses idées, puis s’effaçait. Il y pensait, n’y
+pensait pas, s’occupait d’autre chose, y retournait. Il
+subissait un bercement, rien de plus.
+
+Cela l’empêcha de dormir plusieurs nuits. L’insomnie est aussi
+pleine de songes que le sommeil.
+
+Il est presque impossible d’exprimer dans leurs limites exactes
+les évolutions abstruses qui se font dans le cerveau.
+L’inconvénient des mots, c’est d’avoir plus de contour que les
+idées. Toutes les idées se mêlent par les bords; les mots, non.
+Un certain côté diffus de l’âme leur échappe toujours.
+L’expression a des frontières, la pensée n’en a pas.
+
+Notre sombre immensité intérieure est telle que ce qui se passait
+en Gwynplaine touchait à peine, dans sa pensée, à Dea. Dea était
+au centre de son esprit, sacrée. Rien ne pouvait approcher
+d’elle.
+
+Et pourtant, ces contradictions sont toute l’âme humaine, il y
+avait en lui un conflit. En avait-il conscience? tout au plus.
+
+Il sentait dans son for intérieur, à l’endroit des fêlures
+possibles, nous avons tous cet endroit-là, un choc de velléités.
+Pour Ursus, c’eût été clair; pour Gwynplaine, c’était indistinct.
+
+Deux instincts, l’un l’idéal, l’autre le sexe, combattaient en
+lui. Il y a de ces luttes entre l’ange blanc et l’ange noir sur
+le pont de l’abîme.
+
+Enfin l’ange noir fut précipité.
+
+Un jour, tout à coup, Gwynplaine ne pensa plus à la femme
+inconnue.
+
+Le combat entre les deux principes, le duel entre son côté
+terrestre et son côté céleste, s’était passé au plus obscur de
+lui-même, et à de telles profondeurs qu’il ne s’en était que très
+confusément aperçu.
+
+Ce qui est certain, c’est qu’il n’avait pas cessé une minute
+d’adorer Dea.
+
+Il y avait eu en lui, et très avant, un désordre, son sang avait
+eu une fièvre, mais c’était fini. Dea seule demeurait.
+
+On eût même bien étonné Gwynplaine si on lui eut dit que Dea
+avait pu être un moment en danger.
+
+En une semaine ou deux le fantôme qui avait semblé menacer ces
+âmes s’effaça.
+
+Il n’y eut plus dans Gwynplaine que le cœur, foyer, et l’amour,
+flamme.
+
+Du reste, nous l’avons dit, «la duchesse» n’était pas revenue.
+
+Ce qu’Ursus trouva tout simple. «La dame au quadruple» est un
+phénomène. Cela entre, paie, et s’évanouit. Ce serait trop beau
+si cela revenait.
+
+Quant à Dea, elle ne fit même pas allusion à cette femme qui
+avait passé. Elle écoutait probablement, et était suffisamment
+renseignée par des soupirs d’Ursus, et, ça et là, par quelque
+exclamation significative comme: _on n’a pas des onces d’or tous
+les jours!_ Elle ne parla plus de «la femme». C’est là un
+instinct profond. L’âme prend de ces précautions obscures, dans
+le secret desquelles elle n’est pas toujours elle-même. Se taire
+sur quelqu’un, il semble que c’est l’éloigner. En s’informant,
+on craint d’appeler. Ou met du silence de son côté comme on
+fermerait une porte.
+
+L’incident s’oublia.
+
+Était-ce même quelque chose? Cela avait-il existé? Pouvait-on
+dire qu’une ombre eût flotté entre Gwynplaine et Dea? Dea ne le
+savait pas, et Gwynplaine ne le savait plus. Non. Il n’y avait
+rien eu. La duchesse elle-même s’estompa dans la perspective
+lointaine comme une illusion. Ce ne fut rien qu’une minute de
+songe traversée par Gwynplaine, et dont il était hors. Une
+dissipation de rêverie, comme une dissipation de brume, ne laisse
+point trace, et, le nuage passé, l’amour n’est pas plus diminué
+dans le cœur que le soleil dans le ciel.
+
+
+
+
+IX
+
+ABYSSUS ABYSSUM VOCAT
+
+
+Une autre figure disparue, ce fut Tom-Jim-Jack. Brusquement il
+cessa de venir dans l’inn Tadcaster.
+
+Les personnes situées de façon à voir les deux versants de la vie
+élégante des grands seigneurs de Londres purent noter peut-être
+qu’à la même époque la Gazette de la Semaine, entre deux extraits
+de registres de paroisses, annonça le «départ de lord David
+Dirry-Moir, sur l’ordre de sa majesté d’aller reprendre, dans
+l’escadre blanche en croisière sur les côtes de Hollande, le
+commandement de sa frégate».
+
+Ursus s’aperçut que Tom-Jim-Jack ne venait plus; il en fut très
+préoccupé. Tom-Jim-Jack n’avait point reparu depuis le jour où
+il était parti dans le même carrosse que la dame au quadruple.
+C’était, certes, une énigme que ce Tom-Jim-Jack qui enlevait
+des duchesses à bras tendu! Quel approfondissement intéressant à
+faire! que de questions à poser! que de choses à dire! C’est
+pourquoi Ursus ne dit pas un mot.
+
+Ursus, qui avait vécu, savait quelles cuissons donnent les
+curiosités téméraires. La curiosité doit toujours être
+proportionnée au curieux. A écouter, on risque l’oreille; à
+guetter, on risque l’œil. Ne rien entendre et ne rien voir est
+prudent. Tom-Jim-Jack était monté dans ce carrosse princier,
+l’hôtelier avait été témoin de cette ascension. Ce matelot
+s’asseyant à côté de cette lady avait un aspect de prodige qui
+rendait Ursus circonspect. Les caprices de la vie d’en haut
+doivent être sacrés pour les personnes basses. Tous ces reptiles
+qu’on appelle les pauvres n’ont rien de mieux à faire que de se
+tapir dans leur trou quand ils aperçoivent quelque chose
+d’extraordinaire. Se tenir coi est une force. Fermez vos yeux,
+si vous n’avez pas le bonheur d’être aveugle; bouchez vos
+oreilles, si vous n’avez pas la chance d’être sourd; paralysez
+votre langue, si vous n’avez pas la perfection d’être muet. Les
+grands sont ce qu’ils veulent, les petits sont ce qu’ils peuvent,
+laissons passer l’inconnu. N’importunons point la mythologie;
+n’ennuyons point les apparences; ayons un profond respect pour
+les simulacres. Ne dirigeons pas nos commérages vers les
+rapetissements ou les grossissements qui s’opèrent dans les
+régions supérieures pour des motifs que nous ignorons. Ce sont
+la plupart du temps, pour nous chétifs, des illusions d’optique.
+Les métamorphoses sont l’affaire des dieux; les transformations
+et les désagrégations des grands personnages éventuels qui
+flottent au-dessus de nous, sont des nuages impossibles à
+comprendre et périlleux à étudier. Trop d’attention impatiente
+les olympiens dans leurs évolutions d’amusement et de fantaisie,
+et un coup de tonnerre pourrait bien vous apprendre que ce
+taureau trop curieusement examiné par vous est Jupiter.
+N’entre-bâillons pas les plis du manteau couleur de muraille des
+puissants terribles. Indifférence, c’est intelligence. Ne
+bougez point, cela est salubre. Faites le mort, on ne vous tuera
+pas. Telle est la sagesse de l’insecte. Ursus la pratiquait.
+
+L’hôtelier, intrigué de son côté, interpella un jour Ursus.
+
+--Savez-vous qu’on ne voit plus Tom-Jim-Jack?
+
+--Tiens, dit Ursus, je ne l’avais pas remarqué.
+
+Maître Nicless fit à demi-voix une réflexion, sans doute sur la
+promiscuité du carrosse ducal avec Tom-Jim-Jack, observation
+probablement irrévérente et dangereuse, qu’Ursus eut soin de ne
+pas écouter.
+
+Ursus néanmoins était trop artiste pour ne point regretter
+Tom-Jim-Jack. Il eut un certain désappointement. Il ne fit part
+de son impression qu’à Homo, seul confident de la discrétion
+duquel il fût sûr. Il dit tout bas à l’oreille du loup:
+
+--Depuis que Tom-Jim-Jack ne vient plus, je sens un vide comme
+homme et un froid comme poète.
+
+Cet épanchement dans le cœur d’un ami soulagea Ursus.
+
+Il resta muré vis-à-vis de Gwynplaine qui, de son côté, ne fit
+aucune allusion à Tom-Jim-Jack.
+
+Au fait, Tom-Jim-Jack de plus ou de moins importait peu à
+Gwynplaine, absorbé en Dea.
+
+L’oubli s’était fait de plus en plus dans Gwynplaine. Dea, elle,
+ne se doutait même pas qu’un vague ébranlement eût eu lieu. En
+même temps, on n’entendait plus parler de cabales et de plaintes
+contre l’Homme qui Rit. Les haines semblaient avoir lâché prise.
+Tout s’était apaisé dans la Green-Box et autour de la Green-Box.
+Plus de cabotinage, ni des cabotins, ni des prêtres. Plus de
+grondement extérieur. On avait le succès sans la menace. La
+destinée a de ces sérénités subites. La splendide félicité de
+Gwynplaine et de Dea était, pour l’instant, absolument sans
+ombre. Elle était peu à peu montée jusqu’à ce point où rien ne
+peut plus croître. Il y a un mot qui exprime ces situations-là,
+l’apogée. Le bonheur, comme la mer, arrive à faire son plein.
+Ce qui est inquiétant pour les parfaitement heureux, c’est que la
+mer redescend.
+
+Il y a deux façons d’être inaccessible, c’est d’être très haut et
+d’être très bas. Au moins autant peut-être que la première, la
+deuxième est souhaitable. Plus sûrement que l’aigle n’échappe à
+la flèche, l’infusoire échappe à l’écrasement. Cette sécurité de
+la petitesse, nous l’avons dit déjà, si quelqu’un l’avait sur la
+terre, c’étaient ces deux êtres, Gwynplaine et Dea; mais jamais
+elle n’avait été si complète. Ils vivaient de plus en plus l’un
+par l’autre, l’un en l’autre, extatiquement. Le cœur se sature
+d’amour comme d’un sel divin qui le conserve; de là
+l’incorruptible adhérence de ceux qui se sont aimés dès l’aube de
+la vie, et la fraîcheur des vieilles amours prolongées. Il
+existe un embaumement d’amour. C’est de Daphnis et Chloé que
+sont faits Philémon et Baucis. Cette vieillesse-là, ressemblance
+du soir avec l’aurore, était évidemment réservée à Gwynplaine et
+à Dea. En attendant, ils étaient jeunes.
+
+Ursus regardait cet amour comme un médecin fait sa clinique. Du
+reste il avait ce qu’on appelait en ce temps-là «le regard
+hippocratique». Il attachait sur Dea, frêle et pâle, sa prunelle
+sagace, et il gromme-lait:--C’est bien heureux qu’elle soit
+heureuse!--D’autres fois il disait:--Elle est heureuse pour sa
+santé.
+
+Il hochait la tête, et parfois lisait attentivement Avicenne,
+traduit par Vopiscus Fortunatus, Louvain, 1650, un bouquin qu’il
+avait, à l’endroit des «troubles cardiaques».
+
+Dea, aisément fatiguée, avait des sueurs et des assoupissements,
+et faisait, on s’en souvient, sa sieste dans le jour. Une fois
+qu’elle était ainsi endormie, étendue sur la peau d’ours, et que
+Gwynplaine n’était pas là, Ursus se pencha doucement et appliqua
+son oreille contre la poitrine de Dea, du côté du cœur. Il
+sembla écouter quelques instants, et en se redressant il
+murmura:--Il ne lui faudrait pas une secousse. La fêlure
+grandirait bien vite.
+
+La foule continuait d’affluer aux représentations de _Chaos
+vaincu_. Le succès de l’Homme qui Rit paraissait inépuisable.
+Tout accourait; ce n’était plus seulement Southwark, c’était déjà
+un peu Londres. Le public commençait même à se mélanger; ce
+n’étaient plus de purs matelots et cochers; dans l’opinion de
+maître Nicless, connaisseur en canaille, il y avait maintenant
+dans cette populace des gentilshommes et des baronnets, déguisés
+en gens du peuple. Le déguisement est un des bonheurs de
+l’orgueil, et c’était la grande mode d’alors. Cette aristocratie
+mêlée à la mob était bon signe et indiquait une extension de
+succès gagnant Londres. La gloire de Gwynplaine avait décidément
+fait son entrée dans le grand public. Et le fait était réel. Il
+n’était plus question dans Londres que de l’Homme qui Rit. On en
+parlait jusque chez le Mohock-Club, hanté des lords.
+
+Dans la Green-Box on ne s’en doutait pas; on se contentait d’être
+heureux. L’enivrement de Dea, c’était de toucher tous les soirs
+le front crépu et fauve de Gwynplaine. En amour, rien n’est tel
+qu’une habitude. Toute la vie s’y concentre. La réapparition de
+l’astre est une habitude de l’univers. La création n’est pas
+autre chose qu’une amoureuse, et le soleil est un amant.
+
+La lumière est une cariatide éblouissante qui porte le monde.
+Tous les jours, pendant une minute sublime, la terre couverte de
+nuit s’appuie sur le soleil levant. Dea, aveugle, sentait la
+même rentrée de chaleur et d’espérance en elle dans le moment où
+elle posait sa main sur la tête de Gwynplaine.
+
+Être deux ténébreux qui s’adorent, s’aimer dans la plénitude du
+silence, on s’accommoderait de l’éternité passée ainsi.
+
+Un soir, Gwynplaine, ayant en lui cette surcharge de félicité
+qui, pareille à l’ivresse des parfums, cause une sorte de divin
+malaise, rôdait, comme il faisait d’ordinaire après le spectacle
+terminé, dans le pré, à quelque cent pas de la Green-Box. On a
+de ces heures de dilatation où l’on dégorge le trop-plein de son
+cœur. La nuit était noire et transparente; il faisait clair
+d’étoiles. Tout le champ de foire était désert, et il n’y avait
+que du sommeil et de l’oubli dans les baraques éparses autour du
+Tarrinzeau-field.
+
+Une seule lumière n’était pas éteinte; c’était la lanterne de
+l’inn Tadcaster, entr’ouvert et attendant la rentrée de
+Gwynplaine.
+
+Minuit venait de sonner aux cinq paroisses de Southwark avec les
+intermittences et les différences de voix d’un clocher à l’autre.
+
+Gwynplaine songeait à Dea. A quoi eût-il songé? Mais ce
+soir-là, singulièrement confus, plein d’un charme où il y avait
+de l’angoisse, il songeait à Dea comme un homme songe à une
+femme. Il se le reprochait. C’était une diminution. La sourde
+attaque de l’époux commençait en lui. Douce et impérieuse
+impatience. Il franchissait la frontière invisible; en deçà il y
+a la vierge, au delà il y a la femme. Il se questionnait avec
+anxiété; il avait ce qu’on pourrait nommer la rougeur intérieure.
+Le Gwynplaine des premières années s’était peu à peu transformé
+dans l’inconscience d’une croissance mystérieuse. L’ancien
+adolescent pudique se sentait devenir trouble et inquiétant.
+Nous avons l’oreille de lumière où parle l’esprit, et l’oreille
+d’obscurité où parle l’instinct. Dans cette oreille amplifiante
+des voix inconnues lui faisaient des offres. Si pur que soit le
+jeune homme qui rêve d’amour, un certain épaississement de chair
+finit toujours par s’interposer entre son rêve et lui. Les
+intentions perdent leur transparence. L’inavouable voulu par la
+nature fait son entrée dans la conscience. Gwynplaine éprouvait
+on ne sait quel appétit de cette matière où sont toutes les
+tentations, et qui manquait presque à Dea. Dans sa fièvre, qui
+lui semblait malsaine, il transfigurait Dea, du côté périlleux
+peut-être, et il tâchait d’exagérer cette forme séraphique
+jusqu’à la forme féminine. C’est de toi, femme, que nous avons
+besoin.
+
+Trop de paradis, l’amour en arrive à ne pas vouloir cela. Il lui
+faut la peau fiévreuse, la vie émue, le baiser électrique et
+irréparable, les cheveux dénoués, l’étreinte ayant un but. Le
+sidéral gêne. L’éthéré pèse. L’excès de ciel dans l’amour,
+c’est l’excès de combustible dans le feu; la flamme en souffre.
+Dea saisissable et saisie, la vertigineuse approche qui mêle en
+deux êtres l’inconnu de la création, Gwynplaine, éperdu, avait ce
+cauchemar exquis. Une femme! Il entendait en lui ce profond cri
+de la nature. Comme un Pygmalion du rêve modelant une Galatée de
+l’azur, il faisait témérairement, au fond de son âme, des
+retouches à ce contour chaste de Dea; contour trop céleste et pas
+assez édénique; car l’éden, c’est Ève; et Ève était une femelle,
+une mère charnelle, une nourrice terrestre, le ventre sacré des
+générations, la mamelle du lait inépuisable, la berceuse du monde
+nouveau-né; et le sein exclut les ailes. La virginité n’est que
+l’espérance de la maternité. Pourtant, dans les mirages de
+Gwynplaine, Dea jusqu’alors avait été au-dessus de la chair. En
+ce moment, égaré, il essayait dans sa pensée de l’y faire
+redescendre, et il tirait ce fil, le sexe, qui tient toute jeune
+fille liée à la terre. Pas un seul de ces oiseaux n’est lâché.
+Dea, pas plus qu’une autre, n’était hors la loi, et Gwynplaine,
+tout en ne l’avouant qu’à demi, avait une vague volonté qu’elle
+s’y soumît. Il avait cette volonté malgré lui, et dans une
+rechute continuelle. Il se figurait Dea humaine. Il en était à
+concevoir une idée inouïe: Dea, créature, non plus seulement
+d’extase, mais de volupté; Dea la tête sur l’oreiller. Il avait
+honte de cet empiétement visionnaire; c’était comme un effort de
+profanation; il résistait à cette obsession; il s’en détournait,
+puis il y revenait; il lui semblait commettre un attentat à la
+pudeur. Dea était pour lui un nuage. Frémissant, il écartait ce
+nuage comme il eût soulevé une chemise. On était en avril.
+
+La colonne vertébrale a ses rêveries.
+
+Il faisait des pas au hasard avec cette oscillation distraite
+qu’on a dans la solitude. N’avoir personne autour de soi, cela
+aide à divaguer. Où allait sa pensée? il n’eût osé se le dire à
+lui-même. Dans le ciel? Non. Dans un lit. Vous le regardiez,
+astres.
+
+Pourquoi dit-on un amoureux? On devrait dire un possédé. Être
+possédé du diable, c’est l’exception; être possédé de la femme,
+c’est la règle. Tout homme subit cette aliénation de soi-même.
+Quelle sorcière qu’une jolie femme! Le vrai nom de l’amour,
+c’est captivité.
+
+On est fait prisonnier par l’âme d’une femme. Par sa chair
+aussi. Quelquefois plus encore par la chair que par l’âme.
+L’âme est l’amante; la chair est la maîtresse.
+
+On calomnie le démon. Ce n’est pas lui qui a tenté Eve. C’est
+Ève qui l’a tenté. La femme a commencé.
+
+Lucifer passait tranquille. Il a aperçu la femme. Il est devenu
+Satan.
+
+La chair, c’est le dessus de l’inconnu. Elle provoque, chose
+étrange, par la pudeur. Rien de plus troublant. Elle a honte,
+cette effrontée.
+
+En cet instant-là, ce qui agitait Gwynplaine et ce qui le tenait,
+c’était cet effrayant amour de surface. Moment redoutable que
+celui où l’on veut la nudité. Un glissement dans la faute est
+possible. Que de ténèbres dans cette blancheur de Vénus!
+
+Quelque chose en Gwynplaine appelait à grands cris Dea, Dea
+fille, Dea moitié d’un homme, Dea chair et flamme, Dea gorge nue.
+Il chassait presque l’ange. Crise mystérieuse que tout amour
+traverse, et où l’idéal est en danger. Ceci est la préméditation
+de la création.
+
+Moment de corruption céleste.
+
+L’amour de Gwynplaine pour Dea devenait nuptial. L’amour
+virginal n’est qu’une transition. Le moment était arrivé. Il
+fallait à Gwynplaine cette femme.
+
+Il lui fallait une femme.
+
+Pente dont on ne voit que le premier plan.
+
+L’appel indistinct de la nature est inexorable.
+
+Toute la femme, quel gouffre!
+
+Heureusement, pour Gwynplaine, il n’y avait d’autre femme que
+Dea. La seule dont il voulût. La seule qui pût vouloir de lui.
+
+Gwynplaine avait ce grand frisson vague qui est la réclamation
+vitale de l’infini.
+
+Ajoutez l’aggravation du printemps. Il aspirait les effluves
+sans nom de l’obscurité sidérale. Il allait devant lui,
+délicieusement hagard. Les parfums errants de la sève en
+travail, les irradiations capiteuses qui flottent dans l’ombre,
+l’ouverture lointaine des fleurs nocturnes, la complicité des
+petits nids cachés, les bruissements d’eaux et de feuilles, les
+soupirs sortant des choses, la fraîcheur, la tiédeur, tout ce
+mystérieux éveil d’avril et de mai, c’est l’immense sexe épars
+proposant à voix basse la volupté, provocation vertigineuse qui
+fait bégayer l’âme. L’idéal ne sait plus ce qu’il dit.
+
+Qui eût vu marcher Gwynplaine eût pensé: Tiens! un ivrogne!
+
+Il chancelait presque en effet sous le poids de son cœur, du
+printemps et de la nuit.
+
+La solitude dans le bowling-green était si paisible que, par
+instants, il parlait haut.
+
+Se sentir pas écouté fait qu’on parle.
+
+Il se promenait à pas lents, la tête baissée, les mains derrière
+le dos, la gauche dans la droite, les doigts ouverts.
+
+Tout à coup il sentit comme le glissement de quelque chose dans
+l’entre-bâillement inerte de ses doigts.
+
+Il se retourna vivement.
+
+Il avait dans la main un papier et devant lui un homme.
+
+C’était cet homme venu jusqu’à lui par derrière avec la
+précaution d’un chat, qui lui avait mis ce papier entre les
+doigts.
+
+Le papier était une lettre.
+
+L’homme, suffisamment éclairé par la pénombre stellaire, était
+petit, joufflu, jeune, grave, et vêtu d’une livrée couleur feu,
+visible du haut en bas par la fente verticale d’un long surtout
+gris qu’on appelait alors capenoche, mot espagnol contracté qui
+veut dire cape de nuit. Il était coiffé d’une gorra cramoisie,
+pareille à une calotte de cardinal où la domesticité serait
+accentuée par un galon. Sur cette calotte on apercevait un
+bouquet de plumes de tisserin.
+
+Il était immobile devant Gwynplaine. On eût dit une silhouette
+de rêve.
+
+Gwynplaine reconnut le mousse de la duchesse.
+
+Avant que Gwynplaine eût pu jeter un cri de surprise, il entendit
+la voix grêle, à la fois enfantine et féminine, du mousse qui lui
+disait:
+
+--Trouvez-vous demain à pareille heure à l’entrée du pont de
+Londres. J’y serai. Je vous conduirai.
+
+--Où? demanda Gwynplaine.
+
+--Où vous êtes attendu.
+
+Gwynplaine abaissa ses yeux sur la lettre qu’il tenait
+machinalement dans sa main.
+
+Quand il les releva, le mousse n’était plus là.
+
+On distinguait dans la profondeur du champ de foire une vague
+forme obscure qui décroissait rapidement. C’était le petit
+laquais qui s’en allait. Il tourna un coin de rue, et il n’y eut
+plus personne.
+
+Gwynplaine regarda le mousse disparaître, puis il regarda la
+lettre. Il est des moments dans la vie où ce qui vous arrive ne
+vous arrive pas; la stupeur vous maintient quelque temps à une
+certaine distance du fait. Gwynplaine approcha la lettre de ses
+yeux comme quelqu’un qui veut lire; alors, il s’aperçut qu’il ne
+pouvait la lire pour deux raisons: premièrement, parce qu’il ne
+l’avait pas décachetée; deuxièmement, parce qu’il faisait nuit.
+Il fut plusieurs minutes avant de se rendre compte qu’il y avait
+une lanterne dans l’inn. Il fit quelques pas, mais de côté, et
+comme s’il ne savait où aller. Un somnambule à qui un fantôme a
+remis une lettre marche de la sorte.
+
+Enfin il se décida, courut plutôt qu’il n’avança vers l’inn, se
+plaça dans le rayon de la porte entr’ouverte, et considéra encore
+une fois, à cette clarté, la lettre fermée. On ne voyait aucune
+empreinte sur le cachet, et sur l’enveloppe il y avait: A
+_Gwynplaine_. Il brisa le cachet, déchira l’enveloppe, déplia la
+lettre, la mit en plein sous la lumière, et voici ce qu’il lut:
+
+«Tu es horrible, et je suis belle. Tu es histrion, et je suis
+duchesse. Je suis la première, et tu es le dernier. Je veux de
+toi. Je t’aime. Viens.»
+
+
+
+
+LIVRE QUATRIÈME
+
+LA CAVE PÉNALE
+
+
+
+I
+
+LA TENTATION DE SAINT GWYNPLAINE
+
+
+Tel jet de flamme fait à peine une piqûre aux ténèbres; tel autre
+met le feu à un volcan.
+
+Il y a des étincelles énormes.
+
+Gwynplaine lut la lettre, puis la relut. Il y avait bien ce mot:
+Je t’aime!
+
+Les épouvantes se succédèrent dans son esprit.
+
+La première, ce fut de se croire fou.
+
+Il était fou. C’était certain. Ce qu’il venait de voir
+n’existait pas. Les simulacres crépusculaires jouaient de lui,
+misérable. Le petit homme écarlate était une lueur de vision.
+Quelquefois, la nuit, rien condensé en une flamme vient rire de
+vous. Après s’être moqué, l’être illusoire avait disparu,
+laissant derrière lui Gwynplaine fou. L’ombre fait de ces
+choses-là.
+
+La seconde épouvante, ce fut de constater qu’il avait toute sa
+raison.
+
+Une vision? mais non. Eh bien! et cette lettre? Est-ce qu’il
+n’avait pas une lettre entre les mains? Est-ce que ne voilà pas
+une enveloppe, un cachet, du papier, une écriture? Est-ce qu’il
+ne sait pas de qui cela vient? Rien d’obscur dans cette
+aventure. On a pris une plume et de l’encre, et l’on a écrit.
+On a allumé une bougie, et l’on a cacheté avec de la cire.
+Est-ce que son nom n’est pas écrit sur la lettre? _A
+Gwynplaine_. Le papier sent bon. Tout est clair. Le petit
+homme, Gwynplaine le connaît. Ce nain est un groom. Cette lueur
+est une livrée. Ce groom a donné rendez-vous à Gwynplaine pour
+le lendemain à la même heure, à l’entrée du pont de Londres.
+Est-ce que le pont de Londres est une illusion? Non, non, tout
+cela se tient. Il n’y a là dedans aucun délire. Tout est
+réalité. Gwynplaine est parfaitement lucide. Ce n’est pas une
+fantasmagorie tout de suite décomposée au-dessus de sa tête, et
+dissipée en évanouissement; c’est une chose qui lui arrive. Non,
+Gwynplaine n’est pas fou. Gwynplaine ne rêve pas. Et il
+relisait la lettre.
+
+Eh bien, oui. Mais alors?
+
+Alors c’est formidable.
+
+Il y a une femme qui veut de lui.
+
+Une femme veut de lui! En ce cas que personne ne prononce plus
+jamais ce mot: incroyable. Une femme veut de lui! une femme qui
+a vu son visage! une femme qui n’est pas aveugle! Et qui est
+cette femme? Une laide? non. Une belle. Une bohémienne? non.
+Une duchesse.
+
+Qu’y avait-il là dedans, et qu’est-ce que cela voulait dire?
+Quel péril qu’un tel triomphe! mais comment ne pas s’y jeter à
+tête perdue?
+
+Quoi! cette femme! la sirène, l’apparition, la lady, la
+spectatrice de la loge visionnaire, la ténébreuse éclatante! Car
+c’était elle. C’était bien elle.
+
+Le pétillement de l’incendie commençant éclatait en lui de toutes
+parts. C’était cette étrange inconnue! la même qui l’avait tant
+troublé! Et ses premières pensées tumultueuses sur cette femme
+reparaissaient, comme chauffées à tout ce feu sombre. L’oubli
+n’est autre chose qu’un palimpseste. Qu’un accident survienne,
+et tous les effacements revivent dans les interlignes de la
+mémoire étonnée. Gwynplaine croyait avoir retiré cette figure de
+son esprit, et il l’y retrouvait, et elle y était empreinte, et
+elle avait fait son creux dans ce cerveau inconscient, coupable
+d’un songe. A son insu, la profonde gravure de la rêverie avait
+mordu très avant. Maintenant un certain mal était fait. Et
+toute cette rêverie, désormais peut-être irréparable, il la
+reprenait avec emportement.
+
+Quoi! on voulait de lui! Quoi! la princesse descendait de son
+trône, l’idole de son autel, la statue de son piédestal, le
+fantôme de sa nuée! Quoi! du fond de l’impossible, la chimère
+arrivait! Quoi! cette déité du plafond, quoi! cette
+irradiation, quoi! cette néréide toute mouillée de pierreries,
+quoi! cette beauté inabordable et suprême, du haut de son
+escarpement de rayons, elle se penchait vers Gwynplaine! Quoi!
+son char d’aurore, attelé à la fois de tourterelles et de
+dragons, elle l’arrêtait au-dessus de Gwynplaine, et elle disait
+à Gwynplaine: Viens! Quoi! lui, Gwynplaine, il avait cette
+gloire terrifiante d’être l’objet d’un tel abaissement de
+l’empyrée! Cette femme, si l’on peut donner ce nom à une forme
+sidérale et souveraine, cette femme se proposait, se donnait, se
+livrait! Vertige! L’olympe se prostituait! à qui? à lui,
+Gwynplaine! Des bras de courtisane s’ouvraient dans un nimbe
+pour le serrer contre un sein de déesse! Et cela sans souillure.
+Ces majestés-là ne noircissent pas. La lumière lave les dieux.
+Et cette déesse qui venait à lui savait ce qu’elle faisait. Elle
+n’était pas ignorante de l’horreur incarnée en Gwynplaine. Elle
+avait vu ce masque qui était le visage de Gwynplaine! et ce
+masque ne la faisait pas reculer. Gwynplaine était aimé quoique!
+
+Chose qui dépassait tous les songes, il était aimé parce que!
+Loin de faire reculer la déesse, ce masque l’attirait!
+Gwynplaine était plus qu’aimé, il était désiré. Il était mieux
+qu’accepté, il était choisi. Lui, choisi!
+
+Quoi! là où était cette femme, dans ce royal milieu du
+resplendissement irresponsable et de la puissance en plein libre
+arbitre, il y avait des princes, elle pouvait prendre un prince;
+il y avait des lords, elle pouvait prendre un lord; il y avait
+des hommes beaux, charmants, superbes, elle pouvait prendre
+Adonis. Et qui prenait-elle? Gnafron! Elle pouvait choisir au
+milieu des météores et des foudres l’immense séraphin à six
+ailes, et elle choisissait la larve rampant dans la vase. D’un
+côté, les altesses et les seigneuries, toute la grandeur, toute
+l’opulence, toute la gloire; de l’autre, un saltimbanque. Le
+saltimbanque l’emportait! Quelle balance y avait-il donc dans le
+cœur de cette femme? à quel poids pesait-elle son amour? Cette
+femme ôtait de son front le chapeau ducal et le jetait sur le
+tréteau du clown! Cette femme ôtait de sa tête l’auréole
+olympienne et la posait sur le crâne hérissé du gnome! On ne
+sait quel renversement du monde, le fourmillement d’insectes en
+haut, les constellations en bas, engloutissait Gwynplaine éperdu
+sous un écroulement de lumière, et lui faisait un nimbe dans le
+cloaque. Une toute-puissante, en révolte contre la beauté et la
+splendeur, se donnait au damné de la nuit, préférait Gwynplaine à
+Antinous, entrait en accès de curiosité devant les ténèbres, et y
+descendait, et, de cette abdication de la déesse, sortait,
+couronnée et prodigieuse, la royauté du misérable. «Tu es
+horrible. Je t’aime.» Ces mots atteignaient Gwynplaine à
+l’endroit hideux de l’orgueil. L’orgueil, c’est là le talon où
+tous les héros sont vulnérables. Gwynplaine était flatté dans sa
+vanité de monstre. C’était comme être difforme qu’il était aimé.
+Lui aussi, autant et plus peut-être que les Jupiters et les
+Apollons, il était l’exception. Il se sentait surhumain, et
+tellement monstre qu’il était dieu. Éblouissement épouvantable.
+
+Maintenant, qu’était-ce que cette femme? que savait-il d’elle?
+Tout et rien. C’était une duchesse, il le savait; il savait
+qu’elle était belle, qu’elle était riche, qu’elle avait des
+livrées, des laquais, des pages, et des coureurs à flambeaux
+autour de son carrosse à couronne. Il savait qu’elle était
+amoureuse de lui, ou du moins qu’elle le lui disait. Le reste,
+il l’ignorait. Il savait son titre, et ne savait pas son nom.
+Il savait sa pensée, et ne savait pas sa vie. Était-elle mariée,
+veuve, fille? était-elle libre? était-elle sujette à des
+devoirs quelconques? A quelle famille appartenait-elle? Y
+avait-il autour d’elle des pièges, des embûches, des écueils? Ce
+qu’est la galanterie dans les hautes régions oisives, qu’il y ait
+sur ces sommets des antres où rêvent des charmeuses féroces ayant
+pêle-mêle autour d’elles des ossements d’amour déjà dévorés, à
+quels essais tragiquement cyniques peut aboutir l’ennui d’une
+femme qui se croit au-dessus de l’homme, Gwynplaine ne
+soupçonnait rien de cela; il n’avait pas même dans l’esprit de
+quoi échafauder une conjecture, on est mal renseigné dans le
+sous-sol social où il vivait; pourtant il voyait de l’ombre. Il
+se rendait compte que toute cette clarté était obscure.
+Comprenait-il? Non. Devinait-il? Encore moins. Qu’y avait-il
+derrière cette lettre? Une ouverture à deux battants, et en même
+temps une fermeture inquiétante. D’un côté l’aveu. De l’autre
+l’énigme.
+
+L’aveu et l’énigme, ces deux bouches, l’une provocante, l’autre
+menaçante, prononcent la même parole: Ose!
+
+Jamais la perfidie du hasard n’avait mieux pris ses mesures, et
+n’avait fait arriver plus à point une tentation. Gwynplaine,
+remué par le printemps et par la montée de la sève universelle,
+était en train de faire le rêve de la chair. Le vieil homme
+insubmersible dont aucun de nous ne triomphe, s’éveillait en cet
+éphèbe attardé, resté adolescent à vingt-quatre ans. C’est à ce
+moment-là, c’est à la minute la plus trouble de cette crise, que
+l’offre lui était faite, et que se dressait devant lui,
+éblouissante, la gorge nue du sphinx. La jeunesse est un plan
+incliné. Gwynplaine penchait, on le poussait. Qui? la saison.
+Qui? la nuit. Qui? cette femme. S’il n’y avait pas le mois
+d’avril, on serait bien plus vertueux. Les buissons en fleur,
+tas de complices! l’amour est le voleur, le printemps est le
+recéleur.
+
+Gwynplaine était bouleversé.
+
+Il y a une certaine fumée du mal qui précède la faute, et qui
+n’est pas respirable à la conscience. L’honnêteté tentée a la
+nausée obscure de l’enfer. Ce qui s’entr’ouvre dégage une
+exhalaison qui avertit les forts et étourdit les faibles.
+Gwynplaine avait ce mystérieux malaise.
+
+Des dilemmes, à la fois fugaces et opiniâtres, flottaient devant
+lui. La faute, obstinée à s’offrir, prenait forme. Le
+lendemain, minuit, le pont de Londres, le page! irait-il? Oui!
+criait la chair. Non! criait l’âme.
+
+Pourtant, disons-le, si singulier que cela semble au premier
+abord, cette question:--Irait-il?--il ne se l’adressa pas une
+seule fois distinctement. Les actions reprochables ont des
+endroits réservés. Comme les eaux-de-vie trop fortes, on ne les
+boit pas tout d’un trait. On pose le verre, on verra plus tard,
+la première goutte est déjà bien étrange.
+
+Ce qui est sûr, c’est qu’il se sentait poussé par derrière vers
+l’inconnu.
+
+Et il frémissait. Et il entrevoyait un bord d’écroulement. Et
+il se rejetait en arrière, ressaisi de tous côtés par l’effroi.
+Il fermait les yeux. Il faisait effort pour se nier à lui-même
+cette aventure, et pour se remettre à douter de sa raison.
+Évidemment c’était le mieux. Ce qu’il avait de plus sage à
+faire, c’était de se croire fou.
+
+Fièvre fatale. Tout homme surpris par l’imprévu a eu dans sa vie
+de ces pulsations tragiques. L’observateur écoute toujours avec
+anxiété le retentissement des sombres coups de bélier du destin
+contre une conscience.
+
+Hélas! Gwynplaine s’interrogeait. Là où le devoir est net, se
+poser des questions, c’est déjà la défaite.
+
+Du reste, détail à noter, l’effronterie de l’aventure qui
+peut-être eût choqué un homme corrompu, ne lui apparaissait
+point. Ce que c’est que le cynisme, il l’ignorait. L’idée de
+prostitution, indiquée plus haut, ne l’approchait pas. Il
+n’était pas de force à la concevoir. Il était trop pur pour
+admettre les hypothèses compliquées. De cette femme, il ne
+voyait que la grandeur. Hélas! il était flatté. Sa vanité ne
+constatait que sa victoire. Qu’il fût l’objet d’une impudeur
+plutôt que d’un amour, il lui eût fallu, pour conjecturer cela,
+beaucoup plus d’esprit que n’en a l’innocence. Près de: _Je
+t’aime_, il n’apercevait pas ce correctif effrayant: _Je veux de
+toi_.
+
+Le côté bestial de la déesse lui échappait.
+
+L’esprit peut subir des invasions. L’âme a ses vandales, les
+mauvaises pensées, qui viennent dévaster notre vertu. Mille idées
+en sens inverse se précipitaient sur Gwynplaine l’une après
+l’autre, quelquefois toutes ensemble. Puis il se faisait en lui
+des silences. Alors il prenait sa tête entre ses mains, dans une
+sorte d’attention lugubre, pareille à la contemplation d’un
+paysage de la nuit.
+
+Tout à coup il s’aperçut d’une chose, c’est qu’il ne pensait
+plus. Sa rêverie était arrivée à ce moment noir où tout
+disparaît.
+
+Il remarqua aussi qu’il n’était pas rentré. Il pouvait être deux
+heures du matin.
+
+Il mit la lettre apportée par le page dans sa poche de côté, mais
+s’apercevant qu’elle était sur son cœur, il l’ôta de là, et la
+fourra toute froissée dans le premier gousset venu de son
+haut-de-chausses, puis il se dirigea vers l’hôtellerie, y pénétra
+silencieusement, ne réveilla pas le petit Govicum qui l’attendait
+tombé de sommeil sur une table avec ses deux bras pour oreiller,
+referma la porte, alluma une chandelle à la lanterne de
+l’auberge, tira les verrous, donna un tour de clef à la serrure,
+prit machinalement les précautions d’un homme qui rentre tard,
+remonta l’escalier de la Green-Box, se glissa dans l’ancienne
+cahute qui lui servait de chambre, regarda Ursus qui dormait,
+souffla sa chandelle, et ne se coucha pas.
+
+Une heure passa ainsi. Enfin, las, se figurant que le lit c’est
+le sommeil, il posa sa tête sur son oreiller, sans se
+déshabiller, et il fit à l’obscurité la concession de fermer les
+yeux; mais l’orage d’émotions qui l’assaillait n’avait pas
+discontinué un instant. L’insomnie est un sévice de la nuit sur
+l’homme. Gwynplaine souffrait beaucoup. Pour la première fois
+de sa vie, il n’était pas content de lui. Intime douleur mêlée à
+sa vanité satisfaite. Que faire? Le jour vint. Il entendit
+Ursus se lever, et n’ouvrit pas les paupières. Aucune trêve
+cependant. Il songeait à cette lettre. Tous les mots lui
+revenaient dans une sorte de chaos. Sous de certains souffles
+violents du dedans de l’âme, la pensée est un liquide. Elle
+entre en convulsions, elle se soulève, et il en sort quelque
+chose de semblable au rugissement sourd de la vague. Flux,
+reflux, secousses, tournoiements, hésitations du flot devant
+l’écueil, grêles et pluies, nuages avec des trouées où sont des
+lueurs, arrachements misérables d’une écume inutile, folles
+ascensions tout de suite écroulées, immenses efforts perdus,
+apparition du naufrage de toutes parts, ombre et dispersion, tout
+cela, qui est dans l’abîme, est dans l’homme. Gwynplaine était
+en proie à cette tourmente.
+
+Au plus fort de cette angoisse, les paupières toujours fermées,
+il entendit une voix exquise qui disait:--Est-ce que tu dors,
+Gwynplaine?--Il ouvrit les yeux en sursaut et se leva sur son
+séant, la porte de la cahute vestiaire était entr’ouverte, Dea
+apparaissait dans l’entre-bâillement. Elle avait dans les yeux
+et sur les lèvres son ineffable sourire. Elle se dressait
+charmante, dans la sérénité inconsciente de son rayonnement. Il
+y eut une sorte de minute sacrée. Gwynplaine la contempla,
+tressaillant, ébloui, réveillé; réveillé de quoi? du sommeil?
+non, de l’insomnie. C’était elle, c’était Dea; et tout à coup il
+sentit au plus profond de son être l’indéfinissable
+évanouissement de la tempête et la sublime descente du bien sur
+le mal; le prodige du regard d’en haut s’opéra, la douce aveugle
+lumineuse, sans autre effort que sa présence, dissipa toute
+l’ombre en lui, le rideau de nuage s’écarta de cet esprit comme
+tiré par une main invisible, et Gwynplaine, enchantement céleste,
+eut dans la conscience une rentrée d’azur. Il redevint
+subitement, par la vertu de cet ange, le grand et bon Gwynplaine
+innocent. L’âme, comme la création, a de ces confrontations
+mystérieuses; tous deux se taisaient, elle la clarté, lui le
+gouffre, elle divine, lui apaisé; et audessus du cœur orageux de
+Gwynplaine, Dea resplendissait avec on ne sait quel inexprimable
+effet d’étoile de la mer.
+
+
+
+
+II
+
+DU PLAISANT AU SÉVÈRE
+
+
+Comme c’est simple un miracle! C’était dans la Green-Box l’heure
+du déjeuner, et Dea venait tout bonnement savoir pourquoi
+Gwynplaine n’arrivait pas à leur petite table du matin.
+
+--Toi! cria Gwynplaine, et tout fut dit. Il n’eut plus d’autre
+horizon et d’autre vision que ce ciel où était Dea.
+
+Qui n’a pas vu, après l’ouragan, le sourire immédiat de la mer,
+ne peut se rendre compte de ces apaisements-là. Rien ne se calme
+plus vite que les gouffres. Cela tient à leur facilité
+d’engloutissement. Ainsi est le cœur humain. Pas toujours,
+pourtant.
+
+Dea n’avait qu’à se montrer, toute la lumière qui était en
+Gwynplaine sortait et allait à elle, et il n’y avait plus
+derrière Gwynplaine ébloui qu’une fuite de fantômes. Quelle
+pacificatrice que l’adoration!
+
+Quelques instants après, tous deux étaient assis l’un devant
+l’autre, Ursus entre eux, Homo à leurs pieds. La théière, sous
+laquelle flambait une petite lampe, était sur la table. Fibi et
+Vinos étaient dehors et vaquaient au service.
+
+Le déjeuner, comme le souper, se faisait dans le compartiment du
+centre. De la façon dont la table très étroite était placée, Dea
+tournait le dos à la baie de la cloison qui répondait à la porte
+d’entrée de la Green-Box.
+
+Leurs genoux se touchaient. Gwynplaine versait le thé à Dea.
+
+Dea soufflait gracieusement sur sa tasse. Tout à coup, elle
+éternua. Il y avait en ce moment-là, audessus de la flamme de la
+lampe, une fumée qui se dissipait, et quelque chose comme du
+papier qui tombait en cendre. Cette fumée avait fait éternuer
+Dea.
+
+--Qu’est cela? demanda-t-elle.
+
+--Rien, répondit Gwynplaine.
+
+Et il se mit à sourire.
+
+Il venait de brûler la lettre de la duchesse.
+
+L’ange gardien de la femme aimée, c’est la conscience de l’homme
+qui aime.
+
+Cette lettre de moins sur lui le soulagea étrangement, et
+Gwynplaine sentit son honnêteté comme l’aigle sent ses ailes.
+
+Il lui sembla qu’avec cette fumée la tentation s’en allait, et
+qu’en même temps que ce papier, la duchesse tombait en cendre.
+
+Tout en mêlant leurs tasses, buvant l’un après l’autre dans la
+même, ils parlaient. Babil d’amoureux, caquetage de moineaux.
+Enfantillages dignes de la Mère l’Oie et d’Homère. Deux cœurs
+qui s’aiment, n’allez pas chercher plus loin la poésie; et deux
+baisers qui dialoguent, n’allez pas chercher plus loin la
+musique.
+
+--Sais-tu une chose?
+
+--Non.
+
+--Gwynplaine, j’ai rêvé que nous étions des bêtes, et que nous
+avions des ailes.
+
+--Ailes, cela veut dire oiseaux, murmura Gwynplaine.
+
+--Bêtes, cela veut dire anges, grommela Ursus.
+
+La causerie continuait.
+
+--Si tu n’existais pas, Gwynplaine...
+
+--Eh bien?
+
+--C’est qu’il n’y aurait pas de bon Dieu.
+
+--Le thé est trop chaud. Tu vas te brûler, Dea.
+
+--Souffle sur ma tasse.
+
+--Que tu es belle ce matin!
+
+--Figure-toi qu’il y a toutes sortes de choses que je veux te
+dire.
+
+--Dis.
+
+--Je t’aime!
+
+--Je t’adore!
+
+Et Ursus faisait cet aparté:
+
+--Par le ciel, voilà d’honnêtes gens.
+
+Quand on s’aime, ce qui est exquis, ce sont les silences. Il se
+fait comme des amas d’amour, qui éclatent ensuite doucement.
+
+Il y eut une pause après laquelle Dea s’écria:
+
+--Si tu savais! le soir, quand nous jouons la pièce, à l’instant
+où ma main touche ton front...--Oh! tu as une noble tête,
+Gwynplaine!--... à l’instant où je sens tes cheveux sous mes
+doigts, c’est un frisson, j’ai une joie du ciel, je me dis: Dans
+tout ce monde de noirceur qui m’enveloppe, dans cet univers de
+solitude, dans cet immense écroulement obscur où je suis, dans
+cet effrayant tremblement de moi et de tout, j’ai un point
+d’appui, le voilà. C’est lui.--C’est toi.
+
+--Oh! tu m’aimes, dit Gwynplaine. Moi aussi je n’ai que toi sur
+la terre. Tu es tout pour moi. Dea, que veux-tu que je fasse?
+Désires-tu quelque chose? que te faut-il?
+
+Dea répondit:
+
+--Je ne sais pas. Je suis heureuse.
+
+--Oh! reprit Gwynplaine, nous sommes heureux!
+
+Ursus éleva la voix sévèrement:
+
+--Ah! vous êtes heureux. C’est une contravention. Je vous ai
+déjà avertis. Ah! vous êtes heureux! Alors, tâchez qu’on ne
+vous voie pas. Tenez le moins de place possible. Ça doit se
+fourrer dans des trous, le bonheur. Faites-vous encore plus
+petits que vous n’êtes, si vous pouvez. Dieu mesure la grandeur
+du bonheur à la petitesse des heureux. Les gens contents doivent
+se cacher comme des malfaiteurs. Ah! vous rayonnez, méchants
+vers luisants que vous êtes, morbleu, on vous marchera dessus, et
+l’on fera bien. Qu’est-ce que c’est que toutes ces mamours-là?
+Je ne suis pas une duègne, moi, dont l’état est de regarder les
+amoureux se becqueter. Vous me fatiguez, à la fin! Allez au
+diable!
+
+Et sentant que son accent revêche mollissait jusqu’à
+l’attendrissement, il noya cette émotion dans un fort souffle de
+bougonnement.
+
+--Père, dit Dea, comme vous faites votre grosse voix!
+
+--C’est que je n’aime pas qu’on soit trop heureux, répondit
+Ursus.
+
+Ici Homo fit écho à Ursus. On entendit un grondement sous les
+pieds des amoureux.
+
+Ursus se pencha et mit la main sur le crâne d’Homo.
+
+--C’est cela, toi aussi, tu es de mauvaise humeur. Tu grognes.
+Tu hérisses ta mèche sur ta caboche de loup. Tu n’aimes pas les
+amourettes. C’est que tu es sage. C’est égal, tais-toi. Tu as
+parlé, tu as dit ton avis, soit; maintenant silence.
+
+Le loup gronda de nouveau.
+
+Ursus le regarda sous la table.
+
+--Paix donc, Homo! Allons, n’insiste pas, philosophe!
+
+Mais le loup se dressa et montra les dents du côté de la porte.
+
+--Qu’est-ce que tu as donc? dit Ursus.
+
+Et il empoigna Homo par la peau du cou.
+
+Dea, inattentive aux grincements du loup, toute à sa pensée, et
+savourant en elle-même le son de voix de Gwynplaine, se taisait,
+dans cette sorte d’extase propre aux aveugles, qui semble parfois
+leur donner intérieurement un chant à écouter et leur remplacer
+par on ne sait quelle musique idéale la lumière qui leur manque.
+La cécité est un souterrain d’où l’on entend la profonde harmonie
+éternelle.
+
+Pendant qu’Ursus, apostrophant Homo, baissait le front,
+Gwynplaine avait levé les yeux.
+
+Il allait boire une tasse de thé, et ne la but pas; il la posa
+sur la table avec la lenteur d’un ressort qui se détend, ses
+doigts restèrent ouverts, et il demeura immobile, l’œil fixe, ne
+respirant plus.
+
+Un homme était debout derrière Dea, dans l’encadrement de la
+porte.
+
+Cet homme était vêtu de noir avec une cape de justice. Il avait
+une perruque jusqu’aux sourcils, et il tenait à la main un bâton
+de fer sculpté en couronne aux deux bouts.
+
+Ce bâton était court et massif.
+
+Qu’on se figure Méduse passant sa tête entre deux branches du
+paradis.
+
+Ursus, qui avait senti la commotion d’un nouveau venu et qui
+avait dressé la tête sans lâcher Homo, reconnut ce personnage
+redoutable.
+
+Il eut un tremblement de la tête aux pieds.
+
+Il dit bas à l’oreille de Gwynplaine:
+
+--C’est le wapentake.
+
+Gwynplaine se souvint.
+
+Une parole de surprise allait lui échapper. Il la retint.
+
+Le bâton de fer terminé en couronne aux deux extrémités était
+l’iron-weapon.
+
+C’était de l’iron-weapon, sur lequel les officiers de justice
+urbaine prêtaient serment en entrant en charge, que les anciens
+wapentakes de la police anglaise tiraient leur qualification.
+
+Au delà de l’homme à la perruque, dans la pénombre, on
+entrevoyait l’hôtelier consterné.
+
+L’homme, sans dire une parole, et personnifiant cette _muta
+Themis_ des vieilles chartes, abaissa son bras droit par-dessus
+Dea rayonnante, et toucha du bâton de fer l’épaule de Gwynplaine,
+pendant que, du pouce de sa main gauche, il montrait derrière lui
+la porte de la Green-Box. Ce double geste, d’autant plus
+impérieux qu’il était silencieux, voulait dire: Suivez-moi.
+
+_Pro signo exeundi, sursum trahe_, dit le cartulaire normand.
+
+L’individu sur lequel venait se poser l’iron-weapon n’avait
+d’autre droit que le droit d’obéir. Nulle réplique à cet ordre
+muet. Les rudes pénalités anglaises menaçaient le réfractaire.
+
+Sous ce rigide attouchement de la loi, Gwynplaine eut une
+secousse, puis fut comme pétrifié.
+
+Au lieu d’être simplement effleuré du bâton de fer sur l’épaule,
+il en eût été violemment frappé sur la tête, qu’il n’eût pas été
+plus étourdi. Il se voyait sommé de suivre l’officier de police.
+Mais pourquoi? Il ne comprenait pas.
+
+Ursus, jeté lui aussi de son côté dans un trouble poignant,
+entrevoyait quelque chose d’assez distinct. Il songeait aux
+bateleurs et aux prédicateurs, ses concurrents, à la Green-Box
+dénoncée, au loup, ce délinquant, à son propre démêlé avec les
+trois inquisitions de Bishops’gate; et qui sait? peut-être, mais
+ceci était effrayant, aux bavardages malséants et factieux de
+Gwynplaine touchant l’autorité royale. Il tremblait
+profondément.
+
+Dea souriait.
+
+Ni Gwynplaine, ni Ursus ne prononcèrent une parole. Tous deux
+eurent la même pensée: ne pas inquiéter Dea. Le loup l’eut
+peut-être aussi, car il cessa de gronder. Il est vrai qu’Ursus
+ne le lâchait point.
+
+D’ailleurs Homo, dans l’occasion, avait ses prudences. Qui n’a
+remarqué certaines anxiétés intelligentes des animaux?
+
+Peut-être, dans la mesure de ce qu’un loup peut comprendre des
+hommes, se sentait-il proscrit.
+
+Gwynplaine se leva.
+
+Aucune résistance n’était possible, Gwynplaine le savait, il se
+rappelait les paroles d’Ursus, et aucune question n’était
+faisable.
+
+Il demeura debout devant le wapentake.
+
+Le wapentake lui retira le weapon de dessus l’épaule, et ramena à
+lui le bâton de fer qu’il tint droit dans la posture du
+commandement, attitude de police comprise alors de tout le
+peuple, et qui intimait l’ordre que voici:
+
+--Que cet homme me suive, et personne autre. Restez tous où vous
+êtes. Silence.
+
+Pas de curieux. La police a, de tout temps, eu le goût de ces
+clôtures-là.
+
+Ce genre de saisie était qualifié «séquestre de la personne».
+
+Le wapentake, d’un seul mouvement, et comme une pièce mécanique
+qui pivote sur elle-même, tourna le dos et se dirigea d’un pas
+magistral et grave vers l’issue de la Green-Box.
+
+Gwynplaine regarda Ursus.
+
+Ursus eut cette pantomime composée d’un haussement d’épaules, des
+deux coudes aux hanches avec les mains écartées, et des sourcils
+froncés en chevrons, laquelle signifie: soumission à l’inconnu.
+
+Gwynplaine regarda Dea. Elle songeait. Elle continuait de
+sourire.
+
+Il posa l’extrémité de ses doigts sur ses lèvres, et lui envoya
+un inexprimable baiser.
+
+Ursus, soulagé d’une certaine quantité de terreur par le dos
+tourné du wapentake, saisit ce moment pour glisser dans l’oreille
+de Gwynplaine ce murmure:
+
+--Sur ta vie, ne parle pas avant qu’on t’interroge!
+
+Gwynplaine, avec ce soin de ne pas faire de bruit qu’on a dans la
+chambre d’un malade, décrocha de la cloison son chapeau et son
+manteau, s’enveloppa du manteau jusqu’aux yeux, et se rabattit le
+chapeau sur le front; ne s’étant pas couché, il avait encore ses
+vêtements de travail et au cou son esclavine de cuir; il regarda
+encore une fois Dea; le wapentake, arrivé à la porte extérieure
+de la Green-Box, éleva son bâton et commença à descendre le petit
+escalier de sortie; alors Gwynplaine se mit en marche comme si
+cet homme le tirait avec une chaîne invisible; Ursus regarda
+Gwynplaine sortir de la Green-Box; le loup, à ce moment-là,
+ébaucha un grondement plaintif, mais Ursus le tint en respect, et
+lui dit tout bas: Il va revenir.
+
+Dans la cour, maître Nicless, d’un geste servile et impérieux,
+refoulait les cris d’effarement dans les bouches de Vinos et de
+Fibi qui considéraient avec détresse Gwynplaine emmené, et les
+vêtements couleur deuil et le bâton de fer du wapentake.
+
+Deux pétrifications, c’étaient ces deux filles. Elles avaient
+des attitudes de stalactites.
+
+Govicum, abasourdi, écarquillait sa face dans une fenêtre entre
+baillée.
+
+Le wapentake précédait Gwynplaine de quelques pas sans se
+retourner et sans le regarder, avec cette tranquillité glaciale
+que donne la certitude d’être la loi.
+
+Tous deux, dans un silence de sépulcre, franchirent la cour,
+traversèrent la salle obscure du cabaret et débouchèrent sur la
+place. Il y avait là quelques passants groupés devant la porte
+de l’auberge, et le justicier-quorum à la tête d’une escouade de
+police. Ces curieux, stupéfaits, et sans souffler mot,
+s’écartèrent et se rangèrent avec la discipline anglaise devant
+le bâton du constable; le wapentake prit la direction des petites
+rues, dites alors Little Strand, qui longeaient la Tamise; et
+Gwynplaine, ayant à sa droite et à sa gauche les gens du
+justicier-quorum alignés en double haie, pâle, sans un geste,
+sans autre mouvement que les pas qu’il faisait, couvert de son
+manteau ainsi que d’un suaire, s’éloigna lentement de l’inn,
+marchant muet derrière l’homme taciturne, comme une statue qui
+suit un spectre.
+
+
+
+
+III
+
+LEX, REX, FEX
+
+
+L’arrestation sans explication, qui étonnerait fort un anglais
+d’aujourd’hui, était un procédé de police fort usité alors dans
+la Grande-Bretagne. On y eut recours, particulièrement pour les
+choses délicates auxquelles pourvoyaient en France les lettres de
+cachet, et en dépit de l’_habeas corpus_, jusque sous Georges II,
+et une des accusations dont Walpole eut à se défendre, ce fut
+d’avoir fait ou laissé arrêter Neuhoff de cette façon.
+L’accusation était probablement peu fondée, car Neuhoff, roi de
+Corse, fut incarcéré par ses créanciers.
+
+Les prises de corps silencieuses, dont la Sainte-Voehme en
+Allemagne avait fort usé, étaient admises par la coutume
+germanique qui régit une moitié des vieilles lois anglaises, et
+recommandées, en certain cas, par la coutume normande qui régit
+l’autre moitié. Le maître de police du palais de Justinien
+s’appelait «le silentiaire impérial», _silentiarius imperialis_.
+Les magistrats anglais qui pratiquaient cette sorte de prise de
+corps, s’appuyaient sur de nombreux textes normands:--_Canes
+latrant, sergentes silent_.--_Sergenter agere, ici est
+tacere_.--Ils citaient Lundulphus Sagax, paragraphe 16:--_Facit
+imperator silentium._--Ils citaient la charte du roi Philippe, de
+1307:--_Multos tenebimus bastonerios qui, obmutescentes,
+sergentare valeant_.--Ils citaient les statuts de Henri Ier
+d’Angleterre, chapitre LIII:--_Surge signa jussus. Taciturnior
+esto. Hoc est esse in captione regis_.--Ils se prévalaient
+spécialement de cette prescription considérée comme faisant
+partie des antiques franchises féodales de l’Angleterre:--«Sous
+les viscomtes sont les serjans de l’espée, lesquels doivent
+justicier vertueusement à l’espée tous ceux qui suient malveses
+compagnies, gens diffamez d’aucuns crimes, et gens fuitis et
+forbannis..... et les doivent si vigoureusement et si
+discrètement appréhender, que la bonne gent qui sont paisibles
+soient gardez paisiblement, et que les malfeteurs soient
+espoantés.» Être arrêté de la sorte, c’était être saisi «ô le
+glaive de l’espée» (_Vetus Consuetudo Normanniae_, MS. I. part.
+Sect. I, cap. II). Les jurisconsultes invoquaient en outre,
+_in Charta Ludovici Hutini pro normannis_, le chapitre
+_servientes spathae_. Les _servientes spathae_, dans l’approche
+graduelle de la basse latinité jusqu’à nos idiomes, sont devenus
+_sergentes spadae_.
+
+Les arrestations silencieuses étaient le contraire de la clameur
+de haro, et indiquaient qu’il convenait de se taire jusqu’à ce
+que de certaines obscurités fussent éclaircies.
+
+Elles signifiaient: Questions réservées.
+
+Elles indiquaient, dans l’opération de police, une certaine
+quantité de raison d’état.
+
+Le terme de droit _private_, qui veut dire _à huis clos_,
+s’appliquait à ce genre d’arrestations.
+
+C’est de cette manière qu’Edouard III avait, selon quelques
+annalistes, fait saisir Mortimer dans le lit de sa mère Isabelle
+de France. Ici encore on peut douter, car Mortimer soutint un
+siège dans sa ville avant d’être pris.
+
+Warwick, le Faiseur de rois, pratiquait volontiers ce mode
+«d’attraire les gens».
+
+Cromwell l’employait, surtout dans le Connaugh; et ce fut avec
+cette précaution du silence que Trailie-Arcklo, parent du comte
+d’Ormond, fut arrêté dans Kilmacaugh.
+
+Ces prises de corps par le simple geste de justice représentaient
+plutôt le mandat de comparution que le mandat d’arrêt.
+
+Elles n’étaient parfois qu’un procédé d’information, et
+impliquaient même, par le silence imposé à tous, un certain
+ménagement pour la personne saisie.
+
+Pour le peuple, peu au fait de ces nuances, elles étaient
+particulièrement terrifiantes.
+
+L’Angleterre, qu’on ne l’oublie pas, n’était pas en 1705, ni même
+beaucoup plus tard, ce qu’elle est de nos jours. L’ensemble
+était très confus et parfois très oppressif; Daniel de Foë, qui
+avait tâté du pilori, caractérise quelque part l’ordre social
+anglais par ces mots: «les mains de fer de la loi». Il n’y avait
+pas seulement la loi, il y avait l’arbitraire. Qu’on se rappelle
+Steele chassé du parlement, Locke chassé de sa chaire; Hobbes et
+Gibbon, forcés de fuir; Charles Curchill, Hume, Priestley
+persécutés; John Wilkes mis à la Tour. Qu’on énumère, le compte
+sera long, les victimes du statut _seditious libel_.
+L’inquisition avait un peu fusé par toute l’Europe; ses pratiques
+de police faisaient école. Un attentat monstrueux à tous les
+droits était possible en Angleterre; qu’on se souvienne du
+_Gazetier cuirassé_. En plein dix-huitième siècle, Louis XV
+faisait enlever dans Piccadilly les écrivains qui lui
+déplaisaient. Il est vrai que Georges III empoignait en France
+le prétendant au beau milieu de la salle de l’Opéra. C’étaient
+deux bras très longs; celui du roi de France allait jusque dans
+Londres, et celui du roi d’Angleterre jusque dans Paris. Telles
+étaient les libertés.
+
+Ajoutons qu’on exécutait volontiers les gens dans l’intérieur des
+prisons; escamotage mêlé au supplice; expédient hideux, auquel
+l’Angleterre revient en ce moment; donnant ainsi au monde le
+singulier spectacle d’un grand peuple qui, voulant améliorer,
+choisit le pire, et qui, ayant devant lui, d’un côté le passé, de
+l’autre le progrès, se trompe de visage, et prend la nuit pour le
+jour.
+
+
+
+
+IV
+
+URSUS ESPIONNE LA POLICE
+
+
+Ainsi que nous l’avons dit, selon les très rigides lois de la
+police d’alors, la sommation de suivre le wapentake, adressée à
+un individu, impliquait pour toute autre personne présente le
+commandement de ne point bouger.
+
+Quelques curieux pourtant s’obstinèrent, et accompagnèrent de
+loin le cortège qui emmenait Gwynplaine.
+
+Ursus fut du nombre.
+
+Ursus avait été pétrifié autant qu’on a le droit de l’être. Mais
+Ursus, tant de fois assailli par les surprises de la vie errante
+et par les méchancetés de l’inattendu, avait, comme un navire de
+guerre, son branle-bas de combat qui appelle au poste de bataille
+tout l’équipage, c’est-à-dire toute l’intelligence.
+
+Il se dépêcha de n’être plus pétrifié, et se mit à réfléchir. Il
+ne s’agit pas d’être ému, il s’agit de faire face.
+
+Faire face à l’incident, c’est le devoir de quiconque n’est pas
+imbécile.
+
+Ne pas chercher à comprendre, mais agir. Tout de suite. Ursus
+s’interrogea.
+
+Qu’y avait-il à faire?
+
+Gwynplaine parti, Ursus se trouvait placé entre deux craintes: la
+crainte pour Gwynplaine, qui lui disait de suivre; la crainte
+pour lui-même, qui lui disait de rester.
+
+Ursus avait l’intrépidité d’une mouche et l’impassibilité d’une
+sensitive. Son tremblement fut indescriptible. Pourtant il prit
+héroiquement son parti, et se décida à braver la loi et à suivre
+le wapentake, tant il était inquiet de ce qui pouvait arriver a
+Gwynplaine.
+
+Il fallait qu’il eût bien peur pour avoir tant de courage.
+
+A quels actes de vaillance l’épouvante peut pousser un lièvre!
+
+Le chamois éperdu saute les précipices. Être effrayé jusqu’à
+l’imprudence, c’est une des formes de l’effroi.
+
+Gwynplaine avait été enlevé plutôt qu’arrêté. L’opération de
+police s’était exécutée si rapidement que le champ de foire,
+d’ailleurs peu fréquenté à cette heure matinale, avait été à
+peine ému. Presque personne ne se doutait dans les baraques du
+Tarrinzeau-field que le wapentake était venu chercher l’Homme qui
+Rit. De là le peu de foule.
+
+Gwynplaine, grâce à son manteau et à son feutre, qui se
+rejoignaient presque sur son visage, ne pouvait être reconnu des
+passants.
+
+Avant de sortir à la suite de Gwynplaine, Ursus eut une
+précaution. Il prit à part maître Nicless, le boy Govicum, Fibi
+et Vinos, et leur prescrivit le plus absolu silence vis-à-vis de
+Dea, ignorante de tout; qu’on eût soin de ne pas souffler un mot
+qui pût lui faire soupçonner ce qui s’était passé; qu’on lui
+expliquât par les soins de ménage de la Green-Box l’absence de
+Gwynplaine et d’Ursus; que d’ailleurs c’était bientôt l’heure de
+son sommeil au milieu du jour, et qu’avant que Dea fût éveillée,
+il serait de retour, lui Ursus, avec Gwynplaine, tout cela
+n’étant qu’un malentendu, un mistake, comme on dit en Angleterre;
+qu’il leur serait bien facile à Gwynplaine et à lui d’éclairer
+les magistrats et la police; qu’ils feraient toucher du doigt la
+méprise, et que tout à l’heure ils allaient revenir tous deux.
+Surtout que personne ne dît rien à Dea. Ces recommandations
+faites, il partit.
+
+Ursus put, sans être remarqué, suivre Gwynplaine. Quoiqu’il se
+tînt à la plus grande distance possible, il s’arrangea de façon à
+ne pas le perdre de vue. La hardiesse dans le guet, c’est la
+bravoure des timides.
+
+Après tout, et si solennel que fût l’appareil, Gwynplaine n’était
+peut-être que cité à comparaître devant le magistrat de simple
+police pour quelque infraction sans gravité.
+
+Ursus se disait que cette question allait être tout de suite
+résolue.
+
+L’éclaircissement se ferait, sous ses yeux mêmes, par la
+direction que prendrait l’escouade emmenant Gwynplaine au moment
+où, parvenue aux limites du Tarrinzeau-field, elle atteindrait
+l’entrée des ruelles du Little Strand.
+
+Si elle tournait à gauche, c’était qu’elle conduisait Gwynplaine
+à la maison de ville de Southwark. Peu de chose à craindre
+alors; quelque méchant délit municipal, une admonition du
+magistrat, deux ou trois shellings d’amende, puis Gwynplaine
+serait lâché, et la représentation de _Chaos vaincu_ aurait lieu
+le soir même comme à l’ordinaire. Personne ne se serait aperçu
+de rien.
+
+Si l’escouade tournait à droite, c’était sérieux.
+
+Il y avait de ce côté là des lieux sévères.
+
+A l’instant où le wapentake, menant les deux files d’argousins
+entre lesquelles marchait Gwynplaine, arriva aux petites rues,
+Ursus, haletant, regarda. Il existe des moments où tout l’homme
+passe dans les yeux.
+
+De quel côté allait-on tourner?
+
+On tourna à droite.
+
+Ursus, chancelant d’effroi, s’appuya contre un mur pour ne point
+tomber.
+
+Rien d’hypocrite comme ce mot qu’on se dit à soi-même: _Je veux
+savoir à quoi m’en tenir_. Au fond, on ne le veut pas du tout.
+On a une peur profonde. L’angoisse se complique d’un effort
+obscur pour ne point conclure. On ne se l’avoue pas, mais on
+reculerait volontiers, et quand on a avancé, on se le reproche.
+
+C’est ce que fit Ursus. Il pensa avec frisson:--Voilà qui
+tourne mal. J’aurais toujours su cela assez tôt. Qu’est-ce que
+je fais là à suivre Gwynplaine?
+
+Cette réflexion faite, comme l’homme n’est que contradiction, il
+doubla le pas, et maîtrisant son anxiété, il se hâta, afin de se
+rapprocher de l’escouade et de ne pas laisser se rompre dans le
+dédale des rues de Southwark le fil entre Gwynplaine et lui
+Ursus.
+
+Le cortège de police ne pouvait aller vite, à cause de sa
+solennité.
+
+Le wapentake l’ouvrait.
+
+Le justicier-quorum le fermait.
+
+Cet ordre impliquait une certaine lenteur.
+
+Toute la majesté possible au recors éclatait dans le
+justicier-quorum. Son costume tenait le milieu entre le
+splendide accoutrement du docteur en musique d’Oxford et
+l’ajustement sobre et noir du docteur en divinité de Cambridge.
+Il avait des habits de gentilhomme sous un long godebert qui est
+une mante fourrée de dos de lièvre de Norvège. Il était mi-parti
+gothique et moderne, ayant une perruque comme Lamoignon et des
+manches mahoîtres comme Tristan l’Hermite. Son gros œil rond
+couvait Gwynplaine avec une fixité de hibou. Il marchait en
+cadence. Impossible de voir un bonhomme plus farouche.
+
+Ursus, un moment dérouté dans l’écheveau brouillé des ruelles,
+parvint à rejoindre près de Sainte-Marie Over-Ry le cortège qui,
+heureusement, avait été retardé dans le préau de l’église par une
+batterie d’enfants et de chiens, incident habituel des rues de
+Londres, _dogs and boys_, disent les vieux registres de police,
+lesquels font passer les chiens avant les enfants.
+
+Un homme conduit au magistrat par les gens de police étant, après
+tout, un événement fort vulgaire, et chacun ayant ses affaires,
+les curieux s’étaient dispersés. Il n’était resté, sur la piste
+de Gwynplaine, qu’Ursus.
+
+On passa devant les deux chapelles, qui se faisaient face, des
+Recreative Religionists et de la Ligue Halleluiah, deux sectes
+d’alors qui subsistent encore aujourd’hui.
+
+Puis le cortège serpenta de ruelle en ruelle, choisissant de
+préférence les roads non encore bâtis, les rows où poussait
+l’herbe et les lànes déserts, et fit force zigzags.
+
+Enfin il s’arrêta.
+
+On était dans une ruette exiguë. Pas de maisons, si ce n’est à
+l’entrée deux ou trois masures. Cette ruette était composée de
+deux murs, l’un à gauche, bas; l’autre à droite, haut. La
+muraille haute était noire et maçonnée à la saxonne, avec des
+créneaux, des scorpions et des carrés de grosses grilles sur des
+soupiraux étroits. Aucune fenêtre; ça et là seulement des
+fentes, qui étaient d’anciennes embrasures de pierriers et
+d’archegayes. On voyait, au pied de ce grand mur, comme le trou
+au bas de la ratière, un tout petit guichet, très surbaissé.
+
+Ce guichet, emboîté dans un lourd plein cintre de pierre, avait
+un judas grillé, un marteau massif, une large serrure, des gonds
+noueux et robustes, un enchevêtrement de clous, une cuirasse de
+plaques et de peintures, et était fait de fer plus que de bois.
+
+Personne dans la ruette. Pas de boutiques, pas de passants.
+Mais on entendait tout près un bruit continu comme si la ruette
+eût été parallèle à un torrent. C’était un vacarme de voix et de
+voitures. Il était probable qu’il y avait de l’autre côté de
+l’édifice noir une grande rue, sans doute la rue principale de
+Southwark, laquelle se reliait d’un bout à la route de Cantorbéry
+et de l’autre bout au pont de Londres.
+
+Dans toute la longueur de la ruette un guetteur, en dehors du
+cortége enveloppant Gwynplaine, n’eût vu d’autre face humaine que
+le blême profil d’Ursus, risqué et à demi avancé dans la pénombre
+d’un coin de mur, regardant et ayant peur de voir. Il s’était
+posté dans le repli que faisait un zigzag de la rue.
+
+L’escouade se groupa devant le guichet.
+
+Gwynplaine était au centre, mais avait maintenant derrière lui le
+wapentake et son bâton de fer.
+
+Le justicier-quorum leva le marteau et frappa trois coups.
+
+Le judas s’ouvrit.
+
+Le justicier-quorum dit:
+
+--De par sa majesté.
+
+La pesante porte de chêne et de fer tourna sur ses gonds, et une
+ouverture livide et froide s’offrit, pareille à une bouche
+d’antre. Une voûte hideuse se prolongeait dans l’ombre.
+
+Ursus vit Gwynplaine disparaître là-dessous.
+
+
+
+
+V
+
+MAUVAIS LIEU
+
+
+Le wapentake entra après Gwynplaine.
+
+Puis le justicier-quorum.
+
+Puis toute l’escouade.
+
+Le guichet se referma.
+
+La pesante porte revint s’appliquer hermétiquement sur ses
+chambranles de pierre sans qu’on vît qui l’avait ouverte ni qui
+la refermait. Il semblait que les verrous rentrassent
+d’eux-mêmes dans leurs alvéoles. Quelques-uns de ces mécanismes
+inventés par l’antique intimidation existent encore dans les très
+vieilles maisons de force. Porte dont on ne voyait pas le
+portier. Cela faisait ressembler le seuil de la prison au seuil
+de la tombe.
+
+Ce guichet était la porte basse de la geôle de Southwark.
+
+Rien dans cet édifice vermoulu et revêche ne démentait la mine
+discourtoise propre à une prison.
