summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes4
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/54202-0.txt8323
-rw-r--r--old/54202-0.zipbin112537 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h.zipbin6024813 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h/54202-h.htm9144
-rw-r--r--old/54202-h/images/cover02.jpgbin95944 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h/images/fau00102.jpgbin127303 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h/images/fau00202.jpgbin297376 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h/images/fau00203.jpgbin208441 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h/images/fau00302.jpgbin403693 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h/images/fau00402.jpgbin106340 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h/images/fau00502.jpgbin310950 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h/images/fau00602.jpgbin397457 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h/images/fau00702.jpgbin357143 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h/images/fau00802.jpgbin411358 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h/images/fau00902.jpgbin372821 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h/images/fau01002.jpgbin342551 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h/images/fau01102.jpgbin281295 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h/images/fau01202.jpgbin184241 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h/images/fau01302.jpgbin377710 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h/images/fau01402.jpgbin427210 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h/images/fau01502.jpgbin372100 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h/images/fau01602.jpgbin220176 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h/images/fau01702.jpgbin211170 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/54202-h/images/fau01802.jpgbin398822 -> 0 bytes
27 files changed, 17 insertions, 17467 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..d7b82bc
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,4 @@
+*.txt text eol=lf
+*.htm text eol=lf
+*.html text eol=lf
+*.md text eol=lf
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..929c37c
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #54202 (https://www.gutenberg.org/ebooks/54202)
diff --git a/old/54202-0.txt b/old/54202-0.txt
deleted file mode 100644
index 5b1e2a3..0000000
--- a/old/54202-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,8323 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Faust, by Johann Wolfgang von Goethe
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Faust
-
-Author: Johann Wolfgang von Goethe
-
-Illustrator: Eugène Delacroix
-
-Translator: Albert Stapfer
-
-Release Date: February 19, 2017 [EBook #54202]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FAUST ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez & Marc D'Hooghe at Free
-Literature (online soon in an extended version, also linking
-to free sources for education worldwide ... MOOC's,
-educational materials,...) Images generously made available
-by the Gallica, Bibliothèque nationale de France
-
-
-
-
-
-FAUST,
-
-TRAGÉDIE DE M. DE GOETHE, TRADUITE EN FRANÇAIS
-
-PAR M. ALBERT STAPFER,
-
-Ornée d'un Portrait de l'Auteur,
-
-ET DE DIX-SEPT DESSINS COMPOSES D'APRÈS
-
-LES PRINCIPALES SCÈNES DE L'OUVRAGE ET EXÉCUTÉS SUR PIERRE
-
-PAR M. EUGÈNE DELACROIX.
-
-A PARIS,
-
-CHEZ CH. MOTTE, ÉDITEUR,
-
-RUE DES MARAIS N°13;
-
-ET CHEZ SAUTELET, LIBRAIRE,
-
-PLACE DE LA BOURSE.
-
-M DCCC XXVIII.
-
-
-
-
-PRÉFACE.
-
-
-Il est certains poèmes qui ont eu de tout temps le privilège, pour
-ainsi dire exclusif, d'éveiller l'imagination des peintres; tels
-sont, entre autres et par excellence, l'Iliade et l'Odyssée d'Homère,
-le Paradis perdu de Milton, le Roland furieux du divin Arioste; on
-ferait un volume avec la simple énumération des tableaux ou dessins
-remarquables qu'ils ont inspirés depuis leur apparition jusqu'à nos
-jours. Parmi les compositions poétiques tout-à-fait modernes, qui, sous
-ce rapport, méritent de lutter avec celles que nous venons de nommer,
-le Faust de M. de Goethe doit être mis au premier rang. Ce grand homme
-a su donner tant de vie aux personnages fantastiques qui abondent dans
-cette tragédie, qu'on est obligé d'y croire comme à des personnages
-réels, et de leur prêter une figure, un geste, un accent particulier;
-on les voit agir, on les entend parler; pour chaque scène nouvelle, le
-lecteur, involontairement, compose en idée un nouveau tableau. Aussi
-plusieurs artistes habiles se sont-ils déjà essayés à reproduire les
-plus saillantes d'entre elles, et jusqu'à présent M. Retsch est celui
-d'entre eux qui a le mieux réussi dans cette tentative; ses dessins,
-gravés d'abord en Allemagne, où ils obtinrent le plus grand succès,
-furent bientôt contrefaits en Angleterre et en France, où l'on se
-plut également à reconnaître l'esprit, la finesse et la grâce avec
-lesquels leur auteur a su rendre la plupart des scènes de Faust. Mais
-malheureusement ce sont de simples croquis au trait, en général un peu
-froids, et qui même ne sont pas toujours exempts de la roideur tant
-reprochée aux dessins semblables, que naguère Flaxman exécuta pour
-Eschyle, Homère, Hésiode et le Dante.
-
-Ceux que nous publions aujourd'hui n'essuieront pas, à coup sûr, un
-pareil reproche. On pourra leur en adresser d'autres, parce que nulle
-production de l'art n'est à l'abri de la critique; mais, s'il nous
-est permis d'anticiper sur le jugement du public, nous ne doutons pas
-que chacun n'y admire la hardiesse avec laquelle le dessinateur s'est
-élancé, sur les pas de M. de Goethe, hors des chemins battus; toute
-la verve créatrice du poète, quelque chose même de ce que les esprits
-exacts se plaisent à appeler son dévergondage d'imagination, nous
-pensons que chacun l'y retrouvera du premier coup-d'œil. Ainsi, pour
-les personnes qui n'avaient pu faire connaissance avec Faust que par
-l'intermédiaire de notre faible traduction[1], cet ouvrage va, grâce
-à M. Delacroix, reprendre la physionomie franche et originale qui lui
-appartient, et dont nous l'avions dépouillé à leurs yeux.
-
-Il est à propos d'avertir ces personnes-là que la tragédie de Faust,
-écrite en vers d'un bout à l'autre et en vers rimés, ce qui n'est
-pas, comme on sait, une condition indispensable de la versification
-allemande, se divise néanmoins en deux parties fort distinctes, dont
-l'une est toute dramatique, l'autre toute lyrique.
-
-Dans la partie dramatique, le style varie selon les situations et
-selon les personnages: tantôt comique et tantôt sérieux, il passe
-tour-à-tour, et souvent sans aucune transition, du dernier degré du
-burlesque au pathétique le plus déchirant, de l'expression de ce qu'il
-y a de plus abject dans la nature humaine à celle des plus hautes
-pensées, des sentiments les plus exaltés et les plus purs, qui puissent
-traverser le cœur ou l'esprit de l'homme. Mais comme, au milieu de
-ces disparates de détail, il ne perd pourtant jamais son caractère
-distinctif, qui est celui d'une extrême simplicité; comme le ton du
-dialogue reste toujours celui de la conversation ordinaire, il ne nous
-a point paru impossible de traduire en prose toute cette partie de
-l'ouvrage de M. de Goethe[2]: nous avons cru même pouvoir le faire sans
-trop altérer, ni la couleur de l'ensemble, ni les teintes diverses,
-si multipliées et parfois si tranchées, qui la nuancent. Au moins
-aurions-nous éprouvé des difficultés beaucoup plus grandes à humilier
-le vers français jusqu'au ton vulgaire de certains passages, que nous
-n'en avons eu d'élever la prose au ton inspiré de certains autres.
-
-Il n'en va pas ainsi de la partie lyrique, qui occupe dans Faust une
-assez grande place. On y rencontre ça et là des chansons, des romances,
-des chants d'esprits célestes et d'esprits infernaux, des chœurs de
-sorciers et de sorcières, des formules magiques; tous morceaux d'une
-poésie cadencée, dont le principal charme consiste, pour la plupart,
-soit dans le choix du rythme et l'arrangement des vers, soit même
-uniquement dans la désinence des rimes. Ici nous n'eussions pu nous
-permettre la prose sans manquer au premier devoir d'un traducteur,
-à l'exactitude; et, il faut le dire, nous avons senti dans ce cas
-particulier d'autant moins de répugnance à le remplir, que, de chercher
-à nous y soustraire, c'eût été courir au-devant d'obligations plus
-dures encore: car il aurait fallu suppléer au défaut de rythme par des
-tours de force, que nous avouons au-dessus de notre portée, et qui nous
-semblent même à-peu-près impossibles.
-
-Ainsi donc, tout ce qui se chante et en somme tous les morceaux du
-poème, au mérite desquels le mécanisme de la versification concourt
-pour une forte part, nous avons employé une versification analogue pour
-les rendre; et, a l'égard de la portion de l'ouvrage, à laquelle notre
-prose a enlevé sa forme poétique, nous avons fait ce qui dépendait de
-nous pour y conserver, aux tournures quelque chose de leur vivacité, au
-dialogue un peu de son nerf et de sa vérité, au style en général une
-ombre de sa souplesse et de son mouvement. Annoncer qu'on s'est proposé
-un tel but, nous le sentons, c'est avouer qu'on ne l'a pas atteint;
-aussi ne parlons nous que de nos efforts, le lecteur jugera de ce
-qu'ils ont produit.
-
-Deux mots maintenant du sujet de ce poème extraordinaire. Ce fût, à ce
-qu'on croit, au commencement du seizième siècle que vécut le docteur
-Faust, espèce de Don Juan du nord. Bien que parvenu aux plus hauts
-grades dans toutes les Facultés, et réputé sage parmi les hommes, ce
-docteur, dégoûté de la science, livra son âme à Satan; en retour de
-quoi celui-ci s'obligea de lui fournir et lui procura en effet un
-Esprit nommé _Méphostophilis_, ayant commission de lui faire passer
-ici-bas vingt-quatre ans de délices, ni plus ni moins, et de l'emporter
-ensuite dans l'autre monde, pour y souffrir à jamais. Ses aventures
-joyeuses et sa lamentable fin sont racontées au long dans un gros livre
-fort ancien, qui fût traduit de bonne heure en plusieurs langues. La
-traduction anglaise donna au poète Marlow, contemporain de Shakespeare,
-l'idée d'une pièce, qui fût jouée de son temps, et dans laquelle, au
-milieu d'un grand nombre de bouffonneries grossières, éclatent des
-beautés du premier ordre.
-
-Jusque vers la fin du siècle dernier le docteur, moins heureux dans son
-propre pays, y était demeuré relégué sur des théâtres de marionnettes,
-d'où, comme Polichinelle chez nous, il amusait la populace par ses
-espiègleries. Lessing alors imagina le premier qu'on pourrait traiter
-un tel sujet d'une manière sérieuse; mais des deux tragédies qu'il
-en voulait tirer, il n'existe qu'une très-courte scène, devant leur
-servir de prologue. Après Lessing vint Klinger, qui publia une espèce
-de roman philosophique sous le titre de _Faust sa vie, ses actions et
-son voyage en enfer_; puis enfin M. de Goethe, leur maître à tous, sur
-les brisées duquel il n'y a point d'apparence que personne s'aventure,
-autrement que pour l'imiter; ce que n'a pas dédaigné de faire lord
-Byron lui-même, dans son _Deformed transformed_, et quelque peu aussi
-dans son _Manfred._
-
-Pour être goûtées de nos jours, les absurdes légendes du moyen âge
-ont grand besoin de toute l'imagination et de tout l'esprit de M. de
-Goethe; aussi ne s'en est-il servi que comme on se sert d'un canevas,
-sur lequel on brode absolument ce que l'on veut. La conception de
-Faust, envisagée sous ce point de vue, lui appartient donc en propre;
-et certes, il n'a jamais été rien conçu de plus original, de plus
-étrange; jamais les fictions n'ont été portées à un excès de délire,
-qui dépasse de plus loin les bornes communes. Il faut avouer néanmoins
-que, si le poète a largement usé et, dans maint endroit peut-être,
-abusé du surnaturel, il faut avouer, disons-nous, que le sujet qu'il
-avait choisi excusait une telle licence, l'exigeait même jusqu'à un
-certain point. Et d'ailleurs, à quelque hauteur que son vol parvienne
-dans la région des songes et des chimères, quels que soient le vide et
-l'extravagance des mondes où il plane, toujours il part de la terre, il
-s'appuie toujours sur la réalité, sur la vie: comme les sorcières de
-Macbeth c'est en maniant des ustensiles grossiers, c'est en prononçant
-des paroles simples, qu'il évoque les fantômes.
-
-Il nous reste à protester contre ceux qui, après la lecture de cette
-traduction, s'imagineraient avoir acquis le droit de porter un jugement
-touchant le mérite de l'original; car, s'il n'existe point d'ouvrage
-sur lequel une traduction puisse donner un tel droit, celui-ci
-se trouve dans ce cas moins encore qu'aucun autre, à cause de la
-perfection continue du style. Qu'on lui suppose le naturel exquis de
-versification de l'Amphytrion de Molière, joint à ce que les poésies
-de Jean-Baptiste Rousseau offrent de plus lyrique, celles de Parny de
-plus tendre et de plus gracieux; alors seulement on pourra se croire
-dispensé, pour le juger, d'être en état de lire l'original lui-même.
-
-A. S.
-
-_Nota._ Le portrait de l'auteur de Faust, mis en tête du présent
-volume, a été exécuté par M. Delacroix d'après un croquis, fait à
-Weimar au commencement de l'année 1827, que M. de Goethe avait envoyé
-dans ce but à l'éditeur; et le nom inscrit au bas de ce portrait est un
-fac-similé exact de la signature d'une lettre de lui, écrite vers la
-même époque, dont on lira un passage dans la note 2.
-
- * * * * *
-
-[Illustration]
-
- FAUST.
-
- PERSONNAGES DU PREMIER PROLOGUE.
-
- UN DIRECTEUR DE THÉATRE.
- UN POÈTE DRAMATIQUE.
- UN PERSONNAGE BOUFFON.
-
- PERSONNAGES DU SECOND PROLOGUE.
-
- LE SEIGNEUR.
- MÉPHISTOPHÉLÈS.
- RAPHAËL,}
- GABRIEL,} Archanges.
- MICHEL, }
- LES ARMÉES CÉLESTES.
-
- PERSONNAGES DE LA TRAGÉDIE.
-
- LE DOCTEUR HENRI FAUST.
- WAGNER, son domestique.
- MÉPHISTOPHÉLÈS.
- UN ÉCOLIER.
- FROSCH, }
- BRANDER, } Compagnons de bouteille, jeunes débauchés de Leipzig
- SIEBEL, }
- ALTMAYER,}
- MARGUERITE, maîtresse de Faust.
- MARTHE, voisine de Marguerite.
- LISETTE, compagne de Marguerite.
- VALENTIN, soldat, frère de Marguerite.
- BOURGEOIS, PAYSANS, MENDIANTS, ETC.
- UNE SORCIÈRE.
- ANIMAUX À SES ORDRES.
- UN MAUVAIS ESPRIT.
- UN FEU FOLLET.
- ESPRITS AUX ORDRES DE MÉPHISTOPHÉLÈS.
- SORCIERS ET SORCIÈRES, CHŒURS D'ANGES ET DE FIDÈLES, VOIX D'EN HAUT, etc.
-
-
-
-
-PROLOGUE
-
-SUR LE THÉÂTRE.
-
-
-DIRECTEUR, POÈTE DRAMATIQUE, PERSONNAGE BOUFFON.
-
-
-LE DIRECTEUR.
-
-Vous qui m'avez si souvent prêté votre appui dans mes revers de
-fortune, dites-moi franchement, mes amis, ce que vous espérez en
-Allemagne de notre entreprise. Mon plus grand désir serait de plaire à
-la multitude; il n'est qu'elle au monde qui vive et fasse vivre. Déjà
-les pieux sont enfoncés en terre, les planches sont clouées sur les
-pieux, et chacun se promet une fête: les spectateurs garnissent déjà les
-bancs; et, immobiles, les sourcils élevés, l'œil fixe, ils ne demandent
-qu'à applaudir. Je n'ignore pas la manière de se concilier les
-suffrages du public; eh bien! jamais pourtant je ne me suis senti tant
-d'inquiétude qu'aujourd'hui. Il est vrai qu'en fait de chefs-d'œuvre
-ils ne sont pas gâtés; mais ils ont terriblement lu. Comment allons-nous
-donc nous y prendre pour leur donner quelque chose qui leur semble
-neuf, et qui les intéresse en même temps? Car, je ne m'en cache point,
-aucun spectacle ne vaut à mes yeux celui de la multitude, lorsqu'elle
-roule ses vagues contre nos tréteaux, et qu'avec l'impétuosité du vent
-elle s'engouffre dans la porte étroite. Au grand jour, dès quatre
-heures, ils assiègent déjà le bureau, et se feraient assommer pour un
-billet; comme à la porte d'un boulanger on le ferait pour un pain, s'il
-y avait disette. Et ce miracle opéré sur tant d'hommes à la fois, c'est
-l'ouvrage d'un seul, c'est l'ouvrage du poète. O mon ami, opère ce
-miracle aujourd'hui, je t'en conjure.
-
-LE POÈTE.
-
-Non, ne me parle pas de cette foule aveugle à sa vue, l'inspiration
-nous abandonne. Cache-moi cette multitude, dont les flots nous
-entraînent malgré nous dans le tourbillon du monde. C'est au-dessus des
-nuages qu'il faut me conduire, dans ces régions tranquilles où règne,
-pour le poète, une volupté pure, où l'amour et l'amitié, consolateurs
-de nos peines, nous tendent une main céleste, une main créatrice.
-Hélas! ce qui jaillit du fond de notre âme, ce que bégaient nos lèvres
-tremblantes, tantôt avorté, tantôt couronné d'un succès éphémère,
-disparaît englouti dans le gouffre du temps. Mais souvent il arrive
-aussi qu'après avoir traversé sans gloire un siècle ou deux, notre
-génie secoue les linceuls de l'oubli, et soulève une tête colossale. Ce
-qui brille ne dure qu'un temps; jamais le vrai beau n'est perdu pour la
-postérité.
-
-LE PERSONNAGE BOUFFON.
-
-Si on voulait bien ne pas toujours parler de la postérité!... Supposons
-que _moi_ je me misse à m'occuper de la postérité, qui donc se chargerait
-d'amuser mes contemporains? Et il n'y a pas à dire, il faut qu'ils
-s'amusent. Le suffrage d'un honnête homme est, ce me semble, déjà
-quelque chose. D'ailleurs celui qui sait parler un langage convenable,
-n'a rien à redouter des caprices du peuple; au contraire, plus le
-cercle est nombreux, plus il est certain de l'émouvoir. Soyez beau tant
-que vous voulez, et montrez-vous original; que chez vous l'imagination
-se déploie avec tout son cortège de raison, d'esprit, de sentiment, de
-passion; mais, prenez-y bien garde, jamais sans un grain de folie.
-
-LE DIRECTEUR.
-
-Surtout faites la part un peu large; que les événements se pressent.
-Pourquoi vient-on? pour voir: on veut voir à toute force. Qu'il y ait
-donc beaucoup à voir, afin de faire ouvrir de grands yeux à la foule;
-et votre cause est gagnée, et vous êtes un homme adorable. Ce n'est
-que par la masse, que vous agirez sur la masse; car, enfin, chacun
-cherchant quelque chose qui lui convienne, celui qui apporte beaucoup,
-apportera à chacun quelque chose; et nul ne sortira mécontent de la
-salle. Donnez votre pièce en petite monnaie, elle aura un débit plus
-sûr et plus prompt. Qu'elle se décompose, aussi facilement qu'elle
-fût composée. À quoi bon produire un tout compact? Le public vous le
-plumera comme un geai.
-
-LE POÈTE.
-
-Vous ne sentez pas tout ce qu'il y a de vulgaire dans un pareil
-métier, combien le véritable artiste y répugne! Le barbouillage de ces
-messieurs est, je le vois, dans votre méthode.
-
-LE DIRECTEUR.
-
-Ce reproche ne m'atteint pas. Un ouvrier qui songe à bien travailler,
-doit acheter le meilleur outil possible: songez donc, vous, que vous
-avez du bois mou à fendre, et voyez quels sont ceux pour qui vous
-écrivez. Pendant que l'ennui nous amène celui-là, celui-ci sort d'un
-repas splendide où il s'en est mis jusqu'au gosier; et, ce qu'il y a
-de pis encore, plus d'un vient d'achever la lecture des gazettes. On
-se hâte d'entrer chez nous, distrait comme pour une mascarade; et la
-curiosité seule donne des ailes aux plus tardifs: les belles dames se
-couvrent de parures, et jouent leur rôle gratis... Que diantre rêvez-vous
-sur votre Parnasse? En quoi peut vous inspirer une salle garnie de
-monde? Eh! regardez de près nos Mécènes. Ils sont, les uns blasés, les
-autres à moitié ours: l'un, après le spectacle, s'attend à une partie de
-jeu, l'autre à une nuit de plaisirs dans les bras de sa maîtresse. Y
-pensez-vous, pauvres fous, d'aller prostituer à ces gens-là les chastes
-Muses? Je vous le répète, donnez-leur en de toute couleur et de toute
-qualité: ainsi vous ne manquerez jamais votre but. Cherchez à intriguer
-les hommes; les contenter est trop difficile... Mais qu'est-ce qui vous
-prend? Extase? douleur?
-
-LE POÈTE.
-
-Va loin d'ici chercher un autre esclave... Que pour ton bon plaisir le
-poète déshonore son plus beau titre! qu'il renonce au droit sacré dont
-la nature l'a investi!... Par quelle puissance émeut-il les âmes? par
-quelle puissance bouleverse-t-il les éléments? N'est-ce point à l'aide
-de l'accord parfait qui règne en lui-même, et qui oblige l'univers à
-se reconstruire au fond de son propre cœur? Pendant que la Nature,
-tournant son fuseau d'une main insouciante, démêle, en se jouant, les
-fils éternels de toute existence, pendant que la foule tumultueuse des
-êtres se presse en désordre, et accomplit péniblement sa dure destinée;
-qui sait animer d'un feu divin cette masse inerte, uniforme, et
-l'assujettir aux lois de l'harmonie? Qui sait faire rentrer l'individu
-isolé dans l'ordre universel? Qui répand un doux crépuscule sur les
-sens absorbés dans une méditation austère? Qui sème toutes les jolies
-fleurs du printemps le long du sentier foulé par une amante? Qui
-dépouille de leurs feuilles les arbres, où elles pendaient inutiles, et
-les tresse en couronnes pour les distribuer aux mérites de tous genres?
-Qui soutient l'Olympe? Qui convoque l'assemblée des Dieux? La puissance
-de l'homme, révélée dans le poète.
-
-LE PERSONNAGE BOUFFON.
-
-Hé bien, tout en se servant des plus nobles facultés de l'esprit, ne
-poursuit-elle pas ses occupations poétiques, comme on poursuit une
-aventure d'amour? On se rapproche par hasard, on s'enflamme, on reste,
-et peu à peu on se trouve pris; le bonheur croît à chaque moment,
-l'attaque commence enfin, on est enivré, transporté: puis arrive le
-dégoût, et avant qu'on s'en aperçoive, on a broché un roman. Voilà le
-spectacle que vous devez mettre sous nos yeux. Lancez-vous au milieu
-de la vie humaine. Chacun vit de cette vie-là un petit nombre la
-connaît; et c'est le peu que vous en montrez, qui fait tout le charme
-de vos ouvrages. Dans un flux d'images une faible clarté, beaucoup
-d'erreurs et une étincelle de vérité; avec cela l'on compose le meilleur
-breuvage, avec cela l'on captive et l'on édifie tout le monde. Alors
-s'assemble la fleur de la jeunesse, et dans votre œuvre elle se mire
-avec complaisance; alors tout sentiment tendre trouve la nourriture
-mélancolique qui lui convient; alors sont émus tantôt l'un, tantôt
-l'autre des spectateurs, et chacun voit représenté au naturel ce qu'il
-porte en lui-même. Ils sont prêts à rire comme à pleurer, à pleurer
-comme à rire: ils honorent les efforts du poète, ils applaudissent à
-l'illusion de la scène. Pour l'homme déjà fait rien n'est bon; mais on
-peut s'assurer en la gratitude de celui qui espère devenir homme.
-
-LE POÈTE.
-
-Rends-moi donc, rends-moi les temps où je n'étais encore moi-même
-qu'en espérance; lorsqu'une source intarissable de chants mélodieux
-coulait de ma veine, lorsqu'un voile de nuages dérobait le monde à mes
-regards, que les bourgeons promettaient des fruits merveilleux, et que
-je cueillais d'une main avide les millions de fleurs qui tapissaient
-les vallées. Je n'avais rien, et ce rien me suffisait: c'était l'amour
-de la vérité et la volupté des songes. Rends-moi les désirs indomptés
-qui fatiguaient mon cœur, rends-moi ce cœur profondément ébranlé, et la
-force de haïr, et la puissance d'aimer! Rends-moi ma jeunesse!
-
-LE PERSONNAGE BOUFFON.
-
-La jeunesse, mon ami? Tu en aurais besoin, si dans la bataille l'ennemi
-te pressait de toutes parts; ou si de jeunes filles charmantes se
-pendaient à ton col; ou bien si de loin tu voyais la couronne, prix
-de l'agilité, se balancer près d'une barrière difficile à atteindre;
-ou encore si, au sortir d'une danse animée, il te fallait passer la
-nuit dans les festins. Mais jouer avec force et grâce sur une lyre
-familière, se proposer un but vague, et s'y rendre à travers mille
-agréables détours; voilà, messieurs les vieillards, ce qui doit vous
-occuper. Et nous ne vous en estimons pas moins pour cela. La vieillesse
-ne nous fait pas, comme on dit, retomber en enfance; elle nous trouve
-encore vrais enfants.
-
-LE DIRECTEUR.
-
-Assez discourir: montrez-moi enfin des actions. Pendant que vous faites
-assaut de paroles, il pourrait se passer quelque chose d'utile. À quoi
-bon parler de la disposition où l'on devrait être? Pour s'y mettre, il
-faut agir. Vous donnez-vous pour un poète, commandez à la poésie. Vous
-savez bien quels sont nos besoins nous voulons des boissons fortes:
-brassez-en donc sur l'heure! Ce qui ne se fait pas aujourd'hui, demain
-n'est pas fait; et il ne faut pas perdre un jour à délibérer. Prenons
-l'occasion par les cheveux, et ne la lâchons point, si nous prétendons
-répondre à l'attente du public.
-
-Vous savez que, sur nos théâtres d'Allemagne, chacun s'essaie à ce
-qu'il veut: ainsi n'épargnez aujourd'hui, ni les décorations, ni les
-machines. Servez-vous de la grande et de la petite lumière du ciel; vous
-pouvez semer à pleines mains les étoiles: d'eau, de feu, de rochers
-escarpés, de quadrupèdes, d'oiseaux, nous n'en manquons pas non plus.
-Transportez donc de plein saut, dans cette étroite maison de planches,
-tout le cercle de la création; et, avec une vitesse calculée d'avance,
-allez des cieux, à travers le monde, aux enfers.
-
- * * * * *
-
-
-PROLOGUE
-
-DANS LE CIEL.
-
-
-LE SEIGNEUR, LES ARMÉES CÉLESTES, (ensuite) MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
- (Trois Archanges[1] s'avancent.)
-
- RAPHAËL.
-
- Le soleil poursuit son cantique,
- Dans le chœur des mondes roulants:
- Le long de sa carrière antique
- Il imprime ses pas brûlants.
- Tout ébloui de sa lumière,
- L'ange se voile devant lui.
- Il fût, dès son aube première,
- Ce qu'il est encore aujourd'hui.
-
- GABRIEL.
-
- Sur la terre, qu'au loin épure
- Un seul regard de son amour,
- Le jour chasse la nuit obscure,
- Et fuit devant elle à son tour.
- La mer brise ses larges ondes
- Au pied des rochers indomptés,
- Et dans l'éternel flux des mondes
- Rochers et mers sont emportés.
-
- MICHEL.
-
- L'orage gronde: ivre il se lance
- Des monts aux mers, des mers aux monts;
- Et son aveugle turbulence
- Agite les gouffres profonds.
- L'éclair flamboie à traits sinistres,
- La foudre éclate et fend le ciel.
- Mais, Seigneur, tes heureux ministres
- Adorent ton jour éternel.
-
- LES TROIS ENSEMBLE.
-
- Comme un père sur eux tu veilles,
- Sur toi leur œil s'ouvre incertain,
- Et tes ouvrages, ô merveilles!
- Sont beaux comme au premier matin.
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
- Seigneur, puisqu'une fois, en prince affable et doux,
- Laissant d'un peu plus près envisager ta gloire,
- Tu daignes demander comment tout va chez nous;
- Et que d'ailleurs, si j'ai mémoire,
- Loin d'exciter en toi le plus léger courroux,
- Ma personne eut souvent l'heureux don de te plaire;
- Me voici près du trône, au milieu de tes gens.
- Pardon, je ne viens pas céans
- Débiter de grands mots. Mieux vaudrait-il me taire.
- Non, dussé-je m'ouïr siffler
- Par l'assistance tout entière,
- Comme on parle à ta cour je ne saurais parler;
- Et si par grand malheur je m'en voulais mêler,
- Mon pathos te ferait bien rire...
- Supposé toutefois que cela pût aller
- Avec ta dignité de Sire.
- Bref, je suis pauvre en ornements,
- Surtout quand il s'agit du bel ordre du monde;
- Et de tes chérubins je n'ai point la faconde,
- Ni l'art de m'épuiser en saints ravissements.
- Sur les choses de ce bas monde
- Je pense si différemment!
- D'où vient?--C'est que ma vue est courte apparemment,
- Ou ma cervelle peu féconde.
- Toujours y remarqué-je, à parler sans détour,
- Du pauvre fils d'Adam la misère profonde.
- Ce petit dieu de la machine ronde
- Est, sur ma foi, plus sot qu'au premier jour;
- Et m'est avis qu'après l'avoir pétri de terre,
- Tu lui jouas d'un mauvais tour
- En l'éclairant de ta lumière.
- Pour diriger ses pas, quel étrange fanal
- Que ce reflet céleste empreint sur son visage!
- Il le nomme _raison_: mais, par un sort fatal,
- Le malheureux n'en fait usage
- Que pour ravaler ton image
- À l'état de pur animal.
- Moi, j'oserais comparer l'homme
- (Sauf la permission de Votre Majesté)
- À cet insecte ailé que sauterelle il nomme,
- Sur de longues pattes monté,
- Gambadant tant que l'été dure,
- Et répétant sur la verdure
- Un vieux refrain de tous les ans.
- Encore si c'était là qu'il consumât le temps!
- Mais non, pas un fumier, pas une fange impure,
- Où ce dieu ne mette son nez.
-
- LE SEIGNEUR.
-
- N'as-tu donc rien autre à m'apprendre?
- Tous les discours qu'ici tu me forces d'entendre
- À des sarcasmes froids seront-ils donc bornés?
- Et ne verras-tu rien qui ne soit à reprendre
- Au monde où les hommes sont nés?
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
- Las! oui, Seigneur (soit dit sans vous déplaire),
- Vous me trouvez encore du même avis,
- Et soutenant que tout dans ce monde est au pis.
- De l'Homme enfin si grande est la misère,
- Que moi-même parfois je m'en sens attristé,
- Et que de rendre pire une telle existence
- Depuis long-temps en vérité
- Je me fais quelque conscience.
-
- LE SEIGNEUR.
-
- Connais-tu Faust?
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
- Qui? le docteur?
-
- LE SEIGNEUR.
-
- Eh! sans doute, mon serviteur.
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
- Il vous sert en effet de la belle manière.
- Rien de terrestre chez ce fou:
- À peine ce qu'il mange est-il fait de matière.
- Ours rechigné, vrai loup-garou,
- Il reste nuit et jour enfermé dans son trou,
- Espèce de tombeau sans air et sans lumière.
- Mais si son corps ne bouge pas,
- Son esprit au contraire est toujours en campagne:
- Plaine, torrent, vallon, montagne,
- Dans tous les recoins de là-bas
- Il se glisse et prend ses ébats;
- Et puis il monte au ciel, il nage dans l'espace,
- Demande à l'univers tous ses plus grands plaisirs...
- Après quoi pourtant il se lasse
- Et retombe à la même place,
- Consumé des mêmes désirs.
-
- LE SEIGNEUR.
-
- Battu comme il l'est de l'orage,
- Si, sans que rien l'ébranle, il demeure debout,
- Si, vainqueur dans la lutte, il me sert jusqu'au bout,
- Je le recueillerai pour prix de son courage.
- Mais, le frêle arbrisseau qui n'a vu qu'un printemps
- Vient-il à se couvrir d'une tendre verdure,
- Le jardinier sait bien qu'au midi de ses ans
- Fleurs et fruits seront sa parure.
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
- Si bien donc que sur lui vous comptez quelque peu?
- Gageons que celui-là vous le perdrez encore!
- Pourvu que, jouant un franc jeu,
- Vous me laissiez de votre aveu
- Brûler son âme à petit feu,
- Et sans aucune entrave amener la pécore
- Où bon me semblera. M'accordez-vous ce point?
-
- LE SEIGNEUR.
-
- Aussi long-temps que Faust habitera la terre,
- Je ne t'en empêcherai point.
- Tant que l'homme y voyage, il erre.
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
- Votre cadeau, Seigneur, me ravit, me confond.
- J'ai toujours abhorré d'avoir aux morts affaire,
- Et de beaucoup je leur préfère
- Un visage au teint rubicond.
- Pour un citoyen de la bière
- Je ne suis jamais au logis....
- Comme le chat pour la souris.
-
- LE SEIGNEUR.
-
- Je daigne exaucer ta prière.
- Va, détourne, si tu le peux,
- Détourne cet esprit de sa source première;
- Fais-le suivre avec toi le chemin tortueux
- Des ennemis de la lumière;
- Et rougis, si tu dois avouer à la fin
- Que, jusque dans les rangs de la foule grossière,
- Le juste peut encore choisir le droit chemin.
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
- Bon! nous n'en aurons pas pour long-temps, je le jure.
- Orgueil à part, je ne vois nul sujet
- D'être en souci de ma gageure.
- Si j'arrive à bon port, vous voudrez, s'il vous plaît,
- M'accorder les honneurs d'une victoire entière.
- Il mangera de la poussière,
- Et trouvera cet aliment fort sain,
- Comme le vieux serpent, mon illustre cousin.
-
- LE SEIGNEUR.
-
- Tu peux en liberté paraître dans le monde.
- Je n'en voudrais bannir ni tes pareils, ni toi;
- Car, seul parmi la race immonde,
- Le Malin fût toujours très-précieux pour moi.
- Sous la matière qui l'accable
- L'homme risque par fois de perdre tout ressort,
- Et de changer sa vie en un sommeil de mort.
- J'aime donc à lui voir un compagnon semblable,
-
-
-[Illustration: ...De temps en temps j'aime à voir le vieux père,
-Et je me garde bien de lui rompre en visière...]
-
-
- DANS LE CIEL.
-
-
- Et peut même au besoin créer, comme le Diable.
- Vous cependant, ô vous, nobles enfants du ciel,
- Livrez-vous sans contrainte aux pensers ineffables
- Du séjour éternel;
- Et tandis que l'auteur des êtres innombrables
- Épanche autour de vous les flots de son amour,
- Célébrez ces êtres d'un jour
- En vos âmes impérissables.
-
-
-
- (Le ciel se ferme, les Archanges se retirent.)
-
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS seul.
-
-
- De temps en temps j'aime à voir le vieux père,
- Et je me garde bien de lui rompre en visière.
- Traiter un pauvre diable avec cette douceur!...
- Vraiment dans un si grand seigneur
- Autant de bonhomie est chose singulière.
-
-
- * * * * *
-
-
-LA TRAGÉDIE.
-
-PREMIÈRE PARTIE[2].
-
-
-FAUST, TRAGÉDIE.
-
-
-LA NUIT. UNE CHAMBRE GOTHIQUE, À VOUTES HAUTES ET ÉTROITES.
-
-FAUST assis devant un pupitre, l'air agité.
-
-
-FAUST.
-
-Eh bien donc, philosophie, jurisprudence, médecine... hélas! et toi
-aussi, théologie! je vous ai toutes apprises, toutes étudiées, avec des
-peines infinies; et, après tant et de si longues veilles, me voici,
-pauvre fou, aussi sage que devant. Je porte, il est vrai, le titre de
-Docteur, celui de Maître; et il y a bien dix ans, que je promène mes
-sots élèves à travers un labyrinthe inextricable... Et je m'aperçois,
-enfin, que nous ne pouvons rien connaître. Rien!... J'en mourrai. Il
-n'est cependant pas au monde un seul homme, maître, docteur, clerc ou
-moine, qui en sache aussi long que moi: pas un doute ne m'arrête, pas
-un scrupule ne me travaille, je ne crains ni enfer ni diable... Mais
-aussi, la joie m'a fui sans retour: je suis loin de croire que je sache
-rien de bon; je suis loin de croire que je puisse rien enseigner aux
-hommes, pour améliorer leur condition misérable et les remettre dans
-le droit chemin. Je n'ai d'ailleurs ni biens, ni argent, ni honneurs,
-ni crédit dans le monde... Non, un chien ne voudrait pas de l'existence,
-à ce prix-là! Je ne vois plus maintenant qu'une chose à essayer, c'est
-de me jeter dans la magie. Il le faut. Ah! si la puissance de l'Esprit
-et de la Parole dessillait mes yeux, et leur dévoilait cet abîme où je
-brûle de descendre! Que je ne fusse plus esclave des mots, et contraint
-de dire à grand-peine ce que j'ignore; que je connusse tout ce que la
-nature cache dans ses entrailles, tout ce qu'il y a pour l'homme au
-centre de l'énergie du monde et à la source des semences éternelles!
-
-Que n'accordes-tu donc un dernier regard à ma misère, lune, qui tant de
-fois éclairas mes veilles devant ce même pupitre! C'est au milieu d'un
-vain amas de livres et de papiers, mélancolique amie, que tu m'apparais
-alors. Que ne puis-je, hélas! gravir sur le sommet des montagnes! Là,
-j'irais, dans ta jeune lumière, me glisser autour des cavernes avec les
-Esprits. Que ne puis-je danser sur les prairies à tes pâles clartés,
-et, libre des tourments de la science, me baigner à loisir dans la
-rosée qui émane de ta sphère silencieuse!
-
-Malheureux! je languis, encore enchaîné dans ma prison. Maudit sois-tu,
-réduit obscur, où la douce lumière du ciel elle-même n'arrive que
-triste et plombée, à travers ces vitrages peints; où, de quelque côté
-que je tourne les yeux, je ne vois que livres couverts de poudre et
-mangés des vers, que papiers amoncelés jusqu'au haut des voûtes,
-que boîtes, verres, instruments de mille sortes; tous vieux meubles
-pourris, que j'ai reçus de mes ancêtres... C'est là ton monde! On appelle
-cela un monde!
-
-Et tu demandes encore pourquoi ton cœur se resserre avec angoisse
-dans ta poitrine, pourquoi une douleur sourde glace tes membres et
-y enchaîne le mouvement de la vie? Tu le demandes; et, au lieu de
-la nature vivante, au sein de laquelle Dieu créa les hommes, tu
-n'as autour de toi que fumée et moisissure, squelettes d'animaux et
-ossements de morts!
-
-Allons, fuis, lance-toi dans le libre espace! Ce volume mystérieux,
-que Nostradamus écrivit de sa propre main, n'est-il point un guide
-assez sûr? Avec son secours seulement, tu commenceras à pouvoir lire
-dans le cours des astres; ton âme, instruite par lui, sentira sa force
-renaître, et saura comment un Esprit parle à un autre Esprit.... Mais
-c'est en vain qu'à l'aide d'un bon sens grossier, tu voudrais expliquer
-les signes sacrés.... Esprits, qui nagez autour de moi répondez-moi, si
-vous m'entendez!
-
- (Il ouvre le volume, et aperçoit le signe du Macrocosme[3].)
-
-Ah! comme, à cette vue, tous mes sens ont tressailli! Dans quelle
-extase céleste ai-je été plongé tout à coup! On dirait qu'un sang plus
-jeune et plus pur circule dans mes veines; mes nerfs sont agités de
-frémissements inconnus. Est-ce de la main d'un Dieu que furent tracés
-ces caractères, qui soulagent mes peines secrètes, qui inondent mon
-pauvre cœur de joie, et qui me dévoilent, d'une manière si mystérieuse,
-les forces cachées de la nature? Suis-je un Dieu moi-même? Tout me
-devient si clair! À l'aide de ces simples traits, je vois se déployer,
-devant mon âme, la nature tout entière et son énergie créatrice.
-Aujourd'hui, pour la première fois, je comprends la vérité de cette
-parole du sage «Le monde des Esprits n'est point fermé; ton sens est
-aveuglé, ton cœur est mort. «Lève-toi, disciple, et ne cesse de
-baigner ton corps mortel dans les rayons de l'aurore.»
-
- (Il regarde le signe.)
-
-Que de mouvement au sein de l'univers! Comme toutes les choses
-concourent à une même fin, et vivent l'une dans l'autre d'une même vie!
-Comme les Intelligences célestes montent et descendent, et se passent
-de main en main les seaux d'or! Quelle rosée délicieuse elles répandent
-sur la terre aride, et quelle ravissante harmonie le battement de leurs
-ailes imprime aux espaces du monde, qu'elles parcourent incessamment!
-
-Merveilleux spectacle!... Mais, hélas! rien qu'un spectacle! Où donc te
-trouver, où te saisir, nature infinie? Où êtes-vous, sources de toute
-existence? Vous en qui les cieux et la terre puisent cette sève
-éternelle qui les nourrit, vous qui rajeunissez le sein flétri, vous
-ne tarissez jamais, vous abreuvez tous les êtres et moi je languis
-vainement après vous!
-
- (Il saisit le volume, tourne un feuillet avec dépit, et
- aperçoit le signe de l'Esprit de la terre.)
-
-Quelle émotion différente produit en moi ce nouveau signe! Esprit de
-la terre, tu es près de moi je sens mes forces s'accroître; il semble
-qu'une liqueur spiritueuse coule dans mes veines et me brûle; j'aurais
-le courage de me lancer dans le monde, de supporter les malheurs et les
-prospérités d'ici-bas, de lutter contre l'orage, et de ne point pâlir
-aux craquements du vaisseau qui se brise.... Des nuages s'amoncèlent
-au-dessus de moi.... la lune cache sa lumière.... la lampe fume....
-elle s'éteint.... des rayons ardents ceignent ma tête, et se meuvent
-lentement dans les ténèbres.... un frisson d'épouvante s'empare de
-moi.... les voûtes paraissent descendre, et me presser de toute leur
-masse.... Oui, je le sens, tu nages autour de moi, Esprit que j'ai
-invoqué.... Dévoile-toi!... Ah! quels déchirements dans mon cœur! Mes
-sens s'ouvrent à des impressions nouvelles.... Tout mon cœur est à
-toi, je me dévoue à toi; parais! Parais, te dis-je, m'en coûtât-il la
-vie!
-
- (Il prend le volume dans sa main, et fixant ses yeux sur le
- signe de l'Esprit, il prononce certaines paroles. Une flamme
- rouge s'allume tout-à-coup: L'ESPRIT paraît dans la flamme.)
-
-L'ESPRIT.
-
-Qui m'appelle?
-
-FAUST détournant la tête.
-
-Vision terrible!
-
-L'ESPRIT.
-
-Tu m'as puissamment attiré tes lèvres, sur ma sphère, ont aspiré
-long-temps et maintenant...
-
-FAUST.
-
-Ah! je ne puis soutenir ton aspect.
-
-L'ESPRIT.
-
-Tu souhaitais ardemment de me voir, d'ouïr ma voix, de contempler mon
-visage. Je me rends au vœu pressant de ton cœur, me voici! Quelle
-ignoble frayeur t'a saisie, ô créature surhumaine! Qu'est devenu l'élan
-de ton âme? Où est cette âme ambitieuse, qui se créait un monde, qui le
-portait en elle, et le caressait avec amour; cette âme qui, saisie d'un
-tremblement de joie, aspirait à nous égaler, nous autres Esprits? Où
-es-tu, Faust? Toi dont la voix m'a frappé, toi 'qui t'es élancé jusqu'à
-moi de toutes les forces de ton être; est-ce bien toi, qui, jouet
-de mon souffle, trembles maintenant dans les profondeurs de la vie,
-vermisseau timide et rampant?
-
-FAUST.
-
-Me siérait-il de te céder, flamme légère? Je le suis; oui, je suis
-Faust, je suis ton égal!
-
-L'ESPRIT.
-
-Plongé dans les flots de la vie et dans le tumulte d'une activité
-sans limites, je vais et reviens, je monte et retombe sans cesse,
-en me jouant. Ma sphère, c'est la naissance et la mort; éternelles
-ondulations, trame changeante, dont je forme au métier du temps les
-tissus impérissables; vivant manteau de la Divinité.
-
-FAUST.
-
-O toi, qui circules ainsi autour du vaste monde, Esprit actif, que je
-me sens près de toi!
-
-L'ESPRIT.
-
-Tu es semblable à l'Esprit que tu conçois, mais non pas à moi!
-
- (Il disparaît.)
-
-FAUST tombant à la renverse.
-
-Pas à toi! Et à qui donc? Moi, l'image de la Divinité, je ne suis pas
-seulement semblable à toi? (_On frappe._) Malédiction... voici, je
-crois, mon domestique: tout mon bonheur retourne à rien. Dieu! qu'une
-vision si belle, un malheureux valet la fasse évanouir!
-
- (WAGNER, en robe de chambre et en bonnet de nuit, une lampe
- à la main.—-Faust se détourne avec humeur.)
-
-WAGNER.
-
-Pardon! c'est que je vous ai entendu déclamer. Vous lisiez sans doute
-quelque tragédie grecque, et j'aurais envie de me pousser dans l'art
-de la déclamation; car il est fort utile aujourd'hui. J'ai souvent ouï
-dire qu'un comédien pouvait en remontrer à un prêtre.
-
-FAUST.
-
-Oui, quand le prêtre est un comédien; comme cela peut arriver dans nos
-temps.
-
-WAGNER.
-
-Ah! si l'on est ainsi relégué au fond de son cabinet, et qu'on voie le
-monde à peine en un jour de fête, à travers une lunette, et seulement
-de loin, comment apprendre à le conduire par la persuasion?
-
-FAUST.
-
-Vous ne le saurez jamais, si vous ne sentez rien, si votre âme,
-vivement émue, ne peut tirer de son propre fonds de quoi remuer, à leur
-tour, les âmes de tous les assistants. Courbez-vous sur votre table;
-puis, après avoir ramassé sur celle d'autrui les restes d'un repas
-splendide, amalgamez tout cela, pour en composer un ragoût; à force
-de souffler sur votre amas de cendre, faites-en sortir une misérable
-flamme: vous aurez l'admiration des enfants et des singes, si vous
-en êtes friand. Mais, pour agir sur le cœur des hommes, il faut une
-éloquence qui parte du cœur.
-
-WAGNER.
-
-C'est pourtant le débit qui fait le succès de l'orateur; je le sens
-bien, et je suis encore loin de compte.
-
-FAUST.
-
-Laisse là de telles folies, et cherche à gagner ton pain honnêtement.
-Tous ces grelots ne font qu'ébranler l'air, et ne servent de rien.
-La raison et le bon sens demandent-ils tant d'art? Et, quand on a
-quelque chose à dire, pourquoi courir après les mots? Va, tous ces
-beaux discours si brillants, où l'on fait sonner si haut les bagatelles
-humaines, sont aussi stériles que le vent d'automne, qui passe en
-murmurant à travers les feuilles desséchées.
-
-WAGNER.
-
-Mon Dieu! l'art est si long, et notre vie est si courte! Moi, au milieu
-de mes travaux, il me prend souvent un mal de tête, un mal de cœur...
-que je n'y peux plus tenir. Combien il est difficile de parvenir aux
-sources mêmes de la science! C'est qu'avant d'avoir fait la moitié du
-chemin, un pauvre diable peut très-bien mourir.
-
-FAUST.
-
-Mais y penses-tu, de t'imaginer que d'un vil parchemin puisse jaillir
-cette fontaine sacrée, où la soif de notre âme s'étanchera pour jamais?
-Si la consolation ne descend de ton propre cœur, tu n'es pas consolé.
-
-WAGNER.
-
-Pardonnez-moi; il y a déjà une grande jouissance à se transporter dans
-l'esprit des siècles écoulés, à voir comment a pensé un homme sage
-avant nous, et comment nous l'avons dépassé de si loin.
-
-FAUST.
-
-Oh! oui, jusqu'aux étoiles! Mon ami, les siècles écoulés sont pour nous
-le livre aux sept sceaux. Ce que vous appelez l'esprit des siècles,
-n'est au fond que l'esprit des auteurs, dans lequel les siècles se
-réfléchissent tant bien que mal; et le plus souvent, c'est une pitié!
-Le premier coup-d'œil suffirait pour faire fuir à cent lieues. On
-dirait un sac à immondices, un vieux garde-meuble, ou, tout au plus,
-quelqu'une de ces farces de carrefours entrelardées de belles maximes
-de morale, comme on en met dans la bouche des marionnettes.
-
-WAGNER.
-
-Mais pourtant, le monde, l'esprit et le cœur des hommes; il est
-naturel que chacun en veuille savoir quelque chose.
-
-FAUST.
-
-Oui, ce qu'on appelle savoir. Qui peut se flatter de donner à un enfant
-son vrai nom? Le peu d'hommes qui ont su quelque chose avec certitude,
-et qui n'ont pas eu la sagesse de le garder pour eux, ceux qui ont
-déclaré au peuple leurs sentiments et leurs vues, on les a de tout
-temps crucifiés et brûlés... Mais retire-toi, je te prie la nuit est
-avancée, nous en resterons là pour cette fois.
-
-WAGNER.
-
-J'aurais volontiers continué de veiller, et de causer science avec
-vous. Mais demain, comme à Pâques dernier, vous me permettrez de vous
-adresser encore une question ou deux. Je me suis remis avec zèle à
-l'étude. Il est vrai que je sais déjà bien des choses, mais je voudrais
-tout savoir.
-
- (Il sort.)
-
-FAUST seul.
-
-Il n'y a d'espérance que pour l'être borné. Jamais elle n'abandonne
-entièrement cet esprit étroit, qui s'attache aux petites choses: d'une
-main avide il ne cesse de creuser le sol, pour y chercher des trésors
-et s'il vient à trouver un ver de terre, il est satisfait.
-
-Se peut-il que la voix d'un tel homme ait osé retentir aux lieux mêmes
-où l'Esprit m'environna de son souffle pur? Et pourtant, hélas! j'ai
-cette fois des grâces à te rendre, ô le plus chétif des enfants des
-hommes. Tu m'as arraché au désespoir, sous lequel ma raison allait
-succomber. Ah! la vision était tellement colossale, qu'à mes propres
-yeux je n'étais plus qu'un nain.
-
-Moi, l'image de la Divinité, qui croyais déjà toucher au miroir de la
-vérité éternelle; qui, dépouillé de mon enveloppe terrestre, égaré dans
-un abîme de lumière, croyais commencer le chemin des cieux; moi qui,
-m'élevant au-dessus des chérubins, prétendais mêler avec les forces de
-la nature mes forces indépendantes, et, créateur à mon tour, vivre de
-la vie d'un Dieu: combien ne dois-je pas expier tant d'orgueil! Une
-parole foudroyante m'a rendu à mon néant.
-
-Esprit divin, n'ai-je pas présumé de m'égaler à toi? Ah! j'ai bien
-eu la puissance de t'attirer, mais je n'ai point eu celle de te
-retenir. Dans cet heureux moment, je me sentais si grand... si petit!
-Tu m'as cruellement repoussé dans le cercle étroit de l'humanité.
-Qui m'instruira maintenant? Que dois-je éviter? Faut-il obéir à
-l'impulsion qui me presse?... Nos actions elles-mêmes, aussi bien que
-nos souffrances, arrêtent la marche de notre vie.
-
-La matière, la vile matière est toujours là, pour s'opposer à ce
-que l'esprit conçoit de plus magnifique. Lorsque nous atteignons au
-bonheur de ce monde, tout ce qui vaut mieux que lui nous le traitons
-de mensonge et d'illusion. Les sentiments sublimes, qui font tout le
-prix de notre existence, sont étouffés par des penchants terrestres et
-grossiers.
-
-Quand l'imagination déploie ses ailes hardies, elle rêve l'éternité
-dans son délire; mais un étroit espace lui suffit, lorsque le gouffre
-a dévoré toutes ses joies et toutes ses espérances. L'inquiétude
-se vient loger au fond de notre cœur; elle y produit des douleurs
-secrètes; elle le travaille sans relâche, et y détruit le plaisir et
-le repos: elle prend tour-à-tour mille masques divers; c'est tantôt la
-cour, tantôt une femme; puis un enfant, une maison, le feu, la mer, un
-poignard, du poison. L'homme tremble devant tout ce qui ne l'atteindra
-pas, et pleure continuellement ce qu'il n'a point perdu.
-
-Non, je ne ressemble pas à un Dieu, abjecte créature que je suis! C'est
-au ver, que je ressemble; au ver, qui se traîne dans la poussière, et
-que le pied du voyageur, pendant qu'il se nourrit de poussière, écrase
-et anéantit.
-
-N'est-ce point en effet de la poussière tout ce que ces hautes
-murailles portent ici sur mille tablettes? N'est-ce point un monde de
-vers que j'habite?... Et j'y trouverais ce qui me manque? Je dois lire
-apparemment ces monceaux de volumes, pour y voir comment partout les
-hommes se sont tourmentés, comment s'est montré de temps à autre un
-heureux!... Pauvre crâne vide, que me veux-tu dire avec ton grincement
-hideux? Hé bien, quoi! tu as vécu jadis, et ton cerveau a erré comme
-le mien: il a cherché le grand jour, il a couru après la vérité; et
-son ardeur s'est éteinte misérablement dans les ténèbres. Instruments,
-vous vous raillez de moi avec vos roues et vos dents, vos anses et vos
-cylindres. J'étais à la porte, que ne me serviez-vous de clefs? Peu de
-clefs, il est vrai, sont aussi artistement travaillées que vous l'êtes;
-mais vous ne levez aucun verrou. Mystérieuse jusque dans l'éclat du
-jour, la nature ne se laisse pas arracher son voile; et ce qu'elle
-veut cacher à notre esprit, il n'est levier ni vis qui nous le puisse
-découvrir. Vieil attirail, dont je ne fis jamais le moindre usage, tu
-n'es là que parce qu'autrefois tu servis à mon père. Antique poulie, la
-fumée de ma lampe t'a noircie... j'ai tant veillé devant ce pupitre!
-Mieux eût valu cent fois dissiper le peu que j'ai, que de pâlir courbé
-sous le poids de ce peu. Ce qu'on a hérité de son père, il faut s'en
-servir ou le vendre: car ce qui n'est utile à rien, est un pesant
-fardeau; et rien n'est utile, que ce que l'esprit féconde.
-
-Mais pourquoi mon regard se dirige-t-il vers cette place? Ce flacon
-est-il donc un aimant pour mes yeux? D'où vient que j'y vois clair
-tout-à-coup? Quelle lueur inattendue pénètre dans mon âme, comme, dans
-une forêt couverte et sombre, un rayon égaré de la lune?
-
-Je te salue, ô fiole, qu'avec un pieux respect je prends entre mes
-mains! En toi seule j'honore l'esprit et la science humaine. Essence
-des sucs les plus doux, de ceux qui procurent le sommeil, tu contiens
-toutes les forces qui tuent; accorde à ton maître tes précieuses
-faveurs. En te regardant, je sens mes douleurs s'endormir; en te
-saisissant, mon agitation se calme et disparaît; de moment en moment,
-le trouble de mes esprits se dissipe. Je suis entraîné vers la haute
-mer, les flots limpides brillent à mes pieds comme un miroir, sur de
-nouvelles plages éclate un jour nouveau.
-
-Un char de feu, garni d'ailes légères, s'arrête auprès de moi. Ce char
-ailé va m'ouvrir de nouvelles routes à travers les espaces éthérés,
-dans ces sphères sereines, où l'activité ne rencontre rien qui
-l'entrave. Mais une existence si ravissante, de si divines extases,
-comment, chétif insecte, les as-tu méritées?... Oui, oui, détourne-toi
-seulement avec courage de ce doux soleil, qui éclaire notre monde; ose
-enfoncer ces portes, d'où chacun se recule en frémissant. Il est temps
-de prouver que la dignité de l'homme ne le cède en rien à la gloire des
-Dieux. Ne tremble plus devant ce gouffre mystérieux, où l'imagination
-se condamne à des tortures qu'elle inventa; marche vers cette avenue,
-dont l'issue étroite vomit les flammes de l'enfer; accomplis avec calme
-ton dessein... au risque même d'être anéanti.
-
-[Illustration: Pauvre crâne vide qu'on veut lui dire avec ton
-grincement hideux!]
-
-Toi, sors maintenant de ton vieil étui, coupe d'un cristal pur, à
-laquelle il y a tant d'années que je n'ai songé! Tu brillais jadis
-aux festins de mes aïeux, et ton apparition déridait aussitôt leurs
-fronts chargés d'ennuis. Chacun d'eux à son tour, te prenant dans ses
-mains, s'imposait la loi de célébrer en vers la beauté des figures que
-l'artiste a ciselées sur tes bords, puis de te vider d'un seul trait.
-Tu me fais souvenir des nuits de ma jeunesse... Hélas! je n'ai plus
-de convive à qui je puisse t'offrir, il n'y a plus d'assemblée pour
-applaudir à mes chansons. La liqueur, qui te remplit, enivre vite; elle
-est épaisse et noirâtre: je l'ai préparée, je la choisis. Que cette
-boisson, la dernière de toutes, me serve de libation solennelle: je la
-consacre à l'aurore d'un jour nouveau!
-
- (Il approche la coupe de ses lèvres. On entend le son des
- cloches et le chant des chœurs.)
-
- CHŒUR DES ANGES.
-
-
- Christ est ressuscité.
- Paix à l'âme immortelle,
- Qui garde encore en elle
- La tache originelle
- De son iniquité!
-
-
-FAUST.
-
-Quels tintements sourds, quels tons éclatants, viennent arracher la
-coupe à mes lèvres avides? Cloches retentissantes, sonnez-vous déjà la
-première heure de la fête de Pâques? Chœurs, entonnez-vous déjà ces
-chants de consolation, qui percèrent jadis la nuit du tombeau, quand la
-voix des Anges s'éleva pour annoncer la nouvelle alliance?
-
- CHŒUR DES FEMMES.
-
- D'huiles nouvelles
- Oignant son front pâli,
- Nous, ses fidèles,
- L'avions enseveli.
- Hier encore
-Nous étions là, couvrant de fins tissus
- Ses membres nus;
- Voici l'aurore,
-Et Christ, hélas! Christ ne s'y trouve plus.
-
- CHŒUR DES ANGES.
-
- Christ est ressuscité,
- Heureuse l'âme pure
- Qui souffre sans murmure,
- Et supporte l'injure
- Avec humilité!
-
-FAUST.
-
-Chants célestes, puissants et doux, pourquoi me cherchez-vous dans la
-poussière? Faites-vous entendre aux hommes que vous touchez encore. Mon
-oreille saisit, aussi bien que la leur, le message que vous apportez;
-mais la foi me manque, et le miracle est l'enfant chéri de la foi.
-Je n'ose aspirer à cette région, d'où descend la bonne nouvelle...
-Et toutefois, accoutumé dès l'enfance à vos sons, ils me rappellent
-à la vie malgré moi. Jadis un baiser de l'amour divin me ravissait
-aux cieux, pendant la solennité grave et paisible du dimanche! La
-lente harmonie des cloches, berçant alors mon âme, l'agitait de doux
-pressentiments; et la prière était pour moi une jouissance ardente. Des
-désirs d'une pureté incroyable s'emparaient de moi, et m'entraînaient à
-parcourir les bois et les prairies; je versais de délicieuses larmes,
-j'entrevoyais un monde de bonheur. Ces chants préludaient aux ébats
-joyeux de la jeunesse, ils ouvraient l'aimable fête du printemps...
-Même à présent leur souvenir, si plein d'émotions enfantines, me
-fait reculer devant le pas que j'allais franchir. Oh! faites-vous
-entendre encore, chants célestes et doux! Une larme coule, la terre m'a
-reconquis.
-
- CHŒUR DES DISCIPLES.
-
- De sa tombe funeste
- Quittant l'obscurité,
- Vers la voûte céleste
- Christ est monté.
- Son âme prisonnière
- Renaît à la lumière,
- Pour ne jamais mourir;
- Las! et nous, pour souffrir,
- Nous restons sur la terre.
- Entre tous ses élus
- Nous qu'il aima le plus,
- Il nous laisse en arrière
- Sourd à notre douleur,
- Il vient de disparaître...
- O divin maître,
- Nous pleurons ton bonheur.
-
- CHŒUR DES ANGES.
-
- Christ est ressuscité
- Du sein de la mort même.
- Pour ceux qu'il aime
- O bien suprême,
- Pure félicité!
- Âmes captives,
- Rompez vos fers.
- En de joyeux concerts,
- Âmes plaintives,
- Changez vos pleurs amers.
- Et vous dont la bouche
-
- Ne mentit jamais,
- Hommes droits et vrais
- Que sa loi touche;
- Christ aujourd'hui
- Est votre appui,
- Christ vous appelle:
- Troupe fidèle,
- Venez à lui!
-
- * * * * *
-
-DEVANT LES PORTES.
-
-PROMENEURS DE TOUTE ESPÈCE.
-
-sortant de la ville.
-
-PLUSIEURS COMPAGNONS OUVRIERS.
-
-Pourquoi donc par là?
-
-D'AUTRES.
-
-Nous allons au rendez-vous de chasse.
-
-LES PREMIERS.
-
-Gagnons le moulin, nous autres.
-
-UN COMPAGNON OUVRIER.
-
-Je vous conseille plutôt d'aller au cours-d'eau.
-
-UN AUTRE.
-
-La route qui y mène est trop laide.
-
-LES DEUX ENSEMBLE.
-
-Et toi, que fais-tu?
-
-UN TROISIÈME.
-
-Je m'en vais avec les autres.
-
-UN QUATRIÈME.
-
-Venez à Burgdorf. Je vous jure que vous y trouverez les plus jolies
-filles et la meilleure bière du canton, et des affaires de première
-qualité.
-
-UN CINQUIÈME.
-
-Quel gaillard! est-ce que les épaules te démangent pour la troisième
-fois? Vas-y sans moi, j'ai trop peur de cet endroit-là.
-
-PREMIÈRE SERVANTE.
-
-Non, non, je m'en retourne à la ville.
-
-SECONDE SERVANTE.
-
-Nous le trouverons sûrement sous ces peupliers.
-
-PREMIÈRE SERVANTE.
-
-Grand bonheur pour moi! Il se pendra à ta robe: sur la pelouse, il ne
-danse qu'avec toi. Que me revient-il de tes plaisirs?
-
-SECONDE SERVANTE.
-
-Mais aujourd'hui il ne sera pas seul le blondin, m'a-t-il dit, doit
-être avec lui.
-
-PREMIER ÉCOLIER.
-
-Comme elles détalent, les petites friponnes! Viens, camarade, nous les
-accompagnerons. De la bière de mars, de bon tabac et une servante en
-toilette voilà mes goûts favoris.
-
-UNE DEMOISELLE.
-
-Regarde-moi ces jeunes gens, si ce n'est pas une honte! Ils pourraient
-avoir la meilleure société du monde, et ils courent après ces créatures.
-
-SECOND ÉCOLIER au premier.
-
-Pas si vite! En voici deux, derrière nous, qui sont très-bien mises:
-ma voisine est l'une d'elles, j'ai du goût pour cette jeune personne.
-Elles s'avancent à pas lents, et finiraient bien par nous donner le
-bras.
-
-PREMIER ÉCOLIER.
-
-Non, camarade, non; je n'aime point à être gêné. Vite! que nous ne
-perdions pas notre gibier. La main qui tient le balai samedi, c'est
-encore celle qui dimanche te caressera le mieux.
-
-PREMIER BOURGEOIS.
-
-Non, vous dis-je, le nouveau bourgmestre ne me plaît nullement: à
-présent qu'il est en place, il devient tous les jours plus fier. Et que
-fait-il donc pour la ville? Cela ne va-t-il pas de mal en pis? Il faut
-obéir plus strictement que jamais, et payer plus qu'en aucun temps.
-
- UN MENDIANT chante.
-
- Mes bons messieurs, mes belles dames,
- Si brillants, si bien ajustés,
- À ma détresse ouvrez vos âmes,
- Soulagez mes infirmités.
- Donner, rend l'âme satisfaite.
- Ah! répondez à ma chanson!
- Que, pour le pauvre, cette fête
- Soit un jour de riche moisson.
-
-SECOND BOURGEOIS.
-
-Je ne connais pas de plus grand plaisir, les dimanches et les jours de
-fêtes, que de parler guerre et batailles. Pendant que loin de vous,
-dans la Turquie, les peuples en viennent aux mains et s'échinent
-d'importance, vous êtes tranquillement à votre fenêtre, à boire votre
-petit verre et à regarder le long de la rivière filer les bateaux; puis
-vous rentrez le soir chez vous, gai comme pinson et bénissant le ciel
-des temps de paix qu'il vous accorde.
-
-TROISIÈME BOURGEOIS.
-
-Mon cher voisin, je vous en offre autant. Qu'ils se fendent le crâne,
-et que tout aille sens dessus dessous chez eux je m'en moque, pourvu
-qu'à la maison les choses demeurent comme ci-devant.
-
-UNE VIEILLE aux demoiselles.
-
-Voyez donc un peu, quelle toilette! Ce jeune sang pétille de
-gentillesse. Qui est-ce qui ne deviendrait fou, en vous regardant?...
-Pas de fierté, là, tout doux! Dites-moi ce que vous souhaitez, je
-saurai vous le procurer.
-
-PREMIÈRE DEMOISELLE.
-
-Viens, viens, Agathe! Prenons garde qu'on ne nous aperçoive avec une
-pareille sorcière... Elle me fit pourtant voir, à la Saint-André, mon
-futur mari en personne.
-
-SECONDE DEMOISELLE.
-
-Moi, elle me le fit voir à travers un cristal en uniforme, avec
-d'autres militaires. Eh bien, j'ai beau regarder autour de moi, j'ai
-beau chercher partout; il ne veut pas se montrer.
-
- SOLDATS chantant.
-
- Bourgades munies
- De créneaux, remparts!
- Fillettes jolies, Aux malins regards!
- Vers vous je m'élance,
- Et monte à l'assaut.
- La peine est immense,
- Mais le prix la vaut.
-
- D'une ardeur guerrière
- On nous voit courir,
- Pour jouir et plaire,
- Comme pour mourir.
- Chaudes escalades!
- Moments courts et doux!
- Filles et bourgades
- Se rendent à nous.
- La peine est immense,
- Mais le prix la vaut;
- Et qui porte lance
- Le gagne bientôt.
-
-
-FAUST ET WAGNER.
-
-
-FAUST.
-
-Les glaçons ne retiennent plus captive l'eau des ruisseaux et des
-torrents; au léger souffle du printemps, la terre s'amollit, les
-vallées reverdissent, l'espérance renaît. Le vieil hiver s'en va cacher
-sa décrépitude sur les sommets escarpés des montagnes. Là, vainement il
-s'entoure de neiges et de frimats; le morne coup-d'œil, qu'il jette
-en fuyant sur le gazon des prairies, est une arme impuissante; le
-soleil ne souffre rien de blanc sous ses rayons. Partout le mouvement,
-partout la vie; il embellit, il colore toutes choses. On n'aperçoit pas
-encore de fleurs dans la campagne: prendrait-il pour des fleurs tous
-ces hommes chamarrés? Mais détournons nos regards de ces collines, et
-voyons ce qui se passe du côté de la ville. Hors des portes obscures
-et profondes se pousse une multitude de gens diversement vêtus. Avec
-quel empressement chacun court aujourd'hui se réchauffer aux rayons
-du soleil! Ils fêtent bien la résurrection du Seigneur, car ils sont
-eux-mêmes ressuscités: échappés aux sombres appartements de leurs
-maisons basses, aux liens de leurs habitudes vulgaires et de leurs
-vils trafics, aux toits et aux plafonds qui les écrasent, à leurs rues
-sales et étranglées, aux ténèbres mystérieuses de leurs églises; tous,
-ils renaissent à la lumière. Vois donc, avec quelle précipitation la
-foule se disperse dans les jardins et dans les campagnes. Vois, que de
-barques joyeuses descendent et remontent le fleuve en tous sens... et
-cette dernière qui suit le fil de l'eau, chargée à couler bas! Il n'est
-pas jusqu'aux sentiers lointains de la montagne, qui ne brillent de
-l'éclat des vêtements. Mon oreille distingue déjà le bruit tumultueux
-du village: voilà le vrai paradis du peuple; grands et petits, tous
-bondissent de joie ici je me sens homme, ici j'ose l'être.
-
-WAGNER.
-
-Monsieur le docteur, il est sans doute honorable et avantageux de
-se promener avec vous; mais je désirerais ne pas me mêler à ces
-villageois, attendu que je suis l'ennemi juré de tout ce qui sent
-la grossièreté. Les violons, les cris, les plaisirs bruyants de ces
-gens-là, me font un mal!... Ils hurlent comme des damnés, et ils
-appellent cela s'amuser, ils appellent cela chanter!
-
- PAYSANS sous la feuillée, dansant et chantant.
-
- Le berger quitte ses brebis,
- Et, mettant ses plus beaux habits,
- À la danse il s'apprête.
- Sous le bois ils sont déjà tous,
- Et dansent là comme des fous.
- Ha! ha! ha! ha!
- Landerira!
- Ainsi dit la musette.
-
- Dans le cercle il entre à grands pas,
- Et brusquement heurte du bras
- Une jeune fillette.
- La belle se tourne aussitôt,
- Disant «Prenez-le un peu moins haut;
- Ha! ha! ha! ha!
- Landerira!
- Voyez ce malhonnête!»
-
- Cependant vingt couples dansaient:
- À droite, à gauche ils se lançaient,
- Robes volaient en tête,
- Tous les fronts étaient enflammées,
- L'un sur l'autre ils tombaient pâmés.
- Ha! ha! ha! ha!
- Landerira!
- Quel chaos! Quelle fête
-
- «Monsieur, point de ces privautés!
- --Fi! point d'épouse à mes côtés!
- Mieux vaut une grisette.»
- Puis, à part la tirant un brin...
- La danse allait toujours son train,
- Ha! ha! ha! ha!
- Landerira!
- Les chants et la musette.
-
-UN VIEUX PAYSAN.
-
-C'est beau de votre part, monsieur le docteur, de ne pas rougir de nous
-aujourd'hui, et de venir, savant comme vous l'êtes, vous mêler à la
-foule du peuple. Prenez cette jolie cruche, que nous avons emplie de
-boisson fraîche, et buvez un coup: je vous l'offre de grand cœur, et
-je souhaite, non seulement qu'elle vous ôte la soif, mais encore que
-toutes les gouttes qui y sont s'ajoutent à vos jours.
-
-FAUST.
-
-J'accepte votre offre et vos vœux, en vous en remerciant mille fois,
-et je vous souhaite à tous une bonne santé.
-
- (Le peuple se range en cercle autour d'eux.)
-
-LE VIEUX PAYSAN.
-
-Assurément, vous faites bien de reparaître chez nous un jour de fête:
-dans quels mauvais jours vous nous avez visités autrefois! Il y en a
-ici plus d'un, que votre père arracha aux griffes de la fièvre chaude,
-dans le temps qu'il mit fin à la contagion[4]. Et vous, qui n'étiez
-qu'un jeune homme dans ce temps-là, vous alliez partout où il y avait
-des malades: on emportait maint cadavre hors des maisons; mais vous,
-vous en sortiez toujours sain et sauf. Vous avez été mis à de rudes
-épreuves. L'homme qui secourait ses semblables, Celui qui est là-haut
-l'a secouru à son tour.
-
-TOUS.
-
-Vive l'homme courageux! Qu'il puisse faire du bien long-temps encore.
-
-FAUST.
-
-Prosternez-vous devant Celui qui est là-haut: lui seul enseigne à faire
-du bien, lui seul est la source de tout bien.
-
- (Il poursuit son chemin avec Wagner.)
-
-WAGNER.
-
-O grand homme! quel plaisir ce doit être pour toi, de te voir ainsi
-honoré par tout ce peuple! Heureux qui peut retirer un pareil avantage
-de ses qualités naturelles! Le père te montre à son enfant, chacun
-interroge la foule, chacun court et se presse autour de toi les violons
-se taisent, la danse s'arrête. Fais-tu un pas en avant; ils forment
-une haie, les chapeaux volent en l'air, et peu s'en faut qu'ils ne
-s'agenouillent, comme si le Saint-Sacrement passait.
-
-[Illustration: Faust--Heureux qui peut conserver espérance de surnager
-sur cet océan d'erreurs!... l'esprit a beau déployer ses ailes, les
-corps, hélas! n'en a point à y ajouter]
-
-FAUST.
-
-Encore quelques pas jusqu'à cette pierre, et nous nous reposerons
-de notre longue promenade. Là, bien souvent je me suis assis, seul,
-absorbé dans la méditation, exténué de jeûnes et de prières. Riche
-d'espoir, ferme dans ma croyance, je pensais, à force de larmes, de
-soupirs, de convulsions, obtenir la fin de cette contagion du Maître
-des cieux... Et maintenant les suffrages de ce peuple sonnent à mon
-oreille, comme ferait l'ironie la plus amère. Ah! si tu pouvais lire
-dans mon cœur combien peu le père et le fils méritent une telle
-gloire! Mon père était un honnête homme borné, qui avait la manie
-de réfléchir sur la nature et ses forces cachées ce qu'il faisait
-de bien bonne foi, mais à sa manière. Dans la compagnie de quelques
-adeptes, il s'enfermait au fond d'un obscur laboratoire; et, d'après
-certaines recettes, il amalgamait les contraires. C'était un _lion
-rouge_, amant tant soit peu sauvage, qu'il mariait dans un bain tiède
-au _lis sans tache_; après quoi il les plaçait tous les deux dans un
-four chaud, puis les transvasait sans cesse d'une capsule dans l'autre.
-Alors paraissait dans un verre la _jeune reine_ nuancée de mille
-couleurs[5]; on administrait la médecine, les patients mouraient, et
-nul ne demandait: «Qui a guéri?» C'est ainsi que, dans ces vallées et
-sur ces montagnes, distribuant nos élixirs infernaux, nous avons lutté
-de fureurs avec la contagion. J'ai moi-même présenté le poison à des
-milliers d'hommes: ils ont passé; et moi je survis, pour qu'on adresse
-éloge sur éloge à leur téméraire assassin.
-
-WAGNER.
-
-Comment cela peut-il vous tourmenter? Un honnête homme n'a-t-il
-pas fait tout ce qu'on doit attendre de lui, quand il a exercé
-ponctuellement et consciencieusement l'art qui lui a été enseigné?
-Jeune homme, si tu honores ton père, tu te plairas à recevoir ses
-enseignements; homme, si tu fais faire à la science quelques pas, ton
-fils pourra aspirer à de plus hautes conceptions encore.
-
-FAUST.
-
-Heureux qui peut conserver l'espérance de surnager sur cet océan
-d'erreurs! L'homme passe sa vie à user de ce qu'il ne sait point,
-et à ne pouvoir user de ce qu'il sait... Mais chassons ces tristes
-idées; qu'elles ne viennent pas troubler le calme heureux de si belles
-heures! Regarde, comme au loin sur la pelouse les cabanes étincellent
-aux lueurs ardentes du couchant. Le soleil penche et s'éteint, le
-jour expire; mais il se hâte d'aller éclairer d'autres contrées,
-et d'y porter une nouvelle vie. Oh! que n'ai-je des ailes, pour
-m'enlever dans les airs et suivre cet astre le long de sa carrière,
-que rien n'interrompt jamais! Je verrais, dans un éternel crépuscule,
-se balancer le monde à mes pieds; je verrais s'enflammer toutes les
-hauteurs, toutes les vallées s'obscurcir, et tous les torrents changer
-en vagues d'or leurs vagues argentées... En vain la montagne oppose à
-ma course ses défilés sauvages: déjà mes yeux étonnés plongent sur la
-mer, elle ouvre devant moi ses golfes brûlants. Le Dieu semble-t-il
-vouloir disparaître; un second élan, et je poursuis ma route; je
-continue de boire à longs traits sa lumière éternelle, devant moi le
-jour, et la nuit derrière moi, le ciel au-dessus de ma tête et sous
-mes pieds les flots de l'océan... Charmant rêve, tant qu'il dure!
-Mais l'esprit a beau déployer ses ailes, le corps, hélas n'en a point
-à y ajouter. Et pourtant, il n'est personne qui n'ait senti battre
-son cœur, quand au-dessus de nous, perdue dans les espaces azurés,
-l'alouette nous envoie les éclats de son chant matinal; quand, par
-delà la cime des rochers couverts de sapins, l'aigle plane les ailes
-étendues; et quand la grue traverse les plaines et les mers, pour
-regagner les lieux qui l'ont vu naître.
-
-WAGNER.
-
-J'eus souvent aussi, moi, mes instants de folie; mais de pareils
-désirs, je n'en éprouvai jamais. On est bientôt las des forêts et des
-prairies: non, je n'ai jamais eu envie de voler comme un oiseau. Les
-plaisirs de l'esprit nous transportent bien autrement, de livre en
-livre, de feuillet en feuillet cela embellit et réchauffe les nuits
-d'hiver; vous sentez courir comme une douce flamme dans tous vos
-membres, et vous n'avez pas plutôt déroulé un parchemin, que le ciel
-tout entier descend sur vous.
