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diff --git a/5423-0.txt b/5423-0.txt new file mode 100644 index 0000000..2525268 --- /dev/null +++ b/5423-0.txt @@ -0,0 +1,28063 @@ +The Project Gutenberg EBook of L'homme qui rit, by Victor Hugo + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: L'homme qui rit + +Author: Victor Hugo + +Posting Date: March 10, 2013 [EBook #5423] +Release Date: April, 2004 [EBook #5423] +[This file was first posted on July 20, 2002] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME QUI RIT *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks +and the Online Distributed Proofreading Team. + + + + + + +We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available +the image files at www://gallica.bnf.fr, authorizing the preparation +of the etext through OCR. + +Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis à +disposition les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donné +l’autorisation de les utiliser pour préparer ce texte. + + + + +VICTOR HUGO + + + +L’HOMME QUI RIT + + +De l’Angleterre tout est grand, même ce qui n’est pas bon, même +l’oligarchie. Le patriciat anglais, c’est le patriciat dans le +sens absolu du mot. Pas de féodalité plus illustre, plus +terrible et plus vivace. Disons-le, cette féodalité a été utile +à ses heures. C’est en Angleterre que ce phénomène, la +Seigneurie, veut être étudié, de même que c’est en France qu’il +faut étudier ce phénomène, la Royauté. + +Le vrai titre de ce livre serait _l’Aristocratie_. Un autre +livre, qui suivra, pourra être intitulé _la Monarchie_. Et ces +deux livres, s’il est donné à l’auteur d’achever ce travail, en +précéderont et en amèneront un autre qui sera intitulé: +_Quatrevingt-treize_. + +Hauteville-House, 1869. + + + + +PREMIÈRE PARTIE--LA MER ET LA NUIT + +DEUX CHAPITRES PRÉLIMINAIRES + +I--URSUS +II--LES COMPRACHICOS + + +LIVRE PREMIER--LA NUIT MOINS NOIRE QUE L’HOMME + +I--LA POINTE SUD DE PORTLAND +II--ISOLEMENT +III--SOLITUDE +IV--QUESTIONS +V--L’ARBRE D’INVENTION HUMAINE +VI--BATAILLE ENTRE LA MORT ET LA NUIT +VII--LA POINTE NORD DE PORTLAND + + +LIVRE DEUXIÈME--L’OURQUE EN MER + +I--LES LOIS QUI SONT HORS DE L’HOMME +II--LES SILHOUETTES DU COMMENCEMENT FIXÉES +III--LES HOMMES INQUIETS SUR LA MER INQUIÈTE +IV--ENTRÉE EN SCÈNE D’UN NUAGE DIFFÉRENT DES AUTRES +V--HARDQUANONNE +VI--ILS SE CROIENT AIDÉS +VII--HORREUR SACRÉE +VIII--NIX ET NOX +IX--SOIN CONFIÉ A LA MER FURIEUSE +X--LA GRANDE SAUVAGE. C’EST LA TEMPÊTE +XI--LES CASQUETS +XII--CORPS A CORPS AVEC L’ÉCUEIL +XIII--FACE A FACE AVEC LA NUIT +XIV--ORTACH +XV--PORTENTOSUM MARE +XVI--DOUCEUR SUBITE DE L’ÉNIGME +XVII--LA RESSOURCE DERNIÈRE +XVIII--LA RESSOURCE SUPRÊME + + +LIVRE TROISIÈME--L’ENFANT DANS L’OMBRE + +I--LE CHESS-HILL +II--EFFET DE NEIGE +III--TOUTE VOIE DOULOUREUSE SE COMPLIQUE D’UN FARDEAU +IV--AUTRE FORME DU DÉSERT +V--LA MISANTHROPIE FAIT DES SIENNES +VI--LE RÉVEIL + + +DEUXIEME PARTIE--PAR ORDRE DU ROI + + +LIVRE PREMIER--ÉTERNELLE PRÉSENCE DU PASSÉ; LES HOMMES REFLÈTENT L’HOMME + +I--LORD CLANCHARLIE +II--LORD DAVID DIRRY-MOIR +III--LA DUCHESSE JOSIANE +IV--MAGISTER ELEGANTIARUM +V--LA REINE ANNE +VI--BARKILPHEDRO +VII--BARKILPHEDRO PERCE +VIII--INFERI +IX--HAÏR EST AUSSI FORT QU’AIMER +X--FLAMBOIEMENTS QU’ON VERRAIT SI L’HOMME ÉTAIT TRANSPARENT +XI--BARKILPHEDRO EN EMBUSCADE +XII--ÉCOSSE, IRLANDE ET ANGLETERRE + + +LIVRE DEUXIÈME--GWINPLAINE ET DEA + +I--OU L’ON VOIT LE VISAGE DE CELUI DONT ON N’A ENCORE VU QUE LES ACTIONS +II--DEA +III--«OCULOS NON HABET ET VIDET» +IV--LES AMOUREUX ASSORTIS +V--LE BLEU DANS LE NOIR +VI--URSUS INSTITUTEUR, ET URSUS TUTEUR +VII--LA CÉCITÉ DONNE DES LEÇONS DE CLAIRVOYANCE +VIII--NON SEULEMENT LE BONHEUR, MAIS LA PROSPÉRITÉ +IX--EXTRAVAGANCES QUE LES GENS SANS GOUT APPELLENT POÉSIE +X--COUP D’ŒIL DE CELUI QUI EST HORS DE TOUT SUR LES CHOSES ET + SUR LES HOMMES +XI--GWYNPLAINE EST DANS LE JUSTE, URSUS EST DANS LE VRAI +XII--URSUS LE POËTE ENTRAINE URSUS LE PHILOSOPHE + + +LIVRE TROISIÈME--COMMENCEMENT DE LA FÊLURE + +I--L’INN TADCASTER +II--ÉLOQUENCE EN PLEIN VENT +III--OU LE PASSANT REPARAIT +IV--LES CONTRAIRES FRATERNISENT DANS LA HAINE +V--LE WAPENTAKE +VI--LA SOURIS INTERROGÉE PAR LES CHATS +VII--QUELLES RAISONS PEUT AVOIR UN QUADRUPLE POUR VENIR + S’ENCANAILLER PARMI LES GROS SOUS? +VIII--SYMPTOMES D’EMPOISONNEMENT +IX--ABYSSUS ABYSSUM VOCAT + + +LIVRE QUATRIÈME--LA CAVE PÉNALE + +I--LA TENTATION DE SAINT GWYNPLAINE +II--DU PLAISANT AU SÉVÈRE +III--LEX, REX, FEX +IV--URSUS ESPIONNE LA POLICE +V--MAUVAIS LIEU +VI--QUELLES MAGISTRATURES IL Y AVAIT SOUS LES PERRUQUES D’AUTREFOIS +VII--FRÉMISSEMENT +VIII--GÉMISSEMENT + + +LIVRE CINQUIÈME--LA MER ET LE SORT REMUENT SOUS LE MÊME SOUFFLE + +I--SOLIDITÉ DES CHOSES FRAGILES +II--CE QUI ERRE NE SE TROMPE PAS +III--AUCUN HOMME NE PASSERAIT BRUSQUEMENT DE LA SIBÉRIE AU SÉNÉGAL SANS + PERDRE CONNAISSANCE. (Humboldt.) +IV--FASCINATION +V--ON CROIT SE SOUVENIR, ON OUBLIE + +LIVRE SIXIÈIME--ASPECTS VARIÉS D’URSUS + +I--CE QUE DIT LE MISANTHROPE +II--CE QU’IL FAIT +III--COMPLICATIONS +IV--MOENIBUS SURDIS CAMPANA MUTA +V--LA RAISON D’ÉTAT TRAVAILLE EN PETIT COMME EN GRAND + + +LIVRE SEPTIEME--LA TITANE + +I--RÉVEIL +II--RESSEMBLANCE D’UN PALAIS AVEC UN BOIS +III--EVE +IV--SATAN +V--ON SE RECONNAIT, MAIS ON NE SE CONNAIT PAS + + +LIVRE HUITIEME--LE CAPITOLE ET SON VOISINAGE + +I--DISSECTION DES CHOSES MAJESTUEUSES +II--IMPARTIALITÉ +III--LA VIEILLE SALLE +IV--LA VIEILLE CHAMBRE +V--CAUSERIES ALTIÈRES +VI--LA HAUTE ET LA BASSE +VII--LES TEMPÊTES D’HOMMES PIRES QUE LES TEMPETES D’OCÉANS +VIII--SERAIT BON FRÈRE S’IL N’ÉTAIT BON FILS + + +LIVRE NEUVIEME--EN RUINE + +I--C’EST A TRAVERS L’EXCÈS DE GRANDEUR QU’ON ARRIVE A L’EXCÈS DE MISÈRE +II--RÉSIDU + +CONCLUSION--LA MER ET LA NUIT + +I--CHIEN DE GARDE PEUT ÊTRE ANGE GARDIEN +II--BARKILPHEDRO A VISÉ L’AIGLE ET A ATTEINT LA COLOMBE +III--LE PARADIS RETROUVÉ ICI-BAS +IV--NON. LA-HAUT + +NOTE + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +LA MER ET LA NUIT + +DEUX CHAPITRES PRÉLIMINAIRES + + + + +I--URSUS + + +Ursus et Homo étaient liés d’une amitié étroite. Ursus était un +homme, Homo était un loup, Leurs humeurs s’étaient convenues. +C’était l’homme qui avait baptisé le loup. Probablement il +s’était aussi choisi lui-même son nom; ayant trouvé _Ursus_ bon +pour lui, il avait trouvé _Homo_ bon pour la bête, L’association +de cet homme et de ce loup profitait aux foires, aux fêtes de +paroisse, aux coins de rues où les passants s’attroupent, et au +besoin qu’éprouve partout le peuple d’écouter des sornettes et +d’acheter de l’orviétan. Ce loup, docile et gracieusement +subalterne, était agréable à la foule. Voir des apprivoisements +est une chose qui plaît. Notre suprême contentement est de +regarder défiler toutes les variétés de la domestication. C’est +ce qui fait qu’il y a tant de gens sur le passage des cortèges +royaux. + +Ursus et Homo allaient de carrefour en carrefour, des places +publiques d’Aberystwith aux places publiques de Yeddburg, de pays +en pays, de comté en comté, de ville en ville. Un marché épuisé, +ils passaient à l’autre. Ursus habitait une cahute roulante +qu’Homo, suffisamment civilisé, traînait le jour et gardait la +nuit. Dans les routes difficiles, dans les montées, quand il y +avait trop d’ornière et trop de boue, l’homme se bouclait la +bricole au cou et tirait fraternellement, côte à côte avec le +loup. Ils avaient ainsi vieilli ensemble. Ils campaient à +l’aventure dans une friche, dans une clairière, dans la patte +d’oie d’un entre-croisement de routes, à l’entrée des hameaux, +aux portes des bourgs, dans les halles, dans les mails publics, +sur la lisière des parcs, sur les parvis d’églises, Quand la +carriole s’arrêtait dans quelque champ de foire, quand les +commères accouraient béantes, quand les curieux faisaient cercle, +Ursus pérorait, Homo approuvait. Homo, une sébile dans sa +gueule, faisait poliment la quête dans l’assistance. Ils +gagnaient leur vie. Le loup était lettré, l’homme aussi. Le +loup avait été dressé par l’homme, ou s’était dressé tout seul, à +diverses gentillesses de loup qui contribuaient à la +recette.--Surtout ne dégénère pas en homme, lui disait son ami. + +Le loup ne mordait jamais, l’homme quelquefois. Du moins, mordre +était la prétention d’Ursus. Ursus était un misanthrope, et, +pour souligner sa misanthropie, il s’était fait bateleur. Pour +vivre aussi, car l’estomac impose ses conditions. De plus ce +bateleur misanthrope, soit pour se compliquer, soit pour se +compléter, était médecin. Médecin c’est peu, Ursus était +ventriloque. On le voyait parler sans que sa bouche remuât. Il +copiait, à s’y méprendre, l’accent et la prononciation du premier +venu; il imitait les voix à croire entendre les personnes. A lui +tout seul, il faisait le murmure d’une foule, ce qui lui donnait +droit au titre d’_engastrimythe_. Il le prenait. Il +reproduisait toutes sortes de cris d’oiseaux, la grive, le +grasset, l’alouette pépi, qu’on nomme aussi la béguinette, le +merle à plastron blanc, tous voyageurs comme lui; de façon que, +par instants, il vous faisait entendre, à son gré, ou une place +publique couverte de rumeurs humaines, ou une prairie pleine de +voix bestiales; tantôt orageux comme une multitude, tantôt puéril +et serein comme l’aube.--Du reste, ces talents-là, quoique rares, +existent. Au siècle dernier, un nommé Touzel, qui imitait les +cohues mêlées d’hommes et d’animaux et qui copiait tous les cris +de bêtes, était attaché à la personne de Buffon en qualité de +ménagerie.--Ursus était sagace, invraisemblable, et curieux, et +enclin aux explications singulières, que nous appelons fables. +Il avait l’air d’y croire. Cette effronterie faisait partie de +sa malice. Il regardait dans la main des quidams, ouvrait des +livres au hasard et concluait, prédisait les sorts, enseignait +qu’il est dangereux de rencontrer une jument noire et plus +dangereux encore de s’entendre, au moment où l’on part pour un +voyage, appeler par quelqu’un qui ne sait pas où vous allez, et +il s’intitulait «marchand de superstition». Il disait: «Il y a +entre l’archevêque de Cantorbéry et moi une différence; moi, +j’avoue.» Si bien que l’archevêque, justement indigné, le fit un +jour venir; mais Ursus, adroit, désarma sa grâce en lui récitant +un sermon de lui Ursus sur le saint jour de Christmas que +l’archevêque, charmé, apprit par cœur, débita en chaire et +publia, comme de lui archevêque. Moyennant quoi, il pardonna. + +Ursus, médecin, guérissait, parce que ou quoique. Il pratiquait +les aromates. Il était versé dans les simples. Il tirait parti +de la profonde puissance qui est dans un tas de plantes +dédaignées, la coudre moissine, la bourdaine blanche, le hardeau, +la mancienne, la bourg-épine, la viorne, le nerprun. Il traitait +la phthisie par la ros solis; il usait à propos des feuilles du +tithymale qui, arrachées par le bas, sont un purgatif, et, +arrachées par le haut, sont un vomitif; il vous ôtait un mal de +gorge au moyen de l’excroissance végétale dite _oreille de juif_; +il savait quel est le jonc qui guérit le bœuf, et quelle est la +menthe qui guérit le cheval; il était au fait des beautés et des +bontés de l’herbe mandragore qui, personne ne l’ignore, est homme +et femme. Il avait des recettes. Il guérissait les brûlures +avec de la laine de salamandre, de laquelle Néron, au dire de +Pline, avait une serviette. Ursus possédait une cornue et un +matras; il faisait de la transmutation; il vendait des panacées. +On contait de lui qu’il avait été jadis un peu enfermé à Bedlam; +on lui avait fait l’honneur de le prendre pour un insensé, mais +on l’avait relâché, s’apercevant qu’il n’était qu’un poëte. +Cette histoire n’était probablement pas vraie; nous avons tous de +ces légendes que nous subissons. + +La réalité est qu’Ursus était savantasse, homme de goût, et vieux +poëte latin. Il était docte sous les deux espèces, il +hippocralisait et il pindarisait. Il eût concouru en phébus avec +Rapin et Vida. Il eût composé d’une façon non moins triomphante +que le Père Bouhours des tragédies jésuites. Il résultait de sa +familiarité avec les vénérables rhythmes et mètres des anciens +qu’il avait des images à lui, et toute une famille de métaphores +classiques. Il disait d’une mère précédée de ses deux filles: +_c’est un dactyle_, d’un père suivi de ses deux fils: _c’est un +anapeste_, et d’un petit enfant marchant entre son grand-père et +sa grand’mère: _c’est un amphimacre_. Tant de science ne pouvait +aboutir qu’à la famine. L’école de Salerne dit: «Mangez peu et +souvent». Ursus mangeait peu et rarement; obéissant ainsi à une +moitié du précepte et désobéissant à l’autre; mais c’était la +faute du public, qui n’affluait pas toujours et n’achetait pas +fréquemment. Ursus disait: «L’expectoration d’une sentence +soulage. Le loup est consolé par le hurlement, le mouton par la +laine, la forêt par la fauvette, la femme par l’amour, et le +philosophe par l’épiphonème.» Ursus, au besoin, fabriquait des +comédies qu’il jouait à peu près; cela aide à vendre les drogues. +Il avait, entre autres œuvres, composé une bergerade héroïque en +l’honneur du chevalier Hugh Middleton qui, en 1608, apporta à +Londres une rivière. Cette rivière était tranquille dans le +comté de Hartford, à soixante milles de Londres; le chevalier +Middleton vint et la prit; il amena une brigade de six cents +hommes armés de pelles et de pioches, se mit à remuer la terre, +la creusant ici, l’élevant là, parfois vingt pieds haut, parfois +trente pieds profond, fit des aqueducs de bois en l’air, et ça et +là huit cents ponts, de pierre, de brique, de madriers, et un +beau matin, la rivière entra dans Londres, qui manquait d’eau. +Ursus transforma tous ces détails vulgaires en une belle +bucolique entre le fleuve Tamis et la rivière Serpentine; le +fleuve invitait la rivière à venir chez lui, et lui offrait son +lit, et lui disait: «Je suis trop vieux pour plaire aux femmes, +mais je suis assez riche pour les payer.»--Tour ingénieux et +galant pour exprimer que sir Hugh Middleton avait fait tous les +travaux à ses frais. + +Ursus était remarquable dans le soliloque. D’une complexion +farouche et bavarde, ayant le désir de ne voir personne et le +besoin de parler à quelqu’un, il se tirait d’affaire en se +parlant à lui-même. Quiconque a vécu solitaire sait à quel point +le monologue est dans la nature. La parole intérieure démange. +Haranguer l’espace est un exutoire. Parler tout haut et tout +seul, cela fait l’effet d’un dialogue avec le dieu qu’on a en +soi. C’était, on ne l’ignore point, l’habitude de Socrate. Il +se pérorait. Luther aussi. Ursus tenait de ces grands hommes. +Il avait cette faculté hermaphrodite d’être son propre auditoire. +Il s’interrogeait et se répondait; il se glorifiait et +s’insultait. On l’entendait de la rue monologuer dans sa cahute. +Les passants, qui ont leur manière à eux d’apprécier les gens +d’esprit, disaient: c’est un idiot. Il s’injuriait parfois, nous +venons de le dire, mais il y avait aussi des heures où il se +rendait justice. Un jour, dans une de ces allocutions qu’il +s’adressait à lui-même, on l’entendit crier:--J’ai étudié le +végétal dans tous ses mystères, dans la tige, dans le bourgeon, +dans la sépale, dans le pétale, dans l’étamine, dans la carpelle, +dans l’ovule, dans la thèque, dans la sporange, et dans +l’apothécion. J’ai approfondi la chromatie, l’osmosie, et la +chymosie, c’est-à-dire la formation de la couleur, de l’odeur et +de la saveur.--Il y avait sans doute, dans ce certificat qu’Ursus +délivrait à Ursus, quelque fatuité, mais que ceux qui n’ont point +approfondi la chromatie, l’osmosie et la chymosie, lui jettent la +première pierre. + +Heureusement Ursus n’était jamais allé dans les Pays-Bas. On l’y +eût certainement voulu peser pour savoir s’il avait le poids +normal au delà ou en deçà duquel un homme est sorcier. Ce poids +en Hollande était sagement fixé par la loi. Rien n’était plus +simple et plus ingénieux. C’était une vérification. On vous +mettait dans un plateau, et l’évidence éclatait si vous rompiez +l’équilibre; trop lourd, vous étiez pendu; trop léger, vous étiez +brûlé, On peut voir encore aujourd’hui, à Oudewater, la balance à +peser les sorciers, mais elle sert maintenant à peser les +fromages, tant la religion a dégénéré! Ursus eût eu certainement +maille à partir avec cette balance. Dans ses voyages, il +s’abstint de la Hollande, et fit bien. Du reste, nous croyons +qu’il ne sortait point de la Grande-Bretagne. + +Quoi qu’il en fût, étant très pauvre et très âpre, et ayant fait +dans un bois la connaissance d’Homo, le goût de la vie errante +lui était venu. Il avait pris ce loup en commandite, et il s’en +était allé avec lui par les chemins, vivant, à l’air libre, de la +grande vie du hasard. Il avait beaucoup d’industrie et +d’arrière-pensée et un grand art en toute chose pour guérir, +opérer, tirer les gens de maladie, et accomplir des +particularités surprenantes; il était considéré comme bon +saltimbanque et bon médecin; il passait aussi, on le comprend, +pour magicien; un peu, pas trop; car il était malsain à celle +époque d’être cru ami du diable. A vrai dire, Ursus, par passion +de pharmacie et amour des plantes, s’exposait, vu qu’il allait +souvent cueillir des herbes dans les fourrés bourrus où sont les +salades de Lucifer, et où l’on risque, comme l’a constaté le +conseiller De l’Ancre, de rencontrer dans la brouée du soir un +homme qui sort de terre, «borgne de l’œil droit, sans manteau, +l’épée au côté, pieds nus et deschaux». Ursus du reste, quoique +d’allure et de tempérament bizarres, était trop galant homme pour +attirer ou chasser la grêle, faire paraître des faces, tuer un +homme du tourment de trop danser, suggérer des songes clairs ou +trisles et pleins d’effroi, et faire naître des coqs à quatre +ailes; il n’avait pas de ces méchancetés-là. Il était incapable +de certaines abominations. Comme, par exemple, de parler +allemand, hébreu ou grec, sans l’avoir appris, ce qui est le +signe d’une scélératesse exécrable, ou d’une maladie naturelle +procédant de quelque humeur mélancolique. Si Ursus parlait +latin, c’est qu’il le savait. Il ne se serait point permis de +parler syriaque, attendu qu’il ne le savait pas; en outre, il est +avéré que le syriaque est la langue des sabbats. En médecine, il +préférait correctement Gallien à Cardan, Cardan, tout savant +homme qu’il est, n’étant qu’un ver de terre au respect de +Gallien. + +En somme, Ursus n’était point un personnage inquiété par la +police. Sa cahute était assez longue et assez large pour qu’il +pût s’y coucher sur un coffre où étaient ses hardes, peu +somptueuses. Il était propriétaire d’une lanterne, de plusieurs +perruques, et de quelques ustensiles accrochés à des clous, parmi +lesquels des instruments de musique. Il possédait en outre une +peau d’ours dont il se couvrait les jours de grande performance; +il appelait cela se mettre en costume. Il disait: _J’ai deux +peaux; voici la vraie_. Et il montrait la peau d’ours. La +cahute à roues était à lui et au loup. Outre sa cahute, sa +cornue et son loup, il avait une flûte et une viole de gambe, et +il en jouait agréablement. Il fabriquait lui-même ses élixirs. +Il tirait de ses talents de quoi souper quelquefois. Il y avait +au plafond de sa cahute un trou par où passait le tuyau d’un +poêle de fonte contigu à son coffre, assez pour roussir le bois. +Ce poêle avait deux compartiments; Ursus dans l’un faisait cuire +de l’alchimie, et dans l’autre des pommes de terre. La nuit, le +loup dormait sous la cahute, amicalement enchaîné. Homo avait le +poil noir, et Ursus le poil gris; Ursus avait cinquante ans, à +moins qu’il n’en eût soixante. Son acceptation de la destinée +humaine était telle, qu’il mangeait, on vient de le voir, des +pommes de terre, immondice dont on nourrissait alors les +pourceaux et les forçats. Il mangeait cela, indigné et résigné. +Il n’était pas grand, il était long. Il était ployé et +mélancolique. La taille courbée du vieillard, c’est le tassement +de la vie. La nature l’avait fait pour être triste. Il lui +était difficile de sourire, et il lui avait toujours été +impossible de pleurer. Il lui manquait cette consolation, les +larmes, et ce palliatif, la joie. Un vieux homme est une ruine +pensante; Ursus était cette ruine-là. Une loquacité de +charlatan, une maigreur de prophète, une irascibilité de mine +chargée, tel était Ursus. Dans sa jeunesse il avait été +philosophe chez un lord. + +Cela se passait il y a cent quatrevingts ans, du temps que les +hommes étaient un peu plus des loups qu’ils ne sont aujourd’hui. + +Pas beaucoup plus. + + +II + +Homo n’était pas le premier loup venu. A son appétit de nèfles +et de pommes, on l’eût pris pour un loup de prairie, à son pelage +foncé, on l’eût pris pour un lycaon, et à son hurlement atténué +en aboiement, on l’eût pris pour un culpeu; mais on n’a point +encore assez observé la pupille du culpeu pour être sûr que ce +n’est point un renard, et Homo était un vrai loup. Sa longueur +était de cinq pieds, ce qui est une belle longueur de loup, même +en Lithuanie; il était très fort; il avait le regard oblique, ce +qui n’était pas sa faute; il avait la langue douce, et il en +léchait parfois Ursus; il avait une étroite brosse de poils +courts sur l’épine dorsale, et il était maigre d’une bonne +maigreur de forêt. Avant de connaître Ursus et d’avoir une +carriole à traîner, il faisait allègrement ses quarante lieues +dans une nuit. Ursus, le rencontrant dans un hallier, près d’un +ruisseau d’eau vive, l’avait pris en estime en le voyant pêcher +des écrevisses avec sagesse et prudence, et avait salué en lui un +honnête et authentique loup Koupara, du genre dit chien crabier. + +Ursus préférait Homo, comme bête de somme, à un âne. Faire tirer +sa cahute à un âne lui eût répugné; il faisait trop cas de l’âne +pour cela. En outre, il avait remarqué que l’âne, songeur à +quatre pattes peu compris des hommes, a parfois un dressement +d’oreilles inquiétant quand les philosophes disent des sottises. +Dans la vie, entre notre pensée et nous, un âne est un tiers; +c’est gênant. Comme ami, Ursus préférait Homo à un chien, +estimant que le loup vient de plus loin vers l’amitié. + +C’est pourquoi Homo suffisait à Ursus. Homo était pour Ursus +plus qu’un compagnon, c’était un analogue. Ursus lui tapait ses +flancs creux en disant: _J’ai trouvé mon tome second_. + +Il disait encore: Quand je serai mort, qui voudra me connaître +n’aura qu’à étudier Homo. Je le laisserai après moi pour copie +conforme. + +La loi anglaise, peu tendre aux bêtes des bois, eût pu chercher +querelle à ce loup et le chicaner sur sa hardiesse d’aller +familièrement dans les villes; mais Homo profitait de l’immunité +accordée par un statut d’Edouard IV aux «domestiques».--_Pourra +tout domestique suivant son maître aller et venir librement._--En +outre, un certain relâchement à l’endroit des loups était résulté +de la mode des femmes de la cour, sous les derniers Stuarts, +d’avoir, en guise de chiens, de petits loups-corsacs, dits +adives, gros comme des chats, qu’elles faisaient venir d’Asie à +grands frais. + +Ursus avait communiqué à Homo une partie de ses talents, se tenir +debout, délayer sa colère en mauvaise humeur, bougonner au lieu +de hurler, etc.; et de son côté le loup avait enseigné à l’homme +ce qu’il savait, se passer de toit, se passer de pain, se passer +de feu, préférer la faim dans un bois à l’esclavage dans un +palais. + +La cahute, sorte de cabane-voiture qui suivait l’itinéraire le +plus varié, sans sortir pourtant d’Angleterre et d’Écosse, avait +quatre roues, plus un brancard pour le loup, et un palonnier pour +l’homme. Ce palonnier était l’en-cas des mauvais chemins. Elle +était solide bien que bâtie en planches légères comme un +colombage. Elle avait à l’avant une porte vitrée avec un petit +balcon servant aux harangues, tribune mitigée de chaire, et à +l’arrière une porte pleine trouée d’un vasistas. L’abattement +d’un marche-pied de trois degrés tournant sur charnière et dressé +derrière la porte à vasistas donnait entrée dans la cahute, bien +fermée la nuit de verrous et de serrures. Il avait beaucoup plu +et beaucoup neigé dessus. Elle avait été peinte, mais on ne +savait plus trop de quelle couleur, les changements de saison +étant pour les carrioles comme les changements de règne pour les +courtisans, A l’avant, au dehors, sur une espèce de frontispice +en volige, on avait pu jadis déchiffrer cette inscription, en +caractères noirs sur fond blanc, lesquels s’étaient peu à peu +mêlés et confondus. + +«L’or perd annuellement par le frottement un quatorze centième de +son volume; c’est ce qu’on nomme le _frai_; d’où il suit que, sur +quatorze cent millions d’or circulant par toute la terre, il se +perd tous les ans un million. Ce million d’or s’en va en +poussière, s’envole, flotte, est atome, devient respirable, +charge, dose, leste et appesantit les consciences, et s’amalgame +avec l’âme des riches qu’il rend superbes et avec l’âme des +pauvres qu’il rend farouches.» + +Cette inscription, effacée et biffée par la pluie et par la bonté +de la providence, était heureusement illisible, car il est +probable qu’à la fois énigmatique et transparente, cette +philosophie de l’or respiré n’eût pas été du goût des shériffs, +prévôts, marshalls, et autres porte-perruques de la loi. La +législation anglaise ne badinait pas dans ce temps-là. On était +aisément félon. Les magistrats se montraient féroces par +tradition, et la cruauté était de routine. Les juges +d’inquisition pullulaient. Jeffrys avait fait des petits. + + +III + +Dans l’intérieur de la cahute il y avait deux autres +inscriptions. Au-dessus du coffre, sur la paroi de planches +lavée à l’eau de chaux, on lisait ceci, écrit à l’encre et à la +main: + +«SEULES CHOSES QU’IL IMPORTE DE SAVOIR. + +«Le baron pair d’Angleterre porte un tortil à six perles. + +«La couronne commence au vicomte. + +«Le vicomte porte une couronne de perles sans nombre, le comte +une couronne de perles sur pointes entremêlées de feuilles de +fraisier plus basses; le marquis, perles et feuilles d’égale +hauteur; le duc, fleurons sans perles; le duc royal, un cercle de +croix et de fleurs de lys; le prince de Galles, une couronne +pareille à celle du roi, mais non fermée. + +«Le duc est _très haut et très puissant prince_; le marquis et le +comte, _très noble et puissant seigneur_; le vicomte, _noble et +puissant seigneur_; le baron, _véritablement seigneur_. + +«Le duc est _grâce_; les autres pairs sont _seigneurie_. + +«Les lords sont inviolables. + +«Les pairs sont chambre et cour, _concilium et curia_, +législature et justice. + +«Most honourable» est plus que «right honourable.» + +«Les lords pairs sont qualifiés «lords de droit»; les lords non +pairs sont «lords de courtoisie»; il n’y a de lords que ceux qui +sont pairs. + +«Le lord ne prête jamais serment, ni au roi, ni en justice. Sa +parole suffit. Il dit: _sur mon honneur_. + +«Les communes, qui sont le peuple, mandées à la barre des lords, +s’y présentent humblement, tête nue, devant les pairs couverts. + +«Les communes envoient aux lords les bills par quarante membres +qui présentent le bill avec trois révérences profondes. + +«Les lords envoient aux communes les bills par un simple clerc. + +«En cas de conflit, les deux chambres confèrent dans la chambre +peinte, les pairs assis et couverts, les communes debout et +nu-tête. + +«D’après une loi d’Edouard VI, les lords ont le privilège +d’homicide simple. Un lord qui tue un homme simplement n’est pas +poursuivi. + +«Les barons ont le même rang que les évêques. + +«Pour être baron pair, il faut relever du roi _per baroniam +integram_, par baronie entière. + +«La baronie entière se compose de treize fiefs nobles et un +quart, chaque fief noble étant de vingt livres sterling, ce qui +monte à quatre cents marcs. + +«Le chef de baronie, _caput baroniae_, est un château +héréditairement régi comme l’Angleterre elle-même; c’est-à-dire +ne pouvant être dévolu aux filles qu’à défaut d’enfants mâles, et +en ce cas allant à la fille aînée, _coeteris filiabus aliunde +satisfactis_[1]. + + [1] Ce qui revient à dire: on pourvoit les autres filles comme + on peut. (_Note d’Ursus_. En marge du mur.) + +«Les barons ont la qualité de _lord_, du saxon _laford_, du grand +latin _dominus_ et du bas latin _lordus_. + +«Les fils aînés et puînés des vicomtes et barons sont les +premiers écuyers du royaume. + +«Les fils aînés des pairs ont le pas sur les chevaliers de la +Jarretière; les fils puînés, point. + +«Le fils aîné d’un vicomte marche après tous les barons et avant +tous les baronnets. + +«Toute fille de lord est _lady_. Les autres filles anglaises +sont _miss_. + +«Tous les juges sont inférieurs aux pairs. Le sergent a un +capuchon de peau d’agneau; le juge a un capuchon de menu vair, +_de minuto vario_, quantité de petites fourrures blanches de +toutes sortes, hors l’hermine. L’hermine est réservée aux pairs +et au roi. + +«On ne peut accorder de _supplicavit_ contre un lord. + +«Un lord ne peut être contraint par corps. Hors le cas de Tour +de Londres. + +«Un lord appelé chez le roi a droit de tuer un daim ou deux dans +le parc royal. + +«Le lord tient dans son château cour de baron. + +«Il est indigne d’un lord d’aller dans les rues avec un manteau +suivi de deux laquais. Il ne peut se montrer qu’avec un grand +train de gentilshommes domestiques. + +«Les pairs se rendent au parlement en carrosses à la file; les +communes, point. Quelques pairs vont à Westminster en chaises +renversées à quatre roues. La forme de ces chaises et de ces +carrosses armoriés et couronnés n’est permise qu’aux lords et +fait partie de leur dignité. + +«Un lord ne peut être condamné à l’amende que par les lords, et +jamais à plus de cinq schellings, excepté le duc, qui peut être +condamné à dix. + +«Un lord peut avoir chez lui six étrangers. Tout autre anglais +n’en peut avoir que quatre. + +«Un lord peut avoir huit tonneaux de vin sans payer de droits. + +«Le lord est seul exempt de se présenter devant le shériff de +circuit. + +«Le lord ne peut être taxé pour la milice. + +«Quand il plaît à un lord, il lève un régiment et le donne au +roi; ainsi font leurs grâces le duc d’Athol, le duc de Hamilton, +et le duc de Northumberland. + +«Le lord ne relève que des lords. + +«Dans les procès d’intérêt civil, il peut demander son renvoi de +la cause, s’il n’y a pas au moins un chevalier parmi les juges. + +«Le lord nomme ses chapelains. + +«Un baron nomme trois chapelains; un vicomte, quatre; un comte et +un marquis, cinq; un duc, six. + +«Le lord ne peut être mis à la question, même pour haute +trahison. + +«Le lord ne peut être marqué à la main. + +«Le lord est clerc, même ne sachant pas lire. Il sait de droit. + +«Un duc se fait accompagner par un dais partout où le roi n’est +pas; un vicomte a un dais dans sa maison; un baron a un couvercle +d’essai et se le fait tenir sous la coupe pendant qu’il boit; une +baronne a le droit de se faire porter la queue par un homme en +présence d’une vicomtesse. + +«Quatrevingt-six lords, ou fils aînés de lords, président aux +quatrevingt-six tables, de cinq cents couverts chacune, qui sont +servies chaque jour à sa majesté dans son palais aux frais du +pays environnant la résidence royale. + +«Un roturier qui frappe un lord a le poing coupé. + +«Le lord est à peu près roi. + +«Le roi est à peu près Dieu. + +«La terre est une lordship. + +«Les anglais disent à Dieu _milord_.» + +Vis-à-vis cette inscription, on en lisait une deuxième, écrite de +la même façon, et que voici: + + «SATISFACTIONS QUI DOIVENT SUFFIRE A CEUX QUI + N’ONT RIEN. + +«Henri Auverquerque, comte de Grantham, qui siège à la chambre +des lords entre le comte de Jersey et le comte de Greenwich, a +cent mille livres sterling de rente. C’est à sa seigneurie +qu’appartient le palais Grantham-Terrace, bâti tout en marbre, et +célèbre par ce qu’on appelle le labyrinthe des corridors, qui est +une curiosité où il y a le corridor incarnat en marbre de +Sarancolin, le corridor brun en lumachelle d’Astracan, le +corridor blanc en marbre de Lani, le corridor noir en marbre +d’Alabanda, le corridor gris en marbre de Staremma, le corridor +jaune en marbre de Hesse, le corridor vert en marbre du Tyrol, le +corridor rouge mi-parti griotte de Bohême et lumachelle de +Gordoue, le corridor bleu en turquin de Gênes, le corridor violet +en granit de Catalogne, le corridor deuil, veiné blanc et noir, +en schiste de Murviedro, le corridor rose en cipolin des Alpes, +le corridor perle en lumachelle de Nonette, et le corridor de +toutes couleurs, dit corridor courtisan, en brèche arlequine. + +«Richard Lowther, vicomte Lonsdale, a Lowther, dans le +Weslmoreland, qui est d’un abord fastueux et dont le perron +semble inviter les rois à entrer. + +«Richard, comte de Scarborough, vicomte et baron Lumley, vicomte +de Waierford en Irlande, lord-lieutenant et vice-amiral du comté +de Northumberland, et de Durham, ville et comté, a la double +châtellenie de Stansted, l’antique et la moderne, où l’on admire +une superbe grille en demi-cercle entourant un bassin avec jet +d’eau incomparable. Il a de plus son château de Lumley. + +«Robert Darcy, comte de Holderness, a son domaine de Holderness, +avec tours de baron, et des jardins infinis à la française où il +se promène en carrosse à six chevaux précédé de deux piqueurs, +comme il convient à un pair d’Angleterre. + +«Charles Beauclerk, duc de Saint-Albans, comte de Burford, baron +Heddington, grand fauconnier d’Angleterre, a une maison à +Windsor, royale à côté de celle du roi. + +«Charles Bodville, lord Robarles, baron Truro, vicomte Bodmyn, a +Wimple en Cambridge, qui fait trois palais avec trois frontons, +un arqué et deux triangulaires. L’arrivée est à quadruple rang +d’arbres. + +«Le très noble et très puissant lord Philippe Herbert, vicomte de +Caërdif, comte de Monlgomeri, comte de Pembroke, seigneur pair et +rosse de Candall, Marmion, Saint-Quentin et Churland, gardien de +l’étanerie dans les comtés de Cornouailles et de Devon, visiteur +héréditaire du collège de Jésus, a le merveilleux jardin de +Willton où il y a deux bassins à gerbe plus beaux que le +Versailles du roi très chrétien Louis quatorzième. + +«Charles Seymour, duc de Somerset, a Somerset-House sur la +Tamise, qui égale la villa Pamphili de Rome. On remarque sur la +grande cheminée deux vases de porcelaine de la dynastie des Yuen, +lesquels valent un demi-million de France. + +«En Yorkshire, Arthur, lord Ingram, vicomte Irwin, a +Temple-Newsham où l’on entre par un arc de triomphe, et dont les +larges toits plats ressemblent aux terrasses morisques. + +«Robert, lord Ferrers de Chartley, Bourchieret Lovaine, a, dans +le Leicestershire, Staunton-Harold dont le parc en plan géométral +a la forme d’un temple avec fronton; et, devant la pièce d’eau, +la grande église à clocher carré est à sa seigneurie. + +«Dans le comté de Northampton, Charles Spencer, comte de +Sunderland, un du conseil privé de sa majesté, possède Althrop où +l’on entre par une grille à quatre piliers surmontés de groupes +de marbre. + +«Laurence Hyde, comte de Rochester, a, en Surrey, New-Parke, +magnifique par son acrotère sculpté, son gazon circulaire entouré +d’arbres, et ses forêts à l’extrémité desquelles il y a une +petite montagne artistement arrondie et surmontée d’un grand +chêne qu’on voit de loin. + +«Philippe Slanhope, comte de Chesterfield, possède Bredby, en +Derbyshire, qui a un pavillon d’horloge superbe, des fauconniers, +des garennes et de très belles eaux longues, carrées et ovales, +dont une en forme de miroir, avec deux jaillissements qui vont +très haut. + +«Lord Cornwallis, baron de Eye, a Brome-Hall qui est un palais du +quatorzième siècle. + +«Le très noble Algernon Capel, vicomte Malden, comte d’Essex, a +Cashiobury en Hersfordshire, château qui a la forme d’un grand H +et où il y a des chasses fort giboyeuses. + +«Charles, lord Ossulstone, a Dawly en Middlesex où l’on arrive +par des jardins italiens. + +«James Cecill, comte de Salisbury, à sept lieues de Londres, a +Hartfield-House, avec ses quatre pavillons seigneuriaux, son +beffroi au centre et sa cour d’honneur, dallée de blanc et de +noir comme celle de Saint-Germain. Ce palais, qui a deux cent +soixante-douze pieds en front, a été bâti sous Jacques Ier par le +grand trésorier d’Angleterre, qui est le bisaïeul du comte +régnant. On y voit le lit d’une comtesse de Salisbury, d’un prix +inestimable, entièrement fait d’un bois du Brésil qui est une +panacée contre la morsure des serpents, et qu’on appelle +_milhombres_, ce qui veut dire _mille hommes_. Sur ce lit est +écrit en lettres d’or: _Honni soit qui mal y pense_. + +«Edward Rich, comte de Warwick et Holland, a Warwick-Castle, où +l’on brûle des chênes entiers dans les cheminées. + +«Dans la paroisse de Seven-Oaks, Charles Sackville, baron +Buekhurst, vicomte Cranfeild, comte de Dorset et Middlesex, a +Knowle, qui est grand comme une ville, et qui se compose de trois +palais, parallèles l’un derrière l’autre comme des lignes +d’infanterie, avec dix pignons à escalier sur la façade +principale, et une porte sous donjon à quatre tours. + +«Thomas Thynne, vicomte Weymouth, baron Varminster, possède +Long-Leate, qui a presque autant de cheminées, de lanternes, de +gloriettes, de poivrières, de pavillons et de tourelles que +Chambord en France, lequel est au roi. + +«Henry Howard, comte de Suffolk, a, à douze lieues de Londres, le +palais d’Audlyene en Middlesex, qui le cède à peine en grandeur +et majesté à l’Escurial du roi d’Espagne. + +«En Bedforshire, Wrest-House-and-Park, qui est tout un pays +enclos de fossés et de murailles, avec bois, rivières et +collines, est à Henri, marquis de Kent. + +«Hampton-Court, en Hereford, avec son puissant donjon crénelé, et +son jardin barré d’une pièce d’eau qui le sépare de la forêt, est +à Thomas, lord Coningsby. + +«Grimsthorf, en Lincolnshire, avec sa longue façade coupée de +hautes tourelles en pal, ses parcs, ses étangs, ses faisanderies, +ses bergeries, ses boulingrins, ses quinconces, ses mails, ses +futaies, ses parterres brodés, quadrillés et losangés de fleurs, +qui ressemblent à de grands tapis, ses prairies de course, et la +majesté du cercle où les carrosses tournent avant d’entrer au +château, appartient à Robert, comte Lindsay, lord héréditaire de +la forêt de Walham. + +«Up Parke, en Sussex, château carré avec deux pavillons +symétriques à beffroi des deux côtés de la cour d’honneur, est au +très honorable Ford, lord Grey, vicomte Glendale et comte de +Tankarville. + +«Newnham Padox, en Warwickshire, qui a deux viviers +quadrangulaires, et un pignon avec vitrail à quatre pans, est au +comte de Denbigh, qui est comte de Rheinfelden en Allemagne. + +«Wythame, dans le comté de Berk, avec son jardin français où il y +a quatre tonnelles taillées, et sa grande tour crénelée accostée +de deux hautes nefs de guerre, est à lord Montagne, comte +d’Abiegdon, qui a aussi Rycott, dont il est baron, et dont la +porte principale fait lire la devise: _Virtus ariete fortior_. + +«William Cavendish, duc de Devonshîre, a six châteaux, dont +Chaltsworth qui est à deux élages du plus bel ordre grec, et en +outre sa grâce a son hôtel de Londres où il y a un lion qui +tourne le dos au palais du roi. + +«Le vicomte Kinalmeaky, qui est comte de Cork en Irlande, a +Burlington-house en Picadily, avec de vastes jardins qui vont +jusqu’aux champs hors de Londres; il a aussi Chiswick où il y a +neuf corps de logis magnifiques; il a aussi Londesburgh qui est +un hôtel neuf à côté d’un vieux palais. + +«Le duc de Beaufort a Chelsea qui contient deux châteaux +gothiques et un château florentin; il a aussi Badmington en +Glocester, qui est une résidence d’où rayonnent une foule +d’avenues comme d’une étoile. Très noble et puissant prince +Henri, duc de Beaufort, est en même temps marquis et comte de +Worcester, baron Raglan, baron Power, et baron Herbert de +Chepstow. + +«John Holles, duc de Newcastle et marquis de Clare, a Bolsover +dont le donjon carré est majestueux, plus Haughton en Nottingham +où il y a au centre d’un bassin une pyramide ronde imitant la +tour de Babel. + +«William, lord Craven, baron Graven de Hampsteard, a, en +Warwickshire, une résidence, Comb-Abbey, où l’on voit le plus +beau jet d’eau de l’Angleterre, et, en Berkshire, deux baronnies, +Hampstead Marshall dont la façade offre cinq lanternes gothiques +engagées, et Asdowne Park qui est un château au point +d’intersection d’une croix de routes dans une forêt. + +«Lord Linnœus Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville, +marquis de Corleone en Sicile, a sa pairie assise sur le château +de Clancharlie, bâti en 914 par Edouard le Vieux contre les +Danois, plus Hunkerville-house à Londres, qui est un palais, +plus, à Windsor, Corleone-lodge, qui en est un autre, et huit +châtellenies, une à Bruxton, sur le Trerit, avec un droit sur les +carrières d’albâtre, puis Gumdraith, Homble, Moricambe, +Trenwardraith, Hell-Kerters, où il y a un puits merveilleux, +Pillinmore et ses marais à tourbe, Reculver près de l’ancienne +ville Vagniacoe, Vinecaunton sur la montagne Moil-enlli; plus +dix-neuf bourgs et villages avec baillis, et tout le pays de +Pensneth-chase, ce qui ensemble rapporte à sa seigneurie quarante +mille livres sterling de rente. + +«Les cent soixante-douze pairs régnant sous Jacques II possèdent +entre eux en bloc un revenu de douze cent soixante-douze mille +livres sterling par an, qui est la onzième partie du revenu de +l’Angleterre,» + +En marge du dernier nom, lord Linnœus Clancharlie, on lisait +cette note de la main d’Ursus: + +--_Rebelle; en exil; biens, châteaux et domaines sous le +séquestre. C’est bien fait._-- + + +IV + +Ursus admirait Homo. On admire près de soi. C’est une loi. + +Être toujours sourdement furieux, c’était la situation intérieure +d’Ursus, et gronder était sa situation extérieure. Ursus était +le mécontent de la création. Il était dans la nature celui qui +fait de l’opposition. Il prenait l’univers en mauvaise part. Il +ne donnait de satisfecit à qui que ce soit, ni à quoi que ce +soit. Faire le miel n’absolvait pas l’abeille de piquer; une +rosé épanouie n’absolvait pas le soleil de la fièvre jaune et du +vomito negro. Il est probable que dans l’intimité Ursus faisait +beaucoup de critiques à Dieu. Il disait:--Évidemment, le diable +est à ressort, et le tort de Dieu, c’est d’avoir lâché la +détente.--Il n’approuvait guère que les princes, et il avait sa +manière à lui de les applaudir. Un jour que Jacques II donna en +don à la Vierge d’une chapelle catholique irlandaise une lampe +d’or massif, Ursus, qui passait par là, avec Homo, plus +indifférent, éclata en admiration devant tout le peuple, et +s’écria:--Il est certain que la sainte Vierge a bien plus besoin +d’une lampe d’or que les petits enfants que voilà pieds nus n’ont +besoin de souliers. + +De telles preuves de sa «loyauté» et l’évidence de son respect +pour les puissances établies ne contribuèrent probablement pas +peu à faire tolérer par les magistrats son existence vagabonde et +sa mésalliance avec un loup. Il laissait quelquefois le soir, +par faiblesse amicale, Homo se détirer un peu les membres et +errer en liberté autour de la cahute; le loup était incapable +d’un abus de confiance, et se comportait «en société», +c’est-à-dire parmi les hommes, avec la discrétion d’un caniche; +pourtant, si l’on eût eu affaire à des alcades de mauvaise +humeur, cela pouvait avoir des inconvénients; aussi Ursus +maintenait-il, le plus possible, l’honnête loup enchaîné. Au +point de vue politique, son écriteau sur l’or, devenu +indéchiffrable et d’ailleurs peu intelligible, n’était autre +chose qu’un barbouillage de façade et ne le dénonçait point. +Même après Jacques II, et sous le règne «respectable» de +Guillaume et Marie, les petites villes des comtés d’Angleterre +pouvaient voir rôder paisiblement sa carriole. Il voyageait +librement, d’un bout de la Grande-Bretagne à l’autre, débitant +ses philtres et ses fioles, faisant, de moitié avec son loup, ses +mômeries de médecin de carrefour, et il passait avec aisance à +travers les mailles du filet de police tendu à cette époque par +toute l’Angleterre pour éplucher les bandes nomades, et +particulièrement pour arrêter au passage les «comprachicos». + +Du reste, c’était juste. Ursus n’était d’aucune bande. Ursus +vivait avec Ursus; tête-à-tête de lui-même avec lui-même dans +lequel un loup fourrait gentiment son museau. L’ambition d’Ursus +eût été d’être caraïbe; ne le pouvant, il était celui qui est +seul. Le solitaire est un diminutif du sauvage, accepté par la +civilisation. On est d’autant plus seul qu’on est errant. De là +son déplacement perpétuel. Rester quelque part lui semblait de +l’apprivoisement. Il passait sa vie à passer son chemin. La vue +des villes redoublait en lui le goût des broussailles, des +halliers, des épines, et des trous dans les rochers. Son +chez-lui était la forêt. Il ne se sentait pas très dépaysé dans +le murmure des places publiques assez pareil au brouhaha des +arbres. La foule satisfait dans une certaine mesure le goût +qu’on a du désert. Ce qui lui déplaisait dans cette cahute, +c’est qu’elle avait une porte et des fenêtres et qu’elle +ressemblait à une maison. Il eût atteint son idéal s’il eût pu +mettre une caverne sur quatre roues, et voyager dans un antre. + +Il ne souriait pas, nous l’avons dit, mais il riait; parfois, +fréquemment même, d’un rire amer. Il y a du consentement dans le +sourire, tandis que le rire est souvent un refus. + +Sa grande affaire était de haïr le genre humain. Il était +implacable dans cette haine. Ayant tiré à clair ceci que la vie +humaine est une chose affreuse, ayant remarqué la superposition +des fléaux, les rois sur le peuple, la guerre sur les rois, la +peste sur la guerre, la famine sur la peste, la bêtise sur le +tout, ayant constaté une certaine quantité de châtiment dans le +seul fait d’exister, ayant reconnu que la mort est une +délivrance, quand on lui amenait un malade, il le guérissait. Il +avait des cordiaux et des breuvages pour prolonger la vie des +vieillards. Il remettait les culs-de-jatte sur leurs pieds, et +leur jetait ce sarcasme;--Te voilà sur tes pattes. Puisses-tu +marcher longtemps dans la vallée de larmes! Quand il voyait un +pauvre mourant de faim, il lui donnait tous les liards qu’il +avait sur lui en grommelant: + +--Vis, misérable! mange! dure longtemps! ce n’est pas moi qui +abrégerai ton bagne.--Après quoi, il se frottait les mains, et +disait:--Je fais aux hommes tout le mal que je peux. + +Les passants pouvaient, par le trou de la lucarne de l’arrière, +lire au plafond de la cahute cette enseigne, écrite à +l’intérieur, mais visible du dehors, et charbonnée en grosses +lettres: URSUS, PHILOSOPHE. + + + + +II + +LES COMPRACHICOS + + +I + +Qui connait à cette heure le mot _comprachicos?_ et qui en sait +le sens? + +Les comprachicos, ou comprapequeños, étaient une hideuse et +étrange affiliation nomade, fameuse au dix-septième siècle, +oubliée au dix-huitième, ignorée aujourd’hui. Les comprachicos +sont, comme «la poudre de succession», un ancien détail social +caractéristique. Ils font partie de la vieille laideur humaine. +Pour le grand regard de l’histoire, qui voit les ensembles, les +comprachicos se rattachent à l’immense fait Esclavage. Joseph +vendu par ses frères est un chapitre de leur légende. Les +comprachicos ont laissé trace dans les législations pénales +d’Espagne et d’Angleterre. On trouve ça et là dans la confusion +obscure des lois anglaises la pression de ce fait monstrueux, +comme on trouve l’empreinte du pied d’un sauvage dans une forêt. + +Comprachicos, de même que comprapequenos, est un mot espagnol +composé qui signifie «les _achète-petits_». + +Les comprachicos faisaient le commerce des enfants. + +Ils en achetaient et ils en vendaient. + +Ils n’en dérobaient point. Le vol des enfants est une autre +industrie. + +Et que faisaient-ils de ces enfants? + +Des monstres. + +Pourquoi des monstres? + +Pour rire. + +Le peuple a besoin de rire; les rois aussi. Il faut aux +carrefours le baladin; il faut aux louvres le bouffon. L’un +s’appelle Turlupin, l’autre Triboulet. + +Les efforts de l’homme pour se procurer de la joie sont parfois +dignes de l’attention du philosophe. + +Qu’ébauchons-nous dans ces quelques pages préliminaires? un +chapitre du plus terrible des livres, du livre qu’on pourrait +intituler: l’_Exploitation des malheureux par les heureux._ + + +II + + +Un enfant destiné à être un joujou pour les hommes, cela a +existé. (Cela existe encore aujourd’hui.) Aux époques naïves et +féroces, cela constitue une industrie spéciale. Le dix-septième +siècle, dit grand siècle, fut une de ces époques. C’est un +siècle très byzantin; il eut la naïveté corrompue et la férocité +délicate, variété curieuse de civilisation. Un tigre faisant la +petite bouche, Mme de Sévigné minaude à propos du bûcher et de la +roue. Ce siècle exploita beaucoup les enfants; les historiens, +flatteurs de ce siècle, ont caché la plaie, mais ils ont laissé +voir le remède, Vincent de Paul. + +Pour que l’homme-hochet réussisse, il faut le prendre de bonne +heure. Le nain doit être commencé petit. On jouait de +l’enfance. Mais un enfant droit, ce n’est pas bien amusant. Un +bossu, c’est plus gai. + +De là un art. Il y avait des éleveurs. On prenait un homme et +l’on faisait un avorton; on prenait un visage et l’on faisait un +mufle. On tassait la croissance; on pétrissait la physionomie. +Cette production artificielle de cas tératologiques avait ses +règles. C’était toute une science. Qu’on s’imagine une +orthopédie en sens inverse. Là où Dieu a mis le regard, cet art +mettait le strabisme. Là où Dieu a mis l’harmonie, on mettait la +difformité. Là où Dieu a mis la perfection, on rétablissait +l’ébauche. Et, aux yeux des connaisseurs, c’était l’ébauche qui +était parfaite. Il y avait également des reprises en sous-œuvre +pour les animaux; on inventait les chevaux pies; Turenne montait +un cheval pie. De nos jours, ne peint-on pas les chiens en bleu +et en vert? La nature est notre canevas. L’homme a toujours +voulu ajouter quelque chose à Dieu, L’homme retouche la création, +parfois en bien, parfois en mal. Le bouffon de cour n’était pas +autre chose qu’un essai de ramener l’homme au singe. Progrès en +arrière. Chef-d’œuvre à reculons. En même temps, on tâchait de +faire le singe homme. Barbe, duchesse de Cleveland et comtesse +de Southampton, avait pour page un sapajou. Chez Françoise +Sutton, baronne Dudley, huitième pairesse du banc des barons, le +thé était servi par un babouin vêtu de brocart d’or que lady +Dudley appelait «mon nègre». Catherine Sidley, comtesse de +Dorchester, allait prendre séance au parlement dans un carrosse +armorié derrière lequel se tenaient debout, museaux au vent, +trois papions en grande livrée. Une duchesse de Medina-Coeli, +dont le cardinal Polus vit le lever, se faisait mettre ses bas +par un orang-outang. Ces singes montés en grade faisaient +contrepoids aux hommes brutalisés et bestialisés. Cette +promiscuité, voulue par les grands, de l’homme et de la bête, +était particulièrement soulignée par le nain et le chien. Le +nain ne quittait jamais le chien, toujours plus grand que lui. +Le chien était le bini du nain. C’était comme deux colliers +accouplés. Cette juxtaposition est constatée par une foule de +monuments domestiques, notamment par le portrait de Jeffrey +Hudson, nain de Henriette de France, fille de Henri IV, femme de +Charles Ier. + +Dégrader l’homme mène à le déformer. On complétait la +suppression d’état par la défiguration. Certains vivisecteurs de +ces temps-là réussissaient très bien à effacer de la face humaine +l’effigie divine. Le docteur Conquest, membre du collège +d’Amen-Street et visiteur juré des boutiques de chimistes de +Londres, a écrit un livre en latin sur cette chirurgie à rebours +dont il donne les procédés. A en croire Justus de +Carrick-Fergus, l’inventeur de cette chirurgie est un moine nommé +Aven-More, mot irlandais qui signifie _Grande Rivière._ + +Le nain de l’électeur palatin, Perkeo, dont la poupée--ou le +spectre--sort d’une boîte à surprises dans la cave de Heidelberg, +était un remarquable spécimen de cette science très variée dans +ses applications. + +Cela faisait des êtres dont la loi d’existence était +monstrueusement simple: permission de souffrir, ordre d’amuser. + + +III + + +Cette fabrication de monstres se pratiquait sur une grande +échelle et comprenait divers genres. + +Il en fallait au sultan; il en fallait au pape. A l’un pour +garder ses femmes; à l’autre pour faire ses prières. C’était un +genre à part ne pouvant se reproduire lui-même. Ces à peu près +humains étaient utiles à la volupté et à la religion. Le sérail +et la chapelle Sixtine consommaient la même espèce de monstres, +ici féroces, là suaves. + +On savait produire dans ces temps-là des choses qu’on ne produit +plus maintenant, on avait des talents qui nous manquent, et ce +n’est pas sans raison que les bons esprits crient à la décadence. +On ne sait plus sculpter en pleine chair humaine; cela tient à ce +que l’art des supplices se perd; on était virtuose en ce genre, +on ne l’est plus; on a simplifié cet art au point qu’il va +bientôt peut-être disparaître tout à fait. En coupant les +membres à des hommes vivants, en leur ouvrant le ventre, en leur +arrachant les viscères, on prenait sur le fait les phénomènes, on +avait des trouvailles; il faut y renoncer, et nous sommes privés +des progrès que le bourreau faisait faire à la chirurgie. + +Cette vivisection d’autrefois ne se bornait pas à confectionner +pour la place publique des phénomènes, pour les palais des +bouffons, espèces d’augmentatifs du courtisan, et pour les +sultans et papes des eunuques, Elle abondait en variantes. Un de +ces triomphes, c’était de faire un coq pour le roi d’Angleterre. + +Il était d’usage que, dans le palais du roi d’Angleterre, il y +eût une sorte d’homme nocturne, chantant comme le coq. Ce +veilleur, debout pendant qu’on dormait, rôdait dans le palais, et +poussait d’heure en heure ce cri de basse-cour, répété autant de +fois qu’il le fallait pour suppléer à une cloche. Cet homme, +promu coq, avait subi pour cela en son enfance une opération dans +le pharynx, laquelle fait partie de l’art décrit par le docteur +Conquest. Sous Charles II, une salivation inhérente à +l’opération ayant dégoûté la duchesse de Portsmouth, on conserva +la fonction, afin de ne point amoindrir l’éclat de la couronne, +mais on fit pousser le cri du coq par un homme non mutilé. On +choisissait d’ordinaire pour cet emploi honorable un ancien +officier. Sous Jacques II, ce fonctionnaire se nommait William +Sampson Coq, et recevait annuellement pour son chant neuf livres +deux schellings six sous[1]. + + [1] Voir le docteur Chamberlayne, _État présent de + l’Angleterre_, 1688, 1re partie, chap. XIII, p. 179. + +Il y a cent ans à peine, à Pétersbourg, les mémoires de Catherine +II le racontent, quand le czar ou la czarine étaient mécontents +d’un prince russe, on faisait accroupir le prince dans la grande +antichambre du palais, et il restait dans cette posture un nombre +de jours déterminé, miaulant, par ordre, comme un chat, ou +gloussant comme une poule qui couve, et becquetant à terre sa +nourriture. + +Ces modes sont passées; moins qu’on ne croit pourtant. +Aujourd’hui, les courtisans gloussant pour plaire modifient un +peu l’intonation. Plus d’un ramasse à terre, nous ne disons pas +dans la boue, ce qu’il mange. + +Il est très heureux que les rois ne puissent pas se tromper. De +cette façon leurs contradictions n’embarrassent jamais. En +approuvant sans cesse, on est sûr d’avoir toujours raison, ce qui +est agréable. Louis XIV n’eût aimé voir à Versailles ni un +officier faisant le coq, ni un prince faisant le dindon. Ce qui +rehaussait la dignité royale et impériale en Angleterre et en +Russie eût semblé à Louis le Grand incompatible avec la couronne +de saint Louis. On sait son mécontentement quand Madame +Henriette une nuit s’oublia jusqu’à voir en songe une poule, +grave inconvenance en effet dans une personne de la cour. Quand +on est de la grande, on ne doit point rêver de la basse. +Bossuet, on s’en souvient, partagea le scandale de Louis XIV. + + +IV + + +Le commerce des enfants au dix-septième siècle se complétait, +nous venons de l’expliquer, par une industrie. Les comprachicos +faisaient ce commerce et exerçaient cette industrie, Ils +achetaient des enfants, travaillaient un peu cette matière +première, et la revendaient ensuite. + +Les vendeurs étaient de toute sorte, depuis le père misérable se +débarrassant de sa famille jusqu’au maître utilisant son haras +d’esclaves. Vendre des hommes n’avait rien que de simple. De +nos jours on s’est battu pour maintenir ce droit. On se +rappelle, il y a de cela moins d’un siècle, l’électeur de Hesse +vendant ses sujets au roi d’Angleterre qui avait besoin d’hommes +à faire tuer en Amérique. On allait chez l’électeur de Hesse +comme chez le boucher, acheter de la viande. L’électeur de Hesse +tenait de la chair à canon. Ce prince accrochait ses sujets dans +sa boutique. Marchandez, c’est à vendre. En Angleterre, sous +Jeffrys, après la tragique aventure de Monmouth, il y eut force +seigneurs et gentilshommes décapités et écartelés; ces suppliciés +laissèrent des épouses et des filles, veuves et orphelines que +Jacques II donna à la reine sa femme. La reine vendit ces ladies +à Guillaume Penn. Il est probable que ce roi avait une remise et +tant pour cent, Ce qui étonne, ce n’est pas que Jacques II ait +vendu ces femmes, c’est que Guillaume Penn les ait achetées. + +L’emplette de Penn s’excuse, ou s’explique, par ceci que Penn, +ayant un désert à ensemencer d’hommes, avait besoin de femmes. +Les femmes faisaient partie de son outillage. + +Ces ladies furent une bonne affaire pour sa gracieuse majesté la +reine. Les jeunes se vendirent cher. On songe, avec le malaise +d’un sentiment de scandale compliqué, que Penn eut probablement +de vieilles duchesses à très bon marché. + +Les comprachicos se nommaient aussi «les cheylas», mot indou qui +signifie _dénicheurs d’enfants_. + +Longtemps les comprachicos ne se cachèrent qu’à demi. Il y a +parfois dans l’ordre social une pénombre complaisante aux +industries scélérates; elles s’y conservent. Nous avons vu de +nos jours en Espagne une affiliation de ce genre, dirigée par le +trabucaire Ramon Selles, durer de 1834 à 1866, et tenir trente +ans sous la terreur trois provinces, Valence, Alicante, et +Murcie. + +Sous les Stuarts, les comprachicos n’étaient point mal en cour. +Au besoin, la raison d’état se servait d’eux. Ils furent pour +Jacques II presque un _instrumentum regni_. C’était l’époque où +l’on tronquait les familles encombrantes et réfractaires, où l’on +coupait court aux filiations, où l’on supprimait brusquement les +héritiers. Parfois on frustrait une branche au profit de +l’autre. Les comprachicos avaient un talent, défigurer, qui les +recommandait à la politique. Défigurer vaut mieux que tuer. Il +y avait bien le masque de fer, mais c’est un gros moyen. On ne +peut peupler l’Europe de masques de fer, tandis que les bateleurs +difformes courent les rues sans invraisemblance; et puis le +masque de fer est arrachable, le masque de chair ne l’est pas. +Vous masquer à jamais avec votre propre visage, rien n’est plus +ingénieux. Les comprachicos travaillaient l’homme comme les +chinois travaillent l’arbre. Ils avaient des secrets, nous +l’avons dit. Ils avaient des trucs. Art perdu. Un certain +rabougrissement bizarre sortait de leurs mains. C’était ridicule +et profond. Ils touchaient à un petit être avec tant d’esprit +que le père ne l’eût pas reconnu. Quelquefois ils laissaient la +colonne dorsale droite, mais ils refaisaient la face. Ils +démarquaient un enfant comme on démarque un mouchoir. + +Les produits destinés aux bateleurs avaient les articulations +disloquées d’une façon savante. On les eût dit désossés. Cela +faisait des gymnastes. + +Non seulement les comprachicos ôtaient à l’enfant son visage, +mais ils lui ôtaient sa mémoire. Du moins ils lui en ôtaient ce +qu’ils pouvaient. L’enfant n’avait point conscience de la +mutilation qu’il avait subie. Cette épouvantable chirurgie +laissait trace sur sa face, non dans son esprit. Il pouvait se +souvenir tout au plus qu’un jour il avait été saisi par des +hommes, puis qu’il s’était endormi, et qu’ensuite on l’avait +guéri. Guéri de quoi? il l’ignorait. Des brûlures par le +soufre et des incisions par le fer, il ne se rappelait rien. Les +comprachicos, pendant l’opération, assoupissaient le petit +patient au moyen d’une poudre stupéfiante qui passait pour +magique et qui supprimait la douleur. Cette poudre a été de tout +temps comme en Chine, et y est encore employée à l’heure qu’il +est, La Chine a eu avant nous toutes nos inventions, +l’imprimerie, l’artillerie, l’aérostation, le chloroforme. +Seulement la découverte qui en Europe prend tout de suite vie et +croissance, et devient prodige et merveille, reste embryon en +Chine et s’y conserve morte. La Chine est un bocal de foetus. + +Puisque nous sommes en Chine, restons-y un moment encore pour un +détail. En Chine, de tout temps, on a vu la recherche d’art et +d’industrie que voici: c’est le moulage de l’homme vivant. On +prend un enfant de deux ou trois ans, on le met dans un vase de +porcelaine plus ou moins bizarre, sans couvercle et sans fond, +pour que la tête et les pieds passent. Le jour on tient ce vase +debout, la nuit on le couche pour que l’enfant puisse dormir. +L’enfant grossit ainsi sans grandir, emplissant de sa chair +comprimée et de ses os tordus les bossages du vase. Cette +croissance en bouteille dure plusieurs années. A un moment +donné, elle est irrémédiable. Quand on juge que cela a pris et +que le monstre est fait, on casse le vase, l’enfant en sort, et +l’on a un homme ayant la forme d’un pot. + +C’est commode; on peut d’avance se commander son nain de la forme +qu’on veut. + + +V + + +Jacques II toléra les comprachicos. Par une bonne raison, c’est +qu’il s’en servait. Cela du moins lui arriva plus d’une fois. +On ne dédaigne pas toujours ce qu’on méprise. Cette industrie +d’en bas, expédient excellent parfois pour l’industrie d’en haut +qu’on nomme la politique, était volontairement laissée misérable, +mais point persécutée. Aucune surveillance, mais une certaine +attention. Cela peut être utile. La loi fermait un œil, le roi +ouvrait l’autre. + +Quelquefois le roi allait jusqu’à avouer sa complicité. Ce sont +là les audaces du terrorisme monarchique. Le défiguré était +fleurdelysé; on lui ôtait la marque de Dieu, on lui mettait la +marque du roi. Jacob Astley, chevalier et baronnet, seigneur de +Melton, constable dans le comté de Norfolk, eut dans sa famille +un enfant vendu, sur le front duquel le commissaire vendeur avait +imprimé au fer chaud une fleur de lys. Dans de certains cas, si +l’on tenait à constater, pour des raisons quelconques, l’origine +royale de la situation nouvelle faite à l’enfant, on employait ce +moyen. L’Angleterre nous a toujours fait l’honneur d’utiliser, +pour ses usages personnels, la fleur de lys. + +Les comprachicos, avec la nuance qui sépare une industrie d’un +fanatisme, étaient analogues aux étrangleurs de l’Inde; ils +vivaient entre eux, en bandes, un peu baladins, mais par +prétexte. La circulation leur était ainsi plus facile. Ils +campaient ça et là, mais graves, religieux et n’ayant avec les +autres nomades aucune ressemblance, incapables de vol. Le peuple +les a longtemps confondus à tort avec les morîsques d’Espagne et +les morisques de Chine. Les morisques d’Espagne étaient faux +monnayeurs, les morisques de Chine étaient filous. Rien de +pareil chez les comprachicos. C’étaient d’honnêtes gens. Qu’on +en pense ce qu’on voudra, ils étaient parfois sincèrement +scrupuleux. Ils poussaient une porte, entraient, marchandaient +un enfant, payaient et l’emportaient. Cela se faisait +correctement. + +Ils étaient de tous les pays. Sous ce nom, _comprachicos_, +fraternisaient des anglais, des français, des castillans, des +allemands, des italiens. Une même pensée, une même superstition, +l’exploitation en commun d’un même métier, font de ces fusions. +Dans cette fraternité de bandits, des levantins représentaient +l’orient, des ponantais représentaient l’occident. Force basques +y dialoguaient avec force irlandais, le basque et l’irlandais se +comprennent, ils parlent le vieux jargon punique; ajoutez à cela +les relations intimes de l’Irlande catholique avec la catholique +Espagne. Relations telles qu’elles ont fini par faire pendre à +Londres presque un roi d’Irlande, le lord gallois de Brany, ce +qui a produit le comté de Letrim. + +Les comprachicos étaient plutôt une association qu’une peuplade, +plutôt un résidu qu’une association. C’était toute la gueuserie +de l’univers ayant pour industrie un crime. C’était une sorte de +peuple arlequin composé de tous les haillons. Affilier un homme, +c’était coudre une loque. + +Errer était la loi d’existence des comprachicos. Apparaître, +puis disparaître. Qui n’est que toléré ne prend pas racine. +Même dans les royaumes où leur industrie était pourvoyeuse des +cours, et, au besoin, auxiliaire du pouvoir royal, ils étaient +parfois tout à coup rudoyés. Les rois utilisaient leur art et +mettaient les artistes aux galères. Ces inconséquences sont dans +le va-et-vient du caprice royal. Car tel est notre plaisir. + +Pierre qui roule et industrie qui rôdent n’amassent pas de +mousse. Les comprachicos étaient pauvres. Ils auraient pu dire +ce que disait cette sorcière maigre et en guenilles voyant +s’allumer la torche du bûcher: Le jeu n’en vaut pas la +chandelle.--Peut-être, probablement même, leurs chefs, restés +inconnus, les entrepreneurs en grand du commerce des enfants, +étaient riches. Ce point, après deux siècles, serait malaisé à +éclaircir. + +C’était, nous l’avons dit, une affiliation. Elle avait ses lois, +son serment, ses formules. Elle avait presque sa cabale. Qui +voudrait en savoir long aujourd’hui sur les comprachicos n’aurait +qu’à aller en Biscaye et en Galice. Comme il y avait beaucoup de +basques parmi eux, c’est dans ces montagnes-là qu’est leur +légende. On parle encore à l’heure qu’il est des comprachicos à +Oyarzun, à Urbistondo, à Leso, à Astigarraga. _Aguarda te, nino, +que voy u llamar al comprachicos_[1]! est dans ce pays-là le cri +d’intimidation des mères aux enfants. + + [1] _Prends garde, je vais appeler le comprachicos._ + +Les comprachicos, comme les tchiganes et les gypsies, se +donnaient des rendez-vous; de temps en temps, les chefs +échangeaient des colloques. Ils avaient, au dix-septième siècle, +quatre principaux points de rencontre. Un en Espagne, le défilé +de Pancorbo; un en Allemagne, la clairière dite la Mauvaise +Femme, près Diekirch, où il y a deux bas-reliefs énigmatiques +représentant une femme qui a une tête et un homme qui n’en a pas; +un en France, le tertre où était la colossale statue +Massue-la-Promesse, dans l’ancien bois sacré Borvo-Tomona, près +de Bourbonne-Ies-Bains; un en Angleterre, derrière le mur du +jardin de William Chaloner, écuyer de Gisbrough en Cleveland dans +York, entre la tour carrée et le grand pignon percé d’une porte +ogive. + + +VI + + +Les lois contre les vagabonds ont toujours été très rigoureuses +en Angleterre. L’Angleterre, dans sa législation gothique, +semblait s’inspirer de ce principe: _Homo errans fera errante +pejor_. Un de ses statuts spéciaux qualifie l’homme sans asile +«plus dangereux que l’aspic, le dragon, le lynx et le basilic» +(_atrocior aspide, dracone, lynce et basilico_). L’Angleterre a +longtemps eu le même souci des gypsies, dont elle voulait se +débarrasser, que des loups, dont elle s’était nettoyée. + +En cela l’anglais diffère de l’irlandais qui prie les saints pour +la santé du loup et l’appelle «mon parrain». + +La loi anglaise pourtant, de même qu’elle tolérait, on vient de +le voir, le loup apprivoisé et domestiqué, devenu en quelque +sorte un chien, tolérait le vagabond à état, devenu un sujet. On +n’inquiétait ni le saltimbanque, ni le barbier ambulant, ni le +physicien, ni le colporteur, ni le savant en plein vent, attendu +qu’ils ont un métier pour vivre. Hors de là, et à ces exceptions +près, l’espèce d’homme libre qu’il y a dans l’homme errant +faisait peur à la loi. Un passant était un ennemi public +possible. Cette chose moderne, flâner, était ignorée; on ne +connaissait que cette chose antique, rôder. La «mauvaise mine», +ce je ne sais quoi que tout le monde comprend et que personne ne +peut définir, suffisait pour que la société prît un homme au +collet. Où demeures-tu? Que fais-tu? Et s’il ne pouvait +répondre, de dures pénalités l’attendaient. Le fer et le feu +étaient dans le code. La loi pratiquait la cautérisation du +vagabondage. + +De là, sur tout le territoire anglais, une vraie «loi des +suspects» appliquée aux rôdeurs, volontiers malfaiteurs, +disons-le, et particulièrement aux gypsies, dont l’expulsion a +été à tort comparée à l’expulsion des juifs et des maures +d’Espagne, et des protestants de France. Quant à nous, nous ne +confondons point une battue avec une persécution. + +Les comprachicos, insistons-y, n’avaient rien de commun avec les +gypsies. Les gypsies étaient une nation; les comprachicos +étaient un composé de toutes les nations; un résidu, nous l’avons +dit; cuvette horrible d’eaux immondes. Les comprachîcos +n’avaient point, comme les gypsies, un idiome à eux; leur jargon +était une promiscuité d’idiomes; toutes les langues mêlées +étaient leur langue; ils parlaient un tohu-bohu. Ils avaient +fini par être, ainsi que les gypsies, un peuple serpentant parmi +les peuples; mais leur lien commun était l’affiliation, non la +race. A toutes les époques de l’histoire, on peut constater, +dans cette vaste masse liquide qui est l’humanité, de ces +ruisseaux d’hommes vénéneux coulant à part, avec quelque +empoisonnement autour d’eux. Les gypsies étaient une famille; +les comprachicos étaient une franc-maçonnerie; maçonnerie ayant, +non un but auguste, mais une industrie hideuse. Dernière +différence, la religion. Les gypsies étaient païens, les +comprachicos étaient chrétiens; et même bons chrétiens; comme il +sied à une affiliation qui, bien que mélangée de tous les +peuples, avait pris naissance en Espagne, lieu dévôt. + +Ils étaient plus que chrétiens, ils étaient catholiques; ils +étaient plus que catholiques, ils étaient romains; et si +ombrageux dans leur foi et si purs, qu’ils refusèrent de +s’associer avec les nomades hongrois du comitat de Pesth, +commandés et conduits par un vieillard ayant pour sceptre un +bâton à pomme d’argent que surmonte l’aigle d’Autriche à deux +têtes. Il est vrai que ces hongrois étaient schismatiques au +point de célébrer l’Assomption le 27 août, ce qui est abominable. + +En Angleterre, tant que régnèrent les Stuarts, l’affiliation des +comprachicos fut, nous en avons laissé entrevoir les motifs, à +peu près protégée. Jacques II, homme fervent, qui persécutait +les juifs et traquait les gypsies, fut bon prince pour les +comprachicos. On a vu pourquoi. Les comprachicos étaient +acheteurs de la denrée humaine dont le roi était marchand. Ils +excellaient dans les disparitions. Le bien de l’État veut de +temps en temps des disparitions. Un héritier gênant, en bas âge, +qu’ils prenaient et qu’ils maniaient, perdait sa forme. Ceci +facilitait les confiscations. Les transferts de seigneuries aux +favoris en étaient simplifiés. Les comprachicos étaient de plus +très discrets et très taciturnes, s’engageaient au silence, et +tenaient parole, ce qui est nécessaire pour les choses d’État. +Il n’y avait presque pas d’exemple qu’ils eussent trahi les +secrets du roi. C’était, il est vrai, leur intérêt. Et si le +roi eût perdu confiance, ils eussent été fort en danger, Ils +étaient donc de ressource au point de vue de la politique. En +outre, ces artistes fournissaient des chanteurs au saint-père. +Les comprachicos étaient utiles au miserere d’Allegri. Ils +étaient particulièrement dévôts à Marie. Tout ceci plaisait au +papisme des Stuarts. Jacques II ne pouvait être hostile à des +hommes religieux qui poussaient la dévotion à la vierge jusqu’à +fabriquer des eunuques. En 1688 il y eut un changement de +dynastie en Angleterre. Orange supplanta Stuart. Guillaume III +remplaça Jacques II. + +Jacques II alla mourir en exil où il se fit des miracles sur son +tombeau, et où ses reliques guérirent l’évêque d’Autun de la +fistule, digne récompense des vertus chrétiennes de ce prince. + +Guillaume, n’ayant point les mêmes idées ni les mêmes pratiques +que Jacques, fut sévère aux comprachicos. Il mit beaucoup de +bonne volonté à l’écrasement de cette vermine. + +Un statut des premiers temps de Guillaume et Marie frappa +rudement l’affiliation des acheteurs d’enfants. Ce fut un coup +de massue sur les comprachicos, désormais pulvérisés. Aux termes +de ce statut, les hommes de cette affiliation, pris et dûment +convaincus, devaient être marqués sur l’épaule d’un fer chaud +imprimant un R, qui signifie _rogue_, c’est-à-dire gueux; sur la +main gauche d’un T, signifiant _thief_, c’est-à-dire voleur; et +sur la main droite d’un M, signifiant _man slay_, c’est-à-dire +meurtrier. Les chefs, «présumés riches, quoique d’aspect +mendiant», seraient punis du _collistrigium_, qui est le pilori, +et marqués au front d’un P, plus leurs biens confisqués et les +arbres de leurs bois déracinés. Ceux qui ne dénonceraient point +les comprachicos seraient «châtiés de confiscation et de prison +perpétuelle», comme pour le crime de misprision. Quant aux +femmes trouvées parmi ces hommes, elles subiraient le _cucking +stool_, qui est un trébuchet dont l’appellation, composée du mot +français _coquine_ et du mot allemand _stuhl_, signifie «chaise +de p.....». La loi anglaise étant douée d’une longévité bizarre, +cette punition existe encore dans la législation d’Angleterre +pour «les femmes querelleuses». On suspend le cucking stool +au-dessus d’une rivière ou d’un étang, on asseoit la femme +dedans, et on laisse tomber la chaise dans l’eau, puis on la +retire, et on recommence trois fois ce plongeon de la femme, +«pour rafraîchir sa colère», dit le commentateur Chamberlayne. + + + + +LIVRE PREMIER + +LA NUIT MOINS NOIRE QUE L’HOMME + + + + +I + +LA POINTE SUD DE PORTLAND + + +Une bise opiniâtre du nord souffla sans discontinuer sur le +continent européen, et plus rudement encore sur l’Angleterre, +pendant tout le mois de décembre 1689 et tout le mois de janvier +1690. De là le froid calamiteux qui a fait noter cet hiver comme +«mémorable aux pauvres» sur les marges de la vieille bible de la +chapelle presbytérienne des Non Jurors de Londres. Grâce à la +solidité utile de l’antique parchemin monarchique employé aux +registres officiels, de longues listes d’indigents trouvés morts +de famine et de nudité sont encore lisibles aujourd’hui dans +beaucoup de répertoires locaux, particulièrement dans les +pouillés de la Clink liberty Court du bourg de Southwark, de la +Pie powder Court, ce qui veut dire Cour des pieds poudreux, de la +White Chapel Court, tenue au village de Starney par le bailly du +seigneur. La Tamise prit, ce qui n’arrive pas une fois par +siècle, la glace s’y formant difficilement à cause de la secousse +de la mer. Les chariots roulèrent sur la rivière gelée; il y eut +sur la Tamise foire avec tentes, et combats d’ours et de +taureaux; on y rôtit un bœuf entier sur la glace. Cette +épaisseur de glace dura deux mois. La pénible année 1690 dépassa +en rigueur même les hivers célèbres du commencement du +dix-septième siècle, si minutieusement observés par le docteur +Gédéon Delaun, lequel a été honoré par la ville de Londres d’un +buste avec piédouche en qualité d’apothicaire du roi Jacques Ier. + +Un soir, vers la fin d’une des plus glaciales journées de ce mois +de janvier 1690, il se passait dans une des nombreuses anses +inhospitalières du golfe de Portland quelque chose d’inusité qui +faisait crier et tournoyer à l’entrée de cette anse les mouettes +et les oies de mer, n’osant rentrer. + +Dans cette crique, la plus périlleuse de toutes les anses du +golfe quand règnent de certains vents et par conséquent la plus +solitaire, commode, à cause de son danger même, aux navires qui +se cachent, un petit bâtiment, accostant presque la falaise, +grâce à l’eau profonde, était amarré à une pointe de roche. On a +tort de dire la nuit tombe; on devrait dire la nuit monte; car +c’est de terre que vient l’obscurité. Il faisait déjà nuit au +bas de la falaise; il faisait encore jour en haut. Qui se fût +approché du bâtiment amarré, eût reconnu une ourque biscayenne. + +Le soleil, caché toute la journée par les brumes, venait de se +coucher. On commençait à sentir cette angoisse profonde et noire +qu’on pourrait nommer l’anxiété du soleil absent. + +Le vent ne venant pas de la mer, l’eau de la crique était calme. + +C’était, en hiver surtout, une exception heureuse. Ces criques +de Portland sont presque toujours des havres de barre. La mer +dans les gros temps s’y émeut considérablement, et il faut +beaucoup d’adresse et de routine pour passer là en sûreté. Ces +petits ports, plutôt apparents que réels, font un mauvais +service. Il est redoutable d’y entrer et terrible d’en sortir. +Ce soir-là, par extraordinaire, nul péril. + +L’ourque de Biscaye est un ancien gabarit tombé en désuétude. +Cette ourque qui a rendu des services, même à la marine +militaire, était une coque robuste, barque par la dimension, +navire par la solidité. Elle figurait dans l’Armada; l’ourque de +guerre atteignait, il est vrai, de forts tonnages; ainsi la +capitainesse _Grand Griffon_, montée par Lope de Médina, jaugeait +six cent cinquante tonneaux et portait quarante canons; mais +l’ourque marchande et contrebandière était d’un très faible +échantillon. Les gens de mer estimaient et considéraient ce +gabarit chétif. Les cordages de l’ourque étaient formés de +tourons de chanvre, quelques-uns avec âme en fil de fer, ce qui +indique une intention probable, quoique peu scientifique, +d’obtenir des indications dans les cas de tension magnétique; la +délicatesse de ce gréement n’excluait point les gros câbles de +fatigue, les cabrias des galères espagnoles et les cameli des +trirèmes romaines. La barre était très longue, ce qui a +l’avantage d’un grand bras de levier, mais l’inconvénient d’un +petit arc d’effort; deux rouets dans deux clans au bout de la +barre corrigeaient ce défaut et réparaient un peu cette perte de +force. La boussole était bien logée dans un habitacle +parfaitement carré, et bien balancée par ses deux cadres de +cuivre placés l’un dans l’autre horizontalement sur de petits +boulons comme dans les lampes de Cardan. Il y avait de la +science et de la subtilité dans la construction de l’ourque, mais +c’était de la science ignorante et de la subtilité barbare. +L’ourque était primitive comme la prame et la pirogue, +participait de la prame par la stabilité et de la pirogue par la +vitesse, et avait, comme toutes les embarcations nées de +l’instinct pirate et pêcheur, de remarquables qualités de mer. +Elle était propre aux eaux fermées et aux eaux ouvertes; son jeu +de voiles, compliqué d’étais et très particulier, lui permettait +de naviguer petitement dans les baies closes des Asturies, qui +sont presque des bassins, comme Pasage par exemple, et largement +en pleine mer; elle pouvait faire le tour d’un lac et le tour du +monde; singulières nefs à deux fins, bonnes pour l’étang, et +bonnes pour la tempête. L’ourque était parmi les navires ce +qu’est le hochequeue parmi les oiseaux, un des plus petits et un +des plus hardis; le hochequeue, perché, fait à peine plier un +roseau, et, envolé, traverse l’océan. + +Les ourques de Biscaye, même les plus pauvres, étaient dorées et +peintes. Ce tatouage est dans le génie de ces peuples charmants, +un peu sauvages. Le sublime bariolage de leurs montagnes, +quadrillées de neiges et de prairies, leur révèle le prestige +âpre de l’ornement quand même. Ils sont indigents et +magnifiques; ils mettent des armoiries à leurs chaumières; ils +ont de grands ânes qu’ils chamarrent de grelots, et de grands +bœufs qu’ils coiffent de plumes; leurs chariots, dont on entend +à deux lieues grincer les roues, sont enluminés, ciselés, et +enrubannés. Un savetier a un bas-relief sur sa porte; c’est +saint Crépin et une savate, mais c’est en pierre. Ils galonnent +leur veste de cuir; ils ne recousent pas le haillon, mais ils le +brodent. Gaîté profonde et superbe. Les basques sont, comme les +grecs, des fils du soleil. Tandis que le valencien se drape nu +et triste dans sa couverture de laine rousse trouée pour le +passage de la tête, les gens de Galice et de Biscaye ont la joie +des belles chemises de toiles blanchies à la rosée. Leurs seuils +et leurs fenêtres regorgent de faces blondes et fraîches, riant +sous les guirlandes de maïs. Une sérénité joviale et fière +éclate dans leurs arts naïfs, dans leurs industries, dans leurs +coutumes, dans la toilette des filles, dans les chansons. La +montagne, cette masure colossale, est en Biscaye toute lumineuse; +les rayons entrent et sortent par toutes ses brèches. Le +farouche Jaïzquivel est plein d’idylles. La Biscaye est la grâce +pyrénéenne comme la Savoie est la grâce alpestre. Les +redoutables baies qui avoisinent Saint-Sébastien, Leso et +Fontarabie, mêlent aux tourmentes, aux nuées, aux écumes +par-dessus les caps, aux rages de la vague et du vent, à +l’horreur, au fracas, des batelières couronnées de roses. Qui a +vu le pays basque veut le revoir. C’est la terre bénie. Deux +récoltes par an, des villages gais et sonores, une pauvreté +altière, tout le dimanche un bruit de guitares, danses, +castagnettes, amours, des maisons propres et claires, les +cigognes dans les clochers. + +Revenons à Portland, âpre montagne de la mer. + +La presqu’île de Portland, vue en plan géométral, offre l’aspect +d’une tête d’oiseau dont le bec est tourné vers l’océan et +l’occiput vers Weymouth; l’isthme est le cou. + +Portland, au grand dommage de sa sauvagerie, existe aujourd’hui +pour l’industrie. Les côtes de Portland ont été découvertes par +les carriers et les plâtriers vers le milieu du dix-huitième +siècle. Depuis cette époque, avec la roche de Portland, on fait +du ciment dit romain, exploitation utile qui enrichit le pays et +défigure la baie. Il y a deux cents ans, ces côtes étaient +ruinées comme une falaise, aujourd’hui elles sont ruinées comme +une carrière; la pioche mord petitement, et le flot grandement; +de là une diminution de beauté. Au gaspillage magnifique de +l’océan a succédé la coupe réglée de l’homme. Cette coupe réglée +a supprimé la crique où était amarrée l’ourque biscayenne. Pour +retrouver quelque vestige de ce petit mouillage démoli, il +faudrait chercher sur la côte orientale de la presqu’île, vers la +pointe, au delà de Folly-Pier et de Dirdle-Pier, au delà même de +Wakeham, entre le lieu dit Church-Hop et le lieu dit Southwell. + +La crique, murée de tous les côtés par des escarpements plus +hauts qu’elle n’était large, était de minute en minute plus +envahie par le soir; la brume trouble, propre au crépuscule, s’y +épaississait; c’était comme une crue d’obscurité au fond d’un +puits; la sortie de la crique sur la mer, couloir étroit, +dessinait dans cet intérieur presque nocturne, où le flot +remuait, une fissure blanchâtre. Il fallait être tout près pour +apercevoir l’ourque amarrée aux rochers et comme cachée dans leur +grand manteau d’ombre. Une planche jetée du bord à une saillie +basse et plate de la falaise, unique point où l’on pût prendre +pied, mettait la barque en communication avec la terre; des +formes noires marchaient et se croisaient sur ce pont branlant, +et dans ces ténèbres des gens s’embarquaient. + +Il faisait moins froid dans la crique qu’en mer, grâce à l’écran +de roche dressé au nord de ce bassin; diminution qui n’empêchait +pas ces gens de grelotter. Ils se hâtaient. + +Les effets de crépuscule découpent les formes à l’emporte-pièce; +de certaines dentelures à leurs habits étaient visibles, et +montraient que ces gens appartenaient à la classe nommée en +Angleterre _the ragged_, c’est-à-dire les déguenillés. + +On distinguait vaguement dans les reliefs de la falaise la +torsion d’un sentier. Une fille qui laisse pendre et traîner son +lacet sur un dossier de fauteuil dessine, sans s’en douter, à peu +près tous les sentiers de falaises et de montagnes. Le sentier +de cette crique, plein de nœuds et de coudes, presque à pic, et +meilleur pour les chèvres que pour les hommes, aboutissait à la +plate-forme où était la planche. Les sentiers de falaise sont +habituellement d’une déclivité peu tentante; ils s’offrent moins +comme une route que comme une chute; ils croulent plutôt qu’ils +ne descendent. Celui-ci, ramification vraisemblable de quelque +chemin dans la plaine, était désagréable à regarder, tant il +était vertical. On le voyait d’en bas gagner en zigzag les +assises hautes de la falaise d’où il débouchait à travers des +effondrements sur le plateau supérieur par une entaille au +rocher. C’est par ce sentier qu’avaient dû venir les passagers +que cette barque attendait dans cette crique. + +Autour du mouvement d’embarquement qui se faisait dans la crique, +mouvement visiblement effaré et inquiet, tout était solitaire. +On n’entendait ni un pas, ni un bruit, ni un souffle. A peine +apercevait-on, de l’autre côté de la rade, à l’entrée de la baie +de Ringstead, une flottille, évidemment fourvoyée, de bateaux à +pêcher le requin. Ces bateaux polaires avaient été chassés des +eaux danoises dans les eaux anglaises par les bizarreries de la +mer. Les bises boréales jouent de ces tours aux pêcheurs. +Ceux-ci venaient de se réfugier au mouillage de Portland, signe +de mauvais temps présumable et de péril au large. Ils étaient +occupés à jeter l’ancre, La maîtresse barque, placée en vedette +selon l’ancien usage des flottilles norvégiennes, dessinait en +noir tout son gréement sur la blancheur plate de la mer, et l’on +voyait à l’avant la fourche de pêche portant toutes les variétés +de crocs et de harpons destinés au seymnus glacialis, au squalus +acanthias et au squalus spinax niger, et le filet à prendre la +grande selache. A ces quelques embarcations près, toutes +balayées dans le même coin, l’œil, en ce vaste horizon de +Portland, ne rencontrait rien de vivant. Pas une maison, pas un +navire. La côte, à cette époque, n’était pas habitée, et la +rade, en cette saison, n’était pas habitable. + +Quel que fût l’aspect du temps, les êtres qu’allait emmener +l’ourque biscayenne n’en pressaient pas moins le départ. Ils +faisaient au bord de la mer une sorte de groupe affairé et +confus, aux allures rapides. Les distinguer l’un de l’autre +était difficile. Impossible de voir s’ils étaient vieux ou +jeunes. Le soir indistinct les mêlait et les estompait. +L’ombre, ce masque, était sur leur visage. C’étaient des +silhouettes dans de la nuit. Ils étaient huit, il y avait +probablement parmi eux une ou deux femmes, malaisées à +reconnaître sous les déchirures et les loques dont tout le groupe +était affublé, accoutrements qui n’étaient plus ni des vêtements +de femmes, ni des vêtements d’hommes. Les haillons n’ont pas de +sexe. + +Une ombre plus petite, allant et venant parmi les grandes, +indiquait un nain ou un enfant. + +C’était un enfant. + + + +II + +ISOLEMENT + + +En observant de près, voici ce qu’on eût pu noter. + +Tous portaient de longues capes, percées et rapiécées, mais +drapées, et au besoin les cachant jusqu’aux yeux, bonnes contre +la bise et la curiosité. Sous ces capes, ils se mouvaient +agilement. La plupart étaient coiffés d’un mouchoir roulé autour +de la tête, sorte de rudiment par lequel le turban commence en +Espagne. Cette coiffure n’avait rien d’insolite en Angleterre. +Le midi à cette époque était à la mode dans le nord. Peut-être +cela tenait-il à ce que le nord battait le midi. Il en +triomphait, et l’admirait. Après la défaite de l’armada, le +castillan fut chez Élisabeth un élégant baragouin de cour. +Parler anglais chez la reine d’Angleterre était presque +«shocking». Subir un peu les mœurs de ceux à qui l’on fait la +loi, c’est l’habitude du vainqueur barbare vis-à-vis le vaincu +raffiné; le tartare contemple et imite le chinois. C’est +pourquoi les modes castillanes pénétraient en Angleterre; en +revanche, les intérêts anglais s’infiltraient en Espagne. + +Un des hommes du groupe qui s’embarquait avait un air de chef. +Il était chaussé d’alpargates, et attifé de guenilles +passementées et dorées, et d’un gilet de paillon, luisant, sous +sa cape, comme un ventre de poisson. Un autre rabattait sur son +visage un vaste feutre taillé en sombrero. Ce feutre n’avait pas +de trou pour la pipe, ce qui indiquait un homme lettré. + +L’enfant, par-dessus ses loques, était affublé, selon le principe +qu’une veste d’homme est un manteau d’enfant, d’une souquenille +de gabier qui lui descendait jusqu’aux genoux. + +Sa taille laissait deviner un garçon de dix à onze ans. Il était +pieds nus. + +L’équipage de l’ourque se composait d’un patron et de deux +matelots. + +L’ourque, vraisemblablement, venait d’Espagne, et y retournait. +Elle faisait, sans nul doute, d’une côte à l’autre, un service +furtif. + +Les personnes qu’elle était en train d’embarquer, chuchotaient +entre elles. + +Le chuchotement que ces êtres échangeaient était composite. +Tantôt un mot castillan, tantôt un mot allemand, tantôt un mot +français; parfois du gallois, parfois du basque. C’était un +patois, à moins que ce ne fût un argot. + +Ils paraissaient être de toutes les nations et de la même bande. + +L’équipage était probablement des leurs. Il y avait de la +connivence dans cet embarquement. + +Cette troupe bariolée semblait être une compagnie de camarades, +peut-être un tas de complices. + +S’il y eût eu un peu plus de jour, et si l’on eût regardé un peu +curieusement, on eût aperçu sur ces gens des chapelets et des +scapulaires dissimulés à demi sous les guenilles. Un des à peu +près de femme mêlés au groupe avait un rosaire presque pareil +pour la grosseur des grains à un rosaire de derviche, et facile à +reconnaître pour un rosaire irlandais de Llanymthefry, qu’on +appelle aussi Llanandiffry. + +On eût également pu remarquer, s’il y avait eu moins d’obscurité, +une Nuestra-Señora, avec le niño, sculptée et dorée à l’avant de +l’ourque. C’était probablement la Notre-Dame basque, sorte de +panagia des vieux cantabres. Sous cette figure, tenant lieu de +poupée de proue, il y avait une cage à feu, point allumée en ce +moment, excès de précaution qui indiquait un extrême souci de se +cacher. Cette cage à feu était évidemment à deux fins; quand on +l’allumait, elle brûlait pour la vierge et éclairait la mer, +fanal faisant fonction de cierge. + +Le taille-mer, long, courbe et aigu sous le beaupré, sortait de +l’avant comme une corne de croissant. A la naissance du +taille-mer, aux pieds de la vierge, était agenouillé un ange +adossé à l’étrave, ailes ployées, et regardant l’horizon avec une +lunette.--L’ange était doré comme la Notre-Dame. + +Il y avait dans le taille-mer des jours et des claires-voies pour +laisser passer les lames, occasion de dorures et d’arabesques. + +Sous la Notre-Dame, était écrit en majuscules dorées le mot +_Matutina_, nom du navire, illisible en ce moment à cause de +l’obscurité. + +Au pied de la falaise était déposé, en désordre dans le pêle-mêle +du départ, le chargement que ces voyageurs emportaient et qui, +grâce à la planche servant de pont, passait rapidement du rivage +dans la barque. Des sacs de biscuits, une caque de _stock-fish_, +une boîte de portative soup, trois barils, un d’eau douce, un de +malt, un de goudron, quatre ou cinq bouteilles d’ale, un vieux +portemanteau bouclé dans des courroies, des malles, des coffres, +une balle d’étoupes pour torches et signaux, tel était ce +chargement. Ces déguenillés avaient des valises, ce qui semblait +indiquer une existence nomade; les gueux ambulants sont forcés de +posséder quelque chose; ils voudraient bien parfois s’envoler +comme des oiseaux, mais ils ne peuvent à moins d’abandonner leur +gagne-pain. Ils ont nécessairement des caisses d’outils et des +instruments de travail, quelle que soit leur profession errante. +Ceux-ci traînaient ce bagage, embarras dans plus d’une occasion. + +Il n’avait pas dû être aisé d’apporter ce déménagement au bas de +cette falaise. Ceci du reste révélait une intention de départ +définitif. + +On ne perdait pas le temps; c’était un passage continuel du +rivage à la barque et de la barque au rivage; chacun prenait sa +part de la besogne; l’un portait un sac, l’autre un coffre. Les +femmes possibles ou probables dans cette promiscuité +travaillaient comme les autres. On surchargeait l’enfant. + +Si cet enfant avait dans ce groupe son père et sa mère, cela est +douteux. Aucun signe de vie ne lui était donné. On le faisait +travailler, rien de plus. Il paraissait, non un enfant dans une +famille, mais un esclave dans une tribu. Il servait tout le +monde, et personne ne lui parlait. + +Du reste, il se dépêchait, et, comme toute cette troupe obscure +dont il faisait partie, il semblait n’avoir qu’une pensée, +s’embarquer bien vite. Savait-il pourquoi? probablement non. +Il se hâtait machinalement. Parce qu’il voyait les autres se +hâter. + +L’ourque était pontée. L’arrimage du chargement dans la cale fut +promptement exécuté, le moment de prendre le large arriva. La +dernière caisse avait été portée sur le pont, il n’y avait plus à +embarquer que les hommes. Les deux de cette troupe qui +semblaient les femmes étaient déjà à bord; six, dont l’enfant, +étaient encore sur la plate-forme basse de la falaise. Le +mouvement de départ se fit dans le navire, le patron saisit la +barre, un matelot prit une hache pour trancher le câble d’amarre. +Trancher, signe de hâte; quand on a le temps, on dénoue. +_Andamos_, dit à demi-voix celui des six qui paraissait le chef, +et qui avait des paillettes sur ses guenilles. L’enfant se +précipita vers la planche pour passer le premier. Comme il y +mettait le pied, deux des hommes se ruant, au risque de le jeter +à l’eau, entrèrent avant lui, un troisième l’écarta du coude et +passa, le quatrième le repoussa du poing et suivit le troisième, +le cinquième, qui était le chef, bondit plutôt qu’il n’entra dans +la barque, et, en y sautant, poussa du talon la planche qui tomba +à la mer, un coup de hache coupa l’amarre, la barre du gouvernail +vira, le navire quitta le rivage, et l’enfant resta à terre. + + + +III + +SOLITUDE + + +L’enfant demeura immobile sur le rocher, l’œil fixe. Il +n’appela point. Il ne réclama point. C’était inattendu +pourtant; il ne dit pas une parole. Il y avait dans le navire le +même silence. Pas un cri de l’enfant vers ces hommes, pas un +adieu de ces hommes à l’enfant. Il y avait des deux parts une +acceptation muette de l’intervalle grandissant. C’était comme +une séparation de mânes au bord d’un styx. L’enfant, comme cloué +sur la roche que la marée haute commençait à baigner, regarda la +barque s’éloigner. On eût dit qu’il comprenait. Quoi? que +comprenait-il? l’ombre. + +Un moment après, l’ourque atteignit le détroit de sortie de la +crique et s’y engagea. On aperçut la pointe du mât sur le ciel +clair au-dessus des blocs fendus entre lesquels serpentait le +détroit comme entre deux murailles. Cette pointe erra au haut +des roches, et sembla s’y enfoncer. On ne la vit plus. C’était +fini. La barque avait pris la mer. + +L’enfant regarda cet évanouissement. + +Il était étonné, mais rêveur. + +Sa stupéfaction se compliquait d’une sombre constatation de la +vie. Il semblait qu’il y eût de l’expérience dans cet être +commençant. Peut-être jugeait-il déjà. L’épreuve, arrivée trop +tôt, construit parfois au fond de la réflexion obscure des +enfants on ne sait quelle balance redoutable où ces pauvres +petites âmes pèsent Dieu. + +Se sentant innocent, il consentait. Pas une plainte. +L’irréprochable ne reproche pas. + +Cette brusque élimination qu’on faisait de lui ne lui arracha pas +même un geste. Il eut une sorte de refroidissement intérieur. +Sous cette subite voie de fait du sort qui semblait mettre le +dénoûment de son existence presque avant le début, l’enfant ne +fléchit pas. Il reçut ce coup de foudre, debout. + +Il était évident, pour qui eût vu son étonnement sans +accablement, que, dans ce groupe qui l’abandonnait, rien ne +l’aimait, et il n’aimait rien. + +Pensif, il oubliait le froid. Tout à coup l’eau lui mouilla les +pieds; la marée montait; une haleine lui passa dans les cheveux; +la bise s’élevait. Il frissonna. Il eut de la tête aux pieds ce +tremblement qui est le réveil. + +Il jeta les yeux autour de lui. + +Il était seul. + +Il n’y avait pas eu pour lui jusqu’à ce jour sur la terre +d’autres hommes que ceux qui étaient en ce moment dans l’ourque. +Ces hommes venaient de se dérober. + +Ajoutons, chose étrange à énoncer, que ces hommes, les seuls +qu’il connût, lui étaient inconnus. + +Il n’eût pu dire qui étaient ces hommes. + +Son enfance s’était passée parmi eux, sans qu’il eût la +conscience d’être des leurs. Il leur était juxtaposé; rien de +plus. + +Il venait d’être oublié par eux. + +Il n’avait pas d’argent sur lui, pas de souliers aux pieds, à +peine un vêtement sur le corps, pas même un morceau de pain dans +sa poche. + +C’était l’hiver. C’était le soir. Il fallait marcher plusieurs +lieues avant d’atteindre une habitation humaine. + +Il ignorait où il était. + +Il ne savait rien, sinon que ceux qui étaient venus avec lui au +bord de cette mer s’en étaient allés sans lui. + +Il se sentit mis hors de la vie. + +Il sentait l’homme manquer sous lui. + +Il avait dix ans. + +L’enfant était dans un désert, entre des profondeurs où il voyait +monter la nuit et des profondeurs où il entendait gronder les +vagues. + +Il étira ses petits bras maigres et bâilla. + +Puis, brusquement, comme quelqu’un qui prend son parti, hardi, et +se dégourdissant, et avec une agilité d’écureuil,--de clown +peut-être,--il tourna le dos à la crique et se mit à monter le +long de la falaise. Il escalada le sentier, le quitta, et +revint, alerte et se risquant. Il se hâtait maintenant vers la +terre. On eût dit qu’il avait un itinéraire. Il n’allait nulle +part pourtant. + +Il se hâtait sans but, espèce de fugitif devant la destinée. + +Gravir est de l’homme, grimper est de la bête; il gravissait et +grimpait. Les escarpements de Portland étant tournés au sud, il +n’y avait presque pas de neige dans le sentier. L’intensité du +froid avait d’ailleurs fait de cette neige une poussière, assez +incommode au marcheur. L’enfant s’en tirait. Sa veste d’homme, +trop large, était une complication, et le gênait. De temps en +temps, il rencontrait sur un surplomb ou dans une déclivité un +peu de glace qui le faisait tomber. Il se raccrochait à une +branche sèche ou à une saillie de pierre, après avoir pendu +quelques instants sur le précipice. Une fois il eut affaire à +une veine de brèche qui s’écroula brusquement sous lui, +l’entraînant dans sa démolition. Ces effondrements de la brèche +sont perfides. L’enfant eut durant quelques secondes le +glissement d’une tuile sur un toit; il dégringola jusqu’à +l’extrême bord de la chute; une touffe d’herbe empoignée à propos +le sauva. Il ne cria pas plus devant l’abîme qu’il n’avait crié +devant les hommes; il s’affermit et remonta silencieux. +L’escarpement était haut. Il eut ainsi quelques péripéties. Le +précipice s’aggravait de l’obscurité. Cette roche verticale +n’avait pas de fin. + +Elle reculait devant l’enfant dans la profondeur d’en haut. A +mesure que l’enfant montait, le sommet semblait monter. Tout en +grimpant, il considérait cet entablement noir, posé comme un +barrage entre le ciel et lui. Enfin il arriva. + +Il sauta sur le plateau. On pourrait presque dire: il prit +terre, car il sortait du précipice. + +A peine fut-il hors de l’escarpement qu’il grelotta. Il sentit à +son visage la bise, cette morsure de la nuit. L’aigre vent du +nord-ouest souffla. Il serra contre sa poitrine sa serpillière +de matelot. + +C’était un bon vêtement. Cela s’appelle, en langage du bord, un +_suroit_, parce que cette sorte de vareuse-là est peu pénétrable +aux pluies du sud-ouest. + +L’enfant, parvenu sur le plateau, s’arrêta, posa fermement ses +deux pieds nus sur le sol gelé, et regarda. + +Derrière lui la mer, devant lui la terre, au-dessus de sa tête le +ciel. + +Mais un ciel sans astres. Une bruine opaque masquait le zénith. + +En arrivant au haut du mur de rocher, il se trouvait tourné du +côté de la terre, il la considéra. Elle était devant lui à perte +de vue, plate, glacée, couverte de neige. Quelques touffes de +bruyère frissonnaient. On ne voyait pas de routes. Rien. Pas +même une cabane de berger. On apercevait çà et là des +tournoiements de spirales blêmes qui étaient des tourbillons de +neige fine arrachés de terre par le vent, et s’envolant. Une +succession d’ondulations de terrain, devenue tout de suite +brumeuse, se plissait dans l’horizon. Les grandes plaines ternes +se perdaient sous le brouillard blanc. Silence profond. Cela +s’élargissait comme l’infini et se taisait comme la tombe. + +L’enfant se retourna vers la mer. + +La mer comme la terre était blanche; l’une de neige, l’autre +d’écume. Rien de mélancolique comme le jour que faisait cette +double blancheur. Certains éclairages de la nuit ont des duretés +très nettes; la mer était de l’acier, les falaises étaient de +l’ébène. De la hauteur où était l’enfant, la baie de Portland +apparaissait presque en carte géographique, blafarde dans son +demi-cercle de collines; il y avait du rêve dans ce paysage +nocturne; une rondeur pâle engagée dans un croissant obscur, la +lune offre quelquefois cet aspect. D’un cap à l’autre, dans +toute cette côte, on n’apercevait pas un seul scintillement +indiquant un foyer allumé, une fenêtre éclairée, une maison +vivante. Absence de lumière sur la terre comme au ciel; pas une +lampe en bas, pas un astre en haut. Les larges aplanissements +des flots dans le golfe avaient çà et là des soulèvements subits. +Le vent dérangeait et fronçait cette nappe. L’ourque était +encore visible dans la baie, fuyant. + +C’était un triangle noir qui glissait sur cette lividité. + +Au loin, confusément, les étendues d’eau remuaient dans le +clair-obscur sinistre de l’immensité. + +La _Matutina_ filait vite. Elle décroissait de minute en minute. +Rien de rapide comme la fonte d’un navire dans les lointains de +la mer. + +A un certain moment, elle alluma son fanal de proue; il est +probable que l’obscurité se faisait inquiétante autour d’elle, et +que le pilote sentait le besoin d’éclairer la vague. Ce point +lumineux, scintillation aperçue de loin, adhérait lugubrement à +sa haute et longue forme noire. On eût dit un linceul debout et +en marche au milieu de la mer, sous lequel rôderait quelqu’un qui +aurait à la main une étoile. + +Il y avait dans l’air une imminence d’orage. L’enfant ne s’en +rendait pas compte, mais un marin eût tremblé. C’était cette +minute d’anxiété préalable où il semble que les éléments vont +devenir des personnes, et qu’on va assister à la transfiguration +mystérieuse du vent en aquilon. La mer va être océan, les forces +vont se révéler volontés, ce qu’on prend pour une chose est une +âme. On va le voir. De là l’horreur. L’âme de l’homme redoute +cette confrontation avec l’âme de la nature. + +Un chaos allait faire son entrée. Le vent, froissant le +brouillard, et échafaudant les nuées derrière, posait le décor de +ce drame terrible de la vague et de l’hiver qu’on appelle une +tempête de neige. + +Le symptôme des navires rentrants se manifestait. Depuis +quelques moments la rade n’était plus déserte. A chaque instant +surgissaient de derrière les caps des barques inquiètes se hâtant +vers le mouillage. Les unes doublaient le Portland Bill, les +autres le Saint-Albans Head. Du plus extrême lointain, des +voiles venaient. C’était à qui se réfugierait. Au sud, +l’obscurité s’épaississait et les nuages pleins de nuit se +rapprochaient de la mer. La pesanteur de la tempête en surplomb +et pendante apaisait lugubrement le flot. Ce n’était point le +moment de partir. L’ourque était partie cependant. + +Elle avait mis le cap au sud. Elle était déjà hors du golfe et +en haute mer. Tout à coup la bise souffla en rafale; la +_Matutina_, qu’on distinguait encore très nettement, se couvrit +de toile, comme résolue à profiter de l’ouragan. C’était le +noroit, qu’on nommait jadis vent de galerne, bise sournoise et +colère. Le noroit eut tout de suite sur l’ourque un commencement +d’acharnement. L’ourque, prise de côté, pencha, mais n’hésita +pas, et continua sa course vers le large. Ceci indiquait une +fuite plutôt qu’un voyage, moins de crainte de la mer que de la +terre, et plus de souci de la poursuite des hommes que de la +poursuite des vents. + +L’ourque, passant par tous les degrés de l’amoindrissement, +s’enfonça dans l’horizon; la petite étoile qu’elle traînait dans +l’ombre pâlit; l’ourque, de plus en plus amalgamée à la nuit, +disparut. + +Cette fois, c’était pour jamais. + +Du moins l’enfant parut le comprendre, il cessa de regarder la +mer. Ses yeux se reportèrent sur les plaines, les landes, les +collines, vers les espaces où il n’était pas impossible peut-être +de faire une rencontre vivante. Il se mit en marche dans cet +inconnu. + + + +IV + +QUESTIONS + + +Qu’était-ce que cette espèce de bande en fuite laissant derrière +elle cet enfant? + +Ces évadés étaient-ils des comprachicos? + +On a vu plus haut le détail des mesures prises par Guillaume III, +et votées en parlement, contre les malfaiteurs, hommes et femmes, +dits comprachicos, dits comprapequeños, dits cheylas. + +Il y a des législations dispersantes. Ce statut tombant sur les +comprachicos détermina une fuite générale, non seulement des +comprachicos, mais des vagabonds de toute sorte. Ce fut à qui se +déroberait et s’embarquerait. La plupart des comprachicos +retournèrent en Espagne. Beaucoup, nous l’avons dit, étaient +basques. + +Cette loi protectrice de l’enfance eut un premier résultat +bizarre; un subit délaissement d’enfants. + +Ce statut pénal produisit immédiatement une foule d’enfants +trouvés, c’est-à-dire perdus. Rien de plus aisé à comprendre. +Toute troupe nomade contenant un enfant était suspecte; le seul +fait de la présence de l’enfant la dénonçait.--Ce sont +probablement des comprachicos.--Telle était la première idée du +shériff, du prévôt, du constable. De là des arrestations et des +recherches. Des gens simplement misérables, réduits à rôder et à +mendier, étaient pris de la terreur de passer pour comprachicos, +bien que ne l’étant pas; mais les faibles sont peu rassurés sur +les erreurs possibles de la justice. D’ailleurs les familles +vagabondes sont habituellement effarées. Ce qu’on reprochait aux +comprachicos, c’était l’exploitation des enfants d’autrui. Mais +les promiscuités de la détresse et de l’indigence sont telles +qu’il eût été parfois malaisé à un père et à une mère de +constater que leur enfant était leur enfant. D’où tenez-vous cet +enfant? Comment prouver qu’on le tient de Dieu? L’enfant +devenait un danger; on s’en défaisait. Fuir seuls sera plus +facile. Le père et la mère se décidaient à le perdre, tantôt +dans un bois, tantôt sur une grève, tantôt dans un puits. + +On trouva dans les citernes des enfants noyés. + +Ajoutons que les comprachicos étaient, à l’imitation de +l’Angleterre, traqués désormais par toute l’Europe. Le branle de +les poursuivre était donné. Rien n’est tel qu’un grelot attaché. +Il y avait désormais émulation de toutes les polices pour les +saisir, et l’alguazil n’était pas moins au guet que le constable. +On pouvait lire encore, il y a vingt-trois ans, sur une pierre de +la porte d’Otero, une inscription intraduisible--le code dans +les mots brave l’honnêteté--où est du reste marquée par une forte +différence pénale la nuance entre les marchands d’enfants et les +voleurs d’enfants. Voici l’inscription, en castillan un peu +sauvage: _Aqui quedan las orejas de los comprachicos, y las +bolsas de los robaniños, mientras que se van ellos al trabajo de +mar_. On le voit, les oreilles, etc., confisquées n’empêchaient +point les galères. De là un sauve-qui-peut parmi les vagabonds. +Ils partaient effrayés, ils arrivaient tremblants. Sur tout le +littoral d’Europe, on surveillait les arrivages furtifs. Pour +une bande, s’embarquer avec un enfant était impossible, car +débarquer avec un enfant était périlleux. + +Perdre l’enfant, c’était plutôt fait. + +Par qui l’enfant qu’on vient d’entrevoir dans la pénombre des +solitudes de Portland était-il rejeté? + +Selon toute apparence, par des comprachicos. + + + +V + +L’ARBRE D’INVENTION HUMAINE + + +Il pouvait être environ sept heures du soir. Le vent maintenant +diminuait, signe de recrudescence prochaine. L’enfant se +trouvait sur l’extrême plateau sud de la pointe de Portland. + +Portland est une presqu’île. Mais l’enfant ignorait ce que c’est +qu’une presqu’île et ne savait pas même ce mot, Portland. Il ne +savait qu’une chose, c’est qu’on peut marcher jusqu’à ce qu’on +tombe. Une notion est un guide; il n’avait pas de notion. On +l’avait amené là et laissé là. _On_ et _là_, ces deux énigmes, +représentaient toute sa destinée; _on_ était le genre humain; +_là_ était l’univers. Il n’avait ici-bas absolument pas d’autre +point d’appui que la petite quantité de terre où il posait le +talon, terre dure et froide à la nudité de ses pieds. Dans ce +grand monde crépusculaire ouvert de toutes parts, qu’y avait-il +pour cet enfant? Rien. + +Il marchait vers ce Rien. + +L’immense abandon des hommes était autour de lui. + +Il traversa diagonalement le premier plateau, puis un second, +puis un troisième. A l’extrémité de chaque plateau, l’enfant +trouvait une cassure de terrain; la pente était quelquefois +abrupte, mais toujours courte. Les hautes plaines nues de la +pointe de Portland ressemblent à de grandes dalles à demi +engagées les unes sous les autres; le côté sud semble entrer sous +la plaine précédente, et le côté nord se relève sur la suivante. +Cela fait des ressauts que l’enfant franchissait agilement. De +temps en temps il suspendait sa marche et semblait tenir conseil +avec lui-même. La nuit devenait très obscure, son rayon visuel +se raccourcissait, il ne voyait plus qu’à quelques pas. + +Tout à coup il s’arrêta, écouta un instant, fit un imperceptible +hochement de tête satisfait, tourna vivement, et se dirigea vers +une éminence de hauteur médiocre qu’il apercevait confusément à +sa droite, au point de la plaine le plus rapproché de la falaise. +Il y avait sur cette éminence une configuration qui semblait dans +la brume un arbre. L’enfant venait d’entendre de ce côté un +bruit, qui n’était ni le bruit du vent, ni le bruit de la mer. +Ce n’était pas non plus un cri d’animaux. Il pensa qu’il y avait +là quelqu’un. + +En quelques enjambées il fut au bas du monticule. + +Il y avait quelqu’un en effet. + +Ce qui était indistinct au sommet de l’éminence était maintenant +visible. + +C’était quelque chose comme un grand bras sortant de terre tout +droit. A l’extrémité supérieure de ce bras, une sorte d’index, +soutenu en dessous par le pouce, s’allongeait horizontalement. +Ce bras, ce pouce et cet index dessinaient sur le ciel une +équerre. Au point de jonction de cette espèce d’index et de +cette espèce de pouce il y avait un fil auquel pendait on ne sait +quoi de noir et d’informe. Ce fil, remué par le vent, faisait le +bruit d’une chaîne. + +C’était ce bruit que l’enfant avait entendu. + +Le fil était, vu de près, ce que son bruit annonçait, une chaîne. +Chaîne marine aux anneaux à demi pleins. + +Par cette mystérieuse loi d’amalgame qui dans la nature entière +superpose les apparences aux réalités, le lieu, l’heure, la +brume, la mer tragique, les lointains tumultes visionnaires de +l’horizon, s’ajoutaient à cette silhouette, et la faisaient +énorme. + +La masse liée à la chaîne offrait la ressemblance d’une gaine. +Elle était emmaillottée comme un enfant et longue comme un homme. +Il y avait en haut une rondeur autour de laquelle l’extrémité de +la chaîne s’enroulait. La gaine se déchiquetait à sa partie +inférieure. Des décharnements sortaient de ces déchirures. + +Une brise faible agitait la chaîne, et ce qui pendait à la chaîne +vacillait doucement. Cette masse passive obéissait aux +mouvements diffus des étendues; elle avait on ne sait quoi de +panique; l’horreur qui disproportionne les objets lui ôtait +presque la dimension en lui laissant le contour; c’était une +condensation de noirceur ayant un aspect; il y avait de la nuit +dessus et de la nuit dedans; cela était en proie au grandissement +sépulcral; les crépuscules, les levers de lune, les descentes de +constellations derrière les falaises, les flottaisons de +l’espace, les nuages, toute la rose des vents, avaient fini par +entrer dans la composition de ce néant visible; cette espèce de +bloc quelconque suspendu dans le vent participait de +l’impersonnalité éparse au loin sur la mer et dans le ciel, et +les ténèbres achevaient cette chose qui avait été un homme. + +C’était ce qui n’est plus. + +Être un reste, ceci échappe à la langue humaine. Ne plus +exister, et persister, être dans le gouffre et dehors, reparaître +au-dessus de la mort, comme insubmersible, il y a une certaine +quantité d’impossible mêlée à de telles réalités. De là +l’indicible. Cet être,--était-ce un être?--ce témoin noir, était +un reste, et un reste terrible. Reste de quoi? De la nature +d’abord, de la société ensuite. Zéro et total. + +L’inclémence absolue l’avait à sa discrétion. Les profonds +oublis de la solitude l’environnaient. Il était livré aux +aventures de l’ignoré. Il était sans défense contre l’obscurité, +qui en faisait ce qu’elle voulait. Il était à jamais le patient. +Il subissait. Les ouragans étaient sur lui. Lugubre fonction +des souffles. + +Ce spectre était là au pillage. Il endurait cette voie de fait +horrible, la pourriture en plein vent. Il était hors la loi du +cercueil. Il avait l’anéantissement sans la paix. Il tombait en +cendre l’été et en boue l’hiver. La mort doit avoir un voile, la +tombe doit avoir une pudeur. Ici ni pudeur ni voile. La +putréfaction cynique et en aveu. Il y a de l’effronterie à la +mort à montrer son ouvrage. Elle fait insulte à toutes les +sérénités de l’ombre quand elle travaille hors de son +laboratoire, le tombeau. + +Cet être expiré était dépouillé. Dépouiller une dépouille, +inexorable achèvement. Sa moelle n’était plus dans ses os, ses +entrailles n’étaient plus dans son ventre, sa voix n’était plus +dans son gosier. Un cadavre est une poche que la mort retourne +et vide. S’il avait eu un moi, où ce moi était-il? Là encore +peut-être, et c’était poignant à penser. Quelque chose d’errant +autour de quelque chose d’enchaîné. Peut-on se figurer dans +l’obscurité un linéament plus funèbre? + +Il existe des réalités ici-bas qui sont comme des issues sur +l’inconnu, par où la sortie de la pensée semble possible, et où +l’hypothèse se précipite. La conjecture a son _compelle +intrare_. Si l’on passe en certains lieux et devant certains +objets, on ne peut faire autrement que de s’arrêter en proie aux +songes, et de laisser son esprit s’avancer là dedans. Il y a +dans l’invisible d’obscures portes entre-bâillées. Nul n’eût pu +rencontrer ce trépassé sans méditer. + +La vaste dispersion l’usait silencieusement. Il avait eu du sang +qu’on avait bu, de la peau qu’on avait mangée, de la chair qu’on +avait volée. Rien n’avait passé sans lui prendre quelque chose. +Décembre lui avait emprunté du froid, minuit de l’épouvante, le +fer de la rouille, la peste des miasmes, la fleur des parfums. +Sa lente désagrégation était un péage. Péage du cadavre à la +rafale, à la pluie, à la rosée, aux reptiles, aux oiseaux. +Toutes les sombres mains de la nuit avaient fouillé ce mort. + +C’était on ne sait quel étrange habitant, l’habitant de la nuit. +Il était dans une plaine et sur une colline, et il n’y était pas. +Il était palpable et évanoui. Il était de l’ombre complétant les +ténèbres. Après la disparition du jour, dans la vaste obscurité +silencieuse, il devenait lugubrement d’accord avec tout. Il +augmentait, rien que parce qu’il était là, le deuil de la tempête +et le calme des astres. L’inexprimable, qui est dans le désert, +se condensait en lui. Épave d’un destin inconnu, il s’ajoutait à +toutes les farouches réticences de la nuit. Il y avait dans son +mystère une vague réverbération de toutes les énigmes. + +On sentait autour de lui comme une décroissance de vie allant +jusqu’aux profondeurs. Il y avait dans les étendues +environnantes une diminution de certitude et de confiance. Le +frisson des broussailles et des herbes, une mélancolie désolée, +une anxiété où il semblait qu’il y eût de la conscience, +appropriaient tragiquement tout le paysage à cette figure noire +suspendue à cette chaîne. La présence d’un spectre dans un +horizon est une aggravation à la solitude. + +Il était simulacre. Ayant sur lui les souffles qui ne s’apaisent +pas, il était l’implacable. Le tremblement éternel le faisait +terrible. Il semblait, dans les espaces, un centre, ce qui est +effrayant à dire, et quelque chose d’immense s’appuyait sur lui. +Qui sait? Peut-être l’équité entrevue et bravée qui est au delà +de notre justice. Il y avait, dans sa durée hors de la tombe, de +la vengeance des hommes et de sa vengeance à lui. Il faisait, +dans ce crépuscule et dans ce désert, une attestation. Il était +la preuve de la matière inquiétante, parce que la matière devant +laquelle on tremble est de la ruine d’âme. Pour que la matière +morte nous trouble, il faut que l’esprit y ait vécu. Il +dénonçait la loi d’en bas à la loi d’en haut. Mis là par +l’homme, il attendait Dieu. Au-dessus de lui flottaient, avec +toutes les torsions indistinctes de la nuée et de la vague, les +énormes rêveries de l’ombre. + +Derrière cette vision, il y avait on ne sait quelle occlusion +sinistre. L’illimité, borné par rien, ni par un arbre, ni par un +toit, ni par un passant, était autour de ce mort. Quand +l’immanence surplombant sur nous, ciel, gouffre, vie, tombeau, +éternité, apparaît patente, c’est alors que nous sentons tout +inaccessible, tout défendu, tout muré. Quand l’infini s’ouvre, +pas de fermeture plus formidable. + + + +VI + +BATAILLE ENTRE LA MORT ET LA NUIT + + +L’enfant était devant cette chose, muet, étonné, les yeux fixes. + +Pour un homme c’eût été un gibet, pour l’enfant c’était une +apparition. + +Où l’homme eût vu le cadavre, l’enfant voyait le fantôme. + +Et puis il ne comprenait point. + +Les attractions d’abîme sont de toute sorte; il y en avait une au +haut de cette colline. L’enfant fit un pas, puis deux. Il +monta, tout en ayant envie de descendre, et approcha, tout en +ayant envie de reculer. + +Il vint tout près, hardi et frémissant, faire une reconnaissance +du fantôme. + +Parvenu sous le gibet, il leva la tête et examina. + +Le fantôme était goudronné. Il luisait ça et là. L’enfant +distinguait la face. Elle était enduite de bitume, et ce masque +qui semblait visqueux et gluant se modelait dans les reflets de +la nuit. L’enfant voyait la bouche qui était un trou, le nez qui +était un trou, et les yeux qui étaient des trous. Le corps était +enveloppé et comme ficelé dans une grosse toile imbibée de +naphte. La toile s’était moisie et rompue. Un genou passait à +travers. Une crevasse laissait voir les côtes. Quelques parties +étaient cadavre, d’autres squelette. Le visage était couleur de +terre; des limaces, qui avaient erré dessus, y avaient laissé de +vagues rubans d’argent. La toile, collée aux os, offrait des +reliefs comme une robe de statue. Le crâne, fêlé et fendu, avait +l’hiatus d’un fruit pourri. Les dents étaient demeurées +humaines, elles avaient conservé le rire. Un reste de cri +semblait bruire dans la bouche ouverte. Il y avait quelques +poils de barbe sur les joues. La tête, penchée, avait un air +d’attention. + +On avait fait récemment des réparations. Le visage était +goudronné de frais, ainsi que le genou qui sortait de la toile, +et les côtes. En bas les pieds passaient. + +Juste dessous, dans l’herbe, on voyait deux souliers, devenus +informes dans la neige et sous les pluies. Ces souliers étaient +tombés de ce mort. + +L’enfant, pieds nus, regarda ces souliers. + +Le vent, de plus en plus inquiétant, avait de ces interruptions +qui font partie des apprêts d’une tempête; il avait tout à fait +cessé depuis quelques instants. Le cadavre ne bougeait plus. La +chaîne avait l’immobilité du fil à plomb. + +Comme tous les nouveaux venus dans la vie, et en tenant compte de +la pression spéciale de sa destinée, l’enfant avait sans nul +doute en lui cet éveil d’idées propre aux jeunes années, qui +tâche d’ouvrir le cerveau et qui ressemble aux coups de bec de +l’oiseau dans l’œuf; mais tout ce qu’il y avait dans sa petite +conscience en ce moment se résolvait en stupeur. L’excès de +sensation, c’est l’effet du trop d’huile, arrive à l’étouffement +de la pensée. Un homme se fût fait des questions, l’enfant ne +s’en faisait pas; il regardait. + +Le goudron donnait à cette face un aspect mouillé. Des gouttes +de bitume figées dans ce qui avait été les yeux ressemblaient à +des larmes. Du reste, grâce à ce bitume, le dégât de la mort +était visiblement ralenti, sinon annulé, et réduit au moins de +délabrement possible. Ce que l’enfant avait devant lui était une +chose dont on avait soin. Cet homme était évidemment précieux. +On n’avait pas tenu à le garder vivant, mais on tenait à le +conserver mort. + +Le gibet était vieux, vermoulu, quoique solide, et servait depuis +de longues années. + +C’était un usage immémorial en Angleterre de goudronner les +contrebandiers. On les pendait au bord de la mer, on les +enduisait de bitume, et on les laissait accrochés; les exemples +veulent le plein air, et les exemples goudronnés se conservent +mieux. Ce goudron était de l’humanité. On pouvait de cette +manière renouveler les pendus moins souvent. On mettait des +potences de distance en distance sur la côte comme de nos jours +des réverbères. Le pendu tenait lieu de lanterne. Il éclairait, +à sa façon, ses camarades les contrebandiers. Les +contrebandiers, de loin, en mer, apercevaient les gibets. En +voilà un, premier avertissement; puis un autre, deuxième +avertissement. Cela n’empêchait point la contrebande; mais +l’ordre se compose de ces choses-là. Cette mode a duré en +Angleterre jusqu’au commencement de ce siècle. En 1822, on +voyait encore devant le château de Douvres trois pendus vernis. +Du reste, le procédé conservateur ne se bornait point aux +contrebandiers. L’Angleterre tirait le même parti des voleurs, +des incendiaires et des assassins. John Painter, qui mit le feu +aux magasins maritimes de Portsmouth, fut pendu et goudronné en +1776. + +L’abbé Coyer, qui l’appelle Jean le Peintre, le revit en 1777. +John Painter était accroché et enchaîné au-dessus de la ruine +qu’il avait faite, et rebadigeonné de temps en temps. Ce cadavre +dura, on pourrait presque dire vécut, près de quatorze ans. Il +faisait encore un bon service en 1788. En 1790, pourtant, on dut +le remplacer. Les égyptiens faisaient cas de la momie du roi; la +momie de peuple, à ce qu’il paraît, peut être utile aussi. + +Le vent, ayant beaucoup de prise sur le monticule, en avait +enlevé toute la neige. L’herbe y reparaissait, avec quelques +chardons ça et là. La colline était couverte de ce gazon marin +dru et ras qui fait ressembler le haut des falaises à du drap +vert. Sous la potence, au point même au-dessus duquel pendaient +les pieds du supplicié, il y avait une touffe haute et épaisse, +surprenante sur ce sol maigre. Les cadavres émiettés là depuis +des siècles expliquaient cette beauté de l’herbe. La terre se +nourrit de l’homme. + +Une fascination lugubre tenait l’enfant. Il demeurait là, béant. +Il ne baissa le front qu’un moment pour une ortie qui lui piquait +les jambes, et qui lui fit la sensation d’une bête. Puis il se +redressa. Il regardait au-dessus de lui cette face qui le +regardait. Elle le regardait d’autant plus qu’elle n’avait pas +d’yeux. C’était du regard répandu, une fixité indicible où il y +avait de la lueur et des ténèbres, et qui sortait du crâne et des +dents aussi bien que des arcades sourcilières vides. Toute la +tête du mort regarde, et c’est terrifiant. Pas de prunelles, et +l’on se sent vu. Horreur des larves. + +Peu à peu l’enfant devenait lui-même terrible. Il ne bougeait +plus. La torpeur le gagnait. Il ne s’apercevait pas qu’il +perdait conscience. Il s’engourdissait et s’ankylosait. L’hiver +le livrait silencieusement à la nuit; il y a du traître dans +l’hiver. L’enfant était presque statue. La pierre du froid +entrait dans ses os; l’ombre, ce reptile, se glissait en lui. +L’assoupissement qui sort de la neige monte dans l’homme comme +une marée obscure; l’enfant était lentement envahi par une +immobilité ressemblant à celle du cadavre. Il allait s’endormir. + +Dans la main du sommeil il y a le doigt de la mort. L’enfant se +sentait saisi par cette main. Il était au moment de tomber sous +le gibet. Il ne savait déjà plus s’il était debout. + +La fin, toujours imminente, aucune transition entre être et ne +plus être, la rentrée au creuset, le glissement possible à toute +minute, c’est ce précipice-là qui est la création. + +Encore un instant, et l’enfant et le trépassé, la vie en ébauche +et la vie en ruine, allaient se confondre dans le même +effacement. + +Le spectre eut l’air de le comprendre et de ne pas le vouloir. +Tout à coup il se mit à remuer. On eût dit qu’il avertissait +l’enfant. C’était une reprise de vent qui soufflait. + +Rien d’étrange comme ce mort en mouvement. + +Le cadavre au bout de la chaîne, poussé par le souffle invisible, +prenait une attitude oblique, montait à gauche, puis retombait, +remontait à droite, et retombait et remontait avec la lente et +funèbre précision d’un battant. Va-et-vient farouche. On eût +cru voir dans les ténèbres le balancier de l’horloge de +l’éternité. + +Cela dura quelque temps ainsi. L’enfant devant cette agitation +du mort sentait un réveil, et, à travers son refroidissement, +avait assez nettement peur. La chaîne, à chaque oscillation, +grinçait avec une régularité hideuse. Elle avait l’air de +reprendre haleine, puis recommençait. Ce grincement imitait un +chant de cigale. + +Les approches d’une bourrasque produisent de subites enflures du +vent. Brusquement la brise devint bise. L’oscillation du +cadavre s’accentua lugubrement. Ce ne fut plus du balancement, +ce fut de la secousse. La chaîne, qui grinçait, cria. + +Il sembla que ce cri était entendu. Si c’était un appel, il fut +obéi. Du fond de l’horizon, un grand bruit accourut. + +C’était un bruit d’ailes. + +Un incident survenait, l’orageux incident des cimetières et des +solitudes, l’arrivée d’une troupe de corbeaux. + +Des taches noires volantes piquèrent le nuage, percèrent la +brume, grossirent, approchèrent, s’amalgamèrent, s’épaissirent, +se hâtant vers la colline, poussant des cris. C’était comme la +venue d’une légion. Cette vermine ailée des ténèbres s’abattit +sur le gibet. + +L’enfant, effaré, recula. + +Les essaims obéissent à des commandements. Les corbeaux +s’étaient groupés sur la potence. Pas un n’était sur le cadavre. +Ils se parlaient entre eux. Le croassement est affreux. Hurler, +siffler, rugir, c’est de la vie; le croassement est une +acceptation satisfaite de la putréfaction. On croit entendre le +bruit que fait le silence du sépulcre en se brisant. Le +croassement est une voix dans laquelle il y a de la nuit. +L’enfant était glacé. + +Plus encore par l’épouvante que par le froid. + +Les corbeaux se turent. Un d’eux sauta sur le squelette. Ce fut +un signal. Tous se précipitèrent, il y eut une nuée d’ailes, +puis toutes les plumes se refermèrent, et le pendu disparut sous +un fourmillement d’ampoules noires remuant dans l’obscurité. En +ce moment, le mort se secoua. + +Était-ce lui? Était-ce le vent? Il eut un bond effroyable. +L’ouragan, qui s’élevait, lui venait en aide. Le fantôme entra +en convulsion. C’était la rafale, déjà soufflant à pleins +poumons, qui s’emparait de lui, et qui l’agitait dans tous les +sens. Il devint horrible. Il se mit à se démener. Pantin +épouvantable, ayant pour ficelle la chaîne d’un gibet. Quelque +parodiste de l’ombre avait saisi son fil et jouait de cette +momie. Elle tourna et sauta comme prête à se disloquer. Les +oiseaux, effrayés, s’envolèrent. Ce fut comme un rejaillissement +de toutes ces bêtes infâmes. Puis ils revinrent. Alors une +lutte commença. + +Le mort sembla pris d’une vie monstrueuse. Les souffles le +soulevaient comme s’ils allaient l’emporter; on eût dit qu’il se +débattait et qu’il faisait effort pour s’évader; son carcan le +retenait. Les oiseaux répercutaient tous ses mouvements, +reculant, puis se ruant, effarouchés et acharnés. D’un côté, une +étrange fuite essayée; de l’autre, la poursuite d’un enchaîné. +Le mort, poussé par tous les spasmes de la bise, avait des +soubresauts, des chocs, des accès de colère, allait, venait, +montait, tombait, refoulant l’essaim éparpillé. Le mort était +massue, l’essaim était poussière. La féroce volée assaillante ne +lâchait pas prise et s’opiniâtrait. Le mort, comme saisi de +folie sous cette meute de becs, multipliait dans le vide ses +frappements aveugles semblables aux coups d’une pierre liée à une +fronde. Par moments il avait sur lui toutes les griffes et +toutes les ailes, puis rien; c’étaient des évanouissements de la +horde, tout de suite suivis de retours furieux. Effrayant +supplice continuant après la vie. Les oiseaux semblaient +frénétiques. Les soupiraux de l’enfer doivent donner passage à +des essaims pareils. Coups d’ongle, coups de bec, croassements, +arrachements de lambeaux qui n’étaient plus de la chair, +craquements de la potence, froissements du squelette, cliquetis +des ferrailles, cris de la rafale, tumulte, pas de lutte plus +lugubre. Une lémure contre des démons. Sorte de combat spectre. + +Parfois, la bise redoublant, le pendu pivotait sur lui-même, +faisait face à l’essaim de tous les côtés à la fois, paraissait +vouloir courir après les oiseaux, et l’on eût dit que ses dents +tâchaient de mordre. Il avait le vent pour lui et la chaîne +contre lui, comme si les dieux noirs s’en mêlaient. L’ouragan +était de la bataille. Le mort se tordait, la troupe d’oiseaux +roulait sur lui en spirale. C’était un tournoiement dans un +tourbillon. + +On entendait en bas un grondement immense, qui était la mer. + +L’enfant voyait ce rêve. Subitement il se mit à trembler de tous +ses membres, un frisson ruissela le long de son corps, il +chancela, tressaillit, faillit tomber, se retourna, pressa son +front de ses deux mains, comme si le front était un point +d’appui, et, hagard, les cheveux au vent, descendant la colline à +grands pas, les yeux fermés, presque fantôme lui-même, il prit la +fuite, laissant derrière lui ce tourment dans la nuit. + + + +VII + +LA POINTE NORD DE PORTLAND + + +Il courut jusqu’à essoufflement, au hasard, éperdu, dans la +neige, dans la plaine, dans l’espace. Cette fuite le réchauffa. +Il en avait besoin. Sans cette course et sans cette épouvante, +il était mort. + +Quand l’haleine lui manqua, il s’arrêta. Mais il n’osa point +regarder en arrière. Il lui semblait que les oiseaux devaient le +poursuivre, que le mort devait avoir dénoué sa chaîne et était +probablement en marche du même côté que lui, et que sans doute le +gibet lui-même descendait la colline, courant après le mort. Il +avait peur de voir cela, s’il se retournait. + +Lorsqu’il eut repris un peu haleine, il se remit à fuir. + +Se rendre compte des faits n’est point de l’enfance. Il +percevait des impressions à travers le grossissement de l’effroi, +mais sans les lier dans son esprit et sans conclure. Il allait +n’importe où ni comment; il courait avec l’angoisse et la +difficulté du songe. Depuis près de trois heures qu’il était +abandonné, sa marche en avant, tout en restant vague, avait +changé de but; auparavant il était en quête, à présent il était +en fuite. Il n’avait plus faim, ni froid; il avait peur. Un +instinct avait remplacé l’autre. Échapper était maintenant toute +sa pensée. Échapper à quoi? à tout. La vie lui apparaissait de +toutes parts autour de lui comme une muraille horrible. S’il eût +pu s’évader des choses, il l’eût fait. + +Mais les enfants ne connaissent point ce bris de prison qu’on +nomme le suicide. + +Il courait. + +Il courut ainsi un temps indéterminé. Mais l’haleine s’épuise, +la peur s’épuise aussi. + +Tout à coup, comme saisi d’un soudain accès d’énergie et +d’intelligence, il s’arrêta, on eût dit qu’il avait honte de se +sauver; il se roidit, frappa du pied, dressa résolument la tête, +et se retourna. + +Il n’y avait plus ni colline, ni gibet, ni vol de corbeaux. + +Le brouillard avait repris possession de l’horizon. + +L’enfant poursuivit son chemin. + +Maintenant il ne courait plus, il marchait. Dire que cette +rencontre d’un mort l’avait fait un homme, ce serait limiter +l’impression multiple et confuse qu’il subissait. Il y avait +dans cette impression beaucoup plus et beaucoup moins. Ce gibet, +fort trouble dans ce rudiment de compréhension qui était sa +pensée, restait pour lui une apparition. Seulement, une terreur +domptée étant un affermissement, il se sentit plus fort. S’il +eût été d’âge à se sonder, il eût trouvé en lui mille autres +commencements de méditation, mais la réflexion des enfants est +informe, et tout au plus sentent-ils l’arrière-goût amer de cette +chose obscure pour eux que l’homme plus tard appelle +l’indignation. + +Ajoutons que l’enfant a ce don d’accepter très vite la fin d’une +sensation. Les contours lointains et fuyants, qui font +l’amplitude des choses douloureuses, lui échappent. L’enfant est +défendu par sa limite, qui est la faiblesse, contre les émotions +trop complexes. Il voit le fait, et peu de chose à côté. La +difficulté de se contenter des idées partielles n’existe pas pour +l’enfant. Le procès de la vie ne s’instruit que plus tard, quand +l’expérience arrive avec son dossier. Alors il y a confrontation +des groupes de faits rencontrés, l’intelligence renseignée et +grandie compare, les souvenirs du jeune âge reparaissent sous les +passions comme le palimpseste sous les ratures, ces souvenirs +sont des points d’appui pour la logique, et ce qui était vision +dans le cerveau de l’enfant devient syllogisme dans le cerveau de +l’homme. Du reste l’expérience est diverse, et tourne bien ou +mal selon les natures. Les bons mûrissent. Les mauvais +pourrissent. + +L’enfant avait bien couru un quart de lieue, et marché un autre +quart de lieue. Tout à coup il sentit que son estomac le +tiraillait. Une pensée, qui tout de suite éclipsa la hideuse +apparition de la colline, lui vint violemment: manger. Il y a +dans l’homme une bête, heureusement; elle le ramène à la réalité. + +Mais quoi manger? mais où manger? mais comment manger? + +Il tâta ses poches. Machinalement, car il savait bien qu’elles +étaient vides. + +Puis il hâta le pas. Sans savoir où il allait, il hâta le pas +vers le logis possible. + +Cette foi à l’auberge fait partie des racines de la providence +dans l’homme. + +Croire à un gîte, c’est croire en Dieu. + +Du reste, dans cette plaine de neige, rien qui ressemblât à un +toit. + +L’enfant marchait, la lande continuait, nue à perte de vue. + +Il n’y avait jamais eu sur ce plateau d’habitation humaine. +C’est au bas de la falaise, dans des trous de roche, que +logeaient jadis, faute de bois pour bâtir des cabanes, les +anciens habitants primitifs, qui avaient pour arme une fronde, +pour chauffage la fiente de bœuf séchée, pour religion l’idole +Heil debout dans une clairière à Dorchester, et pour industrie la +pêche de ce faux corail gris que les gallois appelaient _plin_ et +les grecs _isidis plocamos_. + +L’enfant s’orientait du mieux qu’il pouvait. Toute la destinée +est un carrefour, le choix des directions est redoutable, ce +petit être avait de bonne heure l’option entre les chances +obscures. Il avançait cependant; mais, quoique ses jarrets +semblassent d’acier, il commençait à se fatiguer. Pas de +sentiers dans cette plaine; s’il y en avait, la neige les avait +effacés. D’instinct, il continuait à dévier vers l’est. Des +pierres tranchantes lui avaient écorché les talons. S’il eût +fait jour, on eût pu voir, dans les traces qu’il laissait sur la +neige, des taches roses qui étaient son sang. + +Il ne reconnaissait rien. Il traversait le plateau de Portland +du sud au nord, et il est probable que la bande avec laquelle il +était venu, évitant les rencontres, l’avait traversé de l’ouest à +l’est. Elle était vraisemblablement partie, dans quelque barque +de pêcheur ou de contrebandier, d’un point quelconque de la côte +d’Uggescombe, tel que Sainte-Catherine Chap, ou Swancry, pour +aller à Portland retrouver l’ourque qui l’attendait, et elle +avait dû débarquer dans une des anses de Weston pour aller se +rembarquer dans une des criques d’Eston. Cette direction-là +était coupée en croix par celle que suivait maintenant l’enfant. +Il était impossible qu’il reconnût son chemin. + +Le plateau de Portland a çà et là de hautes ampoules ruinées +brusquement par la côte et coupées à pic sur la mer. L’enfant +errant arriva sur un de ces points culminants, et s’y arrêta, +espérant trouver plus d’indications dans plus d’espace, cherchant +à voir. Il avait devant lui, pour tout horizon, une vaste +opacité livide. Il l’examina avec attention, et, sous la fixité +de son regard, elle devint moins indistincte. Au fond d’un +lointain pli de terrain, vers l’est, au bas de cette lividité +opaque, sorte d’escarpement mouvant et blême qui ressemblait à +une falaise de la nuit, rampaient et flottaient de vagues +lambeaux noirs, espèces d’arrachements diffus. Cette opacité +blafarde, c’était du brouillard; ces lambeaux noirs, c’étaient +des fumées. Où il y a des fumées, il y a des hommes. L’enfant +se dirigea de ce côté. + +Il entrevoyait à quelque distance une descente, et au pied de la +descente, parmi des configurations informes de rochers que la +brume estompait, une apparence de banc de sable ou de langue de +terre reliant probablement aux plaines de l’horizon le plateau +qu’il venait de traverser. Il fallait évidemment passer par là. + +Il était arrivé en effet à l’isthme de Portland, alluvion +diluvienne qu’on appelle Chess-Hill. + +Il s’engagea sur le versant du plateau. + +La pente était difficile et rude. C’était, avec moins d’âpreté +pourtant, le revers de l’ascension qu’il avait faite pour sortir +de la crique. Toute montée se solde par une descente. Après +avoir grimpé, il dégringolait. + +Il sautait d’un rocher à l’autre, au risque d’une entorse, au +risque d’un écroulement dans la profondeur indistincte. Pour se +retenir dans les glissements de la roche et de la glace, il +prenait à poignées les longues lanières des landes et des ajoncs +pleins d’épines, et toutes ces pointes lui entraient dans les +doigts. Par instants, il trouvait un peu de rampe douce, et +descendait en reprenant haleine, puis l’escarpement se refaisait, +et pour chaque pas il fallait un expédient. Dans les descentes +de précipice, chaque mouvement est la solution d’un problème. Il +faut être adroit sous peine de mort. Ces problèmes, l’enfant les +résolvait avec un instinct dont un singe eût pris note et une +science qu’un saltimbanque eût admirée. La descente était +abrupte et longue, Il en venait à bout néanmoins. + +Peu à peu, il approchait de l’instant où il prendrait terre sur +l’isthme entrevu. + +Par intervalles, tout en bondissant ou en dévalant de rocher en +rocher, il prêtait l’oreille, avec un dressement de daim +attentif. Il écoutait au loin, à sa gauche, un bruit vaste et +faible, pareil à un profond chant de clairon. Il y avait dans +l’air en effet un remuement de souffles précédant cet effrayant +vent boréal, qu’on entend venir du pôle comme une arrivée de +trompettes. En même temps, l’enfant sentait par moments sur son +front, sur ses yeux, sur ses joues, quelque chose qui ressemblait +à des paumes de mains froides se posant sur son visage. +C’étaient de larges flocons glacés, ensemencés d’abord mollement +dans l’espace, puis tourbillonnant, et annonçant l’orage de +neige. L’enfant en était couvert. L’orage de neige qui, depuis +plus d’une heure déjà, était sur la mer, commençait à gagner la +terre. Il envahissait lentement les plaines. Il entrait +obliquement par le nord-ouest dans le plateau de Portland. + + + + +LIVRE DEUXIÈME + +L’OURQUE EN MER + + + +I + +LES LOIS QUI SONT HORS DE L’HOMME + + +La tempête de neige est une des choses inconnues de la mer. +C’est le plus obscur des météores; obscur dans tous les sens du +mot. C’est un mélange de brouillard et de tourmente, et de nos +jours on ne se rend pas bien compte encore de ce phénomène. De +là beaucoup de désastres. + +On veut tout expliquer par le vent et par le flot. Or dans l’air +il y a une force qui n’est pas le vent, et dans l’eau il y a une +force qui n’est pas le flot. Cette force, la même dans l’air et +dans l’eau, c’est l’effluve. L’air et l’eau sont deux masses +liquides, à peu près identiques, et rentrant l’une dans l’autre +par la condensation et la dilatation, tellement que respirer +c’est boire; l’effluve seul est fluide. Le vent et le flot ne +sont que des poussées; l’effluve est un courant. Le vent est +visible par les nuées, le flot est visible par l’écume; l’effluve +est invisible. De temps en temps pourtant il dit: je suis là. +Son _Je suis là_, c’est un coup de tonnerre. + +La tempête de neige offre un problème analogue au brouillard sec. +Si l’éclaircissement de la callina des espagnols et du quobar des +éthiopiens est possible, à coup sûr, cet éclaircissement se fera +par l’observation attentive de l’effluve magnétique. + +Sans l’effluve, une foule de faits demeurent énigmatiques. A la +rigueur, les changements de vitesse du vent, se modifiant dans la +tempête de trois pieds par seconde à deux cent vingt pieds, +motiveraient les variantes de la vague allant de trois pouces, +mer calme, à trente-six pieds, mer furieuse; à la rigueur, +l’horizontalité des souffles, même en bourrasque, fait comprendre +comment une lame de trente pieds de haut peut avoir quinze cents +pieds de long; mais pourquoi les vagues du Pacifique sont-elles +quatre fois plus hautes près de l’Amérique que près de l’Asie, +c’est-à-dire plus hautes à l’ouest qu’à l’est; pourquoi est-ce le +contraire dans l’Atlantique; pourquoi, sous l’équateur, est-ce le +milieu de la mer qui est le plus haut; d’où viennent ces +déplacements de la tumeur de l’océan? c’est ce que l’effluve +magnétique, combiné avec la rotation terrestre et l’attraction +sidérale, peut seul expliquer. + +Ne faut-il pas cette complication mystérieuse pour rendre raison +d’une oscillation du vent allant, par exemple, par l’ouest, du +sud-est au nord-est, puis revenant brusquement, par le même grand +tour, du nord-est au sud-est, de façon à faire en trente-six +heures un prodigieux circuit de cinq cent soixante degrés, ce qui +fut le prodrome de la tempête de neige du 19 mars 1867? + +Les vagues de tempête de l’Australie atteignent jusqu’à quatre +vingts pieds de hauteur; cela tient au voisinage du pôle. La +tourmente en ces latitudes résulte moins du bouleversement des +souffles que de la continuité des décharges électriques +sous-marines; en l’année 1866, le câble transatlantique a été +régulièrement troublé dans sa fonction deux heures sur +vingt-quatre, de midi à deux heures, par une sorte de fièvre +intermittente. De certaines compositions et décompositions de +forces produisent les phénomènes, et s’imposent aux calculs du +marin à peine de naufrage. Le jour où la navigation, qui est une +routine, deviendra une mathémathique, le jour où l’on cherchera à +savoir, par exemple, pourquoi, dans nos régions, les vents chauds +viennent parfois du nord et les vents froids du midi, le jour où +l’on comprendra que les décroissances de température sont +proportionnées aux profondeurs océaniques, le jour où l’on aura +présent à l’esprit que le globe est un gros aimant polarisé dans +l’immensité, avec deux axes, un axe de rotation et un axe +d’effluves, s’entrecoupant au centre de la terre, et que les +pôles magnétiques tournent autour des pôles géographiques; quand +ceux qui risquent leur vie voudront la risquer scientifiquement, +quand on naviguera sur de l’instabilité étudiée, quand le +capitaine sera un météorologue, quand le pilote sera un chimiste, +alors bien des catastrophes seront évitées. La mer est +magnétique autant qu’aquatique; un océan de forces flotte, +inconnu, dans l’océan des flots; à vau-l’eau, pourrait-on dire. +Ne voir dans la mer qu’une masse d’eau, c’est ne pas voir la mer; +la mer est un va-et-vient de fluide autant qu’un flux et reflux +de liquide; les attractions la compliquent plus encore peut-être +que les ouragans; l’adhésion moléculaire, manifestée, entre +autres phénomènes, par l’attraction capillaire, microscopique +pour nous, participe, dans l’océan, de la grandeur des étendues; +et l’onde des effluves, tantôt aide, tantôt contrarie l’onde des +airs et l’onde des eaux. Qui ignore la loi électrique ignore la +loi hydraulique; car l’une pénètre l’autre. Pas d’étude plus +ardue, il est vrai, ni plus obscure; elle touche à l’empirisme +comme l’astronomie touche à l’astrologie. Sans cette étude +pourtant, pas de navigation. + +Cela dit, passons. + +Un des composés les plus redoutables de la mer, c’est la +tourmente de neige. La tourmente de neige est surtout +magnétique. Le pôle la produit comme il produit l’aurore +boréale; il est dans ce brouillard comme il est dans cette lueur; +et, dans le flocon de neige comme dans la strie de flamme, +l’effluve est visible. + +Les tourmentes sont les crises de nerfs et les accès de délire de +la mer. La mer a ses migraines. On peut assimiler les tempêtes +aux maladies. Les unes sont mortelles, d’autres ne le sont +point; on se tire de celle-ci et non de celle-là. La bourrasque +de neige passe pour être habituellement mortelle. Jarabija, un +des pilotes de Magellan, la qualifiait «une nuée sortie du +mauvais côté du diable[1]». + + [1] _Una nube salida del malo lado del diabolo_. + +Surcouf disait: _Il y a du trousse-galant dans cette tempête-là_. + +Les anciens navigateurs espagnols appelaient cette sorte de +bourrasque _la nevada_ au moment des flocons, et _la helada_ au +moment des grêlons. Selon eux il tombait du ciel des +chauves-souris avec la neige. + +Les tempêtes de neige sont propres aux latitudes polaires. +Pourtant, parfois elles glissent, on pourrait presque dire elles +croulent, jusqu’à nos climats, tant la ruine est mêlée aux +aventures de l’air. + +La _Matutina_, on l’a vu, s’était, en quittant Portland, +résolument engagée dans ce grand hasard nocturne qu’une approche +d’orage aggravait. Elle était entrée dans toute cette menace +avec une sorte d’audace tragique. Cependant, insistons-y, +l’avertissement ne lui avait point manqué. + + + + +II + +LES SILHOUETTES DU COMMENCEMENT FIXÉES + + +Tant que l’ourque fut dans le golfe de Portland, il y eut peu de +mer; la lame était presque étale. Quel que fût le brun de +l’océan, il faisait encore clair dans le ciel. La brise mordait +peu sur le bâtiment. L’ourque longeait le plus possible la +falaise qui lui était un bon paravent. + +On était dix sur la petite felouque biscayenne, trois hommes +d’équipage, et sept passagers, dont deux femmes. A la lumière de +la pleine mer, car dans le crépuscule le large refait le jour, +toutes les figures étaient maintenant visibles et nettes. On ne +se cachait plus d’ailleurs, on ne se gênait plus, chacun +reprenait sa liberté d’allures, jetait son cri, montrait son +visage, le départ étant une délivrance. + +La bigarrure du groupe éclatait. Les femmes étaient sans âge; la +vie errante fait des vieillesses précoces, et l’indigence est une +ride. L’une était une basquaise des ports-secs; l’autre, la +femme au gros rosaire, était une irlandaise. Elles avaient l’air +indifférent des misérables. Elles s’étaient en entrant +accroupies l’une près de l’autre sur des coffres au pied du mât. +Elles causaient; l’irlandais et le basque, nous l’avons dit, sont +deux langues parentes. La basquaise avait les cheveux parfumés +d’oignon et de basilic. Le patron de l’ourque était basque +guipuzcoan; un matelot était basque du versant nord des Pyrénées, +l’autre était basque du versant sud, c’est-à-dire de la même +nation, quoique le premier fût français et le second espagnol. +Les basques ne reconnaissent point la patrie officielle. _Mi +madre se llama montaña_, «ma mère s’appelle la montagne», disait +l’arriero Zalareus. Des cinq hommes accompagnant les deux +femmes, un était français languedocien, un était français +provençal, un était génois, un, vieux, celui qui avait le +sombrero sans trou à pipe, paraissait allemand, le cinquième, le +chef, était un basque landais de Biscarosse. C’était lui qui, au +moment où l’enfant allait entrer dans l’ourque, avait d’un coup +de talon jeté la passerelle à la mer. Cet homme, robuste, subit, +rapide, couvert, on s’en souvient, de passementeries, de +pasquilles et de clinquants qui faisaient ses guenilles +flamboyantes, ne pouvait tenir en place, se penchait, se +dressait, allait et venait sans cesse d’un bout du navire à +l’autre, comme inquiet entre ce qu’il venait de faire et ce qui +allait arriver. + +Ce chef de la troupe et le patron de l’ourque, et les deux hommes +d’équipage, basques tous quatre, parlaient tantôt basque, tantôt +espagnol, tantôt français, ces trois langues étant répandues sur +les deux revers des Pyrénées. Du reste, hormis les femmes, tous +parlaient à peu près le français, qui était le fond de l’argot de +la bande. La langue française, dès cette époque, commençait à +être choisie par les peuples comme intermédiaire entre l’excès de +consonnes du nord et l’excès de voyelles du midi. En Europe le +commerce parlait français; le vol, aussi. On se souvient que +Gibby, voleur de Londres, comprenait Cartouche. + +L’ourque, fine voilière, marchait bon train; pourtant dix +personnes, plus les bagages, c’était beaucoup de charge pour un +si faible gabarit. + +Ce sauvetage d’une bande par ce navire n’impliquait pas +nécessairement l’affiliation de l’équipage du navire à la bande. +Il suffisait que le patron du navire fût un _vascongado_, et que +le chef de la bande en fût un autre. S’entr’aider est, dans +cette race, un devoir, qui n’admet pas d’exception. Un basque, +nous venons de le dire, n’est ni espagnol, ni français, il est +basque; et, toujours et partout, il doit sauver un basque. Telle +est la fraternité pyrénéenne. + +Tout le temps que l’ourque fut dans le golfe, le ciel, bien que +de mauvaise mine, ne parut point assez gâté pour préoccuper les +fugitifs. On se sauvait, on s’échappait, on était brutalement +gai. L’un riait, l’autre chantait. Ce rire était sec, mais +libre; ce chant était bas, mais insouciant. + +Le languedocien criait: _caougagno_! «Cocagne!» est le comble de +la satisfaction narbonnaise. C’était un demi-matelot, un naturel +du village aquatique de Gruissan sur le versant sud de la Clappe, +marinier plutôt que marin, mais habitué à manœuvrer les +périssoires de l’étang de Bages et à tirer sur les sables salés +de Sainte-Lucie la traîne pleine de poisson. Il était de cette +race qui se coiffe du bonnet rouge, fait des signes de croix +compliqués à l’espagnole, boit du vin de peau de bouc, tette +l’outre, racle le jambon, s’agenouille pour blasphémer, et +implore son saint patron avec menaces: Grand saint, accorde-moi +ce que je te demande, ou je te jette une pierre à la tête, «ou té +feg’ un pic». + +Il pouvait, au besoin, s’ajouter utilement à l’équipage. Le +provençal, dans la cambuse, attisait sous une marmite de fer un +feu de tourbe, et faisait la soupe. + +Cette soupe était une espèce de puchero où le poisson remplaçait +la viande et où le provençal jetait des pois chiches, de petits +morceaux de lard coupés carrément, et des gousses de piment +rouge, concessions du mangeur de bouillabaisse aux mangeurs +d’olla podrida. Un des sacs de provisions, déballé, était à côté +de lui. Il avait allumé, au-dessus de sa tête, une lanterne de +fer à vitres de talc, oscillant à un crochet du plafond de la +cambuse. A côté, à un autre crochet, se balançait l’alcyon +girouette. C’était alors une croyance populaire qu’un alcyon +mort, suspendu par le bec, présente toujours la poitrine au côté +d’où vient le vent. + +Tout en faisant la soupe, le provençal se mettait par instants +dans la bouche le goulot d’une gourde et avalait un coup +d’aguardiente. C’était une de ces gourdes revêtues d’osier, +larges et plates, à oreillons, qu’on se pendait au côté par une +courroie, et qu’on appelait alors «gourdes de hanche». Entre +chaque gorgée, il mâchonnait un couplet d’une de ces chansons +campagnardes dont le sujet est rien du tout; un chemin creux, une +haie; on voit dans la prairie par une crevasse du buisson l’ombre +allongée d’une charrette et d’un cheval au soleil couchant, et de +temps en temps au-dessus de la haie paraît et disparaît +l’extrémité de la fourche chargée de foin. Il n’en faut pas plus +pour une chanson. + +Un départ, selon ce qu’on a dans le cœur ou dans l’esprit, est +un soulagement ou un accablement. Tous semblaient allégés, un +excepté, qui était le vieux de la troupe, l’homme au chapeau sans +pipe. + +Ce vieux, qui paraissait plutôt allemand qu’autre chose, bien +qu’il eût une de ces figures à fond perdu où la nationalité +s’efface, était chauve, et si grave que sa calvitie semblait une +tonsure. Chaque fois qu’il passait devant la sainte vierge de la +proue, il soulevait son feutre, et l’on pouvait apercevoir les +veines gonflées et séniles de son crâne. Une façon de grande +robe usée et déchiquetée, en serge brune de Dorchester, dont il +s’enveloppait, ne cachait qu’à demi son justaucorps serré, +étroit, et agrafé jusqu’au collet comme une soutane. Ses deux +mains tendaient à l’entrecroisement et avaient la jonction +machinale de la prière habituelle. Il avait ce qu’on pourrait +nommer la physionomie blême; car la physionomie est surtout un +reflet, et c’est une erreur de croire que l’idée n’a pas de +couleur. Cette physionomie était évidemment la surface d’un +étrange état intérieur, la résultante d’un composé de +contradictions allant se perdre les unes dans le bien, les autres +dans le mal, et, pour l’observateur, la révélation d’un à peu +près humain pouvant tomber au-dessous du tigre ou grandir +au-dessus de l’homme. Ces chaos de l’âme existent. Il y avait +de l’illisible sur cette figure. Le secret y allait jusqu’à +l’abstrait. On comprenait que cet homme avait connu l’avant-goût +du mal, qui est le calcul, et l’arrière-goût, qui est le zéro. +Dans son impassibilité, peut-être seulement apparente, étaient +empreintes les deux pétrifications, la pétrification du cœur, +propre au bourreau, et la pétrification de l’esprit, propre au +mandarin. On pouvait affirmer, car le monstrueux a sa manière +d’être complet, que tout lui était possible, même s’émouvoir. +Tout savant est un peu cadavre; cet homme était un savant. Rien +qu’à le voir, on devinait cette science empreinte dans les gestes +de sa personne et dans les plis de sa robe. C’était une face +fossile dont le sérieux était contrarié par cette mobilité ridée +du polyglotte qui va jusqu’à la grimace. Du reste, sévère. Rien +d’hypocrite, mais rien de cynique. Un songeur tragique. C’était +l’homme que le crime a laissé pensif. Il avait le sourcil d’un +trabucaire modifié par le regard d’un archevêque. Ses rares +cheveux gris étaient blancs sur les tempes. On sentait en lui le +chrétien, compliqué de fatalisme turc. Des nooeds de goutte +déformaient ses doigts disséqués par la maigreur; sa haute taille +roide était ridicule; il avait le pied marin. Il marchait +lentement sur le pont sans regarder personne, d’un air convaincu +et sinistre. Ses prunelles étaient vaguement pleines de la lueur +fixe d’une âme attentive aux ténèbres et sujette à des +réapparitions de conscience. + +De temps en temps le chef de la bande, brusque et alerte, et +faisant de rapides zigzags dans le navire, venait lui parler à +l’oreille. Le vieillard répondait d’un signe de tête. On eût +dit l’éclair consultant la nuit. + + + + +III + +LES HOMMES INQUIETS SUR LA MER INQUIÈTE + + +Deux hommes sur le navire étaient absorbés, ce vieillard et le +patron de l’ourque, qu’il ne faut pas confondre avec le chef de +la bande; le patron était absorbé par la mer, le vieillard par le +ciel. L’un ne quittait pas des yeux la vague, l’autre attachait +sa surveillance aux nuages. La conduite de l’eau était le souci +du patron; le vieillard semblait suspecter le zénith. Il +guettait les astres par toutes les ouvertures de la nuée. + +C’était ce moment où il fait encore jour, et où quelques étoiles +commencent à piquer faiblement le clair du soir. + +L’horizon était singulier. La brume y était diverse. + +Il y avait plus de brouillard sur la terre, et plus de nuage sur +la mer. + +Avant même d’être sorti de Portland-Bay, le patron, préoccupé du +flot, eut tout de suite une grande minutie de manœuvres. Il +n’attendit pas qu’on eût décapé. Il passa en revue le +trelingage, et s’assura que la bridure des bas haubans était en +bon état et appuyait bien les gambes de hune, précaution d’un +homme qui compte faire des témérités de vitesse. + +L’ourque, c’était là son défaut, enfonçait d’une demi-vare par +l’avant plus que par l’arrière. + +Le patron passait à chaque instant du compas de route au compas +de variation, visant par les deux pinnules aux objets de la côte, +afin de reconnaître l’aire de vent à laquelle ils répondaient. +Ce fut d’abord une brise de bouline qui se déclara; il n’en parut +pas contrarié, bien qu’elle s’éloignât de cinq pointes du vent de +la route. Il tenait lui-même la barre le plus possible, +paraissant ne se fier qu’à lui pour ne perdre aucune force, +l’effet du gouvernail s’entretenant par la rapidité du sillage. + +La différence entre le vrai rumb et le rumb apparent étant +d’autant plus grande que le vaisseau a plus de vitesse, l’ourque +semblait gagner vers l’origine du vent plus qu’elle ne faisait +réellement. L’ourque n’avait pas vent largue et n’allait pas au +plus près, mais on ne connaît directement le vrai rumb que +lorsqu’on va vent arrière. Si l’on aperçoit dans les nuées de +longues bandes qui aboutissent au même point de l’horizon, ce +point est l’origine du vent; mais ce soir-là il y avait plusieurs +vents, et l’aire du rumb était trouble; aussi le patron se +méfiait des illusions du navire. + +Il gouvernait à la fois timidement et hardiment, brassait au +vent, veillait aux écarts subits, prenait garde au lans, ne +laissait pas arriver le bâtiment, observait la dérive, notait les +petits chocs de la barre, avait l’œil à toutes les circonstances +du mouvement, aux inégalités de vitesse du sillage, aux folles +ventes, se tenait constamment, de peur d’aventure, à quelque +quart de vent de la côte qu’il longeait, et surtout maintenait +l’angle de la girouette avec la quille plus ouvert que l’angle de +la voilure, le rumb de vent indiqué par la boussole étant +toujours douteux, à cause de la petitesse du compas de route. Sa +prunelle, imperturbablement baissée, examinait toutes les formes +que prenait l’eau. + +Une fois pourtant il leva les yeux vers l’espace et tâcha +d’apercevoir les trois étoiles qui sont dans le baudrier d’Orion; +ces étoiles se nomment les trois Mages, et un vieux proverbe des +anciens pilotes espagnols dit: _Qui voit les trois mages n’est +pas loin du sauveur_. + +Ce coup d’œil du patron au ciel coïncida avec cet aparté +grommelé à l’autre bout du navire par le vieillard: + +--Nous ne voyons pas même la Claire des Gardes, ni l’astre +Antarès, tout rouge qu’il est. Pas une étoile n’est distincte. + +Aucun souci parmi les autres fugitifs. + +Toutefois, quand la première hilarité de l’évasion fut passée, il +fallut bien s’apercevoir qu’on était en mer au mois de janvier, +et que la bise était glacée. Impossible de se loger dans la +cabine, beaucoup trop étroite et d’ailleurs encombrée de bagages +et de ballots. Les bagages appartenaient aux passagers, et les +ballots à l’équipage, car l’ourque n’était point un navire de +plaisance et faisait la contrebande. Les passagers durent +s’établir sur le pont; résignation facile à ces nomades. Les +habitudes du plein air rendent aisés aux vagabonds les +arrangements de nuit; la belle étoile est de leurs amies; et le +froid les aide à dormir, à mourir quelquefois. + +Celle nuit-là, du reste, on vient de le voir, la belle étoile +était absente. + +Le languedocien et le génois, en attendant le souper, se +pelotonnèrent près des femmes, au pied du mât, sous des prélarts +que les matelots leur jetèrent. + +Le vieux chauve resta debout à l’avant, immobile et comme +insensible au froid. + +Le patron de l’ourque, de la barre où il était, fit une sorte +d’appel guttural assez semblable à l’interjection de l’oiseau +qu’on appelle en Amérique l’Exclamateur; à ce cri, le chef de la +bande approcha, et le patron lui adressa cette apostrophe: +_Etcheco jaüna_! Ces deux mots basques, qui signifient +«laboureur de la montagne», sont, chez ces antiques cantabres, +une entrée en matière solennelle et commandent l’attention. + +Puis le palron montra du doigt au chef le vieillard, et le +dialogue continua en espagnol, peu correct, du reste, étant de +l’espagnol montagnard. Voici les demandes et les réponses: + +--Etchceo jaüna, que es este hombre [1]? + +--Un hombre. + +--Que lenguas habla? + +--Todas. + +--Que cosas sabe? + +--Todas. + +--Qual païs! + +--Ningun, y todos. + +--Qual Dios? + +--Dios. + +--Como le llamas? + +--El Tonto. + +--Como dices que le llamas? + +--El Sabio. + +--En vuestre tropa, que esta? + +--Esta lo que esta. + +--El gefe? + +--No. + +--Pues, que esta? + +--La alma. + + [1]--Laboureur de la montagne, quel est cet homme?