+
+Un temple paien, construit par les vieux cattieuchlans pour les
+Mogons qui sont d’anciens dieux anglais, devenu palais pour
+Ethelulfe et forteresse pour saint Edouard, puis élevé à la
+dignité de prison en 1199 par Jean sans Terre, c’était là la
+geôle de Southwark. Cette geôle, d’abord traversée par une rue,
+comme Chenonceaux l’est par une rivière, avait été pendant un
+siècle ou deux une _gate_, c’est-à-dire une porte de faubourg;
+puis on avait muré le passage. Il reste en Angleterre quelques
+prisons de ce genre; ainsi, à Londres, Newgate; à Cantorbéry,
+Westgate; à Edimbourg, Canongate. En France la Bastille a
+d’abord été une porte.
+
+Presque toutes les geôles d’Angleterre offraient le même aspect,
+grand mur au dehors, au dedans une ruche de cachots. Rien de
+funèbre comme ces gothiques prisons où l’araignée et la justice
+tendaient leurs toiles, et où John Howard, ce rayon, n’avait pas
+encore pénétré. Toutes, comme l’antique géhenne de Bruxelles,
+eussent pu être appelées Treurenberg, _maison des pleurs_.
+
+On éprouvait, en présence de ces constructions inclémentes et
+sauvages, la même angoisse que ressentaient les navigateurs
+antiques devant les enfers d’esclaves dont parle Plaute, îles
+ferricrépitantes, _ferricrepiditae insulae_, lorsqu’ils passaient
+assez près pour entendre le bruit des chaînes.
+
+La geôle de Southwark, ancien lieu d’exorcismes et de tourments,
+avait d abord eu pour spécialité les sorciers, ainsi que
+l’indiquaient ces deux vers gravés sur une pierre fruste
+au-dessus du guichet:
+
+ Sunt arreptitii vexati daemone multo.
+ Est energumenus quem daemon possidet unus.[1]
+
+ [1] Dans le démoniaque un enfer se démène. Avec un simple
+ diable, on n’est qu’énergumène.
+
+Vers qui fixent la nuance délicate entre le démoniaque et
+l’énergumène.
+
+Au-dessus de cette inscription était clouée à plat contre le mur,
+signe de haute justice, une échelle de pierre, laquelle avait été
+de bois jadis, mais changée en pierre par l’enfouissement dans la
+terre pétrifiante du lieu nommé Aspley-Gowis, près l’abbaye de
+Woburn.
+
+La prison de Southwark, aujourd’hui démolie, donnait sur deux
+rues, auxquelles, comme _gate_, elle avait autrefois servi de
+communication, et avait deux portes; sur la grande rue, la porte
+d’apparat, destinée aux autorités, et, sur la ruette, la porte de
+souffrance, destinée au reste des vivants. Et aux trépassés
+aussi; car lorsqu’il mourait un prisonnier dans la geôle, c’était
+par là que le cadavre sortait. Une libération comme une autre.
+
+La mort, c’est l’élargissement dans l’infini.
+
+C’est par l’entrée de souffrance que Gwynplaine venait d’être
+introduit dans la prison.
+
+La ruette, nous l’avons dit, n’était autre chose qu’un petit
+chemin caillouté, serré entre deux murs se faisant face. Il y a
+en ce genre à Bruxelles le passage dit: _Rue d’une personne_.
+Les deux murs étaient inégaux; le haut mur était la prison, le
+mur bas était le cimetière. Ce mur bas, clôture du pourrissoir
+mortuaire de la geôle, ne dépassait guère la stature d’un homme.
+Il était percé d’une porte, vis-à-vis le guichet de la geôle.
+Les morts n’avaient que la peine de traverser la rue. Il
+suffisait de longer le mur une vingtaine de pas pour entrer au
+cimetière. Sur la muraille haute était appliquée une échelle
+patibulaire, en face sur la muraille basse était sculptée une
+tête de mort. L’un de ces murs n’égayait pas l’autre.
+
+
+
+
+VI
+
+QUELLES MAGISTRATURES IL Y AVAIT SOUS LES PERRUQUES D’AUTREFOIS
+
+
+Quelqu’un qui, en ce moment-là, eût regardé de l’autre côté de la
+prison, du côté de la façade, eût aperçu la grande rue de
+Southwark, et eût pu remarquer, en station devant la porte
+monumentale et officielle de la geôle, une voiture de voyage,
+reconnaissable à sa «loge de carrosse» qu’on appellerait
+aujourd’hui cabriolet. Un cercle de curieux entourait cette
+voiture. Elle était armoriée, et l’on en avait vu descendre un
+personnage qui était entré dans la prison; probablement un
+magistrat, conjecturait la foule; les magistrats en Angleterre
+étant souvent nobles et ayant presque toujours «droit d’écuage».
+En France, blason et robe s’excluaient presque; le duc de
+Saint-Simon dit en parlant des magistrats: «Les gens de cet
+état.» En Angleterre un gentilhomme n’était point déshonoré parce
+qu’il était juge.
+
+Le magistrat ambulant existe en Angleterre; il s’appelle _juge de
+circuit_, et rien n’était plus simple que de voir dans ce
+carrosse le véhicule d’un magistrat en tournée. Ce qui était
+moins simple, c’est que le personnage supposé magistrat était
+descendu, non de la voiture même, mais de la loge de devant,
+place qui n’est pas habituellement celle du maître. Autre
+particularité: on voyageait à cette époque, en Angleterre, de
+deux façons, par «le carrosse de diligence» à raison d’un
+shelling tous les cinq milles, et en poste à franc étrier
+moyennant trois sous par mille et quatre sous au postillon après
+chaque poste; une voiture de maître, qui se passait la fantaisie
+de voyager par relais, payait par cheval et par mille autant de
+shellings que le cavalier courant la poste payait de sous; or la
+voiture arrêtée devant la geôle de Southwark était attelée de
+quatre chevaux et avait deux postillons, luxe de prince. Enfin,
+ce qui achevait d’exciter et de déconcerter les conjectures,
+cette voiture était minutieusement fermée. Les panneaux pleins
+étaient levés. Les vitres étaient bouchées avec des volets;
+toutes les ouvertures par où l’œil eût pu pénétrer étaient
+masquées; du dehors on ne pouvait rien voir dedans, et il est
+probable que du dedans on ne pouvait rien voir dehors. Du reste,
+il ne semblait pas qu’il y eût quelqu’un dans cette voiture.
+
+Southwark étant dans le Surrey, c’est au shériff du comté de
+Surrey que ressortissait la prison de Southwark. Ces
+juridictions distinctes étaient très fréquentes en Angleterre.
+Ainsi, par exemple, la Tour de Londres n’était supposée située
+dans aucun comté; c’est-à-dire que, légalement, elle était en
+quelque sorte en l’air. La Tour ne reconnaissait d’autre
+autorité juridique que son constable, qualifié _custos turris_.
+La Tour avait sa juridiction, son église, sa cour de justice et
+son gouvernement à part. L’autorité du _custos_, ou constable,
+s’étendait hors de Londres sur vingt et un _hamlets_, traduisez:
+_hameaux_. Comme en Grande-Bretagne les singularités légales se
+greffent les unes sur les autres, l’office de maître canonnier
+d’Angleterre relevait de la Tour de Londres.
+
+D’autres habitudes légales semblent plus bizarres encore. Ainsi
+la cour de l’amirauté anglaise consulte et applique les lois de
+Rhodes et d’Oleron (île française qui a été anglaise).
+
+Le shériff d’une province était très considérable. Il était
+toujours écuyer, et quelquefois chevalier. Il était qualifié
+_spectabilis_ dans les vieilles chartes; «homme à regarder».
+Titre intermédiaire entre _illustris_ et _clarissimus_, moins que
+le premier, plus que le second. Les shériffs des comtés étaient
+jadis choisis par le peuple; mais Edouard II, et après lui Henri
+VI, ayant repris cette nomination pour la couronne, les shériffs
+étaient devenus une émanation royale. Tous recevaient leur
+commission de sa majesté, excepté le shériff du Westmoreland qui
+était héréditaire, et les shériffs de Londres et de Midlesex qui
+étaient élus par la livery dans le Commonhall. Les shériffs de
+Galles et de Chester possédaient de certaines prérogatives
+fiscales. Toutes ces charges subsistent encore en Angleterre,
+mais, usées peu à peu au frottement des mœurs et des idées,
+elles n’ont plus la même physionomie qu’autrefois. Le shériff du
+comté avait la fonction d’escorter et de protéger les «juges
+itinérants». Comme on a deux bras, il avait deux officiers, son
+bras droit, le sous-shériff, et son bras gauche, le
+justicier-quorum. Le justicier-quorum, assisté du bailli de la
+centaine, qualifié wapentake, appréhendait, interrogeait, et,
+sous la responsabilité du shériff, emprisonnait, pour être jugés
+par les juges de circuit, les voleurs, meurtriers, séditieux,
+vagabonds, et tous gens de félonie. La nuance entre le
+sous-shériff et le justicier-quorum, dans leur service
+hiérarchique vis-à-vis du shériff, c’est que le sous-shériff
+accompagnait, et que le justicier-quorum assistait. Le shériff
+tenait deux cours, une cour sédentaire et centrale, la
+County-court, et une cour voyageante, la Shériff-turn. Il
+représentait ainsi l’unité et l’ubiquité. Il pouvait comme juge
+se faire aider et renseigner, dans les questions litigieuses, par
+un sergent de la coiffe, dit _sergens coifae_, qui est un sergent
+en droit et qui porte, sous la calotte noire, une coiffe de toile
+blanche de Cambrai. Le shériff désencombrait les maisons de
+justice; quand il arrivait dans une ville de sa province, il
+avait le droit d’expédier sommairement les prisonniers, ce qui
+aboutissait soit à leur renvoi, soit à leur pendaison, et ce qui
+s’appelait «délivrer la geôle», _goal delivery_. Le shériff
+présentait le bill de mise en cause aux vingt-quatre jurés
+d’accusation; s’ils l’approuvaient, ils écrivaient dessus: _billa
+vera_; s’ils le désapprouvaient, ils écrivaient: _ignoramus_;
+alors l’accusation était annulée et le shériff avait le privilège
+de déchirer le bill. Si, pendant la délibération, un juré
+mourait, ce qui, de droit, acquittait l’accusé et le faisait
+innocent, le shériff, qui avait eu le privilège d’arrêter
+l’accusé, avait le privilège de le mettre en liberté. Ce qui
+faisait singulièrement estimer et craindre le shériff, c’est
+qu’il avait pour charge d’exécuter _tous les ordres de sa
+majesté_; latitude redoutable. L’arbitraire se loge dans ces
+rédactions-là. Les officiers qualifiés verdeors, et les coroners
+faisaient cortège au shériff, et les clercs du marché lui
+prêtaient main-forte, et il avait une très belle suite de gens à
+cheval et de livrées. Le shériff, dit Chamberlayne, est «la vie
+de la Justice, de la Loi et de la Comté».
+
+En Angleterre, une démolition insensible pulvérise et désagrège
+perpétuellement les lois et les coutumes. De nos jours,
+insistons-y, ni le shériff, ni le wapentake, ni le
+justicier-quorum, ne pratiqueraient leurs charges comme ils les
+pratiquaient en ce temps-là. Il y avait dans l’ancienne
+Angleterre une certaine confusion de pouvoirs, et les
+attributions mal définies se résolvaient en empiétements, qui
+seraient impossibles aujourd’hui. La promiscuité de la police et
+de la justice a cessé. Les noms sont restés, les fonctions se
+sont modifiées. Nous croyons même que le mot _wapentake_ a
+changé de sens. Il signifiait une magistrature, maintenant il
+signifie une division territoriale; il spécifiait le centenier,
+il spécifie le canton (_centum_).
+
+Du reste, à cette époque, le shériff de comté combinait, avec
+quelque chose de plus et quelque chose de moins, et condensait
+dans son autorité, à la fois royale et municipale, les deux
+magistrats qu’on appelait jadis en France Lieutenant civil de
+Paris et Lieutenant de police. Le lieutenant civil de Paris est
+assez bien qualifié par cette vieille note de police: «M. le
+lieutenant civil ne hait pas les querelles domestiques, parce que
+le pillage est toujours pour lui.» (22 juillet 1704.) Quant au
+lieutenant de police, personnage inquiétant, multiple et vague,
+il se résume en l’un de ses meilleurs types, René d’Argenson,
+qui, au dire de Saint-Simon, avait sur son visage les trois juges
+d’enfer mêlés.
+
+Ces trois juges d’enfer étaient, on l’a vu, à la Bishopsgate de
+Londres.
+
+
+
+
+VII
+
+FRÉMISSEMENT
+
+
+Quand Gwynplaine entendit le guichet, grinçant de tous ses
+verrous, se refermer, il tressaillit. Il lui sembla que cette
+porte, qui venait de se clore, était la porte de communication de
+la lumière avec les ténèbres, donnant d’un côté sur le
+fourmillement terrestre, et de l’autre sur le monde mort, et que
+maintenant toutes les choses qu’éclaire le soleil étaient
+derrière lui, qu’il avait franchi la frontière de ce qui est la
+vie, et qu’il était dehors. Ce fut un profond serrement de
+cœur. Qu’allait-on faire de lui? Qu’est-ce que tout cela
+voulait dire?
+
+Où était-il?
+
+Il ne voyait rien autour de lui; il se trouvait dans du noir. La
+porte en se fermant l’avait fait momentanément aveugle. Le
+vasistas était fermé comme la porte. Pas de soupirail, pas de
+lanterne. C’était une précaution des vieux temps. Il était
+défendu d’éclairer l’abord intérieur des geôles, afin que les
+nouveaux venus ne pussent faire aucune remarque.
+
+Gwynplaine étendit les mains et toucha le mur à sa droite et à sa
+gauche; il était dans un couloir. Peu à peu, ce jour de cave qui
+suinte on ne sait d’où et qui flotte dans les lieux obscurs, et
+auquel s’ajuste la dilatation des pupilles, lui fit distinguer ça
+et là un linéament, et le couloir s’ébaucha vaguement devant lui.
+
+Gwynplaine, qui n’avait jamais entrevu les sévérités pénales qu’à
+travers les grossissements d’Ursus, se sentait saisi par une
+sorte de main énorme et obscure. Être manié par l’inconnu de la
+loi, c’est effrayant. On est brave en présence de tout, et l’on
+se déconcerte en présence de la justice. Pourquoi? c’est que la
+justice de l’homme n’est que crépusculaire, et que le juge s’y
+meut à tâtons. Gwynplaine se rappelait ce qu’Ursus lui avait dit
+de la nécessité du silence; il voulait revoir Dea; il y avait
+dans sa situation on ne sait quoi de discrétionnaire qu’il ne
+voulait pas irriter. Parfois vouloir éclaircir, c’est empirer.
+Pourtant, d’un autre côté, la pesée de cette aventure était si
+forte qu’il finit par y céder, et qu’il ne put retenir une
+question.
+
+--Messieurs, demanda-t-il, où me conduisez-vous?
+
+On ne lui répondit pas.
+
+C’était la loi des prises de corps silencieuses, et le texte
+normand est formel: _A silentiariis ostio proepositis introducti
+sunt._
+
+Ce silence glaça Gwynplaine. Jusque-là il s’était cru fort; il
+se suffisait; se suffire, c’est être puissant. Il avait vécu
+isolé, s’imaginant qu’être isolé, c’est être inexpugnable. Et
+voilà que tout à coup il se sentait sous la pression de la
+hideuse force collective. De quelle façon se débattre avec cet
+anonyme horrible, la loi? Il défaillait sous l’énigme. Une peur
+d’une espèce inconnue avait trouvé le défaut de son armure. Et
+puis il n’avait pas dormi, il n’avait pas mangé; à peine avait-il
+trempé ses lèvres dans une tasse de thé. Il avait eu toute la
+nuit une sorte de délire, et il lui restait de la fièvre. Il
+avait soif, il avait faim peut-être. L’estomac mécontent dérange
+tout. Depuis la veille, il était assailli d’incidents. Les
+émotions qui le tourmentaient le soutenaient; sans l’ouragan, la
+voile serait chiffon. Mais cette faiblesse profonde du haillon
+que le vent gonfle jusqu’à ce qu’il le déchire, il la sentait en
+lui. Il sentait venir l’affaissement. Allait-il tomber sans
+connaissance sur le pavé? Se trouver mal, c’est la ressource de
+la femme et l’humiliation de l’homme. Il se roidissait, mais il
+tremblait.
+
+Il avait la sensation de quelqu’un qui perd pied.
+
+
+
+
+VIII
+
+GÉMISSEMENT
+
+
+On se mit en marche.
+
+On avança dans le couloir.
+
+Aucun greffe préalable. Aucun bureau avec registres. Les
+prisons de ce temps-là n’étaient point paperassières. Elles se
+contentaient de se fermer sur vous, souvent sans savoir pourquoi.
+Être une prison, et avoir des prisonniers, cela leur suffisait.
+
+Le cortège avait dû s’allonger et prendre la forme du corridor.
+On marchait presque un à un; d’abord le wapentake, ensuite
+Gwynplaine, ensuite le justicier-quorum; puis les gens de police,
+avançant en bloc et bouchant le corridor derrière Gwynplaine
+comme un tampon. Le couloir se resserrait; maintenant Gwynplaine
+touchait le mur de ses deux coudes; la voûte en caillou noyé de
+ciment avait d’intervalle en intervalle des voussures de granit
+en saillie faisant étranglement; il fallait baisser le front pour
+passer; pas de course possible dans ce corridor; la fuite eût été
+forcée de marcher lentement; ce boyau faisait des détours; toutes
+les entrailles sont tortueuses, celles d’une prison comme celles
+d’un homme; ça et là, tantôt à droite, tantôt à gauche, des
+coupures dans le mur, carrées et closes de grosses grilles,
+laissaient apercevoir des escaliers, ceux-ci montant, ceux-là
+plongeant. On arriva à une porte fermée, elle s’ouvrit, on
+passa, elle se referma. Puis on rencontra une deuxième porte,
+qui livra passage, puis une troisième, qui tourna de même sur ses
+gonds. Ces portes s’ouvraient et se refermaient comme toutes
+seules. On ne voyait personne. En même temps que le couloir se
+rétrécissait, la voûte s’abaissait, et l’on en était à ne plus
+pouvoir marcher que la tête courbée. Le mur suintait; il tombait
+de la voûte des gouttes d’eau; le dallage qui pavait le corridor
+avait la viscosité d’un intestin. L’espèce de pâleur diffuse qui
+tenait lieu de clarté devenait de plus en plus opaque; l’air
+manquait. Ce qu’il y avait de singulièrement lugubre, c’est que
+cela descendait.
+
+Il fallait y faire attention pour s’apercevoir qu’on descendait.
+Dans les ténèbres, une pente douce, c’est sinistre. Rien n’est
+redoutable comme les choses obscures auxquelles on arrive par des
+pentes insensibles.
+
+Descendre, c’est l’entrée dans l’ignoré terrible.
+
+Combien de temps marcha-t-on ainsi? Gwynplaine n’eût pu le dire.
+
+Passées à ce laminoir, l’angoisse, les minutes s’allongent
+démesurément.
+
+Subitement on fit halte.
+
+L’obscurité était épaisse.
+
+Il y avait un certain élargissement du corridor.
+
+Gwynplaine entendit tout près de lui un bruit dont le gong
+chinois pourrait seul donner une idée; quelque chose comme un
+coup frappé sur le diaphragme de l’abîme.
+
+C’était le wapentake qui venait de heurter de son bâton une lame
+de fer.
+
+Cette lame était une porte.
+
+Non une porte qui tourne, mais une porte qui se lève et s’abat.
+A peu près comme une herse.
+
+Il y eut un froissement strident dans une rainure, et Gwynplaine
+eut subitement devant les yeux un morceau de jour carré.
+
+C’était la lame qui venait de se hisser dans une fente de la
+voûte de la façon dont se lève le panneau d’une souricière.
+
+Une ouverture s’était faite.
+
+Ce jour n’était pas du jour; c’était de la lueur. Mais, pour la
+prunelle très dilatée de Gwynplaine, cette clarté pâle et brusque
+fut d’abord comme le choc d’un éclair.
+
+Il fut quelque temps avant de rien voir. Discerner dans
+l’éblouissement est aussi difficile que dans la nuit.
+
+Puis, par degrés, sa pupille se proportionna à la lumière comme
+elle s’était proportionnée à l’obscurité; il finit par
+distinguer; la clarté, qui lui avait d’abord paru trop vive,
+s’apaisa dans sa prunelle et se refit livide; il hasarda son
+regard dans l’ouverture béante devant lui, et ce qu’il aperçut
+était effroyable.
+
+A ses pieds, une vingtaine de marches, hautes, étroites, frustes,
+presque à pic, sans rampe à droite ni à gauche, sorte de crête de
+pierre pareille à un pan de mur biseauté en escalier, entraient
+et s’enfonçaient dans une cave très creuse. Elles allaient
+jusqu’en bas.
+
+Cette cave était ronde, à voûte ogive en arc rampant, à cause du
+défaut de niveau des impostes, dislocation propre à tous les
+souterrains sur lesquels se sont tassés de très lourds édifices.
+
+L’espèce de coupure tenant lieu de porte que la lame de fer
+venait de démasquer et à laquelle aboutissait l’escalier était
+entaillée dans la voûte, de sorte que de cette hauteur l’œil
+plongeait dans la cave comme dans un puits.
+
+La cave était vaste, et, si c’était le fond d’un puits, c’était
+le fond d’un puits cyclopéen. L’idée qu’éveillé l’ancien mot
+«cul de basse-fosse» ne pouvait s’appliquer à cette cave qu’à la
+condition de se figurer une fosse à lions ou à tigres.
+
+La cave n’était pas dallée ni pavée. Elle avait pour sol la
+terre mouillée et froide des lieux profonds.
+
+Au milieu de la cave, quatre colonnes basses et difformes
+soutenaient un porche lourdement ogival dont les quatre nervures
+en se rejoignant à l’intérieur du porche dessinaient à peu près
+le dedans d’une mitre. Ce porche, pareil aux pinacles sous
+lesquels jadis on mettait des sarcophages, montait jusqu’à la
+voûte et faisait dans la cave une sorte de chambre centrale, si
+l’on peut appeler du nom de chambre un compartiment ouvert de
+tous les côtés, ayant, au lieu de quatre murs, quatre piliers.
+
+A la clef de voûte du porche pendait une lanterne de cuivre,
+ronde et grillée comme une fenêtre de prison. Cette lanterne
+jetait autour d’elle, sur les piliers, sur les voûtes et sur le
+mur circulaire entrevu vaguement en arrière des piliers, une
+clarté blafarde, coupée de barres d’ombre.
+
+C’était cette clarté qui avait d’abord ébloui Gwynplaine.
+Maintenant ce n’était plus pour lui qu’une rougeur presque
+confuse.
+
+Pas d’autre jour dans cette cave. Ni fenêtre, ni porte, ni
+soupirail.
+
+Entre les quatre piliers, précisément au-dessous de la lanterne,
+à l’endroit où il y avait le plus de lumière, était appliquée à
+plat sur le sol une silhouette blanche et terrible.
+
+C’était couché sur le clos. On voyait une tête dont les yeux
+étaient fermés, un corps dont le torse disparaissait sous on ne
+sait quel monceau informe, quatre membres se rattachant au torse
+en croix de saint André et tirés vers les quatre piliers par
+quatre chaînes liées aux pieds et aux mains. Ces chaînes
+aboutissaient à un anneau de fer au bas de chaque colonne. Cette
+forme, immobilisée dans l’atroce posture de l’écartèlememt, avait
+la lividité glacée du cadavre. C’était nu; c’était un homme.
+
+Gwynplaine, pétrifié, debout au haut de l’escalier, regardait.
+
+Tout à coup il entendit un râle.
+
+Ce cadavre était vivant.
+
+Tout près de ce spectre, dans une des ogives du porche, des deux
+côtés d’un grand fauteuil à bras exhaussé par une large pierre
+plate, se tenaient droits deux hommes vêtus de longs suaires
+noirs, et dans le fauteuil un vieillard enveloppé d’une robe
+rouge était assis, blême, immobile, sinistre, un bouquet de roses
+à la main.
+
+Ce bouquet de roses eût renseigné un moins ignorant que
+Gwynplaine. Le droit de juger en tenant une touffe de fleurs
+caractérisait le magistrat à la fois royal et municipal. Le
+lord-maire de Londres juge encore ainsi. Aider les juges à
+juger, c’était la fonction des premières roses de la saison.
+
+Le vieillard assis dans le fauteuil était le shériff du comté de
+Surrey.
+
+Il avait la rigidité majestueuse d’un romain revêtu de
+l’augustat.
+
+Le fauteuil était le seul siège qu’il y eût das la cave.
+
+A côté du fauteuil, on voyait une table couverte de papiers et de
+livres et sur laquelle était posée la longue baguette blanche du
+shériff.
+
+Les hommes debout à gauche et à droite du shériff étaient deux
+docteurs, l’un en médecine, l’autre en lois; celui-ci
+reconnaissable à sa coiffe de sergent en droit sur sa perruque.
+Tous deux avaient la robe noire, l’un de juge, l’autre de
+médecin. Ces deux sortes d’hommes portent le deuil des morts
+qu’ils font.
+
+Derrière le shériff, au rebord de la marche que faisait la pierre
+plate, se tenait accroupi avec une écritoire près de lui sur la
+dalle, un dossier de carton sur ses genoux, et une feuille de
+parchemin sur le dossier, un greffier en perruque ronde, la plume
+à la main, dans l’attitude d’un homme prêt à écrire.
+
+Ce greffier était de l’espèce dite _greffier garde-sacs_; ce
+qu’indiquait une sacoche qui était devant lui à ses pieds. Ces
+sacoches, jadis employées dans les procès, étaient qualifiées
+«sacs de justice».
+
+A l’un des piliers était adossé, croisant les bras, un homme tout
+vêtu de cuir. C’était un valet de bourreau.
+
+Ces hommes semblaient enchantés dans leur posture funèbre autour
+de l’homme enchaîné. Pas un ne remuait ni ne parlait.
+
+Il y avait sur tout cela un calme monstrueux.
+
+Ce que Gwynplaine voyait là, c’était une cave pénale. Ces caves
+abondaient en Angleterre. La crypte de la Beauchamp Tower a
+longtemps servi à cet usage, de même que le souterrain de la
+Lollard’s Prison. Il y avait, et l’on peut voir encore à
+Londres, en ce genre, le lieu bas dit «les vault de Lady Place».
+Dans cette dernière chambre, il y a une cheminée en-cas pour la
+chauffe des fers.
+
+Toutes les prisons du temps du King-John, et la geôle de
+Southwark en était une, avaient leur cave pénale.
+
+Ce qui va suivre se pratiquait alors fréquemment en Angleterre,
+et pourrait, à la rigueur, en procédure criminelle, s’y exécuter
+même aujourd’hui; car toutes ces lois-là existent toujours.
+L’Angleterre offre ce curieux spectacle d’un code barbare vivant
+en bonne intelligence avec la liberté. Le ménage, disons-le, est
+excellent.
+
+Quelque défiance pourtant ne serait pas hors de propos. Si une
+crise survenait, un réveil pénal n’est pas impossible. La
+législation anglaise est un tigre apprivoisé. Elle fait patte de
+velours, mais elle a toujours ses griffes.
+
+Couper les ongles aux lois, cela est sage.
+
+La loi ignore presque le droit. Il y a d’un côté la pénalité, de
+l’autre l’humanité. Les philosophes protestent; mais il se
+passera du temps encore avant que la justice des hommes ait fait
+sa jonction avec la justice.
+
+Respect de la loi; c’est le mot anglais. En Angleterre on vénère
+tant les lois qu’on ne les abroge jamais. On se tire de cette
+vénération en ne les exécutant point. Une vieille loi tombe en
+désuétude comme une vieille femme; mais on ne tue pas plus l’une
+de ces vieilles que l’autre. On cesse de les pratiquer, voilà
+tout. Libre à elles de se croire toujours belles et jeunes. On
+les laisse rêver qu’elles existent. Cette politesse s’appelle
+respect.
+
+La coutume normande est bien ridée; cela n’empêche pas plus d’un
+juge anglais de lui faire encore les yeux doux. On conserve
+amoureusement une antiquaille atroce, si elle est normande. Quoi
+de plus féroce que la potence? En 1867 on a condamné un homme[1]
+à être coupé en quatre quartiers qui seraient offerts à une
+femme, la reine.
+
+ [1] Le fénian Burke, mai 1867.
+
+Du reste, la torture n’a jamais existé en Angleterre. C’est
+l’histoire qui le dit. L’aplomb de l’histoire est beau.
+
+Mathieu de Westminster prend acte de ce que «la loi saxonne, fort
+clémente et débonnaire», ne punissait pas de mort les criminels,
+et il ajoute: «On se bornait à leur couper le nez, à leur crever
+les yeux, et à leur arracher les parties qui distinguent le
+sexe.» Seulement!
+
+Gwynplaine, hagard au haut de l’escalier, commençait à trembler
+de tous ses membres. Il avait toutes sortes de frissons. Il
+cherchait à se rappeler quel crime il pouvait avoir commis. Au
+silence du wapentake venait de succéder la vision d’un supplice.
+C’était un pas de fait, mais un pas tragique. Il voyait
+s’obscurcir de plus en plus la sombre énigme légale sous laquelle
+il se sentait pris.
+
+La forme humaine couchée à terre râla une deuxième fois.
+
+Gwynplaine eut l’impression qu’on lui poussait doucement
+l’épaule.
+
+Cela venait du wapentake.
+
+Gwynplaine comprit qu’il fallait descendre.
+
+Il obéit.
+
+Il s’enfonça de marche en marche dans l’escalier. Les degrés
+avaient un plat-bord très mince, et huit ou neuf pouces de haut.
+Avec cela pas de rampe. On ne pouvait descendre qu’avec
+précaution. Derrière Gwynplaine descendait, le suivant à la
+distance de deux degrés, le wapentake, tenant droit
+l’iron-weapon, et derrière le wapentake descendait, à la même
+distance, le justicier-quorum.
+
+Gwynplaine en descendant ces marches sentait on ne sait quel
+engloutissement de l’espérance. C’était une sorte de mort pas à
+pas. Chaque degré franchi éteignait en lui de la lumière. Il
+arriva, de plus en plus pâlissant, au bas de l’escalier.
+
+L’espèce de larve terrassée et enchaînée aux quatre piliers
+continuait de râler.
+
+Une voix dans la pénombre dit:
+
+--Approchez.
+
+C’était le shériff qui s’adressait à Gwynplaine.
+
+Gwynplaine fit un pas.
+
+--Plus près, dit la voix.
+
+Gwynplaine fit encore un pas.
+
+--Tout près, reprit le shériff.
+
+Le justicier-quorum murmura à l’oreille de Gwynplaine, si
+gravement que ce chuchotement était solennel:
+
+--Vous êtes devant le shériff du comté de Surrey.
+
+Gwynplaine avança jusqu’au supplicié qu’il voyait étendu au
+centre de la cave. Le wapentake et le justicier-quorum restèrent
+où ils étaient et laissèrent Gwynplaine avancer seul.
+
+Quand Gwynplaine, parvenu jusque sous le porche, vit de près
+cette chose misérable qu’il n’avait encore aperçue qu’à distance,
+et qui était un homme vivant, son effroi devint épouvante.
+
+L’homme lié sur le sol était absolument nu, à cela près de ce
+haillon hideusement pudique qu’on pourrait nommer la feuille de
+vigne du supplice, et qui était le _succingulum_ des romains et
+le _christipannus_ des gothiques, duquel notre vieux jargon
+gaulois a fait le _cripagne_. Jésus, nu sur la croix, n’avait
+que ce lambeau.
+
+L’effrayant patient que considérait Gwynplaine semblait un homme
+de cinquante à soixante ans. Il était chauve. Des poils blancs
+de barbe lui hérissaient le menton. Il fermait les yeux et
+ouvrait la bouche. On voyait toutes ses dents. Sa face maigre
+et osseuse était voisine de la tête de mort. Ses bras et ses
+jambes, assujettis par les chaînes aux quatre poteaux de pierre,
+faisaient un X. Il avait sur la poitrine et le ventre une plaque
+de fer, et sur cette plaque étaient posées en tas cinq ou six
+grosses pierres. Son râle était tantôt un souffle, tantôt un
+rugissement.
+
+Le shériff, sans quitter son bouquet de roses, prit sur la table,
+de la main qu’il avait libre, sa verge blanche et la dressa en
+disant:
+
+--Obédience à sa majesté.
+
+Puis il reposa la verge sur la table.
+
+Ensuite, avec la lenteur d’un glas, sans un geste, aussi immobile
+que le patient, le shériff éleva la voix.
+
+Il dit:
+
+--Homme qui êtes ici lié de chaînes, écoutez pour la dernière
+fois la voix de justice. Vous avez été extrait de votre cachot
+et amené dans cette geôle. Dûment interpellé et dans les formes
+voulues, _formaliis verbis pressus_, sans égard aux lectures et
+communications qui vous ont été faites et qui vous vont être
+renouvelées, inspiré par un esprit de ténacité mauvaise et
+perverse, vous vous êtes enfermé dans le silence, et vous avez
+refusé de répondre au juge. Ce qui est un libertinage
+détestable, et ce qui constitue, parmi les faits punissables du
+cashlit, le crime et délit d’oversenesse.
+
+Le sergent de la coiffe debout à droite du shériff interrompit et
+dit avec une indifférence qui avait on ne sait quoi de funèbre:
+
+--_Overhernessa_, Lois d’Alfred et de Godrun. Chapitre six.
+
+Le shériff reprit:
+
+--La loi est vénérée de tous, excepté des larrons qui infestent
+les bois où les biches font leurs petits.
+
+Comme une cloche après une cloche, le sergent dit:
+
+--_Qui faciunt vastum in foresta ubi damae solent founinare._
+
+--Celui qui refuse de répondre au magistrat, dit le shériff, est
+suspect de tous les vices. Il est réputé capable de tout le mal.
+
+Le sergent intervint:
+
+--_Prodigus, devorator, profusus, salax, ruffianus, ebriosus,
+luxuriosus, simulator, consumptor patrimonii, elluo, ambro, et
+gluto._
+
+--Tous les vices, dit le shériff, supposent tous les crimes. Qui
+n’avoue rien confesse tout. Celui qui se tait devant les
+questions du juge est de fait menteur et parricide.
+
+--_Mendax et parricida_, fit le sergent.
+
+Le shériff dit:
+
+--Homme, il n’est point permis de se faire absent par le silence.
+Le faux contumace fait une plaie à la loi. Il ressemble à
+Diomède blessant une déesse. La taciturnité devant la justice
+est une forme de la rébellion. Lèse-justice, c’est lèse-majesté.
+Rien de plus haïssable et de plus téméraire. Qui se soustrait à
+l’interrogatoire vole la vérité. La loi y a pourvu. Pour des
+cas semblables, les anglais ont de tout temps joui du droit de
+fosse, de fourche et de chaînes.
+
+--_Anglica charta_, année 1088, dit le sergent.
+
+Et, toujours avec la même gravité mécanique, le sergent ajouta:
+
+--_Ferrum, et fossam, et furcas, cum aliis libertalibus._
+
+Le shériff continua:
+
+--C’est pourquoi, homme, puisque vous n’avez pas voulu vous
+départir du silence, bien que sain d’esprit et parfaitement
+informé de ce que vous demande la justice, puisque vous êtes
+diaboliquement réfractaire, vous avez dû être géhenné, et vous
+avez été, aux termes des statuts criminels, mis à l’épreuve du
+tourment dit «la peine forte et dure». Voici ce qui vous a été
+fait. La loi exige que je vous en informe authentiquement. Vous
+avez été amené dans cette basse-fosse, vous avez été dépouillé de
+vos vêtements, vous avez été couché tout nu à terre sur le dos,
+vos quatre membres ont été tendus et liés aux quatre colonnes de
+la loi, une planche de fer vous a été appliquée au ventre, et
+l’on vous a mis sur le corps autant de pierres que vous en pouvez
+porter. «Et davantage», dit la loi.
+
+--_Plusque_, affirma le sergent.
+
+Le shériff poursuivit:
+
+--En cette situation, et avant de prolonger l’épreuve, il vous a
+été fait, par moi shériff du comté de Surrey, sommation itérative
+de répondre et de parler, et vous avez sataniquement persévéré
+dans le silence, bien qu’étant au pouvoir des gênes, chaînes,
+ceps, entraves et ferrements.
+
+--_Attachiamenta legalia_, dit le sergent.
+
+--Sur votre refus et endurcissement, dit le shériff, étant
+équitable que l’obstination de la loi soit égale à l’obstination
+du criminel, l’épreuve a continué, telle que la commandent les
+édits et textes. Le premier jour on ne vous a donné ni à boire
+ni à manger.
+
+--_Hoc est superjejunare_, dit le sergent.
+
+Il y eut un silence. On entendait l’affreuse respiration
+sifflante de l’homme sous le tas de pierres.
+
+Le sergent en droit compléta son interruption:
+
+--_Adde augmentum abstinentiae ciborum diminutione. Consuetudo
+ brttannica_, article cinq cent quatre.
+
+Ces deux hommes, le shériff et le sergent, alternaient; rien de
+plus sombre que cette monotonie imperturbable; la voix lugubre
+répondait à la voix sinistre; on eût dit le prêtre et le diacre
+du supplice, célébrant la messe féroce de la loi.
+
+Le shériff recommença:
+
+--Le premier jour on ne vous a donné ni à boire ni à manger. Le
+deuxième jour on vous a donné à manger et pas à boire; on vous a
+mis entre les dents trois bouchées de pain d’orge. Le troisième
+jour on vous a donné à boire et pas à manger. On vous a versé
+dans la bouche, en trois fois et en trois verres, une pinte d’eau
+prise au ruisseau d’égout de la prison. Le quatrième jour est
+venu. C’est aujourd’hui. Maintenant, si vous continuez à ne pas
+répondre, vous serez laissé là jusqu’à ce que vous mouriez.
+Ainsi le veut justice.
+
+Le sergent, toujours à sa réplique, approuva:
+
+--_Mors rei homagium est bonae legi._
+
+--Et tandis que vous vous sentirez trépasser lamentablement,
+repartit le shériff, nul ne vous assistera, quand même le sang
+vous sortirait de la gorge, de la barbe et des aisselles, et de
+toutes les ouvertures du corps depuis la bouche jusqu’aux reins.
+
+--_A throtebolla_, dit le sergent, _et pabus et subhircis, et a
+grugno usque ad crupponum_.
+
+Le shériff continua:
+
+--Homme, faites attention. Car les suites vous regardent. Si
+vous renoncez à votre silence exécrable, et si vous avouez, vous
+ne serez que pendu, et vous aurez droit au meldefeoh qui est une
+somme d’argent.
+
+--_Damnum confitens_, dit le sergent, _habeat le meldefeoh.
+Leges Inae_, chapitre vingt.
+
+--Laquelle somme, insista le shériff, vous sera payée en
+doitkins, suskins et galihalpens, seul cas où cette monnaie
+puisse être employée, aux termes du statut d’abolition, au
+troisième de Henri cinquième, et aurez le droit et jouissance de
+_scortum ante mortem_, et serez ensuite étranglé au gibet. Tels
+sont les avantages de l’aveu. Vous plaît-il répondre à justice?
+
+Le shériff se tut et attendit. Le patient demeura sans
+mouvement.
+
+Le shériff reprit:
+
+--Homme, le silence est un refuge où il y a plus de risque que de
+salut. L’opiniâtreté est damnable et scélérate. Qui se tait
+devant justice est félon à la couronne. Ne persistez point dans
+cette désobéissance non filiale. Songez à sa majesté. Ne
+résistez point à notre gracieuse reine. Quand je vous parle,
+répondez-lui. Soyez loyal sujet.
+
+Le patient râla.
+
+Le shériff repartit:
+
+--Donc, après les soixante-douze premières heures de l’épreuve,
+nous voici au quatrième jour. Homme, c’est le jour décisif.
+C’est au quatrième jour que la loi fixe la confrontation.
+
+--_Quarta die, frontem ad frontem adduce_, grommela le sergent.
+
+--La sagesse de la loi, reprit le shériff, a choisi cette heure
+extrême, afin d’avoir ce que nos ancêtres appelaient «le jugement
+par le froid mortel», attendu que c’est le moment où les hommes
+sont crus sur leur oui et sur leur non.
+
+Le sergent en droit reprit:
+
+--_Judicium pro frodmortell, quod homines credensi sint per suum
+ya et per suum na_. Charte du roi Adelstan. Tome premier, page
+cent soixante-treize.
+
+Il y eut un instant d’attente, puis le shériff inclina vers le
+patient sa face sévère.
+
+--Homme qui êtes là couché à terre...
+
+Et il fit une pause.
+
+--Homme, cria-t-il, m’entendez-vous?
+
+L’homme ne bougea pas.
+
+--Au nom de la loi, dit le shériff, ouvrez les yeux.
+
+Les paupières de l’homme restèrent closes.
+
+Le shériff se tourna vers le médecin debout à sa gauche.
+
+--Docteur, donnez votre diagnostic.
+
+--_Probe, da diagnosticum_, dit le sergent.
+
+Le médecin descendit de la dalle avec la raideur magistrale,
+s’approcha de l’homme, se pencha, mit son oreille près de la
+bouche du patient, lui tâta le pouls au poignet, à l’aisselle et
+à la cuisse, et se redressa.
+
+--Eh bien? dit le shériff.
+
+--Il entend encore, dit le médecin.
+
+--Voit-il? demanda le shériff.
+
+Le médecin répondit:
+
+--Il peut voir.
+
+Sur un signe du shériff, le justicier-quorum et le wapentake
+s’avancèrent. Le wapentake se plaça près de la tête du patient;
+le justicier-quorum s’arrêta derrière Gwynplaine.
+
+Le médecin recula d’un pas entre les piliers.
+
+Alors le shériff, élevant le bouquet de roses comme un prêtre son
+goupillon, interpella le patient d’une voix haute, et devint
+formidable:
+
+--O misérable, parle! la loi te supplie avant de t’exterminer.
+Tu veux sembler muet, songe à la tombe qui est muette; tu veux
+paraître sourd, songe à la damnation qui est sourde. Pense à la
+mort qui est pire que toi. Réfléchis, tu vas être abandonné dans
+ce cachot. Écoute, mon semblable, car je suis un homme! Écoute,
+mon frère, car je suis un chrétien! Écoute, mon fils, car je
+suis un vieillard! Prends garde à moi, car je suis le maître de
+ta souffrance, et je vais tout à l’heure être horrible.
+L’horreur de la loi fait la majesté du juge. Songe que moi-même
+je tremble devant moi. Mon propre pouvoir me consterne. Ne me
+pousse pas à bout. Je me sens plein de la sainte méchanceté du
+châtiment. Aie donc, ô infortuné, la salutaire et honnête
+crainte de la justice, et obéis-moi. L’heure de la confrontation
+est venue et tu dois répondre. Ne t’obstine point dans la
+résistance. N’entre pas dans l’irrévocable. Pense que
+l’achèvement est mon droit. Cadavre commencé, écoute! A moins
+qu’il ne te plaise expirer ici pendant des heures, des jours et
+des semaines, et agoniser longtemps d’une épouvantable agonie
+affamée et fécale, sous le poids de ces pierres, seul dans ce
+souterrain, délaissé, oublié, aboli, donné à manger aux rats et
+aux belettes, mordu par les bêtes des ténèbres, tandis qu’on ira
+et viendra, et qu’on achètera et qu’on vendra, et que les
+voitures rouleront dans la rue au-dessus de ta tête; à moins
+qu’il ne te convienne de râler sans rémission au fond de ce
+désespoir, grinçant, pleurant, blasphémant, sans un médecin pour
+apaiser tes plaies, sans un prêtre pour offrir le verre d’eau
+divin à ton âme; oh! à moins que tu ne veuilles sentir lentement
+éclore à tes lèvres l’écume affreuse du sépulcre, oh! je
+t’adjure et te conjure, entends-moi! je t’appelle à ton propre
+secours, aie pitié de toi-même, fais ce qui t’est demandé, cède à
+la justice, obéis, tourne la tête, ouvre les yeux, et dis si tu
+reconnais cet homme!
+
+Le patient ne tourna pas la tête et n’ouvrit pas les yeux.
+
+Le shériff jeta un coup d’œil tour à tour au justicier-quorum et
+au wapentake.
+
+Le justicier-quorum ôta à Gwynplaine son chapeau et son manteau,
+le prit par les épaules et lui fit faire face à la lumière du
+côté de l’homme enchaîné. Le visage de Gwynplaine se détacha
+dans toute cette ombre, avec son relief étrange, pleinement
+éclairé.
+
+En même temps le wapentake se courba, saisit par les tempes entre
+ses deux mains la tête du patient, tourna cette tête inerte vers
+Gwynplaine, et de ses deux pouces et de ses deux index écarta les
+paupières fermées. Les yeux farouches de l’homme apparurent.
+
+Le patient vit Gwynplaine.
+
+Alors, soulevant lui-même sa tête et ouvrant ses paupières toutes
+grandes, il le regarda.
+
+Il tressaillit autant qu’on peut tressaillir quand on a une
+montagne sur la poitrine, et il cria:
+
+--C’est lui! oui! c’est lui!
+
+Et, terrible, il éclata de rire.
+
+--C’est lui! répéta-t-il.
+
+Puis il laissa retomber sa tête sur le sol, et il referma les
+yeux.
+
+--Greffier, écrivez, dit le shériff.
+
+Gwynplaine, quoique terrifié, avait fait jusqu’à ce moment-là à
+peu près bonne contenance. Le cri du patient: _C’est lui!_ le
+bouleversa. Ce: _Greffier, écrivez,_ la glaça. Il lui sembla
+comprendre qu’un scélérat l’entraînait dans sa destinée, sans que
+lui, Gwynplaine, pût deviner pourquoi, et que l’inintelligible
+aveu de cet homme se fermait sur lui comme la charnière d’un
+carcan. Il se figura cet homme et lui attachés au même pilori à
+deux poteaux jumeaux. Gwynplaine perdit pied dans cette
+épouvante, et se débattit. Il se mit à balbutier des bégaiements
+incohérents, avec le trouble profond de l’innocence, et,
+frémissant, effaré, éperdu, il jeta au hasard les premiers cris
+qui lui vinrent et toutes ces paroles de l’angoisse qui ont l’air
+de projectiles insensés.
+
+--Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas moi. Je ne connais pas cet
+homme. Il ne peut pas me connaître, puisque je ne le connais
+pas. J’ai ma représentation de ce soir qui m’attend. Qu’est-ce
+qu’on me veut? Je demande ma liberté. Ce n’est pas tout ça.
+Pourquoi m’a-t-on amené dans cette cave? Alors il n’y a plus de
+lois. Dites tout de suite qu’il n’y a plus de lois. Monsieur le
+juge, je répète que ce n’est pas moi. Je suis innocent de tout
+ce qu’on peut dire. Je le sais bien, moi. Je veux m’en aller.
+Cela n’est pas juste. Il n’y a rien entre cet homme et moi. On
+peut s’informer. Ma vie n’est pas une chose cachée. On est venu
+me prendre comme un voleur. Pourquoi est-on venu comme cela?
+Cet homme-là, est-ce que je sais ce que c’est? Je suis un garçon
+ambulant qui joue des farces dans les foires et les marchés. Je
+suis l’Homme qui Rit. Il y a assez de monde qui sont venus me
+voir. Nous sommes dans le Tarrinzeau-field. Voilà quinze ans
+que je fais mon état honnêtement. J’ai vingt-cinq ans. Je loge
+à l’inn Tadcaster. Je m’appelle Gwynplaine. Faites-moi la grâce
+de me faire mettre hors d’ici, monsieur le juge. Il ne faut pas
+abuser de la petitesse des malheureux. Ayez compassion d’un
+homme qui n’a rien fait, et qui est sans protection et sans
+défense. Vous avez devant vous un pauvre saltimbanque.
+
+--J’ai devant moi, dit le shériff, lord Fermain Clancharlie,
+baron Clancharlie et Hunkerville, marquis de Corleone en Sicile,
+pair d’Angleterre.
+
+Et se levant, et montrant son fauteuil à Gwynplaine, le shériff
+ajouta:
+
+--Milord, que votre seigneurie daigne s’asseoir.
+
+
+
+
+LIVRE CINQUIÈME
+
+LA MER ET LE SORT REMUENT SOUS LE MÊME SOUFFLE
+
+
+
+
+I
+
+SOLIDITÉ DES CHOSES FRAGILES
+
+
+La destinée nous tend parfois un verre de folie à boire. Une
+main sort du nuage et nous offre brusquement la coupe sombre où
+est l’ivresse inconnue.
+
+Gwynplaine ne comprit pas.
+
+Il regarda derrière lui pour voir à qui l’on parlait.
+
+Le son trop aigu n’est plus perceptible à l’oreille; l’émotion
+trop aiguë n’est plus perceptible à l’intelligence. Il y a une
+limite pour comprendre comme pour entendre.
+
+Le wapentake et le justicier-quorum s’approchèrent de Gwynplaine
+et le prirent sous le bras, et il sentit qu’on l’asseyait dans le
+fauteuil d’où le shériff s’était levé.
+
+Il se laissa faire, sans s’expliquer comment cela se pouvait.
+
+Quand Gwynplaine fut assis, le justicier-quorum et le wapentake
+reculèrent de quelques pas et se tinrent droits et immobiles en
+arrière du fauteuil.
+
+Alors le shériff posa son bouquet de roses sur la dalle, mit des
+lunettes que lui présenta le greffier, tira de dessous les
+dossiers qui encombraient la table une feuille de parchemin
+tachée, jaunie, verdie, rongée et cassée par places, qui semblait
+avoir été pliée à plis très étroits, et dont un côté était
+couvert d’écriture, et, debout sous la lumière de la lanterne,
+rapprochant de ses yeux cette feuille, de sa voix la plus
+solennelle, il lut ceci:
+
+«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
+
+«Ce jourd’hui vingt-neuvième de janvier mil six cent
+quatrevingt-dix de Notre Seigneur.
+
+«A été méchamment abandonné, sur la côte déserte de Portland,
+dans l’intention de l’y laisser périr de faim, de froid et de
+solitude, un enfant âgé de dix ans.
+
+«Cet enfant a été vendu à l’âge de deux ans par ordre de sa très
+gracieuse majesté le roi Jacques deuxième.
+
+«Cet enfant est lord Fermain Clancharlie, fils légitime unique de
+lord Linnaeus Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville,
+marquis de Corleone en Italie, pair du royaume d’Angleterre,
+défunt, et d’Ann Bradshaw, son épouse, défunte.
+
+«Cet enfant est héritier des biens et titres de son père. C’est
+pourquoi il a été vendu, mutilé, défiguré et disparu par la
+volonté de sa très gracieuse majesté.
+
+«Cet enfant a été élevé et dressé pour être bateleur dans les
+marchés et foires.
+
+«Il a été vendu à l’âge de deux ans après la mort du seigneur son
+père, et dix livres sterling ont été données au roi pour l’achat
+de cet enfant, ainsi que pour diverses concessions, tolérances et
+immunités.
+
+«Lord Fermain Clancharlie, âgé de deux ans, a été acheté par moi
+soussigné qui écris ces lignes, et mutilé et défiguré par un
+flamand de Flandre nommé Hardquanonne, lequel est seul en
+possession des secrets et procédés du docteur Conquest.
+
+«L’enfant était destiné par nous à être un masque de rire.
+_Masca ridens._
+
+«A cette intention, Hardquanonne lui a pratiqué l’opération
+_Bucca fissa usque ad aures_, qui met sur la face un rire
+éternel.
+
+«L’enfant, par un moyen connu de Hardquanonne seul, ayant été
+endormi et fait insensible pendant ce travail, ignore l’opération
+qu’il a subie.
+
+«Il ignore qu’il est lord Clancharlie.
+
+«Il répond au nom de _Gwynplaine_.
+
+«Cela tient à la bassesse de l’âge et à la petitesse de mémoire
+qu’il avait quand il a été vendu et acheté, étant à peine âgé de
+deux ans.
+
+«Hardquanonne est le seul qui sache faire l’opération _Bucca
+fissa_, et cet enfant est le seul vivant à qui elle ait été
+faite.
+
+«Cette opération est unique et singulière à ce point que, même
+après de longues années, cet enfant, fût-il un vieillard au lieu
+d’être un enfant, et ses cheveux noirs fussent-ils devenus des
+cheveux blancs, serait immédiatement reconnu par Hardquanonne.
+
+«A l’heure où nous écrivons ceci, Hardquanonne, lequel sait
+pertinemment tous ces faits et y a participé comme auteur
+principal, est détenu dans les prisons de son altesse le prince
+d’Orange, vulgairement appelé le roi Guillaume III. Hardquanonne
+a été appréhendé et saisi comme étant de ceux dits les
+Comprachicos ou Cheylas. Il est enfermé dans le donjon de
+Chatham.
+
+«C’est en Suisse, près du lac de Genève, entre Lausanne et Vevey,
+dans la maison même où son père et sa mère étaient morts, que
+l’enfant nous a été, conformément aux commandements du roi, vendu
+et livré par le dernier domestique du feu lord Linnaeus, lequel
+domestique a trépassé peu après comme ses maîtres, de sorte que
+cette affaire délicate et secrète n’est plus connue à cette heure
+de personne ici-bas, si ce n’est de Hardquanonne, qui est au
+cachot dans Chatham, et de nous, qui allons mourir.
+
+«Nous soussignés, avons élevé et gardé huit ans, pour en tirer
+parti dans notre industrie, le petit seigneur acheté par nous au
+roi.
+
+«Ce jour d’huy, fuyant l’Angleterre pour ne point partager le
+mauvais sort de Hardquanonne, nous avons, par timidité et
+crainte, à cause des inhibitions et fulminations pénales édictées
+en parlement, abandonné, à la nuit tombante, sur la côte de
+Portland, ledit enfant Gwynplaine, qui est lord Fermain
+Clancharlie.
+
+«Or, avons juré le secret au roi, mais pas à Dieu.
+
+«Cette nuit, en mer, assaillis d’une sévère tempête par la
+volonté de la providence, en plein désespoir et détresse,
+agenouillés devant celui qui peut sauver nos vies et qui voudra
+peut-être sauver nos âmes, n’ayant plus rien à attendre des
+hommes et tout à craindre de Dieu, ayant pour ancre et ressource
+le repentir de nos actions mauvaises, résignés à mourir, et
+contents si la justice d’en haut se satisfait, humbles et
+pénitents et nous frappant la poitrine, faisons cette déclaration
+et la confions et remettons à la mer furieuse pour qu’elle en use
+selon le bien à l’obéissance de Dieu. Et que la Très Sainte
+Vierge nous soit en aide. Ainsi soit-il. Et avons signé.»
+
+Le shériff, s’interrompant, dit:
+
+--Voici les signatures. Toutes d’écritures diverses.
+
+Et il se remit à lire:
+
+--«Doctor Gernardus Geestemunde.--Asuncion.--Une croix, et à
+côté: Barbara Fermoy, de l’île Tyrryf, dans les
+Ebudes.--Gaïzdorra, captal.--Giangirate.--Jacques Quatourze, dit
+le Narbonnais.--Luc-Pierre Capgaroupe, du bagne de Mahon.»
+
+Le shériff, s’arrêtant encore, dit:
+
+--Note écrite de la même main que le texte et que la première
+signature.
+
+Et il lut:
+
+--«De trois hommes d’équipage, le patron ayant été enlevé par un
+coup de mer, il ne reste que deux. Et ont
+signé.--Galdeazun.--Ave-Maria, voleur.»
+
+Le shériff, mêlant la lecture et les interruptions, continua:
+
+--Au bas de la feuille est écrit: «En mer, à bord de la
+_Matutina_, ourque de Biscaye, du golfe de Pasages.»
+
+--Cette feuille, ajouta le shériff, est un parchemin de
+chancellerie qui porte le filigrane du roi Jacques deuxième. En
+marge de la déclaration, et de la même écriture, il y a cette
+note:
+
+--«La présente déclaration est écrite par nous au verso de
+l’ordre royal qui nous a été remis pour notre décharge d’avoir
+acheté l’enfant. Qu’on retourne la feuille, on verra l’ordre.»
+
+Le shériff retourna le parchemin, et l’éleva dans sa main droite
+en l’exposant à la lumière. On vit une page blanche, si le mot
+page blanche peut s’appliquer à une telle moisissure, et au
+milieu de la page trois mots écrits: deux mots latins, _jussu
+regis_, et une signature, _Jeffreys_.
+
+--_Jussu regis. Jeffreys_, dit le shériff, passant de la voix
+grave à la voix haute.
+
+Un homme à qui il vient de tomber sur la tête une tuile du palais
+des rêves, c’était là Gwynplaine.
+
+Il se mit à parler comme on parle dans l’inconscience:
+
+--Gernardus, oui, le docteur. Un homme vieux et triste. J’en
+avais peur. Gaizdorra, captal, cela veut dire le chef. Il y
+avait des femmes, Asuncion, et l’autre. Et puis le provençal.
+C’était Capgaroupe. Il buvait dans une bouteille plate sur
+laquelle il y avait un nom écrit en rouge.
+
+--La voici, dit le shériff.
+
+Et il posa sur la table une chose que le greffier venait de tirer
+du sac de justice.
+
+C’était une gourde à oreillons, revêtue d’osier. Cette bouteille
+avait visiblement eu des aventures. Elle avait dû séjourner dans
+l’eau. Des coquillages et des conferves y adhéraient. Elle
+était incrustée et damasquinée de toutes les rouilles de l’océan.
+Le goulot avait un collet de goudron indiquant qu’elle avait été
+hermétiquement bouchée. Elle était décachetée et ouverte. On
+avait toutefois replacé dans le goulot une sorte de tampon de
+funin goudronné qui avait été le bouchon.
+
+--C’est dans cette bouteille, dit le shériff, qu’avait été
+enfermée, par les gens qui allaient mourir, la déclaration dont
+il vient d’être donné lecture. Ce message adressé à la justice
+lui a été fidèlement remis par la mer.
+
+Le shériff augmenta la majesté de son intonation, et continua:
+
+--De même que la montagne Harrow est excellente au blé et fournit
+la fine fleur de farine dont on cuit le pain pour la table
+royale, de même la mer rend à l’Angleterre tous les services
+qu’elle peut, et, quand un lord se perd, elle le retrouve et le
+rapporte.
+
+Puis il reprit:
+
+--Sur cette gourde il y a en effet un nom écrit en rouge.
+
+Et haussant la voix, il se tourna vers le patient immobile:
+
+--Votre nom à vous, malfaiteur qui êtes ici. Car telles sont les
+voies obscures par où la vérité, engloutie dans le gouffre des
+actions humaines, arrive du fond à la surface.
+
+Le shériff prit la gourde et présenta à la lumière un des côtés
+de l’épave qui avait été nettoyé, probablement pour les besoins
+de la justice. On y voyait serpenter dans les entrelacements de
+l’osier un mince ruban de jonc rouge, devenu noir par endroits,
+travail de l’eau et du temps. Ce jonc, malgré quelques cassures,
+traçait distinctement dans l’osier ces douze lettres:
+Hardquanonne.
+
+Alors le shériff, reprenant ce son de voix particulier qui ne
+ressemble à rien et qu’on pourrait qualifier l’accent de justice,
+se tourna vers le patient:
+
+--Hardquanonne! quand, par nous, shériff, cette gourde, sur
+laquelle est votre nom, vous a été, pour la première fois,
+montrée, exhibée et présentée, vous l’avez tout d’abord et de
+bonne grâce reconnue comme vous ayant appartenu; puis, lecture
+vous ayant été faite, en sa teneur, du parchemin qui y était
+ployé et enfermé, vous n’avez pas voulu en dire davantage, et,
+dans l’espoir sans doute que l’enfant perdu ne serait pas
+retrouvé et que vous échapperiez au châtiment, vous avez refusé
+de répondre. A la suite duquel refus, vous avez été appliqué à
+la peine forte et dure, et deuxième lecture dudit parchemin, où
+est consignée la déclaration et confession de vos complices, vous
+a été donnée. Inutilement. Aujourd’hui, qui est le jour
+quatrième et le jour légalement voulu de la confrontation, ayant
+été mis en présence de celui qui a été abandonné à Portland le
+vingt-neuf janvier mil six cent quatrevingt-dix, l’espérance
+diabolique s’est évanouie en vous, et vous avez rompu le silence
+et reconnu votre victime...
+
+Le patient ouvrit les yeux, dressa la tête, et d’une voix où il y
+avait la sonorité étrange de l’agonie, avec on ne sait quel calme
+mêlé à son râle, prononçant tragiquement sous cet amas de pierres
+des mots pour chacun desquels il lui fallait soulever l’espèce de
+couvercle de tombe posé sur lui, il se mit à parler:
+
+--J’ai juré le secret, et je l’ai gardé le plus que j’ai pu. Les
+hommes sombres sont les hommes fidèles, et il existe une
+honnêteté dans l’enfer. Aujourd’hui le silence est devenu
+inutile. Soit. C’est pourquoi je parle. Eh bien, oui. C’est
+lui. Nous l’avons fait à nous deux le roi; le roi par sa
+volonté, moi par mon art.
+
+Et, regardant Gwynplaine, il ajouta:
+
+--Maintenant ris à jamais.
+
+Et lui-même il se mit à rire.
+
+Ce second rire, plus farouche encore que le premier, aurait pu
+être pris pour un sanglot.
+
+Le rire cessa, et l’homme se recoucha. Ses paupières se
+refermèrent.
+
+Le shériff, qui avait laissé la parole au supplicié, poursuivit:
+
+--De tout quoi il est pris acte.
+
+Il donna au greffier le temps d’écrire, puis il dit:
+
+--Hardquanonne, aux termes de la loi, après confrontation suivie
+d’effet, après troisième lecture de la déclaration de vos
+complices, désormais confirmée par votre reconnaissance et
+confession, après votre aveu itératif, vous allez être dégagé de
+ces entraves, et remis au bon plaisir de sa majesté pour être
+pendu comme plagiaire.
+
+--Plagiaire, fit le sergent de la coiffe. C’est-à-dire acheteur
+et vendeur d’enfants. Loi visigothe, livre sept, titre trois,
+paragraphe _Usurpaverit_; et Loi salique, titre quarante et un,
+paragraphe deux; et Loi des Frisons, titre vingt et un, _De
+Plagio_. Et Alexandre Nequam dit:
+
+_Qui pueros vendis, plagiarius est tibi nomen[1]._
+
+ [1] Toi qui vends des enfants, ton nom est plagiaire.
+
+Le shériff posa le parchemin sur la table, ôta ses lunettes,
+ressaisit le bouquet, et dit:
+
+--Fin de la peine forte et dure. Hardquanonne, remerciez sa
+majesté.
+
+D’un signe, le justicier-quorum mit en mouvement l’homme habillé
+de cuir.
+
+Cet homme, qui était un valet de bourreau, «groom du gibet»,
+disent les vieilles chartes, alla au patient,
+lui ôta l’une après l’autre les pierres qu’il avait sur le
+ventre, enleva la plaque de fer qui laissa voir les côtes
+déformées du misérable, puis lui défît des poignets et des
+chevilles les quatre carcans qui le liaient aux piliers.
+
+Le patient, déchargé des pierres et délivré des chaînes, resta à
+plat sur la terre, les yeux fermés, les bras et les jambes
+écartés, comme un crucifié décloué.
+
+--Hardquanonne, dit le shériff, levez-vous.
+
+Le patient ne remua point.
+
+Le groom du gibet lui prit une main et la lâcha; la main retomba.
+L’autre main, soulevée, retomba de même. Le valet de bourreau
+saisit un pied, puis l’autre, les talons revinrent frapper le
+sol. Les doigts restèrent inertes et les orteils immobiles. Les
+pieds nus d’un corps gisant ont on ne sait quoi de hérissé.
+
+Le médecin s’approcha, tira d’une poche de sa robe un petit
+miroir d’acier et le mit devant la bouche béante de Hardquanonne;
+puis du doigt il lui ouvrit les paupières. Elle ne s’abaissèrent
+point. Les prunelles vitreuses demeurèrent fixes.
+
+Le médecin se redressa et dit:
+
+--Il est mort.
+
+Et il ajouta:
+
+--Il a ri, cela l’a tué.
+
+--Peu importe, dit le shériff. Après l’aveu, vivre ou mourir
+n’est plus qu’une formalité.
+
+Puis, désignant Hardquanonne d’un geste de son bouquet de roses,
+le shériff jeta cet ordre au wapentake:
+
+--Carcasse à emporter d’ici cette nuit.
+
+Le wapentake adhéra d’un hochement de tête.
+
+Et le shériff ajouta:
+
+--Le cimetière de la prison est en face.
+
+Le wapentake fit un nouveau signe d’adhésion.
+
+Le greffier écrivait.
+
+Le shériff, ayant dans sa main gauche le bouquet, prit dans
+l’autre main sa baguette blanche, se plaça droit devant
+Gwynplaine toujours assis, lui fit une révérence profonde, puis,
+autre attitude de solennité, renversa sa tête en arrière, et,
+regardant Gwynplaine en face, lui dit:
+
+--A vous qui êtes ici présent, nous Philippe Deuzill Parsons,
+chevalier, shériff du comté de Surrey, assisté d’Aubrie
+Docminique, écuyer, notre clerc et greffier, et de nos officiers
+ordinaires, dûment pourvu de commandements directs et spéciaux de
+sa majesté, en vertu de notre commission, et des droits et
+devoirs de notre charge, et avec le congé du lord chancelier
+d’Angleterre, procès-verbaux dressés et actes pris, vu les pièces
+communiquées par l’amirauté, après vérification des attestations
+et signatures, après déclarations lues et ouïes, après
+confrontation faite, toutes les constatations et informations
+légales étant complétées, épuisées, et menées à bonne et juste
+fin, nous vous signifions et déclarons, afin qu’il en advienne ce
+que de droit, que vous êtes Fermain Clancharlie, baron
+Clancharlie et Hunkerville, marquis de Corleone en Sicile, pair
+d’Angleterre, et que Dieu garde votre seigneurie.
+
+Et il salua.
+
+Le sergent en droit, le docteur, le justicier-quorum, le
+wapentake, le greffier, tous les assistants, excepté le bourreau,
+répétèrent ce salut plus profondément encore, et s’inclinèrent
+jusqu’à terre devant Gwynplaine.
+
+--Ah çà, cria Gwynplaine, réveillez-moi!
+
+Et il se dressa debout, tout pâle.
+
+--Je viens vous réveiller en effet, dit une voix qu’on n’avait
+pas encore entendue.
+
+Un homme sortit de derrière un des piliers. Comme personne
+n’avait pénétré dans la cave depuis que la lame de fer avait
+livré passage à l’arrivée du cortège de police, il était visible
+que cet homme était dans cette ombre avant l’entrée de
+Gwynplaine, qu’il avait un rôle régulier d’observation, et qu’il
+avait mission et fonction de se tenir là. Cet homme était gros
+et replet, en perruque de cour et en manteau de voyage, plutôt
+vieux que jeune, et très correct.
+
+Il salua Gwynplaine avec respect et aisance, avec l’élégance d’un
+gentleman domestique, et sans gaucherie de magistrat.
+
+--Oui, dit-il, je viens vous réveiller. Depuis vingt-cinq ans,
+vous dormez. Vous faites un songe, et il faut en sortir. Vous
+vous croyez Gwynplaine, vous êtes Clancharlie. Vous vous croyez
+du peuple, vous êtes de la seigneurie. Vous vous croyez au
+dernier rang, vous êtes au premier. Vous vous croyez histrion,
+vous êtes sénateur. Vous vous croyez pauvre, vous êtes opulent.
+Vous vous croyez petit, vous êtes grand. Réveillez-vous, milord!
+
+Gwynplaine, d’une voix très basse, et où il y avait une certaine
+terreur, murmura:
+
+--Qu’est-ce que tout cela veut dire?
+
+--Cela veut dire, milord, répondit le gros homme, que je
+m’appelle Barkilphedro, que’ je suis officier de l’amirauté, que
+cette épave, la gourde de Hardquanonne, a été trouvée au bord de
+la mer, qu’elle m’a été apportée pour être décachetée par moi,
+comme c’est la sujétion et la prérogative de ma charge, que je
+l’ai ouverte en présence des deux jurés assermentés de l’office
+Jetson, lesquels sont tous deux membres du parlement, William
+Blathwaith, pour la ville de Bath, et Thomas Jervoise pour
+Southampton, que les deux jurés ont décrit et certifié le contenu
+de la gourde, et signé le procès-verbal d’ouverture,
+conjointement avec moi, que j’ai fait mon rapport à sa majesté,
+que, par l’ordre de la reine, toutes les formalités légales
+nécessaires ont été remplies avec la discrétion que commande une
+si délicate matière, et que la dernière, la confrontation, vient
+d’avoir lieu; cela veut dire que vous avez un million de rentes;
+cela veut dire que vous êtes lord du Royaume-Uni de la
+Grande-Bretagne, législateur et juge, juge suprême, législateur
+souverain, vêtu de la pourpre et de l’hermine, égal aux princes,
+semblable aux empereurs, que vous avez sur la tête la couronne de
+pair, et que vous allez épouser une duchesse, fille d’un roi.
+
+Sous cette transfiguration croulant sur lui à coups de tonnerre,
+Gwynplaine s’évanouit.
+
+
+
+
+II
+
+CE QUI ERRE NE SE TROMPE PAS
+
+
+Toute cette aventure était venue d’un soldat qui avait trouvé une
+bouteille au bord de la mer.
+
+Racontons le fait.
+
+A tout fait se rattache un engrenage.
+
+Un jour un des quatre canonniers composant la garnison du château
+de Calshor avait ramassé dans le sable à marée basse une gourde
+d’osier jetée là par le flux. Cette gourde, toute moisie, était
+bouchée d’un bouchon goudronné. Le soldat avait porté l’épave au
+colonel du château, et le colonel l’avait transmise à l’amiral
+d’Angleterre. L’amiral, c’était l’amirauté; pour les épaves,
+l’amirauté, c’était Barkilphedro. Barkilphedro avait ouvert et
+débouché la gourde, et l’avait portée à la reine. La reine avait
+immédiatement avisé. Deux conseillers considérables avaient été
+informés et consultés, le lord-chancelier, qui est, de par la
+loi, «gardien de la conscience du roi d’Angleterre», et le
+lord-maréchal, qui est «juge des armes et de la descente de la
+noblesse». Thomas Howard, duc de Norfolk, pair catholique, qui
+était héréditairement haut-maréchal d’Angleterre, avait fait dire
+par son député-comte-maréchal Henri Howard, comte de Bindon,
+qu’il serait de l’avis du lord-chancelier. Quant au
+lord-chancelier, c’était William Cowper. Il ne faut point
+confondre ce chancelier avec son homonyme et son contemporain
+William Cowper, l’anatomiste commentateur de Bidloo, qui publia
+en Angleterre le _Traité des muscles_ presque au moment où
+Étienne Abeille publiait en France l’_Histoire des os_; un
+chirurgien est distinct d’un lord. Lord William Cowper était
+célèbre pour avoir, à propos de l’affaire de Talbot Yelverton,
+vicomte Longueville, émis cette sentence: «qu’au respect de la
+constitution d’Angleterre, la restauration d’un pair importait
+plus que la restauration d’un roi». La gourde trouvée à Calshor
+avait éveillé au plus haut point son attention. L’auteur d’une
+maxime aime les occasions de l’appliquer. C’était un cas de
+restauration d’un pair. Des recherches avaient été faites.
+Gwynplaine, ayant écriteau sur rue, était facile à trouver.
+Hardquanonne aussi. Il n’était pas mort. La prison pourrit
+l’homme, mais le conserve, si garder c’est conserver. Les gens
+confiés aux bastilles y étaient rarement dérangés. On ne
+changeait guère plus de cachot qu’on ne change de cercueil.
+Hardquanonne était encore dans le donjon de Chatham. On n’eut
+qu’à mettre la main dessus. On le transféra de Chatham à
+Londres. En même temps on s’informait en Suisse. Les faits
+furent reconnus exacts. On leva, dans les greffes locaux, à
+Vevey, à Lausanne, l’acte de mariage de lord Linnaeus en exil,
+l’acte de naissance de l’enfant, les actes de décès du père et de
+la mère, et l’on en eut «pour servir ce que de besoin» de doubles
+expéditions, dûment certifiées. Tout cela s’exécuta dans le plus
+sévère secret, avec ce qu’on appelait alors _la promptitude
+royale_, et avec le «silence de taupe» recommandé et pratiqué par
+Bacon, et plus tard érigé en loi par Blackstone, pour les
+affaires de chancellerie et d’état, et pour les choses qualifiées
+sénatoriales.
+
+Le _jussu regis_ et la signature _Jeffreys_ furent vérifiés.
+Pour qui a étudié pathologiquement les cas de caprice dits «bon
+plaisir», ce _jussu regis_ est tout simple. Pourquoi Jacques II,
+qui, ce semble, eût dû cacher de tels actes, en laissait-il, au
+risque même de compromettre la réussite, des traces écrites?
+Cynisme. Indifférence hautaine. Ah! vous croyez qu’il n’y a
+que les filles d’impudiques! la raison d’état l’est aussi. _Et
+se cupit ante videri._ Commettre un crime et s’en blasonner,
+c’est là toute l’histoire. Le roi se tatoue, comme le forçat.
+On a intérêt à échapper au gendarme et à l’histoire, on en serait
+bien fâché, on tient à être connu et reconnu. Voyez mon bras,
+remarquez ce dessin, un temple de l’amour et un cœur enflammé
+percé d’une flèche, c’est moi qui suis Lacenaire. _Jussu regis._
+C’est moi qui suis Jacques II. On accomplit une mauvaise action,
+on met sa marque dessus. Se compléter par l’effronterie, se
+dénoncer soi-même, faire imperdable son méfait, c’est la bravade
+insolente du malfaiteur. Christine saisit Monaldeschi, le fait
+confesser et assassiner, et dit: _Je suis reine de Suède chez le
+roi de France_. Il y a le tyran qui se cache, comme Tibère, et
+le tyran qui se vante, comme Philippe II. L’un est plus
+scorpion, l’autre est plus léopard. Jacques II était de cette
+dernière variété. Il avait, on le sait, le visage ouvert et gai,
+différent en cela de Philippe II. Philippe était lugubre,
+Jacques était jovial. On est tout de même féroce. Jacques II
+était le tigre bonasse. Il avait, comme Philippe II, la
+tranquillité de ses forfaits. Il était monstre par la grâce de
+Dieu. Donc il n’avait rien à dissimuler et à atténuer, et ses
+assassinats étaient de droit divin. Il eût volontiers, lui
+aussi, laissé derrière lui ses archives de Simancas avec tous ses
+attentats numérotés, datés, classés, étiquetés et mis en ordre,
+chacun dans son compartiment, comme les poisons dans l’officine
+d’un pharmacien. Signer ses crimes, c’est royal.
+
+Toute action commise est une traite tirée sur le grand payeur
+ignoré. Celle-ci venait d’arriver à échéance avec l’endos
+sinistre _Jussu regis_.
+
+La reine Anne, point femme d’un côté, en ce qu’elle excellait à
+garder un secret, avait demandé, sur cette grave affaire, au
+lord-chancelier un rapport confidentiel du genre qualifié
+«rapport à l’oreille royale». Les rapports de cette sorte ont
+toujours été usités dans les monarchies. A Vienne, il y avait le
+_conseiller de l’oreille_, personnage aulique. C’était une
+ancienne dignité carlovingienne, l’_auricularius_ des vieilles
+chartes palatines. Celui qui parle bas à l’empereur.