-
-FAUST.
-
-Tu ne connais qu'un désir, et puisse l'autre te rester toujours
-étranger! Deux âmes, hélas! habitent en mon sein, dont l'une tend
-continuellement à se séparer de l'autre. L'une, vive et passionnée,
-participe du monde et s'y tient attachée au moyen des organes du corps;
-l'autre, ennemie des ténèbres, aspire à s'envoler dans les demeures de
-nos aïeux... S'il y a dans l'air des Esprits souverains et dépendants,
-qui tiennent le milieu entre la terre et le ciel, oh! qu'ils quittent
-leurs nuages d'or, et qu'ils me conduisent vers une nouvelle vie!
-Seulement, si j'avais un manteau enchanté qui pût me transporter sur
-des plages lointaines, je ne m'en déferais pas en échange des vêtements
-les plus précieux, je ne le donnerais pas pour le manteau d'un roi.
-
-WAGNER.
-
-Hélas! n'appelez point la troupe des Esprits. Il est bien connu qu'elle
-fait sa ronde dans l'atmosphère, et ne cesse de tendre à l'homme toute
-sorte de pièges. Du nord il en vient, qui vous enfoncent dans la chair
-des dents aigües et une langue à triple dard. De l'est ils soufflent
-un air qui dessèche tout, et ils se nourrissent de vos poumons. Quand
-c'est le midi qui les envoie du fond du désert, ils amassent sur votre
-tête flamme sur flamme; et l'ouest en vomit un essaim, qui d'abord
-vous ravive, puis finit par vous engloutir, vous, les plaines et les
-moissons. Enclins au mal, ils écoutent volontiers; ils obéissent
-volontiers aussi, parce qu'ils aiment à tromper; ils se disent envoyés
-du ciel, et prennent une voix angélique quand ils mentent... Mais
-retirons-nous; le ciel devient obscur, l'air fraîchit, le brouillard
-tombe. C'est le soir qu'on commence à apprécier son chez soi. D'où
-vient que vous restez là immobile? qu'avez-vous à considérer? qu'est-ce
-donc qui peut attirer votre attention dans ce crépuscule?
-
-FAUST.
-
-Ne vois-tu pas un chien noir rôder à travers les blés et les jachères?
-
-WAGNER.
-
-Il y a déjà long-temps que je le vois rien de moins étonnant, ce me
-semble.
-
-FAUST.
-
-Regarde-le bien! Pour qui prends-tu cet animal?
-
-WAGNER.
-
-Pour un barbet, qui cherche la trace de son maître.
-
-FAUST.
-
-Ne remarques-tu pas comme il décrit de longs spirales, et s'approche de
-nous de plus en plus? Et je me trompe fort, ou un trait de feu marque
-son passage.
-
-WAGNER.
-
-Je ne vois rien, moi, qu'un barbet noir: peut-être avez-vous des
-éblouissements.
-
-FAUST.
-
-Il me semble qu'il traîne à nos pieds de petits lacets, pour nous
-attacher.
-
-[Illustration: Il grogne et n'ose vous aborder: Il se couche sur le
-ventre il remue la queue ...]
-
-WAGNER.
-
-Moi, je le vois sauter autour de nous, l'air craintif et embarrassé,
-parce qu'au lieu de son maître il trouve deux inconnus.
-
-FAUST.
-
-Le cercle se resserre, il nous touche déjà.
-
-WAGNER.
-
-Voyez; c'est bien un chien, et non pas un fantôme. Il grogne et n'ose
-vous aborder, il se couche sur le ventre, il remue la queue: toutes
-choses que les chiens ont coutume de faire.
-
-FAUST.
-
-Accompagne-nous, viens ici, viens!
-
-WAGNER.
-
-C'est un drôle d'animal! Vous vous tenez tranquille, il fait le beau;
-vous lui parlez, il court à vous: perdez quelque chose, il vous le
-rapportera, il se jettera dans l'eau après votre canne.
-
-FAUST.
-
-Tu as raison; je ne vois rien qui indique un Esprit, et tout montre
-qu'il a été seulement bien dressé.
-
-WAGNER.
-
-Un chien, quand il est bien dressé, n'est pas indigne de l'affection
-d'un honnête homme. Oui, il mérite vos bontés; c'est le meilleur
-écolier de nos étudiants.
-
- (Ils rentrent dans la ville.)
-
- * * * * *
-
-CABINET D'ÉTUDE.
-
-
-FAUST entre, accompagné d'un barbet noir.
-
-FAUST.
-
-J'ai quitté les champs et les prairies, qu'enveloppe une nuit profonde.
-De secrets pressentiments m'agitent, et une sainte horreur m'avertit
-qu'au-dedans de moi veille la meilleure de mes deux âmes; les penchants
-grossiers sommeillent, et avec eux tous les orages qu'ils enfantent;
-j'éprouve un ardent amour des hommes, l'amour de Dieu me pénètre et me
-ravit.
-
-Tiens-toi donc en repos, barbet! Ne cours donc pas çà et là dans la
-chambre. Que flaires-tu autour de la porte? Allons, couche-toi derrière
-le poêle; je te cède mon meilleur coussin. Puisque tout-à-l'heure, sur
-le chemin de la montagne, tu nous as divertis par tes tours et par tes
-bonds, sois le bien-venu chez moi; mais conduis-toi en hôte paisible.
-
-Ah! dès qu'au fond de notre cellule étroite notre lampe recommence à
-luire en amie, aussitôt la lumière se répand dans notre sein, dans
-notre cœur qui se connaît lui-même; la raison élève de nouveau sa
-voix, et l'espérance renaît; on aspire à se retremper aux sources du
-torrent, à ces sources d'où jaillit la vie.
-
-Ne grogne donc pas ainsi, barbet! Les accords célestes, qui remplissent
-maintenant mon âme tout entière, ne peuvent s'accorder avec les
-hurlements d'un animal. Nous sommes habitués à ce que les hommes
-tournent en ridicule ce qu'ils n'entendent pas, à ce qu'ils murmurent
-à la vue du bien et du beau, qui les gênent souvent: le chien en
-grognera-t-il à leur exemple?... Mais hélas! avec les meilleures
-dispositions, je me sens déjà moins pur et moins satisfait. Pourquoi
-donc faut-il que le fleuve tarisse si tôt, et nous laisse en proie à
-une soif dévorante?... Que de fois j'en ai fait la triste expérience!
-Néanmoins cette misère a son terme, nous apprenons enfin à évaluer
-à son juste prix ce qui sort des limites resserrées de la terre,
-nous aspirons à une révélation; révélation qui ne brille nulle part
-d'un éclat plus pur et plus digne de la majesté de Dieu, que dans le
-livre du Nouveau-Testament. Il me prend envie d'ouvrir le texte grec,
-et, m'abandonnant une fois à toute la candeur de mes sentiments, de
-traduire le saint original dans ma chère langue maternelle.
-
- (Il ouvre un volume et se prépare.)
-
-Il est écrit: _Au commencement était la Parole._ Me voici déjà arrêté!
-Qui viendra à mon secours? Il m'est tellement impossible de connaître
-la valeur de ce mot, _la parole!_ Je dois le traduire autrement, si
-l'Esprit daigne m'éclairer. Il est écrit: _Au commencement était
-l'Intelligence._ Voyons, pesons bien cette première ligne; que notre
-plume ne se hâte pas trop: est-ce bien l'_intelligence_ qui crée
-et conserve tout? Il devrait y avoir: _Au commencement était la
-Puissance._ Cependant, même en écrivant ceci, quelque chose me dit
-que je n'y suis pas encore... L'Esprit m'éclaire! je vois maintenant
-ce qu'il faut, et j'écris avec confiance _Au commencement était
-l'Activité._
-
-Si je partage la chambre avec toi, barbet, au nom du ciel, cesse
-d'aboyer, cesse de hurler! Il n'est pas possible d'endurer auprès de
-soi un compagnon aussi bruyant; l'un de nous deux doit nécessairement
-quitter la chambre. C'est à regret, que je viole les lois de
-l'hospitalité: la porte est ouverte, tu as la clef des champs... Mais
-que vois-je? cela tient du prodige. Est-ce illusion? est-ce réalité?
-Comme mon barbet grandit et se gonfle! Il se soulève avec effort: ce
-n'est plus là la figure d'un chien. Quel spectre ai-je traîné chez moi?
-Le voici en hippopotame; ses yeux lancent des éclairs, il ouvre une
-gueule armée. Oh! tu ne m'échapperas pas! Pour une pareille engeance de
-Démons, la Clef de Salomon[6] est ce qui convient.
-
- ESPRITS sur l'avenue
-
- Un de nous au piège est pris.
- N'entrez point, restez, Esprits!
- Vieux lynx de race infernale,
- Il s'est pris dans cette salle,
- Comme au piège une souris.
- Restez, restez... Mais silence!
- Sur nos brillants ailerons
- Balançons-nous en cadence,
- Formons, formons notre danse;
- Et nous le dégagerons.
- Voulez-vous qu'il sorte,
- Au seuil de la porte
- Ne le laissez point s'asseoir:
- Formez-vous en essaim noir,
- Volez autour de la porte.
- Oui, volons à son secours,
- Car il nous aima toujours.
-
-FAUST.
-
-Premièrement, pour aborder le monstre, prononçons la conjuration des
-quatre Esprits «Que la Salamandre s'allume! que l'Ondin se replie! que
-le Sylphe s'évanouisse! que le Lutin travaille!»
-
-Qui ne connaîtrait point les éléments, leur force et leurs propriétés,
-n'aurait aucun pouvoir sur les Esprits.
-
-«Vole en flamme légère, Salamandre! coule en vagues bruyantes, Ondin!
-brille en météore éblouissant, Sylphe! assiste-moi dans ma demeure,
-Incube! Incube, avance à ton tour et ferme la marche!»
-
-Le monstre ne recèle aucun de ces quatre Esprits. Il reste immobile et
-me grince les dents, je ne lui ai fait encore aucun mal. Patience je
-vais mettre en œuvre contre toi des charmes plus puissants.
-
-Mon ami, es-tu un échappé de l'enfer? Regarde donc ce signe devant lui
-s'inclinent les noires phalanges.
-
-Le voilà qui s'enfle! Ses crins se hérissent.
-
-Être maudit, peux-tu l'envisager, l'incréé, l'inexprimable, celui que
-tous les cieux adorent, et que le crime a transpercé? Il se gonfle
-de plus en plus, le voici en éléphant; relégué derrière le poêle, il
-remplit tout l'espace à lui seul. Il veut s'écouler en nuage. Garde-toi
-de monter jusqu'au plafond! Viens te coucher aux pieds de ton maître.
-Tu vois que mes menaces ne sont pas vaines: obéis, ou je roussis ton
-poil avec le feu sacré! N'attends pas la Triple lumière, n'attends pas
-le plus puissant de mes charmes
-
- (Pendant que le nuage tombe, MÉPHISTOPHÉLÈS s'avance de
- derrière le poêle, sous l'habit d'un étudiant ambulant.)
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Pourquoi tout ce vacarme? Que demande monsieur? Qu'y a-t-il pour son
-service?
-
-FAUST.
-
-C'était donc là ce que cachait le barbet? Un étudiant ambulant?
-L'aventure est risible.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Salut au savant Docteur! Vous m'avez fait rudement suer.
-
-FAUST.
-
-Comment te nommes-tu[7]?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-La question me paraît de peu d'importance pour quelqu'un qui méprise
-si fort les mots, qui ne s'arrête jamais à l'apparence, et qui regarde
-surtout au fond des êtres.
-
-FAUST.
-
-C'est que vous autres messieurs, vous portez ordinairement des noms
-qui peignent assez bien votre nature; c'est, ou Beelzébuth, ou malin
-Esprit, ou menteur, qu'on vous appelle. Hé bien, _qui_ donc es-tu?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Une partie de cette puissance, qui veut toujours le mal et fait
-toujours le bien.
-
-FAUST.
-
-Que signifie cette énigme?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Je suis l'Esprit qui toujours nie, et cela avec raison; car tout ce qui
-existe mérite d'être anéanti, et il vaudrait beaucoup mieux que rien
-n'existât. Ainsi, tout ce que vous appelez péché, destruction, en un
-mot le mal, c'est mon élément.
-
-FAUST.
-
-Tu te dis une _partie_, et pourtant te voilà devant moi en entier.
-
-
-[Illustration: Méph: Pourquoi tout ce vacarme? Que demande monsieur?
-Qu'y a-t-il pour son service?]
-
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Je te dis l'humble vérité. Si l'homme, ce petit monde d'extravagances,
-s'imagine qu'il fait un tout à lui seul, moi je ne suis qu'une partie
-de cette partie, qui était tout au commencement, une partie des
-ténèbres qui enfantèrent la lumière, l'orgueilleuse lumière qui dispute
-maintenant le rang et l'espace à son antique mère, la nuit; sans y
-réussir toutefois, étant de partout repoussée et, malgré qu'elle en
-ait, contrainte de ramper à la surface des corps. Elle jaillit des
-corps, elle fait leur beauté: eh bien, un corps l'arrête invinciblement
-dans sa course. J'ai donc bonne espérance que cela ne durera pas
-long-temps, et qu'au moyen des corps elle finira par être anéantie.
-
-FAUST.
-
-Je connais à présent tes dignes fonctions! Tu ne peux rien anéantir en
-masse, et te rejettes sur les détails.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Et il faut avouer que jusqu'ici il n'y a pas grand ouvrage de fait.
-Ce qui s'oppose au _rien_, le _quelque chose_, ce lourd monde, telles
-peines que je me sois données, je n'ai pu l'entamer d'aucun côté.
-Flots, tempêtes, bouleversements, incendies, rien n'y fait; la terre
-et la mer n'en sont que plus tranquilles! Sur cette damnée semence,
-principe des animaux et des hommes, il n'y a rien à gagner. Combien
-n'en ai-je pas détruit! et toujours circule un sang nouveau; c'est à
-en devenir fou! De l'air, de l'eau, ainsi que de la terre, s'élancent
-mille germes, dans le sec, dans l'humide, dans le froid, dans le
-chaud!... Enfin, si je ne m'étais pas réservé la flamme, je n'aurais
-rien pour moi.
-
-FAUST.
-
-Ainsi donc, à l'éternel mouvement des êtres, au pouvoir salutaire qui
-toujours crée, tu opposes la main glacée du Démon; et tu te roidis en
-vain contre lui dans ta malice. Cherche à entreprendre quelqu'autre
-chose, ô bizarre enfant du chaos!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Oui, mais nous en causerons plus à fond la prochaine fois. Oserais-je,
-pour cette fois, me retirer?
-
-FAUST.
-
-Je ne vois pas trop pourquoi tu me le demandes. Maintenant que je sais
-qui tu es, entre et sors par où tu voudras: voici la fenêtre, voici la
-porte, ou même la cheminée, si tu l'aimes mieux.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Je dois l'avouer, il y a un petit empêchement à ce que je ne sorte ce
-pied de sorcière, sur votre seuil...
-
-FAUST.
-
-Le _Pentagramme_[8] te tourmente? Puisque ce signe t'est contraire,
-explique-moi donc, fils de l'enfer, comment tu as pu entrer ici.
-Comment se fait-il qu'un Esprit tel que toi se soit abusé à ce point?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Remarque-le bien: il n'est pas posé comme il faut; l'angle qui regarde
-la rue est, tu le vois, un peu ouvert.
-
-FAUST.
-
-Le cas est singulièrement heureux! De cette manière donc, tu te trouves
-mon prisonnier? Je suis bien servi par le hasard.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Le barbet ne remarqua rien, lorsqu'il sauta dans la chambre: du dehors
-l'apparence est tout autre. À présent le Diable ne peut plus sortir de
-la maison.
-
-FAUST.
-
-Mais pourquoi ne passes-tu pas par la fenêtre?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-C'est une loi des Diables et des revenants, que par où ils sont entrés,
-par là ils doivent sortir. À cette condition nous avons notre liberté;
-autrement, nous sommes esclaves.
-
-FAUST.
-
-L'enfer même a ses lois! Je suis bien aise de le savoir. Dans ce cas,
-messieurs, on pourrait donc en sécurité faire un pacte avec vous?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Ce qu'on te promettrait, tu en aurais la pleine jouissance, et l'on
-ne t'en retiendrait pas la moindre parcelle... Mais ce n'est pas une
-petite affaire; nous la conclurons à la première entrevue que nous
-aurons ensemble. Maintenant je te prie, je te supplie de me laisser
-partir.
-
-FAUST.
-
-Reste encore un instant, pour me dire la bonne aventure!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Délivre-moi, te dis-je, oh! délivre-moi! Je reviendrai bientôt, et
-alors tu pourras me demander tout ce que tu voudras.
-
-FAUST.
-
-Je ne t'ai point tendu de piège, mais tu as donné de toi-même dans le
-panneau. Bien fou qui se dessaisit du Diable, quand il le tient! Il ne
-le ressaisira pas de sitôt.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Hé bien, si bon te semble, je suis prêt à te faire ici compagnie; mais
-à la charge d'employer toutes les ressources de mon art, pour te rendre
-agréable le temps que nous passerons ensemble.
-
-FAUST.
-
-Volontiers! Libre à toi d'exercer ton art, pourvu qu'il soit
-divertissant.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Tu vas, mon ami, dans ce peu d'heures, prendre plus de plaisir que
-durant les uniformes jours d'une année entière. Ce que chantent les
-tendres Esprits, les belles images qu'ils apportent avec eux, ne sont
-pas un vain prestige. Il y aura des plaisirs pour ton odorat, il y
-en aura pour ton palais, il y en aura même pour ton cœur. Pas n'est
-besoin de préparatifs, nous sommes réunis. Commencez!
-
- ESPRITS.
-
- Arcs surbaissés,
- Voûtes antiques,
- Sombres portiques,
- Disparaissez!
- Laissez, laissez
- Le soleil luire,
- Et nous sourire
- Avec amour!...
- Devant le jour
- La nuit s'écoule;
- Brillant et pur,
- Le ciel déroule
- Ses plis d'azur;
- Des feux sans nombre,
- Sillonnent l'ombre;
- De sa prison
- La jeune Aurore,
- Timide encore,
- S'échappe, et dore
- Le frais gazon;
- Un doux frisson
- Court dans les veines,
- Et le réveil
- Du lourd sommeil
- Brise les chaînes;
- Les vêtements
- S'en vont flottants
- Par les rivages,
- Par les bocages,
- Où les amants
- À mille orages
- Livrent leurs sens.
- Bourgeons naissants!
- Heureux bocages!
-
- Aux pampres noirs
- Les raisins pendent,
- Puis seuls, se rendent
- Sous les pressoirs
- Qui les attendent;
- En longs ruisseaux,
- De leurs tonneaux
- Les vins descendent;
- Sur des tapis
- De fins rubis
- Leurs flots s'épandent,
- Et, vagabonds,
- Autour des monts
- En lacs s'étendent
- Lacs transparents,
- Miroirs errants,
- Où se répètent
- Les monts lointains,
- Où se reflètent
- Les cieux sereins.
-
- La vague humide
- Chasse et poursuit,
- Dans son réduit,
- Le daim timide;
- D'un vol rapide,
- L'oiseau s'enfuit
- Vers d'autres plages,
- Vole aux nuages,
- Vole aux îlots
- Qui sur les flots
- Tremblent, s'agitent.
- Parés de fleurs,
- Là mille chœurs
- Aux chants s'excitent;
- De leurs accents
- Vifs et puissants
- L'accord entraîne,
- Ravit les sens;
- De chœurs dansants
- La rive est pleine:
- Aux rocs déserts
- Les uns s'avancent;
- D'autres s'élancent
- Au sein des mers,
- Et se balancent
- Sur leurs flots verts.
- Tous pour la vie;
- Tous pour jouir,
- Dans la folie,
- Du court plaisir
- De cette vie.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Il dort. C'est assez, jeunes Esprits; Esprits aériens et tendres, vous
-l'avez bien assoupi par vos enchantements: je vous suis obligé de ce
-concert... Non, tu n'es pas encore homme à retenir le Diable malgré
-lui!... Maintenant faites voltiger autour de lui d'agréables songes,
-plongez-le dans une mer d'illusions. Moi, pour rompre le charme de ce
-seuil, j'ai besoin d'une dent de rat... Ha! je n'aurai pas long-temps à
-conjurer; en voici un qui trotte de ce côté, il m'entendra bientôt.
-
-Le maître des rats et des souris, des mouches, des grenouilles, des
-punaises, des poux[9], t'enjoint de mordre le seuil de cette porte,
-comme s'il était frotté d'huile. Bon, le voici déjà qui sautille vers
-la porte. Allons, allons, à l'ouvrage! La pointe qui m'a repoussé est
-du côté extérieur. Là, encore un coup de dent!... Voici qui est fait. À
-présent, mon cher Faust, rêve tout ce que tu voudras: jusqu'au revoir!
-
-
-FAUST s'éveillant.
-
-Suis-je encore une fois trompé? La foule des Esprits a-t-elle disparu?
-Quoi! cette visite du Diable serait un songe!... Et ce barbet qui a
-sauté après moi?...
-
- * * * * *
-
-CABINET D'ÉTUDE
-
-FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-
-FAUST.
-
-On frappe!... Entrez... Qui vient m'importuner encore?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS en dehors.
-
-C'est moi.
-
-FAUST.
-
-Entrez.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS de même.
-
-Il faut que tu le dises trois fois.
-
-FAUST.
-
-Entrez donc!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS ouvrant.
-
-Bien, je suis content de toi; nous allons, je l'espère, signer la
-paix. Pour dissiper tes vapeurs, me voici en jeune gentilhomme, dans
-des habits écarlates galonnés d'or, le petit manteau de satin sur les
-épaules, la plume de coq sur le chapeau, une longue épée affilée au
-côté; et, sans périphrases, je te conseille d'en faire autant, si tu
-veux secouer une bonne fois les chaînes qui t'accablent, et, libre
-enfin, éprouver ce que c'est que la vie.
-
-FAUST.
-
-Sous quelque habit que ce soit, la vie sera toujours pénible pour
-moi, le monde toujours vide et sans charmes. Je suis trop vieux pour
-m'amuser, trop jeune pour être sans désirs. Que peut m'offrir ce
-monde?... «L'impuissance est ton lot! ton lot, c'est l'impuissance!»
-Voilà l'éternel refrain, qui fatigue les oreilles de l'homme; voilà
-ce que, d'un bout de la vie à l'autre, un mauvais Génie lui répète
-à chaque heure d'une voix cassée. Ce n'est qu'avec effroi, que je
-contemple l'aurore à mon réveil je pleure avec amertume, en voyant
-poindre ce jour, qui dans sa carrière n'accomplira pas un de mes
-souhaits, pas un seul; ce jour, qui étouffe jusqu'au pressentiment
-de la plus mince de mes jouissances; ce jour, dont les contrariétés
-sans nombre doivent bientôt glacer l'inspiration qui m'échauffe et qui
-remue mes entrailles... Puis il faut, lorsque la nuit tombe, il faut
-m'étendre, solitaire et désolé, sur un lit où le repos ne me visitera
-point, où des rêves horribles viendront agiter mon sommeil. Le Dieu,
-qui habite en mon sein, peut bien ébranler mes fibres secrètes; mais
-celui qui règne sur toutes mes forces, ne saurait rien déplacer autour
-de moi. C'est pourquoi le jour me pèse; c'est pourquoi je souhaite la
-mort, et j'ai la vie en horreur.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Et cependant, la mort n'est jamais un hôte très-bien venu.
-
-FAUST.
-
-O heureux celui dont, au milieu de l'éclat d'une victoire, elle vient
-ceindre les tempes d'un laurier sanglant! Heureux celui qu'après
-l'ivresse d'une danse fougueuse, elle endort dans les bras d'une jeune
-fille! Oh! que ne suis-je embrasé, consumé, par la flamme du grand
-Esprit! Que ne suis-je abîmé dans ses profondeurs
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Et cependant, cette nuit même, quelqu'un n'a pas avalé certaine liqueur
-brune...
-
-FAUST.
-
-Il paraît que l'espionnage est ton occupation favorite.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Je n'ai pas la toute-science, mais j'en sais passablement long.
-
-FAUST.
-
-Hé bien! puisque les sons trop connus d'une pieuse mélodie m'ont tiré
-de l'obscur dédale où j'errais, et, réveillant en moi les sentiments
-éteints de mes jeunes années, ont offert à mes yeux abusés l'image de
-temps heureux qui ne sont plus; je maudis tout ce que l'âme environne
-de prestiges enivrants, et tout ce que, dans nos demeures d'exil,
-elle nous dérobe sous les voiles brillants du mensonge! Soit maudite,
-d'avance, la haute opinion que l'esprit se fait de lui-même! Maudites
-soient encore les visions chimériques, par qui nos sens sont assiégés
-sans relâche! Maudit soit ce que nos rêves nous montrent de plus
-séduisant, fantôme de gloire, fantôme de renommée! Maudites soient
-toutes les choses dont la possession nous flatte, femme ou enfant,
-esclave ou charrue Maudit soit Mammon, quand, nous éblouissant de ses
-trésors, il nous pousse à des entreprises hardies, ou quand, pour
-d'oisives jouissances, il enfle nos oreillers d'une plume voluptueuse!
-Maudit soit le jus balsamique de la treille! Maudit soit l'amour et ses
-plus doux épanchements! Maudite soit l'espérance, maudite la foi, et
-maudite avant tout la patience!
-
- CHŒUR D'ESPRITS INVISIBLES.
-
- Ah! ah!
- Tu l'as renversé,
- Le beau, l'heureux monde!
- Par ton souffle immonde
- Il est effacé;
- Il s'est éclipsé.
- Le beau, l'heureux monde,
- Un demi-Dieu l'a renversé!
- Tous les débris de sa beauté passée
- Dans le néant nous les précipitons,
- Et nous pleurons
- Cette beauté pour jamais effacée
- Nous la pleurons!
-
- O le plus grand des enfants de la terre,
- Ce monde heureux construis-le de nouveau;
- Relève-le de sa poussière,
- Plus heureux encore et plus beau.
- Oui, dans ton cœur bâtis un nouveau monde,
- Recommence de nouveaux jours:
- Que sur nous ton espoir se fonde,
- Nous t'accorderons nos secours;
- Sur toi, sur tes travaux, sans cesse
- Nous veillerons,
- Et chanterons,
- Pour alléger le poids de ta tristesse.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Ce sont là les petits d'entre les miens. Entends-tu comme, avec une
-sagesse profonde, ils te conseillent de chercher les plaisirs et de te
-jeter dans le tourbillon de la vie? Ils voudraient te replonger dans
-le monde, t'arracher à cette solitude où les sens s'émoussent, où se
-figent les sucs dont l'âme se nourrit. Cesse donc de jouer avec cette
-tristesse maudite, qui s'acharne sur toi comme un vautour, et dévore
-ton existence. Il n'est si mauvaise compagnie, qui ne te fît sentir au
-moins que tu es un homme parmi des hommes; et l'on n'est point dans
-l'intention de te mêler à la canaille. Ce n'est pas non plus que je
-sois un seigneur des plus huppés: mais si tu veux prendre avec moi ta
-course à travers la vie, je consens à t'appartenir sur-le-champ, je
-suis ton compagnon; et, pour peu que cela te convienne, je me fais même
-ton valet, je me fais ton esclave.
-
-FAUST.
-
-Mais que dois-je te promettre en retour?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Oh! tu auras le temps d'y penser.
-
-FAUST.
-
-Non, non, le Diable est un égoïste, et ce n'est pas ordinairement
-pour l'amour de Dieu qu'il fait le bien d'autrui. Énonce la condition
-nettement il y a péril à loger un tel serviteur.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Je me dévouerai _ici_ à ton service, et courrai sans fin ni cesse
-au moindre signe de ta volonté; mais, quand nous nous retrouverons
-_là-bas_, tu me rendras la pareille.
-
-FAUST.
-
-Je m'embarrasse peu de ce qui se fait là-bas. Commence par mettre en
-pièces ce monde-ci l'autre n'aura qu'à venir ensuite. De cette terre
-naissent mes plaisirs, et ce soleil éclaire mes souffrances: si je puis
-une fois m'en affranchir, alors advienne que pourra. Je n'en veux plus
-entendre parler peu m'importe que dans la vie à venir l'on aime et l'on
-haïsse, et qu'il y ait aussi dans ces sphères un dessus et un dessous.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Avec ces disposions, tu peux le hasarder. Engage-toi, et mon art te
-fait passer dans l'ivresse du plaisir des jours délicieux, je te donne
-ce qu'aucun homme n'a entrevu jusqu'à présent.
-
-FAUST.
-
-Et que veux-tu me donner, pauvre Diable? L'esprit d'un homme, en ses
-élans sublimes, fût-il jamais à la portée d'un de tes pareils?...
-Dis, qu'as-tu à m'offrir? des aliments, qui ne rassasient pas; de
-l'or, qui s'écoule des mains comme le vif argent; des jeux, où l'on
-ne gagne jamais; de jeunes filles qui, jusque dans les bras de leur
-amant, en appellent un autre de l'œil; l'honneur, déité brillante, qui
-s'évanouit comme un météore. Montre-moi un fruit qui ne tombe pas avant
-d'être mûr, et des arbres qui reverdissent tous les jours!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Une semblable commission ne m'effraie pas; j'ai de tels trésors à ton
-service. Certes, mon bon ami, le temps approche où nous pourrons faire
-la vie en toute sécurité.
-
-FAUST.
-
-Si jamais il m'arrive de goûter le repos, en me couchant sur un lit de
-plume; que je sois anéanti! Si tu peux me séduire à ce point, que je me
-plaise à moi-même; si tu peux m'endormir au sein des jouissances que ce
-soit pour moi le dernier jour! Je t'offre la gageure.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Top!
-
-FAUST.
-
-Et troc pour troc! Oui, si dès ce jour je m'écrie «Reste, reste, que
-tu es beau!» tu peux alors me charger de liens, alors je consens à
-m'engloutir, alors la cloche des morts peut se faire entendre, alors tu
-es affranchi de ton service... Que mon heure sonne, que le cadran tombe
-en poussière, qu'il n'y ait plus de temps pour moi!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Penses-y bien, nous ne l'oublierons pas.
-
-FAUST.
-
-Tu en as le droit incontestable, je ne me suis pas engagé
-témérairement. Aussi bien, puisque je dois être esclave, que m'importe
-le nom de mon maître? Joug pour joug, autant vaut le tien.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Je remplirai donc dès aujourd'hui mes fonctions de valet, à la table
-de mon Docteur. Un mot seulement: c'est à la vie et à la mort, pourvu
-qu'on me remette une couple de lignes.
-
-FAUST.
-
-Quoi! pédant, tu demandes un écrit! Ne connais-tu donc pas l'homme
-encore? Ne connais-tu pas le prix de sa parole? N'est-ce point
-assez, que la mienne ait irrévocablement disposé de mes jours? Le
-monde n'est-il pas dans un flux perpétuel? Et quelques mots d'écrit
-m'obligeraient davantage!... C'est pourtant à une pareille chimère que
-notre âme se laisse entraîner qui oserait s'en affranchir? Heureux
-celui qui garde fidèlement sa parole en son cœur! nul sacrifice ne lui
-coûte. Mais un parchemin écrit et scellé est un fantôme, qui épouvante
-tout le monde; un serment n'a de valeur qu'autant que la plume l'a
-tracé, et l'on mène la foule avec un peu de cire et quatre doigts de
-peau... Que veux-tu de moi, malin Esprit? marbre, airain, parchemin,
-papier? Dois-je écrire avec un style, un burin, une plume? Je t'en
-laisse le choix.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-À quel propos cet emportement ce torrent d'éloquence? Il suffit d'une
-petite feuille de quoi que ce soit. Et tu auras soin, pour signer ton
-nom, de te tirer une goutte de sang[10].
-
-FAUST.
-
-Si cela te fait grand plaisir, on peut jouer cette comédie.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Le sang est un suc tout particulier.
-
-FAUST.
-
-N'aie pas peur que je viole ce traité! L'accomplissement de ce que je
-promettrai, t'est garanti par les efforts de ma vie entière. Je me suis
-trop enflé; force est maintenant que je crève ou que je t'appartienne.
-Le grand Esprit m'a repoussé avec dédain, la nature s'est fermée
-devant moi, le fil de ma pensée a été rompu, je suis dégoûté de toute
-science... Ouvre donc les abîmes de ma sensualité; et que les ardentes
-passions, qui y fermentent, s'apaisent! Que tes enchantements jettent
-sur le monde un voile impénétrable, et préparent leurs miracles! Que
-je me précipite en aveugle, à travers le murmure des siècles, sur les
-vagues tremblantes du destin; et qu'en moi la douleur et le plaisir,
-le bonheur et l'infortune, se succèdent l'un à l'autre comme il plaira
-au hasard. Il n'est qu'une loi fixe, celle qui contraint l'homme à
-s'occuper sans relâche.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-On ne vous assigne aucune limite, aucun but ne vous est proposé. Goûtez
-un peu de tout, attrapez au vol ce que vous pourrez, arrangez-vous de
-ce qui vous amusera. Allons, point de faiblesse attachez-vous à moi.
-
-FAUST.
-
-Tu sais trop bien qu'il ne s'agit pas ici d'amusement. Je me livre au
-tourbillon qui produit le vertige, je cherche la jouissance au sein de
-la douleur, l'amour dans la haine, la paix dans le chagrin. Mon cœur,
-guéri de la manie du savoir, ne doit plus désormais se fermer à aucune
-souffrance; tout ce qui est départi à l'humanité, je veux l'éprouver
-dans le plus intime de mon être; je veux, avec le secours de mon
-esprit, atteindre à ce qu'il y a en elle de plus hauts de plus profond;
-je veux accumuler dans mon sein tout ce qu'elle enferme de bien et
-de mal; m'élargissant ainsi par degrés, je veux confondre ma propre
-existence dans la sienne, et, me perdant enfin comme elle, échouer au
-même écueil.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Je te proteste (et tu peux m'en croire, moi qui ai passé plusieurs
-milliers d'années à mâcher un aliment si dur), je te proteste que,
-depuis le berceau jusqu'à la bière, l'homme ne saurait digérer ce vieux
-levain. Crois-en l'un de nous, l'univers n'est fait que pour un Dieu.
-Il s'y contemple dans l'éclat d'une éternelle lumière: nous, il nous
-a créés pour les ténèbres; et pour vous le jour vaut la nuit, la nuit
-vaut le jour.
-
-FAUST.
-
-Mais je le veux!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Voilà parler, cela s'entend. Néanmoins, je l'avoue, un point
-m'embarrasse: le temps est court, l'art est long et j'imagine que vous
-feriez bien mieux de m'écouter. Associez-vous avec un poète; laissez-le
-se livrer aux écarts de son imagination, et entasser sur votre tête
-tout ce qu'il y a de nobles qualités et de sentiments honorables, le
-courage du lion et la vitesse du cerf, le sang bouillant de l'Italien
-et la persévérance de l'homme du Nord; qu'il trouve le secret d'allier
-en vous la grandeur d'âme à l'astuce et de vous douer au déclin de
-l'âge des passions brûlantes de la jeunesse: j'aurais plaisir à
-connaître un pareil original, je l'appellerais monsieur Microcosme[11].
-
-FAUST.
-
-Et que suis-je donc, s'il ne m'est pas possible d'atteindre à cette
-couronne de l'humanité, objet continuel de tous mes désirs?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Tu es, après tout... ce que tu es. Mets sur ta tête une perruque où les
-boucles flottent par millions, chausse tes pieds de brodequins hauts
-d'une coudée; tu n'en resteras pas moins ce que tu es.
-
-FAUST.
-
-Je le sens bien, vainement me suis-je approprié tous les trésors de
-l'esprit humain; au bout de mes longs travaux, nulle énergie nouvelle
-ne s'est manifestée au-dedans de moi, je n'ai pas grandi de l'épaisseur
-d'un cheveu, je ne suis pas plus près de l'infini.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Mon bon monsieur, vous voyez les choses précisément comme tout le monde
-les voit. Il faut vous y prendre un peu mieux, avant que la vie vous
-échappe. Que diantre! tes mains et tes pieds, ta tête et ton c.., sont
-bien à toi; mais ce dont je me sers pour la première fois, en est-ce
-pour cela moins à moi? Si l'on met dans mon écurie six chevaux, leurs
-forces ne seront-elles pas les miennes? Je les monte, et me voilà comme
-si j'avais vingt-quatre jambes. Courage donc, plus de vaines rêveries,
-et en route avec moi dans ce monde! En vérité, je te le dis, un homme
-qui spécule est comme un animal qu'un Esprit malin ferait tournoyer sur
-d'arides bruyères, tandis qu'à quelques pas de lui s'étendraient de
-beaux pâturages verdoyants.
-
-FAUST.
-
-Par où commençons-nous?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Nous partons à l'instant même. Qu'est-ce que ce cabinet, sinon un lieu
-de torture? Et appellerait-on vivre, s'ennuyer soi et les marmots qu'on
-instruit? Laisse un pareil métier à ton voisin Richepanse! Pourquoi
-te tourmenter à battre cette paille vide? Le meilleur de ce que tu
-peux savoir, tu n'oserais le dire à tes élèves... Ah! j'en entends un
-marcher dans l'avenue.
-
-FAUST.
-
-Il ne m'est pas possible de le voir.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Le pauvre garçon attend depuis long-temps, on ne saurait en conscience
-le renvoyer comme il est venu. Donne-moi ta robe et ton bonnet, ce
-costume me siéra merveilleusement (il s'habille). Tu peux t'en fier
-à mon savoir; je ne demande qu'un petit quart-d'heure. Pendant ce
-temps-là, fais tes apprêts pour notre agréable voyage.
-
- (Faust sort.)
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS dans les longs habits de Faust.
-
-Oui, oui, méprise bien la raison et la science, dédaigne l'énergie
-suprême de l'homme, laisse-toi prendre aux séductions enchanteresses de
-l'Esprit de mensonge; tu es à moi sans conditions. Le sort l'a livré
-à un Génie indomptable, qui ne recule jamais, et dont l'élan rapide a
-bientôt traversé les plaisirs de la terre. Une minute de plus, et je le
-traîne sans pitié dans les arides déserts de la vie, je ne lui fais pas
-grâce d'une seule misère: il se débattra, il me saisira, il se roidira
-contre moi; pour son supplice, il y aura des mets délicats et des
-boissons rafraîchissantes, qui se balanceront devant ses lèvres avides
-sans les toucher jamais; il implorera du soulagement, mais en vain. Et,
-quand même il ne se serait pas donné au Diable, son âme n'en périrait
-pas moins.
-
- (Entre UN ÉCOLIER.)
-
-L'ÉCOLIER.
-
-Je ne suis en ces lieux que depuis peu de temps; et, tout rempli de
-soumission, je m'empresse de venir parler et me recommander à un homme,
-dont le nom n'est prononcé qu'avec respect par tout le monde.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Votre civilité me rend confus! Vous voyez en moi un homme comme bien
-d'autres. Avez-vous déjà fait des études?
-
-L'ÉCOLIER.
-
-Je vous en prie, chargez-vous de moi. J'arrive avec toute sorte de
-bonne volonté, quelqu'argent et un sang frais. C'est avec peine que ma
-mère a consenti à mon éloignement, et je voudrais au moins en profiter
-pour apprendre quelque chose d'utile.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Vous êtes justement au bon endroit.
-
-L'ÉCOLIER.
-
-Eh bien, je voudrais déjà m'en retourner. Entre ces murs noircis, dans
-ces salles remplies de monde, je ne me plais pas le moindrement; c'est
-un espace si étranglé! On n'y voit rien de vert, pas un seul petit
-arbre... Au fond de ces salles, sur ces bancs, je perds la faculté
-d'entendre, de voir et de penser.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Tout dépend de l'habitude: c'est ainsi qu'un enfant répugne d'abord à
-prendre le sein de sa mère, puis finit par trouver excellent le lait
-qu'il contient. Il en sera de même du lait de la sagesse, vous mettrez
-tous les jours plus d'ardeur à vous en nourrir.
-
-L'ÉCOLIER.
-
-Vous me rendez la vie. Mais, dites-moi comment il faut m'y prendre.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Expliquez-vous, avant d'aller plus loin, sur la Faculté que vous
-choisissez.
-
-L'ÉCOLIER.
-
-Je voudrais devenir aussi savant que possible, et serais aise de
-comprendre tout ce qu'il y a sur la terre et dans le ciel, la science
-et la nature.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Vous êtes sur la bonne voie, mais prenez garde de vous laisser
-distraire.
-
-L'ÉCOLIER.
-
-J'y suis corps et âme. Cependant, j'avoue que je voudrais me ménager un
-peu de liberté et de bon temps aux jours de fête durant l'été.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Employez le temps, il passe si vite! D'ailleurs, avec de l'ordre, vous
-en gagnerez beaucoup. Mon cher ami, je vous conseille d'abord pour cela
-le cours de logique. Là, on vous dressera l'esprit comme il faut, on
-vous le chaussera de bottes espagnoles bien lourdes, pour qu'il suive
-en esclave le droit chemin de la pensée, et n'aille point, comme un
-feu follet, se promener en zig zag dans les espaces imaginaires. Puis
-on passera des journées à vous apprendre que, pour les opérations
-les plus simples, pour des opérations qui ne vous ont jamais demandé
-qu'un clin-d'œil, comme de boire et de manger, un, deux, trois, est
-indispensable. Et effectivement, la fabrique des pensées ressemble
-tout-à-fait à un métier de tisserand, où une impulsion du pied suffit
-pour ébranler un millier de fils, où la navette va et revient sans
-cesse, où les fils s'entrelacent inaperçus, où mille liens se forment
-d'un seul coup. Le philosophe, lui, monte en chaire, et vous démontre
-que le premier doit être cela, le second cela, et, partant, le
-troisième et le quatrième cela; et que, sans le premier et le second,
-le troisième et le quatrième n'existeraient pas. Ce raisonnement est
-familier aux étudiants de tous les pays, mais pas un d'eux n'est devenu
-tisserand. Veut-on reconnaître et décrire quelque chose de vivant, on
-commence par chasser l'intelligence: alors on a bien entre les mains
-tous les matériaux, mais hélas! il ne manque que le lien intellectuel.
-La chimie l'appelle _encheiresin naturæ_, et, sans le savoir, se moque
-ainsi d'elle-même.
-
-L'ÉCOLIER.
-
-Je ne vous comprends pas entièrement.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Vous serez bientôt au fait; cela ira beaucoup mieux, quand vous aurez
-appris à tout résumer et classer convenablement.
-
-L'ÉCOLIER.
-
-Je suis si abasourdi de tout ce que vous venez de dire, qu'il me semble
-que j'ai une roue de moulin dans la tête.
-
-[Illustration: Meph: ...Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de
-jurer sur la parole du maître... tenez-vous en aux mots; vous êtes sûr
-alors d'entrer, par la grande porte, au temple de la vérité.]
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Et puis il faut, sur toutes choses, vous adonner à la métaphysique.
-Mettez le plus grand soin à cette étude, scrutez profondément ce qui ne
-cadre point avec le cerveau de l'homme; et, que la chose s'y trouve ou
-ne s'y trouve pas, faites toujours en sorte d'avoir à votre service un
-mot pompeux. Mais commencez par vous prescrire, pour cette demi-année,
-une règle invariable. Vous avez cinq heures de leçons par jour: ne
-manquez pas de vous rendre à l'auditoire au coup de la cloche, et n'y
-allez jamais qu'après vous être bien préparé, après avoir bien étudié
-les paragraphes: afin d'être d'autant plus à même de voir qu'il ne
-s'y dit rien qui ne soit dans le livre. Et néanmoins, ne laissez pas
-d'écrire comme si le Saint-Esprit lui-même vous dictait.
-
-L'ÉCOLIER.
-
-Vous n'aurez pas besoin de me le répéter deux fois! Je sais par
-expérience combien cette méthode est utile; car enfin, quand on rentre
-chez soi avec du noir sur du blanc, on tient déjà quelque chose.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Mais choisissez-moi donc une Faculté!
-
-L'ÉCOLIER.
-
-La jurisprudence me répugne.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Je ne puis trop vous en blâmer, lorsque je réfléchis à l'objet de
-cette science. On y voit se succéder les lois politiques et les droits
-civils, comme une éternelle maladie; ils passent de génération en
-génération, ils se traînent sourdement d'un lieu à un autre, et par eux
-la raison devient folie, le bienfait se change en tourment. Tu descends
-de tes aïeux? malheur à toi! Car, hélas des droits qui sont nés avec
-nous il n'en est jamais question.
-
-L'ÉCOLIER.
-
-Vous avez encore augmenté ma répugnance. Oh! quel bonheur d'être
-instruit par vous! J'aurais presqu'envie d'étudier la théologie.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Je désirerais ne point vous égarer; or, dans ce qui regarde cette
-science, il est si difficile d'éviter la fausse route le poison qui s'y
-cache est tellement subtil, et l'on a tant de peine à le distinguer du
-remède! Là encore, ce que vous avez de mieux à faire si vous suivez les
-leçons de quelqu'un c'est de jurer sur la parole du maître. Au total...
-tenez-vous en aux mots; vous êtes sûr alors d'entrer, par la grande
-porte, au temple de la vérité.
-
-L'ÉCOLIER.
-
-Dans un mot, il doit pourtant toujours y avoir une idée.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Sans doute, mais il ne faut pas s'en trop tourmenter; car, lorsque
-l'idée manque, le mot vient à propos pour y suppléer. Avec des mots
-l'on discute fort bien, avec des mots l'on bâtit un système, on peut
-sur des mots fonder une croyance; rien de positif comme un mot, on n'en
-ôterait pas un iota.
-
-L'ÉCOLIER.
-
-Pardon si je me rends importun mais il me reste une question à vous
-faire. Ne voulez-vous pas me dire aussi quelque chose de la médecine?
-Trois ans, c'est bien peu de temps; et, bon Dieu! le champ est si
-vaste! Il suffirait d'un léger signe de la main, pour me mettre ensuite
-en état de marcher seul.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS à part.
-
-Je suis las du ton doctoral, reprenons notre rôle de Diable. (Haut.)
-Rien de plus facile à saisir que l'esprit de la médecine: vous étudiez
-la nature et l'homme, pour finir par les laisser aller comme il plaît
-à Dieu. Il est superflu de courir après la science, chacun n'apprenant
-que ce qu'il peut apprendre; mais celui qui sait mettre à profit
-l'occasion, c'est là l'habile homme. Vous êtes assez bien bâti, vous ne
-manquez pas non plus d'une certaine assurance; or, dès l'instant que
-vous avez une bonne dose de confiance en vous-même, vous en inspirez
-nécessairement aux autres. Surtout, sachez conduire les femmes: c'est
-leur mélancolie, leur éternel _hélas_, caché sous tant de simagrées,
-auquel il faut appliquer un traitement uniforme; et, pourvu que vous
-gardiez avec elles un décorum à demi décent, vous les aurez toutes dans
-votre manche. Deux mots suffisent pour les convaincre de la supériorité
-de votre art sur tous les autres arts: choisissez-les bien, et dès
-l'abord vous vous permettez avec elles mille choses, qu'un autre
-hasarderait à peine après plusieurs années d'assiduités. Ne manquez pas
-de leur tâter souvent le pouls; puis, en accompagnant votre geste d'un
-coup-d'œil vif et pénétrant, parcourez de la main leur taille svelte,
-comme pour voir si les hanches sont bien assises.
-
-L'ÉCOLIER.
-
-Cela se voit d'ici, on voit bien où en venir.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Toute théorie est sèche, mon bon ami, et l'arbre de la vie est fleuri.
-
-L'ÉCOLIER.
-
-Je vous jure que je crois rêver. Oserai-je venir vous importuner encore
-une fois, pour vous entendre, avec votre éminente sagesse, traiter à
-fond toutes ces matières.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Ne doutez pas que je ne fasse pour vous ce qui dépendra de moi.
-
-L'ÉCOLIER.
-
-Je n'oserais cependant revenir, sans vous avoir présenté auparavant mon
-album. M'accorderez-vous l'insigne faveur...
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Très-volontiers.
-
- (Il écrit, et lui rend l'album.)
-
-L'ÉCOLIER lit.
-
-_Eritis sicut Deus, scientes bonum et malum[12]._
-
- (Il s'incline respectueusement et se retire.)
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Suis cette vieille sentence de mon cousin le serpent. Va, tu ne
-tarderas pas à douter de ta ressemblance divine.
-
- (Entre FAUST.)
-
-FAUST.
-
-Hé bien, où allons-nous maintenant?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Où il te plaira. Nous avons devant nous le grand et le petit monde.
-Quel plaisir, quelle utilité, tu retireras de ta course!
-
-FAUST.
-
-Mais, par ma longue barbe, le savoir-vivre me manque entièrement. Cet
-essai ne me réussira point, je n'ai jamais su me tirer d'affaire dans
-le monde; en présence des autres je me sens si petit!... Je serai
-toujours embarrassé.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Mon cher ami, tout cela s'acquiert. Un peu d'amour-propre, et tu sais
-vivre.
-
-FAUST.
-
-Mais comment sortir de la maison? Où prendre des chevaux, un carrosse,
-des domestiques?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Tu vois ce manteau: nous n'avons qu'à le jeter sur nous, il nous
-portera à travers les airs. Pour ce hardi voyage, tu ne prends pas un
-gros bagage avec toi. Un peu d'air inflammable, que je vais préparer
-nous enlèvera de terre; et comme nous ne sommes pas très-lourds, nous
-irons vite. Je te fais mon compliment de ton nouveau genre de vie.
-
- * * * * *
-
-CAVEAU D'AUERBACH À LEIPZIG.
-
-COMPAGNONS DE BOUTEILLE à table.
-
-FROSCH.
-
-Hé bien, personne ne rit, personne ne boit? Je vais vous apprendre,
-moi, à faire la moue! Vous qui êtes tout feu ordinairement, vous fumez
-aujourd'hui comme de la paille mouillée.
-
-BRANDER.
-
-C'est ta faute, tu ne mets rien sur le tapis; pas une bêtise, pas une
-petite saleté.
-
-FROSCH lui versant sur la tête un verre de vin.
-
-Tiens, les voici, l'une portant l'autre.
-
-BRANDER.
-
-Double cochon!
-
-FROSCH.
-
-Vous l'avez voulu!
-
-SIEBEL.
-
-À la porte les grognons! Allons, qu'on chante la ronde à plein gosier,
-qu'on boive et qu'on crie. Ho! holà! ho!
-
-ALTMAYER.
-
-Miséricorde, je suis perdu! Vite, du coton! Le maraud me perce les
-oreilles.
-
-SIEBEL.
-
-Quand la voûte résonne, on juge mieux du volume de la basse.
-
-FROSCH.
-
-C'est juste. Hors d'ici qui se fâche! A! tara lara da!
-
-ALTMAYER.
-
-A! tara lara da!
-
-FROSCH.
-
-Les gosiers sont d'accord.
-
- (Il chante.)
-
- Le saint empire des Romains,
- Eh! d'où vient donc qu'il dure encore?
-
-BRANDER.
-
-Fi, la vilaine chanson! une chanson politique! la misérable chanson!
-Rendez grâce à Dieu, tous les matins, de ce que vous n'avez point à
-vous occuper de l'empire romain. Pour moi, je m'estime souverainement
-heureux de n'être, ni empereur, ni chancelier. Cependant, comme il ne
-faut pas se laisser manquer de chef, nous allons élire un pape. Vous
-savez quelle qualité fait pencher la balance, et place un homme sur le
-trône pontifical?
-
- FROSCH chante.
-
- Ça, levez-vous, madame Rossignol,
- Et poliment saluez ma maîtresse.
-
-SIEBEL.
-
-Pas de politesse à ta maîtresse! Je ne veux rien entendre de cela.
-
-FROSCH.
-
-À ma maîtresse politesse et caresse! Tu ne m'en empêcheras pas.
-
- (Il chante.)
-
- Il est minuit. Dors-tu, ma belle?
- Ouvre ta porte, il est minuit.
- À ta porte ton amant gèle;
- Il est tard, ouvre-la sans bruit.
-
-SIEBEL.
-
-Oui, oui, chante, chante bien ses louanges! Tu ne seras pas le seul à
-rire; j'aurai aussi mon temps, moi: elle m'a trahi, elle te trahira de
-même. Qu'un lutin en devienne amoureux, il pourra s'amuser d'elle dans
-un carrefour; un bouc, en revenant du Blocksberg[13], pourra galoper
-après elle, et lui souhaiter en bêlant une bonne nuit. Mais un brave
-garçon, un homme de la vraie pâte, comme nous, c'est trop bon pour une
-pareille créature. Toute la politesse que je veux qu'on lui fasse,
-c'est de lui casser ses vitres!
-
-BRANDER frappant sur la table.
-
-Attention, attention! Écoutez-moi, et confessez, messieurs, que je sais
-vivre: il y a ici des gens amoureux; or, d'après les usages, je dois,
-pour la bonne nuit, les régaler d'un joli plat de mon métier. Prêtez
-l'oreille, c'est une chanson de nouvelle fabrique, et entonnez avec moi
-le refrain de toute la force de vos poumons.
-
- (Il chante.)
-
- Un rat vivait, non d'abstinence,
- En une office, où le frater
- De tant de lard emplit sa panse,
- Qu'on l'eût pris pour le gros Luther.
- Mais dans son trou la cuisinière
- Mit du poison; tant que dehors.
- On vit sauter le pauvre hère,
- Comme s'il eût l'Amour au corps.
-
- CHŒUR avec acclamation.
-
- Comme s'il eût l'Amour au corps.
-
- BRANDER.
-
- Par monts, par vaux, courant en nage,
- À tous les ruisseaux il buvait;
- Il grattait, mordait faisait rage
- La rage de rien ne servait.
- Vingt fois il s'élança de terre,
- Et vingt fois, épuisé d'efforts,
- Il se roula dans la poussière,
- Comme s'il eût l'Amour au corps.
-
- CHŒUR.
-
- Comme s'il eût l'Amour au corps.
-
- BRANDER.
-
- Pour dernier tour, à la cuisine
- Hors de lui-même il se sauva,
- Prit le feu pour de la farine,
- Et piteusement y creva.
- L'empoisonneuse à pleine gorge
- Se prit à rire, et sans remords:
- «Ah dit-elle, quel feu de forge!
- «Il a parbleu l'Amour au corps.»
-
- CHŒUR.
-
- «Il a parbleu l'Amour au corps.»
-
-SIEBEL.
-
-Comme ils se réjouissent ces plats drôles! Voilà en vérité un beau
-chef-d'œuvre, l'empoisonnement d'un pauvre rat!
-
-BRANDER.
-
-Ils te tiennent donc de bien près?
-
-ALTMAYER.
-
-Oui, avec son gros ventre et sa tête pelée! Le malheur le rend
-compatissant, et dans ce rat crevé il voit son portrait au naturel.
-
- (Entrent FAUST ET MÉPHISTOPHÉLÈS.)
-
-Il faut avant tout que je t'introduise au milieu d'une troupe de
-bons vivants, afin que tu voies comme aisément on s'étourdit. Pour
-ces gens-ci, pas un jour qui ne soit une fête avec peu d'esprit et
-beaucoup de laisser-aller, tous, dans le cercle étroit de leurs folies,
-pirouettent comme de jeunes chats qui jouent avec leur queue. Tant
-qu'ils n'ont pas mal à la tête et que l'aubergiste veut bien leur faire
-crédit, ils sont contents et libres de tout ennui.
-
-BRANDER.
-
-Voici de frais débarqués, il est aisé de s'en apercevoir à leur mise
-extraordinaire. Je parierais qu'il n'y a pas une heure qu'ils sont en
-ville.
-
-FROSCH.
-
-Effectivement, tu as raison. Ah! parlez-moi de Leipzig; c'est un petit
-Paris, et cela vous forme son monde.
-
-SIEBEL.
-
-D'où penses-tu que viennent ces deux étrangers?
-
-FROSCH.
-
-Laisse-moi faire; avec une rasade j'aurai satisfaction de ces drôles,
-et leur tirerai les vers du nez comme une dent de lait. Je les croirais
-de bonne maison, ils ont l'air triste et dédaigneux.
-
-
-BRANDER.
-
-Moi, je parie que ce sont des charlatans.
-
-ALTMAYER.
-
-Peut-être.
-
-FROSCH.
-
-Tais-toi, tais-toi, que je m'amuse à leurs dépens.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.
-
-Les petites gens n'éventeraient pas le Diable, quand celui-ci les
-tiendrait à la gorge.
-
-FAUST.
-
-Nous vous saluons, messieurs.
-
-SIEBEL.
-
-Grand merci de la politesse. (Bas, regardant de travers
-Méphistophélès.) Qu'a donc ce drôle-ci, pour marcher à cloche-pied?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Nous serait-il permis de nous asseoir à votre table? À défaut d'un
-verre de bon vin, que l'on ne peut se procurer ici, votre société sera
-une récréation pour nous.
-
-ALTMAYER.
-
-Vous m'avez l'air d'un homme furieusement gâté.
-
-FROSCH.
-
-Vous êtes parti tard de Rippach? Avez-vous soupé ce soir avec Monsieur
-Jean[14]?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Nous ne nous sommes point arrêtés chez lui aujourd'hui mais la dernière
-fois nous lui parlâmes, et il eut mille choses à nous raconter de ses
-cousins, nous chargea de mille amitiés pour chacun d'eux.
-
- (Il s'incline vers Frosch.)
-
-ALTMAYER bas.
-
-Te voilà pris. Il s'y entend.
-
-SIEBEL.
-
-C'est un fin matois!
-
-FROSCH.
-
-Attends, attends, voilà déjà que je le tiens!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Si je ne me trompe, nous venons d'entendre un chœur de voix exercées?
-En effet, le chant doit résonner admirablement sous ces voûtes.
-
-FROSCH.
-
-Seriez-vous un virtuose, par hasard?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Oh non, mon talent est peu de chose mais j'ai bonne volonté.
-
-ALTMAYER.
-
-Chantez-nous une chanson.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Mille, si vous voulez.
-
-SIEBEL.
-
-Mais aussi, un morceau tout battant neuf.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Justement nous revenons d'Espagne, le pays du vin et des chansons.
-
- (Il chante.)
-
- Advint que chez un prince
- Une puce logeait.
-
-FROSCH.
-
-Écoutez bien! Une puce! Avez-vous compris cela? Une puce est, à mon
-sens, un hôte fort incommode.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS chante.
-
- Advint que chez un prince
- Une puce logeait.
- D'une faveur peu mince
- Le roi la protégeait.
- Par son tailleur en titre,
- Au gentil damoiseau,
- Il fit faire une large mitre,
- Une culotte, un habit, un manteau.
-
-BRANDER.
-
-Mais n'oubliez pas d'enjoindre au tailleur qu'il prenne la mesure
-très-exactement; et que, pour peu qu'il tienne à sa tête, il se garde
-de laisser faire à la culotte le moindre pli.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
- De velours et de soie
- Le voilà donc couvert,
- Qui tout fier se déploie
- Dans son justaucorps vert.
- La sainte croix y brille
- Et, ministre du jour,
- Tous ceux de sa noble famille,
- En bon parent il les place à la cour.
-
- Les seigneurs et les dames
- S'irritent vainement.
- Pour la reine et ses femmes,
- Juste Dieu, quel tourment!
- Être mordu sans cesse,
- Ne se gratter jamais.
- Nous, quand une puce nous blesse,
- Nous l'écrasons sans forme de procès.
-
-CHŒUR avec acclamation,
-
- Nous, quand une puce nous blesse,
- Nous l'écrasons sans forme de procès.
-
-FROSCH.
-
-Bravo, bravo! C'était superbe.
-
-SIEBEL.
-
-Ainsi soit-il de toutes les puces possibles!
-
-BRANDER.
-
-Prenez-les du bout des doigts, et serrez comme il faut.
-
-ALTMAYER.
-
-Vive la liberté! Vive le vin!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Je boirais volontiers un verre à la liberté, si vos vins étaient un peu
-meilleurs.
-
-SIEBEL.
-
-N'en dites pas de mal, ou...
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Si je ne craignais de fâcher l'aubergiste, j'offrirais à ces dignes
-convives du meilleur de notre cave.
-
-SIEBEL.
-
-Faites toujours, je le prends sur moi.
-
-FROSCH.
-
-Donnez-nous-en un grand verre, et nous chanterons vos louanges. Point
-de petits échantillons! Quand je dois porter un jugement, il faut que
-j'aie la bouche pleine.
-
-ALTMAYER bas.
-
-Ils sont du Rhin, je m'en doute.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Allez me chercher un foret.
-
-BRANDER.
-
-Vous en auriez un, qu'en arriverait-il? Vous n'avez pas les tonneaux
-devant la porte, n'est-ce pas?
-
-ALTMAYER.
-
-Là derrière, l'aubergiste a déposé un panier d'outils.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS prend le foret.--À Frosch.
-
-Dites un peu, vous, que souhaitez-vous goûter?
-
-FROSCH.
-
-Comment l'entendez-vous? En avez-vous de tant de sortes?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Je laisse chacun libre de choisir.
-
-ALTMAYER à Frosch.
-
-Ah! ah! tu commences déjà à te lécher les babines.
-
-FROSCH.
-
-Bon, s'il me faut choisir, je veux avoir du vin du Rhin. Rien ne vaut
-ce qui vient du pays.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
- (Faisant avec le foret un trou dans le rebord de la table, à
- la place où s'assied Frosch.)
-
-Apportez de la cire, pour servir de bouchons.
-
-ALTMAYER.
-
-Ah çà, mais c'est de l'escamotage.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS à Brander.
-
-Et vous?
-
-BRANDER.
-
-Je veux du vin de Champagne, et qu'il soit bien mousseux.
-(Méphistophélès continue de forer; cependant quelqu'un a fait des
-bouchons de cire, et les a enfoncés dans les trous.) On ne peut pas
-toujours éviter l'étranger; les bonnes choses sont souvent si loin de
-nous! Tout loyal Allemand déteste les Français, mais il boit leurs vins
-très-volontiers.
-
-SIEBEL.
-
- (Pendant que Méphistophélès s'approche de sa place.)
-
-Moi, je n'aime pas les vins forts donnez-moi un verre de doux.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS forant.
-
-Il va couler pour vous du Tokay.
-
-ALTMAYER.
-
-Morbleu, regardez-moi en face! Je le vois de reste, vous vous moquez de
-nous.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Hé, hé, avec d'aussi nobles convives, ce serait un peu risquer.
-Dépêchons-nous, assez de paroles comme cela! Quel vin dois-je servir
-d'abord?
-
-ALTMAYER.
-
-Tous. Seulement, pas tant de questions!
-
- (Après que tous les trous sont forés et bouchés,
- Méphistophélès s'avance.)
-
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS avec des gestes bizarres.
-
- Sur la vigne il croît du raisin,
- Des cornes sur le bouquetin:
- Si d'un cep dur coule un vin délectable,
- On en peut bien tirer de cette table.
- La nature n'a point de loi:
- C'est un miracle, croyez-moi!
-
-À présent tirez les bouchons, et jouissez!
-
-TOUS.
-
- (Pendant qu'ils tirent les bouchons, et que chacun d'eux
- recueille dans son verre le vin souhaité.)
-
-O l'admirable fontaine!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Mais prenez garde de rien répandre à terre.
-
- (Ils se mettent à boire.)
-
-TOUS chantent.
-
- Nous nous en donnons à cœur joie;
- Nous buvons, nous buvons, buvons,
- Comme cinq-cents cochons!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Mes drôles ont les coudées franches, voyez comme ils sont heureux!
-
-FAUST.
-
-Je voudrais me retirer.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Reste encore quelques minutes, la bestialité va se montrer dans tout
-son lustre.
-
-SIEBEL.
-
- (Il boit sans précaution: le vin coule à terre, et se change
- en flamme.)
-
-À l'aide, au feu, à l'aide, l'enfer s'allume!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS s'adressant à la flamme.
-
-Calme-toi, élément chéri! (Aux convives.) Cette fois, ce n'était qu'une
-goutte du purgatoire.
-
-SIEBEL.
-
-Que veut dire ceci? Attendez-moi, vous le paierez cher! Il paraît que
-vous ne me connaissez pas.
-
-FROSCH.
-
-Qu'il nous le fasse une seconde fois!
-
-ALTMAYER.
-
-Je serais d'avis qu'on le priât poliment de s'en aller.
-
-SIEBEL.
-
-Comment, monsieur, oseriez-vous faire ici de la magie noire?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Paix, vieux sac-à-vin!
-
-SIEBEL.
-
-Ce manche à balai va-t-il encore devenir grossier?
-
-BRANDER.
-
-Attendez un peu, il pleuvra des coups.
-
-ALTMAYER.
-
- (Il ôte un bouchon de la table; il en sort un jet de feu,
- qui l'atteint.)
-
-Je brûle, je brûle!
-
-SIEBEL.
-
-Sorcellerie! Jetez-vous sur lui! Le coquin est condamné, son affaire
-ne sera pas longue.
-
- (Ils lèvent les couteaux et s'élancent sur Méphistophélès.)
-
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS avec des gestes graves.
-
- O magiques accents,
- Tableaux éblouissants,
- Troublez les lieux, les sens.
- À moi, charmes puissants!
-
- (Ils s'arrêtent étonnés, et se regardent les uns les autres.)
-
-ALTMAYER.
-
-Où suis-je?... Quel beau pays!
-
-FROSCH.
-
-Un coteau de vignobles!... Y vois-je clair?
-
-SIEBEL.
-
-Et des grappes, tout juste à portée de la main!
-
-
-[Illustration:--Au feu à l'aide, l'enfer s'allume. ...--Sorcellerie!
-jetez vous sur lui... son affaire ne sera pas longue.]
-
-BRANDER.
-
-Ici, sous ces feuilles vertes, voyez quel cep, voyez quelle grappe!
-
- (Il prend Siebel par le nez. Les autres s'en font autant
- mutuellement, et tous lèvent leurs couteaux [15].)
-
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS comme ci-dessus.
-
-Bandeau fallacieux,
-Tombe, et r'ouvre leurs yeux!
-
-Et n'oubliez jamais comme le Diable se moque du monde.
-
- (Il disparaît avec Faust. Tous les convives lâchent prise.)
-
-SIEBEL.
-
-Qu'y a-t-il?
-
-ALTMAYER.
-
-Comment?
-
-FROSCH.
-
-C'était ton nez?
-
-BRANDER à Siebel.
-
-Et le tien que j'ai en main!
-
-ALTMAYER.
-
-Quel coup terrible! Cela casse bras et jambes. Vite une chaise, je
-tombe en faiblesse.
-
-FROSCH.
-
-Non, dis-moi, qu'est-il arrivé?
-
-SIEBEL.
-
-Où est-il le coquin? Si jamais je l'empoigne, il ne sortira pas vivant
-de mes mains!
-
-ALTMAYER.
-
-Je l'ai vu passer par la porte du caveau... à cheval sur une tonne...
-J'ai du plomb dans les pieds. (Se tournant vers la table.) Ma foi, s'il
-coulait encore du vin?
-
-SIEBEL.
-
-Magie que tout cela, illusion et mensonge!
-
-FROSCH.
-
-Il me semblait pourtant bien que je buvais du vin.
-
-BRANDER.
-
-Mais les grappes, que sont-elles devenues?
-
-ALTMAYER.
-
-Hé bien, dis-moi donc, on ne doit pas croire aux miracles?
-
- * * * * *
-
-
-LA CUISINE D'UNE SORCIÈRE.
-
- Au fond d'un âtre aplati, bouillonne une grande marmite
- posée sur le feu. Dans le tourbillon de vapeur, qui s'en
- élève et roule au haut des voûtes, apparaissent divers
- fantômes. Une GUENON[16], assise auprès de la marmite
- l'écume et veille attentivement à ce qu'elle ne déborde
- point. Le MALE, avec ses petits, est assis à côté d'elle et
- se chauffe. Aux murs et au plafond sont suspendus les outils
- étranges, dont se compose le mobilier de la Sorcière.
-
-FAUST ET MÉPHISTOPHÉLÈS entrent.
-
-FAUST.
-
-J'ai horreur de cet appareil de sorcellerie. Quelles jouissances
-m'oses-tu promettre, au milieu de ce confus amas de figures
-extravagantes? Quel conseil puis-je attendre d'une vieille femme?
-Est-ce avec un breuvage préparé dans cette cuisine infecte, qu'on
-m'ôtera de dessus le corps trente années? Malheur à moi, si tu ne sais
-rien de mieux! J'ai déjà perdu tout espoir. Le baume est il donc une
-chose si rare, que la nature n'en puisse offrir, qu'un Esprit surhumain
-n'en puisse trouver une seule goutte à verser sur mes plaies?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Hé, mon ami, quel nouvel accès de bon sens!... Mais, sérieusement
-parlant, il y a bien aussi, pour se rajeunir, un moyen naturel;
-seulement il est exposé dans un tout autre livre, et c'est un étrange
-chapitre de ce livre-là.
-
-FAUST.
-
-Je veux le savoir.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Bon. Ce moyen ne demande argent, médecine ni sorcellerie. Le voici:
-transporte-toi sur l'heure au milieu des champs, prends une bêche, et
-remue la terre; circonscris ta pensée en un cercle étroit; sache te
-contenter d'une nourriture simple; vis avec les bêtes, comme une bête;
-et le sol, ou tu récoltes, ne dédaigne pas de le fumer toi-même. C'est
-le meilleur moyen, crois-moi, de te rajeunir de quatre-vingts ans.
-
-FAUST.
-
-Je n'y suis point habitué, je ne saurais me résoudre à manier la bêche:
-une vie mesquine n'est nullement dans ma nature.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Hé bien, il faut donc que la sorcière s'en mêle.
-
-FAUST.
-
-Mais pourquoi précisément cette vieille? Ne peux-tu préparer toi-même
-le breuvage?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Ce serait une jolie manière de passer le temps! J'aurais plus vite bâti
-un millier de ponts. C'est un travail qui exige, non-seulement de l'art
-et de la science, mais encore de la patience: un Esprit sédentaire y
-consacre de longues années. Ce breuvage ne fermente qu'avec le temps;
-et les ingrédients qui y entrent, tout ce qui s'y rapporte, sont
-des choses on ne peut plus extraordinaires. Le Diable le lui a bien
-appris, mais le Diable ne peut pas le faire. (Apercevant les Animaux.)
-Regarde, quelle charmante petite famille! Voici la servante, et voilà
-le domestique. Il paraît que leur maîtresse n'est pas chez elle.
-
- (Aux Animaux.)
-
- Où donc est la vieille, amis?
-
- LES ANIMAUX.
-
- À la dinée,
- Hors du logis,
- Au tuyau de cheminée.
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
- Et ne me direz-vous pas
- Quel temps dure son repas?
-
- LES ANIMAUX.
-
- Le temps que nous, sur ces nattes,
- Mettons à chauffer nos pattes.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.
-
-Comment trouves-tu les douces créatures?
-
-FAUST.
-
-Je n'ai jamais rien vu de si repoussant.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Chacun son goût. Un discours, comme celui que tu viens d'entendre, est
-encore celui que je comprends le mieux.
-
- (Aux Animaux.)
-
- Apprenez-moi, grotesque troupe,
- Ce qu'avec votre moulinet
- Vous brassez là dans cette coupe?
-
- LES ANIMAUX.
-
- Vois, nous cuisons une ample soupe.
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
- Vous avez du monde en effet.
-
-LE MALE.
-
- (Il s'approche et caresse Méphistophélès.)
-
- Oh! joue avec moi,
- Oh! joue, et rends-moi
- Riche comme un roi,
- Et fais que je gagne.
- Pauvre moi n'ai rien:
- Si j'avais du bien,
- Tout irait si bien!
- Oh! fais que je gagne.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Comme le singe s'estimerait heureux, s'il avait de quoi mettre à la
-loterie!
-
-
- (Pendant ce temps, les jeunes Animaux se sont saisis d'une
- grosse boule, avec laquelle ils jouent, et qu'ils font
- rouler devant eux.)
-
-
- LE MALE.
-
- Le monde est là.
- Oui, c'est cela:
- Gentille boule
- Qui roule, roule,
- Monte, descend.
- Rase la terre,
- Et comme verre
- Sonne et se fend.
- Vois, elle est creuse,
- Là brille fort,
- Là plus encore...
- O vie heureuse!
- Chers petits chats,
- N'approchez pas,
- Peur du trépas.
- Boule d'argile,
- Chose fragile,
- Vole en éclats.
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
- Quel est ce crible?
-
- LE MALE ramassant un crible.
-
- Il rend l'âme aux yeux visible.
- Par hasard es-tu filou,
- Je pourrai le reconnaître.
-
- (Il court vers la Guenon et la fait voir au travers du
- crible.)
-
- Regarde bien par ce trou.
- Aperçois-tu le filou?
- Nomme-le, je t'en fais maître.
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS s'approchant du feu.
-
- Et ce pot?
-
- LE MALE ET LA GUENON.
-
- Idiot!
- Maître sot!
- Il ne reconnaît pas le pot,
- Ne reconnaît pas la marmite!
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
- Race mal-apprise et maudite!...
-
- LE MALE.
-
- Arme ta main du goupillon,
- Et assieds-toi sur ce fauteuil. Bon!
-
- (Il oblige Méphistophélès à s'asseoir.)
-
-FAUST.
-
- (Tout le temps debout devant un miroir, il s'en est, tantôt
- rapproché, tantôt éloigné.)
-
-Que vois-je? Quelle céleste figure se peint dans ce miroir enchanté!
-Amour, prête-moi tes ailes rapides, et transporte-moi dans la région
-qu'elle habite. Hélas! quand je ne demeure pas à cette place même,
-quand je me hasarde à me rapprocher d'elle de quelques pas, je ne la
-vois plus qu'à travers un brouillard... C'est la femme sous sa forme la
-plus belle!... Mais est-il possible que la femme ait tant de beauté? Ce
-corps étendu devant moi ne serait-il pas plutôt l'abrégé des cieux? Ou
-sur la terre se trouverait-il quelque chose de pareil?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Lorsqu'un Dieu s'est mis durant six jours l'esprit à la torture, et
-qu'à la fin lui-même il dit _bravo_, naturellement il en doit sortir
-quelque chose de passable. Rassasie ta vue pour cette fois, je saurai
-quelque jour te déterrer un trésor semblable; et heureux celui qui aura
-la bonne fortune de l'emmener chez lui, pour en faire usage! (Faust ne
-cesse point de regarder dans le miroir. Méphistophélès, s'étalant sur
-le fauteuil et jouant avec le goupillon, continue.) Me voici comme un
-roi sur son trône: j'ai le sceptre à la main, il ne me manque plus que
-la couronne.
-
-LES ANIMAUX.
-
- (Après avoir exécuté entr'eux mille évolutions bizarres, ils
- apportent une couronne à Méphistophélès, en jetant de grands
- cris.)
-
- Oh! daigne, daigne prendre
- Cette couronne-la,
- Et raccommode-la.
- Il suffit d'y répandre
- Des sueurs et du sang.
-
- (Ils courent gauchement avec la couronne autour de la salle,
- et la brisent en deux moitiés, avec lesquelles ils dansent
- eu rond.)
-
- Contre l'angle du banc
- Nous venons de la fendre!
- Nous parlons et voyons,
- Écoutons et rimons.
-
-FAUST devant le miroir.
-
-Malheureux que je suis!! Ce spectacle m'ôte la raison.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS désignant les Animaux.
-
-Peu s'en faut que la tête ne me tourne, à moi-même.
-
-LES ANIMAUX.
-
- Et si la chose
- Nous réussit,
- Tout se dispose
- En bel esprit!
-
-FAUST comme ci-dessus.
-
-Mon cœur se prend, il s'enflamme! Sortons d'ici, sortons!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS comme ci-dessus.
-
-Au moins, l'on doit convenir que ceux-ci sont de francs poètes[17].
-
- (La marmite, que la Guenon a jusqu'ici négligé d'écumer,
- commence à déborder: une grande flamme s'élève, qui est
- chassée avec violence dans le tuyau de cheminée. LA SORCIÈRE
- descend à travers la flamme, en poussant des cris horribles.)
-
- LA SORCIÈRE.
-
- Au! au! au! au!
- Damné chien race de pourceau!
- Tu perds la soupe, et tu rôtis ma peau!
- Crains ma vengeance,
- Maudite engeance!
-
- (Apercevant Faust et Méphistophélès.)
-
- Eh, qu'est cela?
- Qui vois-je là?
- Qui vois-je ici?
- Qui m'entre ainsi?...
- Restez un peu;
- Vos os, corbleu,
- Verront beau jeu.
- À vous le feu!
-
- (Elle plonge l'écumoire dans la marmite, et asperge de
- flammes Faust, Méphistophélès et les Animaux. Les Animaux
- hurlent.)
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
- (Levant le goupillon qu'il tient dans sa main, et frappant
- de droite et de gauche sur les verres et sur les pots.)
-
- En deux! en deux!
- À bas la soupe!
- À bas la coupe!
- Ce n'est que jeux;
- Non, spectre étique,
- Rien qu'un bâton,
- Réglant le ton
- De ta musique.
-
- (Pendant que la Sorcière recule, pâle de colère et d'effroi.)
-
-Me reconnais-tu maintenant? Squelette, épouvantail, reconnais-tu ton
-seigneur et maître? Qui m'empêchera de frapper? Qui me retient, que je
-ne te mette en pièces, toi et tes Esprits-singes?
-
-N'as-tu plus de respect pour le justaucorps rouge? Ne sais-tu plus
-reconnaître la plume de coq? Et ce visage l'ai-je caché? Dois-je
-peut-être me nommer?
-
-LA SORCIÈRE.
