diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/54183-0.txt | 6988 | ||||
| -rw-r--r-- | old/54183-0.zip | bin | 130102 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/54183-h.zip | bin | 198764 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/54183-h/54183-h.htm | 7467 | ||||
| -rw-r--r-- | old/54183-h/images/cover.jpg | bin | 59090 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/54183-h/images/illus001.jpg | bin | 3038 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/54183-h/images/illus002.jpg | bin | 4052 -> 0 bytes |
10 files changed, 17 insertions, 14455 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..66d9aa1 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #54183 (https://www.gutenberg.org/ebooks/54183) diff --git a/old/54183-0.txt b/old/54183-0.txt deleted file mode 100644 index ff1621d..0000000 --- a/old/54183-0.txt +++ /dev/null @@ -1,6988 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Le livre de la Jungle, by Rudyard Kipling - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Le livre de la Jungle - -Author: Rudyard Kipling - -Translator: Louis Fabulet - Robert d'Humières - -Release Date: February 17, 2017 [EBook #54183] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DE LA JUNGLE *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Nicole Pasteur and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, - et l'orthographe d'origine a été conservée. Seules les erreurs - clairement introduites par le typographe ont été corrigées. La liste - de ces corrections se trouve à la fin du texte. - - Cependant «Shere-Khan» a été tacitement remplacé par «Shere Khan» et - «Bandar Log» par «Bandar-Log». - - - - - LE LIVRE DE LA JUNGLE - - - - - JUSTIFICATION DU TIRAGE - - [Illustration] - - Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède - et la Norvège. - - - - - RUDYARD KIPLING - - - Le Livre - - de la Jungle - - - _Traduction de_ - - LOUIS FABULET et ROBERT d'HUMIÈRES - - - [Illustration] - - - PARIS - - SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE - - XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV - - - Tous droits réservés - - - - -LES FRÈRES DE MOWGLI - - Chil Vautour conduit les pas de la nuit - Que Mang le Vampire délivre-- - Dorment les troupeaux dans l'étable clos. - La terre à nous, l'ombre la livre! - C'est l'heure du soir, orgueil et pouvoir - A la serre, le croc et l'ongle. - Nous entendez-vous? Bonne chasse à tous - Qui gardez la Loi de la Jungle! - - CHANSON DE NUIT DANS LA JUNGLE. - - -Il était sept heures d'une soirée très chaude, sur les collines de -Seeonee, quand père Loup s'éveilla de son somme journalier, se gratta, -bâilla et détendit ses pattes l'une après l'autre pour dissiper la -sensation de paresse qu'il sentait encore à leurs extrémités. Mère -Louve était étendue, son gros nez gris tombé parmi ses quatre petits -qui se culbutaient et criaient, et la lune luisait par l'ouverture de -la caverne où ils vivaient tous. - ---Augrh! dit père Loup, il est temps de se remettre en chasse. - -Et il allait s'élancer vers le fond de la vallée, quand une petite -ombre à queue touffue barra l'ouverture et jappa: - ---Bonne chance, ô chef des loups! Bonne chance et fortes dents blanches -aux nobles enfants. Puissent-ils n'oublier jamais en ce monde ceux qui -ont faim! - -C'était le chacal--Tabaqui le Lèche-Plat--et les loups de l'Inde -méprisent Tabaqui parce qu'il rôde partout en faisant du grabuge, -colportant des histoires et mangeant des chiffons et des morceaux de -cuir dans les tas d'ordures aux portes des villages. Mais ils ont peur -de lui aussi, parce que Tabaqui, plus que tout autre dans la jungle, -est sujet à devenir enragé, et alors il oublie qu'il ait jamais eu peur -de quelqu'un, et il court à travers la forêt, mordant tout ce qu'il -trouve sur sa route. Le tigre même se sauve et se cache lorsque le -petit Tabaqui devient enragé, car la rage est la chose la plus honteuse -qui puisse surprendre un animal sauvage. Nous l'appelons hydrophobie, -mais eux l'appellent _dewanee_--la folie--et ils se sauvent: - ---Entre alors, et cherche, dit père Loup avec raideur; mais il n'y a -rien à manger ici. - ---Pour un loup, non certes, dit Tabaqui; mais pour un aussi mince -personnage que moi un os sec est un festin. Que sommes-nous donc, nous -autres _Gidur log_ (le peuple chacal), pour trier et choisir? - -Il obliqua vers le fond de la caverne, y trouva un os de chevreuil où -restait quelque viande, s'assit et en fit croquer le bout avec joie. - ---Merci, pour ce bon repas! dit-il en se léchant les lèvres. Qu'ils -sont beaux, les nobles enfants! Quels grands yeux! Et si jeunes, -pourtant! Je devrais me rappeler, en effet, que les enfants des rois -sont hommes dès le berceau. - -Or, Tabaqui le savait aussi bien que personne, il n'y a rien de plus -malencontreux que de louer des enfants à leur nez; il prit plaisir à -voir que mère et père Loup semblaient gênés. - -Tabaqui resta un moment assis, en repos, en se réjouissant du mal qu'il -venait de faire; puis il reprit malignement: - ---Shere Khan, le Grand, a changé de terrain de chasse. Il va chasser -sur ces collines, à la prochaine lune, m'a-t-il dit. - -Shere Khan était le tigre qui habitait près de la rivière, la -Waingunga, à vingt milles plus loin. - ---Il n'en a pas le droit, commença père Loup avec colère. De par la Loi -de la Jungle, il n'a pas le droit de changer ses quartiers sans dûment -avertir. Il effraiera tout le gibier à dix milles à la ronde, et moi... -moi j'ai à tuer pour deux ces temps-ci. - ---Sa mère ne l'a pas appelé Lungri (le Boiteux) pour rien, dit mère -Louve tranquillement: il est boiteux d'un pied depuis sa naissance; -c'est pourquoi il n'a jamais pu tuer que des bestiaux. A présent, les -villageois de la Waingunga sont irrités contre lui, et il vient ici -pour irriter les nôtres. Ils fouilleront la jungle à sa recherche... -il sera loin, mais, nous et nos enfants, il nous faudra courir quand -on allumera l'herbe. Vraiment, nous sommes très reconnaissants à Shere -Khan! - ---Lui parlerai-je de votre gratitude? dit Tabaqui. - ---Ouste! jappa brusquement père Loup. Va-t'en chasser avec ton maître. -Tu as fait assez de mal pour une nuit. - ---Je m'en vais, dit Tabaqui tranquillement. Vous pouvez entendre Shere -Khan, en bas, dans les fourrés. J'aurais pu me dispenser du message. - -Père Loup écouta. - -En bas, dans la vallée qui descendait vers une petite rivière, il -entendit la plainte dure, irritée, hargneuse et chantante d'un tigre -qui n'a rien pris et auquel il importe peu que toute la jungle le sache. - ---L'imbécile! dit père Loup, commencer un travail de nuit par un -vacarme pareil! Pense-t-il que nos chevreuils sont comme ses veaux gras -de la Waingunga? - ---Chut! Ce n'est ni bœuf ni chevreuil qu'il chasse cette nuit, dit -mère Louve, c'est l'homme. - -La plainte s'était changée en une sorte de ronron bourdonnant qui -semblait venir de chaque point de l'étendue. C'était le bruit qui égare -les bûcherons et les nomades à la belle étoile, et les fait courir -quelquefois dans la gueule même du tigre. - ---L'homme!--dit père Loup, en montrant toutes ses dents -blanches.--Faugh! N'y a-t-il pas assez d'insectes et de grenouilles -dans les citernes, qu'il lui faille manger l'homme, et sur notre -terrain encore? - -La Loi de la Jungle, qui n'ordonne rien sans raison, défend à toute -bête de manger l'homme, sauf lorsqu'elle tue pour montrer à ses enfants -comment on tue, et alors elle doit chasser hors des terrains de son -clan ou de sa tribu. La vraie raison en est que le meurtre de l'homme -signifie, tôt ou tard, invasion d'hommes blancs armés de fusils et -montés sur des éléphants, et d'hommes bruns, par centaines, munis de -gongs, de fusées et de torches. Alors tout le monde souffre dans la -jungle... La raison que les bêtes se donnent entre elles, c'est que, -l'homme étant le plus faible et le plus désarmé des êtres vivants, -il est indigne d'un chasseur d'y toucher. Ils disent aussi--et c'est -vrai--que les mangeurs d'hommes deviennent galeux et qu'ils perdent -leurs dents. - -Le ronron grandit et se résolut dans le «Aaarh!» à pleine gorge du -tigre qui charge. - -Alors, il y eut un hurlement--un hurlement bizarre, indigne d'un -tigre--poussé par Shere Khan. - ---Il a manqué son coup, dit mère Louve. Qu'est-ce que c'est? - -Père Loup courut à quelques pas de l'entrée; il entendit Shere Khan -murmurer et grommeler sauvagement tout en se démenant dans la brousse. - ---L'imbécile a eu l'esprit de sauter sur un feu de bûcherons et s'est -brûlé les pieds! dit père Loup en grognant. Tabaqui est avec lui. - ---Quelque chose monte la colline, dit mère Louve en dressant une -oreille. Tiens-toi prêt. - -Il y eut un petit froissement de buissons dans le fourré. Père Loup, -ses hanches sous lui, se ramassa, prêt à sauter. Alors, si vous aviez -été là, vous auriez vu la chose la plus étonnante du monde: le loup -arrêté à mi-bond. Il prit son élan avant de savoir ce qu'il visait, -puis il essaya de se retenir. Il en résulta un saut de quatre ou cinq -pieds droit en l'air, d'où il retomba presque au même point du sol -qu'il avait quitté. - ---Un homme! hargna-t-il. Un petit d'homme. Regarde! - -En effet, devant lui, s'appuyant à une branche basse, se tenait un bébé -brun tout nu, qui pouvait à peine marcher, le plus doux et potelé petit -atome qui fût jamais venu, la nuit, à la caverne d'un loup. Il leva les -yeux pour regarder père Loup en face et se mit à rire. - ---Est-ce un petit d'homme? dit mère Louve. Je n'en ai jamais vu. -Apporte-le ici. - -Un loup, accoutumé à transporter ses propres petits, peut très bien, -s'il est nécessaire, prendre dans sa gueule un œuf sans le briser. -Quoique les mâchoires de père Loup se fussent refermées complètement -sur le dos de l'enfant, pas une dent n'égratigna la peau lorsqu'il le -déposa au milieu de ses petits. - ---Qu'il est mignon! Qu'il est nu!... Et qu'il est brave! dit avec -douceur mère Louve. - -Le bébé se poussait, entre les petits, contre la chaleur du flanc tiède. - ---Ah! ah! Il prend son repas avec les autres... Ainsi, c'est un petit -d'homme. A-t-il jamais existé une louve qui pût se vanter d'un petit -d'homme parmi ses enfants? - ---J'ai parfois ouï parler de semblable chose, mais pas dans notre clan -ni de mon temps, dit père Loup. Il n'a pas un poil, et je pourrais le -tuer en le touchant du pied. Mais, voyez, il me regarde et n'a pas peur! - -Le clair de lune s'éteignit à la bouche de la caverne, car la grosse -tête carrée et les fortes épaules de Shere Khan en bloquaient -l'ouverture et tentaient d'y pénétrer. Tabaqui, derrière lui, piaulait: - ---Monseigneur, Monseigneur, il est entré ici! - ---Shere Khan nous fait grand honneur,--dit père Loup, les yeux -mauvais.--Que veut Shere Khan? - ---Ma proie. Un petit d'homme a pris ce chemin. Ses parents se sont -enfuis. Donnez-le-moi! - -Shere Khan avait sauté sur le feu d'un campement de bûcherons, comme -l'avait dit père Loup, et la brûlure de ses pattes le rendait furieux. -Mais père Loup savait que l'ouverture de la caverne était trop étroite -pour un tigre. Même où il se tenait, les épaules et les pattes de Shere -Khan étaient resserrées par le manque de place, comme les membres d'un -homme qui tenterait de combattre dans un baril. - ---Les loups sont un peuple libre, dit père Loup. Ils ne prennent -d'ordres que du Conseil supérieur du clan, et non point d'aucun tueur -de bœufs plus ou moins rayé. Le petit d'homme est à nous... pour le -tuer si nous en avons envie. - ---Envie, ou pas envie...! Quel langage est-ce là? Par le taureau que -j'ai tué, dois-je attendre, le nez dans votre repaire de chiens, -lorsqu'il s'agit de mon dû le plus strict? C'est moi, Shere Khan, qui -parle. - -Le rugissement du tigre emplit la caverne de son tonnerre. Mère Louve -secoua les petits de son flanc et s'élança, ses yeux, comme deux lunes -vertes dans les ténèbres, fixés sur les yeux flambants de Shere Khan. - ---Et c'est moi, Raksha (le Démon), qui vais te répondre. Le petit -d'homme est mien, Lungri, le mien à moi! Il ne sera point tué. Il vivra -pour courir avec le clan, et pour chasser avec le clan; et, prends-y -garde, chasseur de petits tout nus, mangeur de grenouilles, tueur de -poissons! il te fera la chasse, à toi!... Maintenant, sors d'ici, ou, -par le Sambhur que j'ai tué--car moi je ne me nourris pas de bétail -mort de faim,--tu retourneras à ta mère, bête brûlée de la jungle, plus -boiteux que jamais tu n'es venu au monde. Va-t'en! - -Père Loup leva les yeux, stupéfait. Il ne se souvenait plus des jours -où il avait conquis mère Louve, en loyal combat contre cinq autres -loups, au temps où, dans les expéditions du clan, ce n'était pas par -pure politesse qu'on l'appelait le Démon. Shere Khan aurait pu tenir -tête à père Loup, mais il ne pouvait s'attaquer à mère Louve, car il -savait que dans la position où il était elle avait tout l'avantage du -terrain et qu'elle combattrait à mort. Aussi se recula-t-il hors de -l'ouverture en grondant; et, quand il fut à l'air, libre, il cria: - ---Chaque chien aboie dans sa propre cour! Nous verrons ce que dira le -clan, comment il prendra cet élevage de petit d'homme. Le petit est à -moi, et sous ma dent il faudra bien qu'à la fin il tombe, ô voleurs à -queues touffues! - -Mère Louve se laissa retomber, haletante, parmi les petits, et père -Loup lui dit gravement: - ---Là, Shere Khan a raison; le petit doit être montré au clan. Veux-tu -encore le garder, mère? - -Elle souffla: - ---Si je veux le garder!... Il est venu tout nu, la nuit, seul et -mourant de faim, et il n'avait même pas peur. Regarde, il a déjà poussé -un de nos bébés de côté. Et ce boucher boiteux l'aurait tué et se -serait sauvé ensuite vers la Waingunga, tandis que les villageois d'ici -seraient accourus, à travers nos reposées, faire une battue pour en -tirer vengeance!... Si je le garde? Assurément, je le garde. Couche-toi -là, petite grenouille... O toi, Mowgli, car Mowgli la Grenouille je -veux t'appeler, le temps viendra où tu feras la chasse à Shere Khan -comme il t'a fait la chasse à toi! - ---Mais que dira notre clan? dit père Loup. - -La Loi de la Jungle établit très clairement que chaque loup peut, -lorsqu'il se marie, se retirer du clan auquel il appartient; mais, -aussitôt que ses petits sont assez âgés pour se tenir sur leurs pattes, -il doit les amener au conseil du clan, qui se réunit généralement une -fois par mois à la pleine lune, afin que les autres loups puissent -reconnaître leur identité. Après cet examen, les petits sont libres de -courir où il leur plaît, et jusqu'à ce qu'ils aient tué leur premier -chevreuil, il n'y a pas d'excuse valable pour le loup adulte et du même -clan qui tuerait l'un d'eux. Le châtiment est la mort pour le meurtrier -où qu'on le trouve, et, si vous réfléchissez une minute, vous verrez -qu'il en doit être ainsi. - -Père Loup attendit jusqu'à ce que ses petits pussent courir un peu, -et alors, la nuit de l'assemblée, il les emmena avec Mowgli et mère -Louve au Rocher du Conseil--un sommet de colline couvert de pierres -et de galets, où une centaine de loups pouvaient s'isoler. Akela, le -grand loup gris solitaire, que sa vigueur et sa finesse avaient mis à -la tête du clan, était étendu de toute sa longueur sur sa pierre; un -peu au-dessous de lui étaient assis plus de quarante loups de toutes -tailles et de toutes robes, depuis les vétérans couleur de blaireau, -qui pouvaient, à eux seuls, se tirer d'affaire avec un chevreuil, -jusqu'aux jeunes loups noirs de trois ans, qui s'en croyaient capables. -Le solitaire était à leur tête depuis un an maintenant. Au temps de sa -jeunesse, il était tombé deux fois dans un piège à loup, et une fois il -avait été assommé et laissé pour mort: aussi connaissait-il les us et -coutumes des hommes. - -On causait fort peu sur la roche. Les petits se culbutaient l'un -l'autre au centre du cercle où siégeaient leurs mères et leurs pères, -et, de temps en temps, un loup plus âgé se dirigeait tranquillement -vers un petit, le regardait avec attention, et regagnait sa place à pas -silencieux. Parfois, une mère poussait son petit en plein clair de -lune pour être sûre qu'il n'avait point passé inaperçu. Akela, de son -côté, criait: - ---Vous connaissez la Loi, vous connaissez la Loi. Regardez bien, ô -loups! - -Et les mères reprenaient le cri: - ---Regardez, regardez bien, ô loups! - -A la fin (et mère Louve sentit se hérisser les poils de son cou lorsque -arriva ce moment), père Loup poussa «Mowgli la Grenouille», comme ils -l'appelaient, au milieu du cercle, où il resta par terre à rire et à -jouer avec les cailloux qui scintillaient dans le clair de lune. - -Akela ne leva pas sa tête d'entre ses pattes, mais continua le cri -monotone: - ---Regardez bien!... - -Un rugissement sourd partit de derrière les rochers; la voix de Shere -Khan criait: - ---Le petit est mien. Donnez-le moi. Le Peuple Libre, qu'a-t-il à faire -d'un petit d'homme? - -Akela ne remua même pas les oreilles; il dit simplement: - ---Regardez bien, ô loups! Le Peuple Libre, qu'a-t-il à faire des ordres -de n'importe qui, hormis ceux du Peuple Libre!... Regardez bien! - -Il y eut un chœur de sourds grognements et un jeune loup de quatre -ans, tourné vers Akela, répéta la question de Shere Khan: - ---Le Peuple Libre, qu'a-t-il à faire d'un petit d'homme? - -Or, la Loi de la Jungle, en cas de dispute sur les droits d'un petit à -l'acceptation du clan, exige que deux membres au moins du clan, qui ne -soient ni son père ni sa mère, prennent la parole en sa faveur. - ---Qui parle pour ce petit? dit Akela. Dans le Peuple Libre, qui parle? - -Il n'y eut pas de réponse, et mère Louve s'apprêtait pour ce qui -serait son dernier combat, elle le savait bien, s'il fallait en venir -à combattre. Alors, le seul étranger qui soit admis au conseil du -clan--Baloo, l'ours brun endormi, qui enseigne aux petits loups la Loi -de la Jungle, le vieux Baloo qui peut aller et venir partout où il -lui plaît, parce qu'il mange uniquement des noix, des racines et du -miel--se leva sur son séant et grogna. - ---Le petit d'homme... le petit d'homme?... dit-il. C'est moi qui parle -pour le petit d'homme. Il n'y a pas de mal dans un petit d'homme. Je -n'ai pas le don de la parole, mais je dis la vérité. Laissez-le courir -avec le clan, et qu'on l'enrôle parmi les autres. C'est moi-même qui -lui donnerai des leçons. - ---Nous avons encore besoin d'un autre, dit Akela. Baloo a parlé, et -c'est lui qui enseigne nos petits. Qui parle avec Baloo? - -Une ombre tomba au milieu du cercle. C'était Bagheera, la panthère -noire. Sa robe est tout entière noire comme de l'encre, mais les -marques de la panthère y affleurent, sous certains jours, comme font -les reflets de la moire. Chacun connaissait Bagheera, et personne -ne se souciait d'aller à l'encontre de ses desseins, car elle était -aussi rusée que Tabaqui, aussi hardie que le buffle sauvage et aussi -intrépide que l'éléphant blessé. Mais sa voix était plus suave que le -miel sauvage, qui tombe goutte à goutte des arbres, et sa peau plus -douce que le duvet. - ---O Akela, et vous, Peuple Libre! ronronna-t-elle, je n'ai aucun droit -dans votre assemblée. Mais la Loi de la Jungle dit que, s'il s'élève un -doute, dans une affaire où il ne soit pas question de meurtre, à propos -d'un nouveau petit, la vie de ce petit peut être rachetée moyennant un -prix. Et la Loi ne dit pas qui a droit ou non de payer ce prix. Ai-je -raison? - ---Très bien! très bien!--firent les jeunes loups qui ont toujours -faim.--Écoutons Bagheera. Le petit peut être racheté. C'est la Loi. - ---Sachant que je n'ai aucun droit de parler ici, je demande votre -permission. - ---Parle donc, crièrent vingt voix. - ---Tuer un petit nu est une honte. En outre, il pourra nous aider -à chasser mieux quand il sera en âge. Baloo a parlé en sa faveur. -Maintenant, à ce qu'a dit Baloo j'ajouterai l'offre d'un taureau, -et bien gras, fraîchement tué, à un demi-mille d'ici à peine, si -vous acceptez le petit d'homme, conformément à la Loi. Y a-t-il une -difficulté? - -Il s'éleva une clameur de voix disant par vingtaines: - ---Qu'importe? Il mourra sous les pluies de l'hiver; il sera grillé par -le soleil... Quel mal peut nous faire une grenouille nue?... Qu'il -coure avec le clan!... Où est le taureau, Bagheera?... Qu'on l'accepte. - -Et alors revint l'aboiement profond d'Akela. - ---Regardez bien... regardez bien, ô loups. - -Mowgli continuait à s'intéresser aux cailloux; il ne daigna prêter -aucune attention aux loups qui vinrent un à un l'examiner. - -A la fin, ils descendirent tous la colline, à la recherche du taureau -mort, et seuls restèrent Akela, Bagheera, Baloo et les loups de Mowgli. - -Shere Khan rugissait encore dans la nuit, car il était fort en colère -que Mowgli ne lui eût pas été livré. - ---Oui, tu peux rugir, dit Bagheera dans ses moustaches: car le temps -viendra où cette petite chose nue te fera rugir sur un autre ton, ou je -ne sais rien de l'homme. - ---Nous avons bien fait, dit Akela: les hommes et leurs petits sont gens -très avisés. Le moment venu, il pourra être utile. - ---C'est vrai, dit Bagheera; le moment venu, on pourra en avoir besoin: -car personne ne peut espérer conduire le clan toujours! - -Akela ne répondit rien. Il pensait au temps qui arrive pour chaque chef -de clan, où sa force l'abandonne et où, plus affaibli de jour en jour, -il est tué à la fin par les loups et remplacé par un nouveau chef, qui -sera tué à son tour. - ---Emmenez-le, dit-il à père Loup, et dressez-le comme il sied à un -membre du Peuple Libre. - -Et c'est ainsi que Mowgli entra dans le clan des loups de Seeonee, au -prix d'un taureau et pour une bonne parole de Baloo. -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Maintenant, il faut vous donner la peine de sauter dix ou onze années -entières, et d'imaginer seulement l'étonnante existence que Mowgli mena -parmi les loups, parce que, s'il fallait l'écrire, cela remplirait je -ne sais combien de livres.--Il grandit avec les louveteaux, quoique, -naturellement, ils fussent devenus loups quand lui-même comptait à -peine pour un enfant; et père Loup lui enseigna sa besogne, et le sens -de toutes choses dans la jungle, jusqu'à ce que chaque frémissement de -l'herbe, chaque souffle de l'air chaud dans la nuit, chaque intonation -des hiboux au-dessus de sa tête, chaque bruit d'écorce égratignée par -la chauve-souris au repos, un instant, dans l'arbre, chaque saut du -plus petit poisson dans la mare, prissent juste autant d'importance -pour lui que pour un homme d'affaires son travail de bureau. Lorsqu'il -n'apprenait pas, il s'asseyait au soleil et dormait, puis il mangeait, -se réendormait; lorsqu'il se sentait sale ou qu'il avait trop chaud, -il se baignait dans les mares de la forêt, et, lorsqu'il manquait de -miel (Baloo lui avait dit que le miel et les noix étaient tout aussi -agréables à manger que la viande crue), il grimpait aux arbres pour -en chercher, et Bagheera lui avait montré comment s'y prendre. Elle -s'étendait sur une branche et appelait: «Viens ici, petit frère!» et -Mowgli commença par grimper comme fait le _paresseux_, mais par la -suite il osa se lancer à travers les branches presque aussi hardiment -que le singe gris. - -Il prit sa place au Rocher du Conseil, lorsque le clan s'y réunissait, -et, là, il découvrit qu'en regardant fixement un loup quelconque il -pouvait le forcer à baisser les yeux: ainsi faisait-il pour s'amuser. -A d'autres moments, il arrachait les longues épines du poil de ses -amis, car les loups souffrent terriblement des épines et de tous les -aiguillons qui se logent dans leur fourrure. Il descendait, la nuit, -le versant de la montagne, vers les terres cultivées, et regardait -avec une grande curiosité les villageois dans leurs huttes; mais il -se méfiait des hommes parce que Bagheera lui avait montré une boîte -carrée, avec une trappe, si habilement dissimulée dans la jungle qu'il -marcha presque dessus, et elle lui avait dit que c'était un piège. Ce -qu'il aimait par-dessus tout, c'était de s'enfoncer avec Bagheera au -chaud cœur noir de la forêt, pour dormir tout le long de la lourde -journée, et voir, quand venait la nuit, comment Bagheera s'y prenait -pour tuer: elle tuait de droite, de gauche, au caprice de sa faim, et -ainsi faisait Mowgli--à une exception près. Aussitôt qu'il eut l'âge de -comprendre, Bagheera lui dit qu'il ne devait jamais toucher au bétail -parce qu'il avait été racheté, dans le Conseil du clan, au prix de la -vie d'un taureau. - ---La jungle t'appartient, dit Bagheera, et tu peux y tuer tout ce -que tu es assez fort pour tuer; mais en souvenir du taureau qui t'a -racheté, tu ne dois jamais tuer ni manger de bétail jeune ou vieux. -C'est la Loi de la Jungle. - -Mowgli s'y conforma fidèlement. - -Il grandit ainsi et devint fort comme le devient naturellement un -garçon qui ne va pas à l'école et n'a à s'occuper de rien dans la vie -que de choses à manger. - -Mère Louve lui dit, une fois ou deux, que Shere Khan n'était pas un -être auquel on dût se fier, et qu'un jour il lui faudrait tuer Shere -Khan; et sans doute un jeune loup se fût rappelé cet avis à chaque -heure de sa vie, mais Mowgli l'oublia parce qu'il n'était qu'un petit -garçon--et pourtant il se serait donné à lui-même le nom de loup s'il -avait su parler aucune langue humaine. - -Shere Khan se trouvait toujours sur son chemin dans la jungle. A -mesure que le chef Akela prenait de l'âge et s'affaiblissait, le tigre -boiteux s'était lié de grande amitié avec les loups plus jeunes de la -tribu, qui le suivaient pour avoir ses restes, chose que jamais Akela -n'aurait permise s'il avait osé aller jusqu'au bout de son autorité -légitime. En outre, Shere Khan les flattait: il s'étonnait que de si -beaux jeunes chasseurs fussent satisfaits de se laisser conduire par un -loup moribond et par un petit d'homme. - ---On me raconte, disait Shere Khan, que vous autres, au Conseil, vous -n'osez pas le regarder entre les yeux! - -Et les jeunes loups grognaient et hérissaient leur dos. - -Bagheera, qui avait les yeux et les oreilles partout, apprit quelque -chose de cela, et, une fois ou deux, elle expliqua nettement à Mowgli -que Shere Khan le tuerait un beau jour. Et Mowgli riait, et répondait: - ---J'ai pour moi le clan, et j'ai toi... et Baloo, bien qu'il soit si -paresseux, donnerait bien un coup de patte ou deux en mon honneur. -Pourquoi m'effraierais-je? - -Ce fut un jour de grande chaleur qu'une idée, née de quelque propos -entendu, se forma dans le cerveau de Bagheera. Peut-être était-ce Sahi, -le porc-épic, qui lui avait parlé de la chose. En tout cas, elle dit à -Mowgli, comme ils étaient au plus profond de la jungle et que le petit -garçon était couché, la tête sur la belle fourrure noire de la panthère: - ---Petit frère, combien de fois t'ai-je averti que Shere Khan est ton -ennemi? - ---Autant de fois qu'il y a de noix sur cette palme! déclara Mowgli, -qui, naturellement, ne savait pas compter. Et puis après?... J'ai -sommeil, Bagheera, et Shere Khan est tout en queue et en cris... comme -Mor, le Paon. - ---Mais ce n'est plus le temps de dormir. Baloo le sait, je le sais -aussi, tout le clan le sait, et même ces imbéciles, ces imbéciles de -daims le savent... Tabaqui te l'a dit lui-même. - ---Oh! oh! dit Mowgli, Tabaqui est venu à moi, il n'y a pas longtemps, -pour me raconter je ne sais plus quelle impertinente histoire: j'étais -un petit d'homme, un petit nu, pas même bon à déterrer les truffes... -Mais j'ai pris Tabaqui par la queue et l'ai cogné à deux reprises -contre un palmier pour lui apprendre de meilleures manières. - ---C'était une sottise, car si Tabaqui est un faiseur de ragots, il -n'en voulait pas moins te parler d'une chose qui te touche de près. -Ouvre donc ces yeux-là, petit frère: Shere Khan n'ose pas te tuer dans -la jungle; mais rappelle-toi bien qu'Akela est très vieux, que bientôt -viendra le jour où il ne pourra plus tuer son chevreuil, et qu'alors il -ne conduira plus le clan. Beaucoup des loups qui t'examinèrent quand tu -fus présenté au Conseil sont vieux maintenant, eux aussi, et les jeunes -loups pensent--Shere Khan leur a fait la leçon--qu'un petit d'homme -n'est pas à sa place dans le clan. Bientôt tu seras un homme... - ---Et qu'est-ce que c'est qu'un homme qui ne courrait pas avec ses -frères? dit Mowgli. Je suis né dans la jungle, j'ai obéi à la Loi de la -Jungle, et il n'y a pas un de nos loups des pattes duquel je n'aie tiré -une épine. Ils sont bien mes frères! - -Bagheera s'étendit de toute sa longueur, et ferma les yeux à demi. - ---Petit frère, dit-elle, mets ta main sous ma mâchoire. - -Mowgli avança sa forte main brune, et, juste sous le menton soyeux -de Bagheera, où les formidables muscles roulaient dissimulés dans la -fourrure lustrée, il sentit une petite place nue. - ---Il n'y a personne dans la jungle qui sache que moi, Bagheera, -je porte cette marque... la marque du collier; et pourtant, petit -frère, je suis née parmi les hommes, et c'est parmi les hommes que -ma mère mourut, dans les cages du palais royal, à Oodeypore. C'est -à cause de cela que j'ai payé le prix au Conseil, quand tu étais un -pauvre petit tout nu. Oui, moi aussi, je suis née parmi les hommes. -Je n'avais jamais vu la jungle. On m'a nourrie derrière des barreaux -dans une marmite de fer; une nuit je sentis que j'étais Bagheera--la -panthère--et non pas un jouet pour les hommes, je brisai la misérable -serrure d'un coup de patte, et m'en allai. Puis, comme j'avais appris -les manières des hommes, je devins plus terrible dans la jungle que -Shere Khan, n'est-il pas vrai? - ---Oui, dit Mowgli, toute la jungle craint Bagheera... toute la jungle, -sauf Mowgli. - ---Oh, toi, tu es un petit homme! dit la panthère noire avec une infinie -tendresse; et de même que je suis retournée à ma jungle, ainsi tu dois -à la fin retourner aux hommes, aux hommes qui sont tes frères... si tu -n'es point d'abord tué au Conseil! - ---Mais pourquoi, pourquoi quelqu'un désirerait-il me tuer? répliqua -Mowgli. - ---Regarde-moi, dit Bagheera. - -Et Mowgli la regarda fixement, entre les yeux. La grande panthère -tourna la tête au bout d'une demi-minute. - ---Voilà pourquoi!--dit-elle, en croisant ses pattes sur les -feuilles.--Moi-même je ne peux te regarder entre les yeux, et pourtant -je suis née parmi les hommes, et je t'aime, petit frère. Les autres, -ils te haïssent parce que leurs yeux ne peuvent soutenir les tiens; -parce que tu es sage; parce que tu as tiré de leurs pieds les épines... -parce que tu es un homme. - ---Je ne savais pas ces choses, dit Mowgli d'un ton boudeur. - -Et il fronça ses lourds sourcils noirs. - ---Qu'est-ce que la Loi de la Jungle? Frappe d'abord, et donne de la -voix. A ton insouciance même, ils voient que tu es un homme. Mais -sois prudent. J'ai au cœur une certitude: la première fois que le -vieil Akela manquera sa proie--et chaque jour il a plus de peine à -agrafer son chevreuil--le clan se tournera contre lui et contre toi. -Ils tiendront une assemblée sur le Rocher, et alors... et alors... J'y -suis!--dit Bagheera en se levant d'un bond.--Descends vite aux huttes -des hommes dans la vallée, et prends-y un peu de la Fleur Rouge qu'ils -y font pousser: ainsi, quand le moment sera venu, auras-tu un allié -plus fort même que moi ou Baloo ou ceux de la tribu qui t'aiment... Va -chercher la Fleur Rouge. - -Par Fleur Rouge, Bagheera voulait dire _du feu_. Mais aucune créature -de la jungle n'appellerait le feu par son vrai nom. Chaque bête en -éprouve, toute la vie, une crainte mortelle, et invente cent manières -de le décrire sans le nommer. - ---La Fleur Rouge! dit Mowgli. Cela pousse au crépuscule auprès de leurs -huttes. J'irai en chercher. - ---Voilà bien le petit d'homme qui parle! dit Bagheera avec orgueil. -Rappelle-toi qu'elle pousse dans de petits pots. Prends-en un -rapidement, et garde-le avec toi pour le moment où tu en auras besoin. - ---Bon, dit Mowgli, j'y vais. Mais es-tu sûre, ô ma Bagheera--il passa -son bras autour du cou splendide, et plongea son regard au fond des -grands yeux--es-tu sûre que tout cela soit l'œuvre de Shere Khan? - ---Par la Serrure brisée qui m'a faite libre, j'en suis sûre, petit -frère! - ---Alors, par le Taureau qui me racheta! je payerai à Shere Khan ce que -je lui dois, honnêtement; il se peut même qu'il reçoive un peu plus que -son compte. - -Et Mowgli partit d'un bond. - ---Voilà l'homme! Voilà bien l'homme--se dit la panthère à elle-même -en se recouchant.--Oh! Shere Khan, tu n'as jamais fait chasse plus -dangereuse que cette chasse à la grenouille, il y a dix ans! - -Mowgli était déjà loin parmi la forêt, trottant ferme, et il sentait -son cœur tout chaud dans sa poitrine. Il arriva à la caverne au moment -où s'élevait le brouillard du soir; il reprit haleine et regarda en -bas, dans la vallée. Les petits loups étaient sortis, mais la mère, au -fond de la caverne, comprit à son souffle que quelque chose troublait -sa grenouille. - ---Qu'y a-t-il, fils? dit-elle. - ---Des potins de chauve-souris à propos de Shere Khan! répondit-il. Je -chasse en terre labourée, ce soir. - -Et il plongea dans les broussailles pour gagner le cours d'eau, tout au -fond de la vallée. Là, il s'arrêta, car il entendit les cris du clan en -chasse, il entendit meugler un _sambhur_ traqué, le râle de la bête -aux abois. Puis montèrent des hurlements de dérision et de méchanceté: -c'étaient les jeunes loups. - ---Akela! Akela! Que le solitaire montre sa force!... Place au chef du -clan! Saute, Akela! - -Le solitaire dut sauter et manquer de prise, car Mowgli entendit le -claquement de ses dents et un glapissement lorsque le _sambhur_, -avec ses pieds de devant, le culbuta. Il ne resta pas à en écouter -davantage, mais s'élança en avant; et les cris s'affaiblirent derrière -lui à mesure qu'il se hâtait vers les terres cultivées où demeuraient -les villageois. - ---Bagheera disait vrai!--souffla-t-il, en se nichant parmi le fourrage -amoncelé sous la fenêtre d'une hutte.--Demain, c'est le jour d'Akela et -le mien. - -Alors il appliqua son visage contre la fenêtre et considéra le feu -sur l'âtre; il vit la femme du laboureur se lever pendant la nuit et -nourrir la flamme avec des mottes noires; et quand vint le matin, à -l'heure où blanchissait la brume froide, il vit l'enfant de l'homme -prendre une corbeille d'osier garnie de terre à l'intérieur, l'emplir -de charbons rouges, l'enrouler dans sa couverture, et s'en aller -garder les vaches. - ---N'est-ce que cela? dit Mowgli. Si un enfant peut le faire, je n'ai -rien à craindre. - -Il tourna le coin de la maison, rencontra le garçon nez à nez, lui -arracha le feu des mains, et disparut dans le brouillard, tandis que -l'autre hurlait de frayeur. - ---Ils sont tout à fait semblables à moi!--dit Mowgli en soufflant sur -le pot de braise, comme il l'avait vu faire à la femme.--Cette chose -mourra si je ne lui donne rien à manger... - -Et il jeta quelques brindilles et des morceaux d'écorce sèche sur la -chose rouge. A moitié chemin de la colline, il rencontra Bagheera, sur -la fourrure de laquelle la rosée du matin brillait comme des pierres de -lune. - ---Akela a manqué son coup, dit la Panthère. Ils l'auraient tué la nuit -dernière, mais ils te voulaient aussi. Ils t'ont cherché sur la colline. - ---J'étais dans les terres labourées. Je suis prêt. Vois! - -Mowgli lui tendit le pot plein de feu. - ---Bien!... A présent, j'ai vu les hommes jeter une branche sèche dans -cette chose, et aussitôt la Fleur Rouge s'épanouissait au bout... -Est-ce que tu n'as pas peur? - ---Non. Pourquoi aurais-je peur? Je me rappelle maintenant... si ce -n'est pas un rêve... qu'avant d'être un loup je me couchais près de la -Fleur Rouge, et qu'il y faisait chaud et bon. - -Tout ce jour-là, Mowgli resta assis dans la caverne, veillant sur son -pot de braise et y enfonçant des branches sèches pour voir comment -elles brûlaient. Il chercha et trouva une branche qui lui parut à -souhait, et, le soir, quand Tabaqui vint à la caverne pour lui dire -assez rudement qu'on le demandait au Rocher du Conseil, il se mit à -rire jusqu'à ce que Tabaqui s'enfuît. Et Mowgli se rendit au Conseil, -toujours riant. - -Akela le solitaire était couché à côté de sa pierre pour montrer que sa -succession était ouverte, et Shere Khan, avec sa suite de loups nourris -de restes, se promenait de long en large, objet de visibles flatteries. -Bagheera était couchée à côté de Mowgli, et l'enfant tenait le pot de -braise entre ses genoux. Lorsqu'ils furent tous rassemblés, Shere Khan -prit la parole--chose qu'il n'aurait jamais osé faire aux beaux jours -d'Akela. - ---Il n'a pas le droit, murmura Bagheera. Dis-le. C'est un fils de -chien. Il aura peur. - -Mowgli sauta sur ses pieds. - ---Peuple Libre, s'écria-t-il, est-ce que Shere Khan est notre chef?... -Qu'est-ce qu'un tigre peut avoir à faire avec la direction du clan? - ---Voyant que la succession était ouverte, et comme on m'avait prié de -parler..., commença Shere Khan. - ---Qui t'en avait prié? fit Mowgli. Sommes-nous tous des chacals pour -flagorner ce boucher? La direction du clan regarde le clan seul. - -Il y eut des hurlements: - ---Silence, toi, petit homme! - ---Laissez-le parler. Il a gardé notre loi! - -Et, à la fin, les anciens du clan tonnèrent: - ---Laissez parler le Loup Mort! - -Lorsqu'un chef de clan a manqué sa proie, on l'appelle le «Loup Mort» -aussi longtemps qu'il lui reste à vivre, ce qui n'est pas long. - -Akela souleva sa vieille tête, péniblement: - ---Peuple Libre, et vous aussi, chacals de Shere Khan, pendant douze -saisons je vous ai conduits à la chasse et vous en ai ramenés, et, -pendant tout ce temps, nul de vous n'a été pris au piège ni estropié. -Je viens de manquer ma proie. Vous savez comment a été nouée cette -intrigue. Vous savez comment vous m'avez mené à un chevreuil qui -n'avait pas été forcé, pour montrer ma faiblesse. Ce fut habilement -fait. Vous avez maintenant le droit de me tuer sur le Rocher du -Conseil. C'est pourquoi je demande: Qui vient achever le solitaire? Car -c'est mon droit, de par la Loi de la Jungle, que vous veniez un par un. - -Il y eut un long silence: aucun loup ne se souciait d'un duel à mort -avec le solitaire. Alors Shere Khan rugit: - ---Bah! Qu'avons-nous à faire avec ce vieil édenté? Il est condamné à -mourir! C'est le petit d'homme qui a vécu trop longtemps. Peuple Libre, -il fut ma proie dès le principe. Donnez-le-moi. J'en ai assez de cette -plaisanterie d'homme-loup. Il a troublé la jungle pendant dix saisons. -Donnez-moi le petit d'homme, ou bien je chasserai toujours par ici, et -ne vous donnerai pas un os. C'est un homme, un enfant d'homme, et dans -la moelle de mes os, je le hais! - -Alors, plus de la moitié du clan hurla: - ---Un homme! Un homme! Qu'est-ce qu'un homme peut avoir à faire avec -nous? Qu'il s'en aille avec ses pareils. - ---C'est cela! Pour tourner contre nous tout le peuple des villages? -vociféra Shere Khan. Non, non, donnez-le-moi. C'est un homme, et aucun -de nous ne peut le regarder entre les yeux. - -Akela dressa de nouveau la tête, et dit: - ---Il a partagé notre nourriture. Il a dormi avec nous. Il a rabattu le -gibier pour nous. Il n'a pas violé un seul mot de la Loi de la Jungle! - ---Et moi, je l'ai payé le prix d'un taureau, lorsqu'il fut accepté: la -valeur d'un taureau est peu; mais l'honneur de Bagheera est quelque -chose pour quoi elle pourrait bien se battre! dit Bagheera de sa voix -la plus douce. - ---Un taureau payé il y a dix ans! grogna l'assemblée. Que nous -importent des os qui ont dix ans! - ---Et un serment?--dit Bagheera en relevant sa lèvre sur ses dents -blanches.