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-The Project Gutenberg EBook of Le livre de la Jungle, by Rudyard Kipling
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Le livre de la Jungle
-
-Author: Rudyard Kipling
-
-Translator: Louis Fabulet
- Robert d'Humières
-
-Release Date: February 17, 2017 [EBook #54183]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DE LA JUNGLE ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Nicole Pasteur and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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- Au lecteur
-
- Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original,
- et l'orthographe d'origine a été conservée. Seules les erreurs
- clairement introduites par le typographe ont été corrigées. La liste
- de ces corrections se trouve à la fin du texte.
-
- Cependant «Shere-Khan» a été tacitement remplacé par «Shere Khan» et
- «Bandar Log» par «Bandar-Log».
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-
- LE LIVRE DE LA JUNGLE
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-
- JUSTIFICATION DU TIRAGE
-
- [Illustration]
-
- Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède
- et la Norvège.
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-
- RUDYARD KIPLING
-
-
- Le Livre
-
- de la Jungle
-
-
- _Traduction de_
-
- LOUIS FABULET et ROBERT d'HUMIÈRES
-
-
- [Illustration]
-
-
- PARIS
-
- SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
-
- XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
-
-
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-LES FRÈRES DE MOWGLI
-
- Chil Vautour conduit les pas de la nuit
- Que Mang le Vampire délivre--
- Dorment les troupeaux dans l'étable clos.
- La terre à nous, l'ombre la livre!
- C'est l'heure du soir, orgueil et pouvoir
- A la serre, le croc et l'ongle.
- Nous entendez-vous? Bonne chasse à tous
- Qui gardez la Loi de la Jungle!
-
- CHANSON DE NUIT DANS LA JUNGLE.
-
-
-Il était sept heures d'une soirée très chaude, sur les collines de
-Seeonee, quand père Loup s'éveilla de son somme journalier, se gratta,
-bâilla et détendit ses pattes l'une après l'autre pour dissiper la
-sensation de paresse qu'il sentait encore à leurs extrémités. Mère
-Louve était étendue, son gros nez gris tombé parmi ses quatre petits
-qui se culbutaient et criaient, et la lune luisait par l'ouverture de
-la caverne où ils vivaient tous.
-
---Augrh! dit père Loup, il est temps de se remettre en chasse.
-
-Et il allait s'élancer vers le fond de la vallée, quand une petite
-ombre à queue touffue barra l'ouverture et jappa:
-
---Bonne chance, ô chef des loups! Bonne chance et fortes dents blanches
-aux nobles enfants. Puissent-ils n'oublier jamais en ce monde ceux qui
-ont faim!
-
-C'était le chacal--Tabaqui le Lèche-Plat--et les loups de l'Inde
-méprisent Tabaqui parce qu'il rôde partout en faisant du grabuge,
-colportant des histoires et mangeant des chiffons et des morceaux de
-cuir dans les tas d'ordures aux portes des villages. Mais ils ont peur
-de lui aussi, parce que Tabaqui, plus que tout autre dans la jungle,
-est sujet à devenir enragé, et alors il oublie qu'il ait jamais eu peur
-de quelqu'un, et il court à travers la forêt, mordant tout ce qu'il
-trouve sur sa route. Le tigre même se sauve et se cache lorsque le
-petit Tabaqui devient enragé, car la rage est la chose la plus honteuse
-qui puisse surprendre un animal sauvage. Nous l'appelons hydrophobie,
-mais eux l'appellent _dewanee_--la folie--et ils se sauvent:
-
---Entre alors, et cherche, dit père Loup avec raideur; mais il n'y a
-rien à manger ici.
-
---Pour un loup, non certes, dit Tabaqui; mais pour un aussi mince
-personnage que moi un os sec est un festin. Que sommes-nous donc, nous
-autres _Gidur log_ (le peuple chacal), pour trier et choisir?
-
-Il obliqua vers le fond de la caverne, y trouva un os de chevreuil où
-restait quelque viande, s'assit et en fit croquer le bout avec joie.
-
---Merci, pour ce bon repas! dit-il en se léchant les lèvres. Qu'ils
-sont beaux, les nobles enfants! Quels grands yeux! Et si jeunes,
-pourtant! Je devrais me rappeler, en effet, que les enfants des rois
-sont hommes dès le berceau.
-
-Or, Tabaqui le savait aussi bien que personne, il n'y a rien de plus
-malencontreux que de louer des enfants à leur nez; il prit plaisir à
-voir que mère et père Loup semblaient gênés.
-
-Tabaqui resta un moment assis, en repos, en se réjouissant du mal qu'il
-venait de faire; puis il reprit malignement:
-
---Shere Khan, le Grand, a changé de terrain de chasse. Il va chasser
-sur ces collines, à la prochaine lune, m'a-t-il dit.
-
-Shere Khan était le tigre qui habitait près de la rivière, la
-Waingunga, à vingt milles plus loin.
-
---Il n'en a pas le droit, commença père Loup avec colère. De par la Loi
-de la Jungle, il n'a pas le droit de changer ses quartiers sans dûment
-avertir. Il effraiera tout le gibier à dix milles à la ronde, et moi...
-moi j'ai à tuer pour deux ces temps-ci.
-
---Sa mère ne l'a pas appelé Lungri (le Boiteux) pour rien, dit mère
-Louve tranquillement: il est boiteux d'un pied depuis sa naissance;
-c'est pourquoi il n'a jamais pu tuer que des bestiaux. A présent, les
-villageois de la Waingunga sont irrités contre lui, et il vient ici
-pour irriter les nôtres. Ils fouilleront la jungle à sa recherche...
-il sera loin, mais, nous et nos enfants, il nous faudra courir quand
-on allumera l'herbe. Vraiment, nous sommes très reconnaissants à Shere
-Khan!
-
---Lui parlerai-je de votre gratitude? dit Tabaqui.
-
---Ouste! jappa brusquement père Loup. Va-t'en chasser avec ton maître.
-Tu as fait assez de mal pour une nuit.
-
---Je m'en vais, dit Tabaqui tranquillement. Vous pouvez entendre Shere
-Khan, en bas, dans les fourrés. J'aurais pu me dispenser du message.
-
-Père Loup écouta.
-
-En bas, dans la vallée qui descendait vers une petite rivière, il
-entendit la plainte dure, irritée, hargneuse et chantante d'un tigre
-qui n'a rien pris et auquel il importe peu que toute la jungle le sache.
-
---L'imbécile! dit père Loup, commencer un travail de nuit par un
-vacarme pareil! Pense-t-il que nos chevreuils sont comme ses veaux gras
-de la Waingunga?
-
---Chut! Ce n'est ni bœuf ni chevreuil qu'il chasse cette nuit, dit
-mère Louve, c'est l'homme.
-
-La plainte s'était changée en une sorte de ronron bourdonnant qui
-semblait venir de chaque point de l'étendue. C'était le bruit qui égare
-les bûcherons et les nomades à la belle étoile, et les fait courir
-quelquefois dans la gueule même du tigre.
-
---L'homme!--dit père Loup, en montrant toutes ses dents
-blanches.--Faugh! N'y a-t-il pas assez d'insectes et de grenouilles
-dans les citernes, qu'il lui faille manger l'homme, et sur notre
-terrain encore?
-
-La Loi de la Jungle, qui n'ordonne rien sans raison, défend à toute
-bête de manger l'homme, sauf lorsqu'elle tue pour montrer à ses enfants
-comment on tue, et alors elle doit chasser hors des terrains de son
-clan ou de sa tribu. La vraie raison en est que le meurtre de l'homme
-signifie, tôt ou tard, invasion d'hommes blancs armés de fusils et
-montés sur des éléphants, et d'hommes bruns, par centaines, munis de
-gongs, de fusées et de torches. Alors tout le monde souffre dans la
-jungle... La raison que les bêtes se donnent entre elles, c'est que,
-l'homme étant le plus faible et le plus désarmé des êtres vivants,
-il est indigne d'un chasseur d'y toucher. Ils disent aussi--et c'est
-vrai--que les mangeurs d'hommes deviennent galeux et qu'ils perdent
-leurs dents.
-
-Le ronron grandit et se résolut dans le «Aaarh!» à pleine gorge du
-tigre qui charge.
-
-Alors, il y eut un hurlement--un hurlement bizarre, indigne d'un
-tigre--poussé par Shere Khan.
-
---Il a manqué son coup, dit mère Louve. Qu'est-ce que c'est?
-
-Père Loup courut à quelques pas de l'entrée; il entendit Shere Khan
-murmurer et grommeler sauvagement tout en se démenant dans la brousse.
-
---L'imbécile a eu l'esprit de sauter sur un feu de bûcherons et s'est
-brûlé les pieds! dit père Loup en grognant. Tabaqui est avec lui.
-
---Quelque chose monte la colline, dit mère Louve en dressant une
-oreille. Tiens-toi prêt.
-
-Il y eut un petit froissement de buissons dans le fourré. Père Loup,
-ses hanches sous lui, se ramassa, prêt à sauter. Alors, si vous aviez
-été là, vous auriez vu la chose la plus étonnante du monde: le loup
-arrêté à mi-bond. Il prit son élan avant de savoir ce qu'il visait,
-puis il essaya de se retenir. Il en résulta un saut de quatre ou cinq
-pieds droit en l'air, d'où il retomba presque au même point du sol
-qu'il avait quitté.
-
---Un homme! hargna-t-il. Un petit d'homme. Regarde!
-
-En effet, devant lui, s'appuyant à une branche basse, se tenait un bébé
-brun tout nu, qui pouvait à peine marcher, le plus doux et potelé petit
-atome qui fût jamais venu, la nuit, à la caverne d'un loup. Il leva les
-yeux pour regarder père Loup en face et se mit à rire.
-
---Est-ce un petit d'homme? dit mère Louve. Je n'en ai jamais vu.
-Apporte-le ici.
-
-Un loup, accoutumé à transporter ses propres petits, peut très bien,
-s'il est nécessaire, prendre dans sa gueule un œuf sans le briser.
-Quoique les mâchoires de père Loup se fussent refermées complètement
-sur le dos de l'enfant, pas une dent n'égratigna la peau lorsqu'il le
-déposa au milieu de ses petits.
-
---Qu'il est mignon! Qu'il est nu!... Et qu'il est brave! dit avec
-douceur mère Louve.
-
-Le bébé se poussait, entre les petits, contre la chaleur du flanc tiède.
-
---Ah! ah! Il prend son repas avec les autres... Ainsi, c'est un petit
-d'homme. A-t-il jamais existé une louve qui pût se vanter d'un petit
-d'homme parmi ses enfants?
-
---J'ai parfois ouï parler de semblable chose, mais pas dans notre clan
-ni de mon temps, dit père Loup. Il n'a pas un poil, et je pourrais le
-tuer en le touchant du pied. Mais, voyez, il me regarde et n'a pas peur!
-
-Le clair de lune s'éteignit à la bouche de la caverne, car la grosse
-tête carrée et les fortes épaules de Shere Khan en bloquaient
-l'ouverture et tentaient d'y pénétrer. Tabaqui, derrière lui, piaulait:
-
---Monseigneur, Monseigneur, il est entré ici!
-
---Shere Khan nous fait grand honneur,--dit père Loup, les yeux
-mauvais.--Que veut Shere Khan?
-
---Ma proie. Un petit d'homme a pris ce chemin. Ses parents se sont
-enfuis. Donnez-le-moi!
-
-Shere Khan avait sauté sur le feu d'un campement de bûcherons, comme
-l'avait dit père Loup, et la brûlure de ses pattes le rendait furieux.
-Mais père Loup savait que l'ouverture de la caverne était trop étroite
-pour un tigre. Même où il se tenait, les épaules et les pattes de Shere
-Khan étaient resserrées par le manque de place, comme les membres d'un
-homme qui tenterait de combattre dans un baril.
-
---Les loups sont un peuple libre, dit père Loup. Ils ne prennent
-d'ordres que du Conseil supérieur du clan, et non point d'aucun tueur
-de bœufs plus ou moins rayé. Le petit d'homme est à nous... pour le
-tuer si nous en avons envie.
-
---Envie, ou pas envie...! Quel langage est-ce là? Par le taureau que
-j'ai tué, dois-je attendre, le nez dans votre repaire de chiens,
-lorsqu'il s'agit de mon dû le plus strict? C'est moi, Shere Khan, qui
-parle.
-
-Le rugissement du tigre emplit la caverne de son tonnerre. Mère Louve
-secoua les petits de son flanc et s'élança, ses yeux, comme deux lunes
-vertes dans les ténèbres, fixés sur les yeux flambants de Shere Khan.
-
---Et c'est moi, Raksha (le Démon), qui vais te répondre. Le petit
-d'homme est mien, Lungri, le mien à moi! Il ne sera point tué. Il vivra
-pour courir avec le clan, et pour chasser avec le clan; et, prends-y
-garde, chasseur de petits tout nus, mangeur de grenouilles, tueur de
-poissons! il te fera la chasse, à toi!... Maintenant, sors d'ici, ou,
-par le Sambhur que j'ai tué--car moi je ne me nourris pas de bétail
-mort de faim,--tu retourneras à ta mère, bête brûlée de la jungle, plus
-boiteux que jamais tu n'es venu au monde. Va-t'en!
-
-Père Loup leva les yeux, stupéfait. Il ne se souvenait plus des jours
-où il avait conquis mère Louve, en loyal combat contre cinq autres
-loups, au temps où, dans les expéditions du clan, ce n'était pas par
-pure politesse qu'on l'appelait le Démon. Shere Khan aurait pu tenir
-tête à père Loup, mais il ne pouvait s'attaquer à mère Louve, car il
-savait que dans la position où il était elle avait tout l'avantage du
-terrain et qu'elle combattrait à mort. Aussi se recula-t-il hors de
-l'ouverture en grondant; et, quand il fut à l'air, libre, il cria:
-
---Chaque chien aboie dans sa propre cour! Nous verrons ce que dira le
-clan, comment il prendra cet élevage de petit d'homme. Le petit est à
-moi, et sous ma dent il faudra bien qu'à la fin il tombe, ô voleurs à
-queues touffues!
-
-Mère Louve se laissa retomber, haletante, parmi les petits, et père
-Loup lui dit gravement:
-
---Là, Shere Khan a raison; le petit doit être montré au clan. Veux-tu
-encore le garder, mère?
-
-Elle souffla:
-
---Si je veux le garder!... Il est venu tout nu, la nuit, seul et
-mourant de faim, et il n'avait même pas peur. Regarde, il a déjà poussé
-un de nos bébés de côté. Et ce boucher boiteux l'aurait tué et se
-serait sauvé ensuite vers la Waingunga, tandis que les villageois d'ici
-seraient accourus, à travers nos reposées, faire une battue pour en
-tirer vengeance!... Si je le garde? Assurément, je le garde. Couche-toi
-là, petite grenouille... O toi, Mowgli, car Mowgli la Grenouille je
-veux t'appeler, le temps viendra où tu feras la chasse à Shere Khan
-comme il t'a fait la chasse à toi!
-
---Mais que dira notre clan? dit père Loup.
-
-La Loi de la Jungle établit très clairement que chaque loup peut,
-lorsqu'il se marie, se retirer du clan auquel il appartient; mais,
-aussitôt que ses petits sont assez âgés pour se tenir sur leurs pattes,
-il doit les amener au conseil du clan, qui se réunit généralement une
-fois par mois à la pleine lune, afin que les autres loups puissent
-reconnaître leur identité. Après cet examen, les petits sont libres de
-courir où il leur plaît, et jusqu'à ce qu'ils aient tué leur premier
-chevreuil, il n'y a pas d'excuse valable pour le loup adulte et du même
-clan qui tuerait l'un d'eux. Le châtiment est la mort pour le meurtrier
-où qu'on le trouve, et, si vous réfléchissez une minute, vous verrez
-qu'il en doit être ainsi.
-
-Père Loup attendit jusqu'à ce que ses petits pussent courir un peu,
-et alors, la nuit de l'assemblée, il les emmena avec Mowgli et mère
-Louve au Rocher du Conseil--un sommet de colline couvert de pierres
-et de galets, où une centaine de loups pouvaient s'isoler. Akela, le
-grand loup gris solitaire, que sa vigueur et sa finesse avaient mis à
-la tête du clan, était étendu de toute sa longueur sur sa pierre; un
-peu au-dessous de lui étaient assis plus de quarante loups de toutes
-tailles et de toutes robes, depuis les vétérans couleur de blaireau,
-qui pouvaient, à eux seuls, se tirer d'affaire avec un chevreuil,
-jusqu'aux jeunes loups noirs de trois ans, qui s'en croyaient capables.
-Le solitaire était à leur tête depuis un an maintenant. Au temps de sa
-jeunesse, il était tombé deux fois dans un piège à loup, et une fois il
-avait été assommé et laissé pour mort: aussi connaissait-il les us et
-coutumes des hommes.
-
-On causait fort peu sur la roche. Les petits se culbutaient l'un
-l'autre au centre du cercle où siégeaient leurs mères et leurs pères,
-et, de temps en temps, un loup plus âgé se dirigeait tranquillement
-vers un petit, le regardait avec attention, et regagnait sa place à pas
-silencieux. Parfois, une mère poussait son petit en plein clair de
-lune pour être sûre qu'il n'avait point passé inaperçu. Akela, de son
-côté, criait:
-
---Vous connaissez la Loi, vous connaissez la Loi. Regardez bien, ô
-loups!
-
-Et les mères reprenaient le cri:
-
---Regardez, regardez bien, ô loups!
-
-A la fin (et mère Louve sentit se hérisser les poils de son cou lorsque
-arriva ce moment), père Loup poussa «Mowgli la Grenouille», comme ils
-l'appelaient, au milieu du cercle, où il resta par terre à rire et à
-jouer avec les cailloux qui scintillaient dans le clair de lune.
-
-Akela ne leva pas sa tête d'entre ses pattes, mais continua le cri
-monotone:
-
---Regardez bien!...
-
-Un rugissement sourd partit de derrière les rochers; la voix de Shere
-Khan criait:
-
---Le petit est mien. Donnez-le moi. Le Peuple Libre, qu'a-t-il à faire
-d'un petit d'homme?
-
-Akela ne remua même pas les oreilles; il dit simplement:
-
---Regardez bien, ô loups! Le Peuple Libre, qu'a-t-il à faire des ordres
-de n'importe qui, hormis ceux du Peuple Libre!... Regardez bien!
-
-Il y eut un chœur de sourds grognements et un jeune loup de quatre
-ans, tourné vers Akela, répéta la question de Shere Khan:
-
---Le Peuple Libre, qu'a-t-il à faire d'un petit d'homme?
-
-Or, la Loi de la Jungle, en cas de dispute sur les droits d'un petit à
-l'acceptation du clan, exige que deux membres au moins du clan, qui ne
-soient ni son père ni sa mère, prennent la parole en sa faveur.
-
---Qui parle pour ce petit? dit Akela. Dans le Peuple Libre, qui parle?
-
-Il n'y eut pas de réponse, et mère Louve s'apprêtait pour ce qui
-serait son dernier combat, elle le savait bien, s'il fallait en venir
-à combattre. Alors, le seul étranger qui soit admis au conseil du
-clan--Baloo, l'ours brun endormi, qui enseigne aux petits loups la Loi
-de la Jungle, le vieux Baloo qui peut aller et venir partout où il
-lui plaît, parce qu'il mange uniquement des noix, des racines et du
-miel--se leva sur son séant et grogna.
-
---Le petit d'homme... le petit d'homme?... dit-il. C'est moi qui parle
-pour le petit d'homme. Il n'y a pas de mal dans un petit d'homme. Je
-n'ai pas le don de la parole, mais je dis la vérité. Laissez-le courir
-avec le clan, et qu'on l'enrôle parmi les autres. C'est moi-même qui
-lui donnerai des leçons.
-
---Nous avons encore besoin d'un autre, dit Akela. Baloo a parlé, et
-c'est lui qui enseigne nos petits. Qui parle avec Baloo?
-
-Une ombre tomba au milieu du cercle. C'était Bagheera, la panthère
-noire. Sa robe est tout entière noire comme de l'encre, mais les
-marques de la panthère y affleurent, sous certains jours, comme font
-les reflets de la moire. Chacun connaissait Bagheera, et personne
-ne se souciait d'aller à l'encontre de ses desseins, car elle était
-aussi rusée que Tabaqui, aussi hardie que le buffle sauvage et aussi
-intrépide que l'éléphant blessé. Mais sa voix était plus suave que le
-miel sauvage, qui tombe goutte à goutte des arbres, et sa peau plus
-douce que le duvet.
-
---O Akela, et vous, Peuple Libre! ronronna-t-elle, je n'ai aucun droit
-dans votre assemblée. Mais la Loi de la Jungle dit que, s'il s'élève un
-doute, dans une affaire où il ne soit pas question de meurtre, à propos
-d'un nouveau petit, la vie de ce petit peut être rachetée moyennant un
-prix. Et la Loi ne dit pas qui a droit ou non de payer ce prix. Ai-je
-raison?
-
---Très bien! très bien!--firent les jeunes loups qui ont toujours
-faim.--Écoutons Bagheera. Le petit peut être racheté. C'est la Loi.
-
---Sachant que je n'ai aucun droit de parler ici, je demande votre
-permission.
-
---Parle donc, crièrent vingt voix.
-
---Tuer un petit nu est une honte. En outre, il pourra nous aider
-à chasser mieux quand il sera en âge. Baloo a parlé en sa faveur.
-Maintenant, à ce qu'a dit Baloo j'ajouterai l'offre d'un taureau,
-et bien gras, fraîchement tué, à un demi-mille d'ici à peine, si
-vous acceptez le petit d'homme, conformément à la Loi. Y a-t-il une
-difficulté?
-
-Il s'éleva une clameur de voix disant par vingtaines:
-
---Qu'importe? Il mourra sous les pluies de l'hiver; il sera grillé par
-le soleil... Quel mal peut nous faire une grenouille nue?... Qu'il
-coure avec le clan!... Où est le taureau, Bagheera?... Qu'on l'accepte.
-
-Et alors revint l'aboiement profond d'Akela.
-
---Regardez bien... regardez bien, ô loups.
-
-Mowgli continuait à s'intéresser aux cailloux; il ne daigna prêter
-aucune attention aux loups qui vinrent un à un l'examiner.
-
-A la fin, ils descendirent tous la colline, à la recherche du taureau
-mort, et seuls restèrent Akela, Bagheera, Baloo et les loups de Mowgli.
-
-Shere Khan rugissait encore dans la nuit, car il était fort en colère
-que Mowgli ne lui eût pas été livré.
-
---Oui, tu peux rugir, dit Bagheera dans ses moustaches: car le temps
-viendra où cette petite chose nue te fera rugir sur un autre ton, ou je
-ne sais rien de l'homme.
-
---Nous avons bien fait, dit Akela: les hommes et leurs petits sont gens
-très avisés. Le moment venu, il pourra être utile.
-
---C'est vrai, dit Bagheera; le moment venu, on pourra en avoir besoin:
-car personne ne peut espérer conduire le clan toujours!
-
-Akela ne répondit rien. Il pensait au temps qui arrive pour chaque chef
-de clan, où sa force l'abandonne et où, plus affaibli de jour en jour,
-il est tué à la fin par les loups et remplacé par un nouveau chef, qui
-sera tué à son tour.
-
---Emmenez-le, dit-il à père Loup, et dressez-le comme il sied à un
-membre du Peuple Libre.
-
-Et c'est ainsi que Mowgli entra dans le clan des loups de Seeonee, au
-prix d'un taureau et pour une bonne parole de Baloo.
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Maintenant, il faut vous donner la peine de sauter dix ou onze années
-entières, et d'imaginer seulement l'étonnante existence que Mowgli mena
-parmi les loups, parce que, s'il fallait l'écrire, cela remplirait je
-ne sais combien de livres.--Il grandit avec les louveteaux, quoique,
-naturellement, ils fussent devenus loups quand lui-même comptait à
-peine pour un enfant; et père Loup lui enseigna sa besogne, et le sens
-de toutes choses dans la jungle, jusqu'à ce que chaque frémissement de
-l'herbe, chaque souffle de l'air chaud dans la nuit, chaque intonation
-des hiboux au-dessus de sa tête, chaque bruit d'écorce égratignée par
-la chauve-souris au repos, un instant, dans l'arbre, chaque saut du
-plus petit poisson dans la mare, prissent juste autant d'importance
-pour lui que pour un homme d'affaires son travail de bureau. Lorsqu'il
-n'apprenait pas, il s'asseyait au soleil et dormait, puis il mangeait,
-se réendormait; lorsqu'il se sentait sale ou qu'il avait trop chaud,
-il se baignait dans les mares de la forêt, et, lorsqu'il manquait de
-miel (Baloo lui avait dit que le miel et les noix étaient tout aussi
-agréables à manger que la viande crue), il grimpait aux arbres pour
-en chercher, et Bagheera lui avait montré comment s'y prendre. Elle
-s'étendait sur une branche et appelait: «Viens ici, petit frère!» et
-Mowgli commença par grimper comme fait le _paresseux_, mais par la
-suite il osa se lancer à travers les branches presque aussi hardiment
-que le singe gris.
-
-Il prit sa place au Rocher du Conseil, lorsque le clan s'y réunissait,
-et, là, il découvrit qu'en regardant fixement un loup quelconque il
-pouvait le forcer à baisser les yeux: ainsi faisait-il pour s'amuser.
-A d'autres moments, il arrachait les longues épines du poil de ses
-amis, car les loups souffrent terriblement des épines et de tous les
-aiguillons qui se logent dans leur fourrure. Il descendait, la nuit,
-le versant de la montagne, vers les terres cultivées, et regardait
-avec une grande curiosité les villageois dans leurs huttes; mais il
-se méfiait des hommes parce que Bagheera lui avait montré une boîte
-carrée, avec une trappe, si habilement dissimulée dans la jungle qu'il
-marcha presque dessus, et elle lui avait dit que c'était un piège. Ce
-qu'il aimait par-dessus tout, c'était de s'enfoncer avec Bagheera au
-chaud cœur noir de la forêt, pour dormir tout le long de la lourde
-journée, et voir, quand venait la nuit, comment Bagheera s'y prenait
-pour tuer: elle tuait de droite, de gauche, au caprice de sa faim, et
-ainsi faisait Mowgli--à une exception près. Aussitôt qu'il eut l'âge de
-comprendre, Bagheera lui dit qu'il ne devait jamais toucher au bétail
-parce qu'il avait été racheté, dans le Conseil du clan, au prix de la
-vie d'un taureau.
-
---La jungle t'appartient, dit Bagheera, et tu peux y tuer tout ce
-que tu es assez fort pour tuer; mais en souvenir du taureau qui t'a
-racheté, tu ne dois jamais tuer ni manger de bétail jeune ou vieux.
-C'est la Loi de la Jungle.
-
-Mowgli s'y conforma fidèlement.
-
-Il grandit ainsi et devint fort comme le devient naturellement un
-garçon qui ne va pas à l'école et n'a à s'occuper de rien dans la vie
-que de choses à manger.
-
-Mère Louve lui dit, une fois ou deux, que Shere Khan n'était pas un
-être auquel on dût se fier, et qu'un jour il lui faudrait tuer Shere
-Khan; et sans doute un jeune loup se fût rappelé cet avis à chaque
-heure de sa vie, mais Mowgli l'oublia parce qu'il n'était qu'un petit
-garçon--et pourtant il se serait donné à lui-même le nom de loup s'il
-avait su parler aucune langue humaine.
-
-Shere Khan se trouvait toujours sur son chemin dans la jungle. A
-mesure que le chef Akela prenait de l'âge et s'affaiblissait, le tigre
-boiteux s'était lié de grande amitié avec les loups plus jeunes de la
-tribu, qui le suivaient pour avoir ses restes, chose que jamais Akela
-n'aurait permise s'il avait osé aller jusqu'au bout de son autorité
-légitime. En outre, Shere Khan les flattait: il s'étonnait que de si
-beaux jeunes chasseurs fussent satisfaits de se laisser conduire par un
-loup moribond et par un petit d'homme.
-
---On me raconte, disait Shere Khan, que vous autres, au Conseil, vous
-n'osez pas le regarder entre les yeux!
-
-Et les jeunes loups grognaient et hérissaient leur dos.
-
-Bagheera, qui avait les yeux et les oreilles partout, apprit quelque
-chose de cela, et, une fois ou deux, elle expliqua nettement à Mowgli
-que Shere Khan le tuerait un beau jour. Et Mowgli riait, et répondait:
-
---J'ai pour moi le clan, et j'ai toi... et Baloo, bien qu'il soit si
-paresseux, donnerait bien un coup de patte ou deux en mon honneur.
-Pourquoi m'effraierais-je?
-
-Ce fut un jour de grande chaleur qu'une idée, née de quelque propos
-entendu, se forma dans le cerveau de Bagheera. Peut-être était-ce Sahi,
-le porc-épic, qui lui avait parlé de la chose. En tout cas, elle dit à
-Mowgli, comme ils étaient au plus profond de la jungle et que le petit
-garçon était couché, la tête sur la belle fourrure noire de la panthère:
-
---Petit frère, combien de fois t'ai-je averti que Shere Khan est ton
-ennemi?
-
---Autant de fois qu'il y a de noix sur cette palme! déclara Mowgli,
-qui, naturellement, ne savait pas compter. Et puis après?... J'ai
-sommeil, Bagheera, et Shere Khan est tout en queue et en cris... comme
-Mor, le Paon.
-
---Mais ce n'est plus le temps de dormir. Baloo le sait, je le sais
-aussi, tout le clan le sait, et même ces imbéciles, ces imbéciles de
-daims le savent... Tabaqui te l'a dit lui-même.
-
---Oh! oh! dit Mowgli, Tabaqui est venu à moi, il n'y a pas longtemps,
-pour me raconter je ne sais plus quelle impertinente histoire: j'étais
-un petit d'homme, un petit nu, pas même bon à déterrer les truffes...
-Mais j'ai pris Tabaqui par la queue et l'ai cogné à deux reprises
-contre un palmier pour lui apprendre de meilleures manières.
-
---C'était une sottise, car si Tabaqui est un faiseur de ragots, il
-n'en voulait pas moins te parler d'une chose qui te touche de près.
-Ouvre donc ces yeux-là, petit frère: Shere Khan n'ose pas te tuer dans
-la jungle; mais rappelle-toi bien qu'Akela est très vieux, que bientôt
-viendra le jour où il ne pourra plus tuer son chevreuil, et qu'alors il
-ne conduira plus le clan. Beaucoup des loups qui t'examinèrent quand tu
-fus présenté au Conseil sont vieux maintenant, eux aussi, et les jeunes
-loups pensent--Shere Khan leur a fait la leçon--qu'un petit d'homme
-n'est pas à sa place dans le clan. Bientôt tu seras un homme...
-
---Et qu'est-ce que c'est qu'un homme qui ne courrait pas avec ses
-frères? dit Mowgli. Je suis né dans la jungle, j'ai obéi à la Loi de la
-Jungle, et il n'y a pas un de nos loups des pattes duquel je n'aie tiré
-une épine. Ils sont bien mes frères!
-
-Bagheera s'étendit de toute sa longueur, et ferma les yeux à demi.
-
---Petit frère, dit-elle, mets ta main sous ma mâchoire.
-
-Mowgli avança sa forte main brune, et, juste sous le menton soyeux
-de Bagheera, où les formidables muscles roulaient dissimulés dans la
-fourrure lustrée, il sentit une petite place nue.
-
---Il n'y a personne dans la jungle qui sache que moi, Bagheera,
-je porte cette marque... la marque du collier; et pourtant, petit
-frère, je suis née parmi les hommes, et c'est parmi les hommes que
-ma mère mourut, dans les cages du palais royal, à Oodeypore. C'est
-à cause de cela que j'ai payé le prix au Conseil, quand tu étais un
-pauvre petit tout nu. Oui, moi aussi, je suis née parmi les hommes.
-Je n'avais jamais vu la jungle. On m'a nourrie derrière des barreaux
-dans une marmite de fer; une nuit je sentis que j'étais Bagheera--la
-panthère--et non pas un jouet pour les hommes, je brisai la misérable
-serrure d'un coup de patte, et m'en allai. Puis, comme j'avais appris
-les manières des hommes, je devins plus terrible dans la jungle que
-Shere Khan, n'est-il pas vrai?
-
---Oui, dit Mowgli, toute la jungle craint Bagheera... toute la jungle,
-sauf Mowgli.
-
---Oh, toi, tu es un petit homme! dit la panthère noire avec une infinie
-tendresse; et de même que je suis retournée à ma jungle, ainsi tu dois
-à la fin retourner aux hommes, aux hommes qui sont tes frères... si tu
-n'es point d'abord tué au Conseil!
-
---Mais pourquoi, pourquoi quelqu'un désirerait-il me tuer? répliqua
-Mowgli.
-
---Regarde-moi, dit Bagheera.
-
-Et Mowgli la regarda fixement, entre les yeux. La grande panthère
-tourna la tête au bout d'une demi-minute.
-
---Voilà pourquoi!--dit-elle, en croisant ses pattes sur les
-feuilles.--Moi-même je ne peux te regarder entre les yeux, et pourtant
-je suis née parmi les hommes, et je t'aime, petit frère. Les autres,
-ils te haïssent parce que leurs yeux ne peuvent soutenir les tiens;
-parce que tu es sage; parce que tu as tiré de leurs pieds les épines...
-parce que tu es un homme.
-
---Je ne savais pas ces choses, dit Mowgli d'un ton boudeur.
-
-Et il fronça ses lourds sourcils noirs.
-
---Qu'est-ce que la Loi de la Jungle? Frappe d'abord, et donne de la
-voix. A ton insouciance même, ils voient que tu es un homme. Mais
-sois prudent. J'ai au cœur une certitude: la première fois que le
-vieil Akela manquera sa proie--et chaque jour il a plus de peine à
-agrafer son chevreuil--le clan se tournera contre lui et contre toi.
-Ils tiendront une assemblée sur le Rocher, et alors... et alors... J'y
-suis!--dit Bagheera en se levant d'un bond.--Descends vite aux huttes
-des hommes dans la vallée, et prends-y un peu de la Fleur Rouge qu'ils
-y font pousser: ainsi, quand le moment sera venu, auras-tu un allié
-plus fort même que moi ou Baloo ou ceux de la tribu qui t'aiment... Va
-chercher la Fleur Rouge.
-
-Par Fleur Rouge, Bagheera voulait dire _du feu_. Mais aucune créature
-de la jungle n'appellerait le feu par son vrai nom. Chaque bête en
-éprouve, toute la vie, une crainte mortelle, et invente cent manières
-de le décrire sans le nommer.
-
---La Fleur Rouge! dit Mowgli. Cela pousse au crépuscule auprès de leurs
-huttes. J'irai en chercher.
-
---Voilà bien le petit d'homme qui parle! dit Bagheera avec orgueil.
-Rappelle-toi qu'elle pousse dans de petits pots. Prends-en un
-rapidement, et garde-le avec toi pour le moment où tu en auras besoin.
-
---Bon, dit Mowgli, j'y vais. Mais es-tu sûre, ô ma Bagheera--il passa
-son bras autour du cou splendide, et plongea son regard au fond des
-grands yeux--es-tu sûre que tout cela soit l'œuvre de Shere Khan?
-
---Par la Serrure brisée qui m'a faite libre, j'en suis sûre, petit
-frère!
-
---Alors, par le Taureau qui me racheta! je payerai à Shere Khan ce que
-je lui dois, honnêtement; il se peut même qu'il reçoive un peu plus que
-son compte.
-
-Et Mowgli partit d'un bond.
-
---Voilà l'homme! Voilà bien l'homme--se dit la panthère à elle-même
-en se recouchant.--Oh! Shere Khan, tu n'as jamais fait chasse plus
-dangereuse que cette chasse à la grenouille, il y a dix ans!
-
-Mowgli était déjà loin parmi la forêt, trottant ferme, et il sentait
-son cœur tout chaud dans sa poitrine. Il arriva à la caverne au moment
-où s'élevait le brouillard du soir; il reprit haleine et regarda en
-bas, dans la vallée. Les petits loups étaient sortis, mais la mère, au
-fond de la caverne, comprit à son souffle que quelque chose troublait
-sa grenouille.
-
---Qu'y a-t-il, fils? dit-elle.
-
---Des potins de chauve-souris à propos de Shere Khan! répondit-il. Je
-chasse en terre labourée, ce soir.
-
-Et il plongea dans les broussailles pour gagner le cours d'eau, tout au
-fond de la vallée. Là, il s'arrêta, car il entendit les cris du clan en
-chasse, il entendit meugler un _sambhur_ traqué, le râle de la bête
-aux abois. Puis montèrent des hurlements de dérision et de méchanceté:
-c'étaient les jeunes loups.
-
---Akela! Akela! Que le solitaire montre sa force!... Place au chef du
-clan! Saute, Akela!
-
-Le solitaire dut sauter et manquer de prise, car Mowgli entendit le
-claquement de ses dents et un glapissement lorsque le _sambhur_,
-avec ses pieds de devant, le culbuta. Il ne resta pas à en écouter
-davantage, mais s'élança en avant; et les cris s'affaiblirent derrière
-lui à mesure qu'il se hâtait vers les terres cultivées où demeuraient
-les villageois.
-
---Bagheera disait vrai!--souffla-t-il, en se nichant parmi le fourrage
-amoncelé sous la fenêtre d'une hutte.--Demain, c'est le jour d'Akela et
-le mien.
-
-Alors il appliqua son visage contre la fenêtre et considéra le feu
-sur l'âtre; il vit la femme du laboureur se lever pendant la nuit et
-nourrir la flamme avec des mottes noires; et quand vint le matin, à
-l'heure où blanchissait la brume froide, il vit l'enfant de l'homme
-prendre une corbeille d'osier garnie de terre à l'intérieur, l'emplir
-de charbons rouges, l'enrouler dans sa couverture, et s'en aller
-garder les vaches.
-
---N'est-ce que cela? dit Mowgli. Si un enfant peut le faire, je n'ai
-rien à craindre.
-
-Il tourna le coin de la maison, rencontra le garçon nez à nez, lui
-arracha le feu des mains, et disparut dans le brouillard, tandis que
-l'autre hurlait de frayeur.
-
---Ils sont tout à fait semblables à moi!--dit Mowgli en soufflant sur
-le pot de braise, comme il l'avait vu faire à la femme.--Cette chose
-mourra si je ne lui donne rien à manger...
-
-Et il jeta quelques brindilles et des morceaux d'écorce sèche sur la
-chose rouge. A moitié chemin de la colline, il rencontra Bagheera, sur
-la fourrure de laquelle la rosée du matin brillait comme des pierres de
-lune.
-
---Akela a manqué son coup, dit la Panthère. Ils l'auraient tué la nuit
-dernière, mais ils te voulaient aussi. Ils t'ont cherché sur la colline.
-
---J'étais dans les terres labourées. Je suis prêt. Vois!
-
-Mowgli lui tendit le pot plein de feu.
-
---Bien!... A présent, j'ai vu les hommes jeter une branche sèche dans
-cette chose, et aussitôt la Fleur Rouge s'épanouissait au bout...
-Est-ce que tu n'as pas peur?
-
---Non. Pourquoi aurais-je peur? Je me rappelle maintenant... si ce
-n'est pas un rêve... qu'avant d'être un loup je me couchais près de la
-Fleur Rouge, et qu'il y faisait chaud et bon.
-
-Tout ce jour-là, Mowgli resta assis dans la caverne, veillant sur son
-pot de braise et y enfonçant des branches sèches pour voir comment
-elles brûlaient. Il chercha et trouva une branche qui lui parut à
-souhait, et, le soir, quand Tabaqui vint à la caverne pour lui dire
-assez rudement qu'on le demandait au Rocher du Conseil, il se mit à
-rire jusqu'à ce que Tabaqui s'enfuît. Et Mowgli se rendit au Conseil,
-toujours riant.
-
-Akela le solitaire était couché à côté de sa pierre pour montrer que sa
-succession était ouverte, et Shere Khan, avec sa suite de loups nourris
-de restes, se promenait de long en large, objet de visibles flatteries.
-Bagheera était couchée à côté de Mowgli, et l'enfant tenait le pot de
-braise entre ses genoux. Lorsqu'ils furent tous rassemblés, Shere Khan
-prit la parole--chose qu'il n'aurait jamais osé faire aux beaux jours
-d'Akela.
-
---Il n'a pas le droit, murmura Bagheera. Dis-le. C'est un fils de
-chien. Il aura peur.
-
-Mowgli sauta sur ses pieds.
-
---Peuple Libre, s'écria-t-il, est-ce que Shere Khan est notre chef?...
-Qu'est-ce qu'un tigre peut avoir à faire avec la direction du clan?
-
---Voyant que la succession était ouverte, et comme on m'avait prié de
-parler..., commença Shere Khan.
-
---Qui t'en avait prié? fit Mowgli. Sommes-nous tous des chacals pour
-flagorner ce boucher? La direction du clan regarde le clan seul.
-
-Il y eut des hurlements:
-
---Silence, toi, petit homme!
-
---Laissez-le parler. Il a gardé notre loi!
-
-Et, à la fin, les anciens du clan tonnèrent:
-
---Laissez parler le Loup Mort!
-
-Lorsqu'un chef de clan a manqué sa proie, on l'appelle le «Loup Mort»
-aussi longtemps qu'il lui reste à vivre, ce qui n'est pas long.
-
-Akela souleva sa vieille tête, péniblement:
-
---Peuple Libre, et vous aussi, chacals de Shere Khan, pendant douze
-saisons je vous ai conduits à la chasse et vous en ai ramenés, et,
-pendant tout ce temps, nul de vous n'a été pris au piège ni estropié.
-Je viens de manquer ma proie. Vous savez comment a été nouée cette
-intrigue. Vous savez comment vous m'avez mené à un chevreuil qui
-n'avait pas été forcé, pour montrer ma faiblesse. Ce fut habilement
-fait. Vous avez maintenant le droit de me tuer sur le Rocher du
-Conseil. C'est pourquoi je demande: Qui vient achever le solitaire? Car
-c'est mon droit, de par la Loi de la Jungle, que vous veniez un par un.
-
-Il y eut un long silence: aucun loup ne se souciait d'un duel à mort
-avec le solitaire. Alors Shere Khan rugit:
-
---Bah! Qu'avons-nous à faire avec ce vieil édenté? Il est condamné à
-mourir! C'est le petit d'homme qui a vécu trop longtemps. Peuple Libre,
-il fut ma proie dès le principe. Donnez-le-moi. J'en ai assez de cette
-plaisanterie d'homme-loup. Il a troublé la jungle pendant dix saisons.
-Donnez-moi le petit d'homme, ou bien je chasserai toujours par ici, et
-ne vous donnerai pas un os. C'est un homme, un enfant d'homme, et dans
-la moelle de mes os, je le hais!
-
-Alors, plus de la moitié du clan hurla:
-
---Un homme! Un homme! Qu'est-ce qu'un homme peut avoir à faire avec
-nous? Qu'il s'en aille avec ses pareils.
-
---C'est cela! Pour tourner contre nous tout le peuple des villages?
-vociféra Shere Khan. Non, non, donnez-le-moi. C'est un homme, et aucun
-de nous ne peut le regarder entre les yeux.
-
-Akela dressa de nouveau la tête, et dit:
-
---Il a partagé notre nourriture. Il a dormi avec nous. Il a rabattu le
-gibier pour nous. Il n'a pas violé un seul mot de la Loi de la Jungle!
-
---Et moi, je l'ai payé le prix d'un taureau, lorsqu'il fut accepté: la
-valeur d'un taureau est peu; mais l'honneur de Bagheera est quelque
-chose pour quoi elle pourrait bien se battre! dit Bagheera de sa voix
-la plus douce.
-
---Un taureau payé il y a dix ans! grogna l'assemblée. Que nous
-importent des os qui ont dix ans!
-
---Et un serment?--dit Bagheera en relevant sa lèvre sur ses dents
-blanches.--Ah! on fait bien de vous appeler le Peuple Libre!
-
---Aucun petit d'homme ne doit courir avec le peuple de la jungle! rugit
-Shere Khan. Donnez-le-moi!
-
---Il est notre frère en tout, sauf par le sang, poursuivit Akela;
-et vous le tueriez ici!... En vérité, j'ai vécu trop longtemps.
-Quelques-uns d'entre vous sont des mangeurs de bétail, et j'ai entendu
-dire que d'autres, suivant les leçons de Shere Khan, vont par la nuit
-noire enlever des enfants aux seuils des villageois. Donc je sais que
-vous êtes lâches, et c'est à des lâches que je parle. Il est certain
-que je dois mourir, et ma vie ne vaut plus grand'chose; autrement, je
-l'offrirais pour celle du petit d'homme. Mais afin de sauver l'honneur
-du clan... presque rien, apparemment, et, à force de vivre sans chef,
-vous l'avez oublié... je promets que si vous laissez le petit d'homme
-retourner chez ses pareils, je ne montrerai pas une dent lorsque le
-moment sera venu pour moi de mourir. Je mourrai sans me défendre. Le
-clan y gagnera au moins trois existences. Je ne peux faire plus; mais,
-si vous le voulez, je peux vous épargner la honte de tuer un frère
-auquel on ne saurait reprocher aucun tort... un frère qui fut réclamé
-et acheté pour être admis dans le clan, suivant la Loi de la Jungle.
-
---C'est un homme!... un homme!... un homme! grogna l'assemblée.
-
-Et la plupart des loups commencèrent à se grouper autour de Shere Khan,
-dont la queue se mit à battre les flancs.
-
---A présent l'affaire est dans tes mains! dit Bagheera à Mowgli. Nous
-autres nous ne pouvons plus rien faire que nous battre.
-
-Mowgli se leva, le pot de braise dans les mains. Puis il s'étira et
-bâilla au nez du Conseil; mais il était plein de rage et de chagrin,
-car, en loups qu'ils étaient, ils ne lui avaient jamais dit combien ils
-le haïssaient.
-
---Écoutez! Il n'y a pas besoin de criailler comme des chiens. Vous
-m'avez dit trop souvent, cette nuit, que je suis un homme (et cependant
-je serais resté un loup, avec vous, jusqu'à la fin de ma vie): je sens
-la vérité de vos paroles. Aussi, je ne vous appelle plus mes frères,
-mais _sag_ (chiens), comme vous appellerait un homme... Ce que vous
-ferez, et ce que vous ne ferez pas, ce n'est pas à vous de le dire.
-C'est moi que cela regarde; et afin que nous puissions tirer la chose
-au clair, moi, l'homme, j'ai apporté ici un peu de la Fleur Rouge que
-vous, chiens, vous craignez.
-
-Il jeta le pot sur le sol, et quelques charbons rouges allumèrent une
-touffe de mousse sèche qui flamba, tandis que tout le Conseil reculait
-de terreur devant les sauts de la flamme.
-
-Mowgli enfonça sa branche morte dans le feu jusqu'à ce qu'il vît les
-brindilles s'allumer et crépiter, puis il la fit tournoyer au-dessus
-de sa tête au milieu des loups qui rampaient de terreur.
-
---Tu es le maître! fit Bagheera à voix basse. Sauve Akela de la mort.
-Il a toujours été ton ami.
-
-Akela, le vieux loup farouche, qui n'avait jamais imploré de merci dans
-sa vie, jeta un regard suppliant à Mowgli, debout auprès de lui, tout
-nu, sa longue chevelure noire flottant sur ses épaules, dans la lumière
-de la branche flamboyante qui faisait danser et vaciller les ombres.
-
---Bien! dit Mowgli, en promenant avec lenteur un regard circulaire.
-Je vois que vous êtes des chiens. Je vous quitte pour retourner à mes
-pareils... si vraiment ils sont mes pareils... La jungle m'est fermée,
-je dois oublier votre langue et votre compagnie; mais je serai plus
-miséricordieux que vous: parce que j'ai été votre frère en tout, sauf
-par le sang, je promets que lorsque je serai un homme parmi les hommes,
-je ne vous trahirai pas auprès d'eux comme vous m'avez trahi.
-
-Il donna un coup de pied dans le feu, et les étincelles volèrent.
-
---Il n'y aura point de guerre entre aucun de nous dans le clan. Mais il
-y a une dette qu'il faut que je paye avant de m'en aller.
-
-Il marcha à grands pas vers l'endroit où Shere Khan était couché,
-clignant de l'œil stupidement aux flammes, et le prit, par la touffe
-de poils, sous le menton. Bagheera suivait en cas d'accident.
-
---Debout, chien! cria Mowgli. Debout quand un homme parle, ou je mets
-le feu à ta robe!
-
-Les oreilles de Shere Khan s'aplatirent sur sa tête, et il ferma les
-yeux, car la branche flamboyante était tout près de lui.
-
---Cet égorgeur de bétail a dit qu'il me tuerait en plein conseil, parce
-qu'il ne m'avait pas tué quand j'étais petit. Voici... et voilà...
-et voilà... comment nous, les hommes, nous battons les chiens. Remue
-seulement une moustache, Lungri, et je t'enfonce la Fleur Rouge dans la
-gorge!
-
-Il frappa Shere Khan de sa branche sur la tête, tandis que le tigre
-geignait et pleurnichait dans une agonie d'épouvante.
-
---Peuh! chat de jungle roussi, va-t'en maintenant, mais souviens-toi de
-mes paroles: la première fois que je reviendrai au Conseil du Rocher,
-comme il sied que vienne un homme, ce sera avec la peau de Shere Khan
-sur ma tête. Quant au reste, Akela est libre de vivre comme il lui
-plaît. Vous ne le tuerez pas, parce que je ne le veux pas. J'ai idée,
-d'ailleurs, que vous n'allez pas rester ici plus longtemps, à laisser
-pendre vos langues comme si vous étiez quelqu'un, au lieu d'être des
-chiens que je chasse... ainsi... Allez!
-
-Le feu brûlait furieusement au bout de la branche, et Mowgli frappait
-de droite et de gauche autour du cercle, et les loups s'enfuyaient en
-hurlant sous les étincelles qui brûlaient leur fourrure. A la fin,
-il ne resta plus que le vieil Akela, Bagheera et peut-être dix loups
-qui avaient pris le parti de Mowgli. Alors, Mowgli commença de sentir
-quelque chose de douloureux au fond de lui-même, quelque chose qu'il ne
-se rappelait pas avoir jamais senti jusqu'à ce jour; il reprit haleine
-et sanglota, et les larmes coulèrent sur son visage.
-
---Qu'est-ce que c'est?... Qu'est-ce que c'est?... dit-il. Je n'ai pas
-envie de quitter la jungle... et je ne sais pas ce que j'ai. Vais-je
-mourir, Bagheera?
-
---Non, petit frère. Ce ne sont que des larmes, comme il arrive aux
-hommes, dit Bagheera. Maintenant je vois que tu es un homme, et non
-plus un petit d'homme. Oui, la jungle t'est bien fermée désormais...
-Laisse-les couler, Mowgli. Ce sont seulement des larmes.
-
-Alors Mowgli s'assit, et pleura comme si son cœur allait se briser; il
-n'avait jamais pleuré auparavant, de toute sa vie.
-
---A présent, dit-il, je vais aller vers les hommes. Mais d'abord il
-faut que je dise adieu à ma mère.
-
-Et il se rendit à la caverne où elle habitait avec père Loup, et
-il pleura dans sa fourrure, tandis que les quatre petits hurlaient
-misérablement.
-
---Vous ne m'oublierez pas? dit Mowgli.
-
---Jamais, tant que nous pourrons suivre une piste! dirent les petits.
-Viens au pied de la colline quand tu seras un homme, et nous te
-parlerons; et nous viendrons dans les terres cultivées pour jouer avec
-toi la nuit.
-
---Reviens bientôt! dit père Loup. O sage petite grenouille;
-reviens-nous bientôt, car nous sommes vieux, ta mère et moi.
-
---Reviens bientôt, dit mère Louve, mon petit tout nu; car écoute,
-enfant de l'homme, je t'aimais plus que je n'ai jamais aimé mes petits.
-
---Je reviendrai sûrement, dit Mowgli; et quand je reviendrai, ce
-sera pour étaler la peau de Shere Khan sur le Rocher du Conseil. Ne
-m'oubliez pas! Dites-leur, dans la jungle, de ne jamais m'oublier!
-
-
-L'aurore commençait à poindre quand Mowgli descendit la colline, tout
-seul, en route vers ces êtres mystérieux qu'on appelle les hommes.
-
-
-CHANSON DE CHASSE
-
-DU CLAN DE SEEONEE
-
- A la pointe de l'aube, un Sambhur meugla.
- Un, deux, puis encore!
- Un daim bondit, un daim bondit à travers
- Les taillis de la mare où boivent les cerfs.
- Moi seul, battant le bois, j'ai vu cela,
- Un, deux, puis encore!
-
- A la pointe de l'aube, un Sambhur meugla
- Un, deux, puis encore!
- A pas de veloux, à pas de veloux,
- Va porter la nouvelle au clan des loups,
- Cherchez, trouvez, et puis de la gorge tous,
- Un, deux, puis encore!
-
- A la pointe de l'aube, le Clan hurla.
- Un, deux, puis encore!
- Pied qui, sans laisser de marque, fuit,
- Œil qui sait percer la nuit--la nuit!
- Prête-lui ta voix! Ecoutez le bruit!
- Un, deux, puis encore!
-
-
-
-
-LA CHASSE DE KAA
-
- Ses taches sont l'orgueil du chat-pard, ses cornes du buffle sont l'honneur.
- Sois net, car à l'éclat de la robe on connaît la force du chasseur.
- Que le sambhur ait la corne aiguë, et le taureau les muscles puissants,
- Ne prends pas le soin de nous l'apprendre: on savait cela depuis dix ans.
- Ne moleste jamais les petits d'autrui, mais nomme-les Sœur et Frère.
- Sans doute ils sont faibles et balourds, mais peut-être que l'Ourse est
- leur mère.
- La jeunesse dit: «Qui donc me vaut!» en l'orgueil de son premier gibier;
- Mais la Jungle est grande et le jeune est petit. Il doit se taire et méditer.
-
- MAXIMES DE BALOO.
-
-
-Tout ce que nous allons dire ici arriva quelque temps avant que Mowgli
-eût été banni du clan des loups de Seeonee, ou se fût vengé sur Shere
-Khan, le tigre.
-
-C'était aux jours où Baloo lui enseignait la Loi de la Jungle. Le grand
-ours brun, vieux et grave, se réjouissait d'un élève à l'intelligence
-si prompte; car les jeunes loups ne veulent apprendre de la Loi de la
-Jungle que ce qui concerne leur clan et leur tribu, et décampent, dès
-qu'ils peuvent répéter le refrain de chasse: «Pieds qui ne font pas de
-bruit; yeux qui voient dans l'ombre; oreilles tendues au vent, du fond
-des cavernes, et dents blanches pour mordre: qui porte ces signes est
-de nos frères, sauf Tabaqui le Chacal et l'Hyène que nous haïssons.»
-Mais Mowgli, comme petit d'homme, en dut apprendre bien plus long.
-
-Quelquefois Bagheera, la panthère noire, venait, en flânant, au travers
-de la jungle, voir ce que devenait son favori, et restait à ronronner,
-la tête contre un arbre, pendant que Mowgli récitait à Baloo la leçon
-du jour. L'enfant savait grimper presque aussi bien qu'il savait nager,
-et nager presque aussi bien qu'il savait courir: aussi Baloo, le
-professeur de la Loi, lui apprenait-il les Lois des Bois et des Eaux: à
-distinguer une branche pourrie d'une branche saine; à parler poliment
-aux abeilles sauvages quand il rencontrait par surprise un de leurs
-essaims à cinquante pieds au-dessus du sol; les paroles à dire à Mang,
-la chauve-souris, quand il la dérangeait dans les branches au milieu
-du jour; et la façon d'avertir les serpents d'eau dans les mares avant
-de plonger au milieu d'eux. Dans la jungle, personne n'aime à être
-dérangé, et on y est toujours prêt à se jeter sur l'intrus.
-
-En outre, Mowgli apprit également le cri de chasse de l'Étranger,
-qu'un habitant de la Jungle, toutes les fois qu'il chasse hors de
-son terrain, doit répéter à voix haute jusqu'à ce qu'il ait reçu la
-réponse. Traduit, il signifie: «Donnez-moi liberté de chasser ici, j'ai
-faim»; la réponse est: «Chasse donc pour ta faim, mais non pour ton
-plaisir.»
-
-Tout cela vous donnera une idée de ce que Mowgli avait à apprendre par
-cœur; et il se fatiguait beaucoup d'avoir à répéter cent fois la même
-chose. Mais, comme Baloo le disait à Bagheera, un jour que Mowgli avait
-reçu la correction d'un coup de patte et s'en était allé bouder:
-
---Un petit d'homme est un petit d'homme, et il doit apprendre toute...
-tu entends bien, toute la Loi de la Jungle.
-
---Oui, mais il est tout petit, songes-y, dit la panthère noire, qui
-aurait gâté Mowgli si elle avait fait à sa guise. Comment sa petite
-tête peut-elle garder tous tes longs discours?
-
---Y a-t-il quelque chose dans la Jungle de trop petit pour être tué?
-Non. C'est pourquoi je lui enseigne tout cela, et c'est pourquoi je le
-corrige, oh! très doucement, lorsqu'il oublie.
-
---Doucement! Tu t'y connais, en douceur, vieux Pied de Fer, grogna
-Bagheera. Elle lui a joliment meurtri le visage, aujourd'hui, ta...
-douceur. Fi!
-
---J'aime mieux le voir meurtri de la tête aux pieds par moi qui l'aime,
-que de lui voir arriver du mal à cause de son ignorance, répondit Baloo
-avec beaucoup de chaleur. Je suis en train de lui apprendre les Maîtres
-Mots de la jungle appelés à le protéger auprès des oiseaux, du Peuple
-Serpent, et de tout ce qui chasse sur quatre pieds, sauf de son propre
-clan. Il peut maintenant, s'il veut seulement se rappeler les mots,
-réclamer protection à toute la jungle. Est-ce que cela ne vaut pas une
-petite correction?
-
---Eh bien, en tous cas, prends garde à ne point tuer le petit d'homme.
-Ce n'est pas un tronc d'arbre bon à aiguiser tes griffes émoussées.
-Mais quels sont ces Maîtres Mots? Je suis apparemment plutôt faite pour
-accorder de l'aide que pour en demander.--Bagheera étira une de ses
-pattes pour en admirer les griffes dont l'acier bleu s'aiguisait au
-bout comme un ciseau à froid.--Toutefois, j'aimerais à savoir.
-
---Je vais appeler Mowgli pour qu'il te les dise... s'il est disposé.
-Viens, Petit Frère!
-
---Ma tête sonne comme un arbre à abeilles, dit une petite voix maussade
-au-dessus de leurs têtes.
-
-Et Mowgli se laissa glisser le long d'un tronc d'arbre. Il avait la
-mine fâchée, et ce fut avec indignation qu'au moment de toucher le sol
-il ajouta:
-
---Je viens pour Bagheera et non pour toi, vieux Baloo!
-
---Cela m'est égal,--dit Baloo, froissé et peiné.--Répète alors à
-Bagheera les Maîtres Mots de la jungle, que je t'ai appris aujourd'hui.
-
---Les Maîtres Mots pour quel peuple?--demanda Mowgli, charmé de se
-faire valoir.--La jungle a beaucoup de langues, et moi je les connais
-toutes.
-
---Tu sais quelque chose, mais pas grand'chose... Vois, Bagheera, ils
-ne remercient jamais leur maître. Jamais le moindre louveteau vint-il
-remercier le vieux Baloo de ses leçons?... Dis le mot pour les Peuples
-Chasseurs, alors... grand savant.
-
---Nous sommes du même sang, vous et moi, dit Mowgli en donnant aux mots
-l'accent ours dont se sert tout le peuple chasseur.
-
---Bien... Maintenant, pour les oiseaux.
-
-Mowgli répéta, en ajoutant le cri du vautour à la fin de la sentence.
-
---Maintenant pour le Peuple Serpent, dit Bagheera.
-
-La réponse fut un sifflement tout à fait indescriptible, après quoi
-Mowgli se donna du pied dans le derrière, battit des mains pour
-s'applaudir lui-même, et sauta sur le dos de Bagheera, où il s'assit de
-côté, pour jouer du tambour avec ses talons sur la fourrure luisante,
-et faire à Baloo les plus affreuses grimaces qu'il pût imaginer.
-
---Là... là! Cela valait bien une petite correction, dit avec tendresse
-l'ours brun. Un jour tu pourras te souvenir de moi.
-
-Puis il se retourna pour dire à Bagheera comment l'enfant avait
-appris les Maîtres Mots de Hathi, l'éléphant sauvage, qui sait tout
-ce qui a rapport à ces choses, et comment Hathi avait mené Mowgli à
-une mare pour apprendre d'un serpent d'eau le mot des Serpents, que
-Baloo ne pouvait prononcer; et comment Mowgli se trouvait maintenant
-suffisamment garanti contre tous accidents possibles dans la Jungle,
-parce que ni serpent, ni oiseau, ni bête à quatre pattes ne lui ferait
-de mal.
-
---Personne n'est donc à craindre,--conclut Baloo, en caressant avec
-orgueil son gros ventre fourré.
-
---Sauf ceux de sa propre tribu,--dit à voix basse Bagheera.
-
-Puis, tout haut, s'adressant à Mowgli:
-
---Fais attention à mes côtes, petit Frère; qu'as-tu donc à danser ainsi?
-
-Mowgli, voulant se faire entendre, tirait à pleine fourrure sur
-l'épaule de Bagheera, et lui donnait de forts coups de pieds. Quand,
-enfin, tous deux prêtèrent l'oreille, il cria à pleins poumons:
-
---Moi aussi, j'aurai une tribu à moi, une tribu à conduire à travers
-les branches toute la journée.
-
---Quelle est cette nouvelle folie, petit bâtisseur de chimères? dit
-Bagheera.
-
---Oui, et pour jeter des branches et de la crotte au vieux Baloo,
-continua Mowgli. Ils me l'ont promis. Ah!
-
---_Whoof!_
-
-La grosse patte de Baloo jeta Mowgli à bas du dos de Bagheera, et
-l'enfant, qui restait étendu entre les grosses pattes de devant, put
-voir que l'ours était en colère.
-
---Mowgli, dit Baloo, tu as parlé aux Bandar-Log,... le Peuple Singe.
-
-Mowgli regarda Bagheera pour voir si la panthère était en colère aussi:
-les yeux de Bagheera étaient aussi durs que des pierres de jade.
-
---Tu as été avec le Peuple Singe,... les singes gris... le peuple sans
-loi... les mangeurs de tout. C'est une grande honte.
-
---Quand Baloo m'a fait du mal à la tête--dit Mowgli (il était encore
-sur le dos),--je suis parti, et les singes gris sont descendus des
-arbres pour s'apitoyer sur moi. Personne autre ne se souciait de moi.
-
-Il se mit à pleurnicher.
-
---L'apitoiement du Peuple Singe! ronfla Baloo. Le calme du torrent de
-la montagne! La fraîcheur du soleil d'été!... Et alors, petit d'homme?
-
---Et alors... alors, ils m'ont donné des noix et tout plein de bonnes
-choses à manger, et ils... ils m'ont emporté dans leurs bras au sommet
-des arbres, pour me dire que j'étais leur frère par le sang, sauf que
-je n'avais pas de queue, et qu'un jour je serais leur chef.
-
---Ils n'ont pas de chefs, dit Bagheera. Ils mentent, ils ont toujours
-menti.
-
---Ils ont été très bons, et m'ont prié de revenir. Pourquoi ne m'a-t-on
-jamais mené chez le Peuple Singe? Ils se tiennent sur leurs pieds comme
-moi. Ils ne cognent pas avec de grosses pattes. Ils jouent toute la
-journée... Laissez-moi monter!... Vilain Baloo, laisse-moi monter. Je
-veux retourner jouer avec eux.
-
---Écoute, petit d'homme.--dit l'Ours, et sa voix gronda comme le
-tonnerre dans la nuit chaude.--Je t'ai appris toute la Loi de la Jungle
-pour tous les peuples de la jungle... sauf le Peuple Singe qui vit
-dans les arbres. Ils n'ont pas de loi. Ils n'ont pas de patrie. Ils
-n'ont pas de langage à eux, mais se servent de mots volés, entendus par
-hasard lorsqu'ils écoutent et nous épient, là-haut, à l'affût dans les
-branches. Leur chemin n'est pas le nôtre. Ils n'ont pas de chefs. Ils
-n'ont pas de mémoire. Ils se vantent et jacassent, et se prétendent un
-grand peuple prêt à opérer de grandes choses dans la jungle; mais la
-chute d'une noix suffit à détourner leurs idées, ils rient, et tout est
-oublié. Nous autres de la jungle, nous n'avons aucun rapport avec eux.
-Nous ne buvons pas où boivent les singes; nous n'allons pas où vont
-les singes; nous ne chassons pas où ils chassent; nous ne mourons pas
-où ils meurent. M'as-tu jamais, jusqu'à ce jour, entendu parler des
-Bandar-Log?
-
---Non, dit Mowgli tout bas, car le silence était très grand dans la
-forêt maintenant que Baloo avait fini de parler.
-
---Le peuple de la jungle a banni leur nom de sa bouche et de sa
-pensée. Ils sont nombreux, méchants, malpropres, sans pudeur, et ils
-désirent, autant qu'ils sont capables de fixer un désir, que le peuple
-de la jungle leur prête attention... Mais nous ne leur prêtons point
-attention, même lorsqu'ils nous jettent des noix et des ordures sur la
-tête.
-
-Il avait à peine dit qu'une grêle de noix et de brindilles dégringola
-au travers du feuillage; et on put entendre des toux, des hurlements,
-et des bonds irrités, très haut dans les branches.
-
---Le Peuple Singe est interdit, prononça Baloo, interdit auprès du
-peuple de la jungle. Souviens-t'en.
-
---Interdit, répéta Bagheera; mais je pense tout de même que Baloo
-aurait dû te prémunir contre eux...
-
---Moi... Moi? Comment aurais-je deviné qu'il irait jouer avec une
-pareille ordure... Le Peuple Singe! Pouah!
-
-Une nouvelle grêle tomba sur leurs têtes, et ils s'en allèrent au trot,
-emmenant Mowgli avec eux.
-
-
-Ce que Baloo avait dit des singes était parfaitement vrai. Ils
-appartiennent aux cimes des arbres; et, comme les bêtes regardent très
-rarement en l'air, l'occasion ne se présenterait guère pour eux et le
-peuple de la jungle de se rencontrer; mais, toutes les fois qu'ils
-trouvaient un loup malade, ou un tigre blessé, ou un ours, les singes
-le tourmentaient, et ils avaient coutume de jeter des bâtons et des
-noix à n'importe quelle bête, pour rire, et dans l'espoir qu'on les
-remarquerait. Puis, ils hurlaient et criaient à tue-tête des chansons
-dénuées de sens; et ils invitaient le peuple de la jungle à grimper
-aux arbres pour lutter avec eux, ou bien, sans motif, s'élançaient
-en furieuses batailles les uns contre les autres, en prenant soin
-de laisser les singes morts où le peuple de la jungle pourrait les
-voir. Ils étaient toujours sur le point d'avoir un chef, des lois
-et des coutumes à eux, mais ils ne le faisaient jamais parce que
-leur mémoire était incapable de rien retenir d'un jour à l'autre;
-aussi arrangeaient-ils les choses au moyen d'un dicton: «Ce que les
-Bandar-Log pensent maintenant, la jungle le pensera plus tard»,
-qui était pour eux d'un grand réconfort. Aucune bête ne pouvait
-les atteindre, mais, d'un autre côté, aucune bête ne leur prêtait
-attention, et c'est pourquoi ils avaient été si charmés de voir Mowgli
-venir jouer avec eux, et d'entendre combien Baloo en était irrité.
-
-Ils n'avaient pas l'intention de faire davantage--les Bandar-Log n'ont
-jamais d'intentions;--mais l'un d'eux imagina, ce qui lui parut une
-brillante idée, de dire aux autres que Mowgli serait une personne
-utile à posséder dans la tribu, parce qu'il savait entrelacer des
-branches en abri contre le vent; et que, s'ils s'en saisissaient, ils
-pourraient le forcer à le leur apprendre. Naturellement Mowgli, comme
-enfant de bûcheron, avait hérité de toutes sortes d'instincts, et
-s'amusait souvent à fabriquer de petites huttes à l'aide de branches
-tombées, sans savoir pourquoi; et le Peuple Singe, guettant dans les
-arbres, considérait ce jeu comme la chose la plus étonnante. Cette
-fois, disaient-ils, ils allaient réellement avoir un chef et devenir le
-peuple le plus sage de la jungle... si sage qu'ils seraient pour tous
-les autres un objet de remarque et d'envie. Aussi suivirent-ils Baloo,
-Bagheera et Mowgli à travers la jungle, fort silencieusement, jusqu'à
-ce que vînt l'heure de la sieste de midi. Alors Mowgli, on ne peut plus
-honteux de lui-même, s'endormit entre la panthère et l'ours, résolu à
-n'avoir plus rien de commun avec le Peuple Singe.
-
-La première chose qu'ensuite il éprouva, ce fut une sensation de mains
-sur ses jambes et ses bras... de petites mains dures et fortes... puis,
-de branches lui fouettant le visage; et son regard plongeait à travers
-l'agitation des ramures, tandis que Baloo éveillait la jungle de ses
-cris sourds et que Bagheera bondissait le long du tronc, tous ses
-crocs à nu. Les Bandar-Log hurlaient de triomphe et luttaient à qui
-atteindrait le plus vite les branches supérieures où Bagheera n'oserait
-les suivre, criant:
-
---Elle nous a remarqués! Bagheera nous a remarqués! Tout le peuple de
-la jungle nous admire pour notre adresse et notre ruse!
-
-Alors, ils commencèrent leur fuite, et la fuite du Peuple Singe au
-travers de la patrie des arbres est une chose que personne ne décrira
-jamais. Ils y ont leurs routes régulières et leurs chemins de traverse,
-des côtes et des descentes tous tracés à cinquante ou soixante et cent
-pieds au-dessus du sol, et par lesquelles ils voyagent, même la nuit
-s'il est nécessaire. Deux des singes les plus forts avaient saisi
-Mowgli sous les bras, et volaient à travers les cimes des arbres par
-bonds de vingt pieds à la fois. Eussent-ils été seuls qu'ils auraient
-avancé deux fois plus vite, mais le poids de l'enfant les retardait.
-Tout mal à l'aise et pris de vertige qu'il se sentît, Mowgli ne
-pouvait s'empêcher de jouir de cette course furieuse; mais il était
-effrayé d'apercevoir par éclairs le sol si loin au-dessous de lui; et
-les terribles chocs et les secousses, au bout de chaque saut qui le
-balançait à travers le vide, lui mettaient le cœur entre les dents.
-Son escorte s'élançait avec lui au haut d'un arbre jusqu'à ce qu'il
-sentît les extrêmes petites branches crépiter et plier sous leur poids;
-puis, avec un han guttural, ils se jetaient, décrivaient dans l'air une
-courbe descendante et se recevaient, en se suspendant par les mains et
-par les pieds aux branches basses de l'arbre voisin.
-
-Parfois il découvrait des milles et des milles de calme jungle verte,
-de même qu'un homme au sommet d'un mât peut plonger à des lieues dans
-l'horizon de la mer; puis, les branches et les feuilles lui cinglaient
-le visage, et, tout de suite après, ses deux gardes et lui descendaient
-presque à toucher terre de nouveau.
-
-C'est ainsi, à renfort de bonds, de fracas, d'ahans, de hurlements, que
-la tribu tout entière des Bandar-Log filait à travers les routes des
-arbres, avec Mowgli leur prisonnier.
-
-D'abord, il eut peur qu'on ne le laissât tomber; puis, il sentit monter
-la colère. Mais il savait l'inutilité de la lutte, et il se mit à
-penser. La première chose à faire était d'avertir Baloo et Bagheera,
-car, au train dont allaient les singes, il savait que ses amis seraient
-vite distancés. Regarder en bas, cela n'eût servi de rien, car il ne
-pouvait voir que le dessus des branches; aussi dirigea-t-il ses yeux en
-l'air et vit-il, loin dans le bleu, Chil le Vautour en train de planer
-et de tournoyer au-dessus de la jungle qu'il surveillait dans l'attente
-de choses à mourir. Chil s'aperçut que les singes portaient il ne
-savait quoi, et se laissa tomber de quelques centaines de mètres pour
-voir si leur fardeau était bon à manger. Il siffla de surprise quand il
-vit Mowgli remorqué à la cime d'un arbre et l'entendit lancer l'appel
-du vautour:
-
---Nous sommes du même sang, toi et moi.
-
-Les vagues de branches se refermèrent sur l'enfant; mais Chil, d'un
-coup d'aile, se porta au-dessus de l'arbre suivant, assez à temps pour
-voir remonter de nouveau la petite face brune:
-
---Relève ma trace, cria Mowgli. Préviens Baloo de la tribu de Seeonee,
-et Bagheera du Conseil du Rocher.
-
---Au nom de qui, frère?
-
-Chil n'avait jamais vu Mowgli auparavant, bien que naturellement il eût
-entendu parler de lui.
-
---De Mowgli, la grenouille... le petit d'homme... ils m'appellent!...
-Relève ma tra... ace!
-
-Les derniers mots furent criés à tue-tête au moment où il se trouvait
-balancé dans l'air; mais Chil fit un signe d'assentiment, et s'éleva
-en ligne perpendiculaire jusqu'à ce qu'il ne parût pas plus gros qu'un
-grain de sable; alors, il resta suspendu, suivant du télescope de
-ses yeux le sillage dans les cimes, tandis que l'escorte de Mowgli y
-passait en tourbillon.
-
---Ils ne vont jamais loin,--dit-il avec un petit rire--ils ne font
-jamais ce qu'ils ont projeté de faire. Toujours prêts, les Bandar-Log,
-à donner du bec dans les nouveautés. Cette fois, si j'ai bon œil, ils
-ont mis le bec dans quelque chose qui leur donnera du fil à retordre,
-car Baloo n'est pas un poussin, et Bagheera peut, je le sais, tuer
-mieux que des chèvres.
-
-Là-dessus, il se berça sur ses ailes, les pattes ramenées sous lui, et
-attendit.
-
-Pendant ce temps Baloo et Bagheera se rongeaient de rage et de chagrin.
-Bagheera grimpait comme jamais de sa vie elle n'avait grimpé, mais les
-branches minces se brisaient sous son poids, et elle glissait jusqu'en
-bas, de l'écorce plein les griffes.
-
---Pourquoi n'as-tu pas averti le petit d'homme?--rugissait-elle aux
-oreilles du pauvre Baloo, qui s'était mis en route, de son trot massif,
-dans l'espoir de rattraper les singes.--Quelle utilité de le tuer de
-coups, si tu ne l'avais pas averti?
-
---Vite!... Ah, vite!... Nous... pouvons encore les rattraper! haletait
-Baloo.
-
---A ce pas!... Il ne forcerait pas une vache blessée. Professeur de la
-Loi... frappeur d'enfants... un mille à rouler et tanguer de la sorte,
-et tu éclaterais. Assieds-toi tranquille et réfléchis! Fais un plan; ce
-n'est pas le moment de leur donner la chasse. Ils pourraient le laisser
-tomber, si nous les suivions de trop près.
-
---_Arrula! Whoo!_... Ils l'ont peut-être laissé tomber déjà, fatigués
-de le porter. Qui peut se fier aux Bandar-Log?... Qu'on me mette des
-chauves-souris mortes sur la tête!... Qu'on me donne des os noirs à
-ronger!... Qu'on me roule dans les ruches des abeilles sauvages pour
-que j'y sois piqué à mort, et qu'on m'enterre avec l'hyène, car je suis
-le plus misérable des ours!... _Arrulala! Wahooa!_... O Mowgli, Mowgli!
-Pourquoi ne t'ai-je pas prémuni contre le Peuple Singe au lieu de te
-casser la tête? Qui sait maintenant si mes coups n'ont pas fait fuir de
-sa mémoire la leçon du jour, et s'il ne se trouvera pas seul dans la
-jungle sans les maîtres mots?
-
-Baloo se prit la tête entre les pattes, et se mit à rouler de droite
-et de gauche en gémissant.
-
---En tout cas, il m'a récité tous les mots très correctement il y a
-peu de temps, dit Bagheera avec impatience. Baloo, tu n'as ni mémoire
-ni respect de toi-même. Que penserait la jungle si moi, la panthère
-noire, je me roulais en boule comme Sahi, le porc-épic, pour me mettre
-à hurler.
-
---Je me moque bien de ce que pense la jungle! Il est peut-être mort à
-l'heure qu'il est.
-
---A moins qu'ils ne l'aient laissé tomber des branches en manière de
-passe-temps, qu'ils l'aient tué par paresse, ou jusqu'à ce qu'ils le
-fassent, je n'ai pas peur pour le petit d'homme. Il est sage, il sait
-quelque chose, et, par-dessus tout, il a ces yeux que craint le peuple
-de la jungle. Mais, et c'est un grand malheur, il est au pouvoir des
-Bandar-Log; et, parce qu'ils vivent dans les arbres, ils ne redoutent
-personne parmi nous.
-
-Bagheera lécha une de ses pattes de devant pensivement.
-
---Vieux fou que je suis! Lourdaud à poil brun, grand fouilleur de
-racines,--dit Baloo, en se déroulant brusquement;--c'est vrai ce que
-dit Hathi, l'éléphant sauvage: _A chacun sa crainte_. Et eux, les
-Bandar-Log, craignent Kaa, le serpent de rocher. Il grimpe aussi bien
-qu'eux. Il vole les jeunes singes dans la nuit. Rien que le murmure
-de son nom les glace jusqu'au bout de leurs méchantes queues. Allons
-trouver Kaa.
-
---Que fera-t-il pour nous? Il n'est pas de notre tribu, puisqu'il est
-sans pieds, et... il a les yeux les plus funestes, dit Bagheera.
-
---Il est aussi vieux que rusé. Par-dessus tout, il a toujours faim, dit
-Baloo plein d'espoir. Promets-lui beaucoup de chèvres.
-
---Il dort un mois plein après chaque repas. Il se peut qu'il dorme
-maintenant, et, fût-il éveillé, qu'il préférerait peut-être tuer
-lui-même ses chèvres.
-
-Bagheera, qui ne savait pas grand'chose de Kaa, se méfiait
-naturellement.
-
---En ce cas, à nous deux, vieux chasseur, nous pourrions lui faire
-entendre raison.
-
-Là-dessus Baloo frotta le pelage roussi de sa brune épaule contre la
-panthère, et ils partirent ensemble à la recherche de Kaa, le Python de
-Rocher.
-
-Ils le trouvèrent étendu sur une saillie de roc que chauffait le soleil
-de midi, en train d'admirer la magnificence de son habit neuf, car
-il venait de consacrer dix jours de retraite à changer de peau, et
-maintenant, il apparaissait dans toute sa splendeur: sa grosse tête
-camuse dardée au ras du sol, les trente pieds de long de son corps
-tordus en nœuds et en courbes fantastiques, et se léchant les lèvres à
-la pensée du dîner à venir.
-
---Il n'a pas mangé,--dit Baloo, en grognant de soulagement à la vue du
-somptueux habit marbré de brun et de jaune.--Fais attention, Bagheera!
-Il est toujours un peu myope après avoir changé de peau, et très prompt
-à l'attaque.
-
-Kaa n'était pas un serpent venimeux,--en fait, il méprisait plutôt les
-serpents venimeux, qu'il tenait pour lâches--mais sa force résidait
-dans son étreinte, et, une fois qu'il avait enroulé ses anneaux énormes
-autour de qui que ce fût, il n'y avait plus rien à faire.
-
---Bonne chasse! cria Baloo en s'asseyant sur ses hanches.
-
-Comme tous les serpents de son espèce, Kaa était presque sourd, et tout
-d'abord il n'entendit pas l'appel. Cependant il se leva, prêt à tout
-événement, la tête basse:
-
---Bonne chasse pour nous tous, répondit-il enfin. Oh! oh! Baloo, que
-fais-tu ici?... Bonne chasse, Bagheera... L'un de nous au moins a
-besoin de nourriture. A-t-on entendu parler de gibier sur pied? Une
-biche peut-être, ou même un jeune chevreuil? Je suis aussi vide qu'un
-puits à sec.
-
---Nous sommes en train de chasser, dit Baloo négligemment.
-
-Il savait qu'on ne doit pas presser Kaa. Il est trop gros.
-
---Permettez-moi de me joindre à vous, dit Kaa. Un coup de patte de
-plus ou de moins n'est rien pour toi, Bagheera, ni pour toi, Baloo;
-alors que moi... moi, il me faut attendre et attendre des jours dans
-un sentier, et grimper la moitié d'une nuit pour le maigre hasard d'un
-jeune singe. Psshaw! Les arbres ne sont plus ce qu'ils étaient dans ma
-jeunesse. Tous rameaux pourris et branches sèches.
-
---Il se peut que ton grand poids y soit pour quelque chose, répliqua
-Baloo.
-
---Oui, je suis d'une jolie longueur,--d'une jolie longueur,--dit Kaa
-avec une pointe d'orgueil. Mais malgré tout, c'est la faute de ce bois
-nouveau. J'ai été bien près de tomber lors de ma dernière prise....
-bien près en vérité.... et, en glissant, car ma queue n'enveloppait pas
-étroitement l'arbre, j'ai réveillé les Bandar-Log qui m'ont donné les
-plus vilains noms.
-
---Cul-de-jatte, ver de terre jaune,--dit Bagheera dans ses moustaches,
-comme si elle essayait de se souvenir.
-
---Sssss! M'ont-ils appelé comme cela? demanda Kaa.
-
---C'était quelque chose de la sorte qu'ils nous braillaient à la
-dernière lune, mais nous n'y avons pas fait attention. Ils disent
-n'importe quoi... même, par exemple, que tu as perdu tes dents, et que
-tu n'oses affronter rien de plus gros qu'un chevreau, parce que (ils
-n'ont vraiment aucune pudeur, ces Bandar-Log).... parce que tu crains
-les cornes des boucs, continua suavement Bagheera.
-
-Or, un serpent, et surtout un vieux python circonspect de l'espèce de
-Kaa, montre rarement qu'il est en colère, mais Baloo et Bagheera purent
-voir les gros muscles engloutisseurs onduler et se gonfler des deux
-côtés de sa gorge.
-
---Les Bandar-Log ont changé de terrain, dit-il tranquillement. Quand je
-suis monté ici au soleil, aujourd'hui, j'ai entendu leurs huées parmi
-les cimes des arbres.
-
---Ce sont... ce sont les Bandar-Log que nous suivons en ce moment...,
-dit Baloo.
-
-Mais les mots s'étranglaient dans sa gorge, car c'était la première
-fois, à son souvenir, qu'un animal de la jungle avouait s'intéresser
-aux actes des singes.
-
---Sans doute, alors, que ce n'est point une petite affaire qui met deux
-tels chasseurs... chefs dans leur propre jungle, j'en suis certain...,
-sur la piste des Bandar-Log,--répondit Kaa courtoisement, en enflant de
-curiosité.
-
---A vrai dire, commença Baloo, je ne suis rien de plus que le vieux et
-parfois imprévoyant Professeur de Loi des louveteaux de Seeonee, et
-Bagheera ici...
-
---Est Bagheera, dit la panthère noire.
-
-Et ses mâchoires se fermèrent avec un bruit sec, car l'humilité n'était
-pas son fait.
-
---Voici l'affaire, Kaa: ces voleurs de noix et ramasseurs de palmes ont
-emporté notre petit d'homme dont tu as peut-être entendu parler.
-
---J'ai entendu raconter par Sahi (ses piquants le rendent présomptueux)
-qu'une sorte d'homme était entré dans un clan de loups, mais je ne l'ai
-pas cru. Sahi est plein d'histoires à moitié entendues et très mal
-répétées.
-
---Eh bien, c'est vrai. Il s'agit d'un petit d'homme comme on n'en a
-jamais vu, dit Baloo. Le meilleur, le plus sage et le plus hardi des
-petits d'homme... mon propre élève, qui rendra fameux le nom de Baloo à
-travers toutes les jungles; et de plus, je... nous... l'aimons, Kaa.
-
---Ts! Ts!--dit Kaa, en balançant sa tête d'un mouvement de
-navette.--Moi aussi, j'ai connu la tendresse. Il y a des histoires que
-je pourrais dire...
-
---Qu'il faudrait une nuit claire et l'estomac garni pour louer
-dignement, dit Bagheera avec vivacité. Notre petit d'homme est à
-l'heure qu'il est entre les mains des Bandar-Log, et nous savons que,
-de tout le peuple de la jungle, Kaa est le seul qu'ils redoutent.
-
---Je suis le seul qu'ils redoutent... Ils ont bien raison, dit Kaa.
-Bavardage, folie, vanité... Vanité, folie et bavardage! voilà les
-singes. Mais, pour une chose humaine, c'est un mauvais hasard de tomber
-entre leurs mains. Ils se fatiguent vite des noix qu'ils cueillent,
-et les jettent. Ils promènent une branche une demi-journée, avec
-l'intention d'en faire de grandes choses, et, tout à coup, ils la
-cassent en deux. Cet hommeau n'est pas à envier. Ils m'ont appelé aussi
-Poisson jaune, n'est-ce pas?
-
---Ver... ver... ver de terre, dit Bagheera... et bien d'autres choses
-que je ne peux maintenant répéter, par pudeur.
-
---Ils ont besoin qu'on leur rapprenne à parler de leur maître. Aaa-ssp!
-Ils ont besoin qu'on aide à leur manque de mémoire. En ce moment, où
-sont-ils allés avec le petit?
-
---La jungle seule le sait. Vers le soleil couchant je crois, dit Baloo.
-Nous avions pensé que tu saurais, Kaa.
-
---Moi? Comment?... Je les prends quand ils tombent sur ma route, mais
-je ne chasse pas les Bandar-Log, pas plus que les grenouilles, ni que
-l'écume verte sur les trous d'eau... quant à cela. Hsss!
-
---Ici, en haut! En haut, en haut! Hillo! Illo! Illo, regardez en l'air,
-Baloo du Clan des loups de Seeonee.
-
-Baloo leva les yeux pour voir d'où venait la voix, et Chil le Vautour
-apparut. Il descendait en balayant les airs, et le soleil brillait sur
-les franges relevées de ses ailes. C'était presque l'heure du coucher
-pour Chil, mais il avait battu toute l'étendue de la jungle à la
-recherche de l'Ours, sans pouvoir le découvrir sous l'épais feuillage.
-
---Qu'est-ce que c'est? dit Baloo.
-
---J'ai vu Mowgli au milieu des Bandar-Log. Il m'a prié de vous le dire.
-J'ai veillé. Les Bandar-Log l'ont emporté au delà de la rivière, à
-la cité des singes... aux Grottes froides. Il est possible qu'ils y
-restent une nuit, dix nuits, une heure. J'ai dit aux chauves-souris
-de les guetter pendant les heures obscures. Voilà mon message. Bonne
-chasse, vous tous en bas!
-
---Pleine gorge et profond sommeil, Chil, cria Bagheera. Je me
-souviendrai de toi à ma prochaine prise et mettrai de côté la tête pour
-toi seul... ô le meilleur des vautours!
-
---Pas la peine... Pas la peine... L'enfant avait le Maître Mot. Je ne
-pouvais rien faire de moins.
-
-Et Chil remonta en décrivant un cercle pour regagner son aire.
-
---Il n'a pas oublié de se servir de sa langue--dit Baloo avec un petit
-rire d'orgueil.--Si jeune et se souvenir du Maître Mot même des oiseaux
-tandis qu'on est traîné à travers les arbres!
-
---On le lui avait enfoncé assez ferme dans la tête, dit Bagheera. Mais
-je suis fière de lui... Et maintenant, il nous faut aller aux Grottes
-froides.
-
-
-Ils savaient tous où se trouvait l'endroit, mais peu y étaient jamais
-allés parmi le peuple de la jungle. Ce qu'ils appelaient en effet les
-Grottes froides était une vieille ville abandonnée, perdue et enfouie
-dans la jungle; et les bêtes fréquentent rarement un endroit que les
-hommes ont déjà fréquenté. Il arrive bien au sanglier de le faire, mais
-jamais les tribus qui chassent. En outre, les singes y habitaient,
-autant qu'ils peuvent passer pour habiter quelque part, et nul animal
-qui se respecte n'en aurait approché à portée de regard, sauf en temps
-de sécheresse, quand les citernes et les réservoirs à demi ruinés
-contenaient encore un peu d'eau.
-
---C'est un voyage d'une demi-nuit,... à toute vitesse, dit Bagheera.
-
-Et Baloo prit un air préoccupé:
-
---J'irai aussi vite que je peux, dit-il anxieusement.
-
---Nous n'osons pas t'attendre. Suis-nous, Baloo. Il nous faut filer
-d'un pied leste... Kaa et moi.
-
---Avec ou sans pieds, je marcherai de pair avec toi sur tes quatre, dit
-Kaa sèchement.
-
-Baloo fit un effort pour se hâter, mais il dut s'asseoir en soufflant,
-aussi, le laissèrent-ils venir plus tard, et Bagheera pressa-t-elle
-vers le but son rapide galop de panthère. Kaa ne disait rien, mais
-quelque effort que fît Bagheera, l'énorme Python de rocher se tenait
-à son niveau. Au passage d'un torrent de montagne, Bagheera prit de
-l'avance, parce qu'elle le franchit d'un bond tandis que Kaa traversait
-à la nage, la tête et deux pieds de cou hors de l'eau, mais, sur
-terrain égal, Kaa rattrapa la distance.
-
---Par la Serrure brisée qui m'a faite libre,--dit Bagheera, lorsque fut
-descendu le crépuscule,--tu n'es pas un petit marcheur!
-
---J'ai faim, dit Kaa. En outre, ils m'ont appelé grenouille mouchetée.
-
---Ver... ver de terre,... et jaune, par-dessus le marché.
-
---C'est tout un. Allons.
-
-Et Kaa semblait se répandre lui-même sur le sol où ses yeux sûrs
-choisissaient la route la plus courte qu'il savait garder.
-
-
-Dans les Grottes froides, le Peuple Singe ne songeait nullement aux
-amis de Mowgli. Ils avaient apporté l'enfant à la Ville-Perdue, et se
-trouvaient pour le moment très satisfaits d'eux-mêmes. Mowgli n'avait
-jamais vu de ville hindoue auparavant, et, bien que celle-ci ne fût
-guère qu'un amoncellement de ruines, le spectacle lui parut aussi
-splendide qu'étonnant. Quelque roi l'avait bâtie, au temps jadis, sur
-une petite colline. On pouvait encore discerner les chaussées de pierre
-qui conduisaient aux portes en ruines où de derniers éclats de bois
-pendaient aux gonds rongés de rouille. Des arbres avaient poussé entre
-les pierres des murs, les créneaux étaient tombés et s'effritaient par
-terre, des lianes sauvages, aux fenêtres des tours, se balançaient en
-grosses touffes le long des murs.
-
-Un grand palais sans toit couronnait la colline, le marbre des cours
-d'honneur et des fontaines se fendait, tout taché de rouge et de vert,
-et les galets mêmes des cours où habitaient naguère les éléphants
-du roi avaient été soulevés et écartés par les herbes et les jeunes
-arbres. Du palais, on pouvait voir les innombrables rangées de maisons
-sans toits qui composaient la ville, semblables à des rayons de miel
-vides remplis de ténèbres; le bloc de pierre informe qui avait été une
-idole, sur la place où se rencontraient quatre routes; les puits et
-les rigoles aux coins des rues où se trouvaient jadis les réservoirs
-publics, et les dômes brisés des temples avec les figuiers sauvages qui
-sortaient de leurs flancs.
-
-Les singes appelaient ce lieu leur cité, et affectaient de mépriser
-le peuple de la jungle parce qu'il vit dans la forêt. Et cependant,
-ils ne savaient jamais à quel usage avaient été destinés les édifices
-ni comment s'en servir. Ils s'asseyaient en cercles dans le vestibule
-conduisant à la chambre du conseil royal, grattaient leurs puces, et
-prétendaient être des hommes; ou bien ils couraient au travers des
-maisons sans toits, ramassaient dans un coin des plâtras et de vieilles
-briques, puis oubliaient où ils les avaient cachés; ou bien ils se
-battaient, ils criaient, ils se bousculaient en foule, puis, cessaient
-tout à coup pour jouer du haut en bas des terrasses, dans les jardins
-du roi où ils secouaient les rosiers et les orangers pour le plaisir
-d'en voir tomber les fruits et les fleurs. Ils exploraient tous les
-passages, tous les souterrains du palais et les centaines de petites
-chambres obscures, mais ils ne se rappelaient jamais ce qu'ils avaient
-vu ou pas; et ils erraient ainsi au hasard, un par un, deux par deux,
-ou par groupes, en se disant l'un à l'autre qu'ils faisaient comme les
-hommes. Ils buvaient aux réservoirs dont ils troublaient l'eau, et se
-battaient pour en approcher, puis s'élançaient tous ensemble en masses
-compactes et criaient:
-
---Il n'y a personne dans la jungle d'aussi sage, d'aussi bon, d'aussi
-intelligent, d'aussi fort et d'aussi doux que les Bandar-Log.
-
-Ensuite ils recommençaient jusqu'à ce que, fatigués de la ville, ils
-retournassent aux cimes des arbres, dans l'espoir que le peuple de la
-jungle les remarquerait.
-
-Mowgli, qui avait été élevé sous la Loi de la Jungle, n'aimait ni ne
-comprenait ce genre de vie. Il était tard dans l'après-midi quand
-les singes, le traînant, arrivèrent aux Grottes Froides. Et, au lieu
-d'aller dormir, comme Mowgli l'aurait fait après un long voyage, ils
-se prirent par la main, et se mirent à danser en chantant leurs plus
-folles chansons. Un des singes fit un discours, et dit à ses compagnons
-que la capture de Mowgli marquait une nouvelle étape dans l'histoire
-des Bandar-Log, car il allait leur montrer comment on entrelaçait des
-branches et des roseaux pour s'en faire un abri contre la pluie et le
-vent. Mowgli cueillit quelques lianes et se mit à les tresser; les
-singes essayèrent de l'imiter, mais, au bout de quelques minutes, ils
-n'y prenaient déjà plus d'intérêt et se mirent à tirer les queues de
-leurs camarades, ou à sauter des quatre pattes en toussant.
-
---Je voudrais manger, dit Mowgli. Je suis un étranger dans cette partie
-de la jungle. Apportez-moi de la nourriture, ou permettez-moi de
-chasser ici.
-
-Vingt ou trente singes bondirent au dehors pour lui rapporter des noix
-et des pawpaws sauvages; mais ils se mirent à se battre en route,
-et cela leur eût donné trop de peine de revenir avec ce qui restait
-de fruits. Mowgli était endolori et furieux autant qu'affamé, et il
-errait dans la cité vide, lançant de temps à autre le cri de chasse des
-étrangers, mais personne ne lui répondait, et il pensait qu'en vérité
-c'était un mauvais gîte qu'il avait atteint là.