+
+William, baron Cowper, chancelier d’Angleterre, que la reine
+croyait, parce qu’il était myope comme elle et plus qu’elle,
+avait rédigé un mémoire commençant ainsi: «Deux oiseaux étaient
+aux ordres de Salomon, une huppe, la hudbud, qui parlait toutes
+les langues, et un aigle, le simourganka, qui couvrait d’ombre
+avec ses ailes une caravane de vingt mille hommes. De même, sous
+une autre forme, la providence», etc. Le lord-chancelier
+constatait le fait d’un héritier de pairie enlevé et mutilé, puis
+retrouvé. Il ne blâmait point Jacques II, père de la reine après
+tout. Il donnait même des raisons. Premièrement, il y a les
+anciennes maximes monarchiques. _E senioratu eripimus. In
+roturagio cadat_. Deuxièmement, le droit royal de mutilation
+existe. Chamberlayne l’a constaté. _Corpora et bona nostrorum
+subjectorum nostra sunt[1]_, a dit Jacques Ier, de glorieuse et
+docte mémoire. Il a été crevé les yeux à des ducs de sang royal
+pour le bien du royaume. Certains princes, trop voisins du
+trône, ont été utilement étouffés entre deux matelas, ce qui a
+passé pour apoplexie. Or, étouffer, c’est plus que mutiler. Le
+roi de Tunis a arraché les yeux à son père, Muley-Assem, et ses
+ambassadeurs n’en ont pas moins été reçus par l’empereur. Donc
+le roi peut ordonner une suppression de membre comme une
+suppression d’état, etc., c’est légal, etc. Mais une légalité ne
+détruit pas l’autre. «Si le noyé revient sur l’eau et n’est pas
+mort, c’est Dieu qui retouche l’action du roi. Si l’héritier se
+retrouve, que la couronne lui soit rendue. Ainsi il fut fait
+pour lord Alla, roi de Northumbre, qui lui aussi avait été
+bateleur. Ainsi il doit être fait pour Gwynplaine, qui lui aussi
+est roi, c’est-à-dire lord. La bassesse du métier, traversée et
+subie par force majeure, ne ternit point le blason; témoin
+Abdolonyme; qui était roi et qui fut jardinier; témoin Joseph,
+qui était saint et qui fut menuisier; témoin Apollon, qui était
+dieu et qui fut berger.» Bref, le savant chancelier concluait à
+la réintégration en tous ses biens et dignités de Fermain, lord
+Clancharlie, faussement appelé Gwynplaine, «à la seule condition
+qu’il fût confronté avec le malfaiteur Hardquanonne, et reconnu
+par ledit». Et sur ce, le chancelier, garde constitutionnel de
+la conscience royale, rassurait cette conscience.
+
+ [2] «La vie et les membres des sujets dépendent du roi.»
+ (Chamberlayne, 2e partie, chap. iv, p. 76.)
+
+Le lord-chancelier rappelait, en post-scriptum, que, au cas où
+Hardquanonne refuserait de répondre, il devait être appliqué à
+«la peine forte et dure», auquel cas, pour atteindre la période
+dite de _frodmortell_ voulue par la charte du roi Adelstan, la
+confrontation devait avoir lieu le quatrième jour; ce qui a bien
+un peu l’inconvénient que, si le patient murte le second ou le
+troisième jour, la confrontation devient difficile; mais la loi
+doit être exécutée. L’inconvénient de la loi fait partie de la
+loi.
+
+Du reste, dans l’esprit du lord-chancelier, la reconnaissance de
+Gwynplaine par Hardquanonne ne faisait aucun doute.
+
+Anne, suffisamment informée de la difformité de Gwynplaine, ne
+voulant point faire tort à sa sœur, à laquelle avaient été
+substitués les biens des Clancharlie, décida avec bonheur que la
+duchesse Josiane serait épousée par le nouveau lord, c’est-à-dire
+par Gwynplaine.
+
+La réintégration de lord Fermain Clancharlie était du reste un
+cas très simple, l’héritier étant légitime et direct. Pour les
+filiations douteuses ou pour les pairies «in abeyance»
+revendiquées par des collatéraux, la chambre des lords doit être
+consultée. Ainsi, sans remonter plus haut, elle le fut en 1782
+pour la baronnie de Sidney, réclamée par Élisabeth Perry; en
+1798, pour la baronnie de Beaumont, réclamée par Thomas
+Stapleton; en 1803, pour la baronnie de Chandos, réclamée par le
+révérend Tymewell Brydges; en 1813, pour la pairie-comté de
+Banbury, réclamée par le lieutenant général Knollys, etc.; mais
+ici rien de pareil. Aucun litige; une légitimité évidente; un
+droit clair et certain; il n’y avait point lieu à saisir la
+chambre, et la reine, assistée du lord-chancelier, suffisait pour
+reconnaître et admettre le nouveau lord.
+
+Barkilphedro mena tout.
+
+L’affaire, grâce à lui, resta tellement souterraine, le secret
+fut si hermétiquement gardé, que ni Josiane, ni lord David
+n’eurent vent du prodigieux fait qui se creusait sous eux.
+Josiane, très altière, avait un escarpement qui la rendait aisée
+à bloquer. Elle s’isolait d’elle-même. Quant à lord David, on
+l’envoya en mer, sur les côtes de Flandre. Il allait perdre la
+lordship et ne s’en doutait pas. Notons ici un détail. Il
+advint qu’à dix lieues du mouillage de la station navale
+commandée par lord David, un capitaine nommé Halyburton força la
+flotte française. Le comte de Pembroke, président du conseil,
+porta sur une proposition de promotion de contre-amiraux ce
+capitaine Halyburton. Anne raya Halyburton et mit lord David
+Dirry-Moir à sa place, afin que lord David eût au moins,
+lorsqu’il apprendrait qu’il n’était plus pair, la consolation
+d’être contre-amiral.
+
+Anne se sentit contente. Un mari horrible à sa sœur, un beau
+grade à lord David. Malice et bonté.
+
+Sa majesté allait se donner la comédie. En outre, elle se disait
+qu’elle réparait un abus de pouvoir de son auguste père, qu’elle
+restituait un membre à la pairie, qu’elle agissait en grande
+reine, qu’elle protégeait l’innocence selon la volonté de Dieu,
+que la providence dans ses saintes et impénétrables voies, etc.
+C’est bien doux de faire une action juste, qui est désagréable à
+quelqu’un qu’on n’aime pas.
+
+Du reste, savoir que le futur mari de sa sœur était difforme
+avait suffi à la reine. De quelle façon ce Gwynplaine était-il
+difforme, quel genre de laideur était-ce? Barkilphedro n’avait
+pas tenu à en informer la reine, et Anne n’avait pas daigné s’en
+enquérir. Profond dédain royal. Qu’importait d’ailleurs? La
+chambre des lords ne pouvait qu’être reconnaissante. Le
+lord-chancelier, l’oracle, avait parlé. Restaurer un pair, c’est
+restaurer toute la pairie. La royauté, en cette occasion, se
+montrait bonne et respectueuse gardienne du privilège de la
+pairie. Quel que fût le visage du nouveau lord, un visage n’est
+pas une objection contre un droit. Anne se dit plus ou moins
+tout cela, et alla simplement à son but, à ce grand but féminin
+et royal, se satisfaire.
+
+La reine était alors à Windsor, ce qui mettait une certaine
+distance entre les intrigues de cour et le public.
+
+Les personnes seules d’absolue nécessité furent dans le secret de
+ce qui allait se passer.
+
+Quant à Barkilphedro, il fut joyeux, ce qui ajouta à son visage
+une expression lugubre.
+
+La chose en ce monde qui peut le plus être hideuse, c’est la
+joie.
+
+Il eut cette volupté de déguster le premier la gourde de
+Hardquanonne. Il eut l’air peu surpris, l’étonnement étant d’un
+petit esprit. D’ailleurs, n’est-ce pas? cela lui était bien dû,
+à lui qui depuis si longtemps faisait faction à la porte du
+hasard. Puisqu’il attendait, il fallait bien que quelque chose
+arrivât.
+
+Ce _nil mirari_ faisait partie de sa contenance. Au fond,
+disons-le, il avait été émerveillé. Quelqu’un qui eût pu lui
+ôter le masque qu’il mettait sur sa conscience devant Dieu même,
+eût trouvé ceci: Précisément, en cet instant-là, Barkilphedro
+commençait à être convaincu qu’il lui serait décidément
+impossible, à lui ennemi intime et infime, de faire une fracture
+à cette haute existence de la duchesse Josiane. De là un accès
+frénétique d’animosité latente. Il était parvenu à ce paroxysme
+qu’on appelle le découragement. D’autant plus furieux qu’il
+désespérait. Ronger son frein, expression tragique et vraie! un
+méchant rongeant l’impuissance. Barkilphedro était peut-être au
+moment de renoncer, non à vouloir du mal à Josiane, mais à lui en
+faire; non à la rage, mais à la morsure. Pourtant, quelle chute,
+lâcher prise! garder désormais sa haine dans le fourreau, comme
+un poignard de musée! Rude humiliation.
+
+Tout à coup, à point nommé,--l’immense aventure universelle se
+plaît à ces coïncidences,--la gourde de Hardquanonne vient, de
+vague en vague, se placer entre ses mains. Il y a dans l’inconnu
+on ne sait quoi d’apprivoisé qui semble être aux ordres du mal.
+Barkilphedro, assisté des deux témoins quelconques, jurés
+indifférents de l’amirauté, débouche la gourde, trouve le
+parchemin, le déploie, lit...--Qu’on se représente cet
+épanouissement monstrueux!
+
+Il est étrange de penser que la mer, le vent, les espaces, les
+flux et les reflux, les orages, les calmes, les souffles, peuvent
+se donner beaucoup de peine pour arriver à faire le bonheur d’un
+méchant. Cette complicité avait duré quinze ans. Œuvre
+mystérieuse. Pendant ces quinze années, l’océan n’avait pas été
+une minute sans y travailler. Les flots s’étaient transmis de
+l’un à l’autre la bouteille surnageante, les écueils avaient
+esquivé le choc du verre, aucune fêlure n’avait lézardé la
+gourde, aucun frottement n’avait usé le bouchon, les algues
+n’avaient point pourri l’osier, les coquillages n’avaient point
+rongé le mot _Hardquanonne_, l’eau n’avait pas pénétré dans
+l’épave, la moisissure n’avait pas dissous le parchemin,
+l’humidité n’avait pas effacé l’écriture, que de soins l’abîme
+avait dû se donner! Et de cette façon, ce que Gernardus avait
+jeté à l’ombre, l’ombre l’avait remis à Barkilphedro, et le
+message envoyé à Dieu était parvenu au démon. Il y avait eu abus
+de confiance dans l’immensité, et l’ironie obscure mêlée aux
+choses s’était arrangée de telle sorte qu’elle avait compliqué ce
+triomphe loyal, l’enfant perdu Gwynplaine redevenant lord
+Clancharlie, d’une victoire venimeuse, qu’elle avait fait
+méchamment une bonne action, et qu’elle avait mis la justice au
+service de l’iniquité. Retirer sa victime à Jacques II, c’était
+donner une proie à Barkilphedro. Relever Gwynplaine, c’était
+livrer Josiane. Barkilphedro réussissait; et c’était pour cela
+que pendant tant d’années les vagues, les lames, les rafales,
+avaient ballotté, secoué, poussé, jeté, tourmenté et respecté
+cette bulle de verre où il y avait tant d’existences mêlées!
+c’était pour cela qu’il y avait eu entente cordiale entre les
+vents, les marées et les tempêtes! La vaste agitation du prodige
+complaisante pour un misérable! l’infini collaborateur d’un ver
+de terre! la destinée a de ces volontés sombres.
+
+Barkilphedro eut un éclair d’orgueil titanique. Il se dit que
+tout cela avait été exécuté à son intention. Il se sentit centre
+et but.
+
+Il se trompait. Réhabilitons le hasard. Ce n’était point là le
+vrai sens du fait remarquable dont profitait la haine de
+Barkilphedro. L’océan se faisant père et mère d’un orphelin,
+envoyant la tourmente à ses bourreaux, brisant la barque qui a
+repoussé l’enfant, engloutissant les mains jointes des naufragés,
+refusant toutes leurs supplications et n’acceptant d’eux que leur
+repentir, la tempête recevant un dépôt des mains de la mort, le
+robuste navire où était le forfait remplacé par la fiole fragile
+où est la réparation, la mer changeant de rôle, comme une
+panthère qui se ferait nourrice, et se mettant à bercer, non
+l’enfant, mais sa destinée, pendant qu’il grandit ignorant de
+tout ce que le gouffre fait pour lui, les vagues, à qui a été
+jetée la gourde, veillant sur ce passé dans lequel il y a un
+avenir, l’ouragan soufflant dessus avec bonté, les courants
+dirigeant la frêle épave à travers l’insondable itinéraire de
+l’eau, les ménagements des algues, des houles, des rochers, toute
+la vaste écume de l’abîme prenant sous sa protection un innocent,
+l’onde imperturbable comme une conscience, le chaos rétablissant
+l’ordre, le monde des ténèbres aboutissant à une clarté, toute
+l’ombre employée à cette sortie d’astre, la vérité; le proscrit
+consolé dans sa tombe, l’héritier rendu à l’héritage, le crime du
+roi cassé, la préméditation divine obéie, le petit, le faible,
+l’abandonné, ayant l’infini pour tuteur; voilà ce que
+Barkilphedro eût pu voir dans l’événement dont il triomphait;
+voilà ce qu’il ne vit pas. Il ne se dit point que tout avait été
+fait pour Gwynplaine; il se dit que tout avait été fait pour
+Barkilphedro; et qu’il en valait la peine. Tels sont les satans.
+
+Du reste, pour s’étonner qu’une épave fragile ait pu nager quinze
+ans sans être avariée, il faudrait peu connaître la profonde
+douceur de l’océan. Quinze ans, ce n’est rien. Le 4 octobre
+1867, dans le Morbihan, entre l’île de Groix, la pointe de la
+presqu’île de Gavres et le rocher des Errants, des pêcheurs de
+Port-Louis ont trouvé une amphore romaine du quatrième siècle,
+couverte d’arabesques par les incrustations de la mer. Cette
+amphore avait flotté quinze cents ans.
+
+Quelque apparence flegmatique que voulût garder Barkilphedro, sa
+stupéfaction avait égalé sa joie.
+
+Tout s’offrait; tout était comme préparé. Les tronçons de
+l’aventure qui allait satisfaire sa haine étaient d’avance épars
+à sa portée. Il n’y avait qu’à les rapprocher et à faire les
+soudures. Ajustage amusant à exécuter. Ciselure.
+
+Gwynplaine! il connaissait ce nom. _Masca ridens!_ Comme tout
+le monde, il avait été voir l’Homme qui Rit. Il avait lu
+l’enseigne-écriteau accrochée à l’inn Tadcaster ainsi qu’on lit
+une affiche de spectacle qui attire la foule; il l’avait
+remarquée; il se la rappela sur-le-champ dans les moindres
+détails, quitte d’ailleurs à vérifier ensuite; cette affiche,
+dans l’évocation électrique qui se fit en lui, reparut devant son
+œil profond et vint se placer à côté du parchemin des naufragés,
+comme la réponse à côté de la question, comme le mot à côté de
+l’énigme, et ces lignes: «Ici l’on voit Gwynplaine abandonné à
+l’âge de dix ans, la nuit du 29 janvier 1690, au bord de la mer,
+à Portland», prirent brusquement sous son regard un
+resplendissement d’apocalyse. Il eut cette vision, le
+flamboiement de _Mane Thecel Pharès_ sur un boniment de la foire.
+C’en était fait de tout cet échafaudage qui était l’existence de
+Josiane. Écroulement subit. L’enfant perdu était retrouvé. Il
+y avait un lord Clancharlie. David Dirry-Moir était vidé. La
+pairie, la richesse, la puissance, le rang, tout cela sortait de
+lord David et entrait dans Gwynplaine. Tout, châteaux, chasses,
+forêts, hôtels, palais, domaines, y compris Josiane, était à
+Gwynplaine. Et Josiane, quelle solution! Qui maintenant
+avait-elle devant elle? Illustre et hautaine, un histrion; belle
+et précieuse, un monstre. Eût-on jamais espéré cela? La vérité
+est que Barkilphedro était dans l’enthousiasme. Toutes les
+combinaisons les plus haineuses peuvent être dépassées par la
+munificence infernale de l’imprévu. Quand la réalité veut, elle
+fait des chefs-d’œuvre. Barkilphedro trouvait bêtes tous ses
+rêves. Il avait mieux.
+
+Le changement qui allait se faire par lui se fût-il fait contre
+lui, il ne l’eût pas moins voulu. Il existe de féroces insectes
+désintéressés qui piquent sachant qu’ils mourront de la piqûre.
+Barkilphedro était cette vermine-là.
+
+Mais cette fois, il n’avait pas le mérite du désintéressement.
+Lord David Dirry-Moir ne lui devait rien, et lord Fermain
+Clancharlie allait lui devoir tout. De protégé, Barkilphedro
+allait devenir protecteur. Et protecteur de qui? d’un pair
+d’Angleterre. Il aurait un lord à lui! un lord qui serait sa
+créature! Le premier pli, Barkilphedro comptait bien le lui
+donner. Et ce lord serait le beau-frère morganatique de la
+reine! Étant si laid, il plairait à la reine de toute la
+quantité dont il déplairait à Josiane. Poussé par cette faveur,
+et en mettant des habits graves et modestes, Barkilphedro pouvait
+devenir un personnage. Il s’était toujours destiné à l’église.
+Il avait une vague envie d’être évêque.
+
+En attendant, il était heureux.
+
+Quel beau succès! et comme toute cette quantité de besogne du
+hasard était bien faite! Sa vengeance, car il appelait cela sa
+vengeance, lui était mollement apportée par le flot. Il n’avait
+pas été vainement embusqué.
+
+L’écueil, c’était lui. L’épave, c’était Josiane. Josiane venait
+s’échouer sur Barkilphedro! Profonde extase scélérate.
+
+Il était habile à cet art qu’on appelle la suggestion, et qui
+consiste à faire dans l’esprit des autres une petite incision où
+l’on met une idée à soi; tout en se tenant à l’écart, et sans
+avoir l’air de s’en mêler, il s’arrangea de façon à ce que
+Josiane allât à la baraque Green-Box et vît Gwynplaine. Cela ne
+pouvait pas nuire. Le saltimbanque vu en sa bassesse, bon
+ingrédient dans la combinaison. Plus tard, cela assaisonnerait.
+
+Il avait silencieusement tout apprêté d’avance. Ce qu’il
+voulait, c’était on ne sait quoi de soudain. Le travail qu’il
+avait exécuté ne pourrait être exprimé que par ces mots étranges:
+construire un coup de foudre.
+
+Les préliminaires achevés, il avait veillé à ce que toutes les
+formalités voulues fussent accomplies dans les formes légales.
+Le secret n’en avait point souffert, le silence faisant partie de
+la loi.
+
+La confrontation de Hardquanonne avec Gwynplaine avait eu lieu;
+Barkilphedro y avait assisté. On vient d’en voir le résultat.
+
+Le même jour, un carrosse de poste de la reine vint brusquement,
+de la part de sa majesté, chercher lady Josiane à Londres pour la
+conduire à Windsor où Anne en ce moment passait la saison.
+Josiane, pour quelque chose qu’elle avait dans l’esprit, eût bien
+souhaité désobéir, ou du moins retarder d’un jour son obéissance
+et remettre ce départ au lendemain, mais la vie de cour ne
+comporte point ces résistances-là. Elle dut se mettre
+immédiatement en route, et abandonner sa résidence de Londres,
+Hunkerville-house, pour sa résidence de Windsor, Corleone-lodge.
+
+La duchesse Josiane avait quitté Londres au moment même où le
+wapentake se présentait à l’inn Tadcaster pour enlever Gwynplaine
+et le mener à la cave pénale de Southwark.
+
+Quand elle arriva à Windsor, l’huissier de la verge noire, qui
+garde la porte de la chambre de présence, l’informa que sa
+majesté était enfermée avec le lord chancelier, et ne pourrait la
+recevoir que le lendemain; qu’elle eût en conséquence à se tenir,
+à Corleone-lodge, à la disposition de sa majesté, et que sa
+majesté lui enverrait directement ses ordres le lendemain matin à
+son réveil. Josiane rentra chez elle fort dépitée, soupa de
+mauvaise humeur, eut la migraine, congédia tout le monde, son
+mousse excepté, puis le congédia lui-même, et se coucha qu’il
+faisait encore jour.
+
+En arrivant elle avait appris que, ce même lendemain, lord David
+Dirry-Moir, ayant reçu en mer l’ordre de venir immédiatement
+prendre les ordres de la reine, était attendu à Windsor.
+
+
+
+
+III
+
+AUCUN HOMME NE PASSERAIT BRUSQUEMENT DE LA SIBÉRIE AU SÉNÉGAL
+SANS PERDRE CONNAISSANCE. (Humboldt.)
+
+
+L’évanouissement d’un homme, même le plus ferme et le plus
+énergique, sous un brusque coup de massue de la fortune, n’a rien
+qui doive surprendre. Un homme s’assomme par l’imprévu comme un
+bœuf par le merlin. François d’Albescola, le même qui arrachait
+aux ports turcs leur chaîne de fer, demeura, quand on le fit
+pape, un jour entier sans connaissance. Or, du cardinal au pape
+l’enjambée est moindre que du saltimbanque au pair d’Angleterre.
+
+Rien de violent comme les ruptures d’équilibre.
+
+Quand Gwynplaine revint à lui et rouvrit les yeux, il était nuit.
+Gwynplaine était dans un fauteuil au milieu d’une vaste chambre
+toute tendue de velours pourpre, murs, plafond et plancher. On
+marchait sur du velours. Près de lui se tenait debout, tête nue,
+l’homme au gros ventre et au manteau de voyage qui était sorti de
+derrière un pilier dans la cave de Southwark. Gwynplaine était
+seul dans cette chambre avec cet homme. De son fauteuil, en
+étendant le bras, il pouvait toucher deux tables, portant chacune
+une girandole de six chandelles de cire allumées. Sur l’une de
+ces tables, il y avait des papiers et une cassette; sur l’autre
+un en-cas, volaille froide, vin, brandy, servi sur un plateau de
+vermeil.
+
+Par le vitrage d’une longue fenêtre allant du plancher au
+plafond, un clair ciel nocturne d’avril faisait entrevoir au
+dehors un demi-cercle de colonnes autour d’une cour d’honneur
+fermée d’un portail à trois portes, une fort large et deux
+basses; la porte cochère, très grande, au milieu; à droite, la
+porte chevalière, moindre; à gauche, la porte piétonne, petite.
+Ces portes étaient fermées de grilles dont les pointes
+brillaient; une haute sculpture couronnait la porte centrale.
+Les colonnes étaient probablement en marbre blanc, ainsi que le
+pavage de la cour, qui faisait un effet de neige et qui encadrait
+de sa nappe de lames plates une mosaïque confusément distincte
+dans l’ombre; cette mosaïque, sans doute, vue le jour, eût offert
+au regard, avec tous ses émaux et toutes ses couleurs, un
+gigantesque blason, selon la mode florentine. Des zigzags de
+balustres montaient et descendaient, indiquant des escaliers de
+terrasses. Au-dessus de la cour se dressait une immense
+architecture brumeuse et vague à cause de la nuit. Des
+intervalles de ciel, pleins d’étoiles, découpaient une silhouette
+de palais.
+
+On apercevait un toit démesuré, des pignons à volutes, des
+mansardes à visières comme des casques, des cheminées pareilles à
+des tours, et des entablements couverts de dieux et de déesses
+immobiles. A travers la colonnade jaillissait dans la pénombre
+une de ces fontaines de féerie, doucement bruyantes, qui se
+versent de vasque en vasque, mêlent la pluie à la cascade,
+ressemblent à une dispersion d’écrin, et font au vent une folle
+distribution de leurs diamants et de leurs perles comme pour
+désennuyer les statues qui les entourent. De longues rangées de
+fenêtres se profilaient, séparées par des panoplies en ronde
+bosse, et par des bustes sur des piédouches. Sur les acrotères,
+des trophées et des morions à panaches de pierre alternaient avec
+les dieux.
+
+Dans la chambre où était Gwynplaine, au fond, en face de la
+fenêtre, on voyait d’un côté une cheminée aussi haute que la
+muraille, et de l’autre, sous un dais, un de ces spacieux lits
+féodaux où l’on monte avec une échelle et où l’on peut se coucher
+en travers. L’escabeau du lit était à côté. Un rang de
+fauteuils au bas des murs et un rang de chaises en avant des
+fauteuils complétaient l’ameublement. Le plafond était de forme
+tumbon; un grand feu de bois à la française flambait dans la
+cheminée; à la richesse des flammes et à leurs stries roses et
+vertes, un connaisseur eût constaté que ce feu était de bois de
+frêne, très grand luxe; la chambre était si grande que les deux
+girandoles la laissaient obscure. Çà et là, des portières,
+baissées et flottantes, indiquaient des communications avec
+d’autres chambres. Cet ensemble avait l’aspect carré et massif
+du temps de Jacques Ier, mode vieillie et superbe. Comme le
+tapis et la tenture de la chambre, le dais, le baldaquin, le lit,
+l’escabeau, les rideaux, la cheminée, les housses des tables, les
+fauteuils, les chaises, tout était velours cramoisi. Pas d’or,
+si ce n’est au plafond. Là, à égale distance des quatre angles,
+luisait, appliqué à plat, un énorme bouclier rond de métal
+repoussé, où étincelait un éblouissant relief d’armoiries; dans
+ces armoiries, sur deux blasons accostés, on distinguait un
+tortil de baron et une couronne de marquis; était-ce du cuivre
+doré? était-ce du vermeil? on ne savait. Cela semblait de
+l’or. Et au centre de ce plafond seigneurial, magnifique ciel
+obscur, ce flamboyant écusson avait le sombre resplendissement
+d’un soleil dans de la nuit.
+
+Un homme sauvage dans lequel est amalgamé un homme libre est à
+peu près aussi inquiet dans un palais que dans une prison. Ce
+lieu superbe était troublant. Toute magnificence dégage de
+l’effroi. Quel pouvait être l’habitant de cette demeure auguste?
+A quel colosse toute cette grandeur appartenait-elle? De quel
+lion ce palais était-il l’antre? Gwynplaine, encore mal éveillé,
+avait le cœur serré.
+
+--Où est-ce que je suis? dit-il.
+
+L’homme qui était debout devant lui, répondit:
+
+--Vous êtes dans votre maison, milord.
+
+
+
+
+IV
+
+FASCINATION
+
+
+II faut du temps pour revenir à la surface.
+
+Gwynplaine avait été jeté au fond de la stupéfaction.
+
+On ne prend pas tout de suite pied dans l’inconnu.
+
+Il y a des déroutes d’idées comme il y a des déroutes d’armées;
+le ralliement ne se fait point immédiatement.
+
+On se sent en quelque sorte épars. On assiste à une bizarre
+dissipation de soi-même.
+
+Dieu est le bras, le hasard est la fronde, l’homme est le
+caillou. Résistez donc, une fois lancé.
+
+Gwynplaine, qu’on nous passe le mot, ricochait d’un étonnement
+sur l’autre. Après la lettre d’amour de la duchesse, la
+révélation de la cave de Southwark.
+
+Dans une destinée, quand l’inattendu commence, préparez-vous à
+ceci: coup sur coup. Cette farouche porte une fois ouverte, les
+surprises s’y précipitent. La brèche faite à votre mur, le
+pêle-mêle des événement s’y engouffre. L’extraordinaire ne vient
+pas pour une fois.
+
+L’extraordinaire, c’est une obscurité. Cette obscurité était sur
+Gwynplaine. Ce qui lui arrivait lui semblait inintelligible. Il
+percevait tout à travers ce brouillard qu’une commotion profonde
+laisse dans l’intelligence comme la poussière d’un écroulement.
+La secousse avait été de fond en comble. Rien de net ne
+s’offrait à lui. Pourtant la transparence se rétablit toujours
+peu à peu. La poussière tombe. D’instant en instant, la densité
+de l’étonnement décroît. Gwynplaine était comme quelqu’un qui
+aurait l’œil ouvert et fixe dans un songe, et qui tâcherait de
+voir ce qu’il y a dedans. Il décomposait ce nuage, puis le
+recomposait. Il avait des intermittences d’égarement. Il
+subissait cette oscillation de l’esprit dans l’imprévu, laquelle,
+tour à tour, vous pousse du côté où l’on comprend, puis vous
+ramène du côté où l’on ne comprend plus. A qui n’est-il pas
+arrivé d’avoir ce balancier dans le cerveau?
+
+Par degré la dilatation se faisait en sa pensée dans les ténèbres
+de l’incident comme elle s’était faite en sa pupille dans les
+ténèbres du souterrain de Southwark. Le difficile, c’était de
+parvenir à mettre un certain espacement entre tant de sensations
+accumulées. Pour que cette combustion des idées troubles, dite
+compréhension, puisse s’opérer, il faut de l’air entre les
+émotions. Ici l’air manquait. L’événement, pour ainsi dire,
+n’était pas respirable. En entrant dans la terrifiante cave de
+Southwark, Gwynplaine s’était attendu au carcan du forçat; on lui
+avait mis sur la tête la couronne de pair. Comment était-ce
+possible? Il n’y avait point assez de place entre ce que
+Gwynplaine avait redouté et ce qui lui arrivait, cela s’était
+succédé trop vite, son effroi se changeait en autre chose trop
+brusquement pour que ce fût clair. Les deux contrastes étaient
+trop serrés l’un contre l’autre. Gwynplaine faisait effort pour
+retirer son esprit de cet étau.
+
+Il se taisait. C’est l’instinct des grandes stupeurs qui sont
+sur la défensive plus qu’on ne croit. Qui ne dit rien fait face
+à tout. Un mot qui vous échappe, saisi par l’engrenage inconnu,
+peut vous tirer tout entier sous on ne sait quelles roues.
+
+L’écrasement, c’est la peur des petits. La foule craint toujours
+qu’on ne lui mette le pied dessus. Or Gwynplaine avait été de la
+foule bien longtemps.
+
+Un état singulier de l’inquiétude humaine se traduit par ce mot:
+voir venir. Gwynplaine était dans cet état. On ne se sent pas
+encore en équilibre avec une situation qui surgit. On surveille
+quelque chose qui doit avoir une suite. On est vaguement
+attentif. On voit venir. Quoi? on ne sait. Qui? on regarde.
+
+L’homme au gros ventre répéta:
+
+--Vous êtes dans votre maison, milord.
+
+Gwynplaine se tâta. Dans les surprises, on regarde, pour
+s’assurer que les choses existent, puis on se tâte, pour
+s’assurer qu’on existe soi-même. C’était bien à lui qu’on
+parlait; mais lui-même était autre. Il n’avait plus son capingot
+et son esclavine de cuir. Il avait un gilet de drap d’argent, et
+un habit de satin qu’en le touchant il sentait brodé; il sentait
+une grosse bourse pleine dans la poche du gilet. Un large
+haut-de-chausses de velours recouvrait son étroite culotte
+collante de clown; il avait des souliers à hauts talons rouges.
+De même qu’on l’avait transporté dans ce palais, on lui avait
+changé ses vêtements.
+
+L’homme reprit:
+
+--Que votre seigneurie daigne se souvenir de ceci: C’est moi qui
+me nomme Barkilphedro. Je suis clerc de l’amirauté. C’est moi
+qui ai ouvert la gourde de Hardquanonne et qui en ai fait sortir
+votre destinée. Ainsi, dans les contes arabes, un pêcheur fait
+sortir d’une bouteille un géant.
+
+Gwynplaine fixa ses yeux sur le visage souriant qui lui parlait.
+
+Barkilphedro continua:
+
+--Outre ce palais, milord. vous avez Hunkerville-house, qui est
+plus grand. Vous avez Clancharlie-castle, où est assise votre
+pairie, et qui est une forteresse du temps d’Édouard le Vieux.
+Vous avez dix-neuf baillis à vous, avec leurs villages et leurs
+paysans. Ce qui met sous votre bannière de lord et de nobleman
+environ quatrevingt mille vassaux et fiscalins. A Clancharlie,
+vous êtes juge, juge de tout, des biens et des personnes, et vous
+tenez votre cour de baron. Le roi n’a de plus que vous que le
+droit de frapper monnaie. Le roi, que la loi normande qualifie
+chief-signor, a justice, cour et coin. Coin, c’est monnaie. A
+cela près, vous êtes roi dans votre seigneurie comme lui dans son
+royaume. Vous avez droit, comme baron, à un gibet de quatre
+piliers en Angleterre, et, comme marquis, à une potence de sept
+poteaux en Sicile; la justice du simple seigneur ayant deux
+piliers, celle du châtelain trois, et celle du duc huit. Vous
+êtes qualifié prince dans les anciennes chartres de Northumbre.
+Vous êtes allié aux vicomtes Valentia en Irlande, qui sont Power,
+et aux comtes d’Umfraville en Écosse, qui sont Angus. Vous êtes
+chef de clan comme Campbell, Ardmannach, et Mac-Callummore. Vous
+avez huit châtellenies, Reculver, Buxton, Hell-Kerters, Homble,
+Moricambe, Gumdraith, Trenwardraith et d’autres. Vous avez un
+droit sur les tourbières de Pillinmore et sur les carrières
+d’albâtre de Trent; de plus vous avez tout le pays de
+Penneth-chase, et vous avez une montagne avec une ancienne ville
+qui est dessus. La ville s’appelle Vinecaunton; la montagne
+s’appelle Moil-enlli. Tout cela vous fait un revenu de quarante
+mille livres sterling, c’est-à-dire quarante fois les vingt-cinq
+mille francs de rente dont se contente un français.
+
+Pendant que Barkilphedro parlait, Gwynplaine, dans un crescendo
+de stupeur, se souvenait. Le souvenir est un engloutissement
+qu’un mot peut remuer jusqu’au fond. Tous ces noms prononcés par
+Barkilphedro, Gwynplaine les connaissait. Ils étaient inscrits
+aux dernières lignes de ces deux placards qui tapissaient la
+cahute où s’était écoulée son enfance, et, à force d’y avoir
+laissé machinalement errer ses yeux, il les savait par cœur. En
+arrivant, orphelin abandonné, dans la baraque roulante de
+Weymouth, il y avait trouvé son héritage inventorié qui
+l’attendait, et le matin, quand le pauvre petit s’éveillait, la
+première chose qu’épelait son regard insouciant et distrait,
+c’était sa seigneurie et sa pairie. Détail étrange qui
+s’ajoutait à toutes ses surprises, pendant quinze ans, rôdant de
+carrefour en carrefour, clown d’un tréteau nomade, gagnant son
+pain au jour le jour, ramassant des liards et vivant de miettes,
+il avait voyagé avec sa fortune affichée sur sa misère.
+
+Barkilphedro toucha de l’index la cassette qui était sur la
+table:
+
+--Milord, cette cassette contient deux mille guinées que sa
+gracieuse majesté la reine vous envoie pour vos premiers besoins.
+
+Gwynplaine fit un mouvement.
+
+--Ce sera pour mon père Ursus, dit-il.
+
+--Soit, milord, fit Barkilphedro. Ursus, à l’inn Tadcaster. Le
+sergent de la coiffe, qui nous a accompagnés jusqu’ici et qui va
+repartir tout à l’heure, les lui portera. Peut-être irai-je à
+Londres. En ce cas, ce serait moi. Je m’en charge.
+
+--Je les lui porterai moi-même, repartit Gwynplaine.
+
+Barkilphedro cessa de sourire, et dit:
+
+--Impossible.
+
+Il y a une inflexion de voix qui souligne. Barkilphedro eut cet
+accent. Il s’arrêta comme pour mettre un point après le mot
+qu’il venait de dire. Puis il continua, avec ce ton respectueux
+et particulier du valet qui se sent le maître:
+
+--Milord, vous êtes ici à vingt-trois milles de Londres, à
+Corleone-lodge, dans votre résidence de cour, contiguë au château
+royal de Windsor. Vous y êtes sans que personne le sache. Vous
+y avez été transporté dans une voiture fermée qui vous attendait
+à la porte de la geôle de Southwark. Les gens qui vous ont
+introduit dans ce palais ignorent qui vous êtes, mais me
+connaissent, et cela suffit. Vous avez pu être amené jusqu’à cet
+appartement, au moyen d’une clef secrète que j’ai. Il y a dans
+la maison des personnes endormies, et ce n’est pas l’heure de
+réveiller les gens. C’est pourquoi nous avons le temps d’une
+explication, qui sera courte d’ailleurs. Je vais vous la faire.
+J’ai commission de sa majesté.
+
+Barkilphedro se mit à feuilleter tout en parlant une liasse de
+dossiers qui était près de la cassette.
+
+--Milord, voici votre patente de pair. Voici le brevet de votre
+marquisat sicilien. Voici les parchemins et diplômes de vos huit
+baronnies avec les sceaux de onze rois, depuis Baldret, roi de
+Kent, jusqu’à Jacques VI et Ier, roi d’Angleterre et d’Écosse.
+Voici vos lettres de préséance. Voici vos baux à rentes, et les
+titres et descriptions de vos fiefs, alleux, mouvances, pays et
+domaines. Ce que vous avez au-dessus de votre tête dans ce
+blason qui est au plafond, ce sont vos deux couronnes, le tortil
+à perles de baron et le cercle à fleurons de marquis. Ici, à
+côté, dans votre vestiaire, est votre robe de pair de velours
+rouge à bandes d’hermine. Aujourd’hui même, il y a quelques
+heures, le lord-chancelier, et le député-comte-maréchal
+d’Angleterre, informés du résultat de votre confrontation avec le
+comprachicos Hardquanonne, ont pris les ordres de sa majesté. Sa
+majesté a signé selon son bon plaisir qui est la même chose que
+la loi. Toutes les formalités sont remplies. Demain, pas plus
+tard que demain, vous serez admis à la chambre des lords; on y
+délibère depuis quelques jours sur un bill présenté par la
+couronne ayant pour objet d’augmenter de cent mille livres
+sterling, qui sont deux millions cinq cent mille livres de
+France, la dotation annuelle du duc de Cumberland, mari de la
+reine; vous pourrez prendre part à la discussion.
+
+Barkilphedro s’interrompit, respira lentement, et reprit:
+
+--Pourtant rien n’est fait encore. On n’est pas pair
+d’Angleterre malgré soi. Tout peut s’annuler et disparaître, à
+moins que vous ne compreniez. Un événement qui se dissipe avant
+d’éclore, cela se voit dans la politique. Milord, le silence à
+cette heure est encore sur vous. La chambre des lords ne sera
+mise au fait que demain. Le secret de toute votre affaire a été
+gardé, par raison d’état, laquelle est d’une conséquence
+tellement considérable que les personnes graves, seules informées
+en ce moment de votre existence et de vos droits, les oublieront
+immédiatement, si la raison d’état leur commande de les oublier.
+Ce qui est dans la nuit peut rester dans la nuit. Il est aisé de
+vous effacer. Cela est d’autant plus facile que vous avez un
+frère, fils naturel de votre père et d’une femme qui depuis,
+pendant l’exil de votre père, a été la maîtresse du roi Charles
+II, ce qui fait que votre frère est bien en cour; or c’est à ce
+frère, tout bâtard qu’il est, que reviendrait votre pairie.
+Voulez-vous cela? je ne le suppose pas. Eh bien, tout dépend de
+vous. Il faut obéir à la reine. Vous ne quitterez cette
+résidence que demain, dans une voiture de sa majesté, et pour
+aller à la chambre des lords. Milord, voulez-vous être pair
+d’Angleterre, oui ou non? La reine a des vues sur vous. Elle
+vous destine à une alliance quasi royale. Lord Fermain
+Clancharlie, ceci est l’instant décisif. Le destin n’ouvre point
+une porte sans en fermer une autre. Après de certains pas en
+avant, un pas en arrière n’est plus possible. Qui entre dans la
+transfiguration a derrière lui un évanouissement. Milord,
+Gwynplaine est mort. Comprenez-vous?
+
+Gwynplaine eut un tremblement de la tête aux pieds, puis il se
+remit.
+
+--Oui, dit-il.
+
+Barkilphedro sourit, salua, prit la cassette sous son manteau, et
+sortit.
+
+
+
+
+V
+
+ON CROIT SE SOUVENIR, ON OUBLIE
+
+
+Qu’est-ce que ces étranges changements à vue qui se font dans
+l’âme humaine?
+
+Gwynplaine avait été en même temps enlevé sur un sommet et
+précipité dans un abîme.
+
+Il avait le vertige.
+
+Le vertige double.
+
+Le vertige de l’ascension et le vertige de la chute.
+
+Mélange fatal.
+
+Il s’était senti monter et ne s’était pas senti tomber.
+
+Voir un nouvel horizon, c’est redoutable.
+
+Une perspective, cela donne des conseils. Pas toujours bons.
+
+Il avait eu devant lui la trouée féerique, piège peut-être, d’un
+nuage qui se déchire et qui montre le bleu profond.
+
+Si profond qu’il est obscur.
+
+Il était sur la montagne d’où l’on voit les royaumes de la terre.
+
+Montagne d’autant plus terrible qu’elle n’existe pas. Ceux qui
+sont sur cette cime sont dans un rêve.
+
+La tentation y est gouffre, et si puissante, que l’enfer sur ce
+sommet espère corrompre le paradis, et que le diable y apporte
+Dieu.
+
+Fasciner l’éternité, quelle étrange espérance!
+
+Là où Satan tente Jésus, comment un homme lutterait-il?
+
+Des palais, des châteaux, la puissance, l’opulence, toutes les
+félicités humaines à perte de vue autour de soi, une mappemonde
+des jouissances étalées à l’horizon, une sorte de géographie
+radieuse dont on est le centre; mirage périlleux.
+
+Et qu’on se figure le trouble d’une telle vision pas amenée, sans
+échelons préalables franchis, sans précaution, sans transition.
+
+Un homme qui s’est endormi dans un trou de taupe et qui se
+réveille sur la pointe du clocher de Strasbourg; c’était là
+Gwynplaine.
+
+Le vertige est une espèce de lucidité formidable. Surtout celui
+qui, vous emportant à la fois vers le jour et vers la nuit, se
+compose de deux tournoiements en sens inverse.
+
+On voit trop, et pas assez.
+
+On voit tout, et rien.
+
+On est ce que l’auteur de ce livre a appelé quelque part
+«l’aveugle ébloui».
+
+Gwynplaine, resté seul, se mit à marcher à grands pas. Un
+bouillonnement précède l’explosion.
+
+A travers cette agitation, dans cette impossibilité de se tenir
+en place, il méditait. Ce bouillonnement était une liquidation.
+Il faisait l’appel de ses souvenirs. Chose surprenante qu’on ait
+toujours si bien écouté ce qu’on croit à peine avoir entendu! la
+déclaration des naufragés lue par le shériff dans la cave de
+Southwark lui revenait parfaitement nette et intelligible; il
+s’en rappelait chaque mot; il revoyait dessous toute son enfance.
+
+Brusquement il s’arrêta, les mains derrière le dos, regardant le
+plafond, le ciel, n’importe, ce qui est en haut.
+
+--Revanche! dit-il.
+
+Il fut comme celui qui met sa tête hors de l’eau. Il lui sembla
+qu’il voyait tout, le passé, l’avenir, le présent, dans le
+saisissement d’une clarté subite.
+
+Ah! cria-t-il,--car il y a des cris au fond de la pensée,--ah!
+c’était donc cela! j’étais lord. Tout se découvre. Ah! l’on
+m’a volé, trahi, perdu, déshérité, abandonné, assassiné! le
+cadavre de ma destinée a flotté quinze ans sur la mer, et tout à
+coup il a touché la terre, et il s’est dressé debout et vivant!
+Je renais. Je nais! Je sentais bien sous mes haillons palpiter
+autre chose qu’un misérable, et, quand je me tournais du côté des
+hommes, je sentais bien qu’ils étaient le troupeau, et que je
+n’étais pas le chien, mais le berger! Pasteurs des peuples,
+conducteurs d’hommes, guides et maîtres, c’est là ce qu’étaient
+mes pères; et ce qu’ils étaient, je le suis! Je suis
+gentilhomme, et j’ai une épée; je suis baron, et j’ai un casque;
+je suis marquis, et j’ai un panache; je suis pair, et j’ai une
+couronne. Ah! l’on m’avait pris tout cela! J’étais l’habitant
+de la lumière, et l’on m’avait fait l’habitant des ténèbres.
+Ceux qui avaient proscrit le père ont vendu l’enfant. Quand mon
+père a été mort, ils lui ont retiré de dessous la tête la pierre
+de l’exil qu’il avait pour oreiller, et ils me l’ont mise au cou,
+et ils m’ont jeté dans l’égout. Oh! ces bandits qui ont torturé
+mon enfance, oui, ils remuent et se dressent au plus profond de
+ma mémoire, oui, je les revois. J’ai été le morceau de chair
+becqueté sur une tombe par une troupe de corbeaux. J’ai saigné
+et crié sous toutes ces silhouettes horribles. Ah! c’est donc
+là qu’on m’avait précipité, sous l’écrasement de ceux qui vont et
+viennent, sous le trépignement de tous, au-dessous du dernier
+dessous du genre humain, plus bas que le serf, plus bas que le
+valet, plus bas que le goujat, plus bas que l’esclave, à
+l’endroit où le chaos devient le cloaque, au fond de la
+disparition! Et c’est de là que je sors! c’est de là que je
+remonte! c’est de là que je ressuscite! Et me voilà. Revanche!
+
+Il s’assit, se releva, prit sa tête dans ses mains, se remit à
+marcher, et ce monologue d’une tempête continua en lui:
+
+--Où suis-je? sur le sommet! Où est-ce que je viens m’abattre?
+sur la cime! Ce faîte, la grandeur, ce dôme du monde, la
+toute-puissance, c’est ma maison. Ce temple en l’air, j’en suis
+un des dieux! l’inaccessible, j’y loge. Cette hauteur que je
+regardais d’en bas, et d’où il tombait tant de rayons que j’en
+fermais les yeux, cette seigneurie inexpugnable, cette forteresse
+imprenable des heureux, j’y entre. J’y suis. J’en suis. Ah!
+tour de roue définitif! j’étais en bas, je suis en haut. En
+haut, à jamais! me voilà lord, j’aurai un manteau d’écarlate,
+j’aurai des fleurons sur la tête, j’assisterai au couronnement
+des rois, ils prêteront serment entre mes mains, je jugerai les
+ministres et les princes, j’existerai. Des profondeurs où l’on
+m’avait jeté, je rejaillis jusqu’au zénith. J’ai des palais de
+ville et de campagne, des hôtels, des jardins, des chasses, des
+forêts, des carrosses, des millions, je donnerai des fêtes, je
+ferai des lois, j’aurai le choix des bonheurs et des joies, et le
+vagabond Gwynplaine, qui n’avait pas le droit de prendre une
+fleur dans l’herbe, pourra cueillir des astres dans le ciel!
+
+Funèbre rentrée de l’ombre dans une âme. Ainsi s’opérait, en ce
+Gwynplaine qui avait été un héros, et qui, disons-le, n’avait
+peut-être pas cessé de l’être, le remplacement de la grandeur
+morale par la grandeur matérielle. Transition lugubre.
+Effraction d’une vertu par une troupe de démons qui passe.
+Surprise faite au côté faible de l’homme. Toutes les choses
+inférieures qu’on appelle supérieures, les ambitions, les
+volontés louches de l’instinct, les passions, les convoitises,
+chassées loin de Gwynplaine par l’assainissement du malheur,
+reprenaient tumultueusement possession de ce généreux cœur. Et
+à quoi cela avait-il tenu? à la trouvaille d’un parchemin dans
+une épave charriée par la mer. Le viol d’une conscience par un
+hasard, cela se voit.
+
+Gwynplaine buvait à pleine gorgée l’orgueil, ce qui lui faisait
+l’âme obscure. Tel est ce vin tragique.
+
+Cet étourdissement l’envahissait; il faisait plus qu’y consentir,
+il le savourait. Effet d’une longue soif. Est-on complice de la
+coupe où l’on perd sa raison? Il avait toujours vaguement désiré
+cela. Il regardait sans cesse du côté des grands; regarder,
+c’est souhaiter. L’aiglon ne naît pas impunément dans l’aire.
+
+Être lord. Maintenant, à de certains moments, il trouvait cela
+tout simple.
+
+Peu d’heures s’étaient écoulées, comme le passé d’hier était déjà
+loin!
+
+Gwynplaine avait rencontré l’embuscade du mieux, ennemi du bien.
+
+Malheur à celui dont on dit: A-t-il du bonheur!
+
+On résiste à l’adversité mieux qu’à la prospérité. On se tire de
+la mauvaise fortune plus entier que de la bonne. Charybde est la
+misère, mais Scylla est la richesse. Ceux qui se dressaient sous
+la foudre sont terrassés par l’éblouissement. Toi qui ne
+t’étonnais pas du précipice, crains d’être emporté sur les
+légions d’ailes de la nuée et du songe. L’ascension t’élèvera et
+t’amoindrira. L’apothéose a une sinistre puissance d’abattre.
+
+Se connaître en bonheur, ce n’est pas facile. Le hasard n’est
+autre chose qu’un déguisement. Rien ne trompe comme ce
+visage-là. Est-il la Providence? Est-il la Fatalité?
+
+Une clarté peut ne pas être une clarté. Car la lumière est
+vérité, et une lueur peut être une perfidie. Vous croyez qu’elle
+éclaire, non, elle incendie.
+
+Il fait nuit; une main pose une chandelle, vil suif devenu
+étoile, au bord d’une ouverture dans les ténèbres. Le phalène y
+va.
+
+Dans quelle mesure est-il responsable?
+
+Le regard du feu fascine le phalène de même que le regard du
+serpent fascine l’oiseau.
+
+Que le phalène et l’oiseau n’aillent point là, cela leur est-il
+possible? Est-il possible à la feuille de refuser obéissance au
+vent? Est-il possible à la pierre de refuser obéissance à la
+gravitation?
+
+Questions matérielles, qui sont aussi des questions morales.
+
+Après la lettre de la duchesse, Gwynplaine s’était redressé. Il
+y avait en lui de profondes attaches qui avaient résisté. Mais
+les bourrasques, après avoir épuisé le vent d’un côté de
+l’horizon, recommencent de l’autre, et la destinée, comme la
+nature, a ses acharnements. Le premier coup ébranle, le second
+déracine.
+
+Hélas! comment tombent les chênes?
+
+Ainsi, celui qui, enfant de dix ans, seul sur la falaise de
+Portland, prêt à livrer bataille, regardait fixement les
+combattants à qui il allait avoir affaire, la rafale qui
+emportait le navire où il comptait s’embarquer, le gouffre qui
+lui dérobait cette planche de salut, le vide béant dont la menace
+est de reculer, la terre qui lui refusait un abri, le zénith qui
+lui refusait une étoile, la solitude sans pitié, l’obscurité sans
+regard, l’océan, le ciel, toutes les violences dans un infini et
+toutes les énigmes dans l’autre; celui qui n’avait pas tremblé ni
+défailli devant l’énormité hostile de l’inconnu; celui qui, tout
+petit, avait tenu tête à la nuit comme l’ancien Hercule avait
+tenu tête à la mort, celui qui, dans ce conflit démesuré, avait
+fait ce défi de mettre toutes les chances contre lui en adoptant
+un enfant, lui enfant, et en s’embarrassant d’un fardeau, lui
+fatigué et fragile, rendant ainsi plus faciles les morsures à sa
+faiblesse, et ôtant lui-même les muselières aux monstres de
+l’ombre embusqués autour de lui; celui qui, belluaire avant
+l’âge, avait, tout de suite, dès ses premiers pas hors du
+berceau, pris corps à corps la destinée; celui que sa
+disproportion avec la lutte n’avait pas empêché de lutter; celui
+qui, voyant tout à coup se faire autour de lui une occultation
+effrayante du genre humain, avait accepté cette éclipse et
+continué superbement sa marche; celui qui avait su avoir froid,
+avoir soif, avoir faim, vaillamment; celui qui, pygmée par la
+stature, avait été colosse par l’âme; ce Gwynplaine qui avait
+vaincu l’immense vent de l’abîme sous sa double forme, tempête et
+misère, chancelait sous ce souffle, une vanité!
+
+Ainsi, quand elle a épuisé les détresses, les dénûments, les
+orages, les rugissements, les catastrophes, les agonies, sur un
+homme resté debout, la Fatalité se met à sourire, et l’homme,
+brusquement devenu ivre, trébuche.
+
+Le sourire de la Fatalité. S’imagine-t-on rien de plus terrible?
+C’est la dernière ressource de l’impitoyable essayeur d’âmes qui
+éprouve les hommes. Le tigre qui est dans le destin fait parfois
+patte de velours. Préparation redoutable. Douceur hideuse du
+monstre.
+
+La coïncidence d’un affaiblissement avec un agrandissement, tout
+homme a pu l’observer en soi. Une croissance soudaine disloque
+et donne la fièvre.
+
+Gwynplaine avait dans le cerveau le tourbillonnement vertigineux
+d’une foule de nouveautés, tout le clair-obscur de la
+métamorphose, on ne sait quelles confrontations étranges, le choc
+du passé contre l’avenir, deux Gwynplaines, lui-même double; en
+arrière, un enfant en guenilles, sorti de la nuit, rôdant,
+grelottant, affamé, faisant rire, en avant, un seigneur éclatant,
+fastueux, superbe, éblouissant Londres. Il se dépouillait de
+l’un et s’amalgamait à l’autre. Il sortait du saltimbanque et
+entrait dans le lord. Changements de peau qui sont parfois des
+changements d’âme. Par instants cela ressemblait trop au songe.
+C’était complexe, mauvais et bon. Il pensait à son père. Chose
+poignante, un père qui est un inconnu. Il essayait de se le
+figurer. Il pensait à ce frère dont on venait de lui parler.
+Ainsi, une famille! Quoi! une famille, à lui Gwynplaine! Il se
+perdait dans des échafaudages fantastiques. Il avait des
+apparitions de magnificences; des solennités inconnues s’en
+allaient en nuage devant lui; il entendait des fanfares.
+
+--Et puis, disait-il, je serai éloquent.
+
+Et il se représentait une entrée splendide à la chambre des
+lords. Il arrivait gonflé de choses nouvelles. Que n’avait-il
+pas à dire? Quelle provision il avait faite! Quel avantage
+d’être, au milieu d’eux, l’homme qui a vu, touché, subi,
+souffert, et de pouvoir leur crier: J’ai été près de tout ce dont
+vous êtes loin! A ces patriciens repus d’illusions, il leur
+jettera la réalité à la face, et ils trembleront, car il sera
+vrai, et ils applaudiront, car il sera grand. Il surgira parmi
+ces tout-puissants, plus puissant qu’eux; il leur apparaîtra
+comme le porte-flambeau, car il leur montrera la vérité, et comme
+le porte-glaive, car il leur montrera la justice. Quel triomphe!
+
+Et tout en faisant ces constructions dans son esprit, lucide et
+trouble à la fois, il avait des mouvements de délire, des
+accablements dans le premier fauteuil venu, des sortes
+d’assoupissements, des sursauts. Il allait, venait, regardait le
+plafond, examinait les couronnes, étudiait vaguement les
+hiéroglyphes du blason, palpait le velours du mur, remuait les
+chaises, retournait les parchemins, lisait les noms, épelait les
+titres, Buxton, Homble, Gumdraith, Hunkerville, Clancharlie,
+comparait les cires et les cachets, tâtait les tresses de soie
+des sceaux royaux, s’approchait de la fenêtre, écoutait le
+jaillissement de la fontaine, constatait les statues, comptait
+avec une patience de somnambule les colonnes de marbre, et
+disait: Cela est.
+
+Et il touchait son habit de satin, et il s’interrogeait:
+
+--Est-ce que c’est moi? Oui.
+
+Il était en pleine tempête intérieure.
+
+Dans cette tourmente, sentit-il sa défaillance et sa fatigue?
+But-il, mangea-t-il, dormit-il? S’il le fit, ce fut sans le
+savoir. Dans de certaines situations violentes, les instincts se
+satisfont comme bon leur semble sans que la pensée s’en mêle.
+D’ailleurs sa pensée était moins une pensée qu’une fumée. Au
+moment où le flamboiement noir de l’éruption se dégorge à travers
+son puits plein de tourbillons, le cratère a-t-il conscience des
+troupeaux qui paissent l’herbe au pied de sa montagne?
+
+Les heures passèrent.
+
+L’aube parut et fit le jour. Un rayon blanc pénétra dans la
+chambre et en même temps entra dans l’esprit de Gwynplaine.
+
+--Et Dea! lui dit la clarté.
+
+
+
+
+LIVRE SIXIÈME
+
+ASPECTS VARIÉS D’URSUS
+
+
+
+
+I
+
+CE QUE DIT LE MISANTHROPE
+
+
+Après qu’Ursus eut vu Gwynplaine s’enfoncer sous la porte de la
+geôle de Southwark, il demeura, hagard, dans le recoin où il
+s’était mis en observation. Il eut longtemps dans l’oreille ce
+grincement de serrures et de verrous qui semble le hurlement de
+joie de la prison dévorant un misérable. Il attendit. Quoi? Il
+épia. Quoi? Ces inexorables portes, une fois fermées, ne se
+rouvrent pas tout de suite; elles sont ankylosées par leur
+stagnation dans les ténèbres et elles ont les mouvements
+difficiles, surtout lorsqu’il s’agit de délivrer; entrer, soit;
+sortir, c’est différent. Ursus le savait. Mais attendre est une
+chose qu’on n’est pas libre de cesser à volonté; on attend malgré
+soi; les actions que nous faisons dégagent une force acquise qui
+persiste même lorsqu’il n’y a plus d’objet, qui nous possède et
+nous tient, et qui nous oblige pendant quelque temps à continuer
+ce qui est désormais sans but. Le guet inutile, posture inepte
+que nous avons tous eue dans l’occasion, perte de temps que fait
+machinalement tout homme attentif à une chose disparue. Personne
+n’échappe à ces fixités-là. On s’obstine avec une sorte
+d’acharnement distrait. On ne sait pourquoi l’on reste à cet
+endroit où l’on est, mais on y reste. Ce qu’on a commencé
+activement, on le continue passivement. Ténacité épuisante d’où
+l’on sort accablé. Ursus, différent des autres hommes, fut
+pourtant, comme le premier venu, cloué sur place par cette
+rêverie mêlée de surveillance où nous plonge un événement qui
+peut tout sur nous et sur lequel nous ne pouvons rien. Il
+considérait tour à tour les deux murailles noires, tantôt la
+basse, tantôt la haute, tantôt la porte où il y avait une échelle
+de potence, tantôt la porte où il y avait une tête de mort; il
+était comme pris dans cet étau composé d’une prison et d’un
+cimetière. Cette rue évitée et impopulaire avait si peu de
+passants qu’on ne remarquait point Ursus.
+
+Enfin il sortit de l’encoignure quelconque qui l’abritait, espèce
+de guérite de hasard où il était en vedette, et il s’en alla à
+pas lents. Le jour baissait, tant sa faction avait été longue.
+De temps en temps il tournait le cou et regardait l’affreux
+guichet bas où était entré Gwynplaine. Il avait l’œil vitreux
+et stupide. Il arriva au bout de la ruelle, prit une autre rue,
+puis une autre, retrouvant vaguement l’itinéraire par où il avait
+passé quelques heures auparavant. Par intervalles il se
+retournait, comme s’il pouvait encore voir la porte de la prison,
+quoiqu’il ne fût plus dans la rue où était la geôle. Peu à peu
+il se rapprochait du Tarrinzeau-field. Les lanes qui
+avoisinaient le champ de foire étaient des sentiers déserts entre
+des clôtures de jardins. Il marchait courbé le long des haies et
+des fossés. Tout à coup il fit halte, et se redressa, et il
+cria:--Tant mieux!
+
+En même temps il se donna deux coups de poing sur la tête, puis
+deux coups de poing sur les cuisses, ce qui indique l’homme qui
+juge les choses comme il faut les juger.
+
+Et il se mit à grommeler entre cuir et chair, par moments avec
+des éclats de voix:
+
+--C’est bien fait! Ah! le gueux! le brigand! le chenapan! le
+vaurien! le séditieux! Ce sont ses propos sur le gouvernement
+qui l’ont mené là. C’est un rebelle. J’avais chez moi un
+rebelle. J’en suis délivré. J’ai de la chance. Il nous
+compromettait. Fourré au bagne! Ah! tant mieux! Excellence
+des lois. Ah! l’ingrat! moi qui l’avais élevé! Donnez-vous
+donc de la peine! Quel besoin avait-il de parler et de
+raisonner? Il s’est mêlé des questions d’état! Je vous demande
+un peu! En maniant des sous, il a déblatéré sur l’impôt, sur les
+pauvres, sur le peuple, sur ce qui ne le regardait pas! il s’est
+permis des réflexions sur les pence! il a commenté méchamment et
+malicieusement le cuivre de la monnaie du royaume! il a insulté
+les liards de sa majesté! un farthing, c’est la même chose que
+la reine! l’effigie sacrée, morbleu, l’effigie sacrée. A-t-on
+une reine, oui ou non? respect à son vert-de-gris. Tout se
+tient dans le gouvernement. Il faut connaître cela. J’ai vécu,
+moi. Je sais les choses. On me dira: Mais vous renoncez donc à
+la politique? La politique, mes amis, je m’en soucie autant que
+du poil bourru d’un âne. J’ai reçu un jour un coup de canne d’un
+baronnet. Je me suis dit: Cela suffit, je comprends la
+politique. Le peuple n’a qu’un liard, il le donne, la reine le
+prend, le peuple remercie. Rien de plus simple. Le reste
+regarde les lords. Leurs seigneuries les lords spirituels et
+temporels. Ah! Gwynplaine est sous clef! Ah! il est aux
+galères! c’est juste. C’est équitable, excellent, mérité et
+légitime. C’est sa faute. Bavarder est défendu. Es-tu un lord,
+imbécile? Le wapentake l’a saisi, le justicier-quorum l’a
+emmené, le shériff le tient. Il doit être en ce moment-ci
+épluché par quelque sergent de la coiffe. Comme ça vous plume
+les crimes, ces habiles gens-là! Coffré, mon drôle! Tant pis
+pour lui, tant mieux pour moi! Je suis, ma foi, bien content.
+J’avoue ingénument que j’ai de la chance. Quelle extravagance
+j’avais faite de ramasser ce petit et cette petite! Nous étions
+si tranquilles auparavant, Homo et moi! Qu’est-ce qu’ils
+venaient faire dans ma baraque, ces gredins-là? Les ai-je assez
+couvés quand ils étaient mioches! les ai-je assez traînés avec
+ma bricole! joli sauvetage! lui sinistrement laid, elle borgne
+des deux yeux! Privez-vous donc de tout! Ai-je assez tété pour
+eux les mamelles de la famine! Ça grandit, ça fait l’amour! Des
+flirtations d’infirmes, c’est là que nous en étions. Le crapaud
+et la taupe, idylle. J’avais ça dans mon intimité. Tout cela
+devait finir par la justice. Le crapaud a parlé politique, c’est
+bon. M’en voilà délivré. Quand le wapentake est venu, j’ai
+d’abord été bête, on doute toujours du bonheur, j’ai cru que je
+ne voyais pas ce que je voyais, que c’était impossible, que
+c’était un cauchemar, que c’était une farce que me faisait le
+rêve. Mais non, il n’y a rien de plus réel. C’est plastique.
+Gwynplaine est bellement en prison. C’est un coup de la
+providence. Merci, bonne madame. C’est ce monstre qui, avec le
+tapage qu’il faisait, a attiré l’attention sur mon établissement,
+et a dénoncé mon pauvre loup! Parti, le Gwynplaine! Et me voilà
+débarrassé des deux. D’un caillou deux bosses. Car Dea en
+mourra. Quand elle ne verra plus Gwynplaine--elle le voit,
+l’idiote!--elle n’aura plus de raison d’être, elle se dira:
+Qu’est-ce que je fais en ce monde? Et elle partira, elle aussi.
+Bon voyage. Au diable tous les deux. Je les ai toujours
+détestés, ces êtres! Crève, Dea. Ah! que je suis content!
+
+
+
+
+II
+
+CE QU’IL FAIT
+
+
+Il rejoignit l’inn Tadcaster.
+
+Six heures et demie sonnaient, la demie passé six, comme disent
+les anglais. C’était un peu avant le crépuscule.
+
+Maître Nicless était sur le pas de sa porte. Sa face consternée
+n’avait point réussi depuis le matin à se détendre, et
+l’effarement y était resté figé.
+
+Du plus loin qu’il aperçut Ursus:
+
+--Eh bien? cria-t-il.
+
+--Eh bien quoi?
+
+--Gwynplaine va-t-il revenir? Il serait grand temps. Le public
+ne tardera pas à arriver. Aurons-nous ce soir la représentation
+de l’Homme qui Rit?
+
+--L’Homme qui Rit, c’est moi, dit Ursus.
+
+Et il regarda le tavernier avec un ricanement éclatant.
+
+Puis il monta droit au premier, ouvrit la fenêtre voisine de
+l’enseigne de l’inn, se pencha, allongea le poing, fit une pesée
+sur l’écriteau de Gwynplaine--l’Homme qui Rit, et sur le panneau
+affiche de Chaos vaincu, décloua l’un, arracha l’autre, mit ces
+deux planches sous son bras, et redescendit. Maître Nicless le
+suivait des yeux.
+
+--Pourquoi décrochez-vous ça?
+
+Ursus partit d’un second éclat de rire.
+
+--Pourquoi riez-vous? reprit l’hôtelier.
+
+--Je rentre dans la vie privée.
+
+Maître Nicless comprit, et donna ordre à son lieutenant, le boy
+Govicum, d’annoncer à quiconque se présenterait qu’il n’y aurait
+pas de représentation le soir. Il ôta de la porte la
+futaille-niche où se faisait la recette, et la rencogna dans un
+angle de la salle basse.
+
+Un moment après, Ursus montait dans la Green-Box.
+
+Il posa dans un coin les deux écriteaux, et pénétra dans ce qu’il
+appelait «le pavillon des femmes».
+
+Dea dormait.
+
+Elle était sur son lit, tout habillée et son corps de jupe
+défait, comme dans les siestes.
+
+Près d’elle, Vinos et Fibi, assises, l’une sur un escabeau,
+l’autre à terre, songeaient.
+
+Malgré l’heure avancée, elles n’avaient point revêtu leur tricot
+de déesses, signe de profond découragement. Elles étaient
+restées empaquetées dans leur guimpe de bure et dans leur robe de
+grosse toile.
+
+Ursus considéra Dea.
+
+--Elle s’essaie à un plus long sommeil, murmura-t-il.
+
+Il apostropha Fibi et Vinos.
+
+--Vous savez, vous autres. C’est fini la musique. Vous pouvez
+mettre vos trompettes dans votre tiroir. Vous avez bien fait de
+ne pas vous harnacher en déités. Vous êtes bien laides comme
+ceci, mais vous avez bien fait. Gardez vos cotillons de torchon.
+Pas de représentation ce soir. Ni demain, ni après-demain, ni
+après après-demain. Plus de Gwynplaine. Pas plus de Gwynplaine
+que sur ma patte.
+
+Et il se remit à regarder Dea.
+
+--Quel coup ça va lui donner! Ce sera comme une chandelle qu’on
+souffle.
+
+Il enfla ses joues.
+
+--Fouhh!--Plus rien.
+
+Il eut un petit rire sec.
+
+--Gwynplaine de moins, c’est tout de moins. Ce sera comme si je
+perdais Homo. Ce sera pire. Elle sera plus seule qu’une autre.
+Les aveugles, ça patauge dans plus de tristesse que nous.
+
+Il alla a la lucarne du fond.
+
+--Comme les jours allongent! on y voit encore à sept heures.
+Pourtant allumons le suif.
+
+Il battit le briquet et alluma la lanterne du plafond de la
+Green-Box.
+
+Il se pencha sur Dea.
+
+--Elle va s’enrhumer. Les femmes, vous lui avez trop délacé son
+capingot. Il y a le proverbe français:
+
+ On est en avril,
+ N’ôte pas un fil.
+
+Il vit briller à terre une épingle, la ramassa et la piqua sur sa
+manche. Puis il arpenta la Green-Box en gesticulant.
+
+--Je suis en pleine possession de mes facultés. Je suis lucide,
+archilucide. Je trouve cet événement très correct, et j’approuve
+ce qui se passe. Quand elle va se réveiller, je lui dirai tout
+net l’incident. La catastrophe ne se fera pas attendre. Plus de
+Gwynplaine. Bonsoir, Dea. Comme tout ça est bien arrangé!
+Gwynplaine dans la prison. Dea au cimetière. Ils vont se faire
+vis-à-vis. Danse macabre. Deux destinées qui rentrent dans la
+coulisse. Serrons les costumes. Bouclons la valise. Valise,
+lisez cercueil. C’était manqué, ces deux créatures-là. Dea sans
+yeux, Gwynplaine sans visage. Là-haut le bon Dieu rendra la
+clarté à Dea et la beauté à Gwynplaine. La mort est une mise en
+ordre. Tout est bien. Fibi, Vinos, accrochez vos tambourins au
+clou. Vos talents pour le vacarme vont se rouiller, mes belles.
+On ne jouera plus, on ne trompettera plus. Chaos vaincu est
+vaincu. L’Homme qui Rit est flambé. Taratantara est mort.
+Cette Dea dort toujours. Elle fait aussi bien. A sa place, je
+ne me réveillerais pas. Bah! elle sera vite rendormie. C’est
+tout de suite mort, une mauviette comme ça. Voilà ce que c’est
+que de s’occuper de politique. Quelle leçon! Et comme les
+gouvernements ont raison! Gwynplaine au shériff. Dea au
+fossoyeur. C’est parallèle. Symétrie instructive. J’espère
+bien que le tavernier a barricadé la porte. Nous allons mourir
+ce soir entre nous, en famille. Pas moi, ni Homo. Mais Dea.
+Moi, je continuerai de faire rouler le berlingot. J’appartiens
+aux méandres de la vie vagabonde. Je congédierai les deux
+filles. Je n’en garderai pas même une. J’ai de la tendance à
+être un vieux débauché. Une servante chez un libertin, c’est du
+pain sur la planche. Je ne veux pas de tentation. Ce n’est plus
+de mon âge. _Turpe senilis amor_. Je poursuivrai ma route tout
+seul avec Homo. C’est Homo qui va être étonné! Où est
+Gwynplaine? où est Dea? Mon vieux camarade, nous revoilà
+ensemble. Par la peste, je suis ravi. Ça m’encombrait, leurs
+bucoliques. Ah! ce garnement de Gwynplaine qui ne revient même
+pas! Il nous plante là. C’est bon. Maintenant c’est le tour de
+Dea. Ce ne sera pas long. J’aime les choses finies. Je ne
+donnerais pas une chiquenaude sur le bout du nez du diable pour
+l’empêcher de crever. Crève, entends-tu! Ah! elle se réveille!
+
+Dea ouvrit les paupières; car beaucoup d’aveugles ferment les
+yeux pour dormir. Son doux visage ignorant avait tout son
+rayonnement.
+
+--Elle sourit, murmura Ursus, et moi je ris. Ça va bien.
+
+Dea appela.
+
+--Fibi! Vinos! Il doit être l’heure de la représentation. Je
+crois avoir dormi longtemps. Venez m’habiller.
+
+Ni Fibi, ni Vinos ne bougèrent.
+
+Cependant cet ineffable regard d’aveugle qu’avait Dea venait de
+rencontrer la prunelle d’Ursus. Il tressaillit.
+
+--Eh bien! cria-t-il, qu’est-ce que vous faites donc? Vinos,
+Fibi, vous n’entendez pas votre maîtresse? Est-ce que vous êtes
+sourdes? Vite! la représentation va commencer.
+
+Les deux femmes regardèrent Ursus, stupéfaites.
+
+Ursus vociféra.
+
+--Vous ne voyez pas le public qui entre. Fibi, habille Dea.
+Vinos, tambourine.
+
+Obéissance, c’était Fibi. Passive, c’était Vinos. A elles deux
+elles personnifiaient la soumission. Leur maître Ursus avait
+toujours été pour elle une énigme. N’être jamais compris est une
+raison pour être toujours obéi. Elles pensèrent simplement qu’il
+devenait fou, et exécutèrent l’ordre. Fibi décrocha le costume
+et Vinos le tambour.
+
+Fibi commença à habiller Dea. Ursus baissa la portière du
+gynécée et, de derrière le rideau, continua:
+
+--Regarde donc, Gwynplaine! la cour est déjà plus qu’à moitié
+remplie de multitude. On se bouscule dans les vomitoires.
+Quelle foule! que dis-tu de Fibi et de Vinos qui n’avaient pas
+l’air de s’en apercevoir? que ces femmes bréhaignes sont
+stupides! qu’on est bête en Egypte! Ne soulève pas la portière.
+Sois pudique, Dea s’habille.
+
+Il fit une pause, et tout à coup on entendit cette exclamation:
+
+--Que Dea est belle!
+
+C’était la voix de Gwynplaine. Fibi et Vinos eurent une secousse
+et se retournèrent. C’était la voix de Gwynplaine, mais dans la
+bouche d’Ursus.
+
+Ursus, d’un signe, par l’entre-bâillement de la portière, leur
+fit défense de s’étonner.
+
+Il reprit avec la voix de Gwynplaine:
+
+--Ange!
+
+Puis il répliqua avec la voix d’Ursus:
+
+--Dea, un ange! tu es fou, Gwynplaine. Il n’y a de mammifère
+volant que la chauve-souris.
+
+Et il ajouta:
+
+--Tiens, Gwynplaine, va détacher Homo. Ce sera plus raisonnable.
+
+Et il descendit l’escalier d’arrière de la Green-Box, très vite,
+à la façon leste de Gwynplaine. Tapage imitatif que Dea put
+entendre.
+
+Il avisa dans la cour le boy que toute cette aventure faisait
+oisif et curieux.
+
+--Tends tes deux mains, lui dit-il tout bas. Et il lui vida
+dedans une poignée de sous. Govicum fut attendri de cette
+munificence. Ursus lui chuchota à l’oreille:
+
+--Boy, installe-toi dans la cour, saute, danse, cogne, gueule,
+braille, siffle, roucoule, hennis, applaudis, trépigne, éclate de
+rire, casse quelque chose.
+
+Maître Nicless, humilié et dépité de voir les gens venus pour
+l’Homme qui Rit rebrousser chemin et refluer vers les autres
+baraques du champ de foire, avait fermé la porte de l’inn; il
+avait même renoncé à donner à boire ce soir-là, afin d’éviter
+l’ennui des questions; et, dans le désœuvrement de la
+représentation manquée, chandelle au poing, il regardait dans la
+cour du haut du balcon. Ursus, avec la précaution de mettre sa
+voix entre parenthèses dans les paumes de ses deux mains ajustées
+à sa bouche, lui cria:
+
+--Gentleman, faites comme votre boy, glapissez, jappez, hurlez.