--Ah! on fait bien de vous appeler le Peuple Libre! - ---Aucun petit d'homme ne doit courir avec le peuple de la jungle! rugit -Shere Khan. Donnez-le-moi! - ---Il est notre frère en tout, sauf par le sang, poursuivit Akela; -et vous le tueriez ici!... En vérité, j'ai vécu trop longtemps. -Quelques-uns d'entre vous sont des mangeurs de bétail, et j'ai entendu -dire que d'autres, suivant les leçons de Shere Khan, vont par la nuit -noire enlever des enfants aux seuils des villageois. Donc je sais que -vous êtes lâches, et c'est à des lâches que je parle. Il est certain -que je dois mourir, et ma vie ne vaut plus grand'chose; autrement, je -l'offrirais pour celle du petit d'homme. Mais afin de sauver l'honneur -du clan... presque rien, apparemment, et, à force de vivre sans chef, -vous l'avez oublié... je promets que si vous laissez le petit d'homme -retourner chez ses pareils, je ne montrerai pas une dent lorsque le -moment sera venu pour moi de mourir. Je mourrai sans me défendre. Le -clan y gagnera au moins trois existences. Je ne peux faire plus; mais, -si vous le voulez, je peux vous épargner la honte de tuer un frère -auquel on ne saurait reprocher aucun tort... un frère qui fut réclamé -et acheté pour être admis dans le clan, suivant la Loi de la Jungle. - ---C'est un homme!... un homme!... un homme! grogna l'assemblée. - -Et la plupart des loups commencèrent à se grouper autour de Shere Khan, -dont la queue se mit à battre les flancs. - ---A présent l'affaire est dans tes mains! dit Bagheera à Mowgli. Nous -autres nous ne pouvons plus rien faire que nous battre. - -Mowgli se leva, le pot de braise dans les mains. Puis il s'étira et -bâilla au nez du Conseil; mais il était plein de rage et de chagrin, -car, en loups qu'ils étaient, ils ne lui avaient jamais dit combien ils -le haïssaient. - ---Écoutez! Il n'y a pas besoin de criailler comme des chiens. Vous -m'avez dit trop souvent, cette nuit, que je suis un homme (et cependant -je serais resté un loup, avec vous, jusqu'à la fin de ma vie): je sens -la vérité de vos paroles. Aussi, je ne vous appelle plus mes frères, -mais _sag_ (chiens), comme vous appellerait un homme... Ce que vous -ferez, et ce que vous ne ferez pas, ce n'est pas à vous de le dire. -C'est moi que cela regarde; et afin que nous puissions tirer la chose -au clair, moi, l'homme, j'ai apporté ici un peu de la Fleur Rouge que -vous, chiens, vous craignez. - -Il jeta le pot sur le sol, et quelques charbons rouges allumèrent une -touffe de mousse sèche qui flamba, tandis que tout le Conseil reculait -de terreur devant les sauts de la flamme. - -Mowgli enfonça sa branche morte dans le feu jusqu'à ce qu'il vît les -brindilles s'allumer et crépiter, puis il la fit tournoyer au-dessus -de sa tête au milieu des loups qui rampaient de terreur. - ---Tu es le maître! fit Bagheera à voix basse. Sauve Akela de la mort. -Il a toujours été ton ami. - -Akela, le vieux loup farouche, qui n'avait jamais imploré de merci dans -sa vie, jeta un regard suppliant à Mowgli, debout auprès de lui, tout -nu, sa longue chevelure noire flottant sur ses épaules, dans la lumière -de la branche flamboyante qui faisait danser et vaciller les ombres. - ---Bien! dit Mowgli, en promenant avec lenteur un regard circulaire. -Je vois que vous êtes des chiens. Je vous quitte pour retourner à mes -pareils... si vraiment ils sont mes pareils... La jungle m'est fermée, -je dois oublier votre langue et votre compagnie; mais je serai plus -miséricordieux que vous: parce que j'ai été votre frère en tout, sauf -par le sang, je promets que lorsque je serai un homme parmi les hommes, -je ne vous trahirai pas auprès d'eux comme vous m'avez trahi. - -Il donna un coup de pied dans le feu, et les étincelles volèrent. - ---Il n'y aura point de guerre entre aucun de nous dans le clan. Mais il -y a une dette qu'il faut que je paye avant de m'en aller. - -Il marcha à grands pas vers l'endroit où Shere Khan était couché, -clignant de l'œil stupidement aux flammes, et le prit, par la touffe -de poils, sous le menton. Bagheera suivait en cas d'accident. - ---Debout, chien! cria Mowgli. Debout quand un homme parle, ou je mets -le feu à ta robe! - -Les oreilles de Shere Khan s'aplatirent sur sa tête, et il ferma les -yeux, car la branche flamboyante était tout près de lui. - ---Cet égorgeur de bétail a dit qu'il me tuerait en plein conseil, parce -qu'il ne m'avait pas tué quand j'étais petit. Voici... et voilà... -et voilà... comment nous, les hommes, nous battons les chiens. Remue -seulement une moustache, Lungri, et je t'enfonce la Fleur Rouge dans la -gorge! - -Il frappa Shere Khan de sa branche sur la tête, tandis que le tigre -geignait et pleurnichait dans une agonie d'épouvante. - ---Peuh! chat de jungle roussi, va-t'en maintenant, mais souviens-toi de -mes paroles: la première fois que je reviendrai au Conseil du Rocher, -comme il sied que vienne un homme, ce sera avec la peau de Shere Khan -sur ma tête. Quant au reste, Akela est libre de vivre comme il lui -plaît. Vous ne le tuerez pas, parce que je ne le veux pas. J'ai idée, -d'ailleurs, que vous n'allez pas rester ici plus longtemps, à laisser -pendre vos langues comme si vous étiez quelqu'un, au lieu d'être des -chiens que je chasse... ainsi... Allez! - -Le feu brûlait furieusement au bout de la branche, et Mowgli frappait -de droite et de gauche autour du cercle, et les loups s'enfuyaient en -hurlant sous les étincelles qui brûlaient leur fourrure. A la fin, -il ne resta plus que le vieil Akela, Bagheera et peut-être dix loups -qui avaient pris le parti de Mowgli. Alors, Mowgli commença de sentir -quelque chose de douloureux au fond de lui-même, quelque chose qu'il ne -se rappelait pas avoir jamais senti jusqu'à ce jour; il reprit haleine -et sanglota, et les larmes coulèrent sur son visage. - ---Qu'est-ce que c'est?... Qu'est-ce que c'est?... dit-il. Je n'ai pas -envie de quitter la jungle... et je ne sais pas ce que j'ai. Vais-je -mourir, Bagheera? - ---Non, petit frère. Ce ne sont que des larmes, comme il arrive aux -hommes, dit Bagheera. Maintenant je vois que tu es un homme, et non -plus un petit d'homme. Oui, la jungle t'est bien fermée désormais... -Laisse-les couler, Mowgli. Ce sont seulement des larmes. - -Alors Mowgli s'assit, et pleura comme si son cœur allait se briser; il -n'avait jamais pleuré auparavant, de toute sa vie. - ---A présent, dit-il, je vais aller vers les hommes. Mais d'abord il -faut que je dise adieu à ma mère. - -Et il se rendit à la caverne où elle habitait avec père Loup, et -il pleura dans sa fourrure, tandis que les quatre petits hurlaient -misérablement. - ---Vous ne m'oublierez pas? dit Mowgli. - ---Jamais, tant que nous pourrons suivre une piste! dirent les petits. -Viens au pied de la colline quand tu seras un homme, et nous te -parlerons; et nous viendrons dans les terres cultivées pour jouer avec -toi la nuit. - ---Reviens bientôt! dit père Loup. O sage petite grenouille; -reviens-nous bientôt, car nous sommes vieux, ta mère et moi. - ---Reviens bientôt, dit mère Louve, mon petit tout nu; car écoute, -enfant de l'homme, je t'aimais plus que je n'ai jamais aimé mes petits. - ---Je reviendrai sûrement, dit Mowgli; et quand je reviendrai, ce -sera pour étaler la peau de Shere Khan sur le Rocher du Conseil. Ne -m'oubliez pas! Dites-leur, dans la jungle, de ne jamais m'oublier! - - -L'aurore commençait à poindre quand Mowgli descendit la colline, tout -seul, en route vers ces êtres mystérieux qu'on appelle les hommes. - - -CHANSON DE CHASSE - -DU CLAN DE SEEONEE - - A la pointe de l'aube, un Sambhur meugla. - Un, deux, puis encore! - Un daim bondit, un daim bondit à travers - Les taillis de la mare où boivent les cerfs. - Moi seul, battant le bois, j'ai vu cela, - Un, deux, puis encore! - - A la pointe de l'aube, un Sambhur meugla - Un, deux, puis encore! - A pas de veloux, à pas de veloux, - Va porter la nouvelle au clan des loups, - Cherchez, trouvez, et puis de la gorge tous, - Un, deux, puis encore! - - A la pointe de l'aube, le Clan hurla. - Un, deux, puis encore! - Pied qui, sans laisser de marque, fuit, - Œil qui sait percer la nuit--la nuit! - Prête-lui ta voix! Ecoutez le bruit! - Un, deux, puis encore! - - - - -LA CHASSE DE KAA - - Ses taches sont l'orgueil du chat-pard, ses cornes du buffle sont l'honneur. - Sois net, car à l'éclat de la robe on connaît la force du chasseur. - Que le sambhur ait la corne aiguë, et le taureau les muscles puissants, - Ne prends pas le soin de nous l'apprendre: on savait cela depuis dix ans. - Ne moleste jamais les petits d'autrui, mais nomme-les Sœur et Frère. - Sans doute ils sont faibles et balourds, mais peut-être que l'Ourse est - leur mère. - La jeunesse dit: «Qui donc me vaut!» en l'orgueil de son premier gibier; - Mais la Jungle est grande et le jeune est petit. Il doit se taire et méditer. - - MAXIMES DE BALOO. - - -Tout ce que nous allons dire ici arriva quelque temps avant que Mowgli -eût été banni du clan des loups de Seeonee, ou se fût vengé sur Shere -Khan, le tigre. - -C'était aux jours où Baloo lui enseignait la Loi de la Jungle. Le grand -ours brun, vieux et grave, se réjouissait d'un élève à l'intelligence -si prompte; car les jeunes loups ne veulent apprendre de la Loi de la -Jungle que ce qui concerne leur clan et leur tribu, et décampent, dès -qu'ils peuvent répéter le refrain de chasse: «Pieds qui ne font pas de -bruit; yeux qui voient dans l'ombre; oreilles tendues au vent, du fond -des cavernes, et dents blanches pour mordre: qui porte ces signes est -de nos frères, sauf Tabaqui le Chacal et l'Hyène que nous haïssons.» -Mais Mowgli, comme petit d'homme, en dut apprendre bien plus long. - -Quelquefois Bagheera, la panthère noire, venait, en flânant, au travers -de la jungle, voir ce que devenait son favori, et restait à ronronner, -la tête contre un arbre, pendant que Mowgli récitait à Baloo la leçon -du jour. L'enfant savait grimper presque aussi bien qu'il savait nager, -et nager presque aussi bien qu'il savait courir: aussi Baloo, le -professeur de la Loi, lui apprenait-il les Lois des Bois et des Eaux: à -distinguer une branche pourrie d'une branche saine; à parler poliment -aux abeilles sauvages quand il rencontrait par surprise un de leurs -essaims à cinquante pieds au-dessus du sol; les paroles à dire à Mang, -la chauve-souris, quand il la dérangeait dans les branches au milieu -du jour; et la façon d'avertir les serpents d'eau dans les mares avant -de plonger au milieu d'eux. Dans la jungle, personne n'aime à être -dérangé, et on y est toujours prêt à se jeter sur l'intrus. - -En outre, Mowgli apprit également le cri de chasse de l'Étranger, -qu'un habitant de la Jungle, toutes les fois qu'il chasse hors de -son terrain, doit répéter à voix haute jusqu'à ce qu'il ait reçu la -réponse. Traduit, il signifie: «Donnez-moi liberté de chasser ici, j'ai -faim»; la réponse est: «Chasse donc pour ta faim, mais non pour ton -plaisir.» - -Tout cela vous donnera une idée de ce que Mowgli avait à apprendre par -cœur; et il se fatiguait beaucoup d'avoir à répéter cent fois la même -chose. Mais, comme Baloo le disait à Bagheera, un jour que Mowgli avait -reçu la correction d'un coup de patte et s'en était allé bouder: - ---Un petit d'homme est un petit d'homme, et il doit apprendre toute... -tu entends bien, toute la Loi de la Jungle. - ---Oui, mais il est tout petit, songes-y, dit la panthère noire, qui -aurait gâté Mowgli si elle avait fait à sa guise. Comment sa petite -tête peut-elle garder tous tes longs discours? - ---Y a-t-il quelque chose dans la Jungle de trop petit pour être tué? -Non. C'est pourquoi je lui enseigne tout cela, et c'est pourquoi je le -corrige, oh! très doucement, lorsqu'il oublie. - ---Doucement! Tu t'y connais, en douceur, vieux Pied de Fer, grogna -Bagheera. Elle lui a joliment meurtri le visage, aujourd'hui, ta... -douceur. Fi! - ---J'aime mieux le voir meurtri de la tête aux pieds par moi qui l'aime, -que de lui voir arriver du mal à cause de son ignorance, répondit Baloo -avec beaucoup de chaleur. Je suis en train de lui apprendre les Maîtres -Mots de la jungle appelés à le protéger auprès des oiseaux, du Peuple -Serpent, et de tout ce qui chasse sur quatre pieds, sauf de son propre -clan. Il peut maintenant, s'il veut seulement se rappeler les mots, -réclamer protection à toute la jungle. Est-ce que cela ne vaut pas une -petite correction? - ---Eh bien, en tous cas, prends garde à ne point tuer le petit d'homme. -Ce n'est pas un tronc d'arbre bon à aiguiser tes griffes émoussées. -Mais quels sont ces Maîtres Mots? Je suis apparemment plutôt faite pour -accorder de l'aide que pour en demander.--Bagheera étira une de ses -pattes pour en admirer les griffes dont l'acier bleu s'aiguisait au -bout comme un ciseau à froid.--Toutefois, j'aimerais à savoir. - ---Je vais appeler Mowgli pour qu'il te les dise... s'il est disposé. -Viens, Petit Frère! - ---Ma tête sonne comme un arbre à abeilles, dit une petite voix maussade -au-dessus de leurs têtes. - -Et Mowgli se laissa glisser le long d'un tronc d'arbre. Il avait la -mine fâchée, et ce fut avec indignation qu'au moment de toucher le sol -il ajouta: - ---Je viens pour Bagheera et non pour toi, vieux Baloo! - ---Cela m'est égal,--dit Baloo, froissé et peiné.--Répète alors à -Bagheera les Maîtres Mots de la jungle, que je t'ai appris aujourd'hui. - ---Les Maîtres Mots pour quel peuple?--demanda Mowgli, charmé de se -faire valoir.--La jungle a beaucoup de langues, et moi je les connais -toutes. - ---Tu sais quelque chose, mais pas grand'chose... Vois, Bagheera, ils -ne remercient jamais leur maître. Jamais le moindre louveteau vint-il -remercier le vieux Baloo de ses leçons?... Dis le mot pour les Peuples -Chasseurs, alors... grand savant. - ---Nous sommes du même sang, vous et moi, dit Mowgli en donnant aux mots -l'accent ours dont se sert tout le peuple chasseur. - ---Bien... Maintenant, pour les oiseaux. - -Mowgli répéta, en ajoutant le cri du vautour à la fin de la sentence. - ---Maintenant pour le Peuple Serpent, dit Bagheera. - -La réponse fut un sifflement tout à fait indescriptible, après quoi -Mowgli se donna du pied dans le derrière, battit des mains pour -s'applaudir lui-même, et sauta sur le dos de Bagheera, où il s'assit de -côté, pour jouer du tambour avec ses talons sur la fourrure luisante, -et faire à Baloo les plus affreuses grimaces qu'il pût imaginer. - ---Là... là! Cela valait bien une petite correction, dit avec tendresse -l'ours brun. Un jour tu pourras te souvenir de moi. - -Puis il se retourna pour dire à Bagheera comment l'enfant avait -appris les Maîtres Mots de Hathi, l'éléphant sauvage, qui sait tout -ce qui a rapport à ces choses, et comment Hathi avait mené Mowgli à -une mare pour apprendre d'un serpent d'eau le mot des Serpents, que -Baloo ne pouvait prononcer; et comment Mowgli se trouvait maintenant -suffisamment garanti contre tous accidents possibles dans la Jungle, -parce que ni serpent, ni oiseau, ni bête à quatre pattes ne lui ferait -de mal. - ---Personne n'est donc à craindre,--conclut Baloo, en caressant avec -orgueil son gros ventre fourré. - ---Sauf ceux de sa propre tribu,--dit à voix basse Bagheera. - -Puis, tout haut, s'adressant à Mowgli: - ---Fais attention à mes côtes, petit Frère; qu'as-tu donc à danser ainsi? - -Mowgli, voulant se faire entendre, tirait à pleine fourrure sur -l'épaule de Bagheera, et lui donnait de forts coups de pieds. Quand, -enfin, tous deux prêtèrent l'oreille, il cria à pleins poumons: - ---Moi aussi, j'aurai une tribu à moi, une tribu à conduire à travers -les branches toute la journée. - ---Quelle est cette nouvelle folie, petit bâtisseur de chimères? dit -Bagheera. - ---Oui, et pour jeter des branches et de la crotte au vieux Baloo, -continua Mowgli. Ils me l'ont promis. Ah! - ---_Whoof!_ - -La grosse patte de Baloo jeta Mowgli à bas du dos de Bagheera, et -l'enfant, qui restait étendu entre les grosses pattes de devant, put -voir que l'ours était en colère. - ---Mowgli, dit Baloo, tu as parlé aux Bandar-Log,... le Peuple Singe. - -Mowgli regarda Bagheera pour voir si la panthère était en colère aussi: -les yeux de Bagheera étaient aussi durs que des pierres de jade. - ---Tu as été avec le Peuple Singe,... les singes gris... le peuple sans -loi... les mangeurs de tout. C'est une grande honte. - ---Quand Baloo m'a fait du mal à la tête--dit Mowgli (il était encore -sur le dos),--je suis parti, et les singes gris sont descendus des -arbres pour s'apitoyer sur moi. Personne autre ne se souciait de moi. - -Il se mit à pleurnicher. - ---L'apitoiement du Peuple Singe! ronfla Baloo. Le calme du torrent de -la montagne! La fraîcheur du soleil d'été!... Et alors, petit d'homme? - ---Et alors... alors, ils m'ont donné des noix et tout plein de bonnes -choses à manger, et ils... ils m'ont emporté dans leurs bras au sommet -des arbres, pour me dire que j'étais leur frère par le sang, sauf que -je n'avais pas de queue, et qu'un jour je serais leur chef. - ---Ils n'ont pas de chefs, dit Bagheera. Ils mentent, ils ont toujours -menti. - ---Ils ont été très bons, et m'ont prié de revenir. Pourquoi ne m'a-t-on -jamais mené chez le Peuple Singe? Ils se tiennent sur leurs pieds comme -moi. Ils ne cognent pas avec de grosses pattes. Ils jouent toute la -journée... Laissez-moi monter!... Vilain Baloo, laisse-moi monter. Je -veux retourner jouer avec eux. - ---Écoute, petit d'homme.--dit l'Ours, et sa voix gronda comme le -tonnerre dans la nuit chaude.--Je t'ai appris toute la Loi de la Jungle -pour tous les peuples de la jungle... sauf le Peuple Singe qui vit -dans les arbres. Ils n'ont pas de loi. Ils n'ont pas de patrie. Ils -n'ont pas de langage à eux, mais se servent de mots volés, entendus par -hasard lorsqu'ils écoutent et nous épient, là-haut, à l'affût dans les -branches. Leur chemin n'est pas le nôtre. Ils n'ont pas de chefs. Ils -n'ont pas de mémoire. Ils se vantent et jacassent, et se prétendent un -grand peuple prêt à opérer de grandes choses dans la jungle; mais la -chute d'une noix suffit à détourner leurs idées, ils rient, et tout est -oublié. Nous autres de la jungle, nous n'avons aucun rapport avec eux. -Nous ne buvons pas où boivent les singes; nous n'allons pas où vont -les singes; nous ne chassons pas où ils chassent; nous ne mourons pas -où ils meurent. M'as-tu jamais, jusqu'à ce jour, entendu parler des -Bandar-Log? - ---Non, dit Mowgli tout bas, car le silence était très grand dans la -forêt maintenant que Baloo avait fini de parler. - ---Le peuple de la jungle a banni leur nom de sa bouche et de sa -pensée. Ils sont nombreux, méchants, malpropres, sans pudeur, et ils -désirent, autant qu'ils sont capables de fixer un désir, que le peuple -de la jungle leur prête attention... Mais nous ne leur prêtons point -attention, même lorsqu'ils nous jettent des noix et des ordures sur la -tête. - -Il avait à peine dit qu'une grêle de noix et de brindilles dégringola -au travers du feuillage; et on put entendre des toux, des hurlements, -et des bonds irrités, très haut dans les branches. - ---Le Peuple Singe est interdit, prononça Baloo, interdit auprès du -peuple de la jungle. Souviens-t'en. - ---Interdit, répéta Bagheera; mais je pense tout de même que Baloo -aurait dû te prémunir contre eux... - ---Moi... Moi? Comment aurais-je deviné qu'il irait jouer avec une -pareille ordure... Le Peuple Singe! Pouah! - -Une nouvelle grêle tomba sur leurs têtes, et ils s'en allèrent au trot, -emmenant Mowgli avec eux. - - -Ce que Baloo avait dit des singes était parfaitement vrai. Ils -appartiennent aux cimes des arbres; et, comme les bêtes regardent très -rarement en l'air, l'occasion ne se présenterait guère pour eux et le -peuple de la jungle de se rencontrer; mais, toutes les fois qu'ils -trouvaient un loup malade, ou un tigre blessé, ou un ours, les singes -le tourmentaient, et ils avaient coutume de jeter des bâtons et des -noix à n'importe quelle bête, pour rire, et dans l'espoir qu'on les -remarquerait. Puis, ils hurlaient et criaient à tue-tête des chansons -dénuées de sens; et ils invitaient le peuple de la jungle à grimper -aux arbres pour lutter avec eux, ou bien, sans motif, s'élançaient -en furieuses batailles les uns contre les autres, en prenant soin -de laisser les singes morts où le peuple de la jungle pourrait les -voir. Ils étaient toujours sur le point d'avoir un chef, des lois -et des coutumes à eux, mais ils ne le faisaient jamais parce que -leur mémoire était incapable de rien retenir d'un jour à l'autre; -aussi arrangeaient-ils les choses au moyen d'un dicton: «Ce que les -Bandar-Log pensent maintenant, la jungle le pensera plus tard», -qui était pour eux d'un grand réconfort. Aucune bête ne pouvait -les atteindre, mais, d'un autre côté, aucune bête ne leur prêtait -attention, et c'est pourquoi ils avaient été si charmés de voir Mowgli -venir jouer avec eux, et d'entendre combien Baloo en était irrité. - -Ils n'avaient pas l'intention de faire davantage--les Bandar-Log n'ont -jamais d'intentions;--mais l'un d'eux imagina, ce qui lui parut une -brillante idée, de dire aux autres que Mowgli serait une personne -utile à posséder dans la tribu, parce qu'il savait entrelacer des -branches en abri contre le vent; et que, s'ils s'en saisissaient, ils -pourraient le forcer à le leur apprendre. Naturellement Mowgli, comme -enfant de bûcheron, avait hérité de toutes sortes d'instincts, et -s'amusait souvent à fabriquer de petites huttes à l'aide de branches -tombées, sans savoir pourquoi; et le Peuple Singe, guettant dans les -arbres, considérait ce jeu comme la chose la plus étonnante. Cette -fois, disaient-ils, ils allaient réellement avoir un chef et devenir le -peuple le plus sage de la jungle... si sage qu'ils seraient pour tous -les autres un objet de remarque et d'envie. Aussi suivirent-ils Baloo, -Bagheera et Mowgli à travers la jungle, fort silencieusement, jusqu'à -ce que vînt l'heure de la sieste de midi. Alors Mowgli, on ne peut plus -honteux de lui-même, s'endormit entre la panthère et l'ours, résolu à -n'avoir plus rien de commun avec le Peuple Singe. - -La première chose qu'ensuite il éprouva, ce fut une sensation de mains -sur ses jambes et ses bras... de petites mains dures et fortes... puis, -de branches lui fouettant le visage; et son regard plongeait à travers -l'agitation des ramures, tandis que Baloo éveillait la jungle de ses -cris sourds et que Bagheera bondissait le long du tronc, tous ses -crocs à nu. Les Bandar-Log hurlaient de triomphe et luttaient à qui -atteindrait le plus vite les branches supérieures où Bagheera n'oserait -les suivre, criant: - ---Elle nous a remarqués! Bagheera nous a remarqués! Tout le peuple de -la jungle nous admire pour notre adresse et notre ruse! - -Alors, ils commencèrent leur fuite, et la fuite du Peuple Singe au -travers de la patrie des arbres est une chose que personne ne décrira -jamais. Ils y ont leurs routes régulières et leurs chemins de traverse, -des côtes et des descentes tous tracés à cinquante ou soixante et cent -pieds au-dessus du sol, et par lesquelles ils voyagent, même la nuit -s'il est nécessaire. Deux des singes les plus forts avaient saisi -Mowgli sous les bras, et volaient à travers les cimes des arbres par -bonds de vingt pieds à la fois. Eussent-ils été seuls qu'ils auraient -avancé deux fois plus vite, mais le poids de l'enfant les retardait. -Tout mal à l'aise et pris de vertige qu'il se sentît, Mowgli ne -pouvait s'empêcher de jouir de cette course furieuse; mais il était -effrayé d'apercevoir par éclairs le sol si loin au-dessous de lui; et -les terribles chocs et les secousses, au bout de chaque saut qui le -balançait à travers le vide, lui mettaient le cœur entre les dents. -Son escorte s'élançait avec lui au haut d'un arbre jusqu'à ce qu'il -sentît les extrêmes petites branches crépiter et plier sous leur poids; -puis, avec un han guttural, ils se jetaient, décrivaient dans l'air une -courbe descendante et se recevaient, en se suspendant par les mains et -par les pieds aux branches basses de l'arbre voisin. - -Parfois il découvrait des milles et des milles de calme jungle verte, -de même qu'un homme au sommet d'un mât peut plonger à des lieues dans -l'horizon de la mer; puis, les branches et les feuilles lui cinglaient -le visage, et, tout de suite après, ses deux gardes et lui descendaient -presque à toucher terre de nouveau. - -C'est ainsi, à renfort de bonds, de fracas, d'ahans, de hurlements, que -la tribu tout entière des Bandar-Log filait à travers les routes des -arbres, avec Mowgli leur prisonnier. - -D'abord, il eut peur qu'on ne le laissât tomber; puis, il sentit monter -la colère. Mais il savait l'inutilité de la lutte, et il se mit à -penser. La première chose à faire était d'avertir Baloo et Bagheera, -car, au train dont allaient les singes, il savait que ses amis seraient -vite distancés. Regarder en bas, cela n'eût servi de rien, car il ne -pouvait voir que le dessus des branches; aussi dirigea-t-il ses yeux en -l'air et vit-il, loin dans le bleu, Chil le Vautour en train de planer -et de tournoyer au-dessus de la jungle qu'il surveillait dans l'attente -de choses à mourir. Chil s'aperçut que les singes portaient il ne -savait quoi, et se laissa tomber de quelques centaines de mètres pour -voir si leur fardeau était bon à manger. Il siffla de surprise quand il -vit Mowgli remorqué à la cime d'un arbre et l'entendit lancer l'appel -du vautour: - ---Nous sommes du même sang, toi et moi. - -Les vagues de branches se refermèrent sur l'enfant; mais Chil, d'un -coup d'aile, se porta au-dessus de l'arbre suivant, assez à temps pour -voir remonter de nouveau la petite face brune: - ---Relève ma trace, cria Mowgli. Préviens Baloo de la tribu de Seeonee, -et Bagheera du Conseil du Rocher. - ---Au nom de qui, frère? - -Chil n'avait jamais vu Mowgli auparavant, bien que naturellement il eût -entendu parler de lui. - ---De Mowgli, la grenouille... le petit d'homme... ils m'appellent!... -Relève ma tra... ace! - -Les derniers mots furent criés à tue-tête au moment où il se trouvait -balancé dans l'air; mais Chil fit un signe d'assentiment, et s'éleva -en ligne perpendiculaire jusqu'à ce qu'il ne parût pas plus gros qu'un -grain de sable; alors, il resta suspendu, suivant du télescope de -ses yeux le sillage dans les cimes, tandis que l'escorte de Mowgli y -passait en tourbillon. - ---Ils ne vont jamais loin,--dit-il avec un petit rire--ils ne font -jamais ce qu'ils ont projeté de faire. Toujours prêts, les Bandar-Log, -à donner du bec dans les nouveautés. Cette fois, si j'ai bon œil, ils -ont mis le bec dans quelque chose qui leur donnera du fil à retordre, -car Baloo n'est pas un poussin, et Bagheera peut, je le sais, tuer -mieux que des chèvres. - -Là-dessus, il se berça sur ses ailes, les pattes ramenées sous lui, et -attendit. - -Pendant ce temps Baloo et Bagheera se rongeaient de rage et de chagrin. -Bagheera grimpait comme jamais de sa vie elle n'avait grimpé, mais les -branches minces se brisaient sous son poids, et elle glissait jusqu'en -bas, de l'écorce plein les griffes. - ---Pourquoi n'as-tu pas averti le petit d'homme?--rugissait-elle aux -oreilles du pauvre Baloo, qui s'était mis en route, de son trot massif, -dans l'espoir de rattraper les singes.--Quelle utilité de le tuer de -coups, si tu ne l'avais pas averti? - ---Vite!... Ah, vite!... Nous... pouvons encore les rattraper! haletait -Baloo. - ---A ce pas!... Il ne forcerait pas une vache blessée. Professeur de la -Loi... frappeur d'enfants... un mille à rouler et tanguer de la sorte, -et tu éclaterais. Assieds-toi tranquille et réfléchis! Fais un plan; ce -n'est pas le moment de leur donner la chasse. Ils pourraient le laisser -tomber, si nous les suivions de trop près. - ---_Arrula! Whoo!_... Ils l'ont peut-être laissé tomber déjà, fatigués -de le porter. Qui peut se fier aux Bandar-Log?... Qu'on me mette des -chauves-souris mortes sur la tête!... Qu'on me donne des os noirs à -ronger!... Qu'on me roule dans les ruches des abeilles sauvages pour -que j'y sois piqué à mort, et qu'on m'enterre avec l'hyène, car je suis -le plus misérable des ours!... _Arrulala! Wahooa!_... O Mowgli, Mowgli! -Pourquoi ne t'ai-je pas prémuni contre le Peuple Singe au lieu de te -casser la tête? Qui sait maintenant si mes coups n'ont pas fait fuir de -sa mémoire la leçon du jour, et s'il ne se trouvera pas seul dans la -jungle sans les maîtres mots? - -Baloo se prit la tête entre les pattes, et se mit à rouler de droite -et de gauche en gémissant. - ---En tout cas, il m'a récité tous les mots très correctement il y a -peu de temps, dit Bagheera avec impatience. Baloo, tu n'as ni mémoire -ni respect de toi-même. Que penserait la jungle si moi, la panthère -noire, je me roulais en boule comme Sahi, le porc-épic, pour me mettre -à hurler. - ---Je me moque bien de ce que pense la jungle! Il est peut-être mort à -l'heure qu'il est. - ---A moins qu'ils ne l'aient laissé tomber des branches en manière de -passe-temps, qu'ils l'aient tué par paresse, ou jusqu'à ce qu'ils le -fassent, je n'ai pas peur pour le petit d'homme. Il est sage, il sait -quelque chose, et, par-dessus tout, il a ces yeux que craint le peuple -de la jungle. Mais, et c'est un grand malheur, il est au pouvoir des -Bandar-Log; et, parce qu'ils vivent dans les arbres, ils ne redoutent -personne parmi nous. - -Bagheera lécha une de ses pattes de devant pensivement. - ---Vieux fou que je suis! Lourdaud à poil brun, grand fouilleur de -racines,--dit Baloo, en se déroulant brusquement;--c'est vrai ce que -dit Hathi, l'éléphant sauvage: _A chacun sa crainte_. Et eux, les -Bandar-Log, craignent Kaa, le serpent de rocher. Il grimpe aussi bien -qu'eux. Il vole les jeunes singes dans la nuit. Rien que le murmure -de son nom les glace jusqu'au bout de leurs méchantes queues. Allons -trouver Kaa. - ---Que fera-t-il pour nous? Il n'est pas de notre tribu, puisqu'il est -sans pieds, et... il a les yeux les plus funestes, dit Bagheera. - ---Il est aussi vieux que rusé. Par-dessus tout, il a toujours faim, dit -Baloo plein d'espoir. Promets-lui beaucoup de chèvres. - ---Il dort un mois plein après chaque repas. Il se peut qu'il dorme -maintenant, et, fût-il éveillé, qu'il préférerait peut-être tuer -lui-même ses chèvres. - -Bagheera, qui ne savait pas grand'chose de Kaa, se méfiait -naturellement. - ---En ce cas, à nous deux, vieux chasseur, nous pourrions lui faire -entendre raison. - -Là-dessus Baloo frotta le pelage roussi de sa brune épaule contre la -panthère, et ils partirent ensemble à la recherche de Kaa, le Python de -Rocher. - -Ils le trouvèrent étendu sur une saillie de roc que chauffait le soleil -de midi, en train d'admirer la magnificence de son habit neuf, car -il venait de consacrer dix jours de retraite à changer de peau, et -maintenant, il apparaissait dans toute sa splendeur: sa grosse tête -camuse dardée au ras du sol, les trente pieds de long de son corps -tordus en nœuds et en courbes fantastiques, et se léchant les lèvres à -la pensée du dîner à venir. - ---Il n'a pas mangé,--dit Baloo, en grognant de soulagement à la vue du -somptueux habit marbré de brun et de jaune.--Fais attention, Bagheera! -Il est toujours un peu myope après avoir changé de peau, et très prompt -à l'attaque. - -Kaa n'était pas un serpent venimeux,--en fait, il méprisait plutôt les -serpents venimeux, qu'il tenait pour lâches--mais sa force résidait -dans son étreinte, et, une fois qu'il avait enroulé ses anneaux énormes -autour de qui que ce fût, il n'y avait plus rien à faire. - ---Bonne chasse! cria Baloo en s'asseyant sur ses hanches. - -Comme tous les serpents de son espèce, Kaa était presque sourd, et tout -d'abord il n'entendit pas l'appel. Cependant il se leva, prêt à tout -événement, la tête basse: - ---Bonne chasse pour nous tous, répondit-il enfin. Oh! oh! Baloo, que -fais-tu ici?... Bonne chasse, Bagheera... L'un de nous au moins a -besoin de nourriture. A-t-on entendu parler de gibier sur pied? Une -biche peut-être, ou même un jeune chevreuil? Je suis aussi vide qu'un -puits à sec. - ---Nous sommes en train de chasser, dit Baloo négligemment. - -Il savait qu'on ne doit pas presser Kaa. Il est trop gros. - ---Permettez-moi de me joindre à vous, dit Kaa. Un coup de patte de -plus ou de moins n'est rien pour toi, Bagheera, ni pour toi, Baloo; -alors que moi... moi, il me faut attendre et attendre des jours dans -un sentier, et grimper la moitié d'une nuit pour le maigre hasard d'un -jeune singe. Psshaw! Les arbres ne sont plus ce qu'ils étaient dans ma -jeunesse. Tous rameaux pourris et branches sèches. - ---Il se peut que ton grand poids y soit pour quelque chose, répliqua -Baloo. - ---Oui, je suis d'une jolie longueur,--d'une jolie longueur,--dit Kaa -avec une pointe d'orgueil. Mais malgré tout, c'est la faute de ce bois -nouveau. J'ai été bien près de tomber lors de ma dernière prise.... -bien près en vérité.... et, en glissant, car ma queue n'enveloppait pas -étroitement l'arbre, j'ai réveillé les Bandar-Log qui m'ont donné les -plus vilains noms. - ---Cul-de-jatte, ver de terre jaune,--dit Bagheera dans ses moustaches, -comme si elle essayait de se souvenir. - ---Sssss! M'ont-ils appelé comme cela? demanda Kaa. - ---C'était quelque chose de la sorte qu'ils nous braillaient à la -dernière lune, mais nous n'y avons pas fait attention. Ils disent -n'importe quoi... même, par exemple, que tu as perdu tes dents, et que -tu n'oses affronter rien de plus gros qu'un chevreau, parce que (ils -n'ont vraiment aucune pudeur, ces Bandar-Log).... parce que tu crains -les cornes des boucs, continua suavement Bagheera. - -Or, un serpent, et surtout un vieux python circonspect de l'espèce de -Kaa, montre rarement qu'il est en colère, mais Baloo et Bagheera purent -voir les gros muscles engloutisseurs onduler et se gonfler des deux -côtés de sa gorge. - ---Les Bandar-Log ont changé de terrain, dit-il tranquillement. Quand je -suis monté ici au soleil, aujourd'hui, j'ai entendu leurs huées parmi -les cimes des arbres. - ---Ce sont... ce sont les Bandar-Log que nous suivons en ce moment..., -dit Baloo. - -Mais les mots s'étranglaient dans sa gorge, car c'était la première -fois, à son souvenir, qu'un animal de la jungle avouait s'intéresser -aux actes des singes. - ---Sans doute, alors, que ce n'est point une petite affaire qui met deux -tels chasseurs... chefs dans leur propre jungle, j'en suis certain..., -sur la piste des Bandar-Log,--répondit Kaa courtoisement, en enflant de -curiosité. - ---A vrai dire, commença Baloo, je ne suis rien de plus que le vieux et -parfois imprévoyant Professeur de Loi des louveteaux de Seeonee, et -Bagheera ici... - ---Est Bagheera, dit la panthère noire. - -Et ses mâchoires se fermèrent avec un bruit sec, car l'humilité n'était -pas son fait. - ---Voici l'affaire, Kaa: ces voleurs de noix et ramasseurs de palmes ont -emporté notre petit d'homme dont tu as peut-être entendu parler. - ---J'ai entendu raconter par Sahi (ses piquants le rendent présomptueux) -qu'une sorte d'homme était entré dans un clan de loups, mais je ne l'ai -pas cru. Sahi est plein d'histoires à moitié entendues et très mal -répétées. - ---Eh bien, c'est vrai. Il s'agit d'un petit d'homme comme on n'en a -jamais vu, dit Baloo. Le meilleur, le plus sage et le plus hardi des -petits d'homme... mon propre élève, qui rendra fameux le nom de Baloo à -travers toutes les jungles; et de plus, je... nous... l'aimons, Kaa. - ---Ts! Ts!--dit Kaa, en balançant sa tête d'un mouvement de -navette.--Moi aussi, j'ai connu la tendresse. Il y a des histoires que -je pourrais dire... - ---Qu'il faudrait une nuit claire et l'estomac garni pour louer -dignement, dit Bagheera avec vivacité. Notre petit d'homme est à -l'heure qu'il est entre les mains des Bandar-Log, et nous savons que, -de tout le peuple de la jungle, Kaa est le seul qu'ils redoutent. - ---Je suis le seul qu'ils redoutent... Ils ont bien raison, dit Kaa. -Bavardage, folie, vanité... Vanité, folie et bavardage! voilà les -singes. Mais, pour une chose humaine, c'est un mauvais hasard de tomber -entre leurs mains. Ils se fatiguent vite des noix qu'ils cueillent, -et les jettent. Ils promènent une branche une demi-journée, avec -l'intention d'en faire de grandes choses, et, tout à coup, ils la -cassent en deux. Cet hommeau n'est pas à envier. Ils m'ont appelé aussi -Poisson jaune, n'est-ce pas? - ---Ver... ver... ver de terre, dit Bagheera... et bien d'autres choses -que je ne peux maintenant répéter, par pudeur. - ---Ils ont besoin qu'on leur rapprenne à parler de leur maître. Aaa-ssp! -Ils ont besoin qu'on aide à leur manque de mémoire. En ce moment, où -sont-ils allés avec le petit? - ---La jungle seule le sait. Vers le soleil couchant je crois, dit Baloo. -Nous avions pensé que tu saurais, Kaa. - ---Moi? Comment?... Je les prends quand ils tombent sur ma route, mais -je ne chasse pas les Bandar-Log, pas plus que les grenouilles, ni que -l'écume verte sur les trous d'eau... quant à cela. Hsss! - ---Ici, en haut! En haut, en haut! Hillo! Illo! Illo, regardez en l'air, -Baloo du Clan des loups de Seeonee. - -Baloo leva les yeux pour voir d'où venait la voix, et Chil le Vautour -apparut. Il descendait en balayant les airs, et le soleil brillait sur -les franges relevées de ses ailes. C'était presque l'heure du coucher -pour Chil, mais il avait battu toute l'étendue de la jungle à la -recherche de l'Ours, sans pouvoir le découvrir sous l'épais feuillage. - ---Qu'est-ce que c'est? dit Baloo. - ---J'ai vu Mowgli au milieu des Bandar-Log. Il m'a prié de vous le dire. -J'ai veillé. Les Bandar-Log l'ont emporté au delà de la rivière, à -la cité des singes... aux Grottes froides. Il est possible qu'ils y -restent une nuit, dix nuits, une heure. J'ai dit aux chauves-souris -de les guetter pendant les heures obscures. Voilà mon message. Bonne -chasse, vous tous en bas! - ---Pleine gorge et profond sommeil, Chil, cria Bagheera. Je me -souviendrai de toi à ma prochaine prise et mettrai de côté la tête pour -toi seul... ô le meilleur des vautours! - ---Pas la peine... Pas la peine... L'enfant avait le Maître Mot. Je ne -pouvais rien faire de moins. - -Et Chil remonta en décrivant un cercle pour regagner son aire. - ---Il n'a pas oublié de se servir de sa langue--dit Baloo avec un petit -rire d'orgueil.--Si jeune et se souvenir du Maître Mot même des oiseaux -tandis qu'on est traîné à travers les arbres! - ---On le lui avait enfoncé assez ferme dans la tête, dit Bagheera. Mais -je suis fière de lui... Et maintenant, il nous faut aller aux Grottes -froides. - - -Ils savaient tous où se trouvait l'endroit, mais peu y étaient jamais -allés parmi le peuple de la jungle. Ce qu'ils appelaient en effet les -Grottes froides était une vieille ville abandonnée, perdue et enfouie -dans la jungle; et les bêtes fréquentent rarement un endroit que les -hommes ont déjà fréquenté. Il arrive bien au sanglier de le faire, mais -jamais les tribus qui chassent. En outre, les singes y habitaient, -autant qu'ils peuvent passer pour habiter quelque part, et nul animal -qui se respecte n'en aurait approché à portée de regard, sauf en temps -de sécheresse, quand les citernes et les réservoirs à demi ruinés -contenaient encore un peu d'eau. - ---C'est un voyage d'une demi-nuit,... à toute vitesse, dit Bagheera. - -Et Baloo prit un air préoccupé: - ---J'irai aussi vite que je peux, dit-il anxieusement. - ---Nous n'osons pas t'attendre. Suis-nous, Baloo. Il nous faut filer -d'un pied leste... Kaa et moi. - ---Avec ou sans pieds, je marcherai de pair avec toi sur tes quatre, dit -Kaa sèchement. - -Baloo fit un effort pour se hâter, mais il dut s'asseoir en soufflant, -aussi, le laissèrent-ils venir plus tard, et Bagheera pressa-t-elle -vers le but son rapide galop de panthère. Kaa ne disait rien, mais -quelque effort que fît Bagheera, l'énorme Python de rocher se tenait -à son niveau. Au passage d'un torrent de montagne, Bagheera prit de -l'avance, parce qu'elle le franchit d'un bond tandis que Kaa traversait -à la nage, la tête et deux pieds de cou hors de l'eau, mais, sur -terrain égal, Kaa rattrapa la distance. - ---Par la Serrure brisée qui m'a faite libre,--dit Bagheera, lorsque fut -descendu le crépuscule,--tu n'es pas un petit marcheur! - ---J'ai faim, dit Kaa. En outre, ils m'ont appelé grenouille mouchetée. - ---Ver... ver de terre,... et jaune, par-dessus le marché. - ---C'est tout un. Allons. - -Et Kaa semblait se répandre lui-même sur le sol où ses yeux sûrs -choisissaient la route la plus courte qu'il savait garder. - - -Dans les Grottes froides, le Peuple Singe ne songeait nullement aux -amis de Mowgli. Ils avaient apporté l'enfant à la Ville-Perdue, et se -trouvaient pour le moment très satisfaits d'eux-mêmes. Mowgli n'avait -jamais vu de ville hindoue auparavant, et, bien que celle-ci ne fût -guère qu'un amoncellement de ruines, le spectacle lui parut aussi -splendide qu'étonnant. Quelque roi l'avait bâtie, au temps jadis, sur -une petite colline. On pouvait encore discerner les chaussées de pierre -qui conduisaient aux portes en ruines où de derniers éclats de bois -pendaient aux gonds rongés de rouille. Des arbres avaient poussé entre -les pierres des murs, les créneaux étaient tombés et s'effritaient par -terre, des lianes sauvages, aux fenêtres des tours, se balançaient en -grosses touffes le long des murs. - -Un grand palais sans toit couronnait la colline, le marbre des cours -d'honneur et des fontaines se fendait, tout taché de rouge et de vert, -et les galets mêmes des cours où habitaient naguère les éléphants -du roi avaient été soulevés et écartés par les herbes et les jeunes -arbres. Du palais, on pouvait voir les innombrables rangées de maisons -sans toits qui composaient la ville, semblables à des rayons de miel -vides remplis de ténèbres; le bloc de pierre informe qui avait été une -idole, sur la place où se rencontraient quatre routes; les puits et -les rigoles aux coins des rues où se trouvaient jadis les réservoirs -publics, et les dômes brisés des temples avec les figuiers sauvages qui -sortaient de leurs flancs. - -Les singes appelaient ce lieu leur cité, et affectaient de mépriser -le peuple de la jungle parce qu'il vit dans la forêt. Et cependant, -ils ne savaient jamais à quel usage avaient été destinés les édifices -ni comment s'en servir. Ils s'asseyaient en cercles dans le vestibule -conduisant à la chambre du conseil royal, grattaient leurs puces, et -prétendaient être des hommes; ou bien ils couraient au travers des -maisons sans toits, ramassaient dans un coin des plâtras et de vieilles -briques, puis oubliaient où ils les avaient cachés; ou bien ils se -battaient, ils criaient, ils se bousculaient en foule, puis, cessaient -tout à coup pour jouer du haut en bas des terrasses, dans les jardins -du roi où ils secouaient les rosiers et les orangers pour le plaisir -d'en voir tomber les fruits et les fleurs. Ils exploraient tous les -passages, tous les souterrains du palais et les centaines de petites -chambres obscures, mais ils ne se rappelaient jamais ce qu'ils avaient -vu ou pas; et ils erraient ainsi au hasard, un par un, deux par deux, -ou par groupes, en se disant l'un à l'autre qu'ils faisaient comme les -hommes. Ils buvaient aux réservoirs dont ils troublaient l'eau, et se -battaient pour en approcher, puis s'élançaient tous ensemble en masses -compactes et criaient: - ---Il n'y a personne dans la jungle d'aussi sage, d'aussi bon, d'aussi -intelligent, d'aussi fort et d'aussi doux que les Bandar-Log. - -Ensuite ils recommençaient jusqu'à ce que, fatigués de la ville, ils -retournassent aux cimes des arbres, dans l'espoir que le peuple de la -jungle les remarquerait. - -Mowgli, qui avait été élevé sous la Loi de la Jungle, n'aimait ni ne -comprenait ce genre de vie. Il était tard dans l'après-midi quand -les singes, le traînant, arrivèrent aux Grottes Froides. Et, au lieu -d'aller dormir, comme Mowgli l'aurait fait après un long voyage, ils -se prirent par la main, et se mirent à danser en chantant leurs plus -folles chansons. Un des singes fit un discours, et dit à ses compagnons -que la capture de Mowgli marquait une nouvelle étape dans l'histoire -des Bandar-Log, car il allait leur montrer comment on entrelaçait des -branches et des roseaux pour s'en faire un abri contre la pluie et le -vent. Mowgli cueillit quelques lianes et se mit à les tresser; les -singes essayèrent de l'imiter, mais, au bout de quelques minutes, ils -n'y prenaient déjà plus d'intérêt et se mirent à tirer les queues de -leurs camarades, ou à sauter des quatre pattes en toussant. - ---Je voudrais manger, dit Mowgli. Je suis un étranger dans cette partie -de la jungle. Apportez-moi de la nourriture, ou permettez-moi de -chasser ici. - -Vingt ou trente singes bondirent au dehors pour lui rapporter des noix -et des pawpaws sauvages; mais ils se mirent à se battre en route, -et cela leur eût donné trop de peine de revenir avec ce qui restait -de fruits. Mowgli était endolori et furieux autant qu'affamé, et il -errait dans la cité vide, lançant de temps à autre le cri de chasse des -étrangers, mais personne ne lui répondait, et il pensait qu'en vérité -c'était un mauvais gîte qu'il avait atteint là. - ---Tout ce qu'a dit Baloo au sujet des Bandar-Log est vrai, songeait-il -en lui-même. Ils sont sans loi, sans cri de chasse, et sans chefs... -rien qu'en mots absurdes et en petites mains adroites et pillardes. De -sorte que si je meurs de faim ou suis tué en cet endroit, ce sera par -ma propre faute. Mais il faut que j'essaie de retourner dans ma jungle. -Baloo me battra sûrement, mais cela vaudra mieux que de faire la chasse -à des billevesées en compagnie des Bandar-Log. - -A peine se dirigeait-il vers le mur de la ville, que les singes le -tirèrent en arrière, en lui disant qu'il ne connaissait pas son -bonheur, et en le pinçant pour lui donner de la reconnaissance. Il -serra les dents et ne dit rien, mais marcha, parmi le tumulte des -singes braillants, jusqu'à une terrasse qui dominait les réservoirs -de grès rouge à demi remplis d'eau de pluie. Au centre de la terrasse, -se dressaient les ruines d'un pavillon, tout de marbre blanc, bâti -pour des reines mortes depuis cent ans. Le toit, en forme de dôme, -s'était écroulé à demi et bouchait le passage souterrain par lequel -les reines avaient coutume de venir du palais. Mais les murs étaient -faits d'écrans de marbre découpés, merveilleux ouvrage d'entrelacs -blancs comme le lait, incrustés d'agates, de cornalines, de jaspe et -de lapis-lazuli; et lorsque la lune se montra par-dessus la montagne, -elle brilla au travers du lacis ajouré, projetant sur le sol des ombres -semblables à une broderie de velours noir. - -Tout meurtri, las et affamé qu'il fût, Mowgli ne put, malgré tout, -s'empêcher de rire quand les Bandar-Log se mirent, par vingt à la fois, -à lui dire combien ils étaient grands, sages, forts et doux, et quelle -folie c'était à lui de vouloir les quitter. - ---Nous sommes grands. Nous sommes libres. Nous sommes étonnants. Nous -sommes le peuple le plus étonnant de toute la jungle! Nous le disons -tous, aussi, ce doit-il être vrai, criaient-ils. Maintenant, comme tu -nous entends pour la première fois, et que tu es à même de rapporter -nos paroles au peuple de la jungle afin qu'il nous remarque dans -l'avenir, nous te dirons tout ce qui concerne nos excellentes personnes. - -Mowgli ne fit aucune objection, et les singes se rassemblèrent par -centaines et centaines sur la terrasse pour écouter leurs propres -orateurs chanter les louanges des Bandar-Log, et, toutes les fois -qu'un orateur s'arrêtait par manque de respiration, ils criaient tous -ensemble: - ---C'est vrai, nous sommes tous du même avis. - -Mowgli hochait la tête, battait des paupières et disait: Oui, quand ils -lui posaient une question; mais, tant de bruit lui donnait le vertige. - ---Tabaqui, le chacal, doit avoir mordu tous ces gens, se disait-il, et -maintenant ils ont la rage. Certainement c'est la _dewanee_, la folie. -Ne dorment-ils donc jamais?... Tiens, voici un nuage sur cette lune de -malheur. Si c'était seulement un nuage assez gros pour que je puisse -tenter de me sauver dans l'obscurité. Mais... je suis si las! - -Deux fidèles guettaient le même nuage du fond du fossé en ruines, au -bas du mur de la ville; car Bagheera et Kaa, sachant bien le danger que -présentait le Peuple Singe en masse, ne voulaient pas courir de risques -inutiles. Les singes ne luttent jamais à moins d'être cent contre un, -et peu de monde, dans la jungle, tient à jouer semblable partie. - ---Je vais aller au mur de l'ouest, murmura Kaa, et fondre sur eux -brusquement à la faveur du sol en pente. Ils ne se jetteront pas sur -mon dos, à moi, malgré leur nombre, mais... - ---Je le sais, dit Bagheera. Que Baloo n'est-il ici! Mais il faut faire -ce qu'on peut. Quand ce nuage va couvrir la lune, j'irai vers la -terrasse: ils tiennent là une sorte de conseil au sujet de l'enfant. - ---Bonne chasse, dit Kaa d'un air farouche. - -Et il glissa vers le mur de l'ouest. C'était le moins en ruines, et le -gros serpent perdit quelque temps à trouver un chemin pour atteindre -le haut des pierres. Le nuage cachait la lune, et comme Mowgli se -demandait ce qui allait arriver, il entendit le pas léger de Bagheera -sur la terrasse. La panthère noire avait gravi le talus presque sans -bruit, et, sachant qu'il ne fallait pas perdre son temps à mordre, -frappait autour d'elle de droite et de gauche parmi les singes assis -autour de Mowgli en cercles de cinquante et soixante rangs d'épaisseur. -Il y eut un hurlement d'effroi et de rage, et, comme Bagheera -trébuchait sur les corps qui roulaient en se débattant sous elle, un -singe cria: - ---Il n'y en a qu'un ici! Tuez! Tue! - -Une mêlée confuse de singes, mordant, griffant, déchirant, arrachant, -se referma sur Bagheera, pendant que cinq ou six d'entre eux, -s'emparant de Mowgli, le remorquaient jusqu'en haut du pavillon et le -poussaient par le trou du dôme brisé. Un enfant élevé par les hommes se -serait affreusement meurtri, car la chute mesurait quinze bons pieds, -mais Mowgli tomba comme Baloo lui avait appris à tomber, et toucha le -sol les pieds les premiers. - ---Reste ici, crièrent les singes, jusqu'à ce que nous ayons tué tes -amis, et plus tard nous reviendrons jouer avec toi... si le Peuple -Venimeux te laisse en vie. - ---Nous sommes du même sang, vous et moi,--dit vivement Mowgli en -lançant l'appel des serpents. - -Il put entendre un frémissement et des sifflements dans les décombres -tout autour de lui, et il lança l'appel une seconde fois pour être sûr. - ---Bien, ssso...! A bas les capuchons, vous tous!