-
---Tout ce qu'a dit Baloo au sujet des Bandar-Log est vrai, songeait-il
-en lui-même. Ils sont sans loi, sans cri de chasse, et sans chefs...
-rien qu'en mots absurdes et en petites mains adroites et pillardes. De
-sorte que si je meurs de faim ou suis tué en cet endroit, ce sera par
-ma propre faute. Mais il faut que j'essaie de retourner dans ma jungle.
-Baloo me battra sûrement, mais cela vaudra mieux que de faire la chasse
-à des billevesées en compagnie des Bandar-Log.
-
-A peine se dirigeait-il vers le mur de la ville, que les singes le
-tirèrent en arrière, en lui disant qu'il ne connaissait pas son
-bonheur, et en le pinçant pour lui donner de la reconnaissance. Il
-serra les dents et ne dit rien, mais marcha, parmi le tumulte des
-singes braillants, jusqu'à une terrasse qui dominait les réservoirs
-de grès rouge à demi remplis d'eau de pluie. Au centre de la terrasse,
-se dressaient les ruines d'un pavillon, tout de marbre blanc, bâti
-pour des reines mortes depuis cent ans. Le toit, en forme de dôme,
-s'était écroulé à demi et bouchait le passage souterrain par lequel
-les reines avaient coutume de venir du palais. Mais les murs étaient
-faits d'écrans de marbre découpés, merveilleux ouvrage d'entrelacs
-blancs comme le lait, incrustés d'agates, de cornalines, de jaspe et
-de lapis-lazuli; et lorsque la lune se montra par-dessus la montagne,
-elle brilla au travers du lacis ajouré, projetant sur le sol des ombres
-semblables à une broderie de velours noir.
-
-Tout meurtri, las et affamé qu'il fût, Mowgli ne put, malgré tout,
-s'empêcher de rire quand les Bandar-Log se mirent, par vingt à la fois,
-à lui dire combien ils étaient grands, sages, forts et doux, et quelle
-folie c'était à lui de vouloir les quitter.
-
---Nous sommes grands. Nous sommes libres. Nous sommes étonnants. Nous
-sommes le peuple le plus étonnant de toute la jungle! Nous le disons
-tous, aussi, ce doit-il être vrai, criaient-ils. Maintenant, comme tu
-nous entends pour la première fois, et que tu es à même de rapporter
-nos paroles au peuple de la jungle afin qu'il nous remarque dans
-l'avenir, nous te dirons tout ce qui concerne nos excellentes personnes.
-
-Mowgli ne fit aucune objection, et les singes se rassemblèrent par
-centaines et centaines sur la terrasse pour écouter leurs propres
-orateurs chanter les louanges des Bandar-Log, et, toutes les fois
-qu'un orateur s'arrêtait par manque de respiration, ils criaient tous
-ensemble:
-
---C'est vrai, nous sommes tous du même avis.
-
-Mowgli hochait la tête, battait des paupières et disait: Oui, quand ils
-lui posaient une question; mais, tant de bruit lui donnait le vertige.
-
---Tabaqui, le chacal, doit avoir mordu tous ces gens, se disait-il, et
-maintenant ils ont la rage. Certainement c'est la _dewanee_, la folie.
-Ne dorment-ils donc jamais?... Tiens, voici un nuage sur cette lune de
-malheur. Si c'était seulement un nuage assez gros pour que je puisse
-tenter de me sauver dans l'obscurité. Mais... je suis si las!
-
-Deux fidèles guettaient le même nuage du fond du fossé en ruines, au
-bas du mur de la ville; car Bagheera et Kaa, sachant bien le danger que
-présentait le Peuple Singe en masse, ne voulaient pas courir de risques
-inutiles. Les singes ne luttent jamais à moins d'être cent contre un,
-et peu de monde, dans la jungle, tient à jouer semblable partie.
-
---Je vais aller au mur de l'ouest, murmura Kaa, et fondre sur eux
-brusquement à la faveur du sol en pente. Ils ne se jetteront pas sur
-mon dos, à moi, malgré leur nombre, mais...
-
---Je le sais, dit Bagheera. Que Baloo n'est-il ici! Mais il faut faire
-ce qu'on peut. Quand ce nuage va couvrir la lune, j'irai vers la
-terrasse: ils tiennent là une sorte de conseil au sujet de l'enfant.
-
---Bonne chasse, dit Kaa d'un air farouche.
-
-Et il glissa vers le mur de l'ouest. C'était le moins en ruines, et le
-gros serpent perdit quelque temps à trouver un chemin pour atteindre
-le haut des pierres. Le nuage cachait la lune, et comme Mowgli se
-demandait ce qui allait arriver, il entendit le pas léger de Bagheera
-sur la terrasse. La panthère noire avait gravi le talus presque sans
-bruit, et, sachant qu'il ne fallait pas perdre son temps à mordre,
-frappait autour d'elle de droite et de gauche parmi les singes assis
-autour de Mowgli en cercles de cinquante et soixante rangs d'épaisseur.
-Il y eut un hurlement d'effroi et de rage, et, comme Bagheera
-trébuchait sur les corps qui roulaient en se débattant sous elle, un
-singe cria:
-
---Il n'y en a qu'un ici! Tuez! Tue!
-
-Une mêlée confuse de singes, mordant, griffant, déchirant, arrachant,
-se referma sur Bagheera, pendant que cinq ou six d'entre eux,
-s'emparant de Mowgli, le remorquaient jusqu'en haut du pavillon et le
-poussaient par le trou du dôme brisé. Un enfant élevé par les hommes se
-serait affreusement meurtri, car la chute mesurait quinze bons pieds,
-mais Mowgli tomba comme Baloo lui avait appris à tomber, et toucha le
-sol les pieds les premiers.
-
---Reste ici, crièrent les singes, jusqu'à ce que nous ayons tué tes
-amis, et plus tard nous reviendrons jouer avec toi... si le Peuple
-Venimeux te laisse en vie.
-
---Nous sommes du même sang, vous et moi,--dit vivement Mowgli en
-lançant l'appel des serpents.
-
-Il put entendre un frémissement et des sifflements dans les décombres
-tout autour de lui, et il lança l'appel une seconde fois pour être sûr.
-
---Bien, ssso...! A bas les capuchons, vous tous!--dirent une
-demi-douzaine de voix basses (toute ruine dans l'Inde devient tôt
-ou tard un repaire de serpents, et le vieux pavillon grouillait de
-cobras).--Reste tranquille, petit frère, car tes pieds pourraient nous
-faire mal.
-
-Mowgli se tint immobile autant qu'il lui fut possible, épiant à travers
-le réseau de marbre, et prêtant l'oreille au furieux tapage où luttait
-la panthère noire: hurlements, glapissements, bousculades, que dominait
-le râle rauque et profond de Bagheera, tandis qu'elle rompait, fonçait,
-plongeait et virait sous les tas compacts de ses ennemis. Pour la
-première fois, depuis sa naissance, Bagheera luttait pour défendre sa
-vie.
-
---Baloo doit être près; Bagheera ne serait pas venue seule, pensait
-Mowgli.
-
-Et il cria à haute voix:--Au réservoir! Bagheera. Gagne les citernes.
-Gagne-les et plonge! Vers l'eau!
-
-Bagheera entendit, et le cri qui lui apprenait le salut de Mowgli lui
-rendit un nouveau courage. Elle s'ouvrit un chemin, avec des efforts
-désespérés, pouce par pouce, droit dans la direction des réservoirs,
-avançant péniblement en silence. Alors, du mur en ruines le plus voisin
-de la jungle, s'éleva, comme un roulement, le cri de guerre de Baloo.
-Le vieil ours avait fait de son mieux, mais il n'avait pu arriver plus
-tôt.
-
---Bagheera, cria-t-il, me voici. Je grimpe! Je me hâte! _Ahuwora!_ Les
-pierres glissent sous mes pieds! Attendez, j'arrive, ô très infâmes
-Bandar-Log!
-
-Il n'apparut, haletant au haut de la terrasse, que pour disparaître
-jusqu'à la tête sous une vague de singes; mais il se cala carrément sur
-ses hanches, et, ouvrant ses pattes de devant, il en étreignit autant
-qu'il en pouvait tenir et se mit à cogner d'un mouvement régulier:
-bat... bat... bat, qu'on eût pris pour le rythme cadencé d'une roue à
-aubes. Un bruit de chute et d'eau rejaillissante avertit Mowgli que
-Bagheera s'était fait un chemin jusqu'au réservoir où les singes ne
-pouvaient suivre. La panthère resta là, suffoquant, la tête juste hors
-de l'eau, tandis que les singes, échelonnés sur les marches rouges, par
-trois rangs de profondeur, dansaient de rage de haut en bas, prêts à
-l'attaquer de tous les côtés à la fois, si elle faisait mine de sortir
-pour venir au secours de Baloo. Ce fut alors que Bagheera souleva son
-menton tout dégouttant d'eau, et, de désespoir, lança l'appel des
-serpents pour demander protection:
-
---Nous sommes du même sang, vous et moi.
-
-Kaa, croyait-elle, avait tourné queue à la dernière minute. Et Baloo,
-à demi suffoqué sous les singes au bord de la terrasse, ne put retenir
-un ricanement en entendant la panthère noire appeler à l'aide.
-
-Kaa venait à peine de se frayer une route par-dessus le mur de l'ouest,
-prenant terre d'un effort qui délogea une des pierres du faîte pour
-l'envoyer rouler dans le fossé. Il n'avait pas l'intention de perdre
-aucun des avantages du terrain; aussi se roula-t-il et déroula-t-il une
-ou deux fois, pour être sûr que chaque pied de son long corps était
-en condition. Pendant ce temps, la lutte avec Baloo continuait, les
-singes glapissaient dans le réservoir autour de Bagheera, et Mang, la
-chauve-souris, volant de-ci de-là, portait la nouvelle de la grande
-bataille à travers la jungle, si bien que Hathi, l'éléphant sauvage
-lui-même, se mit à barrisser et que, très loin, des bandes de singes
-dispersées, que le bruit réveillait, accoururent, en bondissant à
-travers les routes des arbres, à l'aide de leurs camarades des Grottes
-Froides, et que le fracas de la lutte effaroucha tous les oiseaux du
-jour à des milles à la ronde.
-
-Alors vint Kaa, tout droit, rapidement, avec la hâte de tuer. La
-puissance de combat d'un python réside dans le choc de sa tête appuyée
-de toute la force et de tout le poids de son corps. Si vous pouvez
-imaginer une lance, ou un bélier, ou un marteau lourd d'à peu près
-une demi-tonne, conduit et habité par une volonté froide et calme,
-vous pouvez grossièrement vous figurer à quoi ressemblait Kaa dans le
-combat. Un python de quatre ou cinq pieds peut renverser un homme s'il
-le frappe en pleine poitrine; or, Kaa, vous le savez, avait trente
-pieds de long. Son premier coup fut donné au cœur même de la masse
-des singes qui s'acharnaient sur Baloo, envoyé à son but bouche close
-et sans bruit. Il n'y en eut pas besoin d'un second. Les singes se
-dispersèrent aux cris de:
-
---Kaa! C'est Kaa! Fuyez! Fuyez!...
-
-Depuis des générations les singes avaient été tenus en respect par
-l'épouvante où les plongeaient les histoires de leurs aînés à propos
-de Kaa, le voleur nocturne, qui glisse le long des branches aussi
-doucement que s'étend la mousse, et enlève aisément le singe le plus
-vigoureux; du vieux Kaa, qui peut se rendre tellement pareil à une
-branche morte ou à une souche pourrie que les plus avisés s'y laissent
-prendre, jusqu'à ce que la branche les saisisse. Kaa était tout ce que
-craignaient les singes dans la jungle, car aucun d'eux ne savait où
-s'arrêtait son pouvoir, aucun d'eux ne pouvait le regarder en face, et
-aucun d'eux n'était jamais sorti vivant de son étreinte.
-
-Aussi fuyaient-ils, en bégayant de terreur, sur les murs et les
-toits des maisons, tandis que Baloo poussait un profond soupir de
-soulagement. Quoique sa fourrure fût beaucoup plus épaisse que celle
-de Bagheera, il avait cruellement souffert de la lutte. Alors, Kaa
-ouvrit la bouche pour la première fois: un long mot siffla, et les
-singes qui, au loin, se pressaient de venir à la défense des Grottes
-Froides, s'arrêtèrent où ils étaient, cloués par l'épouvante, tandis
-que les branches qu'ils chargeaient pliaient et craquaient sous leur
-poids. Les singes, sur les murs et les maisons vides, turent subitement
-leurs cris, et, dans le silence qui tomba sur la cité, Mowgli entendit
-Bagheera secouer ses flancs humides en sortant du réservoir. Puis, la
-clameur recommença. Les singes bondirent plus haut sur les murs; ils se
-cramponnèrent aux cous des grandes idoles de pierre, et poussèrent des
-cris perçants en sautillant le long des créneaux, tandis que Mowgli,
-qui dansait de joie dans le pavillon, collait son œil aux jours du
-marbre et huait à la façon des hiboux, entre ses dents de devant, pour
-se moquer et montrer son mépris.
-
---Remonte le petit d'homme par la trappe; je ne peux pas faire
-davantage, haleta Bagheera. Prenons le petit d'homme, et fuyons. Ils
-pourraient nous attaquer de nouveau.
-
---Ils ne bougeront plus, jusqu'à ce que je le leur ordonne. Restez.
-Sssso!
-
-Kaa siffla, et le silence se répandit une fois de plus sur la cité.
-
---Je ne pouvais pas venir plus tôt, camarade... mais... j'ai cru en
-vérité t'entendre appeler...
-
-Cela s'adressait à Bagheera.
-
---Je... je peux avoir crié dans la lutte, répondit Bagheera. Baloo,
-es-tu blessé?
-
---Je ne suis pas sûr qu'ils ne m'aient pas taillé en cent petits
-oursons,--dit Baloo en secouant gravement ses pattes l'une après
-l'autre.--_Wow!_ Je suis moulu. Kaa, nous te devons, je pense, la
-vie... Bagheera et moi.
-
---Peu importe. Où est l'hommeau?
-
---Ici, dans une trappe; je ne peux pas grimper, cria Mowgli.
-
-La courbe du dôme écroulé s'arrondissait sur sa tête.
-
---Emmenez-le! Il danse comme Mor, le paon. Il va écraser nos petits,
-dirent les cobras de l'intérieur.
-
---Ah! ah!--dit Kaa avec un petit rire;--il a des amis partout, cet
-hommeau! Recule-toi, petit; et cachez-vous, Peuple du Poison. Je vais
-briser le mur.
-
-Kaa examina la maçonnerie avec soin, jusqu'à ce qu'il découvrît, dans
-le réseau du marbre, une lézarde plus pâle dénotant un point faible.
-Il donna deux ou trois légers coups de tête pour se rendre compte de
-la distance; puis, élevant six pieds de son corps au-dessus du sol, il
-lança de toutes ses forces, le nez en avant, une demi-douzaine de coups
-de bélier. Le travail à jour céda, s'émietta en un nuage de poussière
-et de gravats, et Mowgli se jeta d'un bond par l'ouverture entre Baloo
-et Bagheera... un bras passé autour de chaque gros cou.
-
---Es-tu blessé?--demanda Baloo, en le serrant doucement.
-
---Je suis meurtri, j'ai faim, et je ne suis pas moulu à moitié. Mais...
-oh!... ils vous ont cruellement malmenés, mes frères. Vous saignez.
-
---Il y en a d'autres,--dit Bagheera en se léchant les lèvres, et en
-regardant les singes morts sur la terrasse et autour du réservoir.
-
---Ce n'est rien, ce n'est rien, si tu es sauf, ô mon orgueil entre
-toutes les petites grenouilles! pleura Baloo.
-
---Nous jugerons de cela plus tard,--dit Bagheera d'un ton sec qui ne
-plut pas du tout à Mowgli.--Mais voici Kaa, auquel nous devons l'issue
-de la bataille, et toi, la vie. Remercie-le suivant nos coutumes,
-Mowgli.
-
-Mowgli se tourna, et vit la tête du grand Python qui oscillait à un
-pied au-dessus de la sienne.
-
---Ainsi, c'est là cet hommeau, dit Kaa. Sa peau est très douce, et
-il ne diffère pas beaucoup des Bandar-Log. Aie soin, petit, que je
-ne te prenne jamais pour un singe par quelque crépuscule où j'aie
-nouvellement changé d'habit.
-
---Nous sommes du même sang, toi et moi, répondit Mowgli. Je te dois la
-vie, cette nuit. Ma proie sera ta proie, si jamais tu as faim, ô Kaa!
-
---Tous mes remerciements, petit frère, dit Kaa, dont l'œil narquois
-brillait. Et que peut tuer un si hardi chasseur? Je demande à suivre la
-prochaine fois qu'il se mettra en campagne.
-
---Je ne tue rien..., je suis trop petit..., mais je rabats les chèvres
-au-devant de ceux qui savent s'en servir. Quand tu te sentiras vide,
-viens à moi, et tu verras si je dis la vérité. J'ai quelque habileté
-grâce à ceci--il montra ses mains--et si jamais tu tombes dans un
-piège, je peux payer la dette que je te dois, ainsi que celle que je
-dois à Bagheera et à Baloo ici présents. Bonne chasse à vous tous, mes
-maîtres.
-
---Bien dit! grommela Baloo.
-
-Car Mowgli avait joliment tourné ses remerciements.
-
-Le Python laissa tomber légèrement sa tête, pour une minute, sur
-l'épaule de Mowgli.
-
---Cœur brave, et langue courtoise, dit-il, ils te conduiront loin
-dans la jungle, petit... Mais maintenant, va-t'en vite avec tes amis.
-Va-t'en dormir, car la lune se couche, et il vaut mieux que tu ne voies
-pas ce qui va suivre.
-
-La lune s'enfonçait derrière les collines, et les rangs de singes
-tremblants, pressés les uns contre les autres sur les murs et les
-créneaux, paraissaient comme des franges grelottantes et déchiquetées.
-Baloo descendit au réservoir pour y boire, et Bagheera commença à
-mettre de l'ordre dans sa fourrure, tandis que Kaa rampait vers le
-centre de la terrasse et fermait ses mâchoires d'un claquement sonore
-qui attirait sur lui les yeux de tous les singes.
-
---La lune se couche, dit-il. Y a-t-il encore assez de lumière pour voir?
-
-Des murs vint un gémissement comme celui du vent à la pointe des arbres:
-
---Nous voyons, ô Kaa!
-
---Bien. Et maintenant, voici la danse... la danse de la Faim de Kaa.
-Restez tranquilles et regardez!
-
-Il se roula deux ou trois fois en un grand cercle, en agitant sa tête
-de droite et de gauche d'un mouvement de navette. Puis il se mit à
-faire des boucles et des huit avec son corps, des triangles visqueux
-qui se fondaient en carrés mous, en pentagones, en tertres mouvants,
-tout cela sans se reposer, sans se hâter, sans jamais interrompre le
-sourd bourdonnement de sa chanson. La nuit se faisait de plus en plus
-noire; bientôt, on ne distingua plus la lente et changeante ondulation
-du corps, mais on pouvait entendre le bruissement des écailles.
-
-Baloo et Bagheera se tenaient immobiles comme des pierres, des
-grognements au fond de la gorge, le cou hérissé, et Mowgli regardait
-tout étonné.
-
---Bandar-Log--dit enfin la voix de Kaa,--pouvez-vous bouger mains ou
-pieds sans mon ordre? Parlez!
-
---Sans ton ordre nous ne pouvons bouger ni pieds ni mains, ô Kaa!
-
---Bien! Approchez d'un pas plus près de moi.
-
-Les rangs des singes, irrésistiblement, ondulèrent en avant, et Baloo
-et Bagheera firent avec eux un pas raide.
-
---Plus près! siffla Kaa.
-
-Et tous entrèrent en mouvement de nouveau.
-
-Mowgli posa ses mains sur Baloo et sur Bagheera pour les entraîner au
-loin, et les deux grosses bêtes tressaillirent comme si on les eût
-réveillées au milieu d'un rêve.
-
---Laisse ta main sur mon épaule, murmura Bagheera. Laisse-la, ou je
-vais être obligée de retourner... de retourner vers Kaa. Aah!
-
---Mais ce n'est que le vieux Kaa en train de faire des ronds dans la
-poussière, dit Mowgli, allons-nous-en.
-
-Et tous trois se glissèrent à travers une brèche des murs pour gagner
-la jungle.
-
---Whoof!--dit Baloo, quand il se retrouva dans la calme atmosphère des
-arbres.--Jamais plus je ne ferai un allié de Kaa.
-
-Et il se secoua du haut en bas.
-
---Il en sait plus que nous,--dit Bagheera, en frissonnant.--Un peu
-plus, si j'étais restée, je marchais dans sa gueule.
-
---Plus d'un prendra cette route avant que la lune se lève de nouveau,
-dit Baloo. Il fera bonne chasse... à sa manière.
-
---Mais qu'est-ce que tout cela signifiait?--dit Mowgli, qui ne savait
-rien de la puissance de fascination du python.--Je n'ai rien vu de plus
-qu'un gros serpent en train de faire des ronds ridicules, jusqu'à ce
-qu'il fît noir. Et son nez était tout abîmé. Oh! Oh!
-
---Mowgli,--dit Bagheera avec irritation,--son nez était abîmé à cause
-de toi, comme c'est à cause de toi que sont déchirés mes oreilles et
-mes flancs et mes pattes, ainsi que le mufle et les épaules de Baloo.
-Ni Baloo ni Bagheera ne seront en humeur de chasser avec plaisir
-pendant de longs jours.
-
---Ce n'est rien, dit Baloo, nous sommes rentrés en possession du petit
-d'homme.
-
---C'est vrai, mais il nous coûte cher; il nous a coûté du temps qu'on
-aurait pu passer en chasses utiles, des blessures, du poil (je suis
-à moitié pelée tout le long du dos) et enfin de l'honneur. Je dis de
-l'honneur, car rappelle-toi, Mowgli, que moi, la panthère noire, j'ai
-été forcée d'appeler Kaa à l'aide, et que tu nous as vus, Baloo et moi,
-demeurer stupides comme de petits oiseaux devant la Danse de la Faim.
-Tout ceci, petit d'homme, vient de tes jeux avec les Bandar-Log.
-
---C'est vrai, c'est vrai, dit Mowgli avec chagrin. Je suis un vilain
-petit d'homme, et je me sens le cœur bien triste.
-
---Hum! Que dit la Loi de la Jungle, Baloo?
-
-Baloo ne voulait pas accabler Mowgli, mais il ne pouvait prendre de
-tempéraments avec la loi; aussi mâchonna-t-il:
-
---Chagrin n'est pas punition. Mais souviens-t'en, Bagheera... il est
-tout petit!
-
---Je m'en souviendrai; mais il a mal fait, et les coups méritent
-maintenant des coups. Mowgli, as-tu quelque chose à dire?
-
---Rien. J'ai eu tort. Baloo et toi, vous êtes blessés. C'est juste.
-
-Bagheera lui donna une demi-douzaine de tapes, amicales pour une
-panthère (elles auraient à peine réveillé un de ses propres petits),
-mais qui furent pour un enfant de sept ans une correction aussi
-sévère qu'on pourrait souhaiter d'en éviter. Quand ce fut fini, Mowgli
-éternua, et tâcha de se reprendre, sans un mot.
-
---Maintenant, dit Bagheera, saute sur mon dos, petit frère, et
-retournons à la maison.
-
-Une des beautés de la Loi de la Jungle, c'est que la punition règle
-tous les comptes. C'en est fini après de toutes tracasseries.
-
-Mowgli laissa tomber sa tête sur le dos de Bagheera, et s'endormit si
-profondément qu'il ne s'éveilla même pas lorsqu'on le déposa dans la
-caverne de ses frères.
-
-
-CHANSON DE ROUTE DES BANDAR-LOG
-
- Voyez-nous passer festonnant la brume
- A mi-chemin de la jalouse lune!
- N'enviez-vous pas nos libres tribus?
- Que penseriez-vous de deux mains de plus?
- N'aimeriez-vous pas cette queue au tour
- Plus harmonieux que l'arc de l'Amour?...
- Vous vous fâchez?... Ça n'est pas important,
-
- _Frère, regarde ta queue
- Qui pend!_
-
-
- Sur la branche haute en rangs nous rêvons
- A de beaux secrets que seuls nous savons,
- Songeant aux exploits que le monde espère,
- Et qu'à l'instant notre génie opère,
- Quelque chose de noble et sage fait
- De par la vertu d'un simple souhait...
- Quoi?... Je ne sais plus... Etait-ce important?
-
- _Frère, regarde ta queue
- Qui pend!_
-
-
- Tous les différents langages ou cris
- D'oiseau, de reptile ou de fauve appris,
- Plume, écaille, poil, chants de plaine ou bois,
- Jacassons-les vite et tous à la fois!
- Excellent! Parfait! Voilà que nous sommes
- Maintenant pareils tout à fait aux hommes!
- Jouons à l'homme... est-ce bien important?
-
- _Frère, regarde ta queue
- Qui pend!_
-
- _Le peuple-singe est étonnant.
- Venez! Notre essaim, bondissant dans les grands bois, monte et descend
- En fusée aux sommets légers où mûrit le raisin sauvage,
- Par le bois mort que nous cassons et le beau bruit que nous faisons,
- Oh, soyez sûrs que nous allons consommer un sublime ouvrage!_
-
-
-
-
-«AU TIGRE, AU TIGRE!»
-
- Reviens-tu content, chasseur fier?
- _Frère, à l'affût j'eus froid hier._
- C'est ton gibier que j'aperçois?
- _Frère, il broute encore sous bois._
- Où donc ta force et ton orgueil?
- _Frère, ils ont fui mon cœur en deuil._
- Si vite pourquoi donc courir?
- _Frère, à mon trou je vais mourir._
-
-
-Quand Mowgli quitta la caverne du loup, après sa querelle avec le clan
-au Rocher du Conseil, il descendit aux terres cultivées où habitaient
-les villageois, mais il ne voulut pas s'y arrêter: la jungle était trop
-proche, et il savait qu'il s'était fait au moins un ennemi dangereux au
-Conseil. Il continua sa course par le chemin raboteux qui descendait
-la vallée; il le suivit au grand trot, d'une seule traite, environ
-vingt milles, et parvint à une contrée qu'il ne connaissait pas. La
-vallée s'ouvrait sur une grande plaine parsemée de rochers et coupée de
-ravins. A un bout se trouvait un petit village, et à l'autre l'épaisse
-jungle s'abaissait rapidement vers les pâturages et s'y arrêtait net,
-comme si on l'eût coupée d'un coup de bêche. Partout dans la plaine les
-bœufs et les buffles paissaient, et, quand les petits garçons qui sont
-chargés de la garde des troupeaux aperçurent Mowgli, ils poussèrent
-des cris et se sauvèrent, et les chiens parias jaunes, qui errent
-toujours autour d'un village hindou, se mirent à aboyer. Mowgli avança,
-car il se sentait très faim, et en arrivant à la barrière du village,
-il vit le gros buisson épineux, que l'on tirait devant, chaque jour au
-crépuscule, poussé sur l'un des côtés.
-
---Hum!--dit-il, car il avait rencontré plus d'une de ces barricades
-dans ses expéditions nocturnes en quête de choses à manger.--Ainsi, les
-hommes craignent le peuple de la jungle même ici!
-
-Il s'assit près de la barrière, et au premier homme qui sortit, il se
-leva, ouvrit la bouche, et en désigna du doigt le fond, pour indiquer
-qu'il avait besoin de nourriture. L'homme écarquilla les yeux, et
-remonta en courant l'unique rue du village, appelant le prêtre, qui
-était un gros homme vêtu de blanc avec une marque rouge et jaune sur
-le front. Le prêtre vint à la barrière, et, avec lui, plus de cent
-personnes écarquillant aussi les yeux, parlant, criant et se montrant
-Mowgli du doigt.
-
---Ils n'ont point de façons, ces gens qu'on appelle des hommes! se dit
-Mowgli. Il n'y a que le singe gris capable de se conduire comme ils le
-font.
-
-Et il rejeta en arrière ses longs cheveux et fronça le sourcil en
-regardant la foule.
-
---Qu'y a-t-il là d'effrayant? dit le prêtre. Regardez les marques de
-ses bras et de ses jambes. Ce sont les morsures des loups. Ce n'est
-qu'un enfant-loup échappé de la jungle.
-
-Naturellement, en jouant avec lui, les petits loups avaient souvent
-mordu Mowgli plus fort qu'ils ne voulaient, et il avait les jambes et
-les bras couverts de balafres blanches. Mais il eût été la dernière
-personne du monde à nommer cela des morsures, car il savait, lui, ce
-que mordre veut dire.
-
---Arré! Arré!--crièrent en même temps deux ou trois femmes.--Mordu par
-les loups, pauvre enfant! C'est un beau garçon. Il a les yeux comme du
-feu. Parole d'honneur, Messua, il ressemble à ton garçon qui fut enlevé
-par le tigre.
-
---Laissez-moi voir! dit une femme qui portait de lourds anneaux de
-cuivre aux poignets et aux chevilles.
-
-Et elle étendit la main au dessus de ses yeux pour regarder
-attentivement Mowgli.
-
---C'est vrai. Il est plus maigre, mais il a tout à fait le regard de
-mon garçon.
-
-Le prêtre était un habile homme, et il savait que Messua était la femme
-du plus riche habitant de l'endroit. Il leva les yeux au ciel pendant
-une minute, et dit solennellement:
-
---Ce que la jungle a pris, la jungle l'a rendu. Emmène ce garçon chez
-toi, ma sœur, et n'oublie pas d'honorer le prêtre qui voit si loin
-dans la vie des hommes.
-
---Par le taureau qui me racheta! dit Mowgli en lui-même, du diable si,
-avec toutes ces paroles, on ne se croirait pas à un autre examen du
-clan! Allons, puisque je suis un homme, il faut me conduire en homme.
-
-La foule se dispersa en même temps que la femme faisait signe à Mowgli
-de venir dans sa bulle, où il y avait un lit laqué de rouge, un large
-coffre à grains en terre cuite, orné de curieux dessins en relief, une
-demi-douzaine de casseroles en cuivre, l'image d'un dieu hindou dans
-une petite niche, et, sur le mur, un vrai miroir, tel qu'il s'en trouve
-pour huit sous dans les foires de campagne.
-
-Elle lui donna un grand verre de lait et du pain, puis elle lui posa
-la main sur la tête et le regarda au fond des yeux... Elle pensait que
-peut-être c'était là son fils, son fils revenu de la jungle où le
-tigre l'avait emporté. Aussi lui dit-elle:
-
---Nathoo, Nathoo!...
-
-Mowgli ne parut pas connaître ce nom.
-
---Ne te rappelles-tu pas le jour où je t'ai donné des souliers neufs?
-
-Elle toucha ses pieds, ils étaient presque aussi durs que de la corne.
-
---Non, fit-elle avec tristesse: ces pieds-là n'ont jamais porté de
-souliers; mais tu ressembles tout à fait à mon Nathoo, et tu seras mon
-fils.
-
-Mowgli éprouvait un malaise, parce qu'il n'avait jamais de sa vie été
-sous un toit; mais, en regardant le chaume, il s'aperçut qu'il pourrait
-l'arracher toutes les fois qu'il voudrait s'en aller; et, d'ailleurs,
-la fenêtre ne fermait pas.
-
---Puis, il se dit: A quoi bon être homme, si on ne comprend pas le
-langage de l'homme? A l'heure qu'il est, je suis aussi niais et aussi
-muet que le serait un homme avec nous dans la jungle. Il faut que je
-parle leur langage.
-
-Ce n'était pas seulement par jeu qu'il avait appris, pendant qu'il
-vivait avec les loups, à imiter l'appel du chevreuil dans la jungle,
-et le grognement du petit sanglier. De même, dès que Messua prononçait
-un mot, Mowgli l'imitait presque parfaitement, et, avant la nuit, il
-avait appris le nom de bien des choses dans la hutte.
-
-Une difficulté se présenta à l'heure du coucher, parce que Mowgli ne
-voulait pas dormir emprisonné par rien qui ressemblât à une trappe à
-panthères autant que cette hutte et, lorsqu'on ferma la porte, il sortit
-par la fenêtre.
-
---Laisse-le faire, dit le mari de Messua. Rappelle-toi qu'il n'a
-peut-être jamais dormi dans un lit. S'il nous a été réellement envoyé
-pour remplacer notre fils, il ne s'enfuira pas.
-
-Mowgli alla s'étendre sur l'herbe longue et lustrée qui bordait le
-champ; mais il n'avait pas fermé les yeux qu'un museau gris et soyeux
-se fourrait sous son menton.
-
---Pouah! grommela Frère Gris (c'était l'aîné des petits de mère Louve).
-Voilà une pauvre récompense pour t'avoir suivi pendant vingt milles! Tu
-sens la fumée de bois et l'étable, tout à fait comme un homme, déjà...
-Réveille-toi, petit frère; j'apporte des nouvelles.
-
---Tout le monde va bien dans la jungle? dit Mowgli, en le serrant dans
-ses bras.
-
---Tout le monde, sauf les loups qui ont été brûlés par la Fleur Rouge.
-Maintenant, écoute. Shere Khan est parti chasser au loin jusqu'à ce
-que son habit repousse, car il est affreusement roussi. Il jure qu'à
-son retour il couchera tes os dans la Waingunga.
-
---Nous sommes deux à jurer: moi aussi, j'ai fait une petite promesse.
-Mais les nouvelles sont toujours bonnes à savoir. Je suis fatigué,
-ce soir, très fatigué de toutes ces nouveautés, Frère Gris... mais
-tiens-moi toujours au courant.
-
---Tu n'oublieras pas que tu es un loup? Les hommes ne te le feront pas
-oublier? dit Frère Gris d'une voix inquiète.
-
---Jamais. Je me rappellerai toujours que je t'aime, toi et tous ceux
-de notre caverne; mais je me rappellerai toujours aussi que j'ai été
-chassé du clan.
-
---Et que tu peux être chassé d'un autre clan!... Les hommes ne sont que
-des hommes, petit frère, et leur bavardage est comme le bavardage des
-grenouilles dans la mare. Quand je reviendrai ici, je t'attendrai dans
-les bambous, au bord du pacage...
-
-Pendant les trois mois qui suivirent cette nuit, Mowgli ne passa guère
-la barrière du village, tant il était occupé à apprendre les us et
-coutumes des hommes. D'abord il eut à porter un pagne autour des
-reins, ce qui l'ennuya horriblement; ensuite, il lui fallut apprendre
-ce que c'était que l'argent, à quoi il ne comprenait rien du tout,
-et le labourage, dont il ne voyait pas l'utilité. Puis, les petits
-enfants du village le mettaient en colère. Heureusement, la Loi de la
-Jungle lui avait appris à ne pas se fâcher, car dans la jungle la vie
-et la nourriture dépendent du sang-froid; mais quand ils se moquaient
-de lui parce qu'il refusait de jouer à leurs jeux, comme de lancer un
-cerf-volant, ou parce qu'il prononçait un mot de travers, il avait
-besoin de se rappeler qu'il est indigne d'un chasseur de tuer des
-petits tout nus pour s'empêcher de les prendre et de les casser en
-deux. Il ne se rendait pas compte de sa force le moins du monde. Dans
-la jungle, il se savait faible en comparaison des bêtes; mais, dans le
-village, les gens disaient qu'il était fort comme un taureau.
-
-Il n'avait certainement aucune idée de ce que peut être la crainte: le
-jour où le prêtre du village lui déclara que, s'il volait ses mangues,
-le dieu du temple serait en colère, il alla prendre l'image, l'apporta
-au prêtre dans sa maison, et lui demanda de mettre le dieu en colère,
-parce qu'il aurait plaisir à se battre avec lui. Ce fut un scandale
-horrible, mais le prêtre l'étouffa, et le mari de Messua paya beaucoup
-de bon argent pour apaiser le dieu.
-
-Mowgli n'avait pas non plus le moindre sentiment de la différence
-qu'établit la caste entre un homme et un autre homme. Quand l'âne du
-potier glissait dans l'argilière, Mowgli le hissait dehors par la
-queue; et il aidait à empiler les pots lorsqu'ils partaient pour le
-marché de Khaniwara. Cela était on ne peut plus choquant: car le potier
-est un homme de basse caste, et son âne pis encore. Si le prêtre le
-réprimandait, Mowgli le menaçait de le camper aussi sur l'âne, et
-le prêtre conseilla au mari de Messua de mettre l'enfant au travail
-aussitôt que possible; en conséquence, le chef du village dit à Mowgli
-qu'il aurait à sortir avec les buffles le jour suivant, et à les garder
-pendant qu'ils seraient en train de paître.
-
-Rien ne pouvait faire plus de plaisir à Mowgli; et, le soir même,
-puisqu'il était chargé d'un service public, il se dirigea vers un
-cercle de gens qui se réunissaient quotidiennement sur une plate-forme
-en maçonnerie à l'ombre d'un grand figuier. C'était le club du village,
-et le chef, le veilleur et le barbier, qui savaient tous les potins de
-l'endroit, et le vieux Buldeo, le chasseur du village, qui possédait
-un mousquet, s'assemblaient et fumaient là. Les singes bavardaient,
-perchés sur les branches supérieures, et il y avait sous la plate-forme
-un trou où vivait un cobra, auquel on servait une petite jatte de
-lait, tous les soirs, parce qu'il était sacré; et les vieillards,
-assis autour de l'arbre, causaient et aspiraient leurs gros houkas
-jusque très avant dans la nuit. Ils racontaient d'étonnantes histoires
-de dieux, d'hommes et de fantômes; et Buldeo en racontait de plus
-étonnantes encore sur les habitudes des bêtes dans la jungle, jusqu'à
-faire sortir les yeux de la tête aux enfants, assis en dehors du
-cercle. La plupart des histoires concernaient des animaux, car, pour
-ces villageois, la jungle était toujours à leur porte. Le daim et le
-sanglier fouillaient leurs récoltes, et de temps en temps le tigre
-enlevait un homme, au crépuscule, en vue des portes du village.
-
-Mowgli, qui, naturellement, connaissait un peu les choses dont ils
-parlaient, avait besoin de se cacher la figure pour qu'on ne le vît pas
-rire, tandis que Buldeo, son mousquet en travers des genoux, passait
-d'une histoire merveilleuse à une autre plus merveilleuse encore; et
-les épaules de Mowgli en sursautaient.
-
-Buldeo expliquait maintenant comment le tigre qui avait enlevé le fils
-de Messua était un tigre-fantôme, un corps habité par l'âme d'un vieux
-coquin d'usurier mort quelques années auparavant.
-
---Et je sais que cela est vrai, dit-il, parce que Purun Dass boitait
-toujours du coup qu'il avait reçu dans une émeute, quand ses livres de
-comptes furent brûlés, et le tigre dont je parle boite aussi, car les
-traces de ses pattes sont inégales.
-
---C'est vrai, c'est vrai, ce doit être la vérité! approuvèrent ensemble
-les barbes grises.
-
---Toutes vos histoires ne sont-elles que pareilles billevesées, pareils
-contes de la lune? dit Mowgli. Ce tigre boite parce qu'il est né
-boiteux, comme tout le monde le sait. Et parler de l'âme d'un usurier
-dans une bête qui n'a jamais eu le courage d'un chacal, c'est parler
-comme un enfant.
-
-La surprise laissa Buldeo sans parole pendant un moment, et le chef du
-village ouvrit de grands yeux.
-
---Oh, oh! C'est le marmot de la jungle, n'est-ce pas? dit enfin Buldeo.
-Puisque tu es si malin, tu ferais mieux d'apporter sa peau à Khaniwara,
-car le gouvernement a mis sa tête à prix pour cent roupies... Mais tu
-ferais encore mieux de te taire quand tes aînés parlent!
-
-Mowgli se leva pour s'en aller.
-
---Toute la soirée, je suis resté là à écouter, jeta-t-il par dessus
-son épaule, et, sauf une ou deux fois, Buldeo n'a pas dit un mot de
-vrai sur la jungle, qui est à sa porte... Comment croire, alors, aux
-histoires de fantômes, de dieux et de lutins qu'il prétend avoir vus?
-
---Il est grand temps que ce garçon aille garder les troupeaux!--dit le
-chef du village, tandis que Buldeo soufflait et renâclait de colère, à
-l'impertinence de Mowgli.
-
-Selon la coutume de la plupart des villages hindous, quelques jeunes
-pâtres emmenaient le bétail et les buffles de bonne heure, le matin,
-et les ramenaient à la nuit tombante; et les mêmes bestiaux qui
-piétineraient à mort un homme blanc, se laissent battre, bousculer et
-ahurir par des enfants dont la tête arrive à peine à la hauteur de leur
-museau. Tant que les enfants restent avec les troupeaux, ils sont en
-sûreté, car le tigre lui-même n'ose charger le bétail en nombre; mais
-s'ils s'écartent pour cueillir des fleurs ou courir après les lézards,
-il leur arrive d'être enlevés. Mowgli descendit la rue du village au
-point du jour, assis sur le dos de Rama, le grand taureau du troupeau;
-et les buffles bleu ardoise, avec leurs longues cornes traînantes
-et leurs yeux féroces, se levèrent de leurs étables, un par un, et
-le suivirent; et Mowgli, aux enfants qui l'accompagnaient, fit voir
-très clairement qu'il était le maître. Il frappa les buffles avec un
-long bambou poli, et dit à Kamya, un des garçons, de laisser paître le
-bétail tandis qu'il allait en avant avec les buffles, et de prendre
-bien garde à ne pas s'éloigner du troupeau.
-
-Un pâturage indien est tout en rochers, en mottes, en trous et
-en petits ravins, parmi lesquels les troupeaux se dispersent et
-disparaissent. Les buffles aiment généralement les mares et les
-endroits vaseux, où ils se vautrent et se chauffent, dans la boue
-chaude, durant des heures. Mowgli les conduisit jusqu'à la lisière
-de la plaine, où la Waingunga sortait de la jungle; là, il se laissa
-glisser du dos de Rama, et s'en alla en trottant vers un bouquet de
-bambous où il trouva Frère Gris.
-
---Ah! dit Frère Gris, je suis venu attendre ici bien des jours de
-suite. Que signifie ce travail de garder les bestiaux?
-
---Un ordre que j'ai reçu, dit Mowgli; je suis pour un temps berger de
-village. Quelles nouvelles de Shere Khan?
-
---Il est revenu dans le pays et t'a guetté longtemps par ici.
-Maintenant il est reparti, car le gibier est rare. Mais il veut te tuer.
-
---Très bien, fit Mowgli. Aussi longtemps qu'il sera loin, viens
-t'asseoir sur ce rocher, toi ou l'un de tes frères, de façon que je
-puisse vous voir en sortant du village. Quand il reviendra, attends-moi
-dans le ravin proche de l'arbre _dhâk_, au milieu de la plaine. Il
-n'est pas nécessaire de courir dans la gueule de Shere Khan.
-
-Puis Mowgli choisit une place à l'ombre, se coucha et dormit pendant
-que les buffles paissaient autour de lui. La garde des troupeaux, dans
-l'Inde, est un des métiers les plus paresseux du monde. Le bétail
-change de place et broute, puis se couche et change de place encore,
-sans mugir presque jamais. Il grogne seulement. Quant aux buffles,
-ils disent rarement quelque chose, mais entrent l'un après l'autre
-dans les mares bourbeuses, s'enfoncent dans la boue jusqu'à ce que
-leurs mufles et leurs grands yeux bleu faïence se montrent seuls à
-la surface, et là, ils restent immobiles comme des blocs. Le soleil
-fait vibrer les rochers dans la chaleur de l'atmosphère, et les petits
-bergers entendent un vautour--jamais plus--siffler presque hors de vue
-au-dessus de leur tête; et ils savent que s'ils mouraient, ou si une
-vache mourait, ce vautour descendrait en balayant l'air, que le plus
-proche vautour, à des milles plus loin, le verrait tomber et suivrait,
-et ainsi de suite, de proche en proche, et qu'avant même qu'ils fussent
-morts il y aurait là une vingtaine de vautours affamés venus de nulle
-part. Tantôt ils dorment, veillent, se rendorment; ils tressent de
-petits paniers d'herbe sèche et y mettent des sauterelles, ou attrapent
-deux _mantes religieuses_ pour les faire battre; ils enfilent en
-colliers des noix de jungle rouges et noires, guettent le lézard qui
-se chauffe sur la roche, ou le serpent à la poursuite d'une grenouille
-près des fondrières. Tantôt ils chantent de longues, longues chansons
-avec de bizarres trilles indigènes à la chute des phrases, et le jour
-leur semble plus long qu'à la plupart des hommes la vie entière;
-parfois ils élèvent un château de boue avec des figurines d'hommes, de
-chevaux, de buffles, modelées en boue également, et placent des roseaux
-dans la main des hommes, et prétendent que ce sont des rois avec leurs
-armées, ou des dieux qu'il faut adorer. Puis, le soir vient, les
-enfants rassemblent les bêtes en criant, les buffles s'arrachent de la
-boue gluante avec un bruit semblable à des coups de fusil partant l'un
-après l'autre, et tous prennent la file à travers la plaine grise pour
-retourner vers les lumières qui scintillent là-bas, au village.
-
-Chaque jour, Mowgli conduisait les buffles à leurs marécages, et
-chaque jour il voyait le dos de Frère Gris à un mille et demi dans
-la plaine--il savait ainsi que Shere Khan n'était pas de retour--et,
-chaque jour, il se couchait sur l'herbe, écoutant les rumeurs qui
-s'élevaient autour de lui, et rêvant aux anciens jours dans la jungle.
-Shere Khan aurait fait un faux pas de sa patte boiteuse, là-haut dans
-les jungles, au bord de la Waingunga, que Mowgli l'eût entendu par ces
-longues matinées silencieuses.
-
-Un jour enfin, il ne vit pas Frère Gris au poste convenu. Il rit et
-dirigea ses buffles vers le ravin proche de l'arbre _dhâk_, lequel
-était tout couvert de fleurs d'un rouge doré. Là se tenait Frère Gris,
-chaque poil du dos hérissé.
-
---Il s'est caché pendant un mois pour te mettre hors de tes gardes. Il
-a traversé les champs, la nuit dernière, avec Tabaqui, et suivi ta voie
-chaude, fit le Loup haletant.
-
-Mowgli fronça les sourcils:
-
---Je n'ai pas peur de Shere Khan, mais Tabaqui sait plus d'un tour!
-
---N'aie pas peur,--dit Frère Gris, en se passant légèrement la langue
-sur les lèvres:--j'ai rencontré Tabaqui au lever du soleil; il enseigne
-maintenant sa science aux vautours... Mais il m'a tout raconté, à
-moi, avant que je lui casse les reins. Le plan de Shere Khan est de
-t'attendre à la barrière du village, ce soir..., de t'attendre, toi, et
-personne d'autre. En ce moment, il dort dans le grand ravin desséché de
-la Waingunga.
-
---A-t-il mangé aujourd'hui, ou chasse-t-il à vide? fit Mowgli.
-
-Car la réponse, pour lui, signifiait vie ou mort.
-
---Il a tué à l'aube... un sanglier..., et il a bu aussi... Souviens-toi
-que Shere Khan ne peut jamais rester à jeun, même lorsqu'il s'agit de
-sa vengeance.
-
---Oh! le fou, le fou! Quel triple enfant cela fait!... Mangé et bu! Et
-il se figure que je vais attendre qu'il ait dormi!... A présent, où
-est-il couché, là-haut? Si nous étions seulement dix d'entre nous, nous
-pourrions en venir à bout tandis qu'il est couché. Mais ces buffles ne
-chargeront pas sans l'avoir éventé, et je ne sais pas leur langage.
-Pouvons-nous le tourner et trouver sa piste en arrière, de façon qu'il
-puissent la sentir?
-
---Il a descendu la Waingunga à la nage, de très loin en amont, pour
-couper la voie, dit Frère Gris.
-
---C'est Tabaqui, j'en suis sûr, qui lui aura donné l'idée! Il n'aurait
-jamais inventé cela tout seul.
-
-Mowgli se tenait pensif, un doigt dans la bouche:
-
---Le grand ravin de la Waingunga..., il débouche sur la plaine à moins
-d'un demi-mille d'ici. Je peux tourner à travers la jungle, mener le
-troupeau jusqu'à l'entrée du ravin, et alors, en redescendant, balayer
-tout... mais il s'échappera par l'autre bout. Il nous faut boucher
-cette issue. Frère Gris, peux-tu me rendre le service de couper le
-troupeau en deux?
-
---Pas tout seul--peut-être... mais j'ai amené du renfort, quelqu'un de
-malin.
-
-Frère Gris s'éloigna au trot, et se laissa tomber dans un trou. Alors,
-de ce trou se leva une énorme tête grise que Mowgli reconnut bien, et
-l'air chaud se remplit du cri le plus désolé de toute la jungle,... le
-hurlement de chasse d'un loup en plein midi.
-
---Akela! Akela! dit Mowgli, en battant des mains. J'aurais dû savoir
-que tu ne m'oublierais pas... Nous avons de la besogne sur les bras!
-Coupe le troupeau en deux, Akela. Retiens les vaches et les veaux d'une
-part, et les taureaux de l'autre avec les buffles de labour.
-
-Les deux loups traversèrent en courant, de ci de là, comme à la chaîne
-des dames, le troupeau qui s'ébroua, leva la tête, et se sépara en deux
-masses.
-
-D'un côté, les vaches, serrées autour de leurs veaux qui se pressaient
-au centre, lançaient des regards furieux et piaffaient, prêtes, si
-l'un des loups s'était arrêté un moment, à le charger et à l'écraser
-sous leurs sabots. De l'autre, les taureaux adultes et les jeunes
-s'ébrouaient aussi et frappaient du pied, mais, bien qu'ils parussent
-plus imposants, ils étaient beaucoup moins dangereux, car ils n'avaient
-pas de veaux à défendre. Six hommes n'auraient pu partager le troupeau
-si nettement.
-
---Quels ordres? haleta Akela. Ils essaient de se rejoindre.
-
-Mowgli se hissa sur le dos de Rama:
-
---Chasse les taureaux sur la gauche, Akela. Frère Gris, quand nous
-serons partis, tiens bon ensemble les vaches, et fais-les remonter par
-le débouché du ravin.
-
---Jusqu'où? dit Frère Gris, haletant et mordant de droite et de gauche.
-
---Jusqu'à ce que les côtés s'élèvent assez pour que Shere Khan ne
-puisse les franchir! cria Mowgli. Garde-les là jusqu'à ce que nous
-redescendions.
-
-Les taureaux décampèrent aux aboiements d'Akela, et Frère Gris s'arrêta
-en face des vaches. Elles foncèrent sur lui, et il fuit devant elles
-jusqu'au débouché du ravin, tandis qu'Akela chassait les taureaux loin
-sur la gauche.
-
---Bien fait! Un autre temps de galop comme celui-là, et ils sont
-joliment lancés... Tout beau, maintenant, tout beau, Akela! Un coup de
-dent de trop, et les taureaux chargent.... _Hujah!_ C'est de l'ouvrage
-plus sûr que de courre un chevreuil noir. Tu n'aurais pas cru que ces
-lourdauds pouvaient aller si vite? cria Mowgli.
-
---J'ai... j'en ai chassé aussi dans mon temps,--souffla Akela dans le
-nuage de poussière.--Faut-il les rabattre dans la jungle?
-
---Oui! Rabats-les bien vite! Rama est fou de rage. Oh! si je pouvais
-seulement lui faire comprendre ce que je veux de lui aujourd'hui.
-
-Les taureaux furent rabattus sur la droite, cette fois-ci, et se
-jetèrent dans le fourré qu'ils enfoncèrent avec fracas. Les autres
-petits bergers, qui regardaient, en compagnie de leurs troupeaux, à un
-demi-mille plus loin, se précipitèrent vers le village aussi vite que
-leurs jambes pouvaient les porter, en criant que les buffles étaient
-devenus fous, et s'étaient enfuis. Mais le plan de Mowgli était simple.
-Il voulait décrire un grand cercle en remontant, atteindre la tête du
-ravin, puis le faire descendre aux taureaux, et prendre Shere Khan
-entre eux et les vaches. Il savait qu'après manger et boire le tigre
-ne serait pas en état de combattre ou de grimper aux flancs du ravin.
-Maintenant il calmait de la voix ses buffles, et Akela, resté loin
-en arrière, se contentait de japper de temps en temps pour presser
-l'arrière-garde. Cela faisait un vaste, très vaste cercle: ils ne
-tenaient pas à serrer le ravin de trop près pour donner déjà l'éveil à
-Shere Khan. A la fin, Mowgli parvint à rassembler le troupeau affolé
-à l'entrée du ravin, sur une pente gazonnée qui dévalait rapidement
-vers le ravin lui-même. De cette hauteur on pouvait voir par-dessus les
-cimes des arbres jusqu'à la plaine qui s'étendait en bas; mais ce que
-Mowgli regardait, c'étaient les flancs du ravin. Il put constater avec
-une vive satisfaction qu'ils montaient presque à pic, et que les vignes
-et les lianes en tapissant les parois ne donneraient pas prise à un
-tigre qui voudrait échapper par là.
-
---Laisse-les souffler, Akela, dit-il en levant la main. Ils ne l'ont
-pas encore éventé. Laisse-les souffler. Il est temps de s'annoncer à
-Shere Khan. Nous tenons la bête au piège.
-
-Il mit ses mains en porte-voix, héla dans la direction du
-ravin--c'était presque la même chose que de héler dans un tunnel--et
-les échos bondirent de rocher en rocher.
-
-Au bout d'un long intervalle répondit le miaulement traînant et endormi
-du tigre repu qui s'éveille.
-
---Qui appelle? dit Shere Khan.
-
-Et un magnifique paon s'éleva du ravin, battant des ailes et criant.
-
---C'est moi, Mowgli... Voleur de bétail, il est temps de venir au
-Rocher du Conseil! En bas... pousse-les en bas, Akela!... En bas, Rama,
-en bas!
-
-Le troupeau hésita un moment au bord de la pente, mais Akela,
-donnant de la voix, lança son plein hurlement de chasse, et ils se
-précipitèrent les uns après les autres absolument comme des steamers
-dans un rapide, le sable et les pierres volant autour d'eux. Une fois
-partis, il n'y avait plus moyen de s'arrêter, et, avant qu'ils fussent
-en plein dans le lit du ravin, Rama éventa Shere Khan et mugit.
-
---Ah, ah! dit Mowgli sur son dos. Tu sais maintenant!
-
-Et le torrent de cornes noires, de mufles écumants, d'yeux fixes,
-tourbillonna dans le ravin, absolument comme roulent des rochers en
-temps d'inondation, les buffles plus faibles rejetés vers les flancs
-du ravin qu'ils balayaient en déchirant les ronces. Ils savaient
-maintenant quelle besogne les attendait en avant--la terrible charge
-des buffles à laquelle aucun tigre ne peut espérer de résister. Shere
-Khan entendit le tonnerre de leurs sabots, se leva et se traîna
-lourdement vers le bas du ravin, cherchant de côté et d'autre un moyen
-de s'échapper; mais les parois étaient à pic, il lui fallait rester là,
-lourd de son repas et de l'eau qu'il avait bue, prêt à tout plutôt qu'à
-combattre. Le troupeau plongea dans la mare qu'il venait de quitter, en
-faisant retentir l'étroit vallon de ses mugissements, Mowgli entendit
-des mugissements répondre à l'autre extrémité du ravin, il vit Shere
-Khan se retourner (le tigre savait que, dans ce cas désespéré, mieux
-valait encore faire tête aux buffles qu'aux vaches avec leurs veaux);
-et alors Rama broncha, faillit tomber, continua sa route en piétinant
-quelque chose de flasque, puis, les autres taureaux sur les talons,
-il pénétra dans le second troupeau avec grand bruit, tandis que les
-buffles plus faibles étaient soulevés des quatre pieds au-dessus du sol
-par le choc de la rencontre. La charge entraîna dans la plaine les deux
-troupeaux renâclant, donnant de la corne et frappant du sabot. Mowgli
-attendit le bon moment pour se laisser glisser du dos de Rama, et cogna
-de droite et de gauche autour de lui avec son bâton.
-
---Vite, Akela! Arrête-les! Sépare-les, ou bien ils vont se battre
-ensemble... Emmène-les, Akela... _Hai!_... Rama! _Hai! hai! hai!_ mes
-enfants... Tout doux, maintenant, tout doux! C'est fini.
-
-Akela et Frère Gris coururent de côté et d'autre en mordillant les
-buffles aux jambes, et, bien que le troupeau fît d'abord volte-face
-pour charger de nouveau en remontant le ravin, Mowgli parvint à faire
-tourner Rama, et les autres le suivirent aux marécages. Il n'y avait
-plus besoin de trépigner Shere Khan. Il était mort et les vautours
-arrivaient déjà.
-
---Frères, il est mort comme un chien,--dit Mowgli, en cherchant de la
-main le couteau qu'il portait toujours dans une gaine suspendue à son
-cou maintenant qu'il vivait avec les hommes.--Mais il ne se serait
-jamais battu... _Wallah!_ sa peau fera bien sur le Rocher du Conseil.
-Il faut nous mettre à la besogne lestement.
-
-Un enfant élevé parmi les hommes n'aurait jamais rêvé d'écorcher seul
-un tigre de dix pieds, mais Mowgli savait mieux que personne comment
-tient une peau de bête, et comment elle s'enlève. Toutefois, c'est un
-rude travail, et Mowgli tailla, tira, peina pendant une heure, tandis
-que les loups le contemplaient, la langue pendante, ou s'approchaient
-et l'aidaient à tirer quand il l'ordonnait. Tout à coup, une main tomba
-sur son épaule; et, levant les yeux, il vit Buldeo avec son mousquet.
-Les enfants avaient raconté dans le village la charge des buffles, et
-Buldeo était sorti tout en colère, très pressé de corriger Mowgli pour
-n'avoir pas pris soin du troupeau. Les loups disparurent dès qu'ils
-virent l'homme venir.
-
---Quelle est cette folie? dit Buldeo d'un ton de colère. Et tu te
-figures que tu peux écorcher un tigre!.... Où les buffles l'ont-ils
-tué?... C'est même le tigre boiteux, et il y a cent roupies pour
-sa tête... Bien, bien, nous fermerons les yeux sur la négligence
-avec laquelle tu as laissé le troupeau s'échapper; et peut-être te
-donnerai-je une des roupies de la récompense quand j'aurai porté la
-peau à Khaniwara.
-
-Il fouilla dans son pagne, en tira une pierre à fusil et un briquet,
-et se baissa pour brûler les moustaches de Shere Khan. La plupart des
-chasseurs indigènes ont coutume de brûler les moustaches du tigre pour
-empêcher son fantôme de les hanter.
-
---Hum! dit Mowgli comme à lui-même, tout en rabattant la peau d'une
-des pattes. Ainsi, tu emporteras la peau à Khaniwara pour avoir la
-récompense, et tu me donneras peut-être une roupie? Eh bien, j'ai dans
-l'idée de garder la peau pour mon compte. Hé, vieil homme, à bas le feu!
-
---Quelle est cette façon de parler au chef des chasseurs du village? Ta
-chance et la stupidité de tes buffles t'ont aidé à tuer ce gibier. Le
-tigre venait de manger: sans cela, il serait maintenant à vingt milles
-d'ici. Tu ne peux même pas l'écorcher proprement, petit mendiant, et
-il faut que ce soit moi, Buldeo, qui me laisse dire: «ne brûle pas ses
-moustaches!» Mowgli, je ne te donnerai pas un anna de la récompense,
-mais une bonne correction, et voilà tout. Laisse cette carcasse!
-
---Par le taureau qui me racheta! dit Mowgli en attaquant l'épaule,
-dois-je rester tout l'après-midi à bavarder avec ce vieux singe? Ici,
-Akela! cet homme-là m'assomme!
-
-Buldeo, encore penché sur la tête de Shere Khan, se trouva soudain
-aplati dans l'herbe, un loup gris sur les reins, tandis que Mowgli
-continuait à écorcher comme s'il n'y eût eu que lui dans toute l'Inde.
-
---Ou-ui, dit-il entre ses dents. Tu as raison, après tout, Buldeo: tu
-ne me donneras jamais un anna de la récompense!... Il y a une vieille
-querelle entre ce tigre boiteux et moi... une très vieille querelle....
-et j'ai gagné!
-
-Pour rendre justice à Buldeo, s'il avait eu dix ans de moins et qu'il
-eût rencontré Akela dans les bois, il aurait couru la chance d'une
-bataille; mais un loup qui obéissait aux ordres d'un enfant, d'un
-enfant qui lui-même avait des difficultés personnelles avec des tigres
-mangeurs d'hommes, ce n'était pas un animal ordinaire. C'était de la
-sorcellerie, de la magie, et de la pire espèce, pensait Buldeo; et il
-se demandait si l'amulette qu'il avait au cou suffirait à le protéger.
-Il restait là sans bouger d'une ligne, s'attendant, chaque minute, à
-voir Mowgli lui-même se changer en tigre.
-
---Maharajah! Grand roi! murmura-t-il enfin d'un ton embarrassé.
-
---Eh bien? dit Mowgli, sans tourner la tête et en ricanant.
-
---Je suis un vieil homme. Je ne savais pas que tu fusses rien de plus
-qu'un petit berger. Puis-je me lever et partir, ou bien ton serviteur
-va-t-il me mettre en pièces?
-
---Va, et la paix soit avec toi!... Seulement, une autre fois, ne te
-mêle pas de mon gibier... Lâche-le, Akela.
-
-Buldeo s'en alla clopin-clopant vers le village, aussi vite qu'il
-pouvait, regardant par-dessus son épaule, pour le cas où Mowgli se
-serait métamorphosé en quelque chose de terrible. A peine arrivé, il
-raconta une histoire de magie, d'enchantement et de sorcellerie, qui
-décida le prêtre à prendre un air très grave.
-
-Mowgli continua son travail, mais le jour tombait que les loups et
-lui n'avaient pas séparé complètement du corps la grande fourrure aux
-joyeuses couleurs.
-
---Maintenant, il nous faut cacher cela et rentrer les buffles. Aide-moi
-à les rassembler, Akela.
-
-Le troupeau rallié s'ébranla dans le brouillard du crépuscule. En
-approchant du village, Mowgli vit des lumières, il entendit souffler
-et sonner les conques et les cloches. La moitié du village semblait
-l'attendre à la barrière.
-
---C'est parce que j'ai tué Shere Khan! se dit-il.
-
-Mais une grêle de pierres siffla à ses oreilles, et les villageois
-crièrent:
-
---Sorcier! Fils de loup! Démon de la jungle! Va-t'en! Va-t'en bien
-vite, ou le prêtre te rendra à ta forme de loup. Tire, Buldeo, tire!
-
-Le vieux mousquet partit avec un grand bruit, et un jeune buffle poussa
-un mugissement de douleur.
-
---Encore de la sorcellerie! crièrent les villageois. Il peut faire
-dévier les balles... Buldeo, c'était justement ton buffle.
-
---Qu'est ceci maintenant? dit Mowgli affolé, tandis que les pierres
-s'abattaient dru autour de lui.
-
---Ils sont assez pareils à ceux du clan, tes frères d'ici! dit Akela,
-en s'asseyant avec calme. Il me paraît que si les balles veulent dire
-quelque chose, on a envie de te chasser.
-
---Loup! Petit de loup! Va-t'en! cria le prêtre, en agitant un brin de
-la plante sacrée appelée _tulsi_.
-
---Encore? L'autre fois, c'était parce que j'étais un homme. Cette fois,
-c'est parce que je suis un loup. Allons-nous-en, Akela.
-
-Une femme--c'était Messua--courut vers le troupeau, et pleura:
-
---Oh! mon fils, mon fils! Ils disent que tu es un sorcier qui peut se
-changer en bête à volonté. Je ne le crois pas, mais va-t'en, ou ils
-vont te tuer. Buldeo dit que tu es un magicien, mais moi, je sais que
-tu as vengé la mort de Nathoo.
-
---Reviens, Messua! cria la foule. Reviens ou l'on va te lapider!
-
-Mowgli se mit à rire, d'un vilain petit rire sec: une pierre venait de
-l'atteindre à la bouche:
-
---Rentre vite, Messua. C'est une de ces fables ridicules qu'ils
-répètent sous le gros arbre, à la tombée de la nuit. Au moins, j'aurai
-payé la vie de ton fils. Adieu, et dépêche-toi, car je vais leur
-renvoyer le troupeau plus vite que n'arrivent leurs tessons. Je ne suis
-pas sorcier, Messua. Adieu!
-
---Maintenant, encore un effort. Akela,--cria-t-il. Fais rentrer le
-troupeau.
-
-Les buffles n'avaient pas besoin d'être pressés pour regagner le
-village. Au premier hurlement d'Akela, ils chargèrent comme une trombe
-à travers la barrière, dispersant la foule de droite et de gauche.
-
---Faites votre compte, cria dédaigneusement Mowgli. J'en ai peut-être
-volé un. Comptez-les bien, car je ne serai plus jamais berger sur vos
-pâturages. Adieu, enfants des hommes, et remerciez Messua de ce que je
-ne viens pas avec mes loups vous pourchasser dans votre rue!
-
-Il fit demi-tour, et s'en fut en compagnie du Loup solitaire; et, comme
-il regardait les étoiles, il se sentit heureux.
-
---J'en ai assez de dormir dans des trappes, Akela. Prenons la peau de
-Shere Khan, et allons-nous-en... Non, nous ne ferons pas de mal au
-village, car Messua fut bonne pour moi.
-
-Quand la lune se leva, inondant la plaine d'une clarté de lait, les
-villageois, terrifiés, virent passer au loin Mowgli, avec deux loups
-sur les talons et un fardeau sur la tête, à ce trot soutenu des loups
-qui dévore les longs milles comme du feu. Alors, ils sonnèrent les
-cloches du temple et soufflèrent dans les conques plus fort que jamais;
-et Messua pleura; et Buldeo broda l'histoire de son aventure dans la
-jungle, finissant par raconter que le loup se tenait debout sur ses
-jambes de derrière et parlait comme un homme.
-
-
-La lune allait se coucher quand Mowgli et les deux loups arrivèrent à
-la colline du Conseil; ils firent halte à la caverne de mère Louve.
-
---On m'a chassé du clan des hommes, mère! héla Mowgli, mais je reviens
-avec la peau de Shere Khan: j'ai tenu parole.
-
-Mère Louve sortit d'un pas raide, ses petits derrière elle, et ses yeux
-s'allumèrent lorsqu'elle aperçut la peau.
-
---Je le lui ait dit, le jour où il fourra sa tête et ses épaules dans
-cette caverne, réclamant ta vie, petite grenouille..., je le lui ai
-dit, que le chasseur serait chassé. C'est bien fait.
-
---Bien fait, petit frère! dit une voix profonde qui venait du fourré.
-Nous étions seuls, dans la jungle, sans toi.
-
-Et Bagheera vint en courant jusqu'aux pieds nus de Mowgli. Ils
-escaladèrent ensemble le Rocher du Conseil, Mowgli étendit la peau
-sur la pierre plate où Akela avait coutume de s'asseoir, et la fixa
-au moyen de quatre éclats de bambou; puis Akela se coucha dessus, et
-lança le vieil appel au Conseil: «Regardez, regardez bien, ô loups!»
-exactement comme il l'avait lancé quand Mowgli fut apporté là pour la
-première fois.
-
-Depuis qu'Akela avait été déposé, le clan était resté sans chef, menant
-chasse et bataille selon son bon plaisir. Mais tous, par habitude,
-répondirent à l'appel: et quelques-uns boitaient pour être tombés dans
-des pièges, et d'autres traînaient une patte fracassée par un coup de
-feu, d'autres encore étaient galeux pour avoir mangé des nourritures
-immondes, et beaucoup manquaient. Mais ceux qui restaient vinrent au
-Rocher du Conseil, et là, ils virent la peau zébrée de Shere Khan
-étendue sur la pierre, et les énormes griffes qui pendaient au bout des
-pattes vides.
-
---Regardez bien, ô loups! Ai-je tenu parole? dit Mowgli.
-
-Et les loups aboyèrent: Oui. Et l'un d'eux, tout déchiré de blessures,
-hurla:
-
---O Akela! conduis-nous de nouveau. O toi, petit d'homme! conduis-nous
-aussi: nous en avons assez, de vivre sans lois, et nous voudrions bien
-redevenir le Peuple Libre.
-
---Non, ronronna Bagheera, cela ne peut pas être. Quand vous serez
-repus, la folie peut vous reprendre. Ce n'est pas pour rien que vous
-êtes appelés le Peuple Libre. Vous avez lutté pour la liberté, elle
-vous appartient. Mangez-la, ô loups!
-
---Le clan des hommes et le clan des loups m'ont repoussé, dit Mowgli.
-Maintenant, je chasserai seul dans la jungle.
-
---Et nous chasserons avec toi! dirent les quatre louveteaux.
-
-Mowgli s'en alla, et, dès ce jour, il chassa dans la jungle avec les
-quatre petits. Mais il ne fut pas toujours seul, car, au bout de
-quelques années, il devint homme et se maria.
-
-Mais c'est là une histoire pour les grandes personnes.
-
-
-LA CHANSON DE MOWGLI
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- (_Telle qu'il la chanta au Rocher du Conseil lorsqu'il dansa sur la
- peau de Shere Khan_)
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- C'est la chanson de Mowgli.--Moi, Mowgli, je chante. Que la Jungle
- écoute quelles choses j'ai faites:
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- Shere Khan dit qu'il tuerait--qu'il tuerait--que près des portes, au
- crépuscule, il tuerait Mowgli la Grenouille!
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- Il mangea, il but. Bois bien, Shere Khan, quand boiras-tu encore?
- Dors et rêve à ta proie.
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- Je suis seul dans les pâturages. Viens, Frère Gris! Et toi,
- Solitaire, viens, nous chassons la grosse bête ce soir.
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- Rassemblez les grands taureaux buffles, les taureaux à la peau bleue,
- aux yeux furieux. Menez-les çà et là selon que je l'ordonne. Dors-tu
- encore Shere Khan? Debout, oh! debout. Voici que je viens et les
- taureaux derrière moi!
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- Rama, le roi des buffles, frappa du pied. Eaux de la Waingunga, où
- Shere Khan s'en est-il allé?
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- Il n'est point Sahi pour creuser des trous, ni Mor le Paon pour voler.
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- Il n'est point Mang, la Chauve-Souris, pour se suspendre aux branches.
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- Petits bambous qui craquez, dites-moi où il a fui?
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- _Ow!_ il est là. _Ahao!_ il est là. Sous les pieds de Rama gît le
- boiteux. Lève-toi et tue! Voici du gibier; brise le cou des taureaux!
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- Chut! il dort. Nous ne l'éveillerons pas, car sa force est très
- grande. Les vautours sont descendus pour la voir. Les fourmis noires
- sont montées pour la connaître. Il se tient grande assemblée en son
- honneur.
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- _Alala!_ Je n'ai rien pour me vêtir. Les vautours verront que je suis
- nu. J'ai honte devant tous ces gens.
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- Prête-moi ta robe, Shere Khan. Prête-moi ta gaie robe rayée, que je
- puisse aller au Rocher du Conseil.
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- Par le taureau qui m'a payé, j'avais fait une promesse--une petite
- promesse. Il ne manque que ta robe pour que je tienne parole.
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- Couteau en main--le couteau dont se servent les hommes,--avec le
- couteau du chasseur je me baisserai pour prendre mon dû.
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- Eaux de la Waingunga, Shere Khan me donne sa robe, car il m'aime.
- Tire, Frère Gris! Tire Akela! Lourde est la peau de Shere Khan.
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- Le clan des Hommes est irrité. Ils jettent des pierres et parlent
- comme des enfants. Ma bouche saigne. Laissez-moi partir.
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- A travers la nuit, la chaude nuit, courez vite avec moi, mes frères.
- Nous quitterons les lumières du village, nous irons vers la lune
- basse.
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- Eaux de la Waingunga, le clan des Hommes m'a chassé. Je ne leur ai
- point fait de mal, mais ils avaient peur de moi. Pourquoi?
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- Clan des Loups, vous m'avez chassé aussi. La Jungle m'est fermée, les
- portes du village aussi. Pourquoi?
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- De même que Mang vole entre les bêtes et les oiseaux, de même je vole
- entre le village et la Jungle. Pourquoi?
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- Je danse sur la peau de Shere Khan, mais mon cœur est très lourd. Les
- pierres du village ont frappé ma bouche et l'ont meurtrie. Mais mon
- cœur est très léger, car je suis revenu à la Jungle. Pourquoi?
-
- Ces deux choses se combattent en moi comme les serpents se battent au
- printemps. L'eau tombe de mes yeux, et pourtant, je ris. Pourquoi?
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- Je suis deux Mowglis, mais la peau de Shere Khan est sous mes pieds.
- Toute la Jungle sait que j'ai tué Shere Khan. Regardez, regardez
- bien, ô Loups!
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- _Ahae!_ Mon cœur est lourd de choses que je ne comprends pas.
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-LE PHOQUE BLANC
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- Dors, mon baby, la nuit est derrière nous,
- Et noires sont les eaux qui brillaient si vertes;
- Par-dessus les brisants la lune nous cherche
- Au repos entre leurs seins soyeux et doux.
- Où flot touche flot, fais là ton nid clos,
- Roule ton corps las, mon petit nageur,
- Ni vent, ni requin t'éveille ou te blesse
- Dormant dans les bras des lents flots berceurs.
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- (_Berceuse phoque_).
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-Les choses que je vais raconter sont arrivées il y a plusieurs années,
-en un lieu appelé Novastoshnah, à la pointe nord-est de l'île de
-Saint-Paul, là-bas, là-bas, dans la mer de Behring. Limmershin, le
-roitelet d'hiver, m'a raconté l'histoire quand il fut jeté par le
-vent dans le gréement d'un steamer en route pour le Japon. Je l'avais
-descendu dans ma cabine, réchauffé et nourri durant deux jours, jusqu'à
-ce qu'il fût en état de retourner à Saint-Paul. Limmershin est un drôle
-de petit oiseau, mais qui sait dire la vérité.
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-Personne ne vient à Novastoshnah, hormis pour affaires; et les seules
-gens qui aient là des affaires régulières sont les phoques. Ils y
-abordent pendant les mois d'été, et c'est par centaines et centaines
-de mille qu'on les voit émerger de la froide mer grise; car la grève
-de Novastoshnah offre plus de commodités aux phoques que nul lieu du
-monde. Sea Catch le savait; aussi, chaque printemps, partait-il à la
-nage--d'où qu'il se trouvât--fonçant, comme un torpilleur, droit sur
-Novastoshnah où il passait un mois à se battre avec ses camarades pour
-une bonne place dans les rochers, aussi près de la mer que possible.
-Sea Catch avait quinze ans d'âge: c'était un énorme phoque gris, dont
-la fourrure sur les épaules ressemblait presque à une crinière, et qui
-montrait de longues canines à l'air mauvais. Quand il se soulevait
-sur ses nageoires de devant, il dominait le sol de quatre pieds au
-moins, et son poids, si quelqu'un eût osé le peser, aurait presque
-atteint sept cents livres. Il était tout couvert des cicatrices de ses
-furieuses batailles, mais toujours prêt à une bataille de plus. Il
-mettait sa tête de côté comme s'il avait peur de regarder son ennemi
-en face; mais il la projetait en avant, plus prompt que la foudre, et,
-quand les fortes dents étaient fixées dans le cou d'un autre phoque,
-l'autre phoque s'en tirait comme il pouvait, mais Sea Catch ne l'y
-aidait pas. Pourtant, Sea Catch n'aurait jamais attaqué un phoque
-déjà battu, car cela était contre les Lois de la Grève. Tout ce qu'il
-lui fallait, c'était son emplacement près de la mer pour y établir
-son ménage; mais, comme il se trouvait quarante ou cinquante mille
-autres phoques en quête, tous les printemps, de la même chose, les
-sifflements, les meuglements, les hurlements et les rauquements qu'on
-entendait sur la grève faisaient un terrible concert. D'une petite
-colline appelée Hutchinson's hill, on pouvait découvrir trois milles et
-demi de terrain couvert de phoques en train de combattre, et l'écume
-se tachetait, sur toute la baie, de têtes de phoques se hâtant vers
-la terre pour y prendre leur part de bataille. Ils se battaient dans
-les brisants, ils se battaient sur le sable, ils se battaient sur
-les basaltes, polis par l'usage, des rochers où s'établissaient les
-_nurseries_, car ils étaient tout aussi stupides et difficiles à vivre
-que des hommes. Leurs compagnes n'arrivaient jamais à l'île avant la
-fin de mai ou le commencement de juin, ne tenant pas à être taillées
-en pièces; et les jeunes phoques de deux, trois et quatre ans, qui
-n'avaient pas encore commencé la vie de ménage, s'avançaient d'un
-demi-mille environ à l'intérieur des terres, à travers les rangs des
-combattants, et jouaient sur les dunes par troupeaux et par légions,
-effaçant jusqu'à la moindre trace de verdure alentour. On les appelait
-les _holluschickies_--les célibataires--et il y en avait peut-être deux
-ou trois cent mille à Novastoshnah seulement.
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-Sea Catch venait de livrer son quarante-cinquième combat, un printemps,
-quand Matkah, son épouse, la douce et souple Matkah aux yeux
-caressants, sortit de la mer. Il la saisit par la peau du cou, la posa
-brutalement sur sa réserve, et grogna:
-
---En retard comme à l'ordinaire! Où donc avez-vous bien pu aller?
-
-Sea Catch avait l'habitude de ne rien manger pendant les quatre
-mois qu'il demeurait sur les grèves; aussi son humeur était-elle
-généralement bourrue. Matkah, trop avisée pour répondre sur le même
-ton, regarda autour d'elle et roucoula:
-
---Quelle bonne pensée à vous! Vous avez pris le vieil endroit cette
-fois encore.
-
---Je crois bien que je l'ai pris, dit Sea Catch... Regardez-moi.
-
-Il était déchiré et saignant en vingt endroits, un œil quasi crevé,
-les flancs à l'état de loques.
-
---Oh, ces hommes, ces hommes!--dit Matkah en s'éventant avec sa
-nageoire postérieure.--Pourquoi ne pouvez-vous être raisonnables, et
-convenir de vos emplacements avec tranquillité? Tu as l'air de t'être
-battu avec Killer Whale.
-
---Je n'ai pas fait autre chose que de me battre depuis le milieu
-de mai. La grève est encombrée cette année, c'est une honte. J'ai
-rencontré au moins cent phoques de Lukannon à la recherche d'un logis.
-Pourquoi les gens ne restent-ils pas chez eux?
-
---J'ai souvent pensé que nous serions beaucoup plus heureux si nous
-abordions à Otter Island au lieu de cet endroit encombré, dit Matkah.
-
---Bah! les _holluschickies_ seuls vont à Otter Island. Si nous y
-allions, on dirait que nous avons peur. Il y a des apparences à garder,
-ma chère.
-
-Sea Catch enfonça fièrement sa tête entre ses fortes épaules et fit
-semblant de dormir quelques minutes, mais d'un œil seulement, car il
-se tenait strictement sur ses gardes en vue d'une bataille possible.
-
-Maintenant que tous les phoques et leurs femmes étaient à terre, on
-pouvait entendre leur clameur à plusieurs milles au large, au-dessus
-des plus bruyantes tempêtes. Au plus bas mot, il y avait bien un
-million de phoques sur la grève... vieux phoques, mères phoques, petits
-phoques, et _holluschickies_... combattant, se roulant, bêlant, rampant
-et jouant ensemble, descendant à la mer et en revenant en troupes et
-en régiments, couvrant chaque pied de terrain aussi loin que l'œil
-pouvait atteindre, partant par brigades en escarmouches à travers le
-brouillard. Il fait presque toujours du brouillard à Novastoshnah,
-sauf quand le soleil paraît pour donner à toutes choses, l'espace d'un
-instant, des aspects de perle et d'arc-en-ciel.
-
-Kotick, le baby de Matkah, naquit au milieu de cette confusion. Il
-était tout en tête et en épaules, avec de pâles yeux bleus couleur
-d'eau, comme sont les tout petits phoques; mais il y avait quelque
-chose dans la teinte de son pelage qui le fit regarder de très près par
-sa mère.
-
---Sea Catch, dit-elle enfin, notre baby va être blanc!
-
---Coquilles vides et goémon sec, éternua Sea Catch, il n'y a jamais eu
-au monde rien qui ressemblât à un phoque blanc.
-
---Ce n'est pas ma faute, dit Matkah; il y en aura un maintenant.
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-Et elle chanta à mi-voix la lente chanson que toutes les mères phoques
-chantent à leurs babies:
-
- Ne nage pas avant d'avoir six semaines
- Ou ta tête sera coulée par tes talons,
- Et moussons d'été, requins et baleines
- Sont mauvais pour les bébés phoques.
-
- Mauvais pour les bébés phoques, mon rat,
- Plus mauvais que rien ne peut l'être.
- Mais barbote et deviens fort,
- Et tu n'auras jamais tort,
- Libre enfant de la mer ouverte!
-
-Naturellement, le petit bonhomme ne comprenait pas tout d'abord les
-paroles. Il pagayait et barbotait à côté de sa mère, et apprenait
-à débarrasser le terrain quand son père se battait avec un autre
-phoque, et que les deux roulaient et rugissaient à travers les rochers
-glissants. Matkah allait au large chercher des choses à manger, et le
-baby n'était nourri qu'une fois tous les deux jours, mais alors il
-mangeait comme quatre et en profitait.
-
-La première chose qu'il fit, ce fut de ramper vers l'intérieur; là, il
-rencontra des dizaines de mille de babies de son âge, et ils jouèrent
-ensemble comme de petits chiens, s'endormant sur le sable clair, et se
-remettant à jouer. Les vieilles gens des _nurseries_ ne s'en occupaient
-pas, les _holluschickies_ s'en tenaient à leur propre territoire, et
-les babies s'amusaient merveilleusement. Quand Matkah revenait de sa
-pêche en eau profonde, elle allait droit à leur lieu de récréation
-et appelait, comme une brebis appelle son agneau, jusqu'à ce qu'elle
-entendit Kotick bêler. Alors, elle se dirigeait vers lui en stricte
-ligne droite, cognant de côté et d'autre avec ses nageoires de devant
-et jetant les jeunes phoques cul par-dessus tête. Il y avait toujours
-quelques centaines de mères en quête de leurs enfants à travers le
-terrain des jeux, et les babies avaient grand besoin d'ouvrir l'œil;
-mais, comme Matkah disait à Kotick:
-
---Tant que tu ne te vautres pas dans l'eau bourbeuse pour y prendre la
-gale, tant que tu ne te mets pas de sable sec dans une coupure ou une
-éraflure, et tant que tu ne nages pas quand la mer est grosse, aucun
-mal ne peut t'arriver ici.
-
-Les petits phoques ne savent pas mieux nager que les petits enfants,
-mais ils ne sont pas heureux jusqu'à ce qu'ils aient appris. La
-première fois que Kotick descendit à la mer, une vague l'emporta, lui
-fit perdre pied, sa grosse tête s'enfonça, et ses petites nageoires de
-derrière se dressèrent en l'air, exactement comme sa mère le lui avait
-dit dans la chanson; en effet, si la vague suivante ne l'avait rejeté
-vers le bord, il se serait noyé. Après cela, il apprit à rester étendu
-dans une flaque de la grève, à se laisser tout juste recouvrir par
-le flux de chaque vague qui le soulevait, tandis qu'il pagayait, mais
-il veillait toujours d'un œil pour voir arriver les grosses vagues
-qui peuvent faire mal. Il fut deux semaines à apprendre l'usage de ses
-nageoires, et, tout ce temps, il se traîna du rivage dans la mer, de
-la mer sur le rivage, toussant, grognant, remontant la grève à plat
-ventre, dormant comme un chat sur le sable, puis se remettant à l'eau,
-jusqu'à ce qu'enfin il se sentît vraiment en possession de son élément.
-
-Vous pouvez imaginer quel bon temps, alors, il prit avec ses camarades,
-les plongeons sous les lames, les chevauchées sur la crête d'un
-brisant, les arrivées à terre avec un éternuement et un plouf, tandis
-que la grande vague filait en écumant, très haut sur le rivage; la
-joie de se tenir tout droit sur sa queue et de se gratter la tête,
-comme font les vieilles gens, ou de jouer à _Je suis le Roi du Château_
-sur les roches glissantes et herbues qui affleuraient juste l'écume.
-Parfois il voyait un mince aileron, semblable à l'aileron d'un gros
-requin, dérivant au ras du bord, et il savait que c'était la baleine
-tueuse, le Grampus, qui mange les jeunes phoques lorsqu'elle peut
-les prendre... et Kotick fonçait sur la grève comme une flèche, et
-l'aileron s'en allait en louvoyant lentement, comme s'il ne cherchait
-rien du tout.
-
-A la fin d'octobre, les phoques commencèrent à quitter Saint-Paul pour
-la haute mer, par familles et par tribus; les batailles cessèrent
-autour des _nurseries_; et les _holluschickies_ jouaient où bon leur
-semblait.
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-L'année prochaine, dit Matkah à Kotick, tu seras un _holluschickie_;
-mais, cette année, il faut que tu apprennes à prendre du poisson.
-
-Ils se mirent tous deux en route à travers le Pacifique, et Matkah
-montra à Kotick comment dormir sur le dos, les nageoires proprement
-bordées et son petit nez juste hors de l'eau. Il n'y a pas de berceau
-plus confortable que la longue houle balancée du Pacifique. Lorsque
-Kotick sentit des picotements sur toute la surface de la peau, Matkah
-lui dit qu'il connaissait maintenant «le toucher de l'eau», que ces
-élancements et ces picotements annonçaient du gros temps en route, et
-qu'il fallait nager dur et fuir devant.
-
---Avant longtemps, dit-elle, tu sauras vers où nager, mais, pour
-l'instant, nous suivrons Sea Pig, car il est très sage.
-
-Une bande de marsouins plongeait et filait à travers l'eau, et le
-petit Kotick les suivit de toute sa vitesse.
-
---Comment savez-vous où aller? souffla-t-il.
-
-Le chef de la bande roula son œil blanc et plongea:
-
---Ma queue m'élance, jeunesse, dit-il. Cela signifie qu'il y a un
-grain derrière nous. Viens, viens! Quand on est au sud de l'Eau Lourde
-(il voulait dire l'Équateur) et qu'on éprouve des élancements dans
-la queue, cela signifie qu'il y a un orage devant soi et qu'il faut
-gouverner nord. Viens, l'eau ne me dit rien de bon par ici.
-
-Ce fut une des nombreuses choses qu'apprit Kotick, et, chaque jour, il
-en apprenait de nouvelles. Matkah lui enseigna à suivre la morue et le
-flétan, le long des bancs sous-marins, à extirper les bêtes de rocher
-de leur trou parmi les goémons; à longer les épaves à cent brasses sous
-l'eau, et à entrer raide comme balle par un hublot pour sortir par
-un autre à la suite des poissons; à danser sur le sommet des vagues,
-tandis que les éclairs se poursuivaient à travers le ciel, et à saluer
-poliment de la nageoire l'albatros à queue tronquée et la frégate,
-tandis qu'ils descendaient le vent; à sauter, trois ou quatre pieds
-hors de l'eau, comme un dauphin, nageoires au flanc et queue recourbée;
-à laisser les poissons-volants tranquilles, parce qu'ils sont tout en
-arêtes, à happer l'épaule d'une morue à toute vitesse par dix brasses
-d'eau, et à ne jamais s'arrêter pour regarder un bateau ou un navire,
-mais surtout un canot à rames. Au bout de six mois, ce que Kotick
-ignorait encore de la pêche en eau profonde ne valait pas la peine
-d'être su; et, tout ce temps, il ne posa pas une fois sur la terre
-ferme.
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-Un jour, cependant, comme il flottait à moitié endormi dans l'eau tiède
-quelque part au large de l'île Juan-Fernandez, il sentit un malaise
-et une paresse l'envahir, tout comme les humains lorsqu'ils ont «le
-printemps dans les jambes», et il se rappela le bon sable ferme des
-grèves de Novastoshnah, à deux mille lieues de là, les jeux de ses
-camarades, l'odeur du varech, le cri des phoques et leurs batailles.
-A la même minute, il mit le cap au nord, nageant d'aplomb, et comme
-il allait, il rencontra des douzaines de ses compagnons, tous à même
-destination, qui lui dirent:
-
---Salut, Kotick! Cette année nous sommes tous _holluschickie_, nous
-pourrons danser la danse du feu dans les brisants de Lukannon et jouer
-sur l'herbe neuve. Mais où as-tu pris cette robe?
-
-Le pelage de Kotick était presque immaculé maintenant, et, quoiqu'il
-en fût très fier, il répondit seulement:
-
---Nagez vite! J'ai des crampes dans les os, tant il me tarde de revoir
-la terre.
-
-C'est ainsi qu'ils arrivèrent aux grèves où ils étaient nés, et ils
-entendirent de loin les vieux phoques, leurs pères, combattre dans la
-brume pesante.
-
-Cette nuit-là, Kotick dansa la «danse du feu» avec les jeunes phoques
-de l'année. La mer est pleine de feu, pendant les nuits d'été, depuis
-Novastoshnah jusqu'à Lukannon, et chaque phoque laisse un sillage
-derrière lui, comme d'huile brûlante, et une flamme brusque lorsqu'il
-saute, et les vagues se brisent en grandes zébrures et en tourbillons
-phosphorescents. Puis, ils remontèrent à l'intérieur jusqu'aux terrains
-des _holluschickies_, se roulèrent du haut en bas dans les folles
-avoines nouvelles et se racontèrent des histoires sur ce qu'ils avaient
-fait pendant qu'ils étaient à la mer. Ils parlaient du Pacifique
-comme des écoliers d'un bois où ils auraient gaulé des noisettes,
-et, si quelqu'un les eût compris, il aurait pu, une fois rentré chez
-lui, dresser de cet océan une carte comme jamais il n'y en eut. Les
-_holluschickies_ de trois et quatre ans dégringolèrent de Hutchinson's
-hill en criant:
-
---Place, gosses! La mer est profonde et vous ne savez pas encore tout
-ce qu'il y a dedans. Attendez d'avoir doublé le Cap... Eh! petit, où
-as-tu pris cet habit?
-
---Je ne l'ai pas pris, dit Kotick, il a poussé tout seul. Et, au moment
-où il allait rouler son interlocuteur, deux hommes à cheveux noirs, à
-faces rougeaudes et plates, sortirent de derrière une dune, et Kotick,
-qui n'avait jamais vu d'homme auparavant, toussa et mit la tête basse.
-Les _holluschickies_ s'ébranlèrent pesamment de quelques mètres, puis
-restèrent immobiles à les dévisager stupidement. Les hommes n'étaient
-rien moins que Kerick Booterin, le chef des chasseurs de phoques de
-l'île, et Patalamon, son fils. Ils venaient d'un petit village à moins
-d'un demi-mille des _nurseries_, et ils étaient en train de décider
-quels phoques ils rabattraient vers les abattoirs--car on mène les
-phoques tout comme des moutons--afin d'être dans la suite transformés
-en jaquettes fourrées.
-
---Oh! dit Patalamon. Regarde. Voilà un phoque blanc.
-
-Kerick Booterin devint presque pâle sous sa couche d'huile et de
-fumée,--car il était Aléoute, et les Aléoutes ne sont pas des gens
-soignés.--Puis il se mit à marmotter une prière.
-
---Ne le touche pas, Patalamon. Il n'y a jamais eu de phoque blanc
-depuis que je suis né. Peut-être que c'est l'esprit du vieux Zaharrof
-qui s'est perdu l'année dernière dans un gros coup de vent.
-
---Je passe au large, dit Patalamon. Ça porte malheur... Vous croyez
-vraiment que c'est le vieux Zaharrof qui revient? Je lui dois quelque
-chose pour des œufs de mouette.
-
---Ne le regarde pas, dit Kerick. Rabats cette troupe de quatre-ans.
-Les hommes devraient en écorcher deux cents aujourd'hui, mais c'est
-le commencement de la saison et ils sont nouveaux à l'ouvrage. Cent
-suffiront. Vite!
-
-Patalamon secoua une paire de castagnettes, formées de deux clavicules
-de phoque, devant un troupeau de _holluschickies_, et ceux-ci
-s'arrêtèrent net, haletant et soufflant. Puis il s'approcha. Les
-phoques se mirent en mouvement, et Kerick les mena vers l'intérieur
-sans qu'ils essayassent une fois de rejoindre leurs compagnons. Des
-centaines et des centaines de phoques virent emmener les autres, mais
-ils continuèrent à jouer comme si de rien n'était. Kotick fut le seul à
-faire des questions, et aucun de ses camarades ne put rien lui dire,
-sinon que les hommes menaient toujours les phoques de cette manière
-pendant six semaines ou deux mois chaque année.
-
---Je vais les suivre, dit-il.
-
-Et ses yeux lui sortaient presque hors de la tête, comme il clopinait
-derrière le troupeau.
-
---Le phoque blanc vient derrière nous, cria Patalamon. C'est la
-première fois qu'un phoque est jamais venu aux abattoirs tout seul.
-
---Ne regarde pas en arrière, dit Kerick. Je suis sûr maintenant que
-c'est l'esprit de Zaharrof!... Il faut que j'en parle au prêtre.
-
-La distance jusqu'aux abattoirs n'était que d'un demi-mille, mais elle
-prit une heure à couvrir, car, si les phoques allaient trop vite,
-Kerick savait qu'ils s'échaufferaient et qu'alors leur fourrure s'en
-irait par plaques lorsqu'on les écorcherait. De sorte qu'ils allèrent
-très lentement, passé _Sea Lion's Neck_ et passé _Webster house_,
-jusqu'à ce qu'ils atteignissent le saloir situé juste hors de vue
-des phoques de la grève. Kotick suivit, haletant et perplexe. Il se
-croyait au bout du monde, mais les cris des _nurseries_, derrière lui,
-résonnaient aussi haut que le bruit d'un train dans un tunnel.
-
-Enfin, Kerick s'assit sur la mousse, tira une lourde montre d'étain et
-laissa le troupeau fraîchir pendant trente minutes... et Kotick pouvait
-entendre la rosée du brouillard s'égoutter du bord de son bonnet. Puis
-dix ou douze hommes, chacun armé d'une massue doublée de fer et longue
-de trois ou quatre pieds, s'approchèrent. Kerick leur désigna un ou
-deux individus de la bande qui avaient été mordus par leurs camarades
-ou s'étaient échauffés, et les hommes les jetèrent de côté à grands
-coups de leurs lourdes bottes faites en peau de gorge de morse. Alors,
-Kerick dit:
-
---Allez!
-
-Et les hommes se mirent à assommer les phoques aussi vite qu'ils
-pouvaient. Dix minutes plus tard, Kotick ne reconnaissait plus
-ses amis, car leurs peaux étaient soulevées du nez aux nageoires
-postérieures, arrachées d'un coup sec et jetées à terre en tas.
-
-C'en était assez pour Kotick. Il fit volte-face et partit au galop--un
-phoque peut galoper très vite pour peu de temps--vers la mer, sa petite
-moustache naissante toute hérissée d'horreur. A _Sea Lion's Neck_,
-où les grands lions-de-mer siègent au bord de l'écume, il se jeta,
-nageoires par-dessus tête, dans l'eau fraîche et se mit à se balancer
-en soupirant misérablement.