-
-Ah! Monseigneur, pardonnez cet abord un peu rude! Mais le pied fourchu,
-je ne l'ai point aperçu. et où sont donc vos deux corbeaux?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Passe pour cette fois; car au fait, il y a un certain laps de temps que
-nous ne nous sommes vus. La civilisation, qui lèche et polit le monde
-entier, s'est étendue jusque sur le Diable; aujourd'hui plus de fantôme
-du nord: où vois-tu des cornes, une queue, des griffes? Et quant à ce
-pied, dont je ne saurais me passer, il me nuirait dans le monde; aussi
-ai-je adopté, depuis nombre d'années, comme tant de jeunes gens, les
-faux mollets.
-
-
-LA SORCIÈRE dansant.
-
- Monsieur Satan dans ma maison
- J'en perds le sens et la raison.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Femme, plus de ce nom-là; je te défends de le prononcer.
-
-LA SORCIÈRE.
-
-Pourquoi donc? Que vous a-t-il donc fait?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Il est depuis long-temps inscrit au livre des Fables. Ce n'est pas que
-les hommes en soient devenus meilleurs; car, s'ils sont affranchis
-du Malin, les méchants sont restés. Mais tu m'appelleras Monsieur le
-baron, je suis un cavalier comme un autre: tu ne doutes point de ma
-noblesse; regarde, voici mon écusson.
-
- (Il fait un geste indécent.)
-
-LA SORCIÈRE riant d'un rire immodéré.
-
-Ha! ha! c'est bien de vous! Vous êtes un drôle, comme vous l'avez
-toujours été.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.
-
-Mon ami, fais-en ton profit; voilà comme il faut en user avec les
-sorcières.
-
-LA SORCIÈRE.
-
-Dites à présent, messieurs, ce qu'il y a pour votre service.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Un bon verre de la liqueur que tu sais; mais il m'en faut de la plus
-vieille, parce que les années doublent sa vertu.
-
-LA SORCIÈRE.
-
-Très-volontiers! J'en ai ici une bouteille, dont je goûte moi-même de
-temps à autre par plaisir, et qui n'a plus la moindre puanteur; je vous
-en donnerai volontiers un petit verre. (Bas à Méphistophélès.) Mais si
-cet homme en boit sans être préparé, vous savez qu'il n'a pas pour une
-heure de vie.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-C'est un bon ami, à qui elle ne peut que faire grand bien; je ne crains
-pas pour lui la meilleure de toute ta cuisine. Trace ton cercle,
-prononce tes paroles, et donne-lui une pleine tasse.
-
- (La Sorcière, en faisant des gestes bizarres, trace un
- cercle et y place mille choses singulières: pendant cette
- opération, les verres commencent à rendre un son aigu, la
- marmite à tonner sourdement. Enfin elle apporte un grand
- livre, place au milieu du cercle les Animaux, qui lui
- servent de pupitre et tiennent les flambeaux, puis fait
- signe à Faust de venir à elle.)
-
-FAUST à Méphistophélès.
-
-Quand tout cela finira-t-il? Je n'y peux tenir plus long-temps. Cette
-folle engeance, ces gestes délirants, cette illusion dégoûtante,
-m'inspirent trop d'horreur.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Chansons! Ce n'est que pour rire, ne sois donc pas si difficile. Il
-faut bien, en sa qualité de médecin, qu'elle prépare son remède, afin
-qu'il te profite comme il faut.
-
- (Il contraint Faust à entrer dans le cercle.)
-
-LA SORCIÈRE.
-
- (Elle se met à lire dans le livre, et déclame avec beaucoup
- d'emphase.)
-
- Oui, je le dis:
- D'un fais-en dix,
- Ôtes-en six,
- Puis trois encore;
- Et c'est de l'or.
- Le reste suit:
- À sept et huit,
- Vingt se réduit;
- Car la sorcière
- Ainsi l'a dit.
- Ainsi finit
- Le grand mystère.
- Neuf se traduit par _un_,
- Dix se rend par _aucun._
- De la vieille sorcière
- Tel fût toujours, tel est
- L'infaillible livret.
-
-FAUST.
-
-On dirait que la vieille parle dans la fièvre.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Tu n'es pas au bout: je connais le livre; il est écrit dans ce goût,
-du commencement jusqu'à la fin. J'y ai perdu mon temps, car une
-contradiction parfaite est également inintelligible pour les sages
-et pour les fous. Mon ami, l'art est ancien et nouveau. Ce fût dans
-tous les temps la mode de mettre en avant trois et un, un et trois,
-pour propager l'erreur au nom de la vérité: sur ce texte on babille,
-on apprend cela par cœur comme autre chose. Pures folies! Qui va se
-tourmenter à les comprendre? L'homme croit d'ordinaire, quand il entend
-des mots, qu'il y faut absolument découvrir un sens.
-
-
-
- LA SORCIÈRE poursuit.
-
- L'admirable pouvoir
- De tout savoir
- Ne réside en personne.
- S'il est un point
- Qui parfois vous le donne,
- C'est de n'y songer point.
-
-FAUST.
-
-Quel non-sens nous dit-elle? Un instant de plus, et ma tête se rompt.
-Je jurerais entendre un chœur de cent mille fous.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Assez assez, très-excellente Sybille! Donne ta potion, et remplis le
-gobelet jusqu'au bord: elle ne peut faire aucun mal à mon ami; c'est
-un homme qui a passé par bien des grades, il n'en est pas à son coup
-d'essai.
-
- (La Sorcière verse la potion dans le gobelet avec cérémonie:
- au moment où Faust y touche des lèvres, on voit s'élever une
- légère flamme.)
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Courage, allons, une gorgée; encore une! Voilà qui te remettra bientôt
-la joie au cœur. Comment, tu es à tu et à toi avec le Diable, et tu as
-peur de la flamme?
-
- (La Sorcière efface le cercle. Faust en sort.)
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Partons maintenant, tu as besoin d'exercice.
-
-LA SORCIÈRE.
-
-Puisse ce petit coup vous être salutaire!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS à la Sorcière.
-
-Toi, si je puis faire quelque chose qui te soit agréable, tu n'auras
-qu'à me le dire au sabbat.
-
-LA SORCIÈRE.
-
-Prenez cette chanson, et chantez-la de temps en temps. Vous en
-éprouverez des effets tout particuliers.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.
-
-Viens vite, et laisse-toi conduire: il faut que tu transpires un peu,
-pour que la vertu du remède agisse à l'intérieur et à l'extérieur.
-Ensuite je te ferai sentir tout le prix d'une noble oisiveté; et tu ne
-seras pas long-temps sans éprouver, avec une joie secrète, l'influence
-de Cupidon, qui se joue des cœurs, et voltige en secouant sa torche
-sur l'univers entier.
-
-FAUST.
-
-Laisse-moi jeter un dernier coup d'œil sur ce miroir, l'image de femme
-qui s'y reflète est si belle!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Non, non, tu vas avoir tout-à-l'heure devant toi le vivant modèle de
-toutes les femmes. (Bas.) Avec cette potion dans le corps, tu verras
-une Hélène en chaque femme.
-
- * * * * *
-
-[Illustration: Faust.--Ma belle Demoiselle oserais-je vous offrir mon
-bras et vous reconduire chez vous?]
-
-
-UNE RUE.
-
-FAUST, MARGUERITE passant.
-
-FAUST.
-
-Ma belle, noble demoiselle, oserais-je vous offrir mon bras et vous
-reconduire chez vous?
-
-MARGUERITE.
-
-Je ne suis ni belle, ni noble demoiselle, et pour rentrer chez moi je
-n'ai besoin du bras de personne.
-
- (Elle se débarrasse et s'enfuit.)
-
-FAUST.
-
-Par Dieu, voilà une belle enfant! Je n'ai jamais rien vu de si
-charmant; il y a en elle tant de modestie et de décence, et en même
-temps quelque chose de dédaigneux... la rougeur de ses lèvres, l'éclat
-de ses joues. je ne l'oublierai de ma vie! Ses regards baissés vers
-la terre se sont gravés profondément dans mon cœur, et sa brusque
-répartie... C'est à ravir!
-
- (MÉPHISTOPHÉLÈS s'approche.)
-
-FAUST.
-
-Écoute ici. Il faut que tu me procures cette jeune fille.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Laquelle?
-
-FAUST.
-
-Celle qui vient de passer.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Celle-là, dites-vous? Elle venait de chez un prêtre, qui lui a donné
-l'absolution de tous ses péchés; je m'étais glissé tout près du
-confessionnal: c'est l'innocence même, elle allait à confesse pour un
-rien. Je n'ai aucun pouvoir sur elle.
-
-FAUST.
-
-Elle a pourtant plus de quatorze ans.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Tu t'exprimes comme Roger Bontemps, qui veut que toutes les jolies
-fleurs soient pour lui, et s'imagine qu'honneurs et faveurs, tout est à
-la portée de sa main mais il n'en va pas toujours ainsi.
-
-FAUST.
-
-Monsieur le magister, trêve de vos sentences! Je ne dis plus qu'un mot
-si cette charmante fille n'est pas ce soir même dans mes bras, à minuit
-nous nous séparons.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Demandez quelque chose de faisable, de possible. Seulement pour épier
-l'occasion, il me faudrait déjà au moins quinze jours.
-
-FAUST.
-
-Et moi, si j'avais seulement sept heures devant moi, je n'aurais pas
-besoin du Diable pour séduire une petite créature pareille.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Voilà que vous parlez comme un Français! Ne soyez pas si pressé, je
-vous en conjure: que sert-il de brusquer la jouissance? Loin d'y
-gagner, votre plaisir sera beaucoup moins vif que si, avant d'en venir
-là, vous aviez couru, fureté, fourré la main dans mille brimborions,
-pétri et ajusté vous-même la poupée. C'est ce que nous apprend plus
-d'un conte gaulois.
-
-FAUST.
-
-J'ai de l'appétit sans tout cela.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-À présent, injures et plaisanteries à part, je vous dis et vous répète
-qu'auprès de cette belle enfant on ne saurait aller si vite en besogne.
-Il n'y a rien là à entreprendre de force, il faut se résoudre à ruser.
-
-FAUST.
-
-Mais procure-moi quelque chose qui appartienne à cet ange, conduis-moi
-dans la chambre où elle dort, trouve-moi un fichu qui ait couvert son
-sein, une jarretière... enfin un objet quelconque, qui serve à nourrir
-mon amour.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Eh bien, pour vous prouver que je compatis à vos peines, et que je veux
-y apporter remède, nous ne perdrons pas un moment; je vous conduirai
-dès aujourd'hui dans sa chambre.
-
-FAUST.
-
-Et je la verrai? Je la posséderai?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Non pas! Elle sera chez une voisine; et pendant ce temps-là, vous
-pourrez vous livrer tout seul à la douce espérance des joies à venir,
-vous enivrer à votre aise de l'atmosphère qu'elle respire.
-
-FAUST.
-
-Partons-nous?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Il est trop de bonne heure encore.
-
-FAUST.
-
-Va donc me chercher un cadeau pour elle.
-
- (Il s'en va.)
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Déjà des cadeaux? C'est fort bien, il réussira. Je connais plus d'un
-bon endroit, et plus d'un vieux trésor enfoui je vais y jeter un coup
-d'œil.
-
- (Il s'en va.)
-
- * * * * *
-
-
-LE SOIR. UNE PETITE CHAMBRE PROPRE ET BIEN RANGÉE.
-
-MARGUERITE.
-
- (Tressant ses nattes et les relevant.)
-
-Je donnerais quelque chose de bon, pour savoir qui était ce monsieur
-d'aujourd'hui. Il avait bonne tournure, et sans doute il est d'une
-noble famille; je l'ai lu dans ses traits... Sans cela d'ailleurs il
-n'aurait pas été si hardi.
-
- (Elle sort.)
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS, FAUST.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Entre, mais bien doucement! Entre donc.
-
-FAUST après quelques instants de silence.
-
-Je t'en prie, laisse-moi seul.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS furetant autour de la chambre.
-
-Il s'en faut que toutes les jeunes filles soient aussi rangées.
-
- (Il sort.)
-
-FAUST regardant autour de lui.
-
-Je te salue, doux crépuscule, dont les rayons tremblants dorent ce
-sanctuaire; je te livre mon âme, douce langueur d'amour qui te nourris
-de la rosée de l'espérance. Comme ici tout respire la paix, l'ordre,
-le contentement! Dans cette pauvreté quelle abondance, au fond de ce
-réduit quelle félicité! (Il se jette dans un fauteuil de cuir, près du
-lit.) O toi qui as reçu dans tes bras tant de générations, en joie ou
-en tristesse, que ce soit mon tour aujourd'hui. Combien de fois, hélas!
-une troupe d'enfants s'est pressée autour de ce trône de famille! Ici
-peut-être, au saint jour de Noël, celle que j'aime est venue répandre
-sa reconnaissance dans le sein de son pieux aïeul; et, inclinant vers
-lui ses joues enfantines, elle a baisé la main flétrie du vieillard.
-
-Je sens, ô jeune fille, ton esprit d'ordre planer autour de moi; cet
-esprit qui règle chacune de tes journées, comme la plus tendre mère;
-lui qui t'inspire, lorsque tu étends sur la table ce tapis propre et
-uni, lorsque tu fais disparaître les grains de poussière qui crient
-sous tes pieds. O main charmante, main divine, cette chaumière est
-par toi changée en un vestibule du ciel. Et ici... (Il soulève un des
-rideaux du lit.) Quel transport amoureux, mêlé de respect, s'empare
-de moi! Ici je pourrais m'arrêter des heures entières. Nature, c'est
-donc ici que tu embellis le sommeil de cet ange, en faisant voltiger de
-légers songes autour d'elle; c'est ici que repose cette aimable enfant,
-dont le sein palpite de vie et de jeunesse; ici se développa le pur et
-sacré tissu de cette image de Dieu.
-
-Et toi, quel dessein t'y conduit? Pensée amère et déchirante! Que
-prétends-tu faire ici? Pour quoi ton cœur est-il lourd?... Misérable
-Faust, je ne te reconnais plus.
-
-L'air que je respire en ce lieu est-il enchanté? J'ai soif du plaisir;
-je le voudrais sur l'heure, et je me sens plongé dans un océan de
-rêveries voluptueuses... Sommes-nous donc le jouet du premier souffle
-qui passe?
-
-Et si elle entrait à l'instant même, comme tu te repentirais de ton
-crime! Ah! que le grand homme serait alors petit! Je tomberais confus à
-ses pieds.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Hâtez-vous de sortir, je la vois en bas qui s'approche.
-
-FAUST.
-
-Partons, partons; et n'y rentrons jamais.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Voici une cassette passablement pesante, que je suis allé prendre loin
-d'ici. Mettez-la dans son armoire, je vous jure qu'elle en perdra la
-tête: je l'ai garnie de certaines bagatelles faites pour en gagner bien
-d'autres. Après tout, c'est un enfant, et les enfants aiment les jouets.
-
-FAUST.
-
-Je ne sais si je dois...
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Qu'avez-vous donc? Voudriez-vous peut-être garder le trésor pour vous?
-En ce cas je conseille à votre amour de s'épargner un temps précieux,
-et de m'épargner à moi une peine inutile. Vraiment je désespère de
-vous voir jamais raisonnable je me gratte la tête, je me frotte les
-mains... (Il met la cassette dans l'armoire et la referme.) Allons,
-partons vite!... Vous prétendez, dites-vous, attendrir le cœur de
-cette charmante fille; et vous voilà planté sur vos jambes, comme si
-la physique et la métaphysique s'offraient à vos yeux en personnes.
-Partons donc!
-
- (Ils sortent.)
-
-MARGUERITE tenant une lampe.
-
-Quelle odeur de renfermé il y a ici! C'est à suffoquer. (Elle ouvre
-la fenêtre.) L'air n'est pourtant pas chaud dehors; cela tient à
-ma disposition, je me sens mal à l'aise... Je voudrais que ma mère
-rentrât. J'ai un frisson par tout le corps... Folle et timide fille que
-je suis!
-
- (Elle se met à chanter en se déshabillant.)
-
- Il fût un prince en Laponie,
- De fidélité vrai trésor,
- À qui sa belle à l'agonie
- Fit présent d'une coupe d'or.
-
- Elle devint, comme on peut croire,
- Son joyau le plus précieux.
- Toutes les fois qu'on l'y vit boire,
- On vit des pleurs mouiller ses yeux.
-
- De déloger quand ce vint l'âge,
- Ses biens et villes il compta,
- Et légua tout son héritage,
- Sauf sa coupe, qu'il excepta.
-
- Puis, lorsqu'à la table royale
- Siégeaient ses preux bardés de fer,
- À l'entour d'une antique salle,
- Sur le rivage de la mer;
-
- Le vieux buveur, sentant son terme
- Vers sa bouche, avec des sanglots,
- Leva la coupe, et d'un bras ferme
- La fit voler au sein des flots.
-
- Il la vit tournoyer dans l'onde,
- S'emplir, disparaître à jamais,
- Et plus ne but en ce bas monde
- La moindre goutte désormais.
-
- (Elle ouvre l'armoire pour serrer ses vêtements, et aperçoit
- la cassette de bijoux.)
-
-Comment cette belle cassette se trouve-t-elle là-dedans? Je suis
-pourtant bien sûre d'avoir fermé l'armoire: c'est étrange! Que
-peut-elle contenir? Quelqu'un l'aura donnée en gage à ma mère, qui
-aura prêté sur ce dépôt. La clef étant au bout du ruban, je ne pense
-pas qu'il y ait aucun mal à l'ouvrir... Qu'est cela, juste ciel?
-Qu'aperçois-je? De ma vie je n'ai vu chose si belle! Une parure... et
-quelle parure? Une dame de haut rang serait heureuse de la porter aux
-jours de fête. Comme cette chaîne m'irait bien! À qui donc peuvent
-appartenir toutes ces richesses? (Elle s'ajuste la parure, et va se
-regarder dans le miroir.) Seulement ces boucles d'oreilles, si elles
-étaient à moi! Avec cela, on a tout un autre air. De quoi vous sert la
-beauté, la jeunesse? C'est bel et bon, mais on n'y prend pas garde; ou
-si on vous loue, c'est comme par pitié. Tout marche après l'or, tout
-est au poids de l'or et nous autres... ah! pauvreté!
-
- * * * * *
-
-UNE PROMENADE PUBLIQUE.
-
-FAUST pensif, allant et venant, MÉPHISTOPHÉLÈS courant à lui.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Par l'amour dédaigné, par tous les éléments infernaux!... Je voudrais
-connaître quelque chose de plus redoutable encore, par quoi je pusse
-jurer.
-
-FAUST.
-
-Qu'as-tu? Qu'est-ce donc qui te remue si fort? Je ne vis de mes jours
-un pareil masque.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Je me donnerais au Diable tout-à-l'heure, si je ne l'étais pas moi-même.
-
-FAUST.
-
-Quelque chose s'est-il dérangé dans ta cervelle? Il te sied bien, à
-toi, de te démener comme un furieux
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Imaginez-vous que cette parure, destinée à Marguerite, un prêtre l'a
-escamotée! Voici le fait: Sa mère vint à voir l'objet en question, et
-aussitôt la peur la prit... La bonne femme a l'odorat très-fin; elle a
-toujours le nez dans son livre de prières, et ne cesse de flairer un à
-un tous les meubles de sa maison, pour s'assurer si l'objet est sacré
-ou profane... Elle vit donc tout de suite clairement que cette parure
-n'apportait pas grande bénédiction avec elle. «Mon enfant», s'est-elle
-écriée «le bien mal acquis trouble l'âme et tourne le sang: nous allons
-consacrer cela à la mère de «Dieu, et la manne du ciel descendra sur
-nous.» La petite Marguerite fit un peu la moue. «À cheval donné»,
-pensa-t-elle, « on ne regarde point la bouche; et certainement ce
-n'est pas un impie, «celui qui a eu la bonne idée d'apporter ici cette
-cassette.» La mère envoya chercher un prêtre, et lui conta l'aventure,
-qu'il trouva singulièrement agréable. «Bien imaginé!» dit-il; «qui sait
-perdre gagnera. L'église a un excellent estomac; elle a mangé des pays
-entiers, et ne s'est point encore donné d'indigestion. Il n'y a que
-l'église, mes chères dames, qui puisse digérer le bien mal acquis.»
-
-FAUST.
-
-C'est un usage général, juifs et rois font de même.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Là-dessus il prit la parure, boucles, chaîne, bague et tout, comme si
-c'eût été une vétille, ne remercia ni plus ni moins qu'il n'eût fait
-pour un panier de noix, leur promit le ciel en récompense et... elles
-furent très édifiées.
-
-FAUST.
-
-Et Marguerite?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Elle est assise, inquiète, agitée; elle ne sait ce qu'elle veut, ni ce
-qu'elle doit faire; elle pense jour et nuit aux bijoux, et plus encore
-à celui qui les lui apporta.
-
-FAUST.
-
-Son chagrin m'afflige, va sur-le-champ lui chercher un nouvel écrin
-encore plus beau. Le premier d'ailleurs n'était pas merveilleux.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Oh! pour monsieur tout est badinage, jeu d'enfants.
-
-FAUST.
-
-Allons, point de raisonnements, et fais ce que je t'ordonne! Tâche à
-t'insinuer près de la voisine de Marguerite; ne sois pas un Diable à
-l'eau tiède, et porte-lui une nouvelle parure.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Oui, très-honoré maître, de tout mon cœur.
-
- (Faust s'en va.)
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS seul.
-
-Un pareil fou, amoureux, brûlerait en feux d'artifice le soleil et la
-lune avec toutes les étoiles, pour peu que sa belle s'en amusât.
-
- (Il s'en va.)
-
- * * * * *
-
-
-MAISON DE LA VOISINE DE MARGUERITE.
-
-MARTHE seule.
-
-MARTHE.
-
-Mon cher mari (que Dieu le lui pardonne!) ne s'est guère bien conduit
-avec moi. S'en aller ainsi courir le monde, et me laisser toute seule
-sur la paille! Ce n'est pourtant pas que je lui aie donné du chagrin,
-ce n'est pas que j'aie été froide pour lui: je l'aimais, Dieu le sait,
-de toute mon âme. (Elle pleure.) Peut-être est-il mort. Malheureuse que
-je suis!... Encore, si j'avais son extrait mortuaire!
-
- (Entre MARGUERITE.)
-
-MARGUERITE.
-
-Dame Marthe.
-
-MARTHE.
-
-Hé bien, ma petite Marguerite, qu'y a-t-il?
-
-MARGUERITE.
-
-Mes genoux manquent sous moi; ne viens-je pas de trouver encore une
-cassette dans mon armoire! Tenez, elle est d'ivoire et pleine de choses
-d'une magnificence... bien plus riches que la première fois.
-
-MARTHE.
-
-Ne va pas la montrer à ta mère, elle la porterait encore à l'église.
-
-MARGUERITE.
-
-Ah! regardez-la, regardez-la.
-
-MARTHE lui ajuste la parure.
-
-Heureuse créature!
-
-MARGUERITE.
-
-Quel dommage que je ne puisse pas aller, ainsi coiffée, dans la rue, à
-l'église!
-
-MARTHE.
-
-Viens me voir souvent; tu pourras te parer ici sans que personne le
-sache, et te promener une petite heure devant le miroir: cela fait
-toujours plaisir. Et puis viendra une occasion, viendra une fête, où tu
-te feras un peu plus belle qu'à l'ordinaire; ce sera une petite chaîne
-d'abord, ensuite une perle à l'oreille: ta mère ne s'en apercevra pas,
-ou bien on lui fera quelque conte.
-
-MARGUERITE.
-
-Qui donc peut avoir apporté ces deux cassettes? Il y a quelque
-diablerie là-dessous?
-
- (On frappe.)
-
-MARGUERITE.
-
-Grand Dieu, si c'était ma mère!
-
-MARTHE regardant à travers le rideau.
-
-Non c'est un étranger. Entrez.
-
- (Entre MÉPHISTOPHÉLÈS.)
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Il est bien hardi à moi de m'introduire aussi brusquement chez ces
-dames, je leur en demande un million de pardons. (Il se recule
-respectueusement devant Marguerite.) Je voudrais parler à la dame
-Marthe Schwerdlein.
-
-MARTHE.
-
-C'est moi, monsieur. Que me voulez-vous?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS bas à elle.
-
-Maintenant je vous connais, cela me suffit; vous avez une visite de
-distinction, pardonnez-moi la liberté que j'ai prise: je reviendrai
-dans l'après-midi.
-
-MARTHE haut.
-
-Croirais-tu, mon enfant, que monsieur te prend pour une noble
-demoiselle?
-
-MARGUERITE.
-
-Je ne suis qu'une pauvre fille; ah! mon Dieu! monsieur est beaucoup
-trop bon. Cette parure et ces bijoux ne m'appartiennent point.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Oh! ce n'est pas votre parure seulement; mais vous, avez des manières,
-un regard!... Je suis charmé de pouvoir rester.
-
-MARTHE.
-
-Que venez-vous m'annoncer? Il me tarde bien...
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Je voudrais être porteur d'une nouvelle plus gaie; et toutefois
-j'espère que vous ne m'en voudrez pas à cause dé mon message. Votre
-mari est mort et vous fait saluer.
-
-MARTHE.
-
-Il est mort?... Le cher homme! Miséricorde, mon mari est mort! Ah! mon
-bon Dieu, ayez pitié de moi.
-
-MARGUERITE.
-
-Eh! chère dame, ne vous désespérez pas.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Écoutez le triste récit que j'ai à vous faire...
-
-
-[Illustration: Meph:--Il est bien hardi à moi de m'introduire aussi
-brusquement chez ces dames, je leur en demande un million de pardons.]
-
-MARGUERITE.
-
-Voilà pourquoi je ne voudrais prendre de l'amour pour personne; c'est
-qu'une telle perte me tuerait infailliblement.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Il n'y a ni plaisirs sans peines, ni peines sans plaisirs.
-
-MARTHE.
-
-Racontez-moi la fin de sa vie.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Il gît à Padoue, enseveli près de Saint-Antoine en terre sainte: là est
-la froide couche, où il doit reposer éternellement.
-
-MARTHE.
-
-Mais n'avez-vous rien à me remettre de sa part?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Si fait, une prière grave et importante, à savoir de faire chanter pour
-lui trois cents messes. Du reste, mes poches sont vides.
-
-MARTHE.
-
-Comment, pas une pièce de monnaie, pas un bijou? Ce que le plus pauvre
-compagnon épargne au fond de son sac, et garde en souvenir de ceux
-qu'il a quittés, aimant mieux mourir de faim, aimant mieux mendier que
-de s'en défaire...
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Madame, j'en suis on ne peut plus désolé: mais, à vrai dire, il n'a pas
-jeté son argent par les fenêtres; puis il s'est amèrement repenti de
-ses fautes et s'est beaucoup lamenté sur son malheur.
-
-MARGUERITE.
-
-Ah! que les hommes sont malheureux! Sûrement je ferai chanter pour lui
-plus d'un _requiem._
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Vous seriez digne de trouver un mari, vous êtes une aimable enfant:
-
-MARGUERITE.
-
-Oh! non, cela ne se peut pas encore.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-En attendant un mari, vous pourriez prendre un amant. Ce serait un don
-rare du ciel, que la possession d'une aussi charmante personne.
-
-MARGUERITE.
-
-Ce n'est pas l'usage du pays.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Que ce soit l'usage ou non, il y a moyen de s'arranger.
-
-MARTHE.
-
-Faites-moi donc votre récit.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Je me tins auprès de son lit de mort: c'était quelque chose de mieux
-que du fumier, de la paille à moitié pourrie. Mais il mourut en
-chrétien, et trouva qu'il avait encore au-delà de ses mérites. «Ah!»
-s'écria-t-il, «comme je dois me détester, là... à fond, pour avoir
-ainsi abandonné mon métier, ma femme! Ce souvenir m'achève. Encore si
-elle me pardonnait dans cette vie!...»
-
-MARTHE pleurant.
-
-L'excellent homme! Il y a long-temps que je lui ai pardonné.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-«Mais, Dieu le sait, c'est plus sa faute que la mienne.»
-
-MARTHE.
-
-Pour cela, il mentait. Quoi, mentir au bord de la fosse!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Il me fit des contes à sa dernière heure, autant que je m'y peux
-connaître. «Je n'avais pas,» disait-il, «un instant de loisir; obligé
-d'abord de lui faire des enfants, et après cela chargé de leur gagner
-du pain; et, quand je dis du pain, c'est dans toute la force du terme.
-Eh bien, je ne pouvais seulement pas manger mon morceau en paix.»
-
-MARTHE.
-
-A-t-il donc oublié tant de fidélité, tant d'amour, les tourments que
-jour et nuit...
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Non, non, il y a bien pensé. «Quand je partis de Malte,» continua-t-il,
-«je priais ardemment pour ma femme et pour mes enfants aussi le ciel
-nous fût-il favorable; notre vaisseau prit un bâtiment turc, qui
-portait un trésor au grand sultan. Le courage reçut sa récompense; et
-moi, comme il était juste, j'en eus ma bonne part.»
-
-MARTHE.
-
-Hé?... comment?... où?... L'a-t-il peut-être enfoui?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Qui sait lequel des quatre vents l'a emporté? Une belle demoiselle
-s'intéressa à lui, lorsqu'il se promenait à Naples en sa qualité
-d'étranger: elle lui voulait beaucoup de bien, et lui en fit tant et
-tant, qu'il s'en est ressenti jusques à sa fin bienheureuse.
-
-MARTHE.
-
-Le coquin, le voleur de ses enfants! Ainsi donc, il n'y a besoin, il
-n'y a misère, qui ait pu l'empêcher de continuer sa vie infâme!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Vous voyez, aussi est-il mort. Maintenant, si j'étais de vous, je
-donnerais strictement à sa mémoire l'année de deuil; et, pendant
-l'intervalle, je ferais visite à quelque nouveau trésor.
-
-MARTHE.
-
-Ah! mon Dieu, comme était mon premier, je n'en trouverai pas si
-aisément dans ce monde; car après tout c'était un brave garçon... Il
-aimait seulement trop les voyages, et les femmes étrangères, et le vin
-étranger, et les maudits jeux de hasard.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Bon, bon, cela pouvait aller, s'il vous en passait autant de votre
-côté. Je vous jure, moi, qu'à cette condition j'échangerais volontiers
-l'anneau avec vous.
-
-MARTHE.
-
-Oh! monsieur veut plaisanter.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS à part.
-
-Il est temps que je m'en aille; car elle est femme à prendre le Diable
-au mot. (À Marguerite.) Hé, comment va le cœur?
-
-MARGUERITE.
-
-Que voulez-vous dire, monsieur?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS à part.
-
-Aimable enfant, l'innocence même. (Haut.) Adieu, mesdames.
-
-MARGUERITE.
-
-Adieu.
-
-MARTHE.
-
-Un mot encore! Je voudrais bien savoir précisément où, quand et comment
-mon mari est mort et a été enterré, afin d'en pouvoir fournir la
-preuve: j'ai toujours aimé l'ordre, je voudrais lire sa mort dans les
-affiches publiques.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Hé bien, ma bonne dame, le témoignage de deux personnes suffit en tout
-pays pour prouver la vérité d'un fait: j'ai un ami, homme de poids, que
-je prierai de comparaître pour vous devant le juge. Je vais l'amener
-ici.
-
-MARTHE.
-
-Oh! faites cela.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Et la jeune demoiselle y sera aussi?... C'est un joli homme, qui a
-beaucoup voyagé, et qui est extrêmement galant auprès des femmes.
-
-MARGUERITE.
-
-Je rougirai en sa présence,
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-En présence d'aucun roi de la terre.
-
-MARTHE.
-
-Là, dans mon jardin derrière la maison, nous attendrons ce soir ces
-messieurs.
-
- * * * * *
-
-
-UNE RUE.
-
-FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-FAUST.
-
-Hé bien qu'y a-t-il de nouveau? Les affaires s'avancent elles? En
-verrons nous bientôt la fin?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Ah! bravo! voilà donc que vous avez repris votre beau feu?
-Très-incessamment Marguerite sera à vous, et dès ce soir vous la verrez
-chez sa voisine Marthe: cette Marthe est une femme créée et mise au
-monde tout exprès pour le rôle d'entremetteuse, une vraie bohémienne.
-
-FAUST.
-
-Bien! fort bien!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Mais aussi, l'on exige quelque chose de nous en retour.
-
-FAUST.
-
-Rien de plus juste, service pour service.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Nous sommes appelés par elle en témoignage, à l'effet d'attester
-juridiquement que les membres de son époux reposent à Padoue, étendus
-tout de leur long en terre sainte.
-
-FAUST.
-
-Voilà qui est merveilleux! Nous allons donc être obligés de faire le
-voyage?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-_Sancta simplicitas!_ Il n'est pas question de cela, témoignez sans en
-rien savoir.
-
-FAUST.
-
-Si tu n'as pas d'autre moyen, le plan est manqué.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-O saint homme!... Eh quoi, vous le seriez encore? Mais sera-ce bien
-la première fois de votre vie que vous porterez un faux témoignage?
-N'avez-vous pas donné jadis doctoralement mille définitions du monde et
-des éléments qui le composent, de l'homme et de ce qui se passe dans
-sa tête et dans son cœur? N'avez-vous pas défini Dieu lui-même, d'un
-ton positif, d'un esprit ferme? Or, descendez dans votre conscience, et
-vous serez forcé d'avouer que vous n'en saviez, là-dessus, ni plus ni
-moins que sur la mort de M. Schwerdlein.
-
-FAUST.
-
-Tu es et tu seras toujours un menteur, un sophiste.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Oui, mais j'ai la vue plus longue que vous; car je vois que demain vous
-irez en tout honneur séduire la pauvre Marguerite, en lui jurant un
-amour...
-
-FAUST.
-
-Qui est véritable.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-À merveille! Et ensuite, vous parlerez d'éternelle tendresse, de
-constance à toute épreuve, de penchant unique, irrésistible... Ce
-sera-t-il aussi véritable, cela?
-
-FAUST.
-
-Assez sur ce sujet! Certes, lorsque je sens, et que pour mon sentiment,
-pour mon ardeur, je cherche des expressions sans en pouvoir trouver;
-quand je me jette alors en désespéré sur l'univers entier; quand je
-prends les mots les plus énergiques, et que cette flamme, dont je
-brûle, je l'appelle infinie, éternelle est-ce un diabolique mensonge?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-J'ai pourtant raison.
-
-FAUST.
-
-Écoute, et retiens bien ceci (ce sera autant d'épargné pour mes
-poumons): qui veut l'emporter dans la discussion et a une langue,
-l'emporte indubitablement. Viens donc, je suis las de bavarder. Si tu
-as raison, c'est surtout parce que j'ai besoin de toi.
-
- * * * * *
-
-
-UN JARDIN.
-
-MARGUERITE au bras de FAUST; MARTHE, MÉPHISTOPHÉLÈS, se promenant en
-long et en large.
-
-MARGUERITE.
-
-Je le sens monsieur me ménage; il se rabaisse à mon niveau, pour me
-couvrir de confusion. Les voyageurs sont accoutumés à prendre tout en
-bonne part, et à se contenter de ce qu'ils trouvent; mais je sais trop
-bien qu'un homme de tant d'expérience, mon pauvre babil ne saurait
-l'intéresser.
-
-FAUST.
-
-Un seul regard, un seul mot de toi a mille fois plus d'intérêt, que
-toute la sagesse de ce monde.
-
- (Il lui baise la main.)
-
-MARGUERITE.
-
-Que faites-vous là? Comment pouvez-vous baiser cette main? Elle est si
-sale, elle est si rude! À la maison, n'ai-je pas tout à faire? Ma mère
-est d'une telle exigence!
-
- (Ils passent.)
-
-MARTHE.
-
-Et vous, monsieur, vous voyagez donc comme cela toujours, toujours?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Ah! les devoirs de notre état nous y obligent. Quand on se plaît
-quelque part, il est pénible de s'en aller; mais il le faut.
-
-MARTHE.
-
-Tant que dure la chaleur de l'âge, il y a plaisir à courir le monde,
-ici et là, où bon semble: mais vient ensuite la saison froide; et se
-traîner au tombeau, vieux garçon, seul, inutile, cela n'a encore réussi
-à personne.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Je vois avec effroi cet avenir lointain.
-
-MARTHE.
-
-Eh bien, tâchez, mon digne monsieur, de vous pourvoir à temps.
-
- (Ils passent.)
-
-MARGUERITE.
-
-Oui, autant en emporte le vent! La politesse est chez vous une
-habitude; mais vous avez beaucoup d'amis, et qui sont plus habiles que
-moi.
-
-FAUST.
-
-Crois-moi, ma chère, ce que l'on nomme habile est souvent la bêtise et
-la vanité même.
-
-MARGUERITE.
-
-Comment?
-
-FAUST.
-
-Ah! faut-il que l'innocence et la simplicité de cœur ne se sentent
-jamais elles-mêmes, ne sentent jamais leur dignité sainte! Faut-il que
-l'humilité, que l'obscurité, les dons les plus rares de l'auguste et
-inépuisable nature...
-
-MARGUERITE.
-
-Pensez à moi l'espace d'un moment; j'aurai, moi, tout le temps de
-penser à vous.
-
-FAUST.
-
-Vous êtes donc seule?
-
-MARGUERITE.
-
-Oui. Notre ménage est peu de chose, mais il faut pourtant s'en occuper.
-Nous n'avons point de servante: il me faut donc cuire, balayer,
-tricoter et coudre, et courir matin et soir; et ma mère est en tout si
-exacte, si près-regardante! Non pas précisément qu'elle soit forcée à
-l'économie; nous pourrions en prendre à notre aise, tout comme bien
-d'autres: mon père lui a laissé une jolie fortune, une petite maison
-et un petit jardin hors de la ville. Au reste, je ne puis pas trop me
-plaindre à présent, et je mène une vie très-supportable. Mon frère
-est soldat, ma petite sœur est morte la chère petite me donnait bien
-du mal en son vivant... Ce n'est pas que je n'en prisse soin bien
-volontiers; je l'aimais tant, cette pauvre enfant!
-
-FAUST.
-
-C'était un ange, si elle te ressemblait.
-
-MARGUERITE.
-
-Je l'élevais moi-même, et elle m'aimait de tout son cœur. Elle naquit
-après la mort de mon père. Nous pensâmes perdre ma mère, tant elle
-fût malade; et elle ne se remit que très-lentement, petit à petit, de
-sorte qu'elle ne put songer à nourrir ma sœur elle-même. J'en fus donc
-chargée seule, et je la nourris avec du lait et de l'eau. C'était comme
-mon enfant: toujours dans mes bras, sur mes genoux, elle prit pour moi
-une tendresse de fille. Elle commençait déjà à marcher, et grandissait
-à vue d'œil.
-
-FAUST.
-
-Tu as goûté sans doute le bonheur le plus pur...
-
-MARGUERITE.
-
-Mais aussi j'ai passé des heures bien pénibles. Comme le petit berceau
-était la nuit auprès de mon lit l'enfant ne faisait pas un mouvement,
-qu'aussitôt je ne m'éveillasse: il fallait, tantôt lui donner à boire,
-tantôt la mettre à côté de moi; tantôt, quand elle ne voulait point
-se taire, la sortir de son lit et danser autour de la chambre avec
-elle: et dès le point du jour je devais courir au lavoir, ensuite
-aller au marché, et puis m'occuper du dîner; et continuellement ainsi,
-le lendemain comme la veille. À cette vie-là, monsieur, on n'est pas
-toujours gaie; mais cela fait qu'on mange avec plus d'appétit, et qu'on
-dort d'un meilleur sommeil.
-
- (Ils passent.)
-
-MARTHE.
-
-Les pauvres femmes s'en trouvent fort mal, un célibataire est difficile
-à corriger.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Il n'y aurait qu'une femme comme vous, pour redresser mon caractère.
-
-MARTHE.
-
-Dites-moi, monsieur, n'avez-vous encore trouvé personne? Votre cœur ne
-s'est-il engagé nulle part?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Le sage a dit: «Une maison qui vous appartienne et une femme honnête,
-sont choses plus précieuses que l'or et les perles.»
-
-MARTHE.
-
-Je demande si vous n'avez jamais été accueilli favorablement?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-On m'a reçu partout avec beaucoup de politesse.
-
-MARTHE.
-
-Je voulais dire, n'avez-vous jamais eu dans le cœur aucune inclination
-sérieuse?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Avec les femmes, on ne doit jamais plaisanter.
-
-MARTHE.
-
-Ah! vous ne me comprenez pas.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-J'en suis désolé! Je comprends pourtant que... vous avez bien de la
-bonté.
-
- (Ils passent.)
-
-FAUST.
-
-Tu me reconnus donc, petit ange, dès que j'eus mis le pied dans le
-jardin?
-
-MARGUERITE.
-
-Ne le vîtes-vous pas? Je baissai les yeux.
-
-FAUST.
-
-Et tu me pardonnes la liberté que je pris, ce que j'eus la témérité de
-te dire l'autre jour, comme tu sortais de l'église.
-
-MARGUERITE.
-
-Je fus atterrée, jamais cela ne m'était encore arrivé; car personne ne
-peut mal parler de moi.
-
-Hélas! pensais-je en moi-même, a-t-il remarqué dans ma démarche quelque
-chose de hardi, d'inconvenant? Il m'a accostée sans façon, on eût
-dit qu'il me prenait pour une femme de mauvaise vie. Et pourtant, je
-l'avoue, un je ne sais quoi me parlait en votre faveur; mais cela
-n'empêche point que je me voulus du mal de ne vous avoir pas plus mal
-reçu.
-
-FAUST.
-
-Douce amie!
-
-MARGUERITE.
-
-Laissez.
-
- (Elle cueille une marguerite, et en arrache les pétales l'un
- après l'autre.)
-
-FAUST.
-
-Que veux-tu faire de cette fleur? un bouquet?
-
-MARGUERITE.
-
-Non c'est un jeu...
-
-FAUST.
-
-Comment?
-
-MARGUERITE.
-
-Vous allez vous moquer de moi.
-
- (Elle continue, et parle entre ses dents.)
-
-FAUST.
-
-Que murmures-tu?
-
-MARGUERITE à demi-voix.
-
-Il m'aime--il ne m'aime pas.
-
-FAUST.
-
-Céleste figure!
-
-MARGUERITE continue.
-
-Il m'aime--il ne m'aime pas--il m'aime--il ne m'aime pas--(Arrachant le
-dernier pétale, avec une douce joie.) il m'aime!
-
-FAUST.
-
-Oui, mon enfant, que la réponse de cette fleur soit pour toi la voix
-des dieux. Il t'aime! Comprends-tu bien ce que c'est? Il t'aime!
-
- (Il lui prend les mains.)
-
-MARGUERITE.
-
-Je tremble...
-
-FAUST.
-
-Oh! ne crains rien. Que ce regard, que ce serrement de main, te
-disent ce qui est inexprimable: s'abandonner l'un à l'autre dans une
-extase qui dure éternellement, éternellement!... Son terme serait le
-désespoir. Non, aucun terme, aucun terme!
-
- (Marguerite lui serre les mains, puis se débarrasse et
- s'enfuit. Il reste un moment absorbé, après quoi il la suit.)
-
-MARTHE revenant.
-
-La nuit vient.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Oui, il est temps que nous sortions.
-
-MARTHE.
-
-Je vous offrirais bien de rester ici plus long-temps. Mais le lieu est
-mal choisi: il semble qu'ici personne n'ait autre chose à faire qu'à
-épier les moindres démarches de son voisin; et l'on devient l'objet des
-propos, de quelque manière qu'on se conduise... Mais notre couple?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-À fui de ce côté, le long de l'allée. Légers papillons!
-
-MARTHE.
-
-Il paraît qu'elle lui plaît.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Et lui à elle. Ainsi va le monde.
-
- * * * * *
-
-
-UN PAVILLON DU JARDIN.
-
-MARGUERITE y entre d'un saut, se blottit derrière la porte, tient le
-bout des doigts sur ses lèvres, et regarde à travers une fente.
-
-MARGUERITE.
-
-Il vient!
-
- (FAUST entre.)
-
-FAUST.
-
-Ah! friponne, c'est ainsi que tu te joues de moi! Je te tiens!
-
- (Il l'embrasse.)
-
-MARGUERITE.
-
- (Le saisissant et lui rendant son baiser.)
-
-O le meilleur des hommes, je t'aime du fond du cœur!
-
- (MÉPHISTOPHÉLÈS heurte à la porte.)
-
-FAUST frappant du pied.
-
-Qui est là?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Un ami.
-
-FAUST.
-
-Un animal!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Il est temps de se séparer.
-
-MARTHE entrant.
-
-Oui, monsieur, il se fait tard.
-
-FAUST.
-
-Ne me sera-t-il pas permis de vous accompagner?
-
-MARGUERITE.
-
-Ma mère... Non, non, adieu!
-
-FAUST.
-
-Le faut-il? Adieu donc.
-
-MARTHE.
-
-Bonsoir.
-
-MARGUERITE.
-
-À revoir, bientôt!
-
- (Faust et Méphistophélès sortent.)
-
-MARGUERITE.
-
-Bonté de Dieu! il n'y a rien qu'un pareil homme ne sache. Je suis toute
-honteuse devant lui, et je réponds _oui_ à tout ce qu'il me dit. Pauvre
-ignorante fille que je suis, je ne peux comprendre ce qu'il trouve en
-moi de si amusant.
-
- (Elle sort avec Marthe.)
-
- * * * * *
-
-
-BOIS, ROCHERS, CAVERNES.
-
-FAUST seul.
-
-FAUST.
-
-Esprit sublime, tu m'as accordé tout ce que je t'ai demandé. Tu n'as
-pas en vain tourné vers moi ton visage rayonnant de lumière: tu m'as
-donné la magnifique nature pour empire, et en même temps la force de
-la sentir, d'en jouir. Ce n'est pas seulement une froide, une stupide
-admiration que tu m'as permise; tu m'as fait lire dans ses profondeurs,
-comme dans le sein d'un ami. Tu déroules devant moi la longue chaîne
-des vivants, tu m'instruis à reconnaître mes frères sous le buisson
-tranquille, clans l'air et sur les eaux. Et quand l'orage gronde
-dans la forêt, quand il déracine ces pins énormes, qui heurtent si
-violemment leurs tiges entr'elles, et dont la chute réveille comme un
-coup de tonnerre l'écho des montagnes; alors tu me conduis dans l'asile
-des cavernes, tu me révèles alors le secret de mon être, alors se
-dévoilent les merveilles cachées de mon propre cœur. Puis je vois la
-lune, blanche et pure, monter lentement dans le ciel, et, le long des
-rochers, sur les haies humides, errer les ombres argentées des anciens
-jours, en m'adoucissant le plaisir austère de la méditation.
-
-Oh! c'est maintenant que je sens que l'homme ne peut atteindre à rien
-de parfait. En compensation de ces délices, qui me rapprochent des
-Dieux de plus en plus, tu m'as donné ce compagnon, dont je ne peux déjà
-plus me passer; bien que, froid et hautain, il me ravale à mes propres
-yeux, et que d'un mot il réduise à rien tous les dons que tu m'as
-faits. Il a allumé dans mon sein un feu qui m'attire vers la beauté:
-je passe avec ivresse du désir à la jouissance; et, au sein de la
-jouissance, je regrette le désir.
-
- (MÉPHISTOPHÉLÈS s'approche.)
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-En aurez-vous bientôt assez, de la vie que vous menez? Comment
-pouvez-vous vous plaire à cette lenteur? Il est bon d'essayer de ceci,
-mais pour passer aussitôt après à quelque chose de nouveau!
-
-FAUST.
-
-Je souhaiterais que tu eusses mieux à faire, qu'à me venir tourmenter
-dans mes bons moments.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Hé mais, je ne demande pas mieux que de te laisser en repos. Comment
-oses tu me dire cela sérieusement? Avec un être aussi disgracieux,
-aussi rechigné, aussi fou que toi, toute peine est en vérité perdue.
-Continuellement on a les mains pleines; et, sur ce qui convient à
-monsieur, sur ce qu'on doit faire pour lui, on n'en saurait tirer une
-parole.
-
-FAUST.
-
-Voilà bien de ses prétentions! Il veut encore un remerciement, pour
-m'avoir ennuyé.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Et comment donc, pauvre enfant de la terre, aurais-tu passé ta vie sans
-moi? C'est moi qui t'ai guéri des égarements de ton imagination, sans
-moi tu serais déjà parti pour l'autre monde. Qu'as-tu à te morfondre
-ici, niché comme un hibou dans les cavernes et dans les fentes des
-rochers? Qu'as-tu à sucer la mousse pourrie, à lécher les pierres
-humides, à te nourrir de fangecomme un crapaud? Joli passe-temps,
-occupation agréable!... Le Docteur est toujours ancré dans ton corps.
-
-FAUST.
-
-Comprends-tu seulement quelle force nouvelle m'a donnée cette course
-dans le désert?... Oui, si tu pouvais en avoir l'idée, tu serais assez
-Diable pour me priver de mon bonheur.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Plaisir surhumain en vérité! Passer toute la nuit étendu sur cette
-montagne dans l'herbe trempée de rosée, embrasser mystiquement le
-ciel et la terre, s'enfler jusqu'à se croire un Dieu, pénétrer par
-la pensée dans la moelle de la terre, repasser en son âme les six
-jours de la création, se répandre avec délices au sein de la nature,
-dépouiller l'enveloppe mortelle, et conclure enfin toute cette belle
-contemplation... (Avec un geste.)... je n'ose dire comment.
-
-FAUST.
-
-Fi, misérable!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Cela ne vous plaît point? Vous avez en ce cas le droit de prononcer
-l'honnête _fi_; car on ne doit pas dire, devant des oreilles chastes,
-ce dont un cœur chaste ne saurait se passer: bref, je ne te refuse
-pas le plaisir de te mentir encore à toi-même de temps en temps; mais
-tu en perdras bientôt l'habitude. Voilà donc que ta folie te reprend:
-si elle durait, tu retomberais dans les angoisses et dans le délire,
-d'où je t'ai tiré... Mais laissons cela! Ta bonne amie est dans la
-ville, et tout lui est à charge, tout lui serre le cœur; tu ne lui
-sors pas de la mémoire, elle t'aime de passion. Ton amour était d'abord
-une rage, qui débordait comme un ruisseau à la fonte des neiges; tu la
-lui as versée dans le cœur, et maintenant chez toi le ruisseau est à
-sec. Il m'est avis qu'au lieu de régner sur les forêts, le grand homme
-ferait mieux de récompenser l'amour de cette pauvre fille. Le temps lui
-semble d'une longueur insupportable; elle se tient près de sa fenêtre,
-et regarde passer les nuages au-dessus du vieux mur de la ville. «Si
-j'étais un oiseau!» voilà son unique refrain toute la journée et la
-moitié de la nuit. Gaie par moments, la plupart du temps elle est
-triste; quelquefois même elle pleure; puis elle reprend du calme en
-apparence, mais toujours elle aime.
-
-FAUST.
-
-Serpent! Serpent!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS à part.
-
-Il saura t'enlacer.
-
-FAUST.
-
-Misérable, va-t'en! Va-t'en d'ici, et ne prononce pas le nom de cette
-aimable jeune fille! Ne jette plus sa beauté ravissante au-devant de
-mes sens à demi-séduits.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Qu'arrivera-t-il de là? C'est qu'elle croira que tu l'as oubliée; et
-peu s'en faut effectivement que tu ne l'aies oubliée déjà.
-
-FAUST.
-
-Je suis près d'elle; mais en fussè-je à mille lieues, je ne pourrais
-jamais l'oublier, jamais la perdre. Oui, je porte envie au corps du
-Seigneur, quand ses lèvres le touchent.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Très-bien, mon ami! Je vous ai, moi, souvent envié ces deux jumeaux,
-qui paissent parmi les lys et les roses.
-
-FAUST.
-
-Fuis, entremetteur!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-À merveille! Vous croyez m'insulter, mais j'en ris; car le Dieu, qui
-créa l'homme et la femme n'exerça-t-il pas alors lui-même ce métier,
-le plus noble de tous?... Allons, partons. Il y a vraiment de quoi
-se désoler! Vous allez dans la chambre de votre maîtresse, et non à
-l'échafaud.
-
-FAUST.
-
-Eh! qu'importent les plaisirs qui m'attendent dans ses bras? Qu'elle me
-presse contre son cœur, en sentirai-je moins sa misère? Moi-même en
-serai-je moins un fugitif, un rejeté, un monstre sans but, asile, ni
-repos, qui, comme le torrent mugissant de roc en roc, s'en va rouler
-avec furie dans un gouffre... Elle, simple, ignorante, qui eût été si
-facilement heureuse, dont la vie eût coulé si doucement au sein des
-occupations domestiques; elle, qui se fût contentée d'une humble cabane
-dans une vallée des Alpes!... Et moi, l'ennemi de Dieu, il ne m'a point
-suffi de ruiner son bonheur présent; il faut encore que je détruise la
-paix de tout son avenir! Il faut que l'enfer ait cette victime!... Hé
-bien, Démon, abrège les heures de l'angoisse; que ce qui doit se faire
-se fasse aujourd'hui même, que sa destinée s'écroule avec la mienne,
-qu'elle soit engloutie avec moi dans l'abîme!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Comme de nouveau tu bouillonnes, tu t'enflammes! Allons, viens la
-consoler, fou que tu es. Là où ta pauvre tête ne voit pas d'issue, elle
-rêve que tout finit. Vive celui qui ne perd point courage! Tu es déjà
-passablement endiablé; songe donc qu'il n'y a rien au monde de plus
-dégoûtant, qu'un Diable qui se désespère.
-
- * * * * *
-
-[Illustration:
-
- Sans lui l'existence
- N'est qu'un lourd fardeau
- Ce monde si beau
- N'est qu'un tombeau
- Dans son absence.
-]
-
-
-LA CHAMBRE DE MARGUERITE.
-
-MARGUERITE seule, assise près de sa quenouille.
-
- MARGUERITE.
-
- Que je me sens émue!
- Cette tranquille paix
- Que j'ai connue
- Elle est perdue,
- Perdue à jamais.
-
- Sans lui l'existence
- N'est qu'un lourd fardeau
- Ce monde si beau
- N'est qu'un tombeau
- Dans son absence.
-
- De mon pauvre esprit
- Le ressort s'arrête,
- Ma pauvre tête
- S'appesantit.
-
- Que je me sens émue!
- Cette tranquille paix
- Que j'ai connue,
- Elle est perdue,
- Perdue à jamais.
-
- Dehors regardé-je,
- C'est pour le revoir;
- Au loin m'égaré-je,
- C'est dans l'espoir
- De le ravoir.
-
- Sa taille admirable,
- Son port gracieux,
- Son sourire aimable,
- L'ardeur de ses yeux;
-
- Et de son langage
- Le tour aisé,
- Son beau visage,
- Las! et son baiser...
-
- Que je me sens émue!
- Cette tranquille paix
- Que j'ai connue,
- Elle est perdue,
- Perdue à jamais.
-
- Mon cœur soupire,
- Rongé d'ennui.
- Si devant lui
- J'osais le dire,
- Et l'embrasser,
- Et le presser
- À mon envie!...
- Entre ses bras
- Puissé-je, hélas!
- Perdre la vie!...
-
- * * * * *
-
-
-LE JARDIN DE MARTHE.
-
-MARGUERITE, FAUST.
-
-MARGUERITE.
-
-Promets-moi, Henri...
-
-FAUST.
-
-Tout ce qui est en ma puissance!
-
-MARGUERITE.
-
-Hé bien, dis, que penses-tu au sujet de la religion? Tu es un excellent
-homme, un homme de cœur; mais je crois que tu n'as guère de religion.
-
-FAUST.
-
-Ne t'inquiète point de cela, mon enfant. Tu sais que je t'aime, et que
-pour mon amour je verserais tout mon sang, je donnerais ma vie. Je ne
-voudrais d'ailleurs troubler personne dans ses sentiments ni dans sa
-foi.
-
-MARGUERITE.
-
-Ce n'est pas tout; il faut croire soi-même.
-
-FAUST.
-
-Le faut-il?
-
-MARGUERITE.
-
-Ah! si j'avais quelque pouvoir sur toi!... Tu ne respectes pas les
-saints Sacrements.
-
-FAUST.
-
-Je les respecte.
-
-MARGUERITE.
-
-Mais sans les désirer. Il y a long-temps que tu n'es allé à la messe,
-que tu ne t'es confessé. Crois-tu en Dieu?
-
-FAUST.
-
-Eh! ma chère, qui oserait affirmer qu'il croit en Dieu? Fais cette
-question aux prêtres ou aux philosophes; et, en écoutant leur réponse,
-il te semblera qu'ils veulent se moquer de toi.
-
-MARGUERITE.
-
-Tu n'y crois donc pas?
-
-FAUST.
-
-Ne te méprends pas sur le sens de mes paroles, charmante amie! Qui
-oserait le nommer, et faire cette profession «Je crois en lui?» qui
-pourrait sentir, et prendre sur soi de dire: «Je ne crois pas en
-lui?» Celui qui contient tout et qui soutient tout, ne contient-il
-et ne soutient-il pas, toi, moi, lui-même? La voûte du ciel ne
-s'arrondit-elle pas sur nos têtes; sous nos pieds, la terre ne
-s'étend-elle pas inébranlable, et les astres immortels ne roulent-ils
-pas dans l'espace, en nous regardant avec amour? Mon œil ne se
-réfléchit-il pas dans ton œil, et tout n'entraîne-t-il pas mon cœur
-vers ton cœur? N'est-ce pas un mystère éternel, invisible et visible,
-que le lien qui nous attache l'un à l'autre? Pénètres-en ton âme,
-tout incompréhensible qu'il soit; et, lorsqu'en rêvant à moi tu te
-sens heureuse, donne à ce sentiment le nom que tu voudras; nomme-le
-félicité, cœur, amour, dieu: je n'en ai point pour une telle chose.
-Le sentiment est tout, les noms ne sont qu'un vain bruit, qu'une vaine
-fumée qui obscurcit la clarté des cieux.
-
-MARGUERITE.
-
-Tout cela est fort beau: le prêtre en dit bien à-peu-près autant, mais
-en d'autres termes.
-
-FAUST.
-
-C'est ce que disent en tous lieux tous les hommes sous le soleil,
-chacun dans sa langue. Pourquoi donc ne le dirais-je pas dans la mienne?
-
-MARGUERITE.
-
-À l'entendre ainsi rien de plus raisonnable. Cependant il y reste
-toujours quelque chose de louche, car tu n'as point de christianisme.
-
-FAUST.
-
-Chère enfant!
-
-MARGUERITE.
-
-Depuis long-temps je souffre de te voir dans la compagnie...
-
-FAUST.
-
-De qui?
-
-MARGUERITE.
-
-De cet homme que tu as toujours avec toi. Je le hais de toutes les
-forces de mon âme; le visage de cet homme m'est odieux, il me navre.
-
-FAUST:
-
-Tu n'as rien à craindre de lui, mon amie.
-
-MARGUERITE.
-
-Sa présence me glace le sang. J'ai autrement de la bienveillance pour
-tout le monde: mais autant que j'ai de plaisir à te regarder, autant je
-frissonne à l'aspect de cet homme. Et c'est ce qui fait que je le tiens
-pour un misérable... Dieu me pardonne, si je lui fais injure!
-
-FAUST.
-
-Il faut bien qu'il y ait aussi de ces gens-là dans le monde.
-
-MARGUERITE.
-
-Je ne voudrais pas vivre avec son pareil. Vient-il à se présenter à
-la porte, il a toujours l'air moqueur, et à moitié en colère: on voit
-qu'il ne prend aucune part à rien, il est écrit sur son front qu'il
-ne peut aimer personne. Je suis si bien, près de toi, si libre, si à
-l'aise! Eh bien, même alors il suffit de sa présence pour me serrer le
-cœur.
-
-FAUST, à part.
-
-Pressentiments d'un Ange!
-
-MARGUERITE.
-
-Cette idée me domine à un tel point que, dès qu'il s'approche de nous,
-je crois en vérité... que je ne t'aime plus. Et puis, quand il est là,
-je ne peux jamais prier; cela me trouble la conscience. Il en doit être
-de même pour toi, Henri.
-
-FAUST.
-
-Il y a de ces antipathies qu'on ne saurait expliquer.
-
-MARGUERITE.
-
-Voici le moment de me retirer.
-
-FAUST.
-
-Ah! ne pourrai-je donc jamais passer une heure en paix auprès de toi,
-appuyer à loisir mon cœur contre le tien, confondre mon âme dans la
-tienne?
-
-MARGUERITE.
-
-Si je couchais seule à la maison, je n'hésiterais pas à t'ouvrir les
-verrous ce soir; mais ma mère a le sommeil léger, et si elle nous
-surprenait ensemble, je tomberais morte sur la place.
-
-FAUST.
-
-Bannis cette inquiétude, mon ange. Voici une liqueur, dont deux gouttes
-suffisent pour assoupir quelqu'un profondément.
-
-MARGUERITE.
-
-Comment te refuser?... J'espère que cette liqueur ne lui causera aucun
-mal.
-
-FAUST.
-
-Sans cela, ma chère, te la conseillerais-je?
-
-MARGUERITE.
-
-O le plus aimable des hommes, quand je te vois, je ne sais quoi me
-force à vouloir tout ce que tu veux... et d'ailleurs j'ai déjà tant
-fait pour toi, qu'il ne me reste pour ainsi dire plus rien à faire.
-
- (Elle s'en va.)
-
- (MÉPHISTOPHÉLÈS s'approche.)
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-La brebis est-elle partie?
-
-FAUST.
-
-Tu viens encore d'espionner?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Je sais tout par le menu. Monsieur le Docteur, vous avez été ce qu'on
-appelle catéchisé; j'espère que vous en ferez votre profit. Les filles
-sont fort intéressées à ce qu'on se montre pieux et soumis à la vieille
-coutume. S'il obéit là, pensent-elles, c'est d'un bon augure pour nous.
-
-FAUST.
-
-Monstre! tu ne peux pas te figurer la sainte affliction que cette âme
-aimante et fidèle, pénétrée d'une croyance où elle attache tout son
-bonheur, éprouve à penser que l'homme qu'elle adore s'est perdu.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Amant sensible et délicat, une petite fille te mène par le nez.
-
-FAUST.
-
-Vile engeance de boue et de feu!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Il faut avouer qu'elle entend la physionomie en maître. En ma présence
-elle est, dit-elle, mal à son aise; mon masque lui trahit un Esprit
-caché: elle sent que je suis à coup sûr un Génie, ou peut-être bien le
-Diable lui-même... Hé, hé, cette nuit?...
-
-FAUST.
-
-Que t'importe?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-C'est que j'y ai aussi ma part de plaisir.
-
- * * * * *
-
-PRÈS DE LA FONTAINE.
-
-MARGUERITE, LISETTE, portant des cruches.
-
-LISETTE.
-
-N'as-tu rien entendu dire de la petite Barbe?
-
-MARGUERITE.
-
-Pas un mot. Je vois si peu de monde!
-
-LISETTE.
-
-C'est une chose certaine (Sibylle me l'a conté ce matin), qu'elle s'est
-enfin laissé séduire. Les voilà toutes, avec leurs grands airs!
-
-MARGUERITE.
-
-Comment cela?
-
-LISETTE.
-
-Oh! une horreur! Elle nourrit à présent deux personnes, quand elle boit
-et mange.
-
-MARGUERITE.
-
-Ah! mon Dieu!
-
-LISETTE.
-
-Elle n'a que ce qu'elle mérite. Y avait-il assez long-temps qu'elle
-était pendue après ce drôle! Tantôt une promenade, tantôt une course au
-village, tantôt un bal; partout il fallait qu'elle fût la première, il
-lui donnait sans cesse des petits gâteaux et du vin, elle se croyait la
-plus belle des belles, et elle avait le front d'accepter sans rougir
-des présents de lui. D'abord c'a été de la pure galanterie, puis sont
-venues les caresses... Tant y a qu'à la fin sa fleur court les champs.
-MARGUERITE.
-
-La pauvre fille!
-
-LISETTE.
-
-Tu la plains? Le soir, pendant que nous étions à filer, nos mères ne
-nous laissaient jamais en bas: mais elle, elle restait auprès de son
-amoureux sur le seuil de la porte; et, dans l'allée noire, il n'y avait
-point d'heure trop longue pour eux. Maintenant elle n'a plus qu'à se
-rendre à l'église pour y faire amende honorable, la hart au cou, la
-torche au poing.
-
-MARGUERITE.
-
-Il la prend sûrement pour sa femme?
-
-LISETTE.
-
-Non, pas si fou! Un garçon alerte comme lui trouvera bien assez d'air à
-respirer, tout autre part qu'ici. Il a décampé.
-
-MARGUERITE.
-
-Ce n'est pas beau de sa part.
-
-LISETTE.
-
-Elle l'a enjôlé! qu'elle en porte la peine. Les jeunes gens lui
-arracheront sa guirlande, et nous autres, nous sèmerons de la paille
-hachée devant sa porte.
-
- (Elle s'en va.)
-
-MARGUERITE retournant chez elle.
-
-Comment pouvais-je autrefois déclamer avec tant de violence, lorsque
-je voyais faillir une pauvre fille? Comment se pouvait-il que, pour
-qualifier les péchés des autres, ma langue ne trouvât point de termes
-assez énergiques? J'avais beau me les représenter sous les couleurs les
-plus noires, et les noircir encore, jamais ils n'étaient assez noirs à
-mon gré; je me signais, je faisais le signe aussi grand que possible...
-Et maintenant, je suis le péché même. Hélas, tout m'y a entraînée; il
-était si bon, il était si aimable!
-
- * * * * *
-
-LES REMPARTS. DANS UN ENFONCEMENT DE LA MURAILLE UNE IMAGE DE LA MATER
-DOLOROSA, DES VASES DE FLEURS DEVANT.
-
-
-MARGUERITE met des fleurs fraîches dans les vases.
-
- Abaisse,
- O Mère de douleur,
- Un seul regard sur ma détresse.
-
- Le glaive dans le cœur,
- Avec tant de tristesse
- Tu regardes mourir le fils de ta tendresse!
-
- À ton Père et le sien
- Confiant tes alarmes,
- Tu répands de si chaudes larmes
- Sur son supplice et sur le tien!
-
- Le martyre
- Qui me déchire,
- Quel esprit l'entendra?
- Quel cœur le sentira?
- Le doute horrible où mon âme se plonge,
- Le poison lent qui s'y glisse et la ronge,
- Ce qui se passe en moi,
- Pour le connaître, hélas! il n'est que toi.
-
- En quelque lieu que je me traîne,
- Une peine, une affreuse peine,
- Glace mon cœur, brise mes os.
- Nuit et jour, à toute heure,
- Je pleure, pleure, pleure.
- Ni trêve, ni repos!
-
- Les deux vases de ma fenêtre,
- Je les arrosai de mes pleurs,
- Lorsque, voyant l'aube paraître,
- Je te cueillis ces fleurs.
-
- Le soleil se montrait à peine,
- Que, sur mon lit me soulevant,
- Je regardais poindre en pleurant
- Sa lueur incertaine.
-
- Ah! sauve-moi du déshonneur!
- Abaisse,
- O Mère de douleur,
- Un seul regard sur ma détresse!
-
- * * * * *
-
-
-LA NUIT. UNE RUE DEVANT LA PORTE DE MARGUERITE.
-
-VALENTIN soldat, frère de Marguerite.
-
-VALENTIN.
-
-Lorsqu'il m'arrivait d'assister à l'un de ces repas où toutes les têtes
-s'échauffent, et que les convives se mettaient à vanter la fleur de
-leurs belles à qui mieux mieux, en arrosant chaque éloge d'un plein
-verre; moi, les coudes appuyés sur la table, je restais assis sans dire
-mot, et j'écoutais patiemment toutes leurs fanfaronnades. Mais ils
-n'avaient pas plutôt fini que je me frottais la barbe en riant, et mon
-verre à la main: «Chacun son goût!» disais-je, «mais y en a-t-il une
-seule, dans tout le pays, qui vaille ma bonne petite Marguerite? Y en
-a-t-il une seule, qui soit digne de délier les souliers de ma sœur?»
-Top! top! cling! clang! entendait-on à la ronde. Les uns criaient «Il
-a raison, elle est l'ornement de tout le pays,» et tous nos vantards
-de rester muets. Et maintenant... c'est à s'arracher les cheveux, à
-se fendre la tête contre les murs! les brocards, les quolibets vont
-pleuvoir sur moi, le dernier va-nu-pieds se croira en droit de me
-railler, je serai là comme un criminel chaque mot dit par hasard me
-donnera une sueur froide! Puis, quand je les mettrais en pièces, je ne
-pourrais pas les appeler menteurs.
-
-Qui s'avance de ce côté? Qui se glisse le long des maisons? Je me
-trompe fort, ou voici mon coquin. Si c'est lui, ses affaires vont bien
-mal; il ne sortira pas vivant d'ici.
-
-FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-FAUST.
-
-Tu vois à travers la fenêtre de la sacristie cette lampe éternelle,
-dont la flamme vacillante pâlit par moments? Tu vois ensuite
-l'obscurité qui règne à l'entour? Hé bien, dans mon âme il fait
-également nuit.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Hé bien, moi, je me sens au contraire ragaillardi, comme le petit chat
-qui grimpe à une échelle en tapinois, et qui se frotte voluptueusement
-contre les murs: je suis content de moi et dans une excellente
-disposition, qui tient un peu de la convoitise du voleur, un peu de
-la chaleur du matou. Je flaire d'avance la magnifique nuit du sabbat,
-tous mes membres en frissonnent déjà de plaisir. Elle revient pour nous
-après-demain, et c'est alors qu'on sait pourquoi l'on veille.
-
-FAUST.
-
-Ce trésor, que j'ai vu briller dans la terre, va-t-il bientôt paraître
-au jour?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Tu peux, sur-le-champ, te donner le plaisir de ramasser cette cassette.
-J'y ai jeté un coup-d'œil dernièrement, elle est pleine de beaux écus
-neufs.
-
-FAUST.
-
-Et pas un bijou, pas une bague, pour en orner ma chère maîtresse?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Pardonnez-moi, j'y ai remarqué quelque chose qui ressemblait à un
-collier de perles.
-
-FAUST.
-
-Tant mieux, car il me fâche d'entrer chez elle sans cadeaux.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Je ne crois pas qu'un plaisir de plus vous puisse être désagréable.
-Puisque le ciel brille de toutes ses étoiles, il faut que vous
-entendiez un vrai chef-d'œuvre: je veux la régaler d'une chanson
-morale, pour la séduire d'autant mieux.
-
- (Il chante en s'accompagnant sur la guitare)
-
- Hé! que fais-tu donc,
- Jeune Margoton,
- Devant la maison
- De l'amoureux Léandre?
- Va, petite, va,
- Il te laissera
- Fille monter là,
- Mais non fille en descendre.
-
- Veille sur tes pas.
- Es-tu dans ses bras,
- Bonne nuit, hélas!
- Ma pauvre, pauvre fille.
- Gardez toutes bien
- De rien céder, rien,
- Que l'anneau chrétien
- À votre doigt ne brille.
-
-VALENTIN s'avance.
-
-Qui amorces-tu là? Par la mort, maudit preneur de souris!... Au diable
-d'abord l'instrument, et puis au diable le chanteur!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-La guitare est en deux, on n'en peut plus rien faire.
-
-VALENTIN.
-
-En garde, maintenant!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.
-
-Monsieur le Docteur, n'allez pas mollir. Mettez-vous en garde! Plus
-près de moi, que je vous dirige. Allons, flamberge au vent! Ferme,
-poussez, je pare.
-
-VALENTIN.
-
-Pare celle-ci!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Pourquoi pas?
-
-VALENTIN.
-
-Et celle-ci!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Sans doute!
-
-VALENTIN.
-
-Je crois en vérité que le Diable combat! Qu'est-ce donc? j'ai déjà la
-main fatiguée.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.
-
-Pousse!
-
-VALENTIN tombe.
-
-Oh!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Voilà mon rustaud apprivoisé... Maintenant alerte! Il nous faut gagner
-promptement au large; car j'entends déjà crier au meurtre. La police ne
-m'embarrasse guère; mais la justice criminelle, c'est autre chose.
-
-MARTHE à la fenêtre.
-
-À l'aide, au secours!
-
-MARGUERITE à la fenêtre.
-
-Vite un flambeau!
-
-MARTHE de même.
-
-On s'injurie, on appelle, on crie, on se bat.
-
-LE PEUPLE.
-
-Il y en a déjà un de mort!
-
-MARTHE sortant.
-
-Les meurtriers se sont donc enfuis?
-
-MARGUERITE sortant.
-
-Qui est resté sur la place?
-
-LE PEUPLE.
-
-Le fils de ta mère.
-
-MARGUERITE.
-
-Grand Dieu! Malheureuse que je suis!
-
-VALENTIN.
-
-Je meurs: c'est bientôt dit, et encore plus tôt fait. Que signifie tout
-ce bruit, femmes? Pourquoi ces cris, ces plaintes? Approchez-vous et
-écoutez-moi. (Tous font cercle autour de lui.) Ma petite Marguerite,
-vois-tu bien, tu es encore jeune, tu n'es pas assez habile encore, tu
-mènes mal tes affaires. Je te le dis en confidence: tu n'es qu'une
-catin, sois-le donc comme il faut.
-
-[Illustration: Meph... Pousse... oh!... Meph... Voilà mon rustaud
-apprivoisé.]
-
-[Illustration: Meph... Il nous faut gagner promptement au large.]
-
-MARGUERITE.
-
-Mon frère!... Dieu!... Que veux-tu dire?
-
-VALENTIN.
-
-Ne mêle pas Dieu notre Seigneur là-dedans. Malheureusement ce qui est
-fait est fait, et ce qui en doit arriver arrivera. Il y a commencement
-à tout: tu t'es donnée à un homme en cachette, bientôt il en viendra
-d'autres; et dès l'instant que tu es à une douzaine, tu es à toute la
-ville.
-
-Quand la honte vient à naître, elle est mise au monde en secret, et
-on lui jette le voile de la nuit sur la tête et sur les oreilles;
-oui, on voudrait bien l'étouffer. Mais elle n'en prend pas moins son
-accroissement; puis, quand elle est devenue grande, elle paraît nue au
-jour; et ce n'est pas qu'elle soit devenue en même temps plus belle: au
-contraire, plus elle est laide, plus elle cherche la lumière.
-
-Je vois déjà, comme si j'y étais, le temps où tout ce que la ville
-a d'honnêtes gens reculera devant toi, malheureuse, comme devant un
-corps mort. Le cœur te saignera, s'ils s'avisent de te regarder entre
-les deux yeux: tu ne porteras plus de chaîne d'or; tu n'iras plus à
-l'église, ni à l'autel; tu ne te pavaneras plus au bal avec une fraise
-brodée! C'est sur la paille, dans un recoin obscur au milieu des gueux
-et des estropiés, que tu iras t'étendre; et Dieu te pardonnerait, que
-tu n'en seras pas moins maudite sur la terre.
-
-MARTHE.
-
-Recommandez votre âme à la grâce de Dieu! Voulez-vous aggraver encore
-vos péchés?
-
-VALENTIN.
-
-Si je pouvais tomber sur ta vieille carcasse, infâme entremetteuse, je
-croirais racheter amplement tous mes péchés!
-
-MARGUERITE.
-
-Mon frère, quel supplice affreux!
-
-VALENTIN.
-
-Va, va, ne pleure pas. C'est quand tu as forfait à ton honneur, que
-j'ai reçu le coup le plus terrible... Aujourd'hui, en mourant, je monte
-vers Dieu, comme un brave et honnête soldat.
-
- (Il meurt.)
-
- * * * * *
-
-
-L'ÉGLISE. MESSE, ORGUE ET CHANT.
-
-MARGUERITE parmi la foule, UN MAUVAIS ESPRIT derrière Marguerite.
-
-LE MAUVAIS ESPRIT.
-
-Qu'il était différent, Marguerite, l'état de ton âme, lorsque pleine
-encore d'innocence tu t'approchais de ce même autel, en balbutiant des
-prières, les yeux fixés sur ce petit livre usé, le cœur partagé entre
-les jeux de l'enfance et l'amour de Dieu! Marguerite, qu'est devenue
-ta paix? Dans ton cœur que de souillures! Pries-tu pour l'âme de ta
-mère, que tu as fait descendre au tombeau à travers une lente, lente
-agonie? Sur le seuil de ta porte, quel est ce sang? Qui l'a versé?...
-Et ne sens-tu pas s'agiter dans tes flancs une créature, qui va bientôt
-naître pour ton tourment et pour le sien? Avenir funeste!
-
-MARGUERITE.
-
-Malheureuse!... Ah! si je pouvais me soustraire aux pensées qui se
-succèdent en tumulte dans mon âme et s'élèvent contre moi!
-
-
-CHŒUR.
-
- _Dies iræ, dies illa
- Solvet sæclum in favilla[18]._
-
- (L'orgue joue.)
-
-LE MAUVAIS ESPRIT.
-
-La colère de Dieu fond sur toi; la trompette sonne; les tombeaux
-s'ébranlent; et les cendres de ton corps, ranimées pour les flammes
-éternelles tressaillent de terreur!
-
-MARGUERITE.
-
-Que ne suis-je loin d'ici! Le son de cet orgue m'ôte la respiration,
-ces chants abattent mes forces et déchirent mon cœur.
-
-
-CHŒUR.
-
- _Judex erbo cùm sedebit,_
- _Quidquid latet apparebit,_
- _Nil inultum remanebit_[19].
-
-MARGUERITE.
-
-Je ne puis plus respirer; ces piliers me serrent, cette voûte
-m'écrase... De l'air!
-
-LE MAUVAIS ESPRIT.
