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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Faust - -Author: Johann Wolfgang von Goethe - -Illustrator: Eugène Delacroix - -Translator: Albert Stapfer - -Release Date: February 19, 2017 [EBook #54202] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FAUST *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodriguez & Marc D'Hooghe at Free -Literature (online soon in an extended version, also linking -to free sources for education worldwide ... MOOC's, -educational materials,...) Images generously made available -by the Gallica, Bibliothèque nationale de France - - - - - -FAUST, - -TRAGÉDIE DE M. DE GOETHE, TRADUITE EN FRANÇAIS - -PAR M. ALBERT STAPFER, - -Ornée d'un Portrait de l'Auteur, - -ET DE DIX-SEPT DESSINS COMPOSES D'APRÈS - -LES PRINCIPALES SCÈNES DE L'OUVRAGE ET EXÉCUTÉS SUR PIERRE - -PAR M. EUGÈNE DELACROIX. - -A PARIS, - -CHEZ CH. MOTTE, ÉDITEUR, - -RUE DES MARAIS N°13; - -ET CHEZ SAUTELET, LIBRAIRE, - -PLACE DE LA BOURSE. - -M DCCC XXVIII. - - - - -PRÉFACE. - - -Il est certains poèmes qui ont eu de tout temps le privilège, pour -ainsi dire exclusif, d'éveiller l'imagination des peintres; tels -sont, entre autres et par excellence, l'Iliade et l'Odyssée d'Homère, -le Paradis perdu de Milton, le Roland furieux du divin Arioste; on -ferait un volume avec la simple énumération des tableaux ou dessins -remarquables qu'ils ont inspirés depuis leur apparition jusqu'à nos -jours. Parmi les compositions poétiques tout-à-fait modernes, qui, sous -ce rapport, méritent de lutter avec celles que nous venons de nommer, -le Faust de M. de Goethe doit être mis au premier rang. Ce grand homme -a su donner tant de vie aux personnages fantastiques qui abondent dans -cette tragédie, qu'on est obligé d'y croire comme à des personnages -réels, et de leur prêter une figure, un geste, un accent particulier; -on les voit agir, on les entend parler; pour chaque scène nouvelle, le -lecteur, involontairement, compose en idée un nouveau tableau. Aussi -plusieurs artistes habiles se sont-ils déjà essayés à reproduire les -plus saillantes d'entre elles, et jusqu'à présent M. Retsch est celui -d'entre eux qui a le mieux réussi dans cette tentative; ses dessins, -gravés d'abord en Allemagne, où ils obtinrent le plus grand succès, -furent bientôt contrefaits en Angleterre et en France, où l'on se -plut également à reconnaître l'esprit, la finesse et la grâce avec -lesquels leur auteur a su rendre la plupart des scènes de Faust. Mais -malheureusement ce sont de simples croquis au trait, en général un peu -froids, et qui même ne sont pas toujours exempts de la roideur tant -reprochée aux dessins semblables, que naguère Flaxman exécuta pour -Eschyle, Homère, Hésiode et le Dante. - -Ceux que nous publions aujourd'hui n'essuieront pas, à coup sûr, un -pareil reproche. On pourra leur en adresser d'autres, parce que nulle -production de l'art n'est à l'abri de la critique; mais, s'il nous -est permis d'anticiper sur le jugement du public, nous ne doutons pas -que chacun n'y admire la hardiesse avec laquelle le dessinateur s'est -élancé, sur les pas de M. de Goethe, hors des chemins battus; toute -la verve créatrice du poète, quelque chose même de ce que les esprits -exacts se plaisent à appeler son dévergondage d'imagination, nous -pensons que chacun l'y retrouvera du premier coup-d'œil. Ainsi, pour -les personnes qui n'avaient pu faire connaissance avec Faust que par -l'intermédiaire de notre faible traduction[1], cet ouvrage va, grâce -à M. Delacroix, reprendre la physionomie franche et originale qui lui -appartient, et dont nous l'avions dépouillé à leurs yeux. - -Il est à propos d'avertir ces personnes-là que la tragédie de Faust, -écrite en vers d'un bout à l'autre et en vers rimés, ce qui n'est -pas, comme on sait, une condition indispensable de la versification -allemande, se divise néanmoins en deux parties fort distinctes, dont -l'une est toute dramatique, l'autre toute lyrique. - -Dans la partie dramatique, le style varie selon les situations et -selon les personnages: tantôt comique et tantôt sérieux, il passe -tour-à-tour, et souvent sans aucune transition, du dernier degré du -burlesque au pathétique le plus déchirant, de l'expression de ce qu'il -y a de plus abject dans la nature humaine à celle des plus hautes -pensées, des sentiments les plus exaltés et les plus purs, qui puissent -traverser le cœur ou l'esprit de l'homme. Mais comme, au milieu de -ces disparates de détail, il ne perd pourtant jamais son caractère -distinctif, qui est celui d'une extrême simplicité; comme le ton du -dialogue reste toujours celui de la conversation ordinaire, il ne nous -a point paru impossible de traduire en prose toute cette partie de -l'ouvrage de M. de Goethe[2]: nous avons cru même pouvoir le faire sans -trop altérer, ni la couleur de l'ensemble, ni les teintes diverses, -si multipliées et parfois si tranchées, qui la nuancent. Au moins -aurions-nous éprouvé des difficultés beaucoup plus grandes à humilier -le vers français jusqu'au ton vulgaire de certains passages, que nous -n'en avons eu d'élever la prose au ton inspiré de certains autres. - -Il n'en va pas ainsi de la partie lyrique, qui occupe dans Faust une -assez grande place. On y rencontre ça et là des chansons, des romances, -des chants d'esprits célestes et d'esprits infernaux, des chœurs de -sorciers et de sorcières, des formules magiques; tous morceaux d'une -poésie cadencée, dont le principal charme consiste, pour la plupart, -soit dans le choix du rythme et l'arrangement des vers, soit même -uniquement dans la désinence des rimes. Ici nous n'eussions pu nous -permettre la prose sans manquer au premier devoir d'un traducteur, -à l'exactitude; et, il faut le dire, nous avons senti dans ce cas -particulier d'autant moins de répugnance à le remplir, que, de chercher -à nous y soustraire, c'eût été courir au-devant d'obligations plus -dures encore: car il aurait fallu suppléer au défaut de rythme par des -tours de force, que nous avouons au-dessus de notre portée, et qui nous -semblent même à-peu-près impossibles. - -Ainsi donc, tout ce qui se chante et en somme tous les morceaux du -poème, au mérite desquels le mécanisme de la versification concourt -pour une forte part, nous avons employé une versification analogue pour -les rendre; et, a l'égard de la portion de l'ouvrage, à laquelle notre -prose a enlevé sa forme poétique, nous avons fait ce qui dépendait de -nous pour y conserver, aux tournures quelque chose de leur vivacité, au -dialogue un peu de son nerf et de sa vérité, au style en général une -ombre de sa souplesse et de son mouvement. Annoncer qu'on s'est proposé -un tel but, nous le sentons, c'est avouer qu'on ne l'a pas atteint; -aussi ne parlons nous que de nos efforts, le lecteur jugera de ce -qu'ils ont produit. - -Deux mots maintenant du sujet de ce poème extraordinaire. Ce fût, à ce -qu'on croit, au commencement du seizième siècle que vécut le docteur -Faust, espèce de Don Juan du nord. Bien que parvenu aux plus hauts -grades dans toutes les Facultés, et réputé sage parmi les hommes, ce -docteur, dégoûté de la science, livra son âme à Satan; en retour de -quoi celui-ci s'obligea de lui fournir et lui procura en effet un -Esprit nommé _Méphostophilis_, ayant commission de lui faire passer -ici-bas vingt-quatre ans de délices, ni plus ni moins, et de l'emporter -ensuite dans l'autre monde, pour y souffrir à jamais. Ses aventures -joyeuses et sa lamentable fin sont racontées au long dans un gros livre -fort ancien, qui fût traduit de bonne heure en plusieurs langues. La -traduction anglaise donna au poète Marlow, contemporain de Shakespeare, -l'idée d'une pièce, qui fût jouée de son temps, et dans laquelle, au -milieu d'un grand nombre de bouffonneries grossières, éclatent des -beautés du premier ordre. - -Jusque vers la fin du siècle dernier le docteur, moins heureux dans son -propre pays, y était demeuré relégué sur des théâtres de marionnettes, -d'où, comme Polichinelle chez nous, il amusait la populace par ses -espiègleries. Lessing alors imagina le premier qu'on pourrait traiter -un tel sujet d'une manière sérieuse; mais des deux tragédies qu'il -en voulait tirer, il n'existe qu'une très-courte scène, devant leur -servir de prologue. Après Lessing vint Klinger, qui publia une espèce -de roman philosophique sous le titre de _Faust sa vie, ses actions et -son voyage en enfer_; puis enfin M. de Goethe, leur maître à tous, sur -les brisées duquel il n'y a point d'apparence que personne s'aventure, -autrement que pour l'imiter; ce que n'a pas dédaigné de faire lord -Byron lui-même, dans son _Deformed transformed_, et quelque peu aussi -dans son _Manfred._ - -Pour être goûtées de nos jours, les absurdes légendes du moyen âge -ont grand besoin de toute l'imagination et de tout l'esprit de M. de -Goethe; aussi ne s'en est-il servi que comme on se sert d'un canevas, -sur lequel on brode absolument ce que l'on veut. La conception de -Faust, envisagée sous ce point de vue, lui appartient donc en propre; -et certes, il n'a jamais été rien conçu de plus original, de plus -étrange; jamais les fictions n'ont été portées à un excès de délire, -qui dépasse de plus loin les bornes communes. Il faut avouer néanmoins -que, si le poète a largement usé et, dans maint endroit peut-être, -abusé du surnaturel, il faut avouer, disons-nous, que le sujet qu'il -avait choisi excusait une telle licence, l'exigeait même jusqu'à un -certain point. Et d'ailleurs, à quelque hauteur que son vol parvienne -dans la région des songes et des chimères, quels que soient le vide et -l'extravagance des mondes où il plane, toujours il part de la terre, il -s'appuie toujours sur la réalité, sur la vie: comme les sorcières de -Macbeth c'est en maniant des ustensiles grossiers, c'est en prononçant -des paroles simples, qu'il évoque les fantômes. - -Il nous reste à protester contre ceux qui, après la lecture de cette -traduction, s'imagineraient avoir acquis le droit de porter un jugement -touchant le mérite de l'original; car, s'il n'existe point d'ouvrage -sur lequel une traduction puisse donner un tel droit, celui-ci -se trouve dans ce cas moins encore qu'aucun autre, à cause de la -perfection continue du style. Qu'on lui suppose le naturel exquis de -versification de l'Amphytrion de Molière, joint à ce que les poésies -de Jean-Baptiste Rousseau offrent de plus lyrique, celles de Parny de -plus tendre et de plus gracieux; alors seulement on pourra se croire -dispensé, pour le juger, d'être en état de lire l'original lui-même. - -A. S. - -_Nota._ Le portrait de l'auteur de Faust, mis en tête du présent -volume, a été exécuté par M. Delacroix d'après un croquis, fait à -Weimar au commencement de l'année 1827, que M. de Goethe avait envoyé -dans ce but à l'éditeur; et le nom inscrit au bas de ce portrait est un -fac-similé exact de la signature d'une lettre de lui, écrite vers la -même époque, dont on lira un passage dans la note 2. - - * * * * * - -[Illustration] - - FAUST. - - PERSONNAGES DU PREMIER PROLOGUE. - - UN DIRECTEUR DE THÉATRE. - UN POÈTE DRAMATIQUE. - UN PERSONNAGE BOUFFON. - - PERSONNAGES DU SECOND PROLOGUE. - - LE SEIGNEUR. - MÉPHISTOPHÉLÈS. - RAPHAËL,} - GABRIEL,} Archanges. - MICHEL, } - LES ARMÉES CÉLESTES. - - PERSONNAGES DE LA TRAGÉDIE. - - LE DOCTEUR HENRI FAUST. - WAGNER, son domestique. - MÉPHISTOPHÉLÈS. - UN ÉCOLIER. - FROSCH, } - BRANDER, } Compagnons de bouteille, jeunes débauchés de Leipzig - SIEBEL, } - ALTMAYER,} - MARGUERITE, maîtresse de Faust. - MARTHE, voisine de Marguerite. - LISETTE, compagne de Marguerite. - VALENTIN, soldat, frère de Marguerite. - BOURGEOIS, PAYSANS, MENDIANTS, ETC. - UNE SORCIÈRE. - ANIMAUX À SES ORDRES. - UN MAUVAIS ESPRIT. - UN FEU FOLLET. - ESPRITS AUX ORDRES DE MÉPHISTOPHÉLÈS. - SORCIERS ET SORCIÈRES, CHŒURS D'ANGES ET DE FIDÈLES, VOIX D'EN HAUT, etc. - - - - -PROLOGUE - -SUR LE THÉÂTRE. - - -DIRECTEUR, POÈTE DRAMATIQUE, PERSONNAGE BOUFFON. - - -LE DIRECTEUR. - -Vous qui m'avez si souvent prêté votre appui dans mes revers de -fortune, dites-moi franchement, mes amis, ce que vous espérez en -Allemagne de notre entreprise. Mon plus grand désir serait de plaire à -la multitude; il n'est qu'elle au monde qui vive et fasse vivre. Déjà -les pieux sont enfoncés en terre, les planches sont clouées sur les -pieux, et chacun se promet une fête: les spectateurs garnissent déjà les -bancs; et, immobiles, les sourcils élevés, l'œil fixe, ils ne demandent -qu'à applaudir. Je n'ignore pas la manière de se concilier les -suffrages du public; eh bien! jamais pourtant je ne me suis senti tant -d'inquiétude qu'aujourd'hui. Il est vrai qu'en fait de chefs-d'œuvre -ils ne sont pas gâtés; mais ils ont terriblement lu. Comment allons-nous -donc nous y prendre pour leur donner quelque chose qui leur semble -neuf, et qui les intéresse en même temps? Car, je ne m'en cache point, -aucun spectacle ne vaut à mes yeux celui de la multitude, lorsqu'elle -roule ses vagues contre nos tréteaux, et qu'avec l'impétuosité du vent -elle s'engouffre dans la porte étroite. Au grand jour, dès quatre -heures, ils assiègent déjà le bureau, et se feraient assommer pour un -billet; comme à la porte d'un boulanger on le ferait pour un pain, s'il -y avait disette. Et ce miracle opéré sur tant d'hommes à la fois, c'est -l'ouvrage d'un seul, c'est l'ouvrage du poète. O mon ami, opère ce -miracle aujourd'hui, je t'en conjure. - -LE POÈTE. - -Non, ne me parle pas de cette foule aveugle à sa vue, l'inspiration -nous abandonne. Cache-moi cette multitude, dont les flots nous -entraînent malgré nous dans le tourbillon du monde. C'est au-dessus des -nuages qu'il faut me conduire, dans ces régions tranquilles où règne, -pour le poète, une volupté pure, où l'amour et l'amitié, consolateurs -de nos peines, nous tendent une main céleste, une main créatrice. -Hélas! ce qui jaillit du fond de notre âme, ce que bégaient nos lèvres -tremblantes, tantôt avorté, tantôt couronné d'un succès éphémère, -disparaît englouti dans le gouffre du temps. Mais souvent il arrive -aussi qu'après avoir traversé sans gloire un siècle ou deux, notre -génie secoue les linceuls de l'oubli, et soulève une tête colossale. Ce -qui brille ne dure qu'un temps; jamais le vrai beau n'est perdu pour la -postérité. - -LE PERSONNAGE BOUFFON. - -Si on voulait bien ne pas toujours parler de la postérité!... Supposons -que _moi_ je me misse à m'occuper de la postérité, qui donc se chargerait -d'amuser mes contemporains? Et il n'y a pas à dire, il faut qu'ils -s'amusent. Le suffrage d'un honnête homme est, ce me semble, déjà -quelque chose. D'ailleurs celui qui sait parler un langage convenable, -n'a rien à redouter des caprices du peuple; au contraire, plus le -cercle est nombreux, plus il est certain de l'émouvoir. Soyez beau tant -que vous voulez, et montrez-vous original; que chez vous l'imagination -se déploie avec tout son cortège de raison, d'esprit, de sentiment, de -passion; mais, prenez-y bien garde, jamais sans un grain de folie. - -LE DIRECTEUR. - -Surtout faites la part un peu large; que les événements se pressent. -Pourquoi vient-on? pour voir: on veut voir à toute force. Qu'il y ait -donc beaucoup à voir, afin de faire ouvrir de grands yeux à la foule; -et votre cause est gagnée, et vous êtes un homme adorable. Ce n'est -que par la masse, que vous agirez sur la masse; car, enfin, chacun -cherchant quelque chose qui lui convienne, celui qui apporte beaucoup, -apportera à chacun quelque chose; et nul ne sortira mécontent de la -salle. Donnez votre pièce en petite monnaie, elle aura un débit plus -sûr et plus prompt. Qu'elle se décompose, aussi facilement qu'elle -fût composée. À quoi bon produire un tout compact? Le public vous le -plumera comme un geai. - -LE POÈTE. - -Vous ne sentez pas tout ce qu'il y a de vulgaire dans un pareil -métier, combien le véritable artiste y répugne! Le barbouillage de ces -messieurs est, je le vois, dans votre méthode. - -LE DIRECTEUR. - -Ce reproche ne m'atteint pas. Un ouvrier qui songe à bien travailler, -doit acheter le meilleur outil possible: songez donc, vous, que vous -avez du bois mou à fendre, et voyez quels sont ceux pour qui vous -écrivez. Pendant que l'ennui nous amène celui-là, celui-ci sort d'un -repas splendide où il s'en est mis jusqu'au gosier; et, ce qu'il y a -de pis encore, plus d'un vient d'achever la lecture des gazettes. On -se hâte d'entrer chez nous, distrait comme pour une mascarade; et la -curiosité seule donne des ailes aux plus tardifs: les belles dames se -couvrent de parures, et jouent leur rôle gratis... Que diantre rêvez-vous -sur votre Parnasse? En quoi peut vous inspirer une salle garnie de -monde? Eh! regardez de près nos Mécènes. Ils sont, les uns blasés, les -autres à moitié ours: l'un, après le spectacle, s'attend à une partie de -jeu, l'autre à une nuit de plaisirs dans les bras de sa maîtresse. Y -pensez-vous, pauvres fous, d'aller prostituer à ces gens-là les chastes -Muses? Je vous le répète, donnez-leur en de toute couleur et de toute -qualité: ainsi vous ne manquerez jamais votre but. Cherchez à intriguer -les hommes; les contenter est trop difficile... Mais qu'est-ce qui vous -prend? Extase? douleur? - -LE POÈTE. - -Va loin d'ici chercher un autre esclave... Que pour ton bon plaisir le -poète déshonore son plus beau titre! qu'il renonce au droit sacré dont -la nature l'a investi!... Par quelle puissance émeut-il les âmes? par -quelle puissance bouleverse-t-il les éléments? N'est-ce point à l'aide -de l'accord parfait qui règne en lui-même, et qui oblige l'univers à -se reconstruire au fond de son propre cœur? Pendant que la Nature, -tournant son fuseau d'une main insouciante, démêle, en se jouant, les -fils éternels de toute existence, pendant que la foule tumultueuse des -êtres se presse en désordre, et accomplit péniblement sa dure destinée; -qui sait animer d'un feu divin cette masse inerte, uniforme, et -l'assujettir aux lois de l'harmonie? Qui sait faire rentrer l'individu -isolé dans l'ordre universel? Qui répand un doux crépuscule sur les -sens absorbés dans une méditation austère? Qui sème toutes les jolies -fleurs du printemps le long du sentier foulé par une amante? Qui -dépouille de leurs feuilles les arbres, où elles pendaient inutiles, et -les tresse en couronnes pour les distribuer aux mérites de tous genres? -Qui soutient l'Olympe? Qui convoque l'assemblée des Dieux? La puissance -de l'homme, révélée dans le poète. - -LE PERSONNAGE BOUFFON. - -Hé bien, tout en se servant des plus nobles facultés de l'esprit, ne -poursuit-elle pas ses occupations poétiques, comme on poursuit une -aventure d'amour? On se rapproche par hasard, on s'enflamme, on reste, -et peu à peu on se trouve pris; le bonheur croît à chaque moment, -l'attaque commence enfin, on est enivré, transporté: puis arrive le -dégoût, et avant qu'on s'en aperçoive, on a broché un roman. Voilà le -spectacle que vous devez mettre sous nos yeux. Lancez-vous au milieu -de la vie humaine. Chacun vit de cette vie-là un petit nombre la -connaît; et c'est le peu que vous en montrez, qui fait tout le charme -de vos ouvrages. Dans un flux d'images une faible clarté, beaucoup -d'erreurs et une étincelle de vérité; avec cela l'on compose le meilleur -breuvage, avec cela l'on captive et l'on édifie tout le monde. Alors -s'assemble la fleur de la jeunesse, et dans votre œuvre elle se mire -avec complaisance; alors tout sentiment tendre trouve la nourriture -mélancolique qui lui convient; alors sont émus tantôt l'un, tantôt -l'autre des spectateurs, et chacun voit représenté au naturel ce qu'il -porte en lui-même. Ils sont prêts à rire comme à pleurer, à pleurer -comme à rire: ils honorent les efforts du poète, ils applaudissent à -l'illusion de la scène. Pour l'homme déjà fait rien n'est bon; mais on -peut s'assurer en la gratitude de celui qui espère devenir homme. - -LE POÈTE. - -Rends-moi donc, rends-moi les temps où je n'étais encore moi-même -qu'en espérance; lorsqu'une source intarissable de chants mélodieux -coulait de ma veine, lorsqu'un voile de nuages dérobait le monde à mes -regards, que les bourgeons promettaient des fruits merveilleux, et que -je cueillais d'une main avide les millions de fleurs qui tapissaient -les vallées. Je n'avais rien, et ce rien me suffisait: c'était l'amour -de la vérité et la volupté des songes. Rends-moi les désirs indomptés -qui fatiguaient mon cœur, rends-moi ce cœur profondément ébranlé, et la -force de haïr, et la puissance d'aimer! Rends-moi ma jeunesse! - -LE PERSONNAGE BOUFFON. - -La jeunesse, mon ami? Tu en aurais besoin, si dans la bataille l'ennemi -te pressait de toutes parts; ou si de jeunes filles charmantes se -pendaient à ton col; ou bien si de loin tu voyais la couronne, prix -de l'agilité, se balancer près d'une barrière difficile à atteindre; -ou encore si, au sortir d'une danse animée, il te fallait passer la -nuit dans les festins. Mais jouer avec force et grâce sur une lyre -familière, se proposer un but vague, et s'y rendre à travers mille -agréables détours; voilà, messieurs les vieillards, ce qui doit vous -occuper. Et nous ne vous en estimons pas moins pour cela. La vieillesse -ne nous fait pas, comme on dit, retomber en enfance; elle nous trouve -encore vrais enfants. - -LE DIRECTEUR. - -Assez discourir: montrez-moi enfin des actions. Pendant que vous faites -assaut de paroles, il pourrait se passer quelque chose d'utile. À quoi -bon parler de la disposition où l'on devrait être? Pour s'y mettre, il -faut agir. Vous donnez-vous pour un poète, commandez à la poésie. Vous -savez bien quels sont nos besoins nous voulons des boissons fortes: -brassez-en donc sur l'heure! Ce qui ne se fait pas aujourd'hui, demain -n'est pas fait; et il ne faut pas perdre un jour à délibérer. Prenons -l'occasion par les cheveux, et ne la lâchons point, si nous prétendons -répondre à l'attente du public. - -Vous savez que, sur nos théâtres d'Allemagne, chacun s'essaie à ce -qu'il veut: ainsi n'épargnez aujourd'hui, ni les décorations, ni les -machines. Servez-vous de la grande et de la petite lumière du ciel; vous -pouvez semer à pleines mains les étoiles: d'eau, de feu, de rochers -escarpés, de quadrupèdes, d'oiseaux, nous n'en manquons pas non plus. -Transportez donc de plein saut, dans cette étroite maison de planches, -tout le cercle de la création; et, avec une vitesse calculée d'avance, -allez des cieux, à travers le monde, aux enfers. - - * * * * * - - -PROLOGUE - -DANS LE CIEL. - - -LE SEIGNEUR, LES ARMÉES CÉLESTES, (ensuite) MÉPHISTOPHÉLÈS. - - (Trois Archanges[1] s'avancent.) - - RAPHAËL. - - Le soleil poursuit son cantique, - Dans le chœur des mondes roulants: - Le long de sa carrière antique - Il imprime ses pas brûlants. - Tout ébloui de sa lumière, - L'ange se voile devant lui. - Il fût, dès son aube première, - Ce qu'il est encore aujourd'hui. - - GABRIEL. - - Sur la terre, qu'au loin épure - Un seul regard de son amour, - Le jour chasse la nuit obscure, - Et fuit devant elle à son tour. - La mer brise ses larges ondes - Au pied des rochers indomptés, - Et dans l'éternel flux des mondes - Rochers et mers sont emportés. - - MICHEL. - - L'orage gronde: ivre il se lance - Des monts aux mers, des mers aux monts; - Et son aveugle turbulence - Agite les gouffres profonds. - L'éclair flamboie à traits sinistres, - La foudre éclate et fend le ciel. - Mais, Seigneur, tes heureux ministres - Adorent ton jour éternel. - - LES TROIS ENSEMBLE. - - Comme un père sur eux tu veilles, - Sur toi leur œil s'ouvre incertain, - Et tes ouvrages, ô merveilles! - Sont beaux comme au premier matin. - - MÉPHISTOPHÉLÈS. - - Seigneur, puisqu'une fois, en prince affable et doux, - Laissant d'un peu plus près envisager ta gloire, - Tu daignes demander comment tout va chez nous; - Et que d'ailleurs, si j'ai mémoire, - Loin d'exciter en toi le plus léger courroux, - Ma personne eut souvent l'heureux don de te plaire; - Me voici près du trône, au milieu de tes gens. - Pardon, je ne viens pas céans - Débiter de grands mots. Mieux vaudrait-il me taire. - Non, dussé-je m'ouïr siffler - Par l'assistance tout entière, - Comme on parle à ta cour je ne saurais parler; - Et si par grand malheur je m'en voulais mêler, - Mon pathos te ferait bien rire... - Supposé toutefois que cela pût aller - Avec ta dignité de Sire. - Bref, je suis pauvre en ornements, - Surtout quand il s'agit du bel ordre du monde; - Et de tes chérubins je n'ai point la faconde, - Ni l'art de m'épuiser en saints ravissements. - Sur les choses de ce bas monde - Je pense si différemment! - D'où vient?--C'est que ma vue est courte apparemment, - Ou ma cervelle peu féconde. - Toujours y remarqué-je, à parler sans détour, - Du pauvre fils d'Adam la misère profonde. - Ce petit dieu de la machine ronde - Est, sur ma foi, plus sot qu'au premier jour; - Et m'est avis qu'après l'avoir pétri de terre, - Tu lui jouas d'un mauvais tour - En l'éclairant de ta lumière. - Pour diriger ses pas, quel étrange fanal - Que ce reflet céleste empreint sur son visage! - Il le nomme _raison_: mais, par un sort fatal, - Le malheureux n'en fait usage - Que pour ravaler ton image - À l'état de pur animal. - Moi, j'oserais comparer l'homme - (Sauf la permission de Votre Majesté) - À cet insecte ailé que sauterelle il nomme, - Sur de longues pattes monté, - Gambadant tant que l'été dure, - Et répétant sur la verdure - Un vieux refrain de tous les ans. - Encore si c'était là qu'il consumât le temps! - Mais non, pas un fumier, pas une fange impure, - Où ce dieu ne mette son nez. - - LE SEIGNEUR. - - N'as-tu donc rien autre à m'apprendre? - Tous les discours qu'ici tu me forces d'entendre - À des sarcasmes froids seront-ils donc bornés? - Et ne verras-tu rien qui ne soit à reprendre - Au monde où les hommes sont nés? - - MÉPHISTOPHÉLÈS. - - Las! oui, Seigneur (soit dit sans vous déplaire), - Vous me trouvez encore du même avis, - Et soutenant que tout dans ce monde est au pis. - De l'Homme enfin si grande est la misère, - Que moi-même parfois je m'en sens attristé, - Et que de rendre pire une telle existence - Depuis long-temps en vérité - Je me fais quelque conscience. - - LE SEIGNEUR. - - Connais-tu Faust? - - MÉPHISTOPHÉLÈS. - - Qui? le docteur? - - LE SEIGNEUR. - - Eh! sans doute, mon serviteur. - - MÉPHISTOPHÉLÈS. - - Il vous sert en effet de la belle manière. - Rien de terrestre chez ce fou: - À peine ce qu'il mange est-il fait de matière. - Ours rechigné, vrai loup-garou, - Il reste nuit et jour enfermé dans son trou, - Espèce de tombeau sans air et sans lumière. - Mais si son corps ne bouge pas, - Son esprit au contraire est toujours en campagne: - Plaine, torrent, vallon, montagne, - Dans tous les recoins de là-bas - Il se glisse et prend ses ébats; - Et puis il monte au ciel, il nage dans l'espace, - Demande à l'univers tous ses plus grands plaisirs... - Après quoi pourtant il se lasse - Et retombe à la même place, - Consumé des mêmes désirs. - - LE SEIGNEUR. - - Battu comme il l'est de l'orage, - Si, sans que rien l'ébranle, il demeure debout, - Si, vainqueur dans la lutte, il me sert jusqu'au bout, - Je le recueillerai pour prix de son courage. - Mais, le frêle arbrisseau qui n'a vu qu'un printemps - Vient-il à se couvrir d'une tendre verdure, - Le jardinier sait bien qu'au midi de ses ans - Fleurs et fruits seront sa parure. - - MÉPHISTOPHÉLÈS. - - Si bien donc que sur lui vous comptez quelque peu? - Gageons que celui-là vous le perdrez encore! - Pourvu que, jouant un franc jeu, - Vous me laissiez de votre aveu - Brûler son âme à petit feu, - Et sans aucune entrave amener la pécore - Où bon me semblera. M'accordez-vous ce point? - - LE SEIGNEUR. - - Aussi long-temps que Faust habitera la terre, - Je ne t'en empêcherai point. - Tant que l'homme y voyage, il erre. - - MÉPHISTOPHÉLÈS. - - Votre cadeau, Seigneur, me ravit, me confond. - J'ai toujours abhorré d'avoir aux morts affaire, - Et de beaucoup je leur préfère - Un visage au teint rubicond. - Pour un citoyen de la bière - Je ne suis jamais au logis.... - Comme le chat pour la souris. - - LE SEIGNEUR. - - Je daigne exaucer ta prière. - Va, détourne, si tu le peux, - Détourne cet esprit de sa source première; - Fais-le suivre avec toi le chemin tortueux - Des ennemis de la lumière; - Et rougis, si tu dois avouer à la fin - Que, jusque dans les rangs de la foule grossière, - Le juste peut encore choisir le droit chemin. - - MÉPHISTOPHÉLÈS. - - Bon! nous n'en aurons pas pour long-temps, je le jure. - Orgueil à part, je ne vois nul sujet - D'être en souci de ma gageure. - Si j'arrive à bon port, vous voudrez, s'il vous plaît, - M'accorder les honneurs d'une victoire entière. - Il mangera de la poussière, - Et trouvera cet aliment fort sain, - Comme le vieux serpent, mon illustre cousin. - - LE SEIGNEUR. - - Tu peux en liberté paraître dans le monde. - Je n'en voudrais bannir ni tes pareils, ni toi; - Car, seul parmi la race immonde, - Le Malin fût toujours très-précieux pour moi. - Sous la matière qui l'accable - L'homme risque par fois de perdre tout ressort, - Et de changer sa vie en un sommeil de mort. - J'aime donc à lui voir un compagnon semblable, - - -[Illustration: ...De temps en temps j'aime à voir le vieux père, -Et je me garde bien de lui rompre en visière...] - - - DANS LE CIEL. - - - Et peut même au besoin créer, comme le Diable. - Vous cependant, ô vous, nobles enfants du ciel, - Livrez-vous sans contrainte aux pensers ineffables - Du séjour éternel; - Et tandis que l'auteur des êtres innombrables - Épanche autour de vous les flots de son amour, - Célébrez ces êtres d'un jour - En vos âmes impérissables. - - - - (Le ciel se ferme, les Archanges se retirent.) - - - MÉPHISTOPHÉLÈS seul. - - - De temps en temps j'aime à voir le vieux père, - Et je me garde bien de lui rompre en visière. - Traiter un pauvre diable avec cette douceur!... - Vraiment dans un si grand seigneur - Autant de bonhomie est chose singulière. - - - * * * * * - - -LA TRAGÉDIE. - -PREMIÈRE PARTIE[2]. - - -FAUST, TRAGÉDIE. - - -LA NUIT. UNE CHAMBRE GOTHIQUE, À VOUTES HAUTES ET ÉTROITES. - -FAUST assis devant un pupitre, l'air agité. - - -FAUST. - -Eh bien donc, philosophie, jurisprudence, médecine... hélas! et toi -aussi, théologie! je vous ai toutes apprises, toutes étudiées, avec des -peines infinies; et, après tant et de si longues veilles, me voici, -pauvre fou, aussi sage que devant. Je porte, il est vrai, le titre de -Docteur, celui de Maître; et il y a bien dix ans, que je promène mes -sots élèves à travers un labyrinthe inextricable... Et je m'aperçois, -enfin, que nous ne pouvons rien connaître. Rien!... J'en mourrai. Il -n'est cependant pas au monde un seul homme, maître, docteur, clerc ou -moine, qui en sache aussi long que moi: pas un doute ne m'arrête, pas -un scrupule ne me travaille, je ne crains ni enfer ni diable... Mais -aussi, la joie m'a fui sans retour: je suis loin de croire que je sache -rien de bon; je suis loin de croire que je puisse rien enseigner aux -hommes, pour améliorer leur condition misérable et les remettre dans -le droit chemin. Je n'ai d'ailleurs ni biens, ni argent, ni honneurs, -ni crédit dans le monde... Non, un chien ne voudrait pas de l'existence, -à ce prix-là! Je ne vois plus maintenant qu'une chose à essayer, c'est -de me jeter dans la magie. Il le faut. Ah! si la puissance de l'Esprit -et de la Parole dessillait mes yeux, et leur dévoilait cet abîme où je -brûle de descendre! Que je ne fusse plus esclave des mots, et contraint -de dire à grand-peine ce que j'ignore; que je connusse tout ce que la -nature cache dans ses entrailles, tout ce qu'il y a pour l'homme au -centre de l'énergie du monde et à la source des semences éternelles! - -Que n'accordes-tu donc un dernier regard à ma misère, lune, qui tant de -fois éclairas mes veilles devant ce même pupitre! C'est au milieu d'un -vain amas de livres et de papiers, mélancolique amie, que tu m'apparais -alors. Que ne puis-je, hélas! gravir sur le sommet des montagnes! Là, -j'irais, dans ta jeune lumière, me glisser autour des cavernes avec les -Esprits. Que ne puis-je danser sur les prairies à tes pâles clartés, -et, libre des tourments de la science, me baigner à loisir dans la -rosée qui émane de ta sphère silencieuse! - -Malheureux! je languis, encore enchaîné dans ma prison. Maudit sois-tu, -réduit obscur, où la douce lumière du ciel elle-même n'arrive que -triste et plombée, à travers ces vitrages peints; où, de quelque côté -que je tourne les yeux, je ne vois que livres couverts de poudre et -mangés des vers, que papiers amoncelés jusqu'au haut des voûtes, -que boîtes, verres, instruments de mille sortes; tous vieux meubles -pourris, que j'ai reçus de mes ancêtres... C'est là ton monde! On appelle -cela un monde! - -Et tu demandes encore pourquoi ton cœur se resserre avec angoisse -dans ta poitrine, pourquoi une douleur sourde glace tes membres et -y enchaîne le mouvement de la vie? Tu le demandes; et, au lieu de -la nature vivante, au sein de laquelle Dieu créa les hommes, tu -n'as autour de toi que fumée et moisissure, squelettes d'animaux et -ossements de morts! - -Allons, fuis, lance-toi dans le libre espace! Ce volume mystérieux, -que Nostradamus écrivit de sa propre main, n'est-il point un guide -assez sûr? Avec son secours seulement, tu commenceras à pouvoir lire -dans le cours des astres; ton âme, instruite par lui, sentira sa force -renaître, et saura comment un Esprit parle à un autre Esprit.... Mais -c'est en vain qu'à l'aide d'un bon sens grossier, tu voudrais expliquer -les signes sacrés.... Esprits, qui nagez autour de moi répondez-moi, si -vous m'entendez! - - (Il ouvre le volume, et aperçoit le signe du Macrocosme[3].) - -Ah! comme, à cette vue, tous mes sens ont tressailli! Dans quelle -extase céleste ai-je été plongé tout à coup! On dirait qu'un sang plus -jeune et plus pur circule dans mes veines; mes nerfs sont agités de -frémissements inconnus. Est-ce de la main d'un Dieu que furent tracés -ces caractères, qui soulagent mes peines secrètes, qui inondent mon -pauvre cœur de joie, et qui me dévoilent, d'une manière si mystérieuse, -les forces cachées de la nature? Suis-je un Dieu moi-même? Tout me -devient si clair! À l'aide de ces simples traits, je vois se déployer, -devant mon âme, la nature tout entière et son énergie créatrice. -Aujourd'hui, pour la première fois, je comprends la vérité de cette -parole du sage «Le monde des Esprits n'est point fermé; ton sens est -aveuglé, ton cœur est mort. «Lève-toi, disciple, et ne cesse de -baigner ton corps mortel dans les rayons de l'aurore.» - - (Il regarde le signe.) - -Que de mouvement au sein de l'univers! Comme toutes les choses -concourent à une même fin, et vivent l'une dans l'autre d'une même vie! -Comme les Intelligences célestes montent et descendent, et se passent -de main en main les seaux d'or! Quelle rosée délicieuse elles répandent -sur la terre aride, et quelle ravissante harmonie le battement de leurs -ailes imprime aux espaces du monde, qu'elles parcourent incessamment! - -Merveilleux spectacle!... Mais, hélas! rien qu'un spectacle! Où donc te -trouver, où te saisir, nature infinie? Où êtes-vous, sources de toute -existence? Vous en qui les cieux et la terre puisent cette sève -éternelle qui les nourrit, vous qui rajeunissez le sein flétri, vous -ne tarissez jamais, vous abreuvez tous les êtres et moi je languis -vainement après vous! - - (Il saisit le volume, tourne un feuillet avec dépit, et - aperçoit le signe de l'Esprit de la terre.) - -Quelle émotion différente produit en moi ce nouveau signe! Esprit de -la terre, tu es près de moi je sens mes forces s'accroître; il semble -qu'une liqueur spiritueuse coule dans mes veines et me brûle; j'aurais -le courage de me lancer dans le monde, de supporter les malheurs et les -prospérités d'ici-bas, de lutter contre l'orage, et de ne point pâlir -aux craquements du vaisseau qui se brise.... Des nuages s'amoncèlent -au-dessus de moi.... la lune cache sa lumière.... la lampe fume.... -elle s'éteint.... des rayons ardents ceignent ma tête, et se meuvent -lentement dans les ténèbres.... un frisson d'épouvante s'empare de -moi.... les voûtes paraissent descendre, et me presser de toute leur -masse.... Oui, je le sens, tu nages autour de moi, Esprit que j'ai -invoqué.... Dévoile-toi!... Ah! quels déchirements dans mon cœur! Mes -sens s'ouvrent à des impressions nouvelles.... Tout mon cœur est à -toi, je me dévoue à toi; parais! Parais, te dis-je, m'en coûtât-il la -vie! - - (Il prend le volume dans sa main, et fixant ses yeux sur le - signe de l'Esprit, il prononce certaines paroles. Une flamme - rouge s'allume tout-à-coup: L'ESPRIT paraît dans la flamme.) - -L'ESPRIT. - -Qui m'appelle? - -FAUST détournant la tête. - -Vision terrible! - -L'ESPRIT. - -Tu m'as puissamment attiré tes lèvres, sur ma sphère, ont aspiré -long-temps et maintenant... - -FAUST. - -Ah! je ne puis soutenir ton aspect. - -L'ESPRIT. - -Tu souhaitais ardemment de me voir, d'ouïr ma voix, de contempler mon -visage. Je me rends au vœu pressant de ton cœur, me voici! Quelle -ignoble frayeur t'a saisie, ô créature surhumaine! Qu'est devenu l'élan -de ton âme? Où est cette âme ambitieuse, qui se créait un monde, qui le -portait en elle, et le caressait avec amour; cette âme qui, saisie d'un -tremblement de joie, aspirait à nous égaler, nous autres Esprits? Où -es-tu, Faust? Toi dont la voix m'a frappé, toi 'qui t'es élancé jusqu'à -moi de toutes les forces de ton être; est-ce bien toi, qui, jouet -de mon souffle, trembles maintenant dans les profondeurs de la vie, -vermisseau timide et rampant? - -FAUST. - -Me siérait-il de te céder, flamme légère? Je le suis; oui, je suis -Faust, je suis ton égal! - -L'ESPRIT. - -Plongé dans les flots de la vie et dans le tumulte d'une activité -sans limites, je vais et reviens, je monte et retombe sans cesse, -en me jouant. Ma sphère, c'est la naissance et la mort; éternelles -ondulations, trame changeante, dont je forme au métier du temps les -tissus impérissables; vivant manteau de la Divinité. - -FAUST. - -O toi, qui circules ainsi autour du vaste monde, Esprit actif, que je -me sens près de toi! - -L'ESPRIT. - -Tu es semblable à l'Esprit que tu conçois, mais non pas à moi! - - (Il disparaît.) - -FAUST tombant à la renverse. - -Pas à toi! Et à qui donc? Moi, l'image de la Divinité, je ne suis pas -seulement semblable à toi? (_On frappe._) Malédiction... voici, je -crois, mon domestique: tout mon bonheur retourne à rien. Dieu! qu'une -vision si belle, un malheureux valet la fasse évanouir! - - (WAGNER, en robe de chambre et en bonnet de nuit, une lampe - à la main.—-Faust se détourne avec humeur.) - -WAGNER. - -Pardon! c'est que je vous ai entendu déclamer. Vous lisiez sans doute -quelque tragédie grecque, et j'aurais envie de me pousser dans l'art -de la déclamation; car il est fort utile aujourd'hui. J'ai souvent ouï -dire qu'un comédien pouvait en remontrer à un prêtre. - -FAUST. - -Oui, quand le prêtre est un comédien; comme cela peut arriver dans nos -temps. - -WAGNER. - -Ah! si l'on est ainsi relégué au fond de son cabinet, et qu'on voie le -monde à peine en un jour de fête, à travers une lunette, et seulement -de loin, comment apprendre à le conduire par la persuasion? - -FAUST. - -Vous ne le saurez jamais, si vous ne sentez rien, si votre âme, -vivement émue, ne peut tirer de son propre fonds de quoi remuer, à leur -tour, les âmes de tous les assistants. Courbez-vous sur votre table; -puis, après avoir ramassé sur celle d'autrui les restes d'un repas -splendide, amalgamez tout cela, pour en composer un ragoût; à force -de souffler sur votre amas de cendre, faites-en sortir une misérable -flamme: vous aurez l'admiration des enfants et des singes, si vous -en êtes friand. Mais, pour agir sur le cœur des hommes, il faut une -éloquence qui parte du cœur. - -WAGNER. - -C'est pourtant le débit qui fait le succès de l'orateur; je le sens -bien, et je suis encore loin de compte. - -FAUST. - -Laisse là de telles folies, et cherche à gagner ton pain honnêtement. -Tous ces grelots ne font qu'ébranler l'air, et ne servent de rien. -La raison et le bon sens demandent-ils tant d'art? Et, quand on a -quelque chose à dire, pourquoi courir après les mots? Va, tous ces -beaux discours si brillants, où l'on fait sonner si haut les bagatelles -humaines, sont aussi stériles que le vent d'automne, qui passe en -murmurant à travers les feuilles desséchées. - -WAGNER. - -Mon Dieu! l'art est si long, et notre vie est si courte! Moi, au milieu -de mes travaux, il me prend souvent un mal de tête, un mal de cœur... -que je n'y peux plus tenir. Combien il est difficile de parvenir aux -sources mêmes de la science! C'est qu'avant d'avoir fait la moitié du -chemin, un pauvre diable peut très-bien mourir. - -FAUST. - -Mais y penses-tu, de t'imaginer que d'un vil parchemin puisse jaillir -cette fontaine sacrée, où la soif de notre âme s'étanchera pour jamais? -Si la consolation ne descend de ton propre cœur, tu n'es pas consolé. - -WAGNER. - -Pardonnez-moi; il y a déjà une grande jouissance à se transporter dans -l'esprit des siècles écoulés, à voir comment a pensé un homme sage -avant nous, et comment nous l'avons dépassé de si loin. - -FAUST. - -Oh! oui, jusqu'aux étoiles! Mon ami, les siècles écoulés sont pour nous -le livre aux sept sceaux. Ce que vous appelez l'esprit des siècles, -n'est au fond que l'esprit des auteurs, dans lequel les siècles se -réfléchissent tant bien que mal; et le plus souvent, c'est une pitié! -Le premier coup-d'œil suffirait pour faire fuir à cent lieues. On -dirait un sac à immondices, un vieux garde-meuble, ou, tout au plus, -quelqu'une de ces farces de carrefours entrelardées de belles maximes -de morale, comme on en met dans la bouche des marionnettes. - -WAGNER. - -Mais pourtant, le monde, l'esprit et le cœur des hommes; il est -naturel que chacun en veuille savoir quelque chose. - -FAUST. - -Oui, ce qu'on appelle savoir. Qui peut se flatter de donner à un enfant -son vrai nom? Le peu d'hommes qui ont su quelque chose avec certitude, -et qui n'ont pas eu la sagesse de le garder pour eux, ceux qui ont -déclaré au peuple leurs sentiments et leurs vues, on les a de tout -temps crucifiés et brûlés... Mais retire-toi, je te prie la nuit est -avancée, nous en resterons là pour cette fois. - -WAGNER. - -J'aurais volontiers continué de veiller, et de causer science avec -vous. Mais demain, comme à Pâques dernier, vous me permettrez de vous -adresser encore une question ou deux. Je me suis remis avec zèle à -l'étude. Il est vrai que je sais déjà bien des choses, mais je voudrais -tout savoir. - - (Il sort.) - -FAUST seul. - -Il n'y a d'espérance que pour l'être borné. Jamais elle n'abandonne -entièrement cet esprit étroit, qui s'attache aux petites choses: d'une -main avide il ne cesse de creuser le sol, pour y chercher des trésors -et s'il vient à trouver un ver de terre, il est satisfait. - -Se peut-il que la voix d'un tel homme ait osé retentir aux lieux mêmes -où l'Esprit m'environna de son souffle pur? Et pourtant, hélas! j'ai -cette fois des grâces à te rendre, ô le plus chétif des enfants des -hommes. Tu m'as arraché au désespoir, sous lequel ma raison allait -succomber. Ah! la vision était tellement colossale, qu'à mes propres -yeux je n'étais plus qu'un nain. - -Moi, l'image de la Divinité, qui croyais déjà toucher au miroir de la -vérité éternelle; qui, dépouillé de mon enveloppe terrestre, égaré dans -un abîme de lumière, croyais commencer le chemin des cieux; moi qui, -m'élevant au-dessus des chérubins, prétendais mêler avec les forces de -la nature mes forces indépendantes, et, créateur à mon tour, vivre de -la vie d'un Dieu: combien ne dois-je pas expier tant d'orgueil! Une -parole foudroyante m'a rendu à mon néant. - -Esprit divin, n'ai-je pas présumé de m'égaler à toi? Ah! j'ai bien -eu la puissance de t'attirer, mais je n'ai point eu celle de te -retenir. Dans cet heureux moment, je me sentais si grand... si petit! -Tu m'as cruellement repoussé dans le cercle étroit de l'humanité. -Qui m'instruira maintenant? Que dois-je éviter? Faut-il obéir à -l'impulsion qui me presse?... Nos actions elles-mêmes, aussi bien que -nos souffrances, arrêtent la marche de notre vie. - -La matière, la vile matière est toujours là, pour s'opposer à ce -que l'esprit conçoit de plus magnifique. Lorsque nous atteignons au -bonheur de ce monde, tout ce qui vaut mieux que lui nous le traitons -de mensonge et d'illusion. Les sentiments sublimes, qui font tout le -prix de notre existence, sont étouffés par des penchants terrestres et -grossiers. - -Quand l'imagination déploie ses ailes hardies, elle rêve l'éternité -dans son délire; mais un étroit espace lui suffit, lorsque le gouffre -a dévoré toutes ses joies et toutes ses espérances. L'inquiétude -se vient loger au fond de notre cœur; elle y produit des douleurs -secrètes; elle le travaille sans relâche, et y détruit le plaisir et -le repos: elle prend tour-à-tour mille masques divers; c'est tantôt la -cour, tantôt une femme; puis un enfant, une maison, le feu, la mer, un -poignard, du poison. L'homme tremble devant tout ce qui ne l'atteindra -pas, et pleure continuellement ce qu'il n'a point perdu. - -Non, je ne ressemble pas à un Dieu, abjecte créature que je suis! C'est -au ver, que je ressemble; au ver, qui se traîne dans la poussière, et -que le pied du voyageur, pendant qu'il se nourrit de poussière, écrase -et anéantit. - -N'est-ce point en effet de la poussière tout ce que ces hautes -murailles portent ici sur mille tablettes? N'est-ce point un monde de -vers que j'habite?... Et j'y trouverais ce qui me manque? Je dois lire -apparemment ces monceaux de volumes, pour y voir comment partout les -hommes se sont tourmentés, comment s'est montré de temps à autre un -heureux!... Pauvre crâne vide, que me veux-tu dire avec ton grincement -hideux? Hé bien, quoi! tu as vécu jadis, et ton cerveau a erré comme -le mien: il a cherché le grand jour, il a couru après la vérité; et -son ardeur s'est éteinte misérablement dans les ténèbres. Instruments, -vous vous raillez de moi avec vos roues et vos dents, vos anses et vos -cylindres. J'étais à la porte, que ne me serviez-vous de clefs? Peu de -clefs, il est vrai, sont aussi artistement travaillées que vous l'êtes; -mais vous ne levez aucun verrou. Mystérieuse jusque dans l'éclat du -jour, la nature ne se laisse pas arracher son voile; et ce qu'elle -veut cacher à notre esprit, il n'est levier ni vis qui nous le puisse -découvrir. Vieil attirail, dont je ne fis jamais le moindre usage, tu -n'es là que parce qu'autrefois tu servis à mon père. Antique poulie, la -fumée de ma lampe t'a noircie... j'ai tant veillé devant ce pupitre! -Mieux eût valu cent fois dissiper le peu que j'ai, que de pâlir courbé -sous le poids de ce peu. Ce qu'on a hérité de son père, il faut s'en -servir ou le vendre: car ce qui n'est utile à rien, est un pesant -fardeau; et rien n'est utile, que ce que l'esprit féconde. - -Mais pourquoi mon regard se dirige-t-il vers cette place? Ce flacon -est-il donc un aimant pour mes yeux? D'où vient que j'y vois clair -tout-à-coup? Quelle lueur inattendue pénètre dans mon âme, comme, dans -une forêt couverte et sombre, un rayon égaré de la lune? - -Je te salue, ô fiole, qu'avec un pieux respect je prends entre mes -mains! En toi seule j'honore l'esprit et la science humaine. Essence -des sucs les plus doux, de ceux qui procurent le sommeil, tu contiens -toutes les forces qui tuent; accorde à ton maître tes précieuses -faveurs. En te regardant, je sens mes douleurs s'endormir; en te -saisissant, mon agitation se calme et disparaît; de moment en moment, -le trouble de mes esprits se dissipe. Je suis entraîné vers la haute -mer, les flots limpides brillent à mes pieds comme un miroir, sur de -nouvelles plages éclate un jour nouveau. - -Un char de feu, garni d'ailes légères, s'arrête auprès de moi. Ce char -ailé va m'ouvrir de nouvelles routes à travers les espaces éthérés, -dans ces sphères sereines, où l'activité ne rencontre rien qui -l'entrave. Mais une existence si ravissante, de si divines extases, -comment, chétif insecte, les as-tu méritées?... Oui, oui, détourne-toi -seulement avec courage de ce doux soleil, qui éclaire notre monde; ose -enfoncer ces portes, d'où chacun se recule en frémissant. Il est temps -de prouver que la dignité de l'homme ne le cède en rien à la gloire des -Dieux. Ne tremble plus devant ce gouffre mystérieux, où l'imagination -se condamne à des tortures qu'elle inventa; marche vers cette avenue, -dont l'issue étroite vomit les flammes de l'enfer; accomplis avec calme -ton dessein... au risque même d'être anéanti. - -[Illustration: Pauvre crâne vide qu'on veut lui dire avec ton -grincement hideux!] - -Toi, sors maintenant de ton vieil étui, coupe d'un cristal pur, à -laquelle il y a tant d'années que je n'ai songé! Tu brillais jadis -aux festins de mes aïeux, et ton apparition déridait aussitôt leurs -fronts chargés d'ennuis. Chacun d'eux à son tour, te prenant dans ses -mains, s'imposait la loi de célébrer en vers la beauté des figures que -l'artiste a ciselées sur tes bords, puis de te vider d'un seul trait. -Tu me fais souvenir des nuits de ma jeunesse... Hélas! je n'ai plus -de convive à qui je puisse t'offrir, il n'y a plus d'assemblée pour -applaudir à mes chansons. La liqueur, qui te remplit, enivre vite; elle -est épaisse et noirâtre: je l'ai préparée, je la choisis. Que cette -boisson, la dernière de toutes, me serve de libation solennelle: je la -consacre à l'aurore d'un jour nouveau! - - (Il approche la coupe de ses lèvres. On entend le son des - cloches et le chant des chœurs.) - - CHŒUR DES ANGES. - - - Christ est ressuscité. - Paix à l'âme immortelle, - Qui garde encore en elle - La tache originelle - De son iniquité! - - -FAUST. - -Quels tintements sourds, quels tons éclatants, viennent arracher la -coupe à mes lèvres avides? Cloches retentissantes, sonnez-vous déjà la -première heure de la fête de Pâques? Chœurs, entonnez-vous déjà ces -chants de consolation, qui percèrent jadis la nuit du tombeau, quand la -voix des Anges s'éleva pour annoncer la nouvelle alliance? - - CHŒUR DES FEMMES. - - D'huiles nouvelles - Oignant son front pâli, - Nous, ses fidèles, - L'avions enseveli. - Hier encore -Nous étions là, couvrant de fins tissus - Ses membres nus; - Voici l'aurore, -Et Christ, hélas! Christ ne s'y trouve plus. - - CHŒUR DES ANGES. - - Christ est ressuscité, - Heureuse l'âme pure - Qui souffre sans murmure, - Et supporte l'injure - Avec humilité! - -FAUST. - -Chants célestes, puissants et doux, pourquoi me cherchez-vous dans la -poussière? Faites-vous entendre aux hommes que vous touchez encore. Mon -oreille saisit, aussi bien que la leur, le message que vous apportez; -mais la foi me manque, et le miracle est l'enfant chéri de la foi. -Je n'ose aspirer à cette région, d'où descend la bonne nouvelle... -Et toutefois, accoutumé dès l'enfance à vos sons, ils me rappellent -à la vie malgré moi. Jadis un baiser de l'amour divin me ravissait -aux cieux, pendant la solennité grave et paisible du dimanche! La -lente harmonie des cloches, berçant alors mon âme, l'agitait de doux -pressentiments; et la prière était pour moi une jouissance ardente. Des -désirs d'une pureté incroyable s'emparaient de moi, et m'entraînaient à -parcourir les bois et les prairies; je versais de délicieuses larmes, -j'entrevoyais un monde de bonheur. Ces chants préludaient aux ébats -joyeux de la jeunesse, ils ouvraient l'aimable fête du printemps... -Même à présent leur souvenir, si plein d'émotions enfantines, me -fait reculer devant le pas que j'allais franchir. Oh! faites-vous -entendre encore, chants célestes et doux! Une larme coule, la terre m'a -reconquis. - - CHŒUR DES DISCIPLES. - - De sa tombe funeste - Quittant l'obscurité, - Vers la voûte céleste - Christ est monté. - Son âme prisonnière - Renaît à la lumière, - Pour ne jamais mourir; - Las! et nous, pour souffrir, - Nous restons sur la terre. - Entre tous ses élus - Nous qu'il aima le plus, - Il nous laisse en arrière - Sourd à notre douleur, - Il vient de disparaître... - O divin maître, - Nous pleurons ton bonheur. - - CHŒUR DES ANGES. - - Christ est ressuscité - Du sein de la mort même. - Pour ceux qu'il aime - O bien suprême, - Pure félicité! - Âmes captives, - Rompez vos fers. - En de joyeux concerts, - Âmes plaintives, - Changez vos pleurs amers. - Et vous dont la bouche - - Ne mentit jamais, - Hommes droits et vrais - Que sa loi touche; - Christ aujourd'hui - Est votre appui, - Christ vous appelle: - Troupe fidèle, - Venez à lui! - - * * * * * - -DEVANT LES PORTES. - -PROMENEURS DE TOUTE ESPÈCE. - -sortant de la ville. - -PLUSIEURS COMPAGNONS OUVRIERS. - -Pourquoi donc par là? - -D'AUTRES. - -Nous allons au rendez-vous de chasse. - -LES PREMIERS. - -Gagnons le moulin, nous autres. - -UN COMPAGNON OUVRIER. - -Je vous conseille plutôt d'aller au cours-d'eau. - -UN AUTRE. - -La route qui y mène est trop laide. - -LES DEUX ENSEMBLE. - -Et toi, que fais-tu? - -UN TROISIÈME. - -Je m'en vais avec les autres. - -UN QUATRIÈME. - -Venez à Burgdorf. Je vous jure que vous y trouverez les plus jolies -filles et la meilleure bière du canton, et des affaires de première -qualité. - -UN CINQUIÈME. - -Quel gaillard! est-ce que les épaules te démangent pour la troisième -fois? Vas-y sans moi, j'ai trop peur de cet endroit-là. - -PREMIÈRE SERVANTE. - -Non, non, je m'en retourne à la ville. - -SECONDE SERVANTE. - -Nous le trouverons sûrement sous ces peupliers. - -PREMIÈRE SERVANTE. - -Grand bonheur pour moi! Il se pendra à ta robe: sur la pelouse, il ne -danse qu'avec toi. Que me revient-il de tes plaisirs? - -SECONDE SERVANTE. - -Mais aujourd'hui il ne sera pas seul le blondin, m'a-t-il dit, doit -être avec lui. - -PREMIER ÉCOLIER. - -Comme elles détalent, les petites friponnes! Viens, camarade, nous les -accompagnerons. De la bière de mars, de bon tabac et une servante en -toilette voilà mes goûts favoris. - -UNE DEMOISELLE. - -Regarde-moi ces jeunes gens, si ce n'est pas une honte! Ils pourraient -avoir la meilleure société du monde, et ils courent après ces créatures. - -SECOND ÉCOLIER au premier. - -Pas si vite! En voici deux, derrière nous, qui sont très-bien mises: -ma voisine est l'une d'elles, j'ai du goût pour cette jeune personne. -Elles s'avancent à pas lents, et finiraient bien par nous donner le -bras. - -PREMIER ÉCOLIER. - -Non, camarade, non; je n'aime point à être gêné. Vite! que nous ne -perdions pas notre gibier. La main qui tient le balai samedi, c'est -encore celle qui dimanche te caressera le mieux. - -PREMIER BOURGEOIS. - -Non, vous dis-je, le nouveau bourgmestre ne me plaît nullement: à -présent qu'il est en place, il devient tous les jours plus fier. Et que -fait-il donc pour la ville? Cela ne va-t-il pas de mal en pis? Il faut -obéir plus strictement que jamais, et payer plus qu'en aucun temps. - - UN MENDIANT chante. - - Mes bons messieurs, mes belles dames, - Si brillants, si bien ajustés, - À ma détresse ouvrez vos âmes, - Soulagez mes infirmités. - Donner, rend l'âme satisfaite. - Ah! répondez à ma chanson! - Que, pour le pauvre, cette fête - Soit un jour de riche moisson. - -SECOND BOURGEOIS. - -Je ne connais pas de plus grand plaisir, les dimanches et les jours de -fêtes, que de parler guerre et batailles. Pendant que loin de vous, -dans la Turquie, les peuples en viennent aux mains et s'échinent -d'importance, vous êtes tranquillement à votre fenêtre, à boire votre -petit verre et à regarder le long de la rivière filer les bateaux; puis -vous rentrez le soir chez vous, gai comme pinson et bénissant le ciel -des temps de paix qu'il vous accorde. - -TROISIÈME BOURGEOIS. - -Mon cher voisin, je vous en offre autant. Qu'ils se fendent le crâne, -et que tout aille sens dessus dessous chez eux je m'en moque, pourvu -qu'à la maison les choses demeurent comme ci-devant. - -UNE VIEILLE aux demoiselles. - -Voyez donc un peu, quelle toilette! Ce jeune sang pétille de -gentillesse. Qui est-ce qui ne deviendrait fou, en vous regardant?... -Pas de fierté, là, tout doux! Dites-moi ce que vous souhaitez, je -saurai vous le procurer. - -PREMIÈRE DEMOISELLE. - -Viens, viens, Agathe! Prenons garde qu'on ne nous aperçoive avec une -pareille sorcière... Elle me fit pourtant voir, à la Saint-André, mon -futur mari en personne. - -SECONDE DEMOISELLE. - -Moi, elle me le fit voir à travers un cristal en uniforme, avec -d'autres militaires. Eh bien, j'ai beau regarder autour de moi, j'ai -beau chercher partout; il ne veut pas se montrer. - - SOLDATS chantant. - - Bourgades munies - De créneaux, remparts! - Fillettes jolies, Aux malins regards! - Vers vous je m'élance, - Et monte à l'assaut. - La peine est immense, - Mais le prix la vaut. - - D'une ardeur guerrière - On nous voit courir, - Pour jouir et plaire, - Comme pour mourir. - Chaudes escalades! - Moments courts et doux! - Filles et bourgades - Se rendent à nous. - La peine est immense, - Mais le prix la vaut; - Et qui porte lance - Le gagne bientôt. - - -FAUST ET WAGNER. - - -FAUST. - -Les glaçons ne retiennent plus captive l'eau des ruisseaux et des -torrents; au léger souffle du printemps, la terre s'amollit, les -vallées reverdissent, l'espérance renaît. Le vieil hiver s'en va cacher -sa décrépitude sur les sommets escarpés des montagnes. Là, vainement il -s'entoure de neiges et de frimats; le morne coup-d'œil, qu'il jette -en fuyant sur le gazon des prairies, est une arme impuissante; le -soleil ne souffre rien de blanc sous ses rayons. Partout le mouvement, -partout la vie; il embellit, il colore toutes choses. On n'aperçoit pas -encore de fleurs dans la campagne: prendrait-il pour des fleurs tous -ces hommes chamarrés? Mais détournons nos regards de ces collines, et -voyons ce qui se passe du côté de la ville. Hors des portes obscures -et profondes se pousse une multitude de gens diversement vêtus. Avec -quel empressement chacun court aujourd'hui se réchauffer aux rayons -du soleil! Ils fêtent bien la résurrection du Seigneur, car ils sont -eux-mêmes ressuscités: échappés aux sombres appartements de leurs -maisons basses, aux liens de leurs habitudes vulgaires et de leurs -vils trafics, aux toits et aux plafonds qui les écrasent, à leurs rues -sales et étranglées, aux ténèbres mystérieuses de leurs églises; tous, -ils renaissent à la lumière. Vois donc, avec quelle précipitation la -foule se disperse dans les jardins et dans les campagnes. Vois, que de -barques joyeuses descendent et remontent le fleuve en tous sens... et -cette dernière qui suit le fil de l'eau, chargée à couler bas! Il n'est -pas jusqu'aux sentiers lointains de la montagne, qui ne brillent de -l'éclat des vêtements. Mon oreille distingue déjà le bruit tumultueux -du village: voilà le vrai paradis du peuple; grands et petits, tous -bondissent de joie ici je me sens homme, ici j'ose l'être. - -WAGNER. - -Monsieur le docteur, il est sans doute honorable et avantageux de -se promener avec vous; mais je désirerais ne pas me mêler à ces -villageois, attendu que je suis l'ennemi juré de tout ce qui sent -la grossièreté. Les violons, les cris, les plaisirs bruyants de ces -gens-là, me font un mal!... Ils hurlent comme des damnés, et ils -appellent cela s'amuser, ils appellent cela chanter! - - PAYSANS sous la feuillée, dansant et chantant. - - Le berger quitte ses brebis, - Et, mettant ses plus beaux habits, - À la danse il s'apprête. - Sous le bois ils sont déjà tous, - Et dansent là comme des fous. - Ha! ha! ha! ha! - Landerira! - Ainsi dit la musette. - - Dans le cercle il entre à grands pas, - Et brusquement heurte du bras - Une jeune fillette. - La belle se tourne aussitôt, - Disant «Prenez-le un peu moins haut; - Ha! ha! ha! ha! - Landerira! - Voyez ce malhonnête!» - - Cependant vingt couples dansaient: - À droite, à gauche ils se lançaient, - Robes volaient en tête, - Tous les fronts étaient enflammées, - L'un sur l'autre ils tombaient pâmés. - Ha! ha! ha! ha! - Landerira! - Quel chaos! Quelle fête - - «Monsieur, point de ces privautés! - --Fi! point d'épouse à mes côtés! - Mieux vaut une grisette.» - Puis, à part la tirant un brin... - La danse allait toujours son train, - Ha! ha! ha! ha! - Landerira! - Les chants et la musette. - -UN VIEUX PAYSAN. - -C'est beau de votre part, monsieur le docteur, de ne pas rougir de nous -aujourd'hui, et de venir, savant comme vous l'êtes, vous mêler à la -foule du peuple. Prenez cette jolie cruche, que nous avons emplie de -boisson fraîche, et buvez un coup: je vous l'offre de grand cœur, et -je souhaite, non seulement qu'elle vous ôte la soif, mais encore que -toutes les gouttes qui y sont s'ajoutent à vos jours. - -FAUST. - -J'accepte votre offre et vos vœux, en vous en remerciant mille fois, -et je vous souhaite à tous une bonne santé. - - (Le peuple se range en cercle autour d'eux.) - -LE VIEUX PAYSAN. - -Assurément, vous faites bien de reparaître chez nous un jour de fête: -dans quels mauvais jours vous nous avez visités autrefois! Il y en a -ici plus d'un, que votre père arracha aux griffes de la fièvre chaude, -dans le temps qu'il mit fin à la contagion[4]. Et vous, qui n'étiez -qu'un jeune homme dans ce temps-là, vous alliez partout où il y avait -des malades: on emportait maint cadavre hors des maisons; mais vous, -vous en sortiez toujours sain et sauf. Vous avez été mis à de rudes -épreuves. L'homme qui secourait ses semblables, Celui qui est là-haut -l'a secouru à son tour. - -TOUS. - -Vive l'homme courageux! Qu'il puisse faire du bien long-temps encore. - -FAUST. - -Prosternez-vous devant Celui qui est là-haut: lui seul enseigne à faire -du bien, lui seul est la source de tout bien. - - (Il poursuit son chemin avec Wagner.) - -WAGNER. - -O grand homme! quel plaisir ce doit être pour toi, de te voir ainsi -honoré par tout ce peuple! Heureux qui peut retirer un pareil avantage -de ses qualités naturelles! Le père te montre à son enfant, chacun -interroge la foule, chacun court et se presse autour de toi les violons -se taisent, la danse s'arrête. Fais-tu un pas en avant; ils forment -une haie, les chapeaux volent en l'air, et peu s'en faut qu'ils ne -s'agenouillent, comme si le Saint-Sacrement passait. - -[Illustration: Faust--Heureux qui peut conserver espérance de surnager -sur cet océan d'erreurs!... l'esprit a beau déployer ses ailes, les -corps, hélas! n'en a point à y ajouter] - -FAUST. - -Encore quelques pas jusqu'à cette pierre, et nous nous reposerons -de notre longue promenade. Là, bien souvent je me suis assis, seul, -absorbé dans la méditation, exténué de jeûnes et de prières. Riche -d'espoir, ferme dans ma croyance, je pensais, à force de larmes, de -soupirs, de convulsions, obtenir la fin de cette contagion du Maître -des cieux... Et maintenant les suffrages de ce peuple sonnent à mon -oreille, comme ferait l'ironie la plus amère. Ah! si tu pouvais lire -dans mon cœur combien peu le père et le fils méritent une telle -gloire! Mon père était un honnête homme borné, qui avait la manie -de réfléchir sur la nature et ses forces cachées ce qu'il faisait -de bien bonne foi, mais à sa manière. Dans la compagnie de quelques -adeptes, il s'enfermait au fond d'un obscur laboratoire; et, d'après -certaines recettes, il amalgamait les contraires. C'était un _lion -rouge_, amant tant soit peu sauvage, qu'il mariait dans un bain tiède -au _lis sans tache_; après quoi il les plaçait tous les deux dans un -four chaud, puis les transvasait sans cesse d'une capsule dans l'autre. -Alors paraissait dans un verre la _jeune reine_ nuancée de mille -couleurs[5]; on administrait la médecine, les patients mouraient, et -nul ne demandait: «Qui a guéri?» C'est ainsi que, dans ces vallées et -sur ces montagnes, distribuant nos élixirs infernaux, nous avons lutté -de fureurs avec la contagion. J'ai moi-même présenté le poison à des -milliers d'hommes: ils ont passé; et moi je survis, pour qu'on adresse -éloge sur éloge à leur téméraire assassin. - -WAGNER. - -Comment cela peut-il vous tourmenter? Un honnête homme n'a-t-il -pas fait tout ce qu'on doit attendre de lui, quand il a exercé -ponctuellement et consciencieusement l'art qui lui a été enseigné? -Jeune homme, si tu honores ton père, tu te plairas à recevoir ses -enseignements; homme, si tu fais faire à la science quelques pas, ton -fils pourra aspirer à de plus hautes conceptions encore. - -FAUST. - -Heureux qui peut conserver l'espérance de surnager sur cet océan -d'erreurs! L'homme passe sa vie à user de ce qu'il ne sait point, -et à ne pouvoir user de ce qu'il sait... Mais chassons ces tristes -idées; qu'elles ne viennent pas troubler le calme heureux de si belles -heures! Regarde, comme au loin sur la pelouse les cabanes étincellent -aux lueurs ardentes du couchant. Le soleil penche et s'éteint, le -jour expire; mais il se hâte d'aller éclairer d'autres contrées, -et d'y porter une nouvelle vie. Oh! que n'ai-je des ailes, pour -m'enlever dans les airs et suivre cet astre le long de sa carrière, -que rien n'interrompt jamais! Je verrais, dans un éternel crépuscule, -se balancer le monde à mes pieds; je verrais s'enflammer toutes les -hauteurs, toutes les vallées s'obscurcir, et tous les torrents changer -en vagues d'or leurs vagues argentées... En vain la montagne oppose à -ma course ses défilés sauvages: déjà mes yeux étonnés plongent sur la -mer, elle ouvre devant moi ses golfes brûlants. Le Dieu semble-t-il -vouloir disparaître; un second élan, et je poursuis ma route; je -continue de boire à longs traits sa lumière éternelle, devant moi le -jour, et la nuit derrière moi, le ciel au-dessus de ma tête et sous -mes pieds les flots de l'océan... Charmant rêve, tant qu'il dure! -Mais l'esprit a beau déployer ses ailes, le corps, hélas n'en a point -à y ajouter. Et pourtant, il n'est personne qui n'ait senti battre -son cœur, quand au-dessus de nous, perdue dans les espaces azurés, -l'alouette nous envoie les éclats de son chant matinal; quand, par -delà la cime des rochers couverts de sapins, l'aigle plane les ailes -étendues; et quand la grue traverse les plaines et les mers, pour -regagner les lieux qui l'ont vu naître. - -WAGNER. - -J'eus souvent aussi, moi, mes instants de folie; mais de pareils -désirs, je n'en éprouvai jamais. On est bientôt las des forêts et des -prairies: non, je n'ai jamais eu envie de voler comme un oiseau. Les -plaisirs de l'esprit nous transportent bien autrement, de livre en -livre, de feuillet en feuillet cela embellit et réchauffe les nuits -d'hiver; vous sentez courir comme une douce flamme dans tous vos -membres, et vous n'avez pas plutôt déroulé un parchemin, que le ciel -tout entier descend sur vous. - -FAUST. - -Tu ne connais qu'un désir, et puisse l'autre te rester toujours -étranger! Deux âmes, hélas! habitent en mon sein, dont l'une tend -continuellement à se séparer de l'autre. L'une, vive et passionnée, -participe du monde et s'y tient attachée au moyen des organes du corps; -l'autre, ennemie des ténèbres, aspire à s'envoler dans les demeures de -nos aïeux... S'il y a dans l'air des Esprits souverains et dépendants, -qui tiennent le milieu entre la terre et le ciel, oh! qu'ils quittent -leurs nuages d'or, et qu'ils me conduisent vers une nouvelle vie! -Seulement, si j'avais un manteau enchanté qui pût me transporter sur -des plages lointaines, je ne m'en déferais pas en échange des vêtements -les plus précieux, je ne le donnerais pas pour le manteau d'un roi. - -WAGNER. - -Hélas! n'appelez point la troupe des Esprits. Il est bien connu qu'elle -fait sa ronde dans l'atmosphère, et ne cesse de tendre à l'homme toute -sorte de pièges. Du nord il en vient, qui vous enfoncent dans la chair -des dents aigües et une langue à triple dard. De l'est ils soufflent -un air qui dessèche tout, et ils se nourrissent de vos poumons. Quand -c'est le midi qui les envoie du fond du désert, ils amassent sur votre -tête flamme sur flamme; et l'ouest en vomit un essaim, qui d'abord -vous ravive, puis finit par vous engloutir, vous, les plaines et les -moissons. Enclins au mal, ils écoutent volontiers; ils obéissent -volontiers aussi, parce qu'ils aiment à tromper; ils se disent envoyés -du ciel, et prennent une voix angélique quand ils mentent... Mais -retirons-nous; le ciel devient obscur, l'air fraîchit, le brouillard -tombe. C'est le soir qu'on commence à apprécier son chez soi. D'où -vient que vous restez là immobile? qu'avez-vous à considérer? qu'est-ce -donc qui peut attirer votre attention dans ce crépuscule? - -FAUST. - -Ne vois-tu pas un chien noir rôder à travers les blés et les jachères? - -WAGNER. - -Il y a déjà long-temps que je le vois rien de moins étonnant, ce me -semble. - -FAUST. - -Regarde-le bien! Pour qui prends-tu cet animal? - -WAGNER. - -Pour un barbet, qui cherche la trace de son maître. - -FAUST. - -Ne remarques-tu pas comme il décrit de longs spirales, et s'approche de -nous de plus en plus? Et je me trompe fort, ou un trait de feu marque -son passage. - -WAGNER. - -Je ne vois rien, moi, qu'un barbet noir: peut-être avez-vous des -éblouissements. - -FAUST. - -Il me semble qu'il traîne à nos pieds de petits lacets, pour nous -attacher. - -[Illustration: Il grogne et n'ose vous aborder: Il se couche sur le -ventre il remue la queue ...] - -WAGNER. - -Moi, je le vois sauter autour de nous, l'air craintif et embarrassé, -parce qu'au lieu de son maître il trouve deux inconnus. - -FAUST. - -Le cercle se resserre, il nous touche déjà. - -WAGNER. - -Voyez; c'est bien un chien, et non pas un fantôme. Il grogne et n'ose -vous aborder, il se couche sur le ventre, il remue la queue: toutes -choses que les chiens ont coutume de faire. - -FAUST. - -Accompagne-nous, viens ici, viens! - -WAGNER. - -C'est un drôle d'animal! Vous vous tenez tranquille, il fait le beau; -vous lui parlez, il court à vous: perdez quelque chose, il vous le -rapportera, il se jettera dans l'eau après votre canne. - -FAUST. - -Tu as raison; je ne vois rien qui indique un Esprit, et tout montre -qu'il a été seulement bien dressé. - -WAGNER. - -Un chien, quand il est bien dressé, n'est pas indigne de l'affection -d'un honnête homme. Oui, il mérite vos bontés; c'est le meilleur -écolier de nos étudiants. - - (Ils rentrent dans la ville.) - - * * * * * - -CABINET D'ÉTUDE. - - -FAUST entre, accompagné d'un barbet noir. - -FAUST. - -J'ai quitté les champs et les prairies, qu'enveloppe une nuit profonde. -De secrets pressentiments m'agitent, et une sainte horreur m'avertit -qu'au-dedans de moi veille la meilleure de mes deux âmes; les penchants -grossiers sommeillent, et avec eux tous les orages qu'ils enfantent; -j'éprouve un ardent amour des hommes, l'amour de Dieu me pénètre et me -ravit. - -Tiens-toi donc en repos, barbet! Ne cours donc pas çà et là dans la -chambre. Que flaires-tu autour de la porte? Allons, couche-toi derrière -le poêle; je te cède mon meilleur coussin. Puisque tout-à-l'heure, sur -le chemin de la montagne, tu nous as divertis par tes tours et par tes -bonds, sois le bien-venu chez moi; mais conduis-toi en hôte paisible. - -Ah! dès qu'au fond de notre cellule étroite notre lampe recommence à -luire en amie, aussitôt la lumière se répand dans notre sein, dans -notre cœur qui se connaît lui-même; la raison élève de nouveau sa -voix, et l'espérance renaît; on aspire à se retremper aux sources du -torrent, à ces sources d'où jaillit la vie. - -Ne grogne donc pas ainsi, barbet! Les accords célestes, qui remplissent -maintenant mon âme tout entière, ne peuvent s'accorder avec les -hurlements d'un animal. Nous sommes habitués à ce que les hommes -tournent en ridicule ce qu'ils n'entendent pas, à ce qu'ils murmurent -à la vue du bien et du beau, qui les gênent souvent: le chien en -grognera-t-il à leur exemple?... Mais hélas! avec les meilleures -dispositions, je me sens déjà moins pur et moins satisfait. Pourquoi -donc faut-il que le fleuve tarisse si tôt, et nous laisse en proie à -une soif dévorante?... Que de fois j'en ai fait la triste expérience! -Néanmoins cette misère a son terme, nous apprenons enfin à évaluer -à son juste prix ce qui sort des limites resserrées de la terre, -nous aspirons à une révélation; révélation qui ne brille nulle part -d'un éclat plus pur et plus digne de la majesté de Dieu, que dans le -livre du Nouveau-Testament. Il me prend envie d'ouvrir le texte grec, -et, m'abandonnant une fois à toute la candeur de mes sentiments, de -traduire le saint original dans ma chère langue maternelle. - - (Il ouvre un volume et se prépare.) - -Il est écrit: _Au commencement était la Parole._ Me voici déjà arrêté! -Qui viendra à mon secours? Il m'est tellement impossible de connaître -la valeur de ce mot, _la parole!_ Je dois le traduire autrement, si -l'Esprit daigne m'éclairer. Il est écrit: _Au commencement était -l'Intelligence._ Voyons, pesons bien cette première ligne; que notre -plume ne se hâte pas trop: est-ce bien l'_intelligence_ qui crée -et conserve tout? Il devrait y avoir: _Au commencement était la -Puissance._ Cependant, même en écrivant ceci, quelque chose me dit -que je n'y suis pas encore... L'Esprit m'éclaire! je vois maintenant -ce qu'il faut, et j'écris avec confiance _Au commencement était -l'Activité._ - -Si je partage la chambre avec toi, barbet, au nom du ciel, cesse -d'aboyer, cesse de hurler! Il n'est pas possible d'endurer auprès de -soi un compagnon aussi bruyant; l'un de nous deux doit nécessairement -quitter la chambre. C'est à regret, que je viole les lois de -l'hospitalité: la porte est ouverte, tu as la clef des champs... Mais -que vois-je? cela tient du prodige. Est-ce illusion? est-ce réalité? -Comme mon barbet grandit et se gonfle! Il se soulève avec effort: ce -n'est plus là la figure d'un chien. Quel spectre ai-je traîné chez moi? -Le voici en hippopotame; ses yeux lancent des éclairs, il ouvre une -gueule armée. Oh! tu ne m'échapperas pas! Pour une pareille engeance de -Démons, la Clef de Salomon[6] est ce qui convient. - - ESPRITS sur l'avenue - - Un de nous au piège est pris. - N'entrez point, restez, Esprits! - Vieux lynx de race infernale, - Il s'est pris dans cette salle, - Comme au piège une souris. - Restez, restez... Mais silence! - Sur nos brillants ailerons - Balançons-nous en cadence, - Formons, formons notre danse; - Et nous le dégagerons. - Voulez-vous qu'il sorte, - Au seuil de la porte - Ne le laissez point s'asseoir: - Formez-vous en essaim noir, - Volez autour de la porte. - Oui, volons à son secours, - Car il nous aima toujours. - -FAUST. - -Premièrement, pour aborder le monstre, prononçons la conjuration des -quatre Esprits «Que la Salamandre s'allume! que l'Ondin se replie! que -le Sylphe s'évanouisse! que le Lutin travaille!» - -Qui ne connaîtrait point les éléments, leur force et leurs propriétés, -n'aurait aucun pouvoir sur les Esprits. - -«Vole en flamme légère, Salamandre! coule en vagues bruyantes, Ondin! -brille en météore éblouissant, Sylphe! assiste-moi dans ma demeure, -Incube! Incube, avance à ton tour et ferme la marche!» - -Le monstre ne recèle aucun de ces quatre Esprits. Il reste immobile et -me grince les dents, je ne lui ai fait encore aucun mal. Patience je -vais mettre en œuvre contre toi des charmes plus puissants. - -Mon ami, es-tu un échappé de l'enfer? Regarde donc ce signe devant lui -s'inclinent les noires phalanges. - -Le voilà qui s'enfle! Ses crins se hérissent. - -Être maudit, peux-tu l'envisager, l'incréé, l'inexprimable, celui que -tous les cieux adorent, et que le crime a transpercé? Il se gonfle -de plus en plus, le voici en éléphant; relégué derrière le poêle, il -remplit tout l'espace à lui seul. Il veut s'écouler en nuage. Garde-toi -de monter jusqu'au plafond! Viens te coucher aux pieds de ton maître. -Tu vois que mes menaces ne sont pas vaines: obéis, ou je roussis ton -poil avec le feu sacré! N'attends pas la Triple lumière, n'attends pas -le plus puissant de mes charmes - - (Pendant que le nuage tombe, MÉPHISTOPHÉLÈS s'avance de - derrière le poêle, sous l'habit d'un étudiant ambulant.) - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Pourquoi tout ce vacarme? Que demande monsieur? Qu'y a-t-il pour son -service? - -FAUST. - -C'était donc là ce que cachait le barbet? Un étudiant ambulant? -L'aventure est risible. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Salut au savant Docteur! Vous m'avez fait rudement suer. - -FAUST. - -Comment te nommes-tu[7]? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -La question me paraît de peu d'importance pour quelqu'un qui méprise -si fort les mots, qui ne s'arrête jamais à l'apparence, et qui regarde -surtout au fond des êtres. - -FAUST. - -C'est que vous autres messieurs, vous portez ordinairement des noms -qui peignent assez bien votre nature; c'est, ou Beelzébuth, ou malin -Esprit, ou menteur, qu'on vous appelle. Hé bien, _qui_ donc es-tu? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Une partie de cette puissance, qui veut toujours le mal et fait -toujours le bien. - -FAUST. - -Que signifie cette énigme? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Je suis l'Esprit qui toujours nie, et cela avec raison; car tout ce qui -existe mérite d'être anéanti, et il vaudrait beaucoup mieux que rien -n'existât. Ainsi, tout ce que vous appelez péché, destruction, en un -mot le mal, c'est mon élément. - -FAUST. - -Tu te dis une _partie_, et pourtant te voilà devant moi en entier. - - -[Illustration: Méph: Pourquoi tout ce vacarme? Que demande monsieur? -Qu'y a-t-il pour son service?] - - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Je te dis l'humble vérité. Si l'homme, ce petit monde d'extravagances, -s'imagine qu'il fait un tout à lui seul, moi je ne suis qu'une partie -de cette partie, qui était tout au commencement, une partie des -ténèbres qui enfantèrent la lumière, l'orgueilleuse lumière qui dispute -maintenant le rang et l'espace à son antique mère, la nuit; sans y -réussir toutefois, étant de partout repoussée et, malgré qu'elle en -ait, contrainte de ramper à la surface des corps. Elle jaillit des -corps, elle fait leur beauté: eh bien, un corps l'arrête invinciblement -dans sa course. J'ai donc bonne espérance que cela ne durera pas -long-temps, et qu'au moyen des corps elle finira par être anéantie. - -FAUST. - -Je connais à présent tes dignes fonctions! Tu ne peux rien anéantir en -masse, et te rejettes sur les détails. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Et il faut avouer que jusqu'ici il n'y a pas grand ouvrage de fait. -Ce qui s'oppose au _rien_, le _quelque chose_, ce lourd monde, telles -peines que je me sois données, je n'ai pu l'entamer d'aucun côté. -Flots, tempêtes, bouleversements, incendies, rien n'y fait; la terre -et la mer n'en sont que plus tranquilles! Sur cette damnée semence, -principe des animaux et des hommes, il n'y a rien à gagner. Combien -n'en ai-je pas détruit! et toujours circule un sang nouveau; c'est à -en devenir fou! De l'air, de l'eau, ainsi que de la terre, s'élancent -mille germes, dans le sec, dans l'humide, dans le froid, dans le -chaud!... Enfin, si je ne m'étais pas réservé la flamme, je n'aurais -rien pour moi. - -FAUST. - -Ainsi donc, à l'éternel mouvement des êtres, au pouvoir salutaire qui -toujours crée, tu opposes la main glacée du Démon; et tu te roidis en -vain contre lui dans ta malice. Cherche à entreprendre quelqu'autre -chose, ô bizarre enfant du chaos! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Oui, mais nous en causerons plus à fond la prochaine fois. Oserais-je, -pour cette fois, me retirer? - -FAUST. - -Je ne vois pas trop pourquoi tu me le demandes. Maintenant que je sais -qui tu es, entre et sors par où tu voudras: voici la fenêtre, voici la -porte, ou même la cheminée, si tu l'aimes mieux. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Je dois l'avouer, il y a un petit empêchement à ce que je ne sorte ce -pied de sorcière, sur votre seuil... - -FAUST. - -Le _Pentagramme_[8] te tourmente? Puisque ce signe t'est contraire, -explique-moi donc, fils de l'enfer, comment tu as pu entrer ici. -Comment se fait-il qu'un Esprit tel que toi se soit abusé à ce point? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Remarque-le bien: il n'est pas posé comme il faut; l'angle qui regarde -la rue est, tu le vois, un peu ouvert. - -FAUST. - -Le cas est singulièrement heureux! De cette manière donc, tu te trouves -mon prisonnier? Je suis bien servi par le hasard. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Le barbet ne remarqua rien, lorsqu'il sauta dans la chambre: du dehors -l'apparence est tout autre. À présent le Diable ne peut plus sortir de -la maison. - -FAUST. - -Mais pourquoi ne passes-tu pas par la fenêtre? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -C'est une loi des Diables et des revenants, que par où ils sont entrés, -par là ils doivent sortir. À cette condition nous avons notre liberté; -autrement, nous sommes esclaves. - -FAUST. - -L'enfer même a ses lois! Je suis bien aise de le savoir. Dans ce cas, -messieurs, on pourrait donc en sécurité faire un pacte avec vous? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Ce qu'on te promettrait, tu en aurais la pleine jouissance, et l'on -ne t'en retiendrait pas la moindre parcelle... Mais ce n'est pas une -petite affaire; nous la conclurons à la première entrevue que nous -aurons ensemble. Maintenant je te prie, je te supplie de me laisser -partir. - -FAUST. - -Reste encore un instant, pour me dire la bonne aventure! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Délivre-moi, te dis-je, oh! délivre-moi! Je reviendrai bientôt, et -alors tu pourras me demander tout ce que tu voudras. - -FAUST. - -Je ne t'ai point tendu de piège, mais tu as donné de toi-même dans le -panneau. Bien fou qui se dessaisit du Diable, quand il le tient! Il ne -le ressaisira pas de sitôt. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Hé bien, si bon te semble, je suis prêt à te faire ici compagnie; mais -à la charge d'employer toutes les ressources de mon art, pour te rendre -agréable le temps que nous passerons ensemble. - -FAUST. - -Volontiers! Libre à toi d'exercer ton art, pourvu qu'il soit -divertissant. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Tu vas, mon ami, dans ce peu d'heures, prendre plus de plaisir que -durant les uniformes jours d'une année entière. Ce que chantent les -tendres Esprits, les belles images qu'ils apportent avec eux, ne sont -pas un vain prestige. Il y aura des plaisirs pour ton odorat, il y -en aura pour ton palais, il y en aura même pour ton cœur. Pas n'est -besoin de préparatifs, nous sommes réunis. Commencez! - - ESPRITS. - - Arcs surbaissés, - Voûtes antiques, - Sombres portiques, - Disparaissez! - Laissez, laissez - Le soleil luire, - Et nous sourire - Avec amour!... - Devant le jour - La nuit s'écoule; - Brillant et pur, - Le ciel déroule - Ses plis d'azur; - Des feux sans nombre, - Sillonnent l'ombre; - De sa prison - La jeune Aurore, - Timide encore, - S'échappe, et dore - Le frais gazon; - Un doux frisson - Court dans les veines, - Et le réveil - Du lourd sommeil - Brise les chaînes; - Les vêtements - S'en vont flottants - Par les rivages, - Par les bocages, - Où les amants - À mille orages - Livrent leurs sens. - Bourgeons naissants! - Heureux bocages! - - Aux pampres noirs - Les raisins pendent, - Puis seuls, se rendent - Sous les pressoirs - Qui les attendent; - En longs ruisseaux, - De leurs tonneaux - Les vins descendent; - Sur des tapis - De fins rubis - Leurs flots s'épandent, - Et, vagabonds, - Autour des monts - En lacs s'étendent - Lacs transparents, - Miroirs errants, - Où se répètent - Les monts lointains, - Où se reflètent - Les cieux sereins. - - La vague humide - Chasse et poursuit, - Dans son réduit, - Le daim timide; - D'un vol rapide, - L'oiseau s'enfuit - Vers d'autres plages, - Vole aux nuages, - Vole aux îlots - Qui sur les flots - Tremblent, s'agitent. - Parés de fleurs, - Là mille chœurs - Aux chants s'excitent; - De leurs accents - Vifs et puissants - L'accord entraîne, - Ravit les sens; - De chœurs dansants - La rive est pleine: - Aux rocs déserts - Les uns s'avancent; - D'autres s'élancent - Au sein des mers, - Et se balancent - Sur leurs flots verts. - Tous pour la vie; - Tous pour jouir, - Dans la folie, - Du court plaisir - De cette vie. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Il dort. C'est assez, jeunes Esprits; Esprits aériens et tendres, vous -l'avez bien assoupi par vos enchantements: je vous suis obligé de ce -concert... Non, tu n'es pas encore homme à retenir le Diable malgré -lui!... Maintenant faites voltiger autour de lui d'agréables songes, -plongez-le dans une mer d'illusions. Moi, pour rompre le charme de ce -seuil, j'ai besoin d'une dent de rat... Ha! je n'aurai pas long-temps à -conjurer; en voici un qui trotte de ce côté, il m'entendra bientôt. - -Le maître des rats et des souris, des mouches, des grenouilles, des -punaises, des poux[9], t'enjoint de mordre le seuil de cette porte, -comme s'il était frotté d'huile. Bon, le voici déjà qui sautille vers -la porte. Allons, allons, à l'ouvrage! La pointe qui m'a repoussé est -du côté extérieur. Là, encore un coup de dent!... Voici qui est fait. À -présent, mon cher Faust, rêve tout ce que tu voudras: jusqu'au revoir! - - -FAUST s'éveillant. - -Suis-je encore une fois trompé? La foule des Esprits a-t-elle disparu? -Quoi! cette visite du Diable serait un songe!... Et ce barbet qui a -sauté après moi?... - - * * * * * - -CABINET D'ÉTUDE - -FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS. - - -FAUST. - -On frappe!... Entrez... Qui vient m'importuner encore? - -MÉPHISTOPHÉLÈS en dehors. - -C'est moi. - -FAUST. - -Entrez. - -MÉPHISTOPHÉLÈS de même. - -Il faut que tu le dises trois fois. - -FAUST. - -Entrez donc! - -MÉPHISTOPHÉLÈS ouvrant. - -Bien, je suis content de toi; nous allons, je l'espère, signer la -paix. Pour dissiper tes vapeurs, me voici en jeune gentilhomme, dans -des habits écarlates galonnés d'or, le petit manteau de satin sur les -épaules, la plume de coq sur le chapeau, une longue épée affilée au -côté; et, sans périphrases, je te conseille d'en faire autant, si tu -veux secouer une bonne fois les chaînes qui t'accablent, et, libre -enfin, éprouver ce que c'est que la vie. - -FAUST. - -Sous quelque habit que ce soit, la vie sera toujours pénible pour -moi, le monde toujours vide et sans charmes. Je suis trop vieux pour -m'amuser, trop jeune pour être sans désirs. Que peut m'offrir ce -monde?... «L'impuissance est ton lot! ton lot, c'est l'impuissance!» -Voilà l'éternel refrain, qui fatigue les oreilles de l'homme; voilà -ce que, d'un bout de la vie à l'autre, un mauvais Génie lui répète -à chaque heure d'une voix cassée. Ce n'est qu'avec effroi, que je -contemple l'aurore à mon réveil je pleure avec amertume, en voyant -poindre ce jour, qui dans sa carrière n'accomplira pas un de mes -souhaits, pas un seul; ce jour, qui étouffe jusqu'au pressentiment -de la plus mince de mes jouissances; ce jour, dont les contrariétés -sans nombre doivent bientôt glacer l'inspiration qui m'échauffe et qui -remue mes entrailles... Puis il faut, lorsque la nuit tombe, il faut -m'étendre, solitaire et désolé, sur un lit où le repos ne me visitera -point, où des rêves horribles viendront agiter mon sommeil. Le Dieu, -qui habite en mon sein, peut bien ébranler mes fibres secrètes; mais -celui qui règne sur toutes mes forces, ne saurait rien déplacer autour -de moi. C'est pourquoi le jour me pèse; c'est pourquoi je souhaite la -mort, et j'ai la vie en horreur. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Et cependant, la mort n'est jamais un hôte très-bien venu. - -FAUST. - -O heureux celui dont, au milieu de l'éclat d'une victoire, elle vient -ceindre les tempes d'un laurier sanglant! Heureux celui qu'après -l'ivresse d'une danse fougueuse, elle endort dans les bras d'une jeune -fille! Oh! que ne suis-je embrasé, consumé, par la flamme du grand -Esprit! Que ne suis-je abîmé dans ses profondeurs - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Et cependant, cette nuit même, quelqu'un n'a pas avalé certaine liqueur -brune... - -FAUST. - -Il paraît que l'espionnage est ton occupation favorite. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Je n'ai pas la toute-science, mais j'en sais passablement long. - -FAUST. - -Hé bien! puisque les sons trop connus d'une pieuse mélodie m'ont tiré -de l'obscur dédale où j'errais, et, réveillant en moi les sentiments -éteints de mes jeunes années, ont offert à mes yeux abusés l'image de -temps heureux qui ne sont plus; je maudis tout ce que l'âme environne -de prestiges enivrants, et tout ce que, dans nos demeures d'exil, -elle nous dérobe sous les voiles brillants du mensonge! Soit maudite, -d'avance, la haute opinion que l'esprit se fait de lui-même! Maudites -soient encore les visions chimériques, par qui nos sens sont assiégés -sans relâche! Maudit soit ce que nos rêves nous montrent de plus -séduisant, fantôme de gloire, fantôme de renommée! Maudites soient -toutes les choses dont la possession nous flatte, femme ou enfant, -esclave ou charrue Maudit soit Mammon, quand, nous éblouissant de ses -trésors, il nous pousse à des entreprises hardies, ou quand, pour -d'oisives jouissances, il enfle nos oreillers d'une plume voluptueuse! -Maudit soit le jus balsamique de la treille! Maudit soit l'amour et ses -plus doux épanchements! Maudite soit l'espérance, maudite la foi, et -maudite avant tout la patience! - - CHŒUR D'ESPRITS INVISIBLES. - - Ah! ah! - Tu l'as renversé, - Le beau, l'heureux monde! - Par ton souffle immonde - Il est effacé; - Il s'est éclipsé. - Le beau, l'heureux monde, - Un demi-Dieu l'a renversé! - Tous les débris de sa beauté passée - Dans le néant nous les précipitons, - Et nous pleurons - Cette beauté pour jamais effacée - Nous la pleurons! - - O le plus grand des enfants de la terre, - Ce monde heureux construis-le de nouveau; - Relève-le de sa poussière, - Plus heureux encore et plus beau. - Oui, dans ton cœur bâtis un nouveau monde, - Recommence de nouveaux jours: - Que sur nous ton espoir se fonde, - Nous t'accorderons nos secours; - Sur toi, sur tes travaux, sans cesse - Nous veillerons, - Et chanterons, - Pour alléger le poids de ta tristesse. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Ce sont là les petits d'entre les miens. Entends-tu comme, avec une -sagesse profonde, ils te conseillent de chercher les plaisirs et de te -jeter dans le tourbillon de la vie? Ils voudraient te replonger dans -le monde, t'arracher à cette solitude où les sens s'émoussent, où se -figent les sucs dont l'âme se nourrit. Cesse donc de jouer avec cette -tristesse maudite, qui s'acharne sur toi comme un vautour, et dévore -ton existence. Il n'est si mauvaise compagnie, qui ne te fît sentir au -moins que tu es un homme parmi des hommes; et l'on n'est point dans -l'intention de te mêler à la canaille. Ce n'est pas non plus que je -sois un seigneur des plus huppés: mais si tu veux prendre avec moi ta -course à travers la vie, je consens à t'appartenir sur-le-champ, je -suis ton compagnon; et, pour peu que cela te convienne, je me fais même -ton valet, je me fais ton esclave. - -FAUST. - -Mais que dois-je te promettre en retour? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Oh! tu auras le temps d'y penser. - -FAUST. - -Non, non, le Diable est un égoïste, et ce n'est pas ordinairement -pour l'amour de Dieu qu'il fait le bien d'autrui. Énonce la condition -nettement il y a péril à loger un tel serviteur. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Je me dévouerai _ici_ à ton service, et courrai sans fin ni cesse -au moindre signe de ta volonté; mais, quand nous nous retrouverons -_là-bas_, tu me rendras la pareille. - -FAUST. - -Je m'embarrasse peu de ce qui se fait là-bas. Commence par mettre en -pièces ce monde-ci l'autre n'aura qu'à venir ensuite. De cette terre -naissent mes plaisirs, et ce soleil éclaire mes souffrances: si je puis -une fois m'en affranchir, alors advienne que pourra. Je n'en veux plus -entendre parler peu m'importe que dans la vie à venir l'on aime et l'on -haïsse, et qu'il y ait aussi dans ces sphères un dessus et un dessous. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Avec ces disposions, tu peux le hasarder. Engage-toi, et mon art te -fait passer dans l'ivresse du plaisir des jours délicieux, je te donne -ce qu'aucun homme n'a entrevu jusqu'à présent. - -FAUST. - -Et que veux-tu me donner, pauvre Diable? L'esprit d'un homme, en ses -élans sublimes, fût-il jamais à la portée d'un de tes pareils?... -Dis, qu'as-tu à m'offrir? des aliments, qui ne rassasient pas; de -l'or, qui s'écoule des mains comme le vif argent; des jeux, où l'on -ne gagne jamais; de jeunes filles qui, jusque dans les bras de leur -amant, en appellent un autre de l'œil; l'honneur, déité brillante, qui -s'évanouit comme un météore. Montre-moi un fruit qui ne tombe pas avant -d'être mûr, et des arbres qui reverdissent tous les jours! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Une semblable commission ne m'effraie pas; j'ai de tels trésors à ton -service. Certes, mon bon ami, le temps approche où nous pourrons faire -la vie en toute sécurité. - -FAUST. - -Si jamais il m'arrive de goûter le repos, en me couchant sur un lit de -plume; que je sois anéanti! Si tu peux me séduire à ce point, que je me -plaise à moi-même; si tu peux m'endormir au sein des jouissances que ce -soit pour moi le dernier jour! Je t'offre la gageure. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Top! - -FAUST. - -Et troc pour troc! Oui, si dès ce jour je m'écrie «Reste, reste, que -tu es beau!» tu peux alors me charger de liens, alors je consens à -m'engloutir, alors la cloche des morts peut se faire entendre, alors tu -es affranchi de ton service... Que mon heure sonne, que le cadran tombe -en poussière, qu'il n'y ait plus de temps pour moi! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Penses-y bien, nous ne l'oublierons pas. - -FAUST. - -Tu en as le droit incontestable, je ne me suis pas engagé -témérairement. Aussi bien, puisque je dois être esclave, que m'importe -le nom de mon maître? Joug pour joug, autant vaut le tien. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Je remplirai donc dès aujourd'hui mes fonctions de valet, à la table -de mon Docteur. Un mot seulement: c'est à la vie et à la mort, pourvu -qu'on me remette une couple de lignes. - -FAUST. - -Quoi! pédant, tu demandes un écrit! Ne connais-tu donc pas l'homme -encore? Ne connais-tu pas le prix de sa parole? N'est-ce point -assez, que la mienne ait irrévocablement disposé de mes jours? Le -monde n'est-il pas dans un flux perpétuel? Et quelques mots d'écrit -m'obligeraient davantage!... C'est pourtant à une pareille chimère que -notre âme se laisse entraîner qui oserait s'en affranchir? Heureux -celui qui garde fidèlement sa parole en son cœur! nul sacrifice ne lui -coûte. Mais un parchemin écrit et scellé est un fantôme, qui épouvante -tout le monde; un serment n'a de valeur qu'autant que la plume l'a -tracé, et l'on mène la foule avec un peu de cire et quatre doigts de -peau... Que veux-tu de moi, malin Esprit? marbre, airain, parchemin, -papier? Dois-je écrire avec un style, un burin, une plume? Je t'en -laisse le choix. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -À quel propos cet emportement ce torrent d'éloquence? Il suffit d'une -petite feuille de quoi que ce soit. Et tu auras soin, pour signer ton -nom, de te tirer une goutte de sang[10]. - -FAUST. - -Si cela te fait grand plaisir, on peut jouer cette comédie. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Le sang est un suc tout particulier. - -FAUST. - -N'aie pas peur que je viole ce traité! L'accomplissement de ce que je -promettrai, t'est garanti par les efforts de ma vie entière. Je me suis -trop enflé; force est maintenant que je crève ou que je t'appartienne. -Le grand Esprit m'a repoussé avec dédain, la nature s'est fermée -devant moi, le fil de ma pensée a été rompu, je suis dégoûté de toute -science... Ouvre donc les abîmes de ma sensualité; et que les ardentes -passions, qui y fermentent, s'apaisent! Que tes enchantements jettent -sur le monde un voile impénétrable, et préparent leurs miracles! Que -je me précipite en aveugle, à travers le murmure des siècles, sur les -vagues tremblantes du destin; et qu'en moi la douleur et le plaisir, -le bonheur et l'infortune, se succèdent l'un à l'autre comme il plaira -au hasard. Il n'est qu'une loi fixe, celle qui contraint l'homme à -s'occuper sans relâche. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -On ne vous assigne aucune limite, aucun but ne vous est proposé. Goûtez -un peu de tout, attrapez au vol ce que vous pourrez, arrangez-vous de -ce qui vous amusera. Allons, point de faiblesse attachez-vous à moi. - -FAUST. - -Tu sais trop bien qu'il ne s'agit pas ici d'amusement. Je me livre au -tourbillon qui produit le vertige, je cherche la jouissance au sein de -la douleur, l'amour dans la haine, la paix dans le chagrin. Mon cœur, -guéri de la manie du savoir, ne doit plus désormais se fermer à aucune -souffrance; tout ce qui est départi à l'humanité, je veux l'éprouver -dans le plus intime de mon être; je veux, avec le secours de mon -esprit, atteindre à ce qu'il y a en elle de plus hauts de plus profond; -je veux accumuler dans mon sein tout ce qu'elle enferme de bien et -de mal; m'élargissant ainsi par degrés, je veux confondre ma propre -existence dans la sienne, et, me perdant enfin comme elle, échouer au -même écueil. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Je te proteste (et tu peux m'en croire, moi qui ai passé plusieurs -milliers d'années à mâcher un aliment si dur), je te proteste que, -depuis le berceau jusqu'à la bière, l'homme ne saurait digérer ce vieux -levain. Crois-en l'un de nous, l'univers n'est fait que pour un Dieu. -Il s'y contemple dans l'éclat d'une éternelle lumière: nous, il nous -a créés pour les ténèbres; et pour vous le jour vaut la nuit, la nuit -vaut le jour. - -FAUST. - -Mais je le veux! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Voilà parler, cela s'entend. Néanmoins, je l'avoue, un point -m'embarrasse: le temps est court, l'art est long et j'imagine que vous -feriez bien mieux de m'écouter. Associez-vous avec un poète; laissez-le -se livrer aux écarts de son imagination, et entasser sur votre tête -tout ce qu'il y a de nobles qualités et de sentiments honorables, le -courage du lion et la vitesse du cerf, le sang bouillant de l'Italien -et la persévérance de l'homme du Nord; qu'il trouve le secret d'allier -en vous la grandeur d'âme à l'astuce et de vous douer au déclin de -l'âge des passions brûlantes de la jeunesse: j'aurais plaisir à -connaître un pareil original, je l'appellerais monsieur Microcosme[11]. - -FAUST. - -Et que suis-je donc, s'il ne m'est pas possible d'atteindre à cette -couronne de l'humanité, objet continuel de tous mes désirs? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Tu es, après tout... ce que tu es. Mets sur ta tête une perruque où les -boucles flottent par millions, chausse tes pieds de brodequins hauts -d'une coudée; tu n'en resteras pas moins ce que tu es. - -FAUST. - -Je le sens bien, vainement me suis-je approprié tous les trésors de -l'esprit humain; au bout de mes longs travaux, nulle énergie nouvelle -ne s'est manifestée au-dedans de moi, je n'ai pas grandi de l'épaisseur -d'un cheveu, je ne suis pas plus près de l'infini. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Mon bon monsieur, vous voyez les choses précisément comme tout le monde -les voit. Il faut vous y prendre un peu mieux, avant que la vie vous -échappe. Que diantre! tes mains et tes pieds, ta tête et ton c.., sont -bien à toi; mais ce dont je me sers pour la première fois, en est-ce -pour cela moins à moi? Si l'on met dans mon écurie six chevaux, leurs -forces ne seront-elles pas les miennes? Je les monte, et me voilà comme -si j'avais vingt-quatre jambes. Courage donc, plus de vaines rêveries, -et en route avec moi dans ce monde! En vérité, je te le dis, un homme -qui spécule est comme un animal qu'un Esprit malin ferait tournoyer sur -d'arides bruyères, tandis qu'à quelques pas de lui s'étendraient de -beaux pâturages verdoyants. - -FAUST. - -Par où commençons-nous? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Nous partons à l'instant même. Qu'est-ce que ce cabinet, sinon un lieu -de torture? Et appellerait-on vivre, s'ennuyer soi et les marmots qu'on -instruit? Laisse un pareil métier à ton voisin Richepanse! Pourquoi -te tourmenter à battre cette paille vide? Le meilleur de ce que tu -peux savoir, tu n'oserais le dire à tes élèves... Ah! j'en entends un -marcher dans l'avenue. - -FAUST. - -Il ne m'est pas possible de le voir. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Le pauvre garçon attend depuis long-temps, on ne saurait en conscience -le renvoyer comme il est venu. Donne-moi ta robe et ton bonnet, ce -costume me siéra merveilleusement (il s'habille). Tu peux t'en fier -à mon savoir; je ne demande qu'un petit quart-d'heure. Pendant ce -temps-là, fais tes apprêts pour notre agréable voyage. - - (Faust sort.) - -MÉPHISTOPHÉLÈS dans les longs habits de Faust. - -Oui, oui, méprise bien la raison et la science, dédaigne l'énergie -suprême de l'homme, laisse-toi prendre aux séductions enchanteresses de -l'Esprit de mensonge; tu es à moi sans conditions. Le sort l'a livré -à un Génie indomptable, qui ne recule jamais, et dont l'élan rapide a -bientôt traversé les plaisirs de la terre. Une minute de plus, et je le -traîne sans pitié dans les arides déserts de la vie, je ne lui fais pas -grâce d'une seule misère: il se débattra, il me saisira, il se roidira -contre moi; pour son supplice, il y aura des mets délicats et des -boissons rafraîchissantes, qui se balanceront devant ses lèvres avides -sans les toucher jamais; il implorera du soulagement, mais en vain. Et, -quand même il ne se serait pas donné au Diable, son âme n'en périrait -pas moins. - - (Entre UN ÉCOLIER.) - -L'ÉCOLIER. - -Je ne suis en ces lieux que depuis peu de temps; et, tout rempli de -soumission, je m'empresse de venir parler et me recommander à un homme, -dont le nom n'est prononcé qu'avec respect par tout le monde. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Votre civilité me rend confus! Vous voyez en moi un homme comme bien -d'autres. Avez-vous déjà fait des études? - -L'ÉCOLIER. - -Je vous en prie, chargez-vous de moi. J'arrive avec toute sorte de -bonne volonté, quelqu'argent et un sang frais. C'est avec peine que ma -mère a consenti à mon éloignement, et je voudrais au moins en profiter -pour apprendre quelque chose d'utile. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Vous êtes justement au bon endroit. - -L'ÉCOLIER. - -Eh bien, je voudrais déjà m'en retourner. Entre ces murs noircis, dans -ces salles remplies de monde, je ne me plais pas le moindrement; c'est -un espace si étranglé! On n'y voit rien de vert, pas un seul petit -arbre... Au fond de ces salles, sur ces bancs, je perds la faculté -d'entendre, de voir et de penser. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Tout dépend de l'habitude: c'est ainsi qu'un enfant répugne d'abord à -prendre le sein de sa mère, puis finit par trouver excellent le lait -qu'il contient. Il en sera de même du lait de la sagesse, vous mettrez -tous les jours plus d'ardeur à vous en nourrir. - -L'ÉCOLIER. - -Vous me rendez la vie. Mais, dites-moi comment il faut m'y prendre. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Expliquez-vous, avant d'aller plus loin, sur la Faculté que vous -choisissez. - -L'ÉCOLIER. - -Je voudrais devenir aussi savant que possible, et serais aise de -comprendre tout ce qu'il y a sur la terre et dans le ciel, la science -et la nature. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Vous êtes sur la bonne voie, mais prenez garde de vous laisser -distraire. - -L'ÉCOLIER. - -J'y suis corps et âme. Cependant, j'avoue que je voudrais me ménager un -peu de liberté et de bon temps aux jours de fête durant l'été. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Employez le temps, il passe si vite! D'ailleurs, avec de l'ordre, vous -en gagnerez beaucoup. Mon cher ami, je vous conseille d'abord pour cela -le cours de logique. Là, on vous dressera l'esprit comme il faut, on -vous le chaussera de bottes espagnoles bien lourdes, pour qu'il suive -en esclave le droit chemin de la pensée, et n'aille point, comme un -feu follet, se promener en zig zag dans les espaces imaginaires. Puis -on passera des journées à vous apprendre que, pour les opérations -les plus simples, pour des opérations qui ne vous ont jamais demandé -qu'un clin-d'œil, comme de boire et de manger, un, deux, trois, est -indispensable. Et effectivement, la fabrique des pensées ressemble -tout-à-fait à un métier de tisserand, où une impulsion du pied suffit -pour ébranler un millier de fils, où la navette va et revient sans -cesse, où les fils s'entrelacent inaperçus, où mille liens se forment -d'un seul coup. Le philosophe, lui, monte en chaire, et vous démontre -que le premier doit être cela, le second cela, et, partant, le -troisième et le quatrième cela; et que, sans le premier et le second, -le troisième et le quatrième n'existeraient pas. Ce raisonnement est -familier aux étudiants de tous les pays, mais pas un d'eux n'est devenu -tisserand. Veut-on reconnaître et décrire quelque chose de vivant, on -commence par chasser l'intelligence: alors on a bien entre les mains -tous les matériaux, mais hélas! il ne manque que le lien intellectuel. -La chimie l'appelle _encheiresin naturæ_, et, sans le savoir, se moque -ainsi d'elle-même. - -L'ÉCOLIER. - -Je ne vous comprends pas entièrement. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Vous serez bientôt au fait; cela ira beaucoup mieux, quand vous aurez -appris à tout résumer et classer convenablement. - -L'ÉCOLIER. - -Je suis si abasourdi de tout ce que vous venez de dire, qu'il me semble -que j'ai une roue de moulin dans la tête. - -[Illustration: Meph: ...Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de -jurer sur la parole du maître... tenez-vous en aux mots; vous êtes sûr -alors d'entrer, par la grande porte, au temple de la vérité.] - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Et puis il faut, sur toutes choses, vous adonner à la métaphysique. -Mettez le plus grand soin à cette étude, scrutez profondément ce qui ne -cadre point avec le cerveau de l'homme; et, que la chose s'y trouve ou -ne s'y trouve pas, faites toujours en sorte d'avoir à votre service un -mot pompeux. Mais commencez par vous prescrire, pour cette demi-année, -une règle invariable. Vous avez cinq heures de leçons par jour: ne -manquez pas de vous rendre à l'auditoire au coup de la cloche, et n'y -allez jamais qu'après vous être bien préparé, après avoir bien étudié -les paragraphes: afin d'être d'autant plus à même de voir qu'il ne -s'y dit rien qui ne soit dans le livre. Et néanmoins, ne laissez pas -d'écrire comme si le Saint-Esprit lui-même vous dictait. - -L'ÉCOLIER. - -Vous n'aurez pas besoin de me le répéter deux fois! Je sais par -expérience combien cette méthode est utile; car enfin, quand on rentre -chez soi avec du noir sur du blanc, on tient déjà quelque chose. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Mais choisissez-moi donc une Faculté! - -L'ÉCOLIER. - -La jurisprudence me répugne. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Je ne puis trop vous en blâmer, lorsque je réfléchis à l'objet de -cette science. On y voit se succéder les lois politiques et les droits -civils, comme une éternelle maladie; ils passent de génération en -génération, ils se traînent sourdement d'un lieu à un autre, et par eux -la raison devient folie, le bienfait se change en tourment. Tu descends -de tes aïeux? malheur à toi! Car, hélas des droits qui sont nés avec -nous il n'en est jamais question. - -L'ÉCOLIER. - -Vous avez encore augmenté ma répugnance. Oh! quel bonheur d'être -instruit par vous! J'aurais presqu'envie d'étudier la théologie. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Je désirerais ne point vous égarer; or, dans ce qui regarde cette -science, il est si difficile d'éviter la fausse route le poison qui s'y -cache est tellement subtil, et l'on a tant de peine à le distinguer du -remède! Là encore, ce que vous avez de mieux à faire si vous suivez les -leçons de quelqu'un c'est de jurer sur la parole du maître. Au total... -tenez-vous en aux mots; vous êtes sûr alors d'entrer, par la grande -porte, au temple de la vérité. - -L'ÉCOLIER. - -Dans un mot, il doit pourtant toujours y avoir une idée. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Sans doute, mais il ne faut pas s'en trop tourmenter; car, lorsque -l'idée manque, le mot vient à propos pour y suppléer. Avec des mots -l'on discute fort bien, avec des mots l'on bâtit un système, on peut -sur des mots fonder une croyance; rien de positif comme un mot, on n'en -ôterait pas un iota. - -L'ÉCOLIER. - -Pardon si je me rends importun mais il me reste une question à vous -faire. Ne voulez-vous pas me dire aussi quelque chose de la médecine? -Trois ans, c'est bien peu de temps; et, bon Dieu! le champ est si -vaste! Il suffirait d'un léger signe de la main, pour me mettre ensuite -en état de marcher seul. - -MÉPHISTOPHÉLÈS à part. - -Je suis las du ton doctoral, reprenons notre rôle de Diable. (Haut.) -Rien de plus facile à saisir que l'esprit de la médecine: vous étudiez -la nature et l'homme, pour finir par les laisser aller comme il plaît -à Dieu. Il est superflu de courir après la science, chacun n'apprenant -que ce qu'il peut apprendre; mais celui qui sait mettre à profit -l'occasion, c'est là l'habile homme. Vous êtes assez bien bâti, vous ne -manquez pas non plus d'une certaine assurance; or, dès l'instant que -vous avez une bonne dose de confiance en vous-même, vous en inspirez -nécessairement aux autres. Surtout, sachez conduire les femmes: c'est -leur mélancolie, leur éternel _hélas_, caché sous tant de simagrées, -auquel il faut appliquer un traitement uniforme; et, pourvu que vous -gardiez avec elles un décorum à demi décent, vous les aurez toutes dans -votre manche. Deux mots suffisent pour les convaincre de la supériorité -de votre art sur tous les autres arts: choisissez-les bien, et dès -l'abord vous vous permettez avec elles mille choses, qu'un autre -hasarderait à peine après plusieurs années d'assiduités. Ne manquez pas -de leur tâter souvent le pouls; puis, en accompagnant votre geste d'un -coup-d'œil vif et pénétrant, parcourez de la main leur taille svelte, -comme pour voir si les hanches sont bien assises. - -L'ÉCOLIER. - -Cela se voit d'ici, on voit bien où en venir. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Toute théorie est sèche, mon bon ami, et l'arbre de la vie est fleuri. - -L'ÉCOLIER. - -Je vous jure que je crois rêver. Oserai-je venir vous importuner encore -une fois, pour vous entendre, avec votre éminente sagesse, traiter à -fond toutes ces matières. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Ne doutez pas que je ne fasse pour vous ce qui dépendra de moi. - -L'ÉCOLIER. - -Je n'oserais cependant revenir, sans vous avoir présenté auparavant mon -album. M'accorderez-vous l'insigne faveur... - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Très-volontiers. - - (Il écrit, et lui rend l'album.) - -L'ÉCOLIER lit. - -_Eritis sicut Deus, scientes bonum et malum[12]._ - - (Il s'incline respectueusement et se retire.) - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Suis cette vieille sentence de mon cousin le serpent. Va, tu ne -tarderas pas à douter de ta ressemblance divine. - - (Entre FAUST.) - -FAUST. - -Hé bien, où allons-nous maintenant? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Où il te plaira. Nous avons devant nous le grand et le petit monde. -Quel plaisir, quelle utilité, tu retireras de ta course! - -FAUST. - -Mais, par ma longue barbe, le savoir-vivre me manque entièrement. Cet -essai ne me réussira point, je n'ai jamais su me tirer d'affaire dans -le monde; en présence des autres je me sens si petit!... Je serai -toujours embarrassé. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Mon cher ami, tout cela s'acquiert. Un peu d'amour-propre, et tu sais -vivre. - -FAUST. - -Mais comment sortir de la maison? Où prendre des chevaux, un carrosse, -des domestiques? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Tu vois ce manteau: nous n'avons qu'à le jeter sur nous, il nous -portera à travers les airs. Pour ce hardi voyage, tu ne prends pas un -gros bagage avec toi. Un peu d'air inflammable, que je vais préparer -nous enlèvera de terre; et comme nous ne sommes pas très-lourds, nous -irons vite. Je te fais mon compliment de ton nouveau genre de vie. - - * * * * * - -CAVEAU D'AUERBACH À LEIPZIG. - -COMPAGNONS DE BOUTEILLE à table. - -FROSCH. - -Hé bien, personne ne rit, personne ne boit? Je vais vous apprendre, -moi, à faire la moue! Vous qui êtes tout feu ordinairement, vous fumez -aujourd'hui comme de la paille mouillée. - -BRANDER. - -C'est ta faute, tu ne mets rien sur le tapis; pas une bêtise, pas une -petite saleté. - -FROSCH lui versant sur la tête un verre de vin. - -Tiens, les voici, l'une portant l'autre. - -BRANDER. - -Double cochon! - -FROSCH. - -Vous l'avez voulu! - -SIEBEL. - -À la porte les grognons! Allons, qu'on chante la ronde à plein gosier, -qu'on boive et qu'on crie. Ho! holà! ho! - -ALTMAYER. - -Miséricorde, je suis perdu! Vite, du coton! Le maraud me perce les -oreilles. - -SIEBEL. - -Quand la voûte résonne, on juge mieux du volume de la basse. - -FROSCH. - -C'est juste. Hors d'ici qui se fâche! A! tara lara da! - -ALTMAYER. - -A! tara lara da! - -FROSCH. - -Les gosiers sont d'accord. - - (Il chante.) - - Le saint empire des Romains, - Eh! d'où vient donc qu'il dure encore? - -BRANDER. - -Fi, la vilaine chanson! une chanson politique! la misérable chanson! -Rendez grâce à Dieu, tous les matins, de ce que vous n'avez point à -vous occuper de l'empire romain. Pour moi, je m'estime souverainement -heureux de n'être, ni empereur, ni chancelier. Cependant, comme il ne -faut pas se laisser manquer de chef, nous allons élire un pape. Vous -savez quelle qualité fait pencher la balance, et place un homme sur le -trône pontifical? - - FROSCH chante. - - Ça, levez-vous, madame Rossignol, - Et poliment saluez ma maîtresse. - -SIEBEL. - -Pas de politesse à ta maîtresse! Je ne veux rien entendre de cela. - -FROSCH. - -À ma maîtresse politesse et caresse! Tu ne m'en empêcheras pas. - - (Il chante.) - - Il est minuit. Dors-tu, ma belle? - Ouvre ta porte, il est minuit. - À ta porte ton amant gèle; - Il est tard, ouvre-la sans bruit. - -SIEBEL. - -Oui, oui, chante, chante bien ses louanges! Tu ne seras pas le seul à -rire; j'aurai aussi mon temps, moi: elle m'a trahi, elle te trahira de -même. Qu'un lutin en devienne amoureux, il pourra s'amuser d'elle dans -un carrefour; un bouc, en revenant du Blocksberg[13], pourra galoper -après elle, et lui souhaiter en bêlant une bonne nuit. Mais un brave -garçon, un homme de la vraie pâte, comme nous, c'est trop bon pour une -pareille créature. Toute la politesse que je veux qu'on lui fasse, -c'est de lui casser ses vitres! - -BRANDER frappant sur la table. - -Attention, attention! Écoutez-moi, et confessez, messieurs, que je sais -vivre: il y a ici des gens amoureux; or, d'après les usages, je dois, -pour la bonne nuit, les régaler d'un joli plat de mon métier. Prêtez -l'oreille, c'est une chanson de nouvelle fabrique, et entonnez avec moi -le refrain de toute la force de vos poumons. - - (Il chante.) - - Un rat vivait, non d'abstinence, - En une office, où le frater - De tant de lard emplit sa panse, - Qu'on l'eût pris pour le gros Luther. - Mais dans son trou la cuisinière - Mit du poison; tant que dehors. - On vit sauter le pauvre hère, - Comme s'il eût l'Amour au corps. - - CHŒUR avec acclamation. - - Comme s'il eût l'Amour au corps. - - BRANDER. - - Par monts, par vaux, courant en nage, - À tous les ruisseaux il buvait; - Il grattait, mordait faisait rage - La rage de rien ne servait. - Vingt fois il s'élança de terre, - Et vingt fois, épuisé d'efforts, - Il se roula dans la poussière, - Comme s'il eût l'Amour au corps. - - CHŒUR. - - Comme s'il eût l'Amour au corps. - - BRANDER. - - Pour dernier tour, à la cuisine - Hors de lui-même il se sauva, - Prit le feu pour de la farine, - Et piteusement y creva. - L'empoisonneuse à pleine gorge - Se prit à rire, et sans remords: - «Ah dit-elle, quel feu de forge! - «Il a parbleu l'Amour au corps.» - - CHŒUR. - - «Il a parbleu l'Amour au corps.» - -SIEBEL. - -Comme ils se réjouissent ces plats drôles! Voilà en vérité un beau -chef-d'œuvre, l'empoisonnement d'un pauvre rat! - -BRANDER. - -Ils te tiennent donc de bien près? - -ALTMAYER. - -Oui, avec son gros ventre et sa tête pelée! Le malheur le rend -compatissant, et dans ce rat crevé il voit son portrait au naturel. - - (Entrent FAUST ET MÉPHISTOPHÉLÈS.) - -Il faut avant tout que je t'introduise au milieu d'une troupe de -bons vivants, afin que tu voies comme aisément on s'étourdit. Pour -ces gens-ci, pas un jour qui ne soit une fête avec peu d'esprit et -beaucoup de laisser-aller, tous, dans le cercle étroit de leurs folies, -pirouettent comme de jeunes chats qui jouent avec leur queue. Tant -qu'ils n'ont pas mal à la tête et que l'aubergiste veut bien leur faire -crédit, ils sont contents et libres de tout ennui. - -BRANDER. - -Voici de frais débarqués, il est aisé de s'en apercevoir à leur mise -extraordinaire. Je parierais qu'il n'y a pas une heure qu'ils sont en -ville. - -FROSCH. - -Effectivement, tu as raison. Ah! parlez-moi de Leipzig; c'est un petit -Paris, et cela vous forme son monde. - -SIEBEL. - -D'où penses-tu que viennent ces deux étrangers? - -FROSCH. - -Laisse-moi faire; avec une rasade j'aurai satisfaction de ces drôles, -et leur tirerai les vers du nez comme une dent de lait. Je les croirais -de bonne maison, ils ont l'air triste et dédaigneux. - - -BRANDER. - -Moi, je parie que ce sont des charlatans. - -ALTMAYER. - -Peut-être. - -FROSCH. - -Tais-toi, tais-toi, que je m'amuse à leurs dépens. - -MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust. - -Les petites gens n'éventeraient pas le Diable, quand celui-ci les -tiendrait à la gorge. - -FAUST. - -Nous vous saluons, messieurs. - -SIEBEL. - -Grand merci de la politesse. (Bas, regardant de travers -Méphistophélès.) Qu'a donc ce drôle-ci, pour marcher à cloche-pied? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Nous serait-il permis de nous asseoir à votre table? À défaut d'un -verre de bon vin, que l'on ne peut se procurer ici, votre société sera -une récréation pour nous. - -ALTMAYER. - -Vous m'avez l'air d'un homme furieusement gâté. - -FROSCH. - -Vous êtes parti tard de Rippach? Avez-vous soupé ce soir avec Monsieur -Jean[14]? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Nous ne nous sommes point arrêtés chez lui aujourd'hui mais la dernière -fois nous lui parlâmes, et il eut mille choses à nous raconter de ses -cousins, nous chargea de mille amitiés pour chacun d'eux. - - (Il s'incline vers Frosch.) - -ALTMAYER bas. - -Te voilà pris. Il s'y entend. - -SIEBEL. - -C'est un fin matois! - -FROSCH. - -Attends, attends, voilà déjà que je le tiens! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Si je ne me trompe, nous venons d'entendre un chœur de voix exercées? -En effet, le chant doit résonner admirablement sous ces voûtes. - -FROSCH. - -Seriez-vous un virtuose, par hasard? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Oh non, mon talent est peu de chose mais j'ai bonne volonté. - -ALTMAYER. - -Chantez-nous une chanson. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Mille, si vous voulez. - -SIEBEL. - -Mais aussi, un morceau tout battant neuf. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Justement nous revenons d'Espagne, le pays du vin et des chansons. - - (Il chante.) - - Advint que chez un prince - Une puce logeait. - -FROSCH. - -Écoutez bien! Une puce! Avez-vous compris cela? Une puce est, à mon -sens, un hôte fort incommode. - -MÉPHISTOPHÉLÈS chante. - - Advint que chez un prince - Une puce logeait. - D'une faveur peu mince - Le roi la protégeait. - Par son tailleur en titre, - Au gentil damoiseau, - Il fit faire une large mitre, - Une culotte, un habit, un manteau. - -BRANDER. - -Mais n'oubliez pas d'enjoindre au tailleur qu'il prenne la mesure -très-exactement; et que, pour peu qu'il tienne à sa tête, il se garde -de laisser faire à la culotte le moindre pli. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - - De velours et de soie - Le voilà donc couvert, - Qui tout fier se déploie - Dans son justaucorps vert. - La sainte croix y brille - Et, ministre du jour, - Tous ceux de sa noble famille, - En bon parent il les place à la cour. - - Les seigneurs et les dames - S'irritent vainement. - Pour la reine et ses femmes, - Juste Dieu, quel tourment! - Être mordu sans cesse, - Ne se gratter jamais. - Nous, quand une puce nous blesse, - Nous l'écrasons sans forme de procès. - -CHŒUR avec acclamation, - - Nous, quand une puce nous blesse, - Nous l'écrasons sans forme de procès. - -FROSCH. - -Bravo, bravo! C'était superbe. - -SIEBEL. - -Ainsi soit-il de toutes les puces possibles! - -BRANDER. - -Prenez-les du bout des doigts, et serrez comme il faut. - -ALTMAYER. - -Vive la liberté! Vive le vin! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Je boirais volontiers un verre à la liberté, si vos vins étaient un peu -meilleurs. - -SIEBEL. - -N'en dites pas de mal, ou... - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Si je ne craignais de fâcher l'aubergiste, j'offrirais à ces dignes -convives du meilleur de notre cave. - -SIEBEL. - -Faites toujours, je le prends sur moi. - -FROSCH. - -Donnez-nous-en un grand verre, et nous chanterons vos louanges. Point -de petits échantillons! Quand je dois porter un jugement, il faut que -j'aie la bouche pleine. - -ALTMAYER bas. - -Ils sont du Rhin, je m'en doute. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Allez me chercher un foret. - -BRANDER. - -Vous en auriez un, qu'en arriverait-il? Vous n'avez pas les tonneaux -devant la porte, n'est-ce pas? - -ALTMAYER. - -Là derrière, l'aubergiste a déposé un panier d'outils. - -MÉPHISTOPHÉLÈS prend le foret.--À Frosch. - -Dites un peu, vous, que souhaitez-vous goûter? - -FROSCH. - -Comment l'entendez-vous? En avez-vous de tant de sortes? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Je laisse chacun libre de choisir. - -ALTMAYER à Frosch. - -Ah! ah! tu commences déjà à te lécher les babines. - -FROSCH. - -Bon, s'il me faut choisir, je veux avoir du vin du Rhin. Rien ne vaut -ce qui vient du pays. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - - (Faisant avec le foret un trou dans le rebord de la table, à - la place où s'assied Frosch.) - -Apportez de la cire, pour servir de bouchons. - -ALTMAYER. - -Ah çà, mais c'est de l'escamotage. - -MÉPHISTOPHÉLÈS à Brander. - -Et vous? - -BRANDER. - -Je veux du vin de Champagne, et qu'il soit bien mousseux. -(Méphistophélès continue de forer; cependant quelqu'un a fait des -bouchons de cire, et les a enfoncés dans les trous.) On ne peut pas -toujours éviter l'étranger; les bonnes choses sont souvent si loin de -nous! Tout loyal Allemand déteste les Français, mais il boit leurs vins -très-volontiers. - -SIEBEL. - - (Pendant que Méphistophélès s'approche de sa place.) - -Moi, je n'aime pas les vins forts donnez-moi un verre de doux. - -MÉPHISTOPHÉLÈS forant. - -Il va couler pour vous du Tokay. - -ALTMAYER. - -Morbleu, regardez-moi en face! Je le vois de reste, vous vous moquez de -nous. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Hé, hé, avec d'aussi nobles convives, ce serait un peu risquer. -Dépêchons-nous, assez de paroles comme cela! Quel vin dois-je servir -d'abord? - -ALTMAYER. - -Tous. Seulement, pas tant de questions! - - (Après que tous les trous sont forés et bouchés, - Méphistophélès s'avance.) - - -MÉPHISTOPHÉLÈS avec des gestes bizarres. - - Sur la vigne il croît du raisin, - Des cornes sur le bouquetin: - Si d'un cep dur coule un vin délectable, - On en peut bien tirer de cette table. - La nature n'a point de loi: - C'est un miracle, croyez-moi! - -À présent tirez les bouchons, et jouissez! - -TOUS. - - (Pendant qu'ils tirent les bouchons, et que chacun d'eux - recueille dans son verre le vin souhaité.) - -O l'admirable fontaine! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Mais prenez garde de rien répandre à terre. - - (Ils se mettent à boire.) - -TOUS chantent. - - Nous nous en donnons à cœur joie; - Nous buvons, nous buvons, buvons, - Comme cinq-cents cochons! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Mes drôles ont les coudées franches, voyez comme ils sont heureux! - -FAUST. - -Je voudrais me retirer. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Reste encore quelques minutes, la bestialité va se montrer dans tout -son lustre. - -SIEBEL. - - (Il boit sans précaution: le vin coule à terre, et se change - en flamme.) - -À l'aide, au feu, à l'aide, l'enfer s'allume! - -MÉPHISTOPHÉLÈS s'adressant à la flamme. - -Calme-toi, élément chéri! (Aux convives.) Cette fois, ce n'était qu'une -goutte du purgatoire. - -SIEBEL. - -Que veut dire ceci? Attendez-moi, vous le paierez cher! Il paraît que -vous ne me connaissez pas. - -FROSCH. - -Qu'il nous le fasse une seconde fois! - -ALTMAYER. - -Je serais d'avis qu'on le priât poliment de s'en aller. - -SIEBEL. - -Comment, monsieur, oseriez-vous faire ici de la magie noire? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Paix, vieux sac-à-vin! - -SIEBEL. - -Ce manche à balai va-t-il encore devenir grossier? - -BRANDER. - -Attendez un peu, il pleuvra des coups. - -ALTMAYER. - - (Il ôte un bouchon de la table; il en sort un jet de feu, - qui l'atteint.) - -Je brûle, je brûle! - -SIEBEL. - -Sorcellerie! Jetez-vous sur lui! Le coquin est condamné, son affaire -ne sera pas longue. - - (Ils lèvent les couteaux et s'élancent sur Méphistophélès.) - - -MÉPHISTOPHÉLÈS avec des gestes graves. - - O magiques accents, - Tableaux éblouissants, - Troublez les lieux, les sens. - À moi, charmes puissants! - - (Ils s'arrêtent étonnés, et se regardent les uns les autres.) - -ALTMAYER. - -Où suis-je?... Quel beau pays! - -FROSCH. - -Un coteau de vignobles!... Y vois-je clair? - -SIEBEL. - -Et des grappes, tout juste à portée de la main! - - -[Illustration:--Au feu à l'aide, l'enfer s'allume. ...--Sorcellerie! -jetez vous sur lui... son affaire ne sera pas longue.] - -BRANDER. - -Ici, sous ces feuilles vertes, voyez quel cep, voyez quelle grappe! - - (Il prend Siebel par le nez. Les autres s'en font autant - mutuellement, et tous lèvent leurs couteaux [15].) - - -MÉPHISTOPHÉLÈS comme ci-dessus. - -Bandeau fallacieux, -Tombe, et r'ouvre leurs yeux! - -Et n'oubliez jamais comme le Diable se moque du monde. - - (Il disparaît avec Faust. Tous les convives lâchent prise.) - -SIEBEL. - -Qu'y a-t-il? - -ALTMAYER. - -Comment? - -FROSCH. - -C'était ton nez? - -BRANDER à Siebel. - -Et le tien que j'ai en main! - -ALTMAYER. - -Quel coup terrible! Cela casse bras et jambes. Vite une chaise, je -tombe en faiblesse. - -FROSCH. - -Non, dis-moi, qu'est-il arrivé? - -SIEBEL. - -Où est-il le coquin? Si jamais je l'empoigne, il ne sortira pas vivant -de mes mains! - -ALTMAYER. - -Je l'ai vu passer par la porte du caveau... à cheval sur une tonne... -J'ai du plomb dans les pieds. (Se tournant vers la table.) Ma foi, s'il -coulait encore du vin? - -SIEBEL. - -Magie que tout cela, illusion et mensonge! - -FROSCH. - -Il me semblait pourtant bien que je buvais du vin. - -BRANDER. - -Mais les grappes, que sont-elles devenues? - -ALTMAYER. - -Hé bien, dis-moi donc, on ne doit pas croire aux miracles? - - * * * * * - - -LA CUISINE D'UNE SORCIÈRE. - - Au fond d'un âtre aplati, bouillonne une grande marmite - posée sur le feu. Dans le tourbillon de vapeur, qui s'en - élève et roule au haut des voûtes, apparaissent divers - fantômes. Une GUENON[16], assise auprès de la marmite - l'écume et veille attentivement à ce qu'elle ne déborde - point. Le MALE, avec ses petits, est assis à côté d'elle et - se chauffe. Aux murs et au plafond sont suspendus les outils - étranges, dont se compose le mobilier de la Sorcière. - -FAUST ET MÉPHISTOPHÉLÈS entrent. - -FAUST. - -J'ai horreur de cet appareil de sorcellerie. Quelles jouissances -m'oses-tu promettre, au milieu de ce confus amas de figures -extravagantes? Quel conseil puis-je attendre d'une vieille femme? -Est-ce avec un breuvage préparé dans cette cuisine infecte, qu'on -m'ôtera de dessus le corps trente années? Malheur à moi, si tu ne sais -rien de mieux! J'ai déjà perdu tout espoir. Le baume est il donc une -chose si rare, que la nature n'en puisse offrir, qu'un Esprit surhumain -n'en puisse trouver une seule goutte à verser sur mes plaies? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Hé, mon ami, quel nouvel accès de bon sens!... Mais, sérieusement -parlant, il y a bien aussi, pour se rajeunir, un moyen naturel; -seulement il est exposé dans un tout autre livre, et c'est un étrange -chapitre de ce livre-là. - -FAUST. - -Je veux le savoir. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Bon. Ce moyen ne demande argent, médecine ni sorcellerie. Le voici: -transporte-toi sur l'heure au milieu des champs, prends une bêche, et -remue la terre; circonscris ta pensée en un cercle étroit; sache te -contenter d'une nourriture simple; vis avec les bêtes, comme une bête; -et le sol, ou tu récoltes, ne dédaigne pas de le fumer toi-même. C'est -le meilleur moyen, crois-moi, de te rajeunir de quatre-vingts ans. - -FAUST. - -Je n'y suis point habitué, je ne saurais me résoudre à manier la bêche: -une vie mesquine n'est nullement dans ma nature. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Hé bien, il faut donc que la sorcière s'en mêle. - -FAUST. - -Mais pourquoi précisément cette vieille? Ne peux-tu préparer toi-même -le breuvage? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Ce serait une jolie manière de passer le temps! J'aurais plus vite bâti -un millier de ponts. C'est un travail qui exige, non-seulement de l'art -et de la science, mais encore de la patience: un Esprit sédentaire y -consacre de longues années. Ce breuvage ne fermente qu'avec le temps; -et les ingrédients qui y entrent, tout ce qui s'y rapporte, sont -des choses on ne peut plus extraordinaires. Le Diable le lui a bien -appris, mais le Diable ne peut pas le faire. (Apercevant les Animaux.) -Regarde, quelle charmante petite famille! Voici la servante, et voilà -le domestique. Il paraît que leur maîtresse n'est pas chez elle. - - (Aux Animaux.) - - Où donc est la vieille, amis? - - LES ANIMAUX. - - À la dinée, - Hors du logis, - Au tuyau de cheminée. - - MÉPHISTOPHÉLÈS. - - Et ne me direz-vous pas - Quel temps dure son repas? - - LES ANIMAUX. - - Le temps que nous, sur ces nattes, - Mettons à chauffer nos pattes. - -MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust. - -Comment trouves-tu les douces créatures? - -FAUST. - -Je n'ai jamais rien vu de si repoussant. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Chacun son goût. Un discours, comme celui que tu viens d'entendre, est -encore celui que je comprends le mieux. - - (Aux Animaux.) - - Apprenez-moi, grotesque troupe, - Ce qu'avec votre moulinet - Vous brassez là dans cette coupe? - - LES ANIMAUX. - - Vois, nous cuisons une ample soupe. - - MÉPHISTOPHÉLÈS. - - Vous avez du monde en effet. - -LE MALE. - - (Il s'approche et caresse Méphistophélès.) - - Oh! joue avec moi, - Oh! joue, et rends-moi - Riche comme un roi, - Et fais que je gagne. - Pauvre moi n'ai rien: - Si j'avais du bien, - Tout irait si bien! - Oh! fais que je gagne. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Comme le singe s'estimerait heureux, s'il avait de quoi mettre à la -loterie! - - - (Pendant ce temps, les jeunes Animaux se sont saisis d'une - grosse boule, avec laquelle ils jouent, et qu'ils font - rouler devant eux.) - - - LE MALE. - - Le monde est là. - Oui, c'est cela: - Gentille boule - Qui roule, roule, - Monte, descend. - Rase la terre, - Et comme verre - Sonne et se fend. - Vois, elle est creuse, - Là brille fort, - Là plus encore... - O vie heureuse! - Chers petits chats, - N'approchez pas, - Peur du trépas. - Boule d'argile, - Chose fragile, - Vole en éclats. - - MÉPHISTOPHÉLÈS. - - Quel est ce crible? - - LE MALE ramassant un crible. - - Il rend l'âme aux yeux visible. - Par hasard es-tu filou, - Je pourrai le reconnaître. - - (Il court vers la Guenon et la fait voir au travers du - crible.) - - Regarde bien par ce trou. - Aperçois-tu le filou? - Nomme-le, je t'en fais maître. - - MÉPHISTOPHÉLÈS s'approchant du feu. - - Et ce pot? - - LE MALE ET LA GUENON. - - Idiot! - Maître sot! - Il ne reconnaît pas le pot, - Ne reconnaît pas la marmite! - - MÉPHISTOPHÉLÈS. - - Race mal-apprise et maudite!... - - LE MALE. - - Arme ta main du goupillon, - Et assieds-toi sur ce fauteuil. Bon! - - (Il oblige Méphistophélès à s'asseoir.) - -FAUST. - - (Tout le temps debout devant un miroir, il s'en est, tantôt - rapproché, tantôt éloigné.) - -Que vois-je? Quelle céleste figure se peint dans ce miroir enchanté! -Amour, prête-moi tes ailes rapides, et transporte-moi dans la région -qu'elle habite. Hélas! quand je ne demeure pas à cette place même, -quand je me hasarde à me rapprocher d'elle de quelques pas, je ne la -vois plus qu'à travers un brouillard... C'est la femme sous sa forme la -plus belle!... Mais est-il possible que la femme ait tant de beauté? Ce -corps étendu devant moi ne serait-il pas plutôt l'abrégé des cieux? Ou -sur la terre se trouverait-il quelque chose de pareil? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Lorsqu'un Dieu s'est mis durant six jours l'esprit à la torture, et -qu'à la fin lui-même il dit _bravo_, naturellement il en doit sortir -quelque chose de passable. Rassasie ta vue pour cette fois, je saurai -quelque jour te déterrer un trésor semblable; et heureux celui qui aura -la bonne fortune de l'emmener chez lui, pour en faire usage! (Faust ne -cesse point de regarder dans le miroir. Méphistophélès, s'étalant sur -le fauteuil et jouant avec le goupillon, continue.) Me voici comme un -roi sur son trône: j'ai le sceptre à la main, il ne me manque plus que -la couronne. - -LES ANIMAUX. - - (Après avoir exécuté entr'eux mille évolutions bizarres, ils - apportent une couronne à Méphistophélès, en jetant de grands - cris.) - - Oh! daigne, daigne prendre - Cette couronne-la, - Et raccommode-la. - Il suffit d'y répandre - Des sueurs et du sang. - - (Ils courent gauchement avec la couronne autour de la salle, - et la brisent en deux moitiés, avec lesquelles ils dansent - eu rond.) - - Contre l'angle du banc - Nous venons de la fendre! - Nous parlons et voyons, - Écoutons et rimons. - -FAUST devant le miroir. - -Malheureux que je suis!! Ce spectacle m'ôte la raison. - -MÉPHISTOPHÉLÈS désignant les Animaux. - -Peu s'en faut que la tête ne me tourne, à moi-même. - -LES ANIMAUX. - - Et si la chose - Nous réussit, - Tout se dispose - En bel esprit! - -FAUST comme ci-dessus. - -Mon cœur se prend, il s'enflamme! Sortons d'ici, sortons! - -MÉPHISTOPHÉLÈS comme ci-dessus. - -Au moins, l'on doit convenir que ceux-ci sont de francs poètes[17]. - - (La marmite, que la Guenon a jusqu'ici négligé d'écumer, - commence à déborder: une grande flamme s'élève, qui est - chassée avec violence dans le tuyau de cheminée. LA SORCIÈRE - descend à travers la flamme, en poussant des cris horribles.) - - LA SORCIÈRE. - - Au! au! au! au! - Damné chien race de pourceau! - Tu perds la soupe, et tu rôtis ma peau! - Crains ma vengeance, - Maudite engeance! - - (Apercevant Faust et Méphistophélès.) - - Eh, qu'est cela? - Qui vois-je là? - Qui vois-je ici? - Qui m'entre ainsi?... - Restez un peu; - Vos os, corbleu, - Verront beau jeu. - À vous le feu! - - (Elle plonge l'écumoire dans la marmite, et asperge de - flammes Faust, Méphistophélès et les Animaux. Les Animaux - hurlent.) - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - - (Levant le goupillon qu'il tient dans sa main, et frappant - de droite et de gauche sur les verres et sur les pots.) - - En deux! en deux! - À bas la soupe! - À bas la coupe! - Ce n'est que jeux; - Non, spectre étique, - Rien qu'un bâton, - Réglant le ton - De ta musique. - - (Pendant que la Sorcière recule, pâle de colère et d'effroi.) - -Me reconnais-tu maintenant? Squelette, épouvantail, reconnais-tu ton -seigneur et maître? Qui m'empêchera de frapper? Qui me retient, que je -ne te mette en pièces, toi et tes Esprits-singes? - -N'as-tu plus de respect pour le justaucorps rouge? Ne sais-tu plus -reconnaître la plume de coq? Et ce visage l'ai-je caché? Dois-je -peut-être me nommer? - -LA SORCIÈRE. - -Ah! Monseigneur, pardonnez cet abord un peu rude! Mais le pied fourchu, -je ne l'ai point aperçu. et où sont donc vos deux corbeaux? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Passe pour cette fois; car au fait, il y a un certain laps de temps que -nous ne nous sommes vus. La civilisation, qui lèche et polit le monde -entier, s'est étendue jusque sur le Diable; aujourd'hui plus de fantôme -du nord: où vois-tu des cornes, une queue, des griffes? Et quant à ce -pied, dont je ne saurais me passer, il me nuirait dans le monde; aussi -ai-je adopté, depuis nombre d'années, comme tant de jeunes gens, les -faux mollets. - - -LA SORCIÈRE dansant. - - Monsieur Satan dans ma maison - J'en perds le sens et la raison. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Femme, plus de ce nom-là; je te défends de le prononcer. - -LA SORCIÈRE. - -Pourquoi donc? Que vous a-t-il donc fait? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Il est depuis long-temps inscrit au livre des Fables. Ce n'est pas que -les hommes en soient devenus meilleurs; car, s'ils sont affranchis -du Malin, les méchants sont restés. Mais tu m'appelleras Monsieur le -baron, je suis un cavalier comme un autre: tu ne doutes point de ma -noblesse; regarde, voici mon écusson. - - (Il fait un geste indécent.) - -LA SORCIÈRE riant d'un rire immodéré. - -Ha! ha! c'est bien de vous! Vous êtes un drôle, comme vous l'avez -toujours été. - -MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust. - -Mon ami, fais-en ton profit; voilà comme il faut en user avec les -sorcières. - -LA SORCIÈRE. - -Dites à présent, messieurs, ce qu'il y a pour votre service. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Un bon verre de la liqueur que tu sais; mais il m'en faut de la plus -vieille, parce que les années doublent sa vertu. - -LA SORCIÈRE. - -Très-volontiers! J'en ai ici une bouteille, dont je goûte moi-même de -temps à autre par plaisir, et qui n'a plus la moindre puanteur; je vous -en donnerai volontiers un petit verre. (Bas à Méphistophélès.) Mais si -cet homme en boit sans être préparé, vous savez qu'il n'a pas pour une -heure de vie. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -C'est un bon ami, à qui elle ne peut que faire grand bien; je ne crains -pas pour lui la meilleure de toute ta cuisine. Trace ton cercle, -prononce tes paroles, et donne-lui une pleine tasse. - - (La Sorcière, en faisant des gestes bizarres, trace un - cercle et y place mille choses singulières: pendant cette - opération, les verres commencent à rendre un son aigu, la - marmite à tonner sourdement. Enfin elle apporte un grand - livre, place au milieu du cercle les Animaux, qui lui - servent de pupitre et tiennent les flambeaux, puis fait - signe à Faust de venir à elle.) - -FAUST à Méphistophélès. - -Quand tout cela finira-t-il? Je n'y peux tenir plus long-temps. Cette -folle engeance, ces gestes délirants, cette illusion dégoûtante, -m'inspirent trop d'horreur. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Chansons! Ce n'est que pour rire, ne sois donc pas si difficile. Il -faut bien, en sa qualité de médecin, qu'elle prépare son remède, afin -qu'il te profite comme il faut. - - (Il contraint Faust à entrer dans le cercle.) - -LA SORCIÈRE. - - (Elle se met à lire dans le livre, et déclame avec beaucoup - d'emphase.) - - Oui, je le dis: - D'un fais-en dix, - Ôtes-en six, - Puis trois encore; - Et c'est de l'or. - Le reste suit: - À sept et huit, - Vingt se réduit; - Car la sorcière - Ainsi l'a dit. - Ainsi finit - Le grand mystère. - Neuf se traduit par _un_, - Dix se rend par _aucun._ - De la vieille sorcière - Tel fût toujours, tel est - L'infaillible livret. - -FAUST. - -On dirait que la vieille parle dans la fièvre. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Tu n'es pas au bout: je connais le livre; il est écrit dans ce goût, -du commencement jusqu'à la fin. J'y ai perdu mon temps, car une -contradiction parfaite est également inintelligible pour les sages -et pour les fous. Mon ami, l'art est ancien et nouveau. Ce fût dans -tous les temps la mode de mettre en avant trois et un, un et trois, -pour propager l'erreur au nom de la vérité: sur ce texte on babille, -on apprend cela par cœur comme autre chose. Pures folies! Qui va se -tourmenter à les comprendre? L'homme croit d'ordinaire, quand il entend -des mots, qu'il y faut absolument découvrir un sens. - - - - LA SORCIÈRE poursuit. - - L'admirable pouvoir - De tout savoir - Ne réside en personne. - S'il est un point - Qui parfois vous le donne, - C'est de n'y songer point. - -FAUST. - -Quel non-sens nous dit-elle? Un instant de plus, et ma tête se rompt. -Je jurerais entendre un chœur de cent mille fous. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Assez assez, très-excellente Sybille! Donne ta potion, et remplis le -gobelet jusqu'au bord: elle ne peut faire aucun mal à mon ami; c'est -un homme qui a passé par bien des grades, il n'en est pas à son coup -d'essai. - - (La Sorcière verse la potion dans le gobelet avec cérémonie: - au moment où Faust y touche des lèvres, on voit s'élever une - légère flamme.) - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Courage, allons, une gorgée; encore une! Voilà qui te remettra bientôt -la joie au cœur. Comment, tu es à tu et à toi avec le Diable, et tu as -peur de la flamme? - - (La Sorcière efface le cercle. Faust en sort.) - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Partons maintenant, tu as besoin d'exercice. - -LA SORCIÈRE. - -Puisse ce petit coup vous être salutaire! - -MÉPHISTOPHÉLÈS à la Sorcière. - -Toi, si je puis faire quelque chose qui te soit agréable, tu n'auras -qu'à me le dire au sabbat. - -LA SORCIÈRE. - -Prenez cette chanson, et chantez-la de temps en temps. Vous en -éprouverez des effets tout particuliers. - -MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust. - -Viens vite, et laisse-toi conduire: il faut que tu transpires un peu, -pour que la vertu du remède agisse à l'intérieur et à l'extérieur. -Ensuite je te ferai sentir tout le prix d'une noble oisiveté; et tu ne -seras pas long-temps sans éprouver, avec une joie secrète, l'influence -de Cupidon, qui se joue des cœurs, et voltige en secouant sa torche -sur l'univers entier. - -FAUST. - -Laisse-moi jeter un dernier coup d'œil sur ce miroir, l'image de femme -qui s'y reflète est si belle! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Non, non, tu vas avoir tout-à-l'heure devant toi le vivant modèle de -toutes les femmes. (Bas.) Avec cette potion dans le corps, tu verras -une Hélène en chaque femme. - - * * * * * - -[Illustration: Faust.--Ma belle Demoiselle oserais-je vous offrir mon -bras et vous reconduire chez vous?] - - -UNE RUE. - -FAUST, MARGUERITE passant. - -FAUST. - -Ma belle, noble demoiselle, oserais-je vous offrir mon bras et vous -reconduire chez vous? - -MARGUERITE. - -Je ne suis ni belle, ni noble demoiselle, et pour rentrer chez moi je -n'ai besoin du bras de personne. - - (Elle se débarrasse et s'enfuit.) - -FAUST. - -Par Dieu, voilà une belle enfant! Je n'ai jamais rien vu de si -charmant; il y a en elle tant de modestie et de décence, et en même -temps quelque chose de dédaigneux... la rougeur de ses lèvres, l'éclat -de ses joues. je ne l'oublierai de ma vie! Ses regards baissés vers -la terre se sont gravés profondément dans mon cœur, et sa brusque -répartie... C'est à ravir! - - (MÉPHISTOPHÉLÈS s'approche.) - -FAUST. - -Écoute ici. Il faut que tu me procures cette jeune fille. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Laquelle? - -FAUST. - -Celle qui vient de passer. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Celle-là, dites-vous? Elle venait de chez un prêtre, qui lui a donné -l'absolution de tous ses péchés; je m'étais glissé tout près du -confessionnal: c'est l'innocence même, elle allait à confesse pour un -rien. Je n'ai aucun pouvoir sur elle. - -FAUST. - -Elle a pourtant plus de quatorze ans. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Tu t'exprimes comme Roger Bontemps, qui veut que toutes les jolies -fleurs soient pour lui, et s'imagine qu'honneurs et faveurs, tout est à -la portée de sa main mais il n'en va pas toujours ainsi. - -FAUST. - -Monsieur le magister, trêve de vos sentences! Je ne dis plus qu'un mot -si cette charmante fille n'est pas ce soir même dans mes bras, à minuit -nous nous séparons. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Demandez quelque chose de faisable, de possible. Seulement pour épier -l'occasion, il me faudrait déjà au moins quinze jours. - -FAUST. - -Et moi, si j'avais seulement sept heures devant moi, je n'aurais pas -besoin du Diable pour séduire une petite créature pareille. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Voilà que vous parlez comme un Français! Ne soyez pas si pressé, je -vous en conjure: que sert-il de brusquer la jouissance? Loin d'y -gagner, votre plaisir sera beaucoup moins vif que si, avant d'en venir -là, vous aviez couru, fureté, fourré la main dans mille brimborions, -pétri et ajusté vous-même la poupée. C'est ce que nous apprend plus -d'un conte gaulois. - -FAUST. - -J'ai de l'appétit sans tout cela. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -À présent, injures et plaisanteries à part, je vous dis et vous répète -qu'auprès de cette belle enfant on ne saurait aller si vite en besogne. -Il n'y a rien là à entreprendre de force, il faut se résoudre à ruser. - -FAUST. - -Mais procure-moi quelque chose qui appartienne à cet ange, conduis-moi -dans la chambre où elle dort, trouve-moi un fichu qui ait couvert son -sein, une jarretière... enfin un objet quelconque, qui serve à nourrir -mon amour. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Eh bien, pour vous prouver que je compatis à vos peines, et que je veux -y apporter remède, nous ne perdrons pas un moment; je vous conduirai -dès aujourd'hui dans sa chambre. - -FAUST. - -Et je la verrai? Je la posséderai? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Non pas! Elle sera chez une voisine; et pendant ce temps-là, vous -pourrez vous livrer tout seul à la douce espérance des joies à venir, -vous enivrer à votre aise de l'atmosphère qu'elle respire. - -FAUST. - -Partons-nous? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Il est trop de bonne heure encore. - -FAUST. - -Va donc me chercher un cadeau pour elle. - - (Il s'en va.) - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Déjà des cadeaux? C'est fort bien, il réussira. Je connais plus d'un -bon endroit, et plus d'un vieux trésor enfoui je vais y jeter un coup -d'œil. - - (Il s'en va.) - - * * * * * - - -LE SOIR. UNE PETITE CHAMBRE PROPRE ET BIEN RANGÉE. - -MARGUERITE. - - (Tressant ses nattes et les relevant.) - -Je donnerais quelque chose de bon, pour savoir qui était ce monsieur -d'aujourd'hui. Il avait bonne tournure, et sans doute il est d'une -noble famille; je l'ai lu dans ses traits... Sans cela d'ailleurs il -n'aurait pas été si hardi. - - (Elle sort.) - -MÉPHISTOPHÉLÈS, FAUST. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Entre, mais bien doucement! Entre donc. - -FAUST après quelques instants de silence. - -Je t'en prie, laisse-moi seul. - -MÉPHISTOPHÉLÈS furetant autour de la chambre. - -Il s'en faut que toutes les jeunes filles soient aussi rangées. - - (Il sort.) - -FAUST regardant autour de lui. - -Je te salue, doux crépuscule, dont les rayons tremblants dorent ce -sanctuaire; je te livre mon âme, douce langueur d'amour qui te nourris -de la rosée de l'espérance. Comme ici tout respire la paix, l'ordre, -le contentement! Dans cette pauvreté quelle abondance, au fond de ce -réduit quelle félicité! (Il se jette dans un fauteuil de cuir, près du -lit.) O toi qui as reçu dans tes bras tant de générations, en joie ou -en tristesse, que ce soit mon tour aujourd'hui. Combien de fois, hélas! -une troupe d'enfants s'est pressée autour de ce trône de famille! Ici -peut-être, au saint jour de Noël, celle que j'aime est venue répandre -sa reconnaissance dans le sein de son pieux aïeul; et, inclinant vers -lui ses joues enfantines, elle a baisé la main flétrie du vieillard. - -Je sens, ô jeune fille, ton esprit d'ordre planer autour de moi; cet -esprit qui règle chacune de tes journées, comme la plus tendre mère; -lui qui t'inspire, lorsque tu étends sur la table ce tapis propre et -uni, lorsque tu fais disparaître les grains de poussière qui crient -sous tes pieds. O main charmante, main divine, cette chaumière est -par toi changée en un vestibule du ciel. Et ici... (Il soulève un des -rideaux du lit.) Quel transport amoureux, mêlé de respect, s'empare -de moi! Ici je pourrais m'arrêter des heures entières. Nature, c'est -donc ici que tu embellis le sommeil de cet ange, en faisant voltiger de -légers songes autour d'elle; c'est ici que repose cette aimable enfant, -dont le sein palpite de vie et de jeunesse; ici se développa le pur et -sacré tissu de cette image de Dieu. - -Et toi, quel dessein t'y conduit? Pensée amère et déchirante! Que -prétends-tu faire ici? Pour quoi ton cœur est-il lourd?... Misérable -Faust, je ne te reconnais plus. - -L'air que je respire en ce lieu est-il enchanté? J'ai soif du plaisir; -je le voudrais sur l'heure, et je me sens plongé dans un océan de -rêveries voluptueuses... Sommes-nous donc le jouet du premier souffle -qui passe? - -Et si elle entrait à l'instant même, comme tu te repentirais de ton -crime! Ah! que le grand homme serait alors petit! Je tomberais confus à -ses pieds. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Hâtez-vous de sortir, je la vois en bas qui s'approche. - -FAUST. - -Partons, partons; et n'y rentrons jamais. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Voici une cassette passablement pesante, que je suis allé prendre loin -d'ici. Mettez-la dans son armoire, je vous jure qu'elle en perdra la -tête: je l'ai garnie de certaines bagatelles faites pour en gagner bien -d'autres. Après tout, c'est un enfant, et les enfants aiment les jouets. - -FAUST. - -Je ne sais si je dois... - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Qu'avez-vous donc? Voudriez-vous peut-être garder le trésor pour vous? -En ce cas je conseille à votre amour de s'épargner un temps précieux, -et de m'épargner à moi une peine inutile. Vraiment je désespère de -vous voir jamais raisonnable je me gratte la tête, je me frotte les -mains... (Il met la cassette dans l'armoire et la referme.) Allons, -partons vite!... Vous prétendez, dites-vous, attendrir le cœur de -cette charmante fille; et vous voilà planté sur vos jambes, comme si -la physique et la métaphysique s'offraient à vos yeux en personnes. -Partons donc! - - (Ils sortent.) - -MARGUERITE tenant une lampe. - -Quelle odeur de renfermé il y a ici! C'est à suffoquer. (Elle ouvre -la fenêtre.) L'air n'est pourtant pas chaud dehors; cela tient à -ma disposition, je me sens mal à l'aise... Je voudrais que ma mère -rentrât. J'ai un frisson par tout le corps... Folle et timide fille que -je suis! - - (Elle se met à chanter en se déshabillant.) - - Il fût un prince en Laponie, - De fidélité vrai trésor, - À qui sa belle à l'agonie - Fit présent d'une coupe d'or. - - Elle devint, comme on peut croire, - Son joyau le plus précieux. - Toutes les fois qu'on l'y vit boire, - On vit des pleurs mouiller ses yeux. - - De déloger quand ce vint l'âge, - Ses biens et villes il compta, - Et légua tout son héritage, - Sauf sa coupe, qu'il excepta. - - Puis, lorsqu'à la table royale - Siégeaient ses preux bardés de fer, - À l'entour d'une antique salle, - Sur le rivage de la mer; - - Le vieux buveur, sentant son terme - Vers sa bouche, avec des sanglots, - Leva la coupe, et d'un bras ferme - La fit voler au sein des flots. - - Il la vit tournoyer dans l'onde, - S'emplir, disparaître à jamais, - Et plus ne but en ce bas monde - La moindre goutte désormais. - - (Elle ouvre l'armoire pour serrer ses vêtements, et aperçoit - la cassette de bijoux.) - -Comment cette belle cassette se trouve-t-elle là-dedans? Je suis -pourtant bien sûre d'avoir fermé l'armoire: c'est étrange! Que -peut-elle contenir? Quelqu'un l'aura donnée en gage à ma mère, qui -aura prêté sur ce dépôt. La clef étant au bout du ruban, je ne pense -pas qu'il y ait aucun mal à l'ouvrir... Qu'est cela, juste ciel? -Qu'aperçois-je? De ma vie je n'ai vu chose si belle! Une parure... et -quelle parure? Une dame de haut rang serait heureuse de la porter aux -jours de fête. Comme cette chaîne m'irait bien! À qui donc peuvent -appartenir toutes ces richesses? (Elle s'ajuste la parure, et va se -regarder dans le miroir.) Seulement ces boucles d'oreilles, si elles -étaient à moi! Avec cela, on a tout un autre air. De quoi vous sert la -beauté, la jeunesse? C'est bel et bon, mais on n'y prend pas garde; ou -si on vous loue, c'est comme par pitié. Tout marche après l'or, tout -est au poids de l'or et nous autres... ah! pauvreté! - - * * * * * - -UNE PROMENADE PUBLIQUE. - -FAUST pensif, allant et venant, MÉPHISTOPHÉLÈS courant à lui. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Par l'amour dédaigné, par tous les éléments infernaux!... Je voudrais -connaître quelque chose de plus redoutable encore, par quoi je pusse -jurer. - -FAUST. - -Qu'as-tu? Qu'est-ce donc qui te remue si fort? Je ne vis de mes jours -un pareil masque. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Je me donnerais au Diable tout-à-l'heure, si je ne l'étais pas moi-même. - -FAUST. - -Quelque chose s'est-il dérangé dans ta cervelle? Il te sied bien, à -toi, de te démener comme un furieux - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Imaginez-vous que cette parure, destinée à Marguerite, un prêtre l'a -escamotée! Voici le fait: Sa mère vint à voir l'objet en question, et -aussitôt la peur la prit... La bonne femme a l'odorat très-fin; elle a -toujours le nez dans son livre de prières, et ne cesse de flairer un à -un tous les meubles de sa maison, pour s'assurer si l'objet est sacré -ou profane... Elle vit donc tout de suite clairement que cette parure -n'apportait pas grande bénédiction avec elle. «Mon enfant», s'est-elle -écriée «le bien mal acquis trouble l'âme et tourne le sang: nous allons -consacrer cela à la mère de «Dieu, et la manne du ciel descendra sur -nous.» La petite Marguerite fit un peu la moue. «À cheval donné», -pensa-t-elle, « on ne regarde point la bouche; et certainement ce -n'est pas un impie, «celui qui a eu la bonne idée d'apporter ici cette -cassette.» La mère envoya chercher un prêtre, et lui conta l'aventure, -qu'il trouva singulièrement agréable. «Bien imaginé!» dit-il; «qui sait -perdre gagnera. L'église a un excellent estomac; elle a mangé des pays -entiers, et ne s'est point encore donné d'indigestion. Il n'y a que -l'église, mes chères dames, qui puisse digérer le bien mal acquis.» - -FAUST. - -C'est un usage général, juifs et rois font de même. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Là-dessus il prit la parure, boucles, chaîne, bague et tout, comme si -c'eût été une vétille, ne remercia ni plus ni moins qu'il n'eût fait -pour un panier de noix, leur promit le ciel en récompense et... elles -furent très édifiées. - -FAUST. - -Et Marguerite? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Elle est assise, inquiète, agitée; elle ne sait ce qu'elle veut, ni ce -qu'elle doit faire; elle pense jour et nuit aux bijoux, et plus encore -à celui qui les lui apporta. - -FAUST. - -Son chagrin m'afflige, va sur-le-champ lui chercher un nouvel écrin -encore plus beau. Le premier d'ailleurs n'était pas merveilleux. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Oh! pour monsieur tout est badinage, jeu d'enfants. - -FAUST. - -Allons, point de raisonnements, et fais ce que je t'ordonne! Tâche à -t'insinuer près de la voisine de Marguerite; ne sois pas un Diable à -l'eau tiède, et porte-lui une nouvelle parure. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Oui, très-honoré maître, de tout mon cœur. - - (Faust s'en va.) - -MÉPHISTOPHÉLÈS seul. - -Un pareil fou, amoureux, brûlerait en feux d'artifice le soleil et la -lune avec toutes les étoiles, pour peu que sa belle s'en amusât. - - (Il s'en va.) - - * * * * * - - -MAISON DE LA VOISINE DE MARGUERITE. - -MARTHE seule. - -MARTHE. - -Mon cher mari (que Dieu le lui pardonne!) ne s'est guère bien conduit -avec moi. S'en aller ainsi courir le monde, et me laisser toute seule -sur la paille! Ce n'est pourtant pas que je lui aie donné du chagrin, -ce n'est pas que j'aie été froide pour lui: je l'aimais, Dieu le sait, -de toute mon âme. (Elle pleure.) Peut-être est-il mort. Malheureuse que -je suis!... Encore, si j'avais son extrait mortuaire! - - (Entre MARGUERITE.) - -MARGUERITE. - -Dame Marthe. - -MARTHE. - -Hé bien, ma petite Marguerite, qu'y a-t-il? - -MARGUERITE. - -Mes genoux manquent sous moi; ne viens-je pas de trouver encore une -cassette dans mon armoire! Tenez, elle est d'ivoire et pleine de choses -d'une magnificence... bien plus riches que la première fois. - -MARTHE. - -Ne va pas la montrer à ta mère, elle la porterait encore à l'église. - -MARGUERITE. - -Ah! regardez-la, regardez-la. - -MARTHE lui ajuste la parure. - -Heureuse créature! - -MARGUERITE. - -Quel dommage que je ne puisse pas aller, ainsi coiffée, dans la rue, à -l'église! - -MARTHE. - -Viens me voir souvent; tu pourras te parer ici sans que personne le -sache, et te promener une petite heure devant le miroir: cela fait -toujours plaisir. Et puis viendra une occasion, viendra une fête, où tu -te feras un peu plus belle qu'à l'ordinaire; ce sera une petite chaîne -d'abord, ensuite une perle à l'oreille: ta mère ne s'en apercevra pas, -ou bien on lui fera quelque conte. - -MARGUERITE. - -Qui donc peut avoir apporté ces deux cassettes? Il y a quelque -diablerie là-dessous? - - (On frappe.) - -MARGUERITE. - -Grand Dieu, si c'était ma mère! - -MARTHE regardant à travers le rideau. - -Non c'est un étranger. Entrez. - - (Entre MÉPHISTOPHÉLÈS.) - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Il est bien hardi à moi de m'introduire aussi brusquement chez ces -dames, je leur en demande un million de pardons. (Il se recule -respectueusement devant Marguerite.) Je voudrais parler à la dame -Marthe Schwerdlein. - -MARTHE. - -C'est moi, monsieur. Que me voulez-vous? - -MÉPHISTOPHÉLÈS bas à elle. - -Maintenant je vous connais, cela me suffit; vous avez une visite de -distinction, pardonnez-moi la liberté que j'ai prise: je reviendrai -dans l'après-midi. - -MARTHE haut. - -Croirais-tu, mon enfant, que monsieur te prend pour une noble -demoiselle? - -MARGUERITE. - -Je ne suis qu'une pauvre fille; ah! mon Dieu! monsieur est beaucoup -trop bon. Cette parure et ces bijoux ne m'appartiennent point. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Oh! ce n'est pas votre parure seulement; mais vous, avez des manières, -un regard!... Je suis charmé de pouvoir rester. - -MARTHE. - -Que venez-vous m'annoncer? Il me tarde bien... - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Je voudrais être porteur d'une nouvelle plus gaie; et toutefois -j'espère que vous ne m'en voudrez pas à cause dé mon message. Votre -mari est mort et vous fait saluer. - -MARTHE. - -Il est mort?... Le cher homme! Miséricorde, mon mari est mort! Ah! mon -bon Dieu, ayez pitié de moi. - -MARGUERITE. - -Eh! chère dame, ne vous désespérez pas. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Écoutez le triste récit que j'ai à vous faire... - - -[Illustration: Meph:--Il est bien hardi à moi de m'introduire aussi -brusquement chez ces dames, je leur en demande un million de pardons.] - -MARGUERITE. - -Voilà pourquoi je ne voudrais prendre de l'amour pour personne; c'est -qu'une telle perte me tuerait infailliblement. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Il n'y a ni plaisirs sans peines, ni peines sans plaisirs. - -MARTHE. - -Racontez-moi la fin de sa vie. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Il gît à Padoue, enseveli près de Saint-Antoine en terre sainte: là est -la froide couche, où il doit reposer éternellement. - -MARTHE. - -Mais n'avez-vous rien à me remettre de sa part? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Si fait, une prière grave et importante, à savoir de faire chanter pour -lui trois cents messes. Du reste, mes poches sont vides. - -MARTHE. - -Comment, pas une pièce de monnaie, pas un bijou? Ce que le plus pauvre -compagnon épargne au fond de son sac, et garde en souvenir de ceux -qu'il a quittés, aimant mieux mourir de faim, aimant mieux mendier que -de s'en défaire... - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Madame, j'en suis on ne peut plus désolé: mais, à vrai dire, il n'a pas -jeté son argent par les fenêtres; puis il s'est amèrement repenti de -ses fautes et s'est beaucoup lamenté sur son malheur. - -MARGUERITE. - -Ah! que les hommes sont malheureux! Sûrement je ferai chanter pour lui -plus d'un _requiem._ - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Vous seriez digne de trouver un mari, vous êtes une aimable enfant: - -MARGUERITE. - -Oh! non, cela ne se peut pas encore. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -En attendant un mari, vous pourriez prendre un amant. Ce serait un don -rare du ciel, que la possession d'une aussi charmante personne. - -MARGUERITE. - -Ce n'est pas l'usage du pays. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Que ce soit l'usage ou non, il y a moyen de s'arranger. - -MARTHE. - -Faites-moi donc votre récit. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Je me tins auprès de son lit de mort: c'était quelque chose de mieux -que du fumier, de la paille à moitié pourrie. Mais il mourut en -chrétien, et trouva qu'il avait encore au-delà de ses mérites. «Ah!» -s'écria-t-il, «comme je dois me détester, là... à fond, pour avoir -ainsi abandonné mon métier, ma femme! Ce souvenir m'achève. Encore si -elle me pardonnait dans cette vie!...» - -MARTHE pleurant. - -L'excellent homme! Il y a long-temps que je lui ai pardonné. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -«Mais, Dieu le sait, c'est plus sa faute que la mienne.» - -MARTHE. - -Pour cela, il mentait. Quoi, mentir au bord de la fosse! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Il me fit des contes à sa dernière heure, autant que je m'y peux -connaître. «Je n'avais pas,» disait-il, «un instant de loisir; obligé -d'abord de lui faire des enfants, et après cela chargé de leur gagner -du pain; et, quand je dis du pain, c'est dans toute la force du terme. -Eh bien, je ne pouvais seulement pas manger mon morceau en paix.» - -MARTHE. - -A-t-il donc oublié tant de fidélité, tant d'amour, les tourments que -jour et nuit... - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Non, non, il y a bien pensé. «Quand je partis de Malte,» continua-t-il, -«je priais ardemment pour ma femme et pour mes enfants aussi le ciel -nous fût-il favorable; notre vaisseau prit un bâtiment turc, qui -portait un trésor au grand sultan. Le courage reçut sa récompense; et -moi, comme il était juste, j'en eus ma bonne part.» - -MARTHE. - -Hé?... comment?... où?... L'a-t-il peut-être enfoui? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Qui sait lequel des quatre vents l'a emporté? Une belle demoiselle -s'intéressa à lui, lorsqu'il se promenait à Naples en sa qualité -d'étranger: elle lui voulait beaucoup de bien, et lui en fit tant et -tant, qu'il s'en est ressenti jusques à sa fin bienheureuse. - -MARTHE. - -Le coquin, le voleur de ses enfants! Ainsi donc, il n'y a besoin, il -n'y a misère, qui ait pu l'empêcher de continuer sa vie infâme! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Vous voyez, aussi est-il mort. Maintenant, si j'étais de vous, je -donnerais strictement à sa mémoire l'année de deuil; et, pendant -l'intervalle, je ferais visite à quelque nouveau trésor. - -MARTHE. - -Ah! mon Dieu, comme était mon premier, je n'en trouverai pas si -aisément dans ce monde; car après tout c'était un brave garçon... Il -aimait seulement trop les voyages, et les femmes étrangères, et le vin -étranger, et les maudits jeux de hasard. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Bon, bon, cela pouvait aller, s'il vous en passait autant de votre -côté. Je vous jure, moi, qu'à cette condition j'échangerais volontiers -l'anneau avec vous. - -MARTHE. - -Oh! monsieur veut plaisanter. - -MÉPHISTOPHÉLÈS à part. - -Il est temps que je m'en aille; car elle est femme à prendre le Diable -au mot. (À Marguerite.) Hé, comment va le cœur? - -MARGUERITE. - -Que voulez-vous dire, monsieur? - -MÉPHISTOPHÉLÈS à part. - -Aimable enfant, l'innocence même. (Haut.) Adieu, mesdames. - -MARGUERITE. - -Adieu. - -MARTHE. - -Un mot encore! Je voudrais bien savoir précisément où, quand et comment -mon mari est mort et a été enterré, afin d'en pouvoir fournir la -preuve: j'ai toujours aimé l'ordre, je voudrais lire sa mort dans les -affiches publiques. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Hé bien, ma bonne dame, le témoignage de deux personnes suffit en tout -pays pour prouver la vérité d'un fait: j'ai un ami, homme de poids, que -je prierai de comparaître pour vous devant le juge. Je vais l'amener -ici. - -MARTHE. - -Oh! faites cela. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Et la jeune demoiselle y sera aussi?... C'est un joli homme, qui a -beaucoup voyagé, et qui est extrêmement galant auprès des femmes. - -MARGUERITE. - -Je rougirai en sa présence, - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -En présence d'aucun roi de la terre. - -MARTHE. - -Là, dans mon jardin derrière la maison, nous attendrons ce soir ces -messieurs. - - * * * * * - - -UNE RUE. - -FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS. - -FAUST. - -Hé bien qu'y a-t-il de nouveau? Les affaires s'avancent elles? En -verrons nous bientôt la fin? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Ah! bravo! voilà donc que vous avez repris votre beau feu? -Très-incessamment Marguerite sera à vous, et dès ce soir vous la verrez -chez sa voisine Marthe: cette Marthe est une femme créée et mise au -monde tout exprès pour le rôle d'entremetteuse, une vraie bohémienne. - -FAUST. - -Bien! fort bien! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Mais aussi, l'on exige quelque chose de nous en retour. - -FAUST. - -Rien de plus juste, service pour service. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Nous sommes appelés par elle en témoignage, à l'effet d'attester -juridiquement que les membres de son époux reposent à Padoue, étendus -tout de leur long en terre sainte. - -FAUST. - -Voilà qui est merveilleux! Nous allons donc être obligés de faire le -voyage? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -_Sancta simplicitas!_ Il n'est pas question de cela, témoignez sans en -rien savoir. - -FAUST. - -Si tu n'as pas d'autre moyen, le plan est manqué. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -O saint homme!... Eh quoi, vous le seriez encore? Mais sera-ce bien -la première fois de votre vie que vous porterez un faux témoignage? -N'avez-vous pas donné jadis doctoralement mille définitions du monde et -des éléments qui le composent, de l'homme et de ce qui se passe dans -sa tête et dans son cœur? N'avez-vous pas défini Dieu lui-même, d'un -ton positif, d'un esprit ferme? Or, descendez dans votre conscience, et -vous serez forcé d'avouer que vous n'en saviez, là-dessus, ni plus ni -moins que sur la mort de M. Schwerdlein. - -FAUST. - -Tu es et tu seras toujours un menteur, un sophiste. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Oui, mais j'ai la vue plus longue que vous; car je vois que demain vous -irez en tout honneur séduire la pauvre Marguerite, en lui jurant un -amour... - -FAUST. - -Qui est véritable. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -À merveille! Et ensuite, vous parlerez d'éternelle tendresse, de -constance à toute épreuve, de penchant unique, irrésistible... Ce -sera-t-il aussi véritable, cela? - -FAUST. - -Assez sur ce sujet! Certes, lorsque je sens, et que pour mon sentiment, -pour mon ardeur, je cherche des expressions sans en pouvoir trouver; -quand je me jette alors en désespéré sur l'univers entier; quand je -prends les mots les plus énergiques, et que cette flamme, dont je -brûle, je l'appelle infinie, éternelle est-ce un diabolique mensonge? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -J'ai pourtant raison. - -FAUST. - -Écoute, et retiens bien ceci (ce sera autant d'épargné pour mes -poumons): qui veut l'emporter dans la discussion et a une langue, -l'emporte indubitablement. Viens donc, je suis las de bavarder. Si tu -as raison, c'est surtout parce que j'ai besoin de toi. - - * * * * * - - -UN JARDIN. - -MARGUERITE au bras de FAUST; MARTHE, MÉPHISTOPHÉLÈS, se promenant en -long et en large. - -MARGUERITE. - -Je le sens monsieur me ménage; il se rabaisse à mon niveau, pour me -couvrir de confusion. Les voyageurs sont accoutumés à prendre tout en -bonne part, et à se contenter de ce qu'ils trouvent; mais je sais trop -bien qu'un homme de tant d'expérience, mon pauvre babil ne saurait -l'intéresser. - -FAUST. - -Un seul regard, un seul mot de toi a mille fois plus d'intérêt, que -toute la sagesse de ce monde. - - (Il lui baise la main.) - -MARGUERITE. - -Que faites-vous là? Comment pouvez-vous baiser cette main? Elle est si -sale, elle est si rude! À la maison, n'ai-je pas tout à faire? Ma mère -est d'une telle exigence! - - (Ils passent.) - -MARTHE. - -Et vous, monsieur, vous voyagez donc comme cela toujours, toujours? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Ah! les devoirs de notre état nous y obligent. Quand on se plaît -quelque part, il est pénible de s'en aller; mais il le faut. - -MARTHE. - -Tant que dure la chaleur de l'âge, il y a plaisir à courir le monde, -ici et là, où bon semble: mais vient ensuite la saison froide; et se -traîner au tombeau, vieux garçon, seul, inutile, cela n'a encore réussi -à personne. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Je vois avec effroi cet avenir lointain. - -MARTHE. - -Eh bien, tâchez, mon digne monsieur, de vous pourvoir à temps. - - (Ils passent.) - -MARGUERITE. - -Oui, autant en emporte le vent! La politesse est chez vous une -habitude; mais vous avez beaucoup d'amis, et qui sont plus habiles que -moi. - -FAUST. - -Crois-moi, ma chère, ce que l'on nomme habile est souvent la bêtise et -la vanité même. - -MARGUERITE. - -Comment? - -FAUST. - -Ah! faut-il que l'innocence et la simplicité de cœur ne se sentent -jamais elles-mêmes, ne sentent jamais leur dignité sainte! Faut-il que -l'humilité, que l'obscurité, les dons les plus rares de l'auguste et -inépuisable nature... - -MARGUERITE. - -Pensez à moi l'espace d'un moment; j'aurai, moi, tout le temps de -penser à vous. - -FAUST. - -Vous êtes donc seule? - -MARGUERITE. - -Oui. Notre ménage est peu de chose, mais il faut pourtant s'en occuper. -Nous n'avons point de servante: il me faut donc cuire, balayer, -tricoter et coudre, et courir matin et soir; et ma mère est en tout si -exacte, si près-regardante! Non pas précisément qu'elle soit forcée à -l'économie; nous pourrions en prendre à notre aise, tout comme bien -d'autres: mon père lui a laissé une jolie fortune, une petite maison -et un petit jardin hors de la ville. Au reste, je ne puis pas trop me -plaindre à présent, et je mène une vie très-supportable. Mon frère -est soldat, ma petite sœur est morte la chère petite me donnait bien -du mal en son vivant... Ce n'est pas que je n'en prisse soin bien -volontiers; je l'aimais tant, cette pauvre enfant! - -FAUST. - -C'était un ange, si elle te ressemblait. - -MARGUERITE. - -Je l'élevais moi-même, et elle m'aimait de tout son cœur. Elle naquit -après la mort de mon père. Nous pensâmes perdre ma mère, tant elle -fût malade; et elle ne se remit que très-lentement, petit à petit, de -sorte qu'elle ne put songer à nourrir ma sœur elle-même. J'en fus donc -chargée seule, et je la nourris avec du lait et de l'eau. C'était comme -mon enfant: toujours dans mes bras, sur mes genoux, elle prit pour moi -une tendresse de fille. Elle commençait déjà à marcher, et grandissait -à vue d'œil. - -FAUST. - -Tu as goûté sans doute le bonheur le plus pur... - -MARGUERITE. - -Mais aussi j'ai passé des heures bien pénibles. Comme le petit berceau -était la nuit auprès de mon lit l'enfant ne faisait pas un mouvement, -qu'aussitôt je ne m'éveillasse: il fallait, tantôt lui donner à boire, -tantôt la mettre à côté de moi; tantôt, quand elle ne voulait point -se taire, la sortir de son lit et danser autour de la chambre avec -elle: et dès le point du jour je devais courir au lavoir, ensuite -aller au marché, et puis m'occuper du dîner; et continuellement ainsi, -le lendemain comme la veille. À cette vie-là, monsieur, on n'est pas -toujours gaie; mais cela fait qu'on mange avec plus d'appétit, et qu'on -dort d'un meilleur sommeil. - - (Ils passent.) - -MARTHE. - -Les pauvres femmes s'en trouvent fort mal, un célibataire est difficile -à corriger. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Il n'y aurait qu'une femme comme vous, pour redresser mon caractère. - -MARTHE. - -Dites-moi, monsieur, n'avez-vous encore trouvé personne? Votre cœur ne -s'est-il engagé nulle part? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Le sage a dit: «Une maison qui vous appartienne et une femme honnête, -sont choses plus précieuses que l'or et les perles.» - -MARTHE. - -Je demande si vous n'avez jamais été accueilli favorablement? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -On m'a reçu partout avec beaucoup de politesse. - -MARTHE. - -Je voulais dire, n'avez-vous jamais eu dans le cœur aucune inclination -sérieuse? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Avec les femmes, on ne doit jamais plaisanter. - -MARTHE. - -Ah! vous ne me comprenez pas. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -J'en suis désolé! Je comprends pourtant que... vous avez bien de la -bonté. - - (Ils passent.) - -FAUST. - -Tu me reconnus donc, petit ange, dès que j'eus mis le pied dans le -jardin? - -MARGUERITE. - -Ne le vîtes-vous pas? Je baissai les yeux. - -FAUST. - -Et tu me pardonnes la liberté que je pris, ce que j'eus la témérité de -te dire l'autre jour, comme tu sortais de l'église. - -MARGUERITE. - -Je fus atterrée, jamais cela ne m'était encore arrivé; car personne ne -peut mal parler de moi. - -Hélas! pensais-je en moi-même, a-t-il remarqué dans ma démarche quelque -chose de hardi, d'inconvenant? Il m'a accostée sans façon, on eût -dit qu'il me prenait pour une femme de mauvaise vie. Et pourtant, je -l'avoue, un je ne sais quoi me parlait en votre faveur; mais cela -n'empêche point que je me voulus du mal de ne vous avoir pas plus mal -reçu. - -FAUST. - -Douce amie! - -MARGUERITE. - -Laissez. - - (Elle cueille une marguerite, et en arrache les pétales l'un - après l'autre.) - -FAUST. - -Que veux-tu faire de cette fleur? un bouquet? - -MARGUERITE. - -Non c'est un jeu... - -FAUST. - -Comment? - -MARGUERITE. - -Vous allez vous moquer de moi. - - (Elle continue, et parle entre ses dents.) - -FAUST. - -Que murmures-tu? - -MARGUERITE à demi-voix. - -Il m'aime--il ne m'aime pas. - -FAUST. - -Céleste figure! - -MARGUERITE continue. - -Il m'aime--il ne m'aime pas--il m'aime--il ne m'aime pas--(Arrachant le -dernier pétale, avec une douce joie.) il m'aime! - -FAUST. - -Oui, mon enfant, que la réponse de cette fleur soit pour toi la voix -des dieux. Il t'aime! Comprends-tu bien ce que c'est? Il t'aime! - - (Il lui prend les mains.) - -MARGUERITE. - -Je tremble... - -FAUST. - -Oh! ne crains rien. Que ce regard, que ce serrement de main, te -disent ce qui est inexprimable: s'abandonner l'un à l'autre dans une -extase qui dure éternellement, éternellement!... Son terme serait le -désespoir. Non, aucun terme, aucun terme! - - (Marguerite lui serre les mains, puis se débarrasse et - s'enfuit. Il reste un moment absorbé, après quoi il la suit.) - -MARTHE revenant. - -La nuit vient. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Oui, il est temps que nous sortions. - -MARTHE. - -Je vous offrirais bien de rester ici plus long-temps. Mais le lieu est -mal choisi: il semble qu'ici personne n'ait autre chose à faire qu'à -épier les moindres démarches de son voisin; et l'on devient l'objet des -propos, de quelque manière qu'on se conduise... Mais notre couple? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -À fui de ce côté, le long de l'allée. Légers papillons! - -MARTHE. - -Il paraît qu'elle lui plaît. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Et lui à elle. Ainsi va le monde. - - * * * * * - - -UN PAVILLON DU JARDIN. - -MARGUERITE y entre d'un saut, se blottit derrière la porte, tient le -bout des doigts sur ses lèvres, et regarde à travers une fente. - -MARGUERITE. - -Il vient! - - (FAUST entre.) - -FAUST. - -Ah! friponne, c'est ainsi que tu te joues de moi! Je te tiens! - - (Il l'embrasse.) - -MARGUERITE. - - (Le saisissant et lui rendant son baiser.) - -O le meilleur des hommes, je t'aime du fond du cœur! - - (MÉPHISTOPHÉLÈS heurte à la porte.) - -FAUST frappant du pied. - -Qui est là? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Un ami. - -FAUST. - -Un animal! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Il est temps de se séparer. - -MARTHE entrant. - -Oui, monsieur, il se fait tard. - -FAUST. - -Ne me sera-t-il pas permis de vous accompagner? - -MARGUERITE. - -Ma mère... Non, non, adieu! - -FAUST. - -Le faut-il? Adieu donc. - -MARTHE. - -Bonsoir. - -MARGUERITE. - -À revoir, bientôt! - - (Faust et Méphistophélès sortent.) - -MARGUERITE. - -Bonté de Dieu! il n'y a rien qu'un pareil homme ne sache. Je suis toute -honteuse devant lui, et je réponds _oui_ à tout ce qu'il me dit. Pauvre -ignorante fille que je suis, je ne peux comprendre ce qu'il trouve en -moi de si amusant. - - (Elle sort avec Marthe.) - - * * * * * - - -BOIS, ROCHERS, CAVERNES. - -FAUST seul. - -FAUST. - -Esprit sublime, tu m'as accordé tout ce que je t'ai demandé. Tu n'as -pas en vain tourné vers moi ton visage rayonnant de lumière: tu m'as -donné la magnifique nature pour empire, et en même temps la force de -la sentir, d'en jouir. Ce n'est pas seulement une froide, une stupide -admiration que tu m'as permise; tu m'as fait lire dans ses profondeurs, -comme dans le sein d'un ami. Tu déroules devant moi la longue chaîne -des vivants, tu m'instruis à reconnaître mes frères sous le buisson -tranquille, clans l'air et sur les eaux. Et quand l'orage gronde -dans la forêt, quand il déracine ces pins énormes, qui heurtent si -violemment leurs tiges entr'elles, et dont la chute réveille comme un -coup de tonnerre l'écho des montagnes; alors tu me conduis dans l'asile -des cavernes, tu me révèles alors le secret de mon être, alors se -dévoilent les merveilles cachées de mon propre cœur. Puis je vois la -lune, blanche et pure, monter lentement dans le ciel, et, le long des -rochers, sur les haies humides, errer les ombres argentées des anciens -jours, en m'adoucissant le plaisir austère de la méditation. - -Oh! c'est maintenant que je sens que l'homme ne peut atteindre à rien -de parfait. En compensation de ces délices, qui me rapprochent des -Dieux de plus en plus, tu m'as donné ce compagnon, dont je ne peux déjà -plus me passer; bien que, froid et hautain, il me ravale à mes propres -yeux, et que d'un mot il réduise à rien tous les dons que tu m'as -faits. Il a allumé dans mon sein un feu qui m'attire vers la beauté: -je passe avec ivresse du désir à la jouissance; et, au sein de la -jouissance, je regrette le désir. - - (MÉPHISTOPHÉLÈS s'approche.) - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -En aurez-vous bientôt assez, de la vie que vous menez? Comment -pouvez-vous vous plaire à cette lenteur? Il est bon d'essayer de ceci, -mais pour passer aussitôt après à quelque chose de nouveau! - -FAUST. - -Je souhaiterais que tu eusses mieux à faire, qu'à me venir tourmenter -dans mes bons moments. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Hé mais, je ne demande pas mieux que de te laisser en repos. Comment -oses tu me dire cela sérieusement? Avec un être aussi disgracieux, -aussi rechigné, aussi fou que toi, toute peine est en vérité perdue. -Continuellement on a les mains pleines; et, sur ce qui convient à -monsieur, sur ce qu'on doit faire pour lui, on n'en saurait tirer une -parole. - -FAUST. - -Voilà bien de ses prétentions! Il veut encore un remerciement, pour -m'avoir ennuyé. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Et comment donc, pauvre enfant de la terre, aurais-tu passé ta vie sans -moi? C'est moi qui t'ai guéri des égarements de ton imagination, sans -moi tu serais déjà parti pour l'autre monde. Qu'as-tu à te morfondre -ici, niché comme un hibou dans les cavernes et dans les fentes des -rochers? Qu'as-tu à sucer la mousse pourrie, à lécher les pierres -humides, à te nourrir de fangecomme un crapaud? Joli passe-temps, -occupation agréable!... Le Docteur est toujours ancré dans ton corps. - -FAUST. - -Comprends-tu seulement quelle force nouvelle m'a donnée cette course -dans le désert?... Oui, si tu pouvais en avoir l'idée, tu serais assez -Diable pour me priver de mon bonheur. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Plaisir surhumain en vérité! Passer toute la nuit étendu sur cette -montagne dans l'herbe trempée de rosée, embrasser mystiquement le -ciel et la terre, s'enfler jusqu'à se croire un Dieu, pénétrer par -la pensée dans la moelle de la terre, repasser en son âme les six -jours de la création, se répandre avec délices au sein de la nature, -dépouiller l'enveloppe mortelle, et conclure enfin toute cette belle -contemplation... (Avec un geste.)... je n'ose dire comment. - -FAUST. - -Fi, misérable! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Cela ne vous plaît point? Vous avez en ce cas le droit de prononcer -l'honnête _fi_; car on ne doit pas dire, devant des oreilles chastes, -ce dont un cœur chaste ne saurait se passer: bref, je ne te refuse -pas le plaisir de te mentir encore à toi-même de temps en temps; mais -tu en perdras bientôt l'habitude. Voilà donc que ta folie te reprend: -si elle durait, tu retomberais dans les angoisses et dans le délire, -d'où je t'ai tiré... Mais laissons cela! Ta bonne amie est dans la -ville, et tout lui est à charge, tout lui serre le cœur; tu ne lui -sors pas de la mémoire, elle t'aime de passion. Ton amour était d'abord -une rage, qui débordait comme un ruisseau à la fonte des neiges; tu la -lui as versée dans le cœur, et maintenant chez toi le ruisseau est à -sec. Il m'est avis qu'au lieu de régner sur les forêts, le grand homme -ferait mieux de récompenser l'amour de cette pauvre fille. Le temps lui -semble d'une longueur insupportable; elle se tient près de sa fenêtre, -et regarde passer les nuages au-dessus du vieux mur de la ville. «Si -j'étais un oiseau!» voilà son unique refrain toute la journée et la -moitié de la nuit. Gaie par moments, la plupart du temps elle est -triste; quelquefois même elle pleure; puis elle reprend du calme en -apparence, mais toujours elle aime. - -FAUST. - -Serpent! Serpent! - -MÉPHISTOPHÉLÈS à part. - -Il saura t'enlacer. - -FAUST. - -Misérable, va-t'en! Va-t'en d'ici, et ne prononce pas le nom de cette -aimable jeune fille! Ne jette plus sa beauté ravissante au-devant de -mes sens à demi-séduits. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Qu'arrivera-t-il de là? C'est qu'elle croira que tu l'as oubliée; et -peu s'en faut effectivement que tu ne l'aies oubliée déjà. - -FAUST. - -Je suis près d'elle; mais en fussè-je à mille lieues, je ne pourrais -jamais l'oublier, jamais la perdre. Oui, je porte envie au corps du -Seigneur, quand ses lèvres le touchent. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Très-bien, mon ami! Je vous ai, moi, souvent envié ces deux jumeaux, -qui paissent parmi les lys et les roses. - -FAUST. - -Fuis, entremetteur! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -À merveille! Vous croyez m'insulter, mais j'en ris; car le Dieu, qui -créa l'homme et la femme n'exerça-t-il pas alors lui-même ce métier, -le plus noble de tous?... Allons, partons. Il y a vraiment de quoi -se désoler! Vous allez dans la chambre de votre maîtresse, et non à -l'échafaud. - -FAUST. - -Eh! qu'importent les plaisirs qui m'attendent dans ses bras? Qu'elle me -presse contre son cœur, en sentirai-je moins sa misère? Moi-même en -serai-je moins un fugitif, un rejeté, un monstre sans but, asile, ni -repos, qui, comme le torrent mugissant de roc en roc, s'en va rouler -avec furie dans un gouffre... Elle, simple, ignorante, qui eût été si -facilement heureuse, dont la vie eût coulé si doucement au sein des -occupations domestiques; elle, qui se fût contentée d'une humble cabane -dans une vallée des Alpes!... Et moi, l'ennemi de Dieu, il ne m'a point -suffi de ruiner son bonheur présent; il faut encore que je détruise la -paix de tout son avenir! Il faut que l'enfer ait cette victime!... Hé -bien, Démon, abrège les heures de l'angoisse; que ce qui doit se faire -se fasse aujourd'hui même, que sa destinée s'écroule avec la mienne, -qu'elle soit engloutie avec moi dans l'abîme! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Comme de nouveau tu bouillonnes, tu t'enflammes! Allons, viens la -consoler, fou que tu es. Là où ta pauvre tête ne voit pas d'issue, elle -rêve que tout finit. Vive celui qui ne perd point courage! Tu es déjà -passablement endiablé; songe donc qu'il n'y a rien au monde de plus -dégoûtant, qu'un Diable qui se désespère. - - * * * * * - -[Illustration: - - Sans lui l'existence - N'est qu'un lourd fardeau - Ce monde si beau - N'est qu'un tombeau - Dans son absence. -] - - -LA CHAMBRE DE MARGUERITE. - -MARGUERITE seule, assise près de sa quenouille. - - MARGUERITE. - - Que je me sens émue! - Cette tranquille paix - Que j'ai connue - Elle est perdue, - Perdue à jamais. - - Sans lui l'existence - N'est qu'un lourd fardeau - Ce monde si beau - N'est qu'un tombeau - Dans son absence. - - De mon pauvre esprit - Le ressort s'arrête, - Ma pauvre tête - S'appesantit. - - Que je me sens émue! - Cette tranquille paix - Que j'ai connue, - Elle est perdue, - Perdue à jamais. - - Dehors regardé-je, - C'est pour le revoir; - Au loin m'égaré-je, - C'est dans l'espoir - De le ravoir. - - Sa taille admirable, - Son port gracieux, - Son sourire aimable, - L'ardeur de ses yeux; - - Et de son langage - Le tour aisé, - Son beau visage, - Las! et son baiser... - - Que je me sens émue! - Cette tranquille paix - Que j'ai connue, - Elle est perdue, - Perdue à jamais. - - Mon cœur soupire, - Rongé d'ennui. - Si devant lui - J'osais le dire, - Et l'embrasser, - Et le presser - À mon envie!... - Entre ses bras - Puissé-je, hélas! - Perdre la vie!... - - * * * * * - - -LE JARDIN DE MARTHE. - -MARGUERITE, FAUST. - -MARGUERITE. - -Promets-moi, Henri... - -FAUST. - -Tout ce qui est en ma puissance! - -MARGUERITE. - -Hé bien, dis, que penses-tu au sujet de la religion? Tu es un excellent -homme, un homme de cœur; mais je crois que tu n'as guère de religion. - -FAUST. - -Ne t'inquiète point de cela, mon enfant. Tu sais que je t'aime, et que -pour mon amour je verserais tout mon sang, je donnerais ma vie. Je ne -voudrais d'ailleurs troubler personne dans ses sentiments ni dans sa -foi. - -MARGUERITE. - -Ce n'est pas tout; il faut croire soi-même. - -FAUST. - -Le faut-il? - -MARGUERITE. - -Ah! si j'avais quelque pouvoir sur toi!... Tu ne respectes pas les -saints Sacrements. - -FAUST. - -Je les respecte. - -MARGUERITE. - -Mais sans les désirer. Il y a long-temps que tu n'es allé à la messe, -que tu ne t'es confessé. Crois-tu en Dieu? - -FAUST. - -Eh! ma chère, qui oserait affirmer qu'il croit en Dieu? Fais cette -question aux prêtres ou aux philosophes; et, en écoutant leur réponse, -il te semblera qu'ils veulent se moquer de toi. - -MARGUERITE. - -Tu n'y crois donc pas? - -FAUST. - -Ne te méprends pas sur le sens de mes paroles, charmante amie! Qui -oserait le nommer, et faire cette profession «Je crois en lui?» qui -pourrait sentir, et prendre sur soi de dire: «Je ne crois pas en -lui?» Celui qui contient tout et qui soutient tout, ne contient-il -et ne soutient-il pas, toi, moi, lui-même? La voûte du ciel ne -s'arrondit-elle pas sur nos têtes; sous nos pieds, la terre ne -s'étend-elle pas inébranlable, et les astres immortels ne roulent-ils -pas dans l'espace, en nous regardant avec amour? Mon œil ne se -réfléchit-il pas dans ton œil, et tout n'entraîne-t-il pas mon cœur -vers ton cœur? N'est-ce pas un mystère éternel, invisible et visible, -que le lien qui nous attache l'un à l'autre? Pénètres-en ton âme, -tout incompréhensible qu'il soit; et, lorsqu'en rêvant à moi tu te -sens heureuse, donne à ce sentiment le nom que tu voudras; nomme-le -félicité, cœur, amour, dieu: je n'en ai point pour une telle chose. -Le sentiment est tout, les noms ne sont qu'un vain bruit, qu'une vaine -fumée qui obscurcit la clarté des cieux. - -MARGUERITE. - -Tout cela est fort beau: le prêtre en dit bien à-peu-près autant, mais -en d'autres termes. - -FAUST. - -C'est ce que disent en tous lieux tous les hommes sous le soleil, -chacun dans sa langue. Pourquoi donc ne le dirais-je pas dans la mienne? - -MARGUERITE. - -À l'entendre ainsi rien de plus raisonnable. Cependant il y reste -toujours quelque chose de louche, car tu n'as point de christianisme. - -FAUST. - -Chère enfant! - -MARGUERITE. - -Depuis long-temps je souffre de te voir dans la compagnie... - -FAUST. - -De qui? - -MARGUERITE. - -De cet homme que tu as toujours avec toi. Je le hais de toutes les -forces de mon âme; le visage de cet homme m'est odieux, il me navre. - -FAUST: - -Tu n'as rien à craindre de lui, mon amie. - -MARGUERITE. - -Sa présence me glace le sang. J'ai autrement de la bienveillance pour -tout le monde: mais autant que j'ai de plaisir à te regarder, autant je -frissonne à l'aspect de cet homme. Et c'est ce qui fait que je le tiens -pour un misérable... Dieu me pardonne, si je lui fais injure! - -FAUST. - -Il faut bien qu'il y ait aussi de ces gens-là dans le monde. - -MARGUERITE. - -Je ne voudrais pas vivre avec son pareil. Vient-il à se présenter à -la porte, il a toujours l'air moqueur, et à moitié en colère: on voit -qu'il ne prend aucune part à rien, il est écrit sur son front qu'il -ne peut aimer personne. Je suis si bien, près de toi, si libre, si à -l'aise! Eh bien, même alors il suffit de sa présence pour me serrer le -cœur. - -FAUST, à part. - -Pressentiments d'un Ange! - -MARGUERITE. - -Cette idée me domine à un tel point que, dès qu'il s'approche de nous, -je crois en vérité... que je ne t'aime plus. Et puis, quand il est là, -je ne peux jamais prier; cela me trouble la conscience. Il en doit être -de même pour toi, Henri. - -FAUST. - -Il y a de ces antipathies qu'on ne saurait expliquer. - -MARGUERITE. - -Voici le moment de me retirer. - -FAUST. - -Ah! ne pourrai-je donc jamais passer une heure en paix auprès de toi, -appuyer à loisir mon cœur contre le tien, confondre mon âme dans la -tienne? - -MARGUERITE. - -Si je couchais seule à la maison, je n'hésiterais pas à t'ouvrir les -verrous ce soir; mais ma mère a le sommeil léger, et si elle nous -surprenait ensemble, je tomberais morte sur la place. - -FAUST. - -Bannis cette inquiétude, mon ange. Voici une liqueur, dont deux gouttes -suffisent pour assoupir quelqu'un profondément. - -MARGUERITE. - -Comment te refuser?... J'espère que cette liqueur ne lui causera aucun -mal. - -FAUST. - -Sans cela, ma chère, te la conseillerais-je? - -MARGUERITE. - -O le plus aimable des hommes, quand je te vois, je ne sais quoi me -force à vouloir tout ce que tu veux... et d'ailleurs j'ai déjà tant -fait pour toi, qu'il ne me reste pour ainsi dire plus rien à faire. - - (Elle s'en va.) - - (MÉPHISTOPHÉLÈS s'approche.) - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -La brebis est-elle partie? - -FAUST. - -Tu viens encore d'espionner? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Je sais tout par le menu. Monsieur le Docteur, vous avez été ce qu'on -appelle catéchisé; j'espère que vous en ferez votre profit. Les filles -sont fort intéressées à ce qu'on se montre pieux et soumis à la vieille -coutume. S'il obéit là, pensent-elles, c'est d'un bon augure pour nous. - -FAUST. - -Monstre! tu ne peux pas te figurer la sainte affliction que cette âme -aimante et fidèle, pénétrée d'une croyance où elle attache tout son -bonheur, éprouve à penser que l'homme qu'elle adore s'est perdu. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Amant sensible et délicat, une petite fille te mène par le nez. - -FAUST. - -Vile engeance de boue et de feu! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Il faut avouer qu'elle entend la physionomie en maître. En ma présence -elle est, dit-elle, mal à son aise; mon masque lui trahit un Esprit -caché: elle sent que je suis à coup sûr un Génie, ou peut-être bien le -Diable lui-même... Hé, hé, cette nuit?... - -FAUST. - -Que t'importe? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -C'est que j'y ai aussi ma part de plaisir. - - * * * * * - -PRÈS DE LA FONTAINE. - -MARGUERITE, LISETTE, portant des cruches. - -LISETTE. - -N'as-tu rien entendu dire de la petite Barbe? - -MARGUERITE. - -Pas un mot. Je vois si peu de monde! - -LISETTE. - -C'est une chose certaine (Sibylle me l'a conté ce matin), qu'elle s'est -enfin laissé séduire. Les voilà toutes, avec leurs grands airs! - -MARGUERITE. - -Comment cela? - -LISETTE. - -Oh! une horreur! Elle nourrit à présent deux personnes, quand elle boit -et mange. - -MARGUERITE. - -Ah! mon Dieu! - -LISETTE. - -Elle n'a que ce qu'elle mérite. Y avait-il assez long-temps qu'elle -était pendue après ce drôle! Tantôt une promenade, tantôt une course au -village, tantôt un bal; partout il fallait qu'elle fût la première, il -lui donnait sans cesse des petits gâteaux et du vin, elle se croyait la -plus belle des belles, et elle avait le front d'accepter sans rougir -des présents de lui. D'abord c'a été de la pure galanterie, puis sont -venues les caresses... Tant y a qu'à la fin sa fleur court les champs. -MARGUERITE. - -La pauvre fille! - -LISETTE. - -Tu la plains? Le soir, pendant que nous étions à filer, nos mères ne -nous laissaient jamais en bas: mais elle, elle restait auprès de son -amoureux sur le seuil de la porte; et, dans l'allée noire, il n'y avait -point d'heure trop longue pour eux. Maintenant elle n'a plus qu'à se -rendre à l'église pour y faire amende honorable, la hart au cou, la -torche au poing. - -MARGUERITE. - -Il la prend sûrement pour sa femme? - -LISETTE. - -Non, pas si fou! Un garçon alerte comme lui trouvera bien assez d'air à -respirer, tout autre part qu'ici. Il a décampé. - -MARGUERITE. - -Ce n'est pas beau de sa part. - -LISETTE. - -Elle l'a enjôlé! qu'elle en porte la peine. Les jeunes gens lui -arracheront sa guirlande, et nous autres, nous sèmerons de la paille -hachée devant sa porte. - - (Elle s'en va.) - -MARGUERITE retournant chez elle. - -Comment pouvais-je autrefois déclamer avec tant de violence, lorsque -je voyais faillir une pauvre fille? Comment se pouvait-il que, pour -qualifier les péchés des autres, ma langue ne trouvât point de termes -assez énergiques? J'avais beau me les représenter sous les couleurs les -plus noires, et les noircir encore, jamais ils n'étaient assez noirs à -mon gré; je me signais, je faisais le signe aussi grand que possible... -Et maintenant, je suis le péché même. Hélas, tout m'y a entraînée; il -était si bon, il était si aimable! - - * * * * * - -LES REMPARTS. DANS UN ENFONCEMENT DE LA MURAILLE UNE IMAGE DE LA MATER -DOLOROSA, DES VASES DE FLEURS DEVANT. - - -MARGUERITE met des fleurs fraîches dans les vases. - - Abaisse, - O Mère de douleur, - Un seul regard sur ma détresse. - - Le glaive dans le cœur, - Avec tant de tristesse - Tu regardes mourir le fils de ta tendresse! - - À ton Père et le sien - Confiant tes alarmes, - Tu répands de si chaudes larmes - Sur son supplice et sur le tien! - - Le martyre - Qui me déchire, - Quel esprit l'entendra? - Quel cœur le sentira? - Le doute horrible où mon âme se plonge, - Le poison lent qui s'y glisse et la ronge, - Ce qui se passe en moi, - Pour le connaître, hélas! il n'est que toi. - - En quelque lieu que je me traîne, - Une peine, une affreuse peine, - Glace mon cœur, brise mes os. - Nuit et jour, à toute heure, - Je pleure, pleure, pleure. - Ni trêve, ni repos! - - Les deux vases de ma fenêtre, - Je les arrosai de mes pleurs, - Lorsque, voyant l'aube paraître, - Je te cueillis ces fleurs. - - Le soleil se montrait à peine, - Que, sur mon lit me soulevant, - Je regardais poindre en pleurant - Sa lueur incertaine. - - Ah! sauve-moi du déshonneur! - Abaisse, - O Mère de douleur, - Un seul regard sur ma détresse! - - * * * * * - - -LA NUIT. UNE RUE DEVANT LA PORTE DE MARGUERITE. - -VALENTIN soldat, frère de Marguerite. - -VALENTIN. - -Lorsqu'il m'arrivait d'assister à l'un de ces repas où toutes les têtes -s'échauffent, et que les convives se mettaient à vanter la fleur de -leurs belles à qui mieux mieux, en arrosant chaque éloge d'un plein -verre; moi, les coudes appuyés sur la table, je restais assis sans dire -mot, et j'écoutais patiemment toutes leurs fanfaronnades. Mais ils -n'avaient pas plutôt fini que je me frottais la barbe en riant, et mon -verre à la main: «Chacun son goût!» disais-je, «mais y en a-t-il une -seule, dans tout le pays, qui vaille ma bonne petite Marguerite? Y en -a-t-il une seule, qui soit digne de délier les souliers de ma sœur?» -Top! top! cling! clang! entendait-on à la ronde. Les uns criaient «Il -a raison, elle est l'ornement de tout le pays,» et tous nos vantards -de rester muets. Et maintenant... c'est à s'arracher les cheveux, à -se fendre la tête contre les murs! les brocards, les quolibets vont -pleuvoir sur moi, le dernier va-nu-pieds se croira en droit de me -railler, je serai là comme un criminel chaque mot dit par hasard me -donnera une sueur froide! Puis, quand je les mettrais en pièces, je ne -pourrais pas les appeler menteurs. - -Qui s'avance de ce côté? Qui se glisse le long des maisons? Je me -trompe fort, ou voici mon coquin. Si c'est lui, ses affaires vont bien -mal; il ne sortira pas vivant d'ici. - -FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS. - -FAUST. - -Tu vois à travers la fenêtre de la sacristie cette lampe éternelle, -dont la flamme vacillante pâlit par moments? Tu vois ensuite -l'obscurité qui règne à l'entour? Hé bien, dans mon âme il fait -également nuit. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Hé bien, moi, je me sens au contraire ragaillardi, comme le petit chat -qui grimpe à une échelle en tapinois, et qui se frotte voluptueusement -contre les murs: je suis content de moi et dans une excellente -disposition, qui tient un peu de la convoitise du voleur, un peu de -la chaleur du matou. Je flaire d'avance la magnifique nuit du sabbat, -tous mes membres en frissonnent déjà de plaisir. Elle revient pour nous -après-demain, et c'est alors qu'on sait pourquoi l'on veille. - -FAUST. - -Ce trésor, que j'ai vu briller dans la terre, va-t-il bientôt paraître -au jour? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Tu peux, sur-le-champ, te donner le plaisir de ramasser cette cassette. -J'y ai jeté un coup-d'œil dernièrement, elle est pleine de beaux écus -neufs. - -FAUST. - -Et pas un bijou, pas une bague, pour en orner ma chère maîtresse? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Pardonnez-moi, j'y ai remarqué quelque chose qui ressemblait à un -collier de perles. - -FAUST. - -Tant mieux, car il me fâche d'entrer chez elle sans cadeaux. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Je ne crois pas qu'un plaisir de plus vous puisse être désagréable. -Puisque le ciel brille de toutes ses étoiles, il faut que vous -entendiez un vrai chef-d'œuvre: je veux la régaler d'une chanson -morale, pour la séduire d'autant mieux. - - (Il chante en s'accompagnant sur la guitare) - - Hé! que fais-tu donc, - Jeune Margoton, - Devant la maison - De l'amoureux Léandre? - Va, petite, va, - Il te laissera - Fille monter là, - Mais non fille en descendre. - - Veille sur tes pas. - Es-tu dans ses bras, - Bonne nuit, hélas! - Ma pauvre, pauvre fille. - Gardez toutes bien - De rien céder, rien, - Que l'anneau chrétien - À votre doigt ne brille. - -VALENTIN s'avance. - -Qui amorces-tu là? Par la mort, maudit preneur de souris!... Au diable -d'abord l'instrument, et puis au diable le chanteur! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -La guitare est en deux, on n'en peut plus rien faire. - -VALENTIN. - -En garde, maintenant! - -MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust. - -Monsieur le Docteur, n'allez pas mollir. Mettez-vous en garde! Plus -près de moi, que je vous dirige. Allons, flamberge au vent! Ferme, -poussez, je pare. - -VALENTIN. - -Pare celle-ci! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Pourquoi pas? - -VALENTIN. - -Et celle-ci! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Sans doute! - -VALENTIN. - -Je crois en vérité que le Diable combat! Qu'est-ce donc? j'ai déjà la -main fatiguée. - -MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust. - -Pousse! - -VALENTIN tombe. - -Oh! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Voilà mon rustaud apprivoisé... Maintenant alerte! Il nous faut gagner -promptement au large; car j'entends déjà crier au meurtre. La police ne -m'embarrasse guère; mais la justice criminelle, c'est autre chose. - -MARTHE à la fenêtre. - -À l'aide, au secours! - -MARGUERITE à la fenêtre. - -Vite un flambeau! - -MARTHE de même. - -On s'injurie, on appelle, on crie, on se bat. - -LE PEUPLE. - -Il y en a déjà un de mort! - -MARTHE sortant. - -Les meurtriers se sont donc enfuis? - -MARGUERITE sortant. - -Qui est resté sur la place? - -LE PEUPLE. - -Le fils de ta mère. - -MARGUERITE. - -Grand Dieu! Malheureuse que je suis! - -VALENTIN. - -Je meurs: c'est bientôt dit, et encore plus tôt fait. Que signifie tout -ce bruit, femmes? Pourquoi ces cris, ces plaintes? Approchez-vous et -écoutez-moi. (Tous font cercle autour de lui.) Ma petite Marguerite, -vois-tu bien, tu es encore jeune, tu n'es pas assez habile encore, tu -mènes mal tes affaires. Je te le dis en confidence: tu n'es qu'une -catin, sois-le donc comme il faut. - -[Illustration: Meph... Pousse... oh!... Meph... Voilà mon rustaud -apprivoisé.] - -[Illustration: Meph... Il nous faut gagner promptement au large.] - -MARGUERITE. - -Mon frère!... Dieu!... Que veux-tu dire? - -VALENTIN. - -Ne mêle pas Dieu notre Seigneur là-dedans. Malheureusement ce qui est -fait est fait, et ce qui en doit arriver arrivera. Il y a commencement -à tout: tu t'es donnée à un homme en cachette, bientôt il en viendra -d'autres; et dès l'instant que tu es à une douzaine, tu es à toute la -ville. - -Quand la honte vient à naître, elle est mise au monde en secret, et -on lui jette le voile de la nuit sur la tête et sur les oreilles; -oui, on voudrait bien l'étouffer. Mais elle n'en prend pas moins son -accroissement; puis, quand elle est devenue grande, elle paraît nue au -jour; et ce n'est pas qu'elle soit devenue en même temps plus belle: au -contraire, plus elle est laide, plus elle cherche la lumière. - -Je vois déjà, comme si j'y étais, le temps où tout ce que la ville -a d'honnêtes gens reculera devant toi, malheureuse, comme devant un -corps mort. Le cœur te saignera, s'ils s'avisent de te regarder entre -les deux yeux: tu ne porteras plus de chaîne d'or; tu n'iras plus à -l'église, ni à l'autel; tu ne te pavaneras plus au bal avec une fraise -brodée! C'est sur la paille, dans un recoin obscur au milieu des gueux -et des estropiés, que tu iras t'étendre; et Dieu te pardonnerait, que -tu n'en seras pas moins maudite sur la terre. - -MARTHE. - -Recommandez votre âme à la grâce de Dieu! Voulez-vous aggraver encore -vos péchés? - -VALENTIN. - -Si je pouvais tomber sur ta vieille carcasse, infâme entremetteuse, je -croirais racheter amplement tous mes péchés! - -MARGUERITE. - -Mon frère, quel supplice affreux! - -VALENTIN. - -Va, va, ne pleure pas. C'est quand tu as forfait à ton honneur, que -j'ai reçu le coup le plus terrible... Aujourd'hui, en mourant, je monte -vers Dieu, comme un brave et honnête soldat. - - (Il meurt.) - - * * * * * - - -L'ÉGLISE. MESSE, ORGUE ET CHANT. - -MARGUERITE parmi la foule, UN MAUVAIS ESPRIT derrière Marguerite. - -LE MAUVAIS ESPRIT. - -Qu'il était différent, Marguerite, l'état de ton âme, lorsque pleine -encore d'innocence tu t'approchais de ce même autel, en balbutiant des -prières, les yeux fixés sur ce petit livre usé, le cœur partagé entre -les jeux de l'enfance et l'amour de Dieu! Marguerite, qu'est devenue -ta paix? Dans ton cœur que de souillures! Pries-tu pour l'âme de ta -mère, que tu as fait descendre au tombeau à travers une lente, lente -agonie? Sur le seuil de ta porte, quel est ce sang? Qui l'a versé?... -Et ne sens-tu pas s'agiter dans tes flancs une créature, qui va bientôt -naître pour ton tourment et pour le sien? Avenir funeste! - -MARGUERITE. - -Malheureuse!... Ah! si je pouvais me soustraire aux pensées qui se -succèdent en tumulte dans mon âme et s'élèvent contre moi! - - -CHŒUR. - - _Dies iræ, dies illa - Solvet sæclum in favilla[18]._ - - (L'orgue joue.) - -LE MAUVAIS ESPRIT. - -La colère de Dieu fond sur toi; la trompette sonne; les tombeaux -s'ébranlent; et les cendres de ton corps, ranimées pour les flammes -éternelles tressaillent de terreur! - -MARGUERITE. - -Que ne suis-je loin d'ici! Le son de cet orgue m'ôte la respiration, -ces chants abattent mes forces et déchirent mon cœur. - - -CHŒUR. - - _Judex erbo cùm sedebit,_ - _Quidquid latet apparebit,_ - _Nil inultum remanebit_[19]. - -MARGUERITE. - -Je ne puis plus respirer; ces piliers me serrent, cette voûte -m'écrase... De l'air! - -LE MAUVAIS ESPRIT. - -Cache-toi... Mais non, le crime et la honte ne peuvent se cacher. De -l'air, dis-tu, de la lumière? Malheur à toi! - -[Illustration: Marg... Malheureuse! Ah! si je pouvais me soustraire aux -pensées qui se succèdent en tumulte dans mon âme et s'élèvent contre -moi. Le mauvais Esprit... La colère de Dieu fond sur toi! la trompette -sonne... Malheur à toi! - -Chœur. - - Judex erbo cùm sedebit, - Quidquid latet apparebit, - Nil inultum remanebit. -] - -CHŒUR. - - _Quid sum miser tunc dicturus?_ - _Quem patronum rogaturus?_ - _Cùm vix justus sit securus_[20]. - -LE MAUVAIS ESPRIT. - -Les saints détournent de toi leur visage, les justes rougiraient de te -tendre la main. Malheur! - -CHŒUR. - - _Quid sum miser tunc dicturus[21]_? - -MARGUERITE. - -Ma voisine, votre flacon!... - - (Elle tombe évanouie.) - - * * * * * - - -NUIT DE SABBAT. LES MONTAGNES DU HARZ: VALLÉE DE SCHIRKE[22] ET DÉSERT. - -FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -N'as-tu pas envie de t'aider d'un manche à balai? Je voudrais bien, -quant à moi, trouver quelque part un bouc vigoureux. Nous sommes encore -loin du terme de notre course. - -FAUST. - -Tant que mes jambes auront la force de me porter, je me contenterai -de ce bâton noueux. Que sert-il d'abréger le chemin? Errer dans ce -labyrinthe de vallées, gravir sur ces rochers, d'où se précipitent -les eaux qui y sourdent éternellement; voilà les plaisirs d'une telle -course. La sève du printemps circule déjà sous l'écorce blanche et -crevassée des bouleaux, les sapins même ressentent les influences de -cette saison: ne devrait-elle point pénétrer aussi dans nos membres -engourdis? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Pour moi, je n'en éprouve aucun effet; l'hiver est dans mon corps, j'ai -soif de neige et de glace, il m'en faudrait partout sur mon sentier. -Que la lune est triste! Qu'ils sont ternes et rougeâtres les rayons -que son disque échancré nous lance, en montant dans le ciel! Comme ils -frisent légèrement la croupe des montagnes! Mais elle éclaire si peu, -qu'à chaque pas l'on se heurte contre un arbre ou contre un rocher. -Permets que je m'adresse à quelque feu follet: j'en vois justement un, -qui promène non loin d'ici sa voltigeante lumière. Holà, mon ami, à -nous! Que te revient-il de flamber solitairement dans le vide? Aie la -bonté d'éclairer nos pas, et de nous conduire là-haut. - - (UN FEU FOLLET s'approche.) - -LE FEU FOLLET. - -J'espère que le respect que j'ai pour vous l'emportera sur mon naturel -vagabond: mais c'est ordinairement en zigzag que notre course se dirige. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Hé, voyez donc, il veut singer les hommes. Marche droit, au nom du -Diable; ou d'un souffle j'éteins ta vie de flamme. - -LE FEU FOLLET. - -Je vois bien que vous êtes le maître de céans, et je me rendrai de -bonne grâce à vos désirs. Mais, songez-y, la montagne est aujourd'hui -ensorcelée, elle est tourmentée de vertiges; or, si un feu follet vous -montre le chemin, il ne faut pas que vous y regardiez de trop près. - -[Illustration: Meph:--Nous sommes encore loin du terme de notre course.] - - -FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS, LE FEU FOLLET, chantant alternativement. - - Dans la sphère des mensonges, - Des chimères, des vains songes, - Nous voici tous deux entrés. - Sois-nous un fidèle guide. - Effleurons le sol aride, - Foulons les rocs déchirés. - - Que de sapins qui se pressent, - Et dont tous les troncs paraissent - Saisis d'un long tremblement, - Fuir au loin rapidement! - Que de sommets qui s'abaissent! - Que de nuages mouvants! - Que de pics battus des vents! - Que de brouillards, qui se fondent, - Qui renaissent et qui grondent! - - Sur un tapis de gazon - Roule un torrent noir de fange - Et blanc d'écume... Qu'entends-je? - Un murmure? une chanson? - Serait-ce la voix d'un Ange? - Ou bien, seraient-ce les sons - De la voix que nous aimons? - L'écho de ce doux ramage, - Comme le cri d'un autre âge, - Va mourant de monts en monts. - - Ouhou! chouchou! bruits funèbres, - Retentissent près de nous: - Merles, geais, corbeaux, hiboux, - Veillent-ils dans les ténèbres? - Qui frappe ici nos regards? - Ventres plats, longues échines. - Scorpions, serpents lézards, - Rampent-ils sous les épines? - De toutes parts les racines, - Comme un million de bras, - S'allongent devant nos pas. - Ici, cachant une fosse, - Raboteuses, suant l'eau, - Elles tendent un réseau - Flexible, où le pied se fausse; - Là, du tronc des arbres morts - Elles s'élancent en gerbes, - Ou bien confondent aux herbes - Leurs longs filaments retors. - Et ces taupes bigarrées, - Sur la bruyère égarées, - La mousse humide grattant, - Broutant, trottant, voletant; - Et ces mouches fugitives, - Dont l'impétueux essaim - Sème sur notre chemin - Des étincelles si vives!... - - Dis-nous si nous resterons, - Ou si nous avancerons? - Ici tout pend, tout menace: - Ces sapins déracinés - Qui déchirent notre face, - Et ces rochers calcinés, - Ces eaux vertes, ces feux sombres, - Et ces brouillards, et ces ombres!... - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Tiens-toi ferme au pan de mon habit. Voici un sommet intermédiaire, -d'où l'on découvre avec surprise la splendeur de Mammon au haut de la -montagne. - -FAUST. - -Quelles étranges lueurs verse dans ces vallées l'horizon, éclairé d'un -triste crépuscule! Elles pénètrent jusqu'aux profondeurs les plus -reculées de l'abîme. Là, s'élève une vapeur; plus loin, voltige un -lambeau de nuage; ici, brille une flamme ardente à travers le crêpe des -brouillards, et tantôt elle serpente comme un étroit sentier, tantôt -elle jaillit comme une source limpide. Ici, durant un long espace, elle -jette mille feux divers, qui se partagent en ruisseaux rouges dans -les vallons; là, pressée entre deux rocs, elle se réunit en une seule -gerbe. Près de nous des millions d'étincelles tombent sur la terre, qui -semble couverte d'une poussière d'or. Mais regarde, ces murs de rochers -s'allument dans toute leur hauteur. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Le seigneur Mammon n'illumine-t-il pas son palais comme il faut, pour -cette fête? Quel bonheur pour toi d'avoir vu cela!... Je pressens déjà -l'approche de ses convives turbulens. - -FAUST. - -Quelle agitation dans l'air! L'ouragan se déclare, il frappe mes -épaules à coups pressés. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Si tu ne te cramponnes à ces vieilles roches, il te précipitera au -fond de l'abîme... Une brume vient de rendre la nuit plus obscure -encore... Écoute, comme les arbres craquent dans les bois; les hiboux -s'enfuient épouvantés. Entends-tu éclater les colonnes de ces palais -toujours verts? Entends-tu le froissement plaintif des branches, le -violent tremblement des troncs, l'ébranlement sourd des racines? Quel -affreux désordre dans leur chute! Tous crient, en tombant les uns sur -les autres; et au fond des antres éboulés s'engouffrent tourbillons sur -tourbillons, avec un sifflement aigu. N'entends-tu pas des voix sur les -hauteurs, de loin, de près, de partout? Oui, oui, tout le long de la -montagne résonne un horrible chant magique. - - SORCIÈRES EN CHŒUR. - - Nous montons au Brocken désert[23]. - Le chaume est jaune et le blé vert. - Monseigneur Bélial[24], notre maître, - Sur le froid sommet tient sa cour. - On se presse tout à l'entour, - On danse à l'ombre du grand hêtre. - Plus d'une sorcière debout - ......................... - - UNE VOIX. - - Baubo gallop par derrière: - La vieille est à califourchon - Sur le râblé d'un vieux cochon. - Reculez-vous, place à la mère! - - CHŒUR. - - Honneur sans doute à qui de droit! - En avant, Baubo, marche droit. - D'abord la mère et qui la porte, - Puis à quelques pas son escorte. - - UNE VOIX. - - Holà! quel chemin prends-tu? - - UNE VOIX. - - Moi? - Celui d'Ilsenstein, où je vois - Un chat-huant d'humeur accorte, - Qui se blottit dans les buissons, - Et qui me fait des yeux! - - UNE VOIX. - - Chansons! - Viens en enfer, petite... - Pourquoi fuis-tu si vite? - - UNE VOIX. - - Il m'a mordue au flanc. - Vois-tu couler mon sang? - - SORCIÈRES, chœur. - - Le mont est haut, longue est la traite. - Quel bruit confus, quel tourbillon! - Maint balai traîne, et maint fourchons; - L'enfant se plaint, la mère p...... - - SORCIERS, premier demi-chœur. - - Vrais escargots, nous marchons mal: - Les femmes ont sur nous l'avance. - Car, s'agit-il de tendre au mal, - La femme a mille pas d'avance. - - SORCIERS, deuxième demi-chœur. - - Oui, oui, votre calcul est bon; - Femme, il est vrai, le fait en mille. - Mais en quoi l'homme est plus agile, - C'est qu'il le fait, lui, d'un seul bond. - - UNE VOIX d'en haut. - - Venez, venez joindre vos frères, - Quittez cet océan de pierres. - - UNE VOIX d'en bas. - - Las! nous ne demandons pas mieux - Que de vous suivre jusqu'aux cieux. - Nous caquetons sans fin ni cesse, - Nous ne perdons pas un moment: - Mais inutilement. - Ah! maudite faiblesse! - - LES DEUX CHŒURS. - - Le vent se tait, l'étoile fuit, - La lune se cache, il est nuit. - Le chœur entier battant des ailes - Frappe les airs d'un triste bruit, - Et jette au loin mille étincelles. - - UNE VOIX d'en bas. - - Arrêtez! arrêtez! - - UNE VOIX d'en haut. - - Qui crie au fond du gouffre, - En ces rocs écartés? - - UNE VOIX d'en bas. - - Oh! prenez-moi! Je souffre; - Je monte depuis trois cents ans, - Et ne puis atteindre le faîte. - Quel bonheur pour moi, quelle fête, - Si je rejoignais mes parents! - - LES DEUX CHŒURS. - - Tant pis pour vous! Le balai porte, - Et le vieux bouc, et le cloporte. - Qui ne peut monter en ce jour - Est perdu, perdu sans retour. - - UNE DEMI-SORCIÈRE en bas. - - Voilà de si longues années - Que je patauge dans mon coin! - Comment sont-ils déjà si loin? - J'y passe pourtant mes journées, - J'y consacre tout mon temps, tout; - Et ne suis pas encore au bout. - - LE CHŒUR DES SORCIÈRES. - - Pour les Sorcières ce flacon - Renferme un excellent collyre; - Une auge est le meilleur navire, - La meilleure voile un torchon. - Qui n'a pu voguer à cette heure - Au grand jamais ne voguera. - - LES DEUX CHŒURS. - - Lorsqu'au sommet l'on touchera, - Que chacun à son rang demeure. - Tous à la fois d'un même vol, - En tournoyant, rasez le sol, - Et courbez au loin les bruyères - Sous vos escadrons de Sorcières. - - (Ils font halte.) - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Cela se pousse et se presse, cela s'élance et frémit, cela siffle et -grouille, cela marche et jacasse, cela reluit, étincelle, et pue, et -flambe... Véritable élément de Sorcières... Allons, tiens-toi donc à -moi, autrement nous allons être séparés... Où es-tu? - -FAUST dans l'éloignement. - -Ici! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Comment, déjà emporté? Il faut donc que j'use de mon droit de maître. -Place à monsieur Volant! Place, aimable canaille, place! Ici, -Docteur, prends-moi. À présent fendons la presse ensemble, c'est trop -extravagant même pour moi. Un peu plus loin brille quelque chose qui -a un éclat tout particulier, un instinct m'entraîne vers ce petit -buisson. Viens, viens, nous nous y glisserons l'un et l'autre. - -FAUST. - -Esprit de contradiction!... Allons, va, je te suis. Voilà qui est -fort bien: nous montons au Brocken dans la nuit du sabbat, pour nous -reléguer seuls dans un coin. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Regarde, que de flammes bigarrées! C'est un club joyeux qui s'assemble. -Avec ces petits êtres on n'est pas seul. - -FAUST. - -J'aimerais pourtant mieux être en haut. Déjà je vois le feu et les -tourbillons de fumée: vers ce point roule la multitude; là, elle se -presse autour de l'Esprit du mal. Plus d'une énigme doit s'y dénouer. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Mais aussi plus d'une énigme s'y noue. Laisse le grand monde s'écouler -en murmurant, nous nous arrêterons ici pour nous reposer. Depuis -long-temps, il est reçu que dans le grand monde on bâtit de petits -mondes. Voici de jeunes Sorcières nues comme la main, et de vieilles -qui se voilent sagement. Soyez accueillantes, pour l'amour de moi: cela -coûte peu et fait grand bien. J'entends un bruit d'instruments. Maudit -charivari! on a besoin de s'y habituer. Viens, viens, suis-moi; cela ne -peut se passer autrement, je marche auprès de toi, et je t'introduis: -ce sont de nouveaux services que je te rends. Que dis-tu, l'ami? Ce -n'est pas un étroit espace; regarde de ce côté, à peine en verras-tu le -bout. Une centaine de feux sont allumés en cercle; on danse, on jase, -on cuit, on boit, on fait l'amour. Dis-moi où l'on pourrait trouver -meilleure compagnie? - -FAUST. - -Pour nous y introduire, vas-tu te montrer en magicien ou en Diable? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Ma coutume est bien de conserver l'incognito; mais dans un jour de -gala, on laisse volontiers voir ses cordons. Au lieu de l'ordre de -la jarretière, le pied cornu est en grand honneur céans. Vois-tu là -cet escargot, qui arrive en rampant? À force de tâter avec le bout -de ses cornes, il a senti que c'était moi. Si je voulais, je ne me -déguiserais pas. Viens toujours, nous allons passer d'un feu à l'autre: -tu es l'amant, moi je fais ta demande. (À plusieurs personnages, qui -sont assis autour d'un tas de charbons à demi-éteint.) Messieurs les -vieillards, à quoi vous occupez-vous dans ce coin? J'aimerais à vous -voir au milieu du monde, mangeant et faisant la vie avec les jeunes -gens. On a tout le temps d'être seul chez soi. - - UN GÉNÉRAL. - - - Aux nations qui se fie est un sot. - On perd sa peine à travailler pour elles; - Car près du peuple, ainsi qu'auprès des belles, - C'est la jeunesse qui prévaut. - - UN MINISTRE. - - Ah! qu'aujourd'hui la misère est profonde! - Moi je suis fort de l'avis des barbons; - Oui, sans mentir, alors que nous régnions, - C'était bien l'âge d'or du monde. - - UN PARVENU. - - Nous n'étions pas non plus des moins adroits, - Et de nos mains nous poussions à la roue: - Mais à présent que nous sommes les rois, - À notre tour on nous bafoue. - - UN AUTEUR. - - Tout se corrompt. Qui peut lire en nos jours - Un écrit juste, et d'un contenu sage? - Jamais encore on n'a vu le jeune âge - Aussi tranchant dans ses discours. - - MÉPHISTOPHÉLÈS paraît tout-à-coup très-âgé. - - Le monde, je le sens, touche à sa dernière heure; - Pour la dernière fois j'ai suivi ce chemin, - Mon corps devient débile... Oui, s'il faut que je meure, - Le vieux monde est sur son déclin. - -UNE SORCIÈRE-REVENDEUSE. - -Messieurs ne passez pas si vite, ne laissez pas échapper l'occasion, -regardez avec attention mes marchandises. Il y en a de toute sorte, -et cependant rien qui n'ait son pareil sur la terre, rien qui n'ait -causé un notable dommage aux hommes et au monde. Ici, il n'y a pas un -poignard qui n'ait fait couler du sang; pas une coupe qui n'ait versé -dans un corps sain le poison le plus subtil; pas une parure qui n'ait -séduit une femme honnête; pas une épée qui n'ait rompu l'alliance de -paix, ou frappé l'ennemi par derrière. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Eh, cousine, vous vous méprenez sur les temps. Ce qui est fait, est -fait; on ne s'en inquiète plus. Fournissez-vous de nouveautés, il n'y a -que les nouveautés qui attirent. - -FAUST. - -Pourvu que je ne m'oublie pas moi-même! C'est là une véritable foire! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Toute la colonne s'ébranle pour monter; tu crois pousser, et tu es -poussé. - -FAUST. - -Qui aperçois-je de ce côté? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Regarde bien, c'est Lilith. - -FAUST. - -Qui? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -La première femme d'Adam. Tiens-toi en garde contre ses beaux cheveux, -merveilleuse parure qui la distingue; quand une fois elle en a touché -un jeune homme, c'en est fait de sa liberté. - -FAUST. - -Près de ce siège en voici deux, l'une vieille et l'autre jeune, qui ont -déjà beaucoup dansé. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Aujourd'hui cela ne se repose point. On passe à une nouvelle danse: -viens, prenons-les. - -FAUST dansant avec la jeune. - - J'eus un beau rêve un soir d'été: - Sur un pommier dans les prairies - Reluisaient deux pommes fleuries; - Elles me plurent, j'y montai. - - LA BELLE. - - Pour ces pommettes si vermeilles - Votre appétit date d'Éden. - Il m'est doux de voir mon jardin - En porter de toutes pareilles. - - MÉPHISTOPHÉLÈS avec la vieille. - - J'eus un mauvais rêve une nuit - En un tronc mou, jaune et stérile - .......................... - .......................... - - LA VIEILLE. - - Je suis la très-humble servante - Du chevalier au pied cornu. - Qu'il........................ - Si............. ne l'épouvante. - -L'ORDONNATEUR DU BROCKEN. - -Maudites gens, qu'osez-vous faire? Ne vous a-t-on pas, depuis -long-temps, montré comment il faut s'y prendre? Un Esprit ne se tient -jamais droit sur ses pieds, et voilà que vous dansez ainsi que nous -autres hommes! - -LA BELLE dansant. - -Qu'a-t-il à voir dans notre bal, celui-là? - -FAUST dansant. - -Eh! il est partout le même; ce que les autres font, il faut lui qu'il -le juge. S'il n'a pu discourir sur un pas, le pas est comme non avenu. -Ce qui le met surtout en colère, c'est de vous voir avancer: consentez -à tourner en cercle, comme il tourne lui-même dans son vieux moulin, et -il s'extasiera à tous coups; notamment, si vous ne manquez pas de le -payer en profondes révérences. - -L'ORDONNATEUR DU BROCKEN. - -Vous êtes encore là? C'est inouï. Disparaissez donc! Nous avons tout -éclairci, mais la canaille des Diables est ingouvernable. Nous avons la -sagesse en partage, nous travaillons de toutes nos forces; et néanmoins -le creuset n'est pas encore nettoyé. Combien de temps n'y ai-je pas -consacré, et jamais rien ne s'épure. C'est inouï! - -LA BELLE. - -Hé bien, cesse donc de nous ennuyer ici. - -L'ORDONNATEUR DU BROCKEN. - -Esprits, je vous le dis en face, le despotisme d'esprit m'est -intolérable; mon esprit ne peut l'exercer. (On continue de danser.) -Aujourd'hui, je le vois, je ne gagnerai rien: cependant c'est toujours -un nouveau voyage de fait, et je n'ai pas perdu l'espoir de mettre, à -mon dernier, les Diables et les poètes en déroute. - - -[Illustration: Meph--Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien -de le regarder... tu as bien entendu raconter l'histoire de Méduse? -Faust--Assurément ce sont là les yeux d'un mort, qu'une main amie n'a -point fermés; c'est là le sein que Marguerite m'a livré, c'est le corps -charmant que j'ai possédé.] - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Il va se plonger tout-à-l'heure dans une mare, c'est la façon dont il -se soulage; et quand une sangsue s'est gorgée de son sang, il est alors -guéri des Esprits et de l'esprit. (À Faust qui a quitté la danse.) -Pourquoi lâches-tu la jolie fille qui t'excitait à la danse par des -chants si agréables? - -FAUST. - -Ah! au milieu de ses chants, une souris rouge lui est sortie de la -bouche. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Voilà quelque chose de bien redoutable! On n'y regarde pas de si près: -que la souris soit rouge ou grise, il n'importe. Qui va tenir compte de -pareille bagatelle dans un moment comme celui-ci, à l'heure du berger? - -FAUST. - -Mais que vois-je? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Hé? - -FAUST. - -Méphisto, ne vois-tu pas une jeune fille pâle et belle, qui se tient -seule dans l'éloignement? Elle s'avance à pas lents; on dirait, à sa -démarche, qu'elle a les fers aux pieds... Je jurerais que c'est ma -bonne Marguerite elle-même. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien de le regarder. C'est une -figure magique, inanimée, un fantôme. Il n'est pas bon de le rencontrer -sur sa route; son regard fixe glace le sang de l'homme, et le convertit -presque en pierre: tu as bien entendu raconter l'histoire de Méduse? - -FAUST. - -Assurément ce sont là les yeux d'un mort, qu'une main amie n'a point -fermés; c'est là le sein que Marguerite m'a livré, c'est le corps -charmant que j'ai possédé. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -C'est de la magie, homme simple, fou que tu es: car chacun y croit -reconnaître sa maîtresse. - -FAUST. - -Quels transports!... Quelles tortures!... Je ne puis m'arracher de ce -spectacle... Mais quoi de plus étrange que le ruban rouge qui entoure -ce beau cou, et qui n'est pas plus large que le dos d'un couteau! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -C'est juste, je le vois comme toi. Elle peut même porter sa tête sous -son bras, puisque Persée la lui a coupée. Bah! laisse cette chimère. -Viens plutôt sur la colline en face: elle est aussi agréablement -disposée que le Prater de Vienne; et je me trompe fort, ou j'y vois un -théâtre dans toutes les règles. Qu'y a-t-il donc là? - -UN SERVANT. - -On commence à l'instant une nouvelle pièce, la dernière pièce de sept: -on est ici dans l'usage d'en donner ce nombre, ni plus, ni moins. Un -amateur l'a écrite, et ce sont des amateurs qui la jouent. Pardonnez, -messieurs, si je disparais; c'est que je suis l'amateur qui lève le -rideau. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Que je vous trouve sur le Blocksberg[25], à la bonne heure; au moins -vous y êtes à votre place[26]. - - * * * * * - - -SONGE - -D'UNE NUIT DE SABBAT, ou - -LES NOCES D'OR D'OBERON ET TITANIA. - - -INTERMÈDE. - - - DIRECTEUR DE THÉATRE. - - De Mieding[27] enfants intrépides, - Nous avons ce soir congé net. - Vieille montagne et vals humides, - Telle est la scène du ballet. - - HÉRAUT. - - Ce n'est qu'après cinquante années, - Que les noces sont d'or. Grand mal! - Mais les brouilles sont terminées[28], - Puis l'or est un divin métal. - - OBERON. - - Êtes-vous Esprits de ma trempe? - Sachez le montrer en ce jour. - La reine et le roi vont d'Amour - Rallumer la nocturne lampe. - - PUCK[29]. - - Puck entre, et se meut de travers, - Et traîne son pied en spirales. - Plus loin dansent, par intervalles, - De légers couples dans les airs. - - ARIEL[30]. - - Ariel, en gonflant sa joue, - Module un son aérien. - À faux souvent le flûteur joue, - Mais parfois il rencontre bien. - - OBERON. - - Qui veut la paix dans son ménage, - N'a qu'à prendre exemple de nous: - Pour le bonheur du mariage - Il faut séparer les époux. - - TITANIA. - - Le mari sa femme importune? - La femme boude son mari? - Au fond du Nord conduisez l'une, - Menez l'autre au fond du Midi. - -ORCHESTRE, TUTTI. - - - (Fortissimo.) - - Insectes lourds suçant les roses, - Becs de mouche, nez de cirons, - Grenouilles, crapauds et grillons: - Voilà, messieurs, nos virtuoses. - - SOLO. - - Le basson nous vient par le bac: - D'une outre enflée il a la mine. - Entendez-vous le chnec-chnic-chnac - Qui sort de sa large narine? - - ESPRIT qui vient de se former. - - Prends cet embryon dans ce coin, - Mets-lui des ailes à la tête: - Ce n'est rien, c'est moins qu'une bête; - Mais c'est un poème au besoin[31]. - - UN PETIT COUPLE. - - Sur les fleurs, le long des rigoles, - Tu cours et sautilles vraiment - On ne saurait plus lestement; - Mais aux cieux jamais tu ne voles[32]. - - VOYAGEUR CURIEUX. - - Dois-je bien en croire mes yeux? - N'est-ce point une mascarade? - Rencontrer dans ma promenade - Oberon, le plus beau des Dieux! - - ORTHODOXE. - - Quoi! pas de griffes, pas de queue! - C'est pourtant, à ce que je vois, - Comme les Dieux des Grecs sans foi[33], - Un Diable on le sent d'une lieue. - - ARTISTE DU NORD. - - Ce que je fis jusqu'à ce jour - N'est qu'ébauches, traits de génie; - Mais attendez, en Italie - Je me prépare à faire un tour. - - PURISTE[34]. - - Ah! mon malheur ici m'amène. - Quels désordres immodérés! - Dans cette foule, sur la plaine, - Il n'en est que deux de poudrés. - - JEUNE SORCIÈRE. - - La poudre, ainsi que la chemise, - Sied aux femmes sur le retour. - Sur un bouc je suis, nue, assise, - Car mon corps ne craint pas le jour. - - MATRONES. - - Nous avons trop de savoir-vivre - Pour rabattre ici vos grands airs. - Votre jeunesse vous enivre, - Mais attendons l'âge... et les vers. - - MAÎTRE DE CHAPELLE. - - Ne voilez point la beauté nue... - Becs de mouche, nez de cirons. - Grenouilles crapauds et grillons, - En mesure, ou bien je vous tue. - - GIROUETTE tournée d'un côté. - - Réunion charmante à voir. - Les femmes les plus agréables, - Et les hommes les plus aimables! - Tous jeunes gens riches d'espoir. - - GIROUETTE tournée de l'autre côté. - - Si la terre ne s'ouvre vite, - Et ne les coule tous à fond, - La tête me tourne, et d'un bond - Dans l'enfer je me précipite. - - XÉNIES[35]. - - Vrais insectes nous sommes là, - Tenant une maligne pince, - Pour rendre honneur au puissant prince, - À Satan, notre cher papa. - - HENNINGS[36]. - - Les entendez-vous, ces harpies, - Naïvement médire en chœur? - Puis elles sont assez hardies - Pour se vanter de leur bon cœur! - - MUSAGÈTE[37]. - - Dans les danses de ces Sorcières, - Je ne me déplais certes pas; - Car je puis mieux guider leurs pas, - Que les pas des Muses légères. - - CI-DEVANT GÉNIE DU TEMPS[38]. - - Ma foi! hurlons avec les loups. - Porte-moi sur cette montagne; - C'est un Parnasse d'Allemagne, - On y trouve place pour tous. - - VOYAGEUR CURIEUX. - - Quel est ce grand qui court si vite, - Et qui se rengorge en courant? - Son nez partout il va fourrant. - --C'est qu'il fait la chasse au jésuite[39]. - - GRUE. - - En eaux troubles je pêche aussi, - Quand je n'en ai de plus sortables. - C'est pourquoi vous voyez ici - L'homme pieux parmi les Diables. - - MONDAIN. - - Oui, pour les pieux, croyez-moi, - Tout est instrument, véhicule: - Dans l'enfer, au nom de la foi, - Se tient plus d'un conventicule. - - DANSEUR. - - Voici venir des chœurs nouveaux. - Les tambours battent, le ciel tonne... - Paix! le héron dans les roseaux - Redit sa chanson monotone. - - DOGMATIQUE[40]. - - Sans en démordre, je maintien - Qu'au doute la raison s'oppose; - Car si le Diable n'était rien, - Comment serait-il quelque chose? - - IDÉALISTE. - - L'imagination bientôt - Va prendre sur moi trop d'empire; - Et, si je suis tout, il faut dire - Que je suis aujourd'hui bien sot. - - RÉALISTE. - - Je sonde l'Être et me démène - À tel point que j'en perds le sens: - Pour la première fois je sens - Ma démarche errer incertaine. - - SUPERNATURALISTE. - - Oh! que j'ai de contentement - À voir défiler ces phalanges! - Car je peux rigoureusement - Conclure des Diables aux Anges. - - SCEPTIQUE. - - Courant après maints feux follets, - Chacun voit de l'or dans du sable. - Puisque le doute sied au Diable[41], - Ici je demeure et m'y plais. - - MAÎTRE DE CHAPELLE. - - Amateurs sans goût, pures bêtes, - Becs de mouches, nez de cirons, - Grenouilles, crapauds et grillons, - Ah! quels virtuoses vous êtes - - LES SOUPLES[42]. - - Quant à nous, rien ne nous arrête: - _Sans-souci_, voilà notre nom; - Nous marchons sur les pieds, sinon - Nous marchons très-bien sur la tête. - - LES EMPÉTRÉS. - - Nous fûmes de bons pique-assiettes; - Mais ayant usé nos souliers - À faire aux princes des courbettes, - Maintenant nous allons nu-pieds. - - FEUX-FOLLETS. - - Nous sommes enfants de la boue - Qui corrompt les dormantes eaux: - Mais en vrais paons faisons la roue, - Puisqu'ici l'on nous trouve beaux. - - ÉTOILE TOMBANTE. - - Du haut des cieux que ma lumière - Tant de milliers d'ans éclaira; - Je tombe, et gis dans la poussière. - Sur mes pieds qui me remettra? - - LES MASSIFS. - - Place! place! les herbes ploient, - Le sol cède, l'arbre se rompt. - Les Esprits, tout Esprits qu'ils soient, - Ont parfois des membres de plomb. - - PUCK. - - Hé! seigneurs éléphants, de grâce, - Daignez marcher d'un pas moins lourd. - Que le moins leste dans ce jour - Soit Puck à la mobile face - - ARIEL. - - Si la nature, si l'esprit - Vous a pourvus d'ailes divines, - Suivez-moi tous sur ces collines, - Où la rose à l'ombre fleurit. - - ORCHESTRE. - - (Pianissimo.) - - Un brouillard s'élève et voltige, - On entend gémir les roseaux... - C'est le vent qui rase les eaux, - Tout a fui comme un vain prestige. - - * * * * * - - -JOUR NÉBULEUX.--UNE PLAINE. - -MÉPHISTOPHÉLÈS, FAUST[43]. - -FAUST. - -Dans la misère, dans le désespoir; entraînée long-temps sur une pente -funeste, sur la pente de l'abîme et maintenant captive, jetée comme -une criminelle au fond d'un cachot, où l'attendent d'effroyables -supplices!... La céleste, l'infortunée créature!... Jusque-là... -jusques à ce point!... Traître, méprisable Esprit, tu me l'as caché!... -Reste donc, reste ici, roule avec colère, dans leur orbite, tes yeux de -Démon! Reste et brave-moi par ton insupportable présence!... Captive, -dans une irréparable misère; livrée aux mauvais Esprits et à la justice -barbare des hommes!... Et pendant ce temps, tu me fais courir à de -hideux divertissements, tu me caches sa détresse toujours croissante, -et tu la laisses périr sans secours! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Elle n'est pas la première. - -FAUST. - -Chien, abominable monstre!... Rends-lui, Esprit infini, rends à ce -vermisseau cette forme de chien, sous laquelle il s'est amusé tant -de fois à rôder pendant la nuit, pour mordre les jambes du voyageur -paisible, et se jeter sur ses épaules quand il l'avait renversé: -rends-lui cette forme favorite que devant moi dans le sable il rampe -sur son ventre, et que je le foule aux pieds, l'infame!--«Ce n'est -pas la première!»--Horrible idée, idée incompréhensible à toute âme -humaine! Que plus d'une créature ait été plongée dans l'abîme d'une -telle misère; que la première, dans les agonies de sa mort, n'ait pas -payé pour toutes les autres aux regards de l'éternelle pitié! La misère -d'une seule a suffi pour glacer jusqu'à la moelle de mes os; et toi, tu -souris tranquillement, en parlant du sort affreux de quelques milliers -d'entre elles! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Nous sommes à peine à l'a. b. c. de notre esprit, que déjà, vous autres -hommes, vous l'avez perdu. Pourquoi fais-tu société avec nous, si tu -n'en peux supporter les conséquences? Tu veux voler, et tu crains le -vertige!... D'ailleurs est-ce moi qui me suis jeté à ta tête, ou toi à -la mienne? - -FAUST. - -Ne grince pas tes dents de tigre si près de moi, tu me fais horreur!... -Esprit sublime, toi qui m'as jugé digne de te contempler, toi qui -connais mon cœur et mon âme, pourquoi m'as-tu attelé au même joug que -ce misérable, qui se nourrit de désastres, qui se complaît dans la -destruction? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -As-tu fini? - -FAUST. - -Sauve-la ou malheur à toi, la plus effroyable malédiction sur toi, aux -siècles des siècles! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Je ne peux pas dénouer les chaînes de la vengeance, je ne peux -pas ouvrir les verrous.--«Sauve-la»--Lequel donc de nous deux l'a -précipitée dans l'abîme? Est-ce moi ou toi? (Faust lance autour de lui -des regards furieux.) Vas-tu prendre en main le tonnerre? Heureusement -qu'il ne vous fût point confié, chétifs mortels! Foudroyer l'innocent -qui vous résisterait, ce serait un petit plaisir que vous vous -donneriez quelquefois. - -FAUST. - -Conduis-moi dans sa prison, il faut qu'elle en sorte! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -C'est t'exposer à un grand péril; as-tu déjà oublié le meurtre, dont ta -main ensanglanta cette ville? Sur la demeure de la victime planent des -Esprits vengeurs, qui épient le retour de l'assassin. - -FAUST. - -Et c'est de toi qu'il faut l'entendre? Ruine et mort de tout un -monde sur toi, monstre!... Conduis-moi dans sa prison, te dis-je, et -délivre-la! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Eh bien, je t'y conduirai; et, quant à ce que je peux faire pour sa -délivrance, le voici... Ai-je, moi, tout pouvoir dans le ciel et sur la -terre?... J'endormirai le geôlier, et je te mettrai en possession de -la clef; il faudra ensuite la main d'un homme, pour ouvrir les portes: -charge-t'en. Je serai là avec des chevaux enchantés, prêt à vous -emmener tous les deux. C'est tout ce que je puis faire. - -FAUST. - -Partons donc! - -[Illustration: - - Faust--que vois-je remuer autour de ce gibet? - ... ils vont et viennent, ils se baissent et se relèvent. - Meph--C'est une assemblée de Sorciers. - Faust--Ils sèment et consacrent. - Meph--En avant! En avant! -] - - -LA NUIT.--UNE RASE CAMPAGNE. - -FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS, sur des chevaux noirs hennissant. - -FAUST. - -Que vois-je remuer autour de ce gibet? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -J'ignore ce qu'ils veulent faire. - -FAUST. - -Ils vont et viennent, ils se baissent et se relèvent. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -C'est une assemblée de Sorciers. - -FAUST. - -Ils sèment et consacrent. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -En avant! En avant! - - * * * * * - - -UN CACHOT. - -FAUST, un trousseau de clefs dans une main, une lampe dans l'autre, -debout devant une petite porte en fer. - -FAUST. - -Il y a long-temps que je n'ai éprouvé une horreur si profonde; toutes -les misères de l'humanité sont concentrées en moi seul. C'est ici -qu'elle habite, derrière ce mur humide; et duel fût son crime? une -douce illusion. Tu trembles de l'approcher, tu crains de la revoir!... -Entrons, mon abattement ne fait que hâter sa mort. - - (Il détache une des clefs. On entend chanter au-dedans du - cachot.) - - Ma mère, la catin, - Qui m'a tuée!... - Mon père, le coquin, - Qui m'a mangée!... - Ma jeune sœur, - À la faveur - De la nuit sombre, - En un lieu frais - Que je connais, - À l'ombre, - Jeta mes os, - Dans des roseaux, - Sous un saule, - À l'eau. - Là, je devins petit oiseau, - Et vole, vole! - -FAUST, ouvrant la porte. - -Elle ne se doute pas que son amant l'écoute... J'entends le bruit des -fers qui traînent à terre, et de la paille qui se froisse. - - (Il entre.) - - (MARGUERITE paraît, s'enveloppant dans sa couverture.) - -MARGUERITE. - -Dieu, Dieu, ils viennent!... Affreuse mort! - -FAUST bas. - -Silence, je viens te délivrer. - -MARGUERITE se traînant jusqu'à lui. - -Si tu es un homme, sois touché de mon infortune. - -FAUST. - -Tes cris vont réveiller les gardes. - - (Il saisit les chaînes pour les détacher.) - -MARGUERITE à genoux. - -Bourreau, qui t'a donné cette puissance sur moi?... Tu viens déjà me -chercher, dès minuit? Aie pitié de moi, et laisse-moi vivre encore. -Demain, au point du jour, ne sera-ce pas assez tôt? (Elle se relève.) -Je suis si jeune, si jeune... et déjà il faut mourir... J'étais belle -aussi, et ce fût ma perte... Mon ami était alors près de moi; il est -bien loin maintenant; ma guirlande est arrachée, ses fleurs sont -dispersées... Ne me saisis pas avec tant de violence, épargne-moi; que -t'ai-je fait?... Ne me laisse pas pleurer en vain... Je ne t'ai jamais -vu de ma vie! - -FAUST. - -Comment résister à tant de douleurs? - -MARGUERITE. - -Je suis tout-à-fait en ta puissance; permets-moi une fois seulement -d'allaiter encore mon enfant. Je l'ai serré contre mon cœur toute -la nuit; ils me l'ont pris pour me faire du chagrin, et ils disent -à présent que je l'ai tué... Jamais je ne reprendrai ma gaité: ils -chantent des chansons sur moi... C'est bien méchant de leur part!... Un -vieux conte finit comme cela: _Que veulent-ils donc dire?_ - -FAUST se jette à ses pieds. - -Ton amant est à tes genoux, il vient briser tes horribles chaînes. - -MARGUERITE faisant de même. - -Oui, mettons-nous à genoux, pour implorer les saints... Vois-tu, sous -ces degrés et sur le seuil de cette porte, les chaudières bouillantes -de l'enfer? Vois-tu le Malin qui grince les dents de colère, et qui -fait un épouvantable bruit? - -FAUST à haute voix. - -Marguerite! Marguerite! - -MARGUERITE d'un air attentif. - -C'était la voix de mon ami. (Elle s'élance brusquement, ses fers -tombent.) Où est-il? Je l'ai entendu appeler, je suis libre, personne -ne m'arrêtera; je veux me jeter à son cou, me reposer sur son cœur; -il a appelé Marguerite, il était près de la porte; au milieu des -hurlements et du fracas de l'enfer, à travers l'amère ironie du Démon, -j'ai reconnu sa douce voix, sa voix si tendre! - -FAUST. - -C'est moi-même. - -MARGUERITE. - -C'est toi? Oh! dis-le encore une fois! (Elle le saisit.) C'est lui, -c'est lui! Où est la douleur? Où est l'angoisse des fers et du cachot? -C'est toi... tu viens me sauver... je suis sauvée!... Je revois la rue -où je t'aperçus pour la première fois, elle est là; et voici le beau -jardin où, Marthe et moi nous t'attendions. - -FAUST s'efforçant de l'entraîner. - -Viens avec moi, viens. - -MARGUERITE. - -Oh! reste, reste; j'aime tant à être où tu es! - - (Elle l'embrasse.) - -FAUST. - -Hâte-toi; si tu tardes encore, nous le paierons bien cher! - -MARGUERITE. - -Comment, tu ne peux plus m'embrasser? Absent depuis si peu de temps, -mon ami ne sait déjà plus m'embrasser?... Pourquoi ai-je donc le cœur -si serré près de toi? Quand je me souviens qu'une seule de tes paroles, -qu'un seul de tes regards m'ouvrait le ciel, et que tu m'embrassais -jusqu'à m'étouffer... Embrasse-moi donc, ou je vais t'embrasser la -première. (Elle se pend à son cou.) Oh! ciel! tes lèvres sont froides, -elles sont muettes... Qu'as-tu fait de ton amour? Qui me l'a ravi? - - (Elle se détourne de lui.) - -FAUST. - -Viens, suis-moi, douce amie; prends courage. Je t'aime avec transport, -je t'aime avec fureur! Suis-moi, je ne te demande que cela. - -MARGUERITE le regardant fixement. - -Est-ce donc toi? Est-ce toi, bien sûr? - -FAUST. - -Oui, c'est moi. Viens, viens. - -MARGUERITE. - -Tu brises mes chaînes, et tu me reprends dans tes bras!... D'où vient -que tu n'as pas horreur de moi?... Mais sais-tu bien, mon ami, qui tu -délivres? - -FAUST. - -Viens, viens, te dis-je. Déjà la nuit est moins sombre. - -MARGUERITE. - -J'ai tué ma mère; mon enfant, je l'ai noyé. Ne te fût-il pas donné, -à toi, comme à moi? Oui, à toi... C'est toi! j'ai peine à le croire. -Donne-moi ta main... ce n'est pas un songe... ta main chérie!... Oh! -mais elle est humide; essuie-la, je crois qu'il y a du sang... Ah! -Dieu! qu'as-tu fait?... Rengaine ton épée, je t'en supplie! - -FAUST. - -Ce qui est fait est fait, laisse là le passé, tu me feras mourir. - -MARGUERITE. - -Non, il faut que tu vives, toi. Je vais te décrire les tombeaux que tu -dois élever demain. Donne à ma mère la meilleure place, mets mon frère -tout près d'elle, moi un peu de côté... pas trop loin pourtant, et mon -enfant à ma droite. Du reste, personne ne doit reposer près de moi... -Reposer à tes côtés, c'eût été pour moi un grand bonheur; mais il ne -m'appartient plus; j'ai beau m'efforcer de me rapprocher de toi, il me -semble toujours que tu me repousses violemment... Et cependant c'est -bien toi; et tu me regardes avec tant de bonté, de tendresse! - -FAUST. - -Si tu sens que c'est moi, viens donc! - -MARGUERITE. - -Dehors? - -FAUST. - -À la liberté. - -MARGUERITE. - -Dehors, il y a mon tombeau; la mort me guette.--«Viens donc!»--J'irai -d'ici dans la couche éternelle, et je ne ferai pas un pas de plus... Tu -pars déjà? O Henri, si je pouvais t'accompagner! - -FAUST. - -Tu le peux, tu n'as qu'à le vouloir, la porte est ouverte. - -MARGUERITE. - -Pourquoi sortir, n'ayant rien à espérer? À quoi bon fuir, quand ils me -guettent au passage?... Il est si triste d'être réduite à mendier, et -encore avec une mauvaise conscience! Il est si triste d'errer en pays -étranger... et d'ailleurs ils sauraient bien m'y retrouver. - -FAUST. - -Je reste auprès de toi. - -MARGUERITE. - -Vite, vite, sauve ton pauvre enfant. Pars; suis d'abord le grand chemin -le long du ruisseau, remonte ensuite le sentier au fond du bois, sur la -gauche, à l'endroit de la bonde, dans l'étang; prends-le vite par la -main, il la tendra vers toi, il se débat encore... Sauve-le! Sauve-le! - -FAUST. - -Reviens à toi. Un seul pas, et tu es libre. - -MARGUERITE. - -Si nous avions seulement passé la montagne! Là, ma mère est assise sur -une pierre... Le froid me saisit à la nuque. Là, ma mère est assise -sur une pierre, et elle branle la tête: elle ne fait point signe du -doigt, elle ne cligne point de l'œil; sa tête est lourde... elle dort -depuis si longtemps! Plus de réveil!... Elle dormait autrefois pour nos -plaisirs... C'étaient d'heureux temps! - -FAUST. - -Puisque les pleurs, puisque les prières ne peuvent rien sur toi, je -saurai t'emporter hors d'ici. - -MARGUERITE. - -Laisse-moi! Non, je ne souffrirai point la violence; ne porte pas sur -moi tes mains meurtrières, ne me saisis pas ainsi!... Souviens-toi que -j'ai tout fait pour te plaire. - -FAUST. - -Le jour paraît. Mon amie, ma douce amie! - -MARGUERITE. - -Le jour?... Oui, il fait jour; mon dernier jour pénètre ici... Ce -devait être mon jour de noces!... Ne dis à personne, au moins, que tu -étais déjà près de Marguerite... Oh! ma guirlande, où est-elle?... -Nous nous reverrons, mais non pas au bal... La foule se presse, et -on ne l'entend pas; la place, les rues ne peuvent la contenir; la -cloche sonne, le signal est donné[44]... Comme ils me prennent et -m'enchaînent! Me voici déjà montée sur l'échafaud, déjà tombe sur le -cou de chacun des spectateurs le tranchant qui s'abat sur le mien... Le -monde est muet comme un tombeau. - -FAUST. - -Ah! pourquoi suis-je né? - - (MÉPHISTOPHÉLÈS se montre à la porte.) - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Hors d'ici, ou vous êtes perdus. Que de paroles inutiles, que de délais -et d'incertitudes! Mes chevaux frissonnent, l'aube blanchit l'horizon. - -MARGUERITE. - -Qui s'élève de terre?... C'est lui! C'est lui! Chassez-le. Que veut-il -dans le saint lieu?... Il veut mon âme! - -FAUST. - -Il faut absolument que tu vives. - -MARGUERITE. - -Justice de Dieu, je me suis abandonnée à toi. - -MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust. - -Viens toi-même, ou je te laisse avec elle sous le couteau. - -MARGUERITE. - -Je suis à toi, Père céleste! Anges, déployez vos saintes armées, -protégez-moi... Henri, tu me fais horreur! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Elle est jugée. - - -[Illustration: - -Faust--Reviens à toi. Un seul pas, et tu es libre... -Meph--... que de paroles inutiles! que de délais et d'incertitudes! - mes chevaux frissonnent, l'aube blanchit l'horizon. -] - - -VOIX d'en haut. - -Elle est sauvée. - -MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust. - -Ici! À moi! - - (Il disparaît avec Faust.) - -VOIX du fond, s'affaiblissant par degrés. - -Henri! Henri! - - -FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE DE LA TRAGÉDIE DE FAUST[45]. - - * * * * * - -NOTES. - -NOTES DE LA PRÉFACE. - -[1]Cette traduction avait paru, pour la première fois, en 1825, dans la -collection des _Œuvres dramatiques de J. W. Goethe_, que publièrent -alors les libraires Sautelet et C<sup>ie</sup>. Encouragé par l'accueil -bienveillant, mais trop peu mérité, qu'elle reçut à cette époque du -public allemand et de M. de Goethe lui-même, l'auteur ne la réimprime -aujourd'hui, qu'après l'avoir revue d'un bout à l'autre avec tout -le soin dont il est capable, et lui avoir fait subir de nombreuses -corrections. Ce nouveau travail, il est vrai, n'a servi, malgré le -scrupule qui y a présidé, ou plutôt à cause de ce scrupule, qu'à lui -mieux démontrer son impuissance. Mais au moins, s'il vient encore -d'échouer dans son entreprise, sa vanité seule en pourra souffrir il -n'aura manqué que de talent. - -[2]Afin de donner une idée du système de versification adopté par le -poète dans la _partie dramatique_ de Faust, nous avons fait exception -à notre règle, et traduit en vers toute une scène, celle intitulée -_Prologue dans le ciel._ Nous avons choisi de préférence cette -scène-là, parce qu'elle se trouve en dehors de l'ouvrage, et que les -interlocuteurs sont eux-mêmes en dehors de la sphère d'action des -personnages qui figurent dans la tragédie. - - -NOTES DU TEXTE. - -[Footnote 1: «Il y a des anges qui ont le soin et la direction des -choses humaines. Un de ceux-là est appelé _Raphaël_, le «second -_Gabriel_ et le troisième _Michel._» (_Histoire du Docteur Fauste, -Part. I, Chap. 17._)] - -[Footnote 2: Ce qui a été publié de Faust, n'est effectivement qu'une -_première partie_ du vaste drame, dont la vie de ce personnage, à -partir de l'instant où il engage son âme, devait faire le sujet; -car, à la fin de la dernière scène, loin de l'emporter aux enfers en -l'emmenant avec lui, le Diable l'arrache ainsi, au contraire, à la -mort inévitable qu'il eût trouvée, s'il fût demeuré plus long-temps -dans le cachot de Marguerite. Néanmoins comme, d'une part, en se -décidant à continuer de vivre dans la compagnie de Méphistophélès, -le docteur Faust consomme sa perdition; et que, de l'autre, après -avoir inutilement attendu pendant quarante années la _seconde partie_ -de l'ouvrage, le public commençait à en désespérer absolument, nous -allions effacer ce titre; quand, tout d'un coup, la publication de -cette seconde partie nous fût annoncée par l'auteur lui-même: l'effacer -malgré cela, c'eût été reculer devant l'espèce d'engagement qu'un -tel titre nous faisait prendre, et que nous aimions à contracter, de -donner, un jour, un pendant au présent volume; nous l'avons donc laissé -subsister. Voici un extrait de la lettre que M. de Goethe nous fit -l'honneur de nous adresser à ce sujet, le 4 avril 1827. Ayant, à cette -époque, ouï dire qu'il se proposait de publier incessamment une scène, -jusque-là inédite, de Faust, nous l'avions prié d'avoir la bonté de -nous la communiquer, afin que nous pussions en joindre la traduction à -celle du reste de l'ouvrage: «Dans ce moment,» nous répondit-il, «il -ne sera rien ajouté à la _première partie_ de Faust, que vous avez eu' -l'obligeance de traduire; «elle restera absolument telle qu'elle est. -Le nouveau drame que j'ai annoncé, sous le titre d'_Hélène_, est un -intermède appartenant à la _seconde partie_; et cette seconde partie -est complètement différente de la première, soit pour le plan, soit -pour l'exécution, soit enfin pour le lieu de la scène, qui est placé -dans _des régions plus élevées._ Elle n'est point encore terminée; -et c'est comme échantillon seulement, que je publie l'_intermède -d'Hélène_, lequel doit y entrer plus tard. La presque totalité de cet -intermède est écrite en vers ïambiques, et autres vers employés par -les anciens, dont il n'y a pas trace dans la première partie de Faust. -Vous vous convaincrez vous-même, quand vous le lirez, qu'il ne peut en -aucune façon se rattacher à la première partie, et que M. Motte nuirait -au succès de sa publication, s'il voulait essayer de l'y joindre. Mais -si, après l'avoir lu, vous le trouvez assez de votre goût, pour avoir -envie de le traduire; s'il inspire, en outre, quelque artiste, qui se -sente le talent comme le désir d'en crayonner les diverses situations; -et si, enfin, de son côté, M. Motte ne répugne pas à publier ce nouvel -ouvrage: je vous garantis qu'il pourra se suffire à lui-même. Car, -ainsi que je l'ai déjà dit, et que vous le verrez bientôt par vos yeux, -il forme un tout complet et a une étendue convenable, etc.»] - -[Footnote 3: _Macrocosme_ paraît signifier _univers_, littéralement -_grand monde._] - -[Footnote 4: Il s'agit sans doute ici de l'une de ces épidémies, -connues sous le nom de _pestes noires_, qui ravagèrent l'Europe à -diverses reprises dans le moyen âge.] - -[Footnote 5: Jargon d'alchimie.] - -[Footnote 6: La _Clef de Salomon_ est un livre de magie attribué à ce -prince, qui était grand sorcier au dire des Orientaux. Ce livre est -en effet la _Clef_ de l'art magique; on y trouve, dans le plus grand -détail, les formules et cérémonies les plus efficaces pour évoquer ou -pour conjurer le Démon.] - -[Footnote 7: «Le docteur Fauste demanda au Diable comme il s'appelait, -quel était son nom. Le Diable lui répondit qu'il «s'appelait -Méphostophilis.» (_Histoire du Docteur Fauste, Part. I, Chap. 7._)] - -[Footnote 8: Figure cabalistique.] - -[Footnote 9: La création des insectes et de tous les animaux réputés -impurs est attribuée au Diable, et ils lui sont entièrement assujettis, -comme on peut le voir par le morceau suivant, extrait de l'_Histoire du -Docteur Fauste_: «Les Diables dirent: _Après la faute des hommes ont -été créés les insectes, afin que ce fût pour la punition et honte des -hommes; et nous autres, nous pouvons faire venir force insectes._ Lors -apparurent au Docteur Fauste toutes «sortes de tels insectes, comme des -fourmis, lézards, mouches bovines, grillons, sauterelles et autres. -Toute la maison se trouva pleine de cette vermine. Il était fort en -colère contre tout cela, transporté et hors de son sens; car, entre -autres tels reptiles et insectes, il y en avait qui le piquaient, comme -fourmis, et le mordaient. Les bergails le piquaient, les mouches lui -couraient sur le visage, les puces le mordaient, les taons ou bourdons -lui volaient autour, tant qu'il en était tout étonné, les poux le -tourmentaient en la tête et au col, les araignées lui filaient de haut -en bas, les chenilles le rongeaient, les guêpes l'attaquaient. Enfin il -fût partout blessé de cette vermine; tellement qu'on pouvait dire qu'il -n'était encore qu'un jeune Diable, de ne se pouvoir défendre de ces -bestions.» (_Histoire du Docteur Fauste, Part. II, Chap. 7._)] - -[Footnote 10: «Fauste prit un couteau pointu, se piqua une veine en -la main gauche, reçut son sang sur une tuile, y mit des charbons tout -chauds, et écrivit son pacte avec le Diable.» (_Ibid., Part. I, Chap. 8 -et 9._)] - -[Footnote 11: _Petit monde_, ou mieux, _abrégé du monde, monde en -miniature._] - -[Footnote 12: _Vous serez comme Dieu, sachant le bien et le mal._ -(_Genèse, Chap. III, Vers. 5._)] - -[Footnote 13: Montagne aux environs de Goettingue, la plus haute de la -chaîne du Harz.] - -[Footnote 14: Il faut croire que _Rippach et monsieur Jean_ sont deux -noms en l'air, dont Frosch se sert pour dérouter Méphistophélès et se -moquer de lui.] - -[Footnote 15: Il y a dans l'_Histoire du Docteur Fauste_ un chapitre -intitulé: _Comment les hôtes du Docteur se veulent couper le nez._ Dans -ce chapitre se retrouve l'idée première et plusieurs détails de la -scène de M. de Goethe.] - -[Footnote 16: Le nom allemand est _Meerkatze_, sorte de singe à longue -queue. La traduction littérale serait _Chat-de-mer_, mais n'offrirait -aucun sens en français.] - -[Footnote 17: N'y aurait-il pas dans cette phrase une intention -satyrique contre l'Allemagne, où, comme de ce côté-ci du Rhin, mais -plus fréquemment encore, il arrive qu'_on passe pour sublime à force -d'être obscur?_] - -[Footnote 18: _Le jour de la colère, ce jour réduira le siècle en -cendre._ (_Office des morts._)] - -[Footnote 19: _Lors donc que le juge s'assiéra, tout ce qui est caché -apparaîtra, rien ne demeurera sans vengeance._ (_Office des morts._)] - -[Footnote 20: _Que dirai-je alors, misérable Quel protecteur -invoquerai-je, quand à peine le juste est en sécurité?_ (_Ibid._)] - -[Footnote 21: _Que dirai-je alors, misérable?_ (_Ibid._)] - -[Footnote 22: Petit village, au pied du Brocken, faisant partie du -comté de Wernigerode, dans la Saxe inférieure.] - -[Footnote 23: Le Brocken est la crête qui sépare le Harz supérieur du -Harz inférieur; son élévation, au-dessus du niveau de la mer, est de -trois mille deux cents pieds environ.] - -[Footnote 24: J'ai substitué ce nom à celui d'_Urian_, comme plus -connu. D'ailleurs j'y étais, en quelque façon, autorisé par l'_Histoire -du Docteur Fauste_, où _Bélial_ est donné pour chef aux bandes -infernales.] - -[Footnote 25: Le Blocksberg est la plus haute cime du Brocken; aussi -l'appelle-t-on souvent le _grand Brocken._] - -[Footnote 26: Ceci s'adresse sans doute aux philosophes, poètes et -beaux-esprits, qui vont être tournés en ridicule dans l'intermède -suivant.] - -[Footnote 27: Mieding était un chef de troupe au théâtre de Weimar.] - -[Footnote 28: Allusion aux querelles d'Oberon et de Titania, dans _le -Songe d'une nuit d'été_ de Shakespeare. M. de Goethe semble avoir eu -en vue cette comédie, dans le titre et dans plusieurs détails de son -intermède.] - -[Footnote 29: Puck est un des personnages fantastiques, qui figurent -dans _le Songe d'une nuit d'été_; c'est un Esprit à la suite d'Oberon, -exécutant ses volontés et le divertissant par ses bouffonneries.] - -[Footnote 30: Ariel est un petit Génie aérien aux ordres du magicien -Prospero, dans _la Tempête_ de Shakespeare. ] - -[Footnote 31: Critique des poèmes dans le genre vaporeux, à la mode en -Allemagne.] - -[Footnote 32: Peut-être le _petit couple_ s'adresse-t-il à Wieland. -Au moins, ce qu'il dit nous paraît s'appliquer merveilleusement à -l'_Oberon_ de ce poète, imitateur un peu _terrestre_ du _divin_ -Arioste.] - -[Footnote 33: Schiller ayant composé une ode fort belle, où il -exprimait de poétiques regrets sur la disparition de la mythologie -riante des Grecs, il y eut à ce propos grande rumeur parmi les -théologiens allemands; prenant l'ode au sérieux, ces messieurs se -fâchèrent tout de bon et crièrent à l'impiété. C'est à ce petit poème, -intitulé _les Dieux de la Grèce_, que M. de Goethe fait allusion dans -cet endroit.] - -[Footnote 34: En Allemagne, comme en tout pays, il existe une classe -de gens qui s'arroge exclusivement le sceptre de la critique, et juge -en dernier ressort les ouvrages de littérature. Lorsqu'ils s'attaquent -à un grand écrivain, ils n'osent l'aborder de front, mais ergotent sur -chacune de ses phrases, pour tuer le colosse à coups d'épingles, s'il -se peut. Quelques-uns de ces _puristes_ se mirent, un jour, à refondre -les ouvrages de Schiller et ceux de M. de Goethe, en les purgeant de -tout ce qu'ils appelaient solécisme, et y substituant des tournures -selon eux plus grammaticales. Néanmoins, on lit encore les originaux de -préférence.] - -[Footnote 35: _Xenien_ était le titre d'un recueil d'épigrammes, publié -par Schiller et M. de Goethe, où tout ce qu'il y avait d'auteurs -allemands connus était passé en revue et moqué. La scène des _Xénies_ -était placée dans l'enfer.] - -[Footnote 36: Hennings était une des victimes immolées dans les -_Xénies._] - -[Footnote 37: Le _Musagète_ paraît être le rédacteur d'un journal -d'alors, qui avait pour titre _les Muses et les Grâces._] - -[Footnote 38: _Le Génie du temps_ était le titre d'un autre journal, -rédigé par Hennings, où M. de Goethe était toujours fort maltraité.] - -[Footnote 39: Ce couplet semble dirigé contre Nicolaï, à cause d'un -_Voyage en Europe_, où celui-ci rechercha avec soin et dénonça à -l'opinion publique les hommes par lui soupçonnés d'appartenir à la -société de Jésus, légèrement quelquefois.] - -[Footnote 40: Là commence une série de philosophes, des différentes -sectes qui partagent l'Allemagne et ont de tout temps partagé le monde. -Nous ne nommerons point les individus, de peur de nous tromper; et -d'ailleurs, les plaisanteries portant sur les doctrines plus encore que -sur les hommes, elles gagneraient peu de chose à devenir personnelles.] - -[Footnote 41: Dans le couplet allemand la pointe consiste en un jeu de -mots, que nous n'avons pu conserver. _Teufel_, diable, et _Zweyfel_, -doute, se prononçant de même, le _sceptique_ se trouve bien en enfer, -non pas seulement, comme nous l'avons dit, parce que _le doute sied au -Diable_, mais parce qu'ils riment ensemble.] - -[Footnote 42: Ce que nous venons de dire au sujet des philosophes, peut -également s'appliquer aux gens désignés dans ce quatrain et dans les -suivants. Ils parlent assez clairement d'eux-mêmes.] - -[Footnote 43: Cette scène est la seule de tout l'ouvrage original, -qui ne soit pas versifiée; il serait difficile d'en donner la raison. -Peut-être est-ce pour qu'il ne soit pas dit que Faust ait manqué d'une -des formes possibles de style. - -Tous les différents genres de vers ayant été employés (sauf les vers -blancs, qui, appartenant à l'antiquité, ne convenaient point au sujet), -il fallait bien, en effet, que la prose eût son tour et trouvât sa -place.] - -[Footnote 44: Littéralement, _la baguette est rompue._ Il est d'usage -en Allemagne, lorsqu'on va mener un criminel au supplice, de rompre une -baguette noire, et de la lui jeter au visage.] - -[Footnote 45: _Voyez_ plus haut la note 2.] - -FIN DES NOTES. - - - - -LISTE DE ILLUSTRATIONS - - -Pl. 1 Portrait de Goethe -Pl. 2 ...De temps en temps j'aime à voir le vieux père,... -Pl. 3 Pauvre crâne vide qu'on veut lui dire avec ton grincement hideux! -Pl. 4 Faust--Heureux qui peut conserver espérance de surnager sur cet - océan d'erreurs!... -Pl. 5 Il grogne et n'ose vous aborder: Il se couche sur le ventre il - remue la queue ... -Pl. 6 Méph: Pourquoi tout ce vacarme? Que demande monsieur? Qu'y a-t-il - pour son service? -Pl. 7 Meph: ...Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de jurer sur la - parole du maître... -Pl. 8 --Au feu à l'aide, l'enfer s'allume. ...--Sorcellerie! jetez vous - sur lui... son affaire ne sera pas longue. -Pl. 9 Faust.--Ma belle Demoiselle oserais-je vous offrir mon bras et - vous reconduire chez vous? -Pl. 10 Meph:--Il est bien hardi à moi de m'introduire aussi brusquement - chez ces dames, je leur en demande un million de pardons. -Pl. 11 Sans lui l'existence / N'est qu'un lourd fardeau / N'est qu'un - tombeau / Dans son absence. -Pl. 12 Meph... Pousse... oh!... Meph... Voilà mon rustaud apprivoisé. -Pl. 13 Meph... Il nous faut gagner promptement au large. -Pl. 14 Marg... Malheureuse! Ah! si je pouvais me soustraire aux - pensées qui se succèdent en tumulte dans mon âme... -Pl. 15 Meph:--Nous sommes encore loin du terme de notre course. -Pl. 16 Meph--Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien de le - regarder... tu as bien entendu raconter l'histoire de Méduse? -Pl. 17 Faust--que vois-je remuer autour de ce gibet? ... ils vont et - viennent, ils se baissent et se relèvent. -Pl. 18 Faust--Reviens à toi. Un seul pas, et tu es libre... - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Faust, by Johann Wolfgang von Goethe - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FAUST *** - -***** This file should be named 54202-0.txt or 54202-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/2/0/54202/ - -Produced by Laura Natal Rodriguez & Marc D'Hooghe at Free -Literature (online soon in an extended version, also linking -to free sources for education worldwide ... MOOC's, -educational materials,...) 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Faust - -Author: Johann Wolfgang von Goethe - -Illustrator: Eugène Delacroix - -Translator: Albert Stapfer - -Release Date: February 19, 2017 [EBook #54202] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FAUST *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodriguez & Marc D'Hooghe at Free -Literature (online soon in an extended version, also linking -to free sources for education worldwide ... MOOC's, -educational materials,...) Images generously made available -by the Gallica, Bibliothèque nationale de France - - - - - - -</pre> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/cover02.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - -<h1>FAUST,</h1> - -<h3>TRAGÉDIE DE M. DE GOETHE, TRADUITE EN FRANÇAIS</h3> - -<h4>PAR M. ALBERT STAPFER,</h4> - -<h4>Ornée d'un Portrait de l'Auteur,</h4> - -<h4>ET DE DIX-SEPT DESSINS COMPOSES D'APRÈS</h4> - -<h4>LES PRINCIPALES SCÈNES DE L'OUVRAGE ET EXÉCUTÉS SUR PIERRE</h4> - -<h4>PAR M. EUGÈNE DELACROIX.</h4> - -<h5>A PARIS,</h5> - -<h5>CHEZ CH. MOTTE, ÉDITEUR,</h5> - -<h5>RUE DES MARAIS N°13;</h5> - -<h5>ET CHEZ SAUTELET, LIBRAIRE,</h5> - -<h5>PLACE DE LA BOURSE.</h5> - -<h5>M DCCC XXVIII.</h5> - - - -<hr class="full" /> -<p><a href="#TABLE_DES_ILLUSTRATIONS">Table des illustrations</a></p> - -<h4><a name="PREFACE" id="PREFACE">PRÉFACE.</a></h4> - - -<p>Il est certains poèmes qui ont eu de tout temps le privilège, pour -ainsi dire exclusif, d'éveiller l'imagination des peintres; tels -sont, entre autres et par excellence, l'Iliade et l'Odyssée d'Homère, -le Paradis perdu de Milton, le Roland furieux du divin Arioste; on -ferait un volume avec la simple énumération des tableaux ou dessins -remarquables qu'ils ont inspirés depuis leur apparition jusqu'à nos -jours. Parmi les compositions poétiques tout-à-fait modernes, qui, sous -ce rapport, méritent de lutter avec celles que nous venons de nommer, -le Faust de M. de Goethe doit être mis au premier rang. Ce grand homme -a su donner tant de vie aux personnages fantastiques qui abondent dans -cette tragédie, qu'on est obligé d'y croire comme à des personnages -réels, et de leur prêter une figure, un geste, un accent particulier; -on les voit agir, on les entend parler; pour chaque scène nouvelle, le -lecteur, involontairement, compose en idée un nouveau tableau. Aussi -plusieurs artistes habiles se sont-ils déjà essayés à reproduire les -plus saillantes d'entre elles, et jusqu'à présent M. Retsch est celui -d'entre eux qui a le mieux réussi dans cette tentative; ses dessins, -gravés d'abord en Allemagne, où ils obtinrent le plus grand succès, -furent bientôt contrefaits en Angleterre et en France, où l'on se -plut également à reconnaître l'esprit, la finesse et la grâce avec -lesquels leur auteur a su rendre la plupart des scènes de Faust. Mais -malheureusement ce sont de simples croquis au trait, en général un peu -froids, et qui même ne sont pas toujours exempts de la roideur tant -reprochée aux dessins semblables, que naguère Flaxman exécuta pour -Eschyle, Homère, Hésiode et le Dante.</p> - -<p>Ceux que nous publions aujourd'hui n'essuieront pas, à coup sûr, un -pareil reproche. On pourra leur en adresser d'autres, parce que nulle -production de l'art n'est à l'abri de la critique; mais, s'il nous -est permis d'anticiper sur le jugement du public, nous ne doutons pas -que chacun n'y admire la hardiesse avec laquelle le dessinateur s'est -élancé, sur les pas de M. de Goethe, hors des chemins battus; toute -la verve créatrice du poète, quelque chose même de ce que les esprits -exacts se plaisent à appeler son dévergondage d'imagination, nous -pensons que chacun l'y retrouvera du premier coup-d'œil. Ainsi, pour -les personnes qui n'avaient pu faire connaissance avec Faust que par -l'intermédiaire de notre faible traduction<a name="FNanchor_1_46" id="FNanchor_1_46"></a><a href="#Footnote_1_46" class="fnanchor">[1]</a>, cet ouvrage va, grâce -à M. Delacroix, reprendre la physionomie franche et originale qui lui -appartient, et dont nous l'avions dépouillé à leurs yeux.</p> - -<p>Il est à propos d'avertir ces personnes-là que la tragédie de Faust, -écrite en vers d'un bout à l'autre et en vers rimés, ce qui n'est -pas, comme on sait, une condition indispensable de la versification -allemande, se divise néanmoins en deux parties fort distinctes, dont -l'une est toute dramatique, l'autre toute lyrique.</p> - -<p>Dans la partie dramatique, le style varie selon les situations et -selon les personnages: tantôt comique et tantôt sérieux, il passe -tour-à-tour, et souvent sans aucune transition, du dernier degré du -burlesque au pathétique le plus déchirant, de l'expression de ce qu'il -y a de plus abject dans la nature humaine à celle des plus hautes -pensées, des sentiments les plus exaltés et les plus purs, qui puissent -traverser le cœur ou l'esprit de l'homme. Mais comme, au milieu de -ces disparates de détail, il ne perd pourtant jamais son caractère -distinctif, qui est celui d'une extrême simplicité; comme le ton du -dialogue reste toujours celui de la conversation ordinaire, il ne nous -a point paru impossible de traduire en prose toute cette partie de -l'ouvrage de M. de Goethe<a name="FNanchor_2_47" id="FNanchor_2_47"></a><a href="#Footnote_2_47" class="fnanchor">[2]</a>: nous avons cru même pouvoir le faire sans -trop altérer, ni la couleur de l'ensemble, ni les teintes diverses, -si multipliées et parfois si tranchées, qui la nuancent. Au moins -aurions-nous éprouvé des difficultés beaucoup plus grandes à humilier -le vers français jusqu'au ton vulgaire de certains passages, que nous -n'en avons eu d'élever la prose au ton inspiré de certains autres.</p> - -<p>Il n'en va pas ainsi de la partie lyrique, qui occupe dans Faust une -assez grande place. On y rencontre ça et là des chansons, des romances, -des chants d'esprits célestes et d'esprits infernaux, des chœurs de -sorciers et de sorcières, des formules magiques; tous morceaux d'une -poésie cadencée, dont le principal charme consiste, pour la plupart, -soit dans le choix du rythme et l'arrangement des vers, soit même -uniquement dans la désinence des rimes. Ici nous n'eussions pu nous -permettre la prose sans manquer au premier devoir d'un traducteur, -à l'exactitude; et, il faut le dire, nous avons senti dans ce cas -particulier d'autant moins de répugnance à le remplir, que, de chercher -à nous y soustraire, c'eût été courir au-devant d'obligations plus -dures encore: car il aurait fallu suppléer au défaut de rythme par des -tours de force, que nous avouons au-dessus de notre portée, et qui nous -semblent même à-peu-près impossibles.</p> - -<p>Ainsi donc, tout ce qui se chante et en somme tous les morceaux du -poème, au mérite desquels le mécanisme de la versification concourt -pour une forte part, nous avons employé une versification analogue pour -les rendre; et, a l'égard de la portion de l'ouvrage, à laquelle notre -prose a enlevé sa forme poétique, nous avons fait ce qui dépendait de -nous pour y conserver, aux tournures quelque chose de leur vivacité, au -dialogue un peu de son nerf et de sa vérité, au style en général une -ombre de sa souplesse et de son mouvement. Annoncer qu'on s'est proposé -un tel but, nous le sentons, c'est avouer qu'on ne l'a pas atteint; -aussi ne parlons nous que de nos efforts, le lecteur jugera de ce -qu'ils ont produit.</p> - -<p>Deux mots maintenant du sujet de ce poème extraordinaire. Ce fût, à ce -qu'on croit, au commencement du seizième siècle que vécut le docteur -Faust, espèce de Don Juan du nord. Bien que parvenu aux plus hauts -grades dans toutes les Facultés, et réputé sage parmi les hommes, ce -docteur, dégoûté de la science, livra son âme à Satan; en retour de -quoi celui-ci s'obligea de lui fournir et lui procura en effet un -Esprit nommé <i>Méphostophilis</i>, ayant commission de lui faire passer -ici-bas vingt-quatre ans de délices, ni plus ni moins, et de l'emporter -ensuite dans l'autre monde, pour y souffrir à jamais. Ses aventures -joyeuses et sa lamentable fin sont racontées au long dans un gros livre -fort ancien, qui fût traduit de bonne heure en plusieurs langues. La -traduction anglaise donna au poète Marlow, contemporain de Shakespeare, -l'idée d'une pièce, qui fût jouée de son temps, et dans laquelle, au -milieu d'un grand nombre de bouffonneries grossières, éclatent des -beautés du premier ordre.</p> - -<p>Jusque vers la fin du siècle dernier le docteur, moins heureux dans son -propre pays, y était demeuré relégué sur des théâtres de marionnettes, -d'où, comme Polichinelle chez nous, il amusait la populace par ses -espiègleries. Lessing alors imagina le premier qu'on pourrait traiter -un tel sujet d'une manière sérieuse; mais des deux tragédies qu'il -en voulait tirer, il n'existe qu'une très-courte scène, devant leur -servir de prologue. Après Lessing vint Klinger, qui publia une espèce -de roman philosophique sous le titre de <i>Faust sa vie, ses actions et -son voyage en enfer</i>; puis enfin M. de Goethe, leur maître à tous, sur -les brisées duquel il n'y a point d'apparence que personne s'aventure, -autrement que pour l'imiter; ce que n'a pas dédaigné de faire lord -Byron lui-même, dans son <i>Deformed transformed</i>, et quelque peu aussi -dans son <i>Manfred.</i></p> - -<p>Pour être goûtées de nos jours, les absurdes légendes du moyen âge -ont grand besoin de toute l'imagination et de tout l'esprit de M. de -Goethe; aussi ne s'en est-il servi que comme on se sert d'un canevas, -sur lequel on brode absolument ce que l'on veut. La conception de -Faust, envisagée sous ce point de vue, lui appartient donc en propre; -et certes, il n'a jamais été rien conçu de plus original, de plus -étrange; jamais les fictions n'ont été portées à un excès de délire, -qui dépasse de plus loin les bornes communes. Il faut avouer néanmoins -que, si le poète a largement usé et, dans maint endroit peut-être, -abusé du surnaturel, il faut avouer, disons-nous, que le sujet qu'il -avait choisi excusait une telle licence, l'exigeait même jusqu'à un -certain point. Et d'ailleurs, à quelque hauteur que son vol parvienne -dans la région des songes et des chimères, quels que soient le vide et -l'extravagance des mondes où il plane, toujours il part de la terre, il -s'appuie toujours sur la réalité, sur la vie: comme les sorcières de -Macbeth c'est en maniant des ustensiles grossiers, c'est en prononçant -des paroles simples, qu'il évoque les fantômes.</p> - -<p>Il nous reste à protester contre ceux qui, après la lecture de cette -traduction, s'imagineraient avoir acquis le droit de porter un jugement -touchant le mérite de l'original; car, s'il n'existe point d'ouvrage -sur lequel une traduction puisse donner un tel droit, celui-ci -se trouve dans ce cas moins encore qu'aucun autre, à cause de la -perfection continue du style. Qu'on lui suppose le naturel exquis de -versification de l'Amphytrion de Molière, joint à ce que les poésies -de Jean-Baptiste Rousseau offrent de plus lyrique, celles de Parny de -plus tendre et de plus gracieux; alors seulement on pourra se croire -dispensé, pour le juger, d'être en état de lire l'original lui-même.</p> - -<p>A. S.</p> - -<p><i>Nota.</i> Le portrait de l'auteur de Faust, mis en tête du présent -volume, a été exécuté par M. Delacroix d'après un croquis, fait à -Weimar au commencement de l'année 1827, que M. de Goethe avait envoyé -dans ce but à l'éditeur; et le nom inscrit au bas de ce portrait est un -fac-similé exact de la signature d'une lettre de lui, écrite vers la -même époque, dont on lira un passage dans la note 2.</p> - -<hr class="tb" /> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<a id="fau00102"></a> -<img src="images/fau00102.jpg" width="500" alt="" /> -</div> -<hr class="r5" /> -<h3>FAUST</h3> -<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 20%"> -PERSONNAGES DU PREMIER PROLOGUE.<br /> -<br /> -UN DIRECTEUR DE THÉATRE.<br /> -UN POÈTE DRAMATIQUE.<br /> -UN PERSONNAGE BOUFFON.<br /> -<br /> -PERSONNAGES DU SECOND PROLOGUE.<br /> -<br /> -LE SEIGNEUR.<br /> -MÉPHISTOPHÉLÈS.<br /> -RAPHAËL,}<br /> -GABRIEL, } Archanges.<br /> -MICHEL, }<br /> -LES ARMÉES CÉLESTES.<br /> -<br /> -PERSONNAGES DE LA TRAGÉDIE.<br /> -<br /> -LE DOCTEUR HENRI FAUST.<br /> -WAGNER, son domestique.<br /> -MÉPHISTOPHÉLÈS.<br /> -UN ÉCOLIER.<br /> -FROSCH, }<br /> -BRANDER,} Compagnons de bouteille, jeunes débauchés de Leipzig<br /> -SIEBEL, }<br /> -ALTMAYER,}<br /> -MARGUERITE, maîtresse de Faust.<br /> -MARTHE, voisine de Marguerite.<br /> -LISETTE, compagne de Marguerite.<br /> -VALENTIN, soldat, frère de Marguerite.<br /> -BOURGEOIS, PAYSANS, MENDIANTS, ETC.<br /> -UNE SORCIÈRE.<br /> -ANIMAUX À SES ORDRES.<br /> -UN MAUVAIS ESPRIT.<br /> -UN FEU FOLLET.<br /> -ESPRITS AUX ORDRES DE MÉPHISTOPHÉLÈS.<br /> -SORCIERS ET SORCIÈRES, CHŒURS D'ANGES ET DE FIDÈLES, VOIX D'EN HAUT, etc.<br /> -</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="PROLOGUE" id="PROLOGUE">PROLOGUE</a></h3> - -<h4>SUR LE THÉÂTRE.</h4> - - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">DIRECTEUR, POÈTE DRAMATIQUE, PERSONNAGE BOUFFON.</p> - -<hr class="r5" /> -<p class="person2">LE DIRECTEUR.</p> - -<p>Vous qui m'avez si souvent prêté votre appui dans mes revers de -fortune, dites-moi franchement, mes amis, ce que vous espérez en -Allemagne de notre entreprise. Mon plus grand désir serait de plaire à -la multitude; il n'est qu'elle au monde qui vive et fasse vivre. Déjà -les pieux sont enfoncés en terre, les planches sont clouées sur les -pieux, et chacun se promet une fête: les spectateurs garnissent déjà les -bancs; et, immobiles, les sourcils élevés, l'œil fixe, ils ne demandent -qu'à applaudir. Je n'ignore pas la manière de se concilier les -suffrages du public; eh bien! jamais pourtant je ne me suis senti tant -d'inquiétude qu'aujourd'hui. Il est vrai qu'en fait de chefs-d'œuvre -ils ne sont pas gâtés; mais ils ont terriblement lu. Comment allons-nous -donc nous y prendre pour leur donner quelque chose qui leur semble -neuf, et qui les intéresse en même temps? Car, je ne m'en cache point, -aucun spectacle ne vaut à mes yeux celui de la multitude, lorsqu'elle -roule ses vagues contre nos tréteaux, et qu'avec l'impétuosité du vent -elle s'engouffre dans la porte étroite. Au grand jour, dès quatre -heures, ils assiègent déjà le bureau, et se feraient assommer pour un -billet; comme à la porte d'un boulanger on le ferait pour un pain, s'il -y avait disette. Et ce miracle opéré sur tant d'hommes à la fois, c'est -l'ouvrage d'un seul, c'est l'ouvrage du poète. O mon ami, opère ce -miracle aujourd'hui, je t'en conjure.</p> - -<p class="person2">LE POÈTE.</p> - -<p>Non, ne me parle pas de cette foule aveugle à sa vue, l'inspiration -nous abandonne. Cache-moi cette multitude, dont les flots nous -entraînent malgré nous dans le tourbillon du monde. C'est au-dessus des -nuages qu'il faut me conduire, dans ces régions tranquilles où règne, -pour le poète, une volupté pure, où l'amour et l'amitié, consolateurs -de nos peines, nous tendent une main céleste, une main créatrice. -Hélas! ce qui jaillit du fond de notre âme, ce que bégaient nos lèvres -tremblantes, tantôt avorté, tantôt couronné d'un succès éphémère, -disparaît englouti dans le gouffre du temps. Mais souvent il arrive -aussi qu'après avoir traversé sans gloire un siècle ou deux, notre -génie secoue les linceuls de l'oubli, et soulève une tête colossale. Ce -qui brille ne dure qu'un temps; jamais le vrai beau n'est perdu pour la -postérité.</p> - -<p class="person2">LE PERSONNAGE BOUFFON.</p> - -<p>Si on voulait bien ne pas toujours parler de la postérité!... Supposons -que <i>moi</i> je me misse à m'occuper de la postérité, qui donc se chargerait -d'amuser mes contemporains? Et il n'y a pas à dire, il faut qu'ils -s'amusent. Le suffrage d'un honnête homme est, ce me semble, déjà -quelque chose. D'ailleurs celui qui sait parler un langage convenable, -n'a rien à redouter des caprices du peuple; au contraire, plus le -cercle est nombreux, plus il est certain de l'émouvoir. Soyez beau tant -que vous voulez, et montrez-vous original; que chez vous l'imagination -se déploie avec tout son cortège de raison, d'esprit, de sentiment, de -passion; mais, prenez-y bien garde, jamais sans un grain de folie.</p> - -<p class="person2">LE DIRECTEUR.</p> - -<p>Surtout faites la part un peu large; que les événements se pressent. -Pourquoi vient-on? pour voir: on veut voir à toute force. Qu'il y ait -donc beaucoup à voir, afin de faire ouvrir de grands yeux à la foule; -et votre cause est gagnée, et vous êtes un homme adorable. Ce n'est -que par la masse, que vous agirez sur la masse; car, enfin, chacun -cherchant quelque chose qui lui convienne, celui qui apporte beaucoup, -apportera à chacun quelque chose; et nul ne sortira mécontent de la -salle. Donnez votre pièce en petite monnaie, elle aura un débit plus -sûr et plus prompt. Qu'elle se décompose, aussi facilement qu'elle -fût composée. À quoi bon produire un tout compact? Le public vous le -plumera comme un geai.</p> - -<p class="person2">LE POÈTE.</p> - -<p>Vous ne sentez pas tout ce qu'il y a de vulgaire dans un pareil -métier, combien le véritable artiste y répugne! Le barbouillage de ces -messieurs est, je le vois, dans votre méthode.</p> - -<p class="person2">LE DIRECTEUR.</p> - -<p>Ce reproche ne m'atteint pas. Un ouvrier qui songe à bien travailler, -doit acheter le meilleur outil possible: songez donc, vous, que vous -avez du bois mou à fendre, et voyez quels sont ceux pour qui vous -écrivez. Pendant que l'ennui nous amène celui-là, celui-ci sort d'un -repas splendide où il s'en est mis jusqu'au gosier; et, ce qu'il y a -de pis encore, plus d'un vient d'achever la lecture des gazettes. On -se hâte d'entrer chez nous, distrait comme pour une mascarade; et la -curiosité seule donne des ailes aux plus tardifs: les belles dames se -couvrent de parures, et jouent leur rôle gratis... Que diantre rêvez-vous -sur votre Parnasse? En quoi peut vous inspirer une salle garnie de -monde? Eh! regardez de près nos Mécènes. Ils sont, les uns blasés, les -autres à moitié ours: l'un, après le spectacle, s'attend à une partie de -jeu, l'autre à une nuit de plaisirs dans les bras de sa maîtresse. Y -pensez-vous, pauvres fous, d'aller prostituer à ces gens-là les chastes -Muses? Je vous le répète, donnez-leur en de toute couleur et de toute -qualité: ainsi vous ne manquerez jamais votre but. Cherchez à intriguer -les hommes; les contenter est trop difficile... Mais qu'est-ce qui vous -prend? Extase? douleur?</p> - -<p class="person2">LE POÈTE.</p> - -<p>Va loin d'ici chercher un autre esclave... Que pour ton bon plaisir le -poète déshonore son plus beau titre! qu'il renonce au droit sacré dont -la nature l'a investi!... Par quelle puissance émeut-il les âmes? par -quelle puissance bouleverse-t-il les éléments? N'est-ce point à l'aide -de l'accord parfait qui règne en lui-même, et qui oblige l'univers à -se reconstruire au fond de son propre cœur? Pendant que la Nature, -tournant son fuseau d'une main insouciante, démêle, en se jouant, les -fils éternels de toute existence, pendant que la foule tumultueuse des -êtres se presse en désordre, et accomplit péniblement sa dure destinée; -qui sait animer d'un feu divin cette masse inerte, uniforme, et -l'assujettir aux lois de l'harmonie? Qui sait faire rentrer l'individu -isolé dans l'ordre universel? Qui répand un doux crépuscule sur les -sens absorbés dans une méditation austère? Qui sème toutes les jolies -fleurs du printemps le long du sentier foulé par une amante? Qui -dépouille de leurs feuilles les arbres, où elles pendaient inutiles, et -les tresse en couronnes pour les distribuer aux mérites de tous genres? -Qui soutient l'Olympe? Qui convoque l'assemblée des Dieux? La puissance -de l'homme, révélée dans le poète.</p> - -<p class="person2">LE PERSONNAGE BOUFFON.</p> - -<p>Hé bien, tout en se servant des plus nobles facultés de l'esprit, ne -poursuit-elle pas ses occupations poétiques, comme on poursuit une -aventure d'amour? On se rapproche par hasard, on s'enflamme, on reste, -et peu à peu on se trouve pris; le bonheur croît à chaque moment, -l'attaque commence enfin, on est enivré, transporté: puis arrive le -dégoût, et avant qu'on s'en aperçoive, on a broché un roman. Voilà le -spectacle que vous devez mettre sous nos yeux. Lancez-vous au milieu -de la vie humaine. Chacun vit de cette vie-là un petit nombre la -connaît; et c'est le peu que vous en montrez, qui fait tout le charme -de vos ouvrages. Dans un flux d'images une faible clarté, beaucoup -d'erreurs et une étincelle de vérité; avec cela l'on compose le meilleur -breuvage, avec cela l'on captive et l'on édifie tout le monde. Alors -s'assemble la fleur de la jeunesse, et dans votre œuvre elle se mire -avec complaisance; alors tout sentiment tendre trouve la nourriture -mélancolique qui lui convient; alors sont émus tantôt l'un, tantôt -l'autre des spectateurs, et chacun voit représenté au naturel ce qu'il -porte en lui-même. Ils sont prêts à rire comme à pleurer, à pleurer -comme à rire: ils honorent les efforts du poète, ils applaudissent à -l'illusion de la scène. Pour l'homme déjà fait rien n'est bon; mais on -peut s'assurer en la gratitude de celui qui espère devenir homme.</p> - -<p class="person2">LE POÈTE.</p> - -<p>Rends-moi donc, rends-moi les temps où je n'étais encore moi-même -qu'en espérance; lorsqu'une source intarissable de chants mélodieux -coulait de ma veine, lorsqu'un voile de nuages dérobait le monde à mes -regards, que les bourgeons promettaient des fruits merveilleux, et que -je cueillais d'une main avide les millions de fleurs qui tapissaient -les vallées. Je n'avais rien, et ce rien me suffisait: c'était l'amour -de la vérité et la volupté des songes. Rends-moi les désirs indomptés -qui fatiguaient mon cœur, rends-moi ce cœur profondément ébranlé, et la -force de haïr, et la puissance d'aimer! Rends-moi ma jeunesse!</p> - -<p class="person2">LE PERSONNAGE BOUFFON.</p> - -<p>La jeunesse, mon ami? Tu en aurais besoin, si dans la bataille l'ennemi -te pressait de toutes parts; ou si de jeunes filles charmantes se -pendaient à ton col; ou bien si de loin tu voyais la couronne, prix -de l'agilité, se balancer près d'une barrière difficile à atteindre; -ou encore si, au sortir d'une danse animée, il te fallait passer la -nuit dans les festins. Mais jouer avec force et grâce sur une lyre -familière, se proposer un but vague, et s'y rendre à travers mille -agréables détours; voilà, messieurs les vieillards, ce qui doit vous -occuper. Et nous ne vous en estimons pas moins pour cela. La vieillesse -ne nous fait pas, comme on dit, retomber en enfance; elle nous trouve -encore vrais enfants.</p> - -<p class="person2">LE DIRECTEUR.</p> - -<p>Assez discourir: montrez-moi enfin des actions. Pendant que vous faites -assaut de paroles, il pourrait se passer quelque chose d'utile. À quoi -bon parler de la disposition où l'on devrait être? Pour s'y mettre, il -faut agir. Vous donnez-vous pour un poète, commandez à la poésie. Vous -savez bien quels sont nos besoins nous voulons des boissons fortes: -brassez-en donc sur l'heure! Ce qui ne se fait pas aujourd'hui, demain -n'est pas fait; et il ne faut pas perdre un jour à délibérer. Prenons -l'occasion par les cheveux, et ne la lâchons point, si nous prétendons -répondre à l'attente du public.</p> - -<p>Vous savez que, sur nos théâtres d'Allemagne, chacun s'essaie à ce -qu'il veut: ainsi n'épargnez aujourd'hui, ni les décorations, ni les -machines. Servez-vous de la grande et de la petite lumière du ciel; vous -pouvez semer à pleines mains les étoiles: d'eau, de feu, de rochers -escarpés, de quadrupèdes, d'oiseaux, nous n'en manquons pas non plus. -Transportez donc de plein saut, dans cette étroite maison de planches, -tout le cercle de la création; et, avec une vitesse calculée d'avance, -allez des cieux, à travers le monde, aux enfers.</p> - -<hr class="tb" /> - - -<h3>PROLOGUE</h3> - -<h4>DANS LE CIEL.</h4> - - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">LE SEIGNEUR, LES ARMÉES CÉLESTES, (<i>ensuite</i>) MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Trois Archanges</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> <i>s'avancent</i>.)</p> -</blockquote> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span class="person">RAPHAËL.</span><br /> -Le soleil poursuit son cantique,<br /> -Dans le chœur des mondes roulants:<br /> -Le long de sa carrière antique<br /> -Il imprime ses pas brûlants.<br /> -Tout ébloui de sa lumière,<br /> -L'ange se voile devant lui.<br /> -Il fût, dès son aube première,<br /> -Ce qu'il est encore aujourd'hui.<br /> -<br /> -<span class="person">GABRIEL.</span><br /> -<br /> -Sur la terre, qu'au loin épure<br /> -Un seul regard de son amour,<br /> -Le jour chasse la nuit obscure,<br /> -Et fuit devant elle à son tour.<br /> -La mer brise ses larges ondes<br /> -Au pied des rochers indomptés,<br /> -Et dans l'éternel flux des mondes<br /> -Rochers et mers sont emportés.<br /> -<br /> -<span class="person">MICHEL.</span><br /> -<br /> -L'orage gronde: ivre il se lance<br /> -Des monts aux mers, des mers aux monts;<br /> -Et son aveugle turbulence<br /> -Agite les gouffres profonds.<br /> -L'éclair flamboie à traits sinistres,<br /> -La foudre éclate et fend le ciel.<br /> -Mais, Seigneur, tes heureux ministres<br /> -Adorent ton jour éternel.<br /> -<br /> -<span class="person">LES TROIS ENSEMBLE.</span><br /> -<br /> -Comme un père sur eux tu veilles,<br /> -Sur toi leur œil s'ouvre incertain,<br /> -Et tes ouvrages, ô merveilles!<br /> -Sont beaux comme au premier matin.<br /> -<br /> -<span class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS.</span><br /> -<br /> -Seigneur, puisqu'une fois, en prince affable et doux,<br /> -Laissant d'un peu plus près envisager ta gloire,<br /> -Tu daignes demander comment tout va chez nous;<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Et que d'ailleurs, si j'ai mémoire,</span><br /> -Loin d'exciter en toi le plus léger courroux,<br /> -Ma personne eut souvent l'heureux don de te plaire;<br /> -Me voici près du trône, au milieu de tes gens.<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Pardon, je ne viens pas céans</span><br /> -Débiter de grands mots. Mieux vaudrait-il me taire.<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Non, dussé-je m'ouïr siffler</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Par l'assistance tout entière,</span><br /> -Comme on parle à ta cour je ne saurais parler;<br /> -Et si par grand malheur je m'en voulais mêler,<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Mon pathos te ferait bien rire...</span><br /> -Supposé toutefois que cela pût aller<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Avec ta dignité de Sire.</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Bref, je suis pauvre en ornements,</span><br /> -Surtout quand il s'agit du bel ordre du monde;<br /> -Et de tes chérubins je n'ai point la faconde,<br /> -Ni l'art de m'épuiser en saints ravissements.<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Sur les choses de ce bas monde</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Je pense si différemment!</span><br /> -D'où vient?—C'est que ma vue est courte apparemment,<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Ou ma cervelle peu féconde.</span><br /> -Toujours y remarqué-je, à parler sans détour,<br /> -Du pauvre fils d'Adam la misère profonde.<br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Ce petit dieu de la machine ronde</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Est, sur ma foi, plus sot qu'au premier jour;</span><br /> -Et m'est avis qu'après l'avoir pétri de terre,<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Tu lui jouas d'un mauvais tour</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">En l'éclairant de ta lumière.</span><br /> -Pour diriger ses pas, quel étrange fanal<br /> -Que ce reflet céleste empreint sur son visage!<br /> -Il le nomme <i>raison</i>: mais, par un sort fatal,<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Le malheureux n'en fait usage</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Que pour ravaler ton image</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">À l'état de pur animal.</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Moi, j'oserais comparer l'homme</span><br /> -(Sauf la permission de Votre Majesté)<br /> -À cet insecte ailé que sauterelle il nomme,<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Sur de longues pattes monté,</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Gambadant tant que l'été dure,</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Et répétant sur la verdure</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Un vieux refrain de tous les ans.</span><br /> -Encore si c'était là qu'il consumât le temps!<br /> -Mais non, pas un fumier, pas une fange impure,<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Où ce dieu ne mette son nez.</span><br /> -<br /> -<span class="person">LE SEIGNEUR.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">N'as-tu donc rien autre à m'apprendre?</span><br /> -Tous les discours qu'ici tu me forces d'entendre<br /> -À des sarcasmes froids seront-ils donc bornés?<br /> -Et ne verras-tu rien qui ne soit à reprendre<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Au monde où les hommes sont nés?</span><br /> -<br /> -<span class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Las! oui, Seigneur (soit dit sans vous déplaire),</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Vous me trouvez encore du même avis,</span><br /> -Et soutenant que tout dans ce monde est au pis.<br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">De l'Homme enfin si grande est la misère,</span><br /> -Que moi-même parfois je m'en sens attristé,<br /> -Et que de rendre pire une telle existence<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Depuis long-temps en vérité</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Je me fais quelque conscience.</span><br /> -<br /> -<span class="person">LE SEIGNEUR.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 7.5em;">Connais-tu Faust?</span><br /> -<br /> -<span class="person">MÈPHISTOPHÉLÈS.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16.5em;">Qui? le docteur?</span><br /> -<br /> -<span class="person">LE SEIGNEUR.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 7.5em;">Eh! sans doute, mon serviteur.</span><br /> -<br /> -<span class="person">MÈPHISTOPHÉLÈS.</span><br /> -<br /> -Il vous sert en effet de la belle manière.<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Rien de terrestre chez ce fou:</span><br /> -À peine ce qu'il mange est-il fait de matière.<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Ours rechigné, vrai loup-garou,</span><br /> -Il reste nuit et jour enfermé dans son trou,<br /> -Espèce de tombeau sans air et sans lumière.<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Mais si son corps ne bouge pas,</span><br /> -Son esprit au contraire est toujours en campagne:<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Plaine, torrent, vallon, montagne,</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Dans tous les recoins de là-bas</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Il se glisse et prend ses ébats;</span><br /> -Et puis il monte au ciel, il nage dans l'espace,<br /> -Demande à l'univers tous ses plus grands plaisirs...<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Après quoi pourtant il se lasse</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Et retombe à la même place,</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Consumé des mêmes désirs.</span><br /> -<br /> -<span class="person">LE SEIGNEUR.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Battu comme il l'est de l'orage,</span><br /> -Si, sans que rien l'ébranle, il demeure debout,<br /> -Si, vainqueur dans la lutte, il me sert jusqu'au bout,<br /> -Je le recueillerai pour prix de son courage.<br /> -Mais, le frêle arbrisseau qui n'a vu qu'un printemps<br /> -Vient-il à se couvrir d'une tendre verdure,<br /> -Le jardinier sait bien qu'au midi de ses ans<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Fleurs et fruits seront sa parure.</span><br /> -<br /> -<span class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS.</span><br /> -<br /> -Si bien donc que sur lui vous comptez quelque peu?<br /> -Gageons que celui-là vous le perdrez encore!<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Pourvu que, jouant un franc jeu,</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Vous me laissiez de votre aveu</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Brûler son âme à petit feu,</span><br /> -Et sans aucune entrave amener la pécore<br /> -Où bon me semblera. M'accordez-vous ce point?<br /> -<br /> -<span class="person">LE SEIGNEUR.</span><br /> -<br /> -Aussi long-temps que Faust habitera la terre,<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Je ne t'en empêcherai point.</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Tant que l'homme y voyage, il erre.</span><br /> -<br /> -<span class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS.</span><br /> -<br /> -Votre cadeau, Seigneur, me ravit, me confond.<br /> -J'ai toujours abhorré d'avoir aux morts affaire,<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Et de beaucoup je leur préfère</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Un visage au teint rubicond.</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Pour un citoyen de la bière</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Je ne suis jamais au logis....</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Comme le chat pour la souris.</span><br /> -<br /> -<span class="person">LE SEIGNEUR.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Je daigne exaucer ta prière.</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Va, détourne, si tu le peux,</span><br /> -Détourne cet esprit de sa source première;<br /> -Fais-le suivre avec toi le chemin tortueux<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Des ennemis de la lumière;</span><br /> -Et rougis, si tu dois avouer à la fin<br /> -Que, jusque dans les rangs de la foule grossière,<br /> -Le juste peut encore choisir le droit chemin.<br /> -<br /> -<span class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS.</span><br /> -<br /> -Bon! nous n'en aurons pas pour long-temps, je le jure.<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Orgueil à part, je ne vois nul sujet</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">D'être en souci de ma gageure.</span><br /> -Si j'arrive à bon port, vous voudrez, s'il vous plaît,<br /> -M'accorder les honneurs d'une victoire entière.<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Il mangera de la poussière,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Et trouvera cet aliment fort sain,</span><br /> -Comme le vieux serpent, mon illustre cousin.<br /> -<br /> -<span class="person">LE SEIGNEUR.</span><br /> -<br /> -Tu peux en liberté paraître dans le monde.<br /> -Je n'en voudrais bannir ni tes pareils, ni toi;<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Car, seul parmi la race immonde,</span><br /> -Le Malin fût toujours très-précieux pour moi.<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Sous la matière qui l'accable</span><br /> -L'homme risque par fois de perdre tout ressort,<br /> -Et de changer sa vie en un sommeil de mort.<br /> -J'aime donc à lui voir un compagnon semblable,<br /> -Qui l'excite au combat, l'éveille quand il dort.<br /> -</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<a id="fau00202"></a> -<img src="images/fau00202.jpg" width="500" alt="" /> -<p class="caption">...De temps en temps j'aime à voir le vieux père, -Et je me garde bien de lui rompre en visière...</p></div> - -<hr class="r5" /> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Et peut même au besoin créer, comme le Diable.<br /> -Vous cependant, ô vous, nobles enfants du ciel,<br /> -Livrez-vous sans contrainte aux pensers ineffables<br /> -<span style="margin-left: 4em;">Du séjour éternel;</span><br /> -Et tandis que l'auteur des êtres innombrables<br /> -Épanche autour de vous les flots de son amour,<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Célébrez ces êtres d'un jour</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">En vos âmes impérissables.</span><br /> -</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Le ciel se ferme, les Archanges se retirent</i>.)</p></blockquote> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>seul</i>.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">De temps en temps j'aime à voir le vieux père,</span><br /> -Et je me garde bien de lui rompre en visière.<br /> -Traiter un pauvre diable avec cette douceur!...<br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Vraiment dans un si grand seigneur</span><br /> -Autant de bonhomie est chose singulière.<br /> -</p> - -<hr class="tb" /> - - -<h3>LA TRAGÉDIE.</h3> - -<h4>PREMIÈRE PARTIE<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</h4> - - -<h3>FAUST,</h3> - -<h4>TRAGÉDIE.</h4> - - -<p class="center">LA NUIT. UNE CHAMBRE GOTHIQUE, À VOUTES HAUTES ET ÉTROITES.</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST <i>assis devant un pupitre, l'air agité</i>.