--dirent une -demi-douzaine de voix basses (toute ruine dans l'Inde devient tôt -ou tard un repaire de serpents, et le vieux pavillon grouillait de -cobras).--Reste tranquille, petit frère, car tes pieds pourraient nous -faire mal. - -Mowgli se tint immobile autant qu'il lui fut possible, épiant à travers -le réseau de marbre, et prêtant l'oreille au furieux tapage où luttait -la panthère noire: hurlements, glapissements, bousculades, que dominait -le râle rauque et profond de Bagheera, tandis qu'elle rompait, fonçait, -plongeait et virait sous les tas compacts de ses ennemis. Pour la -première fois, depuis sa naissance, Bagheera luttait pour défendre sa -vie. - ---Baloo doit être près; Bagheera ne serait pas venue seule, pensait -Mowgli. - -Et il cria à haute voix:--Au réservoir! Bagheera. Gagne les citernes. -Gagne-les et plonge! Vers l'eau! - -Bagheera entendit, et le cri qui lui apprenait le salut de Mowgli lui -rendit un nouveau courage. Elle s'ouvrit un chemin, avec des efforts -désespérés, pouce par pouce, droit dans la direction des réservoirs, -avançant péniblement en silence. Alors, du mur en ruines le plus voisin -de la jungle, s'éleva, comme un roulement, le cri de guerre de Baloo. -Le vieil ours avait fait de son mieux, mais il n'avait pu arriver plus -tôt. - ---Bagheera, cria-t-il, me voici. Je grimpe! Je me hâte! _Ahuwora!_ Les -pierres glissent sous mes pieds! Attendez, j'arrive, ô très infâmes -Bandar-Log! - -Il n'apparut, haletant au haut de la terrasse, que pour disparaître -jusqu'à la tête sous une vague de singes; mais il se cala carrément sur -ses hanches, et, ouvrant ses pattes de devant, il en étreignit autant -qu'il en pouvait tenir et se mit à cogner d'un mouvement régulier: -bat... bat... bat, qu'on eût pris pour le rythme cadencé d'une roue à -aubes. Un bruit de chute et d'eau rejaillissante avertit Mowgli que -Bagheera s'était fait un chemin jusqu'au réservoir où les singes ne -pouvaient suivre. La panthère resta là, suffoquant, la tête juste hors -de l'eau, tandis que les singes, échelonnés sur les marches rouges, par -trois rangs de profondeur, dansaient de rage de haut en bas, prêts à -l'attaquer de tous les côtés à la fois, si elle faisait mine de sortir -pour venir au secours de Baloo. Ce fut alors que Bagheera souleva son -menton tout dégouttant d'eau, et, de désespoir, lança l'appel des -serpents pour demander protection: - ---Nous sommes du même sang, vous et moi. - -Kaa, croyait-elle, avait tourné queue à la dernière minute. Et Baloo, -à demi suffoqué sous les singes au bord de la terrasse, ne put retenir -un ricanement en entendant la panthère noire appeler à l'aide. - -Kaa venait à peine de se frayer une route par-dessus le mur de l'ouest, -prenant terre d'un effort qui délogea une des pierres du faîte pour -l'envoyer rouler dans le fossé. Il n'avait pas l'intention de perdre -aucun des avantages du terrain; aussi se roula-t-il et déroula-t-il une -ou deux fois, pour être sûr que chaque pied de son long corps était -en condition. Pendant ce temps, la lutte avec Baloo continuait, les -singes glapissaient dans le réservoir autour de Bagheera, et Mang, la -chauve-souris, volant de-ci de-là, portait la nouvelle de la grande -bataille à travers la jungle, si bien que Hathi, l'éléphant sauvage -lui-même, se mit à barrisser et que, très loin, des bandes de singes -dispersées, que le bruit réveillait, accoururent, en bondissant à -travers les routes des arbres, à l'aide de leurs camarades des Grottes -Froides, et que le fracas de la lutte effaroucha tous les oiseaux du -jour à des milles à la ronde. - -Alors vint Kaa, tout droit, rapidement, avec la hâte de tuer. La -puissance de combat d'un python réside dans le choc de sa tête appuyée -de toute la force et de tout le poids de son corps. Si vous pouvez -imaginer une lance, ou un bélier, ou un marteau lourd d'à peu près -une demi-tonne, conduit et habité par une volonté froide et calme, -vous pouvez grossièrement vous figurer à quoi ressemblait Kaa dans le -combat. Un python de quatre ou cinq pieds peut renverser un homme s'il -le frappe en pleine poitrine; or, Kaa, vous le savez, avait trente -pieds de long. Son premier coup fut donné au cœur même de la masse -des singes qui s'acharnaient sur Baloo, envoyé à son but bouche close -et sans bruit. Il n'y en eut pas besoin d'un second. Les singes se -dispersèrent aux cris de: - ---Kaa! C'est Kaa! Fuyez! Fuyez!... - -Depuis des générations les singes avaient été tenus en respect par -l'épouvante où les plongeaient les histoires de leurs aînés à propos -de Kaa, le voleur nocturne, qui glisse le long des branches aussi -doucement que s'étend la mousse, et enlève aisément le singe le plus -vigoureux; du vieux Kaa, qui peut se rendre tellement pareil à une -branche morte ou à une souche pourrie que les plus avisés s'y laissent -prendre, jusqu'à ce que la branche les saisisse. Kaa était tout ce que -craignaient les singes dans la jungle, car aucun d'eux ne savait où -s'arrêtait son pouvoir, aucun d'eux ne pouvait le regarder en face, et -aucun d'eux n'était jamais sorti vivant de son étreinte. - -Aussi fuyaient-ils, en bégayant de terreur, sur les murs et les -toits des maisons, tandis que Baloo poussait un profond soupir de -soulagement. Quoique sa fourrure fût beaucoup plus épaisse que celle -de Bagheera, il avait cruellement souffert de la lutte. Alors, Kaa -ouvrit la bouche pour la première fois: un long mot siffla, et les -singes qui, au loin, se pressaient de venir à la défense des Grottes -Froides, s'arrêtèrent où ils étaient, cloués par l'épouvante, tandis -que les branches qu'ils chargeaient pliaient et craquaient sous leur -poids. Les singes, sur les murs et les maisons vides, turent subitement -leurs cris, et, dans le silence qui tomba sur la cité, Mowgli entendit -Bagheera secouer ses flancs humides en sortant du réservoir. Puis, la -clameur recommença. Les singes bondirent plus haut sur les murs; ils se -cramponnèrent aux cous des grandes idoles de pierre, et poussèrent des -cris perçants en sautillant le long des créneaux, tandis que Mowgli, -qui dansait de joie dans le pavillon, collait son œil aux jours du -marbre et huait à la façon des hiboux, entre ses dents de devant, pour -se moquer et montrer son mépris. - ---Remonte le petit d'homme par la trappe; je ne peux pas faire -davantage, haleta Bagheera. Prenons le petit d'homme, et fuyons. Ils -pourraient nous attaquer de nouveau. - ---Ils ne bougeront plus, jusqu'à ce que je le leur ordonne. Restez. -Sssso! - -Kaa siffla, et le silence se répandit une fois de plus sur la cité. - ---Je ne pouvais pas venir plus tôt, camarade... mais... j'ai cru en -vérité t'entendre appeler... - -Cela s'adressait à Bagheera. - ---Je... je peux avoir crié dans la lutte, répondit Bagheera. Baloo, -es-tu blessé? - ---Je ne suis pas sûr qu'ils ne m'aient pas taillé en cent petits -oursons,--dit Baloo en secouant gravement ses pattes l'une après -l'autre.--_Wow!_ Je suis moulu. Kaa, nous te devons, je pense, la -vie... Bagheera et moi. - ---Peu importe. Où est l'hommeau? - ---Ici, dans une trappe; je ne peux pas grimper, cria Mowgli. - -La courbe du dôme écroulé s'arrondissait sur sa tête. - ---Emmenez-le! Il danse comme Mor, le paon. Il va écraser nos petits, -dirent les cobras de l'intérieur. - ---Ah! ah!--dit Kaa avec un petit rire;--il a des amis partout, cet -hommeau! Recule-toi, petit; et cachez-vous, Peuple du Poison. Je vais -briser le mur. - -Kaa examina la maçonnerie avec soin, jusqu'à ce qu'il découvrît, dans -le réseau du marbre, une lézarde plus pâle dénotant un point faible. -Il donna deux ou trois légers coups de tête pour se rendre compte de -la distance; puis, élevant six pieds de son corps au-dessus du sol, il -lança de toutes ses forces, le nez en avant, une demi-douzaine de coups -de bélier. Le travail à jour céda, s'émietta en un nuage de poussière -et de gravats, et Mowgli se jeta d'un bond par l'ouverture entre Baloo -et Bagheera... un bras passé autour de chaque gros cou. - ---Es-tu blessé?--demanda Baloo, en le serrant doucement. - ---Je suis meurtri, j'ai faim, et je ne suis pas moulu à moitié. Mais... -oh!... ils vous ont cruellement malmenés, mes frères. Vous saignez. - ---Il y en a d'autres,--dit Bagheera en se léchant les lèvres, et en -regardant les singes morts sur la terrasse et autour du réservoir. - ---Ce n'est rien, ce n'est rien, si tu es sauf, ô mon orgueil entre -toutes les petites grenouilles! pleura Baloo. - ---Nous jugerons de cela plus tard,--dit Bagheera d'un ton sec qui ne -plut pas du tout à Mowgli.--Mais voici Kaa, auquel nous devons l'issue -de la bataille, et toi, la vie. Remercie-le suivant nos coutumes, -Mowgli. - -Mowgli se tourna, et vit la tête du grand Python qui oscillait à un -pied au-dessus de la sienne. - ---Ainsi, c'est là cet hommeau, dit Kaa. Sa peau est très douce, et -il ne diffère pas beaucoup des Bandar-Log. Aie soin, petit, que je -ne te prenne jamais pour un singe par quelque crépuscule où j'aie -nouvellement changé d'habit. - ---Nous sommes du même sang, toi et moi, répondit Mowgli. Je te dois la -vie, cette nuit. Ma proie sera ta proie, si jamais tu as faim, ô Kaa! - ---Tous mes remerciements, petit frère, dit Kaa, dont l'œil narquois -brillait. Et que peut tuer un si hardi chasseur? Je demande à suivre la -prochaine fois qu'il se mettra en campagne. - ---Je ne tue rien..., je suis trop petit..., mais je rabats les chèvres -au-devant de ceux qui savent s'en servir. Quand tu te sentiras vide, -viens à moi, et tu verras si je dis la vérité. J'ai quelque habileté -grâce à ceci--il montra ses mains--et si jamais tu tombes dans un -piège, je peux payer la dette que je te dois, ainsi que celle que je -dois à Bagheera et à Baloo ici présents. Bonne chasse à vous tous, mes -maîtres. - ---Bien dit! grommela Baloo. - -Car Mowgli avait joliment tourné ses remerciements. - -Le Python laissa tomber légèrement sa tête, pour une minute, sur -l'épaule de Mowgli. - ---Cœur brave, et langue courtoise, dit-il, ils te conduiront loin -dans la jungle, petit... Mais maintenant, va-t'en vite avec tes amis. -Va-t'en dormir, car la lune se couche, et il vaut mieux que tu ne voies -pas ce qui va suivre. - -La lune s'enfonçait derrière les collines, et les rangs de singes -tremblants, pressés les uns contre les autres sur les murs et les -créneaux, paraissaient comme des franges grelottantes et déchiquetées. -Baloo descendit au réservoir pour y boire, et Bagheera commença à -mettre de l'ordre dans sa fourrure, tandis que Kaa rampait vers le -centre de la terrasse et fermait ses mâchoires d'un claquement sonore -qui attirait sur lui les yeux de tous les singes. - ---La lune se couche, dit-il. Y a-t-il encore assez de lumière pour voir? - -Des murs vint un gémissement comme celui du vent à la pointe des arbres: - ---Nous voyons, ô Kaa! - ---Bien. Et maintenant, voici la danse... la danse de la Faim de Kaa. -Restez tranquilles et regardez! - -Il se roula deux ou trois fois en un grand cercle, en agitant sa tête -de droite et de gauche d'un mouvement de navette. Puis il se mit à -faire des boucles et des huit avec son corps, des triangles visqueux -qui se fondaient en carrés mous, en pentagones, en tertres mouvants, -tout cela sans se reposer, sans se hâter, sans jamais interrompre le -sourd bourdonnement de sa chanson. La nuit se faisait de plus en plus -noire; bientôt, on ne distingua plus la lente et changeante ondulation -du corps, mais on pouvait entendre le bruissement des écailles. - -Baloo et Bagheera se tenaient immobiles comme des pierres, des -grognements au fond de la gorge, le cou hérissé, et Mowgli regardait -tout étonné. - ---Bandar-Log--dit enfin la voix de Kaa,--pouvez-vous bouger mains ou -pieds sans mon ordre? Parlez! - ---Sans ton ordre nous ne pouvons bouger ni pieds ni mains, ô Kaa! - ---Bien! Approchez d'un pas plus près de moi. - -Les rangs des singes, irrésistiblement, ondulèrent en avant, et Baloo -et Bagheera firent avec eux un pas raide. - ---Plus près! siffla Kaa. - -Et tous entrèrent en mouvement de nouveau. - -Mowgli posa ses mains sur Baloo et sur Bagheera pour les entraîner au -loin, et les deux grosses bêtes tressaillirent comme si on les eût -réveillées au milieu d'un rêve. - ---Laisse ta main sur mon épaule, murmura Bagheera. Laisse-la, ou je -vais être obligée de retourner... de retourner vers Kaa. Aah! - ---Mais ce n'est que le vieux Kaa en train de faire des ronds dans la -poussière, dit Mowgli, allons-nous-en. - -Et tous trois se glissèrent à travers une brèche des murs pour gagner -la jungle. - ---Whoof!--dit Baloo, quand il se retrouva dans la calme atmosphère des -arbres.--Jamais plus je ne ferai un allié de Kaa. - -Et il se secoua du haut en bas. - ---Il en sait plus que nous,--dit Bagheera, en frissonnant.--Un peu -plus, si j'étais restée, je marchais dans sa gueule. - ---Plus d'un prendra cette route avant que la lune se lève de nouveau, -dit Baloo. Il fera bonne chasse... à sa manière. - ---Mais qu'est-ce que tout cela signifiait?--dit Mowgli, qui ne savait -rien de la puissance de fascination du python.--Je n'ai rien vu de plus -qu'un gros serpent en train de faire des ronds ridicules, jusqu'à ce -qu'il fît noir. Et son nez était tout abîmé. Oh! Oh! - ---Mowgli,--dit Bagheera avec irritation,--son nez était abîmé à cause -de toi, comme c'est à cause de toi que sont déchirés mes oreilles et -mes flancs et mes pattes, ainsi que le mufle et les épaules de Baloo. -Ni Baloo ni Bagheera ne seront en humeur de chasser avec plaisir -pendant de longs jours. - ---Ce n'est rien, dit Baloo, nous sommes rentrés en possession du petit -d'homme. - ---C'est vrai, mais il nous coûte cher; il nous a coûté du temps qu'on -aurait pu passer en chasses utiles, des blessures, du poil (je suis -à moitié pelée tout le long du dos) et enfin de l'honneur. Je dis de -l'honneur, car rappelle-toi, Mowgli, que moi, la panthère noire, j'ai -été forcée d'appeler Kaa à l'aide, et que tu nous as vus, Baloo et moi, -demeurer stupides comme de petits oiseaux devant la Danse de la Faim. -Tout ceci, petit d'homme, vient de tes jeux avec les Bandar-Log. - ---C'est vrai, c'est vrai, dit Mowgli avec chagrin. Je suis un vilain -petit d'homme, et je me sens le cœur bien triste. - ---Hum! Que dit la Loi de la Jungle, Baloo? - -Baloo ne voulait pas accabler Mowgli, mais il ne pouvait prendre de -tempéraments avec la loi; aussi mâchonna-t-il: - ---Chagrin n'est pas punition. Mais souviens-t'en, Bagheera... il est -tout petit! - ---Je m'en souviendrai; mais il a mal fait, et les coups méritent -maintenant des coups. Mowgli, as-tu quelque chose à dire? - ---Rien. J'ai eu tort. Baloo et toi, vous êtes blessés. C'est juste. - -Bagheera lui donna une demi-douzaine de tapes, amicales pour une -panthère (elles auraient à peine réveillé un de ses propres petits), -mais qui furent pour un enfant de sept ans une correction aussi -sévère qu'on pourrait souhaiter d'en éviter. Quand ce fut fini, Mowgli -éternua, et tâcha de se reprendre, sans un mot. - ---Maintenant, dit Bagheera, saute sur mon dos, petit frère, et -retournons à la maison. - -Une des beautés de la Loi de la Jungle, c'est que la punition règle -tous les comptes. C'en est fini après de toutes tracasseries. - -Mowgli laissa tomber sa tête sur le dos de Bagheera, et s'endormit si -profondément qu'il ne s'éveilla même pas lorsqu'on le déposa dans la -caverne de ses frères. - - -CHANSON DE ROUTE DES BANDAR-LOG - - Voyez-nous passer festonnant la brume - A mi-chemin de la jalouse lune! - N'enviez-vous pas nos libres tribus? - Que penseriez-vous de deux mains de plus? - N'aimeriez-vous pas cette queue au tour - Plus harmonieux que l'arc de l'Amour?... - Vous vous fâchez?... Ça n'est pas important, - - _Frère, regarde ta queue - Qui pend!_ - - - Sur la branche haute en rangs nous rêvons - A de beaux secrets que seuls nous savons, - Songeant aux exploits que le monde espère, - Et qu'à l'instant notre génie opère, - Quelque chose de noble et sage fait - De par la vertu d'un simple souhait... - Quoi?... Je ne sais plus... Etait-ce important? - - _Frère, regarde ta queue - Qui pend!_ - - - Tous les différents langages ou cris - D'oiseau, de reptile ou de fauve appris, - Plume, écaille, poil, chants de plaine ou bois, - Jacassons-les vite et tous à la fois! - Excellent! Parfait! Voilà que nous sommes - Maintenant pareils tout à fait aux hommes! - Jouons à l'homme... est-ce bien important? - - _Frère, regarde ta queue - Qui pend!_ - - _Le peuple-singe est étonnant. - Venez! Notre essaim, bondissant dans les grands bois, monte et descend - En fusée aux sommets légers où mûrit le raisin sauvage, - Par le bois mort que nous cassons et le beau bruit que nous faisons, - Oh, soyez sûrs que nous allons consommer un sublime ouvrage!_ - - - - -«AU TIGRE, AU TIGRE!» - - Reviens-tu content, chasseur fier? - _Frère, à l'affût j'eus froid hier._ - C'est ton gibier que j'aperçois? - _Frère, il broute encore sous bois._ - Où donc ta force et ton orgueil? - _Frère, ils ont fui mon cœur en deuil._ - Si vite pourquoi donc courir? - _Frère, à mon trou je vais mourir._ - - -Quand Mowgli quitta la caverne du loup, après sa querelle avec le clan -au Rocher du Conseil, il descendit aux terres cultivées où habitaient -les villageois, mais il ne voulut pas s'y arrêter: la jungle était trop -proche, et il savait qu'il s'était fait au moins un ennemi dangereux au -Conseil. Il continua sa course par le chemin raboteux qui descendait -la vallée; il le suivit au grand trot, d'une seule traite, environ -vingt milles, et parvint à une contrée qu'il ne connaissait pas. La -vallée s'ouvrait sur une grande plaine parsemée de rochers et coupée de -ravins. A un bout se trouvait un petit village, et à l'autre l'épaisse -jungle s'abaissait rapidement vers les pâturages et s'y arrêtait net, -comme si on l'eût coupée d'un coup de bêche. Partout dans la plaine les -bœufs et les buffles paissaient, et, quand les petits garçons qui sont -chargés de la garde des troupeaux aperçurent Mowgli, ils poussèrent -des cris et se sauvèrent, et les chiens parias jaunes, qui errent -toujours autour d'un village hindou, se mirent à aboyer. Mowgli avança, -car il se sentait très faim, et en arrivant à la barrière du village, -il vit le gros buisson épineux, que l'on tirait devant, chaque jour au -crépuscule, poussé sur l'un des côtés. - ---Hum!--dit-il, car il avait rencontré plus d'une de ces barricades -dans ses expéditions nocturnes en quête de choses à manger.--Ainsi, les -hommes craignent le peuple de la jungle même ici! - -Il s'assit près de la barrière, et au premier homme qui sortit, il se -leva, ouvrit la bouche, et en désigna du doigt le fond, pour indiquer -qu'il avait besoin de nourriture. L'homme écarquilla les yeux, et -remonta en courant l'unique rue du village, appelant le prêtre, qui -était un gros homme vêtu de blanc avec une marque rouge et jaune sur -le front. Le prêtre vint à la barrière, et, avec lui, plus de cent -personnes écarquillant aussi les yeux, parlant, criant et se montrant -Mowgli du doigt. - ---Ils n'ont point de façons, ces gens qu'on appelle des hommes! se dit -Mowgli. Il n'y a que le singe gris capable de se conduire comme ils le -font. - -Et il rejeta en arrière ses longs cheveux et fronça le sourcil en -regardant la foule. - ---Qu'y a-t-il là d'effrayant? dit le prêtre. Regardez les marques de -ses bras et de ses jambes. Ce sont les morsures des loups. Ce n'est -qu'un enfant-loup échappé de la jungle. - -Naturellement, en jouant avec lui, les petits loups avaient souvent -mordu Mowgli plus fort qu'ils ne voulaient, et il avait les jambes et -les bras couverts de balafres blanches. Mais il eût été la dernière -personne du monde à nommer cela des morsures, car il savait, lui, ce -que mordre veut dire. - ---Arré! Arré!--crièrent en même temps deux ou trois femmes.--Mordu par -les loups, pauvre enfant! C'est un beau garçon. Il a les yeux comme du -feu. Parole d'honneur, Messua, il ressemble à ton garçon qui fut enlevé -par le tigre. - ---Laissez-moi voir! dit une femme qui portait de lourds anneaux de -cuivre aux poignets et aux chevilles. - -Et elle étendit la main au dessus de ses yeux pour regarder -attentivement Mowgli. - ---C'est vrai. Il est plus maigre, mais il a tout à fait le regard de -mon garçon. - -Le prêtre était un habile homme, et il savait que Messua était la femme -du plus riche habitant de l'endroit. Il leva les yeux au ciel pendant -une minute, et dit solennellement: - ---Ce que la jungle a pris, la jungle l'a rendu. Emmène ce garçon chez -toi, ma sœur, et n'oublie pas d'honorer le prêtre qui voit si loin -dans la vie des hommes. - ---Par le taureau qui me racheta! dit Mowgli en lui-même, du diable si, -avec toutes ces paroles, on ne se croirait pas à un autre examen du -clan! Allons, puisque je suis un homme, il faut me conduire en homme. - -La foule se dispersa en même temps que la femme faisait signe à Mowgli -de venir dans sa bulle, où il y avait un lit laqué de rouge, un large -coffre à grains en terre cuite, orné de curieux dessins en relief, une -demi-douzaine de casseroles en cuivre, l'image d'un dieu hindou dans -une petite niche, et, sur le mur, un vrai miroir, tel qu'il s'en trouve -pour huit sous dans les foires de campagne. - -Elle lui donna un grand verre de lait et du pain, puis elle lui posa -la main sur la tête et le regarda au fond des yeux... Elle pensait que -peut-être c'était là son fils, son fils revenu de la jungle où le -tigre l'avait emporté. Aussi lui dit-elle: - ---Nathoo, Nathoo!... - -Mowgli ne parut pas connaître ce nom. - ---Ne te rappelles-tu pas le jour où je t'ai donné des souliers neufs? - -Elle toucha ses pieds, ils étaient presque aussi durs que de la corne. - ---Non, fit-elle avec tristesse: ces pieds-là n'ont jamais porté de -souliers; mais tu ressembles tout à fait à mon Nathoo, et tu seras mon -fils. - -Mowgli éprouvait un malaise, parce qu'il n'avait jamais de sa vie été -sous un toit; mais, en regardant le chaume, il s'aperçut qu'il pourrait -l'arracher toutes les fois qu'il voudrait s'en aller; et, d'ailleurs, -la fenêtre ne fermait pas. - ---Puis, il se dit: A quoi bon être homme, si on ne comprend pas le -langage de l'homme? A l'heure qu'il est, je suis aussi niais et aussi -muet que le serait un homme avec nous dans la jungle. Il faut que je -parle leur langage. - -Ce n'était pas seulement par jeu qu'il avait appris, pendant qu'il -vivait avec les loups, à imiter l'appel du chevreuil dans la jungle, -et le grognement du petit sanglier. De même, dès que Messua prononçait -un mot, Mowgli l'imitait presque parfaitement, et, avant la nuit, il -avait appris le nom de bien des choses dans la hutte. - -Une difficulté se présenta à l'heure du coucher, parce que Mowgli ne -voulait pas dormir emprisonné par rien qui ressemblât à une trappe à -panthères autant que cette hutte et, lorsqu'on ferma la porte, il sortit -par la fenêtre. - ---Laisse-le faire, dit le mari de Messua. Rappelle-toi qu'il n'a -peut-être jamais dormi dans un lit. S'il nous a été réellement envoyé -pour remplacer notre fils, il ne s'enfuira pas. - -Mowgli alla s'étendre sur l'herbe longue et lustrée qui bordait le -champ; mais il n'avait pas fermé les yeux qu'un museau gris et soyeux -se fourrait sous son menton. - ---Pouah! grommela Frère Gris (c'était l'aîné des petits de mère Louve). -Voilà une pauvre récompense pour t'avoir suivi pendant vingt milles! Tu -sens la fumée de bois et l'étable, tout à fait comme un homme, déjà... -Réveille-toi, petit frère; j'apporte des nouvelles. - ---Tout le monde va bien dans la jungle? dit Mowgli, en le serrant dans -ses bras. - ---Tout le monde, sauf les loups qui ont été brûlés par la Fleur Rouge. -Maintenant, écoute. Shere Khan est parti chasser au loin jusqu'à ce -que son habit repousse, car il est affreusement roussi. Il jure qu'à -son retour il couchera tes os dans la Waingunga. - ---Nous sommes deux à jurer: moi aussi, j'ai fait une petite promesse. -Mais les nouvelles sont toujours bonnes à savoir. Je suis fatigué, -ce soir, très fatigué de toutes ces nouveautés, Frère Gris... mais -tiens-moi toujours au courant. - ---Tu n'oublieras pas que tu es un loup? Les hommes ne te le feront pas -oublier? dit Frère Gris d'une voix inquiète. - ---Jamais. Je me rappellerai toujours que je t'aime, toi et tous ceux -de notre caverne; mais je me rappellerai toujours aussi que j'ai été -chassé du clan. - ---Et que tu peux être chassé d'un autre clan!... Les hommes ne sont que -des hommes, petit frère, et leur bavardage est comme le bavardage des -grenouilles dans la mare. Quand je reviendrai ici, je t'attendrai dans -les bambous, au bord du pacage... - -Pendant les trois mois qui suivirent cette nuit, Mowgli ne passa guère -la barrière du village, tant il était occupé à apprendre les us et -coutumes des hommes. D'abord il eut à porter un pagne autour des -reins, ce qui l'ennuya horriblement; ensuite, il lui fallut apprendre -ce que c'était que l'argent, à quoi il ne comprenait rien du tout, -et le labourage, dont il ne voyait pas l'utilité. Puis, les petits -enfants du village le mettaient en colère. Heureusement, la Loi de la -Jungle lui avait appris à ne pas se fâcher, car dans la jungle la vie -et la nourriture dépendent du sang-froid; mais quand ils se moquaient -de lui parce qu'il refusait de jouer à leurs jeux, comme de lancer un -cerf-volant, ou parce qu'il prononçait un mot de travers, il avait -besoin de se rappeler qu'il est indigne d'un chasseur de tuer des -petits tout nus pour s'empêcher de les prendre et de les casser en -deux. Il ne se rendait pas compte de sa force le moins du monde. Dans -la jungle, il se savait faible en comparaison des bêtes; mais, dans le -village, les gens disaient qu'il était fort comme un taureau. - -Il n'avait certainement aucune idée de ce que peut être la crainte: le -jour où le prêtre du village lui déclara que, s'il volait ses mangues, -le dieu du temple serait en colère, il alla prendre l'image, l'apporta -au prêtre dans sa maison, et lui demanda de mettre le dieu en colère, -parce qu'il aurait plaisir à se battre avec lui. Ce fut un scandale -horrible, mais le prêtre l'étouffa, et le mari de Messua paya beaucoup -de bon argent pour apaiser le dieu. - -Mowgli n'avait pas non plus le moindre sentiment de la différence -qu'établit la caste entre un homme et un autre homme. Quand l'âne du -potier glissait dans l'argilière, Mowgli le hissait dehors par la -queue; et il aidait à empiler les pots lorsqu'ils partaient pour le -marché de Khaniwara. Cela était on ne peut plus choquant: car le potier -est un homme de basse caste, et son âne pis encore. Si le prêtre le -réprimandait, Mowgli le menaçait de le camper aussi sur l'âne, et -le prêtre conseilla au mari de Messua de mettre l'enfant au travail -aussitôt que possible; en conséquence, le chef du village dit à Mowgli -qu'il aurait à sortir avec les buffles le jour suivant, et à les garder -pendant qu'ils seraient en train de paître. - -Rien ne pouvait faire plus de plaisir à Mowgli; et, le soir même, -puisqu'il était chargé d'un service public, il se dirigea vers un -cercle de gens qui se réunissaient quotidiennement sur une plate-forme -en maçonnerie à l'ombre d'un grand figuier. C'était le club du village, -et le chef, le veilleur et le barbier, qui savaient tous les potins de -l'endroit, et le vieux Buldeo, le chasseur du village, qui possédait -un mousquet, s'assemblaient et fumaient là. Les singes bavardaient, -perchés sur les branches supérieures, et il y avait sous la plate-forme -un trou où vivait un cobra, auquel on servait une petite jatte de -lait, tous les soirs, parce qu'il était sacré; et les vieillards, -assis autour de l'arbre, causaient et aspiraient leurs gros houkas -jusque très avant dans la nuit. Ils racontaient d'étonnantes histoires -de dieux, d'hommes et de fantômes; et Buldeo en racontait de plus -étonnantes encore sur les habitudes des bêtes dans la jungle, jusqu'à -faire sortir les yeux de la tête aux enfants, assis en dehors du -cercle. La plupart des histoires concernaient des animaux, car, pour -ces villageois, la jungle était toujours à leur porte. Le daim et le -sanglier fouillaient leurs récoltes, et de temps en temps le tigre -enlevait un homme, au crépuscule, en vue des portes du village. - -Mowgli, qui, naturellement, connaissait un peu les choses dont ils -parlaient, avait besoin de se cacher la figure pour qu'on ne le vît pas -rire, tandis que Buldeo, son mousquet en travers des genoux, passait -d'une histoire merveilleuse à une autre plus merveilleuse encore; et -les épaules de Mowgli en sursautaient. - -Buldeo expliquait maintenant comment le tigre qui avait enlevé le fils -de Messua était un tigre-fantôme, un corps habité par l'âme d'un vieux -coquin d'usurier mort quelques années auparavant. - ---Et je sais que cela est vrai, dit-il, parce que Purun Dass boitait -toujours du coup qu'il avait reçu dans une émeute, quand ses livres de -comptes furent brûlés, et le tigre dont je parle boite aussi, car les -traces de ses pattes sont inégales. - ---C'est vrai, c'est vrai, ce doit être la vérité! approuvèrent ensemble -les barbes grises. - ---Toutes vos histoires ne sont-elles que pareilles billevesées, pareils -contes de la lune? dit Mowgli. Ce tigre boite parce qu'il est né -boiteux, comme tout le monde le sait. Et parler de l'âme d'un usurier -dans une bête qui n'a jamais eu le courage d'un chacal, c'est parler -comme un enfant. - -La surprise laissa Buldeo sans parole pendant un moment, et le chef du -village ouvrit de grands yeux. - ---Oh, oh! C'est le marmot de la jungle, n'est-ce pas? dit enfin Buldeo. -Puisque tu es si malin, tu ferais mieux d'apporter sa peau à Khaniwara, -car le gouvernement a mis sa tête à prix pour cent roupies... Mais tu -ferais encore mieux de te taire quand tes aînés parlent! - -Mowgli se leva pour s'en aller. - ---Toute la soirée, je suis resté là à écouter, jeta-t-il par dessus -son épaule, et, sauf une ou deux fois, Buldeo n'a pas dit un mot de -vrai sur la jungle, qui est à sa porte... Comment croire, alors, aux -histoires de fantômes, de dieux et de lutins qu'il prétend avoir vus? - ---Il est grand temps que ce garçon aille garder les troupeaux!--dit le -chef du village, tandis que Buldeo soufflait et renâclait de colère, à -l'impertinence de Mowgli. - -Selon la coutume de la plupart des villages hindous, quelques jeunes -pâtres emmenaient le bétail et les buffles de bonne heure, le matin, -et les ramenaient à la nuit tombante; et les mêmes bestiaux qui -piétineraient à mort un homme blanc, se laissent battre, bousculer et -ahurir par des enfants dont la tête arrive à peine à la hauteur de leur -museau. Tant que les enfants restent avec les troupeaux, ils sont en -sûreté, car le tigre lui-même n'ose charger le bétail en nombre; mais -s'ils s'écartent pour cueillir des fleurs ou courir après les lézards, -il leur arrive d'être enlevés. Mowgli descendit la rue du village au -point du jour, assis sur le dos de Rama, le grand taureau du troupeau; -et les buffles bleu ardoise, avec leurs longues cornes traînantes -et leurs yeux féroces, se levèrent de leurs étables, un par un, et -le suivirent; et Mowgli, aux enfants qui l'accompagnaient, fit voir -très clairement qu'il était le maître. Il frappa les buffles avec un -long bambou poli, et dit à Kamya, un des garçons, de laisser paître le -bétail tandis qu'il allait en avant avec les buffles, et de prendre -bien garde à ne pas s'éloigner du troupeau. - -Un pâturage indien est tout en rochers, en mottes, en trous et -en petits ravins, parmi lesquels les troupeaux se dispersent et -disparaissent. Les buffles aiment généralement les mares et les -endroits vaseux, où ils se vautrent et se chauffent, dans la boue -chaude, durant des heures. Mowgli les conduisit jusqu'à la lisière -de la plaine, où la Waingunga sortait de la jungle; là, il se laissa -glisser du dos de Rama, et s'en alla en trottant vers un bouquet de -bambous où il trouva Frère Gris. - ---Ah! dit Frère Gris, je suis venu attendre ici bien des jours de -suite. Que signifie ce travail de garder les bestiaux? - ---Un ordre que j'ai reçu, dit Mowgli; je suis pour un temps berger de -village. Quelles nouvelles de Shere Khan? - ---Il est revenu dans le pays et t'a guetté longtemps par ici. -Maintenant il est reparti, car le gibier est rare. Mais il veut te tuer. - ---Très bien, fit Mowgli. Aussi longtemps qu'il sera loin, viens -t'asseoir sur ce rocher, toi ou l'un de tes frères, de façon que je -puisse vous voir en sortant du village. Quand il reviendra, attends-moi -dans le ravin proche de l'arbre _dhâk_, au milieu de la plaine. Il -n'est pas nécessaire de courir dans la gueule de Shere Khan. - -Puis Mowgli choisit une place à l'ombre, se coucha et dormit pendant -que les buffles paissaient autour de lui. La garde des troupeaux, dans -l'Inde, est un des métiers les plus paresseux du monde. Le bétail -change de place et broute, puis se couche et change de place encore, -sans mugir presque jamais. Il grogne seulement. Quant aux buffles, -ils disent rarement quelque chose, mais entrent l'un après l'autre -dans les mares bourbeuses, s'enfoncent dans la boue jusqu'à ce que -leurs mufles et leurs grands yeux bleu faïence se montrent seuls à -la surface, et là, ils restent immobiles comme des blocs. Le soleil -fait vibrer les rochers dans la chaleur de l'atmosphère, et les petits -bergers entendent un vautour--jamais plus--siffler presque hors de vue -au-dessus de leur tête; et ils savent que s'ils mouraient, ou si une -vache mourait, ce vautour descendrait en balayant l'air, que le plus -proche vautour, à des milles plus loin, le verrait tomber et suivrait, -et ainsi de suite, de proche en proche, et qu'avant même qu'ils fussent -morts il y aurait là une vingtaine de vautours affamés venus de nulle -part. Tantôt ils dorment, veillent, se rendorment; ils tressent de -petits paniers d'herbe sèche et y mettent des sauterelles, ou attrapent -deux _mantes religieuses_ pour les faire battre; ils enfilent en -colliers des noix de jungle rouges et noires, guettent le lézard qui -se chauffe sur la roche, ou le serpent à la poursuite d'une grenouille -près des fondrières. Tantôt ils chantent de longues, longues chansons -avec de bizarres trilles indigènes à la chute des phrases, et le jour -leur semble plus long qu'à la plupart des hommes la vie entière; -parfois ils élèvent un château de boue avec des figurines d'hommes, de -chevaux, de buffles, modelées en boue également, et placent des roseaux -dans la main des hommes, et prétendent que ce sont des rois avec leurs -armées, ou des dieux qu'il faut adorer. Puis, le soir vient, les -enfants rassemblent les bêtes en criant, les buffles s'arrachent de la -boue gluante avec un bruit semblable à des coups de fusil partant l'un -après l'autre, et tous prennent la file à travers la plaine grise pour -retourner vers les lumières qui scintillent là-bas, au village. - -Chaque jour, Mowgli conduisait les buffles à leurs marécages, et -chaque jour il voyait le dos de Frère Gris à un mille et demi dans -la plaine--il savait ainsi que Shere Khan n'était pas de retour--et, -chaque jour, il se couchait sur l'herbe, écoutant les rumeurs qui -s'élevaient autour de lui, et rêvant aux anciens jours dans la jungle. -Shere Khan aurait fait un faux pas de sa patte boiteuse, là-haut dans -les jungles, au bord de la Waingunga, que Mowgli l'eût entendu par ces -longues matinées silencieuses. - -Un jour enfin, il ne vit pas Frère Gris au poste convenu. Il rit et -dirigea ses buffles vers le ravin proche de l'arbre _dhâk_, lequel -était tout couvert de fleurs d'un rouge doré. Là se tenait Frère Gris, -chaque poil du dos hérissé. - ---Il s'est caché pendant un mois pour te mettre hors de tes gardes. Il -a traversé les champs, la nuit dernière, avec Tabaqui, et suivi ta voie -chaude, fit le Loup haletant. - -Mowgli fronça les sourcils: - ---Je n'ai pas peur de Shere Khan, mais Tabaqui sait plus d'un tour! - ---N'aie pas peur,--dit Frère Gris, en se passant légèrement la langue -sur les lèvres:--j'ai rencontré Tabaqui au lever du soleil; il enseigne -maintenant sa science aux vautours... Mais il m'a tout raconté, à -moi, avant que je lui casse les reins. Le plan de Shere Khan est de -t'attendre à la barrière du village, ce soir..., de t'attendre, toi, et -personne d'autre. En ce moment, il dort dans le grand ravin desséché de -la Waingunga. - ---A-t-il mangé aujourd'hui, ou chasse-t-il à vide? fit Mowgli. - -Car la réponse, pour lui, signifiait vie ou mort. - ---Il a tué à l'aube... un sanglier..., et il a bu aussi... Souviens-toi -que Shere Khan ne peut jamais rester à jeun, même lorsqu'il s'agit de -sa vengeance. - ---Oh! le fou, le fou! Quel triple enfant cela fait!... Mangé et bu! Et -il se figure que je vais attendre qu'il ait dormi!... A présent, où -est-il couché, là-haut? Si nous étions seulement dix d'entre nous, nous -pourrions en venir à bout tandis qu'il est couché. Mais ces buffles ne -chargeront pas sans l'avoir éventé, et je ne sais pas leur langage. -Pouvons-nous le tourner et trouver sa piste en arrière, de façon qu'il -puissent la sentir? - ---Il a descendu la Waingunga à la nage, de très loin en amont, pour -couper la voie, dit Frère Gris. - ---C'est Tabaqui, j'en suis sûr, qui lui aura donné l'idée! Il n'aurait -jamais inventé cela tout seul. - -Mowgli se tenait pensif, un doigt dans la bouche: - ---Le grand ravin de la Waingunga..., il débouche sur la plaine à moins -d'un demi-mille d'ici. Je peux tourner à travers la jungle, mener le -troupeau jusqu'à l'entrée du ravin, et alors, en redescendant, balayer -tout... mais il s'échappera par l'autre bout. Il nous faut boucher -cette issue. Frère Gris, peux-tu me rendre le service de couper le -troupeau en deux? - ---Pas tout seul--peut-être... mais j'ai amené du renfort, quelqu'un de -malin. - -Frère Gris s'éloigna au trot, et se laissa tomber dans un trou. Alors, -de ce trou se leva une énorme tête grise que Mowgli reconnut bien, et -l'air chaud se remplit du cri le plus désolé de toute la jungle,... le -hurlement de chasse d'un loup en plein midi. - ---Akela! Akela! dit Mowgli, en battant des mains. J'aurais dû savoir -que tu ne m'oublierais pas... Nous avons de la besogne sur les bras! -Coupe le troupeau en deux, Akela. Retiens les vaches et les veaux d'une -part, et les taureaux de l'autre avec les buffles de labour. - -Les deux loups traversèrent en courant, de ci de là, comme à la chaîne -des dames, le troupeau qui s'ébroua, leva la tête, et se sépara en deux -masses. - -D'un côté, les vaches, serrées autour de leurs veaux qui se pressaient -au centre, lançaient des regards furieux et piaffaient, prêtes, si -l'un des loups s'était arrêté un moment, à le charger et à l'écraser -sous leurs sabots. De l'autre, les taureaux adultes et les jeunes -s'ébrouaient aussi et frappaient du pied, mais, bien qu'ils parussent -plus imposants, ils étaient beaucoup moins dangereux, car ils n'avaient -pas de veaux à défendre. Six hommes n'auraient pu partager le troupeau -si nettement. - ---Quels ordres? haleta Akela. Ils essaient de se rejoindre. - -Mowgli se hissa sur le dos de Rama: - ---Chasse les taureaux sur la gauche, Akela. Frère Gris, quand nous -serons partis, tiens bon ensemble les vaches, et fais-les remonter par -le débouché du ravin. - ---Jusqu'où? dit Frère Gris, haletant et mordant de droite et de gauche. - ---Jusqu'à ce que les côtés s'élèvent assez pour que Shere Khan ne -puisse les franchir! cria Mowgli. Garde-les là jusqu'à ce que nous -redescendions. - -Les taureaux décampèrent aux aboiements d'Akela, et Frère Gris s'arrêta -en face des vaches. Elles foncèrent sur lui, et il fuit devant elles -jusqu'au débouché du ravin, tandis qu'Akela chassait les taureaux loin -sur la gauche. - ---Bien fait! Un autre temps de galop comme celui-là, et ils sont -joliment lancés... Tout beau, maintenant, tout beau, Akela! Un coup de -dent de trop, et les taureaux chargent.... _Hujah!_ C'est de l'ouvrage -plus sûr que de courre un chevreuil noir. Tu n'aurais pas cru que ces -lourdauds pouvaient aller si vite? cria Mowgli. - ---J'ai... j'en ai chassé aussi dans mon temps,--souffla Akela dans le -nuage de poussière.