-
-Cache-toi... Mais non, le crime et la honte ne peuvent se cacher. De
-l'air, dis-tu, de la lumière? Malheur à toi!
-
-[Illustration: Marg... Malheureuse! Ah! si je pouvais me soustraire aux
-pensées qui se succèdent en tumulte dans mon âme et s'élèvent contre
-moi. Le mauvais Esprit... La colère de Dieu fond sur toi! la trompette
-sonne... Malheur à toi!
-
-Chœur.
-
- Judex erbo cùm sedebit,
- Quidquid latet apparebit,
- Nil inultum remanebit.
-]
-
-CHŒUR.
-
- _Quid sum miser tunc dicturus?_
- _Quem patronum rogaturus?_
- _Cùm vix justus sit securus_[20].
-
-LE MAUVAIS ESPRIT.
-
-Les saints détournent de toi leur visage, les justes rougiraient de te
-tendre la main. Malheur!
-
-CHŒUR.
-
- _Quid sum miser tunc dicturus[21]_?
-
-MARGUERITE.
-
-Ma voisine, votre flacon!...
-
- (Elle tombe évanouie.)
-
- * * * * *
-
-
-NUIT DE SABBAT. LES MONTAGNES DU HARZ: VALLÉE DE SCHIRKE[22] ET DÉSERT.
-
-FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-N'as-tu pas envie de t'aider d'un manche à balai? Je voudrais bien,
-quant à moi, trouver quelque part un bouc vigoureux. Nous sommes encore
-loin du terme de notre course.
-
-FAUST.
-
-Tant que mes jambes auront la force de me porter, je me contenterai
-de ce bâton noueux. Que sert-il d'abréger le chemin? Errer dans ce
-labyrinthe de vallées, gravir sur ces rochers, d'où se précipitent
-les eaux qui y sourdent éternellement; voilà les plaisirs d'une telle
-course. La sève du printemps circule déjà sous l'écorce blanche et
-crevassée des bouleaux, les sapins même ressentent les influences de
-cette saison: ne devrait-elle point pénétrer aussi dans nos membres
-engourdis?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Pour moi, je n'en éprouve aucun effet; l'hiver est dans mon corps, j'ai
-soif de neige et de glace, il m'en faudrait partout sur mon sentier.
-Que la lune est triste! Qu'ils sont ternes et rougeâtres les rayons
-que son disque échancré nous lance, en montant dans le ciel! Comme ils
-frisent légèrement la croupe des montagnes! Mais elle éclaire si peu,
-qu'à chaque pas l'on se heurte contre un arbre ou contre un rocher.
-Permets que je m'adresse à quelque feu follet: j'en vois justement un,
-qui promène non loin d'ici sa voltigeante lumière. Holà, mon ami, à
-nous! Que te revient-il de flamber solitairement dans le vide? Aie la
-bonté d'éclairer nos pas, et de nous conduire là-haut.
-
- (UN FEU FOLLET s'approche.)
-
-LE FEU FOLLET.
-
-J'espère que le respect que j'ai pour vous l'emportera sur mon naturel
-vagabond: mais c'est ordinairement en zigzag que notre course se dirige.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Hé, voyez donc, il veut singer les hommes. Marche droit, au nom du
-Diable; ou d'un souffle j'éteins ta vie de flamme.
-
-LE FEU FOLLET.
-
-Je vois bien que vous êtes le maître de céans, et je me rendrai de
-bonne grâce à vos désirs. Mais, songez-y, la montagne est aujourd'hui
-ensorcelée, elle est tourmentée de vertiges; or, si un feu follet vous
-montre le chemin, il ne faut pas que vous y regardiez de trop près.
-
-[Illustration: Meph:--Nous sommes encore loin du terme de notre course.]
-
-
-FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS, LE FEU FOLLET, chantant alternativement.
-
- Dans la sphère des mensonges,
- Des chimères, des vains songes,
- Nous voici tous deux entrés.
- Sois-nous un fidèle guide.
- Effleurons le sol aride,
- Foulons les rocs déchirés.
-
- Que de sapins qui se pressent,
- Et dont tous les troncs paraissent
- Saisis d'un long tremblement,
- Fuir au loin rapidement!
- Que de sommets qui s'abaissent!
- Que de nuages mouvants!
- Que de pics battus des vents!
- Que de brouillards, qui se fondent,
- Qui renaissent et qui grondent!
-
- Sur un tapis de gazon
- Roule un torrent noir de fange
- Et blanc d'écume... Qu'entends-je?
- Un murmure? une chanson?
- Serait-ce la voix d'un Ange?
- Ou bien, seraient-ce les sons
- De la voix que nous aimons?
- L'écho de ce doux ramage,
- Comme le cri d'un autre âge,
- Va mourant de monts en monts.
-
- Ouhou! chouchou! bruits funèbres,
- Retentissent près de nous:
- Merles, geais, corbeaux, hiboux,
- Veillent-ils dans les ténèbres?
- Qui frappe ici nos regards?
- Ventres plats, longues échines.
- Scorpions, serpents lézards,
- Rampent-ils sous les épines?
- De toutes parts les racines,
- Comme un million de bras,
- S'allongent devant nos pas.
- Ici, cachant une fosse,
- Raboteuses, suant l'eau,
- Elles tendent un réseau
- Flexible, où le pied se fausse;
- Là, du tronc des arbres morts
- Elles s'élancent en gerbes,
- Ou bien confondent aux herbes
- Leurs longs filaments retors.
- Et ces taupes bigarrées,
- Sur la bruyère égarées,
- La mousse humide grattant,
- Broutant, trottant, voletant;
- Et ces mouches fugitives,
- Dont l'impétueux essaim
- Sème sur notre chemin
- Des étincelles si vives!...
-
- Dis-nous si nous resterons,
- Ou si nous avancerons?
- Ici tout pend, tout menace:
- Ces sapins déracinés
- Qui déchirent notre face,
- Et ces rochers calcinés,
- Ces eaux vertes, ces feux sombres,
- Et ces brouillards, et ces ombres!...
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Tiens-toi ferme au pan de mon habit. Voici un sommet intermédiaire,
-d'où l'on découvre avec surprise la splendeur de Mammon au haut de la
-montagne.
-
-FAUST.
-
-Quelles étranges lueurs verse dans ces vallées l'horizon, éclairé d'un
-triste crépuscule! Elles pénètrent jusqu'aux profondeurs les plus
-reculées de l'abîme. Là, s'élève une vapeur; plus loin, voltige un
-lambeau de nuage; ici, brille une flamme ardente à travers le crêpe des
-brouillards, et tantôt elle serpente comme un étroit sentier, tantôt
-elle jaillit comme une source limpide. Ici, durant un long espace, elle
-jette mille feux divers, qui se partagent en ruisseaux rouges dans
-les vallons; là, pressée entre deux rocs, elle se réunit en une seule
-gerbe. Près de nous des millions d'étincelles tombent sur la terre, qui
-semble couverte d'une poussière d'or. Mais regarde, ces murs de rochers
-s'allument dans toute leur hauteur.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Le seigneur Mammon n'illumine-t-il pas son palais comme il faut, pour
-cette fête? Quel bonheur pour toi d'avoir vu cela!... Je pressens déjà
-l'approche de ses convives turbulens.
-
-FAUST.
-
-Quelle agitation dans l'air! L'ouragan se déclare, il frappe mes
-épaules à coups pressés.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Si tu ne te cramponnes à ces vieilles roches, il te précipitera au
-fond de l'abîme... Une brume vient de rendre la nuit plus obscure
-encore... Écoute, comme les arbres craquent dans les bois; les hiboux
-s'enfuient épouvantés. Entends-tu éclater les colonnes de ces palais
-toujours verts? Entends-tu le froissement plaintif des branches, le
-violent tremblement des troncs, l'ébranlement sourd des racines? Quel
-affreux désordre dans leur chute! Tous crient, en tombant les uns sur
-les autres; et au fond des antres éboulés s'engouffrent tourbillons sur
-tourbillons, avec un sifflement aigu. N'entends-tu pas des voix sur les
-hauteurs, de loin, de près, de partout? Oui, oui, tout le long de la
-montagne résonne un horrible chant magique.
-
- SORCIÈRES EN CHŒUR.
-
- Nous montons au Brocken désert[23].
- Le chaume est jaune et le blé vert.
- Monseigneur Bélial[24], notre maître,
- Sur le froid sommet tient sa cour.
- On se presse tout à l'entour,
- On danse à l'ombre du grand hêtre.
- Plus d'une sorcière debout
- .........................
-
- UNE VOIX.
-
- Baubo gallop par derrière:
- La vieille est à califourchon
- Sur le râblé d'un vieux cochon.
- Reculez-vous, place à la mère!
-
- CHŒUR.
-
- Honneur sans doute à qui de droit!
- En avant, Baubo, marche droit.
- D'abord la mère et qui la porte,
- Puis à quelques pas son escorte.
-
- UNE VOIX.
-
- Holà! quel chemin prends-tu?
-
- UNE VOIX.
-
- Moi?
- Celui d'Ilsenstein, où je vois
- Un chat-huant d'humeur accorte,
- Qui se blottit dans les buissons,
- Et qui me fait des yeux!
-
- UNE VOIX.
-
- Chansons!
- Viens en enfer, petite...
- Pourquoi fuis-tu si vite?
-
- UNE VOIX.
-
- Il m'a mordue au flanc.
- Vois-tu couler mon sang?
-
- SORCIÈRES, chœur.
-
- Le mont est haut, longue est la traite.
- Quel bruit confus, quel tourbillon!
- Maint balai traîne, et maint fourchons;
- L'enfant se plaint, la mère p......
-
- SORCIERS, premier demi-chœur.
-
- Vrais escargots, nous marchons mal:
- Les femmes ont sur nous l'avance.
- Car, s'agit-il de tendre au mal,
- La femme a mille pas d'avance.
-
- SORCIERS, deuxième demi-chœur.
-
- Oui, oui, votre calcul est bon;
- Femme, il est vrai, le fait en mille.
- Mais en quoi l'homme est plus agile,
- C'est qu'il le fait, lui, d'un seul bond.
-
- UNE VOIX d'en haut.
-
- Venez, venez joindre vos frères,
- Quittez cet océan de pierres.
-
- UNE VOIX d'en bas.
-
- Las! nous ne demandons pas mieux
- Que de vous suivre jusqu'aux cieux.
- Nous caquetons sans fin ni cesse,
- Nous ne perdons pas un moment:
- Mais inutilement.
- Ah! maudite faiblesse!
-
- LES DEUX CHŒURS.
-
- Le vent se tait, l'étoile fuit,
- La lune se cache, il est nuit.
- Le chœur entier battant des ailes
- Frappe les airs d'un triste bruit,
- Et jette au loin mille étincelles.
-
- UNE VOIX d'en bas.
-
- Arrêtez! arrêtez!
-
- UNE VOIX d'en haut.
-
- Qui crie au fond du gouffre,
- En ces rocs écartés?
-
- UNE VOIX d'en bas.
-
- Oh! prenez-moi! Je souffre;
- Je monte depuis trois cents ans,
- Et ne puis atteindre le faîte.
- Quel bonheur pour moi, quelle fête,
- Si je rejoignais mes parents!
-
- LES DEUX CHŒURS.
-
- Tant pis pour vous! Le balai porte,
- Et le vieux bouc, et le cloporte.
- Qui ne peut monter en ce jour
- Est perdu, perdu sans retour.
-
- UNE DEMI-SORCIÈRE en bas.
-
- Voilà de si longues années
- Que je patauge dans mon coin!
- Comment sont-ils déjà si loin?
- J'y passe pourtant mes journées,
- J'y consacre tout mon temps, tout;
- Et ne suis pas encore au bout.
-
- LE CHŒUR DES SORCIÈRES.
-
- Pour les Sorcières ce flacon
- Renferme un excellent collyre;
- Une auge est le meilleur navire,
- La meilleure voile un torchon.
- Qui n'a pu voguer à cette heure
- Au grand jamais ne voguera.
-
- LES DEUX CHŒURS.
-
- Lorsqu'au sommet l'on touchera,
- Que chacun à son rang demeure.
- Tous à la fois d'un même vol,
- En tournoyant, rasez le sol,
- Et courbez au loin les bruyères
- Sous vos escadrons de Sorcières.
-
- (Ils font halte.)
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Cela se pousse et se presse, cela s'élance et frémit, cela siffle et
-grouille, cela marche et jacasse, cela reluit, étincelle, et pue, et
-flambe... Véritable élément de Sorcières... Allons, tiens-toi donc à
-moi, autrement nous allons être séparés... Où es-tu?
-
-FAUST dans l'éloignement.
-
-Ici!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Comment, déjà emporté? Il faut donc que j'use de mon droit de maître.
-Place à monsieur Volant! Place, aimable canaille, place! Ici,
-Docteur, prends-moi. À présent fendons la presse ensemble, c'est trop
-extravagant même pour moi. Un peu plus loin brille quelque chose qui
-a un éclat tout particulier, un instinct m'entraîne vers ce petit
-buisson. Viens, viens, nous nous y glisserons l'un et l'autre.
-
-FAUST.
-
-Esprit de contradiction!... Allons, va, je te suis. Voilà qui est
-fort bien: nous montons au Brocken dans la nuit du sabbat, pour nous
-reléguer seuls dans un coin.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Regarde, que de flammes bigarrées! C'est un club joyeux qui s'assemble.
-Avec ces petits êtres on n'est pas seul.
-
-FAUST.
-
-J'aimerais pourtant mieux être en haut. Déjà je vois le feu et les
-tourbillons de fumée: vers ce point roule la multitude; là, elle se
-presse autour de l'Esprit du mal. Plus d'une énigme doit s'y dénouer.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Mais aussi plus d'une énigme s'y noue. Laisse le grand monde s'écouler
-en murmurant, nous nous arrêterons ici pour nous reposer. Depuis
-long-temps, il est reçu que dans le grand monde on bâtit de petits
-mondes. Voici de jeunes Sorcières nues comme la main, et de vieilles
-qui se voilent sagement. Soyez accueillantes, pour l'amour de moi: cela
-coûte peu et fait grand bien. J'entends un bruit d'instruments. Maudit
-charivari! on a besoin de s'y habituer. Viens, viens, suis-moi; cela ne
-peut se passer autrement, je marche auprès de toi, et je t'introduis:
-ce sont de nouveaux services que je te rends. Que dis-tu, l'ami? Ce
-n'est pas un étroit espace; regarde de ce côté, à peine en verras-tu le
-bout. Une centaine de feux sont allumés en cercle; on danse, on jase,
-on cuit, on boit, on fait l'amour. Dis-moi où l'on pourrait trouver
-meilleure compagnie?
-
-FAUST.
-
-Pour nous y introduire, vas-tu te montrer en magicien ou en Diable?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Ma coutume est bien de conserver l'incognito; mais dans un jour de
-gala, on laisse volontiers voir ses cordons. Au lieu de l'ordre de
-la jarretière, le pied cornu est en grand honneur céans. Vois-tu là
-cet escargot, qui arrive en rampant? À force de tâter avec le bout
-de ses cornes, il a senti que c'était moi. Si je voulais, je ne me
-déguiserais pas. Viens toujours, nous allons passer d'un feu à l'autre:
-tu es l'amant, moi je fais ta demande. (À plusieurs personnages, qui
-sont assis autour d'un tas de charbons à demi-éteint.) Messieurs les
-vieillards, à quoi vous occupez-vous dans ce coin? J'aimerais à vous
-voir au milieu du monde, mangeant et faisant la vie avec les jeunes
-gens. On a tout le temps d'être seul chez soi.
-
- UN GÉNÉRAL.
-
-
- Aux nations qui se fie est un sot.
- On perd sa peine à travailler pour elles;
- Car près du peuple, ainsi qu'auprès des belles,
- C'est la jeunesse qui prévaut.
-
- UN MINISTRE.
-
- Ah! qu'aujourd'hui la misère est profonde!
- Moi je suis fort de l'avis des barbons;
- Oui, sans mentir, alors que nous régnions,
- C'était bien l'âge d'or du monde.
-
- UN PARVENU.
-
- Nous n'étions pas non plus des moins adroits,
- Et de nos mains nous poussions à la roue:
- Mais à présent que nous sommes les rois,
- À notre tour on nous bafoue.
-
- UN AUTEUR.
-
- Tout se corrompt. Qui peut lire en nos jours
- Un écrit juste, et d'un contenu sage?
- Jamais encore on n'a vu le jeune âge
- Aussi tranchant dans ses discours.
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS paraît tout-à-coup très-âgé.
-
- Le monde, je le sens, touche à sa dernière heure;
- Pour la dernière fois j'ai suivi ce chemin,
- Mon corps devient débile... Oui, s'il faut que je meure,
- Le vieux monde est sur son déclin.
-
-UNE SORCIÈRE-REVENDEUSE.
-
-Messieurs ne passez pas si vite, ne laissez pas échapper l'occasion,
-regardez avec attention mes marchandises. Il y en a de toute sorte,
-et cependant rien qui n'ait son pareil sur la terre, rien qui n'ait
-causé un notable dommage aux hommes et au monde. Ici, il n'y a pas un
-poignard qui n'ait fait couler du sang; pas une coupe qui n'ait versé
-dans un corps sain le poison le plus subtil; pas une parure qui n'ait
-séduit une femme honnête; pas une épée qui n'ait rompu l'alliance de
-paix, ou frappé l'ennemi par derrière.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Eh, cousine, vous vous méprenez sur les temps. Ce qui est fait, est
-fait; on ne s'en inquiète plus. Fournissez-vous de nouveautés, il n'y a
-que les nouveautés qui attirent.
-
-FAUST.
-
-Pourvu que je ne m'oublie pas moi-même! C'est là une véritable foire!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Toute la colonne s'ébranle pour monter; tu crois pousser, et tu es
-poussé.
-
-FAUST.
-
-Qui aperçois-je de ce côté?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Regarde bien, c'est Lilith.
-
-FAUST.
-
-Qui?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-La première femme d'Adam. Tiens-toi en garde contre ses beaux cheveux,
-merveilleuse parure qui la distingue; quand une fois elle en a touché
-un jeune homme, c'en est fait de sa liberté.
-
-FAUST.
-
-Près de ce siège en voici deux, l'une vieille et l'autre jeune, qui ont
-déjà beaucoup dansé.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Aujourd'hui cela ne se repose point. On passe à une nouvelle danse:
-viens, prenons-les.
-
-FAUST dansant avec la jeune.
-
- J'eus un beau rêve un soir d'été:
- Sur un pommier dans les prairies
- Reluisaient deux pommes fleuries;
- Elles me plurent, j'y montai.
-
- LA BELLE.
-
- Pour ces pommettes si vermeilles
- Votre appétit date d'Éden.
- Il m'est doux de voir mon jardin
- En porter de toutes pareilles.
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS avec la vieille.
-
- J'eus un mauvais rêve une nuit
- En un tronc mou, jaune et stérile
- ..........................
- ..........................
-
- LA VIEILLE.
-
- Je suis la très-humble servante
- Du chevalier au pied cornu.
- Qu'il........................
- Si............. ne l'épouvante.
-
-L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.
-
-Maudites gens, qu'osez-vous faire? Ne vous a-t-on pas, depuis
-long-temps, montré comment il faut s'y prendre? Un Esprit ne se tient
-jamais droit sur ses pieds, et voilà que vous dansez ainsi que nous
-autres hommes!
-
-LA BELLE dansant.
-
-Qu'a-t-il à voir dans notre bal, celui-là?
-
-FAUST dansant.
-
-Eh! il est partout le même; ce que les autres font, il faut lui qu'il
-le juge. S'il n'a pu discourir sur un pas, le pas est comme non avenu.
-Ce qui le met surtout en colère, c'est de vous voir avancer: consentez
-à tourner en cercle, comme il tourne lui-même dans son vieux moulin, et
-il s'extasiera à tous coups; notamment, si vous ne manquez pas de le
-payer en profondes révérences.
-
-L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.
-
-Vous êtes encore là? C'est inouï. Disparaissez donc! Nous avons tout
-éclairci, mais la canaille des Diables est ingouvernable. Nous avons la
-sagesse en partage, nous travaillons de toutes nos forces; et néanmoins
-le creuset n'est pas encore nettoyé. Combien de temps n'y ai-je pas
-consacré, et jamais rien ne s'épure. C'est inouï!
-
-LA BELLE.
-
-Hé bien, cesse donc de nous ennuyer ici.
-
-L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.
-
-Esprits, je vous le dis en face, le despotisme d'esprit m'est
-intolérable; mon esprit ne peut l'exercer. (On continue de danser.)
-Aujourd'hui, je le vois, je ne gagnerai rien: cependant c'est toujours
-un nouveau voyage de fait, et je n'ai pas perdu l'espoir de mettre, à
-mon dernier, les Diables et les poètes en déroute.
-
-
-[Illustration: Meph--Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien
-de le regarder... tu as bien entendu raconter l'histoire de Méduse?
-Faust--Assurément ce sont là les yeux d'un mort, qu'une main amie n'a
-point fermés; c'est là le sein que Marguerite m'a livré, c'est le corps
-charmant que j'ai possédé.]
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Il va se plonger tout-à-l'heure dans une mare, c'est la façon dont il
-se soulage; et quand une sangsue s'est gorgée de son sang, il est alors
-guéri des Esprits et de l'esprit. (À Faust qui a quitté la danse.)
-Pourquoi lâches-tu la jolie fille qui t'excitait à la danse par des
-chants si agréables?
-
-FAUST.
-
-Ah! au milieu de ses chants, une souris rouge lui est sortie de la
-bouche.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Voilà quelque chose de bien redoutable! On n'y regarde pas de si près:
-que la souris soit rouge ou grise, il n'importe. Qui va tenir compte de
-pareille bagatelle dans un moment comme celui-ci, à l'heure du berger?
-
-FAUST.
-
-Mais que vois-je?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Hé?
-
-FAUST.
-
-Méphisto, ne vois-tu pas une jeune fille pâle et belle, qui se tient
-seule dans l'éloignement? Elle s'avance à pas lents; on dirait, à sa
-démarche, qu'elle a les fers aux pieds... Je jurerais que c'est ma
-bonne Marguerite elle-même.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien de le regarder. C'est une
-figure magique, inanimée, un fantôme. Il n'est pas bon de le rencontrer
-sur sa route; son regard fixe glace le sang de l'homme, et le convertit
-presque en pierre: tu as bien entendu raconter l'histoire de Méduse?
-
-FAUST.
-
-Assurément ce sont là les yeux d'un mort, qu'une main amie n'a point
-fermés; c'est là le sein que Marguerite m'a livré, c'est le corps
-charmant que j'ai possédé.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-C'est de la magie, homme simple, fou que tu es: car chacun y croit
-reconnaître sa maîtresse.
-
-FAUST.
-
-Quels transports!... Quelles tortures!... Je ne puis m'arracher de ce
-spectacle... Mais quoi de plus étrange que le ruban rouge qui entoure
-ce beau cou, et qui n'est pas plus large que le dos d'un couteau!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-C'est juste, je le vois comme toi. Elle peut même porter sa tête sous
-son bras, puisque Persée la lui a coupée. Bah! laisse cette chimère.
-Viens plutôt sur la colline en face: elle est aussi agréablement
-disposée que le Prater de Vienne; et je me trompe fort, ou j'y vois un
-théâtre dans toutes les règles. Qu'y a-t-il donc là?
-
-UN SERVANT.
-
-On commence à l'instant une nouvelle pièce, la dernière pièce de sept:
-on est ici dans l'usage d'en donner ce nombre, ni plus, ni moins. Un
-amateur l'a écrite, et ce sont des amateurs qui la jouent. Pardonnez,
-messieurs, si je disparais; c'est que je suis l'amateur qui lève le
-rideau.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Que je vous trouve sur le Blocksberg[25], à la bonne heure; au moins
-vous y êtes à votre place[26].
-
- * * * * *
-
-
-SONGE
-
-D'UNE NUIT DE SABBAT, ou
-
-LES NOCES D'OR D'OBERON ET TITANIA.
-
-
-INTERMÈDE.
-
-
- DIRECTEUR DE THÉATRE.
-
- De Mieding[27] enfants intrépides,
- Nous avons ce soir congé net.
- Vieille montagne et vals humides,
- Telle est la scène du ballet.
-
- HÉRAUT.
-
- Ce n'est qu'après cinquante années,
- Que les noces sont d'or. Grand mal!
- Mais les brouilles sont terminées[28],
- Puis l'or est un divin métal.
-
- OBERON.
-
- Êtes-vous Esprits de ma trempe?
- Sachez le montrer en ce jour.
- La reine et le roi vont d'Amour
- Rallumer la nocturne lampe.
-
- PUCK[29].
-
- Puck entre, et se meut de travers,
- Et traîne son pied en spirales.
- Plus loin dansent, par intervalles,
- De légers couples dans les airs.
-
- ARIEL[30].
-
- Ariel, en gonflant sa joue,
- Module un son aérien.
- À faux souvent le flûteur joue,
- Mais parfois il rencontre bien.
-
- OBERON.
-
- Qui veut la paix dans son ménage,
- N'a qu'à prendre exemple de nous:
- Pour le bonheur du mariage
- Il faut séparer les époux.
-
- TITANIA.
-
- Le mari sa femme importune?
- La femme boude son mari?
- Au fond du Nord conduisez l'une,
- Menez l'autre au fond du Midi.
-
-ORCHESTRE, TUTTI.
-
-
- (Fortissimo.)
-
- Insectes lourds suçant les roses,
- Becs de mouche, nez de cirons,
- Grenouilles, crapauds et grillons:
- Voilà, messieurs, nos virtuoses.
-
- SOLO.
-
- Le basson nous vient par le bac:
- D'une outre enflée il a la mine.
- Entendez-vous le chnec-chnic-chnac
- Qui sort de sa large narine?
-
- ESPRIT qui vient de se former.
-
- Prends cet embryon dans ce coin,
- Mets-lui des ailes à la tête:
- Ce n'est rien, c'est moins qu'une bête;
- Mais c'est un poème au besoin[31].
-
- UN PETIT COUPLE.
-
- Sur les fleurs, le long des rigoles,
- Tu cours et sautilles vraiment
- On ne saurait plus lestement;
- Mais aux cieux jamais tu ne voles[32].
-
- VOYAGEUR CURIEUX.
-
- Dois-je bien en croire mes yeux?
- N'est-ce point une mascarade?
- Rencontrer dans ma promenade
- Oberon, le plus beau des Dieux!
-
- ORTHODOXE.
-
- Quoi! pas de griffes, pas de queue!
- C'est pourtant, à ce que je vois,
- Comme les Dieux des Grecs sans foi[33],
- Un Diable on le sent d'une lieue.
-
- ARTISTE DU NORD.
-
- Ce que je fis jusqu'à ce jour
- N'est qu'ébauches, traits de génie;
- Mais attendez, en Italie
- Je me prépare à faire un tour.
-
- PURISTE[34].
-
- Ah! mon malheur ici m'amène.
- Quels désordres immodérés!
- Dans cette foule, sur la plaine,
- Il n'en est que deux de poudrés.
-
- JEUNE SORCIÈRE.
-
- La poudre, ainsi que la chemise,
- Sied aux femmes sur le retour.
- Sur un bouc je suis, nue, assise,
- Car mon corps ne craint pas le jour.
-
- MATRONES.
-
- Nous avons trop de savoir-vivre
- Pour rabattre ici vos grands airs.
- Votre jeunesse vous enivre,
- Mais attendons l'âge... et les vers.
-
- MAÎTRE DE CHAPELLE.
-
- Ne voilez point la beauté nue...
- Becs de mouche, nez de cirons.
- Grenouilles crapauds et grillons,
- En mesure, ou bien je vous tue.
-
- GIROUETTE tournée d'un côté.
-
- Réunion charmante à voir.
- Les femmes les plus agréables,
- Et les hommes les plus aimables!
- Tous jeunes gens riches d'espoir.
-
- GIROUETTE tournée de l'autre côté.
-
- Si la terre ne s'ouvre vite,
- Et ne les coule tous à fond,
- La tête me tourne, et d'un bond
- Dans l'enfer je me précipite.
-
- XÉNIES[35].
-
- Vrais insectes nous sommes là,
- Tenant une maligne pince,
- Pour rendre honneur au puissant prince,
- À Satan, notre cher papa.
-
- HENNINGS[36].
-
- Les entendez-vous, ces harpies,
- Naïvement médire en chœur?
- Puis elles sont assez hardies
- Pour se vanter de leur bon cœur!
-
- MUSAGÈTE[37].
-
- Dans les danses de ces Sorcières,
- Je ne me déplais certes pas;
- Car je puis mieux guider leurs pas,
- Que les pas des Muses légères.
-
- CI-DEVANT GÉNIE DU TEMPS[38].
-
- Ma foi! hurlons avec les loups.
- Porte-moi sur cette montagne;
- C'est un Parnasse d'Allemagne,
- On y trouve place pour tous.
-
- VOYAGEUR CURIEUX.
-
- Quel est ce grand qui court si vite,
- Et qui se rengorge en courant?
- Son nez partout il va fourrant.
- --C'est qu'il fait la chasse au jésuite[39].
-
- GRUE.
-
- En eaux troubles je pêche aussi,
- Quand je n'en ai de plus sortables.
- C'est pourquoi vous voyez ici
- L'homme pieux parmi les Diables.
-
- MONDAIN.
-
- Oui, pour les pieux, croyez-moi,
- Tout est instrument, véhicule:
- Dans l'enfer, au nom de la foi,
- Se tient plus d'un conventicule.
-
- DANSEUR.
-
- Voici venir des chœurs nouveaux.
- Les tambours battent, le ciel tonne...
- Paix! le héron dans les roseaux
- Redit sa chanson monotone.
-
- DOGMATIQUE[40].
-
- Sans en démordre, je maintien
- Qu'au doute la raison s'oppose;
- Car si le Diable n'était rien,
- Comment serait-il quelque chose?
-
- IDÉALISTE.
-
- L'imagination bientôt
- Va prendre sur moi trop d'empire;
- Et, si je suis tout, il faut dire
- Que je suis aujourd'hui bien sot.
-
- RÉALISTE.
-
- Je sonde l'Être et me démène
- À tel point que j'en perds le sens:
- Pour la première fois je sens
- Ma démarche errer incertaine.
-
- SUPERNATURALISTE.
-
- Oh! que j'ai de contentement
- À voir défiler ces phalanges!
- Car je peux rigoureusement
- Conclure des Diables aux Anges.
-
- SCEPTIQUE.
-
- Courant après maints feux follets,
- Chacun voit de l'or dans du sable.
- Puisque le doute sied au Diable[41],
- Ici je demeure et m'y plais.
-
- MAÎTRE DE CHAPELLE.
-
- Amateurs sans goût, pures bêtes,
- Becs de mouches, nez de cirons,
- Grenouilles, crapauds et grillons,
- Ah! quels virtuoses vous êtes
-
- LES SOUPLES[42].
-
- Quant à nous, rien ne nous arrête:
- _Sans-souci_, voilà notre nom;
- Nous marchons sur les pieds, sinon
- Nous marchons très-bien sur la tête.
-
- LES EMPÉTRÉS.
-
- Nous fûmes de bons pique-assiettes;
- Mais ayant usé nos souliers
- À faire aux princes des courbettes,
- Maintenant nous allons nu-pieds.
-
- FEUX-FOLLETS.
-
- Nous sommes enfants de la boue
- Qui corrompt les dormantes eaux:
- Mais en vrais paons faisons la roue,
- Puisqu'ici l'on nous trouve beaux.
-
- ÉTOILE TOMBANTE.
-
- Du haut des cieux que ma lumière
- Tant de milliers d'ans éclaira;
- Je tombe, et gis dans la poussière.
- Sur mes pieds qui me remettra?
-
- LES MASSIFS.
-
- Place! place! les herbes ploient,
- Le sol cède, l'arbre se rompt.
- Les Esprits, tout Esprits qu'ils soient,
- Ont parfois des membres de plomb.
-
- PUCK.
-
- Hé! seigneurs éléphants, de grâce,
- Daignez marcher d'un pas moins lourd.
- Que le moins leste dans ce jour
- Soit Puck à la mobile face
-
- ARIEL.
-
- Si la nature, si l'esprit
- Vous a pourvus d'ailes divines,
- Suivez-moi tous sur ces collines,
- Où la rose à l'ombre fleurit.
-
- ORCHESTRE.
-
- (Pianissimo.)
-
- Un brouillard s'élève et voltige,
- On entend gémir les roseaux...
- C'est le vent qui rase les eaux,
- Tout a fui comme un vain prestige.
-
- * * * * *
-
-
-JOUR NÉBULEUX.--UNE PLAINE.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS, FAUST[43].
-
-FAUST.
-
-Dans la misère, dans le désespoir; entraînée long-temps sur une pente
-funeste, sur la pente de l'abîme et maintenant captive, jetée comme
-une criminelle au fond d'un cachot, où l'attendent d'effroyables
-supplices!... La céleste, l'infortunée créature!... Jusque-là...
-jusques à ce point!... Traître, méprisable Esprit, tu me l'as caché!...
-Reste donc, reste ici, roule avec colère, dans leur orbite, tes yeux de
-Démon! Reste et brave-moi par ton insupportable présence!... Captive,
-dans une irréparable misère; livrée aux mauvais Esprits et à la justice
-barbare des hommes!... Et pendant ce temps, tu me fais courir à de
-hideux divertissements, tu me caches sa détresse toujours croissante,
-et tu la laisses périr sans secours!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Elle n'est pas la première.
-
-FAUST.
-
-Chien, abominable monstre!... Rends-lui, Esprit infini, rends à ce
-vermisseau cette forme de chien, sous laquelle il s'est amusé tant
-de fois à rôder pendant la nuit, pour mordre les jambes du voyageur
-paisible, et se jeter sur ses épaules quand il l'avait renversé:
-rends-lui cette forme favorite que devant moi dans le sable il rampe
-sur son ventre, et que je le foule aux pieds, l'infame!--«Ce n'est
-pas la première!»--Horrible idée, idée incompréhensible à toute âme
-humaine! Que plus d'une créature ait été plongée dans l'abîme d'une
-telle misère; que la première, dans les agonies de sa mort, n'ait pas
-payé pour toutes les autres aux regards de l'éternelle pitié! La misère
-d'une seule a suffi pour glacer jusqu'à la moelle de mes os; et toi, tu
-souris tranquillement, en parlant du sort affreux de quelques milliers
-d'entre elles!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Nous sommes à peine à l'a. b. c. de notre esprit, que déjà, vous autres
-hommes, vous l'avez perdu. Pourquoi fais-tu société avec nous, si tu
-n'en peux supporter les conséquences? Tu veux voler, et tu crains le
-vertige!... D'ailleurs est-ce moi qui me suis jeté à ta tête, ou toi à
-la mienne?
-
-FAUST.
-
-Ne grince pas tes dents de tigre si près de moi, tu me fais horreur!...
-Esprit sublime, toi qui m'as jugé digne de te contempler, toi qui
-connais mon cœur et mon âme, pourquoi m'as-tu attelé au même joug que
-ce misérable, qui se nourrit de désastres, qui se complaît dans la
-destruction?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-As-tu fini?
-
-FAUST.
-
-Sauve-la ou malheur à toi, la plus effroyable malédiction sur toi, aux
-siècles des siècles!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Je ne peux pas dénouer les chaînes de la vengeance, je ne peux
-pas ouvrir les verrous.--«Sauve-la»--Lequel donc de nous deux l'a
-précipitée dans l'abîme? Est-ce moi ou toi? (Faust lance autour de lui
-des regards furieux.) Vas-tu prendre en main le tonnerre? Heureusement
-qu'il ne vous fût point confié, chétifs mortels! Foudroyer l'innocent
-qui vous résisterait, ce serait un petit plaisir que vous vous
-donneriez quelquefois.
-
-FAUST.
-
-Conduis-moi dans sa prison, il faut qu'elle en sorte!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-C'est t'exposer à un grand péril; as-tu déjà oublié le meurtre, dont ta
-main ensanglanta cette ville? Sur la demeure de la victime planent des
-Esprits vengeurs, qui épient le retour de l'assassin.
-
-FAUST.
-
-Et c'est de toi qu'il faut l'entendre? Ruine et mort de tout un
-monde sur toi, monstre!... Conduis-moi dans sa prison, te dis-je, et
-délivre-la!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Eh bien, je t'y conduirai; et, quant à ce que je peux faire pour sa
-délivrance, le voici... Ai-je, moi, tout pouvoir dans le ciel et sur la
-terre?... J'endormirai le geôlier, et je te mettrai en possession de
-la clef; il faudra ensuite la main d'un homme, pour ouvrir les portes:
-charge-t'en. Je serai là avec des chevaux enchantés, prêt à vous
-emmener tous les deux. C'est tout ce que je puis faire.
-
-FAUST.
-
-Partons donc!
-
-[Illustration:
-
- Faust--que vois-je remuer autour de ce gibet?
- ... ils vont et viennent, ils se baissent et se relèvent.
- Meph--C'est une assemblée de Sorciers.
- Faust--Ils sèment et consacrent.
- Meph--En avant! En avant!
-]
-
-
-LA NUIT.--UNE RASE CAMPAGNE.
-
-FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS, sur des chevaux noirs hennissant.
-
-FAUST.
-
-Que vois-je remuer autour de ce gibet?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-J'ignore ce qu'ils veulent faire.
-
-FAUST.
-
-Ils vont et viennent, ils se baissent et se relèvent.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-C'est une assemblée de Sorciers.
-
-FAUST.
-
-Ils sèment et consacrent.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-En avant! En avant!
-
- * * * * *
-
-
-UN CACHOT.
-
-FAUST, un trousseau de clefs dans une main, une lampe dans l'autre,
-debout devant une petite porte en fer.
-
-FAUST.
-
-Il y a long-temps que je n'ai éprouvé une horreur si profonde; toutes
-les misères de l'humanité sont concentrées en moi seul. C'est ici
-qu'elle habite, derrière ce mur humide; et duel fût son crime? une
-douce illusion. Tu trembles de l'approcher, tu crains de la revoir!...
-Entrons, mon abattement ne fait que hâter sa mort.
-
- (Il détache une des clefs. On entend chanter au-dedans du
- cachot.)
-
- Ma mère, la catin,
- Qui m'a tuée!...
- Mon père, le coquin,
- Qui m'a mangée!...
- Ma jeune sœur,
- À la faveur
- De la nuit sombre,
- En un lieu frais
- Que je connais,
- À l'ombre,
- Jeta mes os,
- Dans des roseaux,
- Sous un saule,
- À l'eau.
- Là, je devins petit oiseau,
- Et vole, vole!
-
-FAUST, ouvrant la porte.
-
-Elle ne se doute pas que son amant l'écoute... J'entends le bruit des
-fers qui traînent à terre, et de la paille qui se froisse.
-
- (Il entre.)
-
- (MARGUERITE paraît, s'enveloppant dans sa couverture.)
-
-MARGUERITE.
-
-Dieu, Dieu, ils viennent!... Affreuse mort!
-
-FAUST bas.
-
-Silence, je viens te délivrer.
-
-MARGUERITE se traînant jusqu'à lui.
-
-Si tu es un homme, sois touché de mon infortune.
-
-FAUST.
-
-Tes cris vont réveiller les gardes.
-
- (Il saisit les chaînes pour les détacher.)
-
-MARGUERITE à genoux.
-
-Bourreau, qui t'a donné cette puissance sur moi?... Tu viens déjà me
-chercher, dès minuit? Aie pitié de moi, et laisse-moi vivre encore.
-Demain, au point du jour, ne sera-ce pas assez tôt? (Elle se relève.)
-Je suis si jeune, si jeune... et déjà il faut mourir... J'étais belle
-aussi, et ce fût ma perte... Mon ami était alors près de moi; il est
-bien loin maintenant; ma guirlande est arrachée, ses fleurs sont
-dispersées... Ne me saisis pas avec tant de violence, épargne-moi; que
-t'ai-je fait?... Ne me laisse pas pleurer en vain... Je ne t'ai jamais
-vu de ma vie!
-
-FAUST.
-
-Comment résister à tant de douleurs?
-
-MARGUERITE.
-
-Je suis tout-à-fait en ta puissance; permets-moi une fois seulement
-d'allaiter encore mon enfant. Je l'ai serré contre mon cœur toute
-la nuit; ils me l'ont pris pour me faire du chagrin, et ils disent
-à présent que je l'ai tué... Jamais je ne reprendrai ma gaité: ils
-chantent des chansons sur moi... C'est bien méchant de leur part!... Un
-vieux conte finit comme cela: _Que veulent-ils donc dire?_
-
-FAUST se jette à ses pieds.
-
-Ton amant est à tes genoux, il vient briser tes horribles chaînes.
-
-MARGUERITE faisant de même.
-
-Oui, mettons-nous à genoux, pour implorer les saints... Vois-tu, sous
-ces degrés et sur le seuil de cette porte, les chaudières bouillantes
-de l'enfer? Vois-tu le Malin qui grince les dents de colère, et qui
-fait un épouvantable bruit?
-
-FAUST à haute voix.
-
-Marguerite! Marguerite!
-
-MARGUERITE d'un air attentif.
-
-C'était la voix de mon ami. (Elle s'élance brusquement, ses fers
-tombent.) Où est-il? Je l'ai entendu appeler, je suis libre, personne
-ne m'arrêtera; je veux me jeter à son cou, me reposer sur son cœur;
-il a appelé Marguerite, il était près de la porte; au milieu des
-hurlements et du fracas de l'enfer, à travers l'amère ironie du Démon,
-j'ai reconnu sa douce voix, sa voix si tendre!
-
-FAUST.
-
-C'est moi-même.
-
-MARGUERITE.
-
-C'est toi? Oh! dis-le encore une fois! (Elle le saisit.) C'est lui,
-c'est lui! Où est la douleur? Où est l'angoisse des fers et du cachot?
-C'est toi... tu viens me sauver... je suis sauvée!... Je revois la rue
-où je t'aperçus pour la première fois, elle est là; et voici le beau
-jardin où, Marthe et moi nous t'attendions.
-
-FAUST s'efforçant de l'entraîner.
-
-Viens avec moi, viens.
-
-MARGUERITE.
-
-Oh! reste, reste; j'aime tant à être où tu es!
-
- (Elle l'embrasse.)
-
-FAUST.
-
-Hâte-toi; si tu tardes encore, nous le paierons bien cher!
-
-MARGUERITE.
-
-Comment, tu ne peux plus m'embrasser? Absent depuis si peu de temps,
-mon ami ne sait déjà plus m'embrasser?... Pourquoi ai-je donc le cœur
-si serré près de toi? Quand je me souviens qu'une seule de tes paroles,
-qu'un seul de tes regards m'ouvrait le ciel, et que tu m'embrassais
-jusqu'à m'étouffer... Embrasse-moi donc, ou je vais t'embrasser la
-première. (Elle se pend à son cou.) Oh! ciel! tes lèvres sont froides,
-elles sont muettes... Qu'as-tu fait de ton amour? Qui me l'a ravi?
-
- (Elle se détourne de lui.)
-
-FAUST.
-
-Viens, suis-moi, douce amie; prends courage. Je t'aime avec transport,
-je t'aime avec fureur! Suis-moi, je ne te demande que cela.
-
-MARGUERITE le regardant fixement.
-
-Est-ce donc toi? Est-ce toi, bien sûr?
-
-FAUST.
-
-Oui, c'est moi. Viens, viens.
-
-MARGUERITE.
-
-Tu brises mes chaînes, et tu me reprends dans tes bras!... D'où vient
-que tu n'as pas horreur de moi?... Mais sais-tu bien, mon ami, qui tu
-délivres?
-
-FAUST.
-
-Viens, viens, te dis-je. Déjà la nuit est moins sombre.
-
-MARGUERITE.
-
-J'ai tué ma mère; mon enfant, je l'ai noyé. Ne te fût-il pas donné,
-à toi, comme à moi? Oui, à toi... C'est toi! j'ai peine à le croire.
-Donne-moi ta main... ce n'est pas un songe... ta main chérie!... Oh!
-mais elle est humide; essuie-la, je crois qu'il y a du sang... Ah!
-Dieu! qu'as-tu fait?... Rengaine ton épée, je t'en supplie!
-
-FAUST.
-
-Ce qui est fait est fait, laisse là le passé, tu me feras mourir.
-
-MARGUERITE.
-
-Non, il faut que tu vives, toi. Je vais te décrire les tombeaux que tu
-dois élever demain. Donne à ma mère la meilleure place, mets mon frère
-tout près d'elle, moi un peu de côté... pas trop loin pourtant, et mon
-enfant à ma droite. Du reste, personne ne doit reposer près de moi...
-Reposer à tes côtés, c'eût été pour moi un grand bonheur; mais il ne
-m'appartient plus; j'ai beau m'efforcer de me rapprocher de toi, il me
-semble toujours que tu me repousses violemment... Et cependant c'est
-bien toi; et tu me regardes avec tant de bonté, de tendresse!
-
-FAUST.
-
-Si tu sens que c'est moi, viens donc!
-
-MARGUERITE.
-
-Dehors?
-
-FAUST.
-
-À la liberté.
-
-MARGUERITE.
-
-Dehors, il y a mon tombeau; la mort me guette.--«Viens donc!»--J'irai
-d'ici dans la couche éternelle, et je ne ferai pas un pas de plus... Tu
-pars déjà? O Henri, si je pouvais t'accompagner!
-
-FAUST.
-
-Tu le peux, tu n'as qu'à le vouloir, la porte est ouverte.
-
-MARGUERITE.
-
-Pourquoi sortir, n'ayant rien à espérer? À quoi bon fuir, quand ils me
-guettent au passage?... Il est si triste d'être réduite à mendier, et
-encore avec une mauvaise conscience! Il est si triste d'errer en pays
-étranger... et d'ailleurs ils sauraient bien m'y retrouver.
-
-FAUST.
-
-Je reste auprès de toi.
-
-MARGUERITE.
-
-Vite, vite, sauve ton pauvre enfant. Pars; suis d'abord le grand chemin
-le long du ruisseau, remonte ensuite le sentier au fond du bois, sur la
-gauche, à l'endroit de la bonde, dans l'étang; prends-le vite par la
-main, il la tendra vers toi, il se débat encore... Sauve-le! Sauve-le!
-
-FAUST.
-
-Reviens à toi. Un seul pas, et tu es libre.
-
-MARGUERITE.
-
-Si nous avions seulement passé la montagne! Là, ma mère est assise sur
-une pierre... Le froid me saisit à la nuque. Là, ma mère est assise
-sur une pierre, et elle branle la tête: elle ne fait point signe du
-doigt, elle ne cligne point de l'œil; sa tête est lourde... elle dort
-depuis si longtemps! Plus de réveil!... Elle dormait autrefois pour nos
-plaisirs... C'étaient d'heureux temps!
-
-FAUST.
-
-Puisque les pleurs, puisque les prières ne peuvent rien sur toi, je
-saurai t'emporter hors d'ici.
-
-MARGUERITE.
-
-Laisse-moi! Non, je ne souffrirai point la violence; ne porte pas sur
-moi tes mains meurtrières, ne me saisis pas ainsi!... Souviens-toi que
-j'ai tout fait pour te plaire.
-
-FAUST.
-
-Le jour paraît. Mon amie, ma douce amie!
-
-MARGUERITE.
-
-Le jour?... Oui, il fait jour; mon dernier jour pénètre ici... Ce
-devait être mon jour de noces!... Ne dis à personne, au moins, que tu
-étais déjà près de Marguerite... Oh! ma guirlande, où est-elle?...
-Nous nous reverrons, mais non pas au bal... La foule se presse, et
-on ne l'entend pas; la place, les rues ne peuvent la contenir; la
-cloche sonne, le signal est donné[44]... Comme ils me prennent et
-m'enchaînent! Me voici déjà montée sur l'échafaud, déjà tombe sur le
-cou de chacun des spectateurs le tranchant qui s'abat sur le mien... Le
-monde est muet comme un tombeau.
-
-FAUST.
-
-Ah! pourquoi suis-je né?
-
- (MÉPHISTOPHÉLÈS se montre à la porte.)
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Hors d'ici, ou vous êtes perdus. Que de paroles inutiles, que de délais
-et d'incertitudes! Mes chevaux frissonnent, l'aube blanchit l'horizon.
-
-MARGUERITE.
-
-Qui s'élève de terre?... C'est lui! C'est lui! Chassez-le. Que veut-il
-dans le saint lieu?... Il veut mon âme!
-
-FAUST.
-
-Il faut absolument que tu vives.
-
-MARGUERITE.
-
-Justice de Dieu, je me suis abandonnée à toi.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.
-
-Viens toi-même, ou je te laisse avec elle sous le couteau.
-
-MARGUERITE.
-
-Je suis à toi, Père céleste! Anges, déployez vos saintes armées,
-protégez-moi... Henri, tu me fais horreur!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Elle est jugée.
-
-
-[Illustration:
-
-Faust--Reviens à toi. Un seul pas, et tu es libre...
-Meph--... que de paroles inutiles! que de délais et d'incertitudes!
- mes chevaux frissonnent, l'aube blanchit l'horizon.
-]
-
-
-VOIX d'en haut.
-
-Elle est sauvée.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.
-
-Ici! À moi!
-
- (Il disparaît avec Faust.)
-
-VOIX du fond, s'affaiblissant par degrés.
-
-Henri! Henri!
-
-
-FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE DE LA TRAGÉDIE DE FAUST[45].
-
- * * * * *
-
-NOTES.
-
-NOTES DE LA PRÉFACE.
-
-[1]Cette traduction avait paru, pour la première fois, en 1825, dans la
-collection des _Œuvres dramatiques de J. W. Goethe_, que publièrent
-alors les libraires Sautelet et C<sup>ie</sup>. Encouragé par l'accueil
-bienveillant, mais trop peu mérité, qu'elle reçut à cette époque du
-public allemand et de M. de Goethe lui-même, l'auteur ne la réimprime
-aujourd'hui, qu'après l'avoir revue d'un bout à l'autre avec tout
-le soin dont il est capable, et lui avoir fait subir de nombreuses
-corrections. Ce nouveau travail, il est vrai, n'a servi, malgré le
-scrupule qui y a présidé, ou plutôt à cause de ce scrupule, qu'à lui
-mieux démontrer son impuissance. Mais au moins, s'il vient encore
-d'échouer dans son entreprise, sa vanité seule en pourra souffrir il
-n'aura manqué que de talent.
-
-[2]Afin de donner une idée du système de versification adopté par le
-poète dans la _partie dramatique_ de Faust, nous avons fait exception
-à notre règle, et traduit en vers toute une scène, celle intitulée
-_Prologue dans le ciel._ Nous avons choisi de préférence cette
-scène-là, parce qu'elle se trouve en dehors de l'ouvrage, et que les
-interlocuteurs sont eux-mêmes en dehors de la sphère d'action des
-personnages qui figurent dans la tragédie.
-
-
-NOTES DU TEXTE.
-
-[Footnote 1: «Il y a des anges qui ont le soin et la direction des
-choses humaines. Un de ceux-là est appelé _Raphaël_, le «second
-_Gabriel_ et le troisième _Michel._» (_Histoire du Docteur Fauste,
-Part. I, Chap. 17._)]
-
-[Footnote 2: Ce qui a été publié de Faust, n'est effectivement qu'une
-_première partie_ du vaste drame, dont la vie de ce personnage, à
-partir de l'instant où il engage son âme, devait faire le sujet;
-car, à la fin de la dernière scène, loin de l'emporter aux enfers en
-l'emmenant avec lui, le Diable l'arrache ainsi, au contraire, à la
-mort inévitable qu'il eût trouvée, s'il fût demeuré plus long-temps
-dans le cachot de Marguerite. Néanmoins comme, d'une part, en se
-décidant à continuer de vivre dans la compagnie de Méphistophélès,
-le docteur Faust consomme sa perdition; et que, de l'autre, après
-avoir inutilement attendu pendant quarante années la _seconde partie_
-de l'ouvrage, le public commençait à en désespérer absolument, nous
-allions effacer ce titre; quand, tout d'un coup, la publication de
-cette seconde partie nous fût annoncée par l'auteur lui-même: l'effacer
-malgré cela, c'eût été reculer devant l'espèce d'engagement qu'un
-tel titre nous faisait prendre, et que nous aimions à contracter, de
-donner, un jour, un pendant au présent volume; nous l'avons donc laissé
-subsister. Voici un extrait de la lettre que M. de Goethe nous fit
-l'honneur de nous adresser à ce sujet, le 4 avril 1827. Ayant, à cette
-époque, ouï dire qu'il se proposait de publier incessamment une scène,
-jusque-là inédite, de Faust, nous l'avions prié d'avoir la bonté de
-nous la communiquer, afin que nous pussions en joindre la traduction à
-celle du reste de l'ouvrage: «Dans ce moment,» nous répondit-il, «il
-ne sera rien ajouté à la _première partie_ de Faust, que vous avez eu'
-l'obligeance de traduire; «elle restera absolument telle qu'elle est.
-Le nouveau drame que j'ai annoncé, sous le titre d'_Hélène_, est un
-intermède appartenant à la _seconde partie_; et cette seconde partie
-est complètement différente de la première, soit pour le plan, soit
-pour l'exécution, soit enfin pour le lieu de la scène, qui est placé
-dans _des régions plus élevées._ Elle n'est point encore terminée;
-et c'est comme échantillon seulement, que je publie l'_intermède
-d'Hélène_, lequel doit y entrer plus tard. La presque totalité de cet
-intermède est écrite en vers ïambiques, et autres vers employés par
-les anciens, dont il n'y a pas trace dans la première partie de Faust.
-Vous vous convaincrez vous-même, quand vous le lirez, qu'il ne peut en
-aucune façon se rattacher à la première partie, et que M. Motte nuirait
-au succès de sa publication, s'il voulait essayer de l'y joindre. Mais
-si, après l'avoir lu, vous le trouvez assez de votre goût, pour avoir
-envie de le traduire; s'il inspire, en outre, quelque artiste, qui se
-sente le talent comme le désir d'en crayonner les diverses situations;
-et si, enfin, de son côté, M. Motte ne répugne pas à publier ce nouvel
-ouvrage: je vous garantis qu'il pourra se suffire à lui-même. Car,
-ainsi que je l'ai déjà dit, et que vous le verrez bientôt par vos yeux,
-il forme un tout complet et a une étendue convenable, etc.»]
-
-[Footnote 3: _Macrocosme_ paraît signifier _univers_, littéralement
-_grand monde._]
-
-[Footnote 4: Il s'agit sans doute ici de l'une de ces épidémies,
-connues sous le nom de _pestes noires_, qui ravagèrent l'Europe à
-diverses reprises dans le moyen âge.]
-
-[Footnote 5: Jargon d'alchimie.]
-
-[Footnote 6: La _Clef de Salomon_ est un livre de magie attribué à ce
-prince, qui était grand sorcier au dire des Orientaux. Ce livre est
-en effet la _Clef_ de l'art magique; on y trouve, dans le plus grand
-détail, les formules et cérémonies les plus efficaces pour évoquer ou
-pour conjurer le Démon.]
-
-[Footnote 7: «Le docteur Fauste demanda au Diable comme il s'appelait,
-quel était son nom. Le Diable lui répondit qu'il «s'appelait
-Méphostophilis.» (_Histoire du Docteur Fauste, Part. I, Chap. 7._)]
-
-[Footnote 8: Figure cabalistique.]
-
-[Footnote 9: La création des insectes et de tous les animaux réputés
-impurs est attribuée au Diable, et ils lui sont entièrement assujettis,
-comme on peut le voir par le morceau suivant, extrait de l'_Histoire du
-Docteur Fauste_: «Les Diables dirent: _Après la faute des hommes ont
-été créés les insectes, afin que ce fût pour la punition et honte des
-hommes; et nous autres, nous pouvons faire venir force insectes._ Lors
-apparurent au Docteur Fauste toutes «sortes de tels insectes, comme des
-fourmis, lézards, mouches bovines, grillons, sauterelles et autres.
-Toute la maison se trouva pleine de cette vermine. Il était fort en
-colère contre tout cela, transporté et hors de son sens; car, entre
-autres tels reptiles et insectes, il y en avait qui le piquaient, comme
-fourmis, et le mordaient. Les bergails le piquaient, les mouches lui
-couraient sur le visage, les puces le mordaient, les taons ou bourdons
-lui volaient autour, tant qu'il en était tout étonné, les poux le
-tourmentaient en la tête et au col, les araignées lui filaient de haut
-en bas, les chenilles le rongeaient, les guêpes l'attaquaient. Enfin il
-fût partout blessé de cette vermine; tellement qu'on pouvait dire qu'il
-n'était encore qu'un jeune Diable, de ne se pouvoir défendre de ces
-bestions.» (_Histoire du Docteur Fauste, Part. II, Chap. 7._)]
-
-[Footnote 10: «Fauste prit un couteau pointu, se piqua une veine en
-la main gauche, reçut son sang sur une tuile, y mit des charbons tout
-chauds, et écrivit son pacte avec le Diable.» (_Ibid., Part. I, Chap. 8
-et 9._)]
-
-[Footnote 11: _Petit monde_, ou mieux, _abrégé du monde, monde en
-miniature._]
-
-[Footnote 12: _Vous serez comme Dieu, sachant le bien et le mal._
-(_Genèse, Chap. III, Vers. 5._)]
-
-[Footnote 13: Montagne aux environs de Goettingue, la plus haute de la
-chaîne du Harz.]
-
-[Footnote 14: Il faut croire que _Rippach et monsieur Jean_ sont deux
-noms en l'air, dont Frosch se sert pour dérouter Méphistophélès et se
-moquer de lui.]
-
-[Footnote 15: Il y a dans l'_Histoire du Docteur Fauste_ un chapitre
-intitulé: _Comment les hôtes du Docteur se veulent couper le nez._ Dans
-ce chapitre se retrouve l'idée première et plusieurs détails de la
-scène de M. de Goethe.]
-
-[Footnote 16: Le nom allemand est _Meerkatze_, sorte de singe à longue
-queue. La traduction littérale serait _Chat-de-mer_, mais n'offrirait
-aucun sens en français.]
-
-[Footnote 17: N'y aurait-il pas dans cette phrase une intention
-satyrique contre l'Allemagne, où, comme de ce côté-ci du Rhin, mais
-plus fréquemment encore, il arrive qu'_on passe pour sublime à force
-d'être obscur?_]
-
-[Footnote 18: _Le jour de la colère, ce jour réduira le siècle en
-cendre._ (_Office des morts._)]
-
-[Footnote 19: _Lors donc que le juge s'assiéra, tout ce qui est caché
-apparaîtra, rien ne demeurera sans vengeance._ (_Office des morts._)]
-
-[Footnote 20: _Que dirai-je alors, misérable Quel protecteur
-invoquerai-je, quand à peine le juste est en sécurité?_ (_Ibid._)]
-
-[Footnote 21: _Que dirai-je alors, misérable?_ (_Ibid._)]
-
-[Footnote 22: Petit village, au pied du Brocken, faisant partie du
-comté de Wernigerode, dans la Saxe inférieure.]
-
-[Footnote 23: Le Brocken est la crête qui sépare le Harz supérieur du
-Harz inférieur; son élévation, au-dessus du niveau de la mer, est de
-trois mille deux cents pieds environ.]
-
-[Footnote 24: J'ai substitué ce nom à celui d'_Urian_, comme plus
-connu. D'ailleurs j'y étais, en quelque façon, autorisé par l'_Histoire
-du Docteur Fauste_, où _Bélial_ est donné pour chef aux bandes
-infernales.]
-
-[Footnote 25: Le Blocksberg est la plus haute cime du Brocken; aussi
-l'appelle-t-on souvent le _grand Brocken._]
-
-[Footnote 26: Ceci s'adresse sans doute aux philosophes, poètes et
-beaux-esprits, qui vont être tournés en ridicule dans l'intermède
-suivant.]
-
-[Footnote 27: Mieding était un chef de troupe au théâtre de Weimar.]
-
-[Footnote 28: Allusion aux querelles d'Oberon et de Titania, dans _le
-Songe d'une nuit d'été_ de Shakespeare. M. de Goethe semble avoir eu
-en vue cette comédie, dans le titre et dans plusieurs détails de son
-intermède.]
-
-[Footnote 29: Puck est un des personnages fantastiques, qui figurent
-dans _le Songe d'une nuit d'été_; c'est un Esprit à la suite d'Oberon,
-exécutant ses volontés et le divertissant par ses bouffonneries.]
-
-[Footnote 30: Ariel est un petit Génie aérien aux ordres du magicien
-Prospero, dans _la Tempête_ de Shakespeare. ]
-
-[Footnote 31: Critique des poèmes dans le genre vaporeux, à la mode en
-Allemagne.]
-
-[Footnote 32: Peut-être le _petit couple_ s'adresse-t-il à Wieland.
-Au moins, ce qu'il dit nous paraît s'appliquer merveilleusement à
-l'_Oberon_ de ce poète, imitateur un peu _terrestre_ du _divin_
-Arioste.]
-
-[Footnote 33: Schiller ayant composé une ode fort belle, où il
-exprimait de poétiques regrets sur la disparition de la mythologie
-riante des Grecs, il y eut à ce propos grande rumeur parmi les
-théologiens allemands; prenant l'ode au sérieux, ces messieurs se
-fâchèrent tout de bon et crièrent à l'impiété. C'est à ce petit poème,
-intitulé _les Dieux de la Grèce_, que M. de Goethe fait allusion dans
-cet endroit.]
-
-[Footnote 34: En Allemagne, comme en tout pays, il existe une classe
-de gens qui s'arroge exclusivement le sceptre de la critique, et juge
-en dernier ressort les ouvrages de littérature. Lorsqu'ils s'attaquent
-à un grand écrivain, ils n'osent l'aborder de front, mais ergotent sur
-chacune de ses phrases, pour tuer le colosse à coups d'épingles, s'il
-se peut. Quelques-uns de ces _puristes_ se mirent, un jour, à refondre
-les ouvrages de Schiller et ceux de M. de Goethe, en les purgeant de
-tout ce qu'ils appelaient solécisme, et y substituant des tournures
-selon eux plus grammaticales. Néanmoins, on lit encore les originaux de
-préférence.]
-
-[Footnote 35: _Xenien_ était le titre d'un recueil d'épigrammes, publié
-par Schiller et M. de Goethe, où tout ce qu'il y avait d'auteurs
-allemands connus était passé en revue et moqué. La scène des _Xénies_
-était placée dans l'enfer.]
-
-[Footnote 36: Hennings était une des victimes immolées dans les
-_Xénies._]
-
-[Footnote 37: Le _Musagète_ paraît être le rédacteur d'un journal
-d'alors, qui avait pour titre _les Muses et les Grâces._]
-
-[Footnote 38: _Le Génie du temps_ était le titre d'un autre journal,
-rédigé par Hennings, où M. de Goethe était toujours fort maltraité.]
-
-[Footnote 39: Ce couplet semble dirigé contre Nicolaï, à cause d'un
-_Voyage en Europe_, où celui-ci rechercha avec soin et dénonça à
-l'opinion publique les hommes par lui soupçonnés d'appartenir à la
-société de Jésus, légèrement quelquefois.]
-
-[Footnote 40: Là commence une série de philosophes, des différentes
-sectes qui partagent l'Allemagne et ont de tout temps partagé le monde.
-Nous ne nommerons point les individus, de peur de nous tromper; et
-d'ailleurs, les plaisanteries portant sur les doctrines plus encore que
-sur les hommes, elles gagneraient peu de chose à devenir personnelles.]
-
-[Footnote 41: Dans le couplet allemand la pointe consiste en un jeu de
-mots, que nous n'avons pu conserver. _Teufel_, diable, et _Zweyfel_,
-doute, se prononçant de même, le _sceptique_ se trouve bien en enfer,
-non pas seulement, comme nous l'avons dit, parce que _le doute sied au
-Diable_, mais parce qu'ils riment ensemble.]
-
-[Footnote 42: Ce que nous venons de dire au sujet des philosophes, peut
-également s'appliquer aux gens désignés dans ce quatrain et dans les
-suivants. Ils parlent assez clairement d'eux-mêmes.]
-
-[Footnote 43: Cette scène est la seule de tout l'ouvrage original,
-qui ne soit pas versifiée; il serait difficile d'en donner la raison.
-Peut-être est-ce pour qu'il ne soit pas dit que Faust ait manqué d'une
-des formes possibles de style.
-
-Tous les différents genres de vers ayant été employés (sauf les vers
-blancs, qui, appartenant à l'antiquité, ne convenaient point au sujet),
-il fallait bien, en effet, que la prose eût son tour et trouvât sa
-place.]
-
-[Footnote 44: Littéralement, _la baguette est rompue._ Il est d'usage
-en Allemagne, lorsqu'on va mener un criminel au supplice, de rompre une
-baguette noire, et de la lui jeter au visage.]
-
-[Footnote 45: _Voyez_ plus haut la note 2.]
-
-FIN DES NOTES.
-
-
-
-
-LISTE DE ILLUSTRATIONS
-
-
-Pl. 1 Portrait de Goethe
-Pl. 2 ...De temps en temps j'aime à voir le vieux père,...
-Pl. 3 Pauvre crâne vide qu'on veut lui dire avec ton grincement hideux!
-Pl. 4 Faust--Heureux qui peut conserver espérance de surnager sur cet
- océan d'erreurs!...
-Pl. 5 Il grogne et n'ose vous aborder: Il se couche sur le ventre il
- remue la queue ...
-Pl. 6 Méph: Pourquoi tout ce vacarme? Que demande monsieur? Qu'y a-t-il
- pour son service?
-Pl. 7 Meph: ...Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de jurer sur la
- parole du maître...
-Pl. 8 --Au feu à l'aide, l'enfer s'allume. ...--Sorcellerie! jetez vous
- sur lui... son affaire ne sera pas longue.
-Pl. 9 Faust.--Ma belle Demoiselle oserais-je vous offrir mon bras et
- vous reconduire chez vous?
-Pl. 10 Meph:--Il est bien hardi à moi de m'introduire aussi brusquement
- chez ces dames, je leur en demande un million de pardons.
-Pl. 11 Sans lui l'existence / N'est qu'un lourd fardeau / N'est qu'un
- tombeau / Dans son absence.
-Pl. 12 Meph... Pousse... oh!... Meph... Voilà mon rustaud apprivoisé.
-Pl. 13 Meph... Il nous faut gagner promptement au large.
-Pl. 14 Marg... Malheureuse! Ah! si je pouvais me soustraire aux
- pensées qui se succèdent en tumulte dans mon âme...
-Pl. 15 Meph:--Nous sommes encore loin du terme de notre course.
-Pl. 16 Meph--Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien de le
- regarder... tu as bien entendu raconter l'histoire de Méduse?
-Pl. 17 Faust--que vois-je remuer autour de ce gibet? ... ils vont et
- viennent, ils se baissent et se relèvent.
-Pl. 18 Faust--Reviens à toi. Un seul pas, et tu es libre...
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Faust, by Johann Wolfgang von Goethe
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FAUST ***
-
-***** This file should be named 54202-0.txt or 54202-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/4/2/0/54202/
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez & Marc D'Hooghe at Free
-Literature (online soon in an extended version, also linking
-to free sources for education worldwide ... MOOC's,
-educational materials,...) Images generously made available
-by the Gallica, Bibliothèque nationale de France
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License (available with this file or online at
-http://gutenberg.org/license).
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/old/54202-0.zip b/old/54202-0.zip
deleted file mode 100644
index fce6e0d..0000000
--- a/old/54202-0.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h.zip b/old/54202-h.zip
deleted file mode 100644
index f70c882..0000000
--- a/old/54202-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h/54202-h.htm b/old/54202-h/54202-h.htm
deleted file mode 100644
index ca7413a..0000000
--- a/old/54202-h/54202-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,9144 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="en" lang="en">
- <head>
- <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" />
- <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
- <title>
- The Project Gutenberg eBook of Faust, by Johann Wolfgang von Goethe.
- </title>
- <style type="text/css">
-
-body {
- margin-left: 10%;
- margin-right: 10%;
-}
-
- h1,h2,h3,h4,h5,h6 {
- text-align: center; /* all headings centered */
- clear: both;
-}
-
-p {
- margin-top: .51em;
- text-align: justify;
- margin-bottom: .49em;
-}
-
-.p2 {margin-top: 2em;}
-.p4 {margin-top: 4em;}
-.p6 {margin-top: 6em;}
-
-hr {
- width: 33%;
- margin-top: 2em;
- margin-bottom: 2em;
- margin-left: auto;
- margin-right: auto;
- clear: both;
-}
-
-hr.tb {width: 45%;}
-hr.chap {width: 65%}
-hr.full {width: 95%;}
-
-hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;}
-hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;}
-
-
-.blockquote {
- margin-left: 5%;
- margin-right: 10%;
-}
-
-a:link {color: #000099; }
-v:link {color: #000099; }
-
-.center {text-align: center;}
-
-.right {text-align: right;}
-
-.person {margin-left: 15%;
- font-size: 0.8em;
- margin-top: 1.5em;}
-
-.person2 {text-align: center;
- font-size: 0.8em;
- margin-top: 1.5em;}
-
-.caption {font-size: 0.8em;
- text-align: center;}
-
-/* Images */
-.figcenter {
- margin: auto;
- text-align: center;
-}
-
-.figleft {
- float: left;
- clear: left;
- margin-left: 0;
- margin-bottom: 1em;
- margin-top: 1em;
- margin-right: 1em;
- padding: 0;
- text-align: center;
-}
-
-.figright {
- float: right;
- clear: right;
- margin-left: 1em;
- margin-bottom:
- 1em;
- margin-top: 1em;
- margin-right: 0;
- padding: 0;
- text-align: center;
-}
-
-/* Footnotes */
-.footnotes {border: dashed 1px;}
-
-.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;}
-
-.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;}
-
-.fnanchor {
- vertical-align: super;
- font-size: .8em;
- text-decoration:
- none;
-}
-
-/* Transcriber's notes */
-.transnote {background-color: #E6E6FA;
- color: black;
- font-size:smaller;
- padding:0.5em;
- margin-bottom:5em;
- font-family:sans-serif, serif; }
- </style>
- </head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Faust, by Johann Wolfgang von Goethe
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Faust
-
-Author: Johann Wolfgang von Goethe
-
-Illustrator: Eugène Delacroix
-
-Translator: Albert Stapfer
-
-Release Date: February 19, 2017 [EBook #54202]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FAUST ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez & Marc D'Hooghe at Free
-Literature (online soon in an extended version, also linking
-to free sources for education worldwide ... MOOC's,
-educational materials,...) Images generously made available
-by the Gallica, Bibliothèque nationale de France
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/cover02.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-<h1>FAUST,</h1>
-
-<h3>TRAGÉDIE DE M. DE GOETHE, TRADUITE EN FRANÇAIS</h3>
-
-<h4>PAR M. ALBERT STAPFER,</h4>
-
-<h4>Ornée d'un Portrait de l'Auteur,</h4>
-
-<h4>ET DE DIX-SEPT DESSINS COMPOSES D'APRÈS</h4>
-
-<h4>LES PRINCIPALES SCÈNES DE L'OUVRAGE ET EXÉCUTÉS SUR PIERRE</h4>
-
-<h4>PAR M. EUGÈNE DELACROIX.</h4>
-
-<h5>A PARIS,</h5>
-
-<h5>CHEZ CH. MOTTE, ÉDITEUR,</h5>
-
-<h5>RUE DES MARAIS N°13;</h5>
-
-<h5>ET CHEZ SAUTELET, LIBRAIRE,</h5>
-
-<h5>PLACE DE LA BOURSE.</h5>
-
-<h5>M DCCC XXVIII.</h5>
-
-
-
-<hr class="full" />
-<p><a href="#TABLE_DES_ILLUSTRATIONS">Table des illustrations</a></p>
-
-<h4><a name="PREFACE" id="PREFACE">PRÉFACE.</a></h4>
-
-
-<p>Il est certains poèmes qui ont eu de tout temps le privilège, pour
-ainsi dire exclusif, d'éveiller l'imagination des peintres; tels
-sont, entre autres et par excellence, l'Iliade et l'Odyssée d'Homère,
-le Paradis perdu de Milton, le Roland furieux du divin Arioste; on
-ferait un volume avec la simple énumération des tableaux ou dessins
-remarquables qu'ils ont inspirés depuis leur apparition jusqu'à nos
-jours. Parmi les compositions poétiques tout-à-fait modernes, qui, sous
-ce rapport, méritent de lutter avec celles que nous venons de nommer,
-le Faust de M. de Goethe doit être mis au premier rang. Ce grand homme
-a su donner tant de vie aux personnages fantastiques qui abondent dans
-cette tragédie, qu'on est obligé d'y croire comme à des personnages
-réels, et de leur prêter une figure, un geste, un accent particulier;
-on les voit agir, on les entend parler; pour chaque scène nouvelle, le
-lecteur, involontairement, compose en idée un nouveau tableau. Aussi
-plusieurs artistes habiles se sont-ils déjà essayés à reproduire les
-plus saillantes d'entre elles, et jusqu'à présent M. Retsch est celui
-d'entre eux qui a le mieux réussi dans cette tentative; ses dessins,
-gravés d'abord en Allemagne, où ils obtinrent le plus grand succès,
-furent bientôt contrefaits en Angleterre et en France, où l'on se
-plut également à reconnaître l'esprit, la finesse et la grâce avec
-lesquels leur auteur a su rendre la plupart des scènes de Faust. Mais
-malheureusement ce sont de simples croquis au trait, en général un peu
-froids, et qui même ne sont pas toujours exempts de la roideur tant
-reprochée aux dessins semblables, que naguère Flaxman exécuta pour
-Eschyle, Homère, Hésiode et le Dante.</p>
-
-<p>Ceux que nous publions aujourd'hui n'essuieront pas, à coup sûr, un
-pareil reproche. On pourra leur en adresser d'autres, parce que nulle
-production de l'art n'est à l'abri de la critique; mais, s'il nous
-est permis d'anticiper sur le jugement du public, nous ne doutons pas
-que chacun n'y admire la hardiesse avec laquelle le dessinateur s'est
-élancé, sur les pas de M. de Goethe, hors des chemins battus; toute
-la verve créatrice du poète, quelque chose même de ce que les esprits
-exacts se plaisent à appeler son dévergondage d'imagination, nous
-pensons que chacun l'y retrouvera du premier coup-d'œil. Ainsi, pour
-les personnes qui n'avaient pu faire connaissance avec Faust que par
-l'intermédiaire de notre faible traduction<a name="FNanchor_1_46" id="FNanchor_1_46"></a><a href="#Footnote_1_46" class="fnanchor">[1]</a>, cet ouvrage va, grâce
-à M. Delacroix, reprendre la physionomie franche et originale qui lui
-appartient, et dont nous l'avions dépouillé à leurs yeux.</p>
-
-<p>Il est à propos d'avertir ces personnes-là que la tragédie de Faust,
-écrite en vers d'un bout à l'autre et en vers rimés, ce qui n'est
-pas, comme on sait, une condition indispensable de la versification
-allemande, se divise néanmoins en deux parties fort distinctes, dont
-l'une est toute dramatique, l'autre toute lyrique.</p>
-
-<p>Dans la partie dramatique, le style varie selon les situations et
-selon les personnages: tantôt comique et tantôt sérieux, il passe
-tour-à-tour, et souvent sans aucune transition, du dernier degré du
-burlesque au pathétique le plus déchirant, de l'expression de ce qu'il
-y a de plus abject dans la nature humaine à celle des plus hautes
-pensées, des sentiments les plus exaltés et les plus purs, qui puissent
-traverser le cœur ou l'esprit de l'homme. Mais comme, au milieu de
-ces disparates de détail, il ne perd pourtant jamais son caractère
-distinctif, qui est celui d'une extrême simplicité; comme le ton du
-dialogue reste toujours celui de la conversation ordinaire, il ne nous
-a point paru impossible de traduire en prose toute cette partie de
-l'ouvrage de M. de Goethe<a name="FNanchor_2_47" id="FNanchor_2_47"></a><a href="#Footnote_2_47" class="fnanchor">[2]</a>: nous avons cru même pouvoir le faire sans
-trop altérer, ni la couleur de l'ensemble, ni les teintes diverses,
-si multipliées et parfois si tranchées, qui la nuancent. Au moins
-aurions-nous éprouvé des difficultés beaucoup plus grandes à humilier
-le vers français jusqu'au ton vulgaire de certains passages, que nous
-n'en avons eu d'élever la prose au ton inspiré de certains autres.</p>
-
-<p>Il n'en va pas ainsi de la partie lyrique, qui occupe dans Faust une
-assez grande place. On y rencontre ça et là des chansons, des romances,
-des chants d'esprits célestes et d'esprits infernaux, des chœurs de
-sorciers et de sorcières, des formules magiques; tous morceaux d'une
-poésie cadencée, dont le principal charme consiste, pour la plupart,
-soit dans le choix du rythme et l'arrangement des vers, soit même
-uniquement dans la désinence des rimes. Ici nous n'eussions pu nous
-permettre la prose sans manquer au premier devoir d'un traducteur,
-à l'exactitude; et, il faut le dire, nous avons senti dans ce cas
-particulier d'autant moins de répugnance à le remplir, que, de chercher
-à nous y soustraire, c'eût été courir au-devant d'obligations plus
-dures encore: car il aurait fallu suppléer au défaut de rythme par des
-tours de force, que nous avouons au-dessus de notre portée, et qui nous
-semblent même à-peu-près impossibles.</p>
-
-<p>Ainsi donc, tout ce qui se chante et en somme tous les morceaux du
-poème, au mérite desquels le mécanisme de la versification concourt
-pour une forte part, nous avons employé une versification analogue pour
-les rendre; et, a l'égard de la portion de l'ouvrage, à laquelle notre
-prose a enlevé sa forme poétique, nous avons fait ce qui dépendait de
-nous pour y conserver, aux tournures quelque chose de leur vivacité, au
-dialogue un peu de son nerf et de sa vérité, au style en général une
-ombre de sa souplesse et de son mouvement. Annoncer qu'on s'est proposé
-un tel but, nous le sentons, c'est avouer qu'on ne l'a pas atteint;
-aussi ne parlons nous que de nos efforts, le lecteur jugera de ce
-qu'ils ont produit.</p>
-
-<p>Deux mots maintenant du sujet de ce poème extraordinaire. Ce fût, à ce
-qu'on croit, au commencement du seizième siècle que vécut le docteur
-Faust, espèce de Don Juan du nord. Bien que parvenu aux plus hauts
-grades dans toutes les Facultés, et réputé sage parmi les hommes, ce
-docteur, dégoûté de la science, livra son âme à Satan; en retour de
-quoi celui-ci s'obligea de lui fournir et lui procura en effet un
-Esprit nommé <i>Méphostophilis</i>, ayant commission de lui faire passer
-ici-bas vingt-quatre ans de délices, ni plus ni moins, et de l'emporter
-ensuite dans l'autre monde, pour y souffrir à jamais. Ses aventures
-joyeuses et sa lamentable fin sont racontées au long dans un gros livre
-fort ancien, qui fût traduit de bonne heure en plusieurs langues. La
-traduction anglaise donna au poète Marlow, contemporain de Shakespeare,
-l'idée d'une pièce, qui fût jouée de son temps, et dans laquelle, au
-milieu d'un grand nombre de bouffonneries grossières, éclatent des
-beautés du premier ordre.</p>
-
-<p>Jusque vers la fin du siècle dernier le docteur, moins heureux dans son
-propre pays, y était demeuré relégué sur des théâtres de marionnettes,
-d'où, comme Polichinelle chez nous, il amusait la populace par ses
-espiègleries. Lessing alors imagina le premier qu'on pourrait traiter
-un tel sujet d'une manière sérieuse; mais des deux tragédies qu'il
-en voulait tirer, il n'existe qu'une très-courte scène, devant leur
-servir de prologue. Après Lessing vint Klinger, qui publia une espèce
-de roman philosophique sous le titre de <i>Faust sa vie, ses actions et
-son voyage en enfer</i>; puis enfin M. de Goethe, leur maître à tous, sur
-les brisées duquel il n'y a point d'apparence que personne s'aventure,
-autrement que pour l'imiter; ce que n'a pas dédaigné de faire lord
-Byron lui-même, dans son <i>Deformed transformed</i>, et quelque peu aussi
-dans son <i>Manfred.</i></p>
-
-<p>Pour être goûtées de nos jours, les absurdes légendes du moyen âge
-ont grand besoin de toute l'imagination et de tout l'esprit de M. de
-Goethe; aussi ne s'en est-il servi que comme on se sert d'un canevas,
-sur lequel on brode absolument ce que l'on veut. La conception de
-Faust, envisagée sous ce point de vue, lui appartient donc en propre;
-et certes, il n'a jamais été rien conçu de plus original, de plus
-étrange; jamais les fictions n'ont été portées à un excès de délire,
-qui dépasse de plus loin les bornes communes. Il faut avouer néanmoins
-que, si le poète a largement usé et, dans maint endroit peut-être,
-abusé du surnaturel, il faut avouer, disons-nous, que le sujet qu'il
-avait choisi excusait une telle licence, l'exigeait même jusqu'à un
-certain point. Et d'ailleurs, à quelque hauteur que son vol parvienne
-dans la région des songes et des chimères, quels que soient le vide et
-l'extravagance des mondes où il plane, toujours il part de la terre, il
-s'appuie toujours sur la réalité, sur la vie: comme les sorcières de
-Macbeth c'est en maniant des ustensiles grossiers, c'est en prononçant
-des paroles simples, qu'il évoque les fantômes.</p>
-
-<p>Il nous reste à protester contre ceux qui, après la lecture de cette
-traduction, s'imagineraient avoir acquis le droit de porter un jugement
-touchant le mérite de l'original; car, s'il n'existe point d'ouvrage
-sur lequel une traduction puisse donner un tel droit, celui-ci
-se trouve dans ce cas moins encore qu'aucun autre, à cause de la
-perfection continue du style. Qu'on lui suppose le naturel exquis de
-versification de l'Amphytrion de Molière, joint à ce que les poésies
-de Jean-Baptiste Rousseau offrent de plus lyrique, celles de Parny de
-plus tendre et de plus gracieux; alors seulement on pourra se croire
-dispensé, pour le juger, d'être en état de lire l'original lui-même.</p>
-
-<p>A. S.</p>
-
-<p><i>Nota.</i> Le portrait de l'auteur de Faust, mis en tête du présent
-volume, a été exécuté par M. Delacroix d'après un croquis, fait à
-Weimar au commencement de l'année 1827, que M. de Goethe avait envoyé
-dans ce but à l'éditeur; et le nom inscrit au bas de ce portrait est un
-fac-similé exact de la signature d'une lettre de lui, écrite vers la
-même époque, dont on lira un passage dans la note 2.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<a id="fau00102"></a>
-<img src="images/fau00102.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-<hr class="r5" />
-<h3>FAUST</h3>
-<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 20%">
-PERSONNAGES DU PREMIER PROLOGUE.<br />
-<br />
-UN DIRECTEUR DE THÉATRE.<br />
-UN POÈTE DRAMATIQUE.<br />
-UN PERSONNAGE BOUFFON.<br />
-<br />
-PERSONNAGES DU SECOND PROLOGUE.<br />
-<br />
-LE SEIGNEUR.<br />
-MÉPHISTOPHÉLÈS.<br />
-RAPHAËL,}<br />
-GABRIEL,&nbsp;} Archanges.<br />
-MICHEL,&nbsp;&nbsp;}<br />
-LES ARMÉES CÉLESTES.<br />
-<br />
-PERSONNAGES DE LA TRAGÉDIE.<br />
-<br />
-LE DOCTEUR HENRI FAUST.<br />
-WAGNER, son domestique.<br />
-MÉPHISTOPHÉLÈS.<br />
-UN ÉCOLIER.<br />
-FROSCH,&nbsp;&nbsp;&nbsp;}<br />
-BRANDER,} Compagnons de bouteille, jeunes débauchés de Leipzig<br />
-SIEBEL,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;}<br />
-ALTMAYER,}<br />
-MARGUERITE, maîtresse de Faust.<br />
-MARTHE, voisine de Marguerite.<br />
-LISETTE, compagne de Marguerite.<br />
-VALENTIN, soldat, frère de Marguerite.<br />
-BOURGEOIS, PAYSANS, MENDIANTS, ETC.<br />
-UNE SORCIÈRE.<br />
-ANIMAUX À SES ORDRES.<br />
-UN MAUVAIS ESPRIT.<br />
-UN FEU FOLLET.<br />
-ESPRITS AUX ORDRES DE MÉPHISTOPHÉLÈS.<br />
-SORCIERS ET SORCIÈRES, CHŒURS D'ANGES ET DE FIDÈLES, VOIX D'EN HAUT, etc.<br />
-</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="PROLOGUE" id="PROLOGUE">PROLOGUE</a></h3>
-
-<h4>SUR LE THÉÂTRE.</h4>
-
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">DIRECTEUR, POÈTE DRAMATIQUE, PERSONNAGE BOUFFON.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<p class="person2">LE DIRECTEUR.</p>
-
-<p>Vous qui m'avez si souvent prêté votre appui dans mes revers de
-fortune, dites-moi franchement, mes amis, ce que vous espérez en
-Allemagne de notre entreprise. Mon plus grand désir serait de plaire à
-la multitude; il n'est qu'elle au monde qui vive et fasse vivre. Déjà
-les pieux sont enfoncés en terre, les planches sont clouées sur les
-pieux, et chacun se promet une fête: les spectateurs garnissent déjà les
-bancs; et, immobiles, les sourcils élevés, l'œil fixe, ils ne demandent
-qu'à applaudir. Je n'ignore pas la manière de se concilier les
-suffrages du public; eh bien! jamais pourtant je ne me suis senti tant
-d'inquiétude qu'aujourd'hui. Il est vrai qu'en fait de chefs-d'œuvre
-ils ne sont pas gâtés; mais ils ont terriblement lu. Comment allons-nous
-donc nous y prendre pour leur donner quelque chose qui leur semble
-neuf, et qui les intéresse en même temps? Car, je ne m'en cache point,
-aucun spectacle ne vaut à mes yeux celui de la multitude, lorsqu'elle
-roule ses vagues contre nos tréteaux, et qu'avec l'impétuosité du vent
-elle s'engouffre dans la porte étroite. Au grand jour, dès quatre
-heures, ils assiègent déjà le bureau, et se feraient assommer pour un
-billet; comme à la porte d'un boulanger on le ferait pour un pain, s'il
-y avait disette. Et ce miracle opéré sur tant d'hommes à la fois, c'est
-l'ouvrage d'un seul, c'est l'ouvrage du poète. O mon ami, opère ce
-miracle aujourd'hui, je t'en conjure.</p>
-
-<p class="person2">LE POÈTE.</p>
-
-<p>Non, ne me parle pas de cette foule aveugle à sa vue, l'inspiration
-nous abandonne. Cache-moi cette multitude, dont les flots nous
-entraînent malgré nous dans le tourbillon du monde. C'est au-dessus des
-nuages qu'il faut me conduire, dans ces régions tranquilles où règne,
-pour le poète, une volupté pure, où l'amour et l'amitié, consolateurs
-de nos peines, nous tendent une main céleste, une main créatrice.