+
+Il remonta dans la Green-Box et dit au loup:
+
+--Parle le plus que tu pourras.
+
+Et, haussant la voix:
+
+--Il y a trop de foule. Je crois que nous allons avoir une
+représentation cahotée.
+
+Cependant Vinos tapait du tambour.
+
+Ursus poursuivit:
+
+--Dea est habillée. On va pouvoir commencer. Je regrette qu’on
+ait laissé entrer tant de public. Comme ils sont tassés! Mais
+vois donc, Gwynplaine! y en a-t-il de la tourbe effrénée! je
+gage que nous ferons notre plus grosse recette aujourd’hui.
+Allons, drôlesses, toutes deux à la musique! Arrive ici, Fibi,
+saisis ton clairon. Bon, Vinos, rosse ton tambour. Flanque-lui
+une raclée. Fibi, prends une pose de Renommée. Mesdemoiselles,
+je ne vous trouve pas assez nues comme cela. Otez-moi ces
+jaquettes. Remplacez la toile par la gaze. Le public aime les
+formes de la femme. Laissons tonner les moralistes. Un peu
+d’indécence, morbleu. Soyons voluptueuses. Et ruez-vous dans
+des mélodies éperdues. Ronflez, cornez, crépitez, fanfarez,
+tambourinez! Que de monde, mon pauvre Gwynplaine!
+
+Il s’interrompit:
+
+--Gwynplaine, aide-moi. Baissons le panneau.
+
+Cependant il déploya son mouchoir.
+
+--Mais d’abord laisse-moi mugir dans mon haillon.
+
+Et il se moucha énergiquement, ce que doit toujours faire un
+engastrimythe.
+
+Son mouchoir remis dans sa poche, il retira les clavettes du jeu
+de poulies qui fit son grincement ordinaire. Le panneau
+s’abaissa.
+
+--Gwynplaine, il est inutile d’écarter la triveline. Gardons le
+rideau jusqu’à ce que la représentation commence. Nous ne
+serions pas chez nous. Vous, venez sur l’avant-scène toutes
+deux. Musique, mesdemoiselles! Poum! Poum! Poum! La chambrée
+est bien composée. C’est la lie du peuple. Que de populace, mon
+Dieu!
+
+Les deux brehaignes, abruties d’obéissance, s’installèrent avec
+leurs instruments à leur place habituelle aux deux angles du
+panneau abaisse.
+
+Alors Ursus devint extraordinaire. Ce ne fut plus un homme, ce
+fut une foule. Force de faire la plénitude avec le vide, il
+appela à son secours une ventriloquie prodigieuse. Tout
+l’orchestre de voix humaines et bestiales qu’il avait en lui
+entra en branle à la fois. Il se fit légion. Quelqu’un qui eût
+fermé les yeux eût cru être dans une place publique un jour de
+fête ou un jour d’émeute. Le tourbillon de bégaiements et de
+clameurs qui sortait d’Ursus chantait, clabaudait, causait,
+toussait, crachait, éternuait, prenait du tabac, dialoguait,
+faisait les demandes et les réponses, tout cela à la fois. Les
+syllabes ébauchées rentraient les unes dans les autres. Dans
+cette cour où il n’y avait rien, on entendait des hommes, des
+femmes, des enfants. C’était la confusion claire du brouhaha. A
+travers ce fracas, serpentaient, comme dans une fumée, des
+cacophonies étranges, des gloussements d’oiseaux, des jurements
+de chats, des vagissements d’enfants qui tettent. On distinguait
+l’enrouement des ivrognes. Le mécontentement des dogues sous les
+pieds des gens bougonnait. Les voix venaient de loin et de près,
+d’en haut et d’en bas, du premier plan et du dernier. L’ensemble
+était une rumeur, le détail était un cri. Ursus cognait du
+poing, frappait du pied, jetait sa voix tout au fond de la cour,
+puis la faisait venir de dessous terre. C’était orageux et
+familier. Il passait du murmure au bruit, du bruit au tumulte,
+du tumulte à l’ouragan. Il était lui et tous. Soliloque et
+polyglotte. De même qu’il y a le trompe-l’œil, il y a le
+trompe-l’oreille. Ce que Protée faisait pour le regard, Ursus le
+faisait pour l’ouïe. Rien de merveilleux comme ce fac-similé de
+la multitude. De temps en temps il écartait la portière du
+gynécée et regardait Dea. Dea écoutait.
+
+De son côté dans la cour le boy faisait rage.
+
+Vinos et Fibi s’essoufflaient consciencieusement dans les
+trompettes et se démenaient sur les tambourins. Maître Nicless,
+spectateur unique, se donnait, comme elles, l’explication
+tranquille qu’Ursus était fou, ce qui du reste n’était qu’un
+détail grisâtre ajouté à sa mélancolie. Le brave hôtelier
+grommelait: Quel désordres! Il était sérieux comme quelqu’un qui
+se souvient qu’il y a des lois.
+
+Govicum, ravi d’être utile à du désordre, se démenait presque
+autant qu’Ursus. Cela l’amusait. De plus, il gagnait ses sous.
+
+Homo était pensif.
+
+A son vacarme, Ursus mêlait des paroles.
+
+--C’est comme à l’ordinaire, Gwynplaine, il y a de la cabale.
+Nos concurrents sapent nos succès. La huée, assaisonnement du
+triomphe. Et puis les gens sont trop nombreux. Ils sont mal à
+leur aise. L’angle des coudes du voisin ne dispose pas à la
+bienveillance. Pourvu qu’ils ne cassent pas les banquettes!
+Nous allons être en proie à une population insensée. Ah! si
+notre ami Tom-Jim-Jack était là! mais il ne vient plus. Vois
+donc toutes ces têtes les unes sur les autres. Ceux qui sont
+debout n’ont pas l’air content, quoique se tenir debout soit,
+selon Galien, un mouvement, que ce grand homme appelle «le
+mouvement tonique». Nous abrégerons le spectacle. Comme il n’y
+a que _Chaos vaincu_ d’affiché, nous ne jouerons pas _Ursus
+rursus_. C’est toujours ça de gagné. Quel hourvari! O
+turbulence aveugle des masses! Ils nous feront quelque dégât!
+Ça ne peut pourtant pas continuer comme ça. Nous ne pourrions
+pas jouer. On ne saisirait pas un mot de la pièce. Je vais les
+haranguer. Gwynplaine, écarte un peu la triveline. Citoyens...
+
+Ici Ursus se cria à lui-même d’une voix fébrile et pointue:
+
+--A bas le vieux!
+
+Et il reprit, de sa voix à lui:
+
+--Je crois que le peuple m’insulte. Cicéron a raison: _plebs,
+fex urbis_. N’importe, admonestons la mob. J’aurai beaucoup de
+peine à me faire entendre. Je parlerai pourtant. Homme, fais
+ton devoir. Gwynplaine, vois donc cette mégère qui grince
+là-bas.
+
+Ursus fit une pause où il plaça un grincement. Homo, provoqué,
+en ajouta un second, et Govicum un troisième.
+
+Ursus poursuivit.
+
+--Les femmes sont pires que les hommes. Moment peu propice.
+C’est égal, essayons le pouvoir d’un discours. Il est toujours
+l’heure d’être disert.--Écoute ça, Gwynplaine, exorde
+insinuant.--Citoyennes et citoyens, c’est moi qui suis l’ours.
+J’ôte ma tête pour vous parler. Je réclame humblement le
+silence.
+
+Ursus prêta à la foule ce cri:
+
+--Grumphll!
+
+Et continua:
+
+--Je vénère mon auditoire. Grumphll est un épiphonème comme un
+autre. Salut, population grouillante. Que vous soyez tous de la
+canaille, je n’en fais nul doute. Cela n’ôte rien à mon estime.
+Estime réfléchie. J’ai le plus profond respect pour messieurs
+les sacripants qui m’honorent de leur pratique. Il y a parmi
+vous des êtres difformes, je ne m’en offense point. Messieurs
+les boiteux et messieurs les bossus sont dans la nature. Le
+chameau est gibbeux; le bison est enflé du dos; le blaireau a les
+jambes plus courtes à gauche qu’à droite; le fait est déterminé
+par Aristote dans son traité du marcher des animaux. Ceux
+d’entre vous qui ont deux chemises en ont une sur le torse et
+l’autre chez l’usurier. Je sais que cela se fait. Albuquerque
+mettait en gage sa moustache et saint Denis son auréole. Les
+juifs prêtaient, même sur l’auréole. Grands exemples. Avoir des
+dettes, c’est avoir quelque chose. Je révère en vous des gueux.
+
+Ursus se coupa par cette interruption en basse profonde:
+
+--Triple baudet!
+
+Et il répondit de son accent le plus poli:
+
+--D’accord. Je suis un savant. Je m’en excuse comme je peux.
+Je méprise scientifiquement la science. L’ignorance est une
+réalité dont on se nourrit; la science est une réalité dont on
+jeûne. En général on est forcé d’opter: être un savant, et
+maigrir; brouter, et être un âne. O citoyens, broutez! La
+science ne vaut pas une bouchée de quelque chose de bon. J’aime
+mieux manger de l’aloyau que de savoir qu’il s’appelle le muscle
+psoas. Je n’ai, moi, qu’un mérite. C’est l’œil sec. Tel que
+vous me voyez, je n’ai jamais pleuré. Il faut dire que je n’ai
+jamais été content. Jamais content. Pas même de moi. Je me
+dédaigne. Mais, je soumets ceci aux membres de l’opposition ici
+présents, si Ursus n’est qu’un savant, Gwynplaine est un artiste.
+
+Il renifla de nouveau:
+
+--Grumphll!
+
+Et il reprit:
+
+--Encore Grumphll! c’est une objection. Néanmoins je passe
+outre. Et Gwynplaine, ô messieurs, mesdames! a près de lui un
+autre artiste, c’est ce personnage distingué et velu qui nous
+accompagne, le seigneur Homo, ancien chien sauvage, aujourd’hui
+loup civilisé, et fidèle sujet de sa majesté. Homo est un mime
+d’un talent fondu et supérieur. Soyez attentifs et recueillis.
+Vous allez tout à l’heure voir jouer Homo, ainsi que Gwynplaine,
+et il faut honorer l’art. Cela sied aux grandes nations.
+Êtes-vous des hommes des bois? J’y souscris. En ce cas, _sylvae
+sint consule dignae_. Deux artistes valent bien un consul. Bon.
+Ils viennent de me jeter un trognon de chou. Mais je n’ai pas
+été touché. Cela ne m’empêchera pas de parler. Au contraire.
+Le danger esquivé est bavard. _Garrula pericula_, dit Juvénal.
+Peuple, il y a parmi vous des ivrognes, il y a aussi des
+ivrognesses. C’est très bien. Les hommes sont infects, les
+femmes sont hideuses. Vous avez toutes sortes d’excellentes
+raisons pour vous entasser ici sur ces bancs de cabaret, le
+désœuvrement, la paresse, l’intervalle entre deux vols, le
+porter, l’ale, le stout, le malt, le brandy, le gin, et l’attrait
+d’un sexe pour l’autre sexe. A merveille. Un esprit tourné au
+badinage aurait ici un beau champ. Mais je m’abstiens. Luxure,
+soit. Pourtant il faut que l’orgie ait de la tenue. Vous êtes
+gais, mais bruyants. Vous imitez avec distinction les cris des
+bêtes; mais que diriez-vous si, quand vous parlez d’amour avec
+une lady dans un bouge, je passais mon temps à aboyer après vous?
+Cela vous gênerait. Eh bien, cela nous gêne. Je vous autorise à
+vous taire. L’art est aussi respectable que la débauche. Je
+vous parle un langage honnête.
+
+Il s’apostropha:
+
+--Que la fièvre t’étrangle avec tes sourcils en épis de seigle!
+
+Et il répliqua:
+
+--Honorables messieurs, laissons les épis de seigle tranquilles.
+C’est une impiété de faire violence aux végétables pour leur
+trouver une ressemblance humaine ou animale. En outre, la fièvre
+n’étrangle pas. Fausse métaphore. De grâce, faites silence!
+souffrez qu’on vous le dise, vous manquez un peu de cette majesté
+qui caractérise le vrai gentilhomme anglais! Je constate que,
+parmi vous, ceux qui ont des souliers à travers lesquels passent
+leurs orteils en profitent pour poser leurs pieds sur les épaules
+des spectateurs qui sont devant eux, ce qui expose les dames à
+faire la remarque que les semelles se crèvent toujours au point
+où est la tête des os métatarsiens. Montrez un peu moins vos
+pieds, et montrez un peu plus vos mains. J’aperçois d’ici des
+fripons qui plongent leurs griffes ingénieuses dans les goussets
+de leurs voisins imbéciles. Chers pick-pockets, de la pudeur!
+Boxez le prochain, si vous voulez, ne le dévalisez pas. Vous
+fâcherez moins les gens en leur pochant un œil qu’en leur
+chipant un sou. Endommagez les nez, soit. Le bourgeois tient à
+son argent plus qu’à sa beauté. Du reste, agréez mes sympathies.
+Je n’ai point le pédantisme de blâmer les filous. Le mal existe.
+Chacun l’endure, et chacun le fait. Nul n’est exempt de la
+vermine de ses péchés. Je ne parle que de celle-là.
+N’avons-nous pas tous nos démangeaisons? Dieu se gratte à
+l’endroit du diable. Moi-même j’ai fait des fautes. _Plaudite,
+cives_.
+
+Ursus exécuta un long groan qu’il domina par ces paroles finales:
+
+--Milords et messieurs, je vois que mon discours a eu le bonheur
+de vous déplaire. Je prends congé de vos huées pour un moment.
+Maintenant je vais remettre ma tête, et la représentation va
+commencer.
+
+Il quitta l’accent oratoire pour le ton intime.
+
+--Referme la triveline. Respirons. J’ai été mielleux. J’ai
+bien parlé. Je les ai appelés milords et messieurs. Langage
+velouté, mais inutile. Que dis-tu de toute cette crapule,
+Gwynplaine? Comme on se rend bien compte des maux que
+l’Angleterre a soufferts depuis quarante ans par l’emportement de
+ces esprits aigres et malicieux! Les anciens anglais étaient
+belliqueux, ceux-ci sont mélancoliques et illuminés, et ils se
+font gloire de mépriser les lois et de méconnaître l’autorité
+royale. J’ai fait tout ce que peut faire l’éloquence humaine.
+Je leur ai prodigué des métonymies gracieuses comme la joue en
+fleur d’un adolescent. Sont-ils adoucis? J’en doute.
+Qu’attendre d’un peuple qui mange si extraordinairement, et qui
+se bourre de tabac, au point qu’en ce pays les gens de lettres
+eux-mêmes composent souvent leurs ouvrages avec une pipe à la
+bouche! C’est égal, jouons la pièce.
+
+On entendit glisser sur leur tringle les anneaux de la triveline.
+Le tambourinage des bréhaignes cessa. Ursus décrocha sa
+chiffonie, exécuta son prélude, dit à demi-voix: Hein!
+Gwynplaine, comme c’est mystérieux! puis se bouscula avec le
+loup.
+
+Cependant, en même temps que la chiffonie, il avait ôté du clou
+une perruque très bourrue qu’il avait, et il l’avait jetée sur le
+plancher dans un coin à sa portée.
+
+La représentation de _Chaos vaincu_ eut lieu presque comme à
+l’ordinaire, moins les effets de lumière bleue et les féeries
+d’éclairage. Le loup jouait de bonne foi. Au moment voulu, Dea
+fit son apparition et de sa voix tremblante et divine évoqua
+Gwynplaine. Elle étendit le bras, cherchant cette tête...
+
+Ursus se rua sur la perruque, l’ébouriffa, s’en coiffa, et avança
+doucement, en retenant son souffle, sa tête ainsi hérissée sous
+la main de Dea.
+
+Puis, appelant à lui tout son art et copiant la voix de
+Gwynplaine, il chanta avec un ineffable amour la réponse du
+monstre à l’appel de l’esprit.
+
+L’imitation fut si parfaite que, cette fois encore, les deux
+bréhaignes cherchèrent des yeux Gwynplaine, effrayées de
+l’entendre sans le voir.
+
+Govicum, émerveillé, trépigna, applaudit, battit des mains,
+produisit un vacarme olympien, et rit à lui tout seul comme une
+troupe de dieux. Ce boy, disonsle, déploya un rare talent de
+spectateur.
+
+Fibi et Vinos, automates dont Ursus poussait les ressorts, firent
+le tohu-bohu habituel d’instruments, cuivre et peau d’âne mêlés,
+qui marquait la fin de la représentation et accompagnait le
+départ du public.
+
+Ursus se releva en sueur.
+
+Il dit tout bas à Homo:--Tu comprends qu’il s’agissait de gagner
+du temps. Je crois que nous avons réussi. Je ne m’en suis point
+mal tiré, moi qui avais pourtant le droit d’être assez éperdu.
+Gwynplaine peut encore revenir d’ici à demain. Il était inutile
+de tuer tout de suite Dea. Je t’explique la chose, à toi.
+
+Il ôta la perruque et s’essuya le front.
+
+--Je suis un ventriloque de génie, murmura-t-il. Quel talent
+j’ai eu! J’ai égalé Brabant, l’engastrimythe du roi de France
+François Ier. Dea est convaincue que Gwynplaine est ici.
+
+--Ursus, dit Dea, où est Gwynplaine?
+
+Ursus se retourna, en sursaut.
+
+Dea était restée au fond du théâtre, debout sous la lanterne du
+plafond. Elle était pâle, d’une pâleur d’ombre.
+
+Elle reprit avec un ineffable sourire désespéré:
+
+--Je sais. Il nous a quittés. Il est parti. Je savais bien
+qu’il avait des ailes.
+
+Et, levant vers l’infini ses yeux blancs, elle ajouta:
+
+--A quand moi?
+
+
+
+
+III
+
+COMPLICATIONS
+
+
+Ursus demeura interdit.
+
+Il n’avait pas fait illusion.
+
+Était-ce la faute de sa ventriloquie? Non certes. Il avait
+réussi à tromper Fibi et Vinos, qui avaient des yeux, et non à
+tromper Dea, qui était aveugle. C’est que les prunelles seules
+de Fibi et de Vinos étaient lucides, tandis que, chez Dea,
+c’était le cœur qui voyait.
+
+Il ne put répondre un mot. Et il pensa à part lui: _Bos in
+lingua_. L’homme interdit a un bœuf sur la langue.
+
+Dans les émotions complexes, l’humiliation est le premier
+sentiment qui se fasse jour. Ursus songea:
+
+--J’ai gaspillé mes onomatopées.
+
+Et, comme tout rêveur acculé au pied du mur de l’expédient, il
+s’injuria:
+
+--Chute à plat. J’ai épuisé en pure perte l’harmonie imitative.
+Mais qu’allons-nous devenir maintenant?
+
+Il regarda Dea. Elle se taisait, de plus en plus pâlissante,
+sans faire un mouvement. Son œil perdu restait fixé dans les
+profondeurs.
+
+Un incident vint à propos.
+
+Ursus aperçut dans la cour maître Nicless, sa chandelle en main,
+qui lui faisait signe.
+
+Maître Nicless n’avait point assisté à la fin de l’espèce de
+comédie fantôme jouée par Ursus. Cela tenait à ce qu’on avait
+frappé à la porte de l’inn. Maître Nicless était allé ouvrir.
+Deux fois on avait frappé, ce qui avait fait deux éclipses de
+maître Nicless. Ursus, absorbé par son monologue à cent voix, ne
+s’en était point aperçu.
+
+Sur l’appel muet de maître Nicless, Ursus descendit.
+
+Il s’approcha de l’hôtelier.
+
+Ursus mit un doigt sur sa bouche.
+
+Maître Nicless mit un doigt sur sa bouche.
+
+Tous deux se regardèrent ainsi.
+
+Chacun d’eux semblait dire à l’autre: Causons, mais taisons-nous.
+
+Le tavernier, silencieusement, ouvrit la porte de la salle basse
+de l’inn. Maître Nicless entra, Ursus entra. Il n’y avait
+personne qu’eux deux. La devanture sur la rue, porte et volets,
+était close.
+
+Le tavernier poussa derrière lui la porte de la cour, qui se
+ferma au nez de Govicum curieux.
+
+Maître Nicless posa la chandelle sur une table.
+
+Le dialogue s’engagea. A demi-voix, comme un chuchotement.
+
+--Maître Ursus...
+
+--Maître Nicless?
+
+--J’ai fini par comprendre.
+
+--Bah!
+
+--Vous avez voulu faire croire à la pauvre aveugle que tout était
+ici comme à l’ordinaire.
+
+--Aucune loi ne défend d’être ventriloque.
+
+--Vous avez du talent.
+
+--Non.
+
+--C’est prodigieux à quel point vous faites ce que vous voulez
+faire.
+
+--Je vous dis que non.
+
+--Maintenant j’ai à vous parler.
+
+--Est-ce de la politique?
+
+--Je n’en sais rien.
+
+--C’est que je n’écouterais pas.
+
+--Voici. Pendant que vous faisiez la pièce et le public à vous
+tout seul, on a frappé à la porte de la taverne.
+
+--On a frappé à la porte?
+
+--Oui.
+
+--Je n’aime pas ça.
+
+--Moi non plus.
+
+--Et puis?
+
+--Et puis j’ai ouvert.
+
+--Qui est-ce qui frappait?
+
+--Quelqu’un qui m’a parlé.
+
+--Qu’est-ce qu’il a dit?
+
+--Je l’ai écouté.
+
+--Qu’est-ce que vous avez répondu?
+
+--Rien. Je suis revenu vous voir jouer.
+
+--Et?...
+
+--Et l’on a frappé une seconde fois.
+
+--Qui? le même?
+
+--Non. Un autre.
+
+--Quelqu’un encore qui vous a parlé?
+
+--Quelqu’un qui ne m’a rien dit.
+
+--Je le préfère.
+
+--Moi pas.
+
+--Expliquez-vous, maître Nicless.
+
+--Devinez qui avait parlé la première fois.
+
+--Je n’ai pas le temps d’être Oedipe.
+
+--C’était le maître du circus.
+
+--D’à côté?
+
+--D’à côté.
+
+--Où il y a toute cette musique enragée?
+
+--Enragée.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, maître Ursus, il vous fait des offres.
+
+--Des offres?
+
+--Des offres.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que.
+
+--Vous avez sur moi un avantage, maître Nicless, c’est que vous,
+tout à l’heure, vous avez compris mon énigme, et que moi,
+maintenant, je ne comprends pas la vôtre.
+
+--Le maître du circus m’a chargé de vous dire qu’il avait vu ce
+matin passer le cortège de police, et que lui, le maître du
+circus, voulant vous prouver qu’il est votre ami, il vous offrait
+de vous acheter, moyennant cinquante livres sterling payées
+comptant, votre berlingot, la Green-Box, vos deux chevaux, vos
+trompettes avec les femmes qui y soufflent, votre pièce avec
+l’aveugle qui chante dedans, votre loup, et vous avec.
+
+Ursus eut un hautain sourire.
+
+--Maître de l’inn Tadcaster, vous direz au maître du circus que
+Gwynplaine va revenir.
+
+Le tavernier prit sur une chaise quelque chose qui était dans
+l’obscurité, et se retourna vers Ursus, les deux bras levés,
+laissant pendre de l’une de ses mains un manteau et de l’autre
+une esclavine de cuir, un chapeau de feutre et un capingot.
+
+Et maître Nicless dit:
+
+--L’homme qui a frappé la seconde fois, et qui était un homme de
+police, et qui est entré et sorti sans prononcer une parole, a
+apporté ceci.
+
+Ursus reconnut l’esclavine, le capingot, le chapeau et le manteau
+de Gwynplaine.
+
+
+
+
+IV
+
+MOENIBUS SURDIS CAMPANA MUTA
+
+
+Ursus palpa le feutre du chapeau, le drap du manteau, la serge du
+capingot, le cuir de l’esclavine, ne put douter de cette
+défroque, et d’un geste bref et impératif, sans dire un mot,
+désigna à maître Nicless la porte de l’inn.
+
+Maître Nicless ouvrit.
+
+Ursus se précipita hors de la taverne.
+
+Maître Nicless le suivit des yeux, et vit Ursus courir, autant
+que le lui permettaient ses vieilles jambes, dans la direction
+prise le matin par le wapentake emmenant Gwynplaine. Un quart
+d’heure après, Ursus essoufflé arrivait dans la petite rue où
+était l’arrière-guichet de la geôle de Southwark et où il avait
+passé déjà tant d’heures d’observation.
+
+Cette ruelle n’avait pas besoin de minuit pour être déserte.
+Mais, triste le jour, elle était inquiétante la nuit. Personne
+ne s’y hasardait passé une certaine heure. Il semblait qu’on
+craignît que les deux murs ne se rapprochassent, et qu’on eût
+peur, s’il prenait fantaisie à la prison et au cimetière de
+s’embrasser, d’être écrasé par l’embrassement. Effets nocturnes.
+Les saules tronqués de la ruelle Vauvert à Paris étaient de la
+sorte mal famés. On prétendait que la nuit ces moignons d’arbres
+se changeaient en grosses mains et empoignaient les passants.
+
+D’instinct le peuple de Southwark évitait, nous l’avons dit,
+cette rue entre prison et cimetière. Jadis elle avait été barrée
+la nuit d’une chaîne de fer. Très inutile; car la meilleure
+chaîne pour fermer cette rue, c’était la peur qu’elle faisait.
+
+Ursus y entra résolument.
+
+Quelle idée avait-il? Aucune.
+
+Il venait dans cette rue aux informations. Allait-il frapper à
+la porte de la geôle? Non certes. Cet expédient effroyable et
+vain ne germait pas dans son cerveau. Tenter de s’introduire là
+pour demander un renseignement? Quelle folie! Les prisons
+n’ouvrent pas plus à qui veut entrer qu’à qui veut sortir. Leurs
+gonds ne tournent que sur la loi. Ursus le savait. Que
+venait-il donc faire dans cette rue? Voir. Voir quoi? Rien.
+On ne sait pas. Le possible. Se retrouver en face de la porte
+où Gwynplaine avait disparu, c’était déjà quelque chose.
+Quelquefois le mur le plus noir et le plus bourru parle, et
+d’entre les pierres une lueur sort. Une vague transsudation de
+clarté se dégage parfois d’un entassement fermé et sombre.
+Examiner l’enveloppe d’un fait, c’est être utilement aux écoutes.
+Nous avons tous cet instinct de ne laisser, entre le fait qui
+nous intéresse et nous, que le moins d’épaisseur possible. C’est
+pourquoi Ursus était retourné dans la ruelle où était l’entrée
+basse de la maison de force.
+
+Au moment où il s’engagea dans la ruelle, il entendit un coup de
+cloche, puis un second.
+
+--Tiens, pensa-t-il, serait-ce déjà minuit?
+
+Machinalement, il se mit à compter:
+
+--Trois, quatre, cinq.
+
+Il songea:
+
+--Comme les coups de cette cloche sont espacés! quelle
+lenteur!--Six. Sept.
+
+Et il fit cette remarque:
+
+--Quel son lamentable!--Huit, neuf.--Ah! rien de plus simple.
+Être dans une prison, cela attriste une horloge.--Dix.--Et puis,
+le cimetière est là. Cette cloche sonne l’heure aux vivants et
+l’éternité aux morts.--Onze.--Hélas! sonner une heure à qui
+n’est pas libre, c’est aussi sonner une éternité!--Douze.
+
+Il s’arrêta.
+
+--Oui, c’est minuit.
+
+La cloche sonna un treizième coup.
+
+Ursus tressaillit.
+
+--Treize!
+
+Il y eut un quatorzième coup. Puis un quinzième.
+
+--Qu’est-ce que cela veut dire?
+
+Les coups continuèrent à longs intervalles. Ursus écoutait.
+
+--Ce n’est pas une cloche d’horloge. C’est la cloche Muta.
+Aussi je disais: Comme minuit sonne longtemps! cette cloche ne
+sonne pas, elle tinte. Que se passe-t-il de sinistre?
+
+Toute prison autrefois, comme tout monastère, avait sa cloche
+dite muta, réservée aux occasions mélancoliques. La muta, «la
+muette», était une cloche tintant très bas, qui avait l’air de
+faire son possible pour n’être pas entendue.
+
+Ursus avait regagné l’encoignure commode au guet, d’où il avait
+pu, pendant une grande partie de la journée, épier la prison.
+
+Les tintements se suivaient, à une lugubre distance l’un de
+l’autre.
+
+Un glas fait dans l’espace une vilaine ponctuation. Il marque
+dans les préoccupations de tout le monde des alinéas funèbres.
+Un glas de cloche ressemble à un râle d’homme. Annonce d’agonie.
+Si, dans les maisons, ça et là, aux environs de cette cloche en
+branle, il y a des rêveries éparses et en attente, ce glas les
+coupe en tronçons rigides. La rêverie indécise est une sorte de
+refuge; on ne sait quoi de diffus dans l’angoisse permet à
+quelque espérance de percer; le glas, désolant, précise. Cette
+diffusion, il la supprime, et, dans ce trouble, où l’inquiétude
+tâche de rester en suspens, il détermine des précipités. Un glas
+parle à chacun dans le sens de son chagrin ou de son effroi. Une
+cloche tragique, cela vous regarde. Avertissement. Rien de
+sombre comme un monologue sur lequel tombe cette cadence. Les
+retours égaux indiquent une intention. Qu’est-ce que ce marteau,
+la cloche, forge sur cette enclume, la pensée?
+
+Ursus, confusément, comptait, bien que cela n’eût aucun but, les
+tintements du glas. Se sentant sur un glissement, il faisait
+effort pour ne point ébaucher de conjectures. Les conjectures
+sont un plan incliné où l’on va inutilement trop loin.
+Néanmoins, que signifiait cette cloche?
+
+Il regardait l’obscurité à l’endroit où il savait qu’était la
+porte de la prison.
+
+Tout à coup, à cet endroit même qui faisait une sorte de trou
+noir, il y eut une rougeur. Cette rougeur grandit et devint une
+clarté.
+
+Cette rougeur n’avait rien de vague. Elle eut tout de suite une
+forme et des angles. La porte de la geôle venait de tourner sur
+ses gonds. Cette rougeur en dessinait le cintre et les
+chambranles.
+
+C’était plutôt un entre-bâillement qu’une ouverture. Une prison,
+cela ne s’ouvre pas, cela bâille. D’ennui peut-être.
+
+La porte du guichet donna passage à un homme qui avait une torche
+à la main.
+
+La cloche ne discontinuait pas. Ursus se sentit saisi par deux
+attentes; il se mit en arrêt, l’oreille au glas, l’œil à la
+torche.
+
+Après cet homme, la porte, qui n’était qu’entrebâillée, s’élargit
+tout à fait, et donna issue à deux autres hommes, puis à un
+quatrième. Ce quatrième était le wapentake, visible à la lumière
+de la torche. Il avait au poing son bâton de fer.
+
+A la suite du wapentake, défilèrent, débouchant de dessous le
+guichet, en ordre, deux par deux, avec la rigidité d’une série de
+poteaux qui marcheraient, des hommes silencieux.
+
+Ce cortége nocturne franchissait la porte basse couple par
+couple, comme les bini d’une procession de pénitents, sans
+solution de continuité, avec un soin lugubre de ne faire aucun
+bruit, gravement, presque doucement. Un serpent qui sort d’un
+trou a cette précaution.
+
+La torche faisait saillir les profils et les attitudes. Profils
+farouches, attitudes mornes.
+
+Ursus reconnut tous les visages de police qui, le matin, avaient
+emmené Gwynplaine.
+
+Nul doute. C’étaient les mêmes. Ils reparaissaient.
+
+Évidemment Gwynplaine aussi allait reparaître.
+
+Ils l’avaient amené là; ils le ramenaient.
+
+C’était clair.
+
+La prunelle d’Ursus redoubla de fixité. Mettrait-on Gwynplaine
+en liberté?
+
+La double file des gens de police s’écoulait de la voûte basse
+très lentement, et comme goutte à goutte. La cloche, qui ne
+s’interrompait point, semblait leur marquer le pas. En sortant
+de la prison, le cortège, montrant le dos à Ursus, tournait à
+droite dans le tronçon de la rue opposé à celui où il était
+posté.
+
+Une deuxième torche brilla sous le guichet.
+
+Ceci annonçait la fin du cortège.
+
+Ursus allait voir ce qu’ils emmenaient. Le prisonnier. L’homme.
+
+Ursus allait voir Gwynplaine.
+
+Ce qu’ils emmenaient apparut.
+
+C’était une bière.
+
+Quatre hommes portaient une bière couverte d’un drap noir.
+
+Derrière eux venait un homme ayant une pelle sur l’épaule.
+
+Une troisième torche allumée, tenue par un personnage lisant dans
+un livre, qui devait être un chapelain, fermait le cortège.
+
+La bière prit la file à la suite des gens de police qui avaient
+tourné à droite.
+
+En même temps la tête du cortège s’arrêta.
+
+Ursus entendit le grincement d’une clef.
+
+Vis-à-vis la prison, dans le mur bas qui longeait l’autre côté de
+la rue, une deuxième ouverture de porte s’éclaira par une torche
+qui passa dessous.
+
+Cette porte, sur laquelle on distinguait une tête de mort, était
+la porte du cimetière.
+
+Le wapentake s’engagea dans cette ouverture, puis les hommes,
+puis la deuxième torche après la première; le cortège y décrut
+comme le reptile rentrant; la file entière des gens de police
+pénétra dans cette autre obscurité qui était au delà de cette
+porte, puis la bière, puis l’homme à la pelle, puis le chapelain
+avec sa torche et son livre, et la porte se referma.
+
+Il n’y eut plus rien qu’une lueur au-dessus d’un mur.
+
+On entendit un chuchotement, puis des coups sourds.
+
+C’étaient sans doute le chapelain et le fossoyeur qui jetaient
+sur le cercueil, l’un, des versets de prière, l’autre, des
+pelletées de terre.
+
+Le chuchotement cessa, les coups sourds cessèrent.
+
+Un mouvement se fit, les torches brillèrent, le wapentake
+repassa, tenant haut le weapon, sous la porte rouverte du
+cimetière, le chapelain revint avec son livre, le fossoyeur avec
+sa pelle, le cortège reparut, sans le cercueil, la double file
+d’hommes refit le même trajet entre les deux portes avec la même
+taciturnité et en sens inverse, la porte du cimetière se referma,
+la porte de la prison se rouvrit, la voûte sépulcrale du guichet
+se découpa en lueur, l’obscurité du corridor devint vaguement
+visible, l’épaisse et profonde nuit de la geôle s’offrit au
+regard, et toute cette vision rentra dans toute cette ombre.
+
+Le glas s’éteignit. Le silence vint tout clore, sinistre serrure
+des ténèbres.
+
+De l’apparition évanouie, ce ne fut plus que cela.
+
+Un passage de spectres qui se dissipe.
+
+Des rapprochements qui coïncident logiquement finissent par
+construire quelque chose qui ressemble à l’évidence. A
+Gwynplaine arrêté, au mode silencieux de son arrestation, à ses
+vêtements rapportés par l’homme de police, à ce glas de la prison
+où il avait été conduit, venait s’ajouter, disons mieux,
+s’ajuster cette chose tragique, un cercueil porté en terre.
+
+--Il est mort! cria Ursus.
+
+Il tomba assis sur une borne.
+
+--Mort! Ils l’ont tué! Gwynplaine! mon enfant! mon fils!
+
+Et il éclata en sanglots.
+
+
+
+
+V
+
+LA RAISON D’ÉTAT TRAVAILLE EN PETIT COMME EN GRAND
+
+
+Ursus, il s’en vantait, hélas! n’avait jamais pleuré. Le
+réservoir des pleurs était plein. Une telle plénitude, où s’est
+accumulée goutte à goutte, douleur à douleur, toute une longue
+existence, ne se vide pas en un instant. Ursus sanglota
+longtemps.
+
+La première larme est une ponction. Il pleura sur Gwynplaine,
+sur Dea, sur lui Ursus, sur Homo. Il pleura comme un enfant. Il
+pleura comme un vieillard. Il pleura de tout ce dont il avait
+ri. Il acquitta l’arriéré. Le droit de l’homme aux larmes ne se
+périme pas.
+
+Du reste, le mort qu’on venait de mettre en terre, c’était
+Hardquanonne; mais Ursus n’était pas forcé de le savoir.
+
+Plusieurs heures s’écoulèrent.
+
+Le jour commença à poindre; la pâle nappe du matin s’étala,
+vaguement plissée d’ombre, sur le bowling-green. L’aube vint
+blanchir la façade de l’inn Tadcaster. Maître Nicless ne s’était
+pas couché; car parfois le même fait produit plusieurs insomnies.
+
+Les catastrophes rayonnent en tout sens. Jetez une pierre dans
+l’eau, et comptez les éclaboussures.
+
+Maître Nicless se sentait atteint. C’est fort désagréable, des
+aventures chez vous. Maître Nicless, peu rassuré et entrevoyant
+des complications, méditait. Il regrettait d’avoir reçu chez lui
+«ces gens-là».--S’il avait su!--Ils finiront par lui attirer
+quelque mauvaise affaire. Comment les mettre dehors
+maintenant?--Il avait bail avec Ursus.--Quel bonheur s’il en
+était débarrassé!--Comment s’y prendre pour les chasser?
+
+Brusquement il y eut à la porte de l’inn un de ces frappements
+tumultueux qui, en Angleterre, annoncent «quelqu’un». La gamme
+du frappement correspond à l’échelle de la hiérarchie.
+
+Ce n’était point tout à fait le frappement d’un lord, mais
+c’était le frappement d’un magistrat.
+
+Le tavernier, fort tremblant, entre-bâilla son vasistas.
+
+Il y avait magistrat en effet. Maître Nicless aperçut à sa
+porte, dans le petit jour, un groupe de police, en tête duquel se
+détachaient deux hommes, dont l’un était le justicier-quorum.
+
+Maître Nicless avait vu le matin le justicier-quorum, et il le
+connaissait.
+
+Il ne connaissait pas l’autre homme.
+
+C’était un gentleman gras, au visage couleur cire, en perruque
+mondaine et en cape de voyage.
+
+Maître Nicless avait grand’peur du premier de ces personnages, le
+justicier-quorum. Si maître Nicless eût été de la cour, il eût
+eu plus peur encore du second, car c’était Barkilphedro.
+
+Un des hommes du groupe cogna une seconde fois la porte,
+violemment.
+
+Le tavernier, avec une grosse sueur d’anxiété au front, ouvrit.
+
+Le justicier-quorum, du ton d’un homme qui a charge de police et
+qui est très au fait du personnel des vagabonds, éleva la voix et
+demanda sévèrement:
+
+--Maître Ursus?
+
+L’hôtelier, bonnet bas, répondit:
+
+--Votre honneur, c’est ici.
+
+--Je le sais, dit le justicier.
+
+--Sans doute, votre honneur.
+
+--Qu’il vienne.
+
+--Votre honneur, il n’est pas là.
+
+--Où est-il?
+
+--Je l’ignore.
+
+--Comment?
+
+--Il n’est pas rentré.
+
+--Il est donc sorti de bien bonne heure?
+
+--Non. Mais il est sorti bien tard.
+
+--Ces vagabonds! reprit le justicier.
+
+--Votre honneur, dit doucement maître Nicless. le voilà.
+
+Ursus, en effet, venait de paraître à un détour de mur. Il
+arrivait à l’inn. Il avait passé presque toute la nuit entre la
+geôle où, à midi, il avait vu entrer Gwynplaine, et le cimetière
+où, à minuit, il avait entendu combler une fosse. Il était pâle
+de deux pâleurs, de sa tristesse et du crépuscule.
+
+Le petit jour, qui est de la lueur à l’état de larve, laisse les
+formes, même celles qui se meuvent, mêlées à la diffusion de la
+nuit. Ursus, blême et vague, marchant lentement, ressemblait à
+une figure de songe.
+
+Dans cette distraction farouche que donne l’angoisse, il s’en
+était allé de l’inn tête nue. Il ne s’était pas même aperçu
+qu’il n’avait point de chapeau. Ses quelques cheveux gris
+remuaient au vent. Ses yeux ouverts ne paraissaient pas
+regarder. Souvent, éveillé on est endormi, de même qu’il arrive
+qu’endormi on est éveillé. Ursus avait un air fou.
+
+--Maître Ursus, cria le tavernier, venez. Leurs honneurs
+désirent vous parler.
+
+Maître Nicless, occupé uniquement d’amadouer l’incident, lâcha,
+et en même temps eût voulu retenir ce pluriel, «leurs honneurs»,
+respectueux pour le groupe, mais blessant peut-être pour le chef,
+confondu de la sorte avec ses subordonnés.
+
+Ursus eut le sursaut d’un homme précipité à bas d’un lit où il
+dormirait profondément.
+
+--Qu’est-ce? dit-il.
+
+Et il aperçut la police, et en tête de la police le magistrat.
+
+Nouvelle et rude secousse.
+
+Tout à l’heure le wapentake, maintenant le justicier-quorum.
+L’un semblait le jeter à l’autre. Il y a de vieilles histoires
+d’écueils comme cela.
+
+Le justicier-quorum lui fit signe d’entrer dans la taverne.
+
+Ursus obéit.
+
+Govicum, qui venait de se lever et qui balayait la salle,
+s’arrêta, se rencogna derrière les tables, mit son balai au
+repos, et retint son souffle. Il plongea son poing dans ses
+cheveux et se gratta vaguement, ce qui indique l’attention aux
+événements.
+
+Le justicier-quorum s’assit sur un banc, devant une table;
+Barkilphedro prit une chaise. Ursus et maître Nicless
+demeurèrent debout. Les gens de police, laissés dehors, se
+massèrent devant la porte refermée.
+
+Le justicier-quorum fixa sa prunelle légale sur Ursus, et dit:
+
+--Vous avez un loup.
+
+Ursus répondit:
+
+--Pas tout à fait.
+
+--Vous avez un loup, reprit le justicier, en soulignant «loup»
+d’un accent décisif.
+
+Ursus répondit:
+
+--C’est que...
+
+Et il se tut.
+
+--Délit, repartit le justicier.
+
+Ursus hasarda cette plaidoirie:
+
+--C’est mon domestique.
+
+Le justicier posa sa main à plat sur la table les cinq doigts
+écartés, ce qui est un très beau geste d’autorité.
+
+--Baladin, demain, à pareille heure, vous et votre loup; vous
+aurez quitté l’Angleterre. Sinon, le loup sera saisi, mené au
+greffe, et tué.
+
+Ursus pensa:--Continuation des assassinats.--Mais il ne souffla
+mot et se contenta de trembler de tous ses membres.
+
+--Vous entendez? reprit le justicier.
+
+Ursus adhéra d’un hochement de tête.
+
+Le justicier insista.
+
+--Tué.
+
+Il y eut un silence.
+
+--Étranglé, ou noyé.
+
+Le justicier-quorum regarda Ursus.
+
+--Et vous en prison.
+
+Ursus murmura:
+
+--Mon juge...
+
+--Soyez parti avant demain matin. Sinon, tel est l’ordre.
+
+--Mon juge...
+
+--Quoi?
+
+--Il faut que nous quittions l’Angleterre, lui et moi?
+
+--Oui.
+
+--Aujourd’hui?
+
+--Aujourd’hui.
+
+--Comment faire?
+
+Maître Nicless était heureux. Ce magistrat, qu’il avait redouté,
+venait à son aide. La police se faisait l’auxiliaire de lui,
+Nicless. Elle le délivrait de ces «gens-là». Le moyen qu’il
+cherchait, elle le lui apportait. Cet Ursus qu’il voulait
+congédier, la police le chassait. Force majeure. Rien à
+objecter. Il était ravi. Il intervint:
+
+--Votre honneur, cet homme...
+
+Il désignait Ursus du doigt.
+
+--... Cet homme demande comment faire pour quitter l’Angleterre
+aujourd’hui? Rien de plus simple. Il y a, tous les jours et
+toutes les nuits, aux amarrages de la Tamise, de ce côté-ci du
+pont de Londres comme de l’autre côté, des bateaux qui partent
+pour les pays. On va d’Angleterre en Danemark, en Hollande, en
+Espagne, pas en France, à cause de la guerre, mais partout.
+Cette nuit, plusieurs navires partiront, vers une heure du matin,
+qui est l’heure de la marée. Entre autres, la panse _Vograat_ de
+Rotterdam.
+
+Le justicier-quorum fit un mouvement d’épaule du côté d’Ursus:
+
+--Soit. Partez par le premier bateau venu. Par la _Vograat_.
+
+--Mon juge... fit Ursus.
+
+--Eh bien?
+
+--Mon juge, si je n’avais, comme autrefois, que ma petite baraque
+à roues, cela se pourrait. Elle tiendrait sur un bateau.
+Mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Mais c’est que j’ai la Green-Box, qui est une grande machine
+avec deux chevaux, et, si large que soit un navire, jamais cela
+n’entrera.
+
+--Qu’est-ce que cela me fait? dit le justicier. On tuera le
+loup.
+
+Ursus, frémissant, se sentait manié comme par une main de
+glace.--Les monstres! pensa-t-il. Tuer les gens! c’est leur
+expédient.
+
+Le tavernier sourit, et s’adressa à Ursus.
+
+--Maître Ursus, vous pouvez vendre la Green-Box.
+
+Ursus regarda Nicless.
+
+--Maître Ursus, vous avez offre.
+
+--De qui?
+
+--Offre pour la voiture. Offre pour les deux chevaux. Offre
+pour les deux femmes bréhaignes. Offre...
+
+--De qui? répéta Ursus.
+
+--Du maître du circus voisin.
+
+--C’est juste.
+
+Ursus se souvint.
+
+Maître Nicless se tourna vers le justicier-quorum.
+
+--Votre honneur, le marché peut être conclu aujourd’hui même. Le
+maître du circus d’à côté désire acheter la grande voiture et les
+deux chevaux.
+
+--Le maître de ce circus a raison, dit le justicier, car il va en
+avoir besoin. Une voiture et des chevaux, cela lui sera utile.
+Lui aussi partira aujourd’hui. Les révérends des paroisses de
+Southwark se sont plaints des vacarmes obscènes du
+Tarrinzeau-field. Le shériff a pris des mesures. Ce soir, il
+n’y aura plus une seule baraque de bateleur sur cette place. Fin
+des scandales. L’honorable gentleman qui daigne être ici
+présent...
+
+Le justicier-quorum s’interrompit par un salut à Barkilphedro,
+que Barkilphedro lui rendit.
+
+--... L’honorable gentleman qui daigne être ici présent est
+arrivé cette nuit de Windsor. Il apporte des ordres. Sa majesté
+a dit: II faut nettoyer cela.
+
+Ursus, dans sa longue méditation de toute la nuit, n’avait pas
+été sans se poser quelques questions. Après tout, il n’avait vu
+qu’une bière. Était-il bien sûr que Gwynplaine fut dedans? Il
+pouvait y avoir sur la terre d’autres morts que Gwynplaine. Un
+cercueil qui passe n’est pas un trépassé qui se nomme. A la
+suite de l’arrestation de Gwynplaine, il y avait eu un
+enterrement. Cela ne prouvait rien. _Post hoc, nonpropter
+hoc_,--etc.--Ursus en était revenu à douter. L’espérance brûle
+et luit sur l’angoisse comme le naphte sur l’eau. Cette flamme
+surnageante flotte éternellement sur la douleur humaine. Ursus
+avait fini par se dire: Il est probable que c’est Gwynplaine
+qu’on a enterré, mais ce n’est pas certain. Qui sait?
+Gwynplaine est peut-être encore vivant.
+
+Ursus s’inclina devant le justicier.
+
+--Honorable juge, je partirai. Nous partirons. On partira. Par
+la _Vograat_. Pour Rotterdam. J’obéis. Je vendrai la
+Green-Box, les chevaux, les trompettes, les femmes d’Egypte.
+Mais il y a quelqu’un qui est avec moi, un camarade, et que je ne
+puis laisser derrière moi. Gwynplaine...
+
+--Gwynplaine est mort, dit une voix.
+
+Ursus eut l’impression du froid d’un reptile sur sa peau.
+C’était Barkilphedro qui venait de parler.
+
+La dernière lueur s’évanouissait. Plus de doute. Gwynplaine
+était mort.
+
+Ce personnage devait le savoir. Il était assez sinistre pour
+cela.
+
+Ursus salua.
+
+Maître Nicless était très bon homme en dehors de la lâcheté.
+Mais, effrayé, il était atroce. La suprême férocité, c’est la
+peur.
+
+Il grommela:
+
+--Simplification.
+
+Et il eut, derrière Ursus, ce frottement de mains, particulier
+aux égoïstes, qui signifie: M’en voilà quitte! et qui semble
+fait au-dessus de la cuvette de Ponce-Pilate.
+
+Ursus accablé baissait la tête. La sentence de Gwynplaine était
+exécutée, la mort; et, quant à lui, son arrêt lui était signifié,
+l’exil. Il n’y avait plus qu’à obéir. Il songeait.
+
+Il sentit qu’on lui touchait le coude. C’était l’autre
+personnage, l’acolyte du justicier-quorum. Ursus tressaillit.
+
+La voix qui avait dit: _Gwynplaine est mort_, lui chuchota à
+l’oreille:
+
+--Voici dix livres sterling que vous envoie quelqu’un qui vous
+veut du bien.
+
+Et Barkilphedro posa une petite bourse sur une table devant
+Ursus.
+
+On se rappelle la cassette que Barkilphedro avait emportée.
+
+Dix guinées sur deux mille, c’était tout ce que pouvait faire
+Barkilphedro. En conscience, c’était assez. S’il eût donné
+davantage, il y eût perdu. Il avait pris la peine de faire la
+trouvaille d’un lord, il en commençait l’exploitation, il était
+juste que le premier rendement de la mine lui appartînt. Ceux
+qui verraient là une petitesse seraient dans leur droit, mais
+auraient tort de s’étonner. Barkilphedro aimait l’argent,
+surtout volé. Un envieux contient un avare. Barkilphedro
+n’était pas sans défauts. Commettre des crimes, cela n’empêche
+pas d’avoir des vices. Les tigres ont des poux.
+
+D’ailleurs, c’était l’école de Bacon.
+
+Barkilphedro se tourna vers le justicier-quorum, et lui dit:
+
+--Monsieur, veuillez terminer. Je suis très pressé. Une chaise
+attelée des propres relais de sa majesté m’attend. Il faut que
+je reparte ventre à terre pour Windsor, et que j’y sois avant
+deux heures d’ici. J’ai des comptes à rendre et des ordres à
+prendre.
+
+Le justicier-quorum se leva.
+
+Il alla à la porte qui n’était fermée qu’au pêne, l’ouvrit,
+regarda, sans dire un mot, les gens de police, et il lui jaillit
+de l’index un éclair d’autorité. Tout le groupe entra avec ce
+silence où l’on entrevoit l’approche de quelque chose de sévère.
+
+Maître Nicless, satisfait du dénoûment rapide qui coupait court
+aux complications, charmé d’être hors de cet écheveau brouillé,
+craignit, en voyant ce déploiement d’exempts, qu’on n’appréhendât
+Ursus chez lui. Deux arrestations coup sur coup dans sa maison,
+celle de Gwynplaine, puis celle d’Ursus, cela pouvait nuire à la
+taverne, les buveurs n’aimant point les dérangements de police.
+C’était le cas d’une intervention convenablement suppliante et
+généreuse. Maître Nicless tourna vers le justicier-quorum sa
+face souriante où la confiance était tempérée par le respect:
+
+--Votre honneur, je fais observer à votre honneur que ces
+honorables messieurs les sergents ne sont point indispensables du
+moment que le loup coupable va être emmené hors d’Angleterre, et
+que ce nommé Ursus ne fait point de résistance, et que les ordres
+de votre honneur sont ponctuellement suivis. Votre honneur
+considérera que les actions respectables de la police, si
+nécessaires au bien du royaume, font du tort à un établissement,
+et que ma maison est innocente. Les saltimbanques de la
+Green-Box étant nettoyés, comme dit sa majesté la reine, je ne
+vois plus personne ici de criminel, car je ne suppose pas que la
+fille aveugle et les deux bréhaignes soient délinquantes, et
+j’implorerais votre honneur de daigner abréger son auguste visite
+et de congédier ces dignes messieurs qui viennent d’entrer, car
+ils n’ont rien à faire en ma maison, et si votre honneur me
+permettait de prouver la justesse de mon dire sous la forme d’une
+humble question, je rendrais évidente l’inutilité de la présence
+de ces vénérables messieurs en demandant à votre honneur: Puisque
+le nommé Ursus s’exécute et part, qui peuvent-ils avoir à arrêter
+ici?
+
+--Vous, dit le justicier.
+
+On ne discute pas avec un coup d’épée qui vous perce de part en
+part. Maître Nicless s’affaissa sur n’importe quoi, sur une
+table, sur un banc, sur ce qui se trouva là, altéré.
+
+Le justicier haussa la voix tellement que, s’il y avait des gens
+sur la place, ils pouvaient l’entendre.
+
+--Maître Nicless Plumptre, tavernier de cette taverne, ceci est
+le dernier point à régler. Ce baladin et ce loup sont des
+vagabonds. Ils sont chassés. Mais le plus coupable, c’est vous.
+C’est chez vous, et de votre consentement, que la loi a été
+violée, et vous, homme patenté, investi d’une responsabilité
+publique, vous avez installé le scandale dans votre maison.
+Maître Nicless, votre licence vous est retirée, vous payerez
+l’amende, et vous irez en prison.
+
+Les gens de police entourèrent le tavernier.
+
+Le justicier continua, désignant Govicum:
+
+--Ce garçon, votre complice, est saisi.
+
+Le poignet d’un exempt s’abattit sur le collet de Govicum, qui
+considéra l’exempt avec curiosité. Le boy, pas très effrayé,
+comprenait peu, avait déjà vu plus d’une chose singulière, et se
+demandait si c’était la suite de la comédie.
+
+Le justicier-quorum enfonça son chapeau sur son chef, croisa ses
+deux mains sur son ventre, ce qui est le comble de la majesté, et
+ajouta:
+
+--C’est dit, maître Nicless, vous serez attrait en prison, et mis
+en geôle. Vous et ce boy. Et cette maison, l’inn Tadcaster,
+demeurera fermée, condamnée et close. Pour l’exemple. Sur ce,
+vous allez nous suivre.
+
+
+
+
+LIVRE SEPTIEME
+
+LA TITANE
+
+
+
+
+I
+
+RÉVEIL
+
+
+--Et Dea!
+
+Il sembla à Gwynplaine, regardant poindre le jour à
+Corleone-lodge pendant ces aventures de l’inn Tadcaster, que ce
+cri venait du dehors; ce cri était en lui.
+
+Qui n’a entendu les profondes clameurs de l’âme?
+
+D’ailleurs le jour se levait.
+
+L’aurore est une voix.
+
+A quoi servirait le soleil si ce n’est à réveiller la sombre
+endormie, la conscience?
+
+La lumière et la vertu sont de même espèce.
+
+Que le dieu s’appelle Christ ou qu’il s’appelle Amour, il y a
+toujours une heure où il est oublié, même par le meilleur; nous
+avons tous, même les saints, besoin d’une voix qui nous fasse
+souvenir, et l’aube fait parler en nous l’avertisseur sublime.
+La conscience crie devant le devoir comme le coq chante devant le
+jour.
+
+Le cœur humain, ce chaos, entend le _Fiat lux_.
+
+Gwynplaine--nous continuerons à le nommer ainsi; Clancharlie est
+un lord, Gwynplaine est un homme;--Gwynplaine fut comme
+ressuscité.
+
+Il était temps que l’artère fût liée.
+
+Il y avait en lui une fuite d’honnêteté.
+
+--Et Dea! dit-il.
+
+Et il sentit dans ses veines comme une transfusion généreuse.
+Quelque chose de salubre et de tumultueux se précipitait en lui.
+L’irruption violente des bonnes pensées, c’est un retour au logis
+de quelqu’un qui n’a pas sa clef, et qui force honnêtement son
+propre mur. Il y a escalade, mais du bien. Il y a effraction,
+mais du mal.
+
+--Dea! Dea! Dea! répéta-t-il.
+
+Il s’affirmait à lui-même son propre cœur.
+
+Et il fit cette question à haute voix:
+
+--Où es-tu?
+
+Presque étonné qu’on ne lui répondit pas. Il reprit, regardant
+le plafond et les murs, avec un égarement où la raison revenait:
+
+--Où es-tu? où suis-je?
+
+Et dans cette chambre, dans cette cage, il recommença sa marche
+de bête farouche enfermée.
+
+--Où suis-je? à Windsor. Et toi? à Southwark. Ah! mon Dieu!
+voilà la première fois qu’il y a une distance entre nous. Qui
+donc a creusé cela? moi ici, toi là! Oh! cela n’est pas. Cela
+ne sera pas. Qu’est-ce donc qu’on m’a fait?
+
+Il s’arrêta.
+
+--Qui donc m’a parlé de la reine? est-ce que je connais cela?
+Changé! moi changé! pourquoi? parce que je suis lord. Sais-tu
+ce qui se passe, Dea? tu es lady. C’est étonnant les choses qui
+arrivent. Ah ça! il s’agit de retrouver mon chemin. Est-ce
+qu’on m’aurait perdu? Il y a un homme qui m’a parlé avec un air
+obscur. Je me rappelle les paroles qu’il m’a adressées:--Milord,
+une porte qui s’ouvre ferme une autre porte. Ce qui est derrière
+vous n’est plus.--Autrement dit: Vous êtes un lâche! Cet
+homme-là, le misérable! il me disait cela pendant que je n’étais
+pas encore réveillé. Il abusait de mon premier moment étonné.
+J’étais comme une proie qu’il avait. Où est-il, que je
+l’insulte! Il me parlait avec le sombre sourire du rêve. Ah!
+voici que je redeviens moi! C’est bon. On se trompe si l’on
+croit qu’on fera de lord Clancharlie ce qu’on voudra! Pair
+d’Angleterre, oui, avec une pairesse, qui est Dea. Des
+conditions! est-ce que j’en accepte? La reine? que m’importe
+la reine! je ne l’ai jamais vue. Je ne suis pas lord pour être
+esclave. J’entre libre dans la puissance. Est-ce qu’on se
+figure m’avoir déchaîné pour rien? On m’a démuselé, voilà tout.
+Dea! Ursus! nous sommes ensemble. Ce que vous étiez, je
+l’étais. Ce que je suis, vous l’êtes. Venez! Non. J’y vais!
+Tout de suite. Tout de suite! J’ai déjà trop attendu. Que
+doivent-ils penser de ne pas me voir revenir? Cet argent! quand
+je pense que je leur ai envoyé de l’argent! C’était moi qu’il
+fallait. Je me rappelle, cet homme, il m’a dit que je ne pouvais
+pas sortir d’ici. Nous allons voir. Allons, une voiture! une
+voiture! qu’on attelle. Je veux aller les chercher. Où sont
+les valets? Il doit y avoir des valets, puisqu’il y a un
+seigneur. Je suis le maître ici. C’est ma maison. Et j’en
+tordrai les verrous, et j’en briserai les serrures, et j’en
+enfoncerai les portes à coups de pied. Quelqu’un qui me barre le
+passage, je lui passe mon épée au travers du corps, car j’ai une
+épée maintenant. Je voudrais bien voir qu’on me résistât. J’ai
+une femme, qui est Dea. J’ai un père, qui est Ursus. Ma maison
+est un palais et je le donne à Ursus. Mon nom est un diadème et
+je le donne à Dea. Vite! Tout de suite! Dea, me voici! Ah!
+j’aurai vite enjambé l’intervalle, va!
+
+Et, levant la première portière venue, il sortit de la chambre
+impétueusement.
+
+Il se trouva dans un corridor.
+
+Il alla devant lui.
+
+Un deuxième corridor se présenta.
+
+Toutes les portes étaient ouvertes.
+
+Il se mit à marcher au hasard, de chambre en chambre, de couloir
+en couloir, cherchant la sortie.
+
+
+
+
+II
+
+RESSEMBLANCE D’UN PALAIS AVEC UN BOIS
+
+
+Dans les palais à l’italienne, Corleone-lodge était de cette
+sorte, il y avait très peu de portes. Tout était rideau,
+portière, tapisserie.
+
+Pas de palais à cette époque qui n’eût, à l’intérieur, un
+singulier fouillis de chambres et de corridors où abondait le
+faste; dorures, marbres, boiseries ciselées, soies d’orient; avec
+des recoins pleins de précaution et d’obscurité, d’autres pleins
+de lumière. C’étaient des galetas riches et gais, des réduits
+vernis, luisants, revêtus de faïences de Hollande ou d’azulejos
+de Portugal, des embrasures de hautes fenêtres coupées en
+soupentes, et des cabinets tout en vitres, jolies lanternes
+logeables. Les épaisseurs de mur, évidées, étaient habitables.
+Ça et là, des bonbonnières, qui étaient des garde-robes. Cela
+s’appelait «les petits appartements». C’est là qu’on commettait
+les crimes.
+
+Si l’on avait à tuer le duc de Guise ou à fourvoyer la jolie
+présidente de Sylvecane, ou, plus tard, à étouffer les cris des
+petites qu’amenait Lebel, c’était commode. Logis compliqué,
+inintelligible à un nouveau venu. Lieu des rapts; fond ignoré où
+aboutissaient les disparitions. Dans ces élégantes cavernes les
+princes et les seigneurs déposaient leur butin; le comte de
+Charolais y cachait madame Courchamp, la femme du maître des
+requêtes; M. de Monthulé y cachait la fille de Haudry, le
+fermier de la Croix Saint-Lenfroy; le prince de Conti y cachait
+les deux belles boulangères de l’Ile-Adam; le duc de Buckingham y
+cachait la pauvre Pennywell, etc. Les choses qui
+s’accomplissaient là étaient de celles qui se font, comme dit la
+loi romaine, _vi, clam et precario_, par force, en secret, et
+pour peu de temps. Qui était là y restait selon le bon plaisir
+du maître. C’étaient des oubliettes, dorées. Cela tenait du
+cloître et du sérail. Des escaliers tournaient, montaient,
+descendaient. Une spirale de chambres s’emboîtant vous ramenait
+à votre point de départ. Une galerie s’achevait en oratoire. Un
+confessionnal se greffait sur une alcôve. Les ramifications des
+coraux et les percées des éponges avaient probablement servi de
+modèles aux architectes des «petits appartements» royaux et
+seigneuriaux. Les embranchements étaient inextricables. Des
+portraits pivotant sur des ouvertures offraient des entrées et
+des sorties. C’était machiné. Il le fallait bien; il s’y jouait
+des drames. Les étages de cette ruche allaient des caves aux
+mansardes. Madrépore bizarre incrusté dans tous les palais, à
+commencer par Versailles, et qui était comme l’habitation des
+pygmées dans la demeure des titans. Couloirs, reposoirs, nids,
+alvéoles, cachettes. Toutes sortes de trous où se fourraient les
+petitesses des grands.
+
+Ces lieux, serpentants et murés, éveillaient des idées de jeux,
+d’yeux bandés, de mains à tâtons, de rires contenus,
+colin-maillard, cache-cache; et en même temps faisaient songer
+aux Atrides, aux Plantagenets, aux Médicis, aux sauvages
+chevaliers d’Elz, à Rizzio, à Monaldeschi, aux épées poursuivant
+un fuyard de chambre en chambre.
+
+L’antiquité avait, elle aussi, de mystérieux logis de ce genre,
+où le luxe était approprié aux horreurs. L’échantillon en a été
+conservé sous terre dans certains sépulcres d’Egypte, par exemple
+dans la crypte du roi Psamméticus, découverte par Passalacqua.
+On trouve dans les vieux poètes l’effroi de ces constructions
+suspectes. _Error circumflexus, locus implicitus gyris_.
+
+Gwynplaine était dans les petits appartements de Corleone-lodge.
+
+Il avait la fièvre de partir, d’être dehors, de revoir Dea. Cet
+enchevêtrement de corridors et de cellules, de portes dérobées,
+de portes imprévues, l’arrêtait et le ralentissait. Il eût voulu
+y courir, il était forcé d’y errer. Il croyait n’avoir qu’une
+porte à pousser, il avait un écheveau à débrouiller.
+
+Après une chambre, une autre. Puis des carrefours de salons.
+
+Il ne rencontrait rien de vivant. Il écoutait. Aucun mouvement.
+
+Il lui semblait parfois revenir sur ses pas.
+
+Par moments il croyait voir quelqu’un venir à lui. Ce n’était
+personne. C’était lui, dans une glace, en habit de seigneur.
+
+C’était lui, invraisemblable. Il se reconnaissait, mais pas tout
+de suite.
+
+Il allait, prenant tous les passages qui s’offraient.
+
+Il s’engageait dans des méandres d’architecture intime; là un
+cabinet coquettement peint et sculpté, un peu obscène et très
+discret; là une chapelle équivoque tout écaillée de nacres et
+d’émaux, avec des ivoires faits pour être vus à la loupe, comme
+des dessus de tabatières; là un de ces précieux retraits
+florentins accommodés pour les hypocondries féminines, et qu’on
+appelait dès lors _boudoirs_. Partout, sur les plafonds, sur les
+murs, sur les planchers même, il y avait des figurations
+veloutées ou métalliques d’oiseaux et d’arbres, des végétations
+extravagantes enroulées de perles, des bossages de passementerie,
+des nappes de jais, des guerriers, des reines, des tritonnes
+cuirassées d’un ventre d’hydre. Les biseaux des cristaux taillés
+ajoutaient des effets de prismes à des effets de reflets. Les
+verroteries jouaient les pierreries. On voyait étinceler des
+encoignures sombres. On ne savait si toutes ces facettes
+lumineuses, où des verres d’émeraudes s’amalgamaient à des ors de
+soleil levant et où flottaient des nuées gorge de pigeon, étaient
+des miroirs microscopiques ou des aigues-marines démesurées.
+Magnificence à la fois délicate et énorme. C’était le plus
+mignon des palais, à moins que ce ne fût le plus colossal des
+écrins. Une maison pour Mab ou un bijou pour Géo. Gwynplaine
+cherchait l’issue.
+
+Il ne la trouvait pas. Impossible de s’orienter. Rien de
+capiteux comme l’opulence quand on la voit pour la première fois.
+Mais en outre c’était un labyrinthe. A chaque pas, une
+magnificence lui faisait obstacle. Cela semblait résister à ce
+qu’il s’en allât. Cela avait l’air de ne pas vouloir le lâcher.
+Il était comme dans une glu de merveilles. Il se sentait saisi
+et retenu.
+
+--Quel horrible palais! pensait-il.
+
+Il rôdait dans ce dédale, inquiet, se demandant ce que cela
+voulait dire, s’il était en prison, s’irritant, aspirant à l’air
+libre. Il répétait: Dea! Dea! comme on tient le fil qu’il ne
+faut pas laisser rompre et qui vous fera sortir.
+
+Par moments il appelait.
+
+--Hé! quelqu’un!
+
+Rien ne répondait.
+
+Ces chambres n’en finissaient pas. C’était désert, silencieux,
+splendide, sinistre.
+
+On se figure ainsi les châteaux enchantés.
+
+Des bouches de chaleur cachées entretenaient dans ces corridors
+et dans ces cabinets une température d’été. Le mois de juin
+semblait avoir été pris par quelque magicien et enfermé dans ce
+labyrinthe. Par moments cela sentait bon. On traversait des
+bouffées de parfums comme s’il y avait là des fleurs invisibles.
+On avait chaud. Partout des tapis. On eût pu se promener nu.
+
+Gwynplaine regardait par les fenêtres. L’aspect changeait. Il
+voyait tantôt des jardins, remplis des fraîcheurs du printemps et
+du matin, tantôt de nouvelles façades avec d’autres statues,
+tantôt des patios à l’espagnole, qui sont de petites cours
+quadrangulaires entre de grands bâtiments, dallées, moisies et
+froides; parfois une rivière qui était la Tamise, parfois une
+grosse tour qui était Windsor.
+
+Dehors, de si grand matin, il n’y avait point de passants.
+
+Il s’arrêtait. Il écoutait.
+
+--Oh! je m’en irai, disait-il. Je rejoindrai Dea. On ne me
+gardera pas de force. Malheur à qui voudrait m’empêcher de
+sortir! Qu’est-ce que c’est que cette grande tour-là? S’il y a
+un géant, un dogue d’enfer, une tarasque, pour barrer la porte
+dans ce palais ensorcelé, je l’exterminerai. Une armée, je la
+dévorerais. Dea! Dea!
+
+Tout à coup il entendit un petit bruit, très faible. Cela
+ressemblait à de l’eau qui coule.
+
+Il était dans une galerie étroite, obscure, fermée à quelques pas
+devant lui par un rideau fendu.
+
+Il alla à ce rideau, l’écarta, entra.
+
+Il pénétra dans de l’inattendu.
+
+
+
+
+III
+
+EVE
+
+
+Une salle octogone, voûtée en anse de panier, sans fenêtres,
+éclairée d’un jour d’en haut, toute revêtue, mur, pavage et
+voûte, de marbre fleur de pêcher; au milieu de la salle un
+baldaquin pinacle en marbre drap mortuaire, à colonnes torses,
+dans le style pesant et charmant d’Elisabeth, couvrant d’ombre
+une vasque-baignoire du même marbre noir; au milieu de la vasque
+un fin jaillissement d’eau odorante et tiède remplissant
+doucement et lentement la cuve; c’est là ce qu’il avait devant
+les yeux.
+
+Bain noir fait pour changer la blancheur en resplendissement.
+
+C’était cette eau qu’il avait entendue. Une fuite ménagée dans
+la baignoire à un certain niveau ne la laissait pas déborder. La
+vasque fumait, mais si peu qu’il y avait à peine quelque buée sur
+le marbre. Le grêle jet d’eau était pareil à une souple verge
+d’acier fléchissante au moindre souffle.
+
+Aucun meuble. Si ce n’est, près de la baignoire, une de ces
+chaises-lits à coussins assez longues pour qu’une femme, qui y
+est étendue, puisse avoir à ses pieds son chien, ou son amant;
+d’où _can-al-pie_, dont nous avons fait canapé.
+
+C’était une chaise longue d’Espagne, vu que le bas était en
+argent. Les coussins et le capiton étaient de soie glacée blanc.
+
+De l’autre côté de la baignoire, se dressait, adossée au mur, une
+haute étagère de toilette en argent massif avec tous ses
+ustensiles, ayant à son milieu huit petites glaces de Venise
+ajustées daans un châssis d’argent et figurant une fenêtre.
+
+Dans le pan coupé de muraille le plus voisin du canapé, était
+entaillée une baie carrée qui ressemblait à une lucarne et qui
+était bouchée d’un panneau fait d’une lame d’argent rouge. Ce
+panneau avait des gonds comme un volet. Sur l’argent rouge
+brillait, niellée et dorée, une couronne royale. Au-dessus du
+panneau était suspendu et scellé au mur un timbre qui était en
+vermeil, à moins qu’il ne fût en or.
+
+Vis-à-vis l’entrée de cette salle, en-face de Gwynplaine qui
+s’était arrêté court, le pan coupé de marbre manquait. Il était
+remplacé par une ouverture de même dimension, allant jusqu’à la
+voûte et fermée d’une large et haute toile d’argent.
+
+Cette toile, d’une ténuité féerique, était transparente. On
+voyait au travers.
+
+Au centre de la toile, à l’endroit où est d’ordinaire l’araignée,
+Gwynplaine aperçut une chose formidable, une femme nue.
+
+Nue à la lettre, non. Cette femme était vêtue. Et vêtue de la
+tête aux pieds. Le vêtement était une chemise, très longue,
+comme les robes d’anges dans les tableaux de sainteté, mais si
+fine qu’elle semblait mouillée. De là un à peu près de femme
+nue, plus traître et plus périlleux que la nudité franche.
+L’histoire a enregistré des processions de princesses et de
+grandes dames entre deux files de moines, où, sous prétexte de
+pieds nus et d’humilité, la duchesse de Montpensier se montrait
+ainsi à tout Paris dans une chemise de dentelle. Correctif: un
+cierge à la main.
+
+La toile d’argent, diaphane comme une vitre, était un rideau.
+Elle n’était fixée que du haut, et pouvait se soulever. Elle
+séparait la salle de marbre, qui était une salle de bain, d’une
+chambre, qui était une chambre à coucher. Cette chambre, très
+petite, était une espèce de grotte de miroirs. Partout des
+glaces de Venise, contiguës, ajustées polyédriquement, reliées
+par des baguettes dorées, réfléchissaient le lit qui était au
+centre. Sur ce lit, d’argent comme la toilette et le canapé,
+était couchée la femme. Elle dormait.
+
+Elle dormait la tête renversée, un de ses pieds refoulant ses
+couvertures, comme la succube au-dessus de laquelle le rêve bat
+des ailes.
+
+Son oreiller de guipure était tombé à terre sur le tapis.
+
+Entre sa nudité et le regard il y avait deux obstacles, sa
+chemise et le rideau de gaze d’argent, deux transparences. La
+chambre, plutôt alcôve que chambre, était éclairée avec une sorte
+de retenue par le reflet de la salle de bain. La femme peut-être
+n’avait pas de pudeur, mais la lumière en avait.
+
+Le lit n’avait ni colonnes, ni dais, ni ciel, de sorte que la
+femme, quand elle ouvrait les yeux, pouvait se voir mille fois
+nue dans les miroirs au-dessus de sa tête.
+
+Les draps avaient le désordre d’un sommeil agité. La beauté des
+plis indiquait la finesse de la toile. C’était l’époque où une
+reine, songeant qu’elle serait damnée, se figurait l’enfer ainsi:
+un lit avec de gros draps.
+
+Du reste, cette mode du sommeil nu venait d’Italie, et remontait
+aux romains. _Sub clara nuda lucerna_, dit Horace.
+
+Une robe de chambre en soie singulière, de Chine sans doute, car
+dans les plis on entrevoyait un grand lézard d’or, était jetée
+sur le pied du lit.
+
+Au delà du lit, au fond de l’alcôve, il y avait probablement une
+porte, masquée et marquée par une assez grande glace sur laquelle
+étaient peints des paons et des cygnes. Dans cette chambre faite
+d’ombre tout reluisait. Les espacements entre les cristaux et
+les dorures étaient enduits de cette matière étincelante qu’on
+appelait à Venise «fiel de verre».
+
+Au chevet du lit était fixé un pupitre en argent à tasseaux
+tournants et à flambeaux fixes sur lequel on pouvait voir un
+livre ouvert portant au haut des pages ce titre en grosses
+lettres rouges: _Alcoramus Mahumedis_.
+
+Gwynplaine ne percevait aucun de ces détails. La femme, voilà ce
+qu’il voyait.
+
+Il était à la fois pétrifié et bouleversé; ce qui s’exclut, mais
+ce qui existe.
+
+Cette femme, il la reconnaissait.
+
+Elle avait les yeux fermés et le visage tourné vers lui.
+
+C’était la duchesse.