</p> - -<hr class="r5" /> -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Eh bien donc, philosophie, jurisprudence, médecine... hélas! et toi -aussi, théologie! je vous ai toutes apprises, toutes étudiées, avec des -peines infinies; et, après tant et de si longues veilles, me voici, -pauvre fou, aussi sage que devant. Je porte, il est vrai, le titre de -Docteur, celui de Maître; et il y a bien dix ans, que je promène mes -sots élèves à travers un labyrinthe inextricable... Et je m'aperçois, -enfin, que nous ne pouvons rien connaître. Rien!... J'en mourrai. Il -n'est cependant pas au monde un seul homme, maître, docteur, clerc ou -moine, qui en sache aussi long que moi: pas un doute ne m'arrête, pas -un scrupule ne me travaille, je ne crains ni enfer ni diable... Mais -aussi, la joie m'a fui sans retour: je suis loin de croire que je sache -rien de bon; je suis loin de croire que je puisse rien enseigner aux -hommes, pour améliorer leur condition misérable et les remettre dans -le droit chemin. Je n'ai d'ailleurs ni biens, ni argent, ni honneurs, -ni crédit dans le monde... Non, un chien ne voudrait pas de l'existence, -à ce prix-là! Je ne vois plus maintenant qu'une chose à essayer, c'est -de me jeter dans la magie. Il le faut. Ah! si la puissance de l'Esprit -et de la Parole dessillait mes yeux, et leur dévoilait cet abîme où je -brûle de descendre! Que je ne fusse plus esclave des mots, et contraint -de dire à grand-peine ce que j'ignore; que je connusse tout ce que la -nature cache dans ses entrailles, tout ce qu'il y a pour l'homme au -centre de l'énergie du monde et à la source des semences éternelles!</p> - -<p>Que n'accordes-tu donc un dernier regard à ma misère, lune, qui tant de -fois éclairas mes veilles devant ce même pupitre! C'est au milieu d'un -vain amas de livres et de papiers, mélancolique amie, que tu m'apparais -alors. Que ne puis-je, hélas! gravir sur le sommet des montagnes! Là, -j'irais, dans ta jeune lumière, me glisser autour des cavernes avec les -Esprits. Que ne puis-je danser sur les prairies à tes pâles clartés, -et, libre des tourments de la science, me baigner à loisir dans la -rosée qui émane de ta sphère silencieuse!</p> - -<p>Malheureux! je languis, encore enchaîné dans ma prison. Maudit sois-tu, -réduit obscur, où la douce lumière du ciel elle-même n'arrive que -triste et plombée, à travers ces vitrages peints; où, de quelque côté -que je tourne les yeux, je ne vois que livres couverts de poudre et -mangés des vers, que papiers amoncelés jusqu'au haut des voûtes, -que boîtes, verres, instruments de mille sortes; tous vieux meubles -pourris, que j'ai reçus de mes ancêtres... C'est là ton monde! On appelle -cela un monde!</p> - -<p>Et tu demandes encore pourquoi ton cœur se resserre avec angoisse -dans ta poitrine, pourquoi une douleur sourde glace tes membres et -y enchaîne le mouvement de la vie? Tu le demandes; et, au lieu de -la nature vivante, au sein de laquelle Dieu créa les hommes, tu -n'as autour de toi que fumée et moisissure, squelettes d'animaux et -ossements de morts!</p> - -<p>Allons, fuis, lance-toi dans le libre espace! Ce volume mystérieux, -que Nostradamus écrivit de sa propre main, n'est-il point un guide -assez sûr? Avec son secours seulement, tu commenceras à pouvoir lire -dans le cours des astres; ton âme, instruite par lui, sentira sa force -renaître, et saura comment un Esprit parle à un autre Esprit.... Mais -c'est en vain qu'à l'aide d'un bon sens grossier, tu voudrais expliquer -les signes sacrés.... Esprits, qui nagez autour de moi répondez-moi, si -vous m'entendez!</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il ouvre le volume, et aperçoit le signe du Macrocosme</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.)</p></blockquote> - -<p>Ah! comme, à cette vue, tous mes sens ont tressailli! Dans quelle -extase céleste ai-je été plongé tout à coup! On dirait qu'un sang plus -jeune et plus pur circule dans mes veines; mes nerfs sont agités de -frémissements inconnus. Est-ce de la main d'un Dieu que furent tracés -ces caractères, qui soulagent mes peines secrètes, qui inondent mon -pauvre cœur de joie, et qui me dévoilent, d'une manière si mystérieuse, -les forces cachées de la nature? Suis-je un Dieu moi-même? Tout me -devient si clair! À l'aide de ces simples traits, je vois se déployer, -devant mon âme, la nature tout entière et son énergie créatrice. -Aujourd'hui, pour la première fois, je comprends la vérité de cette -parole du sage «Le monde des Esprits n'est point fermé; ton sens est -aveuglé, ton cœur est mort. «Lève-toi, disciple, et ne cesse de -baigner ton corps mortel dans les rayons de l'aurore.»</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il regarde le signe</i>.)</p></blockquote> - -<p>Que de mouvement au sein de l'univers! Comme toutes les choses -concourent à une même fin, et vivent l'une dans l'autre d'une même vie! -Comme les Intelligences célestes montent et descendent, et se passent -de main en main les seaux d'or! Quelle rosée délicieuse elles répandent -sur la terre aride, et quelle ravissante harmonie le battement de leurs -ailes imprime aux espaces du monde, qu'elles parcourent incessamment!</p> - -<p>Merveilleux spectacle!... Mais, hélas! rien qu'un spectacle! Où donc te -trouver, où te saisir, nature infinie? Où êtes-vous, sources de toute -existence? Vous en qui les cieux et la terre puisent cette sève -éternelle qui les nourrit, vous qui rajeunissez le sein flétri, vous -ne tarissez jamais, vous abreuvez tous les êtres et moi je languis -vainement après vous!</p> - -<blockquote> -<p style="font-size: 0.8em;"> -(<i>Il saisit le volume, tourne un feuillet avec dépit, et -aperçoit le signe de l'Esprit de la terre</i>.)</p> -</blockquote> - -<p>Quelle émotion différente produit en moi ce nouveau signe! Esprit de -la terre, tu es près de moi je sens mes forces s'accroître; il semble -qu'une liqueur spiritueuse coule dans mes veines et me brûle; j'aurais -le courage de me lancer dans le monde, de supporter les malheurs et les -prospérités d'ici-bas, de lutter contre l'orage, et de ne point pâlir -aux craquements du vaisseau qui se brise.... Des nuages s'amoncèlent -au-dessus de moi.... la lune cache sa lumière.... la lampe fume.... -elle s'éteint.... des rayons ardents ceignent ma tête, et se meuvent -lentement dans les ténèbres.... un frisson d'épouvante s'empare de -moi.... les voûtes paraissent descendre, et me presser de toute leur -masse.... Oui, je le sens, tu nages autour de moi, Esprit que j'ai -invoqué.... Dévoile-toi!... Ah! quels déchirements dans mon cœur! Mes -sens s'ouvrent à des impressions nouvelles.... Tout mon cœur est à -toi, je me dévoue à toi; parais! Parais, te dis-je, m'en coûtât-il la -vie!</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il prend le volume dans sa main, et fixant ses yeux sur le -signe de l'Esprit, il prononce certaines paroles. Une flamme -rouge s'allume tout-à-coup</i>: L'ESPRIT <i>paraît dans la flamme</i>.)</p></blockquote> - -<p class="person2">L'ESPRIT.</p> - -<p>Qui m'appelle?</p> - -<p class="person2">FAUST <i>détournant la tête</i>.</p> - -<p>Vision terrible!</p> - -<p class="person2">L'ESPRIT.</p> - -<p>Tu m'as puissamment attiré tes lèvres, sur ma sphère, ont aspiré -long-temps et maintenant...</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Ah! je ne puis soutenir ton aspect.</p> - -<p class="person2">L'ESPRIT.</p> - -<p>Tu souhaitais ardemment de me voir, d'ouïr ma voix, de contempler mon -visage. Je me rends au vœu pressant de ton cœur, me voici! Quelle -ignoble frayeur t'a saisie, ô créature surhumaine! Qu'est devenu l'élan -de ton âme? Où est cette âme ambitieuse, qui se créait un monde, qui le -portait en elle, et le caressait avec amour; cette âme qui, saisie d'un -tremblement de joie, aspirait à nous égaler, nous autres Esprits? Où -es-tu, Faust? Toi dont la voix m'a frappé, toi 'qui t'es élancé jusqu'à -moi de toutes les forces de ton être; est-ce bien toi, qui, jouet -de mon souffle, trembles maintenant dans les profondeurs de la vie, -vermisseau timide et rampant?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Me siérait-il de te céder, flamme légère? Je le suis; oui, je suis -Faust, je suis ton égal!</p> - -<p class="person2">L'ESPRIT.</p> - -<p>Plongé dans les flots de la vie et dans le tumulte d'une activité -sans limites, je vais et reviens, je monte et retombe sans cesse, -en me jouant. Ma sphère, c'est la naissance et la mort; éternelles -ondulations, trame changeante, dont je forme au métier du temps les -tissus impérissables; vivant manteau de la Divinité.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>O toi, qui circules ainsi autour du vaste monde, Esprit actif, que je -me sens près de toi!</p> - -<p class="person2">L'ESPRIT.</p> - -<p>Tu es semblable à l'Esprit que tu conçois, mais non pas à moi!</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il disparaît</i>.)</p></blockquote> - -<p class="person2">FAUST <i>tombant à la renverse</i>.</p> - -<p>Pas à toi! Et à qui donc? Moi, l'image de la Divinité, je ne suis pas -seulement semblable à toi? <span style="font-size: 0.8em;">(<i>On frappe.</i>)</span> Malédiction... voici, je -crois, mon domestique: tout mon bonheur retourne à rien. Dieu! qu'une -vision si belle, un malheureux valet la fasse évanouir!</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(WAGNER, en robe de chambre et en bonnet de nuit, une lampe -à la main.—Faust se détourne avec humeur.)</p></blockquote> - -<p class="person2">WAGNER.</p> - -<p>Pardon! c'est que je vous ai entendu déclamer. Vous lisiez sans doute -quelque tragédie grecque, et j'aurais envie de me pousser dans l'art -de la déclamation; car il est fort utile aujourd'hui. J'ai souvent ouï -dire qu'un comédien pouvait en remontrer à un prêtre.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Oui, quand le prêtre est un comédien; comme cela peut arriver dans nos -temps.</p> - -<p class="person2">WAGNER.</p> - -<p>Ah! si l'on est ainsi relégué au fond de son cabinet, et qu'on voie le -monde à peine en un jour de fête, à travers une lunette, et seulement -de loin, comment apprendre à le conduire par la persuasion?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Vous ne le saurez jamais, si vous ne sentez rien, si votre âme, -vivement émue, ne peut tirer de son propre fonds de quoi remuer, à leur -tour, les âmes de tous les assistants. Courbez-vous sur votre table; -puis, après avoir ramassé sur celle d'autrui les restes d'un repas -splendide, amalgamez tout cela, pour en composer un ragoût; à force -de souffler sur votre amas de cendre, faites-en sortir une misérable -flamme: vous aurez l'admiration des enfants et des singes, si vous -en êtes friand. Mais, pour agir sur le cœur des hommes, il faut une -éloquence qui parte du cœur.</p> - -<p class="person2">WAGNER.</p> - -<p>C'est pourtant le débit qui fait le succès de l'orateur; je le sens -bien, et je suis encore loin de compte.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Laisse là de telles folies, et cherche à gagner ton pain honnêtement. -Tous ces grelots ne font qu'ébranler l'air, et ne servent de rien. -La raison et le bon sens demandent-ils tant d'art? Et, quand on a -quelque chose à dire, pourquoi courir après les mots? Va, tous ces -beaux discours si brillants, où l'on fait sonner si haut les bagatelles -humaines, sont aussi stériles que le vent d'automne, qui passe en -murmurant à travers les feuilles desséchées.</p> - -<p class="person2">WAGNER.</p> - -<p>Mon Dieu! l'art est si long, et notre vie est si courte! Moi, au milieu -de mes travaux, il me prend souvent un mal de tête, un mal de cœur... -que je n'y peux plus tenir. Combien il est difficile de parvenir aux -sources mêmes de la science! C'est qu'avant d'avoir fait la moitié du -chemin, un pauvre diable peut très-bien mourir.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Mais y penses-tu, de t'imaginer que d'un vil parchemin puisse jaillir -cette fontaine sacrée, où la soif de notre âme s'étanchera pour jamais? -Si la consolation ne descend de ton propre cœur, tu n'es pas consolé.</p> - -<p class="person2">WAGNER.</p> - -<p>Pardonnez-moi; il y a déjà une grande jouissance à se transporter dans -l'esprit des siècles écoulés, à voir comment a pensé un homme sage -avant nous, et comment nous l'avons dépassé de si loin.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Oh! oui, jusqu'aux étoiles! Mon ami, les siècles écoulés sont pour nous -le livre aux sept sceaux. Ce que vous appelez l'esprit des siècles, -n'est au fond que l'esprit des auteurs, dans lequel les siècles se -réfléchissent tant bien que mal; et le plus souvent, c'est une pitié! -Le premier coup-d'œil suffirait pour faire fuir à cent lieues. On -dirait un sac à immondices, un vieux garde-meuble, ou, tout au plus, -quelqu'une de ces farces de carrefours entrelardées de belles maximes -de morale, comme on en met dans la bouche des marionnettes.</p> - -<p class="person2">WAGNER.</p> - -<p>Mais pourtant, le monde, l'esprit et le cœur des hommes; il est -naturel que chacun en veuille savoir quelque chose.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Oui, ce qu'on appelle savoir. Qui peut se flatter de donner à un enfant -son vrai nom? Le peu d'hommes qui ont su quelque chose avec certitude, -et qui n'ont pas eu la sagesse de le garder pour eux, ceux qui ont -déclaré au peuple leurs sentiments et leurs vues, on les a de tout -temps crucifiés et brûlés... Mais retire-toi, je te prie la nuit est -avancée, nous en resterons là pour cette fois.</p> - -<p class="person2">WAGNER.</p> - -<p>J'aurais volontiers continué de veiller, et de causer science avec -vous. Mais demain, comme à Pâques dernier, vous me permettrez de vous -adresser encore une question ou deux. Je me suis remis avec zèle à -l'étude. Il est vrai que je sais déjà bien des choses, mais je voudrais -tout savoir.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il sort</i>.)</p></blockquote> - -<p class="person2">FAUST <i>seul</i>.</p> - -<p>Il n'y a d'espérance que pour l'être borné. Jamais elle n'abandonne -entièrement cet esprit étroit, qui s'attache aux petites choses: d'une -main avide il ne cesse de creuser le sol, pour y chercher des trésors -et s'il vient à trouver un ver de terre, il est satisfait.</p> - -<p>Se peut-il que la voix d'un tel homme ait osé retentir aux lieux mêmes -où l'Esprit m'environna de son souffle pur? Et pourtant, hélas! j'ai -cette fois des grâces à te rendre, ô le plus chétif des enfants des -hommes. Tu m'as arraché au désespoir, sous lequel ma raison allait -succomber. Ah! la vision était tellement colossale, qu'à mes propres -yeux je n'étais plus qu'un nain.</p> - -<p>Moi, l'image de la Divinité, qui croyais déjà toucher au miroir de la -vérité éternelle; qui, dépouillé de mon enveloppe terrestre, égaré dans -un abîme de lumière, croyais commencer le chemin des cieux; moi qui, -m'élevant au-dessus des chérubins, prétendais mêler avec les forces de -la nature mes forces indépendantes, et, créateur à mon tour, vivre de -la vie d'un Dieu: combien ne dois-je pas expier tant d'orgueil! Une -parole foudroyante m'a rendu à mon néant.</p> - -<p>Esprit divin, n'ai-je pas présumé de m'égaler à toi? Ah! j'ai bien -eu la puissance de t'attirer, mais je n'ai point eu celle de te -retenir. Dans cet heureux moment, je me sentais si grand... si petit! -Tu m'as cruellement repoussé dans le cercle étroit de l'humanité. -Qui m'instruira maintenant? Que dois-je éviter? Faut-il obéir à -l'impulsion qui me presse?... Nos actions elles-mêmes, aussi bien que -nos souffrances, arrêtent la marche de notre vie.</p> - -<p>La matière, la vile matière est toujours là, pour s'opposer à ce -que l'esprit conçoit de plus magnifique. Lorsque nous atteignons au -bonheur de ce monde, tout ce qui vaut mieux que lui nous le traitons -de mensonge et d'illusion. Les sentiments sublimes, qui font tout le -prix de notre existence, sont étouffés par des penchants terrestres et -grossiers.</p> - -<p>Quand l'imagination déploie ses ailes hardies, elle rêve l'éternité -dans son délire; mais un étroit espace lui suffit, lorsque le gouffre -a dévoré toutes ses joies et toutes ses espérances. L'inquiétude -se vient loger au fond de notre cœur; elle y produit des douleurs -secrètes; elle le travaille sans relâche, et y détruit le plaisir et -le repos: elle prend tour-à-tour mille masques divers; c'est tantôt la -cour, tantôt une femme; puis un enfant, une maison, le feu, la mer, un -poignard, du poison. L'homme tremble devant tout ce qui ne l'atteindra -pas, et pleure continuellement ce qu'il n'a point perdu.</p> - -<p>Non, je ne ressemble pas à un Dieu, abjecte créature que je suis! C'est -au ver, que je ressemble; au ver, qui se traîne dans la poussière, et -que le pied du voyageur, pendant qu'il se nourrit de poussière, écrase -et anéantit.</p> - -<p>N'est-ce point en effet de la poussière tout ce que ces hautes -murailles portent ici sur mille tablettes? N'est-ce point un monde de -vers que j'habite?... Et j'y trouverais ce qui me manque? Je dois lire -apparemment ces monceaux de volumes, pour y voir comment partout les -hommes se sont tourmentés, comment s'est montré de temps à autre un -heureux!... Pauvre crâne vide, que me veux-tu dire avec ton grincement -hideux? Hé bien, quoi! tu as vécu jadis, et ton cerveau a erré comme -le mien: il a cherché le grand jour, il a couru après la vérité; et -son ardeur s'est éteinte misérablement dans les ténèbres. Instruments, -vous vous raillez de moi avec vos roues et vos dents, vos anses et vos -cylindres. J'étais à la porte, que ne me serviez-vous de clefs? Peu de -clefs, il est vrai, sont aussi artistement travaillées que vous l'êtes; -mais vous ne levez aucun verrou. Mystérieuse jusque dans l'éclat du -jour, la nature ne se laisse pas arracher son voile; et ce qu'elle -veut cacher à notre esprit, il n'est levier ni vis qui nous le puisse -découvrir. Vieil attirail, dont je ne fis jamais le moindre usage, tu -n'es là que parce qu'autrefois tu servis à mon père. Antique poulie, la -fumée de ma lampe t'a noircie... j'ai tant veillé devant ce pupitre! -Mieux eût valu cent fois dissiper le peu que j'ai, que de pâlir courbé -sous le poids de ce peu. Ce qu'on a hérité de son père, il faut s'en -servir ou le vendre: car ce qui n'est utile à rien, est un pesant -fardeau; et rien n'est utile, que ce que l'esprit féconde.</p> - -<p>Mais pourquoi mon regard se dirige-t-il vers cette place? Ce flacon -est-il donc un aimant pour mes yeux? D'où vient que j'y vois clair -tout-à-coup? Quelle lueur inattendue pénètre dans mon âme, comme, dans -une forêt couverte et sombre, un rayon égaré de la lune?</p> - -<p>Je te salue, ô fiole, qu'avec un pieux respect je prends entre mes -mains! En toi seule j'honore l'esprit et la science humaine. Essence -des sucs les plus doux, de ceux qui procurent le sommeil, tu contiens -toutes les forces qui tuent; accorde à ton maître tes précieuses -faveurs. En te regardant, je sens mes douleurs s'endormir; en te -saisissant, mon agitation se calme et disparaît; de moment en moment, -le trouble de mes esprits se dissipe. Je suis entraîné vers la haute -mer, les flots limpides brillent à mes pieds comme un miroir, sur de -nouvelles plages éclate un jour nouveau.</p> - -<p>Un char de feu, garni d'ailes légères, s'arrête auprès de moi. Ce char -ailé va m'ouvrir de nouvelles routes à travers les espaces éthérés, -dans ces sphères sereines, où l'activité ne rencontre rien qui -l'entrave. Mais une existence si ravissante, de si divines extases, -comment, chétif insecte, les as-tu méritées?... Oui, oui, détourne-toi -seulement avec courage de ce doux soleil, qui éclaire notre monde; ose -enfoncer ces portes, d'où chacun se recule en frémissant. Il est temps -de prouver que la dignité de l'homme ne le cède en rien à la gloire des -Dieux. Ne tremble plus devant ce gouffre mystérieux, où l'imagination -se condamne à des tortures qu'elle inventa; marche vers cette avenue, -dont l'issue étroite vomit les flammes de l'enfer; accomplis avec calme -ton dessein... au risque même d'être anéanti.</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="fau00302"></a> -<img src="images/fau00302.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Pauvre crâne vide qu'on veut lui dire avec ton -grincement hideux!</p></div> -<hr class="r5" /> -<p>Toi, sors maintenant de ton vieil étui, coupe d'un cristal pur, à -laquelle il y a tant d'années que je n'ai songé! Tu brillais jadis -aux festins de mes aïeux, et ton apparition déridait aussitôt leurs -fronts chargés d'ennuis. Chacun d'eux à son tour, te prenant dans ses -mains, s'imposait la loi de célébrer en vers la beauté des figures que -l'artiste a ciselées sur tes bords, puis de te vider d'un seul trait. -Tu me fais souvenir des nuits de ma jeunesse... Hélas! je n'ai plus -de convive à qui je puisse t'offrir, il n'y a plus d'assemblée pour -applaudir à mes chansons. La liqueur, qui te remplit, enivre vite; elle -est épaisse et noirâtre: je l'ai préparée, je la choisis. Que cette -boisson, la dernière de toutes, me serve de libation solennelle: je la -consacre à l'aurore d'un jour nouveau!</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il approche la coupe de ses lèvres. On entend le son des -cloches et le chant des chœurs</i>.)</p></blockquote> - - -<p class="person">CHŒUR DES ANGES.</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Christ est ressuscité.<br /> -Paix à l'âme immortelle,<br /> -Qui garde encore en elle<br /> -La tache originelle<br /> -De son iniquité!<br /> -</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Quels tintements sourds, quels tons éclatants, viennent arracher la -coupe à mes lèvres avides? Cloches retentissantes, sonnez-vous déjà la -première heure de la fête de Pâques? Chœurs, entonnez-vous déjà ces -chants de consolation, qui percèrent jadis la nuit du tombeau, quand la -voix des Anges s'éleva pour annoncer la nouvelle alliance?</p> - - - -<p class="person">CHŒUR DES FEMMES.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 5em;">D'huiles nouvelles</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Oignant son front pâli,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Nous, ses fidèles,</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">L'avions enseveli.</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Hier encore</span><br /> -Nous étions là, couvrant de fins tissus<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Ses membres nus;</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Voici l'aurore,</span><br /> -Et Christ, hélas! Christ ne s'y trouve plus.<br /> -</p> - - -<p class="person">CHŒUR DES ANGES.</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Christ est ressuscité,<br /> -Heureuse l'âme pure<br /> -Qui souffre sans murmure,<br /> -Et supporte l'injure<br /> -Avec humilité!<br /> -</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Chants célestes, puissants et doux, pourquoi me cherchez-vous dans la -poussière? Faites-vous entendre aux hommes que vous touchez encore. Mon -oreille saisit, aussi bien que la leur, le message que vous apportez; -mais la foi me manque, et le miracle est l'enfant chéri de la foi. -Je n'ose aspirer à cette région, d'où descend la bonne nouvelle... -Et toutefois, accoutumé dès l'enfance à vos sons, ils me rappellent -à la vie malgré moi. Jadis un baiser de l'amour divin me ravissait -aux cieux, pendant la solennité grave et paisible du dimanche! La -lente harmonie des cloches, berçant alors mon âme, l'agitait de doux -pressentiments; et la prière était pour moi une jouissance ardente. Des -désirs d'une pureté incroyable s'emparaient de moi, et m'entraînaient à -parcourir les bois et les prairies; je versais de délicieuses larmes, -j'entrevoyais un monde de bonheur. Ces chants préludaient aux ébats -joyeux de la jeunesse, ils ouvraient l'aimable fête du printemps... -Même à présent leur souvenir, si plein d'émotions enfantines, me -fait reculer devant le pas que j'allais franchir. Oh! faites-vous -entendre encore, chants célestes et doux! Une larme coule, la terre m'a -reconquis.</p> - - -<p class="person">CHŒUR DES DISCIPLES.</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -De sa tombe funeste<br /> -Quittant l'obscurité,<br /> -Vers la voûte céleste<br /> -<span style="margin-left: 2em;">Christ est monté.</span><br /> -Son âme prisonnière<br /> -Renaît à la lumière,<br /> -Pour ne jamais mourir;<br /> -Las! et nous, pour souffrir,<br /> -Nous restons sur la terre.<br /> -Entre tous ses élus<br /> -Nous qu'il aima le plus,<br /> -Il nous laisse en arrière<br /> -Sourd à notre douleur,<br /> -Il vient de disparaître...<br /> -<span style="margin-left: 2em;">O divin maître,</span><br /> -Nous pleurons ton bonheur.<br /> -</p> - -<p class="person">CHŒUR DES ANGES.</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Christ est ressuscité<br /> -Du sein de la mort même.<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Pour ceux qu'il aime</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">O bien suprême,</span><br /> -Pure félicité!<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Âmes captives,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Rompez vos fers.</span><br /> -En de joyeux concerts,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Âmes plaintives,</span><br /> -Changez vos pleurs amers.<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Et vous dont la bouche</span><br /> -<br /> -Ne mentit jamais,<br /> -Hommes droits et vrais<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Que sa loi touche;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Christ aujourd'hui</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Est votre appui,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Christ vous appelle:</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Troupe fidèle,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Venez à lui!</span><br /> -</p> - -<hr class="tb" /> - -<p class="center">DEVANT LES PORTES.</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">PROMENEURS DE TOUTE ESPÈCE, <i>sortant de la ville</i>.</p> - -<hr class="r5" /> -<p class="person2">PLUSIEURS COMPAGNONS OUVRIERS.</p> - -<p>Pourquoi donc par là?</p> - -<p class="person2">D'AUTRES.</p> - -<p>Nous allons au rendez-vous de chasse.</p> - -<p class="person2">LES PREMIERS.</p> - -<p>Gagnons le moulin, nous autres.</p> - -<p class="person2">UN COMPAGNON OUVRIER.</p> - -<p>Je vous conseille plutôt d'aller au cours-d'eau.</p> - -<p class="person2">UN AUTRE.</p> - -<p>La route qui y mène est trop laide.</p> - -<p class="person2">LES DEUX ENSEMBLE.</p> - -<p>Et toi, que fais-tu?</p> - -<p class="person2">UN TROISIÈME.</p> - -<p>Je m'en vais avec les autres.</p> - -<p class="person2">UN QUATRIÈME.</p> - -<p>Venez à Burgdorf. Je vous jure que vous y trouverez les plus jolies -filles et la meilleure bière du canton, et des affaires de première -qualité.</p> - -<p class="person2">UN CINQUIÈME.</p> - -<p>Quel gaillard! est-ce que les épaules te démangent pour la troisième -fois? Vas-y sans moi, j'ai trop peur de cet endroit-là.</p> - -<p class="person2">PREMIÈRE SERVANTE.</p> - -<p>Non, non, je m'en retourne à la ville.</p> - -<p class="person2">SECONDE SERVANTE.</p> - -<p>Nous le trouverons sûrement sous ces peupliers.</p> - -<p class="person2">PREMIÈRE SERVANTE.</p> - -<p>Grand bonheur pour moi! Il se pendra à ta robe: sur la pelouse, il ne -danse qu'avec toi. Que me revient-il de tes plaisirs?</p> - -<p class="person2">SECONDE SERVANTE.</p> - -<p>Mais aujourd'hui il ne sera pas seul le blondin, m'a-t-il dit, doit -être avec lui.</p> - -<p class="person2">PREMIER ÉCOLIER.</p> - -<p>Comme elles détalent, les petites friponnes! Viens, camarade, nous les -accompagnerons. De la bière de mars, de bon tabac et une servante en -toilette voilà mes goûts favoris.</p> - -<p class="person2">UNE DEMOISELLE.</p> - -<p>Regarde-moi ces jeunes gens, si ce n'est pas une honte! Ils pourraient -avoir la meilleure société du monde, et ils courent après ces créatures.</p> - -<p class="person2">SECOND ÉCOLIER <i>au premier</i>.</p> - -<p>Pas si vite! En voici deux, derrière nous, qui sont très-bien mises: -ma voisine est l'une d'elles, j'ai du goût pour cette jeune personne. -Elles s'avancent à pas lents, et finiraient bien par nous donner le -bras.</p> - -<p class="person2">PREMIER ÉCOLIER.</p> - -<p>Non, camarade, non; je n'aime point à être gêné. Vite! que nous ne -perdions pas notre gibier. La main qui tient le balai samedi, c'est -encore celle qui dimanche te caressera le mieux.</p> - -<p class="person2">PREMIER BOURGEOIS.</p> - -<p>Non, vous dis-je, le nouveau bourgmestre ne me plaît nullement: à -présent qu'il est en place, il devient tous les jours plus fier. Et que -fait-il donc pour la ville? Cela ne va-t-il pas de mal en pis? Il faut -obéir plus strictement que jamais, et payer plus qu'en aucun temps.</p> - -<p class="person">UN MENDIANT <i>chante</i>.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Mes bons messieurs, mes belles dames,<br /> -Si brillants, si bien ajustés,<br /> -À ma détresse ouvrez vos âmes,<br /> -Soulagez mes infirmités.<br /> -Donner, rend l'âme satisfaite.<br /> -Ah! répondez à ma chanson!<br /> -Que, pour le pauvre, cette fête<br /> -Soit un jour de riche moisson.<br /> -</p> - -<p class="person2">SECOND BOURGEOIS.</p> - -<p>Je ne connais pas de plus grand plaisir, les dimanches et les jours de -fêtes, que de parler guerre et batailles. Pendant que loin de vous, -dans la Turquie, les peuples en viennent aux mains et s'échinent -d'importance, vous êtes tranquillement à votre fenêtre, à boire votre -petit verre et à regarder le long de la rivière filer les bateaux; puis -vous rentrez le soir chez vous, gai comme pinson et bénissant le ciel -des temps de paix qu'il vous accorde.</p> - -<p class="person2">TROISIÈME BOURGEOIS.</p> - -<p>Mon cher voisin, je vous en offre autant. Qu'ils se fendent le crâne, -et que tout aille sens dessus dessous chez eux je m'en moque, pourvu -qu'à la maison les choses demeurent comme ci-devant.</p> - -<p class="person2">UNE VIEILLE <i>aux demoiselles</i>.</p> - -<p>Voyez donc un peu, quelle toilette! Ce jeune sang pétille de -gentillesse. Qui est-ce qui ne deviendrait fou, en vous regardant?... -Pas de fierté, là, tout doux! Dites-moi ce que vous souhaitez, je -saurai vous le procurer.</p> - -<p class="person2">PREMIÈRE DEMOISELLE.</p> - -<p>Viens, viens, Agathe! Prenons garde qu'on ne nous aperçoive avec une -pareille sorcière... Elle me fit pourtant voir, à la Saint-André, mon -futur mari en personne.</p> - -<p class="person2">SECONDE DEMOISELLE.</p> - -<p>Moi, elle me le fit voir à travers un cristal en uniforme, avec -d'autres militaires. Eh bien, j'ai beau regarder autour de moi, j'ai -beau chercher partout; il ne veut pas se montrer.</p> - -<p class="person">SOLDATS <i>chantant</i>.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Bourgades munies<br /> -De créneaux, remparts!<br /> -Fillettes jolies, Aux malins regards!<br /> -Vers vous je m'élance,<br /> -Et monte à l'assaut.<br /> -La peine est immense,<br /> -Mais le prix la vaut.<br /> -<br /> -D'une ardeur guerrière<br /> -On nous voit courir,<br /> -Pour jouir et plaire,<br /> -Comme pour mourir.<br /> -Chaudes escalades!<br /> -Moments courts et doux!<br /> -Filles et bourgades<br /> -Se rendent à nous.<br /> -La peine est immense,<br /> -Mais le prix la vaut;<br /> -Et qui porte lance<br /> -Le gagne bientôt.<br /> -</p> - - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST et WAGNER.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Les glaçons ne retiennent plus captive l'eau des ruisseaux et des -torrents; au léger souffle du printemps, la terre s'amollit, les -vallées reverdissent, l'espérance renaît. Le vieil hiver s'en va cacher -sa décrépitude sur les sommets escarpés des montagnes. Là, vainement il -s'entoure de neiges et de frimats; le morne coup-d'œil, qu'il jette -en fuyant sur le gazon des prairies, est une arme impuissante; le -soleil ne souffre rien de blanc sous ses rayons. Partout le mouvement, -partout la vie; il embellit, il colore toutes choses. On n'aperçoit pas -encore de fleurs dans la campagne: prendrait-il pour des fleurs tous -ces hommes chamarrés? Mais détournons nos regards de ces collines, et -voyons ce qui se passe du côté de la ville. Hors des portes obscures -et profondes se pousse une multitude de gens diversement vêtus. Avec -quel empressement chacun court aujourd'hui se réchauffer aux rayons -du soleil! Ils fêtent bien la résurrection du Seigneur, car ils sont -eux-mêmes ressuscités: échappés aux sombres appartements de leurs -maisons basses, aux liens de leurs habitudes vulgaires et de leurs -vils trafics, aux toits et aux plafonds qui les écrasent, à leurs rues -sales et étranglées, aux ténèbres mystérieuses de leurs églises; tous, -ils renaissent à la lumière. Vois donc, avec quelle précipitation la -foule se disperse dans les jardins et dans les campagnes. Vois, que de -barques joyeuses descendent et remontent le fleuve en tous sens... et -cette dernière qui suit le fil de l'eau, chargée à couler bas! Il n'est -pas jusqu'aux sentiers lointains de la montagne, qui ne brillent de -l'éclat des vêtements. Mon oreille distingue déjà le bruit tumultueux -du village: voilà le vrai paradis du peuple; grands et petits, tous -bondissent de joie ici je me sens homme, ici j'ose l'être.</p> - -<p class="person2">WAGNER.</p> - -<p>Monsieur le docteur, il est sans doute honorable et avantageux de -se promener avec vous; mais je désirerais ne pas me mêler à ces -villageois, attendu que je suis l'ennemi juré de tout ce qui sent -la grossièreté. Les violons, les cris, les plaisirs bruyants de ces -gens-là, me font un mal!... Ils hurlent comme des damnés, et ils -appellent cela s'amuser, ils appellent cela chanter!</p> - -<p class="person">PAYSANS <i>sous la feuillée, dansant et chantant</i>.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Le berger quitte ses brebis,<br /> -Et, mettant ses plus beaux habits,<br /> -<span style="margin-left: 2em;">À la danse il s'apprête.</span><br /> -Sous le bois ils sont déjà tous,<br /> -Et dansent là comme des fous.<br /> -<span style="margin-left: 4em;">Ha! ha! ha! ha!</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Landerira!</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Ainsi dit la musette.</span><br /> -<br /> -Dans le cercle il entre à grands pas,<br /> -Et brusquement heurte du bras<br /> -<span style="margin-left: 2em;">Une jeune fillette.</span><br /> -La belle se tourne aussitôt,<br /> -Disant «Prenez-le un peu moins haut;<br /> -<span style="margin-left: 4em;">Ha! ha! ha! ha!</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Landerira!</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Voyez ce malhonnête!»</span><br /> -<br /> -Cependant vingt couples dansaient:<br /> -À droite, à gauche ils se lançaient,<br /> -<span style="margin-left: 2em;">Robes volaient en tête,</span><br /> -Tous les fronts étaient enflammées,<br /> -L'un sur l'autre ils tombaient pâmés.<br /> -<span style="margin-left: 4em;">Ha! ha! ha! ha!</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Landerira!</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Quel chaos! Quelle fête</span><br /> -<br /> -«Monsieur, point de ces privautés!<br /> -—Fi! point d'épouse à mes côtés!<br /> -<span style="margin-left: 2em;">Mieux vaut une grisette.»</span><br /> -Puis, à part la tirant un brin...<br /> -La danse allait toujours son train,<br /> -<span style="margin-left: 4em;">Ha! ha! ha! ha!</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Landerira!</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Les chants et la musette.</span><br /> -</p> - -<p class="person2">UN VIEUX PAYSAN.</p> - -<p>C'est beau de votre part, monsieur le docteur, de ne pas rougir de nous -aujourd'hui, et de venir, savant comme vous l'êtes, vous mêler à la -foule du peuple. Prenez cette jolie cruche, que nous avons emplie de -boisson fraîche, et buvez un coup: je vous l'offre de grand cœur, et -je souhaite, non seulement qu'elle vous ôte la soif, mais encore que -toutes les gouttes qui y sont s'ajoutent à vos jours.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>J'accepte votre offre et vos vœux, en vous en remerciant mille fois, -et je vous souhaite à tous une bonne santé.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Le peuple se range en cercle autour d'eux</i>.)</p></blockquote> - -<p class="person2">LE VIEUX PAYSAN.</p> - -<p>Assurément, vous faites bien de reparaître chez nous un jour de fête: -dans quels mauvais jours vous nous avez visités autrefois! Il y en a -ici plus d'un, que votre père arracha aux griffes de la fièvre chaude, -dans le temps qu'il mit fin à la contagion<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. Et vous, qui n'étiez -qu'un jeune homme dans ce temps-là, vous alliez partout où il y avait -des malades: on emportait maint cadavre hors des maisons; mais vous, -vous en sortiez toujours sain et sauf. Vous avez été mis à de rudes -épreuves. L'homme qui secourait ses semblables, Celui qui est là-haut -l'a secouru à son tour.</p> - -<p class="person2">TOUS.</p> - -<p>Vive l'homme courageux! Qu'il puisse faire du bien long-temps encore.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Prosternez-vous devant Celui qui est là-haut: lui seul enseigne à faire -du bien, lui seul est la source de tout bien.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il poursuit son chemin avec Wagner</i>.)</p></blockquote> - -<p class="person2">WAGNER.</p> - -<p>O grand homme! quel plaisir ce doit être pour toi, de te voir ainsi -honoré par tout ce peuple! Heureux qui peut retirer un pareil avantage -de ses qualités naturelles! Le père te montre à son enfant, chacun -interroge la foule, chacun court et se presse autour de toi les violons -se taisent, la danse s'arrête. Fais-tu un pas en avant; ils forment -une haie, les chapeaux volent en l'air, et peu s'en faut qu'ils ne -s'agenouillent, comme si le Saint-Sacrement passait.</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 650px;"> -<a id="fau00402"></a> -<img src="images/fau00402.jpg" width="650" alt="" /> -<p class="caption">Faust—Heureux qui peut conserver espérance de surnager -sur cet océan d'erreurs!... l'esprit a beau déployer ses ailes, les -corps, hélas! n'en a point à y ajouter</p></div> -<hr class="r5" /> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Encore quelques pas jusqu'à cette pierre, et nous nous reposerons -de notre longue promenade. Là, bien souvent je me suis assis, seul, -absorbé dans la méditation, exténué de jeûnes et de prières. Riche -d'espoir, ferme dans ma croyance, je pensais, à force de larmes, de -soupirs, de convulsions, obtenir la fin de cette contagion du Maître -des cieux... Et maintenant les suffrages de ce peuple sonnent à mon -oreille, comme ferait l'ironie la plus amère. Ah! si tu pouvais lire -dans mon cœur combien peu le père et le fils méritent une telle -gloire! Mon père était un honnête homme borné, qui avait la manie -de réfléchir sur la nature et ses forces cachées ce qu'il faisait -de bien bonne foi, mais à sa manière. Dans la compagnie de quelques -adeptes, il s'enfermait au fond d'un obscur laboratoire; et, d'après -certaines recettes, il amalgamait les contraires. C'était un <i>lion -rouge</i>, amant tant soit peu sauvage, qu'il mariait dans un bain tiède -au <i>lis sans tache</i>; après quoi il les plaçait tous les deux dans un -four chaud, puis les transvasait sans cesse d'une capsule dans l'autre. -Alors paraissait dans un verre la <i>jeune reine</i> nuancée de mille -couleurs<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>; on administrait la médecine, les patients mouraient, et -nul ne demandait: «Qui a guéri?» C'est ainsi que, dans ces vallées et -sur ces montagnes, distribuant nos élixirs infernaux, nous avons lutté -de fureurs avec la contagion. J'ai moi-même présenté le poison à des -milliers d'hommes: ils ont passé; et moi je survis, pour qu'on adresse -éloge sur éloge à leur téméraire assassin.</p> - -<p class="person2">WAGNER.</p> - -<p>Comment cela peut-il vous tourmenter? Un honnête homme n'a-t-il -pas fait tout ce qu'on doit attendre de lui, quand il a exercé -ponctuellement et consciencieusement l'art qui lui a été enseigné? -Jeune homme, si tu honores ton père, tu te plairas à recevoir ses -enseignements; homme, si tu fais faire à la science quelques pas, ton -fils pourra aspirer à de plus hautes conceptions encore.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Heureux qui peut conserver l'espérance de surnager sur cet océan -d'erreurs! L'homme passe sa vie à user de ce qu'il ne sait point, -et à ne pouvoir user de ce qu'il sait... Mais chassons ces tristes -idées; qu'elles ne viennent pas troubler le calme heureux de si belles -heures! Regarde, comme au loin sur la pelouse les cabanes étincellent -aux lueurs ardentes du couchant. Le soleil penche et s'éteint, le -jour expire; mais il se hâte d'aller éclairer d'autres contrées, -et d'y porter une nouvelle vie. Oh! que n'ai-je des ailes, pour -m'enlever dans les airs et suivre cet astre le long de sa carrière, -que rien n'interrompt jamais! Je verrais, dans un éternel crépuscule, -se balancer le monde à mes pieds; je verrais s'enflammer toutes les -hauteurs, toutes les vallées s'obscurcir, et tous les torrents changer -en vagues d'or leurs vagues argentées... En vain la montagne oppose à -ma course ses défilés sauvages: déjà mes yeux étonnés plongent sur la -mer, elle ouvre devant moi ses golfes brûlants. Le Dieu semble-t-il -vouloir disparaître; un second élan, et je poursuis ma route; je -continue de boire à longs traits sa lumière éternelle, devant moi le -jour, et la nuit derrière moi, le ciel au-dessus de ma tête et sous -mes pieds les flots de l'océan... Charmant rêve, tant qu'il dure! -Mais l'esprit a beau déployer ses ailes, le corps, hélas n'en a point -à y ajouter. Et pourtant, il n'est personne qui n'ait senti battre -son cœur, quand au-dessus de nous, perdue dans les espaces azurés, -l'alouette nous envoie les éclats de son chant matinal; quand, par -delà la cime des rochers couverts de sapins, l'aigle plane les ailes -étendues; et quand la grue traverse les plaines et les mers, pour -regagner les lieux qui l'ont vu naître.</p> - -<p class="person2">WAGNER.</p> - -<p>J'eus souvent aussi, moi, mes instants de folie; mais de pareils -désirs, je n'en éprouvai jamais. On est bientôt las des forêts et des -prairies: non, je n'ai jamais eu envie de voler comme un oiseau. Les -plaisirs de l'esprit nous transportent bien autrement, de livre en -livre, de feuillet en feuillet cela embellit et réchauffe les nuits -d'hiver; vous sentez courir comme une douce flamme dans tous vos -membres, et vous n'avez pas plutôt déroulé un parchemin, que le ciel -tout entier descend sur vous.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Tu ne connais qu'un désir, et puisse l'autre te rester toujours -étranger! Deux âmes, hélas! habitent en mon sein, dont l'une tend -continuellement à se séparer de l'autre. L'une, vive et passionnée, -participe du monde et s'y tient attachée au moyen des organes du corps; -l'autre, ennemie des ténèbres, aspire à s'envoler dans les demeures de -nos aïeux... S'il y a dans l'air des Esprits souverains et dépendants, -qui tiennent le milieu entre la terre et le ciel, oh! qu'ils quittent -leurs nuages d'or, et qu'ils me conduisent vers une nouvelle vie! -Seulement, si j'avais un manteau enchanté qui pût me transporter sur -des plages lointaines, je ne m'en déferais pas en échange des vêtements -les plus précieux, je ne le donnerais pas pour le manteau d'un roi.</p> - -<p class="person2">WAGNER.</p> - -<p>Hélas! n'appelez point la troupe des Esprits. Il est bien connu qu'elle -fait sa ronde dans l'atmosphère, et ne cesse de tendre à l'homme toute -sorte de pièges. Du nord il en vient, qui vous enfoncent dans la chair -des dents aigües et une langue à triple dard. De l'est ils soufflent -un air qui dessèche tout, et ils se nourrissent de vos poumons. Quand -c'est le midi qui les envoie du fond du désert, ils amassent sur votre -tête flamme sur flamme; et l'ouest en vomit un essaim, qui d'abord -vous ravive, puis finit par vous engloutir, vous, les plaines et les -moissons. Enclins au mal, ils écoutent volontiers; ils obéissent -volontiers aussi, parce qu'ils aiment à tromper; ils se disent envoyés -du ciel, et prennent une voix angélique quand ils mentent... Mais -retirons-nous; le ciel devient obscur, l'air fraîchit, le brouillard -tombe. C'est le soir qu'on commence à apprécier son chez soi. D'où -vient que vous restez là immobile? qu'avez-vous à considérer? qu'est-ce -donc qui peut attirer votre attention dans ce crépuscule?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Ne vois-tu pas un chien noir rôder à travers les blés et les jachères?</p> - -<p class="person2">WAGNER.</p> - -<p>Il y a déjà long-temps que je le vois rien de moins étonnant, ce me -semble.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Regarde-le bien! Pour qui prends-tu cet animal?</p> - -<p class="person2">WAGNER.</p> - -<p>Pour un barbet, qui cherche la trace de son maître.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Ne remarques-tu pas comme il décrit de longs spirales, et s'approche de -nous de plus en plus? Et je me trompe fort, ou un trait de feu marque -son passage.</p> - -<p class="person2">WAGNER.</p> - -<p>Je ne vois rien, moi, qu'un barbet noir: peut-être avez-vous des -éblouissements.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Il me semble qu'il traîne à nos pieds de petits lacets, pour nous -attacher.</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="fau00502"></a> -<img src="images/fau00502.jpg" width="600" alt="" /> -<div class="caption"><p>Il grogne et n'ose vous aborder: Il se couche sur le -ventre il remue la queue ...</p></div> -</div> -<hr class="r5" /> - -<p class="person2">WAGNER.</p> - -<p>Moi, je le vois sauter autour de nous, l'air craintif et embarrassé, -parce qu'au lieu de son maître il trouve deux inconnus.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Le cercle se resserre, il nous touche déjà.</p> - -<p class="person2">WAGNER.</p> - -<p>Voyez; c'est bien un chien, et non pas un fantôme. Il grogne et n'ose -vous aborder, il se couche sur le ventre, il remue la queue: toutes -choses que les chiens ont coutume de faire.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Accompagne-nous, viens ici, viens!</p> - -<p class="person2">WAGNER.</p> - -<p>C'est un drôle d'animal! Vous vous tenez tranquille, il fait le beau; -vous lui parlez, il court à vous: perdez quelque chose, il vous le -rapportera, il se jettera dans l'eau après votre canne.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Tu as raison; je ne vois rien qui indique un Esprit, et tout montre -qu'il a été seulement bien dressé.</p> - -<p class="person2">WAGNER.</p> - -<p>Un chien, quand il est bien dressé, n'est pas indigne de l'affection -d'un honnête homme. Oui, il mérite vos bontés; c'est le meilleur -écolier de nos étudiants.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils rentrent dans la ville</i>.)</p></blockquote> - -<hr class="tb" /> - -<p class="center">CABINET D'ÉTUDE.</p> - - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST <i>entre, accompagné d'un barbet noir</i>.</p> - -<hr class="r5" /> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>J'ai quitté les champs et les prairies, qu'enveloppe une nuit profonde. -De secrets pressentiments m'agitent, et une sainte horreur m'avertit -qu'au-dedans de moi veille la meilleure de mes deux âmes; les penchants -grossiers sommeillent, et avec eux tous les orages qu'ils enfantent; -j'éprouve un ardent amour des hommes, l'amour de Dieu me pénètre et me -ravit.</p> - -<p>Tiens-toi donc en repos, barbet! Ne cours donc pas çà et là dans la -chambre. Que flaires-tu autour de la porte? Allons, couche-toi derrière -le poêle; je te cède mon meilleur coussin. Puisque tout-à-l'heure, sur -le chemin de la montagne, tu nous as divertis par tes tours et par tes -bonds, sois le bien-venu chez moi; mais conduis-toi en hôte paisible.</p> - -<p>Ah! dès qu'au fond de notre cellule étroite notre lampe recommence à -luire en amie, aussitôt la lumière se répand dans notre sein, dans -notre cœur qui se connaît lui-même; la raison élève de nouveau sa -voix, et l'espérance renaît; on aspire à se retremper aux sources du -torrent, à ces sources d'où jaillit la vie.</p> - -<p>Ne grogne donc pas ainsi, barbet! Les accords célestes, qui remplissent -maintenant mon âme tout entière, ne peuvent s'accorder avec les -hurlements d'un animal. Nous sommes habitués à ce que les hommes -tournent en ridicule ce qu'ils n'entendent pas, à ce qu'ils murmurent -à la vue du bien et du beau, qui les gênent souvent: le chien en -grognera-t-il à leur exemple?... Mais hélas! avec les meilleures -dispositions, je me sens déjà moins pur et moins satisfait. Pourquoi -donc faut-il que le fleuve tarisse si tôt, et nous laisse en proie à -une soif dévorante?... Que de fois j'en ai fait la triste expérience! -Néanmoins cette misère a son terme, nous apprenons enfin à évaluer -à son juste prix ce qui sort des limites resserrées de la terre, -nous aspirons à une révélation; révélation qui ne brille nulle part -d'un éclat plus pur et plus digne de la majesté de Dieu, que dans le -livre du Nouveau-Testament. Il me prend envie d'ouvrir le texte grec, -et, m'abandonnant une fois à toute la candeur de mes sentiments, de -traduire le saint original dans ma chère langue maternelle.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il ouvre un volume et se prépare</i>.)</p></blockquote> - -<p>Il est écrit: <i>Au commencement était la Parole.</i> Me voici déjà arrêté! -Qui viendra à mon secours? Il m'est tellement impossible de connaître -la valeur de ce mot, <i>la parole!</i> Je dois le traduire autrement, si -l'Esprit daigne m'éclairer. Il est écrit: <i>Au commencement était -l'Intelligence.</i> Voyons, pesons bien cette première ligne; que notre -plume ne se hâte pas trop: est-ce bien l'<i>intelligence</i> qui crée -et conserve tout? Il devrait y avoir: <i>Au commencement était la -Puissance.</i> Cependant, même en écrivant ceci, quelque chose me dit -que je n'y suis pas encore... L'Esprit m'éclaire! je vois maintenant -ce qu'il faut, et j'écris avec confiance <i>Au commencement était -l'Activité.</i></p> - -<p>Si je partage la chambre avec toi, barbet, au nom du ciel, cesse -d'aboyer, cesse de hurler! Il n'est pas possible d'endurer auprès de -soi un compagnon aussi bruyant; l'un de nous deux doit nécessairement -quitter la chambre. C'est à regret, que je viole les lois de -l'hospitalité: la porte est ouverte, tu as la clef des champs... Mais -que vois-je? cela tient du prodige. Est-ce illusion? est-ce réalité? -Comme mon barbet grandit et se gonfle! Il se soulève avec effort: ce -n'est plus là la figure d'un chien. Quel spectre ai-je traîné chez moi? -Le voici en hippopotame; ses yeux lancent des éclairs, il ouvre une -gueule armée. Oh! tu ne m'échapperas pas! Pour une pareille engeance de -Démons, la Clef de Salomon<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> est ce qui convient.</p> - -<p class="person">ESPRITS <i>sur l'avenue</i></p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Un de nous au piège est pris.<br /> -N'entrez point, restez, Esprits!<br /> -Vieux lynx de race infernale,<br /> -Il s'est pris dans cette salle,<br /> -Comme au piège une souris.<br /> -Restez, restez... Mais silence!<br /> -Sur nos brillants ailerons<br /> -Balançons-nous en cadence,<br /> -Formons, formons notre danse;<br /> -Et nous le dégagerons.<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Voulez-vous qu'il sorte,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Au seuil de la porte</span><br /> -Ne le laissez point s'asseoir:<br /> -Formez-vous en essaim noir,<br /> -Volez autour de la porte.<br /> -Oui, volons à son secours,<br /> -Car il nous aima toujours.<br /> -</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Premièrement, pour aborder le monstre, prononçons la conjuration des -quatre Esprits «Que la Salamandre s'allume! que l'Ondin se replie! que -le Sylphe s'évanouisse! que le Lutin travaille!»</p> - -<p>Qui ne connaîtrait point les éléments, leur force et leurs propriétés, -n'aurait aucun pouvoir sur les Esprits.</p> - -<p>«Vole en flamme légère, Salamandre! coule en vagues bruyantes, Ondin! -brille en météore éblouissant, Sylphe! assiste-moi dans ma demeure, -Incube! Incube, avance à ton tour et ferme la marche!»</p> - -<p>Le monstre ne recèle aucun de ces quatre Esprits. Il reste immobile et -me grince les dents, je ne lui ai fait encore aucun mal. Patience je -vais mettre en œuvre contre toi des charmes plus puissants.</p> - -<p>Mon ami, es-tu un échappé de l'enfer? Regarde donc ce signe devant lui -s'inclinent les noires phalanges.</p> - -<p>Le voilà qui s'enfle! Ses crins se hérissent.</p> - -<p>Être maudit, peux-tu l'envisager, l'incréé, l'inexprimable, celui que -tous les cieux adorent, et que le crime a transpercé? Il se gonfle -de plus en plus, le voici en éléphant; relégué derrière le poêle, il -remplit tout l'espace à lui seul. Il veut s'écouler en nuage. Garde-toi -de monter jusqu'au plafond! Viens te coucher aux pieds de ton maître. -Tu vois que mes menaces ne sont pas vaines: obéis, ou je roussis ton -poil avec le feu sacré! N'attends pas la Triple lumière, n'attends pas -le plus puissant de mes charmes</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Pendant que le nuage tombe</i>, <span style="font-size: 0.8em;">MÉPHISTOPHÉLÈS</span> <i>s'avance de -derrière le poêle, sous l'habit d'un étudiant ambulant</i>.)</p></blockquote> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Pourquoi tout ce vacarme? Que demande monsieur? Qu'y a-t-il pour son -service?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>C'était donc là ce que cachait le barbet? Un étudiant ambulant? -L'aventure est risible.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Salut au savant Docteur! Vous m'avez fait rudement suer.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Comment te nommes-tu<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>La question me paraît de peu d'importance pour quelqu'un qui méprise -si fort les mots, qui ne s'arrête jamais à l'apparence, et qui regarde -surtout au fond des êtres.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>C'est que vous autres messieurs, vous portez ordinairement des noms -qui peignent assez bien votre nature; c'est, ou Beelzébuth, ou malin -Esprit, ou menteur, qu'on vous appelle. Hé bien, <i>qui</i> donc es-tu?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Une partie de cette puissance, qui veut toujours le mal et fait -toujours le bien.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Que signifie cette énigme?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Je suis l'Esprit qui toujours nie, et cela avec raison; car tout ce qui -existe mérite d'être anéanti, et il vaudrait beaucoup mieux que rien -n'existât. Ainsi, tout ce que vous appelez péché, destruction, en un -mot le mal, c'est mon élément.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Tu te dis une <i>partie</i>, et pourtant te voilà devant moi en entier.</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="fau00602"></a> -<img src="images/fau00602.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Méph: Pourquoi tout ce vacarme? Que demande monsieur? -Qu'y a-t-il pour son service?</p> -</div> -<hr class="r5" /> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Je te dis l'humble vérité. Si l'homme, ce petit monde d'extravagances, -s'imagine qu'il fait un tout à lui seul, moi je ne suis qu'une partie -de cette partie, qui était tout au commencement, une partie des -ténèbres qui enfantèrent la lumière, l'orgueilleuse lumière qui dispute -maintenant le rang et l'espace à son antique mère, la nuit; sans y -réussir toutefois, étant de partout repoussée et, malgré qu'elle en -ait, contrainte de ramper à la surface des corps. Elle jaillit des -corps, elle fait leur beauté: eh bien, un corps l'arrête invinciblement -dans sa course. J'ai donc bonne espérance que cela ne durera pas -long-temps, et qu'au moyen des corps elle finira par être anéantie.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Je connais à présent tes dignes fonctions! Tu ne peux rien anéantir en -masse, et te rejettes sur les détails.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Et il faut avouer que jusqu'ici il n'y a pas grand ouvrage de fait. -Ce qui s'oppose au <i>rien</i>, le <i>quelque chose</i>, ce lourd monde, telles -peines que je me sois données, je n'ai pu l'entamer d'aucun côté. -Flots, tempêtes, bouleversements, incendies, rien n'y fait; la terre -et la mer n'en sont que plus tranquilles! Sur cette damnée semence, -principe des animaux et des hommes, il n'y a rien à gagner. Combien -n'en ai-je pas détruit! et toujours circule un sang nouveau; c'est à -en devenir fou! De l'air, de l'eau, ainsi que de la terre, s'élancent -mille germes, dans le sec, dans l'humide, dans le froid, dans le -chaud!... Enfin, si je ne m'étais pas réservé la flamme, je n'aurais -rien pour moi.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Ainsi donc, à l'éternel mouvement des êtres, au pouvoir salutaire qui -toujours crée, tu opposes la main glacée du Démon; et tu te roidis en -vain contre lui dans ta malice. Cherche à entreprendre quelqu'autre -chose, ô bizarre enfant du chaos!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Oui, mais nous en causerons plus à fond la prochaine fois. Oserais-je, -pour cette fois, me retirer?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Je ne vois pas trop pourquoi tu me le demandes. Maintenant que je sais -qui tu es, entre et sors par où tu voudras: voici la fenêtre, voici la -porte, ou même la cheminée, si tu l'aimes mieux.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Je dois l'avouer, il y a un petit empêchement à ce que je ne sorte ce -pied de sorcière, sur votre seuil...</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Le <i>Pentagramme</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> te tourmente? Puisque ce signe t'est contraire, -explique-moi donc, fils de l'enfer, comment tu as pu entrer ici. -Comment se fait-il qu'un Esprit tel que toi se soit abusé à ce point?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Remarque-le bien: il n'est pas posé comme il faut; l'angle qui regarde -la rue est, tu le vois, un peu ouvert.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Le cas est singulièrement heureux! De cette manière donc, tu te trouves -mon prisonnier? Je suis bien servi par le hasard.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Le barbet ne remarqua rien, lorsqu'il sauta dans la chambre: du dehors -l'apparence est tout autre. À présent le Diable ne peut plus sortir de -la maison.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Mais pourquoi ne passes-tu pas par la fenêtre?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>C'est une loi des Diables et des revenants, que par où ils sont entrés, -par là ils doivent sortir. À cette condition nous avons notre liberté; -autrement, nous sommes esclaves.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>L'enfer même a ses lois! Je suis bien aise de le savoir. Dans ce cas, -messieurs, on pourrait donc en sécurité faire un pacte avec vous?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Ce qu'on te promettrait, tu en aurais la pleine jouissance, et l'on -ne t'en retiendrait pas la moindre parcelle... Mais ce n'est pas une -petite affaire; nous la conclurons à la première entrevue que nous -aurons ensemble. Maintenant je te prie, je te supplie de me laisser -partir.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Reste encore un instant, pour me dire la bonne aventure!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Délivre-moi, te dis-je, oh! délivre-moi! Je reviendrai bientôt, et -alors tu pourras me demander tout ce que tu voudras.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Je ne t'ai point tendu de piège, mais tu as donné de toi-même dans le -panneau. Bien fou qui se dessaisit du Diable, quand il le tient! Il ne -le ressaisira pas de sitôt.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Hé bien, si bon te semble, je suis prêt à te faire ici compagnie; mais -à la charge d'employer toutes les ressources de mon art, pour te rendre -agréable le temps que nous passerons ensemble.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Volontiers! Libre à toi d'exercer ton art, pourvu qu'il soit -divertissant.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Tu vas, mon ami, dans ce peu d'heures, prendre plus de plaisir que -durant les uniformes jours d'une année entière. Ce que chantent les -tendres Esprits, les belles images qu'ils apportent avec eux, ne sont -pas un vain prestige. Il y aura des plaisirs pour ton odorat, il y -en aura pour ton palais, il y en aura même pour ton cœur. Pas n'est -besoin de préparatifs, nous sommes réunis. Commencez!</p> - -<p class="person">ESPRITS.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Arcs surbaissés,<br /> -Voûtes antiques,<br /> -Sombres portiques,<br /> -Disparaissez!<br /> -Laissez, laissez<br /> -Le soleil luire,<br /> -Et nous sourire<br /> -Avec amour!...<br /> -Devant le jour<br /> -La nuit s'écoule;<br /> -Brillant et pur,<br /> -Le ciel déroule<br /> -Ses plis d'azur;<br /> -Des feux sans nombre,<br /> -Sillonnent l'ombre;<br /> -De sa prison<br /> -La jeune Aurore,<br /> -Timide encore,<br /> -S'échappe, et dore<br /> -Le frais gazon;<br /> -Un doux frisson<br /> -Court dans les veines,<br /> -Et le réveil<br /> -Du lourd sommeil<br /> -Brise les chaînes;<br /> -Les vêtements<br /> -S'en vont flottants<br /> -Par les rivages,<br /> -Par les bocages,<br /> -Où les amants<br /> -À mille orages<br /> -Livrent leurs sens.<br /> -Bourgeons naissants!<br /> -Heureux bocages!<br /> -<br /> -Aux pampres noirs<br /> -Les raisins pendent,<br /> -Puis seuls, se rendent<br /> -Sous les pressoirs<br /> -Qui les attendent;<br /> -En longs ruisseaux,<br /> -De leurs tonneaux<br /> -Les vins descendent;<br /> -Sur des tapis<br /> -De fins rubis<br /> -Leurs flots s'épandent,<br /> -Et, vagabonds,<br /> -Autour des monts<br /> -En lacs s'étendent<br /> -Lacs transparents,<br /> -Miroirs errants,<br /> -Où se répètent<br /> -Les monts lointains,<br /> -Où se reflètent<br /> -Les cieux sereins.<br /> -<br /> -La vague humide<br /> -Chasse et poursuit,<br /> -Dans son réduit,<br /> -Le daim timide;<br /> -D'un vol rapide,<br /> -L'oiseau s'enfuit<br /> -Vers d'autres plages,<br /> -Vole aux nuages,<br /> -Vole aux îlots<br /> -Qui sur les flots<br /> -Tremblent, s'agitent.<br /> -Parés de fleurs,<br /> -Là mille chœurs<br /> -Aux chants s'excitent;<br /> -De leurs accents<br /> -Vifs et puissants<br /> -L'accord entraîne,<br /> -Ravit les sens;<br /> -De chœurs dansants<br /> -La rive est pleine:<br /> -Aux rocs déserts<br /> -Les uns s'avancent;<br /> -D'autres s'élancent<br /> -Au sein des mers,<br /> -Et se balancent<br /> -Sur leurs flots verts.<br /> -Tous pour la vie;<br /> -Tous pour jouir,<br /> -Dans la folie,<br /> -Du court plaisir<br /> -De cette vie.<br /> -</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Il dort. C'est assez, jeunes Esprits; Esprits aériens et tendres, vous -l'avez bien assoupi par vos enchantements: je vous suis obligé de ce -concert... Non, tu n'es pas encore homme à retenir le Diable malgré -lui!... Maintenant faites voltiger autour de lui d'agréables songes, -plongez-le dans une mer d'illusions. Moi, pour rompre le charme de ce -seuil, j'ai besoin d'une dent de rat... Ha! je n'aurai pas long-temps à -conjurer; en voici un qui trotte de ce côté, il m'entendra bientôt.</p> - -<p>Le maître des rats et des souris, des mouches, des grenouilles, des -punaises, des poux<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, t'enjoint de mordre le seuil de cette porte, -comme s'il était frotté d'huile. Bon, le voici déjà qui sautille vers -la porte. Allons, allons, à l'ouvrage! La pointe qui m'a repoussé est -du côté extérieur. Là, encore un coup de dent!... Voici qui est fait. À -présent, mon cher Faust, rêve tout ce que tu voudras: jusqu'au revoir!</p> - - -<p class="person2">FAUST <i>s'éveillant</i>.</p> - -<p>Suis-je encore une fois trompé? La foule des Esprits a-t-elle disparu? -Quoi! cette visite du Diable serait un songe!... Et ce barbet qui a -sauté après moi?...</p> - -<hr class="tb" /> - - -<p class="center">CABINET D'ÉTUDE</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<hr class="r5" /> -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>On frappe!... Entrez... Qui vient m'importuner encore?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>en dehors</i>.</p> - -<p>C'est moi.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Entrez.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>de même</i>.</p> - -<p>Il faut que tu le dises trois fois.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Entrez donc!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>ouvrant</i>.</p> - -<p>Bien, je suis content de toi; nous allons, je l'espère, signer la -paix. Pour dissiper tes vapeurs, me voici en jeune gentilhomme, dans -des habits écarlates galonnés d'or, le petit manteau de satin sur les -épaules, la plume de coq sur le chapeau, une longue épée affilée au -côté; et, sans périphrases, je te conseille d'en faire autant, si tu -veux secouer une bonne fois les chaînes qui t'accablent, et, libre -enfin, éprouver ce que c'est que la vie.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Sous quelque habit que ce soit, la vie sera toujours pénible pour -moi, le monde toujours vide et sans charmes. Je suis trop vieux pour -m'amuser, trop jeune pour être sans désirs. Que peut m'offrir ce -monde?... «L'impuissance est ton lot! ton lot, c'est l'impuissance!» -Voilà l'éternel refrain, qui fatigue les oreilles de l'homme; voilà -ce que, d'un bout de la vie à l'autre, un mauvais Génie lui répète -à chaque heure d'une voix cassée. Ce n'est qu'avec effroi, que je -contemple l'aurore à mon réveil je pleure avec amertume, en voyant -poindre ce jour, qui dans sa carrière n'accomplira pas un de mes -souhaits, pas un seul; ce jour, qui étouffe jusqu'au pressentiment -de la plus mince de mes jouissances; ce jour, dont les contrariétés -sans nombre doivent bientôt glacer l'inspiration qui m'échauffe et qui -remue mes entrailles... Puis il faut, lorsque la nuit tombe, il faut -m'étendre, solitaire et désolé, sur un lit où le repos ne me visitera -point, où des rêves horribles viendront agiter mon sommeil. Le Dieu, -qui habite en mon sein, peut bien ébranler mes fibres secrètes; mais -celui qui règne sur toutes mes forces, ne saurait rien déplacer autour -de moi. C'est pourquoi le jour me pèse; c'est pourquoi je souhaite la -mort, et j'ai la vie en horreur.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Et cependant, la mort n'est jamais un hôte très-bien venu.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>O heureux celui dont, au milieu de l'éclat d'une victoire, elle vient -ceindre les tempes d'un laurier sanglant! Heureux celui qu'après -l'ivresse d'une danse fougueuse, elle endort dans les bras d'une jeune -fille! Oh! que ne suis-je embrasé, consumé, par la flamme du grand -Esprit! Que ne suis-je abîmé dans ses profondeurs!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Et cependant, cette nuit même, quelqu'un n'a pas avalé certaine liqueur -brune...</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Il paraît que l'espionnage est ton occupation favorite.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Je n'ai pas la toute-science, mais j'en sais passablement long.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Hé bien! puisque les sons trop connus d'une pieuse mélodie m'ont tiré -de l'obscur dédale où j'errais, et, réveillant en moi les sentiments -éteints de mes jeunes années, ont offert à mes yeux abusés l'image de -temps heureux qui ne sont plus; je maudis tout ce que l'âme environne -de prestiges enivrants, et tout ce que, dans nos demeures d'exil, -elle nous dérobe sous les voiles brillants du mensonge! Soit maudite, -d'avance, la haute opinion que l'esprit se fait de lui-même! Maudites -soient encore les visions chimériques, par qui nos sens sont assiégés -sans relâche! Maudit soit ce que nos rêves nous montrent de plus -séduisant, fantôme de gloire, fantôme de renommée! Maudites soient -toutes les choses dont la possession nous flatte, femme ou enfant, -esclave ou charrue Maudit soit Mammon, quand, nous éblouissant de ses -trésors, il nous pousse à des entreprises hardies, ou quand, pour -d'oisives jouissances, il enfle nos oreillers d'une plume voluptueuse! -Maudit soit le jus balsamique de la treille! Maudit soit l'amour et ses -plus doux épanchements! Maudite soit l'espérance, maudite la foi, et -maudite avant tout la patience!</p> - -<p class="person">CHŒUR D'ESPRITS INVISIBLES.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 6em;">Ah! ah!</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Tu l'as renversé,</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Le beau, l'heureux monde!</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Par ton souffle immonde</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Il est effacé;</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Il s'est éclipsé.</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Le beau, l'heureux monde,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Un demi-Dieu l'a renversé!</span><br /> -Tous les débris de sa beauté passée<br /> -Dans le néant nous les précipitons,<br /> -<span style="margin-left: 6em;">Et nous pleurons</span><br /> -Cette beauté pour jamais effacée<br /> -<span style="margin-left: 6em;">Nous la pleurons!</span><br /> -<br /> -O le plus grand des enfants de la terre,<br /> -Ce monde heureux construis-le de nouveau;<br /> -<span style="margin-left: 2em;">Relève-le de sa poussière,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Plus heureux encore et plus beau.</span><br /> -Oui, dans ton cœur bâtis un nouveau monde,<br /> -<span style="margin-left: 2em;">Recommence de nouveaux jours:</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Que sur nous ton espoir se fonde,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Nous t'accorderons nos secours;</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Sur toi, sur tes travaux, sans cesse</span><br /> -<span style="margin-left: 6em;">Nous veillerons,</span><br /> -<span style="margin-left: 6em;">Et chanterons,</span><br /> -Pour alléger le poids de ta tristesse.<br /> -</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Ce sont là les petits d'entre les miens. Entends-tu comme, avec une -sagesse profonde, ils te conseillent de chercher les plaisirs et de te -jeter dans le tourbillon de la vie? Ils voudraient te replonger dans -le monde, t'arracher à cette solitude où les sens s'émoussent, où se -figent les sucs dont l'âme se nourrit. Cesse donc de jouer avec cette -tristesse maudite, qui s'acharne sur toi comme un vautour, et dévore -ton existence. Il n'est si mauvaise compagnie, qui ne te fît sentir au -moins que tu es un homme parmi des hommes; et l'on n'est point dans -l'intention de te mêler à la canaille. Ce n'est pas non plus que je -sois un seigneur des plus huppés: mais si tu veux prendre avec moi ta -course à travers la vie, je consens à t'appartenir sur-le-champ, je -suis ton compagnon; et, pour peu que cela te convienne, je me fais même -ton valet, je me fais ton esclave.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Mais que dois-je te promettre en retour?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Oh! tu auras le temps d'y penser.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Non, non, le Diable est un égoïste, et ce n'est pas ordinairement -pour l'amour de Dieu qu'il fait le bien d'autrui. Énonce la condition -nettement il y a péril à loger un tel serviteur.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Je me dévouerai <i>ici</i> à ton service, et courrai sans fin ni cesse -au moindre signe de ta volonté; mais, quand nous nous retrouverons -<i>là-bas</i>, tu me rendras la pareille.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Je m'embarrasse peu de ce qui se fait là-bas. Commence par mettre en -pièces ce monde-ci l'autre n'aura qu'à venir ensuite. De cette terre -naissent mes plaisirs, et ce soleil éclaire mes souffrances: si je puis -une fois m'en affranchir, alors advienne que pourra. Je n'en veux plus -entendre parler peu m'importe que dans la vie à venir l'on aime et l'on -haïsse, et qu'il y ait aussi dans ces sphères un dessus et un dessous.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Avec ces disposions, tu peux le hasarder. Engage-toi, et mon art te -fait passer dans l'ivresse du plaisir des jours délicieux, je te donne -ce qu'aucun homme n'a entrevu jusqu'à présent.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Et que veux-tu me donner, pauvre Diable? L'esprit d'un homme, en ses -élans sublimes, fût-il jamais à la portée d'un de tes pareils?... -Dis, qu'as-tu à m'offrir? des aliments, qui ne rassasient pas; de -l'or, qui s'écoule des mains comme le vif argent; des jeux, où l'on -ne gagne jamais; de jeunes filles qui, jusque dans les bras de leur -amant, en appellent un autre de l'œil; l'honneur, déité brillante, qui -s'évanouit comme un météore. Montre-moi un fruit qui ne tombe pas avant -d'être mûr, et des arbres qui reverdissent tous les jours!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Une semblable commission ne m'effraie pas; j'ai de tels trésors à ton -service. Certes, mon bon ami, le temps approche où nous pourrons faire -la vie en toute sécurité.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Si jamais il m'arrive de goûter le repos, en me couchant sur un lit de -plume; que je sois anéanti! Si tu peux me séduire à ce point, que je me -plaise à moi-même; si tu peux m'endormir au sein des jouissances que ce -soit pour moi le dernier jour! Je t'offre la gageure.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Top!</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Et troc pour troc! Oui, si dès ce jour je m'écrie «Reste, reste, que -tu es beau!» tu peux alors me charger de liens, alors je consens à -m'engloutir, alors la cloche des morts peut se faire entendre, alors tu -es affranchi de ton service... Que mon heure sonne, que le cadran tombe -en poussière, qu'il n'y ait plus de temps pour moi!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Penses-y bien, nous ne l'oublierons pas.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Tu en as le droit incontestable, je ne me suis pas engagé témérairement. -Aussi bien, puisque je dois être esclave, que m'importe le nom de mon -maître? Joug pour joug, autant vaut le tien.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Je remplirai donc dès aujourd'hui mes fonctions de valet, à la table -de mon Docteur. Un mot seulement: c'est à la vie et à la mort, pourvu -qu'on me remette une couple de lignes.