-Hélas! ce qui jaillit du fond de notre âme, ce que bégaient nos lèvres
-tremblantes, tantôt avorté, tantôt couronné d'un succès éphémère,
-disparaît englouti dans le gouffre du temps. Mais souvent il arrive
-aussi qu'après avoir traversé sans gloire un siècle ou deux, notre
-génie secoue les linceuls de l'oubli, et soulève une tête colossale. Ce
-qui brille ne dure qu'un temps; jamais le vrai beau n'est perdu pour la
-postérité.</p>
-
-<p class="person2">LE PERSONNAGE BOUFFON.</p>
-
-<p>Si on voulait bien ne pas toujours parler de la postérité!... Supposons
-que <i>moi</i> je me misse à m'occuper de la postérité, qui donc se chargerait
-d'amuser mes contemporains? Et il n'y a pas à dire, il faut qu'ils
-s'amusent. Le suffrage d'un honnête homme est, ce me semble, déjà
-quelque chose. D'ailleurs celui qui sait parler un langage convenable,
-n'a rien à redouter des caprices du peuple; au contraire, plus le
-cercle est nombreux, plus il est certain de l'émouvoir. Soyez beau tant
-que vous voulez, et montrez-vous original; que chez vous l'imagination
-se déploie avec tout son cortège de raison, d'esprit, de sentiment, de
-passion; mais, prenez-y bien garde, jamais sans un grain de folie.</p>
-
-<p class="person2">LE DIRECTEUR.</p>
-
-<p>Surtout faites la part un peu large; que les événements se pressent.
-Pourquoi vient-on? pour voir: on veut voir à toute force. Qu'il y ait
-donc beaucoup à voir, afin de faire ouvrir de grands yeux à la foule;
-et votre cause est gagnée, et vous êtes un homme adorable. Ce n'est
-que par la masse, que vous agirez sur la masse; car, enfin, chacun
-cherchant quelque chose qui lui convienne, celui qui apporte beaucoup,
-apportera à chacun quelque chose; et nul ne sortira mécontent de la
-salle. Donnez votre pièce en petite monnaie, elle aura un débit plus
-sûr et plus prompt. Qu'elle se décompose, aussi facilement qu'elle
-fût composée. À quoi bon produire un tout compact? Le public vous le
-plumera comme un geai.</p>
-
-<p class="person2">LE POÈTE.</p>
-
-<p>Vous ne sentez pas tout ce qu'il y a de vulgaire dans un pareil
-métier, combien le véritable artiste y répugne! Le barbouillage de ces
-messieurs est, je le vois, dans votre méthode.</p>
-
-<p class="person2">LE DIRECTEUR.</p>
-
-<p>Ce reproche ne m'atteint pas. Un ouvrier qui songe à bien travailler,
-doit acheter le meilleur outil possible: songez donc, vous, que vous
-avez du bois mou à fendre, et voyez quels sont ceux pour qui vous
-écrivez. Pendant que l'ennui nous amène celui-là, celui-ci sort d'un
-repas splendide où il s'en est mis jusqu'au gosier; et, ce qu'il y a
-de pis encore, plus d'un vient d'achever la lecture des gazettes. On
-se hâte d'entrer chez nous, distrait comme pour une mascarade; et la
-curiosité seule donne des ailes aux plus tardifs: les belles dames se
-couvrent de parures, et jouent leur rôle gratis... Que diantre rêvez-vous
-sur votre Parnasse? En quoi peut vous inspirer une salle garnie de
-monde? Eh! regardez de près nos Mécènes. Ils sont, les uns blasés, les
-autres à moitié ours: l'un, après le spectacle, s'attend à une partie de
-jeu, l'autre à une nuit de plaisirs dans les bras de sa maîtresse. Y
-pensez-vous, pauvres fous, d'aller prostituer à ces gens-là les chastes
-Muses? Je vous le répète, donnez-leur en de toute couleur et de toute
-qualité: ainsi vous ne manquerez jamais votre but. Cherchez à intriguer
-les hommes; les contenter est trop difficile... Mais qu'est-ce qui vous
-prend? Extase? douleur?</p>
-
-<p class="person2">LE POÈTE.</p>
-
-<p>Va loin d'ici chercher un autre esclave... Que pour ton bon plaisir le
-poète déshonore son plus beau titre! qu'il renonce au droit sacré dont
-la nature l'a investi!... Par quelle puissance émeut-il les âmes? par
-quelle puissance bouleverse-t-il les éléments? N'est-ce point à l'aide
-de l'accord parfait qui règne en lui-même, et qui oblige l'univers à
-se reconstruire au fond de son propre cœur? Pendant que la Nature,
-tournant son fuseau d'une main insouciante, démêle, en se jouant, les
-fils éternels de toute existence, pendant que la foule tumultueuse des
-êtres se presse en désordre, et accomplit péniblement sa dure destinée;
-qui sait animer d'un feu divin cette masse inerte, uniforme, et
-l'assujettir aux lois de l'harmonie? Qui sait faire rentrer l'individu
-isolé dans l'ordre universel? Qui répand un doux crépuscule sur les
-sens absorbés dans une méditation austère? Qui sème toutes les jolies
-fleurs du printemps le long du sentier foulé par une amante? Qui
-dépouille de leurs feuilles les arbres, où elles pendaient inutiles, et
-les tresse en couronnes pour les distribuer aux mérites de tous genres?
-Qui soutient l'Olympe? Qui convoque l'assemblée des Dieux? La puissance
-de l'homme, révélée dans le poète.</p>
-
-<p class="person2">LE PERSONNAGE BOUFFON.</p>
-
-<p>Hé bien, tout en se servant des plus nobles facultés de l'esprit, ne
-poursuit-elle pas ses occupations poétiques, comme on poursuit une
-aventure d'amour? On se rapproche par hasard, on s'enflamme, on reste,
-et peu à peu on se trouve pris; le bonheur croît à chaque moment,
-l'attaque commence enfin, on est enivré, transporté: puis arrive le
-dégoût, et avant qu'on s'en aperçoive, on a broché un roman. Voilà le
-spectacle que vous devez mettre sous nos yeux. Lancez-vous au milieu
-de la vie humaine. Chacun vit de cette vie-là un petit nombre la
-connaît; et c'est le peu que vous en montrez, qui fait tout le charme
-de vos ouvrages. Dans un flux d'images une faible clarté, beaucoup
-d'erreurs et une étincelle de vérité; avec cela l'on compose le meilleur
-breuvage, avec cela l'on captive et l'on édifie tout le monde. Alors
-s'assemble la fleur de la jeunesse, et dans votre œuvre elle se mire
-avec complaisance; alors tout sentiment tendre trouve la nourriture
-mélancolique qui lui convient; alors sont émus tantôt l'un, tantôt
-l'autre des spectateurs, et chacun voit représenté au naturel ce qu'il
-porte en lui-même. Ils sont prêts à rire comme à pleurer, à pleurer
-comme à rire: ils honorent les efforts du poète, ils applaudissent à
-l'illusion de la scène. Pour l'homme déjà fait rien n'est bon; mais on
-peut s'assurer en la gratitude de celui qui espère devenir homme.</p>
-
-<p class="person2">LE POÈTE.</p>
-
-<p>Rends-moi donc, rends-moi les temps où je n'étais encore moi-même
-qu'en espérance; lorsqu'une source intarissable de chants mélodieux
-coulait de ma veine, lorsqu'un voile de nuages dérobait le monde à mes
-regards, que les bourgeons promettaient des fruits merveilleux, et que
-je cueillais d'une main avide les millions de fleurs qui tapissaient
-les vallées. Je n'avais rien, et ce rien me suffisait: c'était l'amour
-de la vérité et la volupté des songes. Rends-moi les désirs indomptés
-qui fatiguaient mon cœur, rends-moi ce cœur profondément ébranlé, et la
-force de haïr, et la puissance d'aimer! Rends-moi ma jeunesse!</p>
-
-<p class="person2">LE PERSONNAGE BOUFFON.</p>
-
-<p>La jeunesse, mon ami? Tu en aurais besoin, si dans la bataille l'ennemi
-te pressait de toutes parts; ou si de jeunes filles charmantes se
-pendaient à ton col; ou bien si de loin tu voyais la couronne, prix
-de l'agilité, se balancer près d'une barrière difficile à atteindre;
-ou encore si, au sortir d'une danse animée, il te fallait passer la
-nuit dans les festins. Mais jouer avec force et grâce sur une lyre
-familière, se proposer un but vague, et s'y rendre à travers mille
-agréables détours; voilà, messieurs les vieillards, ce qui doit vous
-occuper. Et nous ne vous en estimons pas moins pour cela. La vieillesse
-ne nous fait pas, comme on dit, retomber en enfance; elle nous trouve
-encore vrais enfants.</p>
-
-<p class="person2">LE DIRECTEUR.</p>
-
-<p>Assez discourir: montrez-moi enfin des actions. Pendant que vous faites
-assaut de paroles, il pourrait se passer quelque chose d'utile. À quoi
-bon parler de la disposition où l'on devrait être? Pour s'y mettre, il
-faut agir. Vous donnez-vous pour un poète, commandez à la poésie. Vous
-savez bien quels sont nos besoins nous voulons des boissons fortes:
-brassez-en donc sur l'heure! Ce qui ne se fait pas aujourd'hui, demain
-n'est pas fait; et il ne faut pas perdre un jour à délibérer. Prenons
-l'occasion par les cheveux, et ne la lâchons point, si nous prétendons
-répondre à l'attente du public.</p>
-
-<p>Vous savez que, sur nos théâtres d'Allemagne, chacun s'essaie à ce
-qu'il veut: ainsi n'épargnez aujourd'hui, ni les décorations, ni les
-machines. Servez-vous de la grande et de la petite lumière du ciel; vous
-pouvez semer à pleines mains les étoiles: d'eau, de feu, de rochers
-escarpés, de quadrupèdes, d'oiseaux, nous n'en manquons pas non plus.
-Transportez donc de plein saut, dans cette étroite maison de planches,
-tout le cercle de la création; et, avec une vitesse calculée d'avance,
-allez des cieux, à travers le monde, aux enfers.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-
-<h3>PROLOGUE</h3>
-
-<h4>DANS LE CIEL.</h4>
-
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">LE SEIGNEUR, LES ARMÉES CÉLESTES, (<i>ensuite</i>) MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Trois Archanges</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> <i>s'avancent</i>.)</p>
-</blockquote>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span class="person">RAPHAËL.</span><br />
-Le soleil poursuit son cantique,<br />
-Dans le chœur des mondes roulants:<br />
-Le long de sa carrière antique<br />
-Il imprime ses pas brûlants.<br />
-Tout ébloui de sa lumière,<br />
-L'ange se voile devant lui.<br />
-Il fût, dès son aube première,<br />
-Ce qu'il est encore aujourd'hui.<br />
-<br />
-<span class="person">GABRIEL.</span><br />
-<br />
-Sur la terre, qu'au loin épure<br />
-Un seul regard de son amour,<br />
-Le jour chasse la nuit obscure,<br />
-Et fuit devant elle à son tour.<br />
-La mer brise ses larges ondes<br />
-Au pied des rochers indomptés,<br />
-Et dans l'éternel flux des mondes<br />
-Rochers et mers sont emportés.<br />
-<br />
-<span class="person">MICHEL.</span><br />
-<br />
-L'orage gronde: ivre il se lance<br />
-Des monts aux mers, des mers aux monts;<br />
-Et son aveugle turbulence<br />
-Agite les gouffres profonds.<br />
-L'éclair flamboie à traits sinistres,<br />
-La foudre éclate et fend le ciel.<br />
-Mais, Seigneur, tes heureux ministres<br />
-Adorent ton jour éternel.<br />
-<br />
-<span class="person">LES TROIS ENSEMBLE.</span><br />
-<br />
-Comme un père sur eux tu veilles,<br />
-Sur toi leur œil s'ouvre incertain,<br />
-Et tes ouvrages, ô merveilles!<br />
-Sont beaux comme au premier matin.<br />
-<br />
-<span class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS.</span><br />
-<br />
-Seigneur, puisqu'une fois, en prince affable et doux,<br />
-Laissant d'un peu plus près envisager ta gloire,<br />
-Tu daignes demander comment tout va chez nous;<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Et que d'ailleurs, si j'ai mémoire,</span><br />
-Loin d'exciter en toi le plus léger courroux,<br />
-Ma personne eut souvent l'heureux don de te plaire;<br />
-Me voici près du trône, au milieu de tes gens.<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Pardon, je ne viens pas céans</span><br />
-Débiter de grands mots. Mieux vaudrait-il me taire.<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Non, dussé-je m'ouïr siffler</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Par l'assistance tout entière,</span><br />
-Comme on parle à ta cour je ne saurais parler;<br />
-Et si par grand malheur je m'en voulais mêler,<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Mon pathos te ferait bien rire...</span><br />
-Supposé toutefois que cela pût aller<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Avec ta dignité de Sire.</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Bref, je suis pauvre en ornements,</span><br />
-Surtout quand il s'agit du bel ordre du monde;<br />
-Et de tes chérubins je n'ai point la faconde,<br />
-Ni l'art de m'épuiser en saints ravissements.<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Sur les choses de ce bas monde</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Je pense si différemment!</span><br />
-D'où vient?&mdash;C'est que ma vue est courte apparemment,<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Ou ma cervelle peu féconde.</span><br />
-Toujours y remarqué-je, à parler sans détour,<br />
-Du pauvre fils d'Adam la misère profonde.<br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Ce petit dieu de la machine ronde</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Est, sur ma foi, plus sot qu'au premier jour;</span><br />
-Et m'est avis qu'après l'avoir pétri de terre,<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Tu lui jouas d'un mauvais tour</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">En l'éclairant de ta lumière.</span><br />
-Pour diriger ses pas, quel étrange fanal<br />
-Que ce reflet céleste empreint sur son visage!<br />
-Il le nomme <i>raison</i>: mais, par un sort fatal,<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Le malheureux n'en fait usage</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Que pour ravaler ton image</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">À l'état de pur animal.</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Moi, j'oserais comparer l'homme</span><br />
-(Sauf la permission de Votre Majesté)<br />
-À cet insecte ailé que sauterelle il nomme,<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Sur de longues pattes monté,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Gambadant tant que l'été dure,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Et répétant sur la verdure</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Un vieux refrain de tous les ans.</span><br />
-Encore si c'était là qu'il consumât le temps!<br />
-Mais non, pas un fumier, pas une fange impure,<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Où ce dieu ne mette son nez.</span><br />
-<br />
-<span class="person">LE SEIGNEUR.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">N'as-tu donc rien autre à m'apprendre?</span><br />
-Tous les discours qu'ici tu me forces d'entendre<br />
-À des sarcasmes froids seront-ils donc bornés?<br />
-Et ne verras-tu rien qui ne soit à reprendre<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Au monde où les hommes sont nés?</span><br />
-<br />
-<span class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Las! oui, Seigneur (soit dit sans vous déplaire),</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Vous me trouvez encore du même avis,</span><br />
-Et soutenant que tout dans ce monde est au pis.<br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">De l'Homme enfin si grande est la misère,</span><br />
-Que moi-même parfois je m'en sens attristé,<br />
-Et que de rendre pire une telle existence<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Depuis long-temps en vérité</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Je me fais quelque conscience.</span><br />
-<br />
-<span class="person">LE SEIGNEUR.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 7.5em;">Connais-tu Faust?</span><br />
-<br />
-<span class="person">MÈPHISTOPHÉLÈS.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 16.5em;">Qui? le docteur?</span><br />
-<br />
-<span class="person">LE SEIGNEUR.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 7.5em;">Eh! sans doute, mon serviteur.</span><br />
-<br />
-<span class="person">MÈPHISTOPHÉLÈS.</span><br />
-<br />
-Il vous sert en effet de la belle manière.<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Rien de terrestre chez ce fou:</span><br />
-À peine ce qu'il mange est-il fait de matière.<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Ours rechigné, vrai loup-garou,</span><br />
-Il reste nuit et jour enfermé dans son trou,<br />
-Espèce de tombeau sans air et sans lumière.<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Mais si son corps ne bouge pas,</span><br />
-Son esprit au contraire est toujours en campagne:<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Plaine, torrent, vallon, montagne,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Dans tous les recoins de là-bas</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Il se glisse et prend ses ébats;</span><br />
-Et puis il monte au ciel, il nage dans l'espace,<br />
-Demande à l'univers tous ses plus grands plaisirs...<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Après quoi pourtant il se lasse</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Et retombe à la même place,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Consumé des mêmes désirs.</span><br />
-<br />
-<span class="person">LE SEIGNEUR.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Battu comme il l'est de l'orage,</span><br />
-Si, sans que rien l'ébranle, il demeure debout,<br />
-Si, vainqueur dans la lutte, il me sert jusqu'au bout,<br />
-Je le recueillerai pour prix de son courage.<br />
-Mais, le frêle arbrisseau qui n'a vu qu'un printemps<br />
-Vient-il à se couvrir d'une tendre verdure,<br />
-Le jardinier sait bien qu'au midi de ses ans<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Fleurs et fruits seront sa parure.</span><br />
-<br />
-<span class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS.</span><br />
-<br />
-Si bien donc que sur lui vous comptez quelque peu?<br />
-Gageons que celui-là vous le perdrez encore!<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Pourvu que, jouant un franc jeu,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Vous me laissiez de votre aveu</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Brûler son âme à petit feu,</span><br />
-Et sans aucune entrave amener la pécore<br />
-Où bon me semblera. M'accordez-vous ce point?<br />
-<br />
-<span class="person">LE SEIGNEUR.</span><br />
-<br />
-Aussi long-temps que Faust habitera la terre,<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Je ne t'en empêcherai point.</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Tant que l'homme y voyage, il erre.</span><br />
-<br />
-<span class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS.</span><br />
-<br />
-Votre cadeau, Seigneur, me ravit, me confond.<br />
-J'ai toujours abhorré d'avoir aux morts affaire,<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et de beaucoup je leur préfère</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Un visage au teint rubicond.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Pour un citoyen de la bière</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Je ne suis jamais au logis....</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Comme le chat pour la souris.</span><br />
-<br />
-<span class="person">LE SEIGNEUR.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Je daigne exaucer ta prière.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Va, détourne, si tu le peux,</span><br />
-Détourne cet esprit de sa source première;<br />
-Fais-le suivre avec toi le chemin tortueux<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Des ennemis de la lumière;</span><br />
-Et rougis, si tu dois avouer à la fin<br />
-Que, jusque dans les rangs de la foule grossière,<br />
-Le juste peut encore choisir le droit chemin.<br />
-<br />
-<span class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS.</span><br />
-<br />
-Bon! nous n'en aurons pas pour long-temps, je le jure.<br />
-<span style="margin-left: 1em;">Orgueil à part, je ne vois nul sujet</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">D'être en souci de ma gageure.</span><br />
-Si j'arrive à bon port, vous voudrez, s'il vous plaît,<br />
-M'accorder les honneurs d'une victoire entière.<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il mangera de la poussière,</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Et trouvera cet aliment fort sain,</span><br />
-Comme le vieux serpent, mon illustre cousin.<br />
-<br />
-<span class="person">LE SEIGNEUR.</span><br />
-<br />
-Tu peux en liberté paraître dans le monde.<br />
-Je n'en voudrais bannir ni tes pareils, ni toi;<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Car, seul parmi la race immonde,</span><br />
-Le Malin fût toujours très-précieux pour moi.<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Sous la matière qui l'accable</span><br />
-L'homme risque par fois de perdre tout ressort,<br />
-Et de changer sa vie en un sommeil de mort.<br />
-J'aime donc à lui voir un compagnon semblable,<br />
-Qui l'excite au combat, l'éveille quand il dort.<br />
-</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<a id="fau00202"></a>
-<img src="images/fau00202.jpg" width="500" alt="" />
-<p class="caption">...De temps en temps j'aime à voir le vieux père,
-Et je me garde bien de lui rompre en visière...</p></div>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Et peut même au besoin créer, comme le Diable.<br />
-Vous cependant, ô vous, nobles enfants du ciel,<br />
-Livrez-vous sans contrainte aux pensers ineffables<br />
-<span style="margin-left: 4em;">Du séjour éternel;</span><br />
-Et tandis que l'auteur des êtres innombrables<br />
-Épanche autour de vous les flots de son amour,<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Célébrez ces êtres d'un jour</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">En vos âmes impérissables.</span><br />
-</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Le ciel se ferme, les Archanges se retirent</i>.)</p></blockquote>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>seul</i>.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">De temps en temps j'aime à voir le vieux père,</span><br />
-Et je me garde bien de lui rompre en visière.<br />
-Traiter un pauvre diable avec cette douceur!...<br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Vraiment dans un si grand seigneur</span><br />
-Autant de bonhomie est chose singulière.<br />
-</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-
-<h3>LA TRAGÉDIE.</h3>
-
-<h4>PREMIÈRE PARTIE<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</h4>
-
-
-<h3>FAUST,</h3>
-
-<h4>TRAGÉDIE.</h4>
-
-
-<p class="center">LA NUIT. UNE CHAMBRE GOTHIQUE, À VOUTES HAUTES ET ÉTROITES.</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST <i>assis devant un pupitre, l'air agité</i>.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Eh bien donc, philosophie, jurisprudence, médecine... hélas! et toi
-aussi, théologie! je vous ai toutes apprises, toutes étudiées, avec des
-peines infinies; et, après tant et de si longues veilles, me voici,
-pauvre fou, aussi sage que devant. Je porte, il est vrai, le titre de
-Docteur, celui de Maître; et il y a bien dix ans, que je promène mes
-sots élèves à travers un labyrinthe inextricable... Et je m'aperçois,
-enfin, que nous ne pouvons rien connaître. Rien!... J'en mourrai. Il
-n'est cependant pas au monde un seul homme, maître, docteur, clerc ou
-moine, qui en sache aussi long que moi: pas un doute ne m'arrête, pas
-un scrupule ne me travaille, je ne crains ni enfer ni diable... Mais
-aussi, la joie m'a fui sans retour: je suis loin de croire que je sache
-rien de bon; je suis loin de croire que je puisse rien enseigner aux
-hommes, pour améliorer leur condition misérable et les remettre dans
-le droit chemin. Je n'ai d'ailleurs ni biens, ni argent, ni honneurs,
-ni crédit dans le monde... Non, un chien ne voudrait pas de l'existence,
-à ce prix-là! Je ne vois plus maintenant qu'une chose à essayer, c'est
-de me jeter dans la magie. Il le faut. Ah! si la puissance de l'Esprit
-et de la Parole dessillait mes yeux, et leur dévoilait cet abîme où je
-brûle de descendre! Que je ne fusse plus esclave des mots, et contraint
-de dire à grand-peine ce que j'ignore; que je connusse tout ce que la
-nature cache dans ses entrailles, tout ce qu'il y a pour l'homme au
-centre de l'énergie du monde et à la source des semences éternelles!</p>
-
-<p>Que n'accordes-tu donc un dernier regard à ma misère, lune, qui tant de
-fois éclairas mes veilles devant ce même pupitre! C'est au milieu d'un
-vain amas de livres et de papiers, mélancolique amie, que tu m'apparais
-alors. Que ne puis-je, hélas! gravir sur le sommet des montagnes! Là,
-j'irais, dans ta jeune lumière, me glisser autour des cavernes avec les
-Esprits. Que ne puis-je danser sur les prairies à tes pâles clartés,
-et, libre des tourments de la science, me baigner à loisir dans la
-rosée qui émane de ta sphère silencieuse!</p>
-
-<p>Malheureux! je languis, encore enchaîné dans ma prison. Maudit sois-tu,
-réduit obscur, où la douce lumière du ciel elle-même n'arrive que
-triste et plombée, à travers ces vitrages peints; où, de quelque côté
-que je tourne les yeux, je ne vois que livres couverts de poudre et
-mangés des vers, que papiers amoncelés jusqu'au haut des voûtes,
-que boîtes, verres, instruments de mille sortes; tous vieux meubles
-pourris, que j'ai reçus de mes ancêtres... C'est là ton monde! On appelle
-cela un monde!</p>
-
-<p>Et tu demandes encore pourquoi ton cœur se resserre avec angoisse
-dans ta poitrine, pourquoi une douleur sourde glace tes membres et
-y enchaîne le mouvement de la vie? Tu le demandes; et, au lieu de
-la nature vivante, au sein de laquelle Dieu créa les hommes, tu
-n'as autour de toi que fumée et moisissure, squelettes d'animaux et
-ossements de morts!</p>
-
-<p>Allons, fuis, lance-toi dans le libre espace! Ce volume mystérieux,
-que Nostradamus écrivit de sa propre main, n'est-il point un guide
-assez sûr? Avec son secours seulement, tu commenceras à pouvoir lire
-dans le cours des astres; ton âme, instruite par lui, sentira sa force
-renaître, et saura comment un Esprit parle à un autre Esprit.... Mais
-c'est en vain qu'à l'aide d'un bon sens grossier, tu voudrais expliquer
-les signes sacrés.... Esprits, qui nagez autour de moi répondez-moi, si
-vous m'entendez!</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il ouvre le volume, et aperçoit le signe du Macrocosme</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.)</p></blockquote>
-
-<p>Ah! comme, à cette vue, tous mes sens ont tressailli! Dans quelle
-extase céleste ai-je été plongé tout à coup! On dirait qu'un sang plus
-jeune et plus pur circule dans mes veines; mes nerfs sont agités de
-frémissements inconnus. Est-ce de la main d'un Dieu que furent tracés
-ces caractères, qui soulagent mes peines secrètes, qui inondent mon
-pauvre cœur de joie, et qui me dévoilent, d'une manière si mystérieuse,
-les forces cachées de la nature? Suis-je un Dieu moi-même? Tout me
-devient si clair! À l'aide de ces simples traits, je vois se déployer,
-devant mon âme, la nature tout entière et son énergie créatrice.
-Aujourd'hui, pour la première fois, je comprends la vérité de cette
-parole du sage «Le monde des Esprits n'est point fermé; ton sens est
-aveuglé, ton cœur est mort. «Lève-toi, disciple, et ne cesse de
-baigner ton corps mortel dans les rayons de l'aurore.»</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il regarde le signe</i>.)</p></blockquote>
-
-<p>Que de mouvement au sein de l'univers! Comme toutes les choses
-concourent à une même fin, et vivent l'une dans l'autre d'une même vie!
-Comme les Intelligences célestes montent et descendent, et se passent
-de main en main les seaux d'or! Quelle rosée délicieuse elles répandent
-sur la terre aride, et quelle ravissante harmonie le battement de leurs
-ailes imprime aux espaces du monde, qu'elles parcourent incessamment!</p>
-
-<p>Merveilleux spectacle!... Mais, hélas! rien qu'un spectacle! Où donc te
-trouver, où te saisir, nature infinie? Où êtes-vous, sources de toute
-existence? Vous en qui les cieux et la terre puisent cette sève
-éternelle qui les nourrit, vous qui rajeunissez le sein flétri, vous
-ne tarissez jamais, vous abreuvez tous les êtres et moi je languis
-vainement après vous!</p>
-
-<blockquote>
-<p style="font-size: 0.8em;">
-(<i>Il saisit le volume, tourne un feuillet avec dépit, et
-aperçoit le signe de l'Esprit de la terre</i>.)</p>
-</blockquote>
-
-<p>Quelle émotion différente produit en moi ce nouveau signe! Esprit de
-la terre, tu es près de moi je sens mes forces s'accroître; il semble
-qu'une liqueur spiritueuse coule dans mes veines et me brûle; j'aurais
-le courage de me lancer dans le monde, de supporter les malheurs et les
-prospérités d'ici-bas, de lutter contre l'orage, et de ne point pâlir
-aux craquements du vaisseau qui se brise.... Des nuages s'amoncèlent
-au-dessus de moi.... la lune cache sa lumière.... la lampe fume....
-elle s'éteint.... des rayons ardents ceignent ma tête, et se meuvent
-lentement dans les ténèbres.... un frisson d'épouvante s'empare de
-moi.... les voûtes paraissent descendre, et me presser de toute leur
-masse.... Oui, je le sens, tu nages autour de moi, Esprit que j'ai
-invoqué.... Dévoile-toi!... Ah! quels déchirements dans mon cœur! Mes
-sens s'ouvrent à des impressions nouvelles.... Tout mon cœur est à
-toi, je me dévoue à toi; parais! Parais, te dis-je, m'en coûtât-il la
-vie!</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il prend le volume dans sa main, et fixant ses yeux sur le
-signe de l'Esprit, il prononce certaines paroles. Une flamme
-rouge s'allume tout-à-coup</i>: L'ESPRIT <i>paraît dans la flamme</i>.)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">L'ESPRIT.</p>
-
-<p>Qui m'appelle?</p>
-
-<p class="person2">FAUST <i>détournant la tête</i>.</p>
-
-<p>Vision terrible!</p>
-
-<p class="person2">L'ESPRIT.</p>
-
-<p>Tu m'as puissamment attiré tes lèvres, sur ma sphère, ont aspiré
-long-temps et maintenant...</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Ah! je ne puis soutenir ton aspect.</p>
-
-<p class="person2">L'ESPRIT.</p>
-
-<p>Tu souhaitais ardemment de me voir, d'ouïr ma voix, de contempler mon
-visage. Je me rends au vœu pressant de ton cœur, me voici! Quelle
-ignoble frayeur t'a saisie, ô créature surhumaine! Qu'est devenu l'élan
-de ton âme? Où est cette âme ambitieuse, qui se créait un monde, qui le
-portait en elle, et le caressait avec amour; cette âme qui, saisie d'un
-tremblement de joie, aspirait à nous égaler, nous autres Esprits? Où
-es-tu, Faust? Toi dont la voix m'a frappé, toi 'qui t'es élancé jusqu'à
-moi de toutes les forces de ton être; est-ce bien toi, qui, jouet
-de mon souffle, trembles maintenant dans les profondeurs de la vie,
-vermisseau timide et rampant?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Me siérait-il de te céder, flamme légère? Je le suis; oui, je suis
-Faust, je suis ton égal!</p>
-
-<p class="person2">L'ESPRIT.</p>
-
-<p>Plongé dans les flots de la vie et dans le tumulte d'une activité
-sans limites, je vais et reviens, je monte et retombe sans cesse,
-en me jouant. Ma sphère, c'est la naissance et la mort; éternelles
-ondulations, trame changeante, dont je forme au métier du temps les
-tissus impérissables; vivant manteau de la Divinité.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>O toi, qui circules ainsi autour du vaste monde, Esprit actif, que je
-me sens près de toi!</p>
-
-<p class="person2">L'ESPRIT.</p>
-
-<p>Tu es semblable à l'Esprit que tu conçois, mais non pas à moi!</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il disparaît</i>.)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">FAUST <i>tombant à la renverse</i>.</p>
-
-<p>Pas à toi! Et à qui donc? Moi, l'image de la Divinité, je ne suis pas
-seulement semblable à toi? <span style="font-size: 0.8em;">(<i>On frappe.</i>)</span> Malédiction... voici, je
-crois, mon domestique: tout mon bonheur retourne à rien. Dieu! qu'une
-vision si belle, un malheureux valet la fasse évanouir!</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(WAGNER, en robe de chambre et en bonnet de nuit, une lampe
-à la main.&mdash;Faust se détourne avec humeur.)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">WAGNER.</p>
-
-<p>Pardon! c'est que je vous ai entendu déclamer. Vous lisiez sans doute
-quelque tragédie grecque, et j'aurais envie de me pousser dans l'art
-de la déclamation; car il est fort utile aujourd'hui. J'ai souvent ouï
-dire qu'un comédien pouvait en remontrer à un prêtre.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Oui, quand le prêtre est un comédien; comme cela peut arriver dans nos
-temps.</p>
-
-<p class="person2">WAGNER.</p>
-
-<p>Ah! si l'on est ainsi relégué au fond de son cabinet, et qu'on voie le
-monde à peine en un jour de fête, à travers une lunette, et seulement
-de loin, comment apprendre à le conduire par la persuasion?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Vous ne le saurez jamais, si vous ne sentez rien, si votre âme,
-vivement émue, ne peut tirer de son propre fonds de quoi remuer, à leur
-tour, les âmes de tous les assistants. Courbez-vous sur votre table;
-puis, après avoir ramassé sur celle d'autrui les restes d'un repas
-splendide, amalgamez tout cela, pour en composer un ragoût; à force
-de souffler sur votre amas de cendre, faites-en sortir une misérable
-flamme: vous aurez l'admiration des enfants et des singes, si vous
-en êtes friand. Mais, pour agir sur le cœur des hommes, il faut une
-éloquence qui parte du cœur.</p>
-
-<p class="person2">WAGNER.</p>
-
-<p>C'est pourtant le débit qui fait le succès de l'orateur; je le sens
-bien, et je suis encore loin de compte.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Laisse là de telles folies, et cherche à gagner ton pain honnêtement.
-Tous ces grelots ne font qu'ébranler l'air, et ne servent de rien.
-La raison et le bon sens demandent-ils tant d'art? Et, quand on a
-quelque chose à dire, pourquoi courir après les mots? Va, tous ces
-beaux discours si brillants, où l'on fait sonner si haut les bagatelles
-humaines, sont aussi stériles que le vent d'automne, qui passe en
-murmurant à travers les feuilles desséchées.</p>
-
-<p class="person2">WAGNER.</p>
-
-<p>Mon Dieu! l'art est si long, et notre vie est si courte! Moi, au milieu
-de mes travaux, il me prend souvent un mal de tête, un mal de cœur...
-que je n'y peux plus tenir. Combien il est difficile de parvenir aux
-sources mêmes de la science! C'est qu'avant d'avoir fait la moitié du
-chemin, un pauvre diable peut très-bien mourir.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Mais y penses-tu, de t'imaginer que d'un vil parchemin puisse jaillir
-cette fontaine sacrée, où la soif de notre âme s'étanchera pour jamais?
-Si la consolation ne descend de ton propre cœur, tu n'es pas consolé.</p>
-
-<p class="person2">WAGNER.</p>
-
-<p>Pardonnez-moi; il y a déjà une grande jouissance à se transporter dans
-l'esprit des siècles écoulés, à voir comment a pensé un homme sage
-avant nous, et comment nous l'avons dépassé de si loin.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Oh! oui, jusqu'aux étoiles! Mon ami, les siècles écoulés sont pour nous
-le livre aux sept sceaux. Ce que vous appelez l'esprit des siècles,
-n'est au fond que l'esprit des auteurs, dans lequel les siècles se
-réfléchissent tant bien que mal; et le plus souvent, c'est une pitié!
-Le premier coup-d'œil suffirait pour faire fuir à cent lieues. On
-dirait un sac à immondices, un vieux garde-meuble, ou, tout au plus,
-quelqu'une de ces farces de carrefours entrelardées de belles maximes
-de morale, comme on en met dans la bouche des marionnettes.</p>
-
-<p class="person2">WAGNER.</p>
-
-<p>Mais pourtant, le monde, l'esprit et le cœur des hommes; il est
-naturel que chacun en veuille savoir quelque chose.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Oui, ce qu'on appelle savoir. Qui peut se flatter de donner à un enfant
-son vrai nom? Le peu d'hommes qui ont su quelque chose avec certitude,
-et qui n'ont pas eu la sagesse de le garder pour eux, ceux qui ont
-déclaré au peuple leurs sentiments et leurs vues, on les a de tout
-temps crucifiés et brûlés... Mais retire-toi, je te prie la nuit est
-avancée, nous en resterons là pour cette fois.</p>
-
-<p class="person2">WAGNER.</p>
-
-<p>J'aurais volontiers continué de veiller, et de causer science avec
-vous. Mais demain, comme à Pâques dernier, vous me permettrez de vous
-adresser encore une question ou deux. Je me suis remis avec zèle à
-l'étude. Il est vrai que je sais déjà bien des choses, mais je voudrais
-tout savoir.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il sort</i>.)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">FAUST <i>seul</i>.</p>
-
-<p>Il n'y a d'espérance que pour l'être borné. Jamais elle n'abandonne
-entièrement cet esprit étroit, qui s'attache aux petites choses: d'une
-main avide il ne cesse de creuser le sol, pour y chercher des trésors
-et s'il vient à trouver un ver de terre, il est satisfait.</p>
-
-<p>Se peut-il que la voix d'un tel homme ait osé retentir aux lieux mêmes
-où l'Esprit m'environna de son souffle pur? Et pourtant, hélas! j'ai
-cette fois des grâces à te rendre, ô le plus chétif des enfants des
-hommes. Tu m'as arraché au désespoir, sous lequel ma raison allait
-succomber. Ah! la vision était tellement colossale, qu'à mes propres
-yeux je n'étais plus qu'un nain.</p>
-
-<p>Moi, l'image de la Divinité, qui croyais déjà toucher au miroir de la
-vérité éternelle; qui, dépouillé de mon enveloppe terrestre, égaré dans
-un abîme de lumière, croyais commencer le chemin des cieux; moi qui,
-m'élevant au-dessus des chérubins, prétendais mêler avec les forces de
-la nature mes forces indépendantes, et, créateur à mon tour, vivre de
-la vie d'un Dieu: combien ne dois-je pas expier tant d'orgueil! Une
-parole foudroyante m'a rendu à mon néant.</p>
-
-<p>Esprit divin, n'ai-je pas présumé de m'égaler à toi? Ah! j'ai bien
-eu la puissance de t'attirer, mais je n'ai point eu celle de te
-retenir. Dans cet heureux moment, je me sentais si grand... si petit!
-Tu m'as cruellement repoussé dans le cercle étroit de l'humanité.
-Qui m'instruira maintenant? Que dois-je éviter? Faut-il obéir à
-l'impulsion qui me presse?... Nos actions elles-mêmes, aussi bien que
-nos souffrances, arrêtent la marche de notre vie.</p>
-
-<p>La matière, la vile matière est toujours là, pour s'opposer à ce
-que l'esprit conçoit de plus magnifique. Lorsque nous atteignons au
-bonheur de ce monde, tout ce qui vaut mieux que lui nous le traitons
-de mensonge et d'illusion. Les sentiments sublimes, qui font tout le
-prix de notre existence, sont étouffés par des penchants terrestres et
-grossiers.</p>
-
-<p>Quand l'imagination déploie ses ailes hardies, elle rêve l'éternité
-dans son délire; mais un étroit espace lui suffit, lorsque le gouffre
-a dévoré toutes ses joies et toutes ses espérances. L'inquiétude
-se vient loger au fond de notre cœur; elle y produit des douleurs
-secrètes; elle le travaille sans relâche, et y détruit le plaisir et
-le repos: elle prend tour-à-tour mille masques divers; c'est tantôt la
-cour, tantôt une femme; puis un enfant, une maison, le feu, la mer, un
-poignard, du poison. L'homme tremble devant tout ce qui ne l'atteindra
-pas, et pleure continuellement ce qu'il n'a point perdu.</p>
-
-<p>Non, je ne ressemble pas à un Dieu, abjecte créature que je suis! C'est
-au ver, que je ressemble; au ver, qui se traîne dans la poussière, et
-que le pied du voyageur, pendant qu'il se nourrit de poussière, écrase
-et anéantit.</p>
-
-<p>N'est-ce point en effet de la poussière tout ce que ces hautes
-murailles portent ici sur mille tablettes? N'est-ce point un monde de
-vers que j'habite?... Et j'y trouverais ce qui me manque? Je dois lire
-apparemment ces monceaux de volumes, pour y voir comment partout les
-hommes se sont tourmentés, comment s'est montré de temps à autre un
-heureux!... Pauvre crâne vide, que me veux-tu dire avec ton grincement
-hideux? Hé bien, quoi! tu as vécu jadis, et ton cerveau a erré comme
-le mien: il a cherché le grand jour, il a couru après la vérité; et
-son ardeur s'est éteinte misérablement dans les ténèbres. Instruments,
-vous vous raillez de moi avec vos roues et vos dents, vos anses et vos
-cylindres. J'étais à la porte, que ne me serviez-vous de clefs? Peu de
-clefs, il est vrai, sont aussi artistement travaillées que vous l'êtes;
-mais vous ne levez aucun verrou. Mystérieuse jusque dans l'éclat du
-jour, la nature ne se laisse pas arracher son voile; et ce qu'elle
-veut cacher à notre esprit, il n'est levier ni vis qui nous le puisse
-découvrir. Vieil attirail, dont je ne fis jamais le moindre usage, tu
-n'es là que parce qu'autrefois tu servis à mon père. Antique poulie, la
-fumée de ma lampe t'a noircie... j'ai tant veillé devant ce pupitre!
-Mieux eût valu cent fois dissiper le peu que j'ai, que de pâlir courbé
-sous le poids de ce peu. Ce qu'on a hérité de son père, il faut s'en
-servir ou le vendre: car ce qui n'est utile à rien, est un pesant
-fardeau; et rien n'est utile, que ce que l'esprit féconde.</p>
-
-<p>Mais pourquoi mon regard se dirige-t-il vers cette place? Ce flacon
-est-il donc un aimant pour mes yeux? D'où vient que j'y vois clair
-tout-à-coup? Quelle lueur inattendue pénètre dans mon âme, comme, dans
-une forêt couverte et sombre, un rayon égaré de la lune?</p>
-
-<p>Je te salue, ô fiole, qu'avec un pieux respect je prends entre mes
-mains! En toi seule j'honore l'esprit et la science humaine. Essence
-des sucs les plus doux, de ceux qui procurent le sommeil, tu contiens
-toutes les forces qui tuent; accorde à ton maître tes précieuses
-faveurs. En te regardant, je sens mes douleurs s'endormir; en te
-saisissant, mon agitation se calme et disparaît; de moment en moment,
-le trouble de mes esprits se dissipe. Je suis entraîné vers la haute
-mer, les flots limpides brillent à mes pieds comme un miroir, sur de
-nouvelles plages éclate un jour nouveau.</p>
-
-<p>Un char de feu, garni d'ailes légères, s'arrête auprès de moi. Ce char
-ailé va m'ouvrir de nouvelles routes à travers les espaces éthérés,
-dans ces sphères sereines, où l'activité ne rencontre rien qui
-l'entrave. Mais une existence si ravissante, de si divines extases,
-comment, chétif insecte, les as-tu méritées?... Oui, oui, détourne-toi
-seulement avec courage de ce doux soleil, qui éclaire notre monde; ose
-enfoncer ces portes, d'où chacun se recule en frémissant. Il est temps
-de prouver que la dignité de l'homme ne le cède en rien à la gloire des
-Dieux. Ne tremble plus devant ce gouffre mystérieux, où l'imagination
-se condamne à des tortures qu'elle inventa; marche vers cette avenue,
-dont l'issue étroite vomit les flammes de l'enfer; accomplis avec calme
-ton dessein... au risque même d'être anéanti.</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="fau00302"></a>
-<img src="images/fau00302.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Pauvre crâne vide qu'on veut lui dire avec ton
-grincement hideux!</p></div>
-<hr class="r5" />
-<p>Toi, sors maintenant de ton vieil étui, coupe d'un cristal pur, à
-laquelle il y a tant d'années que je n'ai songé! Tu brillais jadis
-aux festins de mes aïeux, et ton apparition déridait aussitôt leurs
-fronts chargés d'ennuis. Chacun d'eux à son tour, te prenant dans ses
-mains, s'imposait la loi de célébrer en vers la beauté des figures que
-l'artiste a ciselées sur tes bords, puis de te vider d'un seul trait.
-Tu me fais souvenir des nuits de ma jeunesse... Hélas! je n'ai plus
-de convive à qui je puisse t'offrir, il n'y a plus d'assemblée pour
-applaudir à mes chansons. La liqueur, qui te remplit, enivre vite; elle
-est épaisse et noirâtre: je l'ai préparée, je la choisis. Que cette
-boisson, la dernière de toutes, me serve de libation solennelle: je la
-consacre à l'aurore d'un jour nouveau!</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il approche la coupe de ses lèvres. On entend le son des
-cloches et le chant des chœurs</i>.)</p></blockquote>
-
-
-<p class="person">CHŒUR DES ANGES.</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Christ est ressuscité.<br />
-Paix à l'âme immortelle,<br />
-Qui garde encore en elle<br />
-La tache originelle<br />
-De son iniquité!<br />
-</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Quels tintements sourds, quels tons éclatants, viennent arracher la
-coupe à mes lèvres avides? Cloches retentissantes, sonnez-vous déjà la
-première heure de la fête de Pâques? Chœurs, entonnez-vous déjà ces
-chants de consolation, qui percèrent jadis la nuit du tombeau, quand la
-voix des Anges s'éleva pour annoncer la nouvelle alliance?</p>
-
-
-
-<p class="person">CHŒUR DES FEMMES.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 5em;">D'huiles nouvelles</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Oignant son front pâli,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Nous, ses fidèles,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">L'avions enseveli.</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Hier encore</span><br />
-Nous étions là, couvrant de fins tissus<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Ses membres nus;</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Voici l'aurore,</span><br />
-Et Christ, hélas! Christ ne s'y trouve plus.<br />
-</p>
-
-
-<p class="person">CHŒUR DES ANGES.</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Christ est ressuscité,<br />
-Heureuse l'âme pure<br />
-Qui souffre sans murmure,<br />
-Et supporte l'injure<br />
-Avec humilité!<br />
-</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Chants célestes, puissants et doux, pourquoi me cherchez-vous dans la
-poussière? Faites-vous entendre aux hommes que vous touchez encore. Mon
-oreille saisit, aussi bien que la leur, le message que vous apportez;
-mais la foi me manque, et le miracle est l'enfant chéri de la foi.
-Je n'ose aspirer à cette région, d'où descend la bonne nouvelle...
-Et toutefois, accoutumé dès l'enfance à vos sons, ils me rappellent
-à la vie malgré moi. Jadis un baiser de l'amour divin me ravissait
-aux cieux, pendant la solennité grave et paisible du dimanche! La
-lente harmonie des cloches, berçant alors mon âme, l'agitait de doux
-pressentiments; et la prière était pour moi une jouissance ardente. Des
-désirs d'une pureté incroyable s'emparaient de moi, et m'entraînaient à
-parcourir les bois et les prairies; je versais de délicieuses larmes,
-j'entrevoyais un monde de bonheur. Ces chants préludaient aux ébats
-joyeux de la jeunesse, ils ouvraient l'aimable fête du printemps...
-Même à présent leur souvenir, si plein d'émotions enfantines, me
-fait reculer devant le pas que j'allais franchir. Oh! faites-vous
-entendre encore, chants célestes et doux! Une larme coule, la terre m'a
-reconquis.</p>
-
-
-<p class="person">CHŒUR DES DISCIPLES.</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-De sa tombe funeste<br />
-Quittant l'obscurité,<br />
-Vers la voûte céleste<br />
-<span style="margin-left: 2em;">Christ est monté.</span><br />
-Son âme prisonnière<br />
-Renaît à la lumière,<br />
-Pour ne jamais mourir;<br />
-Las! et nous, pour souffrir,<br />
-Nous restons sur la terre.<br />
-Entre tous ses élus<br />
-Nous qu'il aima le plus,<br />
-Il nous laisse en arrière<br />
-Sourd à notre douleur,<br />
-Il vient de disparaître...<br />
-<span style="margin-left: 2em;">O divin maître,</span><br />
-Nous pleurons ton bonheur.<br />
-</p>
-
-<p class="person">CHŒUR DES ANGES.</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Christ est ressuscité<br />
-Du sein de la mort même.<br />
-<span style="margin-left: 1em;">Pour ceux qu'il aime</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">O bien suprême,</span><br />
-Pure félicité!<br />
-<span style="margin-left: 1em;">Âmes captives,</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Rompez vos fers.</span><br />
-En de joyeux concerts,<br />
-<span style="margin-left: 1em;">Âmes plaintives,</span><br />
-Changez vos pleurs amers.<br />
-<span style="margin-left: 1em;">Et vous dont la bouche</span><br />
-<br />
-Ne mentit jamais,<br />
-Hommes droits et vrais<br />
-<span style="margin-left: 1em;">Que sa loi touche;</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Christ aujourd'hui</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Est votre appui,</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Christ vous appelle:</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Troupe fidèle,</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Venez à lui!</span><br />
-</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p class="center">DEVANT LES PORTES.</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">PROMENEURS DE TOUTE ESPÈCE, <i>sortant de la ville</i>.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<p class="person2">PLUSIEURS COMPAGNONS OUVRIERS.</p>
-
-<p>Pourquoi donc par là?</p>
-
-<p class="person2">D'AUTRES.</p>
-
-<p>Nous allons au rendez-vous de chasse.</p>
-
-<p class="person2">LES PREMIERS.</p>
-
-<p>Gagnons le moulin, nous autres.</p>
-
-<p class="person2">UN COMPAGNON OUVRIER.</p>
-
-<p>Je vous conseille plutôt d'aller au cours-d'eau.</p>
-
-<p class="person2">UN AUTRE.</p>
-
-<p>La route qui y mène est trop laide.</p>
-
-<p class="person2">LES DEUX ENSEMBLE.</p>
-
-<p>Et toi, que fais-tu?</p>
-
-<p class="person2">UN TROISIÈME.</p>
-
-<p>Je m'en vais avec les autres.</p>
-
-<p class="person2">UN QUATRIÈME.</p>
-
-<p>Venez à Burgdorf. Je vous jure que vous y trouverez les plus jolies
-filles et la meilleure bière du canton, et des affaires de première
-qualité.</p>
-
-<p class="person2">UN CINQUIÈME.</p>
-
-<p>Quel gaillard! est-ce que les épaules te démangent pour la troisième
-fois? Vas-y sans moi, j'ai trop peur de cet endroit-là.</p>
-
-<p class="person2">PREMIÈRE SERVANTE.</p>
-
-<p>Non, non, je m'en retourne à la ville.</p>
-
-<p class="person2">SECONDE SERVANTE.</p>
-
-<p>Nous le trouverons sûrement sous ces peupliers.</p>
-
-<p class="person2">PREMIÈRE SERVANTE.</p>
-
-<p>Grand bonheur pour moi! Il se pendra à ta robe: sur la pelouse, il ne
-danse qu'avec toi. Que me revient-il de tes plaisirs?</p>
-
-<p class="person2">SECONDE SERVANTE.</p>
-
-<p>Mais aujourd'hui il ne sera pas seul le blondin, m'a-t-il dit, doit
-être avec lui.</p>
-
-<p class="person2">PREMIER ÉCOLIER.</p>
-
-<p>Comme elles détalent, les petites friponnes! Viens, camarade, nous les
-accompagnerons. De la bière de mars, de bon tabac et une servante en
-toilette voilà mes goûts favoris.</p>
-
-<p class="person2">UNE DEMOISELLE.</p>
-
-<p>Regarde-moi ces jeunes gens, si ce n'est pas une honte! Ils pourraient
-avoir la meilleure société du monde, et ils courent après ces créatures.</p>
-
-<p class="person2">SECOND ÉCOLIER <i>au premier</i>.</p>
-
-<p>Pas si vite! En voici deux, derrière nous, qui sont très-bien mises:
-ma voisine est l'une d'elles, j'ai du goût pour cette jeune personne.
-Elles s'avancent à pas lents, et finiraient bien par nous donner le
-bras.</p>
-
-<p class="person2">PREMIER ÉCOLIER.</p>
-
-<p>Non, camarade, non; je n'aime point à être gêné. Vite! que nous ne
-perdions pas notre gibier. La main qui tient le balai samedi, c'est
-encore celle qui dimanche te caressera le mieux.</p>
-
-<p class="person2">PREMIER BOURGEOIS.</p>
-
-<p>Non, vous dis-je, le nouveau bourgmestre ne me plaît nullement: à
-présent qu'il est en place, il devient tous les jours plus fier. Et que
-fait-il donc pour la ville? Cela ne va-t-il pas de mal en pis? Il faut
-obéir plus strictement que jamais, et payer plus qu'en aucun temps.</p>
-
-<p class="person">UN MENDIANT <i>chante</i>.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Mes bons messieurs, mes belles dames,<br />
-Si brillants, si bien ajustés,<br />
-À ma détresse ouvrez vos âmes,<br />
-Soulagez mes infirmités.<br />
-Donner, rend l'âme satisfaite.<br />
-Ah! répondez à ma chanson!<br />
-Que, pour le pauvre, cette fête<br />
-Soit un jour de riche moisson.<br />
-</p>
-
-<p class="person2">SECOND BOURGEOIS.</p>
-
-<p>Je ne connais pas de plus grand plaisir, les dimanches et les jours de
-fêtes, que de parler guerre et batailles. Pendant que loin de vous,
-dans la Turquie, les peuples en viennent aux mains et s'échinent
-d'importance, vous êtes tranquillement à votre fenêtre, à boire votre
-petit verre et à regarder le long de la rivière filer les bateaux; puis
-vous rentrez le soir chez vous, gai comme pinson et bénissant le ciel
-des temps de paix qu'il vous accorde.</p>
-
-<p class="person2">TROISIÈME BOURGEOIS.</p>
-
-<p>Mon cher voisin, je vous en offre autant. Qu'ils se fendent le crâne,
-et que tout aille sens dessus dessous chez eux je m'en moque, pourvu
-qu'à la maison les choses demeurent comme ci-devant.</p>
-
-<p class="person2">UNE VIEILLE <i>aux demoiselles</i>.</p>
-
-<p>Voyez donc un peu, quelle toilette! Ce jeune sang pétille de
-gentillesse. Qui est-ce qui ne deviendrait fou, en vous regardant?...
-Pas de fierté, là, tout doux! Dites-moi ce que vous souhaitez, je
-saurai vous le procurer.</p>
-
-<p class="person2">PREMIÈRE DEMOISELLE.</p>
-
-<p>Viens, viens, Agathe! Prenons garde qu'on ne nous aperçoive avec une
-pareille sorcière... Elle me fit pourtant voir, à la Saint-André, mon
-futur mari en personne.</p>
-
-<p class="person2">SECONDE DEMOISELLE.</p>
-
-<p>Moi, elle me le fit voir à travers un cristal en uniforme, avec
-d'autres militaires. Eh bien, j'ai beau regarder autour de moi, j'ai
-beau chercher partout; il ne veut pas se montrer.</p>
-
-<p class="person">SOLDATS <i>chantant</i>.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Bourgades munies<br />
-De créneaux, remparts!<br />
-Fillettes jolies, Aux malins regards!<br />
-Vers vous je m'élance,<br />
-Et monte à l'assaut.<br />
-La peine est immense,<br />
-Mais le prix la vaut.<br />
-<br />
-D'une ardeur guerrière<br />
-On nous voit courir,<br />
-Pour jouir et plaire,<br />
-Comme pour mourir.<br />
-Chaudes escalades!<br />
-Moments courts et doux!<br />
-Filles et bourgades<br />
-Se rendent à nous.<br />
-La peine est immense,<br />
-Mais le prix la vaut;<br />
-Et qui porte lance<br />
-Le gagne bientôt.<br />
-</p>
-
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST et WAGNER.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Les glaçons ne retiennent plus captive l'eau des ruisseaux et des
-torrents; au léger souffle du printemps, la terre s'amollit, les
-vallées reverdissent, l'espérance renaît. Le vieil hiver s'en va cacher
-sa décrépitude sur les sommets escarpés des montagnes. Là, vainement il
-s'entoure de neiges et de frimats; le morne coup-d'œil, qu'il jette
-en fuyant sur le gazon des prairies, est une arme impuissante; le
-soleil ne souffre rien de blanc sous ses rayons. Partout le mouvement,
-partout la vie; il embellit, il colore toutes choses. On n'aperçoit pas
-encore de fleurs dans la campagne: prendrait-il pour des fleurs tous
-ces hommes chamarrés? Mais détournons nos regards de ces collines, et
-voyons ce qui se passe du côté de la ville. Hors des portes obscures
-et profondes se pousse une multitude de gens diversement vêtus. Avec
-quel empressement chacun court aujourd'hui se réchauffer aux rayons
-du soleil! Ils fêtent bien la résurrection du Seigneur, car ils sont
-eux-mêmes ressuscités: échappés aux sombres appartements de leurs
-maisons basses, aux liens de leurs habitudes vulgaires et de leurs
-vils trafics, aux toits et aux plafonds qui les écrasent, à leurs rues
-sales et étranglées, aux ténèbres mystérieuses de leurs églises; tous,
-ils renaissent à la lumière. Vois donc, avec quelle précipitation la
-foule se disperse dans les jardins et dans les campagnes. Vois, que de
-barques joyeuses descendent et remontent le fleuve en tous sens... et
-cette dernière qui suit le fil de l'eau, chargée à couler bas! Il n'est
-pas jusqu'aux sentiers lointains de la montagne, qui ne brillent de
-l'éclat des vêtements. Mon oreille distingue déjà le bruit tumultueux
-du village: voilà le vrai paradis du peuple; grands et petits, tous
-bondissent de joie ici je me sens homme, ici j'ose l'être.</p>
-
-<p class="person2">WAGNER.</p>
-
-<p>Monsieur le docteur, il est sans doute honorable et avantageux de
-se promener avec vous; mais je désirerais ne pas me mêler à ces
-villageois, attendu que je suis l'ennemi juré de tout ce qui sent
-la grossièreté. Les violons, les cris, les plaisirs bruyants de ces
-gens-là, me font un mal!... Ils hurlent comme des damnés, et ils
-appellent cela s'amuser, ils appellent cela chanter!</p>
-
-<p class="person">PAYSANS <i>sous la feuillée, dansant et chantant</i>.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Le berger quitte ses brebis,<br />
-Et, mettant ses plus beaux habits,<br />
-<span style="margin-left: 2em;">À la danse il s'apprête.</span><br />
-Sous le bois ils sont déjà tous,<br />
-Et dansent là comme des fous.<br />
-<span style="margin-left: 4em;">Ha! ha! ha! ha!</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Landerira!</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Ainsi dit la musette.</span><br />
-<br />
-Dans le cercle il entre à grands pas,<br />
-Et brusquement heurte du bras<br />
-<span style="margin-left: 2em;">Une jeune fillette.</span><br />
-La belle se tourne aussitôt,<br />
-Disant «Prenez-le un peu moins haut;<br />
-<span style="margin-left: 4em;">Ha! ha! ha! ha!</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Landerira!</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Voyez ce malhonnête!»</span><br />
-<br />
-Cependant vingt couples dansaient:<br />
-À droite, à gauche ils se lançaient,<br />
-<span style="margin-left: 2em;">Robes volaient en tête,</span><br />
-Tous les fronts étaient enflammées,<br />
-L'un sur l'autre ils tombaient pâmés.<br />
-<span style="margin-left: 4em;">Ha! ha! ha! ha!</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Landerira!</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Quel chaos! Quelle fête</span><br />
-<br />
-«Monsieur, point de ces privautés!<br />
-&mdash;Fi! point d'épouse à mes côtés!<br />
-<span style="margin-left: 2em;">Mieux vaut une grisette.»</span><br />
-Puis, à part la tirant un brin...<br />
-La danse allait toujours son train,<br />
-<span style="margin-left: 4em;">Ha! ha! ha! ha!</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Landerira!</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Les chants et la musette.</span><br />
-</p>
-
-<p class="person2">UN VIEUX PAYSAN.</p>
-
-<p>C'est beau de votre part, monsieur le docteur, de ne pas rougir de nous
-aujourd'hui, et de venir, savant comme vous l'êtes, vous mêler à la
-foule du peuple. Prenez cette jolie cruche, que nous avons emplie de
-boisson fraîche, et buvez un coup: je vous l'offre de grand cœur, et
-je souhaite, non seulement qu'elle vous ôte la soif, mais encore que
-toutes les gouttes qui y sont s'ajoutent à vos jours.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>J'accepte votre offre et vos vœux, en vous en remerciant mille fois,
-et je vous souhaite à tous une bonne santé.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Le peuple se range en cercle autour d'eux</i>.)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">LE VIEUX PAYSAN.</p>
-
-<p>Assurément, vous faites bien de reparaître chez nous un jour de fête:
-dans quels mauvais jours vous nous avez visités autrefois! Il y en a
-ici plus d'un, que votre père arracha aux griffes de la fièvre chaude,
-dans le temps qu'il mit fin à la contagion<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. Et vous, qui n'étiez
-qu'un jeune homme dans ce temps-là, vous alliez partout où il y avait
-des malades: on emportait maint cadavre hors des maisons; mais vous,
-vous en sortiez toujours sain et sauf. Vous avez été mis à de rudes
-épreuves. L'homme qui secourait ses semblables, Celui qui est là-haut
-l'a secouru à son tour.</p>
-
-<p class="person2">TOUS.</p>
-
-<p>Vive l'homme courageux! Qu'il puisse faire du bien long-temps encore.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Prosternez-vous devant Celui qui est là-haut: lui seul enseigne à faire
-du bien, lui seul est la source de tout bien.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il poursuit son chemin avec Wagner</i>.)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">WAGNER.</p>
-
-<p>O grand homme! quel plaisir ce doit être pour toi, de te voir ainsi
-honoré par tout ce peuple! Heureux qui peut retirer un pareil avantage
-de ses qualités naturelles! Le père te montre à son enfant, chacun
-interroge la foule, chacun court et se presse autour de toi les violons
-se taisent, la danse s'arrête. Fais-tu un pas en avant; ils forment
-une haie, les chapeaux volent en l'air, et peu s'en faut qu'ils ne
-s'agenouillent, comme si le Saint-Sacrement passait.</p>
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 650px;">
-<a id="fau00402"></a>
-<img src="images/fau00402.jpg" width="650" alt="" />
-<p class="caption">Faust&mdash;Heureux qui peut conserver espérance de surnager
-sur cet océan d'erreurs!... l'esprit a beau déployer ses ailes, les
-corps, hélas! n'en a point à y ajouter</p></div>
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Encore quelques pas jusqu'à cette pierre, et nous nous reposerons
-de notre longue promenade. Là, bien souvent je me suis assis, seul,
-absorbé dans la méditation, exténué de jeûnes et de prières. Riche
-d'espoir, ferme dans ma croyance, je pensais, à force de larmes, de
-soupirs, de convulsions, obtenir la fin de cette contagion du Maître
-des cieux... Et maintenant les suffrages de ce peuple sonnent à mon
-oreille, comme ferait l'ironie la plus amère. Ah! si tu pouvais lire
-dans mon cœur combien peu le père et le fils méritent une telle
-gloire! Mon père était un honnête homme borné, qui avait la manie
-de réfléchir sur la nature et ses forces cachées ce qu'il faisait
-de bien bonne foi, mais à sa manière. Dans la compagnie de quelques
-adeptes, il s'enfermait au fond d'un obscur laboratoire; et, d'après
-certaines recettes, il amalgamait les contraires. C'était un <i>lion
-rouge</i>, amant tant soit peu sauvage, qu'il mariait dans un bain tiède
-au <i>lis sans tache</i>; après quoi il les plaçait tous les deux dans un
-four chaud, puis les transvasait sans cesse d'une capsule dans l'autre.
-Alors paraissait dans un verre la <i>jeune reine</i> nuancée de mille
-couleurs<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>; on administrait la médecine, les patients mouraient, et
-nul ne demandait: «Qui a guéri?» C'est ainsi que, dans ces vallées et
-sur ces montagnes, distribuant nos élixirs infernaux, nous avons lutté
-de fureurs avec la contagion. J'ai moi-même présenté le poison à des
-milliers d'hommes: ils ont passé; et moi je survis, pour qu'on adresse
-éloge sur éloge à leur téméraire assassin.</p>
-
-<p class="person2">WAGNER.</p>
-
-<p>Comment cela peut-il vous tourmenter? Un honnête homme n'a-t-il
-pas fait tout ce qu'on doit attendre de lui, quand il a exercé
-ponctuellement et consciencieusement l'art qui lui a été enseigné?
-Jeune homme, si tu honores ton père, tu te plairas à recevoir ses
-enseignements; homme, si tu fais faire à la science quelques pas, ton
-fils pourra aspirer à de plus hautes conceptions encore.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Heureux qui peut conserver l'espérance de surnager sur cet océan
-d'erreurs! L'homme passe sa vie à user de ce qu'il ne sait point,
-et à ne pouvoir user de ce qu'il sait... Mais chassons ces tristes
-idées; qu'elles ne viennent pas troubler le calme heureux de si belles
-heures! Regarde, comme au loin sur la pelouse les cabanes étincellent
-aux lueurs ardentes du couchant. Le soleil penche et s'éteint, le
-jour expire; mais il se hâte d'aller éclairer d'autres contrées,
-et d'y porter une nouvelle vie. Oh! que n'ai-je des ailes, pour
-m'enlever dans les airs et suivre cet astre le long de sa carrière,
-que rien n'interrompt jamais! Je verrais, dans un éternel crépuscule,
-se balancer le monde à mes pieds; je verrais s'enflammer toutes les
-hauteurs, toutes les vallées s'obscurcir, et tous les torrents changer
-en vagues d'or leurs vagues argentées... En vain la montagne oppose à
-ma course ses défilés sauvages: déjà mes yeux étonnés plongent sur la
-mer, elle ouvre devant moi ses golfes brûlants. Le Dieu semble-t-il
-vouloir disparaître; un second élan, et je poursuis ma route; je
-continue de boire à longs traits sa lumière éternelle, devant moi le
-jour, et la nuit derrière moi, le ciel au-dessus de ma tête et sous
-mes pieds les flots de l'océan... Charmant rêve, tant qu'il dure!
-Mais l'esprit a beau déployer ses ailes, le corps, hélas n'en a point
-à y ajouter. Et pourtant, il n'est personne qui n'ait senti battre
-son cœur, quand au-dessus de nous, perdue dans les espaces azurés,
-l'alouette nous envoie les éclats de son chant matinal; quand, par
-delà la cime des rochers couverts de sapins, l'aigle plane les ailes
-étendues; et quand la grue traverse les plaines et les mers, pour
-regagner les lieux qui l'ont vu naître.</p>
-
-<p class="person2">WAGNER.</p>
-
-<p>J'eus souvent aussi, moi, mes instants de folie; mais de pareils
-désirs, je n'en éprouvai jamais. On est bientôt las des forêts et des
-prairies: non, je n'ai jamais eu envie de voler comme un oiseau. Les
-plaisirs de l'esprit nous transportent bien autrement, de livre en
-livre, de feuillet en feuillet cela embellit et réchauffe les nuits
-d'hiver; vous sentez courir comme une douce flamme dans tous vos
-membres, et vous n'avez pas plutôt déroulé un parchemin, que le ciel
-tout entier descend sur vous.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Tu ne connais qu'un désir, et puisse l'autre te rester toujours
-étranger! Deux âmes, hélas! habitent en mon sein, dont l'une tend
-continuellement à se séparer de l'autre. L'une, vive et passionnée,
-participe du monde et s'y tient attachée au moyen des organes du corps;
-l'autre, ennemie des ténèbres, aspire à s'envoler dans les demeures de
-nos aïeux... S'il y a dans l'air des Esprits souverains et dépendants,
-qui tiennent le milieu entre la terre et le ciel, oh! qu'ils quittent
-leurs nuages d'or, et qu'ils me conduisent vers une nouvelle vie!