--Un + homme.--Quelles langues parle-t-il?--Toutes.--Quelles + choses sait-il?--Toutes.--Quel est son pays?--Aucun et + tous.--Quel est son Dieu?--Dieu.--Comment le nommes-tu? + --Le Fou.--Comment dis-tu que tu le nommes?--Le Sage. + --Dans votre troupe, qu’est-ce qu’il est?--Il est ce qu’il + est.--Le chef?--Non.--Alors, quel est-il?--L’âme. + +Le chef et le patron se séparèrent, chacun retournant à sa +pensée, et peu après la _Matutina_ sortit du golfe. + +Les grands balancements du large commencèrent. + +La mer, dans les écartements de l’écume, était d’apparence +visqueuse; les vagues, vues dans la clarté crépusculaire à profil +perdu, avaient des aspects de flasques de fiel. Ça et là une +lame, flottant à plat, offrait des fêlures et des étoiles, comme +une vitre où l’on a jeté des pierres. Au centre de ces étoiles, +dans un trou tournoyant, tremblait une phosphorescence, assez +semblable à cette réverbération féline de la lumière disparue qui +est dans la prunelle des chouettes. + +La _Matutina_ traversa fièrement et en vaillante nageuse le +redoutable frémissement du banc Chambours. Le banc Chambours, +obstacle latent à la sortie de la rade de Portland, n’est point +un barrage, c’est un amphithéâtre. Un cirque de sable sous +l’eau, des gradins sculptés par les cercles de l’onde, une arène +ronde et symétrique, haute comme une Yungfrau, mais noyée, un +colisée de l’océan entrevu par le plongeur dans la transparence +visionnaire de l’engloutissement, c’est là le banc Chambours. +Les hydres s’y combattent, les léviathans s’y rencontrent; il y a +là, disent les légendes, au fond du gigantesque entonnoir, des +cadavres de navires saisis et coulés par l’immense araignée +Kraken, qu’on appelle aussi le poisson-montagne. Telle est +l’effrayante ombre de la mer. + +Ces réalités spectrales ignorées de l’homme se manifestent à la +surface par un peu de frisson. + +Au dix-neuvième siècle, le banc Chambours est en ruine. Le +brise-lames récemment construit a bouleversé et tronqué à force +de ressacs cette haute architecture sous-marine, de même que la +jetée bâtie au Croisie en 1760 y a changé d’un quart d’heure +l’établissement des marées. La marée pourtant, c’est éternel; +mais l’éternité obéit à l’homme plus qu’on ne croit. + + + + +IV + +ENTRÉE EN SCÈNE D’UN NUAGE DIFFÉRENT DES AUTRES + + +Le vieux homme que le chef de la troupe avait qualifié d’abord le +Fou, puis le Sage, ne quittait plus l’avant. Depuis le passage +du banc Chambours, son attention se partageait entre le ciel et +l’océan. Il baissait les yeux, puis les relevait; ce qu’il +scrutait surtout, c’était le nord-est. + +Le patron confia la barre à un matelot, enjamba le panneau de la +fosse aux câbles, traversa le passavent et vint au gaillard de +proue. + +Il aborda le vieillard, mais non de face. Il se tint un peu en +arrière, les coudes serrés aux hanches, les mains écartées, la +tête penchée sur l’épaule, l’œil ouvert, le sourcil haut, un +coin des lèvres souriant, ce qui est l’attitude de la curiosité, +quand elle flotte entre l’ironie et le respect. + +Le vieillard, soit qu’il eût l’habitude de parler quelquefois +seul, soit que sentir quelqu’un derrière lui l’excitât à parler, +se mit à monologuer, en considérant l’étendue. + +--Le méridien d’où l’on compte l’ascension droite est marqué dans +ce siècle par quatre étoiles, la Polaire, la chaise de Cassiopée, +la tête d’Andromède, et l’étoile Algénib, qui est dans Pégase. +Mais aucune n’est visible. + +Ces paroles se succédaient automatiquement, confuses, à peu près +dites, et en quelque façon sans qu’il se mêlât de les prononcer. +Elles flottaient hors de sa bouche et se dissipaient. Le +monologue est la fumée des feux intérieurs de l’esprit. + +Le patron interrompit: + +--Seigneur... + +Le vieillard, peut-être un peu sourd en même temps que très +pensif, continua: + +--Pas assez d’étoiles, et trop de vent. Le vent quitte toujours +sa route pour se jeter sur la côte. Il s’y jette à pic. Cela +tient à ce que la terre est plus chaude que la mer. L’air en est +plus léger. Le vent froid et lourd de la mer se précipite sur la +terre pour le remplacer. C’est pourquoi dans le grand ciel le +vent souffle vers la terre de tous les côtés. Il importerait de +faire des bordées allongées entre le parallèle estimé et le +parallèle présumé. Quand la latitude observée ne diffère pas de +la latitude présumée de plus de trois minutes sur dix lieues, et +de quatre sur vingt, on est en bonne route. + +Le patron salua, mais le vieillard ne le vit point. Cet homme, +qui portait presque une simarre d’universitaire d’Oxford ou de +Goettingue, ne bougeait pas de sa posture hautaine et revêche. +Il observait la mer en connaisseur des flots et des hommes. Il +étudiait les vagues, mais presque comme s’il allait demander dans +leur tumulte son tour de parole, et leur enseigner quelque chose. +Il y avait en lui du magister et de l’augure. Il avait l’air du +pédant de l’abîme. + +Il poursuivit son soliloque, peut-être fait, après tout, pour +être écouté. + +--On pourrait lutter, si l’on avait une roue au lieu d’une barre. +Par une vitesse de quatre lieues à l’heure, trente livres +d’effort sur la roue peuvent produire trois cent mille livres +d’effet sur la direction. Et plus encore, car il y a des cas où +l’on fait faire à la trousse deux tours de plus. + +Le patron salua une deuxième fois, et dit: + +--Seigneur... + +L’œil du vieillard se fixa sur lui. La tête tourna sans que le +corps remuât. + +--Appelle-moi docteur. + +--Seigneur docteur, c’est moi qui suis le patron. + +--Soit, répondit le «docteur». + +Le docteur--nous le nommerons ainsi dorénavant--parut consentir +au dialogue: + +--Patron, as-tu un octant anglais? + +--Non. + +--Sans octant anglais, tu ne peux prendre hauteur ni par +derrière, ni par devant. + +--Les basques, répliqua le patron, prenaient hauteur avant qu’il +y eût des anglais. + +--Méfie-toi de l’olofée. + +--Je mollis quand il le faut. + +--As-tu mesuré la vitesse du navire? + +--Oui. + +--Quand? + +--Tout à l’heure. + +--Par quel moyen? + +--Au moyen du loch. + +--As-tu eu soin d’avoir l’œil sur le bois du loch? + +--Oui. + +--Le sablier fait-il juste ses trente secondes? + +--Oui. + +--Es-tu sûr que le sable n’a point usé le trou entre les deux +empoulettes? + +--Oui. + +--As-tu fait la contre-épreuve du sablier par la vibration d’une +balle de mousquet suspendue... + +--A un fil plat tiré de dessus le chanvre roui? Sans doute. + +--As-tu ciré le fil de peur qu’il ne s’allonge? + +--Oui. + +--As-tu fait la contre-épreuve du loch? + +--J’ai fait la contre-épreuve du sablier par la balle de mousquet +et la contre-épreuve du loch par le boulet de canon. + +--Quel diamètre a ton boulet? + +--Un pied. + +--Bonne lourdeur. + +--C’est un ancien boulet de notre vieille ourque de guerre, _la +Casse de Par-grand_. + +--Qui était de l’armada? + +--Oui. + +--Et qui portait six cents soldats, cinquante matelots et +vingt-cinq canons? + +--Le naufrage le sait. + +--Comment as-tu pesé le choc de l’eau contre le boulet? + +--Au moyen d’un peson d’Allemagne. + +--As-tu tenu compte de l’impulsion du flot contre la corde +portant le boulet? + +--Oui. + +--Quel est le résultat? + +--Le choc de l’eau a été de cent soixante-dix livres. + +--C’est-à-dire que le navire fait à l’heure quatre lieues de +France. + +--Et trois de Hollande. + +--Mais c’est seulement le surplus de la vitesse du sillage sur la +vitesse de la mer. + +--Sans doute. + +--Où te diriges-tu? + +--A une anse que je connais entre Loyola et Saint-Sébastien. + +--Mets-toi vite sur le parallèle du lieu de l’arrivée. + +--Oui. Le moins d’écart possible. + +--Méfie-toi des vents et des courants. Les premiers excitent les +seconds. + +--Traidores[1]. + + [1] Traitres. + +--Pas de mots injurieux. La mer entend. N’insulte rien. +Contente-toi d’observer. + +--J’ai observé et j’observe. La marée est en ce moment contre le +vent; mais tout à l’heure, quand elle courra avec le vent, nous +aurons du bon. + +--As-tu un routier? + +--Non. Pas pour cette mer. + +--Alors tu navigues à tâtons? + +--Point. J’ai la boussole. + +--La boussole est un œil, le routier est l’autre. + +--Un borgne voit. + +--Comment mesures-tu l’angle que fait la route du navire avec la +quille? + +--J’ai mon compas de variation, et puis je devine. + +--Deviner, c’est bien; savoir c’est mieux. + +--Christophe[2] devinait. + + [2] Colomb. + +--Quand il y a de la brouille et quand la rose tourne +vilainement, on ne sait plus par quel bout du harnais prendre le +vent, et l’on finit par n’avoir plus ni point estimé, ni point +corrigé. Un âne avec son routier vaut mieux qu’un devin avec son +oracle. + +--Il n’y a pas encore de brouille dans la bise, et je ne vois pas +de motif d’alarme. + +--Les navires sont des mouches dans la toile d’araignée de la +mer. + +--Présentement, tout est en assez bon état dans la vague et dans +le vent. + +--Un tremblement de points noirs sur le flot, voilà les hommes +sur l’océan. + +--Je n’augure rien de mauvais pour cette nuit. + +--Il peut arriver une telle bouteille à l’encre que tu aies de la +peine à te tirer d’intrigue. + +--Jusqu’à présent tout va bien. + +L’œil du docteur se fixa sur le nord-est. + +Le patron continua: + +--Gagnons seulement le golfe de Gascogne, et je réponds de tout. +Ah! par exemple, j’y suis chez moi. Je le tiens, mon golfe de +Gascogne. C’est une cuvette souvent bien en colère, mais là je +connais toutes les hauteurs d’eau et toutes les qualités de fond; +vase devant San Cipriano, coquilles devant Cizarque, sable au cap +Penas, petits cailloux au Boucaut de Mimizan, et je sais la +couleur de tous les cailloux. + +Le patron s’interrompit; le docteur ne l’écoutait plus. + +Le docteur considérait le nord-est. Il se passait sur ce visage +glacial quelque chose d’extraordinaire. + +Toute la quantité d’effroi possible à un masque de pierre y était +peinte. Sa bouche laissa échapper ce mot: + +--A la bonne heure! + +Sa prunelle, devenue tout à fait de hibou et toute ronde, s’était +dilatée de stupeur en examinant un point de l’espace. + +Il ajouta: + +--C’est juste. Quant à moi, je consens. + +Le patron le regardait. + +Le docteur reprit, se parlant à lui-même ou parlant à quelqu’un +dans l’abîme: + +--Je dis oui. + +Il se tut, ouvrit de plus en plus son œil avec un redoublement +d’attention sur ce qu’il voyait, et reprit: + +--Cela vient de loin, mais cela sait ce que cela fait. + +Le segment de l’espace où plongeaient le rayon visuel et la +pensée du docteur, étant opposé au couchant, était éclairé par la +vaste réverbération crépusculaire presque comme par le jour. Ce +segment, fort circonscrit et entouré de lambeaux de vapeur +grisâtre, était tout simplement bleu, mais d’un bleu plus voisin +du plomb que de l’azur. + +Le docteur, tout à fait retourné du côté de la mer et sans +regarder le patron désormais, désigna de l’index ce segment +aérien, et dit: + +--Patron, vois-tu? + +--Quoi? + +--Cela. + +--Quoi? + +--Là-bas. + +--Du bleu. Oui. + +--Qu’est-ce? + +--Un coin du ciel. + +--Pour ceux qui vont au ciel, dit le docteur. Pour ceux qui vont +ailleurs, c’est autre chose. + +Et il souligna ces paroles d’énigme d’un effrayant regard perdu +dans l’ombre. + +Il y eut un silence. + +Le patron, songeant à la double qualification donnée par le chef +à cet homme, se posa en lui-même cette question: Est-ce un fou? +Est-ce un sage? + +L’index osseux et rigide du docteur était demeuré dressé comme en +arrêt vers le coin bleu trouble de l’horizon. + +Le patron examina ce bleu. + +--En effet, grommela-t-il, ce n’est pas du ciel, c’est du nuage. + +--Nuage bleu pire que nuage noir, dit le docteur. Et il ajouta: + +--C’est le nuage de la neige. + +--_La nube de la nieve_, fit le patron comme s’il cherchait à +mieux comprendre en se traduisant le mot. + +--Sais-tu ce que c’est que le nuage de la neige? demanda le +docteur. + +--Non. + +--Tu le sauras tout à l’heure. + +Le patron se remit à considérer l’horizon. + +Tout en observant le nuage, le patron parlait entre ses dents. + +--Un mois de bourrasque, un mois de pluie, janvier qui tousse et +février qui pleure, voilà tout notre hiver à nous autres +asturiens. Notre pluie est chaude. Nous n’avons de neige que +dans la montagne. Par exemple, gare à l’avalanche! l’avalanche +ne connaît rien; l’avalanche, c’est la bête. + +--Et la trombe, c’est le monstre, dit le docteur. + +Le docteur, après une pause, ajouta; + +--La voilà qui vient. + +Il reprit: + +--Plusieurs vents se mettent au travail à la fois. Un gros vent, +de l’ouest, et un vent très lent, de l’est. + +--Celui-là est un hypocrite, dit le patron. + +La nuée bleue grandissait. + +--Si la neige, continua le docteur, est redoutable quand elle +descend de la montagne, juge de ce qu’elle est quand elle croule +du pôle. + +Son œil était vitreux. Le nuage semblait croître sur son visage +en même temps qu’à l’horizon. + +Il reprit avec un accent de rêverie: + +--Toutes les minutes amènent l’heure. La volonté d’en haut +s’entr’ouvre. + +Le patron de nouveau se posa intérieurement ce point +d’interrogation: Est-ce un fou? + +--Patron, repartit le docteur, la prunelle toujours attachée sur +le nuage, as-tu beaucoup navigué dans la Manche? + +Le patron répondit: + +--C’est aujourd’hui la première fois. + +Le docteur, que le nuage bleu absorbait, et qui, de même que +l’éponge n’a qu’une capacité d’eau, n’avait qu’une capacité +d’anxiété, ne fut pas, à cette réponse du patron, ému au delà +d’un très léger dressement d’épaule. + +--Comment cela? + +--Seigneur docteur, je ne fais habituellement que le voyage +d’Irlande. Je vais de Fontarabie à Black-Harbour ou à l’île +Akill, qui est deux îles. Je vais parfois à Brachipult, qui est +une pointe du pays de Galles. Mais je gouverne toujours par delà +les îles Scilly. Je ne connais pas cette mer-ci. + +--C’est grave. Malheur à qui épelle l’océan! La Manche est une +mer qu’il faut lire couramment. La Manche, c’est le sphinx. +Méfie-toi du fond. + +--Nous sommes ici dans vingt-cinq brasses. + +--Il faut arriver aux cinquante-cinq brasses qui sont au couchant +et éviter les vingt qui sont au levant. + +--En route, nous sonderons. + +--La Manche n’est pas une mer comme une autre. La marée y monte +de cinquante pieds dans les malines et de vingt-cinq dans les +mortes eaux. Ici, le reflux n’est pas l’èbe, et l’èbe n’est pas +le jusant. Ah! tu m’avais l’air décontenancé en effet. + +--Cette nuit, nous sonderons. + +--Pour sonder, il faut s’arrêter, et tu ne pourras. + +--Pourquoi? + +--Parce que le vent. + +--Nous essaierons. + +--La bourrasque est une épée aux reins. + +--Nous sonderons, seigneur docteur. + +--Tu ne pourras pas seulement mettre côté à travers. + +--Foi en Dieu. + +--Prudence dans les paroles. Ne prononce pas légèrement le nom +irritable. + +--Je sonderai, vous dis-je. + +--Sois modeste. Tout à l’heure tu vas être souffleté par le +vent. + +--Je veux dire que je tâcherai de sonder. + +--Le choc de l’eau empêchera le plomb de descendre et la ligne +cassera. Ah! tu viens dans ces parages pour la première fois! + +--Pour la première fois. + +--Eh bien, en ce cas, écoute, patron. + +L’accent de ce mot, _écoute_, était si impératif que le patron +salua. + +--Seigneur docteur, j’écoute. + +--Amure à bâbord et borde à tribord. + +--Que voulez-vous dire? + +--Mets le cap à l’ouest. + +--Caramba! + +--Mets le cap à l’ouest. + +--Pas possible. + +--Comme tu voudras. Ce que je t’en dis, c’est pour les autres. +Moi, j’accepte. + +--Mais, seigneur docteur, le cap à l’ouest... + +--Oui, patron. + +--C’est le vent debout! + +--Oui. patron. + +--C’est un tangage diabolique! + +--Choisis d’autres mots. Oui, patron. + +--C’est le navire sur le chevalet! + +--Oui, patron. + +--C’est peut-être le mât rompu! + +--Peut-être. + +--Vous voulez que je gouverne à l’ouest! + +--Oui. + +--Je ne puis. + +--En ce cas, fais ta dispute avec la mer comme tu voudras. + +--Il faudrait que le vent changeât. + +--Il ne changera pas de toute la nuit. + +--Pourquoi? + +--Ceci est un souffle long de douze cents lieues. + +--Aller contre ce vent-là! impossible. + +--Le cap à l’ouest, te dis-je! + +--J’essaierai. Mais malgré tout nous dévierons. + +--C’est le danger. + +--La brise nous chasse à l’est. + +--Ne va pas à l’est. + +--Pourquoi? + +--Patron, sais-tu quel est aujourd’hui pour nous le nom de la +mort? + +--Non. + +--La mort s’appelle l’est. + +--Je gouvernerai à l’ouest. + +Le docteur cette fois regarda le patron, et le regarda avec ce +regard qui appuie comme pour enfoncer une pensée dans un cerveau. +Il s’était tourné tout entier vers le patron et il prononça ces +paroles lentement, syllabe à syllabe: + +--Si cette nuit, quand nous serons au milieu de la mer, nous +entendons le son d’une cloche, le navire est perdu. + +Le patron le considéra, stupéfait. + +--Que voulez-vous dire? + +Le docteur ne répondit pas. Son regard, un instant sorti, était +maintenant rentré. Son œil était redevenu intérieur. Il ne +sembla point percevoir la question étonnée du patron. Il n’était +plus attentif qu’à ce qu’il écoutait en lui-même. Ses lèvres +articulèrent, comme machinalement, ces quelques mots bas comme un +murmure: + +--Le moment est venu pour les âmes noires de se laver. + +Le patron fit cette moue expressive qui rapproche du nez tout le +bas du visage. + +--C’est plutôt le fou que le sage, grommela-t-il. + +Et il s’éloigna. + +Cependant il mit le cap à l’ouest. + +Mais le vent et la mer grossissaient. + + + + +V + +HARDQUANONNE + + +Toutes sortes d’intumescences déformaient la bruine et se +gonflaient à la fois sur tous les points de l’horizon, comme si +des bouches qu’on ne voyait pas étaient occupées à enfler les +outres de la tempête. Le modelé des nuages devenait inquiétant. + +La nuée bleue tenait tout le fond du ciel. Il y en avait +maintenant autant à l’ouest qu’à l’est. Elle avançait contre la +brise. Ces contradictions font partie du vent. + +La mer qui, le moment d’auparavant, avait des écailles, avait +maintenant une peau. Tel est ce dragon. Ce n’était plus le +crocodile, c’était le boa. Cette peau, plombée et sale, semblait +épaisse et se ridait lourdement. A la surface, des bouillons de +houle, isolés, pareils à des pustules, s’arrondissaient, puis +crevaient. L’écume ressemblait à une lèpre. + +C’est à cet instant-là que l’ourque, encore aperçue de loin par +l’enfant abandonné, alluma son fanal. + +Un quart d’heure s’écoula. + +Le patron chercha des yeux le docteur; il n’était plus sur le +pont. + +Sitôt que le patron l’avait quitté, le docteur avait courbé sous +le capot de chambre sa stature peu commode, et était entré dans +la cabine. Là il s’était assis près du fourneau, sur un +chouquet; il avait tiré de sa poche un encrier de chagrin et un +portefeuille de cordouan; il avait extrait du portefeuille un +parchemin plié en quatre, vieux, taché et jaune; il avait déplié +cette feuille, pris une plume dans l’étui de son encrier, posé à +plat le portefeuille sur son genou et le parchemin sur le +portefeuille, et, sur le verso de ce parchemin, au rayonnement de +la lanterne qui éclairait le cuisinier, il s’était mis à écrire. +Les secousses du flot le gênaient. Le docteur écrivit +longuement. + +Tout en écrivant, le docteur remarqua la gourde d’aguardiente que +le provençal dégustait chaque fois qu’il ajoutait un piment au +puchero, comme s’il la consultait sur l’assaisonnement. + +Le docteur remarqua cette gourde, non parce que c’était une +bouteille d’eau-de-vie, mais à cause d’un nom qui était tressé +dans l’osier, en jonc rouge au milieu du jonc blanc. Il faisait +assez clair dans la cabine pour qu’on pût lire ce nom. + +Le docteur, s’interrompant, l’épela à demi-voix. + +--Hardquanonne. + +Puis il s’adressa au cuisinier. + +--Je n’avais pas encore fait attention à cette gourde. Est-ce +qu’elle a appartenu à Hardquanonne? + +--A notre pauvre camarade Hardquanonne? fit le cuisinier. Oui. + +Le docteur poursuivit: + +--A Hardquanonne, le flamand de Flandre? + +--Oui. + +--Qui est en prison? + +--Oui. + +--Dans le donjon de Chatham? + +--C’est sa gourde, répondit le cuisinier, et c’était mon ami. Je +la garde en souvenir de lui Quand le reverrons-nous? Oui, c’est +sa gourde de hanche. + +Le docteur reprit sa plume et se remit à tracer péniblement des +lignes un peu tortueuses sur le parchemin. Il avait évidemment +le souci que cela fût très lisible. Malgré le tremblement du +bâtiment et le tremblement de l’âge, il vint à bout de ce qu’il +voulait écrire. + +Il était temps, car subitement il y eut un coup de mer. + +Une arrivée impétueuse de flots assaillit l’ourque, et l’on +sentit poindre cette danse effrayante par laquelle les navires +accueillent la tempête. + +Le docteur se leva, s’approcha du fourneau, tout en opposant de +savantes flexions de genou aux brusqueries de la houle, sécha, +comme il put, au feu de la marmite les lignes qu’il venait +d’écrire, replia le parchemin dans le portefeuille, et remit le +portefeuille et l’écritoire dans sa poche. + +Le fourneau n’était pas la pièce la moins ingénieuse de +l’aménagement intérieur de l’ourque; il était dans un bon +isolement. Pourtant la marmite oscillait. Le provençal la +surveillait. + +--Soupe aux poissons, dit-il. + +--Pour les poissons, répondit le docteur. + +Puis il retourna sur le pont. + + + + +VI + +ILS SE CROIENT AIDÉS + + +A travers sa préoccupation croissante, le docteur passa une sorte +de revue de la situation, et quelqu’un qui eût été près de lui +eût pu entendre ceci sortir de ses lèvres: + +--Trop de roulis et pas assez de tangage. + +Et le docteur, rappelé par le travail obscur de son esprit, +redescendit dans sa pensée comme un mineur dans son puits. + +Celte méditation n’excluait nullement l’observation de la mer. +La mer observée est une rêverie. + +Le sombre supplice des eaux, éternellement tourmentées, allait +commencer. Une lamentation sortait de toute cette onde. Des +apprêts, confusément lugubres, se faisaient dans l’immensité. Le +docteur considérait ce qu’il avait sous les yeux et ne perdait +aucun détail. Du reste il n’y avait dans son regard aucune +contemplation. On ne contemple pas l’enfer. + +Une vaste commotion, encore à demi latente, mais transparente +déjà dans le trouble des étendues, accentuait et aggravait de +plus en plus le vent, les vapeurs, les houles. Rien n’est +logique et rien ne semble absurde comme l’océan. Cette +dispersion de soi-même est inhérente à sa souveraineté, et est un +des éléments de son ampleur. Le flot est sans cesse pour ou +contre. Il ne se noue que pour se dénouer. Un de ses versants +attaque, un autre délivre. Pas de vision comme les vagues. +Comment peindre ces creux et ces reliefs alternants, réels à +peine, ces vallées, ces hamacs, ces évanouissements de poitrails, +ces ébauches? Comment exprimer ces halliers de l’écume, mélangés +de montagne et de songe? L’indescriptible est là, partout, dans +la déchirure, dans le froncement, dans l’inquiétude, dans le +démenti personnel, dans le clair-obscur, dans les pendentifs de +la nuée, dans les clefs de voûtes toujours défaites, dans la +désagrégation sans lacune et sans rupture, et dans le fracas +funèbre que fait toute cette démence. + +La brise venait de se déclarer plein nord. Elle était tellement +favorable dans sa violence, et si utile à l’éloignement de +l’Angleterre, que le patron de la _Matutina_ s’était décidé à +couvrir la barque de toile. L’ourque s’évadait dans l’écume, +comme au galop, toutes voiles hors, vent arrière, bondissant de +vague en vague, avec rage et gaîté. Les fugitifs, ravis, +riaient. Ils battaient des mains, applaudissant la houle, le +flot, les souffles, les voiles, la vitesse, la fuite, l’avenir +ignoré. Le docteur semblait ne pas les voir, et songeait. + +Tout vestige de jour s’était éclipsé. + +Cette minute-là était celle où l’enfant attentif sur les falaises +lointaines perdit l’ourque de vue. Jusqu’à ce momoment son +regard était resté fixé et comme appuyé sur le navire. Quelle +part ce regard eut-il dans la destinée? Dans cet instant où la +distance effaça l’ourque et où l’enfant ne vit plus rien, +l’enfant s’en alla au nord pendant que le navire s’en allait au +sud. + +Tous s’enfonçant dans la nuit. + + + + +VII + +HORREUR SACRÉE + + +De leur côté, mais avec épanouissement et allégresse, ceux que +l’ourque emportait regardaient derrière eux reculer et décroître +la terre hostile. Peu à peu la rondeur obscure de l’océan +montait amincissant dans le crépuscule Portland, Purbeck, +Tineham, Kimmeridge, les deux Matravers, les longues bandes de la +falaise brumeuse, et la côte ponctuée de phares. + +L’Angleterre s’effaça. Les fuyards n’eurent plus autour d’eux +que la mer. + +Toul à coup la nuit fut terrible. + +Il n’y eut plus d’étendue ni d’espace; le ciel s’était fait +noirceur, et il se referma sur le navire. La lente descente de +la neige commença. Quelques flocons apparurent. On eût dit des +âmes. Rien ne fut plus visible dans le champ de course du vent. +On se sentit livré. Tout le possible était là, piégé. + +C’est par cette obscurité de caverne que débute dans nos climats +la trombe polaire. + +Un grand nuage trouble, pareil au dessous d’une hydre, pesait sur +l’océan, et par endroits ce ventre livide adhérait aux vagues. +Quelques-unes de ces adhérences ressemblaient à des poches +crevées, pompant la mer, se vidant de vapeur et s’emplissant +d’eau. Ces succions soulevaient ça et là sur le flot des cônes +d’écume. + +La tourmente boréale se précipita sur l’ourque, l’ourque se rua +dedans. La rafale et le navire vinrent au-devant l’un de l’autre +comme pour une insulte. + +Dans ce premier abordage forcené, pas une voile ne fut carguée, +pas un foc ne fut amené, pas un ris ne fut pris, tant l’évasion +est un délire. Le mât craquait et se ployait en arrière, comme +effrayé. + +Les cyclones, dans notre hémisphère nord, tournent de gauche à +droite, dans le même sens que les aiguilles d’une montre, avec un +mouvement de translation qui atteint quelquefois soixante milles +par heure. Quoiqu’elle fût en plein à la merci de cette violente +poussée giratoire, l’ourque se comportait comme si elle eût été +dans le demi-cercle maniable, sans autre précaution que de se +tenir debout à la lame, et de présenter le cap au vent antérieur +en recevant le vent actuel à tribord afin d’éviter les coups +d’arrière et de travers. Cette demi-prudence n’eût servi de rien +en cas d’une saute de vent de bout en bout. + +Une profonde rumeur soufflait dans la région inaccessible. + +Le rugissement de l’abîme, rien n’est comparable a cela. C’est +l’immense voix bestiale du monde. Ce que nous appelons la +matière, cet organisme insondable, cet amalgame d’énergies +incommensurables où parfois on distingue une quantité +imperceptible d’intention qui fait frissonner, ce cosmos aveugle +et nocturne, ce Pan incompréhensible, a un cri, cri étrange, +prolongé, obstiné, continu, qui est moins que la parole et plus +que le tonnerre. Ce cri, c’est l’ouragan. Les autres voix, +chants, mélodies, clameurs, verbes, sortent des nids, des +couvées, des accouplements, des hyménées, des demeures; celle-ci, +trombe, sort de ce Rien qui est Tout. Les autres voix expriment +l’âme de l’univers; celle-ci en exprime le monstre. C’est +l’informe, hurlant. C’est l’inarticulé parlé par l’indéfini. +Chose pathétique et terrifiante. Ces rumeurs dialoguent +au-dessus et au delà de l’homme. Elles s’élèvent, s’abaissent, +ondulent, déterminent des flots de bruit, font toutes sortes de +surprises farouches à l’esprit, tantôt éclatent tout près de +notre oreille avec une importunité de fanfare, tantôt ont +l’enrouement rauque du lointain; brouhaha vertigineux qui +ressemble à un langage, et qui est un langage en effet; c’est +l’effort que fait le monde pour parler, c’est le bégaiement du +prodige. Dans ce vagissement se manifeste confusément tout ce +qu’endure, subit, souffre, accepte et rejette l’énorme +palpitation ténébreuse. Le plus souvent, cela déraisonne, cela +semble un accès de maladie chronique, et c’est plutôt de +l’épilepsie répandue que de la force employée; on croit assister +à une chute du haut mal dans l’infini. Par moments, on entrevoit +une revendication de l’élément, on ne sait quelle velléité de +reprise du chaos sur la création. Par moments, c’est une +plainte, l’espace se lamente et se justifie, c’est quelque chose +comme la cause du monde plaidée; on croit deviner que l’univers +est un procès; on écoute, on tâche de saisir les raisons données, +le pour et contre redoutable; tel gémissement de l’ombre a la +ténacité d’un syllogisme. Vaste trouble pour la pensée. La +raison d’être des mythologies et des polythéismes est là. A +l’effroi de ces grands murmures s’ajoutent des profils surhumains +sitôt évanouis qu’aperçus, des euménides à peu près distinctes, +des gorges de furies dessinées dans les nuages, des chimères +plutoniennes presque affirmées. Aucune horreur n’égale ces +sanglots, ces rires, ces souplesses du fracas, ces demandes et +ces réponses indéchiffrables, ces appels à des auxiliaires +inconnus. L’homme ne sait que devenir en présence de cette +incantation épouvantable. Il plie sous l’énigme de ces +intonations draconiennes. Quel sous-entendu y a-t-il? Que +signifient-elles? qui menacent-elles? qui supplient-elles? Il +y a là comme un déchaînement. Vociférations de précipice à +précipice, de l’air à l’eau, du vent au flot, de la pluie au +rocher, du zénith au nadir, des astres aux écumes, la muselière +du gouffre défaite, tel est ce tumulte, compliqué d’on ne sait +quel démêlé mystérieux avec les mauvaises consciences. + +La loquacité de la nuit n’est pas moins lugubre que son silence. +On y sent la colère de l’ignoré. + +La nuit est une présence. Présence de qui? + +Du reste, entre la nuit et les ténèbres, il faut distinguer, Dans +la nuit il y a l’absolu; il y a le multiple dans les ténèbres. +La grammaire, cette logique, n’admet pas de singulier pour les +ténèbres. La nuit est une, les ténèbres sont plusieurs. + +Cette brume du mystère nocturne, c’est l’épars, le fugace, le +croulant, le funeste. On ne sent plus la terre, on sent l’autre +réalité. + +Dans l’ombre infinie et indéfinie, il y a quelque chose, ou +quelqu’un, de vivant; mais ce qui est vivant là fait partie de +notre mort. Après notre passage terrestre, quand cette ombre +sera pour nous de la lumière, la vie qui est au delà de notre vie +nous saisira. En attendant, il semble qu’elle nous tâte. +L’obscurité est une pression. La nuit est une sorte de mainmise +sur notre âme. A de certaines heures hideuses et solennelles +nous sentons ce qui est derrière le mur du tombeau empiéter sur +nous. + +Jamais cette proximité de l’inconnu n’est plus palpable que dans +les tempêtes de mer. L’horrible s’y accroît du fantasque. +L’interrupteur possible des aclions humaines, l’antique +Assemble-nuages, a là à sa disposition, pour pétrir l’événement +comme bon lui semble, l’élément inconsistant, l’incohérence +illimitée, la force diffuse sans parti pris. Ce mystère, la +tempête, accepte et exécute, à chaque instant, on ne sait quels +changements de volonté, apparents ou réels. + +Les poètes ont de tout temps appelé cela le caprice des flots. + +Mais le caprice n’existe pas. + +Les choses déconcertantes que nous nommons, dans la nature, +caprice, et, dans la destinée, hasard, sont des tronçons de loi +entrevus. + + + + +VIII + +NIX ET NOX + + +Ce qui caractérise la tempête de neige, c’est qu’elle est noire. +L’aspect habituel de la nature dans l’orage, terre ou mer +obscure, ciel blême, est renversé; le ciel est noir, l’océan est +blanc. En bas écume, en haut ténèbres. Un horizon muré de +fumée, un zénith plafonné de crêpe. La tempête ressemble à +l’intérieur d’une cathédrale tendue de deuil. Mais aucun +luminaire dans cette cathédrale. Pas de feux Saint-Elme aux +pointes des vagues; pas de flammèches, pas de phosphores; rien +qu’une immense ombre. Le cyclone polaire diffère du cyclone +tropical en ceci que l’un allume toutes les lumières et que +l’autre les éteint toutes. Le monde devient subitement une voûte +de cave. De cette nuit tombe une poussière de taches pâles qui +hésitent entre ce ciel et cette mer. Ces taches, qui sont les +flocons de neige, glissent, errent et flottent. C’est quelque +chose comme les larmes d’un suaire qui se mettraient à vivre et +entreraient en mouvement. A cet ensemencement se mêle une bise +forcenée. Une noirceur émiettée en blancheurs, le furieux dans +l’obscur, tout le tumulte dont est capable le sépulcre, un +ouragan sous un catafalque, telle est la tempête de neige. + +Dessous tremble l’océan recouvrant de formidables +approfondissements inconnus. + +Dans le vent polaire, qui est électrique, les flocons se font +tout de suite grêlons, et l’air s’emplit de projectiles. L’eau +pétille, mitraillée. + +Pas de coups de tonnerre. L’éclair des tourmentes boréales est +silencieux. Ce qu’on dit quelquefois du chat, «il jure», on peut +le dire de cet éclair-là. C’est une menace de gueule +entr’ouverte, étrangement inexorable. La tempête de neige, c’est +la tempête aveugle et muette. Quand elle a passé, souvent les +navires aussi sont aveugles, et les matelots muets. + +Sortir d’un tel gouffre est malaisé. + +On se tromperait pourtant de croire le naufrage absolument +inévitable. Les pêcheurs danois de Disco et du Balesin, les +chercheurs de baleines noires, Hearn allant vers le détroit de +Behring reconnaître l’embouchure de la Rivière de la mine de +cuivre, Hudson, Mackensie, Vancouver, Ross, Dumont d’Urville, ont +subi, au pôle même, les plus inclémentes bourrasques de neige, et +s’en sont échappés. + +C’est dans cette espèce de tempête-là que l’ourque était entrée à +pleines voiles et avec triomphe. Frénésie contre frénésie. +Quand Montgomery, s’évadant de Rouen, précipita à toutes rames sa +galère sur la chaîne barrant la Seine à la Bouille, il eut la +même effronterie. + +La _Matutina_ courait. Son penchement sous voiles faisait par +instants avec la mer un affreux angle de quinze degrés, mais sa +bonne quille ventrue adhérait au flot comme à de la glu. La +quille résistait à l’arrachement de l’ouragan. La cage à feu +éclairait l’avant. Le nuage plein de souffles traînant sa tumeur +sur l’océan, rétrécissait et rongeait de plus en plus la mer +autour de l’ourque. Pas une mouette. Pas une hirondelle de +falaise. Rien que la neige. Le champ des vagues était petit et +épouvantable. On n’en voyait que trois ou quatre, démesurées. + +De temps en temps un vaste éclair, couleur de cuivre rouge, +apparaissait derrière les superpositions obscures de l’horizon et +du zénith. Cet élargissement vermeil montrait l’horreur des +nuées. Le brusque embrasement des profondeurs, sur lequel, +pendant une seconde, se détachaient les premiers plans des nuages +et les fuites lointaines du chaos céleste, mettait l’abîme en +perspective. Sur ce fond de feu les flocons de neige devenaient +noirs, et l’on eût dit des papillons sombres volant dans une +fournaise. Puis tout s’éteignait. + +La première explosion passée, la bourrasque, chassant toujours +l’ourque, se mit à rugir en basse continue. C’est la phase de +grondement, redoutable diminution de fracas. Rien d’inquiétant +comme ce monologue de la tempête. Ce récitatif morne ressemble à +un temps d’arrêt que prendraient les mystérieuses forces +combattantes, et indique une sorte de guet dans l’inconnu. + +L’ourque continuait éperdument sa course. Ses deux voiles +majeures surtout faisaient une fonction effrayante. Le ciel et +la mer étaient d’encre, avec des jets de bave sautant plus haut +que le mât. A chaque instant, des paquets d’eau traversaient le +pont comme un déluge, et à toutes les inflexions du roulis, les +écubiers, tantôt de tribord, tantôt de bâbord, devenaient autant +de bouches ouvertes revomissant l’écume à la mer. Les femmes +s’étaient réfugiées dans la cabine, mais les hommes demeuraient +sur le pont. La neige aveuglante tourbillonnait. Les crachats +de la houle s’y ajoutaient. Tout était furieux. + +En ce moment, le chef de la bande, debout à l’arrière sur la +barre d’arcasse, d’une main s’accrochant aux haubans, de l’autre +arrachant sa pagne de tête qu’il secouait aux lueurs de la cage à +feu, arrogant, content, la face altière, les cheveux farouches, +ivre de toute cette ombre, cria: + +--Nous sommes libres! + +--Libres! libres! libres! répétèrent les évadés. + +Et toute la bande, saisissant des poings les agrès, se dressa sur +le pont. + +--Hurrah! cria le chef. + +Et la bande hurla dans la tempête: + +--Hurrah! + +A l’instant où cette clameur s’éteignait parmi les rafales, une +voix grave et haute s’éleva à l’autre extrémité du navire, et +dit:--Silence! + +Toutes les têtes se retournèrent. + +Ils venaient de reconnaître la voix du docteur. L’obscurité +était épaisse; le docteur était adossé au mât avec lequel sa +maigreur se confondait, on ne le voyait pas. + +La voix reprit: + +--Écoutez! + +Tous se turent. + +Alors on entendit distinctement dans les ténèbres le tintement +d’une cloche. + + + + +IX + +SOIN CONFIÉ A LA MER FURIEUSE + + +Le patron de la barque, qui tenait la barre, éclata de rire.--Une +cloche! C’est bon. Nous chassons à bâbord. Que prouve cette +cloche? Que nous avons la terre à dextribord. + +La voix ferme et lente du docteur répondit: + +--Vous n’avez pas la terre à tribord. + +--Mais si! cria le patron. + +--Non. + +--Mais cette cloche vient de la terre. + +--Cette cloche, dit le docteur, vient de la mer. + +Il y eut un frisson parmi ces hommes hardis. Les faces hagardes +des deux femmes apparurent dans le carré du capot de cabine comme +deux larves évoquées. Le docteur fit un pas, et sa longue forme +noire se détacha du mât. On entendait la cloche tinter au fond +de la nuit. + +Le docteur reprit: + +--Il y a, au milieu de la mer, à moitié chemin entre Portland et +l’archipel de la Manche, une bouée, qui est là pour avertir. +Cette bouée est amarrée avec des chaînes aux bas-fonds et flotte +à fleur d’eau. Sur cette bouée est fixé un tréteau de fer, et à +la traverse de ce tréteau est suspendue une cloche. Dans le gros +temps, la mer, secouée, secoue la bouée, et la cloche sonne. +Cette cloche, vous l’entendez. + +Le docteur laissa passer un redoublement de la bise, attendit que +le son de la cloche eût repris le dessus, et poursuivit: + +--Entendre cette cloche dans la tempête, quand le noroit souffle, +c’est être perdu. Pourquoi? le voici. Si vous entendez le +bruit de cette cloche, c’est que le vent vous l’apporte. Or le +vent vient de l’ouest et les brisants d’Aurigny sont à l’est. +Vous ne pouvez entendre la cloche que parce que vous êtes entre +la bouée et les brisants. C’est sur ces brisants que le vent +vous pousse. Vous êtes du mauvais côté de la bouée. Si vous +étiez du bon, vous seriez au large, en haute mer, en route sûre, +et vous n’entendriez pas la cloche. Le vent n’en porterait pas +le bruit vers vous. Vous passeriez, près de la bouée sans savoir +qu’elle est là. Nous avons dévié. Cette cloche, c’est le +naufrage qui sonne le tocsin. Maintenant, avisez! + +La cloche, pendant que le docteur parlait, apaisée par une baisse +de brise, sonnait lentement, un coup après l’autre, et ce +tintement intermittent semblait prendre acte des paroles du +vieillard. On eût dit le glas de l’abîme. + +Tous écoutaient, haletants, tantôt cette voix, tantôt cette +cloche. + + + + +X + +LA GRANDE SAUVAGE. C’EST LA TEMPÊTE + + +Cependant le patron avait saisi son porte-voix. + +--_Cargate todo, hombres_! Débordez les écoutes, halez les +cale-bas, affalez les itaques et les cagues des basses voiles! +mordons à l’ouest! reprenons de la mer! le cap sur la bouée! +le cap sur la cloche! il y a du large là-bas. Tout n’est pas +désespéré. + +--Essayez, dit le docteur. + +Disons ici, en passant, que cette bouée à sonnerie, sorte de +clocher de la mer, a été supprimée en 1802. De très vieux +navigateurs se souviennent encore de l’avoir entendue. Elle +avertissait, mais un peu tard. + +L’ordre du patron fut obéi. Le languedocien fit un troisième +matelot. Tous aidèrent. On fit mieux que carguer, on ferla; on +sangla tous les rabans, on noua les cargue-points, les +cargue-fonds et les cargue-boulines; on mit des pataras sur les +estropes qui purent ainsi servir de haubans de travers; on jumela +le mât; on cloua les mantelets de sabord, ce qui est une façon de +murer le navire. La manœuvre, quoique exécutée en pantenne, +n’en fut pas moins correcte. L’ourque fut ramenée à la +simplification de détresse. Mais à mesure que le bâtiment, +serrant tout, s’amoindrissait, le bouleversement de l’air et de +l’eau croissait sur lui. La hauteur des houles atteignait +presque la dimension polaire. + +L’ouragan, comme un bourreau pressé, se mit à écarteler le +navire. Ce fut, en un clin d’œil, un arrachement effroyable, +les huniers déralingués, le bordage rasé, les dogues d’amures +déboîtés, les haubans saccagés, le mât brisé, tout le fracas du +désastre volant en éclats. Les gros cables cédèrent, bien qu’ils +eussent quatre brasses d’étalingure. + +La tension magnétique propre aux orages de neige aidait à la +rupture des cordages. Ils cassaient autant sous l’effluve que +sous le vent. Diverses chaînes sorties de leurs poulies ne +manœuvraient plus. A l’avant, les joues, et à l’arrière, les +hanches, ployaient sous des pressions à outrance. Une lame +emporta la boussole avec l’habitacle. Une autre lame emporta le +canot, amarré en porte-manteau au beaupré, selon la bizarre +coutume asturienne. Une autre lame emporta la vergue civadière. +Une autre lame emporta la Notre-Dame de proue et la cage à feu. + +Il ne restait que le gouvernail. + +On suppléa au fanal manquant au moyen d’une grosse grenade à +brûlot pleine d’étoupe flambante et de goudron allumé, qu’on +suspendit à l’étrave. + +Le mât, cassé en deux, tout hérissé de haillons frissonnants, de +cordes, de moufles et de vergues, encombrait le pont. En +tombant, il avait brisé un pan de la muraille de tribord. + +Le patron, toujours à la barre, cria: + +--Tant que nous pouvons gouverner, rien n’est perdu. Les œuvres +vives tiennent bon. Des haches! des haches! Le mât à la mer! +dégagez le pont. + +Équipage et passagers avaient la fièvre des batailles suprêmes. +Ce fut l’affaire de quelques coups de cognée. On poussa le mât +par-dessus le bord. Le pont fut débarrassé. + +--Maintenant, reprit le patron, prenez une drisse et amarrez-moi +à la barre. + +On le lia au timon. + +Pendant qu’on l’attachait, il riait. Il cria à la mer: + +--Beugle, la vieille! beugle! j’en ai vu de pires au cap +Machichaco. + +Et quand il fut garrotté, il empoigna le timon à deux poings avec +cette joie étrange que donne le danger. + +--Tout est bien, camarades! Vive Notre-Dame de Buglose! +Gouvernons à l’ouest! + +Une lame de travers, colossale, vint, et s’abattit sur l’arrière. +Il y a toujours dans les tempêtes une sorte de vague tigre, flot +féroce et définitif, qui arrive à point nommé, rampe quelque +temps comme à plat ventre sur la mer, puis bondit, rugit, grince, +fond sur le navire en détresse, et le démembre. Un +engloutissement d’écume couvrit toute la poupe de la _Matutina_, +on entendit dans cette mêlée d’eau et de nuit une dislocation. +Quand l’écume se dissipa, quand l’arrière reparut, il n’y avait +plus ni patron, ni gouvernail. + +Tout avait été arraché. + +La barre et l’homme qu’on venait d’y lier s’en étaient allés avec +la vague dans le pêle-mêle hennissant de la tempête. + +Le chef de la bande regarda fixement l’ombre et cria: + +--_Te burlas de nosotros_[1]? + + [1] Te moques-tu de nous? + +A ce cri de révolte succéda un autre cri: + +--Jetons l’ancre! sauvons le patron. + +On courut au cabestan. On mouilla l’ancre. Les ourques n’en +avaient qu’une. Ceci n’aboutit qu’à la perdre. Le fond était de +roc vif, la houle forcenée. Le câble cassa comme un cheveu. + +L’ancre demeura au fond de la mer. + +Du taille-mer il ne restait que l’ange regardant dans sa lunette. + +A dater de ce moment, l’ourque ne fut plus qu’une épave. La +_Matutina_ était irrémédiablement désemparée. Ce navire, tout à +l’heure ailé, et presque terrible dans sa course, était +maintenant impotent. Pas une manœuvre qui ne fût tronqué et +désarticulée. Il obéissait, ankylosé et passif, aux furies +bizarres de la flottaison. Qu’en quelques minutes, à la place +d’un aigle, il y ait un cul-de-jatte, cela ne se voit qu’à la +mer. + +Le soufflement de l’espace était de plus en plus monstrueux. La +tempête est un poumon épouvantable. Elle ajoute sans cesse de +lugubres aggravations à ce qui n’a point de nuances, le noir. La +cloche du milieu de la mer sonnait désespérément, comme secouée +par une main farouche. + +La _Matutina_ s’en allait au hasard des vagues; un bouchon de +liège a de ces ondulations; elle ne voguait plus, elle +surnageait; elle semblait à chaque instant prête à se retourner +le ventre à fleur d’eau comme un poisson mort. Ce qui la sauvait +de cette perdition, c’était la bonne conservation de la coque, +parfaitement étanche. Aucune vaigre n’avait cédé sous la +flottaison. Il n’y avait ni fissure, ni crevasse, et pas une +goutte d’eau n’entrait dans la cale. Heureusement, car une +avarie avait atteint la pompe et l’avait mise hors de service. + +L’ourque dansait hideusement dans l’angoisse des flots. Le pont +avait les convulsions d’un diaphragme qui cherche à vomir. On +eût dit qu’il faisait effort pour rejeter les naufragés. Eux, +inertes, se cramponnaient aux manœuvres dormantes, au bordage, +au traversin, au serre-bosse, aux garcettes, aux cassures du +franc-bord embouffeté dont les clous leur déchiraient les mains, +aux porques déjetées, à tous les reliefs misérables du +délabrement. De temps en temps ils prêtaient l’oreille. Le +bruit de la cloche allait s’affaiblissant. On eût dit qu’elle +aussi agonisait. Son tintement n’était plus qu’un râle +intermittent. Puis ce râle s’éteignit. Où étaient-ils donc? et +à quelle distance étaient-ils de la bouée? Le bruit de la cloche +les avait effrayés, son silence les terrifia. Le noroit leur +faisait faire un chemin peut-être irréparable. Ils se sentaient +emportés par une frénétique reprise d’haleine. L’épave courait +dans le noir. Une vitesse aveuglée, rien n’est plus affreux. +Ils sentaient du précipice devant eux, sous eux, sur eux. Ce +n’était plus une course, c’était une chute. + +Brusquement, dans l’énorme tumulte du brouillard de neige, une +rougeur apparut. + +--Un phare! crièrent les naufragés. + + + + +XI + +LES CASQUETS + + +C’était en effet les Light-House des Casquets. + +Un phare au dix-neuvième siècle est un haut cylindre conoïde de +maçonnerie surmonté d’une machine à éclairage toute scientifique. +Le phare des Casquets en particulier est aujourd’hui une triple +tour blanche portant trois châteaux de lumière. Ces trois +maisons à feu évoluent et pivotent sur des rouages d’horlogerie +avec une telle précision que l’homme de quart qui les observe du +large fait invariablement dix pas sur le pont du navire pendant +l’irradiation, et vingt-cinq pendant l’éclipse. Tout est calculé +dans le plan focal et dans la rotation du tambour octogone formé +de huit larges lentilles simples à échelons, et ayant au-dessus +et au-dessous ses deux séries d’anneaux dioptriques; engrenage +algébrique garanti des coups de vent et des coups de mer par des +vitres épaisses, parfois cassées pourtant par les aigles de mer +qui se jettent dessus, grands phalènes de ces lanternes géantes. +La bâtisse qui enferme, soutient et sertit ce mécanisme est, +comme lui, mathématique. Tout y est sobre, exact, nu, précis, +correct; un phare est un chiffre. + +Au dix-septième siècle un phare était une sorte de panache de la +terre au bord de la mer. L’architecture d’une tour de phare +était magnifique et extravagante. On y prodiguait les balcons, +les balustres, les tourelles, les logettes, les gloriettes, les +girouettes. Ce n’étaient que mascarons, statues, rinceaux, +volutes, rondes bosses, figures et figurines, cartouches avec +inscriptions. _Pax in bello,_ disait le phare d’Eddystone, +Observons-le en passant, cette déclaration de paix ne désarmait +pas toujours l’océan. Winstanley la répéta sur un phare qu’il +construisit à ses frais dans un lieu farouche, devant Plymoulh. +La tour du phare achevée, il se mit dedans et la fit essayer par +la tempête. La tempête vint et emporta le phare et Winstanley. +Du reste ces bâtisses excessives donnaient de toutes parts prise +à la bourrasque, comme ces généraux trop chamarrés qui dans la +bataille attirent les coups. Outre les fantaisies de pierre, il +y avait les fantaisies de fer, de cuivre, de bois; les +serrureries faisaient relief, les charpentes faisaient saillie. +Partout, sur le profil du phare, débordaient, scellés au mur +parmi les arabesques, des engins de toute espèce, utiles et +inutiles, treuils, palans, poulies, contre-poids, échelles, grues +de chargement, grappins de sauvetage. Sur le faîte, autour du +foyer, de délicates serrureries ouvragées portaient de gros +chandeliers de fer où l’on plantait des tronçons de câble noyés +de résine, mèches brûlant opiniâtrement et qu’aucun vent +n’éteignait. Et, du haut en bas, la tour était compliquée +d’étendards de nier, de banderoles, de bannières, de drapeaux, de +pennons, de pavillons, qui montaient de hampe en hampe, d’étage +en étage, amalgamant toutes les couleurs, toutes les formes, tous +les blasons, tous les signaux, toutes les turbulences, jusqu’à la +cage à rayons du phare, et faisaient dans la tempête une joyeuse +émeute de guenilles autour de ce flamboiement. Cette effronterie +de lumière au bord du gouffre ressemblait à un défi et mettait en +verve d’audace les naufragés. Mais le phare des Casquets n’était +point de cette mode. + +C’était à cette époque un simple vieux phare barbare, tel que +Henri Ier l’avait fait construire après la perdition de la +_Blanche-Nef,_ un bûcher flambant sous un treillis de fer au haut +d’un rocher, une braise derrière une grille, et une chevelure de +flamme dans le vent. + +Le seul perfectionnement qu’avait eu ce phare depuis le douzième +siècle, c’était un soufflet de forge mis en mouvement par une +crémaillère à poids de pierre qu’on avait ajustée à la cage à feu +en 1610. + +A ces antiques phares-là, l’aventure des oiseaux de mer était +plus tragique qu’aux phares actuels. Les oiseaux y accouraient, +attirés par la clarté, s’y précipitaient et tombaient dans le +brasier où on les voyait sauter, espèces d’esprits noirs +agonisant dans cet enfer; et parfois ils retombaient hors de la +cage rouge sur le rocher, fumants, boiteux, aveugles, comme hors +d’une flamme de lampe des mouches à demi brûlées. + +A un navire en manœuvre, pourvu de toutes ses ressources de +gréement, et maniable au pilote, le phare des Casquets est utile. +Il crie: gare! Il avertit de l’ecueil. A un navire désemparé il +n’est que terrible. La coque, paralysée et inerte, sans +résistance contre le plissement insensé de l’eau, sans défense +contre la pression du vent, poisson sans nageoires, oiseau sans +ailes, ne peut qu’aller où le souffle la pousse. Le phare lui +montre l’endroit suprême, signale le lieu de disparition, fait le +jour sur l’ensevelissement. Il est la chandelle du sépulcre. + +Éclairer l’ouverture inexorable, avertir de l’inévitable, pas de +plus tragique ironie. + + + + +XII + +CORPS A CORPS AVEC L’ÉCUEIL + + +Cette mystérieuse dérision ajoutée au naufrage, les misérables en +détresse sur la _Matutina_ la comprirent tout de suite. +L’apparition du phare les releva d’abord, puis les accabla. Rien +à faire, rien à tenter. Ce qui a été dit des rois peut se dire +des flots. On est leur peuple; on est leur proie. Tout ce +qu’ils délirent, on le subit. Le noroit drossait l’ourque sur +les Casquets. On y allait. Pas de refus possible. On dérivait +rapidement vers le récif. On sentait monter le fond; la sonde, +si on eût pu mouiller utilement une sonde, n’eût pas donné plus +de trois ou quatre brasses. Les naufragés écoulaient les sourds +engouffrements de la vague dans les hiatus sous-marins du profond +rocher. Ils distinguaient au-dessous du phare, comme une tranche +obscure, entre deux lames de granit, la passe étroite de +l’affreux petit havre sauvage qu’on devinait plein de squelettes +d’hommes et de carcasses de navires. C’était une bouche d’antre, +plutôt qu’une entrée de port. Ils entendaient le pétillement du +haut bûcher dans sa cage de fer, une pourpre hagarde illuminait +la tempête, la rencontre de la flamme et de la grêle troublait la +brume, la nuée noire et la fumée rouge combattaient, serpent +contre serpent, un arrachement de braises volait au vent, et les +flocons de neige semblaient prendre la fuite devant cette brusque +attaque d’étincelles. Les brisants, estompés d’abord, se +dessinaient maintenant nettement, fouillis de roches, avec des +pics, des crêtes et des vertèbres. Les angles se modelaient par +de vives lignes vermeilles, et les plans inclinés par de +sanglants glissements de clarté, A mesure qu’on avançait, le +relief de l’écueil croissait et montait, sinistre. + +Une des femmes, l’irlandaise, dévidait éperdument son rosaire. + +A défaut du patron, qui était le pilote, restait le chef, qui +était le capitaine. Les basques savent tous la montagne et la +mer. Ils sont hardis aux précipices et inventifs dans les +catastrophes. + +On arrivait, on allait toucher. On fut tout à coup si près de la +grande roche du nord des Casquets, que subitement elle éclipsa le +phare. On ne vit plus qu’elle, et de la lueur derrière. Cette +roche debout dans la brume ressemblait à une grande femme noire +avec une coiffe de feu. + +Cette roche mal famée se nomme le Biblet. Elle contrebute au +septentrion l’écueil qu’un autre récif, l’Étacq-aux-Guilmets, +contrebute au midi. + +Le chef regarda le Biblet, et cria: + +--Un homme de bonne volonté pour porter un grelin au brisant! Y +a-t-il ici quelqu’un qui sache nager? + +Pas de réponse. + +Personne à bord ne savait nager, pas même les matelots; ignorance +du reste fréquente chez les gens de mer. + +Une hiloire à peu près détachée de ses liaisons oscillait dans le +bordage. Le chef l’étreignit de ses deux poings, et dit: + +--Aidez-moi. + +On détacha l’hiloire. On l’eut à sa disposition pour en faire ce +qu’on voudrait. De défensive elle devint offensive. + +C’était une assez longue poutre, en cœur de chêne, saine et +robuste, pouvant servir d’engin d’attaque et de point d’appui; +levier contre un fardeau, bélier contre une tour. + +--En garde! cria le chef. + +Ils se mirent six, arc-boutés au tronçon du mât, tenant l’hiloire +horizontale hors du bord et droite comme une lance devant la +hanche de l’écueil. + +La manœuvre était périlleuse. Donner une poussée à une +montagne, c’est une audace. Les six hommes pouvaient être jetés +à l’eau du contre-coup. + +Ce sont là les diversités de la lutte des tempêtes. Après la +rafale, l’écueil; après le vent, le granit. On a affaire tantôt +à l’insaisissable, tantôt à l’inébranlable. + +Il y eut une de ces minutes pendant lesquelles les cheveux +blanchissent. + +L’écueil et le navire, on allait s’aborder. + +Un rocher est un patient. Le récif attendait. + +Une houle accourut, désordonnée. Elle mit fin à l’attente. Elle +prit le navire en dessous, le souleva et le balança un moment, +comme la fronde balance le projectile. + +--Fermes! cria le chef. Ce n’est qu’un rocher, nous sommes des +hommes. + +La poutre était en arrêt. Les six hommes ne faisaient qu’un avec +elle. Les chevilles pointues de l’hiloire leur labouraient les +aisselles, mais ils ne les sentaient point. + +La houle jeta l’ourque contre le roc. + +Le choc eut lieu. + +Il eut lieu sous l’informe nuage d’écume qui cache toujours ces +péripéties. + +Quand ce nuage tomba à la mer, quant l’écart se refit entre la +vague et le rocher, les six hommes roulaient sur le pont; mais la +_Matutina_ fuyait le long du brisant. La poutre avait tenu bon +et déterminé une déviation. En quelques secondes, le glissement +de la lame étant effréné, les Casquets furent derrière l’ourque. +La _Matutina,_ pour l’instant, était hors de péril immédiat. + +Cela arrive. C’est un coup droit de beaupré dans la falaise qui +sauva Wood de Largo à l’embouchure du Tay. Dans les rudes +parages du cap Winterton, et sous le commandement du capitaine +Hamilton, c’est par une manœuvre de levier pareille contre le +redoutable rocher Brannodu-um que sut échapper au naufrage la +_Royale-Marie,_ bien que ce ne fût qu’une frégate de la façon +d’Ecosse. La vague est une force si soudainement décomposée que +les diversions y sont faciles, possibles du moins, même dans les +chocs les plus violents. Dans la tempête il y a de la brute; +l’ouragan c’est le taureau, et l’on peut lui donner le change. + +Tâcher de passer de la sécante à la tangente, tout le secret +d’éviter le naufrage est là. + +C’est ce service que l’hiloire avait rendu au navire. Elle avait +fait office d’aviron; elle avait tenu lieu de gouvernail. Mais +cette manœuvre libératrice était une fois faite; on ne pouvait +la recommencer. La poutre était à la mer. La dureté du choc +l’avait fait sauter hors des mains des hommes par-dessus le bord, +et elle s’était perdue dans le flot. Desceller une autre +charpente, c’était disloquer la membrure. + +L’ouragan remporta la _Matutina._ Tout de suite les Casquets +semblèrent à l’horizon un encombrement inutile. Rien n’a l’air +décontenancé comme un écueil en pareille occasion. Il y a dans +la nature, du côté de l’inconnu, là où le visible est compliqué +d’invisible, de hargneux profils immobiles que semble indigner +une proie lâchée. + +Tels furent les Casquets pendant que la _Matutina_ s’enfuyait. + +Le phare, reculant, pâlit, blêmit, puis s’effaça. + +Cette extinction fut morne. Les épaisseurs de brume se +superposèrent sur ce flamboiement devenu diffus, Le rayonnement +se délaya dans l’immensité mouillée. La flamme flotta, lutta, +s’enfonça, perdit forme. On eût dit une noyée. Le brasier +devint lumignon, ce ne fut plus qu’un tremblement blafard et +vague. Tout autour s’élargissait un cercle de lueur extravasée. +C’était comme un écrasement de lumière au fond de la nuit. + +La cloche, qui était une menace, s’était tue; le phare, qui était +une menace, s’était évanoui. Pourtant, quand ces deux menaces +eurent disparu, ce fut plus terrible. L’une était une voix, +l’autre était un flambeau. Elles avaient quelque chose d’humain. +Elles de moins, resta l’abîme. + + + + +XIII + +FACE A FACE AVEC LA NUIT + + +L’ourque se retrouva à vau-l’ombre dans l’obscurité +incommensurable. + +La _Matutina_, échappée aux Casquets, dévalait de houle en houle. +Répit, mais dans le chaos. Poussée en travers par le vent, +maniée par les mille tractions de la vague, elle répercutait +toutes les oscillations folles du flot. Elle n’avait presque +plus de tangage, signe redoutable de l’agonie d’un navire. Les +épaves n’ont que du roulis. Le tangage est la convulsion de la +lutte. Le gouvernail seul peut prendre le vent debout. + +Dans la tempête, et surtout dans le météore de neige, la mer et +la nuit finissent par se fondre et s’amalgamer, et par ne plus +faire qu’une fumée. Brume, tourbillon, souffle, glissement dans +tous les sens, aucun point d’appui, aucun lieu de repère, aucun +temps d’arrêt, un perpétuel recommencement, une trouée après +l’autre, nul horizon visible, profond recul noir, l’ourque +voguait là-dedans. + +Se dégager des Casquets, éluder l’écueil, cela avait été pour les +naufragés une victoire. Mais surtout une stupeur. Ils n’avaient +point poussé de hurrahs; en mer, on ne fait pas deux fois de ces +imprudences-là. Jeter la provocation là où on ne jetterait pas +la sonde, c’est grave. + +L’écueil repoussé, c’était de l’impossible accompli. Ils en +étaient pétrifiés. Peu à peu pourtant, ils se remettaient à +espérer. Telles sont les insubmersibles mirages de l’âme. Pas +de détresse qui, même à l’instant le plus critique, ne voie +blanchir dans ses profondeurs l’inexprimable lever de +l’espérance. Ces malheureux ne demandaient pas mieux que de +s’avouer qu’ils étaient sauvés. Ils avaient en eux ce +bégaiement. + +Mais un grandissement formidable se fit tout à coup dans la nuit. +A bâbord surgit, se dessina et se découpa sur le fond de brume +une haute masse opaque, verticale, à angles droits, une tour +carrée de l’abîme. + +Ils regardèrent, béants. + +La rafale les poussait vers cela. + +Ils ignoraient ce que c’était. C’était le rocher Ortach. + + + + +XIV + +ORTACH + + +L’écueil recommençait. Après les Casquets, Ortach. La tempête +n’est point une artiste, elle est brutale et toute-puissante, et +ne varie pas ses moyens. + +L’obscurité n’est pas épuisable. Elle n’est jamais à bout de +pièges et de perfidies. L’homme, lui, est vite à l’extrémité de +ses ressources. L’homme se dépense, le gouffre non. + +Les naufragés se tournèrent vers le chef, leur espoir. Il ne put +que hausser les épaules; morne dédain de l’impuissance. + +Un pavé au milieu de l’océan, c’est le rocher Ortach. L’écueil +Orlach, tout d’une pièce, au-dessus du choc contrarié des houles, +monte droit à quatrevingts pieds de haut. Les vagues et les +navires s’y brisent. Cube immuable, il plonge à pic ses flancs +rectilignes dans les innombrables courbes serpentantes de la mer. + +La nuit il figure un billot énorme posé sur les plis d’un grand +drap noir. Dans la tempête, il attend le coup de hache, qui est +le coup de tonnerre. + +Mais jamais de coup de tonnerre dans la trombe de neige. Le +navire, il est vrai, a le bandeau sur les yeux; toutes les +ténèbres sont nouées sur lui. Il est prêt comme un supplicié. +Quant à la foudre, qui est une fin prompte, il ne faut point +l’espérer. + +La _Matutina_, n’étant plus qu’un échouement flottant, s’en alla +vers ce rocher-ci comme elle était allée vers l’autre. Les +infortunés, qui s’étaient un moment crus sauvés, rentrèrent dans +l’angoisse. Le naufrage, qu’ils avaient laissé derrière eux, +reparaissait devant eux. L’écueil ressortait du fond de la mer. +Il n’y avait rien de fait. + +Les Casquets sont un gaufrier à mille compartiments, l’Ortach est +une muraille. Naufrager aux Casquets, c’est être déchiqueté; +naufrager à l’Ortach, c’est être broyé. + +Il y avait une chance pourtant. + +Sur les fronts droits, et l’Ortach est un front droit, la vague, +pas plus que le boulet, n’a de ricochets. Elle est réduite au +jeu simple. C’est le flux, puis le reflux. Elle arrive lame et +revient houle. + +Dans des cas pareils, la question de vie et de mort se pose +ainsi: si la lame conduit le bâtiment jusqu’au rocher, elle l’y +brise, il est perdu; si la houle revient avant que le bâtiment +ait touché, elle le remmène, il est sauvé. + +Anxiété poignante. Les naufragés apercevaient dans la pénombre +le grand flot suprême venant à eux. Jusqu’où allait-il les +traîner? Si le flot brisait au navire, ils étaient roulés au roc +et fracassés. S’il passait sous le navire... + +Le flot passa sous le navire. + +Ils respirèrent. + +Mais quel retour allait-il avoir? Qu’est-ce que le ressac ferait +d’eux? + +Le ressac les remporta. + +Quelques minutes après, la _Matutina_ était hors des eaux de +l’écueil. L’Ortach s’effaçait comme les Casquets s’étaient +effacés. + +C’était la deuxième victoire. Pour la seconde fois l’ourque +était arrivée au bord du naufrage, et avait reculé à temps. + + + + +XV + +PORTENTOSUM MARE + + +Cependant un épaississcment de brume s’était abattu sur ces +malheureux en dérive. Ils ignoraient où ils étaient. Ils +voyaient à peine à quelques encâblures autour de l’ourque. +Malgré une véritable lapidation de grêlons qui les forçait tous à +baisser la tête, les femmes s’étaient obstinées à ne point +redescendre dans la cabine. Pas de désespéré qui ne veuille +naufrager à ciel ouvert. Si près de la mort, il semble qu’un +plafond au-dessus de soi est un commencement de cercueil. + +La vague, de plus en plus gonflée, devenait courte. La +turgescence du flot indique un étranglement; dans le brouillard, +de certains bourrelets de l’eau signalent un détroit. En effet, +à leur insu, ils côtoyaient Aurigny. Entre Ortach et les +Casquets au couchant et Aurigny au levant, la mer est resserrée +et gênée, et l’état de malaise pour la mer détermine localement +l’état de tempête. La mer souffre comme autre chose; et là où +elle souffre, elle s’irrite. Cette passe est redoutée. + +La _Matutina_ était dans cette passe. + +Qu’on s’imagine sous l’eau une écaille de tortue grande comme +Hyde-Park ou les Champs-Elysées, et dont chaque strie est un +bas-fond et dont chaque bossage est un récif. Telle est +l’approche ouest d’Aurigny. La mer recouvre et cache cet +appareil de naufrage. Sur cette carapace de brisants +sous-marins, la vague déchiquetée saute et écume. Dans le calme, +clapotement; dans l’orage, chaos. + +Cette complication nouvelle, les naufragés la remarquaient sans +se l’expliquer. Subitement ils la comprirent. Une pâle +éclaircie se fit au zénith, un peu de blêmissement se dispersa +sur la mer, cette lividité démasqua à bâbord un long barrage en +travers à l’est, et vers lequel se ruait, chassant le navire +devant elle, la poussée du vent. Ce barrage était Aurigny. + +Qu’était-ce que ce barrage? Ils tremblèrent. Ils eussent bien +plus tremblé encore si une voix leur eût répondu: Aurigny. + +Pas d’île défendue contre la venue de l’homme comme Aurigny. +Elle a sous l’eau et hors de l’eau une garde féroce dont Ortach +est la sentinelle. A l’ouest, Burhou, Sauteriaux, Anfroque, +Niangle, Fond-du-Croc, les Jumelles, la Grosse, la Clanque, les +Éguillons, le Vrac, la Fosse-Malière; à l’est, Sauquet, Hommeau, +Floreau, la Brinebelais, la Queslingue, Croquelihou, la Fourche, +le Saut, Noire Pute, Coupie, Orbue, Qu’est-ce que tous ces +monstres? des hydres? Oui, de l’espèce écueil. + +Un de ces récifs s’appelle le But, comme pour indiquer que tout +voyage finit là. + +Cet encombrement d’écueils, simplifié par l’eau et la nuit, +apparaissait aux naufragés sous la forme d’une simple bande +obscure, sorte de rature noire sur l’horizon. + +Le naufrage, c’est l’idéal de l’impuissance. Être près de la +terre et ne pouvoir l’atteindre, flotter et ne pouvoir voguer, +avoir le pied sur quelque chose qui paraît solide et qui est +fragile, être plein de vie et plein de mort en même temps, être +prisonnier des étendues, être muré entre le ciel et l’océan, +avoir sur soi l’infini comme un cachot, avoir autour de soi +l’immense évasion des souffles et des ondes, et être saisi, +garrotté, paralysé, cet accablement stupéfie et indigne. On +croit y entrevoir le ricanement du combattant inaccessible. Ce +qui vous tient, c’est cela même qui lâche les oiseaux et met en +liberté les poissons. Cela ne semble rien et c’est tout. On +dépend de cet air qu’on trouble avec sa bouche, on dépend de +cette eau qu’on prend dans le creux de sa main. Puisez de cette +tempête plein un verre, ce n’est plus qu’un peu d’amertume. +Gorgée, c’est une nausée; houle, c’est l’extermination. Le grain +de sable dans le désert, le flocon d’écume dans l’océan, sont des +manifestations vertigineuses; la toute-puissance ne prend pas la +peine de cacher son atome, elle fait la faiblesse force, elle +emplit de son tout le néant, et c’est avec l’infiniment petit que +l’infiniment grand vous écrase. C’est avec des gouttes que +l’océan vous broie. On se sent jouet. + +Jouet, quel mot terrible! + +La _Matutina_ était un peu au-dessus d’Aurigny, ce qui était +favorable; mais dérivait vers la pointe nord, ce qui était fatal. +La bise nord-ouest, comme un arc tendu décoche une flèche, +lançait le navire vers le cap septentrional. Il existe à cette +pointe, un peu en deçà du havre des Corbelets, ce que les marins +de l’archipel normand appellent «un singe». Le +singe--_swinge_--est un courant de l’espèce furieuse. Un +chapelet d’entonnoirs dans les bas-fonds produit dans les vagues +un chapelet de tourbillons. Quand l’un vous lâche, l’autre vous +reprend. Un navire, happé par le singe, roule ainsi de spirale +en spirale jusqu’à ce qu’une roche aiguë ouvre la coque. Alors +le bâtiment crevé s’arrête, l’arrière sort des vagues, l’avant +plonge, le gouffre achève son tour de roue, l’arrière s’enfonce, +et tout se referme. Une flaque d’écume s’élargit et flotte, et +l’on ne voit plus à la surface de la lame que quelques bulles ça +et là, venues des respirations étouffées sous l’eau. + +Dans toute la Manche, les trois singes les plus dangereux sont le +singe qui avoisine le fameux banc de sable Girdler Sands, le +singe qui est à Jersey entre le Pignonnet et la pointe de +Noirmont, et le singe d’Aurigny. + +Un pilote local, qui eût été à bord de la _Mututina_, eût averti +les naufragés de ce nouveau péril. A défaut de pilote, ils +avaient l’instinct; dans les situations extrêmes, il y a une +seconde vue. De hautes torsions d’écume s’envolaient le long de +la côte, dans le pillage frénétique du vent. C’était le +crachement du singe. Nombre de barques ont chaviré dans cette +embûche. Sans savoir ce qu’il y avait là, ils approchaient avec +horreur. + +Comment doubler ce cap? Nul moyen. + +De même qu’ils avaient vu surgir les Casquets, puis surgir +Ortach, à présent ils voyaient se dresser la pointe d’Aurigny, +toute de haute roche. C’était comme des géants l’un après +l’autre. Série de duels effrayants. + +Charybde et Scylla ne sont que deux; les Casquets, Ortach et +Aurigny sont trois. + +Le même phénomène d’envahissement de l’horizon par l’écueil se +reproduisait avec la monotonie grandiose du gouffre. Les +batailles de l’océan ont, comme les combats d’Homère, ce +rabâchage sublime. + +Chaque lame, à mesure qu’ils approchaient, ajoutait vingt coudées +au cap affreusement amplifié dans la brume. La décroissance +d’intervalle semblait de plus en plus irrémédiable. Ils +touchaient à la lisière du singe. Le premier pli qui les +saisirait les entraînerait. Encore un flot franchi, tout était +fini. + +Soudain l’ourque fut repoussée en arrière comme par le coup de +poing d’un titan. La houle se cabra sous le navire et se +renversa, rejetant l’épave dans sa crinière d’écume. La +_Matutina_, sous cette impulsion, s’écarta d’Aurigny. + +Elle se retrouva au large. + +D’où arrivait ce secours? Du vent. + +Le souffle de l’orage venait de se déplacer. + +Le flot avait joué d’eux, maintenant c’était le tour du vent, Ils +s’étaient dégagés eux-mêmes des Casquets; mais devant Ortach la +houle avait fait la péripétie; devant Aurigny, ce fut la bise, Il +y avait eu subitement une saute du septentrion au midi. + +Le suroit avait succédé au noroit. + +Le courant, c’est le vent dans l’eau; le vent, c’est le courant +dans l’air; ces deux forces venaient de se contrarier, et le vent +avait eu le caprice de retirer sa proie au courant. + +Les brusqueries de l’océan sont obscures. Elles sont le +perpétuel peut-être. Quand on est à leur merci, on ne peut ni +espérer, ni désespérer. Elles font, puis défont. L’océan +s’amuse. Toutes les nuances de la férocité fauve sont dans cette +vaste et sournoise mer, que Jean Bart appelait «la grosse bête». +C’est le coup de griffe avec les intervalles voulus de patte de +velours. Quelquefois la tempête bâcle le naufrage; quelquefois +elle le travaille avec soin; on pourrait presque dire elle le +caresse. La mer a le temps. Les agonisants s’en aperçoivent. + +Parfois, disons-le, ces ralentissements dans le supplice +annoncent la délivrance. Ces cas sont rares. Quoi qu’il en +soit, les agonisants croient vite au salut, le moindre apaisement +dans les menaces de l’orage leur suffit, ils s’affirment à +eux-mêmes qu’ils sont hors de péril, après s’être crus ensevelis +ils prennent acte de leur résurrection, ils acceptent +fiévreusement ce qu’ils ne possèdent pas encore, tout ce que la +mauvaise chance contenait est épuisé, c’est évident, ils se +déclarent satisfaits, ils sont sauvés, ils tiennent Dieu quitte. +Il ne faut point trop se hâter de donner de ces reçus à +l’Inconnu. + +Le suroit débuta en tourbillon, Les naufragés n’ont jamais que +des auxiliaires bourrus. La _Matutina_ fut impétueusement +traînée au large par ce qui lui restait d’agrès comme une morte +par les cheveux. Cela ressembla à ces délivrances accordées par +Tibère, à prix de viol. Le vent brutalisait ceux qu’il sauvait. +Il leur rendait service avec fureur. Ce fut du secours sans +pitié. + +L’épave, dans ce rudoiement libérateur, acheva de se disloquer. + +Des grêlons, gros et durs à charger un tromblon, criblaient le +bâtiment. A tous les renversements du flot, ces grêlons +roulaient sur le pont comme des billes. L’ourque, presque entre +deux eaux, perdait toute forme sous les retombées de vagues et +sous les effondrements d’écumes. Chacun dans le navire songeait +à soi. + +Se cramponnait qui pouvait. Après chaque paquet de mer, on avait +la surprise de se retrouver tous. Plusieurs avaient le visage +déchiré par des éclats de bois. + +Heureusement le désespoir a les poings solides. Une main +d’enfant dans l’effroi a une étreinte de géant. L’angoisse fait +un étau avec des doigts de femme. Une jeune fille qui a peur +enfoncerait ses ongles roses dans du fer. Ils s’accrochaient, se +tenaient, se retenaient. Mais toutes les vagues leur apportaient +l’épouvante du balaiement. + +Soudainement ils furent soulagés. + + + + +XVI + +DOUCEUR SUBITE DE L’ÉNIGME + + +L’ouragan venait de s’arrêter court. + +Il n’y eut plus dans l’air ni suroit, ni noroit. Les clairons +forcenés de l’espace se turent. La trombe sortit du ciel, sans +diminution préalable, sans transition, et comme si elle-même +avait glissé à pic dans un gouffre. On ne sut plus où elle +était. Les flocons remplacèrent les grêlons. La neige +recommença à tomber lentement. + +Plus de flot. La mer s’aplatit. + +Ces soudaines cessations sont propres aux bourrasques de neige. +L’effluve électrique épuisé, tout se tranquillise, même la vague, +qui, dans les tourmentes ordinaires, conserve souvent une longue +agitation. Ici point. Aucun prolongement de colère dans le +flot. Comme un travailleur après une fatigue, le flot s’assoupit +immédiatement, ce qui dément presque les lois de la statique, +mais n’étonne point les vieux pilotes, car ils savent que tout +l’inattendu est dans la mer. + +Ce phénomène a lieu même, mais très rarement, dans les tempêtes +ordinaires. Ainsi, de nos jours, lors du mémorable ouragan du 27 +juillet 1867, à Jersey, le vent, après quatorze heures de furie, +tomba tout de suite au calme plat. + +Au bout de quelques minutes, l’ourque n’avait plus autour d’elle +qu’une eau endormie. + +En même temps, car la dernière phase ressemble à la première, on +ne distingua plus rien. Tout ce qui était devenu visible dans +les convulsions des nuages météoriques redevînt trouble, les +silhouettes blêmes se fondirent en délaiement diffus, et le +sombre de l’infini se rapprocha de toutes parts du navire. Ce +mur de nuit, cette occlusion circulaire, ce dedans de cylindre +dont le diamètre décroissait de minute en minute, enveloppait la +_Matutina_, et, avec la lenteur sinistre d’une banquise qui se +ferme, se rapetissait formidablement. Au zénith, rien, un +couvercle de brume, une clôture. L’ourque était comme au fond du +puits de l’abîme. + +Dans ce puits, une flaque de plomb liquide, c’était la mer. +L’eau ne bougeait plus. Immobilité morne. L’océan n’est jamais +plus farouche qu’étang. + +Tout était silence, apaisement, aveuglement. + +Le silence des choses est peut-être de la taciturnité. + +Les derniers clapotements glissaient le long du bordage. Le pont +était horizontal avec des déclivités insensibles. Quelques +dislocations remuaient faiblement. La coque de grenade, qui +tenait lieu de fanal, et où brillaient des étoupes dans du +goudron, ne se balançait plus au beaupré et ne jetait plus de +gouttes enflammées dans la mer. Ce qui restait de souffle dans +les nuées n’avait plus de bruit. La neige tombait épaisse, +molle, à peine oblique. On n’entendait l’écume d’aucun brisant. +Paix de ténèbres. + +Ce repos, après ces exaspérations et ces paroxysmes, fut pour les +malheureux si longtemps ballottés un indicible bien-être. Il +leur sembla qu’ils cessaient d’être mis à la question. Ils +entrevoyaient autour d’eux et au-dessus d’eux un consentement à +les sauver. Ils reprirent confiance. Tout ce qui avait été +furie était maintenant tranquillité. Cela leur parut une paix +signée. Leurs poitrines misérables se dilatèrent. Ils pouvaient +lâcher le bout de corde ou de planche qu’ils tenaient, se lever, +se redresser, se tenir debout, marcher, se mouvoir. Ils se +sentaient inexprimablement calmés. Il y a, dans la profondeur +obscure, de ces effets de paradis, préparation à autre chose. Il +était clair qu’ils étaient bien décidément hors de la rafale, +hors de l’écume, hors des souffles, hors des rages, délivrés. + +On avait désormais toutes les chances pour soi. Dans trois ou +quatre heures le jour se lèverait, on serait aperçu par quelque +navire passant, on serait recueilli. Le plus fort était fait. +On rentrait dans la vie. L’important, c’était d’avoir pu se +soutenir sur l’eau jusqu’à la cessation de la tempête. Ils se +disaient: Cette fois, c’est fini. + +Tout à coup ils s’aperçurent que c’était fini en effet. + +Un des matelots, le basque du nord, nommé Galdeazun, descendit, +pour chercher du câble, dans la cale, puis remonta, et dit: + +--La cale est pleine. + +--De quoi? demanda le chef. + +--D’eau, répondit le matelot. + +Le chef cria: + +--Qu’est-ce que cela veut dire? + +--Cela veut dire, reprit Galdeazun, que dans une demi-heure nous +allons sombrer. + + + + +XVII + +LA RESSOURCE DERNIÈRE + + +Il y avait une crevasse dans la quille. Une voie d’eau s’était +faite. A quel moment? Personne n’eût pu le dire. Était-ce en +accostant les Casquets? Était-ce devant Ortach? Était-ce dans +le clapotement des bas-fonds de l’ouest d’Aurigny? Le plus +probable, c’est qu’ils avaient touché le Singe. Ils avaient reçu +un obscur coup de boutoir. Ils ne s’en étaient point aperçus au +milieu de la survente convulsive qui les secouait. Dans le +tétanos on ne sent pas une piqûre. + +L’autre matelot, le basque du sud, qui s’appelait Ave-Maria, fit +à son tour la descente de la cale, revint, et dit; + +--L’eau dans la quille est haute de deux vares. + +Environ six pieds. + +Ave-Maria ajouta: + +--Avant quarante minutes, nous coulons. + +Où était cette voie d’eau? on ne la voyait pas. Elle était +noyée. Le volume d’eau qui emplissait la cale cachait cette +fissure. Le navire avait un trou au ventre, quelque part, sous +la flottaison, fort avant sous la carène. Impossible de +l’apercevoir. Impossible de le boucher. On avait une plaie et +l’on ne pouvait la panser. L’eau, du reste, n’entrait pas très +vite. + +Le chef cria: + +--Il faut pomper. + +Galdeazun répondit: + +--Nous n’avons plus de pompe. + +--Alors, repartit le chef, gagnons la terre. + +--Où, la terre? + +--Je ne sais. + +--Ni moi. + +--Mais elle est quelque part. + +--Oui. + +--Que quelqu’un nous y mène, reprit le chef. + +--Nous n’avons pas de pilote, dit Galdeazun. + +--Prends la barre, toi. + +--Nous n’avons plus de barre. + +--Bâclons-en une avec la première poutre venue. Des clous. Un +marteau. Vite des outils! + +--La baille de charpenterie est à l’eau. Nous n’avons plus +d’outils. + +--Gouvernons tout de même, n’importe où! + +--Nous n’avons plus de gouvernail. + +--Où est le canot? Jetons nous-y. Ramons! + +--Nous n’avons plus de canot. + +--Ramons sur l’épave. + +--Nous n’avons plus d’avirons. + +--A la voile alors! + +--Nous n’avons plus de voile, et plus de mât. + +--Faisons un mât avec une hiloire, faisons une voile avec un +prélart. Tirons-nous de là. Confions-nous au vent! + +--Il n’y a plus de vent. + +Le vent en effet les avait quittés. La tempête s’en était allée, +et ce départ, qu’ils avaient pris pour leur salut, était leur +perte. Le suroit en persistant les eût frénétiquement poussés à +quelque rivage, eût gagné de vitesse la voie d’eau, les eût +portés peut-être à un bon banc de sable propice, et les eût +échoués avant qu’ils eussent sombré. Le rapide emportement de +l’orage eût pu leur faire prendre terre. Point de vent, plus +d’espoir. Ils mourraient de l’absence d’ouragan. + +La situation suprême apparaissait. + +Le vent, la grêle, la bourrasque, le tourbillon, sont des +combattants désordonnés qu’on peut vaincre. La tempête peut être +prise au défaut de l’armure. On a des ressources contre la +violence qui se découvre sans cesse, se meut à faux, et frappe +souvent à côté. Mais rien à faire contre le calme. Pas un +relief qu’on puisse saisir. + +Les vents sont une attaque de cosaques; tenez bon, cela se +disperse. Le calme, c’est la tenaille du bourreau. + +L’eau, sans hâte, mais sans interruption, irrésistible et lourde, +montait dans la cale, et, à mesure qu’elle montait, le navire +descendait. Cela était très lent. + +Les naufragés de la _Matutina_ sentaient peu à peu s’entr’ouvrir +sous eux la plus désespérée des catastrophes, la catastrophe +inerte. La certitude tranquille et sinistre du fait inconscient +les tenait. L’air n’oscillait pas, la mer ne bougeait pas. +L’immobile, c’est l’inexorable. L’engloutissemenl les résorbait +en silence. A travers l’épaisseur de l’eau muette, sans colère, +sans passion, sans le vouloir, sans le savoir, sans y prendre +intérêt, le fatal centre du globe les attirait. L’horreur, au +repos, se les amalgamait. Ce n’était plus la gueule béante du +flot, la double mâchoire du coup de vent et du coup de mer, +méchamment menaçante, le rictus de la trombe, l’appétit écumant +de la houle; c’était sous ces misérables on ne sait quel +bâillement noir de l’infini. Ils se sentaient entrer dans une +profondeur paisible qui était la mort. La quantité de bord que +le navire avait hors du flot s’amincissait, voilà tout. On +pouvait calculer à quelle minute elle s’effacerait. C’était tout +le contraire de la submersion par la marée montante. L’eau ne +montait pas vers eux, ils descendaient vers elle. Le creusement +de leur tombe venait d’eux-mêmes. Leur poids était le fossoyeur. + +Ils étaient exécutés, non par la loi des hommes, mais par la loi +des choses. + +La neige tombait, et, comme l’épave ne remuait plus, cette +charpie blanche faisait sur le pont une nappe et couvrait le +navire d’un suaire. + +La cale allait s’alourdissant. Nul moyen de franchir la voie +d’eau. Ils n’avaient pas même une pelle d’épuisement, qui +d’ailleurs eût été illusoire et d’un emploi impraticable, +l’ourque étant pontée. On s’éclaira; on alluma trois ou quatre +torches qu’on planta dans des trous et comme on put. Galdeazun +apporta quelques vieux seaux de cuir; ils entreprirent d’étancher +la cale et firent la chaîne; mais les seaux étaient hors de +service, le cuir des uns était décousu, le fond des autres était +crevé, et les seaux se vidaient en chemin. L’inégalité était +dérisoire entre ce qu’on recevait et ce qu’on rendait. Une tonne +d’eau entrait, un verre d’eau sortait. On n’eut pas d’autre +réussite. C’était une dépense d’avare essayant d’épuiser sou à +sou un million. + +Le chef dit: + +--Allégeons l’épave! + +Pendant la tempête on avait amarré les quelques coffres qui +étaient sur le pont. Ils étaient restés liés au tronçon du mât. +On défit les amarres, et on roula les coffres à l’eau par une des +brèches du bordage. Une de ces valises appartenait à la femme +basquaise qui ne put retenir ce soupir: + +--Oh! ma cape neuve doublée d’écarlate! oh! mes pauvres bas en +dentelle d’écorce de bouleau! Oh! mes pendeloques d’argent pour +aller à la messe du mois de Marie! + +Le pont déblayé, restait la cabine. Elle était fort encombrée. +Elle contenait, on s’en souvient, des bagages qui étaient aux +passagers et des ballots qui étaient aux matelots. + +On prit les bagages, et on se débarrassa de tout ce chargement +par la brèche du bordage. + +On retira les ballots, et on les poussa à l’océan. + +On acheva de vider la cabine. La lanterne, le chouquet, les +barils, les sacs, les bailles et les charniers, la marmite avec +la soupe, tout alla aux flots. + +On dévissa les écrous du fourneau de fer éteint depuis longtemps, +on le descella, on le hissa sur le pont, on le traîna jusqu’à la +brèche, et on le précipita hors du navire. + +On envoya à l’eau tout ce qu’on put arracher du vaigrage, des +porques, des haubans et du gréement fracassé. + +De temps en temps le chef prenait une torche, la promenait sur +les chiffres d’étiage peints à l’avant du navire, et regardait où +en était le naufrage. + + + + +XVIII + +LA RESSOURCE SUPRÊME + + +L’épave, allégée, s’enfonçait un peu moins, mais s’enfonçait +toujours. + +Le désespoir de la situation n’avait plus ni ressource, ni +palliatif. On avait épuisé le dernier expédient. + +--Y a-t-il encore quelque chose à jeter à la mer? cria le chef. + +Le docteur, auquel personne ne songeait plus, sortit d’un angle +du capot de cabine, et dit: + +--Oui. + +--Quoi? demanda le chef. + +Le docteur répondit: + +--Notre crime. + +Il y eut un frémissement, et tous crièrent: + +--Amen. + +Le docteur, debout et blême, leva un doigt vers le ciel, et dit: + +--A genoux. + +Ils chancelaient, ce qui est le commencement de l’agenouillement. + +Le docteur reprit: + +--Jetons à la mer nos crimes. Ils pèsent sur nous. C’est là ce +qui enfonce le navire. Ne songeons plus au sauvetage, songeons +au salut. Notre dernier crime surtout, celui que nous avons +commis, ou, pour mieux dire, complété tout à l’heure, misérables +qui m’écoutez, il nous accable. C’est une insolence impie de +tenter l’abîme quand on a l’intention d’un meurtre derrière soi. +Ce qui est fait contre un enfant est fait contre Dieu. Il +fallait s’embarquer, je le sais, mais c’était la perdition +certaine. La tempête, avertie par l’ombre que notre action a +faite, est venue. C’est bien. Du reste, ne regrettez rien. +Nous avons là, pas loin de nous, dans cette obscurité, les sables +de Vauville et le cap de la Hougue. C’est la France. Il n’y +avait qu’un abri possible, l’Espagne. La France ne nous est pas +moins dangereuse que l’Angleterre. Notre délivrance de la mer +eût abouti au gibet. Ou pendus, ou noyés, nous n’avions pas +d’autre option. Dieu a choisi pour nous. Rendons-lui grâce. Il +nous accorde la tombe qui lave. Mes frères, l’inévitable était +là. Songez que c’est nous qui tout à l’heure avons fait notre +possible pour envoyer là-haut quelqu’un, cet enfant, et qu’en ce +moment-ci même, à l’instant où je parle, il y a peut-être +au-dessus de nos têtes une âme qui nous accuse devant un juge qui +nous regarde. Mettons à profit le sursis suprême. +Efforçons-nous, si cela se peut encore, de réparer, dans tout ce +qui dépend de nous, le mal que nous avons fait. Si l’enfant nous +survit, venons-lui en aide. S’il meurt, tâchons qu’il nous +pardonne. Otons de dessus nous notre forfait. Déchargeons de ce +poids nos consciences. Tâchons que nos âmes ne soient pas +englouties devant Dieu, car c’est le naufrage terrible. Les +corps vont aux poissons, les âmes aux démons. Ayez pitié de +vous. A genoux, vous dis-je. Le repentir, c’est la barque qui +ne se submerge pas. Vous n’avez plus de boussole? Erreur. Vous +avez la prière. + +Ces loups devinrent moutons. Ces transformations se voient dans +l’angoisse. Il arrive que les tigres lèchent le crucifix. Quand +la porte sombre s’entrebâille, croire est difficile, ne pas +croire est impossible. Si imparfaites que soient les diverses +ébauches de religion essayées par l’homme, même quand la croyance +est informe, même quand le contour du dogme ne s’adapte point aux +linéaments de l’éternité entrevue, il y a, à la minute suprême, +un tressaillement d’âme. Quelque chose commence après la vie. +Cette pression est sur l’agonie. + +L’agonie est une échéance. A cette seconde fatale, on sent sur +soi la responsabilité diffuse. Ce qui a été complique ce qui +sera. Le passé revient et rentre dans l’avenir. Le connu +devient abîme aussi bien que l’inconnu, et ces deux précipices, +l’un où l’on a ses fautes, l’autre où l’on a son attente, mêlent +leur réverbération. C’est cette confusion des deux gouffres qui +épouvante le mourant. + +Ils avaient fait leur dernière dépense d’espérance du côté de la +vie. C’est pourquoi ils se tournèrent de l’autre côté. Il ne +leur restait plus de chance que dans cette ombre. Ils le +comprirent. Ce fut un éblouissement lugubre, tout de suite suivi +d’une rechute d’horreur. Ce que l’on comprend dans l’agonie +ressemble à ce qu’on aperçoit dans l’éclair. Tout, puis rien. +On voit, et l’on ne voit plus. Après la mort, l’œil se +rouvrira, et ce qui a été un éclair deviendra un soleil. + +Ils crièrent au docteur: + +--Toi! toi! il n’y a plus que toi. Nous t’obéirons. Que +faut-il faire? parle. + +Le docteur répondit: + +--Il s’agit de passer par-dessus le précipice inconnu et +d’atteindre l’autre bord de la vie, qui est au delà du tombeau. +Étant celui qui sait le plus de choses, je suis le plus en péril +de vous tous. Vous faites bien de laisser le choix du pont à +celui qui porte le fardeau le plus lourd. + +Il ajouta: + +--La science pèse sur la conscience. + +Puis il reprit; + +--Combien de temps nous reste-t-il encore? + +Galdeazun regarda à l’étiage et répondît: + +--Un peu plus d’un quart d’heure. + +--Bien dit le docteur. + +Le toit bas du capot, où il s’accoudait, faisait une espèce de +table. Le docteur prit dans sa poche son écritoire et sa plume, +et son portefeuille d’où il tira un parchemin, le même sur le +revers duquel il avait écrit, quelques heures auparavant, une +vingtaine de lignes tortueuses et serrées. + +--De la lumière, dit-il. + +La neige, tombant comme une écume de cataracte, avait éteint les +torches l’une après l’autre. Il n’en restait plus qu’une. +Ave-Maria la déplanta, et vint se placer debout, tenant cette +torche, à côté du docteur. + +Le docteur remit son portefeuille dans sa poche, posa sur le +capot la plume et l’encrier, déplia le parchemin, et dit: + +--Ecoutez. + +Alors, au milieu de la mer, sur ce ponton décroissant, sorte de +plancher tremblant du tombeau, commença, gravement faite par le +docteur, une lecture que toute l’ombre semblait écouter. Tous +ces condamnés baissaient la tête autour de lui. Le flamboiement +de la torche accentuait leurs pâleurs. Ce que lisait le docteur +était écrit en anglais. Par intervalles, quand un de ces regards +lamentables paraissait désirer un éclaircissement, le docteur +s’interrompait et répétait, soit en français, soit en espagnol, +soit en basque, soit en italien, le passage qu’il venait de lire. +On entendait des sanglots étouffés et des coups sourds frappés +sur les poitrines. L’épave continuait de s’enfoncer. + +La lecture achevée, le docteur posa le parchemin à plat sur le +capot, saisit la plume, et, sur une marge blanche ménagée au bas +de ce qu’il avait écrit, il signa: + +DOCTOR GERNARDUS GEESTEMUNDE. + +Puis, se tournant vers les autres, il dit: + +--Venez, et signez. + +La basquaise approcha, prit la plume, et signa ASUNCION. Elle +passa la plume à l’irlandaise qui, ne sachant pas écrire, fit une +croix. + +Le docteur, à côté de cette croix, écrivit: + +--BARBARA FERMOY, _de l’île Tyrryf, dans les Ébudes_. + +Puis il tendit la plume au chef de la bande. + +Le chef signa GAÏZDORRA, _captal_. + +Le génois, au-dessous du chef, signa GIANGIRATE. + +Le languedocien signa JACQUES QUATOURZE, dit le NARBONNAIS. + +Le provençal signa LUC-PIERRE CAPGAROUPE, _du bagne de Mahon_. + +Sous ces signatures, le docteur écrivit cette note: + +--De trois hommes d’équipage, le patron ayant été enlevé par un +coup de mer, il ne reste que deux, et on signé. + +Les deux matelots mirent leurs noms au-dessous de cette note. Le +basque du nord signa GALDEAZUN. Le basque du sud signa +AVE-MARIA, _voleur_. + +Puis le docleur dit: + +--Capgaroupe. + +--Présent, dit le provençal. + +--Tu as la gourde de Hardquanonne? + +--Oui. + +--Donne-la moi. + +Capgaroupe but la dernière gorgée d’eau-de-vie et tendit la +gourde au docteur. + +La crue intérieure du flot s’aggravait. L’épave entrait de plus +en plus dans la mer. + +Les bords du pont en plan incliné étaient couverts d’une mince +lame rongeante, qui grandissait. + +Tous s’étaient groupés sur la tonture du navire. + +Le docteur sécha l’encre des signatures au feu de la torche, plia +le parchemin à plis plus étroits que le diamètre du goulot, et +l’introduisit dans la gourde. Il cria: + +--Le bouchon. + +--Je ne sais où il est, dit Capgaroupe. + +--Voici un bout de funin, dit Jacques Quatourze. + +Le docteur boucha la gourde avec ce funin, et dît: + +--Du goudron. + +Galdeazun alla de l’avant, appuya un étouffoir d’étoupe sur la +grenade à brûlot qui s’éteignait, la décrocha de l’étrave et +l’apporta au docteur, à demi pleine de goudron bouillant. + +Le docteur plongea le goulot de la gourde dans le goudron, et +l’en retira. La gourde, qui contenait le parchemin signé de +tous, était bouchée et goudronnée. + +--C’est fait, dit le docteur. + +Et de toutes ces bouches sortit, vaguement bégayé en toutes +langues, le brouhaha lugubre dos catacombes. + +--Ainsi soit-il! + +--Mea culpa! + +--Asi sea[1]! + + [1] Ainsi-soit il! + +--Aro raï[2]! + + [2] A la bonne heure (patois roman). + +--Amen! + +On eût cru entendre se disperser dans les ténèbres, devant +l’effrayant refus céleste de les entendre, les sombres voix de +Babel. + +Le docteur tourna le dos à ses compagnons de crime et de +détresse, et fit quelques pas vers le bordage. Arrivé au bord de +l’épave, il regarda dans l’infini, et dit avec un accent profond: + +--Bist du bei mir[3]? + + [3]--Es-tu près de moi? + +Il parlait probablement à quelque spectre. + +L’épave s’enfonçait. + +Derrière le docteur tous songeaient. La prière est une force +majeure. Ils ne se courbaient pas, ils ployaient. Il y avait de +l’involontaire dans leur contrition. Ils fléchissaient comme se +flétrit une voile à qui la brise manque, et ce groupe hagard +prenait peu à peu, par la jonction des mains et par rabattement +des fronts, l’attitude, diverse, mais accablée, de la confiance +désespérée en Dieu. On ne sait quel reflet vénérable, venu de +l’abîme, s’ébauchait sur ces faces scélérates. + +Le docteur revint vers eux. + +Quel que fût son passé, ce vieillard était grand en présence du +dénoûment. La vaste réticence environnante le préoccupait sans +le déconcerter. C’était l’homme qui n’est pas pris au dépourvu. +Il y avait sur lui de l’horreur tranquille. La majesté de Dieu +compris était sur son visage. + +Ce bandit vieilli et pensif avait, sans s’en douter, la posture +pontificale. + +Il dit: + +--Faites attention. + +Il considéra un moment l’étendue et ajouta: + +--Maintenant nous allons mourir. + +Puis il prit la torche des mains d’Ave-Maria, et la secoua. + +Une flamme s’en détacha, et s’envola dans la nuit. + +Et le docteur jeta la torche à la mer. + +La torche s’éteignit. Toute clarté s’évanouit. Il n’y eut plus +que l’immense ombre inconnue. Ce fut quelque chose comme la +tombe se fermant. + +Dans cette éclipse on entendit le docteur qui disait: + +--Prions. + +Tous se mirent à genoux. + +Ce n’était déjà plus dans la neige, c’était dans l’eau qu’ils +s’agenouillaient. + +Ils n’avaient plus que quelques minutes. + +Le docteur seul était resté debout. Les flocons de neige, en +s’arrêtant sur lui, l’étoilaient de larmes blanches, et le +faisaient visible sur ce fond d’obscurité. On eût dit la statue +parlante des ténèbres. + +Le docteur fit un signe de croix, et éleva la voix pendant que +sous ses pieds commençait cette oscillation presque indistincte +qui annonce l’instant où une épave va plonger. Il dit: + +--Pater noster qui es in coelis. + +Le provençal répéta en français: + +--Notre père qui êtes aux cieux. + +L’irlandaise reprit en langue galloise, comprise de la femme +basque: + +--Ar nathair ala ar neamh. + +Le docteur continua: + +--Sanctificetur nomen tuum. + +--Que votre nom soit sanctifié, dit le provençal. + +--Naomhthar hainm, dit l’irlandaise. + +--Adveniat regnum tuum, poursuivit le docteur. + +--Que votre règne arrive, dit le provençal. + +--Tigeadh do rioghachd, dit l’irlandaise. + +Les agenouillés avaient de l’eau jusqu’aux épaules. Le docteur +reprit: + +--Fiat voluntas tua. + +--Que votre volonté soit faite, balbutia le provençal. + +Et l’irlandaise et la basquaise jetèrent ce cri: + +--Deuntar do thoil ar an Hhalàmb! + +--Sicut in coelo, et in terra, dit le docteur. + +Aucune voix ne lui répondit. + +Il baissa les yeux. Toutes les têtes étaient sous l’eau. Pas un +ne s’était levé. Ils s’étaient laissé noyer à genoux. + +Le docteur prit dans sa main droite la gourde qu’il avait déposée +sur le capot, et l’éleva au-dessus de sa tête. + +L’épave coulait. + +Tout en enfonçant, le docteur murmurait le reste de la prière. + +Son buste fut hors de l’eau un moment, puis sa tête, puis il n’y +eut plus que son bras tenant la gourde, comme s’il la montrait à +l’infini. + +Ce bras disparu. La profonde mer n’eut pas plus de pli qu’une +tonne d’huile. La neige continuait de tomber. + +Quelque chose surnagea, et s’en alla sur le flot dans l’ombre. +C’était la gourde goudronnée que son enveloppe d’osier soutenait. + + + + +LIVRE TROISIÈME + +L’ENFANT DANS L’OMBRE + + + + +I + +LE CHESS-HILL + + +La tempête n’était pas moins intense sur terre que sur mer. + +Le même déchaînement farouche s’était fait autour de l’enfant +abandonné. Le faible et l’innocent deviennent ce qu’ils peuvent +dans la dépense de colère inconsciente que font les forces +aveugles; l’ombre ne discerne pas; et les choses n’ont point les +clémences qu’on leur suppose. + +Il y avait sur terre très peu de vent; le froid avait on ne sait +quoi d’immobile. Aucun grêlon. L’épaisseur de la neige tombante +était épouvantable. + +Les grêlons frappent, harcèlent, meurtrissent, assourdissent, +écrasent; les flocons sont pires. Le flocon inexorable et doux +fait son œuvre en silence. Si on le louche, il fond. Il est +pur comme l’hypocrite est candide. C’est par des blancheurs +lentement superposées que le flocon arrive à l’avalanche et le +fourbe au crime. + +L’enfant avait continué d’avancer dans le brouillard. Le +brouillard est un obstacle mou; de là des périls; il cède et +persiste; le brouillard, comme la neige, est plein de trahison. +L’enfant, étrange lutteur au milieu de tous ces risques, avait +réussi à atteindre le bas de la descente, et s’était engagé dans +le Chess-Hill. Il était, sans le savoir, sur un isthme, ayant +des deux côtés l’océan, et ne pouvant faire fausse route, dans +cette brume, dans cette neige et dans cette nuit, sans tomber, à +droite dans l’eau profonde du golfe, à gauche dans la vague +violente de la haute mer. Il marchait, ignorant, entre deux +abîmes. + +L’isthme de Portland était à cette époque singulièrement âpre et +rude. Il n’a plus rien aujourd’hui de sa configuration d’alors. +Depuis qu’on a eu l’idée d’exploiter la pierre de Portland en +ciment romain, toute la roche a subi un remaniement qui a +supprimé l’aspect primitif. On y trouve encore le calcaire lias, +le schiste, et le trapp sortant des bancs de conglomérat comme la +dent de la gencive; mais la pioche a tronqué et nivelé tous ces +pilons hérissés et scabreux où venaient se percher hideusement +les ossifrages. Il n’y a plus de cimes où puissent se donner +rendez-vous les labbes et les stercoraires qui, comme les +envieux, aiment à souiller les sommets. On chercherait en vain +le haut monolithe nommé Godolphin, vieux mot gallois qui signifie +_aigle blanche_. On cueille encore, l’été, dans ces terrains +forés et troués comme l’éponge, du romarin, du pouliot, de +l’hysope sauvage, du fenouil de mer qui, infusé, donne un bon +cordial, et cette herbe pleine de nœuds qui sort du sable et +dont on fait de la natte; mais on n’y ramasse plus ni ambre gris, +ni étain noir, ni cette triple espèce d’ardoise, l’une verte, +l’autre bleue, l’autre couleur de feuilles de sauge. Les +renards, les blaireaux, les loutres, les martres, s’en sont +allés; il y avait dans ces escarpements de Portland, comme à la +pointe de Cornouailles, des chamois; il n’y en a plus. On pêche +encore, dans de certains creux, des plies et des pilchards, mais +les saumons, effarouchés, ne remontent plus la Wey entre la +Saint-Michel et la Noël pour y pondre leurs œufs. On ne voit +plus là, comme au temps d’Elisabeth, de ces vieux oiseaux +inconnus, gros comme des éperviers, qui coupaient une pomme en +deux et n’en mangeaient que le pépin. On n’y voit plus de ces +corneilles à bec jaune, _cornish chough_ en anglais, _pyrrocarax_ +en latin, qui avaient la malice de jeter sur les toits de chaume +des sarments allumés. On n’y voit plus l’oiseau sorcier fulmar, +émigré de l’archipel d’Ecosse, et jetant par le bec une huile que +les insulaires brûlaient dans leurs lampes. On n’y rencontre +plus le soir, dans les ruissellements du jusant, l’antique neitse +légendaire aux pieds de porc et au cri de veau. La marée +n’échoue plus sur ces sables l’otarie moustachue, aux oreilles +enroulées, aux mâchelières pointues, se traînant sur ses pattes +sans ongles. Dans ce Portland aujourd’hui méconnaissable, il n’y +a jamais eu de rossignols, à cause du manque de forêts, mais les +faucons, les cygnes et les oies de mer se sont envolés. Les +moutons de Portland d’à présent ont la chair grasse et la laine +fine; les rares brebis qui paissaient il y a deux siècles cette +herbe salée étaient petites et coriaces et avaient la toison +bourrue, comme il sied à des troupeaux celtes menés jadis par des +bergers mangeurs d’ail qui vivaient cent ans et qui, à un +demi-mille de distance, perçaient des cuirasses avec leur flèche +d’une aune de long. Terre inculte fait laine rude. Le +Chess-Hill d’aujourd’hui ne ressemble en rien au Chess-Hill +d’autrefois, tant il a été bouleversé par l’homme, et par ces +furieux vents des Sorlingues qui rongent jusqu’aux pierres. + +Aujourd’hui cette langue de terre porte un railway qui aboutit à +un joli échiquier de maisons neuves, Chesilton, et il y a une +«Portland-Station». Les wagons roulent où rampaient les phoques. + +L’isthme de Portland, il y a deux cents ans, était un dos d’âne +de sable avec une épine vertébrale de rocher. + +Le danger, pour l’enfant, changea de forme. Ce que l’enfant +avait à craindre dans la descente, c’était de rouler au bas de +l’escarpement; dans l’isthme, ce fut de tomber dans des trous. +Après avoir eu affaire au précipice, il eut affaire à la +fondrière. Tout est chausse-trape au bord de la mer. La roche +est glissante, la grève est mouvante. Les points d’appui sont +des embûches. On est comme quelqu’un qui met le pied sur des +vitres. Tout peut brusquement se fêler sous vous. Fêlure par où +l’on disparaît. L’océan a des troisièmes dessous comme un +théâtre bien machiné. + +Les longues arêtes de granit auxquelles s’adosse le double +versant d’un isthme sont d’un abord malaisé. On y trouve +difficilement ce qu’on appelle en langage de mise en scène des +praticables. L’homme n’a aucune hospitalité à attendre de +l’océan, pas plus du rocher que de la vague; l’oiseau et le +poisson seuls sont prévus par la mer. Les isthmes +particulièrement sont dénudés et hérissés. Le flot qui les use +et les mine des deux côtés les réduit à leur plus simple +expression. Partout des reliefs coupants, des crêtes, des scies, +d’affreux haillons de pierre déchirée, des entre-bâillements +dentelés comme la mâchoire multicuspide d’un requin, des +casse-cous de mousse mouillée, de rapides coulées de roches +aboutissant à l’écume. Qui entreprend de franchir un isthme +rencontre à chaque pas des blocs difformes, gros comme des +maisons, figurant des tibias, des omoplates, des fémurs, anatomie +hideuse des rocs écorchés. Ce n’est pas pour rien que ces stries +des bords de la mer se nomment côtes. Le piéton se tire comme il +peut de ce pêle-mêle de débris. Cheminer à travers l’ossature +d’une énorme carcasse, tel est à peu près ce labeur. + +Mettez un enfant dans ce travail d’Hercule. + +Le grand jour eût été utile, il faisait nuit; un guide eût été +nécessaire, il était seul. Toute la vigueur d’un homme n’eût pas +été de trop, il n’avait que la faible force d’un enfant. A +défaut de guide, un sentier l’eût aidé. Il n’y avait point de +sentier. + +D’instinct, il évitait le chaîneau aigu des rochers et suivait la +plage le plus qu’il pouvait. C’est là qu’il rencontrait les +fondrières. Les fondrières se multipliaient devant lui sous +trois formes, la fondrière d’eau, la fondrière de neige, la +fondrière de sable. La dernière est la plus redoutable. C’est +l’enlisement. + +Savoir ce que l’on affronte est alarmant, mais l’ignorer est +terrible. L’enfant combattait le danger inconnu. Il était à +tâtons dans quelque chose qui était peut-être la tombe. + +Nulle hésitation. Il tournait les rochers, évitait les +crevasses, devinait les pièges, subissait les méandres de +l’obstacle, mais avançait. Ne pouvant aller droit, il marchait +ferme. + +Il reculait au besoin avec énergie. Il savait s’arracher à temps +de la glu hideuse des sables mouvants. Il secouait la neige de +dessus lui. Il entra plus d’une fois dans l’eau jusqu’aux +genoux. Dès qu’il sortait de l’eau, ses guenilles mouillées +étaient tout de suite gelées par le froid profond de la nuit. Il +marchait rapide dans ses vêlements roidis. Pourtant il avait eu +l’industrie de conserver sèche et chaude sur sa poitrine sa +vareuse de matelot. Il avait toujours bien faim. + +Les aventures de l’abîme ne sont limitées en aucun sens; tout y +est possible, même le salut. L’issue est invisible, mais +trouvable. Comment l’enfant, enveloppé d’une étouffante spirale +de neige, perdu sur cette levée étroite entre les deux gueules du +gouffre, n’y voyant pas, parvint-il à traverser l’isthme, c’est +ce que lui-même n’aurait pu dire. Il avait glissé, grimpé, +roulé, cherché, marché, persévéré, voilà tout. Secret de tous +les triomphes. Au bout d’un peu moins d’une heure, il sentit que +le sol remontait, il arrivait à l’autre bord, il sortait du +Chess-Hill, il était sur la terre ferme. + +Le pont qui relie aujourd’hui Sandford-Cas à Smallmouth-Sand +n’existait pas à cette époque. Il est probable que, dans son +tâtonnement intelligent, il avait remonté jusque vis-à-vis Wyke +Regis, où il y avait alors une langue de sable, vraie chaussée +naturelle, traversant l’East Fleet. + +Il était sauvé de l’isthme, mais il se retrouvait face à face +avec la tempête, avec l’hiver, avec la nuit. + +Devant lui se développait de nouveau la sombre perte de vue des +plaines. + +Il regarda à terre, cherchant un sentier. + +Tout à coup il se baissa. + +Il venait d’apercevoir dans la neige quelque chose qui lui +semblait une trace. + +C’était une trace en effet, la marque d’un pied. La blancheur de +la neige découpait nettement l’empreinte et la faisait très +visible. Il la considéra. C’était un pied nu, plus petit qu’un +pied d’homme, plus grand qu’un pied d’enfant. + +Probablement le pied d’une femme. + +Au delà de cette empreinte, il y en avait une autre, puis une +autre; les empreintes se succédaient, à la distance d’un pas, et +s’enfonçaient dans la plaine vers la droite. Elles étaient +encore fraîches et couvertes de peu de neige. Une femme venait +de passer là. + +Celle femme avait marché et s’en était allée dans la direction +même où l’enfant avait vu des fumées. + +L’enfant, l’œil fixé sur les empreintes, se mit à suivre ce pas. + + + + +II + +EFFET DE NEIGE + + +Il chemina un certain temps sur cette piste. Par malheur les +traces étaient de moins en moins nettes. La neige tombait dense +et affreuse. C’était le moment où l’ourque agonisait sous cette +même neige dans la haute mer. + +L’enfant, en détresse comme le navire, mais autrement, n’ayant, +dans l’ínextricable entre-croisement d’obscurités qui se +dressaient devant lui, d’autre ressource que ce pied marqué dans +la neige, s’attachait à ce pas comme au fil du dédale. + +Subitement, soit que la neige eût fini par les niveler, soit pour +toute autre cause, les empreintes s’effacèrent. Tout redevint +plan, uni, ras, sans une tache, sans un détail. Il n’y eut plus +qu’un drap blanc sur la terre et un drap noir sur le ciel. + +C’était comme si la passante s’était envolée. + +L’enfant aux abois se pencha et chercha. En vain. + +Comme il se relevait, il eut la sensation de quelque chose +d’indistinct qu’il entendait, mais qu’il n’était pas sûr +d’entendre. Cela ressemblait à une voix, à une haleine, à de +l’ombre. C’était plutôt humain que bestial, et plutôt sépulcral +que vivant. C’était du bruit, mais du rêve. + +Il regarda et ne vit rien. + +La large solitude nue et livide était devant lui. + +Il écouta. Ce qu’il avait cru entendre s’était dissipé. +Peut-être n’avail-il rien entendu. Il écouta encore. Tout +faisait silence. + +Il y avait de l’illusion dans toute cette brume. Il se remit en +marche. + +En marche au hasard, n’ayant plus désormais ce pas pour le +guider. + +Il s’éloignait à peine que le bruit recommença. Cette fois il ne +pouvait douter. C’était un gémissement, presque un sanglot. + +Il se retourna. il promena ses yeux dans l’espace nocturne. Il +ne vit rien. + +Le bruit s’éleva de nouveau. + +Si les limbes peuvent crier, c’est ainsi qu’elles crient. + +Rien de pénétrant, de poignant et de faible comme cette voix. +Car c’était une voix. Cela venait d’une âme. Il y avait de la +palpitation dans ce murmure. Pourtant cela semblait presque +inconscient. C’était quelque chose comme une souffrance qui +appelle, mais sans savoir qu’elle est une souffrance et qu’elle +fait un appel. Ce cri, premier souffle peut-être, peut-être +dernier soupir, était à égale distance du râle qui clôt la vie et +du vagissement qui l’ouvre. Cela respirait, cela étouffait, cela +pleurait. Sombre supplication dans l’invisible. + +L’enfant fixa son attention partout, loin, près, au fond, en +haut, en bas. Il n’y avait personne. Il n’y avait rien. + +Il prêta l’oreille. La voix se fit entendre encore. Il la +perçût distinctement. Celte voix avait un peu du bêlement d’un +agneau. + +Alors il eut peur et songea à fuir. + +Le gémissement reprit. C’était la quatrième fois. Il était +étrangement misérable et plaintif. On sentait qu’après ce +suprême effort, plutôt machinal que voulu, ce cri allait +probablement s’éteindre. C’était une réclamation expirante, +instinctivement faite à la quantité de secours qui est en suspens +dans l’étendue; c’était on ne sait quel bégaiement d’agonie +adressé à une providence possible. L’enfant s’avança du côté +d’où venait la voix. + +Il ne voyait toujours rien. + +Il avança encore, épiant. + +La plainte continuait. D’inarticulée et confuse qu’elle était, +elle était devenue claire et presque vibrante. L’enfant était +tout près de la voix. Mais où était-elle? + +Il était près d’une plainte. Le tremblement d’une plainte dans +l’espace passait à coté de lui. Un gémissement humain flottant +dans l’invisible, voilà ce qu’il venait de rencontrer. Telle +était du moins son impression, trouble comme le profond +brouillard où il était perdu. + +Comme il hésitait entre un instinct qui le poussait à fuir et un +instinct qui lui disait de rester, il aperçut dans la neige, à +ses pieds, à quelques pas devant lui, une sorte d’ondulation de +la dimension d’un corps humain, une petite éminence basse, longue +et étroite, pareille au renflement d’une fosse, une ressemblance +de sépulture dans un cimetière qui serait blanc. + +En même temps, la voix cria. + +C’est de là-dessous qu’elle sortait. + +L’enfant se baissa, s’accroupit devant l’ondulation, et de ses +deux mains en commença le déblaiement. + +Il vit se modeler, sous la neige qu’il écartait, une forme, et +tout à coup, sous ses mains, dans le creux qu’il avait fait, +apparut une face pâle. + +Ce n’était point cette face qui criait. Elle avait les yeux +fermés et la bouche ouverte, mais pleine de neige. + +Elle était immobile. Elle ne bougea pas sous la main de +l’enfant. L’enfant, qui avait l’onglée aux doigts, tressaillit +en touchant le froid de ce visage. C’était la tëte d’une femme. +Les cheveux épars étaient, mêlés à la neige. Cette femme était +morte. + +L’enfant, se remit à écarter la neige. Le cou de la morte se +dégagea, puis le haut, du torse, dont on voyait la chair sous des +haillons. + +Soudainement il sentit sous son tâtonnement un mouvement faible. +C’était quelque chose de petit qui était enseveli, et qui +remuait. L’enfant ôta vivement la neige, et découvrit un +misérable corps d’avorton, chétif, blême de froid, encore vivant, +nu sur le sein nu de la morte. + +C’était une petite fille. + +Elle était emmaillottée, mais de pas assez de guenilles, et, en +se débattant, elle était sortie de ses loques. Sous elle ses +pauvres membres maigres, et son haleine au-dessus d’elle, avaient +un peu fait fondre la neige. Une nourrice lui eût donné cinq ou +six mois, mais elle avait un an peut-être, car la croissance dans +la misère subit de navrantes réductions qui vont parfois jusqu’au +rachitisme. Quand son visage fut à l’air, elle poussa un cri, +continuation de son sanglot de détresse. Pour que la mère n’eût +pas entendu ce sanglot, il fallait qu’elle fût bien profondément +morte. + +L’enfant prit la petite dans ses bras. + +La mère roidie était sinistre. Une irradiation spectrale sortait +de cette figure. La bouche béante et sans souffle semblait +commencer dans la langue indistincte de l’ombre la réponse aux +questions faites aux morts dans l’invisible. La réverbération +blafarde des plaines glacées était sur ce visage. On voyait le +front, jeune sous les cheveux bruns, le froncement presque +indigné des sourcils, les narines serrées, les paupières closes, +les cils collés par le givre, et, du coin des yeux au coin des +lèvres, le pli profond des pleurs. La neige éclairait la morte. +L’hiver et le tombeau ne se nuisent pas. Le cadavre est le +glaçon de l’homme. La nudité des seins était pathétique. Ils +avaient servi; ils avaient la sublime flétrissure de la vie +donnée par l’être à qui la vie manque, et la majesté maternelle y +remplaçait la pureté virginale. A la pointe d’une des mamelles +il y avait une perle blanche. C’était une goutte de lait, gelée. + +Disons-le tout de suite, dans ces plaines où le garçon perdu +passait à son tour, une mendiante allaitant son nourrisson, et +cherchant elle aussi un gîte, s’était, il y avait peu d’heures, +égarée. Transie, elle était tombée sous la tempête, et n’avait +pu se relever. L’avalanche l’avait couverte. Elle avait, le +plus qu’elle avait pu, serré sa fille contre elle, et elle avait +expiré. + +La petite fille avait essayé de téter ce marbre. + +Sombre confiance voulue par la nature, car il semble que le +dernier allaitement soit possible à une mère, même après le +dernier soupir. + +Mais la bouche de l’enfant n’avait pu trouver le sein, où la +goutte de lait, volée par la mort, s’était glacée, et, sous la +neige, le nourrisson, plus accoutumé au berceau qu’à la tombe, +avait crié. + +Le petit abandonné avait entendu la petite agonisante. + +Il l’avait déterrée. + +Il l’avait prise dans ses bras. + +Quand la petite se sentit dans des bras, elle cessa de crier. +Les deux visages des deux enfants se touchèrent, et les lèvres +violettes du nourrisson se rapprochèrent de la joue du garçon +comme d’une mamelle. + +La petite fille était presque au moment où le sang coagulé va +arrêter le cœur. Sa mère lui avait déjà donné quelque chose de +sa mort; le cadavre se communique, c’est un refroidissement qui +se gagne. La petite avait les pieds, les mains, les bras, les +genoux, comme paralysés par la glace. Le garçon sentit ce froid +terrible. + +Il avait sur lui un vêtement sec et chaud, sa vareuse. Il posa +le nourrisson sur la poitrine de la morte, ôta sa vareuse, en +enveloppa la petite fille, ressaisit l’enfant, et, presque nu +maintenant sous les bouffées de neige que soufflait la bise, +emportant la petite dans ses bras, il se remit en route. + +La petite ayant réussi à retrouver la joue du garçon, y appuya sa +bouche, et, réchauffée, s’endormit. Premicr baiser de ces deux +âmes dans les ténèbres. + +La mère demeura gisante, le dos sur la neige, la face vers la +nuit. Mais au moment où le petit garçon se dépouilla pour vêtir +la petite fille, peut-être, du fond de l’infini où elle était, la +mère le vit-elle. + + + + +III + +TOUTE VOIE DOULOUREUSE SE COMPLIQUE D’UN FARDEAU + + +Il y avait un peu plus de quatre heures que l’ourque s’était +éloignée de la crique de Portland, laissant sur le rivage ce +garçon. Depuis ces longues heures qu’il était abandonné, et +qu’il marchait devant lui, il n’avait encore fait, dans celle +société humaine où peut-être il allait entrer, que trois +rencontres, un homme, une femme et un enfant. Un homme, cet +homme sur la colline; une femme, cette femme dans la neige; un +enfant, cette petite fille qu’il avait dans les bras. + +Il était exténué de fatigue et de faim. Il avançait plus +résolument que jamais, avec de la force de moins et un fardeau de +plus. + +Il était maintenant à peu près sans vêtements. Le peu de +haillons qui lui restaient, durcis par le givre, étaient coupants +comme du verre et lui écorchaient la peau. Il se refroidissait, +mais l’autre enfant se réchauffait. Ce qu’il perdait n’était pas +perdu, elle le regagnait. Il constatait cette chaleur qui était +pour la pauvre petite une reprise de vie. Il continuait +d’avancer. + +De temps en temps, tout en la soutenant bien, il se baissait et +d’une main prenait de la neige à poignée, et en frottait ses +pieds, pour les empêcher de geler. + +Dans d’autres moments, ayant la gorge en feu, il se mettait dans +la bouche un peu de cette neige et la suçait, ce qui trompait une +minute sa soif, mais la changeait en fièvre. Soulagement qui +était une aggravation. + +La tourmente était devenue informe à force de violence; les +déluges de neige sont possibles; c’en était un. Ce paroxysme +maltraitait le littoral en même temps qu’il bouleversait l’océan. +C’était probablement l’instant où l’ourque éperdue se disloquait +dans la bataille des écueils. + +Il traversa sous cette bise, marchant toujours vers l’est, de +larges surfaces de neige. Il ne savait quelle heure il était. +Depuis longtemps il ne voyait plus de fumées. Ces indications +dans la nuit sont vite effacées; d’ailleurs, il était plus que +l’heure où les feux sont éteints; enfin peut-être s’était-il +trompé, et il était possible qu’il n’y eût point de ville ni de +village du côté où il allait. + +Dans le doute, il persévérait. + +Deux ou trois fois la petite cria. Alors il imprimait à son +allure un mouvement de bercement; elle s’apaisait et se taisait. +Elle finit par se bien endormir, et d’un bon sommeil. Il la +sentait chaude, tout en grelottant. + +Il resserrait fréquemment les plis de la vareuse autour du cou de +la petite, afin que le givre ne s’introduisît pas par quelque +ouverture et qu’il n’y eût aucune fuite de neige fondue entre le +vêtement et l’enfant. + +La plaine avait des ondulations. Aux déclivités où elle +s’abaissait, la neige, amassée par le vent dans les plis de +terrain, était si haute pour lui petit qu’il y enfonçait presque +tout entier, et il fallait marcher à demi enterré. Il marchait, +poussant la neige des genoux. + +Le ravin franchi, il parvenait à des plateaux balayés par la bise +où la neige était mince. Là il trouvait le verglas. + +L’haleine tiède de la petite fille effleurait sa joue, le +réchauffait un moment, et s’arrêtait et se gelait dans ses +cheveux, où elle faisait un glaçon. + +Il se rendait compte d’une complication redoutable, il ne pouvait +plus tomber. Il sentait qu’il ne se relèverait pas. Il était +brisé de fatigue, et le plomb de l’ombre l’eût, comme la femme +expirée, appliqué sur le sol, et la glace l’eût soudé vivant à la +terre. Il avait dévalé sur des pentes de précipices, et s’en +était tiré; il avait trébuché dans des trous, et en était sorti; +désormais une simple chute, c’était la mort. Un faux pas ouvrait +la tombe. Il ne fallait pas glisser. Il n’aurait plus la force +méme de se remettre sur ses genoux. + +Or le glissement était partout autour de lui; tout était givre et +neige durcie. + +La petite qu’il portait lui faisait la marche affreusement +difficile; non seulement c’était un poids, excessif pour sa +lassitude et son épuisement, mais c’était un embarras. Elle lui +occupait les deux bras, et, à qui chemine sur le verglas, les +deux bras sont un balancier naturel et nécessaire. + +Il fallait se passer de ce balancier. + +Il s’en passait, et marchait, ne sachant que devenir sous son +fardeau. + +Cette petite était la goutte qui faisait déborder le vase de +détresse. + +Il avançait, oscillant à chaque pas, comme sur un tremplin, et +accomplissant, pour aucun regard, des miracles d’équilibre. +Peut-être pourtant, redisons-le, était-il suivi en cette voie +douloureuse par des yeux ouverts dans les lointains de l’ombre, +l’œil de la mère et l’œil de Dieu. + +Il chancelait, chavirait, se raffermissait, avait soin de +l’enfant, lui remettait du vêtement sur elle, lui couvrait la +tête, chavirait encore, avançait toujours, glissait, puis se +redressait. Le vent avait la lâcheté de le pousser. + +Il faisait vraisemblablement beaucoup plus de chemin qu’il ne +fallait. Il était selon toute apparence dans ces plaines où +s’est établie plus tard la Bincleaves Farm, entre ce qu’on nomme +maintenant Spring Gardens et Personage House. Métairies et +cottages à présent, friches alors. Souvent moins d’un siècle +sépare un steppe d’une ville. + +Subitement, une interruption s’étant faite dans la bourrasque +glaciale qui l’aveuglait, il aperçut à peu de distance devant lui +un groupe de pignons et de cheminées mis en relief par la neige, +le contraire d’une silhouette, une ville dessinée en blanc sur +l’horizon noir, quelque chose comme ce qu’on appellerait +aujourd’hui une épreuve négative. + +Des toits, des demeures, un gîte! Il était donc quelque part! +Il sentit l’ineffable encouragement de l’espérance. La vigie +d’un navire égaré criant terre! a de ces émotions. Il pressa le +pas. + +Il touchait donc enfin à des hommes. Il allait donc arriver à +des vivants. Plus rien à craindre. Il avait en lui cette +chaleur subite, la sécurité. Ce dont il sortait était fini. Il +n’y aurait plus de nuit désormais, ni d’hiver, ni de tempête. Il +lui semblait que tout ce qu’il y a de possible dans le mal était +maintenant derrière lui. La petite n’était plus un poids. Il +courait presque. + +Son œil était fixé sur ces toits. La vie était là. Il ne les +quittait pas du regard. Un mort regarderait ainsi ce qui lui +apparaîtrait par l’entre-bâillement d’un couvercle de tombe. +C’étaient les cheminées dont il avait vu les fumées. Aucune +fumée n’en sortait. + +Il eut vite fait d’atteindre les habitations. Il parvint à un +faubourg de ville qui était une rue ouverte. A celle époque le +barrage des rues la nuit tombait en désuétude. + +La rue commençait par deux maisons. Dans ces deux maisons on +n’apercevait aucune chandelle ni aucune lampe, non plus que dans +toute la rue, ni dans toute la ville, aussi loin que la vue +pouvait s’étendre. + +La maison de droite étaie plutôt un toit qu’une maison; rien de +plus chétif; la muraille était de torchis et le toit de paille; +il y avait plus de chaume que de mur. Une grande ortie née au +pied du mur touchait au bord du toit. Cette masure n’avait +qu’une porte qui semblait une chatière et qu’une fenêtre qui +était une lucarne. Le tout fermé. A côté une soue à porcs +habitée indiquait que la chaumière était habitée aussi. + +La maison de gauche était large, haute, toute en pierre, avec +toit d’ardoises. Fermée aussi. C’était Chez le Riche vis-à-vis +de Chez le Pauvre. + +Le garçon n’hésita pas. + +Il alla à la grande maison. + +La porte à deux battants, massif damier de chêne à gros clous, +était de celles derrière lesquelles on devine une robuste +armature de barres et de serrures; un marteau de fer y pendait. + +Il souleva le marteau, avec quelque peine, car ses mains +engourdies étaient plutôt des moignons que des mains. il frappa +un coup. + +On ne répondit pas. + +Il frappa une seconde fois, et deux coups. + +Aucun mouvement ne se fit dans la maison. + +Il frappa une troisième fois. Rien. + +Il comprit qu’on dormait, ou qu’on ne se souciait pas de se +lever. + +Alors il se tourna vers la maison pauvre. Il prit à terre, dans +la neige, un galet et heurta à la porte basse. + +On ne répondit pas. + +Il se haussa sur la pointe des pieds, et cogna de son caillou à +la lucarne, assez doucement pour ne point casser la vitre, assez +fort pour être entendu. + +Aucune voix ne s’éleva, aucun pas ne remua, aucune chandelle ne +s’alluma. + +Il pensa que là aussi on ne voulait point se réveiller. + +Il y avait dans l’hôtel de pierre et dans le logis de chaume la +même surdité aux misérables. + +Le garçon se décida à pousser plus loin, et pénétra dans le +détroit de maisons qui se prolongeait devant lui, si obscur qu’on +eût plutôt dit l’écart de deux falaises que l’entrée d’une ville. + + + + +IV + +AUTRE FORME DU DÉSERT + + +C’est dans le Weymouth qu’il venait d’entrer. + +Le Weymouth d’alors n’était pas l’honorable et superbe Weymouth +d’aujourd’hui. Cet ancien Weymouth n’avait pas, comme le +Weymouth actuel, un irréprochable quai rectiligne avec une statue +et une auberge en l’honneur de Georges III. Cela tenait à ce que +Georges III n’était pas né. Par la même raison, on n’avait point +encore, au penchant de la verte colline de l’est, dessiné, à plat +sur le sol, au moyen du gazon scalpé et de la craie mise à nu, ce +cheval blanc, d’un arpent de long, le _White Horse_, portant un +roi sur son dos, et tournant, toujours en l’honneur de Georges +III, sa queue vers la ville. Ces honneurs, du reste, sont +mérités; Georges III, ayant perdu dans sa vieillesse l’esprit +qu’il n’avait jamais eu dans sa jeunesse, n’est point responsable +des calamités de son règne. C’était un innocent. Pourquoi pas +des statues? + +Le Weymouth d’il y a cent quatrevingts ans était à peu près aussi +symétrique qu’un jeu d’onchets brouillé. L’Astaroth des légendes +se promenait quelquefois sur la terre portant derrière son dos +une besace dans laquelle il y avait de tout, même des bonnes +femmes dans leurs maisons. Un pêle-mêle de baraques tombé de ce +sac du diable donnerait l’idée de ce Weymouth incorrect. Plus, +dans les baraques, les bonnes femmes. Il reste comme spécimen de +ces logis la maison des Musiciens. Une confusion de tanières de +bois sculptées, et vermoulues, ce qui est une autre sculpture, +d’informes bâtisses branlantes à surplombs, quelques-unes à +piliers, s’appuyant les unes sur les autres pour ne pas tomber au +vent de mer, et laissant entre elles les espacements exigus d’une +voirie tortue et maladroite, ruelles et carrefours souvent +inondés par les marées d’équinoxe, un amoncellement de vieilles +maisons grand-mères groupées autour d’une église aïeule, c’était +là Weymouth. Weymouth était une sorte d’antique village normand +échoué sur la côte d’Angleterre. + +Le voyageur, s’il entrait à la taverne remplacée aujourd’hui par +l’hôtel, au lieu de payer royalement une sole frite et une +bouteille de vin vingt-cinq francs, avait l’humiliation de manger +pour deux sous une soupe au poisson, fort bonne d’ailleurs. +C’était misérable. + +L’enfant perdu portant l’enfant trouvé suivit la première rue, +puis la seconde, puis une troisième. Il levait les yeux +cherchant aux étages et sur les toits une vitre éclairée, mais +tout était clos et éteint. Par intervalles, il cognait aux +portes. Personne ne répondait. Rien ne fait le cœur de pierre +comme d’être chaudement entre deux draps. Ce bruit et ces +secousses avaient fini par réveiller la petite. Il s’en +apercevait parce qu’il se sentait téter la joue. Elle ne criait +pas, croyant à une mère. + +Il risquait de tourner et de rôder longtemps peut-être dans les +intersections des ruelles de Scrambridge où il y avait alors plus +de sculptures que de maisons, et plus de haies d’épines que de +logis, mais il s’engagea à propos dans un couloir qui existe +encore aujourd’hui près de Trinity Schools. Ce couloir le mena +sur une plage qui était un rudiment de quai avec parapet, et à sa +droite il distingua un pont. + +Ce pont était le pont de la Wey qui relie Weymouth à +Melcomb-Regis, et sous les arches duquel le Harbour communique +avec la Back Water. + +Weymouth, hameau, était alors le faubourg de Melcomb-Regis, cité +et port; aujourd’hui Melcomb-Regis est une paroisse de Weymouth. +Le village a absorbé la ville. C’est par ce pont que s’est fait +ce travail. Les ponts sont de singuliers appareils de succion +qui aspirent la population et font quelquefois grossir un +quartier riverain aux dépens de son vis-à-vis. + +Le garçon alla à ce pont, qui à cette époque était une passerelle +de charpente couverte. Il traversa cette passerelle. + +Grâce au toit du pont, il n’y avait pas de neige sur le tablier. +Ses pieds nus eurent un moment de bien-être en marchant sur ces +planches sèches. + +Le pont franchi, il se trouva dans Melcomb-Regis. + +Il y avait là moins de maisons de bois que de maisons de pierre. +Ce n’était plus le bourg, c’était la cité. Le pont débouchait +sur une assez belle rue qui était Saint-Thomas street. Il y +entra. La rue offrait de hauts pignons taillés, et ça et là des +devantures de boutiques. Il se remit à frapper aux portes. Il +ne lui restait pas assez de force pour appeler et crier. + +A Melcomb-Regis comme à Weymouth, personne ne bougeait. Un bon +double tour avait été donné aux serrures. Les fenêtres étaient +recouvertes de leurs volets comme les yeux de leurs paupières. +Toutes les précautions étaient prises contre le réveil, +soubresaut désagréable. + +Le petit errant subissait la pression indéfinissable de la ville +endormie. Ces silences de fourmilière paralysée dégagent du +vertige. Toutes ces léthargies mêlent leurs cauchemars, ces +sommeils sont une foule, et il sort de ces corps humains gisants +une fumée de songes. Le sommeil a de sombres voisinages hors de +la vie; la pensée décomposée des endormis flotte au-dessus d’eux, +vapeur vivante et morte, et se combine avec le possible qui pense +probablement aussi dans l’espace. De là des enchevêtrements. Le +rêve, ce nuage, superpose ses épaisseurs et ses transparences à +cette étoile, l’esprit. Au-dessus de ces paupières fermées où la +vision a remplacé la vue, une désagrégation sépulcrale de +silhouettes et d’aspects se dilate dans l’impalpable. Une +dispersion d’existences mystérieuses s’amalgame à notre vie par +ce bord de la mort qui est le sommeil. Ces entrelacements de +larves et d’âmes sont dans l’air. Celui même qui ne dort pas +sent peser sur lui ce milieu plein d’une vie sinistre. La +chimère ambiante, réalité devinée, le gêne. L’homme éveillé qui +chemine à travers les fantômes du sommeil des autres refoule +confusément des formes passantes, a, ou croit avoir, la vague +horreur des contacts hostiles de l’invisible, et sent à chaque +instant la poussée obscure d’une rencontre inexprimable qui +s’évanouit. Il y a des effets de forêt dans cette marche au +milieu de la diffusion nocturne des songes. + +C’est ce qu’on appelle avoir peur sans savoir pourquoi. + +Ce qu’un homme éprouve, un enfant l’éprouve plus encore. + +Ce malaise de l’effroi nocturne, amplifié par ces maisons +spectres, s’ajoutait à tout cet ensemble lugubre sous lequel il +luttait. + +Il entra dans Conyear Lane, et aperçut au bout de cette ruelle la +Bach Water qu’il prit pour l’Océan; il ne savait plus de quel +coté était la mer; il revint sur ses pas, tourna à gauche par +Maiden street, et rétrograda jusqu’à Saint-Albans row. + +Là, au hasard, et sans choisir, et aux premières maisons venues, +il heurta violemment. Ces coups, où il épuisait sa dernière +énergie, étaient désordonnés et saccadés, avec des intermittences +et des reprises presque irritées. C’était le battement de sa +fièvre frappant aux portes. + +Une voix répondit. + +Celle de l’heure. + +Trois heures du matin sonnèrent lentement derrière lui au vieux +clocher de Saint-Nicolas. + +Puis tout retomha dans le silence. + +Que pas un habitant n’eût même entr’ouvert une lucarne, cela peut +sembler surprenant. Pourtant dans une certaine mesure ce silence +s’explique. Il faut dire qu’en janvier 1690 on était au +lendemain d’une assez forte peste qu’il y avait eu à Londres, et +que la crainte de recevoir des vagabonds malades produisait +partout une certaine diminution d’hospitalité. On +n’entre-baillait pas même sa fenêtre de peur de respirer leur +miasme. + +L’enfant sentit le froid des hommes plus terrible que le froid de +la nuit. C’est un froid qui veut. Il eut ce serrement du cœur +découragé qu’il n’avait pas eu dans les solitudes. Maintenant il +était rentré dans la vie de tous, et il restait seul. Comble +d’angoisse. Le désert impitoyable, il l’avait compris; mais la +ville inexorable, c’était trop. + +L’heure, dont il venait de compter les coups, avait été un +accablement de plus. Rien de glaçant en de certains cas comme +l’heure qui sonne. C’est une déclaration d’indifférence. C’est +l’éternité disant: que m’importe! + +Il s’arrêta. Et il n’est pas certain qu’en celle minute +lamentable, il ne se soit pas demandé s’il ne serait pas plus +simple de se coucher là et de mourir. Cependant la petite fille +posa la tête sur son épaule, et se rendormit. Cette confiance +obscure le remit en marche. + +Lui qui n’avait autour de lui que de l’écroulement, il sentit +qu’il était point d’appui. Profonde sommation du devoir. + +Ni ces idées ni cette situation n’étaient de son âge. Il est +probable qu’il ne les comprenait pas. Il agissait d’instinct. +Il faisait ce qu’il faisait. + +Il marcha dans la direction de Johnstone row. + +Mais il ne marchait plus, il se traînait. + +Il laissa à sa gauche Sainte-Mary street, fit des zigzags dans +les ruelles, et, au débouché d’un boyau sinueux entre deux +masures, se trouva dans un assez large espace libre. C’était un +terrain vague, point bâti, probablement l’endroit où est +aujourd’hui Chesterfield place. Les maisons finissaient là. Il +apercevait à sa droite la mer, et presque plus rien de la ville à +sa gauche. + +Que devenir? La campagne recommençait. A l’est, de grands plans +inclinés de neige marquaient les larges versants de Radipole. +Allait-il continuer ce voyage? allait-il avancer et rentrer dans +les solitudes? allait-il reculer et rentrer dans les rues? que +faire entre ces deux silences, la plaine muette et la ville +sourde? lequel choisir de ces refus? + +Il y a l’ancre de miséricorde, il y a aussi le regard de +miséricorde. C’est ce regard que le pauvre petit désespéré jeta +autour de lui. + +Tout à coup il entendit une menace. + + + + +V + +LA MISANTHROPIE FAIT DES SIENNES + + +On ne sait quel grincement étrange et alarmant vint dans cette +ombre jusqu’à lui. + +C’était de quoi reculer. Il avança. + +A ceux que le silence consterne, un rugissement plaît. + +Ce rictus féroce le rassura. Cette menace était une promesse. +Il y avait là un être vivant et éveillé, fût-ce une bête fauve. +Il marcha du côté d’où venait le grincement. + +Il tourna un angle de mur, et, derrière, à la réverbération de la +neige et de la mer, sorte de vaste éclairage sépulcral, il vit +une chose qui était là comme abritée. C’était une charrette, à +moins que ce ne fût une cabane. Il y avait des roues, c’était +une voiture; et il y avait un toit, c’était une demeure. Du toit +sortait un tuyau, et du tuyau une fumée. Cette fumée était +vermeille, ce qui semblait annoncer un assez bon feu a +l’intérieur. A l’arrière, des gonds en saillie indiquaient une +porte, et au centre de cette porte une ouverture carrée laissait +voir de la lueur dans la cahute. Il approcha. + +Ce qui avait grincé le sentit venir. Quand il fut près de la +cahute, la menace devint furieuse. Ce n’était plus à un +grondement qu’il avait affaire, mais à un hurlement. Il entendit +un bruit sec, comme d’une chaîne violemment tendue, et +brusquement, au-dessous de la porle, dans l’écartement des roues +de derrière, deux rangées de dents aiguës et blanches apparurent. + +En même temps qu’une gueule entre les roues, une tête passa par +la lucarne. + +--Paix là! dit la tête. + +La gueule se tut. + +La tête reprit: + +--Est-ce qu’il y a quelqu’un? + +L’enfant répondit: + +--Oui. + +--Qui? + +--Moi. + +--Toi? qui çà, d’où viens-tu? + +--Je suis las, dit l’enfant. + +--Quelle heure est-il? + +--J’ai froid. + +--Que fais-tu là? + +--J’ai faim. + +La tête répliqua: + +--Tout le monde ne peut pas être heureux comme un lord. Va-t-en. + +La tête rentra, et le vasistas se ferma. + +L’enfant courha le front, resserra entre ses bras la petite +endormie et rassembla sa force pour se remettre en route. Il fit +quelques pas et commença à s’éloigner. + +Cependant, en même temps que la lucarne s’était fermée, la porte +s’était ouverte. Un marche-pied s’était abaissé. La voix qui +venait de parler à l’enfant cria du fond de la cahute avec +colère: + +--Eh bien, pourquoi n’entres-tu pas? + +L’enfant se retourna. + +--Entre donc, reprit la voix. Qui est-ce qui m’a donné un +garnement comme cela, qui a faim et qui a froid, et qui n’entre +pas? + +L’enfant, à la fois repoussé et attiré, demeurait immobile. + +La voix repartit: + +--On te dit d’entrer, drôle! + +Il se décida, et mit un pied sur le premier échelon de +l’escalier. + +Mais on gronda sous la voilure. + +Il recula. La gueule ouverte reparut. + +--Paix! cria la voix de l’homme. + +La gueule rentra. Le grondement cessa. + +--Monte, reprit l’homme. + +L’enfant gravit péniblement les trois marches. Il était gêné par +l’autre enfant, tellement engourdie, enveloppée et roulée dans le +suroît qu’on ne distinguait rien d’elle, et que ce n’était qu’une +petite masse informe. + +Il franchit les trois marches, et, parvenu au seuil, s’arrêta. + +Aucune chandelle ne brûlait dans la cahute, par économie de +misère probablement. La baraque n’était éclairée que d’une +rougeur faite par le soupirail d’un poêle de fonte où pétillait +un feu de tourbe. Sur le poêle fumaient une écuelle et un pot +contenant selon toute apparence quelque chose à manger. On en +sentait la bonne odeur. Cette habitation était meublée d’un +coffre, d’un escabeau, et d’une lanterne, point allumée, +accrochée au plafond. Plus, aux cloisons, quelques planches sur +tasseaux, et un décroche-moi-çà, où pendaient des choses mêlées. +Sur les planches et aux clous s’étageaint des verreries, des +cuivres, un alambic, un récipient assez semblable à ces vases à +grener la cire qu’on appelle grelous, et une confusion d’objets +bizarres auxquels l’enfant n’eût pu rien comprendre, et qui était +une batterie de cuisine de chimiste. La cahute avait une forme +oblongue, le poêle à l’aval. Ce n’était pas même une petite +chambre, c’était à peine une grande boîte. Le dehors était plus +éclairé par la neige que cet intérieur par le poêle. Tout dans +la baraque était indistinct et trouble. Pourtant un reflet du +feu sur le plafond permettait d’y lire cette inscription en gros +caractères: URSUS, PHILOSOPHE. + +L’enfant, en effet, faisait son entrée chez Homo et chez Ursus. +On vient d’entendre gronder l’un et parler l’antre. + +L’enfant, arrivé au seuil, aperçut près du poêle un homme long, +glabre, maigre et vieux, vêtu en grisaille, qui était debout et +dont le crâne chauve touchait le toit. Cet homme n’eût pu se +hausser sur les pieds. La cahute était juste. + +--Entre, dit l’homme, qui était Ursus. + +L’enfant entra. + +--Pose-là ton paquet. + +L’enfant posa sur le coffre son fardeau, avec précaution, de +crainte de l’effrayer et de le réveiller. + +L’homme reprit: + +--Comme tu mets ça là doucement! Ce ne serait pas pire quand ce +serait une châsse. Est-ce que tu as peur de faire une fêlure à +tes guenilles? Ah! l’abominable vaurien! dans les rues à cette +heure-ci! Qui es-tu? Réponds. Mais non, je te défends de +répondre. Allons au plus pressé; tu as froid, chauffe-toi. + +Et il le poussa par les deux épaules devant le poêle. + +--Es-tu assez mouillé! Es-tu assez glacé! S’il est permis +d’entrer ainsi dans les maisons! Allons, ôte-moi toutes ces +pourritures, malfaiteur! + +Et, d’une main, avec une brusquerie fébrile, il lui arracha ses +haillons qui se déchirèrent en charpie, tandis que, de l’autre +main, il décrochait d’un clou une chemise d’homme et une de ces +jaquettes de tricot qu’on appelle encore aujourd’hui +kiss-my-quick. + +--Tiens, voilà des nippes. + +Il choisit dans le tas un chiffon de laine et en frotta devant le +feu les membres de l’enfant ébloui et défaillant, et qui, en +cette minute de nudité chaude, crut voir et toucher le ciel. Les +membres frottés, l’homme essuya les pieds. + +--Allons, carcasse, tu n’as rien de gelé. J’étais assez hôte +pour avoir peur qu’il n’eût quelque chose de gelé, les pattes de +derrière ou de devant! Il ne sera pas perclus pour cette fois. +Rhabille-toi. + +L’enfant endossa la chemise, et l’homme lui passa, pardessus, la +jaquette de tricot. + +--A présent... + +L’homme avança du pied l’escabeau, y fit asseoir, toujours par +une poussée aux épaules, le petit garçon, et lui montra de +l’index l’écuelle qui fumait sur le poêle. Ce que l’enfant +entrevoyait dans cette écuette, c’était encore le ciel, +c’est-à-dire une pomme de terre et du lard. + +--Tu as faim, mange. + +L’homme prit sur une planche une croûte de pain dur et une +fourchette de fer, et les présenta à l’enfant. L’enfant hésita. + +--Faut-il que je mette le couvert? dit l’homme. + +Et il posa l’écuelle sur les genoux de l’enfant. + +--Mords dans tout ça! + +La faim l’emporta sur l’ahurissement. L’enfant se mit à manger. +Le pauvre être dévorait plutôt qu’il ne mangeait. Le bruit +joyeux du pain croqué remplissait la cahute. L’homme bougonnait. + +--Pas si vite, horrible goinfre! Est-il gourmand, ce gredin-là! +Ces canailles qui ont faim mangent d’une façon révoltante. On +n’a qu’à voir souper un lord. J’ai vu dans ma vie des ducs +manger. Ils ne mangent pas; c’est ça qui est noble. Ils +boivent, par exemple. Allons, marcassin, empiffre-toi! + +L’absence d’oreilles qui caractérise le ventre affamé faisait +l’enfant peu sensible à cette violence d’épithètes, tempérée +d’ailleurs par la charité des actions, contresens à son profit. +Pour l’instant, il était absorbé par ces deux urgences, et par +ces deux extases, se réchauffer, manger. + +Ursus poursuivait entre cuir et chair son imprécation en +sourdine: + +--J’ai vu le roi Jacques souper en personne dans le Banqueting +House où l’on admire des peintures du fameux Rubens; sa majesté +ne touchait à rien. Ce gueux-ci broute! Brouter, mot qui dérive +de brute. Quelle idée ai-je eue de venir dans ce Weymouth, sept +fois voué aux dieux infernaux! Je n’ai depuis ce matin rien +vendu, j’ai parlé à la neige, j’ai joué de la flûte à l’ouragan, +je n’ai pas empoché un farthing, et le soir il m’arrive des +pauvres! Hideuse contrée! Il y a bataille, lutte et concours +entre les passants imbéciles et moi. Ils tâchent de ne me donner +que des liards, je tâche de ne leur donner que des drogues. Eh +bien, aujourd’hui, rien! pas un idiot dans le carrefour, pas un +penny dans la caisse! Mange, boy de l’enfer! tords et croque! +nous sommes dans un temps où rien n’égale le cynisme des +pique-assiettes. Engraisse a mes dépens, parasite. Il est mieux +qu’affamé, il est enragé, cet être-là. Ce n’est pas de +l’appétit, c’est de la férocité. Il est surmené par un virus +rabique. Qui sait? il a peut-être la peste. As-tu la peste, +brigand? S’il allait la donner à Homo! Ah mais, non! crevez, +populace, mais je ne veux pas que mon loup meure. Ah ça, j’ai +faim moi aussi. Je déclare que ceci est un incident désagréable. +J’ai travaillé aujourd’hui très avant dans la nuit. Il y a des +fois dans la vie qu’on est pressé. Je l’étais ce soir de manger. +Je suis tout seul, je fais du feu, je n’ai qu’une pomme de terre, +une croûte de pain, une bouchée de lard et une goutte de lait, je +mets ça à chauffer, je me dis: bon! je m’imagine que je vais me +repaître. Patatras! il faut que ce crocodile me tombe dans ce +moment-là. Il s’installe carrément entre ma nourriture et moi. +Voilà mon réfectoire dévasté. Mange, brochet, mange, requin, +combien as-tu de rangs de dents dans la gargamelle? bâfre, +louveteau. Non, je retire le mol, respect aux loups. Engloutis +ma pâture, boa! J’ai travaillé aujourd’hui, l’estomac vide, le +gosier plaintif, le pancréas en détresse, les entrailles +délabrées, très avant dans la nuit; ma récompense est de voir +manger un autre. C’est égal, part à deux. Il aura le pain, la +pomme de terre et le lard, mais j’aurai le lait. + +En ce moment un cri lamentable et prolongé s’éleva dans la +cahute. L’homme dressa l’oreille. + +--Tu cries maintenant, sycophante! Pourquoi cries-tu? + +Le garçon se retourna. Il était évident qu’il ne criait pas. Il +avait la bouche pleine. + +Le cri ne s’interrompait pas. + +L’homme alla au coffre. + +--C’est donc le paquet qui gueule! Vallée de Josaphat! Voilà le +paquet qui vocifère! Qu’est-ce qu’il a à croasser, ton paquet? + +Il déroula le suroit. Une têe d’enfant en sortit, la bouche +ouverte et criant. + +--Eh bien, qui va là? dit l’homme. Qu’est-ce que c’est? Il y +en a un autre. Ça ne va donc pas finir? Qui vive? aux armes! +Caporal, hors la garde! Deuxième patatras! Qu’est-ce que tu +m’apportes là, bandit? Tu vois bien qu’elle a soif. Allons, il +faut qu’elle boive, celle-ci. Bon! je n’aurai pas même le lait +à présent. + +Il prit dans un fouillis sur une planche un rouleau de linge à +bandage, une éponge et une fiole, en murmurant avec frénésie: + +--Damné pays! + +Puis il considéra la petite. + +--C’est une fille. Ça se reconnaît au glapissement. Elle est +trempée, elle aussi. + +Il arracha, comme il avait fait pour le garçon, les haillons dont +elle était plutôt nouée que vêtue, et il l’entortilla d’un +lambeau indigent, mais propre et sec, de grosse toile. Ce +rhabillement rapide et brusque exaspéra la petite fille. + +--Elle miaule inexorablement, dit-il. + +Il coupa avec ses dents un morceau allongé de l’éponge, déchira +du rouleau un carré de linge, en étira un brin de fil, prit sur +le poêle le pot où il y avait du lait, remplit de ce lait la +fiole, introduisit à demi l’éponge dans le goulot, couvrit +l’éponge avec le linge, ficela ce bouchon avec le fil, appliqua +contre sa joue la fiole, pour s’assurer qu’elle n’était pas trop +chaude, et saisit sous son bras gauche le maillot éperdu qui +continuait de crier. + +--Allons, soupe, créature! prends-moi le téton. + +Et il lui mit dans la bouche le goulot de la fiole. + +La petite but avidement. + +Il soutint la fiole à l’inclinaison voulut en grommelant: + +--Ils sont tous les mêmes, les lâches! Quand ils ont ce qu’ils +veulent, ils se taisent. + +La petite avait bu si énergiquement et avait saisi avec tant +d’emportement ce bout de sein offert par cette providence +bourrue, qu’elle fut prise d’une quinte de toux. + +--Tu vas t’étrangler, gronda Ursus. Une fière goulue aussi que +celle-là! + +Il lui retira l’éponge qu’elle suçait, laissa la quinte +s’apaiser, et lui replaça la fiole entre les lèvres, en disant: + +--Tette, coureuse! + +Cependant le garçon avait posé sa fourchette. Voir la petite +boire lui faisait oublier de manger. Le moment d’auparavant, +quand il mangeait, ce qu’il avait dans le regard, c’était de la +satisfaction, maintenant c’était de la reconnaissance. Il +regardait la petite revivre. Cet achèvement de la résurrection +commencée par lui emplissait sa prunelle d’une réverbération +ineffable. Ursus continuait entre ses gencives son mâchonnement +de paroles courroucées. Le petit garçon par instant levait sur +Ursus ses yeux humides de l’émotion indéfinissable qu’éprouvait, +sans pouvoir l’exprimer, le pauvre être rudoyé et attendri. + +Ursus l’apostropha furieusement. + +--Eh bien, mange donc! + +--Et vous? dit l’enfant tout tremblant, et une larme dans la +prunelle. Vous n’aurez rien? + +--Veux-tu bien manger tout, engeance! Il n’y en a pas trop pour +toi puisqu’il n’y en avait pas assez pour moi. L’enfant reprit +sa fourchette, mais ne mangea point. + +--Mange, vociféra Ursus. Est-ce qu’il s’agit de moi? Qui est-ce +qui te parle de moi? Mauvais petit clerc pieds nus de la +paroisse de Sans-le-Sou, je te dis de manger tout. Tu es ici +pour manger, boire et dormir. Mange, sinon je te jette à la +porte, toi et ta drôlesse. + +Le garçon, sur cette menace, se remit à manger. Il n’avait pas +grand’chose à faire pour expédier ce qui restait dans l’écuelle. + +Ursus murmura: + +--Ça joint mal, cet édifice, il vient du froid par les vitres. + +Une vitre en effet avait été cassée à l’avant, par quelque cahot +de la carriole, ou par quelque pierre de polisson. Ursus avait +appliqué sur cette avarie une étoile de papier qui s’était +décollée. La bise entrait par là. + +Il s’était à demi assis sur le coffre. La petite, à la fois dans +ses bras et sur ses genoux, suçait voluptueusement la bouteille +avec cette somnolence béate des chérubins devant Dieu et des +enfants devant la mamelle. + +--Elle est soule, dit Ursus. + +Et il reprit: + +--Faites donc des sermons sur la tempérance! + +Le vent arracha de la vitre l’emplâtre de papier qui vola à +travers la cahute; mais ce n’était pas de quoi troubler les deux +enfants occupés à renaître. + +Pendant que la petite buvait et que le petit mangeait, Ursus +maugréait. + +--L’ivrognerie commence au maillot. Donnez-vous donc la peine +d’être l’évêque Tillotson et de tonner contre les excès de la +boisson. Odieux vent coulis! Avec cela que mon poêle est vieux. +Il laisse échapper des bouffées de fumée à vous donner la +trichiasis. On a l’inconvénient du froid et l’inconvénient du +feu. On ne voit pas clair. L’être que voici abuse de mon +hospitalité. Eh bien, je n’ai pas encore pu distinguer le visage +de ce mufle. Le confortable fait défaut céans. Par Jupiter, +j’estime fortement les festins exquis dans les chambres bien +closes. J’ai manqué ma vocation, j’étais né pour être sensuel. +Le plus grand des sages est Philoxénès qui souhaita d’avoir un +cou de grue pour goûter plus longuement les plaisirs de la table. +Zéro de recette aujourd’hui! Rien vendu de la journée! +Calamité. Habitants, laquais, et bourgeois, voilà le médecin, +voilà la médecine. Tu perds ta peine, mon vieux. Remballe ta +pharmacie. Tout le monde se porte bien ici. En voilà une ville +maudite où personne n’est malade! Le ciel seul a la diarrhée. +Quelle neige! Anaxagoras enseignait que la neige est noire. Il +avait raison, froideur étant noirceur. La glace, c’est la nuit. +Quelle bourrasque! Je me représente l’agrément de ceux qui sont +en mer. L’ouragan, c’est le passage des satans, c’est le +hourvari des brucolaques galopant et roulant, tête bêche, +au-dessus de nos boîtes osseuses. Dans la nuée, celui-ci a une +queue, celui-là a des cornes, celui-là a une flamme pour langue, +cet autre a des griffes aux ailes, cet autre a une bedaine de +lord-chancelier, cet autre a une caboche d’académicien, on +distingue une forme dans chaque bruit. A vent nouveau, démon +différent; l’oreille écoule, l’œil voit, le fracas est une +figure. Parbleu, il y a des gens en mer, c’est évident. Mes +amis, tirez-vous de la tempête, j’ai assez à faire de me tirer de +la vie. Ah ça, est-ce que je tiens auberge, moi? Pourquoi +est-ce que j’ai des arrivages de voyageurs? La détresse +universelle a des éclaboussures jusque dans ma pauvreté. Il me +tombe dans ma cabane des gouttes hideuses de la grande boue +humaine. Je suis livré à la voracité des passants. Je suis une +proie. La proie des meurt-de-faim. L’hiver, la nuit, une cahute +de carton, un malheureux ami dessous, et dehors la tempête, une +pomme de terre, du feu gros comme le poing, des parasites, le +vent pénétrant par toutes les fentes, pas le sou, et des paquets +qui se mettent à aboyer. On les ouvre, on trouve dedans des +gueuses. Si c’est là un sort! J’ajoute que les lois sont +violées. Ah! vagabond avec ta vagabonde, malicieux pick-pocket, +avorton mal intentionné, ah! tu circules dans les rues passé le +couvre-feu! Si notre bon roi le savait, c’est lui qui te ferait +joliment flanquer dans un cul de basse-fosse pour t’apprendre! +Monsieur se promène la nuit avec Mademoiselle! Par quinze degrés +de froid, nu-tête, nu-pieds! sache que c’est défendu. Il y a +des règlements et ordonnances, factieux! les vagabonds sont +punis, les honnêtes gens qui ont des maisons à eux sont gardés et +protégés, les rois sont les pères du peuple. Je suis domicilié, +moi! Tu aurais été fouetté en place publique, si l’on t’avait +rencontré, et c’eût été bien fait. Il faut de l’ordre dans un +état policé. Moi j’ai eu tort de ne pas te dénoncer au +constable. Mais je suis comme cela, je comprends le bien, et je +fais le mal. Ah! le ruffian! m’arriver dans cet état-là! Je +ne me suis pas aperçu de leur neige en entrant, ça a fondu. Et +voilà toute ma maison mouillée. J’ai l’inondation chez moi. Il +faudra brûler un charbon impossible pour sécher ce lac. Du +charbon à douze farthings le dénerel! Comment allons-nous faire +pour tenir trois dans cette baraque? Maintenant c’est fini, +j’entre dans la nursery, je vais avoir chez moi en sevrage +l’avenir de la gueuserie d’Angleterre. J’aurai pour emploi, +office et fonction de dégrossir les foetus mal accouchés de la +grande coquine Misère, de perfectionner la laideur des gibiers de +potence en bas âge, et de donner aux jeunes filous des formes de +philosophe! La langue de l’ours est l’ébauchoir de Dieu. Et +dire que, si je n’avais pas été depuis trente ans grugé par des +espèces de cette sorte, je serais riche, Homo serait gras, +j’aurais un cabinet de médecine plein de raretés, des instruments +de chirurgie autant que le docteur Linacre, chirurgien du roi +Henri VIII, divers animaux de tous genres, des momies d’Egypte, +et autres choses semblables! Je serais du collège des Docteurs, +et j’aurais le droit d’user de la bibliothèque bâtie en 1652 par +le célèbre Harvey, et d’aller travailler dans la lanterne du dôme +d’où l’on découvre toute la ville de Londres! Je pourrais +continuer mes calculs sur l’offuscation solaire, et prouver +qu’une vapeur caligineuse sort de l’astre. C’est l’opinion de +Jean Kepler, qui naquit un an avant la Saint-Barthélemy, et qui +fut mathématicien de l’empereur. Le soleil est une cheminée qui +fume quelquefois. Mon poêle aussi. Mon poêle ne vaut pas mieux +que le soleil. Oui, j’eusse fait fortune, mon personnage serait +autre, je ne serais pas trivial, je n’avilirais point la science +dans les carrefours. Car le peuple n’est pas digne de la +doctrine, le peuple n’étant qu’une multitude d’insensés, qu’un +mélange confus de toutes sortes d’âges, de sexes, d’humeurs et de +conditions, que les sages de tous les temps n’ont point hésité à +mépriser, et dont les plus modérés, dans leur justice, détestent +l’extravagance et la fureur. Ah! je suis ennuyé de ce qui +existe. Après cela on ne vit pas longtemps. C’est vite fait, la +vie humaine. Hé bien non, c’est long. Par intervalles, pour que +nous ne nous découragions pas, pour que nous ayons la stupidité +de consentir à être, et pour que nous ne profitions pas des +magnifiques occasions de nous pendre que nous offrent toutes les +cordes et tous les clous, la nature a l’air de prendre un peu +soin de l’homme. Pas cette nuit pourtant. Elle fait pousser le +blé, elle fail mûrir le raisin, elle fail chanter le rossignol, +celle sournoise de nature. De temps en temps un rayon d’aurore, +ou un verre de gin, c’est là ce qu’on appelle le bonheur. Une +mince bordure de bien autour de l’immense suaire du mal. Nous +avons une destinée dont le diable a fait l’étoffe et dont Dieu a +fait l’ourlet. En attendant, tu m’as mangé mon souper, voleur! + +Cependant le nourrisson, qu’il tenait toujours entre ses bras, et +très doucement tout en faisant rage, refermait vaguement les +yeux, signe de plénitude. Ursus examina la fiole, et grogna: + +--Elle a tout bu, l’effrontée! + +Il se dressa et, soutenant la petite du bras gauche, de la main +droite il souleva le couvercle du coffre, et tira de l’intérieur +une peau d’ours, ce qu’il appelait, on s’en souvient, sa «vraie +peau». + +Tout en exécutant ce travail, il entendait l’autre enfant manger, +et il le regardait de travers. + +--Ce sera une besogne s’il faut désormais que je nourrisse ce +glouton en croissance! Ce sera un ver solitaire que j’aurai dans +le ventre de mon industrie. + +Il étala, toujours d’un seul bras, et de son mieux, la peau +d’ours sur le coffre, avec des efforts de coude et des +ménagements de mouvements pour ne point secouer le commencement +de sommeil de la petite fille. Puis il la déposa sur la +fourrure, du côté le plus proche du feu. + +Cela fait, il mit la fiole vide sur le poêle, et s’écria: + +--C’est moi qui ai soif! + +Il regarda dans le pot; il y restait quelques bonnes gorgées de +lait; il approcha le pot de ses lèvres. Au moment où il allait +boire, son œil tomba sur la petite fille. Il remit le pot sur +le poêle, prit la fiole, la déboucha, y vida ce qui restait de +lait, juste assez pour l’emplir, replaça l’éponge, et reficela le +linge sur l’éponge autour du goulot. + +--J’ai tout de même faim et soif, reprit-il. + +Et il ajouta: + +--Quand on ne peut pas manger du pain, on boit de l’eau. On +entrevoyait derrière le poêle une cruche égueulée. Il la prit et +la présenta au garçon: + +--Veux-tu boire? + +L’enfant but, et se remit à manger. + +Ursus ressaisit la cruche et la porta à sa bouche. La +température de l’eau qu’elle contenait avait été inégalement +modifiée par le voisinage du poêle. Il avala quelques gorgées, +et fit une grimace. + +--Eau prétendue pure, tu ressembles aux faux amis. Tu es tiède +en dessus et froide en dessous. + +Cependant le garçon avait fini de souper. L’écuelle était mieux +que vidée, elle était nettoyée. Il ramassait et mangeait, +pensif, quelques miettes de pain éparses dans les plis du tricot, +sur ses genoux. + +Ursus se tourna vers lui. + +--Ce n’est pas tout ça. Maintenant, à nous deux. La bouche +n’est pas faite que pour manger, elle est faite pour parler. A +présent que tu es réchauffé et gavé, animal, prends garde à toi, +tu vas répondre à mes questions. D’où viens-tu? + +L’enfant répondit: + +--Je ne sais pas. + +--Comment, tu ne sais pas? + +--J’ai été abandonné ce soir au bord de la mer. + +--Ah! le chenapan! Comment t’appelles-tu? Il est si mauvais +sujet qu’il en vient à être abandonné par ses parents. + +--Je n’ai pas de parents. + +--Rends-toi un peu compte de mes goûts, el fais attention que je +n’aime point qu’on me chante des chansons qui sont des contes. +Tu as des parents, puisque tu as ta sœur. + +--Ce n’est pas ma sœur. + +--Ce n’est pas ta sœur? + +--Non. + +--Qu’est-cc que c’est alors? + +--C’est une petite que j’ai trouvée. + +--Trouvée! + +--Oui. + +--Comment! tu as ramassé ça? + +--Oui. + +--Où? si tu mens, je t’extermine. + +--Sur une femme qui était morte dans la neige. + +--Quand? + +--Il y a une heure. + +--Où? + +--A une lieue d’ici. + +Les arcades frontales d’Ursus se plissèrent et prirent cette +forme aiguë qui caractérise l’émotion des sourcils d’un +philosophe. + +--Morte! en voilà une qui est heureuse! Il faut l’y laisser, +dans sa neige. Elle y est bien. De quel côté? + +--Du côté de la mer. + +--As-tu passé le pont? + +--Oui. + +Ursus ouvrit la lucarne de l’arrière et examina le dehors. Le +temps ne s’était pas amélioré. La neige tombait épaisse et +lugubre. + +Il referma le vasistas. + +Il alla à la vitre cassée, il boucha le trou avec un chiffon, il +remit de la tourbe dans le poêle, il déploya le plus largement +qu’il put la peau d’ours sur le coffre, prit un gros livre qu’il +avait dans un coin et le mit sous le chevet pour servir +d’oreiller, et plaça sur ce traversin la tête de la petite +endormie. + +Il se tourna vers le garçon. + +--Couche-toi là. + +L’enfant obéit et s’étendit de tout son long avec la petite. + +Ursus roula la peau d’ours autour des deux enfants, et la borda +sous leurs pieds. + +Il atteignit sur une planche, et se noua autour du corps une +ceinture de toile à grosse poche contenant probablement une +trousse de chirurgien et des flacons d’élixirs. + +Puis il décrocha du plafond la lanterne, et l’alluma. C’était +une lanterne sourde. En s’allumant, elle laissa les enfants dans +l’obscurité. + +Ursus entre-bailla la porte et dit: + +--Je sors. N’ayez pas peur. Je vais revenir. Dormez. + +Et, abaissant le marchepied, il cria: + +--Homo! + +Un grondement tendre lui répondit. Ursus, la lanterne à la main, +descendit, le marchepied remonta, la porte se referma. Les +enfants demeurèrent seuls. Du dehors, une voix, qui était la +voix d’Ursus, demanda: + +--Boy qui viens de me manger mon souper!