-
---Qui va là? dit un lion-de-mer, rudement.
-
-Car, en règle générale, les lions-de-mer s'en tiennent à leur propre
-société.
-
---_Scoochnie! Ochen Scoochnie!_ Je suis seul, tout seul! dit Kotick. On
-est en train de tuer tous les _holluschickies_ sur toutes les grèves!
-
-Le lion-de-mer tourna les yeux vers la terre.
-
---Absurde! dit-il, tes amis font autant de bruit que jamais. Tu as dû
-voir le vieux Kerick en train de nettoyer une bande. Il y a trente ans
-qu'il fait ce métier.
-
---C'est horrible,--dit Kotick en s'arc-boutant dans l'eau, tandis
-qu'une vague le couvrait, et reprenant l'équilibre d'un coup de
-nageoires en hélice qui l'arrêta à trois centimètres d'une déchiqueture
-de rocher.
-
---Pas mal pour un petit de l'année,--dit le lion-de-mer qui était
-à même d'apprécier un bon nageur.--Je suppose qu'à votre point de
-vue, c'est en effet assez vilain; mais, vous autres, phoques, comme
-vous persistez à venir ici d'année en année, les hommes arrivent
-naturellement à le savoir, et si vous ne pouvez pas trouver une île où
-les hommes ne viennent jamais, vous serez toujours rabattus.
-
---N'y a-t-il pas d'île pareille? commença Kotick.
-
---J'ai suivi le _poltoos_ (le flétan) pendant vingt années, et je ne
-peux pas dire que je l'aie trouvée encore. Mais écoute,... tu sembles
-prendre plaisir à causer avec tes supérieurs,... pourquoi ne vas-tu pas
-à Walrus Islet parler à Sea Vitch. Il sait peut-être quelque chose. Ne
-te presse pas comme cela. C'est une traversée de six milles, et à ta
-place je me mettrais à sec et ferais un somme auparavant.
-
-Kotick jugea l'avis bon; aussi, de retour à sa propre grève, se mit-il
-à sec et dormit-il une demi-heure, avec des frissons tout le long
-du corps à la manière des phoques. Puis, il mit le cap sur Walrus
-Islet, petit plateau bas d'île rocheuse, presque en plein noroit de
-Novastoshnah, tout en langues de rochers et en nids de mouettes, où
-les morses vivaient entre eux. Il prit terre près du vieux Sea Vitch,
-le gros vilain morse, bouffi et dartreux, du Nord Pacifique, au col
-épais et aux longues défenses, qui n'a de bonnes manières que lorsqu'il
-dort--comme il faisait en ce moment--ses nageoires de derrière baignant
-à moitié dans l'écume.
-
---Éveille-toi!--aboya Kotick, car les mouettes menaient grand bruit.
-
---Ah! oh! Hmph! Qu'est-ce que c'est? dit Sea Vitch.
-
-Et il heurta de ses défenses le morse qui était près de lui et
-l'éveilla, celui-ci éveilla son voisin, et ainsi de suite jusqu'à ce
-qu'ils fussent tous réveillés, écarquillant les yeux dans toutes les
-directions, sauf la bonne.
-
---Hé! c'est moi,--dit Kotick, pointant dans l'écume, et semblable à une
-petite limace blanche.
-
---Eh bien! que je sois... écorché! dit Sea Vitch.
-
-Ils regardèrent tous Kotick, comme vous pouvez imaginer qu'un club
-plein de vieux messieurs somnolents regarderaient un petit garçon.
-Kotick ne tenait pas à entendre parler davantage d'écorchement ce
-jour-là, il en avait vu assez, de sorte qu'il héla:
-
---N'y a-t-il pas un lieu où puissent aller les phoques et où les hommes
-ne viennent jamais?
-
---Débrouille-toi et trouve,--dit Sea Vitch, en fermant les
-yeux.--Cours. Nous avons affaire ici.
-
-Kotick fit son saut de dauphin en l'air et cria de toutes ses forces:
-
---Mangeur de moules! Mangeur de moules! Mangeur de moules!
-
-Il savait que Sea Vitch n'avait jamais pris un poisson de sa vie,
-mais déterrait toujours des coquillages et des algues, quoiqu'il se
-prétendît le plus terrible personnage. Naturellement les Chickies, les
-Gooverooskies et les Epatkas--Mouettes-Bourgmestres, Mouettes tachetées
-et Plongeons--qui cherchent toujours l'occasion d'être impolis,
-reprirent le cri, et, comme Limmershin me l'a dit, pendant près de cinq
-minutes on n'eût pas entendu un coup de fusil sur Walrus Islet. Toute
-la population piaulait et criait:
-
---Mangeur de moules! _Stareek_ (vieux homme)! tandis que Sea Vitch
-roulait d'un flanc sur l'autre grognant et toussant.
-
---Et maintenant, me le diras-tu? dit Kotick, tout essoufflé.
-
---Va demander à Sea Cow, dit Sea Vitch. S'il vit encore, il pourra te
-le dire.
-
---Comment connaîtrai-je Sea Cow lorsque je le rencontrerai, dit Kotick,
-en faisant une embardée pour s'en aller.
-
---Il est dans la mer la seule chose plus vilaine que Sea Vitch,--cria
-une Mouette-Bourgmestre en tournant sous le nez de Sea Vitch,--plus
-vilaine et plus mal élevée. _Stareek!_
-
-Kotick reprit à la nage le chemin de Novastoshnah, laissant crier les
-mouettes. Mais il ne trouva à son retour aucune sympathie envers son
-humble tentative de découvrir un lieu paisible pour les phoques. On lui
-dit que les hommes avaient toujours mené les _holluschickies_, cela
-faisait partie de la besogne quotidienne, et que, s'il n'aimait pas à
-voir de vilaines choses, il n'avait qu'à ne pas aller aux abattoirs.
-Mais aucun des autres phoques n'avait vu la tuerie et c'est ce qui
-faisait la différence entre lui et ses amis. De plus, Kotick était un
-phoque blanc.
-
---Ce que tu as à faire--dit le vieux Sea Catch, après avoir entendu les
-aventures de son fils--c'est à grandir et à devenir un grand phoque
-comme ton père, à fonder une _nursery_ sur la plage, et alors, ils te
-laisseront la paix. Dans cinq ans d'ici, tu devrais pouvoir te battre
-pour ton compte.
-
-Même la douce Matkah, sa mère, lui dit:
-
---Tu ne pourras jamais empêcher les tueries. Va jouer dans la mer,
-Kotick.
-
-Et Kotick s'en alla danser la danse du feu, avec son petit cœur très
-gros.
-
-Cet automne, il quitta la grève aussitôt qu'il put et se mit seul
-en route, à cause d'une idée qu'il avait dans sa tête obstinée. Il
-trouverait Sea Cow, si un tel personnage existait dans l'étendue des
-mers, et il découvrirait une île paisible avec de bonnes grèves de
-sable ferme pour les phoques, où les hommes ne pourraient pas les
-atteindre.
-
-Infatigablement, tout seul, il explora l'océan, du nord au sud du
-Pacifique, nageant jusqu'à trois cents milles en un jour et une nuit.
-Il lui arriva plus d'aventures qu'on ne peut raconter; c'est tout juste
-s'il échappa au Requin tacheté ainsi qu'au Marteau; il rencontra tous
-les ruffians sans foi qui vagabondent à travers les mers, et les lourds
-poissons polis, et les grands coquillages écarlates et tachetés qui
-restent à l'ancre au même endroit des centaines d'années et en tirent
-le plus grand orgueil; mais il ne rencontra jamais Sea Cow, et jamais
-il ne trouva une île qui lui plût. Si la grève était bonne et dure,
-avec une pente douce où les phoques pussent jouer, il y avait toujours
-à l'horizon la fumée d'un baleinier en train de bouillir de la graisse,
-et Kotick savait ce que cela signifiait. Ou bien il pouvait voir que
-les phoques avaient visité l'île autrefois et y avaient été détruits
-par des massacres; et Kotick savait que là où les hommes sont déjà
-venus, ils reviennent toujours.
-
-Il fit route avec un vieil albatros à queue tronquée, qui lui apprit
-que l'île de Kerguélen était l'endroit rêvé pour la paix et le silence,
-et lorsque Kotick descendit par là, c'est tout au plus s'il ne se
-fracassa pas en miettes contre de mauvaises falaises noires, pendant un
-violent orage de grêle accompagné de foudre et de tonnerre. Pourtant,
-comme il souquait contre le vent, il put voir que, même là, il y avait
-eu jadis une _nursery_ de phoques. Et il en était de même dans toutes
-les autres îles qu'il visita.
-
-Limmershin en énuméra une longue liste, car il disait que Kotick passa
-en explorations cinq saisons, avec, chaque année, un repos de quatre
-mois à Novastoshnah où les _holluschickies_ se moquaient de lui et de
-ses îles imaginaires. Il alla aux Gallapagos, un horrible endroit
-desséché sous l'Équateur, où il pensa être cuit par le soleil; il
-alla aux îles de Géorgie, aux Orcades, à l'île d'Émeraude, à l'île du
-Petit-Rossignol, à l'île de Bouvet, aux Crosset, et même à une toute
-petite île au sud du cap de Bonne-Espérance. Mais partout le peuple
-de la mer lui répétait la même chose. Les phoques étaient venus à
-ces îles dans les temps, mais les hommes les y avaient massacrés et
-détruits. Même, un jour, après avoir nagé des centaines de lieues dans
-les eaux du Pacifique, en atteignant un endroit nommé le cap Corientes
-(c'était à son retour de l'île de Gough), il trouva sur un rocher
-quelques centaines de phoques galeux qui lui dirent que les hommes
-venaient là aussi. Cela faillit le désespérer, et il doublait le cap,
-en route vers ses grèves natales, quand, sur le chemin du nord, il
-aborda dans une île couverte d'arbres verts, où il trouva un vieux...
-très vieux phoque qui se mourait. Kotick pêcha pour lui, et lui raconta
-tous ses échecs.
-
---Maintenant, dit Kotick, je retourne à Novastoshnah, et, si je suis
-poussé vers les abattoirs avec les _holluschickies_, je ne m'en soucie
-plus.
-
-Le vieux phoque, au contraire, l'encouragea:
-
---Essaie une fois encore. Je suis le dernier de la tribu perdue de
-Masafuera, et, aux jours où les hommes nous tuaient par centaines de
-mille, il courait une légende sur les grèves au sujet d'un phoque blanc
-qui, un jour, descendrait du nord et conduirait le peuple des phoques
-à un endroit paisible. Je suis vieux et je ne vivrai pas pour voir ce
-jour-là, mais d'autres vivront pour le voir. Essaie une fois encore.
-
-Kotick retroussa sa moustache (elle était superbe), et dit:
-
---Je suis le seul phoque blanc qui soit jamais né sur les grèves et je
-suis le seul phoque, blanc ou noir, qui ait pensé jamais à chercher des
-îles nouvelles.
-
-Cela le réconforta considérablement.
-
-Quand il revint à Novastoshnah, cet été-là, Matkah, sa mère, le
-supplia de se marier et d'établir son ménage, car il n'était plus un
-_holluschickie_ mais un _sea catch_ ayant atteint sa pleine croissance,
-avec une crinière blanche et frisée sur les épaules, aussi lourd, aussi
-grand, aussi courageux que son père.
-
---Donnez-moi une autre saison, dit-il. Rappelez-vous, mère, c'est
-toujours la septième vague qui remonte la grève le plus haut.
-
-Coïncidence assez curieuse, il se trouva une phoque qui jugea, comme
-lui, qu'elle remettrait son mariage à l'année suivante, et Kotick dansa
-la danse du feu avec elle tout le long de la grève de Lukannon, la nuit
-qui précéda son départ pour sa dernière croisière. Cette fois, il se
-dirigea vers l'ouest, car il était tombé sur la piste d'un grand banc
-de flétans, et il avait besoin d'au moins cent livres de poisson par
-jour pour se tenir en condition. Il les chassa jusqu'à ce qu'il fût
-las, puis il se mit en rond et s'endormit dans les creux de la houle
-qui bat Copper Island. Il connaissait parfaitement la côte, de sorte
-que, vers minuit, en heurtant doucement un lit de varech, il dit:
-
---Hum, le flot est fort ce soir!
-
-Se retournant sous l'eau, il ouvrit lentement les yeux et s'étira. Puis
-il sauta comme un chat, en apercevant d'énormes choses qui musaient à
-travers l'eau des hauts fonds et broutaient sur les lourdes franges des
-varechs.
-
---Par les Grands Brisants de Magellan, dit-il dans sa moustache. Qui
-donc, de toute la mer profonde, sont ces gens-là?
-
-Ils ne ressemblaient à rien: morse, lion-de-mer, phoque, ours,
-baleine, requin, poisson, pieuvre ou coquillage, que jamais Kotick
-eût vu auparavant. Ils avaient de vingt à trente pieds de long, pas
-de nageoires postérieures, mais une queue en forme de pelle qui
-paraissait taillée dans du cuir mouillé. Leurs têtes étaient les plus
-ridicules choses qu'on pût voir, et ils se balançaient sur le bout de
-leurs queues en eau profonde lorsqu'ils ne paissaient pas, se saluant
-solennellement les uns les autres, et agitant leurs nageoires de devant
-comme un gros homme agite des bras trop courts.
-
---Ahem! dit Kotick. Bon plaisir, messieurs?
-
-Les grosses créatures répondirent en dodelinant, et en agitant leurs
-nageoires comme le Frog-Foot-man[1].
-
- [1] Personnage de «_Alice in Sunderland_», livre humouristique
- très populaire en Angleterre. Il s'agit d'un valet de pied qui salue
- toujours et ne répond jamais.
-
-Quand ils se remirent à pâturer, Kotick vit que leur lèvre supérieure
-était fendue en deux morceaux, qu'ils pouvaient écarter d'environ un
-pied, et rejoindre à nouveau avec un boisseau de goémon dans la fente.
-Ils poussaient le varech dans leurs bouches et mâchaient solennellement.
-
---Sale manière de manger, dit Kotick.
-
-Ils dodelinèrent encore, et Kotick commença à perdre patience.
-
---Très bien! dit-il. Si vraiment vous possédez une articulation de plus
-que les autres dans votre nageoire de devant, ce n'est pas la peine de
-faire tant d'embarras. Je vois que vous saluez gracieusement, mais je
-voudrais connaître vos noms.
-
-Les lèvres fendues s'agitèrent et se tordirent; les yeux vitreux et
-verdâtres s'arrondirent, mais ils ne parlèrent pas.
-
---Eh bien, dit Kotick, vous êtes les seules gens que j'aie jamais
-rencontrés qui soient plus laids que Sea Vitch... et plus mal léchés.
-
-Alors, il se souvint en un éclair de ce que la Mouette-Bourgmestre lui
-avait crié, quand il n'était qu'un petit de l'année, à Walrus Islet, et
-il retomba en arrière dans l'eau: il voyait qu'il avait enfin découvert
-Sea Cow!
-
-Les vaches marines continuaient à mâchonner, à pâturer et à ruminer
-dans le varech, et Kotick leur posa des questions dans toutes les
-langues qu'il avait ramassées au cours de ses voyages, car le peuple
-de la mer parle presque autant de langues que les êtres humains. Mais
-les vaches marines ne répondaient pas, car Sea Cow ne sait pas parler.
-Il n'a que six os dans le cou au lieu de sept, et on dit, dans la mer,
-que c'est cela qui l'empêche de parler, même avec ses semblables; mais,
-comme vous le savez, il a une articulation d'extra dans sa nageoire
-antérieure, et, en l'agitant de haut en bas et de droite à gauche,
-il produit des mouvements qui répondent à une sorte de grossier code
-télégraphique.
-
-Au lever du jour, la crinière de Kotick se tenait debout toute seule,
-et sa patience était partie où vont les crabes morts. Alors, les vaches
-marines entreprirent de voyager très lentement du côté du nord, en
-s'arrêtant souvent pour tenir d'absurdes conciliabules tout en saluts
-grotesques, et Kotick les suivit en se disant:
-
---Des gens aussi idiots que cela se seraient fait massacrer depuis
-longtemps s'ils n'avaient découvert quelque île sûre, et ce qui est
-assez bon pour Sea Cow est assez bon pour Sea Catch... C'est égal,
-j'aimerais qu'ils se dépêchent.
-
-Ce fut un voyage harassant pour Kotick. Le troupeau des vaches marines
-ne parcourait jamais plus de quarante ou cinquante milles par jour,
-s'arrêtait la nuit pour brouter et suivait la côte tout le temps,
-pendant que Kotick nageait autour, par-dessus et par-dessous, mais
-sans parvenir à lui faire faire un pas de plus. A mesure qu'elles
-avançaient vers le nord, elles tenaient un conseil en saluts toutes
-les quelques heures, et Kotick s'était presque rongé la moustache
-d'impatience lorsqu'il s'aperçut qu'elles remontaient un courant d'eau
-plus chaude. Alors, il se sentit quelque respect pour elles. Une nuit,
-elles se laissèrent couler à travers l'eau luisante--couler comme
-des pierres--et, pour la première fois depuis qu'il les connaissait,
-elles se mirent à nager vite. Kotick suivit, étonné de leur allure;
-il n'avait jamais rêvé que Sea Cow existât comme nageur. Elles mirent
-le cap sur une falaise du rivage, une falaise dont le pied courait
-sous l'eau profonde et dans laquelle s'ouvrait un trou noir, par vingt
-brasses de profondeur. Ce fut un long, très long parcours, et Kotick
-avait grand besoin d'air frais en émergeant du boyau sombre à travers
-lequel on l'avait conduit.
-
---Par ma perruque,--dit-il, en débouchant en eau libre, à l'autre
-extrémité, tout suffoquant et soufflant.--C'est un long plongeon, mais
-il en vaut la peine.
-
-Les vaches marines s'étaient séparées et paissaient paresseusement sur
-les bords des plus belles grèves que Kotick eût jamais vues. Il y avait
-de longues bandes de rochers, polis par l'usure de l'eau, s'étendant
-sur des lieues, exactement adaptés à l'installation de _nurseries_
-phoques; et il y avait en arrière et remontant en pente douce, des
-terrains de jeu en sable dur; il y avait des lames pour y danser, de
-l'herbe drue pour s'y rouler, des dunes à escalader et à dégringoler;
-et, par-dessus tout, Kotick connut au toucher de l'eau, qui ne trompe
-pas un Sea Catch, que jamais homme n'était venu dans ces parages.
-La première chose qu'il fit, ce fut de s'assurer si la pêche était
-bonne; puis, il nagea le long des grèves et compta les délectables
-îlots bas et sablonneux à demi cachés dans la brume vagabonde. Au
-nord, s'étendait une ligne de fonds, d'écueils et de rochers qui ne
-permettrait jamais à un navire d'approcher à plus de six milles du
-rivage; entre les îles et la terre courait un canal d'eau profonde où
-plongeait la falaise perpendiculaire; et, quelque part au-dessous des
-falaises, s'ouvrait la bouche du tunnel.
-
---C'est un autre Novastoshnah, dit Kotick, mais dix fois mieux. Sea
-Cow doit être moins bête que je ne croyais. Les hommes mêmes, s'il y
-avait ici des hommes, ne pourraient pas descendre des falaises, et les
-récifs, du côté de la mer, réduiraient un navire en charpie. S'il est
-un lieu sûr dans la mer, c'est celui-ci.
-
-Il se prit à penser à celle qui était restée à l'attendre; mais
-quoiqu'il eût hâte de rentrer à Novastoshnah, il explora complètement
-le nouveau pays, afin d'être en état de répondre à toutes les questions.
-
-Puis il plongea, reconnut une fois pour toutes l'embouchure du
-tunnel, et l'enfila dans la direction du sud. Personne autre qu'une
-vache marine ou un phoque n'aurait soupçonné l'existence d'une telle
-retraite, et, en se retournant vers les falaises, Kotick lui-même
-doutait d'y avoir abordé jamais.
-
-Il mit dix jours à rentrer, quoique sans perdre de temps en route; et,
-en prenant terre au-dessus de _Sea Lion's Neck_, la première personne
-qu'il rencontra fut celle qu'il avait laissée à l'attendre. Elle
-comprit par le regard de ses yeux qu'enfin il avait trouvé son île.
-
-Mais les _holluschickies_, Sea Catch son père lui-même, et tous les
-autres phoques se moquèrent de lui quand il leur conta ce qu'il avait
-découvert, et un jeune phoque d'à peu près son âge lui dit:
-
---Tout cela est bel et bon, Kotick, mais tu ne vas pas arriver du
-diable sait où pour nous y expédier à ta guise. Rappelle-toi que nous
-autres, nous venons de nous battre pour nos _nurseries_, ce que tu n'as
-jamais fait. Tu préfères vagabonder à travers la mer.
-
-Les autres phoques éclatèrent de rire à ces paroles, et le jeune phoque
-se mit à hocher la tête de gauche et de droite. Il s'était marié cette
-année et en faisait beaucoup d'état.
-
---Pourquoi me battrais-je, puisque je n'ai pas de _nursery_, dit
-Kotick. Je veux seulement vous montrer un endroit où vous serez en
-sûreté. A quoi bon se battre?
-
---Oh! si tu te dérobes, bien entendu, je n'ai plus rien à dire, fit le
-jeune phoque avec un vilain ricanement.
-
---Viendras-tu avec moi, si j'ai le dessus? demanda Kotick.
-
-Et une lueur verte lui traversa les yeux, car il était furieux d'avoir
-à se battre.
-
---Fort bien, dit le jeune phoque avec légèreté, si tu as le dessus, je
-viens.
-
-Il n'eut pas le temps de changer d'avis, car la tête de Kotick s'était
-détendue et ses dents crochaient dans le gras du cou de son adversaire.
-Puis, il se rabattit sur ses hanches, et traîna son ennemi le long de
-la grève, le secoua et le jeta à terre pour en finir.
-
-Alors Kotick, s'adressant aux phoques, rugit:
-
---J'ai fait de mon mieux pour votre bien, au cours des cinq dernières
-saisons. Je vous ai trouvé l'île où vous serez en sécurité. Mais, à
-moins d'arracher vos têtes à vos sottes épaules, vous ne me croirez
-pas. Eh bien, je vais vous apprendre maintenant. Garde à vous!
-
-Limmershin m'a dit que jamais de sa vie--et Limmershin voit dix mille
-grands phoques se battre tous les ans--que jamais, dans toute sa petite
-vie, il n'avait vu rien de pareil à la charge de Kotick à travers les
-_nurseries_. Il se jeta sur le plus gros Sea Catch qu'il put trouver,
-le happa à la gorge, l'étrangla, le cogna et l'assomma, jusqu'à ce que
-l'autre poussât le grognement de miséricorde, puis le jeta de côté et
-attaqua le suivant. Voyez-vous, Kotick n'avait jamais jeûné quatre mois
-durant, selon la coutume annuelle des grands phoques; ses courses en
-haute mer l'avaient gardé en parfaite condition, et, par-dessus tout,
-il ne s'était jamais encore battu. Toute blanche, sa crinière frisée
-se hérissait de colère, ses yeux flamboyaient, ses grandes canines
-brillaient: il était splendide à voir. Le vieux Sea Catch, son père, le
-vit passer comme une trombe, traînant sur le sable les vieux phoques
-grisonnants, comme autant de plies, et culbutant les jeunes dans tous
-les sens, et Sea Catch rugit et cria:
-
---Il est peut-être fou, mais c'est le meilleur champion des grèves!
-N'attaque pas ton père, mon fils! Il est pour toi!
-
-Kotick rugit pour toute réponse, et le vieux Sea Catch entra dans la
-lutte en se dandinant, la moustache hérissée, et soufflant comme une
-locomotive, tandis que Matkah et la fiancée de Kotick s'accroupissaient
-pour suivre le spectacle, et admiraient leurs hommes. Ce fut une
-magnifique bataille, car l'un et l'autre se battirent aussi longtemps
-qu'il resta un seul phoque à oser lever la tête; et, lorsqu'il n'en
-resta plus, ils paradèrent fièrement sur la grève, côte à côte, en
-mugissant.
-
-A la nuit, comme les feux boréaux commençaient à scintiller et à danser
-à travers le brouillard, Kotick escalada un rocher nu et contempla les
-_nurseries_ dispersées, les phoques meurtris et saignants.
-
---Maintenant, dit-il, je vous ai donné la leçon que vous méritiez.
-
---Par ma perruque--dit le vieux Sea Catch en se redressant avec
-raideur, car il était terriblement courbaturé--Killer Whale ne les
-aurait pas plus mal arrangés... Fils, je suis fier de toi... et mieux,
-je viendrai, moi, à ton île... si elle existe.
-
---Écoutez, lourds pourceaux de la mer. Qui m'accompagne au tunnel de
-Sea Cow?... Répondez ou je recommence la leçon, rugit Kotick.
-
-Il y eut un murmure, pareil au frisselis de la marée, sur toute
-l'étendue des grèves.
-
---Nous viendrons, dirent des milliers de voix lasses. Nous suivrons
-Kotick, le Phoque Blanc.
-
-Alors, Kotick enfonça sa tête entre ses épaules et ferma les yeux,
-orgueilleusement. Ce n'était plus un phoque blanc, en ce moment, mais
-il était rouge de la tête à la queue. Malgré cela, il eût dédaigné de
-regarder ou de toucher une seule de ses blessures.
-
-Une semaine plus tard, lui et son armée (environ un millier de
-_holluschickies_ et de vieux phoques pour le moment) partirent vers le
-nord, vers le tunnel des Vaches-Marines. Kotick les guidait. Et les
-phoques qui demeurèrent à Novastoshnah les traitèrent de fous. Mais,
-le printemps suivant, quand ils se retrouvèrent tous parmi les bancs
-de pêche du Pacifique, les phoques de Kotick firent de tels récits
-des grèves d'au delà le tunnel de Sea Cow, que des phoques de plus en
-plus nombreux quittèrent Novastoshnah. Sans doute, cela ne se fit pas
-tout de suite, car les phoques ne sont pas des gens fort malins, et il
-leur faut du temps pour peser le pour et le contre des choses; mais,
-d'année en année, un plus grand nombre d'entre eux s'en allaient de
-Novastoshnah, de Lukannon et des autres _nurseries_, vers les calmes
-grèves abritées où Kotick trône tout l'été, plus grand chaque année,
-plus gros et plus fort pendant que les _holluschickies_ jouent autour de
-lui, en cette mer où nul homme ne vient.
-
-
-LUKANNON
-
-(_Ceci est une sorte d'hymne national phoque, sur le mode triste._)
-
- Au matin, j'ai trouvé mes frères (oh! que je suis vieux!)
- Là-bas où la houle d'été rugit aux caps rocheux.
- Leur chœur montant couvre le chant des brisants, et de joie
- Chante, grève de Lukannon, par deux millions de voix!
-
- _Chantez la lente sieste, au bord de la lagune,
- Les escadrons soufflant qui descendent les dunes,
- Les danses, aux minuits fouettés de feux marins,
- Grève de Lukannon, avant que l'homme vînt!_
-
- Au matin, j'ai trouvé mes frères (jamais, jamais plus!);
- Ils obscurcissaient le rivage, ils allaient par tribus;
- Du plus loin que portait la voix au large de la mer,
- Nous hélions les bandes en route et leur chantions la terre!
-
- _Grève de Lukannon... l'avoine aux longs épis,
- La brume ruisselante, et lichens en tapis,
- Les plateaux de nos jeux et leurs roches usées,
- Grève de Lukannon... ô plage où je suis né!_
-
- Au matin, j'ai trouvé mes frères, tristes, solitaires;
- Qu'on nous fusille dans l'eau, qu'on nous assomme sur terre,
- Que l'homme nous mène au saloir, sot bétail orphelin,
- Pourtant nous chantons Lukannon... avant que l'homme vînt.
-
- _En route, au Sud, au Sud... ô Goverooshka, va,
- Dis notre deuil aux Rois des Mers tandis qu'hélas,
- Vide bientôt ainsi que l'œuf du requin mort,
- Grève de Lukannon, tu nous connais encore!_
-
-
-
-
-«RIKKI-TIKKI-TAVI»
-
- L'Œil-Rouge à la Peau-Ridée
- Au trou devant lui dardée,
- L'Œil-Rouge a crié très fort:
- Viens danser avec la mort!
- Œil à œil, et tête à tête,
- (_En mesure, Nag_)
- L'un mort, finira la fête
- (_A ta guise, Nag_)
- Tour pour tour, et rond pour rond
- (_Cours, cache-toi, Nag_)
- Manqué!... mort à Chaperon!
- (_Malheur à toi, Nag!_)
-
-
-Ceci est l'histoire de la grande guerre que Rikki-tikki-tavi livra
-tout seul dans les salles de bain du grand bungalow, au cantonnement
-de Segowlee. Darzee, l'oiseau-tailleur, l'aida, et Chuchundra, le
-rat-musqué, qui n'ose jamais marcher au milieu du plancher, mais se
-glisse toujours le long du mur, lui donna un avis; mais Rikki-tikki fit
-la vraie besogne.
-
-C'était une mangouste. Il rappelait assez un petit chat par la fourrure
-et la queue, mais plutôt une belette par la tête et les habitudes. Ses
-yeux étaient roses comme le bout de son nez affairé; il pouvait se
-gratter partout où il lui plaisait, avec n'importe quelle patte, de
-devant ou de derrière, à son choix; il pouvait gonfler sa queue jusqu'à
-ce qu'elle ressemblât à un goupillon pour nettoyer les bouteilles, et
-son cri de guerre, lorsqu'il louvoyait à travers l'herbe longue, était:
-_Rikk-tikk-tikki-tikki-tchk!_
-
-Un jour, les hautes eaux de l'été l'entraînèrent, hors du terrier où il
-vivait avec son père et sa mère, et l'emportèrent, battant des pattes
-et gloussant, le long d'un fossé qui bordait une route. Il trouva là
-une petite touffe d'herbe qui flottait, et s'y cramponna jusqu'à ce
-qu'il perdît le sentiment. Quand il revint à la vie, il gisait au chaud
-soleil, au milieu d'une allée de jardin, très mal en point il est vrai,
-et un petit garçon disait:
-
---C'est une mangouste morte. Faisons-lui un enterrement.
-
---Non, dit la mère, prenons-la pour la sécher. Peut-être n'est-elle pas
-morte pour de bon.
-
-Ils l'emportèrent dans la maison, où un homme le prit entre son pouce
-et son index, et dit qu'il n'était pas mort, mais seulement à moitié
-suffoqué; alors ils l'enveloppèrent dans du coton, l'exposèrent à la
-chaleur d'un feu doux,... et Rikki-tikki ouvrit les yeux et éternua.
-
---Maintenant,--dit l'homme (c'était un anglais qui venait justement de
-s'installer dans le bungalow),--ne l'effrayez pas, et nous allons voir
-ce qu'elle va faire.
-
-C'est la chose la plus difficile du monde que d'effrayer une mangouste,
-parce que de la tête à la queue elle est dévorée de curiosité. La
-devise de toute la famille est: «Cherche et trouve,» et Rikki-tikki
-était une vraie mangouste. Il regarda la bourre de coton, décida que
-ce n'était pas bon à manger, courut tout autour de la table, s'assit,
-remit sa fourrure en ordre, se gratta, et sauta sur l'épaule du petit
-garçon.
-
---N'aie pas peur, Teddy, dit son père. C'est sa manière d'entrer en
-amitié.
-
---Ouch! Elle me chatouille sous le menton,--dit Teddy.
-
-Rikki-tikki plongea son regard entre le col et le cou du petit garçon,
-flaira son oreille, et descendit sur le plancher où il s'assit en se
-frottant le nez.
-
---Doux Jésus, dit la mère de Teddy, et c'est cela qu'on appelle une
-bête sauvage! Je suppose que si elle est à ce point apprivoisée, c'est
-que nous avons été bons pour elle.
-
---Toutes les mangoustes sont comme cela, dit son mari. Si Teddy ne lui
-tire pas la queue ou n'essaie pas de la mettre en cage, elle courra à
-travers la maison toute la journée. Donnons-lui quelque chose à manger.
-
-Ils lui donnèrent un petit morceau de viande crue. Rikki-tikki trouva
-cela excellent, et quand il eut fini, il sortit sous la véranda,
-s'assit au soleil, et fit bouffer sa fourrure pour la sécher jusqu'aux
-racines. Puis, il se sentit mieux.
-
---Il y a plus à découvrir dans cette maison, se dit-il, que tous les
-gens de ma famille n'en découvriraient pendant toute leur vie. Je
-resterai, certes, et trouverai.
-
-Il employa tout le jour à parcourir la maison. Il se noya presque dans
-les tubs, mit son nez dans l'encre sur un bureau, et le brûla au bout
-du cigare de l'homme, en grimpant sur ses genoux pour voir comment
-on s'y prenait pour écrire. A la tombée de la nuit, il courut dans
-la chambre de Teddy pour regarder comment on allumait les lampes à
-pétrole; et quand Teddy se mit au lit, Rikki-tikki y grimpa aussi. Mais
-c'était un compagnon agité, parce qu'il lui fallait, toute la nuit,
-se lever pour répondre à chaque bruit et en trouver la cause. La mère
-et le père de Teddy vinrent jeter un dernier coup d'œil à leur petit
-garçon, et trouvèrent Rikki-tikki tout éveillé sur l'oreiller.
-
---Je n'aime pas cela,--dit la mère de Teddy--il pourrait mordre
-l'enfant.
-
---Il ne fera rien de pareil, dit le père, Teddy est plus en sûreté avec
-cette petite bête que s'il avait un braque pour le garder... Si un
-serpent entrait dans la chambre maintenant...
-
-Mais la mère de Teddy ne voulait pas même songer à de pareilles
-horreurs.
-
-De bonne heure, le matin, Rikki-tikki vint au premier déjeuner sous la
-véranda, porté sur l'épaule de Teddy; on lui donna une banane et un peu
-d'œuf à la coque, et il se laissa prendre sur leurs genoux aux uns
-après les autres, parce qu'une mangouste bien élevée espère toujours
-devenir à quelque moment une mangouste domestique, et avoir des
-chambres pour courir au travers. Or, la mère de Rikki-tikki (elle avait
-habité autrefois la maison du général à Segowlee) avait soigneusement
-instruit son fils de ce qu'il devait faire si jamais il rencontrait des
-hommes blancs.
-
-Puis, Rikki-tikki sortit dans le jardin pour voir ce qu'il y avait
-à voir. C'était un grand jardin, seulement à moitié cultivé, avec
-des buissons de roses Maréchal Niel aussi gros que des kiosques, des
-citronniers et des orangers, des bouquets de bambous et des fourrés de
-hautes herbes. Rikki-tikki se lécha les lèvres.
-
---Voilà un splendide terrain de chasse, dit-il.
-
-A cette pensée, sa queue se hérissa en goupillon, et il s'était mis
-à courir de haut en bas et de bas en haut du jardin, flairant de tous
-côtés, lorsqu'il entendit les voix les plus lamentables sortir d'un
-buisson épineux.
-
-C'était Darzee, l'oiseau-tailleur, et sa femme. Ils avaient fait un
-beau nid en rapprochant deux larges feuilles dont ils avaient cousu les
-bords avec des fibres, et rempli l'intérieur de coton et de bourres
-duveteuses. Le nid se balançait de côté et d'autre, tandis qu'ils
-pleuraient, perchés à l'entrée.
-
---Qu'est-ce que vous avez? demanda Rikki-tikki.
-
---Nous sommes très malheureux, dit Darzee. Un de nos bébés, hier, est
-tombé du nid, et Nag l'a mangé.
-
---Hum! dit Rikki-tikki, voilà qui est fort triste... Mais je suis
-étranger ici. Qui est-ce, Nag?
-
-Darzee et sa femme, pour toute réponse, se blottirent dans leur
-nid, car, de l'épaisseur de l'herbe, au pied du buisson, sortit un
-sifflement sourd... un horrible son glacé... qui fit sauter Rikki-tikki
-de deux pieds en arrière. Alors, pouce par pouce, s'éleva de l'herbe
-la tête au capuchon étendu de Nag, le gros cobra noir, qui avait bien
-cinq pieds de long de la langue à la queue. Lorsqu'il eut soulevé un
-tiers de son corps au-dessus du sol, il resta à se balancer de droite
-et de gauche, exactement comme se balance dans le vent une touffe de
-pissenlit, et il regarda Rikki-tikki avec ces yeux mauvais du serpent,
-qui ne changent jamais d'expression, quelle que soit sa pensée.
-
---Qui est-ce, Nag? dit-il. C'est _moi_, Nag. Le grand Dieu Brahma a
-mis sa marque sur tout notre peuple, quand le premier cobra eut étendu
-son capuchon pour préserver Brahma du soleil pendant qu'il dormait...
-Regarde, et tremble!
-
-Il étendit plus que jamais son capuchon, et Rikki-tikki vit sur son dos
-la marque des lunettes, qui ressemble plus exactement à l'œillet d'une
-fermeture d'agrafe.
-
-Il eut peur une minute; mais il est impossible à une mangouste d'avoir
-peur longtemps, et, bien que Rikki-tikki n'eût jamais encore rencontré
-de cobra vivant, sa mère l'avait nourri de cobras morts et il savait
-bien que la grande affaire de la vie d'une mangouste adulte est de
-faire la guerre aux serpents et de les manger. Nag le savait aussi, et,
-tout au fond de son cœur glacé, il avait peur.
-
---Eh bien,--dit Rikki-tikki, et sa queue se gonfla de nouveau,--marqué
-ou non, pensez-vous qu'on ait le droit de manger les petits oiseaux qui
-tombent des nids?
-
-Nag réfléchissait et surveillait les moindres mouvements de l'herbe
-derrière Rikki-tikki. Il savait qu'une mangouste dans le jardin
-signifiait, plus tôt ou plus tard, la mort pour lui et sa famille; mais
-il voulait mettre Rikki-tikki hors de ses gardes. Aussi laissa-t-il
-retomber un peu sa tête, et la pencha-t-il de côté.
-
---Causons, dit-il.... Vous mangez bien des œufs. Pourquoi ne
-mangerions-nous pas des oiseaux?
-
---Derrière vous!... Regardez derrière-vous! chanta Darzee.
-
-Rikki-tikki en savait trop pour perdre son temps à ouvrir de grands
-yeux. Il sauta en l'air aussi haut qu'il put, et, juste au-dessous de
-lui siffla la tête de Nagaina, la mauvaise femme de Nag. Elle avait
-rampé par derrière pendant la conversation, afin d'en finir tout de
-suite; et Rikki-tikki entendit son sifflement de rage lorsqu'elle vit
-son coup manqué. Il retomba presque en travers de son dos, et s'il
-avait été une vieille mangouste, il aurait su que c'était alors le
-moment de lui briser les reins d'un coup de dent; mais il eut peur du
-terrible coup de fouet en retour du cobra. Il mordit, il est vrai, mais
-pas assez longtemps, et sauta hors de portée de la queue cinglante,
-laissant Nagaina meurtrie et furieuse.
-
---Méchant, méchant Darzee! dit Nag.
-
-Et il fouetta l'air aussi haut qu'il pouvait atteindre dans la
-direction du nid au milieu du buisson d'épines; mais Darzee l'avait
-construit hors de l'atteinte des serpents, et le nid ne fit que se
-balancer de côté et d'autre.
-
-Rikki-tikki sentit ses yeux devenir rouges et brûlants (quand les yeux
-d'une mangouste deviennent rouges, elle est en colère), et il s'assit
-sur sa queue et ses jambes de derrière comme un petit kanguroo, regarda
-tout autour de lui, et claqua des dents de rage. Mais Nag et Nagaina
-avaient disparu dans l'herbe. Lorsqu'un serpent manque son coup, il ne
-dit jamais rien ni ne laisse rien deviner de ce qu'il a l'intention de
-faire ensuite. Rikki-tikki ne se souciait pas de les suivre, car il ne
-se sentait pas sûr de venir à bout de deux serpents à la fois. Aussi
-trotta-t-il vers l'allée sablée près de la maison, et s'assit-il pour
-réfléchir. C'était pour lui une sérieuse affaire.
-
-Si vous lisez les vieux livres d'histoire naturelle, vous verrez qu'ils
-disent que lorsqu'une mangouste combat contre un serpent, et qu'il lui
-arrive d'être mordue, elle se sauve pour manger quelque herbe qui la
-guérit. Ce n'est pas vrai. La victoire est seulement une affaire d'œil
-vif et de pied prompt, détente de serpent contre saut de mangouste,
-et, comme aucun œil ne peut suivre le mouvement d'une tête de serpent
-lorsqu'elle frappe, il s'agit là d'un prodige plus étonnant que des
-herbes magiques n'en pourraient opérer.
-
-Rikki-tikki savait qu'il était une jeune mangouste, et n'en fut que
-plus satisfait d'avoir su éviter si adroitement un coup porté par
-derrière. Il en tira de la confiance en lui-même, et lorsque Teddy
-descendit en courant le sentier, Rikki-tikki se sentait disposé à être
-flatté. Mais, juste au moment où Teddy se penchait, quelque chose se
-tortilla un peu dans la poussière, et une toute petite voix dit:
-
---Prenez garde, je suis la Mort!
-
-C'était Karait, le minuscule serpent brun, couleur de sable, qui aime
-à se dissimuler dans la poussière. Sa morsure est aussi dangereuse que
-celle du cobra; mais il est si petit que personne n'y prend garde,
-aussi n'en fait-il que plus de mal.
-
-Les yeux de Rikki-tikki devinrent rouges de nouveau, et il remonta en
-dansant vers Karait, avec ce balancement particulier et cette marche
-ondulante qu'il avait hérités de sa famille. Cela paraît très comique,
-mais c'est une allure si parfaitement balancée, qu'à n'importe quel
-angle on peut en changer soudain la direction: ce qui, lorsqu'il s'agit
-de serpents, est un avantage. Rikki ne s'en rendait pas compte, mais
-il faisait là une chose beaucoup plus dangereuse que de combattre Nag:
-Karait est si petit et peut se retourner si facilement qu'à moins
-que Rikki ne le mordît à la partie supérieure du dos tout près de la
-tête, il pouvait, d'un coup en retour, l'atteindre à l'œil ou à la
-lèvre. Mais Rikki ne savait pas; ses yeux étaient tout rouges, et il
-se balançait d'arrière en avant, cherchant la bonne place à saisir.
-Karait s'élança. Rikki sauta de côté et essaya de courir dessus, mais
-la méchante petite tête grise et poudreuse siffla à un cheveu de son
-épaule, et il lui fallut bondir par-dessus le corps, tandis que la tête
-suivait de près ses talons.
-
-Teddy héla du côté de la maison:
-
---Oh, venez voir! Notre mangouste est en train de tuer un serpent.
-
-Et Rikki-tikki entendit la mère de Teddy pousser un cri tandis que le
-père se précipitait dehors avec un bâton; mais, dans le temps qu'il
-venait, Karait avait poussé une botte imprudente, et Rikki-tikki avait
-bondi, sauté sur le dos du serpent, laissé tomber sa tête très bas
-entre ses pattes de devant, mordu au dos le plus haut qu'il pouvait
-atteindre, et roulé au loin. Cette morsure paralysa Karait, et
-Rikki-tikki allait le dévorer en commençant par la queue, suivant la
-coutume de sa famille à dîner, lorsqu'il se rappela qu'un repas copieux
-appesantit une mangouste, et que, pouvant avoir besoin sur l'heure de
-toute sa force et de toute son agilité, il lui fallait rester à jeun.
-Il s'en alla prendre un bain de poussière sous des touffes de ricins,
-tandis que le père de Teddy frappait le cadavre de Karait.
-
---A quoi cela sert-il? pensa Rikki-tikki; j'ai tout terminé.
-
-Et alors la mère de Teddy le prit dans la poussière, et le serra dans
-ses bras, en pleurant qu'il avait sauvé Teddy de la mort; et le père de
-Teddy déclara qu'il était une providence; et Teddy regarda tout cela
-avec de grands yeux effarés.
-
-Rikki-tikki se divertissait plutôt de tous ces embarras que
-naturellement il ne comprenait pas. La mère de Teddy aurait aussi
-bien pu caresser l'enfant pour avoir joué dans la poussière. Rikki
-s'amusait on ne peut plus.
-
-Ce soir-là, à dîner, en se promenant de côté et d'autre parmi les
-verres sur la table, il lui aurait été facile de se bourrer de bonnes
-choses trois fois plus qu'il ne fallait, mais il avait Nag et Nagaina
-présents à la mémoire, et bien que ce fût fort agréable d'être flatté
-et choyé par la mère de Teddy, et de rester sur l'épaule de Teddy, ses
-yeux devenaient rouges de temps en temps, et il partait en son long cri
-de guerre: _Rikk-tikk-tikki-tikki-tchk!_
-
-Teddy l'emmena coucher, et insista pour qu'il dormît sous son menton.
-Rikki-tikki était trop bien élevé pour mordre ou égratigner. Mais,
-aussitôt que Teddy fut endormi, il s'en alla faire sa ronde de nuit
-autour de la maison, et, dans l'obscurité, se heurta, en courant,
-contre Chuchundra, le rat-musqué, qui rampait le long du mur.
-
-Chuchundra est une petite bête au cœur brisé. Il pleurniche et pépie
-toute la nuit, en essayant de se remonter le moral pour courir au
-milieu des chambres; mais jamais il n'y arrive.
-
---Ne me tuez pas,--dit Chuchundra, presque en pleurant.--Rikki-tikki,
-ne me tuez pas!
-
---Pensez-vous qu'un tueur de serpents tue des rats musqués? dit
-Rikki-tikki avec mépris.
-
---Ceux qui tuent les serpents seront tués par les serpents,--dit
-Chuchundra, avec plus de douleur que jamais.--Et comment puis-je être
-sûr que Nag ne me prendra pas pour vous par quelque nuit sombre?
-
---Il n'y a pas le moindre danger, dit Rikki-tikki; car Nag est dans le
-jardin, et je sais que vous n'y allez pas.
-
---Mon cousin Chua, le rat, m'a raconté..., commença Chuchundra.
-
-Et alors, il s'arrêta.
-
---Vous a raconté quoi?
-
---Chut! Nag est partout, Rikki-tikki. Vous auriez dû parler à Chua dans
-le jardin.
-
---Je ne lui ai pas parlé... Donc, il faut me dire. Vite, Chuchundra, ou
-je vais vous mordre!
-
-Chuchundra s'assit, et pleura au point que les larmes coulaient le long
-de ses moustaches.
-
---Je suis un très pauvre homme, sanglota-t-il. Je n'ai jamais assez de
-courage pour trotter au milieu des chambres... Chut! Je n'ai besoin de
-rien vous dire... N'entendez-vous pas, Rikki-tikki?
-
-Rikki-tikki écouta. La maison était aussi tranquille que possible,
-mais il pensa entendre un imperceptible cra-cra... un bruit aussi léger
-que celui d'une guêpe marchant sur un carreau de vitre... un grattement
-sec d'écailles sur la brique.
-
---C'est Nag ou Nagaina, se dit-il, qui est en train de ramper dans le
-conduit de la salle de bain... Vous avez raison, Chuchundra, j'aurais
-dû parler à Chua.
-
-Il se glissa dans la salle de bain de Teddy, mais il n'y trouva
-personne, puis, dans la salle de bain de la mère de Teddy. Au bas du
-mur crépi de plâtre, une brique avait été enlevée pour le passage d'une
-conduite d'eau, et, au moment où Rikki-tikki se glissait dans la pièce,
-le long de l'espèce de margelle en maçonnerie où la baignoire était
-posée, il entendit Nag et Nagaina chuchoter dehors au clair de lune:
-
---Quand la maison sera vide,--disait Nagaina à son mari,--il faudra
-bien qu'il s'en aille, et alors, nous rentrerons en possession du
-jardin. Entrez tout doucement, et souvenez-vous que l'homme qui a tué
-Karait est la première personne à mordre. Puis, revenez me dire ce
-qu'il en aura été, et nous ferons ensemble la chasse à Rikki-tikki.
-
---Mais êtes-vous sûre qu'il y a quelque chose à gagner en tuant les
-gens! demanda Nag.
-
---Tout à gagner. Quand il n'y avait personne dans le bungalow,
-avions-nous une mangouste dans le jardin? Aussi longtemps que le
-bungalow est vide, nous sommes roi et reine du jardin; et souvenez-vous
-qu'aussitôt que nos œufs seront éclos dans la melonnière... comme
-ils peuvent l'être demain... nos enfants auront besoin de place et
-tranquillité.
-
---Je n'y songeais pas, dit Nag. Je vais y aller, mais il est inutile
-de faire la chasse à Rikki-tikki ensuite. Je tuerai l'homme et sa
-femme, puis l'enfant si je peux, et partirai tranquillement. Alors, le
-bungalow sera vide, et Rikki-tikki s'en ira.
-
-Rikki-tikki tressaillit tout entier de rage et de haine en entendant
-tout cela. Puis il vit la tête de Nag sortir du conduit, suivie des
-cinq pieds de long de son corps écailleux et froid. Tout furieux qu'il
-fût, il eut cependant très peur en voyant la taille du grand cobra. Nag
-se leva, dressa la tête, et regarda dans la salle de bain, à travers
-l'obscurité où Rikki-tikki pouvait voir ses yeux étinceler.
-
---Si je le tue à cette place maintenant, Nagaina le saura; et, d'un
-autre côté, si je lui livre bataille ouverte sur le plancher, les
-avantages sont pour lui... Que faire? se dit Rikki-tikki.
-
-Nag ondula deci delà, et Rikki-tikki l'entendit boire dans la plus
-grosse jarre qui servait à remplir la baignoire.
-
---Voilà qui est bien, dit le serpent. Maintenant, lorsque Karait a été
-tué, l'homme avait un bâton. Il peut l'avoir encore; mais, quand il
-viendra au bain, le matin, il ne l'aura pas. J'attendrai ici jusqu'à ce
-qu'il vienne... Nagaina... m'entendez-vous?... Je vais attendre ici, au
-frais, jusqu'au jour.
-
-Aucune réponse ne vint du dehors, ce qui apprit à Rikki-tikki que
-Nagaina était partie. Nag se replia sur lui-même, anneau par anneau,
-tout autour du fond bombé de la jarre, et Rikki-tikki se tint
-tranquille comme la mort.
-
-Au bout d'une heure, il commença à se mouvoir, muscle après muscle,
-vers la jarre. Nag était endormi, et Rikki-tikki contempla son grand
-dos, se demandant quelle serait la meilleure place pour une bonne prise.
-
---Si je ne lui brise pas les reins au premier saut, se dit Rikki, il
-pourra encore combattre; et... s'il combat... ô Rikki!
-
-Il considéra l'épaisseur du cou au-dessous du capuchon, mais c'était
-trop pour lui; et une morsure près de la queue ne ferait que mettre Nag
-en fureur.
-
---Il faut que ce soit à la tête, dit-il enfin; à la tête au-dessus du
-capuchon; et, quand une fois je le tiendrai par là, il ne faudra plus
-le lâcher.
-
-Alors, il sauta. La tête reposait un peu en dehors de la jarre, sous
-la courbe de sa panse; et, au moment où ses dents crochèrent, Rikki
-s'arc-bouta du dos à la convexité de la cruche d'argile pour clouer la
-tête à terre. Cela lui donna une seconde de prise qu'il employa de son
-mieux. Puis, il fut cogné de droite et de gauche comme un rat secoué
-par un chien--en avant et en arrière sur le plancher, en haut et en
-bas, et en rond en grands cercles; mais ses yeux étaient rouges, et il
-tenait bon tandis que le corps du serpent cinglait le plancher comme
-un fouet de charrue, renversant les ustensiles d'étain, la boîte à
-savon, la brosse à friction, et sonnait contre la paroi de métal de la
-baignoire. Tout en tenant, il resserrait l'étau de ses mâchoires car
-il se sentait sûr d'être assommé, et, pour l'honneur de la famille,
-il préférait qu'on le trouvât les dents fermées sur sa proie. Malade
-de vertige, moulu de coups, les chocs lui semblaient sur le point
-de le mettre en pièces, lorsque quelque chose partit comme un coup
-de tonnerre juste derrière lui, une rafale brûlante lui fit perdre
-connaissance et une flamme lui roussit le poil. L'homme avait été
-réveillé par le bruit, et avait déchargé les deux canons de son fusil
-sur Nag, juste derrière le capuchon.
-
-Rikki-tikki, les yeux fermés, continuait à tenir bon, car, maintenant,
-il était tout à fait certain d'être mort; mais la tête ne bougeait
-plus, et l'homme, ramassant la mangouste, dit:
-
---C'est encore la mangouste, Alice; et c'est _notre_ vie que le petit
-bonhomme a sauvée maintenant.
-
-Alors, la mère de Teddy vint, le visage tout blanc, et contempla ce qui
-restait de Nag; et Rikki-tikki se traîna jusqu'à la chambre de Teddy,
-où il passa presque le reste de la nuit à se secouer délicatement pour
-découvrir s'il était vraiment brisé en quarante morceaux, comme il se
-l'imaginait.
-
-Lorsque arriva le matin, il était fort raide, mais très content de ses
-hauts faits.
-
---Maintenant, j'ai Nagaina à régler, et elle sera pire que cinq Nags;
-en outre, qui sait quand les œufs dont elle a parlé vont éclore...
-Bonté divine!... Il faut que j'aille voir Darzee--dit-il.
-
-Sans attendre le déjeuner, Rikki-tikki courut au buisson épineux où
-Darzee, à pleine voix, chantait un chant de triomphe. La nouvelle de la
-mort de Nag avait fait le tour du jardin, car le balayeur avait jeté le
-corps sur le fumier.
-
---Oh, stupide touffe de plumes, dit Rikki-tikki avec colère. Est-ce le
-moment de chanter?
-
---Nag est mort... est mort... est mort! chanta Darzee. Le vaillant
-Rikki-tikki l'a pris par la tête et a tenu bon. L'homme a apporté
-le bâton qui fait _boum_, et Nag est tombé en deux morceaux! Il ne
-recommencera plus à manger mes bébés.
-
---Tout cela est assez vrai; mais où est Nagaina?--demanda Rikki-tikki,
-en regardant soigneusement autour de lui.
-
---Nagaina est venue au conduit de la salle de bain pour appeler Nag,
-continua Darzee; et Nag est sorti sur le bout d'un bâton... le balayeur
-l'a ramassé au bout d'un bâton, et l'a jeté sur le fumier!... Chantons
-le grand Rikki-tikki à l'œil rouge!
-
-Et Darzee enfla son gosier et chanta.
-
---Si je pouvais atteindre à votre nid, je roulerais vos bébés dehors!
-dit Rikki-tikki. Vous ne savez pas faire les choses en leur temps. Vous
-êtes là dans votre nid, suffisamment en sécurité; mais ici, en bas,
-c'est pour moi la guerre. Arrêtez-vous pour une minute de chanter,
-Darzee.
-
---Pour l'amour du grand, du beau Rikki-tikki, je vais m'arrêter,
-répondit Darzee... Qu'y a-t-il, ô Tueur du terrible Nag?
-
---Pour la troisième fois, où est Nagaina?
-
---Sur le fumier, auprès des écuries, menant le deuil de Nag... Glorieux
-est Rikki-tikki, le héros aux dents blanches.
-
---Au diable mes dents blanches! Avez-vous jamais entendu dire où elle
-garde ses œufs?
-
---Dans la melonnière, au bout, tout près du mur, à l'endroit où tape
-le soleil presque toute la journée. Il y a des semaines qu'elle les a
-cachés là.
-
---Et vous n'avez jamais pensé que cela valût la peine de me le dire?...
-Au bout, tout près du mur, dites-vous?
-
---Rikki-tikki... vous n'allez pas manger ses œufs?
-
---Pas exactement les manger; non... Darzee, si vous avez un grain de
-bon sens, vous allez voler aux écuries, faire semblant d'avoir l'aile
-brisée, et laisser Nagaina vous donner la chasse jusqu'à ce buisson.
-Il me faut aller à la melonnière, et si j'y allais maintenant, elle me
-verrait.
-
-Darzee était un petit compère dont la cervelle emplumée ne pouvait
-tenir plus d'une idée à la fois; et justement parce qu'il savait que
-les enfants de Nagaina naissaient dans des œufs, comme les siens, il
-ne lui semblait pas, à première vue, qu'il fût juste de les détruire.
-Mais sa femme était un oiseau raisonnable, et elle savait que les
-œufs de cobra voulaient dire de jeunes cobras un peu plus tard; aussi
-s'envola-t-elle du nid, et laissa-t-elle Darzee tenir chaud aux bébés
-et continuer sa chanson sur la mort de Nag. Darzee, en quelques points,
-ressemblait beaucoup aux hommes.
-
-Elle voleta près du fumier, sous le nez de Nagaina, et gémit:
-
---Oh, j'ai l'aile cassée!... Le petit garçon de la maison m'a jeté une
-pierre, et l'a cassée.
-
-Puis elle se mit à voleter plus désespérément que jamais.
-
-Nagaina leva la tête, et siffla:
-
---C'est vous qui avez averti Rikki-tikki quand je voulais le tuer.
-Sans mentir, vous avez mal choisi l'endroit pour boiter.
-
-Et elle se dirigea vers la femme de Darzee en glissant sur la poussière.
-
---Le petit garçon l'a cassée d'un coup de pierre!--cria d'une voix
-perçante la femme de Darzee.
-
---Bon! Ce peut-être de quelque consolation pour vous, quand vous serez
-morte, de savoir que je vais régler aussi mes comptes avec le petit
-garçon. Mon mari gît sur le fumier ce matin, mais, avant la nuit, le
-petit garçon sera étendu très tranquille dans la maison... A quoi bon
-courir?... Je suis sûre de vous attraper... Petite sotte, regardez-moi!
-
-La femme de Darzee en savait trop pour faire une pareille chose. Car
-une fois que les yeux d'un oiseau rencontrent ceux d'un serpent, il est
-pris d'une telle peur qu'il ne peut plus bouger. La femme de Darzee, en
-pépiant douloureusement, continua à voleter, sans quitter le sol, et
-Nagaina activa son allure.
-
-Rikki-tikki les entendit remonter le sentier qui les éloignait des
-écuries, et galopa vers l'extrémité de la planche de melons au pied
-du mur. Là, dans la chaude litière, au-dessus des melons, il trouva,
-habilement cachés, vingt-cinq œufs de la grosseur à peu près des
-œufs de poule de Bantam, mais avec des peaux blanchâtres en guise de
-coquilles.
-
---Je ne suis pas arrivé un jour trop tôt, dit-il.
-
-Car il pouvait voir les jeunes cobras roulés dans l'intérieur de la
-peau, et il savait que, dès l'instant où ils sont éclos, ils peuvent
-chacun tuer un homme aussi bien qu'une mangouste. Il emporta d'un coup
-de dent les bouts des œufs aussi vite qu'il pouvait en prenant soin
-d'écraser les jeunes cobras, et en retournant de temps en temps la
-litière pour voir s'il n'en avait omis aucun. A la fin, il ne resta
-plus que trois œufs, et Rikki-tikki commençait à rire en lui-même,
-quand il entendit la femme de Darzee crier à tue-tête:
-
---Rikki-tikki, j'ai conduit Nagaina du côté de la maison,... elle est
-entrée sous la véranda, et... oh! venez vite... elle veut tuer!
-
-Rikki-tikki écrasa deux œufs, redégringola au bas de la melonnière
-avec le troisième œuf dans sa bouche, et se précipita vers la véranda
-aussi vite que ses pattes pouvaient le porter.
-
-Teddy, sa mère et son père étaient là, devant leur déjeuner du matin.
-Mais Rikki-tikki vit qu'ils ne mangeaient rien. Ils se tenaient dans
-une immobilité de pierre, et leurs visages étaient blancs. Nagaina,
-enroulée sur la natte, près de la chaise de Teddy, à distance commode
-pour frapper la jambe nue du jeune garçon, se balançait de côté et
-d'autre en chantant un chant de triomphe.
-
---Fils de l'homme qui a tué Nag, sifflait-elle, reste tranquille... Je
-ne suis pas encore prête... Attends un peu... Restez bien immobiles
-tous trois!... Si vous bougez, je frappe... et si vous ne bougez pas,
-je frappe encore... Oh, insensés, qui avez tué mon Nag!
-
-Les yeux de Teddy étaient fixés sur son père, et tout ce que son père
-pouvait faire était de murmurer:
-
---Restez tranquille, Teddy... Il ne faut pas bouger... Teddy, restez
-tranquille.
-
-C'est alors que Rikki-tikki arriva et cria:
-
---Retournez-vous, Nagaina; retournez-vous, et en garde!
-
---Chaque chose en son temps,--dit-elle, sans remuer les yeux.--Je
-réglerai tout à l'heure mon compte avec vous. Regardez vos amis,
-Rikki-tikki. Ils sont immobiles et blancs... Ils sont épouvantés... Ils
-n'osent bouger... et si vous approchez d'un pas, je frappe.
-
---Allez regarder vos œufs, dit Rikki, dans la melonnière près du mur.
-Allez voir, Nagaina!
-
-Le grand serpent se retourna à demi, et vit l'œuf sur le sol de la
-véranda.
-
---Ah... h! Donnez-le-moi, dit-elle.
-
-Rikki-tikki posa ses pattes de chaque côté de l'œuf, tandis que ses
-yeux étaient devenus rouge sang.
-
---Quel prix pour un œuf de serpent?... Pour un jeune cobra?... Pour un
-jeune roi-cobra?... Pour le dernier... le dernier des derniers de la
-couvée? Les fourmis sont en train de manger tous les autres par terre
-près des melons.
-
-Nagaina pirouetta sur elle-même, oubliant tout le reste pour le
-salut de l'œuf unique; et Rikki-tikki vit le père de Teddy avancer
-rapidement une large main, saisir Teddy par l'épaule, et l'enlever
-par-dessus la table et les tasses à thé, à l'abri et hors de portée de
-Nagaina.
-
---Volée! Volée! Volée! _Rikk-tck-tck!_ gloussa Rikki-tikki triomphant.
-L'enfant est sauf, et c'était moi... moi... moi, qui saisis Nag au
-capuchon, la nuit dernière, dans la salle de bain.
-
-Puis il se mit à sauter de tous côtés, des quatre pattes ensemble,
-revenant raser le sol de la tête.
-
---Il m'a jeté de côté et d'autre, mais il n'a pas pu me faire lâcher
-prise. Il était mort avant que l'homme l'ait coupé en deux.... C'est
-moi qui ai fait cela! _Rikki-tikki-tck-tck!_... Par ici, Nagaina. Par
-ici et battons-nous. Vous ne serez pas longtemps une veuve.
-
-Nagaina vit qu'elle avait perdu toute chance de tuer Teddy, et l'œuf
-gisait entre les pattes de Rikki-tikki:
-
---Donnez-moi l'œuf, Rikki-tikki. Donnez-moi le dernier de mes œufs,
-et je m'en irai pour ne plus jamais revenir,--dit-elle, en baissant son
-capuchon.
-
---Oui, vous vous en irez, et vous ne reviendrez plus jamais; car vous
-irez sur le fumier rejoindre Nag. En garde, la veuve! L'homme est allé
-chercher son fusil! En garde!
-
-Rikki-tikki bondissait tout autour de Nagaina, en se tenant juste hors
-de portée de ses coups, ses petits yeux comme deux braises. Nagaina se
-rassembla sur elle-même, et se jeta sur lui. Rikki-tikki fit un saut
-en l'air et retomba en arrière. Une fois, une autre, puis encore elle
-voulut le frapper, mais à chaque reprise sa tête donnait avec un coup
-sourd contre la natte de la véranda, tandis qu'elle se rassemblait sur
-elle-même en spirale comme un ressort de montre. Puis Rikki-tikki
-dansa en cercle pour arriver derrière elle, et Nagaina tourna sur
-elle-même pour rester tête à tête avec lui... et le bruissement de sa
-queue sur la natte sonnait comme des feuilles sèches emportées par le
-vent.
-
-Rikki-tikki avait oublié l'œuf. Il était encore sous la véranda,
-et Nagaina s'en rapprochait peu à peu, jusqu'à ce qu'enfin, tandis
-que Rikki-tikki reprenait haleine, elle le saisit dans sa bouche, se
-dirigea vers les marches de la véranda, et descendit le sentier comme
-une flèche, Rikki-tikki derrière elle.
-
-Lorsque le cobra court pour sauver sa vie, il prend l'aspect d'une
-mèche de fouet qui cinglerait l'encolure d'un cheval. Rikki-tikki
-savait qu'il lui fallait la joindre, ou que tout serait à recommencer.
-Nagaina filait droit vers les longues herbes, près du buisson épineux,
-et, tout en courant, Rikki-tikki entendit Darzee toujours en train
-de chanter son absurde petite chanson de triomphe. Mais la femme de
-Darzee, plus raisonnable, quitta son nid en voyant arriver Nagaina,
-et battit des ailes autour de sa tête. Si Darzee l'avait aidée, ils
-auraient pu la faire retourner. Mais Nagaina ne fit que baisser son
-capuchon, et continua sa route. Toutefois, cet instant de répit amena
-Rikki-tikki sur elle, et comme elle plongeait dans le trou de rat
-où elle et Nag avaient coutume de vivre, les petites dents blanches
-de Rikki-tikki se refermèrent sur sa queue, et il entra derrière
-elle.--Or, très peu de mangoustes, quelles que soient leur sagesse et
-leur expérience, se soucieraient de suivre un cobra dans son trou.--Il
-faisait noir dans le trou; et Rikki-tikki ne pouvait savoir s'il
-n'allait pas s'élargir et donner assez de place à Nagaina pour se
-retourner et frapper. Il tint bon, avec rage, les pieds écartés pour
-faire office de freins sur la pente sombre du tiède et moite terreau.
-Puis, l'herbe, autour de la bouche du trou, cessa de s'agiter, et
-Darzee dit:
-
---C'en est fini de Rikki-tikki! Il nous faut chanter son chant de
-mort... Le vaillant Rikki-tikki est mort!... Car Nagaina le tuera
-sûrement sous terre.
-
-C'est pourquoi il se mit à chanter une chanson des plus lugubres,
-qu'il improvisa sous le coup de l'émotion. Et, comme il arrivait
-précisément à l'endroit le plus touchant, l'herbe frémit de nouveau, et
-Rikki-tikki, couvert de terre, se traîna hors du trou, une jambe après
-l'autre, en se léchant les moustaches. Darzee s'arrêta avec un petit
-cri de surprise. Rikki-tikki secoua un peu de la poussière qui tachait
-sa fourrure, et éternua.
-
---C'est fini, dit-il. La veuve ne reviendra plus jamais.
-
-Et les fourmis rouges, qui habitent parmi les tiges d'herbe,
-l'entendirent, et se mirent à descendre en longues théories pour voir
-s'il avait dit vrai.
-
-Rikki-tikki se pelotonna sur lui-même dans l'herbe, et dormit où il
-était... dormit, dormit jusqu'à ce qu'il fût tard dans l'après-midi,
-car il avait accompli une dure journée de travail.
-
---Maintenant, dit-il, quand il s'éveilla, je vais rentrer à la maison.
-Racontez au Chaudronnier, Darzee, pour qu'il le raconte au jardin, que
-Nagaina est morte.
-
-Le Chaudronnier est un oiseau qui fait un bruit absolument semblable au
-coup d'un petit marteau sur un vase de cuivre; et s'il fait toujours ce
-bruit, c'est qu'il est le crieur public de tout jardin hindou, et qu'il
-raconte les nouvelles à ceux qui veulent bien l'entendre.
-
-Lorsque Rikki-tikki remonta le sentier, il l'entendit préluder les
-notes de son «garde-à-vous» comme un de ces petits gongs sur lesquels
-on annonce le dîner, puis, le monotone «_Ding-dong-tock!_ Nag est
-mort... _dong!_ Nagaina est morte! _Ding-dong-tock!_» A ce signal tous
-les oiseaux se mirent à chanter dans le jardin, et les grenouilles
-à coasser; car Nag et Nagaina avaient l'habitude de manger les
-grenouilles aussi bien que les oiseaux.
-
-Lorsque Rikki regagna la maison, Teddy et la mère de Teddy (elle avait
-encore l'air très pâle, car elle s'était évanouie) et le père de Teddy
-sortirent à sa rencontre, et pleurèrent presque d'attendrissement sur
-lui. Ce soir-là, il mangea tout ce qu'on lui donna, jusqu'à ne pouvoir
-manger davantage, et il alla au lit, porté sur l'épaule de Teddy, où la
-mère de Teddy le trouva encore lorsqu'elle vint le revoir plus tard, au
-courant de la nuit.
-
---Il nous a sauvé la vie et celle de notre fils, dit-elle à son mari. Y
-songez-vous?... Il nous a sauvé la vie à tous.
-
-Rikki-tikki se réveilla en sursaut, car les mangoustes dorment
-légèrement.
-
---Oh, c'est vous, dit-il. De quoi vous tourmentez-vous? Tous les cobras
-sont morts; et s'il en restait..., je suis là.
-
-Rikki-tikki pouvait à bon droit être fier de lui; mais il n'en devint
-pas trop fier, et il garda ce jardin, dorénavant, en vraie mangouste...
-de la dent et du jarret, si bien que jamais un cobra n'osa montrer sa
-tête à l'intérieur des murs.
-
-
-L'ODE DE DARZEE
-
-(_Chantée en l'honneur de Rikki-tikki-tavi_)
-
- Tailleur et chantre je suis,
- Je connais doubles déduits;
- Fier de ma vive chanson,
- Fier de coudre ma maison.
- Dessus, puis dessous, ainsi j'ai tissé ma musique, ainsi ma maison.
- Mère, relève la tête!
- Plus de danger qui nous guette.
- Chante à tes petits encor,
- Morte au jardin gît la mort.
- L'effroi qui dormit sous les roses, dort sur le fumier, inerte et mort.
- Qui donc nous délivre, qui?
- Quel est son nom tout puissant?
- C'est le pur, le grand _Rikki_
- _Tikki_, dont l'œil est de sang...
- _Rikk-tikki-tikki_, à l'ivoire en fleur, le chasseur dont l'œil est de sang!
- Rendez-lui grâces, oiseaux,
- Avec queue en oriflamme,
- Rossignol, prête des mots...
- Non, car son los me réclame.
- Écoutez, je chante un los à _Rikki_, ô queue en panache, œil de flamme!..
-
-(_Ici Rikki-tikki interrompit, de sorte que le reste de la chanson est
-perdu._)
-
-
-
-
-TOOMAI DES ÉLÉPHANTS
-
- Je me souviens de qui je fus. J'ai brisé la corde et la chaîne,
- Je me souviens de ma forêt et de ma vigueur ancienne.
- Je ne veux plus vendre mon dos pour une botte de roseaux:
- Je veux retourner à mes pairs, aux gîtes verts des taillis clos.
-
- Je veux m'en aller jusqu'au jour, partir dans le matin nouveau,
- Parmi le pur baiser des vents, la claire caresse de l'eau.
- J'oublierai l'anneau de mon pied, l'entrave qui veut me soumettre;
- Je veux revoir mes vieux amours, les jeux de mes frères sans maître.
-
-
-Kala Nag--autrement dit Serpent Noir--avait servi le Gouvernement de
-l'Inde, de toutes les manières dont un éléphant peut servir, pendant
-quarante-sept années; et, comme il avait au moins vingt ans lorsqu'il
-fut pris, cela lui faisait presque soixante-dix ans à cette heure,
-l'âge mur des éléphants.
-
-Il se souvenait d'avoir poussé, un gros bourrelet de cuir attaché
-sur le front, pour dégager un canon enlizé dans la boue profonde;
-et c'était avant la guerre afghane de 1842, alors qu'il n'avait pas
-encore atteint la plénitude de sa force. Sa mère Radha Pyari--Radha
-la favorite--qui avait été prise dans la même chasse que lui, n'avait
-pas manqué de lui dire, avant que ses petites dents, ses défenses de
-lait fussent tombées: «Les éléphants qui ont peur attrapent toujours du
-mal»; et Kala Nag savait que l'avis était bon, car, la première fois
-qu'il vit un obus éclater, il recula en criant, creva une rangée de
-faisceaux, et les baïonnettes le piquèrent dans ses parties les plus
-tendres. Aussi, avant qu'il eût vingt-cinq ans, était-ce fini pour lui
-d'avoir peur, et devint-il par là même l'éléphant le plus aimé et le
-mieux soigné qui fût au service du Gouvernement de l'Inde. Il avait
-transporté des tentes, douze cents livres de tentes, durant la marche
-à travers l'Inde Supérieure; il avait été hissé sur un navire au bout
-d'une grue à vapeur; et, après des jours et des jours de traversée, on
-lui avait fait porter un mortier sur le dos dans un pays étrange et
-rocailleux, très loin de l'Inde; il avait vu l'empereur Théodore étendu
-mort dans Magdala; puis, il était revenu par le même steamer, avec
-tous les titres, disaient les soldats, à la médaille d'Abyssinie. Il
-avait vu ses camarades éléphants mourir de froid, d'épilepsie, de faim
-et d'insolation dans un endroit appelé Ali Musjid, dix ans plus tard;
-ensuite, il avait été envoyé à des milliers de milles dans le sud pour
-traîner et empiler de grosses poutres en bois de teck, aux chantiers
-de Moulmein. Là, il avait à moitié tué un jeune éléphant insubordonné
-qui voulait esquiver sa juste part de travail. Après cela, il avait
-quitté le transport des bois de charpente, et on l'avait employé, avec
-quelques vingtaines de compagnons dressés à cette besogne, pour aider à
-la capture des éléphants sauvages dans les montagnes de Garo.
-
-Les éléphants! le Gouvernement de l'Inde y veille avec un soin jaloux:
-il y a un service tout entier qui ne s'occupe que de les traquer, de
-les prendre, de les dompter, et de les envoyer à un bout du pays ou à
-l'autre suivant les besoins de l'ouvrage.
-
-Kala Nag, debout, mesurait dix bons pieds aux épaules; ses défenses
-avaient été rognées à cinq pieds, et, pour les empêcher de se fendre,
-on avait garni leurs extrémités avec des bandes de cuivre; mais il
-savait se servir de ces tronçons mieux qu'aucun éléphant non dressé
-de ses vraies défenses aiguës. Quand, après des semaines et des
-semaines passées à rabattre avec précaution les éléphants épars dans
-les montagnes, les quarante ou cinquante monstres sauvages étaient
-poussés dans la dernière enceinte, et que la grosse herse, faite de
-troncs d'arbres liés, retombait avec fracas derrière eux, Kala Nag,
-au premier commandement, pénétrait dans ce pandemonium de feux et
-de barrissements (c'était à la nuit close en général, et la lumière
-vacillante des torches rendait difficile de juger les distances); il
-choisissait dans toute la bande le plus farouche des porte-défenses,
-et le martelait et le bousculait jusqu'à le réduire au calme, tandis
-que les hommes, montés sur le dos des autres éléphants, jetaient des
-nœuds coulants aux plus petits et les attachaient. Il n'y avait rien,
-dans l'art de combattre, que Kala Nag, le vieux et sage Serpent Noir,
-ne connût: il avait plus d'une fois, dans son temps, soutenu la charge
-du tigre blessé, et, sa trompe charnue soigneusement roulée pour
-éviter les accidents, il avait frappé de côté dans l'air, d'un rapide
-mouvement de tête en coup de faulx, la brute bondissante--un coup de sa
-propre invention--l'avait terrassée, et, agenouillé sur elle de tout le
-poids de ses genoux énormes, il en avait exprimé la vie avec un râle et
-un hurlement; alors, il ne restait plus sur le sol qu'une loque rayée,
-ébouriffée, qu'il tirait par la queue.
-
---Oui! disait Grand Toomai, son cornac,--le fils de Toomai le Noir qui
-l'avait emmené en Abyssinie, et le petit-fils de Toomai des Éléphants
-qui l'avait vu prendre,--il n'y a rien au monde que craigne le Serpent
-Noir, excepté moi. Il a vu trois générations de notre famille le
-nourrir et le panser, et il vivra pour en voir quatre.
-
---Il a peur de _moi_ aussi!--disait Petit Toomai, en se dressant de
-toute sa hauteur, quatre pieds, sans autre vêtement qu'un lambeau
-d'étoffe.
-
-Il avait dix ans; c'était le fils aîné de Grand Toomai, et, suivant
-la coutume, il prendrait la place de son père sur le cou de Kala Nag,
-lorsqu'il serait grand lui-même, et manierait le lourd _ankus_ de fer,
-l'aiguillon des éléphants, que les mains de son père, de son grand-père
-et de son arrière-grand-père avaient poli. Il savait ce qu'il disait;
-car il était né à l'ombre de Kala Nag, il avait joué avec le bout de sa
-trompe avant de savoir marcher, il l'avait fait descendre à l'eau dès
-qu'il avait su marcher, et Kala Nag n'aurait pas eu l'idée de désobéir
-à la petite voix perçante qui lui criait ses ordres, plus qu'il
-n'aurait eu l'idée de tuer le petit bébé brun, le jour où Grand Toomai
-l'apporta sous les défenses de Kala Nag, et lui ordonna de saluer celui
-qui serait son maître.
-
---Oui, dit Petit Toomai, il a peur de _moi_.
-
-Et il marcha à longues enjambées vers Kala Nag, l'appela «vieux
-pourceau gras», et lui fit lever les pieds l'un après l'autre.
-
---_Wah!_ dit Petit Toomai, tu es un gros éléphant.
-
-Et il secoua sa tête ébouriffée, en répétant ce que disait son père:
-
---Le Gouvernement peut bien payer le prix des éléphants, mais c'est à
-nous, _mahouts_, qu'ils appartiennent. Quand tu seras vieux, Kala Nag,
-il viendra quelque riche Rajah qui t'achètera au Gouvernement, à cause
-de ta taille et de tes bonnes manières, et tu n'auras plus rien à faire
-qu'à porter des boucles d'or à tes oreilles, un dais d'or sur ton dos,
-des draperies rouges couvertes d'or sur tes flancs et à marcher en tête
-du cortège royal. Alors, je serai assis sur ton cou, ô Kala Nag, un
-_ankus_ d'argent à la main, et des hommes courront devant nous, avec
-des bâtons dorés, en criant: «Place à l'éléphant du Roi!» Ce sera beau,
-Kala Nag, mais pas aussi beau que de chasser dans les jungles.
-
---Peuh! dit Grand Toomai, tu n'es qu'un petit garçon et aussi sauvage
-qu'un veau de buffle. Cette façon de passer sa vie à courir du haut
-en bas des montagnes n'est pas ce qu'il y a de mieux dans le service
-du Gouvernement. Je me fais vieux, et je n'aime pas les éléphants
-sauvages. Qu'on me donne des lignes à éléphants, en briques, une stalle
-par bête, des pieux solides pour les amarrer en sûreté, et de larges
-routes unies pour les exercer au lieu de ce va-et-vient toujours en
-camp volant... Ah! les casernes de Cawnpore avaient du bon. Il y avait
-tout près un bazar, et seulement trois heures de travail par jour.
-
-Petit Toomai se rappela les lignes à éléphants de Cawnpore et ne dit
-rien. Il préférait de beaucoup la vie de camp, et détestait ces larges
-routes unies, les distributions quotidiennes de foin au magasin à
-fourrage, et les longues heures où il n'y avait rien à faire qu'à
-surveiller Kala Nag s'agitant sur place dans ses piquets. Ce qu'aimait
-Petit Toomai, c'était l'escalade par les chemins enchevêtrés que seul
-un éléphant peut prendre, et puis le plongeon dans la vallée, la brève
-apparition des éléphants sauvages pâturant à des milles au loin, la
-fuite du sanglier et du paon effrayés sous les pieds de Kala Nag, les
-chaudes pluies aveuglantes, quand toutes les collines et les vallées
-fumaient, les beaux matins pleins de brouillard, quand personne ne
-savait où l'on camperait le soir, la poursuite patiente et minutieuse
-des éléphants sauvages, et la course folle, les flammes et le tohu-bohu
-de la dernière nuit, quand ils venaient se précipiter en torrent à
-l'intérieur des palissades comme des rochers dans un éboulement,
-découvraient l'impossibilité d'en sortir, et se lançaient contre les
-poteaux massifs, pour être enfin repoussés par des cris, des torches
-flamboyantes et des salves de cartouches à blanc. Là, même un petit
-garçon pouvait se rendre utile, et Toomai se rendait aussi utile que
-trois petits garçons. Il tenait sa torche et l'agitait, et criait de
-son mieux. Mais le vrai bon temps, c'était quand on commençait à faire
-sortir les éléphants, quand le _keddah_, c'est-à-dire la palissade,
-ressemblait à un tableau de la fin du monde, et que, ne pouvant plus
-s'entendre, les hommes étaient obligés de se faire des signes. Alors
-Petit Toomai grimpait sur un des poteaux ébranlés, et il avait l'air
-d'un lutin dans la lumière des torches; puis, ses cheveux noirs,
-blanchis par le soleil, flottant sur ses épaules, on entendait, à la
-première accalmie, les cris aigus d'encouragement qu'il jetait à Kala
-Nag, parmi les barrissements et les craquements, le claquement des
-cordes, et les grondements des éléphants entravés.
-
---_Maîl, maîl, Kala Nag!_ (Allons, allons, Serpent Noir!) _Dant do!_
-(Un bon coup de défense!) _Somalo! Somalo!_ (Attention! Attention!)
-_Maro! Mar!_ (Frappe, frappe!) Prends garde au poteau! _Arre! Arre!
-Hai! Hai! Kya-a-ah!_
-
-Et le grand combat entre Kala Nag et l'éléphant sauvage roulait çà et
-là à travers le _keddah_, et les vieux preneurs d'éléphants essuyaient
-la sueur qui leur inondait les yeux, et trouvaient le temps d'adresser
-un signe de tête à Petit Toomai, tout frétillant de joie au sommet du
-poteau.
-
-Il fit plus que de frétiller! Une nuit, il se laissa glisser du haut
-de son poteau, se faufila parmi les éléphants, ramassa le bout libre
-d'une corde tombée à terre, et la jeta vivement à l'homme qui essayait
-d'attraper un petit récalcitrant (les jeunes donnent toujours plus de
-mal que les adultes). Kala Nag le vit, le saisit dans sa trompe, le
-tendit à Grand Toomai qui le gifla dare-dare et le remit sur le poteau.
-Le lendemain matin il le gronda et lui dit:
-
---De bonnes lignes à éléphants, en briques, et quelques tentes à
-porter, n'est-ce pas suffisant, que tu aies besoin d'aller attraper les
-éléphants pour ton compte, petit propre à rien? Voilà, maintenant que
-ces malheureux chasseurs, dont la paye n'approche pas de la mienne, ont
-parlé de l'affaire à Petersen Sahib.
-
-Petit Toomai eut peur. Il ne savait pas grand'chose des hommes blancs,
-mais Petersen Sahib était pour lui le plus grand homme blanc du monde:
-il était le chef de toutes les opérations dans le _Keddah_,--celui
-qui prenait tous les éléphants pour le Gouvernement de l'Inde, et qui
-en savait plus sur les us et coutumes des éléphants qu'aucun homme du
-monde.
-
---Quoi! qu'est-ce qui peut arriver? dit Petit Toomai.
-
---Ce qui peut arriver, le pis tout simplement, Petersen Sahib est un
-fou: autrement, pourquoi irait-il chasser ces démons sauvages?... Il
-peut même exiger de toi de devenir chasseur d'éléphants pour aller
-dormir n'importe où, dans ces jungles fiévreuses, pour être un jour,
-en fin de compte, foulé à mort dans le _keddah_. Il est heureux que
-cette sottise se termine sans accident. La semaine prochaine, la chasse
-sera finie, et nous autres, de la plaine, nous regagnerons nos postes.
-Alors, nous marcherons sur de bonnes routes et nous ne penserons plus
-à tout cela. Mais, fils, je suis fâché que tu te sois mêlé de cette
-besogne: c'est l'affaire de ces gens d'Assam, ces immondes rôdeurs de
-jungle. Kala Nag ne veut obéir à personne qu'à moi, aussi me faut-il
-aller avec lui dans le _keddah_. Mais il n'est qu'un éléphant de
-combat, et il n'aide pas à lier les autres; c'est pourquoi je demeure
-assis à mon aise, comme il convient à un mahout--non pas un simple
-chasseur!--un mahout, dis-je, un homme qui obtient une pension à la
-fin de son service. Est-ce que la famille de Toomai des Éléphants
-est faite pour se voir foulée aux pieds dans l'ordure d'un _keddah_?
-Méchant! Vilain! Fils indigne! Va-t'en laver Kala Nag, fais attention à
-ses oreilles, et vois s'il n'a pas d'épines dans les pieds; autrement,
-Petersen Sahib t'attrapera, bien sûr, et fera de toi un chasseur
-sauvage,... un de ces êtres qui suivent les pistes d'éléphants, un ours
-de jungle. Pouah! Fi donc! va!
-
-Petit Toomai s'en alla sans mot dire, mais il raconta tous ses griefs à
-Kala Nag, pendant qu'il examinait ses pieds.
-
---Cela ne fait rien,--dit Petit Toomai, en retournant le bord de son
-énorme oreille droite.--Ils ont dit mon nom à Petersen Sahib, et
-peut-être... peut-être... qui sait?... Aïe! voici une grosse épine que
-je t'ai enlevée!
-
-Les quelques jours suivants furent employés à rassembler les éléphants,
-à promener entre deux éléphants apprivoisés les animaux nouvellement
-pris, pour n'avoir pas trop d'ennuis avec eux en descendant au Sud,
-vers les plaines, puis à réunir les couvertures, les cordes et tout ce
-qui avait pu être abîmé ou perdu dans la forêt. Petersen Sahib vint sur
-le dos de son intelligente Pudmini: il était allé compter leur paye à
-d'autres camps dans les montagnes, car la saison tirait à sa fin; et,
-maintenant assis à une table sous un arbre, un commis indigène réglait
-leurs gages aux cornacs. Une fois payé, chaque homme retournait à son
-éléphant et rejoignait la ligne qui se tenait prête à partir. Les
-traqueurs, les chasseurs, les meneurs, tous les hommes du _keddah_
-régulier, qui passent dans les jungles une année sur deux, étaient
-montés sur le dos des éléphants appartenant aux forces permanentes de
-Petersen Sahib, ou bien, adossés au tronc des arbres, leur fusil en
-travers des bras; ils plaisantaient les cornacs qui s'en allaient, et
-riaient quand les éléphants nouvellement pris rompaient l'alignement
-pour courir de tous les côtés. Grand Toomai se dirigea vers le commis
-avec Petit Toomai derrière lui, et Machua Appa, le chef des traqueurs,
-dit à demi voix à un de ses amis:
-
---Voilà de la bonne graine de chasseur qui s'envole! C'est une pitié
-d'envoyer ce jeune coq de jungle muer dans les plaines.
-
-Or, Petersen Sahib avait des oreilles tout autour de la tête, comme
-doit en avoir un homme qui passe sa vie à écouter le plus silencieux
-des êtres vivants,--l'éléphant sauvage. Il se retourna sur le dos de
-Pudmini, où il était étendu de tout son long, et dit:
-
---Qu'est-ce donc? Je ne savais pas qu'il y eût un homme parmi les
-chasseurs de la plaine, qui eût assez d'esprit pour lier même un
-éléphant mort.
-
---Ce n'est pas un homme, mais un enfant. Il est entré dans le _keddah_,
-à la dernière prise, et a jeté la corde à Barmao que voilà, quand nous
-tâchions d'éloigner de sa mère ce jeune éléphant qui a une verrue sur
-l'épaule.
-
-Machua Appa désigna du doigt Petit Toomai, Petersen Sahib le regarda,
-et Petit Toomai salua jusqu'à terre.
-
---Lui, jeter une corde? Il n'est pas plus haut qu'une cheville à
-piquet... Petit, comment t'appelles-tu? dit Petersen Sahib.
-
-Petit Toomai avait trop peur pour desserrer les dents, mais Kala Nag
-était derrière lui; l'enfant fit un signe de la main, et l'éléphant
-l'enleva dans sa trompe et le tint au niveau du front de Pudmini, en
-face du grand Petersen Sahib. Alors, Petit Toomai se couvrit le visage
-de ses mains, car il n'était qu'un enfant, et, sauf en ce qui touchait
-les éléphants, il était aussi timide qu'un enfant peut l'être.
-
---Oh! oh!--dit Petersen Sahib en souriant sous sa moustache--et
-pourquoi as-tu appris à ton éléphant ce tour-là? Est-ce pour t'aider à
-voler le blé vert sur les toits des maisons, quand on met les épis à
-sécher?
-
---Pas le blé vert, Protecteur du Pauvre... les melons, dit Petit-Toomai.
-
-Et tous les hommes assis à l'entour remplirent l'air d'une explosion de
-rires. La plupart d'entre eux avaient appris ce tour à leurs éléphants,
-lorsqu'ils étaient gamins. Petit Toomai était suspendu à huit pieds en
-l'air, et il aurait désiré très fort être à huit pieds sous terre.
-
---C'est Toomai, mon fils, Sahib!--dit Grand Toomai, en fronçant les
-sourcils.--C'est un méchant enfant, et il finira en prison, Sahib.
-
---Pour ça, tu me permettras d'en douter! dit Petersen Sahib. Un garçon
-qui, à son âge, peut affronter un plein _keddah_ ne finit pas en
-prison... Tiens, petit, voici quatre annas pour acheter des bonbons,
-parce que tu as une vraie petite tête sous ce grand chaume de cheveux.
-Le moment venu, tu peux devenir un chasseur aussi.
-
-Grand Toomai fronça les sourcils plus fort que jamais.
-
---Rappelle-toi, cependant, que les _keddahs_ ne sont pas des endroits
-où doivent jouer les enfants! ajouta Petersen Sahib.
-
---Est-ce qu'il faudra n'y jamais aller, Sahib? demanda Petit Toomai
-avec un gros soupir.
-
---Si!--répondit en souriant de nouveau Petersen Sahib.--Quand tu auras
-vu les éléphants danser!... Ce sera le moment... Viens me trouver quand
-tu auras vu danser les éléphants, et alors je te laisserai entrer dans
-tous les _keddahs_.
-
-Il y eut une autre explosion de rires, car la plaisanterie est vieille
-parmi les chasseurs d'éléphants: c'est une façon de dire _jamais_. Il
-y a, cachées au loin dans les forêts, de grandes clairières unies que
-l'on appelle les «salles de bal des éléphants», mais on ne les découvre
-que par hasard, et nul homme n'a jamais vu les éléphants danser.
-Lorsqu'un chasseur se vante de son adresse et de sa bravoure, les
-autres lui disent:
-
---Et quand est-ce que tu as vu les éléphants danser?
-
-Kala Nag reposa Petit Toomai sur le sol, et l'enfant salua de nouveau
-très bas, s'en alla avec son père, et donna la pièce d'argent de quatre
-annas à sa mère qui nourrissait un dernier né. Puis toute la famille
-prit place sur le dos de Kala Nag, et la file d'éléphants, grognant,
-criant, se déroula le long du chemin de la montagne, vers la plaine.
-C'était une marche très animée, à cause des nouveaux éléphants, qui
-causaient de l'embarras à chaque gué, et qu'il fallait flatter ou
-battre toutes les deux minutes.
-
-Grand Toomai menait Kala Nag avec dépit, car il était fort mécontent.
-Quant à Petit Toomai, il était trop heureux pour parler: Petersen Sahib
-l'avait remarqué et lui avait donné de l'argent; aussi éprouvait-il ce
-qu'éprouverait un simple soldat appelé hors des rangs pour recevoir des
-éloges de son commandant en chef.
-
---Qu'est-ce que veut dire Petersen Sahib avec la danse des éléphants?
-demanda-il enfin doucement à sa mère.
-
-Grand Toomai l'entendit et grommela:
-
---Que tu ne seras jamais un de ces buffles-de-montagne de traqueurs.
-Voilà ce qu'il voulait dire... Hé! là-bas, vous, en tête, qu'est-ce qui
-barre la route?
-
-Un cornac, à deux ou trois éléphants en avant, un homme de l'Assam, se
-retourna en criant avec colère:
-
---Amène Kala Nag, et cogne-moi sur ce jouvenceau que j'ai là, pour lui
-apprendre à se tenir. Pourquoi Petersen Sahib m'a-t-il choisi pour
-descendre avec vous autres, ânes de rizières!... Conduis ta bête sur
-le côté, Toomai, et laisse-la travailler des défenses... Par tous les
-Dieux des montagnes, ces nouveaux éléphants sont possédés... ou bien
-ils sentent leurs camarades dans la jungle!
-
-Kala Nag frappa le nouveau dans les côtes, à lui en faire perdre le
-souffle, tandis que Toomai disait:
-
---Nous avons nettoyé les montagnes d'éléphants sauvages, à la dernière
-chasse. C'est seulement la négligence avec laquelle vous les conduisez.
-Est-ce que je suis chargé de l'ordre tout le long de la file?
-
---Écoutez-le! cria l'autre cornac: «Nous avons nettoyé les
-montagnes!...» Oh! oh! Vous êtes malins, vous autres, gens de la
-plaine. Tout le monde, sauf un cul-terreux qui n'a jamais vu la
-jungle, saurait ce qu'ils savent bien, _eux_, que la chasse est
-finie pour cette saison: alors, ce soir, tous les éléphants sauvages
-feront...--Mais pourquoi gaspiller ce qu'on sait devant une tortue de
-rivière?
-
---Qu'est-ce qu'ils feront? cria petit Toomai.
-
---Ohé! petit. Tu es donc là? Eh bien, je vais te le dire: car toi, tu
-as du bon sens. Ils danseront, voilà! Et ton père, qui a nettoyé toutes
-les montagnes de tous les éléphants, fera bien de mettre double chaîne
-à ses piquets, ce soir.
-
---Qu'est-ce qu'il raconte? fit Grand Toomai. Pendant quarante années,
-de père en fils, nous avons gardé les éléphants, et nous n'avons jamais
-entendu parler de ces danses-là.
-
---Oui, mais un homme des plaines, qui vit dans une hutte, ne connaît
-que les quatre murs de sa hutte... Eh bien, laisse tes éléphants sans
-entraves, ce soir, tu verras ce qui arrivera. Quant à leur danse, j'ai
-vu la place où... _Bapree bap!_ combien de tournants a cette rivière
-Dihang? Voici encore un gué, et il nous faut mettre les petits à la
-nage. Tenez-vous tranquilles, vous autres, là-bas derrière!...
-
-Ainsi causant, se querellant, et pataugeant à travers les rivières,
-ils firent leur première étape, jusqu'à une sorte de camp destiné à
-recevoir les nouveaux éléphants. Mais ils avaient perdu patience,
-longtemps avant d'y arriver.
-
-Là, les animaux furent enchaînés par les jambes de derrière aux
-lourdes masses des piquets; on mit des cordes supplémentaires aux
-nouveaux; on entassa devant eux le fourrage. Puis, les cornacs
-de la montagne retournèrent vers Petersen Sahib, sous le soleil
-de l'après-midi, en recommandant aux hommes de la plaine d'être
-exceptionnellement soigneux ce soir-là; et ils riaient lorsque ceux-ci
-leur en demandaient la raison.