+
+Elle, cet être mystérieux en qui se mélangeaient tous les
+resplendissements de l’inconnu, celle qui lui avait fait faire
+tant de songes inavouables, celle qui lui avait écrit une si
+étrange lettre! La seule femme au monde dont il pût dire: Elle
+m’a vu, et elle veut de moi! Il avait chassé les songes, il
+avait brûlé la lettre. Il l’avait reléguée, elle; le plus loin
+qu’il avait pu hors de sa rêverie et de sa mémoire; il n’y
+pensait plus; il l’avait oubliée...
+
+Il la revoyait!
+
+Il la revoyait terrible.
+
+La femme nue, c’est la femme armée.
+
+Il ne respirait plus. Il se sentait soulevé comme dans un nimbe,
+et poussé. Il regardait. Cette femme devant lui! Était-ce
+possible?
+
+Au théâtre, duchesse. Ici, néréide, naïade, fée. Toujours
+apparition.
+
+Il essaya de fuir et sentit que cela ne se pouvait pas. Ses
+regards étaient devenus deux chaînes, et l’attachaient à cette
+vision.
+
+Était-ce une fille? Était-ce une vierge? Les deux. Messaline,
+présente peut-être dans l’invisible, devait sourire, et Diane
+devait veiller. Il y avait sur cette beauté la clarté de
+l’inaccessible. Pas de pureté comparable à cette forme chaste et
+altière. Certaines neiges qui n’ont jamais été touchées sont
+reconnaissables. Les blancheurs sacrées de la Yungfrau, cette
+femme les avait. Ce qui se dégageait de ce front inconscient, de
+cette vermeille chevelure éparse, de ces cils abaissés, de ces
+veines bleues vaguement visibles, de ces rondeurs sculpturales
+des seins, des hanches et des genoux modelant les affleurements
+roses de la chemise, c’était la divinité d’un sommeil auguste.
+Cette impudeur se dissolvait en rayonnement. Cette créature
+était nue avec autant de calme que si elle avait droit au cynisme
+divin, elle avait la sécurité d’une olympienne qui se fait fille
+du gouffre, et qui peut dire à l’océan: Père! et elle s’offrait,
+inabordable et superbe, à tout ce qui passe, aux regards, aux
+désirs, aux démences, aux songes, aussi fièrement assoupie sur ce
+lit de boudoir que Vénus dans l’immensité de l’écume.
+
+Elle s’était endormie la nuit et prolongeait son sommeil au grand
+jour; confiance commencée dans les ténèbres et continuée dans la
+lumière.
+
+Gwynplaine frémissait. Il admirait.
+
+Admiration malsaine, et qui intéresse trop.
+
+Il avait peur.
+
+La boîte à surprises du sort ne s’épuise point. Gwynplaine avait
+cru être au bout. Il recommençait. Qu’était-ce que tous ces
+éclairs, s’abattant sur sa tête sans relâche, et enfin,
+foudroiement suprême, lui jetant, à lui, homme frissonnant, une
+déesse endormie? Qu’était-ce que toutes ces ouvertures de ciel
+successives d’où finissait par sortir, désirable et redoutable,
+son rêve? Qu’était-ce que ces complaisances du tentateur inconnu
+lui apportant, l’une après l’autre, ses aspirations vagues, ses
+velléités confuses, jusqu’à ses mauvaises pensées devenues chair
+vivante, et l’accablant sous une enivrante série de réalités
+tirées de l’impossible? Y avait-il conspiration de toute l’ombre
+contre lui, misérable, et qu’allait-il devenir avec tous ces
+sourires de la fortune sinistre autour de lui? Qu’était-ce que
+ce vertige arrangé exprès? Cette femme! là! pourquoi?
+comment? Nulle explication. Pourquoi lui? Pourquoi elle?
+Était-il fait pair d’Angleterre exprès pour cette duchesse? Qui
+les amenait ainsi l’un à l’autre? qui était dupe? qui était
+victime? De qui abusait-on la bonne foi? était-ce Dieu qu’on
+trompait? Toutes ces choses, il ne les précisait pas, il les
+entrevoyait à travers une suite de nuages noirs dans son cerveau.
+Ce logis magique et malveillant, cet étrange palais, tenace comme
+une prison, était-il du complot? Gwynplaine subissait une sorte
+de résorption. Des forces obscures le garrottaient
+mystérieusement. Une gravitation l’enchaînait. Sa volonté,
+soutirée, s’en allait de lui. A quoi se retenir? Il était
+hagard et charmé. Cette fois, il se sentait irrémédiablement
+insensé. La sombre chute à pic dans le précipice d’éblouissement
+continuait.
+
+La femme dormait.
+
+Pour lui, l’état de trouble s’aggravant, ce n’était même plus la
+lady, la duchesse, la dame; c’était la femme.
+
+Les déviations sont dans l’homme à l’état latent. Les vices ont
+dans notre organisme un tracé invisible tout préparé. Même
+innocents, et en apparence purs, nous avons cela en nous. Être
+sans tache, ce n’est pas être sans défaut. L’amour est une loi.
+La volupté est un piège. Il y a l’ivresse, et il y a
+l’ivrognerie. L’ivresse, c’est de vouloir une femme;
+l’ivrognerie, c’est de vouloir la femme.
+
+Gwynplaine, hors de lui, tremblait.
+
+Que faire contre cette rencontre? Pas de flots d’étoffes, pas
+d’ampleurs soyeuses, pas de toilette prolixe et coquette, pas
+d’exagération galante cachant et montrant, pas de nuage. La
+nudité dans sa concision redoutable. Sorte de sommation
+mystérieuse, effrontément édénique. Tout le côté ténébreux de
+l’homme mis en demeure. Ève pire que Satan. L’humain et le
+surhumain amalgamés. Extase inquiétante, aboutissant au triomphe
+brutal de l’instinct sur le devoir. Le contour souverain de la
+beauté est impérieux. Quand il sort de l’idéal et quand il
+daigne être réel, c’est pour l’homme une proximité funeste.
+
+Par instants la duchesse se déplaçait mollement sur le lit, et
+avait les vagues mouvements d’une vapeur dans l’azur, changeant
+d’attitude comme la nuée change de forme. Elle ondulait,
+composant et décomposant des courbes charmantes. Toutes les
+souplesses de l’eau, la femme les a. Comme l’eau, la duchesse
+avait on ne sait quoi d’insaisissable. Chose bizarre à dire,
+elle était là, chair visible, et elle restait chimérique.
+Palpable, elle semblait lointaine. Gwynplaine, effaré et pâle,
+contemplait. Il écoutait ce sein palpiter et croyait entendre
+une respiration de fantôme. Il était attiré, il se débattait.
+Que faire contre elle? que faire contre lui?
+
+Il s’était attendu à tout, excepté à cela. Un gardien féroce en
+travers de la porte, quelque furieux monstre geôlier à combattre,
+voilà sur quoi il avait compté. Il avait prévu Cerbère; il
+trouvait Hébé.
+
+Une femme nue. Une femme endormie.
+
+Quel sombre combat!
+
+Il fermait les paupières. Trop d’aurore dans l’œil est une
+souffrance. Mais, à travers ses paupières fermées, tout de suite
+il la revoyait. Plus ténébreuse, aussi belle.
+
+Prendre la fuite, ce n’est pas facile. Il avait essayé, et
+n’avait pu. Il était enraciné comme on est dans le rêve. Quand
+nous voulons rétrograder, la tentation cloue nos pieds au pavé.
+Avancer reste possible, reculer non. Les invisibles bras de la
+faute sortent de terre et nous tirent dans le glissement.
+
+Une banalité acceptée de tout le monde, c’est que l’émotion
+s’émousse. Rien n’est plus faux. C’est comme si l’on disait
+que, sous de l’acide nitrique tombant goutte à goutte, une plaie
+s’apaise et s’endort, et que l’écartèlement blase Damiens.
+
+La vérité est qu’à chaque redoublement, la sensation est plus
+aiguë.
+
+D’étonnement en étonnement, Gwynplaine était arrivé au paroxysme.
+Ce vase, sa raison, sous cette stupeur nouvelle, débordait. Il
+sentait en lui un éveil effrayant.
+
+De boussole, il n’en avait plus. Une seule certitude était
+devant lui, cette femme. On ne sait quel irrémédiable bonheur
+s’entr’ouvrait, ressemblant à un naufrage. Plus de direction
+possible. Un courant irrésistible, et l’écueil. L’écueil, ce
+n’est pas le rocher, c’est la sirène. Un aimant est au fond de
+l’abîme. S’arracher à cette attraction, Gwynplaine le voulait,
+mais comment faire? Il ne sentait plus de point d’attache. La
+fluctuation humaine est infinie. Un homme peut être désemparé
+comme un navire. L’ancre, c’est la conscience. Chose lugubre,
+la conscience peut casser.
+
+Il n’avait même pas cette ressource:--Je suis défiguré et
+terrible. Elle me repoussera.--Cette femme lui avait écrit
+qu’elle l’aimait.
+
+Il y a dans les crises un instant de porte-à-faux. Quand nous
+débordons sur le mal plus que nous ne nous appuyons sur le bien,
+cette quantité de nous-même qui est en suspens sur la faute finit
+par l’emporter et nous précipite. Ce moment triste était-il venu
+pour Gwynplaine?
+
+Comment échapper?
+
+Ainsi c’était elle! la duchesse! cette femme! Il l’avait
+devant lui, dans cette chambre, dans ce lieu désert, endormie,
+livrée, seule. Elle était à sa discrétion, et il était en son
+pouvoir!
+
+La duchesse!
+
+On a aperçu une étoile au fond des espaces. On l’a admirée.
+Elle est si loin! que craindre d’une étoile fixe? Un jour,--une
+nuit,--on la voit se déplacer. On distingue un frisson de lueur
+autour d’elle. Cet astre, qu’on croyait impassible, remue. Ce
+n’est pas l’étoile, c’est la comète. C’est l’immense incendiaire
+du ciel. L’astre marche, grandit, secoue une chevelure de
+pourpre, devient énorme. C’est de votre côté qu’il se dirige. O
+terreur, il vient à vous! La comète vous connaît, la comète vous
+désire, la comète vous veut. Épouvantable approche céleste. Ce
+qui arrive sur vous, c’est le trop de lumière, qui est
+l’aveuglement; c’est l’excès de vie, qui est la mort. Cette
+avance que vous fait le zénith, vous la refusez. Cette offre
+d’amour du gouffre, vous la rejetez. Vous mettez votre main sur
+vos paupières, vous vous cachez, vous vous dérobez, vous vous
+croyez sauvé. Vous rouvrez les yeux...--L’étoile redoutable est
+là. Elle n’est plus étoile, elle est monde. Monde ignoré.
+Monde de lave et de braise. Dévorant prodige des profondeurs.
+Elle emplit le ciel. Il n’y a plus qu’elle. L’escarboucle du
+fond de l’infini, diamant de loin, de près est fournaise. Vous
+êtes dans sa flamme.
+
+Et vous sentez commencer votre combustion par une chaleur de
+paradis.
+
+
+
+
+IV
+
+SATAN
+
+
+Tout à coup la dormeuse se réveilla. Elle se dressa sur son
+séant avec une majesté brusque et harmonieuse; ses cheveux de
+blonde soie floche se répandirent avec un doux tumulte sur ses
+reins; sa chemise tombante laissa voir son épaule très bas; elle
+toucha de sa main délicate son orteil rose, et regarda quelques
+instants son pied nu, digne d’être adoré par Périclés et copié
+par Phidias; puis elle s’étira et bâilla comme une tigresse au
+soleil levant.
+
+Il est probable que Gwynplaine respirait, comme lorsqu’on retient
+son souffle, avec effort.
+
+--Est-ce qu’il y a là quelqu’un? dit-elle.
+
+Elle dit cela tout en bâillant, et c’était plein de grâce.
+
+Gwynplaine entendit cette voix qu’il ne connaissait pas. Voix de
+charmeuse; accent délicieusement hautain; l’intonation de la
+caresse tempérant l’habitude du commandement.
+
+En même temps, se dressant sur ses genoux, il y a une statue
+antique ainsi agenouillée dans mille plis transparents, elle tira
+à elle la robe de chambre et se jeta à bas du lit, nue et debout,
+le temps de voir passer une flèche, et tout de suite enveloppée.
+En un clin d’œil la robe de soie la couvrit. Les manches, très
+longues, lui cachaient les mains. On ne voyait plus que le bout
+des doigts de ses pieds, blancs avec de petits ongles, comme des
+pieds d’enfant.
+
+Elle s’ôta du dos un flot de cheveux qu’elle rejeta sur sa robe,
+puis elle courut derrière le lit, au fond de l’alcôve, et
+appliqua son oreille au miroir peint qui vraisemblablement
+recouvrait une porte.
+
+Elle frappa contre la glace avec le petit coude que fait l’index
+replié.
+
+--Y a-t-il quelqu’un? Lord David! est-ce que ce serait déjà
+vous? Quelle heure est-il donc? Est-ce toi, Barkilphedro?
+
+Elle se retourna.
+
+--Mais non. Ce n’est pas de ce côté-ci. Est-ce qu’il y a
+quelqu’un dans la chambre de bain? Mais répondez donc! Au fait,
+non, personne ne peut venir par là.
+
+Elle alla au rideau de toile d’argent, l’ouvrit du bout de son
+pied, l’écarta d’un mouvement d’épaule, et entra dans la chambre
+de marbre.
+
+Gwynplaine sentit comme un froid d’agonie. Nul abri. Il était
+trop tard pour fuir. D’ailleurs il n’en avait pas la force. Il
+eût voulu que le pavé se fendît, et tomber sous terre. Aucun
+moyen de ne pas être vu.
+
+Elle le vit.
+
+Elle le regarda, prodigieusement étonnée, mais sans aucun
+tressaillement, avec une nuance de bonheur et de mépris:
+
+--Tiens, dit-elle, Gwynplaine!
+
+Puis, subitement, d’un bond violent, car cette chatte était une
+panthère, elle se jeta à son cou.
+
+Elle lui pressa la tête entre ses bras nus dont les manches, dans
+cet emportement, s’étaient relevées.
+
+Et tout à coup le repoussant, abattant sur les deux épaules de
+Gwynplaine ses petites mains comme des serres, elle debout devant
+lui, lui debout devant elle, elle se mit à le regarder
+étrangement.
+
+Elle regarda, fatale, avec ses yeux d’Aldébaran, rayon visuel
+mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de sidéral. Gwynplaine
+contemplait cette prunelle bleue et cette prunelle noire, éperdu
+sous la double fixité de ce regard de ciel et de ce regard
+d’enfer. Cette femme et cet homme se renvoyaient l’éblouissement
+sinistre. Ils se fascinaient l’un l’autre, lui par la
+difformité, elle par la beauté, tous deux par l’horreur.
+
+Il se taisait, comme sous un poids impossible à soulever. Elle
+s’écria:
+
+--Tu as de l’esprit. Tu es venu. Tu as su que j’avais été
+forcée de partir de Londres. Tu m’as suivie. Tu as bien fait.
+Tu es extraordinaire d’être ici.
+
+Une prise de possession réciproque, cela jette une sorte
+d’éclair. Gwynplaine, confusément averti par une vague crainte
+sauvage et honnête, recula, mais les ongles roses crispés sur son
+épaule le tenaient. Quelque chose d’inexorable s’ébauchait. Il
+était dans l’antre de la femme fauve, homme fauve lui-même.
+
+Elle reprit:
+
+--Anne, cette sotte,--tu sais? la reine,--elle m’a fait venir à
+Windsor sans savoir pourquoi. Quand je suis arrivée, elle était
+enfermée avec son idiot de chancelier. Mais comment as-tu fait
+pour pénétrer jusqu’à moi? Voilà ce que j’appelle être un homme.
+Des obstacles. Il n’y en a pas. On est appelé, on accourt. Tu
+t’es renseigné? Mon nom, la duchesse Josiane, je pense que tu le
+savais. Qui est-ce qui t’a introduit? C’est le mousse sans
+doute. Il est intelligent. Je lui donnerai cent guinées.
+Comment t’y es-tu pris? dis-moi cela. Non, ne me le dis pas.
+Je ne veux pas le savoir. Expliquer rapetisse. Je t’aime mieux
+surprenant. Tu es assez monstrueux pour être merveilleux. Tu
+tombes de l’empyrée, voilà, ou tu montes du troisième dessous, à
+travers la trappe de l’Érèbe. Rien de plus simple, le plafond
+s’est écarté ou le plancher s’est ouvert. Une descente par les
+nuées ou une ascension dans un flamboiement de soufre, c’est
+ainsi que tu arrives. Tu mérites d’entrer comme les dieux.
+C’est dit, tu es mon amant.
+
+Gwynplaine, égaré, écoutait, sentant de plus en plus sa pensée
+osciller. C’était fini. Et impossible de douter. La lettre de
+la nuit, cette femme la confirmait. Lui, Gwynplaine, amant d’une
+duchesse, amant aimé! l’immense orgueil aux mille têtes sombres
+remua dans ce cœur infortuné.
+
+La vanité, force énorme en nous, contre nous.
+
+La duchesse continua:
+
+--Puisque tu es là, c’est que c’est voulu. Je n’en demande pas
+davantage. Il y a quelqu’un en haut, ou en bas, qui nous jette
+l’un à l’autre. Fiançailles du Styx et de l’Aurore. Fiançailles
+effrénées hors de toutes les lois! Le jour où je t’ai vu, j’ai
+dit:--C’est lui. Je le reconnais. C’est le monstre de mes rêves.
+Il sera à moi.--Il faut aider le destin. C’est pourquoi je t’ai
+écrit. Une question, Gwynplaine? crois-tu à la prédestination?
+J’y crois, moi, depuis que j’ai lu le Songe de Scipion dans
+Cicéron. Tiens, je ne remarquais pas. Un habit de gentilhomme.
+Tu t’es habillé en seigneur. Pourquoi pas? Tu es saltimbanque.
+Raison de plus. Un bateleur vaut un lord. D’ailleurs, qu’est-ce
+que les lords? des clowns. Tu as une noble taille, tu es très
+bien fait. C’est inouï que tu sois ici! Quand es-tu arrivé?
+Depuis combien de temps es-tu là? Est-ce que tu m’as vue nue?
+je suis belle, n’est-ce pas? J’allais prendre mon bain. Oh! je
+t’aime. Tu as lu ma lettre! L’as-tu lue toi-même? Te l’a-t-on
+lue? Sais-tu lire? Tu dois être ignorant. Je te fais des
+questions, mais n’y réponds pas. Je n’aime pas ton son de voix.
+Il est doux. Un être incomparable comme toi ne devrait pas
+parler, mais grincer. Tu chantes, c’est harmonieux. Je hais
+cela. C’est la seule chose en toi qui me déplaise. Tout le
+reste est formidable, tout le reste est superbe. Dans l’Inde, tu
+serais dieu. Est-ce que tu es né avec ce rire épouvantable sur
+la face? Non, n’est-ce pas? C’est sans doute une mutilation
+pénale. J’espère bien que tu as commis quelque crime. Viens
+dans mes bras.
+
+Elle se laissa tomber sur le canapé et le fit tomber près d’elle.
+Ils se trouvèrent l’un près de l’autre sans savoir comment. Ce
+qu’elle disait passait sur Gwynplaine comme un grand vent. Il
+percevait à peine le sens de ce tourbillon de mots forcenés.
+Elle avait l’admiration dans les yeux. Elle parlait en tumulte,
+frénétiquement, d’une voix éperdue et tendre. Sa parole était
+une musique, mais Gwynplaine entendait cette musique comme une
+tempête.
+
+Elle appuya de nouveau sur lui son regard fixe.
+
+--Je me sens dégradée près de toi, quel bonheur! Être altesse,
+comme c’est fade! Je suis auguste, rien de plus fatigant.
+Déchoir repose. Je suis si saturée de respect que j’ai besoin de
+mépris. Nous sommes toutes un peu des extravagantes, à commencer
+par Vénus, Cléopâtre, mesdames de Chevreuse et de Longueville, et
+à finir par moi. Je t’afficherai, je le déclare. Voilà une
+amourette qui fera une contusion à la royale famille Stuart dont
+je suis. Ah! je respire! J’ai trouvé l’issue. Je suis hors de
+là majesté. Être déclassée, c’est être délivrée. Tout rompre,
+tout braver, tout faire, tout défaire, c’est vivre. Écoute, je
+t’aime.
+
+Elle s’interrompit, et eut un effrayant sourire.
+
+--Je t’aime non seulement parce que tu es difforme, mais parce
+que tu es vil. J’aime le monstre, et j’aime l’histrion. Un
+amant humilié, bafoué, grotesque, hideux, exposé aux rires sur ce
+pilori qu’on appelle un théâtre, cela a une saveur
+extraordinaire. C’est mordre au fruit de l’abîme. Un amant
+infamant, c’est exquis. Avoir sous la dent la pomme, non du
+paradis, mais de l’enfer, voilà ce qui me tente, j’ai cette faim
+et cette soif, et je suis cette Ève-là. L’Ève du gouffre. Tu es
+probablement, sans le savoir, un démon. Je me suis gardée à un
+masque du songe. Tu es un pantin dont un spectre tient les fils.
+Tu es la vision du grand rire infernal. Tu es le maître que
+j’attendais. Il me fallait un amour comme en ont les Médées et
+les Canidies. J’étais sûre qu’il m’arriverait une de ces
+immenses aventures de la nuit. Tu es ce que je voulais. Je te
+dis là un tas de choses que tu ne dois pas comprendre.
+Gwynplaine, personne ne m’a possédée, je me donne à toi pure
+comme la braise ardente. Tu ne me crois évidemment pas, mais si
+tu savais comme cela m’est égal!
+
+Ses paroles avaient le pêle-mêle de l’éruption. Une piqûre au
+flanc de l’Etna donnerait l’idée de ce jet de flamme.
+
+Gwynplaine balbutia:
+
+--Madame...
+
+Elle lui mit la main sur la bouche.
+
+--Silence! je te contemple. Gwynplaine, je suis l’immaculée
+effrénée. Je suis la vestale bacchante. Aucun homme ne m’a
+connue, et je pourrais être Pythie à Delphes, et avoir sous mon
+talon nu le trépied de bronze où les prêtres, accoudés sur la
+peau de Python, chuchotent des questions au dieu invisible. Mon
+cœur est de pierre, mais il ressemble à ces cailloux mystérieux
+que la mer roule au pied du rocher Huntly Nabb, à l’embouchure de
+la Thees, et dans lesquels, si on les casse, on trouve un
+serpent. Ce serpent, c’est mon amour. Amour tout-puissant, car
+il t’a fait venir. La distance impossible était entre nous.
+J’étais dans Sirius et tu étais dans Allioth. Tu as fait la
+traversée démesurée, et te voilà. C’est bien. Tais-toi.
+Prends-moi.
+
+Elle s’arrêta. Il frissonnait. Elle se remit à sourire.
+
+--Vois-tu, Gwynplaine, rêver, c’est créer. Un souhait est un
+appel. Construire une chimère, c’est provoquer la réalité.
+L’ombre toute-puissante et terrible ne se laisse pas défier.
+Elle nous satisfait. Te voilà. Oserai-je me perdre? oui.
+Oserai-je être ta maîtresse, ta concubine, ton esclave, ta chose?
+avec joie. Gwynplaine, je suis la femme. La femme, c’est de
+l’argile qui désire être fange. J’ai besoin de me mépriser.
+Cela assaisonne l’orgueil. L’alliage de la grandeur, c’est la
+bassesse. Rien ne se combine mieux. Méprise-moi, toi qu’où
+méprise. L’avilissement sous l’avilissement, quelle volupté! la
+fleur double de l’ignominie! je la cueille. Foule-moi aux
+pieds. Tu ne m’en aimeras que mieux. Je le sais, moi. Sais-tu
+pourquoi je t’idolâtre? parce que je te dédaigne. Tu es si
+au-dessous de moi que je te mets sur un autel. Mêler le haut et
+le bas, c’est le chaos, et le chaos me plaît. Tout commence et
+finit par le chaos. Qu’est-ce que le chaos? une immense
+souillure. Et avec cette souillure, Dieu a fait la lumière, et
+avec cet égout, Dieu a fait le monde. Tu ne sais pas à quel
+point je suis perverse. Pétris un astre dans de la boue, ce sera
+moi.
+
+Ainsi parlait cette femme formidable, montrant nu, par sa robe
+défaite, son torse de vierge.
+
+Elle poursuivit:
+
+--Louve pour tous, chienne pour toi. Comme on va s’étonner!
+l’étonnement des imbéciles est doux. Moi, je me comprends.
+Suis-je une déesse? Amphitrite s’est donnée au Cyclope.
+_Fluctivoma Amphitrite._ Suis-je une fée? Urgèle s’est livrée à
+Bugryx, l’androptère aux huit mains palmées. Suis-je une
+princesse? Marie Stuart a eu Rizzio. Trois belles, trois
+monstres. Je suis plus grande qu’elles, car tu es pire qu’eux.
+Gwynplaine, nous sommes faits l’un pour l’autre. Le monstre que
+tu es dehors, je le suis dedans. De là mon amour. Caprice,
+soit. Qu’est-ce que l’ouragan? un caprice. Il y a entre nous
+une affinité sidérale; l’un et l’autre nous sommes de la nuit,
+toi par la face, moi par l’intelligence. A ton tour tu me crées.
+Tu arrives, voilà mon âme dehors. Je ne la connaissais pas.
+Elle est surprenante. Ton approche fait sortir l’hydre de moi,
+déesse. Tu me révèles ma vraie nature. Tu me fais faire la
+découverte de moi-même. Vois comme je te ressemble. Regarde
+dans moi comme dans un miroir. Ton visage, c’est mon âme. Je ne
+savais pas être à ce point terrible. Moi aussi je suis donc un
+monstre! O Gwynplaine, tu me désennuies.
+
+Elle eut un étrange rire d’enfant, s’approcha de son oreille et
+lui dit tout bas:
+
+--Veux-tu voir une femme folle? c’est moi.
+
+Son regard entrait dans Gwynplaine. Un regard est un philtre.
+Sa robe avait des dérangements redoutables. L’extase aveugle et
+bestiale envahissait Gwynplaine. Extase où il y avait de
+l’agonie.
+
+Pendant que cette femme parlait, il sentait comme des
+éclaboussures de feu. Il sentait sourdre l’irréparable. Il
+n’avait pas la force de dire un mot. Elle s’interrompait, elle
+le considérait: O monstre! murmurait-elle. Elle était farouche.
+
+Brusquement, elle lui saisit les mains.
+
+--Gwynplaine, je suis le trône, tu es le tréteau. Mettons-nous
+de plain-pied. Ah! je suis heureuse, me voilà tombée. Je
+voudrais que tout le monde pût savoir à quel point je suis
+abjecte. Ou s’en prosternerait davantage, car plus on abhorre,
+plus on rampe. Ainsi est fait le genre humain. Hostile, mais
+reptile. Dragon, mais ver. Oh! je suis dépravée comme les
+dieux. On ne peut toujours pas m’ôter cela d’être la bâtarde
+d’un roi. J’agis en reine. Qu’était-ce que Rhodope? Une reine
+qui aima Phtèh, l’homme à la tête de crocodile. Elle a bâti en
+son honneur la troisième pyramide. Penthésilée a aimé le
+centaure, qui s’appelle le Sagittaire, et qui est une
+constellation. Et que dis-tu d’Anne d’Autriche? Mazarin
+était-il assez laid! Tu n’es pas laid, toi, tu es difforme. Le
+laid est petit, le difforme est grand. Le laid, c’est la grimace
+du diable derrière le beau. Le difforme est l’envers du sublime.
+C’est l’autre côté. L’Olympe a deux versants; l’un, dans la
+clarté, donne Apollon; l’autre, dans la nuit, donne Polyphème.
+Toi, tu es Titan. Tu serais Béhémoth dans la forêt, Léviathan
+dans l’océan, Typhon dans le cloaque. Tu es suprême. Il y a de
+la foudre dans ta difformité. Ton visage a été dérangé par un
+coup de tonnerre. Ce qui est sur ta face, c’est la torsion
+courroucée du grand poing de flamme. Il t’a pétri et il a passé.
+La vaste colère obscure a, dans un accès de rage, englué ton âme
+sous cette effroyable figure surhumaine. L’enfer est un réchaud
+pénal où chauffe ce fer rouge qu’on appelle la Fatalité; tu es
+marqué de ce fer-là. T’aimer, c’est comprendre le grand. J’ai
+ce triomphe. Être amoureuse d’Apollon, le bel effort! La gloire
+se mesure à l’étonnement. Je t’aime. J’ai rêvé de toi des
+nuits, des nuits, des nuits! C’est ici un palais à moi. Tu
+verras mes jardins. Il y a des sources sous les feuilles, des
+grottes où l’on peut s’embrasser, et de très beaux groupes de
+marbre qui sont du cavalier Bernin. Et des fleurs! Il y en a
+trop. Au printemps, c’est un incendie de roses. T’ai-je dit que
+la reine était ma sœur? Fais de moi ce que tu voudras. Je suis
+faite pour que Jupiter baise mes pieds et pour que Satan me
+crache au visage. As-tu une religion? Moi je suis papiste. Mon
+père Jacques II est mort en France avec un tas de jésuites autour
+de lui. Jamais je n’ai ressenti ce que j’éprouve auprès de toi.
+Oh! je voudrais être le soir avec toi, pendant qu’on ferait de
+la musique, tous deux adossés au même coussin, sous le tendelet
+de pourpre d’une galère d’or, au milieu des douceurs infinies de
+la mer. Insulte-moi. Bats-moi. Paye-moi. Traite-moi comme une
+créature. Je t’adore. Les caresses peuvent rugir. En
+doutez-vous? entrez chez les lions. L’horreur était dans cette
+femme et se combinait avec la grâce. Rien de plus tragique. On
+sentait la griffe, on sentait le velours. C’était l’attaque
+féline, mêlée de retraite. Il y avait du jeu et du meurtre dans
+ce va-et-vient. Elle idolâtrait, insolemment. Le résultat,
+c’était la démence communiquée. Fatal langage, inexprimablement
+violent et doux. Ce qui insultait n’insultait pas. Ce qui
+adorait outrageait. Ce qui souffletait déifiait. Son accent
+imprimait à ses paroles furieuses et amoureuses on ne sait quelle
+grandeur prométhéenne. Les fêtes de la Grande Déesse, chantées
+par Eschyle, donnaient aux femmes cherchant les satyres sous les
+étoiles cette sombre rage épique. Ces paroxysmes compliquaient
+les danses obscures sous les branches de Dodone. Cette femme
+était comme transfigurée, s’il est possible qu’on se transfigure
+du côté opposé au ciel. Ses cheveux avaient des frissons de
+crinière; sa robe se refermait, puis se rouvrait; rien de
+charmant comme ce sein plein de cris sauvages, les rayons de son
+œil bleu se mêlaient aux flamboiements de son œil noir, elle
+était surnaturelle. Gwynplaine, défaillant, se sentait vaincu
+par la pénétration profonde d’une telle approche.
+
+--Je t’aime! cria-t-elle.
+
+Et elle le mordit d’un baiser.
+
+Homère a des nuages qui peut-être allaient devenir nécessaires
+sur Gwynplaine et Josiane comme sur Jupiter et Junon. Pour
+Gwynplaine, être aimé par une femme qui avait un regard et qui le
+voyait, avoir sur sa bouche informe une pression de lèvres
+divines, c’était exquis et fulgurant. Il sentait devant cette
+femme pleine d’énigmes tout s’évanouir en lui. Le souvenir de
+Dea se débattait dans cette ombre avec de petits cris. Il y a un
+bas-relief antique qui représente le sphinx mangeant un amour;
+les ailes du doux être céleste saignent entre ces dents féroces
+et souriantes.
+
+Est-ce que Gwynplaine aimait cette femme? Est-ce que l’homme a,
+comme le globe, deux pôles? Sommes-nous, sur notre axe
+inflexible, la sphère tournante, astre de loin, boue de près, où
+alternent le jour et la nuit? Le cœur a-t-il deux côtés, l’un
+qui aime dans la lumière, l’autre qui aime dans les ténèbres?
+Ici la femme rayon; là la femme cloaque. L’ange est nécessaire.
+Est-ce qu’il serait possible que le démon, lui aussi, fût un
+besoin? Y a-t-il pour l’âme l’aile de chauve-souris? l’heure
+crépusculaire sonne-t-elle fatalement pour tous? la faute
+fait-elle partie intégrante de notre destinée non refusable? le
+mal, dans notre nature, est-il à prendre en bloc, avec le reste?
+est-ce que la faute est une dette à payer? Frémissements
+profonds.
+
+Et une voix pourtant nous dit que c’est un crime d’être faible.
+Ce que Gwynplaine éprouvait était indicible, la chair, la vie,
+l’effroi, la volupté, une ivresse accablée, et toute la quantité
+de honte qu’il y a dans l’orgueil. Est-ce qu’il allait tomber?
+
+Elle répéta:--Je t’aime!
+
+Et, frénétique, elle l’étreignit contre sa poitrine.
+
+Gwynplaine haletait.
+
+Tout à coup, tout près d’eux, une petite sonnerie ferme et claire
+vibra. C’était le timbre scellé dans le mur qui tintait. La
+duchesse tourna la tête, et dit:
+
+--Qu’est-ce qu’elle me veut?
+
+Et brusquement, avec le bruit d’une trappe à ressort, le panneau
+d’argent incrusté d’une couronne royale s’ouvrit.
+
+L’intérieur d’un tour, tapissé de velours bleu prince, apparut
+avec une lettre sur une assiette d’or.
+
+Cette lettre était volumineuse et carrée et posée de façon à
+montrer le cachet, qui était une grande empreinte sur de la cire
+vermeille. Le timbre continuait de sonner.
+
+Le panneau ouvert touchait presque au canapé où tous deux étaient
+assis. La duchesse, penchée et se retenant d’un bras au cou de
+Gwynplaine, étendit l’autre bras, prit la lettre sur l’assiette,
+et repoussa le panneau. Le tour se referma et le timbre se tut.
+
+La duchesse cassa la cire entre ses doigts, défit l’enveloppe, en
+tira deux plis qu’elle contenait, et jeta l’enveloppe à terre aux
+pieds de Gwynplaine.
+
+Le sceau de cire brisé restait déchiffrable, et Gwynplaine put y
+distinguer une couronne royale et au-dessous la lettre A.
+
+L’enveloppe déchirée étalait ses deux côtés, de sorte qu’on
+pouvait en même temps lire la suscription: A sa grâce la duchesse
+Josiane.
+
+Les deux plis qu’avait contenus l’enveloppe étaient un parchemin
+et un vélin. Le parchemin était grand, le vélin était petit.
+Sur le parchemin était empreint un large sceau de chancellerie,
+en cette cire verte dite cire de seigneurie. La duchesse, toute
+palpitante et les yeux noyés d’extase, fit une imperceptible moue
+d’ennui.
+
+--Ah! dit-elle, qu’est-ce qu’elle m’envoie là? Une paperasse!
+Quel trouble-fête que cette femme!
+
+Et, laissant de côté le parchemin, elle entr’ouvrit le vélin.
+
+--C’est de son écriture. C’est de l’écriture de ma sœur. Cela
+me fatigue. Gwynplaine, je t’ai demandé si tu savais lire.
+Sais-tu lire?
+
+Gwynplaine fit de la tête signe que oui.
+
+Elle s’étendit sur le canapé, presque comme une femme couchée,
+cacha soigneusement ses pieds sous sa robe et ses bras sous ses
+manches, avec une pudeur bizarre, tout en laissant voir son sein,
+et, couvrant Gwynplaine d’un regard passionné, elle lui tendit le
+vélin.
+
+--Eh bien, Gwynplaine, tu es à moi. Commence ton service. Mon
+bien-aimé, lis-moi ce que m’écrit la reine.
+
+Gwynplaine prit le vélin, il défit le pli, et, d’une voix où il y
+avait toutes sortes de tremblements, il lut:
+
+«Madame,
+
+«Nous vous envoyons gracieusement la copie ci-jointe d’un
+procès-verbal, certifié et signé par notre serviteur William
+Cowper, lord chancelier de ce royaume d’Angleterre, et duquel il
+résulte cette particularité considérable que le fils légitime de
+lord Linnaeus Clancharlie vient d’être constaté et retrouvé, sous
+le nom de Gwynplaine, dans la bassesse d’une existence ambulante
+et vagabonde et parmi des saltimbanques et bateleurs. Cette
+suppression d’état remonte à son plus bas âge. En conséquence
+des lois du royaume, et en vertu de son droit héréditaire, lord
+Fermain Clancharlie, fils de lord Linnaeus, sera, ce jourd’hui
+même, admis et réintégré dans la chambre des lords. C’est
+pourquoi, voulant vous bien traiter et vous conserver la
+transmission des biens et domaines des lords Clancharlie
+Hunkerville, nous le substituons dans vos bonnes grâces à lord
+David Dirry-Moir. Nous avons fait amener lord Fermain dans votre
+résidence de Corleone-lodge; nous commandons et voulons, comme
+reine et sœur, que notre dit lord Fermain Clancharlie, nommé
+jusqu’à ce jour Gwynplaine, soit votre mari, et vous l’épouserez,
+et c’est notre plaisir royal.»
+
+Pendant que Gwynplaine lisait, avec des intonations qui
+chancelaient presque à chaque mot, la duchesse, soulevée du
+coussin du canapé, écoutait, l’œil fixe. Comme Gwynplaine
+achevait, elle lui arracha la lettre.
+
+--ANNE, REINE, dit-elle, lisant la signature, avec une intonation
+de rêverie.
+
+Puis elle ramassa à terre le parchemin qu’elle avait jeté, et y
+promena son regard. C’était la déclaration des naufragés de la
+_Matutina_, copiée sur un procès-verbal signé du shériff de
+Southwark et du lord-chancelier.
+
+Le procès-verbal lu, elle relut le message de la reine. Puis
+elle dit:
+
+--Soit.
+
+Et, calme, montrant du doigt à Gwynplaine la portière de la
+galerie par où il était entré:
+
+--Sortez, dit-elle.
+
+Gwynplaine, pétrifié, demeura immobile.
+
+Elle reprit, glaciale:
+
+--Puisque vous êtes mon mari, sortez.
+
+Gwynplaine, sans parole, les yeux baissés comme un coupable, ne
+bougeait pas. Elle ajouta:
+
+--Vous n’avez pas le droit d’être ici. C’est la place de mon
+amant.
+
+Gwynplaine était comme cloué.
+
+--Bien, dit-elle. Ce sera moi, je m’en vais. Ah! vous êtes mon
+mari! Rien de mieux. Je vous hais.
+
+Et se levant, jetant à on ne sait qui dans l’espace un hautain
+geste d’adieu, elle sortit.
+
+La portière de la galerie se referma sur elle.
+
+
+
+
+V
+
+ON SE RECONNAIT, MAIS ON NE SE CONNAIT PAS
+
+
+Gwynplaine demeura seul.
+
+Seul en présence de cette baignoire tiède et de ce lit défait.
+
+La pulvérisation des idées était en lui à son comble. Ce qu’il
+pensait ne ressemblait pas à de la pensée. C’était une
+diffusion, une dispersion, l’angoisse d’être dans
+l’incompréhensible. Il avait en lui quelque chose comme le
+sauve-qui-peut d’un rêve.
+
+L’entrée dans les mondes inconnus n’est pas une chose simple.
+
+A partir de la lettre de la duchesse, apportée par le mousse, une
+série d’heures surprenantes avait commencé pour Gwynplaine, de
+moins en moins intelligibles. Jusqu’à cet instant il était dans
+le songe, mais il y voyait clair. Maintenant il y tâtonnait.
+
+Il ne pensait pas. Il ne songeait même plus. Il subissait.
+
+Il restait assis sur le canapé, à l’endroit où la duchesse
+l’avait laissé.
+
+Tout à coup il y eut dans cette ombre un bruit de pas. C’était
+un pas d’homme. Ce pas venait du côté opposé à la galerie par où
+était sortie la duchesse. Il approchait, et on l’entendait
+sourdement, mais nettement. Gwynplaine, quelle que fût son
+absorption, prêta l’oreille.
+
+Subitement, au delà du rideau de toile d’argent que la duchesse
+avait laissé entr’ouvert, derrière le lit, la porte qu’il était
+aisé de soupçonner sous la glace peinte s’ouvrit toute grande, et
+une voix mâle et joyeuse, chantant à pleine gorge, jeta dans la
+chambre aux miroirs ce refrain d’une vieille chanson française:
+
+ Trois petits gorets sur leur fumier
+ Juraient comme des porteurs de chaise.
+
+Un homme entra.
+
+Cet homme avait l’épée au côté et à la main un chapeau à plumes
+avec ganse et cocarde, et était vêtu d’un magnifique habit de
+mer, galonné.
+
+Gwynplaine se dressa, comme si un ressort le mettait debout.
+
+Il reconnut cet homme et cet homme le reconnut.
+
+De leurs deux bouches stupéfaites s’échappa en même temps ce
+double cri:
+
+--Gwynplaine!
+
+--Tom-Jim-Jack!
+
+L’homme au chapeau à plumes marcha sur Gwynplaine, qui croisa les
+bras.
+
+--Comment es-tu ici, Gwynplaine?
+
+--Et toi, Tom-Jim-Jack, comment y viens-tu?
+
+--Ah! je comprends. Josiane! un caprice. Un saltimbanque qui
+est un monstre, c’est trop beau pour qu’on y résiste. Tu t’es
+déguisé pour venir ici, Gwynplaine.
+
+--Et toi aussi, Tom-Jim-Jack.
+
+--Gwynplaine, que signifie cet habit de seigneur?
+
+--Tom-Jim-Jack, que signifie cet habit d’officier?
+
+--Gwynplaine, je ne réponds pas aux questions.
+
+--Ni moi, Tom-Jim-Jack.
+
+--Gwynplaine, je ne m’appelle pas Tom-Jim-Jack.
+
+--Tom-Jim-Jack, je ne m’appelle pas Gwynplaine.
+
+--Gwynplaine, je suis ici chez moi.
+
+--Je suis ici chez moi, Tom-Jim-Jack.
+
+--Je te défends de me faire écho. Tu as l’ironie, mais j’ai ma
+canne. Trêve à tes parodies, misérable drôle.
+
+Gwynplaine devint pâle.
+
+--Drôle toi-même! et tu me rendras raison de cette insulte.
+
+--Dans ta baraque, tant que tu voudras. A coups de poing.
+
+--Ici, et à coups d’épée.
+
+--L’ami Gwynplaine, l’épée est affaire de gentilshommes. Je ne
+me bats qu’avec mes pareils. Nous sommes égaux devant le poing,
+inégaux devant l’épée. A l’inn Tadcaster, Tom-Jim-Jack peut
+boxer Gwynplaine. A Windsor, c’est différent. Apprends ceci: je
+suis contre-amiral.
+
+--Et moi, je suis pair d’Angleterre.
+
+L’homme en qui Gwynplaine voyait Tom-Jim-Jack éclata de rire.
+
+--Pourquoi pas roi? Au fait, tu as raison. Un histrion est tous
+ses rôles. Dis-moi que tu es Theseus, duc d’Athènes.
+
+--Je suis pair d’Angleterre, et nous nous battrons.
+
+--Gwynplaine, ceci devient long. Ne joue pas avec quelqu’un qui
+peut te faire fouetter. Je m’appelle lord David Dirry-Moir.
+
+--Et moi, je m’appelle lord Clancharlie.
+
+Lord David eut un second éclat de rire.
+
+--Bien trouvé. Gwynplaine est lord Clancharlie. C’est en effet
+le nom qu’il faut avoir pour posséder Josiane. Écoute, je te
+pardonne. Et sais-tu pourquoi? C’est que nous sommes les deux
+amants.
+
+La portière de la galerie s’écarta, et une voix dit:
+
+--Vous êtes les deux maris, messeigneurs.
+
+Tous deux se retournèrent.
+
+--Barkilphedro! s’écria lord David.
+
+C’était Barkilphedro, en effet.
+
+Il saluait profondément les deux lords avec un sourire.
+
+Derrière lui, à quelques pas, on apercevait un gentilhomme au
+visage respectueux et sévère qui avait une baguette noire à la
+main.
+
+Ce gentilhomme s’avança, fit trois révérences à Gwynplaine, et
+lui dit:
+
+--Milord, je suis l’huissier de la verge noire. Je viens
+chercher votre seigneurie, conformément aux ordres de sa majesté.
+
+
+
+
+LIVRE HUITIEME
+
+LE CAPITOLE ET SON VOISINAGE
+
+
+
+
+I
+
+DISSECTION DES CHOSES MAJESTUEUSES
+
+
+La redoutable ascension qui, depuis tant d’heures déjà, variait
+ses éblouissements sur Gwynplaine, et qui l’avait emporté à
+Windsor, le remporta à Londres.
+
+Les réalités visionnaires se succédèrent devant lui, sans
+solution de continuité.
+
+Nul moyen de s’y soustraire. Quand une le quittait, l’autre le
+reprenait.
+
+Il n’avait pas le temps de respirer.
+
+Qui a vu un jongleur a vu le sort. Ces projectiles tombant,
+montant et retombant, ce sont les hommes dans la main du destin.
+
+Projectiles et jouets.
+
+Le soir de ce même jour, Gwynplaine était dans un lieu
+extraordinaire.
+
+Il était assis sur un banc fleurdelysé. Il avait par-dessus ses
+habits de soie une robe de velours écarlate doublée de taffetas
+blanc avec rochet d’hermine, et aux épaules deux bandes d’hermine
+bordées d’or.
+
+Il avait autour de lui des hommes de tout âge, jeunes et vieux,
+assis comme lui sur les fleurs de lys et comme lui vêtus
+d’hermine et de pourpre.
+
+Devant lui, il apercevait d’autres hommes, à genoux. Ces hommes
+avaient des robes de soie noire. Quelques-uns de ces hommes
+agenouillés écrivaient.
+
+En face de lui, à quelque distance, il apercevait des marches,
+une estrade, un dais, un large écusspn étincelant entre un lion
+et une licorne, et, sous ce dais, sur cette estrade, au haut de
+ces marches, adossé à cet écusson, un fauteuil doré et couronné.
+C’était un trône.
+
+Le trône de la Grande Bretagne.
+
+Gwynplaine était, pair lui-même, dans la chambre des pairs
+d’Angleterre.
+
+De quelle façon avait eu lieu cette introduction de Gwynplaine à
+la chambre des lords? Disons-le.
+
+Toute la journée, depuis le matin jusqu’au soir, depuis Windsor
+jusqu’à Londres, depuis Corleone-lodge jusqu’à Westminster-hall,
+avait été une montée d’échelon en échelon. A chaque échelon
+nouvel étourdissement.
+
+Il avait été emmené de Windsor dans les voitures de la reine,
+avec l’escorte due à un pair. La garde qui honore ressemble
+beaucoup à la garde qui garde.
+
+Ce jour-là, les riverains de la route de Windsor à Londres virent
+galoper une cavalcade de gentilshommes pensionnaires de sa
+majesté accompagnant deux chaises menées grand train en poste
+royale. Dans la première était assis l’huissier de la verge
+noire, sa baguette à la main. Dans la seconde on distinguait un
+large chapeau à plumes blanches couvrant d’ombre un visage qu’on
+ne voyait pas. Qui est-ce qui passait là? était-ce un prince?
+était-ce un prisonnier?
+
+C’était Gwynplaine.
+
+Cela avait l’air de quelqu’un qu’on mène à la tour de Londres, à
+moins que ce ne fût quelqu’un qu’on menât à la chambre des pairs.
+
+La reine avait bien fait les choses. Comme il s’agissait du
+futur mari de sa sœur, elle avait donné une escorte de son
+propre service.
+
+L’officier de l’huissier de la verge noire était à cheval en tête
+du cortège.
+
+L’huissier de la verge noire avait dans sa chaise, sur un
+strapontin, un coussin de drap d’argent. Sur ce coussin était
+posé un portefeuille noir timbré d’une couronne royale.
+
+A Brentford, dernier relais avant Londres, les deux chaises et
+l’escorte firent halte.
+
+Un carrosse d’écaillé attelé de quatre chevaux attendait, avec
+quatre laquais derrière, deux postillons devant, et un cocher en
+perruque. Roues, marchepieds, soupentes, timon, tout le train de
+ce carrosse était doré. Les chevaux étaient harnachés d’argent.
+
+Ce coche de gala était d’un dessin allier et surprenant, et eût
+magnifiquement figuré parmi les cinquante et un carrosses
+célèbres, dont Roubo nous a laissé les portraits.
+
+L’huissier de la verge noire mit pied à terre, ainsi que son
+officier.
+
+L’officier de l’huissier retira du strapontin de la chaise de
+poste le coussin de drap d’argent sur lequel était le
+portefeuille à couronne, le prit sur ses deux mains, et se tint
+debout derrière l’huissier.
+
+L’huissier de la verge noire ouvrit la portière du carrosse, qui
+était vide, puis la portière de la chaise où était Gwynplaine,
+et, baissant les yeux, invita respectueusement Gwynplaine à
+prendre place dans le carrosse.
+
+Gwynplaine descendit de la chaise et monta dans le carrosse.
+
+L’huissier portant la verge et l’officier portant le coussin y
+entrèrent après lui, et y occupèrent la banquette basse destinée
+aux pages dans les anciens coches de cérémonie.
+
+Le carrosse était tendu à l’intérieur de satin blanc garni
+d’entoilage de Binche avec crêtes et glands d’argent. Le plafond
+était armorié.
+
+Les postillons des deux chaises qu’on venait de quitter étaient
+vêtus du hoqueton royal. Le cocher, les postillons et les
+laquais du carrosse où l’on entrait avaient une autre livrée,
+très magnifique.
+
+Gwynplaine, à travers le somnambulisme où il était comme anéanti,
+remarqua cette fastueuse valetaille et demanda à l’huissier de la
+verge noire:
+
+--Quelle est cette livrée?
+
+L’huissier de la verge noire répondit:
+
+--La vôtre, milord.
+
+Ce jour-là, la chambre des lords devait siéger le soir. _Curia
+erat serena_, disent les vieux procès-verbaux. En Angleterre, la
+vie parlementaire est volontiers une vie nocturne. On sait qu’il
+arriva une fois à Sheridan de commencer à minuit un discours et
+de le terminer au lever du soleil.
+
+Les deux chaises de poste retournèrent à vide à Windsor; le
+carrosse où était Gwynplaine se dirigea vers Londres.
+
+Le carrosse d’écaillé à quatre chevaux alla au pas de Brentford à
+Londres. La dignité de la perruque du cocher l’exigeait.
+
+Sous la figure de ce cocher solennel, le cérémonial prenait
+possession de Gwynplaine.
+
+Ces retards, du reste, étaient, selon toute apparence, calculés.
+On en verra plus loin le motif probable.
+
+Il n’était pas encore nuit, mais il s’en fallait de peu, quand le
+carrosse d’écaillé s’arrêta devant la King’s Gate, lourde porte
+surbaissée entre deux tourelles qui communiquait de White-Hall à
+Westminster.
+
+La cavalcade des gentilshommes pensionnaires fit groupe autour du
+carrosse.
+
+Un des valets de pied de l’arrière sauta sur le pavé, et ouvrit
+la portière.
+
+L’huissier de la verge noire, suivi de son officier portant le
+coussin, sortit du carrosse, et dit à Gwynplaine:
+
+--Milord, daignez descendre. Que votre seigneurie garde son
+chapeau sur sa tête.
+
+Gwynplaine était vêtu, sous son manteau de voyage, de l’habit de
+soie qu’il n’avait pas quitté depuis la veille. Il n’avait pas
+d’épée.
+
+Il laissa son manteau dans le carrosse.
+
+Sous la voûte carrossière de la King’s Gate, il y avait une porte
+latérale petite et exhaussée de quelques degrés.
+
+Dans les choses d’apparat, le respect est de précéder.
+
+L’huissier de la verge noire, ayant derrière lui son officier,
+marchait devant.
+
+Gwynplaine suivait.
+
+Ils montèrent le degré, et entrèrent sous la porte latérale.
+
+Quelques instants après, ils étaient dans une chambre ronde et
+large avec pilier au centre, un bas de tourelle, salle de
+rez-de-chaussée, éclairée d’ogives étroites comme des lancettes
+d’abside, et qui devait être obscure même en plein midi. Peu de
+lumière fait parfois partie de la solennité. L’obscur est
+majestueux.
+
+Dans cette chambre treize hommes se tenaient debout. Trois en
+avant, six au deuxième rang, quatre en arrière.
+
+Des trois premiers un avait une cotte de velours incarnat, et les
+deux autres des cottes vermeilles aussi, mais de satin. Tous
+trois avaient les armes d’Angleterre brodées sur l’épaule.
+
+Les six du second rang étaient vêtus de vestes dalmatiques en
+moire blanche, chacun avec un blason différent sur la poitrine.
+
+Les quatre derniers, tous en moire noire, étaient distincts les
+uns des autres, le premier par une cape bleue, le deuxième par un
+saint Georges écarlate sur l’estomac, le troisième par deux croix
+cramoisies brodées sur sa poitrine et sur son dos, le quatrième
+par un collet de fourrure noire appelée peau de sabelline. Tous
+étaient en perruque, nu-tête, et avaient l’épée au côté.
+
+On distinguait à peine leurs visages dans la pénombre. Eux ne
+pouvaient voir la figure de Gwynplaine.
+
+L’huissier de la verge noire éleva sa baguette et dit:
+
+--Milord Fermain Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville,
+moi huissier de la verge noire, premier officier de la chambre de
+présence, je remets votre seigneurie à Jarretière, roi d’armes
+d’Angleterre.
+
+Le personnage à cotte de velours, laissant les autres derrière
+lui, salua Gwynplaine jusqu’à terre et dit:
+
+--Milord Fermain Clancharlie, je suis Jarretière, premier roi
+d’armes d’Angleterre. Je suis l’officier créé et couronné par sa
+grâce le duc de Norfolk, comte-maréchal héréditaire. J’ai juré
+obéissance au roi, aux pairs et aux chevaliers de la Jarretière.
+Le jour de mon couronnement, où le comte-maréchal d’Angleterre
+m’a versé un gobelet de vin sur la tête, j’ai solennellement
+promis d’être officieux à la noblesse, d’éviter la compagnie des
+personnes de mauvaise réputation, d’excuser plutôt que de blâmer
+les gens de qualité, et d’assister les veuves et les vierges.
+C’est moi qui ai charge de régler les cérémonies de l’enterrement
+des pairs et qui ai le soin et la garde de leurs armoiries. Je
+me mets aux ordres de votre seigneurie.
+
+Le premier des deux autres en cottes de satin fit une révérence,
+et dit:
+
+--Milord, je suis Clarence, deuxième roi d’armes d’Angleterre.
+Je suis l’officier qui règle l’enterrement des nobles au-dessous
+des pairs. Je me mets aux ordres de votre seigneurie.
+
+L’autre homme à cotte de satin salua, et dit:
+
+--Milord, je suis Norroy, troisième roi d’armes d’Angleterre. Je
+me mets aux ordres de votre seigneurie.
+
+Les six du second rang, immobiles et sans saluer, firent un pas.
+
+Le premier à la droite de Gwynplaine, dit:
+
+--Milord, nous sommes les six ducs d’armes d’Angleterre. Je suis
+ York.
+
+Puis chacun des hérauts ou ducs d’armes prit la parole à son
+tour, et se nomma.
+
+--Je suis Lancastre.
+
+--Je suis Richmond.
+
+--Je suis Chester.
+
+--Je suis Somerset.
+
+--Je suis Windsor.
+
+Les blasons qu’ils avaient sur la poitrine étaient ceux des
+comtés et des villes dont ils portaient les noms.
+
+Les quatre qui étaient habillés de noir, derrière les hérauts,
+gardaient le silence.
+
+Le roi d’armes Jarretière les montra du doigt à Gwynplaine et
+dit:
+
+--Milord, voici les quatre poursuivants d’armes.--Manteau-Bleu.
+
+L’homme à la cape bleue salua de la tête.
+
+--Dragon-Rouge.
+
+L’homme au saint Georges salua.
+
+--Rouge-Croix.
+
+L’homme aux croix écarlates salua.
+
+--Porte-coulisse.
+
+L’homme à la fourrure de sabelline salua.
+
+Sur un signe du roi d’armes, le premier des poursuivants,
+Manteau-Bleu, s’avança, et prit des mains de l’officier de
+l’huissier le coussin de drap d’argent et le portefeuille à
+couronne.
+
+Et le roi d’armes dit à l’huissier de la verge noire:
+
+--Ainsi soit. Je donne à votre honneur réception de sa
+seigneurie.
+
+Ces pratiques d’étiquette et d’autres qui vont suivre étaient le
+vieux cérémonial antérieur à Henri VIII, qu’Anne essaya, pendant
+un temps, de faire revivre. Rien de tout cela ne se fait plus
+aujourd’hui. Pourtant la chambre des lords se croit immuable; et
+si l’immémorial existe quelque part, c’est là.
+
+Elle change toutefois. _E pur si muove._
+
+Qu’est devenu, par exemple, le _may pole_, ce mât de mai que la
+ville de Londres plantait sur le passage des pairs allant au
+parlement? Le dernier qui ait fait figure a été arboré en 1713.
+Depuis, le «may pole» a disparu. Désuétude.
+
+L’apparence, c’est l’immobilité; la réalité, c’est le changement.
+Ainsi prenez ce titre, Albemarle. Il semble éternel. Sous ce
+titre ont passé six familles, Odo, Mandeville, Béthune,
+Plantagenet, Beauchamp, Monk. Sous ce titre, Leicester, se sont
+succédé cinq noms différents, Beaumont, Brewose, Dudley, Sidney,
+Coke. Sous Lincoln, six. Sous Pembroke, sept, etc. Les
+familles changent sous les titres qui ne bougent pas.
+L’historien superficiel croit à l’immuabilité. Au fond, nulle
+durée. L’homme ne peut être que flot. L’onde, c’est l’humanité.
+
+Les aristocraties ont pour orgueil ce que les femmes ont pour
+humiliation, vieillir; mais femmes et aristocraties ont la même
+illusion, se conserver.
+
+Il est probable que la chambre des lords ne se reconnaîtra point
+dans ce qu’on vient de lire et dans ce qu’on va lire, un peu
+comme la jolie femme d’autrefois qui ne veut pas avoir de rides.
+Le miroir est un vieil accusé; il en prend son parti.
+
+Faire ressemblant, c’est là tout le devoir de l’historien.
+
+Le roi d’armes s’adressa à Gwynplaine.
+
+--Veuillez me suivre, milord.
+
+Il ajouta:
+
+--On vous saluera. Votre seigneurie soulèvera seulement le bord
+de son chapeau.
+
+Et l’on se dirigea en cortège vers une porte qui était au fond de
+la salle ronde.
+
+L’huissier de la verge noire ouvrait la marche.
+
+Puis Manteau-Bleu, portant le coussin; puis le roi d’armes;
+derrière le roi d’armes était Gwynplaine, le chapeau sur la tête.
+
+Les autres rois d’armes, hérauts, poursuivants, restèrent dans la
+salle ronde.
+
+Gwynplaine, précédé de l’huissier de la verge noire et sous la
+conduite du roi d’armes, suivit de salle en salle un itinéraire
+qu’il serait impossible de retrouver aujourd’hui, le vieux logis
+du parlement d’Angleterre ayant été démoli.
+
+Il traversa entre autres cette gothique chambre d’état où avait
+eu lieu la rencontre suprême de Jacques II et de Monmouth, et qui
+avait vu l’agenouillement inutile du neveu lâche devant l’oncle
+féroce. Autour de cette chambre étaient rangés sur le mur, par
+ordre de dates, avec leurs noms et leurs blasons, neuf portraits
+en pied d’anciens pairs: lord Nansladron, 1305. Lord Baliol,
+1306. Lord Benestede, 1314. Lord Cantilupe, 1356. Lord
+Montbegon, 1357. Lord Tibotot, 1372. Lord Zouch of Codnor,
+1615. Lord Bella-Aqua, sans date. Lord Harren and Surrey, comte
+de Blois, sans date.
+
+La nuit étant venue, il y avait des lampes de distance en
+distance dans les galeries. Des lustres de cuivre à chandelles
+de cire étaient allumés dans les salles, éclairées à peu près
+comme des bas côtés d’église.
+
+On n’y rencontrait que les personnes nécessaires.
+
+Dans une chambre que le cortège traversa se tenaient debout, la
+tête respectueusement inclinée, les quatre clercs du signet, et
+le clerc des papiers d’état.
+
+Dans une autre était l’honorable Philip Sydenham, chevalier
+banneret, seigneur de Brympton en Somerset. Le chevalier
+banneret est le chevalier fait en guerre par le roi sous la
+bannière royale déployée.
+
+Dans une autre était le plus ancien baronnet d’Angleterre, sir
+Edmund Bacon de Suffolk, héritier de sir Nicholas, et qualifié
+_primus baronetorum Angliae_. Sir Edmund avait derrière lui son
+arcifer portant son arquebuse et son écuyer portant les armes
+d’Ulster, les baronnets étant les défenseurs nés du comté
+d’Ulster en Irlande.
+
+Dans une autre était le chancelier de l’échiquier, accompagné de
+ses quatre maîtres des comptes et des deux députés du
+lord-chambellan chargés de fendre les tailles. Plus le maître
+des monnaies, ayant dans sa main ouverte une livre sterling,
+faite, comme c’est l’usage pour les pounds, au moulinet. Ces
+huit personnages firent la révérence au nouveau lord.
+
+A l’entrée du corridor tapissé d’une natte qui était la
+communication de la chambre basse à la chambre haute, Gwynplaine
+fut salué par sir Thomas Mansell de Margam, contrôleur de la
+maison de la reine et membre du parlement pour Glamorgan; et, à
+la sortie, par une députation «d’un sur deux» des barons des
+Cinq-Ports, rangés à sa droite et à sa gauche, quatre par quatre,
+les Cinq-Ports étant huit. William Ashburnham le salua pour
+Hastings, Matthew Aylmor pour Douvres, Josias Burchett pour
+Sandwich, sir Philip Boteler pour Hyeth, John Brewer pour New
+Rumney, Edward Southwell pour la ville de Rye, James Hayes pour
+la ville de Winchelsea, et Georges Nailor pour la ville de
+Seaford.
+
+Le roi d’armes, comme Gwynplaine allait rendre le salut, lui
+rappela à voix basse le cérémonial.
+
+--Seulement le bord du chapeau, milord.
+
+Gwynplaine fît comme il lui était indiqué.
+
+Il arriva à la chambre peinte, où il n’y avait pas de peinture,
+si ce n’est quelques figures de saints, entre autres saint
+Edouard, sous les voussures des longues fenêtres ogives coupées
+en deux par le plancher, desquelles Westminster-Hall avait le
+bas, et la chambre peinte le haut.
+
+En deçà de la barrière de bois qui traversait de part en part la
+chambre peinte, se tenaient les trois secrétaires d’état, hommes
+considérables. Le premier de ces officiers avait dans ses
+attributions le sud de l’Angleterre, l’Irlande et les colonies,
+plus la France, la Suisse, l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la
+Turquie. Le deuxième dirigeait le nord de l’Angleterre, avec
+surveillance sur les Pays-Bas, l’Allemagne, le Danemark, la
+Suède, la Pologne et la Moscovie. Le troisième, écossais, avait
+l’Écosse. Les deux premiers étaient anglais. L’un d’eux était
+l’honorable Robert Harley, membre du parlement pour la ville de
+New-Radnor. Un député d’Ecosse, Mungo Graham, esquire, parent du
+duc de Montrose, était présent. Tous saluèrent Gwynplaine en
+silence.
+
+Gwynplaine toucha le bord de son chapeau.
+
+Le garde-barrière leva le bras de bois sur charnière qui donnait
+entrée sur l’arrière de la chambre peinte où était la longue
+table verte drapée, réservée aux seuls lords.
+
+Il y avait sur la table un candélabre allumé.
+
+Gwynplaine, précédé de l’huissier de la verge noire, de
+Manteau-Bleu et de Jarretière, pénétra dans ce compartiment
+privilégié.
+
+Le garde-barrière referma l’entrée derrière Gwynplaine.
+
+Le roi d’armes, sitôt la barrière franchie, s’arrêta.
+
+La chambre peinte était spacieuse.
+
+On apercevait au fond, debout au-dessous de l’écusson royal qui
+était entre les deux fenêtres, deux vieillards vêtus de robes de
+velours rouge avec deux bandes d’hermine ourlées de galons d’or
+sur l’épaule et des chapeaux à plumes blanches sur leurs
+perruques. Par la fente des robes on voyait leur habit de soie
+et la poignée de leur épée.
+
+Derrière eux était immobile un homme habillé en moire noire,
+portant haute une grande masse d’or surmontée d’un lion couronné.
+
+C’était le massier des pairs d’Angleterre.
+
+Le lion est leur insigne: _Et les lions ce sont les Barons et li
+Per_, dit la chronique manuscrite de Bertrand Duguesclin.
+
+Le roi d’armes montra à Gwynplaine les deux personnages en robes
+de velours, et lui dit à l’oreille:
+
+--Milord, ceux-ci sont vos égaux. Vous rendrez le salut
+exactement comme il vous sera fait. Ces deux seigneuries ici
+présentes sont deux barons et vos parrains désignés par le
+lord-chancelier. Ils sont très vieux, et presque aveugles. Ce
+sont eux qui vous vont introduire dans la chambre des lords. Le
+premier est Charles Mildmay, lord Fitzwalter, sixième seigneur du
+banc des barons, le second est Augustus Arundel, lord Arundel de
+Trerice, trente-huitième seigneur du banc des barons.
+
+Le roi d’armes, faisant un pas vers les deux vieillards, éleva la
+voix:
+
+--Fermain Clancharlie, baron Clancharlie, baron Hunkerville,
+marquis de Corleone en Sicile, salue vos seigneuries.
+
+Les deux lords soulevèrent leurs chapeaux au-dessus de leur tête
+de toute la longueur du bras, puis se recoiffèrent.
+
+Gwynplaine leur rendit le salut de la même manière.
+
+L’huissier de la verge noire avança, puis Manteau-Bleu, puis
+Jarretière.
+
+Le massier vint se placer devant Gwynplaine, et les deux lords à
+ses côtés, lord Fitzwalter à sa droite et lord Arundel de Trerice
+à sa gauche. Lord Arundel était fort cassé, et le plus vieux des
+deux. Il mourut l’année d’après, léguant à son petit-fils John,
+mineur, sa pairie qui, du reste, devait s’éteindre en 1768.
+
+Ce cortège sortit de la chambre peinte et s’engagea dans une
+galerie à pilastres où alternaient en sentinelle, de pilastre en
+pilastre, des pertuisaniers d’Angleterre et des hallebardiers
+d’Ecosse.
+
+Les hallebardiers écossais étaient cette magnifique troupe aux
+jambes nues digne de faire face, plus tard, à Fontenoy, à la
+cavalerie française et à ces cuirassiers du roi auxquels leur
+colonel disait: _Messieurs les maîtres, assurez vos chapeaux,
+nous allons avoir l’honneur de charger_.
+
+Le capitaine des pertuisaniers et le capitaine des hallebardiers
+firent à Gwynplaine et aux deux lords parrains le salut de
+l’épée. Les soldats saluèrent, les uns de la pertuisane, les
+autres de la hallebarde.
+
+Au fond de la galerie resplendissait une grande porte, si
+magnifique que les deux battants semblaient deux lames d’or.
+
+Des deux côtés de la porte deux hommes étaient immobiles. A leur
+livrée on pouvait reconnaître les _door-keepers_, «garde-portes».
+
+Un peu avant d’arriver à cette porte, la galerie s’élargissait et
+il y avait un rond-point vitré.
+
+Dans ce rond-point était assis sur un fauteuil à dossier démesuré
+un personnage auguste par l’énormité de sa robe et de sa
+perruque. C’était William Cowper, lord-chancelier d’Angleterre.
+
+C’est une qualité d’être infirme plus que le roi. William Cowper
+était myope, Anne l’était aussi, mais moins. Cette vue basse de
+William Cowper plut à la myopie de sa majesté et le fit choisir
+par la reine pour chancelier et garde de la conscience royale.
+
+William Cowper avait la lèvre supérieure mince et la lèvre
+inférieure épaisse, signe de demi-bonté.
+
+Le rond-point vitré était éclairé d’une lampe au plafond.
+
+Le lord-chancelier, grave dans son haut fauteuil, avait à sa
+droite une table où était assis le clerc de la couronne, et à sa
+gauche une table où était assis le clerc du parlement.
+
+Chacun des deux clercs avait devant soi un registre ouvert et une
+écritoire.
+
+Derrière le fauteuil du lord-chancelier se tenait son massier,
+portant la masse à couronne. Plus le porte-queue et le
+porte-bourse, en grande perruque. Toutes ces charges existent
+encore.
+
+Sur une crédence près du fauteuil il y avait une épée à poignée
+d’or, avec fourreau et ceinturon de velours feu.
+
+Derrière le clerc de la couronne était debout un officier
+soutenant tout ouverte de ses deux mains une robe, qui était la
+robe de couronnement.
+
+Derrière le clerc du parlement un autre officier tenait déployée
+une autre robe, qui était la robe de parlement.
+
+Ces robes, toutes deux de velours cramoisi doublé de taffetas
+blanc avec deux bandes d’hermine galonnées d’or à l’épaule,
+étaient pareilles, à cela près que la robe de couronnement avait
+un plus large rochet d’hermine.
+
+Un troisième officier qui était le «librarian» portait sur un
+carreau de cuir de Flandre le _red-book_, petit livre relié en
+maroquin rouge, contenant la liste des pairs et des communes,
+plus des pages blanches et un crayon qu’il était d’usage de
+remettre à chaque nouveau membre entrant au parlement.
+
+La marche en procession que fermait Gwynplaine entre les deux
+pairs ses parrains s’arrêta devant le fauteuil du
+lord-chancelier.
+
+Les deux lords parrains ôtèrent leurs chapeaux. Gwynplaine fit
+comme eux.
+
+Le roi d’armes reçut des mains de Manteau-Bleu le coussin de drap
+d’argent, se mit à genoux, et présenta le portefeuille noir sur
+le coussin au lord-chancelier.
+
+Le lord-chancelier prit le portefeuille et le tendit au clerc du
+parlement. Le clerc vint le recevoir avec cérémonie, puis alla
+se rasseoir.
+
+Le clerc du parlement ouvrit le portefeuille, et se leva.
+
+Le portefeuille contenait les deux messages usités, la patente
+royale adressée à la chambre des lords, et la sommation de
+siéger[1] adressée au nouveau pair.
+
+ [1] Writ of summons.
+
+Le clerc, debout, lut tout haut les deux messages avec une
+lenteur respectueuse.
+
+La sommation de siéger intimée à lord Fermain Clancharlie se
+terminait par les formules accoutumées: «...Nous vous enjoignons
+étroitement[2], sous la foi et l’allégeance que vous nous devez,
+de venir prendre en personne votre place parmi les prélats et les
+pairs siégeant en notre parlement à Westminster, afin de donner
+votre avis, en tout honneur et conscience, sur les affaires du
+royaume et de l’église.»
+
+ [2] Strictly enjoin you.
+
+La lecture des messages terminée, le lord-chancelier éleva la
+voix.
+
+--Acte est donné à la couronne. Lord Fermain Clancharlie, votre
+seigneurie renonce à la transsubstantiation, à l’adoration des
+saints et à la messe?
+
+Gwynplaine s’inclina.
+
+--Acte est donné, dit le lord-chancelier.
+
+Et le clerc du parlement repartit:
+
+--Sa seigneurie a pris le test.
+
+Le lord-chancelier ajouta:
+
+--Milord Fermain Clancharlie, vous pouvez siéger.
+
+--Ainsi soit, dirent les deux parrains.
+
+Le roi d’armes se releva, prit l’épée sur la crédence et en
+boucla le ceinturon autour de la taille de Gwynplaine.
+
+«Ce faict, disent les vieilles chartes normandes, le pair prend
+son espée et monte aux hauts siéges et assiste à l’audience.»
+
+Gwynplaine entendit derrière lui quelqu’un qui lui disait:
+
+--Je revêts votre seigneurie de la robe de parlement.
+
+Et en même temps l’officier qui lui parlait et qui portait cette
+robe la lui passa et lui noua au cou le ruban noir du rochet
+d’hermine.
+
+Gwynplaine maintenant, la robe de pourpre sur le dos et l’épée
+d’or au côté, était semblable aux deux lords qu’il avait à sa
+droite et à sa gauche.
+
+Le librarian lui présenta le red-book et le lui mit, dans la
+poche de sa veste.
+
+Le roi d’armes lui murmura à l’oreille:
+
+--Milord, en entrant, vous saluerez la chaise royale.
+
+La chaise royale, c’est le trône.
+
+Cependant les deux clercs écrivaient, chacun à sa table, l’un sur
+le registre de la couronne, l’autre sur le registre du parlement.
+
+Tous deux, l’un après l’autre, le clerc de la couronne le
+premier, apportèrent leur livre au lord-chancelier, qui signa.
+
+Après avoir signé sur les deux registres, le lord chancelier se
+leva:
+
+--Lord Fermain Clancharlie, baron Clancharlie, baron Hunkerville,
+marquis de Corleone en Italie, soyez le bienvenu parmi vos pairs,
+les lords spirituels et temporels de la Grande-Bretagne.
+
+Les deux parrains de Gwynplaine lui touchèrent l’épaule. Il se
+tourna.
+
+Et la grande porte dorée du fond de la galerie s’ouvrit à deux
+battants.
+
+C’était la porte de la chambre des pairs d’Angleterre.
+
+Il ne s’était pas écoulé trente-six heures depuis que Gwynplaine,
+entouré d’un autre cortège, avait vu s’ouvrir devant lui la porte
+de fer de la geôle de Southwark.
+
+Rapidité terrible de tous ces nuages sur sa tête; nuages qui
+étaient des événements; rapidité qui était une prise d’assaut.
+
+
+
+
+II
+
+IMPARTIALITÉ
+
+
+La création d’une égalité avec le roi, dite pairie, fut aux
+époques barbares une fiction utile. En France et en Angleterre,
+cet expédient politique rudimentaire produisit des résultats
+différents. En France, le pair fut un faux roi; en Angleterre,
+ce fut un vrai prince. Moins grand qu’en France, mais plus réel.
+On pourrait dire: moindre, mais pire.
+
+La pairie est née en France. L’époque est incertaine; sous
+Charlemague, selon la légende; sous Robert le Sage, selon
+l’histoire. L’histoire n’est pas plus sûre de ce qu’elle dit que
+la légende. Favin écrit: «le Roy de France voulut attirer à lui
+les grands de son état par ce titre magnifique de Pairs, comme
+s’ils lui étaient égaux.»
+
+La pairie se bifurqua très vite et de France passa en Angleterre.