--dis donc, tu ne dors +pas encore? + +--Non, répondit le garçon. + +--Eh bien! si elle beugle, tu lui donneras le reste du lait. + +On entendit un cliquetis de chaîne défaite, et le bruit d’un pas +d’homme, compliqué d’un pas de bête, qui s’éloignait. + +Quelques instants après, les deux enfants dormaient profondément. + +C’était on ne sait quel ineffable mélange d’haleines; plus que la +chasteté, l’ignorance; une nuit de noces avant le sexe. Le petit +garçon et la petite fille, nus et côte à côte, eurent pendant ces +heures silencieuses la promiscuité séraphique de l’ombre; la +quantité de songe possible à cet âge flottait de l’un à l’autre; +il y avait probablement sous leurs paupières fermées de la +lumière d’étoile; si le mot mariage n’est pas ici +disproportionné, ils étaient mari et femme de la façon dont on +est ange. De telles innocences dans de telles ténèbres, une +telle pureté dans un tel embrassement, ces anticipations sur le +ciel ne sont possibles qu’à l’enfance, et aucune immensité +n’approche de cette grandeur des petits. De tous les gouffres +celui-ci est le plus profond. La perpétuité formidable d’un mort +enchaîné hors de la vie, l’énorme acharnement de l’océan sur un +naufrage, la vaste blancheur de la neige recouvrant des formes +ensevelies, n’égalent pas en pathétique deux bouches d’enfants +qui se touchent divinement dans le sommeil, et dont la rencontre +n’est pas même un baiser. Fiançailles peut-être; peut-être +catastrophe. L’ignoré pèse sur cette juxtaposition. Cela est +charmant; qui sait si ce n’est pas effrayant? on se sent le +cœur serré. L’innocence est plus suprême que la vertu. +L’innocence est faite d’obscurité sacrée. Ils dormaient. Ils +étaient paisibles. Ils avaient chaud. La nudité des corps +entrelacés amalgamait la virginité des âmes. Ils étaient là +comme dans le nid de l’abîme. + + + + +VI + +LE RÉVEIL + + +Le jour commence par être sinistre. Une blancheur triste entra +dans la cahute. C’était l’aube glaciale. Ce blêmissement, qui +ébauche en réalité funèbre le relief des choses frappées +d’apparence spectrale par la nuit, n’éveilla pas les enfants, +étroitement endormis. La cahute était chaude. On entendait +leurs deux respirations alternant comme deux ondes tranquilles. +Il n’y avait plus d’ouragan dehors. Le clair du crépuscule +prenait lentement possession de l’horizon. Les constellations +s’éteignaient comme des chandelles soufflées l’une après l’autre. +Il n’y avait plus que la résistance de quelques grosses étoiles. +Le profond chant de l’infini sortait de la mer. + +Le poêle n’était pas tout à fait éteint. Le petit jour devenait +peu à peu le grand jour. Le garçon dormait moins que la fille. +Il y avait en lui du veilleur et du gardien. A un rayon plus vif +que les autres qui traversa la vitre, il ouvrit les yeux; le +sommeil de l’enfance s’achève en oubli; il demeura dans un +demi-assoupissement, sans savoir où il était, ni ce qu’il avait +près de lui, sans faire effort pour se souvenir, regardant au +plafond, et se composant un vague travail de rêverie avec les +lettres de l’inscription _Ursus, philosophe_, qu’il examinait +sans les déchiffrer, car il ne savait pas lire. + +Un bruit de serrure fouillée par une clef lui fit dresser le cou. + +La porte tourna, le marchepied bascula. Ursus revenait. Il +monta les trois degrés, sa lanterne éteinte à la main. + +En même temps un piétinement de quatre pattes escalada lestement +le marchepied. C’était Homo, suivant Ursus, et, lui aussi, +rentrant chez lui. + +Le garçon réveillé eut un certain sursaut. + +Le loup, probablement en appétit, avait un rictus matinal qui +montrait toutes ses dents, très blanches. + +Il s’arrêta à demi-montée et posa ses deux pattes de devant dans +la cahute, les deux coudes sur le seuil comme un prêcheur au bord +de la chaire. Il flaira à distance le coffre qu’il n’était pas +accoutumé à voir habité de cette façon. Son buste de loup, +encadré par la porte, se dessinait en noir sur la clarté du +matin. Il se décida, et fit son entrée. + +Le garçon, en voyant le loup dans la cahute, sortit de la peau +d’ours, se leva et se plaça debout devant la petite, plus +endormie que jamais. + +Ursus venait de raccrocher la lanterne au clou du plafond. Il +déboucla silencieusement et avec une lenteur machinale sa +ceinture où était sa trousse, et la remit sur une planche. Il ne +regardait rien et semblait ne rien voir. Sa prunelle était +vitreuse. Quelque chose de profond remuait dans son esprit. Sa +pensée enfin se fit jour, comme d’ordinaire, par une vive sortie +de paroles. Il s’écria: + +--Décidément heureuse! Morte, bien morte. Il s’accroupit, et +remit une pelletée de scories dans le poêle, et, tout en +fourgonnant la tourbe, il grommela: + +--J’ai eu de la peine à la trouver. La malice inconnue l’avail +fourrée sous deux pieds de neige. Sans Homo, qui voit aussi +clair avec son nez que Christophe Colomb avec son esprit, je +serais encore là à patauger dans l’avalanche et à jouer à +cache-cache avec la mort. Diogène prenait sa lanterne et +cherchait un homme, j’ai pris ma lanterne et j’ai cherché une +femme; il a trouvé le sarcasme, j’ai trouvé le deuil. Comme elle +était froide! J’ai touché la main, une pierre. Quel silence +dans les yeux! Comment peut-on être assez bête pour mourir en +laissant un enfant derrière soi! Ça ne va pas être commode à +présent de tenir trois dans celle boîte-ci. Quelle tuile! Voilà +que j’ai de la famille à présent! Fille et garçon. + +Tandis qu’Ursus parlait, Homo s’était glissé près du poêle. La +main de la petite endormie pendait entre le poêle et le coffre. +Le loup se mit à lécher cette main. + +Il la léchait si doucement que la petite ne s’éveilla pas. + +Ursus se retourna. + +--Bien, Homo. Je serai le père et tu seras l’oncle. Puis il +reprit sa besogne de philosophe d’arranger le feu, sans +interrompre son _aparte_. + +--Adoption. C’est dit. D’ailleurs Homo veut bien. + +Il se redressa. + +--Je voudrais savoir qui est responsable de cette morte. Sont-ce +les hommes? ou... + +Son œil regarda en l’air, mais au delà du plafond, et sa bouche +murmura: + +--Est-ce toi? + +Puis son front s’abaissa comme sous un poids, et il reprit: + +--La nuit a pris la peine de tuer cette femme. + +Son regard, en se relevant, rencontra le visage du garçon +réveillé qui l’écoutait, Ursus l’interpella brusquement: + +--Qu’as-tu à rire? + +Le garçon répondit: + +--Je ne ris pas. + +Ursus eut une sorte de secousse, l’examina fixement et en silence +pendant quelques instants, et dit: + +--Alors tu es terrible. + +L’intérieur de la cahute dans la nuit était si peu éclairé +qu’Ursus n’avait pas encore vu la face du garçon. Le grand jour +la lui montrait. + +Il posa les deux paumes de ses mains sur les deux épaules de +l’enfant, considéra encore avec une attention de plus en plus +poignante son visage, et lui cria: + +--Ne ris donc plus! + +--Je ne ris pas, dit l’enfant. + +Ursus eut un tremblement de la tête aux pieds. + +--Tu ris, te dis-je. + +Puis secouant l’enfant avec une étreinte qui était de la fureur +si elle n’était de la pitié, il lui demanda violemment: + +--Qui est-ce qui t’a fait cela? + +L’enfant répondit: + +--Je ne sais ce que vous voulez dire. + +Ursus reprit: + +--Depuis quand as-tu ce rire? + +--J’ai toujours été ainsi, dit l’enfant. + +Ursus se tourna vers le coffre en disant à demi-voix: + +--Je croyais que ce travail-là ne se faisait plus. + +Il prit au chevet, très doucement pour ne pas la réveiller, le +livre qu’il avait mis comme oreiller sous la tête de la petite. + +--Voyons Conquest, murmura-t-il. + +C’était une liasse in-folio, reliée en parchemin mou. Il la +feuilleta du pouce, s’arrêta à une page, ouvrit le livre tout +grand sur le poêle, et lut: + +--... _De Denasatis_.--C’est ici. + +Et il continua: + +--_Bucca fissa usque ad aures, genzivis denudatis, nasoque +murdridato, masca eris, et ridebis semper_. + +--C’est bien cela. + +Et il replaça le livre sur une des planches en grommelant: + +--Aventure dont l’approfondissement serait malsain. Restons à la +surface. Ris, mon garçon. + +La petite fille se réveilla. Son bonjour fut un cri. + +--Allons, nourrice, donne le sein, dit Ursus. + +La petite s’était dressée sur son séant. Ursus prit sur le poêle +la fiole, et la lui donna à sucer. + +En ce moment le soleil se levait. Il était à fleur de l’horizon. +Son rayon rouge entrait par la vitre et frappait de face le +visage de la petite fille tourné vers lui. Les prunelles de +l’enfant fixées sur le soleil réfléchissaient comme deux miroirs +cette rondeur pourpre. Les prunelles restaient immobiles, les +paupières aussi. + +--Tiens, dit Ursus, elle est aveugle. + + + + +DEUXIEME PARTIE + +PAR ORDRE DU ROI + + + + +LIVRE PREMIER + +ÉTERNELLE PRÉSENCE DU PASSÉ + +LES HOMMES REFLÈTENT L’HOMME + + + + +I + +LORD CLANCHARLIE + + +Il y avait dans ces temps-là un vieux souvenir. + +Ce souvenir était lord Linnaeus Clancharlie. + +Le baron Linnaeus Clancharlie, contemporain de Cromwell, était un +des pairs d’Angleterre, peu nombreux, hâtons-nous de le dire, qui +avaient accepté la république. Cette acceptation pouvait avoir +sa raison d’être, et s’explique à la rigueur, puisque la +république avait momentanément triomphé. Il était tout simple +que lord Clancharlie demeurât du parti de la république, tant que +la république avait eu le dessus. Mais, après la clôture de la +révolution et la chute du gouvernement parlementaire, lord +Clancharlie avait persisté. Il était aisé au noble patricien de +rentrer dans la chambre haute reconstituée, les repentirs étant +toujours bien reçus des restaurations, et Charles II étant bon +prince à ceux qui revenaient à lui; mais lord Clancharlie n’avait +pas compris ce qu’on doit aux événements. Pendant que la nation +couvrait d’acclamations le roi, reprenant possession de +l’Angleterre, pendant que l’unanimité prononçait son verdict, +pendant que s’accomplissait la salutation du peuple à la +monarchie, pendant que la dynastie se relevait au milieu d’une +palinodie glorieuse et triomphale, à l’instant où le passé +devenait l’avenir et où l’avenir devenait le passé, ce lord était +resté réfractaire. Il avait détourné la tête de toute cette +allégresse; il s’était volontairement exilé; pouvant être pair, +il avait mieux aimé être proscrit; et les années s’étaient +écoulées ainsi; il avait vieilli dans cette fidélité à la +république morte. Aussi était-il couvert du ridicule qui +s’attache naturellement à cette sorte d’enfantillage. + +Il s’était retiré en Suisse. Il habitait une espèce de haute +masure au bord du lac de Genève. Il s’était choisi cette demeure +dans le plus âpre recoin du lac, entre Chillon où est le cachot +de Bonnivard, et Vevoy où est le tombeau de Ludlow. Les Alpes +sévères, pleines de crépuscules, de souffles et de nuées, +l’enveloppaient; et il vivait là, perdu dans ces grandes ténèbres +qui tombent des montagnes. Il était rare qu’un passant le +rencontrât. Cet homme était hors de son pays, presque hors de +son siècle. En ce moment, pour ceux qui étaient au courant et +qui connaissaient les affaires du temps, aucune résistance aux +conjonctures n’était justifiable. L’Angleterre était heureuse; +une restauration est une réconciliation d’époux; prince et nation +ont cessé de faire lit à part; rien de plus gracieux et de plus +riant; la Grande-Bretagne rayonnait; avoir un roi, c’est +beaucoup, mais de plus on avait un charmant roi; Charles II était +aimable, homme de plaisir et de gouvernement, et grand à la suite +de Louis XIV; c’était un gentleman et un gentilhomme; Charles II +était admiré de ses sujets; il avait fait la guerre de Hanovre, +sachant certainement pourquoi, mais le sachant tout seul; il +avait vendu Dunkerque à la France, opération de haute politique; +les pairs démocrates, desquels Chamberlayne a dit: «La maudite +république infecta avec son haleine puante plusieurs de la haute +noblesse», avaient eu le bon sens de se rendre à l’évidence, +d’être de leur époque, et de reprendre leur siège à la noble +chambre; il leur avait suffi pour cela de prêter au roi le +serment d’allégeance. Quand on songeait à toutes ces réalités, à +ce beau règne, à cet excellent roi, à ces augustes princes rendus +par la miséricorde divine à l’amour des peuples; quand on se +disait que des personnages considérables, tels que Monk, et plus +lard Jeffreys, s’étaient ralliés au trône, qu’ils avaient été +justement récompensés de leur loyauté et de leur zèle par les +plus magnifiques charges et par les fonctions les plus +lucratives, que lord Clancharlie ne pouvait l’ignorer, qu’il +n’eut tenu qu’a lui d’être glorieusement assis à côté d’eux dans +les honneurs, que l’Angleterre était remontée, grâce à son roi, +au sommet de la prospérité, que Londres n’était que fêtes et +carrousels, que tout le monde était opulent et enthousiasmé, que +la cour était galante, gaie et superbe; si, par hasard, loin de +ces splendeurs, dans on ne sait quel demi-jour lugubre +ressemblant à la tombée de la nuit, on apercevait ce vieillard +vêtu des mêmes habits que le peuple, pâle, distrait, courbé, +probablement du côté de la tombe, debout au bord du lac, à peine +attentif à la tempête et à l’hiver, marchant comme au hasard, +l’œil fixe, ses cheveux blancs secoués par le vent de l’ombre, +silencieux, solitaire, pensif, il était difficile de ne pas +sourire. + +Sorte de silhouette d’un fou. + +En songeant à lord Clancharlie, à ce qu’il aurait pu être et à ce +qu’il était, sourire était de l’indulgence. Quelques-uns riaient +tout haut. D’autres s’indignaient. + +On comprend que les hommes sérieux fussent choqués par une telle +insolence d’isolement. + +Circonstance atténuante: lord Clancharlie n’avait jamais eu +d’esprit. Tout le monde en tombait d’accord. + + +II + +Il est désagréable de voir les gens pratiquer l’obstination. On +n’aime pas ces façons de Régulus, et dans l’opinion publique +quelque ironie en résulte. + +Ces opiniâtretés ressemblent à des reproches, et l’on a raison +d’en rire. + +Et puis, en somme, ces entêtements, ces escarpements, sont-ce des +vertus? N’y a-t-il pas dans ces affiches excessives d’abnégation +et d’honneur beaucoup d’ostentation? C’est plutôt parade +qu’autre chose. Pourquoi ces exagérations de solitude et d’exil? +Ne rien outrer est la maxime du sage. Faites de l’opposition, +soit; blâmez si vous voulez, mais décemment, et tout en criant +vive le roi! La vraie vertu, c’est d’être raisonnable. Ce qui +tombe a dû tomber, ce qui réussit a dû réussir. La providence a +ses motifs; elle couronne qui le mérite. Avez-vous la prétention +de vous y connaître mieux qu’elle? Quand les circonstances ont +prononcé, quand un régime a remplacé l’autre, quand la +défalcation du vrai et du faux s’est faite par le succès, ici la +catastrophe, là le triomphe, aucun doute n’est plus possible, +l’honnête homme se rallie à ce qui a prévalu, et, quoique cela +soit utile à sa fortune et à sa famille, sans se laisser +influencer par cette considération, et ne songeant qu’à la chose +publique, il prête main-forte au vainqueur. + +Que deviendrait l’état si personne ne consentait à servir? Tout +s’arrêterait donc? Garder sa place est d’un bon citoyen. Sachez +sacrifier vos préférences secrètes. Les emplois veulent être +tenus. Il faut bien que quelqu’un se dévoue, Être fidèle aux +fonctions publiques est une fidélité. La retraite des +fonctionnaires serait la paralysie de l’état. Vous vous +bannissez, c’est pitoyable. Est-ce un exemple? quelle vanité! +Est-ce un défi? quelle audace! Quel personnage vous croyez-vous +donc? Apprenez que nous vous valons. Nous ne désertons pas, +nous. Si nous voulions, nous aussi, nous serions intraitables et +indomptables, et nous ferions de pires choses que vous. Mais +nous aimons mieux être des gens intelligents. Parce que je suis +Trimalcion, vous ne me croyez, pas capable d’être Caton! Allons +donc! + + +III + +Jamais situation ne fut plus nette et plus décisive que celle de +1660. Jamais la conduite à tenir n’avait été plus clairement +indiquée à un bon esprit. + +L’Angleterre était hors de Cromwell. Sous la république beaucoup +de faits irréguliers s’étaient produits. On avait crée la +suprématie britannique; on avait, avec l’aide de la guerre de +Trente ans, dominé l’Allemagne, avec l’aide de la Fronde, abaissé +la France, avec l’aide du duc de Bragance, amoindri l’Espagne. +Cromwell avait domestiqué Mazarin; dans les traités, le +protecteur d’Angleterre signait au-dessus du roi de France; on +avait mis les Provinces-Unies à l’amende de huit millions, +molesté Alger et Tunis, conquis la Jamaïque, humilié Lisbonne, +suscité dans Barcelone la rivalité française, et dans Naples +Masaniello; on avait amarré le Portugal à l’Angleterre; on avait +fait, de Gibraltar à Candie, un balayage des barbaresques; on +avait fondé la domination maritime sous ces deux formes, la +victoire el le commerce; le 10 août 1653, l’homme des +trente-trois batailles gagnées, le vieil amiral qui se qualifiait +_Grand-père des matelots_, ce Martin Happertz Tromp, qui avait, +battu la flotte espagnole, avait été détruit par la flotte +anglaise; on avait retiré l’Atlantique à la marine espagnole, le +Pacifique à la marine hollandaise, la Méditerranée à la marine +vénitienne, et, par l’acte de navigation, on avait pris +possession du littoral universel; par l’océan on tenait le monde; +le pavillon hollandais saluait humblement en mer le pavillon +britannique; la France, dans la personne de l’ambassadeur +Mancini, faisait des génuflexions à Olivier Cromwell; ce Cromwell +jouait de Calais et de Dunkerque comme de deux volants sur une +raquette; on avait fait trembler le continent, dicté la paix, +décrété la guerre, mis sur tous les faîtes le drapeau anglais; le +seul régiment des côtes-de-fer du protecteur pesait dans la +terreur de l’Europe autant qu’une armée; Cromwell disait: _Je +veux qu’on respecte la république anglaise comme on a respecté la +république romaine_; il n’y avait plus rien de sacré; la parole +était libre, la presse était libre; on disait en pleine rue ce +qu’on voulait; on imprimait sans contrôle ni censure ce qu’on +voulait; l’équilibre des trônes avait été rompu; tout l’ordre +monarchique européen, dont les Stuarts faisaient partie, avait +été bouleversé... Enfin, on était sorti de cet odieux régime, et +l’Angleterre avait son pardon. + +Charles II, indulgent, avait donné la Déclaration de Bréda. Il +avait octroyé à l’Angleterre l’oubli de cette époque où le fils +d’un brasseur de Huntingdon mettait le pied sur la tête de Louis +XIV. L’Angleterre faisait son mea culpa, et respirait. +L’épanouissement des cœurs, nous venons de le dire, était +complet; les gibets des régicides s’ajoutant à la joie +universelle. Une restauration est un sourire; mais un peu de +potence ne messied pas, et il faut satisfaire la conscience +publique. L’esprit d’indiscipline s’était dissipé, la loyauté se +reconstituait. Être de bons sujets était désormais l’ambition +unique. On était revenu des folies de là politique; on bafouait +la révolution, on raillait la république et ces temps singuliers +où l’on avait toujours de grands mots à la bouche, _Droit, +Liberté, Progrès_; on riait de ces emphases. Le retour au bon +sens était admirable; l’Angleterre avait rêvé. Quel bonheur +d’être hors de ces égarements! Y a-t-il rien de plus insensé? +Où en serait-on si le premier venu avait des droits? Se +figure-t-on tout le monde gouvernant? S’imagine-t-on la cité +menée par les citoyens? Les citoyens sont un attelage, et +l’attelage n’est pas le cocher. Mettre aux voix, c’est jeter aux +vents. Voulez-vous faire flotter les états comme les nuées? Le +désordre ne construit pas l’ordre. Si le chaos est l’architecte, +l’édifice sera Babel. Et puis quelle tyrannie que cette +prétendue liberté! Je veux m’amuser, moi, et non gouverner. +Voter m’ennuie; je veux danser. Quelle providence qu’un prince +qui se charge de tout! Certes ce roi est généreux de se donner +pour nous cette peine! Et puis, il est élevé là dedans, il sait +ce que c’est. C’est son affaire. La paix, la guerre, la +législation, les finances, est-ce que cela regarde les peuples? +Sans doute il faut que le peuple paie, sans doute il faut que le +peuple serve, mais cela doit lui suffire. Une part lui est faite +dans la politique; c’est de lui que sortent les deux forces de +l’état, l’armée et le budget. Etre contribuable, et être soldat, +est-ce que ce n’est pas assez? Qu’a-t-il besoin d’autre chose? +il est le bras militaire, il est le bras financier. Rôle +magnifique. On règne pour lui. Il faut bien qu’il rétribue ce +service. Impôt et liste civile sont des salaires acquittés par +les peuples et gagnés par les princes. Le peuple donne son sang +et son argent, moyennant quoi on le mène. Vouloir se conduire +lui-même, quelle idée bizarre! un guide lui est nécessaire. +Étant ignorant, le peuple est aveugle. Est-ce que l’aveugle n’a +pas un chien? Seulement, pour le peuple, c’est un lion, le roi, +qui consent à être le chien. Que de bonté! Mais pourquoi le +peuple est-il ignorant? Parce qu’il faut qu’il le soit. +L’ignorance est gardienne de la vertu. Où il n’y a pas de +perspectives, il n’y a pas d’ambitions; l’ignorant est dans une +nuit utile, qui, supprimant le regard, supprime les convoitises. +De là l’innocence. Qui lit pense, qui pense raisonne. Ne pas +raisonner, c’est le devoir; c’est aussi le bonheur. Ces vérités +sont incontestables. La société est assise dessus. + +Ainsi s’étaient rétablies les saines doctrines sociales en +Angleterre. Ainsi la nation s’était réhabilitée. En même temps +on revenait à la belle littérature. On dédaignait Shakespeare et +l’on admirait Dryden. _Dryden est le plus grand poète de +l’Angleterre et du siècle_, disait Atterbury le traducteur +d’_Achitophel_, C’était l’époque où M. Huet, évêque d’Avranches, +écrivait à Saumaise qui avait fait à l’auteur du _Paradis perdu_ +l’honneur de le réfuter et de l’injurier:--_Comment pouvez-vous +vous occuper de si peu de chose que ce Milton?_ Tout renaissait, +tout reprenait sa place. Dryden en haut, Shakespeare en bas, +Charles II sur le trône, Cromwell au gibet. L’Angleterre se +relevait des hontes et des extravagances du passé. C’est un +grand bonheur pour les nations d’être ramenées par la monarchie +au bon ordre dans l’état et au bon goût dans les lettres. + +Que de tels bienfaits pussent être méconnus, cela est difficile à +croire. Tourner le dos à Charles II, récompenser par de +l’ingratitude la magnanimité qu’il avait eue de remonter sur le +trône, n’était-ce pas abominable? Lord Linnaeus Clancharlie +avait fait aux honnêtes gens ce chagrin. Bouder le bonheur de sa +patrie, quelle aberration! + +On sait qu’en 1650 le parlement avait décrété cette +rédaction:--_Je promets de demeurer fidèle à la république, sans +roi, sans souverain, sans seigneur_.--Sous prétexte qu’il avait +prêté ce serment monstrueux, lord Clancharlie vivait hors du +royaume, et, en présence de la félicité générale, se croyait le +droit d’être triste. Il avait la sombre estime de ce qui n’était +plus; attache bizarre à des choses évanouies. + +L’excuser était impossible; les plus bienveillants +l’abandonnaient. Ses amis lui avaient fait longtemps l’honneur +de croire qu’il n’était entré dans les rangs républicains que +pour voir de plus près les défauts de la cuirasse de la +république, et pour la frapper plus sûrement, le jour venu, au +profit de la cause sacrée du roi. Ces attentes de l’heure utile +pour tuer l’ennemi par derrière font partie de la loyauté. On +avait espéré cela de lord Chancharlie, tant on avait de pente à +le juger favorablement. Mais, en présence de son étrange +persistance républicaine, il avait bien fallu renoncer à celle +bonne opinion. Évidemment lord Clancharlie était convaincu, +c’est-à-dire idiot. + +L’explication des indulgents flottait entre obstination puérile +et opiniâtreté sénile. + +Les sévères, les justes, allaient plus loin. Ils flétrissaient +ce relaps. L’imbécillité a des droits, mais elle a des limites. +On peut être une brute, on ne doit pas être un rebelle. Et puis, +qu’était-ce après tout que lord Clancharlie? un transfuge. Il +avait quitté son camp, l’aristocratie, pour aller au camp opposé, +le peuple. Ce fidèle était un traître. Il est vrai qu’il était +«traître» au plus fort et fidèle au plus faible; il est vrai que +le camp répudié par lui était le camp vainqueur, et que le camp +adopté par lui était le camp vaincu; il est vrai qu’à cette +«trahison» il perdait tout, son privilège politique et son foyer +domestique, sa pairie et sa patrie; il ne gagnait que le +ridicule; il n’avait de bénéfice que l’exil. Mais qu’est-ce que +cela prouve? qu’il était un niais. Accordé. + +Traître et dupe en même temps, cela se voit. + +Qu’on soit niais tant qu’on voudra, à la condition de ne pas +donner le mauvais exemple. On ne demande aux niais que d’être +honnêtes, moyennant quoi ils peuvent prétendre à être les bases +des monarchies. La brièveté d’esprit de ce Clancharlie était +inimaginable. Il était resté dans l’éblouissement de la +fantasmagorie révolutionnaire. Il s’était laissé mettre dedans +par la république, et dehors. Il faisait affront à son pays. +Pure félonie que son attitude! Être absent, c’est être +injurieux. Il semblait se tenir à l’écart du bonhcur public +comme d’une peste. Dans son bannissement volontaire, il y avait +on ne sait quel refuge contre la satisfaction nationale. Il +traitait la royauté comme une contagion. Sur la vaste allégresse +monarchique, dénoncée par lui comme lazaret, il était le drapeau +noir. Quoi! au-dessus de l’ordre reconstitué, de la nation +relevée, de la religion restaurée, faire cete figure sinistre! +sur cete sérénité jeter cette ombre! prendre en mauvaise part +l’Angleterre contente! être le point obscur dans ce grand ciel +bleu! ressembler à une menace! protester contre le vœu de la +nation! refuser son oui au consentement universel! Ce serait +odieux si ce n’était pas bouffon. Ce Clancharlie ne s’était pas +rendu compte qu’on peut s’égarer avec Cromwell, mais qu’il faut +revenir avec Monk. Voyez Monk. Il commande l’armée de la +république; Charles II en exil, instruit de sa probité, lui +écrit; Monk, qui concilie la vertu avec les démarches rusées, +dissimule d’abord, puis tout à coup, à la tête des troupes, casse +le parlement factieux, et rétablit le roi, et Monk est créé duc +d’Albemarle, a l’honneur d’avoir sauvé la société, devient très +riche, illustre à jamais son époque, et est fait chevalier de la +Jarretière avec la perspective d’un enterrement à Westminster. +Telle est la gloire d’un anglais fidèle. Lord Clancharlie +n’avait pu s’élever jusqu’à l’intelligence du devoir ainsi +pratiqué. Il avait l’infatuation et l’immobilité de l’exil. Il +se satisfaisait avec des phrases creuses. Cet homme était +ankylosé par l’orgueil. Les mots conscience, dignité, etc., sont +des mots après tout. Il faut voir le fond. + +Ce fond, Clancharlie ne l’avait pas vu. C’était une conscience +myope, voulant, avant defaire une action, la regarder d’assez +prèspour en sentir l’odeur. De là des dégoûts absurdes. On +n’est pas homme d’état avec ces délicatesses. L’excès de +conscience dégénère en infirmité. Le scrupule est manchot devant +le sceptre à saisir et eunuque devant la fortune a épouser. +Méfiez-vous des scrupules. Ils mènent loin. La fidélité +déraisonnable se descend comme un escalier de cave. Une marche, +puis une marche, puis une marche encore, et l’on se trouve dans +le noir. Les habiles remontent, les naïfs restent. Il ne faut +pas laisser légèrement sa conscience s’engager dans le farouche. +De transition en transition on arrive aux nuances foncées de la +pudeur politique. Alors on est perdu. C’était l’aventure de +lord Clancharlie. + +Les principes finissent par être un gouffre. + +Il se promenait, les mains derrière le dos, le long du lac de +Genève; la belle avance! + +On parlait quelquefois à Londres de cet absent. C’était, devant +l’opinion publique, à peu près un accusé. On plaidait le pour et +le contre. La cause entendue, le bénéfice de la stupidité lui +était acquis. + +Beaucoup d’anciens zélés de l’ex-république avaient fait adhésion +aux Stuarts. Ce dont on doit les louer. Naturellement ils le +calomniaient un peu. Les entêtés sont importuns aux +complaisants. Des gens d’esprit, bien vus et bien situés en +cour, et ennuyés de son attitude désagréable, disaient +volontiers:--_S’il ne s’est pas rallié, c’est qu’on ne l’a pas +payé assez cher_, etc.--_Il voulait la place de chancelier que le +roi a donnée à lord Hyde_, etc.--Un de ses «anciens amis» allait +même jusqu’à chuchoter:--_Il me l’a dit à moi-même_. +Quelquefois, tout solitaire qu’était Linnaeus Clancharlie, par +des proscrits qu’il rencontrait, par de vieux régicides tels que +Andrew Broughton, lequel habitait Lausanne, il lui revenait +quelque chose de ces propos. Clancharlie se bornait à un +imperceptible haussement d’épaules, signe de profond +abrutissement. + +Une fois il compléta ce haussement d’épaules par ces quelques +mots murmurés à demi-voix: _Je plains ceux qui croient cela_. + + +IV + +Charles II, bon homme, le dédaigna. Le bonheur de l’Angleterre +sous Charles Il était plus que du bonheur, c’était de +l’enchantement. Une restauration, c’est un ancien tableau poussé +au noir qu’on revernit; tout le passé reparaît. Les bonnes +vieilles mœurs faisaient leur rentrée, les jolies femmes +régnaient et gouvernaient. Evelyn en a pris note; on lit dans +son journal: «Luxure, profanation, mépris de Dieu. J’ai vu un +dimanche soir le roi avec ses filles de joie, la Portsmouth, la +Cleveland, la Mazarin, et deux ou trois autres; toutes à peu près +nues dans la galerie du jeu.» On sent percer quelque humeur dans +cette peinture; mais Evelyn était un puritain grognon, entaché de +rêverie républicaine. Il n’appréciait pas le profitable exemple +que donnent les rois par ces grandes gaîtés babyloniennes qui, en +définitive, alimentent le luxe. Il ne comprenait pas l’utilité +des vices. Règle: N’extirpez point les vices, si vous voulez +avoir des femmes charmantes. Autrement vous ressembleriez aux +imbéciles qui détruisent les chenilles tout en raffolant des +papillons. + +Charles II, nous venons de le dire, s’aperçut à peine qu’il +existait un réfractaire appelé Clancharlie, mais Jacques II fut +plus attentif. Charles II gouvernait mollement, c’était sa +manière; disons qu’il n’en gouvernait pas plus mal. Un marin +quelquefois fait à un cordage destiné à maîtriser le vent un +nœud lâche qu’il laisse serrer par le vent. Telle est la bêtise +de l’ouragan, et du peuple. + +Ce nœud large, devenu très vite nœud étroit, ce fut le +gouvernement de Charles II. + +Sous Jacques II, l’étranglement commença. Étranglement +nécessaire de ce qui restait de la révolution. Jacques II eut +l’ambition louable d’être un roi efficace. Le règne de Charles +II n’était à ses yeux qu’une ébauche de restauration; Jacques II +voulut un retour à l’ordre plus complet encore. Il avait, en +1660, déploré qu’on se fût borné à une pendaison de dix +régicides. Il fut un plus réel reconstructeur de l’autorité. Il +donna vigueur aux principes sérieux; il fit régner cette justice +qui est la véritable, qui se met au-dessus des déclamations +sentimentales, et qui se préoccupe avant tout des intérêts de la +société. A ces sévérités protectrices, on reconnaît le père de +l’état. Il confia la main de justice à Jeffreys, et l’épée à +Kirke. Kirke multipliait les exemples. Ce colonel utile fit un +jour pendre et dépendre trois fois de suite le même homme, un +républicain, lui demandant à chaque fois:--Abjures-tu la +république? Le scélérat ayant toujours dit non, fut achevé.--_Je +l’ai pendu quatre fois_, dit Kirke satisfait. Les supplices +recommencés sont un grand signe de force dans le pouvoir. Lady +Lyle, qui pourtant avait envoyé son fils en guerre contre +Monmouth, mais qui avait caché chez elle deux rebelles, fut mise +à mort. Un autre rebelle, ayant eu l’honnêteté de déclarer +qu’une femme anabaptiste lui avait donné asile, eût sa grâce, et +la femme fut brûlée vive. Kirke, un autre jour, fit comprendre à +une ville qu’il la savait républicaine en pendant dix-neuf +bourgeois. Représailles bien légitimes, certes, quand on songe +que sous Cromwell on coupait le nez et les oreilles aux saints de +pierre dans les églises. Jacques II, qui avait su choisir +Jeffreys et Kirke, était un prince imbu de vraie religion, il se +mortifiait par la laideur de ses maîtresses, il écoutait le père +la Colombière, ce prédicateur qui était presque aussi onctueux +que le père Cheminais, mais avec plus de feu, et qui eut la +gloire d’être dans la première moitié de sa vie le conseiller de +Jacques II, et dans la seconde l’inspirateur de Marie Alacoque. +C’est grâce à cette forte nourriture religieuse que plus tard +Jacques II put supporter dignement l’exil et donner dans sa +retraite de Saint-Germain le spectacle d’un roi supérieur à +l’adversité, touchant avec calme les écrouelles, et conversant +avec des jésuites. + +On comprend qu’un tel roi dut, dans une certaine mesure, se +préoccuper d’un rebelle comme lord Linnaeus Clancharlie. Les +pairies héréditairement transmissibles contenant une certaine +quantité d’avenir, il était évident que, s’il y avait quelque +précaution à prendre du côté de ce lord, Jacques II n’hésiterait +pas. + + + + +II + +LORD DAVID DIRRY-MOIR + + +Lord Linnaeus Clancharlie n’avait pas toujours été vieux et +proscrit. Il avait eu sa phase de jeunesse et de passion. On +sait, par Harrison et Pride, que Cromwell jeune avait aimé les +femmes et le plaisir, ce qui, parfois (autre aspect de la +question femme), annonce un séditieux. Défiez-vous de la +ceinture mal attachée. _Male praecinctum juvenem cavete_. + +Lord Clancharlie avait eu, comme Cromwell, ses incorrections et +ses irrégularités. On lui connaissait un enfant naturel, un +fils. Ce fils, venu au monde à l’instant où la république +finissait, était né en Angleterre pendant que son père partait +pour l’exil. C’est pourquoi il n’avait jamais vu ce père qu’il +avait. Ce bâtard de lord Clancharlie avait grandi page à la cour +de Charles II. On l’appelait lord David Dirry-Moir; il était +lord de courtoisie, sa mère étant femme de qualité. Cette mère, +pendant que lord Clancharlie devenait hibou en Suisse, prit le +parti, étant belle, de bouder moins, et se fit pardonner ce +premier amant sauvage par un deuxième, celui-là incontestablement +apprivoisé, et même royaliste, car c’était le roi. Elle fut un +peu la maîtresse de Charles II, assez pour que sa majesté, +charmée d’avoir repris cette jolie femme à la république, donnât +au petit lord David, fils de sa conquête, une commission de garde +de la branche. Ce qui fit ce bâtard officier, avec bouche en +cour, et par contre-coup stuartiste ardent. Lord David fut +quelque temps, comme garde de la branche, un des cent +soixante-dix portant la grosse épée; puis il entra dans la bande +des pensionnaires, et fut un des quarante qui portent la +pertuisane dorée. Il eut en outre, étant de cette troupe noble +instituée par Henri VIII pour garder son corps, le privilège de +poser les plats sur la table du roi. Ce fut ainsi que, tandis +que son père blanchissait en exil, lord David prospéra sous +Charles II. + +Après quoi il prospéra sous Jacques II. + +Le roi est mort, vive le roi, c’est le _non deficit alter, +aureus_. + +Ce fut à cet avénement du duc d’York qu’il obtint la permission +de s’appeler lord David Dirry-Moir, d’une seigneurie que sa mère, +qui venait de mourir, lui avait léguée dans cette grande forêt +d’Ecosse où l’on trouve l’oiseau Krag, lequel creuse son nid avec +son bec dans le tronc des chênes. + + +II + +Jacques II était un roi, et avait la prétention d’être un +général. Il aimait à s’entourer de jeunes officiers. Il se +montrait volontiers en public à cheval avec un casque et une +cuirasse, et une vaste perruque débordante sortant de dessous le +casque par-dessus la cuirasse; espèce de statue équestre de la +guerre imbécile. Il prit en amitié la bonne grâce du jeune lord +David. Il sut gré à ce royaliste d’être fils d’un républicain; +un père renié ne nuit point à une fortune de cour qui commence. +Le roi fit lord David gentilhomme de la chambre du lit, à mille +livres de gages. + +C’était un bel avancement. Un gentilhomme du lit couche toutes +les nuits près du roi sur un lit qu’on dresse. On est douze +gentilshommes, et l’on se relaie. + +Lord David, dans ce poste, fut le chef de l’avenier du roi, celui +qui donne l’avoine aux chevaux et qui a deux cent soixante livres +de gages. Il eut sous lui les cinq cochers du roi, les cinq +postillons du roi, les cinq palefreniers du roi, les douze valets +de pied du roi, et les quatre porteurs de chaise du roi. Il eut +le gouvernement des six chevaux de course que le roi entretient à +Haymarket et qui coûtent six cents livres par an à sa majesté. +Il fit la pluie et le beau temps dans la garde-robe du roi, +laquelle fournit les habits de cérémonie aux chevaliers de la +Jarretière. Il fut salué jusqu’à terre par l’huissier de la +verge noire, qui est au roi. Cet huissier, sous Jacques II, +était le chevalier Duppa. Lord David eut les respects de M. +Baker, qui était clerc de la couronne, et de M. Brown, qui était +clerc du parlement. La cour d’Angleterre, magnifique, est un +patron d’hospitalité. Lord David présida, comme l’un des douze, +aux tables et réceptions. Il eut la gloire d’être debout +derrière le roi les jours d’offrande, quand le roi donne à +l’église le besant d’or, _byzantium,_ les jours de collier, quand +le roi porte le collier de son ordre, et les jours de communion, +quand personne ne communie, hors le roi et les princes. Ce fut +lui qui, le jeudi saint, introduisit près de sa majesté les douze +pauvres auxquels le roi donne autant de sous d’argent qu’il a +d’années de vie et autant de shellings qu’il a d’années de règne. +Il eut la fonction, quand le roi était malade, d’appeler, pour +assister sa majesté, les deux grooms de l’aumônerie qui sont +prêtres, et d’empêcher les médecins d’approcher sans permission +du conseil d’état. De plus, il fut lieutenant-colonel du +régiment écossais de la garde royale, lequel bat la marche +d’Ecosse. + +En cette qualité il fit plusieurs campagnes, et très +glorieusement, car il était vaillant homme de guerre. C’était un +seigneur brave, bien fait, beau, généreux, fort grand de mine et +de manières. Sa personne ressemblait à sa qualité. Il était de +haute taille comme de haute naissance. + +Il fut presque un moment en passe d’être nommé groom of the +stole, ce qui lui eût donné le privilège de passer la chemise au +roi; mais il faut pour cela être prince ou pair. + +Créer un pair, c’est beaucoup. C’est créer une pairie, cela fait +des jaloux. C’est une faveur; une faveur fait au roi un ami et +cent ennemis, sans compter que l’ami devient ingrat. Jacques II, +par politique, créait difficilement des pairies, mais les +transférait volontiers. Une pairie transférée ne produit pas +d’émoi. C’est simplement un nom qui continue. La lordship en +est peu troublée. + +La bonne volonté royale ne répugnait point à introduire lord +David Dirry-Moir dans la chambre haute, pourvu que ce fut par la +porte d’une pairie substituée. Sa majesté ne demandait pas mieux +que d’avoir une occasion de faire David Dirry-Moir, de lord de +courtoisie, lord de droit. + + +III + +Cette occasion se présenta. + +Un jour on apprit qu’il était arrivé au vieil absent, lord +Linnaeus Clancharlie, diverses choses dont la principale était +qu’il était trépassé. La mort a cela de bon pour les gens, +qu’elle fait un peu parler d’eux. On raconta ce qu’on savait, ou +ce qu’on croyait savoir, des dernières années de lord Linnaeus. +Conjectures et légendes probablement. A en croire ces récits, +sans doute très hasardés, vers la fin de sa vie, lord Clancharlie +aurait eu une recrudescence républicaine telle, qu’il en était +venu, affirmait-on, jusqu’à épouser, étrange entêtement de +l’exil, la fille d’un régicide, Ann Bradshaw,--on précisait le +nom,--laquelle était morte aussi, mais, disait-on, en mettant au +monde un enfant, un garçon, qui, si tous ces détails étaient +exacts, se trouverait être le fils légitime et l’héritier légal +de lord Clancharlie. Ces dires, fort vagues, ressemblaient +plutôt à des bruits qu’à des faits. Ce qui se passait en Suisse +était pour l’Angleterre d’alors aussi lointain que ce qui se +passe en Chine pour l’Angleterre d’aujourd’hui. Lord Clancharlie +aurait eu cinquante-neuf ans au moment de son mariage, et +soixante à la naissance de son fils, et serait mort fort peu de +temps après, laissant derrière lui cet enfant, orphelin de père +et de mère. Possibilités, sans doute, mais invraisemblances. On +ajoutait que cet enfant était «beau comme le jour», ce qui se lit +dans tous les contes de fées. Le roi Jacques mit fin à ces +rumeurs, évidemment sans fondement aucun, en déclarant un beau +matin lord David Dirry-Moir unique et définitif héritier, _à +défaut d’enfant légitime,_ et par le bon plaisir royal, de lord +Linnæus Clancharlie, son père naturel, _l’absence de toute autre +filiation et descendance étant constatée;_ de quoi les patentes +furent enregistrées en chambre des lords. Par ces patentes, le +roi substituait lord David Dirry-Moir aux titres, droits et +prérogatives dudit défunt lord Linnæus Glancharlie, à la seule +condition que lord David épouserait, quand elle serait nubile, +une fille, en ce moment-là tout enfant et âgée de quelques mois +seulement, que le roi avait au berceau faite duchesse, on ne +savait trop pourquoi. Lisez, si vous voulez, on savait trop +pourquoi. On appelait cette petite la duchesse Josiane. + +La mode anglaise était alors aux noms espagnols. Un des bâtards +de Charles Il s’appelait Carlos, comte de Plymouth. Il est +probable que _Josiane_ était la contraction de Josefa y Ana. +Cependant peut-être y avait-il Josiane comme il y avait Josias. +Un des gentilshommes de Henri III se nommait Josias du Passage. + +C’est à cette petite duchesse que le roi donnait la pairie de +Clancharlie. Elle était pairesse en attendant qu’il y eût un +pair. Le pair serait son mari. Cette pairie reposait sur une +double châtellenie, la baronnie de Clancharlie et la baronnie de +Hunkerville; en outre les lords Clancharlie étaient, en +récompense d’un ancien fait d’armes et par permission royale, +marquis de Corleone en Sicile. Les pairs d’Angleterre ne peuvent +porter de titres étrangers; il y a pourtant des exceptions; ainsi +Henry Arundel, baron Arundel de Wardour, était, ainsi que lord +Clifford, comte du Saint-Empire, dont lord Cowper est prince; le +duc de Hamilton est en France duc de Chatellerault; Basil +Feilding, comte de Denbigh, est en Allemagne comte de Hapsbourg, +de Lauffenbourg et de Rheinfelden. Le duc de Malborough était +prince de Mindelheim en Souabe, de même que le duc de Wellington +était prince de Waterloo en Belgique. Le même lord Wellington +était duc espagnol de Ciudad-Rodrigo, et comte portugais de +Vimeira. + +Il y avait en Angleterre, et il y a encore, des terres nobles et +des terres roturières. Les terres des lords Clancharlie étaient +toutes nobles. Ces terres, châteaux, bourgs, bailliages, fiefs, +rentes, alleux et domaines adhérents à la pairie +Clancharlie-Hunkerville appartenaient provisoirement à lady +Josiane, et le roi déclarait qu’une fois Josiane épousée, lord +David Dirry-Moir serait baron Clancharlie. + +Outre l’héritage Clancharlie, lady Josiane avait sa fortune +personnelle. Elle possédait de grands biens, dont plusieurs +venaient des dons de Madame sans queue au duc d’York. _Madame +sans queue_, cela veut dire Madame tout court. On appelait ainsi +Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans, la première femme de +France après la reine. + + +IV + +Après avoir prospéré sous Charles et Jacques, lord David prospéra +sous Guillaume. Son jacobisme n’alla point jusqu’à suivre +Jacques II en exil. Tout en continuant d’aimer son roi légitime, +il eut le bon sens de servir l’usurpateur. Il était, du reste, +quoique avec quelque indiscipline, excellent officier; il passa +de l’armée de terre dans l’armée de mer, et se distingua dans +l’escadre blanche. Il y devint ce qu’on appelait alors +«capitaine de frégate légère». Cela finit par faire un très +galant homme, poussant fort loin l’élégance des vices, un peu +poète comme tout le monde, bon serviteur de l’état, bon +domestique du prince, assidu aux fêtes, aux galas, aux petits +levers, aux cérémonies, aux batailles, servile comme il faut, +très hautain, ayant la vue basse ou perçante selon l’objet à +regarder, probe volontiers, obséquieux et arrogant à propos, d’un +premier mouvement franc et sincère, quitte à se remasquer +ensuite, très observateur de la bonne et mauvaise humeur royale, +insouciant devant une pointe d’épée, toujours prêt à risquer sa +vie sur un signe de sa majesté avec héroïsme et platitude, +capable de toutes les incartades et d’aucune impolitesse, homme +de courtoisie et d’étiquette, fier d’être à genoux dans les +grandes occasions monarchiques, d’une vaillance gaie, courtisan +en dessus, paladin en dessous, tout jeune à quarante-cinq ans. + +Lord David chantait des chansons françaises, gaîté élégante qui +avait plu à Charles II. + +Il aimait l’éloquence et le beau langage. Il admirait fort ces +boniments célèbres qu’on appelle les Oraisons funèbres de +Bossuet. + +Du côté de sa mère, il avait à peu près de quoi vivre, environ +dix mille livres sterling de revenu, c’est-à-dire deux cent +cinquante mille francs de rente. Il s’en tirait en faisant des +dettes. En magnificence, extravagance et nouveauté, il était +incomparable. Dès qu’on le copiait, il changeait sa mode. A +cheval, il portait des bottes aisées de vache retournée, avec +éperons. Il avait des chapeaux que personne n’avait, des +dentelles inouïes, et des rabats à lui tout seul. + + + + +III + +LA DUCHESSE JOSIANE + + +I + +Vers 1705, bien que lady Josiane eût vingt-trois ans et lord +David quarante-quatre, le mariage n’avait pas encore eu lieu, et +cela par les meilleures raisons du monde. Se haïssaient-ils? +loin de là. Mais ce qui ne peut vous échapper n’inspire aucune +hâte. Josiane voulait rester libre; David voulait rester jeune. +N’avoir de lien que le plus tard possible, cela lui semblait un +prolongement du bel âge. Les jeunes hommes retardataires +abondaient dans ces époques galantes; on grisonnait dameret; la +perruque était complice, plus tard la poudre fut auxiliaire. A +cinquante-cinq ans, lord Charles Gerrard, baron Gerrard des +Gerrards de Bromley, remplissait Londres de ses bonnes fortunes. +La jolie et jeune duchesse de Buckingham, comtesse de Coventry, +faisait des folies d’amour pour les soixante-sept ans du beau +Thomas Bellasyse, vicomte Falcomberg. On citait les vers fameux +de Corneille septuagénaire à une femme de vingt ans: _Marquise, +si mon visage._ Les femmes aussi avaient des succès d’automne, +témoin Ninon et Marion. Tels étaient les modèles. + +Josiane et David étaient en coquetterie avec une nuance +particulière. Ils ne s’aimaient pas, ils se plaisaient. Se +côtoyer leur suffisait. Pourquoi se dépêcher d’en finir? Les +romans d’alors poussaient les amoureux et les fiancés à ce genre +de stage qui était du plus bel air. Josiane, en outre, se +sachant bâtarde, se sentait princesse, et le prenait de haut avec +les arrangements quelconques. Elle avait du goût pour lord +David. Lord David était beau, mais c’était pardessus le marché. +Elle le trouvait élégant. + +Être élégant, c’est tout. Caliban élégant et magnifique distance +Ariel pauvre. Lord David était beau, tant mieux; l’écueil d’être +beau, c’est d’être fade; il ne l’était pas. Il pariait, boxait, +s’endettait. Josiane faisait grand cas de ses chevaux, de ses +chiens, de ses perles au jeu, de ses maîtresses. Lord David de +son côté subissait la fascination de la duchesse Josiane, fille +sans tache et sans scrupule, altière, inaccessible et hardie. Il +lui adressait des sonnets que Josiane lisait quelquefois. Dans +ces sonnets, il affirmait que posséder Josiane, ce serait monter +jusqu’aux astres, ce qui ne l’empêchait pas de toujours remettre +cette ascension à l’an prochain. Il faisait antichambre à la +porte du cœur de Josiane, et cela leur convenait à tous les +deux. A la cour on admirait le suprême bon goût de cet +ajournement. Lady Josiane disait: C’est ennuyeux que je sois +forcée d’épouser lord David, moi qui ne demanderais pas mieux que +d’être amoureuse de lui! + +Josiane, c’était la chair. Rien de plus magnifique. Elle était +très grande, trop grande. Ses cheveux étaient de cette nuance +qu’on pourrait nommer le blond pourpre. Elle était grasse, +fraîche, robuste, vermeille, avec énormément d’audace et +d’esprit. Elle avait les yeux trop intelligibles. D’amant, +point; de chasteté, pas davantage. Elle se murait dans +l’orgueil. Les hommes, fi donc! un dieu tout au plus était +digne d’elle; ou un monstre. Si la vertu consiste dans +l’escarpement, Josiane était toute la vertu possible, sans aucune +innocence. Elle n’avait pas d’aventures, par dédain; mais on ne +l’eût point fâchée de lui en supposer, pourvu qu’elles fussent +étranges et proportionnées à une personne faite comme elle. Elle +tenait peu à sa réputation et beaucoup à sa gloire. Sembler +facile et être impossible, voilà le chef-d’œuvre. Josiane se +sentait majesté et matière. C’était une beauté encombrante. +Elle empiétait plus qu’elle ne charmait. Elle marchait sur les +cœurs. Elle était terrestre. On l’eut aussi étonnée de lui +montrer une âme dans sa poitrine que de lui faire voir des ailes +sur son dos. Elle dissertait sur Locke. Elle avait de la +politesse. On la soupçonnait de savoir l’arabe. + +Être la chair et être la femme, c’est deux. Où la femme est +vulnérable, au côté pitié, par exemple, qui devient si aisément +amour, Josiane ne l’était pas. Non qu’elle fût insensible. +L’antique comparaison de la chair avec le marbre est absolument +fausse. La beauté de la chair, c’est de n’être point marbre; +c’est de palpiter, c’est de trembler, c’est de rougir, c’est de +saigner; c’est d’avoir la fermeté sans avoir la dureté; c’est +d’être blanche sans être froide; c’est d’avoir ses +tressaillements et ses infirmités; c’est d’être la vie, et le +marbre est la mort. La chair, à un certain degré de beauté, a +presque le droit de nudité; elle se couvre d’éblouissement comme +d’un voile; qui eût vu Josiane nue n’aurait aperçu ce modelé qu’à +travers une dilatation lumineuse. Elle se fût montrée volontiers +à un satyre, ou à un eunuque. Elle avait l’aplomb mythologique. +Faire de sa nudité un supplice, éluder un Tantale, l’eût amusée. +Le roi l’avait faite duchesse, et Jupiter néréide. Double +irradiation dont se composait la clarté étrange de cette +créature, A l’admirer on se sentait devenir païen et laquais. +Son origine, c’était la bâtardise et l’océan. Elle semblait +sortir d’une écume. A vau-l’eau avait été le premier jet de sa +destinée, mais dans le grand milieu royal. Elle avait en elle de +la vague, du hasard, de la seigneurie, et de la tempête. Elle +était lettrée et savante. Jamais une passion ne l’avait +approchée, et elle les avait sondées toutes. Elle avait le +dégoût des réalisations, et le goût aussi. Si elle se fût +poignardée, ce n’eût été, comme Lucrèce, qu’après. Toutes les +corruptions, à l’état visionnaire, étaient dans cette vierge. +C’était une Astarté possible dans une Diane réelle. Elle était, +par insolence de haute naissance, provocante et inabordable. +Pourtant elle pouvait trouver divertissant de s’arranger à +elle-même une chute. Elle habitait une gloire dans un nimbe avec +la velléité d’en descendre, et peut-être avec la curiosité d’en +tomber. Elle était un peu lourde pour son nuage. Faillir plaît. +Le sans-gêne princier donne un privilège d’essai, et une personne +ducale s’amuse où une bourgeoise se perdrait. Josiane était en +tout, par la naissance, par la beauté, par l’ironie, par la +lumière, à peu près reine. Elle avait eu un moment +d’enthousiasme pour Louis de Boufflers qui cassait un fer à +cheval entre ses doigts. Elle regrettait qu’Hercule fût mort. +Elle vivait dans on ne sait quelle attente d’un idéal lascif et +suprême. + +Au moral, Josiane faisait penser au vers de l’épître aux Pisons: +_Desinit in piscem_. + + Un beau torse de femme en hydre se termine. + +C’était une noble poitrine, un sein splendide harmonieusement +soulevé par un cœur royal, un vivant et clair regard, une figure +pure et hautaine, et, qui sait? ayant sous l’eau, dans la +transparence entrevue et trouble, un prolongement ondoyant, +surnaturel, peut-être draconien et difforme. Vertu superbe +achevée en vices dans la profondeur des rêves. + + +II + +Avec cela, précieuse. + +C’était la mode. + +Qu’on se rappelle Élisabeth. + +Elisabeth est un type qui, en Angleterre, a dominé trois siècles, +le seizième, le dix-septième et le dix-huitième. Élisabeth est +plus qu’une anglaise, c’est une anglicane. De là le respect +profond de l’église épiscopale pour cette reine; respect ressenti +par l’église catholique, qui la mélangeait d’un peu +d’excommunication. Dans la bouche de Sixte-Quint anathématisant +Elisabeth, la malédiction tourne au madrigal. _Un gran cervello +di principessa,_ dit-il. Marie Stuart, moins occupée de la +question église et plus occupée de la question femme, était peu +respectueuse pour sa sœur Élisabeth et lui écrivait de reine à +reine et de coquette à prude: «Votre esloignement du mariage +provient de ce que vous ne voulez perdre liberté de vous faire +faire l’amour.» Marie Stuart jouait de l’éventail et Elisabeth de +la hache. Partie inégale. Du reste toutes deux rivalisaient en +littérature. Marie Stuart faisait des vers français; Élisabeth +traduisait Horace. Elisabeth, laide, se décrétait belle, aimait +les quatrains et les acrostiches, se faisait présenter les clefs +des villes par des cupidons, pinçait la lèvre à l’italienne et +roulait la prunelle à l’espagnole, avait dans sa garde-robe trois +mille habits et toilettes, dont plusieurs costumes de Minerve et +d’Amphitrite, estimait les irlandais pour la largeur de leurs +épaules, couvrait son vertugadin de paillons et de passequilles, +adorait les roses, jurait, sacrait, trépignait, cognait du poing +ses filles d’honneur, envoyait au diable Dudley, battait le +chancelier Burleigh, qui pleurait, la vieille bête, crachait sur +Mathew, colletait Hatton, souffletait Essex, montrait sa cuisse à +Bassompierre, était vierge. + +Ce qu’elle avait fait pour Bassompierre, la reine de Saba l’avait +fait pour Salomon[1]. Donc, c’était correct, l’écriture sainte +ayant créé le précédent. Ce qui est biblique peut être anglican. +Le précédent biblique va même jusqu’à faire un enfant qui +s’appelle Ebnehaquem ou Melilechet, c’est-à-dire _le Fils du +Sage_. + + [1] _Regina Saba coram rege crura denudavit_. Schicklardus In + Prooemio Tarich. Jersici F. 65. + +Pourquoi pas ces mœurs? Cynisme vaut bien hypocrisie. +Aujourd’hui l’Angleterre, qui a un Loyola appelé Wesley, baisse +un peu les yeux devant ce passé. Elle en est contrariée, mais +fière. + +Dans ces mœurs-là, le goût du difforme existait, +particulièrement chez les femmes, et singulièrement chez les +belles. A quoi bon être belle, si l’on n’a pas un magot? Que +sert d’être reine, si l’on n’est pas tutoyée par un poussah? +Marie Stuart avait eu des «bontés» pour un cron, Rizzio. +Marie-Thérèse d’Espagne avait été «un peu familière» avec un +nègre. D’où _l’abbesse noire_. Dans les alcôves du grand siècle +la bosse était bien portée; témoin le maréchal de Luxembourg. + +Et avant Luxembourg, Condé, «ce petit homme tant joli». + +Les belles elles-mêmes pouvaient, sans inconvénient, être +contrefaites. C’était accepté. Anne de Boleyn avait un sein +plus gros que l’autre, six doigts à une main, et une surdent. La +Vallière était bancale. Cela n’empêcha pas Henri VIII d’être +insensé et Louis XIV d’être éperdu. + +Au moral, mêmes déviations. Presque pas de femme dans les hauts +rangs qui ne fût un cas tératologique. Agnès contenait Mélusine. +On était femme le jour et goule la nuit. On allait en grève +baiser sur le pieu de fer des têtes fraîches coupées. Marguerite +de Valois, une aïeule des précieuses, avait porté à sa ceinture +sous cadenas, dans des boîtes de fer-blanc cousues à son corps de +jupe, tous les cœurs de ses amants morts. Henri IV s’était +caché sous ce vertugadin-là. + +Au dix-huitième siècle la duchesse de Berry, fille du régent, +résuma toutes ces créatures dans un type obscène et royal. + +En outre les belles dames savaient le latin. C’était, depuis le +seizième siècle, une grâce féminine. Jane Grey avait poussé +l’élégance jusqu’à savoir l’hébreu. + +La duchesse Josiane latinisait. De plus, autre belle manière, +elle était catholique. En secret, disons-le, et plutôt comme son +oncle Charles II que comme son père Jacques II. Jacques, à son +catholicisme, avait perdu sa royauté, et Josiane ne voulait point +risquer sa pairie. C’est pourquoi, catholique dans l’intimité et +entre raffinés et raffinées, elle était protestante extérieure. +Pour la canaille. + +Cette façon d’entendre la religion est agréable; on jouit de tous +les biens attachés à l’église officielle épiscopale, et plus tard +on meurt, comme Grotius, en odeur de catholicisme, et l’on a la +gloire que le père Petau dise une messe pour vous. + +Quoique grasse et bien portante, Josiane était, insistons-y, une +précieuse parfaite. + +Par moments, sa façon dormante et voluptueuse de traîner la fin +des phrases imitait les allongements de pattes d’une tigresse +marchant dans les jongles. + +L’utilité d’être précieuse, c’est que cela déclasse le genre +humain. On ne lui fait plus l’honneur d’en être. + +Avant tout, mettre l’espèce humaine à distance, voilà ce qui +importe. + +Quand on n’a pas l’olympe, on prend l’hôtel de Rambouillet. + +Junon se résout en Araminte. Une prétention de divinité non +admise crée la mijaurée. A défaut de coups de tonnerre, on a +l’impertinence. Le temple se ratatine en boudoir. Ne pouvant +être déesse, on est idole. + +Il y a en outre dans le précieux une certaine pédanterie qui +plaît aux femmes. + +La coquette et le pédant sont deux voisins. Leur adhérence est +visible dans le fat. + +Le subtil dérive du sensuel. La gourmandise affecte la +délicatesse. Une grimace dégoûtée sied à la convoitise. + +Et puis le côté faible de la femme se sent gardé par toute cette +casuistique de la galanterie qui tient lieu de scrupules aux +précieuses. C’est une circonvallation avec fossé. Toute +précieuse a un air de répugnance. Cela protège. + +On consentira, mais on méprise. En attendant. + +Josiane avait un for intérieur inquiétant. Elle se sentait une +telle pente à l’impudeur qu’elle était bégueule. Les reculs de +fierté en sens inverse de nos vices nous mènent aux vices +contraires. L’excès d’effort pour être chaste la faisait prude. +Être trop sur la défensive, cela indique un secret désir +d’attaque. Qui est farouche n’est pas sévère. + +Elle s’enfermait dans l’exception arrogante de son rang et de sa +naissance, tout en préméditant peut-être, nous l’avons dit, +quelque brusque sortie. + +On était à l’aurore du dix-huitième siècle. L’Angleterre +ébauchait ce qui a été en France la régence. Walpole et Dubois +se tiennent. Marlborough se battait contre son ex-roi Jacques II +auquel il avait, disait-on, vendu sa sœur Churchill. On voyait +briller Bolingbroke et poindre Richelieu. La galanterie trouvait +commode une certaine mêlée des rangs; le plain-pied se faisait +par les vices. Il devait se faire plus tard par les idées. +L’encanaillement, prélude aristocratique, commençait ce que la +révolution devait achever. On n’était pas très loin de Jélyotte +publiquement assis en plein jour sur le lit de la marquise +d’Épinay. Il est vrai, car les mœurs se font écho, que le +seizième siècle avait vu le bonnet de nuit de Smeton sur +l’oreiller d’Anne de Boleyn. + +Si femme signifie faute, comme je ne sais plus quel concile l’a +affirmé, jamais la femme n’a plus été femme qu’en ces temps-là. +Jamais, couvrant sa fragilité de son charme, et sa faiblesse de +sa toute-puissance, elle ne s’est plus impérieusement fait +absoudre. Faire du fruit défendu le fruit permis, c’est la chute +d’Eve; mais faire du fruit permis le fruit défendu, c’est son +triomphe. Elle finit par là. Au dix-huitième siècle, la femme +tire le verrou sur le mari. Elle s’enferme dans l’éden avec +Satan. Adam est dehors. + + +III + +Tous les instincts de Josiane inclinaient plutôt à se donner +galamment qu’à se donner légalement. Se donner par galanterie +implique de la littérature, rappelle Ménalque et Amaryllis, et +est presque une action docte. + +Mademoiselle de Scudéry, l’attrait de la laideur pour la laideur +mis à part, n’avait pas eu d’autre motif pour céder à Pélisson. + +La fille souveraine et la femme sujette, telles sont les vieilles +coutumes anglaises. Josiane différait le plus qu’elle pouvait +l’heure de cette sujétion. Qu’il fallût en venir au mariage avec +lord David, puisque le bon plaisir royal l’exigeait, c’était une +nécessité sans doute, mais quel dommage! Josiane agréait et +éconduisait lord David. Il y avait entre eux accord tacite pour +ne point conclure et pour ne point rompre. Ils s’éludaient. +Cette façon de s’aimer, avec un pas en avant et deux pas en +arrière, est exprimée par les danses du temps, le menuet et la +gavotte. Être des gens mariés, cela ne va pas à l’air du visage, +cela fane les rubans qu’on porte, cela vieillit. L’épousaille, +solution désolante de clarté. La livraison d’une femme par un +notaire, quelle platitude! La brutalité du mariage crée des +situations définitives, supprime la volonté, tue le choix, a une +syntaxe comme la grammaire, remplace l’inspiration par +l’orthographe, fait de l’amour une dictée, met en déroute le +mystérieux de la vie, inflige la transparence aux fonctions +périodiques et fatales, ôte du nuage l’aspect en chemise de la +femme, donne des droits diminuants pour qui les exerce comme pour +qui les subit, dérange par un penchement de balance tout d’un +côté le charmant équilibre du sexe robuste et du sexe puissant, +de la force et de la beauté, et fait ici un maître et là une +servante, tandis que, hors du mariage, il y a un esclave et une +reine. Prosaïser le lit jusqu’à le rendre décent, conçoit-on +rien de plus grossier? Qu’il n’y ait plus de mal du tout à +s’aimer, est-ce assez bête! + +Lord David mûrissait. Quarante ans, c’est une heure qui sonne. +Il ne s’en apercevait pas. Et de fait il avait toujours l’air de +ses trente ans. Il trouvait plus amusant de désirer Josiane que +de la posséder. Il en possédait d’autres; il avait des femmes. +Josiane, de son côté, avait des songes. + +Les songes étaient pires. + +La duchesse Josiane avait cette particularité, moins rare du +reste qu’on ne croit, qu’un de ses yeux était bleu et l’autre +noir. Ses prunelles étaient faites d’amour et de haine, de +bonheur et de malheur. Le jour et la nuit étaient mêlés dans son +regard. + +Son ambition était ceci: se montrer capable de l’impossible. + +Un jour elle avait dit à Swift: + +--Vous vous figurez, vous autres, que votre mépris existe. + +Vous autres, c’était le genre humain. + +Elle était papiste à fleur de peau. Son catholicisme ne +dépassait point la quantité nécessaire pour l’élégance. Ce +serait du puséysme aujourd’hui. Elle portait de grosses robes de +velours, ou de satin, ou de moire, quelques-unes amples de quinze +et seize aunes, et des entoilages d’or et d’argent, et autour de +sa ceinture force nœuds de perles alternés avec des nœuds de +pierreries. Elle abusait des galons. Elle mettait parfois une +veste de drap passementé comme un bachelier. Elle allait à +cheval sur une selle d’homme, en dépit de l’invention des selles +de femme introduite en Angleterre au quatorzième siècle par Anne, +femme de Richard II. Elle se lavait le visage, les bras, les +épaules et la gorge avec du sucre candi délayé dans du blanc +d’œuf, à la mode castillane. Elle avait, après qu’on avait +spirituellement parlé auprès d’elle, un rire de réflexion d’une +grâce singulière. + +Du reste, aucune méchanceté. Elle était plutôt bonne. + + + + +IV + +MAGISTER ELEGANTIARUM + + +Josiane s’ennuyait, cela va sans dire. + +Lord David Dirry-Moir avait une situalion magistrale dans la vie +joyeuse de Londres. Nobility et gentry le vénéraient. + +Enregistrons une gloire de lord David, il osait porter ses +cheveux. La réaction contre la perruque commençait. De même +qu’en 1821 Eugène Devéria osa le premier laisser pousser sa +barbe, en 1702 Price Devereux osa le premier hasarder en public, +sous la dissimulation d’une frisure savante, sa chevelure +naturelle. Risquer sa chevelure, c’était presque risquer sa +tête. L’indignation fut universelle; pourtant Price Devereux +était vicomte Hereford, et pair d’Angleterre. Il fut insulté, et +le fait est que la chose en valait la peine. Au plus fort de la +huée, lord David parut tout à coup, lui aussi, avec ses cheveux +et sans perruque. Ces choses-là annoncent la fin des sociétés. +Lord David fut honni plus encore que le vicomte Hereford. Il +tint bon. Price Devereux avait été le premier, David Dirry-Moir +fut le second. Il est quelquefois plus difficile d’être le +second que le premier. Il faut moins de génie, mais plus de +courage. Le premier, enivré par l’innovation, a pu ignorer le +danger; le second voit l’abîme, et s’y précipite. Cet abîme, ne +plus porter perruque, David Dirry-Moir s’y jeta. Plus tard on +les imita, on eut, après ces deux révolutionnaires, l’audace de +se coiffer de ses cheveux, et la poudre vint, comme circonstance +atténuante. + +Pour fixer en passant cet important point d’histoire, disons que +la vraie priorité dans la guerre à la perruque appartiendrait à +une reine, Christine de Suède, laquelle mettait des habits +d’homme, et s’était montrée dès 1680 avec ses cheveux châtains +naturels, poudrés et hérissés sans coiffure en tête naissante. +Elle avait en outre «quelques poils de barbe», dit Misson. + +Le pape, de son côté, par sa bulle de mars 1691, avait un peu +déconsidéré la perruque en l’ôtant de la tête des évêques et des +prêtres, et en ordonnant aux gens d’église de laisser pousser +leurs cheveux. + +Lord David donc ne portait pas perruque et mettait des bottes de +peau de vache. + +Ces grandes choses le désignaient à l’admiration publique. Pas +un club dont il ne fut le leader; pas une boxe où on ne le +souhaitât pour referee. Le referee, c’est l’arbitre. + +Il avait rédigé les chartes de plusieurs cercles de la high life; +il avait fait des fondations d’élégance dont une, _Lady Guinea_, +existait encore à Pall Mall en 1772. _Lady Guinea_ était un +cercle où foisonnait toute la jeune lordship. On y jouait. Le +moindre enjeu était un rouleau de cinquante guinées, et il n’y +avait jamais moins de vingt mille guinées sur la table. Près de +chaque joueur se dressait un guéridon pour poser la tasse de thé +et la sébile de bois doré où l’on met les rouleaux de guinées. +Les joueurs avaient, comme les valets quand ils fourbissent les +couteaux, des manches de cuir, lesquelles protégeaient leurs +dentelles, des plastrons de cuir qui garantissaient leurs +fraises, et sur la tête, pour abriter leurs yeux, à cause de la +grande lumière des lampes, et maintenir en ordre leur frisure, de +larges chapeaux de paille couverts de fleurs. Ils étaient +masqués, pour qu’on ne vît pas leur émotion, surtout au jeu de +quinze, Tous avaient sur le dos leurs habits à l’envers, afin +d’attirer la chance. + +Lord David élait du Beefsteak Club, du Surly Club, et du +Split-farthing Club, du Club des Bourrus et du Club des +Gratte-Sous, du Nœud Scellé, Sealed Knot, club des royalistes, +et du Martinus Scribblerus, fondé par Swift, en remplacement de +la Rota, fondée par Milton. + +Quoique beau, il était du Club des Laids. Ce club était dédié à +la difformité. On y prenait l’engagement de se battre, non pour +une belle femme, mais pour un homme laid. La salle du club avait +pour ornement des portraits hideux, Thersite, Triboulet, Duns, +Hudibras, Scarron; sur la cheminée était Ésope entre deux +borgnes, Coclès et Camoëns; Coclès étant borgne de l’œil gauche +et Camoëns de l’œil droit, chacun était sculpté de son côté +borgne; et ces deux profils sans yeux se faisaient vis-à-vis. Le +jour où la belle madame Visart eut la petite vérole, le Club des +Laids lui porta un toast. Ce club florissait encore au +commencement du dix-neuvième siècle; il avait envoyé un diplôme +de membre honoraire à Mirabeau. + +Depuis la restauration de Charles II, les clubs révolutionnaires +étaient abolis. On avait démoli, dans la petite rue avoisinant +Moorfields, la taverne où se tenait le Calf’s Head Club, club de +la Tête de Veau, ainsi nommé parce que le 30 janvier 1649, jour +où coula sur l’échafaud le sang de Charles Ier, on y avait bu +dans un crâne de veau du vin rouge à la santé de Cromwell. + +Aux clubs républicains avaient succédé les clubs monarchiques. + +On s’y amusait décemment. + +Il y avait le She romps Club. On prenait dans la rue une femme, +une passante, une bourgeoise, aussi peu vieille et aussi peu +laide que possible; on la poussait dans le club, de force, et on +la faisait marcher sur les mains, les pieds en l’air, le visage +voilé par ses jupes retombantes. Si elle y mettait de la +mauvaise grâce, on cinglait un peu de la cravache ce qui n’était +plus voilé. C’était sa faute. Les écuyers de ce genre de manège +s’appelaient «les sauteurs». Il y avait le Club des Éclairs de +chaleur, métaphoriquement Merry-dances. On y faisait danser par +des nègres et des blanches les danses des picantes et des +timtirimbas du Pérou, notamment la Mozamala, «mauvaise fille», +danse qui a pour triomphe la danseuse s’asseyant sur un tas de +son auquel en se relevant elle laisse une empreinte callipyge. +On s’y donnait pour spectacle un vers de Lucrèce, + + _Tunc Venus in sylvis jungebat corpora amantum_. + +Il y avait le Hellfire Club, «Club des Flammes», où l’on jouait à +être impie. C’était la joute des sacrilèges. L’enfer y était à +l’enchère du plus gros blasphème. + +Il y avait le Club des Coups de Tête, ainsi nommé parce qu’on y +donnait des coups de tête aux gens. On avisait quelque portefaix +à large poitrail et à l’air imbécile. On lui offrait, et au +besoin on le contraignait d’accepter, un pot de porter pour se +laisser donner quatre coups de tête dans la poitrine. Et +là-dessus on pariait. Une fois, un homme, une grosse brute de +gallois nommé Gogangerdd, expira au troisième coup de tête. Ceci +parut grave. Il y eut enquête, et le jury d’indictement rendit +ce verdict: «Mort d’un gonflement de cœur causé par excès de +boisson». Gogangerdd avait en effet bu le pot de porter. + +Il y avait le Fun Club. _Fun_ est, comme _cant_, comme _humour_, +un mot spécial intraduisible. Le fun est à la farce ce que le +piment est au sel. Pénétrer dans une maison, y briser une glace +de prix, y balafrer les portraits de famille, empoisonner le +chien, mettre un chat dans la volière, cela s’appelle «tailler +une pièce de fun.» Donner une fausse mauvaise nouvelle qui fait +prendre aux personnes le deuil à tort, c’est du fun. C’est le +fun qui a fait un trou carré dans un Holbein à Hampton-Court. Le +fun serait fier si c’était lui qui avait cassé les bras à la +Vénus de Milo. Sous Jacques II, un jeune lord millionnaire qui +avait mis le feu la nuit à une chaumière fit rire Londres aux +éclats et fut proclamé roi du fun. Les pauvres diables de la +chaumière s’étaient sauvés en chemise. Les membres du Fun Club, +tous de la plus haute aristocratie, couraient Londres à l’heure +où les bourgeois dorment, arrachaient les gonds des volets, +coupaient les tuyaux des pompes, défonçaient les citernes, +décrochaient les enseignes, saccageaient les cultures, +éteignaient les réverbères, sciaient les poutres d’étai des +maisons, cassaient les carreaux des fenêtres, surtout dans les +quartiers indigents. C’étaient les riches qui faisaient cela aux +misérables. C’est pourquoi nulle plainte possible. D’ailleurs +c’était de la comédie. Ces mœurs n’ont pas tout à fait disparu. +Sur divers points de l’Angleterre ou des possessions anglaises, à +Guernesey par exemple, de temps en temps on vous dévaste un peu +votre maison la nuit, on vous brise une clôture, ou vous arrache +le marteau de votre porte, etc. Si c’étaient des pauvres, on les +enverrait au bagne; mais ce sont d’aimables jeunes gens. + +Le plus distingué des clubs était présidé par un empereur qui +portait un croissant sur le front et qui s’appelait «le grand +Mohock». Le mohock dépassait le fun. Faire le mal pour le mal, +tel était le programme. Le Mohock Club avait ce but grandiose, +nuire. Pour remplir cette fonction, tous les moyens étaient +bons. En devenant mohock, on prêtait serment d’être nuisible. +Nuire à tout prix, n’importe quand, à n’importe qui, et n’importe +comment, était le devoir. Tout membre du Mohock Club devait +avoir un talent. L’un était «maître de danse», c’est-à-dire +faisait gambader les manants en leur lardant les mollets de son +épée. D’autres savaient «faire suer», c’est-à-dire improviser +autour d’un bélître quelconque une ronde de six ou huit +gentilshommes la rapière à la main; étant entouré de toutes +parts, il était impossible que le bélître ne tournât pas le dos à +quelqu’un; le gentilhomme à qui l’homme montrait le dos l’en +châtiait par un coup de pointe qui le faisait pirouetter, un +nouveau coup de pointe aux reins avertissait le quidam que +quelqu’un de noble était derrière lui, et ainsi de suite, chacun +piquant à son tour; quand l’homme, enfermé dans ce cercle +d’épées, et tout ensanglanté, avait assez tourné et dansé, on le +faisait bâtonner par des laquais pour changer le cours de ses +idées. D’autres «tapaient le lion», c’est-à-dire arrêtaient en +riant un passant, lui écrasaient le nez d’un coup de poing, et +lui enfonçaient leurs deux pouces dans les deux yeux. Si les +yeux étaient crevés, on les lui payait. + +C’étaient là, au commencement du dix-huitième siècle, les +passe-temps des opulents oisifs de Londres. Les oisifs de Paris +en avaient d’autres. M. de Charolais lâchait son coup de fusil à +un bourgeois sur le seuil de sa porte. De tout temps la jeunesse +s’est amusée. + +Lord David Dirry-Moir apportait dans ces diverses institutions de +plaisir son esprit magnifique et libéral. Tout comme un autre, +il brûlait gaîment une cabane de chaume et de bois, et +roussissait un peu ceux qui étaient dedans, mais il leur +rebâtissait leur maison en pierre. Il lui arriva de faire danser +sur les mains deux femmes dans le She romps Club. L’une était +fille, il la dota; l’autre était mariée, il fit nommer son mari +chapelain. + +Les combats de coq lui durent de louables perfectionnements. +C’était merveille de voir lord David habiller un coq pour le +combat. Les coqs se prennent aux plumes comme les hommes aux +cheveux. Aussi lord David faisait-il son coq le plus chauve +possible. Il lui coupait avec des ciseaux toutes les plumes de +la queue et, de la tête aux épaules, toutes les plumes du +cou.--Autant de moins pour le bec de l’ennemi, disait-il. Puis +il étendait les ailes de son coq, et taillait en pointe chaque +plume l’une après l’autre, et cela faisait les ailes garnies de +dards.--Voilà pour les yeux de l’ennemi, disait-il. Ensuite, il +lui grattait les pattes avec un canif, lui aiguisait les ongles, +lui emboîtait dans le maître ergot un éperon d’acier aigu et +tranchant, lui crachait sur la tête, lui crachait sur le cou, +l’oignait de salive comme on frottait d’huile les athlètes, et le +lâchait, terrible, en s’écriant:--Voilà comment d’un coq on fait +un aigle, et comment la bête de basse-cour devient une bête de la +montagne! + +Lord David assistait aux boxes, et il en était la règle vivante. +Dans les grandes performances, c’était lui qui faisait planter +les pieux et tendre les cordes, et qui fixait le nombre de toises +qu’aurait le carré de combat. S’il était second, il suivait pied +à pied son boxeur, une bouteille dans une main, une éponge dans +l’autre, lui criait: _Strike fair_[1], lui suggérait les ruses, +le conseillait combattant, l’essuyait sanglant, le ramassait +renversé, le prenait sur ses genoux, lui mettait le goulot entre +les dents, et de sa propre bouche pleine d’eau lui soufllait une +pluie fine dans les yeux et dans les oreilles, ce qui ranime le +mourant. S’il était arbitre, il présidait à la loyauté des +coups, interdisait à qui que ce fût, hors les seconds, d’assister +les combattants, déclarait vaincu le champion qui ne se plaçait +pas bien en face de l’adversaire, veillait à ce que le temps des +ronds ne dépassât pas une demi-minute, faisait obstacle au +butting, donnait tort à qui cognait avec la tête, empêchait de +frapper l’homme tombé à terre. Toute cette science ne le faisait +point pédant et n’ôtait rien à son aisance dans le monde. + + [1] Frappe ferme. + +Ce n’est pas quand il était referee d’une boxe que les +partenaires hâlés, bourgeonnés et velus de celui-ci ou de +celui-là, se fussent permis, pour venir en aide à leurs boxeurs +faiblissants et pour culbuter la balance des paris, d’enjamber la +palissade, d’entrer dans l’enceinte, de casser les cordes, +d’arracher les pieux, et d’intervenir violemment dans le combat. +Lord David était du petit nombre des arbitres qu’on n’ose rosser. + +Personne n’entraînait comme lui. Le boxeur dont il consentait à +être le «trainer» était sûr de vaincre. Lord David choisissait +un Hercule, massif comme une roche, haut comme une tour, et en +faisait son enfant. Faire passer de l’état défensif à l’état +offensif cet écueil humain, tel était le problème. Il y +excellait. Une fois le cyclope adopté, il ne le quittait plus. +Il devenait nourrice. Il lui mesurait le vin, il lui pesait la +viande, il lui comptait le sommeil. Ce fut lui qui inventa cet +admirable régime d’athlète, renouvelé depuis par Moreley: le +matin un œuf cru et un verre de sherry, à midi gigot saignant et +thé, à quatre heures pain grillé et thé, le soir pale ale et pain +grillé. Après quoi il déshabillait l’homme, le massait et le +couchait. Dans la rue il ne le perdait pas de vue, écartant de +lui tous les dangers, les chevaux échappés, les roues de +voitures, les soldats ivres, les jolies filles. Il veillait sur +sa vertu. Cette sollicitude maternelle apportait sans cesse +quelque nouveau perfectionnement à l’éducation du pupille. Il +lui enseignait le coup de poing qui casse les dents et le coup de +pouce qui fait jaillir l’œil. Rien de plus touchant. + +Il se préparait de la sorte à la vie politique, à laquelle il +devait plus tard être appelé. Ce n’est pas une petite affaire +que de devenir un gentilhomme accompli. + +Lord David Dirry-Moir aimait passionnément les exhibitions de +carrefours, les tréteaux à parade, les circus à bêtes curieuses, +les baraques de saltimbanques, les clowns, les tartailles, les +pasquins, les farces en plein vent et les prodiges de la foire. +Le vrai seigneur est celui qui goûte de l’homme du peuple; c’est +pourquoi lord David hantait les tavernes et les cours des +miracles de Londres et des Cinq-Ports. Afin de pouvoir au +besoin, sans compromettre son rang dans l’escadre blanche, se +colleter avec un gabier ou un calfat, il mettait, quand il allait +dans ces bas-fonds, une jaquette de matelot. Pour ces +transformations, ne pas porter perruque lui était commode, car, +même sous Louis XIV, le peuple a gardé ses cheveux, comme le lion +sa crinière. De cette façon, il était libre. Les petites gens, +que lord David rencontrait dans ces cohues et auxquelles il se +mêlait, le tenaient en haute estime, et ne savaient pas qu’il fût +lord. On l’appelait Tom-Jim-Jack. Sous ce nom il était +populaire, et fort illustre dans cette crapule. Il +s’encanaillait en maître. Dans l’occasion, il faisait le coup de +poing. Ce côté de sa vie élégante était connu et fort apprécié +de Lady Josiane. + + + + +V + +LA REINE ANNE + + +I + +Au-dessus de ce couple, il y avait Anne, reine d’Angleterre. + +La première femme venue, c’était la reine Anne. Elle était gaie, +bienveillante, auguste, à peu près. Aucune de ses qualités +n’atteignait à la vertu, aucune de ses imperfections n’atteignait +au mal. Son embonpoint était bouffi, sa malice était épaisse, sa +bonté était bête. Elle était tenace et molle. Epouse, elle +était infidèle et fidèle, ayant des favoris auxquels elle livrait +son cœur, et un consort auquel elle gardait son lit. +Chrétienne, elle était hérétique et bigote. Elle avait une +beauté, le cou robuste d’une Niobé. Le reste de sa personne +était mal réussi. Elle était gauchement coquette, et +honnêtement. Sa peau était blanche et fine, elle la montrait +beaucoup. C’est d’elle que venait la mode du collier de grosses +perles serré au cou. Elle avait le front étroit, les lèvres +sensuelles, les joues charnues, l’œil gros, la vue basse. Sa +myopie s’étendait à son esprit. A part ça et là un éclat de +jovialité, presque aussi pesante que sa colère, elle vivait dans +une sorte de gronderie taciturne et de silence grognon. Il lui +échappait des mots qu’il fallait deviner. C’était un mélange de +la bonne femme et de la méchante diablesse. Elle aimait +l’inattendu, ce qui est profondément féminin. Anne était un +échantillon à peine dégrossi de l’Eve universelle. A cette +ébauche était échu ce hasard, le trône. Elle buvait. Son mari +était un danois, de race. + +Tory, elle gouvernait par les whighs. En femme, en folle. Elle +avait des rages. Elle était casseuse. Pas de personne plus +maladroite pour manier les choses de l’état. Elle laissait +tomber à terre les événements. Toute sa politique était fêlée. +Elle excellait à faire de grosses catastrophes avec de petites +causes. Quand une fantaisie d’autorité lui prenait, elle +appelait cela: _donner le coup de poker_. + +Elle disait avec un air de profonde rêverie des paroles telles +que celles-ci: «Aucun pair ne peut être couvert devant le roi, +excepté Courcy, baron Kinsale, pair d’Irlande.» Elle disait: «Ce +serait une injustice que mon mari ne fût pas lord-amiral, puisque +mon père l’a été.»--Et elle faisait George de Danemark +haut-amiral d’Angleterre, «and of all Her Majesty’s Plantations». +Elle était perpétuellement en transpiration de mauvaise humeur; +elle n’exprimait pas sa pensée, elle l’exsudait. Il y avait du +sphinx dans cette oie. + +Elle ne haïssait point le fun, la farce taquine et hostile. Si +elle eût pu faire Apollon bossu, c’eût été sa joie. Mais elle +l’eût laissé dieu. Bonne, elle avait pour idéal de ne désespérer +personne, et d’ennuyer tout le monde. Elle avait souvent le mot +cru, et, un peu plus, elle eût juré, comme Elisabeth. De temps +en temps, elle prenait dans une poche d’homme qu’elle avait à sa +jupe une petite boîte ronde d’argent repoussé, sur laquelle était +son portrait de profil, entre les deux lettres Q. A.[1], ouvrait +cette boîte, et en tirait avec le bout de son doigt un peu de +pommade dont elle se rougissait les lèvres. Alors, ayant arrangé +sa bouche, elle riait. Elle était très friande des pains d’épice +plats de Zélande. Elle était fière d’être grasse. + + [1] Queen Ann. + +Puritaine plutôt qu’autre chose, elle eût pourtant volontiers +donné dans les spectacles. Elle eut une velléité d’académie de +musique, copiée sur celle de France. En 1700, un français nommé +Fortcroche voulut construire à Paris un «Cirque Royal» coûtant +quatre cent mille livres, à quoi d’Argenson s’opposa; ce +Fortcroche passa en Angleterre, et proposa à la reine Anne, qui +en fut un moment séduite, l’idée de bâtir à Londres un théâtre à +machines, plus beau que celui du roi de France, et ayant _un +quatrième dessous_. Comme Louis XIV, elle aimait que son +carrosse galopât. Ses attelages et ses relais faisaient +quelquefois en moins de cinq quarts d’heure le trajet de Windsor +à Londres. + + +II + +Du temps d’Anne, pas de réunion sans l’autorisation de deux juges +de paix. Douze personnes assemblées, fut-ce pour manger des +huîtres et boire du porter, étaient en félonie. + +Sous ce règne, pourtant relativement débonnaire, la presse pour +la flotte se fit avec une extrême violence; sombre preuve que +l’anglais est plutôt sujet que citoyen. Depuis des siècles le +roi d’Angleterre avait là un procédé de tyran qui démentait +toutes les vieilles chartes de franchise, et dont la France en +particulier triomphait et s’indignait. Ce qui diminue un peu ce +triomphe, c’est que, en regard de la presse des matelots en +Angleterre, il y avait en France la presse des soldats. Dans +toutes les grandes villes de France, tout homme valide allant par +les rues à ses affaires était exposé à être poussé par les +racoleurs dans une maison appelée _four_. Là on l’enfermait +pêle-mele avec d’autres, on triait ceux qui étaient propres au +service, et les recruteurs vendaient ces passants aux officiers. +En 1695, il y avait à Paris trente fours. + +Les lois contre l’Irlande, émanées de la reine Anne, furent +atroces. + +Anne était née en 1664, deux ans avant l’incendie de Londres, sur +quoi les astrologues--(il y en avait encore, témoin Louis XIV, +qui naquit assisté d’un astrologue et emmaillotté dans un +horoscope)--avaient prédit qu’étant «la sœur aînée du feu», elle +serait reine. Elle le fut, grâce à l’astrologie, et à la +révolution de 1688. Elle était humiliée de n’avoir pour parrain +que Gilbert, archevêque de Cantorbéry. Être filleule du pape +n’était plus possible en Angleterre. Un simple primat est un +parrain médiocre. Anne dut s’en contenter. C’était sa faute. +Pourquoi était-elle protestante? + +Le Danemark avait payé sa virginité, _virginitas empta_, comme +disent les vieilles chartes, d’un douaire de six mille deux cent +cinquante livres sterling de rente, pris sur le bailliage de +Wardinbourg et sur l’île de Fehmarn. + +Anne suivait, par conviction et par routine, les traditions de +Guillaume. Les anglais, sous cette royauté née d’une révolution, +avaient tout ce qui peut tenir de liberté entre la Tour de +Londres où l’on mettait l’orateur et le pilori où l’on mettait +l’écrivain. Anne parlait un peu danois, pour ses aparté avec son +mari, et un peu français, pour ses aparté avec Bolingbroke. Pur +baragouin; mais c’était, à la cour surtout, la grande mode +anglaise de parler français. Il n’y avait de bon mot qu’en +français. Anne se préoccupait des monnaies, surtout des monnaies +de cuivre, qui sont les basses et les populaires; elle voulait y +faire grande figure. Six farlhings furent frappés sous son +règne. Au revers des trois premiers, elle fit mettre simplement +un trône; au revers du quatrième, elle voulut un char de +triomphe, et au revers du sixième une déesse tenant d’une main +l’épée et de l’autre l’olivier avec l’exergue _Bello et Pace_. +Fille de Jacques II, qui était ingénu et féroce, elle était +brutale. + +Et en même temps au fond elle était douce. Contradiction qui +n’est qu’apparente. Une colère la métamorphosait. Chauffez le +sucre, il bouillonnera. + +Anne était populaire. L’Angleterre aime les femmes régnantes. +Pourquoi? la France les exclut. C’est déjà une raison. +Peut-être même n’y en a-t-il point d’autres. Pour les historiens +anglais, Elisabeth, c’est la grandeur, Anne, c’est la bonté. +Comme on voudra. Soit. Mais rien de délicat dans ces règnes +féminins. Les lignes sont lourdes. C’est de la grosse grandeur +et de la grosse bonté. Quant à leur vertu immaculée, +l’Angleterre y tient, nous ne nous y opposons point. Elisabeth +est une vierge tempérée par Essex, et Anne est une épouse +compliquée de Bolingbroke. + + +III + +Une habitude idiote qu’ont les peuples, c’est d’attribuer au roi +ce qu’ils font. Ils se battent. A qui la gloire? au roi. Ils +paient. Qui est magnifique? le roi. Et le peuple l’aime d’être +si riche. Le roi reçoit des pauvres un écu et rend aux pauvres +un liard. Qu’il est généreux! Le colosse piédestal contemple le +pygmée fardeau. Que Myrmidon est grand! il est sur mon dos. Un +nain a un excellent moyen d’être plus haut qu’un géant, c’est de +se jucher sur ses épaules. Mais que le géant laisse faire, c’est +là le singulier; et qu’il admire la grandeur du nain, c’est là le +bête. Naïveté humaine. + +La statue équestre, réservée aux rois seuls, figure très bien la +royauté; le cheval, c’est le peuple. Seulement ce cheval se +transfigure lentement. Au commencement c’est un âne, à la fin +c’est un lion. Alors il jette par terre son cavalier, et l’on a +1642 en Angleterre et 1789 en France, et quelquefois il le +dévore, et l’on a en Angleterre 1649 et en France 1793. + +Que le lion puisse redevenir baudet, cela étonne, mais cela est. +Cela se voyait en Angleterre. On avait repris le bât de +l’idolâtrie royaliste. La Queen Ann, nous venons de le dire, +était populaire. Que faisait elle pour cela? rien. Rien, c’est +là tout ce qu’on demande au roi d’Angleterre. Il reçoit pour ce +rien-là une trentaine de millions par an. En 1705, l’Angleterre, +qui n’avait que treize vaisseaux de guerre sous Elisabeth et +trente-six sous Jacques Ier, en comptait cent cinquante. Les +anglais avaient trois armées, cinq mille hommes en Catalogne, dix +mille en Portugal, cinquante mille en Flandre, et en outre ils +payaient quarante millions par an à l’Europe monarchique et +diplomatique, sorte de fille publique que le peuple anglais a +toujours entretenue. Le parlement ayant volé un emprunt +patriotique de trente-quatre millions de rentes viagères, il y +avait eu presse à l’échiquier pour y souscrire. L’Angleterre +envoyait une escadre aux Indes orientales, et une escadre sur les +côtes d’Espagne avec l’amiral Leake, sans compter un en-cas de +quatre cents voiles sous l’amiral Showell. L’Angleterre venait +de s’amalgamer l’Ecosse. On était entre Hochstett et Ramillies, +et l’une de ces victoires faisait entrevoir l’autre. +L’Angleterre, dans ce coup de filet de Hochstett, avait fait +prisonniers vingt-sept bataillons et quatre régiments de dragons, +et ôté cent lieues de pays à la France, reculant éperdue du +Danube au Rhin. L’Angleterre étendait la main vers la Sardaigne +et les Baléares. Elle ramenait triomphalement dans ses ports dix +vaisseaux de ligne espagnols et force galions chargés d’or. La +baie et le détroit d’Hudson étaient déjà à demi lâchés par Louis +XIV; on sentait qu’il allait lâcher aussi l’Acadie, +Saint-Christophe et Terre-Neuve, et qu’il serait trop heureux si +l’Angleterre tolérait au cap Breton le roi de France, pêchant la +morue. L’Angleterre allait lui imposer cette honte de démolir +lui-même les fortifications de Dunkerque. En attendant elle +avait pris Gibraltar et elle prenait Barcelone. Que de grandes +choses accomplies! Comment ne pas admirer la reine Anne qui se +donnait la peine de vivre pendant ce temps-là? + +A un certain point de vue, le règne d’Anne semble une +réverbération du règne de Louis XIV. Anne, un moment parallèle à +ce roi dans cette rencontre qu’on appelle l’histoire, a avec lui +une vague ressemblance de reflet. Comme lui elle joue au grand +règne; elle a ses monuments, ses arts, ses victoires, ses +capitaines, ses gens de lettres, sa cassette pensionnant les +renommées, sa galerie de chefs-d’œuvre latérale à sa majesté. +Sa cour, à elle aussi, fait cortège et a un aspect triomphal, un +ordre et une marche. C’est une réduction en petit de tous les +grands hommes de Versailles, déjà pas très grands. Le +trompe-l’œil y est; qu’on y ajoute le _God save the queen_, qui +eût pu dès lors être pris à Lulli, et l’ensemble fait illusion. +Pas un personnage ne manque. Christophe Wren est un Mansard fort +passable; Somers vaut Lamoignon. Anne a un Racine qui est +Dryden, un Boileau qui est Pope, un Colbert qui est Godolphin, un +Louvois qui est Pembroke, et un Turenne qui est Marlborough. +Grandissez les perruques pourtant, et diminuez les fronts. Le +tout est solennel et pompeux, et Windsor, à cet instant-là, +aurait presque un faux air de Marly. Pourtant tout est féminin, +et le père Tellier d’Anne s’appelle Sarah Jennings. Du reste, un +commencement d’ironie, qui cinquante ans plus tard sera la +philosophie, s’ébauche dans la littérature, et le Tartuffe +protestant est démasqué par Swift, de même que le Tartuffe +catholique a été dénoncé par Molière. Bien qu’à cette époque +l’Angleterre querelle et batte la France, elle l’imite et elle +s’en éclaire; et ce qui est sur la façade de l’Angleterre, c’est +de la lumière française. C’est dommage que le règne d’Anne n’ait +duré que douze ans, sans quoi les anglais ne se feraient pas +beaucoup prier pour dire le siècle d’Anne, comme nous disons le +siècle de Louis XIV. Anne apparaît en 1702, quand Louis XIV +décline. C’est une des curiosités de l’histoire que le lever de +cet astre pâle coïncide avec le coucher de l’astre de pourpre, et +qu’à l’instant où la France avait le roi Soleil, l’Angleterre ait +eu la reine Lune. + +Détail qu’il faut noter. Louis XIV, bien qu’on fût en guerre +avec lui, était fort admiré en Angleterre. _C’est le roi qu’il +faut à la France_, disaient les anglais. L’amour des anglais +pour leur liberté se complique d’une certaine acceptation de la +servitude d’autrui. Cette bienveillance pour les chaînes qui +attachent le voisin va quelquefois jusqu’à l’enthousiasme pour le +despote d’à côté. + +En somme, Anne a rendu son peuple _hureux_, comme le dit à trois +reprises et avec une gracieuse insistance, pages 6 et 9 de sa +dédicace, et page 3 de sa préface, le traducteur français du +livre de Beeverell. + + +IV + +La reine Anne en voulait un peu à la duchesse Josiane, pour deux +raisons. + +Premièrement, parce qu’elle trouvait la duchesse Josiane jolie. + +Deuxièmement, parce qu’elle trouvait joli le fiancé de la +duchesse Josiane. + +Deux raisons pour être jalouse suffisent à une femme; une seule +suffit à une reine. + +Ajoutons ceci. Elle lui en voulait d’être sa sœur. + +Anne n’aimait pas que les femmes fussent jolies. Elle trouvait +cela contraire aux mœurs. + +Quant à elle, elle était laide. + +Non par choix pourtant. + +Une partie de sa religion venait de cette laideur. + +Josiane, belle et philosophe, importunait la reine. + +Pour une reine laide, une jolie duchesse n’est pas une sœur +agréable. + +Il y avait un autre grief, la naissance _improper_ de Josiane. + +Anne était fille d’Anne Hyde, simple lady, légitimement, mais +fâcheusement épousée par Jacques II, lorsqu’il était duc d’York. +Anne, ayant de ce sang inférieur dans les veines, ne se sentait +qu’à demi royale, et Josiane, venue au monde tout à fait +irrégulièrement, soulignait l’incorrection, moindre, mais réelle, +de la naissance de la reine. La fille de la mésalliance voyait +sans plaisir, pas très loin d’elle, la fille de la bâtardise. Il +y avait là une ressemblance désobligeante. Josiane avait le +droit de dire à Anne: ma mère vaut bien la vôtre. A la cour on +ne le disait pas, mais évidemment on le pensait. C’était +ennuyeux pour la majesté royale. Pourquoi cette Josiane? Quelle +idée avait-elle eue de naître? A quoi bon une Josiane? De +certaines parentés sont diminuantes. + +Pourtant Anne faisait bon visage à Josiane. + +Peut-être l’eût-elle aimée, si elle n’eût été sa sœur. + + + + +VI + +BARKILPHEDRO + + +Il est utile de connaître les actions des personnes, et quelque +surveillance est sage. + +Josiane faisait un peu espionner lord David par un homme à elle, +en qui elle avait confiance, et qui se nommait Barkilphedro. + +Lord David faisait discrètement observer Josiane par un homme à +lui, dont il était sûr, et qui se nommait Barkilphedro. + +La reine Anne, de son côté, se faisait secrètement tenir au +courant des faits et gestes de la duchesse Josiane, sa sœur +bâtarde, et de lord David, son futur beau-frère de la main +gauche, par un homme à elle, sur qui elle comptait pleinement, et +qui se nommait Barkilphedro. + +Ce Barkilphedro avait sous la main ce clavier: Josiane, lord +David, la reine. Un homme entre deux femmes. Que de modulations +possibles! Quel amalgame d’âmes! + +Barkilphedro n’avait pas toujours eu cette situation magnifique +de parler bas à trois oreilles. + +C’était un ancien domestique du duc d’York. Il avait tâché +d’être homme d’église, mais avait échoué. Le duc d’York, prince +anglais et romain, composé de papisme royal et d’anglicanisme +légal, avait sa maison catholique et sa maison protestante, et +eût pu pousser Barkilphedro dans l’une ou l’aulre hiérarchie, +mais il ne le jugea point assez catholique pour le faire +aumônier, et pas assez protestant pour le faire chapelain. De +sorte que Barkilphedro se trouva entre deux religions l’âme par +terre. + +Ce n’est point une posture mauvaise pour de certaines âmes +reptiles. + +De certains chemins ne sont faisables qu’à plat ventre. Une +domesticité obscure, mais nourrissante, fut longtemps toute +l’existence de Barkilphedro. La domesticité, c’est quelque +chose, mais il voulait de plus la puissance. Il allait peut-être +y arriver quand Jacques II tomba. Tout était à recommencer. +Rien à faire sous Guillaume III, maussade, et ayant dans sa façon +de régner une pruderie qu’il croyait de la probité. +Barkilphedro, son protecteur Jacques détrôné, ne fut pas tout de +suite en guenilles. Un je ne sais quoi qui survit aux princes +déchus alimente et soutient quelque temps leurs parasites. Le +reste de sève épuisable fait vivre deux ou trois jours au bout +des branches les feuilles de l’arbre déraciné; puis tout à coup +la feuille jaunit et sêche, et le courtisan aussi. + +Grâce à cet embaumement qu’on nomme légitimité, le prince, lui, +quoique tombé et jeté au loin, persiste et se conserve; il n’en +est pas de même du courtisan, bien plus mort que le roi. Le roi +là-bas est momie, le courtisan ici est fantôme. Être l’ombre +d’une ombre, c’est là une maigreur extrême. Donc Barkilphedro +devint famélique. Alors il prit la qualité d’homme de lettres. + +Mais on le repoussait même des cuisines. Quelquefois il ne +savait où coucher.--Qui me tirera de la belle étoile? disait-il. +Et il luttait. Tout ce que la patience dans la détresse a +d’intéressant, il l’avait. Il avait de plus le talent du +termite, savoir faire une trouée de bas en haut. En s’aidant du +nom de Jacques II, des souvenirs, de la fidélité, de +l’attendrissement, etc., il perça jusqu’à la duchesse Josiane. + +Josiane prit en gré cet homme qui avait de la misère et de +l’esprit, deux choses qui émeuvent. Elle le présenta à lord +Dirry-Moir, lui donna gîte dans ses communs, le tint pour de sa +maison, fut bonne pour lui, et quelquefois même lui parla. +Barkilphedro n’eut plus ni faim, ni froid. Josiane le tutoyait. +C’était la mode des grandes dames de tutoyer les gens de lettres, +qui se laissaient faire. La marquise de Mailly recevait, +couchée, Roy qu’elle n’avait jamais vu, et lui disail: _C’est toi +qui as fait l’Année galante? Bonjour_. Plus tard, les gens de +lettres rendirent le tutoiement. Un jour vint où Fabre +d’Églantine dit à la duchesse de Rohan: + +--_N’es-tu pas la Chabot?_ + +Pour Barkilphedro, être tutoyé, c’était un succès. Il en fut +ravi. Il avait ambitionné cette familiarilé de haut en bas. + +--Lady Josiane me tutoie! se disait-il. Et il se frottait les +mains. + +Il profita de ce tutoiement pour gagner du terrain. Il devint +une sorte de familier des petits appartements de Josiane, point +gênant, inaperçu; la duchesse eût presque changé de chemise +devant lui. Tout cela pourtant était précaire, Barkilphedro +visait à une situation. Une duchesse, c’est à moitié chemin. +Une galerie souterraine qui n’arrivait pas jusqu’à la reine, +c’était de l’ouvrage manqué. + +Un jour Barkilphedro dit à Josiane: + +--Votre grâce voudrait-elle faire mon bonheur? + +--Qu’est-ce que tu veux? demanda Josiane. + +--Un emploi. + +--Un emploi! à toi! + +--Oui, madame. + +--Quelle idée as-tu de demander un emploi? tu n’es bon à rien. + +--C’est pour cela. + +Josiane se mit à rire. + +--Dans les fonctions auxquelles tu n’es pas propre, laquelle +désires-tu? + +--Celle de déboucheur de bouteilles de l’océan. + +Le rire de Josiane redoubla. + +--Qu’est-ce que cela? Tu te moques. + +--Non, madame. + +--Je vais m’amuser à te répondre sérieusement, dit la duchesse. +Qu’est-ce que tu veux être? Répète. + +--Déboucheur de bouteilles de l’océan. + +--Tout est possible à la cour. Est-ce qu’il y a un emploi comme +cela? + +--Oui, madame. + +--Apprends-moi des choses nouvelles. Continue. + +--C’est un emploi qui est. + +--Jure-le moi sur l’âme que tu n’as pas. + +--Je le jure. + +--Je ne te crois point. + +--Merci, madame. + +--Donc tu voudrais?... Recommence. + +--Décacheter les bouteilles de la mer. + +--Voilà une fonction qui ne doit pas donner grande fatigue. +C’est comme peigner le cheval de bronze. + +--A peu près. + +--Ne rien faire. C’est en effet la place qu’il te faut. Tu es +bon à cela. + +--Vous voyez que je suis propre à quelque chose. + +--Ah çà! tu bouffonnes. La place existe-t-elle? Barkilphedro +prit l’attitude de la gravité déférente. + +--Madame, vous avez un père auguste, Jacques II, roi, et un +beau-frère illustre, Georges de Danemark, duc de Cumberland. +Votre père a été et votre beau-frère est lord-amiral +d’Angleterre. + +--Sont-ce là les nouveautés que tu viens m’apprendre? Je sais +cela aussi bien que toi. + +--Mais voici ce que votre grâce ne sait pas. Il y a dans la mer +trois sortes de choses: celles qui sont au fond de l’eau, +_Lagon_; celles qui flottent sur l’eau, _Flotson_; et celles que +l’eau rejette sur la terre, _Jetson_. + +--Après? + +--Ces trois choses-là, Lagon, Flotson, Jetson, appartiennent au +lord haut-amiral. + +--Après? + +--Votre grâce comprend? + +--Non. + +--Tout ce qui est dans la mer, ce qui s’engloutit, ce qui surnage +et ce qui s’échoue, tout appartient à l’amiral d’Angleterre? + +--Tout. Soit. Ensuite? + +--Excepté l’esturgeon, qui appartient au roi. + +--J’aurais cru, dit Josiane, que tout cela appartenait à Neptune. + +--Neptune est un imbécile. Il a tout lâché. Il a laissé tout +prendre aux anglais. + +--Conclus. + +--Les prises de mer; c’est le nom qu’on donne à ces +trouvailles-là. + +--Soit. + +--C’est inépuisable. Il y a toujours quelque chose qui flotte, +quelque chose qui aborde. C’est la contribution de la mer. La +mer paie impôt à l’Angleterre. + +--Je veux bien. Mais conclus. + +--Votre grâce comprend que de cette façon l’océan crée un bureau. + +--Où ça? + +--A l’amirauté. + +--Quel bureau? + +--Le bureau des prises de mer. + +--Eh bien? + +--Le bureau se subdivise en trois offices, Lagon, Flotson, +Jetson; et pour chaque office il y a un officier. + +--Et puis? + +--Un navire en pleine mer veut donner un avis quelconque à la +terre, qu’il navigue en telle latitude, qu’il rencontre un +monstre marin, qu’il est en vue d’une côte, qu’il est en +détresse, qu’il va sombrer, qu’il est perdu, et coetera, le +patron prend une bouteille, met dedans un morceau de papier où il +a écrit la chose, cachette le goulot, et jette la bouteille à la +mer. Si la bouteille va au fond, cela regarde l’officier Lagon; +si elle flotte, cela regarde l’officier Flotson; si elle est +portée à terre par les vagues, cela regarde l’officier Jetson. + +--Et tu voudrais être l’officier Jetson? + +--Précisément. + +--Et c’est ce que tu appelles être déboucheur de bouteilles de +l’océan? + +--Puisque la place existe. + +--Pourquoi désires-tu cette dernière place plutôt que les deux +autres? + +--Parce qu’elle est vacante en ce moment. + +--En quoi consiste l’emploi? + +--Madame, en 1598, une bouteille goudronnée trouvée par un +pêcheur de congre dans les sables d’échouage d’Epidium +Promontorium fut portée à la reine Elisabeth, et un parchemin +qu’on tira de cette bouteille fit savoir à l’Angleterre que la +Hollande avait pris sans rien dire un pays inconnu, la nouvelle +Zemble, _Nova Zemla_, que cette prise avait eu lieu en juin 1596, +que dans ce pays-là on était mangé par les ours, et que la +manière d’y passer l’hiver était indiquée sur un papier enfermé +dans un étui de mousquet suspendu dans la cheminée de la maison +de bois bâtie dans l’île et laissée par les hollandais qui +étaient tous morts, et que cette cheminée était faite d’un +tonneau défoncé, emboîté dans le toit. + +--Je comprends peu ton amphigouri. + +--Soit. Élisabeth comprit. Un pays de plus pour la Hollande, +c’était un pays de moins pour l’Angleterre. La bouteille qui +avait donné l’avis fut tenue pour chose importante. Et à partir +de ce jour, ordre fut intimé à quiconque trouverait une bouteille +cachetée au bord de la mer de la porter à l’amiral d’Angleterre, +sous peine de potence. L’amiral commet pour ouvrir ces +bouteilles-là un officier, lequel informe du contenu sa majesté, +s’il y a lieu. + +--Arrive-t-il souvent de ces bouteilles à l’amirauté? + +--Rarement. Mais c’est égal. La place existe. Il y a pour la +fonction chambre et logis à l’amirauté. + +--Et cette manière de ne rien faire, combien la paie-t-on? + +--Cent guinées par an. + +--Tu me déranges pour cela? + +--C’est de quoi vivre. + +--Gueusement. + +--Comme il sied à ceux de ma sorte. + +--Cent guinées, c’est une fumée. + +--Ce qui vous fait vivre une minute nous fait vivre un an, nous +autres. C’est l’avantage qu’ont les pauvres. + +--Tu auras la place. + +Huit jours après, grâce à la bonne volonté de Josiane, grâce au +crédit de lord David Dirry-Moir, Barkilphedro, sauvé désormais, +tiré du provisoire, posant maintenant le pied sur un terrain +solide, logé, défrayé, renté de cent guinées, était installé à +l’amirauté. + + + + +VII + +BARKILPHEDRO PERCE + + +Il y a d’abord une chose pressée; c’est d’être ingrat. + +Barkilphedro n’y manqua point. + +Ayant reçu tant de bienfaits de Josiane, naturellement il n’eut +qu’une pensée, s’en venger. + +Ajoutons que Josiane était belle, grande, jeune, riche, +puissante, illustre, et que Barkilphedro était laid, petit, +vieux, pauvre, protégé, obscur. Il fallait bien aussi qu’il se +vengeât de cela. + +Quand on n’est fait que de nuit, comment pardonner tant de +rayons? + +Barkilphedro était un irlandais qui avait renié l’Irlande; +mauvaise espèce. + +Barkilphedro n’avait qu’une chose en sa faveur; c’est qu’il avait +un très gros ventre. + +Un gros ventre passe pour signe de bonté. Mais ce ventre +s’ajoutait à l’hypocrisie de Barkilphedro. Car cet homme était +très méchant. + +Quel âge avait Barkilphedro? aucun. L’âge nécessaire à son +projet du moment. Il était vieux par les rides et les cheveux +gris, et jeune par l’agilité d’esprit. Il était leste et lourd; +sorte d’hippopotame singe. Royaliste, certes; républicain, qui +sait? catholique, peut-être; protestant, sans doute. Pour +Stuart, probablement; pour Brunswick, évidemment, Être Pour n’est +une force qu’à la condition d’être en même temps Contre, +Barkilphedro pratiquait cette sagesse. + +La place de «déboucheur de bouteilles de l’océan» n’était pas +aussi risible qu’avait semblé le dire Barkilphedro. Les +réclamations, qu’aujourd’hui on qualifierait déclamations, de +Garcie-Ferrandez dans son _Routier de la mer_ contre la +spoliation des échouages, dite _droit de bris_, et contre le +pillage des épaves par les gens des côtes, avaient fait sensation +en Angleterre et avaient amené pour les naufragés ce progrès que +leurs biens, effets et propriétés, au lieu d’être volés par les +paysans, étaient confisqués par le lord-amiral. + +Tous les débris de mer jetés à la rive anglaise, marchandises, +carcasses de navires, ballots, caisses, etc., appartenaient au +lord-amiral; mais, et ici se révélait l’importance de la place +sollicitée par Barkilphedro, les récipients flottants contenant +des messages et des informations éveillaient particulièrement +l’attention de l’amirauté. Les naufrages sont une des graves +préoccupations de l’Angleterre. La navigation étant sa vie, le +naufrage est son souci. L’Angleterre a la perpétuelle inquiétude +de la mer. La petite fiole de verre que jette aux vagues un +navire en perdition contient un renseignement suprême, précieux à +tous les points de vue. Renseignement sur le bâtiment, +renseignement sur l’équipage, renseignement sur le lieu, l’époque +et le mode du naufrage, renseignement sur les vents qui ont brisé +le vaisseau, renseignement sur les courants qui ont porté la +fiole flottante à la côte. La fonction que Barkilphedro occupait +a été supprimée il y a plus d’un siècle, mais elle avait une +véritable utilité. Le dernier titulaire fut William Hussey, de +Doddington en Lincoln. L’homme qui tenait cet office était une +sorte de rapporteur des choses de la mer. Tous les vases fermés +et cachetés, bouteilles, fioles, jarres, etc., jetés au littoral +anglais par le flux, lui étaient remis; il avait seul droit de +les ouvrir; il était le premier dans le secret de leur contenu; +il les classait et les étiquetait dans son greffe; l’expression +_loger un panier au greffe_, encore usitée dans les îles de la +Manche, vient de là. A la vérité, une précaution avait été +prise. Aucun de ces récipients ne pouvait être décacheté et +débouché qu’en présence de deux jurés de l’amirauté assermentés +au secret, lesquels signaient, conjointement avec le titulaire de +l’office Jeston, le procès-verbal d’ouverture. Mais ces jurés +étant tenus au silence, il en résultait, pour Barkilphedro, une +certaine latitude discrétionnaire; il dépendait de lui, jusqu’à +un certain point, de supprimer un fait, ou de le mettre en +lumière. + +Ces fragiles épaves étaient loin d’être, comme Barkilphedro +l’avait dit à Josiane, rares et insignifiantes. Tantôt elles +atteignaient la terre assez vite; tantôt après des années. Cela +dépendait des vents et des courants. Cette mode des bouteilles +jetées à vau-l’eau a un peu passé comme celle des ex-voto; mais, +dans ces temps religieux, ceux qui allaient mourir envoyaient +volontiers de cette façon leur dernière pensée à Dieu et aux +hommes, et parfois ces missives de la mer abondaient à +l’amirauté. Un parchemin conservé au château d’Audlyene (vieille +orthographe), et annoté par le comte de Suffolk, grand trésorier +d’Angleterre sous Jacques Ier, constate qu’en la seule année +1615, cinquante-deux gourdes, ampoules, et fibules goudronnées, +contenant des mentions de bâtiments en perdition, furent +apportées et enregistrées au greffe du lord-amiral. + +Les emplois de cour sont la goutte d’huile, ils vont toujours +s’élargissant. C’est ainsi que le portier est devenu le +chancelier et que le palefrenier est devenu le connétable. +L’officier spécial chargé de la fonction souhaitée et obtenue par +Barkelphedro était habituellement un homme de confiance. +Elisabeth l’avait voulu ainsi. A la cour, qui dit confiance dit +intrigue, et qui dit intrigue dit croissance. Ce fonctionnaire +avait fini par être un peu un personnage. Il était clerc, et +prenait rang immédiatement après les deux grooms de l’aumônerie. +Il avait ses entrées au palais, pourtant, disons-le, ce qu’on +appelait «l’entrée humble» _humilis introïtus_, et jusque dans la +chambre de lit. Car l’usage était qu’il informât la personne +royale, quand l’occasion en valait la peine, de ses trouvailles, +souvent très curieuses, testaments de désespérés, adieux jetés à +la patrie, révélations de barateries et de crimes de mer, legs à +la couronne, etc., qu’il maintînt son greffe en communication +avec la cour, et qu’il rendît de temps en temps compte à sa +majesté de ce décachetage de bouteilles sinistres. C’était le +cabinet noir de l’océan. + +Elisabeth, qui parlait volontiers latin, demandait à Tamfeld de +Coley en Berkshire, l’officier Jetson de son temps, lorsqu’il lui +apportait quelqu’une de ces paperasses sorties de la mer: _Quid +mihi scribit Neptunus?_ Qu’est-ce que Neptune m’écrit? + +La percée était faite. Le termite avait réussi. Barkilphedro +approchait la reine. + +C’était tout ce qu’il voulait. + +Pour faire sa fortune? + +Non. + +Pour défaire celle des autres. + +Bonheur plus grand. + +Nuire, c’est jouir. + +Avoir en soi un désir de nuire, vague mais implacable, et ne le +jamais perdre de vue, ceci n’est pas donné à tout le monde. +Barkilphedro avait cette fixîté. + +L’adhérence de gueule qu’a le boule-dogue, sa pensée l’avait. + +Se sentir inexorable lui donnait un fond de satisfaction sombre. +Pourvu qu’il eût une proie sous la dent, ou dans l’âme une +certitude de mal faire, rien ne lui manquait. + +Il grelottait content, dans l’espoir du froid d’autrui. Être +méchant, c’est une opulence. Tel homme qu’on croit pauvre, et +qui l’est en effet, a toute sa richesse en malice, et la préfère +ainsi. Tout est dans le contentement qu’on a. Faire un mauvais +tour, qui est la même chose qu’un bon tour, c’est plus que de +l’argent. Mauvais pour qui l’endure, bon pour qui le fait. +Katesby, le collaborateur de Guy Fawkes dans le complot papiste +des poudres, disait: _Voir sauter le parlement les quatre fers en +l’air, je ne donnerais pas cela pour un million sterling_. + +Qu’était-ce que Barkilphedro? Ce qu’il y a de plus petit et ce +qu’il y a de plus terrible. Un envieux. + +L’envie est une chose dont on a toujours le placement à la cour. + +La cour abonde en impertinents, en désœuvrés, en riches +fainéants affamés de commérages, en chercheurs d’aiguilles dans +les bottes de foin, en faiseurs de misères, en moqueurs moqués, +en niais spirituels, qui ont besoin de la conversation d’un +envieux. + +Quelle chose rafraîchissante que le mal qu’on vous dit des +autres! + +L’envie est une bonne étoffe à faire un espion. + +Il y a une profonde analogie entre cette passion naturelle, +l’envie, et cette fonction sociale, l’espionnage. L’espion +chasse pour le compte d’autrui, comme le chien; l’envieux chasse +pour son propre compte, comme le chat. + +Un moi féroce, c’est là tout l’envieux. + +Autres qualités, Barkilphedro était discret, secret, concret. Il +gardait tout, et se creusait de sa haine. Une énorme bassesse +implique une énorme vanité. Il était aimé de ceux qu’il amusait, +et haï des autres; mais il se sentait dédaigné par ceux qui le +haïssaient, et méprisé par ceux qui l’aimaient. Il se contenait. +Tous ses froissements bouillonnaient sans bruit dans sa +résignation hostile. Il était indigné, comme si les coquins +avaient ce droit-là. Il était silencieusement en proie aux +furies. Tout avaler, c’était son talent. Il avait de sourds +courroux intérieurs, des frénésies de rage souterraine, des +flammes couvées et noires, dont on ne s’apercevait pas; c’était +un colérique fumivore. La surface souriait. Il était obligeant, +empressé, facile, aimable, complaisant. N’importe qui, et +n’importe où, il saluait. Pour un souffle de vent, il +s’inclinait jusqu’à terre. Avoir un roseau dans la colonne +vertébrale, quelle source de fortune! + +Ces êtres cachés et vénéneux ne sont pas si rares qu’on le croit. +Nous vivons entourés de glissements sinistres. Pourquoi les +malfaisants? Question poignante. Le rêveur se la pose sans +cesse, et le penseur ne la résout jamais. De là l’œil triste +des philosophes toujours fixé sur cette montagne de ténèbres qui +est la destinée, et du haut de laquelle le colossal spectre du +mal laisse tomber des poignées de serpents sur la terre. + +Barkilphedro avait le corps obèse et le visage maigre. Torse +gras et face osseuse. Il avait les ongles cannelés et courts, +les doigts noueux, les pouces plats, les cheveux gros, beaucoup +de distance d’une tempe à l’autre, et un front de meurtrier, +large et bas. L’œil bridé cachait la petitesse de son regard +sous une broussaille de sourcils. Le nez long, pointu, bossu et +mou, s’appliquait presque sur la bouche. Barkilphedro, +convenablement vêtu en empereur, eût un peu ressemblé à Domitien. +Sa face d’un jaune rance était comme modelée dans une pâte +visqueuse; ses joues immobiles semblaient de mastic; il avait +toutes sortes de vilaines rides réfractaires, l’angle de la +mâchoire massif, le menton lourd, l’oreille canaille. Au repos, +de profil, sa lèvre supérieure relevée en angle aigu laissait +voir deux dents. Ces dents avaient l’air de vous regarder. Les +dents regardent, de même que l’œil mord. + +Patience, tempérance, continence, réserve, retenue, aménité, +déférence, douceur, politesse, sobriété, chasteté, complétaient +et achevaient Barkilphedro. Il calomniait ces vertus en les +ayant. + +En peu de temps Barkilphedro prit pied à la cour. + + + + +VIII + +INFERI + + +On peut, à la cour, prendre pied de deux façons: dans les nuées, +on est auguste; dans la boue, on est puissant. + +Dans le premier cas, on est de l’olympe. Dans le second cas, on +est de la garde-robe. + +Qui est de l’olympe n’a que la foudre; qui est de la garde-robe a +la police. + +La garde-robe contient tous les instruments de règne, et parfois, +car elle est traître, le châtiment. Héliogabale y vient mourir. +Alors elle s’appelle les latrines. + +D’habitude elle est moins tragique. C’est là qu’Albéroni admire +Vendôme. La garde-robe est volontiers le lieu d’audience des +personnes royales. Elle fait fonction de trône. Louis XIV y +reçoit la duchesse de Bourgogne; Philippe V y est coude à coude +avec la reine. Le prêtre y pénètre. La garde-robe est parfois +une succursale du confessionnal. + +C’est pourquoi il y a à la cour les fortunes du dessous. Ce ne +sont pas les moindres. + +Si vous voulez, sous Louis XI, être grand, soyez Pierre de Rohan, +maréchal de France; si vous voulez, être influent, soyez Olivier +le Daim, barbier, Si vous voulez, sous Marie de Médicis, être +glorieux, soyez Sillery, chancelier; si vous voulez être +considérable, soyez la Hannon, femme de chambre. Si vous voulez, +sous Louis XV, être illustre, soyez Choiseul, ministre; si vous +voulez être redoutable, soyez Lebel, valet. Étant donné Louis +XIV, Bontemps qui lui fait son lit est plus puissant que Louvois +qui lui fait ses armées et que Turenne qui lui fait ses +victoires. De Richelieu ôtez le père Joseph, voilà Richelieu +presque vide. Il a de moins le mystère. L’éminence rouge est +superbe, l’éminence grise est terrible. Être un ver, quelle +force! Tous les Narvaez amalgamés avec tous les O’Donnell font +moins de besogne qu’une sœur Patrocinio. + +Par exemple, la condition de cette puissance, c’est la petitesse. +Si vous voulez rester fort, restez chétif. Soyez le néant. Le +serpent au repos, couché en rond, figure à la fois l’infini et +zéro. + +Une de ces fortunes vipérines était échue à Barkilphedro. + +Il s’était glissé où il voulait. + +Les bêtes plates entrent partout. Louis XIV avait des punaises +dans son lit et des jésuites dans sa politique. + +D’incompatibilité, point. + +En ce monde tout est pendule. Graviter, c’est osciller. Un pôle +vaut l’autre. François Ier veut Triboulet; Louis XV veut Lebel. +Il existe une affinité profonde entre cette extrême hauteur et +cet extrême abaissement. + +C’est l’abaissement qui dirige. Rien de plus aisé à comprendre. +Qui est dessous tient les fils. + +Pas de position plus commode. + +On est l’œil, et on a l’oreille. + +On est l’œil du gouvernement. + +On a l’oreille du roi. + +Avoir l’oreille du roi, c’est tirer et pousser à sa fantaisie le +verrou de la conscience royale, et fourrer dans cette conscience +ce qu’on veut. L’esprit du roi, c’est votre armoire. Si vous +êtes chiffonnier, c’est votre hotte. L’oreille des rois n’est +pas aux rois; c’est ce qui fait qu’en somme ces pauvres diables +sont peu responsables. Qui ne possède pas sa pensée, ne possède +pas son action. Un roi, cela obéit. + +A quoi? + +A une mauvaise âme quelconque qui du dehors lui bourdonne dans +l’oreille. Mouche sombre de l’abîme. + +Ce bourdonnement commande. Un règne est une dictée. + +La voix haute, c’est le souverain; la voix basse, c’est la +souveraineté. + +Ceux qui dans un règne savent distinguer cette voix basse et +entendre ce qu’elle souffle à la voix haute, sont les vrais +historiens. + + + + +IX + +HAÏR EST AUSSI FORT QU’AIMER + + +La reine Anne avait autour d’elle plusieurs de ces voix basses. +Barkilphedro en était une. + +Outre la reine, il travaillait, influençait et pratiquait +sourdement lady Josiane et lord David. Nous l’avons dit, il +parlait bas à trois oreilles. Une oreille de plus que Dangeau. +Dangeau ne parlait bas qu’à deux, du temps où, passant sa tête +entre Louis XIV épris d’Henriette sa belle-sœur, et Henriette +éprise de Louis XIV son beau-frère, secrétaire de Louis à l’insu +d’Henriette et d’Henriette à l’insu de Louis, situé au beau +milieu de l’amour des deux marionnettes, il faisait les demandes +et les réponses. + +Barkilphedro était si riant, si acceptant, si incapable de +prendre la défense de qui que ce soit, si peu dévoué au fond, si +laid, si méchant, qu’il était tout simple qu’une personne royale +en vînt à ne pouvoir se passer de lui. Quand Anne eut gouté de +Barkilphedro, elle ne voulut pas d’autre flatteur. Il la +flattait comme on flattait Louis le Grand, par la piqûre à +autrui.--Le roi étant ignorant, dit madame de Montchevreuil, on +est obligé de bafouer les savants. + +Empoisonner de temps en temps la piqûre, c’est le comble de +l’art. Néron aime à voir travailler Locuste. + +Les palais royaux sont très pénétrables; ces madrépores ont une +voirie intérieure vite devinée, pratiquée, fouillée, et au besoin +évidée, par ce rongeur qu’on nomme le courtisan. Un prétexte +pour entrer suffit. Barkilphedro ayant ce prétexte, sa charge, +fut en très peu de temps chez la reine ce qu’il était chez la +ducbesse Josiane, l’animal domestique indispensable. Un mot +qu’il basarda un jour le mit tout de suite au fait de la reine; +il sut à quoi s’en tenir sur la bonté de sa majesté. La reine +aimait beaucoup son lord stewart, William Cavendish, duc de +Devonshire, qui était très imbécile. Ce lord, qui avait tous les +grades d’Oxford et ne savait pas l’orthographe, fit un beau matin +la bêtise de mourir. Mourir, c’est fort imprudent à la cour, car +personne ne se gêne plus pour parler de vous. La reine, +Barkilphedro présent, se lamenta, et finit par s’écrier en +soupirant:--C’est dommage que tant de vertus fussent portées et +servies par une si pauvre intelligence! + +--Dieu veuille avoir son âne! murmura Barkilpbedro, à demi-voix +et en français. + +La reine sourit. Barkilphedro enregistra ce sourire. + +Il en conclut: Mordre plaît. + +Congé était donné à sa malice. + +A partir de ce jour, il fourra sa curiosité partout, sa malignité +aussi. On le laissait faire, tant on le craignait. Qui fait +rire le roi fait trembler le reste. + +C’était un puissant drôle. + +Il faisait chaque jour des pas en avant, sous terre. On avait +besoin de Barkilphedro. Plusieurs grands l’honoraient de leur +confiance au point de le charger dans l’occasion d’une commission +honteuse. + +La cour est un engrenage. Barkilphedro y devint moteur. +Avez-vous remarqué dans certains mécanismes la petitesse de la +roue motrice? + +Josiane, en particulier, qui utilisait, nous l’avons indiqué, le +talent d’espion de Barkilphedro, avait en lui une telle +confiance, qu’elle n’avait pas hésité à lui remettre une des +clefs secrètes de son appartement, au moyen de laquelle il +pouvait entrer chez elle à toute heure. Cette excessive +livraison de sa vie intime était une mode au dix-septième siècle. +Cela s’appelait: donner la clef. Josiane avait donné deux de ces +clefs de confiance; lord David avait l’une, Barkilphedro avait +l’autre. + +Du reste, pénétrer d’emblée jusqu’aux chambres à coucher était +dans les vieilles mœurs une chose nullement surprenante. De là +des incidents. La Ferté, tirant brusquement les rideaux du lit +de mademoiselle Lafont, y trouvait Sainson, mousquetaire noir, +etc., etc. + +Barkilphedro excellait à faire de ces découvertes sournoises qui +subordonnent et soumettent les grands aux petits. Sa marche dans +l’ombre était tortueuse, douce et savante. Comme tout espion +parfait, il était composé d’une inclémence de bourreau et d’une +patience de micrographe. Il était courtisan né. Tout courtisan +est un noctambule. Le courtisan rôde dans cette nuit qu’on +appelle la toute-puisssance. Il a une lanterne sourde à la main. +Il éclaire le point qu’il veut, et reste ténébreux. Ce qu’il +cherche avec cette lanterne, ce n’est pas un homme; c’est une +bête. Ce qu’il trouve, c’est le roi. + +Les rois n’aiment pas qu’on prétende être grand autour d’eux. +L’ironie à qui n’est pas eux les charme. Le talent de +Barkilphedro consistait en un rapetissement perpétuel des lords +et des princes, au profit de la majesté royale, grandie d’autant. + +La clef intime qu’avait Barkilphedro était faite, ayant deux +jeux, un à chaque extrémité, de façon à pouvoir ouvrir les petits +appartements dans les deux résidences favorites de Josiane, +Hunkerville-house à Londres, Corleone-lodge à Windsor. Ces deux +hôtels faisaient partie de l’héritage Clancharlie. +Hunkerville-house confinait à Oldgate. Oldgate à Londres était +une porte par où l’on venait de Harwick, et où l’on voyait une +statue de Charles II ayant sur sa tête un ange peint, et sous ses +pieds un lion et une licorne sculptés. De Hunkerville-house, par +le vent d’est, on entendait le carillon de Sainte-Marylebone. +Corleone-lodge était un palais florentin en brique et en pierre +avec colonnade de marbre, bâti sur pilotis à Windsor, au bout du +pont de bois, et ayant une des plus superbes cours d’honneur de +l’Angleterre. + +Dans ce dernier palais, contigu au château de Windsor, Josiane +était à portée de la reine. Josiane s’y plaisait néanmoins. + +Presque rien au dehors, toute en racines, telle était l’influence +de Barkilphedro sur la reine. Rien de plus difficile à arracher +que ces mauvaises herbes de cour; elles s’enfoncent très avant et +n’offrent aucune prise extérieure. Sarcler Roquelaure, Triboulet +ou Brummel, est presque impossible. + +De jour en jour, et de plus en plus, la reine Anne prenait en gré +Barkilphedro. + +Sarah Jennings est célèbre; Barkilphedro est inconnu; sa faveur +resta obscure. Ce nom, Barkilphedro, n’est pas arrivé jusqu’à +l’histoire. Toutes les taupes ne sont pas prises par le taupier. + +Barkilphedro, ancien candidat clergyman, avait un peu étudié +tout; tout effleuré donne pour résultat rien. On peut être +victime de l’_omnis res scibilis_. Avoir sous le crâne le +tonneau des Danaïdes, c’est le malheur de toute une race de +savants qu’on peut appeler les stériles. Ce que Barkilphedro +avait mis dans son cerveau l’avait laissé vide. + +L’esprit, comme la nature, a horreur du vide. Dans le vide, la +nature met l’amour; l’esprit, souvent, y met la haine. La haine +occupe. + +Là haine pour la haine existe. L’art pour l’art est dans la +nature, plus qu’on ne croit. + +On hait. Il faut bien faire quelque chose. + +La haine gratuite, mot formidable. Cela veut dire la haine qui +est à elle-même son propre paiement. + +L’ours vit de se lécher la griffe. + +Indéfiniment, non. Cette griffe, il faut la ravitailler. Il +faut mettre quelque chose dessous. + +Haïr indistinctement est doux et suffit quelque temps; mais il +faut finir par avoir un objet. Une animosité diffuse sur la +création épuise, comme toute jouissance solitaire. La haine sans +objet ressemble au tir sans cible. Ce qui intéresse le jeu, +c’est un cœur à percer. + +On ne peut pas haïr uniquement pour l’honneur. Il faut un +assaisonnement, un homme, une femme, quelqu’un à détruire. + +Ce service d’intéresser le jeu, d’offrir un but, de passionner la +haine en la fixant, d’amuser le chasseur par la vue de la proie +vivante, de faire espérer au guetteur le bouillonnement tiède et +fumant du sang qui va couler, d’épanouir l’oiseleur par la +crédulité inutilement ailée de l’alouette, d’être une bête couvée +à son insu pour le meurtre par un esprit, ce service exquis et +horrible dont n’a pas conscience celui qui le rend, Josiane le +rendit à Barkilphedro. + +La pensée est un projectile. Barkilphedro, dès le premier jour, +s’était mis à viser Josiane avec les mauvaises intentions qu’il +avait dans l’esprit. Une intention et une escopette, cela se +ressemble. Barkilphedro se tenait en arrêt, dirigeant contre la +duchesse toute sa méchanceté secrète. Cela vous étonne? Que +vous a fait l’oiseau à qui vous tirez un coup de fusil? C’est +pour le manger, dites-vous. Barkilphedro aussi. + +Josiane ne pouvait guère être frappée au cœur, l’endroit où est +une énigme est difficilement vulnérable mais elle pouvait être +atteinte à la tête, c’est-à-dire à l’orgueil. + +C’est par là qu’elle se croyait forte et qu’elle était faible. + +Barkilphedro s’en était rendu compte. + +Si Josiane avait pu voir clair dans la nuit de Barkilphedro, si +elle avait pu distinguer ce qui était embusqué derrière ce +sourire, cette fière personne, si haut située, eût probablement +tremblé. Heureusement pour la tranquillité de ses sommeils, elle +ignorait absolument ce qu’il y avait dans cet homme. + +L’inattendu fuse on ne sait d’où. Les profonds dessous de la vie +sont redoutables. Il n’y a point de haine petite. La haine est +toujours énorme. Elle conserve sa stature dans le plus petit +être, et reste monstre. Une haine est toute la haine. Un +éléphant que hait une fourmi est en danger. + +Même avant d’avoir frappé, Barkilphedro sentait avec joie un +commencement de saveur de l’action mauvaise qu’il voulait +commettre. Il ne savait encore ce qu’il ferait contre Josiane. +Mais il était décidé à faire quelque chose. C’était déjà +beaucoup qu’un tel parti pris. + +Anéantir Josiane, c’eût été trop de succès. Il ne l’espérait +point. Mais l’humilier, l’amoindrir, la désoler, rougir de +larmes de rage ces yeux superbes, voilà une réussite. Il y +comptait. Tenace, appliqué, fidèle au tourment d’autrui, +inarrachable, la nature ne l’avait pas fait ainsi pour rien. Il +entendait bien trouver le défaut de l’armure d’or de Josiane, et +faire ruisseler le sang de cette olympienne. Quel bénéfice, +insistons-y, y avait-il là pour lui? Un bénéfice énorme. Faire +du mal à qui nous a fait du bien. + +Qu’est-ce qu’un envieux? C’est un ingrat. Il déteste la lumière +qui l’éclaire et le réchauffe. Zoile hait ce bienfait, Homère. + +Faire subir à Josiane ce qu’on appellerait aujourd’hui une +vivisection, l’avoir, toute convulsive, sur sa table d’anatomie, +la disséquer, vivante, à loisir dans une chirurgie quelconque, la +déchiqueter en amateur pendant qu’elle hurlerait, ce rêve +charmait Barkilphedro. + +Pour arriver à ce résultat, il eût fallu souffrir un peu, qu’il +l’eût trouvé bon. On peut se pincer à sa tenaille. Le couteau +en se reployant vous coupe les doigts; qu’importe! Être un peu +pris dans la torture de Josiane lui eût été égal. Le bourreau, +manieur de fer rouge, a sa part de brûlure, et n’y prend pas +garde. Parce que l’autre souffre davantage, on ne sent rien. +Voir le supplicié se tordre vous ôte votre douleur. + +Fais ce qui nuit, advienne que pourra. + +La construction du mal d’autrui se complique d’une acceptation de +responsabilité obscure. On se risque soi-même dans le danger +qu’on fait courir à un autre, tant les enchaînements de tout +peuvent amener d’écroulements inattendus. Ceci n’arrête point le +vrai méchant. Il ressent en joie ce que le patient éprouve en +angoisse. Il a le chatouillement de ce déchirement; l’homme +mauvais ne s’épanouit qu’affreusement. Le supplice se réverbère +sur lui en bien-être. Le duc d’Albe se chauffait les mains aux +bûchers. Foyer, douleur; reflet, plaisir. Que de telles +transpositions soient possibles, cela fait frissonner. Notre +côté ténèbres est insondable. _Supplice exquis_, l’expression +est dans Bodin[1], ayant peut-être ce triple sens terrible: +recherche du tourment, souffrance du tourmenté, volupté du +tourmenteur. Ambition, appétit, tous ces mots signifient +quelqu’un sacrifié à quelqu’un satisfait. Chose triste, que +l’espérance puisse être perverse. En vouloir à une créature, +c’est lui vouloir du mal. Pourquoi pas du bien? Serait-ce que +le principal versant de notre volonté serait du côté du mal? Un +des plus rudes labeurs du juste, c’est de s’extraire +continuellement de l’âme une malveillance difficilement +épuisable. Presque toutes nos convoitises, examinées, +contiennent de l’inavouable. Pour le méchant complet, et cette +perfection hideuse existe, Tant pis pour les autres signifie Tant +mieux pour moi. Ombre de l’homme. Cavernes. + + [1] Livre IV, page 100. + +Josiane avait cette plénitude de sécurité que donne l’orgueil +ignorant, fait du mépris de tout. La faculté féminine de +dédaigner est extraordinaire. Un dédain inconscient, +involontaire et confiant, c’était là Josiane. Barkilphedro était +pour elle à peu près une chose. On l’eût bien étonnée, si on lui +eût dit que Barkilphedro, cela existait. + +Elle allait, venait et riait, devant cet homme qui la contemplait +obliquement. + +Lui, pensif, il épiait une occasion. + +A mesure qu’il attendait, sa détermination de jeter dans la vie +de cette femme un désespoir quelconque, augmentait. + +Affût inexorable. + +D’ailleurs il se donnait à lui-même d’excellentes raisons. Il ne +faut pas croire que les coquins ne s’estiment pas. Ils se +rendent des comptes dans des monologues altiers, et ils le +prennent de très haut. Comment! cette Josiane lui avait fait +l’aumône! Elle avait émietté sur lui, comme sur un mendiant, +quelques liards de sa colossale richesse! Elle l’avait rivé et +cloué à une fonclion inepte! Si, lui Barkilphedro, presque homme +d’église, capacité variée et profonde, personnage docte, ayant +l’étoffe d’un révérend, il avait pour emploi d’enregistrer des +tessons bons à racler les pustules de Job, s’il passait sa vie +dans un galetas de greffe à déboucher gravement de stupides +bouteilles incrustées de toutes les saletés de la mer, et à +déchiffrer des parchemins moisis, des pourritures de grimoires, +des ordures de testaments, on ne sait quelles balivernes +illisibles, c’était la faute de cette Josiane! Comment! cette +créature le tutoyait! + +Et il ne se vengerait pas! + +Et il ne punirait pas cette espèce! + +Ah ça mais! il n’y aurait donc plus de justice ici-bas! + + + + +X + +FLAMBOIEMENTS QU’ON VERRAIT SI L’HOMME ÉTAIT TRANSPARENT + + +Quoi! cette femme, cette extravagante, cette songeuse lubrique, +vierge jusqu’à l’occasion, ce morceau de chair n’ayant pas encore +fait sa livraison, cette effronterie à couronne princière, cette +Diane par orgueil, pas encore prise par le premier venu, soit, +peut-être, on le dit, j’y consens, faute d’un hasard, cete +bâtarde d’une canaille de roi qui n’avait pas eu l’esprit de +rester en place, cette duchesse de raccroc, qui, grande dame, +jouait à la déesse, et qui, pauvre, eût été fille publique, cette +lady à peu près, cette voleuse des biens d’un proscrit, cette +hautaine gueuse, parce qu’un jour, lui Barkilphedro, n’avait pas +de quoi dîner, et qu’il était sans asile, avait eu l’impudence de +l’asseoir chez elle à un bout de table, et de le nicher dans un +trou quelconque de son insupportable palais, ou ça? n’importe +où, peut-être au grenier, peut-être à la cave, qu’est-ce que cela +fait? un peu mieux que les valets, un peu plus mal que les +chevaux! Elle avait abusé de sa détresse, à lui, Barkilphedro, +pour se dépêcher de lui rendre traîtreusement service, ce que +font les riches afin d’humilier les pauvres, et de se les +attacher comme des bassets qu’on mène en laisse! Qu’est-ce que +ce service lui coûtait d’ailleurs? Un service vaut ce qu’il +coûte. Elle avait des chambres de trop dans sa maison. Venir en +aide à Barkilphedro! le bel effort qu’elle avait fait là! +avait-elle mangé une cuillerée de soupe à la tortue de moins? +s’élait-elle privée de quelque chose dans le débordement +haïssable de son superflu? Non. Elle avait ajouté à ce superflu +une vanité, un objet de luxe, une bonne action en bague au doigt, +un homme d’esprit secouru, un clergyman patronné! Elle pouvait +prendre des airs, dire: je prodigue les bienfaits, je donne la +becquée à des gens de lettres, faire sa protectrice! Est-il +heureux de m’avoir trouvée, ce misérable! Quelle amie des arts +je suis! Le tout pour avoir dressé un lit de sangle dans un +méchant bouge sous les combles! Quant à la place à l’amirauté, +Barkilphedro la tenait de Josiane, parbleu! jolie fonction! +Josiane avait fait Barkilphedro ce qu’il était. Elle l’avait +créé, soit. Oui, créé rien. Moins que rien. Car il se sentait, +dans cette charge ridicule, ployé, ankylosé et contrefait. Que +devait-il à Josiane? La reconnaissance du bossu pour sa mère qui +l’a fait difforme. Voilà ces privilégiés, ces gens comblés, ces +parvenus, ces préférés de la hideuse marâtre fortune! Et l’homme +à talents, et Barkilphedro, était forcé de se ranger dans les +escaliers, de saluer des laquais, de grimper le soir un tas +d’étages, et d’être courtois, empressé, gracieux, déférent, +agréable, et d’avoir toujours sur le museau une grimace +respectueuse! S’il n’y a pas de quoi grincer de rage! Et +pendant ce temps-la elle se mettait des perles au cou, et elle +prenait des poses d’amoureuse avec son imbécile de lord David +Dirry-Moir, la drôlesse! + +Ne vous laissez jamais rendre service. On en abusera. Ne vous +laissez pas prendre en délit d’inanition, On vous soulagerait. +Parce qu’il était sans pain, cette femme avait trouvé le prétexte +suffisant pour lui donner à manger! Désormais il était son +domestique! Une défaillance d’estomac, et vous voilà à la chaîne +pour la vie! Être obligé, c’est être exploité. Les heureux, les +puissants, profitent du moment où vous tendez la main pour vous +mettre un sou dedans, et de la minute où vous êtes lâche pour +vous faire esclave, et esclave de la pire espèce, esclave d’une +charité, esclave forcé d’aimer! quelle infamie! quelle +indélicatesse, quelle surprise à notre fierté! Et c’est fini, +vous voilà condamné, à perpétuité, à trouver bon cet homme, à +trouver belle cette femme, à rester au second plan du subalterne, +à approuver, à applaudir, à admirer, à encenser, à vous +prosterner, à mettre à vos rotules le calus de l’agenouillement, +à sucrer vos paroles, quand vous êtes rongé de colère, quand vous +mâchez des cris de fureur, et quand vous avez, en vous plus de +soulèvement sauvage et plus d’écume amère que l’océan. + +C’est ainsi que les riches font prisonnier le pauvre. + +Cette glu de la bonne action commise sur vous vous barbouille et +vous embourbe pour toujours. + +Une aumône est irrémédiable. Reconnaissance, c’est paralysie. +Le bienfait a une adhérence visqueuse et répugnante qui vous ôte +vos libres mouvements. Les odieux êtres opulents et gavés dont +la pitié a sévi sur vous le savent. C’est dit. Vous êtes leur +chose. Ils vous ont acheté. Combien? un os, qu’ils ont retiré +à leur chien pour vous l’offrir. Ils vous ont lancé cet os à la +tête. Vous avez été lapidé autant que secouru. C’est égal. +Avez-vous rongé l’os, oui ou non? Vous avez eu aussi votre part +de la niche. Donc remerciez. Remerciez à jamais. Adorez, vos +maîtres. Génuflexion indéfinie. Le bienfait implique un +sous-entendu d’infériorité acceptée par vous. Ils exigent que +vous vous sentiez pauvre diable et que vous les sentiez dieux. +Votre diminution les augmente. Votre courbure les redresse. Il +y a dans leur son de voix une douce pointe impertinente. Leurs +événements de famille, mariages, baptêmes, la femelle pleine, les +petits qu’on met bas, cela vous regarde. Il leur naît un +louveteau, bien, vous composerez un sonnet. Vous êtes poëte pour +être plat. Si ce n’est pas à faire crouler les astres! Un peu +plus, ils vous feraient user leurs vieux souliers! + +--Qu’est-ce que vous avez donc là chez vous, ma chère? qu’il est +laid! qu’est-ce que c’est que cet homme?