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Quoi! pédant, tu demandes un écrit! Ne connais-tu donc pas l'homme -encore? Ne connais-tu pas le prix de sa parole? N'est-ce point -assez, que la mienne ait irrévocablement disposé de mes jours? Le -monde n'est-il pas dans un flux perpétuel? Et quelques mots d'écrit -m'obligeraient davantage!... C'est pourtant à une pareille chimère que -notre âme se laisse entraîner qui oserait s'en affranchir? Heureux -celui qui garde fidèlement sa parole en son cœur! nul sacrifice ne lui -coûte. Mais un parchemin écrit et scellé est un fantôme, qui épouvante -tout le monde; un serment n'a de valeur qu'autant que la plume l'a -tracé, et l'on mène la foule avec un peu de cire et quatre doigts de -peau... Que veux-tu de moi, malin Esprit? marbre, airain, parchemin, -papier? Dois-je écrire avec un style, un burin, une plume? Je t'en -laisse le choix.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>À quel propos cet emportement ce torrent d'éloquence? Il suffit d'une -petite feuille de quoi que ce soit. Et tu auras soin, pour signer ton -nom, de te tirer une goutte de sang<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Si cela te fait grand plaisir, on peut jouer cette comédie.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Le sang est un suc tout particulier.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>N'aie pas peur que je viole ce traité! L'accomplissement de ce que je -promettrai, t'est garanti par les efforts de ma vie entière. Je me suis -trop enflé; force est maintenant que je crève ou que je t'appartienne. -Le grand Esprit m'a repoussé avec dédain, la nature s'est fermée -devant moi, le fil de ma pensée a été rompu, je suis dégoûté de toute -science... Ouvre donc les abîmes de ma sensualité; et que les ardentes -passions, qui y fermentent, s'apaisent! Que tes enchantements jettent -sur le monde un voile impénétrable, et préparent leurs miracles! Que -je me précipite en aveugle, à travers le murmure des siècles, sur les -vagues tremblantes du destin; et qu'en moi la douleur et le plaisir, -le bonheur et l'infortune, se succèdent l'un à l'autre comme il plaira -au hasard. Il n'est qu'une loi fixe, celle qui contraint l'homme à -s'occuper sans relâche.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>On ne vous assigne aucune limite, aucun but ne vous est proposé. Goûtez -un peu de tout, attrapez au vol ce que vous pourrez, arrangez-vous de -ce qui vous amusera. Allons, point de faiblesse attachez-vous à moi.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Tu sais trop bien qu'il ne s'agit pas ici d'amusement. Je me livre au -tourbillon qui produit le vertige, je cherche la jouissance au sein de -la douleur, l'amour dans la haine, la paix dans le chagrin. Mon cœur, -guéri de la manie du savoir, ne doit plus désormais se fermer à aucune -souffrance; tout ce qui est départi à l'humanité, je veux l'éprouver -dans le plus intime de mon être; je veux, avec le secours de mon -esprit, atteindre à ce qu'il y a en elle de plus hauts de plus profond; -je veux accumuler dans mon sein tout ce qu'elle enferme de bien et -de mal; m'élargissant ainsi par degrés, je veux confondre ma propre -existence dans la sienne, et, me perdant enfin comme elle, échouer au -même écueil.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Je te proteste (et tu peux m'en croire, moi qui ai passé plusieurs -milliers d'années à mâcher un aliment si dur), je te proteste que, -depuis le berceau jusqu'à la bière, l'homme ne saurait digérer ce vieux -levain. Crois-en l'un de nous, l'univers n'est fait que pour un Dieu. -Il s'y contemple dans l'éclat d'une éternelle lumière: nous, il nous -a créés pour les ténèbres; et pour vous le jour vaut la nuit, la nuit -vaut le jour.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Mais je le veux!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Voilà parler, cela s'entend. Néanmoins, je l'avoue, un point -m'embarrasse: le temps est court, l'art est long et j'imagine que vous -feriez bien mieux de m'écouter. Associez-vous avec un poète; laissez-le -se livrer aux écarts de son imagination, et entasser sur votre tête -tout ce qu'il y a de nobles qualités et de sentiments honorables, le -courage du lion et la vitesse du cerf, le sang bouillant de l'Italien -et la persévérance de l'homme du Nord; qu'il trouve le secret d'allier -en vous la grandeur d'âme à l'astuce et de vous douer au déclin de -l'âge des passions brûlantes de la jeunesse: j'aurais plaisir à -connaître un pareil original, je l'appellerais monsieur Microcosme<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Et que suis-je donc, s'il ne m'est pas possible d'atteindre à cette -couronne de l'humanité, objet continuel de tous mes désirs?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Tu es, après tout... ce que tu es. Mets sur ta tête une perruque où les -boucles flottent par millions, chausse tes pieds de brodequins hauts -d'une coudée; tu n'en resteras pas moins ce que tu es.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Je le sens bien, vainement me suis-je approprié tous les trésors de -l'esprit humain; au bout de mes longs travaux, nulle énergie nouvelle -ne s'est manifestée au-dedans de moi, je n'ai pas grandi de l'épaisseur -d'un cheveu, je ne suis pas plus près de l'infini.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Mon bon monsieur, vous voyez les choses précisément comme tout le monde -les voit. Il faut vous y prendre un peu mieux, avant que la vie vous -échappe. Que diantre! tes mains et tes pieds, ta tête et ton c.., sont -bien à toi; mais ce dont je me sers pour la première fois, en est-ce -pour cela moins à moi? Si l'on met dans mon écurie six chevaux, leurs -forces ne seront-elles pas les miennes? Je les monte, et me voilà comme -si j'avais vingt-quatre jambes. Courage donc, plus de vaines rêveries, -et en route avec moi dans ce monde! En vérité, je te le dis, un homme -qui spécule est comme un animal qu'un Esprit malin ferait tournoyer sur -d'arides bruyères, tandis qu'à quelques pas de lui s'étendraient de -beaux pâturages verdoyants.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Par où commençons-nous?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Nous partons à l'instant même. Qu'est-ce que ce cabinet, sinon un lieu -de torture? Et appellerait-on vivre, s'ennuyer soi et les marmots qu'on -instruit? Laisse un pareil métier à ton voisin Richepanse! Pourquoi -te tourmenter à battre cette paille vide? Le meilleur de ce que tu -peux savoir, tu n'oserais le dire à tes élèves... Ah! j'en entends un -marcher dans l'avenue.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Il ne m'est pas possible de le voir.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Le pauvre garçon attend depuis long-temps, on ne saurait en conscience -le renvoyer comme il est venu. Donne-moi ta robe et ton bonnet, ce -costume me siéra merveilleusement <span style="font-size: 0.8em;">(<i>il s'habille</i>)</span>. Tu peux t'en fier -à mon savoir; je ne demande qu'un petit quart-d'heure. Pendant ce -temps-là, fais tes apprêts pour notre agréable voyage.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Faust sort</i>.)</p></blockquote> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>dans les longs habits de Faust</i>.</p> - -<p>Oui, oui, méprise bien la raison et la science, dédaigne l'énergie -suprême de l'homme, laisse-toi prendre aux séductions enchanteresses de -l'Esprit de mensonge; tu es à moi sans conditions. Le sort l'a livré -à un Génie indomptable, qui ne recule jamais, et dont l'élan rapide a -bientôt traversé les plaisirs de la terre. Une minute de plus, et je le -traîne sans pitié dans les arides déserts de la vie, je ne lui fais pas -grâce d'une seule misère: il se débattra, il me saisira, il se roidira -contre moi; pour son supplice, il y aura des mets délicats et des -boissons rafraîchissantes, qui se balanceront devant ses lèvres avides -sans les toucher jamais; il implorera du soulagement, mais en vain. Et, -quand même il ne se serait pas donné au Diable, son âme n'en périrait -pas moins.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Entre</i> UN ÉCOLIER.)</p></blockquote> - -<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p> - -<p>Je ne suis en ces lieux que depuis peu de temps; et, tout rempli de -soumission, je m'empresse de venir parler et me recommander à un homme, -dont le nom n'est prononcé qu'avec respect par tout le monde.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Votre civilité me rend confus! Vous voyez en moi un homme comme bien -d'autres. Avez-vous déjà fait des études?</p> - -<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p> - -<p>Je vous en prie, chargez-vous de moi. J'arrive avec toute sorte de -bonne volonté, quelqu'argent et un sang frais. C'est avec peine que ma -mère a consenti à mon éloignement, et je voudrais au moins en profiter -pour apprendre quelque chose d'utile.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Vous êtes justement au bon endroit.</p> - -<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p> - -<p>Eh bien, je voudrais déjà m'en retourner. Entre ces murs noircis, dans -ces salles remplies de monde, je ne me plais pas le moindrement; c'est -un espace si étranglé! On n'y voit rien de vert, pas un seul petit -arbre... Au fond de ces salles, sur ces bancs, je perds la faculté -d'entendre, de voir et de penser.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Tout dépend de l'habitude: c'est ainsi qu'un enfant répugne d'abord à -prendre le sein de sa mère, puis finit par trouver excellent le lait -qu'il contient. Il en sera de même du lait de la sagesse, vous mettrez -tous les jours plus d'ardeur à vous en nourrir.</p> - -<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p> - -<p>Vous me rendez la vie. Mais, dites-moi comment il faut m'y prendre.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Expliquez-vous, avant d'aller plus loin, sur la Faculté que vous -choisissez.</p> - -<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p> - -<p>Je voudrais devenir aussi savant que possible, et serais aise de -comprendre tout ce qu'il y a sur la terre et dans le ciel, la science -et la nature.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Vous êtes sur la bonne voie, mais prenez garde de vous laisser -distraire.</p> - -<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p> - -<p>J'y suis corps et âme. Cependant, j'avoue que je voudrais me ménager un -peu de liberté et de bon temps aux jours de fête durant l'été.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Employez le temps, il passe si vite! D'ailleurs, avec de l'ordre, vous -en gagnerez beaucoup. Mon cher ami, je vous conseille d'abord pour cela -le cours de logique. Là, on vous dressera l'esprit comme il faut, on -vous le chaussera de bottes espagnoles bien lourdes, pour qu'il suive -en esclave le droit chemin de la pensée, et n'aille point, comme un -feu follet, se promener en zig zag dans les espaces imaginaires. Puis -on passera des journées à vous apprendre que, pour les opérations -les plus simples, pour des opérations qui ne vous ont jamais demandé -qu'un clin-d'œil, comme de boire et de manger, un, deux, trois, est -indispensable. Et effectivement, la fabrique des pensées ressemble -tout-à-fait à un métier de tisserand, où une impulsion du pied suffit -pour ébranler un millier de fils, où la navette va et revient sans -cesse, où les fils s'entrelacent inaperçus, où mille liens se forment -d'un seul coup. Le philosophe, lui, monte en chaire, et vous démontre -que le premier doit être cela, le second cela, et, partant, le -troisième et le quatrième cela; et que, sans le premier et le second, -le troisième et le quatrième n'existeraient pas. Ce raisonnement est -familier aux étudiants de tous les pays, mais pas un d'eux n'est devenu -tisserand. Veut-on reconnaître et décrire quelque chose de vivant, on -commence par chasser l'intelligence: alors on a bien entre les mains -tous les matériaux, mais hélas! il ne manque que le lien intellectuel. -La chimie l'appelle <i>encheiresin naturæ</i>, et, sans le savoir, se moque -ainsi d'elle-même.</p> - -<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p> - -<p>Je ne vous comprends pas entièrement.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Vous serez bientôt au fait; cela ira beaucoup mieux, quand vous aurez -appris à tout résumer et classer convenablement.</p> - -<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p> - -<p>Je suis si abasourdi de tout ce que vous venez de dire, qu'il me semble -que j'ai une roue de moulin dans la tête.</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="fau00702"></a> -<img src="images/fau00702.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Meph: ...Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de -jurer sur la parole du maître... tenez-vous en aux mots; vous êtes sûr -alors d'entrer, par la grande porte, au temple de la vérité.</p> -</div> -<hr class="r5" /> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Et puis il faut, sur toutes choses, vous adonner à la métaphysique. -Mettez le plus grand soin à cette étude, scrutez profondément ce qui ne -cadre point avec le cerveau de l'homme; et, que la chose s'y trouve ou -ne s'y trouve pas, faites toujours en sorte d'avoir à votre service un -mot pompeux. Mais commencez par vous prescrire, pour cette demi-année, -une règle invariable. Vous avez cinq heures de leçons par jour: ne -manquez pas de vous rendre à l'auditoire au coup de la cloche, et n'y -allez jamais qu'après vous être bien préparé, après avoir bien étudié -les paragraphes: afin d'être d'autant plus à même de voir qu'il ne -s'y dit rien qui ne soit dans le livre. Et néanmoins, ne laissez pas -d'écrire comme si le Saint-Esprit lui-même vous dictait.</p> - -<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p> - -<p>Vous n'aurez pas besoin de me le répéter deux fois! Je sais par -expérience combien cette méthode est utile; car enfin, quand on rentre -chez soi avec du noir sur du blanc, on tient déjà quelque chose.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Mais choisissez-moi donc une Faculté!</p> - -<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p> - -<p>La jurisprudence me répugne.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Je ne puis trop vous en blâmer, lorsque je réfléchis à l'objet de -cette science. On y voit se succéder les lois politiques et les droits -civils, comme une éternelle maladie; ils passent de génération en -génération, ils se traînent sourdement d'un lieu à un autre, et par eux -la raison devient folie, le bienfait se change en tourment. Tu descends -de tes aïeux? malheur à toi! Car, hélas des droits qui sont nés avec -nous il n'en est jamais question.</p> - -<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p> - -<p>Vous avez encore augmenté ma répugnance. Oh! quel bonheur d'être -instruit par vous! J'aurais presqu'envie d'étudier la théologie.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Je désirerais ne point vous égarer; or, dans ce qui regarde cette -science, il est si difficile d'éviter la fausse route le poison qui s'y -cache est tellement subtil, et l'on a tant de peine à le distinguer du -remède! Là encore, ce que vous avez de mieux à faire si vous suivez les -leçons de quelqu'un c'est de jurer sur la parole du maître. Au total... -tenez-vous en aux mots; vous êtes sûr alors d'entrer, par la grande -porte, au temple de la vérité.</p> - -<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p> - -<p>Dans un mot, il doit pourtant toujours y avoir une idée.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Sans doute, mais il ne faut pas s'en trop tourmenter; car, lorsque -l'idée manque, le mot vient à propos pour y suppléer. Avec des mots -l'on discute fort bien, avec des mots l'on bâtit un système, on peut -sur des mots fonder une croyance; rien de positif comme un mot, on n'en -ôterait pas un iota.</p> - -<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p> - -<p>Pardon si je me rends importun mais il me reste une question à vous -faire. Ne voulez-vous pas me dire aussi quelque chose de la médecine? -Trois ans, c'est bien peu de temps; et, bon Dieu! le champ est si -vaste! Il suffirait d'un léger signe de la main, pour me mettre ensuite -en état de marcher seul.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à part</i>.</p> - -<p>Je suis las du ton doctoral, reprenons notre rôle de Diable. <span style="font-size: 0.8em;">(Haut.)</span> -Rien de plus facile à saisir que l'esprit de la médecine: vous étudiez -la nature et l'homme, pour finir par les laisser aller comme il plaît -à Dieu. Il est superflu de courir après la science, chacun n'apprenant -que ce qu'il peut apprendre; mais celui qui sait mettre à profit -l'occasion, c'est là l'habile homme. Vous êtes assez bien bâti, vous ne -manquez pas non plus d'une certaine assurance; or, dès l'instant que -vous avez une bonne dose de confiance en vous-même, vous en inspirez -nécessairement aux autres. Surtout, sachez conduire les femmes: c'est -leur mélancolie, leur éternel <i>hélas</i>, caché sous tant de simagrées, -auquel il faut appliquer un traitement uniforme; et, pourvu que vous -gardiez avec elles un décorum à demi décent, vous les aurez toutes dans -votre manche. Deux mots suffisent pour les convaincre de la supériorité -de votre art sur tous les autres arts: choisissez-les bien, et dès -l'abord vous vous permettez avec elles mille choses, qu'un autre -hasarderait à peine après plusieurs années d'assiduités. Ne manquez pas -de leur tâter souvent le pouls; puis, en accompagnant votre geste d'un -coup-d'œil vif et pénétrant, parcourez de la main leur taille svelte, -comme pour voir si les hanches sont bien assises.</p> - -<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p> - -<p>Cela se voit d'ici, on voit bien où en venir.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Toute théorie est sèche, mon bon ami, et l'arbre de la vie est fleuri.</p> - -<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p> - -<p>Je vous jure que je crois rêver. Oserai-je venir vous importuner encore -une fois, pour vous entendre, avec votre éminente sagesse, traiter à -fond toutes ces matières.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Ne doutez pas que je ne fasse pour vous ce qui dépendra de moi.</p> - -<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p> - -<p>Je n'oserais cependant revenir, sans vous avoir présenté auparavant mon -album. M'accorderez-vous l'insigne faveur...</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Très-volontiers.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il écrit, et lui rend l'album</i>.)</p></blockquote> - -<p class="person2">L'ÉCOLIER lit.</p> - -<p><i>Eritis sicut Deus, scientes bonum et malum<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.</i></p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il s'incline respectueusement et se retire</i>.)</p></blockquote> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Suis cette vieille sentence de mon cousin le serpent. Va, tu ne -tarderas pas à douter de ta ressemblance divine.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Entre</i> FAUST.)</p></blockquote> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Hé bien, où allons-nous maintenant?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Où il te plaira. Nous avons devant nous le grand et le petit monde. -Quel plaisir, quelle utilité, tu retireras de ta course!</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Mais, par ma longue barbe, le savoir-vivre me manque entièrement. Cet -essai ne me réussira point, je n'ai jamais su me tirer d'affaire dans -le monde; en présence des autres je me sens si petit!... Je serai -toujours embarrassé.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Mon cher ami, tout cela s'acquiert. Un peu d'amour-propre, et tu sais -vivre.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Mais comment sortir de la maison? Où prendre des chevaux, un carrosse, -des domestiques?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Tu vois ce manteau: nous n'avons qu'à le jeter sur nous, il nous -portera à travers les airs. Pour ce hardi voyage, tu ne prends pas un -gros bagage avec toi. Un peu d'air inflammable, que je vais préparer -nous enlèvera de terre; et comme nous ne sommes pas très-lourds, nous -irons vite. Je te fais mon compliment de ton nouveau genre de vie.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p class="center">CAVEAU D'AUERBACH À LEIPZIG.</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">COMPAGNONS DE BOUTEILLE <i>à table</i>.</p> - -<hr class="r5" /> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>Hé bien, personne ne rit, personne ne boit? Je vais vous apprendre, -moi, à faire la moue! Vous qui êtes tout feu ordinairement, vous fumez -aujourd'hui comme de la paille mouillée.</p> - -<p class="person2">BRANDER.</p> - -<p>C'est ta faute, tu ne mets rien sur le tapis; pas une bêtise, pas une -petite saleté.</p> - -<p class="person2">FROSCH <i>lui versant sur la tête un verre de vin</i>.</p> - -<p>Tiens, les voici, l'une portant l'autre.</p> - -<p class="person2">BRANDER.</p> - -<p>Double cochon!</p> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>Vous l'avez voulu!</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<p>À la porte les grognons! Allons, qu'on chante la ronde à plein gosier, -qu'on boive et qu'on crie. Ho! holà! ho!</p> - -<p class="person2">ALTMAYER.</p> - -<p>Miséricorde, je suis perdu! Vite, du coton! Le maraud me perce les -oreilles.</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<p>Quand la voûte résonne, on juge mieux du volume de la basse.</p> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>C'est juste. Hors d'ici qui se fâche! A! tara lara da!</p> - -<p class="person2">ALTMAYER.</p> - -<p>A! tara lara da!</p> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>Les gosiers sont d'accord.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il chante</i>.)</p></blockquote> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Le saint empire des Romains,<br /> -Eh! d'où vient donc qu'il dure encore?<br /> -</p> - -<p class="person2">BRANDER.</p> - -<p>Fi, la vilaine chanson! une chanson politique! la misérable chanson! -Rendez grâce à Dieu, tous les matins, de ce que vous n'avez point à -vous occuper de l'empire romain. Pour moi, je m'estime souverainement -heureux de n'être, ni empereur, ni chancelier. Cependant, comme il ne -faut pas se laisser manquer de chef, nous allons élire un pape. Vous -savez quelle qualité fait pencher la balance, et place un homme sur le -trône pontifical?</p> - -<p class="person">FROSCH <i>chante</i>.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Ça, levez-vous, madame Rossignol,<br /> -Et poliment saluez ma maîtresse.<br /> -</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<p>Pas de politesse à ta maîtresse! Je ne veux rien entendre de cela.</p> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>À ma maîtresse politesse et caresse! Tu ne m'en empêcheras pas.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il chante</i>.)</p></blockquote> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Il est minuit. Dors-tu, ma belle?<br /> -Ouvre ta porte, il est minuit.<br /> -À ta porte ton amant gèle;<br /> -Il est tard, ouvre-la sans bruit.<br /> -</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<p>Oui, oui, chante, chante bien ses louanges! Tu ne seras pas le seul à -rire; j'aurai aussi mon temps, moi: elle m'a trahi, elle te trahira de -même. Qu'un lutin en devienne amoureux, il pourra s'amuser d'elle dans -un carrefour; un bouc, en revenant du Blocksberg<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, pourra galoper -après elle, et lui souhaiter en bêlant une bonne nuit. Mais un brave -garçon, un homme de la vraie pâte, comme nous, c'est trop bon pour une -pareille créature. Toute la politesse que je veux qu'on lui fasse, -c'est de lui casser ses vitres!</p> - -<p class="person2">BRANDER <i>frappant sur la table</i>.</p> - -<p>Attention, attention! Écoutez-moi, et confessez, messieurs, que je sais -vivre: il y a ici des gens amoureux; or, d'après les usages, je dois, -pour la bonne nuit, les régaler d'un joli plat de mon métier. Prêtez -l'oreille, c'est une chanson de nouvelle fabrique, et entonnez avec moi -le refrain de toute la force de vos poumons.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il chante</i>.)</p></blockquote> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Un rat vivait, non d'abstinence,<br /> -En une office, où le frater<br /> -De tant de lard emplit sa panse,<br /> -Qu'on l'eût pris pour le gros Luther.<br /> -Mais dans son trou la cuisinière<br /> -Mit du poison; tant que dehors.<br /> -On vit sauter le pauvre hère,<br /> -Comme s'il eût l'Amour au corps.<br /> -</p> - -<p class="person"> -CHŒUR <i>avec acclamation</i>. -</p> - -<p> -<span style="margin-left: 4em;">Comme s'il eût l'Amour au corps.</span> -</p> - -<p class="person"> -BRANDER. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Par monts, par vaux, courant en nage,<br /> -À tous les ruisseaux il buvait;<br /> -Il grattait, mordait faisait rage<br /> -La rage de rien ne servait.<br /> -Vingt fois il s'élança de terre,<br /> -Et vingt fois, épuisé d'efforts,<br /> -Il se roula dans la poussière,<br /> -Comme s'il eût l'Amour au corps.<br /> -</p> - -<p class="person"> -CHŒUR. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Comme s'il eût l'Amour au corps. -</p> - -<p class="person"> -BRANDER. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Pour dernier tour, à la cuisine<br /> -Hors de lui-même il se sauva,<br /> -Prit le feu pour de la farine,<br /> -Et piteusement y creva.<br /> -L'empoisonneuse à pleine gorge<br /> -Se prit à rire, et sans remords:<br /> -«Ah dit-elle, quel feu de forge!<br /> -«Il a parbleu l'Amour au corps.»<br /> -</p> - -<p class="person"> -CHŒUR. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -«Il a parbleu l'Amour au corps.»<br /> -</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<p>Comme ils se réjouissent ces plats drôles! Voilà en vérité un beau -chef-d'œuvre, l'empoisonnement d'un pauvre rat!</p> - -<p class="person2">BRANDER.</p> - -<p>Ils te tiennent donc de bien près?</p> - -<p class="person2">ALTMAYER.</p> - -<p>Oui, avec son gros ventre et sa tête pelée! Le malheur le rend -compatissant, et dans ce rat crevé il voit son portrait au naturel.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Entrent</i> FAUST et MÉPHISTOPHÉLÈS.)</p></blockquote> - -<p>Il faut avant tout que je t'introduise au milieu d'une troupe de -bons vivants, afin que tu voies comme aisément on s'étourdit. Pour -ces gens-ci, pas un jour qui ne soit une fête avec peu d'esprit et -beaucoup de laisser-aller, tous, dans le cercle étroit de leurs folies, -pirouettent comme de jeunes chats qui jouent avec leur queue. Tant -qu'ils n'ont pas mal à la tête et que l'aubergiste veut bien leur faire -crédit, ils sont contents et libres de tout ennui.</p> - -<p class="person2">BRANDER.</p> - -<p>Voici de frais débarqués, il est aisé de s'en apercevoir à leur mise -extraordinaire. Je parierais qu'il n'y a pas une heure qu'ils sont en -ville.</p> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>Effectivement, tu as raison. Ah! parlez-moi de Leipzig; c'est un petit -Paris, et cela vous forme son monde.</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<p>D'où penses-tu que viennent ces deux étrangers?</p> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>Laisse-moi faire; avec une rasade j'aurai satisfaction de ces drôles, -et leur tirerai les vers du nez comme une dent de lait. Je les croirais -de bonne maison, ils ont l'air triste et dédaigneux.</p> - - -<p class="person2">BRANDER.</p> - -<p>Moi, je parie que ce sont des charlatans.</p> - -<p class="person2">ALTMAYER.</p> - -<p>Peut-être.</p> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>Tais-toi, tais-toi, que je m'amuse à leurs dépens.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à Faust</i>.</p> - -<p>Les petites gens n'éventeraient pas le Diable, quand celui-ci les -tiendrait à la gorge.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Nous vous saluons, messieurs.</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<p>Grand merci de la politesse. <span style="font-size: 0.8em;">(<i>Bas, regardant de travers -Méphistophélès</i>)</span>. Qu'a donc ce drôle-ci, pour marcher à cloche-pied?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Nous serait-il permis de nous asseoir à votre table? À défaut d'un -verre de bon vin, que l'on ne peut se procurer ici, votre société sera -une récréation pour nous.</p> - -<p class="person2">ALTMAYER.</p> - -<p>Vous m'avez l'air d'un homme furieusement gâté.</p> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>Vous êtes parti tard de Rippach? Avez-vous soupé ce soir avec Monsieur -Jean<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Nous ne nous sommes point arrêtés chez lui aujourd'hui mais la dernière -fois nous lui parlâmes, et il eut mille choses à nous raconter de ses -cousins, nous chargea de mille amitiés pour chacun d'eux.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il s'incline vers Frosch</i>.)</p></blockquote> - -<p class="person2">ALTMAYER bas.</p> - -<p>Te voilà pris. Il s'y entend.</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<p>C'est un fin matois!</p> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>Attends, attends, voilà déjà que je le tiens!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Si je ne me trompe, nous venons d'entendre un chœur de voix exercées? -En effet, le chant doit résonner admirablement sous ces voûtes.</p> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>Seriez-vous un virtuose, par hasard?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Oh non, mon talent est peu de chose mais j'ai bonne volonté.</p> - -<p class="person2">ALTMAYER.</p> - -<p>Chantez-nous une chanson.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Mille, si vous voulez.</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<p>Mais aussi, un morceau tout battant neuf.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Justement nous revenons d'Espagne, le pays du vin et des chansons.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il chante</i>.)</p></blockquote> - -<p> -<span style="margin-left: 4em;">Advint que chez un prince</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Une puce logeait.</span><br /> -</p> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>Écoutez bien! Une puce! Avez-vous compris cela? Une puce est, à mon -sens, un hôte fort incommode.</p> - -<p class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS chante.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 4em;">Advint que chez un prince</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Une puce logeait.</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">D'une faveur peu mince</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Le roi la protégeait.</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Par son tailleur en titre,</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Au gentil damoiseau,</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Il fit faire une large mitre,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Une culotte, un habit, un manteau.</span><br /> -</p> - -<p class="person2">BRANDER.</p> - -<p>Mais n'oubliez pas d'enjoindre au tailleur qu'il prenne la mesure -très-exactement; et que, pour peu qu'il tienne à sa tête, il se garde -de laisser faire à la culotte le moindre pli.</p> - -<p class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 4em;">De velours et de soie</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Le voilà donc couvert,</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Qui tout fier se déploie</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Dans son justaucorps vert.</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">La sainte croix y brille</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Et, ministre du jour,</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Tous ceux de sa noble famille,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">En bon parent il les place à la cour.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 4em;">Les seigneurs et les dames</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">S'irritent vainement.</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Pour la reine et ses femmes,</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Juste Dieu, quel tourment!</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Être mordu sans cesse,</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Ne se gratter jamais.</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Nous, quand une puce nous blesse,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Nous l'écrasons sans forme de procès.</span></p> - -<p class="person"> -CHŒUR <i>avec acclamation</i>, -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 2.5em;">Nous, quand une puce nous blesse,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Nous l'écrasons sans forme de procès.</span><br /> -</p> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>Bravo, bravo! C'était superbe.</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<p>Ainsi soit-il de toutes les puces possibles!</p> - -<p class="person2">BRANDER.</p> - -<p>Prenez-les du bout des doigts, et serrez comme il faut.</p> - -<p class="person2">ALTMAYER.</p> - -<p>Vive la liberté! Vive le vin!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Je boirais volontiers un verre à la liberté, si vos vins étaient un peu -meilleurs.</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<p>N'en dites pas de mal, ou...</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Si je ne craignais de fâcher l'aubergiste, j'offrirais à ces dignes -convives du meilleur de notre cave.</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<p>Faites toujours, je le prends sur moi.</p> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>Donnez-nous-en un grand verre, et nous chanterons vos louanges. Point -de petits échantillons! Quand je dois porter un jugement, il faut que -j'aie la bouche pleine.</p> - -<p class="person2">ALTMAYER <i>bas</i>.</p> - -<p>Ils sont du Rhin, je m'en doute.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Allez me chercher un foret.</p> - -<p class="person2">BRANDER.</p> - -<p>Vous en auriez un, qu'en arriverait-il? Vous n'avez pas les tonneaux -devant la porte, n'est-ce pas?</p> - -<p class="person2">ALTMAYER.</p> - -<p>Là derrière, l'aubergiste a déposé un panier d'outils.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>prend le foret.—À Frosch</i>.</p> - -<p>Dites un peu, vous, que souhaitez-vous goûter?</p> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>Comment l'entendez-vous? En avez-vous de tant de sortes?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Je laisse chacun libre de choisir.</p> - -<p class="person2">ALTMAYER à Frosch.</p> - -<p>Ah! ah! tu commences déjà à te lécher les babines.</p> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>Bon, s'il me faut choisir, je veux avoir du vin du Rhin. Rien ne vaut -ce qui vient du pays.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Faisant avec le foret un trou dans le rebord de la table, à -la place où s'assied Frosch</i>.)</p></blockquote> - -<p>Apportez de la cire, pour servir de bouchons.</p> - -<p class="person2">ALTMAYER.</p> - -<p>Ah çà, mais c'est de l'escamotage.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à Brander</i>.</p> - -<p>Et vous?</p> - -<p class="person2">BRANDER.</p> - -<p>Je veux du vin de Champagne, et qu'il soit bien mousseux. -<span style="font-size: 0.8em;">(Méphistophélès continue de forer; cependant quelqu'un a fait des -bouchons de cire, et les a enfoncés dans les trous.)</span> On ne peut pas -toujours éviter l'étranger; les bonnes choses sont souvent si loin de -nous! Tout loyal Allemand déteste les Français, mais il boit leurs vins -très-volontiers.</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Pendant que Méphistophélès s'approche de sa place</i>.)</p></blockquote> - -<p>Moi, je n'aime pas les vins forts donnez-moi un verre de doux.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS forant.</p> - -<p>Il va couler pour vous du Tokay.</p> - -<p class="person2">ALTMAYER.</p> - -<p>Morbleu, regardez-moi en face! Je le vois de reste, vous vous moquez de -nous.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Hé, hé, avec d'aussi nobles convives, ce serait un peu risquer. -Dépêchons-nous, assez de paroles comme cela! Quel vin dois-je servir -d'abord?</p> - -<p class="person2">ALTMAYER.</p> - -<p>Tous. Seulement, pas tant de questions!</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Après que tous les trous sont forés et bouchés, -Méphistophélès s'avance</i>.)</p></blockquote> - - -<p class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>avec des gestes bizarres</i>.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 1.5em;">Sur la vigne il croît du raisin,</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Des cornes sur le bouquetin:</span><br /> -Si d'un cep dur coule un vin délectable,<br /> -On en peut bien tirer de cette table.<br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">La nature n'a point de loi:</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">C'est un miracle, croyez-moi!</span><br /> -</p> - -<p>À présent tirez les bouchons, et jouissez!</p> - -<p class="person2">TOUS.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Pendant qu'ils tirent les bouchons, et que chacun d'eux -recueille dans son verre le vin souhait</i>é.)</p></blockquote> - -<p>O l'admirable fontaine!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Mais prenez garde de rien répandre à terre.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils se mettent à boire</i>.)</p></blockquote> - -<p class="person">TOUS chantent.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Nous nous en donnons à cœur joie;<br /> -Nous buvons, nous buvons, buvons,<br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Comme cinq-cents cochons!</span><br /> -</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Mes drôles ont les coudées franches, voyez comme ils sont heureux!</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Je voudrais me retirer.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Reste encore quelques minutes, la bestialité va se montrer dans tout -son lustre.</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il boit sans précaution: le vin coule à terre, et se change -en flamme</i>.)</p></blockquote> - -<p>À l'aide, au feu, à l'aide, l'enfer s'allume!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>s'adressant à la flamme</i>.</p> - -<p>Calme-toi, élément chéri! <span style="font-size: 0.8em;">(<i>Aux convives</i>.)</span> Cette fois, ce n'était qu'une -goutte du purgatoire.</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<p>Que veut dire ceci? Attendez-moi, vous le paierez cher! Il paraît que -vous ne me connaissez pas.</p> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>Qu'il nous le fasse une seconde fois!</p> - -<p class="person2">ALTMAYER.</p> - -<p>Je serais d'avis qu'on le priât poliment de s'en aller.</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<p>Comment, monsieur, oseriez-vous faire ici de la magie noire?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Paix, vieux sac-à-vin!</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<p>Ce manche à balai va-t-il encore devenir grossier?</p> - -<p class="person2">BRANDER.</p> - -<p>Attendez un peu, il pleuvra des coups.</p> - -<p class="person2">ALTMAYER.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il ôte un bouchon de la table; il en sort un jet de feu, -qui l'atteint</i>.)</p></blockquote> - -<p>Je brûle, je brûle!</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<p>Sorcellerie! Jetez-vous sur lui! Le coquin est condamné, son affaire -ne sera pas longue.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils lèvent les couteaux et s'élancent sur -Méphistophélès</i>.)</p></blockquote> - - -<p class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>avec des gestes graves</i>.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -O magiques accents,<br /> -Tableaux éblouissants,<br /> -Troublez les lieux, les sens.<br /> -À moi, charmes puissants!<br /> -</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils s'arrêtent étonnés, et se regardent les uns les autres</i>.)</p></blockquote> - -<p class="person2">ALTMAYER.</p> - -<p>Où suis-je?... Quel beau pays!</p> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>Un coteau de vignobles!... Y vois-je clair?</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<p>Et des grappes, tout juste à portée de la main!</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="fau00802"></a> -<img src="images/fau00802.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">—Au feu à l'aide, l'enfer s'allume....—Sorcellerie! -jetez vous sur lui... son affaire ne sera pas longue.</p> -</div> -<hr class="r5" /> - -<p class="person2">BRANDER.</p> - -<p>Ici, sous ces feuilles vertes, voyez quel cep, voyez quelle grappe!</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il prend Siebel par le nez. Les autres s'en font autant -mutuellement, et tous lèvent leurs couteaux</i><a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.)</p></blockquote> - - -<p class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>comme ci-dessus</i>.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Bandeau fallacieux,<br /> -Tombe, et r'ouvre leurs yeux!<br /> -</p> - -<p>Et n'oubliez jamais comme le Diable se moque du monde.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il disparaît avec Faust. Tous les convives lâchent prise</i>.)</p></blockquote> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<p>Qu'y a-t-il?</p> - -<p class="person2">ALTMAYER.</p> - -<p>Comment?</p> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>C'était ton nez?</p> - -<p class="person2">BRANDER <i>à Siebel</i>.</p> - -<p>Et le tien que j'ai en main!</p> - -<p class="person2">ALTMAYER.</p> - -<p>Quel coup terrible! Cela casse bras et jambes. Vite une chaise, je -tombe en faiblesse.</p> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>Non, dis-moi, qu'est-il arrivé?</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<p>Où est-il le coquin? Si jamais je l'empoigne, il ne sortira pas vivant -de mes mains!</p> - -<p class="person2">ALTMAYER.</p> - -<p>Je l'ai vu passer par la porte du caveau... à cheval sur une tonne... -J'ai du plomb dans les pieds. <span style="font-size: 0.8em;">(<i>Se tournant vers la table</i>.)</span> Ma foi, s'il -coulait encore du vin?</p> - -<p class="person2">SIEBEL.</p> - -<p>Magie que tout cela, illusion et mensonge!</p> - -<p class="person2">FROSCH.</p> - -<p>Il me semblait pourtant bien que je buvais du vin.</p> - -<p class="person2">BRANDER.</p> - -<p>Mais les grappes, que sont-elles devenues?</p> - -<p class="person2">ALTMAYER.</p> - -<p>Hé bien, dis-moi donc, on ne doit pas croire aux miracles?</p> - -<hr class="tb" /> - - -<p class="center">LA CUISINE D'UNE SORCIÈRE.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;"><i>Au fond d'un âtre aplati, bouillonne une grande marmite -posée sur le feu. Dans le tourbillon de vapeur, qui s'en -élève et roule au haut des voûtes, apparaissent divers -fantômes. Une</i> GUENON<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>, <i>assise auprès de la marmite -l'écume et veille attentivement à ce qu'elle ne déborde -point</i>. <i>Le</i> MALE, <i>avec ses petits, est assis à côté d'elle et -se chauffe. Aux murs et au plafond sont suspendus les outils -étranges, dont se compose le mobilier de la Sorcière.</i></p></blockquote> -<hr class="r5" /> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST <i>et</i> MÉPHISTOPHÉLÈS <i>entrent</i>.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>J'ai horreur de cet appareil de sorcellerie. Quelles jouissances -m'oses-tu promettre, au milieu de ce confus amas de figures -extravagantes? Quel conseil puis-je attendre d'une vieille femme? -Est-ce avec un breuvage préparé dans cette cuisine infecte, qu'on -m'ôtera de dessus le corps trente années? Malheur à moi, si tu ne sais -rien de mieux! J'ai déjà perdu tout espoir. Le baume est il donc une -chose si rare, que la nature n'en puisse offrir, qu'un Esprit surhumain -n'en puisse trouver une seule goutte à verser sur mes plaies?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Hé, mon ami, quel nouvel accès de bon sens!... Mais, sérieusement -parlant, il y a bien aussi, pour se rajeunir, un moyen naturel; -seulement il est exposé dans un tout autre livre, et c'est un étrange -chapitre de ce livre-là.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Je veux le savoir.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Bon. Ce moyen ne demande argent, médecine ni sorcellerie. Le voici: -transporte-toi sur l'heure au milieu des champs, prends une bêche, et -remue la terre; circonscris ta pensée en un cercle étroit; sache te -contenter d'une nourriture simple; vis avec les bêtes, comme une bête; -et le sol, ou tu récoltes, ne dédaigne pas de le fumer toi-même. C'est -le meilleur moyen, crois-moi, de te rajeunir de quatre-vingts ans.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Je n'y suis point habitué, je ne saurais me résoudre à manier la bêche: -une vie mesquine n'est nullement dans ma nature.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Hé bien, il faut donc que la sorcière s'en mêle.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Mais pourquoi précisément cette vieille? Ne peux-tu préparer toi-même -le breuvage?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Ce serait une jolie manière de passer le temps! J'aurais plus vite bâti -un millier de ponts. C'est un travail qui exige, non-seulement de l'art -et de la science, mais encore de la patience: un Esprit sédentaire y -consacre de longues années. Ce breuvage ne fermente qu'avec le temps; -et les ingrédients qui y entrent, tout ce qui s'y rapporte, sont -des choses on ne peut plus extraordinaires. Le Diable le lui a bien -appris, mais le Diable ne peut pas le faire. <span style="font-size: 0.8em;">(Apercevant les Animaux.)</span> -Regarde, quelle charmante petite famille! Voici la servante, et voilà -le domestique. Il paraît que leur maîtresse n'est pas chez elle.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Aux Animaux.</i>)</p></blockquote> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 2.5em;">Où donc est la vieille, amis?</span></p> - -<p class="person"> -LES ANIMAUX. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 2em;">À la dinée,</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Hors du logis,</span><br /> -Au tuyau de cheminée. -</p> - -<p class="person"> -MÉPHISTOPHÉLÈS. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Et ne me direz-vous pas<br /> -Quel temps dure son repas?<br /> -</p> - -<p class="person"> -LES ANIMAUX.<br /> -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Le temps que nous, sur ces nattes,<br /> -Mettons à chauffer nos pattes.<br /> -</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à Faust.</i></p> - -<p>Comment trouves-tu les douces créatures?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Je n'ai jamais rien vu de si repoussant.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Chacun son goût. Un discours, comme celui que tu viens d'entendre, est -encore celui que je comprends le mieux.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Aux Animaux.</i>)</p></blockquote> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Apprenez-moi, grotesque troupe,<br /> -Ce qu'avec votre moulinet<br /> -Vous brassez là dans cette coupe?<br /> -</p> - -<p class="person"> -LES ANIMAUX. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Vois, nous cuisons une ample soupe.<br /> -</p> - -<p class="person"> -MÉPHISTOPHÉLÈS.<br /> -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Vous avez du monde en effet.<br /> -</p> - -<p class="person">LE MALE.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il s'approche et caresse Méphistophélès.</i>)</p></blockquote> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Oh! joue avec moi,<br /> -Oh! joue, et rends-moi<br /> -Riche comme un roi,<br /> -Et fais que je gagne.<br /> -Pauvre moi n'ai rien:<br /> -Si j'avais du bien,<br /> -Tout irait si bien!<br /> -Oh! fais que je gagne.<br /> -</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Comme le singe s'estimerait heureux, s'il avait de quoi mettre à la -loterie!</p> - - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Pendant ce temps, les jeunes Animaux se sont saisis d'une -grosse boule, avec laquelle ils jouent, et qu'ils font -rouler devant eux.</i>)</p></blockquote> - - -<p class="person">LE MALE.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Le monde est là.<br /> -Oui, c'est cela:<br /> -Gentille boule<br /> -Qui roule, roule,<br /> -Monte, descend.<br /> -Rase la terre,<br /> -Et comme verre<br /> -Sonne et se fend.<br /> -Vois, elle est creuse,<br /> -Là brille fort,<br /> -Là plus encore...<br /> -O vie heureuse!<br /> -Chers petits chats,<br /> -N'approchez pas,<br /> -Peur du trépas.<br /> -Boule d'argile,<br /> -Chose fragile,<br /> -Vole en éclats.<br /> -</p> - -<p class="person"> -MÉPHISTOPHÉLÈS. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Quel est ce crible? -</p> - -<p class="person">LE MALE <i>ramassant un crible.</i></p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Il rend l'âme aux yeux visible.<br /> -Par hasard es-tu filou,<br /> -Je pourrai le reconnaître.<br /> -</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il court vers la Guenon et la fait voir au travers du -crible.</i>)</p></blockquote> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Regarde bien par ce trou.<br /> -Aperçois-tu le filou?<br /> -Nomme-le, je t'en fais maître.<br /> -</p> - -<p class="person"> -MÉPHISTOPHÉLÈS <i>s'approchant du feu.</i> -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Et ce pot? -</p> - -<p class="person"> -LE MALE <i>et</i> LA GUENON. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 1.5em;">Idiot!</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Maître sot!</span><br /> -Il ne reconnaît pas le pot,<br /> -Ne reconnaît pas la marmite!<br /> -</p> - -<p class="person"> -MÉPHISTOPHÉLÈS. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Race mal-apprise et maudite!... -</p> - -<p class="person"> -LE MALE. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Arme ta main du goupillon,<br /> -Et assieds-toi sur ce fauteuil. Bon!<br /> -</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il oblige Méphistophélès à s'asseoir.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Tout le temps debout devant un miroir, il s'en est, tantôt -rapproché, tantôt éloigné.</i>)</p></blockquote> - -<p>Que vois-je? Quelle céleste figure se peint dans ce miroir enchanté! -Amour, prête-moi tes ailes rapides, et transporte-moi dans la région -qu'elle habite. Hélas! quand je ne demeure pas à cette place même, -quand je me hasarde à me rapprocher d'elle de quelques pas, je ne la -vois plus qu'à travers un brouillard... C'est la femme sous sa forme la -plus belle!... Mais est-il possible que la femme ait tant de beauté? Ce -corps étendu devant moi ne serait-il pas plutôt l'abrégé des cieux? Ou -sur la terre se trouverait-il quelque chose de pareil?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Lorsqu'un Dieu s'est mis durant six jours l'esprit à la torture, et -qu'à la fin lui-même il dit <i>bravo</i>, naturellement il en doit sortir -quelque chose de passable. Rassasie ta vue pour cette fois, je saurai -quelque jour te déterrer un trésor semblable; et heureux celui qui aura -la bonne fortune de l'emmener chez lui, pour en faire usage! <span style="font-size: 0.8em;">(Faust ne -cesse point de regarder dans le miroir. Méphistophélès, s'étalant sur -le fauteuil et jouant avec le goupillon, continue.)</span> Me voici comme un -roi sur son trône: j'ai le sceptre à la main, il ne me manque plus que -la couronne.</p> - -<p class="person2">LES ANIMAUX.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Après avoir exécuté entr'eux mille évolutions bizarres, ils -apportent une couronne à Méphistophélès, en jetant de grands -cris.</i>)</p></blockquote> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Oh! daigne, daigne prendre<br /> -Cette couronne-la,<br /> -Et raccommode-la.<br /> -Il suffit d'y répandre<br /> -Des sueurs et du sang.<br /> -</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils courent gauchement avec la couronne autour de la salle, -et la brisent en deux moitiés, avec lesquelles ils dansent -eu rond.</i>)</p></blockquote> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Contre l'angle du banc<br /> -Nous venons de la fendre!<br /> -Nous parlons et voyons,<br /> -Écoutons et rimons.<br /> -</p> - -<p class="person2">FAUST <i>devant le miroir.</i></p> - -<p>Malheureux que je suis!! Ce spectacle m'ôte la raison.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>désignant les Animaux.</i></p> - -<p>Peu s'en faut que la tête ne me tourne, à moi-même.</p> - -<p class="person">LES ANIMAUX.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Et si la chose<br /> -Nous réussit,<br /> -Tout se dispose<br /> -En bel esprit!<br /> -</p> - -<p class="person2">FAUST <i>comme ci-dessus.</i></p> - -<p>Mon cœur se prend, il s'enflamme! Sortons d'ici, sortons!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>comme ci-dessus.</i></p> - -<p>Au moins, l'on doit convenir que ceux-ci sont de francs poètes<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>La marmite, que la Guenon a jusqu'ici négligé d'écumer, -commence à déborder: une grande flamme s'élève, qui est -chassée avec violence dans le tuyau de cheminée.</i> LA SORCIÈRE -<i>descend à travers la flamme, en poussant des cris horribles.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person">LA SORCIÈRE.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 3em;">Au! au! au! au!</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Damné chien race de pourceau!</span><br /> -Tu perds la soupe, et tu rôtis ma peau!<br /> -<span style="margin-left: 3em;">Crains ma vengeance,</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Maudite engeance!</span><br /> -</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Apercevant Faust et Méphistophélès.</i>)</p></blockquote> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Eh, qu'est cela?<br /> -Qui vois-je là?<br /> -Qui vois-je ici?<br /> -Qui m'entre ainsi?...<br /> -Restez un peu;<br /> -Vos os, corbleu,<br /> -Verront beau jeu.<br /> -À vous le feu**<br /> -</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle plonge l'écumoire dans la marmite, et asperge de -flammes Faust, Méphistophélès et les Animaux. Les Animaux -hurlent.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Levant le goupillon qu'il tient dans sa main, et frappant -de droite et de gauche sur les verres et sur les pots.</i>)</p></blockquote> - -<p style="margin-left: 10%;"> -En deux! en deux!<br /> -À bas la soupe!<br /> -À bas la coupe!<br /> -Ce n'est que jeux;<br /> -Non, spectre étique,<br /> -Rien qu'un bâton,<br /> -Réglant le ton<br /> -De ta musique.<br /> -</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Pendant que la Sorcière recule, pâle de colère et d'effroi.</i>)</p></blockquote> - -<p>Me reconnais-tu maintenant? Squelette, épouvantail, reconnais-tu ton -seigneur et maître? Qui m'empêchera de frapper? Qui me retient, que je -ne te mette en pièces, toi et tes Esprits-singes?</p> - -<p>N'as-tu plus de respect pour le justaucorps rouge? Ne sais-tu plus -reconnaître la plume de coq? Et ce visage l'ai-je caché? Dois-je -peut-être me nommer?</p> - -<p class="person2">LA SORCIÈRE.</p> - -<p>Ah! Monseigneur, pardonnez cet abord un peu rude! Mais le pied fourchu, -je ne l'ai point aperçu. et où sont donc vos deux corbeaux?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Passe pour cette fois; car au fait, il y a un certain laps de temps que -nous ne nous sommes vus. La civilisation, qui lèche et polit le monde -entier, s'est étendue jusque sur le Diable; aujourd'hui plus de fantôme -du nord: où vois-tu des cornes, une queue, des griffes? Et quant à ce -pied, dont je ne saurais me passer, il me nuirait dans le monde; aussi -ai-je adopté, depuis nombre d'années, comme tant de jeunes gens, les -faux mollets.</p> - -<p class="person">LA SORCIÈRE <i>dansant</i>.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Monsieur Satan dans ma maison<br /> -J'en perds le sens et la raison.<br /> -</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Femme, plus de ce nom-là; je te défends de le prononcer.</p> - -<p class="person2">LA SORCIÈRE.</p> - -<p>Pourquoi donc? Que vous a-t-il donc fait?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Il est depuis long-temps inscrit au livre des Fables. Ce n'est pas que -les hommes en soient devenus meilleurs; car, s'ils sont affranchis -du Malin, les méchants sont restés. Mais tu m'appelleras Monsieur le -baron, je suis un cavalier comme un autre: tu ne doutes point de ma -noblesse; regarde, voici mon écusson.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il fait un geste indécent.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">LA SORCIÈRE <i>riant d'un rire immodéré.</i></p> - -<p>Ha! ha! c'est bien de vous! Vous êtes un drôle, comme vous l'avez -toujours été.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à Faust.</i></p> - -<p>Mon ami, fais-en ton profit; voilà comme il faut en user avec les -sorcières.</p> - -<p class="person2">LA SORCIÈRE.</p> - -<p>Dites à présent, messieurs, ce qu'il y a pour votre service.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Un bon verre de la liqueur que tu sais; mais il m'en faut de la plus -vieille, parce que les années doublent sa vertu.</p> - -<p class="person2">LA SORCIÈRE.</p> - -<p>Très-volontiers! J'en ai ici une bouteille, dont je goûte moi-même de -temps à autre par plaisir, et qui n'a plus la moindre puanteur; je vous -en donnerai volontiers un petit verre. <span style="font-size: 0.8em;">(Bas à Méphistophélès.)</span> Mais si -cet homme en boit sans être préparé, vous savez qu'il n'a pas pour une -heure de vie.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>C'est un bon ami, à qui elle ne peut que faire grand bien; je ne crains -pas pour lui la meilleure de toute ta cuisine. Trace ton cercle, -prononce tes paroles, et donne-lui une pleine tasse.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>La Sorcière, en faisant des gestes bizarres, trace un -cercle et y place mille choses singulières: pendant cette -opération, les verres commencent à rendre un son aigu, la -marmite à tonner sourdement. Enfin elle apporte un grand -livre, place au milieu du cercle les Animaux, qui lui -servent de pupitre et tiennent les flambeaux, puis fait -signe à Faust de venir à elle.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">FAUST <i>à Méphistophélès.</i></p> - -<p>Quand tout cela finira-t-il? Je n'y peux tenir plus long-temps. Cette -folle engeance, ces gestes délirants, cette illusion dégoûtante, -m'inspirent trop d'horreur.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Chansons! Ce n'est que pour rire, ne sois donc pas si difficile. Il -faut bien, en sa qualité de médecin, qu'elle prépare son remède, afin -qu'il te profite comme il faut.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il contraint Faust à entrer dans le cercle.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">LA SORCIÈRE.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle se met à lire dans le livre, et déclame avec beaucoup -d'emphase.</i>)</p></blockquote> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 1.5em;">Oui, je le dis:</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">D'un fais-en dix,</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Ôtes-en six,</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Puis trois encore;</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Et c'est de l'or.</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Le reste suit:</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">À sept et huit,</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Vingt se réduit;</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Car la sorcière</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Ainsi l'a dit.</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Ainsi finit</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Le grand mystère.</span><br /> -Neuf se traduit par <i>un</i>,<br /> -Dix se rend par <i>aucun.</i><br /> -De la vieille sorcière<br /> -Tel fût toujours, tel est<br /> -L'infaillible livret.<br /> -</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>On dirait que la vieille parle dans la fièvre.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Tu n'es pas au bout: je connais le livre; il est écrit dans ce goût, -du commencement jusqu'à la fin. J'y ai perdu mon temps, car une -contradiction parfaite est également inintelligible pour les sages -et pour les fous. Mon ami, l'art est ancien et nouveau. Ce fût dans -tous les temps la mode de mettre en avant trois et un, un et trois, -pour propager l'erreur au nom de la vérité: sur ce texte on babille, -on apprend cela par cœur comme autre chose. Pures folies! Qui va se -tourmenter à les comprendre? L'homme croit d'ordinaire, quand il entend -des mots, qu'il y faut absolument découvrir un sens.</p> - -<p class="person">LA SORCIÈRE <i>poursuit.</i></p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -L'admirable pouvoir<br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">De tout savoir</span><br /> -Ne réside en personne.<br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">S'il est un point</span><br /> -Qui parfois vous le donne,<br /> -C'est de n'y songer point.<br /> -</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Quel non-sens nous dit-elle? Un instant de plus, et ma tête se rompt. -Je jurerais entendre un chœur de cent mille fous.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Assez assez, très-excellente Sybille! Donne ta potion, et remplis le -gobelet jusqu'au bord: elle ne peut faire aucun mal à mon ami; c'est -un homme qui a passé par bien des grades, il n'en est pas à son coup -d'essai.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>La Sorcière verse la potion dans le gobelet avec cérémonie: -au moment où Faust y touche des lèvres, on voit s'élever une -légère flamme.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Courage, allons, une gorgée; encore une! Voilà qui te remettra bientôt -la joie au cœur. Comment, tu es à tu et à toi avec le Diable, et tu as -peur de la flamme?</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>La Sorcière efface le cercle. Faust en sort.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Partons maintenant, tu as besoin d'exercice.</p> - -<p class="person2">LA SORCIÈRE.</p> - -<p>Puisse ce petit coup vous être salutaire!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à la Sorcière.</i></p> - -<p>Toi, si je puis faire quelque chose qui te soit agréable, tu n'auras -qu'à me le dire au sabbat.</p> - -<p class="person2">LA SORCIÈRE.</p> - -<p>Prenez cette chanson, et chantez-la de temps en temps. Vous en -éprouverez des effets tout particuliers.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à Faust.</i></p> - -<p>Viens vite, et laisse-toi conduire: il faut que tu transpires un peu, -pour que la vertu du remède agisse à l'intérieur et à l'extérieur. -Ensuite je te ferai sentir tout le prix d'une noble oisiveté; et tu ne -seras pas long-temps sans éprouver, avec une joie secrète, l'influence -de Cupidon, qui se joue des cœurs, et voltige en secouant sa torche -sur l'univers entier.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Laisse-moi jeter un dernier coup d'œil sur ce miroir, l'image de femme -qui s'y reflète est si belle!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Non, non, tu vas avoir tout-à-l'heure devant toi le vivant modèle de -toutes les femmes. <span style="font-size: 0.8em;">(<i>Bas.</i>)</span> Avec cette potion dans le corps, tu verras -une Hélène en chaque femme.</p> - -<hr class="r5" /> - -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="fau00902"></a> -<img src="images/fau00902.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Faust.—Ma belle Demoiselle oserais-je vous offrir mon -bras et vous reconduire chez vous?</p> -</div> - -<hr class="tb" /> - -<p class="center">UNE RUE.</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST, MARGUERITE passant.</p> - -<hr class="r5" /> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Ma belle, noble demoiselle, oserais-je vous offrir mon bras et vous -reconduire chez vous?</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Je ne suis ni belle, ni noble demoiselle, et pour rentrer chez moi je -n'ai besoin du bras de personne.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle se débarrasse et s'enfuit.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Par Dieu, voilà une belle enfant! Je n'ai jamais rien vu de si -charmant; il y a en elle tant de modestie et de décence, et en même -temps quelque chose de dédaigneux... la rougeur de ses lèvres, l'éclat -de ses joues. je ne l'oublierai de ma vie! Ses regards baissés vers -la terre se sont gravés profondément dans mon cœur, et sa brusque -répartie... C'est à ravir!</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(MÉPHISTOPHÉLÈS <i>s'approche.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Écoute ici. Il faut que tu me procures cette jeune fille.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Laquelle?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Celle qui vient de passer.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Celle-là, dites-vous? Elle venait de chez un prêtre, qui lui a donné -l'absolution de tous ses péchés; je m'étais glissé tout près du -confessionnal: c'est l'innocence même, elle allait à confesse pour un -rien. Je n'ai aucun pouvoir sur elle.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Elle a pourtant plus de quatorze ans.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Tu t'exprimes comme Roger Bontemps, qui veut que toutes les jolies -fleurs soient pour lui, et s'imagine qu'honneurs et faveurs, tout est à -la portée de sa main mais il n'en va pas toujours ainsi.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Monsieur le magister, trêve de vos sentences! Je ne dis plus qu'un mot -si cette charmante fille n'est pas ce soir même dans mes bras, à minuit -nous nous séparons.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Demandez quelque chose de faisable, de possible. Seulement pour épier -l'occasion, il me faudrait déjà au moins quinze jours.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Et moi, si j'avais seulement sept heures devant moi, je n'aurais pas -besoin du Diable pour séduire une petite créature pareille.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Voilà que vous parlez comme un Français! Ne soyez pas si pressé, je -vous en conjure: que sert-il de brusquer la jouissance? Loin d'y -gagner, votre plaisir sera beaucoup moins vif que si, avant d'en venir -là, vous aviez couru, fureté, fourré la main dans mille brimborions, -pétri et ajusté vous-même la poupée. C'est ce que nous apprend plus -d'un conte gaulois.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>J'ai de l'appétit sans tout cela.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>À présent, injures et plaisanteries à part, je vous dis et vous répète -qu'auprès de cette belle enfant on ne saurait aller si vite en besogne. -Il n'y a rien là à entreprendre de force, il faut se résoudre à ruser.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Mais procure-moi quelque chose qui appartienne à cet ange, conduis-moi -dans la chambre où elle dort, trouve-moi un fichu qui ait couvert son -sein, une jarretière... enfin un objet quelconque, qui serve à nourrir -mon amour.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Eh bien, pour vous prouver que je compatis à vos peines, et que je veux -y apporter remède, nous ne perdrons pas un moment; je vous conduirai -dès aujourd'hui dans sa chambre.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Et je la verrai? Je la posséderai?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Non pas! Elle sera chez une voisine; et pendant ce temps-là, vous -pourrez vous livrer tout seul à la douce espérance des joies à venir, -vous enivrer à votre aise de l'atmosphère qu'elle respire.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Partons-nous?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Il est trop de bonne heure encore.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Va donc me chercher un cadeau pour elle.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il s'en va.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Déjà des cadeaux? C'est fort bien, il réussira. Je connais plus d'un -bon endroit, et plus d'un vieux trésor enfoui je vais y jeter un coup -d'œil.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il s'en va.</i>)</p></blockquote> - -<hr class="tb" /> - - -<p class="center">LE SOIR. UNE PETITE CHAMBRE PROPRE ET BIEN RANGÉE.</p> - -<hr class="r5" /> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Tressant ses nattes et les relevant.</i>)</p></blockquote> - -<p>Je donnerais quelque chose de bon, pour savoir qui était ce monsieur -d'aujourd'hui. Il avait bonne tournure, et sans doute il est d'une -noble famille; je l'ai lu dans ses traits... Sans cela d'ailleurs il -n'aurait pas été si hardi.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle sort.</i>)</p></blockquote> - -<p class="center">MÉPHISTOPHÉLÈS, FAUST.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Entre, mais bien doucement! Entre donc.</p> - -<p class="person2">FAUST <i>après quelques instants de silence.</i></p> - -<p>Je t'en prie, laisse-moi seul.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>furetant autour de la chambre.</i></p> - -<p>Il s'en faut que toutes les jeunes filles soient aussi rangées.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il sort.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">FAUST <i>regardant autour de lui.</i></p> - -<p>Je te salue, doux crépuscule, dont les rayons tremblants dorent ce -sanctuaire; je te livre mon âme, douce langueur d'amour qui te nourris -de la rosée de l'espérance. Comme ici tout respire la paix, l'ordre, -le contentement! Dans cette pauvreté quelle abondance, au fond de ce -réduit quelle félicité! <span style="font-size: 0.8em;">(<i>Il se jette dans un fauteuil de cuir, près du -lit.</i>)</span> O toi qui as reçu dans tes bras tant de générations, en joie ou -en tristesse, que ce soit mon tour aujourd'hui. Combien de fois, hélas! -une troupe d'enfants s'est pressée autour de ce trône de famille! Ici -peut-être, au saint jour de Noël, celle que j'aime est venue répandre -sa reconnaissance dans le sein de son pieux aïeul; et, inclinant vers -lui ses joues enfantines, elle a baisé la main flétrie du vieillard.</p> - -<p>Je sens, ô jeune fille, ton esprit d'ordre planer autour de moi; cet -esprit qui règle chacune de tes journées, comme la plus tendre mère; -lui qui t'inspire, lorsque tu étends sur la table ce tapis propre et -uni, lorsque tu fais disparaître les grains de poussière qui crient -sous tes pieds. O main charmante, main divine, cette chaumière est -par toi changée en un vestibule du ciel. Et ici... <span style="font-size: 0.8em;">(<i>Il soulève un des -rideaux du lit.</i>)</span> Quel transport amoureux, mêlé de respect, s'empare -de moi! Ici je pourrais m'arrêter des heures entières. Nature, c'est -donc ici que tu embellis le sommeil de cet ange, en faisant voltiger de -légers songes autour d'elle; c'est ici que repose cette aimable enfant, -dont le sein palpite de vie et de jeunesse; ici se développa le pur et -sacré tissu de cette image de Dieu.</p> - -<p>Et toi, quel dessein t'y conduit? Pensée amère et déchirante! Que -prétends-tu faire ici? Pour quoi ton cœur est-il lourd?... Misérable -Faust, je ne te reconnais plus.</p> - -<p>L'air que je respire en ce lieu est-il enchanté? J'ai soif du plaisir; -je le voudrais sur l'heure, et je me sens plongé dans un océan de -rêveries voluptueuses... Sommes-nous donc le jouet du premier souffle -qui passe?</p> - -<p>Et si elle entrait à l'instant même, comme tu te repentirais de ton -crime! Ah! que le grand homme serait alors petit! Je tomberais confus à -ses pieds.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Hâtez-vous de sortir, je la vois en bas qui s'approche.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Partons, partons; et n'y rentrons jamais.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Voici une cassette passablement pesante, que je suis allé prendre loin -d'ici. Mettez-la dans son armoire, je vous jure qu'elle en perdra la -tête: je l'ai garnie de certaines bagatelles faites pour en gagner bien -d'autres. Après tout, c'est un enfant, et les enfants aiment les jouets.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Je ne sais si je dois...</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Qu'avez-vous donc? Voudriez-vous peut-être garder le trésor pour vous? -En ce cas je conseille à votre amour de s'épargner un temps précieux, -et de m'épargner à moi une peine inutile. Vraiment je désespère de -vous voir jamais raisonnable je me gratte la tête, je me frotte les -mains... <span style="font-size: 0.8em;">(Il met la cassette dans l'armoire et la referme.)</span> Allons, -partons vite!... Vous prétendez, dites-vous, attendrir le cœur de -cette charmante fille; et vous voilà planté sur vos jambes, comme si -la physique et la métaphysique s'offraient à vos yeux en personnes. -Partons donc!</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils sortent.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MARGUERITE tenant une lampe.</p> - -<p>Quelle odeur de renfermé il y a ici! C'est à suffoquer. <span style="font-size: 0.8em;">(Elle ouvre -la fenêtre.)</span> L'air n'est pourtant pas chaud dehors; cela tient à -ma disposition, je me sens mal à l'aise... Je voudrais que ma mère -rentrât. J'ai un frisson par tout le corps... Folle et timide fille que -je suis!</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle se met à chanter en se déshabillant.</i>)</p></blockquote> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Il fût un prince en Laponie,<br /> -De fidélité vrai trésor,<br /> -À qui sa belle à l'agonie<br /> -Fit présent d'une coupe d'or.<br /> -<br /> -Elle devint, comme on peut croire,<br /> -Son joyau le plus précieux.<br /> -Toutes les fois qu'on l'y vit boire,<br /> -On vit des pleurs mouiller ses yeux.<br /> -<br /> -De déloger quand ce vint l'âge,<br /> -Ses biens et villes il compta,<br /> -Et légua tout son héritage,<br /> -Sauf sa coupe, qu'il excepta.<br /> -<br /> -Puis, lorsqu'à la table royale<br /> -Siégeaient ses preux bardés de fer,<br /> -À l'entour d'une antique salle,<br /> -Sur le rivage de la mer;<br /> -<br /> -Le vieux buveur, sentant son terme<br /> -Vers sa bouche, avec des sanglots,<br /> -Leva la coupe, et d'un bras ferme<br /> -La fit voler au sein des flots.<br /> -<br /> -Il la vit tournoyer dans l'onde,<br /> -S'emplir, disparaître à jamais,<br /> -Et plus ne but en ce bas monde<br /> -La moindre goutte désormais.<br /> -</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle ouvre l'armoire pour serrer ses vêtements, et aperçoit -la cassette de bijoux.