+
+La pairie anglaise a été un grand fait, et presque une grande
+chose. Elle a eu pour précédent le wittenagemot saxon. Le thane
+danois et le vavasseur normand se fondirent dans le baron. Baron
+est le même mot que _vir_; qui se traduit en espagnol par
+_varon_, et qui signifie, par excellence, homme. Dès 1075 les
+barons se font sentir au roi. Et à quel roi! à Guillaume le
+Conquérant. En 1086 ils donnent une base à la féodalité, cette
+base est le _Doomsday-book_. «Livre du Jugement dernier.» Sous
+Jean sans Terre, conflit; la seigneurie française le prend de
+haut avec la Grande-Bretagne, et la pairie de France mande à sa
+barre le roi d’Angleterre. Indignation des barons anglais. Au
+sacre de Philippe-Auguste, le roi d’Angleterre portait, comme duc
+de Normandie, la première bannière carrée et le duc de Guyenne la
+seconde. Contre ce roi vassal de l’étranger, «la guerre des
+seigneurs» éclate. Les barons imposent au misérable roi Jean la
+Grande Charte d’où sort la chambre des lords. Le pape prend fait
+et cause pour le roi, et excommunie les lords. La date, c’est
+1215, et le pape, c’est Innocent III qui écrivait le _Veni sancte
+Spiritus_ et qui envoyait à Jean sans Terre les quatre vertus
+cardinales sous la forme de quatre anneaux d’or. Les lords
+persistent. Long duel, qui durera plusieurs générations.
+Pembroke lutte. 1248 est l’année des «Provisions d’Oxford».
+Vingt-quatre barons limitent le roi, le discutent, et appellent,
+pour prendre part à la querelle élargie, un chevalier par comté.
+Aube des communes. Plus tard, les lords s’adjoignirent deux
+citoyens par chaque cité et deux bourgeois par chaque bourg.
+C’est ce qui fait que, jusqu’à Elisabeth, les pairs furent juges
+de la validité des élections des communes. De leur juridiction
+naquit l’adage: «Les députés doivent être nommés sans les trois
+P; _sine Prece, sine Pretio, sine Poculo_. Ce qui n’empêcha pas
+les bourgs-pourris. En 1293, la cour des pairs de France avait
+encore le roi d’Angleterre pour justiciable, et Philippe le Bel
+citait devant lui Edouard Ier. Edouard Ier était ce roi qui
+ordonnait à son fils de le faire bouillir après sa mort et
+d’emporter ses os en guerre. Sous les folies royales les lords
+sentent le besoin de fortifier le parlement; ils le divisent en
+deux chambres. Chambre haute et chambre basse. Les lords
+gardent arrogamment la suprématie. «S’il arrive qu’un des
+communes soit si hardy que de parler désavantageusement de la
+chambre des lords, on l’appelle au barreau (à la barre) pour
+recevoir correction et quelquefois on l’envoie à la Tour[1].»
+Même distinction dans le vote. Dans la chambre des lords on vote
+un à un, en commençant par le dernier baron qu’on nomme «le
+puîné». Chaque pair appelé répond _content_ ou _non content_.
+Dans les communes on vote tous ensemble, par Oui ou Non, en
+troupeau. Les communes accusent, les pairs jugent. Les pairs,
+par dédain des chiffres, délèguent aux communes, qui en tireront
+parti, la surveillance de l’échiquier, ainsi nommé, selon les
+uns, du tapis de la table qui représentait un _échiquier_, et,
+selon les autres, des tiroirs de la vieille armoire où. était,
+derrière une grille de fer, le trésor des rois d’Angleterre. De
+la fin du treizième siècle date le Registre annuel, «Year-book».
+Dans la guerre des deux roses, on sent le poids des lords, tantôt
+du côté de John de Gaunt, duc de Lancastre, tantôt du côté
+d’Edmund, duc d’York. Wat-Tyler, les Lollards, Warwick, le
+faiseur de rois, toute cette anarchie-mère d’où sortira
+l’affranchissement, a pour point d’appui, avoué ou secret, la
+féodalité anglaise. Les lords jalousent utilement le trône;
+jalouser, c’est surveiller; ils circonscrivent l’initiative
+royale, restreignent les cas de haute trahison, suscitent de faux
+Richards contre Henri IV, se font arbitres, jugent la question
+des trois couronnes entre le duc d’York et Marguerite d’Anjou,
+et, au besoin, lèvent des armées et ont leurs batailles,
+Shrewsbury, Tewkesbury, Saint-Alban, tantôt perdues, tantôt
+gagnées. Déjà, au treizième siècle, ils avaient eu la victoire
+de Lewes, et ils avaient chassé du royaume les quatre frères du
+roi, bâtards d’Isabelle et du comte de la Marche, usuriers tous
+quatre, et exploitant les chrétiens par les juifs; d’un côté
+princes, de l’autre escrocs, chose qu’on a revue plus tard, mais
+qui était peu estimée dans ce temps-là. Jusqu’au quinzième
+siècle, le duc normand reste visible dans le roi d’Angleterre, et
+les actes du parlement se font en français. A partir de Henri
+VII, par la volonté des lords, ils se font en anglais.
+L’Angleterre, bretonne sous Uther Pendragon, romaine sous César,
+saxonne sous l’heptarchie, danoise sous Harold, normande après
+Guillaume, devient, grâce aux lords, anglaise. Puis elle devient
+anglicane. Avoir sa religion chez soi, c’est une grande force.
+Un pape extérieur soutire la vie nationale. Une mecque est une
+pieuvre. En 1534, Londres congédie Rome, la pairie adopte la
+réforme et les lords acceptent Luther. Réplique à
+l’excommunication de 1215. Ceci convenait à Henri VIII, mais à
+d’autres égards les lords le gênaient. Un bouledogue devant un
+ours, c’est la chambre des lords devant Henri VIII. Quand Wolsey
+vole White-Hall à la nation, et quand Henri VIII vole White-Hall
+à Wolsey, qui gronde? quatre lords, Darcie de Chichester,
+Saint-John de Bletso, et (deux noms normands) Mountjoye et
+Mounteagle. Le roi usurpe. La pairie empiète. L’hérédité
+contient de l’incorruptibilité; de là l’insubordination des
+lords. Devant Elisabeth même, les barons remuent. Il en résulte
+les supplices de Durham. Cette jupe tyrannique est teinte de
+sang. Un vertugadin sous lequel il y a un billot, c’est là
+Elisabeth. Elisabeth assemble le parlement le moins qu’elle
+peut, et réduit la chambre des lords à soixante-cinq membres,
+dont un seul marquis, Westminster, et pas un duc. Du reste, les
+rois en France avaient la même jalousie et opéraient la même
+élimination. Sous Henri III, il n’y avait plus que huit
+duchés-pairies, et c’était au grand déplaisir du roi que le baron
+de Mantes, le baron de Coucy, le baron de Coulommiers, le baron
+de Châteauneuf en Timerais, le baron de la Fère en Tardenois, le
+baron de Mortagne, et quelques autres encore, se maintenaient
+barons pairs de France. En Angleterre, la couronne laissait
+volontiers les pairies s’amortir; sous Anne, pour ne citer qu’un
+exemple, les extinctions depuis le douzième siècle avaient fini
+par faire un total de cinq cent soixante-cinq pairies abolies.
+La guerre des roses avait commencé l’extirpation des ducs, que
+Marie Tudor, à coups de hache, avait achevée. C’était décapiter
+la noblesse. Couper le duc, c’est couper la tête. Bonne
+politique sans doute, mais corrompre vaut mieux que couper.
+C’est ce que sentit Jacques Ier. Il restaura la duché. Il fit
+duc son favori Villiers, qui l’avait fait porc[2].
+Transformation du duc féodal en duc courtisan. Cela pullulera.
+Charles II fera duchesses deux de ses maîtresses, Barbe de
+Southampton et Louise de Quérouel. Sous Anne, il y aura
+vingt-cinq ducs, dont trois étrangers, Cumberland, Cambridge et
+Schonberg. Ces procédés de cour, inventés par Jacques Ier,
+réussissent-ils? Non. La chambre des lords se sent maniée par
+l’intrigue et s’irrite. Elle s’irrite contre Jacques Ier, elle
+s’irrite contre Charles Ier, lequel, soit dit en passant, a
+peut-être un peu tué son père comme Marie de Médicis a peut-être
+un peu tué son mari. Rupture entre Charles Ier et la pairie.
+Les lords, qui, sous Jacques Ier, avaient mandé à leur barre la
+concussion dans la personne de Bacon, font, sous Charles Ier, le
+procès à la trahison dans la personne de Stafford. Ils avaient
+condamné Bacon, ils condamnent Stafford. L’un avait perdu
+l’honneur, l’autre perd la vie. Charles Ier est décapité une
+première fois en Stafford. Les lords prêtent main-forte aux
+communes. Le roi convoque le parlement à Oxford, la révolution
+le convoque à Londres; quarante-trois pairs vont avec le roi,
+vingt-deux avec la république. De cette acceptation du peuple
+par les lords sort le _bill des droits_, ébauche de nos _droits
+de l’homme_, vague ombre projetée du fond de l’avenir par la
+révolution de France sur la révolution d’Angleterre.
+
+ [1] Chamberlayne, _État présent de l’Angleterre_. Tome II, 2me
+ partie, ch. iv, p. 64. 1688.
+
+ [2] Villiers appelait Jacques Ier _Votre Cochonnerie_.
+
+Tels sont les services. Involontaires, soit. Et payés cher, car
+cette pairie est un parasite énorme. Mais considérables.
+L’œuvre despotique de Louis XI, de Richelieu et de Louis XIV, la
+construction d’un sultan, l’aplatissement pris pour l’égalité, la
+bastonnade donnée par le sceptre, les multitudes nivelées par
+l’abaissement, ce travail turc fait en France, les lords l’ont
+empêché en Angleterre. Ils ont fait de l’aristocratie un mur,
+endiguant le roi d’un côté, abritant le peuple de l’autre. Ils
+rachètent leur arrogance envers le peuple par de l’insolence
+envers le roi. Simon, comte de Leicester, disait à Henri III:
+_Roi, tu as menti_. Les lords imposent à la couronne des
+servitudes; ils froissent le roi à l’endroit sensible, à la
+vénerie. Tout lord, passant dans un parc royal, a le droit d’y
+tuer un daim. Chez le roi, le lord est chez lui. Le roi prévu à
+la tour de Londres, avec son tarif, pas plus qu’un pair, douze
+livres sterling par semaine, on doit cela à la chambre des lords.
+Plus encore. Le roi découronné, on le lui doit. Les lords ont
+destitué Jean sans Terre, dégradé Edouard II, déposé Richard II,
+brisé Henri VI, et ont rendu Cromwell possible. Quel Louis XIV
+il y avait dans Charles Ier! Grâce à Cromwell, il est resté
+latent. Du reste, disons-le en passant, Cromwell lui-même, aucun
+historien n’a pris garde à ce fait, prétendait à la pairie; c’est
+ce qui lui fait épouser Elisabeth Bourchier, descendante et
+héritière d’un Cromwell, lord Bourchier, dont la pairie s’était
+éteinte en 1471, et d’un Bourchier, lord Robesart, autre pairie
+éteinte en 1429. Partageant la croissance redoutable des
+événements, il trouva plus court de dominer par le roi supprimé
+que par la pairie réclamée. Le cérémonial des lords, parfois
+sinistre, atteignait le roi. Les deux porte-glaives de la Tour,
+debout, la hache sur l’épaule, à droite et à gauche du pair
+accusé comparaissant à la barre, étaient aussi bien pour le roi
+que pour tout autre lord. Pendant cinq siècles l’antique chambre
+des lords a eu un plan, et l’a suivi avec fixité. On compte ses
+jours de distraction et de faiblesse, comme par exemple ce moment
+étrange où elle se laissa séduire par la galéasse chargée de
+fromages, de jambons et de vins grecs que lui envoya Jules II.
+L’aristocratie anglaise était inquiète, hautaine, irréductible,
+attentive, patriotiquement défiante. C’est elle qui, à la fin du
+dix-septième siècle, par l’acte dixième de l’an 1694, était au
+bourg de Stockbridge, en Southampton, le droit de députer au
+parlement, et forçait les communes à casser l’élection de ce
+bourg, entachée de fraude papiste. Elle avait imposé le test à
+Jacques, duc d’York, et sur son refus l’avait exclu du trône. Il
+régna cependant, mais les lords finirent par le ressaisir et par
+le chasser. Cette aristocratie a eu dans sa longue durée quelque
+instinct de progrès. Une certaine quantité de lumière
+appréciable s’en est toujours dégagée, excepté vers la fin, qui
+est maintenant. Sous Jacques II, elle maintenait dans la chambre
+basse la proportion de trois cent quarante-six bourgeois contre
+quatrevingt douze chevaliers; les seize barons de courtoisie des
+Cinq-Ports étant plus que contre-balancés par les cinquante
+citoyens des vingt-cinq cités. Tout en étant très corruptrice et
+très égoïste, cette aristocratie avait, en certains cas, une
+singulière impartialité. On la juge durement. Les bons
+traitements de l’histoire sont pour les communes; c’est à
+débattre. Nous croyons le rôle des lords très grand.
+L’oligarchie, c’est de l’indépendance à l’état barbare, mais
+c’est de l’indépendance. Voyez la Pologne, royaume nominal,
+république réelle. Les pairs d’Angleterre tenaient le trône en
+suspicion et en tutelle. Dans mainte occasion, mieux que les
+communes, les lords savaient déplaire. Ils faisaient échec au
+roi. Ainsi, en 1694, année remarquable, les parlements
+triennaux, rejetés par les communes parce que Guillaume III n’en
+voulait pas, avaient été votés par les pairs. Guillaume III,
+irrité, ôta le château de Pendennis au comte de Bath, et toutes
+ses charges au vicomte Mordaunt. La chambre des lords, c’était
+la république de Venise au cœur de la royauté d’Angleterre.
+Réduire le roi au doge, tel était son but, et elle a fait croître
+la nation de tout ce dont elle a fait décroître le roi.
+
+La royauté le comprenait et haïssait la pairie. Des deux côtés
+on cherchait à s’amoindrir. Ces diminutions profitaient au
+peuple en augmentation. Les deux puissances aveugles, monarchie
+et oligarchie, ne s’apercevaient pas qu’elles travaillaient pour
+un tiers, la démocratie. Quelle joie ce fut pour la cour, au
+siècle dernier, de pouvoir pendre un pair, lord Ferrers!
+
+Du reste, on le pendit avec une corde de soie. Politesse.
+
+On n’eût pas pendu un pair de France. Remarque altière que fit
+le duc de Richelieu. D’accord. On l’eût décapité. Politesse
+plus grande. Montmorency-Tancarville signait: _Pair de France et
+d’Angleterre_, rejetant ainsi la pairie anglaise au second rang.
+Les pairs de France étaient plus hauts et moins puissants, tenant
+au rang plus qu’à l’autorité, et à la préséance plus qu’à la
+domination. Il y avait entre eux et les lords la nuance qui
+sépare la vanité de l’orgueil. Pour les pairs de France, avoir
+le pas sur les princes étrangers, précéder les grands d’Espagne,
+primer les patrices de Venise, faire asseoir sur les bas sièges
+du parlement les maréchaux de France, le connétable et l’amiral
+de France, fût-il comte de Toulouse et fils de Louis XIV,
+distinguer entre les duchés mâles et les duchés femelles,
+maintenir l’intervalle entre une comté simple comme Armagnac ou
+Albret et une comté-pairie comme Évreux, porter de droit, dans
+certains cas, le cordon bleu ou la toison d’or à vingt-cinq ans,
+contrebalancer le duc de la Trémoille, le plus ancien pair chez
+le roi, par le duc d’Uzès, le plus ancien pair en parlement,
+prétendre à autant de pages et de chevaux au carrosse qu’un
+électeur, se faire dire _monseigneur_ par le premier président,
+discuter si le duc du Maine a rang de pair, comme comte d’Eu, dès
+1458, traverser la grande chambre diagonalement ou par les côtés;
+c’était la grosse affaire. La grosse affaire pour les lords,
+c’était l’acte de navigation, le test, l’enrôlement de l’Europe
+au service de l’Angleterre, la domination des mers, l’expulsion
+des Stuarts, la guerre à la France. Ici, avant tout l’étiquette;
+là, avant tout l’empire. Les pairs d’Angleterre avaient la
+proie, les pairs de France avaient l’ombre. En somme, la chambre
+des lords d’Angleterre a été un point de départ; en civilisation,
+c’est immense. Elle a eu l’honneur de commencer une nation.
+Elle a été la première incarnation de l’unité d’un peuple. La
+résistance anglaise, cette obscure force toute-puissante, est née
+dans la chambre des lords. Les barons, par une série de voies de
+fait sur le prince, ont ébauché le détrônement définitif. La
+chambre des lords aujourd’hui est un peu étonnée et triste de ce
+qu’elle a fait sans le vouloir et sans le savoir. D’autant plus
+que c’est irrévocable. Que sont les concessions? des
+restitutions. Et les nations ne l’ignorent point. J’octroie,
+dit le roi. Je récupère, dit le peuple. La chambre des lords a
+cru créer le privilège des pairs, elle a produit le droit des
+citoyens. L’aristocratie, ce vautour, a couvé cet œuf d’aigle,
+la liberté.
+
+Aujourd’hui l’œuf est cassé, l’aigle plane, le vautour meurt.
+
+L’aristocratie agonise, l’Angleterre grandit.
+
+Mais soyons justes envers l’aristocratie. Elle a fait équilibre
+à la royauté; elle a été contre-poids. Elle a fait obstacle au
+despotisme; elle a été barrière.
+
+Remercions-la, et enterrons-la.
+
+
+
+
+III
+
+LA VIEILLE SALLE
+
+
+Près de l’abbaye de Westminster il y avait un antique palais
+normand qui fut brûlé sous Henri VIII. Il en resta deux ailes.
+Edouard VI mit dans l’une la chambre des lords, et dans l’autre
+la chambre des communes.
+
+Ni les deux ailes, ni les deux salles n’existent maintenant; on a
+rebâti tout cela.
+
+Nous l’avons dit et il faut y insister, nulle ressemblance entre
+la chambre des lords d’aujourd’hui et la chambre des lords de
+jadis. On a démoli l’ancien palais, ce qui a un peu démoli les
+anciens usages. Les coups de pioche dans les monuments ont leurs
+contre-coups dans les coutumes et les chartes. Une vieille
+pierre ne tombe pas sans entraîner une vieille loi. Installez
+dans une salle ronde le sénat d’une salle carrée, il sera autre.
+Le coquillage changé déforme le mollusque.
+
+Si vous voulez conserver une vieille chose, humaine ou divine,
+code ou dogme, patriciat ou sacerdoce, n’en refaites rien à neuf,
+pas même l’enveloppe. Mettez des pièces, tout au plus. Par
+exemple, le jésuitisme est une pièce mise au catholicisme.
+Traitez les édifices comme vous traitez les institutions.
+
+Les ombres doivent habiter les ruines. Les puissances décrépites
+sont mal à l’aise dans les logis fraîchement décorés. Aux
+institutions haillons il faut les palais masures.
+
+Montrer l’intérieur de la chambre des lords d’autrefois, c’est
+montrer de l’inconnu. L’histoire, c’est la nuit. En histoire,
+il n’y a pas de second plan. La décroissance et l’obscurité
+s’emparent immédiatement de tout ce qui n’est plus sur le devant
+du théâtre. Décor enlevé, effacement, oubli. Le Passé a un
+synonyme, l’Ignoré.
+
+Les pairs d’Angleterre siégeaient, comme cour de justice, dans la
+grande salle de Westminster, et, comme haute chambre législative,
+dans une salle spéciale nommée «maison des lords», _house of thé
+lords_.
+
+Outre la cour des pairs d’Angleterre, qui ne s’assemble que
+convoquée par la couronne, les deux grands tribunaux anglais,
+inférieurs à la cour des pairs, mais supérieurs à toute autre
+juridiction, siégeaient dans la grande salle de Westminster. Au
+haut bout de cette salle, ils habitaient deux compartiments qui
+se touchaient. Le premier tribunal était la cour du banc du roi,
+que le roi était censé présider; le deuxième était la cour de
+chancellerie, que le chancelier présidait. L’un était cour de
+justice, l’autre était cour de miséricorde. C’était le
+chancelier qui conseillait au roi les grâces; rarement. Ces deux
+cours, qui existent encore, interprétaient la législation et la
+refaisaient un peu; l’art du juge est de menuiser le code en
+jurisprudence. Industrie d’où l’équité se tire comme elle peut.
+La législation se fabriquait et s’appliquait en ce lieu sévère,
+la grande salle de Westminster. Cette salle avait une voûte de
+châtaignier où ne pouvaient se mettre les toiles d’araignée;
+c’est bien assez qu’elles se mettent dans les lois.
+
+Siéger comme cour et siéger comme chambre, c’est deux. Cette
+dualité constitue le pouvoir suprême. Le long parlement, qui
+commença le 3 novembre 1640, sentit le besoin révolutionnaire de
+ce double glaive. Aussi se déclara-t-il, comme une chambre des
+pairs, pouvoir judiciaire en même temps que pouvoir législatif.
+
+Ce double pouvoir était immémorial dans la chambre des lords.
+Nous venons de le dire, juges, les lords occupaient
+Westminster-Hall; législateurs, ils avaient une autre salle.
+
+Cette autre salle, proprement dite chambre des lords, était
+oblongue et étroite. Elle avait pour tout éclairage quatre
+fenêtres profondément entaillées dans le comble et recevant le
+jour par le toit, plus, au-dessus du dais royal, un œil-de-bœuf
+à six vitres, avec rideaux; le soir, pas d’autre lumière que
+douze demi-candélabres appliqués sur la muraille. La salle du
+sénat de Venise était moins éclairée encore. Une certaine ombre
+plaît à ces hiboux de la toute-puissance.
+
+Sur la salle ou s’assemblaient les lords s’arrondissait avec des
+plans polyédriques une haute voûte à caissons dorés. Les
+communes n’avaient qu’un plafond plat; tout a un sens dans les
+constructions monarchiques. A une extrémité de la longue salle
+des lords était la porte; à l’autre, en face, le trône. A
+quelques pas de la porte, la barre, coupure transversale, sorte
+de frontière, marquant l’endroit où finit le peuple et où
+commence la seigneurie. A droite du trône, une cheminée,
+blasonnée au pinacle, offrait deux bas-reliefs de marbre,
+figurant, l’un la victoire de Cuthwolph sur les bretons en 572,
+l’autre le plan géométral du bourg de Dunstable, lequel n’a que
+quatre rues, parallèles aux quatre parties du monde. Trois
+marches exhaussaient le trône. Le trône était dit «chaise
+royale». Sur les deux murs se faisant vis-à-vis se déployait, en
+tableaux successifs, une vaste tapisserie donnée aux lords par
+Élisabeth et représentant toute l’aventure de l’armada depuis son
+départ d’Espagne jusqu’à son naufrage devant l’Angleterre. Les
+hauts accastillages des navires étaient tissus en fils d’or et
+d’argent, qui, avec le temps, avaient noirci. A cette
+tapisserie, coupée de distance en distance par les
+candélabres-appliques, étaient adossés à droite du trône trois
+rangs de bancs pour les évêques, à gauche trois rangs de bancs
+pour les ducs, les marquis et les comtes, sur gradins et séparés
+par desmontoirs. Sur les trois bancs de la première section
+s’asseyaient les ducs; sur les trois bancs de la deuxième, les
+marquis; sur les trois bancs de la troisième, les comtes. Le
+banc des vicomtes, en équerre, faisait face au trône, et
+derrière, entre les vicomtes et la barre, il y avait deux bancs
+pour les barons. Sur le haut banc, à droite du trône, étaient
+les deux archevêques, Canterbury et York; sur le banc
+intermédiaire, trois évêques, Londres, Durham et Winchester; les
+autres évêques sur le banc d’en bas. Il y a entre l’archevêque
+de Canterbury et les autres évêques cette différence considérable
+qu’il est, lui, évêque _par la divine providence_, tandis que les
+autres ne le sont que _par la divine permission_. A droite du
+trône, on voyait une chaise pour le prince de Galles, et à gauche
+des pliants pour les ducs royaux, et en arrière de ces pliants un
+gradin pour les jeunes pairs mineurs, n’ayant point encore séance
+à la chambre. Force fleurs de lys partout; et le vaste écusson
+d’Angleterre sur les quatre murs, au-dessus des pairs comme
+au-dessus du roi. Les fils de pairs et les héritiers de pairie
+assistaient aux délibérations, debout derrière le trône entre le
+dais et le mur. Le trône au fond, et, des trois côtés de la
+salle, les trois rangs des bancs des pairs laissaient libre un
+large espace carré. Dans ce carré, que recouvrait le tapis
+d’état, armorié d’Angleterre, il y avait quatre sacs de laine, un
+devant le trône où siégeait le chancelier entre la masse et le
+sceau, un devant les évêques où siégeaient les juges conseillers
+d’état, ayant séance et non voix, un devant les ducs, marquis et
+comtes, où siégeaient les secrétaires d’état, un devant les
+vicomtes et barons, où étaient assis le clerc de la couronne et
+le clerc du parlement, et sur lequel écrivaient les deux
+sous-clercs, à genoux. Au centre du carré, on voyait une large
+table drapée chargée de dossiers, de registres, de sommiers, avec
+de massifs encriers d’orfèvrerie et de hauts flambeaux aux quatre
+angles. Les pairs prenaient séance en ordre chronologique,
+chacun suivant la date de la création de sa pairie. Ils avaient
+rang selon le titre, et, dans le titre, selon l’ancienneté. A la
+barre se tenait l’huissier de la verge noire, debout, sa baguette
+à la main. En dedans de la porte, l’officier de l’huissier, et
+en dehors le crieur de la verge noire, ayant pour fonction
+d’ouvrir les séances de justice par le cri: _Oyez_! en français,
+poussé trois fois en appuyant solennellement sur la première
+syllabe. Près du crieur, le sergent porte-masse du chancelier.
+
+Dans les cérémonies royales, les pairs temporels avaient la
+couronne en tête, et les pairs spirituels la mitre.
+
+Les archevêques portaient la mitre à couronne ducale, et les
+évêques, qui ont rang après les vicomtes, la mitre à tortil de
+baron.
+
+Remarque étrange et qui est un enseignement, ce carré formé par
+le trône, les évêques et les barons, et dans lequel sont des
+magistrats à genoux, c’était l’ancien parlement de France sous
+les deux premières races. Même aspect de l’autorité en France et
+en Angleterre, Hincmar, dans le _de ordinatione sacri palatii_,
+décrit en 853 la chambre des lords en séance à Westminster au
+dix-huitième siècle. Sorte de bizarre procès-verbal fait neuf
+cents ans d’avance.
+
+Qu’est l’histoire? Un écho du passé dans l’avenir. Un reflet de
+l’avenir sur le passé.
+
+L’assemblée du parlement n’était obligatoire que tous les sept
+ans.
+
+Les lords délibéraient en secret, portes fermées. Les séances
+des communes étaient publiques. La popularité semblait
+diminution.
+
+Le nombre des lords était illimité. Nommer des lords, c’était la
+menace de la royauté. Moyen de gouvernement.
+
+Au commencement du dix-huitième siècle, la chambre des lords
+offrait déjà un très fort chiffre. Elle a grossi encore depuis.
+Délayer l’aristocratie est une politique. Elisabeth fit
+peut-être une faute en condensant la pairie dans soixante-cinq
+lords. La seigneurie moins nombreuse est plus intense. Dans les
+assemblées, plus il y a de membres, moins il y a de têtes.
+Jacques II l’avait senti en portant la chambre haute à
+cent-quatrevingt-huit lords; cent-quatrevingt-six, si l’on
+défalque de ces pairies les deux duchesses de l’alcôve royale,
+Portsmouth et Cleveland. Sous Anne, le total des lords, y
+compris les évêques, était de deux cent sept.
+
+Sans compter le duc de Cumberland, mari de la reine, il y avait
+vingt-cinq ducs dont le premier, Norfolk, ne siégeait point,
+étant catholique, et dont le dernier, Cambridge, prince électoral
+de Hanovre, siégeait, quoique étranger. Winchester, qualifié
+premier et seul marquis d’Angleterre, comme Astorga seul marquis
+d’Espagne, étant absent, vu qu’il était jacobite, il y avait cinq
+marquis, dont le premier était Lindsey et le dernier Lothian;
+soixante-dix-neuf comtes, dont le premier était Derby et le
+dernier Islay; neuf vicomtes, dont le premier était Hereford et
+le dernier Lonsdale; et soixante-deux barons, dont le premier
+était Abergaveny et le dernier Hervey. Lord Hervey, étant le
+dernier baron, était ce qu’on appelait «le puîné» de la chambre.
+Derby, qui, étant primé par Oxford, Shrewsbury et Kent, n’était
+que le quatrième sous Jacques II, était devenu sous Anne le
+premier des comtes. Deux noms de chanceliers avaient disparu de
+la liste des barons, Verulam, sous lequel l’histoire retrouve
+Bacon, et Wem, sous lequel l’histoire retrouve Jeffreys. Bacon,
+Jeffreys, noms diversement sombres. En 1705, les vingt-six
+évêques n’étaient que vingt-cinq, le siège de Chester étant
+vacant. Parmi les évêques, quelques-uns étaient de très grands
+seigneurs; ainsi William Talbot évêque d’Oxford, chef de la
+branche protestante de sa maison. D’autres étaient des docteurs
+éminents, comme John Sharp, archevêque d’York, ancien doyen de
+Norwick, le poëte Thomas Spratt, évêque de Rochester, bonhomme
+apoplectique, et cet évêque de Lincoln, qui devait mourir
+archevêque de Canterbury, Wake, l’adversaire de Bossuet.
+
+Dans les occasions importantes, et lorsqu’il y avait lieu de
+recevoir une communication de la couronne à la chambre haute,
+toute cette multitude auguste, en robes, en perruques, avec
+coiffes de prélature ou chapeaux à plumes, alignait et étageait
+ses rangées de têtes dans la salle de la pairie, le long des murs
+où l’on voyait vaguement la tempête exterminer l’armada.
+Sous-entendu: Tempête aux ordres de l’Angleterre.
+
+
+
+
+IV
+
+LA VIEILLE CHAMBRE
+
+
+Toute la cérémonie de l’investiture de Gwynplaine, depuis
+l’entrée sous le King’s Gate jusqu’à la prise du test dans le
+rond-point vitré, s’était passée dans une sorte de pénombre.
+
+Lord William Cowper n’avait point permis qu’on lui donnât, à lui,
+chancelier d’Angleterre, des détails trop circonstanciés sur la
+défiguration du jeune lord Fermain Clancharlie, trouvant
+au-dessous de sa dignité de savoir qu’un pair n’était pas beau,
+et se sentant amoindri par la hardiesse qu’aurait un inférieur de
+lui apporter des renseignements de cette nature. Il est certain
+qu’un homme du peuple dit avec plaisir: ce prince est bossu.
+Donc, être difforme, pour un lord, c’est offensant. Aux quelques
+mots que lui en avait dits la reine, le lord chancelier s’était
+borné à répondre: _Un seigneur a pour visage la seigneurie_.
+Sommairement, et sur les procès-verbaux qu’il avait dû vérifier
+et certifier, il avait compris. De là des précautions.
+
+Le visage du nouveau lord pouvait, à son entrée dans la chambre,
+faire une sensation quelconque. Il importait d’obvier à cela.
+Le lord-chancelier avait pris ses mesures. Le moins d’événement
+possible, c’est l’idée fixe et la règle de conduite des
+personnages sérieux. La haine des incidents fait partie de la
+gravité. Il importait de faire en sorte que l’admission de
+Gwynplaine passât sans encombre, comme celle de tout autre
+héritier de pairie.
+
+C’est pourquoi le lord-chancelier avait fixé la réception de lord
+Fermain Clancharlie à une séance du soir. Le chancelier étant
+portier, _quodammodo ostiarius_, disent les chartes normandes,
+_januarum cancellorumque potestas_, dit Tertullien, il peut
+officier en dehors de la chambre sur le seuil, et lord William
+Cowper avait usé de son droit en accomplissant dans le rond-point
+vitré les formalités d’investiture de lord Fermain Clancharlie.
+De plus, il avait avancé l’heure pour que le nouveau pair fit son
+entrée dans la chambre avant même que la séance fût commencée.
+
+Quant à l’investiture d’un pair sur le seuil, et en dehors de la
+chambre même, il y avait des précédents. Le premier baron
+héréditaire créé par patente, John de Beauchamp, de Holtcastle,
+fait par Richard II, en 1387, baron de Kidderminster, fut reçu de
+cette façon.
+
+Du reste, en renouvelant ce précédent, le lord-chancelier se
+créait à lui-même un embarras dont il vit l’inconvénient moins de
+deux ans après, lors de l’entrée du vicomte Newhaven à la chambre
+des lords.
+
+Myope, comme nous l’avons dit, lord William Cowper s’était aperçu
+à peine de la difformité de Gwynplaine; les deux lords parrains,
+pas du tout. C’étaient deux vieillards presque aveugles.
+
+Le lord-chancelier les avait choisis exprès.
+
+Il y a mieux, le lord-chancelier, n’ayant vu que la stature et la
+prestance de Gwynplaine, lui avait trouvé «fort bonne mine».
+
+Au moment où les door-keepers avaient ouvert devant Gwynplaine la
+grande porte à deux battants, il y avait à peine quelques lords
+dans la salle. Ces lords étaient presque tous vieux. Les vieux,
+dans les assemblées, sont les exacts, de même que, près des
+femmes, ils sont les assidus. On ne voyait au banc des ducs que
+deux ducs, l’un tout blanc, l’autre gris, Thomas Osborne, duc de
+Leeds, et Schonberg, fils de ce Schonberg, allemand par la
+naissance, français par le bâton de maréchal, et anglais par la
+pairie, qui, chassé par l’édit de Nantes, après avoir fait la
+guerre à l’Angleterre comme français, fit la guerre à la France
+comme anglais. Au banc des lords spirituels, il n’y avait que
+l’archevêque de Canterbury, primat d’Angleterre, tout en haut, et
+en bas le docteur Simon Patrick, évêque d’Ély, causant avec
+Evelyn Pierrepont, marquis de Dorchester, qui lui expliquait la
+différence entre un gabion et une courtine, et entre les
+palissades et les fraises, les palissades étant une rangée de
+poteaux devant les tentes, destinée à protéger le campement, et
+les fraises étant une collerette de pieux pointus sous le parapet
+d’une forteresse empêchant l’escalade des assiégeants et la
+désertion des assiégés, et le marquis enseignait à l’évêque de
+quelle façon on fraise une redoute, en mettant les pieux moitié
+dans la terre et moitié dehors. Thomas Thynne, vicomte Weymouth,
+s’était approché d’un candélabre et examinait un plan de son
+architecte pour faire à son jardin de Long Leate, en Wiltshire,
+une pelouse dite «gazon coupé», moyennant des carreaux de sable
+jaune, de sable rouge, de coquilles de rivière et de fine poudre
+de charbon de terre. Au banc des vicomtes il y avait un
+pêle-mêle de vieux lords, Essex, Ossulstone, Peregrine, Osborn,
+William Zulestein, comte de Rochfort, parmi lesquels quelques
+jeunes, de la faction qui ne portait pas perruque, entourant
+Price Devereux, vicomte Hereford, et discutant la question de
+savoir si une infusion de houx des apalaches est du thé.--A peu
+près, disait Osborn.--Tout à fait, disait Essex. Ce qui était
+attentivement écouté par Pawlets de Saint-John, cousin du
+Bolingbroke dont Voltaire plus tard a été un peu l’élève, car
+Voltaire, commencé par le père Porée, a été achevé par
+Bolingbroke. Au banc des marquis, Thomas de Grey, marquis de
+Kent, lord chambellan de la reine, affirmait à Robert Bertie,
+marquis de Lindsey, lord chambellan d’Angleterre, que c’était par
+deux français réfugiés, monsieur Lecoq, autrefois conseiller au
+parlement de Paris, et monsieur Ravenel, gentilhomme breton,
+qu’avait été gagné le gros lot de la grande loterie anglaise en
+1614. Le comte de Wymes lisait un livre intitulé: _Pratique
+curieuse des oracles des sibylles_. John Campbell, comte de
+Greenwich, fameux par son long menton, sa gaîté et ses
+quatrevingt-sept ans, écrivait à sa maîtresse. Lord Chandos se
+faisait les ongles. La séance qui allait suivre devant être une
+séance royale où la couronne serait représentée par commissaires,
+deux assistants door-keepers disposaient en avant du trône un
+banc de velours couleur feu. Sur le deuxième sac de laine était
+assis le maître des rôles, _sacrorum scriniorum magister_, lequel
+avait alors pour logis l’ancienne maison des juifs convertis.
+Sur le quatrième sac, les deux sous-clercs à genoux feuilletaient
+des registres.
+
+Cependant le lord-chancelier prenait place sur le premier sac de
+laine, les officiers de la chambre s’installaient, les uns assis,
+les autres debout, l’archevêque de Canterbury se levait et disait
+la prière, et la séance commençait. Gwynplaine était déjà entré
+depuis quelque temps, sans qu’on eût pris garde à lui; le
+deuxième banc des barons, où était sa place, étant contigu à la
+barre, il n’avait eu que quelques pas à faire. Les deux lords
+ses parrains s’étaient assis à sa droite et à sa gauche, ce qui
+avait à peu près masqué la présence du nouveau venu. Personne
+n’étant averti, le clerc du parlement avait lu à demi-voix et,
+pour ainsi dire, chuchoté les diverses pièces concernant le
+nouveau lord, et le lord-chancelier avait proclamé son admission
+au milieu de ce qu’on appelle dans les comptes rendus
+«l’inattention générale». Chacun causait. Il y avait dans la
+chambre ce brouhaha pendant lequel les assemblées font toutes
+sortes de choses crépusculaires, qui quelquefois les étonnent
+plus tard.
+
+Gwynplaine s’était assis, silencieusement, tête nue, entre les
+deux vieux pairs, lord Fitz Walter et lord Arundel.
+
+Ajoutons que Barkilphedro, renseigné à fond comme un espion qu’il
+était, et déterminé à réussir dans sa machination, avait dans ses
+dires officiels, en présence du lord-chancelier, atténué dans une
+certaine mesure la difformité de lord Fermain Clancharlie, en
+insistant sur ce détail que Gwynplaine pouvait à volonté
+supprimer l’effet de rire et ramener au sérieux sa face
+défigurée. Barkilphedro avait probablement même exagéré cette
+faculté. D’ailleurs, au point de vue aristocratique, qu’est-ce
+que cela faisait? Lord William Cowper n’était-il pas le légiste
+auteur de la maxime: En Angleterre, la restauration d’un pair
+importe plus que la restauration d’un roi? Sans doute la beauté
+et la dignité devraient être inséparables, il est fâcheux qu’un
+lord soit contrefait, et c’est là un outrage du hasard; mais,
+insistons-y, en quoi cela diminue-t-il le droit? Le
+lord-chancelier prenait des précautions et avait raison d’en
+prendre, mais, en somme, avec ou sans précautions, qui donc
+pouvait empêcher un pair d’entrer à la chambre des pairs? La
+seigneurie et la royauté ne sont-elles pas supérieures à la
+difformité et à l’infirmité? Un cri de bête fauve n’avait-il pas
+été héréditaire comme la pairie elle-même dans l’antique famille,
+éteinte en 1347, des Cumin, comtes de Buchan, au point que
+c’était au cri de tigre qu’on reconnaissait le pair d’Ecosse?
+Ses hideuses taches de sang au visage empêchèrent-elles César
+Borgia d’être duc de Valentinois? La cécité empêcha-t-elle Jean
+de Luxembourg d’être roi de Bohême? La gibbosité empêcha-t-elle
+Richard III d’être roi d’Angleterre? A bien voir le fond des
+choses, l’infirmité et la laideur acceptées avec une hautaine
+indifférence, loin de contredire la grandeur, l’affîrment et la
+prouvent. La seigneurie a une telle majesté que la difformité ne
+la trouble point. Ceci est l’autre aspect de la question, et
+n’est pas le moindre. Comme on le voit, rien ne pouvait faire
+obstacle à l’admission de Gwynplaine, et les précautions
+prudentes du lord-chancelier, utiles au point de vue inférieur de
+la tactique, étaient de luxe au point de vue supérieur du
+principe aristocratique.
+
+En entrant, selon la recommandation que lui avait faite le roi
+d’armes et que les deux lords parrains lui avaient renouvelée, il
+avait salué «la chaise royale».
+
+Donc c’était fini. Il était lord.
+
+Cette hauteur, sous le rayonnement de laquelle, toute sa vie, il
+avait vu son maître Ursus se courber avec épouvante, ce sommet
+prodigieux, il l’avait sous ses pieds.
+
+Il était dans le lieu éclatant et sombre de l’Angleterre.
+
+Vieille cime du mont féodal regardée depuis six siècles par
+l’Europe et l’histoire. Auréole effrayante d’un monde de
+ténèbres.
+
+Son entrée dans cette auréole avait eu lieu. Entrée irrévocable.
+
+Il était là chez lui.
+
+Chez lui sur son siège comme le roi sur le sien.
+
+Il y était, et rien désormais ne pouvait faire qu’il n’y fût pas.
+
+Cette couronne royale qu’il voyait sous ce dais était sœur de sa
+couronne à lui. Il était le pair de ce trône.
+
+En face de la majesté, il était la seigneurie. Moindre, mais
+semblable.
+
+Hier, qu’était-il? histrion. Aujourd’hui, qu’était-il? prince.
+
+Hier, rien. Aujourd’hui, tout.
+
+Confrontation brusque de la misère et de la puissance, s’abordant
+face à face au fond d’un esprit dans une destinée et devenant
+tout à coup les deux moitiés d’une conscience.
+
+Deux spectres, l’adversité et la prospérité, prenant possession
+de la même âme, et chacun la tirant à soi. Partage pathétique
+d’une intelligence, d’une volonté, d’un cerveau, entre ces deux
+frères ennemis, le fantôme pauvre et le fantôme riche. Abel et
+Caïn dans le même homme.
+
+
+
+
+V
+
+CAUSERIES ALTIÈRES
+
+
+Peu à peu les bancs de la chambre se garnirent. Les lords
+commencèrent à arriver. L’ordre du jour était le vote du bill
+augmentant de cent mille livres sterling la dotation annuelle de
+Georges de Danemark, duc de Cumberland, mari de la reine. En
+outre, il était annoncé que divers bills consentis par sa majesté
+allaient être apportés à la chambre par des commissaires de la
+couronne ayant pouvoir et charge de les sanctionner, ce qui
+érigeait la séance en séance royale. Les pairs avaient tous leur
+robe de parlement par-dessus leur habit de cour ou de ville.
+Cette robe, semblable à celle dont était revêtu Gwynplaine, était
+la même pour tous, sinon que les ducs avaient cinq bandes
+d’hermine avec bordure d’or, les marquis quatre, les comtes et
+les vicomtes trois, et les barons deux. Les lords entraient par
+groupes. On s’était rencontré dans les couloirs, on continuait
+les dialogues commencés. Quelques-uns venaient seuls. Les
+costumes étaient solennels, les attitudes point; ni les paroles.
+Tous, en entrant, saluaient le trône.
+
+Les pairs affluaient. Ce défilé de noms majestueux se faisait à
+peu près sans cérémonial, le public étant absent. Leicester
+entrait et serrait la main de Lichfield; puis Charles Mordaunt,
+comte de Peterborough et de Monmouth, l’ami de Locke, sur
+l’initiative duquel il avait proposé la refonte des monnaies;
+puis Charles Campbell, comte de Loudoun, prêtant l’oreille à
+Fulke Greville, lord Brooke; puis Dorme, comte de Caërnarvon;
+puis Robert Sutton, baron Lexington, fils du Lexington qui avait
+conseillé à Charles II de chasser Gregorio Leti, historiographe
+assez mal avisé pour vouloir être historien; puis Thomas
+Bellasyse, vicomte Falconberg, ce beau vieux; et ensemble les
+trois cousins Howard, Howard, comte de Bindon, Bower-Howard,
+comte de Berkshire, et Stafford-Howard, comte de Stafford; puis
+John Lovelace, baron Lovelace, dont la pairie éteinte en 1736
+permit à Richardson d’introduire Lovelace dans son livre et de
+créer sous ce nom un type. Tous ces personnages diversement
+célèbres dans la politique ou la guerre, et dont plusieurs
+honorent l’Angleterre, riaient et causaient. C’était comme
+l’histoire vue en négligé.
+
+En moins d’une demi-heure, la chambre se trouva presque au
+complet. C’était tout simple, la séance étant royale. Ce qui
+était moins simple, c’était la vivacité des conversations. La
+chambre, si assoupie tout à l’heure, était maintenant en rumeur
+comme une ruche inquiétée. Ce qui l’avait réveillée, c’était
+l’arrivée des lords en retard. Ils apportaient du nouveau.
+Chose bizarre, les pairs qui, à l’ouverture de la séance, étaient
+dans la chambre, ne savaient point ce qui s’y était passé, et
+ceux qui n’y étaient pas le savaient.
+
+Plusieurs lords arrivaient de Windsor.
+
+Depuis quelques heures, l’aventure de Gwynplaine s’était
+ébruitée. Le secret est un filet; qu’une maille se rompe, tout
+se déchire. Dès le matin, par suite des incidents racontés plus
+haut, toute cette histoire d’une pairie retrouvée sur un tréteau
+et d’un bateleur reconnu lord, avait fait éclat à Windsor, dans
+les privés royaux. Les princes en avaient parlé, puis les
+laquais. De la cour l’événement avait gagné la ville. Les
+événements ont une pesanteur, et la loi du carré des vitesses
+leur est applicable. Ils tombent dans le public et s’y enfoncent
+avec une rapidité inouïe. A sept heures, on n’avait pas à
+Londres vent de cette histoire. A huit heures, Gwynplaine était
+le bruit de la ville. Seuls, les quelques lords exacts qui
+avaient devancé l’ouverture de la séance ignoraient la chose,
+n’étant point dans la ville où l’on racontait tout et étant dans
+la chambre où ils ne s’étaient aperçus de rien. Sur ce,
+tranquilles sur leurs bancs, ils étaient apostrophés par les
+arrivants, tout émus.
+
+--Eh bien? disait Francis Brown, vicomte Mountacute, au marquis
+de Dorchester.
+
+--Quoi?
+
+--Est-ce que c’est possible?
+
+--Quoi?
+
+--L’Homme qui Rit!
+
+--Qu’est-ce que c’est que l’Homme qui Rit?
+
+--Vous ne connaissez pas l’Homme qui Rit?
+
+--Non.
+
+--C’est un clown. Un boy de la foire. Un visage impossible
+qu’on allait voir pour deux sous. Un saltimbanque.
+
+--Après?
+
+--Vous venez de le recevoir pair d’Angleterre.
+
+--L’homme qui rit, c’est vous, milord Mountacute.
+
+--Je ne ris pas, milord Dorchester.
+
+Et le vicomte Mountacute faisait un signe au clerc du parlement,
+qui se levait de son sac de laine et confirmait à leurs
+seigneuries le fait de l’admission du nouveau pair. Plus les
+détails.
+
+--Tiens, tiens, tiens, disait lord Dorchester, je causais avec
+l’évêque d’Ély.
+
+Le jeune comte d’Annesley abordait le vieux lord Eure, lequel
+n’avait plus que deux ans à vivre, car il devait mourir en 1707.
+
+--Milord Eure?
+
+--Milord Annesley?
+
+--Avez-vous connu lord Linnaeus Clancharlie?
+
+--Un homme d’autrefois. Oui.
+
+--Qui est mort en Suisse?
+
+--Oui. Nous étions parents.
+
+--Qui avait été républicain sous Cromwell, et qui était resté
+républicain sous Charles II?
+
+--Républicain? pas du tout. Il boudait. C’était une querelle
+personnelle entre le roi et lui. Je tiens de source certaine que
+lord Clancharlie se serait rallié si on lui avait donné la place
+de chancelier qu’a eue lord Hyde.
+
+--Vous m’étonnez, milord Eure. On m’avait dit que ce lord
+Clancharlie était un honnête homme.
+
+--Un honnête homme! Est-ce que cela existe? Jeune homme, il n’y
+a pas d’honnête homme.
+
+--Mais Caton?
+
+--Vous croyez à Caton, vous.
+
+--Mais Aristide?
+
+--On a bien fait de l’exiler.
+
+--Mais Thomas Morus?
+
+--On a bien fait de lui couper le cou.
+
+--Et à votre avis, lord Clancharlie?...
+
+--Était de cette espèce. D’ailleurs un homme qui reste en exil,
+c’est ridicule.
+
+--Il y est mort.
+
+--Un ambitieux déçu. Oh! si je l’ai connu! je crois bien.
+J’étais son meilleur ami.
+
+--Savez-vous, milord Eure, qu’il s’était marié en Suisse?
+
+--Je le sais à peu près.
+
+--Et qu’il a eu de ce mariage un fils légitime?
+
+--Oui. Qui est mort.
+
+--Qui est vivant.
+
+--Vivant?
+
+--Vivant.
+
+--Pas possible.
+
+--Réel. Prouvé. Constaté. Homologué. Enregistré.
+
+--Mais alors ce fils va hériter de la pairie de Clancharlie?
+
+--Il ne va pas en hériter.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu’il en a hérité. C’est fait.
+
+--C’est fait?
+
+--Tournez la tête, milord Eure. Il est assis derrière vous au
+banc des barons.
+
+Lord Eure se retournait; mais le visage de Gwynplaine se dérobait
+sous sa forêt de cheveux.
+
+--Tiens! disait le vieillard, ne voyant que ses cheveux, il a
+déjà adopté la nouvelle mode. Il ne porte pas perruque.
+
+Grantham abordait Colepepper.
+
+--En voilà un qui est attrapé!
+
+--Qui ça?
+
+--David Dirry-Moir.
+
+--Pourquoi ça?
+
+--Il n’est plus pair.
+
+--Comment ça?
+
+Et Henry Auverquerque, comte de Grantham, racontait à John, baron
+Colepepper, toute «l’anecdote», la bouteille épave portée à
+l’amirauté, le parchemin des comprachicos, le _jussu régis_
+contre-signé _Jeffreys_. la confrontation dans la cave pénale de
+Southwark, l’acceptation de tous ces faits par le lord-chancelier
+et par la reine, la prise du test dans le rond-point vitré, et
+enfin l’admission de lord Fermain Clancharlie au commencement de
+la séance, et tous deux faisaient effort pour distinguer entre
+lord Fitz Walter et lord Arundel la figure, dont on parlait tant,
+du nouveau lord, mais sans y mieux réussir que lord Eure et lord
+Annesley.
+
+Gwynplaine, du reste, soit hasard, soit arrangement de ses
+parrains avertis par le lord-chancelier, était placé dans assez
+d’ombre pour échapper à la curiosité.
+
+--Où ça? où est-il?
+
+C’était le cri de tous en arrivant, mais aucun ne parvenait à le
+bien voir. Quelques-uns, qui avaient vu Gwynplaine à la
+Green-Box, étaient passionnément curieux, mais perdaient leur
+peine. Comme il arrive quelquefois qu’on embastille prudemment
+une jeune fille dans un groupe de douairières, Gwynplaine était
+comme enveloppé par plusieurs épaisseurs de vieux lords infirmes
+et indifférents. Des bons hommes qui ont la goutte sont peu
+sensibles aux histoires d’autrui.
+
+On se passait de main en main des copies de la lettre en trois
+lignes que la duchesse Josiane avait, affirmait-on, écrite à la
+reine sa sœur, en réponse à l’injonction que lui avait faite sa
+majesté d’épouser le nouveau pair, l’héritier légitime des
+Clancharlie, lord Fermain. Cette lettre était ainsi conçue:
+
+«Madame,
+
+«J’aime autant cela. Je pourrai avoir lord David pour amant.»
+
+Signé _Josiane_. Ce billet, vrai ou faux, avait un succès
+d’enthousiasme.
+
+Un jeune lord, Charles d’Okehampton, baron Mohun, dans la faction
+qui ne portait pas perruque, le lisait et le relisait avec
+bonheur. Lewis de Duras, comte de Feversham, anglais qui avait
+de l’esprit français, regardait Mohun et souriait.
+
+--Eh bien, s’écriait lord Mohun, voilà la femme que je voudrais
+épouser!
+
+Et les voisins des deux lords entendaient ce dialogue entre Duras
+et Mohun:
+
+--Épouser la duchesse Josiane, lord Mohun!
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Peste!
+
+--On serait heureux!
+
+--On serait plusieurs.
+
+--Est-ce qu’on n’est pas toujours plusieurs?
+
+--Lord Mohun, vous avez raison. En fait de femmes, nous avons
+tous les restes les uns des autres. Qui est-ce qui a eu un
+commencement?
+
+--Adam, peut-être.
+
+--Pas même.
+
+--Au fait, Satan!
+
+--Mon cher, concluait Lewis de Duras, Adam n’est qu’un prête-nom.
+Pauvre dupe. Il a endossé le genre humain. L’homme a été fait à
+la femme par le diable.
+
+Hugo Cholmley, comte de Cholmley, fort légiste, était interrogé
+du banc des évêques par Nathanaël Crew, lequel était deux fois
+pair, pair temporel, étant baron Crew, et pair spirituel, étant
+évêque de Durham.
+
+--Est-ce possible? disait Crew.
+
+--Est-ce régulier? disait Cholmley.
+
+--L’investiture de ce nouveau venu s’est faite hors de la
+chambre, reprenait l’évêque, mais on affirme qu’il y a des
+précédents.
+
+--Oui. Lord Beauchamp sous Richard II. Lord Chenay sous
+Élisabeth.
+
+--Et lord Broghill sous Cromwell.
+
+--Cromwell ne compte pas.
+
+--Que pensez-vous de tout cela?
+
+--Des choses diverses.
+
+--Milord, comte de Cholmley, quel sera le rang de ce jeune
+Fermain Clancharlie dans la chambre?
+
+--Milord évêque, l’interruption républicaine ayant déplacé les
+anciens rangs, Clancharlie est aujourd’hui situé dans la pairie
+entre Barnard et Somers, ce qui fait que, dans un cas de tour
+d’opinions, lord Fermain Clancharlie parlerait le huitième.
+
+--En vérité! un bateleur de place publique!
+
+--L’incident en soi ne m’étonne point, milord évêque. Ces
+choses-là arrivent. Il en arrive de plus surprenantes. Est-ce
+que la guerre des deux roses n’a pas été annoncée par
+l’assèchement subit de la rivière Ouse en Bedford le 1er janvier
+1399? Or, si une rivière peut tomber en sécheresse, un seigneur
+peut tomber dans une condition servile. Ulysse, roi d’Ithaque,
+fit toutes sortes de métiers. Fermain Clancharlie est resté lord
+sous son enveloppe d’histrion. La bassesse de l’habit ne touche
+point la noblesse du sang. Mais la prise du test et
+l’investiture hors séance, quoique légale à la rigueur, peut
+soulever des objections. Je suis d’avis qu’il faudra s’entendre
+sur la question de savoir s’il y aurait lieu plus tard à
+questionner en conversation d’état le lord-chancelier. On verra
+dans quelques semaines ce qu’il y aura à faire.
+
+Et l’évêque ajoutait:
+
+--C’est égal. C’est une aventure comme on n’en a pas vu depuis
+le comte Gesbodus.
+
+Gwynplaine, l’Homme qui Rit, l’inn Tadcaster, la Green-Box,
+_Chaos vaincu_, la Suisse, Chillon, les comprachicos, l’exil, la
+mutilation, la république, Jeffreys, Jacques II, le _jussu
+regis_, la bouteille ouverte à l’amirauté, le père, lord
+Linnaeus, le fils légitime, lord Fermain, le fils bâtard, lord
+David, les conflits probables, la duchesse Josiane, le
+lord-chancelier, la reine, tout cela courait de banc en banc.
+Une traînée de poudre, c’est le chuchotement. On s’en ressassait
+les détails. Toute cette aventure était l’immense murmure de la
+chambre. Gwynplaine, vaguement, au fond du puits de rêverie où
+il était, entendait ce bourdonnement sans savoir que c’était pour
+lui.
+
+Cependant il était étrangement attentif, mais attentif aux
+profondeurs, non à la surface. L’excès d’attention se tourne en
+isolement.
+
+Une rumeur daus une chambre n’empêche point la séance d’aller son
+train, pas plus qu’une poussière sur une troupe ne l’empêche de
+marcher. Les juges, qui ne sont à la chambre haute que de
+simples assistants ne pouvant parler qu’interrogés, avaient pris
+place sur le deuxième sac de laine, et les trois secrétaires
+d’état sur le troisième. Les héritiers de pairie affluaient dans
+leur compartiment à la fois dehors et dedans, qui était en
+arrière du trône. Les pairs mineurs étaient sur leur gradin
+spécial. En 1705, ces petits lords n’étaient pas moins de douze:
+Huntingdon, Lincoln, Dorset, Warwick, Bath, Burlington,
+Derwentwater, destiné à une mort tragique, Longueville, Lonsdale,
+Dudley and Ward, et Carteret, ce qui faisait une marmaille de
+huit comtes, de deux vicomtes et de deux barons.
+
+Dans l’enceinte, sur les trois étages de bancs, chaque lord avait
+regagné son siège. Presque tous les évêques étaient là. Les
+ducs étaient nombreux, à commencer par Charles Seymour, duc de
+Somerset, et à finir par Georges Augustus, prince électoral de
+Hanovre, duc de Cambridge, le dernier en date et par conséquent
+le dernier en rang. Tous étaient en ordre, selon les préséances;
+Cavendish, duc de Devonshire, dont le grand-père avait abrité à
+Hardwick les quatrevingt-douze ans de Hobbes; Lennox, duc de
+Richmond; les trois Fitz-Roy, le duc de Southampton, le duc de
+Grafton et le duc de-Northumberland; Butler, duc d’Ormond;
+Somerset, duc de Beaufort; Beauclerk, duc de Saint-Albans;
+Pawlett, duc de Bolton; Osborne, duc de Leeds; Wriothesley
+Russell, duc de Bedford, ayant pour cri d’armes et pour devise:
+_Che sara sara_, c’est-à-dire l’acceptation des événements;
+Sheffîeld, duc de Buckingham; Manners, duc de Rutland, et les
+autres. Ni Howard, duc de Norfolk, ni Talbot, duc de Shrewsbury,
+ne siégeaient, étant catholiques; ni Churchill, duc de
+Marlborough,--notre Malbrouck,--qui était en guerre et battait la
+France en ce moment-là. Il n’y avait point alors de duc
+écossais, Queensberry, Montrose et Roxburghe n’ayant été admis
+qu’en 1707.
+
+
+
+
+VI
+
+LA HAUTE ET LA BASSE
+
+
+Tout à coup, il y eut dans la chambre une vive clarté. Quatre
+door-keepers apportèrent et placèrent des deux côtés du trône
+quatre hautes torchères-candélabres chargées de bougies. Le
+trône, ainsi éclairé, apparut dans une sorte de pourpre
+lumineuse. Vide, mais auguste. La reine dedans n’y eût pas
+ajouté grand’chose.
+
+L’huissier de la verge noire entra, la baguette levée, et dit:
+
+--Leurs seigneuries les commissaires de sa majesté.
+
+Toutes les rumeurs tombèrent.
+
+Un clerc en perruque et en simarre parut à la grande porte tenant
+un coussin fleurdelysé sur lequel on voyait des parchemins. Ces
+parchemins étaient des bills. A chacun pendait à une tresse de
+soie la bille ou bulle, d’or quelquefois, qui fait qu’on appelle
+les lois _bills_ en Angleterre et _bulles_ à Rome.
+
+A la suite du clerc marchaient trois hommes en robes de pairs, le
+chapeau à plumes sur la tête.
+
+Ces hommes étaient les commissaires royaux. Le premier était le
+lord haut-trésorier d’Angleterre, Godolphin, le second était le
+lord-président du conseil, Pembroke, le troisième était le lord
+du sceau privé, Newcastle.
+
+Ils marchaient l’un derrière l’autre, selon la préséance, non de
+leur titre, mais de leur charge, Godolphin en tête, Newcastle le
+dernier, quoique duc.
+
+Ils vinrent au banc devant le trône, firent la révérence à la
+chaise royale, ôtèrent et remirent leurs chapeaux, et s’assirent
+sur le banc.
+
+Le lord-chancelier regarda l’huissier de la verge noire, et
+dit:--Mandez à la barre les communes.
+
+L’huissier de la verge noire sortit.
+
+Le clerc, qui était un clerc de la chambre des lords, posa sur la
+table, dans le carré des sacs de laine, le coussin où étaient les
+bills.
+
+Il y eut une interruption qui dura quelques minutes. Deux
+door-keepers posèrent devant la barre un escabeau de trois
+degrés. Cet escabeau était de velours incarnat sur lequel des
+clous dorées dessinaient des fleurs de lys.
+
+La grande porte, qui s’était refermée, se rouvrit, et une voix
+cria:
+
+--Les fidèles communes d’Angleterre.
+
+C’était l’huissier de la verge noire qui annonçait l’autre moitié
+du parlement.
+
+Les lords mirent leurs chapeaux.
+
+Les membres des communes entrèrent, précédés du speaker, tous
+tête nue.
+
+Ils s’arrêtèrent à la barre. Ils étaient en habit de ville, la
+plupart en noir, avec l’épée.
+
+Le speaker, très honorable John Smyth, écuyer, membre pour le
+bourg d’Andover, monta sur l’escabeau qui était au milieu de la
+barre. L’orateur des communes avait une longue simarre de satin
+noir à larges manches et à fentes galonnées de brandebourgs d’or
+par derrière et par devant, et moins de perruque que le
+lord-chancelier. Il était majestueux, mais inférieur.
+
+Tous ceux des communes, orateur et membres, demeurèrent en
+attente, debout et nu-tête, devant les pairs assis et couverts.
+
+On remarquait dans les communes le chef-justice de Chester,
+Joseph Jekyll, plus trois sergents en loi de sa majesté, Hooper,
+Powys et Parker, et James Montagu, solliciteur général, et
+l’attorney général, Simon Harcourt. A part quelques baronnets et
+chevaliers, et neuf lords de courtoisie, Hartington, Windsor,
+Woodstock, Mordaunt, Gramby, Scudamore, Fitz-Harding, Hyde, et
+Burkeley, fils de pairs et héritiers de pairies, tout le reste
+était du peuple. Sorte de sombre foule silencieuse.
+
+Quand le bruit de pas de toute cette entrée eut cessé, le crieur
+de la verge noire, à la porte, dit:
+
+--Oyez!
+
+Le clerc de la couronne se leva. Il prit, déploya et lut le
+premier des parchemins posés sur le coussin. C’était un message
+de la reine nommant, pour la représenter en son parlement, avec
+pouvoir de sanctionner les bills, trois commissaires, savoir:
+
+Ici le clerc haussa la voix.
+
+--Sydney, comte de Godolphin.
+
+Le clerc salua lord Godolphin. Lord Godolphin souleva son
+chapeau. Le clerc continua:
+
+--... Thomas Herbert, comte de Pembroke et de Montgomery.
+
+Le clerc salua lord Pembroke. Lord Pembroke toucha son chapeau.
+Le clerc reprit:
+
+--... John Hollis, duc de Newcastle.
+
+Le clerc salua lord Newcastle. Lord Newcastle fit un signe de
+tête.
+
+Le clerc de la couronne se rassit. Le clerc du parlement se
+leva. Son sous-clerc, qui était à genoux, se leva en arrière de
+lui. Tous deux faisant face au trône, et tournant le dos aux
+communes.
+
+Il y avait sur le coussin cinq bills. Ces cinq bills, votés par
+les communes et consentis par les lords, attendaient la sanction
+royale.
+
+Le clerc du parlement lut le premier bill.
+
+C’était un acte des communes, qui mettait à la charge de l’état
+les embellissements faits par la reine à sa résidence de
+Hampton-Court, se montant à un million sterling.
+
+Lecture faite, le clerc salua profondément le trône. Le
+sous-clerc répéta le salut plus profondément encore, puis
+tournant à demi la tête vers les communes, dit:
+
+--La reine accepte vos bénévolences et ainsi le veut.
+
+Le clerc lut le deuxième bill.
+
+C’était une loi condamnant à la prison et à l’amende quiconque se
+soustrairait au service des trainbands. Les trainbands (troupe
+qu’on traîne où l’on veut) sont cette milice bourgeoise qui sert
+gratis et qui, sous Elisabeth, à l’approche de l’armada, avait
+donné cent quatrevingt-cinq mille fantassins et quarante mille
+cavaliers.
+
+Les deux clercs firent à la chaise royale une nouvelle révérence;
+après quoi le sous-clerc, de profil, dit à la chambre des
+communes:
+
+--La reine le veut.
+
+Le troisième bill accroissait les dîmes et prébendes de l’évêché
+de Lichfield et de Coventry, qui est une des plus riches
+prélatures d’Angleterre, faisait une rente à la cathédrale,
+augmentait le nombre des chanoines et grossissait le doyenné et
+les bénéfices, «afin de pourvoir, disait le préambule, aux
+nécessités de notre sainte religion». Le quatrième bill ajoutait
+au budget de nouveaux impôts, un sur le papier marbré, un sur les
+carrosses de louage fixés au nombre de huit cents dans Londres et
+taxés cinquante-deux livres par an chaque, un sur les avocats,
+procureurs et solliciteurs, de quarante-huit livres par tête par
+an, un sur les peaux tannées, «nonobstant, disait le préambule,
+les doléances des artisans en cuir», un sur le savon, «nonobstant
+les réclamations de la ville d’Exeter et du Devonshire où l’on
+fabrique quantité de serge et de drap», un sur le vin, de quatre
+schellings par barrique, un sur la farine, un sur l’orge et le
+houblon, et renouvellement pour quatre ans, _les besoins de
+l’état_, disait le préambule, _devant passer avant les
+remontrances du commerce_, l’impôt du tonnage, variant de six
+livres tournois par tonneau pour les vaisseaux venant d’occident
+à dix-huit cents livres pour ceux venant d’orient Enfin le bill,
+déclarant insuffisante la capitation ordinaire déjà levée pour
+l’année courante, s’achevait par une surtaxe générale sur tout le
+royaume de quatre schellings ou quarante-huit sous tournois par
+tête de sujet, avec mention que ceux qui refuseraient de prêter
+les nouveaux serments au gouvernement paieraient le double de la
+taxe. Le cinquième bill faisait défense d’admettre à l’hôpital
+aucun malade s’il ne déposait en entrant une livre sterling pour
+payer, en cas de mort, son enterrement. Les trois derniers
+bills, comme les deux premiers, furent, l’un après l’autre,
+sanctionnés et faits lois par une salutation au trône et par les
+quatre mots du sous-clerc «la reine le veut» dits, par-dessus
+l’épaule, aux communes.
+
+Puis le sous-clerc se remit à genoux devant le quatrième sac de
+laine, et le lord-chancelier dit:
+
+--Soit fait comme il est désiré.
+
+Ceci terminait la séance royale.
+
+Le speaker, courbé en deux devant le chancelier, descendit à
+reculons de l’escabeau, en rangeant sa robe derrière lui; ceux
+des communes s’inclinèrent jusqu’à terre, et, pendant que la
+chambre haute reprenait, sans faire attention à toutes ces
+révérences, son ordre du jour interrompu, la chambre basse s’en
+alla.
+
+
+
+
+VII
+
+LES TEMPÊTES D’HOMMES PIRES QUE LES TEMPETES D’OCÉANS
+
+
+Les portes se refermèrent; l’huissier de la verge noire rentra;
+les lords commissaires quittèrent le banc d’état et vinrent
+s’asseoir en tête du banc des ducs, aux places de leurs charges,
+et le lord-chancelier prit la parole:
+
+--Milords, la délibération de la chambre étant depuis plusieurs
+jours sur le bill qui propose d’augmenter de cent mille livres
+sterling la provision annuelle de son altesse royale le prince
+mari de sa majesté, le débat ayant été épuisé et clos, il va être
+procédé au vote. Le vote sera pris, selon l’usage, à partir du
+puîné du banc des barons. Chaque lord, à l’appel de son nom, se
+lèvera et répondra _content_ ou _non content_, et sera libre
+d’exposer ses motifs de vote, s’il le juge à propos. Clerc,
+appelez le vote.
+
+Le clerc du parlement, debout, ouvrit un large in-folio exhaussé
+sur un pupitre doré, qui était le Livre de la Pairie.
+
+Le puîné de la chambre à cette époque était lord John Hervey,
+créé baron et pair en 1703, duquel sont issus les marquis de
+Bristol.
+
+Le clerc appela:
+
+--Milord John, baron Hervey.
+
+Un vieillard en perruque blonde se leva et dit:
+
+--Content.
+
+Puis se rassit.
+
+Le sous-clerc enregistra le vote.
+
+Le clerc continua:
+
+--Milord Francis Seymour, baron Conway de Kiltultagh.
+
+--Content, murmura en se soulevant à demi un élégant jeune homme
+à figure de page, qui ne se doutait point qu’il était le
+grand-père des marquis d’Hertford.
+
+--Milord John Leveson, baron Gower, reprit le clerc.
+
+Ce baron, d’où devaient sortir les ducs de Sutherland, se leva et
+dit en se rasseyant:
+
+--Content.
+
+Le clerc poursuivit:
+
+--Milord Heneage Finch, baron Guernesey.
+
+L’aïeul des comtes d’Aylesford, non moins jeune et non moins
+élégant que l’ancêtre des marquis d’Hertford, justifia sa devise
+_Aperto vivere voto_ par la hauteur de son consentement.
+
+--Content, cria-t-il.
+
+Pendant qu’il se rasseyait, le clerc appelait le cinquième baron:
+
+--Milord John, baron Granville.
+
+--Content, répondit, tout de suite levé et rassis, lord Granville
+de Potheridge, dont la pairie sans avenir devait s’éteindre en
+1709.
+
+Le clerc passa au sixième.
+
+--Milord Charles Mountague, baron Halifax.
+
+--Content, dit lord Halifax, porteur d’un titre sous lequel
+s’était éteint le nom de Saville et devait s’éteindre le nom de
+Mountague. Mountague est distinct de Montagu et de Mountacute.
+
+Et lord Halifax ajouta:
+
+--Le prince Georges a une dotation comme mari de sa majesté; il
+en a une autre comme prince de Danemark, une autre comme duc de
+Cumberland, et une autre comme lord haut-amiral d’Angleterre et
+d’Irlande, mais il n’en a point comme généralissime. C’est là
+une injustice. Il faut faire cesser ce désordre, dans l’intérêt
+du peuple anglais.
+
+Puis lord Halifax fit l’éloge de la religion chrétienne, blâma le
+papisme, et vota le subside.
+
+Lord Halifax rassis, le clerc repartit:
+
+--Milord Christoph, baron Barnard.
+
+Lord Barnard, de qui devaient naître les ducs de Cleveland, se
+leva à l’appel de son nom.
+
+--Content.
+
+Et il mit quelque lenteur à se rasseoir, ayant un rabat de
+dentelle qui valait la peine d’être remarqué. C’était du reste
+un digne gentilhomme et un vaillant officier que lord Barnard.
+
+Tandis que lord Barnard se rasseyait, le clerc, qui lisait de
+routine, eut quelque hésitation. Il raffermit ses lunettes et se
+pencha sur le registre avec un redoublement d’attention, puis,
+redressant la tête, il dit:
+
+--Milord Fermain Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville.
+
+Gwynplaine se leva:
+
+--Non content, dit-il.
+
+Toutes les têtes se tournèrent. Gwynplaine était debout. Les
+gerbes de chandelles placées des deux côtés du trône éclairaient
+vivement sa face, et la faisaient saillir dans la vaste salle
+obscure avec le relief qu’aurait un masque sur un fond de fumée.
+
+Gwynplaine avait fait sur lui cet effort qui, on s’en souvient,
+lui était, à la rigueur, possible. Par une concentration de
+volonté égale à celle qu’il faudrait pour dompter un tigre, il
+avait réussi à ramener pour un moment au sérieux le fatal rictus
+de son visage. Pour l’instant, il ne riait pas. Cela ne pouvait
+durer longtemps; les désobéissances à ce qui est notre loi, ou
+notre fatalité, sont courtes; parfois l’eau de la mer résiste à
+la gravitation, s’enfle en trombe et fait une montagne, mais à la
+condition de retomber. Cette lutte était celle de Gwynplaine.
+Pour une minute qu’il sentait solennelle, par une prodigieuse
+intensité de volonté, mais pour pas beaucoup plus de temps qu’un
+éclair, il avait jeté sur son front le sombre voile de son âme;
+il tenait en suspens son incurable rire; de cette face qu’on lui
+avait sculptée, il avait retiré la joie. Il n’était plus
+qu’effrayant.
+
+--Qu’est cet homme? ce fut le cri.
+
+Un frémissement indescriptible courut sur tous les bancs. Ces
+cheveux en forêt, ces enfoncements noirs sous les sourcils, ce
+regard profond d’un œil qu’on ne voyait pas, le modelé farouche
+de cette tête mêlant hideusement l’ombre et la lumière, ce fut
+surprenant. Cela dépassait tout. On avait eu beau parler de
+Gwynplaine, le voir fut formidable. Ceux mêmes qui s’y
+attendaient ne s’y attendaient pas. Qu’on s’imagine, sur la
+montagne réservée aux dieux, dans la fête d’une soirée sereine,
+toute la troupe des tout-puissants réunie, et la face de
+Prométhée, ravagée par les coups de bec du vautour, apparaissant
+tout à coup comme une lune sanglante à l’horizon. L’Olympe
+apercevant le Caucase, quelle vision! Vieux et jeunes, béants,
+regardèrent Gwynplaine.
+
+Un vieillard vénéré de toute la chambre, qui avait vu beaucoup
+d’hommes et beaucoup de choses, et qui était désigné pour être
+duc, Thomas, comte de Warton, se leva effrayé.
+
+--Qu’est-ce que cela veut dire? cria-t-il. Qui a introduit cet
+homme dans la chambre? Qu’on mette cet homme dehors.
+
+Et apostrophant Gwynplaine avec hauteur:
+
+--Qui êtes-vous? d’où sortez-vous?
+
+Gwynplaine répondit:
+
+--Du gouffre.
+
+Et, croisant les bras, il regarda les lords.
+
+--Qui je suis? je suis la misère. Milords, j’ai à vous parler.
+
+II y eut un frisson, et un silence. Gwynplainc continua.
+
+--Milords, vous êtes en haut. C’est bien. Il faut croire que
+Dieu a ses raisons pour cela. Vous avez le pouvoir, l’opulence,
+la joie, le soleil immobile à votre zénith, l’autorité sans
+borne, la jouissance sans partage, l’immense oubli des autres.
+Soit. Mais il y a au-dessous de vous quelque chose. Au-dessus
+peut-être. Milords, je viens vous apprendre une nouvelle. Le
+genre humain existe.
+
+Les assemblées sont comme les enfants; les incidents sont leur
+boîte à surprises, et elles en ont la peur, et le goût. Il
+semble parfois qu’un ressort joue, et l’on voit jaillir du trou
+un diable. Ainsi en France Mirabeau, difforme lui aussi.
+
+Gwynplaine en ce moment sentait en lui un grandissement étrange.