--Je ne sais pas, c’est +un grimaud que je nourris.--Ainsi dialoguent ces dindes. Sans +même baisser la voix. Vous entendez, et vous restez +mécaniquement aimable. Du reste, si vous êtes malade, vos +maîtres vous envoient le médecin. Pas le leur. Dans l’occasion, +ils s’informent. N’étant pas de la même espèce que vous, et +l’inaccessible étant de leur côté, ils sont affables. Leur +escarpement les fait abordables. Ils savent que le plain-pied +est impossible. A force de dédain, ils sont polis. A table, ils +vous font un petit signe de tête. Quelquefois ils savent +l’orthographe de votre nom. Ils ne vous font pas sentir qu’ils +sont vos protecteurs autrement qu’en marchant naïvement sur tout +ce que vous avez de susceptible et de délicat. Ils vous traitent +avec bonté! + +Est-ce assez abominable? + +Certes, il était urgent de châtier la Josiane. Il fallait lui +apprendre à qui elle avait eu affaire! Ah! messieurs les +riches, parce que vous ne pouvez pas tout consommer, parce que +l’opulence aboutirait à l’indigestion, vu la petitesse de vos +estomacs égaux aux nôtres, après tout, parce qu’il vaut mieux +distribuer les restes que les perdre, vous érigez, cette pâtée +jetée aux pauvres en magnificence! Ah! vous nous donnez du +pain, vous nous donnez, un asile, vous nous donnez, des +vêtements, vous nous donnez un emploi, et vous poussez l’audace, +la folie, la cruauté, l’ineptie et l’absurdité jusqu’à croire que +nous sommes vos obligés! Ce pain, c’est un pain de servitude, +cet asile, c’est une chambre de valet, ces vêtements, c’est une +livrée, cet emploi, c’est une dérision, payée, soit, mais +abrutissante! Ah! vous vous croyez le droit de nous flétrir +avec du logement et de la nourriture, vous vous imaginez, que +nous vous sommes redevables, et vous comptez sur de la +reconnaissance! Eh bien! nous vous mangerons le ventre! Eh +bien! nous vous détripaillerons, belle madame, et nous vous +dévorerons toute en vie, et nous vous couperons les attaches du +cœur avec nos dents! + +Cette Josiane! n’était-ce pas monstrueux? quel mérite +avait-elle? Elle avait fait ce chef-d’œuvre de venir au monde +en témoignage de la bêtise de son père et de la honte de sa mère, +elle nous faisait la grâce d’exister, et cette complaisance +qu’elle avait d’être un scandale public, on la lui payait des +millions, elle avait des terres et des châteaux, des garennes, +des chasses, des lacs, des forêts, est-ce que je sais, moi? et +avec cela elle faisait sa sotte! et on lui adressait des vers! +et lui, Barkilphedro, qui avait étudié et travaillé, qui s’était +donné de la peine, qui s’était fourré de gros livres dans les +yeux et dans la cervelle, qui avait pourri dans les bouquins et +dans la science, qui avait énormément d’esprit, qui commanderait +très bien des armées, qui écrirait des tragédies comme Otway et +Dryden, s’il voulait, lui qui était fait pour être empereur, il +avait été réduit à permettre à cette rien du tout de l’empêcher +de crever de faim! L’usurpation de ces riches, exécrables élus +du hasard, peut-elle aller plus loin! Faire semblant d’être +généreux avec nous, et nous protéger, et nous sourire à nous qui +boirions leur sang et qui nous lècherions les lèvres ensuite! +Que la basse femme de cour ait l’odieuse puissance d’être +bienfaitrice, et que l’homme supérieur puisse être condamné à +ramasser de telles bribes tombant d’une telle main, quelle plus +épouvantable iniquité! Et quelle sociélé que celle qui a à ce +point pour base la disproportion et l’injustice! Ne serait-ce +pas le cas de tout prendre par les quatre coins, et d’envoyer +pêle-mêle au plafond la nappe et le festin et l’orgie, et +l’ivresse et l’ivrognerie, et les convives, et ceux qui sont à +deux coudes sur la table, et ceux qui sont à quatre pattes +dessous, et les insolents qui donnent et les idiots qui +acceptent, et de recracher tout au nez de Dieu, et de jeter au +ciel toute la terre! En attendant, enfonçons nos griffes dans +Josiane. + +Ainsi songeait Barkilphedro. C’étaient là les rugissements qu’il +avait dans l’âme. C’est l’habitude de l’envieux de s’absoudre en +amalgamant à son grief personnel le mal public. Toutes les +formes farouches des passions haineuses allaient et venaient dans +cette intelligence féroce. A l’angle des vieilles mappemondes du +quinzième siècle, on trouve un large espace vague sans forme et +sans nom où sont écrits ces trois mots: _Hic sunt leones_. Ce +coin sombre est aussi dans l’homme. Les passions rôdent et +grondent quelque part en nous, et l’on peut dire aussi d’un côté +obscur de notre âme: Il y a ici des lions. + +Cet échafaudage de raisonnements fauves était-il absolument +absurde? cela manquait-il d’un certain jugement? Il faut bien +le dire, non. + +Il est effrayant de penser que cette chose qu’on a en soi, le +jugement, n’est pas la justice. Le jugement, c’est le relatif. +La justice, c’est l’absolu. Réfléchissez à la différence entre +un juge et un juste. + +Les méchants malmènent la conscience avec autorité. Il y a une +gymnastique du faux. Un sophiste est un faussaire, et dans +l’occasion ce faussaire brutalise le bon sens. Une certaine +logique très souple, très implacable et très agile est au service +du mal et excelle à meurtrir la vérité dans les ténèbres. Coups +de poing sinistres de Satan à Dieu. + +Tel sophiste, admiré des niais, n’a pas d’autre gloire que +d’avoir fait des «bleus» à la conscience humaine. + +L’affligeant, c’est que Barkilphedro pressentait un avortemcnt. +Il entreprenait un vaste travail, et en somme, il le craignait du +moins, pour peu de ravage. Être un homme corrosif, avoir en soi +une volonté d’acier, une haine de diamant, une curiosité ardente +de la catastrophe, et ne rien brûler, ne rien décapiter, ne rien +exterminer! Être ce qu’il était, une force de dévastation, une +animosité vorace, un rongeur du bonheur d’autrui, avoir été +créé--(car il y a un créateur, le diable ou Dieu, n’importe qui!) +avoir été créé de toutes pièces Barkilphedro pour ne réaliser +peut-être qu’une chiquenaude; est-ce possible! Barkilphedro +manquerait son coup! Être un ressort à lancer des quartiers de +rocher, et lâcher toute sa détente pour faire à une mijaurée une +bosse au front! une catapulte faisant le dégât d’une pichenette! +accomplir une besogne de Sisyphe pour un résultat de fourmi! +suer toute la haine pour à peu près rien! Est-ce assez humiliant +quand on est un mécanisme d’hostilité à broyer le monde! Mettre +en mouvement tous ses engrenages, faire dans l’ombre un fracas de +machine de Marly, pour réussir peut-être à pincer le bout d’un +petit doigt rose! Il allait tourner et retourner des blocs pour +arriver, qui sait? à rider un peu la surface plate de la cour! +Dieu a cette manie de dépenser grandement les forces. Un +remuement de montagne aboutit au déplacement d’une taupinière. + +En outre, la cour étant donnée, terrain bizarre, rien n’est plus +dangereux que de viser son ennemi, et de le manquer. D’abord +cela vous démasque à votre ennemi, et cela l’irrite; ensuite, et +surtout, cela déplaît au maître. Les rois goûtent peu les +maladroits. Pas de contusions; pas de gourmades laides. +Égorgez, tout le monde, ne faites saigner du nez à personne. Qui +tue est habile, qui blesse est inepte. Les rois n’aiment pas +qu’on écloppe leurs domestiques. Ils vous en veulent si vous +fêlez une porcelaine sur leur cheminée ou un courtisan dans leur +cortège. La cour doit rester propre. Cassez, et remplacez; +c’est bien. + +Ceci se concilie du reste parfaitement avec le goût des +médisances qu’ont les princes. Dites du mal, n’en faites point. +Ou, si vous en faites, que ce soit en grand. + +Poignardez, mais n’égratignez pas. A moins que l’épingle ne soit +empoisonnée. Circonstance atténuante. C’était, rappelons-le, le +cas de Barkilphedro. + +Tout pygmée haineux est la fiole où est enfermé le dragon de +Salomon. Fiole microscopique, dragon démesuré. Condensation +formidable attendant l’heure gigantesque de la dilatation. Ennui +consolé par la préméditation de l’explosion. Le contenu est plus +grand que le contenant. Un géant latent, quelle chose étrange! +un acarus dans lequel il y a une hydre! Être cette affreuse +boîte à surprise, avoir en soi Léviathan, c’est pour le nain une +torture et une volupté. + +Aussi rien n’eût fait lâcher prise à Barkilphedro. Il attendait +son heure. Viendrait-elle? Qu’importe? il l’attendait. Quand +on est très mauvais, l’amour-propre s’en mêle. Faire des trous +et des sapes à une fortune de cour, plus haute que nous, la miner +à ses risques et périls, tout souterrain et tout caché qu’on est, +insistons-y, c’est intéressant. On se passionne à un tel jeu. +On s’éprend de cela comme d’un poëme épique qu’on ferait. Être +très petit et s’attaquer à quelqu’un de très grand est une action +d’éclat. C’est beau d’être la puce d’un lion. + +L’altière bête se sent piquée et dépense son énorme colère contre +l’atome. Un tigre rencontré l’ennuierait moins. Et voilà les +rôles changés. Le lion humilié a dans sa chair le dard de +l’insecte, et la puce peut dire: j’ai en moi du sang de lion. + +Pourtant, ce n’étaient là pour l’orgueil de Barkilphedro que de +demi-apaisements. Consolations. Palliatifs. Taquiner est une +chose, torturer vaudrait mieux. Barkilphedro, pensée désagréable +qui lui revenait sans cesse, n’aurait vraisemblablement pas +d’autre succès que d’entamer chétivement l’épiderme de Josiane. +Que pouvait-il espérer de plus, lui si infime contre elle si +radieuse? Une égratignure, que c’est peu, à qui voudrait toute +la pourpre de l’écorchure vive, et les rugissements de la femme +plus que nue, n’ayant même plus cette chemise, la peau! avec de +telles envies, que c’est fâcheux d’être impuissant! Hélas! rien +n’est parfait. + +En somme il se résignait. Ne pouvant mieux, il ne rêvait que la +moitié de son rêve. Faire une farce noire, c’est là un but après +tout. + +Celui qui se venge d’un bienfait, quel homme! Barkilphedro était +ce colosse. Ordinairement l’ingratitude est de l’oubli; chez ce +privilégié du mal, elle était de la fureur. L’ingrat vulgaire +est rempli de cendre. De quoi était plein Barkilphedro? d’une +fournaise. Fournaise murée de haine, de colère, de silence, de +rancune, attendant pour combustible Josiane. Jamais un homme +n’avait à ce point abhorré une femme sans raison. Quelle chose +terrible! Elle était son insomnie, sa préoccupation, son ennui, +sa rage. + +Peut-être en était-il un peu amoureux. + + + + +XI + +BARKILPHEDRO EN EMBUSCADE + + +Trouver l’endroit sensible de Josiane et la frapper là; telle +était, pour toutes les causes que nous venons de dire, la volonté +imperturbable de Barkilphedro. + +Vouloir ne suffit pas; il faut pouvoir. + +Comment s’y prendre? + +Là était la question. + +Les chenapans vulgaires font soigneusement le scenario de la +coquinerie qu’ils veulent commettre. Ils ne se sentent pas assez +forts pour saisir l’incident au passage, pour en prendre +possession de gré ou de force, et pour le contraindre à les +servir. De là des combinaisons préliminaires que les méchants +profonds dédaignent. Les méchants profonds ont pour tout _a +priori_ leur méchanceté; ils se bornent à s’armer de toutes +pièces, préparent plusieurs en-cas variés, et, comme +Barkilphedro, épient tout bonnement l’occasion. Ils savent qu’un +plan façonné d’avance court risque de mal s’emboîter dans +l’événement qui se présentera. On ne se rend pas comme cela +maître du possible et l’on n’en fait point ce qu’on veut. On n’a +point de pourparler préalable avec la destinée. Demain ne nous +obéit pas. Le hasard a une certaine indiscipline. + +Aussi le guettent-ils pour lui demander sans préambule, +d’autorité, et sur-le-champ, sa collaboration. Pas de plan, pas +d’épure, pas de maquette, pas de soulier tout fait chaussant mal +l’inattendu. Ils plongent à pic dans la noirceur. La mise à +profit immédiate et rapide du fait quelconque qui peut aider, +c’est là l’habileté qui distingue le méchant efficace, et qui +élève le coquin à la dignité de démon. Brusquer le sort, c’est +le génie. + +Le vrai scélérat vous frappe comme une fronde, avec le premier +caillou venu. + +Les malfaiteurs capables comptent sur l’imprévu, cet auxiliaire +stupéfait de tant de crimes. + +Empoigner l’incident, sauter dessus; il n’y a pas d’autre Art +poétique pour ce genre de talent. + +Et, en attendant, savoir à qui l’on a affaire. Sonder le +terrain. + +Pour Barkilphedro, le terrain était la reine Anne. + +Barkilphedro approchait la reine. + +De si près que, parfois, il s’imaginait entendre les monologues +de sa majesté. + +Quelquefois, il assistait, point compté, aux conversations des +deux sœurs. On ne lui défendait pas le glissement d’un mot. Il +en profitait pour s’amoindrir. Façon d’inspirer confiance. + +C’est ainsi qu’un jour, à Hampton-Court, dans le jardin, étant +derrière la duchesse, qui était derrière la reine, il entendit +Anne, se conformant lourdement à la mode, émettre des sentences. + +--Les bêtes sont heureuses, disait la reine, elles ne risquent +pas d’aller en enfer. + +--Elles y sont, répondit Josiane. + +Cette réponse, qui substituait brusquement la philosophie à la +religion, déplut. Si par hasard c’était profond, Anne se sentait +choquée. + +--Ma chère, dit-elle à Josiane, nous parlons de l’enfer comme +deux sottes. Demandons à Barkilphedro ce qu’il en est. Il doit +savoir ces choses-là. + +--Comme diable? demanda Josiane. + +--Comme bête, répondit Barkilphedro. + +Et il salua. + +--Madame, dit la reine à Josiane, il a plus d’esprit que nous. + +Pour un homme comme Barkilphedro, approcher la reine, c’était la +tenir. Il pouvait dire: Je l’ai. Maintenant il lui fallait la +manière de s’en servir. + +Il avait pied en cour. Être posté, c’est superbe. Aucune chance +ne pouvait lui échapper. Plus d’une fois il avait fait sourire +méchamment la reine. C’était avoir un permis de chasse. + +Mais n’y avait-il aucun gibier réservé? Ce permis de chasse +allait-il jusqu’à casser l’aile ou la patte à quelqu’un comme la +propre sœur de sa majesté? + +Premier point à éclaircir. La reine aimait-elle sa sœur? + +Un faux pas peut tout perdre. Barkilphedro observait. + +Avant d’entamer la partie, le joueur regarde ses cartes. Quels +atouts a-t-il? Barkilphedro commença par examiner l’âge des deux +femmes: Josiane, vingt-trois ans; Anne, quarante et un ans. +C’était bien. Il avait du jeu. + +Le moment où la femme cesse de compter par printemps et commence +à compter par hivers, est irritant. Sourde rancune contre le +temps, qu’on a en soi. Les jeunes belles épanouies, parfums pour +les autres, sont pour vous épines, et de toutes ces roses vous +sentez la piqûre. Il semble que toute cette fraîcheur vous est +prise, et que la beauté ne décroît en vous que parée qu’elle +croît chez les autres. + +Exploiter cette mauvaise humeur secrète, creuser la ride d’une +femme de quarante ans qui est reine, cela était indiqué à +Barkilphedro. + +L’envie excelle à exciter la jalousie comme le rat à faire sortir +le crocodile. + +Barkilphedro attachait sur Anne son regard magistral. + +Il voyait dans la reine comme on voit dans une stagnation. Le +marécage a sa transparence. Dans une eau sale on voit des vices; +dans une eau trouble on voit des inepties. Anne n’était qu’une +eau trouble. + +Des embryons de sentiments et des larves d’idées se mouvaient +dans cette cervelle épaisse. + +C’était peu distinct. Cela avait à peine des contours. +C’étaient des réalités pourtant, mais informes. La reine pensait +ceci. La reine désirait cela. Préciser quoi était difficile. +Les transformations confuses qui s’opèrent dans l’eau +croupissante sont malaisées à étudier. + +La reine, habituellement obscure, avait par instants des +échappées bêtes et brusques. C’était là ce qu’il fallait saisir. +Il fallait la prendre sur le fait. + +Qu’est-ce que la reine Anne, dans son for intérieur, voulait à la +duchesse Josiane? Du bien, ou du mal? + +Problème. Barkilphedro se le posa. + +Ce problème résolu, on pourrait aller plus loin. + +Divers hasards servirent Barkilphedro. Et surtout sa ténacité au +guet. + +Anne était, du côté de son mari, un peu parente de la nouvelle +reine de Prusse, femme du roi aux cent chambellans, de laquelle +elle avait un portrait peint sur émail d’après le procédé de +Turquet de Mayerne. Cette reine de Prusse avait, elle aussi, une +sœur cadette illégitime, la baronne Drika. + +Un jour, Barkilphedro présent, Anne fit à l’ambassadeur de Prusse +des questions sur cette Drika. + +--On la dit riche? + +--Très riche, répondit l’ambassadeur. + +--Elle a des palais? + +--Plus magnifiques que ceux de la reine sa sœur. + +--Qui doit-elle épouser? + +--Un très grand seigneur, le comte Gormo. + +--Joli? + +--Charmant. + +--Elle est jeune? + +--Toute jeune. + +--Aussi belle que la reine. + +L’ambassadeur baissa la voix et répondit: + +--Plus belle. + +--Ce qui est insolent, murmura Barkilphedro. + +La reine eut un silence, puis s’écria: + +--Ces bâtardes! + +Barkilphedro nota ce pluriel. + +Une autre fois, à une sortie de chapelle où Barkilphedro se +tenait assez près déjà reine derrière les deux grooms de +l’aumônerie, lord David Dirry-Moir, traversant des rangées de +femmes, fit sensation par sa bonne mine. Sur son passage +éclatait un brouhaha d’exclamations féminines:--Qu’il est +élégant!--Qu’il est galant!--Qu’il a grand air!--Qu’il est beau! + +--Comme c’est désagréable! grommela la reine. + +Barkilphedro entendit. + +Il était fixé. + +On pouvait nuire à la duchesse sans déplaire à la reine. + +Le premier problème était résolu. + +Maintenant le deuxième se présentait. + +Comment faire pour nuire à la duchesse? + +Quelle ressource pouvait, pour un but si ardu, lui offrir son +misérable emploi? + +Aucune, évidemment. + + + + +XII + +ÉCOSSE, IRLANDE ET ANGLETERRE + + +Indiquons un détail: Josiane «avait le tour». + +On le comprendra en réfléchissant qu’elle était, quoique du petit +côté, sœur de la reine, c’est-à-dire personne princière. + +Avoir le tour. Qu’est cela? + +Le vicomte de Saint-John--prononcez Bolingbroke--écrivait à +Thomas Lennard, comte de Sussex: «Deux choses font qu’on est +grand. En Angleterre avoir le tour; en France avoir le pour.» + +Le pour, en France, c’était ceci: quand le roi était en voyage, +le fourrier de la cour, le soir venu, au débotté à l’étape, +assignait leur logement aux personnes suivant sa majesté. Parmi +ces seigneurs, quelques-uns avaient un privilège immense: «Ils +ont le _pour_, dit le Journal historique de l’année 1694, page 6, +c’est-à-dire que le fourrier qui marque les logis met _Pour_ +avant leur nom, comme: _Pour M. le prince de Soubise_, au lieu +que, quand il marque le logis d’une personne qui n’est point +prince, il ne met point de _Pour_, mais simplement son nom, par +exemple: _Le duc de Gesvres, le duc de Mazarin_, etc.» Ce _Pour_ +sur une porte indiquait un prince ou un favori. Favori, c’est +pire que prince. Le roi accordait le _pour_ comme le cordon bleu +ou la pairie. + +«Avoir le tour» en Angleterre était moins vaniteux, mais plus +réel. C’était un signe de véritable approche de la personne +régnante. Quiconque était, par naissance ou faveur, en posture +de recevoir des communications directes de sa majesté, avait dans +le mur de sa chambre de lit un tour où était ajusté un timbre. +Le timbre sonnait, le tour s’ouvrait, une missive royale +apparaissait sur une assiette d’or ou sur un coussin de velours, +puis le tour se refermait. C’était intime et solennel. Le +mystérieux dans le familier. Le tour ne servait à aucun autre +usage. Sa sonnerie annonçait un message royal. On ne voyait pas +qui l’apportait. C’était du reste tout simplement un page de la +reine ou du roi. Leicester avait le tour sous Elisabeth, et +Buckingham sous Jacques Ier. Josiane l’avait sous Anne, quoique +peu favorite. Qui avait le tour était comme quelqu’un qui serait +en relation directe avec la petite poste du ciel, et chez qui +Dieu enverrait de temps en temps son facteur porter une lettre. +Pas d’exception plus enviée. Ce privilège entraînait plus de +servilité. On en était un peu plus valet. A la cour, ce qui +élève abaisse. «Avoir le tour», cela se disait en français; ce +détail d’étiquette anglaise étant probablement une ancienne +platitude française. + +Lady Josiane, vierge pairesse comme Elisabeth avait été vierge +reine, menait, tantôt à la ville, tantôt à la campagne, selon la +saison, une existence quasi princière, et tenait à peu près une +cour dont lord David était courtisan, avec plusieurs. N’étant +pas encore mariés, lord David et lady Josiane pouvaient sans +ridicule se montrer ensemble en public, ce qu’ils faisaient +volontiers. Ils allaient souvent aux spectacles et aux courses +dans le même carrosse et dans la même tribune. Le mariage, qui +leur était permis et même imposé, les refroidissait; mais en +somme leur attrait était de se voir. Les privautés permises aux +«engaged» ont une frontière aisée à franchir. Ils s’en +abstenaient, ce qui est facile étant de mauvais goût. + +Les plus belles boxes d’alors avaient lieu à Lambeth, paroisse où +le lord archevêque de Cantorbéry a un palais, quoique l’air y +soit malsain, et une riche bibliothèque ouverte à de certaines +heures aux honnêtes gens. Une fois, c’était en hiver, il y eut +là, dans une prairie fermée à clef, un assaut de deux hommes +auquel assista Josiane, menée par David. Elle avait demandé: +Est-ce que les femmes sont admises? et David avait répondu: +_Sunt faeminae magnates_. Traduction libre: _Pas les +bourgeoises_. Traduction littérale: _Les grandes dames +existent_. Une duchesse entre partout. C’est pourquoi lady +Josiane vit la boxe. + +Lady Josiane fit seulement la concession de se vêtir en cavalier, +chose fort usitée alors. Les femmes ne voyageaient guère +autrement. Sur six personnes que contenait le coach de Windsor, +il était rare qu’il n’y eût point une ou deux femmes habillées en +hommes. C’était signe de gentry. + +Lord David, étant en compagnie d’une femme, ne pouvait figurer +dans le match, et devait rester simple assistant. + +Lady Josiane ne trahissait sa qualité que par ceci, qu’elle +regardait à travers une lorgnette, ce qui était acte de +gentilhomme. + +La «noble rencontre» était présidée par lord Germaine, +arrière-grand-père ou grand-oncle de ce lord Germaine qui, vers +la fin du dix-huitième siècle, fut colonel, lâcha pied dans une +bataille, puis fut ministre de la guerre, et n’échappa aux +biscayens de l’ennemi que pour tomber sous les sarcasmes de +Sheridan, mitraille pire. Force gentilshommes pariaient; Harry +Belew de Carleton, ayant des prétentions à la pairie éteinte de +Bella-Aqua, contre Henry, lord Hyde, membre du parlement pour le +bourg de Dunhivid, qu’on appelle aussi Launceston; l’honorable +Peregrine Bertie, membre pour le bourg de Truro, contre sir +Thomas Colepeper, membre pour Maidstone; le laird de Lamyrbau, +qui est de la marche de Lothian, contre Samuel Trefusis, du bourg +de Penryn; sir Bartholomew Gracedieu, du bourg Saint-Yves, contre +le très honorable Charles Bodville, qui s’appelle lord Robartes, +et qui est Custos Rotulorum du comté de Cornouailles. D’autres +encore. + +Les deux boxeurs étaient un irlandais de Tipperary nommé du nom +de sa montagne natale Phelem-ghe-madone, et un écossais appelé +Helmsgail. Cela mettait deux orgueils nationaux en présence. +Irlande et Ecosse allaient se cogner; Erin allait donner des +coups de poing à Gajothel. Aussi les paris dépassaient quarante +mille guinées, sans compter les jeux fermes. + +Les deux champions étaient nus avec une culotte très courte +bouclée aux hanches, et des brodequins à semelles cloutées, lacés +aux chevilles. + +Helmsgail, l’écossais, était un petit d’à peine dix-neuf ans, +mais il avait déjà le front recousu; c’est pourquoi on tenait +pour lui deux et un tiers. Le mois précédent il avait enfoncé +une côte et crevé les deux yeux au boxeur Sixmileswater; ce qui +expliquait l’enthousiasme. Il y avait eu pour ses parieurs gain +de douze mille livres sterling. Outre son front recousu, +Helmsgail avait la mâchoire ébréchée. Il était leste et alerte. +Il était haut comme une femme petite, ramassé, trapu, d’une +stature basse et menaçante, et rien n’avait été perdu de la pâte +dont il avait été fait; pas un muscle qui n’allât au but, le +pugilat. Il y avait de la concision dans son torse ferme, +luisant et brun comme l’airain. Il souriait, et trois dents +qu’il avait de moins s’ajoutaient à son sourire. + +Son adversaire était vaste et large, c’est-à-dire faible. + +C’était un homme de quarante ans. Il avait six pieds de haut, un +poitrail d’hippopotame, et l’air doux. Son coup de poing fendait +le pont d’un navire, mais il ne savait pas le donner. +L’irlandais Phelem-ghe-madone était surtout une surface et +semblait être dans les boxes plutôt pour recevoir que pour +rendre. Seulement on sentait qu’il durerait longtemps. Espèce +de rostbeef pas assez cuit, difficile à mordre et impossible à +manger. Il était ce qu’on appelle, en argot local, de la viande +crue, _raw flesh_. Il louchait. Il semblait résigné. + +Ces deux hommes avaient passé la nuit précédente côte à côte dans +le même lit, et dormi ensemble. Ils avaient bu dans le même +verre chacun trois doigts de vin de Porto. + +Ils avaient l’un et l’autre leur groupe de souteneurs, gens de +rude mine, menaçant au besoin les arbitres. Dans le groupe pour +Helmsgail, on remarquait John Gromane, fameux pour porter un +bœuf sur son dos, et un nommé John Bray qui un jour avait pris +sur ses épaules dix boisseaux de farine à quinze gallons par +boisseau, plus le meunier, et avait marché avec cette charge plus +de deux cents pas plus loin. Du côté de Phelem-ghe-madone, lord +Hyde avait amené de Launceston un certain Kilter, lequel +demeurait au Château-Vert, et lançait par-dessus son épaule une +pierre de vingt livres plus haut que la plus haute tour du +château. Ces trois hommes, Kilter, Bray et Gromane, étaient de +Cornouailles, ce qui honore le comté. + +D’autres souteneurs étaient des garnements brutes, au râble +solide, aux jambes arquées, aux grosses pattes noueuses, à la +face inepte, en haillons, et ne craignant rien, étant presque +tous repris de justice. + +Beaucoup s’entendaient admirablement à griser les gens de police. +Chaque profession doit avoir ses talents. + +Le pré choisi était plus loin que le Jardin des Ours, où l’on +faisait autrefois battre les ours, les taureaux et les dogues, au +delà des dernières bâtisses en construction, à côté de la masure +du prieuré de Sainte-Marie Over Ry, ruiné par Henri VIII. Vent +du nord et givre était le temps; une pluie fine tombait, vite +figée en verglas. On reconnaissait dans les gentlemen présents +ceux qui étaient pères de famille, parce qu’ils avaient ouvert +leurs parapluies. + +Du côté de Phelem-ghe-madone, colonel Moncreif, arbitre, et +Kilter, pour tenir le genou. + +Du côté de Helmsgail, l’honorable Pughe Beaumaris, arbitre, et +lord Desertum, qui est de Kilcarry, pour tenir le genou. + +Les deux boxeurs furent quelques instants immobiles dans +l’enceinte pendant qu’on réglait les montres. Puis ils +marchèrent l’un à l’autre et se donnèrent la main. + +Phelem-ghe-madone dit à Helmsgail:--J’aimerais m’en aller chez +moi. + +Helmsgail répondit avec honnêteté:--Il faut que la gentry se soit +dérangée pour quelque chose. + +Nus comme ils étaient, ils avaient froid. Phelem-ghe-madone +tremblait. Ses mâchoires claquaient. + +Docteur Eleanor Sharp, neveu de l’archevêque d’York, leur cria: +Tapez-vous, mes drôles. Ça vous réchauffera. + +Cette parole d’aménité les dégela. + +Ils s’attaquèrent. + +Mais ni l’un ni l’autre n’étaient en colère. On compta trois +reprises molles. Révérend Docteur Gumdraith, un des quarante +associés d’All Souls Colleges[1], cria: Qu’on leur entonne du +gin! + + [1] Collège de Toutes-les-Ames + +Mais les deux referees et les deux parrains, juges tous quatre, +maintinrent la règle. Il faisait pourtant bien froid. + +On entendit le cri: _first blood!_ Le premier sang était réclamé. +On les replaça bien en face l’un de l’autre. + +Ils se regardèrent, s’approchèrent, allongèrent les bras, se +touchèrent les poings, puis reculèrent. Tout à coup, Helmsgail, +le petit homme, bondit. + +Le vrai combat commença. + +Phelem-ghe-madone fut frappé en plein front entre les deux +sourcils. Tout son visage ruissela de sang. La foule cria: +_Helmsgail a fait couler le bordeaux[2]!_ On applaudit. +Phelem-ghe-madone, tournant ses bras comme un moulin ses ailes, +se mit à démener ses deux poings au hasard. + + [2] _Hemlsgail has tapped his claret._ + +L’honorable Peregrine Berti dit:--Aveuglé. Mais pas encore +aveugle. + +Alors Helmsgail entendit de toutes parts éclater cet +encouragement:--_Bung his peepers[3]!_ + + [3] Crève-lui les quinquets. + +En somme, les deux champions étaient vraiment bien choisis, et, +quoique le temps fut peu favorable, on comprit que le match +réussirait. Le quasi-géant Phelem-ghe-madone avait les +inconvénients de ses avantages; il se mouvait pesamment. Ses +bras étaient massue, mais son corps était masse. Le petit +courait, frappait, sautait, grinçait, doublait la vigueur par la +vitesse, savait les ruses. D’un côté le coup de poing primitif, +sauvage, inculte, à l’état d’ignorance; de l’autre le coup de +poing de la civilisation, Helmsgail combattait autant avec ses +nerfs qu’avec ses muscles et avec sa méchanceté qu’avec sa force; +Phelem-ghe-madone était une espèce d’assommeur inerte, un peu +assommé au préalable. C’était l’art contre la nature. C’était +le féroce contre le barbare. + +Il était clair que le barbare serait battu. Mais pas très vite. +De là l’intérêt. + +Un petit contre un grand. La chance est pour le petit. Un chat +a raison d’un dogue. Les Goliath sont toujours vaincus par les +David. + +Une grêle d’apostrophes tombait sur les combattants:--_Bravo, +Helmsgail! good! well done, highlander!--Now, Phelem[4]!_ + + [4] Bravo, Helmsgail! bon! c’est bien, montagnard! A ton + tour Phelem! + +Et, les amis de Helmsgail lui répétaient avec bienveillance +l’exhortation:--Crève-lui les quinquets! + +Helmsgail fit mieux, brusquement baissé et redressé avec une +ondulation de reptile, il frappa Phelem-ghe-madone au sternum. +Le colosse chancela. + +--Mauvais coup! cria le vicomte Barnard. + +Phelem-ghe-madone s’affaissa sur le genou de Kilter en +disant:--Je commence à me réchauffer. + +Lord Desertum consulta les referees, et dit:--Il y aura cinq +minutes de rond[5]. + + [5] Suspension. + +Phelem-ghe-madone défaillait. Kilter lui essuya le sang des yeux +et la sueur du corps avec une flanelle et lui mit un goulot dans +la bouche. On était à la onzième passe. Phelem-ghe-madone, +outre sa plaie au front, avait les pectoraux déformés de coups, +le ventre tuméfié et le sinciput meurtri. Helmsgail n’avait +rien. + +Un certain tumulte éclatait parmi les gentlemen. + +Lord Barnard répétait:--Mauvais coup. + +--Pari nul, dit le laird de Lamyrbau. + +--Je réclame mon enjeu, reprit sir Thomas Colepeper. + +Et l’honorable membre pour le bourg Sainl-Yves, sir Bartholomew +Gracedieu, ajouta: + +--Qu’on me rende mes cinq cents guinées, je m’en vais. + +--Cessez le match, cria l’assistance. + +Mais Phelem-ghe-madone se leva presque aussi branlant qu’un homme +ivre, et dit: + +--Continuons le match, à une condition. J’aurai aussi, moi, le +droit de donner un mauvais coup. + +On cria de toutes parts:--Accordé. + +Helmsgail haussa les épaules. + +Les cinq minutes passées, la reprise se fit. + +Le combat, qui était une agonie pour Phelem-ghe-madone, était un +jeu pour Helmsgail. + +Ce que c’est que la science! le petit homme trouva moyen de +mettre le grand en chancery, c’est-à-dire que tout à coup +Helmsgail prit sous son bras gauche courbé comme un croissant +d’acier la grosse tête de Phelem-ghe-madone, et le tint là sous +son aisselle, cou ployé et nuque basse, pendant que de son poing +droit, tombant et retombant comme un marteau sur un clou, mais de +bas en haut et en dessous, il lui écrasait à l’aise la face. +Quand Phelem-ghe-madone, enfin lâché, releva la tête, il n’avait +plus de visage. + +Ce qui avait été un nez, des yeux et une bouche, n’était plus +qu’une apparence d’épongé noire trempée dans le sang. Il cracha. +On vit à terre quatre dents. + +Puis il tomba. Kilter le reçut sur son genou. + +Helmsgail était à peine touché. Il avait quelques bleus +insignifiants et une égratignure à une clavicule. + +Personne n’avait plus froid. On faisait seize et un quart pour +Helmsgail contre Phelem-ghe-madone. + +Harry de Carleton cria: + +--Il n’y a plus de Phelem-ghe-madone. Je parie pour Helmsgail ma +pairie de Bella-Aqua et mon titre de lord Bellew contre une +vieille perruque de l’archevêque de Cantorbery. + +--Donne ton mufle, dit Kilter à Phelem-ghe-madone, et, fourrant +sa flanelle sanglante dans la bouteille, il le débarbouilla avec +du gin. On revit la bouche, et Phelem-ghe-madone ouvrit une +paupière. Les tempes semblaient fêlées. + +--Encore une reprise, ami, dit Kilter. Et il ajouta:--Pour +l’honneur de la basse ville. + +Les gallois et les irlandais s’entendent; pourtant +Phelem-ghe-madone, ne fit aucun signe pouvant indiquer qu’il +avait encore quelque chose dans l’esprit. + +Phelem-ghe-madone se releva, Kilter le soutenant. C’était la +vingt-cinquième reprise. A la manière dont ce cyclope, car il +n’avait plus qu’un œil, se remit en posture, on comprit que +c’était la fin et personne ne douta qu’il ne fût perdu. Il posa +sa garde au-dessus du menton, gaucherie de moribond. Helmsgail, +à peine en sueur, cria: Je parie pour moi. Mille contre un. + +Helmsgail, levant le bras, frappa, et, ce fut étrange, tous deux +tombèrent. On entendit un grognement gai. + +C’était Phelem-ghe-madone qui était content. + +Il avait profité du coup terrible qu’Helmsgail lui avait donné +sur le crâne pour lui en donner un, mauvais, au nombril. + +Helmsgail, gisant, râlait. + +L’assistance regarda Helmsgail à terre et dit:--Remboursé. + +Tout le monde battit des mains, même les perdants. + +Phelem-ghe-madone avait rendu mauvais coup pour mauvais coup, et +agi dans son droit. + +On emporta Helmsgail sur une civière. L’opinion était qu’il n’en +reviendrait point. Lord Robartes s’écria: Je gagne douze cents +guinées. Phelem-ghe-madone était évidemment estropié pour la +vie. + +En sortant, Josiane prit le bras de lord David, ce qui est toléré +entre «engaged». Elle lui dit: + +--C’est très beau. Mais... + +--Mais quoi? + +--J’aurais cru que cela m’ôterait mon ennui. Eh bien, non. + +Lord David s’arrêta, regarda Josiane, ferma la bouche et enfla +les joues en secouant la tête, ce qui signifie: attention! et +dit à la duchesse: + +--Pour l’ennui il n’y a qu’un remède. + +--Lequel? + +--Gwynplaine. + +La duchesse demanda: + +--Qu’est-ce que c’est que Gwynplaine? + + + + +LIVE DEUXIÈME + +GWINPLAINE ET DEA + + + + +I + +OU L’ON VOIT LE VISAGE DE CELUI DONT ON N’A ENCORE VU QUE LES ACTIONS + + +La nature avait été prodigue de ses bienfaits envers Gwynplaine. +Elle lui avait donné une bouche s’ouvrant jusqu’aux oreilles, des +oreilles se repliant jusque sur les yeux, un nez informe fait +pour l’oscillation des lunettes de grimacier, et un visage qu’on +ne pouvait regarder sans rire. Nous venons de le dire, la nature +avait comblé Gwynplaine de ses dons. Mais était-ce la nature? + +Ne l’avait-on pas aidée? + +Deux yeux pareils à des jours de souffrance, un hiatus pour +bouche, une protubérance camuse avec deux trous qui étaient les +narines, pour face un écrasement, et tout cela ayant pour +résultante le rire, il est certain que la nature ne produit pas +toute seule de tels chefs-d’œuvre. + +Seulement, le rire est-il synonyme de la joie? + +Si, en présence de ce bateleur,--car c’était un bateleur,--on +laissait se dissiper la première impression de gaîté, et si l’on +observait cet homme avec attention, on y reconnaissait la trace +de l’art. Un pareil visage n’est pas fortuit, mais voulu. Être +à ce point complet n’est pas dans la nature. L’homme ne peut +rien sur sa beauté, mais peut tout sur sa laideur. D’un profil +hottentot vous ne ferez pas un profil romain, mais d’un nez grec +vous pouvez faire un nez kalmouck. Il suffit d’oblitérer la +racine du nez et d’épater les narines. Le bas latin du moyen âge +n’a pas créé pour rien le verbe _denasare_. Gwynplaine enfant +avait-il été assez digne d’attention pour qu’on s’occupât de lui +au point de modifier son visage? Pourquoi pas? ne fut-ce que +dans un but d’exhibition et de spéculation. Selon toute +apparence, d’industrieux manieurs d’enfants avaient travaillé à +cette figure. Il semblait évident qu’une science mystérieuse, +probablement occulte, qui était à la chirurgie ce que l’alchimie +est à la chimie, avait ciselé cette chair, à coup sûr dans le +très bas âge, et créé, avec préméditation, ce visage. Cette +science, habile aux sections, aux obtusions et aux ligatures, +avait fendu la bouche, débridé les lèvres, dénudé les gencives, +distendu les oreilles, décloisonné les cartilages, désordonné les +sourcils et les joues, élargi le muscle zygomatique, estompé les +coutures et les cicatrices, ramené la peau sur les lésions, tout +en maintenant la face à l’état béant, et de cette sculpture +puissante et profonde était sorti ce masque, Gwynplaine. + +On ne naît pas ainsi. + +Quoi qu’il en fût, Guynplaine était admirablement réussi. + +Gwynplaine était un don fait par la providence à la tristesse des +hommes. Par quelle providence? Y a-t-il une providence Démon +comme il y a une providence Dieu? Nous posons la question sans +la résoudre. + +Gwynplaine était saltimbanque. Il se faisait voir en public. +Pas d’effet comparable au sien. Il guérissait les hypocondries +rien qu’en se montrant. Il était à éviter pour des gens en +deuil, confus et forcés, s’ils l’apercevaient, de rire +indécemment. Un jour le bourreau vint, et Gwynplaine le fit +rire. On voyait Gwynplaine, on se tenait les côtes; il parlait, +on se roulait à terre. Il était le pôle opposé du chagrin. +Spleen était à un bout, et Gwynplaine à l’autre. + +Aussi était-il parvenu rapidement, dans les champs de foire et +dans les carrefours, à une fort satisfaisante renommée d’homme +horrible. + +C’est en riant que Guynplaine faisait rire. Et pourtant il ne +riait pas. Sa face riait, sa pensée non. L’espèce de visage +inouï que le hasard ou une industrie bizarrement spéciale lui +avait façonné, riait tout seul. Gwynplaine ne s’en mêlait pas. +Le dehors ne dépendait pas du dedans. Ce rire qu’il n’avait +point mis sur son front, sur ses joues, sur ses sourcils, sur sa +bouche, il ne pouvait l’en ôter. On lui avait à jamais appliqué +le rire sur le visage. C’était un rire automatique, et d’autant +plus irrésistible qu’il était pétrifié. Personne ne se dérobait +à ce rictus. Deux convulsions de la bouche sont communicatives, +le rire et le bâillement. Par la vertu de la mystérieuse +opération probablement subie par Gwynplaine enfant, toutes les +parties de son visage contribuaient à ce rictus, toute sa +physionomie y aboutissait, comme une roue se concentre sur le +moyeu; toutes ses émotions, quelles qu’elles fussent, +augmentaient cette étrange figure de joie, disons mieux, +l’aggravaient. Un étonnement qu’il aurait eu, une souffrance +qu’il aurait ressentie, une colère qui lui serait survenue, une +pitié qu’il aurait éprouvée, n’eussent fait qu’accroître cette +hilarité des muscles; s’il eût pleuré, il eût ri; et, quoi que +fit Gwynplaine, quoi qu’il voulût, quoi qu’il pensât, dès qu’il +levait la tête, la foule, si la foule était là, avait devant les +yeux cette apparition, l’éclat de rire foudroyant. + +Qu’on se figure une tête de Méduse gaie. + +Tout ce qu’on avait dans l’esprit était mis en déroute par cet +inattendu, et il fallait rire. + +L’art antique appliquait jadis au fronton des théâtres de la +Grèce une face d’airain joyeuse. Cette face s’appelait la +Comédie. Ce bronze semblait rire et faisait rire, et était +pensif. Toute la parodie, qui aboutit à la démence, toute +l’ironie, qui aboutit à la sagesse, se condensaient et +s’amalgamaient sur cette figure; la somme des soucis, des +désillusions, des dégoûts et des chagrins se faisait sur ce front +impassible, et donnait ce total lugubre, la gaîté; un coin de la +bouche était relevé, du côté du genre humain, par la moquerie, et +l’autre coin, du côté des dieux, par le blasphème; les hommes +venaient confronter à ce modèle du sarcasme idéal l’exemplaire +d’ironie que chacun a en soi; et la foule, sans cesse renouvelée +autour de ce rire fixe, se pâmait d’aise devant l’immobilité +sépulcrale du ricanement. Ce sombre masque mort de la comédie +antique ajusté à un homme vivant, on pourrait presque dire que +c’était là Gwynplaine. Cette tête infernale de l’hilarité +implacable, il l’avait sur le cou. Quel fardeau pour les épaules +d’un homme, le rire éternel! + +Rire éternel. Entendons-nous, et expliquons-nous. A en croire +les manichéens, l’absolu plie par moments, et Dieu lui-même a des +intermittences. Entendons-nous aussi sur la volonté. Qu’elle +puisse jamais être tout à fait impuissante, nous ne l’admettons +pas. Toute existence ressemble à une lettre, que modifie le +post-scriptum. Pour Gwynplaine, le post-scriptum était ceci: à +force de volonté, en y concentrant toute son attention, et à la +condition qu’aucune émotion ne vînt le distraire et détendre la +fixité de son effort, il pouvait parvenir à suspendre l’éternel +rictus de sa face et à y jeter une sorte de voile tragique, et +alors on ne riait plus devant lui, on frissonnait. + +Cet effort, Gwyynplaine, disons-le, ne le faisait presque jamais, +car c’était une fatigue douloureuse et une tension insupportable. +Il suffisait d’ailleurs de la moindre distraction et de la +moindre émotion pour que, chassé un moment, ce rire, irrésistible +comme un reflux, reparût sur sa face, et il était d’autant plus +intense que l’émotion, quelle qu’elle fût, était plus forte. + +A cette restriction près, le rire de Gwynplaine était éternel. + +On voyait Gwynplaine, on riait. Quand on avait ri, on détournait +la tête. Les femmes surtout avaient horreur. Cet homme était +effroyable. La convulsion bouffonne était comme un tribut payé; +on la subissait joyeusement, mais presque mécaniquement. Après +quoi, une fois le rire refroidi, Gwynplaine, pour une femme, +était insupportable à voir et impossible à regarder. + +Il était du reste grand, bien fait, agile, nullement difforme, si +ce n’est de visage. Ceci était une indication de plus parmi les +présomptions qui laissaient entrevoir dans Gwynplaine plutôt une +création de l’art qu’une œuvre de la nature. Gwynplaine, beau +de corps, avait probablement été beau de figure. En naissant, il +avait dû être un enfant comme un autre. On avait conservé le +corps intact et seulement retouché la face. Gwynplaine avait été +fait exprès. + +C’était là du moins la vraisemblance. + +On lui avait laissé les dents. Les dents sont nécessaires au +rire. La tête de mort les garde. + +L’opération faite sur lui avait dû être affreuse. Il ne s’en +souvenait pas, ce qui ne prouvait point qu’il ne l’eût pas subie. +Cette sculpture chirurgicale n’avait pu réussir que sur un enfant +tout petit, et par conséquent ayant peu conscience de ce qui lui +arrivait, et pouvant aisément prendre une plaie pour une maladie. +En outre, dès ce temps-là, on se le rappelle, les moyens +d’endormir le patient et de supprimer la souffrance étaient +connus. Seulement, à cette époque, on les appelait magie. +Aujourd’hui on les appelle anesthésie. + +Outre ce visage, ceux qui l’avaient élevé lui avaient donné des +ressources de gymnaste et d’athlète; ses articulations, utilement +disloquées, et propres à des flexions en sens inverse, avaient +reçu une éducation de clown et pouvaient, comme des gonds de +porte, se mouvoir dans tous les sens. Dans son appropriation au +métier de saltimbanque rien n’avait été négligé. + +Ses cheveux avaient été teints couleur d’ocre une fois pour +toutes; secret qu’on a retrouvé de nos jours. Les jolies femmes +en usent; ce qui enlaidissait autrefois est aujourd’hui jugé bon +pour embellir. Gwynplaine avait les cheveux jaunes. Cette +peinture des cheveux, apparemment corrosive, les avait laissés +laineux et bourrus au toucher. Ce hérissement fauve, plutôt +crinière que chevelure, couvrait et cachait un profond crâne fait +pour contenir de la pensée, L’opération quelconque, qui avait ôté +l’harmonie au visage et mis toute cette chair en désordre, +n’avait pas eu prise sur la boîte osseuse. L’angle facial de +Gwynplaine était puissant et surprenant. Derrière ce rire il y +avait une âme, faisant, comme nous tous, un songe. + +Du reste, ce rire était pour Gwynplaine tout un talent. Il n’y +pouvait rien, et il en tirait parti. Au moyen de ce rire, il +gagnait sa vie. + +Gwynplaine--on l’a sans doute déjà reconnu--était cet enfant +abandonné un soir d’hiver sur la côte de Portland, et recueilli +dans une pauvre cahute roulante à Weymouth. + + + + +II + +DEA + + +L’enfant était à cette heure un homme. Quinze ans s’étaient +écoulés. On était en 1705. Gwynplaine touchait à ses vingt-cinq +ans. + +Ursus avait gardé avec lui les deux enfants. Cela avait fait un +groupe nomade. + +Ursus et Homo avaient vieilli. Ursus était devenu tout à fait +chauve. Le loup grisonnait. L’âge des loups n’est pas fixé +comme l’âge des chiens. Selon Molin, il y a des loups qui vivent +quatrevingts ans, entre autres le petit koupara, _caviae vorus_, +et le loup odorant, _canis nubilus_ de Say. + +La petite fille trouvée sur la femme morte était maintenant une +grande créature de seize ans, pâle avec des cheveux bruns, mince, +frêle, presque tremblante à force de délicatesse et donnant la +peur de la briser, admirablement belle, les yeux pleins de +lumière, aveugle. + +La fatale nuit d’hiver, qui avait renversé la mendiante et son +enfant dans la neige, avait fait coup double. Elle avait tué la +mère et aveuglé la fille. + +La goutte sereine avait à jamais paralysé les prunelles de cette +fille, devenue femme à son tour. Sur son visage, à travers +lequel le jour ne passait point, les coins des lèvres tristement +abaissés exprimaient ce désappointement amer. Ses yeux, grands +et clairs, avaient cela d’étrange qu’éteints pour elle, pour les +autres ils brillaient. Mystérieux flambeaux allumés n’éclairant +que le dehors. Elle donnait de la lumière, elle qui n’en avait +pas. Ces yeux disparus resplendissaient. Cette captive des +ténèbres blanchissait le milieu sombre où elle était. Du fond de +son obscurité incurable, de derrière ce mur noir qu’on nomme la +cécité, elle jetait un rayonnement. Elle ne voyait pas hors +d’elle le soleil et l’on voyait en elle son âme. + +Son regard mort avait on ne sait quelle fixité céleste. + +Elle était la nuit, et de cette ombre irrémédiable amalgamée à +elle-même, elle sortait astre. + +Ursus, maniaque de noms latins, l’avait baptisée Dea. Il avait +un peu consulté son loup; il lui avait dit: Tu représentes +l’homme, je représente la bête; nous sommes le monde d’en bas; +cette petite représentera le monde d’en haut. Tant de faiblesse, +c’est la toute-puissance. De cette façon l’univers complet, +humanité, bestialité, divinité, sera dans notre cahute.--Le loup +n’avait pas fait d’objection. + +Et c’est ainsi que l’enfant trouvé s’appelait Dea. + +Quant à Gwynplaine, Ursus n’avait pas eu la peine de lui inventer +un nom. Le matin même du jour où il avait constaté le +défigurement du petit garçon et la cécité de la petite fille, il +avait demandé:--Boy, comment t’appelles-tu? + +Et le garçon avait répondu:--On m’appelle Gwynplaine. + +--Va pour Gwynplaine, avait dit Ursus. + +Dea assistait Gwynplaine dans ses exercices. + +Si la misère humaine pouvait être résumée, elle l’eût été par +Gwynplaine et Dea. Ils semblaient être nés chacun dans un +compartiment du sépulcre; Gwynplaine dans l’horrible, Dea dans le +noir. Leurs existences étaient faites avec des ténèbres d’espèce +différente, prises dans les deux côtés formidables de la vie. +Ces ténèbres, Dea les avait en elle et Gwynplaine les avait sur +lui. Il y avait du fantôme dans Dea et du spectre dans +Gwynplaine. Dea était dans le lugubre, et Gwynplaine dans le +pire. Il y avait pour Gwynplaine voyant, une possibilité +poignante qui n’existait pas pour Dea aveugle, se comparer aux +autres hommes. Or, dans une situation comme celle de Gwynplaine, +en admettant qu’il cherchât à s’en rendre compte, se comparer, +c’était ne plus se comprendre. Avoir, comme Dea, un regard vide +d’où le monde est absent, c’est une suprême détresse, moindre +pourtant que celle-ci: être sa propre énigme; sentir aussi +quelque chose d’absent qui est soi-même; voir l’univers et ne pas +se voir. Dea avait un voile, la nuit, et Gwynplaine avait un +masque, sa face. Chose inexprimable, c’était avec sa propre +chair que Gwynplaine était masqué. Quel était son visage, il +l’ignorait. Sa figure était dans l’évanouissement. On avait mis +sur lui un faux lui-même. Il avait pour face une disparition. +Sa tête vivait et son visage était mort. Il ne se souvenait pas +de l’avoir vu. Le genre humain, pour Dea comme pour Gwynplaine, +était un fait extérieur; ils en étaient loin; elle était seule, +il était seul; l’isolement de Dea était funèbre, elle ne voyait +rien; l’isolement de Gwynplaine était sinistre, il voyait tout. +Pour Dea, la création ne dépassait point l’ouïe et le toucher; le +réel était borné, limité, court, tout de suite perdu; elle +n’avait pas d’autre infini que l’ombre. Pour Gwynplaine, vivre, +c’était avoir à jamais la foule devant soi et hors de soi. Dea +était la proscrite de la lumière; Gwynplaine était le banni de la +vie. Certes, c’étaient là deux désespérés. Le fond de la +calamité possible était touché. Ils y étaient, lui comme elle. +Un observateur qui les eût vus eût senti sa rêverie s’achever en +une incommensurable pitié. Que ne devaient-ils pas souffrir? Un +décret de malheur pesait visiblement sur ces deux créatures +humaines, et jamais la fatalité, autour de deux êtres qui +n’avaient rien fait, n’avait mieux arrangé la destinée en torture +et la vie en enfer. + +Ils étaient dans un paradis. + +Ils s’aimaient. + +Gwynplaine adorait Dea. Dea idolâtrait Gwynplaine. + +--Tu es si beau! lui disait-elle. + + + + +III + +«OCULOS NON HABET ET VIDET» + + +Une seule femme sur la terre voyait Gwynplaiae. C’était cette +aveugle. + +Ce que Gwynplaine avait été pour elle, elle le savait par Ursus, +à qui Gwynplaine avait raconté sa rude marche de Portland à +Weymouth, et les agonies mêlées à son abandon, Elle savait que, +toute petite, expirante sur sa mère expirée, tétant un cadavre, +un être, un peu moins petit qu’elle, l’avait ramassée; que cet +être, éliminé et comme enseveli sous le sombre refus universel, +avait entendu son cri; que, tous étant sourds pour lui, il +n’avait pas été sourd pour elle; que cet enfant, isolé, faible, +rejeté, sans point d’appui ici-bas, se traînant dans le désert, +épuisé de fatigue, brisé, avait accepté des mains de la nuit ce +fardeau, un autre enfant; que lui, qui n’avait point de part à +attendre dans cette distribution obscure qu’on appelle le sort, +il s’était chargé d’une destinée; que, dénûment, angoisse et +détresse, il s’était fait providence; que, le ciel se fermant, il +avait ouvert son cœur; que, perdu, il avait sauvé; que, n’ayant +pas de toit ni d’abri, il avait été asile; qu’il s’était fait +mère et nourrice; que, lui qui était seul au monde, il avait +répondu au délaissement par une adoption; que, dans les ténèbres, +il avait donné cet exemple; que, ne se trouvant pas assez +accablé, il avait bien voulu de la misère d’un autre par +surcroît; que sur cette terre où il semblait qu’il n’y eût rien +pour lui, il avait découvert le devoir; que là où tous eussent +hésité, il avait avancé; que là où tous eussent reculé, il avait +consenti; qu’il avait mis sa main dans l’ouverture du sépulcre et +qu’il l’en avait retirée, elle, Dea; que, demi-nu, il lui avait +donné son bâillon, parce qu’elle avait froid; qu’affamé, il avait +songé à la faire boire et manger; que pour cette petite, ce petit +avait combattu la mort; qu’il l’avait combattue sous toutes les +formes, sous la forme hiver et neige, sous la forme solitude, +sous la forme terreur, sous la forme froid, faim et soif, sous la +forme ouragan; que pour elle, Dea, ce titan de dix ans avait +livré bataille à l’immensité nocturne. Elle savait qu’il avait +fait cela, enfant, et que maintenant, homme, il était sa force à +elle débile, sa richesse à elle indigente, sa guérison à elle +malade, son regard à elle aveugle. A travers les épaisseurs +inconnues par qui elle se sentait tenue à distance, elle +distinguait nettement ce dévouement, cette abnégalion, ce +courage. L’héroïsme, dans la région immatérielle, a un contour. +Elle saisissait ce contour sublime; dans l’inexprimable +abstraction où vit une pensée que n’éclaire pas le soleil, elle +percevait ce mystérieux linéament de la vertu. Dans cet +entourage de choses obscures mises en mouvement qui était la +seule impression que lui fît la réalité, dans cette stagnation +inquiète de la créature passive toujours au guet du péril +possible, dans cette sensation d’être là sans défense qui est +toute la vie de l’aveugle, elle constatait au-dessus d’elle +Gwynplaine, Guynplaine jamais refroidi, jamais absent, jamais +éclipsé, Gwynplaine attendri, secourable et doux; Dea +tressaillait de certitude et de reconnaissance, son anxiété +rassurée aboutissait à l’extase, et de ses yeux pleins de +ténèbres elle contemplait au zénith de son abîme cette bonté, +lumière profonde. + +Dans l’idéal, la bonté, c’est le soleil; et Gwynplaine +éblouissait Dea. + +Pour la foule, qui a trop de têtes pour avoir une pensée et trop +d’yeux pour avoir un regard, pour la foule qui, surface +elle-même, s’arrête aux surfaces, Gwynplaine était un clown, un +bateleur, un saltimbanque, un grotesque, un peu plus et un peu +moins qu’une bête. La foule ne connaissait que le visage. + +Pour Dea, Gwynplaine était le sauveur qui l’avait ramassée dans +la tombe et emportée dehors, le consolateur qui lui faisait la +vie possible, le libérateur dont elle sentait la main dans la +sienne en ce labyrinthe qui est la cécité; Gwynplaine était le +frère, l’ami, le guide, le soutien, le semblable d’en haut, +l’époux ailé et rayonnant, et là où la multitude voyait le +monstre, elle voyait l’archange. + +C’est que Dea, aveugle, apercevait l’âme. + + + + +IV + +LES AMOUREUX ASSORTIS + + +Ursus, philosophe, comprenait. Il approuvait la fascination de +Dea. + +--L’aveugle voit l’invisible. + +Il disait: + +--La conscience est vision. + +Il regardait Gwynplaine, et il grommelait: + +--Demi-monstre, mais demi-dieu. + +Gwynplaine, de son côté, était enivré de Dea. Il y a l’œil +invisible, l’esprit, et l’œil visible, la prunelle. Lui, c’est +avec l’œil visible qu’il la voyait. Dea avait l’éblouissement +idéal, Gwynplaine avait l’éblouissement réel. Gwynplaine n’était +pas laid, il était effrayant; il avait devant lui son contraste. +Autant il était terrible, autant Dea était suave. Il était +l’horreur, elle était la grâce. Il y avait du rêve en Dea. Elle +semblait un songe ayant un peu pris corps. Il y avait dans toute +sa personne, dans sa structure éolienne, dans sa fine et souple +taille inquiète comme le roseau, dans ses épaules peut-être +invisiblement ailées, dans les rondeurs discrètes de son contour +indiquant le sexe, mais à l’âme plutôt qu’aux sens, dans sa +blancheur qui était presque de la transparence, dans l’auguste +occlusion sereine de son regard divinement fermé à la terre, dans +l’innocence sacrée de son sourire, un voisinage exquis de l’ange, +et elle était tout juste assez femme. + +Gwynplaine, nous l’avons dit, se comparait, et il comparait Dea. + +Son existence, telle qu’elle était, était le résultat d’un double +choix inouï. C’était le point d’intersection des deux rayons +d’en bas et d’en haut, du rayon noir et du rayon blanc. La même +miette peut être becquetée à la fois par les deux becs du mal et +du bien, l’un donnant la morsure, l’autre le baiser. Gwynplaine +était cette miette, atome meurtri et caressé. Gwynplaine était +le produit d’une fatalité, compliquée d’une providence. Le +malheur avait mis le doigt sur lui, le bonheur aussi. Deux +destinées extrêmes composaient son sort étrange. Il y avait sur +lui un anathème et une bénédiction. Il était le maudit élu. Qui +était-il? Il ne le savait. Quand il se regardait, il voyait un +inconnu. Mais cet inconnu était monstrueux. Gwynplaine vivait +dans une sorte de décapitation, ayant un visage qui n’était pas +lui. Ce visage était épouvantable, si épouvantable qu’il +amusait. Il faisait tant peur qu’il faisait rire. Il était +infernalement bouffon. C’était le naufrage de la figure humaine +dans un mascaron bestial. Jamais on n’avait vu plus totale +éclipse de l’homme sur le visage humain, jamais parodie n’avait +été plus complète, jamais ébauche plus affreuse n’avait ricané +dans un cauchemar, jamais tout ce qui peut repousser une femme +n’avait été plus hideusement amalgamé dans un homme; l’infortuné +cœur, masqué et calomnié par cette face, semblait à jamais +condamné à la solitude sous ce visage comme sous un couvercle de +tombe. Eh bien, non! où s’était épuisée la méchanceté inconnue, +la bonté invisible à son tour se dépensait. Dans ce pauvre +déchu, tout à coup relevé, à côté de tout ce qui repousse elle +mettait ce qui attire, dans l’écueil elle mettait l’aimant, elle +faisait accourir à tire d’aile vers cet abandonné une âme, elle +chargeait la colombe de consoler le foudroyé, et elle faisait +adorer la difformité par la beaulé. + +Pour que cela fût possible, il fallait que la belle ne vît pas le +défiguré. Pour ce bonheur, il fallait ce malheur. La providence +avait fait Dea aveugle. + +Gwynplaine se sentait vaguement l’objet d’une rédemption. +Pourquoi la persécution? il l’ignorait. Pourquoi le rachat? il +l’ignorait. Une auréole était venue se poser sur sa flétrissure; +c’est tout ce qu’il savait. Ursus, quand Gwynplaine avait été en +âge de comprendre, lui avait lu et expliqué le texte du docteur +Conquest _de Denasatis_, et, dans un autre in-folio, _Hugo +Plagon[1]_, le passage _nares habens mutilas_; mais Ursus s’était +prudemment abstenu «d’hypothèses», et s’était bien gardé de +conclure quoi que ce soit. Des suppositions étaient possibles, +la probabilité d’une voie de fait sur l’enfance de Gwynplaine +était entrevue; mais pour Gwynplaine il n’y avait qu’une +évidence, le résultat. Sa destinée était de vivre sous un +stigmate. Pourquoi ce stigmate? pas de réponse. Silence et +solitude autour de Gwynplainwe. Tout était fuyant dans les +conjectures qu’on pouvait ajuster à cette réalité tragique, et, +excepté le fait terrible, rien n’était certain. Dans cet +accablement, Dea intervenait; sorte d’interposition céleste entre +Gwynplaine et le désespoir. Il percevait, ému et comme +réchauffé, la douceur de cette fille exquise tournée vers son +horreur; l’étonnement paradisiaque attendrissait sa face +draconienne; fait pour l’effroi, il avait cette exception +prodigieuse d’être admiré et adoré dans l’idéal par la lumière, +et, monstre, il sentait sur lui la contemplation d’une étoile. + + [1] _Versio Gallica Will, Tyrii,_ bb. II, cap. xxiii. + +Gwynplaine et Dea, c’était un couple, et ces deux cœurs +pathétiques s’adoraient. Un nid, et deux oiseaux; c’était là +leur histoire. Ils avaient fait leur rentrée dans la loi +universelle qui est de se plaire, de se chercher et de se +trouver. De sorte que la haine s’était trompée. Les +persécuteurs de Gwynplaine, quels qu’ils fussent, l’énigmatique +acharnement, de quelque part qu’il vînt, avaient manqué leur but. +On avait voulu faire un désespéré, on avait fait un enchanté. On +l’avait d’avance fiancé à une plaie guérissante. On l’avait +prédestiné à être consolé par une affliction. La tenaille de +bourreau s’était doucement faite main de femme. Gwynplaine était +horrible, artificiellement horrible, horrible de la main des +hommes; on avait espéré l’isoler à jamais, de la famille d’abord, +s’il avait une famille, de l’humanité ensuite; enfant, on avait +fait de lui une ruine, mais cette ruine, la nature l’avait +reprise comme elle reprend toutes les ruines; cette solitude, la +nature l’avait consolée comme elle console toutes les solitudes; +la nature vient au secours de tous les abandons; là où tout +manque, elle se redonne tout entière; elle refleurit et reverdit +sur tous les écroulements; elle a le lierre pour les pierres et +l’amour pour les hommes. Générosité profonde de l’ombre. + + + + +V + +LE BLEU DANS LE NOIR + + +Ainsi vivaient l’un par l’autre ces infortunés, Déa appuyée, +Gwynplaine accepté. + +Cette orpheline avait cet orphelin. Cette infirme avait ce +difforme. + +Ces veuvages s’épousaient. + +Une ineffable action de grâces se dégageait de ces deux +détresses. Elles remerciaient. + +Qui? + +L’immensité obscure. + +Remercier devant soi, c’est assez. L’action de grâces a des +ailes et va où elle doit aller. Votre prière en sait plus long +que vous. + +Que d’hommes ont cru prier Jupiter et ont prié Jéhovah! Que de +croyants aux amulettes sont écoutés par l’infini! Combien +d’athées ne s’aperçoivent pas que, par le seul fait d’être bons +et tristes, ils prient Dieu! + +Gwynplaine et Dea étaient reconnaissants. + +La difformité, c’est l’expulsion. La cécité, c’est le précipice. +L’expulsion était adoptée; le précipice était habitable. + +Gwynplaine voyait descendre vers lui en pleine lumière, dans un +arrangement de destinée qui ressemblait à la mise en perspective +d’un songe, une blanche nuée de beauté ayant la forme d’une +femme, une vision radieuse dans laquelle il y avait un cœur, et +cette apparition, presque nuage et pourtant femme, l’étreignait, +et cette vision l’embrassait, et ce cœur voulait bien de lui; +Gwynplaine n’était plus difforme, étant aimé; une rose demandait +la chenille en mariage, sentant dans cette chenille le papillon +divin; Gwynplaine, le rejeté, était choisi. + +Avoir son nécessaire, tout est là. Gwynplaine avait le sien. +Dea avait le sien. + +L’abjection du défiguré, allégée et comme sublimée, se dilatait +en ivresse, en ravissement, en croyance; et une main venait +au-devant de la sombre hésitation de l’aveugle dans la nuit. + +C’était la pénétration de deux détresses dans l’idéal, celle-ci +absorbant celle-là. Deux exclusions s’admettaient. Deux lacunes +se combinaient pour se compléter. Ils se tenaient par ce qui +leur manquait. Par où l’un était pauvre, l’autre était riche. +Le malheur de l’un faisait le trésor de l’autre. Si Dea n’eût +pas été aveugle, eût-elle choisi Gwynplaine? Si Gwynplaine n’eût +pas été défiguré, eût-il préféré Dea? Elle probablement n’eût +pas plus voulu du difforme que lui de l’infirme. Quel bonheur +pour Dea que Gwynplaine fût hideux! Quelle chance pour +Gwynplaine que Dea fût aveugle! En dehors de leur appareillement +providentiel, ils étaient impossibles. Un prodigieux besoin l’un +de l’autre était au fond de leur amour. Gwynplaine sauvait Dea. +Dea sauvait Gwynplaine. Rencontre de misères produisant +l’adhérence. Embrassement d’engloutis dans le gouffre. Rien de +plus étroit, rien de plus désespéré, rien de plus exquis. +Gwynplaine avait une pensée: + +--Que serais-je sans elle? + +Dea avait une pensée: + +--Que serais-je sans lui? + +Ces deux exils aboutissaient à une patrie; ces deux fatalités +incurables, le stigmate de Gwynplaine, la cécité de Dea, +opéraient leur jonction dans le contentement. Ils se +suffisaient, ils n’imaginaient rien au delà d’eux-mêmes; se +parler était un délice, s’approcher était une béatitude; à force +d’intuition réciproque, ils en étaient venus à l’unité de +rêverie; ils pensaient à deux la même pensée. Quand Gwynplaine +marchait, Dea croyait entendre un pas d’apothéose, Ils se +serraient l’un contre l’autre dans une sorte de clair-obscur +sidéral plein de parfums, de lueurs, de musiques, d’architectures +lumineuses, de songes; ils s’appartenaient; ils se savaient +ensemble à jamais dans la même joie et dans la même extase; et +rien n’était étrange comme cette construction d’un éden par deux +damnés. + +Ils étaient inexprimablement heureux. + +Avec leur enfer ils avaient fait du ciel; telle est votre +puissance, amour! + +Dea entendait rire Gwynplaine. Et Gwynplaine voyait Dea sourire. + +Ainsi la félicité idéale était trouvée, la joie parfaite de la +vie était réalisée, le mystérieux problème du bonheur était +résolu. Et par qui? par deux misérables. + +Pour Gwynplaine Dea était la splendeur. Pour Dea Gwynplaine +était la présence. + +La présence, profond mystère qui divinise l’invisible et d’où +résulte cet autre mystère, la confiance. Il n’y a dans les +religions que cela d’irréductible. Mais cet irréductible suffit. +On ne voit pas l’immense être nécessaire; on le sent. + +Gwynplaine était la religion de Dea. + +Parfois, éperdue d’amour, elle se mettait à genoux devant lui, +sorte de belle prêtresse adorant un gnome de pagode, épanoui. + +Figurez-vous l’abîme, et au milieu de l’abîme une oasis de +clarté, et dans cette oasis ces deux êtres hors de la vie, +s’éblouissant. + +Pas de pureté comparable à ces amours. Dea ignorait ce que +c’était qu’un baiser, bien que peut-être elle le désirât; car la +cécité, surtout d’une femme, a ses rêves, et, quoique tremblante +devant les approches de l’inconnu, ne les hait pas toutes. Quant +à Gwynplaine, la jeunesse frissonnante le rendait pensif; plus il +se sentait ivre, plus il était timide; il eût pu tout oser avec +cette compagne de son premier âge, avec cette ignorante de la +faute comme de la lumière, avec cette aveugle qui voyait une +chose, c’est qu’elle l’adorait. Mais il eût cru voler ce qu’elle +lui eût donné; il se résignait avec une mélancolie satisfaite à +aimer angéliquement, et le sentiment de sa difformité se +résolvait en une pudeur auguste. + +Ces heureux habitaient l’idéal. Ils y étaient époux à distance +comme les sphères. Ils échangeaient dans le bleu l’effluve +profond qui dans l’infini est l’attraction et sur la terre le +sexe. Ils se donnaient des baisers d’âme. + +Ils avaient toujours eu la vie commune. Ils ne se connaissaient +pas autrement qu’ensemble. L’enfance de Dea avait coïncidé avec +l’adolescence de Gwynplaine. Ils avaient grandi côte à côte. +Ils avaient longtemps dormi dans le même lit, la cahute n’étant +point une vaste chambre à coucher. Eux sur le coffre, Ursus sur +le plancher; voilà quel était l’arrangement. Puis un beau jour, +Dea étant encore petite, Gwynplaine s’était vu grand, et c’est du +côté de l’homme qu’avait commencé la honte. Il avait dit à +Ursus: Je veux dormir à terre, moi aussi. Et, le soir venu, il +s’était étendu près du vieillard, sur la peau d’ours. Alors Dea +avait pleuré. Elle avait réclamé son camarade de lit. Mais +Gwynplaine, devenu inquiet, car il commençait à aimer, avait tenu +bon. A partir de ce moment, il s’était mis à coucher sur le +plancher avec Ursus. L’été, dans les belles nuits, il couchait +dehors, avec Homo. Dea avait treize ans qu’elle n’était pas +encore résignée. Souvent le soir elle disait; Gwynplaine, viens +près de moi; cela me fera dormir. Un homme à côté d’elle était +un besoin du sommeil de l’innocente. La nudité, c’est de se voir +nu; aussi ignorait-elle la nudité. Ingénuité d’Arcadie ou +d’Otaïti. Dea sauvage faisait Gwynplaine farouche. Il arrivait +parfois à Dea, étant déjà presque jeune fille, de se peigner ses +longs cheveux, assise sur son lit, sa chemise défaite et à demi +tombante, laissant voir la statue féminine ébauchée et un vague +commencement d’Eve, et d’appeler Gwynplaine. Gwynplaine +rougissait, baissait les yeux, ne savait que devenir devant cette +chair naïve, balbutiait, détournait la tête, avait peur, et s’en +allait, et ce Daphnis des ténèbres prenait la fuite devant cette +Chloë de l’ombre. + +Telle était cette idylle éclose dans une tragédie. + +Ursus leur disait: + +--Vieilles brutes, adorez-vous. + + + + +VI + +URSUS INSTITUTEUR, ET URSUS TUTEUR + + +Ursus ajoutait: + +--Je leur ferai un de ces jours un mauvais tour. Je les +marierai. + +Ursus faisait à Gwynplaine la théorie de l’amour. Il lui disait: + +--L’amour, sais-tu comment le bon Dieu allume ce feu-là? Il met +la femme en bas, le diable entre deux; l’homme sur le diable. +Une allumette, c’est-à-dire un regard, et voilà que tout flambe. + +--Un regard n’est pas nécessaire, répondait Guynplaine, songeant +à Dea. + +Et Ursus répliquait: + +--Dadais! est-ce que les âmes, pour se regarder, ont besoin des +yeux? + +Parfois Ursus était bon diable. Gwynplaine, par moments, éperdu +de Dea jusqu’à en devenir sombre, se garait d’Ursus comme d’un +témoin. Un jour Ursus lui dit: + +--Bah! ne te gêne pas. En amour le coq se montre. + +--Mais l’aigle se cache, répondit Gwynplaine. Dans d’autres +instants, Ursus se disait en aparté: + +--Il est sage de mettre des bâtons dans les roues du char de +Cythérée. Ils s’aiment trop. Cela peut avoir des inconvénients. +Obvions à l’incendie. Modérons ces cœurs. + +Et Ursus avait recours à des avertissements de ce genre, parlant +à Gwynplaine quand Dea dormait, et à Dea quand Gwynplaine avait +le dos tourné: + +--Dea, il ne faut pas trop t’attacher à Gwynplaine. Vivre dans +un autre est périlleux. L’égoïsme est une bonne racine du +bonheur. Les hommes, ça échappe aux femmes. Et puis, Gwynplaine +peut finir par s’infatuer. Il a tant de succès! tu ne le +figures pas le succès qu’il a! + +--Gwynplaine, les disproportions ne valent rien. Trop de laideur +d’un côté, trop de beauté de l’autre, cela doit donner à +réfléchir. Tempère ton ardeur, mon boy. Ne t’enthousiasme pas +trop de Dea. Te crois-tu sérieusement fait pour elle? Mais +considère donc ta difformité et sa perfection. Vois la distance +entre elle et toi. Elle a tout, cette Dea! quelle peau blanche, +quels cheveux, des lèvres qui sont des fraises, et son pied! +quant à sa main! Ses épaules sont d’une courbe exquise, le +visage est sublime, elle marche, il sort d’elle de la lumière, et +ce parler grave avec ce son de voix charmant! et avec tout cela +songer que c’est une femme! elle n’est pas si sotte que d’être +un ange. C’est la beauté absolue. Dis-toi tout cela pour te +calmer. + +De là des redoublements d’amour entre Dea et Gwynplaine, et Ursus +s’étonnait de son insuccès, un peu comme quelqu’un qui dirait: + +--C’est singulier, j’ai beau jeter de l’huile sur le feu, je ne +parviens pas à l’éteindre. + +Les éteindre, moins même, les refroidir, le voulait-il? non +certes. Il eût été bien attrapé s’il avait réussi. Au fond, cet +amour, flamme pour eux, chaleur pour lui, le ravissait. Mais il +faut bien taquiner un peu ce qui nous charme. Cette +taquinerie-là, c’est ce que les hommes appellent la sagesse. + +Ursus avait été pour Gwynplaine et Dea à peu près père et mère. +Tout en murmurant, il les avait élevés; tout en grondant, il les +avait nourris. Cette adoption ayant fait la cahute roulante plus +lourde, il avait du s’atteler plus fréquemment avec Homo pour la +traîner. + +Disons que, les premières années passées, quand Gywnplaine fut +presque grand et Ursus tout à fait vieux, c’avait été le tour de +Gwynplaine de traîner Ursus. + +Ursus, en voyant grandir Gwynplaine, avait tiré l’horoscope de sa +difformité.--_On a fait ta fortune_, lui avait-il dit. + +Cette famille d’un vieillard, de deux enfants et d’un loup, avait +formé, tout en rôdant, un groupe de plus en plus étroit. + +La vie errante n’avait pas empêché l’éducation. Errer, c’est +croître, disait Ursus. Gwynplaine étant évidemment fait pour +être «montré dans les foires», Ursus avait cultivé en lui le +saltimbanque, et dans ce saltimbanque il avait incrusté de son +mieux la science et la sagesse. Ursus, en arrêt devant le masque +ahurissant de Gwynplaine, grommelait: Il a été bien commencé. +C’est pourquoi il l’avait complété par tous les ornements de la +philosophie et du savoir. + +Il répétait souvent à Gwynplaine:--Sois un philosophe. Être +sage, c’est être invulnérable. Tel que tu me vois, je n’ai +jamais pleuré. Force de ma sagesse. Crois-tu que, si j’avais +voulu pleurer, j’aurais manqué d’occasion? + +Ursus, dans ses monologues écoutés par le loup, disait:--J’ai +enseigné à Gwynplaine Tout, y compris le latin, et à Dea Rien, y +compris la musique.--Il leur avait appris à tous deux à chanter. +Il avait lui-même un joli talent sur la muse de blé, une petite +flûte de ce temps-là. Il en jouait agréablement, ainsi que de la +chiffonie, sorte de vielle de mendiant, que la chronique de +Bertrand Duguesclin qualifie «instrument truand», et qui est le +point de départ de la symphonie. Ces musiques attiraient le +monde. Ursus montrait à la foule sa chiffonie et disait:--En +latin _organistrum_. + +Il avait enseigné à Dea et à Gwynplaine le chant selon la méthode +d’Orphée et d’Égide Binchois. Il lui était arrivé plus d’une +fois de couper les leçons de ce cri d’enthousiasme:--Orphée, +musicien de la Grèce! Binchois, musicien de la Picardie! + +Ces complications d’éducation soignée n’avaient pas occupé les +deux enfants au point de les empêcher de s’adorer. Ils avaient +grandi en mêlant leurs cœurs, comme deux arbrisseaux plantés +près, en devenant arbres, mêlent leurs branches. + +--C’est égal, murmurait Ursus, je les marierai. + +Et il bougonnait en aparté: + +--Il m’ennuient avec leur amour. + +Le passé, le peu qu’ils en avaient du moins, n’existait point +pour Guynplaine et Dea. Ils en savaient ce qu’Ursus leur en +avait dit. Ils appelaient Ursus «Père». + +Gwynplaine n’avait souvenir de son enfance que comme d’un passage +de démons sur son berceau. Il en avait une impression comme +d’avoir été trépigné dans l’obscurité sous des pieds difformes. +Était-ce exprès, ou sans le vouloir? il l’ignorait. Ce qu’il se +rappelait nettement, et dans les moindres détails, c’était la +tragique aventure de son abandon. La trouvaille de Dea faisait +pour lui de cette nuit lugubre une date radieuse. + +La mémoire de Dea était, plus encore que celle de Gwynplaine, +dans la nuée. Si petite, tout s’était dissipé. Elle se +rappelait sa mère comme une chose froide. Avait-elle vu le +soleil? Peut-être. Elle faisait effort pour replonger son +esprit dans cet évanouissement qui était derrière elle. Le +soleil? qu’était-ce? Elle se souvenait d’on ne sait quoi de +lumineux et de chaud que Gwynplaine avait remplacé. + +Ils se disaient des choses à voix basse. Il est certain que +roucouler est ce qu’il y a de plus important sur la terre. Dea +disait à Gwynplaine: La lumière, c’est quand tu parles. + +Une fois, n’y tenant plus, Gwynplaine, apercevant à travers une +manche de mousseline le bras de Dea, effleura de ses lèvres cette +transparence. Bouche difforme, baiser idéal. Dea sentit un +ravissement profond. Elle devint toute rose. Ce baiser d’un +monstre fit l’aurore sur ce beau front plein de nuit. Cependant +Gwynplaine soupirait avec une sorte de terreur, et, comme la +gorgère de Dea s’entre-bâillait, il ne pouvait s’empêcher de +regarder des blancheurs visibles par cette ouverture de paradis. + +Dea releva sa manche et tendit à Gwynplaine son bras nu en +disant: Encore! Gwynplaine se tira d’affaire par l’évasion. + +Le lendemain ce jeu recommençait, avec des variantes. Glissement +céleste dans ce doux abîme qui est l’amour. + +Ce sont là des choses auxquelles le bon Dieu, en sa qualité de +vieux philosophe, sourit. + + + + +VII + +LA CÉCITÉ DONNE DES LEÇONS DE CLAIRVOYANCE + + +Parfois Gwynplaine s’adressait des reproches. Il se faisait de +son bonheur un cas de conscience. Il s’imaginait que se laisser +aimer par cette femme qui ne pouvait le voir, c’était la tromper. +Que dirait-elle si ses yeux s’ouvraient tout à coup? comme ce +qui l’attire la repousserait! comme elle reculerait devant son +effroyable amant! quel-cri! quelles mains voilant son visage! +quelle fuite! Un pénible scrupule le harcelait. Il se disait +que, monstre, il n’avait pas droit à l’amour. Hydre idolâtrée +par l’astre, il était de son devoir d’éclairer cette étoile +aveugle. + +Une fois il dit à Dea: + +--Tu sais que je suis très laid. + +--Je sais que tu es sublime, répondit-elle. + +Il reprit: + +--Quand tu entends tout le monde rire, c’est de moi qu’on rit, +parce que je suis horrible. + +--Je t’aime, lui dit Dea. + +Après un silence, elle ajouta: + +--J’étais dans la mort; tu m’as remise dans la vie. Toi là, +c’est le ciel à côté de moi. Donne-moi ta main, que je touche +Dieu! + +Leurs mains se cherchèrent et s’étreignirent, et ils ne dirent +plus une parole, rendus silencieux par la plénitude de s’aimer. + +Ursus, bourru, avait entendu. Le lendemain, comme ils étaient +tous trois ensemble, il dit: + +--D’ailleurs Dea est laide aussi. + +Le mot manqua son effet. Dea et Gwynplaine n’écoutaient pas. +Absorbés l’un dans l’autre, ils percevaient rarement les +épiphonèmes d’Ursus. Ursus était profond en pure perte. + +Cette fois pourtant la précaution d’Ursus «Dea est laide aussi» +indiquait chez cet homme docte une certaine science de la femme. +Il est certain que Gwynplaine avait fait, loyalement, une +imprudence. Dit à une toute autre femme et à une toute autre +aveugle que Dea, le mot: Je suis laid eût pu être dangereux. +Être aveugle et amoureux, c’est être deux fois aveugle. Dans +cette situation-là on fait des songes; l’illusion est le pain du +songe; ôter l’illusion à l’amour, c’est lui ôter l’aliment. Tous +les enthousiasmes entrent utilement dans sa formation; aussi bien +l’admiration physique que l’admiration morale. D’ailleurs, il ne +faut jamais dire à une femme de mot difficile à comprendre. Elle +rêve là-dessus. Et souvent elle rêve mal. Une énigme dans une +rêverie fait du dégât. La percussion d’un mot qu’on a laissé +tomber désagrège ce qui adhérait. Il arrive parfois que, sans +qu’on sache comment, parce qu’il a reçu le choc obscur d’une +parole en l’air, un cœur se vide insensiblement. L’être qui +aime s’aperçoit d’une baisse dans son bonheur. Rien n’est +redoutable comme cette exsudation lente de vase fêlé. + +Heureusement Dea n’était point de cette argile. La pâte à faire +toutes les femmes n’avait point servi pour elle. C’était une +nature rare que Dea. Le corps était fragile, le cœur non. Ce +qui était le fond de son être, c’était une divine persévérance +d’amour. + +Tout le creusement que produisit en elle le mot de Gwynplaine +aboutit à lui faire dire un jour cette parole: + +--Être laid, qu’est-ce que cela? c’est faire du mal. Gwynplaine +ne fait que du bien. Il est beau. + +Puis, toujours sous cette forme d’interrogation familière aux +enfants et aux aveugles, elle reprit: + +--Voir? qu’appelez-vous voir, vous autres! moi, je ne vois pas, +je sais. Il paraît que voir, cela cache. + +--Que veux-tu dire? demanda Gwynplaine. + +Dea répondit: + +--Voir est une chose qui cache le vrai. + +--Non, dit Gwynplaine. + +--Mais si! répliqua Dea, puisque tu dis que tu es laid! + +Elle songea un moment, et ajouta: + +--Menteur! + +Et Gwynplaine avait cette joie d’avoir avoué et de n’être pas +cru. Sa conscience était en repos, son amour aussi. + +Ils étaient arrivés ainsi, elle à seize ans, lui à près de +vingt-cinq. + +Ils n’étaient pas, comme on dirait aujourd’hui, «plus avancés» +que le premier jour. Moins; puisque, l’on s’en souvient, ils +avaient eu leur nuit de noces, elle âgée de neuf mois, lui de dix +ans. Une sorte de sainte enfance continuait dans leur amour; +c’est ainsi qu’il arrive parfois que le rossignol attardé +prolonge son chant de nuit jusque dans l’aurore. + +Leurs caresses n’allaient guère au delà des mains pressées, et +parfois du bras nu effleuré. Une volupté doucement bégayante +leur suffisait. + +Vingt-quatre ans, seize ans. Cela fit qu’un matin, Ursus, ne +perdant pas de vue son «mauvais tour», leur dit: + +--Un de ces jours vous choisirez une religion. + +--Pourquoi faire? demanda Gwynplaine. + +--Pour vous marier. + +--Mais c’est fait, répondit Dea. + +Dea ne comprenait point qu’on pût être mari et femme plus qu’ils +ne l’étaient. + +Au fond, ce contentement chimérique et virginal, ce naïf +assouvissement de l’âme par l’âme, ce célibat pris pour mariage, +ne déplaisait point à Ursus. Ce qu’il en disait, c’était parce +qu’il faut bien parler. Mais le médecin qu’il y avait en lui +trouvait Dea, sinon trop jeune, du moins trop délicate et trop +frêle pour ce qu’il appelait «l’hyménée en chair et en os». + +Cela viendrait toujours assez tôt. + +D’ailleurs, mariés, ne l’étaient-ils point? Si l’indissoluble +existait quelque part, n’était-ce pas dans cette cohésion, +Gwynplaine et Dea? Chose admirable, ils étaient adorablement +jetés dans les bras l’un de l’autre par le malheur. Et comme si +ce n’était pas assez de ce premier lien, sur le malheur était +venu se rattacher, s’enrouler et se serrer l’amour. Quelle force +peut jamais rompre la chaîne de fer consolidée par le nœud de +fleurs? + +Certes, les inséparables étaient là. + +Dea avait la beauté; Gwynplaine avait la lumière. Chacun +apportait sa dot; et ils faisaient plus que le couple, ils +faisaient la paire; séparés seulement par l’innocence, +interposition sacrée. + +Cependant Gwynplaine avait beau rêver et s’absorber le plus qu’il +pouvait dans la contemplation de Dea et dans le for intérieur de +son amour, il était homme. Les lois fatales ne s’éludent point. +Il subissait, comme toute l’immense nature, les fermentations +obscures voulues par le créateur. Cela parfois, quand il +paraissait en public, lui faisait regarder les femmes qui étaient +dans la foule; mais il détournait tout de suite ce regard en +contravention, et il se hâtait de rentrer, repentant, dans son +âme. + +Ajoutons que l’encouragement manquait. Sur le visage de toutes +les femmes qu’il regardait il voyait l’aversion, l’antipathie, la +répugnance, le rejet. Il était clair qu’aucune autre que Dea +n’était possible pour lui. Cela l’aidait à se repentir. + + + + +VIII + +NON SEULEMENT LE BONHEUR, MAIS LA PROSPÉRITÉ + + +Que de choses vraies dans les contes! La brûlure du diable +invisible qui vous touche, c’est le remords d’une mauvaise +pensée. + +Chez Gwynplaine, la mauvaise pensée ne parvenait point à éclore, +et il n’y avait jamais de remords. Mais il y avait parfois +regret. + +Vagues brumes de la conscience. + +Qu’était-ce? Rien. + +Leur bonheur était complet. Tellement complet qu’ils n’étaient +même plus pauvres. + +De 1689 à 1704 une transfiguration avait eu lieu. + +Il arrivait parfois, en cette année 1704, qu’à la nuit tombante, +dans telle ou telle petite ville du littoral, un vaste et lourd +fourgon, traîné par deux chevaux robustes, faisait son entrée. +Cela ressemblait à une coque de navire qu’on aurait renversée, la +quille pour toit, le pont pour plancher, et mise sur quatre +roues. Les roues étaient égales toutes quatre et hautes comme +des roues de fardier. Roues, timon et fourgon, tout était +badigeonné en vert, avec une gradation rhythmique de nuances qui +allait du vert bouteille pour les roues au vert pomme pour la +toiture. Cette couleur verte avait fini par faire remarquer +cette voiture, et elle était connue dans les champs de foire; on +l’appelait la Green-Box, ce qui veut dire la Boîte-Verte. Cette +Green-Box n’avait que deux fenêtres, une à chaque extrémité, et à +l’arrière une porte avec marchepied. Sur le toit, d’un tuyau +peint en vert comme le reste, sortait une fumée. Cette maison en +marche était toujours vernie à neuf et lavée de frais. A +l’avant, sur un strapontin adhérent au fourgon, et ayant pour +porte la fenêtre, au-dessus de la croupe des chevaux, à côté d’un +vieillard qui tenait les guides et dirigeait l’attelage, deux +femmes bréhaignes, c’est-à-dire bohémiennes, vêtues en déesses, +sonnaient de la trompette. L’ébahissement des bourgeois +contemplait et commentait cette machine, fièrement cahotante. + +C’était l’ancien établissement d’Ursus, amplifié par le succès, +et de tréteau promu théâtre. + +Une espèce d’être entre chien et loup était enchaîné sous le +fourgon. C’était Homo. + +Le vieux cocher qui menait les hackneys était la personne même du +philosophe. + +D’où venait cette croissance de la cahute misérable en berlingot +olympique? + +De ceci: Gwynplaine était célèbre. + +C’était avec un flair vrai de ce qui est la réussite parmi les +hommes qu’Ursus avait dit à Gwynplaine: On a fait ta fortune. + +Ursus, on s’en souvient, avait fait de Gwynplaine son élève. Des +inconnus avaient travaillé le visage. Il avait, lui, travaillé +l’intelligence, et derrière ce masque si bien réussi il avait mis +le plus qu’il avait pu de pensée. Dès que l’enfant grandi lui en +avait paru digne, il l’avait produit sur la scène, c’est-à-dire +sur le devant de la cahute. L’effet de cette apparition avait +été extraordinaire. Tout de suite les passants avaient admiré. +Jamais on n’avait rien vu de comparable à ce surprenant mime du +rire. On ignorait comment ce miracle d’hilarité communîcable +était obtenu, les uns le croyaient naturel, les autres le +déclaraient artificiel, et, les conjectures s’ajoutant à la +réalité, partout, dans les carrefours, dans les marchés, dans +toutes les stations de foire et de fête, la foule se ruait vers +Gwynplaine. Grâce à cette «great attraction», il y avait eu dans +la pauvre escarcelle du groupe nomade pluie de liards d’abord, +ensuite de gros sous, et enfin de shellings. Un lieu de +curiosité épuisé, on passait à l’autre. Rouler n’enrichit pas +une pierre, mais enrichit une cahute; et d’année en année, de +ville en ville, avec l’accroissement de la taille et de la +laideur de Gwynplaine, la fortune prédite par Ursus était venue. + +--Quel service on t’a rendu là, mon garçon! disait Ursus. + +Cette «fortune» avait permis à Ursus, administrateur du succès de +Gwynplaine, de faire construire la charrette de ses rêves, +c’est-à-dire un fourgon assez vaste pour porter un théâtre et +semer la science et l’art dans les carrefours. De plus, Ursus +avait pu ajouter au groupe composé de lui, d’Homo, de Gwynplaine +et de Dea, deux chevaux et deux femmes, lesquelles étaient dans +la troupe déesses, nous venons de le dire, et servantes. Un +frontispice mythologique était utile alors à une baraque de +bateleurs.--Nous sommes un temple errant, disait Ursus. + +Ces deux bréhaignes, ramassées par le philosophe dans le +pêle-mêle nomade des bourgs et faubourgs, étaient laides et +jeunes, et s’appelaient, par la volonté d’Ursus, l’une Phoebé et +l’autre Vénus. Lisez: _Fibi_ et _Vinos._ Attendu qu’il est +convenable de se conformer à la prononciation anglaise. + +Phoebé faisait la cuisine et Vénus scrobait le temple. + +De plus, les jours de performance, elles habillaient Dea. + +En dehors de ce qui est, pour les bateleurs comme pour les +princes, «la vie publique», Dea était comme Fibi et Vinos, vêtue +d’une jupe florentine en toile fleurie et d’un capingot de femme +qui, n’ayant pas de manches, laissait les bras libres. Ursus et +Gwynplaine portaient des capingots d’hommes, et, comme les +matelots de guerre, de grandes chausses à la marine. Gwynplaine +avait en outre, pour les travaux et les exercices de force, +autour du cou et sur les épaules une esclavine de cuir. Il +soignait les chevaux. Ursus et Homo avaient soin l’un de +l’autre. + +Dea, à force d’être habituée à la Green-Box, allait et venait +dans l’intérieur de la maison roulante presque avec aisance, et +comme si elle y voyait. + +L’œil qui eût pu pénétrer dans la structure intime et dans +l’arrangement de cet édifice ambulant eût aperçu dans un angle, +amarrée aux parois et immobile sur ses quatre roues, l’antique +cahute d’Ursus mise à la retraite, ayant permission de se +rouiller, et désormais dispensée de rouler comme Homo de traîner. + +Celte cahute, rencognée à l’arrière à droite de la porte, servait +de chambre et de vestiaire à Ursus et à Gwynplaine. Elle +contenait maintenant deux lits. Dans le coin vis-à-vis était la +cuisine. + +Un aménagement de navire n’est pas plus concis et plus précis que +ne l’était l’appropriation intérieure de la Green-Box. Tout y +était casé, rangé, prévu, voulu. + +Le berlingot était coupé en trois compartiments cloisonnés. Les +compartiments communiquaient par des baies libres et sans porte. +Une pièce d’étoffe tombante les fermait à peu près. Le +compartiment d’arrière était le logis des hommes, le compartiment +d’avant était le logis des femmes, le compartiment du milieu, +séparant les deux sexes, était le théâtre. Les effets +d’orchestre et de machines étaient dans la cuisine. Une soupente +sous la voussure du toit contenait les décors, et en ouvrant une +trappe à cette soupente on démasquait des lampes qui produisaient +des magies d’éclairage. + +Ursus était le poëte de ces magies. C’était lui qui faisait les +pièces. + +Il avait des talents divers, il faisait des tours de passe-passe +très particuliers. Outre les voix qu’il faisait entendre, il +produisait toules sortes de choses inattendues, des chocs de +lumière et d’obscurité, des formations spontanées de chiffres ou +de mots à volonté sur une cloison, des clairs-obscurs mêlés +d’évanouissements de figures, force bizarreries parmi lesquelles, +inattentif à la foule qui s’émerveillait, il semblait méditer. + +Un jour, Gwynplaine lui avait dit: + +--Père, vous avez l’air d’un sorcier. + +Et Ursus avait répondu: + +--Cela tient peut-être à ce que je le suis. + +La Green-Box, fabriquée sur la savante épure d’Ursus, offrait ce +raffinement ingénieux qu’entre les deux roues de devant et de +derrière, le panneau central de la façade de gauche tournait sur +charnière à l’aide d’un jeu de chaînes et de poulies, et +s’abattait à volonté comme un pont-levis. En s’abattant il +mettait en liberté trois supports fléaux à gonds qui, gardant la +verticale pendant que le panneau s’abaissait, venaient se poser +droits sur le sol comme les pieds d’une table, et soutenaient +au-dessus du pavé, ainsi qu’une estrade, le panneau devenu +plateau. En même temps le théâtre apparaissait, augmenté du +plateau qui en faisait l’avant-scène. Celle ouverture +ressemblait absolument à une bouche de l’enfer, au dire des +prêcheurs puritains en plein vent qui s’en détournaient avec +horreur. Il est probable que c’est pour une invention impie de +ce genre que Solon donna des coups de bâton à Thespis. + +Thespis du reste a duré plus longtemps qu’on ne croit. La +charrette-théâtre existe encore. C’est sur des théâtres roulants +de ce genre qu’au seizième et au dix-septième siècle on a joué en +Angleterre les ballets et ballades d’Amner et de Pilkington, en +France les pastorales de Gilbert Colin, en Flandre, aux +kermesses, les doubles-chœurs de Clément, dit Non Papa, en +Allemagne l’Adam et Eve de Theiles, et en Italie les parades +vénitiennes d’Animuccia et de Ca-Fossis, les sylves de Gesualdo, +prince de Venouse, _le Satyre_ de Laura Guidiccioni, _le +Désespoir de Philène, la Mort d’Ugolin_ de Vincent Galilée, père +de l’astronome, lequel Vincent Galilée chantait lui-même sa +musique en s’accompagnant de la viole de gambe, et tous ces +premiers essais d’opéra italien qui, dès 1580, ont substitué +l’inspiration libre au genre madrigalesque. + +Le chariot couleur d’espérance qui portait Ursus, Gwynplaine et +leur fortune, et en tête duquel Fibi et Vinos trompettaient comme +deux renommées, faisait partie de tout ce grand ensemble bohémien +et littéraire. Thespis n’eût pas plus désavoué Ursus que Congrio +n’eût désavoué Gwynplaine. + +A l’arrivée, sur les places des villages et des villes, dans les +intervalles de la fanfare de Fibi et de Vinos, Ursus commentait +les trompettes par des révélations instructives. + +--Cette symphonie est grégorienne, s’écriait-il. Citoyens +bourgeois, le sacramentaire grégorien, ce grand progrès, s’est +heurté en Italie contre le rit ambrosien, et en Espagne contre le +rit mozarabique, et n’en a triomphé que difficilement. + +Après quoi, la Green-Box s’arrêtait dans un lieu quelconque du +choix d’Ursus, et, le soir venu, le panneau avant-scène +s’abaissait, le théâtre s’ouvrait, et la performance commençait. + +Le théâtre de la Green-Box représentait un paysage peint par +Ursus qui ne savait pas peindre, ce qui fait qu’au besoin le +paysage pouvait représenter un souterrain. + +Le rideau, ce que nous appelons la toile, était une triveline de +soie à carreaux contrastés. + +Le public était dehors, dans la rue, sur la place, arrondi en +demi-cercle devant le spectacle, sous le soleil, sous les +averses, disposition qui faisait la pluie moins désirable pour +les théâtres de ce temps-là que pour les théâtres d’à présent. +Quand on le pouvait, on donnait les représentations dans une cour +d’auberge, ce qui faisait qu’on avait autant de rangs de loges +que d’étages de fenêtres. De cette manière, le théâtre étant +plus clos, le public était plus payant. + +Ursus était de tout, de la pièce, de la troupe, de la cuisine, de +l’orchestre. Vinos battait du carcaveau, dont elle maniait à +merveille les baguettes, et Fibi pinçait de la morache, qui est +une sorte de guiterne. Le loup avait été promu utilité. Il +faisait décidément partie de «la compagnie», et jouait dans +l’occasion des bouts de rôle. Souvent, quand ils paraissaient +côte à côte sur le théâtre, Ursus et Homo, Ursus dans sa peau +d’ours bien lacée, Homo dans sa peau de loup mieux ajustée +encore, on ne savait lequel des deux était la bête; ce qui +flattait Ursus. + + + + +IX + +EXTRAVAGANCES QUE LES GENS SANS GOUT APPELLENT POÉSIE + + +Les pièces d’Ursus étaient des interludes, genre un peu passé de +mode aujourd’hui. Une de ces pièces, qui n’est pas venue jusqu’à +nous, était intitulée _Ursus Rursus_. Il est probable qu’il y +jouait le principal rôle. Une fausse sortie suivie d’une +rentrée, c’était vraisemblablement le sujet, sobre et louable. + +Le titre des interludes d’Ursus était quelquefois en latin, comme +on le voit, et la poésie quelquefois en espagnol. Les vers +espagnols d’Ursus étaient rimés comme presque tous les sonnets +castillans de ce temps-là. Cela ne gênait point le peuple. +L’espagnol était alors une langue courante, et les marins anglais +parlaient castillan de même que les soldats romains parlaient +carthaginois. Voyez Plaute. D’ailleurs, au spectacle comme à la +messe, la langue latine ou autre que l’auditoire ne comprenait +pas, n’embarrassait personne. On s’en tirait en l’accompagnant +gaîment de paroles connues. Notre vieille France gauloise +particulièrement avait cette manière-là d’être dévote. A +l’église, sur un _Immolatus_ les fidèles chantaient _Liesse +prendrai_, et sur un _Sanctus_, _Baise-moi, ma mie_. Il fallut +le concile de Trente pour mettre fin à ces familiarités. + +Ursus avait fait spécialement pour Gwynplaine un interlude, dont +il était content. C’était son œuvre capitale. Il s’y était mis +tout entier. Donner sa somme dans son produit, c’est le triomphe +de quiconque crée. La crapaude qui fait un crapaud fait un +chef-d’œuvre. Vous doutez? Essayez d’en faire autant. + +Ursus avait heaucoup léché cet interlude. Cet ourson était +intitulé: _Chaos vaincu_. + +Voici ce que c’était: + +Un effet de nuit. Au moment où la triveline s’écartait, la foule +massée devant la Green-Box ne voyait que du noir. Dans ce noir +se mouvaient, à l’état reptile, trois formes confuses, un loup, +un ours et un homme. Le loup était le loup, Ursus était l’ours, +Gwynplaine était l’homme. Le loup et l’ours représentaient les +forces féroces de la nature, les faims inconscientes, l’obscurité +sauvage, et tous deux se ruaient sur Gwynplaine, et c’était le +chaos combattant l’homme. On ne distinguait la figure d’aucun. +Gwynplaine se débatait couvert d’un linceul, et son visage était +caché par ses épais cheveux tombants. D’ailleurs tout était +ténèbres. L’ours grondait, le loup grinçait, l’homme criait. +L’homme avait le dessous, les deux bêtes l’accablaient; il +demandait aide et secours, il jetait dans l’inconnu un profond +appel. Il râlait. On assistait à cette agonie de l’homme +ébauche, encore à peine distinct des brutes; c’était lugubre, la +foule regardait haletante; une minute de plus, les fauves +triomphaient, et le chaos allait résorber l’homme. Lutte, cris, +hurlements, et tout à coup silence. Un chant dans l’ombre. Un +souffle avait passé, on entendait une voix. Des musiques +mystérieuses flottaient, accompagnant ce chant de l’invisible, et +subitement, sans qu’on sut d’où ni comment, une blancheur +surgissait. Cette blancheur était une lumière, cette lumière +était une femme, cette femme était l’esprit. Dea, calme, +candide, belle, formidable de sérénité et de douceur, +apparaissait au centre d’un nimbe. Silhouette de clarté dans de +l’aurore. La voix, c’était elle. Voix légère, profonde, +ineffable. D’invisible faite visible, dans cette aube elle +chantait. On croyait entendre une chanson d’ange ou un hymne +d’oiseau. A cette apparition, l’homme, dressé dans un sursaut +d’éblouissement, abattait ses deux poings sur les deux brutes +terrassées. + +Alors la vision, portée sur un glissement difficile à comprendre +et d’autant plus admiré, chantait ces vers, d’une pureté +espagnole suffisante pour les matelots anglais qui écoutaient: + + Ora! Hora! + De palabra + Nace razon, + Da luze el son[1]. + + [1] Prie! pleure! Du verbe naît la raison. Le chant crée la + lumière. + +Puis elle baissait les yeux au-dessous d’elle comme si elle eût +vu un gouffre, et reprenait: + + Noche quitta te de alli + El alba canta hallali[2]. + + [2] Nuit! va-t’en! L’aube chante hallali! + +A mesure qu’elle chantait, l’homme se levait de plus en plus, et, +de gisant, il était maintenant agenouillé, les mains levées vers +la vision, ses deux genoux posés sur les deux bêtes immobiles et +comme foudroyées. Elle continuait, tournée vers lui: + + Es menester a cielos ir, + Y tu que llorabas reir[3]. + + [3] Il faut aller au ciel,--et rire, toi qui pleurais. + +Et s’approchant, avec une majesté d’astre, elle ajoutait: + + Gebra barzon! + Dexa, monstro, + A tu negro + Caparazon[4]. + + [4] Brise le joug!--quitte, monstre,--ta noire--carapace. + +Et elle lui posait la main sur le front. + +Alors une autre voix s’élevait, plus profonde et par conséquent +plus douce encore, voix navrée et ravie, d’une gravité tendre et +farouche, et c’était le chant humain répondant au chant sidéral. +Gwynplaine, toujours agenouillé dans l’obscurité sur l’ours et le +loup vaincus, la tête sous la main de Dea, chantait: + + O ven! ama! + Eres alma, + Soy corazon[5]. + + [5] Oh! viens! aime!--tu es âme,--je suis cœur. + +Et brusquement, dans cette ombre, un jet de lumière frappait +Gwynplaine en pleine face. + +On voyait dans ces ténèbres le monstre épanoui. + +Dire la commotion de la foule est impossible. Un soleil de rire +surgissant, tel était l’effet. Le rire naît de l’inattendu, et +rien de plus inattendu que ce dénoûment. Pas de saisissement +comparable à ce soufflet de lumière sur ce masque bouffon et +terrible. On riait autour de ce rire; partout, en haut, en bas, +sur le devant, au fond, les hommes, les femmes, les vieilles +faces chauves, les roses figures d’enfants, les bons, les +méchants, les gens gais, les gens tristes, tout le monde; et même +dans la rue, les passants, ceux qui ne voyaient pas, en entendant +rire, riaient. Et ce rire s’achevait en battements de mains et +en trépignements. La triveline refermée, on rappelait Gwynplaine +avec frénésie. De là un succès énorme. Avez-vous vu _Chaos +vaincu?_ On courait à Gwynplaine. Les insouciances venaient +rire, les mélancolies venaient rire, les mauvaises consciences +venaient rire. Rire si irrésistible que par moments il pouvait +sembler maladif. Mais s’il y a une peste que l’homme ne fuit +pas, c’est la contagion de la joie. Le succès au surplus ne +dépassait point la populace. Grosse foule, c’est petit peuple. +On voyait _Chaos vaincu_ pour un penny. Le beau monde ne va pas +où l’on va pour un sou. + +Ursus ne haïssait point cette œuvre, longtemps couvée par lui. + +--C’est dans le genre d’un nommé Shakespeare, disait-il avec + modestie. + +La juxtaposition de Dea ajoutait à l’inexprimable effet de +Gwynplaine. Cette blanche figure à côté de ce gnome représentait +ce qu’on pourrait appeler l’étonnement divin. Le peuple +regardait Dea avec une sorte d’anxiété mystérieuse. Elle avait +ce je ne sais quoi de suprême de la vierge et de la prêtresse, +qui ignore l’homme et connaît Dieu. On voyait qu’elle était +aveugle et l’on sentait qu’elle était voyante. Elle semblait +debout sur le seuil du surnaturel. Elle paraissait être à moitié +dans notre lumière et à moitié dans l’autre clarté. Elle venait +travailler sur la terre, et travailler de la façon dont travaille +le ciel, avec de l’aurore. Elle trouvait une hydre et faisait +une âme. Elle avait l’air de la puissance créatrice, satisfaite +et stupéfaite de sa création; on croyait voir sur son visage +adorablement effaré la volonté de la cause et la surprise du +résultat. On sentait qu’elle aimait son monstre. Le savait-elle +monstre? Oui, puisqu’elle le touchait. Non, puisqu’elle +l’acceptait. Toute cette nuit et tout ce jour mêlés se +résolvaient dans l’esprit du spectateur en un clair-obscur où +apparaissaient des perspectives infinies. Comment la divinité +adhère à l’ébauche, de quelle façon s’accomplit la pénétration de +l’âme dans la matière, comment le rayon solaire est un cordon +ombilical, comment le défiguré se transfigure, comment l’informe +devient paradisiaque, tous ces mystères entrevus compliquaient +d’une émotion presque cosmique la convulsion d’hilarité soulevée +par Gwynplaine. Sans aller au fond, car le spectateur n’aime +point la fatigue de l’approfondissement, on comprenait quelque +chose au delà de ce qu’on apercevait, et ce spectacle étrange +avait une transparence d’avatar. + +Quant à Dea, ce qu’elle éprouvait échappe à la parole humaine. +Elle se sentait au milieu d’une foule, et ne savait ce que +c’était qu’une foule. Elle entendait une rumeur, et c’est tout. +Pour elle une foule était un souffle; et au fond ce n’est que +cela. Les générations sont des baleines qui passent. L’bomme +respire, aspire et expire. Dans cette foule, Dea se sentait +seule, et avait le frisson d’une suspension au-dessus d’un +précipice. Tout à coup, dans ce trouble de l’innocent en +détresse prêt à accuser l’inconnu, dans ce mécontentement de la +chute possible, Dea, sereine pourtant, et supérieure à la vague +angoisse du péril, mais intérieurement frémissante de son +isolement, retrouvait sa certitude et son support; elle +ressaisissait son fil de sauvetage dans l’univers des ténèbres, +elle posait sa main sur la puissante tête de Gwynplaine. Joie +inouïe! elle appuyait ses doigts roses sur cette forêt de +cheveux crépus. La laine touchée éveille une idée de douceur. +Dea touchait un mouton qu’elle savait être un lion. Tout son +cœur se fondait en un ineffable amour. Elle se sentait hors de +danger, elle trouvait le sauveur. Le public croyait voir le +contraire. Pour les spectateurs, l’être sauvé, c’était +Gwynplaine, et l’être sauveur, c’était Dea. Qu’importe! pensait +Ursus, pour qui le cœur de Dea était visible. Et Dea, rassurée, +consolée, ravie, adorait l’ange, pendant que le peuple +contemplait le monstre, et subissait, fasciné lui aussi, mais en +sens inverse, cet immense rire prométhéen. + +L’amour vrai ne se blase point. Étant tout âme, il ne peut +s’attiédir. Une braise se couvre de cendre, une étoile non. Ces +impressions exquises se renouvelaient tous les soirs pour Dea, et +elle était prête à pleurer de tendresse pendant qu’on se tordait +de rire. Autour d’elle, on n’était que joyeux; elle, elle était +heureuse. + +Du reste l’effet de gaîté, dû au rictus imprévu et stupéfiant de +Gwynplaine, n’était évidemment pas voulu par Ursus. Il eût +préféré plus de sourire et moins de rire, et une admiration plus +littéraire. Mais triomphe console. Il se réconciliait tous les +soirs avec son succès excessif, en comptant combien les piles de +farthings faisaient de shellings, et combien les piles de +shellings faisaient de pounds. Et puis il se disait qu’après +tout, ce rire passé, _Chaos vaincu_ se retrouvait au fond des +esprits et qu’il leur en restait quelque chose. Il ne se +trompait peut-être point tout à fait; le tassement d’une œuvre +se fait dans le public. La vérité est que cette populace, +attentive à ce loup, à cet ours, à cet homme, puis à cette +musique, à ces hurlements domptés par l’harmonie, à cette nuit +dissipée par l’aube, à ce chant dégageant la lumière, acceptait +avec une sympathie confuse et profonde, et même avec un certain +respect attendri, ce drame-poëme de _Chaos vaincu_, cette +victoire de l’esprit sur la matière, aboutissant à la joie de +l’homme. + +Tels étaient les plaisirs grossiers du peuple. + +Ils lui suffisaient. Le peuple n’avait pas le moyen d’aller aux +«nobles matches» de la gentry, et ne pouvait, comme les seigneurs +et gentilshommes, parier mille guinées pour Helmsgail contre +Phelem-ghe-madone. + + + + +X + +COUP D’ŒIL DE CELUI QUI EST HORS DE TOUT SUR LES CHOSES ET SUR +LES HOMMES + + +L’homme a une pensée, se venger du plaisir qu’on lui fait. De là +le mépris pour le comédien. + +Cet être me charme, me divertit, m’enseigne, m’enchante, me +console, me verse l’idéal, m’est agréable et utile, quel mal +puis-je lui rendre? L’humiliation. Le dédain, c’est le soufflet +à distance. Souffletons-le. Il me plaît, donc il est vil. Il +me sert, donc je le hais. Où y a-t-il une pierre que je la lui +jette? Prêtre, donne la tienne. Philosophe, donne la tienne. +Bossuet, excommunie-le. Rousseau, insulte-le. Orateur, +crache-lui les cailloux de ta bouche. Ours, lance-lui ton pavé. +Lapidons l’arbre, meurtrissons le fruit, et mangeons-le. Bravo! +et A bas! Dire les vers des poëtes, c’est être pestiféré. +Histrion, va! mettons-le au carcan dans son succès. +Achevons-lui son triomphe en huée. Qu’il amasse la foule et +qu’il crée la solitude. Et c’est ainsi que les classes riches, +dites hautes classes, ont inventé pour le comédien cette forme +d’isolement, l’applaudissement. + +La populace est moins féroce. Elle ne haïssait point Gwynplaine. +Elle ne le méprisait pas non plus. Seulement le dernier calfat +du dernier équipage de la dernière caraque amarrée dans le +dernier des ports d’Angleterre se considérait comme +incommensurablement supérieur à cet amuseur de «la canaille», et +estimait qu’un calfat est autant audessus d’un saltimbanque qu’un +lord est au-dessus d’un calfat. + +Gwynplaine était donc, comme tous les comédiens, applaudi et +isolé. Du reste, ici-bas tout succès est crime, et s’expie. Qui +a la médaille a le revers. + +Pour Gwynplaine il n’y avait point de revers. En ce sens que les +deux côtés de son succès lui agréaient. Il était satisfait de +l’applaudissement, et content de l’isolement. Par +l’applaudissement, il était riche; par l’isolement, il était +heureux. + +Être riche, dans ces bas-fonds, c’est n’être plus misérable. +C’est n’avoir plus de trous à ses vêtements, plus de froid dans +son âtre, plus de vide dans son estomac. C’est manger à son +appétit et boire à sa soif. C’est avoir tout le nécessaire, y +compris un sou a donner a un pauvre. Cette richesse indigente, +suffisante à la liberté, Gwynplaine l’avait. + +Du côté de l’âme, il était opulent. Il avait l’amour. Que +pouvait-il désirer? + +Il ne désirait rien. + +La difformité de moins, il semble que ce pouvait être là une +offre à lui faire. Comme il l’eût repoussée! Quitter ce masque +et reprendre son visage, redevenir ce qu’il avait été peut-être, +beau et charmant, certes, il n’eût pas voulu! Et avec quoi +eût-il nourri Dea? que fût devenue la pauvre et douce aveugle +qui l’aimait? Sans ce rictus qui faisait de lui un clown unique, +il ne serait plus qu’un saltimbanque comme un autre, le premier +équilibriste venu, un ramasseur de liards entre les fentes des +pavés, et Dea n’aurait peut-être pas du pain tous les jours! Il +se sentait avec un profond orgueil de tendresse le protecteur de +cette infirme céleste. Nuit, Solitude, Dénûment, Impuissance, +Ignorance, Faim et Soif, les sept gueules béantes de la misère se +dressaient autour d’elle, et il était le saint Georges combattant +ce dragon. Et il triomphait de la misère. Comment? par sa +difformité. Par sa difformité, il était utile, secourable, +victorieux, grand. Il n’avait qu’à se montrer, et l’argent +venait. Il était le maître des foules; il se constatait le +souverain des populaces. Il pouvait tout pour Dea. Ses besoins, +il y pourvoyait; ses désirs, ses envies, ses fantaisies, dans la +sphère limitée des souhaits possibles à un aveugle, il les +contentait. Gwynplaine et Dea étaient, nous l’avons montré déjà, +la providence l’un de l’autre. Il se sentait enlevé sur ses +ailes, elle se sentait portée dans ses bras. Protéger qui vous +aime, donner le nécessaire à qui vous donne les étoiles, il n’est +rien de plus doux. Gwynplaine avait cette félicité suprême. Et +il la devait à sa difformité. Cette difformité le faisait +supérieur à tout. Par elle il gagnait sa vie, et la vie des +autres; par elle il avait l’indépendance, la liberté, la +célébrité, la satisfaction intime, la fierté. Dans cette +difformité il était inaccessible. Les fatalités ne pouvaient +rien contre lui au delà de ce coup où elles s’étaient épuisées, +et qui lui avait tourné en triomphe. Ce fond du malheur était +devenu un sommet élyséen. Gwynplaine était emprisonné dans sa +difformité, mais avec Dea. C’était, nous l’avons dit, être au +cachot dans le paradis. Il y avait entre eux et le monde des +vivants une muraille. Tant mieux. Cette muraille les parquait, +mais les défendait. Que pouvait-on contre Dea, que pouvait-on +contre Gwynplaine, avec une telle fermeture de la vie autour +d’eux? Lui ôter le succès? impossible. Il eût fallu lui ôter +sa face. Lui ôter l’amour? impossible. Dea ne le voyait point. +L’aveuglement de Dea était divinement incurable. Quel +inconvénient avait pour Gwynplaine sa difformité? Aucun. Quel +avantage avait-elle? Tous. Il était aimé malgré cette horreur, +et peut-être à cause d’elle. Infirmité et difformité s’étaient, +d’instinct, rapprochées et accouplées. Être aimé, est-ce que ce +n’est pas tout? Gwynplaine ne songeait à sa défiguration qu’avec +reconnaissance. Il était béni dans ce stigmate. Il le sentait +avec joie imperdable et éternel, Quelle chance que ce bienfait +fût irrémédiable! Tant qu’il y aurait des carrefours, des champs +de foire, des routes où aller devant soi, du peuple en bas, du +ciel en haut, on serait sûr de vivre, Dea ne manquerait de rien, +on aurait l’amour! Gwynplaine n’eût pas changé de visage avec +Apollon. Être monstre était pour lui la forme du bonheur. + +Aussi disions-nous en commençant que la destinée l’avait comblé. +Ce réprouvé était un préféré. + +Il était si heureux qu’il en venait à plaindre les hommes autour +de lui. Il avait de la pitié de reste. C’était d’ailleurs son +instinct de regarder un peu dehors, car aucun homme n’est tout +d’une pièce et une nature n’est pas une abstraction; il était +ravi d’être muré, mais de temps en temps il levait la tête +par-dessus le mur. Il n’en rentrait qu’avec plus de joie dans +son isolement près de Dea, après avoir comparé. + +Que voyait-il autour de lui? Qu’était-ce que ces vivants dont +son existence nomade lui montrait tous les échantillons, chaque +jour remplacés par d’autres? Toujours de nouvelles foules, et +toujours la même multitude. Toujours de nouveaux visages et +toujours les mêmes infortunes. Une promiscuité de ruines. +Chaque soir toutes les fatalités sociales venaient faire cercle +autour de sa félicité. + +La Green-Box était populaire. + +Le bas prix appelle la basse classe. Ce qui venait à lui +c’étaient les faibles, les pauvres, les petits. On allait à +Gwynplaine comme on va au gin. On venait acheter pour deux sous +d’oubli. Du haut de son tréteau, Gwynplaine passait en revue le +sombre peuple. Son esprit s’emplissait de toutes ces apparitions +successives de l’immense misère. La physionomie humaine est +faite par la conscience et par la vie, et est la résultante d’une +foule de creusements mystérieux. Pas une souffrance, pas une +colère, pas une ignominie, pas un désespoir, dont Gwynplaine ne +vît la ride. Ces bouches d’enfants n’avaient pas mangé. Cet +homme était un père, cette femme était une mère, et derrière eux +on devinait des familles en perdition. Tel visage sortait du +vice et entrait au crime; et l’on comprenait le pourquoi: +ignorance et indigence. Tel autre offrait une empreinte de bonté +première raturée par l’accablement social et devenue haine. Sur +ce front de vieille femme on voyait la famine; sur ce front de +jeune fille on voyait la prostitution. Le même fait, offrant +chez la jeune la ressource, et plus lugubre là. Dans cette cohue +il y avait des bras, mais pas d’outils; ces travailleurs ne +demandaient pas mieux, mais le travail manquait. Parfois près de +l’ouvrier un soldat venait s’asseoir, quelquefois un invalide, et +Gwynplaine apercevait ce spectre, la guerre. Ici Gwynplaine +lisait chômage, là exploitation, là servitude. Sur certains +fronts il constatait on ne sait quel refoulement vers +l’animalité, et ce lent retour de l’homme à la bête produit en +bas par la pression des pesanteurs obcures du bonheur d’en haut. +Dans ces ténèbres, il y avait pour Gwynplaine un soupirail. Ils +avaient, lui et Dea, du bonheur par un jour de souffrance. Tout +le reste était damnation. Gwynplaine sentait au-dessus de lui le +piétinement inconscient des puissants, des opulents, des +magnifiques, des grands, des élus du hasard; au-dessous, il +distinguait le tas de faces pâles des déshérités; il se voyait, +lui et Dea, avec leur tout petit bonheur, si immense, entre deux +mondes; en haut le monde allant et venant, libre, joyeux, +dansant, foulant aux pieds; en haut, le monde qui marche; en bas, +le monde sur qui l’on marche. Chose fatale, et qui indique un +profond mal social, la lumière écrase l’ombre! Gwynplaine +constatait ce deuil. Quoi! une destinée si reptile! L’homme se +traînant ainsi! une telle adhérence à la poussière et à la +fange, un tel dégoût, une telle abdication, et une telle +abjection, qu’on a envie de mettre le pied dessus! de quel +papillon cette vie terrestre est-elle donc la chenille? Quoi! +dans cette foule qui a faim et qui ignore, partout, devant tous, +le point d’interrogation du crime ou de la honte! +l’inflexibilité des lois produisant l’amollissement des +consciences! pas un enfant qui ne croisse pour le rapetissement! +pas une vierge qui ne grandisse pour l’offre! pas une rose qui +ne naisse pour la bave! Ses yeux parfois, curieux d’une +curiosité émue, cherchaient à voir jusqu’au fond de cette +obscurité où agonisaient tant d’efforts inutiles et où luttaient +tant de lassitudes, familles dévorées par la société, mœurs +torturées par les lois, plaies faites gangrènes par la pénalité, +indigences rongées par l’impôt, intelligences à vau-l’eau dans un +engloutissement d’ignorance, radeaux en détresse couverts +d’affamés, guerres, disettes, râles, cris, disparitions; et il +sentait le vague saisissement de cette poignante angoisse +universelle. Il avait la vision de toute cette écume du malheur +sur le sombre pêle-mêle humain. Lui, il était au port, et il +regardait autour de lui ce naufrage. Par moment, il prenait dans +ses mains sa tête défigurée, et songeait. + +Quelle folie que d’être heureux! comme on rêve! il lui venait +des idées. L’absurde lui traversait le cerveau. Parce qu’il +avait autrefois secouru un enfant, il sentait des velléités de +secourir le monde. Des nuages de rêverie lui obscurcissaient +parfois sa propre réalité; il perdait le sentiment de la +proportion jusqu’à se dire: Que pourrait-on faire pour ce pauvre +peuple? Quelquefois son absorption était telle qu’il le disait +tout haut. Alors Ursus haussait les épaules et le regardait +fixement. Et Gwynplaine continuait de rêver:--Oh! si j’étais +puissant, comme je viendrais en aide aux malheureux! Mais que +suis-je? un atome. Que puis-je? rien. + +Il se trompait. Il pouvait beaucoup pour les malheureux. Il les +faisait rire. + +Et, nous l’avons dit, faire rire, c’est faire oublier. Quel +bienfaiteur sur la terre, qu’un distributeur d’oubli! + + + + +XI + +GWYNPLAINE EST DANS LE JUSTE, URSUS EST DANS LE VRAI + + +Un philosophe est un espion. Ursus, guetteur de rêves, étudiait +son élève. Nos monologues ont sur notre front une vague +réverbération distincte au regard du physionomiste. C’est +pourquoi ce qui se passait en Gwynplaine n’échappait point à +Ursus. Un jour que Gwynplaine méditait, Ursus, le tirant par son +capingot, s’écria: + +--Tu me fais l’effet d’un observateur, imbécile! Prends-y garde, +cela ne te regarde pas. Tu as une chose à faire, aimer Dea. Tu +es heureux de deux bonheurs: le premier, c’est que la foule voit +ton museau, le second, c’est que Dea ne le voit pas. Ce bonheur +que tu as, tu n’y as pas droit Nulle femme, voyant ta bouche, +n’acceptera ton baiser. Et cette bouche qui fait ta fortune, +cette face qui fait ta richesse, ça n’est pas à toi. Tu n’étais +pas né avec ce visage-là. Tu l’as pris à la grimace qui est au +fond de l’infini. Tu as volé son masque au diable. Tu es +hideux, contente-toi de ce quine. Il y a dans ce monde, qui est +une chose très bien faite, les heureux de droit et les heureux de +raccroc. Tu es un heureux de raccroc. Tu es dans une cave où se +trouve prise une étoile. La pauvre étoile est à toi. N’essaie +pas de sortir de ta cave, et garde ton astre, araignée! Tu as +dans la toile l’escarboucle Vénus. Fais-moi le plaisir d’être +satisfait. Je te vois rêvasser, c’est idiot. Écoute, je vais te +parler le langage de la vraie poésie: que Dea mange des tranches +de bœuf et des côtelelles de mouton, dans six mois elle sera +forte comme une turque; épouse-la tout net, et fais-lui un +enfant, deux enfants, trois enfants, une ribambelle d’enfants. +Voilà ce que j’appelle philosopher. De plus, on est heureux, ce +qui n’est pas bête. Avoir des petits, c’est là le bleu. Aie des +mioches, torche-les, mouche-les, couche-les, barbouille-les et +débarbouille-les, que tout cela grouille autour de toi; s’ils +rient, c’est bien; s’ils gueulent, c’est mieux; crier, c’est +vivre; regarde-les téter à six mois, ramper à un an, marcher à +deux ans, grandir à quinze ans, aimer à vingt ans. Qui a ces +joies, a tout. Moi, j’ai manqué cela, c’est ce qui fait que je +suis une brûte. Le bon Dieu, un faiseur de beaux poêmes, et qui +est le premier des hommes de lettres, a dicté à son collaborateur +Moïse: _Multipliez_! Tel est le texte. Multiplie, animal. +Quant au monde, il est ce qu’il est; il n’a pas besoin de toi +pour aller mal. N’en prends pas souci. Ne t’occupe pas de ce +qui est dehors. Laisse l’horizon tranquille. Un comédien est +fait pour être regardé, non pour regarder. Sais-tu ce qu’il y a +dehors? les heureux de droit. Toi, je te le répète, tu es +l’heureux du hasard. Tu es le filou du bonheur dont ils sont les +propriétaires. Ils sont les légitimes, tu es l’intrus, tu vis en +concubinage avec la chance. Que veux-tu de plus que ce que tu +as? Que Schiboleth me soit en aide! ce polisson est un +maroufle. Se multiplier par Dea, c’est pourtant agréable. Une +telle félicité ressemble à une escroquerie. Ceux qui ont le +bonheur ici-bas par privilège de là-haut n’aiment pas qu’on se +permette d’avoir tant de joie audessous d’eux. S’ils te +demandaient: de quel droit es-tu heureux? tu ne saurais que +répondre. Tu n’as pas de patente, eux ils en ont une. Jupiter, +Allah, Vishnou, Sabaoth, n’importe, leur a donné le visa pour +être heureux. Crains-les. Ne te mêle pas d’eux afin qu’ils ne +se mêlent pas de toi. Sais-tu ce que c’est, misérable, que +l’heureux de droit? C’est un être terrible, c’est le lord. Ah! +le lord, en voilà un qui a dû intriguer dans l’inconnu du diable +avant d’être au monde, pour entrer dans la vie par cette +porte-là! Comme il a dû lui être difficile de naître! Il ne +s’est donné que cette peine-là, mais, juste ciel! c’en est une! +obtenir du destin, ce butor aveugle, qu’il vous fasse d’emblée au +berceau maître des hommes! corrompre ce buraliste pour qu’il +vous donne la meilleure place au spectacle! Lis le memento qui +est dans la cahute que j’ai mise à la retraite, lis ce bréviaire +de ma sagesse, et tu verras ce que c’est que le lord. Un lord, +c’est celui qui a tout et qui est tout. Un lord est celui qui +existe au-dessus de sa propre nature; un lord est celui qui a, +jeune, les droits du vieillard, vieux, les bonnes fortunes du +jeune homme, vicieux, le respect des gens de bien, poltron, le +commandement des gens de cœur, fainéant, le fruit du travail, +ignorant, le diplôme de Cambridge et d’Oxford, bête, l’admiration +des poëtes, laid, le sourire des femmes, Thersite, le casque +d’Achille, lièvre, la peau du lion. N’abuse pas de mes paroles, +je ne dis pas qu’un lord soit nécessairement ignorant, poltron, +laid, bête et vieux; je dis seulement qu’il peut être tout cela +sans que cela lui fasse du tort. Au contraire. Les lords sont +les princes. Le roi d’Angleterre n’est qu’un lord, le premier +seigneur de la seigneurie; c’est tout, c’est beaucoup. Les rois +jadis s’appelaient lords; le lord de Danemark, le lord d’Irlande, +le lord des Iles. Le lord de Norvège ne s’est appelé roi que +depuis trois cents ans. Lucius, le plus ancien roi d’Angleterre, +était qualifié par saint Télesphore _milord Lucius_. Les lords +sont pairs, c’est-à-dire égaux. De qui? du roi. Je ne fais pas +la faute de confondre les lords avec le parlement. L’assemblée +du peuple, que les saxons, avant la conquête, intitulaient +_wittenagemot_, les normands, après la conquête, l’ont intitulée +_parliamentum_. Peu à peu on a mis le peuple à la porte. Les +lettres closes du roi convoquant les communes portaient jadis _ad +consilium impendendum_, elles portent aujourd’hui _ad +consentiendum_. Les communes ont le droit de consentement. Dire +oui est leur liberté. Les pairs peuvent dire non. Et la preuve, +c’est qu’ils l’ont dit. Les pairs peuvent couper la tête au roi, +le peuple point. Le coup de hache à Charles Ier est un +empiétement, non sur le roi, mais sur les pairs, et l’on a bien +fait de mettre aux fourches la carcasse de Cromwell. Les lords +ont la puissance, pourquoi? parce qu’ils ont la richesse. Qui +est-ce qui a feuilleté le Doomsday-book? C’est la preuve que les +lords possèdent l’Angleterre, c’est le registre des biens des +sujets dressé sous Guillaume le Conquérant, et il est sous la +garde du chancelier de l’échiquier. Pour y copier quelque chose, +on paie quatre sous par ligne. C’est un fier livre. Sais-tu que +j’ai été docteur domestique chez un lord qui s’appelait Marmaduke +et qui avait neuf cent mille francs de France de rente par an? +Tire-toi de là, affreux crétin. Sais-tu que rien qu’avec les +lapins des garennes du comte Lindsey on nourrirait toute la +canaille des Cinq-ports? Aussi frottez-vous-y. On y met bon +ordre. Tout braconnier est pendu. Pour deux longues oreilles +poilues qui passaient hors de sa gibecière, j’ai vu accrocher à +la potence un père de six enfants. Telle est la seigneurie. Le +lapin d’un lord est plus que l’homme du bon Dieu. Les seigneurs +sont, entends-tu, maraud? et nous devons le trouver bon. Et +puis si nous le trouvons mauvais, qu’est-ce que cela leur fait? +Le peuple faisant des objections! Plante lui-même n’approcherait +pas de ce comique. Un philosophe serait plaisant s’il +conseillait à cette pauvre diablesse de multitude de se récrier +contre la largeur et la lourdeur des lords. Autant faire +discuter par la chenille la patte de l’éléphant. J’ai vu un jour +un hippopotame marcher sur une taupinière; il écrasait tout; il +était innocent. Il ne savait même pas qu’il y eût des taupes, ce +gros bonasse de mastodonte. Mon cher, des taupes qu’on écrase, +c’est le genre humain. L’écrasement est une loi. Et crois-tu +que la taupe elle-même n’écrase rien? Elle est le mastodonte du +ciron, qui est le mastodonte du volvoce. Mais ne raisonnons pas. +Mon garçon, les carrosses existent. Le lord est dedans, le +peuple est sous la roue, le sage se range. Mets-toi de côté, et +laisse passer. Quant à moi, j’aime les lords, et je les évite. +J’ai vécu chez un. Cela suffit à la beauté de mes souvenirs. Je +me rappelle son château, comme une gloire dans un nuage. Moi, +mes rêves sont en arrière. Rien de plus admirable que +Marmaduke-Lodge pour la grandeur, la belle symétrie, les riches +revenus, les ornements et les accompagnements de l’édifice. Du +reste, les maisons, hôtels et palais des lords offrent un recueil +de ce qu’il y a de plus grand et magnifique dans ce florissant +royaume. J’aime nos seigneurs. Je les remercie d’être opulents, +puissants et prospères. Moi qui suis vêtu de ténèbres, je vois +avec intérêt et plaisir cet échantillon de l’azur céleste qu’on +appelle un lord. On entrait à Marmaduke-Lodge par une cour +extrêmement spacieuse, qui faisait un carré long partagé en huit +carreaux, fermés de balustrades, laissant de tous côtés un large +chemin ouvert, avec une superbe fontaine hexagone au milieu, à +deux bassins, couverte d’un dôme d’un ouvrage exquis à jour, qui +était suspendu sur six colonnes. C’est là que j’ai connu un +docte français, M. l’abbé du Cros, qui était de la maison des +Jacobins de la rue Saint-Jacques. Il y avait à Marmaduke-Lodge +une moitié de la bibliothèque d’Erpenius, dont l’autre moitié est +à l’auditoire de théologie de Cambridge. J’y lisais des livres, +assis sous le portail qui est enjolivé. Ces choses-là ne sont +ordinairement vues que par un petit nombre de voyageurs curieux. +Sais-tu, ridicule boy, que monseigneur William North, qui est +lord Gray de Rolleston, et qui siège le quartorzième au banc des +barons, a plus d’arbres de haute futaie dans sa montagne que tu +n’as de cheveux sur ton horrible caboche? Sais-tu que lord +Norreys de Rycott, qui est la même chose que le comte d’Abingdon, +a un donjon carré de deux cents pieds de haut portant cette +devise _Virtus ariete fortior_, ce qui a l’air de vouloir dire +_la vertu est plus forte qu’un bélier_, mais ce qui veut dire, +imbécile! _le courage est plus fort qu’une machine de guerre?_ +Oui, j’honore, accepte, respecte et révère nos seigneurs. Ce +sont les lords qui, avec la majesté royale, travaillent à +procurer et à conserver les avantages de la nation. Leur sagesse +consommée éclate dans les conjonctures épineuses. La préséance +sur tous, je voudrais bien voir qu’ils ne l’eussent pas. Ils +l’ont. Ce qui s’appelle en Allemagne principauté et en Espagne +grandesse, s’appelle pairie en Angleterre et en France. Comme on +était en droit de trouver ce monde assex, misérable, Dieu a senti +ou le bât le blessait, il a voulu prouver qu’il savait faire des +gens heureux, et il a créé les lords pour donner satisfaction aux +philosophes. Cette création-là corrige l’autre, et tire +d’affaire le bon Dieu. C’est pour lui une sortie décente d’une +fausse position. Les grands sont grands. Un pair en parlant de +lui-même dit _nos_. Un pair est un pluriel. Le roi qualifie les +pairs _consanguinei nostri_. Les pairs ont fait une foule de +lois sages, entre autres celle qui condamne à mort l’homme qui +coupe un peuplier de trois ans. Leur suprématie est telle qu’ils +ont une langue à eux. En style héraldique, le noir, qui +s’appelle _sable_ pour le peuple des nobles, s’appelle _saturne_ +pour les princes et _diamant_ pour les pairs. Poudre de diamant, +nuit étoilée, c’est le noir des heureux. Et, même entre eux, ils +ont des nuances, ces hauts seigneurs. Un baron ne peut laver +avec un vicomte sans sa permission. Ce sont là des choses +excellentes, et qui conservent les nations. Que c’est beau pour +un peuple d’avoir vingt-cinq ducs, cinq marquis, soixante-seize +comtes, neuf vicomtes et soixante et un barons, qui font cent +soixante-seize pairs, qui les uns sont grâce et les autres +seigneurie! Après cela, quand il y aurait quelques haillons +par-ci par-là! Tout ne peut pas être en or. Haillons, soit; +est-ce que ne voilà pas de la pourpre? L’un achète l’autre. Il +faut bien que quelque chose soit construit avec quelque chose. +Eh bien, oui, il y a des indigents, la belle affaire! Ils +étoffent le bonheur des opulents. Morbleu! nos lords sont notre +gloire. La meute de Charles Mohun, baron Mohun, coûte à elle +seule autant que l’hôpital des lépreux de Mooregate, et que +l’hôpital de Christ, fondé pour les enfants en 1553 par Édouard +VI. Thomas Osborne, duc de Leeds, dépense par an, rien que pour +ses livrées, cinq mille guinées d’or. Les grands d’Espagne ont +un gardien nommé par le roi qui les empêche de se ruiner. C’est +pleutre. Nos lords, à nous, sont extravagants et magnifiques. +J’estime cela. Ne déblatérons pas comme des envieux. Je sais +gré à une belle vision qui passe. Je n’ai pas la lumière, mais +j’ai le reflet. Reflet sur mon ulcère, diras-tu. Va-t’en au +diable. Je suis un Job heureux de contempler Trimalcion. Oh! +la belle planète radieuse là-haut! c’est quelque chose que +d’avoir ce clair de lune. Supprimer les lords, c’est une opinion +qu’Oreste n’oserait soutenir, tout insensé qu’il était. Dire que +les lords sont nuisibles ou inutiles, cela revient à dire qu’il +faut ébranler les états, et que les hommes ne sont pas faits pour +vivre comme les troupeaux, broutant l’herbe et mordus par le +chien. Le pré est tondu par le mouton, le mouton est tondu par +le berger. Quoi de plus juste? A tondeur, tondeur et demi. +Moi, tout m’est égal; je suis un philosophe, et je tiens à la vie +comme une mouche. La vie n’est qu’un pied à terre. Quand je +pense que Henry Bowes Howard, comte de Berkshire, a dans ses +écuries vingt-quatre carrosses de gala, dont un à harnais +d’argent et un autre à harnais d’or! Mon Dieu, je sais bien que +tout le monde n’a pas vingt-quatre carrosses de gala, mais il ne +faut point déclamer. Parce que tu as eu froid une nuit, ne +voilà-t-il pas! Il n’y a pas que toi. D’autres aussi ont froid +et faim. Sais-tu que sans ce froid Dea ne serait pas aveugle, et +que si Dea n’était pas aveugle, elle ne t’aimerait pas! +raisonne, buse! Et puis, si tous les gens qui sont épars se +plaignaient, ce serait un beau vacarme. Silence, voilà la règle. +Je suis convaincu que le bon Dieu ordonne aux damnés de se taire, +sans quoi ce serait Dieu qui serait damné, d’entendre un cri +éternel. Le bonheur de l’Olympe est au prix du silence du +Cocyte. Donc, peuple, tais-toi. Je fais mieux, moi, j’approuve +et j’admire. Tout à l’heure, j’énumérais les lords, mais il faut +y ajouter deux archevêques et vingt-quatre évêques! En vérité, +je suis attendri quand j’y songe. Je me rappelle avoir vu, chez +le dîmeur du révérend doyen de Raphoë, lequel doyen fait partie +de la seigneurie et de l’église, une vaste meule du plus beau blé +prise aux paysans d’alentour et que le doyen n’avait pas eu la +peine de faire pousser. Cela lui laissait le temps de prier +Dieu. Sais-tu que lord Marmaduke mon maître était lord grand +trésorier d’Irlande, et haut sénéchal de la souveraineté de +Knaresburg dans le comté d’York! Sais-tu que le lord haut +chambellan, qui est un office héréditaire dans la famille des +ducs d’Ancaster, habille le roi le jour du couronnement, et +reçoit pour sa peine quarante aunes de velours cramoisi, plus le +lit où le roi a dormi; et que l’huissier de la verge noire est +son député! Je voudrais bien te voir faire résistance à ceci, +que le plus ancien vicomte d’Angleterre est le sire Robert Brent, +créé vicomte par Henri V. Tous les titres des lords indiquent +une souveraineté sur une terre, le comte Rivers excepté, qui a +pour titre son nom de famille. Comme c’est admirable ce droit +qu’ils ont de taxer les autres, et de prélever, par exemple, +comme en ce moment-ci, quatre shellings par livre sterling de +rente, ce qu’on vient de continuer pour un an, et tous ces beaux +impôts sur les esprits distillés, sur les accises du vin et de la +bière, sur le tonnage et le pondage, sur le cidre, le poiré, le +mum, le malt et l’orge préparé, et sur le charbon de terre et +cent autres semblables! Vénérons ce qui est. Le clergé lui-même +relève des lords. L’évêque de Man est le sujet du comte de +Derby. Les lords ont des bêtes féroces à eux qu’ils mettent dans +leurs armoiries. Comme Dieu n’en a pas fait assez, ils en +inventent. Ils ont crée le sanglier héraldique qui est autant +au-dessus du sanglier que le sanglier est au-dessus du porc, et +que le seigneur est au-dessus du prêtre. Ils ont créé le +griffon, qui est aigle aux lions et lion aux aigles, et qui fait +peur aux lions par ses ailes et aux aigles par sa crinière. Ils +ont la guivre, la licorne, la serpente, la salamandre, la +tarasque, la drée, le dragon, l’hippogriffe. Tout cela, terreur +pour nous, leur est ornement et parure. Ils ont une ménagerie +qui s’appelle le blason, et où rugissent les monstres inconnus. +Pas de forêt comparable pour l’inattendu des prodiges à leur +orgueil. Leur vanité est pleine de fantômes qui s’y promènent +comme dans une nuit sublime, armés, casqués, cuirassés, +éperonnés, le bâton d’empire à la main, et disant d’une voix +grave: Nous sommes les aïeux! Les scarabées mangent les racines, +et les panoplies mangent le peuple. Pourquoi pas? Allons-nous +changer les lois? La seigneurie fait partie de l’ordre. Sais-tu +qu’il y a un duc en Écosse qui galope trente lieues sans sortir +de chez lui? Sais-lu que le lord archevêque de Canterbury a un +million de France de revenu? Sais-tu que sa majesté a par an +sept cent mille livres sterling de liste civile, sans compter les +châteaux, forêts, domaines, fiefs, tenances, alleux, prébendes, +dîmes et redevances, confiscations et amendes, qui dépassent un +million sterling? Ceux qui ne sont pas contents sont difficiles. + +--Oui, murmura Gwynplaine pensif, c’est de l’enfer des pauvres +qu’est fait le paradis des riches. + + + + +XII + +URSUS LE POËTE ENTRAINE URSUS LE PHILOSOPHE + + +Puis Dea entra; il la regarda, et ne vit plus qu’elle. L’amour +est ainsi; on peut être envahi un moment par une obsession de +pensées quelconques; la femme qu’on aime arrive, et fait +brusquement évanouir tout ce qui n’est pas sa présence, sans se +douter qu’elle efface peut-être en nous un monde. + +Disons ici un détail. Dans _Chaos vaincu_, un mot, _monstre_, +adressé à Gwynplaine, déplaisait à Dea. Quelquefois, avec le peu +d’espagnol que tout le monde savait dans ce temps-là, elle +faisait le petit coup de tête de le remplacer par _quiero_, qui +signifie _je le veux_, Ursus tolérait, non sans quelque +impatience, ces altérations du texte. Il eût volontiers dit à +Dea, comme de nos jours Moëssard à Vissot: _Tu manques de respect +au répertoire_. + +«L’Homme qui rit». Telle était la forme qu’avait prise la +célébrité de Gwynplaine. Son nom, Gwynplaine, à peu près ignoré, +avait disparu sous ce sobriquet, de même que sa face sous le +rire. Sa popularité était comme son visage un masque. + +Son nom pourtant se lisait sur un large écriteau placardé à +l’avant de la Green-Box, lequel offrait à la foule cette +rédaction due à Ursus: + +«Ici l’on voit Gwynplaine, abandonné à l’âge de dix ans, la nuit +du 29 janvier 1690, par les scélérats comprachicos, au bord de la +mer à Portland, de petit devenu grand, et aujourd’hui appelé + +«L’HOMME QUI RIT.» + +L’existence de ces saltimbanques était une existence de lépreux +dans une ladrerie et de bienheureux dans une atlanlide. C’était +chaque jour un brusque passage de l’exhibition foraine la plus +bruyante à l’abstraction la plus complète. Tous les soirs ils +faisaient leur sortie de ce monde. C’étaient comme des morts qui +s’en allaient, quitte à renaître le lendemain. Le comédien est +un phare à éclipses, apparition, puis disparition, et il n’existe +guère pour le public que comme fantôme et lueur dans cette vie à +feux tournants. + +Au carrefour succédait la claustration. Sitôt le spectacle fini, +pendant que l’auditoire se désagrégeait et que le brouhaha de +satisfaction de la foule se dissipait dans la dispersion des +rues, la Green-Box redressait son panneau comme une forteresse +son pont-levis, et la communication avec le genre humain était +coupée. D’un côté l’univers et de l’autre cette baraque; et dans +cette baraque il y avait la liberté, la bonne conscience, le +courage, le dévouement, l’innocence, le bonheur, l’amour, toutes +les constellations. + +La cécité voyante et la difformité aimée s’asseyaient côte à +côte, la main pressant la main, le front touchant le front, et, +ivres, se parlaient tout bas. + +Le compartiment du milieu était à deux fins; pour le public +théâtre, pour les acteurs salle à manger. + +Ursus, toujours satisfait de placer une comparaison, profitait de +celle diversité de destination pour assimiler le compartiment +central de la Green-Box à l’arradash d’une hutte abyssinienne. + +Ursus comptait la recette, puis l’on soupait. Pour l’amour tout +est de l’idéal, et boire et manger ensemble quand on aime, cela +admet toutes sortes de douces promiscuités furtives qui font +qu’une bouchée devient un baiser. On boit l’ale ou le vin au +même verre, comme on boirait la rosée au même lys. Deux âmes, +dans l’agape, ont la même grâce que deux oiseaux. Gwynplaine +servait Dea, lui coupait les morceaux, lui versait à boire, +s’approchait trop près. + +--Hum! disait Ursus, et il détournait son grondement achevé +malgré lui en sourire. + +Le loup, sous la table, soupait, inattentif à ce qui n’était +point son os. + +Vinos et Fibi partageaient le repas, mais gênaient peu. Ces deux +vagabondes, à demi sauvages et restées effarées, parlaient +bréhaigne entre elles. + +Ensuite Dea rentrait au gynécée avec Fibi et Vinos. Ursus allait +mettre Homo à la chaîne sous la Green-Box, et Gwynplaine +s’occupait des chevaux, et d’amant devenait palefrenier, comme +s’il eût été un héros d’Homère ou un paladin de Charlemagne. A +minuit, tout dormait, le loup excepté, qui de temps en temps, +pénétré de sa responsabilité, ouvrait un œil. + +Le lendemain, au réveil, on se retrouvait; on déjeunait ensemble, +habituellement de jambon et de thé; le thé, en Angleterre, date +de 1678. Puis Dea, à la mode espagnole, et par le conseil +d’Ursus qui la trouvait délicate, dormait quelques heures, +pendant que Gwynplaine et Ursus faisaient tous les petits travaux +du dehors et du dedans qu’exigé la vie nomade. + +Il était rare que Gwynplaine rôdât hors de la Green-Box, excepté +dans les routes désertes et les lieux solitaires. Dans les +villes, il ne sortait qu’à la nuit, caché par un large chapeau +rabattu, afin de ne point user son visage dans la rue. + +On ne le voyait à face découverte que sur le théâtre. + +Du reste la Green-Box avait peu fréquenté les villes; Gwynplaine, +à vingt-quatre ans, n’avait guère vu de plus grandes cités que +les Cinq-ports. Sa renommée cependant croissait. Elle +commençait à déborder la populace, et elle montait plus haut. +Parmi les amateurs de bizarreries foraines et les coureurs de +curiosités et de prodiges, on savait qu’il existait quelque part, +à l’état de vie errante, tantôt ici, tantôt là, un masque +extraordinaire. On en parlait, on le cherchait, on se demandait: +Où est-ce? L’Homme qui Rit devenait décidément fameux. Un +certain lustre, en rejaillissait sur _Chaos vaincu_. + +Tellement qu’un jour Ursus, ambitieux, dit + +--Il faut aller à Londres. + + + + +LIVRE TROISIÈME + +COMMENCEMENT DE LA FÊLURE + + + +I + +L’INN TADCASTER + + +Londres n’avait à cette époque qu’un pont, le Pont de Londres, +avec des maisons dessus. Ce pont reliait à Londres Southwark, +faubourg pavé et caillouté avec des galets de la Tamise, tout en +ruettes et ruelles, ayant des lieux fort serrés et, comme la +cité, quantité de bâtisses, logis et cahutes de bois, pêle-mêle +combustible où l’incendie a ses aises. 