-
-Petit Toomai surveilla le souper de Kala Nag; et, comme le soir
-tombait, il erra à travers le camp, heureux au delà de toute
-expression, en quête d'un tam-tam. Lorsqu'un enfant hindou se sent le
-cœur en liesse, il ne court pas de tous les côtés et ne fait pas un
-vacarme désordonné. Il s'asseoit par terre, et se donne une petite
-fête à lui tout seul. Et Petit Toomai s'était vu adresser la parole
-par Petersen Sahib! S'il n'avait pas trouvé ce qu'il cherchait, il en
-aurait fait une maladie. Mais le marchand de bonbons du camp lui prêta
-un petit tam-tam--un tambour que l'on frappe du plat de la main,--et
-il s'assit par terre, les jambes croisées, devant Kala-Nag, au moment
-où les étoiles commençaient à paraître, le tam-tam sur ses genoux; et
-il tambourina, tambourina, tambourina, et, plus il pensait au grand
-honneur qui lui avait été fait, plus il tambourinait, tout seul
-parmi le fourrage des éléphants. Il n'y avait ni air ni paroles, mais
-tambouriner le rendait heureux. Les nouveaux éléphants tiraient sur les
-cordes, piaulaient de temps en temps et trompettaient, et il pouvait
-entendre sa mère, dans la hutte du camp, qui endormait son petit frère
-avec une vieille, vieille chanson sur le grand dieu Shiva, lequel a
-dit jadis à tous les animaux ce qu'ils devaient manger... C'est une
-berceuse très douce et dont voici le premier couplet:
-
- Shiv qui versa les moissons et qui fit souffler les vents,
- Assis aux portes en fleur d'un jour des anciens temps,
- Donnait à chacun sa part: vivre, labeur, destinée,
- Du mendiant sur le seuil à la tête couronnée.
- Toutes choses a-t-il faites, Shiva le Préservateur,
- Mahadeo! Mahadeo! toutes choses:
- L'épine pour le chameau roux, le foin pour les bœufs du labour,
- Et le sein des mères pour la tête endormie, ô petit fils de mon amour!
-
-Petit Toomai accompagnait la chanson d'un joyeux _tunk-a-tunk_ à la
-fin de chaque couplet, jusqu'au moment où il eut sommeil et s'étendit
-lui-même sur le fourrage, à côté de Kala Nag. Enfin les éléphants
-commencèrent à se coucher, l'un après l'autre, selon leur coutume;
-et bientôt, Kala Nag, à la droite de la ligne, demeura seul debout:
-il se balançait lentement, de ci de là, les oreilles tendues en
-avant pour écouter le vent du soir qui soufflait tout doucement à
-travers les montagnes. L'air était rempli de tous les bruits de la
-nuit, qui, rassemblés, font un seul grand silence: le clic-clac d'une
-tige de bambou contre l'autre, le frou-frou d'une chose vivante dans
-l'épaisseur de la brousse, le grattement et le cri étouffé d'un oiseau
-à demi réveillé (les oiseaux sont éveillés dans la nuit beaucoup plus
-souvent qu'on ne pense), une chute d'eau; très loin...
-
-Petit Toomai dormit quelque temps... Quand il s'éveilla, il faisait
-un éclatant clair de lune, et Kala Nag veillait toujours, debout, les
-oreilles dressées. Petit Toomai se retourna dans le fourrage bruissant,
-et considéra la courbe de l'énorme dos sur le ciel dont il cachait
-la moitié des étoiles; et, pendant qu'il regardait, il entendit, si
-loin que ce bruit faisait à peine comme une piqûre d'épingle dans le
-silence, l'appel de cor d'un éléphant sauvage. Tous les éléphants,
-dans les lignes, sautèrent sur leurs pieds, comme frappés d'une balle,
-et leurs grognements finirent par réveiller les mahouts endormis;
-ceux-ci sortirent et frappèrent sur les chevilles des piquets avec de
-gros maillets, puis serrèrent telle corde et nouèrent telle autre, et
-tout redevint tranquille. Un des nouveaux éléphants avait presque
-déchaussé son piquet: Grand Toomai enleva la chaîne de Kala Nag, la mit
-à l'autre comme entrave, le pied de devant relié au pied de derrière,
-puis il enroula une tresse d'herbe à la jambe de Kala Nag, et lui
-dit de ne pas oublier qu'il était attaché solidement. Il savait que
-lui-même, son père et son grand-père, avaient fait la même chose bien
-des centaines de fois. Kala Nag ne répondit pas à cet ordre par son
-glouglou habituel. Il resta immobile, regardant au loin à travers le
-clair de lune, la tête un peu relevée, les oreilles déployées comme des
-éventails, vers les grandes ondulations que faisaient les montagnes de
-Garo.
-
---Fais-y attention, s'il est agité cette nuit! dit Grand Toomai à Petit
-Toomai.
-
-Et il rentra dans la hutte et se rendormit.
-
-Petit Toomai était juste sur le point de se rendormir aussi, quand il
-entendit la corde de _caire_ (fibre de cocotier) se rompre avec un
-petit tintement. Et Kala Nag roula hors de ses piquets, aussi lentement
-et silencieusement que roule un nuage hors d'une vallée. Petit Toomai
-trottina derrière lui, nu-pieds sur la route, dans le clair de lune,
-appelant à voix basse:
-
---Kala Nag! Kala Nag! Prends-moi avec toi, ô Kala Nag!
-
-L'éléphant se retourna, sans bruit, revint de trois pas en arrière,
-abaissa sa trompe, enleva l'enfant sur son cou, et, avant que Petit
-Toomai eût seulement fixé ses genoux, il se glissait dans la forêt.
-
-Il vint des lignes une fanfare de furieux barrissements; puis, le
-silence se referma sur toutes choses, et Kala Nag se mit en marche.
-Quelquefois une touffe de hautes herbes balayait ses flancs tout du
-long comme une vague balaye les flancs d'un navire, et quelquefois
-un bouquet pendant de poivriers sauvages grattait son dos d'un bout
-à l'autre, ou bien un bambou craquait au frôlement de son épaule;
-mais, entre temps, il se mouvait sans aucun bruit, dérivant à travers
-l'épaisse forêt de Garo comme à travers une fumée. Il suivait une
-route montante, mais, bien que Petit Toomai guettât les étoiles par
-les éclaircies des arbres, il n'eût pu dire dans quelle direction.
-Enfin Kala Nag atteignit la crête et s'arrêta une minute, et Petit
-Toomai put voir les cimes des arbres, comme une fourrure tachetée
-qui s'étendait sous le clair de lune à des milles et des milles, et
-le brouillard d'un blanc bleuâtre, sur la rivière, dans le fond.
-Toomai se pencha en avant, regarda, et il sentit que la forêt était
-éveillée au-dessous de lui, éveillée, vivante et pleine d'êtres. Une
-de ces grosses chauves-souris brunes, qui se nourrissent de fruits,
-lui effleura l'oreille; les piquants d'un porc-épic cliquetèrent sous
-bois; et, dans l'obscurité, entre les troncs d'arbres, il entendit un
-sanglier qui fouillait avec ardeur la chaude terre molle et flairait en
-fouillant. Puis les branches se refermèrent sur sa tête, et Kala Nag
-se mit à descendre la pente de la vallée, non plus paisiblement, cette
-fois, mais comme un canon échappé descend un talus à pic, d'un élan.
-Les énormes membres se mouvaient avec une régularité de pistons, par
-enjambées de huit pieds, et l'on entendait des froissements de peau
-ridée au pli des articulations. Les broussailles éventrées craquaient
-de chaque côté avec un bruit de toile déchirée; les jeunes pousses
-qu'il écartait de droite et de gauche avec ses épaules rebondissaient
-en arrière et lui cinglaient les flancs; de grandes traînées de lianes
-emmêlées et compactes pendaient de ses défenses, tandis qu'il jetait la
-tête de part et d'autre et se creusait son chemin.
-
-Alors, Petit Toomai s'aplatit contre le grand cou, de peur qu'une
-branche ballante ne le balayât sur le sol, et il souhaita se retrouver
-encore dans les lignes. L'herbe devenait marécageuse, et les pieds de
-Kala Nag pompaient et collaient à terre quand il les posait, et le
-brouillard de la nuit, au fond de la vallée, glaçait Petit Toomai. Il
-y eut des éclaboussures et un pataugement, une poussée d'eau rapide,
-et Kala Nag entra dans le lit d'une rivière, en tâtant sa route à
-chaque pas. Par-dessus le bruit du courant qui tourbillonnait autour
-des fortes jambes, Petit Toomai pouvait entendre d'autres éclaboussures
-et de nouvelles fanfares en amont et en aval, des grognements énormes,
-des ronflements de colère; et, dans le tout alentour, comme des vagues,
-roulaient des brouillards ombres.
-
---Hé! dit-il à demi-voix, et ses dents claquèrent. Le peuple des
-éléphants est dehors ce soir. C'est la danse, alors!
-
-Kala Nag sortit de l'eau avec fracas, souffla dans sa trompe pour
-l'éclaircir, et commença une nouvelle ascension; mais cette fois, il
-n'était plus seul, et n'avait plus à se frayer de chemin. C'était déjà
-chose faite: sur six pieds de large, en droite ligne devant lui, toute
-courbée, l'herbe de la jungle essayait de se redresser et de se tenir.
-Beaucoup d'éléphants devaient avoir suivi cette voie quelques minutes
-auparavant. Petit Toomai se retourna, et, derrière lui, un grand
-sauvage porte-défenses, aux petits yeux de pourceau, brillants comme la
-braise, émergeait tout juste de la rivière embrumée. Puis, les arbres
-se refermèrent encore, et ils continuèrent de monter, avec des fanfares
-et des cris et le bruit des branches brisées tout alentour.
-
-A la fin, Kala Nag s'arrêta entre deux troncs d'arbres, au sommet
-de la montagne: ils faisaient partie d'une enceinte poussée autour
-d'un espace irrégulier de trois ou quatre acres environ, et, sur tout
-cet espace, Petit Toomai pouvait le voir, le sol avait été foulé
-jusqu'à devenir aussi dur qu'un carrelage de briques. Quelques arbres
-s'élevaient au centre de la clairière, mais leur écorce était usée,
-et le bois même apparaissait au-dessous, brillant et poli, sous les
-taches de clair de lune. Des lianes pendaient des branches supérieures,
-dont les fleurs en forme de cloches, grands liserons d'un blanc de
-cire, tombaient comme alourdies de sommeil jusqu'à terre. Mais, dans
-les limites de la clairière, il n'y avait pas un brin de verdure: rien
-que la terre foulée; le clair de lune lui donnait une teinte gris fer,
-excepté çà et là où se tenaient quelques éléphants dont les ombres
-étaient noires comme de l'encre. Petit Toomai regardait en retenant
-sa respiration, les yeux presque hors de la tête; et, tandis qu'il
-regardait, des éléphants toujours plus nombreux sortaient d'entre les
-troncs d'arbres, en se balançant, pour entrer dans l'espace ouvert.
-Petit Toomai ne savait compter que jusqu'à dix; il compta et recompta
-sur ses doigts, jusqu'à ce qu'il perdît son compte de dizaines,
-et la tête commença de lui tourner. En dehors de la clairière, il
-pouvait entendre le fracas des éléphants dans la brousse, comme ils
-se frayaient un chemin vers le sommet de la montagne; mais, aussitôt
-arrivés dans le cercle des troncs d'arbres, ils se mouvaient comme des
-fantômes.
-
-Il y avait là des mâles sauvages aux défenses blanches, avec des
-feuilles mortes, des noix et des branchettes restées dans les plis
-de leurs cous et de leurs oreilles; de grasses femelles nonchalantes
-avec leurs petits éléphants d'un noir rosé, hauts de trois ou quatre
-pieds à peine, qui ne pouvaient rester en place et couraient sous
-leurs mamelles; de jeunes éléphants dont les défenses commençaient
-juste à pointer, et qui s'en montraient tout fiers; de flasques et
-maigres femelles, restées vieilles filles, avec leurs inquiètes faces
-creuses et des trompes d'écorce rude; de vieux solitaires sillonnés,
-de l'épaule au flanc, des cicatrices et des balafres d'autrefois, et
-les gâteaux de boue de leurs baignades à l'écart pendant encore de
-leurs épaules; et il y avait un éléphant avec une défense brisée et
-les marques du plein assaut, le terrible sillon des griffes d'un tigre
-à son flanc. Ils se faisaient vis-à-vis, ou se promenaient de long en
-large, deux à deux, ou restaient à se balancer et à se dandiner tout
-seuls. Il y en avait des vingtaines et des vingtaines. Toomai savait
-qu'aussi longtemps qu'il resterait tranquille sur le cou de Kala Nag,
-aucun mal ne pouvait lui arriver: car un éléphant sauvage, même dans
-l'avalanche du _keddah_, ne lèverait pas sa trompe pour arracher un
-homme du cou d'un éléphant apprivoisé; et ceux-là ne pensaient guère
-aux hommes cette nuit. Un moment, ils tressaillirent et dressèrent les
-oreilles en avant: on entendait sonner les fers d'un anneau de pied
-dans la forêt. Mais c'était Pudmini, l'éléphante favorite de Petersen
-Sahib, sa chaîne cassée court, qui gravissait, grognant et soufflant,
-le flanc de la montagne; elle devait avoir brisé ses piquets, et venir
-droit du camp de Petersen Sahib. Et Petit Toomai vit un autre éléphant,
-qu'il ne connaissait pas, avec de profondes écorchures faites par les
-cordes sur le dos et le poitrail. Lui aussi devait s'être échappé d'un
-camp établi dans les montagnes d'alentour.
-
-Enfin on n'entendit plus d'éléphants marcher dans la forêt, et Kala
-Nag roula pesamment d'entre les arbres et s'avança au milieu de la
-foule, gloussant et gargouillant; et tous les éléphants commencèrent
-à s'exprimer dans leur langage et à se mouvoir çà et là. Toujours
-couché, Petit Toomai découvrait des vingtaines et des vingtaines
-de larges dos, des oreilles branlantes, des trompes ballottantes,
-et de petits yeux roulants. Il entendait le cliquetis des défenses
-lorsqu'elles s'entrecroisaient par hasard; le bruissement sec des
-trompes enlacées; le frottement des flancs et des épaules énormes, dans
-la cohue; l'incessant flic flac et le _hissh_ des grandes queues. Puis,
-un nuage couvrit la lune, et ce fut la nuit noire; mais les poussées,
-les froissements et les gargouillements n'en continuèrent pas moins,
-paisibles et réguliers. L'enfant savait Kala Nag entouré d'éléphants,
-et ne voyait aucune chance de le faire sortir de l'assemblée; il serra
-les dents et frissonna. Dans un _keddah_ au moins, il y avait la
-lumière des torches et les cris, mais, ici, il était tout seul dans les
-ténèbres, et, une fois, une trompe se leva et lui toucha le genou.
-Ensuite un éléphant trompeta, et tous l'imitèrent pendant cinq ou dix
-terribles secondes.
-
-La rosée pleuvait des arbres, en larges gouttes, sur les dos
-invisibles. Et un bruit s'éleva, sourd grondement peu prononcé d'abord,
-et Petit Toomai n'aurait pu dire ce que c'était; le bruit monta, monta,
-et Kala Nag levait ses pieds de devant l'un après l'autre, et les
-reposait sur le sol,--une, deux, une deux!--avec autant de précision
-que des marteaux de forge. Les éléphants frappaient du pied maintenant
-tous ensemble, et cela sonnait comme un tambour de guerre battu à la
-bouche d'une caverne. La rosée tombait toujours des arbres, jusqu'au
-moment où il n'en resta plus sur les feuilles; et le sourd roulement
-continuait, le sol oscillait et frissonnait, si bien que Petit Toomai
-mit ses mains sur ses oreilles pour ne plus entendre. Mais c'était
-toute une vibration, immense, qui le parcourait tout entier, le heurt
-de ces centaines de pieds si lourds sur la terre à cru. Une fois ou
-deux, il sentit Kala Nag et tous les autres avancer de quelques pas, et
-le pilonnement devint alors un bruit de verdures écrasées, dont la sève
-giclait; mais, une minute ou deux plus tard, c'était de nouveau le
-roulement des pieds sur la terre durcie. Un arbre craquait et gémissait
-quelque part près de lui. Il tendit le bras et sentit l'écorce, mais
-Kala Nag avança, toujours piétinant, et l'enfant ne savait plus où il
-était dans la clairière. Les éléphants ne donnaient plus signe de vie.
-Une fois seulement, deux ou trois petits piaillèrent ensemble; alors,
-il entendit un coup sourd et le bruit d'une bagarre, et le pilonnement
-reprit. Maintenant, il y avait bien deux grandes heures que cela
-durait, et Petit Toomai souffrait dans chacun de ses nerfs; mais il
-sentait, à l'odeur de l'air, dans la nuit, que l'aube allait venir.
-
-Le matin parut en une nappe de jaune pâle derrière les collines vertes;
-et, avec le premier rayon, le piétinement s'arrêta, comme si la lumière
-eût été un ordre. Avant que le bruit eût fini de résonner dans la tête
-de Petit Toomai, avant même qu'il eût changé de position, il n'y avait
-plus en vue un seul éléphant, sauf Kala Nag, Pudmini et l'éléphant
-marqué par les cordes; et aucun signe, aucun murmure ni chuchotement
-sur les pentes des montagnes, ne laissait deviner où les autres s'en
-étaient allés. Toomai regarda de tous ses yeux. La clairière, autant
-qu'il s'en souvenait, s'était élargie pendant la nuit. Il y avait
-un grand nombre d'arbres debout dans le milieu, mais l'enceinte de
-broussaille et d'herbe de jungle avait été reculée. Petit Toomai
-regarda une fois encore; maintenant il comprenait le pilonnement. Les
-éléphants avaient élargi l'espace foulé, réduit en litière, à force
-de piétiner, l'herbe épaisse et les cannes juteuses, la litière en
-brindilles, les brindilles en fibres menues, et les fibres en terre
-durcie.
-
---Ouf! dit Petit Toomai,--et ses paupières lui semblaient très
-lourdes;--Kala Nag, monseigneur, ne quittons pas Pudmini, et retournons
-au camp de Petersen Sahib, ou bien je vais tomber de ton cou.
-
-Le troisième éléphant regarda partir les deux autres, renâcla, fit
-volte-face, et reprit la route par laquelle il était venu. Il devait
-appartenir à quelque établissement de petit prince indigène, à
-cinquante, soixante ou cent milles de là.
-
-Deux heures plus tard, comme Petersen Sahib prenait son premier
-déjeuner, ses éléphants, dont les chaînes avaient été doublées cette
-nuit-là, commencèrent à trompeter, et Pudmini, crottée jusqu'aux
-épaules, avec Kala Nag clopinant sur ses pieds endoloris, firent leur
-entrée dans le camp. Le visage de Petit Toomai était blême et tiré, sa
-chevelure pleine de feuilles et trempée de rosée, mais l'enfant fit le
-geste de saluer Petersen Sahib, et cria d'une voix défaillante:
-
---La danse..., la danse des éléphants! Je l'ai vue... et je meurs!
-
-Et comme Kala Nag se couchait, il glissa de son dos, évanoui.
-
-Mais les enfants indigènes n'ont pas de nerfs dont il vaille la peine
-de parler: au bout de deux heures, il se réveillait, confortablement
-allongé dans le hamac de Petersen Sahib, avec la veste de chasse de
-Petersen Sahib sous la tête, un verre de lait chaud additionné d'un
-peu d'eau-de-vie et d'une pointe de quinine dans le ventre; et, tandis
-que les vieux chasseurs des jungles, velus et balafrés, assis sur
-trois rangs de profondeur devant lui, le regardaient comme s'il était
-un revenant, il raconta son histoire en mots naïfs, à la manière des
-enfants, et conclut:
-
---Maintenant, si je mens d'un seul mot, envoyez des hommes pour
-voir; et ils trouveront que les éléphants, en piétinant, ont agrandi
-leur salle de bal, et ils trouveront des dizaines et des dizaines et
-beaucoup de fois de dizaines de traces conduisant à cette salle de
-bal. Ils l'ont agrandie avec leurs pieds. Je l'ai vu. Kala Nag m'a pris
-avec lui, et j'ai vu. Même, Kala Nag a les jambes très fatiguées.
-
-Petit Toomai se renversa en arrière et dormit tout l'après-midi, et
-dormait encore au crépuscule; et, pendant qu'il dormait, Petersen Sahib
-et Machua Appa suivirent la trace des deux éléphants, sur un parcours
-de quinze milles à travers les montagnes. Petersen Sahib avait passé
-dix-huit ans de sa vie à prendre des éléphants, et il n'avait qu'une
-seule fois jusque-là découvert une semblable salle de bal. Machua Appa
-n'eut pas besoin de regarder deux fois la clairière pour voir ce qui
-s'était passé, ni de gratter de l'orteil la terre compacte et battue.
-
---L'enfant dit vrai, prononça-t-il. Tout cela s'est fait la nuit
-dernière, et j'ai compté soixante-dix pistes qui traversent la rivière.
-Voyez, Sahib, où l'anneau de fer de Pudmini a entamé l'écorce de cet
-arbre! Oui, elle était là aussi.
-
-Ils s'entre-regardèrent, puis leurs yeux errèrent de haut en bas; et
-ils s'émerveillèrent: car les coutumes des éléphants dépassent la
-portée d'esprit d'aucun homme noir ou blanc.
-
---Quarante-cinq années,--dit Machua Appa,--j'ai suivi monseigneur
-l'Éléphant, mais jamais je n'ai entendu dire qu'un enfant d'homme ait
-vu ce que cet enfant a vu. Par tous les dieux des montagnes, c'est...
-que peut-on dire?...
-
-Et il secoua la tête.
-
-Lorsqu'ils revinrent au camp, c'était l'heure du souper. Petersen
-Sahib mangeait seul dans sa tente, mais il donna des ordres pour qu'on
-distribuât deux moutons et quelques volailles, avec une double ration
-de farine, de riz et de sel, car il savait qu'il y aurait fête. Grand
-Toomai, en toute hâte, était monté de la plaine pour se mettre en quête
-de son fils et de son éléphant, et, maintenant qu'il les avait trouvés,
-il les regardait comme s'il avait eu peur de tous deux.
-
-Et il y eut fête, en effet, autour des grands feux de camp qui
-flambaient sur le front des lignes d'éléphants au piquet, et Petit
-Toomai en fut le héros. Les grands chasseurs d'éléphants, à la peau
-bronzée, traqueurs, conducteurs et lanceurs de cordes, et ceux qui
-savent tous les secrets pour dompter les éléphants les plus sauvages,
-se le passèrent l'un à l'autre, et lui firent une marque sur le front
-avec le sang du cœur même d'un coq de jungle fraîchement tué, pour
-montrer qu'il était un forestier, initié, à présent, et libre dans
-toute l'étendue des jungles.
-
-Et, à la fin, quand les flammes tombèrent et moururent, et qu'aux
-reflets rouges de la braise les éléphants apparurent comme s'ils
-avaient été trempés aussi dans le sang, Machua Appa, le chef de tous
-les rabatteurs de tous les _keddahs_, Machua Appa, l'_Alter ego_ de
-Petersen Sahib, qui n'avait jamais vu une route tracée en quarante ans,
-Machua Appa, si grand, si grand, qu'on ne l'appelait jamais autrement
-que Machua Appa, sauta sur ses pieds en élevant Petit Toomai à bout de
-bras au-dessus de sa tête, et cria:
-
---Écoutez, frères! Écoutez aussi, vous, messeigneurs, là, dans
-les lignes, car c'est moi, Machua Appa, qui parle! Ce petit ne
-s'appellera plus Petit Toomai, mais Toomai des Éléphants, comme son
-arrière-grand-père fut appelé avant lui. Ce que jamais homme n'a vu,
-il l'a vu durant la longue nuit, et la faveur du peuple éléphant et
-des dieux des jungles est avec lui. Il deviendra un grand traqueur, il
-deviendra plus grand que moi, oui moi, Machua Appa! Il suivra la piste
-fraîche, la piste éventée et la piste mêlée, d'un œil clair! Il ne lui
-arrivera pas de mal dans le _keddah_ lorsqu'il courra sous le ventre
-des solitaires afin de les garrotter, et s'il glisse sous les pieds
-d'un mâle en train de charger, le mâle le reconnaîtra et ne l'écrasera
-pas. _Aihai!_ messeigneurs, ici près dans les chaînes,--cria-t-il en
-courant sur le front de la ligne de piquets,--voici le petit qui a vu
-vos danses au fond de vos retraites cachées, le spectacle que jamais
-homme ne vit! Rendez-lui hommage, messeigneurs, _Salaam Karo_, mes
-enfants. Faites votre salut à Toomai des Éléphants! Gunya Pershad,
-ahaa! Hira Guj, Birchi Guj, ahaa!... Et toi, Pudmini, tu l'as vu à
-la danse; et toi aussi, Kala Nag, ô ma perle des Éléphants!... Ahaa!
-Ensemble! A Toomai des Éléphants! _Barrao!_
-
-Et au signal de cette clameur sauvage, la ligne entière des éléphants
-leva ses trompes jusqu'à ce que le bout de chacun touchât le front, et
-ils entonnèrent le plein salut, l'éclatante salve de trompettes, que
-seul entend le vice-roi des Indes, le _Salaamut_ du _Keddah_.
-
-Mais, cette fois en l'unique honneur de Petit Toomai, qui avait vu ce
-que jamais homme ne vit auparavant, la danse des éléphants, la nuit,
-tout seul, au cœur des montagnes de Garo!
-
-
-SHIVA ET LA SAUTERELLE
-
-(_La chanson que la mère de Toomai chantait à son bébé._)
-
- Shiv qui versa les moissons et qui fit souffler les vents,
- Assis aux portes en fleur d'un jour des anciens temps,
- Donnait à chacun sa part: vivre, labeur, destinée,
- Du mendiant sur le seuil à la tête couronnée.
- Toutes choses a-t-il faites, Shiva le Préservateur,
- Mahadeo! Mahadeo! toutes choses:
- L'épine pour le chameau roux, le foin pour les bœufs du labour
- Et le sein des mères pour la tête endormie, ô petit fils de mon amour!
- Au riche il donne du blé, du mil au pauvre, il apporte
- Des reliefs à l'homme saint qui quête de porte en porte,
- Au tigre des bestiaux, des charognes au vautour,
- Des os aux loups méchants qui la nuit hurlent alentour;
- Nul ne lui parut trop haut, nul ne lui sembla trop bas...
- A ses côtés Parvâti suivait chacun de leurs pas,
- Puis, par jeu, de son mari pour éprouver le dessein
- Elle prit la sauterelle et la cacha dans son sein!
-
- C'est ainsi que fut joué Shiva le Préservateur,
- Mahadeo! Mahadeo! Viens, regarde.
- Très grands sont les chameaux roux, pesants les bœufs du labour,
- Mais c'était la Moindre des Petites Choses, ô petit fils de mon amour!
-
- Lorsque tous furent passés, elle dit, rieuse: O Maître,
- Tant de milliers d'affamés as-tu pu tous les repaître?
- Shiva, riant, répondit: Tous ont une part, la leur,
- Tous, même le Tout-Petit qui se cache sur ton cœur.
-
- La voleuse Parvâti tira de sa robe ouverte
- Le moindre des Tout-Petits qui rongeait une herbe verte,
- Ce voyant, elle craignit, et s'émerveilla devant
- Shiva le Dispensateur qui nourrit chaque vivant.
- Toutes choses a-t-il faites, Shiva le Préservateur
- Mahadeo! Mahadeo! toutes choses:
- L'épine pour le chameau roux, le foin pour les bœufs du labour,
- Et le sein des mères pour la tête endormie, ô petit fils de mon amour!
-
-
-
-
-SERVICE DE LA REINE
-
-
-Il avait plu à verse pendant un grand mois--plu sur un camp de trente
-mille hommes et de milliers de chameaux, d'éléphants, de chevaux, de
-bœufs, et de mulets, tous rassemblés dans un endroit appelé Rawal
-Pindi, pour être passés en revue par le vice-roi de l'Inde.
-
-Le vice-roi recevait la visite de l'Émir d'Afghanistan--roi sauvage
-d'un pays plus sauvage encore; et l'Émir avait amené comme garde du
-corps huit cents hommes avec leurs chevaux, qui n'avaient jamais vu
-un camp ni une locomotive de leur vie--des hommes sauvages et des
-chevaux sauvages nés quelque part au fond de l'Asie centrale. Chaque
-nuit on pouvait être sûr qu'une troupe de ces chevaux briseraient leurs
-entraves et galoperaient du haut en bas du camp à travers la boue,
-dans l'obscurité, ou que les chameaux rompraient leurs entraves, et se
-mettraient à courir et à tomber par-dessus les cordes des tentes, et
-l'on peut imaginer quel agrément c'était là pour des gens qui avaient
-envie de dormir.
-
-Ma tente était dressée loin des lignes de chameaux, et je la croyais
-à l'abri; mais, une nuit quelqu'un passa brusquement la tête dans
-l'intérieur et cria:
-
---Sortez, vite! Ils viennent! Ma tente est par terre!
-
-Je savais qui ce «ils» voulait dire; aussi j'enfilai mes bottes, mon
-caoutchouc, et je me précipitai dehors dans le gâchis. La petite Vixen,
-mon fox-terrier, sortit par l'autre côté; puis, on entendit gronder,
-grogner, gargouiller, et je vis la tente s'affaisser, tandis que le mât
-se cassait net, et se mettre à danser comme un fantôme en démence. Un
-chameau s'était embarrassé dedans, et, tout mouillé et furieux que je
-fusse, je ne pus m'empêcher de rire. Puis je continuai à courir, car je
-ne savais pas combien de chameaux pouvaient s'être échappés; et, en peu
-de temps j'étais hors de vue du camp, pataugeant à travers la boue. A
-la fin, je trébuchai sur la culasse d'un canon, et je me rendis compte
-que je me trouvais dans le voisinage des lignes de l'artillerie, là où
-on dételait les canons pour la nuit. Comme je ne voulais pas barboter
-plus longtemps dans la bruine et dans le noir, je mis mon caoutchouc
-sur la bouche d'un canon, construisis une sorte de wigwam à l'aide de
-deux ou trois refouloirs trouvés là par hasard, et je m'étendis le long
-de l'affût d'un autre canon, me demandant où était passée Vixen, et où
-je pouvais bien me trouver moi-même.
-
-Au moment où je me préparais à dormir, j'entendis un cliquetis de
-harnais et un grognement, tandis qu'un mulet passait devant moi en
-secouant ses oreilles mouillées. Il appartenait à une batterie de
-canons à vis, car je pus entendre un bruit de courroies, d'anneaux, de
-chaînes, et de toutes sortes de choses sur sa selle matelassée.--Les
-canons à vis sont de tout petits canons faits de deux parties que l'on
-visse ensemble quand arrive le moment de s'en servir. On les hisse sur
-les montagnes, partout où peut passer un mulet et ils sont d'un grand
-secours en terrain rocailleux.
-
-Derrière le mulet, il y avait un chameau, dont les gros pieds mous
-s'écrasaient et glissaient dans la boue, et qui balançait le cou comme
-une poule égarée. Heureusement, je connaissais assez le langage des
-bêtes--non pas celui des bêtes sauvages, mais le langage des bêtes de
-camp, naturellement--que m'avaient appris des indigènes, pour savoir
-ce qu'il disait. Ce devait être le même qui s'était étalé dans ma
-tente, car il interpella le mulet:
-
---Que faire! Où aller? Je me suis battu avec une chose blanche qui
-flottait, et elle a pris un bâton et m'a frappé sur le cou.
-
-C'était le mât brisé de ma tente, et je fus très content de le savoir.
-
---Continuons-nous à courir?
-
---Oh, c'est vous, dit le mulet, vous et vos amis, qui avez ainsi
-bouleversé le camp? Parfait. Vous serez battu pour cela ce matin, mais
-je peux aussi bien vous donner un acompte.
-
-J'entendis le cliquetis des harnais, et le chameau reçut dans les côtes
-deux ruades qui sonnèrent comme sur un tambour.
-
---Cela vous apprendra, dit-il, à courir une autre fois, à travers
-une batterie de mulets, la nuit, en criant: Au voleur et au feu!
-Couchez-vous, et tenez votre grand niais de cou tranquille.
-
-Le chameau se replia à la façon des chameaux, en équerre, et se
-coucha en geignant. On entendit dans l'obscurité un bruit rythmé de
-sabots sur le sol, et un grand cheval de troupe arriva au petit galop
-d'ordonnance, comme s'il avait été à la parade, franchit la culasse
-d'un canon, et retomba tout près du mulet.
-
---C'est honteux,--dit-il, en soufflant par les naseaux.--Ces chameaux
-ont encore dévalé dans nos lignes... c'est la troisième fois cette
-semaine. Le moyen pour un cheval de rester en forme si on ne le laisse
-pas dormir!... Qui est ici?
-
---Je suis le mulet de la pièce de culasse du canon numéro deux de la
-Première Batterie à Vis, dit le mulet, et l'autre est un de vos amis.
-Il m'a réveillé aussi. Et vous?
-
---Numéro quinze, troupe E., Cinquième Lanciers.... Le cheval de Dick
-Cunliffe. Un peu de place, s'il vous plaît, là.
-
---Oh, pardon, dit le mulet. Il fait si noir qu'on n'y voit guère.
-Ces chameaux sont-ils assez écœurants? J'ai quitté mes lignes pour
-chercher un peu de calme et de tranquillité par ici.
-
---Messeigneurs, dit le chameau avec humilité, nous avons fait de
-mauvais rêves dans la nuit, et nous avons eu très peur! Je ne suis
-qu'un des chameaux de convoi du 39e d'Infanterie Indigène, et je ne
-suis pas aussi brave que vous, Messeigneurs.
-
---Alors pourquoi n'êtes-vous pas resté à porter les bagages du 39e
-d'Infanterie Indigène, au lieu de courir partout dans le camp? dit le
-mulet.
-
---C'étaient de si mauvais rêves, dit le chameau. Je suis bien fâché.
-Écoutez!... Qu'est-ce que c'est?... Faut-il courir encore?
-
---Couchez-vous, dit le mulet, ou bien vous allez vous rompre vos
-longues perches de jambes entre les canons. Il dressa une oreille et
-écouta.
-
---Des bœufs! dit-il. Des bœufs de batterie. Ma parole, vous et vos
-amis vous avez réveillé le camp pour de bon! Il faut un joli boucan
-pour faire lever un bœuf de batterie.
-
-J'entendis une chaîne traîner à ras du sol, et un attelage de ces
-grands bœufs blancs taciturnes, qui traînent les lourds canons de
-siège quand les éléphants ne veulent plus avancer sous le feu, arriva
-en s'épaulant; sur leurs talons, marchant presque sur la chaîne,
-suivait un autre mulet de batterie, qui appelait avec affolement
-«Billy».
-
---C'est une de nos recrues, dit le vieux mulet au cheval de troupe.
-Ici, jeunesse. Assez braillé, l'obscurité n'a jamais encore fait de mal
-à personne.
-
-Les bœufs de batterie se couchèrent en même temps et se mirent à
-ruminer, mais le jeune mulet se blottit contre Billy.
-
---Des choses! dit-il. D'affreuses et horribles choses, Billy! C'est
-entré dans nos lignes tandis que nous dormions. Pensez-vous que ça va
-nous tuer?
-
---J'ai grande envie de vous donner un coup de pied numéro un, dit
-Billy. A-t-on idée d'un mulet de quatre pieds six pouces avec votre
-éducation, qui déshonore la Batterie devant ce Gentleman.
-
---Doucement, doucement! dit le cheval de troupe. Souvenez-vous qu'on
-est toujours comme cela pour commencer. La première fois que j'ai vu
-un homme (c'était en Australie, et j'avais trois ans), j'ai couru une
-demi-journée, et si cela eût été un chameau, je courrais encore.
-
-Presque tous nos chevaux de cavalerie anglaise, dans l'Inde, sont
-importés de l'Australie, et dressés par les soldats eux-mêmes.
-
---C'est vrai, après tout, dit Billy. Assez tremblé comme cela,
-jeunesse. La première fois qu'on me posa sur le dos le harnais complet
-avec toutes ses chaînes, je me mis debout sur mes jambes de devant, et
-à force de ruades je jetai tout par terre. Je n'avais pas encore acquis
-la véritable science de ruer, mais ceux de la batterie disaient qu'ils
-n'avaient jamais rien vu de pareil.
-
---Mais ce n'était ni harnais ni rien qui tintât, dit le jeune mulet.
-Vous savez, Billy, que maintenant cela m'est égal. C'étaient des choses
-grandes comme des arbres, et elles tombaient du haut en bas des lignes
-et gargouillaient; ma bride s'est cassée et je ne pouvais pas trouver
-mon conducteur... je ne pouvais même pas vous trouver, Billy; alors je
-me suis sauvé avec... avec ces Gentlemen.
-
---Hum! dit Billy. Aussitôt que j'ai entendu dire que les chameaux
-étaient échappés, je m'en suis allé pour mon propre compte. Pour qu'un
-mulet de batterie... de batterie de canons à vis,... appelle gentlemen
-des bœufs de batterie, il faut qu'il se sente bien ému. Qui êtes-vous,
-vous autres, là par terre?
-
-Les bœufs refoulèrent leur nourriture, et répondirent tous deux à la
-fois:
-
---Le septième joug du premier canon de la Grosse Batterie de Siège.
-Nous dormions lorsque les chameaux sont arrivés, mais quand on nous a
-marché dessus, nous nous sommes levés et nous sommes partis. Il vaut
-mieux dormir tranquilles dans la boue que d'être dérangés sur une bonne
-litière. Nous avons dit à votre ami ici qu'il n'y avait pas de quoi
-s'effrayer, mais il savait tant de choses qu'il en a pensé autrement.
-Wah!
-
-Ils continuèrent à ruminer.
-
---Voilà ce que c'est que d'avoir peur, dit Billy. On se fait blaguer
-par des bœufs de batterie. Je pense que cela vous fait plaisir,
-jeunesse.
-
-Les dents du jeune mulet sonnèrent, et j'entendis qu'il parlait de
-ne pas avoir peur d'aucun vieux bifteck du monde; mais les bœufs se
-contentèrent de faire cliqueter leurs cornes l'un contre l'autre, et
-continuèrent à ruminer.
-
---Maintenant, ne vous mettez pas en colère après avoir eu peur. C'est
-la pire espèce de couardise, dit le cheval de troupe. Il est très
-pardonnable d'avoir peur la nuit, à mon avis, lorsqu'on voit des choses
-qu'on ne comprend pas. Nous nous sommes échappés de nos piquets des
-douzaines de fois, par bandes de quatre cent cinquante ensemble, et
-cela parce qu'une nouvelle recrue s'était mise à nous raconter des
-histoires de serpents-fouets qu'on trouve chez nous, en Australie, au
-point que nous mourions de peur à la seule vue des cordes pendantes de
-nos licous.
-
---Tout cela est très bien dans le camp, dit Billy; je ne laisse pas de
-m'emballer moi-même, pour la farce, quand je ne suis pas sorti depuis
-un jour ou deux; mais que faites-vous en campagne?
-
---Oh, c'est une tout autre paire de manches, dit le cheval de troupe.
-Dick Cunliffe est alors sur mon dos, et m'enfonce ses genoux dans les
-côtes; tout ce que j'ai à faire, c'est de regarder où je mets le pied,
-de bien rassembler mon arrière-main, et d'obéir aux rênes.
-
---Qu'est-ce que c'est que cela: obéir aux rênes? demanda le jeune mulet.
-
---Par les gommiers bleus d'Australie, renâcla le cheval de troupe,
-voulez-vous me faire croire qu'on ne vous a pas appris dans votre
-métier ce que c'est que d'obéir aux rênes? A quoi êtes-vous bons si
-vous ne pouvez pas tourner tout de suite lorsque la rêne vous touche
-l'encolure? C'est une question de vie ou de mort pour votre homme,
-et naturellement de vie ou de mort pour vous. On commence à appuyer,
-l'arrière-main rassemblé, au moment où on sent la pression de la rêne
-sur l'encolure. Si on n'a pas la place de tourner, on pointe un peu et
-on se reçoit sur ses jambes de derrière. Voilà ce que c'est que d'obéir
-aux rênes.
-
---On ne nous apprend pas les choses de cette façon,--dit Billy, le
-mulet, froidement.--On nous enseigne à obéir à l'homme qui est à notre
-tête: à avancer lorsqu'il nous le dit, et à reculer lorsqu'il nous le
-dit également. Je suppose que cela revient au même. Maintenant, après
-tout ce beau métier de fantasia et de panache, qui doit être bien
-mauvais pour vos jarrets, à quoi en arrivez-vous?
-
---Cela dépend, dit le cheval de troupe. Généralement, il me faut entrer
-au milieu d'un tas d'hommes hurlants et chevelus, armés de couteaux...
-de longs couteaux brillants, pires que les couteaux du vétérinaire...
-et il me faut faire attention à ce que la botte de Dick touche juste,
-sans appuyer, la botte de son voisin. Je peux voir la lance de Dick à
-droite de mon œil droit, et je sais qu'il n'y a pas de danger. Je ne
-voudrais pas être l'homme ou le cheval qui se trouveraient dans notre
-chemin à Dick et à moi, lorsque nous sommes pressés.
-
---Est-ce que les couteaux font mal? demanda le jeune mulet.
-
---Eh bien... j'en ai reçu un coup à travers le poitrail une fois...
-mais ce n'était pas la faute de Dick...
-
---Je me serais bien occupé de qui c'était la faute, si on m'avait fait
-mal! interrompit le jeune mulet.
-
---Il le faut, repartit le cheval de troupe. Si vous n'avez pas
-confiance dans votre homme, vous pouvez aussi bien décamper tout de
-suite. C'est ce que font quelques-uns de nos chevaux, et je ne les
-blâme pas. Comme je le disais, ce n'était pas la faute de Dick. L'homme
-était couché sur le sol, et je m'allongeais pour ne pas l'écraser,
-mais il me lança une estafilade de bas en haut. La prochaine fois
-que j'aurai à franchir un homme couché par terre, je poserai le pied
-dessus... et ferme.
-
---Hem! dit Billy; tout cela paraît bien absurde. Les couteaux sont
-de sales instruments en toutes circonstances. Ce qu'il y a de mieux,
-c'est d'escalader une montagne, une selle bien équilibrée sur le dos,
-de se cramponner des quatre pieds et des oreilles, de grimper, ramper
-et se faufiler, jusqu'à ce que l'on débouche à des centaines de pieds
-au-dessus de tout le monde, sur une saillie où il y a juste la place de
-ses sabots. Alors on s'arrête et on ne bouge plus... ne demandez jamais
-à un homme de vous tenir la tête, jeunesse... on ne bouge pas pendant
-qu'on visse les canons, et puis on regarde tomber parmi les hautes
-branches des arbres, très loin au-dessous, les petits obus pareils à
-des coquelicots.
-
---Vous ne buttez donc jamais? demanda le cheval de troupe.
-
---On dit que lorsqu'un mulet bronche, on peut fendre une oreille de
-poule, répondit Billy. De temps en temps peut-être, une selle mal
-paquetée fera verser un mulet, mais c'est très rare. Je voudrais
-pouvoir vous apprendre notre métier. C'est une belle chose. Eh bien,
-il m'a fallu trois ans pour découvrir ce que les hommes me voulaient.
-Toute la science consiste à ne pas se détacher sur la ligne du ciel,
-parce que si vous le faites, on peut tirer sur vous. Souvenez-vous de
-cela, jeunesse. Restez toujours caché le mieux possible, même s'il vous
-faut faire un détour d'un mille dans ce but. C'est moi qui conduis la
-batterie quand on en arrive à ce genre d'escalade.
-
---Se laisser fusiller sans avoir une chance de courir sus aux gens qui
-tirent?--dit le cheval de troupe, en réfléchissant profondément.--Je ne
-pourrais pas supporter cette idée. Je voudrais charger... avec Dick.
-
---Oh non, vous ne voudriez pas; vous savez qu'aussitôt en position ce
-sont les canons qui font toute la charge. Voilà qui est scientifique
-et net; mais, les couteaux... pouah!
-
-Il y avait quelque temps que le chameau de convoi balançait sa tête de
-ci et de là, cherchant à glisser un mot dans la conversation. Et je
-l'entendis qui disait timidement, en toussant pour s'éclaircir la gorge:
-
---J'ai... j'ai... j'ai fait un peu la guerre, mais ce n'était pas en
-grimpant, ni en courant comme cela.
-
---Non. Maintenant que vous le dites, repartit Billy, on s'en aperçoit.
-Vous n'avez pas beaucoup l'air de quelqu'un fait pour grimper ou
-courir... Eh bien, comment cela se passait-il pour vous, vieux ballot
-de foin?
-
---De la vraie manière, répondit le chameau. Nous nous couchions tous...
-
---Oh, Croupière et Martingale! s'exclama le cheval de troupe entre ses
-dents. Couché!
-
---Nous nous couchions... une centaine, environ, continua le chameau, en
-un grand carré, et les hommes empilaient nos _Kajawahs_, nos charges et
-nos selles, en dehors du carré, et ils tiraient par-dessus notre dos...
-oui... de toutes les faces du carré.
-
---Quelle sorte d'hommes? N'importe quels hommes au hasard? demanda le
-cheval de troupe. On nous apprend à l'école du cavalier à nous coucher
-et à laisser nos maîtres tirer par-dessus nous, mais Dick Cunliffe
-est le seul homme en qui j'aurais confiance pour le faire. Cela me
-chatouille au passage des sangles, et, en outre, je ne peux rien voir
-avec ma tête sur le sol.
-
---Que vous importe qui tire par-dessus vous? répondit le chameau. Il y
-a beaucoup d'hommes et beaucoup de chameaux tout près, et des masses de
-fumée. Je n'ai pas peur alors. Je reste tranquille, et j'attends.
-
---Et cependant, dit Billy, vous faites de mauvais rêves, et vous
-bouleversez le camp la nuit... Eh bien! Avant que je m'étende... je ne
-parle pas de me coucher... et que je laisse un homme tirer par-dessus
-mon corps, mes talons et sa tête auraient quelque chose à se dire.
-A-t-on jamais entendu parler de quelque chose de pareil?
-
-Il y eut un long silence. Puis, un des bœufs de batterie leva sa
-grosse tête pour dire:
-
---Tout cela est vraiment fort absurde. Il n'y a qu'une manière de
-combattre.
-
---Oh, allez-y, dit Billy. Je vous en prie, ne faites pas attention à
-moi. Je suppose que vous autres, vous combattez en vous tenant debout
-sur la queue?
-
---Une seule manière,--dirent-ils tous deux ensemble. (Ils devaient être
-jumeaux).--La voici: Mettre nos vingt attelages au gros canon aussitôt
-que Double-Queue commence à trompeter. (Double-Queue est le nom d'argot
-de camp par lequel on désigne l'éléphant.)
-
---Pourquoi Double-Queue trompette-t-il? demanda le jeune mulet.
-
---Pour déclarer qu'il n'ira pas plus près de la fumée en face...
-Double-Queue est un grand poltron... Alors nous tirons tous ensemble
-le gros canon... _Heya Hullah!_ _Heeyah! Hullah!_ Nous ne grimpons pas
-comme des chats ni ne courons comme des veaux. Nous allons à travers la
-plaine unie, les vingt jougs à la fois, jusqu'à ce qu'on nous dételle;
-puis, nous paissons tandis que les gros canons causent à travers la
-plaine avec quelque ville derrière des murs de terre. Et des morceaux
-de mur s'écroulent, et la poussière s'élève comme si là-bas de grands
-troupeaux rentraient à l'étable.
-
---Oh! Et vous choisissez ce moment pour paître? dit le jeune mulet.
-
---Ce moment ou un autre. Manger est toujours bon. Nous mangeons jusqu'à
-ce qu'on nous remette le joug, et tirons de nouveau le canon pour
-revenir où Double-Queue l'attend. Parfois, il y a dans la ville de
-gros canons qui répondent, et quelques-uns d'entre nous sont tués,
-mais alors, il y a plus à paître pour ceux qui restent. C'est le
-Destin.... rien autre que le Destin... N'importe, Double-Queue est un
-grand poltron. Voilà la vraie manière de combattre... Nous sommes deux
-frères, nous venons de Hapur. Notre père était un taureau sacré de
-Shiva. Nous avons dit.
-
---Eh bien, j'ai certainement appris quelque chose ce soir, dit le
-cheval de troupe. Est-ce que, Messieurs de la batterie des canons à
-vis, vous vous sentez enclins à manger quand on tire sur vous avec de
-gros canons, et que Double-Queue suit par derrière?
-
---A peu près autant que nous nous sentons enclins à nous vautrer par
-terre et à laisser les hommes s'étaler sur nous, ou à courir parmi des
-gens à coutelas. Je n'ai jamais entendu pareilles billevesées. Une
-saillie de montagne, un fardeau bien équilibré, un conducteur à qui on
-puisse se fier pour vous laisser poser les pieds à votre choix, et
-je suis votre mulet; mais... les autres choses... non! dit Billy, en
-frappant du pied.
-
---Évidemment, dit le cheval de troupe, tout le monde n'est pas fait du
-même bois, et je vois bien que dans la famille, du côté de votre père,
-on devait être lent à comprendre beaucoup de choses.
-
---Ne vous occupez pas de la famille de mon père,--s'écria Billy avec
-colère; car tous les mulets détestent s'entendre rappeler que leur père
-était un âne.--Mon père était un gentleman du Sud, qui n'aurait pas été
-en peine de mettre en loques n'importe quel cheval. N'oubliez pas cela,
-vous, gros Brumby!
-
-Brumby veut dire un cheval sauvage sans origine. Imaginez les
-sentiments d'Ormonde si un cheval d'omnibus le traitait de rosse, et
-vous pouvez vous figurer ce que ressentit le cheval australien. Je vis
-le blanc de ses yeux étinceler dans l'obscurité.
-
---Dites donc, fils de baudet d'importation malagais, fit-il en serrant
-les dents, je vous apprendrai que je suis apparenté, du côté de ma
-mère, à Carbine, le vainqueur de la Coupe de Melbourne, et nous ne
-sommes pas habitués, dans mon pays, à nous laisser passer sur le ventre
-par un mulet à langue de perroquet et à tête de cochon dans une
-batterie de pétardières et de chasse-pois. Êtes-vous prêt?
-
---Debout, sur les jambes de derrière! brailla Billy.
-
-Tous deux se cabrèrent face à face, et je m'attendais à un furieux
-combat, lorsqu'une voix gargouillante et qui roulait sourdement sortit
-de l'obscurité à droite.
-
---Enfants, qu'avez-vous à vous battre? Calmez-vous.
-
-Les deux bêtes retombèrent en renâclant de dégoût, car ni cheval ni
-mulet ne peut supporter la voix d'un éléphant.
-
---C'est Double-Queue! dit le cheval de troupe. Je ne peux pas le
-souffrir. Une queue à chaque bout, c'est trop.
-
---Exactement mon avis,--dit Billy, en se pressant contre le cheval pour
-se rassurer.--Nous avons des points communs.
-
---Je suppose que nous avons hérité ces points-là de nos mères, dit le
-cheval de troupe. Ce n'est pas la peine de se quereller là-dessus...
-Eh! Double-Queue, êtes-vous attaché?
-
---Oui,--dit Double-Queue dont le rire roula tout le long de sa
-trompe... Je suis au piquet pour la nuit. J'ai entendu, ce que vous
-avez dit, vous autres. Mais n'ayez pas peur, je reste où je suis.
-
-Les bœufs et le chameau dirent, à mi-voix:
-
---Peur de Double-Queue... quelle absurdité!
-
-Et les bœufs continuèrent.
-
---Nous sommes fâchés que vous ayez entendu, mais c'est vrai.
-Double-Queue, pourquoi avez-vous peur des canons lorsqu'ils parlent?
-
---Eh bien,--dit Double-Queue, en frottant une de ses jambes de derrière
-contre l'autre, exactement comme un petit garçon qui récite une
-fable,--je ne sais pas tout à fait si vous comprendriez.
-
---Nous ne comprenons pas, mais cependant il faut tirer jusqu'au bout
-les canons, dirent les bœufs.
-
---Je le sais, et je sais aussi que vous êtes beaucoup plus braves que
-vous ne le pensez. Mais, pour moi, c'est différent. Le capitaine de ma
-batterie m'a appelé l'autre jour «Anachronisme Pachydermateux».
-
---C'est un autre moyen de combattre, je suppose?--dit Billy, qui
-reprenait ses esprits.
-
---Vous, vous ne savez pas ce que cela veut dire, naturellement. Moi, je
-le sais. Cela signifie: entre le zist et zest, et c'est juste où je
-suis. Je puis voir dans ma tête ce qui arrivera quand un obus éclate;
-et vous autres, bœufs, vous ne pouvez pas.
-
---Moi je puis, dit le cheval de troupe... au moins un peu. J'essaie de
-n'y pas penser.
-
---Je vois mieux que vous, et j'y pense, moi. J'ai plus de surface qu'un
-autre à préserver, et je sais que, lorsque je suis malade, personne ne
-connaît la manière de me soigner. Tout ce qu'ils peuvent faire est de
-suspendre la solde de mon cornac jusqu'à ce que je me remette, et je ne
-peux pas avoir confiance en mon cornac.
-
---Ah! dit le cheval de troupe. Cela explique tout. Je peux avoir
-confiance en Dick.
-
---Vous pourriez mettre un régiment entier de Dicks sur mon dos, sans
-que je me comporte mieux. J'en sais juste assez pour me sentir mal à
-mon aise, et pas assez pour aller de l'avant malgré tout.
-
---Nous ne comprenons pas, dirent les bœufs.
-
---Je sais que vous ne comprenez pas. Ce n'est pas à vous que je parle.
-Vous ne savez pas ce que c'est que du sang.
-
---Oui, nous le savons, répliquèrent les bœufs. C'est une matière rouge
-qui imbibe la terre et qui sent.
-
-Le cheval de troupe lança une ruade, fit un bond, et s'ébroua.
-
---Ne parlez pas de cela, dit-il. Je le sens d'ici, rien que d'y penser.
-Cela me donne envie de fuir... quand je n'ai pas Dick sur le dos.
-
---Mais il n'y en a pas ici, dirent le chameau et les bœufs. Pourquoi
-êtes-vous si stupide?
-
---C'est une sale chose, dit Billy. Je n'ai pas envie de fuir, mais je
-n'aime pas en parler.
-
---Vous y êtes!--dit Double-Queue, en agitant sa queue pour expliquer.
-
---Sûrement. Oui, nous avons été ici toute la nuit, dirent les bœufs.
-
-Double-Queue frappa le sol du pied, en faisant résonner son anneau de
-fer.
-
---Oh, je ne vous parle pas, à vous. Vous ne pouvez pas voir à
-l'intérieur de vos têtes.
-
---Non. Nous voyons par nos quatre yeux, dirent les bœufs. Nous voyons
-droit en face de nous.
-
---Si je n'étais capable que de cela et de rien autre, vous n'auriez pas
-besoin de tirer les gros canons. Si j'étais comme mon capitaine... il
-peut voir des choses à l'intérieur de sa tête avant que ne commence le
-feu, et il tremble du haut en bas, mais il en sait trop pour fuir...
-si j'étais comme lui, je pourrais tirer les canons à votre place. Mais
-si j'étais aussi intelligent que tout cela, je ne serais jamais venu
-ici. Je serais roi dans la forêt, comme j'avais l'habitude de l'être,
-dormant la moitié du jour et me baignant lorsque cela me plaisait. Je
-n'ai pas pris un bon bain depuis un mois.
-
---Tout cela est très beau, dit Billy, mais il ne suffit pas de donner à
-une chose un nom qui n'en finit pas pour y changer quoi que ce soit.
-
---Chut! dit le cheval de troupe. Je crois que je comprends ce que
-Double-Queue veut dire.
-
---Vous comprendrez mieux dans une minute, dit Double-Queue en colère.
-Pour le moment, expliquez-moi pourquoi vous n'aimez pas ceci!
-
-Il commença à trompeter furieusement de toute sa force.
-
---Arrêtez! dirent ensemble Billy et le cheval de troupe.
-
-Et je pus les entendre trépigner et trembler. Le trompettement d'un
-éléphant est toujours désagréable, spécialement dans la nuit noire.
-
---Je ne m'arrêterai pas, dit Double-Queue. Ne m'expliquerez-vous pas
-cela, s'il vous plaît? _Hhrrmph! Rrrt! Rrrmph! Rrrhha!_
-
-Puis il s'arrêta tout à coup, et j'entendis dans l'obscurité une
-petite plainte qui m'apprit que Vixen m'avait enfin retrouvé. Elle
-savait aussi bien que moi que la chose au monde dont l'éléphant a le
-plus peur, c'est un petit chien qui aboie; aussi, elle s'arrêta pour
-persécuter Double-Queue dans ses piquets, et jappa autour de ses gros
-pieds. Double-Queue s'agita, et cria:
-
---Allez-vous-en, petit chien! Ne flairez pas mes chevilles, ou bien
-je vais vous donner un coup de pied. Bon petit chien... gentil petit
-chien... Là! là! Rentrez à la maison, vilaine petite bête jappante!...
-Oh, pourquoi personne ne l'enlève-t-il? Il va me mordre dans une minute.
-
---Paraît, dit Billy au cheval de troupe, que notre ami Double-Queue a
-peur à peu près de tout. A l'heure qu'il est, si on m'avait donné une
-pleine ration pour chaque chien auquel j'ai donné un coup de pied sur
-le champ de manœuvre, je serais presque aussi gros que Double-Queue.
-
-Je sifflai, et Vixen courut à moi, toute crottée, me lécha le nez, et
-me raconta une longue histoire sur ses recherches pour me trouver à
-travers le camp. Je ne lui ai jamais laissé savoir que je comprenais
-le langage des bêtes, car elle aurait pris toutes sortes de libertés.
-Aussi je boutonnai sur elle le devant de mon par-dessus, tandis que
-Double-Queue s'agitait, foulait le sol, et grondait en lui-même:
-
---C'est extraordinaire! Tout à fait extraordinaire! C'est un mal qui
-court dans notre famille... Maintenant, où est passée cette sale petite
-bête?
-
-Je l'entendis tâter autour de lui avec sa trompe.
-
---Je crois que nous avons tous nos faiblesses, chacun les
-siennes,--continua-t-il, en se mouchant.--Tout à l'heure, vous autres,
-Messieurs, paraissiez alarmés, je crois, lorsque je trompetais.
-
---Pas exactement alarmés, dit le cheval de troupe, mais cela me faisait
-comme si j'avais eu des frelons à la place de ma selle. Ne recommencez
-pas.
-
---J'ai peur d'un petit chien, et le chameau qui est ici a peur de
-mauvais rêves dans la nuit.
-
---C'est très heureux pour nous que nous n'ayons pas à combattre tous de
-la même façon, dit le cheval de troupe.
-
---Ce que je voudrais savoir,--dit le jeune mulet, qui avait gardé le
-silence pendant longtemps,--ce que je voudrais savoir, c'est pourquoi
-il nous faut combattre du tout.
-
---Parce qu'on nous le dit, fit le cheval de troupe, avec un ébrouement
-de mépris.
-
---Des ordres, dit Billy le mulet.
-
-Et ses dents sonnèrent.
-
---_Hukm hai!_ (c'est un ordre), dit le chameau avec un glouglou.
-
-Et Double-Queue et les bœufs répétèrent:
-
---_Hukm hai!_
-
---Oui, mais qui donne les ordres? demanda le mulet de recrue.
-
---L'homme qui marche à votre tête.
-
---Ou s'asseoit sur votre dos.
-
---Ou tient la corde de votre nez.
-
---Ou vous tord la queue, dirent Billy, le cheval de troupe, le chameau
-et les bœufs l'un après l'autre.
-
---Mais, qui leur donne des ordres?
-
---Voilà que vous voulez en savoir trop, jeunesse, dit Billy, et c'est
-le bon moyen de vous attirer un coup de pied. Tout ce que vous avez
-à faire est d'obéir à l'homme qui est à votre tête et sans faire de
-questions.
-
---Il a raison, dit Double-Queue. Je ne peux pas toujours obéir, parce
-que je suis entre le zist et le zest; mais Billy a raison. Obéissez à
-l'homme près de vous, qui donne l'ordre, ou bien vous arrêterez toute
-la batterie et vous serez rossé par-dessus le marché.
-
-Les bœufs de batterie se levèrent pour s'en aller.
-
---Le matin vient, dirent-ils. Nous allons nous en retourner à nos
-lignes. C'est vrai que nous ne voyons que devant nos yeux, et que nous
-ne sommes pas très habiles; mais nous sommes cependant les seuls, ce
-soir, qui n'ayons pas eu peur. Bonsoir, gens courageux.
-
-Personne ne répondit, et le cheval de troupe demanda, pour changer la
-conversation:
-
---Où est ce petit chien? Un chien quelque part veut dire qu'il y a un
-homme.
-
---Je suis ici, jappa Vixen, sous la culasse du canon avec mon homme.
-C'est vous, grosse bête, gros étourneau de chameau, là-bas, c'est vous
-qui avez renversé notre tente. Mon homme est très en colère.
-
---Peuh! dirent les bœufs. Il doit être blanc?
-
---Naturellement, il l'est, dit Vixen; croyez-vous que c'est un bouvier
-noir qui prend soin de moi?
-
---_Huah! Ouach! Ugh!_ dirent les bœufs. Allons-nous-en promptement.
-
-Ils plongèrent dans la boue, et firent si bien qu'ils enfilèrent leur
-joug dans le limon d'un caisson de munitions, où il resta fixé.
-
---Maintenant, ça y est, dit Billy tranquillement; ne vous débattez pas.
-Vous voilà en panne jusqu'au jour... Que diable vous prend-il?
-
-Les bœufs faisaient entendre les longs ronflements sifflants,
-familiers au bétail hindou, se poussaient, se bousculaient, tournaient
-sur eux-mêmes, piétinaient, glissaient, et finirent presque par tomber
-dans la boue, en _grognant_ de fureur.
-
---Vous allez vous casser le cou d'ici un instant, dit le cheval de
-troupe. Qu'est-ce qui vous arrive lorsqu'on parle d'homme blanc? Je vis
-avec eux.
-
---Ils... nous... mangent! Tire! dit le bœuf qui était le plus près.
-
-Le joug claqua avec un bruit sec, et ils disparurent lourdement.
-
-Je ne savais pas auparavant ce qui épouvantait le bétail hindou à la
-vue des Anglais: Nous mangeons du bœuf!... viande à laquelle ne touche
-jamais un conducteur de bétail,... et naturellement le bétail n'aime
-pas cela.
-
---Qu'on me fouette avec mes chaînes de bât, si j'aurais pensé que deux
-gros blocs comme cela pouvaient perdre la tête? dit Billy.
-
---N'importe, je vais aller voir cet homme. La plupart des hommes
-blancs, je le sais, ont des choses dans leurs poches, dit le cheval de
-troupe.
-
---Je vous laisse alors. Je ne peux pas dire que je les aime plus que
-cela. D'ailleurs, les hommes blancs qui n'ont pas d'endroit pour
-dormir sont la plupart du temps des voleurs, et j'ai sur le dos pas
-mal de propriété du Gouvernement. Venez, jeunesse, et retournons à
-nos lignes. Bonne nuit, Australie. On vous verra à la parade demain,
-je suppose? Bonne nuit, vieille balle de foin!... Tâchez de mettre un
-frein à vos sentiments, n'est-ce pas? Bonne nuit, Double-Queue! Si vous
-nous dépassez sur le terrain demain, ne trompetez pas. Cela dérange
-l'alignement.
-
-Billy le mulet s'en alla en clopinant de son pas à la fois boiteux et
-martial de vieux militaire; la tête du cheval de troupe vint fouiller
-dans ma poitrine, et je lui donnai des biscuits, tandis que Vixen, qui
-est la plus vaine des petites chiennes, lui contait des mensonges au
-sujet des vingtaines de chevaux qu'elle et moi nous possédions.
-
---J'irai à la parade demain dans mon dog-cart, dit-elle.
-
---Où serez-vous?
-
---A la gauche du second escadron. C'est moi qui règle le pas pour toute
-ma troupe, ma petite dame, dit-il poliment. Maintenant, il me faut
-retourner auprès de Dick. Ma queue est toute crottée, et il va avoir
-deux heures de gros travail à me panser avant la parade.
-
-
-La grande revue de tous les trente mille hommes avait lieu dans
-l'après-midi, et Vixen et moi nous occupions une bonne place, tout près
-du Vice-Roi et de l'Émir d'Afghanistan. Celui-ci, coiffée d'un haut et
-gros bonnet d'astrakan noir, portait une grande étoile de diamants au
-milieu. La première partie de la revue fut radieuse, et les régiments
-défilèrent, vague sur vague de jambes se mouvant toutes ensemble et
-de fusils tous en ligne, jusqu'à nous brouiller les yeux. Puis, la
-Cavalerie arriva au son du magnifique galop de _Bonnie Dundee_, et
-Vixen dressa les oreilles à l'endroit où elle était assise dans le
-dog-cart. Le second escadron des Lanciers fila devant nous, et le
-cheval de troupe parut, la queue comme de la soie filée, faisant des
-courbettes, une oreille droite et l'autre couchée, réglant l'allure
-pour tout son escadron. Et ses jambes marchaient comme sur une mesure
-de valse. Puis vinrent les gros canons, et je vis Double-Queue et deux
-autres éléphants attelés de front à un canon de siège de quarante,
-tandis que vingt attelages de bœufs marchaient derrière. La septième
-paire avait un joug neuf, et paraissait plutôt raide et fatiguée. Enfin
-arrivèrent les canons à vis: Billy, le mulet, se comportait comme s'il
-eût commandé toutes les troupes, et son harnais était huilé et poli à
-faire cligner les yeux. J'applaudis, tout seul, Billy, le mulet, mais
-il n'aurait pour rien au monde regardé à droite ou à gauche.
-
-La pluie recommença à tomber, et, pendant quelque temps, il fit trop
-de brume pour voir ce que les troupes faisaient. Elles avaient formé
-un grand demi-cercle à travers la plaine, et se déployaient en ligne.
-Cette ligne s'allongea, s'allongea, et s'allongea, jusqu'à ce qu'elle
-eût trois quarts de mille d'une aile à l'autre--solide mur d'hommes, de
-chevaux et de fusils. Puis cela marcha droit sur le Vice-Roi et l'Émir,
-et à mesure que cela se rapprochait, le sol se mit à trembler, comme le
-pont d'un steamer lorsque les machines forcent la pression.
-
-A moins d'avoir été là, vous ne pouvez imaginer quel effet effrayant
-cette arrivée en masse de troupes produit aux spectateurs, même
-lorsqu'ils savent que ce n'est qu'une revue. Je regardai l'Émir.
-Jusque-là il n'avait pas manifesté l'ombre d'un signe d'étonnement ou
-de quoi que ce fût; mais alors ses yeux commencèrent à s'ouvrir de plus
-en plus, il rassembla les rênes de son cheval et regarda derrière lui.
-Un instant, il sembla sur le point de tirer son sabre et de se tailler
-une route à travers les Anglais, hommes et femmes, qui se trouvaient
-dans les voitures à l'arrière.
-
-Enfin la marche en avant s'arrêta court, le sol cessa de trembler,
-la ligne tout entière salua, et trente musiques commencèrent à jouer
-ensemble. C'était la fin de la revue, et les régiments retournèrent
-à leurs camps sous la pluie, tandis qu'une musique d'infanterie se
-mettait à jouer:
-
- Les animaux allaient deux par deux,
- Hourra!
- Les animaux allaient deux par deux,
- L'éléphant et le mulet de batterie,
- Et ils entrèrent tous dans l'Arche
- Pour se mettre à l'abri de la pluie!
-
-J'entendis alors un vieux chef de l'Asie Centrale, à longue chevelure
-grise, qui était descendu avec l'Émir, poser des questions à un
-officier indigène.
-
---Maintenant, dit-il, comment est-on arrivé à cette chose étonnante?
-
-L'officier répondit:
-
---Un ordre a été donné, auquel on a obéi.
-
---Mais les bêtes sont-elles donc aussi intelligentes que les hommes?
-demanda le chef.
-
---Elles obéissent, comme font les hommes: mulet, cheval, éléphant, ou
-bœuf, obéit à son conducteur, le conducteur à son sergent, le sergent
-à son lieutenant, le lieutenant à son capitaine, le capitaine à son
-major, le major à son colonel, le colonel au brigadier commandant trois
-régiments, le brigadier au général, qui obéit au Vice-Roi, qui est le
-serviteur de l'Impératrice. Voilà comment cela se fait.
-
---Je voudrais bien qu'il en soit de même en Afghanistan! dit le chef;
-car, là, nous n'obéissons qu'à notre propre volonté.
-
---Et c'est pour cela,--dit l'officier indigène, en frisant sa
-moustache,--que votre Émir, auquel vous n'obéissez pas, doit venir ici
-prendre les ordres de notre Vice-Roi.
-
-
-CHANT DE PARADE DES ANIMAUX DU CAMP
-
-_Eléphants de batterie._
-
- Alexandre nous emprunta la force de l'Alcide,
- La sagesse de nos fronts, la ruse de nos genoux,
- Depuis, aux cous asservis pèse encor son joug solide.
- Aux attelages de dix pieds faites place, tous,
- Au cortège
- Des grosses pièces de siège!
-
-
-_Bœufs de batterie._
-
- Ces héros enharnachés ont peur d'un boulet de Quatre,
- La poudre les incommode, ils n'aiment plus à se battre.
- Alors, nous entrons en jeu, nous hâlons, nous autres bœufs,
- Aux attelages de vingt jougs, faites place, tous,
- Au cortège
- Des grosses pièces de siège!
-
-
-_Chevaux de cavalerie._
-
- Par ma marque à l'épaule, il n'est pas de chansons
- Qui vaillent l'air des Lanciers, Houzards et Dragons,
- Mieux me plaît qu'«Au Pansage» ou bien «A l'Ecurie»
- Le galop pour défiler de _Bonnie Dundee_![2]
-
- Du foin, des égards, de l'étrille et du mors,
- De bons cavaliers et de l'air au dehors,
- Par escadrons! En colonne! et je parie
- Qu'on nous voit bien défiler à _Bonnie Dundee_.
-
-
-_Mulets de bât._
-
- Quand mes compagnons et moi nous prenons, le long du chemin de
- la côte,
- Un sentier perdu de cailloux bossus, nous marchons sans faire de
- faute,
- Car on peut grouiller et grimper, mes gars,
- N'importe où, paraître et dire: Voilà!
- Mais lorsqu'à la cime on se range,
- Le bonheur complet, c'est si l'on avait
- Une patte ou deux de rechange!
-
- Merci donc, sergent, qui passes devant lorsque la route n'est pas
- large,
- Et sur toi malheur, failli conducteur, qui n'amarres pas droit ta
- charge:
- Car on peut grouiller et grimper, mes gars,
- N'importe où paraître et dire: Voilà!
- Mais lorsqu'à la cime on se range,
- Le bonheur complet, c'est si l'on avait
- Une patte ou deux de rechange!
-
-
-_Chameaux du commissariat._
-
- Nous n'avons jamais eu nul vieux refrain chameau
- Pour aider à traîner notre cahin-caha,
- Mais chacun de nos cous est un trombone en peau
- (_Rtt-ta-ta-ta!_ Chacun est un trombone en peau!)
- Notre seule chanson de marche, écoutez-la:
- _Peux pas! Veux pas! N'irai pas! Rien savoir!_
- Qu'on se le passe et allez voir!
-
- Un bât tourne, tant pis si ce n'est pas le mien:
- Une charge a glissé--halte, hurrah! Crions bien!
- _Urrr! Yarrh! Grr! Arrh!_
- Quelqu'un écope et pas pour rien!
-
-
-_Tous les animaux ensemble._
-
- Nous sommes les Enfants du Camp,
- Nous servons chacun à son rang,
- Fils du joug, du bât, des fardeaux,
- Harnais au flanc, ou sac au dos.
- Voyez notre ligne ondulée,
- Ainsi qu'une entrave doublée,
- Qui par la plaine va, glissant,
- Tout balayer au champ du sang;
- Tandis qu'à nos côtés les hommes,
- Poudreux, muets et les yeux lourds,
- Ne savent pas pourquoi nous sommes,
- Eux et nous, voués sans retours,
- A souffrir et marcher toujours.
- Nous sommes les Enfants du Camp,
- Nous servons chacun à son rang,
- Fils du joug, du bât, des fardeaux,
- Harnais au flanc, et sac au dos!
-
- [2] Vieil air de ralliement des partisans des Stuarts au temps de
- Cromwell. Il rythme, en général, les défilés au galop, dans la
- cavalerie anglaise.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- LES FRÈRES DE MOWGLI 5
- _Chanson de chasse du clan de Seeonee_ 47
-
- LA CHASSE DE KAA 49
- _Chanson de route des Bandar-Log_ 101
-
- «AU TIGRE, AU TIGRE!» 103
- _La Chanson de Mowgli_ 139
-
- LE PHOQUE BLANC 141
- _Lukannon_ 181
-
- «RIKKI-TIKKI-TAVI» 183
- _L'Ode de Darzee_ 217
-
- TOOMAI DES ÉLÉPHANTS 219
- _Shiva et la Sauterelle_ 258
-
- SERVICE DE LA REINE 261
- _Chant de parade des animaux du Camp_ 296
-
-
-
-
- POITIERS
-
- IMPRIMERIE BLAIS ET ROY
-
- 7, RUE VICTOR-HUGO, 7.
-
-
-
-
-Liste des corrections
-
-
-Page 32: «sûr» remplacé par «sûre» (Mais es-tu sûre, ô ma Bagheera...)
-
-Page 44: «es» remplacé par «est» (la jungle t'est bien fermée...)
-
-Page 93: «cruellelement» remplacé par «cruellement» (ils vous ont
-cruellement malmenés.)
-
-Page 122: «le le» remplacé par «le» (le service de couper le troupeau
-en deux?)
-
-Page 131: «Khanhiwara» remplacé par «Khaniwara» (tu emporteras la peau
-à Khaniwara pour avoir la récompense.)
-
-Pages 146 à 180: «holluschickie» remplacé par «holluschickies» quand ce
-mot devrait clairement être au pluriel.
-
-Page 164: «Sea Witch» remplacé par «Sea Vitch» (tandis que _Sea Vitch_
-roulait d'un flanc sur l'autre...)
-
-Page 175: «va» remplacé par «vas» (mais tu ne vas pas arriver...)
-
-Page 200: «à» ajouté (il y a quelque chose à gagner en tuant les gens!)
-
-Page 202: «arcbouta» remplacé par «arc-bouta» (Rikki s'arc-bouta...)
-
-Page 240: «Siva» remplacé par «Shiva» (vieille chanson sur le grand
-dieu Shiva.)
-
-Page 245: «ils» remplacé par «il» (quand il les posait...)
-
-Page 246: «alourdis» remplacé par «alourdies» (les fleurs en forme de
-cloches, grands liserons d'un blanc de cire, tombaient comme alourdies
-de sommeil)
-
-Page 270: «je ne ne pouvais même pas vous trouver» remplacé par «je ne
-pouvais même pas vous trouver».
-
-Page 296: «du» remplacé par «de» (Des grosses pièces de siège!)
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Le livre de la Jungle, by Rudyard Kipling
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DE LA JUNGLE ***
-
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-
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-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
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- gbnewby@pglaf.org
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
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-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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-where we have not received written confirmation of compliance. To
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-particular state visit http://pglaf.org
-
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-approach us with offers to donate.
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-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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-
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-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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-
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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-
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-
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-
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-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Le livre de la Jungle, by Rudyard Kipling
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Le livre de la Jungle
-
-Author: Rudyard Kipling
-
-Translator: Louis Fabulet
- Robert d'Humières
-
-Release Date: February 17, 2017 [EBook #54183]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DE LA JUNGLE ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Nicole Pasteur and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p><a href="#note">Au lecteur</a></p>
-
-<p><a href="#table">Table</a></p>
-
-<h1>LE LIVRE DE LA JUNGLE</h1>
-
-<div class="frontmatter">
- <p class="center"><span class="smcap1">JUSTIFICATION DU TIRAGE</span></p>
-
- <div class="figcenter" style="width: 60px;">
- <img src="images/illus001.jpg" width="60" height="81" alt="" />
- </div>
-
- <p class="center"><span class="small90">Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède
-et la Norvège.</span></p>
-
- <hr class="page" />
-</div>
-
-<div class="titlepage">
- <p class="titre1">RUDYARD KIPLING</p>
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- <p class="titre2">Le Livre</p>
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- <p class="titre3">de la Jungle</p>
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- <p class="center p3"><i>Traduction de</i></p>
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- <p class="center p2"><b>LOUIS FABULET et ROBERT d’HUMIÈRES</b></p>
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- <div class="figcenter" style="width: 100px;">
- <img src="images/illus002.jpg" width="100" height="34" alt="" />
- </div>
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- <p class="titre4">PARIS</p>
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- <p class="titre5">SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE</p>
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- <p class="titre6">XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV</p>
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- <hr class="deco" />
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- <p class="center">Tous droits réservés</p>
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- <hr class="page" />
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-<div class="chapter">
- <h2 id="ch_1">LES FRÈRES DE MOWGLI</h2>
-</div>
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-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i0">Chil Vautour conduit les pas de la nuit</div>
- <div class="i2">Que Mang le Vampire délivre—</div>
- <div class="i0">Dorment les troupeaux dans l’étable clos.</div>
- <div class="i2">La terre à nous, l’ombre la livre!</div>
- <div class="i0">C’est l’heure du soir, orgueil et pouvoir</div>
- <div class="i2">A la serre, le croc et l’ongle.</div>
- <div class="i0">Nous entendez-vous? Bonne chasse à tous</div>
- <div class="i2">Qui gardez la Loi de la Jungle!</div>
- </div>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i10"><span class="smcap1">Chanson de nuit dans la Jungle.</span></div>
- </div>
-</div>
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-<p class="p3">Il était sept heures d’une soirée très chaude, sur les collines de
-Seeonee, quand père Loup s’éveilla de son somme journalier, se gratta,
-bâilla et détendit ses pattes l’une après l’autre pour dissiper la
-sensation de paresse qu’il sentait encore à leurs extrémités. Mère
-Louve était étendue, son gros nez gris tombé parmi ses quatre petits
-qui se culbutaient et criaient, et la lune luisait par l’ouverture de
-la caverne où ils vivaient tous.</p>
-
-<p>—Augrh! dit père Loup, il est temps de se remettre en chasse.</p>
-
-<p>Et il allait s’élancer vers le fond de la vallée, quand une petite
-ombre à queue touffue barra l’ouverture et jappa:</p>
-
-<p>—Bonne chance, ô chef des loups! Bonne chance et fortes dents blanches
-aux nobles enfants. Puissent-ils n’oublier jamais en ce monde ceux qui
-ont faim!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_8">8</span></p>
-
-<p>C’était le chacal—Tabaqui le Lèche-Plat—et les loups de l’Inde
-méprisent Tabaqui parce qu’il rôde partout en faisant du grabuge,
-colportant des histoires et mangeant des chiffons et des morceaux de
-cuir dans les tas d’ordures aux portes des villages. Mais ils ont peur
-de lui aussi, parce que Tabaqui, plus que tout autre dans la jungle,
-est sujet à devenir enragé, et alors il oublie qu’il ait jamais eu peur
-de quelqu’un, et il court à travers la forêt, mordant tout ce qu’il
-trouve sur sa route. Le tigre même se sauve et se cache lorsque le
-petit Tabaqui devient enragé, car la rage est la chose la plus honteuse
-qui puisse surprendre un animal sauvage. Nous l’appelons hydrophobie,
-mais eux l’appellent <i>dewanee</i>—la folie—et ils se sauvent:</p>
-
-<p>—Entre alors, et cherche, dit père Loup avec raideur; mais il n’y a
-rien à manger ici.</p>
-
-<p>—Pour un loup, non certes, dit Tabaqui; mais pour un aussi mince
-personnage que moi un os sec est un festin. Que sommes-nous donc, nous
-autres <i>Gidur log</i> (le peuple chacal), pour trier et choisir?</p>
-
-<p>Il obliqua vers le fond de la caverne, y trouva un os de chevreuil où
-restait quelque viande, s’assit et en fit croquer le bout avec joie.</p>
-
-<p>—Merci, pour ce bon repas! dit-il en se léchant <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> les lèvres.
-Qu’ils sont beaux, les nobles enfants! Quels grands yeux! Et si jeunes,
-pourtant! Je devrais me rappeler, en effet, que les enfants des rois
-sont hommes dès le berceau.</p>
-
-<p>Or, Tabaqui le savait aussi bien que personne, il n’y a rien de plus
-malencontreux que de louer des enfants à leur nez; il prit plaisir à
-voir que mère et père Loup semblaient gênés.</p>
-
-<p>Tabaqui resta un moment assis, en repos, en se réjouissant du mal qu’il
-venait de faire; puis il reprit malignement:</p>
-
-<p>—Shere Khan, le Grand, a changé de terrain de chasse. Il va chasser
-sur ces collines, à la prochaine lune, m’a-t-il dit.</p>
-
-<p>Shere Khan était le tigre qui habitait près de la rivière, la
-Waingunga, à vingt milles plus loin.</p>
-
-<p>—Il n’en a pas le droit, commença père Loup avec colère. De par la Loi
-de la Jungle, il n’a pas le droit de changer ses quartiers sans dûment
-avertir. Il effraiera tout le gibier à dix milles à la ronde, et moi...
-moi j’ai à tuer pour deux ces temps-ci.</p>
-
-<p>—Sa mère ne l’a pas appelé Lungri (le Boiteux) pour rien, dit mère
-Louve tranquillement: il est boiteux d’un pied depuis sa naissance;
-c’est pourquoi il n’a jamais pu tuer que des bestiaux. A présent, <span class="pagenum" id="Page_10">10</span>
-les villageois de la Waingunga sont irrités contre lui, et il vient ici
-pour irriter les nôtres. Ils fouilleront la jungle à sa recherche...
-il sera loin, mais, nous et nos enfants, il nous faudra courir quand
-on allumera l’herbe. Vraiment, nous sommes très reconnaissants à Shere
-Khan!</p>
-
-<p>—Lui parlerai-je de votre gratitude? dit Tabaqui.</p>
-
-<p>—Ouste! jappa brusquement père Loup. Va-t’en chasser avec ton maître.
-Tu as fait assez de mal pour une nuit.</p>
-
-<p>—Je m’en vais, dit Tabaqui tranquillement. Vous pouvez entendre Shere
-Khan, en bas, dans les fourrés. J’aurais pu me dispenser du message.</p>
-
-<p>Père Loup écouta.</p>
-
-<p>En bas, dans la vallée qui descendait vers une petite rivière, il
-entendit la plainte dure, irritée, hargneuse et chantante d’un tigre
-qui n’a rien pris et auquel il importe peu que toute la jungle le sache.</p>
-
-<p>—L’imbécile! dit père Loup, commencer un travail de nuit par un
-vacarme pareil! Pense-t-il que nos chevreuils sont comme ses veaux gras
-de la Waingunga?</p>
-
-<p>—Chut! Ce n’est ni bœuf ni chevreuil qu’il <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> chasse cette nuit,
-dit mère Louve, c’est l’homme.</p>
-
-<p>La plainte s’était changée en une sorte de ronron bourdonnant qui
-semblait venir de chaque point de l’étendue. C’était le bruit qui égare
-les bûcherons et les nomades à la belle étoile, et les fait courir
-quelquefois dans la gueule même du tigre.</p>
-
-<p>—L’homme!—dit père Loup, en montrant toutes ses dents
-blanches.—Faugh! N’y a-t-il pas assez d’insectes et de grenouilles
-dans les citernes, qu’il lui faille manger l’homme, et sur notre
-terrain encore?</p>
-
-<p>La Loi de la Jungle, qui n’ordonne rien sans raison, défend à toute
-bête de manger l’homme, sauf lorsqu’elle tue pour montrer à ses enfants
-comment on tue, et alors elle doit chasser hors des terrains de son
-clan ou de sa tribu. La vraie raison en est que le meurtre de l’homme
-signifie, tôt ou tard, invasion d’hommes blancs armés de fusils et
-montés sur des éléphants, et d’hommes bruns, par centaines, munis de
-gongs, de fusées et de torches. Alors tout le monde souffre dans la
-jungle... La raison que les bêtes se donnent entre elles, c’est que,
-l’homme étant le plus faible et le plus désarmé des êtres vivants,
-il est indigne d’un chasseur d’y toucher. Ils disent aussi—et c’est
-vrai—que les mangeurs <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> d’hommes deviennent galeux et qu’ils
-perdent leurs dents.</p>
-
-<p>Le ronron grandit et se résolut dans le «Aaarh!» à pleine gorge du
-tigre qui charge.</p>
-
-<p>Alors, il y eut un hurlement—un hurlement bizarre, indigne d’un
-tigre—poussé par Shere Khan.</p>
-
-<p>—Il a manqué son coup, dit mère Louve. Qu’est-ce que c’est?</p>
-
-<p>Père Loup courut à quelques pas de l’entrée; il entendit Shere Khan
-murmurer et grommeler sauvagement tout en se démenant dans la brousse.</p>
-
-<p>—L’imbécile a eu l’esprit de sauter sur un feu de bûcherons et s’est
-brûlé les pieds! dit père Loup en grognant. Tabaqui est avec lui.</p>
-
-<p>—Quelque chose monte la colline, dit mère Louve en dressant une
-oreille. Tiens-toi prêt.</p>
-
-<p>Il y eut un petit froissement de buissons dans le fourré. Père Loup,
-ses hanches sous lui, se ramassa, prêt à sauter. Alors, si vous aviez
-été là, vous auriez vu la chose la plus étonnante du monde: le loup
-arrêté à mi-bond. Il prit son élan avant de savoir ce qu’il visait,
-puis il essaya de se retenir. Il en résulta un saut de quatre ou cinq
-pieds droit en l’air, d’où il retomba presque au même point du sol
-qu’il avait quitté.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_13">13</span></p>
-
-<p>—Un homme! hargna-t-il. Un petit d’homme. Regarde!</p>
-
-<p>En effet, devant lui, s’appuyant à une branche basse, se tenait un bébé
-brun tout nu, qui pouvait à peine marcher, le plus doux et potelé petit
-atome qui fût jamais venu, la nuit, à la caverne d’un loup. Il leva les
-yeux pour regarder père Loup en face et se mit à rire.</p>
-
-<p>—Est-ce un petit d’homme? dit mère Louve. Je n’en ai jamais vu.
-Apporte-le ici.</p>
-
-<p>Un loup, accoutumé à transporter ses propres petits, peut très bien,
-s’il est nécessaire, prendre dans sa gueule un œuf sans le briser.
-Quoique les mâchoires de père Loup se fussent refermées complètement
-sur le dos de l’enfant, pas une dent n’égratigna la peau lorsqu’il le
-déposa au milieu de ses petits.</p>
-
-<p>—Qu’il est mignon! Qu’il est nu!... Et qu’il est brave! dit avec
-douceur mère Louve.</p>
-
-<p>Le bébé se poussait, entre les petits, contre la chaleur du flanc tiède.</p>
-
-<p>—Ah! ah! Il prend son repas avec les autres... Ainsi, c’est un petit
-d’homme. A-t-il jamais existé une louve qui pût se vanter d’un petit
-d’homme parmi ses enfants?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_14">14</span></p>
-
-<p>—J’ai parfois ouï parler de semblable chose, mais pas dans notre clan
-ni de mon temps, dit père Loup. Il n’a pas un poil, et je pourrais le
-tuer en le touchant du pied. Mais, voyez, il me regarde et n’a pas peur!</p>
-
-<p>Le clair de lune s’éteignit à la bouche de la caverne, car la grosse
-tête carrée et les fortes épaules de Shere Khan en bloquaient
-l’ouverture et tentaient d’y pénétrer. Tabaqui, derrière lui, piaulait:</p>
-
-<p>—Monseigneur, Monseigneur, il est entré ici!</p>
-
-<p>—Shere Khan nous fait grand honneur,—dit père Loup, les yeux
-mauvais.—Que veut Shere Khan?</p>
-
-<p>—Ma proie. Un petit d’homme a pris ce chemin. Ses parents se sont
-enfuis. Donnez-le-moi!</p>
-
-<p>Shere Khan avait sauté sur le feu d’un campement de bûcherons, comme
-l’avait dit père Loup, et la brûlure de ses pattes le rendait furieux.
-Mais père Loup savait que l’ouverture de la caverne était trop étroite
-pour un tigre. Même où il se tenait, les épaules et les pattes de Shere
-Khan étaient resserrées par le manque de place, comme les membres d’un
-homme qui tenterait de combattre dans un baril.</p>
-
-<p>—Les loups sont un peuple libre, dit père Loup. <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> Ils ne prennent
-d’ordres que du Conseil supérieur du clan, et non point d’aucun tueur
-de bœufs plus ou moins rayé. Le petit d’homme est à nous... pour le
-tuer si nous en avons envie.</p>
-
-<p>—Envie, ou pas envie...! Quel langage est-ce là? Par le taureau que
-j’ai tué, dois-je attendre, le nez dans votre repaire de chiens,
-lorsqu’il s’agit de mon dû le plus strict? C’est moi, Shere Khan, qui
-parle.</p>
-
-<p>Le rugissement du tigre emplit la caverne de son tonnerre. Mère Louve
-secoua les petits de son flanc et s’élança, ses yeux, comme deux lunes
-vertes dans les ténèbres, fixés sur les yeux flambants de Shere Khan.</p>
-
-<p>—Et c’est moi, Raksha (le Démon), qui vais te répondre. Le petit
-d’homme est mien, Lungri, le mien à moi! Il ne sera point tué. Il vivra
-pour courir avec le clan, et pour chasser avec le clan; et, prends-y
-garde, chasseur de petits tout nus, mangeur de grenouilles, tueur de
-poissons! il te fera la chasse, à toi!... Maintenant, sors d’ici, ou,
-par le Sambhur que j’ai tué—car moi je ne me nourris pas de bétail
-mort de faim,—tu retourneras à ta mère, bête brûlée de la jungle, plus
-boiteux que jamais tu n’es venu au monde. Va-t’en!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_16">16</span></p>
-
-<p>Père Loup leva les yeux, stupéfait. Il ne se souvenait plus des jours
-où il avait conquis mère Louve, en loyal combat contre cinq autres
-loups, au temps où, dans les expéditions du clan, ce n’était pas par
-pure politesse qu’on l’appelait le Démon. Shere Khan aurait pu tenir
-tête à père Loup, mais il ne pouvait s’attaquer à mère Louve, car il
-savait que dans la position où il était elle avait tout l’avantage du
-terrain et qu’elle combattrait à mort. Aussi se recula-t-il hors de
-l’ouverture en grondant; et, quand il fut à l’air, libre, il cria:</p>
-
-<p>—Chaque chien aboie dans sa propre cour! Nous verrons ce que dira le
-clan, comment il prendra cet élevage de petit d’homme. Le petit est à
-moi, et sous ma dent il faudra bien qu’à la fin il tombe, ô voleurs à
-queues touffues!</p>
-
-<p>Mère Louve se laissa retomber, haletante, parmi les petits, et père
-Loup lui dit gravement:</p>
-
-<p>—Là, Shere Khan a raison; le petit doit être montré au clan. Veux-tu
-encore le garder, mère?</p>
-
-<p>Elle souffla:</p>
-
-<p>—Si je veux le garder!... Il est venu tout nu, la nuit, seul et
-mourant de faim, et il n’avait même pas peur. Regarde, il a déjà poussé
-un de nos bébés de côté. Et ce boucher boiteux l’aurait tué et <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> se
-serait sauvé ensuite vers la Waingunga, tandis que les villageois d’ici
-seraient accourus, à travers nos reposées, faire une battue pour en
-tirer vengeance!... Si je le garde? Assurément, je le garde. Couche-toi
-là, petite grenouille... O toi, Mowgli, car Mowgli la Grenouille je
-veux t’appeler, le temps viendra où tu feras la chasse à Shere Khan
-comme il t’a fait la chasse à toi!</p>
-
-<p>—Mais que dira notre clan? dit père Loup.</p>
-
-<p>La Loi de la Jungle établit très clairement que chaque loup peut,
-lorsqu’il se marie, se retirer du clan auquel il appartient; mais,
-aussitôt que ses petits sont assez âgés pour se tenir sur leurs pattes,
-il doit les amener au conseil du clan, qui se réunit généralement une
-fois par mois à la pleine lune, afin que les autres loups puissent
-reconnaître leur identité. Après cet examen, les petits sont libres de
-courir où il leur plaît, et jusqu’à ce qu’ils aient tué leur premier
-chevreuil, il n’y a pas d’excuse valable pour le loup adulte et du même
-clan qui tuerait l’un d’eux. Le châtiment est la mort pour le meurtrier
-où qu’on le trouve, et, si vous réfléchissez une minute, vous verrez
-qu’il en doit être ainsi.</p>
-
-<p>Père Loup attendit jusqu’à ce que ses petits pussent <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> courir un
-peu, et alors, la nuit de l’assemblée, il les emmena avec Mowgli et
-mère Louve au Rocher du Conseil—un sommet de colline couvert de
-pierres et de galets, où une centaine de loups pouvaient s’isoler.