+Un groupe d’hommes à qui l’on parle, c’est un trépied. On est,
+pour ainsi dire, debout sur une cime d’âmes. On a sous son talon
+un tressaillement d’entrailles humaines. Gwynplaine n’était plus
+l’homme qui, la nuit précédente, avait été, un instant, presque
+petit. Les fumées de cette élévation subite, qui l’avaient
+troublé, s’étaient allégées et avaient pris de la transparence,
+et là où Gwynplaine avait été séduit par une vanité, il voyait
+maintenant une fonction. Ce qui l’avait d’abord amoindri, à
+présent le rehaussait. Il était illuminé d’un de ces grands
+éclairs qui viennent du devoir.
+
+On cria de toutes parts autour de Gwynplaine:
+
+--Écoutez! Écoutez!
+
+Lui cependant, crispé et surhumain, réussissait à maintenir sur
+son visage la contraction sévère et lugubre, sous laquelle se
+cabrait le rictus, comme un cheval sauvage prêt à s’échapper. Il
+reprit:
+
+--Je suis celui qui vient des profondeurs. Milords, vous êtes
+les grands et les riches. C’est périlleux. Vous profitez de la
+nuit. Mais prenez garde, il y a une grande puissance, l’aurore.
+L’aube ne peut être vaincue. Elle arrivera. Elle arrive. Elle
+a en elle le jet du jour irrésistible. Et qui empêchera cette
+fronde de jeter le soleil dans le ciel? Le soleil, c’est le
+droit. Vous, vous êtes le privilège. Ayez peur. Le vrai maître
+de la maison va frapper à la porte. Quel est le père du
+privilège? le hasard. Et quel est son fils? l’abus. Ni le
+hasard ni l’abus ne sont solides. Ils ont l’un et l’autre un
+mauvais lendemain. Je viens vous avertir. Je viens vous
+dénoncer votre bonheur. Il est fait du malheur d’autrui. Vous
+avez tout, et ce tout se compose du rien des autres. Milords, je
+suis l’avocat désespéré, et je plaide la cause perdue. Cette
+cause, Dieu la regagnera. Moi, je ne suis rien, qu’une voix. Le
+genre humain est une bouche, et j’en suis le cri. Vous
+m’entendrez. Je viens ouvrir devant vous, pairs d’Angleterre,
+les grandes assises du peuple, ce souverain, qui est le patient,
+ce condamné, qui est le juge. Je plie sous ce que j’ai à dire.
+Par où commencer? Je ne sais. J’ai ramassé dans la vaste
+diffusion des souffrances mon énorme plaidoirie éparse. Qu’en
+faire maintenant? elle m’accable, et je la jette pêle-mêle
+devant moi. Avais-je prévu ceci? non. Vous êtes étonnés, moi
+aussi. Hier j’étais un bateleur, aujourd’hui je suis un lord.
+Jeux profonds. De qui? de l’inconnu. Tremblons tous. Milords,
+tout l’azur est de votre côté. De cet immense univers, vous ne
+voyez que la fête; sachez qu’il y a de l’ombre. Parmi vous je
+m’appelle lord Fermain Clancharlie, mais mon vrai nom est un nom
+de pauvre, Gwynplaine. Je suis un misérable taillé dans l’étoffe
+des grands par un roi, dont ce fut le bon plaisir. Voilà mon
+histoire. Plusieurs d’entre vous ont connu mon père, je ne l’ai
+pas connu. C’est par son côté féodal qu’il vous touche, et moi
+je lui adhère par son côté proscrit. Ce que Dieu a fait est
+bien. J’ai été jeté au gouffre. Dans quel but? pour que j’en
+visse le fond. Je suis un plongeur, et je rapporte la perle, la
+vérité. Je parle, parce que je sais. Vous m’entendrez, milords.
+J’ai éprouvé. J’ai vu. La souffrance, non, ce n’est pas un mot,
+messieurs les heureux. La pauvreté, j’y ai grandi; l’hiver, j’y
+ai grelotté; la famine, j’en ai goûté; le mépris, je l’ai subi;
+la peste, je l’ai eue; la honte, je l’ai bue. Et je la revomirai
+devant vous, et ce vomissement de toutes les misères éclaboussera
+vos pieds et flamboiera. J’ai hésité avant de me laisser amener
+à cette place où je suis, car j’ai ailleurs d’autres devoirs. Et
+ce n’est pas ici qu’est mon cœur. Ce qui s’est passé en moi ne
+vous regarde pas; quand l’homme que vous nommez l’huissier de la
+verge noire est venu me chercher de la part de la femme que vous
+nommez la reine, j’ai eu un moment l’idée de refuser. Mais il
+m’a semblé que l’obscure main de Dieu me poussait de ce côté, et
+j’ai obéi. J’ai senti qu’il fallait que je vinsse parmi vous.
+Pourquoi? à cause de mes haillons d’hier. C’est pour prendre la
+parole parmi les rassasiés que Dieu m’avait mêlé aux affamés.
+Oh! ayez pitié! Oh! ce fatal monde dont vous croyez être, vous
+ne le connaissez point; si haut, vous êtes dehors; je vous dirai
+moi, ce que c’est. De l’expérience, j’en ai. J’arrive de
+dessous la pression. Je puis vous dire ce que vous pesez. O
+vous les maîtres, ce que vous êtes, le savez-vous? Ce que vous
+faites, le voyez-vous? Non. Ah! tout est terrible. Une nuit,
+une nuit de tempête, tout petit, abandonné, orphelin, seul dans
+la création démesurée, j’ai fait mon entrée dans cette obscurité
+que vous appelez la société. La première chose que j’ai vue,
+c’est la loi, sous la forme d’un gibet; la deuxième, c’est la
+richesse, c’est votre richesse, sous la forme d’une femme morte
+de froid et de faim; la troisième, c’est l’avenir, sous la forme
+d’un enfant agonisant; la quatrième, c’est le bon, le vrai, et le
+juste, sous la figure d’un vagabond n’ayant pour compagnon et
+pour ami qu’un loup.
+
+En ce moment, Gwynplaine, pris d’une émotion poignante, sentit
+lui monter à la gorge les sanglots.
+
+Ce qui fit, chose sinistre, qu’il éclata de rire.
+
+La contagion fut immédiate. Il y avait sur l’assemblée un nuage;
+il pouvait crever en épouvante; il creva en joie. Le rire, cette
+démence épanouie, prit toute la chambre. Les cénacles d’hommes
+souverains ne demandent pas mieux que de bouffonner. Ils se
+vengent ainsi de leur sérieux.
+
+Un rire de rois ressemble à un rire de dieux; cela a toujours une
+pointe cruelle. Les lords se mirent à jouer. Le ricanement
+aiguisa le rire. On battit des mains autour de celui qui
+parlait, et on l’outragea. Un pêle-mêle d’interjections joyeuses
+l’assaillit, grêle gaie et meurtrissante.
+
+--Bravo, Gwynplaine!--Bravo, l’Homme qui Rit!--Bravo, le museau
+de la Green-Box!--Bravo, la hure du Tarrinzeau-field!--Tu viens
+nous donner une représentation. C’est bon! bavarde!--En voilà
+un qui m’amuse!--Mais rit-il bien, cet animal-là!--Bonjour,
+pantin!--Salut à lord Clown!--Harangue, va!--C’est un pair
+d’Angleterre, ça!--Continue!--Non! non!--Si! si!
+
+Le lord-chancelier était assez mal à son aise.
+
+Un lord sourd, James Butler, duc d’Ormond, faisant de sa main à
+son oreille un cornet acoustique, demandait à Charles Beauclerk,
+duc de Saint-Albans:
+
+--Comment a-t-il voté?
+
+Saint-Albans répondait:
+
+--Non content.
+
+--Parbleu, disait Ormond, je le crois bien. Avec ce visage-là!
+
+Une foule échappée--et les assemblées sont des
+foules--ressaisissez-la donc. L’éloquence est un mors; si le
+mors casse, l’auditoire s’emporte, et rue jusqu’à ce qu’il ait
+désarçonné l’orateur. L’auditoire hait l’orateur. On ne sait
+pas assez cela. Se raidir sur la bride semble une ressource, et
+n’en est pas une. Tout orateur l’essaie. C’est l’instinct.
+Gwynplaine l’essaya.
+
+Il considéra un moment ces hommes qui riaient.
+
+--Alors, cria-t-il, vous insultez la misère. Silence, pairs
+d’Angleterre! juges, écoutez la plaidoirie. Oh! je vous en
+conjure, ayez pitié! Pitié pour qui? Pitié pour vous. Qui est
+en danger? C’est vous. Est-ce que vous ne voyez pas que vous
+êtes dans une balance et qu’il y a dans un plateau votre
+puissance et dans l’autre votre responsabilité? Dieu vous pèse.
+Oh! ne riez pas. Méditez. Cette oscillation de la balance de
+Dieu, c’est le tremblement de la conscience. Vous n’êtes pas
+méchants. Vous êtes des hommes comme les autres, ni meilleurs,
+ni pires. Vous vous croyez des dieux, soyez malades demain, et
+regardez frissonner dans la fièvre votre divinité. Nous nous
+valons tous. Je m’adresse aux esprits honnêtes, il y en a ici;
+je m’adresse aux intelligences élevées, il y en a; je m’adresse
+aux âmes généreuses, il y en a. Vous êtes pères, fils et frères,
+donc vous êtes souvent attendris. Celui de vous qui a regardé ce
+matin le réveil de son petit enfant est bon. Les cœurs sont les
+mêmes. L’humanité n’est pas autre chose qu’un cœur. Entre ceux
+qui oppriment et ceux qui sont opprimés, il n’y a de différence
+que l’endroit où ils sont situés. Vos pieds marchent sur des
+têtes, ce n’est pas votre faute. C’est la faute de la Babel
+sociale. Construction manquée, toute en surplombs. Un étage
+accable l’autre. Écoutez-moi, je vais vous dire. Oh! puisque
+vous êtes puissants, soyez fraternels; puisque vous êtes grands,
+soyez doux. Si vous saviez ce que j’ai vu! Hélas! en bas, quel
+tourment! Le genre humain est au cachot. Que de damnés, qui
+sont des innocents! Le jour manque, l’air manque, la vertu
+manque; on n’espère pas; et, ce qui est redoutable, on attend.
+Rendez-vous compte de ces détresses. Il y a des êtres qui vivent
+dans la mort. Il y a des petites filles qui commencent à huit
+ans par la prostitution et qui finissent à vingt ans par la
+vieillesse. Quant aux sévérités pénales, elles sont
+épouvantables. Je parle un peu au hasard, et je ne choisis pas.
+Je dis ce qui me vient à l’esprit. Pas plus tard qu’hier, moi
+qui suis ici, j’ai vu un homme enchaîné et nu, avec des pierres
+sur le ventre, expirer dans là torture. Savez-vous cela? non.
+Si vous saviez ce qui se passe, aucun de vous n’oserait être
+heureux. Qui est-ce qui est allé à Newcastle-on-Tyne? Il y a
+dans les mines des hommes qui mâchent du charbon pour s’emplir
+l’estomac et tromper la faim. Tenez, dans le comté de Lancastre,
+Ribblechester, à force d’indigence, de ville est devenue village.
+Je ne trouve pas que le prince Georges de Danemark ait besoin de
+cent mille guinées de plus. J’aimerais mieux recevoir à
+l’hôpital l’indigent malade sans lui faire payer d’avance son
+enterrement. En Caernarvon, à Traith-maur comme à Traith-bichan,
+l’épuisement des pauvres est horrible. A Strafford, on ne peut
+dessécher le marais, faute d’argent. Les fabriques de draperie
+sont fermées dans tout le Lancashire. Chômage partout.
+Savez-vous que les pêcheurs de hareng de Harlech mangent de
+l’herbe quand la pèche manque? Savez-vous qu’à Burton-Lazers il
+y a encore des lépreux traqués, et auxquels on tire des coups de
+fusil s’ils sortent de leurs tanières? A Ailesbury, ville dont
+un de vous est lord, la disette est en permanence. A Penckridge
+en Coventry, dont vous venez de doter la cathédrale et d’enrichir
+l’évêque, on n’a pas de lits dans les cabanes, et l’on creuse des
+trous dans la terre pour y coucher les petits enfants, de sorte
+qu’au lieu de commencer par le berceau, ils commencent par la
+tombe. J’ai vu ces choses-là. Milords, les impôts que vous
+votez, savez-vous qui les paie? Ceux qui expirent. Hélas! vous
+vous trompez. Vous faites fausse route. Vous augmentez la
+pauvreté du pauvre pour augmenter la richesse du riche. C’est le
+contraire qu’il faudrait faire. Quoi, prendre au travailleur
+pour donner à l’oisif, prendre au déguenillé pour donner au repu,
+prendre à l’indigent pour donner au prince! Oh, oui, j’ai du
+vieux sang républicain dans les veines. J’ai horreur de cela.
+Ces rois, je les exècre! Et que les femmes sont effrontées! On
+m’a conté une triste histoire. Oh! je hais Charles II! Une
+femme que mon père avait aimée s’est donnée à ce roi, pendant que
+mon père mourait en exil, la prostituée! Charles II, Jacques II;
+après un vaurien, un scélérat! Qu’y a-t-il dans le roi? un
+homme, un faible et chétif sujet des besoins et des infirmités.
+A quoi bon le roi? Cette royauté parasite, vous la gavez. Ce
+ver de terre, vous le faites boa. Ce ténia, vous le faites
+dragon. Grâce pour les pauvres! Vous alourdissez l’impôt au
+profit du trône. Prenez garde aux lois que vous décrétez.
+Prenez garde au fourmillement douloureux que vous écrasez.
+Baissez les yeux. Regardez à vos pieds. O grands, il y a des
+petits! ayez pitié. Oui! pitié de vous! car les multitudes
+agonisent, et le bas en mourant fait mourir le haut. La mort est
+une cessation qui n’excepte aucun membre. Quand la nuit vient,
+personne ne garde son coin de jour. Êtes-vous égoïstes? sauvez
+les autres. La perdition du navire n’est indifférente à aucun
+passager. Il n’y a pas naufrage de ceux-ci sans qu’il y ait
+engloutissement de ceux-là. Oh! sachez-le, l’abîme est pour
+tous.
+
+Le rire redoubla, irrésistible. Du reste, pour égayer une
+assemblée, il suffisait de ce que ces paroles avaient
+d’extravagant.
+
+Être comique au dehors, et tragique au dedans, pas de souffrance
+plus humiliante, pas de colère plus profonde. Gwynplaine avait
+cela en lui. Ses paroles voulaient agir dans un sens, son visage
+agissait dans l’autre; situation affreuse. Sa voix eut tout à
+coup des éclats stridents.
+
+--Ils sont joyeux, ces hommes! C’est bon. L’ironie fait face à
+l’agonie. Le ricanement outrage le râle. Ils sont
+tout-puissants! C’est possible. Soit. On verra. Ah! je suis
+un des leurs. Je suis aussi un des vôtres, ô vous les pauvres!
+Un roi m’a vendu, un pauvre m’a recueilli. Qui m’a mutilé? Un
+prince. Qui m’a guéri et nourri? Un meurt-de-faim. Je suis
+lord Clancharlie, mais je reste Gwynplaine. Je tiens aux grands,
+et j’appartiens aux petits. Je suis parmi ceux qui jouissent et
+avec ceux qui souffrent. Ah! cette société est fausse. Un jour
+viendra la société vraie. Alors il n’y aura plus de seigneurs,
+il y aura des vivants libres. Il n’y aura plus de maîtres, il y
+aura des pères. Ceci est l’avenir. Plus de prosternement, plus
+de bassesse, plus d’ignorance, plus d’hommes bêtes de somme, plus
+de courtisans, plus de valets, plus de rois, la lumière! En
+attendant, me voici. J’ai un droit, j’en use. Est-ce un droit?
+Non, si j’en use pour moi. Oui, si j’en use pour tous. Je
+parlerai aux lords, en étant un. O mes frères d’en bas, je leur
+dirai votre dénûment. Je me dresserai avec la poignée des
+haillons du peuple dans la main, et je secouerai sur les maîtres
+la misère des esclaves, et ils ne pourront plus, eux les
+favorisés et les arrogants, se débarrasser du souvenir des
+infortunés, et se délivrer, eux les princes, de la cuisson des
+pauvres, et tant pis si c’est de la vermine, et tant mieux si
+elle tombe sur des lions!
+
+Ici Gwynplaine se tourna vers les sous-clercs agenouillés qui
+écrivaient sur le quatrième sac de laine.
+
+--Qu’est-ce que c’est que ces gens qui sont à genoux? Qu’est-ce
+que vous faites là? Levez-vous, vous êtes des hommes.
+
+Cette brusque apostrophe à des subalternes qu’un lord ne doit pas
+même apercevoir, mit le comble aux joies. On avait crié bravo,
+on cria hurrah! Du battement des mains on passa au trépignement.
+On eût pu se croire à la Green-Box. Seulement, à la Green-Box le
+rire fêtait Gwynplaine, ici il l’exterminait. Tuer, c’est
+l’effort du ridicule. Le rire des hommes fait quelquefois tout
+ce qu’il peut pour assassiner.
+
+Le rire était devenu une voie de fait. Les quolibets pleuvaient.
+C’est la bêtise des assemblées d’avoir de l’esprit. Leur
+ricanement ingénieux et imbécile écarte les faits au lieu de les
+étudier et condamne les questions au lieu de les résoudre. Un
+incident est un point d’interrogation. En rire, c’est rire de
+l’énigme. Le sphinx, qui ne rit pas, est derrière.
+
+On entendait des clameurs contradictoires:
+
+--Assez! assez!--Encore! encore!
+
+William Farmer, baron Leimpster, jetait à Gwynplaine l’affront de
+Ryc-Quiney à Shakespeare:
+
+--_Histrio! mima!_
+
+Lord Vaughan, homme sentencieux, le vingt-neuvième du banc des
+barons, s’écriait:
+
+--Nous revoici au temps où les animaux péroraient. Au milieu des
+bouches humaines, une mâchoire bestiale a la parole.
+
+--Écoutons l’âne de Balaam, ajoutait lord Yarmouth.
+
+Lord Yarmouth avait l’air sagace que donne un nez rond et une
+bouche de travers.
+
+--Le rebelle Linnaeus est châtié dans son tombeau. Le fils est
+la punition du père, disait John Hough, évêque de Lichfield et de
+Coventry, dont Gwynplaine avait effleuré la prébende.
+
+--Il ment, affirmait lord Cholmley, le législateur légiste. Ce
+qu’il appelle la torture, c’est la peine forte et dure, très
+bonne peine. La torture n’existe pas en Angleterre.
+
+Thomas Wentworth, baron Raby, apostrophait le chancelier.
+
+--Milord chancelier, levez la séance!
+
+--Non! non! non! qu’il continue! il nous amuse! hurrah!
+hep! hep! hep!
+
+Ainsi criaient les jeunes lords; leur gaîté était de la fureur.
+Quatre surtout étaient en pleine exaspération d’hilarité et de
+haine. C’étaient Laurence Hyde, comte de Rochester, Thomas
+Tufton, comte de Thanet, et le vicomte de Hatton, et le duc de
+Montagu.
+
+--A la niche, Gwynplaine! disait Rochester.
+
+--A bas! à bas! à bas! criait Thanet.
+
+Le vicomte Hatton tirait de sa poche un penny, et le jetait à
+Gwynplaine.
+
+Et John Campbell, comte de Greenwich, Savage, comte Rivers,
+Thompson, baron Haversham, Warrigton, Escrik, Rolleston,
+Rockingham, Carteret, Langdale, Banester Maynard, Hundson,
+Caernarvon, Cavendish, Burlington, Robert Darcy, comte de
+Holderness, Other Windsor, comte de Plymouth, applaudissaient.
+
+Tumulte de pandémonium ou de panthéon dans lequel se perdaient
+les paroles de Gwynplaine. On n’y distinguait que ce mot: Prenez
+garde!
+
+Ralph, duc de Montagu, récemment sorti d’Oxford et ayant encore
+sa première moustache, descendit du banc des ducs où il siégeait
+dix-neuvième, et alla se poser les bras croisés en face de
+Gwynplaine. Il y a dans une lame l’endroit qui coupe le plus et
+dans une voix l’accent qui insulte le mieux. Montagu prit cet
+accent-là, et, ricanant au nez de Gwynplaine, lui cria:
+
+--Qu’est-ce que tu dis?
+
+--Je prédis, répondit Gwynplaine.
+
+Le rire fit explosion de nouveau. Et sous ce rire grondait la
+colère en basse continue. Un des pairs mineurs, Lionel Cranseild
+Sackville, comte de Dorset et de Middlesex, se leva debout sur
+son banc, ne riant pas, grave comme il sied à un futur
+législateur, et, sans dire un mot, regarda Gwynplaine avec son
+frais visage de douze ans en haussant les épaules. Ce qui fit
+que l’évêque de Saint-Asaph se pencha à l’oreille de l’évêque de
+Saint-David assis à côté de lui, et lui dit, en montrant
+Gwynplaine:--Voilà le fou! et en montrant l’enfant: Voilà le
+sage!
+
+Du chaos des ricanements se dégageaient des exclamations
+confuses,--Face de gorgone!--Que signifie cette
+aventure?--Insulte à la Chambre!--Quelle exception qu’un tel
+homme!--Honte! honte!--Qu’on lève la séance!--Non! qu’il
+achève!--Parle, bouffon!
+
+Lord Lewis de Duras, les mains sur les hanches, criait:--Ah! que
+c’est bon de rire! ma rate est heureuse. Je propose un vote
+d’actions de grâces ainsi conçu: La Chambre des lords remercie la
+Green-Box.
+
+Gwynplaine, on s’en souvient, avait rêvé un autre accueil.
+
+Qui a gravi dans le sable une pente à pic toute friable au-dessus
+d’une profondeur vertigineuse, qui a senti sous ses mains, sous
+ses ongles, sous ses coudes, sous ses genoux, sous ses pieds,
+fuir et se dérober le point d’appui, qui, reculant au lieu
+d’avancer sur cet escarpement réfractaire, en proie à l’angoisse
+du glissement, s’enfonçant au lieu de gravir, descendant au lieu
+de monter, augmentant la certitude du naufrage par l’effort vers
+le sommet, et se perdant un peu plus à chaque mouvement pour se
+tirer de péril, a senti l’approche formidable de l’abîme, et a eu
+dans les os le froid sombre de la chute, gueule ouverte
+au-dessous de vous, celui-là a éprouvé ce qu’éprouvait
+Gwynplaine.
+
+Il sentait son ascension crouler sous lui, et son auditoire était
+un précipice.
+
+Il y a toujours quelqu’un qui dit le mot où tout se résume.
+
+Lord Scarsdale traduisit en un cri l’impression de l’assemblée:
+
+--Qu’est-ce que ce monstre vient faire ici?
+
+Gwynplaine se dressa, éperdu et indigné, dans une sorte de
+convulsion suprême. Il les regarda tous fixement.
+
+--Ce que je viens faire ici? Je viens être terrible. Je suis un
+monstre, dites-vous. Non, je suis le peuple. Je suis une
+exception? Non, je suis tout le monde. L’exception, c’est vous.
+Vous êtes la chimère, et je suis la réalité. Je suis l’Homme.
+Je suis l’effrayant Homme qui Rit. Qui rit de quoi? De vous.
+De lui. De tout. Qu’est-ce que son rire? Votre crime, et son
+supplice. Ce crime, il vous le jette à la face; ce supplice, il
+vous le crache au visage. Je ris, cela veut dire: Je pleure.
+
+Il s’arrêta. On se taisait. Les rires continuaient, mais bas.
+Il put croire à une certaine reprise d’attention. Il respira, et
+poursuivit:
+
+--Ce rire qui est sur mon front, c’est un roi qui l’y a mis. Ce
+rire exprime la désolation universelle. Ce rire veut dire haine,
+silence contraint, rage, désespoir. Ce rire est un produit des
+tortures. Ce rire est un rire de force. Si Satan avait ce rire,
+ce rire condamnerait Dieu. Mais l’éternel ne ressemble point aux
+périssables; étant l’absolu, il est le juste; et Dieu hait ce que
+font les rois. Ah! vous me prenez pour une exception! Je suis
+un symbole. O tout-puissants imbéciles que vous êtes, ouvrez les
+yeux. J’incarne tout. Je représente l’humanité telle que ses
+maîtres l’ont faite. L’homme est un mutilé. Ce qu’on m’a fait,
+on l’a fait au genre humain. On lui a déformé le droit, la
+justice, la vérité, la raison, l’intelligence, comme à moi les
+yeux, les narines et les oreilles; comme à moi, on lui a mis au
+cœur un cloaque de colère et de douleur, et sur la face un
+masque de contentement. Où s’était posé le doigt de Dieu, s’est
+appuyée la griffe du roi. Monstrueuse superposition. Évêques,
+pairs et princes, le peuple, c’est le souffrant profond qui rit à
+la surface. Milords, je vous le dis, le peuple, c’est moi.
+Aujourd’hui, vous l’opprimez, aujourd’hui vous me huez. Mais
+l’avenir, c’est le dégel sombre. Ce qui était pierre devient
+flot. L’apparence solide se change en submersion. Un
+craquement, et tout est dit. Il viendra une heure où une
+convulsion brisera votre oppression, où un rugissement répliquera
+à vos huées. Cette heure est déjà venue,--tu en étais, ô mon
+père!--cette heure de Dieu est venue, et s’est appelée
+République, on l’a chassée, elle reviendra. En attendant,
+souvenez-vous que la série des rois armés de l’épée est
+interrompue par Cromwell armé de la hache. Tremblez. Les
+incorruptibles solutions approchent, les ongles coupés
+repoussent, les langues arrachées s’envolent, et deviennent des
+langues de feu éparses au vent des ténèbres, et hurlent dans
+l’infini; ceux qui ont faim montrent leurs dents oisives, les
+paradis bâtis sur les enfers chancellent, on souffre, on souffre,
+on souffre, et ce qui est en haut penche, et ce qui est en bas
+s’entr’ouvre, l’ombre demande à devenir lumière, le damné discute
+l’élu, c’est le peuple qui vient, vous dis-je, c’est l’homme qui
+monte, c’est la fin qui commence, c’est la rouge aurore de la
+catastrophe, et voilà ce qu’il y a dans ce rire, dont vous riez!
+Londres est une fête perpétuelle. Soit. L’Angleterre est d’un
+bout à l’autre une acclamation. Oui. Mais écoutez: Tout ce que
+vous voyez, c’est moi. Vous avez des fêtes, c’est mon rire.
+Vous avez des joies publiques, c’est mon rire. Vous avez des
+mariages, des sacres et des couronnements, c’est mon rire. Vous
+avez des naissances de princes, c’est mon rire. Vous avez
+au-dessus de vous le tonnerre, c’est mon rire.
+
+Le moyen de tenir à de telles choses! le rire recommença, cette
+fois accablant. De toutes les laves que jette la bouche humaine,
+ce cratère, la plus corrosive, c’est la joie. Faire du mal
+joyeusement, aucune foule ne résiste à cette contagion. Toutes
+les exécutions ne se font pas sur des échafauds, et les hommes,
+dès qu’ils sont réunis, qu’ils soient multitude ou assemblée, ont
+toujours au milieu d’eux un bourreau tout prêt, qui est le
+sarcasme. Pas de supplice comparable à celui du misérable
+risible. Ce supplice, Gwynplaine le subissait. L’allégresse,
+sur lui, était lapidation et mitraille. Il était hochet et
+mannequin, tête de turc, cible. On bondissait, on criait bis, on
+se roulait. On battait du pied. On s’empoignait au rabat. La
+majesté du lieu, la pourpre des robes, la pudeur des hermines,
+l’in-folio des perruques, n’y faisait rien. Les lords riaient,
+les évoques riaient, les juges riaient. Le banc des vieillards
+se déridait, le banc des enfants se tordait. L’archevêque de
+Canterbury poussait du coude l’archevêque d’York. Henry Compton,
+évêque de Londres, frère du comte de Northampton, se tenait les
+côtes. Le lord-chancelier baissait les yeux pour cacher son rire
+probable. Et à la barre, la statue du respect, l’huissier de la
+verge noire, riait.
+
+Gwynplaine, pâle, avait croisé les bras; et, entouré de toutes
+ces figures, jeunes et vieilles, où rayonnait la grande
+jubilation homérique, dans ce tourbillon de battements de mains,
+de trépignements et de hourras, dans cette frénésie bouffonne
+dont il était le centre, dans ce splendide épanchement
+d’hilarité, au milieu de cette gaîté énorme, il avait en lui le
+sépulcre. C’était fini. Il ne pouvait plus maîtriser ni sa face
+qui le trahissait, ni son auditoire que l’insultait.
+
+Jamais l’éternelle loi fatale, le grotesque cramponné au sublime,
+le rire répercutant le rugissement, la parodie en croupe du
+désespoir, le contre-sens entre ce qu’on semble et ce qu’on est,
+n’avait éclaté avec plus d’horreur. Jamais lueur plus sinistre
+n’avait éclairé la profonde nuit humaine.
+
+Gwynplaine assistait à l’effraction définitive de sa destinée par
+un éclat de rire. L’irrémédiable était là. On se relève tombé,
+on ne se relève pas pulvérisé. Cette moquerie inepte et
+souveraine le mettait en poussière. Rien de possible désormais.
+Tout est selon le milieu. Ce qui était triomphe à la Green-Box
+était chute et catastrophe à la chambre des lords.
+L’applaudissement là-bas était ici imprécation. Il sentait
+quelque chose comme le revers de son masque. D’un côté de ce
+masque, il y avait la sympathie du peuple acceptant Gwynplaine,
+de l’autre la haine des grands rejetant lord Fermain Clancharlie.
+D’un côté l’attraction, de l’autre la répulsion, toutes deux le
+ramenant vers l’ombre. Il se sentait comme frappé par derrière.
+Le sort a des coups de trahison. Tout s’expliquera plus tard,
+mais, en attendant, la destinée est piège et l’homme tombe dans
+des chausse-trapes. Il avait cru monter, ce rire l’accueillait;
+les apothéoses ont des aboutissements lugubres. Il y a un mot
+sombre, être dégrisé. Sagesse tragique, celle qui naît de
+l’ivresse. Gwynplaine, enveloppé de cette tempête gaie et
+féroce, songeait.
+
+A vau-l’eau, c’est le fou rire. Une assemblée en gaité, c’est la
+boussole perdue. On ne savait plus où l’on allait, ni ce qu’on
+faisait. Il fallut lever la séance.
+
+Le lord-chancelier, «attendu l’incident», ajourna la suite du
+vote au lendemain. La chambre se sépara. Les lords firent la
+révérence à la chaise royale et s’en allèrent. On entendit les
+rires se prolonger et se perdre dans les couloirs. Les
+assemblées, outre leurs portes officielles, ont dans les
+tapisseries, dans les reliefs et dans les moulures, toutes sortes
+de portes dérobées par où elles se vident comme un vase par des
+fêlures. En peu de temps, la salle fut déserte. Cela se fait
+très vite, et presque sans transition. Ces lieux de tumulte sont
+tout de suite repris par le silence.
+
+L’enfoncement dans la rêverie mène loin, et l’on finit, à force
+de songer, par être comme dans une autre planète. Gwynplaine
+tout à coup eut une sorte de réveil. Il était seul. La salle
+était vide. Il n’avait pas même vu que la séance avait été
+levée. Tous les pairs avaient disparu, même ses deux parrains.
+Il n’y avait plus ça et là que quelques bas officiers de la
+chambre attendant pour mettre les housses et éteindre les lampes
+que «sa seigneurie» fût partie. Il mit machinalement son chapeau
+sur sa tête, sortit de son banc, et se dirigea vers la grande
+porte ouverte sur la galerie. Au moment où il franchit la
+coupure de la barre, un door-keeper le débarrassa de sa robe de
+pair. Il s’en aperçut à peine. Un instant après, il était dans
+la galerie.
+
+Les hommes de service qui étaient là remarquèrent avec étonnement
+que ce lord était sorti sans saluer le trône.
+
+
+
+
+VIII
+
+SERAIT BON FRÈRE S’IL N’ÉTAIT BON FILS
+
+
+Il n’y avait plus personne dans la galerie. Gwynplaine traversa
+le rond-point, d’où l’on avait enlevé le fauteuil et les tables,
+et où il ne restait plus trace de son investiture. Des
+candélabres et des lustres de distance en distance indiquaient
+l’itinéraire de sortie.
+
+Grâce à ce cordon de lumière, il put aisément retrouver, dans
+l’enchaînement des salons et des galeries, la route qu’il avait
+suivie en arrivant avec le roi d’armes et l’huissier de la verge
+noire. Il ne faisait aucune rencontre, si ce n’est ça et là
+quelque vieux lord tardigrade s’en allant pesamment et tournant
+le dos.
+
+Tout à coup, dans le silence de toutes ces grandes salles
+désertes, des éclats de parole indistincts arrivèrent jusqu’à
+lui, sorte de tapage nocturne singulier en un tel lieu. Il se
+dirigea du côté où il entendait ce bruit, et brusquement il se
+trouva dans un spacieux vestibule faiblement éclairé qui était
+une des issues de la chambre. On apercevait une large porte
+vitrée ouverte, un perron, des laquais et des flambeaux; on
+voyait dehors une place; quelques carrosses attendaient au bas du
+perron.
+
+C’est de là que venait le bruit qu’il avait entendu.
+
+En dedans de la porte, sous le réverbère du vestibule, il y avait
+un groupe tumultueux et un orage de gestes et de voix.
+Gwynplaine, dans la pénombre, approcha.
+
+C’était une querelle. D’un côté il y avait dix ou douze jeunes
+lords voulant sortir, de l’autre un homme, le chapeau sur la tête
+comme eux, droit et le front haut, et leur barrant le passage.
+
+Qui était cet homme? Tom-Jim-Jack.
+
+Quelques-uns de ces lords étaient encore en robe de pair;
+d’autres avaient quitté l’habit de parlement et étaient en habit
+de ville.
+
+Tom-Jim-Jack avait un chapeau à plumes, non blanches, comme les
+pairs, mais vertes et frisées d’orange; il était brodé et galonné
+de la tête aux pieds, avec des flots de rubans et de dentelles
+aux manches et au cou, et il maniait fiévreusement de son poing
+gauche la poignée d’une épée qu’il portait en civadière, et dont
+le baudrier et le fourreau étaient passementés d’ancres d’amiral.
+
+C’était lui qui parlait, il apostrophait tous ces jeunes lords,
+et Gwynplaine entendit ceci:
+
+--Je vous ai dit que vous étiez des lâches. Vous voulez que je
+retire mes paroles. Soit. Vous n’êtes pas des lâches. Vous
+êtes des idiots. Vous vous êtes mis tous contre un. Ce n’est
+pas couardise. Bon. Alors c’est ineptie. On vous a parlé, vous
+n’avez pas compris. Ici, les vieux sont sourds de l’oreille, et
+les jeunes, de l’intelligence. Je suis assez un des vôtres pour
+vous dire vos vérités. Ce nouveau venu est étrange, et il a
+débité un tas de folies, j’en conviens, mais dans ces folies il y
+avait des choses vraies. C’était confus, indigeste, mal dit;
+soit; il a répété trop souvent savez-vous, savez-vous; mais un
+homme qui était hier grimacier de la foire n’est pas forcé de
+parler comme Aristote et comme le docteur Gilbert Burnet évêque
+de Sarum. La vermine, les lions, l’apostrophe au sous-clerc,
+tout cela était de mauvais goût. Parbleu! qui vous dit le
+contraire? C’était une harangue insensée et décousue et qui
+allait tout de travers, mais il en sortait ça et là des faits
+réels. C’est déjà beaucoup de parler comme cela quand on n’en
+fait pas son métier, je voudrais vous y voir, vous! Ce qu’il a
+raconté des lépreux de Burton-Lazers est incontestable;
+d’ailleurs il ne serait pas le premier qui aurait dit des
+sottises; enfin, moi, milords, je n’aime pas qu’on s’acharne
+plusieurs sur un seul, telle est mon humeur, et je demande à vos
+seigneuries la permission d’être offensé. Vous m’avez déplu,
+j’en suis fâché. Moi, je ne crois pas beaucoup en Dieu, mais ce
+qui m’y ferait croire, c’est quand il fait de bonnes actions, ce
+qui ne lui arrive pas tous les jours. Ainsi je lui sais gré, à
+ce bon Dieu, s’il existe, d’avoir tiré du fond de cette existence
+basse ce pair d’Angleterre, et d’avoir rendu son héritage à cet
+héritier, et, sans m’inquiéter si cela arrange ou non mes
+affaires, je trouve beau de voir subitement le cloporte se
+changer en aigle et Gwynplaine en Clancharlie. Milords, je vous
+défends d’être d’un autre avis que moi. Je regrette que Lewis de
+Duras ne soit pas là. Je l’insulterais avec plaisir. Milords,
+Fermain Clancharlie a été le lord, et vous avez été les
+saltimbanques. Quant à son rire, ce n’est pas sa faute. Vous
+avez ri de ce rire. On ne rit pas d’un malheur. Vous êtes des
+niais. Et des niais cruels. Si vous croyez qu’on ne peut pas
+rire de vous aussi, vous vous trompez; vous êtes laids, et vous
+vous habillez mal. Milord Haversham, j’ai vu l’autre jour ta
+maîtresse, elle est hideuse. Duchesse, mais guenon. Messieurs
+les rieurs, je répète que je voudrais bien vous voir essayer de
+dire quatre mots de suite. Beaucoup d’hommes jasent, très peu
+parlent. Vous vous imaginez savoir quelque chose parce que vous
+avez traîné vos grègues fainéantes à Oxford ou à Cambridge, et
+parce que, avant d’être pairs d’Angleterre sur les bancs de
+Westminster-Hall, vous avez été ânes sur les bancs du collége de
+Gonewill et de Caïus! Moi, je suis ici, et je tiens à vous
+regarder en face. Vous venez d’être impudents avec ce nouveau
+lord. Un monstre, soit. Mais livré aux bêtes. J’aimerais mieux
+être lui que vous. J’assistais à la séance, à ma place, comme
+héritier possible de pairie, j’ai tout entendu. Je n’avais pas
+le droit de parler, mais j’ai le droit d’être un gentilhomme.
+Vos airs joyeux m’ont ennuyé. Quand je ne suis pas content,
+j’irais sur le Mont Pendlehill cueillir l’herbe des nuées, le
+clowdesbery, qui fait tomber la foudre sur qui l’arrache. C’est
+pourquoi je suis venu vous attendre à la sortie. Causer est
+utile, et nous avons des arrangements à prendre. Vous
+rendiez-vous compte que vous me manquiez un peu à moi-même?
+Milords, j’ai le ferme dessein de tuer quelques-uns d’entre vous.
+Vous tous qui êtes ici, Thomas Tufton, comte de Thanet, Savage,
+comte Rivers, Charles Spencer, comte de Sunderland, Laurence
+Hyde, comte de Rochester, vous barons, Gray de Rolleston, Cary
+Hunsdon, Escrick, Rockingham, toi, petit Carteret, toi, Robert
+Darcy, comte de Holderness, toi William, vicomte Halton, et toi,
+Ralph, duc de Montagu, et tous les autres qui voudront, moi,
+David Dirry-Moir, un des soldats de la flotte, je vous somme et
+je vous appelle, et je vous commande de vous pourvoir en
+diligence de seconds et de parrains, et je vous attends face
+contre face et poitrine contre poitrine, ce soir, tout de suite,
+demain, le jour, la nuit, en plein soleil, aux flambeaux, où,
+quand et comme bon vous semblera, partout où il y a assez de
+place pour deux longueurs d’épées, et vous ferez bien de visiter
+les batteries de vos pistolets et le tranchant de vos-estocs,
+attendu que j’ai l’intention de faire vos pairies vacantes. Ogle
+Cavendish, prends tes précautions et songe à ta devise: _Cavendo
+tutus_. Marmaduke Langdale, tu feras bien, comme ton ancêtre
+Gundold, de te faire suivre d’un cercueil. Georges Rooth, comte
+de Warington, tu ne reverras pas le comté palatin de Chester et
+ton labyrinthe à la façon de Crète et les hautes tourelles de
+Dunham Massie. Quant à lord Vaughan, il est assez jeune pour
+dire des impertinences et trop vieux pour en répondre; je
+demanderai compte de ses paroles à son neveu Richard Vaughan,
+membre des communes pour le bourg de Merioneth. Toi, John
+Campbell, comte de Greemvich, je te tuerai comme Achon tua Matas,
+mais d’un coup franc, et non par derrière, ayant coutume de
+montrer mon cœur et non mon dos à la pointe de l’espadon. Et
+c’est dit, milords. Sur ce, usez de maléfices, si bon vous
+semble, consultez des tireuses de cartes, graissez-vous la peau
+avec les onguents et les drogues qui font invulnérable,
+pendez-vous au cou des sachets du diable ou de la vierge, je vous
+combattrai bénits ou maudits, et je ne vous ferai point tâter
+pour savoir si vous avez sur vous des sorcelleries. A pied ou à
+cheval. En plein carrefour, si vous voulez, à Piccadilly ou à
+Charing-Cross, et l’on dépavera la rue pour notre rencontre comme
+on a dépavé la cour du Louvre pour le duel de Guise et de
+Bassompierre. Tous, entendez-vous? je vous veux tous. Dorme,
+comte de Caërnarvon, je te ferai avaler ma lame jusqu’à la
+coquille, comme fit Marolles à Lisle-Marivaux; et nous verrons
+ensuite, milord, si tu riras. Toi, Burlington, qui as l’air
+d’une fille avec tes dix-sept ans, tu auras le choix entre les
+pelouses de ta maison de Middlesex et ton beau jardin de
+Londesburg en Yorkshire pour te faire enterrer. J’informe vos
+seigneuries qu’il ne me convient pas qu’on soit insolent devant
+moi. Et je vous châtierai, milords. Je trouve mauvais que vous
+ayez bafoué lord Fermain Clancharlie. Il vaut mieux que vous.
+Comme Clancharlie, il a la noblesse, que vous avez, et comme
+Gwynplaine, il a l’esprit, que vous n’avez pas. Je fais de sa
+cause ma cause, de son injure mon injure, et de vos ricanements
+ma colère. Nous verrons qui sortira de cette affaire vivant, car
+je vous provoque à outrance, entendez-vous bien? et à toute arme
+et de toute façon, et choisissez la mort qui vous plaira, et
+puisque vous êtes des manants en même temps que des
+gentilshommes, je proportionne le défi à vos qualités, et je vous
+offre toutes les manières qu’ont les hommes de se tuer, depuis
+l’épée comme les princes jusqu’à la boxe comme les goujats!
+
+A ce jet furieux de paroles tout le groupe hautain des jeunes
+lords répondit par un sourire.--Convenu, dirent-ils.
+
+--Je choisis le pistolet, dit Burlington.
+
+--Moi, dit Escrick, l’ancien combat de champ clos à la masse
+d’armes et au poignard.
+
+--Moi, dit Holderness, le duel aux deux couteaux, le long et le
+court, torses nus, et corps à corps.
+
+--Lord David, dit le comte de Thanet, tu es écossais. Je prends
+la claymore.
+
+--Moi, l’épée, dit Rockingham.
+
+--Moi, dit le duc Ralph, je préfère la boxe. C’est plus noble.
+
+Gwynplaine sortit de l’ombre.
+
+Il se dirigea vers celui qu’il avait jusque-là nommé
+Tom-Jim-Jack, et en qui maintenant il commençait à entrevoir
+autre chose.
+
+--Je vous remercie, dit-il. Mais ceci me regarde. Toutes les
+têtes se tournèrent.
+
+Gwynplaine avança. Il se sentait poussé vers cet homme qu’il
+entendait appeler lord David, et qui était son défenseur, et plus
+encore peut-être. Lord David recula.
+
+--Tiens! dit lord David, c’est vous! vous voilà! Cela se
+trouve bien. J’avais aussi un mot à vous dire. Vous avez tout à
+l’heure parlé d’une femme qui, après avoir aimé lord Linnaeus
+Claucharlie, a aimé le roi Charles II.
+
+--C’est vrai.
+
+--Monsieur, vous avez insulté ma mère.
+
+--Votre mère? s’écria Gwynplaine. En ce cas, je le devinais,
+nous sommes...
+
+--Frères, répondit lord David.
+
+Et il donna un soufflet à Gwynplaine.
+
+--Nous sommes frères, reprit-il. Ce qui fait que nous pouvons
+nous battre. On ne se bat qu’entre égaux. Qui est plus notre
+égal que notre frère? Je vous enverrai mes parrains. Demain,
+nous nous couperons la gorge.
+
+
+
+
+LIVRE NEUVIEME
+
+EN RUINE
+
+
+
+
+I
+
+C’EST A TRAVERS L’EXCÈS DE GRANDEUR QU’ON ARRIVE A L’EXCÈS DE
+MISÈRE
+
+
+Comme minuit sonnait à Saint-Paul, un homme, qui venait de
+traverser le pont de Londres, entrait dans les ruelles de
+Southwark. Il n’y avait point de réverbères allumés, l’usage
+étant alors, à Londres comme à Paris, d’éteindre l’éclairage
+public à onze heures, c’est-à-dire de supprimer les lanternes au
+moment où elles deviennent nécessaires. Les rues, obscures,
+étaient désertes. Point de réverbères, cela fait peu de
+passants. L’homme marchait à grands pas. Il était étrangement
+vêtu pour aller dans la rue à pareille heure. Il avait un habit
+de soie brodé, l’épée au côté et un chapeau à plumes blanches, et
+point de manteau. Les watchmen qui le voyaient passer
+disaient:--C’est un seigneur qui a fait un pari.--Et ils
+s’écartaient avec le respect dû à un lord et à une gageure.
+
+Cet homme était Gwynplaine.
+
+Il avait pris la fuite.
+
+Où en était-il? il ne le savait pas. L’âme, nous l’avons dit, a
+ses cyclones, tournoiements épouvantables où tout se mêle, le
+ciel, la mer, le jour, la nuit, la vie, la mort, dans une sorte
+d’horreur inintelligible. Le réel cesse d’être respirable. On
+est écrasé par des choses auxquelles on ne croit pas. Le néant
+s’est fait ouragan. Le firmament a blêmi. L’infini est vide.
+On est dans l’absence. On se sent mourir. On désire un astre.
+Qu’éprouvait Gwynplaine? une soif, voir Dea.
+
+Il ne sentait plus que cela. Regagner la Green-Box, et l’inn
+Tadcaster, sonore, lumineux, plein de ce bon rire cordial du
+peuple; retrouver Ursus et Homo, revoir Dea, rentrer dans la vie!
+
+Les désillusions se détendent comme l’arc, avec une force
+sinistre, et jettent l’homme, cette flèche, vers le vrai.
+Gwynplaine avait hâte. Il approchait du Tarrinzeau-field. Il ne
+marchait plus, il courait. Ses yeux plongeaient dans l’obscurité
+en avant. Il se faisait précéder par son regard; recherche avide
+du port à l’horizon. Quel moment que celui où il allait
+apercevoir les fenêtres éclairées de l’inn Tadcaster!
+
+Il déboucha sur le bowling-green. Il tourna un coin de mur, et
+eut, en face de lui, à l’autre bout du pré, à quelque distance,
+l’inn, qui était, on s’en souvient, la seule maison du champ de
+foire.
+
+Il regarda. Pas de lumière. Une masse noire.
+
+Il frissonna. Puis il se dit qu’il était tard, que la taverne
+était fermée, que c’était tout simple, qu’on dormait, qu’il n’y
+avait qu’à réveiller Nicless ou Govicum, qu’il fallait aller à
+l’inn et frapper à la porte. Et il y alla. Il n’y courut pas.
+Il s’y précipita.
+
+Il arriva à l’inn, ne respirant plus. On est en pleine
+tourmente, on se débat dans les invisibles convulsions de l’âme,
+on ne sait plus si l’on est mort ou vivant, et l’on a pour ceux
+qu’on aime toutes sortes de délicatesses; c’est à cela que se
+reconnaissent les vrais cœurs. Dans l’engloutissement de tout,
+la tendresse surnage. Ne pas réveiller brusquement Dea, ce fut
+tout de suite la préoccupation de Gwynplaine.
+
+Il approcha de l’inn en faisant le moins de bruit possible. Il
+connaissait le réduit, ancienne niche de chien de garde, où
+couchait Govicum; ce réduit, contigu à la salle basse, avait une
+lucarne sur la place, Gwynplaine gratta doucement la vitre.
+Réveiller Govicum suffisait.
+
+Il ne se fit aucun mouvement dans le bedroom de Govicum. A cet
+âge, se dit Gwynplaine, on a le sommeil dur. Il frappa du revers
+de sa main un petit coup sur la lucarne. Rien ne remua.
+
+Il frappa plus vivement et deux coups. On ne bougea pas dans le
+réduit. Alors, avec quelque frémissement, il alla à la porte de
+l’inn, et cogna.
+
+Personne ne répondit.
+
+Il pensa, non sans ressentir le commencement d’un froid
+profond:--Maître Nicless est vieux, les enfants dorment durement
+et les vieillards lourdement. Allons! plus fort!
+
+Il avait gratté. Il avait frappé. Il avait cogné. Il heurta.
+Ceci lui rappela un lointain souvenir, Weymouth, quand il avait,
+tout petit, Dea toute petite dans ses bras.
+
+Il heurta violemment, comme un lord, qu’il était, hélas!
+
+La maison demeura silencieuse.
+
+Il sentit qu’il devenait éperdu.
+
+Il ne garda plus de ménagement. Il appela: Nicless! Govicum!
+
+En même temps il regardait aux fenêtres pour voir si quelque
+chandelle s’allumait.
+
+Rien dans l’inn. Pas une voix. Pas un bruit. Pas une lueur.
+
+Il alla à la porte cochère et la heurta, et la poussa, et la
+secoua frénétiquement, en criant: Ursus! Homo!
+
+Le loup n’aboya pas.
+
+Une sueur glacée perla sur son front.
+
+Il jeta les yeux autour de lui. La nuit était épaisse, mais il y
+avait assez d’étoiles pour que le champ de foire fût distinct.
+Il vit une chose lugubre, l’évanouissement de tout. Il n’y avait
+plus une seule baraque sur le bowling-green. Le circus n’y était
+plus. Pas une tente. Pas un tréteau. Pas un chariot. Ce
+vagabondage aux mille vacarmes qui avait fourmillé là avait fait
+place à on ne sait quelle farouche noirceur vide. Tout s’en
+était allé.
+
+La folie de l’anxiété le prit. Qu’est-ce que cela voulait dire?
+Qu’était-il donc arrivé? Est-ce qu’il n’y avait plus personne?
+Est-ce que sa vie se serait écroulée derrière lui? Qu’est-ce
+qu’on leur avait fait, à tous? Ah! mon Dieu! Il se rua comme
+une tempête sur la maison. Il frappa à la porte bâtarde, à la
+porte cochère, aux fenêtres, aux volets, aux murs, des poings et
+des pieds, furieux d’effroi et d’angoisse. Il appela Nicless,
+Govicum, Fibi, Vinos, Ursus, Homo. Toutes les clameurs, tous les
+bruits, il les jeta sur cette muraille. Par instants il
+s’interrompait et écoutait, la maison restait muette et morte.
+Alors, exaspéré, il recommençait. Chocs, frappements, cris,
+roulements de coups faisant écho partout. On eût dit le tonnerre
+essayant de réveiller le sépulcre.
+
+A un certain degré d’épouvanté, on devient terrible. Qui craint
+tout, ne craint plus rien. On donne des coups de pied au sphinx.
+On rudoie l’inconnu. Il renouvela le tumulte sous toutes les
+formes possibles, s’arrêtant, reprenant, inépuisable en cris et
+en appels, donnant l’assaut à ce tragique silence.
+
+Il appela cent fois tous ceux qui pouvaient être là, et cria tous
+les noms, excepté Dea. Précaution, obscure pour lui-même, dont
+il avait encore l’instinct dans son égarement.
+
+Les cris et les appels épuisés, restait l’escalade. Il se dit:
+Il faut entrer dans la maison. Mais comment? Il cassa une vitre
+du réduit de Govicum, y fourra son poing en se déchirant la
+chair, tira le verrou du châssis et ouvrit la lucarne. Il
+s’aperçut que son épée allait le gêner; il l’arracha avec colère,
+fourreau, lame et ceinturon, et la jeta sur le pavé. Puis il se
+hissa aux reliefs de la muraille, et, bien que la lucarne fût
+étroite, il put y passer. Il pénétra dans l’inn. Le lit de
+Govicum, vaguement visible, était dans le réduit, mais Govicum
+n’y était pas. Pour que Govicum ne fût pas dans son lit, il
+fallait évidemment que Nicless ne fût pas dans le sien. Toute la
+maison était noire. On sentait dans cet intérieur ténébreux
+l’immobilité mystérieuse du vide, et cette vague horreur qui
+signifie: Il n’y a personne. Gwynplaine, convulsif, traversa la
+salle basse, se cogna aux tables, piétina sur les vaisselles,
+renversa les bancs, culbuta les brocs, enjamba les meubles, alla
+à la porte donnant sur la cour, et la défonça d’un coup de genou
+qui fit sauter le loquet. La porte tourna sur ses gonds. Il
+regarda dans la cour. La Green-Box n’y était plus.
+
+
+
+
+II
+
+RÉSIDU
+
+
+Gwynplaine sortit de la maison, et se mit à explorer dans tous
+les sens le Tarrinzeau-fleld; il alla partout où, la veille, on
+voyait un tréteau, une tente, ou une cahute. Il n’y avait plus
+rien. Il frappa aux échoppes, quoique sachant très bien qu’elles
+étaient inhabitées. Il cogna à tout ce qui ressemblait à une
+fenêtre, ou à une porte. Pas une voix ne sortit de cette
+obscurité. Quelque chose comme la mort était venu là.
+
+La fourmilière avait été écrasée. Visiblement une mesure de
+police avait été prise. Il y avait eu ce qu’on appellerait de
+nos jours une razzia. Le Tarrinzeau-field était plus que désert,
+il était désolé, et l’on y sentait dans tous les recoins le
+grattement d’une griffe féroce. On avait pour ainsi dire
+retourné les poches de ce misérable champ de foire, et tout vidé.
+
+Gwynplaine, après avoir tout fouillé, quitta le bowling-green,
+entra dans les rues tortueuses de l’extrémité appelée
+l’East-point, et se dirigea vers la Tamise.
+
+Il franchit quelques zigzags de ce réseau de ruelles où il n’y
+avait que des murs et des haies, puis il sentit dans l’air le
+frais de l’eau, il entendit le glissement sourd du fleuve, et
+brusquement il se trouva devant un parapet. C’était le parapet
+de l’Effroc-stone.
+
+Ce parapet bordait un tronçon de quai très court et très étroit.
+Sous le parapet la haute muraille Effroc-stone s’enfonçait à pic
+dans une eau obscure.
+
+Gwynplaine s’arrêta à ce parapet, s’y accouda, prit sa tête dans
+ses mains, et se mit à penser, ayant cette eau au-dessous de lui.
+
+Regardait-il l’eau? Non. Que regardait-il? L’ombre. Non pas
+l’ombre hors de lui, mais l’ombre au dedans de lui.
+
+Dans le mélancolique paysage de nuit auquel il ne faisait pas
+attention, dans cette profondeur extérieure où son regard
+n’entrait point, on pouvait distinguer des silhouettes de vergues
+et de mâts. Sous l’Effroc-stone, il n’y avait que le flot, mais
+le quai en aval s’abaissait en rampe insensible et aboutissait, à
+quelque distance, à une berge que longeaient plusieurs bateaux,
+les uns en arrivage, les autres en partance, communiquant avec la
+terre par de petits promontoires d’amarrage, construits exprès,
+en pierre ou en bois, ou par des passerelles en planches. Ces
+navires, les uns amarrés, les autres à l’ancre, étaient
+immobiles. On n’y entendait ni marcher ni parler; la bonne
+habitude des matelots étant de dormir le plus qu’ils peuvent et
+de ne se lever que pour la besogne. S’il y avait quelqu’un de
+ces bâtiments qui dût partir dans la nuit à l’heure de la marée,
+on n’y était pas encore réveillé.
+
+On voyait à peine les coques, grosses ampoules noires, et les
+agrès, fils mêlés d’échelles. C’était livide et confus. Ça et
+là un falot rouge piquait la brume.
+
+Gwynplaine ne percevait rien de tout cela. Ce qu’il considérait,
+c’était la destinée.
+
+Il songeait, visionnaire éperdu devant la réalité inexorable.
+
+Il lui semblait entendre derrière lui quelque chose comme un
+tremblement de terre. C’était le rire des lords.
+
+Ce rire, il venait d’en sortir. Il en était sorti souffleté.
+
+Souffleté par qui?
+
+Par son frère.
+
+Et en sortant de ce rire, avec ce soufflet, se réfugiant, oiseau
+blessé, dans son nid, fuyant la haine et cherchant l’amour,
+qu’avait-il trouvé?
+
+Les ténèbres.
+
+Personne.
+
+Tout disparu.
+
+Ces ténèbres, il les comparait au songe qu’il avait fait.
+
+Quel écroulement!
+
+Gwynplaine venait d’arriver à ce bord sinistre, le vide. La
+Green-Box partie, c’était l’univers évanoui.
+
+La fermeture de son âme venait de se faire.
+
+Il songeait.
+
+Qu’avait-il pu se passer? Où étaient-ils? On les avait enlevés
+évidemment. Sa destinée avait été sur lui Gwynplaine un coup, la
+grandeur, et sur eux un contre-coup, l’anéantissement. Il était
+clair qu’il ne les reverrait jamais. On avait pris des
+précautions pour cela. Et l’on avait fait en même temps main
+basse sur tout ce qui habitait le champ de foire, à commencer par
+Nicless et Govicum, afin qu’aucun renseignement ne pût lui être
+donné. Dispersion inexorable. Cette redoutable force sociale,
+en même temps qu’elle le pulvérisait, lui, à la chambre des
+lords, les avait broyés, eux, dans leur pauvre cabane. Ils
+étaient perdus. Dea était perdue. Perdue pour lui. A jamais.
+Puissances du ciel! où était-elle? Et il n’avait pas été là
+pour la défendre!
+
+Faire des conjectures sur des absents qu’on aime, c’est se mettre
+à la question. Il s’infligeait cette torture. A chaque coin
+qu’il s’enfonçait, à chaque supposition qu’il faisait, il avait
+un sombre rugissement intérieur.
+
+A travers une succession d’idées poignantes, il se souvenait de
+l’homme évidemment funeste qui lui avait dit se nommer
+Barkilphedro. Cet homme lui avait écrit dans le cerveau quelque
+chose d’obscur qui à présent reparaissait, et cela avait été
+écrit d’une encre si horrible que c’était maintenant des lettres
+de feu, et Gwynplaine voyait flamboyer au fond de sa pensée ces
+paroles énigmatiques, aujourd’hui expliquées: _Le destin n’ouvre
+pas une porte sans en fermer une autre._
+
+Tout était consommé. Les dernières ombres étaient sur lui. Tout
+homme peut avoir dans sa destinée une fin du monde pour lui seul.
+Cela s’appelle le désespoir. L’âme est pleine d’étoiles
+tombantes.
+
+Voilà donc où il en était!
+
+Une fumée avait passé. Il avait été mêlé à cette fumée. Elle
+s’était épaissie sur ses yeux; elle était entrée dans son
+cerveau. Il avait été, au dehors, aveuglé; au dedans, enivré.
+Cela avait duré le temps qu’une fumée passe. Puis tout s’était
+dissipé, la fumée et sa vie. Réveillé de ce rêve, il se
+retrouvait seul.
+
+Tout évanoui. Tout en allé. Tout perdu. La nuit. Rien.
+C’était là son horizon.
+
+Il était seul.
+
+Seul a un synonyme: mort.
+
+Le désespoir est un compteur. Il tient à faire son total. Rien
+ne lui échappe. Il additionne tout, il ne fait pas grâce des
+centimes. Il reproche à Dieu les coups de tonnerre et les coups
+d’épingle. Il veut savoir à quoi s’en tenir sur le destin. Il
+raisonne, pèse et calcule.
+
+Sombre refroidissement extérieur sous lequel continue de couler
+la lave ardente.
+
+Gwynplaine s’examina, et examina le sort.
+
+Le coup d’œil en arrière; résumé redoutable.
+
+Quand on est au haut de la montagne, on regarde le précipice.
+Quand on est au fond de la chute, on regarde le ciel.
+
+Et l’on se dit: J’étais là!
+
+Gwynplaine était tout en bas du malheur. Et comme cela était
+venu vite! Promptitude hideuse de l’infortune. Elle est si
+lourde qu’on la croirait lente. Point. Il semble que la neige
+doit avoir, étant froide, la paralysie de l’hiver, et, étant
+blanche, l’immobilité du linceul. Tout cela est démenti par
+l’avalanche!
+
+L’avalanche, c’est la neige devenue fournaise. Elle reste
+glacée, et dévore. L’avalanche avait enveloppé Gwynplaine. Il
+avait été arraché comme un haillon, déraciné comme un arbre,
+précipité comme une pierre.
+
+Il récapitula sa chute. Il se fit des demandes et des réponses.
+La douleur est un interrogatoire. Aucun juge n’est minutieux
+comme la conscience instruisant son propre procès.
+
+Quelle quantité de remords y avait-il dans son désespoir?
+
+Il voulut s’en rendre compte et disséqua sa conscience;
+vivisection douloureuse.
+
+Son absence avait produit une catastrophe. Cette absence
+avait-elle dépendu de lui? Dans tout ce qui venait de se passer,
+avait-il été libre? Point. Il s’était senti captif. Ce qui
+l’avait arrêté et retenu, qu’était-ce? Une prison? non. Une
+chaîne? non. Qu’était-ce donc? une glu. Il avait été embourbé
+dans de la grandeur.
+
+A qui cela n’est-il pas arrivé, d’être libre en apparence, et de
+se sentir les ailes empêtrées?
+
+Il y avait eu quelque chose comme un panneau tendu. Ce qui est
+d’abord tentation finit par être captivité.
+
+Toutefois, et sur ce point sa conscience le pressait, ce qui
+s’était offert, l’avait-il simplement subi? Non. Il l’avait
+accepté.
+
+Qu’il lui eût été fait violence et surprise dans une certaine
+mesure, cela était vrai; mais lui, de son côté, dans une certaine
+mesure, il s’était laissé faire. S’être laissé enlever, ce
+n’était pas sa faute; s’être laissé enivrer, c’avait été sa
+défaillance. Il y avait eu un moment, moment décisif, où la
+question avait été posée; ce Barkilphedro l’avait mis en face
+d’un dilemme, et avait nettement donné à Gwynplaine l’occasion de
+résoudre son sort d’un mot. Gwynplaine pouvait dire non. Il
+avait dit oui.
+
+De ce oui, prononcé dans l’étourdissement, tout avait découlé.
+Gwynplaine le comprenait. Arrière-goût amer du consentement.
+
+Cependant, car il se débattait, était-ce donc un si grand tort de
+rentrer dans son droit, dans son patrimoine, dans son héritage,
+dans sa maison, et, patricien, dans le rang de ses aïeux, et,
+orphelin, dans le nom de son père? Qu’avait-il accepté? une
+restitution. Faite par qui? par la providence.
+
+Alors il sentait une révolte. Acceptation stupide! quel marché
+il avait fait! quel échange inepte! Il avait traité à perte
+avec cette providence. Quoi donc! pour avoir deux millions de
+rente, pour avoir sept ou huit seigneuries, pour avoir dix ou
+douze palais, pour avoir des hôtels à la ville et des châteaux à
+la campagne, pour avoir cent laquais, et des meutes, et des
+carrosses, et des armoiries, pour être juge et législateur, pour
+être couronné et en robe de pourpre comme un roi, pour être baron
+et marquis, pour être pair d’Angleterre, il avait donné la
+baraque d’Ursus et le sourire de Dea! Pour une immensité
+mouvante où l’on s’engloutit et où l’on naufrage, il avait donné
+le bonheur! Pour l’océan, il avait donné la perle. O insensé!
+ô imbécile! ô dupe!
+
+Mais pourtant, et ici l’objection renaissait sur un terrain
+solide, dans cette fièvre de la haute fortune qui l’avait saisi,
+tout n’avait pas été malsain. Peut-être y aurait-il eu égoïsme
+dans la renonciation, peut-être y avait-il devoir dans
+l’acceptation. Brusquement transformé en lord, que devait-il
+faire? La complication de l’événement produit la perplexité de
+l’esprit. C’est ce qui lui était arrivé. Le devoir donnant des
+ordres en sens inverse, le devoir de tous les côtés à la fois, le
+devoir multiple, et presque contradictoire, il avait eu cet
+effarement. C’était cet effarement qui l’avait paralysé,
+notamment dans ce trajet de Corleone-lodge à la chambre des
+lords, auquel il n’avait pas résisté. Ce que, dans la vie, on
+appelle monter, c’est passer de l’itinéraire simple à
+l’itinéraire inquiétant. Où est désormais la ligne droite?
+Envers qui est le premier devoir? Est-ce envers ses proches?
+Est-ce envers le genre humain? Ne passe-t-on pas de la petite
+famille à la grande? On monte, et l’on sent sur son honnêteté un
+poids qui s’accroît. Plus haut, on se sent plus obligé.
+L’élargissement du droit agrandit le devoir. On a l’obsession,
+l’illusion peut-être, de plusieurs routes s’offrant en même
+temps, et à l’entrée de chacune d’elles on croit voir le doigt
+indicateur de la conscience. Où aller? Sortir? rester?
+avancer? reculer? que faire? Que le devoir ait des carrefours,
+c’est étrange. La responsabilité peut être un labyrinthe.
+
+Et quand un homme contient une idée, quand il est l’incarnation
+d’un fait, quand il est homme symbole en même temps qu’homme en
+chair et en os, la responsabilité n’est-elle pas plus troublante
+encore? De là la soucieuse docilité et l’anxiété muette de
+Gwynplaine; de là son obéissance à la sommation de siéger.
+L’homme pensif est souvent homme passif. Il lui avait semblé
+entendre le commandement même du devoir. Cette entrée dans un
+lieu où l’on peut discuter l’oppression et la combattre,
+n’était-ce point la réalisation d’une de ses aspirations les plus
+profondes? Quand la parole lui était donnée, à lui formidable
+échantillon social, à lui spécimen vivant du bon plaisir sous
+lequel depuis six mille ans râle le genre humain, avait-il le
+droit de la refuser? avait-il le droit d’ôter sa tête de dessous
+la langue de feu tombant d’en haut et venant se poser sur lui?
+
+Dans l’obscur et vertigineux débat de la conscience, que
+s’était-il dit? ceci:--Le peuple est un silence. Je serai
+l’immense avocat de ce silence. Je parlerai pour les muets. Je
+parlerai des petits aux grands et des faibles aux puissants.
+C’est là le but de mon sort. Dieu veut ce qu’il veut, et il le
+fait. Certes, cette gourde de ce Hardquanonne où était la
+métamorphose de Gwynplaine en lord Clancharlie, il est surprenant
+qu’elle ait flotté quinze ans sur la mer, dans les houles, dans
+les ressacs, dans les rafales, et que toute cette colère ne lui
+ait fait aucun mal. Je vois pourquoi. Il y a des destinées à
+secret; moi, j’ai la clef de la mienne, et j’ouvre mon énigme.
+Je suis prédestiné! j’ai une mission. Je serai le lord des
+pauvres. Je parlerai pour tous les taciturnes désespérés. Je
+traduirai les bégaiements. Je traduirai les grondements, les
+hurlements, les murmures, la rumeur des foules, les plaintes mal
+prononcées, les voix inintelligibles, et tous ces cris de bêtes
+qu’à force d’ignorance et de souffrance on fait pousser aux
+hommes. Le bruit des hommes est inarticulé comme le bruit du
+vent; ils crient. Mais on ne les comprend pas, crier ainsi
+équivaut à se taire, et se taire est leur désarmement.
+Désarmement forcé qui réclame le secours. Moi, je serai le
+secours. Moi, je serai la dénonciation. Je serai le Verbe du
+Peuple. Grâce à moi, on comprendra. Je serai la bouche
+sanglante dont le bâillon est arraché. Je dirai tout. Ce sera
+grand.
+
+Oui, parler pour les muets, c’est beau; mais parler aux sourds,
+c’est triste. C’était là la seconde partie de son aventure.
+
+Hélas! il avait avorté.
+
+Il avait avorté irrémédiablement.
+
+Cette élévation à laquelle il avait cru, cette haute fortune,
+cette apparence, s’était effondrée sous lui.
+
+Quelle chute! tomber dans l’écume du rire.
+
+Il se croyait fort, lui qui, pendant tant d’années, avait flotté,
+âme attentive, dans la vaste diffusion des souffrances, lui qui
+rapportait de toute cette ombre un cri lamentable. Il était venu
+s’échouer à ce colossal écueil, la frivolité des heureux. Il se
+croyait un vengeur, il était un clown. Il croyait foudroyer, il
+avait chatouillé. Au lieu de l’émotion, il avait recueilli la
+moquerie. Il avait sangloté, on était entré en joie. Sous cette
+joie, il avait sombré. Engloutissement funèbre.
+
+Et de quoi avait-on ri? De son rire.
+
+Ainsi, cette voie de fait exécrable dont il gardait à jamais la
+trace, cette mutilation devenue gaîté à perpétuité, ce rictus
+stigmate, image du contentement supposé des nations sous les
+oppresseurs, ce masque de joie fait par la torture, cet abîme du
+ricanement qu’il portait sur la face, cette cicatrice signifiant
+_jussu regis_, cette attestation du crime commis par le roi sur
+lui, symbole du crime commis par la royauté sur le peuple entier,
+c’était cela qui triomphait de lui, c’était cela qui l’accablait,
+c’était l’accusation contre le bourreau qui se tournait en
+sentence contre la victime! Prodigieux déni de justice. La
+royauté, après avoir eu raison de son père, avait raison de lui.
+Le mal qu’on avait fait servait de prétexte et de motif au mal
+qui restait à faire. Contre qui les lords s’indignaient-ils?
+Contre le tortureur? non. Contre le torturé. Ici le trône, là
+le peuple; ici Jacques II, là Gwynplaine. Certes, cette
+confrontation mettait en lumière un attentat, et un crime. Quel
+était l’attentat? se plaindre. Quel était le crime? souffrir.
+Que la misère se cache et se taise, sinon elle est lèse-majesté.
+Et ces hommes qui avaient traîné Gwynplaine sur la claie du
+sarcasme, étaient-ils méchants? non, mais ils avaient, eux
+aussi, leur fatalité; ils étaient heureux. Ils étaient bourreaux
+sans le savoir. Ils étaient de bonne humeur. Ils avaient trouvé
+Gwynplaine inutile. Il s’était ouvert le ventre, il s’était
+arraché le foie et le cœur, il avait montré ses entrailles, et
+on lui avait crié: Joue ta comédie! Chose navrante, lui-même il
+riait. L’affreuse chaîne lui liait l’âme et empêchait sa pensée
+de monter jusqu’à son visage. La défiguration allait jusqu’à son
+esprit, et, pendant que sa conscience s’indignait, sa face lui
+donnait un démenti et ricanait. C’était fini. Il était l’Homme
+qui Rit, cariatide du monde qui pleure. Il était une angoisse
+pétrifiée en hilarité portant le poids d’un univers de calamité,
+et muré à jamais dans la jovialité, dans l’ironie, dans
+l’amusement d’autrui; il partageait avec tous les opprimés, dont
+il était l’incarnation, cette fatalité abominable d’être une
+désolation pas prise au sérieux; on badinait avec sa détresse; il
+était on ne sait quel bouffon énorme sorti d’une effroyable
+condensation d’infortune, évadé de son bagne, passé dieu, monté
+du fond des populaces au pied du trône, mêlé aux constellations,
+et, après avoir égayé les damnés, il égayait les élus! Tout ce
+qu’il y avait en lui de générosité, d’enthousiasme, d’éloquence,
+de cœur, d’âme, de fureur, de colère, d’amour, d’inexprimable
+douleur, aboutissait à ceci, un éclat de rire! Et il constatait,
+comme il l’avait dit aux lords, que ce n’était point là une
+exception, que c’était le fait normal, ordinaire, universel, le
+vaste fait souverain tellement amalgamé à la routine de vivre
+qu’on ne s’en apercevait plus. Le meurt-de-faim rit, le mendiant
+rit, le forçat rit, la prostituée rit, l’orphelin, pour gagner sa
+vie, rit, l’esclave rit, le soldat rit, le peuple rit; la société
+humaine est faite de telle façon que toutes les perditions,
+toutes les indigences, toutes les catastrophes, toutes les
+fièvres, tous les ulcères, toutes les agonies, se résolvent
+au-dessus du gouffre en une épouvantable grimace de joie. Cette
+grimace totale, il était cela. Elle était lui. La loi d’en
+haut, la force inconnue qui gouverne, avait voulu qu’un spectre
+visible et palpable, un spectre en chair et en os, résumât la
+monstrueuse parodie que nous appelons le monde; il était ce
+spectre.
+
+Destinée incurable.
+
+Il avait crié: Grâce pour les souffrants! En vain.
+
+Il avait voulu éveiller la pitié; il avait éveillé l’horreur.
+C’est la loi d’apparition des spectres.
+
+En même temps que spectre, il était homme. C’était là sa
+complication poignante. Spectre extérieur, homme intérieur.
+Homme, plus qu’aucun peut-être, car son double sort résumait
+toute l’humanité. Et en même temps qu’il avait l’humanité en
+lui, il la sentait hors de lui.
+
+Il y avait dans son existence de l’infranchissable. Qu’était-il?
+un déshérité? non, car il était un lord. Qu’était-il? un lord?
+non, car il était un révolté. Il était l’Apporte-lumière;
+trouble-fête effrayant. Il n’était pas Satan, certes, mais il
+était Lucifer. Il arrivait sinistre, un flambeau à la main.
+
+Sinistre pour qui? pour les sinistres. Redoutable à qui? aux
+redoutés. Aussi ils le rejetaient. Entrer parmi eux? Être
+accepté? Jamais. L’obstacle qu’il avait sur la face était
+affreux, mais l’obstacle qu’il avait dans les idées était plus
+insurmontable encore. Sa parole avait paru plus difforme que sa
+figure. Il ne pensait pas une pensée possible en ce monde des
+grands et des puissants dans lequel une fatalité l’avait fait
+naître et dont une autre fatalité l’avait fait sortir. Il y
+avait, entre les hommes et son visage, un masque, et, entre la
+société et son esprit, une muraille. En se mêlant, dès
+l’enfance, bateleur nomade, à ce vaste milieu vivace et robuste
+qu’on nomme la foule, en se saturant de l’aimantation des
+multitudes, en s’imprégnant de l’immense âme humaine, il avait
+perdu, dans le sens commun de tout le monde, le sens spécial des
+classes reines. En haut, il était impossible. Il arrivait tout
+mouillé de l’eau du puits Vérité. Il avait la fétidité de
+l’abîme. Il répugnait à ces princes, parfumés de mensonges. A
+qui vit de fiction, la vérité est infecte. Qui a soif de
+flatterie revomit le réel, bu par surprise. Ce qu’il apportait,
+lui Gwynplaine, n’était pas présentable; c’était, quoi? la
+raison, la sagesse, la justice. On le rejetait avec dégoût.