1666 l’avait prouvé. + +Southwark alors se prononçait _Soudric_; aujourd’hui on prononce +_Sousouorc_, à peu près. Du reste, une excellente manière de +prononcer les noms anglais, c’est de ne pas les prononcer du +tout. Ainsi, Southampton, dites _Stpntn_. + +C’était le temps où _Chatam_ se prononçait _Je t’aime_. + +Le Southwark de ce temps-là ressemble au Southwark d’aujourd’hui +comme Vaugirard ressemble à Marseille. C’était un bourg; c’est +une ville. Pourtant il s’y faisait un grand mouvement de +navigation. Dans un long vieux mur cyclopéen sur la Tamise +étaient scellés des anneaux où s’amarraient les coches de +rivière. Ce mur s’appelait le mur d’Effroc ou Effroc-Stone. +York, quand elle était saxonne, s’appelait Effroc. La légende +contait qu’un duc d’Effroc s’était noyé au pied de ce mur. L’eau +en effet y était assez profonde pour un duc. A mer basse il y +avait encore six bonnes brasses. L’excellence de ce petit +mouillage attirait les navires de mer, et la vieille panse de +Hollande, dite la Vograat, venait s’amarrer à l’Effroc-Stone. La +Vograat faisait directement une fois par semaine la traversée de +Londres à Rotterdam et de Rotterdam à Londres. D’autres coches +partaient deux fois par jour, soit pour Deptfort, soit pour +Greenwich, soit pour Gravesend, descendant par une marée et +remontant par l’autre. Le trajet jusqu’à Gravesend, quoique de +vingt milles, se faisait en six heures. + +La Vograat était d’un modèle qu’on ne voit plus aujourd’hui que +dans les musées de marine. Cette panse était un peu une jonque. +En ce temps-là, pendant que la France copiait la Grèce, la +Hollande copiait la Chine. La Vograat, lourde coque à deux mâts, +était cloisonnée étanche perpendiculairement, avec une chambre +très creuse au milieu du bâtiment et deux tillacs, l’un à +l’avant, l’autre à l’arrière, pontés ras, comme les vaisseaux de +fer à tourelle d’aujourd’hui, ce qui avait l’avantage de diminuer +la prise du flot sur le navire dans les gros temps, et +l’inconvénient d’exposer l’équipage aux coups de mer, à cause de +l’absence de parapet. Rien n’arrêtait au bord celui qui allait +tomber. De là de fréquentes chutes et des pertes d’hommes qui +ont fait abandonner ce gabarit. La pause _Vograat_ allait droit +en Hollande et ne faisait même pas escale à Gravesend. + +Une antique corniche de pierre, roche autant que maçonnerie, +longeait le bas de l’Effroc-Stone, et, praticable à toute mer, +facilitait l’abord des bateaux amarrés au mur. Le mur était de +distance en distance coupé d’escaliers. Il marquait la pointe +sud de Southwark. Un remblai permettait aux passants de +s’accouder au haut de l’Effroc-Stone comme au parapet d’un quai. +De là on voyait la Tamise. De l’autre côté de l’eau, Londres +cessait. Il n’y avait plus que des champs. + +En amont de l’Effroc-Stone, au coude de la Tamise, presque +vis-à-vis le palais de Saint-James, derrière Lambeth-House, non +loin de la promenade appelée alors Foxhall (_vaux-hall_ +probablement), il y avait, entre une poterie où l’on faisait de +la porcelaine et une verrerie où l’on faisait des bouteilles +peintes, un de ces vastes terrains vagues où l’herbe pousse, +appelés autrefois en France cultures et mails, et en Angleterre +bowling-greens. De bowling-green, tapis vert à rouler une boule, +nous avons fait boulingrin. On a aujourd’hui ce pré-là dans sa +maison; seulement on le met sur une table, il est en drap au lieu +d’être en gazon, et on l’appelle billard. + +Du reste, on ne voit pas pourquoi, ayant _boulevard_ +(boule-vert), qui est le même mot que _bowling-green_, nous nous +sommes donné _boulingrin_. Il est surprenant qu’un personnage +grave comme le dictionnaire ait de ces luxes inutiles. + +Le bowling-green de Southwark s’appelait Tarrinzeau-field, pour +avoir appartenu jadis aux barons Hastings, qui sont barons +Tarrinzeau and Mauchline. Des lords Hastings, le +Tarrinzeau-field avait passé aux lords Tadcaster, lesquels +l’avaient exploité en lieu public, ainsi que plus tard un duc +d’Orléans a exploité le Palais-Royal. Puis le Tarrinzeau-field +était devenu vaine pâture et propriété paroissiale. + +Le Tarrinzeau-field était une sorte de champ de foire permanent, +encombré d’escamoteurs, d’équilibristes, de bateleurs, et de +musiques sur des tréteaux, et toujours plein d’imbéciles qui +«viennent regarder le diable», comme disait l’archevêque Sharp. +Regarder le diable, c’est aller au spectacle. + +Plusieurs inns, qui prenaient et envoyaient du public à ces +théâtres forains, s’ouvraient sur cette place fériée toute +l’année et y prospéraient. Ces inns étaient de simples échoppes, +habitées seulement le jour. Le soir le tavernier mettait dans sa +poche la clef de la taverne, et s’en allait. Un seul de ces inns +était une maison. Il n’y avait pas d’autre logis dans tout le +bowling-green, les baraques du champ de foire pouvant toujours +disparaître d’un moment à l’autre, vu l’absence d’attache et le +vagabondage de tous ces saltimbanques. Les bateleurs ont une vie +déracinée. + +Cet inn, appelé l’inn Tadcaster, du nom des anciens seigneurs, +plutôt auberge que taverne, et plutôt hôtellerie qu’auberge, +avait une porte cochère et une assez grande cour. + +La porte cochère, ouvrant de la cour sur la place, était la porte +légitime de l’auberge Tadcaster, et avait à côté d’elle une porte +bâtarde par où l’on entrait. Qui dit bâtarde dit préférée. +Cette porte basse était la seule par où l’on passât. Elle +donnait dans le cabaret proprement dit, qui était un large +galetas enfumé, garni de tables et bas de plafond. Elle était +surmontée d’une fenêtre au premier étage, aux ferrures de +laquelle était ajustée et pendue l’enseigne de l’inn. La grande +porte, barrée et verrouillée à demeure, restait fermée. + +Il fallait traverser le cabaret pour entrer dans la cour. + +Il y avait dans l’inn Tadcaster un maître et un boy. Le maître +s’appelait maître Nicless. Le boy s’appelait Govicum. Maître +Nicless,--Nicolas sans doute, qui devient par la prononciation +anglaise Nicless,--était un veuf avare et tremblant et ayant le +respect des lois. Du reste, poilu aux sourcils et sur les mains. +Quant au garçon de quatorze ans qui versait à boire et répondait +au nom de Govicum, c’était une grosse tête joyeuse avec un +tablier. Il était tondu ras, signe de servitude. + +Il couchait au rez-de-chaussée, dans un réduit où l’on avait +jadis mis un chien. Ce réduit avait pour fenêtre une lucarne +ouvrant sur le bowling-green. + + + + +II + +ÉLOQUENCE EN PLEIN VENT + + +Un soir qu’il faisait grand vent, et assez froid, et qu’on avait +toutes les raisons du monde de se hâter dans la rue, un homme qui +cheminait dans le Tarrinzeau-field, sous le mur de l’auberge +Tadcaster, s’arrêta brusquement. On était dans les derniers mois +de l’hiver de 1704 à 1705. Cet homme, dont les vêtements +indiquaient un matelot, était de bonne mine et de belle taille, +ce qui est prescrit aux gens de cour et n’est pas défendu aux +gens du peuple. Pourquoi s’était-il arrêté? Pour écouter. +Qu’écoutait-il? Une voix qui parlait probablement dans une cour, +de l’autre côté du mur, voix un peu sénile, mais pourtant si +haute, qu’elle venait jusqu’aux passants dans la rue. En même +temps, on entendait, dans l’enclos où la voix pérorait, un bruit +de foule. Cette voix disait: + +--Hommes et femmes de Londres, me voici. Je vous félicite +cordialement d’être anglais. Vous êtes un grand peuple. Je dis +plus, vous êtes une grande populace. Vos coups de poing sont +encore plus beaux que vos coups d’épée. Vous avez de l’appétit. +Vous êtes la nation qui mange les autres. Fonction magnifique. +Cette succion du monde classe à part l’Angleterre. Comme +politique et philosophie, et maniement des colonies, populations, +et industries, et comme volonté de faire aux autres du mal qui +est pour soi du bien, vous êtes particuliers et surprenants. Le +moment approche où il y aura sur la terre deux écriteaux; sur +l’un on lira: _Côté des hommes;_ sur l’autre on lira: _Côté des +anglais._ Je constate ceci à votre gloire, moi qui ne suis ni +anglais, ni homme, ayant l’honneur d’être un docteur. Cela va +ensemble. Gentlemen, j’enseigne. Quoi? Deux espèces de choses, +celles que je sais et celles que j’ignore. Je vends des drogues +et je donne des idées. Approchez, et écoutez. La science vous y +convie. Ouvrez votre oreille. Si elle est petite, elle tiendra +peu de vérité; si elle est grande, beaucoup de stupidité y +entrera. Donc, attention. J’enseigne la Pseudodoxia Epidemica. +J’ai un camarade qui fait rire, moi je fais penser. Nous +habitons la même boîte, le rire étant d’aussi bonne famille que +le savoir. Quand on demandait à Démocrite: Comment savez-vous? +il répondait: Je ris. Et moi, si l’on me demande: Pourquoi +riez-vous? je répondrai: Je sais. Du reste, je ne ris pas. Je +suis le rectificateur des erreurs populaires. J’entreprends le +nettoyage de vos intelligences. Elles sont malpropres. Dieu +permet que le peuple se trompe et soit trompé. Il ne faut pas +avoir de pudeurs bêtes; j’avoue franchement que je crois en Dieu, +même quand il a tort. Seulement, quand je vois des ordures,--les +erreurs sont des ordures,--je les balaie. Comment sais-je ce que +je sais? Cela ne regarde que moi. Chacun prend la science comme +il peut. Lactance faisait des questions à une tête de Virgile en +bronze qui lui répondait; Sylvestre II dialoguait avec les +oiseaux; les oiseaux parlaient-ils? le pape gazouillait-il? +Questions. L’enfant mort du rabbin Éléazar causait avec saint +Augustin. Entre nous, je doute de tous ces faits, excepté du +dernier. L’enfant mort parlait, soit; mais il avait sous la +langue une lame d’or, où étaient gravées diverses constellations. +Donc il trichait. Le fait s’explique. Vous voyez ma modération. +Je sépare le vrai du faux. Tenez, voici d’autres erreurs que +vous partagez sans doute, pauvres gens du peuple, et dont je +désire vous dégager. Dioscoride croyait qu’il y avait un dieu +dans la jusquiame, Chrysippe dans le cynopaste, Josèphe dans la +racine bauras, Homère dans la plante moly. Tous se trompaient. +Ce qui est dans ces herbes, ce n’est pas un dieu, c’est un démon. +Je l’ai vérifié. Il n’est pas vrai que le serpent qui tenta Ève +eût, comme Cadmus, une face humaine. Garcias de Horto, Cadamosto +et Jean Hugo, archevêque de Trèves, nient qu’il suffise de scier +un arbre pour prendre un éléphant. J’incline à leur avis. +Citoyens, les efforts de Lucifer sont la cause des fausses +opinions. Sous le règne d’un tel prince, il doit paraître des +météores d’erreur et de perdition. Peuple, Claudius Pulcher ne +mourut pas parce que les poulets refusèrent de sortir du +poulailler; la vérité est que Lucifer ayant prévu la mort de +Claudius Pulcher prit soin d’empêcher ces animaux de manger. Que +Belzébuth ait donné à l’empereur Vespasien la vertu de redresser +les boiteux et de rendre la vue aux aveugles en les touchant, +c’était une action louable en soi, mais dont le motif était +coupable. Gentlemen, défiez-vous des faux savants qui exploitent +la racine de brioine et la couleuvrée blanche, et qui font des +collyres avec du miel et du sang de coq. Sachez voir clair dans +les mensonges. Il n’est point exact qu’Orion soit né d’un besoin +naturel de Jupiter; la vérité est que ce fut Mercure qui +produisit cet astre de cette façon. Il n’est pas vrai qu’Adam +eût un nombril. Quand saint Georges a tué un dragon, il n’avait +pas près de lui la fille d’un saint. Saint Jérôme dans son +cabinet n’avait pas sur sa cheminée une pendule; premièrement, +parce qu’étant dans une grotte, il n’avait pas de cabinet; +deuxièmement, parce qu’il n’avait pas de cheminée; troisièmement, +parce que les pendules n’existaient pas. Rectifions. +Rectifions. O gentils qui m’écoutez, si l’on vous dit que +quiconque flaire l’herbe valériane, il lui naît un lézard dans le +cerveau, que dans sa putréfaction le bœuf se change en abeilles +et le cheval en frelons, que l’homme pèse plus mort que vivant, +que le sang de bouc dissout l’émeraude, qu’une chenille, une +mouche et une araignée aperçues sur le même arbre annoncent la +famine, la guerre et la peste, qu’on guérit le mal caduc au moyen +d’un ver qu’on trouve dans la tête du chevreuil, n’en croyez +rien, ce sont des erreurs. Mais voici des vérités: la peau de +veau marin garantit du tonnerre; le crapaud se nourrit de terre, +ce qui lui fait venir une pierre dans la tête; la rose de Jéricho +fleurit la veille de Noël; les serpents ne peuvent supporter +l’ombre du frêne; l’éléphant n’a pas de jointures et est forcé de +dormir debout contre un arbre; faites couver par un crapaud un +œuf de coq, vous aurez un scorpion qui vous fera une salamandre; +un aveugle recouvre la vue en mettant une main sur le côté gauche +de l’autel et l’autre main sur ses yeux; la virginité n’exclut +pas la maternité. Braves gens, nourrissez-vous de ces évidences. +Sur ce, vous pouvez croire en Dieu de deux façons, ou comme la +soif croit à l’orange, ou comme l’âne croit au fouet. Maintenant +je vais vous présenter mon personnel. + +Ici un coup de vent assez violent secoua les chambranles, et les +volets de l’inn, qui était une maison isolée. Cela fit une +espèce de long murmure céleste. L’orateur attendit un moment, +puis reprit le dessus. + +--Interruption. Soit. Parle, aquilon. Gentlemen, je ne me +fâche pas. Le vent est loquace, comme tous les solitaires. +Personne ne lui tient compagnie là-haut. Alors il bavarde. Je +reprends mon fil. Vous contemplez ici des artistes associés. +Nous sommes quatre. _A lupo principium._ Je commence par mon ami +qui est un loup. Il ne s’en cache pas. Voyez-le. Il est +instruit, grave et sagace. La providence a probablement eu un +moment l’idée d’en faire un docteur d’université; mais il faut +pour cela être un peu bête, et il ne l’est pas. J’ajoute qu’il +est sans préjugés et point aristocrate. Il cause dans l’occasion +avec une chienne, lui qui aurait droit à une louve. Ses +dauphins, s’il en a eu, mêlent probablement avec grâce le +jappement de leur mère au hurlement de leur père. Car il hurle. +Il faut hurler avec les hommes. Il aboie aussi, par +condescendance pour la civilisation. Adoucissement magnanime. +Homo est un chien perfectionné. Vénérons le chien. Le +chien,--quelle drôle de bête!--a sa sueur sur sa langue et son +sourire dans sa queue. Gentlemen, Homo égale en sagesse et +surpasse en cordialité le loup sans poil du Mexique, l’admirable +xoloitzeniski. J’ajoute qu’il est humble. Il a la modestie d’un +loup utile aux humains. Il est secourable et charitable, +silencieusement. Sa patte gauche ignore la bonne action qu’a +faite sa patte droite. Tels sont ses mérites. De cet autre, mon +deuxième ami, je ne dis qu’un mot; c’est un monstre. Vous +l’admirerez. Il fut jadis abandonné par des pirates sur les +bords du sauvage océan. Celle-ci est une aveugle. Est-ce une +exception? Non. Nous sommes tous des aveugles. L’avare est un +aveugle; il voit l’or et ne voit pas la richesse. Le prodigue +est un aveugle; il voit le commencement et ne voit pas la fin. +La coquette est une aveugle; elle ne voit pas ses rides. Le +savant est un aveugle; il ne voit pas son ignorance. L’honnête +homme est un aveugle; il ne voit pas le coquin. Le coquin est un +aveugle; il ne voit pas Dieu. Dieu est un aveugle; le jour où il +a créé le monde, il n’a pas vu que le diable se fourrait dedans. +Moi je suis un aveugle; je parle, et je ne vois pas que vous êtes +des sourds. Cette aveugle-ci, qui nous accompagne, est une +prêtresse mystérieuse. Vesta lui eût confié son tison. Elle a +dans le caractère des obscurités douces comme les hiatus qui +s’ouvrent dans la laine d’un mouton. Je la crois fille de roi, +sans l’affirmer. Une louable défiance est l’attribut du sage. +Quant à moi, je ratiocine et je médicamente. Je pense et je +panse. _Chirurgus sum_. Je guéris les fièvres, miasmes et +pestes. Presque toutes nos phlegmasies et souffrances sont des +exutoires, et, bien soignées, nous débarrassent gentiment +d’autres maux qui seraient pires. Nonobstant, je ne vous +conseille pas d’avoir un anthrax, autrement dit carbuncle. C’est +une maladie bête qui ne sert à rien. On en meurt, mais c’est +tout. Je ne suis pas inculte ni rustique. J’honore l’éloquence +et la poésie, et je vis avec ces déesses dans une intimité +innocente. Et je termine par un avis. Gentlemen et gentlewomen, +en vous, du côté d’où vient la lumière, cultivez la vertu, la +modestie, la probité, la justice et l’amour. Chacun ici-bas +peut, comme cela, avoir son petit pot de fleurs sur sa fenêtre. +Milords et messieurs, j’ai dit. Le spectacle va commencer. + +L’homme, matelot probable, qui écoutait du dehors, entra dans la +salle basse de l’inn, la traversa, paya quelque monnaie qu’on lui +demanda, pénétra dans une cour pleine de public, aperçut au fond +de la cour une baraque à roues, toute grande ouverte, et vit sur +ce tréteau un homme vieux vêtu d’une peau d’ours, un homme jeune +qui avait l’air d’un masque, une fille aveugle, et un loup. + +--Vivedieu! s’écria-t-il, voilà d’admirables gens. + + + + +III + +OU LE PASSANT REPARAIT + + +La Green-Box, on vient de la reconnaître, était arrivée à +Londres. Elle s’était établie à Southwark. Ursus avait été +attiré par le bowling-green, lequel avait cela d’excellent, que +la foire n’y chômait jamais; pas même en hiver. + +Voir le dôme de Saint-Paul avait été agréable à Ursus. + +Londres, à tout prendre, est une ville qui a du bon. Avoir dédié +une cathédrale à saint Paul, c’est de la bravoure. Le vrai saint +cathédral est saint Pierre. Saint Paul est suspect +d’imagination, et, en matière ecclésiastique, imagination +signifie hérésie. Saint Paul n’est saint qu’avec des +circonstances atténuantes. Il n’est entré au ciel que par la +porte des artistes. + +Une cathédrale est une enseigne. Saint Pierre indique Rome, la +ville du dogme; saint Paul signale Londres, la ville du schisme. + +Ursus, dont la philosophie avait de si grands bras qu’elle +contenait tout, était homme à apprécier ces nuances, et son +attrait pour Londres venait peut-être d’un certain goût pour +saint Paul. + +La grande cour de l’inn Tadcaster avait fixé le choix d’Ursus. +La Green-Box semblait prévue par cette cour; c’était un théâtre +tout construit. Cette cour était carrée, et bâtie de trois +côtés, avec un mur faisant vis-à-vis aux étages, et auquel on +adossa la Green-Box, introduite grâce aux vastes dimensions de la +porte cochère. Un grand balcon de bois, couvert d’un auvent et +porté sur poteaux, lequel desservait les chambres du premier +étage, s’appliquait sur les trois pans de la façade intérieure de +cette cour, avec deux retours en équerre. Les fenêtres du +rez-de-chaussée firent les baignoires, le pavé de la cour fit le +parterre, et le balcon fit le balcon. La Green-Box, rangée +contre le mur, avait devant elle cette salle de spectacle. Cela +ressemblait beaucoup au Globe, où furent joués _Othello_, le _Roi +Lear_ et la _Tempête_. + +Dans un recoin, en arrière de la Green-Box, il y avait une +écurie. + +Ursus avait pris ses arrangements avec le tavernier, maître +Nicless, qui, vu le respect des lois, n’admit le loup qu’en +payant plus cher. L’écriteau «GWYNPLAINE--L’HOMME QUI RIT», +décroché de la Green-Box, avait été accroché près de l’enseigne +de l’inn. La salle-cabaret avait, on le sait, une porte +intérieure qui donnait sur la cour. A côté de cette porte fut +improvisée, au moyen d’un tonneau éventré, une logette pour «la +buraliste», qui était tantôt Fibi, tantôt Vinos. C’était à peu +près comme aujourd’hui. Qui entre paie. Sous l’écriteau L’HOMME +QUI RIT fut pendue à deux clous une planche peinte en blanc, +portant, charbonné en grosses lettres, le titre de la grande +pièce d’Ursus, _Chaos vaincu_. + +Au centre du balcon, précisément en face de la Green-Box, un +compartiment, qui avait pour entrée principale une porte-fenêtre, +avait été réservé entre deux cloisons «pour la noblesse». + +Il était assez large pour contenir, sur deux rangs, dix +spectateurs. + +--Nous sommes à Londres, avait dit Ursus. Il faut s’attendre à +de la gentry. + +Il avait fait meubler cette «loge» des meilleures chaises de +l’inn, et placer au centre un grand fauteuil de velours d’Utrecht +bouton d’or à dessins cerise pour le cas où quelque femme +d’alderman viendrait. + +Les représentations avaient commencé. + +Tout de suite, la foule vint. + +Mais le compartiment pour la noblesse resta vide. + +A cela près, le succès fut tel que de mémoire de saltimbanque on +n’en avait pas vu de pareil. Tout Southwark accourut en cohue +admirer l’Homme qui Rit. + +Les baladins et bateleurs de Tarrinzeau-field furent effarés de +Gwynplaine. Un épervier s’abattant dans une cage de +chardonnerets et leur becquetant leur mangeoire, tel fut l’effet. +Gwynplaine leur dévora leur public. + +Outre le menu peuple des avaleurs de sabres et des grimaciers, il +y avait sur le bowling-green de vrais spectacles. Il y avait un +circus à femmes retentissant du matin au soir d’une sonnerie +magnifique de toutes sortes d’instruments, psaltérions, tambours, +rubèbes, micamons, timbres, chalumelles, dulcaynes, gingues, +chevrettes, cornemuses, cornets d’Allemagne, eschaqueils +d’Angleterre, pipes, fistules, flajos et flageolets. Il y avait +sous une large tente ronde des sauteurs que n’eussent point +égalés nos coureurs actuels des Pyrénées, Dulma, Bordenave et +Meylonga, lesquels du pic de Pierrefitte descendent au plateau du +Limaçon, ce qui est presque tomber. Il y avait une ménagerie +ambulante où l’on voyait un tigre bouffe, qui, fouaillé par un +belluaire, tâchait de lui happer son fouet et d’en avaler la +mèche. Ce comique à gueules et à griffes fut lui-même éclipsé. + +Curiosité, applaudissements, recettes, foule, l’Homme qui Rit +prit tout. En un clin d’œil ce fut fait. Il n’y eut plus que +la Green-Box. + +--Chaos vaincu est Chaos vainqueur, disait Ursus, se mettant de +moitié dans le succès de Gwynplaine, et tirant la nappe à lui, +comme on dit en langue cabotine. + +Le succès de Gwynplaine fut prodigieux. Pourtant il resta local. +Passer l’eau est difficile pour une renommée. Le nom de +Shakespeare a mis cent trente ans à venir d’Angleterre en France; +l’eau est une muraille, et si Voltaire, ce qu’il a bien regretté +plus tard, n’avait pas fait à Shakespeare la courte échelle, +Shakespeare, à l’heure qu’il est, serait peut-être encore de +l’autre côté du mur, en Angleterre, captif d’une gloire +insulaire. + +La gloire de Gwynplaine ne passa point le pont de Londres. Elle +ne prit point les dimensions d’un écho de grande ville. Du moins +dans les premiers temps. Mais Southwark peut suffire à +l’ambition d’un clown. Ursus disait:--La sacoche des recettes, +comme une fille qui a fait une faute, grossit à vue d’œil. + +On jouait _Ursus Rursus_, puis _Chaos vaincu_. + +Dans les entr’actes, Ursus justifiait sa qualité d’engastrimythe +et faisait de la ventriloquie transcendante; il imitait toute +voix qui s’offrait dans l’assistance, un chant, un cri, à ébahir +par la ressemblance le chanteur ou le crieur lui-même, et parfois +il copiait le brouhaha du public, et il soufflait comme s’il eût +été à lui seul un tas de gens. Talents remarquables. + +En outre, il haranguait, on vient de le voir, comme Cicéron, +vendait des drogues, soignait les maladies et même guérissait les +malades. + +Southwark était captivé. + +Ursus était satisfait des applaudissements de Southwark, mais il +n’en était point étonné. + +--Ce sont les anciens trinobantes, disait-il. + +Et il ajoutait: + +--Que je ne confonds point, pour la délicatesse du goût, avec les +atrobates qui ont peuplé Berks, les belges qui ont habité le +Somerset, et les parisiens qui ont fondé York. + +A chaque représentation, la cour de l’inn, transformée en +parterre, s’emplissait d’un auditoire déguenillé et enthousiaste. +C’étaient des bateliers, des porte-chaises, des charpentiers de +bord, des cochers de coches de rivière, des matelots frais +débarqués dépensant leur solde en ripailles et en filles. Il y +avait des estafiers, des ruffians, et des gardes noirs, qui sont +des soldats condamnés pour quelque faute disciplinaire à porter +leur habit rouge retourné du côté de la doublure noire, et nommés +pour cela blackquards, d’où nous avons fait _blagueurs_. Tout +cela affluait de la rue dans le théâtre et refluait du théâtre +dans la salle à boire. Les chopes bues ne nuisaient pas au +succès. + +Parmi ces gens qu’on est convenu d’appeler «la lie», il y en +avait un plus haut que les autres, plus grand, plus fort, moins +pauvre, plus carré d’épaules, vêtu comme le commun du peuple, +mais pas déchiré, admirateur à tout rompre, se faisant place à +coups de poing, ayant une perruque à la diable, jurant, criant, +gouaillant, point malpropre, et au besoin pochant un œil et +payant bouteille. + +Cet habitué était le passant dont on a entendu tout à l’heure le +cri d’enthousiasme. + +Ce connaisseur immédiatement fasciné avait tout de suite adopté +l’Homme qui Rit. Il ne venait pas à toutes les représentations. +Mais quand il venait, il était le «traîner» du public; les +applaudissements se changeaient en acclamations; le succès +allait, non aux frises, il n’y en avait pas, mais aux nues, il y +en avait. Mais ces nues, vu l’absence de plafond, pleuvaient +quelquefois sur le chef-d’œuvre d’Ursus. + +Si bien qu’Ursus remarqua cet homme et que Gwynplaine le regarda. + +C’était un fier ami inconnu qu’on avait là! + +Ursus et Gwynplaine voulurent le connaître, ou du moins savoir +qui c’était. + +Ursus un soir, de la coulisse, qui était la porte de la cuisine +de la Green-Box, ayant par hasard maître Nicless l’hôtelier près +de lui, lui montra l’homme mêlé à la foule, et lui demanda: + +--Connaissez-vous cet homme? + +--Sans doute. + +--Qu’est-ce? + +--Un matelot. + +--Comment s’appelle-t-il? dit Gwynplaine, intervenant. + +--Tom-Jim-Jack, répondit l’hôtelier. + +Puis, tout en redescendant l’escalier marchepied de l’arrière de +la Green-Box pour rentrer dans l’inn, maître Nicless laissa +tomber cette réflexion, profonde à perte de vue: + +--Quel dommage qu’il ne soit pas lord! ce serait une fameuse +canaille. + +Du reste, quoique installé dans une hôtellerie, le groupe de la +Green-Box n’avait rien modifié de ses mœurs, et maintenait son +isolement. A cela près de quelques mots échangés ça et là avec +le tavernier, ils ne se mêlaient point aux habitants, permanents +ou passagers, de l’auberge, et ils continuaient de vivre entre +eux. + +Depuis qu’on était à Southwark, Gwynplaine avait pris l’habitude, +après le spectacle, après le souper des gens et des chevaux, +d’aller, pendant qu’Ursus et Dea se couchaient chacun de son +côté, respirer un peu le grand air dans le bowling-green entre +onze heures et minuit. Un certain vague qu’on a dans l’esprit +pousse aux promenades nocturnes et aux flâneries étoilées; la +jeunesse est une attente mystérieuse; c’est pourquoi on marche +volontiers la nuit, sans but. A cette heure-là, il n’y avait +plus personne dans le champ de foire, tout au plus quelques +titubations d’ivrognes faisant des silhouettes chancelantes dans +les coins obscurs; les tavernes vides se fermaient, la salle +basse de l’auberge Tadcaster s’éteignait, ayant à peine dans +quelque angle une dernière chandelle éclairant un dernier buveur, +une lueur indistincte sortait entre les chambranles de l’inn +entr’ouvert, et Gwynplaine, pensif, content, songeant, heureux +d’un divin bonheur trouble, allait et venait devant cette porte +entre-bâillée. A quoi pensait-il? à Dea, à rien, à tout, aux +profondeurs. Il s’écartait peu de l’auberge, retenu, comme par +un fil, près de Dea. Faire quelques pas dehors lui suffisait. + +Puis il rentrait, trouvait toute la Green-Box endormie, et +s’endormait. + + + + +IV + +LES CONTRAIRES FRATERNISENT DANS LA HAINE + + +Le succès n’est pas aimé, surtout par ceux dont il est la chute. +Il est rare que les mangés adorent les mangeurs. L’Homme qui +Rit, décidément, faisait événement. Les bateleurs d’alentour +étaient indignés. Un succès de théâtre est un siphon, pompe la +foule, et fait le vide autour de lui. La boutique en face est +éperdue. A la hausse des recettes de la Green-Box avait tout de +suite correspondu, nous l’avons dit, une baisse dans les recettes +environnantes. Brusquement, les spectacles, jusqu’alors fêtés, +chômèrent. Ce fut comme un étiage se marquant en sens inverse, +mais avec une concordance parfaite, la crue ici, la diminution +là. Tous les théâtres connaissent ces effets de marée; elle +n’est haute chez celui-ci qu’à la condition d’être basse chez +celui-là. La fourmilière foraine, qui exhibait ses talents et +ses fanfares sur les tréteaux circonvoisins, se voyant ruinée par +l’Homme qui Rit, entra en désespoir, mais fut éblouie. Tous les +grimes, tous les clowns, tous les bateleurs enviaient Gwynplaine. +En voilà un qui est heureux d’avoir un mufle de bête féroce! Des +mères baladines et danseuses de cordes, qui avaient de jolis +enfants, les regardaient avec colère en montrant Gwynplaine et en +disant: Quel dommage que tu n’aies pas une figure comme cela! +Quelques-unes battaient leurs petits de fureur de les trouver +beaux. Plus d’une, si elle eût su le secret, eût arrangé son +fils «à la Gwynplaine». Une tête d’ange qui ne rapporte rien ne +vaut pas une face de diable lucrative. On entendit un jour la +mère d’un petit qui était un chérubin de gentillesse et qui +jouait les cupidons, s’écrier:--On nous a manqué nos enfants. Il +n’y a que ce Gwynplaine de réussi. Et, montrant le poing à son +fils, elle ajouta:--Si je connaissais ton père, je lui ferais une +scène! + +Gwynplaine était une poule aux œufs d’or. Quel merveilleux +phénomène! Ce n’était qu’un cri dans toutes les baraques. Les +saltimbanques, enthousiasmés et exaspérés, contemplaient +Gwynplaine en grinçant des dents. La rage admire, cela s’appelle +l’envie. Alors elle hurle. Ils essayèrent de troubler _Chaos +vaincu_, firent cabale, sifflèrent, grognèrent, huèrent. Cela +fut pour Ursus un motif de harangues hortensiennes à la populace, +et pour l’ami Tom-Jim-Jack une occasion de donner quelques-uns de +ces coups de poing qui rétablissent l’ordre. Les coups de poing +de Tom-Jim-Jack achevèrent de le faire remarquer par Gwynplaine +et estimer par Ursus. De loin, du reste; car le groupe de la +Green-Box se suffisait à lui-même et se tenait à distance de +tout, et quant à Tom-Jim-Jack, ce leader de la canaille faisait +l’effet d’une sorte d’estafier suprême, sans liaison, sans +intimité, casseur de vitres, meneur d’hommes, paraissant, +disparaissant, camarade de tout le monde et compagnon de +personne. + +Ce déchaînement d’envie contre Gwynplaine ne se tint pas pour +battu, pour quelques giffles de Tom-Jim-Jack. Les huées ayant +avorté, les saltimbanques du Tarrinzeau-field rédigèrent une +supplique. Ils s’adressèrent à l’autorité. C’est la marche +ordinaire. Contre un succès qui nous gêne, on ameute la foule, +puis on implore le magistrat. + +Aux bateleurs se joignirent les révérends. L’Homme qui Rit avait +porté coup aux prêches. Le vide ne s’était pas fait seulement +dans les baraques, mais dans les églises. Les chapelles des cinq +paroisses de Southwark n’avaient plus d’auditoire. On délaissait +le sermon pour aller à Gwynplaine. _Chaos vaincu,_ la Green-Box, +l’Homme qui Rit, toutes ces abominations de Baal l’emportaient +sur l’éloquence de la chaire. La voix qui harangue dans le +désert, _vox clamantis in deserto,_ n’est pas contente, et adjure +volontiers le gouvernement. Les pasteurs des cinq paroisses se +plaignirent à l’évêque de Londres, lequel se plaignit à sa +majesté. + +La plainte des bateleurs se fondait sur la religion. Ils la +déclaraient outragée. Ils signalaient Gwynplaine comme sorcier +et Ursus comme impie. + +Les révérends, eux, invoquaient l’ordre social. Ils prenaient +fait et cause pour les actes du parlement violés, laissant +l’orthodoxie de côté. C’était plus malin. Car on était à +l’époque de M. Locke, mort depuis six mois à peine, le 28 +octobre 1704, et le scepticisme, que Bolingbroke allait insuffler +à Voltaire, commençait. Wesley devait plus tard venir restaurer +la bible comme Loyola a restauré le papisme. + +De cette façon, la Green-Box était battue en brèche des deux +côtés, par les bateleurs au nom du pentateuque, par les +chapelains au nom des règlements de police. D’une part le ciel, +d’autre part la voirie, les révérends tenant pour la voirie, et +les saltimbanques pour le ciel. La Green-Box était dénoncée par +les prêtres comme encombrante, et par les baladins comme +sacrilège. + +Y avait-il prétexte? donnait-elle prise? Oui. Quel était son +crime? Ceci: elle avait un loup. Un loup en Angleterre est un +proscrit. Le dogue, soit; le loup, point. L’Angleterre admet le +chien qui aboie et non le chien qui hurle; nuance entre la +basse-cour et la forêt. Les recteurs et vicaires des cinq +paroisses de Southwark rappelaient dans leurs requêtes les +nombreux statuts royaux et parlementaires mettant le loup hors la +loi. Ils concluaient à quelque chose comme l’incarcération de +Gwynplaine et la mise en fourrière du loup, ou tout au moins +l’expulsion. Question d’intérêt public, de risque pour les +passants, etc. Et là-dessus, ils faisaient appel à la Faculté. +Ils citaient le verdict du collège des Quatrevingts médecins de +Londres, corps docte qui date de Henri VIII, qui a un sceau comme +l’état, qui élève les malades à la dignité de justiciables, qui a +le droit d’emprisonner ceux qui enfreignent ses lois et +contreviennent à ses ordonnances, et qui, entre autres +constatations utiles à la santé des citoyens, a mis hors de doute +ce fait acquis à la science:--Si un loup voit un homme le +premier, l’homme est enroué pour la vie.--De plus, on peut être +mordu. + +Donc Homo était le prétexte. + +Ursus, par l’hôtelier, avait vent de ces menées. Il était +inquiet. Il craignait ces deux griffes, police et justice. Pour +avoir peur de la magistrature, il suffit d’avoir peur; il n’est +pas nécessaire d’être coupable. Ursus souhaitait peu le contact +des shériffs, prévôts, baillis et coroners. Son empressement de +contempler de près ces visages officiels était nul. Il avait de +voir des magistrats la même curiosité que le lièvre de voir des +chiens d’arrêt. + +Il commençait à regretter d’être venu à Londres. + +--Le mieux est ennemi du bien, murmurait-il en aparté. Je +croyais ce proverbe déconsidéré, j’ai eu tort. Les vérités bêtes +sont les vérités vraies. + +Contre tant de puissances coalisées, saltimbanques prenant en +main la cause de la religion, chapelains s’indignant au nom de la +médecine, la pauvre Green-Box, suspecte de sorcellerie en +Gwynplaine et d’hydrophobie en Homo, n’avait pour elle qu’une +chose, mais qui est une grande force en Angleterre, l’inertie +municipale. C’est du laisser-faire local qu’est sortie la +liberté anglaise. La liberté en Angleterre se comporte comme la +mer autour de l’Angleterre. C’est une marée. Peu à peu les +mœurs montent sur les lois. Une épouvantable législation +engloutie, l’usage dessus, un code féroce encore visible sous la +transparence de l’immense liberté, c’est là l’Angleterre. + +L’Homme qui Rit, _Chaos vaincu,_ Homo, pouvaient avoir contre eux +les bateleurs, les prédicants, les évêques, la chambre des +communes, la chambre des lords, sa majesté, et Londres, et toute +l’Angleterre, et rester tranquilles tant que Southwark serait +pour eux. La Green-Box était l’amusement préféré du faubourg, et +l’autorité locale semblait indifférente. En Angleterre, +indifférence, c’est protection. Tant que le shériff du comté de +Surrey, à qui ressortit Southwark, ne bougerait pas, Ursus +respirait, et Homo pouvait dormir sur ses deux oreilles de loup. + +A la condition de ne point aboutir au coup de pouce, ces haines +servaient le succès. La Green-Box pour l’instant ne s’en portait +pas plus mal. Au contraire. Il transpirait dans le public qu’il +y avait des intrigues. L’Homme qui Rit en devenait plus +populaire. La foule a le flair des choses dénoncées, et les +prend en bonne part. Être suspect recommande. Le peuple adopte +d’instinct ce que l’index menace. La chose dénoncée, c’est un +commencement de fruit défendu; on se hâte d’y mordre. Et puis un +applaudissement qui taquine quelqu’un, surtout quand ce quelqu’un +est l’autorité, c’est doux. Faire, en passant une soirée +agréable, acte d’adhésion à l’opprimé et d’opposition à +l’oppresseur, cela plaît. On protège en même temps qu’on +s’amuse. Ajoutons que les baraques théâtrales du bowling-green +continuaient de huer et de cabaler contre l’Homme qui Rit. Rien +de meilleur pour le succès. Les ennemis font un bruit efficace +qui aiguise et avive le triomphe. Un ami est plus vite las de +louer qu’un ennemi d’injurier. Injurier n’est pas nuire. Voilà +ce que les ennemis ignorent. Ils ne peuvent pas ne point +insulter, et c’est là leur utilité. Ils ont une impossibilité de +se taire qui entretient l’éveil public. La foule grossissait à +_Chaos vaincu._ + +Ursus gardait pour lui ce que lui disait maître Nicless des +intrigues et des plaintes en haut lieu, et n’en parlait pas à +Gwynplaine, pour ne point troubler la sérénité des +représentations par des préoccupations. S’il arrivait malheur, +on le saurait toujours assez tôt. + + + + +V + +LE WAPENTAKE + + +Une fois pourtant il crut devoir déroger à cette prudence, par +prudence même, et il jugea utile de tâcher d’inquiéter +Gwynplaine. Il est vrai qu’il s’agissait d’une chose beaucoup +plus grave encore, dans la pensée d’Ursus, que les cabales de +foire et d’église. Gwynplaine, en ramassant un farthing tombé à +terre dans un moment où l’on comptait la recette, s’était mis à +l’examiner, et, en présence de l’hôtelier, avait tiré du +contraste entre le farthing, représentant la misère du peuple, et +l’empreinte représentant, sous la figure d’Anne, la magnificence +parasite du trône, un propos mal sonnant. Ce propos, répété par +maître Nicless, avait fait tant de chemin qu’il était revenu à +Ursus par Fibi et Vinos. Ursus en eut la fièvre. Paroles +séditieuses. Lèse-majesté. Il admonesta rudement Gwynplaine. + +--Veille sur ton abominable gueule. Il y a une règle pour les +grands, ne rien faire; et une règle pour les petits, ne rien +dire. Le pauvre n’a qu’un ami, le silence. Il ne doit prononcer +qu’un monosyllabe: oui. Avouer et consentir, c’est tout son +droit. Oui, au juge. Oui, au roi. Les grands, si bon leur +semble, nous donnent des coups de bâton, j’en ai reçu, c’est leur +prérogative, et ils ne perdent nullement de leur grandeur en nous +rompant les os. L’ossifrage est une espèce d’aigle. Vénérons le +sceptre qui est le premier des bâtons. Respect, c’est prudence, +et platitude, c’est égoïsme. Qui outrage son roi se met en même +danger qu’une fille coupant témérairement la jube à un lion. On +m’informe que tu as jasé sur le compte du farthing, qui est la +même chose que le liard, et que tu as médit de cette médaille +auguste moyennant laquelle on nous octroie au marché le +demi-quart d’un hareng salé. Prends garde. Deviens sérieux. +Apprends qu’il existe des punitions. Imprègne-toi des vérités +législatives. Tu es dans un pays où celui qui scie un petit +arbre de trois ans est paisiblement mené au gibet. Les jureurs, +on leur met les pieds aux ceps. L’ivrogne est enfermé dans une +barrique défoncée par en bas pour qu’il marche, avec un trou en +haut du tonneau par où passe sa tête et deux trous dans la bonde +par où passent ses mains, de sorte qu’il ne peut se coucher. Qui +frappe quelqu’un dans la salle de Westminster est en prison pour +sa vie, et ses biens confisqués. Qui frappe quelqu’un dans le +palais du roi a la main droite tranchée. Une chiquenaude sur un +nez qui saigne, et te voilà manchot. Le convaincu d’hérésie en +cour d’évêque est brûlé vif. C’est pour pas grand’chose que +Cuthbert Simpson a été écartelé au tourniquet. Voilà trois ans, +en 1702, ce n’est pas loin, comme tu vois, on a tourné au pilori +un scélérat appelé Daniel de Foë, lequel avait eu l’audace +d’imprimer les noms des membres des communes qui avaient parlé la +veille au parlement. Celui qui est félon à sa majesté, on +l’éventre vivant et on lui arrache le cœur dont on lui +soufflette les deux joues. Inculque-toi ces notions de droit et +de justice. Ne jamais se permettre un mot, et, à la plus petite +inquiétude, prendre sa volée; telle est la bravoure que je +pratique et que je conseille. En fait de témérité, imite les +oiseaux, et en fait de bavardage, imite les poissons. Du reste, +l’Angleterre a cela d’admirable que sa législation est fort +douce. + +Son admonition faite, Ursus fut inquiet quelque temps; Gwynplaine +point. L’intrépidité de la jeunesse se compose de défaut +d’expérience. Toutefois il sembla que Gwynplaine avait eu raison +d’être tranquille, car les semaines s’écoulèrent pacifiquement, +et il ne parut pas que le propos sur la reine eût des suites. + +Ursus, on le sait, manquait d’apathie, et, comme le chevreuil au +guet, était en éveil de tous les côtés. + +Un jour, peu de temps après sa semonce à Gwynplaine, en regardant +par la lucarne du mur qui avait vue sur le dehors, Ursus devint +pâle. + +--Gwynplaine? + +--Quoi? + +--Regarde. + +--Où? + +--Dans la place. + +--Et puis? + +--Vois-tu ce passant? + +--Cet homme en noir? + +--Oui. + +--Qui a une espèce de masse au poing? + +--Oui. + +--Eh bien? + +--Eh bien, Gwynplaine, cet homme est le wapentake. + +--Qu’est-ce que c’est que le wapentake? + +--C’est le bailli de la centaine. + +--Qu’est-ce que c’est que le bailli de la centaine? + +--C’est le _praepositus hundredi._ + +--Qu’est-ce que c’est que le _praepositus hundredi_? + +--C’est un officier terrible. + +--Qu’est-ce qu’il a à la main? + +--C’est l’iron-weapon. + +--Qu’est-ce que l’iron-weapon? + +--C’est une chose en fer. + +--Qu’est-ce qu’il fait de ça? + +--D’abord il jure dessus. Et c’est pour cela qu’on l’appelle le +wapentake. + +--Ensuite? + +--Ensuite il vous touche avec. + +--Avec quoi? + +--Avec l’iron-weapon. + +--Le wapentake vous touche avec l’iron-weapon? + +--Oui. + +--Qu’est-ce que cela veut dire? + +--Cela veut dire: suivez-moi. + +--Et il faut le suivre? + +--Oui. + +--Où? + +--Est-ce que je sais, moi? + +--Mais il vous dit où il vous mène? + +--Non. + +--Mais on peut bien le lui demander? + +--Non. + +--Comment? + +--Il ne vous dit rien, et vous ne lui dites rien. + +--Mais... + +--Il vous touche de l’iron-weapon, tout est dit. Vous devez +marcher. + +--Mais où? + +--Derrière lui. + +--Mais où? + +--Où bon lui semble, Gwynplaine. + +--Et si l’on résiste? + +--On est pendu. + +Ursus remit la tête à la lucarne, respira largement, et dit: + +--Dieu merci, le voilà passé! ce n’est pas chez nous qu’il +vient. + +Ursus s’effrayait probablement plus que de raison des +indiscrétions et des rapports possibles au sujet des paroles +inconsidérées de Gwynplaine. + +Maître Nicless, qui les avait entendues, n’avait aucun intérêt à +compromettre les pauvres gens de la Green-Box. Il tirait +latéralement de l’Homme qui Rit une bonne petite fortune. _Chaos +vaincu_ avait deux réussites; en même temps qu’il faisait +triompher l’art dans la Green-Box, il faisait prospérer +l’ivrognerie dans la taverne. + + + + +VI + +LA SOURIS INTERROGÉE PAR LES CHATS + + +Ursus eut encore une autre alerte, assez terrible. Cette fois, +c’était lui qui était en question. Il fut mandé à Bishopsgate +devant une commission composée de trois visages désagréables. +Ces trois visages étaient trois docteurs, qualifiés préposés; +l’un était un docteur en théologie, délégué du doyen de +Westminster, l’autre était un docteur en médecine, délégué du +collège des Quatrevingts, l’autre était un docteur en histoire et +droit civil, délégué du collège de Gresham. Ces trois experts +_in onmi re scibili_ avaient la police des paroles prononcées en +public dans tout le territoire des cent trente paroisses de +Londres, des soixante-treize de Middlesex, et, par extension, des +cinq de Southwark. Ces juridictions théologales subsistent +encore en Angleterre, et sévissent utilement. Le 23 décembre +1868, par sentence de la cour des Arches, confirmée par arrêt des +lords du conseil privé, le révérend Mackonochie a été condamné au +blâme, plus aux dépens, pour avoir allumé des chandelles sur une +table. La liturgie ne plaisante pas. + +Ursus donc un beau jour reçut des docteurs délégués un ordre de +comparution qui, heureusement, lui fut remis en mains propres et +qu’il put tenir secret. Il se rendit, sans mot dire, à la +sommation, frémissant à la pensée qu’il pouvait être considéré +comme donnant prise jusqu’au point d’avoir l’air de pouvoir être +soupçonné d’être peut-être, dans une certaine mesure, téméraire. +Lui qui recommandait tant le silence aux autres, il avait là une +rude leçon. _Garrule, sana te ipsum_. + +Les trois docteurs préposés et délégués siégeaient à Bishopsgate +au fond d’une salle de rez-de-chaussée, sur trois chaises à bras +en cuir noir, avec les trois bustes de Minos, d’Éaque et de +Rhadamante au-dessus de leur tête dans la muraille, une table +devant eux, et à leurs pieds une sellette. + +Ursus, introduit par un estafier paisible et sévère, entra, les +aperçut, et, sur-le-champ, dans sa pensée, donna à chacun d’eux +le nom d’un juge d’enfer que le personnage avait au-dessus de sa +tête. + +Minos, le premier des trois, le préposé à la théologie, lui fit +signe de s’asseoir sur la sellette. + +Ursus salua correctement, c’est-à-dire jusqu’à terre, et, sachant +qu’on enchante les ours avec du miel et les docteurs avec du +latin, dit, en restant à demi courbé par respect: + +--_Tres faciunt capitulum_. + +Et tête basse, la modestie désarme, il vint s’asseoir sur le +tabouret. + +Chacun des trois docteurs avait devant lui sur la table un +dossier de notes qu’il feuilletait. + +Minos commença: + +--Vous parlez en public. + +--Oui, répondit Ursus. + +--De quel droit? + +--Je suis philosophe. + +--Ce n’est pas là un droit. + +--Je suis aussi saltimbanque, fit Ursus. + +--C’est différent. + +Ursus respira, mais humblement. Minos reprit: + +--Comme saltimbanque, vous pouvez parler, mais comme philosophe, +vous devez vous taire. + +--Je tâcherai, dit Ursus. + +Et il songea en lui-même:--Je puis parler, mais je dois me taire. +Complication. + +Il était fort effrayé. + +Le préposé à Dieu continua: + +--Vous dites des choses mal sonnantes. Vous outragez la +religion. Vous niez les vérités les plus évidentes. Vous +propagez de révoltantes erreurs. Par exemple, vous avez dit que +la virginité excluait la maternité. + +Ursus leva doucement les yeux. + +--Je n’ai pas dit cela. J’ai dit que la maternité excluait la +virginité. + +Minos fut pensif et grommela: + +--Au fait, c’est le contraire. + +C’était la même chose. Mais Ursus avait paré le premier coup. + +Minos, méditant la réponse d’Ursus, s’enfonça dans la profondeur +de son imbécillité, ce qui fit un silence. + +Le préposé à l’histoire, celui qui pour Ursus était Rhadamante, +masqua la déroute de Minos par cette interpellation: + +--Inculpé, vos hardiesses et vos erreurs sont de toutes sortes. +Vous avez nié que la bataille de Pharsale eût été perdue parce +que Brutus et Cassius avaient rencontré un nègre. + +--J’ai dit, murmura Ursus, que cela tenait aussi à ce que César +était un meilleur capitaine. + +L’homme de l’histoire passa sans transition à la mythologie. + +--Vous avez excusé les infamies d’Actéon. + +--Je pense, insinua Ursus, qu’un homme n’est pas déshonoré pour +avoir vu une femme nue. + +--Et vous avez tort, dit le juge sévèrement. Rhadamante rentra +dans l’histoire. + +--A propos des accidents arrivés à la cavalerie de Mithridate, +vous avez contesté les vertus des herbes et des plantes. Vous +avez nié qu’une herbe, comme la securiduca, pût faire tomber les +fers des chevaux. + +--Pardon, répondit Ursus. J’ai dit que cela n’était possible +qu’à l’herbe sferra-cavallo. Je ne nie la vertu d’aucune herbe. + +Et il ajouta à demi-voix: + +--Ni d’aucune femme. + +Par ce hors-d’œuvre ajouté à sa réponse, Ursus se prouvait à +lui-même que, si inquiet qu’il fût, il n’était pas désarçonné. +Ursus était composé de terreur et de présence d’esprit. + +--J’insiste, reprit Rhadamante. Vous avez déclaré que ce fut une +simplicité à Scipion, quand il voulut ouvrir les portes de +Carthage, de prendre pour clef l’herbe Aethiopis, parce que +l’herbe Aethiopis n’a pas la propriété de rompre les serrures. + +--J’ai simplement dit qu’il eût mieux fait de se servir de +l’herbe Lunaria. + +--C’est une opinion, murmura Rhadamante touché à son tour. + +Et l’homme de l’histoire se tut. + +L’homme de la théologie, Minos, revenu à lui, questionna de +nouveau Ursus. Il avait eu le temps de consulter le cahier de +notes. + +--Vous avez classé l’orpiment parmi les produits arsenicaux, et +vous avez dit qu’on pouvait empoisonner avec de l’orpiment. La +bible le nie. + +--La bible le nie, soupira Ursus, mais l’arsenic l’affirme. + +Le personnage en qui Ursus voyait Éaque, qui était le préposé à +la médecine et qui n’avait pas encore parlé, intervint, et, les +yeux superbement fermés à demi, appuya Ursus de très haut. Il +dit: + +--La réponse n’est pas inepte. + +Ursus remercia de son sourire le plus avili. + +Minos fit une moue affreuse. + +--Je continue, reprit Minos. Répondez. Vous avez dit qu’il +était faux que le basilic soit roi des serpents sous le nom de +Cocatrix. + +--Très révérend, dit Ursus, j’ai si peu voulu nuire au basilic +que j’ai dit qu’il était certain qu’il avait une tête d’homme. + +--Soit, répliqua sévèrement Minos, mais vous avez ajouté que +Poerius en avait vu un qui avait une tête de faucon. +Pourriez-vous le prouver? + +--Difficilement, dit Ursus. + +Ici il perdit un peu de terrain. + +Minos, ressaisissant l’avantage, poussa. + +--Vous avez dit qu’un juif qui se fait chrétien ne sent pas bon. + +--Mais j’ai ajouté qu’un chrétien qui se fait juif sent mauvais. + +Minos jeta un regard sur le dossier dénonciateur. + +--Vous affirmez et propagez des choses invraisemblables. Vous +avez dit qu’Elien avait vu un éléphant écrire des sentences. + +--Non pas, très révérend. J’ai simplement dit qu’Oppien avait +entendu un hippopotame discuter un problème philosophique. + +--Vous avez déclaré qu’il n’est pas vrai qu’un plat de bois de +hêtre se couvre de lui-même de tous les mets qu’on peut désirer. + +--J’ai dit que, pour qu’il eût cette vertu, il faut qu’il vous +ait été donné par le diable. + +--Donné à moi! + +--Non, à moi, révérend!--Non! à personne! à tout le monde! + +Et, à part, Ursus songea: Je ne sais plus ce que je dis. Mais +son trouble extérieur, bien qu’extrême, n’était pas trop visible. +Ursus luttait. + +--Tout ceci, repartit Minos, implique une certaine foi au diable. + +Ursus tint bon. + +--Très révérend, je ne suis pas impie au diable. La foi au +diable est l’envers de la foi en Dieu. L’une prouve l’autre. +Qui ne croit pas un peu au diable ne croit pas beaucoup en Dieu. +Qui croit au soleil doit croire à l’ombre. Le diable est la nuit +de Dieu. Qu’est-ce que la nuit? la preuve du jour. + +Ursus improvisait ici une insondable combinaison de philosophie +et de religion. Minos redevint pensif et refit un plongeon dans +le silence. + +Ursus respira de nouveau. + +Une brusque attaque eut lieu. Éaque, le délégué de la médecine, +qui venait de protéger dédaigneusement Ursus contre le préposé à +la théologie, se fit subitement d’auxiliaire assaillant. Il posa +son poing fermé sur son dossier, qui était épais et chargé. +Ursus reçut de lui en plein torse cette apostrophe: + +--Il est prouvé que le cristal est de la glace sublimée et que le +diamant est du cristal sublimé; il est avéré que la glace devient +cristal en mille ans, et que le cristal devient diamant en mille +siècles. Vous l’avez nié. + +--Point, répliqua Ursus avec mélancolie. J’ai seulement dit +qu’en mille ans la glace avait le temps de fondre, et que mille +siècles, c’était malaisé à compter. + +L’interrogatoire continua, les demandes et les réponses faisant +comme un cliquetis d’épées. + +--Vous avez nié que les plantes pussent parler. + +--Nullement. Mais il faut pour cela qu’elles soient sous un +gibet. + +--Avouez-vous que la mandragore crie? + +--Non, mais elle chante. + +--Vous avez nié que le quatrième doigt de la main gauche eût une +vertu cordiale. + +--J’ai seulement dit qu’éternuer à gauche était un signe +malheureux. + +--Vous avez témérairement et injurieusement parlé du phénix. + +--Docte juge, j’ai simplement dit que, lorsqu’il a écrit que le +cerveau du phénix était un morceau délicat, mais qui causait des +maux de tête, Plutarque s’était fort avancé, attendu que le +phénix n’a jamais existé. + +--Parole détestable. Le cinnamalque qui fait son nid avec des +bâtons de cannelle, le rhintace que Parysatis employait à ses +empoisonnements, le manucodiate qui est l’oiseau de paradis, et +la semenda dont le bec a trois tuyaux, ont passé à tort pour le +phénix; mais le phénix a existé. + +--Je ne m’y oppose pas. + +--Vous êtes une bourrique. + +--Je ne demande pas mieux. + +--Vous avez confessé que le sureau guérissait l’esquinancie, mais +vous avez ajouté que ce n’était pas parce qu’il avait dans sa +racine une excroissance fée. + +--J’ai dit que c’était parce que Judas s’était pendu à un sureau. + +--Opinion plausible, grommela le théologien Minos, satisfait de +rendre son coup d’épingle au médecin Êaque. + +L’arrogance froissée est tout de suite colère. Eaque s’acharna. + +--Homme nomade, vous errez par l’esprit autant que par les pieds. +Vous avez des tendances suspectes et surprenantes. Vous côtoyez +la sorcellerie. Vous êtes en relation avec des animaux inconnus. +Vous parlez aux populaces d’objets qui n’existent que pour vous +seul, et qui sont d’une nature ignorée, tels que l’hoemorrhoüs. + +--L’hoemorrhoüs est une vipère qu’a vue Tremellius. + +Cette riposte produisit un certain désarroi dans la science +irritée du docteur Éaque. + +Ursus ajouta: + +--L’hoemorrhoüs est tout aussi réel que l’hyène odoriférante et +que la civette décrite par Castellus. + +Éaque s’en tira par une charge à fond. + +--Voici des paroles textuelles de vous, et très diaboliques. +Écoutez. + +L’œil sur le dossier, Éaque lut: + +--«Deux plantes, la thalagssigle et l’aglaphotis sont lumineuses +le soir. Fleurs le jour, étoiles la nuit.» + +Et regardant fixement Ursus: + +--Qu’avez-vous à dire? + +Ursus répondit: + +--Toute plante est lampe. Le parfum est de la lumière. + +Éaque feuilleta d’autres pages. + +--Vous avez nié que les vésicules de loutre fussent équivalentes +au castoreum. + +--Je me suis borné à dire qu’il fallait peut-être se défier +d’Aétius sur ce point. + +Éaque devint farouche. + +--Vous exercez la médecine? + +--Je m’exerce à la médecine, soupira timidement Ursus. + +--Sur les vivants? + +--Plutôt que sur les morts, fit Ursus. + +Ursus ripostait avec solidité, mais avec platitude; mélange +admirable où la suavité dominait. Il parlait avec tant de +douceur que le docteur Éaque sentit le besoin de l’insulter. + +--Que nous roucoulez-vous là? dit-il rudement. + +Ursus fut ébahi et se borna à répondre: + +--Le roucoulement est pour les jeunes et le gémissement pour les +vieux. Hélas! je gémis. + +Éaque répliqua: + +--Soyez averti de ceci: si un malade est soigné par vous, et s’il +meurt, vous serez puni de mort. + +Ursus hasarda une question. + +--Et s’il guérit? + +--En ce cas-là, répondit le docteur, adoucissant sa voix, vous +serez puni de mort. + +--C’est peu varié, dit Ursus. + +Le docteur reprit: + +--S’il y a mort, on punit l’ânerie. S’il y a guérison, on punit +l’outrecuidance. La potence dans les deux cas. + +--J’ignorais ce détail, murmura Ursus. Je vous remercie de me +renseigner. On ne connaît pas toutes les beautés de la +législation. + +--Prenez garde à vous. + +--Religieusement, dit Ursus. + +--Nous savons ce que vous faites. + +--Moi, pensa Ursus, je ne le sais pas toujours. + +--Nous pouvons vous envoyer en prison. + +--Je l’entrevois, messeigneurs. + +--Vous ne pouvez nier vos contraventions et vos empiétements. + +--Ma philosophie demande pardon. + +--On vous attribue des audaces. + +--On a énormément tort. + +--On dit que vous guérissez les malades? + +--Je suis victime des calomnies. + +La triple paire de sourcils horrifiques braquée sur Ursus se +fronça; les trois savantes faces se rapprochèrent et +chuchotèrent. Ursus eut la vision d’un vague bonnet d’âne +s’esquissant au-dessus de ces trois têtes autorisées; le +bougonnement intime et compétent de cette trinité dura quelques +minutes, pendant lesquelles Ursus sentit toutes les glaces et +toutes les braises de l’angoisse; enfin Minos, qui était le +praeses, se tourna vers lui et lui dit d’un air furieux: + +--Allez-vous-en. + +Ursus eut un peu la sensation de Jonas sortant du ventre de la +baleine. + +Minos continua: + +--On vous relaxe! + +Ursus se dit: + +--Si l’on m’y reprend!--Bonsoir la médecine! + +Et il ajouta dans son for intérieur: + +--Désormais je laisserai soigneusement crever les gens. + +Ployé en deux, il salua tout, les docteurs, les bustes, la table +et les murs, et se dirigea vers la porte à reculons, +disparaissant presque comme de l’ombre qui se dissipe. + +Il sortit de la salle lentement, comme un innocent, et de la rue +rapidement, comme un coupable. Les gens de justice sont d’une +approche si singulière et si obscure, que, même absous, on +s’évade. + +Tout en s’enfuyant, il grommelait: + +--Je l’ai échappé belle. Je suis le savant sauvage, eux sont les +savants domestiques. Les docteurs tracassent les doctes. La +fausse science est l’excrément de la vraie; et on l’emploie à la +perte des philosophes. Les philosophes, en produisant les +sophistes, produisent leur propre malheur. De la fiente de la +grive naît le gui, avec lequel on fait la glu, avec laquelle on +prend la grive. _Turdus sibi malum cacat_. + +Nous ne donnons pas Ursus pour un délicat. Il avait +l’effronterie de se servir des mots qui rendaient sa pensée. Il +n’avait pas plus de goût que Voltaire. + +Ursus rentra à la Green-Box, raconta à maître Nicless qu’il +s’était attardé à suivre une jolie femme, et ne souffla mot de +son aventure. + +--Seulement le soir il dit tout bas à Homo: + +--Sache ceci. J’ai vaincu les trois têtes de Cerbère. + + + + +VII + +QUELLES RAISONS PEUT AVOIR UN QUADRUPLE POUR VENIR S’ENCANAILLER +PARMI LES GROS SOUS? + + +Une diversion survint. + +L’inn Tadcaster était de plus en plus une fournaise de joie et de +rire. Pas de plus gai tumulte. L’hôtelier et son boy ne +suffisaient pas à verser l’ale, le stout et le porter. Le soir, +la salle basse, toutes vitres éclairées, n’avait pas une table +vide. On chantait, on criait; le grand vieil âtre en cul de +four, grillé de fer et gorgé de houille, flambait. C’était comme +une maison de feu et de bruit. + +Dans la cour, c’est-à-dire dans le théâtre, plus de foule encore. + +Tout le public de faubourg que pouvait donner Southwark abondait +à tel point aux représentations de _Chaos vaincu_ que, sitôt le +rideau levé, c’est-à-dire sitôt le panneau de la Green-Box +abaissé, il était impossible de trouver une place. Les fenêtres +regorgeaient de spectateurs; le balcon était envahi. On ne +voyait plus un seul des pavés de la cour, tous remplacés par des +visages. + +Seulement le compartiment pour la noblesse restait toujours vide. + +Cela faisait, à cet endroit, qui était le centre du balcon, un +trou noir, ce qu’on appelle, en métaphore d’argot «un four». +Personne. Foule partout, excepté là. + +Un soir, il y eut quelqu’un. + +C’était un samedi, jour où les anglais se dépêchent de s’amuser, +ayant à s’ennuyer le dimanche. La salle était comble. + +Nous disons _salle_. Shakespeare aussi n’a eu longtemps pour +théâtre qu’une cour d’hôtellerie, et il l’appelait salle. +_Hall_. + +Au moment où la triveline s’écarta sur le prologue de _Chaos +vaincu_, Ursus, Homo et Gwynplaine étant en scène, Ursus jeta, +comme d’habitude, un coup d’œil sur l’assistance, et eut une +commotion. + +Le compartiment «pour la noblesse» était occupé. + +Une femme était assise, seule, au milieu de la loge, sur le +fauteuil de velours d’Utrecht. + +Elle était seule, et elle emplissait la loge. + +De certains êtres ont de la clarté. Cette femme, comme Dea, +avait sa lueur à elle, mais autre. Dea était pâle, cette femme +était vermeille. Dea était l’aube, cette femme était l’aurore. +Dea était belle, cette femme était superbe. Dea était +l’innocence, la candeur, la blancheur, l’albâtre; cette femme +était la pourpre, et l’on sentait qu’elle ne craignait pas la +rougeur. Son irradiation débordait la loge, et elle siégeait au +centre, immobile, dans on ne sait quelle plénitude d’idole. + +Au milieu de cette foule sordide, elle avait le rayonnement +supérieur de l’escarboucle, elle inondait ce peuple de tant de +lumière qu’elle le noyait d’ombre, et toutes ces faces obscures +subissaient son éclipse. Sa splendeur était l’effacement de +tout. + +Tous les yeux la regardaient. + +Tom-Jim-Jack était mêlé à la cohue. Il disparaissait comme les +autres dans le nimbe de cette personne éclatante. + +Cette femme absorba d’abord l’attention du public, fit +concurrence au spectacle, et nuisit un peu aux premiers effets de +_Chaos vaincu_. + +Quel que fût son air de rêve, pour ceux qui étaient près d’elle, +elle était réelle. C’était bien une femme. C’était peut-être +même trop une femme. Elle était grande et forte, et se montrait +magnifiquement le plus nue qu’elle pouvait. Elle portait de +volumineux pendants d’oreilles en perles où étaient mêlés ces +bijoux bizarres dits _clefs d’Angleterre_. Sa robe de dessus +était de mousseline de Siam brodée en or passé, grand luxe, car +telle de ces robes de mousseline valait alors six cents écus. +Une large agrafe de diamants fermait sa chemise qu’on voyait à +fleur de gorge, mode lascive du temps, et qui était de cette +toile de Frise dont Anne d’Autriche avait des draps si fins +qu’ils passaient à travers une bague. Cette femme avait comme +une cuirasse de rubis, quelques-uns cabochons, et des pierreries +cousues partout à son corps de jupe. De plus, les deux sourcils +noircis à l’encre de Chine, et les bras, les coudes, les épaules, +le menton, le dessous des narines, le dessus des paupières, le +lambeau des oreilles, la paume des mains, le bout des doigts, +touchés avec le fard et ayant on ne sait quelle pointe rouge et +provocante. Et sur tout cela une implacable volonté d’être +belle. Elle l’était au point d’être farouche. C’était la +panthère, pouvant être chatte, et caresser. Un de ses yeux était +bleu, l’autre était noir. + +Gwynplaine, comme Ursus, considérait cette femme. + +La Green-Box était un peu un spectacle fantasmagorique, _Chaos +vaincu_ était plutôt un songe qu’une pièce, ils étaient habitués +à faire sur le public un effet de vision; cette fois l’effet de +vision revenait sur eux, la salle renvoyait au théâtre la +surprise, et c’était leur tour d’être effarés. Ils avaient le +ricochet de la fascination. + +Cette femme les regardait, et ils la regardaient. + +Pour eux, à la distance où ils étaient, et dans la brume +lumineuse que fait la pénombre théâtrale, les détails +s’effaçaient; et c’était comme une hallucination. C’était une +femme sans doute, mais n’était-ce pas aussi une chimère? Cette +entrée d’une lumière dans leur obscurité les stupéfiait. C’était +comme l’arrivée d’une planète inconnue. Cela venait du monde des +heureux. L’irradiation amplifiait cette figure. Cette femme +avait sur elle des scintillations nocturnes, comme une voie +lactée. Ces pierreries semblaient des étoiles. Cette agrafe de +diamants était peut-être une pléiade. Le modelé splendide de son +sein semblait surnaturel. On sentait, en voyant cette créature +astrale, l’approche momentanée et glaciale des régions de +félicité. C’était des profondeurs d’un paradis que se penchait +sur la chétive Green-Box et sur son misérable public cette face +de sérénité inexorable. Curiosité suprême qui se satisfaisait, +et qui, en même temps, donnait pâture à la curiosité populaire. +En haut permettait à En bas de le regarder. + +Ursus, Gwynplaine, Vinos, Fibi, la foule, tous, avaient la +secousse de cet éblouissemcnt, excepté Dea, ignorante dans sa +nuit. + +Il y avait, dans cette présence, de l’apparition, mais aucune des +idées qu’éveillé ordinairement ce mot n’était réalisée par cette +figure; elle n’avait rien de diaphane, rien d’indécis, rien de +flottant; aucune vapeur; c’était une apparition rose et fraîche, +bien portante. Et pourtant, dans les conditions d’optique où +étaient placés Ursus et Gwynplaine, c’était visionnaire. Les +fantômes gras, qu’on nomme les vampires, existent. Telle belle +reine qui, elle aussi, est pour la foule une vision, et qui mange +trente millions par an au peuple des pauvres, a cette santé-là. + +Derrière cette femme, dans la pénombre, on apercevait son mousse, +_el mozo_, un petit homme enfantin, blanc et joli, à l’air +sérieux. Un groom très jeune et très grave était la mode de ce +temps-là. Ce mousse était vêtu, chaussé et coiffé de velours +couleur feu, et avait sur sa calotte galonnée d’or un bouquet de +plumes de tisserin, ce qui est le signe d’une haute domesticité, +et indique qu’on est le valet d’une très grande dame. + +Le laquais fait partie du seigneur, et il était impossible de ne +pas remarquer dans l’ombre de cette femme ce page porte-queue. +La mémoire prend des notes souvent à notre insu; et, sans que +Gwynplaine s’en doutât, les joues rondes, la mine sérieuse, la +calotte galonnée et le bouquet de plumes du mousse de la dame +laissèrent une trace quelconque dans son esprit. Ce groom du +reste ne faisait rien pour se faire regarder; attirer +l’attention, c’est manquer de respect; il se tenait debout et +passif au fond de la loge, et reculé aussi loin que le permettait +la porte fermée. + +Quoique son muchacho porte-queue fût là, cette femme n’en était +pas moins seule dans le compartiment, attendu qu’un valet ne +compte pas. + +Si puissante que fût la diversion produite par cette personne qui +faisait l’effet d’un personnage, le dénoûment de _Chaos vaincu_ +fut plus puissant encore. L’impression fut, comme toujours, +irrésistible. Peut-être même y eut-il dans la salle, à cause de +la radieuse spectatrice, car quelquefois le spectateur s’ajoute +au spectacle, un surcroît d’électricité. La contagion du rire de +Gwynplaine fut plus triomphante que jamais. Toute l’assistance +se pâma dans une indescriptible épilepsie d’hilarité, où l’on +distinguait le rictus sonore et magistral de Tom-Jim-Jack. + +Seule, la femme inconnue qui regardait ce spectacle dans une +immobilité de statue et avec des yeux de fantôme, ne rit pas. + +Spectre, mais solaire. + +La représentation finie, le panneau relevé, l’intimité refaite +dans la Green-Box, Ursus ouvrit et vida sur la table du souper le +sac de la recette. C’était une cohue de gros sous parmi laquelle +ruissela subitement une once d’or d’Espagne. + +--Elle! s’écria Ursus. + +Cette once d’or au milieu de ces sous vert-de-grisés, c’était en +effet cette femme au milieu de ce peuple. + +--Elle a payé sa place un quadruple! reprit Ursus enthousiasmé. + +En ce moment l’hôtelier entra dans la Green-Box, passa son bras +par la fenêtre de l’arrière, ouvrit dans le mur auquel la +Green-Box s’adossait un vasistas dont nous avons parlé, qui +permettait de voir dans la place, et qui était à la hauteur de +cette fenêtre, puis fit silencieusement signe à Ursus de regarder +dehors. Un carrosse empanaché de laquais à plumes portant des +torches, et magnifiquement attelé, s’éloignait au grand trot. + +Ursus prit respectueusement le quadruple entre son pouce et son +index, le montra à maître Nicless et dit: + +--C’est une déesse. + +Puis ses yeux tombèrent sur le carrosse prêt à tourner le coin de +la place, et sur l’impériale duquel les torches des valets +éclairaient une couronne d’or à huit fleurons. + +Et il s’écria: + +--C’est plus. C’est une duchesse. + +Le carrosse disparut. Le bruit du roulement s’éteignit. + +Ursus demeura quelques instants extatique, faisant entre ses deux +doigts, devenus ostensoir, l’élévation du quadruple comme on +ferait l’élévation de l’hostie. + +Puis il le posa sur la table, et, tout en le contemplant, se mit +à parler de «la madame». L’hôtelier lui donnait la réplique. +C’était une duchesse. Oui. On savait le titre. Mais le nom? +on l’ignorait. Maître Nicless avait vu de près le carrosse, tout +armorié, et les laquais, tout galonnés. Le cocher avait une +perruque à croire voir un lord chancelier. Le carrosse était de +cette forme rare nommée en Espagne _coche-tumbonu_, variété +splendide qui a un couvercle de tombe, ce qui est un support +magnifique pour une couronne. Le mousse était un échantillon +d’homme si mignon qu’il pouvait se tenir assis sur l’étrier du +carrosse en dehors de la portière. On emploie ces jolis êtres-là +à porter les queues des dames; ils portent aussi leurs messages. +Et avait-on remarqué le bouquet de plumes de tisserin de ce +mousse? Voilà qui est grand. On paie l’amende si l’on porte ces +plumes-là sans droit. Maître Nicless avait aussi regardé la dame +de près. Une espèce de reine. Tant de richesse donne de la +beauté. La peau est plus blanche, l’œil est plus fier, la +démarche est plus noble, la grâce est plus insolente. Rien +n’égale l’élégance impertinente de ces mains qui ne travaillent +pas. Maître Nicless racontait cette magnificence de la chair +blanche avec des veines bleues, ce cou, ces épaules, ces bras, ce +fard partout, ces pendeloques de perles, cette coiffure poudrée +d’or, ces profusions de pierreries, ces rubis, ces diamants. + +--Moins brillants que les yeux, murmura Ursus. + +Gwynplaine se taisait. + +Dea écoutait. + +--Et savez-vous, dit le tavernicr, le plus étonnant? + +--Quoi? demanda Ursus. + +--C’est que je l’ai vue monter en carrosse. + +--Après? + +--Elle n’y est pas montée seule. + +--Bah! + +--Quelqu’un est monté avec elle. + +--Qui? + +--Devinez. + +--Le roi? dit Ursus. + +--D’abord, fit maître Nicless, il n’y a pas de roi pour le +moment. Nous ne sommes pas sous un roi. Devinez qui est monté +dans le carrosse de cette duchesse. + +--Jupiter, dit Ursus. + +L’hôtelier répondit: + +--Tom-Jim-Jack. + +Gwynplaine, qui n’avait pas articulé un mot, rompit le silence. + +--Tom-Jim-Jack! s’écria-t-il. + +Il y eut une pause d’étonnement pendant laquelle on put entendre +Dea dire à voix basse: + +--Est-ce qu’on ne pourrait pas empêcher cette femme-là de venir? + + + + +VIII + +SYMPTOMES D’EMPOISONNEMENT + + +«L’apparition» ne revint pas. + +Elle ne revint pas dans la salle, mais elle revint dans l’esprit +de Gwynplaine. + +Gwynplaine fut, dans une certaine mesure, troublé. + +Il lui sembla que, pour la première fois de sa vie, il venait de +voir une femme. + +Il fit tout de suite cette demi-chute de songer étrangement. Il +faut prendre garde à la rêverie qui s’impose. La rêverie a le +mystère et la subtilité d’une odeur. Elle est à la pensée ce que +le parfum est à la tubéreuse. Elle est parfois la dilatation +d’une idée vénéneuse, et elle a la pénétration d’une fumée. On +peut s’empoisonner avec des rêveries comme avec des fleurs. +Suicide enivrant, exquis et sinistre. + +Le suicide de l’âme, c’est de penser mal. C’est là +l’empoisonnement. La rêverie attire, enjôle, leurre, enlace, +puis fait de vous son complice. Elle vous met de moitié dans les +tricheries qu’elle fait à la conscience. Elle vous charme. Puis +vous corrompt. On peut dire de la rêverie ce qu’on dit du jeu. +On commence par être dupe, on finit par être fripon. + +Gwynplaine songea. + +Il n’avait jamais vu la Femme. + +Il en avait vu l’ombre dans toutes les femmes du peuple, et il en +avait vu l’âme dans Dea. + +Il venait d’en voir la réalité. + +Une peau tiède et vivante, sous laquelle on sentait couler un +sang passionné, des contours ayant la précision du marbre et +l’ondulation de la vague, un visage hautain et impassible, mêlant +le refus à l’attrait, et se résumant en un resplendissement, des +cheveux colorés comme d’un reflet d’incendie, une galanterie de +parure ayant et donnant le frisson des voluptés, la nudité +ébauchée trahissant le souhait dédaigneux d’être possédée à +distance par la foule, une coquetterie inexpugnable, +l’impénétrable ayant du charme, la tentation assaisonnée de +perdition entrevue, une promesse aux sens et une menace à +l’esprit, double anxiété, l’une qui est le désir, l’autre qui est +la crainte. Il venait de voir cela. Il venait de voir une +femme. + +Il venait de voir plus et moins qu’une femme, une femelle. + +Et en même temps une olympienne. + +Une femelle de dieu. + +Ce mystère, le sexe, venait de lui apparaître. + +Et où? dans l’inaccessible. + +A une distance infinie. + +Destinée ironique, l’âme, cette chose céleste, il la tenait, il +l’avait dans sa main, c’était Dea; le sexe, cette chose +terrestre, il l’apercevait au plus profond du ciel, c’était cette +femme. + +Une duchesse. + +Plus qu’une déesse, avait dit Ursus. + +Quel escarpement! + +Le rêve lui-même reculerait devant une telle escalade. + +Allait-il faire la folie de songer à cette inconnue? Il se +débattait. + +Il se rappelait tout ce qu’Ursus lui avait dit de ces hautes +existences quasi royales; les divagations du philosophe, qui lui +avaient semblé inutiles, devenaient pour lui des jalons de +méditation; nous n’avons souvent dans la mémoire qu’une couche +d’oubli très mince, laquelle, dans l’occasion, laisse tout à coup +voir ce qui est dessous; il se représentait ce monde auguste, la +seigneurie, dont était cette femme, inexorablement superposé au +monde infime, le peuple, dont il était. Et même était-il du +peuple? N’était-il pas, lui bateleur, au-dessous de ce qui est +au-dessous? Pour la première fois, depuis qu’il avait l’âge de +réflexion, il eut vaguement le cœur serré de sa bassesse, que +nous appellerions aujourd’hui abaissement. Les peintures et les +énumérations d’Ursus, ses inventaires lyriques, ses dithyrambes +de châteaux, de parcs, de jets d’eau et de colonnades, ses +étalages de la richesse et de la puissance, revivaient dans la +pensée de Gwynplaine avec le relief d’une réalité mêlée aux +nuées. Il avait l’obsession de ce zénith. Qu’un homme pût être +un lord, cela lui semblait chimérique. Cela était pourtant. +Chose incroyable! il y avait des lords! mais étaient-ils de +chair et d’os, comme nous? C’était douteux. Il se sentait, lui, +au fond de l’ombre, avec de la muraille tout autour lui, et il +apercevait dans un lointain suprême, au-dessus de sa tête, comme +par l’ouverture d’un puits au fond duquel il serait, cet +éblouissant pêle-mêle d’azur, de figures et de rayons qui est +l’olympe. Au milieu de cette gloire resplendissait la duchesse. + +Il sentait de cette femme on ne sait quel besoin bizarre +compliqué d’impossible. + +Et ce contre-sens poignant se retournait sans cesse malgré lui +dans son esprit: voir auprès de lui, à sa portée, dans la réalité +étroite et tangible, l’âme, et dans l’insaisissable, au fond de +l’idéal, la chair. + +Aucune de ces pensées ne lui arrivait à l’état de précision. +C’était du brouillard qu’il avait en lui. Cela changeait à +chaque instant de contour et flottait. Mais c’était un profond +obscurcissement. + +Du reste, l’idée qu’il y eût là quoi que ce soit d’abordable +n’effleura pas un instant son esprit. Il n’ébaucha, pas même en +songe, aucune ascension vers la duchesse. Heureusement. + +Le tremblement de ces échelles-là, une fois qu’on a mis le pied +dessus, peut vous rester à jamais dans le cerveau; on croit +monter à l’olympe, et l’on arrive à Bedlam. Une convoitise +distincte, qui eût pris forme en lui, l’eût terrifié. Il +n’éprouva rien de pareil. + +D’ailleurs reverrait-il jamais cette femme? probablement non. +S’éprendre d’une lueur qui passe à l’horizon, la démence ne va +point jusque-là. Faire les yeux doux à une étoile, à la rigueur, +cela se comprend, on la revoit, elle reparaît, elle est fixe. +Mais est-ce qu’on peut être amoureux d’un éclair? + +Il avait un va-et-vient de rêves. L’idole au fond de la loge, +majestueuse et galante, s’estompait lumineusement dans la +diffusion de ses idées, puis s’effaçait. Il y pensait, n’y +pensait pas, s’occupait d’autre chose, y retournait. Il +subissait un bercement, rien de plus. + +Cela l’empêcha de dormir plusieurs nuits. L’insomnie est aussi +pleine de songes que le sommeil. + +Il est presque impossible d’exprimer dans leurs limites exactes +les évolutions abstruses qui se font dans le cerveau. +L’inconvénient des mots, c’est d’avoir plus de contour que les +idées. Toutes les idées se mêlent par les bords; les mots, non. +Un certain côté diffus de l’âme leur échappe toujours. +L’expression a des frontières, la pensée n’en a pas. + +Notre sombre immensité intérieure est telle que ce qui se passait +en Gwynplaine touchait à peine, dans sa pensée, à Dea. Dea était +au centre de son esprit, sacrée. Rien ne pouvait approcher +d’elle. + +Et pourtant, ces contradictions sont toute l’âme humaine, il y +avait en lui un conflit. En avait-il conscience? tout au plus. + +Il sentait dans son for intérieur, à l’endroit des fêlures +possibles, nous avons tous cet endroit-là, un choc de velléités. +Pour Ursus, c’eût été clair; pour Gwynplaine, c’était indistinct. + +Deux instincts, l’un l’idéal, l’autre le sexe, combattaient en +lui. Il y a de ces luttes entre l’ange blanc et l’ange noir sur +le pont de l’abîme. + +Enfin l’ange noir fut précipité. + +Un jour, tout à coup, Gwynplaine ne pensa plus à la femme +inconnue. + +Le combat entre les deux principes, le duel entre son côté +terrestre et son côté céleste, s’était passé au plus obscur de +lui-même, et à de telles profondeurs qu’il ne s’en était que très +confusément aperçu. + +Ce qui est certain, c’est qu’il n’avait pas cessé une minute +d’adorer Dea. + +Il y avait eu en lui, et très avant, un désordre, son sang avait +eu une fièvre, mais c’était fini. Dea seule demeurait. + +On eût même bien étonné Gwynplaine si on lui eut dit que Dea +avait pu être un moment en danger. + +En une semaine ou deux le fantôme qui avait semblé menacer ces +âmes s’effaça. + +Il n’y eut plus dans Gwynplaine que le cœur, foyer, et l’amour, +flamme. + +Du reste, nous l’avons dit, «la duchesse» n’était pas revenue. + +Ce qu’Ursus trouva tout simple. «La dame au quadruple» est un +phénomène. Cela entre, paie, et s’évanouit. Ce serait trop beau +si cela revenait. + +Quant à Dea, elle ne fit même pas allusion à cette femme qui +avait passé. Elle écoutait probablement, et était suffisamment +renseignée par des soupirs d’Ursus, et, ça et là, par quelque +exclamation significative comme: _on n’a pas des onces d’or tous +les jours!_ Elle ne parla plus de «la femme». C’est là un +instinct profond. L’âme prend de ces précautions obscures, dans +le secret desquelles elle n’est pas toujours elle-même. Se taire +sur quelqu’un, il semble que c’est l’éloigner. En s’informant, +on craint d’appeler. Ou met du silence de son côté comme on +fermerait une porte. + +L’incident s’oublia. + +Était-ce même quelque chose? Cela avait-il existé? Pouvait-on +dire qu’une ombre eût flotté entre Gwynplaine et Dea? Dea ne le +savait pas, et Gwynplaine ne le savait plus. Non. Il n’y avait +rien eu. La duchesse elle-même s’estompa dans la perspective +lointaine comme une illusion. Ce ne fut rien qu’une minute de +songe traversée par Gwynplaine, et dont il était hors. Une +dissipation de rêverie, comme une dissipation de brume, ne laisse +point trace, et, le nuage passé, l’amour n’est pas plus diminué +dans le cœur que le soleil dans le ciel. + + + + +IX + +ABYSSUS ABYSSUM VOCAT + + +Une autre figure disparue, ce fut Tom-Jim-Jack. Brusquement il +cessa de venir dans l’inn Tadcaster. + +Les personnes situées de façon à voir les deux versants de la vie +élégante des grands seigneurs de Londres purent noter peut-être +qu’à la même époque la Gazette de la Semaine, entre deux extraits +de registres de paroisses, annonça le «départ de lord David +Dirry-Moir, sur l’ordre de sa majesté d’aller reprendre, dans +l’escadre blanche en croisière sur les côtes de Hollande, le +commandement de sa frégate». + +Ursus s’aperçut que Tom-Jim-Jack ne venait plus; il en fut très +préoccupé. Tom-Jim-Jack n’avait point reparu depuis le jour où +il était parti dans le même carrosse que la dame au quadruple. +C’était, certes, une énigme que ce Tom-Jim-Jack qui enlevait +des duchesses à bras tendu! Quel approfondissement intéressant à +faire! que de questions à poser! que de choses à dire! C’est +pourquoi Ursus ne dit pas un mot. + +Ursus, qui avait vécu, savait quelles cuissons donnent les +curiosités téméraires. La curiosité doit toujours être +proportionnée au curieux. A écouter, on risque l’oreille; à +guetter, on risque l’œil. Ne rien entendre et ne rien voir est +prudent. Tom-Jim-Jack était monté dans ce carrosse princier, +l’hôtelier avait été témoin de cette ascension. Ce matelot +s’asseyant à côté de cette lady avait un aspect de prodige qui +rendait Ursus circonspect. Les caprices de la vie d’en haut +doivent être sacrés pour les personnes basses. Tous ces reptiles +qu’on appelle les pauvres n’ont rien de mieux à faire que de se +tapir dans leur trou quand ils aperçoivent quelque chose +d’extraordinaire. Se tenir coi est une force. Fermez vos yeux, +si vous n’avez pas le bonheur d’être aveugle; bouchez vos +oreilles, si vous n’avez pas la chance d’être sourd; paralysez +votre langue, si vous n’avez pas la perfection d’être muet. Les +grands sont ce qu’ils veulent, les petits sont ce qu’ils peuvent, +laissons passer l’inconnu. N’importunons point la mythologie; +n’ennuyons point les apparences; ayons un profond respect pour +les simulacres. Ne dirigeons pas nos commérages vers les +rapetissements ou les grossissements qui s’opèrent dans les +régions supérieures pour des motifs que nous ignorons. Ce sont +la plupart du temps, pour nous chétifs, des illusions d’optique. +Les métamorphoses sont l’affaire des dieux; les transformations +et les désagrégations des grands personnages éventuels qui +flottent au-dessus de nous, sont des nuages impossibles à +comprendre et périlleux à étudier. Trop d’attention impatiente +les olympiens dans leurs évolutions d’amusement et de fantaisie, +et un coup de tonnerre pourrait bien vous apprendre que ce +taureau trop curieusement examiné par vous est Jupiter. +N’entre-bâillons pas les plis du manteau couleur de muraille des +puissants terribles. Indifférence, c’est intelligence. Ne +bougez point, cela est salubre. Faites le mort, on ne vous tuera +pas. Telle est la sagesse de l’insecte. Ursus la pratiquait. + +L’hôtelier, intrigué de son côté, interpella un jour Ursus. + +--Savez-vous qu’on ne voit plus Tom-Jim-Jack? + +--Tiens, dit Ursus, je ne l’avais pas remarqué. + +Maître Nicless fit à demi-voix une réflexion, sans doute sur la +promiscuité du carrosse ducal avec Tom-Jim-Jack, observation +probablement irrévérente et dangereuse, qu’Ursus eut soin de ne +pas écouter. + +Ursus néanmoins était trop artiste pour ne point regretter +Tom-Jim-Jack. Il eut un certain désappointement. Il ne fit part +de son impression qu’à Homo, seul confident de la discrétion +duquel il fût sûr. Il dit tout bas à l’oreille du loup: + +--Depuis que Tom-Jim-Jack ne vient plus, je sens un vide comme +homme et un froid comme poète. + +Cet épanchement dans le cœur d’un ami soulagea Ursus. + +Il resta muré vis-à-vis de Gwynplaine qui, de son côté, ne fit +aucune allusion à Tom-Jim-Jack. + +Au fait, Tom-Jim-Jack de plus ou de moins importait peu à +Gwynplaine, absorbé en Dea. + +L’oubli s’était fait de plus en plus dans Gwynplaine. Dea, elle, +ne se doutait même pas qu’un vague ébranlement eût eu lieu. En +même temps, on n’entendait plus parler de cabales et de plaintes +contre l’Homme qui Rit. Les haines semblaient avoir lâché prise. +Tout s’était apaisé dans la Green-Box et autour de la Green-Box. +Plus de cabotinage, ni des cabotins, ni des prêtres. Plus de +grondement extérieur. On avait le succès sans la menace. La +destinée a de ces sérénités subites. La splendide félicité de +Gwynplaine et de Dea était, pour l’instant, absolument sans +ombre. Elle était peu à peu montée jusqu’à ce point où rien ne +peut plus croître. Il y a un mot qui exprime ces situations-là, +l’apogée. Le bonheur, comme la mer, arrive à faire son plein. +Ce qui est inquiétant pour les parfaitement heureux, c’est que la +mer redescend. + +Il y a deux façons d’être inaccessible, c’est d’être très haut et +d’être très bas. Au moins autant peut-être que la première, la +deuxième est souhaitable. Plus sûrement que l’aigle n’échappe à +la flèche, l’infusoire échappe à l’écrasement. Cette sécurité de +la petitesse, nous l’avons dit déjà, si quelqu’un l’avait sur la +terre, c’étaient ces deux êtres, Gwynplaine et Dea; mais jamais +elle n’avait été si complète. Ils vivaient de plus en plus l’un +par l’autre, l’un en l’autre, extatiquement. Le cœur se sature +d’amour comme d’un sel divin qui le conserve; de là +l’incorruptible adhérence de ceux qui se sont aimés dès l’aube de +la vie, et la fraîcheur des vieilles amours prolongées. Il +existe un embaumement d’amour. C’est de Daphnis et Chloé que +sont faits Philémon et Baucis. Cette vieillesse-là, ressemblance +du soir avec l’aurore, était évidemment réservée à Gwynplaine et +à Dea. En attendant, ils étaient jeunes. + +Ursus regardait cet amour comme un médecin fait sa clinique. Du +reste il avait ce qu’on appelait en ce temps-là «le regard +hippocratique». Il attachait sur Dea, frêle et pâle, sa prunelle +sagace, et il gromme-lait:--C’est bien heureux qu’elle soit +heureuse!--D’autres fois il disait:--Elle est heureuse pour sa +santé. + +Il hochait la tête, et parfois lisait attentivement Avicenne, +traduit par Vopiscus Fortunatus, Louvain, 1650, un bouquin qu’il +avait, à l’endroit des «troubles cardiaques». + +Dea, aisément fatiguée, avait des sueurs et des assoupissements, +et faisait, on s’en souvient, sa sieste dans le jour. Une fois +qu’elle était ainsi endormie, étendue sur la peau d’ours, et que +Gwynplaine n’était pas là, Ursus se pencha doucement et appliqua +son oreille contre la poitrine de Dea, du côté du cœur. Il +sembla écouter quelques instants, et en se redressant il +murmura:--Il ne lui faudrait pas une secousse. La fêlure +grandirait bien vite. + +La foule continuait d’affluer aux représentations de _Chaos +vaincu_. Le succès de l’Homme qui Rit paraissait inépuisable. +Tout accourait; ce n’était plus seulement Southwark, c’était déjà +un peu Londres. Le public commençait même à se mélanger; ce +n’étaient plus de purs matelots et cochers; dans l’opinion de +maître Nicless, connaisseur en canaille, il y avait maintenant +dans cette populace des gentilshommes et des baronnets, déguisés +en gens du peuple. Le déguisement est un des bonheurs de +l’orgueil, et c’était la grande mode d’alors. Cette aristocratie +mêlée à la mob était bon signe et indiquait une extension de +succès gagnant Londres. La gloire de Gwynplaine avait décidément +fait son entrée dans le grand public. Et le fait était réel. Il +n’était plus question dans Londres que de l’Homme qui Rit. On en +parlait jusque chez le Mohock-Club, hanté des lords. + +Dans la Green-Box on ne s’en doutait pas; on se contentait d’être +heureux. L’enivrement de Dea, c’était de toucher tous les soirs +le front crépu et fauve de Gwynplaine. En amour, rien n’est tel +qu’une habitude. Toute la vie s’y concentre. La réapparition de +l’astre est une habitude de l’univers. La création n’est pas +autre chose qu’une amoureuse, et le soleil est un amant. + +La lumière est une cariatide éblouissante qui porte le monde. +Tous les jours, pendant une minute sublime, la terre couverte de +nuit s’appuie sur le soleil levant. Dea, aveugle, sentait la +même rentrée de chaleur et d’espérance en elle dans le moment où +elle posait sa main sur la tête de Gwynplaine. + +Être deux ténébreux qui s’adorent, s’aimer dans la plénitude du +silence, on s’accommoderait de l’éternité passée ainsi. + +Un soir, Gwynplaine, ayant en lui cette surcharge de félicité +qui, pareille à l’ivresse des parfums, cause une sorte de divin +malaise, rôdait, comme il faisait d’ordinaire après le spectacle +terminé, dans le pré, à quelque cent pas de la Green-Box. On a +de ces heures de dilatation où l’on dégorge le trop-plein de son +cœur. La nuit était noire et transparente; il faisait clair +d’étoiles. Tout le champ de foire était désert, et il n’y avait +que du sommeil et de l’oubli dans les baraques éparses autour du +Tarrinzeau-field. + +Une seule lumière n’était pas éteinte; c’était la lanterne de +l’inn Tadcaster, entr’ouvert et attendant la rentrée de +Gwynplaine. + +Minuit venait de sonner aux cinq paroisses de Southwark avec les +intermittences et les différences de voix d’un clocher à l’autre. + +Gwynplaine songeait à Dea. A quoi eût-il songé? Mais ce +soir-là, singulièrement confus, plein d’un charme où il y avait +de l’angoisse, il songeait à Dea comme un homme songe à une +femme. Il se le reprochait. C’était une diminution. La sourde +attaque de l’époux commençait en lui. Douce et impérieuse +impatience. Il franchissait la frontière invisible; en deçà il y +a la vierge, au delà il y a la femme. Il se questionnait avec +anxiété; il avait ce qu’on pourrait nommer la rougeur intérieure. +Le Gwynplaine des premières années s’était peu à peu transformé +dans l’inconscience d’une croissance mystérieuse. L’ancien +adolescent pudique se sentait devenir trouble et inquiétant. +Nous avons l’oreille de lumière où parle l’esprit, et l’oreille +d’obscurité où parle l’instinct. Dans cette oreille amplifiante +des voix inconnues lui faisaient des offres. Si pur que soit le +jeune homme qui rêve d’amour, un certain épaississement de chair +finit toujours par s’interposer entre son rêve et lui. Les +intentions perdent leur transparence. L’inavouable voulu par la +nature fait son entrée dans la conscience. Gwynplaine éprouvait +on ne sait quel appétit de cette matière où sont toutes les +tentations, et qui manquait presque à Dea. Dans sa fièvre, qui +lui semblait malsaine, il transfigurait Dea, du côté périlleux +peut-être, et il tâchait d’exagérer cette forme séraphique +jusqu’à la forme féminine. C’est de toi, femme, que nous avons +besoin. + +Trop de paradis, l’amour en arrive à ne pas vouloir cela. Il lui +faut la peau fiévreuse, la vie émue, le baiser électrique et +irréparable, les cheveux dénoués, l’étreinte ayant un but. Le +sidéral gêne. L’éthéré pèse. L’excès de ciel dans l’amour, +c’est l’excès de combustible dans le feu; la flamme en souffre. +Dea saisissable et saisie, la vertigineuse approche qui mêle en +deux êtres l’inconnu de la création, Gwynplaine, éperdu, avait ce +cauchemar exquis. Une femme! Il entendait en lui ce profond cri +de la nature. Comme un Pygmalion du rêve modelant une Galatée de +l’azur, il faisait témérairement, au fond de son âme, des +retouches à ce contour chaste de Dea; contour trop céleste et pas +assez édénique; car l’éden, c’est Ève; et Ève était une femelle, +une mère charnelle, une nourrice terrestre, le ventre sacré des +générations, la mamelle du lait inépuisable, la berceuse du monde +nouveau-né; et le sein exclut les ailes. La virginité n’est que +l’espérance de la maternité. Pourtant, dans les mirages de +Gwynplaine, Dea jusqu’alors avait été au-dessus de la chair. En +ce moment, égaré, il essayait dans sa pensée de l’y faire +redescendre, et il tirait ce fil, le sexe, qui tient toute jeune +fille liée à la terre. Pas un seul de ces oiseaux n’est lâché. +Dea, pas plus qu’une autre, n’était hors la loi, et Gwynplaine, +tout en ne l’avouant qu’à demi, avait une vague volonté qu’elle +s’y soumît. Il avait cette volonté malgré lui, et dans une +rechute continuelle. Il se figurait Dea humaine. Il en était à +concevoir une idée inouïe: Dea, créature, non plus seulement +d’extase, mais de volupté; Dea la tête sur l’oreiller. Il avait +honte de cet empiétement visionnaire; c’était comme un effort de +profanation; il résistait à cette obsession; il s’en détournait, +puis il y revenait; il lui semblait commettre un attentat à la +pudeur. Dea était pour lui un nuage. Frémissant, il écartait ce +nuage comme il eût soulevé une chemise. On était en avril. + +La colonne vertébrale a ses rêveries. + +Il faisait des pas au hasard avec cette oscillation distraite +qu’on a dans la solitude. N’avoir personne autour de soi, cela +aide à divaguer. Où allait sa pensée? il n’eût osé se le dire à +lui-même. Dans le ciel? Non. Dans un lit. Vous le regardiez, +astres. + +Pourquoi dit-on un amoureux? On devrait dire un possédé. Être +possédé du diable, c’est l’exception; être possédé de la femme, +c’est la règle. Tout homme subit cette aliénation de soi-même. +Quelle sorcière qu’une jolie femme! Le vrai nom de l’amour, +c’est captivité. + +On est fait prisonnier par l’âme d’une femme. Par sa chair +aussi. Quelquefois plus encore par la chair que par l’âme. +L’âme est l’amante; la chair est la maîtresse. + +On calomnie le démon. Ce n’est pas lui qui a tenté Eve. C’est +Ève qui l’a tenté. La femme a commencé. + +Lucifer passait tranquille. Il a aperçu la femme. Il est devenu +Satan. + +La chair, c’est le dessus de l’inconnu. Elle provoque, chose +étrange, par la pudeur. Rien de plus troublant. Elle a honte, +cette effrontée. + +En cet instant-là, ce qui agitait Gwynplaine et ce qui le tenait, +c’était cet effrayant amour de surface. Moment redoutable que +celui où l’on veut la nudité. Un glissement dans la faute est +possible. Que de ténèbres dans cette blancheur de Vénus! + +Quelque chose en Gwynplaine appelait à grands cris Dea, Dea +fille, Dea moitié d’un homme, Dea chair et flamme, Dea gorge nue. +Il chassait presque l’ange. Crise mystérieuse que tout amour +traverse, et où l’idéal est en danger. Ceci est la préméditation +de la création. + +Moment de corruption céleste. + +L’amour de Gwynplaine pour Dea devenait nuptial. L’amour +virginal n’est qu’une transition. Le moment était arrivé. Il +fallait à Gwynplaine cette femme. + +Il lui fallait une femme. + +Pente dont on ne voit que le premier plan. + +L’appel indistinct de la nature est inexorable. + +Toute la femme, quel gouffre! + +Heureusement, pour Gwynplaine, il n’y avait d’autre femme que +Dea. La seule dont il voulût. La seule qui pût vouloir de lui. + +Gwynplaine avait ce grand frisson vague qui est la réclamation +vitale de l’infini. + +Ajoutez l’aggravation du printemps. Il aspirait les effluves +sans nom de l’obscurité sidérale. Il allait devant lui, +délicieusement hagard. Les parfums errants de la sève en +travail, les irradiations capiteuses qui flottent dans l’ombre, +l’ouverture lointaine des fleurs nocturnes, la complicité des +petits nids cachés, les bruissements d’eaux et de feuilles, les +soupirs sortant des choses, la fraîcheur, la tiédeur, tout ce +mystérieux éveil d’avril et de mai, c’est l’immense sexe épars +proposant à voix basse la volupté, provocation vertigineuse qui +fait bégayer l’âme. L’idéal ne sait plus ce qu’il dit. + +Qui eût vu marcher Gwynplaine eût pensé: Tiens! un ivrogne! + +Il chancelait presque en effet sous le poids de son cœur, du +printemps et de la nuit. + +La solitude dans le bowling-green était si paisible que, par +instants, il parlait haut. + +Se sentir pas écouté fait qu’on parle. + +Il se promenait à pas lents, la tête baissée, les mains derrière +le dos, la gauche dans la droite, les doigts ouverts. + +Tout à coup il sentit comme le glissement de quelque chose dans +l’entre-bâillement inerte de ses doigts. + +Il se retourna vivement. + +Il avait dans la main un papier et devant lui un homme. + +C’était cet homme venu jusqu’à lui par derrière avec la +précaution d’un chat, qui lui avait mis ce papier entre les +doigts. + +Le papier était une lettre. + +L’homme, suffisamment éclairé par la pénombre stellaire, était +petit, joufflu, jeune, grave, et vêtu d’une livrée couleur feu, +visible du haut en bas par la fente verticale d’un long surtout +gris qu’on appelait alors capenoche, mot espagnol contracté qui +veut dire cape de nuit. Il était coiffé d’une gorra cramoisie, +pareille à une calotte de cardinal où la domesticité serait +accentuée par un galon. Sur cette calotte on apercevait un +bouquet de plumes de tisserin. + +Il était immobile devant Gwynplaine. On eût dit une silhouette +de rêve. + +Gwynplaine reconnut le mousse de la duchesse. + +Avant que Gwynplaine eût pu jeter un cri de surprise, il entendit +la voix grêle, à la fois enfantine et féminine, du mousse qui lui +disait: + +--Trouvez-vous demain à pareille heure à l’entrée du pont de +Londres. J’y serai. Je vous conduirai. + +--Où? demanda Gwynplaine. + +--Où vous êtes attendu. + +Gwynplaine abaissa ses yeux sur la lettre qu’il tenait +machinalement dans sa main. + +Quand il les releva, le mousse n’était plus là. + +On distinguait dans la profondeur du champ de foire une vague +forme obscure qui décroissait rapidement. C’était le petit +laquais qui s’en allait. Il tourna un coin de rue, et il n’y eut +plus personne. + +Gwynplaine regarda le mousse disparaître, puis il regarda la +lettre. Il est des moments dans la vie où ce qui vous arrive ne +vous arrive pas; la stupeur vous maintient quelque temps à une +certaine distance du fait. Gwynplaine approcha la lettre de ses +yeux comme quelqu’un qui veut lire; alors, il s’aperçut qu’il ne +pouvait la lire pour deux raisons: premièrement, parce qu’il ne +l’avait pas décachetée; deuxièmement, parce qu’il faisait nuit. +Il fut plusieurs minutes avant de se rendre compte qu’il y avait +une lanterne dans l’inn. Il fit quelques pas, mais de côté, et +comme s’il ne savait où aller. Un somnambule à qui un fantôme a +remis une lettre marche de la sorte. + +Enfin il se décida, courut plutôt qu’il n’avança vers l’inn, se +plaça dans le rayon de la porte entr’ouverte, et considéra encore +une fois, à cette clarté, la lettre fermée. On ne voyait aucune +empreinte sur le cachet, et sur l’enveloppe il y avait: A +_Gwynplaine_. Il brisa le cachet, déchira l’enveloppe, déplia la +lettre, la mit en plein sous la lumière, et voici ce qu’il lut: + +«Tu es horrible, et je suis belle. Tu es histrion, et je suis +duchesse. Je suis la première, et tu es le dernier. Je veux de +toi. Je t’aime. Viens.» + + + + +LIVRE QUATRIÈME + +LA CAVE PÉNALE + + + +I + +LA TENTATION DE SAINT GWYNPLAINE + + +Tel jet de flamme fait à peine une piqûre aux ténèbres; tel autre +met le feu à un volcan. + +Il y a des étincelles énormes. + +Gwynplaine lut la lettre, puis la relut. Il y avait bien ce mot: +Je t’aime! + +Les épouvantes se succédèrent dans son esprit. + +La première, ce fut de se croire fou. + +Il était fou. C’était certain. Ce qu’il venait de voir +n’existait pas. Les simulacres crépusculaires jouaient de lui, +misérable. Le petit homme écarlate était une lueur de vision. +Quelquefois, la nuit, rien condensé en une flamme vient rire de +vous. Après s’être moqué, l’être illusoire avait disparu, +laissant derrière lui Gwynplaine fou. L’ombre fait de ces +choses-là. + +La seconde épouvante, ce fut de constater qu’il avait toute sa +raison. + +Une vision? mais non. Eh bien! et cette lettre? Est-ce qu’il +n’avait pas une lettre entre les mains? Est-ce que ne voilà pas +une enveloppe, un cachet, du papier, une écriture? Est-ce qu’il +ne sait pas de qui cela vient? Rien d’obscur dans cette +aventure. On a pris une plume et de l’encre, et l’on a écrit. +On a allumé une bougie, et l’on a cacheté avec de la cire. +Est-ce que son nom n’est pas écrit sur la lettre? _A +Gwynplaine_. Le papier sent bon. Tout est clair. Le petit +homme, Gwynplaine le connaît. Ce nain est un groom. Cette lueur +est une livrée. Ce groom a donné rendez-vous à Gwynplaine pour +le lendemain à la même heure, à l’entrée du pont de Londres. +Est-ce que le pont de Londres est une illusion? Non, non, tout +cela se tient. Il n’y a là dedans aucun délire. Tout est +réalité. Gwynplaine est parfaitement lucide. Ce n’est pas une +fantasmagorie tout de suite décomposée au-dessus de sa tête, et +dissipée en évanouissement; c’est une chose qui lui arrive. Non, +Gwynplaine n’est pas fou. Gwynplaine ne rêve pas. Et il +relisait la lettre. + +Eh bien, oui. Mais alors? + +Alors c’est formidable. + +Il y a une femme qui veut de lui. + +Une femme veut de lui! En ce cas que personne ne prononce plus +jamais ce mot: incroyable. Une femme veut de lui! une femme qui +a vu son visage! une femme qui n’est pas aveugle! Et qui est +cette femme? Une laide? non. Une belle. Une bohémienne? non. +Une duchesse. + +Qu’y avait-il là dedans, et qu’est-ce que cela voulait dire? +Quel péril qu’un tel triomphe! mais comment ne pas s’y jeter à +tête perdue? + +Quoi! cette femme! la sirène, l’apparition, la lady, la +spectatrice de la loge visionnaire, la ténébreuse éclatante! Car +c’était elle. C’était bien elle. + +Le pétillement de l’incendie commençant éclatait en lui de toutes +parts. C’était cette étrange inconnue! la même qui l’avait tant +troublé! Et ses premières pensées tumultueuses sur cette femme +reparaissaient, comme chauffées à tout ce feu sombre. L’oubli +n’est autre chose qu’un palimpseste. Qu’un accident survienne, +et tous les effacements revivent dans les interlignes de la +mémoire étonnée. Gwynplaine croyait avoir retiré cette figure de +son esprit, et il l’y retrouvait, et elle y était empreinte, et +elle avait fait son creux dans ce cerveau inconscient, coupable +d’un songe. A son insu, la profonde gravure de la rêverie avait +mordu très avant. Maintenant un certain mal était fait. Et +toute cette rêverie, désormais peut-être irréparable, il la +reprenait avec emportement. + +Quoi! on voulait de lui! Quoi! la princesse descendait de son +trône, l’idole de son autel, la statue de son piédestal, le +fantôme de sa nuée! Quoi! du fond de l’impossible, la chimère +arrivait! Quoi! cette déité du plafond, quoi! cette +irradiation, quoi! cette néréide toute mouillée de pierreries, +quoi! cette beauté inabordable et suprême, du haut de son +escarpement de rayons, elle se penchait vers Gwynplaine! Quoi! +son char d’aurore, attelé à la fois de tourterelles et de +dragons, elle l’arrêtait au-dessus de Gwynplaine, et elle disait +à Gwynplaine: Viens! Quoi! lui, Gwynplaine, il avait cette +gloire terrifiante d’être l’objet d’un tel abaissement de +l’empyrée! Cette femme, si l’on peut donner ce nom à une forme +sidérale et souveraine, cette femme se proposait, se donnait, se +livrait! Vertige! L’olympe se prostituait! à qui? à lui, +Gwynplaine! Des bras de courtisane s’ouvraient dans un nimbe +pour le serrer contre un sein de déesse! Et cela sans souillure. +Ces majestés-là ne noircissent pas. La lumière lave les dieux. +Et cette déesse qui venait à lui savait ce qu’elle faisait. Elle +n’était pas ignorante de l’horreur incarnée en Gwynplaine. Elle +avait vu ce masque qui était le visage de Gwynplaine! et ce +masque ne la faisait pas reculer. Gwynplaine était aimé quoique! + +Chose qui dépassait tous les songes, il était aimé parce que! +Loin de faire reculer la déesse, ce masque l’attirait! +Gwynplaine était plus qu’aimé, il était désiré. Il était mieux +qu’accepté, il était choisi. Lui, choisi! + +Quoi! là où était cette femme, dans ce royal milieu du +resplendissement irresponsable et de la puissance en plein libre +arbitre, il y avait des princes, elle pouvait prendre un prince; +il y avait des lords, elle pouvait prendre un lord; il y avait +des hommes beaux, charmants, superbes, elle pouvait prendre +Adonis. Et qui prenait-elle? Gnafron! Elle pouvait choisir au +milieu des météores et des foudres l’immense séraphin à six +ailes, et elle choisissait la larve rampant dans la vase. D’un +côté, les altesses et les seigneuries, toute la grandeur, toute +l’opulence, toute la gloire; de l’autre, un saltimbanque. Le +saltimbanque l’emportait! Quelle balance y avait-il donc dans le +cœur de cette femme? à quel poids pesait-elle son amour? Cette +femme ôtait de son front le chapeau ducal et le jetait sur le +tréteau du clown! Cette femme ôtait de sa tête l’auréole +olympienne et la posait sur le crâne hérissé du gnome! On ne +sait quel renversement du monde, le fourmillement d’insectes en +haut, les constellations en bas, engloutissait Gwynplaine éperdu +sous un écroulement de lumière, et lui faisait un nimbe dans le +cloaque. Une toute-puissante, en révolte contre la beauté et la +splendeur, se donnait au damné de la nuit, préférait Gwynplaine à +Antinous, entrait en accès de curiosité devant les ténèbres, et y +descendait, et, de cette abdication de la déesse, sortait, +couronnée et prodigieuse, la royauté du misérable. «Tu es +horrible. Je t’aime.» Ces mots atteignaient Gwynplaine à +l’endroit hideux de l’orgueil. L’orgueil, c’est là le talon où +tous les héros sont vulnérables. Gwynplaine était flatté dans sa +vanité de monstre. C’était comme être difforme qu’il était aimé. +Lui aussi, autant et plus peut-être que les Jupiters et les +Apollons, il était l’exception. Il se sentait surhumain, et +tellement monstre qu’il était dieu. Éblouissement épouvantable. + +Maintenant, qu’était-ce que cette femme? que savait-il d’elle? +Tout et rien. C’était une duchesse, il le savait; il savait +qu’elle était belle, qu’elle était riche, qu’elle avait des +livrées, des laquais, des pages, et des coureurs à flambeaux +autour de son carrosse à couronne. Il savait qu’elle était +amoureuse de lui, ou du moins qu’elle le lui disait. Le reste, +il l’ignorait. Il savait son titre, et ne savait pas son nom. +Il savait sa pensée, et ne savait pas sa vie. Était-elle mariée, +veuve, fille? était-elle libre? était-elle sujette à des +devoirs quelconques? A quelle famille appartenait-elle? Y +avait-il autour d’elle des pièges, des embûches, des écueils? Ce +qu’est la galanterie dans les hautes régions oisives, qu’il y ait +sur ces sommets des antres où rêvent des charmeuses féroces ayant +pêle-mêle autour d’elles des ossements d’amour déjà dévorés, à +quels essais tragiquement cyniques peut aboutir l’ennui d’une +femme qui se croit au-dessus de l’homme, Gwynplaine ne +soupçonnait rien de cela; il n’avait pas même dans l’esprit de +quoi échafauder une conjecture, on est mal renseigné dans le +sous-sol social où il vivait; pourtant il voyait de l’ombre. Il +se rendait compte que toute cette clarté était obscure. +Comprenait-il? Non. Devinait-il? Encore moins. Qu’y avait-il +derrière cette lettre? Une ouverture à deux battants, et en même +temps une fermeture inquiétante. D’un côté l’aveu. De l’autre +l’énigme. + +L’aveu et l’énigme, ces deux bouches, l’une provocante, l’autre +menaçante, prononcent la même parole: Ose! + +Jamais la perfidie du hasard n’avait mieux pris ses mesures, et +n’avait fait arriver plus à point une tentation. Gwynplaine, +remué par le printemps et par la montée de la sève universelle, +était en train de faire le rêve de la chair. Le vieil homme +insubmersible dont aucun de nous ne triomphe, s’éveillait en cet +éphèbe attardé, resté adolescent à vingt-quatre ans. C’est à ce +moment-là, c’est à la minute la plus trouble de cette crise, que +l’offre lui était faite, et que se dressait devant lui, +éblouissante, la gorge nue du sphinx. La jeunesse est un plan +incliné. Gwynplaine penchait, on le poussait. Qui? la saison. +Qui? la nuit. Qui? cette femme. S’il n’y avait pas le mois +d’avril, on serait bien plus vertueux. Les buissons en fleur, +tas de complices! l’amour est le voleur, le printemps est le +recéleur. + +Gwynplaine était bouleversé. + +Il y a une certaine fumée du mal qui précède la faute, et qui +n’est pas respirable à la conscience. L’honnêteté tentée a la +nausée obscure de l’enfer. Ce qui s’entr’ouvre dégage une +exhalaison qui avertit les forts et étourdit les faibles. +Gwynplaine avait ce mystérieux malaise. + +Des dilemmes, à la fois fugaces et opiniâtres, flottaient devant +lui. La faute, obstinée à s’offrir, prenait forme. Le +lendemain, minuit, le pont de Londres, le page! irait-il? Oui! +criait la chair. Non! criait l’âme. + +Pourtant, disons-le, si singulier que cela semble au premier +abord, cette question:--Irait-il?--il ne se l’adressa pas une +seule fois distinctement. Les actions reprochables ont des +endroits réservés. Comme les eaux-de-vie trop fortes, on ne les +boit pas tout d’un trait. On pose le verre, on verra plus tard, +la première goutte est déjà bien étrange. + +Ce qui est sûr, c’est qu’il se sentait poussé par derrière vers +l’inconnu. + +Et il frémissait. Et il entrevoyait un bord d’écroulement. Et +il se rejetait en arrière, ressaisi de tous côtés par l’effroi. +Il fermait les yeux. Il faisait effort pour se nier à lui-même +cette aventure, et pour se remettre à douter de sa raison. +Évidemment c’était le mieux. Ce qu’il avait de plus sage à +faire, c’était de se croire fou. + +Fièvre fatale. Tout homme surpris par l’imprévu a eu dans sa vie +de ces pulsations tragiques. L’observateur écoute toujours avec +anxiété le retentissement des sombres coups de bélier du destin +contre une conscience. + +Hélas! Gwynplaine s’interrogeait. Là où le devoir est net, se +poser des questions, c’est déjà la défaite. + +Du reste, détail à noter, l’effronterie de l’aventure qui +peut-être eût choqué un homme corrompu, ne lui apparaissait +point. Ce que c’est que le cynisme, il l’ignorait. L’idée de +prostitution, indiquée plus haut, ne l’approchait pas. Il +n’était pas de force à la concevoir. Il était trop pur pour +admettre les hypothèses compliquées. De cette femme, il ne +voyait que la grandeur. Hélas! il était flatté. Sa vanité ne +constatait que sa victoire. Qu’il fût l’objet d’une impudeur +plutôt que d’un amour, il lui eût fallu, pour conjecturer cela, +beaucoup plus d’esprit que n’en a l’innocence. Près de: _Je +t’aime_, il n’apercevait pas ce correctif effrayant: _Je veux de +toi_. + +Le côté bestial de la déesse lui échappait. + +L’esprit peut subir des invasions. L’âme a ses vandales, les +mauvaises pensées, qui viennent dévaster notre vertu. Mille idées +en sens inverse se précipitaient sur Gwynplaine l’une après +l’autre, quelquefois toutes ensemble. Puis il se faisait en lui +des silences. Alors il prenait sa tête entre ses mains, dans une +sorte d’attention lugubre, pareille à la contemplation d’un +paysage de la nuit. + +Tout à coup il s’aperçut d’une chose, c’est qu’il ne pensait +plus. Sa rêverie était arrivée à ce moment noir où tout +disparaît. + +Il remarqua aussi qu’il n’était pas rentré. Il pouvait être deux +heures du matin. + +Il mit la lettre apportée par le page dans sa poche de côté, mais +s’apercevant qu’elle était sur son cœur, il l’ôta de là, et la +fourra toute froissée dans le premier gousset venu de son +haut-de-chausses, puis il se dirigea vers l’hôtellerie, y pénétra +silencieusement, ne réveilla pas le petit Govicum qui l’attendait +tombé de sommeil sur une table avec ses deux bras pour oreiller, +referma la porte, alluma une chandelle à la lanterne de +l’auberge, tira les verrous, donna un tour de clef à la serrure, +prit machinalement les précautions d’un homme qui rentre tard, +remonta l’escalier de la Green-Box, se glissa dans l’ancienne +cahute qui lui servait de chambre, regarda Ursus qui dormait, +souffla sa chandelle, et ne se coucha pas. + +Une heure passa ainsi. Enfin, las, se figurant que le lit c’est +le sommeil, il posa sa tête sur son oreiller, sans se +déshabiller, et il fit à l’obscurité la concession de fermer les +yeux; mais l’orage d’émotions qui l’assaillait n’avait pas +discontinué un instant. L’insomnie est un sévice de la nuit sur +l’homme. Gwynplaine souffrait beaucoup. Pour la première fois +de sa vie, il n’était pas content de lui. Intime douleur mêlée à +sa vanité satisfaite. Que faire? Le jour vint. Il entendit +Ursus se lever, et n’ouvrit pas les paupières. Aucune trêve +cependant. Il songeait à cette lettre. Tous les mots lui +revenaient dans une sorte de chaos. Sous de certains souffles +violents du dedans de l’âme, la pensée est un liquide. Elle +entre en convulsions, elle se soulève, et il en sort quelque +chose de semblable au rugissement sourd de la vague. Flux, +reflux, secousses, tournoiements, hésitations du flot devant +l’écueil, grêles et pluies, nuages avec des trouées où sont des +lueurs, arrachements misérables d’une écume inutile, folles +ascensions tout de suite écroulées, immenses efforts perdus, +apparition du naufrage de toutes parts, ombre et dispersion, tout +cela, qui est dans l’abîme, est dans l’homme. Gwynplaine était +en proie à cette tourmente. + +Au plus fort de cette angoisse, les paupières toujours fermées, +il entendit une voix exquise qui disait:--Est-ce que tu dors, +Gwynplaine?--Il ouvrit les yeux en sursaut et se leva sur son +séant, la porte de la cahute vestiaire était entr’ouverte, Dea +apparaissait dans l’entre-bâillement. Elle avait dans les yeux +et sur les lèvres son ineffable sourire. Elle se dressait +charmante, dans la sérénité inconsciente de son rayonnement. Il +y eut une sorte de minute sacrée. Gwynplaine la contempla, +tressaillant, ébloui, réveillé; réveillé de quoi? du sommeil? +non, de l’insomnie. C’était elle, c’était Dea; et tout à coup il +sentit au plus profond de son être l’indéfinissable +évanouissement de la tempête et la sublime descente du bien sur +le mal; le prodige du regard d’en haut s’opéra, la douce aveugle +lumineuse, sans autre effort que sa présence, dissipa toute +l’ombre en lui, le rideau de nuage s’écarta de cet esprit comme +tiré par une main invisible, et Gwynplaine, enchantement céleste, +eut dans la conscience une rentrée d’azur. Il redevint +subitement, par la vertu de cet ange, le grand et bon Gwynplaine +innocent. L’âme, comme la création, a de ces confrontations +mystérieuses; tous deux se taisaient, elle la clarté, lui le +gouffre, elle divine, lui apaisé; et audessus du cœur orageux de +Gwynplaine, Dea resplendissait avec on ne sait quel inexprimable +effet d’étoile de la mer. + + + + +II + +DU PLAISANT AU SÉVÈRE + + +Comme c’est simple un miracle! C’était dans la Green-Box l’heure +du déjeuner, et Dea venait tout bonnement savoir pourquoi +Gwynplaine n’arrivait pas à leur petite table du matin. + +--Toi! cria Gwynplaine, et tout fut dit. Il n’eut plus d’autre +horizon et d’autre vision que ce ciel où était Dea. + +Qui n’a pas vu, après l’ouragan, le sourire immédiat de la mer, +ne peut se rendre compte de ces apaisements-là. Rien ne se calme +plus vite que les gouffres. Cela tient à leur facilité +d’engloutissement. Ainsi est le cœur humain. Pas toujours, +pourtant. + +Dea n’avait qu’à se montrer, toute la lumière qui était en +Gwynplaine sortait et allait à elle, et il n’y avait plus +derrière Gwynplaine ébloui qu’une fuite de fantômes. Quelle +pacificatrice que l’adoration! + +Quelques instants après, tous deux étaient assis l’un devant +l’autre, Ursus entre eux, Homo à leurs pieds. La théière, sous +laquelle flambait une petite lampe, était sur la table. Fibi et +Vinos étaient dehors et vaquaient au service. + +Le déjeuner, comme le souper, se faisait dans le compartiment du +centre. De la façon dont la table très étroite était placée, Dea +tournait le dos à la baie de la cloison qui répondait à la porte +d’entrée de la Green-Box. + +Leurs genoux se touchaient. Gwynplaine versait le thé à Dea. + +Dea soufflait gracieusement sur sa tasse. Tout à coup, elle +éternua. Il y avait en ce moment-là, audessus de la flamme de la +lampe, une fumée qui se dissipait, et quelque chose comme du +papier qui tombait en cendre. Cette fumée avait fait éternuer +Dea. + +--Qu’est cela? demanda-t-elle. + +--Rien, répondit Gwynplaine. + +Et il se mit à sourire. + +Il venait de brûler la lettre de la duchesse. + +L’ange gardien de la femme aimée, c’est la conscience de l’homme +qui aime. + +Cette lettre de moins sur lui le soulagea étrangement, et +Gwynplaine sentit son honnêteté comme l’aigle sent ses ailes. + +Il lui sembla qu’avec cette fumée la tentation s’en allait, et +qu’en même temps que ce papier, la duchesse tombait en cendre. + +Tout en mêlant leurs tasses, buvant l’un après l’autre dans la +même, ils parlaient. Babil d’amoureux, caquetage de moineaux. +Enfantillages dignes de la Mère l’Oie et d’Homère. Deux cœurs +qui s’aiment, n’allez pas chercher plus loin la poésie; et deux +baisers qui dialoguent, n’allez pas chercher plus loin la +musique. + +--Sais-tu une chose? + +--Non. + +--Gwynplaine, j’ai rêvé que nous étions des bêtes, et que nous +avions des ailes. + +--Ailes, cela veut dire oiseaux, murmura Gwynplaine. + +--Bêtes, cela veut dire anges, grommela Ursus. + +La causerie continuait. + +--Si tu n’existais pas, Gwynplaine... + +--Eh bien? + +--C’est qu’il n’y aurait pas de bon Dieu. + +--Le thé est trop chaud. Tu vas te brûler, Dea. + +--Souffle sur ma tasse. + +--Que tu es belle ce matin! + +--Figure-toi qu’il y a toutes sortes de choses que je veux te +dire. + +--Dis. + +--Je t’aime! + +--Je t’adore! + +Et Ursus faisait cet aparté: + +--Par le ciel, voilà d’honnêtes gens. + +Quand on s’aime, ce qui est exquis, ce sont les silences. Il se +fait comme des amas d’amour, qui éclatent ensuite doucement. + +Il y eut une pause après laquelle Dea s’écria: + +--Si tu savais! le soir, quand nous jouons la pièce, à l’instant +où ma main touche ton front...--Oh! tu as une noble tête, +Gwynplaine!--... à l’instant où je sens tes cheveux sous mes +doigts, c’est un frisson, j’ai une joie du ciel, je me dis: Dans +tout ce monde de noirceur qui m’enveloppe, dans cet univers de +solitude, dans cet immense écroulement obscur où je suis, dans +cet effrayant tremblement de moi et de tout, j’ai un point +d’appui, le voilà. C’est lui.--C’est toi. + +--Oh! tu m’aimes, dit Gwynplaine. Moi aussi je n’ai que toi sur +la terre. Tu es tout pour moi. Dea, que veux-tu que je fasse? +Désires-tu quelque chose? que te faut-il? + +Dea répondit: + +--Je ne sais pas. Je suis heureuse. + +--Oh! reprit Gwynplaine, nous sommes heureux! + +Ursus éleva la voix sévèrement: + +--Ah! vous êtes heureux. C’est une contravention. Je vous ai +déjà avertis. Ah! vous êtes heureux! Alors, tâchez qu’on ne +vous voie pas. Tenez le moins de place possible. Ça doit se +fourrer dans des trous, le bonheur. Faites-vous encore plus +petits que vous n’êtes, si vous pouvez. Dieu mesure la grandeur +du bonheur à la petitesse des heureux. Les gens contents doivent +se cacher comme des malfaiteurs. Ah! vous rayonnez, méchants +vers luisants que vous êtes, morbleu, on vous marchera dessus, et +l’on fera bien. Qu’est-ce que c’est que toutes ces mamours-là? +Je ne suis pas une duègne, moi, dont l’état est de regarder les +amoureux se becqueter. Vous me fatiguez, à la fin! Allez au +diable! + +Et sentant que son accent revêche mollissait jusqu’à +l’attendrissement, il noya cette émotion dans un fort souffle de +bougonnement. + +--Père, dit Dea, comme vous faites votre grosse voix! + +--C’est que je n’aime pas qu’on soit trop heureux, répondit +Ursus. + +Ici Homo fit écho à Ursus. On entendit un grondement sous les +pieds des amoureux. + +Ursus se pencha et mit la main sur le crâne d’Homo. + +--C’est cela, toi aussi, tu es de mauvaise humeur. Tu grognes. +Tu hérisses ta mèche sur ta caboche de loup. Tu n’aimes pas les +amourettes. C’est que tu es sage. C’est égal, tais-toi. Tu as +parlé, tu as dit ton avis, soit; maintenant silence. + +Le loup gronda de nouveau. + +Ursus le regarda sous la table. + +--Paix donc, Homo! Allons, n’insiste pas, philosophe! + +Mais le loup se dressa et montra les dents du côté de la porte. + +--Qu’est-ce que tu as donc? dit Ursus. + +Et il empoigna Homo par la peau du cou. + +Dea, inattentive aux grincements du loup, toute à sa pensée, et +savourant en elle-même le son de voix de Gwynplaine, se taisait, +dans cette sorte d’extase propre aux aveugles, qui semble parfois +leur donner intérieurement un chant à écouter et leur remplacer +par on ne sait quelle musique idéale la lumière qui leur manque. +La cécité est un souterrain d’où l’on entend la profonde harmonie +éternelle. + +Pendant qu’Ursus, apostrophant Homo, baissait le front, +Gwynplaine avait levé les yeux. + +Il allait boire une tasse de thé, et ne la but pas; il la posa +sur la table avec la lenteur d’un ressort qui se détend, ses +doigts restèrent ouverts, et il demeura immobile, l’œil fixe, ne +respirant plus. + +Un homme était debout derrière Dea, dans l’encadrement de la +porte. + +Cet homme était vêtu de noir avec une cape de justice. Il avait +une perruque jusqu’aux sourcils, et il tenait à la main un bâton +de fer sculpté en couronne aux deux bouts. + +Ce bâton était court et massif. + +Qu’on se figure Méduse passant sa tête entre deux branches du +paradis. + +Ursus, qui avait senti la commotion d’un nouveau venu et qui +avait dressé la tête sans lâcher Homo, reconnut ce personnage +redoutable. + +Il eut un tremblement de la tête aux pieds. + +Il dit bas à l’oreille de Gwynplaine: + +--C’est le wapentake. + +Gwynplaine se souvint. + +Une parole de surprise allait lui échapper. Il la retint. + +Le bâton de fer terminé en couronne aux deux extrémités était +l’iron-weapon. + +C’était de l’iron-weapon, sur lequel les officiers de justice +urbaine prêtaient serment en entrant en charge, que les anciens +wapentakes de la police anglaise tiraient leur qualification. + +Au delà de l’homme à la perruque, dans la pénombre, on +entrevoyait l’hôtelier consterné. + +L’homme, sans dire une parole, et personnifiant cette _muta +Themis_ des vieilles chartes, abaissa son bras droit par-dessus +Dea rayonnante, et toucha du bâton de fer l’épaule de Gwynplaine, +pendant que, du pouce de sa main gauche, il montrait derrière lui +la porte de la Green-Box. Ce double geste, d’autant plus +impérieux qu’il était silencieux, voulait dire: Suivez-moi. + +_Pro signo exeundi, sursum trahe_, dit le cartulaire normand. + +L’individu sur lequel venait se poser l’iron-weapon n’avait +d’autre droit que le droit d’obéir. Nulle réplique à cet ordre +muet. Les rudes pénalités anglaises menaçaient le réfractaire. + +Sous ce rigide attouchement de la loi, Gwynplaine eut une +secousse, puis fut comme pétrifié. + +Au lieu d’être simplement effleuré du bâton de fer sur l’épaule, +il en eût été violemment frappé sur la tête, qu’il n’eût pas été +plus étourdi. Il se voyait sommé de suivre l’officier de police. +Mais pourquoi? Il ne comprenait pas. + +Ursus, jeté lui aussi de son côté dans un trouble poignant, +entrevoyait quelque chose d’assez distinct. Il songeait aux +bateleurs et aux prédicateurs, ses concurrents, à la Green-Box +dénoncée, au loup, ce délinquant, à son propre démêlé avec les +trois inquisitions de Bishops’gate; et qui sait? peut-être, mais +ceci était effrayant, aux bavardages malséants et factieux de +Gwynplaine touchant l’autorité royale. Il tremblait +profondément. + +Dea souriait. + +Ni Gwynplaine, ni Ursus ne prononcèrent une parole. Tous deux +eurent la même pensée: ne pas inquiéter Dea. Le loup l’eut +peut-être aussi, car il cessa de gronder. Il est vrai qu’Ursus +ne le lâchait point. + +D’ailleurs Homo, dans l’occasion, avait ses prudences. Qui n’a +remarqué certaines anxiétés intelligentes des animaux? + +Peut-être, dans la mesure de ce qu’un loup peut comprendre des +hommes, se sentait-il proscrit. + +Gwynplaine se leva. + +Aucune résistance n’était possible, Gwynplaine le savait, il se +rappelait les paroles d’Ursus, et aucune question n’était +faisable. + +Il demeura debout devant le wapentake. + +Le wapentake lui retira le weapon de dessus l’épaule, et ramena à +lui le bâton de fer qu’il tint droit dans la posture du +commandement, attitude de police comprise alors de tout le +peuple, et qui intimait l’ordre que voici: + +--Que cet homme me suive, et personne autre. Restez tous où vous +êtes. Silence. + +Pas de curieux. La police a, de tout temps, eu le goût de ces +clôtures-là. + +Ce genre de saisie était qualifié «séquestre de la personne». + +Le wapentake, d’un seul mouvement, et comme une pièce mécanique +qui pivote sur elle-même, tourna le dos et se dirigea d’un pas +magistral et grave vers l’issue de la Green-Box. + +Gwynplaine regarda Ursus. + +Ursus eut cette pantomime composée d’un haussement d’épaules, des +deux coudes aux hanches avec les mains écartées, et des sourcils +froncés en chevrons, laquelle signifie: soumission à l’inconnu. + +Gwynplaine regarda Dea. Elle songeait. Elle continuait de +sourire. + +Il posa l’extrémité de ses doigts sur ses lèvres, et lui envoya +un inexprimable baiser. + +Ursus, soulagé d’une certaine quantité de terreur par le dos +tourné du wapentake, saisit ce moment pour glisser dans l’oreille +de Gwynplaine ce murmure: + +--Sur ta vie, ne parle pas avant qu’on t’interroge! + +Gwynplaine, avec ce soin de ne pas faire de bruit qu’on a dans la +chambre d’un malade, décrocha de la cloison son chapeau et son +manteau, s’enveloppa du manteau jusqu’aux yeux, et se rabattit le +chapeau sur le front; ne s’étant pas couché, il avait encore ses +vêtements de travail et au cou son esclavine de cuir; il regarda +encore une fois Dea; le wapentake, arrivé à la porte extérieure +de la Green-Box, éleva son bâton et commença à descendre le petit +escalier de sortie; alors Gwynplaine se mit en marche comme si +cet homme le tirait avec une chaîne invisible; Ursus regarda +Gwynplaine sortir de la Green-Box; le loup, à ce moment-là, +ébaucha un grondement plaintif, mais Ursus le tint en respect, et +lui dit tout bas: Il va revenir. + +Dans la cour, maître Nicless, d’un geste servile et impérieux, +refoulait les cris d’effarement dans les bouches de Vinos et de +Fibi qui considéraient avec détresse Gwynplaine emmené, et les +vêtements couleur deuil et le bâton de fer du wapentake. + +Deux pétrifications, c’étaient ces deux filles. Elles avaient +des attitudes de stalactites. + +Govicum, abasourdi, écarquillait sa face dans une fenêtre entre +baillée. + +Le wapentake précédait Gwynplaine de quelques pas sans se +retourner et sans le regarder, avec cette tranquillité glaciale +que donne la certitude d’être la loi. + +Tous deux, dans un silence de sépulcre, franchirent la cour, +traversèrent la salle obscure du cabaret et débouchèrent sur la +place. Il y avait là quelques passants groupés devant la porte +de l’auberge, et le justicier-quorum à la tête d’une escouade de +police. Ces curieux, stupéfaits, et sans souffler mot, +s’écartèrent et se rangèrent avec la discipline anglaise devant +le bâton du constable; le wapentake prit la direction des petites +rues, dites alors Little Strand, qui longeaient la Tamise; et +Gwynplaine, ayant à sa droite et à sa gauche les gens du +justicier-quorum alignés en double haie, pâle, sans un geste, +sans autre mouvement que les pas qu’il faisait, couvert de son +manteau ainsi que d’un suaire, s’éloigna lentement de l’inn, +marchant muet derrière l’homme taciturne, comme une statue qui +suit un spectre. + + + + +III + +LEX, REX, FEX + + +L’arrestation sans explication, qui étonnerait fort un anglais +d’aujourd’hui, était un procédé de police fort usité alors dans +la Grande-Bretagne. On y eut recours, particulièrement pour les +choses délicates auxquelles pourvoyaient en France les lettres de +cachet, et en dépit de l’_habeas corpus_, jusque sous Georges II, +et une des accusations dont Walpole eut à se défendre, ce fut +d’avoir fait ou laissé arrêter Neuhoff de cette façon. +L’accusation était probablement peu fondée, car Neuhoff, roi de +Corse, fut incarcéré par ses créanciers. + +Les prises de corps silencieuses, dont la Sainte-Voehme en +Allemagne avait fort usé, étaient admises par la coutume +germanique qui régit une moitié des vieilles lois anglaises, et +recommandées, en certain cas, par la coutume normande qui régit +l’autre moitié. Le maître de police du palais de Justinien +s’appelait «le silentiaire impérial», _silentiarius imperialis_. +Les magistrats anglais qui pratiquaient cette sorte de prise de +corps, s’appuyaient sur de nombreux textes normands:--_Canes +latrant, sergentes silent_.--_Sergenter agere, ici est +tacere_.--Ils citaient Lundulphus Sagax, paragraphe 16:--_Facit +imperator silentium._--Ils citaient la charte du roi Philippe, de +1307:--_Multos tenebimus bastonerios qui, obmutescentes, +sergentare valeant_.--Ils citaient les statuts de Henri Ier +d’Angleterre, chapitre LIII:--_Surge signa jussus. Taciturnior +esto. Hoc est esse in captione regis_.--Ils se prévalaient +spécialement de cette prescription considérée comme faisant +partie des antiques franchises féodales de l’Angleterre:--«Sous +les viscomtes sont les serjans de l’espée, lesquels doivent +justicier vertueusement à l’espée tous ceux qui suient malveses +compagnies, gens diffamez d’aucuns crimes, et gens fuitis et +forbannis..... et les doivent si vigoureusement et si +discrètement appréhender, que la bonne gent qui sont paisibles +soient gardez paisiblement, et que les malfeteurs soient +espoantés.» Être arrêté de la sorte, c’était être saisi «ô le +glaive de l’espée» (_Vetus Consuetudo Normanniae_, MS. I. part. +Sect. I, cap. II). Les jurisconsultes invoquaient en outre, +_in Charta Ludovici Hutini pro normannis_, le chapitre +_servientes spathae_. Les _servientes spathae_, dans l’approche +graduelle de la basse latinité jusqu’à nos idiomes, sont devenus +_sergentes spadae_. + +Les arrestations silencieuses étaient le contraire de la clameur +de haro, et indiquaient qu’il convenait de se taire jusqu’à ce +que de certaines obscurités fussent éclaircies. + +Elles signifiaient: Questions réservées. + +Elles indiquaient, dans l’opération de police, une certaine +quantité de raison d’état. + +Le terme de droit _private_, qui veut dire _à huis clos_, +s’appliquait à ce genre d’arrestations. + +C’est de cette manière qu’Edouard III avait, selon quelques +annalistes, fait saisir Mortimer dans le lit de sa mère Isabelle +de France. Ici encore on peut douter, car Mortimer soutint un +siège dans sa ville avant d’être pris. + +Warwick, le Faiseur de rois, pratiquait volontiers ce mode +«d’attraire les gens». + +Cromwell l’employait, surtout dans le Connaugh; et ce fut avec +cette précaution du silence que Trailie-Arcklo, parent du comte +d’Ormond, fut arrêté dans Kilmacaugh. + +Ces prises de corps par le simple geste de justice représentaient +plutôt le mandat de comparution que le mandat d’arrêt. + +Elles n’étaient parfois qu’un procédé d’information, et +impliquaient même, par le silence imposé à tous, un certain +ménagement pour la personne saisie. + +Pour le peuple, peu au fait de ces nuances, elles étaient +particulièrement terrifiantes. + +L’Angleterre, qu’on ne l’oublie pas, n’était pas en 1705, ni même +beaucoup plus tard, ce qu’elle est de nos jours. L’ensemble +était très confus et parfois très oppressif; Daniel de Foë, qui +avait tâté du pilori, caractérise quelque part l’ordre social +anglais par ces mots: «les mains de fer de la loi». Il n’y avait +pas seulement la loi, il y avait l’arbitraire. Qu’on se rappelle +Steele chassé du parlement, Locke chassé de sa chaire; Hobbes et +Gibbon, forcés de fuir; Charles Curchill, Hume, Priestley +persécutés; John Wilkes mis à la Tour. Qu’on énumère, le compte +sera long, les victimes du statut _seditious libel_. +L’inquisition avait un peu fusé par toute l’Europe; ses pratiques +de police faisaient école. Un attentat monstrueux à tous les +droits était possible en Angleterre; qu’on se souvienne du +_Gazetier cuirassé_. En plein dix-huitième siècle, Louis XV +faisait enlever dans Piccadilly les écrivains qui lui +déplaisaient. Il est vrai que Georges III empoignait en France +le prétendant au beau milieu de la salle de l’Opéra. C’étaient +deux bras très longs; celui du roi de France allait jusque dans +Londres, et celui du roi d’Angleterre jusque dans Paris. Telles +étaient les libertés. + +Ajoutons qu’on exécutait volontiers les gens dans l’intérieur des +prisons; escamotage mêlé au supplice; expédient hideux, auquel +l’Angleterre revient en ce moment; donnant ainsi au monde le +singulier spectacle d’un grand peuple qui, voulant améliorer, +choisit le pire, et qui, ayant devant lui, d’un côté le passé, de +l’autre le progrès, se trompe de visage, et prend la nuit pour le +jour. + + + + +IV + +URSUS ESPIONNE LA POLICE + + +Ainsi que nous l’avons dit, selon les très rigides lois de la +police d’alors, la sommation de suivre le wapentake, adressée à +un individu, impliquait pour toute autre personne présente le +commandement de ne point bouger. + +Quelques curieux pourtant s’obstinèrent, et accompagnèrent de +loin le cortège qui emmenait Gwynplaine. + +Ursus fut du nombre. + +Ursus avait été pétrifié autant qu’on a le droit de l’être. Mais +Ursus, tant de fois assailli par les surprises de la vie errante +et par les méchancetés de l’inattendu, avait, comme un navire de +guerre, son branle-bas de combat qui appelle au poste de bataille +tout l’équipage, c’est-à-dire toute l’intelligence. + +Il se dépêcha de n’être plus pétrifié, et se mit à réfléchir. Il +ne s’agit pas d’être ému, il s’agit de faire face. + +Faire face à l’incident, c’est le devoir de quiconque n’est pas +imbécile. + +Ne pas chercher à comprendre, mais agir. Tout de suite. Ursus +s’interrogea. + +Qu’y avait-il à faire? + +Gwynplaine parti, Ursus se trouvait placé entre deux craintes: la +crainte pour Gwynplaine, qui lui disait de suivre; la crainte +pour lui-même, qui lui disait de rester. + +Ursus avait l’intrépidité d’une mouche et l’impassibilité d’une +sensitive. Son tremblement fut indescriptible. Pourtant il prit +héroiquement son parti, et se décida à braver la loi et à suivre +le wapentake, tant il était inquiet de ce qui pouvait arriver a +Gwynplaine. + +Il fallait qu’il eût bien peur pour avoir tant de courage. + +A quels actes de vaillance l’épouvante peut pousser un lièvre! + +Le chamois éperdu saute les précipices. Être effrayé jusqu’à +l’imprudence, c’est une des formes de l’effroi. + +Gwynplaine avait été enlevé plutôt qu’arrêté. L’opération de +police s’était exécutée si rapidement que le champ de foire, +d’ailleurs peu fréquenté à cette heure matinale, avait été à +peine ému. Presque personne ne se doutait dans les baraques du +Tarrinzeau-field que le wapentake était venu chercher l’Homme qui +Rit. De là le peu de foule. + +Gwynplaine, grâce à son manteau et à son feutre, qui se +rejoignaient presque sur son visage, ne pouvait être reconnu des +passants. + +Avant de sortir à la suite de Gwynplaine, Ursus eut une +précaution. Il prit à part maître Nicless, le boy Govicum, Fibi +et Vinos, et leur prescrivit le plus absolu silence vis-à-vis de +Dea, ignorante de tout; qu’on eût soin de ne pas souffler un mot +qui pût lui faire soupçonner ce qui s’était passé; qu’on lui +expliquât par les soins de ménage de la Green-Box l’absence de +Gwynplaine et d’Ursus; que d’ailleurs c’était bientôt l’heure de +son sommeil au milieu du jour, et qu’avant que Dea fût éveillée, +il serait de retour, lui Ursus, avec Gwynplaine, tout cela +n’étant qu’un malentendu, un mistake, comme on dit en Angleterre; +qu’il leur serait bien facile à Gwynplaine et à lui d’éclairer +les magistrats et la police; qu’ils feraient toucher du doigt la +méprise, et que tout à l’heure ils allaient revenir tous deux. +Surtout que personne ne dît rien à Dea. Ces recommandations +faites, il partit. + +Ursus put, sans être remarqué, suivre Gwynplaine. Quoiqu’il se +tînt à la plus grande distance possible, il s’arrangea de façon à +ne pas le perdre de vue. La hardiesse dans le guet, c’est la +bravoure des timides. + +Après tout, et si solennel que fût l’appareil, Gwynplaine n’était +peut-être que cité à comparaître devant le magistrat de simple +police pour quelque infraction sans gravité. + +Ursus se disait que cette question allait être tout de suite +résolue. + +L’éclaircissement se ferait, sous ses yeux mêmes, par la +direction que prendrait l’escouade emmenant Gwynplaine au moment +où, parvenue aux limites du Tarrinzeau-field, elle atteindrait +l’entrée des ruelles du Little Strand. + +Si elle tournait à gauche, c’était qu’elle conduisait Gwynplaine +à la maison de ville de Southwark. Peu de chose à craindre +alors; quelque méchant délit municipal, une admonition du +magistrat, deux ou trois shellings d’amende, puis Gwynplaine +serait lâché, et la représentation de _Chaos vaincu_ aurait lieu +le soir même comme à l’ordinaire. Personne ne se serait aperçu +de rien. + +Si l’escouade tournait à droite, c’était sérieux. + +Il y avait de ce côté là des lieux sévères. + +A l’instant où le wapentake, menant les deux files d’argousins +entre lesquelles marchait Gwynplaine, arriva aux petites rues, +Ursus, haletant, regarda. Il existe des moments où tout l’homme +passe dans les yeux. + +De quel côté allait-on tourner? + +On tourna à droite. + +Ursus, chancelant d’effroi, s’appuya contre un mur pour ne point +tomber. + +Rien d’hypocrite comme ce mot qu’on se dit à soi-même: _Je veux +savoir à quoi m’en tenir_. Au fond, on ne le veut pas du tout. +On a une peur profonde. L’angoisse se complique d’un effort +obscur pour ne point conclure. On ne se l’avoue pas, mais on +reculerait volontiers, et quand on a avancé, on se le reproche. + +C’est ce que fit Ursus. Il pensa avec frisson:--Voilà qui +tourne mal. J’aurais toujours su cela assez tôt. Qu’est-ce que +je fais là à suivre Gwynplaine? + +Cette réflexion faite, comme l’homme n’est que contradiction, il +doubla le pas, et maîtrisant son anxiété, il se hâta, afin de se +rapprocher de l’escouade et de ne pas laisser se rompre dans le +dédale des rues de Southwark le fil entre Gwynplaine et lui +Ursus. + +Le cortège de police ne pouvait aller vite, à cause de sa +solennité. + +Le wapentake l’ouvrait. + +Le justicier-quorum le fermait. + +Cet ordre impliquait une certaine lenteur. + +Toute la majesté possible au recors éclatait dans le +justicier-quorum. Son costume tenait le milieu entre le +splendide accoutrement du docteur en musique d’Oxford et +l’ajustement sobre et noir du docteur en divinité de Cambridge. +Il avait des habits de gentilhomme sous un long godebert qui est +une mante fourrée de dos de lièvre de Norvège. Il était mi-parti +gothique et moderne, ayant une perruque comme Lamoignon et des +manches mahoîtres comme Tristan l’Hermite. Son gros œil rond +couvait Gwynplaine avec une fixité de hibou. Il marchait en +cadence. Impossible de voir un bonhomme plus farouche. + +Ursus, un moment dérouté dans l’écheveau brouillé des ruelles, +parvint à rejoindre près de Sainte-Marie Over-Ry le cortège qui, +heureusement, avait été retardé dans le préau de l’église par une +batterie d’enfants et de chiens, incident habituel des rues de +Londres, _dogs and boys_, disent les vieux registres de police, +lesquels font passer les chiens avant les enfants. + +Un homme conduit au magistrat par les gens de police étant, après +tout, un événement fort vulgaire, et chacun ayant ses affaires, +les curieux s’étaient dispersés. Il n’était resté, sur la piste +de Gwynplaine, qu’Ursus. + +On passa devant les deux chapelles, qui se faisaient face, des +Recreative Religionists et de la Ligue Halleluiah, deux sectes +d’alors qui subsistent encore aujourd’hui. + +Puis le cortège serpenta de ruelle en ruelle, choisissant de +préférence les roads non encore bâtis, les rows où poussait +l’herbe et les lànes déserts, et fit force zigzags. + +Enfin il s’arrêta. + +On était dans une ruette exiguë. Pas de maisons, si ce n’est à +l’entrée deux ou trois masures. Cette ruette était composée de +deux murs, l’un à gauche, bas; l’autre à droite, haut. La +muraille haute était noire et maçonnée à la saxonne, avec des +créneaux, des scorpions et des carrés de grosses grilles sur des +soupiraux étroits. Aucune fenêtre; ça et là seulement des +fentes, qui étaient d’anciennes embrasures de pierriers et +d’archegayes. On voyait, au pied de ce grand mur, comme le trou +au bas de la ratière, un tout petit guichet, très surbaissé. + +Ce guichet, emboîté dans un lourd plein cintre de pierre, avait +un judas grillé, un marteau massif, une large serrure, des gonds +noueux et robustes, un enchevêtrement de clous, une cuirasse de +plaques et de peintures, et était fait de fer plus que de bois. + +Personne dans la ruette. Pas de boutiques, pas de passants. +Mais on entendait tout près un bruit continu comme si la ruette +eût été parallèle à un torrent. C’était un vacarme de voix et de +voitures. Il était probable qu’il y avait de l’autre côté de +l’édifice noir une grande rue, sans doute la rue principale de +Southwark, laquelle se reliait d’un bout à la route de Cantorbéry +et de l’autre bout au pont de Londres. + +Dans toute la longueur de la ruette un guetteur, en dehors du +cortége enveloppant Gwynplaine, n’eût vu d’autre face humaine que +le blême profil d’Ursus, risqué et à demi avancé dans la pénombre +d’un coin de mur, regardant et ayant peur de voir. Il s’était +posté dans le repli que faisait un zigzag de la rue. + +L’escouade se groupa devant le guichet. + +Gwynplaine était au centre, mais avait maintenant derrière lui le +wapentake et son bâton de fer. + +Le justicier-quorum leva le marteau et frappa trois coups. + +Le judas s’ouvrit. + +Le justicier-quorum dit: + +--De par sa majesté. + +La pesante porte de chêne et de fer tourna sur ses gonds, et une +ouverture livide et froide s’offrit, pareille à une bouche +d’antre. Une voûte hideuse se prolongeait dans l’ombre. + +Ursus vit Gwynplaine disparaître là-dessous. + + + + +V + +MAUVAIS LIEU + + +Le wapentake entra après Gwynplaine. + +Puis le justicier-quorum. + +Puis toute l’escouade. + +Le guichet se referma. + +La pesante porte revint s’appliquer hermétiquement sur ses +chambranles de pierre sans qu’on vît qui l’avait ouverte ni qui +la refermait. Il semblait que les verrous rentrassent +d’eux-mêmes dans leurs alvéoles. Quelques-uns de ces mécanismes +inventés par l’antique intimidation existent encore dans les très +vieilles maisons de force. Porte dont on ne voyait pas le +portier. Cela faisait ressembler le seuil de la prison au seuil +de la tombe. + +Ce guichet était la porte basse de la geôle de Southwark. + +Rien dans cet édifice vermoulu et revêche ne démentait la mine +discourtoise propre à une prison. + +Un temple paien, construit par les vieux cattieuchlans pour les +Mogons qui sont d’anciens dieux anglais, devenu palais pour +Ethelulfe et forteresse pour saint Edouard, puis élevé à la +dignité de prison en 1199 par Jean sans Terre, c’était là la +geôle de Southwark. Cette geôle, d’abord traversée par une rue, +comme Chenonceaux l’est par une rivière, avait été pendant un +siècle ou deux une _gate_, c’est-à-dire une porte de faubourg; +puis on avait muré le passage. Il reste en Angleterre quelques +prisons de ce genre; ainsi, à Londres, Newgate; à Cantorbéry, +Westgate; à Edimbourg, Canongate. En France la Bastille a +d’abord été une porte. + +Presque toutes les geôles d’Angleterre offraient le même aspect, +grand mur au dehors, au dedans une ruche de cachots. Rien de +funèbre comme ces gothiques prisons où l’araignée et la justice +tendaient leurs toiles, et où John Howard, ce rayon, n’avait pas +encore pénétré. Toutes, comme l’antique géhenne de Bruxelles, +eussent pu être appelées Treurenberg, _maison des pleurs_. + +On éprouvait, en présence de ces constructions inclémentes et +sauvages, la même angoisse que ressentaient les navigateurs +antiques devant les enfers d’esclaves dont parle Plaute, îles +ferricrépitantes, _ferricrepiditae insulae_, lorsqu’ils passaient +assez près pour entendre le bruit des chaînes. + +La geôle de Southwark, ancien lieu d’exorcismes et de tourments, +avait d abord eu pour spécialité les sorciers, ainsi que +l’indiquaient ces deux vers gravés sur une pierre fruste +au-dessus du guichet: + + Sunt arreptitii vexati daemone multo. + Est energumenus quem daemon possidet unus.