--Faut-il les rabattre dans la jungle? - ---Oui! Rabats-les bien vite! Rama est fou de rage. Oh! si je pouvais -seulement lui faire comprendre ce que je veux de lui aujourd'hui. - -Les taureaux furent rabattus sur la droite, cette fois-ci, et se -jetèrent dans le fourré qu'ils enfoncèrent avec fracas. Les autres -petits bergers, qui regardaient, en compagnie de leurs troupeaux, à un -demi-mille plus loin, se précipitèrent vers le village aussi vite que -leurs jambes pouvaient les porter, en criant que les buffles étaient -devenus fous, et s'étaient enfuis. Mais le plan de Mowgli était simple. -Il voulait décrire un grand cercle en remontant, atteindre la tête du -ravin, puis le faire descendre aux taureaux, et prendre Shere Khan -entre eux et les vaches. Il savait qu'après manger et boire le tigre -ne serait pas en état de combattre ou de grimper aux flancs du ravin. -Maintenant il calmait de la voix ses buffles, et Akela, resté loin -en arrière, se contentait de japper de temps en temps pour presser -l'arrière-garde. Cela faisait un vaste, très vaste cercle: ils ne -tenaient pas à serrer le ravin de trop près pour donner déjà l'éveil à -Shere Khan. A la fin, Mowgli parvint à rassembler le troupeau affolé -à l'entrée du ravin, sur une pente gazonnée qui dévalait rapidement -vers le ravin lui-même. De cette hauteur on pouvait voir par-dessus les -cimes des arbres jusqu'à la plaine qui s'étendait en bas; mais ce que -Mowgli regardait, c'étaient les flancs du ravin. Il put constater avec -une vive satisfaction qu'ils montaient presque à pic, et que les vignes -et les lianes en tapissant les parois ne donneraient pas prise à un -tigre qui voudrait échapper par là. - ---Laisse-les souffler, Akela, dit-il en levant la main. Ils ne l'ont -pas encore éventé. Laisse-les souffler. Il est temps de s'annoncer à -Shere Khan. Nous tenons la bête au piège. - -Il mit ses mains en porte-voix, héla dans la direction du -ravin--c'était presque la même chose que de héler dans un tunnel--et -les échos bondirent de rocher en rocher. - -Au bout d'un long intervalle répondit le miaulement traînant et endormi -du tigre repu qui s'éveille. - ---Qui appelle? dit Shere Khan. - -Et un magnifique paon s'éleva du ravin, battant des ailes et criant. - ---C'est moi, Mowgli... Voleur de bétail, il est temps de venir au -Rocher du Conseil! En bas... pousse-les en bas, Akela!... En bas, Rama, -en bas! - -Le troupeau hésita un moment au bord de la pente, mais Akela, -donnant de la voix, lança son plein hurlement de chasse, et ils se -précipitèrent les uns après les autres absolument comme des steamers -dans un rapide, le sable et les pierres volant autour d'eux. Une fois -partis, il n'y avait plus moyen de s'arrêter, et, avant qu'ils fussent -en plein dans le lit du ravin, Rama éventa Shere Khan et mugit. - ---Ah, ah! dit Mowgli sur son dos. Tu sais maintenant! - -Et le torrent de cornes noires, de mufles écumants, d'yeux fixes, -tourbillonna dans le ravin, absolument comme roulent des rochers en -temps d'inondation, les buffles plus faibles rejetés vers les flancs -du ravin qu'ils balayaient en déchirant les ronces. Ils savaient -maintenant quelle besogne les attendait en avant--la terrible charge -des buffles à laquelle aucun tigre ne peut espérer de résister. Shere -Khan entendit le tonnerre de leurs sabots, se leva et se traîna -lourdement vers le bas du ravin, cherchant de côté et d'autre un moyen -de s'échapper; mais les parois étaient à pic, il lui fallait rester là, -lourd de son repas et de l'eau qu'il avait bue, prêt à tout plutôt qu'à -combattre. Le troupeau plongea dans la mare qu'il venait de quitter, en -faisant retentir l'étroit vallon de ses mugissements, Mowgli entendit -des mugissements répondre à l'autre extrémité du ravin, il vit Shere -Khan se retourner (le tigre savait que, dans ce cas désespéré, mieux -valait encore faire tête aux buffles qu'aux vaches avec leurs veaux); -et alors Rama broncha, faillit tomber, continua sa route en piétinant -quelque chose de flasque, puis, les autres taureaux sur les talons, -il pénétra dans le second troupeau avec grand bruit, tandis que les -buffles plus faibles étaient soulevés des quatre pieds au-dessus du sol -par le choc de la rencontre. La charge entraîna dans la plaine les deux -troupeaux renâclant, donnant de la corne et frappant du sabot. Mowgli -attendit le bon moment pour se laisser glisser du dos de Rama, et cogna -de droite et de gauche autour de lui avec son bâton. - ---Vite, Akela! Arrête-les! Sépare-les, ou bien ils vont se battre -ensemble... Emmène-les, Akela... _Hai!_... Rama! _Hai! hai! hai!_ mes -enfants... Tout doux, maintenant, tout doux! C'est fini. - -Akela et Frère Gris coururent de côté et d'autre en mordillant les -buffles aux jambes, et, bien que le troupeau fît d'abord volte-face -pour charger de nouveau en remontant le ravin, Mowgli parvint à faire -tourner Rama, et les autres le suivirent aux marécages. Il n'y avait -plus besoin de trépigner Shere Khan. Il était mort et les vautours -arrivaient déjà. - ---Frères, il est mort comme un chien,--dit Mowgli, en cherchant de la -main le couteau qu'il portait toujours dans une gaine suspendue à son -cou maintenant qu'il vivait avec les hommes.--Mais il ne se serait -jamais battu... _Wallah!_ sa peau fera bien sur le Rocher du Conseil. -Il faut nous mettre à la besogne lestement. - -Un enfant élevé parmi les hommes n'aurait jamais rêvé d'écorcher seul -un tigre de dix pieds, mais Mowgli savait mieux que personne comment -tient une peau de bête, et comment elle s'enlève. Toutefois, c'est un -rude travail, et Mowgli tailla, tira, peina pendant une heure, tandis -que les loups le contemplaient, la langue pendante, ou s'approchaient -et l'aidaient à tirer quand il l'ordonnait. Tout à coup, une main tomba -sur son épaule; et, levant les yeux, il vit Buldeo avec son mousquet. -Les enfants avaient raconté dans le village la charge des buffles, et -Buldeo était sorti tout en colère, très pressé de corriger Mowgli pour -n'avoir pas pris soin du troupeau. Les loups disparurent dès qu'ils -virent l'homme venir. - ---Quelle est cette folie? dit Buldeo d'un ton de colère. Et tu te -figures que tu peux écorcher un tigre!.... Où les buffles l'ont-ils -tué?... C'est même le tigre boiteux, et il y a cent roupies pour -sa tête... Bien, bien, nous fermerons les yeux sur la négligence -avec laquelle tu as laissé le troupeau s'échapper; et peut-être te -donnerai-je une des roupies de la récompense quand j'aurai porté la -peau à Khaniwara. - -Il fouilla dans son pagne, en tira une pierre à fusil et un briquet, -et se baissa pour brûler les moustaches de Shere Khan. La plupart des -chasseurs indigènes ont coutume de brûler les moustaches du tigre pour -empêcher son fantôme de les hanter. - ---Hum! dit Mowgli comme à lui-même, tout en rabattant la peau d'une -des pattes. Ainsi, tu emporteras la peau à Khaniwara pour avoir la -récompense, et tu me donneras peut-être une roupie? Eh bien, j'ai dans -l'idée de garder la peau pour mon compte. Hé, vieil homme, à bas le feu! - ---Quelle est cette façon de parler au chef des chasseurs du village? Ta -chance et la stupidité de tes buffles t'ont aidé à tuer ce gibier. Le -tigre venait de manger: sans cela, il serait maintenant à vingt milles -d'ici. Tu ne peux même pas l'écorcher proprement, petit mendiant, et -il faut que ce soit moi, Buldeo, qui me laisse dire: «ne brûle pas ses -moustaches!» Mowgli, je ne te donnerai pas un anna de la récompense, -mais une bonne correction, et voilà tout. Laisse cette carcasse! - ---Par le taureau qui me racheta! dit Mowgli en attaquant l'épaule, -dois-je rester tout l'après-midi à bavarder avec ce vieux singe? Ici, -Akela! cet homme-là m'assomme! - -Buldeo, encore penché sur la tête de Shere Khan, se trouva soudain -aplati dans l'herbe, un loup gris sur les reins, tandis que Mowgli -continuait à écorcher comme s'il n'y eût eu que lui dans toute l'Inde. - ---Ou-ui, dit-il entre ses dents. Tu as raison, après tout, Buldeo: tu -ne me donneras jamais un anna de la récompense!... Il y a une vieille -querelle entre ce tigre boiteux et moi... une très vieille querelle.... -et j'ai gagné! - -Pour rendre justice à Buldeo, s'il avait eu dix ans de moins et qu'il -eût rencontré Akela dans les bois, il aurait couru la chance d'une -bataille; mais un loup qui obéissait aux ordres d'un enfant, d'un -enfant qui lui-même avait des difficultés personnelles avec des tigres -mangeurs d'hommes, ce n'était pas un animal ordinaire. C'était de la -sorcellerie, de la magie, et de la pire espèce, pensait Buldeo; et il -se demandait si l'amulette qu'il avait au cou suffirait à le protéger. -Il restait là sans bouger d'une ligne, s'attendant, chaque minute, à -voir Mowgli lui-même se changer en tigre. - ---Maharajah! Grand roi! murmura-t-il enfin d'un ton embarrassé. - ---Eh bien? dit Mowgli, sans tourner la tête et en ricanant. - ---Je suis un vieil homme. Je ne savais pas que tu fusses rien de plus -qu'un petit berger. Puis-je me lever et partir, ou bien ton serviteur -va-t-il me mettre en pièces? - ---Va, et la paix soit avec toi!... Seulement, une autre fois, ne te -mêle pas de mon gibier... Lâche-le, Akela. - -Buldeo s'en alla clopin-clopant vers le village, aussi vite qu'il -pouvait, regardant par-dessus son épaule, pour le cas où Mowgli se -serait métamorphosé en quelque chose de terrible. A peine arrivé, il -raconta une histoire de magie, d'enchantement et de sorcellerie, qui -décida le prêtre à prendre un air très grave. - -Mowgli continua son travail, mais le jour tombait que les loups et -lui n'avaient pas séparé complètement du corps la grande fourrure aux -joyeuses couleurs. - ---Maintenant, il nous faut cacher cela et rentrer les buffles. Aide-moi -à les rassembler, Akela. - -Le troupeau rallié s'ébranla dans le brouillard du crépuscule. En -approchant du village, Mowgli vit des lumières, il entendit souffler -et sonner les conques et les cloches. La moitié du village semblait -l'attendre à la barrière. - ---C'est parce que j'ai tué Shere Khan! se dit-il. - -Mais une grêle de pierres siffla à ses oreilles, et les villageois -crièrent: - ---Sorcier! Fils de loup! Démon de la jungle! Va-t'en! Va-t'en bien -vite, ou le prêtre te rendra à ta forme de loup. Tire, Buldeo, tire! - -Le vieux mousquet partit avec un grand bruit, et un jeune buffle poussa -un mugissement de douleur. - ---Encore de la sorcellerie! crièrent les villageois. Il peut faire -dévier les balles... Buldeo, c'était justement ton buffle. - ---Qu'est ceci maintenant? dit Mowgli affolé, tandis que les pierres -s'abattaient dru autour de lui. - ---Ils sont assez pareils à ceux du clan, tes frères d'ici! dit Akela, -en s'asseyant avec calme. Il me paraît que si les balles veulent dire -quelque chose, on a envie de te chasser. - ---Loup! Petit de loup! Va-t'en! cria le prêtre, en agitant un brin de -la plante sacrée appelée _tulsi_. - ---Encore? L'autre fois, c'était parce que j'étais un homme. Cette fois, -c'est parce que je suis un loup. Allons-nous-en, Akela. - -Une femme--c'était Messua--courut vers le troupeau, et pleura: - ---Oh! mon fils, mon fils! Ils disent que tu es un sorcier qui peut se -changer en bête à volonté. Je ne le crois pas, mais va-t'en, ou ils -vont te tuer. Buldeo dit que tu es un magicien, mais moi, je sais que -tu as vengé la mort de Nathoo. - ---Reviens, Messua! cria la foule. Reviens ou l'on va te lapider! - -Mowgli se mit à rire, d'un vilain petit rire sec: une pierre venait de -l'atteindre à la bouche: - ---Rentre vite, Messua. C'est une de ces fables ridicules qu'ils -répètent sous le gros arbre, à la tombée de la nuit. Au moins, j'aurai -payé la vie de ton fils. Adieu, et dépêche-toi, car je vais leur -renvoyer le troupeau plus vite que n'arrivent leurs tessons. Je ne suis -pas sorcier, Messua. Adieu! - ---Maintenant, encore un effort. Akela,--cria-t-il. Fais rentrer le -troupeau. - -Les buffles n'avaient pas besoin d'être pressés pour regagner le -village. Au premier hurlement d'Akela, ils chargèrent comme une trombe -à travers la barrière, dispersant la foule de droite et de gauche. - ---Faites votre compte, cria dédaigneusement Mowgli. J'en ai peut-être -volé un. Comptez-les bien, car je ne serai plus jamais berger sur vos -pâturages. Adieu, enfants des hommes, et remerciez Messua de ce que je -ne viens pas avec mes loups vous pourchasser dans votre rue! - -Il fit demi-tour, et s'en fut en compagnie du Loup solitaire; et, comme -il regardait les étoiles, il se sentit heureux. - ---J'en ai assez de dormir dans des trappes, Akela. Prenons la peau de -Shere Khan, et allons-nous-en... Non, nous ne ferons pas de mal au -village, car Messua fut bonne pour moi. - -Quand la lune se leva, inondant la plaine d'une clarté de lait, les -villageois, terrifiés, virent passer au loin Mowgli, avec deux loups -sur les talons et un fardeau sur la tête, à ce trot soutenu des loups -qui dévore les longs milles comme du feu. Alors, ils sonnèrent les -cloches du temple et soufflèrent dans les conques plus fort que jamais; -et Messua pleura; et Buldeo broda l'histoire de son aventure dans la -jungle, finissant par raconter que le loup se tenait debout sur ses -jambes de derrière et parlait comme un homme. - - -La lune allait se coucher quand Mowgli et les deux loups arrivèrent à -la colline du Conseil; ils firent halte à la caverne de mère Louve. - ---On m'a chassé du clan des hommes, mère! héla Mowgli, mais je reviens -avec la peau de Shere Khan: j'ai tenu parole. - -Mère Louve sortit d'un pas raide, ses petits derrière elle, et ses yeux -s'allumèrent lorsqu'elle aperçut la peau. - ---Je le lui ait dit, le jour où il fourra sa tête et ses épaules dans -cette caverne, réclamant ta vie, petite grenouille..., je le lui ai -dit, que le chasseur serait chassé. C'est bien fait. - ---Bien fait, petit frère! dit une voix profonde qui venait du fourré. -Nous étions seuls, dans la jungle, sans toi. - -Et Bagheera vint en courant jusqu'aux pieds nus de Mowgli. Ils -escaladèrent ensemble le Rocher du Conseil, Mowgli étendit la peau -sur la pierre plate où Akela avait coutume de s'asseoir, et la fixa -au moyen de quatre éclats de bambou; puis Akela se coucha dessus, et -lança le vieil appel au Conseil: «Regardez, regardez bien, ô loups!» -exactement comme il l'avait lancé quand Mowgli fut apporté là pour la -première fois. - -Depuis qu'Akela avait été déposé, le clan était resté sans chef, menant -chasse et bataille selon son bon plaisir. Mais tous, par habitude, -répondirent à l'appel: et quelques-uns boitaient pour être tombés dans -des pièges, et d'autres traînaient une patte fracassée par un coup de -feu, d'autres encore étaient galeux pour avoir mangé des nourritures -immondes, et beaucoup manquaient. Mais ceux qui restaient vinrent au -Rocher du Conseil, et là, ils virent la peau zébrée de Shere Khan -étendue sur la pierre, et les énormes griffes qui pendaient au bout des -pattes vides. - ---Regardez bien, ô loups! Ai-je tenu parole? dit Mowgli. - -Et les loups aboyèrent: Oui. Et l'un d'eux, tout déchiré de blessures, -hurla: - ---O Akela! conduis-nous de nouveau. O toi, petit d'homme! conduis-nous -aussi: nous en avons assez, de vivre sans lois, et nous voudrions bien -redevenir le Peuple Libre. - ---Non, ronronna Bagheera, cela ne peut pas être. Quand vous serez -repus, la folie peut vous reprendre. Ce n'est pas pour rien que vous -êtes appelés le Peuple Libre. Vous avez lutté pour la liberté, elle -vous appartient. Mangez-la, ô loups! - ---Le clan des hommes et le clan des loups m'ont repoussé, dit Mowgli. -Maintenant, je chasserai seul dans la jungle. - ---Et nous chasserons avec toi! dirent les quatre louveteaux. - -Mowgli s'en alla, et, dès ce jour, il chassa dans la jungle avec les -quatre petits. Mais il ne fut pas toujours seul, car, au bout de -quelques années, il devint homme et se maria. - -Mais c'est là une histoire pour les grandes personnes. - - -LA CHANSON DE MOWGLI - - (_Telle qu'il la chanta au Rocher du Conseil lorsqu'il dansa sur la - peau de Shere Khan_) - - C'est la chanson de Mowgli.--Moi, Mowgli, je chante. Que la Jungle - écoute quelles choses j'ai faites: - - Shere Khan dit qu'il tuerait--qu'il tuerait--que près des portes, au - crépuscule, il tuerait Mowgli la Grenouille! - - Il mangea, il but. Bois bien, Shere Khan, quand boiras-tu encore? - Dors et rêve à ta proie. - - Je suis seul dans les pâturages. Viens, Frère Gris! Et toi, - Solitaire, viens, nous chassons la grosse bête ce soir. - - Rassemblez les grands taureaux buffles, les taureaux à la peau bleue, - aux yeux furieux. Menez-les çà et là selon que je l'ordonne. Dors-tu - encore Shere Khan? Debout, oh! debout. Voici que je viens et les - taureaux derrière moi! - - Rama, le roi des buffles, frappa du pied. Eaux de la Waingunga, où - Shere Khan s'en est-il allé? - - Il n'est point Sahi pour creuser des trous, ni Mor le Paon pour voler. - - Il n'est point Mang, la Chauve-Souris, pour se suspendre aux branches. - - Petits bambous qui craquez, dites-moi où il a fui? - - _Ow!_ il est là. _Ahao!_ il est là. Sous les pieds de Rama gît le - boiteux. Lève-toi et tue! Voici du gibier; brise le cou des taureaux! - - Chut! il dort. Nous ne l'éveillerons pas, car sa force est très - grande. Les vautours sont descendus pour la voir. Les fourmis noires - sont montées pour la connaître. Il se tient grande assemblée en son - honneur. - - _Alala!_ Je n'ai rien pour me vêtir. Les vautours verront que je suis - nu. J'ai honte devant tous ces gens. - - Prête-moi ta robe, Shere Khan. Prête-moi ta gaie robe rayée, que je - puisse aller au Rocher du Conseil. - - Par le taureau qui m'a payé, j'avais fait une promesse--une petite - promesse. Il ne manque que ta robe pour que je tienne parole. - - Couteau en main--le couteau dont se servent les hommes,--avec le - couteau du chasseur je me baisserai pour prendre mon dû. - - Eaux de la Waingunga, Shere Khan me donne sa robe, car il m'aime. - Tire, Frère Gris! Tire Akela! Lourde est la peau de Shere Khan. - - Le clan des Hommes est irrité. Ils jettent des pierres et parlent - comme des enfants. Ma bouche saigne. Laissez-moi partir. - - A travers la nuit, la chaude nuit, courez vite avec moi, mes frères. - Nous quitterons les lumières du village, nous irons vers la lune - basse. - - Eaux de la Waingunga, le clan des Hommes m'a chassé. Je ne leur ai - point fait de mal, mais ils avaient peur de moi. Pourquoi? - - Clan des Loups, vous m'avez chassé aussi. La Jungle m'est fermée, les - portes du village aussi. Pourquoi? - - De même que Mang vole entre les bêtes et les oiseaux, de même je vole - entre le village et la Jungle. Pourquoi? - - Je danse sur la peau de Shere Khan, mais mon cœur est très lourd. Les - pierres du village ont frappé ma bouche et l'ont meurtrie. Mais mon - cœur est très léger, car je suis revenu à la Jungle. Pourquoi? - - Ces deux choses se combattent en moi comme les serpents se battent au - printemps. L'eau tombe de mes yeux, et pourtant, je ris. Pourquoi? - - Je suis deux Mowglis, mais la peau de Shere Khan est sous mes pieds. - Toute la Jungle sait que j'ai tué Shere Khan. Regardez, regardez - bien, ô Loups! - - _Ahae!_ Mon cœur est lourd de choses que je ne comprends pas. - - - - -LE PHOQUE BLANC - - Dors, mon baby, la nuit est derrière nous, - Et noires sont les eaux qui brillaient si vertes; - Par-dessus les brisants la lune nous cherche - Au repos entre leurs seins soyeux et doux. - Où flot touche flot, fais là ton nid clos, - Roule ton corps las, mon petit nageur, - Ni vent, ni requin t'éveille ou te blesse - Dormant dans les bras des lents flots berceurs. - - (_Berceuse phoque_). - - -Les choses que je vais raconter sont arrivées il y a plusieurs années, -en un lieu appelé Novastoshnah, à la pointe nord-est de l'île de -Saint-Paul, là-bas, là-bas, dans la mer de Behring. Limmershin, le -roitelet d'hiver, m'a raconté l'histoire quand il fut jeté par le -vent dans le gréement d'un steamer en route pour le Japon. Je l'avais -descendu dans ma cabine, réchauffé et nourri durant deux jours, jusqu'à -ce qu'il fût en état de retourner à Saint-Paul. Limmershin est un drôle -de petit oiseau, mais qui sait dire la vérité. - -Personne ne vient à Novastoshnah, hormis pour affaires; et les seules -gens qui aient là des affaires régulières sont les phoques. Ils y -abordent pendant les mois d'été, et c'est par centaines et centaines -de mille qu'on les voit émerger de la froide mer grise; car la grève -de Novastoshnah offre plus de commodités aux phoques que nul lieu du -monde. Sea Catch le savait; aussi, chaque printemps, partait-il à la -nage--d'où qu'il se trouvât--fonçant, comme un torpilleur, droit sur -Novastoshnah où il passait un mois à se battre avec ses camarades pour -une bonne place dans les rochers, aussi près de la mer que possible. -Sea Catch avait quinze ans d'âge: c'était un énorme phoque gris, dont -la fourrure sur les épaules ressemblait presque à une crinière, et qui -montrait de longues canines à l'air mauvais. Quand il se soulevait -sur ses nageoires de devant, il dominait le sol de quatre pieds au -moins, et son poids, si quelqu'un eût osé le peser, aurait presque -atteint sept cents livres. Il était tout couvert des cicatrices de ses -furieuses batailles, mais toujours prêt à une bataille de plus. Il -mettait sa tête de côté comme s'il avait peur de regarder son ennemi -en face; mais il la projetait en avant, plus prompt que la foudre, et, -quand les fortes dents étaient fixées dans le cou d'un autre phoque, -l'autre phoque s'en tirait comme il pouvait, mais Sea Catch ne l'y -aidait pas. Pourtant, Sea Catch n'aurait jamais attaqué un phoque -déjà battu, car cela était contre les Lois de la Grève. Tout ce qu'il -lui fallait, c'était son emplacement près de la mer pour y établir -son ménage; mais, comme il se trouvait quarante ou cinquante mille -autres phoques en quête, tous les printemps, de la même chose, les -sifflements, les meuglements, les hurlements et les rauquements qu'on -entendait sur la grève faisaient un terrible concert. D'une petite -colline appelée Hutchinson's hill, on pouvait découvrir trois milles et -demi de terrain couvert de phoques en train de combattre, et l'écume -se tachetait, sur toute la baie, de têtes de phoques se hâtant vers -la terre pour y prendre leur part de bataille. Ils se battaient dans -les brisants, ils se battaient sur le sable, ils se battaient sur -les basaltes, polis par l'usage, des rochers où s'établissaient les -_nurseries_, car ils étaient tout aussi stupides et difficiles à vivre -que des hommes. Leurs compagnes n'arrivaient jamais à l'île avant la -fin de mai ou le commencement de juin, ne tenant pas à être taillées -en pièces; et les jeunes phoques de deux, trois et quatre ans, qui -n'avaient pas encore commencé la vie de ménage, s'avançaient d'un -demi-mille environ à l'intérieur des terres, à travers les rangs des -combattants, et jouaient sur les dunes par troupeaux et par légions, -effaçant jusqu'à la moindre trace de verdure alentour. On les appelait -les _holluschickies_--les célibataires--et il y en avait peut-être deux -ou trois cent mille à Novastoshnah seulement. - -Sea Catch venait de livrer son quarante-cinquième combat, un printemps, -quand Matkah, son épouse, la douce et souple Matkah aux yeux -caressants, sortit de la mer. Il la saisit par la peau du cou, la posa -brutalement sur sa réserve, et grogna: - ---En retard comme à l'ordinaire! Où donc avez-vous bien pu aller? - -Sea Catch avait l'habitude de ne rien manger pendant les quatre -mois qu'il demeurait sur les grèves; aussi son humeur était-elle -généralement bourrue. Matkah, trop avisée pour répondre sur le même -ton, regarda autour d'elle et roucoula: - ---Quelle bonne pensée à vous! Vous avez pris le vieil endroit cette -fois encore. - ---Je crois bien que je l'ai pris, dit Sea Catch... Regardez-moi. - -Il était déchiré et saignant en vingt endroits, un œil quasi crevé, -les flancs à l'état de loques. - ---Oh, ces hommes, ces hommes!--dit Matkah en s'éventant avec sa -nageoire postérieure.--Pourquoi ne pouvez-vous être raisonnables, et -convenir de vos emplacements avec tranquillité? Tu as l'air de t'être -battu avec Killer Whale. - ---Je n'ai pas fait autre chose que de me battre depuis le milieu -de mai. La grève est encombrée cette année, c'est une honte. J'ai -rencontré au moins cent phoques de Lukannon à la recherche d'un logis. -Pourquoi les gens ne restent-ils pas chez eux? - ---J'ai souvent pensé que nous serions beaucoup plus heureux si nous -abordions à Otter Island au lieu de cet endroit encombré, dit Matkah. - ---Bah! les _holluschickies_ seuls vont à Otter Island. Si nous y -allions, on dirait que nous avons peur. Il y a des apparences à garder, -ma chère. - -Sea Catch enfonça fièrement sa tête entre ses fortes épaules et fit -semblant de dormir quelques minutes, mais d'un œil seulement, car il -se tenait strictement sur ses gardes en vue d'une bataille possible. - -Maintenant que tous les phoques et leurs femmes étaient à terre, on -pouvait entendre leur clameur à plusieurs milles au large, au-dessus -des plus bruyantes tempêtes. Au plus bas mot, il y avait bien un -million de phoques sur la grève... vieux phoques, mères phoques, petits -phoques, et _holluschickies_... combattant, se roulant, bêlant, rampant -et jouant ensemble, descendant à la mer et en revenant en troupes et -en régiments, couvrant chaque pied de terrain aussi loin que l'œil -pouvait atteindre, partant par brigades en escarmouches à travers le -brouillard. Il fait presque toujours du brouillard à Novastoshnah, -sauf quand le soleil paraît pour donner à toutes choses, l'espace d'un -instant, des aspects de perle et d'arc-en-ciel. - -Kotick, le baby de Matkah, naquit au milieu de cette confusion. Il -était tout en tête et en épaules, avec de pâles yeux bleus couleur -d'eau, comme sont les tout petits phoques; mais il y avait quelque -chose dans la teinte de son pelage qui le fit regarder de très près par -sa mère. - ---Sea Catch, dit-elle enfin, notre baby va être blanc! - ---Coquilles vides et goémon sec, éternua Sea Catch, il n'y a jamais eu -au monde rien qui ressemblât à un phoque blanc. - ---Ce n'est pas ma faute, dit Matkah; il y en aura un maintenant. - -Et elle chanta à mi-voix la lente chanson que toutes les mères phoques -chantent à leurs babies: - - Ne nage pas avant d'avoir six semaines - Ou ta tête sera coulée par tes talons, - Et moussons d'été, requins et baleines - Sont mauvais pour les bébés phoques. - - Mauvais pour les bébés phoques, mon rat, - Plus mauvais que rien ne peut l'être. - Mais barbote et deviens fort, - Et tu n'auras jamais tort, - Libre enfant de la mer ouverte! - -Naturellement, le petit bonhomme ne comprenait pas tout d'abord les -paroles. Il pagayait et barbotait à côté de sa mère, et apprenait -à débarrasser le terrain quand son père se battait avec un autre -phoque, et que les deux roulaient et rugissaient à travers les rochers -glissants. Matkah allait au large chercher des choses à manger, et le -baby n'était nourri qu'une fois tous les deux jours, mais alors il -mangeait comme quatre et en profitait. - -La première chose qu'il fit, ce fut de ramper vers l'intérieur; là, il -rencontra des dizaines de mille de babies de son âge, et ils jouèrent -ensemble comme de petits chiens, s'endormant sur le sable clair, et se -remettant à jouer. Les vieilles gens des _nurseries_ ne s'en occupaient -pas, les _holluschickies_ s'en tenaient à leur propre territoire, et -les babies s'amusaient merveilleusement. Quand Matkah revenait de sa -pêche en eau profonde, elle allait droit à leur lieu de récréation -et appelait, comme une brebis appelle son agneau, jusqu'à ce qu'elle -entendit Kotick bêler. Alors, elle se dirigeait vers lui en stricte -ligne droite, cognant de côté et d'autre avec ses nageoires de devant -et jetant les jeunes phoques cul par-dessus tête. Il y avait toujours -quelques centaines de mères en quête de leurs enfants à travers le -terrain des jeux, et les babies avaient grand besoin d'ouvrir l'œil; -mais, comme Matkah disait à Kotick: - ---Tant que tu ne te vautres pas dans l'eau bourbeuse pour y prendre la -gale, tant que tu ne te mets pas de sable sec dans une coupure ou une -éraflure, et tant que tu ne nages pas quand la mer est grosse, aucun -mal ne peut t'arriver ici. - -Les petits phoques ne savent pas mieux nager que les petits enfants, -mais ils ne sont pas heureux jusqu'à ce qu'ils aient appris. La -première fois que Kotick descendit à la mer, une vague l'emporta, lui -fit perdre pied, sa grosse tête s'enfonça, et ses petites nageoires de -derrière se dressèrent en l'air, exactement comme sa mère le lui avait -dit dans la chanson; en effet, si la vague suivante ne l'avait rejeté -vers le bord, il se serait noyé. Après cela, il apprit à rester étendu -dans une flaque de la grève, à se laisser tout juste recouvrir par -le flux de chaque vague qui le soulevait, tandis qu'il pagayait, mais -il veillait toujours d'un œil pour voir arriver les grosses vagues -qui peuvent faire mal. Il fut deux semaines à apprendre l'usage de ses -nageoires, et, tout ce temps, il se traîna du rivage dans la mer, de -la mer sur le rivage, toussant, grognant, remontant la grève à plat -ventre, dormant comme un chat sur le sable, puis se remettant à l'eau, -jusqu'à ce qu'enfin il se sentît vraiment en possession de son élément. - -Vous pouvez imaginer quel bon temps, alors, il prit avec ses camarades, -les plongeons sous les lames, les chevauchées sur la crête d'un -brisant, les arrivées à terre avec un éternuement et un plouf, tandis -que la grande vague filait en écumant, très haut sur le rivage; la -joie de se tenir tout droit sur sa queue et de se gratter la tête, -comme font les vieilles gens, ou de jouer à _Je suis le Roi du Château_ -sur les roches glissantes et herbues qui affleuraient juste l'écume. -Parfois il voyait un mince aileron, semblable à l'aileron d'un gros -requin, dérivant au ras du bord, et il savait que c'était la baleine -tueuse, le Grampus, qui mange les jeunes phoques lorsqu'elle peut -les prendre... et Kotick fonçait sur la grève comme une flèche, et -l'aileron s'en allait en louvoyant lentement, comme s'il ne cherchait -rien du tout. - -A la fin d'octobre, les phoques commencèrent à quitter Saint-Paul pour -la haute mer, par familles et par tribus; les batailles cessèrent -autour des _nurseries_; et les _holluschickies_ jouaient où bon leur -semblait. - -L'année prochaine, dit Matkah à Kotick, tu seras un _holluschickie_; -mais, cette année, il faut que tu apprennes à prendre du poisson. - -Ils se mirent tous deux en route à travers le Pacifique, et Matkah -montra à Kotick comment dormir sur le dos, les nageoires proprement -bordées et son petit nez juste hors de l'eau. Il n'y a pas de berceau -plus confortable que la longue houle balancée du Pacifique. Lorsque -Kotick sentit des picotements sur toute la surface de la peau, Matkah -lui dit qu'il connaissait maintenant «le toucher de l'eau», que ces -élancements et ces picotements annonçaient du gros temps en route, et -qu'il fallait nager dur et fuir devant. - ---Avant longtemps, dit-elle, tu sauras vers où nager, mais, pour -l'instant, nous suivrons Sea Pig, car il est très sage. - -Une bande de marsouins plongeait et filait à travers l'eau, et le -petit Kotick les suivit de toute sa vitesse. - ---Comment savez-vous où aller? souffla-t-il. - -Le chef de la bande roula son œil blanc et plongea: - ---Ma queue m'élance, jeunesse, dit-il. Cela signifie qu'il y a un -grain derrière nous. Viens, viens! Quand on est au sud de l'Eau Lourde -(il voulait dire l'Équateur) et qu'on éprouve des élancements dans -la queue, cela signifie qu'il y a un orage devant soi et qu'il faut -gouverner nord. Viens, l'eau ne me dit rien de bon par ici. - -Ce fut une des nombreuses choses qu'apprit Kotick, et, chaque jour, il -en apprenait de nouvelles. Matkah lui enseigna à suivre la morue et le -flétan, le long des bancs sous-marins, à extirper les bêtes de rocher -de leur trou parmi les goémons; à longer les épaves à cent brasses sous -l'eau, et à entrer raide comme balle par un hublot pour sortir par -un autre à la suite des poissons; à danser sur le sommet des vagues, -tandis que les éclairs se poursuivaient à travers le ciel, et à saluer -poliment de la nageoire l'albatros à queue tronquée et la frégate, -tandis qu'ils descendaient le vent; à sauter, trois ou quatre pieds -hors de l'eau, comme un dauphin, nageoires au flanc et queue recourbée; -à laisser les poissons-volants tranquilles, parce qu'ils sont tout en -arêtes, à happer l'épaule d'une morue à toute vitesse par dix brasses -d'eau, et à ne jamais s'arrêter pour regarder un bateau ou un navire, -mais surtout un canot à rames. Au bout de six mois, ce que Kotick -ignorait encore de la pêche en eau profonde ne valait pas la peine -d'être su; et, tout ce temps, il ne posa pas une fois sur la terre -ferme. - -Un jour, cependant, comme il flottait à moitié endormi dans l'eau tiède -quelque part au large de l'île Juan-Fernandez, il sentit un malaise -et une paresse l'envahir, tout comme les humains lorsqu'ils ont «le -printemps dans les jambes», et il se rappela le bon sable ferme des -grèves de Novastoshnah, à deux mille lieues de là, les jeux de ses -camarades, l'odeur du varech, le cri des phoques et leurs batailles. -A la même minute, il mit le cap au nord, nageant d'aplomb, et comme -il allait, il rencontra des douzaines de ses compagnons, tous à même -destination, qui lui dirent: - ---Salut, Kotick! Cette année nous sommes tous _holluschickie_, nous -pourrons danser la danse du feu dans les brisants de Lukannon et jouer -sur l'herbe neuve. Mais où as-tu pris cette robe? - -Le pelage de Kotick était presque immaculé maintenant, et, quoiqu'il -en fût très fier, il répondit seulement: - ---Nagez vite! J'ai des crampes dans les os, tant il me tarde de revoir -la terre. - -C'est ainsi qu'ils arrivèrent aux grèves où ils étaient nés, et ils -entendirent de loin les vieux phoques, leurs pères, combattre dans la -brume pesante. - -Cette nuit-là, Kotick dansa la «danse du feu» avec les jeunes phoques -de l'année. La mer est pleine de feu, pendant les nuits d'été, depuis -Novastoshnah jusqu'à Lukannon, et chaque phoque laisse un sillage -derrière lui, comme d'huile brûlante, et une flamme brusque lorsqu'il -saute, et les vagues se brisent en grandes zébrures et en tourbillons -phosphorescents. Puis, ils remontèrent à l'intérieur jusqu'aux terrains -des _holluschickies_, se roulèrent du haut en bas dans les folles -avoines nouvelles et se racontèrent des histoires sur ce qu'ils avaient -fait pendant qu'ils étaient à la mer. Ils parlaient du Pacifique -comme des écoliers d'un bois où ils auraient gaulé des noisettes, -et, si quelqu'un les eût compris, il aurait pu, une fois rentré chez -lui, dresser de cet océan une carte comme jamais il n'y en eut. Les -_holluschickies_ de trois et quatre ans dégringolèrent de Hutchinson's -hill en criant: - ---Place, gosses! La mer est profonde et vous ne savez pas encore tout -ce qu'il y a dedans. Attendez d'avoir doublé le Cap... Eh! petit, où -as-tu pris cet habit? - ---Je ne l'ai pas pris, dit Kotick, il a poussé tout seul. Et, au moment -où il allait rouler son interlocuteur, deux hommes à cheveux noirs, à -faces rougeaudes et plates, sortirent de derrière une dune, et Kotick, -qui n'avait jamais vu d'homme auparavant, toussa et mit la tête basse. -Les _holluschickies_ s'ébranlèrent pesamment de quelques mètres, puis -restèrent immobiles à les dévisager stupidement. Les hommes n'étaient -rien moins que Kerick Booterin, le chef des chasseurs de phoques de -l'île, et Patalamon, son fils. Ils venaient d'un petit village à moins -d'un demi-mille des _nurseries_, et ils étaient en train de décider -quels phoques ils rabattraient vers les abattoirs--car on mène les -phoques tout comme des moutons--afin d'être dans la suite transformés -en jaquettes fourrées. - ---Oh! dit Patalamon. Regarde. Voilà un phoque blanc. - -Kerick Booterin devint presque pâle sous sa couche d'huile et de -fumée,--car il était Aléoute, et les Aléoutes ne sont pas des gens -soignés.--Puis il se mit à marmotter une prière. - ---Ne le touche pas, Patalamon. Il n'y a jamais eu de phoque blanc -depuis que je suis né. Peut-être que c'est l'esprit du vieux Zaharrof -qui s'est perdu l'année dernière dans un gros coup de vent. - ---Je passe au large, dit Patalamon. Ça porte malheur... Vous croyez -vraiment que c'est le vieux Zaharrof qui revient? Je lui dois quelque -chose pour des œufs de mouette. - ---Ne le regarde pas, dit Kerick. Rabats cette troupe de quatre-ans. -Les hommes devraient en écorcher deux cents aujourd'hui, mais c'est -le commencement de la saison et ils sont nouveaux à l'ouvrage. Cent -suffiront. Vite! - -Patalamon secoua une paire de castagnettes, formées de deux clavicules -de phoque, devant un troupeau de _holluschickies_, et ceux-ci -s'arrêtèrent net, haletant et soufflant. Puis il s'approcha. Les -phoques se mirent en mouvement, et Kerick les mena vers l'intérieur -sans qu'ils essayassent une fois de rejoindre leurs compagnons. Des -centaines et des centaines de phoques virent emmener les autres, mais -ils continuèrent à jouer comme si de rien n'était. Kotick fut le seul à -faire des questions, et aucun de ses camarades ne put rien lui dire, -sinon que les hommes menaient toujours les phoques de cette manière -pendant six semaines ou deux mois chaque année. - ---Je vais les suivre, dit-il. - -Et ses yeux lui sortaient presque hors de la tête, comme il clopinait -derrière le troupeau. - ---Le phoque blanc vient derrière nous, cria Patalamon. C'est la -première fois qu'un phoque est jamais venu aux abattoirs tout seul. - ---Ne regarde pas en arrière, dit Kerick. Je suis sûr maintenant que -c'est l'esprit de Zaharrof!... Il faut que j'en parle au prêtre. - -La distance jusqu'aux abattoirs n'était que d'un demi-mille, mais elle -prit une heure à couvrir, car, si les phoques allaient trop vite, -Kerick savait qu'ils s'échaufferaient et qu'alors leur fourrure s'en -irait par plaques lorsqu'on les écorcherait. De sorte qu'ils allèrent -très lentement, passé _Sea Lion's Neck_ et passé _Webster house_, -jusqu'à ce qu'ils atteignissent le saloir situé juste hors de vue -des phoques de la grève. Kotick suivit, haletant et perplexe. Il se -croyait au bout du monde, mais les cris des _nurseries_, derrière lui, -résonnaient aussi haut que le bruit d'un train dans un tunnel. - -Enfin, Kerick s'assit sur la mousse, tira une lourde montre d'étain et -laissa le troupeau fraîchir pendant trente minutes... et Kotick pouvait -entendre la rosée du brouillard s'égoutter du bord de son bonnet. Puis -dix ou douze hommes, chacun armé d'une massue doublée de fer et longue -de trois ou quatre pieds, s'approchèrent. Kerick leur désigna un ou -deux individus de la bande qui avaient été mordus par leurs camarades -ou s'étaient échauffés, et les hommes les jetèrent de côté à grands -coups de leurs lourdes bottes faites en peau de gorge de morse. Alors, -Kerick dit: - ---Allez! - -Et les hommes se mirent à assommer les phoques aussi vite qu'ils -pouvaient. Dix minutes plus tard, Kotick ne reconnaissait plus -ses amis, car leurs peaux étaient soulevées du nez aux nageoires -postérieures, arrachées d'un coup sec et jetées à terre en tas. - -C'en était assez pour Kotick. Il fit volte-face et partit au galop--un -phoque peut galoper très vite pour peu de temps--vers la mer, sa petite -moustache naissante toute hérissée d'horreur. A _Sea Lion's Neck_, -où les grands lions-de-mer siègent au bord de l'écume, il se jeta, -nageoires par-dessus tête, dans l'eau fraîche et se mit à se balancer -en soupirant misérablement. - ---Qui va là? dit un lion-de-mer, rudement. - -Car, en règle générale, les lions-de-mer s'en tiennent à leur propre -société. - ---_Scoochnie! Ochen Scoochnie!_ Je suis seul, tout seul! dit Kotick. On -est en train de tuer tous les _holluschickies_ sur toutes les grèves! - -Le lion-de-mer tourna les yeux vers la terre. - ---Absurde! dit-il, tes amis font autant de bruit que jamais. Tu as dû -voir le vieux Kerick en train de nettoyer une bande. Il y a trente ans -qu'il fait ce métier. - ---C'est horrible,--dit Kotick en s'arc-boutant dans l'eau, tandis -qu'une vague le couvrait, et reprenant l'équilibre d'un coup de -nageoires en hélice qui l'arrêta à trois centimètres d'une déchiqueture -de rocher. - ---Pas mal pour un petit de l'année,--dit le lion-de-mer qui était -à même d'apprécier un bon nageur.--Je suppose qu'à votre point de -vue, c'est en effet assez vilain; mais, vous autres, phoques, comme -vous persistez à venir ici d'année en année, les hommes arrivent -naturellement à le savoir, et si vous ne pouvez pas trouver une île où -les hommes ne viennent jamais, vous serez toujours rabattus. - ---N'y a-t-il pas d'île pareille? commença Kotick. - ---J'ai suivi le _poltoos_ (le flétan) pendant vingt années, et je ne -peux pas dire que je l'aie trouvée encore. Mais écoute,... tu sembles -prendre plaisir à causer avec tes supérieurs,... pourquoi ne vas-tu pas -à Walrus Islet parler à Sea Vitch. Il sait peut-être quelque chose. Ne -te presse pas comme cela. C'est une traversée de six milles, et à ta -place je me mettrais à sec et ferais un somme auparavant. - -Kotick jugea l'avis bon; aussi, de retour à sa propre grève, se mit-il -à sec et dormit-il une demi-heure, avec des frissons tout le long -du corps à la manière des phoques. Puis, il mit le cap sur Walrus -Islet, petit plateau bas d'île rocheuse, presque en plein noroit de -Novastoshnah, tout en langues de rochers et en nids de mouettes, où -les morses vivaient entre eux. Il prit terre près du vieux Sea Vitch, -le gros vilain morse, bouffi et dartreux, du Nord Pacifique, au col -épais et aux longues défenses, qui n'a de bonnes manières que lorsqu'il -dort--comme il faisait en ce moment--ses nageoires de derrière baignant -à moitié dans l'écume. - ---Éveille-toi!--aboya Kotick, car les mouettes menaient grand bruit. - ---Ah! oh! Hmph! Qu'est-ce que c'est? dit Sea Vitch. - -Et il heurta de ses défenses le morse qui était près de lui et -l'éveilla, celui-ci éveilla son voisin, et ainsi de suite jusqu'à ce -qu'ils fussent tous réveillés, écarquillant les yeux dans toutes les -directions, sauf la bonne. - ---Hé! c'est moi,--dit Kotick, pointant dans l'écume, et semblable à une -petite limace blanche. - ---Eh bien! que je sois... écorché! dit Sea Vitch. - -Ils regardèrent tous Kotick, comme vous pouvez imaginer qu'un club -plein de vieux messieurs somnolents regarderaient un petit garçon. -Kotick ne tenait pas à entendre parler davantage d'écorchement ce -jour-là, il en avait vu assez, de sorte qu'il héla: - ---N'y a-t-il pas un lieu où puissent aller les phoques et où les hommes -ne viennent jamais? - ---Débrouille-toi et trouve,--dit Sea Vitch, en fermant les -yeux.--Cours. Nous avons affaire ici. - -Kotick fit son saut de dauphin en l'air et cria de toutes ses forces: - ---Mangeur de moules! Mangeur de moules! Mangeur de moules! - -Il savait que Sea Vitch n'avait jamais pris un poisson de sa vie, -mais déterrait toujours des coquillages et des algues, quoiqu'il se -prétendît le plus terrible personnage. Naturellement les Chickies, les -Gooverooskies et les Epatkas--Mouettes-Bourgmestres, Mouettes tachetées -et Plongeons--qui cherchent toujours l'occasion d'être impolis, -reprirent le cri, et, comme Limmershin me l'a dit, pendant près de cinq -minutes on n'eût pas entendu un coup de fusil sur Walrus Islet. Toute -la population piaulait et criait: - ---Mangeur de moules! _Stareek_ (vieux homme)! tandis que Sea Vitch -roulait d'un flanc sur l'autre grognant et toussant. - ---Et maintenant, me le diras-tu? dit Kotick, tout essoufflé. - ---Va demander à Sea Cow, dit Sea Vitch. S'il vit encore, il pourra te -le dire. - ---Comment connaîtrai-je Sea Cow lorsque je le rencontrerai, dit Kotick, -en faisant une embardée pour s'en aller. - ---Il est dans la mer la seule chose plus vilaine que Sea Vitch,--cria -une Mouette-Bourgmestre en tournant sous le nez de Sea Vitch,--plus -vilaine et plus mal élevée. _Stareek!