</i>)</p></blockquote> - -<p>Comment cette belle cassette se trouve-t-elle là-dedans? Je suis -pourtant bien sûre d'avoir fermé l'armoire: c'est étrange! Que -peut-elle contenir? Quelqu'un l'aura donnée en gage à ma mère, qui -aura prêté sur ce dépôt. La clef étant au bout du ruban, je ne pense -pas qu'il y ait aucun mal à l'ouvrir... Qu'est cela, juste ciel? -Qu'aperçois-je? De ma vie je n'ai vu chose si belle! Une parure... et -quelle parure? Une dame de haut rang serait heureuse de la porter aux -jours de fête. Comme cette chaîne m'irait bien! À qui donc peuvent -appartenir toutes ces richesses? <span style="font-size: 0.8em;">(Elle s'ajuste la parure, et va se -regarder dans le miroir.)</span> Seulement ces boucles d'oreilles, si elles -étaient à moi! Avec cela, on a tout un autre air. De quoi vous sert la -beauté, la jeunesse? C'est bel et bon, mais on n'y prend pas garde; ou -si on vous loue, c'est comme par pitié. Tout marche après l'or, tout -est au poids de l'or et nous autres... ah! pauvreté!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p class="center">UNE PROMENADE PUBLIQUE.</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST <i>pensif, allant et venant,</i> MÉPHISTOPHÉLÈS <i>courant à lui.</i></p> - -<hr class="r5" /> -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Par l'amour dédaigné, par tous les éléments infernaux!... Je voudrais -connaître quelque chose de plus redoutable encore, par quoi je pusse -jurer.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Qu'as-tu? Qu'est-ce donc qui te remue si fort? Je ne vis de mes jours -un pareil masque.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Je me donnerais au Diable tout-à-l'heure, si je ne l'étais pas moi-même.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Quelque chose s'est-il dérangé dans ta cervelle? Il te sied bien, à -toi, de te démener comme un furieux</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Imaginez-vous que cette parure, destinée à Marguerite, un prêtre l'a -escamotée! Voici le fait: Sa mère vint à voir l'objet en question, et -aussitôt la peur la prit... La bonne femme a l'odorat très-fin; elle a -toujours le nez dans son livre de prières, et ne cesse de flairer un à -un tous les meubles de sa maison, pour s'assurer si l'objet est sacré -ou profane... Elle vit donc tout de suite clairement que cette parure -n'apportait pas grande bénédiction avec elle. «Mon enfant», s'est-elle -écriée «le bien mal acquis trouble l'âme et tourne le sang: nous allons -consacrer cela à la mère de «Dieu, et la manne du ciel descendra sur -nous.» La petite Marguerite fit un peu la moue. «À cheval donné», -pensa-t-elle, « on ne regarde point la bouche; et certainement ce -n'est pas un impie, «celui qui a eu la bonne idée d'apporter ici cette -cassette.» La mère envoya chercher un prêtre, et lui conta l'aventure, -qu'il trouva singulièrement agréable. «Bien imaginé!» dit-il; «qui sait -perdre gagnera. L'église a un excellent estomac; elle a mangé des pays -entiers, et ne s'est point encore donné d'indigestion. Il n'y a que -l'église, mes chères dames, qui puisse digérer le bien mal acquis.»</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>C'est un usage général, juifs et rois font de même.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Là-dessus il prit la parure, boucles, chaîne, bague et tout, comme si -c'eût été une vétille, ne remercia ni plus ni moins qu'il n'eût fait -pour un panier de noix, leur promit le ciel en récompense et... elles -furent très édifiées.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Et Marguerite?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Elle est assise, inquiète, agitée; elle ne sait ce qu'elle veut, ni ce -qu'elle doit faire; elle pense jour et nuit aux bijoux, et plus encore -à celui qui les lui apporta.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Son chagrin m'afflige, va sur-le-champ lui chercher un nouvel écrin -encore plus beau. Le premier d'ailleurs n'était pas merveilleux.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Oh! pour monsieur tout est badinage, jeu d'enfants.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Allons, point de raisonnements, et fais ce que je t'ordonne! Tâche à -t'insinuer près de la voisine de Marguerite; ne sois pas un Diable à -l'eau tiède, et porte-lui une nouvelle parure.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Oui, très-honoré maître, de tout mon cœur.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Faust s'en va.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>seul.</i></p> - -<p>Un pareil fou, amoureux, brûlerait en feux d'artifice le soleil et la -lune avec toutes les étoiles, pour peu que sa belle s'en amusât.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il s'en va.</i>)</p></blockquote> - -<hr class="tb" /> - - -<p class="center">MAISON DE LA VOISINE DE MARGUERITE.</p> - -<p class="center">MARTHE <span style="font-size: 0.8em;"><i>seule.</i></span></p> - -<hr class="r5" /> -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Mon cher mari (que Dieu le lui pardonne!) ne s'est guère bien conduit -avec moi. S'en aller ainsi courir le monde, et me laisser toute seule -sur la paille! Ce n'est pourtant pas que je lui aie donné du chagrin, -ce n'est pas que j'aie été froide pour lui: je l'aimais, Dieu le sait, -de toute mon âme. <span style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle pleure.</i>)</span> Peut-être est-il mort. Malheureuse que -je suis!... Encore, si j'avais son extrait mortuaire!</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Entre</i> MARGUERITE.)</p></blockquote> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Dame Marthe.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Hé bien, ma petite Marguerite, qu'y a-t-il?</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Mes genoux manquent sous moi; ne viens-je pas de trouver encore une -cassette dans mon armoire! Tenez, elle est d'ivoire et pleine de choses -d'une magnificence... bien plus riches que la première fois.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Ne va pas la montrer à ta mère, elle la porterait encore à l'église.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Ah! regardez-la, regardez-la.</p> - -<p class="person2">MARTHE lui ajuste la parure.</p> - -<p>Heureuse créature!</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Quel dommage que je ne puisse pas aller, ainsi coiffée, dans la rue, à -l'église!</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Viens me voir souvent; tu pourras te parer ici sans que personne le -sache, et te promener une petite heure devant le miroir: cela fait -toujours plaisir. Et puis viendra une occasion, viendra une fête, où tu -te feras un peu plus belle qu'à l'ordinaire; ce sera une petite chaîne -d'abord, ensuite une perle à l'oreille: ta mère ne s'en apercevra pas, -ou bien on lui fera quelque conte.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Qui donc peut avoir apporté ces deux cassettes? Il y a quelque -diablerie là-dessous?</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>On frappe.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Grand Dieu, si c'était ma mère!</p> - -<p class="person2">MARTHE <i>regardant à travers le rideau.</i></p> - -<p>Non c'est un étranger. Entrez.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Entre</i> MÉPHISTOPHÉLÈS.)</p></blockquote> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Il est bien hardi à moi de m'introduire aussi brusquement chez ces -dames, je leur en demande un million de pardons. <span style="font-size: 0.8em;">(<i>Il se recule -respectueusement devant Marguerite.</i>)</span> Je voudrais parler à la dame -Marthe Schwerdlein.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>C'est moi, monsieur. Que me voulez-vous?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>bas à elle.</i></p> - -<p>Maintenant je vous connais, cela me suffit; vous avez une visite de -distinction, pardonnez-moi la liberté que j'ai prise: je reviendrai -dans l'après-midi.</p> - -<p class="person2">MARTHE <i>haut</i>.</p> - -<p>Croirais-tu, mon enfant, que monsieur te prend pour une noble -demoiselle?</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Je ne suis qu'une pauvre fille; ah! mon Dieu! monsieur est beaucoup -trop bon. Cette parure et ces bijoux ne m'appartiennent point.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Oh! ce n'est pas votre parure seulement; mais vous, avez des manières, -un regard!... Je suis charmé de pouvoir rester.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Que venez-vous m'annoncer? Il me tarde bien...</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Je voudrais être porteur d'une nouvelle plus gaie; et toutefois -j'espère que vous ne m'en voudrez pas à cause dé mon message. Votre -mari est mort et vous fait saluer.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Il est mort?... Le cher homme! Miséricorde, mon mari est mort! Ah! mon -bon Dieu, ayez pitié de moi.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Eh! chère dame, ne vous désespérez pas.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Écoutez le triste récit que j'ai à vous faire...</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="fau01002"></a> -<img src="images/fau01002.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Meph:—Il est bien hardi à moi de m'introduire aussi -brusquement chez ces dames, je leur en demande un million de pardons.</p> -</div> -<hr class="r5" /> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Voilà pourquoi je ne voudrais prendre de l'amour pour personne; c'est -qu'une telle perte me tuerait infailliblement.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Il n'y a ni plaisirs sans peines, ni peines sans plaisirs.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Racontez-moi la fin de sa vie.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Il gît à Padoue, enseveli près de Saint-Antoine en terre sainte: là est -la froide couche, où il doit reposer éternellement.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Mais n'avez-vous rien à me remettre de sa part?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Si fait, une prière grave et importante, à savoir de faire chanter pour -lui trois cents messes. Du reste, mes poches sont vides.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Comment, pas une pièce de monnaie, pas un bijou? Ce que le plus pauvre -compagnon épargne au fond de son sac, et garde en souvenir de ceux -qu'il a quittés, aimant mieux mourir de faim, aimant mieux mendier que -de s'en défaire...</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Madame, j'en suis on ne peut plus désolé: mais, à vrai dire, il n'a pas -jeté son argent par les fenêtres; puis il s'est amèrement repenti de -ses fautes et s'est beaucoup lamenté sur son malheur.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Ah! que les hommes sont malheureux! Sûrement je ferai chanter pour lui -plus d'un <i>requiem.</i></p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Vous seriez digne de trouver un mari, vous êtes une aimable enfant:</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Oh! non, cela ne se peut pas encore.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>En attendant un mari, vous pourriez prendre un amant. Ce serait un don -rare du ciel, que la possession d'une aussi charmante personne.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Ce n'est pas l'usage du pays.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Que ce soit l'usage ou non, il y a moyen de s'arranger.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Faites-moi donc votre récit.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Je me tins auprès de son lit de mort: c'était quelque chose de mieux -que du fumier, de la paille à moitié pourrie. Mais il mourut en -chrétien, et trouva qu'il avait encore au-delà de ses mérites. «Ah!» -s'écria-t-il, «comme je dois me détester, là... à fond, pour avoir -ainsi abandonné mon métier, ma femme! Ce souvenir m'achève. Encore si -elle me pardonnait dans cette vie!...»</p> - -<p class="person2">MARTHE pleurant.</p> - -<p>L'excellent homme! Il y a long-temps que je lui ai pardonné.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>«Mais, Dieu le sait, c'est plus sa faute que la mienne.»</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Pour cela, il mentait. Quoi, mentir au bord de la fosse!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Il me fit des contes à sa dernière heure, autant que je m'y peux -connaître. «Je n'avais pas,» disait-il, «un instant de loisir; obligé -d'abord de lui faire des enfants, et après cela chargé de leur gagner -du pain; et, quand je dis du pain, c'est dans toute la force du terme. -Eh bien, je ne pouvais seulement pas manger mon morceau en paix.»</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>A-t-il donc oublié tant de fidélité, tant d'amour, les tourments que -jour et nuit...</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Non, non, il y a bien pensé. «Quand je partis de Malte,» continua-t-il, -«je priais ardemment pour ma femme et pour mes enfants aussi le ciel -nous fût-il favorable; notre vaisseau prit un bâtiment turc, qui -portait un trésor au grand sultan. Le courage reçut sa récompense; et -moi, comme il était juste, j'en eus ma bonne part.»</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Hé?... comment?... où?... L'a-t-il peut-être enfoui?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Qui sait lequel des quatre vents l'a emporté? Une belle demoiselle -s'intéressa à lui, lorsqu'il se promenait à Naples en sa qualité -d'étranger: elle lui voulait beaucoup de bien, et lui en fit tant et -tant, qu'il s'en est ressenti jusques à sa fin bienheureuse.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Le coquin, le voleur de ses enfants! Ainsi donc, il n'y a besoin, il -n'y a misère, qui ait pu l'empêcher de continuer sa vie infâme!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Vous voyez, aussi est-il mort. Maintenant, si j'étais de vous, je -donnerais strictement à sa mémoire l'année de deuil; et, pendant -l'intervalle, je ferais visite à quelque nouveau trésor.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Ah! mon Dieu, comme était mon premier, je n'en trouverai pas si -aisément dans ce monde; car après tout c'était un brave garçon... Il -aimait seulement trop les voyages, et les femmes étrangères, et le vin -étranger, et les maudits jeux de hasard.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Bon, bon, cela pouvait aller, s'il vous en passait autant de votre -côté. Je vous jure, moi, qu'à cette condition j'échangerais volontiers -l'anneau avec vous.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Oh! monsieur veut plaisanter.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS à part.</p> - -<p>Il est temps que je m'en aille; car elle est femme à prendre le Diable -au mot. <span style="font-size: 0.8em;">(<i>À Marguerite.</i>)</span> Hé, comment va le cœur?</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Que voulez-vous dire, monsieur?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS à part.</p> - -<p>Aimable enfant, l'innocence même. <span style="font-size: 0.8em;">(<i>Haut.</i>)</span> Adieu, mesdames.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Adieu.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Un mot encore! Je voudrais bien savoir précisément où, quand et comment -mon mari est mort et a été enterré, afin d'en pouvoir fournir la -preuve: j'ai toujours aimé l'ordre, je voudrais lire sa mort dans les -affiches publiques.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Hé bien, ma bonne dame, le témoignage de deux personnes suffit en tout -pays pour prouver la vérité d'un fait: j'ai un ami, homme de poids, que -je prierai de comparaître pour vous devant le juge. Je vais l'amener -ici.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Oh! faites cela.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Et la jeune demoiselle y sera aussi?... C'est un joli homme, qui a -beaucoup voyagé, et qui est extrêmement galant auprès des femmes.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Je rougirai en sa présence,</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>En présence d'aucun roi de la terre.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Là, dans mon jardin derrière la maison, nous attendrons ce soir ces -messieurs.</p> - -<hr class="tb" /> - - -<p class="center">UNE RUE.</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> -<hr class="r5" /> - - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Hé bien qu'y a-t-il de nouveau? Les affaires s'avancent elles? En -verrons nous bientôt la fin?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Ah! bravo! voilà donc que vous avez repris votre beau feu? -Très-incessamment Marguerite sera à vous, et dès ce soir vous la verrez -chez sa voisine Marthe: cette Marthe est une femme créée et mise au -monde tout exprès pour le rôle d'entremetteuse, une vraie bohémienne.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Bien! fort bien!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Mais aussi, l'on exige quelque chose de nous en retour.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Rien de plus juste, service pour service.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Nous sommes appelés par elle en témoignage, à l'effet d'attester -juridiquement que les membres de son époux reposent à Padoue, étendus -tout de leur long en terre sainte.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Voilà qui est merveilleux! Nous allons donc être obligés de faire le -voyage?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p><i>Sancta simplicitas!</i> Il n'est pas question de cela, témoignez sans en -rien savoir.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Si tu n'as pas d'autre moyen, le plan est manqué.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>O saint homme!... Eh quoi, vous le seriez encore? Mais sera-ce bien -la première fois de votre vie que vous porterez un faux témoignage? -N'avez-vous pas donné jadis doctoralement mille définitions du monde et -des éléments qui le composent, de l'homme et de ce qui se passe dans -sa tête et dans son cœur? N'avez-vous pas défini Dieu lui-même, d'un -ton positif, d'un esprit ferme? Or, descendez dans votre conscience, et -vous serez forcé d'avouer que vous n'en saviez, là-dessus, ni plus ni -moins que sur la mort de M. Schwerdlein.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Tu es et tu seras toujours un menteur, un sophiste.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Oui, mais j'ai la vue plus longue que vous; car je vois que demain vous -irez en tout honneur séduire la pauvre Marguerite, en lui jurant un -amour...</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Qui est véritable.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>À merveille! Et ensuite, vous parlerez d'éternelle tendresse, de -constance à toute épreuve, de penchant unique, irrésistible... Ce -sera-t-il aussi véritable, cela?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Assez sur ce sujet! Certes, lorsque je sens, et que pour mon sentiment, -pour mon ardeur, je cherche des expressions sans en pouvoir trouver; -quand je me jette alors en désespéré sur l'univers entier; quand je -prends les mots les plus énergiques, et que cette flamme, dont je -brûle, je l'appelle infinie, éternelle est-ce un diabolique mensonge?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>J'ai pourtant raison.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Écoute, et retiens bien ceci (ce sera autant d'épargné pour mes -poumons): qui veut l'emporter dans la discussion et a une langue, -l'emporte indubitablement. Viens donc, je suis las de bavarder. Si tu -as raison, c'est surtout parce que j'ai besoin de toi.</p> - -<hr class="tb" /> - - -<p class="center">UN JARDIN.</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">MARGUERITE <i>au bras de</i> FAUST; MARTHE, MÉPHISTOPHÉLÈS, <i>se promenant en -long et en large</i>.</p> -<hr class="r5" /> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Je le sens monsieur me ménage; il se rabaisse à mon niveau, pour me -couvrir de confusion. Les voyageurs sont accoutumés à prendre tout en -bonne part, et à se contenter de ce qu'ils trouvent; mais je sais trop -bien qu'un homme de tant d'expérience, mon pauvre babil ne saurait -l'intéresser.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Un seul regard, un seul mot de toi a mille fois plus d'intérêt, que -toute la sagesse de ce monde.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il lui baise la main.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Que faites-vous là? Comment pouvez-vous baiser cette main? Elle est si -sale, elle est si rude! À la maison, n'ai-je pas tout à faire? Ma mère -est d'une telle exigence!</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils passent.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Et vous, monsieur, vous voyagez donc comme cela toujours, toujours?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Ah! les devoirs de notre état nous y obligent. Quand on se plaît -quelque part, il est pénible de s'en aller; mais il le faut.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Tant que dure la chaleur de l'âge, il y a plaisir à courir le monde, -ici et là, où bon semble: mais vient ensuite la saison froide; et se -traîner au tombeau, vieux garçon, seul, inutile, cela n'a encore réussi -à personne.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Je vois avec effroi cet avenir lointain.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Eh bien, tâchez, mon digne monsieur, de vous pourvoir à temps.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils passent.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Oui, autant en emporte le vent! La politesse est chez vous une -habitude; mais vous avez beaucoup d'amis, et qui sont plus habiles que -moi.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Crois-moi, ma chère, ce que l'on nomme habile est souvent la bêtise et -la vanité même.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Comment?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Ah! faut-il que l'innocence et la simplicité de cœur ne se sentent -jamais elles-mêmes, ne sentent jamais leur dignité sainte! Faut-il que -l'humilité, que l'obscurité, les dons les plus rares de l'auguste et -inépuisable nature...</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Pensez à moi l'espace d'un moment; j'aurai, moi, tout le temps de -penser à vous.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Vous êtes donc seule?</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Oui. Notre ménage est peu de chose, mais il faut pourtant s'en occuper. -Nous n'avons point de servante: il me faut donc cuire, balayer, -tricoter et coudre, et courir matin et soir; et ma mère est en tout si -exacte, si près-regardante! Non pas précisément qu'elle soit forcée à -l'économie; nous pourrions en prendre à notre aise, tout comme bien -d'autres: mon père lui a laissé une jolie fortune, une petite maison -et un petit jardin hors de la ville. Au reste, je ne puis pas trop me -plaindre à présent, et je mène une vie très-supportable. Mon frère -est soldat, ma petite sœur est morte la chère petite me donnait bien -du mal en son vivant... Ce n'est pas que je n'en prisse soin bien -volontiers; je l'aimais tant, cette pauvre enfant!</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>C'était un ange, si elle te ressemblait.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Je l'élevais moi-même, et elle m'aimait de tout son cœur. Elle naquit -après la mort de mon père. Nous pensâmes perdre ma mère, tant elle -fût malade; et elle ne se remit que très-lentement, petit à petit, de -sorte qu'elle ne put songer à nourrir ma sœur elle-même. J'en fus donc -chargée seule, et je la nourris avec du lait et de l'eau. C'était comme -mon enfant: toujours dans mes bras, sur mes genoux, elle prit pour moi -une tendresse de fille. Elle commençait déjà à marcher, et grandissait -à vue d'œil.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Tu as goûté sans doute le bonheur le plus pur...</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Mais aussi j'ai passé des heures bien pénibles. Comme le petit berceau -était la nuit auprès de mon lit l'enfant ne faisait pas un mouvement, -qu'aussitôt je ne m'éveillasse: il fallait, tantôt lui donner à boire, -tantôt la mettre à côté de moi; tantôt, quand elle ne voulait point -se taire, la sortir de son lit et danser autour de la chambre avec -elle: et dès le point du jour je devais courir au lavoir, ensuite -aller au marché, et puis m'occuper du dîner; et continuellement ainsi, -le lendemain comme la veille. À cette vie-là, monsieur, on n'est pas -toujours gaie; mais cela fait qu'on mange avec plus d'appétit, et qu'on -dort d'un meilleur sommeil.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils passent.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Les pauvres femmes s'en trouvent fort mal, un célibataire est difficile -à corriger.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Il n'y aurait qu'une femme comme vous, pour redresser mon caractère.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Dites-moi, monsieur, n'avez-vous encore trouvé personne? Votre cœur ne -s'est-il engagé nulle part?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Le sage a dit: «Une maison qui vous appartienne et une femme honnête, -sont choses plus précieuses que l'or et les perles.»</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Je demande si vous n'avez jamais été accueilli favorablement?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>On m'a reçu partout avec beaucoup de politesse.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Je voulais dire, n'avez-vous jamais eu dans le cœur aucune inclination -sérieuse?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Avec les femmes, on ne doit jamais plaisanter.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Ah! vous ne me comprenez pas.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>J'en suis désolé! Je comprends pourtant que... vous avez bien de la -bonté.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils passent.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Tu me reconnus donc, petit ange, dès que j'eus mis le pied dans le -jardin?</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Ne le vîtes-vous pas? Je baissai les yeux.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Et tu me pardonnes la liberté que je pris, ce que j'eus la témérité de -te dire l'autre jour, comme tu sortais de l'église.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Je fus atterrée, jamais cela ne m'était encore arrivé; car personne ne -peut mal parler de moi.</p> - -<p>Hélas! pensais-je en moi-même, a-t-il remarqué dans ma démarche quelque -chose de hardi, d'inconvenant? Il m'a accostée sans façon, on eût -dit qu'il me prenait pour une femme de mauvaise vie. Et pourtant, je -l'avoue, un je ne sais quoi me parlait en votre faveur; mais cela -n'empêche point que je me voulus du mal de ne vous avoir pas plus mal -reçu.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Douce amie!</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Laissez.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle cueille une marguerite, et en arrache les pétales l'un -après l'autre.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Que veux-tu faire de cette fleur? un bouquet?</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Non c'est un jeu...</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Comment?</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Vous allez vous moquer de moi.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle continue, et parle entre ses dents.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Que murmures-tu?</p> - -<p class="person2">MARGUERITE à demi-voix.</p> - -<p>Il m'aime—il ne m'aime pas.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Céleste figure!</p> - -<p class="person2">MARGUERITE continue.</p> - -<p>Il m'aime—il ne m'aime pas—il m'aime—il ne m'aime pas—<span style="font-size: 0.8em;">(Arrachant le -dernier pétale, avec une douce joie.)</span> il m'aime!</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Oui, mon enfant, que la réponse de cette fleur soit pour toi la voix -des dieux. Il t'aime! Comprends-tu bien ce que c'est? Il t'aime!</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il lui prend les mains.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Je tremble...</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Oh! ne crains rien. Que ce regard, que ce serrement de main, te -disent ce qui est inexprimable: s'abandonner l'un à l'autre dans une -extase qui dure éternellement, éternellement!... Son terme serait le -désespoir. Non, aucun terme, aucun terme!</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Marguerite lui serre les mains, puis se débarrasse et -s'enfuit. Il reste un moment absorbé, après quoi il la suit.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MARTHE <i>revenant.</i></p> - -<p>La nuit vient.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Oui, il est temps que nous sortions.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Je vous offrirais bien de rester ici plus long-temps. Mais le lieu est -mal choisi: il semble qu'ici personne n'ait autre chose à faire qu'à -épier les moindres démarches de son voisin; et l'on devient l'objet des -propos, de quelque manière qu'on se conduise... Mais notre couple?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>À fui de ce côté, le long de l'allée. Légers papillons!</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Il paraît qu'elle lui plaît.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Et lui à elle. Ainsi va le monde.</p> - -<hr class="tb" /> - - -<p class="center">UN PAVILLON DU JARDIN.</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">MARGUERITE <i>y entre d'un saut, se blottit derrière la porte, tient le -bout des doigts sur ses lèvres, et regarde à travers une fente.</i></p> - -<hr class="r5" /> -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Il vient!</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(FAUST <i>entre</i>.)</p></blockquote> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Ah! friponne, c'est ainsi que tu te joues de moi! Je te tiens!</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il l'embrasse.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Le saisissant et lui rendant son baiser.</i>)</p></blockquote> - -<p>O le meilleur des hommes, je t'aime du fond du cœur!</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(MÉPHISTOPHÉLÈS <i>heurte à la porte.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">FAUST <i>frappant du pied.</i></p> - -<p>Qui est là?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Un ami.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Un animal!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Il est temps de se séparer.</p> - -<p class="person2">MARTHE entrant.</p> - -<p>Oui, monsieur, il se fait tard.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Ne me sera-t-il pas permis de vous accompagner?</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Ma mère... Non, non, adieu!</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Le faut-il? Adieu donc.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Bonsoir.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>À revoir, bientôt!</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Faust et Méphistophélès sortent.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Bonté de Dieu! il n'y a rien qu'un pareil homme ne sache. Je suis toute -honteuse devant lui, et je réponds <i>oui</i> à tout ce qu'il me dit. Pauvre -ignorante fille que je suis, je ne peux comprendre ce qu'il trouve en -moi de si amusant.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle sort avec Marthe.</i>)</p></blockquote> - -<hr class="tb" /> - - -<p class="center">BOIS, ROCHERS, CAVERNES.</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST <i>seul.</i></p> - -<hr class="r5" /> -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Esprit sublime, tu m'as accordé tout ce que je t'ai demandé. Tu n'as -pas en vain tourné vers moi ton visage rayonnant de lumière: tu m'as -donné la magnifique nature pour empire, et en même temps la force de -la sentir, d'en jouir. Ce n'est pas seulement une froide, une stupide -admiration que tu m'as permise; tu m'as fait lire dans ses profondeurs, -comme dans le sein d'un ami. Tu déroules devant moi la longue chaîne -des vivants, tu m'instruis à reconnaître mes frères sous le buisson -tranquille, clans l'air et sur les eaux. Et quand l'orage gronde -dans la forêt, quand il déracine ces pins énormes, qui heurtent si -violemment leurs tiges entr'elles, et dont la chute réveille comme un -coup de tonnerre l'écho des montagnes; alors tu me conduis dans l'asile -des cavernes, tu me révèles alors le secret de mon être, alors se -dévoilent les merveilles cachées de mon propre cœur. Puis je vois la -lune, blanche et pure, monter lentement dans le ciel, et, le long des -rochers, sur les haies humides, errer les ombres argentées des anciens -jours, en m'adoucissant le plaisir austère de la méditation.</p> - -<p>Oh! c'est maintenant que je sens que l'homme ne peut atteindre à rien -de parfait. En compensation de ces délices, qui me rapprochent des -Dieux de plus en plus, tu m'as donné ce compagnon, dont je ne peux déjà -plus me passer; bien que, froid et hautain, il me ravale à mes propres -yeux, et que d'un mot il réduise à rien tous les dons que tu m'as -faits. Il a allumé dans mon sein un feu qui m'attire vers la beauté: -je passe avec ivresse du désir à la jouissance; et, au sein de la -jouissance, je regrette le désir.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(MÉPHISTOPHÉLÈS <i>s'approche.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>En aurez-vous bientôt assez, de la vie que vous menez? Comment -pouvez-vous vous plaire à cette lenteur? Il est bon d'essayer de ceci, -mais pour passer aussitôt après à quelque chose de nouveau!</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Je souhaiterais que tu eusses mieux à faire, qu'à me venir tourmenter -dans mes bons moments.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Hé mais, je ne demande pas mieux que de te laisser en repos. Comment -oses tu me dire cela sérieusement? Avec un être aussi disgracieux, -aussi rechigné, aussi fou que toi, toute peine est en vérité perdue. -Continuellement on a les mains pleines; et, sur ce qui convient à -monsieur, sur ce qu'on doit faire pour lui, on n'en saurait tirer une -parole.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Voilà bien de ses prétentions! Il veut encore un remerciement, pour -m'avoir ennuyé.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Et comment donc, pauvre enfant de la terre, aurais-tu passé ta vie sans -moi? C'est moi qui t'ai guéri des égarements de ton imagination, sans -moi tu serais déjà parti pour l'autre monde. Qu'as-tu à te morfondre -ici, niché comme un hibou dans les cavernes et dans les fentes des -rochers? Qu'as-tu à sucer la mousse pourrie, à lécher les pierres -humides, à te nourrir de fangecomme un crapaud? Joli passe-temps, -occupation agréable!... Le Docteur est toujours ancré dans ton corps.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Comprends-tu seulement quelle force nouvelle m'a donnée cette course -dans le désert?... Oui, si tu pouvais en avoir l'idée, tu serais assez -Diable pour me priver de mon bonheur.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Plaisir surhumain en vérité! Passer toute la nuit étendu sur cette -montagne dans l'herbe trempée de rosée, embrasser mystiquement le -ciel et la terre, s'enfler jusqu'à se croire un Dieu, pénétrer par -la pensée dans la moelle de la terre, repasser en son âme les six -jours de la création, se répandre avec délices au sein de la nature, -dépouiller l'enveloppe mortelle, et conclure enfin toute cette belle -contemplation... <span style="font-size: 0.8em;">(Avec un geste.)</span>... je n'ose dire comment.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Fi, misérable!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Cela ne vous plaît point? Vous avez en ce cas le droit de prononcer -l'honnête <i>fi</i>; car on ne doit pas dire, devant des oreilles chastes, -ce dont un cœur chaste ne saurait se passer: bref, je ne te refuse -pas le plaisir de te mentir encore à toi-même de temps en temps; mais -tu en perdras bientôt l'habitude. Voilà donc que ta folie te reprend: -si elle durait, tu retomberais dans les angoisses et dans le délire, -d'où je t'ai tiré... Mais laissons cela! Ta bonne amie est dans la -ville, et tout lui est à charge, tout lui serre le cœur; tu ne lui -sors pas de la mémoire, elle t'aime de passion. Ton amour était d'abord -une rage, qui débordait comme un ruisseau à la fonte des neiges; tu la -lui as versée dans le cœur, et maintenant chez toi le ruisseau est à -sec. Il m'est avis qu'au lieu de régner sur les forêts, le grand homme -ferait mieux de récompenser l'amour de cette pauvre fille. Le temps lui -semble d'une longueur insupportable; elle se tient près de sa fenêtre, -et regarde passer les nuages au-dessus du vieux mur de la ville. «Si -j'étais un oiseau!» voilà son unique refrain toute la journée et la -moitié de la nuit. Gaie par moments, la plupart du temps elle est -triste; quelquefois même elle pleure; puis elle reprend du calme en -apparence, mais toujours elle aime.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Serpent! Serpent!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS à part.</p> - -<p>Il saura t'enlacer.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Misérable, va-t'en! Va-t'en d'ici, et ne prononce pas le nom de cette -aimable jeune fille! Ne jette plus sa beauté ravissante au-devant de -mes sens à demi-séduits.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Qu'arrivera-t-il de là? C'est qu'elle croira que tu l'as oubliée; et -peu s'en faut effectivement que tu ne l'aies oubliée déjà.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Je suis près d'elle; mais en fussè-je à mille lieues, je ne pourrais -jamais l'oublier, jamais la perdre. Oui, je porte envie au corps du -Seigneur, quand ses lèvres le touchent.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Très-bien, mon ami! Je vous ai, moi, souvent envié ces deux jumeaux, -qui paissent parmi les lys et les roses.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Fuis, entremetteur!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>À merveille! Vous croyez m'insulter, mais j'en ris; car le Dieu, qui -créa l'homme et la femme n'exerça-t-il pas alors lui-même ce métier, -le plus noble de tous?... Allons, partons. Il y a vraiment de quoi -se désoler! Vous allez dans la chambre de votre maîtresse, et non à -l'échafaud.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Eh! qu'importent les plaisirs qui m'attendent dans ses bras? Qu'elle me -presse contre son cœur, en sentirai-je moins sa misère? Moi-même en -serai-je moins un fugitif, un rejeté, un monstre sans but, asile, ni -repos, qui, comme le torrent mugissant de roc en roc, s'en va rouler -avec furie dans un gouffre... Elle, simple, ignorante, qui eût été si -facilement heureuse, dont la vie eût coulé si doucement au sein des -occupations domestiques; elle, qui se fût contentée d'une humble cabane -dans une vallée des Alpes!... Et moi, l'ennemi de Dieu, il ne m'a point -suffi de ruiner son bonheur présent; il faut encore que je détruise la -paix de tout son avenir! Il faut que l'enfer ait cette victime!... Hé -bien, Démon, abrège les heures de l'angoisse; que ce qui doit se faire -se fasse aujourd'hui même, que sa destinée s'écroule avec la mienne, -qu'elle soit engloutie avec moi dans l'abîme!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Comme de nouveau tu bouillonnes, tu t'enflammes! Allons, viens la -consoler, fou que tu es. Là où ta pauvre tête ne voit pas d'issue, elle -rêve que tout finit. Vive celui qui ne perd point courage! Tu es déjà -passablement endiablé; songe donc qu'il n'y a rien au monde de plus -dégoûtant, qu'un Diable qui se désespère.</p> - -<hr class="r5" /> - -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="fau01102"></a> -<img src="images/fau01102.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption"> -Sans lui l'existence<br /> -N'est qu'un lourd fardeau<br /> -Ce monde si beau<br /> -N'est qu'un tombeau<br /> -Dans son absence.<br /> -</p></div> - -<hr class="tb" /> -<p class="center">LA CHAMBRE DE MARGUERITE.</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">MARGUERITE <i>seule, assise près de sa quenouille.</i></p> - -<hr class="r5" /> -<p class="person">MARGUERITE.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Que je me sens émue!<br /> -Cette tranquille paix<br /> -<span style="margin-left: 2em;">Que j'ai connue</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Elle est perdue,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Perdue à jamais.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 2em;">Sans lui l'existence</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">N'est qu'un lourd fardeau</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Ce monde si beau</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">N'est qu'un tombeau</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Dans son absence.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 2em;">De mon pauvre esprit</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Le ressort s'arrête,</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Ma pauvre tête</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">S'appesantit.</span><br /> -<br /> -Que je me sens émue!<br /> -Cette tranquille paix<br /> -<span style="margin-left: 2em;">Que j'ai connue,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Elle est perdue,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Perdue à jamais.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 2em;">Dehors regardé-je,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">C'est pour le revoir;</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Au loin m'égaré-je,</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">C'est dans l'espoir</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">De le ravoir.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 2em;">Sa taille admirable,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Son port gracieux,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Son sourire aimable,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">L'ardeur de ses yeux;</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 2em;">Et de son langage</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Le tour aisé,</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Son beau visage,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Las! et son baiser...</span><br /> -<br /> -Que je me sens émue!<br /> -Cette tranquille paix<br /> -<span style="margin-left: 2em;">Que j'ai connue,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Elle est perdue,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Perdue à jamais.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 2em;">Mon cœur soupire,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Rongé d'ennui.</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Si devant lui</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">J'osais le dire,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Et l'embrasser,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Et le presser</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">À mon envie!...</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Entre ses bras</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Puissé-je, hélas!</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Perdre la vie!...</span><br /> -</p> - -<hr class="tb" /> - - -<p class="center">LE JARDIN DE MARTHE.</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">MARGUERITE, FAUST.</p> - -<hr class="r5" /> -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Promets-moi, Henri...</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Tout ce qui est en ma puissance!</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Hé bien, dis, que penses-tu au sujet de la religion? Tu es un excellent -homme, un homme de cœur; mais je crois que tu n'as guère de religion.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Ne t'inquiète point de cela, mon enfant. Tu sais que je t'aime, et que -pour mon amour je verserais tout mon sang, je donnerais ma vie. Je ne -voudrais d'ailleurs troubler personne dans ses sentiments ni dans sa -foi.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Ce n'est pas tout; il faut croire soi-même.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Le faut-il?</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Ah! si j'avais quelque pouvoir sur toi!... Tu ne respectes pas les -saints Sacrements.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Je les respecte.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Mais sans les désirer. Il y a long-temps que tu n'es allé à la messe, -que tu ne t'es confessé. Crois-tu en Dieu?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Eh! ma chère, qui oserait affirmer qu'il croit en Dieu? Fais cette -question aux prêtres ou aux philosophes; et, en écoutant leur réponse, -il te semblera qu'ils veulent se moquer de toi.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Tu n'y crois donc pas?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Ne te méprends pas sur le sens de mes paroles, charmante amie! Qui -oserait le nommer, et faire cette profession «Je crois en lui?» qui -pourrait sentir, et prendre sur soi de dire: «Je ne crois pas en -lui?» Celui qui contient tout et qui soutient tout, ne contient-il -et ne soutient-il pas, toi, moi, lui-même? La voûte du ciel ne -s'arrondit-elle pas sur nos têtes; sous nos pieds, la terre ne -s'étend-elle pas inébranlable, et les astres immortels ne roulent-ils -pas dans l'espace, en nous regardant avec amour? Mon œil ne se -réfléchit-il pas dans ton œil, et tout n'entraîne-t-il pas mon cœur -vers ton cœur? N'est-ce pas un mystère éternel, invisible et visible, -que le lien qui nous attache l'un à l'autre? Pénètres-en ton âme, -tout incompréhensible qu'il soit; et, lorsqu'en rêvant à moi tu te -sens heureuse, donne à ce sentiment le nom que tu voudras; nomme-le -félicité, cœur, amour, dieu: je n'en ai point pour une telle chose. -Le sentiment est tout, les noms ne sont qu'un vain bruit, qu'une vaine -fumée qui obscurcit la clarté des cieux.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Tout cela est fort beau: le prêtre en dit bien à-peu-près autant, mais -en d'autres termes.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>C'est ce que disent en tous lieux tous les hommes sous le soleil, -chacun dans sa langue. Pourquoi donc ne le dirais-je pas dans la mienne?</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>À l'entendre ainsi rien de plus raisonnable. Cependant il y reste -toujours quelque chose de louche, car tu n'as point de christianisme.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Chère enfant!</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Depuis long-temps je souffre de te voir dans la compagnie...</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>De qui?</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>De cet homme que tu as toujours avec toi. Je le hais de toutes les -forces de mon âme; le visage de cet homme m'est odieux, il me navre.</p> - -<p class="person2">FAUST:</p> - -<p>Tu n'as rien à craindre de lui, mon amie.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Sa présence me glace le sang. J'ai autrement de la bienveillance pour -tout le monde: mais autant que j'ai de plaisir à te regarder, autant je -frissonne à l'aspect de cet homme. Et c'est ce qui fait que je le tiens -pour un misérable... Dieu me pardonne, si je lui fais injure!</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Il faut bien qu'il y ait aussi de ces gens-là dans le monde.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Je ne voudrais pas vivre avec son pareil. Vient-il à se présenter à -la porte, il a toujours l'air moqueur, et à moitié en colère: on voit -qu'il ne prend aucune part à rien, il est écrit sur son front qu'il -ne peut aimer personne. Je suis si bien, près de toi, si libre, si à -l'aise! Eh bien, même alors il suffit de sa présence pour me serrer le -cœur.</p> - -<p class="person2">FAUST, <i>à part.</i></p> - -<p>Pressentiments d'un Ange!</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Cette idée me domine à un tel point que, dès qu'il s'approche de nous, -je crois en vérité... que je ne t'aime plus. Et puis, quand il est là, -je ne peux jamais prier; cela me trouble la conscience. Il en doit être -de même pour toi, Henri.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Il y a de ces antipathies qu'on ne saurait expliquer.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Voici le moment de me retirer.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Ah! ne pourrai-je donc jamais passer une heure en paix auprès de toi, -appuyer à loisir mon cœur contre le tien, confondre mon âme dans la -tienne?</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Si je couchais seule à la maison, je n'hésiterais pas à t'ouvrir les -verrous ce soir; mais ma mère a le sommeil léger, et si elle nous -surprenait ensemble, je tomberais morte sur la place.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Bannis cette inquiétude, mon ange. Voici une liqueur, dont deux gouttes -suffisent pour assoupir quelqu'un profondément.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Comment te refuser?... J'espère que cette liqueur ne lui causera aucun -mal.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Sans cela, ma chère, te la conseillerais-je?</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>O le plus aimable des hommes, quand je te vois, je ne sais quoi me -force à vouloir tout ce que tu veux... et d'ailleurs j'ai déjà tant -fait pour toi, qu'il ne me reste pour ainsi dire plus rien à faire.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle s'en va.</i>)</p> - -<p style="font-size: 0.8em;">(MÉPHISTOPHÉLÈS <i>s'approche.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>La brebis est-elle partie?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Tu viens encore d'espionner?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Je sais tout par le menu. Monsieur le Docteur, vous avez été ce qu'on -appelle catéchisé; j'espère que vous en ferez votre profit. Les filles -sont fort intéressées à ce qu'on se montre pieux et soumis à la vieille -coutume. S'il obéit là, pensent-elles, c'est d'un bon augure pour nous.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Monstre! tu ne peux pas te figurer la sainte affliction que cette âme -aimante et fidèle, pénétrée d'une croyance où elle attache tout son -bonheur, éprouve à penser que l'homme qu'elle adore s'est perdu.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Amant sensible et délicat, une petite fille te mène par le nez.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Vile engeance de boue et de feu!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Il faut avouer qu'elle entend la physionomie en maître. En ma présence -elle est, dit-elle, mal à son aise; mon masque lui trahit un Esprit -caché: elle sent que je suis à coup sûr un Génie, ou peut-être bien le -Diable lui-même... Hé, hé, cette nuit?...</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Que t'importe?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>C'est que j'y ai aussi ma part de plaisir.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p class="center">PRÈS DE LA FONTAINE.</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">MARGUERITE, LISETTE, <i>portant des cruches.</i></p> - -<hr class="r5" /> - -<p class="person2">LISETTE.</p> - -<p>N'as-tu rien entendu dire de la petite Barbe?</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Pas un mot. Je vois si peu de monde!</p> - -<p class="person2">LISETTE.</p> - -<p>C'est une chose certaine (Sibylle me l'a conté ce matin), qu'elle s'est -enfin laissé séduire. Les voilà toutes, avec leurs grands airs!</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Comment cela?</p> - -<p class="person2">LISETTE.</p> - -<p>Oh! une horreur! Elle nourrit à présent deux personnes, quand elle boit -et mange.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Ah! mon Dieu!</p> - -<p class="person2">LISETTE.</p> - -<p>Elle n'a que ce qu'elle mérite. Y avait-il assez long-temps qu'elle -était pendue après ce drôle! Tantôt une promenade, tantôt une course au -village, tantôt un bal; partout il fallait qu'elle fût la première, il -lui donnait sans cesse des petits gâteaux et du vin, elle se croyait la -plus belle des belles, et elle avait le front d'accepter sans rougir -des présents de lui. D'abord c'a été de la pure galanterie, puis sont -venues les caresses... Tant y a qu'à la fin sa fleur court les champs.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>La pauvre fille!</p> - -<p class="person2">LISETTE.</p> - -<p>Tu la plains? Le soir, pendant que nous étions à filer, nos mères ne -nous laissaient jamais en bas: mais elle, elle restait auprès de son -amoureux sur le seuil de la porte; et, dans l'allée noire, il n'y avait -point d'heure trop longue pour eux. Maintenant elle n'a plus qu'à se -rendre à l'église pour y faire amende honorable, la hart au cou, la -torche au poing.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Il la prend sûrement pour sa femme?</p> - -<p class="person2">LISETTE.</p> - -<p>Non, pas si fou! Un garçon alerte comme lui trouvera bien assez d'air à -respirer, tout autre part qu'ici. Il a décampé.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Ce n'est pas beau de sa part.</p> - -<p class="person2">LISETTE.</p> - -<p>Elle l'a enjôlé! qu'elle en porte la peine. Les jeunes gens lui -arracheront sa guirlande, et nous autres, nous sèmerons de la paille -hachée devant sa porte.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle s'en va.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MARGUERITE <i>retournant chez elle.</i></p> - -<p>Comment pouvais-je autrefois déclamer avec tant de violence, lorsque -je voyais faillir une pauvre fille? Comment se pouvait-il que, pour -qualifier les péchés des autres, ma langue ne trouvât point de termes -assez énergiques? J'avais beau me les représenter sous les couleurs les -plus noires, et les noircir encore, jamais ils n'étaient assez noirs à -mon gré; je me signais, je faisais le signe aussi grand que possible... -Et maintenant, je suis le péché même. Hélas, tout m'y a entraînée; il -était si bon, il était si aimable!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p class="center">LES REMPARTS. DANS UN ENFONCEMENT DE LA MURAILLE UNE IMAGE DE LA MATER -DOLOROSA, DES VASES DE FLEURS DEVANT.</p> - -<hr class="r5" /> -<p class="person">MARGUERITE <i>met des fleurs fraîches dans les vases.</i></p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 8em;">Abaisse,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">O Mère de douleur,</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Un seul regard sur ma détresse.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Le glaive dans le cœur,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Avec tant de tristesse</span><br /> -Tu regardes mourir le fils de ta tendresse!<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">À ton Père et le sien</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Confiant tes alarmes,</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Tu répands de si chaudes larmes</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Sur son supplice et sur le tien!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 8em;">Le martyre</span><br /> -<span style="margin-left: 7em;">Qui me déchire,</span><br /> -<span style="margin-left: 7em;">Quel esprit l'entendra?</span><br /> -<span style="margin-left: 7em;">Quel cœur le sentira?</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Le doute horrible où mon âme se plonge,</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Le poison lent qui s'y glisse et la ronge,</span><br /> -<span style="margin-left: 7em;">Ce qui se passe en moi,</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Pour le connaître, hélas! il n'est que toi.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">En quelque lieu que je me traîne,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Une peine, une affreuse peine,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Glace mon cœur, brise mes os.</span><br /> -<span style="margin-left: 7em;">Nuit et jour, à toute heure,</span><br /> -<span style="margin-left: 7em;">Je pleure, pleure, pleure.</span><br /> -<span style="margin-left: 7em;">Ni trêve, ni repos!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Les deux vases de ma fenêtre,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Je les arrosai de mes pleurs,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Lorsque, voyant l'aube paraître,</span><br /> -<span style="margin-left: 7em;">Je te cueillis ces fleurs.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Le soleil se montrait à peine,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Que, sur mon lit me soulevant,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Je regardais poindre en pleurant</span><br /> -<span style="margin-left: 7em;">Sa lueur incertaine.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Ah! sauve-moi du déshonneur!</span><br /> -<span style="margin-left: 10em;">Abaisse,</span><br /> -<span style="margin-left: 7em;">O Mère de douleur,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Un seul regard sur ma détresse!</span><br /> -</p> - -<hr class="tb" /> - - -<p class="center">LA NUIT. UNE RUE DEVANT LA PORTE DE MARGUERITE.</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">VALENTIN <i>soldat, frère de Marguerite.</i></p> - -<hr class="r5" /> - -<p class="person2">VALENTIN.</p> - -<p>Lorsqu'il m'arrivait d'assister à l'un de ces repas où toutes les têtes -s'échauffent, et que les convives se mettaient à vanter la fleur de -leurs belles à qui mieux mieux, en arrosant chaque éloge d'un plein -verre; moi, les coudes appuyés sur la table, je restais assis sans dire -mot, et j'écoutais patiemment toutes leurs fanfaronnades. Mais ils -n'avaient pas plutôt fini que je me frottais la barbe en riant, et mon -verre à la main: «Chacun son goût!» disais-je, «mais y en a-t-il une -seule, dans tout le pays, qui vaille ma bonne petite Marguerite? Y en -a-t-il une seule, qui soit digne de délier les souliers de ma sœur?» -Top! top! cling! clang! entendait-on à la ronde. Les uns criaient «Il -a raison, elle est l'ornement de tout le pays,» et tous nos vantards -de rester muets. Et maintenant... c'est à s'arracher les cheveux, à -se fendre la tête contre les murs! les brocards, les quolibets vont -pleuvoir sur moi, le dernier va-nu-pieds se croira en droit de me -railler, je serai là comme un criminel chaque mot dit par hasard me -donnera une sueur froide! Puis, quand je les mettrais en pièces, je ne -pourrais pas les appeler menteurs.</p> - -<p>Qui s'avance de ce côté? Qui se glisse le long des maisons? Je me -trompe fort, ou voici mon coquin. Si c'est lui, ses affaires vont bien -mal; il ne sortira pas vivant d'ici.</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Tu vois à travers la fenêtre de la sacristie cette lampe éternelle, -dont la flamme vacillante pâlit par moments? Tu vois ensuite -l'obscurité qui règne à l'entour? Hé bien, dans mon âme il fait -également nuit.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Hé bien, moi, je me sens au contraire ragaillardi, comme le petit chat -qui grimpe à une échelle en tapinois, et qui se frotte voluptueusement -contre les murs: je suis content de moi et dans une excellente -disposition, qui tient un peu de la convoitise du voleur, un peu de -la chaleur du matou. Je flaire d'avance la magnifique nuit du sabbat, -tous mes membres en frissonnent déjà de plaisir. Elle revient pour nous -après-demain, et c'est alors qu'on sait pourquoi l'on veille.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Ce trésor, que j'ai vu briller dans la terre, va-t-il bientôt paraître -au jour?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Tu peux, sur-le-champ, te donner le plaisir de ramasser cette cassette. -J'y ai jeté un coup-d'œil dernièrement, elle est pleine de beaux écus -neufs.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Et pas un bijou, pas une bague, pour en orner ma chère maîtresse?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Pardonnez-moi, j'y ai remarqué quelque chose qui ressemblait à un -collier de perles.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Tant mieux, car il me fâche d'entrer chez elle sans cadeaux.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Je ne crois pas qu'un plaisir de plus vous puisse être désagréable. -Puisque le ciel brille de toutes ses étoiles, il faut que vous -entendiez un vrai chef-d'œuvre: je veux la régaler d'une chanson -morale, pour la séduire d'autant mieux.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il chante en s'accompagnant sur la guitare</i>)</p></blockquote> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 1.5em;">Hé! que fais-tu donc,</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Jeune Margoton,</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Devant la maison</span><br /> -De l'amoureux Léandre?<br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Va, petite, va,</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Il te laissera</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Fille monter là,</span><br /> -Mais non fille en descendre.<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Veille sur tes pas.</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Es-tu dans ses bras,</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Bonne nuit, hélas!</span><br /> -Ma pauvre, pauvre fille.<br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Gardez toutes bien</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">De rien céder, rien,</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Que l'anneau chrétien</span><br /> -À votre doigt ne brille.<br /> -</p> - -<p class="person2">VALENTIN <i>s'avance.</i></p> - -<p>Qui amorces-tu là? Par la mort, maudit preneur de souris!... Au diable -d'abord l'instrument, et puis au diable le chanteur!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>La guitare est en deux, on n'en peut plus rien faire.</p> - -<p class="person2">VALENTIN.</p> - -<p>En garde, maintenant!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à Faust.</i></p> - -<p>Monsieur le Docteur, n'allez pas mollir. Mettez-vous en garde! Plus -près de moi, que je vous dirige. Allons, flamberge au vent! Ferme, -poussez, je pare.</p> - -<p class="person2">VALENTIN.</p> - -<p>Pare celle-ci!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Pourquoi pas?</p> - -<p class="person2">VALENTIN.</p> - -<p>Et celle-ci!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Sans doute!</p> - -<p class="person2">VALENTIN.</p> - -<p>Je crois en vérité que le Diable combat! Qu'est-ce donc? j'ai déjà la -main fatiguée.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à Faust.</i></p> - -<p>Pousse!</p> - -<p class="person2">VALENTIN <i>tombe.</i></p> - -<p>Oh!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Voilà mon rustaud apprivoisé... Maintenant alerte! Il nous faut gagner -promptement au large; car j'entends déjà crier au meurtre. La police ne -m'embarrasse guère; mais la justice criminelle, c'est autre chose.</p> - -<p class="person2">MARTHE <i>à la fenêtre.</i></p> - -<p>À l'aide, au secours!</p> - -<p class="person2">MARGUERITE <i>à la fenêtre.</i></p> - -<p>Vite un flambeau!</p> - -<p class="person2">MARTHE <i>de même.</i></p> - -<p>On s'injurie, on appelle, on crie, on se bat.</p> - -<p class="person2">LE PEUPLE.</p> - -<p>Il y en a déjà un de mort!</p> - -<p class="person2">MARTHE <i>sortant.</i></p> - -<p>Les meurtriers se sont donc enfuis?</p> - -<p class="person2">MARGUERITE <i>sortant.</i></p> - -<p>Qui est resté sur la place?</p> - -<p class="person2">LE PEUPLE.</p> - -<p>Le fils de ta mère.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Grand Dieu! Malheureuse que je suis!</p> - -<p class="person2">VALENTIN.</p> - -<p>Je meurs: c'est bientôt dit, et encore plus tôt fait. Que signifie tout -ce bruit, femmes? Pourquoi ces cris, ces plaintes? Approchez-vous et -écoutez-moi. <span style="font-size: 0.8em;">(Tous font cercle autour de lui.)</span> Ma petite Marguerite, -vois-tu bien, tu es encore jeune, tu n'es pas assez habile encore, tu -mènes mal tes affaires. Je te le dis en confidence: tu n'es qu'une -catin, sois-le donc comme il faut.</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 650px;"> -<a id="fau01202"></a> -<img src="images/fau01202.jpg" width="650" alt="" /> -<p class="caption">Meph... Pousse... oh!... Meph... Voilà mon rustaud -apprivoisé.</p> -</div> - -<hr class="r5" /> - -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="fau01302"></a> -<img src="images/fau01302.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Meph... Il nous faut gagner promptement au large.</p></div> -<hr class="r5" /> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Mon frère!... Dieu!... Que veux-tu dire?</p> - -<p class="person2">VALENTIN.</p> - -<p>Ne mêle pas Dieu notre Seigneur là-dedans. Malheureusement ce qui est -fait est fait, et ce qui en doit arriver arrivera. Il y a commencement -à tout: tu t'es donnée à un homme en cachette, bientôt il en viendra -d'autres; et dès l'instant que tu es à une douzaine, tu es à toute la -ville.</p> - -<p>Quand la honte vient à naître, elle est mise au monde en secret, et -on lui jette le voile de la nuit sur la tête et sur les oreilles; -oui, on voudrait bien l'étouffer. Mais elle n'en prend pas moins son -accroissement; puis, quand elle est devenue grande, elle paraît nue au -jour; et ce n'est pas qu'elle soit devenue en même temps plus belle: au -contraire, plus elle est laide, plus elle cherche la lumière.</p> - -<p>Je vois déjà, comme si j'y étais, le temps où tout ce que la ville -a d'honnêtes gens reculera devant toi, malheureuse, comme devant un -corps mort. Le cœur te saignera, s'ils s'avisent de te regarder entre -les deux yeux: tu ne porteras plus de chaîne d'or; tu n'iras plus à -l'église, ni à l'autel; tu ne te pavaneras plus au bal avec une fraise -brodée! C'est sur la paille, dans un recoin obscur au milieu des gueux -et des estropiés, que tu iras t'étendre; et Dieu te pardonnerait, que -tu n'en seras pas moins maudite sur la terre.</p> - -<p class="person2">MARTHE.</p> - -<p>Recommandez votre âme à la grâce de Dieu! Voulez-vous aggraver encore -vos péchés?</p> - -<p class="person2">VALENTIN.</p> - -<p>Si je pouvais tomber sur ta vieille carcasse, infâme entremetteuse, je -croirais racheter amplement tous mes péchés!</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Mon frère, quel supplice affreux!</p> - -<p class="person2">VALENTIN.</p> - -<p>Va, va, ne pleure pas. C'est quand tu as forfait à ton honneur, que -j'ai reçu le coup le plus terrible... Aujourd'hui, en mourant, je monte -vers Dieu, comme un brave et honnête soldat.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il meurt.</i>)</p></blockquote> - -<hr class="tb" /> - - -<p class="center">L'ÉGLISE. MESSE, ORGUE ET CHANT.</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">MARGUERITE <i>parmi la foule</i>, UN MAUVAIS ESPRIT <i>derrière Marguerite</i>.</p> - -<hr class="r5" /> -<p class="person2">LE MAUVAIS ESPRIT.</p> - -<p>Qu'il était différent, Marguerite, l'état de ton âme, lorsque pleine -encore d'innocence tu t'approchais de ce même autel, en balbutiant des -prières, les yeux fixés sur ce petit livre usé, le cœur partagé entre -les jeux de l'enfance et l'amour de Dieu! Marguerite, qu'est devenue -ta paix? Dans ton cœur que de souillures! Pries-tu pour l'âme de ta -mère, que tu as fait descendre au tombeau à travers une lente, lente -agonie? Sur le seuil de ta porte, quel est ce sang? Qui l'a versé?... -Et ne sens-tu pas s'agiter dans tes flancs une créature, qui va bientôt -naître pour ton tourment et pour le sien? Avenir funeste!</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Malheureuse!... Ah! si je pouvais me soustraire aux pensées qui se -succèdent en tumulte dans mon âme et s'élèvent contre moi!</p> - - -<p class="person">CHŒUR.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 2.5em;"><i>Dies iræ, dies illa</i></span><br /> -<span style="margin-left: 4em;"><i>Solvet sæclum in favilla</i><a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</span><br /> -</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>L'orgue joue.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">LE MAUVAIS ESPRIT.</p> - -<p>La colère de Dieu fond sur toi; la trompette sonne; les tombeaux -s'ébranlent; et les cendres de ton corps, ranimées pour les flammes -éternelles tressaillent de terreur!</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Que ne suis-je loin d'ici! Le son de cet orgue m'ôte la respiration, -ces chants abattent mes forces et déchirent mon cœur.</p> - - -<p class="person">CHŒUR.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<i>Judex erbo cùm sedebit,</i><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;"><i>Quidquid latet apparebit,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;"><i>Nil inultum remanebit</i><a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</span><br /> -</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Je ne puis plus respirer; ces piliers me serrent, cette voûte -m'écrase... De l'air!</p> - -<p class="person2">LE MAUVAIS ESPRIT.</p> - -<p>Cache-toi... Mais non, le crime et la honte ne peuvent se cacher. De -l'air, dis-tu, de la lumière? Malheur à toi!</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="fau01402"></a> -<img src="images/fau01402.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Marg... Malheureuse! Ah! si je pouvais me soustraire aux -pensées qui se succèdent en tumulte dans mon âme et s'élèvent contre -moi. Le mauvais Esprit... La colère de Dieu fond sur toi! la trompette -sonne... Malheur à toi!</p> - -<p class="caption">CHŒUR.</p> - -<p class="caption"> -Judex erbo cùm sedebit,<br /> -Quidquid latet apparebit,<br /> -Nil inultum remanebit.<br /> -</p></div> -<hr class="r5" /> - -<p class="person">CHŒUR.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<i>Quid sum miser tunc dicturus?</i><br /> -<i>Quem patronum rogaturus?</i><br /> -<i>Cùm vix justus sit securus</i><a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>.<br /> -</p> - -<p class="person2">LE MAUVAIS ESPRIT.</p> - -<p>Les saints détournent de toi leur visage, les justes rougiraient de te -tendre la main. Malheur!</p> - -<p class="person">CHŒUR.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 2.5em;"><i>Quid sum miser tunc dicturus<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a></i>?</span><br /> -</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Ma voisine, votre flacon!...</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle tombe évanouie.</i>)</p></blockquote> - -<hr class="tb" /> - - -<p class="center">NUIT DE SABBAT. LES MONTAGNES DU HARZ: VALLÉE DE SCHIRKE<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> ET DÉSERT.</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<hr class="r5" /> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>N'as-tu pas envie de t'aider d'un manche à balai? Je voudrais bien, -quant à moi, trouver quelque part un bouc vigoureux. Nous sommes encore -loin du terme de notre course.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Tant que mes jambes auront la force de me porter, je me contenterai -de ce bâton noueux. Que sert-il d'abréger le chemin? Errer dans ce -labyrinthe de vallées, gravir sur ces rochers, d'où se précipitent -les eaux qui y sourdent éternellement; voilà les plaisirs d'une telle -course. La sève du printemps circule déjà sous l'écorce blanche et -crevassée des bouleaux, les sapins même ressentent les influences de -cette saison: ne devrait-elle point pénétrer aussi dans nos membres -engourdis?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Pour moi, je n'en éprouve aucun effet; l'hiver est dans mon corps, j'ai -soif de neige et de glace, il m'en faudrait partout sur mon sentier. -Que la lune est triste! Qu'ils sont ternes et rougeâtres les rayons -que son disque échancré nous lance, en montant dans le ciel! Comme ils -frisent légèrement la croupe des montagnes! Mais elle éclaire si peu, -qu'à chaque pas l'on se heurte contre un arbre ou contre un rocher. -Permets que je m'adresse à quelque feu follet: j'en vois justement un, -qui promène non loin d'ici sa voltigeante lumière. Holà, mon ami, à -nous! Que te revient-il de flamber solitairement dans le vide? Aie la -bonté d'éclairer nos pas, et de nous conduire là-haut.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(UN FEU FOLLET <i>s'approche.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">LE FEU FOLLET.</p> - -<p>J'espère que le respect que j'ai pour vous l'emportera sur mon naturel -vagabond: mais c'est ordinairement en zigzag que notre course se dirige.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Hé, voyez donc, il veut singer les hommes. Marche droit, au nom du -Diable; ou d'un souffle j'éteins ta vie de flamme.</p> - -<p class="person2">LE FEU FOLLET.</p> - -<p>Je vois bien que vous êtes le maître de céans, et je me rendrai de -bonne grâce à vos désirs. Mais, songez-y, la montagne est aujourd'hui -ensorcelée, elle est tourmentée de vertiges; or, si un feu follet vous -montre le chemin, il ne faut pas que vous y regardiez de trop près.</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="fau01502"></a> -<img src="images/fau01502.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Meph:—Nous sommes encore loin du terme de notre course.</p> -</div> -<hr class="r5" /> - -<p class="person">FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS, LE FEU FOLLET, <i>chantant alternativement.</i></p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Dans la sphère des mensonges,<br /> -Des chimères, des vains songes,<br /> -Nous voici tous deux entrés.<br /> -Sois-nous un fidèle guide.<br /> -Effleurons le sol aride,<br /> -Foulons les rocs déchirés.<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Que de sapins qui se pressent,</span><br /> -Et dont tous les troncs paraissent<br /> -Saisis d'un long tremblement,<br /> -Fuir au loin rapidement!<br /> -Que de sommets qui s'abaissent!<br /> -Que de nuages mouvants!<br /> -Que de pics battus des vents!<br /> -Que de brouillards, qui se fondent,<br /> -Qui renaissent et qui grondent!<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Sur un tapis de gazon</span><br /> -Roule un torrent noir de fange<br /> -Et blanc d'écume... Qu'entends-je?<br /> -Un murmure? une chanson?