-Seulement, si j'avais un manteau enchanté qui pût me transporter sur
-des plages lointaines, je ne m'en déferais pas en échange des vêtements
-les plus précieux, je ne le donnerais pas pour le manteau d'un roi.</p>
-
-<p class="person2">WAGNER.</p>
-
-<p>Hélas! n'appelez point la troupe des Esprits. Il est bien connu qu'elle
-fait sa ronde dans l'atmosphère, et ne cesse de tendre à l'homme toute
-sorte de pièges. Du nord il en vient, qui vous enfoncent dans la chair
-des dents aigües et une langue à triple dard. De l'est ils soufflent
-un air qui dessèche tout, et ils se nourrissent de vos poumons. Quand
-c'est le midi qui les envoie du fond du désert, ils amassent sur votre
-tête flamme sur flamme; et l'ouest en vomit un essaim, qui d'abord
-vous ravive, puis finit par vous engloutir, vous, les plaines et les
-moissons. Enclins au mal, ils écoutent volontiers; ils obéissent
-volontiers aussi, parce qu'ils aiment à tromper; ils se disent envoyés
-du ciel, et prennent une voix angélique quand ils mentent... Mais
-retirons-nous; le ciel devient obscur, l'air fraîchit, le brouillard
-tombe. C'est le soir qu'on commence à apprécier son chez soi. D'où
-vient que vous restez là immobile? qu'avez-vous à considérer? qu'est-ce
-donc qui peut attirer votre attention dans ce crépuscule?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Ne vois-tu pas un chien noir rôder à travers les blés et les jachères?</p>
-
-<p class="person2">WAGNER.</p>
-
-<p>Il y a déjà long-temps que je le vois rien de moins étonnant, ce me
-semble.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Regarde-le bien! Pour qui prends-tu cet animal?</p>
-
-<p class="person2">WAGNER.</p>
-
-<p>Pour un barbet, qui cherche la trace de son maître.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Ne remarques-tu pas comme il décrit de longs spirales, et s'approche de
-nous de plus en plus? Et je me trompe fort, ou un trait de feu marque
-son passage.</p>
-
-<p class="person2">WAGNER.</p>
-
-<p>Je ne vois rien, moi, qu'un barbet noir: peut-être avez-vous des
-éblouissements.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Il me semble qu'il traîne à nos pieds de petits lacets, pour nous
-attacher.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="fau00502"></a>
-<img src="images/fau00502.jpg" width="600" alt="" />
-<div class="caption"><p>Il grogne et n'ose vous aborder: Il se couche sur le
-ventre il remue la queue ...</p></div>
-</div>
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person2">WAGNER.</p>
-
-<p>Moi, je le vois sauter autour de nous, l'air craintif et embarrassé,
-parce qu'au lieu de son maître il trouve deux inconnus.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Le cercle se resserre, il nous touche déjà.</p>
-
-<p class="person2">WAGNER.</p>
-
-<p>Voyez; c'est bien un chien, et non pas un fantôme. Il grogne et n'ose
-vous aborder, il se couche sur le ventre, il remue la queue: toutes
-choses que les chiens ont coutume de faire.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Accompagne-nous, viens ici, viens!</p>
-
-<p class="person2">WAGNER.</p>
-
-<p>C'est un drôle d'animal! Vous vous tenez tranquille, il fait le beau;
-vous lui parlez, il court à vous: perdez quelque chose, il vous le
-rapportera, il se jettera dans l'eau après votre canne.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Tu as raison; je ne vois rien qui indique un Esprit, et tout montre
-qu'il a été seulement bien dressé.</p>
-
-<p class="person2">WAGNER.</p>
-
-<p>Un chien, quand il est bien dressé, n'est pas indigne de l'affection
-d'un honnête homme. Oui, il mérite vos bontés; c'est le meilleur
-écolier de nos étudiants.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils rentrent dans la ville</i>.)</p></blockquote>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p class="center">CABINET D'ÉTUDE.</p>
-
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST <i>entre, accompagné d'un barbet noir</i>.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>J'ai quitté les champs et les prairies, qu'enveloppe une nuit profonde.
-De secrets pressentiments m'agitent, et une sainte horreur m'avertit
-qu'au-dedans de moi veille la meilleure de mes deux âmes; les penchants
-grossiers sommeillent, et avec eux tous les orages qu'ils enfantent;
-j'éprouve un ardent amour des hommes, l'amour de Dieu me pénètre et me
-ravit.</p>
-
-<p>Tiens-toi donc en repos, barbet! Ne cours donc pas çà et là dans la
-chambre. Que flaires-tu autour de la porte? Allons, couche-toi derrière
-le poêle; je te cède mon meilleur coussin. Puisque tout-à-l'heure, sur
-le chemin de la montagne, tu nous as divertis par tes tours et par tes
-bonds, sois le bien-venu chez moi; mais conduis-toi en hôte paisible.</p>
-
-<p>Ah! dès qu'au fond de notre cellule étroite notre lampe recommence à
-luire en amie, aussitôt la lumière se répand dans notre sein, dans
-notre cœur qui se connaît lui-même; la raison élève de nouveau sa
-voix, et l'espérance renaît; on aspire à se retremper aux sources du
-torrent, à ces sources d'où jaillit la vie.</p>
-
-<p>Ne grogne donc pas ainsi, barbet! Les accords célestes, qui remplissent
-maintenant mon âme tout entière, ne peuvent s'accorder avec les
-hurlements d'un animal. Nous sommes habitués à ce que les hommes
-tournent en ridicule ce qu'ils n'entendent pas, à ce qu'ils murmurent
-à la vue du bien et du beau, qui les gênent souvent: le chien en
-grognera-t-il à leur exemple?... Mais hélas! avec les meilleures
-dispositions, je me sens déjà moins pur et moins satisfait. Pourquoi
-donc faut-il que le fleuve tarisse si tôt, et nous laisse en proie à
-une soif dévorante?... Que de fois j'en ai fait la triste expérience!
-Néanmoins cette misère a son terme, nous apprenons enfin à évaluer
-à son juste prix ce qui sort des limites resserrées de la terre,
-nous aspirons à une révélation; révélation qui ne brille nulle part
-d'un éclat plus pur et plus digne de la majesté de Dieu, que dans le
-livre du Nouveau-Testament. Il me prend envie d'ouvrir le texte grec,
-et, m'abandonnant une fois à toute la candeur de mes sentiments, de
-traduire le saint original dans ma chère langue maternelle.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il ouvre un volume et se prépare</i>.)</p></blockquote>
-
-<p>Il est écrit: <i>Au commencement était la Parole.</i> Me voici déjà arrêté!
-Qui viendra à mon secours? Il m'est tellement impossible de connaître
-la valeur de ce mot, <i>la parole!</i> Je dois le traduire autrement, si
-l'Esprit daigne m'éclairer. Il est écrit: <i>Au commencement était
-l'Intelligence.</i> Voyons, pesons bien cette première ligne; que notre
-plume ne se hâte pas trop: est-ce bien l'<i>intelligence</i> qui crée
-et conserve tout? Il devrait y avoir: <i>Au commencement était la
-Puissance.</i> Cependant, même en écrivant ceci, quelque chose me dit
-que je n'y suis pas encore... L'Esprit m'éclaire! je vois maintenant
-ce qu'il faut, et j'écris avec confiance <i>Au commencement était
-l'Activité.</i></p>
-
-<p>Si je partage la chambre avec toi, barbet, au nom du ciel, cesse
-d'aboyer, cesse de hurler! Il n'est pas possible d'endurer auprès de
-soi un compagnon aussi bruyant; l'un de nous deux doit nécessairement
-quitter la chambre. C'est à regret, que je viole les lois de
-l'hospitalité: la porte est ouverte, tu as la clef des champs... Mais
-que vois-je? cela tient du prodige. Est-ce illusion? est-ce réalité?
-Comme mon barbet grandit et se gonfle! Il se soulève avec effort: ce
-n'est plus là la figure d'un chien. Quel spectre ai-je traîné chez moi?
-Le voici en hippopotame; ses yeux lancent des éclairs, il ouvre une
-gueule armée. Oh! tu ne m'échapperas pas! Pour une pareille engeance de
-Démons, la Clef de Salomon<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> est ce qui convient.</p>
-
-<p class="person">ESPRITS <i>sur l'avenue</i></p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Un de nous au piège est pris.<br />
-N'entrez point, restez, Esprits!<br />
-Vieux lynx de race infernale,<br />
-Il s'est pris dans cette salle,<br />
-Comme au piège une souris.<br />
-Restez, restez... Mais silence!<br />
-Sur nos brillants ailerons<br />
-Balançons-nous en cadence,<br />
-Formons, formons notre danse;<br />
-Et nous le dégagerons.<br />
-<span style="margin-left: 1em;">Voulez-vous qu'il sorte,</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Au seuil de la porte</span><br />
-Ne le laissez point s'asseoir:<br />
-Formez-vous en essaim noir,<br />
-Volez autour de la porte.<br />
-Oui, volons à son secours,<br />
-Car il nous aima toujours.<br />
-</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Premièrement, pour aborder le monstre, prononçons la conjuration des
-quatre Esprits «Que la Salamandre s'allume! que l'Ondin se replie! que
-le Sylphe s'évanouisse! que le Lutin travaille!»</p>
-
-<p>Qui ne connaîtrait point les éléments, leur force et leurs propriétés,
-n'aurait aucun pouvoir sur les Esprits.</p>
-
-<p>«Vole en flamme légère, Salamandre! coule en vagues bruyantes, Ondin!
-brille en météore éblouissant, Sylphe! assiste-moi dans ma demeure,
-Incube! Incube, avance à ton tour et ferme la marche!»</p>
-
-<p>Le monstre ne recèle aucun de ces quatre Esprits. Il reste immobile et
-me grince les dents, je ne lui ai fait encore aucun mal. Patience je
-vais mettre en œuvre contre toi des charmes plus puissants.</p>
-
-<p>Mon ami, es-tu un échappé de l'enfer? Regarde donc ce signe devant lui
-s'inclinent les noires phalanges.</p>
-
-<p>Le voilà qui s'enfle! Ses crins se hérissent.</p>
-
-<p>Être maudit, peux-tu l'envisager, l'incréé, l'inexprimable, celui que
-tous les cieux adorent, et que le crime a transpercé? Il se gonfle
-de plus en plus, le voici en éléphant; relégué derrière le poêle, il
-remplit tout l'espace à lui seul. Il veut s'écouler en nuage. Garde-toi
-de monter jusqu'au plafond! Viens te coucher aux pieds de ton maître.
-Tu vois que mes menaces ne sont pas vaines: obéis, ou je roussis ton
-poil avec le feu sacré! N'attends pas la Triple lumière, n'attends pas
-le plus puissant de mes charmes</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Pendant que le nuage tombe</i>, <span style="font-size: 0.8em;">MÉPHISTOPHÉLÈS</span> <i>s'avance de
-derrière le poêle, sous l'habit d'un étudiant ambulant</i>.)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Pourquoi tout ce vacarme? Que demande monsieur? Qu'y a-t-il pour son
-service?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>C'était donc là ce que cachait le barbet? Un étudiant ambulant?
-L'aventure est risible.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Salut au savant Docteur! Vous m'avez fait rudement suer.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Comment te nommes-tu<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>La question me paraît de peu d'importance pour quelqu'un qui méprise
-si fort les mots, qui ne s'arrête jamais à l'apparence, et qui regarde
-surtout au fond des êtres.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>C'est que vous autres messieurs, vous portez ordinairement des noms
-qui peignent assez bien votre nature; c'est, ou Beelzébuth, ou malin
-Esprit, ou menteur, qu'on vous appelle. Hé bien, <i>qui</i> donc es-tu?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Une partie de cette puissance, qui veut toujours le mal et fait
-toujours le bien.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Que signifie cette énigme?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Je suis l'Esprit qui toujours nie, et cela avec raison; car tout ce qui
-existe mérite d'être anéanti, et il vaudrait beaucoup mieux que rien
-n'existât. Ainsi, tout ce que vous appelez péché, destruction, en un
-mot le mal, c'est mon élément.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Tu te dis une <i>partie</i>, et pourtant te voilà devant moi en entier.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="fau00602"></a>
-<img src="images/fau00602.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Méph: Pourquoi tout ce vacarme? Que demande monsieur?
-Qu'y a-t-il pour son service?</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Je te dis l'humble vérité. Si l'homme, ce petit monde d'extravagances,
-s'imagine qu'il fait un tout à lui seul, moi je ne suis qu'une partie
-de cette partie, qui était tout au commencement, une partie des
-ténèbres qui enfantèrent la lumière, l'orgueilleuse lumière qui dispute
-maintenant le rang et l'espace à son antique mère, la nuit; sans y
-réussir toutefois, étant de partout repoussée et, malgré qu'elle en
-ait, contrainte de ramper à la surface des corps. Elle jaillit des
-corps, elle fait leur beauté: eh bien, un corps l'arrête invinciblement
-dans sa course. J'ai donc bonne espérance que cela ne durera pas
-long-temps, et qu'au moyen des corps elle finira par être anéantie.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Je connais à présent tes dignes fonctions! Tu ne peux rien anéantir en
-masse, et te rejettes sur les détails.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Et il faut avouer que jusqu'ici il n'y a pas grand ouvrage de fait.
-Ce qui s'oppose au <i>rien</i>, le <i>quelque chose</i>, ce lourd monde, telles
-peines que je me sois données, je n'ai pu l'entamer d'aucun côté.
-Flots, tempêtes, bouleversements, incendies, rien n'y fait; la terre
-et la mer n'en sont que plus tranquilles! Sur cette damnée semence,
-principe des animaux et des hommes, il n'y a rien à gagner. Combien
-n'en ai-je pas détruit! et toujours circule un sang nouveau; c'est à
-en devenir fou! De l'air, de l'eau, ainsi que de la terre, s'élancent
-mille germes, dans le sec, dans l'humide, dans le froid, dans le
-chaud!... Enfin, si je ne m'étais pas réservé la flamme, je n'aurais
-rien pour moi.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Ainsi donc, à l'éternel mouvement des êtres, au pouvoir salutaire qui
-toujours crée, tu opposes la main glacée du Démon; et tu te roidis en
-vain contre lui dans ta malice. Cherche à entreprendre quelqu'autre
-chose, ô bizarre enfant du chaos!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Oui, mais nous en causerons plus à fond la prochaine fois. Oserais-je,
-pour cette fois, me retirer?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Je ne vois pas trop pourquoi tu me le demandes. Maintenant que je sais
-qui tu es, entre et sors par où tu voudras: voici la fenêtre, voici la
-porte, ou même la cheminée, si tu l'aimes mieux.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Je dois l'avouer, il y a un petit empêchement à ce que je ne sorte ce
-pied de sorcière, sur votre seuil...</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Le <i>Pentagramme</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> te tourmente? Puisque ce signe t'est contraire,
-explique-moi donc, fils de l'enfer, comment tu as pu entrer ici.
-Comment se fait-il qu'un Esprit tel que toi se soit abusé à ce point?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Remarque-le bien: il n'est pas posé comme il faut; l'angle qui regarde
-la rue est, tu le vois, un peu ouvert.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Le cas est singulièrement heureux! De cette manière donc, tu te trouves
-mon prisonnier? Je suis bien servi par le hasard.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Le barbet ne remarqua rien, lorsqu'il sauta dans la chambre: du dehors
-l'apparence est tout autre. À présent le Diable ne peut plus sortir de
-la maison.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Mais pourquoi ne passes-tu pas par la fenêtre?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>C'est une loi des Diables et des revenants, que par où ils sont entrés,
-par là ils doivent sortir. À cette condition nous avons notre liberté;
-autrement, nous sommes esclaves.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>L'enfer même a ses lois! Je suis bien aise de le savoir. Dans ce cas,
-messieurs, on pourrait donc en sécurité faire un pacte avec vous?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Ce qu'on te promettrait, tu en aurais la pleine jouissance, et l'on
-ne t'en retiendrait pas la moindre parcelle... Mais ce n'est pas une
-petite affaire; nous la conclurons à la première entrevue que nous
-aurons ensemble. Maintenant je te prie, je te supplie de me laisser
-partir.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Reste encore un instant, pour me dire la bonne aventure!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Délivre-moi, te dis-je, oh! délivre-moi! Je reviendrai bientôt, et
-alors tu pourras me demander tout ce que tu voudras.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Je ne t'ai point tendu de piège, mais tu as donné de toi-même dans le
-panneau. Bien fou qui se dessaisit du Diable, quand il le tient! Il ne
-le ressaisira pas de sitôt.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Hé bien, si bon te semble, je suis prêt à te faire ici compagnie; mais
-à la charge d'employer toutes les ressources de mon art, pour te rendre
-agréable le temps que nous passerons ensemble.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Volontiers! Libre à toi d'exercer ton art, pourvu qu'il soit
-divertissant.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Tu vas, mon ami, dans ce peu d'heures, prendre plus de plaisir que
-durant les uniformes jours d'une année entière. Ce que chantent les
-tendres Esprits, les belles images qu'ils apportent avec eux, ne sont
-pas un vain prestige. Il y aura des plaisirs pour ton odorat, il y
-en aura pour ton palais, il y en aura même pour ton cœur. Pas n'est
-besoin de préparatifs, nous sommes réunis. Commencez!</p>
-
-<p class="person">ESPRITS.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Arcs surbaissés,<br />
-Voûtes antiques,<br />
-Sombres portiques,<br />
-Disparaissez!<br />
-Laissez, laissez<br />
-Le soleil luire,<br />
-Et nous sourire<br />
-Avec amour!...<br />
-Devant le jour<br />
-La nuit s'écoule;<br />
-Brillant et pur,<br />
-Le ciel déroule<br />
-Ses plis d'azur;<br />
-Des feux sans nombre,<br />
-Sillonnent l'ombre;<br />
-De sa prison<br />
-La jeune Aurore,<br />
-Timide encore,<br />
-S'échappe, et dore<br />
-Le frais gazon;<br />
-Un doux frisson<br />
-Court dans les veines,<br />
-Et le réveil<br />
-Du lourd sommeil<br />
-Brise les chaînes;<br />
-Les vêtements<br />
-S'en vont flottants<br />
-Par les rivages,<br />
-Par les bocages,<br />
-Où les amants<br />
-À mille orages<br />
-Livrent leurs sens.<br />
-Bourgeons naissants!<br />
-Heureux bocages!<br />
-<br />
-Aux pampres noirs<br />
-Les raisins pendent,<br />
-Puis seuls, se rendent<br />
-Sous les pressoirs<br />
-Qui les attendent;<br />
-En longs ruisseaux,<br />
-De leurs tonneaux<br />
-Les vins descendent;<br />
-Sur des tapis<br />
-De fins rubis<br />
-Leurs flots s'épandent,<br />
-Et, vagabonds,<br />
-Autour des monts<br />
-En lacs s'étendent<br />
-Lacs transparents,<br />
-Miroirs errants,<br />
-Où se répètent<br />
-Les monts lointains,<br />
-Où se reflètent<br />
-Les cieux sereins.<br />
-<br />
-La vague humide<br />
-Chasse et poursuit,<br />
-Dans son réduit,<br />
-Le daim timide;<br />
-D'un vol rapide,<br />
-L'oiseau s'enfuit<br />
-Vers d'autres plages,<br />
-Vole aux nuages,<br />
-Vole aux îlots<br />
-Qui sur les flots<br />
-Tremblent, s'agitent.<br />
-Parés de fleurs,<br />
-Là mille chœurs<br />
-Aux chants s'excitent;<br />
-De leurs accents<br />
-Vifs et puissants<br />
-L'accord entraîne,<br />
-Ravit les sens;<br />
-De chœurs dansants<br />
-La rive est pleine:<br />
-Aux rocs déserts<br />
-Les uns s'avancent;<br />
-D'autres s'élancent<br />
-Au sein des mers,<br />
-Et se balancent<br />
-Sur leurs flots verts.<br />
-Tous pour la vie;<br />
-Tous pour jouir,<br />
-Dans la folie,<br />
-Du court plaisir<br />
-De cette vie.<br />
-</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Il dort. C'est assez, jeunes Esprits; Esprits aériens et tendres, vous
-l'avez bien assoupi par vos enchantements: je vous suis obligé de ce
-concert... Non, tu n'es pas encore homme à retenir le Diable malgré
-lui!... Maintenant faites voltiger autour de lui d'agréables songes,
-plongez-le dans une mer d'illusions. Moi, pour rompre le charme de ce
-seuil, j'ai besoin d'une dent de rat... Ha! je n'aurai pas long-temps à
-conjurer; en voici un qui trotte de ce côté, il m'entendra bientôt.</p>
-
-<p>Le maître des rats et des souris, des mouches, des grenouilles, des
-punaises, des poux<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, t'enjoint de mordre le seuil de cette porte,
-comme s'il était frotté d'huile. Bon, le voici déjà qui sautille vers
-la porte. Allons, allons, à l'ouvrage! La pointe qui m'a repoussé est
-du côté extérieur. Là, encore un coup de dent!... Voici qui est fait. À
-présent, mon cher Faust, rêve tout ce que tu voudras: jusqu'au revoir!</p>
-
-
-<p class="person2">FAUST <i>s'éveillant</i>.</p>
-
-<p>Suis-je encore une fois trompé? La foule des Esprits a-t-elle disparu?
-Quoi! cette visite du Diable serait un songe!... Et ce barbet qui a
-sauté après moi?...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-
-<p class="center">CABINET D'ÉTUDE</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>On frappe!... Entrez... Qui vient m'importuner encore?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>en dehors</i>.</p>
-
-<p>C'est moi.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Entrez.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>de même</i>.</p>
-
-<p>Il faut que tu le dises trois fois.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Entrez donc!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>ouvrant</i>.</p>
-
-<p>Bien, je suis content de toi; nous allons, je l'espère, signer la
-paix. Pour dissiper tes vapeurs, me voici en jeune gentilhomme, dans
-des habits écarlates galonnés d'or, le petit manteau de satin sur les
-épaules, la plume de coq sur le chapeau, une longue épée affilée au
-côté; et, sans périphrases, je te conseille d'en faire autant, si tu
-veux secouer une bonne fois les chaînes qui t'accablent, et, libre
-enfin, éprouver ce que c'est que la vie.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Sous quelque habit que ce soit, la vie sera toujours pénible pour
-moi, le monde toujours vide et sans charmes. Je suis trop vieux pour
-m'amuser, trop jeune pour être sans désirs. Que peut m'offrir ce
-monde?... «L'impuissance est ton lot! ton lot, c'est l'impuissance!»
-Voilà l'éternel refrain, qui fatigue les oreilles de l'homme; voilà
-ce que, d'un bout de la vie à l'autre, un mauvais Génie lui répète
-à chaque heure d'une voix cassée. Ce n'est qu'avec effroi, que je
-contemple l'aurore à mon réveil je pleure avec amertume, en voyant
-poindre ce jour, qui dans sa carrière n'accomplira pas un de mes
-souhaits, pas un seul; ce jour, qui étouffe jusqu'au pressentiment
-de la plus mince de mes jouissances; ce jour, dont les contrariétés
-sans nombre doivent bientôt glacer l'inspiration qui m'échauffe et qui
-remue mes entrailles... Puis il faut, lorsque la nuit tombe, il faut
-m'étendre, solitaire et désolé, sur un lit où le repos ne me visitera
-point, où des rêves horribles viendront agiter mon sommeil. Le Dieu,
-qui habite en mon sein, peut bien ébranler mes fibres secrètes; mais
-celui qui règne sur toutes mes forces, ne saurait rien déplacer autour
-de moi. C'est pourquoi le jour me pèse; c'est pourquoi je souhaite la
-mort, et j'ai la vie en horreur.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Et cependant, la mort n'est jamais un hôte très-bien venu.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>O heureux celui dont, au milieu de l'éclat d'une victoire, elle vient
-ceindre les tempes d'un laurier sanglant! Heureux celui qu'après
-l'ivresse d'une danse fougueuse, elle endort dans les bras d'une jeune
-fille! Oh! que ne suis-je embrasé, consumé, par la flamme du grand
-Esprit! Que ne suis-je abîmé dans ses profondeurs!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Et cependant, cette nuit même, quelqu'un n'a pas avalé certaine liqueur
-brune...</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Il paraît que l'espionnage est ton occupation favorite.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Je n'ai pas la toute-science, mais j'en sais passablement long.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Hé bien! puisque les sons trop connus d'une pieuse mélodie m'ont tiré
-de l'obscur dédale où j'errais, et, réveillant en moi les sentiments
-éteints de mes jeunes années, ont offert à mes yeux abusés l'image de
-temps heureux qui ne sont plus; je maudis tout ce que l'âme environne
-de prestiges enivrants, et tout ce que, dans nos demeures d'exil,
-elle nous dérobe sous les voiles brillants du mensonge! Soit maudite,
-d'avance, la haute opinion que l'esprit se fait de lui-même! Maudites
-soient encore les visions chimériques, par qui nos sens sont assiégés
-sans relâche! Maudit soit ce que nos rêves nous montrent de plus
-séduisant, fantôme de gloire, fantôme de renommée! Maudites soient
-toutes les choses dont la possession nous flatte, femme ou enfant,
-esclave ou charrue Maudit soit Mammon, quand, nous éblouissant de ses
-trésors, il nous pousse à des entreprises hardies, ou quand, pour
-d'oisives jouissances, il enfle nos oreillers d'une plume voluptueuse!
-Maudit soit le jus balsamique de la treille! Maudit soit l'amour et ses
-plus doux épanchements! Maudite soit l'espérance, maudite la foi, et
-maudite avant tout la patience!</p>
-
-<p class="person">CHŒUR D'ESPRITS INVISIBLES.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 6em;">Ah! ah!</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Tu l'as renversé,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Le beau, l'heureux monde!</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Par ton souffle immonde</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Il est effacé;</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Il s'est éclipsé.</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Le beau, l'heureux monde,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Un demi-Dieu l'a renversé!</span><br />
-Tous les débris de sa beauté passée<br />
-Dans le néant nous les précipitons,<br />
-<span style="margin-left: 6em;">Et nous pleurons</span><br />
-Cette beauté pour jamais effacée<br />
-<span style="margin-left: 6em;">Nous la pleurons!</span><br />
-<br />
-O le plus grand des enfants de la terre,<br />
-Ce monde heureux construis-le de nouveau;<br />
-<span style="margin-left: 2em;">Relève-le de sa poussière,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Plus heureux encore et plus beau.</span><br />
-Oui, dans ton cœur bâtis un nouveau monde,<br />
-<span style="margin-left: 2em;">Recommence de nouveaux jours:</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Que sur nous ton espoir se fonde,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Nous t'accorderons nos secours;</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Sur toi, sur tes travaux, sans cesse</span><br />
-<span style="margin-left: 6em;">Nous veillerons,</span><br />
-<span style="margin-left: 6em;">Et chanterons,</span><br />
-Pour alléger le poids de ta tristesse.<br />
-</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Ce sont là les petits d'entre les miens. Entends-tu comme, avec une
-sagesse profonde, ils te conseillent de chercher les plaisirs et de te
-jeter dans le tourbillon de la vie? Ils voudraient te replonger dans
-le monde, t'arracher à cette solitude où les sens s'émoussent, où se
-figent les sucs dont l'âme se nourrit. Cesse donc de jouer avec cette
-tristesse maudite, qui s'acharne sur toi comme un vautour, et dévore
-ton existence. Il n'est si mauvaise compagnie, qui ne te fît sentir au
-moins que tu es un homme parmi des hommes; et l'on n'est point dans
-l'intention de te mêler à la canaille. Ce n'est pas non plus que je
-sois un seigneur des plus huppés: mais si tu veux prendre avec moi ta
-course à travers la vie, je consens à t'appartenir sur-le-champ, je
-suis ton compagnon; et, pour peu que cela te convienne, je me fais même
-ton valet, je me fais ton esclave.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Mais que dois-je te promettre en retour?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Oh! tu auras le temps d'y penser.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Non, non, le Diable est un égoïste, et ce n'est pas ordinairement
-pour l'amour de Dieu qu'il fait le bien d'autrui. Énonce la condition
-nettement il y a péril à loger un tel serviteur.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Je me dévouerai <i>ici</i> à ton service, et courrai sans fin ni cesse
-au moindre signe de ta volonté; mais, quand nous nous retrouverons
-<i>là-bas</i>, tu me rendras la pareille.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Je m'embarrasse peu de ce qui se fait là-bas. Commence par mettre en
-pièces ce monde-ci l'autre n'aura qu'à venir ensuite. De cette terre
-naissent mes plaisirs, et ce soleil éclaire mes souffrances: si je puis
-une fois m'en affranchir, alors advienne que pourra. Je n'en veux plus
-entendre parler peu m'importe que dans la vie à venir l'on aime et l'on
-haïsse, et qu'il y ait aussi dans ces sphères un dessus et un dessous.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Avec ces disposions, tu peux le hasarder. Engage-toi, et mon art te
-fait passer dans l'ivresse du plaisir des jours délicieux, je te donne
-ce qu'aucun homme n'a entrevu jusqu'à présent.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Et que veux-tu me donner, pauvre Diable? L'esprit d'un homme, en ses
-élans sublimes, fût-il jamais à la portée d'un de tes pareils?...
-Dis, qu'as-tu à m'offrir? des aliments, qui ne rassasient pas; de
-l'or, qui s'écoule des mains comme le vif argent; des jeux, où l'on
-ne gagne jamais; de jeunes filles qui, jusque dans les bras de leur
-amant, en appellent un autre de l'œil; l'honneur, déité brillante, qui
-s'évanouit comme un météore. Montre-moi un fruit qui ne tombe pas avant
-d'être mûr, et des arbres qui reverdissent tous les jours!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Une semblable commission ne m'effraie pas; j'ai de tels trésors à ton
-service. Certes, mon bon ami, le temps approche où nous pourrons faire
-la vie en toute sécurité.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Si jamais il m'arrive de goûter le repos, en me couchant sur un lit de
-plume; que je sois anéanti! Si tu peux me séduire à ce point, que je me
-plaise à moi-même; si tu peux m'endormir au sein des jouissances que ce
-soit pour moi le dernier jour! Je t'offre la gageure.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Top!</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Et troc pour troc! Oui, si dès ce jour je m'écrie «Reste, reste, que
-tu es beau!» tu peux alors me charger de liens, alors je consens à
-m'engloutir, alors la cloche des morts peut se faire entendre, alors tu
-es affranchi de ton service... Que mon heure sonne, que le cadran tombe
-en poussière, qu'il n'y ait plus de temps pour moi!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Penses-y bien, nous ne l'oublierons pas.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Tu en as le droit incontestable, je ne me suis pas engagé témérairement.
-Aussi bien, puisque je dois être esclave, que m'importe le nom de mon
-maître? Joug pour joug, autant vaut le tien.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Je remplirai donc dès aujourd'hui mes fonctions de valet, à la table
-de mon Docteur. Un mot seulement: c'est à la vie et à la mort, pourvu
-qu'on me remette une couple de lignes.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Quoi! pédant, tu demandes un écrit! Ne connais-tu donc pas l'homme
-encore? Ne connais-tu pas le prix de sa parole? N'est-ce point
-assez, que la mienne ait irrévocablement disposé de mes jours? Le
-monde n'est-il pas dans un flux perpétuel? Et quelques mots d'écrit
-m'obligeraient davantage!... C'est pourtant à une pareille chimère que
-notre âme se laisse entraîner qui oserait s'en affranchir? Heureux
-celui qui garde fidèlement sa parole en son cœur! nul sacrifice ne lui
-coûte. Mais un parchemin écrit et scellé est un fantôme, qui épouvante
-tout le monde; un serment n'a de valeur qu'autant que la plume l'a
-tracé, et l'on mène la foule avec un peu de cire et quatre doigts de
-peau... Que veux-tu de moi, malin Esprit? marbre, airain, parchemin,
-papier? Dois-je écrire avec un style, un burin, une plume? Je t'en
-laisse le choix.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>À quel propos cet emportement ce torrent d'éloquence? Il suffit d'une
-petite feuille de quoi que ce soit. Et tu auras soin, pour signer ton
-nom, de te tirer une goutte de sang<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Si cela te fait grand plaisir, on peut jouer cette comédie.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Le sang est un suc tout particulier.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>N'aie pas peur que je viole ce traité! L'accomplissement de ce que je
-promettrai, t'est garanti par les efforts de ma vie entière. Je me suis
-trop enflé; force est maintenant que je crève ou que je t'appartienne.
-Le grand Esprit m'a repoussé avec dédain, la nature s'est fermée
-devant moi, le fil de ma pensée a été rompu, je suis dégoûté de toute
-science... Ouvre donc les abîmes de ma sensualité; et que les ardentes
-passions, qui y fermentent, s'apaisent! Que tes enchantements jettent
-sur le monde un voile impénétrable, et préparent leurs miracles! Que
-je me précipite en aveugle, à travers le murmure des siècles, sur les
-vagues tremblantes du destin; et qu'en moi la douleur et le plaisir,
-le bonheur et l'infortune, se succèdent l'un à l'autre comme il plaira
-au hasard. Il n'est qu'une loi fixe, celle qui contraint l'homme à
-s'occuper sans relâche.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>On ne vous assigne aucune limite, aucun but ne vous est proposé. Goûtez
-un peu de tout, attrapez au vol ce que vous pourrez, arrangez-vous de
-ce qui vous amusera. Allons, point de faiblesse attachez-vous à moi.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Tu sais trop bien qu'il ne s'agit pas ici d'amusement. Je me livre au
-tourbillon qui produit le vertige, je cherche la jouissance au sein de
-la douleur, l'amour dans la haine, la paix dans le chagrin. Mon cœur,
-guéri de la manie du savoir, ne doit plus désormais se fermer à aucune
-souffrance; tout ce qui est départi à l'humanité, je veux l'éprouver
-dans le plus intime de mon être; je veux, avec le secours de mon
-esprit, atteindre à ce qu'il y a en elle de plus hauts de plus profond;
-je veux accumuler dans mon sein tout ce qu'elle enferme de bien et
-de mal; m'élargissant ainsi par degrés, je veux confondre ma propre
-existence dans la sienne, et, me perdant enfin comme elle, échouer au
-même écueil.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Je te proteste (et tu peux m'en croire, moi qui ai passé plusieurs
-milliers d'années à mâcher un aliment si dur), je te proteste que,
-depuis le berceau jusqu'à la bière, l'homme ne saurait digérer ce vieux
-levain. Crois-en l'un de nous, l'univers n'est fait que pour un Dieu.
-Il s'y contemple dans l'éclat d'une éternelle lumière: nous, il nous
-a créés pour les ténèbres; et pour vous le jour vaut la nuit, la nuit
-vaut le jour.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Mais je le veux!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Voilà parler, cela s'entend. Néanmoins, je l'avoue, un point
-m'embarrasse: le temps est court, l'art est long et j'imagine que vous
-feriez bien mieux de m'écouter. Associez-vous avec un poète; laissez-le
-se livrer aux écarts de son imagination, et entasser sur votre tête
-tout ce qu'il y a de nobles qualités et de sentiments honorables, le
-courage du lion et la vitesse du cerf, le sang bouillant de l'Italien
-et la persévérance de l'homme du Nord; qu'il trouve le secret d'allier
-en vous la grandeur d'âme à l'astuce et de vous douer au déclin de
-l'âge des passions brûlantes de la jeunesse: j'aurais plaisir à
-connaître un pareil original, je l'appellerais monsieur Microcosme<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Et que suis-je donc, s'il ne m'est pas possible d'atteindre à cette
-couronne de l'humanité, objet continuel de tous mes désirs?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Tu es, après tout... ce que tu es. Mets sur ta tête une perruque où les
-boucles flottent par millions, chausse tes pieds de brodequins hauts
-d'une coudée; tu n'en resteras pas moins ce que tu es.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Je le sens bien, vainement me suis-je approprié tous les trésors de
-l'esprit humain; au bout de mes longs travaux, nulle énergie nouvelle
-ne s'est manifestée au-dedans de moi, je n'ai pas grandi de l'épaisseur
-d'un cheveu, je ne suis pas plus près de l'infini.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Mon bon monsieur, vous voyez les choses précisément comme tout le monde
-les voit. Il faut vous y prendre un peu mieux, avant que la vie vous
-échappe. Que diantre! tes mains et tes pieds, ta tête et ton c.., sont
-bien à toi; mais ce dont je me sers pour la première fois, en est-ce
-pour cela moins à moi? Si l'on met dans mon écurie six chevaux, leurs
-forces ne seront-elles pas les miennes? Je les monte, et me voilà comme
-si j'avais vingt-quatre jambes. Courage donc, plus de vaines rêveries,
-et en route avec moi dans ce monde! En vérité, je te le dis, un homme
-qui spécule est comme un animal qu'un Esprit malin ferait tournoyer sur
-d'arides bruyères, tandis qu'à quelques pas de lui s'étendraient de
-beaux pâturages verdoyants.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Par où commençons-nous?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Nous partons à l'instant même. Qu'est-ce que ce cabinet, sinon un lieu
-de torture? Et appellerait-on vivre, s'ennuyer soi et les marmots qu'on
-instruit? Laisse un pareil métier à ton voisin Richepanse! Pourquoi
-te tourmenter à battre cette paille vide? Le meilleur de ce que tu
-peux savoir, tu n'oserais le dire à tes élèves... Ah! j'en entends un
-marcher dans l'avenue.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Il ne m'est pas possible de le voir.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Le pauvre garçon attend depuis long-temps, on ne saurait en conscience
-le renvoyer comme il est venu. Donne-moi ta robe et ton bonnet, ce
-costume me siéra merveilleusement <span style="font-size: 0.8em;">(<i>il s'habille</i>)</span>. Tu peux t'en fier
-à mon savoir; je ne demande qu'un petit quart-d'heure. Pendant ce
-temps-là, fais tes apprêts pour notre agréable voyage.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Faust sort</i>.)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>dans les longs habits de Faust</i>.</p>
-
-<p>Oui, oui, méprise bien la raison et la science, dédaigne l'énergie
-suprême de l'homme, laisse-toi prendre aux séductions enchanteresses de
-l'Esprit de mensonge; tu es à moi sans conditions. Le sort l'a livré
-à un Génie indomptable, qui ne recule jamais, et dont l'élan rapide a
-bientôt traversé les plaisirs de la terre. Une minute de plus, et je le
-traîne sans pitié dans les arides déserts de la vie, je ne lui fais pas
-grâce d'une seule misère: il se débattra, il me saisira, il se roidira
-contre moi; pour son supplice, il y aura des mets délicats et des
-boissons rafraîchissantes, qui se balanceront devant ses lèvres avides
-sans les toucher jamais; il implorera du soulagement, mais en vain. Et,
-quand même il ne se serait pas donné au Diable, son âme n'en périrait
-pas moins.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Entre</i> UN ÉCOLIER.)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p>
-
-<p>Je ne suis en ces lieux que depuis peu de temps; et, tout rempli de
-soumission, je m'empresse de venir parler et me recommander à un homme,
-dont le nom n'est prononcé qu'avec respect par tout le monde.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Votre civilité me rend confus! Vous voyez en moi un homme comme bien
-d'autres. Avez-vous déjà fait des études?</p>
-
-<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p>
-
-<p>Je vous en prie, chargez-vous de moi. J'arrive avec toute sorte de
-bonne volonté, quelqu'argent et un sang frais. C'est avec peine que ma
-mère a consenti à mon éloignement, et je voudrais au moins en profiter
-pour apprendre quelque chose d'utile.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Vous êtes justement au bon endroit.</p>
-
-<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p>
-
-<p>Eh bien, je voudrais déjà m'en retourner. Entre ces murs noircis, dans
-ces salles remplies de monde, je ne me plais pas le moindrement; c'est
-un espace si étranglé! On n'y voit rien de vert, pas un seul petit
-arbre... Au fond de ces salles, sur ces bancs, je perds la faculté
-d'entendre, de voir et de penser.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Tout dépend de l'habitude: c'est ainsi qu'un enfant répugne d'abord à
-prendre le sein de sa mère, puis finit par trouver excellent le lait
-qu'il contient. Il en sera de même du lait de la sagesse, vous mettrez
-tous les jours plus d'ardeur à vous en nourrir.</p>
-
-<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p>
-
-<p>Vous me rendez la vie. Mais, dites-moi comment il faut m'y prendre.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Expliquez-vous, avant d'aller plus loin, sur la Faculté que vous
-choisissez.</p>
-
-<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p>
-
-<p>Je voudrais devenir aussi savant que possible, et serais aise de
-comprendre tout ce qu'il y a sur la terre et dans le ciel, la science
-et la nature.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Vous êtes sur la bonne voie, mais prenez garde de vous laisser
-distraire.</p>
-
-<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p>
-
-<p>J'y suis corps et âme. Cependant, j'avoue que je voudrais me ménager un
-peu de liberté et de bon temps aux jours de fête durant l'été.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Employez le temps, il passe si vite! D'ailleurs, avec de l'ordre, vous
-en gagnerez beaucoup. Mon cher ami, je vous conseille d'abord pour cela
-le cours de logique. Là, on vous dressera l'esprit comme il faut, on
-vous le chaussera de bottes espagnoles bien lourdes, pour qu'il suive
-en esclave le droit chemin de la pensée, et n'aille point, comme un
-feu follet, se promener en zig zag dans les espaces imaginaires. Puis
-on passera des journées à vous apprendre que, pour les opérations
-les plus simples, pour des opérations qui ne vous ont jamais demandé
-qu'un clin-d'œil, comme de boire et de manger, un, deux, trois, est
-indispensable. Et effectivement, la fabrique des pensées ressemble
-tout-à-fait à un métier de tisserand, où une impulsion du pied suffit
-pour ébranler un millier de fils, où la navette va et revient sans
-cesse, où les fils s'entrelacent inaperçus, où mille liens se forment
-d'un seul coup. Le philosophe, lui, monte en chaire, et vous démontre
-que le premier doit être cela, le second cela, et, partant, le
-troisième et le quatrième cela; et que, sans le premier et le second,
-le troisième et le quatrième n'existeraient pas. Ce raisonnement est
-familier aux étudiants de tous les pays, mais pas un d'eux n'est devenu
-tisserand. Veut-on reconnaître et décrire quelque chose de vivant, on
-commence par chasser l'intelligence: alors on a bien entre les mains
-tous les matériaux, mais hélas! il ne manque que le lien intellectuel.
-La chimie l'appelle <i>encheiresin naturæ</i>, et, sans le savoir, se moque
-ainsi d'elle-même.</p>
-
-<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p>
-
-<p>Je ne vous comprends pas entièrement.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Vous serez bientôt au fait; cela ira beaucoup mieux, quand vous aurez
-appris à tout résumer et classer convenablement.</p>
-
-<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p>
-
-<p>Je suis si abasourdi de tout ce que vous venez de dire, qu'il me semble
-que j'ai une roue de moulin dans la tête.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="fau00702"></a>
-<img src="images/fau00702.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Meph: ...Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de
-jurer sur la parole du maître... tenez-vous en aux mots; vous êtes sûr
-alors d'entrer, par la grande porte, au temple de la vérité.</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Et puis il faut, sur toutes choses, vous adonner à la métaphysique.
-Mettez le plus grand soin à cette étude, scrutez profondément ce qui ne
-cadre point avec le cerveau de l'homme; et, que la chose s'y trouve ou
-ne s'y trouve pas, faites toujours en sorte d'avoir à votre service un
-mot pompeux. Mais commencez par vous prescrire, pour cette demi-année,
-une règle invariable. Vous avez cinq heures de leçons par jour: ne
-manquez pas de vous rendre à l'auditoire au coup de la cloche, et n'y
-allez jamais qu'après vous être bien préparé, après avoir bien étudié
-les paragraphes: afin d'être d'autant plus à même de voir qu'il ne
-s'y dit rien qui ne soit dans le livre. Et néanmoins, ne laissez pas
-d'écrire comme si le Saint-Esprit lui-même vous dictait.</p>
-
-<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p>
-
-<p>Vous n'aurez pas besoin de me le répéter deux fois! Je sais par
-expérience combien cette méthode est utile; car enfin, quand on rentre
-chez soi avec du noir sur du blanc, on tient déjà quelque chose.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Mais choisissez-moi donc une Faculté!</p>
-
-<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p>
-
-<p>La jurisprudence me répugne.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Je ne puis trop vous en blâmer, lorsque je réfléchis à l'objet de
-cette science. On y voit se succéder les lois politiques et les droits
-civils, comme une éternelle maladie; ils passent de génération en
-génération, ils se traînent sourdement d'un lieu à un autre, et par eux
-la raison devient folie, le bienfait se change en tourment. Tu descends
-de tes aïeux? malheur à toi! Car, hélas des droits qui sont nés avec
-nous il n'en est jamais question.</p>
-
-<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p>
-
-<p>Vous avez encore augmenté ma répugnance. Oh! quel bonheur d'être
-instruit par vous! J'aurais presqu'envie d'étudier la théologie.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Je désirerais ne point vous égarer; or, dans ce qui regarde cette
-science, il est si difficile d'éviter la fausse route le poison qui s'y
-cache est tellement subtil, et l'on a tant de peine à le distinguer du
-remède! Là encore, ce que vous avez de mieux à faire si vous suivez les
-leçons de quelqu'un c'est de jurer sur la parole du maître. Au total...
-tenez-vous en aux mots; vous êtes sûr alors d'entrer, par la grande
-porte, au temple de la vérité.</p>
-
-<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p>
-
-<p>Dans un mot, il doit pourtant toujours y avoir une idée.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Sans doute, mais il ne faut pas s'en trop tourmenter; car, lorsque
-l'idée manque, le mot vient à propos pour y suppléer. Avec des mots
-l'on discute fort bien, avec des mots l'on bâtit un système, on peut
-sur des mots fonder une croyance; rien de positif comme un mot, on n'en
-ôterait pas un iota.</p>
-
-<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p>
-
-<p>Pardon si je me rends importun mais il me reste une question à vous
-faire. Ne voulez-vous pas me dire aussi quelque chose de la médecine?
-Trois ans, c'est bien peu de temps; et, bon Dieu! le champ est si
-vaste! Il suffirait d'un léger signe de la main, pour me mettre ensuite
-en état de marcher seul.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à part</i>.</p>
-
-<p>Je suis las du ton doctoral, reprenons notre rôle de Diable. <span style="font-size: 0.8em;">(Haut.)</span>
-Rien de plus facile à saisir que l'esprit de la médecine: vous étudiez
-la nature et l'homme, pour finir par les laisser aller comme il plaît
-à Dieu. Il est superflu de courir après la science, chacun n'apprenant
-que ce qu'il peut apprendre; mais celui qui sait mettre à profit
-l'occasion, c'est là l'habile homme. Vous êtes assez bien bâti, vous ne
-manquez pas non plus d'une certaine assurance; or, dès l'instant que
-vous avez une bonne dose de confiance en vous-même, vous en inspirez
-nécessairement aux autres. Surtout, sachez conduire les femmes: c'est
-leur mélancolie, leur éternel <i>hélas</i>, caché sous tant de simagrées,
-auquel il faut appliquer un traitement uniforme; et, pourvu que vous
-gardiez avec elles un décorum à demi décent, vous les aurez toutes dans
-votre manche. Deux mots suffisent pour les convaincre de la supériorité
-de votre art sur tous les autres arts: choisissez-les bien, et dès
-l'abord vous vous permettez avec elles mille choses, qu'un autre
-hasarderait à peine après plusieurs années d'assiduités. Ne manquez pas
-de leur tâter souvent le pouls; puis, en accompagnant votre geste d'un
-coup-d'œil vif et pénétrant, parcourez de la main leur taille svelte,
-comme pour voir si les hanches sont bien assises.</p>
-
-<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p>
-
-<p>Cela se voit d'ici, on voit bien où en venir.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Toute théorie est sèche, mon bon ami, et l'arbre de la vie est fleuri.</p>
-
-<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p>
-
-<p>Je vous jure que je crois rêver. Oserai-je venir vous importuner encore
-une fois, pour vous entendre, avec votre éminente sagesse, traiter à
-fond toutes ces matières.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Ne doutez pas que je ne fasse pour vous ce qui dépendra de moi.</p>
-
-<p class="person2">L'ÉCOLIER.</p>
-
-<p>Je n'oserais cependant revenir, sans vous avoir présenté auparavant mon
-album. M'accorderez-vous l'insigne faveur...</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Très-volontiers.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il écrit, et lui rend l'album</i>.)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">L'ÉCOLIER lit.</p>
-
-<p><i>Eritis sicut Deus, scientes bonum et malum<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.</i></p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il s'incline respectueusement et se retire</i>.)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Suis cette vieille sentence de mon cousin le serpent. Va, tu ne
-tarderas pas à douter de ta ressemblance divine.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Entre</i> FAUST.)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Hé bien, où allons-nous maintenant?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Où il te plaira. Nous avons devant nous le grand et le petit monde.
-Quel plaisir, quelle utilité, tu retireras de ta course!</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Mais, par ma longue barbe, le savoir-vivre me manque entièrement. Cet
-essai ne me réussira point, je n'ai jamais su me tirer d'affaire dans
-le monde; en présence des autres je me sens si petit!... Je serai
-toujours embarrassé.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Mon cher ami, tout cela s'acquiert. Un peu d'amour-propre, et tu sais
-vivre.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Mais comment sortir de la maison? Où prendre des chevaux, un carrosse,
-des domestiques?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Tu vois ce manteau: nous n'avons qu'à le jeter sur nous, il nous
-portera à travers les airs. Pour ce hardi voyage, tu ne prends pas un
-gros bagage avec toi. Un peu d'air inflammable, que je vais préparer
-nous enlèvera de terre; et comme nous ne sommes pas très-lourds, nous
-irons vite. Je te fais mon compliment de ton nouveau genre de vie.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p class="center">CAVEAU D'AUERBACH À LEIPZIG.</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">COMPAGNONS DE BOUTEILLE <i>à table</i>.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>Hé bien, personne ne rit, personne ne boit? Je vais vous apprendre,
-moi, à faire la moue! Vous qui êtes tout feu ordinairement, vous fumez
-aujourd'hui comme de la paille mouillée.</p>
-
-<p class="person2">BRANDER.</p>
-
-<p>C'est ta faute, tu ne mets rien sur le tapis; pas une bêtise, pas une
-petite saleté.</p>
-
-<p class="person2">FROSCH <i>lui versant sur la tête un verre de vin</i>.</p>
-
-<p>Tiens, les voici, l'une portant l'autre.</p>
-
-<p class="person2">BRANDER.</p>
-
-<p>Double cochon!</p>
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>Vous l'avez voulu!</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<p>À la porte les grognons! Allons, qu'on chante la ronde à plein gosier,
-qu'on boive et qu'on crie. Ho! holà! ho!</p>
-
-<p class="person2">ALTMAYER.</p>
-
-<p>Miséricorde, je suis perdu! Vite, du coton! Le maraud me perce les
-oreilles.</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<p>Quand la voûte résonne, on juge mieux du volume de la basse.</p>
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>C'est juste. Hors d'ici qui se fâche! A! tara lara da!</p>
-
-<p class="person2">ALTMAYER.</p>
-
-<p>A! tara lara da!</p>
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>Les gosiers sont d'accord.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il chante</i>.)</p></blockquote>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Le saint empire des Romains,<br />
-Eh! d'où vient donc qu'il dure encore?<br />
-</p>
-
-<p class="person2">BRANDER.</p>
-
-<p>Fi, la vilaine chanson! une chanson politique! la misérable chanson!
-Rendez grâce à Dieu, tous les matins, de ce que vous n'avez point à
-vous occuper de l'empire romain. Pour moi, je m'estime souverainement
-heureux de n'être, ni empereur, ni chancelier. Cependant, comme il ne
-faut pas se laisser manquer de chef, nous allons élire un pape. Vous
-savez quelle qualité fait pencher la balance, et place un homme sur le
-trône pontifical?</p>
-
-<p class="person">FROSCH <i>chante</i>.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Ça, levez-vous, madame Rossignol,<br />
-Et poliment saluez ma maîtresse.<br />
-</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<p>Pas de politesse à ta maîtresse! Je ne veux rien entendre de cela.</p>
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>À ma maîtresse politesse et caresse! Tu ne m'en empêcheras pas.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il chante</i>.)</p></blockquote>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Il est minuit. Dors-tu, ma belle?<br />
-Ouvre ta porte, il est minuit.<br />
-À ta porte ton amant gèle;<br />
-Il est tard, ouvre-la sans bruit.<br />
-</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<p>Oui, oui, chante, chante bien ses louanges! Tu ne seras pas le seul à
-rire; j'aurai aussi mon temps, moi: elle m'a trahi, elle te trahira de
-même. Qu'un lutin en devienne amoureux, il pourra s'amuser d'elle dans
-un carrefour; un bouc, en revenant du Blocksberg<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, pourra galoper
-après elle, et lui souhaiter en bêlant une bonne nuit. Mais un brave
-garçon, un homme de la vraie pâte, comme nous, c'est trop bon pour une
-pareille créature. Toute la politesse que je veux qu'on lui fasse,
-c'est de lui casser ses vitres!</p>
-
-<p class="person2">BRANDER <i>frappant sur la table</i>.</p>
-
-<p>Attention, attention! Écoutez-moi, et confessez, messieurs, que je sais
-vivre: il y a ici des gens amoureux; or, d'après les usages, je dois,
-pour la bonne nuit, les régaler d'un joli plat de mon métier. Prêtez
-l'oreille, c'est une chanson de nouvelle fabrique, et entonnez avec moi
-le refrain de toute la force de vos poumons.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il chante</i>.)</p></blockquote>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Un rat vivait, non d'abstinence,<br />
-En une office, où le frater<br />
-De tant de lard emplit sa panse,<br />
-Qu'on l'eût pris pour le gros Luther.<br />
-Mais dans son trou la cuisinière<br />
-Mit du poison; tant que dehors.<br />
-On vit sauter le pauvre hère,<br />
-Comme s'il eût l'Amour au corps.<br />
-</p>
-
-<p class="person">
-CHŒUR <i>avec acclamation</i>.
-</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 4em;">Comme s'il eût l'Amour au corps.</span>
-</p>
-
-<p class="person">
-BRANDER.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Par monts, par vaux, courant en nage,<br />
-À tous les ruisseaux il buvait;<br />
-Il grattait, mordait faisait rage<br />
-La rage de rien ne servait.<br />
-Vingt fois il s'élança de terre,<br />
-Et vingt fois, épuisé d'efforts,<br />
-Il se roula dans la poussière,<br />
-Comme s'il eût l'Amour au corps.<br />
-</p>
-
-<p class="person">
-CHŒUR.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Comme s'il eût l'Amour au corps.
-</p>
-
-<p class="person">
-BRANDER.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Pour dernier tour, à la cuisine<br />
-Hors de lui-même il se sauva,<br />
-Prit le feu pour de la farine,<br />
-Et piteusement y creva.<br />
-L'empoisonneuse à pleine gorge<br />
-Se prit à rire, et sans remords:<br />
-«Ah dit-elle, quel feu de forge!<br />
-«Il a parbleu l'Amour au corps.»<br />
-</p>
-
-<p class="person">
-CHŒUR.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-«Il a parbleu l'Amour au corps.»<br />
-</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<p>Comme ils se réjouissent ces plats drôles! Voilà en vérité un beau
-chef-d'œuvre, l'empoisonnement d'un pauvre rat!</p>
-
-<p class="person2">BRANDER.</p>
-
-<p>Ils te tiennent donc de bien près?</p>
-
-<p class="person2">ALTMAYER.</p>
-
-<p>Oui, avec son gros ventre et sa tête pelée! Le malheur le rend
-compatissant, et dans ce rat crevé il voit son portrait au naturel.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Entrent</i> FAUST et MÉPHISTOPHÉLÈS.)</p></blockquote>
-
-<p>Il faut avant tout que je t'introduise au milieu d'une troupe de
-bons vivants, afin que tu voies comme aisément on s'étourdit. Pour
-ces gens-ci, pas un jour qui ne soit une fête avec peu d'esprit et
-beaucoup de laisser-aller, tous, dans le cercle étroit de leurs folies,
-pirouettent comme de jeunes chats qui jouent avec leur queue. Tant
-qu'ils n'ont pas mal à la tête et que l'aubergiste veut bien leur faire
-crédit, ils sont contents et libres de tout ennui.</p>
-
-<p class="person2">BRANDER.</p>
-
-<p>Voici de frais débarqués, il est aisé de s'en apercevoir à leur mise
-extraordinaire. Je parierais qu'il n'y a pas une heure qu'ils sont en
-ville.</p>
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>Effectivement, tu as raison. Ah! parlez-moi de Leipzig; c'est un petit
-Paris, et cela vous forme son monde.</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<p>D'où penses-tu que viennent ces deux étrangers?</p>
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>Laisse-moi faire; avec une rasade j'aurai satisfaction de ces drôles,
-et leur tirerai les vers du nez comme une dent de lait. Je les croirais
-de bonne maison, ils ont l'air triste et dédaigneux.</p>
-
-
-<p class="person2">BRANDER.</p>
-
-<p>Moi, je parie que ce sont des charlatans.</p>
-
-<p class="person2">ALTMAYER.</p>
-
-<p>Peut-être.</p>
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>Tais-toi, tais-toi, que je m'amuse à leurs dépens.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à Faust</i>.</p>
-
-<p>Les petites gens n'éventeraient pas le Diable, quand celui-ci les
-tiendrait à la gorge.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Nous vous saluons, messieurs.</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<p>Grand merci de la politesse. <span style="font-size: 0.8em;">(<i>Bas, regardant de travers
-Méphistophélès</i>)</span>. Qu'a donc ce drôle-ci, pour marcher à cloche-pied?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Nous serait-il permis de nous asseoir à votre table? À défaut d'un
-verre de bon vin, que l'on ne peut se procurer ici, votre société sera
-une récréation pour nous.</p>
-
-<p class="person2">ALTMAYER.</p>
-
-<p>Vous m'avez l'air d'un homme furieusement gâté.</p>
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>Vous êtes parti tard de Rippach? Avez-vous soupé ce soir avec Monsieur
-Jean<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Nous ne nous sommes point arrêtés chez lui aujourd'hui mais la dernière
-fois nous lui parlâmes, et il eut mille choses à nous raconter de ses
-cousins, nous chargea de mille amitiés pour chacun d'eux.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il s'incline vers Frosch</i>.)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">ALTMAYER bas.</p>
-
-<p>Te voilà pris. Il s'y entend.</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<p>C'est un fin matois!</p>
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>Attends, attends, voilà déjà que je le tiens!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Si je ne me trompe, nous venons d'entendre un chœur de voix exercées?
-En effet, le chant doit résonner admirablement sous ces voûtes.</p>
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>Seriez-vous un virtuose, par hasard?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Oh non, mon talent est peu de chose mais j'ai bonne volonté.</p>
-
-<p class="person2">ALTMAYER.</p>
-
-<p>Chantez-nous une chanson.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Mille, si vous voulez.</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<p>Mais aussi, un morceau tout battant neuf.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Justement nous revenons d'Espagne, le pays du vin et des chansons.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il chante</i>.)</p></blockquote>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 4em;">Advint que chez un prince</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Une puce logeait.</span><br />
-</p>
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>Écoutez bien! Une puce! Avez-vous compris cela? Une puce est, à mon
-sens, un hôte fort incommode.</p>
-
-<p class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS chante.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 4em;">Advint que chez un prince</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Une puce logeait.</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">D'une faveur peu mince</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Le roi la protégeait.</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Par son tailleur en titre,</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Au gentil damoiseau,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Il fit faire une large mitre,</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Une culotte, un habit, un manteau.</span><br />
-</p>
-
-<p class="person2">BRANDER.</p>
-
-<p>Mais n'oubliez pas d'enjoindre au tailleur qu'il prenne la mesure
-très-exactement; et que, pour peu qu'il tienne à sa tête, il se garde
-de laisser faire à la culotte le moindre pli.</p>
-
-<p class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 4em;">De velours et de soie</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Le voilà donc couvert,</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Qui tout fier se déploie</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Dans son justaucorps vert.</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">La sainte croix y brille</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Et, ministre du jour,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Tous ceux de sa noble famille,</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">En bon parent il les place à la cour.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 4em;">Les seigneurs et les dames</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">S'irritent vainement.</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Pour la reine et ses femmes,</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Juste Dieu, quel tourment!</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Être mordu sans cesse,</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Ne se gratter jamais.</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Nous, quand une puce nous blesse,</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Nous l'écrasons sans forme de procès.</span></p>
-
-<p class="person">
-CHŒUR <i>avec acclamation</i>,
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Nous, quand une puce nous blesse,</span><br />
-<span style="margin-left: 1em;">Nous l'écrasons sans forme de procès.</span><br />
-</p>
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>Bravo, bravo! C'était superbe.</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<p>Ainsi soit-il de toutes les puces possibles!</p>
-
-<p class="person2">BRANDER.</p>
-
-<p>Prenez-les du bout des doigts, et serrez comme il faut.</p>
-
-<p class="person2">ALTMAYER.</p>
-
-<p>Vive la liberté! Vive le vin!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Je boirais volontiers un verre à la liberté, si vos vins étaient un peu
-meilleurs.</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<p>N'en dites pas de mal, ou...</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Si je ne craignais de fâcher l'aubergiste, j'offrirais à ces dignes
-convives du meilleur de notre cave.</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<p>Faites toujours, je le prends sur moi.</p>
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>Donnez-nous-en un grand verre, et nous chanterons vos louanges. Point
-de petits échantillons! Quand je dois porter un jugement, il faut que
-j'aie la bouche pleine.</p>
-
-<p class="person2">ALTMAYER <i>bas</i>.</p>
-
-<p>Ils sont du Rhin, je m'en doute.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Allez me chercher un foret.</p>
-
-<p class="person2">BRANDER.</p>
-
-<p>Vous en auriez un, qu'en arriverait-il? Vous n'avez pas les tonneaux
-devant la porte, n'est-ce pas?</p>
-
-<p class="person2">ALTMAYER.</p>
-
-<p>Là derrière, l'aubergiste a déposé un panier d'outils.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>prend le foret.&mdash;À Frosch</i>.</p>
-
-<p>Dites un peu, vous, que souhaitez-vous goûter?</p>
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>Comment l'entendez-vous? En avez-vous de tant de sortes?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Je laisse chacun libre de choisir.</p>
-
-<p class="person2">ALTMAYER à Frosch.</p>
-
-<p>Ah! ah! tu commences déjà à te lécher les babines.</p>
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>Bon, s'il me faut choisir, je veux avoir du vin du Rhin. Rien ne vaut
-ce qui vient du pays.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Faisant avec le foret un trou dans le rebord de la table, à
-la place où s'assied Frosch</i>.)</p></blockquote>
-
-<p>Apportez de la cire, pour servir de bouchons.</p>
-
-<p class="person2">ALTMAYER.</p>
-
-<p>Ah çà, mais c'est de l'escamotage.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à Brander</i>.</p>
-
-<p>Et vous?</p>
-
-<p class="person2">BRANDER.</p>
-
-<p>Je veux du vin de Champagne, et qu'il soit bien mousseux.
-<span style="font-size: 0.8em;">(Méphistophélès continue de forer; cependant quelqu'un a fait des
-bouchons de cire, et les a enfoncés dans les trous.)</span> On ne peut pas
-toujours éviter l'étranger; les bonnes choses sont souvent si loin de
-nous! Tout loyal Allemand déteste les Français, mais il boit leurs vins
-très-volontiers.</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Pendant que Méphistophélès s'approche de sa place</i>.)</p></blockquote>
-
-<p>Moi, je n'aime pas les vins forts donnez-moi un verre de doux.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS forant.</p>
-
-<p>Il va couler pour vous du Tokay.</p>
-
-<p class="person2">ALTMAYER.</p>
-
-<p>Morbleu, regardez-moi en face! Je le vois de reste, vous vous moquez de
-nous.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Hé, hé, avec d'aussi nobles convives, ce serait un peu risquer.
-Dépêchons-nous, assez de paroles comme cela! Quel vin dois-je servir
-d'abord?</p>
-
-<p class="person2">ALTMAYER.</p>
-
-<p>Tous. Seulement, pas tant de questions!</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Après que tous les trous sont forés et bouchés,
-Méphistophélès s'avance</i>.)</p></blockquote>
-
-
-<p class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>avec des gestes bizarres</i>.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 1.5em;">Sur la vigne il croît du raisin,</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Des cornes sur le bouquetin:</span><br />
-Si d'un cep dur coule un vin délectable,<br />
-On en peut bien tirer de cette table.<br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">La nature n'a point de loi:</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">C'est un miracle, croyez-moi!</span><br />
-</p>
-
-<p>À présent tirez les bouchons, et jouissez!</p>
-
-<p class="person2">TOUS.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Pendant qu'ils tirent les bouchons, et que chacun d'eux
-recueille dans son verre le vin souhait</i>é.)</p></blockquote>
-
-<p>O l'admirable fontaine!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Mais prenez garde de rien répandre à terre.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils se mettent à boire</i>.)</p></blockquote>
-
-<p class="person">TOUS chantent.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Nous nous en donnons à cœur joie;<br />
-Nous buvons, nous buvons, buvons,<br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Comme cinq-cents cochons!</span><br />
-</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Mes drôles ont les coudées franches, voyez comme ils sont heureux!</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Je voudrais me retirer.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Reste encore quelques minutes, la bestialité va se montrer dans tout
-son lustre.</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il boit sans précaution: le vin coule à terre, et se change
-en flamme</i>.)</p></blockquote>
-
-<p>À l'aide, au feu, à l'aide, l'enfer s'allume!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>s'adressant à la flamme</i>.</p>
-
-<p>Calme-toi, élément chéri! <span style="font-size: 0.8em;">(<i>Aux convives</i>.)</span> Cette fois, ce n'était qu'une
-goutte du purgatoire.</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<p>Que veut dire ceci? Attendez-moi, vous le paierez cher! Il paraît que
-vous ne me connaissez pas.</p>
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>Qu'il nous le fasse une seconde fois!</p>
-
-<p class="person2">ALTMAYER.</p>
-
-<p>Je serais d'avis qu'on le priât poliment de s'en aller.</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<p>Comment, monsieur, oseriez-vous faire ici de la magie noire?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Paix, vieux sac-à-vin!</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<p>Ce manche à balai va-t-il encore devenir grossier?</p>
-
-<p class="person2">BRANDER.</p>
-
-<p>Attendez un peu, il pleuvra des coups.</p>
-
-<p class="person2">ALTMAYER.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il ôte un bouchon de la table; il en sort un jet de feu,
-qui l'atteint</i>.)</p></blockquote>
-
-<p>Je brûle, je brûle!</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<p>Sorcellerie! Jetez-vous sur lui! Le coquin est condamné, son affaire
-ne sera pas longue.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils lèvent les couteaux et s'élancent sur
-Méphistophélès</i>.)</p></blockquote>
-
-
-<p class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>avec des gestes graves</i>.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-O magiques accents,<br />
-Tableaux éblouissants,<br />
-Troublez les lieux, les sens.<br />
-À moi, charmes puissants!<br />
-</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils s'arrêtent étonnés, et se regardent les uns les autres</i>.)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">ALTMAYER.</p>
-
-<p>Où suis-je?... Quel beau pays!</p>
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>Un coteau de vignobles!... Y vois-je clair?</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<p>Et des grappes, tout juste à portée de la main!</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="fau00802"></a>
-<img src="images/fau00802.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">&mdash;Au feu à l'aide, l'enfer s'allume....&mdash;Sorcellerie!
-jetez vous sur lui... son affaire ne sera pas longue.</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person2">BRANDER.</p>
-
-<p>Ici, sous ces feuilles vertes, voyez quel cep, voyez quelle grappe!</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il prend Siebel par le nez. Les autres s'en font autant
-mutuellement, et tous lèvent leurs couteaux</i><a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.)</p></blockquote>
-
-
-<p class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>comme ci-dessus</i>.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Bandeau fallacieux,<br />
-Tombe, et r'ouvre leurs yeux!<br />
-</p>
-
-<p>Et n'oubliez jamais comme le Diable se moque du monde.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il disparaît avec Faust. Tous les convives lâchent prise</i>.)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<p>Qu'y a-t-il?</p>
-
-<p class="person2">ALTMAYER.</p>
-
-<p>Comment?</p>
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>C'était ton nez?</p>
-
-<p class="person2">BRANDER <i>à Siebel</i>.</p>
-
-<p>Et le tien que j'ai en main!</p>
-
-<p class="person2">ALTMAYER.</p>
-
-<p>Quel coup terrible! Cela casse bras et jambes. Vite une chaise, je
-tombe en faiblesse.</p>
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>Non, dis-moi, qu'est-il arrivé?</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<p>Où est-il le coquin? Si jamais je l'empoigne, il ne sortira pas vivant
-de mes mains!</p>
-
-<p class="person2">ALTMAYER.</p>
-
-<p>Je l'ai vu passer par la porte du caveau... à cheval sur une tonne...
-J'ai du plomb dans les pieds. <span style="font-size: 0.8em;">(<i>Se tournant vers la table</i>.)</span> Ma foi, s'il
-coulait encore du vin?</p>
-
-<p class="person2">SIEBEL.</p>
-
-<p>Magie que tout cela, illusion et mensonge!</p>
-
-<p class="person2">FROSCH.</p>
-
-<p>Il me semblait pourtant bien que je buvais du vin.</p>
-
-<p class="person2">BRANDER.</p>
-
-<p>Mais les grappes, que sont-elles devenues?</p>
-
-<p class="person2">ALTMAYER.</p>
-
-<p>Hé bien, dis-moi donc, on ne doit pas croire aux miracles?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-
-<p class="center">LA CUISINE D'UNE SORCIÈRE.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;"><i>Au fond d'un âtre aplati, bouillonne une grande marmite
-posée sur le feu. Dans le tourbillon de vapeur, qui s'en
-élève et roule au haut des voûtes, apparaissent divers
-fantômes. Une</i> GUENON<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>, <i>assise auprès de la marmite
-l'écume et veille attentivement à ce qu'elle ne déborde
-point</i>. <i>Le</i> MALE, <i>avec ses petits, est assis à côté d'elle et
-se chauffe. Aux murs et au plafond sont suspendus les outils
-étranges, dont se compose le mobilier de la Sorcière.</i></p></blockquote>
-<hr class="r5" />
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST <i>et</i> MÉPHISTOPHÉLÈS <i>entrent</i>.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>J'ai horreur de cet appareil de sorcellerie. Quelles jouissances
-m'oses-tu promettre, au milieu de ce confus amas de figures
-extravagantes? Quel conseil puis-je attendre d'une vieille femme?
-Est-ce avec un breuvage préparé dans cette cuisine infecte, qu'on
-m'ôtera de dessus le corps trente années? Malheur à moi, si tu ne sais
-rien de mieux! J'ai déjà perdu tout espoir. Le baume est il donc une
-chose si rare, que la nature n'en puisse offrir, qu'un Esprit surhumain
-n'en puisse trouver une seule goutte à verser sur mes plaies?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Hé, mon ami, quel nouvel accès de bon sens!... Mais, sérieusement
-parlant, il y a bien aussi, pour se rajeunir, un moyen naturel;
-seulement il est exposé dans un tout autre livre, et c'est un étrange
-chapitre de ce livre-là.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Je veux le savoir.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Bon. Ce moyen ne demande argent, médecine ni sorcellerie. Le voici:
-transporte-toi sur l'heure au milieu des champs, prends une bêche, et
-remue la terre; circonscris ta pensée en un cercle étroit; sache te
-contenter d'une nourriture simple; vis avec les bêtes, comme une bête;
-et le sol, ou tu récoltes, ne dédaigne pas de le fumer toi-même. C'est
-le meilleur moyen, crois-moi, de te rajeunir de quatre-vingts ans.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Je n'y suis point habitué, je ne saurais me résoudre à manier la bêche:
-une vie mesquine n'est nullement dans ma nature.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Hé bien, il faut donc que la sorcière s'en mêle.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Mais pourquoi précisément cette vieille? Ne peux-tu préparer toi-même
-le breuvage?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Ce serait une jolie manière de passer le temps! J'aurais plus vite bâti
-un millier de ponts. C'est un travail qui exige, non-seulement de l'art
-et de la science, mais encore de la patience: un Esprit sédentaire y
-consacre de longues années. Ce breuvage ne fermente qu'avec le temps;
-et les ingrédients qui y entrent, tout ce qui s'y rapporte, sont
-des choses on ne peut plus extraordinaires. Le Diable le lui a bien
-appris, mais le Diable ne peut pas le faire. <span style="font-size: 0.8em;">(Apercevant les Animaux.)</span>
-Regarde, quelle charmante petite famille! Voici la servante, et voilà
-le domestique. Il paraît que leur maîtresse n'est pas chez elle.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Aux Animaux.</i>)</p></blockquote>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 2.5em;">Où donc est la vieille, amis?</span></p>
-
-<p class="person">
-LES ANIMAUX.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 2em;">À la dinée,</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Hors du logis,</span><br />
-Au tuyau de cheminée.
-</p>
-
-<p class="person">
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Et ne me direz-vous pas<br />
-Quel temps dure son repas?<br />
-</p>
-
-<p class="person">
-LES ANIMAUX.<br />
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Le temps que nous, sur ces nattes,<br />
-Mettons à chauffer nos pattes.<br />
-</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à Faust.</i></p>
-
-<p>Comment trouves-tu les douces créatures?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Je n'ai jamais rien vu de si repoussant.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Chacun son goût. Un discours, comme celui que tu viens d'entendre, est
-encore celui que je comprends le mieux.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Aux Animaux.</i>)</p></blockquote>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Apprenez-moi, grotesque troupe,<br />
-Ce qu'avec votre moulinet<br />
-Vous brassez là dans cette coupe?<br />
-</p>
-
-<p class="person">
-LES ANIMAUX.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Vois, nous cuisons une ample soupe.<br />
-</p>
-
-<p class="person">
-MÉPHISTOPHÉLÈS.<br />
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Vous avez du monde en effet.<br />
-</p>
-
-<p class="person">LE MALE.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il s'approche et caresse Méphistophélès.</i>)</p></blockquote>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Oh! joue avec moi,<br />
-Oh! joue, et rends-moi<br />
-Riche comme un roi,<br />
-Et fais que je gagne.<br />
-Pauvre moi n'ai rien:<br />
-Si j'avais du bien,<br />
-Tout irait si bien!<br />
-Oh! fais que je gagne.<br />
-</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Comme le singe s'estimerait heureux, s'il avait de quoi mettre à la
-loterie!</p>
-
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Pendant ce temps, les jeunes Animaux se sont saisis d'une
-grosse boule, avec laquelle ils jouent, et qu'ils font
-rouler devant eux.</i>)</p></blockquote>
-
-
-<p class="person">LE MALE.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Le monde est là.<br />
-Oui, c'est cela:<br />
-Gentille boule<br />
-Qui roule, roule,<br />
-Monte, descend.<br />
-Rase la terre,<br />
-Et comme verre<br />
-Sonne et se fend.<br />
-Vois, elle est creuse,<br />
-Là brille fort,<br />
-Là plus encore...<br />
-O vie heureuse!<br />
-Chers petits chats,<br />
-N'approchez pas,<br />
-Peur du trépas.<br />
-Boule d'argile,<br />
-Chose fragile,<br />
-Vole en éclats.<br />
-</p>
-
-<p class="person">
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Quel est ce crible?
-</p>
-
-<p class="person">LE MALE <i>ramassant un crible.</i></p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Il rend l'âme aux yeux visible.<br />
-Par hasard es-tu filou,<br />
-Je pourrai le reconnaître.<br />
-</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il court vers la Guenon et la fait voir au travers du
-crible.</i>)</p></blockquote>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Regarde bien par ce trou.<br />
-Aperçois-tu le filou?<br />
-Nomme-le, je t'en fais maître.<br />
-</p>
-
-<p class="person">
-MÉPHISTOPHÉLÈS <i>s'approchant du feu.</i>
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Et ce pot?
-</p>
-
-<p class="person">
-LE MALE <i>et</i> LA GUENON.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 1.5em;">Idiot!</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Maître sot!</span><br />
-Il ne reconnaît pas le pot,<br />
-Ne reconnaît pas la marmite!<br />
-</p>
-
-<p class="person">
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Race mal-apprise et maudite!...
-</p>
-
-<p class="person">
-LE MALE.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Arme ta main du goupillon,<br />
-Et assieds-toi sur ce fauteuil. Bon!<br />
-</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il oblige Méphistophélès à s'asseoir.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Tout le temps debout devant un miroir, il s'en est, tantôt
-rapproché, tantôt éloigné.</i>)</p></blockquote>
-
-<p>Que vois-je? Quelle céleste figure se peint dans ce miroir enchanté!