[1] + + [1] Dans le démoniaque un enfer se démène. Avec un simple + diable, on n’est qu’énergumène. + +Vers qui fixent la nuance délicate entre le démoniaque et +l’énergumène. + +Au-dessus de cette inscription était clouée à plat contre le mur, +signe de haute justice, une échelle de pierre, laquelle avait été +de bois jadis, mais changée en pierre par l’enfouissement dans la +terre pétrifiante du lieu nommé Aspley-Gowis, près l’abbaye de +Woburn. + +La prison de Southwark, aujourd’hui démolie, donnait sur deux +rues, auxquelles, comme _gate_, elle avait autrefois servi de +communication, et avait deux portes; sur la grande rue, la porte +d’apparat, destinée aux autorités, et, sur la ruette, la porte de +souffrance, destinée au reste des vivants. Et aux trépassés +aussi; car lorsqu’il mourait un prisonnier dans la geôle, c’était +par là que le cadavre sortait. Une libération comme une autre. + +La mort, c’est l’élargissement dans l’infini. + +C’est par l’entrée de souffrance que Gwynplaine venait d’être +introduit dans la prison. + +La ruette, nous l’avons dit, n’était autre chose qu’un petit +chemin caillouté, serré entre deux murs se faisant face. Il y a +en ce genre à Bruxelles le passage dit: _Rue d’une personne_. +Les deux murs étaient inégaux; le haut mur était la prison, le +mur bas était le cimetière. Ce mur bas, clôture du pourrissoir +mortuaire de la geôle, ne dépassait guère la stature d’un homme. +Il était percé d’une porte, vis-à-vis le guichet de la geôle. +Les morts n’avaient que la peine de traverser la rue. Il +suffisait de longer le mur une vingtaine de pas pour entrer au +cimetière. Sur la muraille haute était appliquée une échelle +patibulaire, en face sur la muraille basse était sculptée une +tête de mort. L’un de ces murs n’égayait pas l’autre. + + + + +VI + +QUELLES MAGISTRATURES IL Y AVAIT SOUS LES PERRUQUES D’AUTREFOIS + + +Quelqu’un qui, en ce moment-là, eût regardé de l’autre côté de la +prison, du côté de la façade, eût aperçu la grande rue de +Southwark, et eût pu remarquer, en station devant la porte +monumentale et officielle de la geôle, une voiture de voyage, +reconnaissable à sa «loge de carrosse» qu’on appellerait +aujourd’hui cabriolet. Un cercle de curieux entourait cette +voiture. Elle était armoriée, et l’on en avait vu descendre un +personnage qui était entré dans la prison; probablement un +magistrat, conjecturait la foule; les magistrats en Angleterre +étant souvent nobles et ayant presque toujours «droit d’écuage». +En France, blason et robe s’excluaient presque; le duc de +Saint-Simon dit en parlant des magistrats: «Les gens de cet +état.» En Angleterre un gentilhomme n’était point déshonoré parce +qu’il était juge. + +Le magistrat ambulant existe en Angleterre; il s’appelle _juge de +circuit_, et rien n’était plus simple que de voir dans ce +carrosse le véhicule d’un magistrat en tournée. Ce qui était +moins simple, c’est que le personnage supposé magistrat était +descendu, non de la voiture même, mais de la loge de devant, +place qui n’est pas habituellement celle du maître. Autre +particularité: on voyageait à cette époque, en Angleterre, de +deux façons, par «le carrosse de diligence» à raison d’un +shelling tous les cinq milles, et en poste à franc étrier +moyennant trois sous par mille et quatre sous au postillon après +chaque poste; une voiture de maître, qui se passait la fantaisie +de voyager par relais, payait par cheval et par mille autant de +shellings que le cavalier courant la poste payait de sous; or la +voiture arrêtée devant la geôle de Southwark était attelée de +quatre chevaux et avait deux postillons, luxe de prince. Enfin, +ce qui achevait d’exciter et de déconcerter les conjectures, +cette voiture était minutieusement fermée. Les panneaux pleins +étaient levés. Les vitres étaient bouchées avec des volets; +toutes les ouvertures par où l’œil eût pu pénétrer étaient +masquées; du dehors on ne pouvait rien voir dedans, et il est +probable que du dedans on ne pouvait rien voir dehors. Du reste, +il ne semblait pas qu’il y eût quelqu’un dans cette voiture. + +Southwark étant dans le Surrey, c’est au shériff du comté de +Surrey que ressortissait la prison de Southwark. Ces +juridictions distinctes étaient très fréquentes en Angleterre. +Ainsi, par exemple, la Tour de Londres n’était supposée située +dans aucun comté; c’est-à-dire que, légalement, elle était en +quelque sorte en l’air. La Tour ne reconnaissait d’autre +autorité juridique que son constable, qualifié _custos turris_. +La Tour avait sa juridiction, son église, sa cour de justice et +son gouvernement à part. L’autorité du _custos_, ou constable, +s’étendait hors de Londres sur vingt et un _hamlets_, traduisez: +_hameaux_. Comme en Grande-Bretagne les singularités légales se +greffent les unes sur les autres, l’office de maître canonnier +d’Angleterre relevait de la Tour de Londres. + +D’autres habitudes légales semblent plus bizarres encore. Ainsi +la cour de l’amirauté anglaise consulte et applique les lois de +Rhodes et d’Oleron (île française qui a été anglaise). + +Le shériff d’une province était très considérable. Il était +toujours écuyer, et quelquefois chevalier. Il était qualifié +_spectabilis_ dans les vieilles chartes; «homme à regarder». +Titre intermédiaire entre _illustris_ et _clarissimus_, moins que +le premier, plus que le second. Les shériffs des comtés étaient +jadis choisis par le peuple; mais Edouard II, et après lui Henri +VI, ayant repris cette nomination pour la couronne, les shériffs +étaient devenus une émanation royale. Tous recevaient leur +commission de sa majesté, excepté le shériff du Westmoreland qui +était héréditaire, et les shériffs de Londres et de Midlesex qui +étaient élus par la livery dans le Commonhall. Les shériffs de +Galles et de Chester possédaient de certaines prérogatives +fiscales. Toutes ces charges subsistent encore en Angleterre, +mais, usées peu à peu au frottement des mœurs et des idées, +elles n’ont plus la même physionomie qu’autrefois. Le shériff du +comté avait la fonction d’escorter et de protéger les «juges +itinérants». Comme on a deux bras, il avait deux officiers, son +bras droit, le sous-shériff, et son bras gauche, le +justicier-quorum. Le justicier-quorum, assisté du bailli de la +centaine, qualifié wapentake, appréhendait, interrogeait, et, +sous la responsabilité du shériff, emprisonnait, pour être jugés +par les juges de circuit, les voleurs, meurtriers, séditieux, +vagabonds, et tous gens de félonie. La nuance entre le +sous-shériff et le justicier-quorum, dans leur service +hiérarchique vis-à-vis du shériff, c’est que le sous-shériff +accompagnait, et que le justicier-quorum assistait. Le shériff +tenait deux cours, une cour sédentaire et centrale, la +County-court, et une cour voyageante, la Shériff-turn. Il +représentait ainsi l’unité et l’ubiquité. Il pouvait comme juge +se faire aider et renseigner, dans les questions litigieuses, par +un sergent de la coiffe, dit _sergens coifae_, qui est un sergent +en droit et qui porte, sous la calotte noire, une coiffe de toile +blanche de Cambrai. Le shériff désencombrait les maisons de +justice; quand il arrivait dans une ville de sa province, il +avait le droit d’expédier sommairement les prisonniers, ce qui +aboutissait soit à leur renvoi, soit à leur pendaison, et ce qui +s’appelait «délivrer la geôle», _goal delivery_. Le shériff +présentait le bill de mise en cause aux vingt-quatre jurés +d’accusation; s’ils l’approuvaient, ils écrivaient dessus: _billa +vera_; s’ils le désapprouvaient, ils écrivaient: _ignoramus_; +alors l’accusation était annulée et le shériff avait le privilège +de déchirer le bill. Si, pendant la délibération, un juré +mourait, ce qui, de droit, acquittait l’accusé et le faisait +innocent, le shériff, qui avait eu le privilège d’arrêter +l’accusé, avait le privilège de le mettre en liberté. Ce qui +faisait singulièrement estimer et craindre le shériff, c’est +qu’il avait pour charge d’exécuter _tous les ordres de sa +majesté_; latitude redoutable. L’arbitraire se loge dans ces +rédactions-là. Les officiers qualifiés verdeors, et les coroners +faisaient cortège au shériff, et les clercs du marché lui +prêtaient main-forte, et il avait une très belle suite de gens à +cheval et de livrées. Le shériff, dit Chamberlayne, est «la vie +de la Justice, de la Loi et de la Comté». + +En Angleterre, une démolition insensible pulvérise et désagrège +perpétuellement les lois et les coutumes. De nos jours, +insistons-y, ni le shériff, ni le wapentake, ni le +justicier-quorum, ne pratiqueraient leurs charges comme ils les +pratiquaient en ce temps-là. Il y avait dans l’ancienne +Angleterre une certaine confusion de pouvoirs, et les +attributions mal définies se résolvaient en empiétements, qui +seraient impossibles aujourd’hui. La promiscuité de la police et +de la justice a cessé. Les noms sont restés, les fonctions se +sont modifiées. Nous croyons même que le mot _wapentake_ a +changé de sens. Il signifiait une magistrature, maintenant il +signifie une division territoriale; il spécifiait le centenier, +il spécifie le canton (_centum_). + +Du reste, à cette époque, le shériff de comté combinait, avec +quelque chose de plus et quelque chose de moins, et condensait +dans son autorité, à la fois royale et municipale, les deux +magistrats qu’on appelait jadis en France Lieutenant civil de +Paris et Lieutenant de police. Le lieutenant civil de Paris est +assez bien qualifié par cette vieille note de police: «M. le +lieutenant civil ne hait pas les querelles domestiques, parce que +le pillage est toujours pour lui.» (22 juillet 1704.) Quant au +lieutenant de police, personnage inquiétant, multiple et vague, +il se résume en l’un de ses meilleurs types, René d’Argenson, +qui, au dire de Saint-Simon, avait sur son visage les trois juges +d’enfer mêlés. + +Ces trois juges d’enfer étaient, on l’a vu, à la Bishopsgate de +Londres. + + + + +VII + +FRÉMISSEMENT + + +Quand Gwynplaine entendit le guichet, grinçant de tous ses +verrous, se refermer, il tressaillit. Il lui sembla que cette +porte, qui venait de se clore, était la porte de communication de +la lumière avec les ténèbres, donnant d’un côté sur le +fourmillement terrestre, et de l’autre sur le monde mort, et que +maintenant toutes les choses qu’éclaire le soleil étaient +derrière lui, qu’il avait franchi la frontière de ce qui est la +vie, et qu’il était dehors. Ce fut un profond serrement de +cœur. Qu’allait-on faire de lui? Qu’est-ce que tout cela +voulait dire? + +Où était-il? + +Il ne voyait rien autour de lui; il se trouvait dans du noir. La +porte en se fermant l’avait fait momentanément aveugle. Le +vasistas était fermé comme la porte. Pas de soupirail, pas de +lanterne. C’était une précaution des vieux temps. Il était +défendu d’éclairer l’abord intérieur des geôles, afin que les +nouveaux venus ne pussent faire aucune remarque. + +Gwynplaine étendit les mains et toucha le mur à sa droite et à sa +gauche; il était dans un couloir. Peu à peu, ce jour de cave qui +suinte on ne sait d’où et qui flotte dans les lieux obscurs, et +auquel s’ajuste la dilatation des pupilles, lui fit distinguer ça +et là un linéament, et le couloir s’ébaucha vaguement devant lui. + +Gwynplaine, qui n’avait jamais entrevu les sévérités pénales qu’à +travers les grossissements d’Ursus, se sentait saisi par une +sorte de main énorme et obscure. Être manié par l’inconnu de la +loi, c’est effrayant. On est brave en présence de tout, et l’on +se déconcerte en présence de la justice. Pourquoi? c’est que la +justice de l’homme n’est que crépusculaire, et que le juge s’y +meut à tâtons. Gwynplaine se rappelait ce qu’Ursus lui avait dit +de la nécessité du silence; il voulait revoir Dea; il y avait +dans sa situation on ne sait quoi de discrétionnaire qu’il ne +voulait pas irriter. Parfois vouloir éclaircir, c’est empirer. +Pourtant, d’un autre côté, la pesée de cette aventure était si +forte qu’il finit par y céder, et qu’il ne put retenir une +question. + +--Messieurs, demanda-t-il, où me conduisez-vous? + +On ne lui répondit pas. + +C’était la loi des prises de corps silencieuses, et le texte +normand est formel: _A silentiariis ostio proepositis introducti +sunt._ + +Ce silence glaça Gwynplaine. Jusque-là il s’était cru fort; il +se suffisait; se suffire, c’est être puissant. Il avait vécu +isolé, s’imaginant qu’être isolé, c’est être inexpugnable. Et +voilà que tout à coup il se sentait sous la pression de la +hideuse force collective. De quelle façon se débattre avec cet +anonyme horrible, la loi? Il défaillait sous l’énigme. Une peur +d’une espèce inconnue avait trouvé le défaut de son armure. Et +puis il n’avait pas dormi, il n’avait pas mangé; à peine avait-il +trempé ses lèvres dans une tasse de thé. Il avait eu toute la +nuit une sorte de délire, et il lui restait de la fièvre. Il +avait soif, il avait faim peut-être. L’estomac mécontent dérange +tout. Depuis la veille, il était assailli d’incidents. Les +émotions qui le tourmentaient le soutenaient; sans l’ouragan, la +voile serait chiffon. Mais cette faiblesse profonde du haillon +que le vent gonfle jusqu’à ce qu’il le déchire, il la sentait en +lui. Il sentait venir l’affaissement. Allait-il tomber sans +connaissance sur le pavé? Se trouver mal, c’est la ressource de +la femme et l’humiliation de l’homme. Il se roidissait, mais il +tremblait. + +Il avait la sensation de quelqu’un qui perd pied. + + + + +VIII + +GÉMISSEMENT + + +On se mit en marche. + +On avança dans le couloir. + +Aucun greffe préalable. Aucun bureau avec registres. Les +prisons de ce temps-là n’étaient point paperassières. Elles se +contentaient de se fermer sur vous, souvent sans savoir pourquoi. +Être une prison, et avoir des prisonniers, cela leur suffisait. + +Le cortège avait dû s’allonger et prendre la forme du corridor. +On marchait presque un à un; d’abord le wapentake, ensuite +Gwynplaine, ensuite le justicier-quorum; puis les gens de police, +avançant en bloc et bouchant le corridor derrière Gwynplaine +comme un tampon. Le couloir se resserrait; maintenant Gwynplaine +touchait le mur de ses deux coudes; la voûte en caillou noyé de +ciment avait d’intervalle en intervalle des voussures de granit +en saillie faisant étranglement; il fallait baisser le front pour +passer; pas de course possible dans ce corridor; la fuite eût été +forcée de marcher lentement; ce boyau faisait des détours; toutes +les entrailles sont tortueuses, celles d’une prison comme celles +d’un homme; ça et là, tantôt à droite, tantôt à gauche, des +coupures dans le mur, carrées et closes de grosses grilles, +laissaient apercevoir des escaliers, ceux-ci montant, ceux-là +plongeant. On arriva à une porte fermée, elle s’ouvrit, on +passa, elle se referma. Puis on rencontra une deuxième porte, +qui livra passage, puis une troisième, qui tourna de même sur ses +gonds. Ces portes s’ouvraient et se refermaient comme toutes +seules. On ne voyait personne. En même temps que le couloir se +rétrécissait, la voûte s’abaissait, et l’on en était à ne plus +pouvoir marcher que la tête courbée. Le mur suintait; il tombait +de la voûte des gouttes d’eau; le dallage qui pavait le corridor +avait la viscosité d’un intestin. L’espèce de pâleur diffuse qui +tenait lieu de clarté devenait de plus en plus opaque; l’air +manquait. Ce qu’il y avait de singulièrement lugubre, c’est que +cela descendait. + +Il fallait y faire attention pour s’apercevoir qu’on descendait. +Dans les ténèbres, une pente douce, c’est sinistre. Rien n’est +redoutable comme les choses obscures auxquelles on arrive par des +pentes insensibles. + +Descendre, c’est l’entrée dans l’ignoré terrible. + +Combien de temps marcha-t-on ainsi? Gwynplaine n’eût pu le dire. + +Passées à ce laminoir, l’angoisse, les minutes s’allongent +démesurément. + +Subitement on fit halte. + +L’obscurité était épaisse. + +Il y avait un certain élargissement du corridor. + +Gwynplaine entendit tout près de lui un bruit dont le gong +chinois pourrait seul donner une idée; quelque chose comme un +coup frappé sur le diaphragme de l’abîme. + +C’était le wapentake qui venait de heurter de son bâton une lame +de fer. + +Cette lame était une porte. + +Non une porte qui tourne, mais une porte qui se lève et s’abat. +A peu près comme une herse. + +Il y eut un froissement strident dans une rainure, et Gwynplaine +eut subitement devant les yeux un morceau de jour carré. + +C’était la lame qui venait de se hisser dans une fente de la +voûte de la façon dont se lève le panneau d’une souricière. + +Une ouverture s’était faite. + +Ce jour n’était pas du jour; c’était de la lueur. Mais, pour la +prunelle très dilatée de Gwynplaine, cette clarté pâle et brusque +fut d’abord comme le choc d’un éclair. + +Il fut quelque temps avant de rien voir. Discerner dans +l’éblouissement est aussi difficile que dans la nuit. + +Puis, par degrés, sa pupille se proportionna à la lumière comme +elle s’était proportionnée à l’obscurité; il finit par +distinguer; la clarté, qui lui avait d’abord paru trop vive, +s’apaisa dans sa prunelle et se refit livide; il hasarda son +regard dans l’ouverture béante devant lui, et ce qu’il aperçut +était effroyable. + +A ses pieds, une vingtaine de marches, hautes, étroites, frustes, +presque à pic, sans rampe à droite ni à gauche, sorte de crête de +pierre pareille à un pan de mur biseauté en escalier, entraient +et s’enfonçaient dans une cave très creuse. Elles allaient +jusqu’en bas. + +Cette cave était ronde, à voûte ogive en arc rampant, à cause du +défaut de niveau des impostes, dislocation propre à tous les +souterrains sur lesquels se sont tassés de très lourds édifices. + +L’espèce de coupure tenant lieu de porte que la lame de fer +venait de démasquer et à laquelle aboutissait l’escalier était +entaillée dans la voûte, de sorte que de cette hauteur l’œil +plongeait dans la cave comme dans un puits. + +La cave était vaste, et, si c’était le fond d’un puits, c’était +le fond d’un puits cyclopéen. L’idée qu’éveillé l’ancien mot +«cul de basse-fosse» ne pouvait s’appliquer à cette cave qu’à la +condition de se figurer une fosse à lions ou à tigres. + +La cave n’était pas dallée ni pavée. Elle avait pour sol la +terre mouillée et froide des lieux profonds. + +Au milieu de la cave, quatre colonnes basses et difformes +soutenaient un porche lourdement ogival dont les quatre nervures +en se rejoignant à l’intérieur du porche dessinaient à peu près +le dedans d’une mitre. Ce porche, pareil aux pinacles sous +lesquels jadis on mettait des sarcophages, montait jusqu’à la +voûte et faisait dans la cave une sorte de chambre centrale, si +l’on peut appeler du nom de chambre un compartiment ouvert de +tous les côtés, ayant, au lieu de quatre murs, quatre piliers. + +A la clef de voûte du porche pendait une lanterne de cuivre, +ronde et grillée comme une fenêtre de prison. Cette lanterne +jetait autour d’elle, sur les piliers, sur les voûtes et sur le +mur circulaire entrevu vaguement en arrière des piliers, une +clarté blafarde, coupée de barres d’ombre. + +C’était cette clarté qui avait d’abord ébloui Gwynplaine. +Maintenant ce n’était plus pour lui qu’une rougeur presque +confuse. + +Pas d’autre jour dans cette cave. Ni fenêtre, ni porte, ni +soupirail. + +Entre les quatre piliers, précisément au-dessous de la lanterne, +à l’endroit où il y avait le plus de lumière, était appliquée à +plat sur le sol une silhouette blanche et terrible. + +C’était couché sur le clos. On voyait une tête dont les yeux +étaient fermés, un corps dont le torse disparaissait sous on ne +sait quel monceau informe, quatre membres se rattachant au torse +en croix de saint André et tirés vers les quatre piliers par +quatre chaînes liées aux pieds et aux mains. Ces chaînes +aboutissaient à un anneau de fer au bas de chaque colonne. Cette +forme, immobilisée dans l’atroce posture de l’écartèlememt, avait +la lividité glacée du cadavre. C’était nu; c’était un homme. + +Gwynplaine, pétrifié, debout au haut de l’escalier, regardait. + +Tout à coup il entendit un râle. + +Ce cadavre était vivant. + +Tout près de ce spectre, dans une des ogives du porche, des deux +côtés d’un grand fauteuil à bras exhaussé par une large pierre +plate, se tenaient droits deux hommes vêtus de longs suaires +noirs, et dans le fauteuil un vieillard enveloppé d’une robe +rouge était assis, blême, immobile, sinistre, un bouquet de roses +à la main. + +Ce bouquet de roses eût renseigné un moins ignorant que +Gwynplaine. Le droit de juger en tenant une touffe de fleurs +caractérisait le magistrat à la fois royal et municipal. Le +lord-maire de Londres juge encore ainsi. Aider les juges à +juger, c’était la fonction des premières roses de la saison. + +Le vieillard assis dans le fauteuil était le shériff du comté de +Surrey. + +Il avait la rigidité majestueuse d’un romain revêtu de +l’augustat. + +Le fauteuil était le seul siège qu’il y eût das la cave. + +A côté du fauteuil, on voyait une table couverte de papiers et de +livres et sur laquelle était posée la longue baguette blanche du +shériff. + +Les hommes debout à gauche et à droite du shériff étaient deux +docteurs, l’un en médecine, l’autre en lois; celui-ci +reconnaissable à sa coiffe de sergent en droit sur sa perruque. +Tous deux avaient la robe noire, l’un de juge, l’autre de +médecin. Ces deux sortes d’hommes portent le deuil des morts +qu’ils font. + +Derrière le shériff, au rebord de la marche que faisait la pierre +plate, se tenait accroupi avec une écritoire près de lui sur la +dalle, un dossier de carton sur ses genoux, et une feuille de +parchemin sur le dossier, un greffier en perruque ronde, la plume +à la main, dans l’attitude d’un homme prêt à écrire. + +Ce greffier était de l’espèce dite _greffier garde-sacs_; ce +qu’indiquait une sacoche qui était devant lui à ses pieds. Ces +sacoches, jadis employées dans les procès, étaient qualifiées +«sacs de justice». + +A l’un des piliers était adossé, croisant les bras, un homme tout +vêtu de cuir. C’était un valet de bourreau. + +Ces hommes semblaient enchantés dans leur posture funèbre autour +de l’homme enchaîné. Pas un ne remuait ni ne parlait. + +Il y avait sur tout cela un calme monstrueux. + +Ce que Gwynplaine voyait là, c’était une cave pénale. Ces caves +abondaient en Angleterre. La crypte de la Beauchamp Tower a +longtemps servi à cet usage, de même que le souterrain de la +Lollard’s Prison. Il y avait, et l’on peut voir encore à +Londres, en ce genre, le lieu bas dit «les vault de Lady Place». +Dans cette dernière chambre, il y a une cheminée en-cas pour la +chauffe des fers. + +Toutes les prisons du temps du King-John, et la geôle de +Southwark en était une, avaient leur cave pénale. + +Ce qui va suivre se pratiquait alors fréquemment en Angleterre, +et pourrait, à la rigueur, en procédure criminelle, s’y exécuter +même aujourd’hui; car toutes ces lois-là existent toujours. +L’Angleterre offre ce curieux spectacle d’un code barbare vivant +en bonne intelligence avec la liberté. Le ménage, disons-le, est +excellent. + +Quelque défiance pourtant ne serait pas hors de propos. Si une +crise survenait, un réveil pénal n’est pas impossible. La +législation anglaise est un tigre apprivoisé. Elle fait patte de +velours, mais elle a toujours ses griffes. + +Couper les ongles aux lois, cela est sage. + +La loi ignore presque le droit. Il y a d’un côté la pénalité, de +l’autre l’humanité. Les philosophes protestent; mais il se +passera du temps encore avant que la justice des hommes ait fait +sa jonction avec la justice. + +Respect de la loi; c’est le mot anglais. En Angleterre on vénère +tant les lois qu’on ne les abroge jamais. On se tire de cette +vénération en ne les exécutant point. Une vieille loi tombe en +désuétude comme une vieille femme; mais on ne tue pas plus l’une +de ces vieilles que l’autre. On cesse de les pratiquer, voilà +tout. Libre à elles de se croire toujours belles et jeunes. On +les laisse rêver qu’elles existent. Cette politesse s’appelle +respect. + +La coutume normande est bien ridée; cela n’empêche pas plus d’un +juge anglais de lui faire encore les yeux doux. On conserve +amoureusement une antiquaille atroce, si elle est normande. Quoi +de plus féroce que la potence? En 1867 on a condamné un homme[1] +à être coupé en quatre quartiers qui seraient offerts à une +femme, la reine. + + [1] Le fénian Burke, mai 1867. + +Du reste, la torture n’a jamais existé en Angleterre. C’est +l’histoire qui le dit. L’aplomb de l’histoire est beau. + +Mathieu de Westminster prend acte de ce que «la loi saxonne, fort +clémente et débonnaire», ne punissait pas de mort les criminels, +et il ajoute: «On se bornait à leur couper le nez, à leur crever +les yeux, et à leur arracher les parties qui distinguent le +sexe.» Seulement! + +Gwynplaine, hagard au haut de l’escalier, commençait à trembler +de tous ses membres. Il avait toutes sortes de frissons. Il +cherchait à se rappeler quel crime il pouvait avoir commis. Au +silence du wapentake venait de succéder la vision d’un supplice. +C’était un pas de fait, mais un pas tragique. Il voyait +s’obscurcir de plus en plus la sombre énigme légale sous laquelle +il se sentait pris. + +La forme humaine couchée à terre râla une deuxième fois. + +Gwynplaine eut l’impression qu’on lui poussait doucement +l’épaule. + +Cela venait du wapentake. + +Gwynplaine comprit qu’il fallait descendre. + +Il obéit. + +Il s’enfonça de marche en marche dans l’escalier. Les degrés +avaient un plat-bord très mince, et huit ou neuf pouces de haut. +Avec cela pas de rampe. On ne pouvait descendre qu’avec +précaution. Derrière Gwynplaine descendait, le suivant à la +distance de deux degrés, le wapentake, tenant droit +l’iron-weapon, et derrière le wapentake descendait, à la même +distance, le justicier-quorum. + +Gwynplaine en descendant ces marches sentait on ne sait quel +engloutissement de l’espérance. C’était une sorte de mort pas à +pas. Chaque degré franchi éteignait en lui de la lumière. Il +arriva, de plus en plus pâlissant, au bas de l’escalier. + +L’espèce de larve terrassée et enchaînée aux quatre piliers +continuait de râler. + +Une voix dans la pénombre dit: + +--Approchez. + +C’était le shériff qui s’adressait à Gwynplaine. + +Gwynplaine fit un pas. + +--Plus près, dit la voix. + +Gwynplaine fit encore un pas. + +--Tout près, reprit le shériff. + +Le justicier-quorum murmura à l’oreille de Gwynplaine, si +gravement que ce chuchotement était solennel: + +--Vous êtes devant le shériff du comté de Surrey. + +Gwynplaine avança jusqu’au supplicié qu’il voyait étendu au +centre de la cave. Le wapentake et le justicier-quorum restèrent +où ils étaient et laissèrent Gwynplaine avancer seul. + +Quand Gwynplaine, parvenu jusque sous le porche, vit de près +cette chose misérable qu’il n’avait encore aperçue qu’à distance, +et qui était un homme vivant, son effroi devint épouvante. + +L’homme lié sur le sol était absolument nu, à cela près de ce +haillon hideusement pudique qu’on pourrait nommer la feuille de +vigne du supplice, et qui était le _succingulum_ des romains et +le _christipannus_ des gothiques, duquel notre vieux jargon +gaulois a fait le _cripagne_. Jésus, nu sur la croix, n’avait +que ce lambeau. + +L’effrayant patient que considérait Gwynplaine semblait un homme +de cinquante à soixante ans. Il était chauve. Des poils blancs +de barbe lui hérissaient le menton. Il fermait les yeux et +ouvrait la bouche. On voyait toutes ses dents. Sa face maigre +et osseuse était voisine de la tête de mort. Ses bras et ses +jambes, assujettis par les chaînes aux quatre poteaux de pierre, +faisaient un X. Il avait sur la poitrine et le ventre une plaque +de fer, et sur cette plaque étaient posées en tas cinq ou six +grosses pierres. Son râle était tantôt un souffle, tantôt un +rugissement. + +Le shériff, sans quitter son bouquet de roses, prit sur la table, +de la main qu’il avait libre, sa verge blanche et la dressa en +disant: + +--Obédience à sa majesté. + +Puis il reposa la verge sur la table. + +Ensuite, avec la lenteur d’un glas, sans un geste, aussi immobile +que le patient, le shériff éleva la voix. + +Il dit: + +--Homme qui êtes ici lié de chaînes, écoutez pour la dernière +fois la voix de justice. Vous avez été extrait de votre cachot +et amené dans cette geôle. Dûment interpellé et dans les formes +voulues, _formaliis verbis pressus_, sans égard aux lectures et +communications qui vous ont été faites et qui vous vont être +renouvelées, inspiré par un esprit de ténacité mauvaise et +perverse, vous vous êtes enfermé dans le silence, et vous avez +refusé de répondre au juge. Ce qui est un libertinage +détestable, et ce qui constitue, parmi les faits punissables du +cashlit, le crime et délit d’oversenesse. + +Le sergent de la coiffe debout à droite du shériff interrompit et +dit avec une indifférence qui avait on ne sait quoi de funèbre: + +--_Overhernessa_, Lois d’Alfred et de Godrun. Chapitre six. + +Le shériff reprit: + +--La loi est vénérée de tous, excepté des larrons qui infestent +les bois où les biches font leurs petits. + +Comme une cloche après une cloche, le sergent dit: + +--_Qui faciunt vastum in foresta ubi damae solent founinare._ + +--Celui qui refuse de répondre au magistrat, dit le shériff, est +suspect de tous les vices. Il est réputé capable de tout le mal. + +Le sergent intervint: + +--_Prodigus, devorator, profusus, salax, ruffianus, ebriosus, +luxuriosus, simulator, consumptor patrimonii, elluo, ambro, et +gluto._ + +--Tous les vices, dit le shériff, supposent tous les crimes. Qui +n’avoue rien confesse tout. Celui qui se tait devant les +questions du juge est de fait menteur et parricide. + +--_Mendax et parricida_, fit le sergent. + +Le shériff dit: + +--Homme, il n’est point permis de se faire absent par le silence. +Le faux contumace fait une plaie à la loi. Il ressemble à +Diomède blessant une déesse. La taciturnité devant la justice +est une forme de la rébellion. Lèse-justice, c’est lèse-majesté. +Rien de plus haïssable et de plus téméraire. Qui se soustrait à +l’interrogatoire vole la vérité. La loi y a pourvu. Pour des +cas semblables, les anglais ont de tout temps joui du droit de +fosse, de fourche et de chaînes. + +--_Anglica charta_, année 1088, dit le sergent. + +Et, toujours avec la même gravité mécanique, le sergent ajouta: + +--_Ferrum, et fossam, et furcas, cum aliis libertalibus._ + +Le shériff continua: + +--C’est pourquoi, homme, puisque vous n’avez pas voulu vous +départir du silence, bien que sain d’esprit et parfaitement +informé de ce que vous demande la justice, puisque vous êtes +diaboliquement réfractaire, vous avez dû être géhenné, et vous +avez été, aux termes des statuts criminels, mis à l’épreuve du +tourment dit «la peine forte et dure». Voici ce qui vous a été +fait. La loi exige que je vous en informe authentiquement. Vous +avez été amené dans cette basse-fosse, vous avez été dépouillé de +vos vêtements, vous avez été couché tout nu à terre sur le dos, +vos quatre membres ont été tendus et liés aux quatre colonnes de +la loi, une planche de fer vous a été appliquée au ventre, et +l’on vous a mis sur le corps autant de pierres que vous en pouvez +porter. «Et davantage», dit la loi. + +--_Plusque_, affirma le sergent. + +Le shériff poursuivit: + +--En cette situation, et avant de prolonger l’épreuve, il vous a +été fait, par moi shériff du comté de Surrey, sommation itérative +de répondre et de parler, et vous avez sataniquement persévéré +dans le silence, bien qu’étant au pouvoir des gênes, chaînes, +ceps, entraves et ferrements. + +--_Attachiamenta legalia_, dit le sergent. + +--Sur votre refus et endurcissement, dit le shériff, étant +équitable que l’obstination de la loi soit égale à l’obstination +du criminel, l’épreuve a continué, telle que la commandent les +édits et textes. Le premier jour on ne vous a donné ni à boire +ni à manger. + +--_Hoc est superjejunare_, dit le sergent. + +Il y eut un silence. On entendait l’affreuse respiration +sifflante de l’homme sous le tas de pierres. + +Le sergent en droit compléta son interruption: + +--_Adde augmentum abstinentiae ciborum diminutione. Consuetudo + brttannica_, article cinq cent quatre. + +Ces deux hommes, le shériff et le sergent, alternaient; rien de +plus sombre que cette monotonie imperturbable; la voix lugubre +répondait à la voix sinistre; on eût dit le prêtre et le diacre +du supplice, célébrant la messe féroce de la loi. + +Le shériff recommença: + +--Le premier jour on ne vous a donné ni à boire ni à manger. Le +deuxième jour on vous a donné à manger et pas à boire; on vous a +mis entre les dents trois bouchées de pain d’orge. Le troisième +jour on vous a donné à boire et pas à manger. On vous a versé +dans la bouche, en trois fois et en trois verres, une pinte d’eau +prise au ruisseau d’égout de la prison. Le quatrième jour est +venu. C’est aujourd’hui. Maintenant, si vous continuez à ne pas +répondre, vous serez laissé là jusqu’à ce que vous mouriez. +Ainsi le veut justice. + +Le sergent, toujours à sa réplique, approuva: + +--_Mors rei homagium est bonae legi._ + +--Et tandis que vous vous sentirez trépasser lamentablement, +repartit le shériff, nul ne vous assistera, quand même le sang +vous sortirait de la gorge, de la barbe et des aisselles, et de +toutes les ouvertures du corps depuis la bouche jusqu’aux reins. + +--_A throtebolla_, dit le sergent, _et pabus et subhircis, et a +grugno usque ad crupponum_. + +Le shériff continua: + +--Homme, faites attention. Car les suites vous regardent. Si +vous renoncez à votre silence exécrable, et si vous avouez, vous +ne serez que pendu, et vous aurez droit au meldefeoh qui est une +somme d’argent. + +--_Damnum confitens_, dit le sergent, _habeat le meldefeoh. +Leges Inae_, chapitre vingt. + +--Laquelle somme, insista le shériff, vous sera payée en +doitkins, suskins et galihalpens, seul cas où cette monnaie +puisse être employée, aux termes du statut d’abolition, au +troisième de Henri cinquième, et aurez le droit et jouissance de +_scortum ante mortem_, et serez ensuite étranglé au gibet. Tels +sont les avantages de l’aveu. Vous plaît-il répondre à justice? + +Le shériff se tut et attendit. Le patient demeura sans +mouvement. + +Le shériff reprit: + +--Homme, le silence est un refuge où il y a plus de risque que de +salut. L’opiniâtreté est damnable et scélérate. Qui se tait +devant justice est félon à la couronne. Ne persistez point dans +cette désobéissance non filiale. Songez à sa majesté. Ne +résistez point à notre gracieuse reine. Quand je vous parle, +répondez-lui. Soyez loyal sujet. + +Le patient râla. + +Le shériff repartit: + +--Donc, après les soixante-douze premières heures de l’épreuve, +nous voici au quatrième jour. Homme, c’est le jour décisif. +C’est au quatrième jour que la loi fixe la confrontation. + +--_Quarta die, frontem ad frontem adduce_, grommela le sergent. + +--La sagesse de la loi, reprit le shériff, a choisi cette heure +extrême, afin d’avoir ce que nos ancêtres appelaient «le jugement +par le froid mortel», attendu que c’est le moment où les hommes +sont crus sur leur oui et sur leur non. + +Le sergent en droit reprit: + +--_Judicium pro frodmortell, quod homines credensi sint per suum +ya et per suum na_. Charte du roi Adelstan. Tome premier, page +cent soixante-treize. + +Il y eut un instant d’attente, puis le shériff inclina vers le +patient sa face sévère. + +--Homme qui êtes là couché à terre... + +Et il fit une pause. + +--Homme, cria-t-il, m’entendez-vous? + +L’homme ne bougea pas. + +--Au nom de la loi, dit le shériff, ouvrez les yeux. + +Les paupières de l’homme restèrent closes. + +Le shériff se tourna vers le médecin debout à sa gauche. + +--Docteur, donnez votre diagnostic. + +--_Probe, da diagnosticum_, dit le sergent. + +Le médecin descendit de la dalle avec la raideur magistrale, +s’approcha de l’homme, se pencha, mit son oreille près de la +bouche du patient, lui tâta le pouls au poignet, à l’aisselle et +à la cuisse, et se redressa. + +--Eh bien? dit le shériff. + +--Il entend encore, dit le médecin. + +--Voit-il? demanda le shériff. + +Le médecin répondit: + +--Il peut voir. + +Sur un signe du shériff, le justicier-quorum et le wapentake +s’avancèrent. Le wapentake se plaça près de la tête du patient; +le justicier-quorum s’arrêta derrière Gwynplaine. + +Le médecin recula d’un pas entre les piliers. + +Alors le shériff, élevant le bouquet de roses comme un prêtre son +goupillon, interpella le patient d’une voix haute, et devint +formidable: + +--O misérable, parle! la loi te supplie avant de t’exterminer. +Tu veux sembler muet, songe à la tombe qui est muette; tu veux +paraître sourd, songe à la damnation qui est sourde. Pense à la +mort qui est pire que toi. Réfléchis, tu vas être abandonné dans +ce cachot. Écoute, mon semblable, car je suis un homme! Écoute, +mon frère, car je suis un chrétien! Écoute, mon fils, car je +suis un vieillard! Prends garde à moi, car je suis le maître de +ta souffrance, et je vais tout à l’heure être horrible. +L’horreur de la loi fait la majesté du juge. Songe que moi-même +je tremble devant moi. Mon propre pouvoir me consterne. Ne me +pousse pas à bout. Je me sens plein de la sainte méchanceté du +châtiment. Aie donc, ô infortuné, la salutaire et honnête +crainte de la justice, et obéis-moi. L’heure de la confrontation +est venue et tu dois répondre. Ne t’obstine point dans la +résistance. N’entre pas dans l’irrévocable. Pense que +l’achèvement est mon droit. Cadavre commencé, écoute! A moins +qu’il ne te plaise expirer ici pendant des heures, des jours et +des semaines, et agoniser longtemps d’une épouvantable agonie +affamée et fécale, sous le poids de ces pierres, seul dans ce +souterrain, délaissé, oublié, aboli, donné à manger aux rats et +aux belettes, mordu par les bêtes des ténèbres, tandis qu’on ira +et viendra, et qu’on achètera et qu’on vendra, et que les +voitures rouleront dans la rue au-dessus de ta tête; à moins +qu’il ne te convienne de râler sans rémission au fond de ce +désespoir, grinçant, pleurant, blasphémant, sans un médecin pour +apaiser tes plaies, sans un prêtre pour offrir le verre d’eau +divin à ton âme; oh! à moins que tu ne veuilles sentir lentement +éclore à tes lèvres l’écume affreuse du sépulcre, oh! je +t’adjure et te conjure, entends-moi! je t’appelle à ton propre +secours, aie pitié de toi-même, fais ce qui t’est demandé, cède à +la justice, obéis, tourne la tête, ouvre les yeux, et dis si tu +reconnais cet homme! + +Le patient ne tourna pas la tête et n’ouvrit pas les yeux. + +Le shériff jeta un coup d’œil tour à tour au justicier-quorum et +au wapentake. + +Le justicier-quorum ôta à Gwynplaine son chapeau et son manteau, +le prit par les épaules et lui fit faire face à la lumière du +côté de l’homme enchaîné. Le visage de Gwynplaine se détacha +dans toute cette ombre, avec son relief étrange, pleinement +éclairé. + +En même temps le wapentake se courba, saisit par les tempes entre +ses deux mains la tête du patient, tourna cette tête inerte vers +Gwynplaine, et de ses deux pouces et de ses deux index écarta les +paupières fermées. Les yeux farouches de l’homme apparurent. + +Le patient vit Gwynplaine. + +Alors, soulevant lui-même sa tête et ouvrant ses paupières toutes +grandes, il le regarda. + +Il tressaillit autant qu’on peut tressaillir quand on a une +montagne sur la poitrine, et il cria: + +--C’est lui! oui! c’est lui! + +Et, terrible, il éclata de rire. + +--C’est lui! répéta-t-il. + +Puis il laissa retomber sa tête sur le sol, et il referma les +yeux. + +--Greffier, écrivez, dit le shériff. + +Gwynplaine, quoique terrifié, avait fait jusqu’à ce moment-là à +peu près bonne contenance. Le cri du patient: _C’est lui!_ le +bouleversa. Ce: _Greffier, écrivez,_ la glaça. Il lui sembla +comprendre qu’un scélérat l’entraînait dans sa destinée, sans que +lui, Gwynplaine, pût deviner pourquoi, et que l’inintelligible +aveu de cet homme se fermait sur lui comme la charnière d’un +carcan. Il se figura cet homme et lui attachés au même pilori à +deux poteaux jumeaux. Gwynplaine perdit pied dans cette +épouvante, et se débattit. Il se mit à balbutier des bégaiements +incohérents, avec le trouble profond de l’innocence, et, +frémissant, effaré, éperdu, il jeta au hasard les premiers cris +qui lui vinrent et toutes ces paroles de l’angoisse qui ont l’air +de projectiles insensés. + +--Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas moi. Je ne connais pas cet +homme. Il ne peut pas me connaître, puisque je ne le connais +pas. J’ai ma représentation de ce soir qui m’attend. Qu’est-ce +qu’on me veut? Je demande ma liberté. Ce n’est pas tout ça. +Pourquoi m’a-t-on amené dans cette cave? Alors il n’y a plus de +lois. Dites tout de suite qu’il n’y a plus de lois. Monsieur le +juge, je répète que ce n’est pas moi. Je suis innocent de tout +ce qu’on peut dire. Je le sais bien, moi. Je veux m’en aller. +Cela n’est pas juste. Il n’y a rien entre cet homme et moi. On +peut s’informer. Ma vie n’est pas une chose cachée. On est venu +me prendre comme un voleur. Pourquoi est-on venu comme cela? +Cet homme-là, est-ce que je sais ce que c’est? Je suis un garçon +ambulant qui joue des farces dans les foires et les marchés. Je +suis l’Homme qui Rit. Il y a assez de monde qui sont venus me +voir. Nous sommes dans le Tarrinzeau-field. Voilà quinze ans +que je fais mon état honnêtement. J’ai vingt-cinq ans. Je loge +à l’inn Tadcaster. Je m’appelle Gwynplaine. Faites-moi la grâce +de me faire mettre hors d’ici, monsieur le juge. Il ne faut pas +abuser de la petitesse des malheureux. Ayez compassion d’un +homme qui n’a rien fait, et qui est sans protection et sans +défense. Vous avez devant vous un pauvre saltimbanque. + +--J’ai devant moi, dit le shériff, lord Fermain Clancharlie, +baron Clancharlie et Hunkerville, marquis de Corleone en Sicile, +pair d’Angleterre. + +Et se levant, et montrant son fauteuil à Gwynplaine, le shériff +ajouta: + +--Milord, que votre seigneurie daigne s’asseoir. + + + + +LIVRE CINQUIÈME + +LA MER ET LE SORT REMUENT SOUS LE MÊME SOUFFLE + + + + +I + +SOLIDITÉ DES CHOSES FRAGILES + + +La destinée nous tend parfois un verre de folie à boire. Une +main sort du nuage et nous offre brusquement la coupe sombre où +est l’ivresse inconnue. + +Gwynplaine ne comprit pas. + +Il regarda derrière lui pour voir à qui l’on parlait. + +Le son trop aigu n’est plus perceptible à l’oreille; l’émotion +trop aiguë n’est plus perceptible à l’intelligence. Il y a une +limite pour comprendre comme pour entendre. + +Le wapentake et le justicier-quorum s’approchèrent de Gwynplaine +et le prirent sous le bras, et il sentit qu’on l’asseyait dans le +fauteuil d’où le shériff s’était levé. + +Il se laissa faire, sans s’expliquer comment cela se pouvait. + +Quand Gwynplaine fut assis, le justicier-quorum et le wapentake +reculèrent de quelques pas et se tinrent droits et immobiles en +arrière du fauteuil. + +Alors le shériff posa son bouquet de roses sur la dalle, mit des +lunettes que lui présenta le greffier, tira de dessous les +dossiers qui encombraient la table une feuille de parchemin +tachée, jaunie, verdie, rongée et cassée par places, qui semblait +avoir été pliée à plis très étroits, et dont un côté était +couvert d’écriture, et, debout sous la lumière de la lanterne, +rapprochant de ses yeux cette feuille, de sa voix la plus +solennelle, il lut ceci: + +«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. + +«Ce jourd’hui vingt-neuvième de janvier mil six cent +quatrevingt-dix de Notre Seigneur. + +«A été méchamment abandonné, sur la côte déserte de Portland, +dans l’intention de l’y laisser périr de faim, de froid et de +solitude, un enfant âgé de dix ans. + +«Cet enfant a été vendu à l’âge de deux ans par ordre de sa très +gracieuse majesté le roi Jacques deuxième. + +«Cet enfant est lord Fermain Clancharlie, fils légitime unique de +lord Linnaeus Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville, +marquis de Corleone en Italie, pair du royaume d’Angleterre, +défunt, et d’Ann Bradshaw, son épouse, défunte. + +«Cet enfant est héritier des biens et titres de son père. C’est +pourquoi il a été vendu, mutilé, défiguré et disparu par la +volonté de sa très gracieuse majesté. + +«Cet enfant a été élevé et dressé pour être bateleur dans les +marchés et foires. + +«Il a été vendu à l’âge de deux ans après la mort du seigneur son +père, et dix livres sterling ont été données au roi pour l’achat +de cet enfant, ainsi que pour diverses concessions, tolérances et +immunités. + +«Lord Fermain Clancharlie, âgé de deux ans, a été acheté par moi +soussigné qui écris ces lignes, et mutilé et défiguré par un +flamand de Flandre nommé Hardquanonne, lequel est seul en +possession des secrets et procédés du docteur Conquest. + +«L’enfant était destiné par nous à être un masque de rire. +_Masca ridens._ + +«A cette intention, Hardquanonne lui a pratiqué l’opération +_Bucca fissa usque ad aures_, qui met sur la face un rire +éternel. + +«L’enfant, par un moyen connu de Hardquanonne seul, ayant été +endormi et fait insensible pendant ce travail, ignore l’opération +qu’il a subie. + +«Il ignore qu’il est lord Clancharlie. + +«Il répond au nom de _Gwynplaine_. + +«Cela tient à la bassesse de l’âge et à la petitesse de mémoire +qu’il avait quand il a été vendu et acheté, étant à peine âgé de +deux ans. + +«Hardquanonne est le seul qui sache faire l’opération _Bucca +fissa_, et cet enfant est le seul vivant à qui elle ait été +faite. + +«Cette opération est unique et singulière à ce point que, même +après de longues années, cet enfant, fût-il un vieillard au lieu +d’être un enfant, et ses cheveux noirs fussent-ils devenus des +cheveux blancs, serait immédiatement reconnu par Hardquanonne. + +«A l’heure où nous écrivons ceci, Hardquanonne, lequel sait +pertinemment tous ces faits et y a participé comme auteur +principal, est détenu dans les prisons de son altesse le prince +d’Orange, vulgairement appelé le roi Guillaume III. Hardquanonne +a été appréhendé et saisi comme étant de ceux dits les +Comprachicos ou Cheylas. Il est enfermé dans le donjon de +Chatham. + +«C’est en Suisse, près du lac de Genève, entre Lausanne et Vevey, +dans la maison même où son père et sa mère étaient morts, que +l’enfant nous a été, conformément aux commandements du roi, vendu +et livré par le dernier domestique du feu lord Linnaeus, lequel +domestique a trépassé peu après comme ses maîtres, de sorte que +cette affaire délicate et secrète n’est plus connue à cette heure +de personne ici-bas, si ce n’est de Hardquanonne, qui est au +cachot dans Chatham, et de nous, qui allons mourir. + +«Nous soussignés, avons élevé et gardé huit ans, pour en tirer +parti dans notre industrie, le petit seigneur acheté par nous au +roi. + +«Ce jour d’huy, fuyant l’Angleterre pour ne point partager le +mauvais sort de Hardquanonne, nous avons, par timidité et +crainte, à cause des inhibitions et fulminations pénales édictées +en parlement, abandonné, à la nuit tombante, sur la côte de +Portland, ledit enfant Gwynplaine, qui est lord Fermain +Clancharlie. + +«Or, avons juré le secret au roi, mais pas à Dieu. + +«Cette nuit, en mer, assaillis d’une sévère tempête par la +volonté de la providence, en plein désespoir et détresse, +agenouillés devant celui qui peut sauver nos vies et qui voudra +peut-être sauver nos âmes, n’ayant plus rien à attendre des +hommes et tout à craindre de Dieu, ayant pour ancre et ressource +le repentir de nos actions mauvaises, résignés à mourir, et +contents si la justice d’en haut se satisfait, humbles et +pénitents et nous frappant la poitrine, faisons cette déclaration +et la confions et remettons à la mer furieuse pour qu’elle en use +selon le bien à l’obéissance de Dieu. Et que la Très Sainte +Vierge nous soit en aide. Ainsi soit-il. Et avons signé.» + +Le shériff, s’interrompant, dit: + +--Voici les signatures. Toutes d’écritures diverses. + +Et il se remit à lire: + +--«Doctor Gernardus Geestemunde.--Asuncion.--Une croix, et à +côté: Barbara Fermoy, de l’île Tyrryf, dans les +Ebudes.--Gaïzdorra, captal.--Giangirate.--Jacques Quatourze, dit +le Narbonnais.--Luc-Pierre Capgaroupe, du bagne de Mahon.» + +Le shériff, s’arrêtant encore, dit: + +--Note écrite de la même main que le texte et que la première +signature. + +Et il lut: + +--«De trois hommes d’équipage, le patron ayant été enlevé par un +coup de mer, il ne reste que deux. Et ont +signé.--Galdeazun.--Ave-Maria, voleur.» + +Le shériff, mêlant la lecture et les interruptions, continua: + +--Au bas de la feuille est écrit: «En mer, à bord de la +_Matutina_, ourque de Biscaye, du golfe de Pasages.» + +--Cette feuille, ajouta le shériff, est un parchemin de +chancellerie qui porte le filigrane du roi Jacques deuxième. En +marge de la déclaration, et de la même écriture, il y a cette +note: + +--«La présente déclaration est écrite par nous au verso de +l’ordre royal qui nous a été remis pour notre décharge d’avoir +acheté l’enfant. Qu’on retourne la feuille, on verra l’ordre.» + +Le shériff retourna le parchemin, et l’éleva dans sa main droite +en l’exposant à la lumière. On vit une page blanche, si le mot +page blanche peut s’appliquer à une telle moisissure, et au +milieu de la page trois mots écrits: deux mots latins, _jussu +regis_, et une signature, _Jeffreys_. + +--_Jussu regis. Jeffreys_, dit le shériff, passant de la voix +grave à la voix haute. + +Un homme à qui il vient de tomber sur la tête une tuile du palais +des rêves, c’était là Gwynplaine. + +Il se mit à parler comme on parle dans l’inconscience: + +--Gernardus, oui, le docteur. Un homme vieux et triste. J’en +avais peur. Gaizdorra, captal, cela veut dire le chef. Il y +avait des femmes, Asuncion, et l’autre. Et puis le provençal. +C’était Capgaroupe. Il buvait dans une bouteille plate sur +laquelle il y avait un nom écrit en rouge. + +--La voici, dit le shériff. + +Et il posa sur la table une chose que le greffier venait de tirer +du sac de justice. + +C’était une gourde à oreillons, revêtue d’osier. Cette bouteille +avait visiblement eu des aventures. Elle avait dû séjourner dans +l’eau. Des coquillages et des conferves y adhéraient. Elle +était incrustée et damasquinée de toutes les rouilles de l’océan. +Le goulot avait un collet de goudron indiquant qu’elle avait été +hermétiquement bouchée. Elle était décachetée et ouverte. On +avait toutefois replacé dans le goulot une sorte de tampon de +funin goudronné qui avait été le bouchon. + +--C’est dans cette bouteille, dit le shériff, qu’avait été +enfermée, par les gens qui allaient mourir, la déclaration dont +il vient d’être donné lecture. Ce message adressé à la justice +lui a été fidèlement remis par la mer. + +Le shériff augmenta la majesté de son intonation, et continua: + +--De même que la montagne Harrow est excellente au blé et fournit +la fine fleur de farine dont on cuit le pain pour la table +royale, de même la mer rend à l’Angleterre tous les services +qu’elle peut, et, quand un lord se perd, elle le retrouve et le +rapporte. + +Puis il reprit: + +--Sur cette gourde il y a en effet un nom écrit en rouge. + +Et haussant la voix, il se tourna vers le patient immobile: + +--Votre nom à vous, malfaiteur qui êtes ici. Car telles sont les +voies obscures par où la vérité, engloutie dans le gouffre des +actions humaines, arrive du fond à la surface. + +Le shériff prit la gourde et présenta à la lumière un des côtés +de l’épave qui avait été nettoyé, probablement pour les besoins +de la justice. On y voyait serpenter dans les entrelacements de +l’osier un mince ruban de jonc rouge, devenu noir par endroits, +travail de l’eau et du temps. Ce jonc, malgré quelques cassures, +traçait distinctement dans l’osier ces douze lettres: +Hardquanonne. + +Alors le shériff, reprenant ce son de voix particulier qui ne +ressemble à rien et qu’on pourrait qualifier l’accent de justice, +se tourna vers le patient: + +--Hardquanonne! quand, par nous, shériff, cette gourde, sur +laquelle est votre nom, vous a été, pour la première fois, +montrée, exhibée et présentée, vous l’avez tout d’abord et de +bonne grâce reconnue comme vous ayant appartenu; puis, lecture +vous ayant été faite, en sa teneur, du parchemin qui y était +ployé et enfermé, vous n’avez pas voulu en dire davantage, et, +dans l’espoir sans doute que l’enfant perdu ne serait pas +retrouvé et que vous échapperiez au châtiment, vous avez refusé +de répondre. A la suite duquel refus, vous avez été appliqué à +la peine forte et dure, et deuxième lecture dudit parchemin, où +est consignée la déclaration et confession de vos complices, vous +a été donnée. Inutilement. Aujourd’hui, qui est le jour +quatrième et le jour légalement voulu de la confrontation, ayant +été mis en présence de celui qui a été abandonné à Portland le +vingt-neuf janvier mil six cent quatrevingt-dix, l’espérance +diabolique s’est évanouie en vous, et vous avez rompu le silence +et reconnu votre victime... + +Le patient ouvrit les yeux, dressa la tête, et d’une voix où il y +avait la sonorité étrange de l’agonie, avec on ne sait quel calme +mêlé à son râle, prononçant tragiquement sous cet amas de pierres +des mots pour chacun desquels il lui fallait soulever l’espèce de +couvercle de tombe posé sur lui, il se mit à parler: + +--J’ai juré le secret, et je l’ai gardé le plus que j’ai pu. Les +hommes sombres sont les hommes fidèles, et il existe une +honnêteté dans l’enfer. Aujourd’hui le silence est devenu +inutile. Soit. C’est pourquoi je parle. Eh bien, oui. C’est +lui. Nous l’avons fait à nous deux le roi; le roi par sa +volonté, moi par mon art. + +Et, regardant Gwynplaine, il ajouta: + +--Maintenant ris à jamais. + +Et lui-même il se mit à rire. + +Ce second rire, plus farouche encore que le premier, aurait pu +être pris pour un sanglot. + +Le rire cessa, et l’homme se recoucha. Ses paupières se +refermèrent. + +Le shériff, qui avait laissé la parole au supplicié, poursuivit: + +--De tout quoi il est pris acte. + +Il donna au greffier le temps d’écrire, puis il dit: + +--Hardquanonne, aux termes de la loi, après confrontation suivie +d’effet, après troisième lecture de la déclaration de vos +complices, désormais confirmée par votre reconnaissance et +confession, après votre aveu itératif, vous allez être dégagé de +ces entraves, et remis au bon plaisir de sa majesté pour être +pendu comme plagiaire. + +--Plagiaire, fit le sergent de la coiffe. C’est-à-dire acheteur +et vendeur d’enfants. Loi visigothe, livre sept, titre trois, +paragraphe _Usurpaverit_; et Loi salique, titre quarante et un, +paragraphe deux; et Loi des Frisons, titre vingt et un, _De +Plagio_. Et Alexandre Nequam dit: + +_Qui pueros vendis, plagiarius est tibi nomen[1]._ + + [1] Toi qui vends des enfants, ton nom est plagiaire. + +Le shériff posa le parchemin sur la table, ôta ses lunettes, +ressaisit le bouquet, et dit: + +--Fin de la peine forte et dure. Hardquanonne, remerciez sa +majesté. + +D’un signe, le justicier-quorum mit en mouvement l’homme habillé +de cuir. + +Cet homme, qui était un valet de bourreau, «groom du gibet», +disent les vieilles chartes, alla au patient, +lui ôta l’une après l’autre les pierres qu’il avait sur le +ventre, enleva la plaque de fer qui laissa voir les côtes +déformées du misérable, puis lui défît des poignets et des +chevilles les quatre carcans qui le liaient aux piliers. + +Le patient, déchargé des pierres et délivré des chaînes, resta à +plat sur la terre, les yeux fermés, les bras et les jambes +écartés, comme un crucifié décloué. + +--Hardquanonne, dit le shériff, levez-vous. + +Le patient ne remua point. + +Le groom du gibet lui prit une main et la lâcha; la main retomba. +L’autre main, soulevée, retomba de même. Le valet de bourreau +saisit un pied, puis l’autre, les talons revinrent frapper le +sol. Les doigts restèrent inertes et les orteils immobiles. Les +pieds nus d’un corps gisant ont on ne sait quoi de hérissé. + +Le médecin s’approcha, tira d’une poche de sa robe un petit +miroir d’acier et le mit devant la bouche béante de Hardquanonne; +puis du doigt il lui ouvrit les paupières. Elle ne s’abaissèrent +point. Les prunelles vitreuses demeurèrent fixes. + +Le médecin se redressa et dit: + +--Il est mort. + +Et il ajouta: + +--Il a ri, cela l’a tué. + +--Peu importe, dit le shériff. Après l’aveu, vivre ou mourir +n’est plus qu’une formalité. + +Puis, désignant Hardquanonne d’un geste de son bouquet de roses, +le shériff jeta cet ordre au wapentake: + +--Carcasse à emporter d’ici cette nuit. + +Le wapentake adhéra d’un hochement de tête. + +Et le shériff ajouta: + +--Le cimetière de la prison est en face. + +Le wapentake fit un nouveau signe d’adhésion. + +Le greffier écrivait. + +Le shériff, ayant dans sa main gauche le bouquet, prit dans +l’autre main sa baguette blanche, se plaça droit devant +Gwynplaine toujours assis, lui fit une révérence profonde, puis, +autre attitude de solennité, renversa sa tête en arrière, et, +regardant Gwynplaine en face, lui dit: + +--A vous qui êtes ici présent, nous Philippe Deuzill Parsons, +chevalier, shériff du comté de Surrey, assisté d’Aubrie +Docminique, écuyer, notre clerc et greffier, et de nos officiers +ordinaires, dûment pourvu de commandements directs et spéciaux de +sa majesté, en vertu de notre commission, et des droits et +devoirs de notre charge, et avec le congé du lord chancelier +d’Angleterre, procès-verbaux dressés et actes pris, vu les pièces +communiquées par l’amirauté, après vérification des attestations +et signatures, après déclarations lues et ouïes, après +confrontation faite, toutes les constatations et informations +légales étant complétées, épuisées, et menées à bonne et juste +fin, nous vous signifions et déclarons, afin qu’il en advienne ce +que de droit, que vous êtes Fermain Clancharlie, baron +Clancharlie et Hunkerville, marquis de Corleone en Sicile, pair +d’Angleterre, et que Dieu garde votre seigneurie. + +Et il salua. + +Le sergent en droit, le docteur, le justicier-quorum, le +wapentake, le greffier, tous les assistants, excepté le bourreau, +répétèrent ce salut plus profondément encore, et s’inclinèrent +jusqu’à terre devant Gwynplaine. + +--Ah çà, cria Gwynplaine, réveillez-moi! + +Et il se dressa debout, tout pâle. + +--Je viens vous réveiller en effet, dit une voix qu’on n’avait +pas encore entendue. + +Un homme sortit de derrière un des piliers. Comme personne +n’avait pénétré dans la cave depuis que la lame de fer avait +livré passage à l’arrivée du cortège de police, il était visible +que cet homme était dans cette ombre avant l’entrée de +Gwynplaine, qu’il avait un rôle régulier d’observation, et qu’il +avait mission et fonction de se tenir là. Cet homme était gros +et replet, en perruque de cour et en manteau de voyage, plutôt +vieux que jeune, et très correct. + +Il salua Gwynplaine avec respect et aisance, avec l’élégance d’un +gentleman domestique, et sans gaucherie de magistrat. + +--Oui, dit-il, je viens vous réveiller. Depuis vingt-cinq ans, +vous dormez. Vous faites un songe, et il faut en sortir. Vous +vous croyez Gwynplaine, vous êtes Clancharlie. Vous vous croyez +du peuple, vous êtes de la seigneurie. Vous vous croyez au +dernier rang, vous êtes au premier. Vous vous croyez histrion, +vous êtes sénateur. Vous vous croyez pauvre, vous êtes opulent. +Vous vous croyez petit, vous êtes grand. Réveillez-vous, milord! + +Gwynplaine, d’une voix très basse, et où il y avait une certaine +terreur, murmura: + +--Qu’est-ce que tout cela veut dire? + +--Cela veut dire, milord, répondit le gros homme, que je +m’appelle Barkilphedro, que’ je suis officier de l’amirauté, que +cette épave, la gourde de Hardquanonne, a été trouvée au bord de +la mer, qu’elle m’a été apportée pour être décachetée par moi, +comme c’est la sujétion et la prérogative de ma charge, que je +l’ai ouverte en présence des deux jurés assermentés de l’office +Jetson, lesquels sont tous deux membres du parlement, William +Blathwaith, pour la ville de Bath, et Thomas Jervoise pour +Southampton, que les deux jurés ont décrit et certifié le contenu +de la gourde, et signé le procès-verbal d’ouverture, +conjointement avec moi, que j’ai fait mon rapport à sa majesté, +que, par l’ordre de la reine, toutes les formalités légales +nécessaires ont été remplies avec la discrétion que commande une +si délicate matière, et que la dernière, la confrontation, vient +d’avoir lieu; cela veut dire que vous avez un million de rentes; +cela veut dire que vous êtes lord du Royaume-Uni de la +Grande-Bretagne, législateur et juge, juge suprême, législateur +souverain, vêtu de la pourpre et de l’hermine, égal aux princes, +semblable aux empereurs, que vous avez sur la tête la couronne de +pair, et que vous allez épouser une duchesse, fille d’un roi. + +Sous cette transfiguration croulant sur lui à coups de tonnerre, +Gwynplaine s’évanouit. + + + + +II + +CE QUI ERRE NE SE TROMPE PAS + + +Toute cette aventure était venue d’un soldat qui avait trouvé une +bouteille au bord de la mer. + +Racontons le fait. + +A tout fait se rattache un engrenage. + +Un jour un des quatre canonniers composant la garnison du château +de Calshor avait ramassé dans le sable à marée basse une gourde +d’osier jetée là par le flux. Cette gourde, toute moisie, était +bouchée d’un bouchon goudronné. Le soldat avait porté l’épave au +colonel du château, et le colonel l’avait transmise à l’amiral +d’Angleterre. L’amiral, c’était l’amirauté; pour les épaves, +l’amirauté, c’était Barkilphedro. Barkilphedro avait ouvert et +débouché la gourde, et l’avait portée à la reine. La reine avait +immédiatement avisé. Deux conseillers considérables avaient été +informés et consultés, le lord-chancelier, qui est, de par la +loi, «gardien de la conscience du roi d’Angleterre», et le +lord-maréchal, qui est «juge des armes et de la descente de la +noblesse». Thomas Howard, duc de Norfolk, pair catholique, qui +était héréditairement haut-maréchal d’Angleterre, avait fait dire +par son député-comte-maréchal Henri Howard, comte de Bindon, +qu’il serait de l’avis du lord-chancelier. Quant au +lord-chancelier, c’était William Cowper. Il ne faut point +confondre ce chancelier avec son homonyme et son contemporain +William Cowper, l’anatomiste commentateur de Bidloo, qui publia +en Angleterre le _Traité des muscles_ presque au moment où +Étienne Abeille publiait en France l’_Histoire des os_; un +chirurgien est distinct d’un lord. Lord William Cowper était +célèbre pour avoir, à propos de l’affaire de Talbot Yelverton, +vicomte Longueville, émis cette sentence: «qu’au respect de la +constitution d’Angleterre, la restauration d’un pair importait +plus que la restauration d’un roi». La gourde trouvée à Calshor +avait éveillé au plus haut point son attention. L’auteur d’une +maxime aime les occasions de l’appliquer. C’était un cas de +restauration d’un pair. Des recherches avaient été faites. +Gwynplaine, ayant écriteau sur rue, était facile à trouver. +Hardquanonne aussi. Il n’était pas mort. La prison pourrit +l’homme, mais le conserve, si garder c’est conserver. Les gens +confiés aux bastilles y étaient rarement dérangés. On ne +changeait guère plus de cachot qu’on ne change de cercueil. +Hardquanonne était encore dans le donjon de Chatham. On n’eut +qu’à mettre la main dessus. On le transféra de Chatham à +Londres. En même temps on s’informait en Suisse. Les faits +furent reconnus exacts. On leva, dans les greffes locaux, à +Vevey, à Lausanne, l’acte de mariage de lord Linnaeus en exil, +l’acte de naissance de l’enfant, les actes de décès du père et de +la mère, et l’on en eut «pour servir ce que de besoin» de doubles +expéditions, dûment certifiées. Tout cela s’exécuta dans le plus +sévère secret, avec ce qu’on appelait alors _la promptitude +royale_, et avec le «silence de taupe» recommandé et pratiqué par +Bacon, et plus tard érigé en loi par Blackstone, pour les +affaires de chancellerie et d’état, et pour les choses qualifiées +sénatoriales. + +Le _jussu regis_ et la signature _Jeffreys_ furent vérifiés. +Pour qui a étudié pathologiquement les cas de caprice dits «bon +plaisir», ce _jussu regis_ est tout simple. Pourquoi Jacques II, +qui, ce semble, eût dû cacher de tels actes, en laissait-il, au +risque même de compromettre la réussite, des traces écrites? +Cynisme. Indifférence hautaine. Ah! vous croyez qu’il n’y a +que les filles d’impudiques! la raison d’état l’est aussi. _Et +se cupit ante videri._ Commettre un crime et s’en blasonner, +c’est là toute l’histoire. Le roi se tatoue, comme le forçat. +On a intérêt à échapper au gendarme et à l’histoire, on en serait +bien fâché, on tient à être connu et reconnu. Voyez mon bras, +remarquez ce dessin, un temple de l’amour et un cœur enflammé +percé d’une flèche, c’est moi qui suis Lacenaire. _Jussu regis._ +C’est moi qui suis Jacques II. On accomplit une mauvaise action, +on met sa marque dessus. Se compléter par l’effronterie, se +dénoncer soi-même, faire imperdable son méfait, c’est la bravade +insolente du malfaiteur. Christine saisit Monaldeschi, le fait +confesser et assassiner, et dit: _Je suis reine de Suède chez le +roi de France_. Il y a le tyran qui se cache, comme Tibère, et +le tyran qui se vante, comme Philippe II. L’un est plus +scorpion, l’autre est plus léopard. Jacques II était de cette +dernière variété. Il avait, on le sait, le visage ouvert et gai, +différent en cela de Philippe II. Philippe était lugubre, +Jacques était jovial. On est tout de même féroce. Jacques II +était le tigre bonasse. Il avait, comme Philippe II, la +tranquillité de ses forfaits. Il était monstre par la grâce de +Dieu. Donc il n’avait rien à dissimuler et à atténuer, et ses +assassinats étaient de droit divin. Il eût volontiers, lui +aussi, laissé derrière lui ses archives de Simancas avec tous ses +attentats numérotés, datés, classés, étiquetés et mis en ordre, +chacun dans son compartiment, comme les poisons dans l’officine +d’un pharmacien. Signer ses crimes, c’est royal. + +Toute action commise est une traite tirée sur le grand payeur +ignoré. Celle-ci venait d’arriver à échéance avec l’endos +sinistre _Jussu regis_. + +La reine Anne, point femme d’un côté, en ce qu’elle excellait à +garder un secret, avait demandé, sur cette grave affaire, au +lord-chancelier un rapport confidentiel du genre qualifié +«rapport à l’oreille royale». Les rapports de cette sorte ont +toujours été usités dans les monarchies. A Vienne, il y avait le +_conseiller de l’oreille_, personnage aulique. C’était une +ancienne dignité carlovingienne, l’_auricularius_ des vieilles +chartes palatines. Celui qui parle bas à l’empereur. + +William, baron Cowper, chancelier d’Angleterre, que la reine +croyait, parce qu’il était myope comme elle et plus qu’elle, +avait rédigé un mémoire commençant ainsi: «Deux oiseaux étaient +aux ordres de Salomon, une huppe, la hudbud, qui parlait toutes +les langues, et un aigle, le simourganka, qui couvrait d’ombre +avec ses ailes une caravane de vingt mille hommes. De même, sous +une autre forme, la providence», etc. Le lord-chancelier +constatait le fait d’un héritier de pairie enlevé et mutilé, puis +retrouvé. Il ne blâmait point Jacques II, père de la reine après +tout. Il donnait même des raisons. Premièrement, il y a les +anciennes maximes monarchiques. _E senioratu eripimus. In +roturagio cadat_. Deuxièmement, le droit royal de mutilation +existe. Chamberlayne l’a constaté. _Corpora et bona nostrorum +subjectorum nostra sunt[1]_, a dit Jacques Ier, de glorieuse et +docte mémoire. Il a été crevé les yeux à des ducs de sang royal +pour le bien du royaume. Certains princes, trop voisins du +trône, ont été utilement étouffés entre deux matelas, ce qui a +passé pour apoplexie. Or, étouffer, c’est plus que mutiler. Le +roi de Tunis a arraché les yeux à son père, Muley-Assem, et ses +ambassadeurs n’en ont pas moins été reçus par l’empereur. Donc +le roi peut ordonner une suppression de membre comme une +suppression d’état, etc., c’est légal, etc. Mais une légalité ne +détruit pas l’autre. «Si le noyé revient sur l’eau et n’est pas +mort, c’est Dieu qui retouche l’action du roi. Si l’héritier se +retrouve, que la couronne lui soit rendue. Ainsi il fut fait +pour lord Alla, roi de Northumbre, qui lui aussi avait été +bateleur. Ainsi il doit être fait pour Gwynplaine, qui lui aussi +est roi, c’est-à-dire lord. La bassesse du métier, traversée et +subie par force majeure, ne ternit point le blason; témoin +Abdolonyme; qui était roi et qui fut jardinier; témoin Joseph, +qui était saint et qui fut menuisier; témoin Apollon, qui était +dieu et qui fut berger.» Bref, le savant chancelier concluait à +la réintégration en tous ses biens et dignités de Fermain, lord +Clancharlie, faussement appelé Gwynplaine, «à la seule condition +qu’il fût confronté avec le malfaiteur Hardquanonne, et reconnu +par ledit». Et sur ce, le chancelier, garde constitutionnel de +la conscience royale, rassurait cette conscience. + + [2] «La vie et les membres des sujets dépendent du roi.» + (Chamberlayne, 2e partie, chap. iv, p. 76.) + +Le lord-chancelier rappelait, en post-scriptum, que, au cas où +Hardquanonne refuserait de répondre, il devait être appliqué à +«la peine forte et dure», auquel cas, pour atteindre la période +dite de _frodmortell_ voulue par la charte du roi Adelstan, la +confrontation devait avoir lieu le quatrième jour; ce qui a bien +un peu l’inconvénient que, si le patient murte le second ou le +troisième jour, la confrontation devient difficile; mais la loi +doit être exécutée. L’inconvénient de la loi fait partie de la +loi. + +Du reste, dans l’esprit du lord-chancelier, la reconnaissance de +Gwynplaine par Hardquanonne ne faisait aucun doute. + +Anne, suffisamment informée de la difformité de Gwynplaine, ne +voulant point faire tort à sa sœur, à laquelle avaient été +substitués les biens des Clancharlie, décida avec bonheur que la +duchesse Josiane serait épousée par le nouveau lord, c’est-à-dire +par Gwynplaine. + +La réintégration de lord Fermain Clancharlie était du reste un +cas très simple, l’héritier étant légitime et direct. Pour les +filiations douteuses ou pour les pairies «in abeyance» +revendiquées par des collatéraux, la chambre des lords doit être +consultée. Ainsi, sans remonter plus haut, elle le fut en 1782 +pour la baronnie de Sidney, réclamée par Élisabeth Perry; en +1798, pour la baronnie de Beaumont, réclamée par Thomas +Stapleton; en 1803, pour la baronnie de Chandos, réclamée par le +révérend Tymewell Brydges; en 1813, pour la pairie-comté de +Banbury, réclamée par le lieutenant général Knollys, etc.; mais +ici rien de pareil. Aucun litige; une légitimité évidente; un +droit clair et certain; il n’y avait point lieu à saisir la +chambre, et la reine, assistée du lord-chancelier, suffisait pour +reconnaître et admettre le nouveau lord. + +Barkilphedro mena tout. + +L’affaire, grâce à lui, resta tellement souterraine, le secret +fut si hermétiquement gardé, que ni Josiane, ni lord David +n’eurent vent du prodigieux fait qui se creusait sous eux. +Josiane, très altière, avait un escarpement qui la rendait aisée +à bloquer. Elle s’isolait d’elle-même. Quant à lord David, on +l’envoya en mer, sur les côtes de Flandre. Il allait perdre la +lordship et ne s’en doutait pas. Notons ici un détail. Il +advint qu’à dix lieues du mouillage de la station navale +commandée par lord David, un capitaine nommé Halyburton força la +flotte française. Le comte de Pembroke, président du conseil, +porta sur une proposition de promotion de contre-amiraux ce +capitaine Halyburton. Anne raya Halyburton et mit lord David +Dirry-Moir à sa place, afin que lord David eût au moins, +lorsqu’il apprendrait qu’il n’était plus pair, la consolation +d’être contre-amiral. + +Anne se sentit contente. Un mari horrible à sa sœur, un beau +grade à lord David. Malice et bonté. + +Sa majesté allait se donner la comédie. En outre, elle se disait +qu’elle réparait un abus de pouvoir de son auguste père, qu’elle +restituait un membre à la pairie, qu’elle agissait en grande +reine, qu’elle protégeait l’innocence selon la volonté de Dieu, +que la providence dans ses saintes et impénétrables voies, etc. +C’est bien doux de faire une action juste, qui est désagréable à +quelqu’un qu’on n’aime pas. + +Du reste, savoir que le futur mari de sa sœur était difforme +avait suffi à la reine. De quelle façon ce Gwynplaine était-il +difforme, quel genre de laideur était-ce? Barkilphedro n’avait +pas tenu à en informer la reine, et Anne n’avait pas daigné s’en +enquérir. Profond dédain royal. Qu’importait d’ailleurs? La +chambre des lords ne pouvait qu’être reconnaissante. Le +lord-chancelier, l’oracle, avait parlé. Restaurer un pair, c’est +restaurer toute la pairie. La royauté, en cette occasion, se +montrait bonne et respectueuse gardienne du privilège de la +pairie. Quel que fût le visage du nouveau lord, un visage n’est +pas une objection contre un droit. Anne se dit plus ou moins +tout cela, et alla simplement à son but, à ce grand but féminin +et royal, se satisfaire. + +La reine était alors à Windsor, ce qui mettait une certaine +distance entre les intrigues de cour et le public. + +Les personnes seules d’absolue nécessité furent dans le secret de +ce qui allait se passer. + +Quant à Barkilphedro, il fut joyeux, ce qui ajouta à son visage +une expression lugubre. + +La chose en ce monde qui peut le plus être hideuse, c’est la +joie. + +Il eut cette volupté de déguster le premier la gourde de +Hardquanonne. Il eut l’air peu surpris, l’étonnement étant d’un +petit esprit. D’ailleurs, n’est-ce pas? cela lui était bien dû, +à lui qui depuis si longtemps faisait faction à la porte du +hasard. Puisqu’il attendait, il fallait bien que quelque chose +arrivât. + +Ce _nil mirari_ faisait partie de sa contenance. Au fond, +disons-le, il avait été émerveillé. Quelqu’un qui eût pu lui +ôter le masque qu’il mettait sur sa conscience devant Dieu même, +eût trouvé ceci: Précisément, en cet instant-là, Barkilphedro +commençait à être convaincu qu’il lui serait décidément +impossible, à lui ennemi intime et infime, de faire une fracture +à cette haute existence de la duchesse Josiane. De là un accès +frénétique d’animosité latente. Il était parvenu à ce paroxysme +qu’on appelle le découragement. D’autant plus furieux qu’il +désespérait. Ronger son frein, expression tragique et vraie! un +méchant rongeant l’impuissance. Barkilphedro était peut-être au +moment de renoncer, non à vouloir du mal à Josiane, mais à lui en +faire; non à la rage, mais à la morsure. Pourtant, quelle chute, +lâcher prise! garder désormais sa haine dans le fourreau, comme +un poignard de musée! Rude humiliation. + +Tout à coup, à point nommé,--l’immense aventure universelle se +plaît à ces coïncidences,--la gourde de Hardquanonne vient, de +vague en vague, se placer entre ses mains. Il y a dans l’inconnu +on ne sait quoi d’apprivoisé qui semble être aux ordres du mal. +Barkilphedro, assisté des deux témoins quelconques, jurés +indifférents de l’amirauté, débouche la gourde, trouve le +parchemin, le déploie, lit...--Qu’on se représente cet +épanouissement monstrueux! + +Il est étrange de penser que la mer, le vent, les espaces, les +flux et les reflux, les orages, les calmes, les souffles, peuvent +se donner beaucoup de peine pour arriver à faire le bonheur d’un +méchant. Cette complicité avait duré quinze ans. Œuvre +mystérieuse. Pendant ces quinze années, l’océan n’avait pas été +une minute sans y travailler. Les flots s’étaient transmis de +l’un à l’autre la bouteille surnageante, les écueils avaient +esquivé le choc du verre, aucune fêlure n’avait lézardé la +gourde, aucun frottement n’avait usé le bouchon, les algues +n’avaient point pourri l’osier, les coquillages n’avaient point +rongé le mot _Hardquanonne_, l’eau n’avait pas pénétré dans +l’épave, la moisissure n’avait pas dissous le parchemin, +l’humidité n’avait pas effacé l’écriture, que de soins l’abîme +avait dû se donner! Et de cette façon, ce que Gernardus avait +jeté à l’ombre, l’ombre l’avait remis à Barkilphedro, et le +message envoyé à Dieu était parvenu au démon. Il y avait eu abus +de confiance dans l’immensité, et l’ironie obscure mêlée aux +choses s’était arrangée de telle sorte qu’elle avait compliqué ce +triomphe loyal, l’enfant perdu Gwynplaine redevenant lord +Clancharlie, d’une victoire venimeuse, qu’elle avait fait +méchamment une bonne action, et qu’elle avait mis la justice au +service de l’iniquité. Retirer sa victime à Jacques II, c’était +donner une proie à Barkilphedro. Relever Gwynplaine, c’était +livrer Josiane. Barkilphedro réussissait; et c’était pour cela +que pendant tant d’années les vagues, les lames, les rafales, +avaient ballotté, secoué, poussé, jeté, tourmenté et respecté +cette bulle de verre où il y avait tant d’existences mêlées! +c’était pour cela qu’il y avait eu entente cordiale entre les +vents, les marées et les tempêtes! La vaste agitation du prodige +complaisante pour un misérable! l’infini collaborateur d’un ver +de terre! la destinée a de ces volontés sombres. + +Barkilphedro eut un éclair d’orgueil titanique. Il se dit que +tout cela avait été exécuté à son intention. Il se sentit centre +et but. + +Il se trompait. Réhabilitons le hasard. Ce n’était point là le +vrai sens du fait remarquable dont profitait la haine de +Barkilphedro. L’océan se faisant père et mère d’un orphelin, +envoyant la tourmente à ses bourreaux, brisant la barque qui a +repoussé l’enfant, engloutissant les mains jointes des naufragés, +refusant toutes leurs supplications et n’acceptant d’eux que leur +repentir, la tempête recevant un dépôt des mains de la mort, le +robuste navire où était le forfait remplacé par la fiole fragile +où est la réparation, la mer changeant de rôle, comme une +panthère qui se ferait nourrice, et se mettant à bercer, non +l’enfant, mais sa destinée, pendant qu’il grandit ignorant de +tout ce que le gouffre fait pour lui, les vagues, à qui a été +jetée la gourde, veillant sur ce passé dans lequel il y a un +avenir, l’ouragan soufflant dessus avec bonté, les courants +dirigeant la frêle épave à travers l’insondable itinéraire de +l’eau, les ménagements des algues, des houles, des rochers, toute +la vaste écume de l’abîme prenant sous sa protection un innocent, +l’onde imperturbable comme une conscience, le chaos rétablissant +l’ordre, le monde des ténèbres aboutissant à une clarté, toute +l’ombre employée à cette sortie d’astre, la vérité; le proscrit +consolé dans sa tombe, l’héritier rendu à l’héritage, le crime du +roi cassé, la préméditation divine obéie, le petit, le faible, +l’abandonné, ayant l’infini pour tuteur; voilà ce que +Barkilphedro eût pu voir dans l’événement dont il triomphait; +voilà ce qu’il ne vit pas. Il ne se dit point que tout avait été +fait pour Gwynplaine; il se dit que tout avait été fait pour +Barkilphedro; et qu’il en valait la peine. Tels sont les satans. + +Du reste, pour s’étonner qu’une épave fragile ait pu nager quinze +ans sans être avariée, il faudrait peu connaître la profonde +douceur de l’océan. Quinze ans, ce n’est rien. Le 4 octobre +1867, dans le Morbihan, entre l’île de Groix, la pointe de la +presqu’île de Gavres et le rocher des Errants, des pêcheurs de +Port-Louis ont trouvé une amphore romaine du quatrième siècle, +couverte d’arabesques par les incrustations de la mer. Cette +amphore avait flotté quinze cents ans. + +Quelque apparence flegmatique que voulût garder Barkilphedro, sa +stupéfaction avait égalé sa joie. + +Tout s’offrait; tout était comme préparé. Les tronçons de +l’aventure qui allait satisfaire sa haine étaient d’avance épars +à sa portée. Il n’y avait qu’à les rapprocher et à faire les +soudures. Ajustage amusant à exécuter. Ciselure. + +Gwynplaine! il connaissait ce nom. _Masca ridens!_ Comme tout +le monde, il avait été voir l’Homme qui Rit. Il avait lu +l’enseigne-écriteau accrochée à l’inn Tadcaster ainsi qu’on lit +une affiche de spectacle qui attire la foule; il l’avait +remarquée; il se la rappela sur-le-champ dans les moindres +détails, quitte d’ailleurs à vérifier ensuite; cette affiche, +dans l’évocation électrique qui se fit en lui, reparut devant son +œil profond et vint se placer à côté du parchemin des naufragés, +comme la réponse à côté de la question, comme le mot à côté de +l’énigme, et ces lignes: «Ici l’on voit Gwynplaine abandonné à +l’âge de dix ans, la nuit du 29 janvier 1690, au bord de la mer, +à Portland», prirent brusquement sous son regard un +resplendissement d’apocalyse. Il eut cette vision, le +flamboiement de _Mane Thecel Pharès_ sur un boniment de la foire. +C’en était fait de tout cet échafaudage qui était l’existence de +Josiane. Écroulement subit. L’enfant perdu était retrouvé. Il +y avait un lord Clancharlie. David Dirry-Moir était vidé. La +pairie, la richesse, la puissance, le rang, tout cela sortait de +lord David et entrait dans Gwynplaine. Tout, châteaux, chasses, +forêts, hôtels, palais, domaines, y compris Josiane, était à +Gwynplaine. Et Josiane, quelle solution! Qui maintenant +avait-elle devant elle? Illustre et hautaine, un histrion; belle +et précieuse, un monstre. Eût-on jamais espéré cela? La vérité +est que Barkilphedro était dans l’enthousiasme. Toutes les +combinaisons les plus haineuses peuvent être dépassées par la +munificence infernale de l’imprévu. Quand la réalité veut, elle +fait des chefs-d’œuvre. Barkilphedro trouvait bêtes tous ses +rêves. Il avait mieux. + +Le changement qui allait se faire par lui se fût-il fait contre +lui, il ne l’eût pas moins voulu. Il existe de féroces insectes +désintéressés qui piquent sachant qu’ils mourront de la piqûre. +Barkilphedro était cette vermine-là. + +Mais cette fois, il n’avait pas le mérite du désintéressement. +Lord David Dirry-Moir ne lui devait rien, et lord Fermain +Clancharlie allait lui devoir tout. De protégé, Barkilphedro +allait devenir protecteur. Et protecteur de qui? d’un pair +d’Angleterre. Il aurait un lord à lui! un lord qui serait sa +créature! Le premier pli, Barkilphedro comptait bien le lui +donner. Et ce lord serait le beau-frère morganatique de la +reine! Étant si laid, il plairait à la reine de toute la +quantité dont il déplairait à Josiane. Poussé par cette faveur, +et en mettant des habits graves et modestes, Barkilphedro pouvait +devenir un personnage. Il s’était toujours destiné à l’église. +Il avait une vague envie d’être évêque. + +En attendant, il était heureux. + +Quel beau succès! et comme toute cette quantité de besogne du +hasard était bien faite! Sa vengeance, car il appelait cela sa +vengeance, lui était mollement apportée par le flot. Il n’avait +pas été vainement embusqué. + +L’écueil, c’était lui. L’épave, c’était Josiane. Josiane venait +s’échouer sur Barkilphedro! Profonde extase scélérate. + +Il était habile à cet art qu’on appelle la suggestion, et qui +consiste à faire dans l’esprit des autres une petite incision où +l’on met une idée à soi; tout en se tenant à l’écart, et sans +avoir l’air de s’en mêler, il s’arrangea de façon à ce que +Josiane allât à la baraque Green-Box et vît Gwynplaine. Cela ne +pouvait pas nuire. Le saltimbanque vu en sa bassesse, bon +ingrédient dans la combinaison. Plus tard, cela assaisonnerait. + +Il avait silencieusement tout apprêté d’avance. Ce qu’il +voulait, c’était on ne sait quoi de soudain. Le travail qu’il +avait exécuté ne pourrait être exprimé que par ces mots étranges: +construire un coup de foudre. + +Les préliminaires achevés, il avait veillé à ce que toutes les +formalités voulues fussent accomplies dans les formes légales. +Le secret n’en avait point souffert, le silence faisant partie de +la loi. + +La confrontation de Hardquanonne avec Gwynplaine avait eu lieu; +Barkilphedro y avait assisté. On vient d’en voir le résultat. + +Le même jour, un carrosse de poste de la reine vint brusquement, +de la part de sa majesté, chercher lady Josiane à Londres pour la +conduire à Windsor où Anne en ce moment passait la saison. +Josiane, pour quelque chose qu’elle avait dans l’esprit, eût bien +souhaité désobéir, ou du moins retarder d’un jour son obéissance +et remettre ce départ au lendemain, mais la vie de cour ne +comporte point ces résistances-là. Elle dut se mettre +immédiatement en route, et abandonner sa résidence de Londres, +Hunkerville-house, pour sa résidence de Windsor, Corleone-lodge. + +La duchesse Josiane avait quitté Londres au moment même où le +wapentake se présentait à l’inn Tadcaster pour enlever Gwynplaine +et le mener à la cave pénale de Southwark. + +Quand elle arriva à Windsor, l’huissier de la verge noire, qui +garde la porte de la chambre de présence, l’informa que sa +majesté était enfermée avec le lord chancelier, et ne pourrait la +recevoir que le lendemain; qu’elle eût en conséquence à se tenir, +à Corleone-lodge, à la disposition de sa majesté, et que sa +majesté lui enverrait directement ses ordres le lendemain matin à +son réveil. Josiane rentra chez elle fort dépitée, soupa de +mauvaise humeur, eut la migraine, congédia tout le monde, son +mousse excepté, puis le congédia lui-même, et se coucha qu’il +faisait encore jour. + +En arrivant elle avait appris que, ce même lendemain, lord David +Dirry-Moir, ayant reçu en mer l’ordre de venir immédiatement +prendre les ordres de la reine, était attendu à Windsor. + + + + +III + +AUCUN HOMME NE PASSERAIT BRUSQUEMENT DE LA SIBÉRIE AU SÉNÉGAL +SANS PERDRE CONNAISSANCE. (Humboldt.) + + +L’évanouissement d’un homme, même le plus ferme et le plus +énergique, sous un brusque coup de massue de la fortune, n’a rien +qui doive surprendre. Un homme s’assomme par l’imprévu comme un +bœuf par le merlin. François d’Albescola, le même qui arrachait +aux ports turcs leur chaîne de fer, demeura, quand on le fit +pape, un jour entier sans connaissance. Or, du cardinal au pape +l’enjambée est moindre que du saltimbanque au pair d’Angleterre. + +Rien de violent comme les ruptures d’équilibre. + +Quand Gwynplaine revint à lui et rouvrit les yeux, il était nuit. +Gwynplaine était dans un fauteuil au milieu d’une vaste chambre +toute tendue de velours pourpre, murs, plafond et plancher. On +marchait sur du velours. Près de lui se tenait debout, tête nue, +l’homme au gros ventre et au manteau de voyage qui était sorti de +derrière un pilier dans la cave de Southwark. Gwynplaine était +seul dans cette chambre avec cet homme. De son fauteuil, en +étendant le bras, il pouvait toucher deux tables, portant chacune +une girandole de six chandelles de cire allumées. Sur l’une de +ces tables, il y avait des papiers et une cassette; sur l’autre +un en-cas, volaille froide, vin, brandy, servi sur un plateau de +vermeil. + +Par le vitrage d’une longue fenêtre allant du plancher au +plafond, un clair ciel nocturne d’avril faisait entrevoir au +dehors un demi-cercle de colonnes autour d’une cour d’honneur +fermée d’un portail à trois portes, une fort large et deux +basses; la porte cochère, très grande, au milieu; à droite, la +porte chevalière, moindre; à gauche, la porte piétonne, petite. +Ces portes étaient fermées de grilles dont les pointes +brillaient; une haute sculpture couronnait la porte centrale. +Les colonnes étaient probablement en marbre blanc, ainsi que le +pavage de la cour, qui faisait un effet de neige et qui encadrait +de sa nappe de lames plates une mosaïque confusément distincte +dans l’ombre; cette mosaïque, sans doute, vue le jour, eût offert +au regard, avec tous ses émaux et toutes ses couleurs, un +gigantesque blason, selon la mode florentine. Des zigzags de +balustres montaient et descendaient, indiquant des escaliers de +terrasses. Au-dessus de la cour se dressait une immense +architecture brumeuse et vague à cause de la nuit. Des +intervalles de ciel, pleins d’étoiles, découpaient une silhouette +de palais. + +On apercevait un toit démesuré, des pignons à volutes, des +mansardes à visières comme des casques, des cheminées pareilles à +des tours, et des entablements couverts de dieux et de déesses +immobiles. A travers la colonnade jaillissait dans la pénombre +une de ces fontaines de féerie, doucement bruyantes, qui se +versent de vasque en vasque, mêlent la pluie à la cascade, +ressemblent à une dispersion d’écrin, et font au vent une folle +distribution de leurs diamants et de leurs perles comme pour +désennuyer les statues qui les entourent. De longues rangées de +fenêtres se profilaient, séparées par des panoplies en ronde +bosse, et par des bustes sur des piédouches. Sur les acrotères, +des trophées et des morions à panaches de pierre alternaient avec +les dieux. + +Dans la chambre où était Gwynplaine, au fond, en face de la +fenêtre, on voyait d’un côté une cheminée aussi haute que la +muraille, et de l’autre, sous un dais, un de ces spacieux lits +féodaux où l’on monte avec une échelle et où l’on peut se coucher +en travers. L’escabeau du lit était à côté. Un rang de +fauteuils au bas des murs et un rang de chaises en avant des +fauteuils complétaient l’ameublement. Le plafond était de forme +tumbon; un grand feu de bois à la française flambait dans la +cheminée; à la richesse des flammes et à leurs stries roses et +vertes, un connaisseur eût constaté que ce feu était de bois de +frêne, très grand luxe; la chambre était si grande que les deux +girandoles la laissaient obscure. Çà et là, des portières, +baissées et flottantes, indiquaient des communications avec +d’autres chambres. Cet ensemble avait l’aspect carré et massif +du temps de Jacques Ier, mode vieillie et superbe. Comme le +tapis et la tenture de la chambre, le dais, le baldaquin, le lit, +l’escabeau, les rideaux, la cheminée, les housses des tables, les +fauteuils, les chaises, tout était velours cramoisi. Pas d’or, +si ce n’est au plafond. Là, à égale distance des quatre angles, +luisait, appliqué à plat, un énorme bouclier rond de métal +repoussé, où étincelait un éblouissant relief d’armoiries; dans +ces armoiries, sur deux blasons accostés, on distinguait un +tortil de baron et une couronne de marquis; était-ce du cuivre +doré? était-ce du vermeil? on ne savait. Cela semblait de +l’or. Et au centre de ce plafond seigneurial, magnifique ciel +obscur, ce flamboyant écusson avait le sombre resplendissement +d’un soleil dans de la nuit. + +Un homme sauvage dans lequel est amalgamé un homme libre est à +peu près aussi inquiet dans un palais que dans une prison. Ce +lieu superbe était troublant. Toute magnificence dégage de +l’effroi. Quel pouvait être l’habitant de cette demeure auguste? +A quel colosse toute cette grandeur appartenait-elle? De quel +lion ce palais était-il l’antre? Gwynplaine, encore mal éveillé, +avait le cœur serré. + +--Où est-ce que je suis? dit-il. + +L’homme qui était debout devant lui, répondit: + +--Vous êtes dans votre maison, milord. + + + + +IV + +FASCINATION + + +II faut du temps pour revenir à la surface. + +Gwynplaine avait été jeté au fond de la stupéfaction. + +On ne prend pas tout de suite pied dans l’inconnu. + +Il y a des déroutes d’idées comme il y a des déroutes d’armées; +le ralliement ne se fait point immédiatement. + +On se sent en quelque sorte épars. On assiste à une bizarre +dissipation de soi-même. + +Dieu est le bras, le hasard est la fronde, l’homme est le +caillou. Résistez donc, une fois lancé. + +Gwynplaine, qu’on nous passe le mot, ricochait d’un étonnement +sur l’autre. Après la lettre d’amour de la duchesse, la +révélation de la cave de Southwark. + +Dans une destinée, quand l’inattendu commence, préparez-vous à +ceci: coup sur coup. Cette farouche porte une fois ouverte, les +surprises s’y précipitent. La brèche faite à votre mur, le +pêle-mêle des événement s’y engouffre. L’extraordinaire ne vient +pas pour une fois. + +L’extraordinaire, c’est une obscurité. Cette obscurité était sur +Gwynplaine. Ce qui lui arrivait lui semblait inintelligible. Il +percevait tout à travers ce brouillard qu’une commotion profonde +laisse dans l’intelligence comme la poussière d’un écroulement. +La secousse avait été de fond en comble. Rien de net ne +s’offrait à lui. Pourtant la transparence se rétablit toujours +peu à peu. La poussière tombe. D’instant en instant, la densité +de l’étonnement décroît. Gwynplaine était comme quelqu’un qui +aurait l’œil ouvert et fixe dans un songe, et qui tâcherait de +voir ce qu’il y a dedans. Il décomposait ce nuage, puis le +recomposait. Il avait des intermittences d’égarement. Il +subissait cette oscillation de l’esprit dans l’imprévu, laquelle, +tour à tour, vous pousse du côté où l’on comprend, puis vous +ramène du côté où l’on ne comprend plus. A qui n’est-il pas +arrivé d’avoir ce balancier dans le cerveau? + +Par degré la dilatation se faisait en sa pensée dans les ténèbres +de l’incident comme elle s’était faite en sa pupille dans les +ténèbres du souterrain de Southwark. Le difficile, c’était de +parvenir à mettre un certain espacement entre tant de sensations +accumulées. Pour que cette combustion des idées troubles, dite +compréhension, puisse s’opérer, il faut de l’air entre les +émotions. Ici l’air manquait. L’événement, pour ainsi dire, +n’était pas respirable. En entrant dans la terrifiante cave de +Southwark, Gwynplaine s’était attendu au carcan du forçat; on lui +avait mis sur la tête la couronne de pair. Comment était-ce +possible? Il n’y avait point assez de place entre ce que +Gwynplaine avait redouté et ce qui lui arrivait, cela s’était +succédé trop vite, son effroi se changeait en autre chose trop +brusquement pour que ce fût clair. Les deux contrastes étaient +trop serrés l’un contre l’autre. Gwynplaine faisait effort pour +retirer son esprit de cet étau. + +Il se taisait. C’est l’instinct des grandes stupeurs qui sont +sur la défensive plus qu’on ne croit. Qui ne dit rien fait face +à tout. Un mot qui vous échappe, saisi par l’engrenage inconnu, +peut vous tirer tout entier sous on ne sait quelles roues. + +L’écrasement, c’est la peur des petits. La foule craint toujours +qu’on ne lui mette le pied dessus. Or Gwynplaine avait été de la +foule bien longtemps. + +Un état singulier de l’inquiétude humaine se traduit par ce mot: +voir venir. Gwynplaine était dans cet état. On ne se sent pas +encore en équilibre avec une situation qui surgit. On surveille +quelque chose qui doit avoir une suite. On est vaguement +attentif. On voit venir. Quoi? on ne sait. Qui? on regarde. + +L’homme au gros ventre répéta: + +--Vous êtes dans votre maison, milord. + +Gwynplaine se tâta. Dans les surprises, on regarde, pour +s’assurer que les choses existent, puis on se tâte, pour +s’assurer qu’on existe soi-même. C’était bien à lui qu’on +parlait; mais lui-même était autre. Il n’avait plus son capingot +et son esclavine de cuir. Il avait un gilet de drap d’argent, et +un habit de satin qu’en le touchant il sentait brodé; il sentait +une grosse bourse pleine dans la poche du gilet. Un large +haut-de-chausses de velours recouvrait son étroite culotte +collante de clown; il avait des souliers à hauts talons rouges. +De même qu’on l’avait transporté dans ce palais, on lui avait +changé ses vêtements. + +L’homme reprit: + +--Que votre seigneurie daigne se souvenir de ceci: C’est moi qui +me nomme Barkilphedro. Je suis clerc de l’amirauté. C’est moi +qui ai ouvert la gourde de Hardquanonne et qui en ai fait sortir +votre destinée. Ainsi, dans les contes arabes, un pêcheur fait +sortir d’une bouteille un géant. + +Gwynplaine fixa ses yeux sur le visage souriant qui lui parlait. + +Barkilphedro continua: + +--Outre ce palais, milord. vous avez Hunkerville-house, qui est +plus grand. Vous avez Clancharlie-castle, où est assise votre +pairie, et qui est une forteresse du temps d’Édouard le Vieux. +Vous avez dix-neuf baillis à vous, avec leurs villages et leurs +paysans. Ce qui met sous votre bannière de lord et de nobleman +environ quatrevingt mille vassaux et fiscalins. A Clancharlie, +vous êtes juge, juge de tout, des biens et des personnes, et vous +tenez votre cour de baron. Le roi n’a de plus que vous que le +droit de frapper monnaie. Le roi, que la loi normande qualifie +chief-signor, a justice, cour et coin. Coin, c’est monnaie. A +cela près, vous êtes roi dans votre seigneurie comme lui dans son +royaume. Vous avez droit, comme baron, à un gibet de quatre +piliers en Angleterre, et, comme marquis, à une potence de sept +poteaux en Sicile; la justice du simple seigneur ayant deux +piliers, celle du châtelain trois, et celle du duc huit. Vous +êtes qualifié prince dans les anciennes chartres de Northumbre. +Vous êtes allié aux vicomtes Valentia en Irlande, qui sont Power, +et aux comtes d’Umfraville en Écosse, qui sont Angus. Vous êtes +chef de clan comme Campbell, Ardmannach, et Mac-Callummore. Vous +avez huit châtellenies, Reculver, Buxton, Hell-Kerters, Homble, +Moricambe, Gumdraith, Trenwardraith et d’autres. Vous avez un +droit sur les tourbières de Pillinmore et sur les carrières +d’albâtre de Trent; de plus vous avez tout le pays de +Penneth-chase, et vous avez une montagne avec une ancienne ville +qui est dessus. La ville s’appelle Vinecaunton; la montagne +s’appelle Moil-enlli. Tout cela vous fait un revenu de quarante +mille livres sterling, c’est-à-dire quarante fois les vingt-cinq +mille francs de rente dont se contente un français. + +Pendant que Barkilphedro parlait, Gwynplaine, dans un crescendo +de stupeur, se souvenait. Le souvenir est un engloutissement +qu’un mot peut remuer jusqu’au fond. Tous ces noms prononcés par +Barkilphedro, Gwynplaine les connaissait. Ils étaient inscrits +aux dernières lignes de ces deux placards qui tapissaient la +cahute où s’était écoulée son enfance, et, à force d’y avoir +laissé machinalement errer ses yeux, il les savait par cœur. En +arrivant, orphelin abandonné, dans la baraque roulante de +Weymouth, il y avait trouvé son héritage inventorié qui +l’attendait, et le matin, quand le pauvre petit s’éveillait, la +première chose qu’épelait son regard insouciant et distrait, +c’était sa seigneurie et sa pairie. Détail étrange qui +s’ajoutait à toutes ses surprises, pendant quinze ans, rôdant de +carrefour en carrefour, clown d’un tréteau nomade, gagnant son +pain au jour le jour, ramassant des liards et vivant de miettes, +il avait voyagé avec sa fortune affichée sur sa misère. + +Barkilphedro toucha de l’index la cassette qui était sur la +table: + +--Milord, cette cassette contient deux mille guinées que sa +gracieuse majesté la reine vous envoie pour vos premiers besoins. + +Gwynplaine fit un mouvement. + +--Ce sera pour mon père Ursus, dit-il. + +--Soit, milord, fit Barkilphedro. Ursus, à l’inn Tadcaster. Le +sergent de la coiffe, qui nous a accompagnés jusqu’ici et qui va +repartir tout à l’heure, les lui portera. Peut-être irai-je à +Londres. En ce cas, ce serait moi. Je m’en charge. + +--Je les lui porterai moi-même, repartit Gwynplaine. + +Barkilphedro cessa de sourire, et dit: + +--Impossible. + +Il y a une inflexion de voix qui souligne. Barkilphedro eut cet +accent. Il s’arrêta comme pour mettre un point après le mot +qu’il venait de dire. Puis il continua, avec ce ton respectueux +et particulier du valet qui se sent le maître: + +--Milord, vous êtes ici à vingt-trois milles de Londres, à +Corleone-lodge, dans votre résidence de cour, contiguë au château +royal de Windsor. Vous y êtes sans que personne le sache. Vous +y avez été transporté dans une voiture fermée qui vous attendait +à la porte de la geôle de Southwark. Les gens qui vous ont +introduit dans ce palais ignorent qui vous êtes, mais me +connaissent, et cela suffit. Vous avez pu être amené jusqu’à cet +appartement, au moyen d’une clef secrète que j’ai. Il y a dans +la maison des personnes endormies, et ce n’est pas l’heure de +réveiller les gens. C’est pourquoi nous avons le temps d’une +explication, qui sera courte d’ailleurs. Je vais vous la faire. +J’ai commission de sa majesté. + +Barkilphedro se mit à feuilleter tout en parlant une liasse de +dossiers qui était près de la cassette. + +--Milord, voici votre patente de pair. Voici le brevet de votre +marquisat sicilien. Voici les parchemins et diplômes de vos huit +baronnies avec les sceaux de onze rois, depuis Baldret, roi de +Kent, jusqu’à Jacques VI et Ier, roi d’Angleterre et d’Écosse. +Voici vos lettres de préséance. Voici vos baux à rentes, et les +titres et descriptions de vos fiefs, alleux, mouvances, pays et +domaines. Ce que vous avez au-dessus de votre tête dans ce +blason qui est au plafond, ce sont vos deux couronnes, le tortil +à perles de baron et le cercle à fleurons de marquis. Ici, à +côté, dans votre vestiaire, est votre robe de pair de velours +rouge à bandes d’hermine. Aujourd’hui même, il y a quelques +heures, le lord-chancelier, et le député-comte-maréchal +d’Angleterre, informés du résultat de votre confrontation avec le +comprachicos Hardquanonne, ont pris les ordres de sa majesté. Sa +majesté a signé selon son bon plaisir qui est la même chose que +la loi. Toutes les formalités sont remplies. Demain, pas plus +tard que demain, vous serez admis à la chambre des lords; on y +délibère depuis quelques jours sur un bill présenté par la +couronne ayant pour objet d’augmenter de cent mille livres +sterling, qui sont deux millions cinq cent mille livres de +France, la dotation annuelle du duc de Cumberland, mari de la +reine; vous pourrez prendre part à la discussion. + +Barkilphedro s’interrompit, respira lentement, et reprit: + +--Pourtant rien n’est fait encore. On n’est pas pair +d’Angleterre malgré soi. Tout peut s’annuler et disparaître, à +moins que vous ne compreniez. Un événement qui se dissipe avant +d’éclore, cela se voit dans la politique. Milord, le silence à +cette heure est encore sur vous. La chambre des lords ne sera +mise au fait que demain. Le secret de toute votre affaire a été +gardé, par raison d’état, laquelle est d’une conséquence +tellement considérable que les personnes graves, seules informées +en ce moment de votre existence et de vos droits, les oublieront +immédiatement, si la raison d’état leur commande de les oublier. +Ce qui est dans la nuit peut rester dans la nuit. Il est aisé de +vous effacer. Cela est d’autant plus facile que vous avez un +frère, fils naturel de votre père et d’une femme qui depuis, +pendant l’exil de votre père, a été la maîtresse du roi Charles +II, ce qui fait que votre frère est bien en cour; or c’est à ce +frère, tout bâtard qu’il est, que reviendrait votre pairie. +Voulez-vous cela? je ne le suppose pas. Eh bien, tout dépend de +vous. Il faut obéir à la reine. Vous ne quitterez cette +résidence que demain, dans une voiture de sa majesté, et pour +aller à la chambre des lords. Milord, voulez-vous être pair +d’Angleterre, oui ou non? La reine a des vues sur vous. Elle +vous destine à une alliance quasi royale. Lord Fermain +Clancharlie, ceci est l’instant décisif. Le destin n’ouvre point +une porte sans en fermer une autre. Après de certains pas en +avant, un pas en arrière n’est plus possible. Qui entre dans la +transfiguration a derrière lui un évanouissement. Milord, +Gwynplaine est mort. Comprenez-vous? + +Gwynplaine eut un tremblement de la tête aux pieds, puis il se +remit. + +--Oui, dit-il. + +Barkilphedro sourit, salua, prit la cassette sous son manteau, et +sortit. + + + + +V + +ON CROIT SE SOUVENIR, ON OUBLIE + + +Qu’est-ce que ces étranges changements à vue qui se font dans +l’âme humaine? + +Gwynplaine avait été en même temps enlevé sur un sommet et +précipité dans un abîme. + +Il avait le vertige. + +Le vertige double. + +Le vertige de l’ascension et le vertige de la chute. + +Mélange fatal. + +Il s’était senti monter et ne s’était pas senti tomber. + +Voir un nouvel horizon, c’est redoutable. + +Une perspective, cela donne des conseils. Pas toujours bons. + +Il avait eu devant lui la trouée féerique, piège peut-être, d’un +nuage qui se déchire et qui montre le bleu profond. + +Si profond qu’il est obscur. + +Il était sur la montagne d’où l’on voit les royaumes de la terre. + +Montagne d’autant plus terrible qu’elle n’existe pas. Ceux qui +sont sur cette cime sont dans un rêve. + +La tentation y est gouffre, et si puissante, que l’enfer sur ce +sommet espère corrompre le paradis, et que le diable y apporte +Dieu. + +Fasciner l’éternité, quelle étrange espérance! + +Là où Satan tente Jésus, comment un homme lutterait-il? + +Des palais, des châteaux, la puissance, l’opulence, toutes les +félicités humaines à perte de vue autour de soi, une mappemonde +des jouissances étalées à l’horizon, une sorte de géographie +radieuse dont on est le centre; mirage périlleux. + +Et qu’on se figure le trouble d’une telle vision pas amenée, sans +échelons préalables franchis, sans précaution, sans transition. + +Un homme qui s’est endormi dans un trou de taupe et qui se +réveille sur la pointe du clocher de Strasbourg; c’était là +Gwynplaine. + +Le vertige est une espèce de lucidité formidable. Surtout celui +qui, vous emportant à la fois vers le jour et vers la nuit, se +compose de deux tournoiements en sens inverse. + +On voit trop, et pas assez. + +On voit tout, et rien. + +On est ce que l’auteur de ce livre a appelé quelque part +«l’aveugle ébloui». + +Gwynplaine, resté seul, se mit à marcher à grands pas. Un +bouillonnement précède l’explosion. + +A travers cette agitation, dans cette impossibilité de se tenir +en place, il méditait. Ce bouillonnement était une liquidation. +Il faisait l’appel de ses souvenirs. Chose surprenante qu’on ait +toujours si bien écouté ce qu’on croit à peine avoir entendu! la +déclaration des naufragés lue par le shériff dans la cave de +Southwark lui revenait parfaitement nette et intelligible; il +s’en rappelait chaque mot; il revoyait dessous toute son enfance. + +Brusquement il s’arrêta, les mains derrière le dos, regardant le +plafond, le ciel, n’importe, ce qui est en haut. + +--Revanche! dit-il. + +Il fut comme celui qui met sa tête hors de l’eau. Il lui sembla +qu’il voyait tout, le passé, l’avenir, le présent, dans le +saisissement d’une clarté subite. + +Ah! cria-t-il,--car il y a des cris au fond de la pensée,--ah! +c’était donc cela! j’étais lord. Tout se découvre. Ah! l’on +m’a volé, trahi, perdu, déshérité, abandonné, assassiné! le +cadavre de ma destinée a flotté quinze ans sur la mer, et tout à +coup il a touché la terre, et il s’est dressé debout et vivant! +Je renais. Je nais! Je sentais bien sous mes haillons palpiter +autre chose qu’un misérable, et, quand je me tournais du côté des +hommes, je sentais bien qu’ils étaient le troupeau, et que je +n’étais pas le chien, mais le berger! Pasteurs des peuples, +conducteurs d’hommes, guides et maîtres, c’est là ce qu’étaient +mes pères; et ce qu’ils étaient, je le suis! Je suis +gentilhomme, et j’ai une épée; je suis baron, et j’ai un casque; +je suis marquis, et j’ai un panache; je suis pair, et j’ai une +couronne. Ah! l’on m’avait pris tout cela! J’étais l’habitant +de la lumière, et l’on m’avait fait l’habitant des ténèbres. +Ceux qui avaient proscrit le père ont vendu l’enfant. Quand mon +père a été mort, ils lui ont retiré de dessous la tête la pierre +de l’exil qu’il avait pour oreiller, et ils me l’ont mise au cou, +et ils m’ont jeté dans l’égout. Oh! ces bandits qui ont torturé +mon enfance, oui, ils remuent et se dressent au plus profond de +ma mémoire, oui, je les revois. J’ai été le morceau de chair +becqueté sur une tombe par une troupe de corbeaux. J’ai saigné +et crié sous toutes ces silhouettes horribles. Ah! c’est donc +là qu’on m’avait précipité, sous l’écrasement de ceux qui vont et +viennent, sous le trépignement de tous, au-dessous du dernier +dessous du genre humain, plus bas que le serf, plus bas que le +valet, plus bas que le goujat, plus bas que l’esclave, à +l’endroit où le chaos devient le cloaque, au fond de la +disparition! Et c’est de là que je sors! c’est de là que je +remonte! c’est de là que je ressuscite! Et me voilà. Revanche! + +Il s’assit, se releva, prit sa tête dans ses mains, se remit à +marcher, et ce monologue d’une tempête continua en lui: + +--Où suis-je? sur le sommet! Où est-ce que je viens m’abattre? +sur la cime! Ce faîte, la grandeur, ce dôme du monde, la +toute-puissance, c’est ma maison. Ce temple en l’air, j’en suis +un des dieux! l’inaccessible, j’y loge. Cette hauteur que je +regardais d’en bas, et d’où il tombait tant de rayons que j’en +fermais les yeux, cette seigneurie inexpugnable, cette forteresse +imprenable des heureux, j’y entre. J’y suis. J’en suis. Ah! +tour de roue définitif! j’étais en bas, je suis en haut. En +haut, à jamais! me voilà lord, j’aurai un manteau d’écarlate, +j’aurai des fleurons sur la tête, j’assisterai au couronnement +des rois, ils prêteront serment entre mes mains, je jugerai les +ministres et les princes, j’existerai. Des profondeurs où l’on +m’avait jeté, je rejaillis jusqu’au zénith. J’ai des palais de +ville et de campagne, des hôtels, des jardins, des chasses, des +forêts, des carrosses, des millions, je donnerai des fêtes, je +ferai des lois, j’aurai le choix des bonheurs et des joies, et le +vagabond Gwynplaine, qui n’avait pas le droit de prendre une +fleur dans l’herbe, pourra cueillir des astres dans le ciel! + +Funèbre rentrée de l’ombre dans une âme. Ainsi s’opérait, en ce +Gwynplaine qui avait été un héros, et qui, disons-le, n’avait +peut-être pas cessé de l’être, le remplacement de la grandeur +morale par la grandeur matérielle. Transition lugubre. +Effraction d’une vertu par une troupe de démons qui passe. +Surprise faite au côté faible de l’homme. Toutes les choses +inférieures qu’on appelle supérieures, les ambitions, les +volontés louches de l’instinct, les passions, les convoitises, +chassées loin de Gwynplaine par l’assainissement du malheur, +reprenaient tumultueusement possession de ce généreux cœur. Et +à quoi cela avait-il tenu? à la trouvaille d’un parchemin dans +une épave charriée par la mer. Le viol d’une conscience par un +hasard, cela se voit. + +Gwynplaine buvait à pleine gorgée l’orgueil, ce qui lui faisait +l’âme obscure. Tel est ce vin tragique. + +Cet étourdissement l’envahissait; il faisait plus qu’y consentir, +il le savourait. Effet d’une longue soif. Est-on complice de la +coupe où l’on perd sa raison? Il avait toujours vaguement désiré +cela. Il regardait sans cesse du côté des grands; regarder, +c’est souhaiter. L’aiglon ne naît pas impunément dans l’aire. + +Être lord. Maintenant, à de certains moments, il trouvait cela +tout simple. + +Peu d’heures s’étaient écoulées, comme le passé d’hier était déjà +loin! + +Gwynplaine avait rencontré l’embuscade du mieux, ennemi du bien. + +Malheur à celui dont on dit: A-t-il du bonheur! + +On résiste à l’adversité mieux qu’à la prospérité. On se tire de +la mauvaise fortune plus entier que de la bonne. Charybde est la +misère, mais Scylla est la richesse. Ceux qui se dressaient sous +la foudre sont terrassés par l’éblouissement. Toi qui ne +t’étonnais pas du précipice, crains d’être emporté sur les +légions d’ailes de la nuée et du songe. L’ascension t’élèvera et +t’amoindrira. L’apothéose a une sinistre puissance d’abattre. + +Se connaître en bonheur, ce n’est pas facile. Le hasard n’est +autre chose qu’un déguisement. Rien ne trompe comme ce +visage-là. Est-il la Providence? Est-il la Fatalité? + +Une clarté peut ne pas être une clarté. Car la lumière est +vérité, et une lueur peut être une perfidie. Vous croyez qu’elle +éclaire, non, elle incendie. + +Il fait nuit; une main pose une chandelle, vil suif devenu +étoile, au bord d’une ouverture dans les ténèbres. Le phalène y +va. + +Dans quelle mesure est-il responsable? + +Le regard du feu fascine le phalène de même que le regard du +serpent fascine l’oiseau. + +Que le phalène et l’oiseau n’aillent point là, cela leur est-il +possible? Est-il possible à la feuille de refuser obéissance au +vent? Est-il possible à la pierre de refuser obéissance à la +gravitation? + +Questions matérielles, qui sont aussi des questions morales. + +Après la lettre de la duchesse, Gwynplaine s’était redressé. Il +y avait en lui de profondes attaches qui avaient résisté. Mais +les bourrasques, après avoir épuisé le vent d’un côté de +l’horizon, recommencent de l’autre, et la destinée, comme la +nature, a ses acharnements. Le premier coup ébranle, le second +déracine. + +Hélas! comment tombent les chênes? + +Ainsi, celui qui, enfant de dix ans, seul sur la falaise de +Portland, prêt à livrer bataille, regardait fixement les +combattants à qui il allait avoir affaire, la rafale qui +emportait le navire où il comptait s’embarquer, le gouffre qui +lui dérobait cette planche de salut, le vide béant dont la menace +est de reculer, la terre qui lui refusait un abri, le zénith qui +lui refusait une étoile, la solitude sans pitié, l’obscurité sans +regard, l’océan, le ciel, toutes les violences dans un infini et +toutes les énigmes dans l’autre; celui qui n’avait pas tremblé ni +défailli devant l’énormité hostile de l’inconnu; celui qui, tout +petit, avait tenu tête à la nuit comme l’ancien Hercule avait +tenu tête à la mort, celui qui, dans ce conflit démesuré, avait +fait ce défi de mettre toutes les chances contre lui en adoptant +un enfant, lui enfant, et en s’embarrassant d’un fardeau, lui +fatigué et fragile, rendant ainsi plus faciles les morsures à sa +faiblesse, et ôtant lui-même les muselières aux monstres de +l’ombre embusqués autour de lui; celui qui, belluaire avant +l’âge, avait, tout de suite, dès ses premiers pas hors du +berceau, pris corps à corps la destinée; celui que sa +disproportion avec la lutte n’avait pas empêché de lutter; celui +qui, voyant tout à coup se faire autour de lui une occultation +effrayante du genre humain, avait accepté cette éclipse et +continué superbement sa marche; celui qui avait su avoir froid, +avoir soif, avoir faim, vaillamment; celui qui, pygmée par la +stature, avait été colosse par l’âme; ce Gwynplaine qui avait +vaincu l’immense vent de l’abîme sous sa double forme, tempête et +misère, chancelait sous ce souffle, une vanité! + +Ainsi, quand elle a épuisé les détresses, les dénûments, les +orages, les rugissements, les catastrophes, les agonies, sur un +homme resté debout, la Fatalité se met à sourire, et l’homme, +brusquement devenu ivre, trébuche. + +Le sourire de la Fatalité. S’imagine-t-on rien de plus terrible? +C’est la dernière ressource de l’impitoyable essayeur d’âmes qui +éprouve les hommes. Le tigre qui est dans le destin fait parfois +patte de velours. Préparation redoutable. Douceur hideuse du +monstre. + +La coïncidence d’un affaiblissement avec un agrandissement, tout +homme a pu l’observer en soi. Une croissance soudaine disloque +et donne la fièvre. + +Gwynplaine avait dans le cerveau le tourbillonnement vertigineux +d’une foule de nouveautés, tout le clair-obscur de la +métamorphose, on ne sait quelles confrontations étranges, le choc +du passé contre l’avenir, deux Gwynplaines, lui-même double; en +arrière, un enfant en guenilles, sorti de la nuit, rôdant, +grelottant, affamé, faisant rire, en avant, un seigneur éclatant, +fastueux, superbe, éblouissant Londres. Il se dépouillait de +l’un et s’amalgamait à l’autre. Il sortait du saltimbanque et +entrait dans le lord. Changements de peau qui sont parfois des +changements d’âme. Par instants cela ressemblait trop au songe. +C’était complexe, mauvais et bon. Il pensait à son père. Chose +poignante, un père qui est un inconnu. Il essayait de se le +figurer. Il pensait à ce frère dont on venait de lui parler. +Ainsi, une famille! Quoi! une famille, à lui Gwynplaine! Il se +perdait dans des échafaudages fantastiques. Il avait des +apparitions de magnificences; des solennités inconnues s’en +allaient en nuage devant lui; il entendait des fanfares. + +--Et puis, disait-il, je serai éloquent. + +Et il se représentait une entrée splendide à la chambre des +lords. Il arrivait gonflé de choses nouvelles. Que n’avait-il +pas à dire? Quelle provision il avait faite! Quel avantage +d’être, au milieu d’eux, l’homme qui a vu, touché, subi, +souffert, et de pouvoir leur crier: J’ai été près de tout ce dont +vous êtes loin! A ces patriciens repus d’illusions, il leur +jettera la réalité à la face, et ils trembleront, car il sera +vrai, et ils applaudiront, car il sera grand. Il surgira parmi +ces tout-puissants, plus puissant qu’eux; il leur apparaîtra +comme le porte-flambeau, car il leur montrera la vérité, et comme +le porte-glaive, car il leur montrera la justice. Quel triomphe! + +Et tout en faisant ces constructions dans son esprit, lucide et +trouble à la fois, il avait des mouvements de délire, des +accablements dans le premier fauteuil venu, des sortes +d’assoupissements, des sursauts. Il allait, venait, regardait le +plafond, examinait les couronnes, étudiait vaguement les +hiéroglyphes du blason, palpait le velours du mur, remuait les +chaises, retournait les parchemins, lisait les noms, épelait les +titres, Buxton, Homble, Gumdraith, Hunkerville, Clancharlie, +comparait les cires et les cachets, tâtait les tresses de soie +des sceaux royaux, s’approchait de la fenêtre, écoutait le +jaillissement de la fontaine, constatait les statues, comptait +avec une patience de somnambule les colonnes de marbre, et +disait: Cela est. + +Et il touchait son habit de satin, et il s’interrogeait: + +--Est-ce que c’est moi? Oui. + +Il était en pleine tempête intérieure. + +Dans cette tourmente, sentit-il sa défaillance et sa fatigue? +But-il, mangea-t-il, dormit-il? S’il le fit, ce fut sans le +savoir. Dans de certaines situations violentes, les instincts se +satisfont comme bon leur semble sans que la pensée s’en mêle. +D’ailleurs sa pensée était moins une pensée qu’une fumée. Au +moment où le flamboiement noir de l’éruption se dégorge à travers +son puits plein de tourbillons, le cratère a-t-il conscience des +troupeaux qui paissent l’herbe au pied de sa montagne? + +Les heures passèrent. + +L’aube parut et fit le jour. Un rayon blanc pénétra dans la +chambre et en même temps entra dans l’esprit de Gwynplaine. + +--Et Dea! lui dit la clarté. + + + + +LIVRE SIXIÈME + +ASPECTS VARIÉS D’URSUS + + + + +I + +CE QUE DIT LE MISANTHROPE + + +Après qu’Ursus eut vu Gwynplaine s’enfoncer sous la porte de la +geôle de Southwark, il demeura, hagard, dans le recoin où il +s’était mis en observation. Il eut longtemps dans l’oreille ce +grincement de serrures et de verrous qui semble le hurlement de +joie de la prison dévorant un misérable. Il attendit. Quoi? Il +épia. Quoi? Ces inexorables portes, une fois fermées, ne se +rouvrent pas tout de suite; elles sont ankylosées par leur +stagnation dans les ténèbres et elles ont les mouvements +difficiles, surtout lorsqu’il s’agit de délivrer; entrer, soit; +sortir, c’est différent. Ursus le savait. Mais attendre est une +chose qu’on n’est pas libre de cesser à volonté; on attend malgré +soi; les actions que nous faisons dégagent une force acquise qui +persiste même lorsqu’il n’y a plus d’objet, qui nous possède et +nous tient, et qui nous oblige pendant quelque temps à continuer +ce qui est désormais sans but. Le guet inutile, posture inepte +que nous avons tous eue dans l’occasion, perte de temps que fait +machinalement tout homme attentif à une chose disparue. Personne +n’échappe à ces fixités-là. On s’obstine avec une sorte +d’acharnement distrait. On ne sait pourquoi l’on reste à cet +endroit où l’on est, mais on y reste. Ce qu’on a commencé +activement, on le continue passivement. Ténacité épuisante d’où +l’on sort accablé. Ursus, différent des autres hommes, fut +pourtant, comme le premier venu, cloué sur place par cette +rêverie mêlée de surveillance où nous plonge un événement qui +peut tout sur nous et sur lequel nous ne pouvons rien. Il +considérait tour à tour les deux murailles noires, tantôt la +basse, tantôt la haute, tantôt la porte où il y avait une échelle +de potence, tantôt la porte où il y avait une tête de mort; il +était comme pris dans cet étau composé d’une prison et d’un +cimetière. Cette rue évitée et impopulaire avait si peu de +passants qu’on ne remarquait point Ursus. + +Enfin il sortit de l’encoignure quelconque qui l’abritait, espèce +de guérite de hasard où il était en vedette, et il s’en alla à +pas lents. Le jour baissait, tant sa faction avait été longue. +De temps en temps il tournait le cou et regardait l’affreux +guichet bas où était entré Gwynplaine. Il avait l’œil vitreux +et stupide. Il arriva au bout de la ruelle, prit une autre rue, +puis une autre, retrouvant vaguement l’itinéraire par où il avait +passé quelques heures auparavant. Par intervalles il se +retournait, comme s’il pouvait encore voir la porte de la prison, +quoiqu’il ne fût plus dans la rue où était la geôle. Peu à peu +il se rapprochait du Tarrinzeau-field. Les lanes qui +avoisinaient le champ de foire étaient des sentiers déserts entre +des clôtures de jardins. Il marchait courbé le long des haies et +des fossés. Tout à coup il fit halte, et se redressa, et il +cria:--Tant mieux! + +En même temps il se donna deux coups de poing sur la tête, puis +deux coups de poing sur les cuisses, ce qui indique l’homme qui +juge les choses comme il faut les juger. + +Et il se mit à grommeler entre cuir et chair, par moments avec +des éclats de voix: + +--C’est bien fait! Ah! le gueux! le brigand! le chenapan! le +vaurien! le séditieux! Ce sont ses propos sur le gouvernement +qui l’ont mené là. C’est un rebelle. J’avais chez moi un +rebelle. J’en suis délivré. J’ai de la chance. Il nous +compromettait. Fourré au bagne! Ah! tant mieux! Excellence +des lois. Ah! l’ingrat! moi qui l’avais élevé! Donnez-vous +donc de la peine! Quel besoin avait-il de parler et de +raisonner? Il s’est mêlé des questions d’état! Je vous demande +un peu! En maniant des sous, il a déblatéré sur l’impôt, sur les +pauvres, sur le peuple, sur ce qui ne le regardait pas! il s’est +permis des réflexions sur les pence! il a commenté méchamment et +malicieusement le cuivre de la monnaie du royaume! il a insulté +les liards de sa majesté! un farthing, c’est la même chose que +la reine! l’effigie sacrée, morbleu, l’effigie sacrée. A-t-on +une reine, oui ou non? respect à son vert-de-gris. Tout se +tient dans le gouvernement. Il faut connaître cela. J’ai vécu, +moi. Je sais les choses. On me dira: Mais vous renoncez donc à +la politique? La politique, mes amis, je m’en soucie autant que +du poil bourru d’un âne. J’ai reçu un jour un coup de canne d’un +baronnet. Je me suis dit: Cela suffit, je comprends la +politique. Le peuple n’a qu’un liard, il le donne, la reine le +prend, le peuple remercie. Rien de plus simple. Le reste +regarde les lords. Leurs seigneuries les lords spirituels et +temporels. Ah! Gwynplaine est sous clef! Ah! il est aux +galères! c’est juste. C’est équitable, excellent, mérité et +légitime. C’est sa faute. Bavarder est défendu. Es-tu un lord, +imbécile? Le wapentake l’a saisi, le justicier-quorum l’a +emmené, le shériff le tient. Il doit être en ce moment-ci +épluché par quelque sergent de la coiffe. Comme ça vous plume +les crimes, ces habiles gens-là! Coffré, mon drôle! Tant pis +pour lui, tant mieux pour moi! Je suis, ma foi, bien content. +J’avoue ingénument que j’ai de la chance. Quelle extravagance +j’avais faite de ramasser ce petit et cette petite! Nous étions +si tranquilles auparavant, Homo et moi! Qu’est-ce qu’ils +venaient faire dans ma baraque, ces gredins-là? Les ai-je assez +couvés quand ils étaient mioches! les ai-je assez traînés avec +ma bricole! joli sauvetage! lui sinistrement laid, elle borgne +des deux yeux! Privez-vous donc de tout! Ai-je assez tété pour +eux les mamelles de la famine! Ça grandit, ça fait l’amour! Des +flirtations d’infirmes, c’est là que nous en étions. Le crapaud +et la taupe, idylle. J’avais ça dans mon intimité. Tout cela +devait finir par la justice. Le crapaud a parlé politique, c’est +bon. M’en voilà délivré. Quand le wapentake est venu, j’ai +d’abord été bête, on doute toujours du bonheur, j’ai cru que je +ne voyais pas ce que je voyais, que c’était impossible, que +c’était un cauchemar, que c’était une farce que me faisait le +rêve. Mais non, il n’y a rien de plus réel. C’est plastique. +Gwynplaine est bellement en prison. C’est un coup de la +providence. Merci, bonne madame. C’est ce monstre qui, avec le +tapage qu’il faisait, a attiré l’attention sur mon établissement, +et a dénoncé mon pauvre loup! Parti, le Gwynplaine! Et me voilà +débarrassé des deux. D’un caillou deux bosses. Car Dea en +mourra. Quand elle ne verra plus Gwynplaine--elle le voit, +l’idiote!--elle n’aura plus de raison d’être, elle se dira: +Qu’est-ce que je fais en ce monde? Et elle partira, elle aussi. +Bon voyage. Au diable tous les deux. Je les ai toujours +détestés, ces êtres! Crève, Dea. Ah! que je suis content! + + + + +II + +CE QU’IL FAIT + + +Il rejoignit l’inn Tadcaster. + +Six heures et demie sonnaient, la demie passé six, comme disent +les anglais. C’était un peu avant le crépuscule. + +Maître Nicless était sur le pas de sa porte. Sa face consternée +n’avait point réussi depuis le matin à se détendre, et +l’effarement y était resté figé. + +Du plus loin qu’il aperçut Ursus: + +--Eh bien? cria-t-il. + +--Eh bien quoi? + +--Gwynplaine va-t-il revenir? Il serait grand temps. Le public +ne tardera pas à arriver. Aurons-nous ce soir la représentation +de l’Homme qui Rit? + +--L’Homme qui Rit, c’est moi, dit Ursus. + +Et il regarda le tavernier avec un ricanement éclatant. + +Puis il monta droit au premier, ouvrit la fenêtre voisine de +l’enseigne de l’inn, se pencha, allongea le poing, fit une pesée +sur l’écriteau de Gwynplaine--l’Homme qui Rit, et sur le panneau +affiche de Chaos vaincu, décloua l’un, arracha l’autre, mit ces +deux planches sous son bras, et redescendit. Maître Nicless le +suivait des yeux. + +--Pourquoi décrochez-vous ça? + +Ursus partit d’un second éclat de rire. + +--Pourquoi riez-vous? reprit l’hôtelier. + +--Je rentre dans la vie privée. + +Maître Nicless comprit, et donna ordre à son lieutenant, le boy +Govicum, d’annoncer à quiconque se présenterait qu’il n’y aurait +pas de représentation le soir. Il ôta de la porte la +futaille-niche où se faisait la recette, et la rencogna dans un +angle de la salle basse. + +Un moment après, Ursus montait dans la Green-Box. + +Il posa dans un coin les deux écriteaux, et pénétra dans ce qu’il +appelait «le pavillon des femmes». + +Dea dormait. + +Elle était sur son lit, tout habillée et son corps de jupe +défait, comme dans les siestes. + +Près d’elle, Vinos et Fibi, assises, l’une sur un escabeau, +l’autre à terre, songeaient. + +Malgré l’heure avancée, elles n’avaient point revêtu leur tricot +de déesses, signe de profond découragement. Elles étaient +restées empaquetées dans leur guimpe de bure et dans leur robe de +grosse toile. + +Ursus considéra Dea. + +--Elle s’essaie à un plus long sommeil, murmura-t-il. + +Il apostropha Fibi et Vinos. + +--Vous savez, vous autres. C’est fini la musique. Vous pouvez +mettre vos trompettes dans votre tiroir. Vous avez bien fait de +ne pas vous harnacher en déités. Vous êtes bien laides comme +ceci, mais vous avez bien fait. Gardez vos cotillons de torchon. +Pas de représentation ce soir. Ni demain, ni après-demain, ni +après après-demain. Plus de Gwynplaine. Pas plus de Gwynplaine +que sur ma patte. + +Et il se remit à regarder Dea. + +--Quel coup ça va lui donner! Ce sera comme une chandelle qu’on +souffle. + +Il enfla ses joues. + +--Fouhh!--Plus rien. + +Il eut un petit rire sec. + +--Gwynplaine de moins, c’est tout de moins. Ce sera comme si je +perdais Homo. Ce sera pire. Elle sera plus seule qu’une autre. +Les aveugles, ça patauge dans plus de tristesse que nous. + +Il alla a la lucarne du fond. + +--Comme les jours allongent! on y voit encore à sept heures. +Pourtant allumons le suif. + +Il battit le briquet et alluma la lanterne du plafond de la +Green-Box. + +Il se pencha sur Dea. + +--Elle va s’enrhumer. Les femmes, vous lui avez trop délacé son +capingot. Il y a le proverbe français: + + On est en avril, + N’ôte pas un fil. + +Il vit briller à terre une épingle, la ramassa et la piqua sur sa +manche. Puis il arpenta la Green-Box en gesticulant. + +--Je suis en pleine possession de mes facultés. Je suis lucide, +archilucide. Je trouve cet événement très correct, et j’approuve +ce qui se passe. Quand elle va se réveiller, je lui dirai tout +net l’incident. La catastrophe ne se fera pas attendre. Plus de +Gwynplaine. Bonsoir, Dea. Comme tout ça est bien arrangé! +Gwynplaine dans la prison. Dea au cimetière. Ils vont se faire +vis-à-vis. Danse macabre. Deux destinées qui rentrent dans la +coulisse. Serrons les costumes. Bouclons la valise. Valise, +lisez cercueil. C’était manqué, ces deux créatures-là. Dea sans +yeux, Gwynplaine sans visage. Là-haut le bon Dieu rendra la +clarté à Dea et la beauté à Gwynplaine. La mort est une mise en +ordre. Tout est bien. Fibi, Vinos, accrochez vos tambourins au +clou. Vos talents pour le vacarme vont se rouiller, mes belles. +On ne jouera plus, on ne trompettera plus. Chaos vaincu est +vaincu. L’Homme qui Rit est flambé. Taratantara est mort. +Cette Dea dort toujours. Elle fait aussi bien. A sa place, je +ne me réveillerais pas. Bah! elle sera vite rendormie. C’est +tout de suite mort, une mauviette comme ça. Voilà ce que c’est +que de s’occuper de politique. Quelle leçon! Et comme les +gouvernements ont raison! Gwynplaine au shériff. Dea au +fossoyeur. C’est parallèle. Symétrie instructive. J’espère +bien que le tavernier a barricadé la porte. Nous allons mourir +ce soir entre nous, en famille. Pas moi, ni Homo. Mais Dea. +Moi, je continuerai de faire rouler le berlingot. J’appartiens +aux méandres de la vie vagabonde. Je congédierai les deux +filles. Je n’en garderai pas même une. J’ai de la tendance à +être un vieux débauché. Une servante chez un libertin, c’est du +pain sur la planche. Je ne veux pas de tentation. Ce n’est plus +de mon âge. _Turpe senilis amor_. Je poursuivrai ma route tout +seul avec Homo. C’est Homo qui va être étonné! Où est +Gwynplaine? où est Dea? Mon vieux camarade, nous revoilà +ensemble. Par la peste, je suis ravi. Ça m’encombrait, leurs +bucoliques. Ah! ce garnement de Gwynplaine qui ne revient même +pas! Il nous plante là. C’est bon. Maintenant c’est le tour de +Dea. Ce ne sera pas long. J’aime les choses finies. Je ne +donnerais pas une chiquenaude sur le bout du nez du diable pour +l’empêcher de crever. Crève, entends-tu! Ah! elle se réveille! + +Dea ouvrit les paupières; car beaucoup d’aveugles ferment les +yeux pour dormir. Son doux visage ignorant avait tout son +rayonnement. + +--Elle sourit, murmura Ursus, et moi je ris. Ça va bien. + +Dea appela. + +--Fibi! Vinos! Il doit être l’heure de la représentation. Je +crois avoir dormi longtemps. Venez m’habiller. + +Ni Fibi, ni Vinos ne bougèrent. + +Cependant cet ineffable regard d’aveugle qu’avait Dea venait de +rencontrer la prunelle d’Ursus. Il tressaillit. + +--Eh bien! cria-t-il, qu’est-ce que vous faites donc? Vinos, +Fibi, vous n’entendez pas votre maîtresse? Est-ce que vous êtes +sourdes? Vite! la représentation va commencer. + +Les deux femmes regardèrent Ursus, stupéfaites. + +Ursus vociféra. + +--Vous ne voyez pas le public qui entre. Fibi, habille Dea. +Vinos, tambourine. + +Obéissance, c’était Fibi. Passive, c’était Vinos. A elles deux +elles personnifiaient la soumission. Leur maître Ursus avait +toujours été pour elle une énigme. N’être jamais compris est une +raison pour être toujours obéi. Elles pensèrent simplement qu’il +devenait fou, et exécutèrent l’ordre. Fibi décrocha le costume +et Vinos le tambour. + +Fibi commença à habiller Dea. Ursus baissa la portière du +gynécée et, de derrière le rideau, continua: + +--Regarde donc, Gwynplaine! la cour est déjà plus qu’à moitié +remplie de multitude. On se bouscule dans les vomitoires. +Quelle foule! que dis-tu de Fibi et de Vinos qui n’avaient pas +l’air de s’en apercevoir? que ces femmes bréhaignes sont +stupides! qu’on est bête en Egypte! Ne soulève pas la portière. +Sois pudique, Dea s’habille. + +Il fit une pause, et tout à coup on entendit cette exclamation: + +--Que Dea est belle! + +C’était la voix de Gwynplaine. Fibi et Vinos eurent une secousse +et se retournèrent. C’était la voix de Gwynplaine, mais dans la +bouche d’Ursus. + +Ursus, d’un signe, par l’entre-bâillement de la portière, leur +fit défense de s’étonner. + +Il reprit avec la voix de Gwynplaine: + +--Ange! + +Puis il répliqua avec la voix d’Ursus: + +--Dea, un ange! tu es fou, Gwynplaine. Il n’y a de mammifère +volant que la chauve-souris. + +Et il ajouta: + +--Tiens, Gwynplaine, va détacher Homo. Ce sera plus raisonnable. + +Et il descendit l’escalier d’arrière de la Green-Box, très vite, +à la façon leste de Gwynplaine. Tapage imitatif que Dea put +entendre. + +Il avisa dans la cour le boy que toute cette aventure faisait +oisif et curieux. + +--Tends tes deux mains, lui dit-il tout bas. Et il lui vida +dedans une poignée de sous. Govicum fut attendri de cette +munificence. Ursus lui chuchota à l’oreille: + +--Boy, installe-toi dans la cour, saute, danse, cogne, gueule, +braille, siffle, roucoule, hennis, applaudis, trépigne, éclate de +rire, casse quelque chose. + +Maître Nicless, humilié et dépité de voir les gens venus pour +l’Homme qui Rit rebrousser chemin et refluer vers les autres +baraques du champ de foire, avait fermé la porte de l’inn; il +avait même renoncé à donner à boire ce soir-là, afin d’éviter +l’ennui des questions; et, dans le désœuvrement de la +représentation manquée, chandelle au poing, il regardait dans la +cour du haut du balcon. Ursus, avec la précaution de mettre sa +voix entre parenthèses dans les paumes de ses deux mains ajustées +à sa bouche, lui cria: + +--Gentleman, faites comme votre boy, glapissez, jappez, hurlez. + +Il remonta dans la Green-Box et dit au loup: + +--Parle le plus que tu pourras. + +Et, haussant la voix: + +--Il y a trop de foule. Je crois que nous allons avoir une +représentation cahotée. + +Cependant Vinos tapait du tambour. + +Ursus poursuivit: + +--Dea est habillée. On va pouvoir commencer. Je regrette qu’on +ait laissé entrer tant de public. Comme ils sont tassés! Mais +vois donc, Gwynplaine! y en a-t-il de la tourbe effrénée! je +gage que nous ferons notre plus grosse recette aujourd’hui. +Allons, drôlesses, toutes deux à la musique! Arrive ici, Fibi, +saisis ton clairon. Bon, Vinos, rosse ton tambour. Flanque-lui +une raclée. Fibi, prends une pose de Renommée. Mesdemoiselles, +je ne vous trouve pas assez nues comme cela. Otez-moi ces +jaquettes. Remplacez la toile par la gaze. Le public aime les +formes de la femme. Laissons tonner les moralistes. Un peu +d’indécence, morbleu. Soyons voluptueuses. Et ruez-vous dans +des mélodies éperdues. Ronflez, cornez, crépitez, fanfarez, +tambourinez! Que de monde, mon pauvre Gwynplaine! + +Il s’interrompit: + +--Gwynplaine, aide-moi. Baissons le panneau. + +Cependant il déploya son mouchoir. + +--Mais d’abord laisse-moi mugir dans mon haillon. + +Et il se moucha énergiquement, ce que doit toujours faire un +engastrimythe. + +Son mouchoir remis dans sa poche, il retira les clavettes du jeu +de poulies qui fit son grincement ordinaire. Le panneau +s’abaissa. + +--Gwynplaine, il est inutile d’écarter la triveline. Gardons le +rideau jusqu’à ce que la représentation commence. Nous ne +serions pas chez nous. Vous, venez sur l’avant-scène toutes +deux. Musique, mesdemoiselles! Poum! Poum! Poum! La chambrée +est bien composée. C’est la lie du peuple. Que de populace, mon +Dieu! + +Les deux brehaignes, abruties d’obéissance, s’installèrent avec +leurs instruments à leur place habituelle aux deux angles du +panneau abaisse. + +Alors Ursus devint extraordinaire. Ce ne fut plus un homme, ce +fut une foule. Force de faire la plénitude avec le vide, il +appela à son secours une ventriloquie prodigieuse. Tout +l’orchestre de voix humaines et bestiales qu’il avait en lui +entra en branle à la fois. Il se fit légion. Quelqu’un qui eût +fermé les yeux eût cru être dans une place publique un jour de +fête ou un jour d’émeute. Le tourbillon de bégaiements et de +clameurs qui sortait d’Ursus chantait, clabaudait, causait, +toussait, crachait, éternuait, prenait du tabac, dialoguait, +faisait les demandes et les réponses, tout cela à la fois. Les +syllabes ébauchées rentraient les unes dans les autres. Dans +cette cour où il n’y avait rien, on entendait des hommes, des +femmes, des enfants. C’était la confusion claire du brouhaha. A +travers ce fracas, serpentaient, comme dans une fumée, des +cacophonies étranges, des gloussements d’oiseaux, des jurements +de chats, des vagissements d’enfants qui tettent. On distinguait +l’enrouement des ivrognes. Le mécontentement des dogues sous les +pieds des gens bougonnait. Les voix venaient de loin et de près, +d’en haut et d’en bas, du premier plan et du dernier. L’ensemble +était une rumeur, le détail était un cri. Ursus cognait du +poing, frappait du pied, jetait sa voix tout au fond de la cour, +puis la faisait venir de dessous terre. C’était orageux et +familier. Il passait du murmure au bruit, du bruit au tumulte, +du tumulte à l’ouragan. Il était lui et tous. Soliloque et +polyglotte. De même qu’il y a le trompe-l’œil, il y a le +trompe-l’oreille. Ce que Protée faisait pour le regard, Ursus le +faisait pour l’ouïe. Rien de merveilleux comme ce fac-similé de +la multitude. De temps en temps il écartait la portière du +gynécée et regardait Dea. Dea écoutait. + +De son côté dans la cour le boy faisait rage. + +Vinos et Fibi s’essoufflaient consciencieusement dans les +trompettes et se démenaient sur les tambourins. Maître Nicless, +spectateur unique, se donnait, comme elles, l’explication +tranquille qu’Ursus était fou, ce qui du reste n’était qu’un +détail grisâtre ajouté à sa mélancolie. Le brave hôtelier +grommelait: Quel désordres! Il était sérieux comme quelqu’un qui +se souvient qu’il y a des lois. + +Govicum, ravi d’être utile à du désordre, se démenait presque +autant qu’Ursus. Cela l’amusait. De plus, il gagnait ses sous. + +Homo était pensif. + +A son vacarme, Ursus mêlait des paroles. + +--C’est comme à l’ordinaire, Gwynplaine, il y a de la cabale. +Nos concurrents sapent nos succès. La huée, assaisonnement du +triomphe. Et puis les gens sont trop nombreux. Ils sont mal à +leur aise. L’angle des coudes du voisin ne dispose pas à la +bienveillance. Pourvu qu’ils ne cassent pas les banquettes! +Nous allons être en proie à une population insensée. Ah! si +notre ami Tom-Jim-Jack était là! mais il ne vient plus. Vois +donc toutes ces têtes les unes sur les autres. Ceux qui sont +debout n’ont pas l’air content, quoique se tenir debout soit, +selon Galien, un mouvement, que ce grand homme appelle «le +mouvement tonique». Nous abrégerons le spectacle. Comme il n’y +a que _Chaos vaincu_ d’affiché, nous ne jouerons pas _Ursus +rursus_. C’est toujours ça de gagné. Quel hourvari! O +turbulence aveugle des masses! Ils nous feront quelque dégât! +Ça ne peut pourtant pas continuer comme ça. Nous ne pourrions +pas jouer. On ne saisirait pas un mot de la pièce. Je vais les +haranguer. Gwynplaine, écarte un peu la triveline. Citoyens... + +Ici Ursus se cria à lui-même d’une voix fébrile et pointue: + +--A bas le vieux! + +Et il reprit, de sa voix à lui: + +--Je crois que le peuple m’insulte. Cicéron a raison: _plebs, +fex urbis_. N’importe, admonestons la mob. J’aurai beaucoup de +peine à me faire entendre. Je parlerai pourtant. Homme, fais +ton devoir. Gwynplaine, vois donc cette mégère qui grince +là-bas. + +Ursus fit une pause où il plaça un grincement. Homo, provoqué, +en ajouta un second, et Govicum un troisième. + +Ursus poursuivit. + +--Les femmes sont pires que les hommes. Moment peu propice. +C’est égal, essayons le pouvoir d’un discours. Il est toujours +l’heure d’être disert.--Écoute ça, Gwynplaine, exorde +insinuant.--Citoyennes et citoyens, c’est moi qui suis l’ours. +J’ôte ma tête pour vous parler. Je réclame humblement le +silence. + +Ursus prêta à la foule ce cri: + +--Grumphll! + +Et continua: + +--Je vénère mon auditoire. Grumphll est un épiphonème comme un +autre. Salut, population grouillante. Que vous soyez tous de la +canaille, je n’en fais nul doute. Cela n’ôte rien à mon estime. +Estime réfléchie. J’ai le plus profond respect pour messieurs +les sacripants qui m’honorent de leur pratique. Il y a parmi +vous des êtres difformes, je ne m’en offense point. Messieurs +les boiteux et messieurs les bossus sont dans la nature. Le +chameau est gibbeux; le bison est enflé du dos; le blaireau a les +jambes plus courtes à gauche qu’à droite; le fait est déterminé +par Aristote dans son traité du marcher des animaux. Ceux +d’entre vous qui ont deux chemises en ont une sur le torse et +l’autre chez l’usurier. Je sais que cela se fait. Albuquerque +mettait en gage sa moustache et saint Denis son auréole. Les +juifs prêtaient, même sur l’auréole. Grands exemples. Avoir des +dettes, c’est avoir quelque chose. Je révère en vous des gueux. + +Ursus se coupa par cette interruption en basse profonde: + +--Triple baudet! + +Et il répondit de son accent le plus poli: + +--D’accord. Je suis un savant. Je m’en excuse comme je peux. +Je méprise scientifiquement la science. L’ignorance est une +réalité dont on se nourrit; la science est une réalité dont on +jeûne. En général on est forcé d’opter: être un savant, et +maigrir; brouter, et être un âne. O citoyens, broutez! La +science ne vaut pas une bouchée de quelque chose de bon. J’aime +mieux manger de l’aloyau que de savoir qu’il s’appelle le muscle +psoas. Je n’ai, moi, qu’un mérite. C’est l’œil sec. Tel que +vous me voyez, je n’ai jamais pleuré. Il faut dire que je n’ai +jamais été content. Jamais content. Pas même de moi. Je me +dédaigne. Mais, je soumets ceci aux membres de l’opposition ici +présents, si Ursus n’est qu’un savant, Gwynplaine est un artiste. + +Il renifla de nouveau: + +--Grumphll! + +Et il reprit: + +--Encore Grumphll! c’est une objection. Néanmoins je passe +outre. Et Gwynplaine, ô messieurs, mesdames! a près de lui un +autre artiste, c’est ce personnage distingué et velu qui nous +accompagne, le seigneur Homo, ancien chien sauvage, aujourd’hui +loup civilisé, et fidèle sujet de sa majesté. Homo est un mime +d’un talent fondu et supérieur. Soyez attentifs et recueillis. +Vous allez tout à l’heure voir jouer Homo, ainsi que Gwynplaine, +et il faut honorer l’art. Cela sied aux grandes nations. +Êtes-vous des hommes des bois? J’y souscris. En ce cas, _sylvae +sint consule dignae_. Deux artistes valent bien un consul. Bon. +Ils viennent de me jeter un trognon de chou. Mais je n’ai pas +été touché. Cela ne m’empêchera pas de parler. Au contraire. +Le danger esquivé est bavard. _Garrula pericula_, dit Juvénal. +Peuple, il y a parmi vous des ivrognes, il y a aussi des +ivrognesses. C’est très bien. Les hommes sont infects, les +femmes sont hideuses. Vous avez toutes sortes d’excellentes +raisons pour vous entasser ici sur ces bancs de cabaret, le +désœuvrement, la paresse, l’intervalle entre deux vols, le +porter, l’ale, le stout, le malt, le brandy, le gin, et l’attrait +d’un sexe pour l’autre sexe. A merveille. Un esprit tourné au +badinage aurait ici un beau champ. Mais je m’abstiens. Luxure, +soit. Pourtant il faut que l’orgie ait de la tenue. Vous êtes +gais, mais bruyants. Vous imitez avec distinction les cris des +bêtes; mais que diriez-vous si, quand vous parlez d’amour avec +une lady dans un bouge, je passais mon temps à aboyer après vous? +Cela vous gênerait. Eh bien, cela nous gêne. Je vous autorise à +vous taire. L’art est aussi respectable que la débauche. Je +vous parle un langage honnête. + +Il s’apostropha: + +--Que la fièvre t’étrangle avec tes sourcils en épis de seigle! + +Et il répliqua: + +--Honorables messieurs, laissons les épis de seigle tranquilles. +C’est une impiété de faire violence aux végétables pour leur +trouver une ressemblance humaine ou animale. En outre, la fièvre +n’étrangle pas. Fausse métaphore. De grâce, faites silence! +souffrez qu’on vous le dise, vous manquez un peu de cette majesté +qui caractérise le vrai gentilhomme anglais! Je constate que, +parmi vous, ceux qui ont des souliers à travers lesquels passent +leurs orteils en profitent pour poser leurs pieds sur les épaules +des spectateurs qui sont devant eux, ce qui expose les dames à +faire la remarque que les semelles se crèvent toujours au point +où est la tête des os métatarsiens. Montrez un peu moins vos +pieds, et montrez un peu plus vos mains. J’aperçois d’ici des +fripons qui plongent leurs griffes ingénieuses dans les goussets +de leurs voisins imbéciles. Chers pick-pockets, de la pudeur! +Boxez le prochain, si vous voulez, ne le dévalisez pas. Vous +fâcherez moins les gens en leur pochant un œil qu’en leur +chipant un sou. Endommagez les nez, soit. Le bourgeois tient à +son argent plus qu’à sa beauté. Du reste, agréez mes sympathies. +Je n’ai point le pédantisme de blâmer les filous. Le mal existe. +Chacun l’endure, et chacun le fait. Nul n’est exempt de la +vermine de ses péchés. Je ne parle que de celle-là. +N’avons-nous pas tous nos démangeaisons? Dieu se gratte à +l’endroit du diable. Moi-même j’ai fait des fautes. _Plaudite, +cives_. + +Ursus exécuta un long groan qu’il domina par ces paroles finales: + +--Milords et messieurs, je vois que mon discours a eu le bonheur +de vous déplaire. Je prends congé de vos huées pour un moment. +Maintenant je vais remettre ma tête, et la représentation va +commencer. + +Il quitta l’accent oratoire pour le ton intime. + +--Referme la triveline. Respirons. J’ai été mielleux. J’ai +bien parlé. Je les ai appelés milords et messieurs. Langage +velouté, mais inutile. Que dis-tu de toute cette crapule, +Gwynplaine? Comme on se rend bien compte des maux que +l’Angleterre a soufferts depuis quarante ans par l’emportement de +ces esprits aigres et malicieux! Les anciens anglais étaient +belliqueux, ceux-ci sont mélancoliques et illuminés, et ils se +font gloire de mépriser les lois et de méconnaître l’autorité +royale. J’ai fait tout ce que peut faire l’éloquence humaine. +Je leur ai prodigué des métonymies gracieuses comme la joue en +fleur d’un adolescent. Sont-ils adoucis? J’en doute. +Qu’attendre d’un peuple qui mange si extraordinairement, et qui +se bourre de tabac, au point qu’en ce pays les gens de lettres +eux-mêmes composent souvent leurs ouvrages avec une pipe à la +bouche! C’est égal, jouons la pièce. + +On entendit glisser sur leur tringle les anneaux de la triveline. +Le tambourinage des bréhaignes cessa. Ursus décrocha sa +chiffonie, exécuta son prélude, dit à demi-voix: Hein! +Gwynplaine, comme c’est mystérieux! puis se bouscula avec le +loup. + +Cependant, en même temps que la chiffonie, il avait ôté du clou +une perruque très bourrue qu’il avait, et il l’avait jetée sur le +plancher dans un coin à sa portée. + +La représentation de _Chaos vaincu_ eut lieu presque comme à +l’ordinaire, moins les effets de lumière bleue et les féeries +d’éclairage. Le loup jouait de bonne foi. Au moment voulu, Dea +fit son apparition et de sa voix tremblante et divine évoqua +Gwynplaine. Elle étendit le bras, cherchant cette tête... + +Ursus se rua sur la perruque, l’ébouriffa, s’en coiffa, et avança +doucement, en retenant son souffle, sa tête ainsi hérissée sous +la main de Dea. + +Puis, appelant à lui tout son art et copiant la voix de +Gwynplaine, il chanta avec un ineffable amour la réponse du +monstre à l’appel de l’esprit. + +L’imitation fut si parfaite que, cette fois encore, les deux +bréhaignes cherchèrent des yeux Gwynplaine, effrayées de +l’entendre sans le voir. + +Govicum, émerveillé, trépigna, applaudit, battit des mains, +produisit un vacarme olympien, et rit à lui tout seul comme une +troupe de dieux. Ce boy, disonsle, déploya un rare talent de +spectateur. + +Fibi et Vinos, automates dont Ursus poussait les ressorts, firent +le tohu-bohu habituel d’instruments, cuivre et peau d’âne mêlés, +qui marquait la fin de la représentation et accompagnait le +départ du public. + +Ursus se releva en sueur. + +Il dit tout bas à Homo:--Tu comprends qu’il s’agissait de gagner +du temps. Je crois que nous avons réussi. Je ne m’en suis point +mal tiré, moi qui avais pourtant le droit d’être assez éperdu. +Gwynplaine peut encore revenir d’ici à demain. Il était inutile +de tuer tout de suite Dea. Je t’explique la chose, à toi. + +Il ôta la perruque et s’essuya le front. + +--Je suis un ventriloque de génie, murmura-t-il. Quel talent +j’ai eu! J’ai égalé Brabant, l’engastrimythe du roi de France +François Ier. Dea est convaincue que Gwynplaine est ici. + +--Ursus, dit Dea, où est Gwynplaine? + +Ursus se retourna, en sursaut. + +Dea était restée au fond du théâtre, debout sous la lanterne du +plafond. Elle était pâle, d’une pâleur d’ombre. + +Elle reprit avec un ineffable sourire désespéré: + +--Je sais. Il nous a quittés. Il est parti. Je savais bien +qu’il avait des ailes. + +Et, levant vers l’infini ses yeux blancs, elle ajouta: + +--A quand moi? + + + + +III + +COMPLICATIONS + + +Ursus demeura interdit. + +Il n’avait pas fait illusion. + +Était-ce la faute de sa ventriloquie? Non certes. Il avait +réussi à tromper Fibi et Vinos, qui avaient des yeux, et non à +tromper Dea, qui était aveugle. C’est que les prunelles seules +de Fibi et de Vinos étaient lucides, tandis que, chez Dea, +c’était le cœur qui voyait. + +Il ne put répondre un mot. Et il pensa à part lui: _Bos in +lingua_. L’homme interdit a un bœuf sur la langue. + +Dans les émotions complexes, l’humiliation est le premier +sentiment qui se fasse jour. Ursus songea: + +--J’ai gaspillé mes onomatopées. + +Et, comme tout rêveur acculé au pied du mur de l’expédient, il +s’injuria: + +--Chute à plat. J’ai épuisé en pure perte l’harmonie imitative. +Mais qu’allons-nous devenir maintenant? + +Il regarda Dea. Elle se taisait, de plus en plus pâlissante, +sans faire un mouvement. Son œil perdu restait fixé dans les +profondeurs. + +Un incident vint à propos. + +Ursus aperçut dans la cour maître Nicless, sa chandelle en main, +qui lui faisait signe. + +Maître Nicless n’avait point assisté à la fin de l’espèce de +comédie fantôme jouée par Ursus. Cela tenait à ce qu’on avait +frappé à la porte de l’inn. Maître Nicless était allé ouvrir. +Deux fois on avait frappé, ce qui avait fait deux éclipses de +maître Nicless. Ursus, absorbé par son monologue à cent voix, ne +s’en était point aperçu. + +Sur l’appel muet de maître Nicless, Ursus descendit. + +Il s’approcha de l’hôtelier. + +Ursus mit un doigt sur sa bouche. + +Maître Nicless mit un doigt sur sa bouche. + +Tous deux se regardèrent ainsi. + +Chacun d’eux semblait dire à l’autre: Causons, mais taisons-nous. + +Le tavernier, silencieusement, ouvrit la porte de la salle basse +de l’inn. Maître Nicless entra, Ursus entra. Il n’y avait +personne qu’eux deux. La devanture sur la rue, porte et volets, +était close. + +Le tavernier poussa derrière lui la porte de la cour, qui se +ferma au nez de Govicum curieux. + +Maître Nicless posa la chandelle sur une table. + +Le dialogue s’engagea. A demi-voix, comme un chuchotement. + +--Maître Ursus... + +--Maître Nicless? + +--J’ai fini par comprendre. + +--Bah! + +--Vous avez voulu faire croire à la pauvre aveugle que tout était +ici comme à l’ordinaire. + +--Aucune loi ne défend d’être ventriloque. + +--Vous avez du talent. + +--Non. + +--C’est prodigieux à quel point vous faites ce que vous voulez +faire. + +--Je vous dis que non. + +--Maintenant j’ai à vous parler. + +--Est-ce de la politique? + +--Je n’en sais rien. + +--C’est que je n’écouterais pas. + +--Voici. Pendant que vous faisiez la pièce et le public à vous +tout seul, on a frappé à la porte de la taverne. + +--On a frappé à la porte? + +--Oui. + +--Je n’aime pas ça. + +--Moi non plus. + +--Et puis? + +--Et puis j’ai ouvert. + +--Qui est-ce qui frappait? + +--Quelqu’un qui m’a parlé. + +--Qu’est-ce qu’il a dit? + +--Je l’ai écouté. + +--Qu’est-ce que vous avez répondu? + +--Rien. Je suis revenu vous voir jouer. + +--Et?... + +--Et l’on a frappé une seconde fois. + +--Qui? le même? + +--Non. Un autre. + +--Quelqu’un encore qui vous a parlé? + +--Quelqu’un qui ne m’a rien dit. + +--Je le préfère. + +--Moi pas. + +--Expliquez-vous, maître Nicless. + +--Devinez qui avait parlé la première fois. + +--Je n’ai pas le temps d’être Oedipe. + +--C’était le maître du circus. + +--D’à côté? + +--D’à côté. + +--Où il y a toute cette musique enragée? + +--Enragée. + +--Eh bien? + +--Eh bien, maître Ursus, il vous fait des offres. + +--Des offres? + +--Des offres. + +--Pourquoi? + +--Parce que. + +--Vous avez sur moi un avantage, maître Nicless, c’est que vous, +tout à l’heure, vous avez compris mon énigme, et que moi, +maintenant, je ne comprends pas la vôtre. + +--Le maître du circus m’a chargé de vous dire qu’il avait vu ce +matin passer le cortège de police, et que lui, le maître du +circus, voulant vous prouver qu’il est votre ami, il vous offrait +de vous acheter, moyennant cinquante livres sterling payées +comptant, votre berlingot, la Green-Box, vos deux chevaux, vos +trompettes avec les femmes qui y soufflent, votre pièce avec +l’aveugle qui chante dedans, votre loup, et vous avec. + +Ursus eut un hautain sourire. + +--Maître de l’inn Tadcaster, vous direz au maître du circus que +Gwynplaine va revenir. + +Le tavernier prit sur une chaise quelque chose qui était dans +l’obscurité, et se retourna vers Ursus, les deux bras levés, +laissant pendre de l’une de ses mains un manteau et de l’autre +une esclavine de cuir, un chapeau de feutre et un capingot. + +Et maître Nicless dit: + +--L’homme qui a frappé la seconde fois, et qui était un homme de +police, et qui est entré et sorti sans prononcer une parole, a +apporté ceci. + +Ursus reconnut l’esclavine, le capingot, le chapeau et le manteau +de Gwynplaine. + + + + +IV + +MOENIBUS SURDIS CAMPANA MUTA + + +Ursus palpa le feutre du chapeau, le drap du manteau, la serge du +capingot, le cuir de l’esclavine, ne put douter de cette +défroque, et d’un geste bref et impératif, sans dire un mot, +désigna à maître Nicless la porte de l’inn. + +Maître Nicless ouvrit. + +Ursus se précipita hors de la taverne. + +Maître Nicless le suivit des yeux, et vit Ursus courir, autant +que le lui permettaient ses vieilles jambes, dans la direction +prise le matin par le wapentake emmenant Gwynplaine. Un quart +d’heure après, Ursus essoufflé arrivait dans la petite rue où +était l’arrière-guichet de la geôle de Southwark et où il avait +passé déjà tant d’heures d’observation. + +Cette ruelle n’avait pas besoin de minuit pour être déserte. +Mais, triste le jour, elle était inquiétante la nuit. Personne +ne s’y hasardait passé une certaine heure. Il semblait qu’on +craignît que les deux murs ne se rapprochassent, et qu’on eût +peur, s’il prenait fantaisie à la prison et au cimetière de +s’embrasser, d’être écrasé par l’embrassement. Effets nocturnes. +Les saules tronqués de la ruelle Vauvert à Paris étaient de la +sorte mal famés. On prétendait que la nuit ces moignons d’arbres +se changeaient en grosses mains et empoignaient les passants. + +D’instinct le peuple de Southwark évitait, nous l’avons dit, +cette rue entre prison et cimetière. Jadis elle avait été barrée +la nuit d’une chaîne de fer. Très inutile; car la meilleure +chaîne pour fermer cette rue, c’était la peur qu’elle faisait. + +Ursus y entra résolument. + +Quelle idée avait-il? Aucune. + +Il venait dans cette rue aux informations. Allait-il frapper à +la porte de la geôle? Non certes. Cet expédient effroyable et +vain ne germait pas dans son cerveau. Tenter de s’introduire là +pour demander un renseignement? Quelle folie! Les prisons +n’ouvrent pas plus à qui veut entrer qu’à qui veut sortir. Leurs +gonds ne tournent que sur la loi. Ursus le savait. Que +venait-il donc faire dans cette rue? Voir. Voir quoi? Rien. +On ne sait pas. Le possible. Se retrouver en face de la porte +où Gwynplaine avait disparu, c’était déjà quelque chose. +Quelquefois le mur le plus noir et le plus bourru parle, et +d’entre les pierres une lueur sort. Une vague transsudation de +clarté se dégage parfois d’un entassement fermé et sombre. +Examiner l’enveloppe d’un fait, c’est être utilement aux écoutes. +Nous avons tous cet instinct de ne laisser, entre le fait qui +nous intéresse et nous, que le moins d’épaisseur possible. C’est +pourquoi Ursus était retourné dans la ruelle où était l’entrée +basse de la maison de force. + +Au moment où il s’engagea dans la ruelle, il entendit un coup de +cloche, puis un second. + +--Tiens, pensa-t-il, serait-ce déjà minuit? + +Machinalement, il se mit à compter: + +--Trois, quatre, cinq. + +Il songea: + +--Comme les coups de cette cloche sont espacés! quelle +lenteur!--Six. Sept. + +Et il fit cette remarque: + +--Quel son lamentable!--Huit, neuf.--Ah! rien de plus simple. +Être dans une prison, cela attriste une horloge.--Dix.--Et puis, +le cimetière est là. Cette cloche sonne l’heure aux vivants et +l’éternité aux morts.--Onze.--Hélas! sonner une heure à qui +n’est pas libre, c’est aussi sonner une éternité!--Douze. + +Il s’arrêta. + +--Oui, c’est minuit. + +La cloche sonna un treizième coup. + +Ursus tressaillit. + +--Treize! + +Il y eut un quatorzième coup. Puis un quinzième. + +--Qu’est-ce que cela veut dire? + +Les coups continuèrent à longs intervalles. Ursus écoutait. + +--Ce n’est pas une cloche d’horloge. C’est la cloche Muta. +Aussi je disais: Comme minuit sonne longtemps! cette cloche ne +sonne pas, elle tinte. Que se passe-t-il de sinistre? + +Toute prison autrefois, comme tout monastère, avait sa cloche +dite muta, réservée aux occasions mélancoliques. La muta, «la +muette», était une cloche tintant très bas, qui avait l’air de +faire son possible pour n’être pas entendue. + +Ursus avait regagné l’encoignure commode au guet, d’où il avait +pu, pendant une grande partie de la journée, épier la prison. + +Les tintements se suivaient, à une lugubre distance l’un de +l’autre. + +Un glas fait dans l’espace une vilaine ponctuation. Il marque +dans les préoccupations de tout le monde des alinéas funèbres. +Un glas de cloche ressemble à un râle d’homme. Annonce d’agonie. +Si, dans les maisons, ça et là, aux environs de cette cloche en +branle, il y a des rêveries éparses et en attente, ce glas les +coupe en tronçons rigides. La rêverie indécise est une sorte de +refuge; on ne sait quoi de diffus dans l’angoisse permet à +quelque espérance de percer; le glas, désolant, précise. Cette +diffusion, il la supprime, et, dans ce trouble, où l’inquiétude +tâche de rester en suspens, il détermine des précipités. Un glas +parle à chacun dans le sens de son chagrin ou de son effroi. Une +cloche tragique, cela vous regarde. Avertissement. Rien de +sombre comme un monologue sur lequel tombe cette cadence. Les +retours égaux indiquent une intention. Qu’est-ce que ce marteau, +la cloche, forge sur cette enclume, la pensée? + +Ursus, confusément, comptait, bien que cela n’eût aucun but, les +tintements du glas. Se sentant sur un glissement, il faisait +effort pour ne point ébaucher de conjectures. Les conjectures +sont un plan incliné où l’on va inutilement trop loin. +Néanmoins, que signifiait cette cloche? + +Il regardait l’obscurité à l’endroit où il savait qu’était la +porte de la prison. + +Tout à coup, à cet endroit même qui faisait une sorte de trou +noir, il y eut une rougeur. Cette rougeur grandit et devint une +clarté. + +Cette rougeur n’avait rien de vague. Elle eut tout de suite une +forme et des angles. La porte de la geôle venait de tourner sur +ses gonds. Cette rougeur en dessinait le cintre et les +chambranles. + +C’était plutôt un entre-bâillement qu’une ouverture. Une prison, +cela ne s’ouvre pas, cela bâille. D’ennui peut-être. + +La porte du guichet donna passage à un homme qui avait une torche +à la main. + +La cloche ne discontinuait pas. Ursus se sentit saisi par deux +attentes; il se mit en arrêt, l’oreille au glas, l’œil à la +torche. + +Après cet homme, la porte, qui n’était qu’entrebâillée, s’élargit +tout à fait, et donna issue à deux autres hommes, puis à un +quatrième. Ce quatrième était le wapentake, visible à la lumière +de la torche. Il avait au poing son bâton de fer. + +A la suite du wapentake, défilèrent, débouchant de dessous le +guichet, en ordre, deux par deux, avec la rigidité d’une série de +poteaux qui marcheraient, des hommes silencieux. + +Ce cortége nocturne franchissait la porte basse couple par +couple, comme les bini d’une procession de pénitents, sans +solution de continuité, avec un soin lugubre de ne faire aucun +bruit, gravement, presque doucement. Un serpent qui sort d’un +trou a cette précaution. + +La torche faisait saillir les profils et les attitudes. Profils +farouches, attitudes mornes. + +Ursus reconnut tous les visages de police qui, le matin, avaient +emmené Gwynplaine. + +Nul doute. C’étaient les mêmes. Ils reparaissaient. + +Évidemment Gwynplaine aussi allait reparaître. + +Ils l’avaient amené là; ils le ramenaient. + +C’était clair. + +La prunelle d’Ursus redoubla de fixité. Mettrait-on Gwynplaine +en liberté? + +La double file des gens de police s’écoulait de la voûte basse +très lentement, et comme goutte à goutte. La cloche, qui ne +s’interrompait point, semblait leur marquer le pas. En sortant +de la prison, le cortège, montrant le dos à Ursus, tournait à +droite dans le tronçon de la rue opposé à celui où il était +posté. + +Une deuxième torche brilla sous le guichet. + +Ceci annonçait la fin du cortège. + +Ursus allait voir ce qu’ils emmenaient. Le prisonnier. L’homme. + +Ursus allait voir Gwynplaine. + +Ce qu’ils emmenaient apparut. + +C’était une bière. + +Quatre hommes portaient une bière couverte d’un drap noir. + +Derrière eux venait un homme ayant une pelle sur l’épaule. + +Une troisième torche allumée, tenue par un personnage lisant dans +un livre, qui devait être un chapelain, fermait le cortège. + +La bière prit la file à la suite des gens de police qui avaient +tourné à droite. + +En même temps la tête du cortège s’arrêta. + +Ursus entendit le grincement d’une clef. + +Vis-à-vis la prison, dans le mur bas qui longeait l’autre côté de +la rue, une deuxième ouverture de porte s’éclaira par une torche +qui passa dessous. + +Cette porte, sur laquelle on distinguait une tête de mort, était +la porte du cimetière. + +Le wapentake s’engagea dans cette ouverture, puis les hommes, +puis la deuxième torche après la première; le cortège y décrut +comme le reptile rentrant; la file entière des gens de police +pénétra dans cette autre obscurité qui était au delà de cette +porte, puis la bière, puis l’homme à la pelle, puis le chapelain +avec sa torche et son livre, et la porte se referma. + +Il n’y eut plus rien qu’une lueur au-dessus d’un mur. + +On entendit un chuchotement, puis des coups sourds. + +C’étaient sans doute le chapelain et le fossoyeur qui jetaient +sur le cercueil, l’un, des versets de prière, l’autre, des +pelletées de terre. + +Le chuchotement cessa, les coups sourds cessèrent. + +Un mouvement se fit, les torches brillèrent, le wapentake +repassa, tenant haut le weapon, sous la porte rouverte du +cimetière, le chapelain revint avec son livre, le fossoyeur avec +sa pelle, le cortège reparut, sans le cercueil, la double file +d’hommes refit le même trajet entre les deux portes avec la même +taciturnité et en sens inverse, la porte du cimetière se referma, +la porte de la prison se rouvrit, la voûte sépulcrale du guichet +se découpa en lueur, l’obscurité du corridor devint vaguement +visible, l’épaisse et profonde nuit de la geôle s’offrit au +regard, et toute cette vision rentra dans toute cette ombre. + +Le glas s’éteignit. Le silence vint tout clore, sinistre serrure +des ténèbres. + +De l’apparition évanouie, ce ne fut plus que cela. + +Un passage de spectres qui se dissipe. + +Des rapprochements qui coïncident logiquement finissent par +construire quelque chose qui ressemble à l’évidence. A +Gwynplaine arrêté, au mode silencieux de son arrestation, à ses +vêtements rapportés par l’homme de police, à ce glas de la prison +où il avait été conduit, venait s’ajouter, disons mieux, +s’ajuster cette chose tragique, un cercueil porté en terre. + +--Il est mort! cria Ursus. + +Il tomba assis sur une borne. + +--Mort! Ils l’ont tué! Gwynplaine! mon enfant! mon fils! + +Et il éclata en sanglots. + + + + +V + +LA RAISON D’ÉTAT TRAVAILLE EN PETIT COMME EN GRAND + + +Ursus, il s’en vantait, hélas! n’avait jamais pleuré. Le +réservoir des pleurs était plein. Une telle plénitude, où s’est +accumulée goutte à goutte, douleur à douleur, toute une longue +existence, ne se vide pas en un instant. Ursus sanglota +longtemps. + +La première larme est une ponction. Il pleura sur Gwynplaine, +sur Dea, sur lui Ursus, sur Homo. Il pleura comme un enfant. Il +pleura comme un vieillard. Il pleura de tout ce dont il avait +ri. Il acquitta l’arriéré. Le droit de l’homme aux larmes ne se +périme pas. + +Du reste, le mort qu’on venait de mettre en terre, c’était +Hardquanonne; mais Ursus n’était pas forcé de le savoir. + +Plusieurs heures s’écoulèrent. + +Le jour commença à poindre; la pâle nappe du matin s’étala, +vaguement plissée d’ombre, sur le bowling-green. L’aube vint +blanchir la façade de l’inn Tadcaster. Maître Nicless ne s’était +pas couché; car parfois le même fait produit plusieurs insomnies. + +Les catastrophes rayonnent en tout sens. Jetez une pierre dans +l’eau, et comptez les éclaboussures. + +Maître Nicless se sentait atteint. C’est fort désagréable, des +aventures chez vous. Maître Nicless, peu rassuré et entrevoyant +des complications, méditait. Il regrettait d’avoir reçu chez lui +«ces gens-là».