_ - -Kotick reprit à la nage le chemin de Novastoshnah, laissant crier les -mouettes. Mais il ne trouva à son retour aucune sympathie envers son -humble tentative de découvrir un lieu paisible pour les phoques. On lui -dit que les hommes avaient toujours mené les _holluschickies_, cela -faisait partie de la besogne quotidienne, et que, s'il n'aimait pas à -voir de vilaines choses, il n'avait qu'à ne pas aller aux abattoirs. -Mais aucun des autres phoques n'avait vu la tuerie et c'est ce qui -faisait la différence entre lui et ses amis. De plus, Kotick était un -phoque blanc. - ---Ce que tu as à faire--dit le vieux Sea Catch, après avoir entendu les -aventures de son fils--c'est à grandir et à devenir un grand phoque -comme ton père, à fonder une _nursery_ sur la plage, et alors, ils te -laisseront la paix. Dans cinq ans d'ici, tu devrais pouvoir te battre -pour ton compte. - -Même la douce Matkah, sa mère, lui dit: - ---Tu ne pourras jamais empêcher les tueries. Va jouer dans la mer, -Kotick. - -Et Kotick s'en alla danser la danse du feu, avec son petit cœur très -gros. - -Cet automne, il quitta la grève aussitôt qu'il put et se mit seul -en route, à cause d'une idée qu'il avait dans sa tête obstinée. Il -trouverait Sea Cow, si un tel personnage existait dans l'étendue des -mers, et il découvrirait une île paisible avec de bonnes grèves de -sable ferme pour les phoques, où les hommes ne pourraient pas les -atteindre. - -Infatigablement, tout seul, il explora l'océan, du nord au sud du -Pacifique, nageant jusqu'à trois cents milles en un jour et une nuit. -Il lui arriva plus d'aventures qu'on ne peut raconter; c'est tout juste -s'il échappa au Requin tacheté ainsi qu'au Marteau; il rencontra tous -les ruffians sans foi qui vagabondent à travers les mers, et les lourds -poissons polis, et les grands coquillages écarlates et tachetés qui -restent à l'ancre au même endroit des centaines d'années et en tirent -le plus grand orgueil; mais il ne rencontra jamais Sea Cow, et jamais -il ne trouva une île qui lui plût. Si la grève était bonne et dure, -avec une pente douce où les phoques pussent jouer, il y avait toujours -à l'horizon la fumée d'un baleinier en train de bouillir de la graisse, -et Kotick savait ce que cela signifiait. Ou bien il pouvait voir que -les phoques avaient visité l'île autrefois et y avaient été détruits -par des massacres; et Kotick savait que là où les hommes sont déjà -venus, ils reviennent toujours. - -Il fit route avec un vieil albatros à queue tronquée, qui lui apprit -que l'île de Kerguélen était l'endroit rêvé pour la paix et le silence, -et lorsque Kotick descendit par là, c'est tout au plus s'il ne se -fracassa pas en miettes contre de mauvaises falaises noires, pendant un -violent orage de grêle accompagné de foudre et de tonnerre. Pourtant, -comme il souquait contre le vent, il put voir que, même là, il y avait -eu jadis une _nursery_ de phoques. Et il en était de même dans toutes -les autres îles qu'il visita. - -Limmershin en énuméra une longue liste, car il disait que Kotick passa -en explorations cinq saisons, avec, chaque année, un repos de quatre -mois à Novastoshnah où les _holluschickies_ se moquaient de lui et de -ses îles imaginaires. Il alla aux Gallapagos, un horrible endroit -desséché sous l'Équateur, où il pensa être cuit par le soleil; il -alla aux îles de Géorgie, aux Orcades, à l'île d'Émeraude, à l'île du -Petit-Rossignol, à l'île de Bouvet, aux Crosset, et même à une toute -petite île au sud du cap de Bonne-Espérance. Mais partout le peuple -de la mer lui répétait la même chose. Les phoques étaient venus à -ces îles dans les temps, mais les hommes les y avaient massacrés et -détruits. Même, un jour, après avoir nagé des centaines de lieues dans -les eaux du Pacifique, en atteignant un endroit nommé le cap Corientes -(c'était à son retour de l'île de Gough), il trouva sur un rocher -quelques centaines de phoques galeux qui lui dirent que les hommes -venaient là aussi. Cela faillit le désespérer, et il doublait le cap, -en route vers ses grèves natales, quand, sur le chemin du nord, il -aborda dans une île couverte d'arbres verts, où il trouva un vieux... -très vieux phoque qui se mourait. Kotick pêcha pour lui, et lui raconta -tous ses échecs. - ---Maintenant, dit Kotick, je retourne à Novastoshnah, et, si je suis -poussé vers les abattoirs avec les _holluschickies_, je ne m'en soucie -plus. - -Le vieux phoque, au contraire, l'encouragea: - ---Essaie une fois encore. Je suis le dernier de la tribu perdue de -Masafuera, et, aux jours où les hommes nous tuaient par centaines de -mille, il courait une légende sur les grèves au sujet d'un phoque blanc -qui, un jour, descendrait du nord et conduirait le peuple des phoques -à un endroit paisible. Je suis vieux et je ne vivrai pas pour voir ce -jour-là, mais d'autres vivront pour le voir. Essaie une fois encore. - -Kotick retroussa sa moustache (elle était superbe), et dit: - ---Je suis le seul phoque blanc qui soit jamais né sur les grèves et je -suis le seul phoque, blanc ou noir, qui ait pensé jamais à chercher des -îles nouvelles. - -Cela le réconforta considérablement. - -Quand il revint à Novastoshnah, cet été-là, Matkah, sa mère, le -supplia de se marier et d'établir son ménage, car il n'était plus un -_holluschickie_ mais un _sea catch_ ayant atteint sa pleine croissance, -avec une crinière blanche et frisée sur les épaules, aussi lourd, aussi -grand, aussi courageux que son père. - ---Donnez-moi une autre saison, dit-il. Rappelez-vous, mère, c'est -toujours la septième vague qui remonte la grève le plus haut. - -Coïncidence assez curieuse, il se trouva une phoque qui jugea, comme -lui, qu'elle remettrait son mariage à l'année suivante, et Kotick dansa -la danse du feu avec elle tout le long de la grève de Lukannon, la nuit -qui précéda son départ pour sa dernière croisière. Cette fois, il se -dirigea vers l'ouest, car il était tombé sur la piste d'un grand banc -de flétans, et il avait besoin d'au moins cent livres de poisson par -jour pour se tenir en condition. Il les chassa jusqu'à ce qu'il fût -las, puis il se mit en rond et s'endormit dans les creux de la houle -qui bat Copper Island. Il connaissait parfaitement la côte, de sorte -que, vers minuit, en heurtant doucement un lit de varech, il dit: - ---Hum, le flot est fort ce soir! - -Se retournant sous l'eau, il ouvrit lentement les yeux et s'étira. Puis -il sauta comme un chat, en apercevant d'énormes choses qui musaient à -travers l'eau des hauts fonds et broutaient sur les lourdes franges des -varechs. - ---Par les Grands Brisants de Magellan, dit-il dans sa moustache. Qui -donc, de toute la mer profonde, sont ces gens-là? - -Ils ne ressemblaient à rien: morse, lion-de-mer, phoque, ours, -baleine, requin, poisson, pieuvre ou coquillage, que jamais Kotick -eût vu auparavant. Ils avaient de vingt à trente pieds de long, pas -de nageoires postérieures, mais une queue en forme de pelle qui -paraissait taillée dans du cuir mouillé. Leurs têtes étaient les plus -ridicules choses qu'on pût voir, et ils se balançaient sur le bout de -leurs queues en eau profonde lorsqu'ils ne paissaient pas, se saluant -solennellement les uns les autres, et agitant leurs nageoires de devant -comme un gros homme agite des bras trop courts. - ---Ahem! dit Kotick. Bon plaisir, messieurs? - -Les grosses créatures répondirent en dodelinant, et en agitant leurs -nageoires comme le Frog-Foot-man[1]. - - [1] Personnage de «_Alice in Sunderland_», livre humouristique - très populaire en Angleterre. Il s'agit d'un valet de pied qui salue - toujours et ne répond jamais. - -Quand ils se remirent à pâturer, Kotick vit que leur lèvre supérieure -était fendue en deux morceaux, qu'ils pouvaient écarter d'environ un -pied, et rejoindre à nouveau avec un boisseau de goémon dans la fente. -Ils poussaient le varech dans leurs bouches et mâchaient solennellement. - ---Sale manière de manger, dit Kotick. - -Ils dodelinèrent encore, et Kotick commença à perdre patience. - ---Très bien! dit-il. Si vraiment vous possédez une articulation de plus -que les autres dans votre nageoire de devant, ce n'est pas la peine de -faire tant d'embarras. Je vois que vous saluez gracieusement, mais je -voudrais connaître vos noms. - -Les lèvres fendues s'agitèrent et se tordirent; les yeux vitreux et -verdâtres s'arrondirent, mais ils ne parlèrent pas. - ---Eh bien, dit Kotick, vous êtes les seules gens que j'aie jamais -rencontrés qui soient plus laids que Sea Vitch... et plus mal léchés. - -Alors, il se souvint en un éclair de ce que la Mouette-Bourgmestre lui -avait crié, quand il n'était qu'un petit de l'année, à Walrus Islet, et -il retomba en arrière dans l'eau: il voyait qu'il avait enfin découvert -Sea Cow! - -Les vaches marines continuaient à mâchonner, à pâturer et à ruminer -dans le varech, et Kotick leur posa des questions dans toutes les -langues qu'il avait ramassées au cours de ses voyages, car le peuple -de la mer parle presque autant de langues que les êtres humains. Mais -les vaches marines ne répondaient pas, car Sea Cow ne sait pas parler. -Il n'a que six os dans le cou au lieu de sept, et on dit, dans la mer, -que c'est cela qui l'empêche de parler, même avec ses semblables; mais, -comme vous le savez, il a une articulation d'extra dans sa nageoire -antérieure, et, en l'agitant de haut en bas et de droite à gauche, -il produit des mouvements qui répondent à une sorte de grossier code -télégraphique. - -Au lever du jour, la crinière de Kotick se tenait debout toute seule, -et sa patience était partie où vont les crabes morts. Alors, les vaches -marines entreprirent de voyager très lentement du côté du nord, en -s'arrêtant souvent pour tenir d'absurdes conciliabules tout en saluts -grotesques, et Kotick les suivit en se disant: - ---Des gens aussi idiots que cela se seraient fait massacrer depuis -longtemps s'ils n'avaient découvert quelque île sûre, et ce qui est -assez bon pour Sea Cow est assez bon pour Sea Catch... C'est égal, -j'aimerais qu'ils se dépêchent. - -Ce fut un voyage harassant pour Kotick. Le troupeau des vaches marines -ne parcourait jamais plus de quarante ou cinquante milles par jour, -s'arrêtait la nuit pour brouter et suivait la côte tout le temps, -pendant que Kotick nageait autour, par-dessus et par-dessous, mais -sans parvenir à lui faire faire un pas de plus. A mesure qu'elles -avançaient vers le nord, elles tenaient un conseil en saluts toutes -les quelques heures, et Kotick s'était presque rongé la moustache -d'impatience lorsqu'il s'aperçut qu'elles remontaient un courant d'eau -plus chaude. Alors, il se sentit quelque respect pour elles. Une nuit, -elles se laissèrent couler à travers l'eau luisante--couler comme -des pierres--et, pour la première fois depuis qu'il les connaissait, -elles se mirent à nager vite. Kotick suivit, étonné de leur allure; -il n'avait jamais rêvé que Sea Cow existât comme nageur. Elles mirent -le cap sur une falaise du rivage, une falaise dont le pied courait -sous l'eau profonde et dans laquelle s'ouvrait un trou noir, par vingt -brasses de profondeur. Ce fut un long, très long parcours, et Kotick -avait grand besoin d'air frais en émergeant du boyau sombre à travers -lequel on l'avait conduit. - ---Par ma perruque,--dit-il, en débouchant en eau libre, à l'autre -extrémité, tout suffoquant et soufflant.--C'est un long plongeon, mais -il en vaut la peine. - -Les vaches marines s'étaient séparées et paissaient paresseusement sur -les bords des plus belles grèves que Kotick eût jamais vues. Il y avait -de longues bandes de rochers, polis par l'usure de l'eau, s'étendant -sur des lieues, exactement adaptés à l'installation de _nurseries_ -phoques; et il y avait en arrière et remontant en pente douce, des -terrains de jeu en sable dur; il y avait des lames pour y danser, de -l'herbe drue pour s'y rouler, des dunes à escalader et à dégringoler; -et, par-dessus tout, Kotick connut au toucher de l'eau, qui ne trompe -pas un Sea Catch, que jamais homme n'était venu dans ces parages. -La première chose qu'il fit, ce fut de s'assurer si la pêche était -bonne; puis, il nagea le long des grèves et compta les délectables -îlots bas et sablonneux à demi cachés dans la brume vagabonde. Au -nord, s'étendait une ligne de fonds, d'écueils et de rochers qui ne -permettrait jamais à un navire d'approcher à plus de six milles du -rivage; entre les îles et la terre courait un canal d'eau profonde où -plongeait la falaise perpendiculaire; et, quelque part au-dessous des -falaises, s'ouvrait la bouche du tunnel. - ---C'est un autre Novastoshnah, dit Kotick, mais dix fois mieux. Sea -Cow doit être moins bête que je ne croyais. Les hommes mêmes, s'il y -avait ici des hommes, ne pourraient pas descendre des falaises, et les -récifs, du côté de la mer, réduiraient un navire en charpie. S'il est -un lieu sûr dans la mer, c'est celui-ci. - -Il se prit à penser à celle qui était restée à l'attendre; mais -quoiqu'il eût hâte de rentrer à Novastoshnah, il explora complètement -le nouveau pays, afin d'être en état de répondre à toutes les questions. - -Puis il plongea, reconnut une fois pour toutes l'embouchure du -tunnel, et l'enfila dans la direction du sud. Personne autre qu'une -vache marine ou un phoque n'aurait soupçonné l'existence d'une telle -retraite, et, en se retournant vers les falaises, Kotick lui-même -doutait d'y avoir abordé jamais. - -Il mit dix jours à rentrer, quoique sans perdre de temps en route; et, -en prenant terre au-dessus de _Sea Lion's Neck_, la première personne -qu'il rencontra fut celle qu'il avait laissée à l'attendre. Elle -comprit par le regard de ses yeux qu'enfin il avait trouvé son île. - -Mais les _holluschickies_, Sea Catch son père lui-même, et tous les -autres phoques se moquèrent de lui quand il leur conta ce qu'il avait -découvert, et un jeune phoque d'à peu près son âge lui dit: - ---Tout cela est bel et bon, Kotick, mais tu ne vas pas arriver du -diable sait où pour nous y expédier à ta guise. Rappelle-toi que nous -autres, nous venons de nous battre pour nos _nurseries_, ce que tu n'as -jamais fait. Tu préfères vagabonder à travers la mer. - -Les autres phoques éclatèrent de rire à ces paroles, et le jeune phoque -se mit à hocher la tête de gauche et de droite. Il s'était marié cette -année et en faisait beaucoup d'état. - ---Pourquoi me battrais-je, puisque je n'ai pas de _nursery_, dit -Kotick. Je veux seulement vous montrer un endroit où vous serez en -sûreté. A quoi bon se battre? - ---Oh! si tu te dérobes, bien entendu, je n'ai plus rien à dire, fit le -jeune phoque avec un vilain ricanement. - ---Viendras-tu avec moi, si j'ai le dessus? demanda Kotick. - -Et une lueur verte lui traversa les yeux, car il était furieux d'avoir -à se battre. - ---Fort bien, dit le jeune phoque avec légèreté, si tu as le dessus, je -viens. - -Il n'eut pas le temps de changer d'avis, car la tête de Kotick s'était -détendue et ses dents crochaient dans le gras du cou de son adversaire. -Puis, il se rabattit sur ses hanches, et traîna son ennemi le long de -la grève, le secoua et le jeta à terre pour en finir. - -Alors Kotick, s'adressant aux phoques, rugit: - ---J'ai fait de mon mieux pour votre bien, au cours des cinq dernières -saisons. Je vous ai trouvé l'île où vous serez en sécurité. Mais, à -moins d'arracher vos têtes à vos sottes épaules, vous ne me croirez -pas. Eh bien, je vais vous apprendre maintenant. Garde à vous! - -Limmershin m'a dit que jamais de sa vie--et Limmershin voit dix mille -grands phoques se battre tous les ans--que jamais, dans toute sa petite -vie, il n'avait vu rien de pareil à la charge de Kotick à travers les -_nurseries_. Il se jeta sur le plus gros Sea Catch qu'il put trouver, -le happa à la gorge, l'étrangla, le cogna et l'assomma, jusqu'à ce que -l'autre poussât le grognement de miséricorde, puis le jeta de côté et -attaqua le suivant. Voyez-vous, Kotick n'avait jamais jeûné quatre mois -durant, selon la coutume annuelle des grands phoques; ses courses en -haute mer l'avaient gardé en parfaite condition, et, par-dessus tout, -il ne s'était jamais encore battu. Toute blanche, sa crinière frisée -se hérissait de colère, ses yeux flamboyaient, ses grandes canines -brillaient: il était splendide à voir. Le vieux Sea Catch, son père, le -vit passer comme une trombe, traînant sur le sable les vieux phoques -grisonnants, comme autant de plies, et culbutant les jeunes dans tous -les sens, et Sea Catch rugit et cria: - ---Il est peut-être fou, mais c'est le meilleur champion des grèves! -N'attaque pas ton père, mon fils! Il est pour toi! - -Kotick rugit pour toute réponse, et le vieux Sea Catch entra dans la -lutte en se dandinant, la moustache hérissée, et soufflant comme une -locomotive, tandis que Matkah et la fiancée de Kotick s'accroupissaient -pour suivre le spectacle, et admiraient leurs hommes. Ce fut une -magnifique bataille, car l'un et l'autre se battirent aussi longtemps -qu'il resta un seul phoque à oser lever la tête; et, lorsqu'il n'en -resta plus, ils paradèrent fièrement sur la grève, côte à côte, en -mugissant. - -A la nuit, comme les feux boréaux commençaient à scintiller et à danser -à travers le brouillard, Kotick escalada un rocher nu et contempla les -_nurseries_ dispersées, les phoques meurtris et saignants. - ---Maintenant, dit-il, je vous ai donné la leçon que vous méritiez. - ---Par ma perruque--dit le vieux Sea Catch en se redressant avec -raideur, car il était terriblement courbaturé--Killer Whale ne les -aurait pas plus mal arrangés... Fils, je suis fier de toi... et mieux, -je viendrai, moi, à ton île... si elle existe. - ---Écoutez, lourds pourceaux de la mer. Qui m'accompagne au tunnel de -Sea Cow?... Répondez ou je recommence la leçon, rugit Kotick. - -Il y eut un murmure, pareil au frisselis de la marée, sur toute -l'étendue des grèves. - ---Nous viendrons, dirent des milliers de voix lasses. Nous suivrons -Kotick, le Phoque Blanc. - -Alors, Kotick enfonça sa tête entre ses épaules et ferma les yeux, -orgueilleusement. Ce n'était plus un phoque blanc, en ce moment, mais -il était rouge de la tête à la queue. Malgré cela, il eût dédaigné de -regarder ou de toucher une seule de ses blessures. - -Une semaine plus tard, lui et son armée (environ un millier de -_holluschickies_ et de vieux phoques pour le moment) partirent vers le -nord, vers le tunnel des Vaches-Marines. Kotick les guidait. Et les -phoques qui demeurèrent à Novastoshnah les traitèrent de fous. Mais, -le printemps suivant, quand ils se retrouvèrent tous parmi les bancs -de pêche du Pacifique, les phoques de Kotick firent de tels récits -des grèves d'au delà le tunnel de Sea Cow, que des phoques de plus en -plus nombreux quittèrent Novastoshnah. Sans doute, cela ne se fit pas -tout de suite, car les phoques ne sont pas des gens fort malins, et il -leur faut du temps pour peser le pour et le contre des choses; mais, -d'année en année, un plus grand nombre d'entre eux s'en allaient de -Novastoshnah, de Lukannon et des autres _nurseries_, vers les calmes -grèves abritées où Kotick trône tout l'été, plus grand chaque année, -plus gros et plus fort pendant que les _holluschickies_ jouent autour de -lui, en cette mer où nul homme ne vient. - - -LUKANNON - -(_Ceci est une sorte d'hymne national phoque, sur le mode triste._) - - Au matin, j'ai trouvé mes frères (oh! que je suis vieux!) - Là-bas où la houle d'été rugit aux caps rocheux. - Leur chœur montant couvre le chant des brisants, et de joie - Chante, grève de Lukannon, par deux millions de voix! - - _Chantez la lente sieste, au bord de la lagune, - Les escadrons soufflant qui descendent les dunes, - Les danses, aux minuits fouettés de feux marins, - Grève de Lukannon, avant que l'homme vînt!_ - - Au matin, j'ai trouvé mes frères (jamais, jamais plus!); - Ils obscurcissaient le rivage, ils allaient par tribus; - Du plus loin que portait la voix au large de la mer, - Nous hélions les bandes en route et leur chantions la terre! - - _Grève de Lukannon... l'avoine aux longs épis, - La brume ruisselante, et lichens en tapis, - Les plateaux de nos jeux et leurs roches usées, - Grève de Lukannon... ô plage où je suis né!_ - - Au matin, j'ai trouvé mes frères, tristes, solitaires; - Qu'on nous fusille dans l'eau, qu'on nous assomme sur terre, - Que l'homme nous mène au saloir, sot bétail orphelin, - Pourtant nous chantons Lukannon... avant que l'homme vînt. - - _En route, au Sud, au Sud... ô Goverooshka, va, - Dis notre deuil aux Rois des Mers tandis qu'hélas, - Vide bientôt ainsi que l'œuf du requin mort, - Grève de Lukannon, tu nous connais encore!_ - - - - -«RIKKI-TIKKI-TAVI» - - L'Œil-Rouge à la Peau-Ridée - Au trou devant lui dardée, - L'Œil-Rouge a crié très fort: - Viens danser avec la mort! - Œil à œil, et tête à tête, - (_En mesure, Nag_) - L'un mort, finira la fête - (_A ta guise, Nag_) - Tour pour tour, et rond pour rond - (_Cours, cache-toi, Nag_) - Manqué!... mort à Chaperon! - (_Malheur à toi, Nag!_) - - -Ceci est l'histoire de la grande guerre que Rikki-tikki-tavi livra -tout seul dans les salles de bain du grand bungalow, au cantonnement -de Segowlee. Darzee, l'oiseau-tailleur, l'aida, et Chuchundra, le -rat-musqué, qui n'ose jamais marcher au milieu du plancher, mais se -glisse toujours le long du mur, lui donna un avis; mais Rikki-tikki fit -la vraie besogne. - -C'était une mangouste. Il rappelait assez un petit chat par la fourrure -et la queue, mais plutôt une belette par la tête et les habitudes. Ses -yeux étaient roses comme le bout de son nez affairé; il pouvait se -gratter partout où il lui plaisait, avec n'importe quelle patte, de -devant ou de derrière, à son choix; il pouvait gonfler sa queue jusqu'à -ce qu'elle ressemblât à un goupillon pour nettoyer les bouteilles, et -son cri de guerre, lorsqu'il louvoyait à travers l'herbe longue, était: -_Rikk-tikk-tikki-tikki-tchk!_ - -Un jour, les hautes eaux de l'été l'entraînèrent, hors du terrier où il -vivait avec son père et sa mère, et l'emportèrent, battant des pattes -et gloussant, le long d'un fossé qui bordait une route. Il trouva là -une petite touffe d'herbe qui flottait, et s'y cramponna jusqu'à ce -qu'il perdît le sentiment. Quand il revint à la vie, il gisait au chaud -soleil, au milieu d'une allée de jardin, très mal en point il est vrai, -et un petit garçon disait: - ---C'est une mangouste morte. Faisons-lui un enterrement. - ---Non, dit la mère, prenons-la pour la sécher. Peut-être n'est-elle pas -morte pour de bon. - -Ils l'emportèrent dans la maison, où un homme le prit entre son pouce -et son index, et dit qu'il n'était pas mort, mais seulement à moitié -suffoqué; alors ils l'enveloppèrent dans du coton, l'exposèrent à la -chaleur d'un feu doux,... et Rikki-tikki ouvrit les yeux et éternua. - ---Maintenant,--dit l'homme (c'était un anglais qui venait justement de -s'installer dans le bungalow),--ne l'effrayez pas, et nous allons voir -ce qu'elle va faire. - -C'est la chose la plus difficile du monde que d'effrayer une mangouste, -parce que de la tête à la queue elle est dévorée de curiosité. La -devise de toute la famille est: «Cherche et trouve,» et Rikki-tikki -était une vraie mangouste. Il regarda la bourre de coton, décida que -ce n'était pas bon à manger, courut tout autour de la table, s'assit, -remit sa fourrure en ordre, se gratta, et sauta sur l'épaule du petit -garçon. - ---N'aie pas peur, Teddy, dit son père. C'est sa manière d'entrer en -amitié. - ---Ouch! Elle me chatouille sous le menton,--dit Teddy. - -Rikki-tikki plongea son regard entre le col et le cou du petit garçon, -flaira son oreille, et descendit sur le plancher où il s'assit en se -frottant le nez. - ---Doux Jésus, dit la mère de Teddy, et c'est cela qu'on appelle une -bête sauvage! Je suppose que si elle est à ce point apprivoisée, c'est -que nous avons été bons pour elle. - ---Toutes les mangoustes sont comme cela, dit son mari. Si Teddy ne lui -tire pas la queue ou n'essaie pas de la mettre en cage, elle courra à -travers la maison toute la journée. Donnons-lui quelque chose à manger. - -Ils lui donnèrent un petit morceau de viande crue. Rikki-tikki trouva -cela excellent, et quand il eut fini, il sortit sous la véranda, -s'assit au soleil, et fit bouffer sa fourrure pour la sécher jusqu'aux -racines. Puis, il se sentit mieux. - ---Il y a plus à découvrir dans cette maison, se dit-il, que tous les -gens de ma famille n'en découvriraient pendant toute leur vie. Je -resterai, certes, et trouverai. - -Il employa tout le jour à parcourir la maison. Il se noya presque dans -les tubs, mit son nez dans l'encre sur un bureau, et le brûla au bout -du cigare de l'homme, en grimpant sur ses genoux pour voir comment -on s'y prenait pour écrire. A la tombée de la nuit, il courut dans -la chambre de Teddy pour regarder comment on allumait les lampes à -pétrole; et quand Teddy se mit au lit, Rikki-tikki y grimpa aussi. Mais -c'était un compagnon agité, parce qu'il lui fallait, toute la nuit, -se lever pour répondre à chaque bruit et en trouver la cause. La mère -et le père de Teddy vinrent jeter un dernier coup d'œil à leur petit -garçon, et trouvèrent Rikki-tikki tout éveillé sur l'oreiller. - ---Je n'aime pas cela,--dit la mère de Teddy--il pourrait mordre -l'enfant. - ---Il ne fera rien de pareil, dit le père, Teddy est plus en sûreté avec -cette petite bête que s'il avait un braque pour le garder... Si un -serpent entrait dans la chambre maintenant... - -Mais la mère de Teddy ne voulait pas même songer à de pareilles -horreurs. - -De bonne heure, le matin, Rikki-tikki vint au premier déjeuner sous la -véranda, porté sur l'épaule de Teddy; on lui donna une banane et un peu -d'œuf à la coque, et il se laissa prendre sur leurs genoux aux uns -après les autres, parce qu'une mangouste bien élevée espère toujours -devenir à quelque moment une mangouste domestique, et avoir des -chambres pour courir au travers. Or, la mère de Rikki-tikki (elle avait -habité autrefois la maison du général à Segowlee) avait soigneusement -instruit son fils de ce qu'il devait faire si jamais il rencontrait des -hommes blancs. - -Puis, Rikki-tikki sortit dans le jardin pour voir ce qu'il y avait -à voir. C'était un grand jardin, seulement à moitié cultivé, avec -des buissons de roses Maréchal Niel aussi gros que des kiosques, des -citronniers et des orangers, des bouquets de bambous et des fourrés de -hautes herbes. Rikki-tikki se lécha les lèvres. - ---Voilà un splendide terrain de chasse, dit-il. - -A cette pensée, sa queue se hérissa en goupillon, et il s'était mis -à courir de haut en bas et de bas en haut du jardin, flairant de tous -côtés, lorsqu'il entendit les voix les plus lamentables sortir d'un -buisson épineux. - -C'était Darzee, l'oiseau-tailleur, et sa femme. Ils avaient fait un -beau nid en rapprochant deux larges feuilles dont ils avaient cousu les -bords avec des fibres, et rempli l'intérieur de coton et de bourres -duveteuses. Le nid se balançait de côté et d'autre, tandis qu'ils -pleuraient, perchés à l'entrée. - ---Qu'est-ce que vous avez? demanda Rikki-tikki. - ---Nous sommes très malheureux, dit Darzee. Un de nos bébés, hier, est -tombé du nid, et Nag l'a mangé. - ---Hum! dit Rikki-tikki, voilà qui est fort triste... Mais je suis -étranger ici. Qui est-ce, Nag? - -Darzee et sa femme, pour toute réponse, se blottirent dans leur -nid, car, de l'épaisseur de l'herbe, au pied du buisson, sortit un -sifflement sourd... un horrible son glacé... qui fit sauter Rikki-tikki -de deux pieds en arrière. Alors, pouce par pouce, s'éleva de l'herbe -la tête au capuchon étendu de Nag, le gros cobra noir, qui avait bien -cinq pieds de long de la langue à la queue. Lorsqu'il eut soulevé un -tiers de son corps au-dessus du sol, il resta à se balancer de droite -et de gauche, exactement comme se balance dans le vent une touffe de -pissenlit, et il regarda Rikki-tikki avec ces yeux mauvais du serpent, -qui ne changent jamais d'expression, quelle que soit sa pensée. - ---Qui est-ce, Nag? dit-il. C'est _moi_, Nag. Le grand Dieu Brahma a -mis sa marque sur tout notre peuple, quand le premier cobra eut étendu -son capuchon pour préserver Brahma du soleil pendant qu'il dormait... -Regarde, et tremble! - -Il étendit plus que jamais son capuchon, et Rikki-tikki vit sur son dos -la marque des lunettes, qui ressemble plus exactement à l'œillet d'une -fermeture d'agrafe. - -Il eut peur une minute; mais il est impossible à une mangouste d'avoir -peur longtemps, et, bien que Rikki-tikki n'eût jamais encore rencontré -de cobra vivant, sa mère l'avait nourri de cobras morts et il savait -bien que la grande affaire de la vie d'une mangouste adulte est de -faire la guerre aux serpents et de les manger. Nag le savait aussi, et, -tout au fond de son cœur glacé, il avait peur. - ---Eh bien,--dit Rikki-tikki, et sa queue se gonfla de nouveau,--marqué -ou non, pensez-vous qu'on ait le droit de manger les petits oiseaux qui -tombent des nids? - -Nag réfléchissait et surveillait les moindres mouvements de l'herbe -derrière Rikki-tikki. Il savait qu'une mangouste dans le jardin -signifiait, plus tôt ou plus tard, la mort pour lui et sa famille; mais -il voulait mettre Rikki-tikki hors de ses gardes. Aussi laissa-t-il -retomber un peu sa tête, et la pencha-t-il de côté. - ---Causons, dit-il.... Vous mangez bien des œufs. Pourquoi ne -mangerions-nous pas des oiseaux? - ---Derrière vous!... Regardez derrière-vous! chanta Darzee. - -Rikki-tikki en savait trop pour perdre son temps à ouvrir de grands -yeux. Il sauta en l'air aussi haut qu'il put, et, juste au-dessous de -lui siffla la tête de Nagaina, la mauvaise femme de Nag. Elle avait -rampé par derrière pendant la conversation, afin d'en finir tout de -suite; et Rikki-tikki entendit son sifflement de rage lorsqu'elle vit -son coup manqué. Il retomba presque en travers de son dos, et s'il -avait été une vieille mangouste, il aurait su que c'était alors le -moment de lui briser les reins d'un coup de dent; mais il eut peur du -terrible coup de fouet en retour du cobra. Il mordit, il est vrai, mais -pas assez longtemps, et sauta hors de portée de la queue cinglante, -laissant Nagaina meurtrie et furieuse. - ---Méchant, méchant Darzee! dit Nag. - -Et il fouetta l'air aussi haut qu'il pouvait atteindre dans la -direction du nid au milieu du buisson d'épines; mais Darzee l'avait -construit hors de l'atteinte des serpents, et le nid ne fit que se -balancer de côté et d'autre. - -Rikki-tikki sentit ses yeux devenir rouges et brûlants (quand les yeux -d'une mangouste deviennent rouges, elle est en colère), et il s'assit -sur sa queue et ses jambes de derrière comme un petit kanguroo, regarda -tout autour de lui, et claqua des dents de rage. Mais Nag et Nagaina -avaient disparu dans l'herbe. Lorsqu'un serpent manque son coup, il ne -dit jamais rien ni ne laisse rien deviner de ce qu'il a l'intention de -faire ensuite. Rikki-tikki ne se souciait pas de les suivre, car il ne -se sentait pas sûr de venir à bout de deux serpents à la fois. Aussi -trotta-t-il vers l'allée sablée près de la maison, et s'assit-il pour -réfléchir. C'était pour lui une sérieuse affaire. - -Si vous lisez les vieux livres d'histoire naturelle, vous verrez qu'ils -disent que lorsqu'une mangouste combat contre un serpent, et qu'il lui -arrive d'être mordue, elle se sauve pour manger quelque herbe qui la -guérit. Ce n'est pas vrai. La victoire est seulement une affaire d'œil -vif et de pied prompt, détente de serpent contre saut de mangouste, -et, comme aucun œil ne peut suivre le mouvement d'une tête de serpent -lorsqu'elle frappe, il s'agit là d'un prodige plus étonnant que des -herbes magiques n'en pourraient opérer. - -Rikki-tikki savait qu'il était une jeune mangouste, et n'en fut que -plus satisfait d'avoir su éviter si adroitement un coup porté par -derrière. Il en tira de la confiance en lui-même, et lorsque Teddy -descendit en courant le sentier, Rikki-tikki se sentait disposé à être -flatté. Mais, juste au moment où Teddy se penchait, quelque chose se -tortilla un peu dans la poussière, et une toute petite voix dit: - ---Prenez garde, je suis la Mort! - -C'était Karait, le minuscule serpent brun, couleur de sable, qui aime -à se dissimuler dans la poussière. Sa morsure est aussi dangereuse que -celle du cobra; mais il est si petit que personne n'y prend garde, -aussi n'en fait-il que plus de mal. - -Les yeux de Rikki-tikki devinrent rouges de nouveau, et il remonta en -dansant vers Karait, avec ce balancement particulier et cette marche -ondulante qu'il avait hérités de sa famille. Cela paraît très comique, -mais c'est une allure si parfaitement balancée, qu'à n'importe quel -angle on peut en changer soudain la direction: ce qui, lorsqu'il s'agit -de serpents, est un avantage. Rikki ne s'en rendait pas compte, mais -il faisait là une chose beaucoup plus dangereuse que de combattre Nag: -Karait est si petit et peut se retourner si facilement qu'à moins -que Rikki ne le mordît à la partie supérieure du dos tout près de la -tête, il pouvait, d'un coup en retour, l'atteindre à l'œil ou à la -lèvre. Mais Rikki ne savait pas; ses yeux étaient tout rouges, et il -se balançait d'arrière en avant, cherchant la bonne place à saisir. -Karait s'élança. Rikki sauta de côté et essaya de courir dessus, mais -la méchante petite tête grise et poudreuse siffla à un cheveu de son -épaule, et il lui fallut bondir par-dessus le corps, tandis que la tête -suivait de près ses talons. - -Teddy héla du côté de la maison: - ---Oh, venez voir! Notre mangouste est en train de tuer un serpent. - -Et Rikki-tikki entendit la mère de Teddy pousser un cri tandis que le -père se précipitait dehors avec un bâton; mais, dans le temps qu'il -venait, Karait avait poussé une botte imprudente, et Rikki-tikki avait -bondi, sauté sur le dos du serpent, laissé tomber sa tête très bas -entre ses pattes de devant, mordu au dos le plus haut qu'il pouvait -atteindre, et roulé au loin. Cette morsure paralysa Karait, et -Rikki-tikki allait le dévorer en commençant par la queue, suivant la -coutume de sa famille à dîner, lorsqu'il se rappela qu'un repas copieux -appesantit une mangouste, et que, pouvant avoir besoin sur l'heure de -toute sa force et de toute son agilité, il lui fallait rester à jeun. -Il s'en alla prendre un bain de poussière sous des touffes de ricins, -tandis que le père de Teddy frappait le cadavre de Karait. - ---A quoi cela sert-il? pensa Rikki-tikki; j'ai tout terminé. - -Et alors la mère de Teddy le prit dans la poussière, et le serra dans -ses bras, en pleurant qu'il avait sauvé Teddy de la mort; et le père de -Teddy déclara qu'il était une providence; et Teddy regarda tout cela -avec de grands yeux effarés. - -Rikki-tikki se divertissait plutôt de tous ces embarras que -naturellement il ne comprenait pas. La mère de Teddy aurait aussi -bien pu caresser l'enfant pour avoir joué dans la poussière. Rikki -s'amusait on ne peut plus. - -Ce soir-là, à dîner, en se promenant de côté et d'autre parmi les -verres sur la table, il lui aurait été facile de se bourrer de bonnes -choses trois fois plus qu'il ne fallait, mais il avait Nag et Nagaina -présents à la mémoire, et bien que ce fût fort agréable d'être flatté -et choyé par la mère de Teddy, et de rester sur l'épaule de Teddy, ses -yeux devenaient rouges de temps en temps, et il partait en son long cri -de guerre: _Rikk-tikk-tikki-tikki-tchk!_ - -Teddy l'emmena coucher, et insista pour qu'il dormît sous son menton. -Rikki-tikki était trop bien élevé pour mordre ou égratigner. Mais, -aussitôt que Teddy fut endormi, il s'en alla faire sa ronde de nuit -autour de la maison, et, dans l'obscurité, se heurta, en courant, -contre Chuchundra, le rat-musqué, qui rampait le long du mur. - -Chuchundra est une petite bête au cœur brisé. Il pleurniche et pépie -toute la nuit, en essayant de se remonter le moral pour courir au -milieu des chambres; mais jamais il n'y arrive. - ---Ne me tuez pas,--dit Chuchundra, presque en pleurant.--Rikki-tikki, -ne me tuez pas! - ---Pensez-vous qu'un tueur de serpents tue des rats musqués? dit -Rikki-tikki avec mépris. - ---Ceux qui tuent les serpents seront tués par les serpents,--dit -Chuchundra, avec plus de douleur que jamais.--Et comment puis-je être -sûr que Nag ne me prendra pas pour vous par quelque nuit sombre? - ---Il n'y a pas le moindre danger, dit Rikki-tikki; car Nag est dans le -jardin, et je sais que vous n'y allez pas. - ---Mon cousin Chua, le rat, m'a raconté..., commença Chuchundra. - -Et alors, il s'arrêta. - ---Vous a raconté quoi? - ---Chut! Nag est partout, Rikki-tikki. Vous auriez dû parler à Chua dans -le jardin. - ---Je ne lui ai pas parlé... Donc, il faut me dire. Vite, Chuchundra, ou -je vais vous mordre! - -Chuchundra s'assit, et pleura au point que les larmes coulaient le long -de ses moustaches. - ---Je suis un très pauvre homme, sanglota-t-il. Je n'ai jamais assez de -courage pour trotter au milieu des chambres... Chut! Je n'ai besoin de -rien vous dire... N'entendez-vous pas, Rikki-tikki? - -Rikki-tikki écouta. La maison était aussi tranquille que possible, -mais il pensa entendre un imperceptible cra-cra... un bruit aussi léger -que celui d'une guêpe marchant sur un carreau de vitre... un grattement -sec d'écailles sur la brique. - ---C'est Nag ou Nagaina, se dit-il, qui est en train de ramper dans le -conduit de la salle de bain... Vous avez raison, Chuchundra, j'aurais -dû parler à Chua. - -Il se glissa dans la salle de bain de Teddy, mais il n'y trouva -personne, puis, dans la salle de bain de la mère de Teddy. Au bas du -mur crépi de plâtre, une brique avait été enlevée pour le passage d'une -conduite d'eau, et, au moment où Rikki-tikki se glissait dans la pièce, -le long de l'espèce de margelle en maçonnerie où la baignoire était -posée, il entendit Nag et Nagaina chuchoter dehors au clair de lune: - ---Quand la maison sera vide,--disait Nagaina à son mari,--il faudra -bien qu'il s'en aille, et alors, nous rentrerons en possession du -jardin. Entrez tout doucement, et souvenez-vous que l'homme qui a tué -Karait est la première personne à mordre. Puis, revenez me dire ce -qu'il en aura été, et nous ferons ensemble la chasse à Rikki-tikki. - ---Mais êtes-vous sûre qu'il y a quelque chose à gagner en tuant les -gens! demanda Nag. - ---Tout à gagner. Quand il n'y avait personne dans le bungalow, -avions-nous une mangouste dans le jardin? Aussi longtemps que le -bungalow est vide, nous sommes roi et reine du jardin; et souvenez-vous -qu'aussitôt que nos œufs seront éclos dans la melonnière... comme -ils peuvent l'être demain... nos enfants auront besoin de place et -tranquillité. - ---Je n'y songeais pas, dit Nag. Je vais y aller, mais il est inutile -de faire la chasse à Rikki-tikki ensuite. Je tuerai l'homme et sa -femme, puis l'enfant si je peux, et partirai tranquillement. Alors, le -bungalow sera vide, et Rikki-tikki s'en ira. - -Rikki-tikki tressaillit tout entier de rage et de haine en entendant -tout cela. Puis il vit la tête de Nag sortir du conduit, suivie des -cinq pieds de long de son corps écailleux et froid. Tout furieux qu'il -fût, il eut cependant très peur en voyant la taille du grand cobra. Nag -se leva, dressa la tête, et regarda dans la salle de bain, à travers -l'obscurité où Rikki-tikki pouvait voir ses yeux étinceler. - ---Si je le tue à cette place maintenant, Nagaina le saura; et, d'un -autre côté, si je lui livre bataille ouverte sur le plancher, les -avantages sont pour lui... Que faire? se dit Rikki-tikki. - -Nag ondula deci delà, et Rikki-tikki l'entendit boire dans la plus -grosse jarre qui servait à remplir la baignoire. - ---Voilà qui est bien, dit le serpent. Maintenant, lorsque Karait a été -tué, l'homme avait un bâton. Il peut l'avoir encore; mais, quand il -viendra au bain, le matin, il ne l'aura pas. J'attendrai ici jusqu'à ce -qu'il vienne... Nagaina... m'entendez-vous?... Je vais attendre ici, au -frais, jusqu'au jour. - -Aucune réponse ne vint du dehors, ce qui apprit à Rikki-tikki que -Nagaina était partie. Nag se replia sur lui-même, anneau par anneau, -tout autour du fond bombé de la jarre, et Rikki-tikki se tint -tranquille comme la mort. - -Au bout d'une heure, il commença à se mouvoir, muscle après muscle, -vers la jarre. Nag était endormi, et Rikki-tikki contempla son grand -dos, se demandant quelle serait la meilleure place pour une bonne prise. - ---Si je ne lui brise pas les reins au premier saut, se dit Rikki, il -pourra encore combattre; et... s'il combat... ô Rikki! - -Il considéra l'épaisseur du cou au-dessous du capuchon, mais c'était -trop pour lui; et une morsure près de la queue ne ferait que mettre Nag -en fureur. - ---Il faut que ce soit à la tête, dit-il enfin; à la tête au-dessus du -capuchon; et, quand une fois je le tiendrai par là, il ne faudra plus -le lâcher. - -Alors, il sauta. La tête reposait un peu en dehors de la jarre, sous -la courbe de sa panse; et, au moment où ses dents crochèrent, Rikki -s'arc-bouta du dos à la convexité de la cruche d'argile pour clouer la -tête à terre. Cela lui donna une seconde de prise qu'il employa de son -mieux. Puis, il fut cogné de droite et de gauche comme un rat secoué -par un chien--en avant et en arrière sur le plancher, en haut et en -bas, et en rond en grands cercles; mais ses yeux étaient rouges, et il -tenait bon tandis que le corps du serpent cinglait le plancher comme -un fouet de charrue, renversant les ustensiles d'étain, la boîte à -savon, la brosse à friction, et sonnait contre la paroi de métal de la -baignoire. Tout en tenant, il resserrait l'étau de ses mâchoires car -il se sentait sûr d'être assommé, et, pour l'honneur de la famille, -il préférait qu'on le trouvât les dents fermées sur sa proie. Malade -de vertige, moulu de coups, les chocs lui semblaient sur le point -de le mettre en pièces, lorsque quelque chose partit comme un coup -de tonnerre juste derrière lui, une rafale brûlante lui fit perdre -connaissance et une flamme lui roussit le poil. L'homme avait été -réveillé par le bruit, et avait déchargé les deux canons de son fusil -sur Nag, juste derrière le capuchon. - -Rikki-tikki, les yeux fermés, continuait à tenir bon, car, maintenant, -il était tout à fait certain d'être mort; mais la tête ne bougeait -plus, et l'homme, ramassant la mangouste, dit: - ---C'est encore la mangouste, Alice; et c'est _notre_ vie que le petit -bonhomme a sauvée maintenant. - -Alors, la mère de Teddy vint, le visage tout blanc, et contempla ce qui -restait de Nag; et Rikki-tikki se traîna jusqu'à la chambre de Teddy, -où il passa presque le reste de la nuit à se secouer délicatement pour -découvrir s'il était vraiment brisé en quarante morceaux, comme il se -l'imaginait. - -Lorsque arriva le matin, il était fort raide, mais très content de ses -hauts faits. - ---Maintenant, j'ai Nagaina à régler, et elle sera pire que cinq Nags; -en outre, qui sait quand les œufs dont elle a parlé vont éclore... -Bonté divine!... Il faut que j'aille voir Darzee--dit-il. - -Sans attendre le déjeuner, Rikki-tikki courut au buisson épineux où -Darzee, à pleine voix, chantait un chant de triomphe. La nouvelle de la -mort de Nag avait fait le tour du jardin, car le balayeur avait jeté le -corps sur le fumier. - ---Oh, stupide touffe de plumes, dit Rikki-tikki avec colère. Est-ce le -moment de chanter? - ---Nag est mort... est mort... est mort! chanta Darzee. Le vaillant -Rikki-tikki l'a pris par la tête et a tenu bon. L'homme a apporté -le bâton qui fait _boum_, et Nag est tombé en deux morceaux! Il ne -recommencera plus à manger mes bébés. - ---Tout cela est assez vrai; mais où est Nagaina?--demanda Rikki-tikki, -en regardant soigneusement autour de lui. - ---Nagaina est venue au conduit de la salle de bain pour appeler Nag, -continua Darzee; et Nag est sorti sur le bout d'un bâton... le balayeur -l'a ramassé au bout d'un bâton, et l'a jeté sur le fumier!... Chantons -le grand Rikki-tikki à l'œil rouge! - -Et Darzee enfla son gosier et chanta. - ---Si je pouvais atteindre à votre nid, je roulerais vos bébés dehors! -dit Rikki-tikki. Vous ne savez pas faire les choses en leur temps. Vous -êtes là dans votre nid, suffisamment en sécurité; mais ici, en bas, -c'est pour moi la guerre. Arrêtez-vous pour une minute de chanter, -Darzee. - ---Pour l'amour du grand, du beau Rikki-tikki, je vais m'arrêter, -répondit Darzee... Qu'y a-t-il, ô Tueur du terrible Nag? - ---Pour la troisième fois, où est Nagaina? - ---Sur le fumier, auprès des écuries, menant le deuil de Nag... Glorieux -est Rikki-tikki, le héros aux dents blanches. - ---Au diable mes dents blanches! Avez-vous jamais entendu dire où elle -garde ses œufs? - ---Dans la melonnière, au bout, tout près du mur, à l'endroit où tape -le soleil presque toute la journée. Il y a des semaines qu'elle les a -cachés là. - ---Et vous n'avez jamais pensé que cela valût la peine de me le dire?... -Au bout, tout près du mur, dites-vous? - ---Rikki-tikki... vous n'allez pas manger ses œufs? - ---Pas exactement les manger; non... Darzee, si vous avez un grain de -bon sens, vous allez voler aux écuries, faire semblant d'avoir l'aile -brisée, et laisser Nagaina vous donner la chasse jusqu'à ce buisson. -Il me faut aller à la melonnière, et si j'y allais maintenant, elle me -verrait. - -Darzee était un petit compère dont la cervelle emplumée ne pouvait -tenir plus d'une idée à la fois; et justement parce qu'il savait que -les enfants de Nagaina naissaient dans des œufs, comme les siens, il -ne lui semblait pas, à première vue, qu'il fût juste de les détruire. -Mais sa femme était un oiseau raisonnable, et elle savait que les -œufs de cobra voulaient dire de jeunes cobras un peu plus tard; aussi -s'envola-t-elle du nid, et laissa-t-elle Darzee tenir chaud aux bébés -et continuer sa chanson sur la mort de Nag. Darzee, en quelques points, -ressemblait beaucoup aux hommes. - -Elle voleta près du fumier, sous le nez de Nagaina, et gémit: - ---Oh, j'ai l'aile cassée!... Le petit garçon de la maison m'a jeté une -pierre, et l'a cassée. - -Puis elle se mit à voleter plus désespérément que jamais. - -Nagaina leva la tête, et siffla: - ---C'est vous qui avez averti Rikki-tikki quand je voulais le tuer. -Sans mentir, vous avez mal choisi l'endroit pour boiter. - -Et elle se dirigea vers la femme de Darzee en glissant sur la poussière. - ---Le petit garçon l'a cassée d'un coup de pierre!