<br /> -Serait-ce la voix d'un Ange?<br /> -Ou bien, seraient-ce les sons<br /> -De la voix que nous aimons?<br /> -L'écho de ce doux ramage,<br /> -Comme le cri d'un autre âge,<br /> -Va mourant de monts en monts.<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Ouhou! chouchou! bruits funèbres,</span><br /> -Retentissent près de nous:<br /> -Merles, geais, corbeaux, hiboux,<br /> -Veillent-ils dans les ténèbres?<br /> -Qui frappe ici nos regards?<br /> -Ventres plats, longues échines.<br /> -Scorpions, serpents lézards,<br /> -Rampent-ils sous les épines?<br /> -De toutes parts les racines,<br /> -Comme un million de bras,<br /> -S'allongent devant nos pas.<br /> -Ici, cachant une fosse,<br /> -Raboteuses, suant l'eau,<br /> -Elles tendent un réseau<br /> -Flexible, où le pied se fausse;<br /> -Là, du tronc des arbres morts<br /> -Elles s'élancent en gerbes,<br /> -Ou bien confondent aux herbes<br /> -Leurs longs filaments retors.<br /> -Et ces taupes bigarrées,<br /> -Sur la bruyère égarées,<br /> -La mousse humide grattant,<br /> -Broutant, trottant, voletant;<br /> -Et ces mouches fugitives,<br /> -Dont l'impétueux essaim<br /> -Sème sur notre chemin<br /> -Des étincelles si vives!...<br /> -<br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Dis-nous si nous resterons,</span><br /> -Ou si nous avancerons?<br /> -Ici tout pend, tout menace:<br /> -Ces sapins déracinés<br /> -Qui déchirent notre face,<br /> -Et ces rochers calcinés,<br /> -Ces eaux vertes, ces feux sombres,<br /> -Et ces brouillards, et ces ombres!...<br /> -</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Tiens-toi ferme au pan de mon habit. Voici un sommet intermédiaire, -d'où l'on découvre avec surprise la splendeur de Mammon au haut de la -montagne.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Quelles étranges lueurs verse dans ces vallées l'horizon, éclairé d'un -triste crépuscule! Elles pénètrent jusqu'aux profondeurs les plus -reculées de l'abîme. Là, s'élève une vapeur; plus loin, voltige un -lambeau de nuage; ici, brille une flamme ardente à travers le crêpe des -brouillards, et tantôt elle serpente comme un étroit sentier, tantôt -elle jaillit comme une source limpide. Ici, durant un long espace, elle -jette mille feux divers, qui se partagent en ruisseaux rouges dans -les vallons; là, pressée entre deux rocs, elle se réunit en une seule -gerbe. Près de nous des millions d'étincelles tombent sur la terre, qui -semble couverte d'une poussière d'or. Mais regarde, ces murs de rochers -s'allument dans toute leur hauteur.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Le seigneur Mammon n'illumine-t-il pas son palais comme il faut, pour -cette fête? Quel bonheur pour toi d'avoir vu cela!... Je pressens déjà -l'approche de ses convives turbulens.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Quelle agitation dans l'air! L'ouragan se déclare, il frappe mes -épaules à coups pressés.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Si tu ne te cramponnes à ces vieilles roches, il te précipitera au -fond de l'abîme... Une brume vient de rendre la nuit plus obscure -encore... Écoute, comme les arbres craquent dans les bois; les hiboux -s'enfuient épouvantés. Entends-tu éclater les colonnes de ces palais -toujours verts? Entends-tu le froissement plaintif des branches, le -violent tremblement des troncs, l'ébranlement sourd des racines? Quel -affreux désordre dans leur chute! Tous crient, en tombant les uns sur -les autres; et au fond des antres éboulés s'engouffrent tourbillons sur -tourbillons, avec un sifflement aigu. N'entends-tu pas des voix sur les -hauteurs, de loin, de près, de partout? Oui, oui, tout le long de la -montagne résonne un horrible chant magique.</p> - -<p class="person">SORCIÈRES EN CHŒUR.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Nous montons au Brocken désert<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.<br /> -Le chaume est jaune et le blé vert.<br /> -Monseigneur Bélial<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, notre maître,<br /> -Sur le froid sommet tient sa cour.<br /> -On se presse tout à l'entour,<br /> -On danse à l'ombre du grand hêtre.<br /> -Plus d'une sorcière debout<br /> -.........................<br /> -</p> - -<p class="person"> -UNE VOIX. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Baubo gallop par derrière:<br /> -La vieille est à califourchon<br /> -Sur le râblé d'un vieux cochon.<br /> -Reculez-vous, place à la mère!</p> - -<p class="person"> -CHŒUR. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Honneur sans doute à qui de droit!<br /> -En avant, Baubo, marche droit.<br /> -D'abord la mère et qui la porte,<br /> -Puis à quelques pas son escorte.</p> - -<p class="person"> -UNE VOIX. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Holà! quel chemin prends-tu?</p> - -<p class="person"> -UNE VOIX. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 13.5em;">Moi?</span><br /> -Celui d'Ilsenstein, où je vois<br /> -Un chat-huant d'humeur accorte,<br /> -Qui se blottit dans les buissons,<br /> -Et qui me fait des yeux!</p> - -<p class="person"> -UNE VOIX. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 11em;">Chansons!</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Viens en enfer, petite...</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Pourquoi fuis-tu si vite?</span></p> - -<p class="person"> -UNE VOIX. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 2em;">Il m'a mordue au flanc.</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Vois-tu couler mon sang?</span></p> - -<p class="person"> -SORCIÈRES, chœur. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Le mont est haut, longue est la traite.<br /> -Quel bruit confus, quel tourbillon!<br /> -Maint balai traîne, et maint fourchons;<br /> -L'enfant se plaint, la mère p......</p> - -<p class="person"> -SORCIERS, premier demi-chœur. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Vrais escargots, nous marchons mal:<br /> -Les femmes ont sur nous l'avance.<br /> -Car, s'agit-il de tendre au mal,<br /> -La femme a mille pas d'avance.</p> - -<p class="person"> -SORCIERS, deuxième demi-chœur. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Oui, oui, votre calcul est bon;<br /> -Femme, il est vrai, le fait en mille.<br /> -Mais en quoi l'homme est plus agile,<br /> -C'est qu'il le fait, lui, d'un seul bond.</p> - -<p class="person"> -UNE VOIX <i>d'en haut.</i> -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Venez, venez joindre vos frères,<br /> -Quittez cet océan de pierres.</p> - -<p class="person"> -UNE VOIX <i>d'en bas.</i> -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Las! nous ne demandons pas mieux<br /> -Que de vous suivre jusqu'aux cieux.<br /> -Nous caquetons sans fin ni cesse,<br /> -Nous ne perdons pas un moment:<br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Mais inutilement.</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Ah! maudite faiblesse!</span></p> - -<p class="person"> -LES DEUX CHŒURS. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Le vent se tait, l'étoile fuit,<br /> -La lune se cache, il est nuit.<br /> -Le chœur entier battant des ailes<br /> -Frappe les airs d'un triste bruit,<br /> -Et jette au loin mille étincelles.</p> - -<p class="person"> -UNE VOIX <i>d'en bas.</i> -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 2em;">Arrêtez! arrêtez!</span></p> - -<p class="person"> -UNE VOIX d'en haut. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 2em;">Qui crie au fond du gouffre,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">En ces rocs écartés?</span></p> - -<p class="person"> -UNE VOIX <i>d'en bas.</i> -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 2em;">Oh! prenez-moi! Je souffre;</span><br /> -Je monte depuis trois cents ans,<br /> -Et ne puis atteindre le faîte.<br /> -Quel bonheur pour moi, quelle fête,<br /> -Si je rejoignais mes parents!</p> - -<p class="person"> -LES DEUX CHŒURS. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Tant pis pour vous! Le balai porte,<br /> -Et le vieux bouc, et le cloporte.<br /> -Qui ne peut monter en ce jour<br /> -Est perdu, perdu sans retour.</p> - -<p class="person"> -UNE DEMI-SORCIÈRE <i>en bas.</i> -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Voilà de si longues années<br /> -Que je patauge dans mon coin!<br /> -Comment sont-ils déjà si loin?<br /> -J'y passe pourtant mes journées,<br /> -J'y consacre tout mon temps, tout;<br /> -Et ne suis pas encore au bout.</p> - -<p class="person"> -LE CHŒUR DES SORCIÈRES. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Pour les Sorcières ce flacon<br /> -Renferme un excellent collyre;<br /> -Une auge est le meilleur navire,<br /> -La meilleure voile un torchon.<br /> -Qui n'a pu voguer à cette heure<br /> -Au grand jamais ne voguera.</p> - -<p class="person"> -LES DEUX CHŒURS. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Lorsqu'au sommet l'on touchera,<br /> -Que chacun à son rang demeure.<br /> -Tous à la fois d'un même vol,<br /> -En tournoyant, rasez le sol,<br /> -Et courbez au loin les bruyères<br /> -Sous vos escadrons de Sorcières.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils font halte.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Cela se pousse et se presse, cela s'élance et frémit, cela siffle et -grouille, cela marche et jacasse, cela reluit, étincelle, et pue, et -flambe... Véritable élément de Sorcières... Allons, tiens-toi donc à -moi, autrement nous allons être séparés... Où es-tu?</p> - -<p class="person2">FAUST <i>dans l'éloignement.</i></p> - -<p>Ici!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Comment, déjà emporté? Il faut donc que j'use de mon droit de maître. -Place à monsieur Volant! Place, aimable canaille, place! Ici, -Docteur, prends-moi. À présent fendons la presse ensemble, c'est trop -extravagant même pour moi. Un peu plus loin brille quelque chose qui -a un éclat tout particulier, un instinct m'entraîne vers ce petit -buisson. Viens, viens, nous nous y glisserons l'un et l'autre.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Esprit de contradiction!... Allons, va, je te suis. Voilà qui est -fort bien: nous montons au Brocken dans la nuit du sabbat, pour nous -reléguer seuls dans un coin.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Regarde, que de flammes bigarrées! C'est un club joyeux qui s'assemble. -Avec ces petits êtres on n'est pas seul.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>J'aimerais pourtant mieux être en haut. Déjà je vois le feu et les -tourbillons de fumée: vers ce point roule la multitude; là, elle se -presse autour de l'Esprit du mal. Plus d'une énigme doit s'y dénouer.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Mais aussi plus d'une énigme s'y noue. Laisse le grand monde s'écouler -en murmurant, nous nous arrêterons ici pour nous reposer. Depuis -long-temps, il est reçu que dans le grand monde on bâtit de petits -mondes. Voici de jeunes Sorcières nues comme la main, et de vieilles -qui se voilent sagement. Soyez accueillantes, pour l'amour de moi: cela -coûte peu et fait grand bien. J'entends un bruit d'instruments. Maudit -charivari! on a besoin de s'y habituer. Viens, viens, suis-moi; cela ne -peut se passer autrement, je marche auprès de toi, et je t'introduis: -ce sont de nouveaux services que je te rends. Que dis-tu, l'ami? Ce -n'est pas un étroit espace; regarde de ce côté, à peine en verras-tu le -bout. Une centaine de feux sont allumés en cercle; on danse, on jase, -on cuit, on boit, on fait l'amour. Dis-moi où l'on pourrait trouver -meilleure compagnie?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Pour nous y introduire, vas-tu te montrer en magicien ou en Diable?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Ma coutume est bien de conserver l'incognito; mais dans un jour de -gala, on laisse volontiers voir ses cordons. Au lieu de l'ordre de -la jarretière, le pied cornu est en grand honneur céans. Vois-tu là -cet escargot, qui arrive en rampant? À force de tâter avec le bout -de ses cornes, il a senti que c'était moi. Si je voulais, je ne me -déguiserais pas. Viens toujours, nous allons passer d'un feu à l'autre: -tu es l'amant, moi je fais ta demande. <span style="font-size: 0.8em;">(À plusieurs personnages, qui -sont assis autour d'un tas de charbons à demi-éteint.)</span> Messieurs les -vieillards, à quoi vous occupez-vous dans ce coin? J'aimerais à vous -voir au milieu du monde, mangeant et faisant la vie avec les jeunes -gens. On a tout le temps d'être seul chez soi.</p> - -<p class="person">UN GÉNÉRAL.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Aux nations qui se fie est un sot.<br /> -On perd sa peine à travailler pour elles;<br /> -Car près du peuple, ainsi qu'auprès des belles,<br /> -<span style="margin-left: 2em;">C'est la jeunesse qui prévaut.</span></p> - -<p class="person"> -UN MINISTRE. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Ah! qu'aujourd'hui la misère est profonde!<br /> -Moi je suis fort de l'avis des barbons;<br /> -Oui, sans mentir, alors que nous régnions,<br /> -<span style="margin-left: 2em;">C'était bien l'âge d'or du monde.</span></p> - -<p class="person"> -UN PARVENU. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Nous n'étions pas non plus des moins adroits,<br /> -Et de nos mains nous poussions à la roue:<br /> -Mais à présent que nous sommes les rois,<br /> -<span style="margin-left: 2em;">À notre tour on nous bafoue.</span></p> - -<p class="person"> -UN AUTEUR. -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Tout se corrompt. Qui peut lire en nos jours<br /> -Un écrit juste, et d'un contenu sage?<br /> -Jamais encore on n'a vu le jeune âge<br /> -<span style="margin-left: 2em;">Aussi tranchant dans ses discours.</span></p> - -<p class="person"> -MÉPHISTOPHÉLÈS <i>paraît tout-à-coup très-âgé.</i> -</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Le monde, je le sens, touche à sa dernière heure;<br /> -Pour la dernière fois j'ai suivi ce chemin,<br /> -Mon corps devient débile... Oui, s'il faut que je meure,<br /> -<span style="margin-left: 2em;">Le vieux monde est sur son déclin.</span><br /> -</p> - -<p class="person2">UNE SORCIÈRE-REVENDEUSE.</p> - -<p>Messieurs ne passez pas si vite, ne laissez pas échapper l'occasion, -regardez avec attention mes marchandises. Il y en a de toute sorte, -et cependant rien qui n'ait son pareil sur la terre, rien qui n'ait -causé un notable dommage aux hommes et au monde. Ici, il n'y a pas un -poignard qui n'ait fait couler du sang; pas une coupe qui n'ait versé -dans un corps sain le poison le plus subtil; pas une parure qui n'ait -séduit une femme honnête; pas une épée qui n'ait rompu l'alliance de -paix, ou frappé l'ennemi par derrière.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Eh, cousine, vous vous méprenez sur les temps. Ce qui est fait, est -fait; on ne s'en inquiète plus. Fournissez-vous de nouveautés, il n'y a -que les nouveautés qui attirent.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Pourvu que je ne m'oublie pas moi-même! C'est là une véritable foire!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Toute la colonne s'ébranle pour monter; tu crois pousser, et tu es -poussé.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Qui aperçois-je de ce côté?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Regarde bien, c'est Lilith.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Qui?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>La première femme d'Adam. Tiens-toi en garde contre ses beaux cheveux, -merveilleuse parure qui la distingue; quand une fois elle en a touché -un jeune homme, c'en est fait de sa liberté.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Près de ce siège en voici deux, l'une vieille et l'autre jeune, qui ont -déjà beaucoup dansé.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Aujourd'hui cela ne se repose point. On passe à une nouvelle danse: -viens, prenons-les.</p> - - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="font-size: 0.8em;">FAUST <i>dansant avec la jeune.</i></span><br /> -<br /> -J'eus un beau rêve un soir d'été:<br /> -Sur un pommier dans les prairies<br /> -Reluisaient deux pommes fleuries;<br /> -Elles me plurent, j'y montai.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">LA BELLE.</span><br /> -<br /> -Pour ces pommettes si vermeilles<br /> -Votre appétit date d'Éden.<br /> -Il m'est doux de voir mon jardin<br /> -En porter de toutes pareilles.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>avec la vieille.</i></span><br /> -<br /> -J'eus un mauvais rêve une nuit<br /> -En un tronc mou, jaune et stérile<br /> -..........................<br /> -..........................<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">LA VIEILLE.</span><br /> -<br /> -Je suis la très-humble servante<br /> -Du chevalier au pied cornu.<br /> -Qu'il........................<br /> -Si............. ne l'épouvante.<br /> -</p> - -<p class="person2">L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.</p> - -<p>Maudites gens, qu'osez-vous faire? Ne vous a-t-on pas, depuis -long-temps, montré comment il faut s'y prendre? Un Esprit ne se tient -jamais droit sur ses pieds, et voilà que vous dansez ainsi que nous -autres hommes!</p> - -<p class="person2">LA BELLE <i>dansant.</i></p> - -<p>Qu'a-t-il à voir dans notre bal, celui-là?</p> - -<p class="person2">FAUST <i>dansant.</i></p> - -<p>Eh! il est partout le même; ce que les autres font, il faut lui qu'il -le juge. S'il n'a pu discourir sur un pas, le pas est comme non avenu. -Ce qui le met surtout en colère, c'est de vous voir avancer: consentez -à tourner en cercle, comme il tourne lui-même dans son vieux moulin, et -il s'extasiera à tous coups; notamment, si vous ne manquez pas de le -payer en profondes révérences.</p> - -<p class="person2">L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.</p> - -<p>Vous êtes encore là? C'est inouï. Disparaissez donc! Nous avons tout -éclairci, mais la canaille des Diables est ingouvernable. Nous avons la -sagesse en partage, nous travaillons de toutes nos forces; et néanmoins -le creuset n'est pas encore nettoyé. Combien de temps n'y ai-je pas -consacré, et jamais rien ne s'épure. C'est inouï!</p> - -<p class="person2">LA BELLE.</p> - -<p>Hé bien, cesse donc de nous ennuyer ici.</p> - -<p class="person2">L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.</p> - -<p>Esprits, je vous le dis en face, le despotisme d'esprit m'est -intolérable; mon esprit ne peut l'exercer. <span style="font-size: 0.8em;">(<i>On continue de danser.</i>)</span> -Aujourd'hui, je le vois, je ne gagnerai rien: cependant c'est toujours -un nouveau voyage de fait, et je n'ai pas perdu l'espoir de mettre, à -mon dernier, les Diables et les poètes en déroute.</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 700px;"> -<a id="fau01602"></a> -<img src="images/fau01602.jpg" width="700" alt="" /> -<p class="caption">Meph—Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien -de le regarder... tu as bien entendu raconter l'histoire de Méduse?<br /> -Faust—Assurément ce sont là les yeux d'un mort, qu'une main amie n'a -point fermés; c'est là le sein que Marguerite m'a livré, c'est le corps -charmant que j'ai possédé.</p> -</div> -<hr class="r5" /> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Il va se plonger tout-à-l'heure dans une mare, c'est la façon dont il -se soulage; et quand une sangsue s'est gorgée de son sang, il est alors -guéri des Esprits et de l'esprit. <span style="font-size: 0.8em;">(À Faust qui a quitté la danse.)</span> -Pourquoi lâches-tu la jolie fille qui t'excitait à la danse par des -chants si agréables?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Ah! au milieu de ses chants, une souris rouge lui est sortie de la -bouche.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Voilà quelque chose de bien redoutable! On n'y regarde pas de si près: -que la souris soit rouge ou grise, il n'importe. Qui va tenir compte de -pareille bagatelle dans un moment comme celui-ci, à l'heure du berger?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Mais que vois-je?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Hé?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Méphisto, ne vois-tu pas une jeune fille pâle et belle, qui se tient -seule dans l'éloignement? Elle s'avance à pas lents; on dirait, à sa -démarche, qu'elle a les fers aux pieds... Je jurerais que c'est ma -bonne Marguerite elle-même.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien de le regarder. C'est une -figure magique, inanimée, un fantôme. Il n'est pas bon de le rencontrer -sur sa route; son regard fixe glace le sang de l'homme, et le convertit -presque en pierre: tu as bien entendu raconter l'histoire de Méduse?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Assurément ce sont là les yeux d'un mort, qu'une main amie n'a point -fermés; c'est là le sein que Marguerite m'a livré, c'est le corps -charmant que j'ai possédé.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>C'est de la magie, homme simple, fou que tu es: car chacun y croit -reconnaître sa maîtresse.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Quels transports!... Quelles tortures!... Je ne puis m'arracher de ce -spectacle... Mais quoi de plus étrange que le ruban rouge qui entoure -ce beau cou, et qui n'est pas plus large que le dos d'un couteau!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>C'est juste, je le vois comme toi. Elle peut même porter sa tête sous -son bras, puisque Persée la lui a coupée. Bah! laisse cette chimère. -Viens plutôt sur la colline en face: elle est aussi agréablement -disposée que le Prater de Vienne; et je me trompe fort, ou j'y vois un -théâtre dans toutes les règles. Qu'y a-t-il donc là?</p> - -<p class="person2">UN SERVANT.</p> - -<p>On commence à l'instant une nouvelle pièce, la dernière pièce de sept: -on est ici dans l'usage d'en donner ce nombre, ni plus, ni moins. Un -amateur l'a écrite, et ce sont des amateurs qui la jouent. Pardonnez, -messieurs, si je disparais; c'est que je suis l'amateur qui lève le -rideau.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Que je vous trouve sur le Blocksberg<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, à la bonne heure; au moins -vous y êtes à votre place<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> - -<hr class="tb" /> - - -<p class="center">SONGE</p> - -<p class="center">D'UNE NUIT DE SABBAT, <i>ou</i></p> - -<p class="center">LES NOCES D'OR D'OBERON ET TITANIA.</p> - -<hr class="r5" /> -<p class="center">INTERMÈDE.</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="font-size: 0.8em;">DIRECTEUR DE THÉATRE.</span><br /> -<br /> -De Mieding<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a> enfants intrépides,<br /> -Nous avons ce soir congé net.<br /> -Vieille montagne et vals humides,<br /> -Telle est la scène du ballet.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">HÉRAUT.</span><br /> -<br /> -Ce n'est qu'après cinquante années,<br /> -Que les noces sont d'or. Grand mal!<br /> -Mais les brouilles sont terminées<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>,<br /> -Puis l'or est un divin métal.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">OBERON.</span><br /> -<br /> -Êtes-vous Esprits de ma trempe?<br /> -Sachez le montrer en ce jour.<br /> -La reine et le roi vont d'Amour<br /> -Rallumer la nocturne lampe.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">PUCK</span><a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>.<br /> -<br /> -Puck entre, et se meut de travers,<br /> -Et traîne son pied en spirales.<br /> -Plus loin dansent, par intervalles,<br /> -De légers couples dans les airs.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">ARIEL</span><a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.<br /> -<br /> -Ariel, en gonflant sa joue,<br /> -Module un son aérien.<br /> -À faux souvent le flûteur joue,<br /> -Mais parfois il rencontre bien.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">OBERON.</span><br /> -<br /> -Qui veut la paix dans son ménage,<br /> -N'a qu'à prendre exemple de nous:<br /> -Pour le bonheur du mariage<br /> -Il faut séparer les époux.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">TITANIA.</span><br /> -<br /> -Le mari sa femme importune?<br /> -La femme boude son mari?<br /> -Au fond du Nord conduisez l'une,<br /> -Menez l'autre au fond du Midi.<br /> -</p> - -<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 10%;">ORCHESTRE, TUTTI.</p> -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Fortissimo.</i>)</p></blockquote> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Insectes lourds suçant les roses,<br /> -Becs de mouche, nez de cirons,<br /> -Grenouilles, crapauds et grillons:<br /> -Voilà, messieurs, nos virtuoses.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">SOLO.</span><br /> -<br /> -Le basson nous vient par le bac:<br /> -D'une outre enflée il a la mine.<br /> -Entendez-vous le chnec-chnic-chnac<br /> -Qui sort de sa large narine?<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">ESPRIT qui vient de se former.</span><br /> -<br /> -Prends cet embryon dans ce coin,<br /> -Mets-lui des ailes à la tête:<br /> -Ce n'est rien, c'est moins qu'une bête;<br /> -Mais c'est un poème au besoin<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">UN PETIT COUPLE.</span><br /> -<br /> -Sur les fleurs, le long des rigoles,<br /> -Tu cours et sautilles vraiment<br /> -On ne saurait plus lestement;<br /> -Mais aux cieux jamais tu ne voles<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">VOYAGEUR CURIEUX.</span><br /> -<br /> -Dois-je bien en croire mes yeux?<br /> -N'est-ce point une mascarade?<br /> -Rencontrer dans ma promenade<br /> -Oberon, le plus beau des Dieux!<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">ORTHODOXE.</span><br /> -<br /> -Quoi! pas de griffes, pas de queue!<br /> -C'est pourtant, à ce que je vois,<br /> -Comme les Dieux des Grecs sans foi<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>,<br /> -Un Diable on le sent d'une lieue.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">ARTISTE DU NORD.</span><br /> -<br /> -Ce que je fis jusqu'à ce jour<br /> -N'est qu'ébauches, traits de génie;<br /> -Mais attendez, en Italie<br /> -Je me prépare à faire un tour.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">PURISTE</span><a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.<br /> -<br /> -Ah! mon malheur ici m'amène.<br /> -Quels désordres immodérés!<br /> -Dans cette foule, sur la plaine,<br /> -Il n'en est que deux de poudrés.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">JEUNE SORCIÈRE.</span><br /> -<br /> -La poudre, ainsi que la chemise,<br /> -Sied aux femmes sur le retour.<br /> -Sur un bouc je suis, nue, assise,<br /> -Car mon corps ne craint pas le jour.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">MATRONES.</span><br /> -<br /> -Nous avons trop de savoir-vivre<br /> -Pour rabattre ici vos grands airs.<br /> -Votre jeunesse vous enivre,<br /> -Mais attendons l'âge... et les vers.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">MAÎTRE DE CHAPELLE.</span><br /> -<br /> -Ne voilez point la beauté nue...<br /> -Becs de mouche, nez de cirons.<br /> -Grenouilles crapauds et grillons,<br /> -En mesure, ou bien je vous tue.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">GIROUETTE tournée d'un côté.</span><br /> -<br /> -Réunion charmante à voir.<br /> -Les femmes les plus agréables,<br /> -Et les hommes les plus aimables!<br /> -Tous jeunes gens riches d'espoir.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">GIROUETTE tournée de l'autre côté.</span><br /> -<br /> -Si la terre ne s'ouvre vite,<br /> -Et ne les coule tous à fond,<br /> -La tête me tourne, et d'un bond<br /> -Dans l'enfer je me précipite.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">XÉNIES</span><a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>.<br /> -<br /> -Vrais insectes nous sommes là,<br /> -Tenant une maligne pince,<br /> -Pour rendre honneur au puissant prince,<br /> -À Satan, notre cher papa.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">HENNINGS</span><a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.<br /> -<br /> -Les entendez-vous, ces harpies,<br /> -Naïvement médire en chœur?<br /> -Puis elles sont assez hardies<br /> -Pour se vanter de leur bon cœur!<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">MUSAGÈTE</span><a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.<br /> -<br /> -Dans les danses de ces Sorcières,<br /> -Je ne me déplais certes pas;<br /> -Car je puis mieux guider leurs pas,<br /> -Que les pas des Muses légères.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">CI-DEVANT GÉNIE DU TEMPS</span><a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>.<br /> -<br /> -Ma foi! hurlons avec les loups.<br /> -Porte-moi sur cette montagne;<br /> -C'est un Parnasse d'Allemagne,<br /> -On y trouve place pour tous.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">VOYAGEUR CURIEUX.</span><br /> -<br /> -Quel est ce grand qui court si vite,<br /> -Et qui se rengorge en courant?<br /> -Son nez partout il va fourrant.<br /> -—C'est qu'il fait la chasse au jésuite<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">GRUE.</span><br /> -<br /> -En eaux troubles je pêche aussi,<br /> -Quand je n'en ai de plus sortables.<br /> -C'est pourquoi vous voyez ici<br /> -L'homme pieux parmi les Diables.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">MONDAIN.</span><br /> -<br /> -Oui, pour les pieux, croyez-moi,<br /> -Tout est instrument, véhicule:<br /> -Dans l'enfer, au nom de la foi,<br /> -Se tient plus d'un conventicule.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">DANSEUR.</span><br /> -<br /> -Voici venir des chœurs nouveaux.<br /> -Les tambours battent, le ciel tonne...<br /> -Paix! le héron dans les roseaux<br /> -Redit sa chanson monotone.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">DOGMATIQUE</span><a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.<br /> -<br /> -Sans en démordre, je maintien<br /> -Qu'au doute la raison s'oppose;<br /> -Car si le Diable n'était rien,<br /> -Comment serait-il quelque chose?<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">IDÉALISTE.</span><br /> -<br /> -L'imagination bientôt<br /> -Va prendre sur moi trop d'empire;<br /> -Et, si je suis tout, il faut dire<br /> -Que je suis aujourd'hui bien sot.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">RÉALISTE.</span><br /> -<br /> -Je sonde l'Être et me démène<br /> -À tel point que j'en perds le sens:<br /> -Pour la première fois je sens<br /> -Ma démarche errer incertaine.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">SUPERNATURALISTE.</span><br /> -<br /> -Oh! que j'ai de contentement<br /> -À voir défiler ces phalanges!<br /> -Car je peux rigoureusement<br /> -Conclure des Diables aux Anges.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">SCEPTIQUE.</span><br /> -<br /> -Courant après maints feux follets,<br /> -Chacun voit de l'or dans du sable.<br /> -Puisque le doute sied au Diable<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>,<br /> -Ici je demeure et m'y plais.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">MAÎTRE DE CHAPELLE.</span><br /> -<br /> -Amateurs sans goût, pures bêtes,<br /> -Becs de mouches, nez de cirons,<br /> -Grenouilles, crapauds et grillons,<br /> -Ah! quels virtuoses vous êtes<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">LES SOUPLES</span><a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>.<br /> -<br /> -Quant à nous, rien ne nous arrête:<br /> -<i>Sans-souci</i>, voilà notre nom;<br /> -Nous marchons sur les pieds, sinon<br /> -Nous marchons très-bien sur la tête.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">LES EMPÉTRÉS.</span><br /> -<br /> -Nous fûmes de bons pique-assiettes;<br /> -Mais ayant usé nos souliers<br /> -À faire aux princes des courbettes,<br /> -Maintenant nous allons nu-pieds.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">FEUX-FOLLETS.</span><br /> -<br /> -Nous sommes enfants de la boue<br /> -Qui corrompt les dormantes eaux:<br /> -Mais en vrais paons faisons la roue,<br /> -Puisqu'ici l'on nous trouve beaux.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">ÉTOILE TOMBANTE.</span><br /> -<br /> -Du haut des cieux que ma lumière<br /> -Tant de milliers d'ans éclaira;<br /> -Je tombe, et gis dans la poussière.<br /> -Sur mes pieds qui me remettra?<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">LES MASSIFS.</span><br /> -<br /> -Place! place! les herbes ploient,<br /> -Le sol cède, l'arbre se rompt.<br /> -Les Esprits, tout Esprits qu'ils soient,<br /> -Ont parfois des membres de plomb.<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">PUCK.</span><br /> -<br /> -Hé! seigneurs éléphants, de grâce,<br /> -Daignez marcher d'un pas moins lourd.<br /> -Que le moins leste dans ce jour<br /> -Soit Puck à la mobile face<br /> -<br /> -<span style="font-size: 0.8em;">ARIEL.</span><br /> -<br /> -Si la nature, si l'esprit<br /> -Vous a pourvus d'ailes divines,<br /> -Suivez-moi tous sur ces collines,<br /> -Où la rose à l'ombre fleurit.<br /> -</p> - -<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-top: 1.5em;">ORCHESTRE.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Pianissimo.</i>)</p></blockquote> - -<p style="margin-left: 10%;"> -Un brouillard s'élève et voltige,<br /> -On entend gémir les roseaux...<br /> -C'est le vent qui rase les eaux,<br /> -Tout a fui comme un vain prestige.<br /> -</p> - -<hr class="tb" /> - - -<p class="center">JOUR NÉBULEUX.—UNE PLAINE.</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">MÉPHISTOPHÉLÈS, FAUST<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>.</p> - -<hr class="r5" /> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Dans la misère, dans le désespoir; entraînée long-temps sur une pente -funeste, sur la pente de l'abîme et maintenant captive, jetée comme -une criminelle au fond d'un cachot, où l'attendent d'effroyables -supplices!... La céleste, l'infortunée créature!... Jusque-là... -jusques à ce point!... Traître, méprisable Esprit, tu me l'as caché!... -Reste donc, reste ici, roule avec colère, dans leur orbite, tes yeux de -Démon! Reste et brave-moi par ton insupportable présence!... Captive, -dans une irréparable misère; livrée aux mauvais Esprits et à la justice -barbare des hommes!... Et pendant ce temps, tu me fais courir à de -hideux divertissements, tu me caches sa détresse toujours croissante, -et tu la laisses périr sans secours!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Elle n'est pas la première.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Chien, abominable monstre!... Rends-lui, Esprit infini, rends à ce -vermisseau cette forme de chien, sous laquelle il s'est amusé tant -de fois à rôder pendant la nuit, pour mordre les jambes du voyageur -paisible, et se jeter sur ses épaules quand il l'avait renversé: -rends-lui cette forme favorite que devant moi dans le sable il rampe -sur son ventre, et que je le foule aux pieds, l'infame!—«Ce n'est -pas la première!»—Horrible idée, idée incompréhensible à toute âme -humaine! Que plus d'une créature ait été plongée dans l'abîme d'une -telle misère; que la première, dans les agonies de sa mort, n'ait pas -payé pour toutes les autres aux regards de l'éternelle pitié! La misère -d'une seule a suffi pour glacer jusqu'à la moelle de mes os; et toi, tu -souris tranquillement, en parlant du sort affreux de quelques milliers -d'entre elles!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Nous sommes à peine à l'a. b. c. de notre esprit, que déjà, vous autres -hommes, vous l'avez perdu. Pourquoi fais-tu société avec nous, si tu -n'en peux supporter les conséquences? Tu veux voler, et tu crains le -vertige!... D'ailleurs est-ce moi qui me suis jeté à ta tête, ou toi à -la mienne?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Ne grince pas tes dents de tigre si près de moi, tu me fais horreur!... -Esprit sublime, toi qui m'as jugé digne de te contempler, toi qui -connais mon cœur et mon âme, pourquoi m'as-tu attelé au même joug que -ce misérable, qui se nourrit de désastres, qui se complaît dans la -destruction?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>As-tu fini?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Sauve-la ou malheur à toi, la plus effroyable malédiction sur toi, aux -siècles des siècles!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Je ne peux pas dénouer les chaînes de la vengeance, je ne peux -pas ouvrir les verrous.—«Sauve-la»—Lequel donc de nous deux l'a -précipitée dans l'abîme? Est-ce moi ou toi? <span style="font-size: 0.8em;">(Faust lance autour de lui -des regards furieux.)</span> Vas-tu prendre en main le tonnerre? Heureusement -qu'il ne vous fût point confié, chétifs mortels! Foudroyer l'innocent -qui vous résisterait, ce serait un petit plaisir que vous vous -donneriez quelquefois.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Conduis-moi dans sa prison, il faut qu'elle en sorte!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>C'est t'exposer à un grand péril; as-tu déjà oublié le meurtre, dont ta -main ensanglanta cette ville? Sur la demeure de la victime planent des -Esprits vengeurs, qui épient le retour de l'assassin.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Et c'est de toi qu'il faut l'entendre? Ruine et mort de tout un -monde sur toi, monstre!... Conduis-moi dans sa prison, te dis-je, et -délivre-la!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Eh bien, je t'y conduirai; et, quant à ce que je peux faire pour sa -délivrance, le voici... Ai-je, moi, tout pouvoir dans le ciel et sur la -terre?... J'endormirai le geôlier, et je te mettrai en possession de -la clef; il faudra ensuite la main d'un homme, pour ouvrir les portes: -charge-t'en. Je serai là avec des chevaux enchantés, prêt à vous -emmener tous les deux. C'est tout ce que je puis faire.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Partons donc!</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 650px;"> -<a id="fau01702"></a> -<img src="images/fau01702.jpg" width="650" alt="" /> -<p class="caption"> -Faust—que vois-je remuer autour de ce gibet?<br /> -... ils vont et viennent, ils se baissent et se relèvent.<br /> -Meph—C'est une assemblée de Sorciers.<br /> -Faust—Ils sèment et consacrent.<br /> -Meph—En avant! En avant!<br /> -</p> -</div> -<hr class="r5" /> - -<p class="center">LA NUIT.—UNE RASE CAMPAGNE.</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS, <i>sur des chevaux noirs hennissant.</i></p> - -<hr class="r5" /> -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Que vois-je remuer autour de ce gibet?</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>J'ignore ce qu'ils veulent faire.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Ils vont et viennent, ils se baissent et se relèvent.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>C'est une assemblée de Sorciers.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Ils sèment et consacrent.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>En avant! En avant!</p> - -<hr class="tb" /> - - -<p class="center">UN CACHOT.</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST, <i>un trousseau de clefs dans une main, une lampe dans l'autre, -debout devant une petite porte en fer.</i></p> - -<hr class="r5" /> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Il y a long-temps que je n'ai éprouvé une horreur si profonde; toutes -les misères de l'humanité sont concentrées en moi seul. C'est ici -qu'elle habite, derrière ce mur humide; et duel fût son crime? une -douce illusion. Tu trembles de l'approcher, tu crains de la revoir!... -Entrons, mon abattement ne fait que hâter sa mort.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il détache une des clefs. On entend chanter au-dedans du -cachot.</i>)</p></blockquote> - -<p style="margin-left: 10%;"> -<span style="margin-left: 1.5em;">Ma mère, la catin,</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Qui m'a tuée!...</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">Mon père, le coquin,</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Qui m'a mangée!...</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Ma jeune sœur,</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">À la faveur</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">De la nuit sombre,</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">En un lieu frais</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Que je connais,</span><br /> -<span style="margin-left: 4.5em;">À l'ombre,</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Jeta mes os,</span><br /> -<span style="margin-left: 3em;">Dans des roseaux,</span><br /> -<span style="margin-left: 4.5em;">Sous un saule,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">À l'eau.</span><br /> -Là, je devins petit oiseau,<br /> -<span style="margin-left: 3em;">Et vole, vole!</span><br /> -</p> - -<p class="person2">FAUST, <i>ouvrant la porte.</i></p> - -<p>Elle ne se doute pas que son amant l'écoute... J'entends le bruit des -fers qui traînent à terre, et de la paille qui se froisse.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il entre.</i>)</p> - -<p style="font-size: 0.8em;">(MARGUERITE <i>paraît, s'enveloppant dans sa couverture.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Dieu, Dieu, ils viennent!... Affreuse mort!</p> - -<p class="person2">FAUST <i>bas</i>.</p> - -<p>Silence, je viens te délivrer.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE <i>se traînant jusqu'à lui.</i></p> - -<p>Si tu es un homme, sois touché de mon infortune.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Tes cris vont réveiller les gardes.</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il saisit les chaînes pour les détacher.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MARGUERITE <i>à genoux.</i></p> - -<p>Bourreau, qui t'a donné cette puissance sur moi?... Tu viens déjà me -chercher, dès minuit? Aie pitié de moi, et laisse-moi vivre encore. -Demain, au point du jour, ne sera-ce pas assez tôt? <span style="font-size: 0.8em;">(Elle se relève.)</span> -Je suis si jeune, si jeune... et déjà il faut mourir... J'étais belle -aussi, et ce fût ma perte... Mon ami était alors près de moi; il est -bien loin maintenant; ma guirlande est arrachée, ses fleurs sont -dispersées... Ne me saisis pas avec tant de violence, épargne-moi; que -t'ai-je fait?... Ne me laisse pas pleurer en vain... Je ne t'ai jamais -vu de ma vie!</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Comment résister à tant de douleurs?</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Je suis tout-à-fait en ta puissance; permets-moi une fois seulement -d'allaiter encore mon enfant. Je l'ai serré contre mon cœur toute -la nuit; ils me l'ont pris pour me faire du chagrin, et ils disent -à présent que je l'ai tué... Jamais je ne reprendrai ma gaité: ils -chantent des chansons sur moi... C'est bien méchant de leur part!... Un -vieux conte finit comme cela: <i>Que veulent-ils donc dire?</i></p> - -<p class="person2">FAUST <i>se jette à ses pieds.</i></p> - -<p>Ton amant est à tes genoux, il vient briser tes horribles chaînes.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE <i>faisant de même.</i></p> - -<p>Oui, mettons-nous à genoux, pour implorer les saints... Vois-tu, sous -ces degrés et sur le seuil de cette porte, les chaudières bouillantes -de l'enfer? Vois-tu le Malin qui grince les dents de colère, et qui -fait un épouvantable bruit?</p> - -<p class="person2">FAUST <i>à haute voix.</i></p> - -<p>Marguerite! Marguerite!</p> - -<p class="person2">MARGUERITE <i>d'un air attentif.</i></p> - -<p>C'était la voix de mon ami. <span style="font-size: 0.8em;">(Elle s'élance brusquement, ses fers -tombent.)</span> Où est-il? Je l'ai entendu appeler, je suis libre, personne -ne m'arrêtera; je veux me jeter à son cou, me reposer sur son cœur; -il a appelé Marguerite, il était près de la porte; au milieu des -hurlements et du fracas de l'enfer, à travers l'amère ironie du Démon, -j'ai reconnu sa douce voix, sa voix si tendre!</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>C'est moi-même.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>C'est toi? Oh! dis-le encore une fois! <span style="font-size: 0.8em;">(Elle le saisit.)</span> C'est lui, -c'est lui! Où est la douleur? Où est l'angoisse des fers et du cachot? -C'est toi... tu viens me sauver... je suis sauvée!... Je revois la rue -où je t'aperçus pour la première fois, elle est là; et voici le beau -jardin où, Marthe et moi nous t'attendions.</p> - -<p class="person2">FAUST <i>s'efforçant de l'entraîner.</i></p> - -<p>Viens avec moi, viens.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Oh! reste, reste; j'aime tant à être où tu es!</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle l'embrasse.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Hâte-toi; si tu tardes encore, nous le paierons bien cher!</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Comment, tu ne peux plus m'embrasser? Absent depuis si peu de temps, -mon ami ne sait déjà plus m'embrasser?... Pourquoi ai-je donc le cœur -si serré près de toi? Quand je me souviens qu'une seule de tes paroles, -qu'un seul de tes regards m'ouvrait le ciel, et que tu m'embrassais -jusqu'à m'étouffer... Embrasse-moi donc, ou je vais t'embrasser la -première. (<i>Elle se pend à son cou.</i>) Oh! ciel! tes lèvres sont froides, -elles sont muettes... Qu'as-tu fait de ton amour? Qui me l'a ravi?</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle se détourne de lui.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Viens, suis-moi, douce amie; prends courage. Je t'aime avec transport, -je t'aime avec fureur! Suis-moi, je ne te demande que cela.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE <i>le regardant fixement.</i></p> - -<p>Est-ce donc toi? Est-ce toi, bien sûr?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Oui, c'est moi. Viens, viens.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Tu brises mes chaînes, et tu me reprends dans tes bras!... D'où vient -que tu n'as pas horreur de moi?... Mais sais-tu bien, mon ami, qui tu -délivres?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Viens, viens, te dis-je. Déjà la nuit est moins sombre.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>J'ai tué ma mère; mon enfant, je l'ai noyé. Ne te fût-il pas donné, -à toi, comme à moi? Oui, à toi... C'est toi! j'ai peine à le croire. -Donne-moi ta main... ce n'est pas un songe... ta main chérie!... Oh! -mais elle est humide; essuie-la, je crois qu'il y a du sang... Ah! -Dieu! qu'as-tu fait?... Rengaine ton épée, je t'en supplie!</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Ce qui est fait est fait, laisse là le passé, tu me feras mourir.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Non, il faut que tu vives, toi. Je vais te décrire les tombeaux que tu -dois élever demain. Donne à ma mère la meilleure place, mets mon frère -tout près d'elle, moi un peu de côté... pas trop loin pourtant, et mon -enfant à ma droite. Du reste, personne ne doit reposer près de moi... -Reposer à tes côtés, c'eût été pour moi un grand bonheur; mais il ne -m'appartient plus; j'ai beau m'efforcer de me rapprocher de toi, il me -semble toujours que tu me repousses violemment... Et cependant c'est -bien toi; et tu me regardes avec tant de bonté, de tendresse!</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Si tu sens que c'est moi, viens donc!</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Dehors?</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>À la liberté.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Dehors, il y a mon tombeau; la mort me guette.—«Viens donc!»—J'irai -d'ici dans la couche éternelle, et je ne ferai pas un pas de plus... Tu -pars déjà? O Henri, si je pouvais t'accompagner!</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Tu le peux, tu n'as qu'à le vouloir, la porte est ouverte.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Pourquoi sortir, n'ayant rien à espérer? À quoi bon fuir, quand ils me -guettent au passage?... Il est si triste d'être réduite à mendier, et -encore avec une mauvaise conscience! Il est si triste d'errer en pays -étranger... et d'ailleurs ils sauraient bien m'y retrouver.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Je reste auprès de toi.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Vite, vite, sauve ton pauvre enfant. Pars; suis d'abord le grand chemin -le long du ruisseau, remonte ensuite le sentier au fond du bois, sur la -gauche, à l'endroit de la bonde, dans l'étang; prends-le vite par la -main, il la tendra vers toi, il se débat encore... Sauve-le! Sauve-le!</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Reviens à toi. Un seul pas, et tu es libre.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Si nous avions seulement passé la montagne! Là, ma mère est assise sur -une pierre... Le froid me saisit à la nuque. Là, ma mère est assise -sur une pierre, et elle branle la tête: elle ne fait point signe du -doigt, elle ne cligne point de l'œil; sa tête est lourde... elle dort -depuis si longtemps! Plus de réveil!... Elle dormait autrefois pour nos -plaisirs... C'étaient d'heureux temps!</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Puisque les pleurs, puisque les prières ne peuvent rien sur toi, je -saurai t'emporter hors d'ici.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Laisse-moi! Non, je ne souffrirai point la violence; ne porte pas sur -moi tes mains meurtrières, ne me saisis pas ainsi!... Souviens-toi que -j'ai tout fait pour te plaire.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Le jour paraît. Mon amie, ma douce amie!</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Le jour?... Oui, il fait jour; mon dernier jour pénètre ici... Ce -devait être mon jour de noces!... Ne dis à personne, au moins, que tu -étais déjà près de Marguerite... Oh! ma guirlande, où est-elle?... -Nous nous reverrons, mais non pas au bal... La foule se presse, et -on ne l'entend pas; la place, les rues ne peuvent la contenir; la -cloche sonne, le signal est donné<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>... Comme ils me prennent et -m'enchaînent! Me voici déjà montée sur l'échafaud, déjà tombe sur le -cou de chacun des spectateurs le tranchant qui s'abat sur le mien... Le -monde est muet comme un tombeau.</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Ah! pourquoi suis-je né?</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(MÉPHISTOPHÉLÈS <i>se montre à la porte.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Hors d'ici, ou vous êtes perdus. Que de paroles inutiles, que de délais -et d'incertitudes! Mes chevaux frissonnent, l'aube blanchit l'horizon.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Qui s'élève de terre?... C'est lui! C'est lui! Chassez-le. Que veut-il -dans le saint lieu?... Il veut mon âme!</p> - -<p class="person2">FAUST.</p> - -<p>Il faut absolument que tu vives.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Justice de Dieu, je me suis abandonnée à toi.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à Faust.</i></p> - -<p>Viens toi-même, ou je te laisse avec elle sous le couteau.</p> - -<p class="person2">MARGUERITE.</p> - -<p>Je suis à toi, Père céleste! Anges, déployez vos saintes armées, -protégez-moi... Henri, tu me fais horreur!</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p> - -<p>Elle est jugée.</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<a id="fau01802"></a> -<img src="images/fau01802.jpg" width="600" alt="" /> -<p class="caption">Faust—Reviens à toi. Un seul pas, et tu es libre...<br /> -Meph—... que de paroles inutiles! que de délais et d'incertitudes!<br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">mes chevaux frissonnent, l'aube blanchit l'horizon.</span><br /> -</p></div> -<hr class="r5" /> - -<p class="person2">VOIX <i>d'en haut.</i></p> - -<p>Elle est sauvée.</p> - -<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à Faust.</i></p> - -<p>Ici! À moi!</p> - -<blockquote> - -<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il disparaît avec Faust.</i>)</p></blockquote> - -<p class="person2">VOIX <i>du fond, s'affaiblissant par degrés.</i></p> - -<p>Henri! Henri!</p> - - -<h4>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE DE LA TRAGÉDIE DE FAUST<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>.</h4> - -<hr class="chap" /> - -<h4>NOTES.</h4> - -<p>NOTES DE LA PRÉFACE.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_46" id="Footnote_1_46"></a><a href="#FNanchor_1_46"><span class="label">[1]</span></a>Cette traduction avait paru, pour la première fois, en 1825, dans la -collection des <i>Œuvres dramatiques de J. W. Goethe</i>, que publièrent -alors les libraires Sautelet et C<sup>ie</sup>. Encouragé par l'accueil -bienveillant, mais trop peu mérité, qu'elle reçut à cette époque du -public allemand et de M. de Goethe lui-même, l'auteur ne la réimprime -aujourd'hui, qu'après l'avoir revue d'un bout à l'autre avec tout -le soin dont il est capable, et lui avoir fait subir de nombreuses -corrections. Ce nouveau travail, il est vrai, n'a servi, malgré le -scrupule qui y a présidé, ou plutôt à cause de ce scrupule, qu'à lui -mieux démontrer son impuissance. Mais au moins, s'il vient encore -d'échouer dans son entreprise, sa vanité seule en pourra souffrir il -n'aura manqué que de talent.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_47" id="Footnote_2_47"></a><a href="#FNanchor_2_47"><span class="label">[2]</span></a>Afin de donner une idée du système de versification adopté par le -poète dans la <i>partie dramatique</i> de Faust, nous avons fait exception -à notre règle, et traduit en vers toute une scène, celle intitulée -<i>Prologue dans le ciel.</i> Nous avons choisi de préférence cette -scène-là, parce qu'elle se trouve en dehors de l'ouvrage, et que les -interlocuteurs sont eux-mêmes en dehors de la sphère d'action des -personnages qui figurent dans la tragédie.</p></div> - -<hr class="tb" /> -<p>NOTES DU TEXTE.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> «Il y a des anges qui ont le soin et la direction des -choses humaines. Un de ceux-là est appelé <i>Raphaël</i>, le «second -<i>Gabriel</i> et le troisième <i>Michel.</i>» (<i>Histoire du Docteur Fauste, -Part. I, Chap. 17.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Ce qui a été publié de Faust, n'est effectivement qu'une -<i>première partie</i> du vaste drame, dont la vie de ce personnage, à -partir de l'instant où il engage son âme, devait faire le sujet; -car, à la fin de la dernière scène, loin de l'emporter aux enfers en -l'emmenant avec lui, le Diable l'arrache ainsi, au contraire, à la -mort inévitable qu'il eût trouvée, s'il fût demeuré plus long-temps -dans le cachot de Marguerite. Néanmoins comme, d'une part, en se -décidant à continuer de vivre dans la compagnie de Méphistophélès, -le docteur Faust consomme sa perdition; et que, de l'autre, après -avoir inutilement attendu pendant quarante années la <i>seconde partie</i> -de l'ouvrage, le public commençait à en désespérer absolument, nous -allions effacer ce titre; quand, tout d'un coup, la publication de -cette seconde partie nous fût annoncée par l'auteur lui-même: l'effacer -malgré cela, c'eût été reculer devant l'espèce d'engagement qu'un -tel titre nous faisait prendre, et que nous aimions à contracter, de -donner, un jour, un pendant au présent volume; nous l'avons donc laissé -subsister. Voici un extrait de la lettre que M. de Goethe nous fit -l'honneur de nous adresser à ce sujet, le 4 avril 1827. Ayant, à cette -époque, ouï dire qu'il se proposait de publier incessamment une scène, -jusque-là inédite, de Faust, nous l'avions prié d'avoir la bonté de -nous la communiquer, afin que nous pussions en joindre la traduction à -celle du reste de l'ouvrage: «Dans ce moment,» nous répondit-il, «il -ne sera rien ajouté à la <i>première partie</i> de Faust, que vous avez eu' -l'obligeance de traduire; «elle restera absolument telle qu'elle est. -Le nouveau drame que j'ai annoncé, sous le titre d'<i>Hélène</i>, est un -intermède appartenant à la <i>seconde partie</i>; et cette seconde partie -est complètement différente de la première, soit pour le plan, soit -pour l'exécution, soit enfin pour le lieu de la scène, qui est placé -dans <i>des régions plus élevées.</i> Elle n'est point encore terminée; -et c'est comme échantillon seulement, que je publie l'<i>intermède -d'Hélène</i>, lequel doit y entrer plus tard. La presque totalité de cet -intermède est écrite en vers ïambiques, et autres vers employés par -les anciens, dont il n'y a pas trace dans la première partie de Faust. -Vous vous convaincrez vous-même, quand vous le lirez, qu'il ne peut en -aucune façon se rattacher à la première partie, et que M. Motte nuirait -au succès de sa publication, s'il voulait essayer de l'y joindre. Mais -si, après l'avoir lu, vous le trouvez assez de votre goût, pour avoir -envie de le traduire; s'il inspire, en outre, quelque artiste, qui se -sente le talent comme le désir d'en crayonner les diverses situations; -et si, enfin, de son côté, M. Motte ne répugne pas à publier ce nouvel -ouvrage: je vous garantis qu'il pourra se suffire à lui-même. Car, -ainsi que je l'ai déjà dit, et que vous le verrez bientôt par vos yeux, -il forme un tout complet et a une étendue convenable, etc.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Macroscome</i> paraît signifier <i>univers</i>, littéralement -<i>grand monde.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Il s'agit sans doute ici de l'une de ces épidémies, -connues sous le nom de <i>pestes noires</i>, qui ravagèrent l'Europe à -diverses reprises dans le moyen âge.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Jargon d'alchimie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> La <i>Clef de Salomon</i> est un livre de magie attribué à ce -prince, qui était grand sorcier au dire des Orientaux. Ce livre est -en effet la <i>Clef</i> de l'art magique; on y trouve, dans le plus grand -détail, les formules et cérémonies les plus efficaces pour évoquer ou -pour conjurer le Démon.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> «Le docteur Fauste demanda au Diable comme il s'appelait, -quel était son nom. Le Diable lui répondit qu'il «s'appelait -Méphostophilis.» (<i>Histoire du Docteur Fauste, Part. I, Chap. 7.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Figure cabalistique.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> La création des insectes et de tous les animaux réputés -impurs est attribuée au Diable, et ils lui sont entièrement assujettis, -comme on peut le voir par le morceau suivant, extrait de l'<i>Histoire du -Docteur Fauste</i>: «Les Diables dirent: <i>Après la faute des hommes ont -été créés les insectes, afin que ce fût pour la punition et honte des -hommes; et nous autres, nous pouvons faire venir force insectes.</i> Lors -apparurent au Docteur Fauste toutes «sortes de tels insectes, comme des -fourmis, lézards, mouches bovines, grillons, sauterelles et autres. -Toute la maison se trouva pleine de cette vermine. Il était fort en -colère contre tout cela, transporté et hors de son sens; car, entre -autres tels reptiles et insectes, il y en avait qui le piquaient, comme -fourmis, et le mordaient. Les bergails le piquaient, les mouches lui -couraient sur le visage, les puces le mordaient, les taons ou bourdons -lui volaient autour, tant qu'il en était tout étonné, les poux le -tourmentaient en la tête et au col, les araignées lui filaient de haut -en bas, les chenilles le rongeaient, les guêpes l'attaquaient. Enfin il -fût partout blessé de cette vermine; tellement qu'on pouvait dire qu'il -n'était encore qu'un jeune Diable, de ne se pouvoir défendre de ces -bestions.» (<i>Histoire du Docteur Fauste, Part. II, Chap. 7.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> «Fauste prit un couteau pointu, se piqua une veine en -la main gauche, reçut son sang sur une tuile, y mit des charbons tout -chauds, et écrivit son pacte avec le Diable.» (<i>Ibid., Part. I, Chap. 8 -et 9.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Petit monde</i>, ou mieux, <i>abrégé du monde, monde en -miniature.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Vous serez comme Dieu, sachant le bien et le mal.</i> -(<i>Genèse, Chap. III, Vers. 5.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Montagne aux environs de Goettingue, la plus haute de la -chaîne du Harz.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Il faut croire que <i>Rippach et monsieur Jean</i> sont deux -noms en l'air, dont Frosch se sert pour dérouter Méphistophélès et se -moquer de lui.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Il y a dans l'<i>Histoire du Docteur Fauste</i> un chapitre -intitulé: <i>Comment les hôtes du Docteur se veulent couper le nez.</i> Dans -ce chapitre se retrouve l'idée première et plusieurs détails de la -scène de M. de Goethe.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Le nom allemand est <i>Meerkatze</i>, sorte de singe à longue -queue. La traduction littérale serait <i>Chat-de-mer</i>, mais n'offrirait -aucun sens en français.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> N'y aurait-il pas dans cette phrase une intention -satyrique contre l'Allemagne, où, comme de ce côté-ci du Rhin, mais -plus fréquemment encore, il arrive qu'<i>on passe pour sublime à force -d'être obscur?</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Le jour de la colère, ce jour réduira le siècle en -cendre.</i> (<i>Office des morts.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Lors donc que le juge s'assiéra, tout ce qui est caché -apparaîtra, rien ne demeurera sans vengeance.</i> (<i>Office des morts.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Que dirai-je alors, misérable Quel protecteur -invoquerai-je, quand à peine le juste est en sécurité?</i> (<i>Ibid.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Que dirai-je alors, misérable?</i> (<i>Ibid.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Petit village, au pied du Brocken, faisant partie du -comté de Wernigerode, dans la Saxe inférieure.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Le Brocken est la crête qui sépare le Harz supérieur du -Harz inférieur; son élévation, au-dessus du niveau de la mer, est de -trois mille deux cents pieds environ.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> J'ai substitué ce nom à celui d'<i>Urian</i>, comme plus -connu. D'ailleurs j'y étais, en quelque façon, autorisé par l'<i>Histoire -du Docteur Fauste</i>, où <i>Bélial</i> est donné pour chef aux bandes -infernales.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Le Blocksberg est la plus haute cime du Brocken; aussi -l'appelle-t-on souvent le <i>grand Brocken.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Ceci s'adresse sans doute aux philosophes, poètes et -beaux-esprits, qui vont être tournés en ridicule dans l'intermède -suivant.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Mieding était un chef de troupe au théâtre de Weimar.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Allusion aux querelles d'Oberon et de Titania, dans <i>le -Songe d'une nuit d'été</i> de Shakespeare. M. de Goethe semble avoir eu -en vue cette comédie, dans le titre et dans plusieurs détails de son -intermède.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Puck est un des personnages fantastiques, qui figurent -dans <i>le Songe d'une nuit d'été</i>; c'est un Esprit à la suite d'Oberon, -exécutant ses volontés et le divertissant par ses bouffonneries.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Ariel est un petit Génie aérien aux ordres du magicien -Prospero, dans <i>la Tempête</i> de Shakespeare. </p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Critique des poèmes dans le genre vaporeux, à la mode en -Allemagne.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Peut-être le <i>petit couple</i> s'adresse-t-il à Wieland. -Au moins, ce qu'il dit nous paraît s'appliquer merveilleusement à -l'<i>Oberon</i> de ce poète, imitateur un peu <i>terrestre</i> du <i>divin</i> -Arioste.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Schiller ayant composé une ode fort belle, où il -exprimait de poétiques regrets sur la disparition de la mythologie -riante des Grecs, il y eut à ce propos grande rumeur parmi les -théologiens allemands; prenant l'ode au sérieux, ces messieurs se -fâchèrent tout de bon et crièrent à l'impiété. C'est à ce petit poème, -intitulé <i>les Dieux de la Grèce</i>, que M. de Goethe fait allusion dans -cet endroit.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> En Allemagne, comme en tout pays, il existe une classe -de gens qui s'arroge exclusivement le sceptre de la critique, et juge -en dernier ressort les ouvrages de littérature. Lorsqu'ils s'attaquent -à un grand écrivain, ils n'osent l'aborder de front, mais ergotent sur -chacune de ses phrases, pour tuer le colosse à coups d'épingles, s'il -se peut. Quelques-uns de ces <i>puristes</i> se mirent, un jour, à refondre -les ouvrages de Schiller et ceux de M. de Goethe, en les purgeant de -tout ce qu'ils appelaient solécisme, et y substituant des tournures -selon eux plus grammaticales. Néanmoins, on lit encore les originaux de -préférence.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Xenien</i> était le titre d'un recueil d'épigrammes, publié -par Schiller et M. de Goethe, où tout ce qu'il y avait d'auteurs -allemands connus était passé en revue et moqué. La scène des <i>Xénies</i> -était placée dans l'enfer.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Hennings était une des victimes immolées dans les -<i>Xénies.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Le <i>Musagète</i> paraît être le rédacteur d'un journal -d'alors, qui avait pour titre <i>les Muses et les Grâces.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> <i>Le Génie du temps</i> était le titre d'un autre journal, -rédigé par Hennings, où M. de Goethe était toujours fort maltraité.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Ce couplet semble dirigé contre Nicolaï, à cause d'un -<i>Voyage en Europe</i>, où celui-ci rechercha avec soin et dénonça à -l'opinion publique les hommes par lui soupçonnés d'appartenir à la -société de Jésus, légèrement quelquefois.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Là commence une série de philosophes, des différentes -sectes qui partagent l'Allemagne et ont de tout temps partagé le monde. -Nous ne nommerons point les individus, de peur de nous tromper; et -d'ailleurs, les plaisanteries portant sur les doctrines plus encore que -sur les hommes, elles gagneraient peu de chose à devenir personnelles.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Dans le couplet allemand la pointe consiste en un jeu de -mots, que nous n'avons pu conserver. <i>Teufel</i>, diable, et <i>Zweyfel</i>, -doute, se prononçant de même, le <i>sceptique</i> se trouve bien en enfer, -non pas seulement, comme nous l'avons dit, parce que <i>le doute sied au -Diable</i>, mais parce qu'ils riment ensemble.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Ce que nous venons de dire au sujet des philosophes, peut -également s'appliquer aux gens désignés dans ce quatrain et dans les -suivants. Ils parlent assez clairement d'eux-mêmes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Cette scène est la seule de tout l'ouvrage original, -qui ne soit pas versifiée; il serait difficile d'en donner la raison. -Peut-être est-ce pour qu'il ne soit pas dit que Faust ait manqué d'une -des formes possibles de style. -</p> -<p> -Tous les différents genres de vers ayant été employés (sauf les vers -blancs, qui, appartenant à l'antiquité, ne convenaient point au sujet), -il fallait bien, en effet, que la prose eût son tour et trouvât sa -place.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Littéralement, <i>la baguette est rompue.</i> Il est d'usage -en Allemagne, lorsqu'on va mener un criminel au supplice, de rompre une -baguette noire, et de la lui jeter au visage.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> <i>Voyez</i> plus haut la note 2.</p></div> - -<h5>FIN DES NOTES.</h5> - - - -<h5><a id="TABLE_DES_ILLUSTRATIONS"></a>TABLE DES ILLUSTRATIONS</h5> - - -<p><a href="#fau00102">Pl. 1</a> Portrait de Goethe</p> - -<p><a href="#fau00202">Pl. 2</a> ...De temps en temps j'aime à voir le vieux père,...</p> - -<p><a href="#fau00302">Pl. 3</a> Pauvre crâne vide qu'on veut lui dire avec ton grincement hideux!</p> - -<p><a href="#fau00402">Pl. 4</a> Faust--Heureux qui peut conserver espérance de surnager sur cet -océan d'erreurs!...</p> - -<p><a href="#fau00502">Pl. 5</a> Il grogne et n'ose vous aborder: Il se couche sur le ventre il -remue la queue ...</p> - -<p><a href="#fau00602">Pl. 6</a> Méph: Pourquoi tout ce vacarme? Que demande monsieur? Qu'y a-t-il -pour son service?</p> - -<p><a href="#fau00702">Pl. 7</a> Meph: ...Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de jurer sur la -parole du maître...</p> - -<p><a href="#fau00802">Pl. 8</a>--Au feu à l'aide, l'enfer s'allume. ...—Sorcellerie! jetez vous -sur lui... son affaire ne sera pas longue.</p> - -<p><a href="#fau00902">Pl. 9</a> Faust.—Ma belle Demoiselle oserais-je vous offrir mon bras et -vous reconduire chez vous?</p> - -<p><a href="#fau01002">Pl. 10</a> Meph:—Il est bien hardi à moi de m'introduire aussi brusquement -chez ces dames, je leur en demande un million de pardons.</p> - -<p><a href="#fau01102">Pl. 11</a> Sans lui l'existence / N'est qu'un lourd fardeau / N'est qu'un -tombeau / Dans son absence.</p> - -<p><a href="#fau01202">Pl. 12</a> Meph... Pousse... oh!... Meph... Voilà mon rustaud apprivoisé.</p> - -<p><a href="#fau01302">Pl. 13</a> Meph... Il nous faut gagner promptement au large.</p> - -<p><a href="#fau01402">Pl. 14</a> Marg... Malheureuse! Ah! si je pouvais me soustraire aux -pensées qui se succèdent en tumulte dans mon âme...</p> - -<p><a href="#fau01502">Pl. 15</a> Meph:—Nous sommes encore loin du terme de notre course.</p> - -<p><a href="#fau01602">Pl. 16</a> Meph—Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien de le -regarder... tu as bien entendu raconter l'histoire de Méduse?</p> - -<p><a href="#fau01702">Pl. 17</a> Faust—que vois-je remuer autour de ce gibet? ... ils vont et -viennent, ils se baissent et se relèvent.</p> - -<p><a href="#fau01802">Pl. 18</a> Faust—Reviens à toi. Un seul pas, et tu es libre...</p> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Faust, by Johann Wolfgang von Goethe - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FAUST *** - -***** This file should be named 54202-h.htm or 54202-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/2/0/54202/ - -Produced by Laura Natal Rodriguez & Marc D'Hooghe at Free -Literature (online soon in an extended version, also linking -to free sources for education worldwide ... MOOC's, -educational materials,...) 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/54202-h/images/cover02.jpg b/old/54202-h/images/cover02.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e8734dd..0000000 --- a/old/54202-h/images/cover02.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54202-h/images/fau00102.jpg b/old/54202-h/images/fau00102.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ce46569..0000000 --- a/old/54202-h/images/fau00102.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54202-h/images/fau00202.jpg b/old/54202-h/images/fau00202.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ba75902..0000000 --- a/old/54202-h/images/fau00202.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54202-h/images/fau00203.jpg b/old/54202-h/images/fau00203.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 907f2ce..0000000 --- a/old/54202-h/images/fau00203.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54202-h/images/fau00302.jpg b/old/54202-h/images/fau00302.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9156577..0000000 --- a/old/54202-h/images/fau00302.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54202-h/images/fau00402.jpg b/old/54202-h/images/fau00402.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 13f7014..0000000 --- a/old/54202-h/images/fau00402.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54202-h/images/fau00502.jpg b/old/54202-h/images/fau00502.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index b495e14..0000000 --- a/old/54202-h/images/fau00502.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54202-h/images/fau00602.jpg b/old/54202-h/images/fau00602.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a38a27e..0000000 --- a/old/54202-h/images/fau00602.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54202-h/images/fau00702.jpg b/old/54202-h/images/fau00702.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 636d8d2..0000000 --- a/old/54202-h/images/fau00702.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54202-h/images/fau00802.jpg b/old/54202-h/images/fau00802.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index b5444a3..0000000 --- a/old/54202-h/images/fau00802.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54202-h/images/fau00902.jpg b/old/54202-h/images/fau00902.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 1e4ee8a..0000000 --- a/old/54202-h/images/fau00902.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54202-h/images/fau01002.jpg b/old/54202-h/images/fau01002.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 119116b..0000000 --- a/old/54202-h/images/fau01002.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54202-h/images/fau01102.jpg b/old/54202-h/images/fau01102.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a8ff2af..0000000 --- a/old/54202-h/images/fau01102.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54202-h/images/fau01202.jpg b/old/54202-h/images/fau01202.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index cce0034..0000000 --- a/old/54202-h/images/fau01202.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54202-h/images/fau01302.jpg b/old/54202-h/images/fau01302.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index aa544d2..0000000 --- a/old/54202-h/images/fau01302.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54202-h/images/fau01402.jpg b/old/54202-h/images/fau01402.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 6d00cf8..0000000 --- a/old/54202-h/images/fau01402.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54202-h/images/fau01502.jpg b/old/54202-h/images/fau01502.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a4aa632..0000000 --- a/old/54202-h/images/fau01502.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54202-h/images/fau01602.jpg b/old/54202-h/images/fau01602.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 4dff82c..0000000 --- a/old/54202-h/images/fau01602.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54202-h/images/fau01702.jpg b/old/54202-h/images/fau01702.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 63191fc..0000000 --- a/old/54202-h/images/fau01702.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54202-h/images/fau01802.jpg b/old/54202-h/images/fau01802.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e7c870b..0000000 --- a/old/54202-h/images/fau01802.jpg +++ /dev/null |