--S’il avait su!--Ils finiront par lui attirer +quelque mauvaise affaire. Comment les mettre dehors +maintenant?--Il avait bail avec Ursus.--Quel bonheur s’il en +était débarrassé!--Comment s’y prendre pour les chasser? + +Brusquement il y eut à la porte de l’inn un de ces frappements +tumultueux qui, en Angleterre, annoncent «quelqu’un». La gamme +du frappement correspond à l’échelle de la hiérarchie. + +Ce n’était point tout à fait le frappement d’un lord, mais +c’était le frappement d’un magistrat. + +Le tavernier, fort tremblant, entre-bâilla son vasistas. + +Il y avait magistrat en effet. Maître Nicless aperçut à sa +porte, dans le petit jour, un groupe de police, en tête duquel se +détachaient deux hommes, dont l’un était le justicier-quorum. + +Maître Nicless avait vu le matin le justicier-quorum, et il le +connaissait. + +Il ne connaissait pas l’autre homme. + +C’était un gentleman gras, au visage couleur cire, en perruque +mondaine et en cape de voyage. + +Maître Nicless avait grand’peur du premier de ces personnages, le +justicier-quorum. Si maître Nicless eût été de la cour, il eût +eu plus peur encore du second, car c’était Barkilphedro. + +Un des hommes du groupe cogna une seconde fois la porte, +violemment. + +Le tavernier, avec une grosse sueur d’anxiété au front, ouvrit. + +Le justicier-quorum, du ton d’un homme qui a charge de police et +qui est très au fait du personnel des vagabonds, éleva la voix et +demanda sévèrement: + +--Maître Ursus? + +L’hôtelier, bonnet bas, répondit: + +--Votre honneur, c’est ici. + +--Je le sais, dit le justicier. + +--Sans doute, votre honneur. + +--Qu’il vienne. + +--Votre honneur, il n’est pas là. + +--Où est-il? + +--Je l’ignore. + +--Comment? + +--Il n’est pas rentré. + +--Il est donc sorti de bien bonne heure? + +--Non. Mais il est sorti bien tard. + +--Ces vagabonds! reprit le justicier. + +--Votre honneur, dit doucement maître Nicless. le voilà. + +Ursus, en effet, venait de paraître à un détour de mur. Il +arrivait à l’inn. Il avait passé presque toute la nuit entre la +geôle où, à midi, il avait vu entrer Gwynplaine, et le cimetière +où, à minuit, il avait entendu combler une fosse. Il était pâle +de deux pâleurs, de sa tristesse et du crépuscule. + +Le petit jour, qui est de la lueur à l’état de larve, laisse les +formes, même celles qui se meuvent, mêlées à la diffusion de la +nuit. Ursus, blême et vague, marchant lentement, ressemblait à +une figure de songe. + +Dans cette distraction farouche que donne l’angoisse, il s’en +était allé de l’inn tête nue. Il ne s’était pas même aperçu +qu’il n’avait point de chapeau. Ses quelques cheveux gris +remuaient au vent. Ses yeux ouverts ne paraissaient pas +regarder. Souvent, éveillé on est endormi, de même qu’il arrive +qu’endormi on est éveillé. Ursus avait un air fou. + +--Maître Ursus, cria le tavernier, venez. Leurs honneurs +désirent vous parler. + +Maître Nicless, occupé uniquement d’amadouer l’incident, lâcha, +et en même temps eût voulu retenir ce pluriel, «leurs honneurs», +respectueux pour le groupe, mais blessant peut-être pour le chef, +confondu de la sorte avec ses subordonnés. + +Ursus eut le sursaut d’un homme précipité à bas d’un lit où il +dormirait profondément. + +--Qu’est-ce? dit-il. + +Et il aperçut la police, et en tête de la police le magistrat. + +Nouvelle et rude secousse. + +Tout à l’heure le wapentake, maintenant le justicier-quorum. +L’un semblait le jeter à l’autre. Il y a de vieilles histoires +d’écueils comme cela. + +Le justicier-quorum lui fit signe d’entrer dans la taverne. + +Ursus obéit. + +Govicum, qui venait de se lever et qui balayait la salle, +s’arrêta, se rencogna derrière les tables, mit son balai au +repos, et retint son souffle. Il plongea son poing dans ses +cheveux et se gratta vaguement, ce qui indique l’attention aux +événements. + +Le justicier-quorum s’assit sur un banc, devant une table; +Barkilphedro prit une chaise. Ursus et maître Nicless +demeurèrent debout. Les gens de police, laissés dehors, se +massèrent devant la porte refermée. + +Le justicier-quorum fixa sa prunelle légale sur Ursus, et dit: + +--Vous avez un loup. + +Ursus répondit: + +--Pas tout à fait. + +--Vous avez un loup, reprit le justicier, en soulignant «loup» +d’un accent décisif. + +Ursus répondit: + +--C’est que... + +Et il se tut. + +--Délit, repartit le justicier. + +Ursus hasarda cette plaidoirie: + +--C’est mon domestique. + +Le justicier posa sa main à plat sur la table les cinq doigts +écartés, ce qui est un très beau geste d’autorité. + +--Baladin, demain, à pareille heure, vous et votre loup; vous +aurez quitté l’Angleterre. Sinon, le loup sera saisi, mené au +greffe, et tué. + +Ursus pensa:--Continuation des assassinats.--Mais il ne souffla +mot et se contenta de trembler de tous ses membres. + +--Vous entendez? reprit le justicier. + +Ursus adhéra d’un hochement de tête. + +Le justicier insista. + +--Tué. + +Il y eut un silence. + +--Étranglé, ou noyé. + +Le justicier-quorum regarda Ursus. + +--Et vous en prison. + +Ursus murmura: + +--Mon juge... + +--Soyez parti avant demain matin. Sinon, tel est l’ordre. + +--Mon juge... + +--Quoi? + +--Il faut que nous quittions l’Angleterre, lui et moi? + +--Oui. + +--Aujourd’hui? + +--Aujourd’hui. + +--Comment faire? + +Maître Nicless était heureux. Ce magistrat, qu’il avait redouté, +venait à son aide. La police se faisait l’auxiliaire de lui, +Nicless. Elle le délivrait de ces «gens-là». Le moyen qu’il +cherchait, elle le lui apportait. Cet Ursus qu’il voulait +congédier, la police le chassait. Force majeure. Rien à +objecter. Il était ravi. Il intervint: + +--Votre honneur, cet homme... + +Il désignait Ursus du doigt. + +--... Cet homme demande comment faire pour quitter l’Angleterre +aujourd’hui? Rien de plus simple. Il y a, tous les jours et +toutes les nuits, aux amarrages de la Tamise, de ce côté-ci du +pont de Londres comme de l’autre côté, des bateaux qui partent +pour les pays. On va d’Angleterre en Danemark, en Hollande, en +Espagne, pas en France, à cause de la guerre, mais partout. +Cette nuit, plusieurs navires partiront, vers une heure du matin, +qui est l’heure de la marée. Entre autres, la panse _Vograat_ de +Rotterdam. + +Le justicier-quorum fit un mouvement d’épaule du côté d’Ursus: + +--Soit. Partez par le premier bateau venu. Par la _Vograat_. + +--Mon juge... fit Ursus. + +--Eh bien? + +--Mon juge, si je n’avais, comme autrefois, que ma petite baraque +à roues, cela se pourrait. Elle tiendrait sur un bateau. +Mais... + +--Mais quoi? + +--Mais c’est que j’ai la Green-Box, qui est une grande machine +avec deux chevaux, et, si large que soit un navire, jamais cela +n’entrera. + +--Qu’est-ce que cela me fait? dit le justicier. On tuera le +loup. + +Ursus, frémissant, se sentait manié comme par une main de +glace.--Les monstres! pensa-t-il. Tuer les gens! c’est leur +expédient. + +Le tavernier sourit, et s’adressa à Ursus. + +--Maître Ursus, vous pouvez vendre la Green-Box. + +Ursus regarda Nicless. + +--Maître Ursus, vous avez offre. + +--De qui? + +--Offre pour la voiture. Offre pour les deux chevaux. Offre +pour les deux femmes bréhaignes. Offre... + +--De qui? répéta Ursus. + +--Du maître du circus voisin. + +--C’est juste. + +Ursus se souvint. + +Maître Nicless se tourna vers le justicier-quorum. + +--Votre honneur, le marché peut être conclu aujourd’hui même. Le +maître du circus d’à côté désire acheter la grande voiture et les +deux chevaux. + +--Le maître de ce circus a raison, dit le justicier, car il va en +avoir besoin. Une voiture et des chevaux, cela lui sera utile. +Lui aussi partira aujourd’hui. Les révérends des paroisses de +Southwark se sont plaints des vacarmes obscènes du +Tarrinzeau-field. Le shériff a pris des mesures. Ce soir, il +n’y aura plus une seule baraque de bateleur sur cette place. Fin +des scandales. L’honorable gentleman qui daigne être ici +présent... + +Le justicier-quorum s’interrompit par un salut à Barkilphedro, +que Barkilphedro lui rendit. + +--... L’honorable gentleman qui daigne être ici présent est +arrivé cette nuit de Windsor. Il apporte des ordres. Sa majesté +a dit: II faut nettoyer cela. + +Ursus, dans sa longue méditation de toute la nuit, n’avait pas +été sans se poser quelques questions. Après tout, il n’avait vu +qu’une bière. Était-il bien sûr que Gwynplaine fut dedans? Il +pouvait y avoir sur la terre d’autres morts que Gwynplaine. Un +cercueil qui passe n’est pas un trépassé qui se nomme. A la +suite de l’arrestation de Gwynplaine, il y avait eu un +enterrement. Cela ne prouvait rien. _Post hoc, nonpropter +hoc_,--etc.--Ursus en était revenu à douter. L’espérance brûle +et luit sur l’angoisse comme le naphte sur l’eau. Cette flamme +surnageante flotte éternellement sur la douleur humaine. Ursus +avait fini par se dire: Il est probable que c’est Gwynplaine +qu’on a enterré, mais ce n’est pas certain. Qui sait? +Gwynplaine est peut-être encore vivant. + +Ursus s’inclina devant le justicier. + +--Honorable juge, je partirai. Nous partirons. On partira. Par +la _Vograat_. Pour Rotterdam. J’obéis. Je vendrai la +Green-Box, les chevaux, les trompettes, les femmes d’Egypte. +Mais il y a quelqu’un qui est avec moi, un camarade, et que je ne +puis laisser derrière moi. Gwynplaine... + +--Gwynplaine est mort, dit une voix. + +Ursus eut l’impression du froid d’un reptile sur sa peau. +C’était Barkilphedro qui venait de parler. + +La dernière lueur s’évanouissait. Plus de doute. Gwynplaine +était mort. + +Ce personnage devait le savoir. Il était assez sinistre pour +cela. + +Ursus salua. + +Maître Nicless était très bon homme en dehors de la lâcheté. +Mais, effrayé, il était atroce. La suprême férocité, c’est la +peur. + +Il grommela: + +--Simplification. + +Et il eut, derrière Ursus, ce frottement de mains, particulier +aux égoïstes, qui signifie: M’en voilà quitte! et qui semble +fait au-dessus de la cuvette de Ponce-Pilate. + +Ursus accablé baissait la tête. La sentence de Gwynplaine était +exécutée, la mort; et, quant à lui, son arrêt lui était signifié, +l’exil. Il n’y avait plus qu’à obéir. Il songeait. + +Il sentit qu’on lui touchait le coude. C’était l’autre +personnage, l’acolyte du justicier-quorum. Ursus tressaillit. + +La voix qui avait dit: _Gwynplaine est mort_, lui chuchota à +l’oreille: + +--Voici dix livres sterling que vous envoie quelqu’un qui vous +veut du bien. + +Et Barkilphedro posa une petite bourse sur une table devant +Ursus. + +On se rappelle la cassette que Barkilphedro avait emportée. + +Dix guinées sur deux mille, c’était tout ce que pouvait faire +Barkilphedro. En conscience, c’était assez. S’il eût donné +davantage, il y eût perdu. Il avait pris la peine de faire la +trouvaille d’un lord, il en commençait l’exploitation, il était +juste que le premier rendement de la mine lui appartînt. Ceux +qui verraient là une petitesse seraient dans leur droit, mais +auraient tort de s’étonner. Barkilphedro aimait l’argent, +surtout volé. Un envieux contient un avare. Barkilphedro +n’était pas sans défauts. Commettre des crimes, cela n’empêche +pas d’avoir des vices. Les tigres ont des poux. + +D’ailleurs, c’était l’école de Bacon. + +Barkilphedro se tourna vers le justicier-quorum, et lui dit: + +--Monsieur, veuillez terminer. Je suis très pressé. Une chaise +attelée des propres relais de sa majesté m’attend. Il faut que +je reparte ventre à terre pour Windsor, et que j’y sois avant +deux heures d’ici. J’ai des comptes à rendre et des ordres à +prendre. + +Le justicier-quorum se leva. + +Il alla à la porte qui n’était fermée qu’au pêne, l’ouvrit, +regarda, sans dire un mot, les gens de police, et il lui jaillit +de l’index un éclair d’autorité. Tout le groupe entra avec ce +silence où l’on entrevoit l’approche de quelque chose de sévère. + +Maître Nicless, satisfait du dénoûment rapide qui coupait court +aux complications, charmé d’être hors de cet écheveau brouillé, +craignit, en voyant ce déploiement d’exempts, qu’on n’appréhendât +Ursus chez lui. Deux arrestations coup sur coup dans sa maison, +celle de Gwynplaine, puis celle d’Ursus, cela pouvait nuire à la +taverne, les buveurs n’aimant point les dérangements de police. +C’était le cas d’une intervention convenablement suppliante et +généreuse. Maître Nicless tourna vers le justicier-quorum sa +face souriante où la confiance était tempérée par le respect: + +--Votre honneur, je fais observer à votre honneur que ces +honorables messieurs les sergents ne sont point indispensables du +moment que le loup coupable va être emmené hors d’Angleterre, et +que ce nommé Ursus ne fait point de résistance, et que les ordres +de votre honneur sont ponctuellement suivis. Votre honneur +considérera que les actions respectables de la police, si +nécessaires au bien du royaume, font du tort à un établissement, +et que ma maison est innocente. Les saltimbanques de la +Green-Box étant nettoyés, comme dit sa majesté la reine, je ne +vois plus personne ici de criminel, car je ne suppose pas que la +fille aveugle et les deux bréhaignes soient délinquantes, et +j’implorerais votre honneur de daigner abréger son auguste visite +et de congédier ces dignes messieurs qui viennent d’entrer, car +ils n’ont rien à faire en ma maison, et si votre honneur me +permettait de prouver la justesse de mon dire sous la forme d’une +humble question, je rendrais évidente l’inutilité de la présence +de ces vénérables messieurs en demandant à votre honneur: Puisque +le nommé Ursus s’exécute et part, qui peuvent-ils avoir à arrêter +ici? + +--Vous, dit le justicier. + +On ne discute pas avec un coup d’épée qui vous perce de part en +part. Maître Nicless s’affaissa sur n’importe quoi, sur une +table, sur un banc, sur ce qui se trouva là, altéré. + +Le justicier haussa la voix tellement que, s’il y avait des gens +sur la place, ils pouvaient l’entendre. + +--Maître Nicless Plumptre, tavernier de cette taverne, ceci est +le dernier point à régler. Ce baladin et ce loup sont des +vagabonds. Ils sont chassés. Mais le plus coupable, c’est vous. +C’est chez vous, et de votre consentement, que la loi a été +violée, et vous, homme patenté, investi d’une responsabilité +publique, vous avez installé le scandale dans votre maison. +Maître Nicless, votre licence vous est retirée, vous payerez +l’amende, et vous irez en prison. + +Les gens de police entourèrent le tavernier. + +Le justicier continua, désignant Govicum: + +--Ce garçon, votre complice, est saisi. + +Le poignet d’un exempt s’abattit sur le collet de Govicum, qui +considéra l’exempt avec curiosité. Le boy, pas très effrayé, +comprenait peu, avait déjà vu plus d’une chose singulière, et se +demandait si c’était la suite de la comédie. + +Le justicier-quorum enfonça son chapeau sur son chef, croisa ses +deux mains sur son ventre, ce qui est le comble de la majesté, et +ajouta: + +--C’est dit, maître Nicless, vous serez attrait en prison, et mis +en geôle. Vous et ce boy. Et cette maison, l’inn Tadcaster, +demeurera fermée, condamnée et close. Pour l’exemple. Sur ce, +vous allez nous suivre. + + + + +LIVRE SEPTIEME + +LA TITANE + + + + +I + +RÉVEIL + + +--Et Dea! + +Il sembla à Gwynplaine, regardant poindre le jour à +Corleone-lodge pendant ces aventures de l’inn Tadcaster, que ce +cri venait du dehors; ce cri était en lui. + +Qui n’a entendu les profondes clameurs de l’âme? + +D’ailleurs le jour se levait. + +L’aurore est une voix. + +A quoi servirait le soleil si ce n’est à réveiller la sombre +endormie, la conscience? + +La lumière et la vertu sont de même espèce. + +Que le dieu s’appelle Christ ou qu’il s’appelle Amour, il y a +toujours une heure où il est oublié, même par le meilleur; nous +avons tous, même les saints, besoin d’une voix qui nous fasse +souvenir, et l’aube fait parler en nous l’avertisseur sublime. +La conscience crie devant le devoir comme le coq chante devant le +jour. + +Le cœur humain, ce chaos, entend le _Fiat lux_. + +Gwynplaine--nous continuerons à le nommer ainsi; Clancharlie est +un lord, Gwynplaine est un homme;--Gwynplaine fut comme +ressuscité. + +Il était temps que l’artère fût liée. + +Il y avait en lui une fuite d’honnêteté. + +--Et Dea! dit-il. + +Et il sentit dans ses veines comme une transfusion généreuse. +Quelque chose de salubre et de tumultueux se précipitait en lui. +L’irruption violente des bonnes pensées, c’est un retour au logis +de quelqu’un qui n’a pas sa clef, et qui force honnêtement son +propre mur. Il y a escalade, mais du bien. Il y a effraction, +mais du mal. + +--Dea! Dea! Dea! répéta-t-il. + +Il s’affirmait à lui-même son propre cœur. + +Et il fit cette question à haute voix: + +--Où es-tu? + +Presque étonné qu’on ne lui répondit pas. Il reprit, regardant +le plafond et les murs, avec un égarement où la raison revenait: + +--Où es-tu? où suis-je? + +Et dans cette chambre, dans cette cage, il recommença sa marche +de bête farouche enfermée. + +--Où suis-je? à Windsor. Et toi? à Southwark. Ah! mon Dieu! +voilà la première fois qu’il y a une distance entre nous. Qui +donc a creusé cela? moi ici, toi là! Oh! cela n’est pas. Cela +ne sera pas. Qu’est-ce donc qu’on m’a fait? + +Il s’arrêta. + +--Qui donc m’a parlé de la reine? est-ce que je connais cela? +Changé! moi changé! pourquoi? parce que je suis lord. Sais-tu +ce qui se passe, Dea? tu es lady. C’est étonnant les choses qui +arrivent. Ah ça! il s’agit de retrouver mon chemin. Est-ce +qu’on m’aurait perdu? Il y a un homme qui m’a parlé avec un air +obscur. Je me rappelle les paroles qu’il m’a adressées:--Milord, +une porte qui s’ouvre ferme une autre porte. Ce qui est derrière +vous n’est plus.--Autrement dit: Vous êtes un lâche! Cet +homme-là, le misérable! il me disait cela pendant que je n’étais +pas encore réveillé. Il abusait de mon premier moment étonné. +J’étais comme une proie qu’il avait. Où est-il, que je +l’insulte! Il me parlait avec le sombre sourire du rêve. Ah! +voici que je redeviens moi! C’est bon. On se trompe si l’on +croit qu’on fera de lord Clancharlie ce qu’on voudra! Pair +d’Angleterre, oui, avec une pairesse, qui est Dea. Des +conditions! est-ce que j’en accepte? La reine? que m’importe +la reine! je ne l’ai jamais vue. Je ne suis pas lord pour être +esclave. J’entre libre dans la puissance. Est-ce qu’on se +figure m’avoir déchaîné pour rien? On m’a démuselé, voilà tout. +Dea! Ursus! nous sommes ensemble. Ce que vous étiez, je +l’étais. Ce que je suis, vous l’êtes. Venez! Non. J’y vais! +Tout de suite. Tout de suite! J’ai déjà trop attendu. Que +doivent-ils penser de ne pas me voir revenir? Cet argent! quand +je pense que je leur ai envoyé de l’argent! C’était moi qu’il +fallait. Je me rappelle, cet homme, il m’a dit que je ne pouvais +pas sortir d’ici. Nous allons voir. Allons, une voiture! une +voiture! qu’on attelle. Je veux aller les chercher. Où sont +les valets? Il doit y avoir des valets, puisqu’il y a un +seigneur. Je suis le maître ici. C’est ma maison. Et j’en +tordrai les verrous, et j’en briserai les serrures, et j’en +enfoncerai les portes à coups de pied. Quelqu’un qui me barre le +passage, je lui passe mon épée au travers du corps, car j’ai une +épée maintenant. Je voudrais bien voir qu’on me résistât. J’ai +une femme, qui est Dea. J’ai un père, qui est Ursus. Ma maison +est un palais et je le donne à Ursus. Mon nom est un diadème et +je le donne à Dea. Vite! Tout de suite! Dea, me voici! Ah! +j’aurai vite enjambé l’intervalle, va! + +Et, levant la première portière venue, il sortit de la chambre +impétueusement. + +Il se trouva dans un corridor. + +Il alla devant lui. + +Un deuxième corridor se présenta. + +Toutes les portes étaient ouvertes. + +Il se mit à marcher au hasard, de chambre en chambre, de couloir +en couloir, cherchant la sortie. + + + + +II + +RESSEMBLANCE D’UN PALAIS AVEC UN BOIS + + +Dans les palais à l’italienne, Corleone-lodge était de cette +sorte, il y avait très peu de portes. Tout était rideau, +portière, tapisserie. + +Pas de palais à cette époque qui n’eût, à l’intérieur, un +singulier fouillis de chambres et de corridors où abondait le +faste; dorures, marbres, boiseries ciselées, soies d’orient; avec +des recoins pleins de précaution et d’obscurité, d’autres pleins +de lumière. C’étaient des galetas riches et gais, des réduits +vernis, luisants, revêtus de faïences de Hollande ou d’azulejos +de Portugal, des embrasures de hautes fenêtres coupées en +soupentes, et des cabinets tout en vitres, jolies lanternes +logeables. Les épaisseurs de mur, évidées, étaient habitables. +Ça et là, des bonbonnières, qui étaient des garde-robes. Cela +s’appelait «les petits appartements». C’est là qu’on commettait +les crimes. + +Si l’on avait à tuer le duc de Guise ou à fourvoyer la jolie +présidente de Sylvecane, ou, plus tard, à étouffer les cris des +petites qu’amenait Lebel, c’était commode. Logis compliqué, +inintelligible à un nouveau venu. Lieu des rapts; fond ignoré où +aboutissaient les disparitions. Dans ces élégantes cavernes les +princes et les seigneurs déposaient leur butin; le comte de +Charolais y cachait madame Courchamp, la femme du maître des +requêtes; M. de Monthulé y cachait la fille de Haudry, le +fermier de la Croix Saint-Lenfroy; le prince de Conti y cachait +les deux belles boulangères de l’Ile-Adam; le duc de Buckingham y +cachait la pauvre Pennywell, etc. Les choses qui +s’accomplissaient là étaient de celles qui se font, comme dit la +loi romaine, _vi, clam et precario_, par force, en secret, et +pour peu de temps. Qui était là y restait selon le bon plaisir +du maître. C’étaient des oubliettes, dorées. Cela tenait du +cloître et du sérail. Des escaliers tournaient, montaient, +descendaient. Une spirale de chambres s’emboîtant vous ramenait +à votre point de départ. Une galerie s’achevait en oratoire. Un +confessionnal se greffait sur une alcôve. Les ramifications des +coraux et les percées des éponges avaient probablement servi de +modèles aux architectes des «petits appartements» royaux et +seigneuriaux. Les embranchements étaient inextricables. Des +portraits pivotant sur des ouvertures offraient des entrées et +des sorties. C’était machiné. Il le fallait bien; il s’y jouait +des drames. Les étages de cette ruche allaient des caves aux +mansardes. Madrépore bizarre incrusté dans tous les palais, à +commencer par Versailles, et qui était comme l’habitation des +pygmées dans la demeure des titans. Couloirs, reposoirs, nids, +alvéoles, cachettes. Toutes sortes de trous où se fourraient les +petitesses des grands. + +Ces lieux, serpentants et murés, éveillaient des idées de jeux, +d’yeux bandés, de mains à tâtons, de rires contenus, +colin-maillard, cache-cache; et en même temps faisaient songer +aux Atrides, aux Plantagenets, aux Médicis, aux sauvages +chevaliers d’Elz, à Rizzio, à Monaldeschi, aux épées poursuivant +un fuyard de chambre en chambre. + +L’antiquité avait, elle aussi, de mystérieux logis de ce genre, +où le luxe était approprié aux horreurs. L’échantillon en a été +conservé sous terre dans certains sépulcres d’Egypte, par exemple +dans la crypte du roi Psamméticus, découverte par Passalacqua. +On trouve dans les vieux poètes l’effroi de ces constructions +suspectes. _Error circumflexus, locus implicitus gyris_. + +Gwynplaine était dans les petits appartements de Corleone-lodge. + +Il avait la fièvre de partir, d’être dehors, de revoir Dea. Cet +enchevêtrement de corridors et de cellules, de portes dérobées, +de portes imprévues, l’arrêtait et le ralentissait. Il eût voulu +y courir, il était forcé d’y errer. Il croyait n’avoir qu’une +porte à pousser, il avait un écheveau à débrouiller. + +Après une chambre, une autre. Puis des carrefours de salons. + +Il ne rencontrait rien de vivant. Il écoutait. Aucun mouvement. + +Il lui semblait parfois revenir sur ses pas. + +Par moments il croyait voir quelqu’un venir à lui. Ce n’était +personne. C’était lui, dans une glace, en habit de seigneur. + +C’était lui, invraisemblable. Il se reconnaissait, mais pas tout +de suite. + +Il allait, prenant tous les passages qui s’offraient. + +Il s’engageait dans des méandres d’architecture intime; là un +cabinet coquettement peint et sculpté, un peu obscène et très +discret; là une chapelle équivoque tout écaillée de nacres et +d’émaux, avec des ivoires faits pour être vus à la loupe, comme +des dessus de tabatières; là un de ces précieux retraits +florentins accommodés pour les hypocondries féminines, et qu’on +appelait dès lors _boudoirs_. Partout, sur les plafonds, sur les +murs, sur les planchers même, il y avait des figurations +veloutées ou métalliques d’oiseaux et d’arbres, des végétations +extravagantes enroulées de perles, des bossages de passementerie, +des nappes de jais, des guerriers, des reines, des tritonnes +cuirassées d’un ventre d’hydre. Les biseaux des cristaux taillés +ajoutaient des effets de prismes à des effets de reflets. Les +verroteries jouaient les pierreries. On voyait étinceler des +encoignures sombres. On ne savait si toutes ces facettes +lumineuses, où des verres d’émeraudes s’amalgamaient à des ors de +soleil levant et où flottaient des nuées gorge de pigeon, étaient +des miroirs microscopiques ou des aigues-marines démesurées. +Magnificence à la fois délicate et énorme. C’était le plus +mignon des palais, à moins que ce ne fût le plus colossal des +écrins. Une maison pour Mab ou un bijou pour Géo. Gwynplaine +cherchait l’issue. + +Il ne la trouvait pas. Impossible de s’orienter. Rien de +capiteux comme l’opulence quand on la voit pour la première fois. +Mais en outre c’était un labyrinthe. A chaque pas, une +magnificence lui faisait obstacle. Cela semblait résister à ce +qu’il s’en allât. Cela avait l’air de ne pas vouloir le lâcher. +Il était comme dans une glu de merveilles. Il se sentait saisi +et retenu. + +--Quel horrible palais! pensait-il. + +Il rôdait dans ce dédale, inquiet, se demandant ce que cela +voulait dire, s’il était en prison, s’irritant, aspirant à l’air +libre. Il répétait: Dea! Dea! comme on tient le fil qu’il ne +faut pas laisser rompre et qui vous fera sortir. + +Par moments il appelait. + +--Hé! quelqu’un! + +Rien ne répondait. + +Ces chambres n’en finissaient pas. C’était désert, silencieux, +splendide, sinistre. + +On se figure ainsi les châteaux enchantés. + +Des bouches de chaleur cachées entretenaient dans ces corridors +et dans ces cabinets une température d’été. Le mois de juin +semblait avoir été pris par quelque magicien et enfermé dans ce +labyrinthe. Par moments cela sentait bon. On traversait des +bouffées de parfums comme s’il y avait là des fleurs invisibles. +On avait chaud. Partout des tapis. On eût pu se promener nu. + +Gwynplaine regardait par les fenêtres. L’aspect changeait. Il +voyait tantôt des jardins, remplis des fraîcheurs du printemps et +du matin, tantôt de nouvelles façades avec d’autres statues, +tantôt des patios à l’espagnole, qui sont de petites cours +quadrangulaires entre de grands bâtiments, dallées, moisies et +froides; parfois une rivière qui était la Tamise, parfois une +grosse tour qui était Windsor. + +Dehors, de si grand matin, il n’y avait point de passants. + +Il s’arrêtait. Il écoutait. + +--Oh! je m’en irai, disait-il. Je rejoindrai Dea. On ne me +gardera pas de force. Malheur à qui voudrait m’empêcher de +sortir! Qu’est-ce que c’est que cette grande tour-là? S’il y a +un géant, un dogue d’enfer, une tarasque, pour barrer la porte +dans ce palais ensorcelé, je l’exterminerai. Une armée, je la +dévorerais. Dea! Dea! + +Tout à coup il entendit un petit bruit, très faible. Cela +ressemblait à de l’eau qui coule. + +Il était dans une galerie étroite, obscure, fermée à quelques pas +devant lui par un rideau fendu. + +Il alla à ce rideau, l’écarta, entra. + +Il pénétra dans de l’inattendu. + + + + +III + +EVE + + +Une salle octogone, voûtée en anse de panier, sans fenêtres, +éclairée d’un jour d’en haut, toute revêtue, mur, pavage et +voûte, de marbre fleur de pêcher; au milieu de la salle un +baldaquin pinacle en marbre drap mortuaire, à colonnes torses, +dans le style pesant et charmant d’Elisabeth, couvrant d’ombre +une vasque-baignoire du même marbre noir; au milieu de la vasque +un fin jaillissement d’eau odorante et tiède remplissant +doucement et lentement la cuve; c’est là ce qu’il avait devant +les yeux. + +Bain noir fait pour changer la blancheur en resplendissement. + +C’était cette eau qu’il avait entendue. Une fuite ménagée dans +la baignoire à un certain niveau ne la laissait pas déborder. La +vasque fumait, mais si peu qu’il y avait à peine quelque buée sur +le marbre. Le grêle jet d’eau était pareil à une souple verge +d’acier fléchissante au moindre souffle. + +Aucun meuble. Si ce n’est, près de la baignoire, une de ces +chaises-lits à coussins assez longues pour qu’une femme, qui y +est étendue, puisse avoir à ses pieds son chien, ou son amant; +d’où _can-al-pie_, dont nous avons fait canapé. + +C’était une chaise longue d’Espagne, vu que le bas était en +argent. Les coussins et le capiton étaient de soie glacée blanc. + +De l’autre côté de la baignoire, se dressait, adossée au mur, une +haute étagère de toilette en argent massif avec tous ses +ustensiles, ayant à son milieu huit petites glaces de Venise +ajustées daans un châssis d’argent et figurant une fenêtre. + +Dans le pan coupé de muraille le plus voisin du canapé, était +entaillée une baie carrée qui ressemblait à une lucarne et qui +était bouchée d’un panneau fait d’une lame d’argent rouge. Ce +panneau avait des gonds comme un volet. Sur l’argent rouge +brillait, niellée et dorée, une couronne royale. Au-dessus du +panneau était suspendu et scellé au mur un timbre qui était en +vermeil, à moins qu’il ne fût en or. + +Vis-à-vis l’entrée de cette salle, en-face de Gwynplaine qui +s’était arrêté court, le pan coupé de marbre manquait. Il était +remplacé par une ouverture de même dimension, allant jusqu’à la +voûte et fermée d’une large et haute toile d’argent. + +Cette toile, d’une ténuité féerique, était transparente. On +voyait au travers. + +Au centre de la toile, à l’endroit où est d’ordinaire l’araignée, +Gwynplaine aperçut une chose formidable, une femme nue. + +Nue à la lettre, non. Cette femme était vêtue. Et vêtue de la +tête aux pieds. Le vêtement était une chemise, très longue, +comme les robes d’anges dans les tableaux de sainteté, mais si +fine qu’elle semblait mouillée. De là un à peu près de femme +nue, plus traître et plus périlleux que la nudité franche. +L’histoire a enregistré des processions de princesses et de +grandes dames entre deux files de moines, où, sous prétexte de +pieds nus et d’humilité, la duchesse de Montpensier se montrait +ainsi à tout Paris dans une chemise de dentelle. Correctif: un +cierge à la main. + +La toile d’argent, diaphane comme une vitre, était un rideau. +Elle n’était fixée que du haut, et pouvait se soulever. Elle +séparait la salle de marbre, qui était une salle de bain, d’une +chambre, qui était une chambre à coucher. Cette chambre, très +petite, était une espèce de grotte de miroirs. Partout des +glaces de Venise, contiguës, ajustées polyédriquement, reliées +par des baguettes dorées, réfléchissaient le lit qui était au +centre. Sur ce lit, d’argent comme la toilette et le canapé, +était couchée la femme. Elle dormait. + +Elle dormait la tête renversée, un de ses pieds refoulant ses +couvertures, comme la succube au-dessus de laquelle le rêve bat +des ailes. + +Son oreiller de guipure était tombé à terre sur le tapis. + +Entre sa nudité et le regard il y avait deux obstacles, sa +chemise et le rideau de gaze d’argent, deux transparences. La +chambre, plutôt alcôve que chambre, était éclairée avec une sorte +de retenue par le reflet de la salle de bain. La femme peut-être +n’avait pas de pudeur, mais la lumière en avait. + +Le lit n’avait ni colonnes, ni dais, ni ciel, de sorte que la +femme, quand elle ouvrait les yeux, pouvait se voir mille fois +nue dans les miroirs au-dessus de sa tête. + +Les draps avaient le désordre d’un sommeil agité. La beauté des +plis indiquait la finesse de la toile. C’était l’époque où une +reine, songeant qu’elle serait damnée, se figurait l’enfer ainsi: +un lit avec de gros draps. + +Du reste, cette mode du sommeil nu venait d’Italie, et remontait +aux romains. _Sub clara nuda lucerna_, dit Horace. + +Une robe de chambre en soie singulière, de Chine sans doute, car +dans les plis on entrevoyait un grand lézard d’or, était jetée +sur le pied du lit. + +Au delà du lit, au fond de l’alcôve, il y avait probablement une +porte, masquée et marquée par une assez grande glace sur laquelle +étaient peints des paons et des cygnes. Dans cette chambre faite +d’ombre tout reluisait. Les espacements entre les cristaux et +les dorures étaient enduits de cette matière étincelante qu’on +appelait à Venise «fiel de verre». + +Au chevet du lit était fixé un pupitre en argent à tasseaux +tournants et à flambeaux fixes sur lequel on pouvait voir un +livre ouvert portant au haut des pages ce titre en grosses +lettres rouges: _Alcoramus Mahumedis_. + +Gwynplaine ne percevait aucun de ces détails. La femme, voilà ce +qu’il voyait. + +Il était à la fois pétrifié et bouleversé; ce qui s’exclut, mais +ce qui existe. + +Cette femme, il la reconnaissait. + +Elle avait les yeux fermés et le visage tourné vers lui. + +C’était la duchesse. + +Elle, cet être mystérieux en qui se mélangeaient tous les +resplendissements de l’inconnu, celle qui lui avait fait faire +tant de songes inavouables, celle qui lui avait écrit une si +étrange lettre! La seule femme au monde dont il pût dire: Elle +m’a vu, et elle veut de moi! Il avait chassé les songes, il +avait brûlé la lettre. Il l’avait reléguée, elle; le plus loin +qu’il avait pu hors de sa rêverie et de sa mémoire; il n’y +pensait plus; il l’avait oubliée... + +Il la revoyait! + +Il la revoyait terrible. + +La femme nue, c’est la femme armée. + +Il ne respirait plus. Il se sentait soulevé comme dans un nimbe, +et poussé. Il regardait. Cette femme devant lui! Était-ce +possible? + +Au théâtre, duchesse. Ici, néréide, naïade, fée. Toujours +apparition. + +Il essaya de fuir et sentit que cela ne se pouvait pas. Ses +regards étaient devenus deux chaînes, et l’attachaient à cette +vision. + +Était-ce une fille? Était-ce une vierge? Les deux. Messaline, +présente peut-être dans l’invisible, devait sourire, et Diane +devait veiller. Il y avait sur cette beauté la clarté de +l’inaccessible. Pas de pureté comparable à cette forme chaste et +altière. Certaines neiges qui n’ont jamais été touchées sont +reconnaissables. Les blancheurs sacrées de la Yungfrau, cette +femme les avait. Ce qui se dégageait de ce front inconscient, de +cette vermeille chevelure éparse, de ces cils abaissés, de ces +veines bleues vaguement visibles, de ces rondeurs sculpturales +des seins, des hanches et des genoux modelant les affleurements +roses de la chemise, c’était la divinité d’un sommeil auguste. +Cette impudeur se dissolvait en rayonnement. Cette créature +était nue avec autant de calme que si elle avait droit au cynisme +divin, elle avait la sécurité d’une olympienne qui se fait fille +du gouffre, et qui peut dire à l’océan: Père! et elle s’offrait, +inabordable et superbe, à tout ce qui passe, aux regards, aux +désirs, aux démences, aux songes, aussi fièrement assoupie sur ce +lit de boudoir que Vénus dans l’immensité de l’écume. + +Elle s’était endormie la nuit et prolongeait son sommeil au grand +jour; confiance commencée dans les ténèbres et continuée dans la +lumière. + +Gwynplaine frémissait. Il admirait. + +Admiration malsaine, et qui intéresse trop. + +Il avait peur. + +La boîte à surprises du sort ne s’épuise point. Gwynplaine avait +cru être au bout. Il recommençait. Qu’était-ce que tous ces +éclairs, s’abattant sur sa tête sans relâche, et enfin, +foudroiement suprême, lui jetant, à lui, homme frissonnant, une +déesse endormie? Qu’était-ce que toutes ces ouvertures de ciel +successives d’où finissait par sortir, désirable et redoutable, +son rêve? Qu’était-ce que ces complaisances du tentateur inconnu +lui apportant, l’une après l’autre, ses aspirations vagues, ses +velléités confuses, jusqu’à ses mauvaises pensées devenues chair +vivante, et l’accablant sous une enivrante série de réalités +tirées de l’impossible? Y avait-il conspiration de toute l’ombre +contre lui, misérable, et qu’allait-il devenir avec tous ces +sourires de la fortune sinistre autour de lui? Qu’était-ce que +ce vertige arrangé exprès? Cette femme! là! pourquoi? +comment? Nulle explication. Pourquoi lui? Pourquoi elle? +Était-il fait pair d’Angleterre exprès pour cette duchesse? Qui +les amenait ainsi l’un à l’autre? qui était dupe? qui était +victime? De qui abusait-on la bonne foi? était-ce Dieu qu’on +trompait? Toutes ces choses, il ne les précisait pas, il les +entrevoyait à travers une suite de nuages noirs dans son cerveau. +Ce logis magique et malveillant, cet étrange palais, tenace comme +une prison, était-il du complot? Gwynplaine subissait une sorte +de résorption. Des forces obscures le garrottaient +mystérieusement. Une gravitation l’enchaînait. Sa volonté, +soutirée, s’en allait de lui. A quoi se retenir? Il était +hagard et charmé. Cette fois, il se sentait irrémédiablement +insensé. La sombre chute à pic dans le précipice d’éblouissement +continuait. + +La femme dormait. + +Pour lui, l’état de trouble s’aggravant, ce n’était même plus la +lady, la duchesse, la dame; c’était la femme. + +Les déviations sont dans l’homme à l’état latent. Les vices ont +dans notre organisme un tracé invisible tout préparé. Même +innocents, et en apparence purs, nous avons cela en nous. Être +sans tache, ce n’est pas être sans défaut. L’amour est une loi. +La volupté est un piège. Il y a l’ivresse, et il y a +l’ivrognerie. L’ivresse, c’est de vouloir une femme; +l’ivrognerie, c’est de vouloir la femme. + +Gwynplaine, hors de lui, tremblait. + +Que faire contre cette rencontre? Pas de flots d’étoffes, pas +d’ampleurs soyeuses, pas de toilette prolixe et coquette, pas +d’exagération galante cachant et montrant, pas de nuage. La +nudité dans sa concision redoutable. Sorte de sommation +mystérieuse, effrontément édénique. Tout le côté ténébreux de +l’homme mis en demeure. Ève pire que Satan. L’humain et le +surhumain amalgamés. Extase inquiétante, aboutissant au triomphe +brutal de l’instinct sur le devoir. Le contour souverain de la +beauté est impérieux. Quand il sort de l’idéal et quand il +daigne être réel, c’est pour l’homme une proximité funeste. + +Par instants la duchesse se déplaçait mollement sur le lit, et +avait les vagues mouvements d’une vapeur dans l’azur, changeant +d’attitude comme la nuée change de forme. Elle ondulait, +composant et décomposant des courbes charmantes. Toutes les +souplesses de l’eau, la femme les a. Comme l’eau, la duchesse +avait on ne sait quoi d’insaisissable. Chose bizarre à dire, +elle était là, chair visible, et elle restait chimérique. +Palpable, elle semblait lointaine. Gwynplaine, effaré et pâle, +contemplait. Il écoutait ce sein palpiter et croyait entendre +une respiration de fantôme. Il était attiré, il se débattait. +Que faire contre elle? que faire contre lui? + +Il s’était attendu à tout, excepté à cela. Un gardien féroce en +travers de la porte, quelque furieux monstre geôlier à combattre, +voilà sur quoi il avait compté. Il avait prévu Cerbère; il +trouvait Hébé. + +Une femme nue. Une femme endormie. + +Quel sombre combat! + +Il fermait les paupières. Trop d’aurore dans l’œil est une +souffrance. Mais, à travers ses paupières fermées, tout de suite +il la revoyait. Plus ténébreuse, aussi belle. + +Prendre la fuite, ce n’est pas facile. Il avait essayé, et +n’avait pu. Il était enraciné comme on est dans le rêve. Quand +nous voulons rétrograder, la tentation cloue nos pieds au pavé. +Avancer reste possible, reculer non. Les invisibles bras de la +faute sortent de terre et nous tirent dans le glissement. + +Une banalité acceptée de tout le monde, c’est que l’émotion +s’émousse. Rien n’est plus faux. C’est comme si l’on disait +que, sous de l’acide nitrique tombant goutte à goutte, une plaie +s’apaise et s’endort, et que l’écartèlement blase Damiens. + +La vérité est qu’à chaque redoublement, la sensation est plus +aiguë. + +D’étonnement en étonnement, Gwynplaine était arrivé au paroxysme. +Ce vase, sa raison, sous cette stupeur nouvelle, débordait. Il +sentait en lui un éveil effrayant. + +De boussole, il n’en avait plus. Une seule certitude était +devant lui, cette femme. On ne sait quel irrémédiable bonheur +s’entr’ouvrait, ressemblant à un naufrage. Plus de direction +possible. Un courant irrésistible, et l’écueil. L’écueil, ce +n’est pas le rocher, c’est la sirène. Un aimant est au fond de +l’abîme. S’arracher à cette attraction, Gwynplaine le voulait, +mais comment faire? Il ne sentait plus de point d’attache. La +fluctuation humaine est infinie. Un homme peut être désemparé +comme un navire. L’ancre, c’est la conscience. Chose lugubre, +la conscience peut casser. + +Il n’avait même pas cette ressource:--Je suis défiguré et +terrible. Elle me repoussera.--Cette femme lui avait écrit +qu’elle l’aimait. + +Il y a dans les crises un instant de porte-à-faux. Quand nous +débordons sur le mal plus que nous ne nous appuyons sur le bien, +cette quantité de nous-même qui est en suspens sur la faute finit +par l’emporter et nous précipite. Ce moment triste était-il venu +pour Gwynplaine? + +Comment échapper? + +Ainsi c’était elle! la duchesse! cette femme! Il l’avait +devant lui, dans cette chambre, dans ce lieu désert, endormie, +livrée, seule. Elle était à sa discrétion, et il était en son +pouvoir! + +La duchesse! + +On a aperçu une étoile au fond des espaces. On l’a admirée. +Elle est si loin! que craindre d’une étoile fixe? Un jour,--une +nuit,--on la voit se déplacer. On distingue un frisson de lueur +autour d’elle. Cet astre, qu’on croyait impassible, remue. Ce +n’est pas l’étoile, c’est la comète. C’est l’immense incendiaire +du ciel. L’astre marche, grandit, secoue une chevelure de +pourpre, devient énorme. C’est de votre côté qu’il se dirige. O +terreur, il vient à vous! La comète vous connaît, la comète vous +désire, la comète vous veut. Épouvantable approche céleste. Ce +qui arrive sur vous, c’est le trop de lumière, qui est +l’aveuglement; c’est l’excès de vie, qui est la mort. Cette +avance que vous fait le zénith, vous la refusez. Cette offre +d’amour du gouffre, vous la rejetez. Vous mettez votre main sur +vos paupières, vous vous cachez, vous vous dérobez, vous vous +croyez sauvé. Vous rouvrez les yeux...--L’étoile redoutable est +là. Elle n’est plus étoile, elle est monde. Monde ignoré. +Monde de lave et de braise. Dévorant prodige des profondeurs. +Elle emplit le ciel. Il n’y a plus qu’elle. L’escarboucle du +fond de l’infini, diamant de loin, de près est fournaise. Vous +êtes dans sa flamme. + +Et vous sentez commencer votre combustion par une chaleur de +paradis. + + + + +IV + +SATAN + + +Tout à coup la dormeuse se réveilla. Elle se dressa sur son +séant avec une majesté brusque et harmonieuse; ses cheveux de +blonde soie floche se répandirent avec un doux tumulte sur ses +reins; sa chemise tombante laissa voir son épaule très bas; elle +toucha de sa main délicate son orteil rose, et regarda quelques +instants son pied nu, digne d’être adoré par Périclés et copié +par Phidias; puis elle s’étira et bâilla comme une tigresse au +soleil levant. + +Il est probable que Gwynplaine respirait, comme lorsqu’on retient +son souffle, avec effort. + +--Est-ce qu’il y a là quelqu’un? dit-elle. + +Elle dit cela tout en bâillant, et c’était plein de grâce. + +Gwynplaine entendit cette voix qu’il ne connaissait pas. Voix de +charmeuse; accent délicieusement hautain; l’intonation de la +caresse tempérant l’habitude du commandement. + +En même temps, se dressant sur ses genoux, il y a une statue +antique ainsi agenouillée dans mille plis transparents, elle tira +à elle la robe de chambre et se jeta à bas du lit, nue et debout, +le temps de voir passer une flèche, et tout de suite enveloppée. +En un clin d’œil la robe de soie la couvrit. Les manches, très +longues, lui cachaient les mains. On ne voyait plus que le bout +des doigts de ses pieds, blancs avec de petits ongles, comme des +pieds d’enfant. + +Elle s’ôta du dos un flot de cheveux qu’elle rejeta sur sa robe, +puis elle courut derrière le lit, au fond de l’alcôve, et +appliqua son oreille au miroir peint qui vraisemblablement +recouvrait une porte. + +Elle frappa contre la glace avec le petit coude que fait l’index +replié. + +--Y a-t-il quelqu’un? Lord David! est-ce que ce serait déjà +vous? Quelle heure est-il donc? Est-ce toi, Barkilphedro? + +Elle se retourna. + +--Mais non. Ce n’est pas de ce côté-ci. Est-ce qu’il y a +quelqu’un dans la chambre de bain? Mais répondez donc! Au fait, +non, personne ne peut venir par là. + +Elle alla au rideau de toile d’argent, l’ouvrit du bout de son +pied, l’écarta d’un mouvement d’épaule, et entra dans la chambre +de marbre. + +Gwynplaine sentit comme un froid d’agonie. Nul abri. Il était +trop tard pour fuir. D’ailleurs il n’en avait pas la force. Il +eût voulu que le pavé se fendît, et tomber sous terre. Aucun +moyen de ne pas être vu. + +Elle le vit. + +Elle le regarda, prodigieusement étonnée, mais sans aucun +tressaillement, avec une nuance de bonheur et de mépris: + +--Tiens, dit-elle, Gwynplaine! + +Puis, subitement, d’un bond violent, car cette chatte était une +panthère, elle se jeta à son cou. + +Elle lui pressa la tête entre ses bras nus dont les manches, dans +cet emportement, s’étaient relevées. + +Et tout à coup le repoussant, abattant sur les deux épaules de +Gwynplaine ses petites mains comme des serres, elle debout devant +lui, lui debout devant elle, elle se mit à le regarder +étrangement. + +Elle regarda, fatale, avec ses yeux d’Aldébaran, rayon visuel +mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de sidéral. Gwynplaine +contemplait cette prunelle bleue et cette prunelle noire, éperdu +sous la double fixité de ce regard de ciel et de ce regard +d’enfer. Cette femme et cet homme se renvoyaient l’éblouissement +sinistre. Ils se fascinaient l’un l’autre, lui par la +difformité, elle par la beauté, tous deux par l’horreur. + +Il se taisait, comme sous un poids impossible à soulever. Elle +s’écria: + +--Tu as de l’esprit. Tu es venu. Tu as su que j’avais été +forcée de partir de Londres. Tu m’as suivie. Tu as bien fait. +Tu es extraordinaire d’être ici. + +Une prise de possession réciproque, cela jette une sorte +d’éclair. Gwynplaine, confusément averti par une vague crainte +sauvage et honnête, recula, mais les ongles roses crispés sur son +épaule le tenaient. Quelque chose d’inexorable s’ébauchait. Il +était dans l’antre de la femme fauve, homme fauve lui-même. + +Elle reprit: + +--Anne, cette sotte,--tu sais? la reine,--elle m’a fait venir à +Windsor sans savoir pourquoi. Quand je suis arrivée, elle était +enfermée avec son idiot de chancelier. Mais comment as-tu fait +pour pénétrer jusqu’à moi? Voilà ce que j’appelle être un homme. +Des obstacles. Il n’y en a pas. On est appelé, on accourt. Tu +t’es renseigné? Mon nom, la duchesse Josiane, je pense que tu le +savais. Qui est-ce qui t’a introduit? C’est le mousse sans +doute. Il est intelligent. Je lui donnerai cent guinées. +Comment t’y es-tu pris? dis-moi cela. Non, ne me le dis pas. +Je ne veux pas le savoir. Expliquer rapetisse. Je t’aime mieux +surprenant. Tu es assez monstrueux pour être merveilleux. Tu +tombes de l’empyrée, voilà, ou tu montes du troisième dessous, à +travers la trappe de l’Érèbe. Rien de plus simple, le plafond +s’est écarté ou le plancher s’est ouvert. Une descente par les +nuées ou une ascension dans un flamboiement de soufre, c’est +ainsi que tu arrives. Tu mérites d’entrer comme les dieux. +C’est dit, tu es mon amant. + +Gwynplaine, égaré, écoutait, sentant de plus en plus sa pensée +osciller. C’était fini. Et impossible de douter. La lettre de +la nuit, cette femme la confirmait. Lui, Gwynplaine, amant d’une +duchesse, amant aimé! l’immense orgueil aux mille têtes sombres +remua dans ce cœur infortuné. + +La vanité, force énorme en nous, contre nous. + +La duchesse continua: + +--Puisque tu es là, c’est que c’est voulu. Je n’en demande pas +davantage. Il y a quelqu’un en haut, ou en bas, qui nous jette +l’un à l’autre. Fiançailles du Styx et de l’Aurore. Fiançailles +effrénées hors de toutes les lois! Le jour où je t’ai vu, j’ai +dit:--C’est lui. Je le reconnais. C’est le monstre de mes rêves. +Il sera à moi.--Il faut aider le destin. C’est pourquoi je t’ai +écrit. Une question, Gwynplaine? crois-tu à la prédestination? +J’y crois, moi, depuis que j’ai lu le Songe de Scipion dans +Cicéron. Tiens, je ne remarquais pas. Un habit de gentilhomme. +Tu t’es habillé en seigneur. Pourquoi pas? Tu es saltimbanque. +Raison de plus. Un bateleur vaut un lord. D’ailleurs, qu’est-ce +que les lords? des clowns. Tu as une noble taille, tu es très +bien fait. C’est inouï que tu sois ici! Quand es-tu arrivé? +Depuis combien de temps es-tu là? Est-ce que tu m’as vue nue? +je suis belle, n’est-ce pas? J’allais prendre mon bain. Oh! je +t’aime. Tu as lu ma lettre! L’as-tu lue toi-même? Te l’a-t-on +lue? Sais-tu lire? Tu dois être ignorant. Je te fais des +questions, mais n’y réponds pas. Je n’aime pas ton son de voix. +Il est doux. Un être incomparable comme toi ne devrait pas +parler, mais grincer. Tu chantes, c’est harmonieux. Je hais +cela. C’est la seule chose en toi qui me déplaise. Tout le +reste est formidable, tout le reste est superbe. Dans l’Inde, tu +serais dieu. Est-ce que tu es né avec ce rire épouvantable sur +la face? Non, n’est-ce pas? C’est sans doute une mutilation +pénale. J’espère bien que tu as commis quelque crime. Viens +dans mes bras. + +Elle se laissa tomber sur le canapé et le fit tomber près d’elle. +Ils se trouvèrent l’un près de l’autre sans savoir comment. Ce +qu’elle disait passait sur Gwynplaine comme un grand vent. Il +percevait à peine le sens de ce tourbillon de mots forcenés. +Elle avait l’admiration dans les yeux. Elle parlait en tumulte, +frénétiquement, d’une voix éperdue et tendre. Sa parole était +une musique, mais Gwynplaine entendait cette musique comme une +tempête. + +Elle appuya de nouveau sur lui son regard fixe. + +--Je me sens dégradée près de toi, quel bonheur! Être altesse, +comme c’est fade! Je suis auguste, rien de plus fatigant. +Déchoir repose. Je suis si saturée de respect que j’ai besoin de +mépris. Nous sommes toutes un peu des extravagantes, à commencer +par Vénus, Cléopâtre, mesdames de Chevreuse et de Longueville, et +à finir par moi. Je t’afficherai, je le déclare. Voilà une +amourette qui fera une contusion à la royale famille Stuart dont +je suis. Ah! je respire! J’ai trouvé l’issue. Je suis hors de +là majesté. Être déclassée, c’est être délivrée. Tout rompre, +tout braver, tout faire, tout défaire, c’est vivre. Écoute, je +t’aime. + +Elle s’interrompit, et eut un effrayant sourire. + +--Je t’aime non seulement parce que tu es difforme, mais parce +que tu es vil. J’aime le monstre, et j’aime l’histrion. Un +amant humilié, bafoué, grotesque, hideux, exposé aux rires sur ce +pilori qu’on appelle un théâtre, cela a une saveur +extraordinaire. C’est mordre au fruit de l’abîme. Un amant +infamant, c’est exquis. Avoir sous la dent la pomme, non du +paradis, mais de l’enfer, voilà ce qui me tente, j’ai cette faim +et cette soif, et je suis cette Ève-là. L’Ève du gouffre. Tu es +probablement, sans le savoir, un démon. Je me suis gardée à un +masque du songe. Tu es un pantin dont un spectre tient les fils. +Tu es la vision du grand rire infernal. Tu es le maître que +j’attendais. Il me fallait un amour comme en ont les Médées et +les Canidies. J’étais sûre qu’il m’arriverait une de ces +immenses aventures de la nuit. Tu es ce que je voulais. Je te +dis là un tas de choses que tu ne dois pas comprendre. +Gwynplaine, personne ne m’a possédée, je me donne à toi pure +comme la braise ardente. Tu ne me crois évidemment pas, mais si +tu savais comme cela m’est égal! + +Ses paroles avaient le pêle-mêle de l’éruption. Une piqûre au +flanc de l’Etna donnerait l’idée de ce jet de flamme. + +Gwynplaine balbutia: + +--Madame... + +Elle lui mit la main sur la bouche. + +--Silence! je te contemple. Gwynplaine, je suis l’immaculée +effrénée. Je suis la vestale bacchante. Aucun homme ne m’a +connue, et je pourrais être Pythie à Delphes, et avoir sous mon +talon nu le trépied de bronze où les prêtres, accoudés sur la +peau de Python, chuchotent des questions au dieu invisible. Mon +cœur est de pierre, mais il ressemble à ces cailloux mystérieux +que la mer roule au pied du rocher Huntly Nabb, à l’embouchure de +la Thees, et dans lesquels, si on les casse, on trouve un +serpent. Ce serpent, c’est mon amour. Amour tout-puissant, car +il t’a fait venir. La distance impossible était entre nous. +J’étais dans Sirius et tu étais dans Allioth. Tu as fait la +traversée démesurée, et te voilà. C’est bien. Tais-toi. +Prends-moi. + +Elle s’arrêta. Il frissonnait. Elle se remit à sourire. + +--Vois-tu, Gwynplaine, rêver, c’est créer. Un souhait est un +appel. Construire une chimère, c’est provoquer la réalité. +L’ombre toute-puissante et terrible ne se laisse pas défier. +Elle nous satisfait. Te voilà. Oserai-je me perdre? oui. +Oserai-je être ta maîtresse, ta concubine, ton esclave, ta chose? +avec joie. Gwynplaine, je suis la femme. La femme, c’est de +l’argile qui désire être fange. J’ai besoin de me mépriser. +Cela assaisonne l’orgueil. L’alliage de la grandeur, c’est la +bassesse. Rien ne se combine mieux. Méprise-moi, toi qu’où +méprise. L’avilissement sous l’avilissement, quelle volupté! la +fleur double de l’ignominie! je la cueille. Foule-moi aux +pieds. Tu ne m’en aimeras que mieux. Je le sais, moi. Sais-tu +pourquoi je t’idolâtre? parce que je te dédaigne. Tu es si +au-dessous de moi que je te mets sur un autel. Mêler le haut et +le bas, c’est le chaos, et le chaos me plaît. Tout commence et +finit par le chaos. Qu’est-ce que le chaos? une immense +souillure. Et avec cette souillure, Dieu a fait la lumière, et +avec cet égout, Dieu a fait le monde. Tu ne sais pas à quel +point je suis perverse. Pétris un astre dans de la boue, ce sera +moi. + +Ainsi parlait cette femme formidable, montrant nu, par sa robe +défaite, son torse de vierge. + +Elle poursuivit: + +--Louve pour tous, chienne pour toi. Comme on va s’étonner! +l’étonnement des imbéciles est doux. Moi, je me comprends. +Suis-je une déesse? Amphitrite s’est donnée au Cyclope. +_Fluctivoma Amphitrite._ Suis-je une fée? Urgèle s’est livrée à +Bugryx, l’androptère aux huit mains palmées. Suis-je une +princesse? Marie Stuart a eu Rizzio. Trois belles, trois +monstres. Je suis plus grande qu’elles, car tu es pire qu’eux. +Gwynplaine, nous sommes faits l’un pour l’autre. Le monstre que +tu es dehors, je le suis dedans. De là mon amour. Caprice, +soit. Qu’est-ce que l’ouragan? un caprice. Il y a entre nous +une affinité sidérale; l’un et l’autre nous sommes de la nuit, +toi par la face, moi par l’intelligence. A ton tour tu me crées. +Tu arrives, voilà mon âme dehors. Je ne la connaissais pas. +Elle est surprenante. Ton approche fait sortir l’hydre de moi, +déesse. Tu me révèles ma vraie nature. Tu me fais faire la +découverte de moi-même. Vois comme je te ressemble. Regarde +dans moi comme dans un miroir. Ton visage, c’est mon âme. Je ne +savais pas être à ce point terrible. Moi aussi je suis donc un +monstre! O Gwynplaine, tu me désennuies. + +Elle eut un étrange rire d’enfant, s’approcha de son oreille et +lui dit tout bas: + +--Veux-tu voir une femme folle? c’est moi. + +Son regard entrait dans Gwynplaine. Un regard est un philtre. +Sa robe avait des dérangements redoutables. L’extase aveugle et +bestiale envahissait Gwynplaine. Extase où il y avait de +l’agonie. + +Pendant que cette femme parlait, il sentait comme des +éclaboussures de feu. Il sentait sourdre l’irréparable. Il +n’avait pas la force de dire un mot. Elle s’interrompait, elle +le considérait: O monstre! murmurait-elle. Elle était farouche. + +Brusquement, elle lui saisit les mains. + +--Gwynplaine, je suis le trône, tu es le tréteau. Mettons-nous +de plain-pied. Ah! je suis heureuse, me voilà tombée. Je +voudrais que tout le monde pût savoir à quel point je suis +abjecte. Ou s’en prosternerait davantage, car plus on abhorre, +plus on rampe. Ainsi est fait le genre humain. Hostile, mais +reptile. Dragon, mais ver. Oh! je suis dépravée comme les +dieux. On ne peut toujours pas m’ôter cela d’être la bâtarde +d’un roi. J’agis en reine. Qu’était-ce que Rhodope? Une reine +qui aima Phtèh, l’homme à la tête de crocodile. Elle a bâti en +son honneur la troisième pyramide. Penthésilée a aimé le +centaure, qui s’appelle le Sagittaire, et qui est une +constellation. Et que dis-tu d’Anne d’Autriche? Mazarin +était-il assez laid! Tu n’es pas laid, toi, tu es difforme. Le +laid est petit, le difforme est grand. Le laid, c’est la grimace +du diable derrière le beau. Le difforme est l’envers du sublime. +C’est l’autre côté. L’Olympe a deux versants; l’un, dans la +clarté, donne Apollon; l’autre, dans la nuit, donne Polyphème. +Toi, tu es Titan. Tu serais Béhémoth dans la forêt, Léviathan +dans l’océan, Typhon dans le cloaque. Tu es suprême. Il y a de +la foudre dans ta difformité. Ton visage a été dérangé par un +coup de tonnerre. Ce qui est sur ta face, c’est la torsion +courroucée du grand poing de flamme. Il t’a pétri et il a passé. +La vaste colère obscure a, dans un accès de rage, englué ton âme +sous cette effroyable figure surhumaine. L’enfer est un réchaud +pénal où chauffe ce fer rouge qu’on appelle la Fatalité; tu es +marqué de ce fer-là. T’aimer, c’est comprendre le grand. J’ai +ce triomphe. Être amoureuse d’Apollon, le bel effort! La gloire +se mesure à l’étonnement. Je t’aime. J’ai rêvé de toi des +nuits, des nuits, des nuits! C’est ici un palais à moi. Tu +verras mes jardins. Il y a des sources sous les feuilles, des +grottes où l’on peut s’embrasser, et de très beaux groupes de +marbre qui sont du cavalier Bernin. Et des fleurs! Il y en a +trop. Au printemps, c’est un incendie de roses. T’ai-je dit que +la reine était ma sœur? Fais de moi ce que tu voudras. Je suis +faite pour que Jupiter baise mes pieds et pour que Satan me +crache au visage. As-tu une religion? Moi je suis papiste. Mon +père Jacques II est mort en France avec un tas de jésuites autour +de lui. Jamais je n’ai ressenti ce que j’éprouve auprès de toi. +Oh! je voudrais être le soir avec toi, pendant qu’on ferait de +la musique, tous deux adossés au même coussin, sous le tendelet +de pourpre d’une galère d’or, au milieu des douceurs infinies de +la mer. Insulte-moi. Bats-moi. Paye-moi. Traite-moi comme une +créature. Je t’adore. Les caresses peuvent rugir. En +doutez-vous? entrez chez les lions. L’horreur était dans cette +femme et se combinait avec la grâce. Rien de plus tragique. On +sentait la griffe, on sentait le velours. C’était l’attaque +féline, mêlée de retraite. Il y avait du jeu et du meurtre dans +ce va-et-vient. Elle idolâtrait, insolemment. Le résultat, +c’était la démence communiquée. Fatal langage, inexprimablement +violent et doux. Ce qui insultait n’insultait pas. Ce qui +adorait outrageait. Ce qui souffletait déifiait. Son accent +imprimait à ses paroles furieuses et amoureuses on ne sait quelle +grandeur prométhéenne. Les fêtes de la Grande Déesse, chantées +par Eschyle, donnaient aux femmes cherchant les satyres sous les +étoiles cette sombre rage épique. Ces paroxysmes compliquaient +les danses obscures sous les branches de Dodone. Cette femme +était comme transfigurée, s’il est possible qu’on se transfigure +du côté opposé au ciel. Ses cheveux avaient des frissons de +crinière; sa robe se refermait, puis se rouvrait; rien de +charmant comme ce sein plein de cris sauvages, les rayons de son +œil bleu se mêlaient aux flamboiements de son œil noir, elle +était surnaturelle. Gwynplaine, défaillant, se sentait vaincu +par la pénétration profonde d’une telle approche. + +--Je t’aime! cria-t-elle. + +Et elle le mordit d’un baiser. + +Homère a des nuages qui peut-être allaient devenir nécessaires +sur Gwynplaine et Josiane comme sur Jupiter et Junon. Pour +Gwynplaine, être aimé par une femme qui avait un regard et qui le +voyait, avoir sur sa bouche informe une pression de lèvres +divines, c’était exquis et fulgurant. Il sentait devant cette +femme pleine d’énigmes tout s’évanouir en lui. Le souvenir de +Dea se débattait dans cette ombre avec de petits cris. Il y a un +bas-relief antique qui représente le sphinx mangeant un amour; +les ailes du doux être céleste saignent entre ces dents féroces +et souriantes. + +Est-ce que Gwynplaine aimait cette femme? Est-ce que l’homme a, +comme le globe, deux pôles? Sommes-nous, sur notre axe +inflexible, la sphère tournante, astre de loin, boue de près, où +alternent le jour et la nuit? Le cœur a-t-il deux côtés, l’un +qui aime dans la lumière, l’autre qui aime dans les ténèbres? +Ici la femme rayon; là la femme cloaque. L’ange est nécessaire. +Est-ce qu’il serait possible que le démon, lui aussi, fût un +besoin? Y a-t-il pour l’âme l’aile de chauve-souris? l’heure +crépusculaire sonne-t-elle fatalement pour tous? la faute +fait-elle partie intégrante de notre destinée non refusable? le +mal, dans notre nature, est-il à prendre en bloc, avec le reste? +est-ce que la faute est une dette à payer? Frémissements +profonds. + +Et une voix pourtant nous dit que c’est un crime d’être faible. +Ce que Gwynplaine éprouvait était indicible, la chair, la vie, +l’effroi, la volupté, une ivresse accablée, et toute la quantité +de honte qu’il y a dans l’orgueil. Est-ce qu’il allait tomber? + +Elle répéta:--Je t’aime! + +Et, frénétique, elle l’étreignit contre sa poitrine. + +Gwynplaine haletait. + +Tout à coup, tout près d’eux, une petite sonnerie ferme et claire +vibra. C’était le timbre scellé dans le mur qui tintait. La +duchesse tourna la tête, et dit: + +--Qu’est-ce qu’elle me veut? + +Et brusquement, avec le bruit d’une trappe à ressort, le panneau +d’argent incrusté d’une couronne royale s’ouvrit. + +L’intérieur d’un tour, tapissé de velours bleu prince, apparut +avec une lettre sur une assiette d’or. + +Cette lettre était volumineuse et carrée et posée de façon à +montrer le cachet, qui était une grande empreinte sur de la cire +vermeille. Le timbre continuait de sonner. + +Le panneau ouvert touchait presque au canapé où tous deux étaient +assis. La duchesse, penchée et se retenant d’un bras au cou de +Gwynplaine, étendit l’autre bras, prit la lettre sur l’assiette, +et repoussa le panneau. Le tour se referma et le timbre se tut. + +La duchesse cassa la cire entre ses doigts, défit l’enveloppe, en +tira deux plis qu’elle contenait, et jeta l’enveloppe à terre aux +pieds de Gwynplaine. + +Le sceau de cire brisé restait déchiffrable, et Gwynplaine put y +distinguer une couronne royale et au-dessous la lettre A. + +L’enveloppe déchirée étalait ses deux côtés, de sorte qu’on +pouvait en même temps lire la suscription: A sa grâce la duchesse +Josiane. + +Les deux plis qu’avait contenus l’enveloppe étaient un parchemin +et un vélin. Le parchemin était grand, le vélin était petit. +Sur le parchemin était empreint un large sceau de chancellerie, +en cette cire verte dite cire de seigneurie. La duchesse, toute +palpitante et les yeux noyés d’extase, fit une imperceptible moue +d’ennui. + +--Ah! dit-elle, qu’est-ce qu’elle m’envoie là? Une paperasse! +Quel trouble-fête que cette femme! + +Et, laissant de côté le parchemin, elle entr’ouvrit le vélin. + +--C’est de son écriture. C’est de l’écriture de ma sœur. Cela +me fatigue. Gwynplaine, je t’ai demandé si tu savais lire. +Sais-tu lire? + +Gwynplaine fit de la tête signe que oui. + +Elle s’étendit sur le canapé, presque comme une femme couchée, +cacha soigneusement ses pieds sous sa robe et ses bras sous ses +manches, avec une pudeur bizarre, tout en laissant voir son sein, +et, couvrant Gwynplaine d’un regard passionné, elle lui tendit le +vélin. + +--Eh bien, Gwynplaine, tu es à moi. Commence ton service. Mon +bien-aimé, lis-moi ce que m’écrit la reine. + +Gwynplaine prit le vélin, il défit le pli, et, d’une voix où il y +avait toutes sortes de tremblements, il lut: + +«Madame, + +«Nous vous envoyons gracieusement la copie ci-jointe d’un +procès-verbal, certifié et signé par notre serviteur William +Cowper, lord chancelier de ce royaume d’Angleterre, et duquel il +résulte cette particularité considérable que le fils légitime de +lord Linnaeus Clancharlie vient d’être constaté et retrouvé, sous +le nom de Gwynplaine, dans la bassesse d’une existence ambulante +et vagabonde et parmi des saltimbanques et bateleurs. Cette +suppression d’état remonte à son plus bas âge. En conséquence +des lois du royaume, et en vertu de son droit héréditaire, lord +Fermain Clancharlie, fils de lord Linnaeus, sera, ce jourd’hui +même, admis et réintégré dans la chambre des lords. C’est +pourquoi, voulant vous bien traiter et vous conserver la +transmission des biens et domaines des lords Clancharlie +Hunkerville, nous le substituons dans vos bonnes grâces à lord +David Dirry-Moir. Nous avons fait amener lord Fermain dans votre +résidence de Corleone-lodge; nous commandons et voulons, comme +reine et sœur, que notre dit lord Fermain Clancharlie, nommé +jusqu’à ce jour Gwynplaine, soit votre mari, et vous l’épouserez, +et c’est notre plaisir royal.» + +Pendant que Gwynplaine lisait, avec des intonations qui +chancelaient presque à chaque mot, la duchesse, soulevée du +coussin du canapé, écoutait, l’œil fixe. Comme Gwynplaine +achevait, elle lui arracha la lettre. + +--ANNE, REINE, dit-elle, lisant la signature, avec une intonation +de rêverie. + +Puis elle ramassa à terre le parchemin qu’elle avait jeté, et y +promena son regard. C’était la déclaration des naufragés de la +_Matutina_, copiée sur un procès-verbal signé du shériff de +Southwark et du lord-chancelier. + +Le procès-verbal lu, elle relut le message de la reine. Puis +elle dit: + +--Soit. + +Et, calme, montrant du doigt à Gwynplaine la portière de la +galerie par où il était entré: + +--Sortez, dit-elle. + +Gwynplaine, pétrifié, demeura immobile. + +Elle reprit, glaciale: + +--Puisque vous êtes mon mari, sortez. + +Gwynplaine, sans parole, les yeux baissés comme un coupable, ne +bougeait pas. Elle ajouta: + +--Vous n’avez pas le droit d’être ici. C’est la place de mon +amant. + +Gwynplaine était comme cloué. + +--Bien, dit-elle. Ce sera moi, je m’en vais. Ah! vous êtes mon +mari! Rien de mieux. Je vous hais. + +Et se levant, jetant à on ne sait qui dans l’espace un hautain +geste d’adieu, elle sortit. + +La portière de la galerie se referma sur elle. + + + + +V + +ON SE RECONNAIT, MAIS ON NE SE CONNAIT PAS + + +Gwynplaine demeura seul. + +Seul en présence de cette baignoire tiède et de ce lit défait. + +La pulvérisation des idées était en lui à son comble. Ce qu’il +pensait ne ressemblait pas à de la pensée. C’était une +diffusion, une dispersion, l’angoisse d’être dans +l’incompréhensible. Il avait en lui quelque chose comme le +sauve-qui-peut d’un rêve. + +L’entrée dans les mondes inconnus n’est pas une chose simple. + +A partir de la lettre de la duchesse, apportée par le mousse, une +série d’heures surprenantes avait commencé pour Gwynplaine, de +moins en moins intelligibles. Jusqu’à cet instant il était dans +le songe, mais il y voyait clair. Maintenant il y tâtonnait. + +Il ne pensait pas. Il ne songeait même plus. Il subissait. + +Il restait assis sur le canapé, à l’endroit où la duchesse +l’avait laissé. + +Tout à coup il y eut dans cette ombre un bruit de pas. C’était +un pas d’homme. Ce pas venait du côté opposé à la galerie par où +était sortie la duchesse. Il approchait, et on l’entendait +sourdement, mais nettement. Gwynplaine, quelle que fût son +absorption, prêta l’oreille. + +Subitement, au delà du rideau de toile d’argent que la duchesse +avait laissé entr’ouvert, derrière le lit, la porte qu’il était +aisé de soupçonner sous la glace peinte s’ouvrit toute grande, et +une voix mâle et joyeuse, chantant à pleine gorge, jeta dans la +chambre aux miroirs ce refrain d’une vieille chanson française: + + Trois petits gorets sur leur fumier + Juraient comme des porteurs de chaise. + +Un homme entra. + +Cet homme avait l’épée au côté et à la main un chapeau à plumes +avec ganse et cocarde, et était vêtu d’un magnifique habit de +mer, galonné. + +Gwynplaine se dressa, comme si un ressort le mettait debout. + +Il reconnut cet homme et cet homme le reconnut. + +De leurs deux bouches stupéfaites s’échappa en même temps ce +double cri: + +--Gwynplaine! + +--Tom-Jim-Jack! + +L’homme au chapeau à plumes marcha sur Gwynplaine, qui croisa les +bras. + +--Comment es-tu ici, Gwynplaine? + +--Et toi, Tom-Jim-Jack, comment y viens-tu? + +--Ah! je comprends. Josiane! un caprice. Un saltimbanque qui +est un monstre, c’est trop beau pour qu’on y résiste. Tu t’es +déguisé pour venir ici, Gwynplaine. + +--Et toi aussi, Tom-Jim-Jack. + +--Gwynplaine, que signifie cet habit de seigneur? + +--Tom-Jim-Jack, que signifie cet habit d’officier? + +--Gwynplaine, je ne réponds pas aux questions. + +--Ni moi, Tom-Jim-Jack. + +--Gwynplaine, je ne m’appelle pas Tom-Jim-Jack. + +--Tom-Jim-Jack, je ne m’appelle pas Gwynplaine. + +--Gwynplaine, je suis ici chez moi. + +--Je suis ici chez moi, Tom-Jim-Jack. + +--Je te défends de me faire écho. Tu as l’ironie, mais j’ai ma +canne. Trêve à tes parodies, misérable drôle. + +Gwynplaine devint pâle. + +--Drôle toi-même! et tu me rendras raison de cette insulte. + +--Dans ta baraque, tant que tu voudras. A coups de poing. + +--Ici, et à coups d’épée. + +--L’ami Gwynplaine, l’épée est affaire de gentilshommes. Je ne +me bats qu’avec mes pareils. Nous sommes égaux devant le poing, +inégaux devant l’épée. A l’inn Tadcaster, Tom-Jim-Jack peut +boxer Gwynplaine. A Windsor, c’est différent. Apprends ceci: je +suis contre-amiral. + +--Et moi, je suis pair d’Angleterre. + +L’homme en qui Gwynplaine voyait Tom-Jim-Jack éclata de rire. + +--Pourquoi pas roi? Au fait, tu as raison. Un histrion est tous +ses rôles. Dis-moi que tu es Theseus, duc d’Athènes. + +--Je suis pair d’Angleterre, et nous nous battrons. + +--Gwynplaine, ceci devient long. Ne joue pas avec quelqu’un qui +peut te faire fouetter. Je m’appelle lord David Dirry-Moir. + +--Et moi, je m’appelle lord Clancharlie. + +Lord David eut un second éclat de rire. + +--Bien trouvé. Gwynplaine est lord Clancharlie. C’est en effet +le nom qu’il faut avoir pour posséder Josiane. Écoute, je te +pardonne. Et sais-tu pourquoi? C’est que nous sommes les deux +amants. + +La portière de la galerie s’écarta, et une voix dit: + +--Vous êtes les deux maris, messeigneurs. + +Tous deux se retournèrent. + +--Barkilphedro! s’écria lord David. + +C’était Barkilphedro, en effet. + +Il saluait profondément les deux lords avec un sourire. + +Derrière lui, à quelques pas, on apercevait un gentilhomme au +visage respectueux et sévère qui avait une baguette noire à la +main. + +Ce gentilhomme s’avança, fit trois révérences à Gwynplaine, et +lui dit: + +--Milord, je suis l’huissier de la verge noire. Je viens +chercher votre seigneurie, conformément aux ordres de sa majesté. + + + + +LIVRE HUITIEME + +LE CAPITOLE ET SON VOISINAGE + + + + +I + +DISSECTION DES CHOSES MAJESTUEUSES + + +La redoutable ascension qui, depuis tant d’heures déjà, variait +ses éblouissements sur Gwynplaine, et qui l’avait emporté à +Windsor, le remporta à Londres. + +Les réalités visionnaires se succédèrent devant lui, sans +solution de continuité. + +Nul moyen de s’y soustraire. Quand une le quittait, l’autre le +reprenait. + +Il n’avait pas le temps de respirer. + +Qui a vu un jongleur a vu le sort. Ces projectiles tombant, +montant et retombant, ce sont les hommes dans la main du destin. + +Projectiles et jouets. + +Le soir de ce même jour, Gwynplaine était dans un lieu +extraordinaire. + +Il était assis sur un banc fleurdelysé. Il avait par-dessus ses +habits de soie une robe de velours écarlate doublée de taffetas +blanc avec rochet d’hermine, et aux épaules deux bandes d’hermine +bordées d’or. + +Il avait autour de lui des hommes de tout âge, jeunes et vieux, +assis comme lui sur les fleurs de lys et comme lui vêtus +d’hermine et de pourpre. + +Devant lui, il apercevait d’autres hommes, à genoux. Ces hommes +avaient des robes de soie noire. Quelques-uns de ces hommes +agenouillés écrivaient. + +En face de lui, à quelque distance, il apercevait des marches, +une estrade, un dais, un large écusspn étincelant entre un lion +et une licorne, et, sous ce dais, sur cette estrade, au haut de +ces marches, adossé à cet écusson, un fauteuil doré et couronné. +C’était un trône. + +Le trône de la Grande Bretagne. + +Gwynplaine était, pair lui-même, dans la chambre des pairs +d’Angleterre. + +De quelle façon avait eu lieu cette introduction de Gwynplaine à +la chambre des lords? Disons-le. + +Toute la journée, depuis le matin jusqu’au soir, depuis Windsor +jusqu’à Londres, depuis Corleone-lodge jusqu’à Westminster-hall, +avait été une montée d’échelon en échelon. A chaque échelon +nouvel étourdissement. + +Il avait été emmené de Windsor dans les voitures de la reine, +avec l’escorte due à un pair. La garde qui honore ressemble +beaucoup à la garde qui garde. + +Ce jour-là, les riverains de la route de Windsor à Londres virent +galoper une cavalcade de gentilshommes pensionnaires de sa +majesté accompagnant deux chaises menées grand train en poste +royale. Dans la première était assis l’huissier de la verge +noire, sa baguette à la main. Dans la seconde on distinguait un +large chapeau à plumes blanches couvrant d’ombre un visage qu’on +ne voyait pas. Qui est-ce qui passait là? était-ce un prince? +était-ce un prisonnier? + +C’était Gwynplaine. + +Cela avait l’air de quelqu’un qu’on mène à la tour de Londres, à +moins que ce ne fût quelqu’un qu’on menât à la chambre des pairs. + +La reine avait bien fait les choses. Comme il s’agissait du +futur mari de sa sœur, elle avait donné une escorte de son +propre service. + +L’officier de l’huissier de la verge noire était à cheval en tête +du cortège. + +L’huissier de la verge noire avait dans sa chaise, sur un +strapontin, un coussin de drap d’argent. Sur ce coussin était +posé un portefeuille noir timbré d’une couronne royale. + +A Brentford, dernier relais avant Londres, les deux chaises et +l’escorte firent halte. + +Un carrosse d’écaillé attelé de quatre chevaux attendait, avec +quatre laquais derrière, deux postillons devant, et un cocher en +perruque. Roues, marchepieds, soupentes, timon, tout le train de +ce carrosse était doré. Les chevaux étaient harnachés d’argent. + +Ce coche de gala était d’un dessin allier et surprenant, et eût +magnifiquement figuré parmi les cinquante et un carrosses +célèbres, dont Roubo nous a laissé les portraits. + +L’huissier de la verge noire mit pied à terre, ainsi que son +officier. + +L’officier de l’huissier retira du strapontin de la chaise de +poste le coussin de drap d’argent sur lequel était le +portefeuille à couronne, le prit sur ses deux mains, et se tint +debout derrière l’huissier. + +L’huissier de la verge noire ouvrit la portière du carrosse, qui +était vide, puis la portière de la chaise où était Gwynplaine, +et, baissant les yeux, invita respectueusement Gwynplaine à +prendre place dans le carrosse. + +Gwynplaine descendit de la chaise et monta dans le carrosse. + +L’huissier portant la verge et l’officier portant le coussin y +entrèrent après lui, et y occupèrent la banquette basse destinée +aux pages dans les anciens coches de cérémonie. + +Le carrosse était tendu à l’intérieur de satin blanc garni +d’entoilage de Binche avec crêtes et glands d’argent. Le plafond +était armorié. + +Les postillons des deux chaises qu’on venait de quitter étaient +vêtus du hoqueton royal. Le cocher, les postillons et les +laquais du carrosse où l’on entrait avaient une autre livrée, +très magnifique. + +Gwynplaine, à travers le somnambulisme où il était comme anéanti, +remarqua cette fastueuse valetaille et demanda à l’huissier de la +verge noire: + +--Quelle est cette livrée? + +L’huissier de la verge noire répondit: + +--La vôtre, milord. + +Ce jour-là, la chambre des lords devait siéger le soir. _Curia +erat serena_, disent les vieux procès-verbaux. En Angleterre, la +vie parlementaire est volontiers une vie nocturne. On sait qu’il +arriva une fois à Sheridan de commencer à minuit un discours et +de le terminer au lever du soleil. + +Les deux chaises de poste retournèrent à vide à Windsor; le +carrosse où était Gwynplaine se dirigea vers Londres. + +Le carrosse d’écaillé à quatre chevaux alla au pas de Brentford à +Londres. La dignité de la perruque du cocher l’exigeait. + +Sous la figure de ce cocher solennel, le cérémonial prenait +possession de Gwynplaine. + +Ces retards, du reste, étaient, selon toute apparence, calculés. +On en verra plus loin le motif probable. + +Il n’était pas encore nuit, mais il s’en fallait de peu, quand le +carrosse d’écaillé s’arrêta devant la King’s Gate, lourde porte +surbaissée entre deux tourelles qui communiquait de White-Hall à +Westminster. + +La cavalcade des gentilshommes pensionnaires fit groupe autour du +carrosse. + +Un des valets de pied de l’arrière sauta sur le pavé, et ouvrit +la portière. + +L’huissier de la verge noire, suivi de son officier portant le +coussin, sortit du carrosse, et dit à Gwynplaine: + +--Milord, daignez descendre. Que votre seigneurie garde son +chapeau sur sa tête. + +Gwynplaine était vêtu, sous son manteau de voyage, de l’habit de +soie qu’il n’avait pas quitté depuis la veille. Il n’avait pas +d’épée. + +Il laissa son manteau dans le carrosse. + +Sous la voûte carrossière de la King’s Gate, il y avait une porte +latérale petite et exhaussée de quelques degrés. + +Dans les choses d’apparat, le respect est de précéder. + +L’huissier de la verge noire, ayant derrière lui son officier, +marchait devant. + +Gwynplaine suivait. + +Ils montèrent le degré, et entrèrent sous la porte latérale. + +Quelques instants après, ils étaient dans une chambre ronde et +large avec pilier au centre, un bas de tourelle, salle de +rez-de-chaussée, éclairée d’ogives étroites comme des lancettes +d’abside, et qui devait être obscure même en plein midi. Peu de +lumière fait parfois partie de la solennité. L’obscur est +majestueux. + +Dans cette chambre treize hommes se tenaient debout. Trois en +avant, six au deuxième rang, quatre en arrière. + +Des trois premiers un avait une cotte de velours incarnat, et les +deux autres des cottes vermeilles aussi, mais de satin. Tous +trois avaient les armes d’Angleterre brodées sur l’épaule. + +Les six du second rang étaient vêtus de vestes dalmatiques en +moire blanche, chacun avec un blason différent sur la poitrine. + +Les quatre derniers, tous en moire noire, étaient distincts les +uns des autres, le premier par une cape bleue, le deuxième par un +saint Georges écarlate sur l’estomac, le troisième par deux croix +cramoisies brodées sur sa poitrine et sur son dos, le quatrième +par un collet de fourrure noire appelée peau de sabelline. Tous +étaient en perruque, nu-tête, et avaient l’épée au côté. + +On distinguait à peine leurs visages dans la pénombre. Eux ne +pouvaient voir la figure de Gwynplaine. + +L’huissier de la verge noire éleva sa baguette et dit: + +--Milord Fermain Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville, +moi huissier de la verge noire, premier officier de la chambre de +présence, je remets votre seigneurie à Jarretière, roi d’armes +d’Angleterre. + +Le personnage à cotte de velours, laissant les autres derrière +lui, salua Gwynplaine jusqu’à terre et dit: + +--Milord Fermain Clancharlie, je suis Jarretière, premier roi +d’armes d’Angleterre. Je suis l’officier créé et couronné par sa +grâce le duc de Norfolk, comte-maréchal héréditaire. J’ai juré +obéissance au roi, aux pairs et aux chevaliers de la Jarretière. +Le jour de mon couronnement, où le comte-maréchal d’Angleterre +m’a versé un gobelet de vin sur la tête, j’ai solennellement +promis d’être officieux à la noblesse, d’éviter la compagnie des +personnes de mauvaise réputation, d’excuser plutôt que de blâmer +les gens de qualité, et d’assister les veuves et les vierges. +C’est moi qui ai charge de régler les cérémonies de l’enterrement +des pairs et qui ai le soin et la garde de leurs armoiries. Je +me mets aux ordres de votre seigneurie. + +Le premier des deux autres en cottes de satin fit une révérence, +et dit: + +--Milord, je suis Clarence, deuxième roi d’armes d’Angleterre. +Je suis l’officier qui règle l’enterrement des nobles au-dessous +des pairs. Je me mets aux ordres de votre seigneurie. + +L’autre homme à cotte de satin salua, et dit: + +--Milord, je suis Norroy, troisième roi d’armes d’Angleterre. Je +me mets aux ordres de votre seigneurie. + +Les six du second rang, immobiles et sans saluer, firent un pas. + +Le premier à la droite de Gwynplaine, dit: + +--Milord, nous sommes les six ducs d’armes d’Angleterre. Je suis + York. + +Puis chacun des hérauts ou ducs d’armes prit la parole à son +tour, et se nomma. + +--Je suis Lancastre. + +--Je suis Richmond. + +--Je suis Chester. + +--Je suis Somerset. + +--Je suis Windsor. + +Les blasons qu’ils avaient sur la poitrine étaient ceux des +comtés et des villes dont ils portaient les noms. + +Les quatre qui étaient habillés de noir, derrière les hérauts, +gardaient le silence. + +Le roi d’armes Jarretière les montra du doigt à Gwynplaine et +dit: + +--Milord, voici les quatre poursuivants d’armes.--Manteau-Bleu. + +L’homme à la cape bleue salua de la tête. + +--Dragon-Rouge. + +L’homme au saint Georges salua. + +--Rouge-Croix. + +L’homme aux croix écarlates salua. + +--Porte-coulisse. + +L’homme à la fourrure de sabelline salua. + +Sur un signe du roi d’armes, le premier des poursuivants, +Manteau-Bleu, s’avança, et prit des mains de l’officier de +l’huissier le coussin de drap d’argent et le portefeuille à +couronne. + +Et le roi d’armes dit à l’huissier de la verge noire: + +--Ainsi soit. Je donne à votre honneur réception de sa +seigneurie. + +Ces pratiques d’étiquette et d’autres qui vont suivre étaient le +vieux cérémonial antérieur à Henri VIII, qu’Anne essaya, pendant +un temps, de faire revivre. Rien de tout cela ne se fait plus +aujourd’hui. Pourtant la chambre des lords se croit immuable; et +si l’immémorial existe quelque part, c’est là. + +Elle change toutefois. _E pur si muove._ + +Qu’est devenu, par exemple, le _may pole_, ce mât de mai que la +ville de Londres plantait sur le passage des pairs allant au +parlement? Le dernier qui ait fait figure a été arboré en 1713. +Depuis, le «may pole» a disparu. Désuétude. + +L’apparence, c’est l’immobilité; la réalité, c’est le changement. +Ainsi prenez ce titre, Albemarle. Il semble éternel. Sous ce +titre ont passé six familles, Odo, Mandeville, Béthune, +Plantagenet, Beauchamp, Monk. Sous ce titre, Leicester, se sont +succédé cinq noms différents, Beaumont, Brewose, Dudley, Sidney, +Coke. Sous Lincoln, six. Sous Pembroke, sept, etc. Les +familles changent sous les titres qui ne bougent pas. +L’historien superficiel croit à l’immuabilité. Au fond, nulle +durée. L’homme ne peut être que flot. L’onde, c’est l’humanité. + +Les aristocraties ont pour orgueil ce que les femmes ont pour +humiliation, vieillir; mais femmes et aristocraties ont la même +illusion, se conserver. + +Il est probable que la chambre des lords ne se reconnaîtra point +dans ce qu’on vient de lire et dans ce qu’on va lire, un peu +comme la jolie femme d’autrefois qui ne veut pas avoir de rides. +Le miroir est un vieil accusé; il en prend son parti. + +Faire ressemblant, c’est là tout le devoir de l’historien. + +Le roi d’armes s’adressa à Gwynplaine. + +--Veuillez me suivre, milord. + +Il ajouta: + +--On vous saluera. Votre seigneurie soulèvera seulement le bord +de son chapeau. + +Et l’on se dirigea en cortège vers une porte qui était au fond de +la salle ronde. + +L’huissier de la verge noire ouvrait la marche. + +Puis Manteau-Bleu, portant le coussin; puis le roi d’armes; +derrière le roi d’armes était Gwynplaine, le chapeau sur la tête. + +Les autres rois d’armes, hérauts, poursuivants, restèrent dans la +salle ronde. + +Gwynplaine, précédé de l’huissier de la verge noire et sous la +conduite du roi d’armes, suivit de salle en salle un itinéraire +qu’il serait impossible de retrouver aujourd’hui, le vieux logis +du parlement d’Angleterre ayant été démoli. + +Il traversa entre autres cette gothique chambre d’état où avait +eu lieu la rencontre suprême de Jacques II et de Monmouth, et qui +avait vu l’agenouillement inutile du neveu lâche devant l’oncle +féroce. Autour de cette chambre étaient rangés sur le mur, par +ordre de dates, avec leurs noms et leurs blasons, neuf portraits +en pied d’anciens pairs: lord Nansladron, 1305. Lord Baliol, +1306. Lord Benestede, 1314. Lord Cantilupe, 1356. Lord +Montbegon, 1357. Lord Tibotot, 1372. Lord Zouch of Codnor, +1615. Lord Bella-Aqua, sans date. Lord Harren and Surrey, comte +de Blois, sans date. + +La nuit étant venue, il y avait des lampes de distance en +distance dans les galeries. Des lustres de cuivre à chandelles +de cire étaient allumés dans les salles, éclairées à peu près +comme des bas côtés d’église. + +On n’y rencontrait que les personnes nécessaires. + +Dans une chambre que le cortège traversa se tenaient debout, la +tête respectueusement inclinée, les quatre clercs du signet, et +le clerc des papiers d’état. + +Dans une autre était l’honorable Philip Sydenham, chevalier +banneret, seigneur de Brympton en Somerset. Le chevalier +banneret est le chevalier fait en guerre par le roi sous la +bannière royale déployée. + +Dans une autre était le plus ancien baronnet d’Angleterre, sir +Edmund Bacon de Suffolk, héritier de sir Nicholas, et qualifié +_primus baronetorum Angliae_. Sir Edmund avait derrière lui son +arcifer portant son arquebuse et son écuyer portant les armes +d’Ulster, les baronnets étant les défenseurs nés du comté +d’Ulster en Irlande. + +Dans une autre était le chancelier de l’échiquier, accompagné de +ses quatre maîtres des comptes et des deux députés du +lord-chambellan chargés de fendre les tailles. Plus le maître +des monnaies, ayant dans sa main ouverte une livre sterling, +faite, comme c’est l’usage pour les pounds, au moulinet. Ces +huit personnages firent la révérence au nouveau lord. + +A l’entrée du corridor tapissé d’une natte qui était la +communication de la chambre basse à la chambre haute, Gwynplaine +fut salué par sir Thomas Mansell de Margam, contrôleur de la +maison de la reine et membre du parlement pour Glamorgan; et, à +la sortie, par une députation «d’un sur deux» des barons des +Cinq-Ports, rangés à sa droite et à sa gauche, quatre par quatre, +les Cinq-Ports étant huit. William Ashburnham le salua pour +Hastings, Matthew Aylmor pour Douvres, Josias Burchett pour +Sandwich, sir Philip Boteler pour Hyeth, John Brewer pour New +Rumney, Edward Southwell pour la ville de Rye, James Hayes pour +la ville de Winchelsea, et Georges Nailor pour la ville de +Seaford. + +Le roi d’armes, comme Gwynplaine allait rendre le salut, lui +rappela à voix basse le cérémonial. + +--Seulement le bord du chapeau, milord. + +Gwynplaine fît comme il lui était indiqué. + +Il arriva à la chambre peinte, où il n’y avait pas de peinture, +si ce n’est quelques figures de saints, entre autres saint +Edouard, sous les voussures des longues fenêtres ogives coupées +en deux par le plancher, desquelles Westminster-Hall avait le +bas, et la chambre peinte le haut. + +En deçà de la barrière de bois qui traversait de part en part la +chambre peinte, se tenaient les trois secrétaires d’état, hommes +considérables. Le premier de ces officiers avait dans ses +attributions le sud de l’Angleterre, l’Irlande et les colonies, +plus la France, la Suisse, l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la +Turquie. Le deuxième dirigeait le nord de l’Angleterre, avec +surveillance sur les Pays-Bas, l’Allemagne, le Danemark, la +Suède, la Pologne et la Moscovie. Le troisième, écossais, avait +l’Écosse. Les deux premiers étaient anglais. L’un d’eux était +l’honorable Robert Harley, membre du parlement pour la ville de +New-Radnor. Un député d’Ecosse, Mungo Graham, esquire, parent du +duc de Montrose, était présent. Tous saluèrent Gwynplaine en +silence. + +Gwynplaine toucha le bord de son chapeau. + +Le garde-barrière leva le bras de bois sur charnière qui donnait +entrée sur l’arrière de la chambre peinte où était la longue +table verte drapée, réservée aux seuls lords. + +Il y avait sur la table un candélabre allumé. + +Gwynplaine, précédé de l’huissier de la verge noire, de +Manteau-Bleu et de Jarretière, pénétra dans ce compartiment +privilégié. + +Le garde-barrière referma l’entrée derrière Gwynplaine. + +Le roi d’armes, sitôt la barrière franchie, s’arrêta. + +La chambre peinte était spacieuse. + +On apercevait au fond, debout au-dessous de l’écusson royal qui +était entre les deux fenêtres, deux vieillards vêtus de robes de +velours rouge avec deux bandes d’hermine ourlées de galons d’or +sur l’épaule et des chapeaux à plumes blanches sur leurs +perruques. Par la fente des robes on voyait leur habit de soie +et la poignée de leur épée. + +Derrière eux était immobile un homme habillé en moire noire, +portant haute une grande masse d’or surmontée d’un lion couronné. + +C’était le massier des pairs d’Angleterre. + +Le lion est leur insigne: _Et les lions ce sont les Barons et li +Per_, dit la chronique manuscrite de Bertrand Duguesclin. + +Le roi d’armes montra à Gwynplaine les deux personnages en robes +de velours, et lui dit à l’oreille: + +--Milord, ceux-ci sont vos égaux. Vous rendrez le salut +exactement comme il vous sera fait. Ces deux seigneuries ici +présentes sont deux barons et vos parrains désignés par le +lord-chancelier. Ils sont très vieux, et presque aveugles. Ce +sont eux qui vous vont introduire dans la chambre des lords. Le +premier est Charles Mildmay, lord Fitzwalter, sixième seigneur du +banc des barons, le second est Augustus Arundel, lord Arundel de +Trerice, trente-huitième seigneur du banc des barons. + +Le roi d’armes, faisant un pas vers les deux vieillards, éleva la +voix: + +--Fermain Clancharlie, baron Clancharlie, baron Hunkerville, +marquis de Corleone en Sicile, salue vos seigneuries. + +Les deux lords soulevèrent leurs chapeaux au-dessus de leur tête +de toute la longueur du bras, puis se recoiffèrent. + +Gwynplaine leur rendit le salut de la même manière. + +L’huissier de la verge noire avança, puis Manteau-Bleu, puis +Jarretière. + +Le massier vint se placer devant Gwynplaine, et les deux lords à +ses côtés, lord Fitzwalter à sa droite et lord Arundel de Trerice +à sa gauche. Lord Arundel était fort cassé, et le plus vieux des +deux. Il mourut l’année d’après, léguant à son petit-fils John, +mineur, sa pairie qui, du reste, devait s’éteindre en 1768. + +Ce cortège sortit de la chambre peinte et s’engagea dans une +galerie à pilastres où alternaient en sentinelle, de pilastre en +pilastre, des pertuisaniers d’Angleterre et des hallebardiers +d’Ecosse. + +Les hallebardiers écossais étaient cette magnifique troupe aux +jambes nues digne de faire face, plus tard, à Fontenoy, à la +cavalerie française et à ces cuirassiers du roi auxquels leur +colonel disait: _Messieurs les maîtres, assurez vos chapeaux, +nous allons avoir l’honneur de charger_. + +Le capitaine des pertuisaniers et le capitaine des hallebardiers +firent à Gwynplaine et aux deux lords parrains le salut de +l’épée. Les soldats saluèrent, les uns de la pertuisane, les +autres de la hallebarde. + +Au fond de la galerie resplendissait une grande porte, si +magnifique que les deux battants semblaient deux lames d’or. + +Des deux côtés de la porte deux hommes étaient immobiles. A leur +livrée on pouvait reconnaître les _door-keepers_, «garde-portes». + +Un peu avant d’arriver à cette porte, la galerie s’élargissait et +il y avait un rond-point vitré. + +Dans ce rond-point était assis sur un fauteuil à dossier démesuré +un personnage auguste par l’énormité de sa robe et de sa +perruque. C’était William Cowper, lord-chancelier d’Angleterre. + +C’est une qualité d’être infirme plus que le roi. William Cowper +était myope, Anne l’était aussi, mais moins. Cette vue basse de +William Cowper plut à la myopie de sa majesté et le fit choisir +par la reine pour chancelier et garde de la conscience royale. + +William Cowper avait la lèvre supérieure mince et la lèvre +inférieure épaisse, signe de demi-bonté. + +Le rond-point vitré était éclairé d’une lampe au plafond. + +Le lord-chancelier, grave dans son haut fauteuil, avait à sa +droite une table où était assis le clerc de la couronne, et à sa +gauche une table où était assis le clerc du parlement. + +Chacun des deux clercs avait devant soi un registre ouvert et une +écritoire. + +Derrière le fauteuil du lord-chancelier se tenait son massier, +portant la masse à couronne. Plus le porte-queue et le +porte-bourse, en grande perruque. Toutes ces charges existent +encore. + +Sur une crédence près du fauteuil il y avait une épée à poignée +d’or, avec fourreau et ceinturon de velours feu. + +Derrière le clerc de la couronne était debout un officier +soutenant tout ouverte de ses deux mains une robe, qui était la +robe de couronnement. + +Derrière le clerc du parlement un autre officier tenait déployée +une autre robe, qui était la robe de parlement. + +Ces robes, toutes deux de velours cramoisi doublé de taffetas +blanc avec deux bandes d’hermine galonnées d’or à l’épaule, +étaient pareilles, à cela près que la robe de couronnement avait +un plus large rochet d’hermine. + +Un troisième officier qui était le «librarian» portait sur un +carreau de cuir de Flandre le _red-book_, petit livre relié en +maroquin rouge, contenant la liste des pairs et des communes, +plus des pages blanches et un crayon qu’il était d’usage de +remettre à chaque nouveau membre entrant au parlement. + +La marche en procession que fermait Gwynplaine entre les deux +pairs ses parrains s’arrêta devant le fauteuil du +lord-chancelier. + +Les deux lords parrains ôtèrent leurs chapeaux. Gwynplaine fit +comme eux. + +Le roi d’armes reçut des mains de Manteau-Bleu le coussin de drap +d’argent, se mit à genoux, et présenta le portefeuille noir sur +le coussin au lord-chancelier. + +Le lord-chancelier prit le portefeuille et le tendit au clerc du +parlement. Le clerc vint le recevoir avec cérémonie, puis alla +se rasseoir. + +Le clerc du parlement ouvrit le portefeuille, et se leva. + +Le portefeuille contenait les deux messages usités, la patente +royale adressée à la chambre des lords, et la sommation de +siéger[1] adressée au nouveau pair. + + [1] Writ of summons. + +Le clerc, debout, lut tout haut les deux messages avec une +lenteur respectueuse. + +La sommation de siéger intimée à lord Fermain Clancharlie se +terminait par les formules accoutumées: «...Nous vous enjoignons +étroitement[2], sous la foi et l’allégeance que vous nous devez, +de venir prendre en personne votre place parmi les prélats et les +pairs siégeant en notre parlement à Westminster, afin de donner +votre avis, en tout honneur et conscience, sur les affaires du +royaume et de l’église.» + + [2] Strictly enjoin you. + +La lecture des messages terminée, le lord-chancelier éleva la +voix. + +--Acte est donné à la couronne. Lord Fermain Clancharlie, votre +seigneurie renonce à la transsubstantiation, à l’adoration des +saints et à la messe? + +Gwynplaine s’inclina. + +--Acte est donné, dit le lord-chancelier. + +Et le clerc du parlement repartit: + +--Sa seigneurie a pris le test. + +Le lord-chancelier ajouta: + +--Milord Fermain Clancharlie, vous pouvez siéger. + +--Ainsi soit, dirent les deux parrains. + +Le roi d’armes se releva, prit l’épée sur la crédence et en +boucla le ceinturon autour de la taille de Gwynplaine. + +«Ce faict, disent les vieilles chartes normandes, le pair prend +son espée et monte aux hauts siéges et assiste à l’audience.» + +Gwynplaine entendit derrière lui quelqu’un qui lui disait: + +--Je revêts votre seigneurie de la robe de parlement. + +Et en même temps l’officier qui lui parlait et qui portait cette +robe la lui passa et lui noua au cou le ruban noir du rochet +d’hermine. + +Gwynplaine maintenant, la robe de pourpre sur le dos et l’épée +d’or au côté, était semblable aux deux lords qu’il avait à sa +droite et à sa gauche. + +Le librarian lui présenta le red-book et le lui mit, dans la +poche de sa veste. + +Le roi d’armes lui murmura à l’oreille: + +--Milord, en entrant, vous saluerez la chaise royale. + +La chaise royale, c’est le trône. + +Cependant les deux clercs écrivaient, chacun à sa table, l’un sur +le registre de la couronne, l’autre sur le registre du parlement. + +Tous deux, l’un après l’autre, le clerc de la couronne le +premier, apportèrent leur livre au lord-chancelier, qui signa. + +Après avoir signé sur les deux registres, le lord chancelier se +leva: + +--Lord Fermain Clancharlie, baron Clancharlie, baron Hunkerville, +marquis de Corleone en Italie, soyez le bienvenu parmi vos pairs, +les lords spirituels et temporels de la Grande-Bretagne. + +Les deux parrains de Gwynplaine lui touchèrent l’épaule. Il se +tourna. + +Et la grande porte dorée du fond de la galerie s’ouvrit à deux +battants. + +C’était la porte de la chambre des pairs d’Angleterre. + +Il ne s’était pas écoulé trente-six heures depuis que Gwynplaine, +entouré d’un autre cortège, avait vu s’ouvrir devant lui la porte +de fer de la geôle de Southwark. + +Rapidité terrible de tous ces nuages sur sa tête; nuages qui +étaient des événements; rapidité qui était une prise d’assaut. + + + + +II + +IMPARTIALITÉ + + +La création d’une égalité avec le roi, dite pairie, fut aux +époques barbares une fiction utile. En France et en Angleterre, +cet expédient politique rudimentaire produisit des résultats +différents. En France, le pair fut un faux roi; en Angleterre, +ce fut un vrai prince. Moins grand qu’en France, mais plus réel. +On pourrait dire: moindre, mais pire. + +La pairie est née en France. L’époque est incertaine; sous +Charlemague, selon la légende; sous Robert le Sage, selon +l’histoire. L’histoire n’est pas plus sûre de ce qu’elle dit que +la légende. Favin écrit: «le Roy de France voulut attirer à lui +les grands de son état par ce titre magnifique de Pairs, comme +s’ils lui étaient égaux.» + +La pairie se bifurqua très vite et de France passa en Angleterre. + +La pairie anglaise a été un grand fait, et presque une grande +chose. Elle a eu pour précédent le wittenagemot saxon. Le thane +danois et le vavasseur normand se fondirent dans le baron. Baron +est le même mot que _vir_; qui se traduit en espagnol par +_varon_, et qui signifie, par excellence, homme. Dès 1075 les +barons se font sentir au roi. Et à quel roi! à Guillaume le +Conquérant. En 1086 ils donnent une base à la féodalité, cette +base est le _Doomsday-book_. «Livre du Jugement dernier.» Sous +Jean sans Terre, conflit; la seigneurie française le prend de +haut avec la Grande-Bretagne, et la pairie de France mande à sa +barre le roi d’Angleterre. Indignation des barons anglais. Au +sacre de Philippe-Auguste, le roi d’Angleterre portait, comme duc +de Normandie, la première bannière carrée et le duc de Guyenne la +seconde. Contre ce roi vassal de l’étranger, «la guerre des +seigneurs» éclate. Les barons imposent au misérable roi Jean la +Grande Charte d’où sort la chambre des lords. Le pape prend fait +et cause pour le roi, et excommunie les lords. La date, c’est +1215, et le pape, c’est Innocent III qui écrivait le _Veni sancte +Spiritus_ et qui envoyait à Jean sans Terre les quatre vertus +cardinales sous la forme de quatre anneaux d’or. Les lords +persistent. Long duel, qui durera plusieurs générations. +Pembroke lutte. 1248 est l’année des «Provisions d’Oxford». +Vingt-quatre barons limitent le roi, le discutent, et appellent, +pour prendre part à la querelle élargie, un chevalier par comté. +Aube des communes. Plus tard, les lords s’adjoignirent deux +citoyens par chaque cité et deux bourgeois par chaque bourg. +C’est ce qui fait que, jusqu’à Elisabeth, les pairs furent juges +de la validité des élections des communes. De leur juridiction +naquit l’adage: «Les députés doivent être nommés sans les trois +P; _sine Prece, sine Pretio, sine Poculo_. Ce qui n’empêcha pas +les bourgs-pourris. En 1293, la cour des pairs de France avait +encore le roi d’Angleterre pour justiciable, et Philippe le Bel +citait devant lui Edouard Ier. Edouard Ier était ce roi qui +ordonnait à son fils de le faire bouillir après sa mort et +d’emporter ses os en guerre. Sous les folies royales les lords +sentent le besoin de fortifier le parlement; ils le divisent en +deux chambres. Chambre haute et chambre basse. Les lords +gardent arrogamment la suprématie. «S’il arrive qu’un des +communes soit si hardy que de parler désavantageusement de la +chambre des lords, on l’appelle au barreau (à la barre) pour +recevoir correction et quelquefois on l’envoie à la Tour[1].» +Même distinction dans le vote. Dans la chambre des lords on vote +un à un, en commençant par le dernier baron qu’on nomme «le +puîné». Chaque pair appelé répond _content_ ou _non content_. +Dans les communes on vote tous ensemble, par Oui ou Non, en +troupeau. Les communes accusent, les pairs jugent. Les pairs, +par dédain des chiffres, délèguent aux communes, qui en tireront +parti, la surveillance de l’échiquier, ainsi nommé, selon les +uns, du tapis de la table qui représentait un _échiquier_, et, +selon les autres, des tiroirs de la vieille armoire où. était, +derrière une grille de fer, le trésor des rois d’Angleterre. De +la fin du treizième siècle date le Registre annuel, «Year-book». +Dans la guerre des deux roses, on sent le poids des lords, tantôt +du côté de John de Gaunt, duc de Lancastre, tantôt du côté +d’Edmund, duc d’York. Wat-Tyler, les Lollards, Warwick, le +faiseur de rois, toute cette anarchie-mère d’où sortira +l’affranchissement, a pour point d’appui, avoué ou secret, la +féodalité anglaise. Les lords jalousent utilement le trône; +jalouser, c’est surveiller; ils circonscrivent l’initiative +royale, restreignent les cas de haute trahison, suscitent de faux +Richards contre Henri IV, se font arbitres, jugent la question +des trois couronnes entre le duc d’York et Marguerite d’Anjou, +et, au besoin, lèvent des armées et ont leurs batailles, +Shrewsbury, Tewkesbury, Saint-Alban, tantôt perdues, tantôt +gagnées. Déjà, au treizième siècle, ils avaient eu la victoire +de Lewes, et ils avaient chassé du royaume les quatre frères du +roi, bâtards d’Isabelle et du comte de la Marche, usuriers tous +quatre, et exploitant les chrétiens par les juifs; d’un côté +princes, de l’autre escrocs, chose qu’on a revue plus tard, mais +qui était peu estimée dans ce temps-là. Jusqu’au quinzième +siècle, le duc normand reste visible dans le roi d’Angleterre, et +les actes du parlement se font en français. A partir de Henri +VII, par la volonté des lords, ils se font en anglais. +L’Angleterre, bretonne sous Uther Pendragon, romaine sous César, +saxonne sous l’heptarchie, danoise sous Harold, normande après +Guillaume, devient, grâce aux lords, anglaise. Puis elle devient +anglicane. Avoir sa religion chez soi, c’est une grande force. +Un pape extérieur soutire la vie nationale. Une mecque est une +pieuvre. En 1534, Londres congédie Rome, la pairie adopte la +réforme et les lords acceptent Luther. Réplique à +l’excommunication de 1215. Ceci convenait à Henri VIII, mais à +d’autres égards les lords le gênaient. Un bouledogue devant un +ours, c’est la chambre des lords devant Henri VIII. Quand Wolsey +vole White-Hall à la nation, et quand Henri VIII vole White-Hall +à Wolsey, qui gronde? quatre lords, Darcie de Chichester, +Saint-John de Bletso, et (deux noms normands) Mountjoye et +Mounteagle. Le roi usurpe. La pairie empiète. L’hérédité +contient de l’incorruptibilité; de là l’insubordination des +lords. Devant Elisabeth même, les barons remuent. Il en résulte +les supplices de Durham. Cette jupe tyrannique est teinte de +sang. Un vertugadin sous lequel il y a un billot, c’est là +Elisabeth. Elisabeth assemble le parlement le moins qu’elle +peut, et réduit la chambre des lords à soixante-cinq membres, +dont un seul marquis, Westminster, et pas un duc. Du reste, les +rois en France avaient la même jalousie et opéraient la même +élimination. Sous Henri III, il n’y avait plus que huit +duchés-pairies, et c’était au grand déplaisir du roi que le baron +de Mantes, le baron de Coucy, le baron de Coulommiers, le baron +de Châteauneuf en Timerais, le baron de la Fère en Tardenois, le +baron de Mortagne, et quelques autres encore, se maintenaient +barons pairs de France. En Angleterre, la couronne laissait +volontiers les pairies s’amortir; sous Anne, pour ne citer qu’un +exemple, les extinctions depuis le douzième siècle avaient fini +par faire un total de cinq cent soixante-cinq pairies abolies. +La guerre des roses avait commencé l’extirpation des ducs, que +Marie Tudor, à coups de hache, avait achevée. C’était décapiter +la noblesse. Couper le duc, c’est couper la tête. Bonne +politique sans doute, mais corrompre vaut mieux que couper. +C’est ce que sentit Jacques Ier. Il restaura la duché. Il fit +duc son favori Villiers, qui l’avait fait porc[2]. +Transformation du duc féodal en duc courtisan. Cela pullulera. +Charles II fera duchesses deux de ses maîtresses, Barbe de +Southampton et Louise de Quérouel. Sous Anne, il y aura +vingt-cinq ducs, dont trois étrangers, Cumberland, Cambridge et +Schonberg. Ces procédés de cour, inventés par Jacques Ier, +réussissent-ils? Non. La chambre des lords se sent maniée par +l’intrigue et s’irrite. Elle s’irrite contre Jacques Ier, elle +s’irrite contre Charles Ier, lequel, soit dit en passant, a +peut-être un peu tué son père comme Marie de Médicis a peut-être +un peu tué son mari. Rupture entre Charles Ier et la pairie. +Les lords, qui, sous Jacques Ier, avaient mandé à leur barre la +concussion dans la personne de Bacon, font, sous Charles Ier, le +procès à la trahison dans la personne de Stafford. Ils avaient +condamné Bacon, ils condamnent Stafford. L’un avait perdu +l’honneur, l’autre perd la vie. Charles Ier est décapité une +première fois en Stafford. Les lords prêtent main-forte aux +communes. Le roi convoque le parlement à Oxford, la révolution +le convoque à Londres; quarante-trois pairs vont avec le roi, +vingt-deux avec la république. De cette acceptation du peuple +par les lords sort le _bill des droits_, ébauche de nos _droits +de l’homme_, vague ombre projetée du fond de l’avenir par la +révolution de France sur la révolution d’Angleterre. + + [1] Chamberlayne, _État présent de l’Angleterre_. Tome II, 2me + partie, ch. iv, p. 64. 1688. + + [2] Villiers appelait Jacques Ier _Votre Cochonnerie_. + +Tels sont les services. Involontaires, soit. Et payés cher, car +cette pairie est un parasite énorme. Mais considérables. +L’œuvre despotique de Louis XI, de Richelieu et de Louis XIV, la +construction d’un sultan, l’aplatissement pris pour l’égalité, la +bastonnade donnée par le sceptre, les multitudes nivelées par +l’abaissement, ce travail turc fait en France, les lords l’ont +empêché en Angleterre. Ils ont fait de l’aristocratie un mur, +endiguant le roi d’un côté, abritant le peuple de l’autre. Ils +rachètent leur arrogance envers le peuple par de l’insolence +envers le roi. Simon, comte de Leicester, disait à Henri III: +_Roi, tu as menti_. Les lords imposent à la couronne des +servitudes; ils froissent le roi à l’endroit sensible, à la +vénerie. Tout lord, passant dans un parc royal, a le droit d’y +tuer un daim. Chez le roi, le lord est chez lui. Le roi prévu à +la tour de Londres, avec son tarif, pas plus qu’un pair, douze +livres sterling par semaine, on doit cela à la chambre des lords. +Plus encore. Le roi découronné, on le lui doit. Les lords ont +destitué Jean sans Terre, dégradé Edouard II, déposé Richard II, +brisé Henri VI, et ont rendu Cromwell possible. Quel Louis XIV +il y avait dans Charles Ier! Grâce à Cromwell, il est resté +latent. Du reste, disons-le en passant, Cromwell lui-même, aucun +historien n’a pris garde à ce fait, prétendait à la pairie; c’est +ce qui lui fait épouser Elisabeth Bourchier, descendante et +héritière d’un Cromwell, lord Bourchier, dont la pairie s’était +éteinte en 1471, et d’un Bourchier, lord Robesart, autre pairie +éteinte en 1429. Partageant la croissance redoutable des +événements, il trouva plus court de dominer par le roi supprimé +que par la pairie réclamée. Le cérémonial des lords, parfois +sinistre, atteignait le roi. Les deux porte-glaives de la Tour, +debout, la hache sur l’épaule, à droite et à gauche du pair +accusé comparaissant à la barre, étaient aussi bien pour le roi +que pour tout autre lord. Pendant cinq siècles l’antique chambre +des lords a eu un plan, et l’a suivi avec fixité. On compte ses +jours de distraction et de faiblesse, comme par exemple ce moment +étrange où elle se laissa séduire par la galéasse chargée de +fromages, de jambons et de vins grecs que lui envoya Jules II. +L’aristocratie anglaise était inquiète, hautaine, irréductible, +attentive, patriotiquement défiante. C’est elle qui, à la fin du +dix-septième siècle, par l’acte dixième de l’an 1694, était au +bourg de Stockbridge, en Southampton, le droit de députer au +parlement, et forçait les communes à casser l’élection de ce +bourg, entachée de fraude papiste. Elle avait imposé le test à +Jacques, duc d’York, et sur son refus l’avait exclu du trône. Il +régna cependant, mais les lords finirent par le ressaisir et par +le chasser. Cette aristocratie a eu dans sa longue durée quelque +instinct de progrès. Une certaine quantité de lumière +appréciable s’en est toujours dégagée, excepté vers la fin, qui +est maintenant. Sous Jacques II, elle maintenait dans la chambre +basse la proportion de trois cent quarante-six bourgeois contre +quatrevingt douze chevaliers; les seize barons de courtoisie des +Cinq-Ports étant plus que contre-balancés par les cinquante +citoyens des vingt-cinq cités. Tout en étant très corruptrice et +très égoïste, cette aristocratie avait, en certains cas, une +singulière impartialité. On la juge durement. Les bons +traitements de l’histoire sont pour les communes; c’est à +débattre. Nous croyons le rôle des lords très grand. +L’oligarchie, c’est de l’indépendance à l’état barbare, mais +c’est de l’indépendance. Voyez la Pologne, royaume nominal, +république réelle. Les pairs d’Angleterre tenaient le trône en +suspicion et en tutelle. Dans mainte occasion, mieux que les +communes, les lords savaient déplaire. Ils faisaient échec au +roi. Ainsi, en 1694, année remarquable, les parlements +triennaux, rejetés par les communes parce que Guillaume III n’en +voulait pas, avaient été votés par les pairs. Guillaume III, +irrité, ôta le château de Pendennis au comte de Bath, et toutes +ses charges au vicomte Mordaunt. La chambre des lords, c’était +la république de Venise au cœur de la royauté d’Angleterre. +Réduire le roi au doge, tel était son but, et elle a fait croître +la nation de tout ce dont elle a fait décroître le roi. + +La royauté le comprenait et haïssait la pairie. Des deux côtés +on cherchait à s’amoindrir. Ces diminutions profitaient au +peuple en augmentation. Les deux puissances aveugles, monarchie +et oligarchie, ne s’apercevaient pas qu’elles travaillaient pour +un tiers, la démocratie. Quelle joie ce fut pour la cour, au +siècle dernier, de pouvoir pendre un pair, lord Ferrers! + +Du reste, on le pendit avec une corde de soie. Politesse. + +On n’eût pas pendu un pair de France. Remarque altière que fit +le duc de Richelieu. D’accord. On l’eût décapité. Politesse +plus grande. Montmorency-Tancarville signait: _Pair de France et +d’Angleterre_, rejetant ainsi la pairie anglaise au second rang. +Les pairs de France étaient plus hauts et moins puissants, tenant +au rang plus qu’à l’autorité, et à la préséance plus qu’à la +domination. Il y avait entre eux et les lords la nuance qui +sépare la vanité de l’orgueil. Pour les pairs de France, avoir +le pas sur les princes étrangers, précéder les grands d’Espagne, +primer les patrices de Venise, faire asseoir sur les bas sièges +du parlement les maréchaux de France, le connétable et l’amiral +de France, fût-il comte de Toulouse et fils de Louis XIV, +distinguer entre les duchés mâles et les duchés femelles, +maintenir l’intervalle entre une comté simple comme Armagnac ou +Albret et une comté-pairie comme Évreux, porter de droit, dans +certains cas, le cordon bleu ou la toison d’or à vingt-cinq ans, +contrebalancer le duc de la Trémoille, le plus ancien pair chez +le roi, par le duc d’Uzès, le plus ancien pair en parlement, +prétendre à autant de pages et de chevaux au carrosse qu’un +électeur, se faire dire _monseigneur_ par le premier président, +discuter si le duc du Maine a rang de pair, comme comte d’Eu, dès +1458, traverser la grande chambre diagonalement ou par les côtés; +c’était la grosse affaire. La grosse affaire pour les lords, +c’était l’acte de navigation, le test, l’enrôlement de l’Europe +au service de l’Angleterre, la domination des mers, l’expulsion +des Stuarts, la guerre à la France. Ici, avant tout l’étiquette; +là, avant tout l’empire. Les pairs d’Angleterre avaient la +proie, les pairs de France avaient l’ombre. En somme, la chambre +des lords d’Angleterre a été un point de départ; en civilisation, +c’est immense. Elle a eu l’honneur de commencer une nation. +Elle a été la première incarnation de l’unité d’un peuple. La +résistance anglaise, cette obscure force toute-puissante, est née +dans la chambre des lords. Les barons, par une série de voies de +fait sur le prince, ont ébauché le détrônement définitif. La +chambre des lords aujourd’hui est un peu étonnée et triste de ce +qu’elle a fait sans le vouloir et sans le savoir. D’autant plus +que c’est irrévocable. Que sont les concessions? des +restitutions. Et les nations ne l’ignorent point. J’octroie, +dit le roi. Je récupère, dit le peuple. La chambre des lords a +cru créer le privilège des pairs, elle a produit le droit des +citoyens. L’aristocratie, ce vautour, a couvé cet œuf d’aigle, +la liberté. + +Aujourd’hui l’œuf est cassé, l’aigle plane, le vautour meurt. + +L’aristocratie agonise, l’Angleterre grandit. + +Mais soyons justes envers l’aristocratie. Elle a fait équilibre +à la royauté; elle a été contre-poids. Elle a fait obstacle au +despotisme; elle a été barrière. + +Remercions-la, et enterrons-la. + + + + +III + +LA VIEILLE SALLE + + +Près de l’abbaye de Westminster il y avait un antique palais +normand qui fut brûlé sous Henri VIII. Il en resta deux ailes. +Edouard VI mit dans l’une la chambre des lords, et dans l’autre +la chambre des communes. + +Ni les deux ailes, ni les deux salles n’existent maintenant; on a +rebâti tout cela. + +Nous l’avons dit et il faut y insister, nulle ressemblance entre +la chambre des lords d’aujourd’hui et la chambre des lords de +jadis. On a démoli l’ancien palais, ce qui a un peu démoli les +anciens usages. Les coups de pioche dans les monuments ont leurs +contre-coups dans les coutumes et les chartes. Une vieille +pierre ne tombe pas sans entraîner une vieille loi. Installez +dans une salle ronde le sénat d’une salle carrée, il sera autre. +Le coquillage changé déforme le mollusque. + +Si vous voulez conserver une vieille chose, humaine ou divine, +code ou dogme, patriciat ou sacerdoce, n’en refaites rien à neuf, +pas même l’enveloppe. Mettez des pièces, tout au plus. Par +exemple, le jésuitisme est une pièce mise au catholicisme. +Traitez les édifices comme vous traitez les institutions. + +Les ombres doivent habiter les ruines. Les puissances décrépites +sont mal à l’aise dans les logis fraîchement décorés. Aux +institutions haillons il faut les palais masures. + +Montrer l’intérieur de la chambre des lords d’autrefois, c’est +montrer de l’inconnu. L’histoire, c’est la nuit. En histoire, +il n’y a pas de second plan. La décroissance et l’obscurité +s’emparent immédiatement de tout ce qui n’est plus sur le devant +du théâtre. Décor enlevé, effacement, oubli. Le Passé a un +synonyme, l’Ignoré. + +Les pairs d’Angleterre siégeaient, comme cour de justice, dans la +grande salle de Westminster, et, comme haute chambre législative, +dans une salle spéciale nommée «maison des lords», _house of thé +lords_. + +Outre la cour des pairs d’Angleterre, qui ne s’assemble que +convoquée par la couronne, les deux grands tribunaux anglais, +inférieurs à la cour des pairs, mais supérieurs à toute autre +juridiction, siégeaient dans la grande salle de Westminster. Au +haut bout de cette salle, ils habitaient deux compartiments qui +se touchaient. Le premier tribunal était la cour du banc du roi, +que le roi était censé présider; le deuxième était la cour de +chancellerie, que le chancelier présidait. L’un était cour de +justice, l’autre était cour de miséricorde. C’était le +chancelier qui conseillait au roi les grâces; rarement. Ces deux +cours, qui existent encore, interprétaient la législation et la +refaisaient un peu; l’art du juge est de menuiser le code en +jurisprudence. Industrie d’où l’équité se tire comme elle peut. +La législation se fabriquait et s’appliquait en ce lieu sévère, +la grande salle de Westminster. Cette salle avait une voûte de +châtaignier où ne pouvaient se mettre les toiles d’araignée; +c’est bien assez qu’elles se mettent dans les lois. + +Siéger comme cour et siéger comme chambre, c’est deux. Cette +dualité constitue le pouvoir suprême. Le long parlement, qui +commença le 3 novembre 1640, sentit le besoin révolutionnaire de +ce double glaive. Aussi se déclara-t-il, comme une chambre des +pairs, pouvoir judiciaire en même temps que pouvoir législatif. + +Ce double pouvoir était immémorial dans la chambre des lords. +Nous venons de le dire, juges, les lords occupaient +Westminster-Hall; législateurs, ils avaient une autre salle. + +Cette autre salle, proprement dite chambre des lords, était +oblongue et étroite. Elle avait pour tout éclairage quatre +fenêtres profondément entaillées dans le comble et recevant le +jour par le toit, plus, au-dessus du dais royal, un œil-de-bœuf +à six vitres, avec rideaux; le soir, pas d’autre lumière que +douze demi-candélabres appliqués sur la muraille. La salle du +sénat de Venise était moins éclairée encore. Une certaine ombre +plaît à ces hiboux de la toute-puissance. + +Sur la salle ou s’assemblaient les lords s’arrondissait avec des +plans polyédriques une haute voûte à caissons dorés. Les +communes n’avaient qu’un plafond plat; tout a un sens dans les +constructions monarchiques. A une extrémité de la longue salle +des lords était la porte; à l’autre, en face, le trône. A +quelques pas de la porte, la barre, coupure transversale, sorte +de frontière, marquant l’endroit où finit le peuple et où +commence la seigneurie. A droite du trône, une cheminée, +blasonnée au pinacle, offrait deux bas-reliefs de marbre, +figurant, l’un la victoire de Cuthwolph sur les bretons en 572, +l’autre le plan géométral du bourg de Dunstable, lequel n’a que +quatre rues, parallèles aux quatre parties du monde. Trois +marches exhaussaient le trône. Le trône était dit «chaise +royale». Sur les deux murs se faisant vis-à-vis se déployait, en +tableaux successifs, une vaste tapisserie donnée aux lords par +Élisabeth et représentant toute l’aventure de l’armada depuis son +départ d’Espagne jusqu’à son naufrage devant l’Angleterre. Les +hauts accastillages des navires étaient tissus en fils d’or et +d’argent, qui, avec le temps, avaient noirci. A cette +tapisserie, coupée de distance en distance par les +candélabres-appliques, étaient adossés à droite du trône trois +rangs de bancs pour les évêques, à gauche trois rangs de bancs +pour les ducs, les marquis et les comtes, sur gradins et séparés +par desmontoirs. Sur les trois bancs de la première section +s’asseyaient les ducs; sur les trois bancs de la deuxième, les +marquis; sur les trois bancs de la troisième, les comtes. Le +banc des vicomtes, en équerre, faisait face au trône, et +derrière, entre les vicomtes et la barre, il y avait deux bancs +pour les barons. Sur le haut banc, à droite du trône, étaient +les deux archevêques, Canterbury et York; sur le banc +intermédiaire, trois évêques, Londres, Durham et Winchester; les +autres évêques sur le banc d’en bas. Il y a entre l’archevêque +de Canterbury et les autres évêques cette différence considérable +qu’il est, lui, évêque _par la divine providence_, tandis que les +autres ne le sont que _par la divine permission_. A droite du +trône, on voyait une chaise pour le prince de Galles, et à gauche +des pliants pour les ducs royaux, et en arrière de ces pliants un +gradin pour les jeunes pairs mineurs, n’ayant point encore séance +à la chambre. Force fleurs de lys partout; et le vaste écusson +d’Angleterre sur les quatre murs, au-dessus des pairs comme +au-dessus du roi. Les fils de pairs et les héritiers de pairie +assistaient aux délibérations, debout derrière le trône entre le +dais et le mur. Le trône au fond, et, des trois côtés de la +salle, les trois rangs des bancs des pairs laissaient libre un +large espace carré. Dans ce carré, que recouvrait le tapis +d’état, armorié d’Angleterre, il y avait quatre sacs de laine, un +devant le trône où siégeait le chancelier entre la masse et le +sceau, un devant les évêques où siégeaient les juges conseillers +d’état, ayant séance et non voix, un devant les ducs, marquis et +comtes, où siégeaient les secrétaires d’état, un devant les +vicomtes et barons, où étaient assis le clerc de la couronne et +le clerc du parlement, et sur lequel écrivaient les deux +sous-clercs, à genoux. Au centre du carré, on voyait une large +table drapée chargée de dossiers, de registres, de sommiers, avec +de massifs encriers d’orfèvrerie et de hauts flambeaux aux quatre +angles. Les pairs prenaient séance en ordre chronologique, +chacun suivant la date de la création de sa pairie. Ils avaient +rang selon le titre, et, dans le titre, selon l’ancienneté. A la +barre se tenait l’huissier de la verge noire, debout, sa baguette +à la main. En dedans de la porte, l’officier de l’huissier, et +en dehors le crieur de la verge noire, ayant pour fonction +d’ouvrir les séances de justice par le cri: _Oyez_! en français, +poussé trois fois en appuyant solennellement sur la première +syllabe. Près du crieur, le sergent porte-masse du chancelier. + +Dans les cérémonies royales, les pairs temporels avaient la +couronne en tête, et les pairs spirituels la mitre. + +Les archevêques portaient la mitre à couronne ducale, et les +évêques, qui ont rang après les vicomtes, la mitre à tortil de +baron. + +Remarque étrange et qui est un enseignement, ce carré formé par +le trône, les évêques et les barons, et dans lequel sont des +magistrats à genoux, c’était l’ancien parlement de France sous +les deux premières races. Même aspect de l’autorité en France et +en Angleterre, Hincmar, dans le _de ordinatione sacri palatii_, +décrit en 853 la chambre des lords en séance à Westminster au +dix-huitième siècle. Sorte de bizarre procès-verbal fait neuf +cents ans d’avance. + +Qu’est l’histoire? Un écho du passé dans l’avenir. Un reflet de +l’avenir sur le passé. + +L’assemblée du parlement n’était obligatoire que tous les sept +ans. + +Les lords délibéraient en secret, portes fermées. Les séances +des communes étaient publiques. La popularité semblait +diminution. + +Le nombre des lords était illimité. Nommer des lords, c’était la +menace de la royauté. Moyen de gouvernement. + +Au commencement du dix-huitième siècle, la chambre des lords +offrait déjà un très fort chiffre. Elle a grossi encore depuis. +Délayer l’aristocratie est une politique. Elisabeth fit +peut-être une faute en condensant la pairie dans soixante-cinq +lords. La seigneurie moins nombreuse est plus intense. Dans les +assemblées, plus il y a de membres, moins il y a de têtes. +Jacques II l’avait senti en portant la chambre haute à +cent-quatrevingt-huit lords; cent-quatrevingt-six, si l’on +défalque de ces pairies les deux duchesses de l’alcôve royale, +Portsmouth et Cleveland. Sous Anne, le total des lords, y +compris les évêques, était de deux cent sept. + +Sans compter le duc de Cumberland, mari de la reine, il y avait +vingt-cinq ducs dont le premier, Norfolk, ne siégeait point, +étant catholique, et dont le dernier, Cambridge, prince électoral +de Hanovre, siégeait, quoique étranger. Winchester, qualifié +premier et seul marquis d’Angleterre, comme Astorga seul marquis +d’Espagne, étant absent, vu qu’il était jacobite, il y avait cinq +marquis, dont le premier était Lindsey et le dernier Lothian; +soixante-dix-neuf comtes, dont le premier était Derby et le +dernier Islay; neuf vicomtes, dont le premier était Hereford et +le dernier Lonsdale; et soixante-deux barons, dont le premier +était Abergaveny et le dernier Hervey. Lord Hervey, étant le +dernier baron, était ce qu’on appelait «le puîné» de la chambre. +Derby, qui, étant primé par Oxford, Shrewsbury et Kent, n’était +que le quatrième sous Jacques II, était devenu sous Anne le +premier des comtes. Deux noms de chanceliers avaient disparu de +la liste des barons, Verulam, sous lequel l’histoire retrouve +Bacon, et Wem, sous lequel l’histoire retrouve Jeffreys. Bacon, +Jeffreys, noms diversement sombres. En 1705, les vingt-six +évêques n’étaient que vingt-cinq, le siège de Chester étant +vacant. Parmi les évêques, quelques-uns étaient de très grands +seigneurs; ainsi William Talbot évêque d’Oxford, chef de la +branche protestante de sa maison. D’autres étaient des docteurs +éminents, comme John Sharp, archevêque d’York, ancien doyen de +Norwick, le poëte Thomas Spratt, évêque de Rochester, bonhomme +apoplectique, et cet évêque de Lincoln, qui devait mourir +archevêque de Canterbury, Wake, l’adversaire de Bossuet. + +Dans les occasions importantes, et lorsqu’il y avait lieu de +recevoir une communication de la couronne à la chambre haute, +toute cette multitude auguste, en robes, en perruques, avec +coiffes de prélature ou chapeaux à plumes, alignait et étageait +ses rangées de têtes dans la salle de la pairie, le long des murs +où l’on voyait vaguement la tempête exterminer l’armada. +Sous-entendu: Tempête aux ordres de l’Angleterre. + + + + +IV + +LA VIEILLE CHAMBRE + + +Toute la cérémonie de l’investiture de Gwynplaine, depuis +l’entrée sous le King’s Gate jusqu’à la prise du test dans le +rond-point vitré, s’était passée dans une sorte de pénombre. + +Lord William Cowper n’avait point permis qu’on lui donnât, à lui, +chancelier d’Angleterre, des détails trop circonstanciés sur la +défiguration du jeune lord Fermain Clancharlie, trouvant +au-dessous de sa dignité de savoir qu’un pair n’était pas beau, +et se sentant amoindri par la hardiesse qu’aurait un inférieur de +lui apporter des renseignements de cette nature. Il est certain +qu’un homme du peuple dit avec plaisir: ce prince est bossu. +Donc, être difforme, pour un lord, c’est offensant. Aux quelques +mots que lui en avait dits la reine, le lord chancelier s’était +borné à répondre: _Un seigneur a pour visage la seigneurie_. +Sommairement, et sur les procès-verbaux qu’il avait dû vérifier +et certifier, il avait compris. De là des précautions. + +Le visage du nouveau lord pouvait, à son entrée dans la chambre, +faire une sensation quelconque. Il importait d’obvier à cela. +Le lord-chancelier avait pris ses mesures. Le moins d’événement +possible, c’est l’idée fixe et la règle de conduite des +personnages sérieux. La haine des incidents fait partie de la +gravité. Il importait de faire en sorte que l’admission de +Gwynplaine passât sans encombre, comme celle de tout autre +héritier de pairie. + +C’est pourquoi le lord-chancelier avait fixé la réception de lord +Fermain Clancharlie à une séance du soir. Le chancelier étant +portier, _quodammodo ostiarius_, disent les chartes normandes, +_januarum cancellorumque potestas_, dit Tertullien, il peut +officier en dehors de la chambre sur le seuil, et lord William +Cowper avait usé de son droit en accomplissant dans le rond-point +vitré les formalités d’investiture de lord Fermain Clancharlie. +De plus, il avait avancé l’heure pour que le nouveau pair fit son +entrée dans la chambre avant même que la séance fût commencée. + +Quant à l’investiture d’un pair sur le seuil, et en dehors de la +chambre même, il y avait des précédents. Le premier baron +héréditaire créé par patente, John de Beauchamp, de Holtcastle, +fait par Richard II, en 1387, baron de Kidderminster, fut reçu de +cette façon. + +Du reste, en renouvelant ce précédent, le lord-chancelier se +créait à lui-même un embarras dont il vit l’inconvénient moins de +deux ans après, lors de l’entrée du vicomte Newhaven à la chambre +des lords. + +Myope, comme nous l’avons dit, lord William Cowper s’était aperçu +à peine de la difformité de Gwynplaine; les deux lords parrains, +pas du tout. C’étaient deux vieillards presque aveugles. + +Le lord-chancelier les avait choisis exprès. + +Il y a mieux, le lord-chancelier, n’ayant vu que la stature et la +prestance de Gwynplaine, lui avait trouvé «fort bonne mine». + +Au moment où les door-keepers avaient ouvert devant Gwynplaine la +grande porte à deux battants, il y avait à peine quelques lords +dans la salle. Ces lords étaient presque tous vieux. Les vieux, +dans les assemblées, sont les exacts, de même que, près des +femmes, ils sont les assidus. On ne voyait au banc des ducs que +deux ducs, l’un tout blanc, l’autre gris, Thomas Osborne, duc de +Leeds, et Schonberg, fils de ce Schonberg, allemand par la +naissance, français par le bâton de maréchal, et anglais par la +pairie, qui, chassé par l’édit de Nantes, après avoir fait la +guerre à l’Angleterre comme français, fit la guerre à la France +comme anglais. Au banc des lords spirituels, il n’y avait que +l’archevêque de Canterbury, primat d’Angleterre, tout en haut, et +en bas le docteur Simon Patrick, évêque d’Ély, causant avec +Evelyn Pierrepont, marquis de Dorchester, qui lui expliquait la +différence entre un gabion et une courtine, et entre les +palissades et les fraises, les palissades étant une rangée de +poteaux devant les tentes, destinée à protéger le campement, et +les fraises étant une collerette de pieux pointus sous le parapet +d’une forteresse empêchant l’escalade des assiégeants et la +désertion des assiégés, et le marquis enseignait à l’évêque de +quelle façon on fraise une redoute, en mettant les pieux moitié +dans la terre et moitié dehors. Thomas Thynne, vicomte Weymouth, +s’était approché d’un candélabre et examinait un plan de son +architecte pour faire à son jardin de Long Leate, en Wiltshire, +une pelouse dite «gazon coupé», moyennant des carreaux de sable +jaune, de sable rouge, de coquilles de rivière et de fine poudre +de charbon de terre. Au banc des vicomtes il y avait un +pêle-mêle de vieux lords, Essex, Ossulstone, Peregrine, Osborn, +William Zulestein, comte de Rochfort, parmi lesquels quelques +jeunes, de la faction qui ne portait pas perruque, entourant +Price Devereux, vicomte Hereford, et discutant la question de +savoir si une infusion de houx des apalaches est du thé.--A peu +près, disait Osborn.