-Akela, le grand loup gris solitaire, que sa vigueur et sa finesse
-avaient mis à la tête du clan, était étendu de toute sa longueur sur
-sa pierre; un peu au-dessous de lui étaient assis plus de quarante
-loups de toutes tailles et de toutes robes, depuis les vétérans
-couleur de blaireau, qui pouvaient, à eux seuls, se tirer d’affaire
-avec un chevreuil, jusqu’aux jeunes loups noirs de trois ans, qui
-s’en croyaient capables. Le solitaire était à leur tête depuis un an
-maintenant. Au temps de sa jeunesse, il était tombé deux fois dans un
-piège à loup, et une fois il avait été assommé et laissé pour mort:
-aussi connaissait-il les us et coutumes des hommes.</p>
-
-<p>On causait fort peu sur la roche. Les petits se culbutaient l’un
-l’autre au centre du cercle où siégeaient leurs mères et leurs pères,
-et, de temps en temps, un loup plus âgé se dirigeait tranquillement
-vers un petit, le regardait avec attention, et regagnait sa place à pas
-silencieux. Parfois, une mère poussait son petit en plein clair <span class="pagenum" id="Page_19">19</span> de
-lune pour être sûre qu’il n’avait point passé inaperçu. Akela, de son
-côté, criait:</p>
-
-<p>—Vous connaissez la Loi, vous connaissez la Loi. Regardez bien, ô
-loups!</p>
-
-<p>Et les mères reprenaient le cri:</p>
-
-<p>—Regardez, regardez bien, ô loups!</p>
-
-<p>A la fin (et mère Louve sentit se hérisser les poils de son cou lorsque
-arriva ce moment), père Loup poussa «Mowgli la Grenouille», comme ils
-l’appelaient, au milieu du cercle, où il resta par terre à rire et à
-jouer avec les cailloux qui scintillaient dans le clair de lune.</p>
-
-<p>Akela ne leva pas sa tête d’entre ses pattes, mais continua le cri
-monotone:</p>
-
-<p>—Regardez bien!...</p>
-
-<p>Un rugissement sourd partit de derrière les rochers; la voix de Shere
-Khan criait:</p>
-
-<p>—Le petit est mien. Donnez-le moi. Le Peuple Libre, qu’a-t-il à faire
-d’un petit d’homme?</p>
-
-<p>Akela ne remua même pas les oreilles; il dit simplement:</p>
-
-<p>—Regardez bien, ô loups! Le Peuple Libre, qu’a-t-il à faire des ordres
-de n’importe qui, hormis ceux du Peuple Libre!... Regardez bien!</p>
-
-<p>Il y eut un chœur de sourds grognements et un <span class="pagenum" id="Page_20">20</span> jeune loup de
-quatre ans, tourné vers Akela, répéta la question de Shere Khan:</p>
-
-<p>—Le Peuple Libre, qu’a-t-il à faire d’un petit d’homme?</p>
-
-<p>Or, la Loi de la Jungle, en cas de dispute sur les droits d’un petit à
-l’acceptation du clan, exige que deux membres au moins du clan, qui ne
-soient ni son père ni sa mère, prennent la parole en sa faveur.</p>
-
-<p>—Qui parle pour ce petit? dit Akela. Dans le Peuple Libre, qui parle?</p>
-
-<p>Il n’y eut pas de réponse, et mère Louve s’apprêtait pour ce qui
-serait son dernier combat, elle le savait bien, s’il fallait en venir
-à combattre. Alors, le seul étranger qui soit admis au conseil du
-clan—Baloo, l’ours brun endormi, qui enseigne aux petits loups la Loi
-de la Jungle, le vieux Baloo qui peut aller et venir partout où il
-lui plaît, parce qu’il mange uniquement des noix, des racines et du
-miel—se leva sur son séant et grogna.</p>
-
-<p>—Le petit d’homme... le petit d’homme?... dit-il. C’est moi qui parle
-pour le petit d’homme. Il n’y a pas de mal dans un petit d’homme. Je
-n’ai pas le don de la parole, mais je dis la vérité. Laissez-le courir
-avec le clan, et qu’on l’enrôle parmi <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> les autres. C’est moi-même
-qui lui donnerai des leçons.</p>
-
-<p>—Nous avons encore besoin d’un autre, dit Akela. Baloo a parlé, et
-c’est lui qui enseigne nos petits. Qui parle avec Baloo?</p>
-
-<p>Une ombre tomba au milieu du cercle. C’était Bagheera, la panthère
-noire. Sa robe est tout entière noire comme de l’encre, mais les
-marques de la panthère y affleurent, sous certains jours, comme font
-les reflets de la moire. Chacun connaissait Bagheera, et personne
-ne se souciait d’aller à l’encontre de ses desseins, car elle était
-aussi rusée que Tabaqui, aussi hardie que le buffle sauvage et aussi
-intrépide que l’éléphant blessé. Mais sa voix était plus suave que le
-miel sauvage, qui tombe goutte à goutte des arbres, et sa peau plus
-douce que le duvet.</p>
-
-<p>—O Akela, et vous, Peuple Libre! ronronna-t-elle, je n’ai aucun droit
-dans votre assemblée. Mais la Loi de la Jungle dit que, s’il s’élève un
-doute, dans une affaire où il ne soit pas question de meurtre, à propos
-d’un nouveau petit, la vie de ce petit peut être rachetée moyennant un
-prix. Et la Loi ne dit pas qui a droit ou non de payer ce prix. Ai-je
-raison?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_22">22</span></p>
-
-<p>—Très bien! très bien!—firent les jeunes loups qui ont toujours
-faim.—Écoutons Bagheera. Le petit peut être racheté. C’est la Loi.</p>
-
-<p>—Sachant que je n’ai aucun droit de parler ici, je demande votre
-permission.</p>
-
-<p>—Parle donc, crièrent vingt voix.</p>
-
-<p>—Tuer un petit nu est une honte. En outre, il pourra nous aider
-à chasser mieux quand il sera en âge. Baloo a parlé en sa faveur.
-Maintenant, à ce qu’a dit Baloo j’ajouterai l’offre d’un taureau,
-et bien gras, fraîchement tué, à un demi-mille d’ici à peine, si
-vous acceptez le petit d’homme, conformément à la Loi. Y a-t-il une
-difficulté?</p>
-
-<p>Il s’éleva une clameur de voix disant par vingtaines:</p>
-
-<p>—Qu’importe? Il mourra sous les pluies de l’hiver; il sera grillé par
-le soleil... Quel mal peut nous faire une grenouille nue?... Qu’il
-coure avec le clan!... Où est le taureau, Bagheera?... Qu’on l’accepte.</p>
-
-<p>Et alors revint l’aboiement profond d’Akela.</p>
-
-<p>—Regardez bien... regardez bien, ô loups.</p>
-
-<p>Mowgli continuait à s’intéresser aux cailloux; il ne daigna prêter
-aucune attention aux loups qui vinrent un à un l’examiner.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_23">23</span></p>
-
-<p>A la fin, ils descendirent tous la colline, à la recherche du taureau
-mort, et seuls restèrent Akela, Bagheera, Baloo et les loups de Mowgli.</p>
-
-<p>Shere Khan rugissait encore dans la nuit, car il était fort en colère
-que Mowgli ne lui eût pas été livré.</p>
-
-<p>—Oui, tu peux rugir, dit Bagheera dans ses moustaches: car le temps
-viendra où cette petite chose nue te fera rugir sur un autre ton, ou je
-ne sais rien de l’homme.</p>
-
-<p>—Nous avons bien fait, dit Akela: les hommes et leurs petits sont gens
-très avisés. Le moment venu, il pourra être utile.</p>
-
-<p>—C’est vrai, dit Bagheera; le moment venu, on pourra en avoir besoin:
-car personne ne peut espérer conduire le clan toujours!</p>
-
-<p>Akela ne répondit rien. Il pensait au temps qui arrive pour chaque chef
-de clan, où sa force l’abandonne et où, plus affaibli de jour en jour,
-il est tué à la fin par les loups et remplacé par un nouveau chef, qui
-sera tué à son tour.</p>
-
-<p>—Emmenez-le, dit-il à père Loup, et dressez-le comme il sied à un
-membre du Peuple Libre.</p>
-
-<p>Et c’est ainsi que Mowgli entra dans le clan des loups de Seeonee, au
-prix d’un taureau et pour une bonne parole de Baloo.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_24">24</span></p>
-
-<p class="dottedline">&nbsp;</p>
-
-<p>Maintenant, il faut vous donner la peine de sauter dix ou onze années
-entières, et d’imaginer seulement l’étonnante existence que Mowgli mena
-parmi les loups, parce que, s’il fallait l’écrire, cela remplirait je
-ne sais combien de livres.—Il grandit avec les louveteaux, quoique,
-naturellement, ils fussent devenus loups quand lui-même comptait à
-peine pour un enfant; et père Loup lui enseigna sa besogne, et le sens
-de toutes choses dans la jungle, jusqu’à ce que chaque frémissement de
-l’herbe, chaque souffle de l’air chaud dans la nuit, chaque intonation
-des hiboux au-dessus de sa tête, chaque bruit d’écorce égratignée par
-la chauve-souris au repos, un instant, dans l’arbre, chaque saut du
-plus petit poisson dans la mare, prissent juste autant d’importance
-pour lui que pour un homme d’affaires son travail de bureau. Lorsqu’il
-n’apprenait pas, il s’asseyait au soleil et dormait, puis il mangeait,
-se réendormait; lorsqu’il se sentait sale ou qu’il avait trop chaud,
-il se baignait dans les mares de la forêt, et, lorsqu’il manquait de
-miel (Baloo lui avait dit que le miel et les noix étaient tout aussi
-agréables à manger que la viande crue), il grimpait aux arbres pour
-en chercher, et Bagheera lui avait <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> montré comment s’y prendre.
-Elle s’étendait sur une branche et appelait: «Viens ici, petit frère!»
-et Mowgli commença par grimper comme fait le <i>paresseux</i>, mais par la
-suite il osa se lancer à travers les branches presque aussi hardiment
-que le singe gris.</p>
-
-<p>Il prit sa place au Rocher du Conseil, lorsque le clan s’y réunissait,
-et, là, il découvrit qu’en regardant fixement un loup quelconque il
-pouvait le forcer à baisser les yeux: ainsi faisait-il pour s’amuser.
-A d’autres moments, il arrachait les longues épines du poil de ses
-amis, car les loups souffrent terriblement des épines et de tous les
-aiguillons qui se logent dans leur fourrure. Il descendait, la nuit,
-le versant de la montagne, vers les terres cultivées, et regardait
-avec une grande curiosité les villageois dans leurs huttes; mais il
-se méfiait des hommes parce que Bagheera lui avait montré une boîte
-carrée, avec une trappe, si habilement dissimulée dans la jungle qu’il
-marcha presque dessus, et elle lui avait dit que c’était un piège. Ce
-qu’il aimait par-dessus tout, c’était de s’enfoncer avec Bagheera au
-chaud cœur noir de la forêt, pour dormir tout le long de la lourde
-journée, et voir, quand venait la nuit, comment Bagheera s’y <span class="pagenum" id="Page_26">26</span>
-prenait pour tuer: elle tuait de droite, de gauche, au caprice de sa
-faim, et ainsi faisait Mowgli—à une exception près. Aussitôt qu’il eut
-l’âge de comprendre, Bagheera lui dit qu’il ne devait jamais toucher au
-bétail parce qu’il avait été racheté, dans le Conseil du clan, au prix
-de la vie d’un taureau.</p>
-
-<p>—La jungle t’appartient, dit Bagheera, et tu peux y tuer tout ce
-que tu es assez fort pour tuer; mais en souvenir du taureau qui t’a
-racheté, tu ne dois jamais tuer ni manger de bétail jeune ou vieux.
-C’est la Loi de la Jungle.</p>
-
-<p>Mowgli s’y conforma fidèlement.</p>
-
-<p>Il grandit ainsi et devint fort comme le devient naturellement un
-garçon qui ne va pas à l’école et n’a à s’occuper de rien dans la vie
-que de choses à manger.</p>
-
-<p>Mère Louve lui dit, une fois ou deux, que Shere Khan n’était pas un
-être auquel on dût se fier, et qu’un jour il lui faudrait tuer Shere
-Khan; et sans doute un jeune loup se fût rappelé cet avis à chaque
-heure de sa vie, mais Mowgli l’oublia parce qu’il n’était qu’un petit
-garçon—et pourtant il se serait donné à lui-même le nom de loup s’il
-avait su parler aucune langue humaine.</p>
-
-<p>Shere Khan se trouvait toujours sur son chemin <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> dans la jungle. A
-mesure que le chef Akela prenait de l’âge et s’affaiblissait, le tigre
-boiteux s’était lié de grande amitié avec les loups plus jeunes de la
-tribu, qui le suivaient pour avoir ses restes, chose que jamais Akela
-n’aurait permise s’il avait osé aller jusqu’au bout de son autorité
-légitime. En outre, Shere Khan les flattait: il s’étonnait que de si
-beaux jeunes chasseurs fussent satisfaits de se laisser conduire par un
-loup moribond et par un petit d’homme.</p>
-
-<p>—On me raconte, disait Shere Khan, que vous autres, au Conseil, vous
-n’osez pas le regarder entre les yeux!</p>
-
-<p>Et les jeunes loups grognaient et hérissaient leur dos.</p>
-
-<p>Bagheera, qui avait les yeux et les oreilles partout, apprit quelque
-chose de cela, et, une fois ou deux, elle expliqua nettement à Mowgli
-que Shere Khan le tuerait un beau jour. Et Mowgli riait, et répondait:</p>
-
-<p>—J’ai pour moi le clan, et j’ai toi... et Baloo, bien qu’il soit si
-paresseux, donnerait bien un coup de patte ou deux en mon honneur.
-Pourquoi m’effraierais-je?</p>
-
-<p>Ce fut un jour de grande chaleur qu’une idée, née <span class="pagenum" id="Page_28">28</span> de quelque
-propos entendu, se forma dans le cerveau de Bagheera. Peut-être
-était-ce Sahi, le porc-épic, qui lui avait parlé de la chose. En tout
-cas, elle dit à Mowgli, comme ils étaient au plus profond de la jungle
-et que le petit garçon était couché, la tête sur la belle fourrure
-noire de la panthère:</p>
-
-<p>—Petit frère, combien de fois t’ai-je averti que Shere Khan est ton
-ennemi?</p>
-
-<p>—Autant de fois qu’il y a de noix sur cette palme! déclara Mowgli,
-qui, naturellement, ne savait pas compter. Et puis après?... J’ai
-sommeil, Bagheera, et Shere Khan est tout en queue et en cris... comme
-Mor, le Paon.</p>
-
-<p>—Mais ce n’est plus le temps de dormir. Baloo le sait, je le sais
-aussi, tout le clan le sait, et même ces imbéciles, ces imbéciles de
-daims le savent... Tabaqui te l’a dit lui-même.</p>
-
-<p>—Oh! oh! dit Mowgli, Tabaqui est venu à moi, il n’y a pas longtemps,
-pour me raconter je ne sais plus quelle impertinente histoire: j’étais
-un petit d’homme, un petit nu, pas même bon à déterrer les truffes...
-Mais j’ai pris Tabaqui par la queue et l’ai cogné à deux reprises
-contre un palmier pour lui apprendre de meilleures manières.</p>
-
-<p>—C’était une sottise, car si Tabaqui est un <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> faiseur de ragots,
-il n’en voulait pas moins te parler d’une chose qui te touche de près.
-Ouvre donc ces yeux-là, petit frère: Shere Khan n’ose pas te tuer dans
-la jungle; mais rappelle-toi bien qu’Akela est très vieux, que bientôt
-viendra le jour où il ne pourra plus tuer son chevreuil, et qu’alors il
-ne conduira plus le clan. Beaucoup des loups qui t’examinèrent quand tu
-fus présenté au Conseil sont vieux maintenant, eux aussi, et les jeunes
-loups pensent—Shere Khan leur a fait la leçon—qu’un petit d’homme
-n’est pas à sa place dans le clan. Bientôt tu seras un homme...</p>
-
-<p>—Et qu’est-ce que c’est qu’un homme qui ne courrait pas avec ses
-frères? dit Mowgli. Je suis né dans la jungle, j’ai obéi à la Loi de la
-Jungle, et il n’y a pas un de nos loups des pattes duquel je n’aie tiré
-une épine. Ils sont bien mes frères!</p>
-
-<p>Bagheera s’étendit de toute sa longueur, et ferma les yeux à demi.</p>
-
-<p>—Petit frère, dit-elle, mets ta main sous ma mâchoire.</p>
-
-<p>Mowgli avança sa forte main brune, et, juste sous le menton soyeux
-de Bagheera, où les formidables muscles roulaient dissimulés dans la
-fourrure lustrée, il sentit une petite place nue.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_30">30</span></p>
-
-<p>—Il n’y a personne dans la jungle qui sache que moi, Bagheera,
-je porte cette marque... la marque du collier; et pourtant, petit
-frère, je suis née parmi les hommes, et c’est parmi les hommes que
-ma mère mourut, dans les cages du palais royal, à Oodeypore. C’est
-à cause de cela que j’ai payé le prix au Conseil, quand tu étais un
-pauvre petit tout nu. Oui, moi aussi, je suis née parmi les hommes.
-Je n’avais jamais vu la jungle. On m’a nourrie derrière des barreaux
-dans une marmite de fer; une nuit je sentis que j’étais Bagheera—la
-panthère—et non pas un jouet pour les hommes, je brisai la misérable
-serrure d’un coup de patte, et m’en allai. Puis, comme j’avais appris
-les manières des hommes, je devins plus terrible dans la jungle que
-Shere Khan, n’est-il pas vrai?</p>
-
-<p>—Oui, dit Mowgli, toute la jungle craint Bagheera... toute la jungle,
-sauf Mowgli.</p>
-
-<p>—Oh, toi, tu es un petit homme! dit la panthère noire avec une infinie
-tendresse; et de même que je suis retournée à ma jungle, ainsi tu dois
-à la fin retourner aux hommes, aux hommes qui sont tes frères... si tu
-n’es point d’abord tué au Conseil!</p>
-
-<p>—Mais pourquoi, pourquoi quelqu’un désirerait-il me tuer? répliqua
-Mowgli.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_31">31</span></p>
-
-<p>—Regarde-moi, dit Bagheera.</p>
-
-<p>Et Mowgli la regarda fixement, entre les yeux. La grande panthère
-tourna la tête au bout d’une demi-minute.</p>
-
-<p>—Voilà pourquoi!—dit-elle, en croisant ses pattes sur les
-feuilles.—Moi-même je ne peux te regarder entre les yeux, et pourtant
-je suis née parmi les hommes, et je t’aime, petit frère. Les autres,
-ils te haïssent parce que leurs yeux ne peuvent soutenir les tiens;
-parce que tu es sage; parce que tu as tiré de leurs pieds les épines...
-parce que tu es un homme.</p>
-
-<p>—Je ne savais pas ces choses, dit Mowgli d’un ton boudeur.</p>
-
-<p>Et il fronça ses lourds sourcils noirs.</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que la Loi de la Jungle? Frappe d’abord, et donne de la
-voix. A ton insouciance même, ils voient que tu es un homme. Mais
-sois prudent. J’ai au cœur une certitude: la première fois que le
-vieil Akela manquera sa proie—et chaque jour il a plus de peine à
-agrafer son chevreuil—le clan se tournera contre lui et contre toi.
-Ils tiendront une assemblée sur le Rocher, et alors... et alors... J’y
-suis!—dit Bagheera en se levant d’un bond.—Descends vite aux huttes
-des hommes dans <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> la vallée, et prends-y un peu de la Fleur Rouge
-qu’ils y font pousser: ainsi, quand le moment sera venu, auras-tu
-un allié plus fort même que moi ou Baloo ou ceux de la tribu qui
-t’aiment... Va chercher la Fleur Rouge.</p>
-
-<p>Par Fleur Rouge, Bagheera voulait dire <i>du feu</i>. Mais aucune créature
-de la jungle n’appellerait le feu par son vrai nom. Chaque bête en
-éprouve, toute la vie, une crainte mortelle, et invente cent manières
-de le décrire sans le nommer.</p>
-
-<p>—La Fleur Rouge! dit Mowgli. Cela pousse au crépuscule auprès de leurs
-huttes. J’irai en chercher.</p>
-
-<p>—Voilà bien le petit d’homme qui parle! dit Bagheera avec orgueil.
-Rappelle-toi qu’elle pousse dans de petits pots. Prends-en un
-rapidement, et garde-le avec toi pour le moment où tu en auras besoin.</p>
-
-<p>—Bon, dit Mowgli, j’y vais. Mais es-tu <ins class="correction" title="sûr">sûre</ins>, ô ma Bagheera—il passa
-son bras autour du cou splendide, et plongea son regard au fond des
-grands yeux—es-tu sûre que tout cela soit l’œuvre de Shere Khan?</p>
-
-<p>—Par la Serrure brisée qui m’a faite libre, j’en suis sûre, petit
-frère!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_33">33</span></p>
-
-<p>—Alors, par le Taureau qui me racheta! je payerai à Shere Khan ce que
-je lui dois, honnêtement; il se peut même qu’il reçoive un peu plus que
-son compte.</p>
-
-<p>Et Mowgli partit d’un bond.</p>
-
-<p>—Voilà l’homme! Voilà bien l’homme—se dit la panthère à elle-même
-en se recouchant.—Oh! Shere Khan, tu n’as jamais fait chasse plus
-dangereuse que cette chasse à la grenouille, il y a dix ans!</p>
-
-<p>Mowgli était déjà loin parmi la forêt, trottant ferme, et il sentait
-son cœur tout chaud dans sa poitrine. Il arriva à la caverne au
-moment où s’élevait le brouillard du soir; il reprit haleine et regarda
-en bas, dans la vallée. Les petits loups étaient sortis, mais la
-mère, au fond de la caverne, comprit à son souffle que quelque chose
-troublait sa grenouille.</p>
-
-<p>—Qu’y a-t-il, fils? dit-elle.</p>
-
-<p>—Des potins de chauve-souris à propos de Shere Khan! répondit-il. Je
-chasse en terre labourée, ce soir.</p>
-
-<p>Et il plongea dans les broussailles pour gagner le cours d’eau, tout
-au fond de la vallée. Là, il s’arrêta, car il entendit les cris du
-clan en chasse, <span class="pagenum" id="Page_34">34</span> il entendit meugler un <i>sambhur</i> traqué, le râle
-de la bête aux abois. Puis montèrent des hurlements de dérision et de
-méchanceté: c’étaient les jeunes loups.</p>
-
-<p>—Akela! Akela! Que le solitaire montre sa force!... Place au chef du
-clan! Saute, Akela!</p>
-
-<p>Le solitaire dut sauter et manquer de prise, car Mowgli entendit le
-claquement de ses dents et un glapissement lorsque le <i>sambhur</i>,
-avec ses pieds de devant, le culbuta. Il ne resta pas à en écouter
-davantage, mais s’élança en avant; et les cris s’affaiblirent derrière
-lui à mesure qu’il se hâtait vers les terres cultivées où demeuraient
-les villageois.</p>
-
-<p>—Bagheera disait vrai!—souffla-t-il, en se nichant parmi le fourrage
-amoncelé sous la fenêtre d’une hutte.—Demain, c’est le jour d’Akela et
-le mien.</p>
-
-<p>Alors il appliqua son visage contre la fenêtre et considéra le feu
-sur l’âtre; il vit la femme du laboureur se lever pendant la nuit et
-nourrir la flamme avec des mottes noires; et quand vint le matin, à
-l’heure où blanchissait la brume froide, il vit l’enfant de l’homme
-prendre une corbeille d’osier garnie de terre à l’intérieur, l’emplir
-de charbons <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> rouges, l’enrouler dans sa couverture, et s’en aller
-garder les vaches.</p>
-
-<p>—N’est-ce que cela? dit Mowgli. Si un enfant peut le faire, je n’ai
-rien à craindre.</p>
-
-<p>Il tourna le coin de la maison, rencontra le garçon nez à nez, lui
-arracha le feu des mains, et disparut dans le brouillard, tandis que
-l’autre hurlait de frayeur.</p>
-
-<p>—Ils sont tout à fait semblables à moi!—dit Mowgli en soufflant sur
-le pot de braise, comme il l’avait vu faire à la femme.—Cette chose
-mourra si je ne lui donne rien à manger...</p>
-
-<p>Et il jeta quelques brindilles et des morceaux d’écorce sèche sur la
-chose rouge. A moitié chemin de la colline, il rencontra Bagheera, sur
-la fourrure de laquelle la rosée du matin brillait comme des pierres de
-lune.</p>
-
-<p>—Akela a manqué son coup, dit la Panthère. Ils l’auraient tué la nuit
-dernière, mais ils te voulaient aussi. Ils t’ont cherché sur la colline.</p>
-
-<p>—J’étais dans les terres labourées. Je suis prêt. Vois!</p>
-
-<p>Mowgli lui tendit le pot plein de feu.</p>
-
-<p>—Bien!... A présent, j’ai vu les hommes jeter <span class="pagenum" id="Page_36">36</span> une branche sèche
-dans cette chose, et aussitôt la Fleur Rouge s’épanouissait au bout...
-Est-ce que tu n’as pas peur?</p>
-
-<p>—Non. Pourquoi aurais-je peur? Je me rappelle maintenant... si ce
-n’est pas un rêve... qu’avant d’être un loup je me couchais près de la
-Fleur Rouge, et qu’il y faisait chaud et bon.</p>
-
-<p>Tout ce jour-là, Mowgli resta assis dans la caverne, veillant sur son
-pot de braise et y enfonçant des branches sèches pour voir comment
-elles brûlaient. Il chercha et trouva une branche qui lui parut à
-souhait, et, le soir, quand Tabaqui vint à la caverne pour lui dire
-assez rudement qu’on le demandait au Rocher du Conseil, il se mit à
-rire jusqu’à ce que Tabaqui s’enfuît. Et Mowgli se rendit au Conseil,
-toujours riant.</p>
-
-<p>Akela le solitaire était couché à côté de sa pierre pour montrer que sa
-succession était ouverte, et Shere Khan, avec sa suite de loups nourris
-de restes, se promenait de long en large, objet de visibles flatteries.
-Bagheera était couchée à côté de Mowgli, et l’enfant tenait le pot de
-braise entre ses genoux. Lorsqu’ils furent tous rassemblés, Shere Khan
-prit la parole—chose qu’il n’aurait jamais osé faire aux beaux jours
-d’Akela.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_37">37</span></p>
-
-<p>—Il n’a pas le droit, murmura Bagheera. Dis-le. C’est un fils de
-chien. Il aura peur.</p>
-
-<p>Mowgli sauta sur ses pieds.</p>
-
-<p>—Peuple Libre, s’écria-t-il, est-ce que Shere Khan est notre chef?...
-Qu’est-ce qu’un tigre peut avoir à faire avec la direction du clan?</p>
-
-<p>—Voyant que la succession était ouverte, et comme on m’avait prié de
-parler..., commença Shere Khan.</p>
-
-<p>—Qui t’en avait prié? fit Mowgli. Sommes-nous tous des chacals pour
-flagorner ce boucher? La direction du clan regarde le clan seul.</p>
-
-<p>Il y eut des hurlements:</p>
-
-<p>—Silence, toi, petit homme!</p>
-
-<p>—Laissez-le parler. Il a gardé notre loi!</p>
-
-<p>Et, à la fin, les anciens du clan tonnèrent:</p>
-
-<p>—Laissez parler le Loup Mort!</p>
-
-<p>Lorsqu’un chef de clan a manqué sa proie, on l’appelle le «Loup Mort»
-aussi longtemps qu’il lui reste à vivre, ce qui n’est pas long.</p>
-
-<p>Akela souleva sa vieille tête, péniblement:</p>
-
-<p>—Peuple Libre, et vous aussi, chacals de Shere Khan, pendant douze
-saisons je vous ai conduits à la chasse et vous en ai ramenés, et,
-pendant tout ce temps, nul de vous n’a été pris au piège ni estropié.
-<span class="pagenum" id="Page_38">38</span> Je viens de manquer ma proie. Vous savez comment a été nouée
-cette intrigue. Vous savez comment vous m’avez mené à un chevreuil qui
-n’avait pas été forcé, pour montrer ma faiblesse. Ce fut habilement
-fait. Vous avez maintenant le droit de me tuer sur le Rocher du
-Conseil. C’est pourquoi je demande: Qui vient achever le solitaire? Car
-c’est mon droit, de par la Loi de la Jungle, que vous veniez un par un.</p>
-
-<p>Il y eut un long silence: aucun loup ne se souciait d’un duel à mort
-avec le solitaire. Alors Shere Khan rugit:</p>
-
-<p>—Bah! Qu’avons-nous à faire avec ce vieil édenté? Il est condamné à
-mourir! C’est le petit d’homme qui a vécu trop longtemps. Peuple Libre,
-il fut ma proie dès le principe. Donnez-le-moi. J’en ai assez de cette
-plaisanterie d’homme-loup. Il a troublé la jungle pendant dix saisons.
-Donnez-moi le petit d’homme, ou bien je chasserai toujours par ici, et
-ne vous donnerai pas un os. C’est un homme, un enfant d’homme, et dans
-la moelle de mes os, je le hais!</p>
-
-<p>Alors, plus de la moitié du clan hurla:</p>
-
-<p>—Un homme! Un homme! Qu’est-ce qu’un homme peut avoir à faire avec
-nous? Qu’il s’en aille avec ses pareils.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_39">39</span></p>
-
-<p>—C’est cela! Pour tourner contre nous tout le peuple des villages?
-vociféra Shere Khan. Non, non, donnez-le-moi. C’est un homme, et aucun
-de nous ne peut le regarder entre les yeux.</p>
-
-<p>Akela dressa de nouveau la tête, et dit:</p>
-
-<p>—Il a partagé notre nourriture. Il a dormi avec nous. Il a rabattu le
-gibier pour nous. Il n’a pas violé un seul mot de la Loi de la Jungle!</p>
-
-<p>—Et moi, je l’ai payé le prix d’un taureau, lorsqu’il fut accepté: la
-valeur d’un taureau est peu; mais l’honneur de Bagheera est quelque
-chose pour quoi elle pourrait bien se battre! dit Bagheera de sa voix
-la plus douce.</p>
-
-<p>—Un taureau payé il y a dix ans! grogna l’assemblée. Que nous
-importent des os qui ont dix ans!</p>
-
-<p>—Et un serment?—dit Bagheera en relevant sa lèvre sur ses dents
-blanches.—Ah! on fait bien de vous appeler le Peuple Libre!</p>
-
-<p>—Aucun petit d’homme ne doit courir avec le peuple de la jungle! rugit
-Shere Khan. Donnez-le-moi!</p>
-
-<p>—Il est notre frère en tout, sauf par le sang, poursuivit Akela;
-et vous le tueriez ici!... En vérité, j’ai vécu trop longtemps.
-Quelques-uns d’entre vous <span class="pagenum" id="Page_40">40</span> sont des mangeurs de bétail, et j’ai
-entendu dire que d’autres, suivant les leçons de Shere Khan, vont par
-la nuit noire enlever des enfants aux seuils des villageois. Donc je
-sais que vous êtes lâches, et c’est à des lâches que je parle. Il
-est certain que je dois mourir, et ma vie ne vaut plus grand’chose;
-autrement, je l’offrirais pour celle du petit d’homme. Mais afin de
-sauver l’honneur du clan... presque rien, apparemment, et, à force de
-vivre sans chef, vous l’avez oublié... je promets que si vous laissez
-le petit d’homme retourner chez ses pareils, je ne montrerai pas une
-dent lorsque le moment sera venu pour moi de mourir. Je mourrai sans me
-défendre. Le clan y gagnera au moins trois existences. Je ne peux faire
-plus; mais, si vous le voulez, je peux vous épargner la honte de tuer
-un frère auquel on ne saurait reprocher aucun tort... un frère qui fut
-réclamé et acheté pour être admis dans le clan, suivant la Loi de la
-Jungle.</p>
-
-<p>—C’est un homme!... un homme!... un homme! grogna l’assemblée.</p>
-
-<p>Et la plupart des loups commencèrent à se grouper autour de Shere Khan,
-dont la queue se mit à battre les flancs.</p>
-
-<p>—A présent l’affaire est dans tes mains! dit <span class="pagenum" id="Page_41">41</span> Bagheera à Mowgli.
-Nous autres nous ne pouvons plus rien faire que nous battre.</p>
-
-<p>Mowgli se leva, le pot de braise dans les mains. Puis il s’étira et
-bâilla au nez du Conseil; mais il était plein de rage et de chagrin,
-car, en loups qu’ils étaient, ils ne lui avaient jamais dit combien ils
-le haïssaient.</p>
-
-<p>—Écoutez! Il n’y a pas besoin de criailler comme des chiens. Vous
-m’avez dit trop souvent, cette nuit, que je suis un homme (et cependant
-je serais resté un loup, avec vous, jusqu’à la fin de ma vie): je sens
-la vérité de vos paroles. Aussi, je ne vous appelle plus mes frères,
-mais <i>sag</i> (chiens), comme vous appellerait un homme... Ce que vous
-ferez, et ce que vous ne ferez pas, ce n’est pas à vous de le dire.
-C’est moi que cela regarde; et afin que nous puissions tirer la chose
-au clair, moi, l’homme, j’ai apporté ici un peu de la Fleur Rouge que
-vous, chiens, vous craignez.</p>
-
-<p>Il jeta le pot sur le sol, et quelques charbons rouges allumèrent une
-touffe de mousse sèche qui flamba, tandis que tout le Conseil reculait
-de terreur devant les sauts de la flamme.</p>
-
-<p>Mowgli enfonça sa branche morte dans le feu jusqu’à ce qu’il vît
-les brindilles s’allumer et crépiter, <span class="pagenum" id="Page_42">42</span> puis il la fit tournoyer
-au-dessus de sa tête au milieu des loups qui rampaient de terreur.</p>
-
-<p>—Tu es le maître! fit Bagheera à voix basse. Sauve Akela de la mort.
-Il a toujours été ton ami.</p>
-
-<p>Akela, le vieux loup farouche, qui n’avait jamais imploré de merci dans
-sa vie, jeta un regard suppliant à Mowgli, debout auprès de lui, tout
-nu, sa longue chevelure noire flottant sur ses épaules, dans la lumière
-de la branche flamboyante qui faisait danser et vaciller les ombres.</p>
-
-<p>—Bien! dit Mowgli, en promenant avec lenteur un regard circulaire.
-Je vois que vous êtes des chiens. Je vous quitte pour retourner à mes
-pareils... si vraiment ils sont mes pareils... La jungle m’est fermée,
-je dois oublier votre langue et votre compagnie; mais je serai plus
-miséricordieux que vous: parce que j’ai été votre frère en tout, sauf
-par le sang, je promets que lorsque je serai un homme parmi les hommes,
-je ne vous trahirai pas auprès d’eux comme vous m’avez trahi.</p>
-
-<p>Il donna un coup de pied dans le feu, et les étincelles volèrent.</p>
-
-<p>—Il n’y aura point de guerre entre aucun de nous dans le clan. Mais il
-y a une dette qu’il faut que je paye avant de m’en aller.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_43">43</span></p>
-
-<p>Il marcha à grands pas vers l’endroit où Shere Khan était couché,
-clignant de l’œil stupidement aux flammes, et le prit, par la touffe
-de poils, sous le menton. Bagheera suivait en cas d’accident.</p>
-
-<p>—Debout, chien! cria Mowgli. Debout quand un homme parle, ou je mets
-le feu à ta robe!</p>
-
-<p>Les oreilles de Shere Khan s’aplatirent sur sa tête, et il ferma les
-yeux, car la branche flamboyante était tout près de lui.</p>
-
-<p>—Cet égorgeur de bétail a dit qu’il me tuerait en plein conseil, parce
-qu’il ne m’avait pas tué quand j’étais petit. Voici... et voilà...
-et voilà... comment nous, les hommes, nous battons les chiens. Remue
-seulement une moustache, Lungri, et je t’enfonce la Fleur Rouge dans la
-gorge!</p>
-
-<p>Il frappa Shere Khan de sa branche sur la tête, tandis que le tigre
-geignait et pleurnichait dans une agonie d’épouvante.</p>
-
-<p>—Peuh! chat de jungle roussi, va-t’en maintenant, mais souviens-toi de
-mes paroles: la première fois que je reviendrai au Conseil du Rocher,
-comme il sied que vienne un homme, ce sera avec la peau de Shere Khan
-sur ma tête. Quant au reste, Akela est libre de vivre comme il lui
-plaît. Vous ne le tuerez pas, parce que je ne le veux pas. J’ai idée,
-d’ailleurs, <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> que vous n’allez pas rester ici plus longtemps, à
-laisser pendre vos langues comme si vous étiez quelqu’un, au lieu
-d’être des chiens que je chasse... ainsi... Allez!</p>
-
-<p>Le feu brûlait furieusement au bout de la branche, et Mowgli frappait
-de droite et de gauche autour du cercle, et les loups s’enfuyaient en
-hurlant sous les étincelles qui brûlaient leur fourrure. A la fin,
-il ne resta plus que le vieil Akela, Bagheera et peut-être dix loups
-qui avaient pris le parti de Mowgli. Alors, Mowgli commença de sentir
-quelque chose de douloureux au fond de lui-même, quelque chose qu’il ne
-se rappelait pas avoir jamais senti jusqu’à ce jour; il reprit haleine
-et sanglota, et les larmes coulèrent sur son visage.</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que c’est?... Qu’est-ce que c’est?... dit-il. Je n’ai pas
-envie de quitter la jungle... et je ne sais pas ce que j’ai. Vais-je
-mourir, Bagheera?</p>
-
-<p>—Non, petit frère. Ce ne sont que des larmes, comme il arrive aux
-hommes, dit Bagheera. Maintenant je vois que tu es un homme, et non
-plus un petit d’homme. Oui, la jungle <ins class="correction" title="t’es">t’est</ins> bien fermée désormais...
-Laisse-les couler, Mowgli. Ce sont seulement des larmes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_45">45</span></p>
-
-<p>Alors Mowgli s’assit, et pleura comme si son cœur allait se briser;
-il n’avait jamais pleuré auparavant, de toute sa vie.</p>
-
-<p>—A présent, dit-il, je vais aller vers les hommes. Mais d’abord il
-faut que je dise adieu à ma mère.</p>
-
-<p>Et il se rendit à la caverne où elle habitait avec père Loup, et
-il pleura dans sa fourrure, tandis que les quatre petits hurlaient
-misérablement.</p>
-
-<p>—Vous ne m’oublierez pas? dit Mowgli.</p>
-
-<p>—Jamais, tant que nous pourrons suivre une piste! dirent les petits.
-Viens au pied de la colline quand tu seras un homme, et nous te
-parlerons; et nous viendrons dans les terres cultivées pour jouer avec
-toi la nuit.</p>
-
-<p>—Reviens bientôt! dit père Loup. O sage petite grenouille;
-reviens-nous bientôt, car nous sommes vieux, ta mère et moi.</p>
-
-<p>—Reviens bientôt, dit mère Louve, mon petit tout nu; car écoute,
-enfant de l’homme, je t’aimais plus que je n’ai jamais aimé mes petits.</p>
-
-<p>—Je reviendrai sûrement, dit Mowgli; et quand je reviendrai, ce
-sera pour étaler la peau de Shere Khan sur le Rocher du Conseil. Ne
-m’oubliez pas! <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> Dites-leur, dans la jungle, de ne jamais m’oublier!</p>
-
-<p class="p2">L’aurore commençait à poindre quand Mowgli descendit la colline, tout
-seul, en route vers ces êtres mystérieux qu’on appelle les hommes.</p>
-
- <hr class="deco" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_47">47</span></p>
-
-<div class="subchapter">
- <h3 id="ch_1a">CHANSON DE CHASSE<br />
- <span class="small80">DU CLAN DE SEEONEE</span></h3>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="i0">A la pointe de l’aube, un Sambhur meugla.</div>
- <div class="i4">Un, deux, puis encore!</div>
- <div class="i0">Un daim bondit, un daim bondit à travers</div>
- <div class="i0">Les taillis de la mare où boivent les cerfs.</div>
- <div class="i0">Moi seul, battant le bois, j’ai vu cela,</div>
- <div class="i4">Un, deux, puis encore!</div>
- </div>
-
- <div class="stanza">
- <div class="i0">A la pointe de l’aube, un Sambhur meugla</div>
- <div class="i4">Un, deux, puis encore!</div>
- <div class="i0">A pas de veloux, à pas de veloux,</div>
- <div class="i0">Va porter la nouvelle au clan des loups,</div>
- <div class="i0">Cherchez, trouvez, et puis de la gorge tous,</div>
- <div class="i4">Un, deux, puis encore!</div>
- </div>
-
- <div class="stanza">
- <div class="i0">A la pointe de l’aube, le Clan hurla.</div>
- <div class="i4">Un, deux, puis encore!</div>
- <div class="i0">Pied qui, sans laisser de marque, fuit,</div>
- <div class="i0">Œil qui sait percer la nuit—la nuit!</div>
- <div class="i0">Prête-lui ta voix! Ecoutez le bruit!</div>
- <div class="i4">Un, deux, puis encore!</div>
- </div>
- </div>
- </div>
-
-<hr class="page" />
-
-<div class="chapter">
- <h2 id="ch_2">LA CHASSE DE KAA</h2>
-</div>
-
-<div class="poetry-container"><span class="pagenum" id="Page_50">50</span>
- <div class="poetry">
- <div class="i0">Ses taches sont l’orgueil du chat-pard, ses cornes du buffle sont l’honneur.</div>
- <div class="i0">Sois net, car à l’éclat de la robe on connaît la force du chasseur.</div>
- <div class="i0">Que le sambhur ait la corne aiguë, et le taureau les muscles puissants,</div>
- <div class="i0">Ne prends pas le soin de nous l’apprendre: on savait cela depuis dix ans.</div>
- <div class="i0">Ne moleste jamais les petits d’autrui, mais nomme-les Sœur et Frère.</div>
- <div class="i0">Sans doute ils sont faibles et balourds, mais peut-être que l’Ourse est leur mère.</div>
- <div class="i0">La jeunesse dit: «Qui donc me vaut!» en l’orgueil de son premier gibier;</div>
- <div class="i0">Mais la Jungle est grande et le jeune est petit. Il doit se taire et méditer.</div>
- </div>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i2"><span class="smcap1">Maximes de Baloo.</span></div>
- </div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_51">51</span></p>
-
-<p class="p3">Tout ce que nous allons dire ici arriva quelque temps avant que Mowgli
-eût été banni du clan des loups de Seeonee, ou se fût vengé sur Shere
-Khan, le tigre.</p>
-
-<p>C’était aux jours où Baloo lui enseignait la Loi de la Jungle. Le grand
-ours brun, vieux et grave, se réjouissait d’un élève à l’intelligence
-si prompte; car les jeunes loups ne veulent apprendre de la Loi de la
-Jungle que ce qui concerne leur clan et leur tribu, et décampent, dès
-qu’ils peuvent répéter le refrain de chasse: «Pieds qui ne font pas de
-bruit; yeux qui voient dans l’ombre; oreilles tendues au vent, du fond
-des cavernes, et dents blanches pour mordre: qui porte ces signes est
-de nos frères, sauf Tabaqui le Chacal et l’Hyène que nous haïssons.»
-Mais Mowgli, comme petit d’homme, en dut apprendre bien plus long.</p>
-
-<p>Quelquefois Bagheera, la panthère noire, venait, en flânant, au travers
-de la jungle, voir ce que devenait <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> son favori, et restait à
-ronronner, la tête contre un arbre, pendant que Mowgli récitait à Baloo
-la leçon du jour. L’enfant savait grimper presque aussi bien qu’il
-savait nager, et nager presque aussi bien qu’il savait courir: aussi
-Baloo, le professeur de la Loi, lui apprenait-il les Lois des Bois
-et des Eaux: à distinguer une branche pourrie d’une branche saine; à
-parler poliment aux abeilles sauvages quand il rencontrait par surprise
-un de leurs essaims à cinquante pieds au-dessus du sol; les paroles à
-dire à Mang, la chauve-souris, quand il la dérangeait dans les branches
-au milieu du jour; et la façon d’avertir les serpents d’eau dans les
-mares avant de plonger au milieu d’eux. Dans la jungle, personne n’aime
-à être dérangé, et on y est toujours prêt à se jeter sur l’intrus.</p>
-
-<p>En outre, Mowgli apprit également le cri de chasse de l’Étranger,
-qu’un habitant de la Jungle, toutes les fois qu’il chasse hors de
-son terrain, doit répéter à voix haute jusqu’à ce qu’il ait reçu la
-réponse. Traduit, il signifie: «Donnez-moi liberté de chasser ici, j’ai
-faim»; la réponse est: «Chasse donc pour ta faim, mais non pour ton
-plaisir.»</p>
-
-<p>Tout cela vous donnera une idée de ce que <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> Mowgli avait à apprendre
-par cœur; et il se fatiguait beaucoup d’avoir à répéter cent fois la
-même chose. Mais, comme Baloo le disait à Bagheera, un jour que Mowgli
-avait reçu la correction d’un coup de patte et s’en était allé bouder:</p>
-
-<p>—Un petit d’homme est un petit d’homme, et il doit apprendre toute...
-tu entends bien, toute la Loi de la Jungle.</p>
-
-<p>—Oui, mais il est tout petit, songes-y, dit la panthère noire, qui
-aurait gâté Mowgli si elle avait fait à sa guise. Comment sa petite
-tête peut-elle garder tous tes longs discours?</p>
-
-<p>—Y a-t-il quelque chose dans la Jungle de trop petit pour être tué?
-Non. C’est pourquoi je lui enseigne tout cela, et c’est pourquoi je le
-corrige, oh! très doucement, lorsqu’il oublie.</p>
-
-<p>—Doucement! Tu t’y connais, en douceur, vieux Pied de Fer, grogna
-Bagheera. Elle lui a joliment meurtri le visage, aujourd’hui, ta...
-douceur. Fi!</p>
-
-<p>—J’aime mieux le voir meurtri de la tête aux pieds par moi qui l’aime,
-que de lui voir arriver du mal à cause de son ignorance, répondit Baloo
-avec beaucoup de chaleur. Je suis en train de lui apprendre les Maîtres
-Mots de la jungle appelés à le protéger auprès des oiseaux, du Peuple
-Serpent, <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> et de tout ce qui chasse sur quatre pieds, sauf de son
-propre clan. Il peut maintenant, s’il veut seulement se rappeler les
-mots, réclamer protection à toute la jungle. Est-ce que cela ne vaut
-pas une petite correction?</p>
-
-<p>—Eh bien, en tous cas, prends garde à ne point tuer le petit d’homme.
-Ce n’est pas un tronc d’arbre bon à aiguiser tes griffes émoussées.
-Mais quels sont ces Maîtres Mots? Je suis apparemment plutôt faite pour
-accorder de l’aide que pour en demander.—Bagheera étira une de ses
-pattes pour en admirer les griffes dont l’acier bleu s’aiguisait au
-bout comme un ciseau à froid.—Toutefois, j’aimerais à savoir.</p>
-
-<p>—Je vais appeler Mowgli pour qu’il te les dise... s’il est disposé.
-Viens, Petit Frère!</p>
-
-<p>—Ma tête sonne comme un arbre à abeilles, dit une petite voix maussade
-au-dessus de leurs têtes.</p>
-
-<p>Et Mowgli se laissa glisser le long d’un tronc d’arbre. Il avait la
-mine fâchée, et ce fut avec indignation qu’au moment de toucher le sol
-il ajouta:</p>
-
-<p>—Je viens pour Bagheera et non pour toi, vieux Baloo!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_55">55</span></p>
-
-<p>—Cela m’est égal,—dit Baloo, froissé et peiné.—Répète alors à
-Bagheera les Maîtres Mots de la jungle, que je t’ai appris aujourd’hui.</p>
-
-<p>—Les Maîtres Mots pour quel peuple?—demanda Mowgli, charmé de se
-faire valoir.—La jungle a beaucoup de langues, et moi je les connais
-toutes.</p>
-
-<p>—Tu sais quelque chose, mais pas grand’chose... Vois, Bagheera, ils
-ne remercient jamais leur maître. Jamais le moindre louveteau vint-il
-remercier le vieux Baloo de ses leçons?... Dis le mot pour les Peuples
-Chasseurs, alors... grand savant.</p>
-
-<p>—Nous sommes du même sang, vous et moi, dit Mowgli en donnant aux mots
-l’accent ours dont se sert tout le peuple chasseur.</p>
-
-<p>—Bien... Maintenant, pour les oiseaux.</p>
-
-<p>Mowgli répéta, en ajoutant le cri du vautour à la fin de la sentence.</p>
-
-<p>—Maintenant pour le Peuple Serpent, dit Bagheera.</p>
-
-<p>La réponse fut un sifflement tout à fait indescriptible, après quoi
-Mowgli se donna du pied dans le derrière, battit des mains pour
-s’applaudir lui-même, et sauta sur le dos de Bagheera, où il s’assit
-de côté, pour jouer du tambour avec ses talons sur <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> la fourrure
-luisante, et faire à Baloo les plus affreuses grimaces qu’il pût
-imaginer.</p>
-
-<p>—Là... là! Cela valait bien une petite correction, dit avec tendresse
-l’ours brun. Un jour tu pourras te souvenir de moi.</p>
-
-<p>Puis il se retourna pour dire à Bagheera comment l’enfant avait
-appris les Maîtres Mots de Hathi, l’éléphant sauvage, qui sait tout
-ce qui a rapport à ces choses, et comment Hathi avait mené Mowgli à
-une mare pour apprendre d’un serpent d’eau le mot des Serpents, que
-Baloo ne pouvait prononcer; et comment Mowgli se trouvait maintenant
-suffisamment garanti contre tous accidents possibles dans la Jungle,
-parce que ni serpent, ni oiseau, ni bête à quatre pattes ne lui ferait
-de mal.</p>
-
-<p>—Personne n’est donc à craindre,—conclut Baloo, en caressant avec
-orgueil son gros ventre fourré.</p>
-
-<p>—Sauf ceux de sa propre tribu,—dit à voix basse Bagheera.</p>
-
-<p>Puis, tout haut, s’adressant à Mowgli:</p>
-
-<p>—Fais attention à mes côtes, petit Frère; qu’as-tu donc à danser ainsi?</p>
-
-<p>Mowgli, voulant se faire entendre, tirait à pleine fourrure sur
-l’épaule de Bagheera, et lui donnait <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> de forts coups de pieds.
-Quand, enfin, tous deux prêtèrent l’oreille, il cria à pleins poumons:</p>
-
-<p>—Moi aussi, j’aurai une tribu à moi, une tribu à conduire à travers
-les branches toute la journée.</p>
-
-<p>—Quelle est cette nouvelle folie, petit bâtisseur de chimères? dit
-Bagheera.</p>
-
-<p>—Oui, et pour jeter des branches et de la crotte au vieux Baloo,
-continua Mowgli. Ils me l’ont promis. Ah!</p>
-
-<p>—<i>Whoof!</i></p>
-
-<p>La grosse patte de Baloo jeta Mowgli à bas du dos de Bagheera, et
-l’enfant, qui restait étendu entre les grosses pattes de devant, put
-voir que l’ours était en colère.</p>
-
-<p>—Mowgli, dit Baloo, tu as parlé aux Bandar-Log,... le Peuple Singe.</p>
-
-<p>Mowgli regarda Bagheera pour voir si la panthère était en colère aussi:
-les yeux de Bagheera étaient aussi durs que des pierres de jade.</p>
-
-<p>—Tu as été avec le Peuple Singe,... les singes gris... le peuple sans
-loi... les mangeurs de tout. C’est une grande honte.</p>
-
-<p>—Quand Baloo m’a fait du mal à la tête—dit Mowgli (il était encore
-sur le dos),—je suis parti, et les singes gris sont descendus des
-arbres pour <span class="pagenum" id="Page_58">58</span> s’apitoyer sur moi. Personne autre ne se souciait de
-moi.</p>
-
-<p>Il se mit à pleurnicher.</p>
-
-<p>—L’apitoiement du Peuple Singe! ronfla Baloo. Le calme du torrent de
-la montagne! La fraîcheur du soleil d’été!... Et alors, petit d’homme?</p>
-
-<p>—Et alors... alors, ils m’ont donné des noix et tout plein de bonnes
-choses à manger, et ils... ils m’ont emporté dans leurs bras au sommet
-des arbres, pour me dire que j’étais leur frère par le sang, sauf que
-je n’avais pas de queue, et qu’un jour je serais leur chef.</p>
-
-<p>—Ils n’ont pas de chefs, dit Bagheera. Ils mentent, ils ont toujours
-menti.</p>
-
-<p>—Ils ont été très bons, et m’ont prié de revenir. Pourquoi ne m’a-t-on
-jamais mené chez le Peuple Singe? Ils se tiennent sur leurs pieds comme
-moi. Ils ne cognent pas avec de grosses pattes. Ils jouent toute la
-journée... Laissez-moi monter!... Vilain Baloo, laisse-moi monter. Je
-veux retourner jouer avec eux.</p>
-
-<p>—Écoute, petit d’homme.—dit l’Ours, et sa voix gronda comme le
-tonnerre dans la nuit chaude.—Je t’ai appris toute la Loi de la Jungle
-pour tous les peuples de la jungle... sauf le Peuple Singe qui <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> vit
-dans les arbres. Ils n’ont pas de loi. Ils n’ont pas de patrie. Ils
-n’ont pas de langage à eux, mais se servent de mots volés, entendus par
-hasard lorsqu’ils écoutent et nous épient, là-haut, à l’affût dans les
-branches. Leur chemin n’est pas le nôtre. Ils n’ont pas de chefs. Ils
-n’ont pas de mémoire. Ils se vantent et jacassent, et se prétendent un
-grand peuple prêt à opérer de grandes choses dans la jungle; mais la
-chute d’une noix suffit à détourner leurs idées, ils rient, et tout est
-oublié. Nous autres de la jungle, nous n’avons aucun rapport avec eux.
-Nous ne buvons pas où boivent les singes; nous n’allons pas où vont
-les singes; nous ne chassons pas où ils chassent; nous ne mourons pas
-où ils meurent. M’as-tu jamais, jusqu’à ce jour, entendu parler des
-Bandar-Log?</p>
-
-<p>—Non, dit Mowgli tout bas, car le silence était très grand dans la
-forêt maintenant que Baloo avait fini de parler.</p>
-
-<p>—Le peuple de la jungle a banni leur nom de sa bouche et de sa
-pensée. Ils sont nombreux, méchants, malpropres, sans pudeur, et ils
-désirent, autant qu’ils sont capables de fixer un désir, que le peuple
-de la jungle leur prête attention... Mais nous ne leur prêtons point
-attention, même <span class="pagenum" id="Page_60">60</span> lorsqu’ils nous jettent des noix et des ordures
-sur la tête.</p>
-
-<p>Il avait à peine dit qu’une grêle de noix et de brindilles dégringola
-au travers du feuillage; et on put entendre des toux, des hurlements,
-et des bonds irrités, très haut dans les branches.</p>
-
-<p>—Le Peuple Singe est interdit, prononça Baloo, interdit auprès du
-peuple de la jungle. Souviens-t’en.</p>
-
-<p>—Interdit, répéta Bagheera; mais je pense tout de même que Baloo
-aurait dû te prémunir contre eux...</p>
-
-<p>—Moi... Moi? Comment aurais-je deviné qu’il irait jouer avec une
-pareille ordure... Le Peuple Singe! Pouah!</p>
-
-<p>Une nouvelle grêle tomba sur leurs têtes, et ils s’en allèrent au trot,
-emmenant Mowgli avec eux.</p>
-
-<p class="p2">Ce que Baloo avait dit des singes était parfaitement vrai. Ils
-appartiennent aux cimes des arbres; et, comme les bêtes regardent
-très rarement en l’air, l’occasion ne se présenterait guère pour eux
-et le peuple de la jungle de se rencontrer; mais, toutes les fois
-qu’ils trouvaient un loup malade, ou un tigre blessé, ou un ours,
-les singes le tourmentaient, <span class="pagenum" id="Page_61">61</span> et ils avaient coutume de jeter
-des bâtons et des noix à n’importe quelle bête, pour rire, et dans
-l’espoir qu’on les remarquerait. Puis, ils hurlaient et criaient à
-tue-tête des chansons dénuées de sens; et ils invitaient le peuple
-de la jungle à grimper aux arbres pour lutter avec eux, ou bien,
-sans motif, s’élançaient en furieuses batailles les uns contre les
-autres, en prenant soin de laisser les singes morts où le peuple de la
-jungle pourrait les voir. Ils étaient toujours sur le point d’avoir
-un chef, des lois et des coutumes à eux, mais ils ne le faisaient
-jamais parce que leur mémoire était incapable de rien retenir d’un jour
-à l’autre; aussi arrangeaient-ils les choses au moyen d’un dicton:
-«Ce que les Bandar-Log pensent maintenant, la jungle le pensera plus
-tard», qui était pour eux d’un grand réconfort. Aucune bête ne pouvait
-les atteindre, mais, d’un autre côté, aucune bête ne leur prêtait
-attention, et c’est pourquoi ils avaient été si charmés de voir Mowgli
-venir jouer avec eux, et d’entendre combien Baloo en était irrité.</p>
-
-<p>Ils n’avaient pas l’intention de faire davantage—les Bandar-Log n’ont
-jamais d’intentions;—mais l’un d’eux imagina, ce qui lui parut une
-brillante idée, de dire aux autres que Mowgli serait une personne <span class="pagenum" id="Page_62">62</span>
-utile à posséder dans la tribu, parce qu’il savait entrelacer des
-branches en abri contre le vent; et que, s’ils s’en saisissaient, ils
-pourraient le forcer à le leur apprendre. Naturellement Mowgli, comme
-enfant de bûcheron, avait hérité de toutes sortes d’instincts, et
-s’amusait souvent à fabriquer de petites huttes à l’aide de branches
-tombées, sans savoir pourquoi; et le Peuple Singe, guettant dans les
-arbres, considérait ce jeu comme la chose la plus étonnante. Cette
-fois, disaient-ils, ils allaient réellement avoir un chef et devenir le
-peuple le plus sage de la jungle... si sage qu’ils seraient pour tous
-les autres un objet de remarque et d’envie. Aussi suivirent-ils Baloo,
-Bagheera et Mowgli à travers la jungle, fort silencieusement, jusqu’à
-ce que vînt l’heure de la sieste de midi. Alors Mowgli, on ne peut plus
-honteux de lui-même, s’endormit entre la panthère et l’ours, résolu à
-n’avoir plus rien de commun avec le Peuple Singe.</p>
-
-<p>La première chose qu’ensuite il éprouva, ce fut une sensation de mains
-sur ses jambes et ses bras... de petites mains dures et fortes... puis,
-de branches lui fouettant le visage; et son regard plongeait à travers
-l’agitation des ramures, tandis que Baloo éveillait la jungle de ses
-cris sourds et que Bagheera <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> bondissait le long du tronc, tous ses
-crocs à nu. Les Bandar-Log hurlaient de triomphe et luttaient à qui
-atteindrait le plus vite les branches supérieures où Bagheera n’oserait
-les suivre, criant:</p>
-
-<p>—Elle nous a remarqués! Bagheera nous a remarqués! Tout le peuple de
-la jungle nous admire pour notre adresse et notre ruse!</p>
-
-<p>Alors, ils commencèrent leur fuite, et la fuite du Peuple Singe au
-travers de la patrie des arbres est une chose que personne ne décrira
-jamais. Ils y ont leurs routes régulières et leurs chemins de traverse,
-des côtes et des descentes tous tracés à cinquante ou soixante et cent
-pieds au-dessus du sol, et par lesquelles ils voyagent, même la nuit
-s’il est nécessaire. Deux des singes les plus forts avaient saisi
-Mowgli sous les bras, et volaient à travers les cimes des arbres par
-bonds de vingt pieds à la fois. Eussent-ils été seuls qu’ils auraient
-avancé deux fois plus vite, mais le poids de l’enfant les retardait.
-Tout mal à l’aise et pris de vertige qu’il se sentît, Mowgli ne
-pouvait s’empêcher de jouir de cette course furieuse; mais il était
-effrayé d’apercevoir par éclairs le sol si loin au-dessous de lui; et
-les terribles chocs et les secousses, au bout de chaque saut qui le
-balançait à travers le vide, lui <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> mettaient le cœur entre les
-dents. Son escorte s’élançait avec lui au haut d’un arbre jusqu’à ce
-qu’il sentît les extrêmes petites branches crépiter et plier sous leur
-poids; puis, avec un han guttural, ils se jetaient, décrivaient dans
-l’air une courbe descendante et se recevaient, en se suspendant par les
-mains et par les pieds aux branches basses de l’arbre voisin.</p>
-
-<p>Parfois il découvrait des milles et des milles de calme jungle verte,
-de même qu’un homme au sommet d’un mât peut plonger à des lieues dans
-l’horizon de la mer; puis, les branches et les feuilles lui cinglaient
-le visage, et, tout de suite après, ses deux gardes et lui descendaient
-presque à toucher terre de nouveau.</p>
-
-<p>C’est ainsi, à renfort de bonds, de fracas, d’ahans, de hurlements, que
-la tribu tout entière des Bandar-Log filait à travers les routes des
-arbres, avec Mowgli leur prisonnier.</p>
-
-<p>D’abord, il eut peur qu’on ne le laissât tomber; puis, il sentit monter
-la colère. Mais il savait l’inutilité de la lutte, et il se mit à
-penser. La première chose à faire était d’avertir Baloo et Bagheera,
-car, au train dont allaient les singes, il savait que ses amis seraient
-vite distancés. Regarder en bas, cela n’eût <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> servi de rien, car
-il ne pouvait voir que le dessus des branches; aussi dirigea-t-il ses
-yeux en l’air et vit-il, loin dans le bleu, Chil le Vautour en train de
-planer et de tournoyer au-dessus de la jungle qu’il surveillait dans
-l’attente de choses à mourir. Chil s’aperçut que les singes portaient
-il ne savait quoi, et se laissa tomber de quelques centaines de mètres
-pour voir si leur fardeau était bon à manger. Il siffla de surprise
-quand il vit Mowgli remorqué à la cime d’un arbre et l’entendit lancer
-l’appel du vautour:</p>
-
-<p>—Nous sommes du même sang, toi et moi.</p>
-
-<p>Les vagues de branches se refermèrent sur l’enfant; mais Chil, d’un
-coup d’aile, se porta au-dessus de l’arbre suivant, assez à temps pour
-voir remonter de nouveau la petite face brune:</p>
-
-<p>—Relève ma trace, cria Mowgli. Préviens Baloo de la tribu de Seeonee,
-et Bagheera du Conseil du Rocher.</p>
-
-<p>—Au nom de qui, frère?</p>
-
-<p>Chil n’avait jamais vu Mowgli auparavant, bien que naturellement il eût
-entendu parler de lui.</p>
-
-<p>—De Mowgli, la grenouille... le petit d’homme... ils m’appellent!...
-Relève ma tra... ace!</p>
-
-<p>Les derniers mots furent criés à tue-tête au moment <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> où il se
-trouvait balancé dans l’air; mais Chil fit un signe d’assentiment,
-et s’éleva en ligne perpendiculaire jusqu’à ce qu’il ne parût pas
-plus gros qu’un grain de sable; alors, il resta suspendu, suivant du
-télescope de ses yeux le sillage dans les cimes, tandis que l’escorte
-de Mowgli y passait en tourbillon.</p>
-
-<p>—Ils ne vont jamais loin,—dit-il avec un petit rire—ils ne font
-jamais ce qu’ils ont projeté de faire. Toujours prêts, les Bandar-Log,
-à donner du bec dans les nouveautés. Cette fois, si j’ai bon œil,
-ils ont mis le bec dans quelque chose qui leur donnera du fil à
-retordre, car Baloo n’est pas un poussin, et Bagheera peut, je le sais,
-tuer mieux que des chèvres.</p>
-
-<p>Là-dessus, il se berça sur ses ailes, les pattes ramenées sous lui, et
-attendit.</p>
-
-<p>Pendant ce temps Baloo et Bagheera se rongeaient de rage et de chagrin.
-Bagheera grimpait comme jamais de sa vie elle n’avait grimpé, mais les
-branches minces se brisaient sous son poids, et elle glissait jusqu’en
-bas, de l’écorce plein les griffes.</p>
-
-<p>—Pourquoi n’as-tu pas averti le petit d’homme?—rugissait-elle aux
-oreilles du pauvre Baloo, qui s’était mis en route, de son trot massif,
-dans l’espoir <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> de rattraper les singes.—Quelle utilité de le tuer
-de coups, si tu ne l’avais pas averti?</p>
-
-<p>—Vite!... Ah, vite!... Nous... pouvons encore les rattraper! haletait
-Baloo.</p>
-
-<p>—A ce pas!... Il ne forcerait pas une vache blessée. Professeur de la
-Loi... frappeur d’enfants... un mille à rouler et tanguer de la sorte,
-et tu éclaterais. Assieds-toi tranquille et réfléchis! Fais un plan; ce
-n’est pas le moment de leur donner la chasse. Ils pourraient le laisser
-tomber, si nous les suivions de trop près.</p>
-
-<p>—<i>Arrula! Whoo!</i>... Ils l’ont peut-être laissé tomber déjà, fatigués
-de le porter. Qui peut se fier aux Bandar-Log?... Qu’on me mette des
-chauves-souris mortes sur la tête!... Qu’on me donne des os noirs à
-ronger!... Qu’on me roule dans les ruches des abeilles sauvages pour
-que j’y sois piqué à mort, et qu’on m’enterre avec l’hyène, car je suis
-le plus misérable des ours!... <i>Arrulala! Wahooa!</i>... O Mowgli, Mowgli!
-Pourquoi ne t’ai-je pas prémuni contre le Peuple Singe au lieu de te
-casser la tête? Qui sait maintenant si mes coups n’ont pas fait fuir de
-sa mémoire la leçon du jour, et s’il ne se trouvera pas seul dans la
-jungle sans les maîtres mots?</p>
-
-<p>Baloo se prit la tête entre les pattes, et se mit <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> à rouler de
-droite et de gauche en gémissant.</p>
-
-<p>—En tout cas, il m’a récité tous les mots très correctement il y a
-peu de temps, dit Bagheera avec impatience. Baloo, tu n’as ni mémoire
-ni respect de toi-même. Que penserait la jungle si moi, la panthère
-noire, je me roulais en boule comme Sahi, le porc-épic, pour me mettre
-à hurler.</p>
-
-<p>—Je me moque bien de ce que pense la jungle! Il est peut-être mort à
-l’heure qu’il est.</p>
-
-<p>—A moins qu’ils ne l’aient laissé tomber des branches en manière de
-passe-temps, qu’ils l’aient tué par paresse, ou jusqu’à ce qu’ils le
-fassent, je n’ai pas peur pour le petit d’homme. Il est sage, il sait
-quelque chose, et, par-dessus tout, il a ces yeux que craint le peuple
-de la jungle. Mais, et c’est un grand malheur, il est au pouvoir des
-Bandar-Log; et, parce qu’ils vivent dans les arbres, ils ne redoutent
-personne parmi nous.</p>
-
-<p>Bagheera lécha une de ses pattes de devant pensivement.</p>
-
-<p>—Vieux fou que je suis! Lourdaud à poil brun, grand fouilleur de
-racines,—dit Baloo, en se déroulant brusquement;—c’est vrai ce que
-dit Hathi, l’éléphant sauvage: <i>A chacun sa crainte</i>. Et eux, les
-Bandar-Log, craignent Kaa, le serpent de rocher. <span class="pagenum" id="Page_69">69</span> Il grimpe aussi
-bien qu’eux. Il vole les jeunes singes dans la nuit. Rien que le
-murmure de son nom les glace jusqu’au bout de leurs méchantes queues.
-Allons trouver Kaa.</p>
-
-<p>—Que fera-t-il pour nous? Il n’est pas de notre tribu, puisqu’il est
-sans pieds, et... il a les yeux les plus funestes, dit Bagheera.</p>
-
-<p>—Il est aussi vieux que rusé. Par-dessus tout, il a toujours faim, dit
-Baloo plein d’espoir. Promets-lui beaucoup de chèvres.</p>
-
-<p>—Il dort un mois plein après chaque repas. Il se peut qu’il dorme
-maintenant, et, fût-il éveillé, qu’il préférerait peut-être tuer
-lui-même ses chèvres.</p>
-
-<p>Bagheera, qui ne savait pas grand’chose de Kaa, se méfiait
-naturellement.</p>
-
-<p>—En ce cas, à nous deux, vieux chasseur, nous pourrions lui faire
-entendre raison.</p>
-
-<p>Là-dessus Baloo frotta le pelage roussi de sa brune épaule contre la
-panthère, et ils partirent ensemble à la recherche de Kaa, le Python de
-Rocher.</p>
-
-<p>Ils le trouvèrent étendu sur une saillie de roc que chauffait le soleil
-de midi, en train d’admirer la magnificence de son habit neuf, car il
-venait de consacrer dix jours de retraite à changer de peau, et <span class="pagenum" id="Page_70">70</span>
-maintenant, il apparaissait dans toute sa splendeur: sa grosse tête
-camuse dardée au ras du sol, les trente pieds de long de son corps
-tordus en nœuds et en courbes fantastiques, et se léchant les lèvres
-à la pensée du dîner à venir.</p>
-
-<p>—Il n’a pas mangé,—dit Baloo, en grognant de soulagement à la vue du
-somptueux habit marbré de brun et de jaune.—Fais attention, Bagheera!
-Il est toujours un peu myope après avoir changé de peau, et très prompt
-à l’attaque.</p>
-
-<p>Kaa n’était pas un serpent venimeux,—en fait, il méprisait plutôt les
-serpents venimeux, qu’il tenait pour lâches—mais sa force résidait
-dans son étreinte, et, une fois qu’il avait enroulé ses anneaux énormes
-autour de qui que ce fût, il n’y avait plus rien à faire.</p>
-
-<p>—Bonne chasse! cria Baloo en s’asseyant sur ses hanches.</p>
-
-<p>Comme tous les serpents de son espèce, Kaa était presque sourd, et tout
-d’abord il n’entendit pas l’appel. Cependant il se leva, prêt à tout
-événement, la tête basse:</p>
-
-<p>—Bonne chasse pour nous tous, répondit-il enfin. Oh! oh! Baloo, que
-fais-tu ici?... Bonne chasse, Bagheera... L’un de nous au moins a
-besoin de <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> nourriture. A-t-on entendu parler de gibier sur pied?
-Une biche peut-être, ou même un jeune chevreuil? Je suis aussi vide
-qu’un puits à sec.</p>
-
-<p>—Nous sommes en train de chasser, dit Baloo négligemment.</p>
-
-<p>Il savait qu’on ne doit pas presser Kaa. Il est trop gros.</p>
-
-<p>—Permettez-moi de me joindre à vous, dit Kaa. Un coup de patte de
-plus ou de moins n’est rien pour toi, Bagheera, ni pour toi, Baloo;
-alors que moi... moi, il me faut attendre et attendre des jours dans
-un sentier, et grimper la moitié d’une nuit pour le maigre hasard d’un
-jeune singe. Psshaw! Les arbres ne sont plus ce qu’ils étaient dans ma
-jeunesse. Tous rameaux pourris et branches sèches.</p>
-
-<p>—Il se peut que ton grand poids y soit pour quelque chose, répliqua
-Baloo.</p>
-
-<p>—Oui, je suis d’une jolie longueur,—d’une jolie longueur,—dit Kaa
-avec une pointe d’orgueil. Mais malgré tout, c’est la faute de ce bois
-nouveau. J’ai été bien près de tomber lors de ma dernière prise....
-bien près en vérité.... et, en glissant, car ma queue n’enveloppait pas
-étroitement l’arbre, j’ai réveillé les Bandar-Log qui m’ont donné les
-plus vilains noms.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_72">72</span></p>
-
-<p>—Cul-de-jatte, ver de terre jaune,—dit Bagheera dans ses moustaches,
-comme si elle essayait de se souvenir.</p>
-
-<p>—Sssss! M’ont-ils appelé comme cela? demanda Kaa.</p>
-
-<p>—C’était quelque chose de la sorte qu’ils nous braillaient à la
-dernière lune, mais nous n’y avons pas fait attention. Ils disent
-n’importe quoi... même, par exemple, que tu as perdu tes dents, et que
-tu n’oses affronter rien de plus gros qu’un chevreau, parce que (ils
-n’ont vraiment aucune pudeur, ces Bandar-Log).... parce que tu crains
-les cornes des boucs, continua suavement Bagheera.</p>
-
-<p>Or, un serpent, et surtout un vieux python circonspect de l’espèce de
-Kaa, montre rarement qu’il est en colère, mais Baloo et Bagheera purent
-voir les gros muscles engloutisseurs onduler et se gonfler des deux
-côtés de sa gorge.</p>
-
-<p>—Les Bandar-Log ont changé de terrain, dit-il tranquillement. Quand je
-suis monté ici au soleil, aujourd’hui, j’ai entendu leurs huées parmi
-les cimes des arbres.</p>
-
-<p>—Ce sont... ce sont les Bandar-Log que nous suivons en ce moment...,
-dit Baloo.</p>
-
-<p>Mais les mots s’étranglaient dans sa gorge, car <span class="pagenum" id="Page_73">73</span> c’était la
-première fois, à son souvenir, qu’un animal de la jungle avouait
-s’intéresser aux actes des singes.</p>
-
-<p>—Sans doute, alors, que ce n’est point une petite affaire qui met deux
-tels chasseurs... chefs dans leur propre jungle, j’en suis certain...,
-sur la piste des Bandar-Log,—répondit Kaa courtoisement, en enflant de
-curiosité.</p>
-
-<p>—A vrai dire, commença Baloo, je ne suis rien de plus que le vieux et
-parfois imprévoyant Professeur de Loi des louveteaux de Seeonee, et
-Bagheera ici...</p>
-
-<p>—Est Bagheera, dit la panthère noire.</p>
-
-<p>Et ses mâchoires se fermèrent avec un bruit sec, car l’humilité n’était
-pas son fait.</p>
-
-<p>—Voici l’affaire, Kaa: ces voleurs de noix et ramasseurs de palmes ont
-emporté notre petit d’homme dont tu as peut-être entendu parler.</p>
-
-<p>—J’ai entendu raconter par Sahi (ses piquants le rendent présomptueux)
-qu’une sorte d’homme était entré dans un clan de loups, mais je ne l’ai
-pas cru. Sahi est plein d’histoires à moitié entendues et très mal
-répétées.</p>
-
-<p>—Eh bien, c’est vrai. Il s’agit d’un petit d’homme comme on n’en a
-jamais vu, dit Baloo. Le meilleur, <span class="pagenum" id="Page_74">74</span> le plus sage et le plus hardi
-des petits d’homme... mon propre élève, qui rendra fameux le nom de
-Baloo à travers toutes les jungles; et de plus, je... nous... l’aimons,
-Kaa.</p>
-
-<p>—Ts! Ts!—dit Kaa, en balançant sa tête d’un mouvement de
-navette.—Moi aussi, j’ai connu la tendresse. Il y a des histoires que
-je pourrais dire...</p>
-
-<p>—Qu’il faudrait une nuit claire et l’estomac garni pour louer
-dignement, dit Bagheera avec vivacité. Notre petit d’homme est à
-l’heure qu’il est entre les mains des Bandar-Log, et nous savons que,
-de tout le peuple de la jungle, Kaa est le seul qu’ils redoutent.</p>
-
-<p>—Je suis le seul qu’ils redoutent... Ils ont bien raison, dit Kaa.
-Bavardage, folie, vanité... Vanité, folie et bavardage! voilà les
-singes. Mais, pour une chose humaine, c’est un mauvais hasard de tomber
-entre leurs mains. Ils se fatiguent vite des noix qu’ils cueillent,
-et les jettent. Ils promènent une branche une demi-journée, avec
-l’intention d’en faire de grandes choses, et, tout à coup, ils la
-cassent en deux. Cet hommeau n’est pas à envier. Ils m’ont appelé aussi
-Poisson jaune, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>—Ver... ver... ver de terre, dit Bagheera... et bien d’autres choses
-que je ne peux maintenant répéter, par pudeur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_75">75</span></p>
-
-<p>—Ils ont besoin qu’on leur rapprenne à parler de leur maître. Aaa-ssp!
-Ils ont besoin qu’on aide à leur manque de mémoire. En ce moment, où
-sont-ils allés avec le petit?</p>
-
-<p>—La jungle seule le sait. Vers le soleil couchant je crois, dit Baloo.
-Nous avions pensé que tu saurais, Kaa.</p>
-
-<p>—Moi? Comment?... Je les prends quand ils tombent sur ma route, mais
-je ne chasse pas les Bandar-Log, pas plus que les grenouilles, ni que
-l’écume verte sur les trous d’eau... quant à cela. Hsss!</p>
-
-<p>—Ici, en haut! En haut, en haut! Hillo! Illo! Illo, regardez en l’air,
-Baloo du Clan des loups de Seeonee.</p>
-
-<p>Baloo leva les yeux pour voir d’où venait la voix, et Chil le Vautour
-apparut. Il descendait en balayant les airs, et le soleil brillait sur
-les franges relevées de ses ailes. C’était presque l’heure du coucher
-pour Chil, mais il avait battu toute l’étendue de la jungle à la
-recherche de l’Ours, sans pouvoir le découvrir sous l’épais feuillage.</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que c’est? dit Baloo.</p>
-
-<p>—J’ai vu Mowgli au milieu des Bandar-Log. Il m’a prié de vous le dire.
-J’ai veillé. Les <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> Bandar-Log l’ont emporté au delà de la rivière,
-à la cité des singes... aux Grottes froides. Il est possible qu’ils y
-restent une nuit, dix nuits, une heure. J’ai dit aux chauves-souris
-de les guetter pendant les heures obscures. Voilà mon message. Bonne
-chasse, vous tous en bas!</p>
-
-<p>—Pleine gorge et profond sommeil, Chil, cria Bagheera. Je me
-souviendrai de toi à ma prochaine prise et mettrai de côté la tête pour
-toi seul... ô le meilleur des vautours!</p>
-
-<p>—Pas la peine... Pas la peine... L’enfant avait le Maître Mot. Je ne
-pouvais rien faire de moins.</p>
-
-<p>Et Chil remonta en décrivant un cercle pour regagner son aire.</p>
-
-<p>—Il n’a pas oublié de se servir de sa langue—dit Baloo avec un petit
-rire d’orgueil.—Si jeune et se souvenir du Maître Mot même des oiseaux
-tandis qu’on est traîné à travers les arbres!</p>
-
-<p>—On le lui avait enfoncé assez ferme dans la tête, dit Bagheera. Mais
-je suis fière de lui... Et maintenant, il nous faut aller aux Grottes
-froides.</p>
-
-<p class="p2">Ils savaient tous où se trouvait l’endroit, mais peu y étaient jamais
-allés parmi le peuple de la jungle. Ce qu’ils appelaient en effet les
-Grottes froides <span class="pagenum" id="Page_77">77</span> était une vieille ville abandonnée, perdue et
-enfouie dans la jungle; et les bêtes fréquentent rarement un endroit
-que les hommes ont déjà fréquenté. Il arrive bien au sanglier de le
-faire, mais jamais les tribus qui chassent. En outre, les singes y
-habitaient, autant qu’ils peuvent passer pour habiter quelque part, et
-nul animal qui se respecte n’en aurait approché à portée de regard,
-sauf en temps de sécheresse, quand les citernes et les réservoirs à
-demi ruinés contenaient encore un peu d’eau.</p>
-
-<p>—C’est un voyage d’une demi-nuit,... à toute vitesse, dit Bagheera.</p>
-
-<p>Et Baloo prit un air préoccupé:</p>
-
-<p>—J’irai aussi vite que je peux, dit-il anxieusement.</p>
-
-<p>—Nous n’osons pas t’attendre. Suis-nous, Baloo. Il nous faut filer
-d’un pied leste... Kaa et moi.</p>
-
-<p>—Avec ou sans pieds, je marcherai de pair avec toi sur tes quatre, dit
-Kaa sèchement.</p>
-
-<p>Baloo fit un effort pour se hâter, mais il dut s’asseoir en soufflant,
-aussi, le laissèrent-ils venir plus tard, et Bagheera pressa-t-elle
-vers le but son rapide galop de panthère. Kaa ne disait rien, mais
-quelque effort que fît Bagheera, l’énorme Python de rocher se tenait à
-son niveau. Au passage d’un <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> torrent de montagne, Bagheera prit de
-l’avance, parce qu’elle le franchit d’un bond tandis que Kaa traversait
-à la nage, la tête et deux pieds de cou hors de l’eau, mais, sur
-terrain égal, Kaa rattrapa la distance.</p>
-
-<p>—Par la Serrure brisée qui m’a faite libre,—dit Bagheera, lorsque fut
-descendu le crépuscule,—tu n’es pas un petit marcheur!</p>
-
-<p>—J’ai faim, dit Kaa. En outre, ils m’ont appelé grenouille mouchetée.</p>
-
-<p>—Ver... ver de terre,... et jaune, par-dessus le marché.</p>
-
-<p>—C’est tout un. Allons.</p>
-
-<p>Et Kaa semblait se répandre lui-même sur le sol où ses yeux sûrs
-choisissaient la route la plus courte qu’il savait garder.</p>
-
-<p class="p2">Dans les Grottes froides, le Peuple Singe ne songeait nullement aux
-amis de Mowgli. Ils avaient apporté l’enfant à la Ville-Perdue, et se
-trouvaient pour le moment très satisfaits d’eux-mêmes. Mowgli n’avait
-jamais vu de ville hindoue auparavant, et, bien que celle-ci ne fût
-guère qu’un amoncellement de ruines, le spectacle lui parut aussi
-splendide qu’étonnant. Quelque roi l’avait bâtie, au <span class="pagenum" id="Page_79">79</span> temps jadis,
-sur une petite colline. On pouvait encore discerner les chaussées de
-pierre qui conduisaient aux portes en ruines où de derniers éclats
-de bois pendaient aux gonds rongés de rouille. Des arbres avaient
-poussé entre les pierres des murs, les créneaux étaient tombés et
-s’effritaient par terre, des lianes sauvages, aux fenêtres des tours,
-se balançaient en grosses touffes le long des murs.</p>
-
-<p>Un grand palais sans toit couronnait la colline, le marbre des cours
-d’honneur et des fontaines se fendait, tout taché de rouge et de vert,
-et les galets mêmes des cours où habitaient naguère les éléphants
-du roi avaient été soulevés et écartés par les herbes et les jeunes
-arbres. Du palais, on pouvait voir les innombrables rangées de maisons
-sans toits qui composaient la ville, semblables à des rayons de miel
-vides remplis de ténèbres; le bloc de pierre informe qui avait été une
-idole, sur la place où se rencontraient quatre routes; les puits et
-les rigoles aux coins des rues où se trouvaient jadis les réservoirs
-publics, et les dômes brisés des temples avec les figuiers sauvages qui
-sortaient de leurs flancs.</p>
-
-<p>Les singes appelaient ce lieu leur cité, et affectaient de mépriser le
-peuple de la jungle parce qu’il vit dans la forêt. Et cependant, ils
-ne savaient jamais <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> à quel usage avaient été destinés les édifices
-ni comment s’en servir. Ils s’asseyaient en cercles dans le vestibule
-conduisant à la chambre du conseil royal, grattaient leurs puces, et
-prétendaient être des hommes; ou bien ils couraient au travers des
-maisons sans toits, ramassaient dans un coin des plâtras et de vieilles
-briques, puis oubliaient où ils les avaient cachés; ou bien ils se
-battaient, ils criaient, ils se bousculaient en foule, puis, cessaient
-tout à coup pour jouer du haut en bas des terrasses, dans les jardins
-du roi où ils secouaient les rosiers et les orangers pour le plaisir
-d’en voir tomber les fruits et les fleurs. Ils exploraient tous les
-passages, tous les souterrains du palais et les centaines de petites
-chambres obscures, mais ils ne se rappelaient jamais ce qu’ils avaient
-vu ou pas; et ils erraient ainsi au hasard, un par un, deux par deux,
-ou par groupes, en se disant l’un à l’autre qu’ils faisaient comme les
-hommes. Ils buvaient aux réservoirs dont ils troublaient l’eau, et se
-battaient pour en approcher, puis s’élançaient tous ensemble en masses
-compactes et criaient:</p>
-
-<p>—Il n’y a personne dans la jungle d’aussi sage, d’aussi bon, d’aussi
-intelligent, d’aussi fort et d’aussi doux que les Bandar-Log.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_81">81</span></p>
-
-<p>Ensuite ils recommençaient jusqu’à ce que, fatigués de la ville, ils
-retournassent aux cimes des arbres, dans l’espoir que le peuple de la
-jungle les remarquerait.</p>
-
-<p>Mowgli, qui avait été élevé sous la Loi de la Jungle, n’aimait ni ne
-comprenait ce genre de vie. Il était tard dans l’après-midi quand
-les singes, le traînant, arrivèrent aux Grottes Froides. Et, au lieu
-d’aller dormir, comme Mowgli l’aurait fait après un long voyage, ils
-se prirent par la main, et se mirent à danser en chantant leurs plus
-folles chansons. Un des singes fit un discours, et dit à ses compagnons
-que la capture de Mowgli marquait une nouvelle étape dans l’histoire
-des Bandar-Log, car il allait leur montrer comment on entrelaçait des
-branches et des roseaux pour s’en faire un abri contre la pluie et le
-vent. Mowgli cueillit quelques lianes et se mit à les tresser; les
-singes essayèrent de l’imiter, mais, au bout de quelques minutes, ils
-n’y prenaient déjà plus d’intérêt et se mirent à tirer les queues de
-leurs camarades, ou à sauter des quatre pattes en toussant.</p>
-
-<p>—Je voudrais manger, dit Mowgli. Je suis un étranger dans cette partie
-de la jungle. Apportez-moi de la nourriture, ou permettez-moi de
-chasser ici.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_82">82</span></p>
-
-<p>Vingt ou trente singes bondirent au dehors pour lui rapporter des noix
-et des pawpaws sauvages; mais ils se mirent à se battre en route,
-et cela leur eût donné trop de peine de revenir avec ce qui restait
-de fruits. Mowgli était endolori et furieux autant qu’affamé, et il
-errait dans la cité vide, lançant de temps à autre le cri de chasse des
-étrangers, mais personne ne lui répondait, et il pensait qu’en vérité
-c’était un mauvais gîte qu’il avait atteint là.</p>
-
-<p>—Tout ce qu’a dit Baloo au sujet des Bandar-Log est vrai, songeait-il
-en lui-même. Ils sont sans loi, sans cri de chasse, et sans chefs...
-rien qu’en mots absurdes et en petites mains adroites et pillardes. De
-sorte que si je meurs de faim ou suis tué en cet endroit, ce sera par
-ma propre faute. Mais il faut que j’essaie de retourner dans ma jungle.
-Baloo me battra sûrement, mais cela vaudra mieux que de faire la chasse
-à des billevesées en compagnie des Bandar-Log.</p>
-
-<p>A peine se dirigeait-il vers le mur de la ville, que les singes le
-tirèrent en arrière, en lui disant qu’il ne connaissait pas son
-bonheur, et en le pinçant pour lui donner de la reconnaissance.
-Il serra les dents et ne dit rien, mais marcha, parmi le tumulte
-des singes braillants, jusqu’à une terrasse <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> qui dominait les
-réservoirs de grès rouge à demi remplis d’eau de pluie. Au centre de la
-terrasse, se dressaient les ruines d’un pavillon, tout de marbre blanc,
-bâti pour des reines mortes depuis cent ans. Le toit, en forme de dôme,
-s’était écroulé à demi et bouchait le passage souterrain par lequel
-les reines avaient coutume de venir du palais. Mais les murs étaient
-faits d’écrans de marbre découpés, merveilleux ouvrage d’entrelacs
-blancs comme le lait, incrustés d’agates, de cornalines, de jaspe et
-de lapis-lazuli; et lorsque la lune se montra par-dessus la montagne,
-elle brilla au travers du lacis ajouré, projetant sur le sol des ombres
-semblables à une broderie de velours noir.</p>
-
-<p>Tout meurtri, las et affamé qu’il fût, Mowgli ne put, malgré tout,
-s’empêcher de rire quand les Bandar-Log se mirent, par vingt à la fois,
-à lui dire combien ils étaient grands, sages, forts et doux, et quelle
-folie c’était à lui de vouloir les quitter.</p>
-
-<p>—Nous sommes grands. Nous sommes libres. Nous sommes étonnants. Nous
-sommes le peuple le plus étonnant de toute la jungle! Nous le disons
-tous, aussi, ce doit-il être vrai, criaient-ils. Maintenant, comme tu
-nous entends pour la première fois, et que tu es à même de rapporter
-nos paroles au <span class="pagenum" id="Page_84">84</span> peuple de la jungle afin qu’il nous remarque dans
-l’avenir, nous te dirons tout ce qui concerne nos excellentes personnes.</p>
-
-<p>Mowgli ne fit aucune objection, et les singes se rassemblèrent par
-centaines et centaines sur la terrasse pour écouter leurs propres
-orateurs chanter les louanges des Bandar-Log, et, toutes les fois
-qu’un orateur s’arrêtait par manque de respiration, ils criaient tous
-ensemble:</p>
-
-<p>—C’est vrai, nous sommes tous du même avis.</p>
-
-<p>Mowgli hochait la tête, battait des paupières et disait: Oui, quand ils
-lui posaient une question; mais, tant de bruit lui donnait le vertige.</p>
-
-<p>—Tabaqui, le chacal, doit avoir mordu tous ces gens, se disait-il, et
-maintenant ils ont la rage. Certainement c’est la <i>dewanee</i>, la folie.
-Ne dorment-ils donc jamais?... Tiens, voici un nuage sur cette lune de
-malheur. Si c’était seulement un nuage assez gros pour que je puisse
-tenter de me sauver dans l’obscurité. Mais... je suis si las!</p>
-
-<p>Deux fidèles guettaient le même nuage du fond du fossé en ruines, au
-bas du mur de la ville; car Bagheera et Kaa, sachant bien le danger que
-présentait le Peuple Singe en masse, ne voulaient pas courir de risques
-inutiles. Les singes ne luttent <span class="pagenum" id="Page_85">85</span> jamais à moins d’être cent contre
-un, et peu de monde, dans la jungle, tient à jouer semblable partie.</p>
-
-<p>—Je vais aller au mur de l’ouest, murmura Kaa, et fondre sur eux
-brusquement à la faveur du sol en pente. Ils ne se jetteront pas sur
-mon dos, à moi, malgré leur nombre, mais...</p>
-
-<p>—Je le sais, dit Bagheera. Que Baloo n’est-il ici! Mais il faut faire
-ce qu’on peut. Quand ce nuage va couvrir la lune, j’irai vers la
-terrasse: ils tiennent là une sorte de conseil au sujet de l’enfant.</p>
-
-<p>—Bonne chasse, dit Kaa d’un air farouche.</p>
-
-<p>Et il glissa vers le mur de l’ouest. C’était le moins en ruines, et le
-gros serpent perdit quelque temps à trouver un chemin pour atteindre
-le haut des pierres. Le nuage cachait la lune, et comme Mowgli se
-demandait ce qui allait arriver, il entendit le pas léger de Bagheera
-sur la terrasse. La panthère noire avait gravi le talus presque sans
-bruit, et, sachant qu’il ne fallait pas perdre son temps à mordre,
-frappait autour d’elle de droite et de gauche parmi les singes assis
-autour de Mowgli en cercles de cinquante et soixante rangs d’épaisseur.
-Il y eut un hurlement d’effroi et de rage, et, comme Bagheera <span class="pagenum" id="Page_86">86</span>
-trébuchait sur les corps qui roulaient en se débattant sous elle, un
-singe cria:</p>
-
-<p>—Il n’y en a qu’un ici! Tuez! Tue!</p>
-
-<p>Une mêlée confuse de singes, mordant, griffant, déchirant, arrachant,
-se referma sur Bagheera, pendant que cinq ou six d’entre eux,
-s’emparant de Mowgli, le remorquaient jusqu’en haut du pavillon et le
-poussaient par le trou du dôme brisé. Un enfant élevé par les hommes se
-serait affreusement meurtri, car la chute mesurait quinze bons pieds,
-mais Mowgli tomba comme Baloo lui avait appris à tomber, et toucha le
-sol les pieds les premiers.</p>
-
-<p>—Reste ici, crièrent les singes, jusqu’à ce que nous ayons tué tes
-amis, et plus tard nous reviendrons jouer avec toi... si le Peuple
-Venimeux te laisse en vie.</p>
-
-<p>—Nous sommes du même sang, vous et moi,—dit vivement Mowgli en
-lançant l’appel des serpents.</p>
-
-<p>Il put entendre un frémissement et des sifflements dans les décombres
-tout autour de lui, et il lança l’appel une seconde fois pour être sûr.</p>
-
-<p>—Bien, ssso...! A bas les capuchons, vous tous!—dirent une
-demi-douzaine de voix basses (toute ruine dans l’Inde devient tôt ou
-tard un repaire de serpents, et le vieux pavillon grouillait de <span class="pagenum" id="Page_87">87</span>
-cobras).—Reste tranquille, petit frère, car tes pieds pourraient nous
-faire mal.</p>
-
-<p>Mowgli se tint immobile autant qu’il lui fut possible, épiant à travers
-le réseau de marbre, et prêtant l’oreille au furieux tapage où luttait
-la panthère noire: hurlements, glapissements, bousculades, que dominait
-le râle rauque et profond de Bagheera, tandis qu’elle rompait, fonçait,
-plongeait et virait sous les tas compacts de ses ennemis. Pour la
-première fois, depuis sa naissance, Bagheera luttait pour défendre sa
-vie.</p>
-
-<p>—Baloo doit être près; Bagheera ne serait pas venue seule, pensait
-Mowgli.</p>
-
-<p>Et il cria à haute voix:—Au réservoir! Bagheera. Gagne les citernes.
-Gagne-les et plonge! Vers l’eau!</p>
-
-<p>Bagheera entendit, et le cri qui lui apprenait le salut de Mowgli lui
-rendit un nouveau courage. Elle s’ouvrit un chemin, avec des efforts
-désespérés, pouce par pouce, droit dans la direction des réservoirs,
-avançant péniblement en silence. Alors, du mur en ruines le plus voisin
-de la jungle, s’éleva, comme un roulement, le cri de guerre de Baloo.