--cria d'une voix -perçante la femme de Darzee. - ---Bon! Ce peut-être de quelque consolation pour vous, quand vous serez -morte, de savoir que je vais régler aussi mes comptes avec le petit -garçon. Mon mari gît sur le fumier ce matin, mais, avant la nuit, le -petit garçon sera étendu très tranquille dans la maison... A quoi bon -courir?... Je suis sûre de vous attraper... Petite sotte, regardez-moi! - -La femme de Darzee en savait trop pour faire une pareille chose. Car -une fois que les yeux d'un oiseau rencontrent ceux d'un serpent, il est -pris d'une telle peur qu'il ne peut plus bouger. La femme de Darzee, en -pépiant douloureusement, continua à voleter, sans quitter le sol, et -Nagaina activa son allure. - -Rikki-tikki les entendit remonter le sentier qui les éloignait des -écuries, et galopa vers l'extrémité de la planche de melons au pied -du mur. Là, dans la chaude litière, au-dessus des melons, il trouva, -habilement cachés, vingt-cinq œufs de la grosseur à peu près des -œufs de poule de Bantam, mais avec des peaux blanchâtres en guise de -coquilles. - ---Je ne suis pas arrivé un jour trop tôt, dit-il. - -Car il pouvait voir les jeunes cobras roulés dans l'intérieur de la -peau, et il savait que, dès l'instant où ils sont éclos, ils peuvent -chacun tuer un homme aussi bien qu'une mangouste. Il emporta d'un coup -de dent les bouts des œufs aussi vite qu'il pouvait en prenant soin -d'écraser les jeunes cobras, et en retournant de temps en temps la -litière pour voir s'il n'en avait omis aucun. A la fin, il ne resta -plus que trois œufs, et Rikki-tikki commençait à rire en lui-même, -quand il entendit la femme de Darzee crier à tue-tête: - ---Rikki-tikki, j'ai conduit Nagaina du côté de la maison,... elle est -entrée sous la véranda, et... oh! venez vite... elle veut tuer! - -Rikki-tikki écrasa deux œufs, redégringola au bas de la melonnière -avec le troisième œuf dans sa bouche, et se précipita vers la véranda -aussi vite que ses pattes pouvaient le porter. - -Teddy, sa mère et son père étaient là, devant leur déjeuner du matin. -Mais Rikki-tikki vit qu'ils ne mangeaient rien. Ils se tenaient dans -une immobilité de pierre, et leurs visages étaient blancs. Nagaina, -enroulée sur la natte, près de la chaise de Teddy, à distance commode -pour frapper la jambe nue du jeune garçon, se balançait de côté et -d'autre en chantant un chant de triomphe. - ---Fils de l'homme qui a tué Nag, sifflait-elle, reste tranquille... Je -ne suis pas encore prête... Attends un peu... Restez bien immobiles -tous trois!... Si vous bougez, je frappe... et si vous ne bougez pas, -je frappe encore... Oh, insensés, qui avez tué mon Nag! - -Les yeux de Teddy étaient fixés sur son père, et tout ce que son père -pouvait faire était de murmurer: - ---Restez tranquille, Teddy... Il ne faut pas bouger... Teddy, restez -tranquille. - -C'est alors que Rikki-tikki arriva et cria: - ---Retournez-vous, Nagaina; retournez-vous, et en garde! - ---Chaque chose en son temps,--dit-elle, sans remuer les yeux.--Je -réglerai tout à l'heure mon compte avec vous. Regardez vos amis, -Rikki-tikki. Ils sont immobiles et blancs... Ils sont épouvantés... Ils -n'osent bouger... et si vous approchez d'un pas, je frappe. - ---Allez regarder vos œufs, dit Rikki, dans la melonnière près du mur. -Allez voir, Nagaina! - -Le grand serpent se retourna à demi, et vit l'œuf sur le sol de la -véranda. - ---Ah... h! Donnez-le-moi, dit-elle. - -Rikki-tikki posa ses pattes de chaque côté de l'œuf, tandis que ses -yeux étaient devenus rouge sang. - ---Quel prix pour un œuf de serpent?... Pour un jeune cobra?... Pour un -jeune roi-cobra?... Pour le dernier... le dernier des derniers de la -couvée? Les fourmis sont en train de manger tous les autres par terre -près des melons. - -Nagaina pirouetta sur elle-même, oubliant tout le reste pour le -salut de l'œuf unique; et Rikki-tikki vit le père de Teddy avancer -rapidement une large main, saisir Teddy par l'épaule, et l'enlever -par-dessus la table et les tasses à thé, à l'abri et hors de portée de -Nagaina. - ---Volée! Volée! Volée! _Rikk-tck-tck!_ gloussa Rikki-tikki triomphant. -L'enfant est sauf, et c'était moi... moi... moi, qui saisis Nag au -capuchon, la nuit dernière, dans la salle de bain. - -Puis il se mit à sauter de tous côtés, des quatre pattes ensemble, -revenant raser le sol de la tête. - ---Il m'a jeté de côté et d'autre, mais il n'a pas pu me faire lâcher -prise. Il était mort avant que l'homme l'ait coupé en deux.... C'est -moi qui ai fait cela! _Rikki-tikki-tck-tck!_... Par ici, Nagaina. Par -ici et battons-nous. Vous ne serez pas longtemps une veuve. - -Nagaina vit qu'elle avait perdu toute chance de tuer Teddy, et l'œuf -gisait entre les pattes de Rikki-tikki: - ---Donnez-moi l'œuf, Rikki-tikki. Donnez-moi le dernier de mes œufs, -et je m'en irai pour ne plus jamais revenir,--dit-elle, en baissant son -capuchon. - ---Oui, vous vous en irez, et vous ne reviendrez plus jamais; car vous -irez sur le fumier rejoindre Nag. En garde, la veuve! L'homme est allé -chercher son fusil! En garde! - -Rikki-tikki bondissait tout autour de Nagaina, en se tenant juste hors -de portée de ses coups, ses petits yeux comme deux braises. Nagaina se -rassembla sur elle-même, et se jeta sur lui. Rikki-tikki fit un saut -en l'air et retomba en arrière. Une fois, une autre, puis encore elle -voulut le frapper, mais à chaque reprise sa tête donnait avec un coup -sourd contre la natte de la véranda, tandis qu'elle se rassemblait sur -elle-même en spirale comme un ressort de montre. Puis Rikki-tikki -dansa en cercle pour arriver derrière elle, et Nagaina tourna sur -elle-même pour rester tête à tête avec lui... et le bruissement de sa -queue sur la natte sonnait comme des feuilles sèches emportées par le -vent. - -Rikki-tikki avait oublié l'œuf. Il était encore sous la véranda, -et Nagaina s'en rapprochait peu à peu, jusqu'à ce qu'enfin, tandis -que Rikki-tikki reprenait haleine, elle le saisit dans sa bouche, se -dirigea vers les marches de la véranda, et descendit le sentier comme -une flèche, Rikki-tikki derrière elle. - -Lorsque le cobra court pour sauver sa vie, il prend l'aspect d'une -mèche de fouet qui cinglerait l'encolure d'un cheval. Rikki-tikki -savait qu'il lui fallait la joindre, ou que tout serait à recommencer. -Nagaina filait droit vers les longues herbes, près du buisson épineux, -et, tout en courant, Rikki-tikki entendit Darzee toujours en train -de chanter son absurde petite chanson de triomphe. Mais la femme de -Darzee, plus raisonnable, quitta son nid en voyant arriver Nagaina, -et battit des ailes autour de sa tête. Si Darzee l'avait aidée, ils -auraient pu la faire retourner. Mais Nagaina ne fit que baisser son -capuchon, et continua sa route. Toutefois, cet instant de répit amena -Rikki-tikki sur elle, et comme elle plongeait dans le trou de rat -où elle et Nag avaient coutume de vivre, les petites dents blanches -de Rikki-tikki se refermèrent sur sa queue, et il entra derrière -elle.--Or, très peu de mangoustes, quelles que soient leur sagesse et -leur expérience, se soucieraient de suivre un cobra dans son trou.--Il -faisait noir dans le trou; et Rikki-tikki ne pouvait savoir s'il -n'allait pas s'élargir et donner assez de place à Nagaina pour se -retourner et frapper. Il tint bon, avec rage, les pieds écartés pour -faire office de freins sur la pente sombre du tiède et moite terreau. -Puis, l'herbe, autour de la bouche du trou, cessa de s'agiter, et -Darzee dit: - ---C'en est fini de Rikki-tikki! Il nous faut chanter son chant de -mort... Le vaillant Rikki-tikki est mort!... Car Nagaina le tuera -sûrement sous terre. - -C'est pourquoi il se mit à chanter une chanson des plus lugubres, -qu'il improvisa sous le coup de l'émotion. Et, comme il arrivait -précisément à l'endroit le plus touchant, l'herbe frémit de nouveau, et -Rikki-tikki, couvert de terre, se traîna hors du trou, une jambe après -l'autre, en se léchant les moustaches. Darzee s'arrêta avec un petit -cri de surprise. Rikki-tikki secoua un peu de la poussière qui tachait -sa fourrure, et éternua. - ---C'est fini, dit-il. La veuve ne reviendra plus jamais. - -Et les fourmis rouges, qui habitent parmi les tiges d'herbe, -l'entendirent, et se mirent à descendre en longues théories pour voir -s'il avait dit vrai. - -Rikki-tikki se pelotonna sur lui-même dans l'herbe, et dormit où il -était... dormit, dormit jusqu'à ce qu'il fût tard dans l'après-midi, -car il avait accompli une dure journée de travail. - ---Maintenant, dit-il, quand il s'éveilla, je vais rentrer à la maison. -Racontez au Chaudronnier, Darzee, pour qu'il le raconte au jardin, que -Nagaina est morte. - -Le Chaudronnier est un oiseau qui fait un bruit absolument semblable au -coup d'un petit marteau sur un vase de cuivre; et s'il fait toujours ce -bruit, c'est qu'il est le crieur public de tout jardin hindou, et qu'il -raconte les nouvelles à ceux qui veulent bien l'entendre. - -Lorsque Rikki-tikki remonta le sentier, il l'entendit préluder les -notes de son «garde-à-vous» comme un de ces petits gongs sur lesquels -on annonce le dîner, puis, le monotone «_Ding-dong-tock!_ Nag est -mort... _dong!_ Nagaina est morte! _Ding-dong-tock!_» A ce signal tous -les oiseaux se mirent à chanter dans le jardin, et les grenouilles -à coasser; car Nag et Nagaina avaient l'habitude de manger les -grenouilles aussi bien que les oiseaux. - -Lorsque Rikki regagna la maison, Teddy et la mère de Teddy (elle avait -encore l'air très pâle, car elle s'était évanouie) et le père de Teddy -sortirent à sa rencontre, et pleurèrent presque d'attendrissement sur -lui. Ce soir-là, il mangea tout ce qu'on lui donna, jusqu'à ne pouvoir -manger davantage, et il alla au lit, porté sur l'épaule de Teddy, où la -mère de Teddy le trouva encore lorsqu'elle vint le revoir plus tard, au -courant de la nuit. - ---Il nous a sauvé la vie et celle de notre fils, dit-elle à son mari. Y -songez-vous?... Il nous a sauvé la vie à tous. - -Rikki-tikki se réveilla en sursaut, car les mangoustes dorment -légèrement. - ---Oh, c'est vous, dit-il. De quoi vous tourmentez-vous? Tous les cobras -sont morts; et s'il en restait..., je suis là. - -Rikki-tikki pouvait à bon droit être fier de lui; mais il n'en devint -pas trop fier, et il garda ce jardin, dorénavant, en vraie mangouste... -de la dent et du jarret, si bien que jamais un cobra n'osa montrer sa -tête à l'intérieur des murs. - - -L'ODE DE DARZEE - -(_Chantée en l'honneur de Rikki-tikki-tavi_) - - Tailleur et chantre je suis, - Je connais doubles déduits; - Fier de ma vive chanson, - Fier de coudre ma maison. - Dessus, puis dessous, ainsi j'ai tissé ma musique, ainsi ma maison. - Mère, relève la tête! - Plus de danger qui nous guette. - Chante à tes petits encor, - Morte au jardin gît la mort. - L'effroi qui dormit sous les roses, dort sur le fumier, inerte et mort. - Qui donc nous délivre, qui? - Quel est son nom tout puissant? - C'est le pur, le grand _Rikki_ - _Tikki_, dont l'œil est de sang... - _Rikk-tikki-tikki_, à l'ivoire en fleur, le chasseur dont l'œil est de sang! - Rendez-lui grâces, oiseaux, - Avec queue en oriflamme, - Rossignol, prête des mots... - Non, car son los me réclame. - Écoutez, je chante un los à _Rikki_, ô queue en panache, œil de flamme!.. - -(_Ici Rikki-tikki interrompit, de sorte que le reste de la chanson est -perdu._) - - - - -TOOMAI DES ÉLÉPHANTS - - Je me souviens de qui je fus. J'ai brisé la corde et la chaîne, - Je me souviens de ma forêt et de ma vigueur ancienne. - Je ne veux plus vendre mon dos pour une botte de roseaux: - Je veux retourner à mes pairs, aux gîtes verts des taillis clos. - - Je veux m'en aller jusqu'au jour, partir dans le matin nouveau, - Parmi le pur baiser des vents, la claire caresse de l'eau. - J'oublierai l'anneau de mon pied, l'entrave qui veut me soumettre; - Je veux revoir mes vieux amours, les jeux de mes frères sans maître. - - -Kala Nag--autrement dit Serpent Noir--avait servi le Gouvernement de -l'Inde, de toutes les manières dont un éléphant peut servir, pendant -quarante-sept années; et, comme il avait au moins vingt ans lorsqu'il -fut pris, cela lui faisait presque soixante-dix ans à cette heure, -l'âge mur des éléphants. - -Il se souvenait d'avoir poussé, un gros bourrelet de cuir attaché -sur le front, pour dégager un canon enlizé dans la boue profonde; -et c'était avant la guerre afghane de 1842, alors qu'il n'avait pas -encore atteint la plénitude de sa force. Sa mère Radha Pyari--Radha -la favorite--qui avait été prise dans la même chasse que lui, n'avait -pas manqué de lui dire, avant que ses petites dents, ses défenses de -lait fussent tombées: «Les éléphants qui ont peur attrapent toujours du -mal»; et Kala Nag savait que l'avis était bon, car, la première fois -qu'il vit un obus éclater, il recula en criant, creva une rangée de -faisceaux, et les baïonnettes le piquèrent dans ses parties les plus -tendres. Aussi, avant qu'il eût vingt-cinq ans, était-ce fini pour lui -d'avoir peur, et devint-il par là même l'éléphant le plus aimé et le -mieux soigné qui fût au service du Gouvernement de l'Inde. Il avait -transporté des tentes, douze cents livres de tentes, durant la marche -à travers l'Inde Supérieure; il avait été hissé sur un navire au bout -d'une grue à vapeur; et, après des jours et des jours de traversée, on -lui avait fait porter un mortier sur le dos dans un pays étrange et -rocailleux, très loin de l'Inde; il avait vu l'empereur Théodore étendu -mort dans Magdala; puis, il était revenu par le même steamer, avec -tous les titres, disaient les soldats, à la médaille d'Abyssinie. Il -avait vu ses camarades éléphants mourir de froid, d'épilepsie, de faim -et d'insolation dans un endroit appelé Ali Musjid, dix ans plus tard; -ensuite, il avait été envoyé à des milliers de milles dans le sud pour -traîner et empiler de grosses poutres en bois de teck, aux chantiers -de Moulmein. Là, il avait à moitié tué un jeune éléphant insubordonné -qui voulait esquiver sa juste part de travail. Après cela, il avait -quitté le transport des bois de charpente, et on l'avait employé, avec -quelques vingtaines de compagnons dressés à cette besogne, pour aider à -la capture des éléphants sauvages dans les montagnes de Garo. - -Les éléphants! le Gouvernement de l'Inde y veille avec un soin jaloux: -il y a un service tout entier qui ne s'occupe que de les traquer, de -les prendre, de les dompter, et de les envoyer à un bout du pays ou à -l'autre suivant les besoins de l'ouvrage. - -Kala Nag, debout, mesurait dix bons pieds aux épaules; ses défenses -avaient été rognées à cinq pieds, et, pour les empêcher de se fendre, -on avait garni leurs extrémités avec des bandes de cuivre; mais il -savait se servir de ces tronçons mieux qu'aucun éléphant non dressé -de ses vraies défenses aiguës. Quand, après des semaines et des -semaines passées à rabattre avec précaution les éléphants épars dans -les montagnes, les quarante ou cinquante monstres sauvages étaient -poussés dans la dernière enceinte, et que la grosse herse, faite de -troncs d'arbres liés, retombait avec fracas derrière eux, Kala Nag, -au premier commandement, pénétrait dans ce pandemonium de feux et -de barrissements (c'était à la nuit close en général, et la lumière -vacillante des torches rendait difficile de juger les distances); il -choisissait dans toute la bande le plus farouche des porte-défenses, -et le martelait et le bousculait jusqu'à le réduire au calme, tandis -que les hommes, montés sur le dos des autres éléphants, jetaient des -nœuds coulants aux plus petits et les attachaient. Il n'y avait rien, -dans l'art de combattre, que Kala Nag, le vieux et sage Serpent Noir, -ne connût: il avait plus d'une fois, dans son temps, soutenu la charge -du tigre blessé, et, sa trompe charnue soigneusement roulée pour -éviter les accidents, il avait frappé de côté dans l'air, d'un rapide -mouvement de tête en coup de faulx, la brute bondissante--un coup de sa -propre invention--l'avait terrassée, et, agenouillé sur elle de tout le -poids de ses genoux énormes, il en avait exprimé la vie avec un râle et -un hurlement; alors, il ne restait plus sur le sol qu'une loque rayée, -ébouriffée, qu'il tirait par la queue. - ---Oui! disait Grand Toomai, son cornac,--le fils de Toomai le Noir qui -l'avait emmené en Abyssinie, et le petit-fils de Toomai des Éléphants -qui l'avait vu prendre,--il n'y a rien au monde que craigne le Serpent -Noir, excepté moi. Il a vu trois générations de notre famille le -nourrir et le panser, et il vivra pour en voir quatre. - ---Il a peur de _moi_ aussi!--disait Petit Toomai, en se dressant de -toute sa hauteur, quatre pieds, sans autre vêtement qu'un lambeau -d'étoffe. - -Il avait dix ans; c'était le fils aîné de Grand Toomai, et, suivant -la coutume, il prendrait la place de son père sur le cou de Kala Nag, -lorsqu'il serait grand lui-même, et manierait le lourd _ankus_ de fer, -l'aiguillon des éléphants, que les mains de son père, de son grand-père -et de son arrière-grand-père avaient poli. Il savait ce qu'il disait; -car il était né à l'ombre de Kala Nag, il avait joué avec le bout de sa -trompe avant de savoir marcher, il l'avait fait descendre à l'eau dès -qu'il avait su marcher, et Kala Nag n'aurait pas eu l'idée de désobéir -à la petite voix perçante qui lui criait ses ordres, plus qu'il -n'aurait eu l'idée de tuer le petit bébé brun, le jour où Grand Toomai -l'apporta sous les défenses de Kala Nag, et lui ordonna de saluer celui -qui serait son maître. - ---Oui, dit Petit Toomai, il a peur de _moi_. - -Et il marcha à longues enjambées vers Kala Nag, l'appela «vieux -pourceau gras», et lui fit lever les pieds l'un après l'autre. - ---_Wah!_ dit Petit Toomai, tu es un gros éléphant. - -Et il secoua sa tête ébouriffée, en répétant ce que disait son père: - ---Le Gouvernement peut bien payer le prix des éléphants, mais c'est à -nous, _mahouts_, qu'ils appartiennent. Quand tu seras vieux, Kala Nag, -il viendra quelque riche Rajah qui t'achètera au Gouvernement, à cause -de ta taille et de tes bonnes manières, et tu n'auras plus rien à faire -qu'à porter des boucles d'or à tes oreilles, un dais d'or sur ton dos, -des draperies rouges couvertes d'or sur tes flancs et à marcher en tête -du cortège royal. Alors, je serai assis sur ton cou, ô Kala Nag, un -_ankus_ d'argent à la main, et des hommes courront devant nous, avec -des bâtons dorés, en criant: «Place à l'éléphant du Roi!» Ce sera beau, -Kala Nag, mais pas aussi beau que de chasser dans les jungles. - ---Peuh! dit Grand Toomai, tu n'es qu'un petit garçon et aussi sauvage -qu'un veau de buffle. Cette façon de passer sa vie à courir du haut -en bas des montagnes n'est pas ce qu'il y a de mieux dans le service -du Gouvernement. Je me fais vieux, et je n'aime pas les éléphants -sauvages. Qu'on me donne des lignes à éléphants, en briques, une stalle -par bête, des pieux solides pour les amarrer en sûreté, et de larges -routes unies pour les exercer au lieu de ce va-et-vient toujours en -camp volant... Ah! les casernes de Cawnpore avaient du bon. Il y avait -tout près un bazar, et seulement trois heures de travail par jour. - -Petit Toomai se rappela les lignes à éléphants de Cawnpore et ne dit -rien. Il préférait de beaucoup la vie de camp, et détestait ces larges -routes unies, les distributions quotidiennes de foin au magasin à -fourrage, et les longues heures où il n'y avait rien à faire qu'à -surveiller Kala Nag s'agitant sur place dans ses piquets. Ce qu'aimait -Petit Toomai, c'était l'escalade par les chemins enchevêtrés que seul -un éléphant peut prendre, et puis le plongeon dans la vallée, la brève -apparition des éléphants sauvages pâturant à des milles au loin, la -fuite du sanglier et du paon effrayés sous les pieds de Kala Nag, les -chaudes pluies aveuglantes, quand toutes les collines et les vallées -fumaient, les beaux matins pleins de brouillard, quand personne ne -savait où l'on camperait le soir, la poursuite patiente et minutieuse -des éléphants sauvages, et la course folle, les flammes et le tohu-bohu -de la dernière nuit, quand ils venaient se précipiter en torrent à -l'intérieur des palissades comme des rochers dans un éboulement, -découvraient l'impossibilité d'en sortir, et se lançaient contre les -poteaux massifs, pour être enfin repoussés par des cris, des torches -flamboyantes et des salves de cartouches à blanc. Là, même un petit -garçon pouvait se rendre utile, et Toomai se rendait aussi utile que -trois petits garçons. Il tenait sa torche et l'agitait, et criait de -son mieux. Mais le vrai bon temps, c'était quand on commençait à faire -sortir les éléphants, quand le _keddah_, c'est-à-dire la palissade, -ressemblait à un tableau de la fin du monde, et que, ne pouvant plus -s'entendre, les hommes étaient obligés de se faire des signes. Alors -Petit Toomai grimpait sur un des poteaux ébranlés, et il avait l'air -d'un lutin dans la lumière des torches; puis, ses cheveux noirs, -blanchis par le soleil, flottant sur ses épaules, on entendait, à la -première accalmie, les cris aigus d'encouragement qu'il jetait à Kala -Nag, parmi les barrissements et les craquements, le claquement des -cordes, et les grondements des éléphants entravés. - ---_Maîl, maîl, Kala Nag!_ (Allons, allons, Serpent Noir!) _Dant do!_ -(Un bon coup de défense!) _Somalo! Somalo!_ (Attention! Attention!) -_Maro! Mar!_ (Frappe, frappe!) Prends garde au poteau! _Arre! Arre! -Hai! Hai! Kya-a-ah!_ - -Et le grand combat entre Kala Nag et l'éléphant sauvage roulait çà et -là à travers le _keddah_, et les vieux preneurs d'éléphants essuyaient -la sueur qui leur inondait les yeux, et trouvaient le temps d'adresser -un signe de tête à Petit Toomai, tout frétillant de joie au sommet du -poteau. - -Il fit plus que de frétiller! Une nuit, il se laissa glisser du haut -de son poteau, se faufila parmi les éléphants, ramassa le bout libre -d'une corde tombée à terre, et la jeta vivement à l'homme qui essayait -d'attraper un petit récalcitrant (les jeunes donnent toujours plus de -mal que les adultes). Kala Nag le vit, le saisit dans sa trompe, le -tendit à Grand Toomai qui le gifla dare-dare et le remit sur le poteau. -Le lendemain matin il le gronda et lui dit: - ---De bonnes lignes à éléphants, en briques, et quelques tentes à -porter, n'est-ce pas suffisant, que tu aies besoin d'aller attraper les -éléphants pour ton compte, petit propre à rien? Voilà, maintenant que -ces malheureux chasseurs, dont la paye n'approche pas de la mienne, ont -parlé de l'affaire à Petersen Sahib. - -Petit Toomai eut peur. Il ne savait pas grand'chose des hommes blancs, -mais Petersen Sahib était pour lui le plus grand homme blanc du monde: -il était le chef de toutes les opérations dans le _Keddah_,--celui -qui prenait tous les éléphants pour le Gouvernement de l'Inde, et qui -en savait plus sur les us et coutumes des éléphants qu'aucun homme du -monde. - ---Quoi! qu'est-ce qui peut arriver? dit Petit Toomai. - ---Ce qui peut arriver, le pis tout simplement, Petersen Sahib est un -fou: autrement, pourquoi irait-il chasser ces démons sauvages?... Il -peut même exiger de toi de devenir chasseur d'éléphants pour aller -dormir n'importe où, dans ces jungles fiévreuses, pour être un jour, -en fin de compte, foulé à mort dans le _keddah_. Il est heureux que -cette sottise se termine sans accident. La semaine prochaine, la chasse -sera finie, et nous autres, de la plaine, nous regagnerons nos postes. -Alors, nous marcherons sur de bonnes routes et nous ne penserons plus -à tout cela. Mais, fils, je suis fâché que tu te sois mêlé de cette -besogne: c'est l'affaire de ces gens d'Assam, ces immondes rôdeurs de -jungle. Kala Nag ne veut obéir à personne qu'à moi, aussi me faut-il -aller avec lui dans le _keddah_. Mais il n'est qu'un éléphant de -combat, et il n'aide pas à lier les autres; c'est pourquoi je demeure -assis à mon aise, comme il convient à un mahout--non pas un simple -chasseur!--un mahout, dis-je, un homme qui obtient une pension à la -fin de son service. Est-ce que la famille de Toomai des Éléphants -est faite pour se voir foulée aux pieds dans l'ordure d'un _keddah_? -Méchant! Vilain! Fils indigne! Va-t'en laver Kala Nag, fais attention à -ses oreilles, et vois s'il n'a pas d'épines dans les pieds; autrement, -Petersen Sahib t'attrapera, bien sûr, et fera de toi un chasseur -sauvage,... un de ces êtres qui suivent les pistes d'éléphants, un ours -de jungle. Pouah! Fi donc! va! - -Petit Toomai s'en alla sans mot dire, mais il raconta tous ses griefs à -Kala Nag, pendant qu'il examinait ses pieds. - ---Cela ne fait rien,--dit Petit Toomai, en retournant le bord de son -énorme oreille droite.--Ils ont dit mon nom à Petersen Sahib, et -peut-être... peut-être... qui sait?... Aïe! voici une grosse épine que -je t'ai enlevée! - -Les quelques jours suivants furent employés à rassembler les éléphants, -à promener entre deux éléphants apprivoisés les animaux nouvellement -pris, pour n'avoir pas trop d'ennuis avec eux en descendant au Sud, -vers les plaines, puis à réunir les couvertures, les cordes et tout ce -qui avait pu être abîmé ou perdu dans la forêt. Petersen Sahib vint sur -le dos de son intelligente Pudmini: il était allé compter leur paye à -d'autres camps dans les montagnes, car la saison tirait à sa fin; et, -maintenant assis à une table sous un arbre, un commis indigène réglait -leurs gages aux cornacs. Une fois payé, chaque homme retournait à son -éléphant et rejoignait la ligne qui se tenait prête à partir. Les -traqueurs, les chasseurs, les meneurs, tous les hommes du _keddah_ -régulier, qui passent dans les jungles une année sur deux, étaient -montés sur le dos des éléphants appartenant aux forces permanentes de -Petersen Sahib, ou bien, adossés au tronc des arbres, leur fusil en -travers des bras; ils plaisantaient les cornacs qui s'en allaient, et -riaient quand les éléphants nouvellement pris rompaient l'alignement -pour courir de tous les côtés. Grand Toomai se dirigea vers le commis -avec Petit Toomai derrière lui, et Machua Appa, le chef des traqueurs, -dit à demi voix à un de ses amis: - ---Voilà de la bonne graine de chasseur qui s'envole! C'est une pitié -d'envoyer ce jeune coq de jungle muer dans les plaines. - -Or, Petersen Sahib avait des oreilles tout autour de la tête, comme -doit en avoir un homme qui passe sa vie à écouter le plus silencieux -des êtres vivants,--l'éléphant sauvage. Il se retourna sur le dos de -Pudmini, où il était étendu de tout son long, et dit: - ---Qu'est-ce donc? Je ne savais pas qu'il y eût un homme parmi les -chasseurs de la plaine, qui eût assez d'esprit pour lier même un -éléphant mort. - ---Ce n'est pas un homme, mais un enfant. Il est entré dans le _keddah_, -à la dernière prise, et a jeté la corde à Barmao que voilà, quand nous -tâchions d'éloigner de sa mère ce jeune éléphant qui a une verrue sur -l'épaule. - -Machua Appa désigna du doigt Petit Toomai, Petersen Sahib le regarda, -et Petit Toomai salua jusqu'à terre. - ---Lui, jeter une corde? Il n'est pas plus haut qu'une cheville à -piquet... Petit, comment t'appelles-tu? dit Petersen Sahib. - -Petit Toomai avait trop peur pour desserrer les dents, mais Kala Nag -était derrière lui; l'enfant fit un signe de la main, et l'éléphant -l'enleva dans sa trompe et le tint au niveau du front de Pudmini, en -face du grand Petersen Sahib. Alors, Petit Toomai se couvrit le visage -de ses mains, car il n'était qu'un enfant, et, sauf en ce qui touchait -les éléphants, il était aussi timide qu'un enfant peut l'être. - ---Oh! oh!--dit Petersen Sahib en souriant sous sa moustache--et -pourquoi as-tu appris à ton éléphant ce tour-là? Est-ce pour t'aider à -voler le blé vert sur les toits des maisons, quand on met les épis à -sécher? - ---Pas le blé vert, Protecteur du Pauvre... les melons, dit Petit-Toomai. - -Et tous les hommes assis à l'entour remplirent l'air d'une explosion de -rires. La plupart d'entre eux avaient appris ce tour à leurs éléphants, -lorsqu'ils étaient gamins. Petit Toomai était suspendu à huit pieds en -l'air, et il aurait désiré très fort être à huit pieds sous terre. - ---C'est Toomai, mon fils, Sahib!--dit Grand Toomai, en fronçant les -sourcils.--C'est un méchant enfant, et il finira en prison, Sahib. - ---Pour ça, tu me permettras d'en douter! dit Petersen Sahib. Un garçon -qui, à son âge, peut affronter un plein _keddah_ ne finit pas en -prison... Tiens, petit, voici quatre annas pour acheter des bonbons, -parce que tu as une vraie petite tête sous ce grand chaume de cheveux. -Le moment venu, tu peux devenir un chasseur aussi. - -Grand Toomai fronça les sourcils plus fort que jamais. - ---Rappelle-toi, cependant, que les _keddahs_ ne sont pas des endroits -où doivent jouer les enfants! ajouta Petersen Sahib. - ---Est-ce qu'il faudra n'y jamais aller, Sahib? demanda Petit Toomai -avec un gros soupir. - ---Si!--répondit en souriant de nouveau Petersen Sahib.--Quand tu auras -vu les éléphants danser!... Ce sera le moment... Viens me trouver quand -tu auras vu danser les éléphants, et alors je te laisserai entrer dans -tous les _keddahs_. - -Il y eut une autre explosion de rires, car la plaisanterie est vieille -parmi les chasseurs d'éléphants: c'est une façon de dire _jamais_. Il -y a, cachées au loin dans les forêts, de grandes clairières unies que -l'on appelle les «salles de bal des éléphants», mais on ne les découvre -que par hasard, et nul homme n'a jamais vu les éléphants danser. -Lorsqu'un chasseur se vante de son adresse et de sa bravoure, les -autres lui disent: - ---Et quand est-ce que tu as vu les éléphants danser? - -Kala Nag reposa Petit Toomai sur le sol, et l'enfant salua de nouveau -très bas, s'en alla avec son père, et donna la pièce d'argent de quatre -annas à sa mère qui nourrissait un dernier né. Puis toute la famille -prit place sur le dos de Kala Nag, et la file d'éléphants, grognant, -criant, se déroula le long du chemin de la montagne, vers la plaine. -C'était une marche très animée, à cause des nouveaux éléphants, qui -causaient de l'embarras à chaque gué, et qu'il fallait flatter ou -battre toutes les deux minutes. - -Grand Toomai menait Kala Nag avec dépit, car il était fort mécontent. -Quant à Petit Toomai, il était trop heureux pour parler: Petersen Sahib -l'avait remarqué et lui avait donné de l'argent; aussi éprouvait-il ce -qu'éprouverait un simple soldat appelé hors des rangs pour recevoir des -éloges de son commandant en chef. - ---Qu'est-ce que veut dire Petersen Sahib avec la danse des éléphants? -demanda-il enfin doucement à sa mère. - -Grand Toomai l'entendit et grommela: - ---Que tu ne seras jamais un de ces buffles-de-montagne de traqueurs. -Voilà ce qu'il voulait dire... Hé! là-bas, vous, en tête, qu'est-ce qui -barre la route? - -Un cornac, à deux ou trois éléphants en avant, un homme de l'Assam, se -retourna en criant avec colère: - ---Amène Kala Nag, et cogne-moi sur ce jouvenceau que j'ai là, pour lui -apprendre à se tenir. Pourquoi Petersen Sahib m'a-t-il choisi pour -descendre avec vous autres, ânes de rizières!... Conduis ta bête sur -le côté, Toomai, et laisse-la travailler des défenses... Par tous les -Dieux des montagnes, ces nouveaux éléphants sont possédés... ou bien -ils sentent leurs camarades dans la jungle! - -Kala Nag frappa le nouveau dans les côtes, à lui en faire perdre le -souffle, tandis que Toomai disait: - ---Nous avons nettoyé les montagnes d'éléphants sauvages, à la dernière -chasse. C'est seulement la négligence avec laquelle vous les conduisez. -Est-ce que je suis chargé de l'ordre tout le long de la file? - ---Écoutez-le! cria l'autre cornac: «Nous avons nettoyé les -montagnes!...» Oh! oh! Vous êtes malins, vous autres, gens de la -plaine. Tout le monde, sauf un cul-terreux qui n'a jamais vu la -jungle, saurait ce qu'ils savent bien, _eux_, que la chasse est -finie pour cette saison: alors, ce soir, tous les éléphants sauvages -feront...--Mais pourquoi gaspiller ce qu'on sait devant une tortue de -rivière? - ---Qu'est-ce qu'ils feront? cria petit Toomai. - ---Ohé! petit. Tu es donc là? Eh bien, je vais te le dire: car toi, tu -as du bon sens. Ils danseront, voilà! Et ton père, qui a nettoyé toutes -les montagnes de tous les éléphants, fera bien de mettre double chaîne -à ses piquets, ce soir. - ---Qu'est-ce qu'il raconte? fit Grand Toomai. Pendant quarante années, -de père en fils, nous avons gardé les éléphants, et nous n'avons jamais -entendu parler de ces danses-là. - ---Oui, mais un homme des plaines, qui vit dans une hutte, ne connaît -que les quatre murs de sa hutte... Eh bien, laisse tes éléphants sans -entraves, ce soir, tu verras ce qui arrivera. Quant à leur danse, j'ai -vu la place où... _Bapree bap!_ combien de tournants a cette rivière -Dihang? Voici encore un gué, et il nous faut mettre les petits à la -nage. Tenez-vous tranquilles, vous autres, là-bas derrière!... - -Ainsi causant, se querellant, et pataugeant à travers les rivières, -ils firent leur première étape, jusqu'à une sorte de camp destiné à -recevoir les nouveaux éléphants. Mais ils avaient perdu patience, -longtemps avant d'y arriver. - -Là, les animaux furent enchaînés par les jambes de derrière aux -lourdes masses des piquets; on mit des cordes supplémentaires aux -nouveaux; on entassa devant eux le fourrage. Puis, les cornacs -de la montagne retournèrent vers Petersen Sahib, sous le soleil -de l'après-midi, en recommandant aux hommes de la plaine d'être -exceptionnellement soigneux ce soir-là; et ils riaient lorsque ceux-ci -leur en demandaient la raison. - -Petit Toomai surveilla le souper de Kala Nag; et, comme le soir -tombait, il erra à travers le camp, heureux au delà de toute -expression, en quête d'un tam-tam. Lorsqu'un enfant hindou se sent le -cœur en liesse, il ne court pas de tous les côtés et ne fait pas un -vacarme désordonné. Il s'asseoit par terre, et se donne une petite -fête à lui tout seul. Et Petit Toomai s'était vu adresser la parole -par Petersen Sahib! S'il n'avait pas trouvé ce qu'il cherchait, il en -aurait fait une maladie. Mais le marchand de bonbons du camp lui prêta -un petit tam-tam--un tambour que l'on frappe du plat de la main,--et -il s'assit par terre, les jambes croisées, devant Kala-Nag, au moment -où les étoiles commençaient à paraître, le tam-tam sur ses genoux; et -il tambourina, tambourina, tambourina, et, plus il pensait au grand -honneur qui lui avait été fait, plus il tambourinait, tout seul -parmi le fourrage des éléphants. Il n'y avait ni air ni paroles, mais -tambouriner le rendait heureux. Les nouveaux éléphants tiraient sur les -cordes, piaulaient de temps en temps et trompettaient, et il pouvait -entendre sa mère, dans la hutte du camp, qui endormait son petit frère -avec une vieille, vieille chanson sur le grand dieu Shiva, lequel a -dit jadis à tous les animaux ce qu'ils devaient manger... C'est une -berceuse très douce et dont voici le premier couplet: - - Shiv qui versa les moissons et qui fit souffler les vents, - Assis aux portes en fleur d'un jour des anciens temps, - Donnait à chacun sa part: vivre, labeur, destinée, - Du mendiant sur le seuil à la tête couronnée. - Toutes choses a-t-il faites, Shiva le Préservateur, - Mahadeo! Mahadeo! toutes choses: - L'épine pour le chameau roux, le foin pour les bœufs du labour, - Et le sein des mères pour la tête endormie, ô petit fils de mon amour! - -Petit Toomai accompagnait la chanson d'un joyeux _tunk-a-tunk_ à la -fin de chaque couplet, jusqu'au moment où il eut sommeil et s'étendit -lui-même sur le fourrage, à côté de Kala Nag. Enfin les éléphants -commencèrent à se coucher, l'un après l'autre, selon leur coutume; -et bientôt, Kala Nag, à la droite de la ligne, demeura seul debout: -il se balançait lentement, de ci de là, les oreilles tendues en -avant pour écouter le vent du soir qui soufflait tout doucement à -travers les montagnes. L'air était rempli de tous les bruits de la -nuit, qui, rassemblés, font un seul grand silence: le clic-clac d'une -tige de bambou contre l'autre, le frou-frou d'une chose vivante dans -l'épaisseur de la brousse, le grattement et le cri étouffé d'un oiseau -à demi réveillé (les oiseaux sont éveillés dans la nuit beaucoup plus -souvent qu'on ne pense), une chute d'eau; très loin... - -Petit Toomai dormit quelque temps... Quand il s'éveilla, il faisait -un éclatant clair de lune, et Kala Nag veillait toujours, debout, les -oreilles dressées. Petit Toomai se retourna dans le fourrage bruissant, -et considéra la courbe de l'énorme dos sur le ciel dont il cachait -la moitié des étoiles; et, pendant qu'il regardait, il entendit, si -loin que ce bruit faisait à peine comme une piqûre d'épingle dans le -silence, l'appel de cor d'un éléphant sauvage. Tous les éléphants, -dans les lignes, sautèrent sur leurs pieds, comme frappés d'une balle, -et leurs grognements finirent par réveiller les mahouts endormis; -ceux-ci sortirent et frappèrent sur les chevilles des piquets avec de -gros maillets, puis serrèrent telle corde et nouèrent telle autre, et -tout redevint tranquille. Un des nouveaux éléphants avait presque -déchaussé son piquet: Grand Toomai enleva la chaîne de Kala Nag, la mit -à l'autre comme entrave, le pied de devant relié au pied de derrière, -puis il enroula une tresse d'herbe à la jambe de Kala Nag, et lui -dit de ne pas oublier qu'il était attaché solidement. Il savait que -lui-même, son père et son grand-père, avaient fait la même chose bien -des centaines de fois. Kala Nag ne répondit pas à cet ordre par son -glouglou habituel. Il resta immobile, regardant au loin à travers le -clair de lune, la tête un peu relevée, les oreilles déployées comme des -éventails, vers les grandes ondulations que faisaient les montagnes de -Garo. - ---Fais-y attention, s'il est agité cette nuit! dit Grand Toomai à Petit -Toomai. - -Et il rentra dans la hutte et se rendormit. - -Petit Toomai était juste sur le point de se rendormir aussi, quand il -entendit la corde de _caire_ (fibre de cocotier) se rompre avec un -petit tintement. Et Kala Nag roula hors de ses piquets, aussi lentement -et silencieusement que roule un nuage hors d'une vallée. Petit Toomai -trottina derrière lui, nu-pieds sur la route, dans le clair de lune, -appelant à voix basse: - ---Kala Nag! Kala Nag! Prends-moi avec toi, ô Kala Nag! - -L'éléphant se retourna, sans bruit, revint de trois pas en arrière, -abaissa sa trompe, enleva l'enfant sur son cou, et, avant que Petit -Toomai eût seulement fixé ses genoux, il se glissait dans la forêt. - -Il vint des lignes une fanfare de furieux barrissements; puis, le -silence se referma sur toutes choses, et Kala Nag se mit en marche. -Quelquefois une touffe de hautes herbes balayait ses flancs tout du -long comme une vague balaye les flancs d'un navire, et quelquefois -un bouquet pendant de poivriers sauvages grattait son dos d'un bout -à l'autre, ou bien un bambou craquait au frôlement de son épaule; -mais, entre temps, il se mouvait sans aucun bruit, dérivant à travers -l'épaisse forêt de Garo comme à travers une fumée. Il suivait une -route montante, mais, bien que Petit Toomai guettât les étoiles par -les éclaircies des arbres, il n'eût pu dire dans quelle direction. -Enfin Kala Nag atteignit la crête et s'arrêta une minute, et Petit -Toomai put voir les cimes des arbres, comme une fourrure tachetée -qui s'étendait sous le clair de lune à des milles et des milles, et -le brouillard d'un blanc bleuâtre, sur la rivière, dans le fond. -Toomai se pencha en avant, regarda, et il sentit que la forêt était -éveillée au-dessous de lui, éveillée, vivante et pleine d'êtres. Une -de ces grosses chauves-souris brunes, qui se nourrissent de fruits, -lui effleura l'oreille; les piquants d'un porc-épic cliquetèrent sous -bois; et, dans l'obscurité, entre les troncs d'arbres, il entendit un -sanglier qui fouillait avec ardeur la chaude terre molle et flairait en -fouillant. Puis les branches se refermèrent sur sa tête, et Kala Nag -se mit à descendre la pente de la vallée, non plus paisiblement, cette -fois, mais comme un canon échappé descend un talus à pic, d'un élan. -Les énormes membres se mouvaient avec une régularité de pistons, par -enjambées de huit pieds, et l'on entendait des froissements de peau -ridée au pli des articulations. Les broussailles éventrées craquaient -de chaque côté avec un bruit de toile déchirée; les jeunes pousses -qu'il écartait de droite et de gauche avec ses épaules rebondissaient -en arrière et lui cinglaient les flancs; de grandes traînées de lianes -emmêlées et compactes pendaient de ses défenses, tandis qu'il jetait la -tête de part et d'autre et se creusait son chemin. - -Alors, Petit Toomai s'aplatit contre le grand cou, de peur qu'une -branche ballante ne le balayât sur le sol, et il souhaita se retrouver -encore dans les lignes. L'herbe devenait marécageuse, et les pieds de -Kala Nag pompaient et collaient à terre quand il les posait, et le -brouillard de la nuit, au fond de la vallée, glaçait Petit Toomai. Il -y eut des éclaboussures et un pataugement, une poussée d'eau rapide, -et Kala Nag entra dans le lit d'une rivière, en tâtant sa route à -chaque pas. Par-dessus le bruit du courant qui tourbillonnait autour -des fortes jambes, Petit Toomai pouvait entendre d'autres éclaboussures -et de nouvelles fanfares en amont et en aval, des grognements énormes, -des ronflements de colère; et, dans le tout alentour, comme des vagues, -roulaient des brouillards ombres. - ---Hé! dit-il à demi-voix, et ses dents claquèrent. Le peuple des -éléphants est dehors ce soir. C'est la danse, alors! - -Kala Nag sortit de l'eau avec fracas, souffla dans sa trompe pour -l'éclaircir, et commença une nouvelle ascension; mais cette fois, il -n'était plus seul, et n'avait plus à se frayer de chemin. C'était déjà -chose faite: sur six pieds de large, en droite ligne devant lui, toute -courbée, l'herbe de la jungle essayait de se redresser et de se tenir. -Beaucoup d'éléphants devaient avoir suivi cette voie quelques minutes -auparavant. Petit Toomai se retourna, et, derrière lui, un grand -sauvage porte-défenses, aux petits yeux de pourceau, brillants comme la -braise, émergeait tout juste de la rivière embrumée. Puis, les arbres -se refermèrent encore, et ils continuèrent de monter, avec des fanfares -et des cris et le bruit des branches brisées tout alentour. - -A la fin, Kala Nag s'arrêta entre deux troncs d'arbres, au sommet -de la montagne: ils faisaient partie d'une enceinte poussée autour -d'un espace irrégulier de trois ou quatre acres environ, et, sur tout -cet espace, Petit Toomai pouvait le voir, le sol avait été foulé -jusqu'à devenir aussi dur qu'un carrelage de briques. Quelques arbres -s'élevaient au centre de la clairière, mais leur écorce était usée, -et le bois même apparaissait au-dessous, brillant et poli, sous les -taches de clair de lune. Des lianes pendaient des branches supérieures, -dont les fleurs en forme de cloches, grands liserons d'un blanc de -cire, tombaient comme alourdies de sommeil jusqu'à terre. Mais, dans -les limites de la clairière, il n'y avait pas un brin de verdure: rien -que la terre foulée; le clair de lune lui donnait une teinte gris fer, -excepté çà et là où se tenaient quelques éléphants dont les ombres -étaient noires comme de l'encre. Petit Toomai regardait en retenant -sa respiration, les yeux presque hors de la tête; et, tandis qu'il -regardait, des éléphants toujours plus nombreux sortaient d'entre les -troncs d'arbres, en se balançant, pour entrer dans l'espace ouvert. -Petit Toomai ne savait compter que jusqu'à dix; il compta et recompta -sur ses doigts, jusqu'à ce qu'il perdît son compte de dizaines, -et la tête commença de lui tourner. En dehors de la clairière, il -pouvait entendre le fracas des éléphants dans la brousse, comme ils -se frayaient un chemin vers le sommet de la montagne; mais, aussitôt -arrivés dans le cercle des troncs d'arbres, ils se mouvaient comme des -fantômes. - -Il y avait là des mâles sauvages aux défenses blanches, avec des -feuilles mortes, des noix et des branchettes restées dans les plis -de leurs cous et de leurs oreilles; de grasses femelles nonchalantes -avec leurs petits éléphants d'un noir rosé, hauts de trois ou quatre -pieds à peine, qui ne pouvaient rester en place et couraient sous -leurs mamelles; de jeunes éléphants dont les défenses commençaient -juste à pointer, et qui s'en montraient tout fiers; de flasques et -maigres femelles, restées vieilles filles, avec leurs inquiètes faces -creuses et des trompes d'écorce rude; de vieux solitaires sillonnés, -de l'épaule au flanc, des cicatrices et des balafres d'autrefois, et -les gâteaux de boue de leurs baignades à l'écart pendant encore de -leurs épaules; et il y avait un éléphant avec une défense brisée et -les marques du plein assaut, le terrible sillon des griffes d'un tigre -à son flanc. Ils se faisaient vis-à-vis, ou se promenaient de long en -large, deux à deux, ou restaient à se balancer et à se dandiner tout -seuls. Il y en avait des vingtaines et des vingtaines. Toomai savait -qu'aussi longtemps qu'il resterait tranquille sur le cou de Kala Nag, -aucun mal ne pouvait lui arriver: car un éléphant sauvage, même dans -l'avalanche du _keddah_, ne lèverait pas sa trompe pour arracher un -homme du cou d'un éléphant apprivoisé; et ceux-là ne pensaient guère -aux hommes cette nuit. Un moment, ils tressaillirent et dressèrent les -oreilles en avant: on entendait sonner les fers d'un anneau de pied -dans la forêt. Mais c'était Pudmini, l'éléphante favorite de Petersen -Sahib, sa chaîne cassée court, qui gravissait, grognant et soufflant, -le flanc de la montagne; elle devait avoir brisé ses piquets, et venir -droit du camp de Petersen Sahib. Et Petit Toomai vit un autre éléphant, -qu'il ne connaissait pas, avec de profondes écorchures faites par les -cordes sur le dos et le poitrail. Lui aussi devait s'être échappé d'un -camp établi dans les montagnes d'alentour. - -Enfin on n'entendit plus d'éléphants marcher dans la forêt, et Kala -Nag roula pesamment d'entre les arbres et s'avança au milieu de la -foule, gloussant et gargouillant; et tous les éléphants commencèrent -à s'exprimer dans leur langage et à se mouvoir çà et là. Toujours -couché, Petit Toomai découvrait des vingtaines et des vingtaines -de larges dos, des oreilles branlantes, des trompes ballottantes, -et de petits yeux roulants. Il entendait le cliquetis des défenses -lorsqu'elles s'entrecroisaient par hasard; le bruissement sec des -trompes enlacées; le frottement des flancs et des épaules énormes, dans -la cohue; l'incessant flic flac et le _hissh_ des grandes queues. Puis, -un nuage couvrit la lune, et ce fut la nuit noire; mais les poussées, -les froissements et les gargouillements n'en continuèrent pas moins, -paisibles et réguliers. L'enfant savait Kala Nag entouré d'éléphants, -et ne voyait aucune chance de le faire sortir de l'assemblée; il serra -les dents et frissonna. Dans un _keddah_ au moins, il y avait la -lumière des torches et les cris, mais, ici, il était tout seul dans les -ténèbres, et, une fois, une trompe se leva et lui toucha le genou. -Ensuite un éléphant trompeta, et tous l'imitèrent pendant cinq ou dix -terribles secondes. - -La rosée pleuvait des arbres, en larges gouttes, sur les dos -invisibles. Et un bruit s'éleva, sourd grondement peu prononcé d'abord, -et Petit Toomai n'aurait pu dire ce que c'était; le bruit monta, monta, -et Kala Nag levait ses pieds de devant l'un après l'autre, et les -reposait sur le sol,--une, deux, une deux!