-Amour, prête-moi tes ailes rapides, et transporte-moi dans la région
-qu'elle habite. Hélas! quand je ne demeure pas à cette place même,
-quand je me hasarde à me rapprocher d'elle de quelques pas, je ne la
-vois plus qu'à travers un brouillard... C'est la femme sous sa forme la
-plus belle!... Mais est-il possible que la femme ait tant de beauté? Ce
-corps étendu devant moi ne serait-il pas plutôt l'abrégé des cieux? Ou
-sur la terre se trouverait-il quelque chose de pareil?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Lorsqu'un Dieu s'est mis durant six jours l'esprit à la torture, et
-qu'à la fin lui-même il dit <i>bravo</i>, naturellement il en doit sortir
-quelque chose de passable. Rassasie ta vue pour cette fois, je saurai
-quelque jour te déterrer un trésor semblable; et heureux celui qui aura
-la bonne fortune de l'emmener chez lui, pour en faire usage! <span style="font-size: 0.8em;">(Faust ne
-cesse point de regarder dans le miroir. Méphistophélès, s'étalant sur
-le fauteuil et jouant avec le goupillon, continue.)</span> Me voici comme un
-roi sur son trône: j'ai le sceptre à la main, il ne me manque plus que
-la couronne.</p>
-
-<p class="person2">LES ANIMAUX.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Après avoir exécuté entr'eux mille évolutions bizarres, ils
-apportent une couronne à Méphistophélès, en jetant de grands
-cris.</i>)</p></blockquote>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Oh! daigne, daigne prendre<br />
-Cette couronne-la,<br />
-Et raccommode-la.<br />
-Il suffit d'y répandre<br />
-Des sueurs et du sang.<br />
-</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils courent gauchement avec la couronne autour de la salle,
-et la brisent en deux moitiés, avec lesquelles ils dansent
-eu rond.</i>)</p></blockquote>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Contre l'angle du banc<br />
-Nous venons de la fendre!<br />
-Nous parlons et voyons,<br />
-Écoutons et rimons.<br />
-</p>
-
-<p class="person2">FAUST <i>devant le miroir.</i></p>
-
-<p>Malheureux que je suis!! Ce spectacle m'ôte la raison.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>désignant les Animaux.</i></p>
-
-<p>Peu s'en faut que la tête ne me tourne, à moi-même.</p>
-
-<p class="person">LES ANIMAUX.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Et si la chose<br />
-Nous réussit,<br />
-Tout se dispose<br />
-En bel esprit!<br />
-</p>
-
-<p class="person2">FAUST <i>comme ci-dessus.</i></p>
-
-<p>Mon cœur se prend, il s'enflamme! Sortons d'ici, sortons!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>comme ci-dessus.</i></p>
-
-<p>Au moins, l'on doit convenir que ceux-ci sont de francs poètes<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>La marmite, que la Guenon a jusqu'ici négligé d'écumer,
-commence à déborder: une grande flamme s'élève, qui est
-chassée avec violence dans le tuyau de cheminée.</i> LA SORCIÈRE
-<i>descend à travers la flamme, en poussant des cris horribles.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person">LA SORCIÈRE.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 3em;">Au! au! au! au!</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Damné chien race de pourceau!</span><br />
-Tu perds la soupe, et tu rôtis ma peau!<br />
-<span style="margin-left: 3em;">Crains ma vengeance,</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Maudite engeance!</span><br />
-</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Apercevant Faust et Méphistophélès.</i>)</p></blockquote>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Eh, qu'est cela?<br />
-Qui vois-je là?<br />
-Qui vois-je ici?<br />
-Qui m'entre ainsi?...<br />
-Restez un peu;<br />
-Vos os, corbleu,<br />
-Verront beau jeu.<br />
-À vous le feu**<br />
-</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle plonge l'écumoire dans la marmite, et asperge de
-flammes Faust, Méphistophélès et les Animaux. Les Animaux
-hurlent.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Levant le goupillon qu'il tient dans sa main, et frappant
-de droite et de gauche sur les verres et sur les pots.</i>)</p></blockquote>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-En deux! en deux!<br />
-À bas la soupe!<br />
-À bas la coupe!<br />
-Ce n'est que jeux;<br />
-Non, spectre étique,<br />
-Rien qu'un bâton,<br />
-Réglant le ton<br />
-De ta musique.<br />
-</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Pendant que la Sorcière recule, pâle de colère et d'effroi.</i>)</p></blockquote>
-
-<p>Me reconnais-tu maintenant? Squelette, épouvantail, reconnais-tu ton
-seigneur et maître? Qui m'empêchera de frapper? Qui me retient, que je
-ne te mette en pièces, toi et tes Esprits-singes?</p>
-
-<p>N'as-tu plus de respect pour le justaucorps rouge? Ne sais-tu plus
-reconnaître la plume de coq? Et ce visage l'ai-je caché? Dois-je
-peut-être me nommer?</p>
-
-<p class="person2">LA SORCIÈRE.</p>
-
-<p>Ah! Monseigneur, pardonnez cet abord un peu rude! Mais le pied fourchu,
-je ne l'ai point aperçu. et où sont donc vos deux corbeaux?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Passe pour cette fois; car au fait, il y a un certain laps de temps que
-nous ne nous sommes vus. La civilisation, qui lèche et polit le monde
-entier, s'est étendue jusque sur le Diable; aujourd'hui plus de fantôme
-du nord: où vois-tu des cornes, une queue, des griffes? Et quant à ce
-pied, dont je ne saurais me passer, il me nuirait dans le monde; aussi
-ai-je adopté, depuis nombre d'années, comme tant de jeunes gens, les
-faux mollets.</p>
-
-<p class="person">LA SORCIÈRE <i>dansant</i>.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Monsieur Satan dans ma maison<br />
-J'en perds le sens et la raison.<br />
-</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Femme, plus de ce nom-là; je te défends de le prononcer.</p>
-
-<p class="person2">LA SORCIÈRE.</p>
-
-<p>Pourquoi donc? Que vous a-t-il donc fait?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Il est depuis long-temps inscrit au livre des Fables. Ce n'est pas que
-les hommes en soient devenus meilleurs; car, s'ils sont affranchis
-du Malin, les méchants sont restés. Mais tu m'appelleras Monsieur le
-baron, je suis un cavalier comme un autre: tu ne doutes point de ma
-noblesse; regarde, voici mon écusson.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il fait un geste indécent.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">LA SORCIÈRE <i>riant d'un rire immodéré.</i></p>
-
-<p>Ha! ha! c'est bien de vous! Vous êtes un drôle, comme vous l'avez
-toujours été.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à Faust.</i></p>
-
-<p>Mon ami, fais-en ton profit; voilà comme il faut en user avec les
-sorcières.</p>
-
-<p class="person2">LA SORCIÈRE.</p>
-
-<p>Dites à présent, messieurs, ce qu'il y a pour votre service.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Un bon verre de la liqueur que tu sais; mais il m'en faut de la plus
-vieille, parce que les années doublent sa vertu.</p>
-
-<p class="person2">LA SORCIÈRE.</p>
-
-<p>Très-volontiers! J'en ai ici une bouteille, dont je goûte moi-même de
-temps à autre par plaisir, et qui n'a plus la moindre puanteur; je vous
-en donnerai volontiers un petit verre. <span style="font-size: 0.8em;">(Bas à Méphistophélès.)</span> Mais si
-cet homme en boit sans être préparé, vous savez qu'il n'a pas pour une
-heure de vie.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>C'est un bon ami, à qui elle ne peut que faire grand bien; je ne crains
-pas pour lui la meilleure de toute ta cuisine. Trace ton cercle,
-prononce tes paroles, et donne-lui une pleine tasse.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>La Sorcière, en faisant des gestes bizarres, trace un
-cercle et y place mille choses singulières: pendant cette
-opération, les verres commencent à rendre un son aigu, la
-marmite à tonner sourdement. Enfin elle apporte un grand
-livre, place au milieu du cercle les Animaux, qui lui
-servent de pupitre et tiennent les flambeaux, puis fait
-signe à Faust de venir à elle.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">FAUST <i>à Méphistophélès.</i></p>
-
-<p>Quand tout cela finira-t-il? Je n'y peux tenir plus long-temps. Cette
-folle engeance, ces gestes délirants, cette illusion dégoûtante,
-m'inspirent trop d'horreur.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Chansons! Ce n'est que pour rire, ne sois donc pas si difficile. Il
-faut bien, en sa qualité de médecin, qu'elle prépare son remède, afin
-qu'il te profite comme il faut.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il contraint Faust à entrer dans le cercle.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">LA SORCIÈRE.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle se met à lire dans le livre, et déclame avec beaucoup
-d'emphase.</i>)</p></blockquote>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 1.5em;">Oui, je le dis:</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">D'un fais-en dix,</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Ôtes-en six,</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Puis trois encore;</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Et c'est de l'or.</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Le reste suit:</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">À sept et huit,</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Vingt se réduit;</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Car la sorcière</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Ainsi l'a dit.</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Ainsi finit</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Le grand mystère.</span><br />
-Neuf se traduit par <i>un</i>,<br />
-Dix se rend par <i>aucun.</i><br />
-De la vieille sorcière<br />
-Tel fût toujours, tel est<br />
-L'infaillible livret.<br />
-</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>On dirait que la vieille parle dans la fièvre.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Tu n'es pas au bout: je connais le livre; il est écrit dans ce goût,
-du commencement jusqu'à la fin. J'y ai perdu mon temps, car une
-contradiction parfaite est également inintelligible pour les sages
-et pour les fous. Mon ami, l'art est ancien et nouveau. Ce fût dans
-tous les temps la mode de mettre en avant trois et un, un et trois,
-pour propager l'erreur au nom de la vérité: sur ce texte on babille,
-on apprend cela par cœur comme autre chose. Pures folies! Qui va se
-tourmenter à les comprendre? L'homme croit d'ordinaire, quand il entend
-des mots, qu'il y faut absolument découvrir un sens.</p>
-
-<p class="person">LA SORCIÈRE <i>poursuit.</i></p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-L'admirable pouvoir<br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">De tout savoir</span><br />
-Ne réside en personne.<br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">S'il est un point</span><br />
-Qui parfois vous le donne,<br />
-C'est de n'y songer point.<br />
-</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Quel non-sens nous dit-elle? Un instant de plus, et ma tête se rompt.
-Je jurerais entendre un chœur de cent mille fous.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Assez assez, très-excellente Sybille! Donne ta potion, et remplis le
-gobelet jusqu'au bord: elle ne peut faire aucun mal à mon ami; c'est
-un homme qui a passé par bien des grades, il n'en est pas à son coup
-d'essai.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>La Sorcière verse la potion dans le gobelet avec cérémonie:
-au moment où Faust y touche des lèvres, on voit s'élever une
-légère flamme.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Courage, allons, une gorgée; encore une! Voilà qui te remettra bientôt
-la joie au cœur. Comment, tu es à tu et à toi avec le Diable, et tu as
-peur de la flamme?</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>La Sorcière efface le cercle. Faust en sort.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Partons maintenant, tu as besoin d'exercice.</p>
-
-<p class="person2">LA SORCIÈRE.</p>
-
-<p>Puisse ce petit coup vous être salutaire!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à la Sorcière.</i></p>
-
-<p>Toi, si je puis faire quelque chose qui te soit agréable, tu n'auras
-qu'à me le dire au sabbat.</p>
-
-<p class="person2">LA SORCIÈRE.</p>
-
-<p>Prenez cette chanson, et chantez-la de temps en temps. Vous en
-éprouverez des effets tout particuliers.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à Faust.</i></p>
-
-<p>Viens vite, et laisse-toi conduire: il faut que tu transpires un peu,
-pour que la vertu du remède agisse à l'intérieur et à l'extérieur.
-Ensuite je te ferai sentir tout le prix d'une noble oisiveté; et tu ne
-seras pas long-temps sans éprouver, avec une joie secrète, l'influence
-de Cupidon, qui se joue des cœurs, et voltige en secouant sa torche
-sur l'univers entier.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Laisse-moi jeter un dernier coup d'œil sur ce miroir, l'image de femme
-qui s'y reflète est si belle!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Non, non, tu vas avoir tout-à-l'heure devant toi le vivant modèle de
-toutes les femmes. <span style="font-size: 0.8em;">(<i>Bas.</i>)</span> Avec cette potion dans le corps, tu verras
-une Hélène en chaque femme.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="fau00902"></a>
-<img src="images/fau00902.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Faust.&mdash;Ma belle Demoiselle oserais-je vous offrir mon
-bras et vous reconduire chez vous?</p>
-</div>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p class="center">UNE RUE.</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST, MARGUERITE passant.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Ma belle, noble demoiselle, oserais-je vous offrir mon bras et vous
-reconduire chez vous?</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Je ne suis ni belle, ni noble demoiselle, et pour rentrer chez moi je
-n'ai besoin du bras de personne.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle se débarrasse et s'enfuit.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Par Dieu, voilà une belle enfant! Je n'ai jamais rien vu de si
-charmant; il y a en elle tant de modestie et de décence, et en même
-temps quelque chose de dédaigneux... la rougeur de ses lèvres, l'éclat
-de ses joues. je ne l'oublierai de ma vie! Ses regards baissés vers
-la terre se sont gravés profondément dans mon cœur, et sa brusque
-répartie... C'est à ravir!</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(MÉPHISTOPHÉLÈS <i>s'approche.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Écoute ici. Il faut que tu me procures cette jeune fille.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Laquelle?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Celle qui vient de passer.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Celle-là, dites-vous? Elle venait de chez un prêtre, qui lui a donné
-l'absolution de tous ses péchés; je m'étais glissé tout près du
-confessionnal: c'est l'innocence même, elle allait à confesse pour un
-rien. Je n'ai aucun pouvoir sur elle.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Elle a pourtant plus de quatorze ans.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Tu t'exprimes comme Roger Bontemps, qui veut que toutes les jolies
-fleurs soient pour lui, et s'imagine qu'honneurs et faveurs, tout est à
-la portée de sa main mais il n'en va pas toujours ainsi.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Monsieur le magister, trêve de vos sentences! Je ne dis plus qu'un mot
-si cette charmante fille n'est pas ce soir même dans mes bras, à minuit
-nous nous séparons.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Demandez quelque chose de faisable, de possible. Seulement pour épier
-l'occasion, il me faudrait déjà au moins quinze jours.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Et moi, si j'avais seulement sept heures devant moi, je n'aurais pas
-besoin du Diable pour séduire une petite créature pareille.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Voilà que vous parlez comme un Français! Ne soyez pas si pressé, je
-vous en conjure: que sert-il de brusquer la jouissance? Loin d'y
-gagner, votre plaisir sera beaucoup moins vif que si, avant d'en venir
-là, vous aviez couru, fureté, fourré la main dans mille brimborions,
-pétri et ajusté vous-même la poupée. C'est ce que nous apprend plus
-d'un conte gaulois.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>J'ai de l'appétit sans tout cela.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>À présent, injures et plaisanteries à part, je vous dis et vous répète
-qu'auprès de cette belle enfant on ne saurait aller si vite en besogne.
-Il n'y a rien là à entreprendre de force, il faut se résoudre à ruser.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Mais procure-moi quelque chose qui appartienne à cet ange, conduis-moi
-dans la chambre où elle dort, trouve-moi un fichu qui ait couvert son
-sein, une jarretière... enfin un objet quelconque, qui serve à nourrir
-mon amour.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Eh bien, pour vous prouver que je compatis à vos peines, et que je veux
-y apporter remède, nous ne perdrons pas un moment; je vous conduirai
-dès aujourd'hui dans sa chambre.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Et je la verrai? Je la posséderai?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Non pas! Elle sera chez une voisine; et pendant ce temps-là, vous
-pourrez vous livrer tout seul à la douce espérance des joies à venir,
-vous enivrer à votre aise de l'atmosphère qu'elle respire.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Partons-nous?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Il est trop de bonne heure encore.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Va donc me chercher un cadeau pour elle.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il s'en va.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Déjà des cadeaux? C'est fort bien, il réussira. Je connais plus d'un
-bon endroit, et plus d'un vieux trésor enfoui je vais y jeter un coup
-d'œil.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il s'en va.</i>)</p></blockquote>
-
-<hr class="tb" />
-
-
-<p class="center">LE SOIR. UNE PETITE CHAMBRE PROPRE ET BIEN RANGÉE.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Tressant ses nattes et les relevant.</i>)</p></blockquote>
-
-<p>Je donnerais quelque chose de bon, pour savoir qui était ce monsieur
-d'aujourd'hui. Il avait bonne tournure, et sans doute il est d'une
-noble famille; je l'ai lu dans ses traits... Sans cela d'ailleurs il
-n'aurait pas été si hardi.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle sort.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="center">MÉPHISTOPHÉLÈS, FAUST.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Entre, mais bien doucement! Entre donc.</p>
-
-<p class="person2">FAUST <i>après quelques instants de silence.</i></p>
-
-<p>Je t'en prie, laisse-moi seul.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>furetant autour de la chambre.</i></p>
-
-<p>Il s'en faut que toutes les jeunes filles soient aussi rangées.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il sort.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">FAUST <i>regardant autour de lui.</i></p>
-
-<p>Je te salue, doux crépuscule, dont les rayons tremblants dorent ce
-sanctuaire; je te livre mon âme, douce langueur d'amour qui te nourris
-de la rosée de l'espérance. Comme ici tout respire la paix, l'ordre,
-le contentement! Dans cette pauvreté quelle abondance, au fond de ce
-réduit quelle félicité! <span style="font-size: 0.8em;">(<i>Il se jette dans un fauteuil de cuir, près du
-lit.</i>)</span> O toi qui as reçu dans tes bras tant de générations, en joie ou
-en tristesse, que ce soit mon tour aujourd'hui. Combien de fois, hélas!
-une troupe d'enfants s'est pressée autour de ce trône de famille! Ici
-peut-être, au saint jour de Noël, celle que j'aime est venue répandre
-sa reconnaissance dans le sein de son pieux aïeul; et, inclinant vers
-lui ses joues enfantines, elle a baisé la main flétrie du vieillard.</p>
-
-<p>Je sens, ô jeune fille, ton esprit d'ordre planer autour de moi; cet
-esprit qui règle chacune de tes journées, comme la plus tendre mère;
-lui qui t'inspire, lorsque tu étends sur la table ce tapis propre et
-uni, lorsque tu fais disparaître les grains de poussière qui crient
-sous tes pieds. O main charmante, main divine, cette chaumière est
-par toi changée en un vestibule du ciel. Et ici... <span style="font-size: 0.8em;">(<i>Il soulève un des
-rideaux du lit.</i>)</span> Quel transport amoureux, mêlé de respect, s'empare
-de moi! Ici je pourrais m'arrêter des heures entières. Nature, c'est
-donc ici que tu embellis le sommeil de cet ange, en faisant voltiger de
-légers songes autour d'elle; c'est ici que repose cette aimable enfant,
-dont le sein palpite de vie et de jeunesse; ici se développa le pur et
-sacré tissu de cette image de Dieu.</p>
-
-<p>Et toi, quel dessein t'y conduit? Pensée amère et déchirante! Que
-prétends-tu faire ici? Pour quoi ton cœur est-il lourd?... Misérable
-Faust, je ne te reconnais plus.</p>
-
-<p>L'air que je respire en ce lieu est-il enchanté? J'ai soif du plaisir;
-je le voudrais sur l'heure, et je me sens plongé dans un océan de
-rêveries voluptueuses... Sommes-nous donc le jouet du premier souffle
-qui passe?</p>
-
-<p>Et si elle entrait à l'instant même, comme tu te repentirais de ton
-crime! Ah! que le grand homme serait alors petit! Je tomberais confus à
-ses pieds.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Hâtez-vous de sortir, je la vois en bas qui s'approche.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Partons, partons; et n'y rentrons jamais.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Voici une cassette passablement pesante, que je suis allé prendre loin
-d'ici. Mettez-la dans son armoire, je vous jure qu'elle en perdra la
-tête: je l'ai garnie de certaines bagatelles faites pour en gagner bien
-d'autres. Après tout, c'est un enfant, et les enfants aiment les jouets.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Je ne sais si je dois...</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Qu'avez-vous donc? Voudriez-vous peut-être garder le trésor pour vous?
-En ce cas je conseille à votre amour de s'épargner un temps précieux,
-et de m'épargner à moi une peine inutile. Vraiment je désespère de
-vous voir jamais raisonnable je me gratte la tête, je me frotte les
-mains... <span style="font-size: 0.8em;">(Il met la cassette dans l'armoire et la referme.)</span> Allons,
-partons vite!... Vous prétendez, dites-vous, attendrir le cœur de
-cette charmante fille; et vous voilà planté sur vos jambes, comme si
-la physique et la métaphysique s'offraient à vos yeux en personnes.
-Partons donc!</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils sortent.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MARGUERITE tenant une lampe.</p>
-
-<p>Quelle odeur de renfermé il y a ici! C'est à suffoquer. <span style="font-size: 0.8em;">(Elle ouvre
-la fenêtre.)</span> L'air n'est pourtant pas chaud dehors; cela tient à
-ma disposition, je me sens mal à l'aise... Je voudrais que ma mère
-rentrât. J'ai un frisson par tout le corps... Folle et timide fille que
-je suis!</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle se met à chanter en se déshabillant.</i>)</p></blockquote>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Il fût un prince en Laponie,<br />
-De fidélité vrai trésor,<br />
-À qui sa belle à l'agonie<br />
-Fit présent d'une coupe d'or.<br />
-<br />
-Elle devint, comme on peut croire,<br />
-Son joyau le plus précieux.<br />
-Toutes les fois qu'on l'y vit boire,<br />
-On vit des pleurs mouiller ses yeux.<br />
-<br />
-De déloger quand ce vint l'âge,<br />
-Ses biens et villes il compta,<br />
-Et légua tout son héritage,<br />
-Sauf sa coupe, qu'il excepta.<br />
-<br />
-Puis, lorsqu'à la table royale<br />
-Siégeaient ses preux bardés de fer,<br />
-À l'entour d'une antique salle,<br />
-Sur le rivage de la mer;<br />
-<br />
-Le vieux buveur, sentant son terme<br />
-Vers sa bouche, avec des sanglots,<br />
-Leva la coupe, et d'un bras ferme<br />
-La fit voler au sein des flots.<br />
-<br />
-Il la vit tournoyer dans l'onde,<br />
-S'emplir, disparaître à jamais,<br />
-Et plus ne but en ce bas monde<br />
-La moindre goutte désormais.<br />
-</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle ouvre l'armoire pour serrer ses vêtements, et aperçoit
-la cassette de bijoux.</i>)</p></blockquote>
-
-<p>Comment cette belle cassette se trouve-t-elle là-dedans? Je suis
-pourtant bien sûre d'avoir fermé l'armoire: c'est étrange! Que
-peut-elle contenir? Quelqu'un l'aura donnée en gage à ma mère, qui
-aura prêté sur ce dépôt. La clef étant au bout du ruban, je ne pense
-pas qu'il y ait aucun mal à l'ouvrir... Qu'est cela, juste ciel?
-Qu'aperçois-je? De ma vie je n'ai vu chose si belle! Une parure... et
-quelle parure? Une dame de haut rang serait heureuse de la porter aux
-jours de fête. Comme cette chaîne m'irait bien! À qui donc peuvent
-appartenir toutes ces richesses? <span style="font-size: 0.8em;">(Elle s'ajuste la parure, et va se
-regarder dans le miroir.)</span> Seulement ces boucles d'oreilles, si elles
-étaient à moi! Avec cela, on a tout un autre air. De quoi vous sert la
-beauté, la jeunesse? C'est bel et bon, mais on n'y prend pas garde; ou
-si on vous loue, c'est comme par pitié. Tout marche après l'or, tout
-est au poids de l'or et nous autres... ah! pauvreté!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p class="center">UNE PROMENADE PUBLIQUE.</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST <i>pensif, allant et venant,</i> MÉPHISTOPHÉLÈS <i>courant à lui.</i></p>
-
-<hr class="r5" />
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Par l'amour dédaigné, par tous les éléments infernaux!... Je voudrais
-connaître quelque chose de plus redoutable encore, par quoi je pusse
-jurer.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Qu'as-tu? Qu'est-ce donc qui te remue si fort? Je ne vis de mes jours
-un pareil masque.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Je me donnerais au Diable tout-à-l'heure, si je ne l'étais pas moi-même.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Quelque chose s'est-il dérangé dans ta cervelle? Il te sied bien, à
-toi, de te démener comme un furieux</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Imaginez-vous que cette parure, destinée à Marguerite, un prêtre l'a
-escamotée! Voici le fait: Sa mère vint à voir l'objet en question, et
-aussitôt la peur la prit... La bonne femme a l'odorat très-fin; elle a
-toujours le nez dans son livre de prières, et ne cesse de flairer un à
-un tous les meubles de sa maison, pour s'assurer si l'objet est sacré
-ou profane... Elle vit donc tout de suite clairement que cette parure
-n'apportait pas grande bénédiction avec elle. «Mon enfant», s'est-elle
-écriée «le bien mal acquis trouble l'âme et tourne le sang: nous allons
-consacrer cela à la mère de «Dieu, et la manne du ciel descendra sur
-nous.» La petite Marguerite fit un peu la moue. «À cheval donné»,
-pensa-t-elle, « on ne regarde point la bouche; et certainement ce
-n'est pas un impie, «celui qui a eu la bonne idée d'apporter ici cette
-cassette.» La mère envoya chercher un prêtre, et lui conta l'aventure,
-qu'il trouva singulièrement agréable. «Bien imaginé!» dit-il; «qui sait
-perdre gagnera. L'église a un excellent estomac; elle a mangé des pays
-entiers, et ne s'est point encore donné d'indigestion. Il n'y a que
-l'église, mes chères dames, qui puisse digérer le bien mal acquis.»</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>C'est un usage général, juifs et rois font de même.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Là-dessus il prit la parure, boucles, chaîne, bague et tout, comme si
-c'eût été une vétille, ne remercia ni plus ni moins qu'il n'eût fait
-pour un panier de noix, leur promit le ciel en récompense et... elles
-furent très édifiées.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Et Marguerite?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Elle est assise, inquiète, agitée; elle ne sait ce qu'elle veut, ni ce
-qu'elle doit faire; elle pense jour et nuit aux bijoux, et plus encore
-à celui qui les lui apporta.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Son chagrin m'afflige, va sur-le-champ lui chercher un nouvel écrin
-encore plus beau. Le premier d'ailleurs n'était pas merveilleux.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Oh! pour monsieur tout est badinage, jeu d'enfants.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Allons, point de raisonnements, et fais ce que je t'ordonne! Tâche à
-t'insinuer près de la voisine de Marguerite; ne sois pas un Diable à
-l'eau tiède, et porte-lui une nouvelle parure.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Oui, très-honoré maître, de tout mon cœur.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Faust s'en va.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>seul.</i></p>
-
-<p>Un pareil fou, amoureux, brûlerait en feux d'artifice le soleil et la
-lune avec toutes les étoiles, pour peu que sa belle s'en amusât.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il s'en va.</i>)</p></blockquote>
-
-<hr class="tb" />
-
-
-<p class="center">MAISON DE LA VOISINE DE MARGUERITE.</p>
-
-<p class="center">MARTHE <span style="font-size: 0.8em;"><i>seule.</i></span></p>
-
-<hr class="r5" />
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Mon cher mari (que Dieu le lui pardonne!) ne s'est guère bien conduit
-avec moi. S'en aller ainsi courir le monde, et me laisser toute seule
-sur la paille! Ce n'est pourtant pas que je lui aie donné du chagrin,
-ce n'est pas que j'aie été froide pour lui: je l'aimais, Dieu le sait,
-de toute mon âme. <span style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle pleure.</i>)</span> Peut-être est-il mort. Malheureuse que
-je suis!... Encore, si j'avais son extrait mortuaire!</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Entre</i> MARGUERITE.)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Dame Marthe.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Hé bien, ma petite Marguerite, qu'y a-t-il?</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Mes genoux manquent sous moi; ne viens-je pas de trouver encore une
-cassette dans mon armoire! Tenez, elle est d'ivoire et pleine de choses
-d'une magnificence... bien plus riches que la première fois.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Ne va pas la montrer à ta mère, elle la porterait encore à l'église.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Ah! regardez-la, regardez-la.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE lui ajuste la parure.</p>
-
-<p>Heureuse créature!</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Quel dommage que je ne puisse pas aller, ainsi coiffée, dans la rue, à
-l'église!</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Viens me voir souvent; tu pourras te parer ici sans que personne le
-sache, et te promener une petite heure devant le miroir: cela fait
-toujours plaisir. Et puis viendra une occasion, viendra une fête, où tu
-te feras un peu plus belle qu'à l'ordinaire; ce sera une petite chaîne
-d'abord, ensuite une perle à l'oreille: ta mère ne s'en apercevra pas,
-ou bien on lui fera quelque conte.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Qui donc peut avoir apporté ces deux cassettes? Il y a quelque
-diablerie là-dessous?</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>On frappe.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Grand Dieu, si c'était ma mère!</p>
-
-<p class="person2">MARTHE <i>regardant à travers le rideau.</i></p>
-
-<p>Non c'est un étranger. Entrez.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Entre</i> MÉPHISTOPHÉLÈS.)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Il est bien hardi à moi de m'introduire aussi brusquement chez ces
-dames, je leur en demande un million de pardons. <span style="font-size: 0.8em;">(<i>Il se recule
-respectueusement devant Marguerite.</i>)</span> Je voudrais parler à la dame
-Marthe Schwerdlein.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>C'est moi, monsieur. Que me voulez-vous?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>bas à elle.</i></p>
-
-<p>Maintenant je vous connais, cela me suffit; vous avez une visite de
-distinction, pardonnez-moi la liberté que j'ai prise: je reviendrai
-dans l'après-midi.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE <i>haut</i>.</p>
-
-<p>Croirais-tu, mon enfant, que monsieur te prend pour une noble
-demoiselle?</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Je ne suis qu'une pauvre fille; ah! mon Dieu! monsieur est beaucoup
-trop bon. Cette parure et ces bijoux ne m'appartiennent point.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Oh! ce n'est pas votre parure seulement; mais vous, avez des manières,
-un regard!... Je suis charmé de pouvoir rester.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Que venez-vous m'annoncer? Il me tarde bien...</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Je voudrais être porteur d'une nouvelle plus gaie; et toutefois
-j'espère que vous ne m'en voudrez pas à cause dé mon message. Votre
-mari est mort et vous fait saluer.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Il est mort?... Le cher homme! Miséricorde, mon mari est mort! Ah! mon
-bon Dieu, ayez pitié de moi.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Eh! chère dame, ne vous désespérez pas.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Écoutez le triste récit que j'ai à vous faire...</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="fau01002"></a>
-<img src="images/fau01002.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Meph:&mdash;Il est bien hardi à moi de m'introduire aussi
-brusquement chez ces dames, je leur en demande un million de pardons.</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Voilà pourquoi je ne voudrais prendre de l'amour pour personne; c'est
-qu'une telle perte me tuerait infailliblement.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Il n'y a ni plaisirs sans peines, ni peines sans plaisirs.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Racontez-moi la fin de sa vie.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Il gît à Padoue, enseveli près de Saint-Antoine en terre sainte: là est
-la froide couche, où il doit reposer éternellement.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Mais n'avez-vous rien à me remettre de sa part?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Si fait, une prière grave et importante, à savoir de faire chanter pour
-lui trois cents messes. Du reste, mes poches sont vides.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Comment, pas une pièce de monnaie, pas un bijou? Ce que le plus pauvre
-compagnon épargne au fond de son sac, et garde en souvenir de ceux
-qu'il a quittés, aimant mieux mourir de faim, aimant mieux mendier que
-de s'en défaire...</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Madame, j'en suis on ne peut plus désolé: mais, à vrai dire, il n'a pas
-jeté son argent par les fenêtres; puis il s'est amèrement repenti de
-ses fautes et s'est beaucoup lamenté sur son malheur.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Ah! que les hommes sont malheureux! Sûrement je ferai chanter pour lui
-plus d'un <i>requiem.</i></p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Vous seriez digne de trouver un mari, vous êtes une aimable enfant:</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Oh! non, cela ne se peut pas encore.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>En attendant un mari, vous pourriez prendre un amant. Ce serait un don
-rare du ciel, que la possession d'une aussi charmante personne.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Ce n'est pas l'usage du pays.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Que ce soit l'usage ou non, il y a moyen de s'arranger.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Faites-moi donc votre récit.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Je me tins auprès de son lit de mort: c'était quelque chose de mieux
-que du fumier, de la paille à moitié pourrie. Mais il mourut en
-chrétien, et trouva qu'il avait encore au-delà de ses mérites. «Ah!»
-s'écria-t-il, «comme je dois me détester, là... à fond, pour avoir
-ainsi abandonné mon métier, ma femme! Ce souvenir m'achève. Encore si
-elle me pardonnait dans cette vie!...»</p>
-
-<p class="person2">MARTHE pleurant.</p>
-
-<p>L'excellent homme! Il y a long-temps que je lui ai pardonné.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>«Mais, Dieu le sait, c'est plus sa faute que la mienne.»</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Pour cela, il mentait. Quoi, mentir au bord de la fosse!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Il me fit des contes à sa dernière heure, autant que je m'y peux
-connaître. «Je n'avais pas,» disait-il, «un instant de loisir; obligé
-d'abord de lui faire des enfants, et après cela chargé de leur gagner
-du pain; et, quand je dis du pain, c'est dans toute la force du terme.
-Eh bien, je ne pouvais seulement pas manger mon morceau en paix.»</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>A-t-il donc oublié tant de fidélité, tant d'amour, les tourments que
-jour et nuit...</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Non, non, il y a bien pensé. «Quand je partis de Malte,» continua-t-il,
-«je priais ardemment pour ma femme et pour mes enfants aussi le ciel
-nous fût-il favorable; notre vaisseau prit un bâtiment turc, qui
-portait un trésor au grand sultan. Le courage reçut sa récompense; et
-moi, comme il était juste, j'en eus ma bonne part.»</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Hé?... comment?... où?... L'a-t-il peut-être enfoui?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Qui sait lequel des quatre vents l'a emporté? Une belle demoiselle
-s'intéressa à lui, lorsqu'il se promenait à Naples en sa qualité
-d'étranger: elle lui voulait beaucoup de bien, et lui en fit tant et
-tant, qu'il s'en est ressenti jusques à sa fin bienheureuse.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Le coquin, le voleur de ses enfants! Ainsi donc, il n'y a besoin, il
-n'y a misère, qui ait pu l'empêcher de continuer sa vie infâme!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Vous voyez, aussi est-il mort. Maintenant, si j'étais de vous, je
-donnerais strictement à sa mémoire l'année de deuil; et, pendant
-l'intervalle, je ferais visite à quelque nouveau trésor.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Ah! mon Dieu, comme était mon premier, je n'en trouverai pas si
-aisément dans ce monde; car après tout c'était un brave garçon... Il
-aimait seulement trop les voyages, et les femmes étrangères, et le vin
-étranger, et les maudits jeux de hasard.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Bon, bon, cela pouvait aller, s'il vous en passait autant de votre
-côté. Je vous jure, moi, qu'à cette condition j'échangerais volontiers
-l'anneau avec vous.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Oh! monsieur veut plaisanter.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS à part.</p>
-
-<p>Il est temps que je m'en aille; car elle est femme à prendre le Diable
-au mot. <span style="font-size: 0.8em;">(<i>À Marguerite.</i>)</span> Hé, comment va le cœur?</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Que voulez-vous dire, monsieur?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS à part.</p>
-
-<p>Aimable enfant, l'innocence même. <span style="font-size: 0.8em;">(<i>Haut.</i>)</span> Adieu, mesdames.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Adieu.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Un mot encore! Je voudrais bien savoir précisément où, quand et comment
-mon mari est mort et a été enterré, afin d'en pouvoir fournir la
-preuve: j'ai toujours aimé l'ordre, je voudrais lire sa mort dans les
-affiches publiques.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Hé bien, ma bonne dame, le témoignage de deux personnes suffit en tout
-pays pour prouver la vérité d'un fait: j'ai un ami, homme de poids, que
-je prierai de comparaître pour vous devant le juge. Je vais l'amener
-ici.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Oh! faites cela.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Et la jeune demoiselle y sera aussi?... C'est un joli homme, qui a
-beaucoup voyagé, et qui est extrêmement galant auprès des femmes.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Je rougirai en sa présence,</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>En présence d'aucun roi de la terre.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Là, dans mon jardin derrière la maison, nous attendrons ce soir ces
-messieurs.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-
-<p class="center">UNE RUE.</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-<hr class="r5" />
-
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Hé bien qu'y a-t-il de nouveau? Les affaires s'avancent elles? En
-verrons nous bientôt la fin?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Ah! bravo! voilà donc que vous avez repris votre beau feu?
-Très-incessamment Marguerite sera à vous, et dès ce soir vous la verrez
-chez sa voisine Marthe: cette Marthe est une femme créée et mise au
-monde tout exprès pour le rôle d'entremetteuse, une vraie bohémienne.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Bien! fort bien!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Mais aussi, l'on exige quelque chose de nous en retour.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Rien de plus juste, service pour service.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Nous sommes appelés par elle en témoignage, à l'effet d'attester
-juridiquement que les membres de son époux reposent à Padoue, étendus
-tout de leur long en terre sainte.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Voilà qui est merveilleux! Nous allons donc être obligés de faire le
-voyage?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p><i>Sancta simplicitas!</i> Il n'est pas question de cela, témoignez sans en
-rien savoir.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Si tu n'as pas d'autre moyen, le plan est manqué.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>O saint homme!... Eh quoi, vous le seriez encore? Mais sera-ce bien
-la première fois de votre vie que vous porterez un faux témoignage?
-N'avez-vous pas donné jadis doctoralement mille définitions du monde et
-des éléments qui le composent, de l'homme et de ce qui se passe dans
-sa tête et dans son cœur? N'avez-vous pas défini Dieu lui-même, d'un
-ton positif, d'un esprit ferme? Or, descendez dans votre conscience, et
-vous serez forcé d'avouer que vous n'en saviez, là-dessus, ni plus ni
-moins que sur la mort de M. Schwerdlein.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Tu es et tu seras toujours un menteur, un sophiste.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Oui, mais j'ai la vue plus longue que vous; car je vois que demain vous
-irez en tout honneur séduire la pauvre Marguerite, en lui jurant un
-amour...</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Qui est véritable.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>À merveille! Et ensuite, vous parlerez d'éternelle tendresse, de
-constance à toute épreuve, de penchant unique, irrésistible... Ce
-sera-t-il aussi véritable, cela?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Assez sur ce sujet! Certes, lorsque je sens, et que pour mon sentiment,
-pour mon ardeur, je cherche des expressions sans en pouvoir trouver;
-quand je me jette alors en désespéré sur l'univers entier; quand je
-prends les mots les plus énergiques, et que cette flamme, dont je
-brûle, je l'appelle infinie, éternelle est-ce un diabolique mensonge?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>J'ai pourtant raison.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Écoute, et retiens bien ceci (ce sera autant d'épargné pour mes
-poumons): qui veut l'emporter dans la discussion et a une langue,
-l'emporte indubitablement. Viens donc, je suis las de bavarder. Si tu
-as raison, c'est surtout parce que j'ai besoin de toi.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-
-<p class="center">UN JARDIN.</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">MARGUERITE <i>au bras de</i> FAUST; MARTHE, MÉPHISTOPHÉLÈS, <i>se promenant en
-long et en large</i>.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Je le sens monsieur me ménage; il se rabaisse à mon niveau, pour me
-couvrir de confusion. Les voyageurs sont accoutumés à prendre tout en
-bonne part, et à se contenter de ce qu'ils trouvent; mais je sais trop
-bien qu'un homme de tant d'expérience, mon pauvre babil ne saurait
-l'intéresser.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Un seul regard, un seul mot de toi a mille fois plus d'intérêt, que
-toute la sagesse de ce monde.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il lui baise la main.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Que faites-vous là? Comment pouvez-vous baiser cette main? Elle est si
-sale, elle est si rude! À la maison, n'ai-je pas tout à faire? Ma mère
-est d'une telle exigence!</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils passent.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Et vous, monsieur, vous voyagez donc comme cela toujours, toujours?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Ah! les devoirs de notre état nous y obligent. Quand on se plaît
-quelque part, il est pénible de s'en aller; mais il le faut.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Tant que dure la chaleur de l'âge, il y a plaisir à courir le monde,
-ici et là, où bon semble: mais vient ensuite la saison froide; et se
-traîner au tombeau, vieux garçon, seul, inutile, cela n'a encore réussi
-à personne.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Je vois avec effroi cet avenir lointain.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Eh bien, tâchez, mon digne monsieur, de vous pourvoir à temps.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils passent.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Oui, autant en emporte le vent! La politesse est chez vous une
-habitude; mais vous avez beaucoup d'amis, et qui sont plus habiles que
-moi.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Crois-moi, ma chère, ce que l'on nomme habile est souvent la bêtise et
-la vanité même.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Comment?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Ah! faut-il que l'innocence et la simplicité de cœur ne se sentent
-jamais elles-mêmes, ne sentent jamais leur dignité sainte! Faut-il que
-l'humilité, que l'obscurité, les dons les plus rares de l'auguste et
-inépuisable nature...</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Pensez à moi l'espace d'un moment; j'aurai, moi, tout le temps de
-penser à vous.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Vous êtes donc seule?</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Oui. Notre ménage est peu de chose, mais il faut pourtant s'en occuper.
-Nous n'avons point de servante: il me faut donc cuire, balayer,
-tricoter et coudre, et courir matin et soir; et ma mère est en tout si
-exacte, si près-regardante! Non pas précisément qu'elle soit forcée à
-l'économie; nous pourrions en prendre à notre aise, tout comme bien
-d'autres: mon père lui a laissé une jolie fortune, une petite maison
-et un petit jardin hors de la ville. Au reste, je ne puis pas trop me
-plaindre à présent, et je mène une vie très-supportable. Mon frère
-est soldat, ma petite sœur est morte la chère petite me donnait bien
-du mal en son vivant... Ce n'est pas que je n'en prisse soin bien
-volontiers; je l'aimais tant, cette pauvre enfant!</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>C'était un ange, si elle te ressemblait.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Je l'élevais moi-même, et elle m'aimait de tout son cœur. Elle naquit
-après la mort de mon père. Nous pensâmes perdre ma mère, tant elle
-fût malade; et elle ne se remit que très-lentement, petit à petit, de
-sorte qu'elle ne put songer à nourrir ma sœur elle-même. J'en fus donc
-chargée seule, et je la nourris avec du lait et de l'eau. C'était comme
-mon enfant: toujours dans mes bras, sur mes genoux, elle prit pour moi
-une tendresse de fille. Elle commençait déjà à marcher, et grandissait
-à vue d'œil.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Tu as goûté sans doute le bonheur le plus pur...</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Mais aussi j'ai passé des heures bien pénibles. Comme le petit berceau
-était la nuit auprès de mon lit l'enfant ne faisait pas un mouvement,
-qu'aussitôt je ne m'éveillasse: il fallait, tantôt lui donner à boire,
-tantôt la mettre à côté de moi; tantôt, quand elle ne voulait point
-se taire, la sortir de son lit et danser autour de la chambre avec
-elle: et dès le point du jour je devais courir au lavoir, ensuite
-aller au marché, et puis m'occuper du dîner; et continuellement ainsi,
-le lendemain comme la veille. À cette vie-là, monsieur, on n'est pas
-toujours gaie; mais cela fait qu'on mange avec plus d'appétit, et qu'on
-dort d'un meilleur sommeil.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils passent.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Les pauvres femmes s'en trouvent fort mal, un célibataire est difficile
-à corriger.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Il n'y aurait qu'une femme comme vous, pour redresser mon caractère.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Dites-moi, monsieur, n'avez-vous encore trouvé personne? Votre cœur ne
-s'est-il engagé nulle part?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Le sage a dit: «Une maison qui vous appartienne et une femme honnête,
-sont choses plus précieuses que l'or et les perles.»</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Je demande si vous n'avez jamais été accueilli favorablement?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>On m'a reçu partout avec beaucoup de politesse.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Je voulais dire, n'avez-vous jamais eu dans le cœur aucune inclination
-sérieuse?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Avec les femmes, on ne doit jamais plaisanter.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Ah! vous ne me comprenez pas.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>J'en suis désolé! Je comprends pourtant que... vous avez bien de la
-bonté.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils passent.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Tu me reconnus donc, petit ange, dès que j'eus mis le pied dans le
-jardin?</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Ne le vîtes-vous pas? Je baissai les yeux.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Et tu me pardonnes la liberté que je pris, ce que j'eus la témérité de
-te dire l'autre jour, comme tu sortais de l'église.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Je fus atterrée, jamais cela ne m'était encore arrivé; car personne ne
-peut mal parler de moi.</p>
-
-<p>Hélas! pensais-je en moi-même, a-t-il remarqué dans ma démarche quelque
-chose de hardi, d'inconvenant? Il m'a accostée sans façon, on eût
-dit qu'il me prenait pour une femme de mauvaise vie. Et pourtant, je
-l'avoue, un je ne sais quoi me parlait en votre faveur; mais cela
-n'empêche point que je me voulus du mal de ne vous avoir pas plus mal
-reçu.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Douce amie!</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Laissez.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle cueille une marguerite, et en arrache les pétales l'un
-après l'autre.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Que veux-tu faire de cette fleur? un bouquet?</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Non c'est un jeu...</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Comment?</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Vous allez vous moquer de moi.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle continue, et parle entre ses dents.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Que murmures-tu?</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE à demi-voix.</p>
-
-<p>Il m'aime&mdash;il ne m'aime pas.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Céleste figure!</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE continue.</p>
-
-<p>Il m'aime&mdash;il ne m'aime pas&mdash;il m'aime&mdash;il ne m'aime pas&mdash;<span style="font-size: 0.8em;">(Arrachant le
-dernier pétale, avec une douce joie.)</span> il m'aime!</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Oui, mon enfant, que la réponse de cette fleur soit pour toi la voix
-des dieux. Il t'aime! Comprends-tu bien ce que c'est? Il t'aime!</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il lui prend les mains.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Je tremble...</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Oh! ne crains rien. Que ce regard, que ce serrement de main, te
-disent ce qui est inexprimable: s'abandonner l'un à l'autre dans une
-extase qui dure éternellement, éternellement!... Son terme serait le
-désespoir. Non, aucun terme, aucun terme!</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Marguerite lui serre les mains, puis se débarrasse et
-s'enfuit. Il reste un moment absorbé, après quoi il la suit.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MARTHE <i>revenant.</i></p>
-
-<p>La nuit vient.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Oui, il est temps que nous sortions.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Je vous offrirais bien de rester ici plus long-temps. Mais le lieu est
-mal choisi: il semble qu'ici personne n'ait autre chose à faire qu'à
-épier les moindres démarches de son voisin; et l'on devient l'objet des
-propos, de quelque manière qu'on se conduise... Mais notre couple?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>À fui de ce côté, le long de l'allée. Légers papillons!</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Il paraît qu'elle lui plaît.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Et lui à elle. Ainsi va le monde.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-
-<p class="center">UN PAVILLON DU JARDIN.</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">MARGUERITE <i>y entre d'un saut, se blottit derrière la porte, tient le
-bout des doigts sur ses lèvres, et regarde à travers une fente.</i></p>
-
-<hr class="r5" />
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Il vient!</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(FAUST <i>entre</i>.)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Ah! friponne, c'est ainsi que tu te joues de moi! Je te tiens!</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il l'embrasse.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Le saisissant et lui rendant son baiser.</i>)</p></blockquote>
-
-<p>O le meilleur des hommes, je t'aime du fond du cœur!</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(MÉPHISTOPHÉLÈS <i>heurte à la porte.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">FAUST <i>frappant du pied.</i></p>
-
-<p>Qui est là?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Un ami.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Un animal!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Il est temps de se séparer.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE entrant.</p>
-
-<p>Oui, monsieur, il se fait tard.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Ne me sera-t-il pas permis de vous accompagner?</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Ma mère... Non, non, adieu!</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Le faut-il? Adieu donc.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Bonsoir.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>À revoir, bientôt!</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Faust et Méphistophélès sortent.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Bonté de Dieu! il n'y a rien qu'un pareil homme ne sache. Je suis toute
-honteuse devant lui, et je réponds <i>oui</i> à tout ce qu'il me dit. Pauvre
-ignorante fille que je suis, je ne peux comprendre ce qu'il trouve en
-moi de si amusant.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle sort avec Marthe.</i>)</p></blockquote>
-
-<hr class="tb" />
-
-
-<p class="center">BOIS, ROCHERS, CAVERNES.</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST <i>seul.</i></p>
-
-<hr class="r5" />
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Esprit sublime, tu m'as accordé tout ce que je t'ai demandé. Tu n'as
-pas en vain tourné vers moi ton visage rayonnant de lumière: tu m'as
-donné la magnifique nature pour empire, et en même temps la force de
-la sentir, d'en jouir. Ce n'est pas seulement une froide, une stupide
-admiration que tu m'as permise; tu m'as fait lire dans ses profondeurs,
-comme dans le sein d'un ami. Tu déroules devant moi la longue chaîne
-des vivants, tu m'instruis à reconnaître mes frères sous le buisson
-tranquille, clans l'air et sur les eaux. Et quand l'orage gronde
-dans la forêt, quand il déracine ces pins énormes, qui heurtent si
-violemment leurs tiges entr'elles, et dont la chute réveille comme un
-coup de tonnerre l'écho des montagnes; alors tu me conduis dans l'asile
-des cavernes, tu me révèles alors le secret de mon être, alors se
-dévoilent les merveilles cachées de mon propre cœur. Puis je vois la
-lune, blanche et pure, monter lentement dans le ciel, et, le long des
-rochers, sur les haies humides, errer les ombres argentées des anciens
-jours, en m'adoucissant le plaisir austère de la méditation.</p>
-
-<p>Oh! c'est maintenant que je sens que l'homme ne peut atteindre à rien
-de parfait. En compensation de ces délices, qui me rapprochent des
-Dieux de plus en plus, tu m'as donné ce compagnon, dont je ne peux déjà
-plus me passer; bien que, froid et hautain, il me ravale à mes propres
-yeux, et que d'un mot il réduise à rien tous les dons que tu m'as
-faits. Il a allumé dans mon sein un feu qui m'attire vers la beauté:
-je passe avec ivresse du désir à la jouissance; et, au sein de la
-jouissance, je regrette le désir.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(MÉPHISTOPHÉLÈS <i>s'approche.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>En aurez-vous bientôt assez, de la vie que vous menez? Comment
-pouvez-vous vous plaire à cette lenteur? Il est bon d'essayer de ceci,
-mais pour passer aussitôt après à quelque chose de nouveau!</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Je souhaiterais que tu eusses mieux à faire, qu'à me venir tourmenter
-dans mes bons moments.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Hé mais, je ne demande pas mieux que de te laisser en repos. Comment
-oses tu me dire cela sérieusement? Avec un être aussi disgracieux,
-aussi rechigné, aussi fou que toi, toute peine est en vérité perdue.
-Continuellement on a les mains pleines; et, sur ce qui convient à
-monsieur, sur ce qu'on doit faire pour lui, on n'en saurait tirer une
-parole.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Voilà bien de ses prétentions! Il veut encore un remerciement, pour
-m'avoir ennuyé.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Et comment donc, pauvre enfant de la terre, aurais-tu passé ta vie sans
-moi? C'est moi qui t'ai guéri des égarements de ton imagination, sans
-moi tu serais déjà parti pour l'autre monde. Qu'as-tu à te morfondre
-ici, niché comme un hibou dans les cavernes et dans les fentes des
-rochers? Qu'as-tu à sucer la mousse pourrie, à lécher les pierres
-humides, à te nourrir de fangecomme un crapaud? Joli passe-temps,
-occupation agréable!... Le Docteur est toujours ancré dans ton corps.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Comprends-tu seulement quelle force nouvelle m'a donnée cette course
-dans le désert?... Oui, si tu pouvais en avoir l'idée, tu serais assez
-Diable pour me priver de mon bonheur.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Plaisir surhumain en vérité! Passer toute la nuit étendu sur cette
-montagne dans l'herbe trempée de rosée, embrasser mystiquement le
-ciel et la terre, s'enfler jusqu'à se croire un Dieu, pénétrer par
-la pensée dans la moelle de la terre, repasser en son âme les six
-jours de la création, se répandre avec délices au sein de la nature,
-dépouiller l'enveloppe mortelle, et conclure enfin toute cette belle
-contemplation... <span style="font-size: 0.8em;">(Avec un geste.)</span>... je n'ose dire comment.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Fi, misérable!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Cela ne vous plaît point? Vous avez en ce cas le droit de prononcer
-l'honnête <i>fi</i>; car on ne doit pas dire, devant des oreilles chastes,
-ce dont un cœur chaste ne saurait se passer: bref, je ne te refuse
-pas le plaisir de te mentir encore à toi-même de temps en temps; mais
-tu en perdras bientôt l'habitude. Voilà donc que ta folie te reprend:
-si elle durait, tu retomberais dans les angoisses et dans le délire,
-d'où je t'ai tiré... Mais laissons cela! Ta bonne amie est dans la
-ville, et tout lui est à charge, tout lui serre le cœur; tu ne lui
-sors pas de la mémoire, elle t'aime de passion. Ton amour était d'abord
-une rage, qui débordait comme un ruisseau à la fonte des neiges; tu la
-lui as versée dans le cœur, et maintenant chez toi le ruisseau est à
-sec. Il m'est avis qu'au lieu de régner sur les forêts, le grand homme
-ferait mieux de récompenser l'amour de cette pauvre fille. Le temps lui
-semble d'une longueur insupportable; elle se tient près de sa fenêtre,
-et regarde passer les nuages au-dessus du vieux mur de la ville. «Si
-j'étais un oiseau!» voilà son unique refrain toute la journée et la
-moitié de la nuit. Gaie par moments, la plupart du temps elle est
-triste; quelquefois même elle pleure; puis elle reprend du calme en
-apparence, mais toujours elle aime.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Serpent! Serpent!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS à part.</p>
-
-<p>Il saura t'enlacer.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Misérable, va-t'en! Va-t'en d'ici, et ne prononce pas le nom de cette
-aimable jeune fille! Ne jette plus sa beauté ravissante au-devant de
-mes sens à demi-séduits.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Qu'arrivera-t-il de là? C'est qu'elle croira que tu l'as oubliée; et
-peu s'en faut effectivement que tu ne l'aies oubliée déjà.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Je suis près d'elle; mais en fussè-je à mille lieues, je ne pourrais
-jamais l'oublier, jamais la perdre. Oui, je porte envie au corps du
-Seigneur, quand ses lèvres le touchent.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Très-bien, mon ami! Je vous ai, moi, souvent envié ces deux jumeaux,
-qui paissent parmi les lys et les roses.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Fuis, entremetteur!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>À merveille! Vous croyez m'insulter, mais j'en ris; car le Dieu, qui
-créa l'homme et la femme n'exerça-t-il pas alors lui-même ce métier,
-le plus noble de tous?... Allons, partons. Il y a vraiment de quoi
-se désoler! Vous allez dans la chambre de votre maîtresse, et non à
-l'échafaud.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Eh! qu'importent les plaisirs qui m'attendent dans ses bras? Qu'elle me
-presse contre son cœur, en sentirai-je moins sa misère? Moi-même en
-serai-je moins un fugitif, un rejeté, un monstre sans but, asile, ni
-repos, qui, comme le torrent mugissant de roc en roc, s'en va rouler
-avec furie dans un gouffre... Elle, simple, ignorante, qui eût été si
-facilement heureuse, dont la vie eût coulé si doucement au sein des
-occupations domestiques; elle, qui se fût contentée d'une humble cabane
-dans une vallée des Alpes!... Et moi, l'ennemi de Dieu, il ne m'a point
-suffi de ruiner son bonheur présent; il faut encore que je détruise la
-paix de tout son avenir! Il faut que l'enfer ait cette victime!... Hé
-bien, Démon, abrège les heures de l'angoisse; que ce qui doit se faire
-se fasse aujourd'hui même, que sa destinée s'écroule avec la mienne,
-qu'elle soit engloutie avec moi dans l'abîme!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Comme de nouveau tu bouillonnes, tu t'enflammes! Allons, viens la
-consoler, fou que tu es. Là où ta pauvre tête ne voit pas d'issue, elle
-rêve que tout finit. Vive celui qui ne perd point courage! Tu es déjà
-passablement endiablé; songe donc qu'il n'y a rien au monde de plus
-dégoûtant, qu'un Diable qui se désespère.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="fau01102"></a>
-<img src="images/fau01102.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">
-Sans lui l'existence<br />
-N'est qu'un lourd fardeau<br />
-Ce monde si beau<br />
-N'est qu'un tombeau<br />
-Dans son absence.<br />
-</p></div>
-
-<hr class="tb" />
-<p class="center">LA CHAMBRE DE MARGUERITE.</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">MARGUERITE <i>seule, assise près de sa quenouille.</i></p>
-
-<hr class="r5" />
-<p class="person">MARGUERITE.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Que je me sens émue!<br />
-Cette tranquille paix<br />
-<span style="margin-left: 2em;">Que j'ai connue</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Elle est perdue,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Perdue à jamais.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2em;">Sans lui l'existence</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">N'est qu'un lourd fardeau</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Ce monde si beau</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">N'est qu'un tombeau</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Dans son absence.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2em;">De mon pauvre esprit</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Le ressort s'arrête,</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Ma pauvre tête</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">S'appesantit.</span><br />
-<br />
-Que je me sens émue!<br />
-Cette tranquille paix<br />
-<span style="margin-left: 2em;">Que j'ai connue,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Elle est perdue,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Perdue à jamais.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2em;">Dehors regardé-je,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">C'est pour le revoir;</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Au loin m'égaré-je,</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">C'est dans l'espoir</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">De le ravoir.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2em;">Sa taille admirable,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Son port gracieux,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Son sourire aimable,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">L'ardeur de ses yeux;</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2em;">Et de son langage</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Le tour aisé,</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Son beau visage,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Las! et son baiser...</span><br />
-<br />
-Que je me sens émue!<br />
-Cette tranquille paix<br />
-<span style="margin-left: 2em;">Que j'ai connue,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Elle est perdue,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Perdue à jamais.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2em;">Mon cœur soupire,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Rongé d'ennui.</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Si devant lui</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">J'osais le dire,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Et l'embrasser,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Et le presser</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">À mon envie!...</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Entre ses bras</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Puissé-je, hélas!</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Perdre la vie!...</span><br />
-</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-
-<p class="center">LE JARDIN DE MARTHE.</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">MARGUERITE, FAUST.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Promets-moi, Henri...</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Tout ce qui est en ma puissance!</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Hé bien, dis, que penses-tu au sujet de la religion? Tu es un excellent
-homme, un homme de cœur; mais je crois que tu n'as guère de religion.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Ne t'inquiète point de cela, mon enfant. Tu sais que je t'aime, et que
-pour mon amour je verserais tout mon sang, je donnerais ma vie. Je ne
-voudrais d'ailleurs troubler personne dans ses sentiments ni dans sa
-foi.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Ce n'est pas tout; il faut croire soi-même.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Le faut-il?</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Ah! si j'avais quelque pouvoir sur toi!... Tu ne respectes pas les
-saints Sacrements.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Je les respecte.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Mais sans les désirer. Il y a long-temps que tu n'es allé à la messe,
-que tu ne t'es confessé. Crois-tu en Dieu?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Eh! ma chère, qui oserait affirmer qu'il croit en Dieu? Fais cette
-question aux prêtres ou aux philosophes; et, en écoutant leur réponse,
-il te semblera qu'ils veulent se moquer de toi.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Tu n'y crois donc pas?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Ne te méprends pas sur le sens de mes paroles, charmante amie! Qui
-oserait le nommer, et faire cette profession «Je crois en lui?» qui
-pourrait sentir, et prendre sur soi de dire: «Je ne crois pas en
-lui?» Celui qui contient tout et qui soutient tout, ne contient-il
-et ne soutient-il pas, toi, moi, lui-même? La voûte du ciel ne
-s'arrondit-elle pas sur nos têtes; sous nos pieds, la terre ne
-s'étend-elle pas inébranlable, et les astres immortels ne roulent-ils
-pas dans l'espace, en nous regardant avec amour? Mon œil ne se
-réfléchit-il pas dans ton œil, et tout n'entraîne-t-il pas mon cœur
-vers ton cœur? N'est-ce pas un mystère éternel, invisible et visible,
-que le lien qui nous attache l'un à l'autre? Pénètres-en ton âme,
-tout incompréhensible qu'il soit; et, lorsqu'en rêvant à moi tu te
-sens heureuse, donne à ce sentiment le nom que tu voudras; nomme-le
-félicité, cœur, amour, dieu: je n'en ai point pour une telle chose.
-Le sentiment est tout, les noms ne sont qu'un vain bruit, qu'une vaine
-fumée qui obscurcit la clarté des cieux.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Tout cela est fort beau: le prêtre en dit bien à-peu-près autant, mais
-en d'autres termes.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>C'est ce que disent en tous lieux tous les hommes sous le soleil,
-chacun dans sa langue. Pourquoi donc ne le dirais-je pas dans la mienne?</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>À l'entendre ainsi rien de plus raisonnable. Cependant il y reste
-toujours quelque chose de louche, car tu n'as point de christianisme.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Chère enfant!</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Depuis long-temps je souffre de te voir dans la compagnie...</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>De qui?</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>De cet homme que tu as toujours avec toi. Je le hais de toutes les
-forces de mon âme; le visage de cet homme m'est odieux, il me navre.</p>
-
-<p class="person2">FAUST:</p>
-
-<p>Tu n'as rien à craindre de lui, mon amie.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Sa présence me glace le sang. J'ai autrement de la bienveillance pour
-tout le monde: mais autant que j'ai de plaisir à te regarder, autant je
-frissonne à l'aspect de cet homme. Et c'est ce qui fait que je le tiens
-pour un misérable... Dieu me pardonne, si je lui fais injure!</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Il faut bien qu'il y ait aussi de ces gens-là dans le monde.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Je ne voudrais pas vivre avec son pareil. Vient-il à se présenter à
-la porte, il a toujours l'air moqueur, et à moitié en colère: on voit
-qu'il ne prend aucune part à rien, il est écrit sur son front qu'il
-ne peut aimer personne. Je suis si bien, près de toi, si libre, si à
-l'aise! Eh bien, même alors il suffit de sa présence pour me serrer le
-cœur.</p>
-
-<p class="person2">FAUST, <i>à part.</i></p>
-
-<p>Pressentiments d'un Ange!</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Cette idée me domine à un tel point que, dès qu'il s'approche de nous,
-je crois en vérité... que je ne t'aime plus. Et puis, quand il est là,
-je ne peux jamais prier; cela me trouble la conscience. Il en doit être
-de même pour toi, Henri.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Il y a de ces antipathies qu'on ne saurait expliquer.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Voici le moment de me retirer.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Ah! ne pourrai-je donc jamais passer une heure en paix auprès de toi,
-appuyer à loisir mon cœur contre le tien, confondre mon âme dans la
-tienne?</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Si je couchais seule à la maison, je n'hésiterais pas à t'ouvrir les
-verrous ce soir; mais ma mère a le sommeil léger, et si elle nous
-surprenait ensemble, je tomberais morte sur la place.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Bannis cette inquiétude, mon ange. Voici une liqueur, dont deux gouttes
-suffisent pour assoupir quelqu'un profondément.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Comment te refuser?... J'espère que cette liqueur ne lui causera aucun
-mal.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Sans cela, ma chère, te la conseillerais-je?</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>O le plus aimable des hommes, quand je te vois, je ne sais quoi me
-force à vouloir tout ce que tu veux... et d'ailleurs j'ai déjà tant
-fait pour toi, qu'il ne me reste pour ainsi dire plus rien à faire.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle s'en va.</i>)</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(MÉPHISTOPHÉLÈS <i>s'approche.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>La brebis est-elle partie?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Tu viens encore d'espionner?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Je sais tout par le menu. Monsieur le Docteur, vous avez été ce qu'on
-appelle catéchisé; j'espère que vous en ferez votre profit. Les filles
-sont fort intéressées à ce qu'on se montre pieux et soumis à la vieille
-coutume. S'il obéit là, pensent-elles, c'est d'un bon augure pour nous.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Monstre! tu ne peux pas te figurer la sainte affliction que cette âme
-aimante et fidèle, pénétrée d'une croyance où elle attache tout son
-bonheur, éprouve à penser que l'homme qu'elle adore s'est perdu.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Amant sensible et délicat, une petite fille te mène par le nez.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Vile engeance de boue et de feu!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Il faut avouer qu'elle entend la physionomie en maître. En ma présence
-elle est, dit-elle, mal à son aise; mon masque lui trahit un Esprit
-caché: elle sent que je suis à coup sûr un Génie, ou peut-être bien le
-Diable lui-même... Hé, hé, cette nuit?...</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Que t'importe?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>C'est que j'y ai aussi ma part de plaisir.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p class="center">PRÈS DE LA FONTAINE.</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">MARGUERITE, LISETTE, <i>portant des cruches.</i></p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person2">LISETTE.</p>
-
-<p>N'as-tu rien entendu dire de la petite Barbe?</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Pas un mot. Je vois si peu de monde!</p>
-
-<p class="person2">LISETTE.</p>
-
-<p>C'est une chose certaine (Sibylle me l'a conté ce matin), qu'elle s'est
-enfin laissé séduire. Les voilà toutes, avec leurs grands airs!</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Comment cela?</p>
-
-<p class="person2">LISETTE.</p>
-
-<p>Oh! une horreur! Elle nourrit à présent deux personnes, quand elle boit
-et mange.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Ah! mon Dieu!</p>
-
-<p class="person2">LISETTE.</p>
-
-<p>Elle n'a que ce qu'elle mérite. Y avait-il assez long-temps qu'elle
-était pendue après ce drôle! Tantôt une promenade, tantôt une course au
-village, tantôt un bal; partout il fallait qu'elle fût la première, il
-lui donnait sans cesse des petits gâteaux et du vin, elle se croyait la
-plus belle des belles, et elle avait le front d'accepter sans rougir
-des présents de lui. D'abord c'a été de la pure galanterie, puis sont
-venues les caresses... Tant y a qu'à la fin sa fleur court les champs.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>La pauvre fille!</p>
-
-<p class="person2">LISETTE.</p>
-
-<p>Tu la plains? Le soir, pendant que nous étions à filer, nos mères ne
-nous laissaient jamais en bas: mais elle, elle restait auprès de son
-amoureux sur le seuil de la porte; et, dans l'allée noire, il n'y avait
-point d'heure trop longue pour eux. Maintenant elle n'a plus qu'à se
-rendre à l'église pour y faire amende honorable, la hart au cou, la
-torche au poing.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Il la prend sûrement pour sa femme?</p>
-
-<p class="person2">LISETTE.</p>
-
-<p>Non, pas si fou! Un garçon alerte comme lui trouvera bien assez d'air à
-respirer, tout autre part qu'ici. Il a décampé.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Ce n'est pas beau de sa part.</p>
-
-<p class="person2">LISETTE.</p>
-
-<p>Elle l'a enjôlé! qu'elle en porte la peine. Les jeunes gens lui
-arracheront sa guirlande, et nous autres, nous sèmerons de la paille
-hachée devant sa porte.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle s'en va.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MARGUERITE <i>retournant chez elle.</i></p>
-
-<p>Comment pouvais-je autrefois déclamer avec tant de violence, lorsque
-je voyais faillir une pauvre fille? Comment se pouvait-il que, pour
-qualifier les péchés des autres, ma langue ne trouvât point de termes
-assez énergiques? J'avais beau me les représenter sous les couleurs les
-plus noires, et les noircir encore, jamais ils n'étaient assez noirs à
-mon gré; je me signais, je faisais le signe aussi grand que possible...
-Et maintenant, je suis le péché même. Hélas, tout m'y a entraînée; il
-était si bon, il était si aimable!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p class="center">LES REMPARTS. DANS UN ENFONCEMENT DE LA MURAILLE UNE IMAGE DE LA MATER
-DOLOROSA, DES VASES DE FLEURS DEVANT.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<p class="person">MARGUERITE <i>met des fleurs fraîches dans les vases.</i></p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 8em;">Abaisse,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">O Mère de douleur,</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Un seul regard sur ma détresse.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Le glaive dans le cœur,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Avec tant de tristesse</span><br />
-Tu regardes mourir le fils de ta tendresse!<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">À ton Père et le sien</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Confiant tes alarmes,</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Tu répands de si chaudes larmes</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Sur son supplice et sur le tien!</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 8em;">Le martyre</span><br />
-<span style="margin-left: 7em;">Qui me déchire,</span><br />
-<span style="margin-left: 7em;">Quel esprit l'entendra?</span><br />
-<span style="margin-left: 7em;">Quel cœur le sentira?</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Le doute horrible où mon âme se plonge,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Le poison lent qui s'y glisse et la ronge,</span><br />
-<span style="margin-left: 7em;">Ce qui se passe en moi,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Pour le connaître, hélas! il n'est que toi.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">En quelque lieu que je me traîne,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Une peine, une affreuse peine,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Glace mon cœur, brise mes os.</span><br />
-<span style="margin-left: 7em;">Nuit et jour, à toute heure,</span><br />
-<span style="margin-left: 7em;">Je pleure, pleure, pleure.</span><br />
-<span style="margin-left: 7em;">Ni trêve, ni repos!</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Les deux vases de ma fenêtre,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Je les arrosai de mes pleurs,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Lorsque, voyant l'aube paraître,</span><br />
-<span style="margin-left: 7em;">Je te cueillis ces fleurs.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Le soleil se montrait à peine,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Que, sur mon lit me soulevant,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Je regardais poindre en pleurant</span><br />
-<span style="margin-left: 7em;">Sa lueur incertaine.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Ah! sauve-moi du déshonneur!</span><br />
-<span style="margin-left: 10em;">Abaisse,</span><br />
-<span style="margin-left: 7em;">O Mère de douleur,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Un seul regard sur ma détresse!</span><br />
-</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-
-<p class="center">LA NUIT. UNE RUE DEVANT LA PORTE DE MARGUERITE.</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">VALENTIN <i>soldat, frère de Marguerite.</i></p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person2">VALENTIN.</p>
-
-<p>Lorsqu'il m'arrivait d'assister à l'un de ces repas où toutes les têtes
-s'échauffent, et que les convives se mettaient à vanter la fleur de
-leurs belles à qui mieux mieux, en arrosant chaque éloge d'un plein
-verre; moi, les coudes appuyés sur la table, je restais assis sans dire
-mot, et j'écoutais patiemment toutes leurs fanfaronnades. Mais ils
-n'avaient pas plutôt fini que je me frottais la barbe en riant, et mon
-verre à la main: «Chacun son goût!» disais-je, «mais y en a-t-il une
-seule, dans tout le pays, qui vaille ma bonne petite Marguerite? Y en
-a-t-il une seule, qui soit digne de délier les souliers de ma sœur?»
-Top! top! cling! clang! entendait-on à la ronde. Les uns criaient «Il
-a raison, elle est l'ornement de tout le pays,» et tous nos vantards
-de rester muets. Et maintenant... c'est à s'arracher les cheveux, à
-se fendre la tête contre les murs! les brocards, les quolibets vont
-pleuvoir sur moi, le dernier va-nu-pieds se croira en droit de me
-railler, je serai là comme un criminel chaque mot dit par hasard me
-donnera une sueur froide! Puis, quand je les mettrais en pièces, je ne
-pourrais pas les appeler menteurs.</p>
-
-<p>Qui s'avance de ce côté? Qui se glisse le long des maisons? Je me
-trompe fort, ou voici mon coquin. Si c'est lui, ses affaires vont bien
-mal; il ne sortira pas vivant d'ici.</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Tu vois à travers la fenêtre de la sacristie cette lampe éternelle,
-dont la flamme vacillante pâlit par moments? Tu vois ensuite
-l'obscurité qui règne à l'entour? Hé bien, dans mon âme il fait
-également nuit.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Hé bien, moi, je me sens au contraire ragaillardi, comme le petit chat
-qui grimpe à une échelle en tapinois, et qui se frotte voluptueusement
-contre les murs: je suis content de moi et dans une excellente
-disposition, qui tient un peu de la convoitise du voleur, un peu de
-la chaleur du matou. Je flaire d'avance la magnifique nuit du sabbat,
-tous mes membres en frissonnent déjà de plaisir. Elle revient pour nous
-après-demain, et c'est alors qu'on sait pourquoi l'on veille.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Ce trésor, que j'ai vu briller dans la terre, va-t-il bientôt paraître
-au jour?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Tu peux, sur-le-champ, te donner le plaisir de ramasser cette cassette.
-J'y ai jeté un coup-d'œil dernièrement, elle est pleine de beaux écus
-neufs.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Et pas un bijou, pas une bague, pour en orner ma chère maîtresse?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Pardonnez-moi, j'y ai remarqué quelque chose qui ressemblait à un
-collier de perles.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Tant mieux, car il me fâche d'entrer chez elle sans cadeaux.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Je ne crois pas qu'un plaisir de plus vous puisse être désagréable.
-Puisque le ciel brille de toutes ses étoiles, il faut que vous
-entendiez un vrai chef-d'œuvre: je veux la régaler d'une chanson
-morale, pour la séduire d'autant mieux.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il chante en s'accompagnant sur la guitare</i>)</p></blockquote>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 1.5em;">Hé! que fais-tu donc,</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Jeune Margoton,</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Devant la maison</span><br />
-De l'amoureux Léandre?<br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Va, petite, va,</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Il te laissera</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Fille monter là,</span><br />
-Mais non fille en descendre.<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Veille sur tes pas.</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Es-tu dans ses bras,</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Bonne nuit, hélas!</span><br />
-Ma pauvre, pauvre fille.<br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Gardez toutes bien</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">De rien céder, rien,</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Que l'anneau chrétien</span><br />
-À votre doigt ne brille.<br />
-</p>
-
-<p class="person2">VALENTIN <i>s'avance.</i></p>
-
-<p>Qui amorces-tu là? Par la mort, maudit preneur de souris!... Au diable
-d'abord l'instrument, et puis au diable le chanteur!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>La guitare est en deux, on n'en peut plus rien faire.</p>
-
-<p class="person2">VALENTIN.</p>
-
-<p>En garde, maintenant!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à Faust.</i></p>
-
-<p>Monsieur le Docteur, n'allez pas mollir. Mettez-vous en garde! Plus
-près de moi, que je vous dirige. Allons, flamberge au vent! Ferme,
-poussez, je pare.</p>
-
-<p class="person2">VALENTIN.</p>
-
-<p>Pare celle-ci!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Pourquoi pas?</p>
-
-<p class="person2">VALENTIN.</p>
-
-<p>Et celle-ci!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Sans doute!</p>
-
-<p class="person2">VALENTIN.</p>
-
-<p>Je crois en vérité que le Diable combat! Qu'est-ce donc? j'ai déjà la
-main fatiguée.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à Faust.</i></p>
-
-<p>Pousse!</p>
-
-<p class="person2">VALENTIN <i>tombe.</i></p>
-
-<p>Oh!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Voilà mon rustaud apprivoisé... Maintenant alerte! Il nous faut gagner
-promptement au large; car j'entends déjà crier au meurtre. La police ne
-m'embarrasse guère; mais la justice criminelle, c'est autre chose.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE <i>à la fenêtre.</i></p>
-
-<p>À l'aide, au secours!</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE <i>à la fenêtre.</i></p>
-
-<p>Vite un flambeau!</p>
-
-<p class="person2">MARTHE <i>de même.</i></p>
-
-<p>On s'injurie, on appelle, on crie, on se bat.</p>
-
-<p class="person2">LE PEUPLE.</p>
-
-<p>Il y en a déjà un de mort!</p>
-
-<p class="person2">MARTHE <i>sortant.</i></p>
-
-<p>Les meurtriers se sont donc enfuis?</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE <i>sortant.</i></p>
-
-<p>Qui est resté sur la place?</p>
-
-<p class="person2">LE PEUPLE.</p>
-
-<p>Le fils de ta mère.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Grand Dieu! Malheureuse que je suis!</p>
-
-<p class="person2">VALENTIN.</p>
-
-<p>Je meurs: c'est bientôt dit, et encore plus tôt fait. Que signifie tout
-ce bruit, femmes? Pourquoi ces cris, ces plaintes? Approchez-vous et
-écoutez-moi. <span style="font-size: 0.8em;">(Tous font cercle autour de lui.)</span> Ma petite Marguerite,
-vois-tu bien, tu es encore jeune, tu n'es pas assez habile encore, tu
-mènes mal tes affaires. Je te le dis en confidence: tu n'es qu'une
-catin, sois-le donc comme il faut.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 650px;">
-<a id="fau01202"></a>
-<img src="images/fau01202.jpg" width="650" alt="" />
-<p class="caption">Meph... Pousse... oh!... Meph... Voilà mon rustaud
-apprivoisé.</p>
-</div>
-
-<hr class="r5" />
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="fau01302"></a>
-<img src="images/fau01302.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Meph... Il nous faut gagner promptement au large.</p></div>
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Mon frère!... Dieu!... Que veux-tu dire?</p>
-
-<p class="person2">VALENTIN.</p>
-
-<p>Ne mêle pas Dieu notre Seigneur là-dedans. Malheureusement ce qui est
-fait est fait, et ce qui en doit arriver arrivera. Il y a commencement
-à tout: tu t'es donnée à un homme en cachette, bientôt il en viendra
-d'autres; et dès l'instant que tu es à une douzaine, tu es à toute la
-ville.</p>
-
-<p>Quand la honte vient à naître, elle est mise au monde en secret, et
-on lui jette le voile de la nuit sur la tête et sur les oreilles;
-oui, on voudrait bien l'étouffer. Mais elle n'en prend pas moins son
-accroissement; puis, quand elle est devenue grande, elle paraît nue au
-jour; et ce n'est pas qu'elle soit devenue en même temps plus belle: au
-contraire, plus elle est laide, plus elle cherche la lumière.</p>
-
-<p>Je vois déjà, comme si j'y étais, le temps où tout ce que la ville
-a d'honnêtes gens reculera devant toi, malheureuse, comme devant un
-corps mort. Le cœur te saignera, s'ils s'avisent de te regarder entre
-les deux yeux: tu ne porteras plus de chaîne d'or; tu n'iras plus à
-l'église, ni à l'autel; tu ne te pavaneras plus au bal avec une fraise
-brodée! C'est sur la paille, dans un recoin obscur au milieu des gueux
-et des estropiés, que tu iras t'étendre; et Dieu te pardonnerait, que
-tu n'en seras pas moins maudite sur la terre.</p>
-
-<p class="person2">MARTHE.</p>
-
-<p>Recommandez votre âme à la grâce de Dieu! Voulez-vous aggraver encore
-vos péchés?</p>
-
-<p class="person2">VALENTIN.</p>
-
-<p>Si je pouvais tomber sur ta vieille carcasse, infâme entremetteuse, je
-croirais racheter amplement tous mes péchés!</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Mon frère, quel supplice affreux!</p>
-
-<p class="person2">VALENTIN.</p>
-
-<p>Va, va, ne pleure pas. C'est quand tu as forfait à ton honneur, que
-j'ai reçu le coup le plus terrible... Aujourd'hui, en mourant, je monte
-vers Dieu, comme un brave et honnête soldat.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il meurt.</i>)</p></blockquote>
-
-<hr class="tb" />
-
-
-<p class="center">L'ÉGLISE. MESSE, ORGUE ET CHANT.</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">MARGUERITE <i>parmi la foule</i>, UN MAUVAIS ESPRIT <i>derrière Marguerite</i>.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<p class="person2">LE MAUVAIS ESPRIT.</p>
-
-<p>Qu'il était différent, Marguerite, l'état de ton âme, lorsque pleine
-encore d'innocence tu t'approchais de ce même autel, en balbutiant des
-prières, les yeux fixés sur ce petit livre usé, le cœur partagé entre
-les jeux de l'enfance et l'amour de Dieu! Marguerite, qu'est devenue
-ta paix? Dans ton cœur que de souillures! Pries-tu pour l'âme de ta
-mère, que tu as fait descendre au tombeau à travers une lente, lente
-agonie? Sur le seuil de ta porte, quel est ce sang? Qui l'a versé?...