--Tout à fait, disait Essex. Ce qui était +attentivement écouté par Pawlets de Saint-John, cousin du +Bolingbroke dont Voltaire plus tard a été un peu l’élève, car +Voltaire, commencé par le père Porée, a été achevé par +Bolingbroke. Au banc des marquis, Thomas de Grey, marquis de +Kent, lord chambellan de la reine, affirmait à Robert Bertie, +marquis de Lindsey, lord chambellan d’Angleterre, que c’était par +deux français réfugiés, monsieur Lecoq, autrefois conseiller au +parlement de Paris, et monsieur Ravenel, gentilhomme breton, +qu’avait été gagné le gros lot de la grande loterie anglaise en +1614. Le comte de Wymes lisait un livre intitulé: _Pratique +curieuse des oracles des sibylles_. John Campbell, comte de +Greenwich, fameux par son long menton, sa gaîté et ses +quatrevingt-sept ans, écrivait à sa maîtresse. Lord Chandos se +faisait les ongles. La séance qui allait suivre devant être une +séance royale où la couronne serait représentée par commissaires, +deux assistants door-keepers disposaient en avant du trône un +banc de velours couleur feu. Sur le deuxième sac de laine était +assis le maître des rôles, _sacrorum scriniorum magister_, lequel +avait alors pour logis l’ancienne maison des juifs convertis. +Sur le quatrième sac, les deux sous-clercs à genoux feuilletaient +des registres. + +Cependant le lord-chancelier prenait place sur le premier sac de +laine, les officiers de la chambre s’installaient, les uns assis, +les autres debout, l’archevêque de Canterbury se levait et disait +la prière, et la séance commençait. Gwynplaine était déjà entré +depuis quelque temps, sans qu’on eût pris garde à lui; le +deuxième banc des barons, où était sa place, étant contigu à la +barre, il n’avait eu que quelques pas à faire. Les deux lords +ses parrains s’étaient assis à sa droite et à sa gauche, ce qui +avait à peu près masqué la présence du nouveau venu. Personne +n’étant averti, le clerc du parlement avait lu à demi-voix et, +pour ainsi dire, chuchoté les diverses pièces concernant le +nouveau lord, et le lord-chancelier avait proclamé son admission +au milieu de ce qu’on appelle dans les comptes rendus +«l’inattention générale». Chacun causait. Il y avait dans la +chambre ce brouhaha pendant lequel les assemblées font toutes +sortes de choses crépusculaires, qui quelquefois les étonnent +plus tard. + +Gwynplaine s’était assis, silencieusement, tête nue, entre les +deux vieux pairs, lord Fitz Walter et lord Arundel. + +Ajoutons que Barkilphedro, renseigné à fond comme un espion qu’il +était, et déterminé à réussir dans sa machination, avait dans ses +dires officiels, en présence du lord-chancelier, atténué dans une +certaine mesure la difformité de lord Fermain Clancharlie, en +insistant sur ce détail que Gwynplaine pouvait à volonté +supprimer l’effet de rire et ramener au sérieux sa face +défigurée. Barkilphedro avait probablement même exagéré cette +faculté. D’ailleurs, au point de vue aristocratique, qu’est-ce +que cela faisait? Lord William Cowper n’était-il pas le légiste +auteur de la maxime: En Angleterre, la restauration d’un pair +importe plus que la restauration d’un roi? Sans doute la beauté +et la dignité devraient être inséparables, il est fâcheux qu’un +lord soit contrefait, et c’est là un outrage du hasard; mais, +insistons-y, en quoi cela diminue-t-il le droit? Le +lord-chancelier prenait des précautions et avait raison d’en +prendre, mais, en somme, avec ou sans précautions, qui donc +pouvait empêcher un pair d’entrer à la chambre des pairs? La +seigneurie et la royauté ne sont-elles pas supérieures à la +difformité et à l’infirmité? Un cri de bête fauve n’avait-il pas +été héréditaire comme la pairie elle-même dans l’antique famille, +éteinte en 1347, des Cumin, comtes de Buchan, au point que +c’était au cri de tigre qu’on reconnaissait le pair d’Ecosse? +Ses hideuses taches de sang au visage empêchèrent-elles César +Borgia d’être duc de Valentinois? La cécité empêcha-t-elle Jean +de Luxembourg d’être roi de Bohême? La gibbosité empêcha-t-elle +Richard III d’être roi d’Angleterre? A bien voir le fond des +choses, l’infirmité et la laideur acceptées avec une hautaine +indifférence, loin de contredire la grandeur, l’affîrment et la +prouvent. La seigneurie a une telle majesté que la difformité ne +la trouble point. Ceci est l’autre aspect de la question, et +n’est pas le moindre. Comme on le voit, rien ne pouvait faire +obstacle à l’admission de Gwynplaine, et les précautions +prudentes du lord-chancelier, utiles au point de vue inférieur de +la tactique, étaient de luxe au point de vue supérieur du +principe aristocratique. + +En entrant, selon la recommandation que lui avait faite le roi +d’armes et que les deux lords parrains lui avaient renouvelée, il +avait salué «la chaise royale». + +Donc c’était fini. Il était lord. + +Cette hauteur, sous le rayonnement de laquelle, toute sa vie, il +avait vu son maître Ursus se courber avec épouvante, ce sommet +prodigieux, il l’avait sous ses pieds. + +Il était dans le lieu éclatant et sombre de l’Angleterre. + +Vieille cime du mont féodal regardée depuis six siècles par +l’Europe et l’histoire. Auréole effrayante d’un monde de +ténèbres. + +Son entrée dans cette auréole avait eu lieu. Entrée irrévocable. + +Il était là chez lui. + +Chez lui sur son siège comme le roi sur le sien. + +Il y était, et rien désormais ne pouvait faire qu’il n’y fût pas. + +Cette couronne royale qu’il voyait sous ce dais était sœur de sa +couronne à lui. Il était le pair de ce trône. + +En face de la majesté, il était la seigneurie. Moindre, mais +semblable. + +Hier, qu’était-il? histrion. Aujourd’hui, qu’était-il? prince. + +Hier, rien. Aujourd’hui, tout. + +Confrontation brusque de la misère et de la puissance, s’abordant +face à face au fond d’un esprit dans une destinée et devenant +tout à coup les deux moitiés d’une conscience. + +Deux spectres, l’adversité et la prospérité, prenant possession +de la même âme, et chacun la tirant à soi. Partage pathétique +d’une intelligence, d’une volonté, d’un cerveau, entre ces deux +frères ennemis, le fantôme pauvre et le fantôme riche. Abel et +Caïn dans le même homme. + + + + +V + +CAUSERIES ALTIÈRES + + +Peu à peu les bancs de la chambre se garnirent. Les lords +commencèrent à arriver. L’ordre du jour était le vote du bill +augmentant de cent mille livres sterling la dotation annuelle de +Georges de Danemark, duc de Cumberland, mari de la reine. En +outre, il était annoncé que divers bills consentis par sa majesté +allaient être apportés à la chambre par des commissaires de la +couronne ayant pouvoir et charge de les sanctionner, ce qui +érigeait la séance en séance royale. Les pairs avaient tous leur +robe de parlement par-dessus leur habit de cour ou de ville. +Cette robe, semblable à celle dont était revêtu Gwynplaine, était +la même pour tous, sinon que les ducs avaient cinq bandes +d’hermine avec bordure d’or, les marquis quatre, les comtes et +les vicomtes trois, et les barons deux. Les lords entraient par +groupes. On s’était rencontré dans les couloirs, on continuait +les dialogues commencés. Quelques-uns venaient seuls. Les +costumes étaient solennels, les attitudes point; ni les paroles. +Tous, en entrant, saluaient le trône. + +Les pairs affluaient. Ce défilé de noms majestueux se faisait à +peu près sans cérémonial, le public étant absent. Leicester +entrait et serrait la main de Lichfield; puis Charles Mordaunt, +comte de Peterborough et de Monmouth, l’ami de Locke, sur +l’initiative duquel il avait proposé la refonte des monnaies; +puis Charles Campbell, comte de Loudoun, prêtant l’oreille à +Fulke Greville, lord Brooke; puis Dorme, comte de Caërnarvon; +puis Robert Sutton, baron Lexington, fils du Lexington qui avait +conseillé à Charles II de chasser Gregorio Leti, historiographe +assez mal avisé pour vouloir être historien; puis Thomas +Bellasyse, vicomte Falconberg, ce beau vieux; et ensemble les +trois cousins Howard, Howard, comte de Bindon, Bower-Howard, +comte de Berkshire, et Stafford-Howard, comte de Stafford; puis +John Lovelace, baron Lovelace, dont la pairie éteinte en 1736 +permit à Richardson d’introduire Lovelace dans son livre et de +créer sous ce nom un type. Tous ces personnages diversement +célèbres dans la politique ou la guerre, et dont plusieurs +honorent l’Angleterre, riaient et causaient. C’était comme +l’histoire vue en négligé. + +En moins d’une demi-heure, la chambre se trouva presque au +complet. C’était tout simple, la séance étant royale. Ce qui +était moins simple, c’était la vivacité des conversations. La +chambre, si assoupie tout à l’heure, était maintenant en rumeur +comme une ruche inquiétée. Ce qui l’avait réveillée, c’était +l’arrivée des lords en retard. Ils apportaient du nouveau. +Chose bizarre, les pairs qui, à l’ouverture de la séance, étaient +dans la chambre, ne savaient point ce qui s’y était passé, et +ceux qui n’y étaient pas le savaient. + +Plusieurs lords arrivaient de Windsor. + +Depuis quelques heures, l’aventure de Gwynplaine s’était +ébruitée. Le secret est un filet; qu’une maille se rompe, tout +se déchire. Dès le matin, par suite des incidents racontés plus +haut, toute cette histoire d’une pairie retrouvée sur un tréteau +et d’un bateleur reconnu lord, avait fait éclat à Windsor, dans +les privés royaux. Les princes en avaient parlé, puis les +laquais. De la cour l’événement avait gagné la ville. Les +événements ont une pesanteur, et la loi du carré des vitesses +leur est applicable. Ils tombent dans le public et s’y enfoncent +avec une rapidité inouïe. A sept heures, on n’avait pas à +Londres vent de cette histoire. A huit heures, Gwynplaine était +le bruit de la ville. Seuls, les quelques lords exacts qui +avaient devancé l’ouverture de la séance ignoraient la chose, +n’étant point dans la ville où l’on racontait tout et étant dans +la chambre où ils ne s’étaient aperçus de rien. Sur ce, +tranquilles sur leurs bancs, ils étaient apostrophés par les +arrivants, tout émus. + +--Eh bien? disait Francis Brown, vicomte Mountacute, au marquis +de Dorchester. + +--Quoi? + +--Est-ce que c’est possible? + +--Quoi? + +--L’Homme qui Rit! + +--Qu’est-ce que c’est que l’Homme qui Rit? + +--Vous ne connaissez pas l’Homme qui Rit? + +--Non. + +--C’est un clown. Un boy de la foire. Un visage impossible +qu’on allait voir pour deux sous. Un saltimbanque. + +--Après? + +--Vous venez de le recevoir pair d’Angleterre. + +--L’homme qui rit, c’est vous, milord Mountacute. + +--Je ne ris pas, milord Dorchester. + +Et le vicomte Mountacute faisait un signe au clerc du parlement, +qui se levait de son sac de laine et confirmait à leurs +seigneuries le fait de l’admission du nouveau pair. Plus les +détails. + +--Tiens, tiens, tiens, disait lord Dorchester, je causais avec +l’évêque d’Ély. + +Le jeune comte d’Annesley abordait le vieux lord Eure, lequel +n’avait plus que deux ans à vivre, car il devait mourir en 1707. + +--Milord Eure? + +--Milord Annesley? + +--Avez-vous connu lord Linnaeus Clancharlie? + +--Un homme d’autrefois. Oui. + +--Qui est mort en Suisse? + +--Oui. Nous étions parents. + +--Qui avait été républicain sous Cromwell, et qui était resté +républicain sous Charles II? + +--Républicain? pas du tout. Il boudait. C’était une querelle +personnelle entre le roi et lui. Je tiens de source certaine que +lord Clancharlie se serait rallié si on lui avait donné la place +de chancelier qu’a eue lord Hyde. + +--Vous m’étonnez, milord Eure. On m’avait dit que ce lord +Clancharlie était un honnête homme. + +--Un honnête homme! Est-ce que cela existe? Jeune homme, il n’y +a pas d’honnête homme. + +--Mais Caton? + +--Vous croyez à Caton, vous. + +--Mais Aristide? + +--On a bien fait de l’exiler. + +--Mais Thomas Morus? + +--On a bien fait de lui couper le cou. + +--Et à votre avis, lord Clancharlie?... + +--Était de cette espèce. D’ailleurs un homme qui reste en exil, +c’est ridicule. + +--Il y est mort. + +--Un ambitieux déçu. Oh! si je l’ai connu! je crois bien. +J’étais son meilleur ami. + +--Savez-vous, milord Eure, qu’il s’était marié en Suisse? + +--Je le sais à peu près. + +--Et qu’il a eu de ce mariage un fils légitime? + +--Oui. Qui est mort. + +--Qui est vivant. + +--Vivant? + +--Vivant. + +--Pas possible. + +--Réel. Prouvé. Constaté. Homologué. Enregistré. + +--Mais alors ce fils va hériter de la pairie de Clancharlie? + +--Il ne va pas en hériter. + +--Pourquoi? + +--Parce qu’il en a hérité. C’est fait. + +--C’est fait? + +--Tournez la tête, milord Eure. Il est assis derrière vous au +banc des barons. + +Lord Eure se retournait; mais le visage de Gwynplaine se dérobait +sous sa forêt de cheveux. + +--Tiens! disait le vieillard, ne voyant que ses cheveux, il a +déjà adopté la nouvelle mode. Il ne porte pas perruque. + +Grantham abordait Colepepper. + +--En voilà un qui est attrapé! + +--Qui ça? + +--David Dirry-Moir. + +--Pourquoi ça? + +--Il n’est plus pair. + +--Comment ça? + +Et Henry Auverquerque, comte de Grantham, racontait à John, baron +Colepepper, toute «l’anecdote», la bouteille épave portée à +l’amirauté, le parchemin des comprachicos, le _jussu régis_ +contre-signé _Jeffreys_. la confrontation dans la cave pénale de +Southwark, l’acceptation de tous ces faits par le lord-chancelier +et par la reine, la prise du test dans le rond-point vitré, et +enfin l’admission de lord Fermain Clancharlie au commencement de +la séance, et tous deux faisaient effort pour distinguer entre +lord Fitz Walter et lord Arundel la figure, dont on parlait tant, +du nouveau lord, mais sans y mieux réussir que lord Eure et lord +Annesley. + +Gwynplaine, du reste, soit hasard, soit arrangement de ses +parrains avertis par le lord-chancelier, était placé dans assez +d’ombre pour échapper à la curiosité. + +--Où ça? où est-il? + +C’était le cri de tous en arrivant, mais aucun ne parvenait à le +bien voir. Quelques-uns, qui avaient vu Gwynplaine à la +Green-Box, étaient passionnément curieux, mais perdaient leur +peine. Comme il arrive quelquefois qu’on embastille prudemment +une jeune fille dans un groupe de douairières, Gwynplaine était +comme enveloppé par plusieurs épaisseurs de vieux lords infirmes +et indifférents. Des bons hommes qui ont la goutte sont peu +sensibles aux histoires d’autrui. + +On se passait de main en main des copies de la lettre en trois +lignes que la duchesse Josiane avait, affirmait-on, écrite à la +reine sa sœur, en réponse à l’injonction que lui avait faite sa +majesté d’épouser le nouveau pair, l’héritier légitime des +Clancharlie, lord Fermain. Cette lettre était ainsi conçue: + +«Madame, + +«J’aime autant cela. Je pourrai avoir lord David pour amant.» + +Signé _Josiane_. Ce billet, vrai ou faux, avait un succès +d’enthousiasme. + +Un jeune lord, Charles d’Okehampton, baron Mohun, dans la faction +qui ne portait pas perruque, le lisait et le relisait avec +bonheur. Lewis de Duras, comte de Feversham, anglais qui avait +de l’esprit français, regardait Mohun et souriait. + +--Eh bien, s’écriait lord Mohun, voilà la femme que je voudrais +épouser! + +Et les voisins des deux lords entendaient ce dialogue entre Duras +et Mohun: + +--Épouser la duchesse Josiane, lord Mohun! + +--Pourquoi pas? + +--Peste! + +--On serait heureux! + +--On serait plusieurs. + +--Est-ce qu’on n’est pas toujours plusieurs? + +--Lord Mohun, vous avez raison. En fait de femmes, nous avons +tous les restes les uns des autres. Qui est-ce qui a eu un +commencement? + +--Adam, peut-être. + +--Pas même. + +--Au fait, Satan! + +--Mon cher, concluait Lewis de Duras, Adam n’est qu’un prête-nom. +Pauvre dupe. Il a endossé le genre humain. L’homme a été fait à +la femme par le diable. + +Hugo Cholmley, comte de Cholmley, fort légiste, était interrogé +du banc des évêques par Nathanaël Crew, lequel était deux fois +pair, pair temporel, étant baron Crew, et pair spirituel, étant +évêque de Durham. + +--Est-ce possible? disait Crew. + +--Est-ce régulier? disait Cholmley. + +--L’investiture de ce nouveau venu s’est faite hors de la +chambre, reprenait l’évêque, mais on affirme qu’il y a des +précédents. + +--Oui. Lord Beauchamp sous Richard II. Lord Chenay sous +Élisabeth. + +--Et lord Broghill sous Cromwell. + +--Cromwell ne compte pas. + +--Que pensez-vous de tout cela? + +--Des choses diverses. + +--Milord, comte de Cholmley, quel sera le rang de ce jeune +Fermain Clancharlie dans la chambre? + +--Milord évêque, l’interruption républicaine ayant déplacé les +anciens rangs, Clancharlie est aujourd’hui situé dans la pairie +entre Barnard et Somers, ce qui fait que, dans un cas de tour +d’opinions, lord Fermain Clancharlie parlerait le huitième. + +--En vérité! un bateleur de place publique! + +--L’incident en soi ne m’étonne point, milord évêque. Ces +choses-là arrivent. Il en arrive de plus surprenantes. Est-ce +que la guerre des deux roses n’a pas été annoncée par +l’assèchement subit de la rivière Ouse en Bedford le 1er janvier +1399? Or, si une rivière peut tomber en sécheresse, un seigneur +peut tomber dans une condition servile. Ulysse, roi d’Ithaque, +fit toutes sortes de métiers. Fermain Clancharlie est resté lord +sous son enveloppe d’histrion. La bassesse de l’habit ne touche +point la noblesse du sang. Mais la prise du test et +l’investiture hors séance, quoique légale à la rigueur, peut +soulever des objections. Je suis d’avis qu’il faudra s’entendre +sur la question de savoir s’il y aurait lieu plus tard à +questionner en conversation d’état le lord-chancelier. On verra +dans quelques semaines ce qu’il y aura à faire. + +Et l’évêque ajoutait: + +--C’est égal. C’est une aventure comme on n’en a pas vu depuis +le comte Gesbodus. + +Gwynplaine, l’Homme qui Rit, l’inn Tadcaster, la Green-Box, +_Chaos vaincu_, la Suisse, Chillon, les comprachicos, l’exil, la +mutilation, la république, Jeffreys, Jacques II, le _jussu +regis_, la bouteille ouverte à l’amirauté, le père, lord +Linnaeus, le fils légitime, lord Fermain, le fils bâtard, lord +David, les conflits probables, la duchesse Josiane, le +lord-chancelier, la reine, tout cela courait de banc en banc. +Une traînée de poudre, c’est le chuchotement. On s’en ressassait +les détails. Toute cette aventure était l’immense murmure de la +chambre. Gwynplaine, vaguement, au fond du puits de rêverie où +il était, entendait ce bourdonnement sans savoir que c’était pour +lui. + +Cependant il était étrangement attentif, mais attentif aux +profondeurs, non à la surface. L’excès d’attention se tourne en +isolement. + +Une rumeur daus une chambre n’empêche point la séance d’aller son +train, pas plus qu’une poussière sur une troupe ne l’empêche de +marcher. Les juges, qui ne sont à la chambre haute que de +simples assistants ne pouvant parler qu’interrogés, avaient pris +place sur le deuxième sac de laine, et les trois secrétaires +d’état sur le troisième. Les héritiers de pairie affluaient dans +leur compartiment à la fois dehors et dedans, qui était en +arrière du trône. Les pairs mineurs étaient sur leur gradin +spécial. En 1705, ces petits lords n’étaient pas moins de douze: +Huntingdon, Lincoln, Dorset, Warwick, Bath, Burlington, +Derwentwater, destiné à une mort tragique, Longueville, Lonsdale, +Dudley and Ward, et Carteret, ce qui faisait une marmaille de +huit comtes, de deux vicomtes et de deux barons. + +Dans l’enceinte, sur les trois étages de bancs, chaque lord avait +regagné son siège. Presque tous les évêques étaient là. Les +ducs étaient nombreux, à commencer par Charles Seymour, duc de +Somerset, et à finir par Georges Augustus, prince électoral de +Hanovre, duc de Cambridge, le dernier en date et par conséquent +le dernier en rang. Tous étaient en ordre, selon les préséances; +Cavendish, duc de Devonshire, dont le grand-père avait abrité à +Hardwick les quatrevingt-douze ans de Hobbes; Lennox, duc de +Richmond; les trois Fitz-Roy, le duc de Southampton, le duc de +Grafton et le duc de-Northumberland; Butler, duc d’Ormond; +Somerset, duc de Beaufort; Beauclerk, duc de Saint-Albans; +Pawlett, duc de Bolton; Osborne, duc de Leeds; Wriothesley +Russell, duc de Bedford, ayant pour cri d’armes et pour devise: +_Che sara sara_, c’est-à-dire l’acceptation des événements; +Sheffîeld, duc de Buckingham; Manners, duc de Rutland, et les +autres. Ni Howard, duc de Norfolk, ni Talbot, duc de Shrewsbury, +ne siégeaient, étant catholiques; ni Churchill, duc de +Marlborough,--notre Malbrouck,--qui était en guerre et battait la +France en ce moment-là. Il n’y avait point alors de duc +écossais, Queensberry, Montrose et Roxburghe n’ayant été admis +qu’en 1707. + + + + +VI + +LA HAUTE ET LA BASSE + + +Tout à coup, il y eut dans la chambre une vive clarté. Quatre +door-keepers apportèrent et placèrent des deux côtés du trône +quatre hautes torchères-candélabres chargées de bougies. Le +trône, ainsi éclairé, apparut dans une sorte de pourpre +lumineuse. Vide, mais auguste. La reine dedans n’y eût pas +ajouté grand’chose. + +L’huissier de la verge noire entra, la baguette levée, et dit: + +--Leurs seigneuries les commissaires de sa majesté. + +Toutes les rumeurs tombèrent. + +Un clerc en perruque et en simarre parut à la grande porte tenant +un coussin fleurdelysé sur lequel on voyait des parchemins. Ces +parchemins étaient des bills. A chacun pendait à une tresse de +soie la bille ou bulle, d’or quelquefois, qui fait qu’on appelle +les lois _bills_ en Angleterre et _bulles_ à Rome. + +A la suite du clerc marchaient trois hommes en robes de pairs, le +chapeau à plumes sur la tête. + +Ces hommes étaient les commissaires royaux. Le premier était le +lord haut-trésorier d’Angleterre, Godolphin, le second était le +lord-président du conseil, Pembroke, le troisième était le lord +du sceau privé, Newcastle. + +Ils marchaient l’un derrière l’autre, selon la préséance, non de +leur titre, mais de leur charge, Godolphin en tête, Newcastle le +dernier, quoique duc. + +Ils vinrent au banc devant le trône, firent la révérence à la +chaise royale, ôtèrent et remirent leurs chapeaux, et s’assirent +sur le banc. + +Le lord-chancelier regarda l’huissier de la verge noire, et +dit:--Mandez à la barre les communes. + +L’huissier de la verge noire sortit. + +Le clerc, qui était un clerc de la chambre des lords, posa sur la +table, dans le carré des sacs de laine, le coussin où étaient les +bills. + +Il y eut une interruption qui dura quelques minutes. Deux +door-keepers posèrent devant la barre un escabeau de trois +degrés. Cet escabeau était de velours incarnat sur lequel des +clous dorées dessinaient des fleurs de lys. + +La grande porte, qui s’était refermée, se rouvrit, et une voix +cria: + +--Les fidèles communes d’Angleterre. + +C’était l’huissier de la verge noire qui annonçait l’autre moitié +du parlement. + +Les lords mirent leurs chapeaux. + +Les membres des communes entrèrent, précédés du speaker, tous +tête nue. + +Ils s’arrêtèrent à la barre. Ils étaient en habit de ville, la +plupart en noir, avec l’épée. + +Le speaker, très honorable John Smyth, écuyer, membre pour le +bourg d’Andover, monta sur l’escabeau qui était au milieu de la +barre. L’orateur des communes avait une longue simarre de satin +noir à larges manches et à fentes galonnées de brandebourgs d’or +par derrière et par devant, et moins de perruque que le +lord-chancelier. Il était majestueux, mais inférieur. + +Tous ceux des communes, orateur et membres, demeurèrent en +attente, debout et nu-tête, devant les pairs assis et couverts. + +On remarquait dans les communes le chef-justice de Chester, +Joseph Jekyll, plus trois sergents en loi de sa majesté, Hooper, +Powys et Parker, et James Montagu, solliciteur général, et +l’attorney général, Simon Harcourt. A part quelques baronnets et +chevaliers, et neuf lords de courtoisie, Hartington, Windsor, +Woodstock, Mordaunt, Gramby, Scudamore, Fitz-Harding, Hyde, et +Burkeley, fils de pairs et héritiers de pairies, tout le reste +était du peuple. Sorte de sombre foule silencieuse. + +Quand le bruit de pas de toute cette entrée eut cessé, le crieur +de la verge noire, à la porte, dit: + +--Oyez! + +Le clerc de la couronne se leva. Il prit, déploya et lut le +premier des parchemins posés sur le coussin. C’était un message +de la reine nommant, pour la représenter en son parlement, avec +pouvoir de sanctionner les bills, trois commissaires, savoir: + +Ici le clerc haussa la voix. + +--Sydney, comte de Godolphin. + +Le clerc salua lord Godolphin. Lord Godolphin souleva son +chapeau. Le clerc continua: + +--... Thomas Herbert, comte de Pembroke et de Montgomery. + +Le clerc salua lord Pembroke. Lord Pembroke toucha son chapeau. +Le clerc reprit: + +--... John Hollis, duc de Newcastle. + +Le clerc salua lord Newcastle. Lord Newcastle fit un signe de +tête. + +Le clerc de la couronne se rassit. Le clerc du parlement se +leva. Son sous-clerc, qui était à genoux, se leva en arrière de +lui. Tous deux faisant face au trône, et tournant le dos aux +communes. + +Il y avait sur le coussin cinq bills. Ces cinq bills, votés par +les communes et consentis par les lords, attendaient la sanction +royale. + +Le clerc du parlement lut le premier bill. + +C’était un acte des communes, qui mettait à la charge de l’état +les embellissements faits par la reine à sa résidence de +Hampton-Court, se montant à un million sterling. + +Lecture faite, le clerc salua profondément le trône. Le +sous-clerc répéta le salut plus profondément encore, puis +tournant à demi la tête vers les communes, dit: + +--La reine accepte vos bénévolences et ainsi le veut. + +Le clerc lut le deuxième bill. + +C’était une loi condamnant à la prison et à l’amende quiconque se +soustrairait au service des trainbands. Les trainbands (troupe +qu’on traîne où l’on veut) sont cette milice bourgeoise qui sert +gratis et qui, sous Elisabeth, à l’approche de l’armada, avait +donné cent quatrevingt-cinq mille fantassins et quarante mille +cavaliers. + +Les deux clercs firent à la chaise royale une nouvelle révérence; +après quoi le sous-clerc, de profil, dit à la chambre des +communes: + +--La reine le veut. + +Le troisième bill accroissait les dîmes et prébendes de l’évêché +de Lichfield et de Coventry, qui est une des plus riches +prélatures d’Angleterre, faisait une rente à la cathédrale, +augmentait le nombre des chanoines et grossissait le doyenné et +les bénéfices, «afin de pourvoir, disait le préambule, aux +nécessités de notre sainte religion». Le quatrième bill ajoutait +au budget de nouveaux impôts, un sur le papier marbré, un sur les +carrosses de louage fixés au nombre de huit cents dans Londres et +taxés cinquante-deux livres par an chaque, un sur les avocats, +procureurs et solliciteurs, de quarante-huit livres par tête par +an, un sur les peaux tannées, «nonobstant, disait le préambule, +les doléances des artisans en cuir», un sur le savon, «nonobstant +les réclamations de la ville d’Exeter et du Devonshire où l’on +fabrique quantité de serge et de drap», un sur le vin, de quatre +schellings par barrique, un sur la farine, un sur l’orge et le +houblon, et renouvellement pour quatre ans, _les besoins de +l’état_, disait le préambule, _devant passer avant les +remontrances du commerce_, l’impôt du tonnage, variant de six +livres tournois par tonneau pour les vaisseaux venant d’occident +à dix-huit cents livres pour ceux venant d’orient Enfin le bill, +déclarant insuffisante la capitation ordinaire déjà levée pour +l’année courante, s’achevait par une surtaxe générale sur tout le +royaume de quatre schellings ou quarante-huit sous tournois par +tête de sujet, avec mention que ceux qui refuseraient de prêter +les nouveaux serments au gouvernement paieraient le double de la +taxe. Le cinquième bill faisait défense d’admettre à l’hôpital +aucun malade s’il ne déposait en entrant une livre sterling pour +payer, en cas de mort, son enterrement. Les trois derniers +bills, comme les deux premiers, furent, l’un après l’autre, +sanctionnés et faits lois par une salutation au trône et par les +quatre mots du sous-clerc «la reine le veut» dits, par-dessus +l’épaule, aux communes. + +Puis le sous-clerc se remit à genoux devant le quatrième sac de +laine, et le lord-chancelier dit: + +--Soit fait comme il est désiré. + +Ceci terminait la séance royale. + +Le speaker, courbé en deux devant le chancelier, descendit à +reculons de l’escabeau, en rangeant sa robe derrière lui; ceux +des communes s’inclinèrent jusqu’à terre, et, pendant que la +chambre haute reprenait, sans faire attention à toutes ces +révérences, son ordre du jour interrompu, la chambre basse s’en +alla. + + + + +VII + +LES TEMPÊTES D’HOMMES PIRES QUE LES TEMPETES D’OCÉANS + + +Les portes se refermèrent; l’huissier de la verge noire rentra; +les lords commissaires quittèrent le banc d’état et vinrent +s’asseoir en tête du banc des ducs, aux places de leurs charges, +et le lord-chancelier prit la parole: + +--Milords, la délibération de la chambre étant depuis plusieurs +jours sur le bill qui propose d’augmenter de cent mille livres +sterling la provision annuelle de son altesse royale le prince +mari de sa majesté, le débat ayant été épuisé et clos, il va être +procédé au vote. Le vote sera pris, selon l’usage, à partir du +puîné du banc des barons. Chaque lord, à l’appel de son nom, se +lèvera et répondra _content_ ou _non content_, et sera libre +d’exposer ses motifs de vote, s’il le juge à propos. Clerc, +appelez le vote. + +Le clerc du parlement, debout, ouvrit un large in-folio exhaussé +sur un pupitre doré, qui était le Livre de la Pairie. + +Le puîné de la chambre à cette époque était lord John Hervey, +créé baron et pair en 1703, duquel sont issus les marquis de +Bristol. + +Le clerc appela: + +--Milord John, baron Hervey. + +Un vieillard en perruque blonde se leva et dit: + +--Content. + +Puis se rassit. + +Le sous-clerc enregistra le vote. + +Le clerc continua: + +--Milord Francis Seymour, baron Conway de Kiltultagh. + +--Content, murmura en se soulevant à demi un élégant jeune homme +à figure de page, qui ne se doutait point qu’il était le +grand-père des marquis d’Hertford. + +--Milord John Leveson, baron Gower, reprit le clerc. + +Ce baron, d’où devaient sortir les ducs de Sutherland, se leva et +dit en se rasseyant: + +--Content. + +Le clerc poursuivit: + +--Milord Heneage Finch, baron Guernesey. + +L’aïeul des comtes d’Aylesford, non moins jeune et non moins +élégant que l’ancêtre des marquis d’Hertford, justifia sa devise +_Aperto vivere voto_ par la hauteur de son consentement. + +--Content, cria-t-il. + +Pendant qu’il se rasseyait, le clerc appelait le cinquième baron: + +--Milord John, baron Granville. + +--Content, répondit, tout de suite levé et rassis, lord Granville +de Potheridge, dont la pairie sans avenir devait s’éteindre en +1709. + +Le clerc passa au sixième. + +--Milord Charles Mountague, baron Halifax. + +--Content, dit lord Halifax, porteur d’un titre sous lequel +s’était éteint le nom de Saville et devait s’éteindre le nom de +Mountague. Mountague est distinct de Montagu et de Mountacute. + +Et lord Halifax ajouta: + +--Le prince Georges a une dotation comme mari de sa majesté; il +en a une autre comme prince de Danemark, une autre comme duc de +Cumberland, et une autre comme lord haut-amiral d’Angleterre et +d’Irlande, mais il n’en a point comme généralissime. C’est là +une injustice. Il faut faire cesser ce désordre, dans l’intérêt +du peuple anglais. + +Puis lord Halifax fit l’éloge de la religion chrétienne, blâma le +papisme, et vota le subside. + +Lord Halifax rassis, le clerc repartit: + +--Milord Christoph, baron Barnard. + +Lord Barnard, de qui devaient naître les ducs de Cleveland, se +leva à l’appel de son nom. + +--Content. + +Et il mit quelque lenteur à se rasseoir, ayant un rabat de +dentelle qui valait la peine d’être remarqué. C’était du reste +un digne gentilhomme et un vaillant officier que lord Barnard. + +Tandis que lord Barnard se rasseyait, le clerc, qui lisait de +routine, eut quelque hésitation. Il raffermit ses lunettes et se +pencha sur le registre avec un redoublement d’attention, puis, +redressant la tête, il dit: + +--Milord Fermain Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville. + +Gwynplaine se leva: + +--Non content, dit-il. + +Toutes les têtes se tournèrent. Gwynplaine était debout. Les +gerbes de chandelles placées des deux côtés du trône éclairaient +vivement sa face, et la faisaient saillir dans la vaste salle +obscure avec le relief qu’aurait un masque sur un fond de fumée. + +Gwynplaine avait fait sur lui cet effort qui, on s’en souvient, +lui était, à la rigueur, possible. Par une concentration de +volonté égale à celle qu’il faudrait pour dompter un tigre, il +avait réussi à ramener pour un moment au sérieux le fatal rictus +de son visage. Pour l’instant, il ne riait pas. Cela ne pouvait +durer longtemps; les désobéissances à ce qui est notre loi, ou +notre fatalité, sont courtes; parfois l’eau de la mer résiste à +la gravitation, s’enfle en trombe et fait une montagne, mais à la +condition de retomber. Cette lutte était celle de Gwynplaine. +Pour une minute qu’il sentait solennelle, par une prodigieuse +intensité de volonté, mais pour pas beaucoup plus de temps qu’un +éclair, il avait jeté sur son front le sombre voile de son âme; +il tenait en suspens son incurable rire; de cette face qu’on lui +avait sculptée, il avait retiré la joie. Il n’était plus +qu’effrayant. + +--Qu’est cet homme? ce fut le cri. + +Un frémissement indescriptible courut sur tous les bancs. Ces +cheveux en forêt, ces enfoncements noirs sous les sourcils, ce +regard profond d’un œil qu’on ne voyait pas, le modelé farouche +de cette tête mêlant hideusement l’ombre et la lumière, ce fut +surprenant. Cela dépassait tout. On avait eu beau parler de +Gwynplaine, le voir fut formidable. Ceux mêmes qui s’y +attendaient ne s’y attendaient pas. Qu’on s’imagine, sur la +montagne réservée aux dieux, dans la fête d’une soirée sereine, +toute la troupe des tout-puissants réunie, et la face de +Prométhée, ravagée par les coups de bec du vautour, apparaissant +tout à coup comme une lune sanglante à l’horizon. L’Olympe +apercevant le Caucase, quelle vision! Vieux et jeunes, béants, +regardèrent Gwynplaine. + +Un vieillard vénéré de toute la chambre, qui avait vu beaucoup +d’hommes et beaucoup de choses, et qui était désigné pour être +duc, Thomas, comte de Warton, se leva effrayé. + +--Qu’est-ce que cela veut dire? cria-t-il. Qui a introduit cet +homme dans la chambre? Qu’on mette cet homme dehors. + +Et apostrophant Gwynplaine avec hauteur: + +--Qui êtes-vous? d’où sortez-vous? + +Gwynplaine répondit: + +--Du gouffre. + +Et, croisant les bras, il regarda les lords. + +--Qui je suis? je suis la misère. Milords, j’ai à vous parler. + +II y eut un frisson, et un silence. Gwynplainc continua. + +--Milords, vous êtes en haut. C’est bien. Il faut croire que +Dieu a ses raisons pour cela. Vous avez le pouvoir, l’opulence, +la joie, le soleil immobile à votre zénith, l’autorité sans +borne, la jouissance sans partage, l’immense oubli des autres. +Soit. Mais il y a au-dessous de vous quelque chose. Au-dessus +peut-être. Milords, je viens vous apprendre une nouvelle. Le +genre humain existe. + +Les assemblées sont comme les enfants; les incidents sont leur +boîte à surprises, et elles en ont la peur, et le goût. Il +semble parfois qu’un ressort joue, et l’on voit jaillir du trou +un diable. Ainsi en France Mirabeau, difforme lui aussi. + +Gwynplaine en ce moment sentait en lui un grandissement étrange. +Un groupe d’hommes à qui l’on parle, c’est un trépied. On est, +pour ainsi dire, debout sur une cime d’âmes. On a sous son talon +un tressaillement d’entrailles humaines. Gwynplaine n’était plus +l’homme qui, la nuit précédente, avait été, un instant, presque +petit. Les fumées de cette élévation subite, qui l’avaient +troublé, s’étaient allégées et avaient pris de la transparence, +et là où Gwynplaine avait été séduit par une vanité, il voyait +maintenant une fonction. Ce qui l’avait d’abord amoindri, à +présent le rehaussait. Il était illuminé d’un de ces grands +éclairs qui viennent du devoir. + +On cria de toutes parts autour de Gwynplaine: + +--Écoutez! Écoutez! + +Lui cependant, crispé et surhumain, réussissait à maintenir sur +son visage la contraction sévère et lugubre, sous laquelle se +cabrait le rictus, comme un cheval sauvage prêt à s’échapper. Il +reprit: + +--Je suis celui qui vient des profondeurs. Milords, vous êtes +les grands et les riches. C’est périlleux. Vous profitez de la +nuit. Mais prenez garde, il y a une grande puissance, l’aurore. +L’aube ne peut être vaincue. Elle arrivera. Elle arrive. Elle +a en elle le jet du jour irrésistible. Et qui empêchera cette +fronde de jeter le soleil dans le ciel? Le soleil, c’est le +droit. Vous, vous êtes le privilège. Ayez peur. Le vrai maître +de la maison va frapper à la porte. Quel est le père du +privilège? le hasard. Et quel est son fils? l’abus. Ni le +hasard ni l’abus ne sont solides. Ils ont l’un et l’autre un +mauvais lendemain. Je viens vous avertir. Je viens vous +dénoncer votre bonheur. Il est fait du malheur d’autrui. Vous +avez tout, et ce tout se compose du rien des autres. Milords, je +suis l’avocat désespéré, et je plaide la cause perdue. Cette +cause, Dieu la regagnera. Moi, je ne suis rien, qu’une voix. Le +genre humain est une bouche, et j’en suis le cri. Vous +m’entendrez. Je viens ouvrir devant vous, pairs d’Angleterre, +les grandes assises du peuple, ce souverain, qui est le patient, +ce condamné, qui est le juge. Je plie sous ce que j’ai à dire. +Par où commencer? Je ne sais. J’ai ramassé dans la vaste +diffusion des souffrances mon énorme plaidoirie éparse. Qu’en +faire maintenant? elle m’accable, et je la jette pêle-mêle +devant moi. Avais-je prévu ceci? non. Vous êtes étonnés, moi +aussi. Hier j’étais un bateleur, aujourd’hui je suis un lord. +Jeux profonds. De qui? de l’inconnu. Tremblons tous. Milords, +tout l’azur est de votre côté. De cet immense univers, vous ne +voyez que la fête; sachez qu’il y a de l’ombre. Parmi vous je +m’appelle lord Fermain Clancharlie, mais mon vrai nom est un nom +de pauvre, Gwynplaine. Je suis un misérable taillé dans l’étoffe +des grands par un roi, dont ce fut le bon plaisir. Voilà mon +histoire. Plusieurs d’entre vous ont connu mon père, je ne l’ai +pas connu. C’est par son côté féodal qu’il vous touche, et moi +je lui adhère par son côté proscrit. Ce que Dieu a fait est +bien. J’ai été jeté au gouffre. Dans quel but? pour que j’en +visse le fond. Je suis un plongeur, et je rapporte la perle, la +vérité. Je parle, parce que je sais. Vous m’entendrez, milords. +J’ai éprouvé. J’ai vu. La souffrance, non, ce n’est pas un mot, +messieurs les heureux. La pauvreté, j’y ai grandi; l’hiver, j’y +ai grelotté; la famine, j’en ai goûté; le mépris, je l’ai subi; +la peste, je l’ai eue; la honte, je l’ai bue. Et je la revomirai +devant vous, et ce vomissement de toutes les misères éclaboussera +vos pieds et flamboiera. J’ai hésité avant de me laisser amener +à cette place où je suis, car j’ai ailleurs d’autres devoirs. Et +ce n’est pas ici qu’est mon cœur. Ce qui s’est passé en moi ne +vous regarde pas; quand l’homme que vous nommez l’huissier de la +verge noire est venu me chercher de la part de la femme que vous +nommez la reine, j’ai eu un moment l’idée de refuser. Mais il +m’a semblé que l’obscure main de Dieu me poussait de ce côté, et +j’ai obéi. J’ai senti qu’il fallait que je vinsse parmi vous. +Pourquoi? à cause de mes haillons d’hier. C’est pour prendre la +parole parmi les rassasiés que Dieu m’avait mêlé aux affamés. +Oh! ayez pitié! Oh! ce fatal monde dont vous croyez être, vous +ne le connaissez point; si haut, vous êtes dehors; je vous dirai +moi, ce que c’est. De l’expérience, j’en ai. J’arrive de +dessous la pression. Je puis vous dire ce que vous pesez. O +vous les maîtres, ce que vous êtes, le savez-vous? Ce que vous +faites, le voyez-vous? Non. Ah! tout est terrible. Une nuit, +une nuit de tempête, tout petit, abandonné, orphelin, seul dans +la création démesurée, j’ai fait mon entrée dans cette obscurité +que vous appelez la société. La première chose que j’ai vue, +c’est la loi, sous la forme d’un gibet; la deuxième, c’est la +richesse, c’est votre richesse, sous la forme d’une femme morte +de froid et de faim; la troisième, c’est l’avenir, sous la forme +d’un enfant agonisant; la quatrième, c’est le bon, le vrai, et le +juste, sous la figure d’un vagabond n’ayant pour compagnon et +pour ami qu’un loup. + +En ce moment, Gwynplaine, pris d’une émotion poignante, sentit +lui monter à la gorge les sanglots. + +Ce qui fit, chose sinistre, qu’il éclata de rire. + +La contagion fut immédiate. Il y avait sur l’assemblée un nuage; +il pouvait crever en épouvante; il creva en joie. Le rire, cette +démence épanouie, prit toute la chambre. Les cénacles d’hommes +souverains ne demandent pas mieux que de bouffonner. Ils se +vengent ainsi de leur sérieux. + +Un rire de rois ressemble à un rire de dieux; cela a toujours une +pointe cruelle. Les lords se mirent à jouer. Le ricanement +aiguisa le rire. On battit des mains autour de celui qui +parlait, et on l’outragea. Un pêle-mêle d’interjections joyeuses +l’assaillit, grêle gaie et meurtrissante. + +--Bravo, Gwynplaine!--Bravo, l’Homme qui Rit!--Bravo, le museau +de la Green-Box!--Bravo, la hure du Tarrinzeau-field!--Tu viens +nous donner une représentation. C’est bon! bavarde!--En voilà +un qui m’amuse!--Mais rit-il bien, cet animal-là!--Bonjour, +pantin!--Salut à lord Clown!--Harangue, va!--C’est un pair +d’Angleterre, ça!--Continue!--Non! non!--Si! si! + +Le lord-chancelier était assez mal à son aise. + +Un lord sourd, James Butler, duc d’Ormond, faisant de sa main à +son oreille un cornet acoustique, demandait à Charles Beauclerk, +duc de Saint-Albans: + +--Comment a-t-il voté? + +Saint-Albans répondait: + +--Non content. + +--Parbleu, disait Ormond, je le crois bien. Avec ce visage-là! + +Une foule échappée--et les assemblées sont des +foules--ressaisissez-la donc. L’éloquence est un mors; si le +mors casse, l’auditoire s’emporte, et rue jusqu’à ce qu’il ait +désarçonné l’orateur. L’auditoire hait l’orateur. On ne sait +pas assez cela. Se raidir sur la bride semble une ressource, et +n’en est pas une. Tout orateur l’essaie. C’est l’instinct. +Gwynplaine l’essaya. + +Il considéra un moment ces hommes qui riaient. + +--Alors, cria-t-il, vous insultez la misère. Silence, pairs +d’Angleterre! juges, écoutez la plaidoirie. Oh! je vous en +conjure, ayez pitié! Pitié pour qui? Pitié pour vous. Qui est +en danger? C’est vous. Est-ce que vous ne voyez pas que vous +êtes dans une balance et qu’il y a dans un plateau votre +puissance et dans l’autre votre responsabilité? Dieu vous pèse. +Oh! ne riez pas. Méditez. Cette oscillation de la balance de +Dieu, c’est le tremblement de la conscience. Vous n’êtes pas +méchants. Vous êtes des hommes comme les autres, ni meilleurs, +ni pires. Vous vous croyez des dieux, soyez malades demain, et +regardez frissonner dans la fièvre votre divinité. Nous nous +valons tous. Je m’adresse aux esprits honnêtes, il y en a ici; +je m’adresse aux intelligences élevées, il y en a; je m’adresse +aux âmes généreuses, il y en a. Vous êtes pères, fils et frères, +donc vous êtes souvent attendris. Celui de vous qui a regardé ce +matin le réveil de son petit enfant est bon. Les cœurs sont les +mêmes. L’humanité n’est pas autre chose qu’un cœur. Entre ceux +qui oppriment et ceux qui sont opprimés, il n’y a de différence +que l’endroit où ils sont situés. Vos pieds marchent sur des +têtes, ce n’est pas votre faute. C’est la faute de la Babel +sociale. Construction manquée, toute en surplombs. Un étage +accable l’autre. Écoutez-moi, je vais vous dire. Oh! puisque +vous êtes puissants, soyez fraternels; puisque vous êtes grands, +soyez doux. Si vous saviez ce que j’ai vu! Hélas! en bas, quel +tourment! Le genre humain est au cachot. Que de damnés, qui +sont des innocents! Le jour manque, l’air manque, la vertu +manque; on n’espère pas; et, ce qui est redoutable, on attend. +Rendez-vous compte de ces détresses. Il y a des êtres qui vivent +dans la mort. Il y a des petites filles qui commencent à huit +ans par la prostitution et qui finissent à vingt ans par la +vieillesse. Quant aux sévérités pénales, elles sont +épouvantables. Je parle un peu au hasard, et je ne choisis pas. +Je dis ce qui me vient à l’esprit. Pas plus tard qu’hier, moi +qui suis ici, j’ai vu un homme enchaîné et nu, avec des pierres +sur le ventre, expirer dans là torture. Savez-vous cela? non. +Si vous saviez ce qui se passe, aucun de vous n’oserait être +heureux. Qui est-ce qui est allé à Newcastle-on-Tyne? Il y a +dans les mines des hommes qui mâchent du charbon pour s’emplir +l’estomac et tromper la faim. Tenez, dans le comté de Lancastre, +Ribblechester, à force d’indigence, de ville est devenue village. +Je ne trouve pas que le prince Georges de Danemark ait besoin de +cent mille guinées de plus. J’aimerais mieux recevoir à +l’hôpital l’indigent malade sans lui faire payer d’avance son +enterrement. En Caernarvon, à Traith-maur comme à Traith-bichan, +l’épuisement des pauvres est horrible. A Strafford, on ne peut +dessécher le marais, faute d’argent. Les fabriques de draperie +sont fermées dans tout le Lancashire. Chômage partout. +Savez-vous que les pêcheurs de hareng de Harlech mangent de +l’herbe quand la pèche manque? Savez-vous qu’à Burton-Lazers il +y a encore des lépreux traqués, et auxquels on tire des coups de +fusil s’ils sortent de leurs tanières? A Ailesbury, ville dont +un de vous est lord, la disette est en permanence. A Penckridge +en Coventry, dont vous venez de doter la cathédrale et d’enrichir +l’évêque, on n’a pas de lits dans les cabanes, et l’on creuse des +trous dans la terre pour y coucher les petits enfants, de sorte +qu’au lieu de commencer par le berceau, ils commencent par la +tombe. J’ai vu ces choses-là. Milords, les impôts que vous +votez, savez-vous qui les paie? Ceux qui expirent. Hélas! vous +vous trompez. Vous faites fausse route. Vous augmentez la +pauvreté du pauvre pour augmenter la richesse du riche. C’est le +contraire qu’il faudrait faire. Quoi, prendre au travailleur +pour donner à l’oisif, prendre au déguenillé pour donner au repu, +prendre à l’indigent pour donner au prince! Oh, oui, j’ai du +vieux sang républicain dans les veines. J’ai horreur de cela. +Ces rois, je les exècre! Et que les femmes sont effrontées! On +m’a conté une triste histoire. Oh! je hais Charles II! Une +femme que mon père avait aimée s’est donnée à ce roi, pendant que +mon père mourait en exil, la prostituée! Charles II, Jacques II; +après un vaurien, un scélérat! Qu’y a-t-il dans le roi? un +homme, un faible et chétif sujet des besoins et des infirmités. +A quoi bon le roi? Cette royauté parasite, vous la gavez. Ce +ver de terre, vous le faites boa. Ce ténia, vous le faites +dragon. Grâce pour les pauvres! Vous alourdissez l’impôt au +profit du trône. Prenez garde aux lois que vous décrétez. +Prenez garde au fourmillement douloureux que vous écrasez. +Baissez les yeux. Regardez à vos pieds. O grands, il y a des +petits! ayez pitié. Oui! pitié de vous! car les multitudes +agonisent, et le bas en mourant fait mourir le haut. La mort est +une cessation qui n’excepte aucun membre. Quand la nuit vient, +personne ne garde son coin de jour. Êtes-vous égoïstes? sauvez +les autres. La perdition du navire n’est indifférente à aucun +passager. Il n’y a pas naufrage de ceux-ci sans qu’il y ait +engloutissement de ceux-là. Oh! sachez-le, l’abîme est pour +tous. + +Le rire redoubla, irrésistible. Du reste, pour égayer une +assemblée, il suffisait de ce que ces paroles avaient +d’extravagant. + +Être comique au dehors, et tragique au dedans, pas de souffrance +plus humiliante, pas de colère plus profonde. Gwynplaine avait +cela en lui. Ses paroles voulaient agir dans un sens, son visage +agissait dans l’autre; situation affreuse. Sa voix eut tout à +coup des éclats stridents. + +--Ils sont joyeux, ces hommes! C’est bon. L’ironie fait face à +l’agonie. Le ricanement outrage le râle. Ils sont +tout-puissants! C’est possible. Soit. On verra. Ah! je suis +un des leurs. Je suis aussi un des vôtres, ô vous les pauvres! +Un roi m’a vendu, un pauvre m’a recueilli. Qui m’a mutilé? Un +prince. Qui m’a guéri et nourri? Un meurt-de-faim. Je suis +lord Clancharlie, mais je reste Gwynplaine. Je tiens aux grands, +et j’appartiens aux petits. Je suis parmi ceux qui jouissent et +avec ceux qui souffrent. Ah! cette société est fausse. Un jour +viendra la société vraie. Alors il n’y aura plus de seigneurs, +il y aura des vivants libres. Il n’y aura plus de maîtres, il y +aura des pères. Ceci est l’avenir. Plus de prosternement, plus +de bassesse, plus d’ignorance, plus d’hommes bêtes de somme, plus +de courtisans, plus de valets, plus de rois, la lumière! En +attendant, me voici. J’ai un droit, j’en use. Est-ce un droit? +Non, si j’en use pour moi. Oui, si j’en use pour tous. Je +parlerai aux lords, en étant un. O mes frères d’en bas, je leur +dirai votre dénûment. Je me dresserai avec la poignée des +haillons du peuple dans la main, et je secouerai sur les maîtres +la misère des esclaves, et ils ne pourront plus, eux les +favorisés et les arrogants, se débarrasser du souvenir des +infortunés, et se délivrer, eux les princes, de la cuisson des +pauvres, et tant pis si c’est de la vermine, et tant mieux si +elle tombe sur des lions! + +Ici Gwynplaine se tourna vers les sous-clercs agenouillés qui +écrivaient sur le quatrième sac de laine. + +--Qu’est-ce que c’est que ces gens qui sont à genoux? Qu’est-ce +que vous faites là? Levez-vous, vous êtes des hommes. + +Cette brusque apostrophe à des subalternes qu’un lord ne doit pas +même apercevoir, mit le comble aux joies. On avait crié bravo, +on cria hurrah! Du battement des mains on passa au trépignement. +On eût pu se croire à la Green-Box. Seulement, à la Green-Box le +rire fêtait Gwynplaine, ici il l’exterminait. Tuer, c’est +l’effort du ridicule. Le rire des hommes fait quelquefois tout +ce qu’il peut pour assassiner. + +Le rire était devenu une voie de fait. Les quolibets pleuvaient. +C’est la bêtise des assemblées d’avoir de l’esprit. Leur +ricanement ingénieux et imbécile écarte les faits au lieu de les +étudier et condamne les questions au lieu de les résoudre. Un +incident est un point d’interrogation. En rire, c’est rire de +l’énigme. Le sphinx, qui ne rit pas, est derrière. + +On entendait des clameurs contradictoires: + +--Assez! assez!--Encore! encore! + +William Farmer, baron Leimpster, jetait à Gwynplaine l’affront de +Ryc-Quiney à Shakespeare: + +--_Histrio! mima!_ + +Lord Vaughan, homme sentencieux, le vingt-neuvième du banc des +barons, s’écriait: + +--Nous revoici au temps où les animaux péroraient. Au milieu des +bouches humaines, une mâchoire bestiale a la parole. + +--Écoutons l’âne de Balaam, ajoutait lord Yarmouth. + +Lord Yarmouth avait l’air sagace que donne un nez rond et une +bouche de travers. + +--Le rebelle Linnaeus est châtié dans son tombeau. Le fils est +la punition du père, disait John Hough, évêque de Lichfield et de +Coventry, dont Gwynplaine avait effleuré la prébende. + +--Il ment, affirmait lord Cholmley, le législateur légiste. Ce +qu’il appelle la torture, c’est la peine forte et dure, très +bonne peine. La torture n’existe pas en Angleterre. + +Thomas Wentworth, baron Raby, apostrophait le chancelier. + +--Milord chancelier, levez la séance! + +--Non! non! non! qu’il continue! il nous amuse! hurrah! +hep! hep! hep! + +Ainsi criaient les jeunes lords; leur gaîté était de la fureur. +Quatre surtout étaient en pleine exaspération d’hilarité et de +haine. C’étaient Laurence Hyde, comte de Rochester, Thomas +Tufton, comte de Thanet, et le vicomte de Hatton, et le duc de +Montagu. + +--A la niche, Gwynplaine! disait Rochester. + +--A bas! à bas! à bas! criait Thanet. + +Le vicomte Hatton tirait de sa poche un penny, et le jetait à +Gwynplaine. + +Et John Campbell, comte de Greenwich, Savage, comte Rivers, +Thompson, baron Haversham, Warrigton, Escrik, Rolleston, +Rockingham, Carteret, Langdale, Banester Maynard, Hundson, +Caernarvon, Cavendish, Burlington, Robert Darcy, comte de +Holderness, Other Windsor, comte de Plymouth, applaudissaient. + +Tumulte de pandémonium ou de panthéon dans lequel se perdaient +les paroles de Gwynplaine. On n’y distinguait que ce mot: Prenez +garde! + +Ralph, duc de Montagu, récemment sorti d’Oxford et ayant encore +sa première moustache, descendit du banc des ducs où il siégeait +dix-neuvième, et alla se poser les bras croisés en face de +Gwynplaine. Il y a dans une lame l’endroit qui coupe le plus et +dans une voix l’accent qui insulte le mieux. Montagu prit cet +accent-là, et, ricanant au nez de Gwynplaine, lui cria: + +--Qu’est-ce que tu dis? + +--Je prédis, répondit Gwynplaine. + +Le rire fit explosion de nouveau. Et sous ce rire grondait la +colère en basse continue. Un des pairs mineurs, Lionel Cranseild +Sackville, comte de Dorset et de Middlesex, se leva debout sur +son banc, ne riant pas, grave comme il sied à un futur +législateur, et, sans dire un mot, regarda Gwynplaine avec son +frais visage de douze ans en haussant les épaules. Ce qui fit +que l’évêque de Saint-Asaph se pencha à l’oreille de l’évêque de +Saint-David assis à côté de lui, et lui dit, en montrant +Gwynplaine:--Voilà le fou! et en montrant l’enfant: Voilà le +sage! + +Du chaos des ricanements se dégageaient des exclamations +confuses,--Face de gorgone!--Que signifie cette +aventure?--Insulte à la Chambre!--Quelle exception qu’un tel +homme!--Honte! honte!--Qu’on lève la séance!--Non! qu’il +achève!--Parle, bouffon! + +Lord Lewis de Duras, les mains sur les hanches, criait:--Ah! que +c’est bon de rire! ma rate est heureuse. Je propose un vote +d’actions de grâces ainsi conçu: La Chambre des lords remercie la +Green-Box. + +Gwynplaine, on s’en souvient, avait rêvé un autre accueil. + +Qui a gravi dans le sable une pente à pic toute friable au-dessus +d’une profondeur vertigineuse, qui a senti sous ses mains, sous +ses ongles, sous ses coudes, sous ses genoux, sous ses pieds, +fuir et se dérober le point d’appui, qui, reculant au lieu +d’avancer sur cet escarpement réfractaire, en proie à l’angoisse +du glissement, s’enfonçant au lieu de gravir, descendant au lieu +de monter, augmentant la certitude du naufrage par l’effort vers +le sommet, et se perdant un peu plus à chaque mouvement pour se +tirer de péril, a senti l’approche formidable de l’abîme, et a eu +dans les os le froid sombre de la chute, gueule ouverte +au-dessous de vous, celui-là a éprouvé ce qu’éprouvait +Gwynplaine. + +Il sentait son ascension crouler sous lui, et son auditoire était +un précipice. + +Il y a toujours quelqu’un qui dit le mot où tout se résume. + +Lord Scarsdale traduisit en un cri l’impression de l’assemblée: + +--Qu’est-ce que ce monstre vient faire ici? + +Gwynplaine se dressa, éperdu et indigné, dans une sorte de +convulsion suprême. Il les regarda tous fixement. + +--Ce que je viens faire ici? Je viens être terrible. Je suis un +monstre, dites-vous. Non, je suis le peuple. Je suis une +exception? Non, je suis tout le monde. L’exception, c’est vous. +Vous êtes la chimère, et je suis la réalité. Je suis l’Homme. +Je suis l’effrayant Homme qui Rit. Qui rit de quoi? De vous. +De lui. De tout. Qu’est-ce que son rire? Votre crime, et son +supplice. Ce crime, il vous le jette à la face; ce supplice, il +vous le crache au visage. Je ris, cela veut dire: Je pleure. + +Il s’arrêta. On se taisait. Les rires continuaient, mais bas. +Il put croire à une certaine reprise d’attention. Il respira, et +poursuivit: + +--Ce rire qui est sur mon front, c’est un roi qui l’y a mis. Ce +rire exprime la désolation universelle. Ce rire veut dire haine, +silence contraint, rage, désespoir. Ce rire est un produit des +tortures. Ce rire est un rire de force. Si Satan avait ce rire, +ce rire condamnerait Dieu. Mais l’éternel ne ressemble point aux +périssables; étant l’absolu, il est le juste; et Dieu hait ce que +font les rois. Ah! vous me prenez pour une exception! Je suis +un symbole. O tout-puissants imbéciles que vous êtes, ouvrez les +yeux. J’incarne tout. Je représente l’humanité telle que ses +maîtres l’ont faite. L’homme est un mutilé. Ce qu’on m’a fait, +on l’a fait au genre humain. On lui a déformé le droit, la +justice, la vérité, la raison, l’intelligence, comme à moi les +yeux, les narines et les oreilles; comme à moi, on lui a mis au +cœur un cloaque de colère et de douleur, et sur la face un +masque de contentement. Où s’était posé le doigt de Dieu, s’est +appuyée la griffe du roi. Monstrueuse superposition. Évêques, +pairs et princes, le peuple, c’est le souffrant profond qui rit à +la surface. Milords, je vous le dis, le peuple, c’est moi. +Aujourd’hui, vous l’opprimez, aujourd’hui vous me huez. Mais +l’avenir, c’est le dégel sombre. Ce qui était pierre devient +flot. L’apparence solide se change en submersion. Un +craquement, et tout est dit. Il viendra une heure où une +convulsion brisera votre oppression, où un rugissement répliquera +à vos huées. Cette heure est déjà venue,--tu en étais, ô mon +père!--cette heure de Dieu est venue, et s’est appelée +République, on l’a chassée, elle reviendra. En attendant, +souvenez-vous que la série des rois armés de l’épée est +interrompue par Cromwell armé de la hache. Tremblez. Les +incorruptibles solutions approchent, les ongles coupés +repoussent, les langues arrachées s’envolent, et deviennent des +langues de feu éparses au vent des ténèbres, et hurlent dans +l’infini; ceux qui ont faim montrent leurs dents oisives, les +paradis bâtis sur les enfers chancellent, on souffre, on souffre, +on souffre, et ce qui est en haut penche, et ce qui est en bas +s’entr’ouvre, l’ombre demande à devenir lumière, le damné discute +l’élu, c’est le peuple qui vient, vous dis-je, c’est l’homme qui +monte, c’est la fin qui commence, c’est la rouge aurore de la +catastrophe, et voilà ce qu’il y a dans ce rire, dont vous riez! +Londres est une fête perpétuelle. Soit. L’Angleterre est d’un +bout à l’autre une acclamation. Oui. Mais écoutez: Tout ce que +vous voyez, c’est moi. Vous avez des fêtes, c’est mon rire. +Vous avez des joies publiques, c’est mon rire. Vous avez des +mariages, des sacres et des couronnements, c’est mon rire. Vous +avez des naissances de princes, c’est mon rire. Vous avez +au-dessus de vous le tonnerre, c’est mon rire. + +Le moyen de tenir à de telles choses! le rire recommença, cette +fois accablant. De toutes les laves que jette la bouche humaine, +ce cratère, la plus corrosive, c’est la joie. Faire du mal +joyeusement, aucune foule ne résiste à cette contagion. Toutes +les exécutions ne se font pas sur des échafauds, et les hommes, +dès qu’ils sont réunis, qu’ils soient multitude ou assemblée, ont +toujours au milieu d’eux un bourreau tout prêt, qui est le +sarcasme. Pas de supplice comparable à celui du misérable +risible. Ce supplice, Gwynplaine le subissait. L’allégresse, +sur lui, était lapidation et mitraille. Il était hochet et +mannequin, tête de turc, cible. On bondissait, on criait bis, on +se roulait. On battait du pied. On s’empoignait au rabat. La +majesté du lieu, la pourpre des robes, la pudeur des hermines, +l’in-folio des perruques, n’y faisait rien. Les lords riaient, +les évoques riaient, les juges riaient. Le banc des vieillards +se déridait, le banc des enfants se tordait. L’archevêque de +Canterbury poussait du coude l’archevêque d’York. Henry Compton, +évêque de Londres, frère du comte de Northampton, se tenait les +côtes. Le lord-chancelier baissait les yeux pour cacher son rire +probable. Et à la barre, la statue du respect, l’huissier de la +verge noire, riait. + +Gwynplaine, pâle, avait croisé les bras; et, entouré de toutes +ces figures, jeunes et vieilles, où rayonnait la grande +jubilation homérique, dans ce tourbillon de battements de mains, +de trépignements et de hourras, dans cette frénésie bouffonne +dont il était le centre, dans ce splendide épanchement +d’hilarité, au milieu de cette gaîté énorme, il avait en lui le +sépulcre. C’était fini. Il ne pouvait plus maîtriser ni sa face +qui le trahissait, ni son auditoire que l’insultait. + +Jamais l’éternelle loi fatale, le grotesque cramponné au sublime, +le rire répercutant le rugissement, la parodie en croupe du +désespoir, le contre-sens entre ce qu’on semble et ce qu’on est, +n’avait éclaté avec plus d’horreur. Jamais lueur plus sinistre +n’avait éclairé la profonde nuit humaine. + +Gwynplaine assistait à l’effraction définitive de sa destinée par +un éclat de rire. L’irrémédiable était là. On se relève tombé, +on ne se relève pas pulvérisé. Cette moquerie inepte et +souveraine le mettait en poussière. Rien de possible désormais. +Tout est selon le milieu. Ce qui était triomphe à la Green-Box +était chute et catastrophe à la chambre des lords. +L’applaudissement là-bas était ici imprécation. Il sentait +quelque chose comme le revers de son masque. D’un côté de ce +masque, il y avait la sympathie du peuple acceptant Gwynplaine, +de l’autre la haine des grands rejetant lord Fermain Clancharlie. +D’un côté l’attraction, de l’autre la répulsion, toutes deux le +ramenant vers l’ombre. Il se sentait comme frappé par derrière. +Le sort a des coups de trahison. Tout s’expliquera plus tard, +mais, en attendant, la destinée est piège et l’homme tombe dans +des chausse-trapes. Il avait cru monter, ce rire l’accueillait; +les apothéoses ont des aboutissements lugubres. Il y a un mot +sombre, être dégrisé. Sagesse tragique, celle qui naît de +l’ivresse. Gwynplaine, enveloppé de cette tempête gaie et +féroce, songeait. + +A vau-l’eau, c’est le fou rire. Une assemblée en gaité, c’est la +boussole perdue. On ne savait plus où l’on allait, ni ce qu’on +faisait. Il fallut lever la séance. + +Le lord-chancelier, «attendu l’incident», ajourna la suite du +vote au lendemain. La chambre se sépara. Les lords firent la +révérence à la chaise royale et s’en allèrent. On entendit les +rires se prolonger et se perdre dans les couloirs. Les +assemblées, outre leurs portes officielles, ont dans les +tapisseries, dans les reliefs et dans les moulures, toutes sortes +de portes dérobées par où elles se vident comme un vase par des +fêlures. En peu de temps, la salle fut déserte. Cela se fait +très vite, et presque sans transition. Ces lieux de tumulte sont +tout de suite repris par le silence. + +L’enfoncement dans la rêverie mène loin, et l’on finit, à force +de songer, par être comme dans une autre planète. Gwynplaine +tout à coup eut une sorte de réveil. Il était seul. La salle +était vide. Il n’avait pas même vu que la séance avait été +levée. Tous les pairs avaient disparu, même ses deux parrains. +Il n’y avait plus ça et là que quelques bas officiers de la +chambre attendant pour mettre les housses et éteindre les lampes +que «sa seigneurie» fût partie. Il mit machinalement son chapeau +sur sa tête, sortit de son banc, et se dirigea vers la grande +porte ouverte sur la galerie. Au moment où il franchit la +coupure de la barre, un door-keeper le débarrassa de sa robe de +pair. Il s’en aperçut à peine. Un instant après, il était dans +la galerie. + +Les hommes de service qui étaient là remarquèrent avec étonnement +que ce lord était sorti sans saluer le trône. + + + + +VIII + +SERAIT BON FRÈRE S’IL N’ÉTAIT BON FILS + + +Il n’y avait plus personne dans la galerie. Gwynplaine traversa +le rond-point, d’où l’on avait enlevé le fauteuil et les tables, +et où il ne restait plus trace de son investiture. Des +candélabres et des lustres de distance en distance indiquaient +l’itinéraire de sortie. + +Grâce à ce cordon de lumière, il put aisément retrouver, dans +l’enchaînement des salons et des galeries, la route qu’il avait +suivie en arrivant avec le roi d’armes et l’huissier de la verge +noire. Il ne faisait aucune rencontre, si ce n’est ça et là +quelque vieux lord tardigrade s’en allant pesamment et tournant +le dos. + +Tout à coup, dans le silence de toutes ces grandes salles +désertes, des éclats de parole indistincts arrivèrent jusqu’à +lui, sorte de tapage nocturne singulier en un tel lieu. Il se +dirigea du côté où il entendait ce bruit, et brusquement il se +trouva dans un spacieux vestibule faiblement éclairé qui était +une des issues de la chambre. On apercevait une large porte +vitrée ouverte, un perron, des laquais et des flambeaux; on +voyait dehors une place; quelques carrosses attendaient au bas du +perron. + +C’est de là que venait le bruit qu’il avait entendu. + +En dedans de la porte, sous le réverbère du vestibule, il y avait +un groupe tumultueux et un orage de gestes et de voix. +Gwynplaine, dans la pénombre, approcha. + +C’était une querelle. D’un côté il y avait dix ou douze jeunes +lords voulant sortir, de l’autre un homme, le chapeau sur la tête +comme eux, droit et le front haut, et leur barrant le passage. + +Qui était cet homme? Tom-Jim-Jack. + +Quelques-uns de ces lords étaient encore en robe de pair; +d’autres avaient quitté l’habit de parlement et étaient en habit +de ville. + +Tom-Jim-Jack avait un chapeau à plumes, non blanches, comme les +pairs, mais vertes et frisées d’orange; il était brodé et galonné +de la tête aux pieds, avec des flots de rubans et de dentelles +aux manches et au cou, et il maniait fiévreusement de son poing +gauche la poignée d’une épée qu’il portait en civadière, et dont +le baudrier et le fourreau étaient passementés d’ancres d’amiral. + +C’était lui qui parlait, il apostrophait tous ces jeunes lords, +et Gwynplaine entendit ceci: + +--Je vous ai dit que vous étiez des lâches. Vous voulez que je +retire mes paroles. Soit. Vous n’êtes pas des lâches. Vous +êtes des idiots. Vous vous êtes mis tous contre un. Ce n’est +pas couardise. Bon. Alors c’est ineptie. On vous a parlé, vous +n’avez pas compris. Ici, les vieux sont sourds de l’oreille, et +les jeunes, de l’intelligence. Je suis assez un des vôtres pour +vous dire vos vérités. Ce nouveau venu est étrange, et il a +débité un tas de folies, j’en conviens, mais dans ces folies il y +avait des choses vraies. C’était confus, indigeste, mal dit; +soit; il a répété trop souvent savez-vous, savez-vous; mais un +homme qui était hier grimacier de la foire n’est pas forcé de +parler comme Aristote et comme le docteur Gilbert Burnet évêque +de Sarum. La vermine, les lions, l’apostrophe au sous-clerc, +tout cela était de mauvais goût. Parbleu! qui vous dit le +contraire? C’était une harangue insensée et décousue et qui +allait tout de travers, mais il en sortait ça et là des faits +réels. C’est déjà beaucoup de parler comme cela quand on n’en +fait pas son métier, je voudrais vous y voir, vous! Ce qu’il a +raconté des lépreux de Burton-Lazers est incontestable; +d’ailleurs il ne serait pas le premier qui aurait dit des +sottises; enfin, moi, milords, je n’aime pas qu’on s’acharne +plusieurs sur un seul, telle est mon humeur, et je demande à vos +seigneuries la permission d’être offensé. Vous m’avez déplu, +j’en suis fâché. Moi, je ne crois pas beaucoup en Dieu, mais ce +qui m’y ferait croire, c’est quand il fait de bonnes actions, ce +qui ne lui arrive pas tous les jours. Ainsi je lui sais gré, à +ce bon Dieu, s’il existe, d’avoir tiré du fond de cette existence +basse ce pair d’Angleterre, et d’avoir rendu son héritage à cet +héritier, et, sans m’inquiéter si cela arrange ou non mes +affaires, je trouve beau de voir subitement le cloporte se +changer en aigle et Gwynplaine en Clancharlie. Milords, je vous +défends d’être d’un autre avis que moi. Je regrette que Lewis de +Duras ne soit pas là. Je l’insulterais avec plaisir. Milords, +Fermain Clancharlie a été le lord, et vous avez été les +saltimbanques. Quant à son rire, ce n’est pas sa faute. Vous +avez ri de ce rire. On ne rit pas d’un malheur. Vous êtes des +niais. Et des niais cruels. Si vous croyez qu’on ne peut pas +rire de vous aussi, vous vous trompez; vous êtes laids, et vous +vous habillez mal. Milord Haversham, j’ai vu l’autre jour ta +maîtresse, elle est hideuse. Duchesse, mais guenon. Messieurs +les rieurs, je répète que je voudrais bien vous voir essayer de +dire quatre mots de suite. Beaucoup d’hommes jasent, très peu +parlent. Vous vous imaginez savoir quelque chose parce que vous +avez traîné vos grègues fainéantes à Oxford ou à Cambridge, et +parce que, avant d’être pairs d’Angleterre sur les bancs de +Westminster-Hall, vous avez été ânes sur les bancs du collége de +Gonewill et de Caïus! Moi, je suis ici, et je tiens à vous +regarder en face. Vous venez d’être impudents avec ce nouveau +lord. Un monstre, soit. Mais livré aux bêtes. J’aimerais mieux +être lui que vous. J’assistais à la séance, à ma place, comme +héritier possible de pairie, j’ai tout entendu. Je n’avais pas +le droit de parler, mais j’ai le droit d’être un gentilhomme. +Vos airs joyeux m’ont ennuyé. Quand je ne suis pas content, +j’irais sur le Mont Pendlehill cueillir l’herbe des nuées, le +clowdesbery, qui fait tomber la foudre sur qui l’arrache. C’est +pourquoi je suis venu vous attendre à la sortie. Causer est +utile, et nous avons des arrangements à prendre. Vous +rendiez-vous compte que vous me manquiez un peu à moi-même? +Milords, j’ai le ferme dessein de tuer quelques-uns d’entre vous. +Vous tous qui êtes ici, Thomas Tufton, comte de Thanet, Savage, +comte Rivers, Charles Spencer, comte de Sunderland, Laurence +Hyde, comte de Rochester, vous barons, Gray de Rolleston, Cary +Hunsdon, Escrick, Rockingham, toi, petit Carteret, toi, Robert +Darcy, comte de Holderness, toi William, vicomte Halton, et toi, +Ralph, duc de Montagu, et tous les autres qui voudront, moi, +David Dirry-Moir, un des soldats de la flotte, je vous somme et +je vous appelle, et je vous commande de vous pourvoir en +diligence de seconds et de parrains, et je vous attends face +contre face et poitrine contre poitrine, ce soir, tout de suite, +demain, le jour, la nuit, en plein soleil, aux flambeaux, où, +quand et comme bon vous semblera, partout où il y a assez de +place pour deux longueurs d’épées, et vous ferez bien de visiter +les batteries de vos pistolets et le tranchant de vos-estocs, +attendu que j’ai l’intention de faire vos pairies vacantes. Ogle +Cavendish, prends tes précautions et songe à ta devise: _Cavendo +tutus_. Marmaduke Langdale, tu feras bien, comme ton ancêtre +Gundold, de te faire suivre d’un cercueil. Georges Rooth, comte +de Warington, tu ne reverras pas le comté palatin de Chester et +ton labyrinthe à la façon de Crète et les hautes tourelles de +Dunham Massie. Quant à lord Vaughan, il est assez jeune pour +dire des impertinences et trop vieux pour en répondre; je +demanderai compte de ses paroles à son neveu Richard Vaughan, +membre des communes pour le bourg de Merioneth. Toi, John +Campbell, comte de Greemvich, je te tuerai comme Achon tua Matas, +mais d’un coup franc, et non par derrière, ayant coutume de +montrer mon cœur et non mon dos à la pointe de l’espadon. Et +c’est dit, milords. Sur ce, usez de maléfices, si bon vous +semble, consultez des tireuses de cartes, graissez-vous la peau +avec les onguents et les drogues qui font invulnérable, +pendez-vous au cou des sachets du diable ou de la vierge, je vous +combattrai bénits ou maudits, et je ne vous ferai point tâter +pour savoir si vous avez sur vous des sorcelleries. A pied ou à +cheval. En plein carrefour, si vous voulez, à Piccadilly ou à +Charing-Cross, et l’on dépavera la rue pour notre rencontre comme +on a dépavé la cour du Louvre pour le duel de Guise et de +Bassompierre. Tous, entendez-vous? je vous veux tous. Dorme, +comte de Caërnarvon, je te ferai avaler ma lame jusqu’à la +coquille, comme fit Marolles à Lisle-Marivaux; et nous verrons +ensuite, milord, si tu riras. Toi, Burlington, qui as l’air +d’une fille avec tes dix-sept ans, tu auras le choix entre les +pelouses de ta maison de Middlesex et ton beau jardin de +Londesburg en Yorkshire pour te faire enterrer. J’informe vos +seigneuries qu’il ne me convient pas qu’on soit insolent devant +moi. Et je vous châtierai, milords. Je trouve mauvais que vous +ayez bafoué lord Fermain Clancharlie. Il vaut mieux que vous. +Comme Clancharlie, il a la noblesse, que vous avez, et comme +Gwynplaine, il a l’esprit, que vous n’avez pas. Je fais de sa +cause ma cause, de son injure mon injure, et de vos ricanements +ma colère. Nous verrons qui sortira de cette affaire vivant, car +je vous provoque à outrance, entendez-vous bien? et à toute arme +et de toute façon, et choisissez la mort qui vous plaira, et +puisque vous êtes des manants en même temps que des +gentilshommes, je proportionne le défi à vos qualités, et je vous +offre toutes les manières qu’ont les hommes de se tuer, depuis +l’épée comme les princes jusqu’à la boxe comme les goujats! + +A ce jet furieux de paroles tout le groupe hautain des jeunes +lords répondit par un sourire.--Convenu, dirent-ils. + +--Je choisis le pistolet, dit Burlington. + +--Moi, dit Escrick, l’ancien combat de champ clos à la masse +d’armes et au poignard. + +--Moi, dit Holderness, le duel aux deux couteaux, le long et le +court, torses nus, et corps à corps. + +--Lord David, dit le comte de Thanet, tu es écossais. Je prends +la claymore. + +--Moi, l’épée, dit Rockingham. + +--Moi, dit le duc Ralph, je préfère la boxe. C’est plus noble. + +Gwynplaine sortit de l’ombre. + +Il se dirigea vers celui qu’il avait jusque-là nommé +Tom-Jim-Jack, et en qui maintenant il commençait à entrevoir +autre chose. + +--Je vous remercie, dit-il. Mais ceci me regarde. Toutes les +têtes se tournèrent. + +Gwynplaine avança. Il se sentait poussé vers cet homme qu’il +entendait appeler lord David, et qui était son défenseur, et plus +encore peut-être. Lord David recula. + +--Tiens! dit lord David, c’est vous! vous voilà! Cela se +trouve bien. J’avais aussi un mot à vous dire. Vous avez tout à +l’heure parlé d’une femme qui, après avoir aimé lord Linnaeus +Claucharlie, a aimé le roi Charles II. + +--C’est vrai. + +--Monsieur, vous avez insulté ma mère. + +--Votre mère? s’écria Gwynplaine. En ce cas, je le devinais, +nous sommes... + +--Frères, répondit lord David. + +Et il donna un soufflet à Gwynplaine. + +--Nous sommes frères, reprit-il. Ce qui fait que nous pouvons +nous battre. On ne se bat qu’entre égaux. Qui est plus notre +égal que notre frère? Je vous enverrai mes parrains. Demain, +nous nous couperons la gorge. + + + + +LIVRE NEUVIEME + +EN RUINE + + + + +I + +C’EST A TRAVERS L’EXCÈS DE GRANDEUR QU’ON ARRIVE A L’EXCÈS DE +MISÈRE + + +Comme minuit sonnait à Saint-Paul, un homme, qui venait de +traverser le pont de Londres, entrait dans les ruelles de +Southwark. Il n’y avait point de réverbères allumés, l’usage +étant alors, à Londres comme à Paris, d’éteindre l’éclairage +public à onze heures, c’est-à-dire de supprimer les lanternes au +moment où elles deviennent nécessaires. Les rues, obscures, +étaient désertes. Point de réverbères, cela fait peu de +passants. L’homme marchait à grands pas. Il était étrangement +vêtu pour aller dans la rue à pareille heure. Il avait un habit +de soie brodé, l’épée au côté et un chapeau à plumes blanches, et +point de manteau. Les watchmen qui le voyaient passer +disaient:--C’est un seigneur qui a fait un pari.--Et ils +s’écartaient avec le respect dû à un lord et à une gageure. + +Cet homme était Gwynplaine. + +Il avait pris la fuite. + +Où en était-il? il ne le savait pas. L’âme, nous l’avons dit, a +ses cyclones, tournoiements épouvantables où tout se mêle, le +ciel, la mer, le jour, la nuit, la vie, la mort, dans une sorte +d’horreur inintelligible. Le réel cesse d’être respirable. On +est écrasé par des choses auxquelles on ne croit pas. Le néant +s’est fait ouragan. Le firmament a blêmi. L’infini est vide. +On est dans l’absence. On se sent mourir. On désire un astre. +Qu’éprouvait Gwynplaine? une soif, voir Dea. + +Il ne sentait plus que cela. Regagner la Green-Box, et l’inn +Tadcaster, sonore, lumineux, plein de ce bon rire cordial du +peuple; retrouver Ursus et Homo, revoir Dea, rentrer dans la vie! + +Les désillusions se détendent comme l’arc, avec une force +sinistre, et jettent l’homme, cette flèche, vers le vrai. +Gwynplaine avait hâte. Il approchait du Tarrinzeau-field. Il ne +marchait plus, il courait. Ses yeux plongeaient dans l’obscurité +en avant. Il se faisait précéder par son regard; recherche avide +du port à l’horizon. Quel moment que celui où il allait +apercevoir les fenêtres éclairées de l’inn Tadcaster! + +Il déboucha sur le bowling-green. Il tourna un coin de mur, et +eut, en face de lui, à l’autre bout du pré, à quelque distance, +l’inn, qui était, on s’en souvient, la seule maison du champ de +foire. + +Il regarda. Pas de lumière. Une masse noire. + +Il frissonna. Puis il se dit qu’il était tard, que la taverne +était fermée, que c’était tout simple, qu’on dormait, qu’il n’y +avait qu’à réveiller Nicless ou Govicum, qu’il fallait aller à +l’inn et frapper à la porte. Et il y alla. Il n’y courut pas. +Il s’y précipita. + +Il arriva à l’inn, ne respirant plus. On est en pleine +tourmente, on se débat dans les invisibles convulsions de l’âme, +on ne sait plus si l’on est mort ou vivant, et l’on a pour ceux +qu’on aime toutes sortes de délicatesses; c’est à cela que se +reconnaissent les vrais cœurs. Dans l’engloutissement de tout, +la tendresse surnage. Ne pas réveiller brusquement Dea, ce fut +tout de suite la préoccupation de Gwynplaine. + +Il approcha de l’inn en faisant le moins de bruit possible. Il +connaissait le réduit, ancienne niche de chien de garde, où +couchait Govicum; ce réduit, contigu à la salle basse, avait une +lucarne sur la place, Gwynplaine gratta doucement la vitre. +Réveiller Govicum suffisait. + +Il ne se fit aucun mouvement dans le bedroom de Govicum. A cet +âge, se dit Gwynplaine, on a le sommeil dur. Il frappa du revers +de sa main un petit coup sur la lucarne. Rien ne remua. + +Il frappa plus vivement et deux coups. On ne bougea pas dans le +réduit. Alors, avec quelque frémissement, il alla à la porte de +l’inn, et cogna. + +Personne ne répondit. + +Il pensa, non sans ressentir le commencement d’un froid +profond:--Maître Nicless est vieux, les enfants dorment durement +et les vieillards lourdement. Allons! plus fort! + +Il avait gratté. Il avait frappé. Il avait cogné. Il heurta. +Ceci lui rappela un lointain souvenir, Weymouth, quand il avait, +tout petit, Dea toute petite dans ses bras. + +Il heurta violemment, comme un lord, qu’il était, hélas! + +La maison demeura silencieuse. + +Il sentit qu’il devenait éperdu. + +Il ne garda plus de ménagement. Il appela: Nicless! Govicum! + +En même temps il regardait aux fenêtres pour voir si quelque +chandelle s’allumait. + +Rien dans l’inn. Pas une voix. Pas un bruit. Pas une lueur. + +Il alla à la porte cochère et la heurta, et la poussa, et la +secoua frénétiquement, en criant: Ursus! Homo! + +Le loup n’aboya pas. + +Une sueur glacée perla sur son front. + +Il jeta les yeux autour de lui. La nuit était épaisse, mais il y +avait assez d’étoiles pour que le champ de foire fût distinct. +Il vit une chose lugubre, l’évanouissement de tout. Il n’y avait +plus une seule baraque sur le bowling-green. Le circus n’y était +plus. Pas une tente. Pas un tréteau. Pas un chariot. Ce +vagabondage aux mille vacarmes qui avait fourmillé là avait fait +place à on ne sait quelle farouche noirceur vide. Tout s’en +était allé. + +La folie de l’anxiété le prit. Qu’est-ce que cela voulait dire? +Qu’était-il donc arrivé? Est-ce qu’il n’y avait plus personne? +Est-ce que sa vie se serait écroulée derrière lui? Qu’est-ce +qu’on leur avait fait, à tous? Ah! mon Dieu! Il se rua comme +une tempête sur la maison. Il frappa à la porte bâtarde, à la +porte cochère, aux fenêtres, aux volets, aux murs, des poings et +des pieds, furieux d’effroi et d’angoisse. Il appela Nicless, +Govicum, Fibi, Vinos, Ursus, Homo. Toutes les clameurs, tous les +bruits, il les jeta sur cette muraille. Par instants il +s’interrompait et écoutait, la maison restait muette et morte. +Alors, exaspéré, il recommençait. Chocs, frappements, cris, +roulements de coups faisant écho partout. On eût dit le tonnerre +essayant de réveiller le sépulcre. + +A un certain degré d’épouvanté, on devient terrible. Qui craint +tout, ne craint plus rien. On donne des coups de pied au sphinx. +On rudoie l’inconnu. Il renouvela le tumulte sous toutes les +formes possibles, s’arrêtant, reprenant, inépuisable en cris et +en appels, donnant l’assaut à ce tragique silence. + +Il appela cent fois tous ceux qui pouvaient être là, et cria tous +les noms, excepté Dea. Précaution, obscure pour lui-même, dont +il avait encore l’instinct dans son égarement. + +Les cris et les appels épuisés, restait l’escalade. Il se dit: +Il faut entrer dans la maison. Mais comment? Il cassa une vitre +du réduit de Govicum, y fourra son poing en se déchirant la +chair, tira le verrou du châssis et ouvrit la lucarne. Il +s’aperçut que son épée allait le gêner; il l’arracha avec colère, +fourreau, lame et ceinturon, et la jeta sur le pavé. Puis il se +hissa aux reliefs de la muraille, et, bien que la lucarne fût +étroite, il put y passer. Il pénétra dans l’inn. Le lit de +Govicum, vaguement visible, était dans le réduit, mais Govicum +n’y était pas. Pour que Govicum ne fût pas dans son lit, il +fallait évidemment que Nicless ne fût pas dans le sien. Toute la +maison était noire. On sentait dans cet intérieur ténébreux +l’immobilité mystérieuse du vide, et cette vague horreur qui +signifie: Il n’y a personne. Gwynplaine, convulsif, traversa la +salle basse, se cogna aux tables, piétina sur les vaisselles, +renversa les bancs, culbuta les brocs, enjamba les meubles, alla +à la porte donnant sur la cour, et la défonça d’un coup de genou +qui fit sauter le loquet. La porte tourna sur ses gonds. Il +regarda dans la cour. La Green-Box n’y était plus. + + + + +II + +RÉSIDU + + +Gwynplaine sortit de la maison, et se mit à explorer dans tous +les sens le Tarrinzeau-fleld; il alla partout où, la veille, on +voyait un tréteau, une tente, ou une cahute. Il n’y avait plus +rien. Il frappa aux échoppes, quoique sachant très bien qu’elles +étaient inhabitées. Il cogna à tout ce qui ressemblait à une +fenêtre, ou à une porte. Pas une voix ne sortit de cette +obscurité. Quelque chose comme la mort était venu là. + +La fourmilière avait été écrasée. Visiblement une mesure de +police avait été prise. Il y avait eu ce qu’on appellerait de +nos jours une razzia. Le Tarrinzeau-field était plus que désert, +il était désolé, et l’on y sentait dans tous les recoins le +grattement d’une griffe féroce. On avait pour ainsi dire +retourné les poches de ce misérable champ de foire, et tout vidé. + +Gwynplaine, après avoir tout fouillé, quitta le bowling-green, +entra dans les rues tortueuses de l’extrémité appelée +l’East-point, et se dirigea vers la Tamise. + +Il franchit quelques zigzags de ce réseau de ruelles où il n’y +avait que des murs et des haies, puis il sentit dans l’air le +frais de l’eau, il entendit le glissement sourd du fleuve, et +brusquement il se trouva devant un parapet. C’était le parapet +de l’Effroc-stone. + +Ce parapet bordait un tronçon de quai très court et très étroit. +Sous le parapet la haute muraille Effroc-stone s’enfonçait à pic +dans une eau obscure. + +Gwynplaine s’arrêta à ce parapet, s’y accouda, prit sa tête dans +ses mains, et se mit à penser, ayant cette eau au-dessous de lui. + +Regardait-il l’eau? Non. Que regardait-il? L’ombre. Non pas +l’ombre hors de lui, mais l’ombre au dedans de lui. + +Dans le mélancolique paysage de nuit auquel il ne faisait pas +attention, dans cette profondeur extérieure où son regard +n’entrait point, on pouvait distinguer des silhouettes de vergues +et de mâts. Sous l’Effroc-stone, il n’y avait que le flot, mais +le quai en aval s’abaissait en rampe insensible et aboutissait, à +quelque distance, à une berge que longeaient plusieurs bateaux, +les uns en arrivage, les autres en partance, communiquant avec la +terre par de petits promontoires d’amarrage, construits exprès, +en pierre ou en bois, ou par des passerelles en planches. Ces +navires, les uns amarrés, les autres à l’ancre, étaient +immobiles. On n’y entendait ni marcher ni parler; la bonne +habitude des matelots étant de dormir le plus qu’ils peuvent et +de ne se lever que pour la besogne. S’il y avait quelqu’un de +ces bâtiments qui dût partir dans la nuit à l’heure de la marée, +on n’y était pas encore réveillé. + +On voyait à peine les coques, grosses ampoules noires, et les +agrès, fils mêlés d’échelles. C’était livide et confus. Ça et +là un falot rouge piquait la brume. + +Gwynplaine ne percevait rien de tout cela. Ce qu’il considérait, +c’était la destinée. + +Il songeait, visionnaire éperdu devant la réalité inexorable. + +Il lui semblait entendre derrière lui quelque chose comme un +tremblement de terre. C’était le rire des lords. + +Ce rire, il venait d’en sortir. Il en était sorti souffleté. + +Souffleté par qui? + +Par son frère. + +Et en sortant de ce rire, avec ce soufflet, se réfugiant, oiseau +blessé, dans son nid, fuyant la haine et cherchant l’amour, +qu’avait-il trouvé? + +Les ténèbres. + +Personne. + +Tout disparu. + +Ces ténèbres, il les comparait au songe qu’il avait fait. + +Quel écroulement! + +Gwynplaine venait d’arriver à ce bord sinistre, le vide. La +Green-Box partie, c’était l’univers évanoui. + +La fermeture de son âme venait de se faire. + +Il songeait. + +Qu’avait-il pu se passer? Où étaient-ils? On les avait enlevés +évidemment. Sa destinée avait été sur lui Gwynplaine un coup, la +grandeur, et sur eux un contre-coup, l’anéantissement. Il était +clair qu’il ne les reverrait jamais. On avait pris des +précautions pour cela. Et l’on avait fait en même temps main +basse sur tout ce qui habitait le champ de foire, à commencer par +Nicless et Govicum, afin qu’aucun renseignement ne pût lui être +donné. Dispersion inexorable. Cette redoutable force sociale, +en même temps qu’elle le pulvérisait, lui, à la chambre des +lords, les avait broyés, eux, dans leur pauvre cabane. Ils +étaient perdus. Dea était perdue. Perdue pour lui. A jamais. +Puissances du ciel! où était-elle? Et il n’avait pas été là +pour la défendre! + +Faire des conjectures sur des absents qu’on aime, c’est se mettre +à la question. Il s’infligeait cette torture. A chaque coin +qu’il s’enfonçait, à chaque supposition qu’il faisait, il avait +un sombre rugissement intérieur. + +A travers une succession d’idées poignantes, il se souvenait de +l’homme évidemment funeste qui lui avait dit se nommer +Barkilphedro. Cet homme lui avait écrit dans le cerveau quelque +chose d’obscur qui à présent reparaissait, et cela avait été +écrit d’une encre si horrible que c’était maintenant des lettres +de feu, et Gwynplaine voyait flamboyer au fond de sa pensée ces +paroles énigmatiques, aujourd’hui expliquées: _Le destin n’ouvre +pas une porte sans en fermer une autre._ + +Tout était consommé. Les dernières ombres étaient sur lui. Tout +homme peut avoir dans sa destinée une fin du monde pour lui seul. +Cela s’appelle le désespoir. L’âme est pleine d’étoiles +tombantes. + +Voilà donc où il en était! + +Une fumée avait passé. Il avait été mêlé à cette fumée. Elle +s’était épaissie sur ses yeux; elle était entrée dans son +cerveau. Il avait été, au dehors, aveuglé; au dedans, enivré. +Cela avait duré le temps qu’une fumée passe. Puis tout s’était +dissipé, la fumée et sa vie. Réveillé de ce rêve, il se +retrouvait seul. + +Tout évanoui. Tout en allé. Tout perdu. La nuit. Rien. +C’était là son horizon. + +Il était seul. + +Seul a un synonyme: mort. + +Le désespoir est un compteur. Il tient à faire son total. Rien +ne lui échappe. Il additionne tout, il ne fait pas grâce des +centimes. Il reproche à Dieu les coups de tonnerre et les coups +d’épingle. Il veut savoir à quoi s’en tenir sur le destin. Il +raisonne, pèse et calcule. + +Sombre refroidissement extérieur sous lequel continue de couler +la lave ardente. + +Gwynplaine s’examina, et examina le sort. + +Le coup d’œil en arrière; résumé redoutable. + +Quand on est au haut de la montagne, on regarde le précipice. +Quand on est au fond de la chute, on regarde le ciel. + +Et l’on se dit: J’étais là! + +Gwynplaine était tout en bas du malheur. Et comme cela était +venu vite! Promptitude hideuse de l’infortune. Elle est si +lourde qu’on la croirait lente. Point. Il semble que la neige +doit avoir, étant froide, la paralysie de l’hiver, et, étant +blanche, l’immobilité du linceul. Tout cela est démenti par +l’avalanche! + +L’avalanche, c’est la neige devenue fournaise. Elle reste +glacée, et dévore. L’avalanche avait enveloppé Gwynplaine. Il +avait été arraché comme un haillon, déraciné comme un arbre, +précipité comme une pierre. + +Il récapitula sa chute. Il se fit des demandes et des réponses. +La douleur est un interrogatoire. Aucun juge n’est minutieux +comme la conscience instruisant son propre procès. + +Quelle quantité de remords y avait-il dans son désespoir? + +Il voulut s’en rendre compte et disséqua sa conscience; +vivisection douloureuse. + +Son absence avait produit une catastrophe. Cette absence +avait-elle dépendu de lui? Dans tout ce qui venait de se passer, +avait-il été libre? Point. Il s’était senti captif. Ce qui +l’avait arrêté et retenu, qu’était-ce? Une prison? non. Une +chaîne? non. Qu’était-ce donc? une glu. Il avait été embourbé +dans de la grandeur. + +A qui cela n’est-il pas arrivé, d’être libre en apparence, et de +se sentir les ailes empêtrées? + +Il y avait eu quelque chose comme un panneau tendu. Ce qui est +d’abord tentation finit par être captivité. + +Toutefois, et sur ce point sa conscience le pressait, ce qui +s’était offert, l’avait-il simplement subi? Non. Il l’avait +accepté. + +Qu’il lui eût été fait violence et surprise dans une certaine +mesure, cela était vrai; mais lui, de son côté, dans une certaine +mesure, il s’était laissé faire. S’être laissé enlever, ce +n’était pas sa faute; s’être laissé enivrer, c’avait été sa +défaillance. Il y avait eu un moment, moment décisif, où la +question avait été posée; ce Barkilphedro l’avait mis en face +d’un dilemme, et avait nettement donné à Gwynplaine l’occasion de +résoudre son sort d’un mot. Gwynplaine pouvait dire non. Il +avait dit oui. + +De ce oui, prononcé dans l’étourdissement, tout avait découlé. +Gwynplaine le comprenait. Arrière-goût amer du consentement. + +Cependant, car il se débattait, était-ce donc un si grand tort de +rentrer dans son droit, dans son patrimoine, dans son héritage, +dans sa maison, et, patricien, dans le rang de ses aïeux, et, +orphelin, dans le nom de son père? Qu’avait-il accepté? une +restitution. Faite par qui? par la providence. + +Alors il sentait une révolte. Acceptation stupide! quel marché +il avait fait! quel échange inepte! Il avait traité à perte +avec cette providence. Quoi donc! pour avoir deux millions de +rente, pour avoir sept ou huit seigneuries, pour avoir dix ou +douze palais, pour avoir des hôtels à la ville et des châteaux à +la campagne, pour avoir cent laquais, et des meutes, et des +carrosses, et des armoiries, pour être juge et législateur, pour +être couronné et en robe de pourpre comme un roi, pour être baron +et marquis, pour être pair d’Angleterre, il avait donné la +baraque d’Ursus et le sourire de Dea! Pour une immensité +mouvante où l’on s’engloutit et où l’on naufrage, il avait donné +le bonheur! Pour l’océan, il avait donné la perle. O insensé! +ô imbécile! ô dupe! + +Mais pourtant, et ici l’objection renaissait sur un terrain +solide, dans cette fièvre de la haute fortune qui l’avait saisi, +tout n’avait pas été malsain. Peut-être y aurait-il eu égoïsme +dans la renonciation, peut-être y avait-il devoir dans +l’acceptation. Brusquement transformé en lord, que devait-il +faire? La complication de l’événement produit la perplexité de +l’esprit. C’est ce qui lui était arrivé. Le devoir donnant des +ordres en sens inverse, le devoir de tous les côtés à la fois, le +devoir multiple, et presque contradictoire, il avait eu cet +effarement. C’était cet effarement qui l’avait paralysé, +notamment dans ce trajet de Corleone-lodge à la chambre des +lords, auquel il n’avait pas résisté. Ce que, dans la vie, on +appelle monter, c’est passer de l’itinéraire simple à +l’itinéraire inquiétant. Où est désormais la ligne droite? +Envers qui est le premier devoir? Est-ce envers ses proches? +Est-ce envers le genre humain? Ne passe-t-on pas de la petite +famille à la grande? On monte, et l’on sent sur son honnêteté un +poids qui s’accroît. Plus haut, on se sent plus obligé. +L’élargissement du droit agrandit le devoir. On a l’obsession, +l’illusion peut-être, de plusieurs routes s’offrant en même +temps, et à l’entrée de chacune d’elles on croit voir le doigt +indicateur de la conscience. Où aller? Sortir? rester? +avancer? reculer? que faire? Que le devoir ait des carrefours, +c’est étrange. La responsabilité peut être un labyrinthe. + +Et quand un homme contient une idée, quand il est l’incarnation +d’un fait, quand il est homme symbole en même temps qu’homme en +chair et en os, la responsabilité n’est-elle pas plus troublante +encore? De là la soucieuse docilité et l’anxiété muette de +Gwynplaine; de là son obéissance à la sommation de siéger. +L’homme pensif est souvent homme passif. Il lui avait semblé +entendre le commandement même du devoir. Cette entrée dans un +lieu où l’on peut discuter l’oppression et la combattre, +n’était-ce point la réalisation d’une de ses aspirations les plus +profondes? Quand la parole lui était donnée, à lui formidable +échantillon social, à lui spécimen vivant du bon plaisir sous +lequel depuis six mille ans râle le genre humain, avait-il le +droit de la refuser? avait-il le droit d’ôter sa tête de dessous +la langue de feu tombant d’en haut et venant se poser sur lui? + +Dans l’obscur et vertigineux débat de la conscience, que +s’était-il dit? ceci:--Le peuple est un silence. Je serai +l’immense avocat de ce silence. Je parlerai pour les muets. Je +parlerai des petits aux grands et des faibles aux puissants. +C’est là le but de mon sort. Dieu veut ce qu’il veut, et il le +fait. Certes, cette gourde de ce Hardquanonne où était la +métamorphose de Gwynplaine en lord Clancharlie, il est surprenant +qu’elle ait flotté quinze ans sur la mer, dans les houles, dans +les ressacs, dans les rafales, et que toute cette colère ne lui +ait fait aucun mal. Je vois pourquoi. Il y a des destinées à +secret; moi, j’ai la clef de la mienne, et j’ouvre mon énigme. +Je suis prédestiné! j’ai une mission. Je serai le lord des +pauvres. Je parlerai pour tous les taciturnes désespérés. Je +traduirai les bégaiements. Je traduirai les grondements, les +hurlements, les murmures, la rumeur des foules, les plaintes mal +prononcées, les voix inintelligibles, et tous ces cris de bêtes +qu’à force d’ignorance et de souffrance on fait pousser aux +hommes. Le bruit des hommes est inarticulé comme le bruit du +vent; ils crient. Mais on ne les comprend pas, crier ainsi +équivaut à se taire, et se taire est leur désarmement. +Désarmement forcé qui réclame le secours. Moi, je serai le +secours. Moi, je serai la dénonciation. Je serai le Verbe du +Peuple. Grâce à moi, on comprendra. Je serai la bouche +sanglante dont le bâillon est arraché. Je dirai tout. Ce sera +grand. + +Oui, parler pour les muets, c’est beau; mais parler aux sourds, +c’est triste. C’était là la seconde partie de son aventure. + +Hélas! il avait avorté. + +Il avait avorté irrémédiablement. + +Cette élévation à laquelle il avait cru, cette haute fortune, +cette apparence, s’était effondrée sous lui. + +Quelle chute! tomber dans l’écume du rire. + +Il se croyait fort, lui qui, pendant tant d’années, avait flotté, +âme attentive, dans la vaste diffusion des souffrances, lui qui +rapportait de toute cette ombre un cri lamentable. Il était venu +s’échouer à ce colossal écueil, la frivolité des heureux. Il se +croyait un vengeur, il était un clown. Il croyait foudroyer, il +avait chatouillé. Au lieu de l’émotion, il avait recueilli la +moquerie. Il avait sangloté, on était entré en joie. Sous cette +joie, il avait sombré. Engloutissement funèbre. + +Et de quoi avait-on ri? De son rire. + +Ainsi, cette voie de fait exécrable dont il gardait à jamais la +trace, cette mutilation devenue gaîté à perpétuité, ce rictus +stigmate, image du contentement supposé des nations sous les +oppresseurs, ce masque de joie fait par la torture, cet abîme du +ricanement qu’il portait sur la face, cette cicatrice signifiant +_jussu regis_, cette attestation du crime commis par le roi sur +lui, symbole du crime commis par la royauté sur le peuple entier, +c’était cela qui triomphait de lui, c’était cela qui l’accablait, +c’était l’accusation contre le bourreau qui se tournait en +sentence contre la victime! Prodigieux déni de justice. La +royauté, après avoir eu raison de son père, avait raison de lui. +Le mal qu’on avait fait servait de prétexte et de motif au mal +qui restait à faire. Contre qui les lords s’indignaient-ils? +Contre le tortureur? non. Contre le torturé. Ici le trône, là +le peuple; ici Jacques II, là Gwynplaine. Certes, cette +confrontation mettait en lumière un attentat, et un crime. Quel +était l’attentat? se plaindre. Quel était le crime? souffrir. +Que la misère se cache et se taise, sinon elle est lèse-majesté. +Et ces hommes qui avaient traîné Gwynplaine sur la claie du +sarcasme, étaient-ils méchants? non, mais ils avaient, eux +aussi, leur fatalité; ils étaient heureux. Ils étaient bourreaux +sans le savoir. Ils étaient de bonne humeur. Ils avaient trouvé +Gwynplaine inutile. Il s’était ouvert le ventre, il s’était +arraché le foie et le cœur, il avait montré ses entrailles, et +on lui avait crié: Joue ta comédie! Chose navrante, lui-même il +riait. L’affreuse chaîne lui liait l’âme et empêchait sa pensée +de monter jusqu’à son visage. La défiguration allait jusqu’à son +esprit, et, pendant que sa conscience s’indignait, sa face lui +donnait un démenti et ricanait. C’était fini. Il était l’Homme +qui Rit, cariatide du monde qui pleure. Il était une angoisse +pétrifiée en hilarité portant le poids d’un univers de calamité, +et muré à jamais dans la jovialité, dans l’ironie, dans +l’amusement d’autrui; il partageait avec tous les opprimés, dont +il était l’incarnation, cette fatalité abominable d’être une +désolation pas prise au sérieux; on badinait avec sa détresse; il +était on ne sait quel bouffon énorme sorti d’une effroyable +condensation d’infortune, évadé de son bagne, passé dieu, monté +du fond des populaces au pied du trône, mêlé aux constellations, +et, après avoir égayé les damnés, il égayait les élus! Tout ce +qu’il y avait en lui de générosité, d’enthousiasme, d’éloquence, +de cœur, d’âme, de fureur, de colère, d’amour, d’inexprimable +douleur, aboutissait à ceci, un éclat de rire! Et il constatait, +comme il l’avait dit aux lords, que ce n’était point là une +exception, que c’était le fait normal, ordinaire, universel, le +vaste fait souverain tellement amalgamé à la routine de vivre +qu’on ne s’en apercevait plus. Le meurt-de-faim rit, le mendiant +rit, le forçat rit, la prostituée rit, l’orphelin, pour gagner sa +vie, rit, l’esclave rit, le soldat rit, le peuple rit; la société +humaine est faite de telle façon que toutes les perditions, +toutes les indigences, toutes les catastrophes, toutes les +fièvres, tous les ulcères, toutes les agonies, se résolvent +au-dessus du gouffre en une épouvantable grimace de joie. Cette +grimace totale, il était cela. Elle était lui. La loi d’en +haut, la force inconnue qui gouverne, avait voulu qu’un spectre +visible et palpable, un spectre en chair et en os, résumât la +monstrueuse parodie que nous appelons le monde; il était ce +spectre. + +Destinée incurable. + +Il avait crié: Grâce pour les souffrants! En vain. + +Il avait voulu éveiller la pitié; il avait éveillé l’horreur. +C’est la loi d’apparition des spectres. + +En même temps que spectre, il était homme. C’était là sa +complication poignante. Spectre extérieur, homme intérieur. +Homme, plus qu’aucun peut-être, car son double sort résumait +toute l’humanité. Et en même temps qu’il avait l’humanité en +lui, il la sentait hors de lui. + +Il y avait dans son existence de l’infranchissable. Qu’était-il? +un déshérité? non, car il était un lord. Qu’était-il? un lord? +non, car il était un révolté. Il était l’Apporte-lumière; +trouble-fête effrayant. Il n’était pas Satan, certes, mais il +était Lucifer. Il arrivait sinistre, un flambeau à la main. + +Sinistre pour qui? pour les sinistres. Redoutable à qui? aux +redoutés. Aussi ils le rejetaient. Entrer parmi eux? Être +accepté? Jamais. L’obstacle qu’il avait sur la face était +affreux, mais l’obstacle qu’il avait dans les idées était plus +insurmontable encore. Sa parole avait paru plus difforme que sa +figure. Il ne pensait pas une pensée possible en ce monde des +grands et des puissants dans lequel une fatalité l’avait fait +naître et dont une autre fatalité l’avait fait sortir. Il y +avait, entre les hommes et son visage, un masque, et, entre la +société et son esprit, une muraille. En se mêlant, dès +l’enfance, bateleur nomade, à ce vaste milieu vivace et robuste +qu’on nomme la foule, en se saturant de l’aimantation des +multitudes, en s’imprégnant de l’immense âme humaine, il avait +perdu, dans le sens commun de tout le monde, le sens spécial des +classes reines. En haut, il était impossible. Il arrivait tout +mouillé de l’eau du puits Vérité. Il avait la fétidité de +l’abîme. Il répugnait à ces princes, parfumés de mensonges. A +qui vit de fiction, la vérité est infecte. Qui a soif de +flatterie revomit le réel, bu par surprise. Ce qu’il apportait, +lui Gwynplaine, n’était pas présentable; c’était, quoi? la +raison, la sagesse, la justice. On le rejetait avec dégoût. + +Il y avait là des évêques. Il leur apportait Dieu. Qu’était-ce +que cet intrus? + +Les pôles extrêmes se repoussent. Nul amalgame possible. La +transition manque. On avait vu, sans qu’il y eût eu d’autre +résultat qu’un cri de colère, ce vis-à-vis formidable: toute la +misère concentrée dans un homme face à face avec tout l’orgueil +concentré dans une caste. + +Accuser est inutile. Constater suflit. Gwynplaine constatait, +dans cette méditation au bord de son destin, l’immensité inutile +de son effort. Il constatait la surdité des hauts lieux. Les +privilégiés n’ont pas d’oreille du côté des déshérités. Est-ce +la faute des privilégiés? non. C’est leur loi, hélas! +Pardonnez-leur. S’émouvoir, ce serait abdiquer. Où sont les +seigneurs et les princes, il ne faut rien attendre. Le +satisfait, c’est l’inexorable. Pour l’assouvi, l’affamé n’existe +point. Les heureux ignorent, et s’isolent. Au seuil de leur +paradis comme au seuil de l’enfer, il faut écrire: «Laissez toute +espérance.» + +Gwynplaine venait d’avoir la réception d’un spectre entrant chez +les dieux. + +Ici tout ce qu’il avait en lui se soulevait. Non, il n’était pas +un spectre, il était un homme. Il le leur avait dit, il le leur +avait crié, il était l’Homme. + +Il n’était pas un fantôme. Il était une chair palpitante. Il +avait un cerveau, et il pensait; il avait un cœur, et il aimait; +il avait une âme, et il espérait. Avoir trop espéré, c’était +même là toute sa faute. + +Hélas! il avait exagéré l’espérance jusqu’à croire en cette +chose éclatante et obscure, la société. Lui qui était dehors, il +y était rentré. + +La société lui avait tout de suite, d’emblée, à la fois, fait ses +trois offres et donné ses trois dons, le mariage, la famille, la +caste. Le mariage? il avait vu sur le seuil la prostitution. +La famille? son frère l’avait souffleté, et l’attendait le +lendemain, l’épée à la main. La caste? elle venait de lui +éclater de rire à la face, à lui patricien, à lui misérable. Il +était rejeté presque avant même d’avoir été admis. Et ses trois +premiers pas dans cette profonde ombre sociale avaient ouvert +sous lui trois gouffres. + +Et c’était par une transfiguration traître que son désastre avait +débuté. Et cette catastrophe s’était approchée de lui avec le +visage de l’apothéose! Monte! avait signifié: Descends! + +Il était une sorte de contraire de Job. C’est par la prospérité +que l’adversité lui était venue. + +O tragique énigme humaine! Voilà donc les embûches! Enfant, il +avait lutté contre la nuit, et il avait été plus fort qu’elle. +Homme, il avait lutté contre le destin, et il l’avait terrassé. +De défiguré, il s’était fait rayonnant, et de malheureux, +heureux. De son exil il avait fait un asile. Vagabond, il avait +lutté contre l’espace, et, comme les oiseaux du ciel, il y avait +trouvé sa miette de pain. Sauvage et solitaire, il avait lutté +contre la foule, et il s’en était fait une amie. Athlète, il +avait lutté contre ce lion, le peuple, et il l’avait apprivoisé. +Indigent, il avait lutté contre la détresse, il avait fait face à +la sombre nécessité de vivre, et, à force d’amalgamer à la misère +toutes les joies du cœur, il s’était fait de la pauvreté une +richesse. Il avait pu se croire le vainqueur de la vie. Tout à +coup de nouvelles forces étaient arrivées contre lui du fond de +l’inconnu, non plus avec des menaces, mais avec des caresses et +des sourires; à lui, tout pénétré d’amour angélique, l’amour +draconien et matériel était apparu; la chair l’avait saisi, lui +qui vivait d’idéal; il avait entendu des paroles de volupté +semblables à des cris de rage; il avait senti des étreintes de +bras de femme faisant l’effet de nœuds de couleuvre; à +l’illumination du vrai avait succédé la fascination du faux; car +ce n’est pas la chair, qui est le réel, c’est l’âme. La chair +est cendre, l’âme est flamme. A ce groupe lié à lui par la +parenté de la pauvreté et du travail, et qui était sa véritable +famille naturelle, s’était substituée la famille sociale, famille +du sang, mais du sang mêlé, et, avant même d’y être entré, il se +trouvait face à face avec un fratricide ébauché. Hélas! il +s’était laissé reclasser dans cette société dont Brantôme, qu’il +n’avait pas lu, a dit: _Le fils peut justement appeler le père en +duel_. La fortune fatale lui avait crié: Tu n’es pas de la +foule, tu es de l’élite! et avait ouvert au-dessus de sa tête, +comme une trappe dans le ciel, le plafond social, et l’avait +lancé par cette ouverture, et l’avait fait surgir, inattendu et +farouche, au milieu des princes et des maîtres. + +Subitement, autour de lui, au lieu du peuple qui l’applaudissait, +il avait vu les seigneurs qui le maudissaient. Métamorphose +lugubre. Grandissement ignominieux. Brusque spoliation de tout +ce qui avait été sa félicité! Pillage de sa vie par la huée! +arrachement de Gwynplaine, de Clancharlie, du lord, du bateleur, +de son sort antérieur, de son sort nouveau, à coups de bec de +tous ces aigles! + +A quoi bon avoir commencé tout de suite la vie par la victoire +sur l’obstacle? A quoi bon avoir triomphé d’abord? Hélas! il +faut être précipité, sans quoi la destinée n’est pas complète. + +Ainsi, moitié de force, moitié de gré, car après le wapentake, il +avait eu affaire à Barkilphedro, et dans son rapt il y avait eu +du consentement, il avait quitté le réel pour le chimérique, le +vrai pour le faux, Dea pour Josiane, l’amour pour l’orgueil, la +liberté pour la puissance, le travail fier et pauvre pour +l’opulence pleine de responsabilité obscure, l’ombre où est Dieu +pour le flamboiement où sont les démons, le paradis pour +l’olympe! + +Il avait mordu dans le fruit d’or. Il recrachait la bouchée de +cendre. + +Résultat lamentable. Déroute, faillite, chute et ruine, +expulsion insolente de toutes ses espérances fustigées par le +ricanement, désillusion démesurée. Et que faire désormais? S’il +regardait le lendemain, qu’apercevait-il? une épée nue dont la +pointe était devant sa poitrine et dont la poignée était dans la +main de son frère. Il ne voyait que l’éclair hideux de cette +épée. Le reste, Josiane, la chambre des lords, était derrière, +dans un monstrueux clair-obscur plein de silhouettes tragiques. + +Et ce frère, il lui apparaissait comme chevaleresque et vaillant! +Hélas! ce Tom-Jim-Jack qui avait défendu Gwynplaine, ce lord +David qui avait défendu lord Clancharlie, il l’avait entrevu à +peine, il n’avait eu que le temps d’en être souffleté, et de +l’aimer. + +Que d’accablements! + +Maintenant, aller plus loin, impossible. L’écroulement était de +tous les côtés. D’ailleurs, à quoi bon? Toutes les fatigues +sont au fond du désespoir. + +L’épreuve était faite, et n’était plus à recommencer. + +Un joueur qui a joué l’un après l’autre tous ses atouts, c’était +Gwynplaine. Il s’était laissé entraîner au tripot formidable. +Sans se rendre exactement compte de ce qu’il faisait, car tel est +le subtil empoisonnement de l’illusion, il avait joué Dea contre +Josiane; il avait eu un monstre. Il avait joué Ursus contre une +famille, il avait eu l’affront. Il avait joué son tréteau de +saltimbanque contre un siège de lord; il avait l’acclamation, il +avait eu l’imprécation. Sa dernière carte venait de tomber sur +ce fatal tapis vert du bowling-green désert. Gwynplaine avait +perdu. Il n’avait plus qu’à payer. Paye, misérable! + +Les foudroyés s’agitent peu. Gwynplaine était immobile. Qui +l’eût aperçu de loin dans cette ombre, droit et sans mouvement, +au bord du parapet, eût cru voir une pierre debout. + +L’enfer, le serpent et la rêverie s’enroulent sur eux-mêmes. +Gwynplaine descendait les spirales sépulcrales de +l’approfondissement pensif. + +Ce monde qu’il venait d’entrevoir, il le considérait, avec ce +regard froid qui est le regard définitif. Le mariage, mais pas +d’amour; la famille, mais pas de fraternité; la richesse, mais +pas de conscience; la beauté, mais pas de pudeur; la justice, +mais pas d’équité; l’ordre, mais pas d’équilibre; la puissance, +mais pas d’intelligence; l’autorité, mais pas de droit; la +splendeur, mais pas de lumière. Bilan inexorable. Il fit le +tour de cette vision suprême où s’était enfoncée sa pensée. Il +examina successivement la destinée, la situation, la société, et +lui-même. Qu’était la destinée? un piège. La situation? un +désespoir. La société? une haine. Et lui-même? un vaincu. Et +au fond de son âme, il s’écria: La société est la marâtre. La +nature est la mère. La société, c’est le monde du corps; la +nature, c’est le monde de l’âme. L’une aboutit au cercueil, à la +boîte de sapin dans la fosse, aux vers de terre, et finit là. +L’autre aboutit aux ailes ouvertes, à la transfiguration dans +l’aurore, à l’ascension dans les firmaments, et recommence là. + +Peu à peu le paroxysme s’emparait de lui. Tourbillonnement +funeste. Les choses qui finissent ont un dernier éclair où l’on +revoit tout. + +Qui juge, confronte. Gwynplaine mit en regard ce que la société +lui avait fait et ce que lui avait fait la nature. Comme la +nature avait été bonne pour lui! comme elle l’avait secouru, +elle qui est l’âme! Tout lui avait été pris, tout, jusqu’au +visage; l’âme lui avait tout rendu. Tout, même le visage; car il +y avait ici-bas une céleste aveugle, faite exprès pour lui, qui +ne voyait pas sa laideur et qui voyait sa beauté. + +Et c’est de cela qu’il s’était laissé séparer! c’est de cet être +adorable, c’est de ce cœur, c’est de cette adoption, c’est de +cette tendresse, c’est de ce divin regard aveugle, le seul qui le +vît sur la terre, qu’il s’était éloigné! Dea, c’était sa sœur; +car il sentait d’elle à lui la grande fraternité de l’azur, ce +mystère qui contient tout le ciel. Dea, quand il était petit, +c’était sa vierge; car tout enfant a une vierge, et la vie a +toujours pour commencement un mariage d’âmes consommé en pleine +innocence, par deux petites virginités ignorantes. Dea, c’était +son épouse, car ils avaient le même nid sur la plus haute branche +du profond arbre Hymen. Dea, c’était plus encore, c’était sa +clarté; sans elle tout était le néant et le vide, et il lui +voyait une chevelure de rayons. Que devenir sans Dea? que faire +de tout ce qui était lui? Rien de lui ne vivait sans elle. +Comment donc avait-il pu la perdre de vue un moment? O +infortuné! Entre son astre et lui il avait laissé se faire +l’écart, et, dans ces redoutables gravitations ignorées, l’écart +est tout de suite l’abîme! Où était-elle, l’étoile? Dea! Dea! +Dea! Dea! Hélas! il avait perdu sa lumière. Otez l’astre, +qu’est le ciel? une noirceur. Mais pourquoi donc tout cela +s’était-il en allé? Oh! comme il avait été heureux! Dieu pour +lui avait refait l’éden;--trop, hélas!--jusqu’à y laisser rentrer +le serpent! mais cette fois ce qui avait été tenté, c’était +l’homme. Il avait été attiré au dehors, et là, piège affreux, il +était tombé dans le chaos des rires noirs qui est l’enfer! +Malheur! malheur! que tout ce qui l’avait fasciné était +effroyable! Cette Josiane, qu’était-ce? oh! l’horrible femme, +presque bête, presque déesse! Gwynplaine était à présent sur le +revers de son élévation, et il voyait l’autre côté de son +éblouissement. C’était funèbre. Cette seigneurie était +difforme, cette couronne était hideuse, cette robe de pourpre +était lugubre, ces palais étaient vénéneux, ces trophées, ces +statues, ces armoiries étaient louches, l’air malsain et traître +qu’on respirait là vous rendait fou. Oh! les haillons du +saltimbanque Gwynplaine étaient des resplendissements! Oh! où +étaient la Green-Box, la pauvreté, la joie, la douce vie errante +ensemble comme des hirondelles? On ne se quittait pas, on se +voyait à toute minute, le soir, le matin, à table on se poussait +du coude, on se touchait du genou, on buvait au même verre, le +soleil entrait par la lucarne, mais il n’était que le soleil, et +Dea était l’amour. La nuit, on se sentait endormis pas loin les +uns des autres, et le rêve de Dea venait se poser sur Gwynplaine, +et le rêve de Gwynplaine allait mystérieusement s’épanouir +au-dessus de Dea! On n’était pas bien sûr, au réveil, de n’avoir +pas échangé des baisers dans la nuée bleue du songe. Toute +l’innocence était dans Dea, toute la sagesse était dans Ursus. +On rôdait de ville en ville; on avait pour viatique et pour +cordial la franche gaîté aimante du peuple. On était des anges +vagabonds, ayant assez d’humanité pour marcher ici-bas, et pas +tout à fait assez d’ailes pour s’envoler. Et maintenant, +disparition! Où était tout cela? Était-ce possible que tout se +fût effacé! Quel vent de la tombe avait soufflé? C’était donc +éclipsé! c’était donc perdu! Hélas, la sourde toute-puissance +qui pèse sur les petits dispose de toute l’ombre, et est capable +de tout! Qu’est-ce qu’on leur avait fait? Et il n’avait pas été +là, lui, pour les protéger, pour se mettre au travers, pour les +défendre, comme lord, avec son titre, sa seigneurie et son épée, +comme bateleur, avec ses poings et ses ongles! Et ici survenait +une réflexion amère, la plus amère de toutes peut-être. Eh bien, +non, il n’eût pas pu les défendre! C’était lui précisément qui +les perdait. C’était pour le préserver d’eux, lui lord +Clancharlie, c’était pour isoler sa dignité de leur contact, que +l’infâme omnipotence sociale s’était appesantie sur eux. La +meilleure façon pour lui de les protéger, ce serait de +disparaître, on n’aurait plus de raison de les persécuter. Lui +de moins, on les laisserait tranquilles. Glaçante ouverture où +sa pensée entrait. Ah! pourquoi s’était-il laissé séparer de +Dea? Est-ce que son premier devoir n’était pas envers Dea? +Servir et défendre le peuple? mais Dea, c’était le peuple! Dea, +c’était l’orpheline, c’était l’aveugle, c’était l’humanité! Oh! +que leur avait-on fait? Cuisson cruelle du regret! son absence +avait laissé le champ libre à la catastrophe. Il eût partagé +leur sort. Ou il les eût pris et emportés avec lui, ou il se fût +englouti avec eux. Que devenir sans eux maintevant? Gwynplaine +sans Dea, était-ce possible? Dea de moins, c’est tout de moins! +Ah! c’était fini. Ce groupe bien-aimé était à jamais enfoui +dans l’irréparable évanouissement. Tout était épuisé. +D’ailleurs, condamné et damné comme l’était Gwynplaine, à quoi +bon lutter plus longtemps? Il n’y avait plus rien à attendre, ni +des hommes, ni du ciel. Dea! Dea! où est Dea? Perdue! Quoi, +perdue! Qui a perdu son âme n’a plus pour la retrouver qu’un +lieu, la mort. + +Gwynplaine, égaré et tragique, posa fermement sa main sur le +parapet comme sur une solution, et regarda le fleuve. + +C’était la troisième nuit qu’il ne dormait pas. Il avait la +fièvre. Ses idées, qu’il croyait claires, étaient troubles. Il +sentait un impérieux besoin de sommeil. Il demeura ainsi +quelques instants penché sur cette eau; l’ombre lui offrait le +grand lit tranquille, l’infini des ténèbres. Tentation sinistre. + +Il ôta son habit, le plia et le posa sur le parapet. Puis il +déboutonna son gilet. Comme il allait l’ôter, sa main heurta +dans la poche quelque chose. C’était le red-book que lui avait +remis le librarian de la chambre des lords. Il retira ce carnet +de cette poche, l’examina dans la lueur diffuse de la nuit, y vit +un crayon, prit ce crayon, et écrivit, sur la première page +blanche qui s’ouvrit, ces deux lignes: + +«Je m’en vais. Que mon frère David me remplace et soit heureux.» + +Et il signa: FERMAIN CLANCHARLIE, pair d’Angleterre. + +Puis il ôta le gilet et le posa sur l’habit. Il ôta son chapeau, +et le posa sur le gilet. Il mit dans le chapeau le red-book +ouvert à la page où il avait écrit. Il aperçut à terre une +pierre, la prit et la mit dans le chapeau. + +Cela fait, il regarda l’ombre infinie au-dessus de son front. + +Puis, sa tête s’abaissa lentement comme tirée par le fil +invisible des gouffres. + +Il y avait un trou dans les pierres du soubassement du parapet, +il y mit un pied, de telle sorte que son genou dépassait le haut +du parapet, et qu’il n’avait presque plus rien à faire pour +l’enjamber. + +Il croisa ses mains derrière son dos et se pencha. + +--Soit, dit-il. + +Et il fixa ses yeux sur l’eau profonde. + +En ce moment il sentit une langue qui lui léchait les mains. + +Il tressaillit et se retourna. + +C’était Homo qui était derrière lui. + + + + +CONCLUSION + +LA MER ET LA NUIT + + + + +I + +CHIEN DE GARDE PEUT ÊTRE ANGE GARDIEN + + +Gwynplaine poussa un cri: + +--C’est toi, loup! + +Homo remua la queue. Ses yeux brillaient dans l’ombre. Il +regardait Gwynplaine. + +Puis il se remit à lui lécher les mains. Gwynplaine demeura un +moment comme ivre. La rentrée immense de l’espérance, il avait +cette secousse. Homo, quelle apparition! Depuis quarante-huit +heures, il avait épuisé ce qu’on pourrait nommer toutes les +variétés du coup de foudre; il lui restait à recevoir le coup de +foudre de la joie. C’était celui-là qui venait de tomber sur +lui. La certitude ressaisie, ou du moins la clarté qui y mène, +la soudaine intervention d’on ne sait quelle clémence mystérieuse +qui est peut-être dans le destin, la vie disant: me voilà! au +plus noir de la tombe, la minute où l’on n’attend plus rien +ébauchant brusquement la guérison et la délivrance, quelque chose +comme le point d’appui retrouvé à l’instant le plus critique de +l’écroulement, Homo était tout cela. Gwynplaine voyait le loup +dans de la lumière. + +Cependant Homo s’était retourné. Il fit quelques pas, et regarda +en arrière comme pour voir si Gwynplaine le suivait. + +Gwynplaine s’était mis en marche à sa suite. Homo remua la queue +et continua son chemin. + +Ce chemin où le loup s’était engagé, c’était la pente du quai de +l’Effroc-stone. Cette pente aboutissait à la berge de la Tamise. +Gwynplaine, conduit par Homo, descendit cette pente. + +De temps en temps, Homo tournait la tête pour s’assurer que +Gwynplaine était derrière lui. + +Dans de certaines situations suprêmes, rien ne ressemble à une +intelligence comprenant tout comme le simple instinct de la bête +aimante. L’animal est un somnambule lucide. + +Il y a des cas où le chien sent le besoin de suivre son maître, +d’autres où il sent le besoin de le précéder. Alors la bête +prend la direction de l’esprit. Le flair imperturbable voit +clair confusément dans notre crépuscule. Se faire guide apparaît +vaguement à la bête comme une nécessité. Sait-elle qu’il y a un +mauvais pas, et qu’il faut aider l’homme à le passer? non +probablement; oui, peut-être; dans tous les cas, quelqu’un le +sait pour elle; nous l’avons dit déjà, bien souvent dans la vie +d’augustes secours qu’on croit venir d’en bas viennent d’en haut. +On ne sait pas toutes les figures que peut prendre Dieu. Quelle +est cette bête? la providence. + +Parvenu sur la berge, le loup s’avança en aval sur l’étroite +langue de terre qui longeait la Tamise. + +Il ne poussait aucun cri, il n’aboyait pas, il cheminait muet. +Homo, en toute occasion, suivait son instinct et faisait son +devoir, mais avait la réserve pensive du proscrit. + +Après une cinquantaine de pas, il s’arrêta. Une estacade +s’offrait à droite. A l’extrémité de cette estacade, espèce +d’embarcadère sur pilotis, on entrevoyait une masse obscure qui +était un assez gros navire. Sur le pont de ce navire, vers la +proue, il y avait une clarté presque indistincte, qui ressemblait +à une veilleuse prête à s’éteindre. + +Le loup s’assura une dernière fois que Gwynplaine était là, puis +bondit sur l’estacade, long corridor plancheié et goudronné, +porté par une claire-voie de madriers, et sous lequel coulait +l’eau du fleuve. En quelques instants, Homo et Gwynplaine +arrivèrent à la pointe. + +Le bâtiment amarré au bout de l’estacade était une de ces panses +de Hollande à double tillac rasé, l’un à l’avant, l’autre à +l’arrière, ayant, à la mode japonaise, entre les deux tillacs, un +compartiment profond à ciel ouvert où l’on descendait par une +échelle droite et qu’on emplissait de tous les colis de la +cargaison. Cela faisait deux gaillards, l’un à la proue, l’autre +à la poupe, comme à nos vieilles pataches de rivière, avec un +creux au milieu. Le chargement lestait ce creux. Les galiotes +de papier que font les enfants ont à peu près cette forme. Sous +les tillacs étaient les cabines communiquant par des portes avec +ce compartiment central et éclairées de hublots percés dans le +bordage. En arrimant la cargaison, on ménageait des passages +entre les colis. Les deux mâts de ces panses étaient plantés +dans les deux tillacs. Le mât de proue s’appelait le Paul, le +mât de poupe s’appelait le Pierre, le navire étant conduit par +ses deux mâts comme l’église par ses deux apôtres. Une +passerelle, faisant passavant, allait, comme un pont chinois, +d’un tillac à l’autre, par-dessus le compartiment du centre. +Dans les mauvais temps, les deux garde-fous de la passerelle +s’abaissaient à droite et à gauche, au moyen d’un mécanisme, ce +qui faisait un toit sur le compartiment creux, de sorte que le +navire, dans les grosses mers, était hermétiquement fermé. Ces +barques, très massives, avaient pour barre une poutre, la force +du gouvernail devant se proportionner à la lourdeur du gabarit. +Trois hommes, le patron avec deux matelots, plus un enfant, le +mousse, suffisaient à manœuvrer ces pesantes machines de mer. +Les tillacs d’avant et d’arrière de la panse étaient, nous +l’avons dit déjà, sans parapet. Cette panse-ci était une large +coque ventrue toute noire sur laquelle on lisait en lettres +blanches, visibles dans la nuit: _Vograat. Rotterdam_. + +A cette époque, divers événements de mer, et, tout récemment, la +catastrophe des huit vaisseaux du baron de Pointi[1] au cap +Carnero, en forçant toute la flotte française de refluer sur +Gibraltar, avaient balayé la Manche et nettoyé de tout navire de +guerre le passage entre Londres et Rotterdam, ce qui permettait +aux bâtiments marchands d’aller et venir sans escorte. + + [1] 21 avril 1705. + +Le bateau sur lequel on lisait _Vograat_, et près duquel +Gwynplaine était parvenu, touchait l’estacade par le bâbord de +son tillac d’arrière presque à niveau. C’était comme une marche +à descendre; Homo d’un saut, et Gwynplaine d’une enjambée, furent +dans le navire. Tous deux se trouvèrent sur le pont d’arrière. +Le pont était désert et l’on n’y voyait aucun mouvement; les +passagers, s’il y en avait, et c’était probable, étaient à bord, +vu que le bâtiment était prêt à partir, et que l’arrimage était +terminé, ce qu’indiquait la plénitude du compartiment creux, +encombré de balles et de caisses. Mais ils étaient sans doute +couchés et probablement endormis dans les chambres de +l’entre-pont sous les tillacs, la traversée devant se faire la +nuit. En pareil cas, les passagers n’apparaissent sur le pont +que le lendemain matin, au réveil. Quant à l’équipage, il +soupait vraisemblablement, en attendant l’instant très prochain +du départ, dans le réduit qu’on appelait alors «la cabine +matelote». De là la solitude des deux points de poupe et de +proue reliés par la passerelle. + +Le loup sur l’estacade avait presque couru; sur le navire il se +mit à marcher lentement, comme avec discrétion. Il remuait la +queue, non plus joyeusement, mais avec l’oscillation faible et +triste du chien inquiet. Il franchit, précédant toujours +Gwynplaine, le tillac d’arrière, et il traversa le passavant. + +Gwynplaine, en entrant sur la passerelle, aperçut devant lui une +lueur. C’était la clarté qu’il avait vue de la berge. Une +lanterne était posée à terre au pied du mât d’avant; la +réverbération de cette lanterne découpait en noir sur l’obscur +fond de nuit une silhouette qui avait quatre roues. Gwynplaine +reconnut l’antique cahute d’Ursus. + +Cette pauvre masure de bois, charrette et cabane, où avait roulé +son enfance, était amarrée au pied du mât par de grosses cordes +dont on voyait les nœuds dans les roues. Après avoir été si +longtemps hors de service, elle était absolument caduque; rien ne +délabre les hommes et les choses comme l’oisiveté; elle avait un +penchement misérable. La désuétude la faisait toute paralytique, +et, de plus, elle avait cette maladie irrémédiable, la +vieillesse. Son profil informe et vermoulu fléchissait avec une +attitude de ruine. Tout ce dont elle était faite offrait un +aspect d’avarie, les fers étaient rouillés, les cuirs étaient +gercés, les bois étaient cariés. Les fêlures rayaient le vitrage +de l’avant que traversait un rayon de la lanterne. Les roues +étaient cagneuses. Les parois, le plancher et les essieux +semblaient épuisés de fatigue, l’ensemble avait on ne sait quoi +d’accablé et de suppliant. Les deux pointes dressées du brancard +avaient l’air de deux bras levés au ciel. Toute la baraque était +disloquée. Dessous, on distinguait la chaîne d’Homo, pendante. + +Retrouver sa vie, sa félicité, son amour, et y courir éperdument, +et se précipiter dessus, il semble que ce soit la loi et que la +nature le veuille ainsi. Oui, excepté dans les cas de +tremblement profond. Qui sort, tout ébranlé et tout désorienté, +d’une série de catastrophes pareilles à des trahisons, devient +prudent, même dans la joie, redoute d’apporter sa fatalité à ceux +qu’il aime, se sent lugubrement contagieux, et n’avance dans le +bonheur qu’avec précaution. Le paradis se rouvre; avant d’y +rentrer, on l’observe. + +Gwynplaine, chancelant sous les émotions, regardait. + +Le loup était allé silencieusement se coucher près de sa chaîne. + + + + +II + +BARKILPHEDRO A VISÉ L’AIGLE ET A ATTEINT LA COLOMBE + + +Le marchepied de la cahute était abaissé; la porte était +entre-bâillée; il n’y avait personne dedans; le peu de lumière +qui entrait par la vitre du devant modelait vaguement l’intérieur +de la baraque, clair-obscur mélancolique. Les inscriptions +d’Ursus glorifiant la grandeur des lords étaient distinctes sur +les planches décrépites qui étaient tout à la fois la muraille au +dehors et le lambris au dedans. A un clou, près de la porte, +Gwynplaine vit son esclavine et son capingot, accrochés, comme +dans une morgue les vêtements d’un mort. + +Il n’avait, lui, en ce moment-là, ni gilet, ni habit. + +La cahute masquait quelque chose qui était étendu sur le pont au +pied du mât et que la lanterne éclairait. C’était un matelas +dont on apercevait un coin. Sur le matelas quelqu’un était +probablement couché. On y voyait de l’ombre se mouvoir. + +On parlait. Gwynplaine, caché par l’interposition de la cahute, +écouta. + +C’était la voix d’Ursus. + +Cette voix, si dure en dessus, si tendre en dessous, qui avait +tant malmené et si bien conduit Gwynplaine depuis son enfance, +n’avait plus son timbre sagace et vivant. Elle était vague et +basse et se dissipait en soupirs à la fin de chaque phrase. Elle +ne ressemblait que confusément à l’ancienne voix simple et ferme +d’Ursus. C’était comme la parole de quelqu’un dont le bonheur +est mort. La voix peut devenir ombre. + +Ursus semblait monologuer plutôt que dialoguer. Du reste le +soliloque était, on le sait, son habitude. Il passait pour +maniaque à cause de cela. + +Gwynplaine retint son haleine pour ne pas perdre un mot de ce que +disait Ursus, et voici ce qu’il entendit: + +--C’est très dangereux, cette espèce de bateau. Ça n’a pas de +rebord. Si on roule à la mer, rien ne vous arrête. S’il y avait +du gros temps, il faudrait la descendre sous le tillac, ce qui +serait terrible. Un mouvement maladroit, une peur, et voilà une +rupture d’anévrisme. J’en ai vu des exemples. Ah! mon Dieu, +qu’est-ce que nous allons devenir? Dort-elle? oui. Elle dort. +Je crois bien qu’elle dort. Est-elle sans connaissance? non. +Elle a le pouls assez fort. Certainement elle dort. Le sommeil, +c’est un sursis. C’est le bon aveuglement. Comment faire pour +qu’on ne vienne pas piétiner par ici? Messieurs, s’il y a là +quelqu’un sur le pont, je vous en prie, ne faites pas de bruit. +N’approchez pas, si cela vous est égal. Vous savez, une personne +d’une santé délicate, il faut des ménagements. Elle a de la +fièvre, voyez-vous. C’est tout jeune. C’est une petite qui a de +la fièvre. Je lui ai mis ce matelas dehors pour qu’elle ait un +peu d’air. J’explique cela afin qu’on ait égard. Elle est +tombée de lassitude sur le matelas, comme si elle perdait +connaissance. Mais elle dort. Je voudrais bien qu’on ne la +réveillât pas. Je m’adresse aux femmes, s’il y a là des ladies. +Une jeune fille, c’est une pitié. Nous ne sommes que de pauvres +bateleurs, je demande qu’on ait un peu de bonté, et puis, s’il y +a quelque chose à payer pour qu’on ne fasse pas de bruit, je +paierai. Je vous remercie, mesdames et messieurs. Y a-t-il +quelqu’un là? Non. Je crois qu’il n’y a personne. Je parle en +pure perte. Tant mieux. Messieurs, je vous remercie si vous y +êtes, et je vous remercie bien si vous n’y êtes pas.--Elle a le +front tout en sueur.--Allons, rentrons au bagne, reprenons le +collier. La misère est revenue. Nous revoilà à vau-l’eau. Une +main, l’affreuse main qu’on ne voit pas, mais qu’on sent toujours +sur soi, nous a subitement retournés vers le côté noir de la +destinée. Soit; on aura du courage. Seulement, il ne faut pas +qu’elle soit malade. J’ai l’air bête de parler haut tout seul +comme cela, mais il faut bien qu’elle sente qu’elle a quelqu’un +près d’elle si elle vient à se réveiller. Pourvu qu’on ne me la +réveille pas brusquement! Pas de bruit, au nom du ciel! Une +secousse qui la ferait lever en sursaut ne vaudrait rien. Il +serait fâcheux qu’on vînt marcher de ce côté-ci. Je crois que +les gens dorment dans le bateau. Je rends grâce à la providence +de cette concession. Hé bien! et Homo, où est-il donc? Dans +tout ce bouleversement-là, j’ai oublié de l’attacher, je ne sais +plus ce que je fais, voilà plus d’une heure que je ne l’ai vu, il +aura été chercher son souper dehors. Pourvu qu’il ne lui arrive +pas malheur! Homo! Homo! + +Homo cogna doucement de sa queue le plancher du pont. + +--Tu es là! Ah! tu es là. Dieu soit béni! Homo perdu, c’eût +été trop. Elle dérange son bras. Elle va peut-être se +réveiller. Tais-toi, Homo. La marée descend. On partira tout à +l’heure. Je pense qu’il fera beau cette nuit. Il n’y a pas de +bise. La banderole pend le long du mât, nous aurons une bonne +traversée. Je ne sais plus où nous en sommes de la lune. Mais +c’est à peine si les nuages remuent. Il n’y aura pas de mer. +Nous aurons beau temps. Elle est pâle. C’est la faiblesse. +Mais non, elle est rouge. C’est la fièvre. Mais non, elle est +rose. Elle se porte bien. Je n’y vois plus clair. Mon pauvre +Homo, je n’y vois plus clair. Donc, il faut recommencer la vie. +Nous allons nous remettre à travailler. Il n’y a plus que nous +deux, vois-tu. Nous travaillerons pour elle, toi et moi. C’est +notre enfant. Ah! le bateau bouge. On part. Adieu, Londres! +bonsoir, bonne nuit, au diable! Ah! l’horrible Londres! + +Le navire en effet avait la commotion sourde du dérapement. +L’écart se faisait entre l’estacade et l’arrière. On apercevait +à l’autre bout du bâtiment, à la poupe, un homme debout, le +patron sans doute, qui venait de sortir de l’intérieur du navire +et avait délié l’amarre, et qui manœuvrait le gouvernail. Cet +homme, attentif seulement au chenal, comme il convient lorsqu’on +est composé du double flegme du hollandais et du matelot, +n’entendant rien et ne voyant rien que l’eau et le vent, courbé +sous l’extrémité de la barre, mêlé à l’obscurité, marchait +lentement sur le tillac d’arrière, allant et revenant de tribord +à bâbord, espèce de fantôme ayant une poutre sur l’épaule. Il +était seul sur le pont. Tant qu’on serait en rivière, aucun +autre marin n’était nécessaire. En quelques minutes le bâtiment +fut au fil du fleuve. Il descendait sans tangage ni roulis. La +Tamise, peu troublée par le reflux, était calme. La marée +l’entraînant, le navire s’éloignait rapidement. Derrière lui, le +noir décor de Londres décroissait dans la brume. + +Ursus poursuivit: + +--C’est égal, je lui ferai prendre de la digitale. J’ai peur +qu’il ne survienne du délire. Elle a de la sueur dans la paume +de la main. Mais qu’est-ce que nous avons donc fait au bon Dieu? +Comme c’est venu vite tout ce malheur-là! Rapidité hideuse du +mal. Une pierre tombe, elle a des griffes, c’est l’épervier sur +l’alouette. C’est la destinée. Et te voilà gisante, ma douce +enfant! On vient à Londres, on dit: c’est une grande ville qui a +de beaux monuments. Southwark, c’est un superbe faubourg. On +s’y établit. Maintenant, ce sont d’abominables pays. Que +voulez-vous que j’y fasse? Je suis content de m’en aller. Nous +sommes le 30 avril. Je me suis toujours défié du mois d’avril; +le mois d’avril n’a que deux jours heureux, le 5 et le 27, et +quatre jours malheureux, le 10, le 20, le 29 et le 30. Cela a +été mis hors de doute par les calculs de Cardan. Je voudrais que +ce jour-ci soit passé. Être parti, cela soulage. Nous serons au +petit jour à Gravesend et demain soir à Rotterdam. Parbleu, je +recommencerai la vie d’autrefois dans la cahute, nous la +traînerons, n’est-ce pas, Homo? + +Un léger frappement annonça le consentement du loup. + +Ursus continua; + +--Si l’on pouvait sortir d’une douleur comme on sort d’une ville! +Homo, nous pourrions encore être heureux. Hélas! il y aurait +toujours celui qui n’y est plus. Une ombre, cela reste sur ceux +qui survivent. Tu sais qui je veux dire, Homo. Nous étions +quatre, nous ne sommes plus que trois. La vie n’est qu’une +longue perte de tout ce qu’on aime. On laisse derrière soi une +traînée de douleurs. Le destin nous ahurit par une prolixité de +souffrances insupportables. Après cela on s’étonne que les +vieilles gens rabâchent. C’est le désespoir qui fait les +ganaches. Mon brave Homo, le vent arrière persiste. On ne voit +plus du tout le dôme de Saint-Paul. Nous passerons tout à +l’heure devant Greenwich. Ce sera six bons milles de faits. Ah! +je leur tourne le dos pour jamais à ces odieuses capitales, +pleines de prêtres, de magistrats, de populaces. J’aime mieux +voir remuer les feuilles dans les bois.--Toujours le front en +sueur! Elle a de grosses veines violettes que je n’aime pas sur +l’avant-bras. C’est de la fièvre qui est là-dedans. Ah! tout +cela me tue. Dors, mon enfant. Oh oui, elle dort. + +Ici une voix s’éleva, voix ineffable, qui semblait lointaine, qui +paraissait venir à la fois des hauteurs et des profondeurs, +divinement sinistre, la voix de Dea. + +Tout ce que Gwynplaine avait éprouvé jusqu’à ce moment ne fut +plus rien. Son ange parlait. Il lui semblait entendre des +paroles dites hors de la vie dans un évanouissement plein de +ciel. + +La voix disait: + +--Il a bien fait de s’en aller. Ce monde-ci n’est pas celui +qu’il lui faut. Seulement il faut que j’aille avec lui. Père, +je ne suis pas malade, je vous entendais parler tout à l’heure, +je suis très bien, je me porte bien, je dormais. Père, je vais +être heureuse. + +--Mon enfant, demanda Ursus avec l’accent de l’angoisse, +qu’entends-tu par là? + +La réponse fut: + +--Père, ne vous faites pas de peine. + +Il y eut une pause, comme pour une reprise d’haleine, puis ces +quelques mots, prononcés lentement, arrivèrent à Gwynplaine: + +--Gwynplaine n’est plus là. C’est à présent que je suis aveugle. +Je ne connaissais pas la nuit. La nuit, c’est l’absence. + +La voix s’arrêta encore, puis poursuivit: + +--J’avais toujours l’anxiété qu’il ne s’envolât; je le sentais +céleste. Il a tout à coup pris son vol. Cela devait finir par +là. Une âme, cela s’en va comme un oiseau. Mais le nid de l’âme +est dans une profondeur où il y a le grand aimant qui attire +tout, et je sais bien où retrouver Gwynplaine. Je ne suis pas +embarrassée de mon chemin, allez. Père, c’est là-bas. Plus +tard, vous nous rejoindrez. Et Homo aussi. + +Homo, entendant prononcer son nom, frappa un petit coup sur le +pont. + +--Père, reprit la voix, vous comprenez bien que, du moment où +Gwynplaine n’est plus là, c’est une chose finie. Je voudrais +rester que je ne pourrais pas, parce qu’on est bien forcé de +respirer. Il ne faut pas demander ce qui n’est pas possible. +J’étais avec Gwynplaine, c’était tout simple, je vivais. +Maintenant Gwynplaine n’y est plus, je meurs. C’est la même +chose. Il faut ou qu’il revienne, ou que je m’en aille. +Puisqu’il ne peut pas revenir, je m’en vais. Mourir, c’est bien +bon. Ce n’est pas difficile du tout. Père, ce qui s’éteint ici +se rallume ailleurs. Vivre sur cette terre où nous sommes, c’est +un serrement de cœur. Il ne se peut pas qu’on soit toujours +malheureux. Alors on s’en va dans ce que vous appelez les +étoiles, on se marie là, on ne se quitte plus jamais, on s’aime, +on s’aime, on s’aime, et c’est cela qui est le bon Dieu. + +--La, ne te fâche pas, dit Ursus. + +La voix continua. + +--Par exemple, eh bien, l’an passé, au printemps de l’an passé, +on était ensemble, on était heureux, il y a à présent bien de la +différence. Je ne me souviens plus dans quelle petite ville nous +étions, il y avait des arbres, j’entendais chanter des fauvettes. +Nous sommes venus à Londres. Cela a changé. Ce n’est pas un +reproche que je fais. On vient dans un pays, on ne peut pas +savoir. Père, vous rappelez-vous? un soir il y a eu dans la +grande loge une femme, vous avez dit: c’est une duchesse! j’ai +été triste. Je crois qu’il aurait mieux valu rester dans les +petites villes. Après cela, Gwynplaine a bien fait. Maintenant +c’est mon tour. Puisque c’est vous-même qui m’avez raconté que +j’étais toute petite, que ma mère était morte, que j’étais par +terre dans la nuit avec de la neige qui tombait sur moi, et que +lui, qui était petit aussi, et tout seul aussi, il m’avait +ramassée, et que c’était comme cela que j’étais en vie, vous ne +pouvez pas vous étonner que j’aie aujourd’hui absolument besoin +de partir, et que je veuille aller voir dans la tombe si +Gwynplaine y est. Parce que la seule chose qui existe dans la +vie, c’est le cœur, et, après la vie, c’est l’âme. Vous vous +rendez bien compte de ce que je dis, n’est-ce pas, père? +Qu’est-ce qui remue donc? il me semble que nous sommes dans une +maison qui remue. Pourtant je n’entends pas le bruit des roues. + +Après une interruption, la voix ajouta: + +--Je ne distingue pas beaucoup entre hier et aujourd’hui. Je ne +me plains pas. J’ignore ce qui s’est passé, mais il doit y avoir +eu des choses. + +Ces paroles étaient dites avec une profonde douceur inconsolable, +et un soupir, que Gwynplaine entendit, s’acheva ainsi: + +--Il faut que je m’en aille, à moins qu’il ne revienne. + +Ursus, sombre, grommela à demi-voix: + +--Je ne crois pas aux revenants. + +Il reprit: + +--C’est une barque. Tu demandes pourquoi la maison remue, c’est +que nous sommes dans une barque. Calme-toi. Il ne faut pas trop +parler. Ma fille, si tu as un peu d’amitié pour moi, ne t’agite +pas, ne te donne pas de fièvre. Vieux comme je suis, je ne +pourrais pas supporter une maladie que tu aurais. Épargne-moi, +ne sois pas malade. + +La voix recommença: + +--Chercher sur la terre, à quoi bon? puisqu’on ne trouve qu’au +ciel. + +Ursus répliqua, presque avec un essai d’autorité: + +--Calme-toi. Il y a des moments où tu n’as pas d’intelligence du +tout. Je te recommande de rester en repos. Après ça, tu n’es +pas forcée de savoir ce que c’est que la veine cave. Je serais +tranquille si tu étais tranquille. Mon enfant, fais aussi +quelque chose pour moi. Il t’a ramassée, mais je t’ai +recueillie. Tu te rends malade. C’est mal. Il faut te calmer +et dormir. Tout ira bien. Je te jure ma parole d’honneur que +tout ira bien. Nous avons un très beau temps d’ailleurs. C’est +comme une nuit faite exprès. Nous serons demain à Rotterdam qui +est une ville en Hollande, à l’embouchure de la Meuse. + +--Père, dit la voix, voyez-vous, quand c’est depuis l’enfance et +qu’on a toujours été l’un avec l’autre, il ne faudrait pas que +cela se dérangeât, parce qu’alors il faut mourir et qu’il n’y a +même pas moyen de faire autrement. Je vous aime bien tout de +même, mais je sens bien que je ne suis plus tout à fait avec +vous, quoique je ne sois pas encore avec lui. + +--Allons, insista Ursus, tâche de te rendormir. + +La voix répondit: + +--Ce n’est pas cela qui me manquera. + +Ursus repartit, avec une intonation toute tremblante: + +--Je te dis que nous allons en Hollande, à Rotterdam, qui est une +ville. + +--Père, continua la voix, je ne suis pas malade, si c’est cela +qui vous inquiète, vous pouvez vous rassurer, je n’ai pas de +fièvre, j’ai un peu chaud, voilà tout. + +Ursus balbutia: + +--A l’embouchure de la Meuse. + +--Je me porte bien, père, mais voyez-vous, je me sens mourir. + +--Ne va pas t’aviser d’une chose pareille, dit Ursus. + +Et il ajouta: + +--Surtout qu’elle n’ait pas de secousse, mon Dieu! + +Il y eut un silence. + +Tout à coup Ursus cria: + +--Qu’est-ce que tu fais? Pourquoi te lèves-tu? Je t’en supplie, +reste couchée! + +Gwynplaine tressaillit, et avança la tête. + + + + +III + +LE PARADIS RETROUVÉ ICI-BAS + + +Il aperçut Dea. Elle venait de se dresser toute droite sur le +matelas. Elle avait une longue robe soigneusement fermée, +blanche, qui ne laissait voir que la naissance des épaules et +l’attache délicate de son cou. Les manches cachaient ses bras, +les plis couvraient ses pieds. On voyait ses mains où se +gonflait en embranchements bleuâtres le réseau des veines chaudes +de fièvre. Elle était frissonnante, et oscillait plutôt qu’elle +ne chancelait, comme un roseau. La lanterne l’éclairait d’en +bas. Son beau visage était indicible. Ses cheveux dénoués +flottaient. Aucune larme ne coulait sur ses joues. Il y avait +dans ses prunelles du feu, et de la nuit. Elle était pâle de +cette pâleur qui ressemble à la transparence de la vie divine sur +une figure terrestre. Son corps exquis et frêle était comme mêlé +et fondu dans le plissement de sa robe. Elle ondoyait tout +entière avec le tremblement d’une flamme. Et en même temps on +sentait qu’elle commençait à n’être plus que de l’ombre. Ses +yeux, tout grands ouverts, resplendissaient. On eût dit une +sortie de sépulcre et une âme debout dans une aurore. + +Ursus, dont Gwynplaine ne voyait que le dos, levait des bras +effarés. + +--Ma fille! ah! mon Dieu, voilà le délire qui la prend! le +délire! c’est ce que je craignais. Il ne faudrait pas de +secousse, car cela pourrait la tuer, et il en faudrait une pour +l’empêcher de devenir folle. Morte, ou folle! quelle situation! +que faire, mon Dieu? Ma fille, recouche-toi! + +Cependant Dea parlait. Sa voix était presque indistincte, comme +si une épaisseur céleste était déjà interposée entre elle et la +terre. + +--Père, vous vous trompez. Je n’ai aucun délire. J’entends très +bien tout ce que vous me dites. Vous me dites qu’il y a beaucoup +de monde, qu’on attend, et qu’il faut que je joue ce soir, je +veux bien, vous voyez que j’ai ma raison, mais je ne sais pas +comment faire, puisque je suis morte et puisque Gwynplaine est +mort. Moi, je viens tout de même. Je consens à jouer. Me +voici; mais Gwynplaine n’y est plus. + +--Mon enfant, répéta Ursus, allons, obéis-moi. Remets-toi sur +ton lit. + +--Il n’y est plus! il n’y est plus! oh! comme il fait noir! + +--Noir! balbutia Ursus, voilà la première fois qu’elle dit ce +mot! + +Gwynplaine, sans plus de bruit qu’un glissement, monta le +marchepied de la baraque, y entra, décrocha son capingot et son +esclavine, endossa le capingot, mit l’esclavine à son cou et +redescendit de la cahute, toujours caché par l’espèce +d’encombrement que faisaient la cabane, les agrès et le mât. + +Dea continuait de murmurer, elle remuait les lèvres, et peu à peu +ce murmure devint une mélodie. Elle ébaucha, avec les +intermittences et les lacunes du délire, le mystérieux appel +qu’elle avait tant de fois adressé à Gwynplaine dans _Chaos +vaincu_. Elle se mit à chanter, et ce chant était vague et +faible comme un bourdonnement d’abeille: + + Noche, quita te de alli, + La alba canta...[1] + + [1] Nuit, va-t’en. L’aube chante. + +Elle s’interrompit: + +--Non, ce n’est pas vrai, je ne suis pas morte. Qu’est-ce que je +disais donc? Hélas! je suis vivante. Je suis vivante, et il +est mort. Je suis en bas, et il est en haut. Il est parti, et +moi je reste. Je ne l’entendrai plus parler et marcher. Dieu +nous avait donné un peu de paradis sur la terre, il nous l’a +retiré. Gwynplaine! c’est fini. Je ne le sentirai plus près de +moi. Jamais. Sa voix! je n’entendrai plus sa voix. + +Et elle chanta: + + Es menester a cielos ir...[2] + ... Dexa, quiero, + A tu negro + Caparazon. + + [2] Il faut aller au ciel... ...Quitte, je le veux, Ta noire + enveloppe! + +Et elle étendit la main comme si elle cherchait où s’appuyer dans +l’infini. + +Gwynplaine, surgissant à côté d’Ursus brusquement pétrifié, +s’agenouilla devant elle. + +--Jamais! dit Dea. Jamais! je ne l’entendrai plus! + +Et elle se remit à chanter, égarée: + + Dexa, quiero, + A tu negro + Caparazon! + +Alors elle entendit une voix, la voix bien-aimée, qui répondait: + + O ven! ama![3] + Eres aima, + Soy corazon. + + [3] Oh! viens! aime! Tu es âme, Je suis cœur. + +Et en même temps Dea sentit sous sa main la tête de Gwynplaine. +Elle jeta un cri inexprimable: + +--Gwynplaine! + +Une clarté d’astre apparut sur sa figure pâle, et elle chancela. + +Gwynplaine la reçut dans ses bras. + +--Vivant! cria Ursus. + +Dea répéta:--Gwynplaine! + +Et sa tête se ploya contre la joue de Gwynplaine. Elle dit, tout +bas: + +--Tu redescends! merci. + +Et, relevant le front, assise sur le genou de Gwynplaine, enlacée +dans son étreinte, elle tourna vers lui son doux visage, et fixa +sur les yeux de Gwynplaine ses yeux pleins de ténèbres et de +rayons, comme si elle le regardait. + +--C’est toi! dit-elle. + +Gwynplaine couvrait sa robe de baisers. Il y a des paroles qui +sont à la fois des mots, des cris et des sanglots. Toute +l’extase et toute la douleur s’y fondent et éclatent pêle-mêle. +Cela n’a aucun sens, et cela dit tout. + +--Oui, moi! c’est moi! moi Gwynplaine! celui dont tu es l’âme, +entends-tu? moi dont tu es l’enfant, l’épouse, l’étoile, le +souffle! moi dont tu es l’éternité! C’est moi! je suis là, je +te tiens dans mes bras. Je suis vivant. Je suis à toi. Ah! +quand je pense que j’étais au moment d’en finir! Une minute de +plus! Sans Homo! Je te dirai cela. Comme c’est près de la joie +le désespoir! Dea, vivons! Dea, pardonne-moi! Oui! à toi à +jamais! Tu as raison, touche mon front, assure-toi que c’est +moi. Si tu savais! Mais rien ne peut plus nous séparer. Je +sors de l’enfer et je remonte au ciel. Tu dis que je redescends, +non, je remonte. Me revoici avec toi. A jamais, te dis-je! +Ensemble! nous sommes ensemble! qui aurait dit cela? Nous nous +retrouvons. Tout le mal est fini. Il n’y a plus devant nous que +de l’enchantement. Nous recommencerons notre vie heureuse, et +nous en fermerons si bien la porte que le mauvais sort n’y pourra +plus rentrer. Je te conterai tout. Tu seras étonnée. Le bateau +est parti. Personne ne peut faire que le bateau ne soit pas +parti. Nous sommes en route, et en liberté. Nous allons en +Hollande, nous nous marierons, je ne suis pas embarrassé pour +gagner ma vie, qui est-ce qui pourrait empêcher cela? Il n’y a +plus rien à craindre. Je t’adore. + +--Pas si vite! balbutia Ursus. + +Dea, tremblante, et avec le frémissement d’un toucher céleste, +promenait sa main sur le profil de Gwynplaine. Il l’entendit qui +se disait à elle-même: + +--C’est comme cela que Dieu est fait. + +Puis elle toucha ses vêtements. + +--L’esclavine, dit-elle. Le capingot. Il n’y a rien de changé. +Tout est comme auparavant. + +Ursus, stupéfait, épanoui, riant, inondé de larmes, les regardait +et s’adressait à lui-même un aparté. + +--Je ne comprends pas du tout. Je suis un absurde idiot. Moi +qui l’ai vu porter en terre! Je pleure et je ris. Voilà tout ce +que je sais. Je suis aussi bête que si, moi aussi, j’étais +amoureux. Mais c’est que je le suis. Je suis amoureux des deux. +Vieille brute, va! Trop d’émotions. Trop d’émotions. C’est ce +que je craignais. Non, c’est ce que je voulais. Gwynplaine, +ménage-la. Au fait, qu’ils s’embrassent. Cela ne me regarde +pas. J’assiste à l’incident. Ce que j’éprouve est drôle. Je +suis le parasite de leur bonheur et j’en prends ma part. Je n’y +suis pour rien, et il me semble que j’y suis pour quelque chose. +Mes enfants, je vous bénis. + +Et pendant qu’Ursus monologuait, Gwynplaine s’écriait: + +--Dea, tu es trop belle. Je ne sais pas où j’avais l’esprit ces +jours-ci. Il n’y a absolument que toi sur la terre. Je te +revois, et je n’y crois pas encore. Sur cette barque! Mais, +dis-moi, que s’est-il donc passé? Et voilà l’état où l’on vous a +mis! Où donc est la Green-Box? On vous a volés, on vous a +chassés. C’est infâme. Ah! je vous vengerai! je te vengerai, +Dea! on aura affaire à moi. Je suis pair d’Angleterre. + +Ursus, comme heurté par une planète en pleine poitrine, recula et +considéra Gwynplaine attentivement. + +--Il n’est pas mort, c’est clair, mais serait-il fou? + +Et il tendit l’oreille avec défiance. + +Gwynplaine reprit: + +--Sois tranquille, Dea. Je porterai ma plainte à la chambre des +lords. + +Ursus l’examina encore, et se frappa le milieu du front avec le +petit bout de son doigt. + +Puis, prenant son parti: + +--Ça m’est égal, murmura-t-il. Cela ira tout de même. Sois fou, +si tu veux, mon Gwynplaine. C’est le droit de l’homme. Moi, je +suis heureux. Mais qu’est-ce que c’est que tout cela? + +Le navire continuait de fuir mollement et vite, la nuit était de +plus en plus obscure, des brumes qui venaient de l’océan +envahissaient le zénith d’où aucun vent ne les balayait, quelques +grosses étoiles à peine étaient visibles et s’estompaient l’une +après l’autre, et au bout de quelque temps il n’y en eut plus du +tout, et tout le ciel fut noir, infini et doux. Le fleuve +s’élargissait, et ses deux rives à droite et à gauche n’étaient +plus que deux minces lignes brunes presque amalgamées à la nuit. +De toute cette ombre sortait un profond apaisement. Gwynplaine +s’était assis à demi, tenant Dea embrassée. Ils parlaient, +s’écriaient, jasaient, chuchotaient. Dialogue éperdu. Comment +vous peindre, ô joie? + +--Ma vie! + +--Mon ciel! + +--Mon amour! + +--Tout mon bonheur! + +--Gwynplaine! + +--Dea! je suis ivre. Laisse-moi baiser tes pieds. + +--C’est toi donc! + +--En ce moment-ci, j’ai trop à dire à la fois. Je ne sais par où +commencer. + +--Un baiser! + +--O ma femme! + +--Gwynplaine, ne me dis pas que je suis belle. C’est toi qui es +beau. + +--Je te retrouve, je t’ai sur mon cœur. Cela est. Tu es à moi. +Je ne rêve pas. C’est bien toi. Est-ce possible? oui. Je +reprends possession de la vie. Si tu savais, il y a eu toutes +sortes d’événements. Dea! + +--Gwynplaine! + +--Je t’aime! + +Et Ursus murmurait: + +--J’ai une joie de grand-père. + +Homo était sorti de dessous la cahute, et, allant de l’un à +l’autre, discrètement, n’exigeant pas qu’on fit attention à lui, +il donnait des coups de langue à tort et à travers, tantôt aux +gros souliers d’Ursus, tantôt au capingot de Gwynplaine, tantôt à +la robe de Dea, tantôt au matelas. C’était sa façon à lui de +bénir. + +On avait dépassé Chatham et l’embouchure de la Medway. On +approchait de la mer. La sérénité ténébreuse de l’étendue était +telle que la descente de la Tamise se faisait sans complication; +aucune manœuvre n’était nécessaire, et aucun matelot n’avait été +appelé sur le pont. A l’autre extrémité du navire, le patron, +toujours seul à la barre, gouvernait. A l’arrière, il n’y avait +que cet homme; à l’avant, la lanterne éclairait l’heureux groupe +de ces êtres qui venaient de faire, au fond du malheur subitement +changé en félicité, cette jonction inespérée. + + + + +IV + +NON. LA-HAUT + + +Tout à coup, Dea, se dégageant de l’embrassement de Gwynplaine, +se souleva. Elle appuyait ses deux mains sur son cœur, comme +pour l’empêcher de se déranger. + +--Qu’est-ce que j’ai? dit-elle. J’ai quelque chose. La joie, +cela étouffe. Ce n’est rien. C’est bon. En reparaissant, ô mon +Gwynplaine, tu m’as donné un coup. Un coup de bonheur. Tout le +ciel qui vous entre dans le cœur, c’est un enivrement. Toi +absent, je me sentais expirer. La vraie vie qui s’en allait, tu +me l’as rendue. J’ai eu en moi comme un déchirement, le +déchirement des ténèbres, et j’ai senti monter la vie, une vie +ardente, une vie de fièvre et de délices. C’est extraordinaire, +cette vie-là, que tu viens de me donner. Elle est si céleste +qu’on souffre un peu. C’est comme si l’âme grandissait et avait +de la peine à tenir dans notre corps. Cette vie des séraphins, +cette plénitude, elle reflue jusqu’à ma tête, et me pénètre. +J’ai comme un battement d’ailes dans la poitrine. Je me sens +étrange, mais bien heureuse. Gwynplaine, tu m’as ressuscitée. + +Elle rougit, puis pâlit, puis rougit encore, et tomba. + +--Hélas! dit Ursus, tu l’as tuée. + +Gwynplaine étendit les bras vers Dea. L’angoisse suprême +survenant dans la suprême extase, quel choc! Il fût lui-même +tombé, s’il n’eût eu à la soutenir. + +--Dea! cria-t-il frémissant, qu’est-ce que tu as? + +--Rien, dit-elle. Je t’aime. + +Elle était dans les bras de Gwynplaine comme un linge qu’on a +ramassé. Ses mains pendaient. + +Gwynplaine et Ursus couchèrent Dea sur le matelas. Elle dit +faiblement: + +--Je ne respire pas couchée. + +Ils la mirent sur son séant. + +Ursus dit: + +--Un oreiller! + +Elle répondit: + +--Pourquoi? j’ai Gwynplaine. + +Et elle posa sa tête sur l’épaule de Gwynplaine, assis derrière +elle et la soutenant, l’œil plein d’un égarement infortuné. + +--Ah! dit-elle, comme je suis bien! + +Ursus lui avait saisi le poignet, et comptait les pulsations de +l’artère. Il ne hochait pas le front, il ne disait rien, et l’on +ne pouvait deviner ce qu’il pensait qu’aux rapides mouvements de +ses paupières, s’ouvrant et se refermant convulsivement, comme +pour empêcher un flot de larmes de sortir. + +--Qu’a-t-elle? demanda Gwynplaine. + +Ursus appuya son oreille contre le flanc gauche de Dea. + +Gwynplaine répéta ardemment sa question, en tremblant qu’Ursus ne +lui répondit. + +Ursus regarda Gwynplaine, puis Dea. Il était livide. Il dit: + +--Nous devons être à la hauteur de Canterbury. La distance d’ici +à Gravesend n’est pas très grande. Nous aurons beau temps toute +la nuit. Il n’y a pas à craindre d’attaque en mer, parce que les +flottes de guerre sont sur la côte d’Espagne. Nous aurons un bon +passage. + +Dea, ployée et de plus en plus pâle, pétrissait dans ses doigts +convulsifs l’étoffe de sa robe. Elle eut un soupir +inexprimablement pensif, et murmura: + +--Je comprends ce que c’est. Je meurs. + +Gwynplaine se leva terrible. Ursus soutint Dea. + +--Mourir! Toi mourir! non, cela ne sera pas. Tu ne peux pas +mourir. Mourir à présent! mourir tout de suite! c’est +impossible. Dieu n’est pas féroce. Te rendre et te reprendre +dans la même minute! Non. Ces choses-là ne se font pas. Alors +c’est que Dieu voudrait qu’on doute de lui. Alors c’est que tout +serait un piège, la terre, le ciel, le berceau des enfants, +l’allaitement des mères, le cœur humain, l’amour, les étoiles! +c’est que Dieu serait un traître et l’homme une dupe! c’est +qu’il n’y aurait rien! c’est qu’il faudrait insulter la +création! c’est que tout serait un abîme! Tu ne sais ce que tu +dis, Dea! tu vivras. J’exige que tu vives. Tu dois m’obéir. +Je suis ton mari et ton maître. Je te défends de me quitter. Ah +ciel! Ah misérables hommes! Non, cela ne se peut pas. Et je +resterais sur cette terre après toi! Cela est tellement +monstrueux qu’il n’y aurait plus de soleil. Dea, Dea, +remets-toi. C’est un petit moment d’angoisse qui va passer. On +a quelquefois des frissons, et puis on n’y pense plus. J’ai +absolument besoin que tu te portes bien et que tu ne souffres +plus. Toi mourir! qu’est-ce que je t’ai fait? D’y penser, ma +raison s’en va. Nous sommes l’un à l’autre, nous nous aimons. +Tu n’as pas de motif de t’en aller. Ce serait injuste. Ai-je +commis des crimes? Tu m’as pardonné d’ailleurs. Oh! tu ne veux +pas que je devienne un désespéré, un scélérat, un furieux, un +damné! Dea! je t’en prie, je t’en conjure, je t’en supplie à +mains jointes, ne meurs pas. + +Et, crispant ses poings dans ses cheveux, agonisant d’épouvanté, +étouffé de pleurs, il se jeta à ses pieds. + +--Mon Gwynplaine, dit Dea, ce n’est pas ma faute. + +Il lui vint aux lèvres un peu d’écume rose qu’Ursus essuya d’un +pan de la robe sans que Gwynplaine prosterné le vît. Gwynplaine +tenait les pieds de Dea embrassés, et l’implorait avec toutes +sortes de mots confus. + +--Je te dis que je ne veux pas. Toi, mourir! je n’en ai pas la +force. Mourir oui, mais ensemble. Pas autrement. Toi mourir, +Dea! Il n’y a pas moyen que j’y consente. Ma divinité! mon +amour! comprends donc que je suis là. Je te jure que tu vivras. +Mourir! mais c’est qu’alors tu ne te figures pas ce que je +deviendrais après ta mort. Si tu avais l’idée du besoin que j’ai +de ne pas te perdre, tu verrais que c’est positivement +impossible, Dea! Je n’ai que toi, vois-tu. Ce qui m’est arrivé +est extraordinaire. Tu ne t’imagines pas que je viens de +traverser toute la vie en quelques heures. J’ai reconnu une +chose, c’est qu’il n’y avait rien du tout. Toi, tu existes. Si +tu n’y es pas, l’univers n’a plus de sens. Reste. Aie pitié de +moi. Puisque tu m’aimes, vis. Je viens de te retrouver, c’est +pour te garder. Attends un peu. On ne s’en va pas comme cela +quand on est à peine ensemble depuis quelques instants. Ne +t’impatiente pas. Ah! mon Dieu, que je souffre! Tu ne m’en +veux pas, n’est-ce pas? Tu comprends bien que je n’ai pas pu +faire autrement puisque c’est le wapentake qui est venu me +chercher. Tu vas voir que tu vas respirer mieux tout à l’heure. +Dea, tout vient de s’arranger. Nous allons être heureux. Ne me +mets pas au désespoir. Dea! je ne t’ai rien fait! + +Ces paroles n’étaient pas dites, mais sanglotées. On y sentait +un mélange d’accablement et de révolte. Il sortait de la +poitrine de Gwynplaine un gémissement qui eût attiré des colombes +et un rugissement qui eût fait reculer des lions. + +Dea lui répondit, d’une voix de moins en moins distincte, +s’arrêtant presque à chaque mot: + +--Hélas! c’est inutile. Mon bien-aimé, je vois bien que tu fais +ce que tu peux. Il y a une heure, je voulais mourir, à présent +je ne voudrais plus. Gwynplaine, mon Gwynplaine adoré, comme +nous avons été heureux! Dieu t’avait mis dans ma vie, il me +retire de la tienne. Voilà que je m’en vais. Tu te souviendras +de la Green-Box, n’est-ce pas? et de ta pauvre petite Dea +aveugle? Tu te souviendras de ma chanson. N’oublie pas mon son +de voix, et la manière dont je te disais: Je t’aime! Je +reviendrai te le dire, la nuit, quand tu dormiras. Nous nous +étions retrouvés, mais c’était trop de joie. Cela devait finir +tout de suite. C’est décidément moi qui pars la première. +J’aime bien mon père Ursus, et notre frère Homo. Vous êtes bons. +L’air manque ici. Ouvrez la fenêtre. Mon Gwynplaine, je ne te +l’ai pas dit, mais parce qu’il y a eu une fois une femme qui est +venue, j’ai été jalouse. Tu ne sais même pas de qui je veux +parler. Pas vrai? Couvrez-moi les bras. J’ai un peu froid. Et +Fibi? et Vinos? où sont-elles? On finit par aimer tout le +monde. On prend en amitié les personnes qui vous ont vu être +heureux. On leur sait gré d’avoir été là pendant qu’on était +content. Pourquoi tout cela est-il passé? Je n’ai pas bien +compris ce qui est arrivé depuis deux jours. Maintenant je +meurs. Vous me laisserez dans ma robe. Tantôt en la mettant je +pensais bien que ce serait mon suaire. Je veux la garder. Il y +a des baisers de Gwynplaine dessus. Oh! j’aurais pourtant bien +voulu vivre encore. Quelle vie charmante nous avions dans notre +pauvre cabane qui roulait! On chantait. J’écoutais les +battements de mains! Comme c’était bon, n’être jamais séparés! +Il me semblait que j’étais dans un nuage avec vous, je me rendais +bien compte de tout, je distinguais un jour de l’autre, quoique +aveugle, je reconnaissais que c’était le matin parce que +j’entendais Gwynplaine, je reconnaissais que c’était la nuit +parce que je rêvais de Gwynplaine. Je sentais autour de moi une +enveloppe qui était son âme. Nous nous sommes doucement adorés. +Tout cela s’en va, et il n’y aura plus de chansons. Hélas! ce +n’est donc pas possible de vivre encore! Tu penseras à moi, mon +bien-aimé. + +Sa voix allait s’affaiblissant. La décroissance lugubre de +l’agonie lui ôtait l’haleine. Elle repliait son pouce sous ses +doigts, signe que la dernière minute approche. Le bégaiement de +l’ange commençant semblait s’ébaucher dans le doux râle de la +vierge. + +Elle murmura: + +--Vous vous souviendrez, n’est-ce pas, parce que ce serait bien +triste que je sois morte si l’on ne se souvenait pas de moi. +J’ai quelquefois été méchante. Je vous demandée tous pardon. Je +suis bien certaine que, si le bon Dieu avait voulu, comme nous ne +tenons pas beaucoup de place, nous aurions encore été heureux, +mon Gwynplaine, puisqu’on aurait gagné sa vie et qu’on aurait été +ensemble dans un autre pays, mais le bon Dieu n’a pas voulu. Je +ne sais pas du tout pourquoi je meurs. Puisque je ne me +plaignais pas d’être aveugle, je n’offensais personne. Je +n’aurais pas mieux demandé que de rester toujours aveugle à côté +de toi. Oh! comme c’est triste de s’en aller! + +Ses paroles haletaient, et s’éteignaient l’une après l’autre, +comme si l’on eût soufflé dessus. On ne l’entendait presque +plus. + +--Gwynplaine, reprit-elle, n’est-ce pas? tu penseras à moi. +J’en aurai besoin, quand je serai morte. + +Et elle ajouta: + +--Oh! retenez-moi! + +Puis, après un silence, elle dit: + +--Viens me rejoindre le plus tôt que tu pourras. Je vais être +bien malheureuse sans toi, même avec Dieu. Ne me laisse pas trop +longtemps seule, mon doux Gwynplaine! C’est ici qu’était le +paradis. Là-haut, ce n’est que le ciel. Ah! j’étouffe! Mon +bien-aimé, mon bien-aimé, mon bien-aimé! + +--Grâce! cria Gwynplaine. + +--Adieu! dit-elle. + +--Grâce! répéta Gwynplaine. + +Et il colla sa bouche aux belles mains glacées de Dea. + +Elle fut un moment comme si elle ne respirait plus. + +Puis elle se haussa sur ses coudes, un profond éclair traversa +ses yeux, et elle eut un ineffable sourire. Sa voix éclata, +vivante. + +--Lumière! cria-t-elle. Je vois. + +Et elle expira. + +Elle retomba étendue et immobile sur le matelas. + +--Morte, dit Ursus. + +Et le pauvre vieux bonhomme, comme s’écroulant sous le désespoir, +prosterna sa tête chauve et enfouit son visage sanglotant dans +les plis de la robe aux pieds de Dea. Il demeura là, évanoui. + +Alors Gwynplaine fut effrayant. + +Il se dressa debout, leva le front, et considéra au-dessus de sa +tête l’immense nuit. + +Puis, vu de personne, regardé pourtant peut-être dans ces +ténèbres par quelqu’un d’invisible, il étendit les bras vers la +profondeur d’en haut, et dit: + +--Je viens. + +Et il se mit à marcher, dans la direction du bord, sur le pont du +navire, comme si une vision l’attirait. + +A quelques pas c’était l’abîme. + +Il marchait lentement, il ne regardait pas à ses pieds. + +Il avait le sourire que Dea venait d’avoir. + +Il allait droit devant lui. Il semblait voir quelque chose. Il +avait dans la prunelle une lueur qui était comme la réverbération +d’une âme aperçue au loin. + +Il cria:--Oui! + +A chaque pas il se rapprochait du bord. + +Il marchait tout d’une pièce, les bras levés, la tête renversée +en arrière, l’œil fixe, avec un mouvement de fantôme. + +Il avançait sans hâte et sans hésitation, avec une précision +fatale, comme s’il n’eût pas eu tout près le gouffre béant et la +tombe ouverte. + +Il murmurait:--Sois tranquille. Je te suis. Je distingue très +bien le signe que tu me fais. + +Il ne quittait pas des yeux un point du ciel, au plus haut de +l’ombre. Il souriait. + +Le ciel était absolument noir, il n’y avait plus d’étoiles, mais +évidemment il en voyait une. + +Il traversa le tillac. + +Après quelques pas rigides et sinistres, il parvint à l’extrême +bord. + +--J’arrive, dit-il. Dea, me voilà. + +Et il continua de marcher. Il n’y avait pas de parapet. Le vide +était devant lui. Il y mit le pied. + +Il tomba. + +La nuit était épaisse et sourde, l’eau était profonde. Il +s’engloutit. Ce fut une disparition calme et sombre. Personne +ne vit ni n’entendit rien. Le navire continua de voguer et le +fleuve de couler. + +Peu après le navire entra dans l’océan. + +Quand Ursus revint à lui, il ne vit plus Gwynplaine, et il +aperçut près du bord Homo qui hurlait dans l’ombre en regardant +la mer. + + * * * * * + +Au bas de la dernière page du manuscrit de l’_Homme qui Rit_, se +trouve la note suivante: + + Terminé le 23 août 1868, à dix heures et demie du matin. + Bruxelles, 4, place des Barricades. + + Ce livre, dont la plus grande partie a été écrite à Guernesey, + a été commencé à Bruxelles le 21 juillet 1866, et fini à + Bruxelles le 23 août 1868. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'homme qui rit, by Victor Hugo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME QUI RIT *** + +***** This file should be named 5423-0.txt or 5423-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/5/4/2/5423/ + +Produced by Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks +and the Online Distributed Proofreading Team. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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