--avec autant de précision -que des marteaux de forge. Les éléphants frappaient du pied maintenant -tous ensemble, et cela sonnait comme un tambour de guerre battu à la -bouche d'une caverne. La rosée tombait toujours des arbres, jusqu'au -moment où il n'en resta plus sur les feuilles; et le sourd roulement -continuait, le sol oscillait et frissonnait, si bien que Petit Toomai -mit ses mains sur ses oreilles pour ne plus entendre. Mais c'était -toute une vibration, immense, qui le parcourait tout entier, le heurt -de ces centaines de pieds si lourds sur la terre à cru. Une fois ou -deux, il sentit Kala Nag et tous les autres avancer de quelques pas, et -le pilonnement devint alors un bruit de verdures écrasées, dont la sève -giclait; mais, une minute ou deux plus tard, c'était de nouveau le -roulement des pieds sur la terre durcie. Un arbre craquait et gémissait -quelque part près de lui. Il tendit le bras et sentit l'écorce, mais -Kala Nag avança, toujours piétinant, et l'enfant ne savait plus où il -était dans la clairière. Les éléphants ne donnaient plus signe de vie. -Une fois seulement, deux ou trois petits piaillèrent ensemble; alors, -il entendit un coup sourd et le bruit d'une bagarre, et le pilonnement -reprit. Maintenant, il y avait bien deux grandes heures que cela -durait, et Petit Toomai souffrait dans chacun de ses nerfs; mais il -sentait, à l'odeur de l'air, dans la nuit, que l'aube allait venir. - -Le matin parut en une nappe de jaune pâle derrière les collines vertes; -et, avec le premier rayon, le piétinement s'arrêta, comme si la lumière -eût été un ordre. Avant que le bruit eût fini de résonner dans la tête -de Petit Toomai, avant même qu'il eût changé de position, il n'y avait -plus en vue un seul éléphant, sauf Kala Nag, Pudmini et l'éléphant -marqué par les cordes; et aucun signe, aucun murmure ni chuchotement -sur les pentes des montagnes, ne laissait deviner où les autres s'en -étaient allés. Toomai regarda de tous ses yeux. La clairière, autant -qu'il s'en souvenait, s'était élargie pendant la nuit. Il y avait -un grand nombre d'arbres debout dans le milieu, mais l'enceinte de -broussaille et d'herbe de jungle avait été reculée. Petit Toomai -regarda une fois encore; maintenant il comprenait le pilonnement. Les -éléphants avaient élargi l'espace foulé, réduit en litière, à force -de piétiner, l'herbe épaisse et les cannes juteuses, la litière en -brindilles, les brindilles en fibres menues, et les fibres en terre -durcie. - ---Ouf! dit Petit Toomai,--et ses paupières lui semblaient très -lourdes;--Kala Nag, monseigneur, ne quittons pas Pudmini, et retournons -au camp de Petersen Sahib, ou bien je vais tomber de ton cou. - -Le troisième éléphant regarda partir les deux autres, renâcla, fit -volte-face, et reprit la route par laquelle il était venu. Il devait -appartenir à quelque établissement de petit prince indigène, à -cinquante, soixante ou cent milles de là. - -Deux heures plus tard, comme Petersen Sahib prenait son premier -déjeuner, ses éléphants, dont les chaînes avaient été doublées cette -nuit-là, commencèrent à trompeter, et Pudmini, crottée jusqu'aux -épaules, avec Kala Nag clopinant sur ses pieds endoloris, firent leur -entrée dans le camp. Le visage de Petit Toomai était blême et tiré, sa -chevelure pleine de feuilles et trempée de rosée, mais l'enfant fit le -geste de saluer Petersen Sahib, et cria d'une voix défaillante: - ---La danse..., la danse des éléphants! Je l'ai vue... et je meurs! - -Et comme Kala Nag se couchait, il glissa de son dos, évanoui. - -Mais les enfants indigènes n'ont pas de nerfs dont il vaille la peine -de parler: au bout de deux heures, il se réveillait, confortablement -allongé dans le hamac de Petersen Sahib, avec la veste de chasse de -Petersen Sahib sous la tête, un verre de lait chaud additionné d'un -peu d'eau-de-vie et d'une pointe de quinine dans le ventre; et, tandis -que les vieux chasseurs des jungles, velus et balafrés, assis sur -trois rangs de profondeur devant lui, le regardaient comme s'il était -un revenant, il raconta son histoire en mots naïfs, à la manière des -enfants, et conclut: - ---Maintenant, si je mens d'un seul mot, envoyez des hommes pour -voir; et ils trouveront que les éléphants, en piétinant, ont agrandi -leur salle de bal, et ils trouveront des dizaines et des dizaines et -beaucoup de fois de dizaines de traces conduisant à cette salle de -bal. Ils l'ont agrandie avec leurs pieds. Je l'ai vu. Kala Nag m'a pris -avec lui, et j'ai vu. Même, Kala Nag a les jambes très fatiguées. - -Petit Toomai se renversa en arrière et dormit tout l'après-midi, et -dormait encore au crépuscule; et, pendant qu'il dormait, Petersen Sahib -et Machua Appa suivirent la trace des deux éléphants, sur un parcours -de quinze milles à travers les montagnes. Petersen Sahib avait passé -dix-huit ans de sa vie à prendre des éléphants, et il n'avait qu'une -seule fois jusque-là découvert une semblable salle de bal. Machua Appa -n'eut pas besoin de regarder deux fois la clairière pour voir ce qui -s'était passé, ni de gratter de l'orteil la terre compacte et battue. - ---L'enfant dit vrai, prononça-t-il. Tout cela s'est fait la nuit -dernière, et j'ai compté soixante-dix pistes qui traversent la rivière. -Voyez, Sahib, où l'anneau de fer de Pudmini a entamé l'écorce de cet -arbre! Oui, elle était là aussi. - -Ils s'entre-regardèrent, puis leurs yeux errèrent de haut en bas; et -ils s'émerveillèrent: car les coutumes des éléphants dépassent la -portée d'esprit d'aucun homme noir ou blanc. - ---Quarante-cinq années,--dit Machua Appa,--j'ai suivi monseigneur -l'Éléphant, mais jamais je n'ai entendu dire qu'un enfant d'homme ait -vu ce que cet enfant a vu. Par tous les dieux des montagnes, c'est... -que peut-on dire?... - -Et il secoua la tête. - -Lorsqu'ils revinrent au camp, c'était l'heure du souper. Petersen -Sahib mangeait seul dans sa tente, mais il donna des ordres pour qu'on -distribuât deux moutons et quelques volailles, avec une double ration -de farine, de riz et de sel, car il savait qu'il y aurait fête. Grand -Toomai, en toute hâte, était monté de la plaine pour se mettre en quête -de son fils et de son éléphant, et, maintenant qu'il les avait trouvés, -il les regardait comme s'il avait eu peur de tous deux. - -Et il y eut fête, en effet, autour des grands feux de camp qui -flambaient sur le front des lignes d'éléphants au piquet, et Petit -Toomai en fut le héros. Les grands chasseurs d'éléphants, à la peau -bronzée, traqueurs, conducteurs et lanceurs de cordes, et ceux qui -savent tous les secrets pour dompter les éléphants les plus sauvages, -se le passèrent l'un à l'autre, et lui firent une marque sur le front -avec le sang du cœur même d'un coq de jungle fraîchement tué, pour -montrer qu'il était un forestier, initié, à présent, et libre dans -toute l'étendue des jungles. - -Et, à la fin, quand les flammes tombèrent et moururent, et qu'aux -reflets rouges de la braise les éléphants apparurent comme s'ils -avaient été trempés aussi dans le sang, Machua Appa, le chef de tous -les rabatteurs de tous les _keddahs_, Machua Appa, l'_Alter ego_ de -Petersen Sahib, qui n'avait jamais vu une route tracée en quarante ans, -Machua Appa, si grand, si grand, qu'on ne l'appelait jamais autrement -que Machua Appa, sauta sur ses pieds en élevant Petit Toomai à bout de -bras au-dessus de sa tête, et cria: - ---Écoutez, frères! Écoutez aussi, vous, messeigneurs, là, dans -les lignes, car c'est moi, Machua Appa, qui parle! Ce petit ne -s'appellera plus Petit Toomai, mais Toomai des Éléphants, comme son -arrière-grand-père fut appelé avant lui. Ce que jamais homme n'a vu, -il l'a vu durant la longue nuit, et la faveur du peuple éléphant et -des dieux des jungles est avec lui. Il deviendra un grand traqueur, il -deviendra plus grand que moi, oui moi, Machua Appa! Il suivra la piste -fraîche, la piste éventée et la piste mêlée, d'un œil clair! Il ne lui -arrivera pas de mal dans le _keddah_ lorsqu'il courra sous le ventre -des solitaires afin de les garrotter, et s'il glisse sous les pieds -d'un mâle en train de charger, le mâle le reconnaîtra et ne l'écrasera -pas. _Aihai!_ messeigneurs, ici près dans les chaînes,--cria-t-il en -courant sur le front de la ligne de piquets,--voici le petit qui a vu -vos danses au fond de vos retraites cachées, le spectacle que jamais -homme ne vit! Rendez-lui hommage, messeigneurs, _Salaam Karo_, mes -enfants. Faites votre salut à Toomai des Éléphants! Gunya Pershad, -ahaa! Hira Guj, Birchi Guj, ahaa!... Et toi, Pudmini, tu l'as vu à -la danse; et toi aussi, Kala Nag, ô ma perle des Éléphants!... Ahaa! -Ensemble! A Toomai des Éléphants! _Barrao!_ - -Et au signal de cette clameur sauvage, la ligne entière des éléphants -leva ses trompes jusqu'à ce que le bout de chacun touchât le front, et -ils entonnèrent le plein salut, l'éclatante salve de trompettes, que -seul entend le vice-roi des Indes, le _Salaamut_ du _Keddah_. - -Mais, cette fois en l'unique honneur de Petit Toomai, qui avait vu ce -que jamais homme ne vit auparavant, la danse des éléphants, la nuit, -tout seul, au cœur des montagnes de Garo! - - -SHIVA ET LA SAUTERELLE - -(_La chanson que la mère de Toomai chantait à son bébé._) - - Shiv qui versa les moissons et qui fit souffler les vents, - Assis aux portes en fleur d'un jour des anciens temps, - Donnait à chacun sa part: vivre, labeur, destinée, - Du mendiant sur le seuil à la tête couronnée. - Toutes choses a-t-il faites, Shiva le Préservateur, - Mahadeo! Mahadeo! toutes choses: - L'épine pour le chameau roux, le foin pour les bœufs du labour - Et le sein des mères pour la tête endormie, ô petit fils de mon amour! - Au riche il donne du blé, du mil au pauvre, il apporte - Des reliefs à l'homme saint qui quête de porte en porte, - Au tigre des bestiaux, des charognes au vautour, - Des os aux loups méchants qui la nuit hurlent alentour; - Nul ne lui parut trop haut, nul ne lui sembla trop bas... - A ses côtés Parvâti suivait chacun de leurs pas, - Puis, par jeu, de son mari pour éprouver le dessein - Elle prit la sauterelle et la cacha dans son sein! - - C'est ainsi que fut joué Shiva le Préservateur, - Mahadeo! Mahadeo! Viens, regarde. - Très grands sont les chameaux roux, pesants les bœufs du labour, - Mais c'était la Moindre des Petites Choses, ô petit fils de mon amour! - - Lorsque tous furent passés, elle dit, rieuse: O Maître, - Tant de milliers d'affamés as-tu pu tous les repaître? - Shiva, riant, répondit: Tous ont une part, la leur, - Tous, même le Tout-Petit qui se cache sur ton cœur. - - La voleuse Parvâti tira de sa robe ouverte - Le moindre des Tout-Petits qui rongeait une herbe verte, - Ce voyant, elle craignit, et s'émerveilla devant - Shiva le Dispensateur qui nourrit chaque vivant. - Toutes choses a-t-il faites, Shiva le Préservateur - Mahadeo! Mahadeo! toutes choses: - L'épine pour le chameau roux, le foin pour les bœufs du labour, - Et le sein des mères pour la tête endormie, ô petit fils de mon amour! - - - - -SERVICE DE LA REINE - - -Il avait plu à verse pendant un grand mois--plu sur un camp de trente -mille hommes et de milliers de chameaux, d'éléphants, de chevaux, de -bœufs, et de mulets, tous rassemblés dans un endroit appelé Rawal -Pindi, pour être passés en revue par le vice-roi de l'Inde. - -Le vice-roi recevait la visite de l'Émir d'Afghanistan--roi sauvage -d'un pays plus sauvage encore; et l'Émir avait amené comme garde du -corps huit cents hommes avec leurs chevaux, qui n'avaient jamais vu -un camp ni une locomotive de leur vie--des hommes sauvages et des -chevaux sauvages nés quelque part au fond de l'Asie centrale. Chaque -nuit on pouvait être sûr qu'une troupe de ces chevaux briseraient leurs -entraves et galoperaient du haut en bas du camp à travers la boue, -dans l'obscurité, ou que les chameaux rompraient leurs entraves, et se -mettraient à courir et à tomber par-dessus les cordes des tentes, et -l'on peut imaginer quel agrément c'était là pour des gens qui avaient -envie de dormir. - -Ma tente était dressée loin des lignes de chameaux, et je la croyais -à l'abri; mais, une nuit quelqu'un passa brusquement la tête dans -l'intérieur et cria: - ---Sortez, vite! Ils viennent! Ma tente est par terre! - -Je savais qui ce «ils» voulait dire; aussi j'enfilai mes bottes, mon -caoutchouc, et je me précipitai dehors dans le gâchis. La petite Vixen, -mon fox-terrier, sortit par l'autre côté; puis, on entendit gronder, -grogner, gargouiller, et je vis la tente s'affaisser, tandis que le mât -se cassait net, et se mettre à danser comme un fantôme en démence. Un -chameau s'était embarrassé dedans, et, tout mouillé et furieux que je -fusse, je ne pus m'empêcher de rire. Puis je continuai à courir, car je -ne savais pas combien de chameaux pouvaient s'être échappés; et, en peu -de temps j'étais hors de vue du camp, pataugeant à travers la boue. A -la fin, je trébuchai sur la culasse d'un canon, et je me rendis compte -que je me trouvais dans le voisinage des lignes de l'artillerie, là où -on dételait les canons pour la nuit. Comme je ne voulais pas barboter -plus longtemps dans la bruine et dans le noir, je mis mon caoutchouc -sur la bouche d'un canon, construisis une sorte de wigwam à l'aide de -deux ou trois refouloirs trouvés là par hasard, et je m'étendis le long -de l'affût d'un autre canon, me demandant où était passée Vixen, et où -je pouvais bien me trouver moi-même. - -Au moment où je me préparais à dormir, j'entendis un cliquetis de -harnais et un grognement, tandis qu'un mulet passait devant moi en -secouant ses oreilles mouillées. Il appartenait à une batterie de -canons à vis, car je pus entendre un bruit de courroies, d'anneaux, de -chaînes, et de toutes sortes de choses sur sa selle matelassée.--Les -canons à vis sont de tout petits canons faits de deux parties que l'on -visse ensemble quand arrive le moment de s'en servir. On les hisse sur -les montagnes, partout où peut passer un mulet et ils sont d'un grand -secours en terrain rocailleux. - -Derrière le mulet, il y avait un chameau, dont les gros pieds mous -s'écrasaient et glissaient dans la boue, et qui balançait le cou comme -une poule égarée. Heureusement, je connaissais assez le langage des -bêtes--non pas celui des bêtes sauvages, mais le langage des bêtes de -camp, naturellement--que m'avaient appris des indigènes, pour savoir -ce qu'il disait. Ce devait être le même qui s'était étalé dans ma -tente, car il interpella le mulet: - ---Que faire! Où aller? Je me suis battu avec une chose blanche qui -flottait, et elle a pris un bâton et m'a frappé sur le cou. - -C'était le mât brisé de ma tente, et je fus très content de le savoir. - ---Continuons-nous à courir? - ---Oh, c'est vous, dit le mulet, vous et vos amis, qui avez ainsi -bouleversé le camp? Parfait. Vous serez battu pour cela ce matin, mais -je peux aussi bien vous donner un acompte. - -J'entendis le cliquetis des harnais, et le chameau reçut dans les côtes -deux ruades qui sonnèrent comme sur un tambour. - ---Cela vous apprendra, dit-il, à courir une autre fois, à travers -une batterie de mulets, la nuit, en criant: Au voleur et au feu! -Couchez-vous, et tenez votre grand niais de cou tranquille. - -Le chameau se replia à la façon des chameaux, en équerre, et se -coucha en geignant. On entendit dans l'obscurité un bruit rythmé de -sabots sur le sol, et un grand cheval de troupe arriva au petit galop -d'ordonnance, comme s'il avait été à la parade, franchit la culasse -d'un canon, et retomba tout près du mulet. - ---C'est honteux,--dit-il, en soufflant par les naseaux.--Ces chameaux -ont encore dévalé dans nos lignes... c'est la troisième fois cette -semaine. Le moyen pour un cheval de rester en forme si on ne le laisse -pas dormir!... Qui est ici? - ---Je suis le mulet de la pièce de culasse du canon numéro deux de la -Première Batterie à Vis, dit le mulet, et l'autre est un de vos amis. -Il m'a réveillé aussi. Et vous? - ---Numéro quinze, troupe E., Cinquième Lanciers.... Le cheval de Dick -Cunliffe. Un peu de place, s'il vous plaît, là. - ---Oh, pardon, dit le mulet. Il fait si noir qu'on n'y voit guère. -Ces chameaux sont-ils assez écœurants? J'ai quitté mes lignes pour -chercher un peu de calme et de tranquillité par ici. - ---Messeigneurs, dit le chameau avec humilité, nous avons fait de -mauvais rêves dans la nuit, et nous avons eu très peur! Je ne suis -qu'un des chameaux de convoi du 39e d'Infanterie Indigène, et je ne -suis pas aussi brave que vous, Messeigneurs. - ---Alors pourquoi n'êtes-vous pas resté à porter les bagages du 39e -d'Infanterie Indigène, au lieu de courir partout dans le camp? dit le -mulet. - ---C'étaient de si mauvais rêves, dit le chameau. Je suis bien fâché. -Écoutez!... Qu'est-ce que c'est?... Faut-il courir encore? - ---Couchez-vous, dit le mulet, ou bien vous allez vous rompre vos -longues perches de jambes entre les canons. Il dressa une oreille et -écouta. - ---Des bœufs! dit-il. Des bœufs de batterie. Ma parole, vous et vos -amis vous avez réveillé le camp pour de bon! Il faut un joli boucan -pour faire lever un bœuf de batterie. - -J'entendis une chaîne traîner à ras du sol, et un attelage de ces -grands bœufs blancs taciturnes, qui traînent les lourds canons de -siège quand les éléphants ne veulent plus avancer sous le feu, arriva -en s'épaulant; sur leurs talons, marchant presque sur la chaîne, -suivait un autre mulet de batterie, qui appelait avec affolement -«Billy». - ---C'est une de nos recrues, dit le vieux mulet au cheval de troupe. -Ici, jeunesse. Assez braillé, l'obscurité n'a jamais encore fait de mal -à personne. - -Les bœufs de batterie se couchèrent en même temps et se mirent à -ruminer, mais le jeune mulet se blottit contre Billy. - ---Des choses! dit-il. D'affreuses et horribles choses, Billy! C'est -entré dans nos lignes tandis que nous dormions. Pensez-vous que ça va -nous tuer? - ---J'ai grande envie de vous donner un coup de pied numéro un, dit -Billy. A-t-on idée d'un mulet de quatre pieds six pouces avec votre -éducation, qui déshonore la Batterie devant ce Gentleman. - ---Doucement, doucement! dit le cheval de troupe. Souvenez-vous qu'on -est toujours comme cela pour commencer. La première fois que j'ai vu -un homme (c'était en Australie, et j'avais trois ans), j'ai couru une -demi-journée, et si cela eût été un chameau, je courrais encore. - -Presque tous nos chevaux de cavalerie anglaise, dans l'Inde, sont -importés de l'Australie, et dressés par les soldats eux-mêmes. - ---C'est vrai, après tout, dit Billy. Assez tremblé comme cela, -jeunesse. La première fois qu'on me posa sur le dos le harnais complet -avec toutes ses chaînes, je me mis debout sur mes jambes de devant, et -à force de ruades je jetai tout par terre. Je n'avais pas encore acquis -la véritable science de ruer, mais ceux de la batterie disaient qu'ils -n'avaient jamais rien vu de pareil. - ---Mais ce n'était ni harnais ni rien qui tintât, dit le jeune mulet. -Vous savez, Billy, que maintenant cela m'est égal. C'étaient des choses -grandes comme des arbres, et elles tombaient du haut en bas des lignes -et gargouillaient; ma bride s'est cassée et je ne pouvais pas trouver -mon conducteur... je ne pouvais même pas vous trouver, Billy; alors je -me suis sauvé avec... avec ces Gentlemen. - ---Hum! dit Billy. Aussitôt que j'ai entendu dire que les chameaux -étaient échappés, je m'en suis allé pour mon propre compte. Pour qu'un -mulet de batterie... de batterie de canons à vis,... appelle gentlemen -des bœufs de batterie, il faut qu'il se sente bien ému. Qui êtes-vous, -vous autres, là par terre? - -Les bœufs refoulèrent leur nourriture, et répondirent tous deux à la -fois: - ---Le septième joug du premier canon de la Grosse Batterie de Siège. -Nous dormions lorsque les chameaux sont arrivés, mais quand on nous a -marché dessus, nous nous sommes levés et nous sommes partis. Il vaut -mieux dormir tranquilles dans la boue que d'être dérangés sur une bonne -litière. Nous avons dit à votre ami ici qu'il n'y avait pas de quoi -s'effrayer, mais il savait tant de choses qu'il en a pensé autrement. -Wah! - -Ils continuèrent à ruminer. - ---Voilà ce que c'est que d'avoir peur, dit Billy. On se fait blaguer -par des bœufs de batterie. Je pense que cela vous fait plaisir, -jeunesse. - -Les dents du jeune mulet sonnèrent, et j'entendis qu'il parlait de -ne pas avoir peur d'aucun vieux bifteck du monde; mais les bœufs se -contentèrent de faire cliqueter leurs cornes l'un contre l'autre, et -continuèrent à ruminer. - ---Maintenant, ne vous mettez pas en colère après avoir eu peur. C'est -la pire espèce de couardise, dit le cheval de troupe. Il est très -pardonnable d'avoir peur la nuit, à mon avis, lorsqu'on voit des choses -qu'on ne comprend pas. Nous nous sommes échappés de nos piquets des -douzaines de fois, par bandes de quatre cent cinquante ensemble, et -cela parce qu'une nouvelle recrue s'était mise à nous raconter des -histoires de serpents-fouets qu'on trouve chez nous, en Australie, au -point que nous mourions de peur à la seule vue des cordes pendantes de -nos licous. - ---Tout cela est très bien dans le camp, dit Billy; je ne laisse pas de -m'emballer moi-même, pour la farce, quand je ne suis pas sorti depuis -un jour ou deux; mais que faites-vous en campagne? - ---Oh, c'est une tout autre paire de manches, dit le cheval de troupe. -Dick Cunliffe est alors sur mon dos, et m'enfonce ses genoux dans les -côtes; tout ce que j'ai à faire, c'est de regarder où je mets le pied, -de bien rassembler mon arrière-main, et d'obéir aux rênes. - ---Qu'est-ce que c'est que cela: obéir aux rênes? demanda le jeune mulet. - ---Par les gommiers bleus d'Australie, renâcla le cheval de troupe, -voulez-vous me faire croire qu'on ne vous a pas appris dans votre -métier ce que c'est que d'obéir aux rênes? A quoi êtes-vous bons si -vous ne pouvez pas tourner tout de suite lorsque la rêne vous touche -l'encolure? C'est une question de vie ou de mort pour votre homme, -et naturellement de vie ou de mort pour vous. On commence à appuyer, -l'arrière-main rassemblé, au moment où on sent la pression de la rêne -sur l'encolure. Si on n'a pas la place de tourner, on pointe un peu et -on se reçoit sur ses jambes de derrière. Voilà ce que c'est que d'obéir -aux rênes. - ---On ne nous apprend pas les choses de cette façon,--dit Billy, le -mulet, froidement.--On nous enseigne à obéir à l'homme qui est à notre -tête: à avancer lorsqu'il nous le dit, et à reculer lorsqu'il nous le -dit également. Je suppose que cela revient au même. Maintenant, après -tout ce beau métier de fantasia et de panache, qui doit être bien -mauvais pour vos jarrets, à quoi en arrivez-vous? - ---Cela dépend, dit le cheval de troupe. Généralement, il me faut entrer -au milieu d'un tas d'hommes hurlants et chevelus, armés de couteaux... -de longs couteaux brillants, pires que les couteaux du vétérinaire... -et il me faut faire attention à ce que la botte de Dick touche juste, -sans appuyer, la botte de son voisin. Je peux voir la lance de Dick à -droite de mon œil droit, et je sais qu'il n'y a pas de danger. Je ne -voudrais pas être l'homme ou le cheval qui se trouveraient dans notre -chemin à Dick et à moi, lorsque nous sommes pressés. - ---Est-ce que les couteaux font mal? demanda le jeune mulet. - ---Eh bien... j'en ai reçu un coup à travers le poitrail une fois... -mais ce n'était pas la faute de Dick... - ---Je me serais bien occupé de qui c'était la faute, si on m'avait fait -mal! interrompit le jeune mulet. - ---Il le faut, repartit le cheval de troupe. Si vous n'avez pas -confiance dans votre homme, vous pouvez aussi bien décamper tout de -suite. C'est ce que font quelques-uns de nos chevaux, et je ne les -blâme pas. Comme je le disais, ce n'était pas la faute de Dick. L'homme -était couché sur le sol, et je m'allongeais pour ne pas l'écraser, -mais il me lança une estafilade de bas en haut. La prochaine fois -que j'aurai à franchir un homme couché par terre, je poserai le pied -dessus... et ferme. - ---Hem! dit Billy; tout cela paraît bien absurde. Les couteaux sont -de sales instruments en toutes circonstances. Ce qu'il y a de mieux, -c'est d'escalader une montagne, une selle bien équilibrée sur le dos, -de se cramponner des quatre pieds et des oreilles, de grimper, ramper -et se faufiler, jusqu'à ce que l'on débouche à des centaines de pieds -au-dessus de tout le monde, sur une saillie où il y a juste la place de -ses sabots. Alors on s'arrête et on ne bouge plus... ne demandez jamais -à un homme de vous tenir la tête, jeunesse... on ne bouge pas pendant -qu'on visse les canons, et puis on regarde tomber parmi les hautes -branches des arbres, très loin au-dessous, les petits obus pareils à -des coquelicots. - ---Vous ne buttez donc jamais? demanda le cheval de troupe. - ---On dit que lorsqu'un mulet bronche, on peut fendre une oreille de -poule, répondit Billy. De temps en temps peut-être, une selle mal -paquetée fera verser un mulet, mais c'est très rare. Je voudrais -pouvoir vous apprendre notre métier. C'est une belle chose. Eh bien, -il m'a fallu trois ans pour découvrir ce que les hommes me voulaient. -Toute la science consiste à ne pas se détacher sur la ligne du ciel, -parce que si vous le faites, on peut tirer sur vous. Souvenez-vous de -cela, jeunesse. Restez toujours caché le mieux possible, même s'il vous -faut faire un détour d'un mille dans ce but. C'est moi qui conduis la -batterie quand on en arrive à ce genre d'escalade. - ---Se laisser fusiller sans avoir une chance de courir sus aux gens qui -tirent?--dit le cheval de troupe, en réfléchissant profondément.--Je ne -pourrais pas supporter cette idée. Je voudrais charger... avec Dick. - ---Oh non, vous ne voudriez pas; vous savez qu'aussitôt en position ce -sont les canons qui font toute la charge. Voilà qui est scientifique -et net; mais, les couteaux... pouah! - -Il y avait quelque temps que le chameau de convoi balançait sa tête de -ci et de là, cherchant à glisser un mot dans la conversation. Et je -l'entendis qui disait timidement, en toussant pour s'éclaircir la gorge: - ---J'ai... j'ai... j'ai fait un peu la guerre, mais ce n'était pas en -grimpant, ni en courant comme cela. - ---Non. Maintenant que vous le dites, repartit Billy, on s'en aperçoit. -Vous n'avez pas beaucoup l'air de quelqu'un fait pour grimper ou -courir... Eh bien, comment cela se passait-il pour vous, vieux ballot -de foin? - ---De la vraie manière, répondit le chameau. Nous nous couchions tous... - ---Oh, Croupière et Martingale! s'exclama le cheval de troupe entre ses -dents. Couché! - ---Nous nous couchions... une centaine, environ, continua le chameau, en -un grand carré, et les hommes empilaient nos _Kajawahs_, nos charges et -nos selles, en dehors du carré, et ils tiraient par-dessus notre dos... -oui... de toutes les faces du carré. - ---Quelle sorte d'hommes? N'importe quels hommes au hasard? demanda le -cheval de troupe. On nous apprend à l'école du cavalier à nous coucher -et à laisser nos maîtres tirer par-dessus nous, mais Dick Cunliffe -est le seul homme en qui j'aurais confiance pour le faire. Cela me -chatouille au passage des sangles, et, en outre, je ne peux rien voir -avec ma tête sur le sol. - ---Que vous importe qui tire par-dessus vous? répondit le chameau. Il y -a beaucoup d'hommes et beaucoup de chameaux tout près, et des masses de -fumée. Je n'ai pas peur alors. Je reste tranquille, et j'attends. - ---Et cependant, dit Billy, vous faites de mauvais rêves, et vous -bouleversez le camp la nuit... Eh bien! Avant que je m'étende... je ne -parle pas de me coucher... et que je laisse un homme tirer par-dessus -mon corps, mes talons et sa tête auraient quelque chose à se dire. -A-t-on jamais entendu parler de quelque chose de pareil? - -Il y eut un long silence. Puis, un des bœufs de batterie leva sa -grosse tête pour dire: - ---Tout cela est vraiment fort absurde. Il n'y a qu'une manière de -combattre. - ---Oh, allez-y, dit Billy. Je vous en prie, ne faites pas attention à -moi. Je suppose que vous autres, vous combattez en vous tenant debout -sur la queue? - ---Une seule manière,--dirent-ils tous deux ensemble. (Ils devaient être -jumeaux).--La voici: Mettre nos vingt attelages au gros canon aussitôt -que Double-Queue commence à trompeter. (Double-Queue est le nom d'argot -de camp par lequel on désigne l'éléphant.) - ---Pourquoi Double-Queue trompette-t-il? demanda le jeune mulet. - ---Pour déclarer qu'il n'ira pas plus près de la fumée en face... -Double-Queue est un grand poltron... Alors nous tirons tous ensemble -le gros canon... _Heya Hullah!_ _Heeyah! Hullah!_ Nous ne grimpons pas -comme des chats ni ne courons comme des veaux. Nous allons à travers la -plaine unie, les vingt jougs à la fois, jusqu'à ce qu'on nous dételle; -puis, nous paissons tandis que les gros canons causent à travers la -plaine avec quelque ville derrière des murs de terre. Et des morceaux -de mur s'écroulent, et la poussière s'élève comme si là-bas de grands -troupeaux rentraient à l'étable. - ---Oh! Et vous choisissez ce moment pour paître? dit le jeune mulet. - ---Ce moment ou un autre. Manger est toujours bon. Nous mangeons jusqu'à -ce qu'on nous remette le joug, et tirons de nouveau le canon pour -revenir où Double-Queue l'attend. Parfois, il y a dans la ville de -gros canons qui répondent, et quelques-uns d'entre nous sont tués, -mais alors, il y a plus à paître pour ceux qui restent. C'est le -Destin.... rien autre que le Destin... N'importe, Double-Queue est un -grand poltron. Voilà la vraie manière de combattre... Nous sommes deux -frères, nous venons de Hapur. Notre père était un taureau sacré de -Shiva. Nous avons dit. - ---Eh bien, j'ai certainement appris quelque chose ce soir, dit le -cheval de troupe. Est-ce que, Messieurs de la batterie des canons à -vis, vous vous sentez enclins à manger quand on tire sur vous avec de -gros canons, et que Double-Queue suit par derrière? - ---A peu près autant que nous nous sentons enclins à nous vautrer par -terre et à laisser les hommes s'étaler sur nous, ou à courir parmi des -gens à coutelas. Je n'ai jamais entendu pareilles billevesées. Une -saillie de montagne, un fardeau bien équilibré, un conducteur à qui on -puisse se fier pour vous laisser poser les pieds à votre choix, et -je suis votre mulet; mais... les autres choses... non! dit Billy, en -frappant du pied. - ---Évidemment, dit le cheval de troupe, tout le monde n'est pas fait du -même bois, et je vois bien que dans la famille, du côté de votre père, -on devait être lent à comprendre beaucoup de choses. - ---Ne vous occupez pas de la famille de mon père,--s'écria Billy avec -colère; car tous les mulets détestent s'entendre rappeler que leur père -était un âne.--Mon père était un gentleman du Sud, qui n'aurait pas été -en peine de mettre en loques n'importe quel cheval. N'oubliez pas cela, -vous, gros Brumby! - -Brumby veut dire un cheval sauvage sans origine. Imaginez les -sentiments d'Ormonde si un cheval d'omnibus le traitait de rosse, et -vous pouvez vous figurer ce que ressentit le cheval australien. Je vis -le blanc de ses yeux étinceler dans l'obscurité. - ---Dites donc, fils de baudet d'importation malagais, fit-il en serrant -les dents, je vous apprendrai que je suis apparenté, du côté de ma -mère, à Carbine, le vainqueur de la Coupe de Melbourne, et nous ne -sommes pas habitués, dans mon pays, à nous laisser passer sur le ventre -par un mulet à langue de perroquet et à tête de cochon dans une -batterie de pétardières et de chasse-pois. Êtes-vous prêt? - ---Debout, sur les jambes de derrière! brailla Billy. - -Tous deux se cabrèrent face à face, et je m'attendais à un furieux -combat, lorsqu'une voix gargouillante et qui roulait sourdement sortit -de l'obscurité à droite. - ---Enfants, qu'avez-vous à vous battre? Calmez-vous. - -Les deux bêtes retombèrent en renâclant de dégoût, car ni cheval ni -mulet ne peut supporter la voix d'un éléphant. - ---C'est Double-Queue! dit le cheval de troupe. Je ne peux pas le -souffrir. Une queue à chaque bout, c'est trop. - ---Exactement mon avis,--dit Billy, en se pressant contre le cheval pour -se rassurer.--Nous avons des points communs. - ---Je suppose que nous avons hérité ces points-là de nos mères, dit le -cheval de troupe. Ce n'est pas la peine de se quereller là-dessus... -Eh! Double-Queue, êtes-vous attaché? - ---Oui,--dit Double-Queue dont le rire roula tout le long de sa -trompe... Je suis au piquet pour la nuit. J'ai entendu, ce que vous -avez dit, vous autres. Mais n'ayez pas peur, je reste où je suis. - -Les bœufs et le chameau dirent, à mi-voix: - ---Peur de Double-Queue... quelle absurdité! - -Et les bœufs continuèrent. - ---Nous sommes fâchés que vous ayez entendu, mais c'est vrai. -Double-Queue, pourquoi avez-vous peur des canons lorsqu'ils parlent? - ---Eh bien,--dit Double-Queue, en frottant une de ses jambes de derrière -contre l'autre, exactement comme un petit garçon qui récite une -fable,--je ne sais pas tout à fait si vous comprendriez. - ---Nous ne comprenons pas, mais cependant il faut tirer jusqu'au bout -les canons, dirent les bœufs. - ---Je le sais, et je sais aussi que vous êtes beaucoup plus braves que -vous ne le pensez. Mais, pour moi, c'est différent. Le capitaine de ma -batterie m'a appelé l'autre jour «Anachronisme Pachydermateux». - ---C'est un autre moyen de combattre, je suppose?--dit Billy, qui -reprenait ses esprits. - ---Vous, vous ne savez pas ce que cela veut dire, naturellement. Moi, je -le sais. Cela signifie: entre le zist et zest, et c'est juste où je -suis. Je puis voir dans ma tête ce qui arrivera quand un obus éclate; -et vous autres, bœufs, vous ne pouvez pas. - ---Moi je puis, dit le cheval de troupe... au moins un peu. J'essaie de -n'y pas penser. - ---Je vois mieux que vous, et j'y pense, moi. J'ai plus de surface qu'un -autre à préserver, et je sais que, lorsque je suis malade, personne ne -connaît la manière de me soigner. Tout ce qu'ils peuvent faire est de -suspendre la solde de mon cornac jusqu'à ce que je me remette, et je ne -peux pas avoir confiance en mon cornac. - ---Ah! dit le cheval de troupe. Cela explique tout. Je peux avoir -confiance en Dick. - ---Vous pourriez mettre un régiment entier de Dicks sur mon dos, sans -que je me comporte mieux. J'en sais juste assez pour me sentir mal à -mon aise, et pas assez pour aller de l'avant malgré tout. - ---Nous ne comprenons pas, dirent les bœufs. - ---Je sais que vous ne comprenez pas. Ce n'est pas à vous que je parle. -Vous ne savez pas ce que c'est que du sang. - ---Oui, nous le savons, répliquèrent les bœufs. C'est une matière rouge -qui imbibe la terre et qui sent. - -Le cheval de troupe lança une ruade, fit un bond, et s'ébroua. - ---Ne parlez pas de cela, dit-il. Je le sens d'ici, rien que d'y penser. -Cela me donne envie de fuir... quand je n'ai pas Dick sur le dos. - ---Mais il n'y en a pas ici, dirent le chameau et les bœufs. Pourquoi -êtes-vous si stupide? - ---C'est une sale chose, dit Billy. Je n'ai pas envie de fuir, mais je -n'aime pas en parler. - ---Vous y êtes!--dit Double-Queue, en agitant sa queue pour expliquer. - ---Sûrement. Oui, nous avons été ici toute la nuit, dirent les bœufs. - -Double-Queue frappa le sol du pied, en faisant résonner son anneau de -fer. - ---Oh, je ne vous parle pas, à vous. Vous ne pouvez pas voir à -l'intérieur de vos têtes. - ---Non. Nous voyons par nos quatre yeux, dirent les bœufs. Nous voyons -droit en face de nous. - ---Si je n'étais capable que de cela et de rien autre, vous n'auriez pas -besoin de tirer les gros canons. Si j'étais comme mon capitaine... il -peut voir des choses à l'intérieur de sa tête avant que ne commence le -feu, et il tremble du haut en bas, mais il en sait trop pour fuir... -si j'étais comme lui, je pourrais tirer les canons à votre place. Mais -si j'étais aussi intelligent que tout cela, je ne serais jamais venu -ici. Je serais roi dans la forêt, comme j'avais l'habitude de l'être, -dormant la moitié du jour et me baignant lorsque cela me plaisait. Je -n'ai pas pris un bon bain depuis un mois. - ---Tout cela est très beau, dit Billy, mais il ne suffit pas de donner à -une chose un nom qui n'en finit pas pour y changer quoi que ce soit. - ---Chut! dit le cheval de troupe. Je crois que je comprends ce que -Double-Queue veut dire. - ---Vous comprendrez mieux dans une minute, dit Double-Queue en colère. -Pour le moment, expliquez-moi pourquoi vous n'aimez pas ceci! - -Il commença à trompeter furieusement de toute sa force. - ---Arrêtez! dirent ensemble Billy et le cheval de troupe. - -Et je pus les entendre trépigner et trembler. Le trompettement d'un -éléphant est toujours désagréable, spécialement dans la nuit noire. - ---Je ne m'arrêterai pas, dit Double-Queue. Ne m'expliquerez-vous pas -cela, s'il vous plaît? _Hhrrmph! Rrrt! Rrrmph! Rrrhha!_ - -Puis il s'arrêta tout à coup, et j'entendis dans l'obscurité une -petite plainte qui m'apprit que Vixen m'avait enfin retrouvé. Elle -savait aussi bien que moi que la chose au monde dont l'éléphant a le -plus peur, c'est un petit chien qui aboie; aussi, elle s'arrêta pour -persécuter Double-Queue dans ses piquets, et jappa autour de ses gros -pieds. Double-Queue s'agita, et cria: - ---Allez-vous-en, petit chien! Ne flairez pas mes chevilles, ou bien -je vais vous donner un coup de pied. Bon petit chien... gentil petit -chien... Là! là! Rentrez à la maison, vilaine petite bête jappante!... -Oh, pourquoi personne ne l'enlève-t-il? Il va me mordre dans une minute. - ---Paraît, dit Billy au cheval de troupe, que notre ami Double-Queue a -peur à peu près de tout. A l'heure qu'il est, si on m'avait donné une -pleine ration pour chaque chien auquel j'ai donné un coup de pied sur -le champ de manœuvre, je serais presque aussi gros que Double-Queue. - -Je sifflai, et Vixen courut à moi, toute crottée, me lécha le nez, et -me raconta une longue histoire sur ses recherches pour me trouver à -travers le camp. Je ne lui ai jamais laissé savoir que je comprenais -le langage des bêtes, car elle aurait pris toutes sortes de libertés. -Aussi je boutonnai sur elle le devant de mon par-dessus, tandis que -Double-Queue s'agitait, foulait le sol, et grondait en lui-même: - ---C'est extraordinaire! Tout à fait extraordinaire! C'est un mal qui -court dans notre famille... Maintenant, où est passée cette sale petite -bête? - -Je l'entendis tâter autour de lui avec sa trompe. - ---Je crois que nous avons tous nos faiblesses, chacun les -siennes,--continua-t-il, en se mouchant.--Tout à l'heure, vous autres, -Messieurs, paraissiez alarmés, je crois, lorsque je trompetais. - ---Pas exactement alarmés, dit le cheval de troupe, mais cela me faisait -comme si j'avais eu des frelons à la place de ma selle. Ne recommencez -pas. - ---J'ai peur d'un petit chien, et le chameau qui est ici a peur de -mauvais rêves dans la nuit. - ---C'est très heureux pour nous que nous n'ayons pas à combattre tous de -la même façon, dit le cheval de troupe. - ---Ce que je voudrais savoir,--dit le jeune mulet, qui avait gardé le -silence pendant longtemps,--ce que je voudrais savoir, c'est pourquoi -il nous faut combattre du tout. - ---Parce qu'on nous le dit, fit le cheval de troupe, avec un ébrouement -de mépris. - ---Des ordres, dit Billy le mulet. - -Et ses dents sonnèrent. - ---_Hukm hai!_ (c'est un ordre), dit le chameau avec un glouglou. - -Et Double-Queue et les bœufs répétèrent: - ---_Hukm hai!