-Le vieil ours avait fait de son mieux, mais il n’avait pu arriver plus
-tôt.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_88">88</span></p>
-
-<p>—Bagheera, cria-t-il, me voici. Je grimpe! Je me hâte! <i>Ahuwora!</i> Les
-pierres glissent sous mes pieds! Attendez, j’arrive, ô très infâmes
-Bandar-Log!</p>
-
-<p>Il n’apparut, haletant au haut de la terrasse, que pour disparaître
-jusqu’à la tête sous une vague de singes; mais il se cala carrément sur
-ses hanches, et, ouvrant ses pattes de devant, il en étreignit autant
-qu’il en pouvait tenir et se mit à cogner d’un mouvement régulier:
-bat... bat... bat, qu’on eût pris pour le rythme cadencé d’une roue à
-aubes. Un bruit de chute et d’eau rejaillissante avertit Mowgli que
-Bagheera s’était fait un chemin jusqu’au réservoir où les singes ne
-pouvaient suivre. La panthère resta là, suffoquant, la tête juste hors
-de l’eau, tandis que les singes, échelonnés sur les marches rouges, par
-trois rangs de profondeur, dansaient de rage de haut en bas, prêts à
-l’attaquer de tous les côtés à la fois, si elle faisait mine de sortir
-pour venir au secours de Baloo. Ce fut alors que Bagheera souleva son
-menton tout dégouttant d’eau, et, de désespoir, lança l’appel des
-serpents pour demander protection:</p>
-
-<p>—Nous sommes du même sang, vous et moi.</p>
-
-<p>Kaa, croyait-elle, avait tourné queue à la dernière <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> minute. Et
-Baloo, à demi suffoqué sous les singes au bord de la terrasse, ne put
-retenir un ricanement en entendant la panthère noire appeler à l’aide.</p>
-
-<p>Kaa venait à peine de se frayer une route par-dessus le mur de l’ouest,
-prenant terre d’un effort qui délogea une des pierres du faîte pour
-l’envoyer rouler dans le fossé. Il n’avait pas l’intention de perdre
-aucun des avantages du terrain; aussi se roula-t-il et déroula-t-il une
-ou deux fois, pour être sûr que chaque pied de son long corps était
-en condition. Pendant ce temps, la lutte avec Baloo continuait, les
-singes glapissaient dans le réservoir autour de Bagheera, et Mang, la
-chauve-souris, volant de-ci de-là, portait la nouvelle de la grande
-bataille à travers la jungle, si bien que Hathi, l’éléphant sauvage
-lui-même, se mit à barrisser et que, très loin, des bandes de singes
-dispersées, que le bruit réveillait, accoururent, en bondissant à
-travers les routes des arbres, à l’aide de leurs camarades des Grottes
-Froides, et que le fracas de la lutte effaroucha tous les oiseaux du
-jour à des milles à la ronde.</p>
-
-<p>Alors vint Kaa, tout droit, rapidement, avec la hâte de tuer. La
-puissance de combat d’un python <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> réside dans le choc de sa tête
-appuyée de toute la force et de tout le poids de son corps. Si vous
-pouvez imaginer une lance, ou un bélier, ou un marteau lourd d’à peu
-près une demi-tonne, conduit et habité par une volonté froide et calme,
-vous pouvez grossièrement vous figurer à quoi ressemblait Kaa dans le
-combat. Un python de quatre ou cinq pieds peut renverser un homme s’il
-le frappe en pleine poitrine; or, Kaa, vous le savez, avait trente
-pieds de long. Son premier coup fut donné au cœur même de la masse
-des singes qui s’acharnaient sur Baloo, envoyé à son but bouche close
-et sans bruit. Il n’y en eut pas besoin d’un second. Les singes se
-dispersèrent aux cris de:</p>
-
-<p>—Kaa! C’est Kaa! Fuyez! Fuyez!...</p>
-
-<p>Depuis des générations les singes avaient été tenus en respect par
-l’épouvante où les plongeaient les histoires de leurs aînés à propos
-de Kaa, le voleur nocturne, qui glisse le long des branches aussi
-doucement que s’étend la mousse, et enlève aisément le singe le plus
-vigoureux; du vieux Kaa, qui peut se rendre tellement pareil à une
-branche morte ou à une souche pourrie que les plus avisés s’y laissent
-prendre, jusqu’à ce que la branche les saisisse. Kaa était tout ce que
-craignaient les singes <span class="pagenum" id="Page_91">91</span> dans la jungle, car aucun d’eux ne savait
-où s’arrêtait son pouvoir, aucun d’eux ne pouvait le regarder en face,
-et aucun d’eux n’était jamais sorti vivant de son étreinte.</p>
-
-<p>Aussi fuyaient-ils, en bégayant de terreur, sur les murs et les
-toits des maisons, tandis que Baloo poussait un profond soupir de
-soulagement. Quoique sa fourrure fût beaucoup plus épaisse que celle
-de Bagheera, il avait cruellement souffert de la lutte. Alors, Kaa
-ouvrit la bouche pour la première fois: un long mot siffla, et les
-singes qui, au loin, se pressaient de venir à la défense des Grottes
-Froides, s’arrêtèrent où ils étaient, cloués par l’épouvante, tandis
-que les branches qu’ils chargeaient pliaient et craquaient sous leur
-poids. Les singes, sur les murs et les maisons vides, turent subitement
-leurs cris, et, dans le silence qui tomba sur la cité, Mowgli entendit
-Bagheera secouer ses flancs humides en sortant du réservoir. Puis, la
-clameur recommença. Les singes bondirent plus haut sur les murs; ils se
-cramponnèrent aux cous des grandes idoles de pierre, et poussèrent des
-cris perçants en sautillant le long des créneaux, tandis que Mowgli,
-qui dansait de joie dans le pavillon, collait son œil aux jours du
-marbre et huait à la <span class="pagenum" id="Page_92">92</span> façon des hiboux, entre ses dents de devant,
-pour se moquer et montrer son mépris.</p>
-
-<p>—Remonte le petit d’homme par la trappe; je ne peux pas faire
-davantage, haleta Bagheera. Prenons le petit d’homme, et fuyons. Ils
-pourraient nous attaquer de nouveau.</p>
-
-<p>—Ils ne bougeront plus, jusqu’à ce que je le leur ordonne. Restez.
-Sssso!</p>
-
-<p>Kaa siffla, et le silence se répandit une fois de plus sur la cité.</p>
-
-<p>—Je ne pouvais pas venir plus tôt, camarade... mais... j’ai cru en
-vérité t’entendre appeler...</p>
-
-<p>Cela s’adressait à Bagheera.</p>
-
-<p>—Je... je peux avoir crié dans la lutte, répondit Bagheera. Baloo,
-es-tu blessé?</p>
-
-<p>—Je ne suis pas sûr qu’ils ne m’aient pas taillé en cent petits
-oursons,—dit Baloo en secouant gravement ses pattes l’une après
-l’autre.—<i>Wow!</i> Je suis moulu. Kaa, nous te devons, je pense, la
-vie... Bagheera et moi.</p>
-
-<p>—Peu importe. Où est l’hommeau?</p>
-
-<p>—Ici, dans une trappe; je ne peux pas grimper, cria Mowgli.</p>
-
-<p>La courbe du dôme écroulé s’arrondissait sur sa tête.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_93">93</span></p>
-
-<p>—Emmenez-le! Il danse comme Mor, le paon. Il va écraser nos petits,
-dirent les cobras de l’intérieur.</p>
-
-<p>—Ah! ah!—dit Kaa avec un petit rire;—il a des amis partout, cet
-hommeau! Recule-toi, petit; et cachez-vous, Peuple du Poison. Je vais
-briser le mur.</p>
-
-<p>Kaa examina la maçonnerie avec soin, jusqu’à ce qu’il découvrît, dans
-le réseau du marbre, une lézarde plus pâle dénotant un point faible.
-Il donna deux ou trois légers coups de tête pour se rendre compte de
-la distance; puis, élevant six pieds de son corps au-dessus du sol, il
-lança de toutes ses forces, le nez en avant, une demi-douzaine de coups
-de bélier. Le travail à jour céda, s’émietta en un nuage de poussière
-et de gravats, et Mowgli se jeta d’un bond par l’ouverture entre Baloo
-et Bagheera... un bras passé autour de chaque gros cou.</p>
-
-<p>—Es-tu blessé?—demanda Baloo, en le serrant doucement.</p>
-
-<p>—Je suis meurtri, j’ai faim, et je ne suis pas moulu à moitié. Mais...
-oh!... ils vous ont <ins class="correction" title="cruellelement">cruellement</ins> malmenés, mes frères. Vous saignez.</p>
-
-<p>—Il y en a d’autres,—dit Bagheera en se léchant <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> les lèvres, et
-en regardant les singes morts sur la terrasse et autour du réservoir.</p>
-
-<p>—Ce n’est rien, ce n’est rien, si tu es sauf, ô mon orgueil entre
-toutes les petites grenouilles! pleura Baloo.</p>
-
-<p>—Nous jugerons de cela plus tard,—dit Bagheera d’un ton sec qui ne
-plut pas du tout à Mowgli.—Mais voici Kaa, auquel nous devons l’issue
-de la bataille, et toi, la vie. Remercie-le suivant nos coutumes,
-Mowgli.</p>
-
-<p>Mowgli se tourna, et vit la tête du grand Python qui oscillait à un
-pied au-dessus de la sienne.</p>
-
-<p>—Ainsi, c’est là cet hommeau, dit Kaa. Sa peau est très douce, et
-il ne diffère pas beaucoup des Bandar-Log. Aie soin, petit, que je
-ne te prenne jamais pour un singe par quelque crépuscule où j’aie
-nouvellement changé d’habit.</p>
-
-<p>—Nous sommes du même sang, toi et moi, répondit Mowgli. Je te dois la
-vie, cette nuit. Ma proie sera ta proie, si jamais tu as faim, ô Kaa!</p>
-
-<p>—Tous mes remerciements, petit frère, dit Kaa, dont l’œil narquois
-brillait. Et que peut tuer un si hardi chasseur? Je demande à suivre la
-prochaine fois qu’il se mettra en campagne.</p>
-
-<p>—Je ne tue rien..., je suis trop petit..., mais <span class="pagenum" id="Page_95">95</span> je rabats les
-chèvres au-devant de ceux qui savent s’en servir. Quand tu te sentiras
-vide, viens à moi, et tu verras si je dis la vérité. J’ai quelque
-habileté grâce à ceci—il montra ses mains—et si jamais tu tombes dans
-un piège, je peux payer la dette que je te dois, ainsi que celle que je
-dois à Bagheera et à Baloo ici présents. Bonne chasse à vous tous, mes
-maîtres.</p>
-
-<p>—Bien dit! grommela Baloo.</p>
-
-<p>Car Mowgli avait joliment tourné ses remerciements.</p>
-
-<p>Le Python laissa tomber légèrement sa tête, pour une minute, sur
-l’épaule de Mowgli.</p>
-
-<p>—Cœur brave, et langue courtoise, dit-il, ils te conduiront loin
-dans la jungle, petit... Mais maintenant, va-t’en vite avec tes amis.
-Va-t’en dormir, car la lune se couche, et il vaut mieux que tu ne voies
-pas ce qui va suivre.</p>
-
-<p>La lune s’enfonçait derrière les collines, et les rangs de singes
-tremblants, pressés les uns contre les autres sur les murs et les
-créneaux, paraissaient comme des franges grelottantes et déchiquetées.
-Baloo descendit au réservoir pour y boire, et Bagheera commença à
-mettre de l’ordre dans sa fourrure, tandis que Kaa rampait vers le
-centre de <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> la terrasse et fermait ses mâchoires d’un claquement
-sonore qui attirait sur lui les yeux de tous les singes.</p>
-
-<p>—La lune se couche, dit-il. Y a-t-il encore assez de lumière pour voir?</p>
-
-<p>Des murs vint un gémissement comme celui du vent à la pointe des arbres:</p>
-
-<p>—Nous voyons, ô Kaa!</p>
-
-<p>—Bien. Et maintenant, voici la danse... la danse de la Faim de Kaa.
-Restez tranquilles et regardez!</p>
-
-<p>Il se roula deux ou trois fois en un grand cercle, en agitant sa tête
-de droite et de gauche d’un mouvement de navette. Puis il se mit à
-faire des boucles et des huit avec son corps, des triangles visqueux
-qui se fondaient en carrés mous, en pentagones, en tertres mouvants,
-tout cela sans se reposer, sans se hâter, sans jamais interrompre le
-sourd bourdonnement de sa chanson. La nuit se faisait de plus en plus
-noire; bientôt, on ne distingua plus la lente et changeante ondulation
-du corps, mais on pouvait entendre le bruissement des écailles.</p>
-
-<p>Baloo et Bagheera se tenaient immobiles comme des pierres, des
-grognements au fond de la gorge, le cou hérissé, et Mowgli regardait
-tout étonné.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_97">97</span></p>
-
-<p>—Bandar-Log—dit enfin la voix de Kaa,—pouvez-vous bouger mains ou
-pieds sans mon ordre? Parlez!</p>
-
-<p>—Sans ton ordre nous ne pouvons bouger ni pieds ni mains, ô Kaa!</p>
-
-<p>—Bien! Approchez d’un pas plus près de moi.</p>
-
-<p>Les rangs des singes, irrésistiblement, ondulèrent en avant, et Baloo
-et Bagheera firent avec eux un pas raide.</p>
-
-<p>—Plus près! siffla Kaa.</p>
-
-<p>Et tous entrèrent en mouvement de nouveau.</p>
-
-<p>Mowgli posa ses mains sur Baloo et sur Bagheera pour les entraîner au
-loin, et les deux grosses bêtes tressaillirent comme si on les eût
-réveillées au milieu d’un rêve.</p>
-
-<p>—Laisse ta main sur mon épaule, murmura Bagheera. Laisse-la, ou je
-vais être obligée de retourner... de retourner vers Kaa. Aah!</p>
-
-<p>—Mais ce n’est que le vieux Kaa en train de faire des ronds dans la
-poussière, dit Mowgli, allons-nous-en.</p>
-
-<p>Et tous trois se glissèrent à travers une brèche des murs pour gagner
-la jungle.</p>
-
-<p>—Whoof!—dit Baloo, quand il se retrouva <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> dans la calme atmosphère
-des arbres.—Jamais plus je ne ferai un allié de Kaa.</p>
-
-<p>Et il se secoua du haut en bas.</p>
-
-<p>—Il en sait plus que nous,—dit Bagheera, en frissonnant.—Un peu
-plus, si j’étais restée, je marchais dans sa gueule.</p>
-
-<p>—Plus d’un prendra cette route avant que la lune se lève de nouveau,
-dit Baloo. Il fera bonne chasse... à sa manière.</p>
-
-<p>—Mais qu’est-ce que tout cela signifiait?—dit Mowgli, qui ne savait
-rien de la puissance de fascination du python.—Je n’ai rien vu de plus
-qu’un gros serpent en train de faire des ronds ridicules, jusqu’à ce
-qu’il fît noir. Et son nez était tout abîmé. Oh! Oh!</p>
-
-<p>—Mowgli,—dit Bagheera avec irritation,—son nez était abîmé à cause
-de toi, comme c’est à cause de toi que sont déchirés mes oreilles et
-mes flancs et mes pattes, ainsi que le mufle et les épaules de Baloo.
-Ni Baloo ni Bagheera ne seront en humeur de chasser avec plaisir
-pendant de longs jours.</p>
-
-<p>—Ce n’est rien, dit Baloo, nous sommes rentrés en possession du petit
-d’homme.</p>
-
-<p>—C’est vrai, mais il nous coûte cher; il nous a coûté du temps qu’on
-aurait pu passer en chasses <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> utiles, des blessures, du poil (je
-suis à moitié pelée tout le long du dos) et enfin de l’honneur. Je dis
-de l’honneur, car rappelle-toi, Mowgli, que moi, la panthère noire,
-j’ai été forcée d’appeler Kaa à l’aide, et que tu nous as vus, Baloo et
-moi, demeurer stupides comme de petits oiseaux devant la Danse de la
-Faim. Tout ceci, petit d’homme, vient de tes jeux avec les Bandar-Log.</p>
-
-<p>—C’est vrai, c’est vrai, dit Mowgli avec chagrin. Je suis un vilain
-petit d’homme, et je me sens le cœur bien triste.</p>
-
-<p>—Hum! Que dit la Loi de la Jungle, Baloo?</p>
-
-<p>Baloo ne voulait pas accabler Mowgli, mais il ne pouvait prendre de
-tempéraments avec la loi; aussi mâchonna-t-il:</p>
-
-<p>—Chagrin n’est pas punition. Mais souviens-t’en, Bagheera... il est
-tout petit!</p>
-
-<p>—Je m’en souviendrai; mais il a mal fait, et les coups méritent
-maintenant des coups. Mowgli, as-tu quelque chose à dire?</p>
-
-<p>—Rien. J’ai eu tort. Baloo et toi, vous êtes blessés. C’est juste.</p>
-
-<p>Bagheera lui donna une demi-douzaine de tapes, amicales pour une
-panthère (elles auraient à peine réveillé un de ses propres petits),
-mais qui furent <span class="pagenum" id="Page_100">100</span> pour un enfant de sept ans une correction aussi
-sévère qu’on pourrait souhaiter d’en éviter. Quand ce fut fini, Mowgli
-éternua, et tâcha de se reprendre, sans un mot.</p>
-
-<p>—Maintenant, dit Bagheera, saute sur mon dos, petit frère, et
-retournons à la maison.</p>
-
-<p>Une des beautés de la Loi de la Jungle, c’est que la punition règle
-tous les comptes. C’en est fini après de toutes tracasseries.</p>
-
-<p>Mowgli laissa tomber sa tête sur le dos de Bagheera, et s’endormit si
-profondément qu’il ne s’éveilla même pas lorsqu’on le déposa dans la
-caverne de ses frères.</p>
-
- <hr class="deco" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_101">101</span></p>
-
-<div class="subchapter">
- <h3 id="ch_2a">CHANSON DE ROUTE<br />
- <span class="small80">DES BANDAR-LOG</span></h3>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i0">Voyez-nous passer festonnant la brume</div>
- <div class="i0">A mi-chemin de la jalouse lune!</div>
- <div class="i0">N’enviez-vous pas nos libres tribus?</div>
- <div class="i0">Que penseriez-vous de deux mains de plus?</div>
- <div class="i0">N’aimeriez-vous pas cette queue au tour</div>
- <div class="i0">Plus harmonieux que l’arc de l’Amour?...</div>
- <div class="i0">Vous vous fâchez?... Ça n’est pas important,</div>
- </div>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i0"><i>Frère, regarde ta queue</i></div>
- <div class="i2"><i>Qui pend!</i></div>
- </div>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i0">Sur la branche haute en rangs nous rêvons</div>
- <div class="i0">A de beaux secrets que seuls nous savons,</div>
- <div class="i0">Songeant aux exploits que le monde espère,</div>
- <div class="i0">Et qu’à l’instant notre génie opère,</div>
- <div class="i0">Quelque chose de noble et sage fait</div>
- <div class="i0">De par la vertu d’un simple souhait...</div>
- <div class="i0">Quoi?... Je ne sais plus... Etait-ce important?</div>
- </div>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i0"><i>Frère, regarde ta queue</i></div>
- <div class="i2"><i>Qui pend!</i></div>
- </div>
-</div>
-
-<div class="poetry-container"><span class="pagenum" id="Page_102">102</span>
- <div class="poetry">
- <div class="i0">Tous les différents langages ou cris</div>
- <div class="i0">D’oiseau, de reptile ou de fauve appris,</div>
- <div class="i0">Plume, écaille, poil, chants de plaine ou bois,</div>
- <div class="i0">Jacassons-les vite et tous à la fois!</div>
- <div class="i0">Excellent! Parfait! Voilà que nous sommes</div>
- <div class="i0">Maintenant pareils tout à fait aux hommes!</div>
- <div class="i0">Jouons à l’homme... est-ce bien important?</div>
- </div>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i0"><i>Frère, regarde ta queue</i></div>
- <div class="i2"><i>Qui pend!</i></div>
- </div>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i8"><i>Le peuple-singe est étonnant.</i></div>
- <div class="i0"><i>Venez! Notre essaim, bondissant dans les grands bois, monte et descend</i></div>
- <div class="i0"><i>En fusée aux sommets légers où mûrit le raisin sauvage,</i></div>
- <div class="i0"><i>Par le bois mort que nous cassons et le beau bruit que nous faisons,</i></div>
- <div class="i0"><i>Oh, soyez sûrs que nous allons consommer un sublime ouvrage!</i></div>
- </div>
-</div>
-
-<hr class="page" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 id="ch_3">«AU TIGRE, AU TIGRE!»</h2>
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-<div class="poetry-container"><span class="pagenum" id="Page_104">104</span>
- <div class="poetry">
- <div class="i0">Reviens-tu content, chasseur fier?</div>
- <div class="i1"><i>Frère, à l’affût j’eus froid hier.</i></div>
- <div class="i0">C’est ton gibier que j’aperçois?</div>
- <div class="i1"><i>Frère, il broute encore sous bois.</i></div>
- <div class="i0">Où donc ta force et ton orgueil?</div>
- <div class="i1"><i>Frère, ils ont fui mon cœur en deuil.</i></div>
- <div class="i0">Si vite pourquoi donc courir?</div>
- <div class="i1"><i>Frère, à mon trou je vais mourir.</i></div>
- </div>
-</div>
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-<p><span class="pagenum" id="Page_105">105</span></p>
-
-<p class="p3">Quand Mowgli quitta la caverne du loup, après sa querelle avec le clan
-au Rocher du Conseil, il descendit aux terres cultivées où habitaient
-les villageois, mais il ne voulut pas s’y arrêter: la jungle était trop
-proche, et il savait qu’il s’était fait au moins un ennemi dangereux au
-Conseil. Il continua sa course par le chemin raboteux qui descendait
-la vallée; il le suivit au grand trot, d’une seule traite, environ
-vingt milles, et parvint à une contrée qu’il ne connaissait pas. La
-vallée s’ouvrait sur une grande plaine parsemée de rochers et coupée de
-ravins. A un bout se trouvait un petit village, et à l’autre l’épaisse
-jungle s’abaissait rapidement vers les pâturages et s’y arrêtait net,
-comme si on l’eût coupée d’un coup de bêche. Partout dans la plaine
-les bœufs et les buffles paissaient, et, quand les petits garçons
-qui sont chargés de la garde des troupeaux aperçurent <span class="pagenum" id="Page_106">106</span> Mowgli, ils
-poussèrent des cris et se sauvèrent, et les chiens parias jaunes, qui
-errent toujours autour d’un village hindou, se mirent à aboyer. Mowgli
-avança, car il se sentait très faim, et en arrivant à la barrière du
-village, il vit le gros buisson épineux, que l’on tirait devant, chaque
-jour au crépuscule, poussé sur l’un des côtés.</p>
-
-<p>—Hum!—dit-il, car il avait rencontré plus d’une de ces barricades
-dans ses expéditions nocturnes en quête de choses à manger.—Ainsi, les
-hommes craignent le peuple de la jungle même ici!</p>
-
-<p>Il s’assit près de la barrière, et au premier homme qui sortit, il se
-leva, ouvrit la bouche, et en désigna du doigt le fond, pour indiquer
-qu’il avait besoin de nourriture. L’homme écarquilla les yeux, et
-remonta en courant l’unique rue du village, appelant le prêtre, qui
-était un gros homme vêtu de blanc avec une marque rouge et jaune sur
-le front. Le prêtre vint à la barrière, et, avec lui, plus de cent
-personnes écarquillant aussi les yeux, parlant, criant et se montrant
-Mowgli du doigt.</p>
-
-<p>—Ils n’ont point de façons, ces gens qu’on appelle des hommes! se dit
-Mowgli. Il n’y a que le singe gris capable de se conduire comme ils le
-font.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_107">107</span></p>
-
-<p>Et il rejeta en arrière ses longs cheveux et fronça le sourcil en
-regardant la foule.</p>
-
-<p>—Qu’y a-t-il là d’effrayant? dit le prêtre. Regardez les marques de
-ses bras et de ses jambes. Ce sont les morsures des loups. Ce n’est
-qu’un enfant-loup échappé de la jungle.</p>
-
-<p>Naturellement, en jouant avec lui, les petits loups avaient souvent
-mordu Mowgli plus fort qu’ils ne voulaient, et il avait les jambes et
-les bras couverts de balafres blanches. Mais il eût été la dernière
-personne du monde à nommer cela des morsures, car il savait, lui, ce
-que mordre veut dire.</p>
-
-<p>—Arré! Arré!—crièrent en même temps deux ou trois femmes.—Mordu par
-les loups, pauvre enfant! C’est un beau garçon. Il a les yeux comme du
-feu. Parole d’honneur, Messua, il ressemble à ton garçon qui fut enlevé
-par le tigre.</p>
-
-<p>—Laissez-moi voir! dit une femme qui portait de lourds anneaux de
-cuivre aux poignets et aux chevilles.</p>
-
-<p>Et elle étendit la main au dessus de ses yeux pour regarder
-attentivement Mowgli.</p>
-
-<p>—C’est vrai. Il est plus maigre, mais il a tout à fait le regard de
-mon garçon.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_108">108</span></p>
-
-<p>Le prêtre était un habile homme, et il savait que Messua était la femme
-du plus riche habitant de l’endroit. Il leva les yeux au ciel pendant
-une minute, et dit solennellement:</p>
-
-<p>—Ce que la jungle a pris, la jungle l’a rendu. Emmène ce garçon chez
-toi, ma sœur, et n’oublie pas d’honorer le prêtre qui voit si loin
-dans la vie des hommes.</p>
-
-<p>—Par le taureau qui me racheta! dit Mowgli en lui-même, du diable si,
-avec toutes ces paroles, on ne se croirait pas à un autre examen du
-clan! Allons, puisque je suis un homme, il faut me conduire en homme.</p>
-
-<p>La foule se dispersa en même temps que la femme faisait signe à Mowgli
-de venir dans sa bulle, où il y avait un lit laqué de rouge, un large
-coffre à grains en terre cuite, orné de curieux dessins en relief, une
-demi-douzaine de casseroles en cuivre, l’image d’un dieu hindou dans
-une petite niche, et, sur le mur, un vrai miroir, tel qu’il s’en trouve
-pour huit sous dans les foires de campagne.</p>
-
-<p>Elle lui donna un grand verre de lait et du pain, puis elle lui posa
-la main sur la tête et le regarda au fond des yeux... Elle pensait que
-peut-être c’était là son fils, son fils revenu de la jungle <span class="pagenum" id="Page_109">109</span> où le
-tigre l’avait emporté. Aussi lui dit-elle:</p>
-
-<p>—Nathoo, Nathoo!...</p>
-
-<p>Mowgli ne parut pas connaître ce nom.</p>
-
-<p>—Ne te rappelles-tu pas le jour où je t’ai donné des souliers neufs?</p>
-
-<p>Elle toucha ses pieds, ils étaient presque aussi durs que de la corne.</p>
-
-<p>—Non, fit-elle avec tristesse: ces pieds-là n’ont jamais porté de
-souliers; mais tu ressembles tout à fait à mon Nathoo, et tu seras mon
-fils.</p>
-
-<p>Mowgli éprouvait un malaise, parce qu’il n’avait jamais de sa vie été
-sous un toit; mais, en regardant le chaume, il s’aperçut qu’il pourrait
-l’arracher toutes les fois qu’il voudrait s’en aller; et, d’ailleurs,
-la fenêtre ne fermait pas.</p>
-
-<p>—Puis, il se dit: A quoi bon être homme, si on ne comprend pas le
-langage de l’homme? A l’heure qu’il est, je suis aussi niais et aussi
-muet que le serait un homme avec nous dans la jungle. Il faut que je
-parle leur langage.</p>
-
-<p>Ce n’était pas seulement par jeu qu’il avait appris, pendant qu’il
-vivait avec les loups, à imiter l’appel du chevreuil dans la jungle, et
-le grognement du petit sanglier. De même, dès que Messua prononçait un
-mot, Mowgli l’imitait presque parfaitement, <span class="pagenum" id="Page_110">110</span> et, avant la nuit, il
-avait appris le nom de bien des choses dans la hutte.</p>
-
-<p>Une difficulté se présenta à l’heure du coucher, parce que Mowgli ne
-voulait pas dormir emprisonné par rien qui ressemblât à une trappe à
-panthères autant que cette hutte et, lorsqu’on ferma la porte, il sortit
-par la fenêtre.</p>
-
-<p>—Laisse-le faire, dit le mari de Messua. Rappelle-toi qu’il n’a
-peut-être jamais dormi dans un lit. S’il nous a été réellement envoyé
-pour remplacer notre fils, il ne s’enfuira pas.</p>
-
-<p>Mowgli alla s’étendre sur l’herbe longue et lustrée qui bordait le
-champ; mais il n’avait pas fermé les yeux qu’un museau gris et soyeux
-se fourrait sous son menton.</p>
-
-<p>—Pouah! grommela Frère Gris (c’était l’aîné des petits de mère Louve).
-Voilà une pauvre récompense pour t’avoir suivi pendant vingt milles! Tu
-sens la fumée de bois et l’étable, tout à fait comme un homme, déjà...
-Réveille-toi, petit frère; j’apporte des nouvelles.</p>
-
-<p>—Tout le monde va bien dans la jungle? dit Mowgli, en le serrant dans
-ses bras.</p>
-
-<p>—Tout le monde, sauf les loups qui ont été brûlés par la Fleur Rouge.
-Maintenant, écoute. <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> Shere Khan est parti chasser au loin jusqu’à
-ce que son habit repousse, car il est affreusement roussi. Il jure qu’à
-son retour il couchera tes os dans la Waingunga.</p>
-
-<p>—Nous sommes deux à jurer: moi aussi, j’ai fait une petite promesse.
-Mais les nouvelles sont toujours bonnes à savoir. Je suis fatigué,
-ce soir, très fatigué de toutes ces nouveautés, Frère Gris... mais
-tiens-moi toujours au courant.</p>
-
-<p>—Tu n’oublieras pas que tu es un loup? Les hommes ne te le feront pas
-oublier? dit Frère Gris d’une voix inquiète.</p>
-
-<p>—Jamais. Je me rappellerai toujours que je t’aime, toi et tous ceux
-de notre caverne; mais je me rappellerai toujours aussi que j’ai été
-chassé du clan.</p>
-
-<p>—Et que tu peux être chassé d’un autre clan!... Les hommes ne sont que
-des hommes, petit frère, et leur bavardage est comme le bavardage des
-grenouilles dans la mare. Quand je reviendrai ici, je t’attendrai dans
-les bambous, au bord du pacage...</p>
-
-<p>Pendant les trois mois qui suivirent cette nuit, Mowgli ne passa guère
-la barrière du village, tant il était occupé à apprendre les us et
-coutumes des hommes. D’abord il eut à porter un pagne autour <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> des
-reins, ce qui l’ennuya horriblement; ensuite, il lui fallut apprendre
-ce que c’était que l’argent, à quoi il ne comprenait rien du tout,
-et le labourage, dont il ne voyait pas l’utilité. Puis, les petits
-enfants du village le mettaient en colère. Heureusement, la Loi de la
-Jungle lui avait appris à ne pas se fâcher, car dans la jungle la vie
-et la nourriture dépendent du sang-froid; mais quand ils se moquaient
-de lui parce qu’il refusait de jouer à leurs jeux, comme de lancer un
-cerf-volant, ou parce qu’il prononçait un mot de travers, il avait
-besoin de se rappeler qu’il est indigne d’un chasseur de tuer des
-petits tout nus pour s’empêcher de les prendre et de les casser en
-deux. Il ne se rendait pas compte de sa force le moins du monde. Dans
-la jungle, il se savait faible en comparaison des bêtes; mais, dans le
-village, les gens disaient qu’il était fort comme un taureau.</p>
-
-<p>Il n’avait certainement aucune idée de ce que peut être la crainte: le
-jour où le prêtre du village lui déclara que, s’il volait ses mangues,
-le dieu du temple serait en colère, il alla prendre l’image, l’apporta
-au prêtre dans sa maison, et lui demanda de mettre le dieu en colère,
-parce qu’il aurait plaisir à se battre avec lui. Ce fut un scandale
-horrible, <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> mais le prêtre l’étouffa, et le mari de Messua paya
-beaucoup de bon argent pour apaiser le dieu.</p>
-
-<p>Mowgli n’avait pas non plus le moindre sentiment de la différence
-qu’établit la caste entre un homme et un autre homme. Quand l’âne du
-potier glissait dans l’argilière, Mowgli le hissait dehors par la
-queue; et il aidait à empiler les pots lorsqu’ils partaient pour le
-marché de Khaniwara. Cela était on ne peut plus choquant: car le potier
-est un homme de basse caste, et son âne pis encore. Si le prêtre le
-réprimandait, Mowgli le menaçait de le camper aussi sur l’âne, et
-le prêtre conseilla au mari de Messua de mettre l’enfant au travail
-aussitôt que possible; en conséquence, le chef du village dit à Mowgli
-qu’il aurait à sortir avec les buffles le jour suivant, et à les garder
-pendant qu’ils seraient en train de paître.</p>
-
-<p>Rien ne pouvait faire plus de plaisir à Mowgli; et, le soir même,
-puisqu’il était chargé d’un service public, il se dirigea vers un
-cercle de gens qui se réunissaient quotidiennement sur une plate-forme
-en maçonnerie à l’ombre d’un grand figuier. C’était le club du
-village, et le chef, le veilleur et le barbier, qui savaient tous les
-potins de l’endroit, et le vieux Buldeo, le chasseur du village, qui
-possédait un <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> mousquet, s’assemblaient et fumaient là. Les singes
-bavardaient, perchés sur les branches supérieures, et il y avait
-sous la plate-forme un trou où vivait un cobra, auquel on servait une
-petite jatte de lait, tous les soirs, parce qu’il était sacré; et les
-vieillards, assis autour de l’arbre, causaient et aspiraient leurs gros
-houkas jusque très avant dans la nuit. Ils racontaient d’étonnantes
-histoires de dieux, d’hommes et de fantômes; et Buldeo en racontait
-de plus étonnantes encore sur les habitudes des bêtes dans la jungle,
-jusqu’à faire sortir les yeux de la tête aux enfants, assis en dehors
-du cercle. La plupart des histoires concernaient des animaux, car,
-pour ces villageois, la jungle était toujours à leur porte. Le daim et
-le sanglier fouillaient leurs récoltes, et de temps en temps le tigre
-enlevait un homme, au crépuscule, en vue des portes du village.</p>
-
-<p>Mowgli, qui, naturellement, connaissait un peu les choses dont ils
-parlaient, avait besoin de se cacher la figure pour qu’on ne le vît pas
-rire, tandis que Buldeo, son mousquet en travers des genoux, passait
-d’une histoire merveilleuse à une autre plus merveilleuse encore; et
-les épaules de Mowgli en sursautaient.</p>
-
-<p>Buldeo expliquait maintenant comment le tigre <span class="pagenum" id="Page_115">115</span> qui avait enlevé le
-fils de Messua était un tigre-fantôme, un corps habité par l’âme d’un
-vieux coquin d’usurier mort quelques années auparavant.</p>
-
-<p>—Et je sais que cela est vrai, dit-il, parce que Purun Dass boitait
-toujours du coup qu’il avait reçu dans une émeute, quand ses livres de
-comptes furent brûlés, et le tigre dont je parle boite aussi, car les
-traces de ses pattes sont inégales.</p>
-
-<p>—C’est vrai, c’est vrai, ce doit être la vérité! approuvèrent ensemble
-les barbes grises.</p>
-
-<p>—Toutes vos histoires ne sont-elles que pareilles billevesées, pareils
-contes de la lune? dit Mowgli. Ce tigre boite parce qu’il est né
-boiteux, comme tout le monde le sait. Et parler de l’âme d’un usurier
-dans une bête qui n’a jamais eu le courage d’un chacal, c’est parler
-comme un enfant.</p>
-
-<p>La surprise laissa Buldeo sans parole pendant un moment, et le chef du
-village ouvrit de grands yeux.</p>
-
-<p>—Oh, oh! C’est le marmot de la jungle, n’est-ce pas? dit enfin Buldeo.
-Puisque tu es si malin, tu ferais mieux d’apporter sa peau à Khaniwara,
-car le gouvernement a mis sa tête à prix pour cent roupies... Mais tu
-ferais encore mieux de te taire quand tes aînés parlent!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_116">116</span></p>
-
-<p>Mowgli se leva pour s’en aller.</p>
-
-<p>—Toute la soirée, je suis resté là à écouter, jeta-t-il par dessus
-son épaule, et, sauf une ou deux fois, Buldeo n’a pas dit un mot de
-vrai sur la jungle, qui est à sa porte... Comment croire, alors, aux
-histoires de fantômes, de dieux et de lutins qu’il prétend avoir vus?</p>
-
-<p>—Il est grand temps que ce garçon aille garder les troupeaux!—dit le
-chef du village, tandis que Buldeo soufflait et renâclait de colère, à
-l’impertinence de Mowgli.</p>
-
-<p>Selon la coutume de la plupart des villages hindous, quelques jeunes
-pâtres emmenaient le bétail et les buffles de bonne heure, le matin,
-et les ramenaient à la nuit tombante; et les mêmes bestiaux qui
-piétineraient à mort un homme blanc, se laissent battre, bousculer et
-ahurir par des enfants dont la tête arrive à peine à la hauteur de leur
-museau. Tant que les enfants restent avec les troupeaux, ils sont en
-sûreté, car le tigre lui-même n’ose charger le bétail en nombre; mais
-s’ils s’écartent pour cueillir des fleurs ou courir après les lézards,
-il leur arrive d’être enlevés. Mowgli descendit la rue du village au
-point du jour, assis sur le dos de Rama, le grand taureau du troupeau;
-et les buffles bleu <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> ardoise, avec leurs longues cornes traînantes
-et leurs yeux féroces, se levèrent de leurs étables, un par un, et
-le suivirent; et Mowgli, aux enfants qui l’accompagnaient, fit voir
-très clairement qu’il était le maître. Il frappa les buffles avec un
-long bambou poli, et dit à Kamya, un des garçons, de laisser paître le
-bétail tandis qu’il allait en avant avec les buffles, et de prendre
-bien garde à ne pas s’éloigner du troupeau.</p>
-
-<p>Un pâturage indien est tout en rochers, en mottes, en trous et
-en petits ravins, parmi lesquels les troupeaux se dispersent et
-disparaissent. Les buffles aiment généralement les mares et les
-endroits vaseux, où ils se vautrent et se chauffent, dans la boue
-chaude, durant des heures. Mowgli les conduisit jusqu’à la lisière
-de la plaine, où la Waingunga sortait de la jungle; là, il se laissa
-glisser du dos de Rama, et s’en alla en trottant vers un bouquet de
-bambous où il trouva Frère Gris.</p>
-
-<p>—Ah! dit Frère Gris, je suis venu attendre ici bien des jours de
-suite. Que signifie ce travail de garder les bestiaux?</p>
-
-<p>—Un ordre que j’ai reçu, dit Mowgli; je suis pour un temps berger de
-village. Quelles nouvelles de Shere Khan?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_118">118</span></p>
-
-<p>—Il est revenu dans le pays et t’a guetté longtemps par ici.
-Maintenant il est reparti, car le gibier est rare. Mais il veut te tuer.</p>
-
-<p>—Très bien, fit Mowgli. Aussi longtemps qu’il sera loin, viens
-t’asseoir sur ce rocher, toi ou l’un de tes frères, de façon que je
-puisse vous voir en sortant du village. Quand il reviendra, attends-moi
-dans le ravin proche de l’arbre <i>dhâk</i>, au milieu de la plaine. Il
-n’est pas nécessaire de courir dans la gueule de Shere Khan.</p>
-
-<p>Puis Mowgli choisit une place à l’ombre, se coucha et dormit pendant
-que les buffles paissaient autour de lui. La garde des troupeaux, dans
-l’Inde, est un des métiers les plus paresseux du monde. Le bétail
-change de place et broute, puis se couche et change de place encore,
-sans mugir presque jamais. Il grogne seulement. Quant aux buffles, ils
-disent rarement quelque chose, mais entrent l’un après l’autre dans les
-mares bourbeuses, s’enfoncent dans la boue jusqu’à ce que leurs mufles
-et leurs grands yeux bleu faïence se montrent seuls à la surface,
-et là, ils restent immobiles comme des blocs. Le soleil fait vibrer
-les rochers dans la chaleur de l’atmosphère, et les petits bergers
-entendent un vautour—jamais plus—siffler <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> presque hors de vue
-au-dessus de leur tête; et ils savent que s’ils mouraient, ou si une
-vache mourait, ce vautour descendrait en balayant l’air, que le plus
-proche vautour, à des milles plus loin, le verrait tomber et suivrait,
-et ainsi de suite, de proche en proche, et qu’avant même qu’ils fussent
-morts il y aurait là une vingtaine de vautours affamés venus de nulle
-part. Tantôt ils dorment, veillent, se rendorment; ils tressent de
-petits paniers d’herbe sèche et y mettent des sauterelles, ou attrapent
-deux <i>mantes religieuses</i> pour les faire battre; ils enfilent en
-colliers des noix de jungle rouges et noires, guettent le lézard qui
-se chauffe sur la roche, ou le serpent à la poursuite d’une grenouille
-près des fondrières. Tantôt ils chantent de longues, longues chansons
-avec de bizarres trilles indigènes à la chute des phrases, et le jour
-leur semble plus long qu’à la plupart des hommes la vie entière;
-parfois ils élèvent un château de boue avec des figurines d’hommes,
-de chevaux, de buffles, modelées en boue également, et placent des
-roseaux dans la main des hommes, et prétendent que ce sont des rois
-avec leurs armées, ou des dieux qu’il faut adorer. Puis, le soir vient,
-les enfants rassemblent les bêtes en criant, les buffles s’arrachent
-de <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> la boue gluante avec un bruit semblable à des coups de fusil
-partant l’un après l’autre, et tous prennent la file à travers la
-plaine grise pour retourner vers les lumières qui scintillent là-bas,
-au village.</p>
-
-<p>Chaque jour, Mowgli conduisait les buffles à leurs marécages, et
-chaque jour il voyait le dos de Frère Gris à un mille et demi dans
-la plaine—il savait ainsi que Shere Khan n’était pas de retour—et,
-chaque jour, il se couchait sur l’herbe, écoutant les rumeurs qui
-s’élevaient autour de lui, et rêvant aux anciens jours dans la jungle.
-Shere Khan aurait fait un faux pas de sa patte boiteuse, là-haut dans
-les jungles, au bord de la Waingunga, que Mowgli l’eût entendu par ces
-longues matinées silencieuses.</p>
-
-<p>Un jour enfin, il ne vit pas Frère Gris au poste convenu. Il rit et
-dirigea ses buffles vers le ravin proche de l’arbre <i>dhâk</i>, lequel
-était tout couvert de fleurs d’un rouge doré. Là se tenait Frère Gris,
-chaque poil du dos hérissé.</p>
-
-<p>—Il s’est caché pendant un mois pour te mettre hors de tes gardes. Il
-a traversé les champs, la nuit dernière, avec Tabaqui, et suivi ta voie
-chaude, fit le Loup haletant.</p>
-
-<p>Mowgli fronça les sourcils:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_121">121</span></p>
-
-<p>—Je n’ai pas peur de Shere Khan, mais Tabaqui sait plus d’un tour!</p>
-
-<p>—N’aie pas peur,—dit Frère Gris, en se passant légèrement la langue
-sur les lèvres:—j’ai rencontré Tabaqui au lever du soleil; il enseigne
-maintenant sa science aux vautours... Mais il m’a tout raconté, à
-moi, avant que je lui casse les reins. Le plan de Shere Khan est de
-t’attendre à la barrière du village, ce soir..., de t’attendre, toi, et
-personne d’autre. En ce moment, il dort dans le grand ravin desséché de
-la Waingunga.</p>
-
-<p>—A-t-il mangé aujourd’hui, ou chasse-t-il à vide? fit Mowgli.</p>
-
-<p>Car la réponse, pour lui, signifiait vie ou mort.</p>
-
-<p>—Il a tué à l’aube... un sanglier..., et il a bu aussi... Souviens-toi
-que Shere Khan ne peut jamais rester à jeun, même lorsqu’il s’agit de
-sa vengeance.</p>
-
-<p>—Oh! le fou, le fou! Quel triple enfant cela fait!... Mangé et bu! Et
-il se figure que je vais attendre qu’il ait dormi!... A présent, où
-est-il couché, là-haut? Si nous étions seulement dix d’entre nous, nous
-pourrions en venir à bout tandis qu’il est couché. Mais ces buffles ne
-chargeront pas sans l’avoir éventé, et je ne sais pas leur langage.
-Pouvons-nous <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> le tourner et trouver sa piste en arrière, de façon
-qu’il puissent la sentir?</p>
-
-<p>—Il a descendu la Waingunga à la nage, de très loin en amont, pour
-couper la voie, dit Frère Gris.</p>
-
-<p>—C’est Tabaqui, j’en suis sûr, qui lui aura donné l’idée! Il n’aurait
-jamais inventé cela tout seul.</p>
-
-<p>Mowgli se tenait pensif, un doigt dans la bouche:</p>
-
-<p>—Le grand ravin de la Waingunga..., il débouche sur la plaine à moins
-d’un demi-mille d’ici. Je peux tourner à travers la jungle, mener le
-troupeau jusqu’à l’entrée du ravin, et alors, en redescendant, balayer
-tout... mais il s’échappera par l’autre bout. Il nous faut boucher
-cette issue. Frère Gris, peux-tu me rendre le service de couper <ins id="correction" title="le le">le</ins>
-troupeau en deux?</p>
-
-<p>—Pas tout seul—peut-être... mais j’ai amené du renfort, quelqu’un de
-malin.</p>
-
-<p>Frère Gris s’éloigna au trot, et se laissa tomber dans un trou. Alors,
-de ce trou se leva une énorme tête grise que Mowgli reconnut bien, et
-l’air chaud se remplit du cri le plus désolé de toute la jungle,... le
-hurlement de chasse d’un loup en plein midi.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_123">123</span></p>
-
-<p>—Akela! Akela! dit Mowgli, en battant des mains. J’aurais dû savoir
-que tu ne m’oublierais pas... Nous avons de la besogne sur les bras!
-Coupe le troupeau en deux, Akela. Retiens les vaches et les veaux d’une
-part, et les taureaux de l’autre avec les buffles de labour.</p>
-
-<p>Les deux loups traversèrent en courant, de ci de là, comme à la chaîne
-des dames, le troupeau qui s’ébroua, leva la tête, et se sépara en deux
-masses.</p>
-
-<p>D’un côté, les vaches, serrées autour de leurs veaux qui se pressaient
-au centre, lançaient des regards furieux et piaffaient, prêtes, si
-l’un des loups s’était arrêté un moment, à le charger et à l’écraser
-sous leurs sabots. De l’autre, les taureaux adultes et les jeunes
-s’ébrouaient aussi et frappaient du pied, mais, bien qu’ils parussent
-plus imposants, ils étaient beaucoup moins dangereux, car ils n’avaient
-pas de veaux à défendre. Six hommes n’auraient pu partager le troupeau
-si nettement.</p>
-
-<p>—Quels ordres? haleta Akela. Ils essaient de se rejoindre.</p>
-
-<p>Mowgli se hissa sur le dos de Rama:</p>
-
-<p>—Chasse les taureaux sur la gauche, Akela. Frère Gris, quand nous
-serons partis, tiens bon <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> ensemble les vaches, et fais-les remonter
-par le débouché du ravin.</p>
-
-<p>—Jusqu’où? dit Frère Gris, haletant et mordant de droite et de gauche.</p>
-
-<p>—Jusqu’à ce que les côtés s’élèvent assez pour que Shere Khan ne
-puisse les franchir! cria Mowgli. Garde-les là jusqu’à ce que nous
-redescendions.</p>
-
-<p>Les taureaux décampèrent aux aboiements d’Akela, et Frère Gris s’arrêta
-en face des vaches. Elles foncèrent sur lui, et il fuit devant elles
-jusqu’au débouché du ravin, tandis qu’Akela chassait les taureaux loin
-sur la gauche.</p>
-
-<p>—Bien fait! Un autre temps de galop comme celui-là, et ils sont
-joliment lancés... Tout beau, maintenant, tout beau, Akela! Un coup de
-dent de trop, et les taureaux chargent.... <i>Hujah!</i> C’est de l’ouvrage
-plus sûr que de courre un chevreuil noir. Tu n’aurais pas cru que ces
-lourdauds pouvaient aller si vite? cria Mowgli.</p>
-
-<p>—J’ai... j’en ai chassé aussi dans mon temps,—souffla Akela dans le
-nuage de poussière.—Faut-il les rabattre dans la jungle?</p>
-
-<p>—Oui! Rabats-les bien vite! Rama est fou de rage. Oh! si je pouvais
-seulement lui faire comprendre ce que je veux de lui aujourd’hui.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_125">125</span></p>
-
-<p>Les taureaux furent rabattus sur la droite, cette fois-ci, et se
-jetèrent dans le fourré qu’ils enfoncèrent avec fracas. Les autres
-petits bergers, qui regardaient, en compagnie de leurs troupeaux, à un
-demi-mille plus loin, se précipitèrent vers le village aussi vite que
-leurs jambes pouvaient les porter, en criant que les buffles étaient
-devenus fous, et s’étaient enfuis. Mais le plan de Mowgli était simple.
-Il voulait décrire un grand cercle en remontant, atteindre la tête du
-ravin, puis le faire descendre aux taureaux, et prendre Shere Khan
-entre eux et les vaches. Il savait qu’après manger et boire le tigre
-ne serait pas en état de combattre ou de grimper aux flancs du ravin.
-Maintenant il calmait de la voix ses buffles, et Akela, resté loin
-en arrière, se contentait de japper de temps en temps pour presser
-l’arrière-garde. Cela faisait un vaste, très vaste cercle: ils ne
-tenaient pas à serrer le ravin de trop près pour donner déjà l’éveil à
-Shere Khan. A la fin, Mowgli parvint à rassembler le troupeau affolé
-à l’entrée du ravin, sur une pente gazonnée qui dévalait rapidement
-vers le ravin lui-même. De cette hauteur on pouvait voir par-dessus les
-cimes des arbres jusqu’à la plaine qui s’étendait en bas; mais ce que
-Mowgli regardait, c’étaient <span class="pagenum" id="Page_126">126</span> les flancs du ravin. Il put constater
-avec une vive satisfaction qu’ils montaient presque à pic, et que les
-vignes et les lianes en tapissant les parois ne donneraient pas prise à
-un tigre qui voudrait échapper par là.</p>
-
-<p>—Laisse-les souffler, Akela, dit-il en levant la main. Ils ne l’ont
-pas encore éventé. Laisse-les souffler. Il est temps de s’annoncer à
-Shere Khan. Nous tenons la bête au piège.</p>
-
-<p>Il mit ses mains en porte-voix, héla dans la direction du
-ravin—c’était presque la même chose que de héler dans un tunnel—et
-les échos bondirent de rocher en rocher.</p>
-
-<p>Au bout d’un long intervalle répondit le miaulement traînant et endormi
-du tigre repu qui s’éveille.</p>
-
-<p>—Qui appelle? dit Shere Khan.</p>
-
-<p>Et un magnifique paon s’éleva du ravin, battant des ailes et criant.</p>
-
-<p>—C’est moi, Mowgli... Voleur de bétail, il est temps de venir au
-Rocher du Conseil! En bas... pousse-les en bas, Akela!... En bas, Rama,
-en bas!</p>
-
-<p>Le troupeau hésita un moment au bord de la pente, mais Akela, donnant
-de la voix, lança son <span class="pagenum" id="Page_127">127</span> plein hurlement de chasse, et ils se
-précipitèrent les uns après les autres absolument comme des steamers
-dans un rapide, le sable et les pierres volant autour d’eux. Une fois
-partis, il n’y avait plus moyen de s’arrêter, et, avant qu’ils fussent
-en plein dans le lit du ravin, Rama éventa Shere Khan et mugit.</p>
-
-<p>—Ah, ah! dit Mowgli sur son dos. Tu sais maintenant!</p>
-
-<p>Et le torrent de cornes noires, de mufles écumants, d’yeux fixes,
-tourbillonna dans le ravin, absolument comme roulent des rochers en
-temps d’inondation, les buffles plus faibles rejetés vers les flancs
-du ravin qu’ils balayaient en déchirant les ronces. Ils savaient
-maintenant quelle besogne les attendait en avant—la terrible charge
-des buffles à laquelle aucun tigre ne peut espérer de résister. Shere
-Khan entendit le tonnerre de leurs sabots, se leva et se traîna
-lourdement vers le bas du ravin, cherchant de côté et d’autre un moyen
-de s’échapper; mais les parois étaient à pic, il lui fallait rester là,
-lourd de son repas et de l’eau qu’il avait bue, prêt à tout plutôt qu’à
-combattre. Le troupeau plongea dans la mare qu’il venait de quitter,
-en faisant retentir l’étroit vallon de ses mugissements, <span class="pagenum" id="Page_128">128</span> Mowgli
-entendit des mugissements répondre à l’autre extrémité du ravin, il vit
-Shere Khan se retourner (le tigre savait que, dans ce cas désespéré,
-mieux valait encore faire tête aux buffles qu’aux vaches avec leurs
-veaux); et alors Rama broncha, faillit tomber, continua sa route en
-piétinant quelque chose de flasque, puis, les autres taureaux sur les
-talons, il pénétra dans le second troupeau avec grand bruit, tandis que
-les buffles plus faibles étaient soulevés des quatre pieds au-dessus
-du sol par le choc de la rencontre. La charge entraîna dans la plaine
-les deux troupeaux renâclant, donnant de la corne et frappant du sabot.
-Mowgli attendit le bon moment pour se laisser glisser du dos de Rama,
-et cogna de droite et de gauche autour de lui avec son bâton.</p>
-
-<p>—Vite, Akela! Arrête-les! Sépare-les, ou bien ils vont se battre
-ensemble... Emmène-les, Akela... <i>Hai!</i>... Rama! <i>Hai! hai! hai!</i> mes
-enfants... Tout doux, maintenant, tout doux! C’est fini.</p>
-
-<p>Akela et Frère Gris coururent de côté et d’autre en mordillant les
-buffles aux jambes, et, bien que le troupeau fît d’abord volte-face
-pour charger de nouveau en remontant le ravin, Mowgli parvint à faire
-tourner Rama, et les autres le suivirent aux <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> marécages. Il n’y
-avait plus besoin de trépigner <ins class="correction" title="Shere-Kan">Shere Khan</ins>. Il était mort et les
-vautours arrivaient déjà.</p>
-
-<p>—Frères, il est mort comme un chien,—dit Mowgli, en cherchant de la
-main le couteau qu’il portait toujours dans une gaine suspendue à son
-cou maintenant qu’il vivait avec les hommes.—Mais il ne se serait
-jamais battu... <i>Wallah!</i> sa peau fera bien sur le Rocher du Conseil.
-Il faut nous mettre à la besogne lestement.</p>
-
-<p>Un enfant élevé parmi les hommes n’aurait jamais rêvé d’écorcher seul
-un tigre de dix pieds, mais Mowgli savait mieux que personne comment
-tient une peau de bête, et comment elle s’enlève. Toutefois, c’est un
-rude travail, et Mowgli tailla, tira, peina pendant une heure, tandis
-que les loups le contemplaient, la langue pendante, ou s’approchaient
-et l’aidaient à tirer quand il l’ordonnait. Tout à coup, une main tomba
-sur son épaule; et, levant les yeux, il vit Buldeo avec son mousquet.
-Les enfants avaient raconté dans le village la charge des buffles, et
-Buldeo était sorti tout en colère, très pressé de corriger Mowgli pour
-n’avoir pas pris soin du troupeau. Les loups disparurent dès qu’ils
-virent l’homme venir.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_130">130</span></p>
-
-<p>—Quelle est cette folie? dit Buldeo d’un ton de colère. Et tu te
-figures que tu peux écorcher un tigre!.... Où les buffles l’ont-ils
-tué?... C’est même le tigre boiteux, et il y a cent roupies pour
-sa tête... Bien, bien, nous fermerons les yeux sur la négligence
-avec laquelle tu as laissé le troupeau s’échapper; et peut-être te
-donnerai-je une des roupies de la récompense quand j’aurai porté la
-peau à <ins class="correction" title="Khanhiwara">Khaniwara</ins>.</p>
-
-<p>Il fouilla dans son pagne, en tira une pierre à fusil et un briquet,
-et se baissa pour brûler les moustaches de Shere Khan. La plupart des
-chasseurs indigènes ont coutume de brûler les moustaches du tigre pour
-empêcher son fantôme de les hanter.</p>
-
-<p>—Hum! dit Mowgli comme à lui-même, tout en rabattant la peau d’une
-des pattes. Ainsi, tu emporteras la peau à Khaniwara pour avoir la
-récompense, et tu me donneras peut-être une roupie? Eh bien, j’ai dans
-l’idée de garder la peau pour mon compte. Hé, vieil homme, à bas le feu!</p>
-
-<p>—Quelle est cette façon de parler au chef des chasseurs du village?
-Ta chance et la stupidité de tes buffles t’ont aidé à tuer ce gibier.
-Le tigre venait de manger: sans cela, il serait maintenant à vingt
-<span class="pagenum" id="Page_131">131</span> milles d’ici. Tu ne peux même pas l’écorcher proprement, petit
-mendiant, et il faut que ce soit moi, Buldeo, qui me laisse dire: «ne
-brûle pas ses moustaches!» Mowgli, je ne te donnerai pas un anna de
-la récompense, mais une bonne correction, et voilà tout. Laisse cette
-carcasse!</p>
-
-<p>—Par le taureau qui me racheta! dit Mowgli en attaquant l’épaule,
-dois-je rester tout l’après-midi à bavarder avec ce vieux singe? Ici,
-Akela! cet homme-là m’assomme!</p>
-
-<p>Buldeo, encore penché sur la tête de Shere Khan, se trouva soudain
-aplati dans l’herbe, un loup gris sur les reins, tandis que Mowgli
-continuait à écorcher comme s’il n’y eût eu que lui dans toute l’Inde.</p>
-
-<p>—Ou-ui, dit-il entre ses dents. Tu as raison, après tout, Buldeo: tu
-ne me donneras jamais un anna de la récompense!... Il y a une vieille
-querelle entre ce tigre boiteux et moi... une très vieille querelle....
-et j’ai gagné!</p>
-
-<p>Pour rendre justice à Buldeo, s’il avait eu dix ans de moins et qu’il
-eût rencontré Akela dans les bois, il aurait couru la chance d’une
-bataille; mais un loup qui obéissait aux ordres d’un enfant, d’un
-enfant qui lui-même avait des difficultés personnelles avec des tigres
-mangeurs d’hommes, ce n’était <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> pas un animal ordinaire. C’était
-de la sorcellerie, de la magie, et de la pire espèce, pensait Buldeo;
-et il se demandait si l’amulette qu’il avait au cou suffirait à le
-protéger. Il restait là sans bouger d’une ligne, s’attendant, chaque
-minute, à voir Mowgli lui-même se changer en tigre.</p>
-
-<p>—Maharajah! Grand roi! murmura-t-il enfin d’un ton embarrassé.</p>
-
-<p>—Eh bien? dit Mowgli, sans tourner la tête et en ricanant.</p>
-
-<p>—Je suis un vieil homme. Je ne savais pas que tu fusses rien de plus
-qu’un petit berger. Puis-je me lever et partir, ou bien ton serviteur
-va-t-il me mettre en pièces?</p>
-
-<p>—Va, et la paix soit avec toi!... Seulement, une autre fois, ne te
-mêle pas de mon gibier... Lâche-le, Akela.</p>
-
-<p>Buldeo s’en alla clopin-clopant vers le village, aussi vite qu’il
-pouvait, regardant par-dessus son épaule, pour le cas où Mowgli se
-serait métamorphosé en quelque chose de terrible. A peine arrivé, il
-raconta une histoire de magie, d’enchantement et de sorcellerie, qui
-décida le prêtre à prendre un air très grave.</p>
-
-<p>Mowgli continua son travail, mais le jour tombait <span class="pagenum" id="Page_133">133</span> que les loups et
-lui n’avaient pas séparé complètement du corps la grande fourrure aux
-joyeuses couleurs.</p>
-
-<p>—Maintenant, il nous faut cacher cela et rentrer les buffles. Aide-moi
-à les rassembler, Akela.</p>
-
-<p>Le troupeau rallié s’ébranla dans le brouillard du crépuscule. En
-approchant du village, Mowgli vit des lumières, il entendit souffler
-et sonner les conques et les cloches. La moitié du village semblait
-l’attendre à la barrière.</p>
-
-<p>—C’est parce que j’ai tué Shere Khan! se dit-il.</p>
-
-<p>Mais une grêle de pierres siffla à ses oreilles, et les villageois
-crièrent:</p>
-
-<p>—Sorcier! Fils de loup! Démon de la jungle! Va-t’en! Va-t’en bien
-vite, ou le prêtre te rendra à ta forme de loup. Tire, Buldeo, tire!</p>
-
-<p>Le vieux mousquet partit avec un grand bruit, et un jeune buffle poussa
-un mugissement de douleur.</p>
-
-<p>—Encore de la sorcellerie! crièrent les villageois. Il peut faire
-dévier les balles... Buldeo, c’était justement ton buffle.</p>
-
-<p>—Qu’est ceci maintenant? dit Mowgli affolé, tandis que les pierres
-s’abattaient dru autour de lui.</p>
-
-<p>—Ils sont assez pareils à ceux du clan, tes frères d’ici! dit Akela,
-en s’asseyant avec calme. Il me <span class="pagenum" id="Page_134">134</span> paraît que si les balles veulent
-dire quelque chose, on a envie de te chasser.</p>
-
-<p>—Loup! Petit de loup! Va-t’en! cria le prêtre, en agitant un brin de
-la plante sacrée appelée <i>tulsi</i>.</p>
-
-<p>—Encore? L’autre fois, c’était parce que j’étais un homme. Cette fois,
-c’est parce que je suis un loup. Allons-nous-en, Akela.</p>
-
-<p>Une femme—c’était Messua—courut vers le troupeau, et pleura:</p>
-
-<p>—Oh! mon fils, mon fils! Ils disent que tu es un sorcier qui peut se
-changer en bête à volonté. Je ne le crois pas, mais va-t’en, ou ils
-vont te tuer. Buldeo dit que tu es un magicien, mais moi, je sais que
-tu as vengé la mort de Nathoo.</p>
-
-<p>—Reviens, Messua! cria la foule. Reviens ou l’on va te lapider!</p>
-
-<p>Mowgli se mit à rire, d’un vilain petit rire sec: une pierre venait de
-l’atteindre à la bouche:</p>
-
-<p>—Rentre vite, Messua. C’est une de ces fables ridicules qu’ils
-répètent sous le gros arbre, à la tombée de la nuit. Au moins, j’aurai
-payé la vie de ton fils. Adieu, et dépêche-toi, car je vais leur
-renvoyer le troupeau plus vite que n’arrivent leurs tessons. Je ne suis
-pas sorcier, Messua. Adieu!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_135">135</span></p>
-
-<p>—Maintenant, encore un effort. Akela,—cria-t-il. Fais rentrer le
-troupeau.</p>
-
-<p>Les buffles n’avaient pas besoin d’être pressés pour regagner le
-village. Au premier hurlement d’Akela, ils chargèrent comme une trombe
-à travers la barrière, dispersant la foule de droite et de gauche.</p>
-
-<p>—Faites votre compte, cria dédaigneusement Mowgli. J’en ai peut-être
-volé un. Comptez-les bien, car je ne serai plus jamais berger sur vos
-pâturages. Adieu, enfants des hommes, et remerciez Messua de ce que je
-ne viens pas avec mes loups vous pourchasser dans votre rue!</p>
-
-<p>Il fit demi-tour, et s’en fut en compagnie du Loup solitaire; et, comme
-il regardait les étoiles, il se sentit heureux.</p>
-
-<p>—J’en ai assez de dormir dans des trappes, Akela. Prenons la peau de
-Shere Khan, et allons-nous-en... Non, nous ne ferons pas de mal au
-village, car Messua fut bonne pour moi.</p>
-
-<p>Quand la lune se leva, inondant la plaine d’une clarté de lait, les
-villageois, terrifiés, virent passer au loin Mowgli, avec deux loups
-sur les talons et un fardeau sur la tête, à ce trot soutenu des loups
-qui dévore les longs milles comme du feu. Alors, ils <span class="pagenum" id="Page_136">136</span> sonnèrent les
-cloches du temple et soufflèrent dans les conques plus fort que jamais;
-et Messua pleura; et Buldeo broda l’histoire de son aventure dans la
-jungle, finissant par raconter que le loup se tenait debout sur ses
-jambes de derrière et parlait comme un homme.</p>
-
-<p class="p2">La lune allait se coucher quand Mowgli et les deux loups arrivèrent à
-la colline du Conseil; ils firent halte à la caverne de mère Louve.</p>
-
-<p>—On m’a chassé du clan des hommes, mère! héla Mowgli, mais je reviens
-avec la peau de Shere Khan: j’ai tenu parole.</p>
-
-<p>Mère Louve sortit d’un pas raide, ses petits derrière elle, et ses yeux
-s’allumèrent lorsqu’elle aperçut la peau.</p>
-
-<p>—Je le lui ait dit, le jour où il fourra sa tête et ses épaules dans
-cette caverne, réclamant ta vie, petite grenouille..., je le lui ai
-dit, que le chasseur serait chassé. C’est bien fait.</p>
-
-<p>—Bien fait, petit frère! dit une voix profonde qui venait du fourré.
-Nous étions seuls, dans la jungle, sans toi.</p>
-
-<p>Et Bagheera vint en courant jusqu’aux pieds nus de Mowgli. Ils
-escaladèrent ensemble le Rocher <span class="pagenum" id="Page_137">137</span> du Conseil, Mowgli étendit la peau
-sur la pierre plate où Akela avait coutume de s’asseoir, et la fixa
-au moyen de quatre éclats de bambou; puis Akela se coucha dessus, et
-lança le vieil appel au Conseil: «Regardez, regardez bien, ô loups!»
-exactement comme il l’avait lancé quand Mowgli fut apporté là pour la
-première fois.</p>
-
-<p>Depuis qu’Akela avait été déposé, le clan était resté sans chef, menant
-chasse et bataille selon son bon plaisir. Mais tous, par habitude,
-répondirent à l’appel: et quelques-uns boitaient pour être tombés dans
-des pièges, et d’autres traînaient une patte fracassée par un coup de
-feu, d’autres encore étaient galeux pour avoir mangé des nourritures
-immondes, et beaucoup manquaient. Mais ceux qui restaient vinrent au
-Rocher du Conseil, et là, ils virent la peau zébrée de Shere Khan
-étendue sur la pierre, et les énormes griffes qui pendaient au bout des
-pattes vides.</p>
-
-<p>—Regardez bien, ô loups! Ai-je tenu parole? dit Mowgli.</p>
-
-<p>Et les loups aboyèrent: Oui. Et l’un d’eux, tout déchiré de blessures,
-hurla:</p>
-
-<p>—O Akela! conduis-nous de nouveau. O toi, petit d’homme! conduis-nous
-aussi: nous en avons <span class="pagenum" id="Page_138">138</span> assez, de vivre sans lois, et nous voudrions
-bien redevenir le Peuple Libre.</p>
-
-<p>—Non, ronronna Bagheera, cela ne peut pas être. Quand vous serez
-repus, la folie peut vous reprendre. Ce n’est pas pour rien que vous
-êtes appelés le Peuple Libre. Vous avez lutté pour la liberté, elle
-vous appartient. Mangez-la, ô loups!</p>
-
-<p>—Le clan des hommes et le clan des loups m’ont repoussé, dit Mowgli.
-Maintenant, je chasserai seul dans la jungle.</p>
-
-<p>—Et nous chasserons avec toi! dirent les quatre louveteaux.</p>
-
-<p>Mowgli s’en alla, et, dès ce jour, il chassa dans la jungle avec les
-quatre petits. Mais il ne fut pas toujours seul, car, au bout de
-quelques années, il devint homme et se maria.</p>
-
-<p>Mais c’est là une histoire pour les grandes personnes.</p>
-
-<hr class="deco" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_139">139</span></p>
-
-<div class="subchapter">
- <h3 id="ch_3a">LA CHANSON DE MOWGLI</h3>
-</div>
-
-<div class="quote">
- <p class="center">(<i>Telle qu’il la chanta au Rocher du Conseil lorsqu’il dansa sur la
- peau de Shere Khan</i>)</p>
-
- <p class="p3">C’est la chanson de Mowgli.—Moi, Mowgli, je chante. Que la Jungle
- écoute quelles choses j’ai faites:</p>
-
- <p>Shere Khan dit qu’il tuerait—qu’il tuerait—que près des portes, au
- crépuscule, il tuerait Mowgli la Grenouille!</p>
-
- <p>Il mangea, il but. Bois bien, Shere Khan, quand boiras-tu encore? Dors
- et rêve à ta proie.</p>
-
- <p>Je suis seul dans les pâturages. Viens, Frère Gris! Et toi, Solitaire,
- viens, nous chassons la grosse bête ce soir.</p>
-
- <p>Rassemblez les grands taureaux buffles, les taureaux à la peau bleue,
- aux yeux furieux. Menez-les çà et là selon que je l’ordonne. Dors-tu
- encore Shere Khan? Debout, oh! debout. Voici que je viens et les
- taureaux derrière moi!</p>
-
- <p>Rama, le roi des buffles, frappa du pied. Eaux de la Waingunga, où
- Shere Khan s’en est-il allé?</p>
-
- <p>Il n’est point Sahi pour creuser des trous, ni Mor le Paon pour voler.</p>
-
- <p>Il n’est point Mang, la Chauve-Souris, pour se suspendre aux branches.</p>
-
- <p>Petits bambous qui craquez, dites-moi où il a fui?</p>
-
- <p><i>Ow!</i> il est là. <i>Ahao!</i> il est là. Sous les pieds de Rama gît le
- boiteux. Lève-toi et tue! Voici du gibier; brise le cou des taureaux!</p>
-
- <p>Chut! il dort. Nous ne l’éveillerons pas, car sa force est très grande.
- Les vautours sont descendus pour la voir. Les fourmis noires sont
- montées pour la connaître. Il se tient grande assemblée en son honneur.</p>
-
- <p><span class="pagenum" id="Page_140">140</span></p>
-
- <p><i>Alala!</i> Je n’ai rien pour me vêtir. Les vautours verront que je suis
- nu. J’ai honte devant tous ces gens.</p>
-
- <p>Prête-moi ta robe, Shere Khan. Prête-moi ta gaie robe rayée, que je
- puisse aller au Rocher du Conseil.</p>
-
- <p>Par le taureau qui m’a payé, j’avais fait une promesse—une petite
- promesse. Il ne manque que ta robe pour que je tienne parole.</p>
-
- <p>Couteau en main—le couteau dont se servent les hommes,—avec le
- couteau du chasseur je me baisserai pour prendre mon dû.</p>
-
- <p>Eaux de la Waingunga, Shere Khan me donne sa robe, car il m’aime. Tire,
- Frère Gris! Tire Akela! Lourde est la peau de Shere Khan.</p>
-
- <p>Le clan des Hommes est irrité. Ils jettent des pierres et parlent comme
- des enfants. Ma bouche saigne. Laissez-moi partir.</p>
-
- <p>A travers la nuit, la chaude nuit, courez vite avec moi, mes frères.
- Nous quitterons les lumières du village, nous irons vers la lune basse.</p>
-
- <p>Eaux de la Waingunga, le clan des Hommes m’a chassé. Je ne leur ai
- point fait de mal, mais ils avaient peur de moi. Pourquoi?</p>
-
- <p>Clan des Loups, vous m’avez chassé aussi. La Jungle m’est fermée, les
- portes du village aussi. Pourquoi?</p>
-
- <p>De même que Mang vole entre les bêtes et les oiseaux, de même je vole
- entre le village et la Jungle. Pourquoi?</p>
-
- <p>Je danse sur la peau de Shere Khan, mais mon cœur est très lourd.
- Les pierres du village ont frappé ma bouche et l’ont meurtrie. Mais mon
- cœur est très léger, car je suis revenu à la Jungle. Pourquoi?</p>
-
- <p>Ces deux choses se combattent en moi comme les serpents se battent au
- printemps. L’eau tombe de mes yeux, et pourtant, je ris. Pourquoi?</p>
-
- <p>Je suis deux Mowglis, mais la peau de Shere Khan est sous mes pieds.
- Toute la Jungle sait que j’ai tué Shere Khan. Regardez, regardez bien,
- ô Loups!</p>
-
- <p><i>Ahae!</i> Mon cœur est lourd de choses que je ne comprends pas.</p>
-</div>
-
-<hr class="page" />
-
-<div class="chapter">
- <h2 id="ch_4">LE PHOQUE BLANC</h2>
-</div>
-
-<div class="poetry-container"><span class="pagenum" id="Page_142">142</span>
- <div class="poetry">
- <div class="i0">Dors, mon baby, la nuit est derrière nous,</div>
- <div class="i0">Et noires sont les eaux qui brillaient si vertes;</div>
- <div class="i0">Par-dessus les brisants la lune nous cherche</div>
- <div class="i0">Au repos entre leurs seins soyeux et doux.</div>
- <div class="i0">Où flot touche flot, fais là ton nid clos,</div>
- <div class="i0">Roule ton corps las, mon petit nageur,</div>
- <div class="i0">Ni vent, ni requin t’éveille ou <ins class="correction" title="le">te</ins> blesse</div>
- <div class="i0">Dormant dans les bras des lents flots berceurs.</div>
- </div>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i10">(<i>Berceuse phoque</i>).</div>
- </div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_143">143</span></p>
-
-<p class="p3">Les choses que je vais raconter sont arrivées il y a plusieurs années,
-en un lieu appelé Novastoshnah, à la pointe nord-est de l’île de
-Saint-Paul, là-bas, là-bas, dans la mer de Behring. Limmershin, le
-roitelet d’hiver, m’a raconté l’histoire quand il fut jeté par le
-vent dans le gréement d’un steamer en route pour le Japon. Je l’avais
-descendu dans ma cabine, réchauffé et nourri durant deux jours, jusqu’à
-ce qu’il fût en état de retourner à Saint-Paul. Limmershin est un drôle
-de petit oiseau, mais qui sait dire la vérité.</p>
-
-<p>Personne ne vient à Novastoshnah, hormis pour affaires; et les seules
-gens qui aient là des affaires régulières sont les phoques. Ils y
-abordent pendant les mois d’été, et c’est par centaines et centaines de
-mille qu’on les voit émerger de la froide mer grise; car la grève de
-Novastoshnah <span class="pagenum" id="Page_144">144</span> offre plus de commodités aux phoques que nul lieu du
-monde. Sea Catch le savait; aussi, chaque printemps, partait-il à la
-nage—d’où qu’il se trouvât—fonçant, comme un torpilleur, droit sur
-Novastoshnah où il passait un mois à se battre avec ses camarades pour
-une bonne place dans les rochers, aussi près de la mer que possible.
-Sea Catch avait quinze ans d’âge: c’était un énorme phoque gris, dont
-la fourrure sur les épaules ressemblait presque à une crinière, et qui
-montrait de longues canines à l’air mauvais. Quand il se soulevait
-sur ses nageoires de devant, il dominait le sol de quatre pieds au
-moins, et son poids, si quelqu’un eût osé le peser, aurait presque
-atteint sept cents livres. Il était tout couvert des cicatrices de ses
-furieuses batailles, mais toujours prêt à une bataille de plus. Il
-mettait sa tête de côté comme s’il avait peur de regarder son ennemi
-en face; mais il la projetait en avant, plus prompt que la foudre, et,
-quand les fortes dents étaient fixées dans le cou d’un autre phoque,
-l’autre phoque s’en tirait comme il pouvait, mais Sea Catch ne l’y
-aidait pas. Pourtant, Sea Catch n’aurait jamais attaqué un phoque déjà
-battu, car cela était contre les Lois de la Grève. Tout ce qu’il lui
-fallait, c’était son emplacement près <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> de la mer pour y établir
-son ménage; mais, comme il se trouvait quarante ou cinquante mille
-autres phoques en quête, tous les printemps, de la même chose, les
-sifflements, les meuglements, les hurlements et les rauquements qu’on
-entendait sur la grève faisaient un terrible concert. D’une petite
-colline appelée Hutchinson’s hill, on pouvait découvrir trois milles et
-demi de terrain couvert de phoques en train de combattre, et l’écume
-se tachetait, sur toute la baie, de têtes de phoques se hâtant vers
-la terre pour y prendre leur part de bataille. Ils se battaient dans
-les brisants, ils se battaient sur le sable, ils se battaient sur
-les basaltes, polis par l’usage, des rochers où s’établissaient les
-<i>nurseries</i>, car ils étaient tout aussi stupides et difficiles à vivre
-que des hommes. Leurs compagnes n’arrivaient jamais à l’île avant la
-fin de mai ou le commencement de juin, ne tenant pas à être taillées
-en pièces; et les jeunes phoques de deux, trois et quatre ans, qui
-n’avaient pas encore commencé la vie de ménage, s’avançaient d’un
-demi-mille environ à l’intérieur des terres, à travers les rangs des
-combattants, et jouaient sur les dunes par troupeaux et par légions,
-effaçant jusqu’à la moindre trace de verdure alentour. On les appelait
-les <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins>—les <span class="pagenum" id="Page_146">146</span> célibataires—et il y en avait peut-être
-deux ou trois cent mille à Novastoshnah seulement.</p>
-
-<p>Sea Catch venait de livrer son quarante-cinquième combat, un printemps,
-quand Matkah, son épouse, la douce et souple Matkah aux yeux
-caressants, sortit de la mer. Il la saisit par la peau du cou, la posa
-brutalement sur sa réserve, et grogna:</p>
-
-<p>—En retard comme à l’ordinaire! Où donc avez-vous bien pu aller?</p>
-
-<p>Sea Catch avait l’habitude de ne rien manger pendant les quatre
-mois qu’il demeurait sur les grèves; aussi son humeur était-elle
-généralement bourrue. Matkah, trop avisée pour répondre sur le même
-ton, regarda autour d’elle et roucoula:</p>
-
-<p>—Quelle bonne pensée à vous! Vous avez pris le vieil endroit cette
-fois encore.</p>
-
-<p>—Je crois bien que je l’ai pris, dit Sea Catch... Regardez-moi.</p>
-
-<p>Il était déchiré et saignant en vingt endroits, un œil quasi crevé,
-les flancs à l’état de loques.</p>
-
-<p>—Oh, ces hommes, ces hommes!—dit Matkah en s’éventant avec sa
-nageoire postérieure.—Pourquoi ne pouvez-vous être raisonnables, et
-convenir <span class="pagenum" id="Page_147">147</span> de vos emplacements avec tranquillité? Tu as l’air de
-t’être battu avec Killer Whale.</p>
-
-<p>—Je n’ai pas fait autre chose que de me battre depuis le milieu
-de mai. La grève est encombrée cette année, c’est une honte. J’ai
-rencontré au moins cent phoques de Lukannon à la recherche d’un logis.
-Pourquoi les gens ne restent-ils pas chez eux?</p>
-
-<p>—J’ai souvent pensé que nous serions beaucoup plus heureux si nous
-abordions à Otter Island au lieu de cet endroit encombré, dit Matkah.</p>
-
-<p>—Bah! les <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins> seuls vont à Otter Island. Si nous y
-allions, on dirait que nous avons peur. Il y a des apparences à garder,
-ma chère.</p>
-
-<p>Sea Catch enfonça fièrement sa tête entre ses fortes épaules et fit
-semblant de dormir quelques minutes, mais d’un œil seulement, car il
-se tenait strictement sur ses gardes en vue d’une bataille possible.</p>
-
-<p>Maintenant que tous les phoques et leurs femmes étaient à terre, on
-pouvait entendre leur clameur à plusieurs milles au large, au-dessus
-des plus bruyantes tempêtes. Au plus bas mot, il y avait bien un
-million de phoques sur la grève... vieux phoques, mères phoques, petits
-phoques, et <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins>... <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> combattant, se roulant, bêlant,
-rampant et jouant ensemble, descendant à la mer et en revenant en
-troupes et en régiments, couvrant chaque pied de terrain aussi loin
-que l’œil pouvait atteindre, partant par brigades en escarmouches
-à travers le brouillard. Il fait presque toujours du brouillard à
-Novastoshnah, sauf quand le soleil paraît pour donner à toutes choses,
-l’espace d’un instant, des aspects de perle et d’arc-en-ciel.</p>
-
-<p>Kotick, le baby de Matkah, naquit au milieu de cette confusion. Il
-était tout en tête et en épaules, avec de pâles yeux bleus couleur
-d’eau, comme sont les tout petits phoques; mais il y avait quelque
-chose dans la teinte de son pelage qui le fit regarder de très près par
-sa mère.</p>
-
-<p>—Sea Catch, dit-elle enfin, notre baby va être blanc!</p>
-
-<p>—Coquilles vides et goémon sec, éternua Sea Catch, il n’y a jamais eu
-au monde rien qui ressemblât à un phoque blanc.</p>
-
-<p>—Ce n’est pas ma faute, dit Matkah; il y en aura un maintenant.</p>
-
-<p>Et elle chanta à mi-voix la lente chanson que toutes les mères phoques
-chantent à leurs babies:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_149">149</span></p>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="i0">Ne nage pas avant d’avoir six semaines</div>
- <div class="i0">Ou ta tête sera coulée par tes talons,</div>
- <div class="i0">Et moussons d’été, requins et baleines</div>
- <div class="i0">Sont mauvais pour les bébés phoques.</div>
- </div>
-
- <div class="stanza">
- <div class="i0">Mauvais pour les bébés phoques, mon rat,</div>
- <div class="i0">Plus mauvais que rien ne peut l’être.</div>
- <div class="i2">Mais barbote et deviens fort,</div>
- <div class="i2">Et tu n’auras jamais tort,</div>
- <div class="i2">Libre enfant de la mer ouverte!</div>
- </div>
- </div>
-</div>
-
-<p>Naturellement, le petit bonhomme ne comprenait pas tout d’abord les
-paroles. Il pagayait et barbotait à côté de sa mère, et apprenait
-à débarrasser le terrain quand son père se battait avec un autre
-phoque, et que les deux roulaient et rugissaient à travers les rochers
-glissants. Matkah allait au large chercher des choses à manger, et le
-baby n’était nourri qu’une fois tous les deux jours, mais alors il
-mangeait comme quatre et en profitait.</p>
-
-<p>La première chose qu’il fit, ce fut de ramper vers l’intérieur; là, il
-rencontra des dizaines de mille de babies de son âge, et ils jouèrent
-ensemble comme de petits chiens, s’endormant sur le sable clair, et se
-remettant à jouer. Les vieilles gens des <i>nurseries</i> ne s’en occupaient
-pas, les <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins> s’en tenaient à leur propre territoire, et
-les babies s’amusaient merveilleusement. Quand Matkah revenait de sa
-<span class="pagenum" id="Page_150">150</span> pêche en eau profonde, elle allait droit à leur lieu de récréation
-et appelait, comme une brebis appelle son agneau, jusqu’à ce qu’elle
-entendit Kotick bêler. Alors, elle se dirigeait vers lui en stricte
-ligne droite, cognant de côté et d’autre avec ses nageoires de devant
-et jetant les jeunes phoques cul par-dessus tête. Il y avait toujours
-quelques centaines de mères en quête de leurs enfants à travers le
-terrain des jeux, et les babies avaient grand besoin d’ouvrir l’œil;
-mais, comme Matkah disait à Kotick:</p>
-
-<p>—Tant que tu ne te vautres pas dans l’eau bourbeuse pour y prendre la
-gale, tant que tu ne te mets pas de sable sec dans une coupure ou une
-éraflure, et tant que tu ne nages pas quand la mer est grosse, aucun
-mal ne peut t’arriver ici.</p>
-
-<p>Les petits phoques ne savent pas mieux nager que les petits enfants,
-mais ils ne sont pas heureux jusqu’à ce qu’ils aient appris. La
-première fois que Kotick descendit à la mer, une vague l’emporta, lui
-fit perdre pied, sa grosse tête s’enfonça, et ses petites nageoires de
-derrière se dressèrent en l’air, exactement comme sa mère le lui avait
-dit dans la chanson; en effet, si la vague suivante ne l’avait rejeté
-vers le bord, il se serait noyé. Après cela, il apprit à rester étendu
-dans une flaque de la grève, <span class="pagenum" id="Page_151">151</span> à se laisser tout juste recouvrir par
-le flux de chaque vague qui le soulevait, tandis qu’il pagayait, mais
-il veillait toujours d’un œil pour voir arriver les grosses vagues
-qui peuvent faire mal. Il fut deux semaines à apprendre l’usage de ses
-nageoires, et, tout ce temps, il se traîna du rivage dans la mer, de
-la mer sur le rivage, toussant, grognant, remontant la grève à plat
-ventre, dormant comme un chat sur le sable, puis se remettant à l’eau,
-jusqu’à ce qu’enfin il se sentît vraiment en possession de son élément.</p>
-
-<p>Vous pouvez imaginer quel bon temps, alors, il prit avec ses camarades,
-les plongeons sous les lames, les chevauchées sur la crête d’un
-brisant, les arrivées à terre avec un éternuement et un plouf, tandis
-que la grande vague filait en écumant, très haut sur le rivage; la
-joie de se tenir tout droit sur sa queue et de se gratter la tête,
-comme font les vieilles gens, ou de jouer à <i>Je suis le Roi du Château</i>
-sur les roches glissantes et herbues qui affleuraient juste l’écume.
-Parfois il voyait un mince aileron, semblable à l’aileron d’un gros
-requin, dérivant au ras du bord, et il savait que c’était la baleine
-tueuse, le Grampus, qui mange les jeunes phoques lorsqu’elle peut les
-prendre... et Kotick fonçait sur la <span class="pagenum" id="Page_152">152</span> grève comme une flèche, et
-l’aileron s’en allait en louvoyant lentement, comme s’il ne cherchait
-rien du tout.</p>
-
-<p>A la fin d’octobre, les phoques commencèrent à quitter Saint-Paul pour
-la haute mer, par familles et par tribus; les batailles cessèrent
-autour des <i>nurseries</i>; et les <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins> jouaient où bon leur
-semblait.</p>
-
-<p>L’année prochaine, dit Matkah à Kotick, tu seras un <i>holluschickie</i>;
-mais, cette année, il faut que tu apprennes à prendre du poisson.</p>
-
-<p>Ils se mirent tous deux en route à travers le Pacifique, et Matkah
-montra à Kotick comment dormir sur le dos, les nageoires proprement
-bordées et son petit nez juste hors de l’eau. Il n’y a pas de berceau
-plus confortable que la longue houle balancée du Pacifique. Lorsque
-Kotick sentit des picotements sur toute la surface de la peau, Matkah
-lui dit qu’il connaissait maintenant «le toucher de l’eau», que ces
-élancements et ces picotements annonçaient du gros temps en route, et
-qu’il fallait nager dur et fuir devant.</p>
-
-<p>—Avant longtemps, dit-elle, tu sauras vers où nager, mais, pour
-l’instant, nous suivrons Sea Pig, car il est très sage.</p>
-
-<p>Une bande de marsouins plongeait et filait à <span class="pagenum" id="Page_153">153</span> travers l’eau, et le
-petit Kotick les suivit de toute sa vitesse.</p>
-
-<p>—Comment savez-vous où aller? souffla-t-il.</p>
-
-<p>Le chef de la bande roula son œil blanc et plongea:</p>
-
-<p>—Ma queue m’élance, jeunesse, dit-il. Cela signifie qu’il y a un
-grain derrière nous. Viens, viens! Quand on est au sud de l’Eau Lourde
-(il voulait dire l’Équateur) et qu’on éprouve des élancements dans
-la queue, cela signifie qu’il y a un orage devant soi et qu’il faut
-gouverner nord. Viens, l’eau ne me dit rien de bon par ici.</p>
-
-<p>Ce fut une des nombreuses choses qu’apprit Kotick, et, chaque jour, il
-en apprenait de nouvelles. Matkah lui enseigna à suivre la morue et le
-flétan, le long des bancs sous-marins, à extirper les bêtes de rocher
-de leur trou parmi les goémons; à longer les épaves à cent brasses sous
-l’eau, et à entrer raide comme balle par un hublot pour sortir par
-un autre à la suite des poissons; à danser sur le sommet des vagues,
-tandis que les éclairs se poursuivaient à travers le ciel, et à saluer
-poliment de la nageoire l’albatros à queue tronquée et la frégate,
-tandis qu’ils descendaient le vent; à sauter, trois ou quatre pieds
-hors de l’eau, comme un dauphin, nageoires au flanc et queue recourbée;
-à laisser les <span class="pagenum" id="Page_154">154</span> poissons-volants tranquilles, parce qu’ils sont
-tout en arêtes, à happer l’épaule d’une morue à toute vitesse par dix
-brasses d’eau, et à ne jamais s’arrêter pour regarder un bateau ou un
-navire, mais surtout un canot à rames. Au bout de six mois, ce que
-Kotick ignorait encore de la pêche en eau profonde ne valait pas la
-peine d’être su; et, tout ce temps, il ne posa pas une fois sur la
-terre ferme.</p>
-
-<p>Un jour, cependant, comme il flottait à moitié endormi dans l’eau tiède
-quelque part au large de l’île Juan-Fernandez, il sentit un malaise
-et une paresse l’envahir, tout comme les humains lorsqu’ils ont «le
-printemps dans les jambes», et il se rappela le bon sable ferme des
-grèves de Novastoshnah, à deux mille lieues de là, les jeux de ses
-camarades, l’odeur du varech, le cri des phoques et leurs batailles.
-A la même minute, il mit le cap au nord, nageant d’aplomb, et comme
-il allait, il rencontra des douzaines de ses compagnons, tous à même
-destination, qui lui dirent:</p>
-
-<p>—Salut, Kotick! Cette année nous sommes tous <i>holluschickie</i>, nous
-pourrons danser la danse du feu dans les brisants de Lukannon et jouer
-sur l’herbe neuve. Mais où as-tu pris cette robe?</p>
-
-<p>Le pelage de Kotick était presque immaculé maintenant, <span class="pagenum" id="Page_155">155</span> et,
-quoiqu’il en fût très fier, il répondit seulement:</p>
-
-<p>—Nagez vite! J’ai des crampes dans les os, tant il me tarde de revoir
-la terre.</p>
-
-<p>C’est ainsi qu’ils arrivèrent aux grèves où ils étaient nés, et ils
-entendirent de loin les vieux phoques, leurs pères, combattre dans la
-brume pesante.</p>
-
-<p>Cette nuit-là, Kotick dansa la «danse du feu» avec les jeunes phoques
-de l’année. La mer est pleine de feu, pendant les nuits d’été,
-depuis Novastoshnah jusqu’à Lukannon, et chaque phoque laisse un
-sillage derrière lui, comme d’huile brûlante, et une flamme brusque
-lorsqu’il saute, et les vagues se brisent en grandes zébrures et en
-tourbillons phosphorescents. Puis, ils remontèrent à l’intérieur
-jusqu’aux terrains des <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins>, se roulèrent du haut en bas
-dans les folles avoines nouvelles et se racontèrent des histoires sur
-ce qu’ils avaient fait pendant qu’ils étaient à la mer. Ils parlaient
-du Pacifique comme des écoliers d’un bois où ils auraient gaulé des
-noisettes, et, si quelqu’un les eût compris, il aurait pu, une fois
-rentré chez lui, dresser de cet océan une carte comme jamais il n’y en
-eut. Les <ins class="correction" title="holluschickie "><i>holluschickies</i></ins> de trois et quatre ans <span class="pagenum" id="Page_156">156</span> dégringolèrent de
-Hutchinson’s hill en criant:</p>
-
-<p>—Place, gosses! La mer est profonde et vous ne savez pas encore tout
-ce qu’il y a dedans. Attendez d’avoir doublé le Cap... Eh! petit, où
-as-tu pris cet habit?</p>
-
-<p>—Je ne l’ai pas pris, dit Kotick, il a poussé tout seul. Et, au moment
-où il allait rouler son interlocuteur, deux hommes à cheveux noirs, à
-faces rougeaudes et plates, sortirent de derrière une dune, et Kotick,
-qui n’avait jamais vu d’homme auparavant, toussa et mit la tête basse.
-Les <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins> s’ébranlèrent pesamment de quelques mètres, puis
-restèrent immobiles à les dévisager stupidement. Les hommes n’étaient
-rien moins que Kerick Booterin, le chef des chasseurs de phoques de
-l’île, et Patalamon, son fils. Ils venaient d’un petit village à moins
-d’un demi-mille des <i>nurseries</i>, et ils étaient en train de décider
-quels phoques ils rabattraient vers les abattoirs—car on mène les
-phoques tout comme des moutons—afin d’être dans la suite transformés
-en jaquettes fourrées.</p>
-
-<p>—Oh! dit Patalamon. Regarde. Voilà un phoque blanc.</p>
-
-<p>Kerick Booterin devint presque pâle sous sa couche d’huile et de
-fumée,—car il était Aléoute, et les <span class="pagenum" id="Page_157">157</span> Aléoutes ne sont pas des gens
-soignés.—Puis il se mit à marmotter une prière.</p>
-
-<p>—Ne le touche pas, Patalamon. Il n’y a jamais eu de phoque blanc
-depuis que je suis né. Peut-être que c’est l’esprit du vieux Zaharrof
-qui s’est perdu l’année dernière dans un gros coup de vent.</p>
-
-<p>—Je passe au large, dit Patalamon. Ça porte malheur... Vous croyez
-vraiment que c’est le vieux Zaharrof qui revient? Je lui dois quelque
-chose pour des œufs de mouette.</p>
-
-<p>—Ne le regarde pas, dit Kerick. Rabats cette troupe de quatre-ans.