+
+Il y avait là des évêques. Il leur apportait Dieu. Qu’était-ce
+que cet intrus?
+
+Les pôles extrêmes se repoussent. Nul amalgame possible. La
+transition manque. On avait vu, sans qu’il y eût eu d’autre
+résultat qu’un cri de colère, ce vis-à-vis formidable: toute la
+misère concentrée dans un homme face à face avec tout l’orgueil
+concentré dans une caste.
+
+Accuser est inutile. Constater suflit. Gwynplaine constatait,
+dans cette méditation au bord de son destin, l’immensité inutile
+de son effort. Il constatait la surdité des hauts lieux. Les
+privilégiés n’ont pas d’oreille du côté des déshérités. Est-ce
+la faute des privilégiés? non. C’est leur loi, hélas!
+Pardonnez-leur. S’émouvoir, ce serait abdiquer. Où sont les
+seigneurs et les princes, il ne faut rien attendre. Le
+satisfait, c’est l’inexorable. Pour l’assouvi, l’affamé n’existe
+point. Les heureux ignorent, et s’isolent. Au seuil de leur
+paradis comme au seuil de l’enfer, il faut écrire: «Laissez toute
+espérance.»
+
+Gwynplaine venait d’avoir la réception d’un spectre entrant chez
+les dieux.
+
+Ici tout ce qu’il avait en lui se soulevait. Non, il n’était pas
+un spectre, il était un homme. Il le leur avait dit, il le leur
+avait crié, il était l’Homme.
+
+Il n’était pas un fantôme. Il était une chair palpitante. Il
+avait un cerveau, et il pensait; il avait un cœur, et il aimait;
+il avait une âme, et il espérait. Avoir trop espéré, c’était
+même là toute sa faute.
+
+Hélas! il avait exagéré l’espérance jusqu’à croire en cette
+chose éclatante et obscure, la société. Lui qui était dehors, il
+y était rentré.
+
+La société lui avait tout de suite, d’emblée, à la fois, fait ses
+trois offres et donné ses trois dons, le mariage, la famille, la
+caste. Le mariage? il avait vu sur le seuil la prostitution.
+La famille? son frère l’avait souffleté, et l’attendait le
+lendemain, l’épée à la main. La caste? elle venait de lui
+éclater de rire à la face, à lui patricien, à lui misérable. Il
+était rejeté presque avant même d’avoir été admis. Et ses trois
+premiers pas dans cette profonde ombre sociale avaient ouvert
+sous lui trois gouffres.
+
+Et c’était par une transfiguration traître que son désastre avait
+débuté. Et cette catastrophe s’était approchée de lui avec le
+visage de l’apothéose! Monte! avait signifié: Descends!
+
+Il était une sorte de contraire de Job. C’est par la prospérité
+que l’adversité lui était venue.
+
+O tragique énigme humaine! Voilà donc les embûches! Enfant, il
+avait lutté contre la nuit, et il avait été plus fort qu’elle.
+Homme, il avait lutté contre le destin, et il l’avait terrassé.
+De défiguré, il s’était fait rayonnant, et de malheureux,
+heureux. De son exil il avait fait un asile. Vagabond, il avait
+lutté contre l’espace, et, comme les oiseaux du ciel, il y avait
+trouvé sa miette de pain. Sauvage et solitaire, il avait lutté
+contre la foule, et il s’en était fait une amie. Athlète, il
+avait lutté contre ce lion, le peuple, et il l’avait apprivoisé.
+Indigent, il avait lutté contre la détresse, il avait fait face à
+la sombre nécessité de vivre, et, à force d’amalgamer à la misère
+toutes les joies du cœur, il s’était fait de la pauvreté une
+richesse. Il avait pu se croire le vainqueur de la vie. Tout à
+coup de nouvelles forces étaient arrivées contre lui du fond de
+l’inconnu, non plus avec des menaces, mais avec des caresses et
+des sourires; à lui, tout pénétré d’amour angélique, l’amour
+draconien et matériel était apparu; la chair l’avait saisi, lui
+qui vivait d’idéal; il avait entendu des paroles de volupté
+semblables à des cris de rage; il avait senti des étreintes de
+bras de femme faisant l’effet de nœuds de couleuvre; à
+l’illumination du vrai avait succédé la fascination du faux; car
+ce n’est pas la chair, qui est le réel, c’est l’âme. La chair
+est cendre, l’âme est flamme. A ce groupe lié à lui par la
+parenté de la pauvreté et du travail, et qui était sa véritable
+famille naturelle, s’était substituée la famille sociale, famille
+du sang, mais du sang mêlé, et, avant même d’y être entré, il se
+trouvait face à face avec un fratricide ébauché. Hélas! il
+s’était laissé reclasser dans cette société dont Brantôme, qu’il
+n’avait pas lu, a dit: _Le fils peut justement appeler le père en
+duel_. La fortune fatale lui avait crié: Tu n’es pas de la
+foule, tu es de l’élite! et avait ouvert au-dessus de sa tête,
+comme une trappe dans le ciel, le plafond social, et l’avait
+lancé par cette ouverture, et l’avait fait surgir, inattendu et
+farouche, au milieu des princes et des maîtres.
+
+Subitement, autour de lui, au lieu du peuple qui l’applaudissait,
+il avait vu les seigneurs qui le maudissaient. Métamorphose
+lugubre. Grandissement ignominieux. Brusque spoliation de tout
+ce qui avait été sa félicité! Pillage de sa vie par la huée!
+arrachement de Gwynplaine, de Clancharlie, du lord, du bateleur,
+de son sort antérieur, de son sort nouveau, à coups de bec de
+tous ces aigles!
+
+A quoi bon avoir commencé tout de suite la vie par la victoire
+sur l’obstacle? A quoi bon avoir triomphé d’abord? Hélas! il
+faut être précipité, sans quoi la destinée n’est pas complète.
+
+Ainsi, moitié de force, moitié de gré, car après le wapentake, il
+avait eu affaire à Barkilphedro, et dans son rapt il y avait eu
+du consentement, il avait quitté le réel pour le chimérique, le
+vrai pour le faux, Dea pour Josiane, l’amour pour l’orgueil, la
+liberté pour la puissance, le travail fier et pauvre pour
+l’opulence pleine de responsabilité obscure, l’ombre où est Dieu
+pour le flamboiement où sont les démons, le paradis pour
+l’olympe!
+
+Il avait mordu dans le fruit d’or. Il recrachait la bouchée de
+cendre.
+
+Résultat lamentable. Déroute, faillite, chute et ruine,
+expulsion insolente de toutes ses espérances fustigées par le
+ricanement, désillusion démesurée. Et que faire désormais? S’il
+regardait le lendemain, qu’apercevait-il? une épée nue dont la
+pointe était devant sa poitrine et dont la poignée était dans la
+main de son frère. Il ne voyait que l’éclair hideux de cette
+épée. Le reste, Josiane, la chambre des lords, était derrière,
+dans un monstrueux clair-obscur plein de silhouettes tragiques.
+
+Et ce frère, il lui apparaissait comme chevaleresque et vaillant!
+Hélas! ce Tom-Jim-Jack qui avait défendu Gwynplaine, ce lord
+David qui avait défendu lord Clancharlie, il l’avait entrevu à
+peine, il n’avait eu que le temps d’en être souffleté, et de
+l’aimer.
+
+Que d’accablements!
+
+Maintenant, aller plus loin, impossible. L’écroulement était de
+tous les côtés. D’ailleurs, à quoi bon? Toutes les fatigues
+sont au fond du désespoir.
+
+L’épreuve était faite, et n’était plus à recommencer.
+
+Un joueur qui a joué l’un après l’autre tous ses atouts, c’était
+Gwynplaine. Il s’était laissé entraîner au tripot formidable.
+Sans se rendre exactement compte de ce qu’il faisait, car tel est
+le subtil empoisonnement de l’illusion, il avait joué Dea contre
+Josiane; il avait eu un monstre. Il avait joué Ursus contre une
+famille, il avait eu l’affront. Il avait joué son tréteau de
+saltimbanque contre un siège de lord; il avait l’acclamation, il
+avait eu l’imprécation. Sa dernière carte venait de tomber sur
+ce fatal tapis vert du bowling-green désert. Gwynplaine avait
+perdu. Il n’avait plus qu’à payer. Paye, misérable!
+
+Les foudroyés s’agitent peu. Gwynplaine était immobile. Qui
+l’eût aperçu de loin dans cette ombre, droit et sans mouvement,
+au bord du parapet, eût cru voir une pierre debout.
+
+L’enfer, le serpent et la rêverie s’enroulent sur eux-mêmes.
+Gwynplaine descendait les spirales sépulcrales de
+l’approfondissement pensif.
+
+Ce monde qu’il venait d’entrevoir, il le considérait, avec ce
+regard froid qui est le regard définitif. Le mariage, mais pas
+d’amour; la famille, mais pas de fraternité; la richesse, mais
+pas de conscience; la beauté, mais pas de pudeur; la justice,
+mais pas d’équité; l’ordre, mais pas d’équilibre; la puissance,
+mais pas d’intelligence; l’autorité, mais pas de droit; la
+splendeur, mais pas de lumière. Bilan inexorable. Il fit le
+tour de cette vision suprême où s’était enfoncée sa pensée. Il
+examina successivement la destinée, la situation, la société, et
+lui-même. Qu’était la destinée? un piège. La situation? un
+désespoir. La société? une haine. Et lui-même? un vaincu. Et
+au fond de son âme, il s’écria: La société est la marâtre. La
+nature est la mère. La société, c’est le monde du corps; la
+nature, c’est le monde de l’âme. L’une aboutit au cercueil, à la
+boîte de sapin dans la fosse, aux vers de terre, et finit là.
+L’autre aboutit aux ailes ouvertes, à la transfiguration dans
+l’aurore, à l’ascension dans les firmaments, et recommence là.
+
+Peu à peu le paroxysme s’emparait de lui. Tourbillonnement
+funeste. Les choses qui finissent ont un dernier éclair où l’on
+revoit tout.
+
+Qui juge, confronte. Gwynplaine mit en regard ce que la société
+lui avait fait et ce que lui avait fait la nature. Comme la
+nature avait été bonne pour lui! comme elle l’avait secouru,
+elle qui est l’âme! Tout lui avait été pris, tout, jusqu’au
+visage; l’âme lui avait tout rendu. Tout, même le visage; car il
+y avait ici-bas une céleste aveugle, faite exprès pour lui, qui
+ne voyait pas sa laideur et qui voyait sa beauté.
+
+Et c’est de cela qu’il s’était laissé séparer! c’est de cet être
+adorable, c’est de ce cœur, c’est de cette adoption, c’est de
+cette tendresse, c’est de ce divin regard aveugle, le seul qui le
+vît sur la terre, qu’il s’était éloigné! Dea, c’était sa sœur;
+car il sentait d’elle à lui la grande fraternité de l’azur, ce
+mystère qui contient tout le ciel. Dea, quand il était petit,
+c’était sa vierge; car tout enfant a une vierge, et la vie a
+toujours pour commencement un mariage d’âmes consommé en pleine
+innocence, par deux petites virginités ignorantes. Dea, c’était
+son épouse, car ils avaient le même nid sur la plus haute branche
+du profond arbre Hymen. Dea, c’était plus encore, c’était sa
+clarté; sans elle tout était le néant et le vide, et il lui
+voyait une chevelure de rayons. Que devenir sans Dea? que faire
+de tout ce qui était lui? Rien de lui ne vivait sans elle.
+Comment donc avait-il pu la perdre de vue un moment? O
+infortuné! Entre son astre et lui il avait laissé se faire
+l’écart, et, dans ces redoutables gravitations ignorées, l’écart
+est tout de suite l’abîme! Où était-elle, l’étoile? Dea! Dea!
+Dea! Dea! Hélas! il avait perdu sa lumière. Otez l’astre,
+qu’est le ciel? une noirceur. Mais pourquoi donc tout cela
+s’était-il en allé? Oh! comme il avait été heureux! Dieu pour
+lui avait refait l’éden;--trop, hélas!--jusqu’à y laisser rentrer
+le serpent! mais cette fois ce qui avait été tenté, c’était
+l’homme. Il avait été attiré au dehors, et là, piège affreux, il
+était tombé dans le chaos des rires noirs qui est l’enfer!
+Malheur! malheur! que tout ce qui l’avait fasciné était
+effroyable! Cette Josiane, qu’était-ce? oh! l’horrible femme,
+presque bête, presque déesse! Gwynplaine était à présent sur le
+revers de son élévation, et il voyait l’autre côté de son
+éblouissement. C’était funèbre. Cette seigneurie était
+difforme, cette couronne était hideuse, cette robe de pourpre
+était lugubre, ces palais étaient vénéneux, ces trophées, ces
+statues, ces armoiries étaient louches, l’air malsain et traître
+qu’on respirait là vous rendait fou. Oh! les haillons du
+saltimbanque Gwynplaine étaient des resplendissements! Oh! où
+étaient la Green-Box, la pauvreté, la joie, la douce vie errante
+ensemble comme des hirondelles? On ne se quittait pas, on se
+voyait à toute minute, le soir, le matin, à table on se poussait
+du coude, on se touchait du genou, on buvait au même verre, le
+soleil entrait par la lucarne, mais il n’était que le soleil, et
+Dea était l’amour. La nuit, on se sentait endormis pas loin les
+uns des autres, et le rêve de Dea venait se poser sur Gwynplaine,
+et le rêve de Gwynplaine allait mystérieusement s’épanouir
+au-dessus de Dea! On n’était pas bien sûr, au réveil, de n’avoir
+pas échangé des baisers dans la nuée bleue du songe. Toute
+l’innocence était dans Dea, toute la sagesse était dans Ursus.
+On rôdait de ville en ville; on avait pour viatique et pour
+cordial la franche gaîté aimante du peuple. On était des anges
+vagabonds, ayant assez d’humanité pour marcher ici-bas, et pas
+tout à fait assez d’ailes pour s’envoler. Et maintenant,
+disparition! Où était tout cela? Était-ce possible que tout se
+fût effacé! Quel vent de la tombe avait soufflé? C’était donc
+éclipsé! c’était donc perdu! Hélas, la sourde toute-puissance
+qui pèse sur les petits dispose de toute l’ombre, et est capable
+de tout! Qu’est-ce qu’on leur avait fait? Et il n’avait pas été
+là, lui, pour les protéger, pour se mettre au travers, pour les
+défendre, comme lord, avec son titre, sa seigneurie et son épée,
+comme bateleur, avec ses poings et ses ongles! Et ici survenait
+une réflexion amère, la plus amère de toutes peut-être. Eh bien,
+non, il n’eût pas pu les défendre! C’était lui précisément qui
+les perdait. C’était pour le préserver d’eux, lui lord
+Clancharlie, c’était pour isoler sa dignité de leur contact, que
+l’infâme omnipotence sociale s’était appesantie sur eux. La
+meilleure façon pour lui de les protéger, ce serait de
+disparaître, on n’aurait plus de raison de les persécuter. Lui
+de moins, on les laisserait tranquilles. Glaçante ouverture où
+sa pensée entrait. Ah! pourquoi s’était-il laissé séparer de
+Dea? Est-ce que son premier devoir n’était pas envers Dea?
+Servir et défendre le peuple? mais Dea, c’était le peuple! Dea,
+c’était l’orpheline, c’était l’aveugle, c’était l’humanité! Oh!
+que leur avait-on fait? Cuisson cruelle du regret! son absence
+avait laissé le champ libre à la catastrophe. Il eût partagé
+leur sort. Ou il les eût pris et emportés avec lui, ou il se fût
+englouti avec eux. Que devenir sans eux maintevant? Gwynplaine
+sans Dea, était-ce possible? Dea de moins, c’est tout de moins!
+Ah! c’était fini. Ce groupe bien-aimé était à jamais enfoui
+dans l’irréparable évanouissement. Tout était épuisé.
+D’ailleurs, condamné et damné comme l’était Gwynplaine, à quoi
+bon lutter plus longtemps? Il n’y avait plus rien à attendre, ni
+des hommes, ni du ciel. Dea! Dea! où est Dea? Perdue! Quoi,
+perdue! Qui a perdu son âme n’a plus pour la retrouver qu’un
+lieu, la mort.
+
+Gwynplaine, égaré et tragique, posa fermement sa main sur le
+parapet comme sur une solution, et regarda le fleuve.
+
+C’était la troisième nuit qu’il ne dormait pas. Il avait la
+fièvre. Ses idées, qu’il croyait claires, étaient troubles. Il
+sentait un impérieux besoin de sommeil. Il demeura ainsi
+quelques instants penché sur cette eau; l’ombre lui offrait le
+grand lit tranquille, l’infini des ténèbres. Tentation sinistre.
+
+Il ôta son habit, le plia et le posa sur le parapet. Puis il
+déboutonna son gilet. Comme il allait l’ôter, sa main heurta
+dans la poche quelque chose. C’était le red-book que lui avait
+remis le librarian de la chambre des lords. Il retira ce carnet
+de cette poche, l’examina dans la lueur diffuse de la nuit, y vit
+un crayon, prit ce crayon, et écrivit, sur la première page
+blanche qui s’ouvrit, ces deux lignes:
+
+«Je m’en vais. Que mon frère David me remplace et soit heureux.»
+
+Et il signa: FERMAIN CLANCHARLIE, pair d’Angleterre.
+
+Puis il ôta le gilet et le posa sur l’habit. Il ôta son chapeau,
+et le posa sur le gilet. Il mit dans le chapeau le red-book
+ouvert à la page où il avait écrit. Il aperçut à terre une
+pierre, la prit et la mit dans le chapeau.
+
+Cela fait, il regarda l’ombre infinie au-dessus de son front.
+
+Puis, sa tête s’abaissa lentement comme tirée par le fil
+invisible des gouffres.
+
+Il y avait un trou dans les pierres du soubassement du parapet,
+il y mit un pied, de telle sorte que son genou dépassait le haut
+du parapet, et qu’il n’avait presque plus rien à faire pour
+l’enjamber.
+
+Il croisa ses mains derrière son dos et se pencha.
+
+--Soit, dit-il.
+
+Et il fixa ses yeux sur l’eau profonde.
+
+En ce moment il sentit une langue qui lui léchait les mains.
+
+Il tressaillit et se retourna.
+
+C’était Homo qui était derrière lui.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+LA MER ET LA NUIT
+
+
+
+
+I
+
+CHIEN DE GARDE PEUT ÊTRE ANGE GARDIEN
+
+
+Gwynplaine poussa un cri:
+
+--C’est toi, loup!
+
+Homo remua la queue. Ses yeux brillaient dans l’ombre. Il
+regardait Gwynplaine.
+
+Puis il se remit à lui lécher les mains. Gwynplaine demeura un
+moment comme ivre. La rentrée immense de l’espérance, il avait
+cette secousse. Homo, quelle apparition! Depuis quarante-huit
+heures, il avait épuisé ce qu’on pourrait nommer toutes les
+variétés du coup de foudre; il lui restait à recevoir le coup de
+foudre de la joie. C’était celui-là qui venait de tomber sur
+lui. La certitude ressaisie, ou du moins la clarté qui y mène,
+la soudaine intervention d’on ne sait quelle clémence mystérieuse
+qui est peut-être dans le destin, la vie disant: me voilà! au
+plus noir de la tombe, la minute où l’on n’attend plus rien
+ébauchant brusquement la guérison et la délivrance, quelque chose
+comme le point d’appui retrouvé à l’instant le plus critique de
+l’écroulement, Homo était tout cela. Gwynplaine voyait le loup
+dans de la lumière.
+
+Cependant Homo s’était retourné. Il fit quelques pas, et regarda
+en arrière comme pour voir si Gwynplaine le suivait.
+
+Gwynplaine s’était mis en marche à sa suite. Homo remua la queue
+et continua son chemin.
+
+Ce chemin où le loup s’était engagé, c’était la pente du quai de
+l’Effroc-stone. Cette pente aboutissait à la berge de la Tamise.
+Gwynplaine, conduit par Homo, descendit cette pente.
+
+De temps en temps, Homo tournait la tête pour s’assurer que
+Gwynplaine était derrière lui.
+
+Dans de certaines situations suprêmes, rien ne ressemble à une
+intelligence comprenant tout comme le simple instinct de la bête
+aimante. L’animal est un somnambule lucide.
+
+Il y a des cas où le chien sent le besoin de suivre son maître,
+d’autres où il sent le besoin de le précéder. Alors la bête
+prend la direction de l’esprit. Le flair imperturbable voit
+clair confusément dans notre crépuscule. Se faire guide apparaît
+vaguement à la bête comme une nécessité. Sait-elle qu’il y a un
+mauvais pas, et qu’il faut aider l’homme à le passer? non
+probablement; oui, peut-être; dans tous les cas, quelqu’un le
+sait pour elle; nous l’avons dit déjà, bien souvent dans la vie
+d’augustes secours qu’on croit venir d’en bas viennent d’en haut.
+On ne sait pas toutes les figures que peut prendre Dieu. Quelle
+est cette bête? la providence.
+
+Parvenu sur la berge, le loup s’avança en aval sur l’étroite
+langue de terre qui longeait la Tamise.
+
+Il ne poussait aucun cri, il n’aboyait pas, il cheminait muet.
+Homo, en toute occasion, suivait son instinct et faisait son
+devoir, mais avait la réserve pensive du proscrit.
+
+Après une cinquantaine de pas, il s’arrêta. Une estacade
+s’offrait à droite. A l’extrémité de cette estacade, espèce
+d’embarcadère sur pilotis, on entrevoyait une masse obscure qui
+était un assez gros navire. Sur le pont de ce navire, vers la
+proue, il y avait une clarté presque indistincte, qui ressemblait
+à une veilleuse prête à s’éteindre.
+
+Le loup s’assura une dernière fois que Gwynplaine était là, puis
+bondit sur l’estacade, long corridor plancheié et goudronné,
+porté par une claire-voie de madriers, et sous lequel coulait
+l’eau du fleuve. En quelques instants, Homo et Gwynplaine
+arrivèrent à la pointe.
+
+Le bâtiment amarré au bout de l’estacade était une de ces panses
+de Hollande à double tillac rasé, l’un à l’avant, l’autre à
+l’arrière, ayant, à la mode japonaise, entre les deux tillacs, un
+compartiment profond à ciel ouvert où l’on descendait par une
+échelle droite et qu’on emplissait de tous les colis de la
+cargaison. Cela faisait deux gaillards, l’un à la proue, l’autre
+à la poupe, comme à nos vieilles pataches de rivière, avec un
+creux au milieu. Le chargement lestait ce creux. Les galiotes
+de papier que font les enfants ont à peu près cette forme. Sous
+les tillacs étaient les cabines communiquant par des portes avec
+ce compartiment central et éclairées de hublots percés dans le
+bordage. En arrimant la cargaison, on ménageait des passages
+entre les colis. Les deux mâts de ces panses étaient plantés
+dans les deux tillacs. Le mât de proue s’appelait le Paul, le
+mât de poupe s’appelait le Pierre, le navire étant conduit par
+ses deux mâts comme l’église par ses deux apôtres. Une
+passerelle, faisant passavant, allait, comme un pont chinois,
+d’un tillac à l’autre, par-dessus le compartiment du centre.
+Dans les mauvais temps, les deux garde-fous de la passerelle
+s’abaissaient à droite et à gauche, au moyen d’un mécanisme, ce
+qui faisait un toit sur le compartiment creux, de sorte que le
+navire, dans les grosses mers, était hermétiquement fermé. Ces
+barques, très massives, avaient pour barre une poutre, la force
+du gouvernail devant se proportionner à la lourdeur du gabarit.
+Trois hommes, le patron avec deux matelots, plus un enfant, le
+mousse, suffisaient à manœuvrer ces pesantes machines de mer.
+Les tillacs d’avant et d’arrière de la panse étaient, nous
+l’avons dit déjà, sans parapet. Cette panse-ci était une large
+coque ventrue toute noire sur laquelle on lisait en lettres
+blanches, visibles dans la nuit: _Vograat. Rotterdam_.
+
+A cette époque, divers événements de mer, et, tout récemment, la
+catastrophe des huit vaisseaux du baron de Pointi[1] au cap
+Carnero, en forçant toute la flotte française de refluer sur
+Gibraltar, avaient balayé la Manche et nettoyé de tout navire de
+guerre le passage entre Londres et Rotterdam, ce qui permettait
+aux bâtiments marchands d’aller et venir sans escorte.
+
+ [1] 21 avril 1705.
+
+Le bateau sur lequel on lisait _Vograat_, et près duquel
+Gwynplaine était parvenu, touchait l’estacade par le bâbord de
+son tillac d’arrière presque à niveau. C’était comme une marche
+à descendre; Homo d’un saut, et Gwynplaine d’une enjambée, furent
+dans le navire. Tous deux se trouvèrent sur le pont d’arrière.
+Le pont était désert et l’on n’y voyait aucun mouvement; les
+passagers, s’il y en avait, et c’était probable, étaient à bord,
+vu que le bâtiment était prêt à partir, et que l’arrimage était
+terminé, ce qu’indiquait la plénitude du compartiment creux,
+encombré de balles et de caisses. Mais ils étaient sans doute
+couchés et probablement endormis dans les chambres de
+l’entre-pont sous les tillacs, la traversée devant se faire la
+nuit. En pareil cas, les passagers n’apparaissent sur le pont
+que le lendemain matin, au réveil. Quant à l’équipage, il
+soupait vraisemblablement, en attendant l’instant très prochain
+du départ, dans le réduit qu’on appelait alors «la cabine
+matelote». De là la solitude des deux points de poupe et de
+proue reliés par la passerelle.
+
+Le loup sur l’estacade avait presque couru; sur le navire il se
+mit à marcher lentement, comme avec discrétion. Il remuait la
+queue, non plus joyeusement, mais avec l’oscillation faible et
+triste du chien inquiet. Il franchit, précédant toujours
+Gwynplaine, le tillac d’arrière, et il traversa le passavant.
+
+Gwynplaine, en entrant sur la passerelle, aperçut devant lui une
+lueur. C’était la clarté qu’il avait vue de la berge. Une
+lanterne était posée à terre au pied du mât d’avant; la
+réverbération de cette lanterne découpait en noir sur l’obscur
+fond de nuit une silhouette qui avait quatre roues. Gwynplaine
+reconnut l’antique cahute d’Ursus.
+
+Cette pauvre masure de bois, charrette et cabane, où avait roulé
+son enfance, était amarrée au pied du mât par de grosses cordes
+dont on voyait les nœuds dans les roues. Après avoir été si
+longtemps hors de service, elle était absolument caduque; rien ne
+délabre les hommes et les choses comme l’oisiveté; elle avait un
+penchement misérable. La désuétude la faisait toute paralytique,
+et, de plus, elle avait cette maladie irrémédiable, la
+vieillesse. Son profil informe et vermoulu fléchissait avec une
+attitude de ruine. Tout ce dont elle était faite offrait un
+aspect d’avarie, les fers étaient rouillés, les cuirs étaient
+gercés, les bois étaient cariés. Les fêlures rayaient le vitrage
+de l’avant que traversait un rayon de la lanterne. Les roues
+étaient cagneuses. Les parois, le plancher et les essieux
+semblaient épuisés de fatigue, l’ensemble avait on ne sait quoi
+d’accablé et de suppliant. Les deux pointes dressées du brancard
+avaient l’air de deux bras levés au ciel. Toute la baraque était
+disloquée. Dessous, on distinguait la chaîne d’Homo, pendante.
+
+Retrouver sa vie, sa félicité, son amour, et y courir éperdument,
+et se précipiter dessus, il semble que ce soit la loi et que la
+nature le veuille ainsi. Oui, excepté dans les cas de
+tremblement profond. Qui sort, tout ébranlé et tout désorienté,
+d’une série de catastrophes pareilles à des trahisons, devient
+prudent, même dans la joie, redoute d’apporter sa fatalité à ceux
+qu’il aime, se sent lugubrement contagieux, et n’avance dans le
+bonheur qu’avec précaution. Le paradis se rouvre; avant d’y
+rentrer, on l’observe.
+
+Gwynplaine, chancelant sous les émotions, regardait.
+
+Le loup était allé silencieusement se coucher près de sa chaîne.
+
+
+
+
+II
+
+BARKILPHEDRO A VISÉ L’AIGLE ET A ATTEINT LA COLOMBE
+
+
+Le marchepied de la cahute était abaissé; la porte était
+entre-bâillée; il n’y avait personne dedans; le peu de lumière
+qui entrait par la vitre du devant modelait vaguement l’intérieur
+de la baraque, clair-obscur mélancolique. Les inscriptions
+d’Ursus glorifiant la grandeur des lords étaient distinctes sur
+les planches décrépites qui étaient tout à la fois la muraille au
+dehors et le lambris au dedans. A un clou, près de la porte,
+Gwynplaine vit son esclavine et son capingot, accrochés, comme
+dans une morgue les vêtements d’un mort.
+
+Il n’avait, lui, en ce moment-là, ni gilet, ni habit.
+
+La cahute masquait quelque chose qui était étendu sur le pont au
+pied du mât et que la lanterne éclairait. C’était un matelas
+dont on apercevait un coin. Sur le matelas quelqu’un était
+probablement couché. On y voyait de l’ombre se mouvoir.
+
+On parlait. Gwynplaine, caché par l’interposition de la cahute,
+écouta.
+
+C’était la voix d’Ursus.
+
+Cette voix, si dure en dessus, si tendre en dessous, qui avait
+tant malmené et si bien conduit Gwynplaine depuis son enfance,
+n’avait plus son timbre sagace et vivant. Elle était vague et
+basse et se dissipait en soupirs à la fin de chaque phrase. Elle
+ne ressemblait que confusément à l’ancienne voix simple et ferme
+d’Ursus. C’était comme la parole de quelqu’un dont le bonheur
+est mort. La voix peut devenir ombre.
+
+Ursus semblait monologuer plutôt que dialoguer. Du reste le
+soliloque était, on le sait, son habitude. Il passait pour
+maniaque à cause de cela.
+
+Gwynplaine retint son haleine pour ne pas perdre un mot de ce que
+disait Ursus, et voici ce qu’il entendit:
+
+--C’est très dangereux, cette espèce de bateau. Ça n’a pas de
+rebord. Si on roule à la mer, rien ne vous arrête. S’il y avait
+du gros temps, il faudrait la descendre sous le tillac, ce qui
+serait terrible. Un mouvement maladroit, une peur, et voilà une
+rupture d’anévrisme. J’en ai vu des exemples. Ah! mon Dieu,
+qu’est-ce que nous allons devenir? Dort-elle? oui. Elle dort.
+Je crois bien qu’elle dort. Est-elle sans connaissance? non.
+Elle a le pouls assez fort. Certainement elle dort. Le sommeil,
+c’est un sursis. C’est le bon aveuglement. Comment faire pour
+qu’on ne vienne pas piétiner par ici? Messieurs, s’il y a là
+quelqu’un sur le pont, je vous en prie, ne faites pas de bruit.
+N’approchez pas, si cela vous est égal. Vous savez, une personne
+d’une santé délicate, il faut des ménagements. Elle a de la
+fièvre, voyez-vous. C’est tout jeune. C’est une petite qui a de
+la fièvre. Je lui ai mis ce matelas dehors pour qu’elle ait un
+peu d’air. J’explique cela afin qu’on ait égard. Elle est
+tombée de lassitude sur le matelas, comme si elle perdait
+connaissance. Mais elle dort. Je voudrais bien qu’on ne la
+réveillât pas. Je m’adresse aux femmes, s’il y a là des ladies.
+Une jeune fille, c’est une pitié. Nous ne sommes que de pauvres
+bateleurs, je demande qu’on ait un peu de bonté, et puis, s’il y
+a quelque chose à payer pour qu’on ne fasse pas de bruit, je
+paierai. Je vous remercie, mesdames et messieurs. Y a-t-il
+quelqu’un là? Non. Je crois qu’il n’y a personne. Je parle en
+pure perte. Tant mieux. Messieurs, je vous remercie si vous y
+êtes, et je vous remercie bien si vous n’y êtes pas.--Elle a le
+front tout en sueur.--Allons, rentrons au bagne, reprenons le
+collier. La misère est revenue. Nous revoilà à vau-l’eau. Une
+main, l’affreuse main qu’on ne voit pas, mais qu’on sent toujours
+sur soi, nous a subitement retournés vers le côté noir de la
+destinée. Soit; on aura du courage. Seulement, il ne faut pas
+qu’elle soit malade. J’ai l’air bête de parler haut tout seul
+comme cela, mais il faut bien qu’elle sente qu’elle a quelqu’un
+près d’elle si elle vient à se réveiller. Pourvu qu’on ne me la
+réveille pas brusquement! Pas de bruit, au nom du ciel! Une
+secousse qui la ferait lever en sursaut ne vaudrait rien. Il
+serait fâcheux qu’on vînt marcher de ce côté-ci. Je crois que
+les gens dorment dans le bateau. Je rends grâce à la providence
+de cette concession. Hé bien! et Homo, où est-il donc? Dans
+tout ce bouleversement-là, j’ai oublié de l’attacher, je ne sais
+plus ce que je fais, voilà plus d’une heure que je ne l’ai vu, il
+aura été chercher son souper dehors. Pourvu qu’il ne lui arrive
+pas malheur! Homo! Homo!
+
+Homo cogna doucement de sa queue le plancher du pont.
+
+--Tu es là! Ah! tu es là. Dieu soit béni! Homo perdu, c’eût
+été trop. Elle dérange son bras. Elle va peut-être se
+réveiller. Tais-toi, Homo. La marée descend. On partira tout à
+l’heure. Je pense qu’il fera beau cette nuit. Il n’y a pas de
+bise. La banderole pend le long du mât, nous aurons une bonne
+traversée. Je ne sais plus où nous en sommes de la lune. Mais
+c’est à peine si les nuages remuent. Il n’y aura pas de mer.
+Nous aurons beau temps. Elle est pâle. C’est la faiblesse.
+Mais non, elle est rouge. C’est la fièvre. Mais non, elle est
+rose. Elle se porte bien. Je n’y vois plus clair. Mon pauvre
+Homo, je n’y vois plus clair. Donc, il faut recommencer la vie.
+Nous allons nous remettre à travailler. Il n’y a plus que nous
+deux, vois-tu. Nous travaillerons pour elle, toi et moi. C’est
+notre enfant. Ah! le bateau bouge. On part. Adieu, Londres!
+bonsoir, bonne nuit, au diable! Ah! l’horrible Londres!
+
+Le navire en effet avait la commotion sourde du dérapement.
+L’écart se faisait entre l’estacade et l’arrière. On apercevait
+à l’autre bout du bâtiment, à la poupe, un homme debout, le
+patron sans doute, qui venait de sortir de l’intérieur du navire
+et avait délié l’amarre, et qui manœuvrait le gouvernail. Cet
+homme, attentif seulement au chenal, comme il convient lorsqu’on
+est composé du double flegme du hollandais et du matelot,
+n’entendant rien et ne voyant rien que l’eau et le vent, courbé
+sous l’extrémité de la barre, mêlé à l’obscurité, marchait
+lentement sur le tillac d’arrière, allant et revenant de tribord
+à bâbord, espèce de fantôme ayant une poutre sur l’épaule. Il
+était seul sur le pont. Tant qu’on serait en rivière, aucun
+autre marin n’était nécessaire. En quelques minutes le bâtiment
+fut au fil du fleuve. Il descendait sans tangage ni roulis. La
+Tamise, peu troublée par le reflux, était calme. La marée
+l’entraînant, le navire s’éloignait rapidement. Derrière lui, le
+noir décor de Londres décroissait dans la brume.
+
+Ursus poursuivit:
+
+--C’est égal, je lui ferai prendre de la digitale. J’ai peur
+qu’il ne survienne du délire. Elle a de la sueur dans la paume
+de la main. Mais qu’est-ce que nous avons donc fait au bon Dieu?
+Comme c’est venu vite tout ce malheur-là! Rapidité hideuse du
+mal. Une pierre tombe, elle a des griffes, c’est l’épervier sur
+l’alouette. C’est la destinée. Et te voilà gisante, ma douce
+enfant! On vient à Londres, on dit: c’est une grande ville qui a
+de beaux monuments. Southwark, c’est un superbe faubourg. On
+s’y établit. Maintenant, ce sont d’abominables pays. Que
+voulez-vous que j’y fasse? Je suis content de m’en aller. Nous
+sommes le 30 avril. Je me suis toujours défié du mois d’avril;
+le mois d’avril n’a que deux jours heureux, le 5 et le 27, et
+quatre jours malheureux, le 10, le 20, le 29 et le 30. Cela a
+été mis hors de doute par les calculs de Cardan. Je voudrais que
+ce jour-ci soit passé. Être parti, cela soulage. Nous serons au
+petit jour à Gravesend et demain soir à Rotterdam. Parbleu, je
+recommencerai la vie d’autrefois dans la cahute, nous la
+traînerons, n’est-ce pas, Homo?
+
+Un léger frappement annonça le consentement du loup.
+
+Ursus continua;
+
+--Si l’on pouvait sortir d’une douleur comme on sort d’une ville!
+Homo, nous pourrions encore être heureux. Hélas! il y aurait
+toujours celui qui n’y est plus. Une ombre, cela reste sur ceux
+qui survivent. Tu sais qui je veux dire, Homo. Nous étions
+quatre, nous ne sommes plus que trois. La vie n’est qu’une
+longue perte de tout ce qu’on aime. On laisse derrière soi une
+traînée de douleurs. Le destin nous ahurit par une prolixité de
+souffrances insupportables. Après cela on s’étonne que les
+vieilles gens rabâchent. C’est le désespoir qui fait les
+ganaches. Mon brave Homo, le vent arrière persiste. On ne voit
+plus du tout le dôme de Saint-Paul. Nous passerons tout à
+l’heure devant Greenwich. Ce sera six bons milles de faits. Ah!
+je leur tourne le dos pour jamais à ces odieuses capitales,
+pleines de prêtres, de magistrats, de populaces. J’aime mieux
+voir remuer les feuilles dans les bois.--Toujours le front en
+sueur! Elle a de grosses veines violettes que je n’aime pas sur
+l’avant-bras. C’est de la fièvre qui est là-dedans. Ah! tout
+cela me tue. Dors, mon enfant. Oh oui, elle dort.
+
+Ici une voix s’éleva, voix ineffable, qui semblait lointaine, qui
+paraissait venir à la fois des hauteurs et des profondeurs,
+divinement sinistre, la voix de Dea.
+
+Tout ce que Gwynplaine avait éprouvé jusqu’à ce moment ne fut
+plus rien. Son ange parlait. Il lui semblait entendre des
+paroles dites hors de la vie dans un évanouissement plein de
+ciel.
+
+La voix disait:
+
+--Il a bien fait de s’en aller. Ce monde-ci n’est pas celui
+qu’il lui faut. Seulement il faut que j’aille avec lui. Père,
+je ne suis pas malade, je vous entendais parler tout à l’heure,
+je suis très bien, je me porte bien, je dormais. Père, je vais
+être heureuse.
+
+--Mon enfant, demanda Ursus avec l’accent de l’angoisse,
+qu’entends-tu par là?
+
+La réponse fut:
+
+--Père, ne vous faites pas de peine.
+
+Il y eut une pause, comme pour une reprise d’haleine, puis ces
+quelques mots, prononcés lentement, arrivèrent à Gwynplaine:
+
+--Gwynplaine n’est plus là. C’est à présent que je suis aveugle.
+Je ne connaissais pas la nuit. La nuit, c’est l’absence.
+
+La voix s’arrêta encore, puis poursuivit:
+
+--J’avais toujours l’anxiété qu’il ne s’envolât; je le sentais
+céleste. Il a tout à coup pris son vol. Cela devait finir par
+là. Une âme, cela s’en va comme un oiseau. Mais le nid de l’âme
+est dans une profondeur où il y a le grand aimant qui attire
+tout, et je sais bien où retrouver Gwynplaine. Je ne suis pas
+embarrassée de mon chemin, allez. Père, c’est là-bas. Plus
+tard, vous nous rejoindrez. Et Homo aussi.
+
+Homo, entendant prononcer son nom, frappa un petit coup sur le
+pont.
+
+--Père, reprit la voix, vous comprenez bien que, du moment où
+Gwynplaine n’est plus là, c’est une chose finie. Je voudrais
+rester que je ne pourrais pas, parce qu’on est bien forcé de
+respirer. Il ne faut pas demander ce qui n’est pas possible.
+J’étais avec Gwynplaine, c’était tout simple, je vivais.
+Maintenant Gwynplaine n’y est plus, je meurs. C’est la même
+chose. Il faut ou qu’il revienne, ou que je m’en aille.
+Puisqu’il ne peut pas revenir, je m’en vais. Mourir, c’est bien
+bon. Ce n’est pas difficile du tout. Père, ce qui s’éteint ici
+se rallume ailleurs. Vivre sur cette terre où nous sommes, c’est
+un serrement de cœur. Il ne se peut pas qu’on soit toujours
+malheureux. Alors on s’en va dans ce que vous appelez les
+étoiles, on se marie là, on ne se quitte plus jamais, on s’aime,
+on s’aime, on s’aime, et c’est cela qui est le bon Dieu.
+
+--La, ne te fâche pas, dit Ursus.
+
+La voix continua.
+
+--Par exemple, eh bien, l’an passé, au printemps de l’an passé,
+on était ensemble, on était heureux, il y a à présent bien de la
+différence. Je ne me souviens plus dans quelle petite ville nous
+étions, il y avait des arbres, j’entendais chanter des fauvettes.
+Nous sommes venus à Londres. Cela a changé. Ce n’est pas un
+reproche que je fais. On vient dans un pays, on ne peut pas
+savoir. Père, vous rappelez-vous? un soir il y a eu dans la
+grande loge une femme, vous avez dit: c’est une duchesse! j’ai
+été triste. Je crois qu’il aurait mieux valu rester dans les
+petites villes. Après cela, Gwynplaine a bien fait. Maintenant
+c’est mon tour. Puisque c’est vous-même qui m’avez raconté que
+j’étais toute petite, que ma mère était morte, que j’étais par
+terre dans la nuit avec de la neige qui tombait sur moi, et que
+lui, qui était petit aussi, et tout seul aussi, il m’avait
+ramassée, et que c’était comme cela que j’étais en vie, vous ne
+pouvez pas vous étonner que j’aie aujourd’hui absolument besoin
+de partir, et que je veuille aller voir dans la tombe si
+Gwynplaine y est. Parce que la seule chose qui existe dans la
+vie, c’est le cœur, et, après la vie, c’est l’âme. Vous vous
+rendez bien compte de ce que je dis, n’est-ce pas, père?
+Qu’est-ce qui remue donc? il me semble que nous sommes dans une
+maison qui remue. Pourtant je n’entends pas le bruit des roues.
+
+Après une interruption, la voix ajouta:
+
+--Je ne distingue pas beaucoup entre hier et aujourd’hui. Je ne
+me plains pas. J’ignore ce qui s’est passé, mais il doit y avoir
+eu des choses.
+
+Ces paroles étaient dites avec une profonde douceur inconsolable,
+et un soupir, que Gwynplaine entendit, s’acheva ainsi:
+
+--Il faut que je m’en aille, à moins qu’il ne revienne.
+
+Ursus, sombre, grommela à demi-voix:
+
+--Je ne crois pas aux revenants.
+
+Il reprit:
+
+--C’est une barque. Tu demandes pourquoi la maison remue, c’est
+que nous sommes dans une barque. Calme-toi. Il ne faut pas trop
+parler. Ma fille, si tu as un peu d’amitié pour moi, ne t’agite
+pas, ne te donne pas de fièvre. Vieux comme je suis, je ne
+pourrais pas supporter une maladie que tu aurais. Épargne-moi,
+ne sois pas malade.
+
+La voix recommença:
+
+--Chercher sur la terre, à quoi bon? puisqu’on ne trouve qu’au
+ciel.
+
+Ursus répliqua, presque avec un essai d’autorité:
+
+--Calme-toi. Il y a des moments où tu n’as pas d’intelligence du
+tout. Je te recommande de rester en repos. Après ça, tu n’es
+pas forcée de savoir ce que c’est que la veine cave. Je serais
+tranquille si tu étais tranquille. Mon enfant, fais aussi
+quelque chose pour moi. Il t’a ramassée, mais je t’ai
+recueillie. Tu te rends malade. C’est mal. Il faut te calmer
+et dormir. Tout ira bien. Je te jure ma parole d’honneur que
+tout ira bien. Nous avons un très beau temps d’ailleurs. C’est
+comme une nuit faite exprès. Nous serons demain à Rotterdam qui
+est une ville en Hollande, à l’embouchure de la Meuse.
+
+--Père, dit la voix, voyez-vous, quand c’est depuis l’enfance et
+qu’on a toujours été l’un avec l’autre, il ne faudrait pas que
+cela se dérangeât, parce qu’alors il faut mourir et qu’il n’y a
+même pas moyen de faire autrement. Je vous aime bien tout de
+même, mais je sens bien que je ne suis plus tout à fait avec
+vous, quoique je ne sois pas encore avec lui.
+
+--Allons, insista Ursus, tâche de te rendormir.
+
+La voix répondit:
+
+--Ce n’est pas cela qui me manquera.
+
+Ursus repartit, avec une intonation toute tremblante:
+
+--Je te dis que nous allons en Hollande, à Rotterdam, qui est une
+ville.
+
+--Père, continua la voix, je ne suis pas malade, si c’est cela
+qui vous inquiète, vous pouvez vous rassurer, je n’ai pas de
+fièvre, j’ai un peu chaud, voilà tout.
+
+Ursus balbutia:
+
+--A l’embouchure de la Meuse.
+
+--Je me porte bien, père, mais voyez-vous, je me sens mourir.
+
+--Ne va pas t’aviser d’une chose pareille, dit Ursus.
+
+Et il ajouta:
+
+--Surtout qu’elle n’ait pas de secousse, mon Dieu!
+
+Il y eut un silence.
+
+Tout à coup Ursus cria:
+
+--Qu’est-ce que tu fais? Pourquoi te lèves-tu? Je t’en supplie,
+reste couchée!
+
+Gwynplaine tressaillit, et avança la tête.
+
+
+
+
+III
+
+LE PARADIS RETROUVÉ ICI-BAS
+
+
+Il aperçut Dea. Elle venait de se dresser toute droite sur le
+matelas. Elle avait une longue robe soigneusement fermée,
+blanche, qui ne laissait voir que la naissance des épaules et
+l’attache délicate de son cou. Les manches cachaient ses bras,
+les plis couvraient ses pieds. On voyait ses mains où se
+gonflait en embranchements bleuâtres le réseau des veines chaudes
+de fièvre. Elle était frissonnante, et oscillait plutôt qu’elle
+ne chancelait, comme un roseau. La lanterne l’éclairait d’en
+bas. Son beau visage était indicible. Ses cheveux dénoués
+flottaient. Aucune larme ne coulait sur ses joues. Il y avait
+dans ses prunelles du feu, et de la nuit. Elle était pâle de
+cette pâleur qui ressemble à la transparence de la vie divine sur
+une figure terrestre. Son corps exquis et frêle était comme mêlé
+et fondu dans le plissement de sa robe. Elle ondoyait tout
+entière avec le tremblement d’une flamme. Et en même temps on
+sentait qu’elle commençait à n’être plus que de l’ombre. Ses
+yeux, tout grands ouverts, resplendissaient. On eût dit une
+sortie de sépulcre et une âme debout dans une aurore.
+
+Ursus, dont Gwynplaine ne voyait que le dos, levait des bras
+effarés.
+
+--Ma fille! ah! mon Dieu, voilà le délire qui la prend! le
+délire! c’est ce que je craignais. Il ne faudrait pas de
+secousse, car cela pourrait la tuer, et il en faudrait une pour
+l’empêcher de devenir folle. Morte, ou folle! quelle situation!
+que faire, mon Dieu? Ma fille, recouche-toi!
+
+Cependant Dea parlait. Sa voix était presque indistincte, comme
+si une épaisseur céleste était déjà interposée entre elle et la
+terre.
+
+--Père, vous vous trompez. Je n’ai aucun délire. J’entends très
+bien tout ce que vous me dites. Vous me dites qu’il y a beaucoup
+de monde, qu’on attend, et qu’il faut que je joue ce soir, je
+veux bien, vous voyez que j’ai ma raison, mais je ne sais pas
+comment faire, puisque je suis morte et puisque Gwynplaine est
+mort. Moi, je viens tout de même. Je consens à jouer. Me
+voici; mais Gwynplaine n’y est plus.
+
+--Mon enfant, répéta Ursus, allons, obéis-moi. Remets-toi sur
+ton lit.
+
+--Il n’y est plus! il n’y est plus! oh! comme il fait noir!
+
+--Noir! balbutia Ursus, voilà la première fois qu’elle dit ce
+mot!
+
+Gwynplaine, sans plus de bruit qu’un glissement, monta le
+marchepied de la baraque, y entra, décrocha son capingot et son
+esclavine, endossa le capingot, mit l’esclavine à son cou et
+redescendit de la cahute, toujours caché par l’espèce
+d’encombrement que faisaient la cabane, les agrès et le mât.
+
+Dea continuait de murmurer, elle remuait les lèvres, et peu à peu
+ce murmure devint une mélodie. Elle ébaucha, avec les
+intermittences et les lacunes du délire, le mystérieux appel
+qu’elle avait tant de fois adressé à Gwynplaine dans _Chaos
+vaincu_. Elle se mit à chanter, et ce chant était vague et
+faible comme un bourdonnement d’abeille:
+
+ Noche, quita te de alli,
+ La alba canta...[1]
+
+ [1] Nuit, va-t’en. L’aube chante.
+
+Elle s’interrompit:
+
+--Non, ce n’est pas vrai, je ne suis pas morte. Qu’est-ce que je
+disais donc? Hélas! je suis vivante. Je suis vivante, et il
+est mort. Je suis en bas, et il est en haut. Il est parti, et
+moi je reste. Je ne l’entendrai plus parler et marcher. Dieu
+nous avait donné un peu de paradis sur la terre, il nous l’a
+retiré. Gwynplaine! c’est fini. Je ne le sentirai plus près de
+moi. Jamais. Sa voix! je n’entendrai plus sa voix.
+
+Et elle chanta:
+
+ Es menester a cielos ir...[2]
+ ... Dexa, quiero,
+ A tu negro
+ Caparazon.
+
+ [2] Il faut aller au ciel... ...Quitte, je le veux, Ta noire
+ enveloppe!
+
+Et elle étendit la main comme si elle cherchait où s’appuyer dans
+l’infini.
+
+Gwynplaine, surgissant à côté d’Ursus brusquement pétrifié,
+s’agenouilla devant elle.
+
+--Jamais! dit Dea. Jamais! je ne l’entendrai plus!
+
+Et elle se remit à chanter, égarée:
+
+ Dexa, quiero,
+ A tu negro
+ Caparazon!
+
+Alors elle entendit une voix, la voix bien-aimée, qui répondait:
+
+ O ven! ama![3]
+ Eres aima,
+ Soy corazon.
+
+ [3] Oh! viens! aime! Tu es âme, Je suis cœur.
+
+Et en même temps Dea sentit sous sa main la tête de Gwynplaine.
+Elle jeta un cri inexprimable:
+
+--Gwynplaine!
+
+Une clarté d’astre apparut sur sa figure pâle, et elle chancela.
+
+Gwynplaine la reçut dans ses bras.
+
+--Vivant! cria Ursus.
+
+Dea répéta:--Gwynplaine!
+
+Et sa tête se ploya contre la joue de Gwynplaine. Elle dit, tout
+bas:
+
+--Tu redescends! merci.
+
+Et, relevant le front, assise sur le genou de Gwynplaine, enlacée
+dans son étreinte, elle tourna vers lui son doux visage, et fixa
+sur les yeux de Gwynplaine ses yeux pleins de ténèbres et de
+rayons, comme si elle le regardait.
+
+--C’est toi! dit-elle.
+
+Gwynplaine couvrait sa robe de baisers. Il y a des paroles qui
+sont à la fois des mots, des cris et des sanglots. Toute
+l’extase et toute la douleur s’y fondent et éclatent pêle-mêle.
+Cela n’a aucun sens, et cela dit tout.
+
+--Oui, moi! c’est moi! moi Gwynplaine! celui dont tu es l’âme,
+entends-tu? moi dont tu es l’enfant, l’épouse, l’étoile, le
+souffle! moi dont tu es l’éternité! C’est moi! je suis là, je
+te tiens dans mes bras. Je suis vivant. Je suis à toi. Ah!
+quand je pense que j’étais au moment d’en finir! Une minute de
+plus! Sans Homo! Je te dirai cela. Comme c’est près de la joie
+le désespoir! Dea, vivons! Dea, pardonne-moi! Oui! à toi à
+jamais! Tu as raison, touche mon front, assure-toi que c’est
+moi. Si tu savais! Mais rien ne peut plus nous séparer. Je
+sors de l’enfer et je remonte au ciel. Tu dis que je redescends,
+non, je remonte. Me revoici avec toi. A jamais, te dis-je!
+Ensemble! nous sommes ensemble! qui aurait dit cela? Nous nous
+retrouvons. Tout le mal est fini. Il n’y a plus devant nous que
+de l’enchantement. Nous recommencerons notre vie heureuse, et
+nous en fermerons si bien la porte que le mauvais sort n’y pourra
+plus rentrer. Je te conterai tout. Tu seras étonnée. Le bateau
+est parti. Personne ne peut faire que le bateau ne soit pas
+parti. Nous sommes en route, et en liberté. Nous allons en
+Hollande, nous nous marierons, je ne suis pas embarrassé pour
+gagner ma vie, qui est-ce qui pourrait empêcher cela? Il n’y a
+plus rien à craindre. Je t’adore.
+
+--Pas si vite! balbutia Ursus.
+
+Dea, tremblante, et avec le frémissement d’un toucher céleste,
+promenait sa main sur le profil de Gwynplaine. Il l’entendit qui
+se disait à elle-même:
+
+--C’est comme cela que Dieu est fait.
+
+Puis elle toucha ses vêtements.
+
+--L’esclavine, dit-elle. Le capingot. Il n’y a rien de changé.
+Tout est comme auparavant.
+
+Ursus, stupéfait, épanoui, riant, inondé de larmes, les regardait
+et s’adressait à lui-même un aparté.
+
+--Je ne comprends pas du tout. Je suis un absurde idiot. Moi
+qui l’ai vu porter en terre! Je pleure et je ris. Voilà tout ce
+que je sais. Je suis aussi bête que si, moi aussi, j’étais
+amoureux. Mais c’est que je le suis. Je suis amoureux des deux.
+Vieille brute, va! Trop d’émotions. Trop d’émotions. C’est ce
+que je craignais. Non, c’est ce que je voulais. Gwynplaine,
+ménage-la. Au fait, qu’ils s’embrassent. Cela ne me regarde
+pas. J’assiste à l’incident. Ce que j’éprouve est drôle. Je
+suis le parasite de leur bonheur et j’en prends ma part. Je n’y
+suis pour rien, et il me semble que j’y suis pour quelque chose.
+Mes enfants, je vous bénis.
+
+Et pendant qu’Ursus monologuait, Gwynplaine s’écriait:
+
+--Dea, tu es trop belle. Je ne sais pas où j’avais l’esprit ces
+jours-ci. Il n’y a absolument que toi sur la terre. Je te
+revois, et je n’y crois pas encore. Sur cette barque! Mais,
+dis-moi, que s’est-il donc passé? Et voilà l’état où l’on vous a
+mis! Où donc est la Green-Box? On vous a volés, on vous a
+chassés. C’est infâme. Ah! je vous vengerai! je te vengerai,
+Dea! on aura affaire à moi. Je suis pair d’Angleterre.
+
+Ursus, comme heurté par une planète en pleine poitrine, recula et
+considéra Gwynplaine attentivement.
+
+--Il n’est pas mort, c’est clair, mais serait-il fou?
+
+Et il tendit l’oreille avec défiance.
+
+Gwynplaine reprit:
+
+--Sois tranquille, Dea. Je porterai ma plainte à la chambre des
+lords.
+
+Ursus l’examina encore, et se frappa le milieu du front avec le
+petit bout de son doigt.
+
+Puis, prenant son parti:
+
+--Ça m’est égal, murmura-t-il. Cela ira tout de même. Sois fou,
+si tu veux, mon Gwynplaine. C’est le droit de l’homme. Moi, je
+suis heureux. Mais qu’est-ce que c’est que tout cela?
+
+Le navire continuait de fuir mollement et vite, la nuit était de
+plus en plus obscure, des brumes qui venaient de l’océan
+envahissaient le zénith d’où aucun vent ne les balayait, quelques
+grosses étoiles à peine étaient visibles et s’estompaient l’une
+après l’autre, et au bout de quelque temps il n’y en eut plus du
+tout, et tout le ciel fut noir, infini et doux. Le fleuve
+s’élargissait, et ses deux rives à droite et à gauche n’étaient
+plus que deux minces lignes brunes presque amalgamées à la nuit.
+De toute cette ombre sortait un profond apaisement. Gwynplaine
+s’était assis à demi, tenant Dea embrassée. Ils parlaient,
+s’écriaient, jasaient, chuchotaient. Dialogue éperdu. Comment
+vous peindre, ô joie?
+
+--Ma vie!
+
+--Mon ciel!
+
+--Mon amour!
+
+--Tout mon bonheur!
+
+--Gwynplaine!
+
+--Dea! je suis ivre. Laisse-moi baiser tes pieds.
+
+--C’est toi donc!
+
+--En ce moment-ci, j’ai trop à dire à la fois. Je ne sais par où
+commencer.
+
+--Un baiser!
+
+--O ma femme!
+
+--Gwynplaine, ne me dis pas que je suis belle. C’est toi qui es
+beau.
+
+--Je te retrouve, je t’ai sur mon cœur. Cela est. Tu es à moi.
+Je ne rêve pas. C’est bien toi. Est-ce possible? oui. Je
+reprends possession de la vie. Si tu savais, il y a eu toutes
+sortes d’événements. Dea!
+
+--Gwynplaine!
+
+--Je t’aime!
+
+Et Ursus murmurait:
+
+--J’ai une joie de grand-père.
+
+Homo était sorti de dessous la cahute, et, allant de l’un à
+l’autre, discrètement, n’exigeant pas qu’on fit attention à lui,
+il donnait des coups de langue à tort et à travers, tantôt aux
+gros souliers d’Ursus, tantôt au capingot de Gwynplaine, tantôt à
+la robe de Dea, tantôt au matelas. C’était sa façon à lui de
+bénir.
+
+On avait dépassé Chatham et l’embouchure de la Medway. On
+approchait de la mer. La sérénité ténébreuse de l’étendue était
+telle que la descente de la Tamise se faisait sans complication;
+aucune manœuvre n’était nécessaire, et aucun matelot n’avait été
+appelé sur le pont. A l’autre extrémité du navire, le patron,
+toujours seul à la barre, gouvernait. A l’arrière, il n’y avait
+que cet homme; à l’avant, la lanterne éclairait l’heureux groupe
+de ces êtres qui venaient de faire, au fond du malheur subitement
+changé en félicité, cette jonction inespérée.
+
+
+
+
+IV
+
+NON. LA-HAUT
+
+
+Tout à coup, Dea, se dégageant de l’embrassement de Gwynplaine,
+se souleva. Elle appuyait ses deux mains sur son cœur, comme
+pour l’empêcher de se déranger.
+
+--Qu’est-ce que j’ai? dit-elle. J’ai quelque chose. La joie,
+cela étouffe. Ce n’est rien. C’est bon. En reparaissant, ô mon
+Gwynplaine, tu m’as donné un coup. Un coup de bonheur. Tout le
+ciel qui vous entre dans le cœur, c’est un enivrement. Toi
+absent, je me sentais expirer. La vraie vie qui s’en allait, tu
+me l’as rendue. J’ai eu en moi comme un déchirement, le
+déchirement des ténèbres, et j’ai senti monter la vie, une vie
+ardente, une vie de fièvre et de délices. C’est extraordinaire,
+cette vie-là, que tu viens de me donner. Elle est si céleste
+qu’on souffre un peu. C’est comme si l’âme grandissait et avait
+de la peine à tenir dans notre corps. Cette vie des séraphins,
+cette plénitude, elle reflue jusqu’à ma tête, et me pénètre.
+J’ai comme un battement d’ailes dans la poitrine. Je me sens
+étrange, mais bien heureuse. Gwynplaine, tu m’as ressuscitée.
+
+Elle rougit, puis pâlit, puis rougit encore, et tomba.
+
+--Hélas! dit Ursus, tu l’as tuée.
+
+Gwynplaine étendit les bras vers Dea. L’angoisse suprême
+survenant dans la suprême extase, quel choc! Il fût lui-même
+tombé, s’il n’eût eu à la soutenir.
+
+--Dea! cria-t-il frémissant, qu’est-ce que tu as?
+
+--Rien, dit-elle. Je t’aime.
+
+Elle était dans les bras de Gwynplaine comme un linge qu’on a
+ramassé. Ses mains pendaient.
+
+Gwynplaine et Ursus couchèrent Dea sur le matelas. Elle dit
+faiblement:
+
+--Je ne respire pas couchée.
+
+Ils la mirent sur son séant.
+
+Ursus dit:
+
+--Un oreiller!
+
+Elle répondit:
+
+--Pourquoi? j’ai Gwynplaine.
+
+Et elle posa sa tête sur l’épaule de Gwynplaine, assis derrière
+elle et la soutenant, l’œil plein d’un égarement infortuné.
+
+--Ah! dit-elle, comme je suis bien!
+
+Ursus lui avait saisi le poignet, et comptait les pulsations de
+l’artère. Il ne hochait pas le front, il ne disait rien, et l’on
+ne pouvait deviner ce qu’il pensait qu’aux rapides mouvements de
+ses paupières, s’ouvrant et se refermant convulsivement, comme
+pour empêcher un flot de larmes de sortir.
+
+--Qu’a-t-elle? demanda Gwynplaine.
+
+Ursus appuya son oreille contre le flanc gauche de Dea.
+
+Gwynplaine répéta ardemment sa question, en tremblant qu’Ursus ne
+lui répondit.
+
+Ursus regarda Gwynplaine, puis Dea. Il était livide. Il dit:
+
+--Nous devons être à la hauteur de Canterbury. La distance d’ici
+à Gravesend n’est pas très grande. Nous aurons beau temps toute
+la nuit. Il n’y a pas à craindre d’attaque en mer, parce que les
+flottes de guerre sont sur la côte d’Espagne. Nous aurons un bon
+passage.
+
+Dea, ployée et de plus en plus pâle, pétrissait dans ses doigts
+convulsifs l’étoffe de sa robe. Elle eut un soupir
+inexprimablement pensif, et murmura:
+
+--Je comprends ce que c’est. Je meurs.
+
+Gwynplaine se leva terrible. Ursus soutint Dea.
+
+--Mourir! Toi mourir! non, cela ne sera pas. Tu ne peux pas
+mourir. Mourir à présent! mourir tout de suite! c’est
+impossible. Dieu n’est pas féroce. Te rendre et te reprendre
+dans la même minute! Non. Ces choses-là ne se font pas. Alors
+c’est que Dieu voudrait qu’on doute de lui. Alors c’est que tout
+serait un piège, la terre, le ciel, le berceau des enfants,
+l’allaitement des mères, le cœur humain, l’amour, les étoiles!
+c’est que Dieu serait un traître et l’homme une dupe! c’est
+qu’il n’y aurait rien! c’est qu’il faudrait insulter la
+création! c’est que tout serait un abîme! Tu ne sais ce que tu
+dis, Dea! tu vivras. J’exige que tu vives. Tu dois m’obéir.
+Je suis ton mari et ton maître. Je te défends de me quitter. Ah
+ciel! Ah misérables hommes! Non, cela ne se peut pas. Et je
+resterais sur cette terre après toi! Cela est tellement
+monstrueux qu’il n’y aurait plus de soleil. Dea, Dea,
+remets-toi. C’est un petit moment d’angoisse qui va passer. On
+a quelquefois des frissons, et puis on n’y pense plus. J’ai
+absolument besoin que tu te portes bien et que tu ne souffres
+plus. Toi mourir! qu’est-ce que je t’ai fait? D’y penser, ma
+raison s’en va. Nous sommes l’un à l’autre, nous nous aimons.
+Tu n’as pas de motif de t’en aller. Ce serait injuste. Ai-je
+commis des crimes? Tu m’as pardonné d’ailleurs. Oh! tu ne veux
+pas que je devienne un désespéré, un scélérat, un furieux, un
+damné! Dea! je t’en prie, je t’en conjure, je t’en supplie à
+mains jointes, ne meurs pas.
+
+Et, crispant ses poings dans ses cheveux, agonisant d’épouvanté,
+étouffé de pleurs, il se jeta à ses pieds.
+
+--Mon Gwynplaine, dit Dea, ce n’est pas ma faute.
+
+Il lui vint aux lèvres un peu d’écume rose qu’Ursus essuya d’un
+pan de la robe sans que Gwynplaine prosterné le vît. Gwynplaine
+tenait les pieds de Dea embrassés, et l’implorait avec toutes
+sortes de mots confus.
+
+--Je te dis que je ne veux pas. Toi, mourir! je n’en ai pas la
+force. Mourir oui, mais ensemble. Pas autrement. Toi mourir,
+Dea! Il n’y a pas moyen que j’y consente. Ma divinité! mon
+amour! comprends donc que je suis là. Je te jure que tu vivras.
+Mourir! mais c’est qu’alors tu ne te figures pas ce que je
+deviendrais après ta mort. Si tu avais l’idée du besoin que j’ai
+de ne pas te perdre, tu verrais que c’est positivement
+impossible, Dea! Je n’ai que toi, vois-tu. Ce qui m’est arrivé
+est extraordinaire. Tu ne t’imagines pas que je viens de
+traverser toute la vie en quelques heures. J’ai reconnu une
+chose, c’est qu’il n’y avait rien du tout. Toi, tu existes. Si
+tu n’y es pas, l’univers n’a plus de sens. Reste. Aie pitié de
+moi. Puisque tu m’aimes, vis. Je viens de te retrouver, c’est
+pour te garder. Attends un peu. On ne s’en va pas comme cela
+quand on est à peine ensemble depuis quelques instants. Ne
+t’impatiente pas. Ah! mon Dieu, que je souffre! Tu ne m’en
+veux pas, n’est-ce pas? Tu comprends bien que je n’ai pas pu
+faire autrement puisque c’est le wapentake qui est venu me
+chercher. Tu vas voir que tu vas respirer mieux tout à l’heure.
+Dea, tout vient de s’arranger. Nous allons être heureux. Ne me
+mets pas au désespoir. Dea! je ne t’ai rien fait!
+
+Ces paroles n’étaient pas dites, mais sanglotées. On y sentait
+un mélange d’accablement et de révolte. Il sortait de la
+poitrine de Gwynplaine un gémissement qui eût attiré des colombes
+et un rugissement qui eût fait reculer des lions.
+
+Dea lui répondit, d’une voix de moins en moins distincte,
+s’arrêtant presque à chaque mot:
+
+--Hélas! c’est inutile. Mon bien-aimé, je vois bien que tu fais
+ce que tu peux. Il y a une heure, je voulais mourir, à présent
+je ne voudrais plus. Gwynplaine, mon Gwynplaine adoré, comme
+nous avons été heureux! Dieu t’avait mis dans ma vie, il me
+retire de la tienne. Voilà que je m’en vais. Tu te souviendras
+de la Green-Box, n’est-ce pas? et de ta pauvre petite Dea
+aveugle? Tu te souviendras de ma chanson. N’oublie pas mon son
+de voix, et la manière dont je te disais: Je t’aime! Je
+reviendrai te le dire, la nuit, quand tu dormiras. Nous nous
+étions retrouvés, mais c’était trop de joie. Cela devait finir
+tout de suite. C’est décidément moi qui pars la première.
+J’aime bien mon père Ursus, et notre frère Homo. Vous êtes bons.
+L’air manque ici. Ouvrez la fenêtre. Mon Gwynplaine, je ne te
+l’ai pas dit, mais parce qu’il y a eu une fois une femme qui est
+venue, j’ai été jalouse. Tu ne sais même pas de qui je veux
+parler. Pas vrai? Couvrez-moi les bras. J’ai un peu froid. Et
+Fibi? et Vinos? où sont-elles? On finit par aimer tout le
+monde. On prend en amitié les personnes qui vous ont vu être
+heureux. On leur sait gré d’avoir été là pendant qu’on était
+content. Pourquoi tout cela est-il passé? Je n’ai pas bien
+compris ce qui est arrivé depuis deux jours. Maintenant je
+meurs. Vous me laisserez dans ma robe. Tantôt en la mettant je
+pensais bien que ce serait mon suaire. Je veux la garder. Il y
+a des baisers de Gwynplaine dessus. Oh! j’aurais pourtant bien
+voulu vivre encore. Quelle vie charmante nous avions dans notre
+pauvre cabane qui roulait! On chantait. J’écoutais les
+battements de mains! Comme c’était bon, n’être jamais séparés!
+Il me semblait que j’étais dans un nuage avec vous, je me rendais
+bien compte de tout, je distinguais un jour de l’autre, quoique
+aveugle, je reconnaissais que c’était le matin parce que
+j’entendais Gwynplaine, je reconnaissais que c’était la nuit
+parce que je rêvais de Gwynplaine. Je sentais autour de moi une
+enveloppe qui était son âme. Nous nous sommes doucement adorés.
+Tout cela s’en va, et il n’y aura plus de chansons. Hélas! ce
+n’est donc pas possible de vivre encore! Tu penseras à moi, mon
+bien-aimé.
+
+Sa voix allait s’affaiblissant. La décroissance lugubre de
+l’agonie lui ôtait l’haleine. Elle repliait son pouce sous ses
+doigts, signe que la dernière minute approche. Le bégaiement de
+l’ange commençant semblait s’ébaucher dans le doux râle de la
+vierge.
+
+Elle murmura:
+
+--Vous vous souviendrez, n’est-ce pas, parce que ce serait bien
+triste que je sois morte si l’on ne se souvenait pas de moi.
+J’ai quelquefois été méchante. Je vous demandée tous pardon. Je
+suis bien certaine que, si le bon Dieu avait voulu, comme nous ne
+tenons pas beaucoup de place, nous aurions encore été heureux,
+mon Gwynplaine, puisqu’on aurait gagné sa vie et qu’on aurait été
+ensemble dans un autre pays, mais le bon Dieu n’a pas voulu. Je
+ne sais pas du tout pourquoi je meurs. Puisque je ne me
+plaignais pas d’être aveugle, je n’offensais personne. Je
+n’aurais pas mieux demandé que de rester toujours aveugle à côté
+de toi. Oh! comme c’est triste de s’en aller!
+
+Ses paroles haletaient, et s’éteignaient l’une après l’autre,
+comme si l’on eût soufflé dessus. On ne l’entendait presque
+plus.
+
+--Gwynplaine, reprit-elle, n’est-ce pas? tu penseras à moi.
+J’en aurai besoin, quand je serai morte.
+
+Et elle ajouta:
+
+--Oh! retenez-moi!
+
+Puis, après un silence, elle dit:
+
+--Viens me rejoindre le plus tôt que tu pourras. Je vais être
+bien malheureuse sans toi, même avec Dieu. Ne me laisse pas trop
+longtemps seule, mon doux Gwynplaine! C’est ici qu’était le
+paradis. Là-haut, ce n’est que le ciel. Ah! j’étouffe! Mon
+bien-aimé, mon bien-aimé, mon bien-aimé!
+
+--Grâce! cria Gwynplaine.
+
+--Adieu! dit-elle.
+
+--Grâce! répéta Gwynplaine.
+
+Et il colla sa bouche aux belles mains glacées de Dea.
+
+Elle fut un moment comme si elle ne respirait plus.
+
+Puis elle se haussa sur ses coudes, un profond éclair traversa
+ses yeux, et elle eut un ineffable sourire. Sa voix éclata,
+vivante.
+
+--Lumière! cria-t-elle. Je vois.
+
+Et elle expira.
+
+Elle retomba étendue et immobile sur le matelas.
+
+--Morte, dit Ursus.
+
+Et le pauvre vieux bonhomme, comme s’écroulant sous le désespoir,
+prosterna sa tête chauve et enfouit son visage sanglotant dans
+les plis de la robe aux pieds de Dea. Il demeura là, évanoui.
+
+Alors Gwynplaine fut effrayant.
+
+Il se dressa debout, leva le front, et considéra au-dessus de sa
+tête l’immense nuit.
+
+Puis, vu de personne, regardé pourtant peut-être dans ces
+ténèbres par quelqu’un d’invisible, il étendit les bras vers la
+profondeur d’en haut, et dit:
+
+--Je viens.
+
+Et il se mit à marcher, dans la direction du bord, sur le pont du
+navire, comme si une vision l’attirait.
+
+A quelques pas c’était l’abîme.
+
+Il marchait lentement, il ne regardait pas à ses pieds.
+
+Il avait le sourire que Dea venait d’avoir.
+
+Il allait droit devant lui. Il semblait voir quelque chose. Il
+avait dans la prunelle une lueur qui était comme la réverbération
+d’une âme aperçue au loin.
+
+Il cria:--Oui!
+
+A chaque pas il se rapprochait du bord.
+
+Il marchait tout d’une pièce, les bras levés, la tête renversée
+en arrière, l’œil fixe, avec un mouvement de fantôme.
+
+Il avançait sans hâte et sans hésitation, avec une précision
+fatale, comme s’il n’eût pas eu tout près le gouffre béant et la
+tombe ouverte.
+
+Il murmurait:--Sois tranquille. Je te suis. Je distingue très
+bien le signe que tu me fais.
+
+Il ne quittait pas des yeux un point du ciel, au plus haut de
+l’ombre. Il souriait.
+
+Le ciel était absolument noir, il n’y avait plus d’étoiles, mais
+évidemment il en voyait une.
+
+Il traversa le tillac.
+
+Après quelques pas rigides et sinistres, il parvint à l’extrême
+bord.
+
+--J’arrive, dit-il. Dea, me voilà.
+
+Et il continua de marcher. Il n’y avait pas de parapet. Le vide
+était devant lui. Il y mit le pied.
+
+Il tomba.
+
+La nuit était épaisse et sourde, l’eau était profonde. Il
+s’engloutit. Ce fut une disparition calme et sombre. Personne
+ne vit ni n’entendit rien. Le navire continua de voguer et le
+fleuve de couler.
+
+Peu après le navire entra dans l’océan.
+
+Quand Ursus revint à lui, il ne vit plus Gwynplaine, et il
+aperçut près du bord Homo qui hurlait dans l’ombre en regardant
+la mer.
+
+ * * * * *
+
+Au bas de la dernière page du manuscrit de l’_Homme qui Rit_, se
+trouve la note suivante:
+
+ Terminé le 23 août 1868, à dix heures et demie du matin.
+ Bruxelles, 4, place des Barricades.
+
+ Ce livre, dont la plus grande partie a été écrite à Guernesey,
+ a été commencé à Bruxelles le 21 juillet 1866, et fini à
+ Bruxelles le 23 août 1868.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'homme qui rit, by Victor Hugo
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME QUI RIT ***
+
+***** This file should be named 5423-0.txt or 5423-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/5/4/2/5423/
+
+Produced by Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks
+and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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