-Et ne sens-tu pas s'agiter dans tes flancs une créature, qui va bientôt
-naître pour ton tourment et pour le sien? Avenir funeste!</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Malheureuse!... Ah! si je pouvais me soustraire aux pensées qui se
-succèdent en tumulte dans mon âme et s'élèvent contre moi!</p>
-
-
-<p class="person">CHŒUR.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 2.5em;"><i>Dies iræ, dies illa</i></span><br />
-<span style="margin-left: 4em;"><i>Solvet sæclum in favilla</i><a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</span><br />
-</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>L'orgue joue.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">LE MAUVAIS ESPRIT.</p>
-
-<p>La colère de Dieu fond sur toi; la trompette sonne; les tombeaux
-s'ébranlent; et les cendres de ton corps, ranimées pour les flammes
-éternelles tressaillent de terreur!</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Que ne suis-je loin d'ici! Le son de cet orgue m'ôte la respiration,
-ces chants abattent mes forces et déchirent mon cœur.</p>
-
-
-<p class="person">CHŒUR.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<i>Judex erbo cùm sedebit,</i><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;"><i>Quidquid latet apparebit,</i></span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;"><i>Nil inultum remanebit</i><a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</span><br />
-</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Je ne puis plus respirer; ces piliers me serrent, cette voûte
-m'écrase... De l'air!</p>
-
-<p class="person2">LE MAUVAIS ESPRIT.</p>
-
-<p>Cache-toi... Mais non, le crime et la honte ne peuvent se cacher. De
-l'air, dis-tu, de la lumière? Malheur à toi!</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="fau01402"></a>
-<img src="images/fau01402.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Marg... Malheureuse! Ah! si je pouvais me soustraire aux
-pensées qui se succèdent en tumulte dans mon âme et s'élèvent contre
-moi. Le mauvais Esprit... La colère de Dieu fond sur toi! la trompette
-sonne... Malheur à toi!</p>
-
-<p class="caption">CHŒUR.</p>
-
-<p class="caption">
-Judex erbo cùm sedebit,<br />
-Quidquid latet apparebit,<br />
-Nil inultum remanebit.<br />
-</p></div>
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person">CHŒUR.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<i>Quid sum miser tunc dicturus?</i><br />
-<i>Quem patronum rogaturus?</i><br />
-<i>Cùm vix justus sit securus</i><a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>.<br />
-</p>
-
-<p class="person2">LE MAUVAIS ESPRIT.</p>
-
-<p>Les saints détournent de toi leur visage, les justes rougiraient de te
-tendre la main. Malheur!</p>
-
-<p class="person">CHŒUR.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 2.5em;"><i>Quid sum miser tunc dicturus<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a></i>?</span><br />
-</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Ma voisine, votre flacon!...</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle tombe évanouie.</i>)</p></blockquote>
-
-<hr class="tb" />
-
-
-<p class="center">NUIT DE SABBAT. LES MONTAGNES DU HARZ: VALLÉE DE SCHIRKE<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> ET DÉSERT.</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>N'as-tu pas envie de t'aider d'un manche à balai? Je voudrais bien,
-quant à moi, trouver quelque part un bouc vigoureux. Nous sommes encore
-loin du terme de notre course.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Tant que mes jambes auront la force de me porter, je me contenterai
-de ce bâton noueux. Que sert-il d'abréger le chemin? Errer dans ce
-labyrinthe de vallées, gravir sur ces rochers, d'où se précipitent
-les eaux qui y sourdent éternellement; voilà les plaisirs d'une telle
-course. La sève du printemps circule déjà sous l'écorce blanche et
-crevassée des bouleaux, les sapins même ressentent les influences de
-cette saison: ne devrait-elle point pénétrer aussi dans nos membres
-engourdis?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Pour moi, je n'en éprouve aucun effet; l'hiver est dans mon corps, j'ai
-soif de neige et de glace, il m'en faudrait partout sur mon sentier.
-Que la lune est triste! Qu'ils sont ternes et rougeâtres les rayons
-que son disque échancré nous lance, en montant dans le ciel! Comme ils
-frisent légèrement la croupe des montagnes! Mais elle éclaire si peu,
-qu'à chaque pas l'on se heurte contre un arbre ou contre un rocher.
-Permets que je m'adresse à quelque feu follet: j'en vois justement un,
-qui promène non loin d'ici sa voltigeante lumière. Holà, mon ami, à
-nous! Que te revient-il de flamber solitairement dans le vide? Aie la
-bonté d'éclairer nos pas, et de nous conduire là-haut.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(UN FEU FOLLET <i>s'approche.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">LE FEU FOLLET.</p>
-
-<p>J'espère que le respect que j'ai pour vous l'emportera sur mon naturel
-vagabond: mais c'est ordinairement en zigzag que notre course se dirige.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Hé, voyez donc, il veut singer les hommes. Marche droit, au nom du
-Diable; ou d'un souffle j'éteins ta vie de flamme.</p>
-
-<p class="person2">LE FEU FOLLET.</p>
-
-<p>Je vois bien que vous êtes le maître de céans, et je me rendrai de
-bonne grâce à vos désirs. Mais, songez-y, la montagne est aujourd'hui
-ensorcelée, elle est tourmentée de vertiges; or, si un feu follet vous
-montre le chemin, il ne faut pas que vous y regardiez de trop près.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="fau01502"></a>
-<img src="images/fau01502.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Meph:&mdash;Nous sommes encore loin du terme de notre course.</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person">FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS, LE FEU FOLLET, <i>chantant alternativement.</i></p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Dans la sphère des mensonges,<br />
-Des chimères, des vains songes,<br />
-Nous voici tous deux entrés.<br />
-Sois-nous un fidèle guide.<br />
-Effleurons le sol aride,<br />
-Foulons les rocs déchirés.<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Que de sapins qui se pressent,</span><br />
-Et dont tous les troncs paraissent<br />
-Saisis d'un long tremblement,<br />
-Fuir au loin rapidement!<br />
-Que de sommets qui s'abaissent!<br />
-Que de nuages mouvants!<br />
-Que de pics battus des vents!<br />
-Que de brouillards, qui se fondent,<br />
-Qui renaissent et qui grondent!<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Sur un tapis de gazon</span><br />
-Roule un torrent noir de fange<br />
-Et blanc d'écume... Qu'entends-je?<br />
-Un murmure? une chanson?<br />
-Serait-ce la voix d'un Ange?<br />
-Ou bien, seraient-ce les sons<br />
-De la voix que nous aimons?<br />
-L'écho de ce doux ramage,<br />
-Comme le cri d'un autre âge,<br />
-Va mourant de monts en monts.<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Ouhou! chouchou! bruits funèbres,</span><br />
-Retentissent près de nous:<br />
-Merles, geais, corbeaux, hiboux,<br />
-Veillent-ils dans les ténèbres?<br />
-Qui frappe ici nos regards?<br />
-Ventres plats, longues échines.<br />
-Scorpions, serpents lézards,<br />
-Rampent-ils sous les épines?<br />
-De toutes parts les racines,<br />
-Comme un million de bras,<br />
-S'allongent devant nos pas.<br />
-Ici, cachant une fosse,<br />
-Raboteuses, suant l'eau,<br />
-Elles tendent un réseau<br />
-Flexible, où le pied se fausse;<br />
-Là, du tronc des arbres morts<br />
-Elles s'élancent en gerbes,<br />
-Ou bien confondent aux herbes<br />
-Leurs longs filaments retors.<br />
-Et ces taupes bigarrées,<br />
-Sur la bruyère égarées,<br />
-La mousse humide grattant,<br />
-Broutant, trottant, voletant;<br />
-Et ces mouches fugitives,<br />
-Dont l'impétueux essaim<br />
-Sème sur notre chemin<br />
-Des étincelles si vives!...<br />
-<br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Dis-nous si nous resterons,</span><br />
-Ou si nous avancerons?<br />
-Ici tout pend, tout menace:<br />
-Ces sapins déracinés<br />
-Qui déchirent notre face,<br />
-Et ces rochers calcinés,<br />
-Ces eaux vertes, ces feux sombres,<br />
-Et ces brouillards, et ces ombres!...<br />
-</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Tiens-toi ferme au pan de mon habit. Voici un sommet intermédiaire,
-d'où l'on découvre avec surprise la splendeur de Mammon au haut de la
-montagne.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Quelles étranges lueurs verse dans ces vallées l'horizon, éclairé d'un
-triste crépuscule! Elles pénètrent jusqu'aux profondeurs les plus
-reculées de l'abîme. Là, s'élève une vapeur; plus loin, voltige un
-lambeau de nuage; ici, brille une flamme ardente à travers le crêpe des
-brouillards, et tantôt elle serpente comme un étroit sentier, tantôt
-elle jaillit comme une source limpide. Ici, durant un long espace, elle
-jette mille feux divers, qui se partagent en ruisseaux rouges dans
-les vallons; là, pressée entre deux rocs, elle se réunit en une seule
-gerbe. Près de nous des millions d'étincelles tombent sur la terre, qui
-semble couverte d'une poussière d'or. Mais regarde, ces murs de rochers
-s'allument dans toute leur hauteur.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Le seigneur Mammon n'illumine-t-il pas son palais comme il faut, pour
-cette fête? Quel bonheur pour toi d'avoir vu cela!... Je pressens déjà
-l'approche de ses convives turbulens.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Quelle agitation dans l'air! L'ouragan se déclare, il frappe mes
-épaules à coups pressés.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Si tu ne te cramponnes à ces vieilles roches, il te précipitera au
-fond de l'abîme... Une brume vient de rendre la nuit plus obscure
-encore... Écoute, comme les arbres craquent dans les bois; les hiboux
-s'enfuient épouvantés. Entends-tu éclater les colonnes de ces palais
-toujours verts? Entends-tu le froissement plaintif des branches, le
-violent tremblement des troncs, l'ébranlement sourd des racines? Quel
-affreux désordre dans leur chute! Tous crient, en tombant les uns sur
-les autres; et au fond des antres éboulés s'engouffrent tourbillons sur
-tourbillons, avec un sifflement aigu. N'entends-tu pas des voix sur les
-hauteurs, de loin, de près, de partout? Oui, oui, tout le long de la
-montagne résonne un horrible chant magique.</p>
-
-<p class="person">SORCIÈRES EN CHŒUR.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Nous montons au Brocken désert<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.<br />
-Le chaume est jaune et le blé vert.<br />
-Monseigneur Bélial<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, notre maître,<br />
-Sur le froid sommet tient sa cour.<br />
-On se presse tout à l'entour,<br />
-On danse à l'ombre du grand hêtre.<br />
-Plus d'une sorcière debout<br />
-.........................<br />
-</p>
-
-<p class="person">
-UNE VOIX.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Baubo gallop par derrière:<br />
-La vieille est à califourchon<br />
-Sur le râblé d'un vieux cochon.<br />
-Reculez-vous, place à la mère!</p>
-
-<p class="person">
-CHŒUR.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Honneur sans doute à qui de droit!<br />
-En avant, Baubo, marche droit.<br />
-D'abord la mère et qui la porte,<br />
-Puis à quelques pas son escorte.</p>
-
-<p class="person">
-UNE VOIX.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Holà! quel chemin prends-tu?</p>
-
-<p class="person">
-UNE VOIX.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 13.5em;">Moi?</span><br />
-Celui d'Ilsenstein, où je vois<br />
-Un chat-huant d'humeur accorte,<br />
-Qui se blottit dans les buissons,<br />
-Et qui me fait des yeux!</p>
-
-<p class="person">
-UNE VOIX.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 11em;">Chansons!</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Viens en enfer, petite...</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Pourquoi fuis-tu si vite?</span></p>
-
-<p class="person">
-UNE VOIX.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 2em;">Il m'a mordue au flanc.</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Vois-tu couler mon sang?</span></p>
-
-<p class="person">
-SORCIÈRES, chœur.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Le mont est haut, longue est la traite.<br />
-Quel bruit confus, quel tourbillon!<br />
-Maint balai traîne, et maint fourchons;<br />
-L'enfant se plaint, la mère p......</p>
-
-<p class="person">
-SORCIERS, premier demi-chœur.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Vrais escargots, nous marchons mal:<br />
-Les femmes ont sur nous l'avance.<br />
-Car, s'agit-il de tendre au mal,<br />
-La femme a mille pas d'avance.</p>
-
-<p class="person">
-SORCIERS, deuxième demi-chœur.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Oui, oui, votre calcul est bon;<br />
-Femme, il est vrai, le fait en mille.<br />
-Mais en quoi l'homme est plus agile,<br />
-C'est qu'il le fait, lui, d'un seul bond.</p>
-
-<p class="person">
-UNE VOIX <i>d'en haut.</i>
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Venez, venez joindre vos frères,<br />
-Quittez cet océan de pierres.</p>
-
-<p class="person">
-UNE VOIX <i>d'en bas.</i>
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Las! nous ne demandons pas mieux<br />
-Que de vous suivre jusqu'aux cieux.<br />
-Nous caquetons sans fin ni cesse,<br />
-Nous ne perdons pas un moment:<br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Mais inutilement.</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Ah! maudite faiblesse!</span></p>
-
-<p class="person">
-LES DEUX CHŒURS.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Le vent se tait, l'étoile fuit,<br />
-La lune se cache, il est nuit.<br />
-Le chœur entier battant des ailes<br />
-Frappe les airs d'un triste bruit,<br />
-Et jette au loin mille étincelles.</p>
-
-<p class="person">
-UNE VOIX <i>d'en bas.</i>
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 2em;">Arrêtez! arrêtez!</span></p>
-
-<p class="person">
-UNE VOIX d'en haut.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 2em;">Qui crie au fond du gouffre,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">En ces rocs écartés?</span></p>
-
-<p class="person">
-UNE VOIX <i>d'en bas.</i>
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 2em;">Oh! prenez-moi! Je souffre;</span><br />
-Je monte depuis trois cents ans,<br />
-Et ne puis atteindre le faîte.<br />
-Quel bonheur pour moi, quelle fête,<br />
-Si je rejoignais mes parents!</p>
-
-<p class="person">
-LES DEUX CHŒURS.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Tant pis pour vous! Le balai porte,<br />
-Et le vieux bouc, et le cloporte.<br />
-Qui ne peut monter en ce jour<br />
-Est perdu, perdu sans retour.</p>
-
-<p class="person">
-UNE DEMI-SORCIÈRE <i>en bas.</i>
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Voilà de si longues années<br />
-Que je patauge dans mon coin!<br />
-Comment sont-ils déjà si loin?<br />
-J'y passe pourtant mes journées,<br />
-J'y consacre tout mon temps, tout;<br />
-Et ne suis pas encore au bout.</p>
-
-<p class="person">
-LE CHŒUR DES SORCIÈRES.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Pour les Sorcières ce flacon<br />
-Renferme un excellent collyre;<br />
-Une auge est le meilleur navire,<br />
-La meilleure voile un torchon.<br />
-Qui n'a pu voguer à cette heure<br />
-Au grand jamais ne voguera.</p>
-
-<p class="person">
-LES DEUX CHŒURS.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Lorsqu'au sommet l'on touchera,<br />
-Que chacun à son rang demeure.<br />
-Tous à la fois d'un même vol,<br />
-En tournoyant, rasez le sol,<br />
-Et courbez au loin les bruyères<br />
-Sous vos escadrons de Sorcières.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Ils font halte.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Cela se pousse et se presse, cela s'élance et frémit, cela siffle et
-grouille, cela marche et jacasse, cela reluit, étincelle, et pue, et
-flambe... Véritable élément de Sorcières... Allons, tiens-toi donc à
-moi, autrement nous allons être séparés... Où es-tu?</p>
-
-<p class="person2">FAUST <i>dans l'éloignement.</i></p>
-
-<p>Ici!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Comment, déjà emporté? Il faut donc que j'use de mon droit de maître.
-Place à monsieur Volant! Place, aimable canaille, place! Ici,
-Docteur, prends-moi. À présent fendons la presse ensemble, c'est trop
-extravagant même pour moi. Un peu plus loin brille quelque chose qui
-a un éclat tout particulier, un instinct m'entraîne vers ce petit
-buisson. Viens, viens, nous nous y glisserons l'un et l'autre.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Esprit de contradiction!... Allons, va, je te suis. Voilà qui est
-fort bien: nous montons au Brocken dans la nuit du sabbat, pour nous
-reléguer seuls dans un coin.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Regarde, que de flammes bigarrées! C'est un club joyeux qui s'assemble.
-Avec ces petits êtres on n'est pas seul.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>J'aimerais pourtant mieux être en haut. Déjà je vois le feu et les
-tourbillons de fumée: vers ce point roule la multitude; là, elle se
-presse autour de l'Esprit du mal. Plus d'une énigme doit s'y dénouer.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Mais aussi plus d'une énigme s'y noue. Laisse le grand monde s'écouler
-en murmurant, nous nous arrêterons ici pour nous reposer. Depuis
-long-temps, il est reçu que dans le grand monde on bâtit de petits
-mondes. Voici de jeunes Sorcières nues comme la main, et de vieilles
-qui se voilent sagement. Soyez accueillantes, pour l'amour de moi: cela
-coûte peu et fait grand bien. J'entends un bruit d'instruments. Maudit
-charivari! on a besoin de s'y habituer. Viens, viens, suis-moi; cela ne
-peut se passer autrement, je marche auprès de toi, et je t'introduis:
-ce sont de nouveaux services que je te rends. Que dis-tu, l'ami? Ce
-n'est pas un étroit espace; regarde de ce côté, à peine en verras-tu le
-bout. Une centaine de feux sont allumés en cercle; on danse, on jase,
-on cuit, on boit, on fait l'amour. Dis-moi où l'on pourrait trouver
-meilleure compagnie?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Pour nous y introduire, vas-tu te montrer en magicien ou en Diable?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Ma coutume est bien de conserver l'incognito; mais dans un jour de
-gala, on laisse volontiers voir ses cordons. Au lieu de l'ordre de
-la jarretière, le pied cornu est en grand honneur céans. Vois-tu là
-cet escargot, qui arrive en rampant? À force de tâter avec le bout
-de ses cornes, il a senti que c'était moi. Si je voulais, je ne me
-déguiserais pas. Viens toujours, nous allons passer d'un feu à l'autre:
-tu es l'amant, moi je fais ta demande. <span style="font-size: 0.8em;">(À plusieurs personnages, qui
-sont assis autour d'un tas de charbons à demi-éteint.)</span> Messieurs les
-vieillards, à quoi vous occupez-vous dans ce coin? J'aimerais à vous
-voir au milieu du monde, mangeant et faisant la vie avec les jeunes
-gens. On a tout le temps d'être seul chez soi.</p>
-
-<p class="person">UN GÉNÉRAL.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Aux nations qui se fie est un sot.<br />
-On perd sa peine à travailler pour elles;<br />
-Car près du peuple, ainsi qu'auprès des belles,<br />
-<span style="margin-left: 2em;">C'est la jeunesse qui prévaut.</span></p>
-
-<p class="person">
-UN MINISTRE.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Ah! qu'aujourd'hui la misère est profonde!<br />
-Moi je suis fort de l'avis des barbons;<br />
-Oui, sans mentir, alors que nous régnions,<br />
-<span style="margin-left: 2em;">C'était bien l'âge d'or du monde.</span></p>
-
-<p class="person">
-UN PARVENU.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Nous n'étions pas non plus des moins adroits,<br />
-Et de nos mains nous poussions à la roue:<br />
-Mais à présent que nous sommes les rois,<br />
-<span style="margin-left: 2em;">À notre tour on nous bafoue.</span></p>
-
-<p class="person">
-UN AUTEUR.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Tout se corrompt. Qui peut lire en nos jours<br />
-Un écrit juste, et d'un contenu sage?<br />
-Jamais encore on n'a vu le jeune âge<br />
-<span style="margin-left: 2em;">Aussi tranchant dans ses discours.</span></p>
-
-<p class="person">
-MÉPHISTOPHÉLÈS <i>paraît tout-à-coup très-âgé.</i>
-</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Le monde, je le sens, touche à sa dernière heure;<br />
-Pour la dernière fois j'ai suivi ce chemin,<br />
-Mon corps devient débile... Oui, s'il faut que je meure,<br />
-<span style="margin-left: 2em;">Le vieux monde est sur son déclin.</span><br />
-</p>
-
-<p class="person2">UNE SORCIÈRE-REVENDEUSE.</p>
-
-<p>Messieurs ne passez pas si vite, ne laissez pas échapper l'occasion,
-regardez avec attention mes marchandises. Il y en a de toute sorte,
-et cependant rien qui n'ait son pareil sur la terre, rien qui n'ait
-causé un notable dommage aux hommes et au monde. Ici, il n'y a pas un
-poignard qui n'ait fait couler du sang; pas une coupe qui n'ait versé
-dans un corps sain le poison le plus subtil; pas une parure qui n'ait
-séduit une femme honnête; pas une épée qui n'ait rompu l'alliance de
-paix, ou frappé l'ennemi par derrière.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Eh, cousine, vous vous méprenez sur les temps. Ce qui est fait, est
-fait; on ne s'en inquiète plus. Fournissez-vous de nouveautés, il n'y a
-que les nouveautés qui attirent.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Pourvu que je ne m'oublie pas moi-même! C'est là une véritable foire!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Toute la colonne s'ébranle pour monter; tu crois pousser, et tu es
-poussé.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Qui aperçois-je de ce côté?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Regarde bien, c'est Lilith.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Qui?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>La première femme d'Adam. Tiens-toi en garde contre ses beaux cheveux,
-merveilleuse parure qui la distingue; quand une fois elle en a touché
-un jeune homme, c'en est fait de sa liberté.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Près de ce siège en voici deux, l'une vieille et l'autre jeune, qui ont
-déjà beaucoup dansé.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Aujourd'hui cela ne se repose point. On passe à une nouvelle danse:
-viens, prenons-les.</p>
-
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="font-size: 0.8em;">FAUST <i>dansant avec la jeune.</i></span><br />
-<br />
-J'eus un beau rêve un soir d'été:<br />
-Sur un pommier dans les prairies<br />
-Reluisaient deux pommes fleuries;<br />
-Elles me plurent, j'y montai.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">LA BELLE.</span><br />
-<br />
-Pour ces pommettes si vermeilles<br />
-Votre appétit date d'Éden.<br />
-Il m'est doux de voir mon jardin<br />
-En porter de toutes pareilles.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>avec la vieille.</i></span><br />
-<br />
-J'eus un mauvais rêve une nuit<br />
-En un tronc mou, jaune et stérile<br />
-..........................<br />
-..........................<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">LA VIEILLE.</span><br />
-<br />
-Je suis la très-humble servante<br />
-Du chevalier au pied cornu.<br />
-Qu'il........................<br />
-Si............. ne l'épouvante.<br />
-</p>
-
-<p class="person2">L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.</p>
-
-<p>Maudites gens, qu'osez-vous faire? Ne vous a-t-on pas, depuis
-long-temps, montré comment il faut s'y prendre? Un Esprit ne se tient
-jamais droit sur ses pieds, et voilà que vous dansez ainsi que nous
-autres hommes!</p>
-
-<p class="person2">LA BELLE <i>dansant.</i></p>
-
-<p>Qu'a-t-il à voir dans notre bal, celui-là?</p>
-
-<p class="person2">FAUST <i>dansant.</i></p>
-
-<p>Eh! il est partout le même; ce que les autres font, il faut lui qu'il
-le juge. S'il n'a pu discourir sur un pas, le pas est comme non avenu.
-Ce qui le met surtout en colère, c'est de vous voir avancer: consentez
-à tourner en cercle, comme il tourne lui-même dans son vieux moulin, et
-il s'extasiera à tous coups; notamment, si vous ne manquez pas de le
-payer en profondes révérences.</p>
-
-<p class="person2">L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.</p>
-
-<p>Vous êtes encore là? C'est inouï. Disparaissez donc! Nous avons tout
-éclairci, mais la canaille des Diables est ingouvernable. Nous avons la
-sagesse en partage, nous travaillons de toutes nos forces; et néanmoins
-le creuset n'est pas encore nettoyé. Combien de temps n'y ai-je pas
-consacré, et jamais rien ne s'épure. C'est inouï!</p>
-
-<p class="person2">LA BELLE.</p>
-
-<p>Hé bien, cesse donc de nous ennuyer ici.</p>
-
-<p class="person2">L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.</p>
-
-<p>Esprits, je vous le dis en face, le despotisme d'esprit m'est
-intolérable; mon esprit ne peut l'exercer. <span style="font-size: 0.8em;">(<i>On continue de danser.</i>)</span>
-Aujourd'hui, je le vois, je ne gagnerai rien: cependant c'est toujours
-un nouveau voyage de fait, et je n'ai pas perdu l'espoir de mettre, à
-mon dernier, les Diables et les poètes en déroute.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 700px;">
-<a id="fau01602"></a>
-<img src="images/fau01602.jpg" width="700" alt="" />
-<p class="caption">Meph&mdash;Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien
-de le regarder... tu as bien entendu raconter l'histoire de Méduse?<br />
-Faust&mdash;Assurément ce sont là les yeux d'un mort, qu'une main amie n'a
-point fermés; c'est là le sein que Marguerite m'a livré, c'est le corps
-charmant que j'ai possédé.</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Il va se plonger tout-à-l'heure dans une mare, c'est la façon dont il
-se soulage; et quand une sangsue s'est gorgée de son sang, il est alors
-guéri des Esprits et de l'esprit. <span style="font-size: 0.8em;">(À Faust qui a quitté la danse.)</span>
-Pourquoi lâches-tu la jolie fille qui t'excitait à la danse par des
-chants si agréables?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Ah! au milieu de ses chants, une souris rouge lui est sortie de la
-bouche.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Voilà quelque chose de bien redoutable! On n'y regarde pas de si près:
-que la souris soit rouge ou grise, il n'importe. Qui va tenir compte de
-pareille bagatelle dans un moment comme celui-ci, à l'heure du berger?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Mais que vois-je?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Hé?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Méphisto, ne vois-tu pas une jeune fille pâle et belle, qui se tient
-seule dans l'éloignement? Elle s'avance à pas lents; on dirait, à sa
-démarche, qu'elle a les fers aux pieds... Je jurerais que c'est ma
-bonne Marguerite elle-même.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien de le regarder. C'est une
-figure magique, inanimée, un fantôme. Il n'est pas bon de le rencontrer
-sur sa route; son regard fixe glace le sang de l'homme, et le convertit
-presque en pierre: tu as bien entendu raconter l'histoire de Méduse?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Assurément ce sont là les yeux d'un mort, qu'une main amie n'a point
-fermés; c'est là le sein que Marguerite m'a livré, c'est le corps
-charmant que j'ai possédé.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>C'est de la magie, homme simple, fou que tu es: car chacun y croit
-reconnaître sa maîtresse.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Quels transports!... Quelles tortures!... Je ne puis m'arracher de ce
-spectacle... Mais quoi de plus étrange que le ruban rouge qui entoure
-ce beau cou, et qui n'est pas plus large que le dos d'un couteau!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>C'est juste, je le vois comme toi. Elle peut même porter sa tête sous
-son bras, puisque Persée la lui a coupée. Bah! laisse cette chimère.
-Viens plutôt sur la colline en face: elle est aussi agréablement
-disposée que le Prater de Vienne; et je me trompe fort, ou j'y vois un
-théâtre dans toutes les règles. Qu'y a-t-il donc là?</p>
-
-<p class="person2">UN SERVANT.</p>
-
-<p>On commence à l'instant une nouvelle pièce, la dernière pièce de sept:
-on est ici dans l'usage d'en donner ce nombre, ni plus, ni moins. Un
-amateur l'a écrite, et ce sont des amateurs qui la jouent. Pardonnez,
-messieurs, si je disparais; c'est que je suis l'amateur qui lève le
-rideau.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Que je vous trouve sur le Blocksberg<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, à la bonne heure; au moins
-vous y êtes à votre place<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-
-<p class="center">SONGE</p>
-
-<p class="center">D'UNE NUIT DE SABBAT, <i>ou</i></p>
-
-<p class="center">LES NOCES D'OR D'OBERON ET TITANIA.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<p class="center">INTERMÈDE.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="font-size: 0.8em;">DIRECTEUR DE THÉATRE.</span><br />
-<br />
-De Mieding<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a> enfants intrépides,<br />
-Nous avons ce soir congé net.<br />
-Vieille montagne et vals humides,<br />
-Telle est la scène du ballet.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">HÉRAUT.</span><br />
-<br />
-Ce n'est qu'après cinquante années,<br />
-Que les noces sont d'or. Grand mal!<br />
-Mais les brouilles sont terminées<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>,<br />
-Puis l'or est un divin métal.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">OBERON.</span><br />
-<br />
-Êtes-vous Esprits de ma trempe?<br />
-Sachez le montrer en ce jour.<br />
-La reine et le roi vont d'Amour<br />
-Rallumer la nocturne lampe.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">PUCK</span><a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>.<br />
-<br />
-Puck entre, et se meut de travers,<br />
-Et traîne son pied en spirales.<br />
-Plus loin dansent, par intervalles,<br />
-De légers couples dans les airs.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">ARIEL</span><a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.<br />
-<br />
-Ariel, en gonflant sa joue,<br />
-Module un son aérien.<br />
-À faux souvent le flûteur joue,<br />
-Mais parfois il rencontre bien.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">OBERON.</span><br />
-<br />
-Qui veut la paix dans son ménage,<br />
-N'a qu'à prendre exemple de nous:<br />
-Pour le bonheur du mariage<br />
-Il faut séparer les époux.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">TITANIA.</span><br />
-<br />
-Le mari sa femme importune?<br />
-La femme boude son mari?<br />
-Au fond du Nord conduisez l'une,<br />
-Menez l'autre au fond du Midi.<br />
-</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 10%;">ORCHESTRE, TUTTI.</p>
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Fortissimo.</i>)</p></blockquote>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Insectes lourds suçant les roses,<br />
-Becs de mouche, nez de cirons,<br />
-Grenouilles, crapauds et grillons:<br />
-Voilà, messieurs, nos virtuoses.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">SOLO.</span><br />
-<br />
-Le basson nous vient par le bac:<br />
-D'une outre enflée il a la mine.<br />
-Entendez-vous le chnec-chnic-chnac<br />
-Qui sort de sa large narine?<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">ESPRIT qui vient de se former.</span><br />
-<br />
-Prends cet embryon dans ce coin,<br />
-Mets-lui des ailes à la tête:<br />
-Ce n'est rien, c'est moins qu'une bête;<br />
-Mais c'est un poème au besoin<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">UN PETIT COUPLE.</span><br />
-<br />
-Sur les fleurs, le long des rigoles,<br />
-Tu cours et sautilles vraiment<br />
-On ne saurait plus lestement;<br />
-Mais aux cieux jamais tu ne voles<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">VOYAGEUR CURIEUX.</span><br />
-<br />
-Dois-je bien en croire mes yeux?<br />
-N'est-ce point une mascarade?<br />
-Rencontrer dans ma promenade<br />
-Oberon, le plus beau des Dieux!<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">ORTHODOXE.</span><br />
-<br />
-Quoi! pas de griffes, pas de queue!<br />
-C'est pourtant, à ce que je vois,<br />
-Comme les Dieux des Grecs sans foi<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>,<br />
-Un Diable on le sent d'une lieue.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">ARTISTE DU NORD.</span><br />
-<br />
-Ce que je fis jusqu'à ce jour<br />
-N'est qu'ébauches, traits de génie;<br />
-Mais attendez, en Italie<br />
-Je me prépare à faire un tour.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">PURISTE</span><a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.<br />
-<br />
-Ah! mon malheur ici m'amène.<br />
-Quels désordres immodérés!<br />
-Dans cette foule, sur la plaine,<br />
-Il n'en est que deux de poudrés.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">JEUNE SORCIÈRE.</span><br />
-<br />
-La poudre, ainsi que la chemise,<br />
-Sied aux femmes sur le retour.<br />
-Sur un bouc je suis, nue, assise,<br />
-Car mon corps ne craint pas le jour.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">MATRONES.</span><br />
-<br />
-Nous avons trop de savoir-vivre<br />
-Pour rabattre ici vos grands airs.<br />
-Votre jeunesse vous enivre,<br />
-Mais attendons l'âge... et les vers.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">MAÎTRE DE CHAPELLE.</span><br />
-<br />
-Ne voilez point la beauté nue...<br />
-Becs de mouche, nez de cirons.<br />
-Grenouilles crapauds et grillons,<br />
-En mesure, ou bien je vous tue.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">GIROUETTE tournée d'un côté.</span><br />
-<br />
-Réunion charmante à voir.<br />
-Les femmes les plus agréables,<br />
-Et les hommes les plus aimables!<br />
-Tous jeunes gens riches d'espoir.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">GIROUETTE tournée de l'autre côté.</span><br />
-<br />
-Si la terre ne s'ouvre vite,<br />
-Et ne les coule tous à fond,<br />
-La tête me tourne, et d'un bond<br />
-Dans l'enfer je me précipite.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">XÉNIES</span><a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>.<br />
-<br />
-Vrais insectes nous sommes là,<br />
-Tenant une maligne pince,<br />
-Pour rendre honneur au puissant prince,<br />
-À Satan, notre cher papa.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">HENNINGS</span><a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.<br />
-<br />
-Les entendez-vous, ces harpies,<br />
-Naïvement médire en chœur?<br />
-Puis elles sont assez hardies<br />
-Pour se vanter de leur bon cœur!<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">MUSAGÈTE</span><a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.<br />
-<br />
-Dans les danses de ces Sorcières,<br />
-Je ne me déplais certes pas;<br />
-Car je puis mieux guider leurs pas,<br />
-Que les pas des Muses légères.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">CI-DEVANT GÉNIE DU TEMPS</span><a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>.<br />
-<br />
-Ma foi! hurlons avec les loups.<br />
-Porte-moi sur cette montagne;<br />
-C'est un Parnasse d'Allemagne,<br />
-On y trouve place pour tous.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">VOYAGEUR CURIEUX.</span><br />
-<br />
-Quel est ce grand qui court si vite,<br />
-Et qui se rengorge en courant?<br />
-Son nez partout il va fourrant.<br />
-&mdash;C'est qu'il fait la chasse au jésuite<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">GRUE.</span><br />
-<br />
-En eaux troubles je pêche aussi,<br />
-Quand je n'en ai de plus sortables.<br />
-C'est pourquoi vous voyez ici<br />
-L'homme pieux parmi les Diables.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">MONDAIN.</span><br />
-<br />
-Oui, pour les pieux, croyez-moi,<br />
-Tout est instrument, véhicule:<br />
-Dans l'enfer, au nom de la foi,<br />
-Se tient plus d'un conventicule.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">DANSEUR.</span><br />
-<br />
-Voici venir des chœurs nouveaux.<br />
-Les tambours battent, le ciel tonne...<br />
-Paix! le héron dans les roseaux<br />
-Redit sa chanson monotone.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">DOGMATIQUE</span><a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.<br />
-<br />
-Sans en démordre, je maintien<br />
-Qu'au doute la raison s'oppose;<br />
-Car si le Diable n'était rien,<br />
-Comment serait-il quelque chose?<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">IDÉALISTE.</span><br />
-<br />
-L'imagination bientôt<br />
-Va prendre sur moi trop d'empire;<br />
-Et, si je suis tout, il faut dire<br />
-Que je suis aujourd'hui bien sot.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">RÉALISTE.</span><br />
-<br />
-Je sonde l'Être et me démène<br />
-À tel point que j'en perds le sens:<br />
-Pour la première fois je sens<br />
-Ma démarche errer incertaine.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">SUPERNATURALISTE.</span><br />
-<br />
-Oh! que j'ai de contentement<br />
-À voir défiler ces phalanges!<br />
-Car je peux rigoureusement<br />
-Conclure des Diables aux Anges.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">SCEPTIQUE.</span><br />
-<br />
-Courant après maints feux follets,<br />
-Chacun voit de l'or dans du sable.<br />
-Puisque le doute sied au Diable<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>,<br />
-Ici je demeure et m'y plais.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">MAÎTRE DE CHAPELLE.</span><br />
-<br />
-Amateurs sans goût, pures bêtes,<br />
-Becs de mouches, nez de cirons,<br />
-Grenouilles, crapauds et grillons,<br />
-Ah! quels virtuoses vous êtes<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">LES SOUPLES</span><a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>.<br />
-<br />
-Quant à nous, rien ne nous arrête:<br />
-<i>Sans-souci</i>, voilà notre nom;<br />
-Nous marchons sur les pieds, sinon<br />
-Nous marchons très-bien sur la tête.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">LES EMPÉTRÉS.</span><br />
-<br />
-Nous fûmes de bons pique-assiettes;<br />
-Mais ayant usé nos souliers<br />
-À faire aux princes des courbettes,<br />
-Maintenant nous allons nu-pieds.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">FEUX-FOLLETS.</span><br />
-<br />
-Nous sommes enfants de la boue<br />
-Qui corrompt les dormantes eaux:<br />
-Mais en vrais paons faisons la roue,<br />
-Puisqu'ici l'on nous trouve beaux.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">ÉTOILE TOMBANTE.</span><br />
-<br />
-Du haut des cieux que ma lumière<br />
-Tant de milliers d'ans éclaira;<br />
-Je tombe, et gis dans la poussière.<br />
-Sur mes pieds qui me remettra?<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">LES MASSIFS.</span><br />
-<br />
-Place! place! les herbes ploient,<br />
-Le sol cède, l'arbre se rompt.<br />
-Les Esprits, tout Esprits qu'ils soient,<br />
-Ont parfois des membres de plomb.<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">PUCK.</span><br />
-<br />
-Hé! seigneurs éléphants, de grâce,<br />
-Daignez marcher d'un pas moins lourd.<br />
-Que le moins leste dans ce jour<br />
-Soit Puck à la mobile face<br />
-<br />
-<span style="font-size: 0.8em;">ARIEL.</span><br />
-<br />
-Si la nature, si l'esprit<br />
-Vous a pourvus d'ailes divines,<br />
-Suivez-moi tous sur ces collines,<br />
-Où la rose à l'ombre fleurit.<br />
-</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-top: 1.5em;">ORCHESTRE.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Pianissimo.</i>)</p></blockquote>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-Un brouillard s'élève et voltige,<br />
-On entend gémir les roseaux...<br />
-C'est le vent qui rase les eaux,<br />
-Tout a fui comme un vain prestige.<br />
-</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-
-<p class="center">JOUR NÉBULEUX.&mdash;UNE PLAINE.</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">MÉPHISTOPHÉLÈS, FAUST<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Dans la misère, dans le désespoir; entraînée long-temps sur une pente
-funeste, sur la pente de l'abîme et maintenant captive, jetée comme
-une criminelle au fond d'un cachot, où l'attendent d'effroyables
-supplices!... La céleste, l'infortunée créature!... Jusque-là...
-jusques à ce point!... Traître, méprisable Esprit, tu me l'as caché!...
-Reste donc, reste ici, roule avec colère, dans leur orbite, tes yeux de
-Démon! Reste et brave-moi par ton insupportable présence!... Captive,
-dans une irréparable misère; livrée aux mauvais Esprits et à la justice
-barbare des hommes!... Et pendant ce temps, tu me fais courir à de
-hideux divertissements, tu me caches sa détresse toujours croissante,
-et tu la laisses périr sans secours!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Elle n'est pas la première.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Chien, abominable monstre!... Rends-lui, Esprit infini, rends à ce
-vermisseau cette forme de chien, sous laquelle il s'est amusé tant
-de fois à rôder pendant la nuit, pour mordre les jambes du voyageur
-paisible, et se jeter sur ses épaules quand il l'avait renversé:
-rends-lui cette forme favorite que devant moi dans le sable il rampe
-sur son ventre, et que je le foule aux pieds, l'infame!&mdash;«Ce n'est
-pas la première!»&mdash;Horrible idée, idée incompréhensible à toute âme
-humaine! Que plus d'une créature ait été plongée dans l'abîme d'une
-telle misère; que la première, dans les agonies de sa mort, n'ait pas
-payé pour toutes les autres aux regards de l'éternelle pitié! La misère
-d'une seule a suffi pour glacer jusqu'à la moelle de mes os; et toi, tu
-souris tranquillement, en parlant du sort affreux de quelques milliers
-d'entre elles!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Nous sommes à peine à l'a. b. c. de notre esprit, que déjà, vous autres
-hommes, vous l'avez perdu. Pourquoi fais-tu société avec nous, si tu
-n'en peux supporter les conséquences? Tu veux voler, et tu crains le
-vertige!... D'ailleurs est-ce moi qui me suis jeté à ta tête, ou toi à
-la mienne?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Ne grince pas tes dents de tigre si près de moi, tu me fais horreur!...
-Esprit sublime, toi qui m'as jugé digne de te contempler, toi qui
-connais mon cœur et mon âme, pourquoi m'as-tu attelé au même joug que
-ce misérable, qui se nourrit de désastres, qui se complaît dans la
-destruction?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>As-tu fini?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Sauve-la ou malheur à toi, la plus effroyable malédiction sur toi, aux
-siècles des siècles!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Je ne peux pas dénouer les chaînes de la vengeance, je ne peux
-pas ouvrir les verrous.&mdash;«Sauve-la»&mdash;Lequel donc de nous deux l'a
-précipitée dans l'abîme? Est-ce moi ou toi? <span style="font-size: 0.8em;">(Faust lance autour de lui
-des regards furieux.)</span> Vas-tu prendre en main le tonnerre? Heureusement
-qu'il ne vous fût point confié, chétifs mortels! Foudroyer l'innocent
-qui vous résisterait, ce serait un petit plaisir que vous vous
-donneriez quelquefois.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Conduis-moi dans sa prison, il faut qu'elle en sorte!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>C'est t'exposer à un grand péril; as-tu déjà oublié le meurtre, dont ta
-main ensanglanta cette ville? Sur la demeure de la victime planent des
-Esprits vengeurs, qui épient le retour de l'assassin.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Et c'est de toi qu'il faut l'entendre? Ruine et mort de tout un
-monde sur toi, monstre!... Conduis-moi dans sa prison, te dis-je, et
-délivre-la!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Eh bien, je t'y conduirai; et, quant à ce que je peux faire pour sa
-délivrance, le voici... Ai-je, moi, tout pouvoir dans le ciel et sur la
-terre?... J'endormirai le geôlier, et je te mettrai en possession de
-la clef; il faudra ensuite la main d'un homme, pour ouvrir les portes:
-charge-t'en. Je serai là avec des chevaux enchantés, prêt à vous
-emmener tous les deux. C'est tout ce que je puis faire.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Partons donc!</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 650px;">
-<a id="fau01702"></a>
-<img src="images/fau01702.jpg" width="650" alt="" />
-<p class="caption">
-Faust&mdash;que vois-je remuer autour de ce gibet?<br />
-... ils vont et viennent, ils se baissent et se relèvent.<br />
-Meph&mdash;C'est une assemblée de Sorciers.<br />
-Faust&mdash;Ils sèment et consacrent.<br />
-Meph&mdash;En avant! En avant!<br />
-</p>
-</div>
-<hr class="r5" />
-
-<p class="center">LA NUIT.&mdash;UNE RASE CAMPAGNE.</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS, <i>sur des chevaux noirs hennissant.</i></p>
-
-<hr class="r5" />
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Que vois-je remuer autour de ce gibet?</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>J'ignore ce qu'ils veulent faire.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Ils vont et viennent, ils se baissent et se relèvent.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>C'est une assemblée de Sorciers.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Ils sèment et consacrent.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>En avant! En avant!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-
-<p class="center">UN CACHOT.</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">FAUST, <i>un trousseau de clefs dans une main, une lampe dans l'autre,
-debout devant une petite porte en fer.</i></p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Il y a long-temps que je n'ai éprouvé une horreur si profonde; toutes
-les misères de l'humanité sont concentrées en moi seul. C'est ici
-qu'elle habite, derrière ce mur humide; et duel fût son crime? une
-douce illusion. Tu trembles de l'approcher, tu crains de la revoir!...
-Entrons, mon abattement ne fait que hâter sa mort.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il détache une des clefs. On entend chanter au-dedans du
-cachot.</i>)</p></blockquote>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-<span style="margin-left: 1.5em;">Ma mère, la catin,</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Qui m'a tuée!...</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">Mon père, le coquin,</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Qui m'a mangée!...</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Ma jeune sœur,</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">À la faveur</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">De la nuit sombre,</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">En un lieu frais</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Que je connais,</span><br />
-<span style="margin-left: 4.5em;">À l'ombre,</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Jeta mes os,</span><br />
-<span style="margin-left: 3em;">Dans des roseaux,</span><br />
-<span style="margin-left: 4.5em;">Sous un saule,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">À l'eau.</span><br />
-Là, je devins petit oiseau,<br />
-<span style="margin-left: 3em;">Et vole, vole!</span><br />
-</p>
-
-<p class="person2">FAUST, <i>ouvrant la porte.</i></p>
-
-<p>Elle ne se doute pas que son amant l'écoute... J'entends le bruit des
-fers qui traînent à terre, et de la paille qui se froisse.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il entre.</i>)</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(MARGUERITE <i>paraît, s'enveloppant dans sa couverture.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Dieu, Dieu, ils viennent!... Affreuse mort!</p>
-
-<p class="person2">FAUST <i>bas</i>.</p>
-
-<p>Silence, je viens te délivrer.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE <i>se traînant jusqu'à lui.</i></p>
-
-<p>Si tu es un homme, sois touché de mon infortune.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Tes cris vont réveiller les gardes.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il saisit les chaînes pour les détacher.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MARGUERITE <i>à genoux.</i></p>
-
-<p>Bourreau, qui t'a donné cette puissance sur moi?... Tu viens déjà me
-chercher, dès minuit? Aie pitié de moi, et laisse-moi vivre encore.
-Demain, au point du jour, ne sera-ce pas assez tôt? <span style="font-size: 0.8em;">(Elle se relève.)</span>
-Je suis si jeune, si jeune... et déjà il faut mourir... J'étais belle
-aussi, et ce fût ma perte... Mon ami était alors près de moi; il est
-bien loin maintenant; ma guirlande est arrachée, ses fleurs sont
-dispersées... Ne me saisis pas avec tant de violence, épargne-moi; que
-t'ai-je fait?... Ne me laisse pas pleurer en vain... Je ne t'ai jamais
-vu de ma vie!</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Comment résister à tant de douleurs?</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Je suis tout-à-fait en ta puissance; permets-moi une fois seulement
-d'allaiter encore mon enfant. Je l'ai serré contre mon cœur toute
-la nuit; ils me l'ont pris pour me faire du chagrin, et ils disent
-à présent que je l'ai tué... Jamais je ne reprendrai ma gaité: ils
-chantent des chansons sur moi... C'est bien méchant de leur part!... Un
-vieux conte finit comme cela: <i>Que veulent-ils donc dire?</i></p>
-
-<p class="person2">FAUST <i>se jette à ses pieds.</i></p>
-
-<p>Ton amant est à tes genoux, il vient briser tes horribles chaînes.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE <i>faisant de même.</i></p>
-
-<p>Oui, mettons-nous à genoux, pour implorer les saints... Vois-tu, sous
-ces degrés et sur le seuil de cette porte, les chaudières bouillantes
-de l'enfer? Vois-tu le Malin qui grince les dents de colère, et qui
-fait un épouvantable bruit?</p>
-
-<p class="person2">FAUST <i>à haute voix.</i></p>
-
-<p>Marguerite! Marguerite!</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE <i>d'un air attentif.</i></p>
-
-<p>C'était la voix de mon ami. <span style="font-size: 0.8em;">(Elle s'élance brusquement, ses fers
-tombent.)</span> Où est-il? Je l'ai entendu appeler, je suis libre, personne
-ne m'arrêtera; je veux me jeter à son cou, me reposer sur son cœur;
-il a appelé Marguerite, il était près de la porte; au milieu des
-hurlements et du fracas de l'enfer, à travers l'amère ironie du Démon,
-j'ai reconnu sa douce voix, sa voix si tendre!</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>C'est moi-même.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>C'est toi? Oh! dis-le encore une fois! <span style="font-size: 0.8em;">(Elle le saisit.)</span> C'est lui,
-c'est lui! Où est la douleur? Où est l'angoisse des fers et du cachot?
-C'est toi... tu viens me sauver... je suis sauvée!... Je revois la rue
-où je t'aperçus pour la première fois, elle est là; et voici le beau
-jardin où, Marthe et moi nous t'attendions.</p>
-
-<p class="person2">FAUST <i>s'efforçant de l'entraîner.</i></p>
-
-<p>Viens avec moi, viens.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Oh! reste, reste; j'aime tant à être où tu es!</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle l'embrasse.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Hâte-toi; si tu tardes encore, nous le paierons bien cher!</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Comment, tu ne peux plus m'embrasser? Absent depuis si peu de temps,
-mon ami ne sait déjà plus m'embrasser?... Pourquoi ai-je donc le cœur
-si serré près de toi? Quand je me souviens qu'une seule de tes paroles,
-qu'un seul de tes regards m'ouvrait le ciel, et que tu m'embrassais
-jusqu'à m'étouffer... Embrasse-moi donc, ou je vais t'embrasser la
-première. (<i>Elle se pend à son cou.</i>) Oh! ciel! tes lèvres sont froides,
-elles sont muettes... Qu'as-tu fait de ton amour? Qui me l'a ravi?</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Elle se détourne de lui.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Viens, suis-moi, douce amie; prends courage. Je t'aime avec transport,
-je t'aime avec fureur! Suis-moi, je ne te demande que cela.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE <i>le regardant fixement.</i></p>
-
-<p>Est-ce donc toi? Est-ce toi, bien sûr?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Oui, c'est moi. Viens, viens.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Tu brises mes chaînes, et tu me reprends dans tes bras!... D'où vient
-que tu n'as pas horreur de moi?... Mais sais-tu bien, mon ami, qui tu
-délivres?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Viens, viens, te dis-je. Déjà la nuit est moins sombre.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>J'ai tué ma mère; mon enfant, je l'ai noyé. Ne te fût-il pas donné,
-à toi, comme à moi? Oui, à toi... C'est toi! j'ai peine à le croire.
-Donne-moi ta main... ce n'est pas un songe... ta main chérie!... Oh!
-mais elle est humide; essuie-la, je crois qu'il y a du sang... Ah!
-Dieu! qu'as-tu fait?... Rengaine ton épée, je t'en supplie!</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Ce qui est fait est fait, laisse là le passé, tu me feras mourir.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Non, il faut que tu vives, toi. Je vais te décrire les tombeaux que tu
-dois élever demain. Donne à ma mère la meilleure place, mets mon frère
-tout près d'elle, moi un peu de côté... pas trop loin pourtant, et mon
-enfant à ma droite. Du reste, personne ne doit reposer près de moi...
-Reposer à tes côtés, c'eût été pour moi un grand bonheur; mais il ne
-m'appartient plus; j'ai beau m'efforcer de me rapprocher de toi, il me
-semble toujours que tu me repousses violemment... Et cependant c'est
-bien toi; et tu me regardes avec tant de bonté, de tendresse!</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Si tu sens que c'est moi, viens donc!</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Dehors?</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>À la liberté.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Dehors, il y a mon tombeau; la mort me guette.&mdash;«Viens donc!»&mdash;J'irai
-d'ici dans la couche éternelle, et je ne ferai pas un pas de plus... Tu
-pars déjà? O Henri, si je pouvais t'accompagner!</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Tu le peux, tu n'as qu'à le vouloir, la porte est ouverte.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Pourquoi sortir, n'ayant rien à espérer? À quoi bon fuir, quand ils me
-guettent au passage?... Il est si triste d'être réduite à mendier, et
-encore avec une mauvaise conscience! Il est si triste d'errer en pays
-étranger... et d'ailleurs ils sauraient bien m'y retrouver.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Je reste auprès de toi.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Vite, vite, sauve ton pauvre enfant. Pars; suis d'abord le grand chemin
-le long du ruisseau, remonte ensuite le sentier au fond du bois, sur la
-gauche, à l'endroit de la bonde, dans l'étang; prends-le vite par la
-main, il la tendra vers toi, il se débat encore... Sauve-le! Sauve-le!</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Reviens à toi. Un seul pas, et tu es libre.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Si nous avions seulement passé la montagne! Là, ma mère est assise sur
-une pierre... Le froid me saisit à la nuque. Là, ma mère est assise
-sur une pierre, et elle branle la tête: elle ne fait point signe du
-doigt, elle ne cligne point de l'œil; sa tête est lourde... elle dort
-depuis si longtemps! Plus de réveil!... Elle dormait autrefois pour nos
-plaisirs... C'étaient d'heureux temps!</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Puisque les pleurs, puisque les prières ne peuvent rien sur toi, je
-saurai t'emporter hors d'ici.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Laisse-moi! Non, je ne souffrirai point la violence; ne porte pas sur
-moi tes mains meurtrières, ne me saisis pas ainsi!... Souviens-toi que
-j'ai tout fait pour te plaire.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Le jour paraît. Mon amie, ma douce amie!</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Le jour?... Oui, il fait jour; mon dernier jour pénètre ici... Ce
-devait être mon jour de noces!... Ne dis à personne, au moins, que tu
-étais déjà près de Marguerite... Oh! ma guirlande, où est-elle?...
-Nous nous reverrons, mais non pas au bal... La foule se presse, et
-on ne l'entend pas; la place, les rues ne peuvent la contenir; la
-cloche sonne, le signal est donné<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>... Comme ils me prennent et
-m'enchaînent! Me voici déjà montée sur l'échafaud, déjà tombe sur le
-cou de chacun des spectateurs le tranchant qui s'abat sur le mien... Le
-monde est muet comme un tombeau.</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Ah! pourquoi suis-je né?</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(MÉPHISTOPHÉLÈS <i>se montre à la porte.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Hors d'ici, ou vous êtes perdus. Que de paroles inutiles, que de délais
-et d'incertitudes! Mes chevaux frissonnent, l'aube blanchit l'horizon.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Qui s'élève de terre?... C'est lui! C'est lui! Chassez-le. Que veut-il
-dans le saint lieu?... Il veut mon âme!</p>
-
-<p class="person2">FAUST.</p>
-
-<p>Il faut absolument que tu vives.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Justice de Dieu, je me suis abandonnée à toi.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à Faust.</i></p>
-
-<p>Viens toi-même, ou je te laisse avec elle sous le couteau.</p>
-
-<p class="person2">MARGUERITE.</p>
-
-<p>Je suis à toi, Père céleste! Anges, déployez vos saintes armées,
-protégez-moi... Henri, tu me fais horreur!</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS.</p>
-
-<p>Elle est jugée.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a id="fau01802"></a>
-<img src="images/fau01802.jpg" width="600" alt="" />
-<p class="caption">Faust&mdash;Reviens à toi. Un seul pas, et tu es libre...<br />
-Meph&mdash;... que de paroles inutiles! que de délais et d'incertitudes!<br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">mes chevaux frissonnent, l'aube blanchit l'horizon.</span><br />
-</p></div>
-<hr class="r5" />
-
-<p class="person2">VOIX <i>d'en haut.</i></p>
-
-<p>Elle est sauvée.</p>
-
-<p class="person2">MÉPHISTOPHÉLÈS <i>à Faust.</i></p>
-
-<p>Ici! À moi!</p>
-
-<blockquote>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">(<i>Il disparaît avec Faust.</i>)</p></blockquote>
-
-<p class="person2">VOIX <i>du fond, s'affaiblissant par degrés.</i></p>
-
-<p>Henri! Henri!</p>
-
-
-<h4>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE DE LA TRAGÉDIE DE FAUST<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>.</h4>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h4>NOTES.</h4>
-
-<p>NOTES DE LA PRÉFACE.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_46" id="Footnote_1_46"></a><a href="#FNanchor_1_46"><span class="label">[1]</span></a>Cette traduction avait paru, pour la première fois, en 1825, dans la
-collection des <i>Œuvres dramatiques de J. W. Goethe</i>, que publièrent
-alors les libraires Sautelet et C<sup>ie</sup>. Encouragé par l'accueil
-bienveillant, mais trop peu mérité, qu'elle reçut à cette époque du
-public allemand et de M. de Goethe lui-même, l'auteur ne la réimprime
-aujourd'hui, qu'après l'avoir revue d'un bout à l'autre avec tout
-le soin dont il est capable, et lui avoir fait subir de nombreuses
-corrections. Ce nouveau travail, il est vrai, n'a servi, malgré le
-scrupule qui y a présidé, ou plutôt à cause de ce scrupule, qu'à lui
-mieux démontrer son impuissance. Mais au moins, s'il vient encore
-d'échouer dans son entreprise, sa vanité seule en pourra souffrir il
-n'aura manqué que de talent.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_47" id="Footnote_2_47"></a><a href="#FNanchor_2_47"><span class="label">[2]</span></a>Afin de donner une idée du système de versification adopté par le
-poète dans la <i>partie dramatique</i> de Faust, nous avons fait exception
-à notre règle, et traduit en vers toute une scène, celle intitulée
-<i>Prologue dans le ciel.</i> Nous avons choisi de préférence cette
-scène-là, parce qu'elle se trouve en dehors de l'ouvrage, et que les
-interlocuteurs sont eux-mêmes en dehors de la sphère d'action des
-personnages qui figurent dans la tragédie.</p></div>
-
-<hr class="tb" />
-<p>NOTES DU TEXTE.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> «Il y a des anges qui ont le soin et la direction des
-choses humaines. Un de ceux-là est appelé <i>Raphaël</i>, le «second
-<i>Gabriel</i> et le troisième <i>Michel.</i>» (<i>Histoire du Docteur Fauste,
-Part. I, Chap. 17.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Ce qui a été publié de Faust, n'est effectivement qu'une
-<i>première partie</i> du vaste drame, dont la vie de ce personnage, à
-partir de l'instant où il engage son âme, devait faire le sujet;
-car, à la fin de la dernière scène, loin de l'emporter aux enfers en
-l'emmenant avec lui, le Diable l'arrache ainsi, au contraire, à la
-mort inévitable qu'il eût trouvée, s'il fût demeuré plus long-temps
-dans le cachot de Marguerite. Néanmoins comme, d'une part, en se
-décidant à continuer de vivre dans la compagnie de Méphistophélès,
-le docteur Faust consomme sa perdition; et que, de l'autre, après
-avoir inutilement attendu pendant quarante années la <i>seconde partie</i>
-de l'ouvrage, le public commençait à en désespérer absolument, nous
-allions effacer ce titre; quand, tout d'un coup, la publication de
-cette seconde partie nous fût annoncée par l'auteur lui-même: l'effacer
-malgré cela, c'eût été reculer devant l'espèce d'engagement qu'un
-tel titre nous faisait prendre, et que nous aimions à contracter, de
-donner, un jour, un pendant au présent volume; nous l'avons donc laissé
-subsister. Voici un extrait de la lettre que M. de Goethe nous fit
-l'honneur de nous adresser à ce sujet, le 4 avril 1827. Ayant, à cette
-époque, ouï dire qu'il se proposait de publier incessamment une scène,
-jusque-là inédite, de Faust, nous l'avions prié d'avoir la bonté de
-nous la communiquer, afin que nous pussions en joindre la traduction à
-celle du reste de l'ouvrage: «Dans ce moment,» nous répondit-il, «il
-ne sera rien ajouté à la <i>première partie</i> de Faust, que vous avez eu'
-l'obligeance de traduire; «elle restera absolument telle qu'elle est.
-Le nouveau drame que j'ai annoncé, sous le titre d'<i>Hélène</i>, est un
-intermède appartenant à la <i>seconde partie</i>; et cette seconde partie
-est complètement différente de la première, soit pour le plan, soit
-pour l'exécution, soit enfin pour le lieu de la scène, qui est placé
-dans <i>des régions plus élevées.</i> Elle n'est point encore terminée;
-et c'est comme échantillon seulement, que je publie l'<i>intermède
-d'Hélène</i>, lequel doit y entrer plus tard. La presque totalité de cet
-intermède est écrite en vers ïambiques, et autres vers employés par
-les anciens, dont il n'y a pas trace dans la première partie de Faust.
-Vous vous convaincrez vous-même, quand vous le lirez, qu'il ne peut en
-aucune façon se rattacher à la première partie, et que M. Motte nuirait
-au succès de sa publication, s'il voulait essayer de l'y joindre. Mais
-si, après l'avoir lu, vous le trouvez assez de votre goût, pour avoir
-envie de le traduire; s'il inspire, en outre, quelque artiste, qui se
-sente le talent comme le désir d'en crayonner les diverses situations;
-et si, enfin, de son côté, M. Motte ne répugne pas à publier ce nouvel
-ouvrage: je vous garantis qu'il pourra se suffire à lui-même. Car,
-ainsi que je l'ai déjà dit, et que vous le verrez bientôt par vos yeux,
-il forme un tout complet et a une étendue convenable, etc.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Macroscome</i> paraît signifier <i>univers</i>, littéralement
-<i>grand monde.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Il s'agit sans doute ici de l'une de ces épidémies,
-connues sous le nom de <i>pestes noires</i>, qui ravagèrent l'Europe à
-diverses reprises dans le moyen âge.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Jargon d'alchimie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> La <i>Clef de Salomon</i> est un livre de magie attribué à ce
-prince, qui était grand sorcier au dire des Orientaux. Ce livre est
-en effet la <i>Clef</i> de l'art magique; on y trouve, dans le plus grand
-détail, les formules et cérémonies les plus efficaces pour évoquer ou
-pour conjurer le Démon.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> «Le docteur Fauste demanda au Diable comme il s'appelait,
-quel était son nom. Le Diable lui répondit qu'il «s'appelait
-Méphostophilis.» (<i>Histoire du Docteur Fauste, Part. I, Chap. 7.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Figure cabalistique.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> La création des insectes et de tous les animaux réputés
-impurs est attribuée au Diable, et ils lui sont entièrement assujettis,
-comme on peut le voir par le morceau suivant, extrait de l'<i>Histoire du
-Docteur Fauste</i>: «Les Diables dirent: <i>Après la faute des hommes ont
-été créés les insectes, afin que ce fût pour la punition et honte des
-hommes; et nous autres, nous pouvons faire venir force insectes.</i> Lors
-apparurent au Docteur Fauste toutes «sortes de tels insectes, comme des
-fourmis, lézards, mouches bovines, grillons, sauterelles et autres.
-Toute la maison se trouva pleine de cette vermine. Il était fort en
-colère contre tout cela, transporté et hors de son sens; car, entre
-autres tels reptiles et insectes, il y en avait qui le piquaient, comme
-fourmis, et le mordaient. Les bergails le piquaient, les mouches lui
-couraient sur le visage, les puces le mordaient, les taons ou bourdons
-lui volaient autour, tant qu'il en était tout étonné, les poux le
-tourmentaient en la tête et au col, les araignées lui filaient de haut
-en bas, les chenilles le rongeaient, les guêpes l'attaquaient. Enfin il
-fût partout blessé de cette vermine; tellement qu'on pouvait dire qu'il
-n'était encore qu'un jeune Diable, de ne se pouvoir défendre de ces
-bestions.» (<i>Histoire du Docteur Fauste, Part. II, Chap. 7.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> «Fauste prit un couteau pointu, se piqua une veine en
-la main gauche, reçut son sang sur une tuile, y mit des charbons tout
-chauds, et écrivit son pacte avec le Diable.» (<i>Ibid., Part. I, Chap. 8
-et 9.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Petit monde</i>, ou mieux, <i>abrégé du monde, monde en
-miniature.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Vous serez comme Dieu, sachant le bien et le mal.</i>
-(<i>Genèse, Chap. III, Vers. 5.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Montagne aux environs de Goettingue, la plus haute de la
-chaîne du Harz.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Il faut croire que <i>Rippach et monsieur Jean</i> sont deux
-noms en l'air, dont Frosch se sert pour dérouter Méphistophélès et se
-moquer de lui.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Il y a dans l'<i>Histoire du Docteur Fauste</i> un chapitre
-intitulé: <i>Comment les hôtes du Docteur se veulent couper le nez.</i> Dans
-ce chapitre se retrouve l'idée première et plusieurs détails de la
-scène de M. de Goethe.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Le nom allemand est <i>Meerkatze</i>, sorte de singe à longue
-queue. La traduction littérale serait <i>Chat-de-mer</i>, mais n'offrirait
-aucun sens en français.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> N'y aurait-il pas dans cette phrase une intention
-satyrique contre l'Allemagne, où, comme de ce côté-ci du Rhin, mais
-plus fréquemment encore, il arrive qu'<i>on passe pour sublime à force
-d'être obscur?</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Le jour de la colère, ce jour réduira le siècle en
-cendre.</i> (<i>Office des morts.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Lors donc que le juge s'assiéra, tout ce qui est caché
-apparaîtra, rien ne demeurera sans vengeance.</i> (<i>Office des morts.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Que dirai-je alors, misérable Quel protecteur
-invoquerai-je, quand à peine le juste est en sécurité?</i> (<i>Ibid.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Que dirai-je alors, misérable?</i> (<i>Ibid.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Petit village, au pied du Brocken, faisant partie du
-comté de Wernigerode, dans la Saxe inférieure.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Le Brocken est la crête qui sépare le Harz supérieur du
-Harz inférieur; son élévation, au-dessus du niveau de la mer, est de
-trois mille deux cents pieds environ.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> J'ai substitué ce nom à celui d'<i>Urian</i>, comme plus
-connu. D'ailleurs j'y étais, en quelque façon, autorisé par l'<i>Histoire
-du Docteur Fauste</i>, où <i>Bélial</i> est donné pour chef aux bandes
-infernales.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Le Blocksberg est la plus haute cime du Brocken; aussi
-l'appelle-t-on souvent le <i>grand Brocken.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Ceci s'adresse sans doute aux philosophes, poètes et
-beaux-esprits, qui vont être tournés en ridicule dans l'intermède
-suivant.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Mieding était un chef de troupe au théâtre de Weimar.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Allusion aux querelles d'Oberon et de Titania, dans <i>le
-Songe d'une nuit d'été</i> de Shakespeare. M. de Goethe semble avoir eu
-en vue cette comédie, dans le titre et dans plusieurs détails de son
-intermède.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Puck est un des personnages fantastiques, qui figurent
-dans <i>le Songe d'une nuit d'été</i>; c'est un Esprit à la suite d'Oberon,
-exécutant ses volontés et le divertissant par ses bouffonneries.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Ariel est un petit Génie aérien aux ordres du magicien
-Prospero, dans <i>la Tempête</i> de Shakespeare. </p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Critique des poèmes dans le genre vaporeux, à la mode en
-Allemagne.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Peut-être le <i>petit couple</i> s'adresse-t-il à Wieland.
-Au moins, ce qu'il dit nous paraît s'appliquer merveilleusement à
-l'<i>Oberon</i> de ce poète, imitateur un peu <i>terrestre</i> du <i>divin</i>
-Arioste.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Schiller ayant composé une ode fort belle, où il
-exprimait de poétiques regrets sur la disparition de la mythologie
-riante des Grecs, il y eut à ce propos grande rumeur parmi les
-théologiens allemands; prenant l'ode au sérieux, ces messieurs se
-fâchèrent tout de bon et crièrent à l'impiété. C'est à ce petit poème,
-intitulé <i>les Dieux de la Grèce</i>, que M. de Goethe fait allusion dans
-cet endroit.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> En Allemagne, comme en tout pays, il existe une classe
-de gens qui s'arroge exclusivement le sceptre de la critique, et juge
-en dernier ressort les ouvrages de littérature. Lorsqu'ils s'attaquent
-à un grand écrivain, ils n'osent l'aborder de front, mais ergotent sur
-chacune de ses phrases, pour tuer le colosse à coups d'épingles, s'il
-se peut. Quelques-uns de ces <i>puristes</i> se mirent, un jour, à refondre
-les ouvrages de Schiller et ceux de M. de Goethe, en les purgeant de
-tout ce qu'ils appelaient solécisme, et y substituant des tournures
-selon eux plus grammaticales. Néanmoins, on lit encore les originaux de
-préférence.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Xenien</i> était le titre d'un recueil d'épigrammes, publié
-par Schiller et M. de Goethe, où tout ce qu'il y avait d'auteurs
-allemands connus était passé en revue et moqué. La scène des <i>Xénies</i>
-était placée dans l'enfer.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Hennings était une des victimes immolées dans les
-<i>Xénies.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Le <i>Musagète</i> paraît être le rédacteur d'un journal
-d'alors, qui avait pour titre <i>les Muses et les Grâces.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> <i>Le Génie du temps</i> était le titre d'un autre journal,
-rédigé par Hennings, où M. de Goethe était toujours fort maltraité.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Ce couplet semble dirigé contre Nicolaï, à cause d'un
-<i>Voyage en Europe</i>, où celui-ci rechercha avec soin et dénonça à
-l'opinion publique les hommes par lui soupçonnés d'appartenir à la
-société de Jésus, légèrement quelquefois.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Là commence une série de philosophes, des différentes
-sectes qui partagent l'Allemagne et ont de tout temps partagé le monde.
-Nous ne nommerons point les individus, de peur de nous tromper; et
-d'ailleurs, les plaisanteries portant sur les doctrines plus encore que
-sur les hommes, elles gagneraient peu de chose à devenir personnelles.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Dans le couplet allemand la pointe consiste en un jeu de
-mots, que nous n'avons pu conserver. <i>Teufel</i>, diable, et <i>Zweyfel</i>,
-doute, se prononçant de même, le <i>sceptique</i> se trouve bien en enfer,
-non pas seulement, comme nous l'avons dit, parce que <i>le doute sied au
-Diable</i>, mais parce qu'ils riment ensemble.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Ce que nous venons de dire au sujet des philosophes, peut
-également s'appliquer aux gens désignés dans ce quatrain et dans les
-suivants. Ils parlent assez clairement d'eux-mêmes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Cette scène est la seule de tout l'ouvrage original,
-qui ne soit pas versifiée; il serait difficile d'en donner la raison.
-Peut-être est-ce pour qu'il ne soit pas dit que Faust ait manqué d'une
-des formes possibles de style.
-</p>
-<p>
-Tous les différents genres de vers ayant été employés (sauf les vers
-blancs, qui, appartenant à l'antiquité, ne convenaient point au sujet),
-il fallait bien, en effet, que la prose eût son tour et trouvât sa
-place.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Littéralement, <i>la baguette est rompue.</i> Il est d'usage
-en Allemagne, lorsqu'on va mener un criminel au supplice, de rompre une
-baguette noire, et de la lui jeter au visage.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> <i>Voyez</i> plus haut la note 2.</p></div>
-
-<h5>FIN DES NOTES.</h5>
-
-
-
-<h5><a id="TABLE_DES_ILLUSTRATIONS"></a>TABLE DES ILLUSTRATIONS</h5>
-
-
-<p><a href="#fau00102">Pl. 1</a> Portrait de Goethe</p>
-
-<p><a href="#fau00202">Pl. 2</a> ...De temps en temps j'aime à voir le vieux père,...</p>
-
-<p><a href="#fau00302">Pl. 3</a> Pauvre crâne vide qu'on veut lui dire avec ton grincement hideux!</p>
-
-<p><a href="#fau00402">Pl. 4</a> Faust--Heureux qui peut conserver espérance de surnager sur cet
-océan d'erreurs!...</p>
-
-<p><a href="#fau00502">Pl. 5</a> Il grogne et n'ose vous aborder: Il se couche sur le ventre il
-remue la queue ...</p>
-
-<p><a href="#fau00602">Pl. 6</a> Méph: Pourquoi tout ce vacarme? Que demande monsieur? Qu'y a-t-il
-pour son service?</p>
-
-<p><a href="#fau00702">Pl. 7</a> Meph: ...Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de jurer sur la
-parole du maître...</p>
-
-<p><a href="#fau00802">Pl. 8</a>--Au feu à l'aide, l'enfer s'allume. ...&mdash;Sorcellerie! jetez vous
-sur lui... son affaire ne sera pas longue.</p>
-
-<p><a href="#fau00902">Pl. 9</a> Faust.&mdash;Ma belle Demoiselle oserais-je vous offrir mon bras et
-vous reconduire chez vous?</p>
-
-<p><a href="#fau01002">Pl. 10</a> Meph:&mdash;Il est bien hardi à moi de m'introduire aussi brusquement
-chez ces dames, je leur en demande un million de pardons.</p>
-
-<p><a href="#fau01102">Pl. 11</a> Sans lui l'existence / N'est qu'un lourd fardeau / N'est qu'un
-tombeau / Dans son absence.</p>
-
-<p><a href="#fau01202">Pl. 12</a> Meph... Pousse... oh!... Meph... Voilà mon rustaud apprivoisé.</p>
-
-<p><a href="#fau01302">Pl. 13</a> Meph... Il nous faut gagner promptement au large.</p>
-
-<p><a href="#fau01402">Pl. 14</a> Marg... Malheureuse! Ah! si je pouvais me soustraire aux
-pensées qui se succèdent en tumulte dans mon âme...</p>
-
-<p><a href="#fau01502">Pl. 15</a> Meph:&mdash;Nous sommes encore loin du terme de notre course.</p>
-
-<p><a href="#fau01602">Pl. 16</a> Meph&mdash;Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien de le
-regarder... tu as bien entendu raconter l'histoire de Méduse?</p>
-
-<p><a href="#fau01702">Pl. 17</a> Faust&mdash;que vois-je remuer autour de ce gibet? ... ils vont et
-viennent, ils se baissent et se relèvent.</p>
-
-<p><a href="#fau01802">Pl. 18</a> Faust&mdash;Reviens à toi. Un seul pas, et tu es libre...</p>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Faust, by Johann Wolfgang von Goethe
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FAUST ***
-
-***** This file should be named 54202-h.htm or 54202-h.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/4/2/0/54202/
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez & Marc D'Hooghe at Free
-Literature (online soon in an extended version, also linking
-to free sources for education worldwide ... MOOC's,
-educational materials,...) Images generously made available
-by the Gallica, Bibliothèque nationale de France
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License (available with this file or online at
-http://gutenberg.org/license).
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
-
-</pre>
-
-</body>
-</html>
diff --git a/old/54202-h/images/cover02.jpg b/old/54202-h/images/cover02.jpg
deleted file mode 100644
index e8734dd..0000000
--- a/old/54202-h/images/cover02.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h/images/fau00102.jpg b/old/54202-h/images/fau00102.jpg
deleted file mode 100644
index ce46569..0000000
--- a/old/54202-h/images/fau00102.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h/images/fau00202.jpg b/old/54202-h/images/fau00202.jpg
deleted file mode 100644
index ba75902..0000000
--- a/old/54202-h/images/fau00202.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h/images/fau00203.jpg b/old/54202-h/images/fau00203.jpg
deleted file mode 100644
index 907f2ce..0000000
--- a/old/54202-h/images/fau00203.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h/images/fau00302.jpg b/old/54202-h/images/fau00302.jpg
deleted file mode 100644
index 9156577..0000000
--- a/old/54202-h/images/fau00302.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h/images/fau00402.jpg b/old/54202-h/images/fau00402.jpg
deleted file mode 100644
index 13f7014..0000000
--- a/old/54202-h/images/fau00402.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h/images/fau00502.jpg b/old/54202-h/images/fau00502.jpg
deleted file mode 100644
index b495e14..0000000
--- a/old/54202-h/images/fau00502.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h/images/fau00602.jpg b/old/54202-h/images/fau00602.jpg
deleted file mode 100644
index a38a27e..0000000
--- a/old/54202-h/images/fau00602.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h/images/fau00702.jpg b/old/54202-h/images/fau00702.jpg
deleted file mode 100644
index 636d8d2..0000000
--- a/old/54202-h/images/fau00702.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h/images/fau00802.jpg b/old/54202-h/images/fau00802.jpg
deleted file mode 100644
index b5444a3..0000000
--- a/old/54202-h/images/fau00802.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h/images/fau00902.jpg b/old/54202-h/images/fau00902.jpg
deleted file mode 100644
index 1e4ee8a..0000000
--- a/old/54202-h/images/fau00902.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h/images/fau01002.jpg b/old/54202-h/images/fau01002.jpg
deleted file mode 100644
index 119116b..0000000
--- a/old/54202-h/images/fau01002.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h/images/fau01102.jpg b/old/54202-h/images/fau01102.jpg
deleted file mode 100644
index a8ff2af..0000000
--- a/old/54202-h/images/fau01102.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h/images/fau01202.jpg b/old/54202-h/images/fau01202.jpg
deleted file mode 100644
index cce0034..0000000
--- a/old/54202-h/images/fau01202.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h/images/fau01302.jpg b/old/54202-h/images/fau01302.jpg
deleted file mode 100644
index aa544d2..0000000
--- a/old/54202-h/images/fau01302.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h/images/fau01402.jpg b/old/54202-h/images/fau01402.jpg
deleted file mode 100644
index 6d00cf8..0000000
--- a/old/54202-h/images/fau01402.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h/images/fau01502.jpg b/old/54202-h/images/fau01502.jpg
deleted file mode 100644
index a4aa632..0000000
--- a/old/54202-h/images/fau01502.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h/images/fau01602.jpg b/old/54202-h/images/fau01602.jpg
deleted file mode 100644
index 4dff82c..0000000
--- a/old/54202-h/images/fau01602.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h/images/fau01702.jpg b/old/54202-h/images/fau01702.jpg
deleted file mode 100644
index 63191fc..0000000
--- a/old/54202-h/images/fau01702.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54202-h/images/fau01802.jpg b/old/54202-h/images/fau01802.jpg
deleted file mode 100644
index e7c870b..0000000
--- a/old/54202-h/images/fau01802.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