-Les hommes devraient en écorcher deux cents aujourd’hui, mais c’est
-le commencement de la saison et ils sont nouveaux à l’ouvrage. Cent
-suffiront. Vite!</p>
-
-<p>Patalamon secoua une paire de castagnettes, formées de deux clavicules
-de phoque, devant un troupeau de <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins>, et ceux-ci
-s’arrêtèrent net, haletant et soufflant. Puis il s’approcha. Les
-phoques se mirent en mouvement, et Kerick les mena vers l’intérieur
-sans qu’ils essayassent une fois de rejoindre leurs compagnons. Des
-centaines et des centaines de phoques virent emmener les autres, mais
-ils continuèrent à jouer comme si de rien n’était. Kotick fut le seul
-à faire des questions, et <span class="pagenum" id="Page_158">158</span> aucun de ses camarades ne put rien lui
-dire, sinon que les hommes menaient toujours les phoques de cette
-manière pendant six semaines ou deux mois chaque année.</p>
-
-<p>—Je vais les suivre, dit-il.</p>
-
-<p>Et ses yeux lui sortaient presque hors de la tête, comme il clopinait
-derrière le troupeau.</p>
-
-<p>—Le phoque blanc vient derrière nous, cria Patalamon. C’est la
-première fois qu’un phoque est jamais venu aux abattoirs tout seul.</p>
-
-<p>—Ne regarde pas en arrière, dit Kerick. Je suis sûr maintenant que
-c’est l’esprit de Zaharrof!... Il faut que j’en parle au prêtre.</p>
-
-<p>La distance jusqu’aux abattoirs n’était que d’un demi-mille, mais elle
-prit une heure à couvrir, car, si les phoques allaient trop vite,
-Kerick savait qu’ils s’échaufferaient et qu’alors leur fourrure s’en
-irait par plaques lorsqu’on les écorcherait. De sorte qu’ils allèrent
-très lentement, passé <i>Sea Lion’s Neck</i> et passé <i>Webster house</i>,
-jusqu’à ce qu’ils atteignissent le saloir situé juste hors de vue
-des phoques de la grève. Kotick suivit, haletant et perplexe. Il se
-croyait au bout du monde, mais les cris des <i>nurseries</i>, derrière lui,
-résonnaient aussi haut que le bruit d’un train dans un tunnel.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_159">159</span></p>
-
-<p>Enfin, Kerick s’assit sur la mousse, tira une lourde montre d’étain et
-laissa le troupeau fraîchir pendant trente minutes... et Kotick pouvait
-entendre la rosée du brouillard s’égoutter du bord de son bonnet. Puis
-dix ou douze hommes, chacun armé d’une massue doublée de fer et longue
-de trois ou quatre pieds, s’approchèrent. Kerick leur désigna un ou
-deux individus de la bande qui avaient été mordus par leurs camarades
-ou s’étaient échauffés, et les hommes les jetèrent de côté à grands
-coups de leurs lourdes bottes faites en peau de gorge de morse. Alors,
-Kerick dit:</p>
-
-<p>—Allez!</p>
-
-<p>Et les hommes se mirent à assommer les phoques aussi vite qu’ils
-pouvaient. Dix minutes plus tard, Kotick ne reconnaissait plus
-ses amis, car leurs peaux étaient soulevées du nez aux nageoires
-postérieures, arrachées d’un coup sec et jetées à terre en tas.</p>
-
-<p>C’en était assez pour Kotick. Il fit volte-face et partit au galop—un
-phoque peut galoper très vite pour peu de temps—vers la mer, sa petite
-moustache naissante toute hérissée d’horreur. A <i>Sea Lion’s Neck</i>,
-où les grands lions-de-mer siègent au bord de l’écume, il se jeta,
-nageoires par-dessus <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> tête, dans l’eau fraîche et se mit à se
-balancer en soupirant misérablement.</p>
-
-<p>—Qui va là? dit un lion-de-mer, rudement.</p>
-
-<p>Car, en règle générale, les lions-de-mer s’en tiennent à leur propre
-société.</p>
-
-<p>—<i>Scoochnie! Ochen Scoochnie!</i> Je suis seul, tout seul! dit Kotick. On
-est en train de tuer tous les <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins> sur toutes les grèves!</p>
-
-<p>Le lion-de-mer tourna les yeux vers la terre.</p>
-
-<p>—Absurde! dit-il, tes amis font autant de bruit que jamais. Tu as dû
-voir le vieux Kerick en train de nettoyer une bande. Il y a trente ans
-qu’il fait ce métier.</p>
-
-<p>—C’est horrible,—dit Kotick en s’arc-boutant dans l’eau, tandis
-qu’une vague le couvrait, et reprenant l’équilibre d’un coup de
-nageoires en hélice qui l’arrêta à trois centimètres d’une déchiqueture
-de rocher.</p>
-
-<p>—Pas mal pour un petit de l’année,—dit le lion-de-mer qui était
-à même d’apprécier un bon nageur.—Je suppose qu’à votre point de
-vue, c’est en effet assez vilain; mais, vous autres, phoques, comme
-vous persistez à venir ici d’année en année, les hommes arrivent
-naturellement à le savoir, et si vous ne pouvez pas trouver une île où
-les hommes <span class="pagenum" id="Page_161">161</span> ne viennent jamais, vous serez toujours rabattus.</p>
-
-<p>—N’y a-t-il pas d’île pareille? commença Kotick.</p>
-
-<p>—J’ai suivi le <i>poltoos</i> (le flétan) pendant vingt années, et je ne
-peux pas dire que je l’aie trouvée encore. Mais écoute,... tu sembles
-prendre plaisir à causer avec tes supérieurs,... pourquoi ne vas-tu pas
-à Walrus Islet parler à Sea Vitch. Il sait peut-être quelque chose. Ne
-te presse pas comme cela. C’est une traversée de six milles, et à ta
-place je me mettrais à sec et ferais un somme auparavant.</p>
-
-<p>Kotick jugea l’avis bon; aussi, de retour à sa propre grève, se mit-il
-à sec et dormit-il une demi-heure, avec des frissons tout le long
-du corps à la manière des phoques. Puis, il mit le cap sur Walrus
-Islet, petit plateau bas d’île rocheuse, presque en plein noroit de
-Novastoshnah, tout en langues de rochers et en nids de mouettes, où
-les morses vivaient entre eux. Il prit terre près du vieux Sea Vitch,
-le gros vilain morse, bouffi et dartreux, du Nord Pacifique, au col
-épais et aux longues défenses, qui n’a de bonnes manières que lorsqu’il
-dort—comme il faisait en ce moment—ses nageoires de derrière baignant
-à moitié dans l’écume.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_162">162</span></p>
-
-<p>—Éveille-toi!—aboya Kotick, car les mouettes menaient grand bruit.</p>
-
-<p>—Ah! oh! Hmph! Qu’est-ce que c’est? dit Sea Vitch.</p>
-
-<p>Et il heurta de ses défenses le morse qui était près de lui et
-l’éveilla, celui-ci éveilla son voisin, et ainsi de suite jusqu’à ce
-qu’ils fussent tous réveillés, écarquillant les yeux dans toutes les
-directions, sauf la bonne.</p>
-
-<p>—Hé! c’est moi,—dit Kotick, pointant dans l’écume, et semblable à une
-petite limace blanche.</p>
-
-<p>—Eh bien! que je sois... écorché! dit Sea Vitch.</p>
-
-<p>Ils regardèrent tous Kotick, comme vous pouvez imaginer qu’un club
-plein de vieux messieurs somnolents regarderaient un petit garçon.
-Kotick ne tenait pas à entendre parler davantage d’écorchement ce
-jour-là, il en avait vu assez, de sorte qu’il héla:</p>
-
-<p>—N’y a-t-il pas un lieu où puissent aller les phoques et où les hommes
-ne viennent jamais?</p>
-
-<p>—Débrouille-toi et trouve,—dit Sea Vitch, en fermant les
-yeux.—Cours. Nous avons affaire ici.</p>
-
-<p>Kotick fit son saut de dauphin en l’air et cria de toutes ses forces:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_163">163</span></p>
-
-<p>—Mangeur de moules! Mangeur de moules! Mangeur de moules!</p>
-
-<p>Il savait que Sea Vitch n’avait jamais pris un poisson de sa vie,
-mais déterrait toujours des coquillages et des algues, quoiqu’il se
-prétendît le plus terrible personnage. Naturellement les Chickies, les
-Gooverooskies et les Epatkas—Mouettes-Bourgmestres, Mouettes tachetées
-et Plongeons—qui cherchent toujours l’occasion d’être impolis,
-reprirent le cri, et, comme Limmershin me l’a dit, pendant près de cinq
-minutes on n’eût pas entendu un coup de fusil sur Walrus Islet. Toute
-la population piaulait et criait:</p>
-
-<p>—Mangeur de moules! <i>Stareek</i> (vieux homme)! tandis que
-<ins class="correction" title="Sea Witch">Sea Vitch</ins>
-roulait d’un flanc sur l’autre grognant et toussant.</p>
-
-<p>—Et maintenant, me le diras-tu? dit Kotick, tout essoufflé.</p>
-
-<p>—Va demander à Sea Cow, dit Sea Vitch. S’il vit encore, il pourra te
-le dire.</p>
-
-<p>—Comment connaîtrai-je Sea Cow lorsque je le rencontrerai, dit Kotick,
-en faisant une embardée pour s’en aller.</p>
-
-<p>—Il est dans la mer la seule chose plus vilaine que Sea Vitch,—cria
-une Mouette-Bourgmestre en <span class="pagenum" id="Page_164">164</span> tournant sous le nez de Sea
-Vitch,—plus vilaine et plus mal élevée. <i>Stareek!</i></p>
-
-<p>Kotick reprit à la nage le chemin de Novastoshnah, laissant crier les
-mouettes. Mais il ne trouva à son retour aucune sympathie envers son
-humble tentative de découvrir un lieu paisible pour les phoques. On lui
-dit que les hommes avaient toujours mené les <i>holluschickies</i>, cela
-faisait partie de la besogne quotidienne, et que, s’il n’aimait pas à
-voir de vilaines choses, il n’avait qu’à ne pas aller aux abattoirs.
-Mais aucun des autres phoques n’avait vu la tuerie et c’est ce qui
-faisait la différence entre lui et ses amis. De plus, Kotick était un
-phoque blanc.</p>
-
-<p>—Ce que tu as à faire—dit le vieux Sea Catch, après avoir entendu les
-aventures de son fils—c’est à grandir et à devenir un grand phoque
-comme ton père, à fonder une <i>nursery</i> sur la plage, et alors, ils te
-laisseront la paix. Dans cinq ans d’ici, tu devrais pouvoir te battre
-pour ton compte.</p>
-
-<p>Même la douce Matkah, sa mère, lui dit:</p>
-
-<p>—Tu ne pourras jamais empêcher les tueries. Va jouer dans la mer,
-Kotick.</p>
-
-<p>Et Kotick s’en alla danser la danse du feu, avec son petit cœur très
-gros.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_165">165</span></p>
-
-<p>Cet automne, il quitta la grève aussitôt qu’il put et se mit seul
-en route, à cause d’une idée qu’il avait dans sa tête obstinée. Il
-trouverait Sea Cow, si un tel personnage existait dans l’étendue des
-mers, et il découvrirait une île paisible avec de bonnes grèves de
-sable ferme pour les phoques, où les hommes ne pourraient pas les
-atteindre.</p>
-
-<p>Infatigablement, tout seul, il explora l’océan, du nord au sud du
-Pacifique, nageant jusqu’à trois cents milles en un jour et une nuit.
-Il lui arriva plus d’aventures qu’on ne peut raconter; c’est tout juste
-s’il échappa au Requin tacheté ainsi qu’au Marteau; il rencontra tous
-les ruffians sans foi qui vagabondent à travers les mers, et les lourds
-poissons polis, et les grands coquillages écarlates et tachetés qui
-restent à l’ancre au même endroit des centaines d’années et en tirent
-le plus grand orgueil; mais il ne rencontra jamais Sea Cow, et jamais
-il ne trouva une île qui lui plût. Si la grève était bonne et dure,
-avec une pente douce où les phoques pussent jouer, il y avait toujours
-à l’horizon la fumée d’un baleinier en train de bouillir de la graisse,
-et Kotick savait ce que cela signifiait. Ou bien il pouvait voir que
-les phoques avaient visité l’île autrefois et y avaient été détruits
-par des massacres; <span class="pagenum" id="Page_166">166</span> et Kotick savait que là où les hommes sont déjà
-venus, ils reviennent toujours.</p>
-
-<p>Il fit route avec un vieil albatros à queue tronquée, qui lui apprit
-que l’île de Kerguélen était l’endroit rêvé pour la paix et le silence,
-et lorsque Kotick descendit par là, c’est tout au plus s’il ne se
-fracassa pas en miettes contre de mauvaises falaises noires, pendant un
-violent orage de grêle accompagné de foudre et de tonnerre. Pourtant,
-comme il souquait contre le vent, il put voir que, même là, il y avait
-eu jadis une <i>nursery</i> de phoques. Et il en était de même dans toutes
-les autres îles qu’il visita.</p>
-
-<p>Limmershin en énuméra une longue liste, car il disait que Kotick passa
-en explorations cinq saisons, avec, chaque année, un repos de quatre
-mois à Novastoshnah où les <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins> se moquaient de lui et de
-ses îles imaginaires. Il alla aux Gallapagos, un horrible endroit
-desséché sous l’Équateur, où il pensa être cuit par le soleil; il
-alla aux îles de Géorgie, aux Orcades, à l’île d’Émeraude, à l’île du
-Petit-Rossignol, à l’île de Bouvet, aux Crosset, et même à une toute
-petite île au sud du cap de Bonne-Espérance. Mais partout le peuple
-de la mer lui répétait la même chose. Les phoques étaient <span class="pagenum" id="Page_167">167</span> venus
-à ces îles dans les temps, mais les hommes les y avaient massacrés et
-détruits. Même, un jour, après avoir nagé des centaines de lieues dans
-les eaux du Pacifique, en atteignant un endroit nommé le cap Corientes
-(c’était à son retour de l’île de Gough), il trouva sur un rocher
-quelques centaines de phoques galeux qui lui dirent que les hommes
-venaient là aussi. Cela faillit le désespérer, et il doublait le cap,
-en route vers ses grèves natales, quand, sur le chemin du nord, il
-aborda dans une île couverte d’arbres verts, où il trouva un vieux...
-très vieux phoque qui se mourait. Kotick pêcha pour lui, et lui raconta
-tous ses échecs.</p>
-
-<p>—Maintenant, dit Kotick, je retourne à Novastoshnah, et, si je suis
-poussé vers les abattoirs avec les <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins>, je ne m’en soucie
-plus.</p>
-
-<p>Le vieux phoque, au contraire, l’encouragea:</p>
-
-<p>—Essaie une fois encore. Je suis le dernier de la tribu perdue de
-Masafuera, et, aux jours où les hommes nous tuaient par centaines de
-mille, il courait une légende sur les grèves au sujet d’un phoque blanc
-qui, un jour, descendrait du nord et conduirait le peuple des phoques
-à un endroit paisible. Je suis vieux et je ne vivrai pas pour voir
-ce <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> jour-là, mais d’autres vivront pour le voir. Essaie une fois
-encore.</p>
-
-<p>Kotick retroussa sa moustache (elle était superbe), et dit:</p>
-
-<p>—Je suis le seul phoque blanc qui soit jamais né sur les grèves et je
-suis le seul phoque, blanc ou noir, qui ait pensé jamais à chercher des
-îles nouvelles.</p>
-
-<p>Cela le réconforta considérablement.</p>
-
-<p>Quand il revint à Novastoshnah, cet été-là, Matkah, sa mère, le
-supplia de se marier et d’établir son ménage, car il n’était plus un
-<i>holluschickie</i> mais un <i>sea catch</i> ayant atteint sa pleine croissance,
-avec une crinière blanche et frisée sur les épaules, aussi lourd, aussi
-grand, aussi courageux que son père.</p>
-
-<p>—Donnez-moi une autre saison, dit-il. Rappelez-vous, mère, c’est
-toujours la septième vague qui remonte la grève le plus haut.</p>
-
-<p>Coïncidence assez curieuse, il se trouva une phoque qui jugea, comme
-lui, qu’elle remettrait son mariage à l’année suivante, et Kotick dansa
-la danse du feu avec elle tout le long de la grève de Lukannon, la nuit
-qui précéda son départ pour sa dernière croisière. Cette fois, il se
-dirigea vers <span class="pagenum" id="Page_169">169</span> l’ouest, car il était tombé sur la piste d’un grand
-banc de flétans, et il avait besoin d’au moins cent livres de poisson
-par jour pour se tenir en condition. Il les chassa jusqu’à ce qu’il fût
-las, puis il se mit en rond et s’endormit dans les creux de la houle
-qui bat Copper Island. Il connaissait parfaitement la côte, de sorte
-que, vers minuit, en heurtant doucement un lit de varech, il dit:</p>
-
-<p>—Hum, le flot est fort ce soir!</p>
-
-<p>Se retournant sous l’eau, il ouvrit lentement les yeux et s’étira. Puis
-il sauta comme un chat, en apercevant d’énormes choses qui musaient à
-travers l’eau des hauts fonds et broutaient sur les lourdes franges des
-varechs.</p>
-
-<p>—Par les Grands Brisants de Magellan, dit-il dans sa moustache. Qui
-donc, de toute la mer profonde, sont ces gens-là?</p>
-
-<p>Ils ne ressemblaient à rien: morse, lion-de-mer, phoque, ours,
-baleine, requin, poisson, pieuvre ou coquillage, que jamais Kotick eût
-vu auparavant. Ils avaient de vingt à trente pieds de long, pas de
-nageoires postérieures, mais une queue en forme de pelle qui paraissait
-taillée dans du cuir mouillé. Leurs têtes étaient les plus ridicules
-choses qu’on pût voir, et ils se balançaient sur le <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> bout de
-leurs queues en eau profonde lorsqu’ils ne paissaient pas, se saluant
-solennellement les uns les autres, et agitant leurs nageoires de devant
-comme un gros homme agite des bras trop courts.</p>
-
-<p>—Ahem! dit Kotick. Bon plaisir, messieurs?</p>
-
-<p>Les grosses créatures répondirent en dodelinant, et en agitant leurs
-nageoires comme le Frog-Foot-man<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>Quand ils se remirent à pâturer, Kotick vit que leur lèvre supérieure
-était fendue en deux morceaux, qu’ils pouvaient écarter d’environ un
-pied, et rejoindre à nouveau avec un boisseau de goémon dans la fente.
-Ils poussaient le varech dans leurs bouches et mâchaient solennellement.</p>
-
-<p>—Sale manière de manger, dit Kotick.</p>
-
-<p>Ils dodelinèrent encore, et Kotick commença à perdre patience.</p>
-
-<p>—Très bien! dit-il. Si vraiment vous possédez une articulation de plus
-que les autres dans votre nageoire de devant, ce n’est pas la peine de
-faire tant d’embarras. Je vois que vous saluez gracieusement, mais je
-voudrais connaître vos noms.</p>
-
-<p>Les lèvres fendues s’agitèrent et se tordirent; <span class="pagenum" id="Page_171">171</span> les yeux vitreux
-et verdâtres s’arrondirent, mais ils ne parlèrent pas.</p>
-
-<p>—Eh bien, dit Kotick, vous êtes les seules gens que j’aie jamais
-rencontrés qui soient plus laids que Sea Vitch... et plus mal léchés.</p>
-
-<p>Alors, il se souvint en un éclair de ce que la Mouette-Bourgmestre lui
-avait crié, quand il n’était qu’un petit de l’année, à Walrus Islet, et
-il retomba en arrière dans l’eau: il voyait qu’il avait enfin découvert
-Sea Cow!</p>
-
-<p>Les vaches marines continuaient à mâchonner, à pâturer et à ruminer
-dans le varech, et Kotick leur posa des questions dans toutes les
-langues qu’il avait ramassées au cours de ses voyages, car le peuple
-de la mer parle presque autant de langues que les êtres humains. Mais
-les vaches marines ne répondaient pas, car Sea Cow ne sait pas parler.
-Il n’a que six os dans le cou au lieu de sept, et on dit, dans la mer,
-que c’est cela qui l’empêche de parler, même avec ses semblables; mais,
-comme vous le savez, il a une articulation d’extra dans sa nageoire
-antérieure, et, en l’agitant de haut en bas et de droite à gauche,
-il produit des mouvements qui répondent à une sorte de grossier code
-télégraphique.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_172">172</span></p>
-
-<p>Au lever du jour, la crinière de Kotick se tenait debout toute seule,
-et sa patience était partie où vont les crabes morts. Alors, les vaches
-marines entreprirent de voyager très lentement du côté du nord, en
-s’arrêtant souvent pour tenir d’absurdes conciliabules tout en saluts
-grotesques, et Kotick les suivit en se disant:</p>
-
-<p>—Des gens aussi idiots que cela se seraient fait massacrer depuis
-longtemps s’ils n’avaient découvert quelque île sûre, et ce qui est
-assez bon pour Sea Cow est assez bon pour Sea Catch... C’est égal,
-j’aimerais qu’ils se dépêchent.</p>
-
-<p>Ce fut un voyage harassant pour Kotick. Le troupeau des vaches marines
-ne parcourait jamais plus de quarante ou cinquante milles par jour,
-s’arrêtait la nuit pour brouter et suivait la côte tout le temps,
-pendant que Kotick nageait autour, par-dessus et par-dessous, mais
-sans parvenir à lui faire faire un pas de plus. A mesure qu’elles
-avançaient vers le nord, elles tenaient un conseil en saluts toutes
-les quelques heures, et Kotick s’était presque rongé la moustache
-d’impatience lorsqu’il s’aperçut qu’elles remontaient un courant d’eau
-plus chaude. Alors, il se sentit quelque respect pour elles. Une nuit,
-elles se laissèrent couler à travers l’eau luisante—couler <span class="pagenum" id="Page_173">173</span> comme
-des pierres—et, pour la première fois depuis qu’il les connaissait,
-elles se mirent à nager vite. Kotick suivit, étonné de leur allure;
-il n’avait jamais rêvé que Sea Cow existât comme nageur. Elles mirent
-le cap sur une falaise du rivage, une falaise dont le pied courait
-sous l’eau profonde et dans laquelle s’ouvrait un trou noir, par vingt
-brasses de profondeur. Ce fut un long, très long parcours, et Kotick
-avait grand besoin d’air frais en émergeant du boyau sombre à travers
-lequel on l’avait conduit.</p>
-
-<p>—Par ma perruque,—dit-il, en débouchant en eau libre, à l’autre
-extrémité, tout suffoquant et soufflant.—C’est un long plongeon, mais
-il en vaut la peine.</p>
-
-<p>Les vaches marines s’étaient séparées et paissaient paresseusement
-sur les bords des plus belles grèves que Kotick eût jamais vues. Il
-y avait de longues bandes de rochers, polis par l’usure de l’eau,
-s’étendant sur des lieues, exactement adaptés à l’installation de
-<i>nurseries</i> phoques; et il y avait en arrière et remontant en pente
-douce, des terrains de jeu en sable dur; il y avait des lames pour y
-danser, de l’herbe drue pour s’y rouler, des dunes à escalader et à
-dégringoler; et, par-dessus tout, <span class="pagenum" id="Page_174">174</span> Kotick connut au toucher de
-l’eau, qui ne trompe pas un Sea Catch, que jamais homme n’était venu
-dans ces parages. La première chose qu’il fit, ce fut de s’assurer
-si la pêche était bonne; puis, il nagea le long des grèves et compta
-les délectables îlots bas et sablonneux à demi cachés dans la brume
-vagabonde. Au nord, s’étendait une ligne de fonds, d’écueils et de
-rochers qui ne permettrait jamais à un navire d’approcher à plus de six
-milles du rivage; entre les îles et la terre courait un canal d’eau
-profonde où plongeait la falaise perpendiculaire; et, quelque part
-au-dessous des falaises, s’ouvrait la bouche du tunnel.</p>
-
-<p>—C’est un autre Novastoshnah, dit Kotick, mais dix fois mieux. Sea
-Cow doit être moins bête que je ne croyais. Les hommes mêmes, s’il y
-avait ici des hommes, ne pourraient pas descendre des falaises, et les
-récifs, du côté de la mer, réduiraient un navire en charpie. S’il est
-un lieu sûr dans la mer, c’est celui-ci.</p>
-
-<p>Il se prit à penser à celle qui était restée à l’attendre; mais
-quoiqu’il eût hâte de rentrer à Novastoshnah, il explora complètement
-le nouveau pays, afin d’être en état de répondre à toutes les questions.</p>
-
-<p>Puis il plongea, reconnut une fois pour toutes <span class="pagenum" id="Page_175">175</span> l’embouchure du
-tunnel, et l’enfila dans la direction du sud. Personne autre qu’une
-vache marine ou un phoque n’aurait soupçonné l’existence d’une telle
-retraite, et, en se retournant vers les falaises, Kotick lui-même
-doutait d’y avoir abordé jamais.</p>
-
-<p>Il mit dix jours à rentrer, quoique sans perdre de temps en route; et,
-en prenant terre au-dessus de <i>Sea Lion’s Neck</i>, la première personne
-qu’il rencontra fut celle qu’il avait laissée à l’attendre. Elle
-comprit par le regard de ses yeux qu’enfin il avait trouvé son île.</p>
-
-<p>Mais les <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins>, Sea Catch son père lui-même, et tous les
-autres phoques se moquèrent de lui quand il leur conta ce qu’il avait
-découvert, et un jeune phoque d’à peu près son âge lui dit:</p>
-
-<p>—Tout cela est bel et bon, Kotick, mais tu ne <ins class="correction" title="va">vas</ins> pas arriver du
-diable sait où pour nous y expédier à ta guise. Rappelle-toi que nous
-autres, nous venons de nous battre pour nos <i>nurseries</i>, ce que tu n’as
-jamais fait. Tu préfères vagabonder à travers la mer.</p>
-
-<p>Les autres phoques éclatèrent de rire à ces paroles, et le jeune phoque
-se mit à hocher la tête de gauche et de droite. Il s’était marié cette
-année et en faisait beaucoup d’état.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_176">176</span></p>
-
-<p>—Pourquoi me battrais-je, puisque je n’ai pas de <i>nursery</i>, dit
-Kotick. Je veux seulement vous montrer un endroit où vous serez en
-sûreté. A quoi bon se battre?</p>
-
-<p>—Oh! si tu te dérobes, bien entendu, je n’ai plus rien à dire, fit le
-jeune phoque avec un vilain ricanement.</p>
-
-<p>—Viendras-tu avec moi, si j’ai le dessus? demanda Kotick.</p>
-
-<p>Et une lueur verte lui traversa les yeux, car il était furieux d’avoir
-à se battre.</p>
-
-<p>—Fort bien, dit le jeune phoque avec légèreté, si tu as le dessus, je
-viens.</p>
-
-<p>Il n’eut pas le temps de changer d’avis, car la tête de Kotick s’était
-détendue et ses dents crochaient dans le gras du cou de son adversaire.
-Puis, il se rabattit sur ses hanches, et traîna son ennemi le long de
-la grève, le secoua et le jeta à terre pour en finir.</p>
-
-<p>Alors Kotick, s’adressant aux phoques, rugit:</p>
-
-<p>—J’ai fait de mon mieux pour votre bien, au cours des cinq dernières
-saisons. Je vous ai trouvé l’île où vous serez en sécurité. Mais, à
-moins d’arracher vos têtes à vos sottes épaules, vous ne me croirez
-pas. Eh bien, je vais vous apprendre maintenant. Garde à vous!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_177">177</span></p>
-
-<p>Limmershin m’a dit que jamais de sa vie—et Limmershin voit dix mille
-grands phoques se battre tous les ans—que jamais, dans toute sa petite
-vie, il n’avait vu rien de pareil à la charge de Kotick à travers les
-<i>nurseries</i>. Il se jeta sur le plus gros Sea Catch qu’il put trouver,
-le happa à la gorge, l’étrangla, le cogna et l’assomma, jusqu’à ce que
-l’autre poussât le grognement de miséricorde, puis le jeta de côté et
-attaqua le suivant. Voyez-vous, Kotick n’avait jamais jeûné quatre mois
-durant, selon la coutume annuelle des grands phoques; ses courses en
-haute mer l’avaient gardé en parfaite condition, et, par-dessus tout,
-il ne s’était jamais encore battu. Toute blanche, sa crinière frisée
-se hérissait de colère, ses yeux flamboyaient, ses grandes canines
-brillaient: il était splendide à voir. Le vieux Sea Catch, son père, le
-vit passer comme une trombe, traînant sur le sable les vieux phoques
-grisonnants, comme autant de plies, et culbutant les jeunes dans tous
-les sens, et Sea Catch rugit et cria:</p>
-
-<p>—Il est peut-être fou, mais c’est le meilleur champion des grèves!
-N’attaque pas ton père, mon fils! Il est pour toi!</p>
-
-<p>Kotick rugit pour toute réponse, et le vieux Sea Catch entra dans
-la lutte en se dandinant, la moustache <span class="pagenum" id="Page_178">178</span> hérissée, et soufflant
-comme une locomotive, tandis que Matkah et la fiancée de Kotick
-s’accroupissaient pour suivre le spectacle, et admiraient leurs hommes.
-Ce fut une magnifique bataille, car l’un et l’autre se battirent
-aussi longtemps qu’il resta un seul phoque à oser lever la tête; et,
-lorsqu’il n’en resta plus, ils paradèrent fièrement sur la grève, côte
-à côte, en mugissant.</p>
-
-<p>A la nuit, comme les feux boréaux commençaient à scintiller et à danser
-à travers le brouillard, Kotick escalada un rocher nu et contempla les
-<i>nurseries</i> dispersées, les phoques meurtris et saignants.</p>
-
-<p>—Maintenant, dit-il, je vous ai donné la leçon que vous méritiez.</p>
-
-<p>—Par ma perruque—dit le vieux Sea Catch en se redressant avec
-raideur, car il était terriblement courbaturé—Killer Whale ne les
-aurait pas plus mal arrangés... Fils, je suis fier de toi... et mieux,
-je viendrai, moi, à ton île... si elle existe.</p>
-
-<p>—Écoutez, lourds pourceaux de la mer. Qui m’accompagne au tunnel de
-Sea Cow?... Répondez ou je recommence la leçon, rugit Kotick.</p>
-
-<p>Il y eut un murmure, pareil au frisselis de la marée, sur toute
-l’étendue des grèves.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_179">179</span></p>
-
-<p>—Nous viendrons, dirent des milliers de voix lasses. Nous suivrons
-Kotick, le Phoque Blanc.</p>
-
-<p>Alors, Kotick enfonça sa tête entre ses épaules et ferma les yeux,
-orgueilleusement. Ce n’était plus un phoque blanc, en ce moment, mais
-il était rouge de la tête à la queue. Malgré cela, il eût dédaigné de
-regarder ou de toucher une seule de ses blessures.</p>
-
-<p>Une semaine plus tard, lui et son armée (environ un millier de
-<ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins> et de vieux phoques pour le moment) partirent vers le
-nord, vers le tunnel des Vaches-Marines. Kotick les guidait. Et les
-phoques qui demeurèrent à Novastoshnah les traitèrent de fous. Mais,
-le printemps suivant, quand ils se retrouvèrent tous parmi les bancs
-de pêche du Pacifique, les phoques de Kotick firent de tels récits
-des grèves d’au delà le tunnel de Sea Cow, que des phoques de plus en
-plus nombreux quittèrent Novastoshnah. Sans doute, cela ne se fit pas
-tout de suite, car les phoques ne sont pas des gens fort malins, et il
-leur faut du temps pour peser le pour et le contre des choses; mais,
-d’année en année, un plus grand nombre d’entre eux s’en allaient de
-Novastoshnah, de Lukannon et des autres <i>nurseries</i>, vers les calmes
-grèves abritées où Kotick trône tout l’été, <span class="pagenum" id="Page_180">180</span> plus grand chaque
-année, plus gros et plus fort pendant que les <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins> jouent
-autour de lui, en cette mer où nul homme ne vient.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_181">181</span></p>
-
-<hr class="deco" />
-
-<div class="subchapter">
- <h3 id="ch_4a">LUKANNON</h3>
-</div>
-
-<p class="center">(<i>Ceci est une sorte d’hymne national phoque, sur le mode triste.</i>)</p>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="i0">Au matin, j’ai trouvé mes frères (oh! que je suis vieux!)</div>
- <div class="i0">Là-bas où la houle d’été rugit aux caps rocheux.</div>
- <div class="i0">Leur chœur montant couvre le chant des brisants, et de joie</div>
- <div class="i0">Chante, grève de Lukannon, par deux millions de voix!</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="i0"><i>Chantez la lente sieste, au bord de la lagune,</i></div>
- <div class="i0"><i>Les escadrons soufflant qui descendent les dunes,</i></div>
- <div class="i0"><i>Les danses, aux minuits fouettés de feux marins,</i></div>
- <div class="i0"><i>Grève de Lukannon, avant que l’homme vînt!</i></div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="i0">Au matin, j’ai trouvé mes frères (jamais, jamais plus!);</div>
- <div class="i0">Ils obscurcissaient le rivage, ils allaient par tribus;</div>
- <div class="i0">Du plus loin que portait la voix au large de la mer,</div>
- <div class="i0">Nous hélions les bandes en route et leur chantions la terre!</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="i0"><i>Grève de Lukannon... l’avoine aux longs épis,</i></div>
- <div class="i0"><i>La brume ruisselante, et lichens en tapis,</i></div>
- <div class="i0"><i>Les plateaux de nos jeux et leurs roches usées,</i></div>
- <div class="i0"><i>Grève de Lukannon... ô plage où je suis né!</i></div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="i0"><span class="pagenum" id="Page_182">182</span>
- Au matin, j’ai trouvé mes frères, tristes, solitaires;</div>
- <div class="i0">Qu’on nous fusille dans l’eau, qu’on nous assomme sur terre,</div>
- <div class="i0">Que l’homme nous mène au saloir, sot bétail orphelin,</div>
- <div class="i0">Pourtant nous chantons Lukannon... avant que l’homme vînt.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="i0"><i>En route, au Sud, au Sud... ô Goverooshka, va,</i></div>
- <div class="i0"><i>Dis notre deuil aux Rois des Mers tandis qu’hélas,</i></div>
- <div class="i0"><i>Vide bientôt ainsi que l’œuf du requin mort,</i></div>
- <div class="i0"><i>Grève de Lukannon, tu nous connais encore!</i></div>
- </div>
- </div>
-</div>
-
-<hr class="page" />
-
-<div class="chapter">
- <h2 id="ch_5">«RIKKI-TIKKI-TAVI»</h2>
-</div>
-
-<div class="poetry-container"><span class="pagenum" id="Page_184">184</span>
- <div class="poetry">
- <div class="i0">L’Œil-Rouge à la Peau-Ridée</div>
- <div class="i0">Au trou devant lui dardée,</div>
- <div class="i0">L’Œil-Rouge a crié très fort:</div>
- <div class="i0">Viens danser avec la mort!</div>
- <div class="i0">Œil à œil, et tête à tête,</div>
- <div class="i1">(<i>En mesure, Nag</i>)</div>
- <div class="i0">L’un mort, finira la fête</div>
- <div class="i1">(<i>A ta guise, Nag</i>)</div>
- <div class="i0">Tour pour tour, et rond pour rond</div>
- <div class="i1">(<i>Cours, cache-toi, Nag</i>)</div>
- <div class="i0">Manqué!... mort à Chaperon!</div>
- <div class="i1">(<i>Malheur à toi, Nag!</i>)</div>
- </div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_185">185</span></p>
-
-<p class="p3">Ceci est l’histoire de la grande guerre que Rikki-tikki-tavi livra
-tout seul dans les salles de bain du grand bungalow, au cantonnement
-de Segowlee. Darzee, l’oiseau-tailleur, l’aida, et Chuchundra, le
-rat-musqué, qui n’ose jamais marcher au milieu du plancher, mais se
-glisse toujours le long du mur, lui donna un avis; mais Rikki-tikki fit
-la vraie besogne.</p>
-
-<p>C’était une mangouste. Il rappelait assez un petit chat par la fourrure
-et la queue, mais plutôt une belette par la tête et les habitudes. Ses
-yeux étaient roses comme le bout de son nez affairé; il pouvait se
-gratter partout où il lui plaisait, avec n’importe quelle patte, de
-devant ou de derrière, à son choix; il pouvait gonfler sa queue jusqu’à
-ce qu’elle ressemblât à un goupillon pour nettoyer les bouteilles, et
-son cri de guerre, lorsqu’il louvoyait à travers l’herbe longue, était:
-<i>Rikk-tikk-tikki-tikki-tchk!</i></p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_186">186</span></p>
-
-<p>Un jour, les hautes eaux de l’été l’entraînèrent, hors du terrier où il
-vivait avec son père et sa mère, et l’emportèrent, battant des pattes
-et gloussant, le long d’un fossé qui bordait une route. Il trouva là
-une petite touffe d’herbe qui flottait, et s’y cramponna jusqu’à ce
-qu’il perdît le sentiment. Quand il revint à la vie, il gisait au chaud
-soleil, au milieu d’une allée de jardin, très mal en point il est vrai,
-et un petit garçon disait:</p>
-
-<p>—C’est une mangouste morte. Faisons-lui un enterrement.</p>
-
-<p>—Non, dit la mère, prenons-la pour la sécher. Peut-être n’est-elle pas
-morte pour de bon.</p>
-
-<p>Ils l’emportèrent dans la maison, où un homme le prit entre son pouce
-et son index, et dit qu’il n’était pas mort, mais seulement à moitié
-suffoqué; alors ils l’enveloppèrent dans du coton, l’exposèrent à la
-chaleur d’un feu doux,... et Rikki-tikki ouvrit les yeux et éternua.</p>
-
-<p>—Maintenant,—dit l’homme (c’était un anglais qui venait justement de
-s’installer dans le bungalow),—ne l’effrayez pas, et nous allons voir
-ce qu’elle va faire.</p>
-
-<p>C’est la chose la plus difficile du monde que d’effrayer une mangouste,
-parce que de la tête à la <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> queue elle est dévorée de curiosité. La
-devise de toute la famille est: «Cherche et trouve,» et Rikki-tikki
-était une vraie mangouste. Il regarda la bourre de coton, décida que
-ce n’était pas bon à manger, courut tout autour de la table, s’assit,
-remit sa fourrure en ordre, se gratta, et sauta sur l’épaule du petit
-garçon.</p>
-
-<p>—N’aie pas peur, Teddy, dit son père. C’est sa manière d’entrer en
-amitié.</p>
-
-<p>—Ouch! Elle me chatouille sous le menton,—dit Teddy.</p>
-
-<p>Rikki-tikki plongea son regard entre le col et le cou du petit garçon,
-flaira son oreille, et descendit sur le plancher où il s’assit en se
-frottant le nez.</p>
-
-<p>—Doux Jésus, dit la mère de Teddy, et c’est cela qu’on appelle une
-bête sauvage! Je suppose que si elle est à ce point apprivoisée, c’est
-que nous avons été bons pour elle.</p>
-
-<p>—Toutes les mangoustes sont comme cela, dit son mari. Si Teddy ne lui
-tire pas la queue ou n’essaie pas de la mettre en cage, elle courra à
-travers la maison toute la journée. Donnons-lui quelque chose à manger.</p>
-
-<p>Ils lui donnèrent un petit morceau de viande crue. Rikki-tikki trouva
-cela excellent, et quand il eut <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> fini, il sortit sous la véranda,
-s’assit au soleil, et fit bouffer sa fourrure pour la sécher jusqu’aux
-racines. Puis, il se sentit mieux.</p>
-
-<p>—Il y a plus à découvrir dans cette maison, se dit-il, que tous les
-gens de ma famille n’en découvriraient pendant toute leur vie. Je
-resterai, certes, et trouverai.</p>
-
-<p>Il employa tout le jour à parcourir la maison. Il se noya presque dans
-les tubs, mit son nez dans l’encre sur un bureau, et le brûla au bout
-du cigare de l’homme, en grimpant sur ses genoux pour voir comment
-on s’y prenait pour écrire. A la tombée de la nuit, il courut dans
-la chambre de Teddy pour regarder comment on allumait les lampes à
-pétrole; et quand Teddy se mit au lit, Rikki-tikki y grimpa aussi. Mais
-c’était un compagnon agité, parce qu’il lui fallait, toute la nuit, se
-lever pour répondre à chaque bruit et en trouver la cause. La mère et
-le père de Teddy vinrent jeter un dernier coup d’œil à leur petit
-garçon, et trouvèrent Rikki-tikki tout éveillé sur l’oreiller.</p>
-
-<p>—Je n’aime pas cela,—dit la mère de Teddy—il pourrait mordre
-l’enfant.</p>
-
-<p>—Il ne fera rien de pareil, dit le père, Teddy est plus en sûreté avec
-cette petite bête que s’il <span class="pagenum" id="Page_189">189</span> avait un braque pour le garder... Si un
-serpent entrait dans la chambre maintenant...</p>
-
-<p>Mais la mère de Teddy ne voulait pas même songer à de pareilles
-horreurs.</p>
-
-<p>De bonne heure, le matin, Rikki-tikki vint au premier déjeuner sous la
-véranda, porté sur l’épaule de Teddy; on lui donna une banane et un peu
-d’œuf à la coque, et il se laissa prendre sur leurs genoux aux uns
-après les autres, parce qu’une mangouste bien élevée espère toujours
-devenir à quelque moment une mangouste domestique, et avoir des
-chambres pour courir au travers. Or, la mère de Rikki-tikki (elle avait
-habité autrefois la maison du général à Segowlee) avait soigneusement
-instruit son fils de ce qu’il devait faire si jamais il rencontrait des
-hommes blancs.</p>
-
-<p>Puis, Rikki-tikki sortit dans le jardin pour voir ce qu’il y avait
-à voir. C’était un grand jardin, seulement à moitié cultivé, avec
-des buissons de roses Maréchal Niel aussi gros que des kiosques, des
-citronniers et des orangers, des bouquets de bambous et des fourrés de
-hautes herbes. Rikki-tikki se lécha les lèvres.</p>
-
-<p>—Voilà un splendide terrain de chasse, dit-il.</p>
-
-<p>A cette pensée, sa queue se hérissa en goupillon, <span class="pagenum" id="Page_190">190</span> et il s’était
-mis à courir de haut en bas et de bas en haut du jardin, flairant de
-tous côtés, lorsqu’il entendit les voix les plus lamentables sortir
-d’un buisson épineux.</p>
-
-<p>C’était Darzee, l’oiseau-tailleur, et sa femme. Ils avaient fait un
-beau nid en rapprochant deux larges feuilles dont ils avaient cousu les
-bords avec des fibres, et rempli l’intérieur de coton et de bourres
-duveteuses. Le nid se balançait de côté et d’autre, tandis qu’ils
-pleuraient, perchés à l’entrée.</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que vous avez? demanda Rikki-tikki.</p>
-
-<p>—Nous sommes très malheureux, dit Darzee. Un de nos bébés, hier, est
-tombé du nid, et Nag l’a mangé.</p>
-
-<p>—Hum! dit Rikki-tikki, voilà qui est fort triste... Mais je suis
-étranger ici. Qui est-ce, Nag?</p>
-
-<p>Darzee et sa femme, pour toute réponse, se blottirent dans leur
-nid, car, de l’épaisseur de l’herbe, au pied du buisson, sortit un
-sifflement sourd... un horrible son glacé... qui fit sauter Rikki-tikki
-de deux pieds en arrière. Alors, pouce par pouce, s’éleva de l’herbe la
-tête au capuchon étendu de Nag, le gros cobra noir, qui avait bien cinq
-pieds de long <span class="pagenum" id="Page_191">191</span> de la langue à la queue. Lorsqu’il eut soulevé un
-tiers de son corps au-dessus du sol, il resta à se balancer de droite
-et de gauche, exactement comme se balance dans le vent une touffe de
-pissenlit, et il regarda Rikki-tikki avec ces yeux mauvais du serpent,
-qui ne changent jamais d’expression, quelle que soit sa pensée.</p>
-
-<p>—Qui est-ce, Nag? dit-il. C’est <i>moi</i>, Nag. Le grand Dieu Brahma a
-mis sa marque sur tout notre peuple, quand le premier cobra eut étendu
-son capuchon pour préserver Brahma du soleil pendant qu’il dormait...
-Regarde, et tremble!</p>
-
-<p>Il étendit plus que jamais son capuchon, et Rikki-tikki vit sur son dos
-la marque des lunettes, qui ressemble plus exactement à l’œillet
-d’une fermeture d’agrafe.</p>
-
-<p>Il eut peur une minute; mais il est impossible à une mangouste d’avoir
-peur longtemps, et, bien que Rikki-tikki n’eût jamais encore rencontré
-de cobra vivant, sa mère l’avait nourri de cobras morts et il savait
-bien que la grande affaire de la vie d’une mangouste adulte est de
-faire la guerre aux serpents et de les manger. Nag le savait aussi, et,
-tout au fond de son cœur glacé, il avait peur.</p>
-
-<p>—Eh bien,—dit Rikki-tikki, et sa queue se <span class="pagenum" id="Page_192">192</span> gonfla de
-nouveau,—marqué ou non, pensez-vous qu’on ait le droit de manger les
-petits oiseaux qui tombent des nids?</p>
-
-<p>Nag réfléchissait et surveillait les moindres mouvements de l’herbe
-derrière Rikki-tikki. Il savait qu’une mangouste dans le jardin
-signifiait, plus tôt ou plus tard, la mort pour lui et sa famille; mais
-il voulait mettre Rikki-tikki hors de ses gardes. Aussi laissa-t-il
-retomber un peu sa tête, et la pencha-t-il de côté.</p>
-
-<p>—Causons, dit-il.... Vous mangez bien des œufs. Pourquoi ne
-mangerions-nous pas des oiseaux?</p>
-
-<p>—Derrière vous!... Regardez derrière-vous! chanta Darzee.</p>
-
-<p>Rikki-tikki en savait trop pour perdre son temps à ouvrir de grands
-yeux. Il sauta en l’air aussi haut qu’il put, et, juste au-dessous de
-lui siffla la tête de Nagaina, la mauvaise femme de Nag. Elle avait
-rampé par derrière pendant la conversation, afin d’en finir tout de
-suite; et Rikki-tikki entendit son sifflement de rage lorsqu’elle vit
-son coup manqué. Il retomba presque en travers de son dos, et s’il
-avait été une vieille mangouste, il aurait su que c’était alors le
-moment de lui briser les reins <span class="pagenum" id="Page_193">193</span> d’un coup de dent; mais il eut
-peur du terrible coup de fouet en retour du cobra. Il mordit, il est
-vrai, mais pas assez longtemps, et sauta hors de portée de la queue
-cinglante, laissant Nagaina meurtrie et furieuse.</p>
-
-<p>—Méchant, méchant Darzee! dit Nag.</p>
-
-<p>Et il fouetta l’air aussi haut qu’il pouvait atteindre dans la
-direction du nid au milieu du buisson d’épines; mais Darzee l’avait
-construit hors de l’atteinte des serpents, et le nid ne fit que se
-balancer de côté et d’autre.</p>
-
-<p>Rikki-tikki sentit ses yeux devenir rouges et brûlants (quand les yeux
-d’une mangouste deviennent rouges, elle est en colère), et il s’assit
-sur sa queue et ses jambes de derrière comme un petit kanguroo, regarda
-tout autour de lui, et claqua des dents de rage. Mais Nag et Nagaina
-avaient disparu dans l’herbe. Lorsqu’un serpent manque son coup, il ne
-dit jamais rien ni ne laisse rien deviner de ce qu’il a l’intention de
-faire ensuite. Rikki-tikki ne se souciait pas de les suivre, car il ne
-se sentait pas sûr de venir à bout de deux serpents à la fois. Aussi
-trotta-t-il vers l’allée sablée près de la maison, et s’assit-il pour
-réfléchir. C’était pour lui une sérieuse affaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_194">194</span></p>
-
-<p>Si vous lisez les vieux livres d’histoire naturelle, vous verrez qu’ils
-disent que lorsqu’une mangouste combat contre un serpent, et qu’il
-lui arrive d’être mordue, elle se sauve pour manger quelque herbe qui
-la guérit. Ce n’est pas vrai. La victoire est seulement une affaire
-d’œil vif et de pied prompt, détente de serpent contre saut de
-mangouste, et, comme aucun œil ne peut suivre le mouvement d’une
-tête de serpent lorsqu’elle frappe, il s’agit là d’un prodige plus
-étonnant que des herbes magiques n’en pourraient opérer.</p>
-
-<p>Rikki-tikki savait qu’il était une jeune mangouste, et n’en fut que
-plus satisfait d’avoir su éviter si adroitement un coup porté par
-derrière. Il en tira de la confiance en lui-même, et lorsque Teddy
-descendit en courant le sentier, Rikki-tikki se sentait disposé à être
-flatté. Mais, juste au moment où Teddy se penchait, quelque chose se
-tortilla un peu dans la poussière, et une toute petite voix dit:</p>
-
-<p>—Prenez garde, je suis la Mort!</p>
-
-<p>C’était Karait, le minuscule serpent brun, couleur de sable, qui aime
-à se dissimuler dans la poussière. Sa morsure est aussi dangereuse que
-celle du cobra; mais il est si petit que personne n’y prend garde,
-aussi n’en fait-il que plus de mal.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_195">195</span></p>
-
-<p>Les yeux de Rikki-tikki devinrent rouges de nouveau, et il remonta en
-dansant vers Karait, avec ce balancement particulier et cette marche
-ondulante qu’il avait hérités de sa famille. Cela paraît très comique,
-mais c’est une allure si parfaitement balancée, qu’à n’importe quel
-angle on peut en changer soudain la direction: ce qui, lorsqu’il s’agit
-de serpents, est un avantage. Rikki ne s’en rendait pas compte, mais
-il faisait là une chose beaucoup plus dangereuse que de combattre Nag:
-Karait est si petit et peut se retourner si facilement qu’à moins
-que Rikki ne le mordît à la partie supérieure du dos tout près de la
-tête, il pouvait, d’un coup en retour, l’atteindre à l’œil ou à la
-lèvre. Mais Rikki ne savait pas; ses yeux étaient tout rouges, et il
-se balançait d’arrière en avant, cherchant la bonne place à saisir.
-Karait s’élança. Rikki sauta de côté et essaya de courir dessus, mais
-la méchante petite tête grise et poudreuse siffla à un cheveu de son
-épaule, et il lui fallut bondir par-dessus le corps, tandis que la tête
-suivait de près ses talons.</p>
-
-<p>Teddy héla du côté de la maison:</p>
-
-<p>—Oh, venez voir! Notre mangouste est en train de tuer un serpent.</p>
-
-<p>Et Rikki-tikki entendit la mère de Teddy pousser <span class="pagenum" id="Page_196">196</span> un cri tandis
-que le père se précipitait dehors avec un bâton; mais, dans le temps
-qu’il venait, Karait avait poussé une botte imprudente, et Rikki-tikki
-avait bondi, sauté sur le dos du serpent, laissé tomber sa tête très
-bas entre ses pattes de devant, mordu au dos le plus haut qu’il
-pouvait atteindre, et roulé au loin. Cette morsure paralysa Karait, et
-Rikki-tikki allait le dévorer en commençant par la queue, suivant la
-coutume de sa famille à dîner, lorsqu’il se rappela qu’un repas copieux
-appesantit une mangouste, et que, pouvant avoir besoin sur l’heure de
-toute sa force et de toute son agilité, il lui fallait rester à jeun.
-Il s’en alla prendre un bain de poussière sous des touffes de ricins,
-tandis que le père de Teddy frappait le cadavre de Karait.</p>
-
-<p>—A quoi cela sert-il? pensa Rikki-tikki; j’ai tout terminé.</p>
-
-<p>Et alors la mère de Teddy le prit dans la poussière, et le serra dans
-ses bras, en pleurant qu’il avait sauvé Teddy de la mort; et le père de
-Teddy déclara qu’il était une providence; et Teddy regarda tout cela
-avec de grands yeux effarés.</p>
-
-<p>Rikki-tikki se divertissait plutôt de tous ces embarras que
-naturellement il ne comprenait pas. La mère de Teddy aurait aussi bien
-pu caresser l’enfant <span class="pagenum" id="Page_197">197</span> pour avoir joué dans la poussière. Rikki
-s’amusait on ne peut plus.</p>
-
-<p>Ce soir-là, à dîner, en se promenant de côté et d’autre parmi les
-verres sur la table, il lui aurait été facile de se bourrer de bonnes
-choses trois fois plus qu’il ne fallait, mais il avait Nag et Nagaina
-présents à la mémoire, et bien que ce fût fort agréable d’être flatté
-et choyé par la mère de Teddy, et de rester sur l’épaule de Teddy, ses
-yeux devenaient rouges de temps en temps, et il partait en son long cri
-de guerre: <i>Rikk-tikk-tikki-tikki-tchk!</i></p>
-
-<p>Teddy l’emmena coucher, et insista pour qu’il dormît sous son menton.
-Rikki-tikki était trop bien élevé pour mordre ou égratigner. Mais,
-aussitôt que Teddy fut endormi, il s’en alla faire sa ronde de nuit
-autour de la maison, et, dans l’obscurité, se heurta, en courant,
-contre Chuchundra, le rat-musqué, qui rampait le long du mur.</p>
-
-<p>Chuchundra est une petite bête au cœur brisé. Il pleurniche et pépie
-toute la nuit, en essayant de se remonter le moral pour courir au
-milieu des chambres; mais jamais il n’y arrive.</p>
-
-<p>—Ne me tuez pas,—dit Chuchundra, presque en pleurant.—Rikki-tikki,
-ne me tuez pas!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_198">198</span></p>
-
-<p>—Pensez-vous qu’un tueur de serpents tue des rats musqués? dit
-Rikki-tikki avec mépris.</p>
-
-<p>—Ceux qui tuent les serpents seront tués par les serpents,—dit
-Chuchundra, avec plus de douleur que jamais.—Et comment puis-je être
-sûr que Nag ne me prendra pas pour vous par quelque nuit sombre?</p>
-
-<p>—Il n’y a pas le moindre danger, dit Rikki-tikki; car Nag est dans le
-jardin, et je sais que vous n’y allez pas.</p>
-
-<p>—Mon cousin Chua, le rat, m’a raconté..., commença Chuchundra.</p>
-
-<p>Et alors, il s’arrêta.</p>
-
-<p>—Vous a raconté quoi?</p>
-
-<p>—Chut! Nag est partout, Rikki-tikki. Vous auriez dû parler à Chua dans
-le jardin.</p>
-
-<p>—Je ne lui ai pas parlé... Donc, il faut me dire. Vite, Chuchundra, ou
-je vais vous mordre!</p>
-
-<p>Chuchundra s’assit, et pleura au point que les larmes coulaient le long
-de ses moustaches.</p>
-
-<p>—Je suis un très pauvre homme, sanglota-t-il. Je n’ai jamais assez de
-courage pour trotter au milieu des chambres... Chut! Je n’ai besoin de
-rien vous dire... N’entendez-vous pas, Rikki-tikki?</p>
-
-<p>Rikki-tikki écouta. La maison était aussi tranquille <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> que possible,
-mais il pensa entendre un imperceptible cra-cra... un bruit aussi léger
-que celui d’une guêpe marchant sur un carreau de vitre... un grattement
-sec d’écailles sur la brique.</p>
-
-<p>—C’est Nag ou Nagaina, se dit-il, qui est en train de ramper dans le
-conduit de la salle de bain... Vous avez raison, Chuchundra, j’aurais
-dû parler à Chua.</p>
-
-<p>Il se glissa dans la salle de bain de Teddy, mais il n’y trouva
-personne, puis, dans la salle de bain de la mère de Teddy. Au bas du
-mur crépi de plâtre, une brique avait été enlevée pour le passage d’une
-conduite d’eau, et, au moment où Rikki-tikki se glissait dans la pièce,
-le long de l’espèce de margelle en maçonnerie où la baignoire était
-posée, il entendit Nag et Nagaina chuchoter dehors au clair de lune:</p>
-
-<p>—Quand la maison sera vide,—disait Nagaina à son mari,—il faudra
-bien qu’il s’en aille, et alors, nous rentrerons en possession du
-jardin. Entrez tout doucement, et souvenez-vous que l’homme qui a tué
-Karait est la première personne à mordre. Puis, revenez me dire ce
-qu’il en aura été, et nous ferons ensemble la chasse à Rikki-tikki.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_200">200</span></p>
-
-<p>—Mais êtes-vous sûre qu’il y a quelque <ins class="correction" title="chose gagner">chose à gagner</ins> en tuant les
-gens! demanda Nag.</p>
-
-<p>—Tout à gagner. Quand il n’y avait personne dans le bungalow,
-avions-nous une mangouste dans le jardin? Aussi longtemps que le
-bungalow est vide, nous sommes roi et reine du jardin; et souvenez-vous
-qu’aussitôt que nos œufs seront éclos dans la melonnière... comme
-ils peuvent l’être demain... nos enfants auront besoin de place et
-tranquillité.</p>
-
-<p>—Je n’y songeais pas, dit Nag. Je vais y aller, mais il est inutile
-de faire la chasse à Rikki-tikki ensuite. Je tuerai l’homme et sa
-femme, puis l’enfant si je peux, et partirai tranquillement. Alors, le
-bungalow sera vide, et Rikki-tikki s’en ira.</p>
-
-<p>Rikki-tikki tressaillit tout entier de rage et de haine en entendant
-tout cela. Puis il vit la tête de Nag sortir du conduit, suivie des
-cinq pieds de long de son corps écailleux et froid. Tout furieux qu’il
-fût, il eut cependant très peur en voyant la taille du grand cobra. Nag
-se leva, dressa la tête, et regarda dans la salle de bain, à travers
-l’obscurité où Rikki-tikki pouvait voir ses yeux étinceler.</p>
-
-<p>—Si je le tue à cette place maintenant, Nagaina le saura; et, d’un
-autre côté, si je lui livre bataille <span class="pagenum" id="Page_201">201</span> ouverte sur le plancher, les
-avantages sont pour lui... Que faire? se dit Rikki-tikki.</p>
-
-<p>Nag ondula deci delà, et Rikki-tikki l’entendit boire dans la plus
-grosse jarre qui servait à remplir la baignoire.</p>
-
-<p>—Voilà qui est bien, dit le serpent. Maintenant, lorsque Karait a été
-tué, l’homme avait un bâton. Il peut l’avoir encore; mais, quand il
-viendra au bain, le matin, il ne l’aura pas. J’attendrai ici jusqu’à ce
-qu’il vienne... Nagaina... m’entendez-vous?... Je vais attendre ici, au
-frais, jusqu’au jour.</p>
-
-<p>Aucune réponse ne vint du dehors, ce qui apprit à Rikki-tikki que
-Nagaina était partie. Nag se replia sur lui-même, anneau par anneau,
-tout autour du fond bombé de la jarre, et Rikki-tikki se tint
-tranquille comme la mort.</p>
-
-<p>Au bout d’une heure, il commença à se mouvoir, muscle après muscle,
-vers la jarre. Nag était endormi, et Rikki-tikki contempla son grand
-dos, se demandant quelle serait la meilleure place pour une bonne prise.</p>
-
-<p>—Si je ne lui brise pas les reins au premier saut, se dit Rikki, il
-pourra encore combattre; et... s’il combat... ô Rikki!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_202">202</span></p>
-
-<p>Il considéra l’épaisseur du cou au-dessous du capuchon, mais c’était
-trop pour lui; et une morsure près de la queue ne ferait que mettre Nag
-en fureur.</p>
-
-<p>—Il faut que ce soit à la tête, dit-il enfin; à la tête au-dessus du
-capuchon; et, quand une fois je le tiendrai par là, il ne faudra plus
-le lâcher.</p>
-
-<p>Alors, il sauta. La tête reposait un peu en dehors de la jarre, sous
-la courbe de sa panse; et, au moment où ses dents crochèrent, Rikki
-<ins class="correction" title="s’arcbouta">s’arc-bouta</ins> du dos à la convexité de la cruche d’argile pour clouer la
-tête à terre. Cela lui donna une seconde de prise qu’il employa de son
-mieux. Puis, il fut cogné de droite et de gauche comme un rat secoué
-par un chien—en avant et en arrière sur le plancher, en haut et en
-bas, et en rond en grands cercles; mais ses yeux étaient rouges, et il
-tenait bon tandis que le corps du serpent cinglait le plancher comme
-un fouet de charrue, renversant les ustensiles d’étain, la boîte à
-savon, la brosse à friction, et sonnait contre la paroi de métal de la
-baignoire. Tout en tenant, il resserrait l’étau de ses mâchoires car
-il se sentait sûr d’être assommé, et, pour l’honneur de la famille, il
-préférait qu’on le trouvât les dents fermées sur sa proie. Malade de
-vertige, <span class="pagenum" id="Page_203">203</span> moulu de coups, les chocs lui semblaient sur le point
-de le mettre en pièces, lorsque quelque chose partit comme un coup
-de tonnerre juste derrière lui, une rafale brûlante lui fit perdre
-connaissance et une flamme lui roussit le poil. L’homme avait été
-réveillé par le bruit, et avait déchargé les deux canons de son fusil
-sur Nag, juste derrière le capuchon.</p>
-
-<p>Rikki-tikki, les yeux fermés, continuait à tenir bon, car, maintenant,
-il était tout à fait certain d’être mort; mais la tête ne bougeait
-plus, et l’homme, ramassant la mangouste, dit:</p>
-
-<p>—C’est encore la mangouste, Alice; et c’est <i>notre</i> vie que le petit
-bonhomme a sauvée maintenant.</p>
-
-<p>Alors, la mère de Teddy vint, le visage tout blanc, et contempla ce qui
-restait de Nag; et Rikki-tikki se traîna jusqu’à la chambre de Teddy,
-où il passa presque le reste de la nuit à se secouer délicatement pour
-découvrir s’il était vraiment brisé en quarante morceaux, comme il se
-l’imaginait.</p>
-
-<p>Lorsque arriva le matin, il était fort raide, mais très content de ses
-hauts faits.</p>
-
-<p>—Maintenant, j’ai Nagaina à régler, et elle sera pire que cinq Nags;
-en outre, qui sait quand les œufs dont elle a parlé vont éclore...
-<span class="pagenum" id="Page_204">204</span> Bonté divine!... Il faut que j’aille voir Darzee—dit-il.</p>
-
-<p>Sans attendre le déjeuner, Rikki-tikki courut au buisson épineux où
-Darzee, à pleine voix, chantait un chant de triomphe. La nouvelle de la
-mort de Nag avait fait le tour du jardin, car le balayeur avait jeté le
-corps sur le fumier.</p>
-
-<p>—Oh, stupide touffe de plumes, dit Rikki-tikki avec colère. Est-ce le
-moment de chanter?</p>
-
-<p>—Nag est mort... est mort... est mort! chanta Darzee. Le vaillant
-Rikki-tikki l’a pris par la tête et a tenu bon. L’homme a apporté
-le bâton qui fait <i>boum</i>, et Nag est tombé en deux morceaux! Il ne
-recommencera plus à manger mes bébés.</p>
-
-<p>—Tout cela est assez vrai; mais où est Nagaina?—demanda Rikki-tikki,
-en regardant soigneusement autour de lui.</p>
-
-<p>—Nagaina est venue au conduit de la salle de bain pour appeler Nag,
-continua Darzee; et Nag est sorti sur le bout d’un bâton... le balayeur
-l’a ramassé au bout d’un bâton, et l’a jeté sur le fumier!... Chantons
-le grand Rikki-tikki à l’œil rouge!</p>
-
-<p>Et Darzee enfla son gosier et chanta.</p>
-
-<p>—Si je pouvais atteindre à votre nid, je roulerais <span class="pagenum" id="Page_205">205</span> vos bébés
-dehors! dit Rikki-tikki. Vous ne savez pas faire les choses en leur
-temps. Vous êtes là dans votre nid, suffisamment en sécurité; mais
-ici, en bas, c’est pour moi la guerre. Arrêtez-vous pour une minute de
-chanter, Darzee.</p>
-
-<p>—Pour l’amour du grand, du beau Rikki-tikki, je vais m’arrêter,
-répondit Darzee... Qu’y a-t-il, ô Tueur du terrible Nag?</p>
-
-<p>—Pour la troisième fois, où est Nagaina?</p>
-
-<p>—Sur le fumier, auprès des écuries, menant le deuil de Nag... Glorieux
-est Rikki-tikki, le héros aux dents blanches.</p>
-
-<p>—Au diable mes dents blanches! Avez-vous jamais entendu dire où elle
-garde ses œufs?</p>
-
-<p>—Dans la melonnière, au bout, tout près du mur, à l’endroit où tape
-le soleil presque toute la journée. Il y a des semaines qu’elle les a
-cachés là.</p>
-
-<p>—Et vous n’avez jamais pensé que cela valût la peine de me le dire?...
-Au bout, tout près du mur, dites-vous?</p>
-
-<p>—Rikki-tikki... vous n’allez pas manger ses œufs?</p>
-
-<p>—Pas exactement les manger; non... Darzee, si vous avez un grain de
-bon sens, vous allez voler <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> aux écuries, faire semblant d’avoir
-l’aile brisée, et laisser Nagaina vous donner la chasse jusqu’à ce
-buisson. Il me faut aller à la melonnière, et si j’y allais maintenant,
-elle me verrait.</p>
-
-<p>Darzee était un petit compère dont la cervelle emplumée ne pouvait
-tenir plus d’une idée à la fois; et justement parce qu’il savait que
-les enfants de Nagaina naissaient dans des œufs, comme les siens, il
-ne lui semblait pas, à première vue, qu’il fût juste de les détruire.
-Mais sa femme était un oiseau raisonnable, et elle savait que les
-œufs de cobra voulaient dire de jeunes cobras un peu plus tard;
-aussi s’envola-t-elle du nid, et laissa-t-elle Darzee tenir chaud aux
-bébés et continuer sa chanson sur la mort de Nag. Darzee, en quelques
-points, ressemblait beaucoup aux hommes.</p>
-
-<p>Elle voleta près du fumier, sous le nez de Nagaina, et gémit:</p>
-
-<p>—Oh, j’ai l’aile cassée!... Le petit garçon de la maison m’a jeté une
-pierre, et l’a cassée.</p>
-
-<p>Puis elle se mit à voleter plus désespérément que jamais.</p>
-
-<p>Nagaina leva la tête, et siffla:</p>
-
-<p>—C’est vous qui avez averti Rikki-tikki quand <span class="pagenum" id="Page_207">207</span> je voulais le tuer.
-Sans mentir, vous avez mal choisi l’endroit pour boiter.</p>
-
-<p>Et elle se dirigea vers la femme de Darzee en glissant sur la poussière.</p>
-
-<p>—Le petit garçon l’a cassée d’un coup de pierre!—cria d’une voix
-perçante la femme de Darzee.</p>
-
-<p>—Bon! Ce peut-être de quelque consolation pour vous, quand vous serez
-morte, de savoir que je vais régler aussi mes comptes avec le petit
-garçon. Mon mari gît sur le fumier ce matin, mais, avant la nuit, le
-petit garçon sera étendu très tranquille dans la maison... A quoi bon
-courir?... Je suis sûre de vous attraper... Petite sotte, regardez-moi!</p>
-
-<p>La femme de Darzee en savait trop pour faire une pareille chose. Car
-une fois que les yeux d’un oiseau rencontrent ceux d’un serpent, il est
-pris d’une telle peur qu’il ne peut plus bouger. La femme de Darzee, en
-pépiant douloureusement, continua à voleter, sans quitter le sol, et
-Nagaina activa son allure.</p>
-
-<p>Rikki-tikki les entendit remonter le sentier qui les éloignait des
-écuries, et galopa vers l’extrémité de la planche de melons au pied
-du mur. Là, dans la chaude litière, au-dessus des melons, il trouva,
-habilement cachés, vingt-cinq œufs de la grosseur à <span class="pagenum" id="Page_208">208</span> peu près
-des œufs de poule de Bantam, mais avec des peaux blanchâtres en
-guise de coquilles.</p>
-
-<p>—Je ne suis pas arrivé un jour trop tôt, dit-il.</p>
-
-<p>Car il pouvait voir les jeunes cobras roulés dans l’intérieur de la
-peau, et il savait que, dès l’instant où ils sont éclos, ils peuvent
-chacun tuer un homme aussi bien qu’une mangouste. Il emporta d’un coup
-de dent les bouts des œufs aussi vite qu’il pouvait en prenant soin
-d’écraser les jeunes cobras, et en retournant de temps en temps la
-litière pour voir s’il n’en avait omis aucun. A la fin, il ne resta
-plus que trois œufs, et Rikki-tikki commençait à rire en lui-même,
-quand il entendit la femme de Darzee crier à tue-tête:</p>
-
-<p>—Rikki-tikki, j’ai conduit Nagaina du côté de la maison,... elle est
-entrée sous la véranda, et... oh! venez vite... elle veut tuer!</p>
-
-<p>Rikki-tikki écrasa deux œufs, redégringola au bas de la melonnière
-avec le troisième œuf dans sa bouche, et se précipita vers la
-véranda aussi vite que ses pattes pouvaient le porter.</p>
-
-<p>Teddy, sa mère et son père étaient là, devant leur déjeuner du matin.
-Mais Rikki-tikki vit qu’ils ne mangeaient rien. Ils se tenaient dans une
-immobilité de pierre, et leurs visages étaient blancs. <span class="pagenum" id="Page_209">209</span> Nagaina,
-enroulée sur la natte, près de la chaise de Teddy, à distance commode
-pour frapper la jambe nue du jeune garçon, se balançait de côté et
-d’autre en chantant un chant de triomphe.</p>
-
-<p>—Fils de l’homme qui a tué Nag, sifflait-elle, reste tranquille... Je
-ne suis pas encore prête... Attends un peu... Restez bien immobiles
-tous trois!... Si vous bougez, je frappe... et si vous ne bougez pas,
-je frappe encore... Oh, insensés, qui avez tué mon Nag!</p>
-
-<p>Les yeux de Teddy étaient fixés sur son père, et tout ce que son père
-pouvait faire était de murmurer:</p>
-
-<p>—Restez tranquille, Teddy... Il ne faut pas bouger... Teddy, restez
-tranquille.</p>
-
-<p>C’est alors que Rikki-tikki arriva et cria:</p>
-
-<p>—Retournez-vous, Nagaina; retournez-vous, et en garde!</p>
-
-<p>—Chaque chose en son temps,—dit-elle, sans remuer les yeux.—Je
-réglerai tout à l’heure mon compte avec vous. Regardez vos amis,
-Rikki-tikki. Ils sont immobiles et blancs... Ils sont épouvantés... Ils
-n’osent bouger... et si vous approchez d’un pas, je frappe.</p>
-
-<p>—Allez regarder vos œufs, dit Rikki, dans <span class="pagenum" id="Page_210">210</span> la melonnière près
-du mur. Allez voir, Nagaina!</p>
-
-<p>Le grand serpent se retourna à demi, et vit l’œuf sur le sol de la
-véranda.</p>
-
-<p>—Ah... h! Donnez-le-moi, dit-elle.</p>
-
-<p>Rikki-tikki posa ses pattes de chaque côté de l’œuf, tandis que ses
-yeux étaient devenus rouge sang.</p>
-
-<p>—Quel prix pour un œuf de serpent?... Pour un jeune cobra?... Pour
-un jeune roi-cobra?... Pour le dernier... le dernier des derniers de la
-couvée? Les fourmis sont en train de manger tous les autres par terre
-près des melons.</p>
-
-<p>Nagaina pirouetta sur elle-même, oubliant tout le reste pour le salut
-de l’œuf unique; et Rikki-tikki vit le père de Teddy avancer
-rapidement une large main, saisir Teddy par l’épaule, et l’enlever
-par-dessus la table et les tasses à thé, à l’abri et hors de portée de
-Nagaina.</p>
-
-<p>—Volée! Volée! Volée! <i>Rikk-tck-tck!</i> gloussa Rikki-tikki triomphant.
-L’enfant est sauf, et c’était moi... moi... moi, qui saisis Nag au
-capuchon, la nuit dernière, dans la salle de bain.</p>
-
-<p>Puis il se mit à sauter de tous côtés, des quatre pattes ensemble,
-revenant raser le sol de la tête.</p>
-
-<p>—Il m’a jeté de côté et d’autre, mais il n’a pas <span class="pagenum" id="Page_211">211</span> pu me faire
-lâcher prise. Il était mort avant que l’homme l’ait coupé en deux....
-C’est moi qui ai fait cela! <i>Rikki-tikki-tck-tck!</i>... Par ici, Nagaina.
-Par ici et battons-nous. Vous ne serez pas longtemps une veuve.</p>
-
-<p>Nagaina vit qu’elle avait perdu toute chance de tuer Teddy, et l’œuf
-gisait entre les pattes de Rikki-tikki:</p>
-
-<p>—Donnez-moi l’œuf, Rikki-tikki. Donnez-moi le dernier de mes
-œufs, et je m’en irai pour ne plus jamais revenir,—dit-elle, en
-baissant son capuchon.</p>
-
-<p>—Oui, vous vous en irez, et vous ne reviendrez plus jamais; car vous
-irez sur le fumier rejoindre Nag. En garde, la veuve! L’homme est allé
-chercher son fusil! En garde!</p>
-
-<p>Rikki-tikki bondissait tout autour de Nagaina, en se tenant juste hors
-de portée de ses coups, ses petits yeux comme deux braises. Nagaina se
-rassembla sur elle-même, et se jeta sur lui. Rikki-tikki fit un saut
-en l’air et retomba en arrière. Une fois, une autre, puis encore elle
-voulut le frapper, mais à chaque reprise sa tête donnait avec un coup
-sourd contre la natte de la véranda, tandis qu’elle se rassemblait sur
-elle-même en spirale comme un <span class="pagenum" id="Page_212">212</span> ressort de montre. Puis Rikki-tikki
-dansa en cercle pour arriver derrière elle, et Nagaina tourna sur
-elle-même pour rester tête à tête avec lui... et le bruissement de sa
-queue sur la natte sonnait comme des feuilles sèches emportées par le
-vent.</p>
-
-<p>Rikki-tikki avait oublié l’œuf. Il était encore sous la véranda,
-et Nagaina s’en rapprochait peu à peu, jusqu’à ce qu’enfin, tandis
-que Rikki-tikki reprenait <ins class="correction" title="baleine">haleine</ins>, elle le saisit dans sa bouche, se
-dirigea vers les marches de la véranda, et descendit le sentier comme
-une flèche, Rikki-tikki derrière elle.</p>
-
-<p>Lorsque le cobra court pour sauver sa vie, il prend l’aspect d’une
-mèche de fouet qui cinglerait l’encolure d’un cheval. Rikki-tikki
-savait qu’il lui fallait la joindre, ou que tout serait à recommencer.
-Nagaina filait droit vers les longues herbes, près du buisson épineux,
-et, tout en courant, Rikki-tikki entendit Darzee toujours en train
-de chanter son absurde petite chanson de triomphe. Mais la femme de
-Darzee, plus raisonnable, quitta son nid en voyant arriver Nagaina,
-et battit des ailes autour de sa tête. Si Darzee l’avait aidée, ils
-auraient pu la faire retourner. Mais Nagaina ne fit que baisser son
-capuchon, et continua sa route. <span class="pagenum" id="Page_213">213</span> Toutefois, cet instant de répit
-amena Rikki-tikki sur elle, et comme elle plongeait dans le trou de rat
-où elle et Nag avaient coutume de vivre, les petites dents blanches
-de Rikki-tikki se refermèrent sur sa queue, et il entra derrière
-elle.—Or, très peu de mangoustes, quelles que soient leur sagesse et
-leur expérience, se soucieraient de suivre un cobra dans son trou.—Il
-faisait noir dans le trou; et Rikki-tikki ne pouvait savoir s’il
-n’allait pas s’élargir et donner assez de place à Nagaina pour se
-retourner et frapper. Il tint bon, avec rage, les pieds écartés pour
-faire office de freins sur la pente sombre du tiède et moite terreau.
-Puis, l’herbe, autour de la bouche du trou, cessa de s’agiter, et
-Darzee dit:</p>
-
-<p>—C’en est fini de Rikki-tikki! Il nous faut chanter son chant de
-mort... Le vaillant Rikki-tikki est mort!... Car Nagaina le tuera
-sûrement sous terre.</p>
-
-<p>C’est pourquoi il se mit à chanter une chanson des plus lugubres,
-qu’il improvisa sous le coup de l’émotion. Et, comme il arrivait
-précisément à l’endroit le plus touchant, l’herbe frémit de nouveau, et
-Rikki-tikki, couvert de terre, se traîna hors du trou, une jambe après
-l’autre, en se léchant les <span class="pagenum" id="Page_214">214</span> moustaches. Darzee s’arrêta avec un
-petit cri de surprise. Rikki-tikki secoua un peu de la poussière qui
-tachait sa fourrure, et éternua.</p>
-
-<p>—C’est fini, dit-il. La veuve ne reviendra plus jamais.</p>
-
-<p>Et les fourmis rouges, qui habitent parmi les tiges d’herbe,
-l’entendirent, et se mirent à descendre en longues théories pour voir
-s’il avait dit vrai.</p>
-
-<p>Rikki-tikki se pelotonna sur lui-même dans l’herbe, et dormit où il
-était... dormit, dormit jusqu’à ce qu’il fût tard dans l’après-midi,
-car il avait accompli une dure journée de travail.</p>
-
-<p>—Maintenant, dit-il, quand il s’éveilla, je vais rentrer à la maison.
-Racontez au Chaudronnier, Darzee, pour qu’il le raconte au jardin, que
-Nagaina est morte.</p>
-
-<p>Le Chaudronnier est un oiseau qui fait un bruit absolument semblable au
-coup d’un petit marteau sur un vase de cuivre; et s’il fait toujours ce
-bruit, c’est qu’il est le crieur public de tout jardin hindou, et qu’il
-raconte les nouvelles à ceux qui veulent bien l’entendre.</p>
-
-<p>Lorsque Rikki-tikki remonta le sentier, il l’entendit préluder les
-notes de son «garde-à-vous» comme un de ces petits gongs sur lesquels
-on <span class="pagenum" id="Page_215">215</span> annonce le dîner, puis, le monotone «<i>Ding-dong-tock!</i> Nag est
-mort... <i>dong!</i> Nagaina est morte! <i>Ding-dong-tock!</i>» A ce signal tous
-les oiseaux se mirent à chanter dans le jardin, et les grenouilles
-à coasser; car Nag et Nagaina avaient l’habitude de manger les
-grenouilles aussi bien que les oiseaux.</p>
-
-<p>Lorsque Rikki regagna la maison, Teddy et la mère de Teddy (elle avait
-encore l’air très pâle, car elle s’était évanouie) et le père de Teddy
-sortirent à sa rencontre, et pleurèrent presque d’attendrissement sur
-lui. Ce soir-là, il mangea tout ce qu’on lui donna, jusqu’à ne pouvoir
-manger davantage, et il alla au lit, porté sur l’épaule de Teddy, où la
-mère de Teddy le trouva encore lorsqu’elle vint le revoir plus tard, au
-courant de la nuit.</p>
-
-<p>—Il nous a sauvé la vie et celle de notre fils, dit-elle à son mari. Y
-songez-vous?... Il nous a sauvé la vie à tous.</p>
-
-<p>Rikki-tikki se réveilla en sursaut, car les mangoustes dorment
-légèrement.</p>
-
-<p>—Oh, c’est vous, dit-il. De quoi vous tourmentez-vous? Tous les cobras
-sont morts; et s’il en restait..., je suis là.</p>
-
-<p>Rikki-tikki pouvait à bon droit être fier de lui; <span class="pagenum" id="Page_216">216</span> mais il n’en
-devint pas trop fier, et il garda ce jardin, dorénavant, en vraie
-mangouste... de la dent et du jarret, si bien que jamais un cobra n’osa
-montrer sa tête à l’intérieur des murs.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_217">217</span></p>
-
-<hr class="deco" />
-
-<div class="subchapter">
- <h3 id="ch_5a">L’ODE DE DARZEE</h3>
-</div>
-
-<p class="center">(<i>Chantée en l’honneur de Rikki-tikki-tavi</i>)</p>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i10">Tailleur et chantre je suis,</div>
- <div class="i10">Je connais doubles déduits;</div>
- <div class="i10">Fier de ma vive chanson,</div>
- <div class="i10">Fier de coudre ma maison.</div>
- <div class="i0">Dessus, puis dessous, ainsi j’ai tissé ma musique, ainsi ma maison.</div>
- <div class="i10">Mère, relève la tête!</div>
- <div class="i10">Plus de danger qui nous guette.</div>
- <div class="i10">Chante à tes petits encor,</div>
- <div class="i10">Morte au jardin gît la mort.</div>
- <div class="i0">L’effroi qui dormit sous les roses, dort sur le fumier, inerte et mort.</div>
- <div class="i10">Qui donc nous délivre, qui?</div>
- <div class="i10">Quel est son nom tout puissant?</div>
- <div class="i10">C’est le pur, le grand <i>Rikki</i></div>
- <div class="i10"><i>Tikki</i>, dont l’œil est de sang...</div>
- <div class="i0"><i>Rikk-tikki-tikki</i>, à l’ivoire en fleur, le chasseur dont l’œil est de sang!</div>
- <div class="i10"><span class="pagenum" id="Page_218">218</span>Rendez-lui grâces, oiseaux,</div>
- <div class="i10">Avec queue en oriflamme,</div>
- <div class="i10">Rossignol, prête des mots...</div>
- <div class="i10">Non, car son los me réclame.</div>
- <div class="i0">Écoutez, je chante un los à <i>Rikki</i>, ô queue en panache, œil de flamme!..</div>
- </div>
-</div>
-
-<p class="center">(<i>Ici Rikki-tikki interrompit, de sorte que le reste de
-la chanson est perdu.</i>)</p>
-
-<hr class="page" />
-
-<div class="chapter">
- <h2 id="ch_6">TOOMAI DES ÉLÉPHANTS</h2>
-</div>
-
-<div class="poetry-container"><span class="pagenum" id="Page_220">220</span>
- <div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="i0">Je me souviens de qui je fus. J’ai brisé la corde et la chaîne,</div>
- <div class="i0">Je me souviens de ma forêt et de ma vigueur ancienne.</div>
- <div class="i0">Je ne veux plus vendre mon dos pour une botte de roseaux:</div>
- <div class="i0">Je veux retourner à mes pairs, aux gîtes verts des taillis clos.</div>
- </div>
- <div class="stanza">
- <div class="i0">Je veux m’en aller jusqu’au jour, partir dans le matin nouveau,</div>
- <div class="i0">Parmi le pur baiser des vents, la claire caresse de l’eau.</div>
- <div class="i0">J’oublierai l’anneau de mon pied, l’entrave qui veut me soumettre;</div>
- <div class="i0">Je veux revoir mes vieux amours, les jeux de mes frères sans maître.</div>
- </div>
- </div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_221">221</span></p>
-
-<p class="p3">Kala Nag—autrement dit Serpent Noir—avait servi le Gouvernement de
-l’Inde, de toutes les manières dont un éléphant peut servir, pendant
-quarante-sept années; et, comme il avait au moins vingt ans lorsqu’il
-fut pris, cela lui faisait presque soixante-dix ans à cette heure,
-l’âge mur des éléphants.</p>
-
-<p>Il se souvenait d’avoir poussé, un gros bourrelet de cuir attaché
-sur le front, pour dégager un canon enlizé dans la boue profonde;
-et c’était avant la guerre afghane de 1842, alors qu’il n’avait pas
-encore atteint la plénitude de sa force. Sa mère Radha Pyari—Radha
-la favorite—qui avait été prise dans la même chasse que lui, n’avait
-pas manqué de lui dire, avant que ses petites dents, ses défenses de
-lait fussent tombées: «Les éléphants qui ont peur attrapent toujours du
-mal»; et Kala <span class="pagenum" id="Page_222">222</span> Nag savait que l’avis était bon, car, la première
-fois qu’il vit un obus éclater, il recula en criant, creva une rangée
-de faisceaux, et les baïonnettes le piquèrent dans ses parties les plus
-tendres. Aussi, avant qu’il eût vingt-cinq ans, était-ce fini pour lui
-d’avoir peur, et devint-il par là même l’éléphant le plus aimé et le
-mieux soigné qui fût au service du Gouvernement de l’Inde. Il avait
-transporté des tentes, douze cents livres de <ins class="correction" title="lentes">tentes</ins>, durant la marche
-à travers l’Inde Supérieure; il avait été hissé sur un navire au bout
-d’une grue à vapeur; et, après des jours et des jours de traversée, on
-lui avait fait porter un mortier sur le dos dans un pays étrange et
-rocailleux, très loin de l’Inde; il avait vu l’empereur Théodore étendu
-mort dans Magdala; puis, il était revenu par le même steamer, avec
-tous les titres, disaient les soldats, à la médaille d’Abyssinie. Il
-avait vu ses camarades éléphants mourir de froid, d’épilepsie, de faim
-et d’insolation dans un endroit appelé Ali Musjid, dix ans plus tard;
-ensuite, il avait été envoyé à des milliers de milles dans le sud pour
-traîner et empiler de grosses poutres en bois de teck, aux chantiers de
-Moulmein. Là, il avait à moitié tué un jeune éléphant insubordonné qui
-voulait esquiver sa juste part de travail. Après cela, <span class="pagenum" id="Page_223">223</span> il avait
-quitté le transport des bois de charpente, et on l’avait employé, avec
-quelques vingtaines de compagnons dressés à cette besogne, pour aider à
-la capture des éléphants sauvages dans les montagnes de Garo.</p>
-
-<p>Les éléphants! le Gouvernement de l’Inde y veille avec un soin jaloux:
-il y a un service tout entier qui ne s’occupe que de les traquer, de
-les prendre, de les dompter, et de les envoyer à un bout du pays ou à
-l’autre suivant les besoins de l’ouvrage.</p>
-
-<p>Kala Nag, debout, mesurait dix bons pieds aux épaules; ses défenses
-avaient été rognées à cinq pieds, et, pour les empêcher de se fendre,
-on avait garni leurs extrémités avec des bandes de cuivre; mais il
-savait se servir de ces tronçons mieux qu’aucun éléphant non dressé
-de ses vraies défenses aiguës. Quand, après des semaines et des
-semaines passées à rabattre avec précaution les éléphants épars dans
-les montagnes, les quarante ou cinquante monstres sauvages étaient
-poussés dans la dernière enceinte, et que la grosse herse, faite de
-troncs d’arbres liés, retombait avec fracas derrière eux, Kala Nag, au
-premier commandement, pénétrait dans ce pandemonium de feux et <span class="pagenum" id="Page_224">224</span>
-de barrissements (c’était à la nuit close en général, et la lumière
-vacillante des torches rendait difficile de juger les distances); il
-choisissait dans toute la bande le plus farouche des porte-défenses,
-et le martelait et le bousculait jusqu’à le réduire au calme, tandis
-que les hommes, montés sur le dos des autres éléphants, jetaient des
-nœuds coulants aux plus petits et les attachaient. Il n’y avait
-rien, dans l’art de combattre, que Kala Nag, le vieux et sage Serpent
-Noir, ne connût: il avait plus d’une fois, dans son temps, soutenu la
-charge du tigre blessé, et, sa trompe charnue soigneusement roulée pour
-éviter les accidents, il avait frappé de côté dans l’air, d’un rapide
-mouvement de tête en coup de faulx, la brute bondissante—un coup de sa
-propre invention—l’avait terrassée, et, agenouillé sur elle de tout le
-poids de ses genoux énormes, il en avait exprimé la vie avec un râle et
-un hurlement; alors, il ne restait plus sur le sol qu’une loque rayée,
-ébouriffée, qu’il tirait par la queue.</p>
-
-<p>—Oui! disait Grand Toomai, son cornac,—le fils de Toomai le Noir qui
-l’avait emmené en Abyssinie, et le petit-fils de Toomai des Éléphants
-qui l’avait vu prendre,—il n’y a rien au monde que craigne le Serpent
-Noir, excepté moi. Il a vu trois <span class="pagenum" id="Page_225">225</span> générations de notre famille le
-nourrir et le panser, et il vivra pour en voir quatre.</p>
-
-<p>—Il a peur de <i>moi</i> aussi!—disait Petit Toomai, en se dressant de
-toute sa hauteur, quatre pieds, sans autre vêtement qu’<ins class="correction" title="on">un</ins> lambeau
-d’étoffe.</p>
-
-<p>Il avait dix ans; c’était le fils aîné de Grand Toomai, et, suivant
-la coutume, il prendrait la place de son père sur le cou de Kala Nag,
-lorsqu’il serait grand lui-même, et manierait le lourd <i>ankus</i> de fer,
-l’aiguillon des éléphants, que les mains de son père, de son grand-père
-et de son arrière-grand-père avaient poli. Il savait ce qu’il disait;
-car il était né à l’ombre de Kala Nag, il avait joué avec le bout de sa
-trompe avant de savoir marcher, il l’avait fait descendre à l’eau dès
-qu’il avait su marcher, et Kala Nag n’aurait pas eu l’idée de désobéir
-à la petite voix perçante qui lui criait ses ordres, plus qu’il
-n’aurait eu l’idée de tuer le petit bébé brun, le jour où Grand Toomai
-l’apporta sous les défenses de Kala Nag, et lui ordonna de saluer celui
-qui serait son maître.</p>
-
-<p>—Oui, dit Petit Toomai, il a peur de <i>moi</i>.</p>
-
-<p>Et il marcha à longues enjambées vers Kala Nag, l’appela «vieux
-pourceau gras», et lui fit lever les pieds l’un après l’autre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_226">226</span></p>
-
-<p>—<i>Wah!</i> dit Petit Toomai, tu es un gros éléphant.</p>
-
-<p>Et il secoua sa tête ébouriffée, en répétant ce que disait son père:</p>
-
-<p>—Le Gouvernement peut bien payer le prix des éléphants, mais c’est à
-nous, <i>mahouts</i>, qu’ils appartiennent. Quand tu seras vieux, Kala Nag,
-il viendra quelque riche Rajah qui t’achètera au Gouvernement, à cause
-de ta taille et de tes bonnes manières, et tu n’auras plus rien à faire
-qu’à porter des boucles d’or à tes oreilles, un dais d’or sur ton dos,
-des draperies rouges couvertes d’or sur tes flancs et à marcher en tête
-du cortège royal. Alors, je serai assis sur ton cou, ô Kala Nag, un
-<i>ankus</i> d’argent à la main, et des hommes courront devant nous, avec
-des bâtons dorés, en criant: «Place à l’éléphant du Roi!» Ce sera beau,
-Kala Nag, mais pas aussi beau que de chasser dans les jungles.</p>
-
-<p>—Peuh! dit Grand Toomai, tu n’es qu’un petit garçon et aussi sauvage
-qu’un veau de buffle. Cette façon de passer sa vie à courir du haut
-en bas des montagnes n’est pas ce qu’il y a de mieux dans le service
-du Gouvernement. Je me fais vieux, et je n’aime pas les éléphants
-sauvages. Qu’on me donne des lignes à éléphants, en briques, une stalle
-par <span class="pagenum" id="Page_227">227</span> bête, des pieux solides pour les amarrer en sûreté, et de
-larges routes unies pour les exercer au lieu de ce va-et-vient toujours
-en camp volant... Ah! les casernes de Cawnpore avaient du bon. Il y
-avait tout près un bazar, et seulement trois heures de travail par jour.</p>
-
-<p>Petit Toomai se rappela les lignes à éléphants de Cawnpore et ne dit
-rien. Il préférait de beaucoup la vie de camp, et détestait ces larges
-routes unies, les distributions quotidiennes de foin au magasin à
-fourrage, et les longues heures où il n’y avait rien à faire qu’à
-surveiller Kala Nag s’agitant sur place dans ses piquets. Ce qu’aimait
-Petit Toomai, c’était l’escalade par les chemins enchevêtrés que seul
-un éléphant peut prendre, et puis le plongeon dans la vallée, la brève
-apparition des éléphants sauvages pâturant à des milles au loin, la
-fuite du sanglier et du paon effrayés sous les pieds de Kala Nag, les
-chaudes pluies aveuglantes, quand toutes les collines et les vallées
-fumaient, les beaux matins pleins de brouillard, quand personne ne
-savait où l’on camperait le soir, la poursuite patiente et minutieuse
-des éléphants sauvages, et la course folle, les flammes et le tohu-bohu
-de la dernière nuit, quand ils venaient se précipiter en torrent à
-l’intérieur <span class="pagenum" id="Page_228">228</span> des palissades comme des rochers dans un éboulement,
-découvraient l’impossibilité d’en sortir, et se lançaient contre les
-poteaux massifs, pour être enfin repoussés par des cris, des torches
-flamboyantes et des salves de cartouches à blanc. Là, même un petit
-garçon pouvait se rendre utile, et Toomai se rendait aussi utile que
-trois petits garçons. Il tenait sa torche et l’agitait, et criait de
-son mieux. Mais le vrai bon temps, c’était quand on commençait à faire
-sortir les éléphants, quand le <i>keddah</i>, c’est-à-dire la palissade,
-ressemblait à un tableau de la fin du monde, et que, ne pouvant plus
-s’entendre, les hommes étaient obligés de se faire des signes. Alors
-Petit Toomai grimpait sur un des poteaux ébranlés, et il avait l’air
-d’un lutin dans la lumière des torches; puis, ses cheveux noirs,
-blanchis par le soleil, flottant sur ses épaules, on entendait, à la
-première accalmie, les cris aigus d’encouragement qu’il jetait à Kala
-Nag, parmi les barrissements et les craquements, le claquement des
-cordes, et les grondements des éléphants entravés.</p>
-
-<p>—<i>Maîl, maîl, Kala Nag!</i> (Allons, allons, Serpent Noir!) <i>Dant do!</i>
-(Un bon coup de défense!) <i>Somalo! Somalo!</i> (Attention! Attention!)
-<i>Maro! <span class="pagenum" id="Page_229">229</span> Mar!</i> (Frappe, frappe!) Prends garde au poteau! <i>Arre!
-Arre! Hai! Hai! Kya-a-ah!</i></p>
-
-<p>Et le grand combat entre Kala Nag et l’éléphant sauvage roulait çà et
-là à travers le <i>keddah</i>, et les vieux preneurs d’éléphants essuyaient
-la sueur qui leur inondait les yeux, et trouvaient le temps d’adresser
-un signe de tête à Petit Toomai, tout frétillant de joie au sommet du
-poteau.</p>
-
-<p>Il fit plus que de frétiller! Une nuit, il se laissa glisser du haut
-de son poteau, se faufila parmi les éléphants, ramassa le bout libre
-d’une corde tombée à terre, et la jeta vivement à l’homme qui essayait
-d’attraper un petit récalcitrant (les jeunes donnent toujours plus de
-mal que les adultes). Kala Nag le vit, le saisit dans sa trompe, le
-tendit à Grand Toomai qui le gifla dare-dare et le remit sur le poteau.
-Le lendemain matin il le gronda et lui dit:</p>
-
-<p>—De bonnes lignes à éléphants, en briques, et quelques tentes à
-porter, n’est-ce pas suffisant, que tu aies besoin d’aller attraper les
-éléphants pour ton compte, petit propre à rien? Voilà, maintenant que
-ces malheureux chasseurs, dont la paye n’approche pas de la mienne, ont
-parlé de l’affaire à Petersen Sahib.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_230">230</span></p>
-
-<p>Petit Toomai eut peur. Il ne savait pas grand’chose des hommes blancs,
-mais Petersen Sahib était pour lui le plus grand homme blanc du monde:
-il était le chef de toutes les opérations dans le <i>Keddah</i>,—celui
-qui prenait tous les éléphants pour le Gouvernement de l’Inde, et qui
-en savait plus sur les us et coutumes des éléphants qu’aucun homme du
-monde.</p>
-
-<p>—Quoi! qu’est-ce qui peut arriver? dit Petit Toomai.</p>
-
-<p>—Ce qui peut arriver, le pis tout simplement, Petersen Sahib est un
-fou: autrement, pourquoi irait-il chasser ces démons sauvages?... Il
-peut même exiger de toi de devenir chasseur d’éléphants pour aller
-dormir n’importe où, dans ces jungles fiévreuses, pour être un jour,
-en fin de compte, foulé à mort dans le <i>keddah</i>. Il est heureux que
-cette sottise se termine sans accident. La semaine prochaine, la chasse
-sera finie, et nous autres, de la plaine, nous regagnerons nos postes.
-Alors, nous marcherons sur de bonnes routes et nous ne penserons plus
-à tout cela. Mais, fils, je suis fâché que tu te sois mêlé de cette
-besogne: c’est l’affaire de ces gens d’Assam, ces immondes rôdeurs de
-jungle. Kala Nag ne veut obéir à personne qu’à moi, aussi me faut-il
-aller avec lui dans le <i>keddah</i>. <span class="pagenum" id="Page_231">231</span> Mais il n’est qu’un éléphant de
-combat, et il n’aide pas à lier les autres; c’est pourquoi je demeure
-assis à mon aise, comme il convient à un mahout—non pas un simple
-chasseur!—un mahout, dis-je, un homme qui obtient une pension à la
-fin de son service. Est-ce que la famille de Toomai des Éléphants
-est faite pour se voir foulée aux pieds dans l’ordure d’un <i>keddah</i>?
-Méchant! Vilain! Fils indigne! Va-t’en laver Kala Nag, fais attention à
-ses oreilles, et vois s’il n’a pas d’épines dans les pieds; autrement,
-Petersen Sahib t’attrapera, bien sûr, et fera de toi un chasseur
-sauvage,... un de ces êtres qui suivent les pistes d’éléphants, un ours
-de jungle. Pouah! Fi donc! va!</p>
-
-<p>Petit Toomai s’en alla sans mot dire, mais il raconta tous ses griefs à
-Kala Nag, pendant qu’il examinait ses pieds.</p>
-
-<p>—Cela ne fait rien,—dit Petit Toomai, en retournant le bord de son
-énorme oreille droite.—Ils ont dit mon nom à Petersen Sahib, et
-peut-être... peut-être... qui sait?... Aïe! voici une grosse épine que
-je t’ai enlevée!</p>
-
-<p>Les quelques jours suivants furent employés à rassembler les éléphants,
-à promener entre deux éléphants apprivoisés les animaux nouvellement
-<span class="pagenum" id="Page_232">232</span> pris, pour n’avoir pas trop d’ennuis avec eux en descendant au
-Sud, vers les plaines, puis à réunir les couvertures, les cordes et
-tout ce qui avait pu être abîmé ou perdu dans la forêt. Petersen Sahib
-vint sur le dos de son intelligente Pudmini: il était allé compter leur
-paye à d’autres camps dans les montagnes, car la saison tirait à sa
-fin; et, maintenant assis à une table sous un arbre, un commis indigène
-réglait leurs gages aux cornacs. Une fois payé, chaque homme retournait
-à son éléphant et rejoignait la ligne qui se tenait prête à partir.
-Les traqueurs, les chasseurs, les meneurs, tous les hommes du <i>keddah</i>
-régulier, qui passent dans les jungles une année sur deux, étaient
-montés sur le dos des éléphants appartenant aux forces permanentes de
-Petersen Sahib, ou bien, adossés au tronc des arbres, leur fusil en
-travers des bras; ils plaisantaient les cornacs qui s’en allaient, et
-riaient quand les éléphants nouvellement pris rompaient l’alignement
-pour courir de tous les côtés. Grand Toomai se dirigea vers le commis
-avec Petit Toomai derrière lui, et Machua Appa, le chef des traqueurs,
-dit à demi voix à un de ses amis:</p>
-
-<p>—Voilà de la bonne graine de chasseur qui <span class="pagenum" id="Page_233">233</span> s’envole! C’est une
-pitié d’envoyer ce jeune coq de jungle muer dans les plaines.</p>
-
-<p>Or, Petersen Sahib avait des oreilles tout autour de la tête, comme
-doit en avoir un homme qui passe sa vie à écouter le plus silencieux
-des êtres vivants,—l’éléphant sauvage. Il se retourna sur le dos de
-Pudmini, où il était étendu de tout son long, et dit:</p>
-
-<p>—Qu’est-ce donc? Je ne savais pas qu’il y eût un homme parmi les
-chasseurs de la plaine, qui eût assez d’esprit pour lier même un
-éléphant mort.</p>
-
-<p>—Ce n’est pas un homme, mais un enfant. Il est entré dans le <i>keddah</i>,
-à la dernière prise, et a jeté la corde à Barmao que voilà, quand nous
-tâchions d’éloigner de sa mère ce jeune éléphant qui a une verrue sur
-l’épaule.</p>
-
-<p>Machua Appa désigna du doigt Petit Toomai, Petersen Sahib le regarda,
-et Petit Toomai salua jusqu’à terre.</p>
-
-<p>—Lui, jeter une corde? Il n’est pas plus haut qu’une cheville à
-piquet... Petit, comment t’appelles-tu? dit Petersen Sahib.</p>
-
-<p>Petit Toomai avait trop peur pour desserrer les dents, mais Kala Nag
-était derrière lui; l’enfant fit un signe de la main, et l’éléphant
-l’enleva dans sa trompe et le tint au niveau du front de Pudmini, <span class="pagenum" id="Page_234">234</span>
-en face du grand Petersen Sahib. Alors, Petit Toomai se couvrit le
-visage de ses mains, car il n’était qu’un enfant, et, sauf en ce qui
-touchait les éléphants, il était aussi timide qu’un enfant peut l’être.</p>
-
-<p>—Oh! oh!—dit Petersen Sahib en souriant sous sa moustache—et
-pourquoi as-tu appris à ton éléphant ce tour-là? Est-ce pour t’aider à
-voler le blé vert sur les toits des maisons, quand on met les épis à
-sécher?</p>
-
-<p>—Pas le blé vert, Protecteur du Pauvre... les melons, dit Petit-Toomai.</p>
-
-<p>Et tous les hommes assis à l’entour remplirent l’air d’une explosion de
-rires. La plupart d’entre eux avaient appris ce tour à leurs éléphants,
-lorsqu’ils étaient gamins. Petit Toomai était suspendu à huit pieds en
-l’air, et il aurait désiré très fort être à huit pieds sous terre.</p>
-
-<p>—C’est Toomai, mon fils, Sahib!—dit Grand Toomai, en fronçant les
-sourcils.—C’est un méchant enfant, et il finira en prison, Sahib.</p>
-
-<p>—Pour ça, tu me permettras d’en douter! dit Petersen Sahib. Un garçon
-qui, à son âge, peut affronter un plein <i>keddah</i> ne finit pas en
-prison... Tiens, petit, voici quatre annas pour acheter des bonbons,
-parce que tu as une vraie petite tête sous <span class="pagenum" id="Page_235">235</span> ce grand chaume de
-cheveux. Le moment venu, tu peux devenir un chasseur aussi.</p>
-
-<p>Grand Toomai fronça les sourcils plus fort que jamais.</p>
-
-<p>—Rappelle-toi, cependant, que les <i>keddahs</i> ne sont pas des endroits
-où doivent jouer les enfants! ajouta Petersen Sahib.</p>
-
-<p>—Est-ce qu’il faudra n’y jamais aller, Sahib? demanda Petit Toomai
-avec un gros soupir.</p>
-
-<p>—Si!—répondit en souriant de nouveau Petersen Sahib.—Quand tu auras
-vu les éléphants danser!... Ce sera le moment... Viens me trouver quand
-tu auras vu danser les éléphants, et alors je te laisserai entrer dans
-tous les <i>keddahs</i>.</p>
-
-<p>Il y eut une autre explosion de rires, car la plaisanterie est vieille
-parmi les chasseurs d’éléphants: c’est une façon de dire <i>jamais</i>. Il
-y a, cachées au loin dans les forêts, de grandes clairières unies que
-l’on appelle les «salles de bal des éléphants», mais on ne les découvre
-que par hasard, et nul homme n’a jamais vu les éléphants danser.
-Lorsqu’un chasseur se vante de son adresse et de sa bravoure, les
-autres lui disent:</p>
-
-<p>—Et quand est-ce que tu as vu les éléphants danser?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_236">236</span></p>
-
-<p>Kala Nag reposa Petit Toomai sur le sol, et l’enfant salua de nouveau
-très bas, s’en alla avec son père, et donna la pièce d’argent de quatre
-annas à sa mère qui nourrissait un dernier né. Puis toute la famille
-prit place sur le dos de Kala Nag, et la file d’éléphants, grognant,
-criant, se déroula le long du chemin de la montagne, vers la plaine.
-C’était une marche très animée, à cause des nouveaux éléphants, qui
-causaient de l’embarras à chaque gué, et qu’il fallait flatter ou
-battre toutes les deux minutes.</p>
-
-<p>Grand Toomai menait Kala Nag avec dépit, car il était fort mécontent.
-Quant à Petit Toomai, il était trop heureux pour parler: Petersen Sahib
-l’avait remarqué et lui avait donné de l’argent; aussi éprouvait-il ce
-qu’éprouverait un simple soldat appelé hors des rangs pour recevoir des
-éloges de son commandant en chef.</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que veut dire Petersen Sahib avec la danse des éléphants?
-demanda-il enfin doucement à sa mère.</p>
-
-<p>Grand Toomai l’entendit et grommela:</p>
-
-<p>—Que tu ne seras jamais un de ces buffles-de-montagne de traqueurs.
-Voilà ce qu’il voulait dire... Hé! là-bas, vous, en tête, qu’est-ce qui
-barre la route?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_237">237</span></p>
-
-<p>Un cornac, à deux ou trois éléphants en avant, un homme de l’Assam, se
-retourna en criant avec colère:</p>
-
-<p>—Amène Kala Nag, et cogne-moi sur ce jouvenceau que j’ai là, pour lui
-apprendre à se tenir. Pourquoi Petersen Sahib m’a-t-il choisi pour
-descendre avec vous autres, ânes de rizières!... Conduis ta bête sur
-le côté, Toomai, et laisse-la travailler des défenses... Par tous les
-Dieux des montagnes, ces nouveaux éléphants sont possédés... ou bien
-ils sentent leurs camarades dans la jungle!</p>
-
-<p>Kala Nag frappa le nouveau dans les côtes, à lui en faire perdre le
-souffle, tandis que Toomai disait:</p>
-
-<p>—Nous avons nettoyé les montagnes d’éléphants sauvages, à la dernière
-chasse. C’est seulement la négligence avec laquelle vous les conduisez.
-Est-ce que je suis chargé de l’ordre tout le long de la file?</p>
-
-<p>—Écoutez-le! cria l’autre cornac: «Nous avons nettoyé les
-montagnes!...» Oh! oh! Vous êtes malins, vous autres, gens de la
-plaine. Tout le monde, sauf un cul-terreux qui n’a jamais vu la
-jungle, saurait ce qu’ils savent bien, <i>eux</i>, que la chasse est
-finie pour cette saison: alors, ce soir, tous les éléphants sauvages
-feront...—Mais pourquoi gaspiller ce qu’on sait devant une tortue de
-rivière?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_238">238</span></p>
-
-<p>—Qu’est-ce qu’ils feront? cria petit Toomai.</p>
-
-<p>—Ohé! petit. Tu es donc là? Eh bien, je vais te le dire: car toi, tu
-as du bon sens. Ils danseront, voilà! Et ton père, qui a nettoyé toutes
-les montagnes de tous les éléphants, fera bien de mettre double chaîne
-à ses piquets, ce soir.</p>
-
-<p>—Qu’est-ce qu’il raconte? fit Grand Toomai. Pendant quarante années,
-de père en fils, nous avons gardé les éléphants, et nous n’avons jamais
-entendu parler de ces danses-là.</p>
-
-<p>—Oui, mais un homme des plaines, qui vit dans une hutte, ne connaît
-que les quatre murs de sa hutte... Eh bien, laisse tes éléphants sans
-entraves, ce soir, tu verras ce qui arrivera. Quant à leur danse, j’ai
-vu la place où... <i>Bapree bap!</i> combien de tournants a cette rivière
-Dihang? Voici encore un gué, et il nous faut mettre les petits à la
-nage. Tenez-vous tranquilles, vous autres, là-bas derrière!...</p>
-
-<p>Ainsi causant, se querellant, et pataugeant à travers les rivières,
-ils firent leur première étape, jusqu’à une sorte de camp destiné à
-recevoir les nouveaux éléphants. Mais ils avaient perdu patience,
-longtemps avant d’y arriver.</p>
-
-<p>Là, les animaux furent enchaînés par les jambes <span class="pagenum" id="Page_239">239</span> de derrière
-aux lourdes masses des piquets; on mit des cordes supplémentaires
-aux nouveaux; on entassa devant eux le fourrage. Puis, les cornacs
-de la montagne retournèrent vers Petersen Sahib, sous le soleil
-de l’après-midi, en recommandant aux hommes de la plaine d’être
-exceptionnellement soigneux ce soir-là; et ils riaient lorsque ceux-ci
-leur en demandaient la raison.</p>
-
-<p>Petit Toomai surveilla le souper de Kala Nag; et, comme le soir
-tombait, il erra à travers le camp, heureux au delà de toute
-expression, en quête d’un tam-tam. Lorsqu’un enfant hindou se sent le
-cœur en liesse, il ne court pas de tous les côtés et ne fait pas
-un vacarme désordonné. Il s’asseoit par terre, et se donne une petite
-fête à lui tout seul. Et Petit Toomai s’était vu adresser la parole
-par Petersen Sahib! S’il n’avait pas trouvé ce qu’il cherchait, il en
-aurait fait une maladie. Mais le marchand de bonbons du camp lui prêta
-un petit tam-tam—un tambour que l’on frappe du plat de la main,—et
-il s’assit par terre, les jambes croisées, devant Kala-Nag, au moment
-où les étoiles commençaient à paraître, le tam-tam sur ses genoux; et
-il tambourina, tambourina, tambourina, et, plus il pensait au grand
-honneur qui lui avait été fait, <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> plus il tambourinait, tout seul
-parmi le fourrage des éléphants. Il n’y avait ni air ni paroles, mais
-tambouriner le rendait heureux. Les nouveaux éléphants tiraient sur les
-cordes, piaulaient de temps en temps et trompettaient, et il pouvait
-entendre sa mère, dans la hutte du camp, qui endormait son petit frère
-avec une vieille, vieille chanson sur le grand dieu <ins class="correction" title="Siva">Shiva</ins>, lequel a
-dit jadis à tous les animaux ce qu’ils devaient manger... C’est une
-berceuse très douce et dont voici le premier couplet:</p>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i0">Shiv qui versa les moissons et qui fit souffler les vents,</div>
- <div class="i0">Assis aux portes en fleur d’un jour des anciens temps,</div>
- <div class="i0">Donnait à chacun sa part: vivre, labeur, destinée,</div>
- <div class="i0">Du mendiant sur le seuil à la tête couronnée.</div>
- <div class="i0">Toutes choses a-t-il faites, Shiva le Préservateur,</div>
- <div class="i0">Mahadeo! Mahadeo! toutes choses:</div>
- <div class="i0">L’épine pour le chameau roux, le foin pour les bœufs du labour,</div>
- <div class="i0">Et le sein des mères pour la tête endormie, ô petit fils de mon amour!</div>
- </div>
-</div>
-
-<p>Petit Toomai accompagnait la chanson d’un joyeux <i>tunk-a-tunk</i> à la
-fin de chaque couplet, jusqu’au moment où il eut sommeil et s’étendit
-lui-même sur le fourrage, à côté de Kala Nag. Enfin les éléphants
-commencèrent à se coucher, l’un après l’autre, selon leur coutume;
-et bientôt, Kala Nag, à la droite de la ligne, demeura seul debout:
-il se balançait lentement, de ci de là, les oreilles <span class="pagenum" id="Page_241">241</span> tendues en
-avant pour écouter le vent du soir qui soufflait tout doucement à
-travers les montagnes. L’air était rempli de tous les bruits de la
-nuit, qui, rassemblés, font un seul grand silence: le clic-clac d’une
-tige de bambou contre l’autre, le frou-frou d’une chose vivante dans
-l’épaisseur de la brousse, le grattement et le cri étouffé d’un oiseau
-à demi réveillé (les oiseaux sont éveillés dans la nuit beaucoup plus
-souvent qu’on ne pense), une chute d’eau; très loin...</p>
-
-<p>Petit Toomai dormit quelque temps... Quand il s’éveilla, il faisait
-un éclatant clair de lune, et Kala Nag veillait toujours, debout, les
-oreilles dressées. Petit Toomai se retourna dans le fourrage bruissant,
-et considéra la courbe de l’énorme dos sur le ciel dont il cachait
-la moitié des étoiles; et, pendant qu’il regardait, il entendit, si
-loin que ce bruit faisait à peine comme une piqûre d’épingle dans le
-silence, l’appel de cor d’un éléphant sauvage. Tous les éléphants,
-dans les lignes, sautèrent sur leurs pieds, comme frappés d’une balle,
-et leurs grognements finirent par réveiller les mahouts endormis;
-ceux-ci sortirent et frappèrent sur les chevilles des piquets avec de
-gros maillets, puis serrèrent telle corde et nouèrent telle autre, et
-tout <span class="pagenum" id="Page_242">242</span> redevint tranquille. Un des nouveaux éléphants avait presque
-déchaussé son piquet: Grand Toomai enleva la chaîne de Kala Nag, la mit
-à l’autre comme entrave, le pied de devant relié au pied de derrière,
-puis il enroula une tresse d’herbe à la jambe de Kala Nag, et lui
-dit de ne pas oublier qu’il était attaché solidement. Il savait que
-lui-même, son père et son grand-père, avaient fait la même chose bien
-des centaines de fois. Kala Nag ne répondit pas à cet ordre par son
-glouglou habituel. Il resta immobile, regardant au loin à travers le
-clair de lune, la tête un peu relevée, les oreilles déployées comme des
-éventails, vers les grandes ondulations que faisaient les montagnes de
-Garo.</p>
-
-<p>—Fais-y attention, s’il est agité cette nuit! dit Grand Toomai à Petit
-Toomai.</p>
-
-<p>Et il rentra dans la hutte et se rendormit.</p>
-
-<p>Petit Toomai était juste sur le point de se rendormir aussi, quand il
-entendit la corde de <i>caire</i> (fibre de cocotier) se rompre avec un
-petit tintement. Et Kala Nag roula hors de ses piquets, aussi lentement
-et silencieusement que roule un nuage hors d’une vallée. Petit Toomai
-trottina derrière lui, nu-pieds sur la route, dans le clair de lune,
-appelant à voix basse:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_243">243</span></p>
-
-<p>—Kala Nag! Kala Nag! Prends-moi avec toi, ô Kala Nag!</p>
-
-<p>L’éléphant se retourna, sans bruit, revint de trois pas en arrière,
-abaissa sa trompe, enleva l’enfant sur son cou, et, avant que Petit
-Toomai eût seulement fixé ses genoux, il se glissait dans la forêt.</p>
-
-<p>Il vint des lignes une fanfare de furieux barrissements; puis, le
-silence se referma sur toutes choses, et Kala Nag se mit en marche.
-Quelquefois une touffe de hautes herbes balayait ses flancs tout du
-long comme une vague balaye les flancs d’un navire, et quelquefois
-un bouquet pendant de poivriers sauvages grattait son dos d’un bout
-à l’autre, ou bien un bambou craquait au frôlement de son épaule;
-mais, entre temps, il se mouvait sans aucun bruit, dérivant à travers
-l’épaisse forêt de Garo comme à travers une fumée. Il suivait une
-route montante, mais, bien que Petit Toomai guettât les étoiles par
-les éclaircies des arbres, il n’eût pu dire dans quelle direction.
-Enfin Kala Nag atteignit la crête et s’arrêta une minute, et Petit
-Toomai put voir les cimes des arbres, comme une fourrure tachetée qui
-s’étendait sous le clair de lune à des milles et des milles, et le
-brouillard d’un blanc bleuâtre, sur la rivière, dans le fond. Toomai
-se <span class="pagenum" id="Page_244">244</span> pencha en avant, regarda, et il sentit que la forêt était
-éveillée au-dessous de lui, éveillée, vivante et pleine d’êtres. Une
-de ces grosses chauves-souris brunes, qui se nourrissent de fruits,
-lui effleura l’oreille; les piquants d’un porc-épic cliquetèrent sous
-bois; et, dans l’obscurité, entre les troncs d’arbres, il entendit un
-sanglier qui fouillait avec ardeur la chaude terre molle et flairait en
-fouillant. Puis les branches se refermèrent sur sa tête, et Kala Nag
-se mit à descendre la pente de la vallée, non plus paisiblement, cette
-fois, mais comme un canon échappé descend un talus à pic, d’un élan.
-Les énormes membres se mouvaient avec une régularité de pistons, par
-enjambées de huit pieds, et l’on entendait des froissements de peau
-ridée au pli des articulations. Les broussailles éventrées craquaient
-de chaque côté avec un bruit de toile déchirée; les jeunes pousses
-qu’il écartait de droite et de gauche avec ses épaules rebondissaient
-en arrière et lui cinglaient les flancs; de grandes traînées de lianes
-emmêlées et compactes pendaient de ses défenses, tandis qu’il jetait la
-tête de part et d’autre et se creusait son chemin.</p>
-
-<p>Alors, Petit Toomai s’aplatit contre le grand cou, de peur qu’une
-branche ballante ne le balayât sur le <span class="pagenum" id="Page_245">245</span> sol, et il souhaita se
-retrouver encore dans les lignes. L’herbe devenait marécageuse, et les
-pieds de Kala Nag pompaient et collaient à terre quand <ins class="correction" title="ils">il</ins> les posait,
-et le brouillard de la nuit, au fond de la vallée, glaçait Petit
-Toomai. Il y eut des éclaboussures et un pataugement, une poussée d’eau
-rapide, et Kala Nag entra dans le lit d’une rivière, en tâtant sa route
-à chaque pas. Par-dessus le bruit du courant qui tourbillonnait autour
-des fortes jambes, Petit Toomai pouvait entendre d’autres éclaboussures
-et de nouvelles fanfares en amont et en aval, des grognements énormes,
-des ronflements de colère; et, dans le tout alentour, comme des vagues,
-roulaient des brouillards ombres.</p>
-
-<p>—Hé! dit-il à demi-voix, et ses dents claquèrent. Le peuple des
-éléphants est dehors ce soir. C’est la danse, alors!</p>
-
-<p>Kala Nag sortit de l’eau avec fracas, souffla dans sa trompe pour
-l’éclaircir, et commença une nouvelle ascension; mais cette fois, il
-n’était plus seul, et n’avait plus à se frayer de chemin. C’était déjà
-chose faite: sur six pieds de large, en droite ligne devant lui, toute
-courbée, l’herbe de la jungle essayait de se redresser et de se tenir.
-Beaucoup d’éléphants devaient avoir suivi cette voie quelques <span class="pagenum" id="Page_246">246</span>
-minutes auparavant. Petit Toomai se retourna, et, derrière lui, un
-grand sauvage porte-défenses, aux petits yeux de pourceau, brillants
-comme la braise, émergeait tout juste de la rivière embrumée. Puis, les
-arbres se refermèrent encore, et ils continuèrent de monter, avec des
-fanfares et des cris et le bruit des branches brisées tout alentour.</p>
-
-<p>A la fin, Kala Nag s’arrêta entre deux troncs d’arbres, au sommet
-de la montagne: ils faisaient partie d’une enceinte poussée autour
-d’un espace irrégulier de trois ou quatre acres environ, et, sur tout
-cet espace, Petit Toomai pouvait le voir, le sol avait été foulé
-jusqu’à devenir aussi dur qu’un carrelage de briques. Quelques arbres
-s’élevaient au centre de la clairière, mais leur écorce était usée,
-et le bois même apparaissait au-dessous, brillant et poli, sous les
-taches de clair de lune. Des lianes pendaient des branches supérieures,
-dont les fleurs en forme de cloches, grands liserons d’un blanc de
-cire, tombaient comme <ins class="correction" title="alourdis">alourdies</ins> de sommeil jusqu’à terre. Mais, dans
-les limites de la clairière, il n’y avait pas un brin de verdure:
-rien que la terre foulée; le clair de lune lui donnait une teinte
-gris fer, excepté çà et là où se tenaient quelques éléphants dont les
-ombres étaient noires comme de <span class="pagenum" id="Page_247">247</span> l’encre. Petit Toomai regardait en
-retenant sa respiration, les yeux presque hors de la tête; et, tandis
-qu’il regardait, des éléphants toujours plus nombreux sortaient d’entre
-les troncs d’arbres, en se balançant, pour entrer dans l’espace ouvert.
-Petit Toomai ne savait compter que jusqu’à dix; il compta et recompta
-sur ses doigts, jusqu’à ce qu’il perdît son compte de dizaines,
-et la tête commença de lui tourner. En dehors de la clairière, il
-pouvait entendre le fracas des éléphants dans la brousse, comme ils
-se frayaient un chemin vers le sommet de la montagne; mais, aussitôt
-arrivés dans le cercle des troncs d’arbres, ils se mouvaient comme des
-fantômes.</p>
-
-<p>Il y avait là des mâles sauvages aux défenses blanches, avec des
-feuilles mortes, des noix et des branchettes restées dans les plis
-de leurs cous et de leurs oreilles; de grasses femelles nonchalantes
-avec leurs petits éléphants d’un noir rosé, hauts de trois ou quatre
-pieds à peine, qui ne pouvaient rester en place et couraient sous leurs
-mamelles; de jeunes éléphants dont les défenses commençaient juste à
-pointer, et qui s’en montraient tout fiers; de flasques et maigres
-femelles, restées vieilles filles, avec leurs inquiètes faces creuses
-et des trompes <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> d’écorce rude; de vieux solitaires sillonnés, de
-l’épaule au flanc, des cicatrices et des balafres d’autrefois, et les
-gâteaux de boue de leurs baignades à l’écart pendant encore de leurs
-épaules; et il y avait un éléphant avec une défense brisée et les
-marques du plein assaut, le terrible sillon des griffes d’un tigre à
-son flanc. Ils se faisaient vis-à-vis, ou se promenaient de long en
-large, deux à deux, ou restaient à se balancer et à se dandiner tout
-seuls. Il y en avait des vingtaines et des vingtaines. Toomai savait
-qu’aussi longtemps qu’il resterait tranquille sur le cou de Kala Nag,
-aucun mal ne pouvait lui arriver: car un éléphant sauvage, même dans
-l’avalanche du <i>keddah</i>, ne lèverait pas sa trompe pour arracher un
-homme du cou d’un éléphant apprivoisé; et ceux-là ne pensaient guère
-aux hommes cette nuit. Un moment, ils tressaillirent et dressèrent les
-oreilles en avant: on entendait sonner les fers d’un anneau de pied
-dans la forêt. Mais c’était Pudmini, l’éléphante favorite de Petersen
-Sahib, sa chaîne cassée court, qui gravissait, grognant et soufflant,
-le flanc de la montagne; elle devait avoir brisé ses piquets, et venir
-droit du camp de Petersen Sahib. Et Petit Toomai vit un autre éléphant,
-qu’il ne connaissait pas, avec de profondes écorchures <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> faites par
-les cordes sur le dos et le poitrail. Lui aussi devait s’être échappé
-d’un camp établi dans les montagnes d’alentour.</p>
-
-<p>Enfin on n’entendit plus d’éléphants marcher dans la forêt, et Kala
-Nag roula pesamment d’entre les arbres et s’avança au milieu de la
-foule, gloussant et gargouillant; et tous les éléphants commencèrent
-à s’exprimer dans leur langage et à se mouvoir çà et là. Toujours
-couché, Petit Toomai découvrait des vingtaines et des vingtaines
-de larges dos, des oreilles branlantes, des trompes ballottantes,
-et de petits yeux roulants. Il entendait le cliquetis des défenses
-lorsqu’elles s’entrecroisaient par hasard; le bruissement sec des
-trompes enlacées; le frottement des flancs et des épaules énormes, dans
-la cohue; l’incessant flic flac et le <i>hissh</i> des grandes queues. Puis,
-un nuage couvrit la lune, et ce fut la nuit noire; mais les poussées,
-les froissements et les gargouillements n’en continuèrent pas moins,
-paisibles et réguliers. L’enfant savait Kala Nag entouré d’éléphants,
-et ne voyait aucune chance de le faire sortir de l’assemblée; il serra
-les dents et frissonna. Dans un <i>keddah</i> au moins, il y avait la
-lumière des torches et les cris, mais, ici, il était tout seul dans les
-ténèbres, et, une fois, <span class="pagenum" id="Page_250">250</span> une trompe se leva et lui toucha le genou.
-Ensuite un éléphant trompeta, et tous l’imitèrent pendant cinq ou dix
-terribles secondes.</p>
-
-<p>La rosée pleuvait des arbres, en larges gouttes, sur les dos
-invisibles. Et un bruit s’éleva, sourd grondement peu prononcé d’abord,
-et Petit Toomai n’aurait pu dire ce que c’était; le bruit monta, monta,
-et Kala Nag levait ses pieds de devant l’un après l’autre, et les
-reposait sur le sol,—une, deux, une deux!—avec autant de précision
-que des marteaux de forge. Les éléphants frappaient du pied maintenant
-tous ensemble, et cela sonnait comme un tambour de guerre battu à la
-bouche d’une caverne. La rosée tombait toujours des arbres, jusqu’au
-moment où il n’en resta plus sur les feuilles; et le sourd roulement
-continuait, le sol oscillait et frissonnait, si bien que Petit Toomai
-mit ses mains sur ses oreilles pour ne plus entendre. Mais c’était
-toute une vibration, immense, qui le parcourait tout entier, le heurt
-de ces centaines de pieds si lourds sur la terre à cru. Une fois ou
-deux, il sentit Kala Nag et tous les autres avancer de quelques pas, et
-le pilonnement devint alors un bruit de verdures écrasées, dont la sève
-giclait; mais, une minute ou deux plus tard, c’était de nouveau <span class="pagenum" id="Page_251">251</span> le
-roulement des pieds sur la terre durcie. Un arbre craquait et gémissait
-quelque part près de lui. Il tendit le bras et sentit l’écorce, mais
-Kala Nag avança, toujours piétinant, et l’enfant ne savait plus où il
-était dans la clairière. Les éléphants ne donnaient plus signe de vie.
-Une fois seulement, deux ou trois petits piaillèrent ensemble; alors,
-il entendit un coup sourd et le bruit d’une bagarre, et le pilonnement
-reprit. Maintenant, il y avait bien deux grandes heures que cela
-durait, et Petit Toomai souffrait dans chacun de ses nerfs; mais il
-sentait, à l’odeur de l’air, dans la nuit, que l’aube allait venir.</p>
-
-<p>Le matin parut en une nappe de jaune pâle derrière les collines vertes;
-et, avec le premier rayon, le piétinement s’arrêta, comme si la lumière
-eût été un ordre. Avant que le bruit eût fini de résonner dans la tête
-de Petit Toomai, avant même qu’il eût changé de position, il n’y avait
-plus en vue un seul éléphant, sauf Kala Nag, Pudmini et l’éléphant
-marqué par les cordes; et aucun signe, aucun murmure ni chuchotement
-sur les pentes des montagnes, ne laissait deviner où les autres s’en
-étaient allés. Toomai regarda de tous ses yeux. La clairière, autant
-qu’il s’en souvenait, s’était élargie pendant <span class="pagenum" id="Page_252">252</span> la nuit. Il y
-avait un grand nombre d’arbres debout dans le milieu, mais l’enceinte
-de broussaille et d’herbe de jungle avait été reculée. Petit Toomai
-regarda une fois encore; maintenant il comprenait le pilonnement. Les
-éléphants avaient élargi l’espace foulé, réduit en litière, à force
-de piétiner, l’herbe épaisse et les cannes juteuses, la litière en
-brindilles, les brindilles en fibres menues, et les fibres en terre
-durcie.</p>
-
-<p>—Ouf! dit Petit Toomai,—et ses paupières lui semblaient très
-lourdes;—Kala Nag, monseigneur, ne quittons pas Pudmini, et retournons
-au camp de Petersen Sahib, ou bien je vais tomber de ton cou.</p>
-
-<p>Le troisième éléphant regarda partir les deux autres, renâcla, fit
-volte-face, et reprit la route par laquelle il était venu. Il devait
-appartenir à quelque établissement de petit prince indigène, à
-cinquante, soixante ou cent milles de là.</p>
-
-<p>Deux heures plus tard, comme Petersen Sahib prenait son premier
-déjeuner, ses éléphants, dont les chaînes avaient été doublées cette
-nuit-là, commencèrent à trompeter, et Pudmini, crottée jusqu’aux
-épaules, avec Kala Nag clopinant sur ses pieds endoloris, firent
-leur entrée dans le camp. Le <span class="pagenum" id="Page_253">253</span> visage de Petit Toomai était blême
-et tiré, sa chevelure pleine de feuilles et trempée de rosée, mais
-l’enfant fit le geste de saluer Petersen Sahib, et cria d’une voix
-défaillante:</p>
-
-<p>—La danse..., la danse des éléphants! Je l’ai vue... et je meurs!</p>
-
-<p>Et comme Kala Nag se couchait, il glissa de son dos, évanoui.</p>
-
-<p>Mais les enfants indigènes n’ont pas de nerfs dont il vaille la peine
-de parler: au bout de deux heures, il se réveillait, confortablement
-allongé dans le hamac de Petersen Sahib, avec la veste de chasse de
-Petersen Sahib sous la tête, un verre de lait chaud additionné d’un
-peu d’eau-de-vie et d’une pointe de quinine dans le ventre; et, tandis
-que les vieux chasseurs des jungles, velus et balafrés, assis sur
-trois rangs de profondeur devant lui, le regardaient comme s’il était
-un revenant, il raconta son histoire en mots naïfs, à la manière des
-enfants, et conclut:</p>
-
-<p>—Maintenant, si je mens d’un seul mot, envoyez des hommes pour
-voir; et ils trouveront que les éléphants, en piétinant, ont agrandi
-leur salle de bal, et ils trouveront des dizaines et des dizaines et
-beaucoup de fois de dizaines de traces conduisant <span class="pagenum" id="Page_254">254</span> à cette salle de
-bal. Ils l’ont agrandie avec leurs pieds. Je l’ai vu. Kala Nag m’a pris
-avec lui, et j’ai vu. Même, Kala Nag a les jambes très fatiguées.</p>
-
-<p>Petit Toomai se renversa en arrière et dormit tout l’après-midi, et
-dormait encore au crépuscule; et, pendant qu’il dormait, Petersen Sahib
-et Machua Appa suivirent la trace des deux éléphants, sur un parcours
-de quinze milles à travers les montagnes. Petersen Sahib avait passé
-dix-huit ans de sa vie à prendre des éléphants, et il n’avait qu’une
-seule fois jusque-là découvert une semblable salle de bal. Machua Appa
-n’eut pas besoin de regarder deux fois la clairière pour voir ce qui
-s’était passé, ni de gratter de l’orteil la terre compacte et battue.</p>
-
-<p>—L’enfant dit vrai, prononça-t-il. Tout cela s’est fait la nuit
-dernière, et j’ai compté soixante-dix pistes qui traversent la rivière.
-Voyez, Sahib, où l’anneau de fer de Pudmini a entamé l’écorce de cet
-arbre! Oui, elle était là aussi.</p>
-
-<p>Ils s’entre-regardèrent, puis leurs yeux errèrent de haut en bas; et
-ils s’émerveillèrent: car les coutumes des éléphants dépassent la
-portée d’esprit d’aucun homme noir ou blanc.</p>
-
-<p>—Quarante-cinq années,—dit Machua Appa,—j’ai <span class="pagenum" id="Page_255">255</span> suivi monseigneur
-l’Éléphant, mais jamais je n’ai entendu dire qu’un enfant d’homme ait
-vu ce que cet enfant a vu. Par tous les dieux des montagnes, c’est...
-que peut-on dire?...</p>
-
-<p>Et il secoua la tête.</p>
-
-<p>Lorsqu’ils revinrent au camp, c’était l’heure du souper. Petersen
-Sahib mangeait seul dans sa tente, mais il donna des ordres pour qu’on
-distribuât deux moutons et quelques volailles, avec une double ration
-de farine, de riz et de sel, car il savait qu’il y aurait fête. Grand
-Toomai, en toute hâte, était monté de la plaine pour se mettre en quête
-de son fils et de son éléphant, et, maintenant qu’il les avait trouvés,
-il les regardait comme s’il avait eu peur de tous deux.</p>
-
-<p>Et il y eut fête, en effet, autour des grands feux de camp qui
-flambaient sur le front des lignes d’éléphants au piquet, et Petit
-Toomai en fut le héros. Les grands chasseurs d’éléphants, à la peau
-bronzée, traqueurs, conducteurs et lanceurs de cordes, et ceux qui
-savent tous les secrets pour dompter les éléphants les plus sauvages,
-se le passèrent l’un à l’autre, et lui firent une marque sur le front
-avec le sang du cœur même d’un coq de jungle fraîchement tué, pour
-montrer qu’il était un forestier, initié, à présent, <span class="pagenum" id="Page_256">256</span> et libre dans
-toute l’étendue des jungles.</p>
-
-<p>Et, à la fin, quand les flammes tombèrent et moururent, et qu’aux
-reflets rouges de la braise les éléphants apparurent comme s’ils
-avaient été trempés aussi dans le sang, Machua Appa, le chef de tous
-les rabatteurs de tous les <i>keddahs</i>, Machua Appa, l’<i>Alter ego</i> de
-Petersen Sahib, qui n’avait jamais vu une route tracée en quarante ans,
-Machua Appa, si grand, si grand, qu’on ne l’appelait jamais autrement
-que Machua Appa, sauta sur ses pieds en élevant Petit Toomai à bout de
-bras au-dessus de sa tête, et cria:</p>
-
-<p>—Écoutez, frères! Écoutez aussi, vous, messeigneurs, là, dans
-les lignes, car c’est moi, Machua Appa, qui parle! Ce petit ne
-s’appellera plus Petit Toomai, mais Toomai des Éléphants, comme son
-arrière-grand-père fut appelé avant lui. Ce que jamais homme n’a vu,
-il l’a vu durant la longue nuit, et la faveur du peuple éléphant et
-des dieux des jungles est avec lui. Il deviendra un grand traqueur,
-il deviendra plus grand que moi, oui moi, Machua Appa! Il suivra
-la piste fraîche, la piste éventée et la piste mêlée, d’un œil
-clair! Il ne lui arrivera pas de mal dans le <i>keddah</i> lorsqu’il
-courra sous le ventre des solitaires afin de les <span class="pagenum" id="Page_257">257</span> garrotter, et
-s’il glisse sous les pieds d’un mâle en train de charger, le mâle le
-reconnaîtra et ne l’écrasera pas. <i>Aihai!</i> messeigneurs, ici près
-dans les chaînes,—cria-t-il en courant sur le front de la ligne de
-piquets,—voici le petit qui a vu vos danses au fond de vos retraites
-cachées, le spectacle que jamais homme ne vit! Rendez-lui hommage,
-messeigneurs, <i>Salaam Karo</i>, mes enfants. Faites votre salut à Toomai
-des Éléphants! Gunya Pershad, ahaa! Hira Guj, Birchi Guj, ahaa!... Et
-toi, Pudmini, tu l’as vu à la danse; et toi aussi, Kala Nag, ô ma perle
-des Éléphants!... Ahaa! Ensemble! A Toomai des Éléphants! <i>Barrao!</i></p>
-
-<p>Et au signal de cette clameur sauvage, la ligne entière des éléphants
-leva ses trompes jusqu’à ce que le bout de chacun touchât le front, et
-ils entonnèrent le plein salut, l’éclatante salve de trompettes, que
-seul entend le vice-roi des Indes, le <i>Salaamut</i> du <i>Keddah</i>.</p>
-
-<p>Mais, cette fois en l’unique honneur de Petit Toomai, qui avait vu ce
-que jamais homme ne vit auparavant, la danse des éléphants, la nuit,
-tout seul, au cœur des montagnes de Garo!</p>
-
-<hr class="deco" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_258">258</span></p>
-
-<div class="subchapter">
- <h3 id="ch_6a">SHIVA ET LA SAUTERELLE</h3>
-</div>
-
-<p class="center">(<i>La chanson que la mère de Toomai chantait à son bébé.</i>)</p>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="i2">Shiv qui versa les moissons et qui fit souffler les vents,</div>
- <div class="i2">Assis aux portes en fleur d’un jour des anciens temps,</div>
- <div class="i2">Donnait à chacun sa part: vivre, labeur, destinée,</div>
- <div class="i2">Du mendiant sur le seuil à la tête couronnée.</div>
- <div class="i2">Toutes choses a-t-il faites, Shiva le Préservateur,</div>
- <div class="i2">Mahadeo! Mahadeo! toutes choses:</div>
- <div class="i2">L’épine pour le chameau roux, le foin pour les bœufs du labour</div>
- <div class="i2">Et le sein des mères pour la tête endormie, ô petit fils de mon amour!</div>
- <div class="i2">Au riche il donne du blé, du mil au pauvre, il apporte</div>
- <div class="i2">Des reliefs à l’homme saint qui quête de porte en porte,</div>
- <div class="i2">Au tigre des bestiaux, des charognes au vautour,</div>
- <div class="i2">Des os aux loups méchants qui la nuit hurlent alentour;</div>
- <div class="i2">Nul ne lui parut trop haut, nul ne lui sembla trop bas...</div>
- <div class="i2">A ses côtés Parvâti suivait chacun de leurs pas,</div>
- <div class="i2">Puis, par jeu, de son mari pour éprouver le dessein</div>
- <div class="i2">Elle prit la sauterelle et la cacha dans son sein!</div>
- </div>
-
- <div class="stanza">
- <div class="i2">C’est ainsi que fut joué Shiva le Préservateur,</div>
- <div class="i2">Mahadeo! Mahadeo! Viens, regarde.</div>
- <div class="i2">Très grands sont les chameaux roux, pesants les bœufs du labour,</div>
- <div class="i2">Mais c’était la Moindre des Petites Choses, ô petit fils de mon amour!</div>
- <div class="i2"><span class="pagenum" id="Page_259">259</span>Lorsque tous furent passés, elle dit, rieuse: O Maître,</div>
- <div class="i2">Tant de milliers d’affamés as-tu pu tous les repaître?</div>
- <div class="i2">Shiva, riant, répondit: Tous ont une part, la leur,</div>
- <div class="i2">Tous, même le Tout-Petit qui se cache sur ton cœur.</div>
- </div>
-
- <div class="stanza">
- <div class="i2">La voleuse Parvâti tira de sa robe ouverte</div>
- <div class="i2">Le moindre des Tout-Petits qui rongeait une herbe verte,</div>
- <div class="i2">Ce voyant, elle craignit, et s’émerveilla devant</div>
- <div class="i2">Shiva le Dispensateur qui nourrit chaque vivant.</div>
- <div class="i2">Toutes choses a-t-il faites, Shiva le Préservateur</div>
- <div class="i2">Mahadeo! Mahadeo! toutes choses:</div>
- <div class="i2">L’épine pour le chameau roux, le foin pour les bœufs du labour,</div>
- <div class="i2">Et le sein des mères pour la tête endormie, ô petit fils de mon amour!</div>
- </div>
- </div>
-</div>
-
-<hr class="page" />
-
-<div class="chapter">
- <h2 id="ch_7">SERVICE DE LA REINE</h2>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_263">263</span></p>
-
-<p class="p3">Il avait plu à verse pendant un grand mois—plu sur un camp de trente
-mille hommes et de milliers de chameaux, d’éléphants, de chevaux, de
-bœufs, et de mulets, tous rassemblés dans un endroit appelé Rawal
-Pindi, pour être passés en revue par le vice-roi de l’Inde.</p>
-
-<p>Le vice-roi recevait la visite de l’Émir d’Afghanistan—roi sauvage
-d’un pays plus sauvage encore; et l’Émir avait amené comme garde du
-corps huit cents hommes avec leurs chevaux, qui n’avaient jamais vu
-un camp ni une locomotive de leur vie—des hommes sauvages et des
-chevaux sauvages nés quelque part au fond de l’Asie centrale. Chaque
-nuit on pouvait être sûr qu’une troupe de ces chevaux briseraient leurs
-entraves et galoperaient du haut en bas du camp à travers la boue,
-dans l’obscurité, ou que les chameaux rompraient leurs entraves, et se
-mettraient à courir et à tomber par-dessus les <span class="pagenum" id="Page_264">264</span> cordes des tentes,
-et l’on peut imaginer quel agrément c’était là pour des gens qui
-avaient envie de dormir.</p>
-
-<p>Ma tente était dressée loin des lignes de chameaux, et je la croyais
-à l’abri; mais, une nuit quelqu’un passa brusquement la tête dans
-l’intérieur et cria:</p>
-
-<p>—Sortez, vite! Ils viennent! Ma tente est par terre!</p>
-
-<p>Je savais qui ce «ils» voulait dire; aussi j’enfilai mes bottes, mon
-caoutchouc, et je me précipitai dehors dans le gâchis. La petite Vixen,
-mon fox-terrier, sortit par l’autre côté; puis, on entendit gronder,
-grogner, gargouiller, et je vis la tente s’affaisser, tandis que le mât
-se cassait net, et se mettre à danser comme un fantôme en démence. Un
-chameau s’était embarrassé dedans, et, tout mouillé et furieux que je
-fusse, je ne pus m’empêcher de rire. Puis je continuai à courir, car
-je ne savais pas combien de chameaux pouvaient s’être échappés; et,
-en peu de temps j’étais hors de vue du camp, pataugeant à travers la
-boue. A la fin, je trébuchai sur la culasse d’un canon, et je me rendis
-compte que je me trouvais dans le voisinage des lignes de l’artillerie,
-là où on dételait les canons pour la nuit. Comme <span class="pagenum" id="Page_265">265</span> je ne voulais
-pas barboter plus longtemps dans la bruine et dans le noir, je mis mon
-caoutchouc sur la bouche d’un canon, construisis une sorte de wigwam
-à l’aide de deux ou trois refouloirs trouvés là par hasard, et je
-m’étendis le long de l’affût d’un autre canon, me demandant où était
-passée Vixen, et où je pouvais bien me trouver moi-même.</p>
-
-<p>Au moment où je me préparais à dormir, j’entendis un cliquetis de
-harnais et un grognement, tandis qu’un mulet passait devant moi en
-secouant ses oreilles mouillées. Il appartenait à une batterie de
-canons à vis, car je pus entendre un bruit de courroies, d’anneaux, de
-chaînes, et de toutes sortes de choses sur sa selle matelassée.—Les
-canons à vis sont de tout petits canons faits de deux parties que l’on
-visse ensemble quand arrive le moment de s’en servir. On les hisse sur
-les montagnes, partout où peut passer un mulet et ils sont d’un grand
-secours en terrain rocailleux.</p>
-
-<p>Derrière le mulet, il y avait un chameau, dont les gros pieds mous
-s’écrasaient et glissaient dans la boue, et qui balançait le cou comme
-une poule égarée. Heureusement, je connaissais assez le langage des
-bêtes—non pas celui des bêtes sauvages, mais le langage des bêtes de
-camp, naturellement—que <span class="pagenum" id="Page_266">266</span> m’avaient appris des indigènes, pour
-savoir ce qu’il disait. Ce devait être le même qui s’était étalé dans
-ma tente, car il interpella le mulet:</p>
-
-<p>—Que faire! Où aller? Je me suis battu avec une chose blanche qui
-flottait, et elle a pris un bâton et m’a frappé sur le cou.</p>
-
-<p>C’était le mât brisé de ma tente, et je fus très content de le savoir.</p>
-
-<p>—Continuons-nous à courir?</p>
-
-<p>—Oh, c’est vous, dit le mulet, vous et vos amis, qui avez ainsi
-bouleversé le camp? Parfait. Vous serez battu pour cela ce matin, mais
-je peux aussi bien vous donner un acompte.</p>
-
-<p>J’entendis le cliquetis des harnais, et le chameau reçut dans les côtes
-deux ruades qui sonnèrent comme sur un tambour.</p>
-
-<p>—Cela vous apprendra, dit-il, à courir une autre fois, à travers
-une batterie de mulets, la nuit, en criant: Au voleur et au feu!
-Couchez-vous, et tenez votre grand niais de cou tranquille.</p>
-
-<p>Le chameau se replia à la façon des chameaux, en équerre, et se
-coucha en geignant. On entendit dans l’obscurité un bruit rythmé de
-sabots sur le sol, et un grand cheval de troupe arriva au petit galop
-d’ordonnance, comme s’il avait été à <span class="pagenum" id="Page_267">267</span> la parade, franchit la
-culasse d’un canon, et retomba tout près du mulet.</p>
-
-<p>—C’est honteux,—dit-il, en soufflant par les naseaux.—Ces chameaux
-ont encore dévalé dans nos lignes... c’est la troisième fois cette
-semaine. Le moyen pour un cheval de rester en forme si on ne le laisse
-pas dormir!... Qui est ici?</p>
-
-<p>—Je suis le mulet de la pièce de culasse du canon numéro deux de la
-Première Batterie à Vis, dit le mulet, et l’autre est un de vos amis.
-Il m’a réveillé aussi. Et vous?</p>
-
-<p>—Numéro quinze, troupe E., Cinquième Lanciers.... Le cheval de Dick
-Cunliffe. Un peu de place, s’il vous plaît, là.</p>
-
-<p>—Oh, pardon, dit le mulet. Il fait si noir qu’on n’y voit guère. Ces
-chameaux sont-ils assez écœurants? J’ai quitté mes lignes pour
-chercher un peu de calme et de tranquillité par ici.</p>
-
-<p>—Messeigneurs, dit le chameau avec humilité, nous avons fait de
-mauvais rêves dans la nuit, et nous avons eu très peur! Je ne suis
-qu’un des chameaux de convoi du 39<sup>e</sup> d’Infanterie Indigène, et je ne
-suis pas aussi brave que vous, Messeigneurs.</p>
-
-<p>—Alors pourquoi n’êtes-vous pas resté à porter <span class="pagenum" id="Page_268">268</span> les bagages du
-39<sup>e</sup> d’Infanterie Indigène, au lieu de courir partout dans le camp? dit
-le mulet.</p>
-
-<p>—C’étaient de si mauvais rêves, dit le chameau. Je suis bien fâché.
-Écoutez!... Qu’est-ce que c’est?... Faut-il courir encore?</p>
-
-<p>—Couchez-vous, dit le mulet, ou bien vous allez vous rompre vos
-longues perches de jambes entre les canons. Il dressa une oreille et
-écouta.</p>
-
-<p>—Des bœufs! dit-il. Des bœufs de batterie. Ma parole, vous et
-vos amis vous avez réveillé le camp pour de bon! Il faut un joli boucan
-pour faire lever un bœuf de batterie.</p>
-
-<p>J’entendis une chaîne traîner à ras du sol, et un attelage de ces
-grands bœufs blancs taciturnes, qui traînent les lourds canons de
-siège quand les éléphants ne veulent plus avancer sous le feu, arriva
-en s’épaulant; sur leurs talons, marchant presque sur la chaîne,
-suivait un autre mulet de batterie, qui appelait avec affolement
-«Billy».</p>
-
-<p>—C’est une de nos recrues, dit le vieux mulet au cheval de troupe.
-Ici, jeunesse. Assez braillé, l’obscurité n’a jamais encore fait de mal
-à personne.</p>
-
-<p>Les bœufs de batterie se couchèrent en même temps et se mirent à
-ruminer, mais le jeune mulet se blottit contre Billy.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_269">269</span></p>
-
-<p>—Des choses! dit-il. D’affreuses et horribles choses, Billy! C’est
-entré dans nos lignes tandis que nous dormions. Pensez-vous que ça va
-nous tuer?</p>
-
-<p>—J’ai grande envie de vous donner un coup de pied numéro un, dit
-Billy. A-t-on idée d’un mulet de quatre pieds six pouces avec votre
-éducation, qui déshonore la Batterie devant ce Gentleman.</p>
-
-<p>—Doucement, doucement! dit le cheval de troupe. Souvenez-vous qu’on
-est toujours comme cela pour commencer. La première fois que j’ai vu
-un homme (c’était en Australie, et j’avais trois ans), j’ai couru une
-demi-journée, et si cela eût été un chameau, je courrais encore.</p>
-
-<p>Presque tous nos chevaux de cavalerie anglaise, dans l’Inde, sont
-importés de l’Australie, et dressés par les soldats eux-mêmes.</p>
-
-<p>—C’est vrai, après tout, dit Billy. Assez tremblé comme cela,
-jeunesse. La première fois qu’on me posa sur le dos le harnais complet
-avec toutes ses chaînes, je me mis debout sur mes jambes de devant, et
-à force de ruades je jetai tout par terre. Je n’avais pas encore acquis
-la véritable science de ruer, mais ceux de la batterie disaient qu’ils
-n’avaient jamais rien vu de pareil.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_270">270</span></p>
-
-<p>—Mais ce n’était ni harnais ni rien qui tintât, dit le jeune mulet.
-Vous savez, Billy, que maintenant cela m’est égal. C’étaient des choses
-grandes comme des arbres, et elles tombaient du haut en bas des lignes
-et gargouillaient; ma bride s’est cassée et <ins class="correction" title="je ne ne pouvais">je ne pouvais</ins> pas trouver
-mon conducteur... je ne pouvais même pas vous trouver, Billy; alors je
-me suis sauvé avec... avec ces Gentlemen.</p>
-
-<p>—Hum! dit Billy. Aussitôt que j’ai entendu dire que les chameaux
-étaient échappés, je m’en suis allé pour mon propre compte. Pour
-qu’un mulet de batterie... de batterie de canons à vis,... appelle
-gentlemen des bœufs de batterie, il faut qu’il se sente bien ému.
-Qui êtes-vous, vous autres, là par terre?</p>
-
-<p>Les bœufs refoulèrent leur nourriture, et répondirent tous deux à la
-fois:</p>
-
-<p>—Le septième joug du premier canon de la Grosse Batterie de Siège.
-Nous dormions lorsque les chameaux sont arrivés, mais quand on nous a
-marché dessus, nous nous sommes levés et nous sommes partis. Il vaut
-mieux dormir tranquilles dans la boue que d’être dérangés sur une
-bonne litière. Nous avons dit à votre ami ici qu’il n’y <span class="pagenum" id="Page_271">271</span> avait pas
-de quoi s’effrayer, mais il savait tant de choses qu’il en a pensé
-autrement. Wah!</p>
-
-<p>Ils continuèrent à ruminer.</p>
-
-<p>—Voilà ce que c’est que d’avoir peur, dit Billy. On se fait blaguer
-par des bœufs de batterie. Je pense que cela vous fait plaisir,
-jeunesse.</p>
-
-<p>Les dents du jeune mulet sonnèrent, et j’entendis qu’il parlait de ne
-pas avoir peur d’aucun vieux bifteck du monde; mais les bœufs se
-contentèrent de faire cliqueter leurs cornes l’un contre l’autre, et
-continuèrent à ruminer.</p>
-
-<p>—Maintenant, ne vous mettez pas en colère après avoir eu peur. C’est
-la pire espèce de couardise, dit le cheval de troupe. Il est très
-pardonnable d’avoir peur la nuit, à mon avis, lorsqu’on voit des choses
-qu’on ne comprend pas. Nous nous sommes échappés de nos piquets des
-douzaines de fois, par bandes de quatre cent cinquante ensemble, et
-cela parce qu’une nouvelle recrue s’était mise à nous raconter des
-histoires de serpents-fouets qu’on trouve chez nous, en Australie, au
-point que nous mourions de peur à la seule vue des cordes pendantes de
-nos licous.</p>
-
-<p>—Tout cela est très bien dans le camp, dit Billy; je ne laisse pas de
-m’emballer moi-même, <span class="pagenum" id="Page_272">272</span> pour la farce, quand je ne suis pas sorti
-depuis un jour ou deux; mais que faites-vous en campagne?</p>
-
-<p>—Oh, c’est une tout autre paire de manches, dit le cheval de troupe.
-Dick Cunliffe est alors sur mon dos, et m’enfonce ses genoux dans les
-côtes; tout ce que j’ai à faire, c’est de regarder où je mets le pied,
-de bien rassembler mon arrière-main, et d’obéir aux rênes.</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que c’est que cela: obéir aux rênes? demanda le jeune mulet.</p>
-
-<p>—Par les gommiers bleus d’Australie, renâcla le cheval de troupe,
-voulez-vous me faire croire qu’on ne vous a pas appris dans votre
-métier ce que c’est que d’obéir aux rênes? A quoi êtes-vous bons si
-vous ne pouvez pas tourner tout de suite lorsque la rêne vous touche
-l’encolure? C’est une question de vie ou de mort pour votre homme,
-et naturellement de vie ou de mort pour vous. On commence à appuyer,
-l’arrière-main rassemblé, au moment où on sent la pression de la rêne
-sur l’encolure. Si on n’a pas la place de tourner, on pointe un peu et
-on se reçoit sur ses jambes de derrière. Voilà ce que c’est que d’obéir
-aux rênes.</p>
-
-<p>—On ne nous apprend pas les choses de cette <span class="pagenum" id="Page_273">273</span> façon,—dit Billy,
-le mulet, froidement.—On nous enseigne à obéir à l’homme qui est à
-notre tête: à avancer lorsqu’il nous le dit, et à reculer lorsqu’il
-nous le dit également. Je suppose que cela revient au même. Maintenant,
-après tout ce beau métier de fantasia et de panache, qui doit être bien
-mauvais pour vos jarrets, à quoi en arrivez-vous?</p>
-
-<p>—Cela dépend, dit le cheval de troupe. Généralement, il me faut entrer
-au milieu d’un tas d’hommes hurlants et chevelus, armés de couteaux...
-de longs couteaux brillants, pires que les couteaux du vétérinaire...
-et il me faut faire attention à ce que la botte de Dick touche juste,
-sans appuyer, la botte de son voisin. Je peux voir la lance de Dick à
-droite de mon œil droit, et je sais qu’il n’y a pas de danger. Je ne
-voudrais pas être l’homme ou le cheval qui se trouveraient dans notre
-chemin à Dick et à moi, lorsque nous sommes pressés.</p>
-
-<p>—Est-ce que les couteaux font mal? demanda le jeune mulet.</p>
-
-<p>—Eh bien... j’en ai reçu un coup à travers le poitrail une fois...
-mais ce n’était pas la faute de Dick...</p>
-
-<p>—Je me serais bien occupé de qui c’était la <span class="pagenum" id="Page_274">274</span> faute, si on m’avait
-fait mal! interrompit le jeune mulet.</p>
-
-<p>—Il le faut, repartit le cheval de troupe. Si vous n’avez pas
-confiance dans votre homme, vous pouvez aussi bien décamper tout de
-suite. C’est ce que font quelques-uns de nos chevaux, et je ne les
-blâme pas. Comme je le disais, ce n’était pas la faute de Dick. L’homme
-était couché sur le sol, et je m’allongeais pour ne pas l’écraser,
-mais il me lança une estafilade de bas en haut. La prochaine fois
-que j’aurai à franchir un homme couché par terre, je poserai le pied
-dessus... et ferme.</p>
-
-<p>—Hem! dit Billy; tout cela paraît bien absurde. Les couteaux sont
-de sales instruments en toutes circonstances. Ce qu’il y a de mieux,
-c’est d’escalader une montagne, une selle bien équilibrée sur le dos,
-de se cramponner des quatre pieds et des oreilles, de grimper, ramper
-et se faufiler, jusqu’à ce que l’on débouche à des centaines de pieds
-au-dessus de tout le monde, sur une saillie où il y a juste la place de
-ses sabots. Alors on s’arrête et on ne bouge plus... ne demandez jamais
-à un homme de vous tenir la tête, jeunesse... on ne bouge pas pendant
-qu’on visse les canons, et puis on regarde tomber parmi les hautes
-branches <span class="pagenum" id="Page_275">275</span> des arbres, très loin au-dessous, les petits obus pareils
-à des coquelicots.</p>
-
-<p>—Vous ne buttez donc jamais? demanda le cheval de troupe.</p>
-
-<p>—On dit que lorsqu’un mulet bronche, on peut fendre une oreille de
-poule, répondit Billy. De temps en temps peut-être, une selle mal
-paquetée fera verser un mulet, mais c’est très rare. Je voudrais
-pouvoir vous apprendre notre métier. C’est une belle chose. Eh bien,
-il m’a fallu trois ans pour découvrir ce que les hommes me voulaient.
-Toute la science consiste à ne pas se détacher sur la ligne du ciel,
-parce que si vous le faites, on peut tirer sur vous. Souvenez-vous de
-cela, jeunesse. Restez toujours caché le mieux possible, même s’il vous
-faut faire un détour d’un mille dans ce but. C’est moi qui conduis la
-batterie quand on en arrive à ce genre d’escalade.</p>
-
-<p>—Se laisser fusiller sans avoir une chance de courir sus aux gens qui
-tirent?—dit le cheval de troupe, en réfléchissant profondément.—Je ne
-pourrais pas supporter cette idée. Je voudrais charger... avec Dick.</p>
-
-<p>—Oh non, vous ne voudriez pas; vous savez qu’aussitôt en position
-ce sont les canons qui font <span class="pagenum" id="Page_276">276</span> toute la charge. Voilà qui est
-scientifique et net; mais, les couteaux... pouah!</p>
-
-<p>Il y avait quelque temps que le chameau de convoi balançait sa tête de
-ci et de là, cherchant à glisser un mot dans la conversation. Et je
-l’entendis qui disait timidement, en toussant pour s’éclaircir la gorge:</p>
-
-<p>—J’ai... j’ai... j’ai fait un peu la guerre, mais ce n’était pas en
-grimpant, ni en courant comme cela.</p>
-
-<p>—Non. Maintenant que vous le dites, repartit Billy, on s’en aperçoit.
-Vous n’avez pas beaucoup l’air de quelqu’un fait pour grimper ou
-courir... Eh bien, comment cela se passait-il pour vous, vieux ballot
-de foin?</p>
-
-<p>—De la vraie manière, répondit le chameau. Nous nous couchions tous...</p>
-
-<p>—Oh, Croupière et Martingale! s’exclama le cheval de troupe entre ses
-dents. Couché!</p>
-
-<p>—Nous nous couchions... une centaine, environ, continua le chameau, en
-un grand carré, et les hommes empilaient nos <i>Kajawahs</i>, nos charges et
-nos selles, en dehors du carré, et ils tiraient par-dessus notre dos...
-oui... de toutes les faces du carré.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_277">277</span></p>
-
-<p>—Quelle sorte d’hommes? N’importe quels hommes au hasard? demanda le
-cheval de troupe. On nous apprend à l’école du cavalier à nous coucher
-et à laisser nos maîtres tirer par-dessus nous, mais Dick Cunliffe
-est le seul homme en qui j’aurais confiance pour le faire. Cela me
-chatouille au passage des sangles, et, en outre, je ne peux rien voir
-avec ma tête sur le sol.</p>
-
-<p>—Que vous importe qui tire par-dessus vous? répondit le chameau. Il y
-a beaucoup d’hommes et beaucoup de chameaux tout près, et des masses de
-fumée. Je n’ai pas peur alors. Je reste tranquille, et j’attends.</p>
-
-<p>—Et cependant, dit Billy, vous faites de mauvais rêves, et vous
-bouleversez le camp la nuit... Eh bien! Avant que je m’étende... je ne
-parle pas de me coucher... et que je laisse un homme tirer par-dessus
-mon corps, mes talons et sa tête auraient quelque chose à se dire.
-A-t-on jamais entendu parler de quelque chose de pareil?</p>
-
-<p>Il y eut un long silence. Puis, un des bœufs de batterie leva sa
-grosse tête pour dire:</p>
-
-<p>—Tout cela est vraiment fort absurde. Il n’y a qu’une manière de
-combattre.</p>
-
-<p>—Oh, allez-y, dit Billy. Je vous en prie, ne <span class="pagenum" id="Page_278">278</span> faites pas attention
-à moi. Je suppose que vous autres, vous combattez en vous tenant debout
-sur la queue?</p>
-
-<p>—Une seule manière,—dirent-ils tous deux ensemble. (Ils devaient être
-jumeaux).—La voici: Mettre nos vingt attelages au gros canon aussitôt
-que Double-Queue commence à trompeter. (Double-Queue est le nom d’argot
-de camp par lequel on désigne l’éléphant.)</p>
-
-<p>—Pourquoi Double-Queue trompette-t-il? demanda le jeune mulet.</p>
-
-<p>—Pour déclarer qu’il n’ira pas plus près de la fumée en face...
-Double-Queue est un grand poltron... Alors nous tirons tous ensemble
-le gros canon... <i>Heya Hullah!</i> <i>Heeyah! Hullah!</i> Nous ne grimpons pas
-comme des chats ni ne courons comme des veaux. Nous allons à travers la
-plaine unie, les vingt jougs à la fois, jusqu’à ce qu’on nous dételle;
-puis, nous paissons tandis que les gros canons causent à travers la
-plaine avec quelque ville derrière des murs de terre. Et des morceaux
-de mur s’écroulent, et la poussière s’élève comme si là-bas de grands
-troupeaux rentraient à l’étable.</p>
-
-<p>—Oh! Et vous choisissez ce moment pour paître? dit le jeune mulet.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_279">279</span></p>
-
-<p>—Ce moment ou un autre. Manger est toujours bon. Nous mangeons jusqu’à
-ce qu’on nous remette le joug, et tirons de nouveau le canon pour
-revenir où Double-Queue l’attend. Parfois, il y a dans la ville de
-gros canons qui répondent, et quelques-uns d’entre nous sont tués,
-mais alors, il y a plus à paître pour ceux qui restent. C’est le
-Destin.... rien autre que le Destin... N’importe, Double-Queue est un
-grand poltron. Voilà la vraie manière de combattre... Nous sommes deux
-frères, nous venons de Hapur. Notre père était un taureau sacré de
-Shiva. Nous avons dit.</p>
-
-<p>—Eh bien, j’ai certainement appris quelque chose ce soir, dit le
-cheval de troupe. Est-ce que, Messieurs de la batterie des canons à
-vis, vous vous sentez enclins à manger quand on tire sur vous avec de
-gros canons, et que Double-Queue suit par derrière?</p>
-
-<p>—A peu près autant que nous nous sentons enclins à nous vautrer par
-terre et à laisser les hommes s’étaler sur nous, ou à courir parmi des
-gens à coutelas. Je n’ai jamais entendu pareilles billevesées. Une
-saillie de montagne, un fardeau bien équilibré, un conducteur à qui on
-puisse se fier pour vous laisser poser les pieds à votre choix, <span class="pagenum" id="Page_280">280</span> et
-je suis votre mulet; mais... les autres choses... non! dit Billy, en
-frappant du pied.</p>
-
-<p>—Évidemment, dit le cheval de troupe, tout le monde n’est pas fait du
-même bois, et je vois bien que dans la famille, du côté de votre père,
-on devait être lent à comprendre beaucoup de choses.</p>
-
-<p>—Ne vous occupez pas de la famille de mon père,—s’écria Billy avec
-colère; car tous les mulets détestent s’entendre rappeler que leur père
-était un âne.—Mon père était un gentleman du Sud, qui n’aurait pas été
-en peine de mettre en loques n’importe quel cheval. N’oubliez pas cela,
-vous, gros Brumby!</p>
-
-<p>Brumby veut dire un cheval sauvage sans origine. Imaginez les
-sentiments d’Ormonde si un cheval d’omnibus le traitait de rosse, et
-vous pouvez vous figurer ce que ressentit le cheval australien. Je vis
-le blanc de ses yeux étinceler dans l’obscurité.</p>
-
-<p>—Dites donc, fils de baudet d’importation malagais, fit-il en serrant
-les dents, je vous apprendrai que je suis apparenté, du côté de ma
-mère, à Carbine, le vainqueur de la Coupe de Melbourne, et nous ne
-sommes pas habitués, dans mon pays, à nous laisser passer sur le ventre
-par <span class="pagenum" id="Page_281">281</span> un mulet à langue de perroquet et à tête de cochon dans une
-batterie de pétardières et de chasse-pois. Êtes-vous prêt?</p>
-
-<p>—Debout, sur les jambes de derrière! brailla Billy.</p>
-
-<p>Tous deux se cabrèrent face à face, et je m’attendais à un furieux
-combat, lorsqu’une voix gargouillante et qui roulait sourdement sortit
-de l’obscurité à droite.</p>
-
-<p>—Enfants, qu’avez-vous à vous battre? Calmez-vous.</p>
-
-<p>Les deux bêtes retombèrent en renâclant de dégoût, car ni cheval ni
-mulet ne peut supporter la voix d’un éléphant.</p>
-
-<p>—C’est Double-Queue! dit le cheval de troupe. Je ne peux pas le
-souffrir. Une queue à chaque bout, c’est trop.</p>
-
-<p>—Exactement mon avis,—dit Billy, en se pressant contre le cheval pour
-se rassurer.—Nous avons des points communs.</p>
-
-<p>—Je suppose que nous avons hérité ces points-là de nos mères, dit le
-cheval de troupe. Ce n’est pas la peine de se quereller là-dessus...
-Eh! Double-Queue, êtes-vous attaché?</p>
-
-<p>—Oui,—dit Double-Queue dont le rire roula tout <span class="pagenum" id="Page_282">282</span> le long de sa
-trompe... Je suis au piquet pour la nuit. J’ai entendu, ce que vous
-avez dit, vous autres. Mais n’ayez pas peur, je reste où je suis.</p>
-
-<p>Les bœufs et le chameau dirent, à mi-voix:</p>
-
-<p>—Peur de Double-Queue... quelle absurdité!</p>
-
-<p>Et les bœufs continuèrent.</p>
-
-<p>—Nous sommes fâchés que vous ayez entendu, mais c’est vrai.
-Double-Queue, pourquoi avez-vous peur des canons lorsqu’ils parlent?</p>
-
-<p>—Eh bien,—dit Double-Queue, en frottant une de ses jambes de derrière
-contre l’autre, exactement comme un petit garçon qui récite une
-fable,—je ne sais pas tout à fait si vous comprendriez.</p>
-
-<p>—Nous ne comprenons pas, mais cependant il faut tirer jusqu’au bout
-les canons, dirent les bœufs.</p>
-
-<p>—Je le sais, et je sais aussi que vous êtes beaucoup plus braves que
-vous ne le pensez. Mais, pour moi, c’est différent. Le capitaine de ma
-batterie m’a appelé l’autre jour «Anachronisme Pachydermateux».</p>
-
-<p>—C’est un autre moyen de combattre, je suppose?—dit Billy, qui
-reprenait ses esprits.</p>
-
-<p>—Vous, vous ne savez pas ce que cela veut dire, naturellement. Moi,
-je le sais. Cela signifie: <span class="pagenum" id="Page_283">283</span> entre le zist et zest, et c’est juste
-où je suis. Je puis voir dans ma tête ce qui arrivera quand un obus
-éclate; et vous autres, bœufs, vous ne pouvez pas.</p>
-
-<p>—Moi je puis, dit le cheval de troupe... au moins un peu. J’essaie de
-n’y pas penser.</p>
-
-<p>—Je vois mieux que vous, et j’y pense, moi. J’ai plus de surface qu’un
-autre à préserver, et je sais que, lorsque je suis malade, personne ne
-connaît la manière de me soigner. Tout ce qu’ils peuvent faire est de
-suspendre la solde de mon cornac jusqu’à ce que je me remette, et je ne
-peux pas avoir confiance en mon cornac.</p>
-
-<p>—Ah! dit le cheval de troupe. Cela explique tout. Je peux avoir
-confiance en Dick.</p>
-
-<p>—Vous pourriez mettre un régiment entier de Dicks sur mon dos, sans
-que je me comporte mieux. J’en sais juste assez pour me sentir mal à
-mon aise, et pas assez pour aller de l’avant malgré tout.</p>
-
-<p>—Nous ne comprenons pas, dirent les bœufs.</p>
-
-<p>—Je sais que vous ne comprenez pas. Ce n’est pas à vous que je parle.
-Vous ne savez pas ce que c’est que du sang.</p>
-
-<p>—Oui, nous le savons, répliquèrent les bœufs. C’est une matière
-rouge qui imbibe la terre et qui sent.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_284">284</span></p>
-
-<p>Le cheval de troupe lança une ruade, fit un bond, et s’ébroua.</p>
-
-<p>—Ne parlez pas de cela, dit-il. Je le sens d’ici, rien que d’y penser.
-Cela me donne envie de fuir... quand je n’ai pas Dick sur le dos.</p>
-
-<p>—Mais il n’y en a pas ici, dirent le chameau et les bœufs. Pourquoi
-êtes-vous si stupide?</p>
-
-<p>—C’est une sale chose, dit Billy. Je n’ai pas envie de fuir, mais je
-n’aime pas en parler.</p>
-
-<p>—Vous y êtes!—dit Double-Queue, en agitant sa queue pour expliquer.</p>
-
-<p>—Sûrement. Oui, nous avons été ici toute la nuit, dirent les bœufs.</p>
-
-<p>Double-Queue frappa le sol du pied, en faisant résonner son anneau de
-fer.</p>
-
-<p>—Oh, je ne vous parle pas, à vous. Vous ne pouvez pas voir à
-l’intérieur de vos têtes.</p>
-
-<p>—Non. Nous voyons par nos quatre yeux, dirent les bœufs. Nous
-voyons droit en face de nous.</p>
-
-<p>—Si je n’étais capable que de cela et de rien autre, vous n’auriez
-pas besoin de tirer les gros canons. Si j’étais comme mon capitaine...
-il peut voir des choses à l’intérieur de sa tête avant que ne commence
-le feu, et il tremble du haut en bas, mais il <span class="pagenum" id="Page_285">285</span> en sait trop pour
-fuir... si j’étais comme lui, je pourrais tirer les canons à votre
-place. Mais si j’étais aussi intelligent que tout cela, je ne serais
-jamais venu ici. Je serais roi dans la forêt, comme j’avais l’habitude
-de l’être, dormant la moitié du jour et me baignant lorsque cela me
-plaisait. Je n’ai pas pris un bon bain depuis un mois.</p>
-
-<p>—Tout cela est très beau, dit Billy, mais il ne suffit pas de donner à
-une chose un nom qui n’en finit pas pour y changer quoi que ce soit.</p>
-
-<p>—Chut! dit le cheval de troupe. Je crois que je comprends ce que
-Double-Queue veut dire.</p>
-
-<p>—Vous comprendrez mieux dans une minute, dit Double-Queue en colère.
-Pour le moment, expliquez-moi pourquoi vous n’aimez pas ceci!</p>
-
-<p>Il commença à trompeter furieusement de toute sa force.</p>
-
-<p>—Arrêtez! dirent ensemble Billy et le cheval de troupe.</p>
-
-<p>Et je pus les entendre trépigner et trembler. Le trompettement d’un
-éléphant est toujours désagréable, spécialement dans la nuit noire.</p>
-
-<p>—Je ne m’arrêterai pas, dit Double-Queue. Ne m’expliquerez-vous pas
-cela, s’il vous plaît? <i>Hhrrmph! Rrrt! Rrrmph! Rrrhha!</i></p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_286">286</span></p>
-
-<p>Puis il s’arrêta tout à coup, et j’entendis dans l’obscurité une
-petite plainte qui m’apprit que Vixen m’avait enfin retrouvé. Elle
-savait aussi bien que moi que la chose au monde dont l’éléphant a le
-plus peur, c’est un petit chien qui aboie; aussi, elle s’arrêta pour
-persécuter Double-Queue dans ses piquets, et jappa autour de ses gros
-pieds. Double-Queue s’agita, et cria:</p>
-
-<p>—Allez-vous-en, petit chien! Ne flairez pas mes chevilles, ou bien
-je vais vous donner un coup de pied. Bon petit chien... gentil petit
-chien... Là! là! Rentrez à la maison, vilaine petite bête jappante!...
-Oh, pourquoi personne ne l’enlève-t-il? Il va me mordre dans une minute.</p>
-
-<p>—Paraît, dit Billy au cheval de troupe, que notre ami Double-Queue a
-peur à peu près de tout. A l’heure qu’il est, si on m’avait donné une
-pleine ration pour chaque chien auquel j’ai donné un coup de pied sur
-le champ de manœuvre, je serais presque aussi gros que Double-Queue.</p>
-
-<p>Je sifflai, et Vixen courut à moi, toute crottée, me lécha le nez, et
-me raconta une longue histoire sur ses recherches pour me trouver à
-travers le camp. Je ne lui ai jamais laissé savoir que je comprenais le
-langage des bêtes, car elle aurait pris <span class="pagenum" id="Page_287">287</span> toutes sortes de libertés.
-Aussi je boutonnai sur elle le devant de mon par-dessus, tandis que
-Double-Queue s’agitait, foulait le sol, et grondait en lui-même:</p>
-
-<p>—C’est extraordinaire! Tout à fait extraordinaire! C’est un mal qui
-court dans notre famille... Maintenant, où est passée cette sale petite
-bête?</p>
-
-<p>Je l’entendis tâter autour de lui avec sa trompe.</p>
-
-<p>—Je crois que nous avons tous nos faiblesses, chacun les
-siennes,—continua-t-il, en se mouchant.—Tout à l’heure, vous autres,
-Messieurs, paraissiez alarmés, je crois, lorsque je trompetais.</p>
-
-<p>—Pas exactement alarmés, dit le cheval de troupe, mais cela me faisait
-comme si j’avais eu des frelons à la place de ma selle. Ne recommencez
-pas.</p>
-
-<p>—J’ai peur d’un petit chien, et le chameau qui est ici a peur de
-mauvais rêves dans la nuit.</p>
-
-<p>—C’est très heureux pour nous que nous n’ayons pas à combattre tous de
-la même façon, dit le cheval de troupe.</p>
-
-<p>—Ce que je voudrais savoir,—dit le jeune mulet, qui avait gardé le
-silence pendant longtemps,—ce que je voudrais savoir, c’est pourquoi
-il nous faut combattre du tout.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_288">288</span></p>
-
-<p>—Parce qu’on nous le dit, fit le cheval de troupe, avec un ébrouement
-de mépris.</p>
-
-<p>—Des ordres, dit Billy le mulet.</p>
-
-<p>Et ses dents sonnèrent.</p>
-
-<p>—<i>Hukm hai!</i> (c’est un ordre), dit le chameau avec un glouglou.</p>
-
-<p>Et Double-Queue et les bœufs répétèrent:</p>
-
-<p>—<i>Hukm hai!</i></p>
-
-<p>—Oui, mais qui donne les ordres? demanda le mulet de recrue.</p>
-
-<p>—L’homme qui marche à votre tête.</p>
-
-<p>—Ou s’asseoit sur votre dos.</p>
-
-<p>—Ou tient la corde de votre nez.</p>
-
-<p>—Ou vous tord la queue, dirent Billy, le cheval de troupe, le chameau
-et les bœufs l’un après l’autre.</p>
-
-<p>—Mais, qui leur donne des ordres?</p>
-
-<p>—Voilà que vous voulez en savoir trop, jeunesse, dit Billy, et c’est
-le bon moyen de vous attirer un coup de pied. Tout ce que vous avez
-à faire est d’obéir à l’homme qui est à votre tête et sans faire de
-questions.</p>
-
-<p>—Il a raison, dit Double-Queue. Je ne peux pas toujours obéir, parce
-que je suis entre le zist et le zest; mais Billy a raison. Obéissez à
-l’homme <span class="pagenum" id="Page_289">289</span> près de vous, qui donne l’ordre, ou bien vous arrêterez
-toute la batterie et vous serez rossé par-dessus le marché.</p>
-
-<p>Les bœufs de batterie se levèrent pour s’en aller.</p>
-
-<p>—Le matin vient, dirent-ils. Nous allons nous en retourner à nos
-lignes. C’est vrai que nous ne voyons que devant nos yeux, et que nous
-ne sommes pas très habiles; mais nous sommes cependant les seuls, ce
-soir, qui n’ayons pas eu peur. Bonsoir, gens courageux.</p>
-
-<p>Personne ne répondit, et le cheval de troupe demanda, pour changer la
-conversation:</p>
-
-<p>—Où est ce petit chien? Un chien quelque part veut dire qu’il y a un
-homme.</p>
-
-<p>—Je suis ici, jappa Vixen, sous la culasse du canon avec mon homme.
-C’est vous, grosse bête, gros étourneau de chameau, là-bas, c’est vous
-qui avez renversé notre tente. Mon homme est très en colère.</p>
-
-<p>—Peuh! dirent les bœufs. Il doit être blanc?</p>
-
-<p>—Naturellement, il l’est, dit Vixen; croyez-vous que c’est un bouvier
-noir qui prend soin de moi?</p>
-
-<p>—<i>Huah! Ouach! Ugh!</i> dirent les bœufs. Allons-nous-en promptement.</p>
-
-<p>Ils plongèrent dans la boue, et firent si bien <span class="pagenum" id="Page_290">290</span> qu’ils enfilèrent
-leur joug dans le limon d’un caisson de munitions, où il resta fixé.</p>
-
-<p>—Maintenant, ça y est, dit Billy tranquillement; ne vous débattez pas.
-Vous voilà en panne jusqu’au jour... Que diable vous prend-il?</p>
-
-<p>Les bœufs faisaient entendre les longs ronflements sifflants,
-familiers au bétail hindou, se poussaient, se bousculaient, tournaient
-sur eux-mêmes, piétinaient, glissaient, et finirent presque par tomber
-dans la boue, en <i>grognant</i> de fureur.</p>
-
-<p>—Vous allez vous casser le cou d’ici un instant, dit le cheval de
-troupe. Qu’est-ce qui vous arrive lorsqu’on parle d’homme blanc? Je vis
-avec eux.</p>
-
-<p>—Ils... nous... mangent! Tire! dit le bœuf qui était le plus près.</p>
-
-<p>Le joug claqua avec un bruit sec, et ils disparurent lourdement.</p>
-
-<p>Je ne savais pas auparavant ce qui épouvantait le bétail hindou à la
-vue des Anglais: Nous mangeons du bœuf!... viande à laquelle ne
-touche jamais un conducteur de bétail,... et naturellement le bétail
-n’aime pas cela.</p>
-
-<p>—Qu’on me fouette avec mes chaînes de bât, si <span class="pagenum" id="Page_291">291</span> j’aurais pensé que
-deux gros blocs comme cela pouvaient perdre la tête? dit Billy.</p>
-
-<p>—N’importe, je vais aller voir cet homme. La plupart des hommes
-blancs, je le sais, ont des choses dans leurs poches, dit le cheval de
-troupe.</p>
-
-<p>—Je vous laisse alors. Je ne peux pas dire que je les aime plus que
-cela. D’ailleurs, les hommes blancs qui n’ont pas d’endroit pour
-dormir sont la plupart du temps des voleurs, et j’ai sur le dos pas
-mal de propriété du Gouvernement. Venez, jeunesse, et retournons à
-nos lignes. Bonne nuit, Australie. On vous verra à la parade demain,
-je suppose? Bonne nuit, vieille balle de foin!... Tâchez de mettre un
-frein à vos sentiments, n’est-ce pas? Bonne nuit, Double-Queue! Si vous
-nous dépassez sur le terrain demain, ne trompetez pas. Cela dérange
-l’alignement.</p>
-
-<p>Billy le mulet s’en alla en clopinant de son pas à la fois boiteux et
-martial de vieux militaire; la tête du cheval de troupe vint fouiller
-dans ma poitrine, et je lui donnai des biscuits, tandis que Vixen, qui
-est la plus vaine des petites chiennes, lui contait des mensonges au
-sujet des vingtaines de chevaux qu’elle et moi nous possédions.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_292">292</span></p>
-
-<p>—J’irai à la parade demain dans mon dog-cart, dit-elle.</p>
-
-<p>—Où serez-vous?</p>
-
-<p>—A la gauche du second escadron. C’est moi qui règle le pas pour toute
-ma troupe, ma petite dame, dit-il poliment. Maintenant, il me faut
-retourner auprès de Dick. Ma queue est toute crottée, et il va avoir
-deux heures de gros travail à me panser avant la parade.</p>
-
-<p class="p2">La grande revue de tous les trente mille hommes avait lieu dans
-l’après-midi, et Vixen et moi nous occupions une bonne place, tout
-près du Vice-Roi et de l’Émir d’Afghanistan. Celui-ci, coiffée d’un
-haut et gros bonnet d’astrakan noir, portait une grande étoile de
-diamants au milieu. La première partie de la revue fut radieuse, et
-les régiments défilèrent, vague sur vague de jambes se mouvant toutes
-ensemble et de fusils tous en ligne, jusqu’à nous brouiller les yeux.
-Puis, la Cavalerie arriva au son du magnifique galop de <i>Bonnie
-Dundee</i>, et Vixen dressa les oreilles à l’endroit où elle était assise
-dans le dog-cart. Le second escadron des Lanciers fila devant nous, et
-le cheval de troupe parut, la queue comme de la soie filée, faisant
-des courbettes, <span class="pagenum" id="Page_293">293</span> une oreille droite et l’autre couchée, réglant
-l’allure pour tout son escadron. Et ses jambes marchaient comme sur une
-mesure de valse. Puis vinrent les gros canons, et je vis Double-Queue
-et deux autres éléphants attelés de front à un canon de siège de
-quarante, tandis que vingt attelages de bœufs marchaient derrière.
-La septième paire avait un joug neuf, et paraissait plutôt raide et
-fatiguée. Enfin arrivèrent les canons à vis: Billy, le mulet, se
-comportait comme s’il eût commandé toutes les troupes, et son harnais
-était huilé et poli à faire cligner les yeux. J’applaudis, tout seul,
-Billy, le mulet, mais il n’aurait pour rien au monde regardé à droite
-ou à gauche.</p>
-
-<p>La pluie recommença à tomber, et, pendant quelque temps, il fit trop
-de brume pour voir ce que les troupes faisaient. Elles avaient formé
-un grand demi-cercle à travers la plaine, et se déployaient en ligne.
-Cette ligne s’allongea, s’allongea, et s’allongea, jusqu’à ce qu’elle
-eût trois quarts de mille d’une aile à l’autre—solide mur d’hommes, de
-chevaux et de fusils. Puis cela marcha droit sur le Vice-Roi et l’Émir,
-et à mesure que cela se rapprochait, le sol se mit à trembler, comme le
-pont d’un steamer lorsque les machines forcent la pression.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_294">294</span></p>
-
-<p>A moins d’avoir été là, vous ne pouvez imaginer quel effet effrayant
-cette arrivée en masse de troupes produit aux spectateurs, même
-lorsqu’ils savent que ce n’est qu’une revue. Je regardai l’Émir.
-Jusque-là il n’avait pas manifesté l’ombre d’un signe d’étonnement ou
-de quoi que ce fût; mais alors ses yeux commencèrent à s’ouvrir de plus
-en plus, il rassembla les rênes de son cheval et regarda derrière lui.
-Un instant, il sembla sur le point de tirer son sabre et de se tailler
-une route à travers les Anglais, hommes et femmes, qui se trouvaient
-dans les voitures à l’arrière.</p>
-
-<p>Enfin la marche en avant s’arrêta court, le sol cessa de trembler,
-la ligne tout entière salua, et trente musiques commencèrent à jouer
-ensemble. C’était la fin de la revue, et les régiments retournèrent
-à leurs camps sous la pluie, tandis qu’une musique d’infanterie se
-mettait à jouer:</p>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i0">Les animaux allaient deux par deux,</div>
- <div class="i6">Hourra!</div>
- <div class="i0">Les animaux allaient deux par deux,</div>
- <div class="i0">L’éléphant et le mulet de batterie,</div>
- <div class="i0">Et ils entrèrent tous dans l’Arche</div>
- <div class="i0">Pour se mettre à l’abri de la pluie!</div>
- </div>
-</div>
-
-<p>J’entendis alors un vieux chef de l’Asie Centrale, <span class="pagenum" id="Page_295">295</span> à longue
-chevelure grise, qui était descendu avec l’Émir, poser des questions à
-un officier indigène.</p>
-
-<p>—Maintenant, dit-il, comment est-on arrivé à cette chose étonnante?</p>
-
-<p>L’officier répondit:</p>
-
-<p>—Un ordre a été donné, auquel on a obéi.</p>
-
-<p>—Mais les bêtes sont-elles donc aussi intelligentes que les hommes?
-demanda le chef.</p>
-
-<p>—Elles obéissent, comme font les hommes: mulet, cheval, éléphant,
-ou bœuf, obéit à son conducteur, le conducteur à son sergent, le
-sergent à son lieutenant, le lieutenant à son capitaine, le capitaine à
-son major, le major à son colonel, le colonel au brigadier commandant
-trois régiments, le brigadier au général, qui obéit au Vice-Roi, qui
-est le serviteur de l’Impératrice. Voilà comment cela se fait.</p>
-
-<p>—Je voudrais bien qu’il en soit de même en Afghanistan! dit le chef;
-car, là, nous n’obéissons qu’à notre propre volonté.</p>
-
-<p>—Et c’est pour cela,—dit l’officier indigène, en frisant sa
-moustache,—que votre Émir, auquel vous n’obéissez pas, doit venir ici
-prendre les ordres de notre Vice-Roi.</p>
-
-<hr class="deco" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_296">296</span></p>
-
-<div class="subchapter">
- <h3 id="ch_7a">CHANT DE PARADE<br />
- <span class="small80">DES ANIMAUX DU CAMP</span></h3>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i0 linetop"><i>Eléphants de batterie.</i></div>
- </div>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i0 ">Alexandre nous emprunta la force de l’Alcide,</div>
- <div class="i0">La sagesse de nos fronts, la ruse de nos genoux,</div>
- <div class="i0">Depuis, aux cous asservis pèse encor son joug solide.</div>
- <div class="i0">Aux attelages de dix pieds faites place, tous,</div>
- <div class="i6">Au cortège</div>
- <div class="i3">Des grosses pièces <ins class="corrections" title="du">de</ins> siège!</div>
- </div>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i0 linetop"><i>Bœufs de batterie.</i></div>
- </div>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i0">Ces héros enharnachés ont peur d’un boulet de Quatre,</div>
- <div class="i0">La poudre les incommode, ils n’aiment plus à se battre.</div>
- <div class="i0">Alors, nous entrons en jeu, nous hâlons, nous autres bœufs,</div>
- <div class="i0">Aux attelages de vingt jougs, faites place, tous,</div>
- <div class="i7">Au cortège</div>
- <div class="i4">Des grosses pièces de siège!</div>
- </div>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i0 linetop"><i>Chevaux de cavalerie.</i></div>
- </div>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i0">Par ma marque à l’épaule, il n’est pas de chansons</div>
- <div class="i0">Qui vaillent l’air des Lanciers, Houzards et Dragons,</div>
- <div class="i0">Mieux me plaît qu’«Au Pansage» ou bien «A l’Ecurie»</div>
- <div class="i0">Le galop pour défiler de <i>Bonnie Dundee</i>! <a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></div>
- <div class="i0"><span class="pagenum" id="Page_297">297</span>Du foin, des égards, de l’étrille et du mors,</div>
- <div class="i0">De bons cavaliers et de l’air au dehors,</div>
- <div class="i0">Par escadrons! En colonne! et je parie</div>
- <div class="i0">Qu’on nous voit bien défiler à <i>Bonnie Dundee</i>.</div>
- </div>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i0 linetop"><i>Mulets de bât.</i></div>
- </div>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i0">Quand mes compagnons et moi nous prenons, le long du chemin de la côte,</div>
- <div class="i0">Un sentier perdu de cailloux bossus, nous marchons sans faire de faute,</div>
- <div class="i2">Car on peut grouiller et grimper, mes gars,</div>
- <div class="i2">N’importe où, paraître et dire: Voilà!</div>
- <div class="i2">Mais lorsqu’à la cime on se range,</div>
- <div class="i2">Le bonheur complet, c’est si l’on avait</div>
- <div class="i2">Une patte ou deux de rechange!<br /><br /></div>
-
- <div class="i0">Merci donc, sergent, qui passes devant lorsque la route n’est pas large,</div>
- <div class="i0">Et sur toi malheur, failli conducteur, qui n’amarres pas droit ta charge:</div>
- <div class="i2">Car on peut grouiller et grimper, mes gars,</div>
- <div class="i2">N’importe où paraître et dire: Voilà!</div>
- <div class="i2">Mais lorsqu’à la cime on se range,</div>
- <div class="i2">Le bonheur complet, c’est si l’on avait</div>
- <div class="i2">Une patte ou deux de rechange!</div>
- </div>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i0 linetop"><i>Chameaux du commissariat.</i></div>
- </div>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i0">Nous n’avons jamais eu nul vieux refrain chameau</div>
- <div class="i0">Pour aider à traîner notre cahin-caha,</div>
- <div class="i0">Mais chacun de nos cous est un trombone en peau</div>
- <div class="i0">(<i>Rtt-ta-ta-ta!</i> Chacun est un trombone en peau!)</div>
- <div class="i0">Notre seule chanson de marche, écoutez-la:</div>
- <div class="i0"><i>Peux pas! Veux pas! N’irai pas! Rien savoir!</i></div>
- <div class="i0">Qu’on se le passe et allez voir!</div>
- <div class="i0"><span class="pagenum" id="Page_298">298</span>Un bât tourne, tant pis si ce n’est pas le mien:</div>
- <div class="i0">Une charge a glissé—halte, hurrah! Crions bien!</div>
- <div class="i0"><i>Urrr! Yarrh! Grr! Arrh!</i></div>
- <div class="i0">Quelqu’un écope et pas pour rien!</div>
- </div>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i0 linetop"><i>Tous les animaux ensemble.</i></div>
- </div>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
- <div class="poetry">
- <div class="i0">Nous sommes les Enfants du Camp,</div>
- <div class="i0">Nous servons chacun à son rang,</div>
- <div class="i0">Fils du joug, du bât, des fardeaux,</div>
- <div class="i0">Harnais au flanc, ou sac au dos.</div>
- <div class="i0">Voyez notre ligne ondulée,</div>
- <div class="i0">Ainsi qu’une entrave doublée,</div>
- <div class="i0">Qui par la plaine va, glissant,</div>
- <div class="i0">Tout balayer au champ du sang;</div>
- <div class="i0">Tandis qu’à nos côtés les hommes,</div>
- <div class="i0">Poudreux, muets et les yeux lourds,</div>
- <div class="i0">Ne savent pas pourquoi nous sommes,</div>
- <div class="i0">Eux et nous, voués sans retours,</div>
- <div class="i0">A souffrir et marcher toujours.</div>
- <div class="i0">Nous sommes les Enfants du Camp,</div>
- <div class="i0">Nous servons chacun à son rang,</div>
- <div class="i0">Fils du joug, du bât, des fardeaux,</div>
- <div class="i0">Harnais au flanc, et sac au dos!</div>
- </div>
-</div>
-
-<p class="center p3">FIN</p>
-
-<hr class="page" />
-
-<div class="chapter">
- <h2>TABLE</h2>
-</div>
-
-<table id="table" style="width: 24em;" summary="table_01">
- <tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Les Frères de Mowgli</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#ch_1">5</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl2"><i>Chanson de chasse du clan de Seeonee</i></td>
- <td class="tdr"><a href="#ch_1a">47</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">La chasse de Kaa</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#ch_2">49</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl2"><i>Chanson de route des Bandar-Log</i></td>
- <td class="tdr"><a href="#ch_2a">101</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">«<span class="smcap">Au tigre, au tigre!</span>»</td>
- <td class="tdr"><a href="#ch_3">103</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl2"><i>La Chanson de Mowgli</i></td>
- <td class="tdr"><a href="#ch_3a">139</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Le Phoque blanc</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#ch_4">141</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl2"><i>Lukannon</i></td>
- <td class="tdr"><a href="#ch_4a">181</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">«<span class="smcap">Rikki-Tikki-Tavi</span>»</td>
- <td class="tdr"><a href="#ch_5">183</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl2"><i>L’Ode de Darzee</i></td>
- <td class="tdr"><a href="#ch_5a">217</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Toomai des Éléphants</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#ch_6">219</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl2"><i>Shiva et la Sauterelle</i></td>
- <td class="tdr"><a href="#ch_6a">258</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Service de la Reine</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#ch_7">261</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl2"><i>Chant de parade des animaux du Camp</i></td>
- <td class="tdr"><a href="#ch_7a">296</a></td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr class="page" />
-
-<p class="center">POITIERS</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">Imprimerie Blais et Roy</span></p>
-
-<p class="center">7, <span class="smcap">rue Victor-Hugo</span>, 7.</p>
-
-<hr class="page" />
-
-<div class="footnotes"><h2><span class="small80">NOTES</span></h2>
- <div class="footnote">
- <p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a>
- Personnage de «<i>Alice in Sunderland</i>», livre humouristique
- très populaire en Angleterre. Il s’agit d’un valet de pied qui salue
- toujours et ne répond jamais.</p>
-
- <p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a>
- Vieil air de ralliement des partisans des Stuarts au temps de Cromwell.
- Il rythme, en général, les défilés au galop, dans la cavalerie anglaise.</p>
- </div>
-</div>
-
-<div class="transnote" id="note"><h2>Au lecteur</h2>
- <p>Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original,
- et l’orthographe d’origine a été conservée. Seules les erreurs
- clairement introduites par le typographe ont été corrigées. Ces corrections
- sont soulignées en <ins class="correction" title="orthographe initiale">pointillés</ins>
- dans le texte. Positionnez le curseur sur le mot souligné pour voir
- l’orthographe initiale.</p>
-
- <p>Cependant «Shere-Khan» a été tacitement remplacé par «Shere Khan» et
- «Bandar Log» par «Bandar-Log».</p>
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Le livre de la Jungle, by Rudyard Kipling
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DE LA JUNGLE ***
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
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-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
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