_ - ---Oui, mais qui donne les ordres? demanda le mulet de recrue. - ---L'homme qui marche à votre tête. - ---Ou s'asseoit sur votre dos. - ---Ou tient la corde de votre nez. - ---Ou vous tord la queue, dirent Billy, le cheval de troupe, le chameau -et les bœufs l'un après l'autre. - ---Mais, qui leur donne des ordres? - ---Voilà que vous voulez en savoir trop, jeunesse, dit Billy, et c'est -le bon moyen de vous attirer un coup de pied. Tout ce que vous avez -à faire est d'obéir à l'homme qui est à votre tête et sans faire de -questions. - ---Il a raison, dit Double-Queue. Je ne peux pas toujours obéir, parce -que je suis entre le zist et le zest; mais Billy a raison. Obéissez à -l'homme près de vous, qui donne l'ordre, ou bien vous arrêterez toute -la batterie et vous serez rossé par-dessus le marché. - -Les bœufs de batterie se levèrent pour s'en aller. - ---Le matin vient, dirent-ils. Nous allons nous en retourner à nos -lignes. C'est vrai que nous ne voyons que devant nos yeux, et que nous -ne sommes pas très habiles; mais nous sommes cependant les seuls, ce -soir, qui n'ayons pas eu peur. Bonsoir, gens courageux. - -Personne ne répondit, et le cheval de troupe demanda, pour changer la -conversation: - ---Où est ce petit chien? Un chien quelque part veut dire qu'il y a un -homme. - ---Je suis ici, jappa Vixen, sous la culasse du canon avec mon homme. -C'est vous, grosse bête, gros étourneau de chameau, là-bas, c'est vous -qui avez renversé notre tente. Mon homme est très en colère. - ---Peuh! dirent les bœufs. Il doit être blanc? - ---Naturellement, il l'est, dit Vixen; croyez-vous que c'est un bouvier -noir qui prend soin de moi? - ---_Huah! Ouach! Ugh!_ dirent les bœufs. Allons-nous-en promptement. - -Ils plongèrent dans la boue, et firent si bien qu'ils enfilèrent leur -joug dans le limon d'un caisson de munitions, où il resta fixé. - ---Maintenant, ça y est, dit Billy tranquillement; ne vous débattez pas. -Vous voilà en panne jusqu'au jour... Que diable vous prend-il? - -Les bœufs faisaient entendre les longs ronflements sifflants, -familiers au bétail hindou, se poussaient, se bousculaient, tournaient -sur eux-mêmes, piétinaient, glissaient, et finirent presque par tomber -dans la boue, en _grognant_ de fureur. - ---Vous allez vous casser le cou d'ici un instant, dit le cheval de -troupe. Qu'est-ce qui vous arrive lorsqu'on parle d'homme blanc? Je vis -avec eux. - ---Ils... nous... mangent! Tire! dit le bœuf qui était le plus près. - -Le joug claqua avec un bruit sec, et ils disparurent lourdement. - -Je ne savais pas auparavant ce qui épouvantait le bétail hindou à la -vue des Anglais: Nous mangeons du bœuf!... viande à laquelle ne touche -jamais un conducteur de bétail,... et naturellement le bétail n'aime -pas cela. - ---Qu'on me fouette avec mes chaînes de bât, si j'aurais pensé que deux -gros blocs comme cela pouvaient perdre la tête? dit Billy. - ---N'importe, je vais aller voir cet homme. La plupart des hommes -blancs, je le sais, ont des choses dans leurs poches, dit le cheval de -troupe. - ---Je vous laisse alors. Je ne peux pas dire que je les aime plus que -cela. D'ailleurs, les hommes blancs qui n'ont pas d'endroit pour -dormir sont la plupart du temps des voleurs, et j'ai sur le dos pas -mal de propriété du Gouvernement. Venez, jeunesse, et retournons à -nos lignes. Bonne nuit, Australie. On vous verra à la parade demain, -je suppose? Bonne nuit, vieille balle de foin!... Tâchez de mettre un -frein à vos sentiments, n'est-ce pas? Bonne nuit, Double-Queue! Si vous -nous dépassez sur le terrain demain, ne trompetez pas. Cela dérange -l'alignement. - -Billy le mulet s'en alla en clopinant de son pas à la fois boiteux et -martial de vieux militaire; la tête du cheval de troupe vint fouiller -dans ma poitrine, et je lui donnai des biscuits, tandis que Vixen, qui -est la plus vaine des petites chiennes, lui contait des mensonges au -sujet des vingtaines de chevaux qu'elle et moi nous possédions. - ---J'irai à la parade demain dans mon dog-cart, dit-elle. - ---Où serez-vous? - ---A la gauche du second escadron. C'est moi qui règle le pas pour toute -ma troupe, ma petite dame, dit-il poliment. Maintenant, il me faut -retourner auprès de Dick. Ma queue est toute crottée, et il va avoir -deux heures de gros travail à me panser avant la parade. - - -La grande revue de tous les trente mille hommes avait lieu dans -l'après-midi, et Vixen et moi nous occupions une bonne place, tout près -du Vice-Roi et de l'Émir d'Afghanistan. Celui-ci, coiffée d'un haut et -gros bonnet d'astrakan noir, portait une grande étoile de diamants au -milieu. La première partie de la revue fut radieuse, et les régiments -défilèrent, vague sur vague de jambes se mouvant toutes ensemble et -de fusils tous en ligne, jusqu'à nous brouiller les yeux. Puis, la -Cavalerie arriva au son du magnifique galop de _Bonnie Dundee_, et -Vixen dressa les oreilles à l'endroit où elle était assise dans le -dog-cart. Le second escadron des Lanciers fila devant nous, et le -cheval de troupe parut, la queue comme de la soie filée, faisant des -courbettes, une oreille droite et l'autre couchée, réglant l'allure -pour tout son escadron. Et ses jambes marchaient comme sur une mesure -de valse. Puis vinrent les gros canons, et je vis Double-Queue et deux -autres éléphants attelés de front à un canon de siège de quarante, -tandis que vingt attelages de bœufs marchaient derrière. La septième -paire avait un joug neuf, et paraissait plutôt raide et fatiguée. Enfin -arrivèrent les canons à vis: Billy, le mulet, se comportait comme s'il -eût commandé toutes les troupes, et son harnais était huilé et poli à -faire cligner les yeux. J'applaudis, tout seul, Billy, le mulet, mais -il n'aurait pour rien au monde regardé à droite ou à gauche. - -La pluie recommença à tomber, et, pendant quelque temps, il fit trop -de brume pour voir ce que les troupes faisaient. Elles avaient formé -un grand demi-cercle à travers la plaine, et se déployaient en ligne. -Cette ligne s'allongea, s'allongea, et s'allongea, jusqu'à ce qu'elle -eût trois quarts de mille d'une aile à l'autre--solide mur d'hommes, de -chevaux et de fusils. Puis cela marcha droit sur le Vice-Roi et l'Émir, -et à mesure que cela se rapprochait, le sol se mit à trembler, comme le -pont d'un steamer lorsque les machines forcent la pression. - -A moins d'avoir été là, vous ne pouvez imaginer quel effet effrayant -cette arrivée en masse de troupes produit aux spectateurs, même -lorsqu'ils savent que ce n'est qu'une revue. Je regardai l'Émir. -Jusque-là il n'avait pas manifesté l'ombre d'un signe d'étonnement ou -de quoi que ce fût; mais alors ses yeux commencèrent à s'ouvrir de plus -en plus, il rassembla les rênes de son cheval et regarda derrière lui. -Un instant, il sembla sur le point de tirer son sabre et de se tailler -une route à travers les Anglais, hommes et femmes, qui se trouvaient -dans les voitures à l'arrière. - -Enfin la marche en avant s'arrêta court, le sol cessa de trembler, -la ligne tout entière salua, et trente musiques commencèrent à jouer -ensemble. C'était la fin de la revue, et les régiments retournèrent -à leurs camps sous la pluie, tandis qu'une musique d'infanterie se -mettait à jouer: - - Les animaux allaient deux par deux, - Hourra! - Les animaux allaient deux par deux, - L'éléphant et le mulet de batterie, - Et ils entrèrent tous dans l'Arche - Pour se mettre à l'abri de la pluie! - -J'entendis alors un vieux chef de l'Asie Centrale, à longue chevelure -grise, qui était descendu avec l'Émir, poser des questions à un -officier indigène. - ---Maintenant, dit-il, comment est-on arrivé à cette chose étonnante? - -L'officier répondit: - ---Un ordre a été donné, auquel on a obéi. - ---Mais les bêtes sont-elles donc aussi intelligentes que les hommes? -demanda le chef. - ---Elles obéissent, comme font les hommes: mulet, cheval, éléphant, ou -bœuf, obéit à son conducteur, le conducteur à son sergent, le sergent -à son lieutenant, le lieutenant à son capitaine, le capitaine à son -major, le major à son colonel, le colonel au brigadier commandant trois -régiments, le brigadier au général, qui obéit au Vice-Roi, qui est le -serviteur de l'Impératrice. Voilà comment cela se fait. - ---Je voudrais bien qu'il en soit de même en Afghanistan! dit le chef; -car, là, nous n'obéissons qu'à notre propre volonté. - ---Et c'est pour cela,--dit l'officier indigène, en frisant sa -moustache,--que votre Émir, auquel vous n'obéissez pas, doit venir ici -prendre les ordres de notre Vice-Roi. - - -CHANT DE PARADE DES ANIMAUX DU CAMP - -_Eléphants de batterie._ - - Alexandre nous emprunta la force de l'Alcide, - La sagesse de nos fronts, la ruse de nos genoux, - Depuis, aux cous asservis pèse encor son joug solide. - Aux attelages de dix pieds faites place, tous, - Au cortège - Des grosses pièces de siège! - - -_Bœufs de batterie._ - - Ces héros enharnachés ont peur d'un boulet de Quatre, - La poudre les incommode, ils n'aiment plus à se battre. - Alors, nous entrons en jeu, nous hâlons, nous autres bœufs, - Aux attelages de vingt jougs, faites place, tous, - Au cortège - Des grosses pièces de siège! - - -_Chevaux de cavalerie._ - - Par ma marque à l'épaule, il n'est pas de chansons - Qui vaillent l'air des Lanciers, Houzards et Dragons, - Mieux me plaît qu'«Au Pansage» ou bien «A l'Ecurie» - Le galop pour défiler de _Bonnie Dundee_![2] - - Du foin, des égards, de l'étrille et du mors, - De bons cavaliers et de l'air au dehors, - Par escadrons! En colonne! et je parie - Qu'on nous voit bien défiler à _Bonnie Dundee_. - - -_Mulets de bât._ - - Quand mes compagnons et moi nous prenons, le long du chemin de - la côte, - Un sentier perdu de cailloux bossus, nous marchons sans faire de - faute, - Car on peut grouiller et grimper, mes gars, - N'importe où, paraître et dire: Voilà! - Mais lorsqu'à la cime on se range, - Le bonheur complet, c'est si l'on avait - Une patte ou deux de rechange! - - Merci donc, sergent, qui passes devant lorsque la route n'est pas - large, - Et sur toi malheur, failli conducteur, qui n'amarres pas droit ta - charge: - Car on peut grouiller et grimper, mes gars, - N'importe où paraître et dire: Voilà! - Mais lorsqu'à la cime on se range, - Le bonheur complet, c'est si l'on avait - Une patte ou deux de rechange! - - -_Chameaux du commissariat._ - - Nous n'avons jamais eu nul vieux refrain chameau - Pour aider à traîner notre cahin-caha, - Mais chacun de nos cous est un trombone en peau - (_Rtt-ta-ta-ta!_ Chacun est un trombone en peau!) - Notre seule chanson de marche, écoutez-la: - _Peux pas! Veux pas! N'irai pas! Rien savoir!_ - Qu'on se le passe et allez voir! - - Un bât tourne, tant pis si ce n'est pas le mien: - Une charge a glissé--halte, hurrah! Crions bien! - _Urrr! Yarrh! Grr! Arrh!_ - Quelqu'un écope et pas pour rien! - - -_Tous les animaux ensemble._ - - Nous sommes les Enfants du Camp, - Nous servons chacun à son rang, - Fils du joug, du bât, des fardeaux, - Harnais au flanc, ou sac au dos. - Voyez notre ligne ondulée, - Ainsi qu'une entrave doublée, - Qui par la plaine va, glissant, - Tout balayer au champ du sang; - Tandis qu'à nos côtés les hommes, - Poudreux, muets et les yeux lourds, - Ne savent pas pourquoi nous sommes, - Eux et nous, voués sans retours, - A souffrir et marcher toujours. - Nous sommes les Enfants du Camp, - Nous servons chacun à son rang, - Fils du joug, du bât, des fardeaux, - Harnais au flanc, et sac au dos! - - [2] Vieil air de ralliement des partisans des Stuarts au temps de - Cromwell. Il rythme, en général, les défilés au galop, dans la - cavalerie anglaise. - - -FIN - - - - -TABLE - - - LES FRÈRES DE MOWGLI 5 - _Chanson de chasse du clan de Seeonee_ 47 - - LA CHASSE DE KAA 49 - _Chanson de route des Bandar-Log_ 101 - - «AU TIGRE, AU TIGRE!» 103 - _La Chanson de Mowgli_ 139 - - LE PHOQUE BLANC 141 - _Lukannon_ 181 - - «RIKKI-TIKKI-TAVI» 183 - _L'Ode de Darzee_ 217 - - TOOMAI DES ÉLÉPHANTS 219 - _Shiva et la Sauterelle_ 258 - - SERVICE DE LA REINE 261 - _Chant de parade des animaux du Camp_ 296 - - - - - POITIERS - - IMPRIMERIE BLAIS ET ROY - - 7, RUE VICTOR-HUGO, 7. - - - - -Liste des corrections - - -Page 32: «sûr» remplacé par «sûre» (Mais es-tu sûre, ô ma Bagheera...) - -Page 44: «es» remplacé par «est» (la jungle t'est bien fermée...) - -Page 93: «cruellelement» remplacé par «cruellement» (ils vous ont -cruellement malmenés.) - -Page 122: «le le» remplacé par «le» (le service de couper le troupeau -en deux?) - -Page 131: «Khanhiwara» remplacé par «Khaniwara» (tu emporteras la peau -à Khaniwara pour avoir la récompense.) - -Pages 146 à 180: «holluschickie» remplacé par «holluschickies» quand ce -mot devrait clairement être au pluriel. - -Page 164: «Sea Witch» remplacé par «Sea Vitch» (tandis que _Sea Vitch_ -roulait d'un flanc sur l'autre...) - -Page 175: «va» remplacé par «vas» (mais tu ne vas pas arriver...) - -Page 200: «à» ajouté (il y a quelque chose à gagner en tuant les gens!) - -Page 202: «arcbouta» remplacé par «arc-bouta» (Rikki s'arc-bouta...) - -Page 240: «Siva» remplacé par «Shiva» (vieille chanson sur le grand -dieu Shiva.) - -Page 245: «ils» remplacé par «il» (quand il les posait...) - -Page 246: «alourdis» remplacé par «alourdies» (les fleurs en forme de -cloches, grands liserons d'un blanc de cire, tombaient comme alourdies -de sommeil) - -Page 270: «je ne ne pouvais même pas vous trouver» remplacé par «je ne -pouvais même pas vous trouver». - -Page 296: «du» remplacé par «de» (Des grosses pièces de siège!) - - - - - -End of Project Gutenberg's Le livre de la Jungle, by Rudyard Kipling - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DE LA JUNGLE *** - -***** This file should be named 54183-0.txt or 54183-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/1/8/54183/ - -Produced by Claudine Corbasson, Nicole Pasteur and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/54183-0.zip b/old/54183-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 36ac183..0000000 --- a/old/54183-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/54183-h.zip b/old/54183-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index be7eb04..0000000 --- a/old/54183-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/54183-h/54183-h.htm b/old/54183-h/54183-h.htm deleted file mode 100644 index 6cb92dc..0000000 --- a/old/54183-h/54183-h.htm +++ /dev/null @@ -1,7467 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr "> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Le livre de la jungle, by Rudyard Kipling - </title> - <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - - <style type="text/css"> - -body {margin-left: 15%; margin-right: 15%;} - -p {margin-top: .75em; text-align: justify; margin-bottom: .75em; text-indent: 1em;} - -/* Titles */ -h1, h2, h3 {text-align: center; clear: both;} -h1 {font-size: 2em; font-weight: lighter; word-spacing: 0.3em; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} -h2 {font-size: 1.8em; font-weight: normal; word-spacing: 0.3em;} -h3 {font-size: 1.3em; font-weight: normal; word-spacing: 0.2em; line-height: 150%;} - -/* Filets */ -hr.full {width: 100%; margin: 5em auto 5em auto; height: 0.1em; -border-width: 0.25em 0 0 0; border-style: solid; border-color: #000000; -clear: both;} -hr.deco {width: 5%; margin-left: 47.5%; margin-right: 47.5%; margin-top: 1.5em; -margin-bottom: 0.5em;} -hr.page {width: 20%; margin-left: 40%; margin-right: 40%; margin-top: 1.5em; -margin-bottom: 3em;} - -/*Formats*/ -div.chapter {margin-top: 2em; margin-bottom: 2em; page-break-before: always;} -div.subchapter {margin-top: 2em; margin-bottom: 1.5em; page-break-before: always;} - -div.titlepage {margin-top: 4em; page-break-before: always; page-break-after: always; } -div.frontmatter {margin-top: 4em; page-break-before: always; page-break-after: always;} - -.titre1 {font-size: 1.5em; text-align: center; letter-spacing: 0.1em; word-spacing: 0.3em; text-indent: 0em;} -.titre2 {font-size: 3em; text-align: center; letter-spacing: 0.05em; margin-top: 2em; text-indent: 0em;} -.titre3 {font-size: 4em; text-align: center; letter-spacing: 0.05em; margin-top: -0.4em; text-indent: 0em;} -.titre4 {font-size: 1.5em; text-align: center; font-weight: lighter; text-indent: 0em;} -.titre5 {font-size: 1.1em; text-align: center; font-weight: lighter; text-indent: 0em;} -.titre6 {font-size: 0.7em; font-variant: small-caps; text-align: center; font-weight: lighter; text-indent: 0em;} - -.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} -.smcap1 {font-variant: small-caps; font-size: 110%;} - -sup {font-size: 80%; vertical-align: 30%;} - -.small90 {font-size: 90%;} -.small80 {font-size: 80%;} - -.center {text-align: center; text-indent: 0em;} -.p2 {margin-top: 1.5em;} -.p3 {margin-top: 3em;} - -.dottedline {margin-top: 1.2em; border-top: thin dotted black;} -.quote {margin: 1em 8% 1em 8%; font-size: 95%; text-indent: 0em;} - -/* Poetry */ -.poetry-container {text-align: center; margin: 1em 0em 1em 0em; page-break-before: avoid;} -.poetry {display: inline-block; text-align: left;} -.poetry .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} -.poetry .linetop {margin-top: 1.5em; margin-bottom: 0.2em; font-size: 115%;} - -.poetry .i0 {margin-left: 0em; text-indent: -0.5em; font-size: 95%; padding-left: 0.5em;} -.poetry .i1 {margin-left: 1em; text-indent: -0.5em; font-size: 95%; padding-left: 0.5em;} -.poetry .i2 {margin-left: 2em; text-indent: -0.5em; font-size: 95%; padding-left: 0.5em;} -.poetry .i3 {margin-left: 3em; text-indent: -0.5em; font-size: 95%; padding-left: 0.5em;} -.poetry .i4 {margin-left: 4em; text-indent: -0.5em; font-size: 95%; padding-left: 0.5em;} -.poetry .i6 {margin-left: 6em; text-indent: -0.5em; font-size: 95%; padding-left: 0.5em;} -.poetry .i7 {margin-left: 7em; text-indent: -0.5em; font-size: 95%; padding-left: 0.5em;} -.poetry .i8 {margin-left: 8em; text-indent: -0.5em; font-size: 95%; padding-left: 0.5em;} -.poetry .i10 {margin-left: 10em; text-indent: -0.5em; font-size: 95%; padding-left: 0.5em;} - -/* Illustrations */ -img {margin-left: auto; margin-right: auto;} -.figcenter {margin: 4em auto 3em auto; text-align: center; text-indent: 0;} - -/* Table */ -table {margin-left: auto; margin-right: auto;} -.tdl {text-align: left; vertical-align: top; padding-top: 0.2em;} -.tdl2 {text-align: left; padding-left: 1em; vertical-align: top; text-indent: 1.5em; padding-top: 0.2em;} -.tdr {text-align: right; vertical-align:top; padding-top: 0.2em;} - -/* Footnotes */ -.footnotes {border: thin dotted; margin: 2em 15% 5em 15%;} -.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} -.footnote .label {position: absolute; right: 70%; text-align: right;} -.fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;} - -/* page numbers */ -.pagenum {position: absolute; left: 5%; font-size: 80%; font-weight: normal; -font-style: normal; text-align: right; color: #9B989A; background-color: inherit; -text-indent: 0em;} - -/* liens et corrections */ -a {text-decoration: none;} -a:link {color: #879bbb; background-color: inherit;} -ins.correction {text-decoration: none; border-bottom: thin dotted #9B989A;} - -/* Transcriber’s notes */ -.transnote {background-color: #E6E6FA; color: black; padding:0.5em; -margin: 2em 15% 5em 15%; font-family: sans-serif, serif; font-size: 80%;} - -/* e-readers */ - -@media print { - body {margin-left: 0; margin-right: 0; padding: 0; width: 90%;} - .transnote {margin-left: 0; margin-right: 0;} - } - -@media handheld { - body {margin-left: 0; margin-right: 0; padding: 0; width: 90%;} - .transnote {margin-left: 0; margin-right: 0;} - .pagenum {display: none;} - } - - </style> - </head> - -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Le livre de la Jungle, by Rudyard Kipling - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Le livre de la Jungle - -Author: Rudyard Kipling - -Translator: Louis Fabulet - Robert d'Humières - -Release Date: February 17, 2017 [EBook #54183] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DE LA JUNGLE *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Nicole Pasteur and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p><a href="#note">Au lecteur</a></p> - -<p><a href="#table">Table</a></p> - -<h1>LE LIVRE DE LA JUNGLE</h1> - -<div class="frontmatter"> - <p class="center"><span class="smcap1">JUSTIFICATION DU TIRAGE</span></p> - - <div class="figcenter" style="width: 60px;"> - <img src="images/illus001.jpg" width="60" height="81" alt="" /> - </div> - - <p class="center"><span class="small90">Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède -et la Norvège.</span></p> - - <hr class="page" /> -</div> - -<div class="titlepage"> - <p class="titre1">RUDYARD KIPLING</p> - - <p class="titre2">Le Livre</p> - - <p class="titre3">de la Jungle</p> - - <p class="center p3"><i>Traduction de</i></p> - - <p class="center p2"><b>LOUIS FABULET et ROBERT d’HUMIÈRES</b></p> - - <div class="figcenter" style="width: 100px;"> - <img src="images/illus002.jpg" width="100" height="34" alt="" /> - </div> - - <p class="titre4">PARIS</p> - - <p class="titre5">SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE</p> - - <p class="titre6">XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV</p> - - <hr class="deco" /> - - <p class="center">Tous droits réservés</p> - - <hr class="page" /> -</div> - -<div class="chapter"> - <h2 id="ch_1">LES FRÈRES DE MOWGLI</h2> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i0">Chil Vautour conduit les pas de la nuit</div> - <div class="i2">Que Mang le Vampire délivre—</div> - <div class="i0">Dorment les troupeaux dans l’étable clos.</div> - <div class="i2">La terre à nous, l’ombre la livre!</div> - <div class="i0">C’est l’heure du soir, orgueil et pouvoir</div> - <div class="i2">A la serre, le croc et l’ongle.</div> - <div class="i0">Nous entendez-vous? Bonne chasse à tous</div> - <div class="i2">Qui gardez la Loi de la Jungle!</div> - </div> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i10"><span class="smcap1">Chanson de nuit dans la Jungle.</span></div> - </div> -</div> - -<p class="p3">Il était sept heures d’une soirée très chaude, sur les collines de -Seeonee, quand père Loup s’éveilla de son somme journalier, se gratta, -bâilla et détendit ses pattes l’une après l’autre pour dissiper la -sensation de paresse qu’il sentait encore à leurs extrémités. Mère -Louve était étendue, son gros nez gris tombé parmi ses quatre petits -qui se culbutaient et criaient, et la lune luisait par l’ouverture de -la caverne où ils vivaient tous.</p> - -<p>—Augrh! dit père Loup, il est temps de se remettre en chasse.</p> - -<p>Et il allait s’élancer vers le fond de la vallée, quand une petite -ombre à queue touffue barra l’ouverture et jappa:</p> - -<p>—Bonne chance, ô chef des loups! Bonne chance et fortes dents blanches -aux nobles enfants. Puissent-ils n’oublier jamais en ce monde ceux qui -ont faim!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_8">8</span></p> - -<p>C’était le chacal—Tabaqui le Lèche-Plat—et les loups de l’Inde -méprisent Tabaqui parce qu’il rôde partout en faisant du grabuge, -colportant des histoires et mangeant des chiffons et des morceaux de -cuir dans les tas d’ordures aux portes des villages. Mais ils ont peur -de lui aussi, parce que Tabaqui, plus que tout autre dans la jungle, -est sujet à devenir enragé, et alors il oublie qu’il ait jamais eu peur -de quelqu’un, et il court à travers la forêt, mordant tout ce qu’il -trouve sur sa route. Le tigre même se sauve et se cache lorsque le -petit Tabaqui devient enragé, car la rage est la chose la plus honteuse -qui puisse surprendre un animal sauvage. Nous l’appelons hydrophobie, -mais eux l’appellent <i>dewanee</i>—la folie—et ils se sauvent:</p> - -<p>—Entre alors, et cherche, dit père Loup avec raideur; mais il n’y a -rien à manger ici.</p> - -<p>—Pour un loup, non certes, dit Tabaqui; mais pour un aussi mince -personnage que moi un os sec est un festin. Que sommes-nous donc, nous -autres <i>Gidur log</i> (le peuple chacal), pour trier et choisir?</p> - -<p>Il obliqua vers le fond de la caverne, y trouva un os de chevreuil où -restait quelque viande, s’assit et en fit croquer le bout avec joie.</p> - -<p>—Merci, pour ce bon repas! dit-il en se léchant <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> les lèvres. -Qu’ils sont beaux, les nobles enfants! Quels grands yeux! Et si jeunes, -pourtant! Je devrais me rappeler, en effet, que les enfants des rois -sont hommes dès le berceau.</p> - -<p>Or, Tabaqui le savait aussi bien que personne, il n’y a rien de plus -malencontreux que de louer des enfants à leur nez; il prit plaisir à -voir que mère et père Loup semblaient gênés.</p> - -<p>Tabaqui resta un moment assis, en repos, en se réjouissant du mal qu’il -venait de faire; puis il reprit malignement:</p> - -<p>—Shere Khan, le Grand, a changé de terrain de chasse. Il va chasser -sur ces collines, à la prochaine lune, m’a-t-il dit.</p> - -<p>Shere Khan était le tigre qui habitait près de la rivière, la -Waingunga, à vingt milles plus loin.</p> - -<p>—Il n’en a pas le droit, commença père Loup avec colère. De par la Loi -de la Jungle, il n’a pas le droit de changer ses quartiers sans dûment -avertir. Il effraiera tout le gibier à dix milles à la ronde, et moi... -moi j’ai à tuer pour deux ces temps-ci.</p> - -<p>—Sa mère ne l’a pas appelé Lungri (le Boiteux) pour rien, dit mère -Louve tranquillement: il est boiteux d’un pied depuis sa naissance; -c’est pourquoi il n’a jamais pu tuer que des bestiaux. A présent, <span class="pagenum" id="Page_10">10</span> -les villageois de la Waingunga sont irrités contre lui, et il vient ici -pour irriter les nôtres. Ils fouilleront la jungle à sa recherche... -il sera loin, mais, nous et nos enfants, il nous faudra courir quand -on allumera l’herbe. Vraiment, nous sommes très reconnaissants à Shere -Khan!</p> - -<p>—Lui parlerai-je de votre gratitude? dit Tabaqui.</p> - -<p>—Ouste! jappa brusquement père Loup. Va-t’en chasser avec ton maître. -Tu as fait assez de mal pour une nuit.</p> - -<p>—Je m’en vais, dit Tabaqui tranquillement. Vous pouvez entendre Shere -Khan, en bas, dans les fourrés. J’aurais pu me dispenser du message.</p> - -<p>Père Loup écouta.</p> - -<p>En bas, dans la vallée qui descendait vers une petite rivière, il -entendit la plainte dure, irritée, hargneuse et chantante d’un tigre -qui n’a rien pris et auquel il importe peu que toute la jungle le sache.</p> - -<p>—L’imbécile! dit père Loup, commencer un travail de nuit par un -vacarme pareil! Pense-t-il que nos chevreuils sont comme ses veaux gras -de la Waingunga?</p> - -<p>—Chut! Ce n’est ni bœuf ni chevreuil qu’il <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> chasse cette nuit, -dit mère Louve, c’est l’homme.</p> - -<p>La plainte s’était changée en une sorte de ronron bourdonnant qui -semblait venir de chaque point de l’étendue. C’était le bruit qui égare -les bûcherons et les nomades à la belle étoile, et les fait courir -quelquefois dans la gueule même du tigre.</p> - -<p>—L’homme!—dit père Loup, en montrant toutes ses dents -blanches.—Faugh! N’y a-t-il pas assez d’insectes et de grenouilles -dans les citernes, qu’il lui faille manger l’homme, et sur notre -terrain encore?</p> - -<p>La Loi de la Jungle, qui n’ordonne rien sans raison, défend à toute -bête de manger l’homme, sauf lorsqu’elle tue pour montrer à ses enfants -comment on tue, et alors elle doit chasser hors des terrains de son -clan ou de sa tribu. La vraie raison en est que le meurtre de l’homme -signifie, tôt ou tard, invasion d’hommes blancs armés de fusils et -montés sur des éléphants, et d’hommes bruns, par centaines, munis de -gongs, de fusées et de torches. Alors tout le monde souffre dans la -jungle... La raison que les bêtes se donnent entre elles, c’est que, -l’homme étant le plus faible et le plus désarmé des êtres vivants, -il est indigne d’un chasseur d’y toucher. Ils disent aussi—et c’est -vrai—que les mangeurs <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> d’hommes deviennent galeux et qu’ils -perdent leurs dents.</p> - -<p>Le ronron grandit et se résolut dans le «Aaarh!» à pleine gorge du -tigre qui charge.</p> - -<p>Alors, il y eut un hurlement—un hurlement bizarre, indigne d’un -tigre—poussé par Shere Khan.</p> - -<p>—Il a manqué son coup, dit mère Louve. Qu’est-ce que c’est?</p> - -<p>Père Loup courut à quelques pas de l’entrée; il entendit Shere Khan -murmurer et grommeler sauvagement tout en se démenant dans la brousse.</p> - -<p>—L’imbécile a eu l’esprit de sauter sur un feu de bûcherons et s’est -brûlé les pieds! dit père Loup en grognant. Tabaqui est avec lui.</p> - -<p>—Quelque chose monte la colline, dit mère Louve en dressant une -oreille. Tiens-toi prêt.</p> - -<p>Il y eut un petit froissement de buissons dans le fourré. Père Loup, -ses hanches sous lui, se ramassa, prêt à sauter. Alors, si vous aviez -été là, vous auriez vu la chose la plus étonnante du monde: le loup -arrêté à mi-bond. Il prit son élan avant de savoir ce qu’il visait, -puis il essaya de se retenir. Il en résulta un saut de quatre ou cinq -pieds droit en l’air, d’où il retomba presque au même point du sol -qu’il avait quitté.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_13">13</span></p> - -<p>—Un homme! hargna-t-il. Un petit d’homme. Regarde!</p> - -<p>En effet, devant lui, s’appuyant à une branche basse, se tenait un bébé -brun tout nu, qui pouvait à peine marcher, le plus doux et potelé petit -atome qui fût jamais venu, la nuit, à la caverne d’un loup. Il leva les -yeux pour regarder père Loup en face et se mit à rire.</p> - -<p>—Est-ce un petit d’homme? dit mère Louve. Je n’en ai jamais vu. -Apporte-le ici.</p> - -<p>Un loup, accoutumé à transporter ses propres petits, peut très bien, -s’il est nécessaire, prendre dans sa gueule un œuf sans le briser. -Quoique les mâchoires de père Loup se fussent refermées complètement -sur le dos de l’enfant, pas une dent n’égratigna la peau lorsqu’il le -déposa au milieu de ses petits.</p> - -<p>—Qu’il est mignon! Qu’il est nu!... Et qu’il est brave! dit avec -douceur mère Louve.</p> - -<p>Le bébé se poussait, entre les petits, contre la chaleur du flanc tiède.</p> - -<p>—Ah! ah! Il prend son repas avec les autres... Ainsi, c’est un petit -d’homme. A-t-il jamais existé une louve qui pût se vanter d’un petit -d’homme parmi ses enfants?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_14">14</span></p> - -<p>—J’ai parfois ouï parler de semblable chose, mais pas dans notre clan -ni de mon temps, dit père Loup. Il n’a pas un poil, et je pourrais le -tuer en le touchant du pied. Mais, voyez, il me regarde et n’a pas peur!</p> - -<p>Le clair de lune s’éteignit à la bouche de la caverne, car la grosse -tête carrée et les fortes épaules de Shere Khan en bloquaient -l’ouverture et tentaient d’y pénétrer. Tabaqui, derrière lui, piaulait:</p> - -<p>—Monseigneur, Monseigneur, il est entré ici!</p> - -<p>—Shere Khan nous fait grand honneur,—dit père Loup, les yeux -mauvais.—Que veut Shere Khan?</p> - -<p>—Ma proie. Un petit d’homme a pris ce chemin. Ses parents se sont -enfuis. Donnez-le-moi!</p> - -<p>Shere Khan avait sauté sur le feu d’un campement de bûcherons, comme -l’avait dit père Loup, et la brûlure de ses pattes le rendait furieux. -Mais père Loup savait que l’ouverture de la caverne était trop étroite -pour un tigre. Même où il se tenait, les épaules et les pattes de Shere -Khan étaient resserrées par le manque de place, comme les membres d’un -homme qui tenterait de combattre dans un baril.</p> - -<p>—Les loups sont un peuple libre, dit père Loup. <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> Ils ne prennent -d’ordres que du Conseil supérieur du clan, et non point d’aucun tueur -de bœufs plus ou moins rayé. Le petit d’homme est à nous... pour le -tuer si nous en avons envie.</p> - -<p>—Envie, ou pas envie...! Quel langage est-ce là? Par le taureau que -j’ai tué, dois-je attendre, le nez dans votre repaire de chiens, -lorsqu’il s’agit de mon dû le plus strict? C’est moi, Shere Khan, qui -parle.</p> - -<p>Le rugissement du tigre emplit la caverne de son tonnerre. Mère Louve -secoua les petits de son flanc et s’élança, ses yeux, comme deux lunes -vertes dans les ténèbres, fixés sur les yeux flambants de Shere Khan.</p> - -<p>—Et c’est moi, Raksha (le Démon), qui vais te répondre. Le petit -d’homme est mien, Lungri, le mien à moi! Il ne sera point tué. Il vivra -pour courir avec le clan, et pour chasser avec le clan; et, prends-y -garde, chasseur de petits tout nus, mangeur de grenouilles, tueur de -poissons! il te fera la chasse, à toi!... Maintenant, sors d’ici, ou, -par le Sambhur que j’ai tué—car moi je ne me nourris pas de bétail -mort de faim,—tu retourneras à ta mère, bête brûlée de la jungle, plus -boiteux que jamais tu n’es venu au monde. Va-t’en!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_16">16</span></p> - -<p>Père Loup leva les yeux, stupéfait. Il ne se souvenait plus des jours -où il avait conquis mère Louve, en loyal combat contre cinq autres -loups, au temps où, dans les expéditions du clan, ce n’était pas par -pure politesse qu’on l’appelait le Démon. Shere Khan aurait pu tenir -tête à père Loup, mais il ne pouvait s’attaquer à mère Louve, car il -savait que dans la position où il était elle avait tout l’avantage du -terrain et qu’elle combattrait à mort. Aussi se recula-t-il hors de -l’ouverture en grondant; et, quand il fut à l’air, libre, il cria:</p> - -<p>—Chaque chien aboie dans sa propre cour! Nous verrons ce que dira le -clan, comment il prendra cet élevage de petit d’homme. Le petit est à -moi, et sous ma dent il faudra bien qu’à la fin il tombe, ô voleurs à -queues touffues!</p> - -<p>Mère Louve se laissa retomber, haletante, parmi les petits, et père -Loup lui dit gravement:</p> - -<p>—Là, Shere Khan a raison; le petit doit être montré au clan. Veux-tu -encore le garder, mère?</p> - -<p>Elle souffla:</p> - -<p>—Si je veux le garder!... Il est venu tout nu, la nuit, seul et -mourant de faim, et il n’avait même pas peur. Regarde, il a déjà poussé -un de nos bébés de côté. Et ce boucher boiteux l’aurait tué et <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> se -serait sauvé ensuite vers la Waingunga, tandis que les villageois d’ici -seraient accourus, à travers nos reposées, faire une battue pour en -tirer vengeance!... Si je le garde? Assurément, je le garde. Couche-toi -là, petite grenouille... O toi, Mowgli, car Mowgli la Grenouille je -veux t’appeler, le temps viendra où tu feras la chasse à Shere Khan -comme il t’a fait la chasse à toi!</p> - -<p>—Mais que dira notre clan? dit père Loup.</p> - -<p>La Loi de la Jungle établit très clairement que chaque loup peut, -lorsqu’il se marie, se retirer du clan auquel il appartient; mais, -aussitôt que ses petits sont assez âgés pour se tenir sur leurs pattes, -il doit les amener au conseil du clan, qui se réunit généralement une -fois par mois à la pleine lune, afin que les autres loups puissent -reconnaître leur identité. Après cet examen, les petits sont libres de -courir où il leur plaît, et jusqu’à ce qu’ils aient tué leur premier -chevreuil, il n’y a pas d’excuse valable pour le loup adulte et du même -clan qui tuerait l’un d’eux. Le châtiment est la mort pour le meurtrier -où qu’on le trouve, et, si vous réfléchissez une minute, vous verrez -qu’il en doit être ainsi.</p> - -<p>Père Loup attendit jusqu’à ce que ses petits pussent <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> courir un -peu, et alors, la nuit de l’assemblée, il les emmena avec Mowgli et -mère Louve au Rocher du Conseil—un sommet de colline couvert de -pierres et de galets, où une centaine de loups pouvaient s’isoler. -Akela, le grand loup gris solitaire, que sa vigueur et sa finesse -avaient mis à la tête du clan, était étendu de toute sa longueur sur -sa pierre; un peu au-dessous de lui étaient assis plus de quarante -loups de toutes tailles et de toutes robes, depuis les vétérans -couleur de blaireau, qui pouvaient, à eux seuls, se tirer d’affaire -avec un chevreuil, jusqu’aux jeunes loups noirs de trois ans, qui -s’en croyaient capables. Le solitaire était à leur tête depuis un an -maintenant. Au temps de sa jeunesse, il était tombé deux fois dans un -piège à loup, et une fois il avait été assommé et laissé pour mort: -aussi connaissait-il les us et coutumes des hommes.</p> - -<p>On causait fort peu sur la roche. Les petits se culbutaient l’un -l’autre au centre du cercle où siégeaient leurs mères et leurs pères, -et, de temps en temps, un loup plus âgé se dirigeait tranquillement -vers un petit, le regardait avec attention, et regagnait sa place à pas -silencieux. Parfois, une mère poussait son petit en plein clair <span class="pagenum" id="Page_19">19</span> de -lune pour être sûre qu’il n’avait point passé inaperçu. Akela, de son -côté, criait:</p> - -<p>—Vous connaissez la Loi, vous connaissez la Loi. Regardez bien, ô -loups!</p> - -<p>Et les mères reprenaient le cri:</p> - -<p>—Regardez, regardez bien, ô loups!</p> - -<p>A la fin (et mère Louve sentit se hérisser les poils de son cou lorsque -arriva ce moment), père Loup poussa «Mowgli la Grenouille», comme ils -l’appelaient, au milieu du cercle, où il resta par terre à rire et à -jouer avec les cailloux qui scintillaient dans le clair de lune.</p> - -<p>Akela ne leva pas sa tête d’entre ses pattes, mais continua le cri -monotone:</p> - -<p>—Regardez bien!...</p> - -<p>Un rugissement sourd partit de derrière les rochers; la voix de Shere -Khan criait:</p> - -<p>—Le petit est mien. Donnez-le moi. Le Peuple Libre, qu’a-t-il à faire -d’un petit d’homme?</p> - -<p>Akela ne remua même pas les oreilles; il dit simplement:</p> - -<p>—Regardez bien, ô loups! Le Peuple Libre, qu’a-t-il à faire des ordres -de n’importe qui, hormis ceux du Peuple Libre!... Regardez bien!</p> - -<p>Il y eut un chœur de sourds grognements et un <span class="pagenum" id="Page_20">20</span> jeune loup de -quatre ans, tourné vers Akela, répéta la question de Shere Khan:</p> - -<p>—Le Peuple Libre, qu’a-t-il à faire d’un petit d’homme?</p> - -<p>Or, la Loi de la Jungle, en cas de dispute sur les droits d’un petit à -l’acceptation du clan, exige que deux membres au moins du clan, qui ne -soient ni son père ni sa mère, prennent la parole en sa faveur.</p> - -<p>—Qui parle pour ce petit? dit Akela. Dans le Peuple Libre, qui parle?</p> - -<p>Il n’y eut pas de réponse, et mère Louve s’apprêtait pour ce qui -serait son dernier combat, elle le savait bien, s’il fallait en venir -à combattre. Alors, le seul étranger qui soit admis au conseil du -clan—Baloo, l’ours brun endormi, qui enseigne aux petits loups la Loi -de la Jungle, le vieux Baloo qui peut aller et venir partout où il -lui plaît, parce qu’il mange uniquement des noix, des racines et du -miel—se leva sur son séant et grogna.</p> - -<p>—Le petit d’homme... le petit d’homme?... dit-il. C’est moi qui parle -pour le petit d’homme. Il n’y a pas de mal dans un petit d’homme. Je -n’ai pas le don de la parole, mais je dis la vérité. Laissez-le courir -avec le clan, et qu’on l’enrôle parmi <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> les autres. C’est moi-même -qui lui donnerai des leçons.</p> - -<p>—Nous avons encore besoin d’un autre, dit Akela. Baloo a parlé, et -c’est lui qui enseigne nos petits. Qui parle avec Baloo?</p> - -<p>Une ombre tomba au milieu du cercle. C’était Bagheera, la panthère -noire. Sa robe est tout entière noire comme de l’encre, mais les -marques de la panthère y affleurent, sous certains jours, comme font -les reflets de la moire. Chacun connaissait Bagheera, et personne -ne se souciait d’aller à l’encontre de ses desseins, car elle était -aussi rusée que Tabaqui, aussi hardie que le buffle sauvage et aussi -intrépide que l’éléphant blessé. Mais sa voix était plus suave que le -miel sauvage, qui tombe goutte à goutte des arbres, et sa peau plus -douce que le duvet.</p> - -<p>—O Akela, et vous, Peuple Libre! ronronna-t-elle, je n’ai aucun droit -dans votre assemblée. Mais la Loi de la Jungle dit que, s’il s’élève un -doute, dans une affaire où il ne soit pas question de meurtre, à propos -d’un nouveau petit, la vie de ce petit peut être rachetée moyennant un -prix. Et la Loi ne dit pas qui a droit ou non de payer ce prix. Ai-je -raison?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_22">22</span></p> - -<p>—Très bien! très bien!—firent les jeunes loups qui ont toujours -faim.—Écoutons Bagheera. Le petit peut être racheté. C’est la Loi.</p> - -<p>—Sachant que je n’ai aucun droit de parler ici, je demande votre -permission.</p> - -<p>—Parle donc, crièrent vingt voix.</p> - -<p>—Tuer un petit nu est une honte. En outre, il pourra nous aider -à chasser mieux quand il sera en âge. Baloo a parlé en sa faveur. -Maintenant, à ce qu’a dit Baloo j’ajouterai l’offre d’un taureau, -et bien gras, fraîchement tué, à un demi-mille d’ici à peine, si -vous acceptez le petit d’homme, conformément à la Loi. Y a-t-il une -difficulté?</p> - -<p>Il s’éleva une clameur de voix disant par vingtaines:</p> - -<p>—Qu’importe? Il mourra sous les pluies de l’hiver; il sera grillé par -le soleil... Quel mal peut nous faire une grenouille nue?... Qu’il -coure avec le clan!... Où est le taureau, Bagheera?... Qu’on l’accepte.</p> - -<p>Et alors revint l’aboiement profond d’Akela.</p> - -<p>—Regardez bien... regardez bien, ô loups.</p> - -<p>Mowgli continuait à s’intéresser aux cailloux; il ne daigna prêter -aucune attention aux loups qui vinrent un à un l’examiner.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_23">23</span></p> - -<p>A la fin, ils descendirent tous la colline, à la recherche du taureau -mort, et seuls restèrent Akela, Bagheera, Baloo et les loups de Mowgli.</p> - -<p>Shere Khan rugissait encore dans la nuit, car il était fort en colère -que Mowgli ne lui eût pas été livré.</p> - -<p>—Oui, tu peux rugir, dit Bagheera dans ses moustaches: car le temps -viendra où cette petite chose nue te fera rugir sur un autre ton, ou je -ne sais rien de l’homme.</p> - -<p>—Nous avons bien fait, dit Akela: les hommes et leurs petits sont gens -très avisés. Le moment venu, il pourra être utile.</p> - -<p>—C’est vrai, dit Bagheera; le moment venu, on pourra en avoir besoin: -car personne ne peut espérer conduire le clan toujours!</p> - -<p>Akela ne répondit rien. Il pensait au temps qui arrive pour chaque chef -de clan, où sa force l’abandonne et où, plus affaibli de jour en jour, -il est tué à la fin par les loups et remplacé par un nouveau chef, qui -sera tué à son tour.</p> - -<p>—Emmenez-le, dit-il à père Loup, et dressez-le comme il sied à un -membre du Peuple Libre.</p> - -<p>Et c’est ainsi que Mowgli entra dans le clan des loups de Seeonee, au -prix d’un taureau et pour une bonne parole de Baloo.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_24">24</span></p> - -<p class="dottedline"> </p> - -<p>Maintenant, il faut vous donner la peine de sauter dix ou onze années -entières, et d’imaginer seulement l’étonnante existence que Mowgli mena -parmi les loups, parce que, s’il fallait l’écrire, cela remplirait je -ne sais combien de livres.—Il grandit avec les louveteaux, quoique, -naturellement, ils fussent devenus loups quand lui-même comptait à -peine pour un enfant; et père Loup lui enseigna sa besogne, et le sens -de toutes choses dans la jungle, jusqu’à ce que chaque frémissement de -l’herbe, chaque souffle de l’air chaud dans la nuit, chaque intonation -des hiboux au-dessus de sa tête, chaque bruit d’écorce égratignée par -la chauve-souris au repos, un instant, dans l’arbre, chaque saut du -plus petit poisson dans la mare, prissent juste autant d’importance -pour lui que pour un homme d’affaires son travail de bureau. Lorsqu’il -n’apprenait pas, il s’asseyait au soleil et dormait, puis il mangeait, -se réendormait; lorsqu’il se sentait sale ou qu’il avait trop chaud, -il se baignait dans les mares de la forêt, et, lorsqu’il manquait de -miel (Baloo lui avait dit que le miel et les noix étaient tout aussi -agréables à manger que la viande crue), il grimpait aux arbres pour -en chercher, et Bagheera lui avait <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> montré comment s’y prendre. -Elle s’étendait sur une branche et appelait: «Viens ici, petit frère!» -et Mowgli commença par grimper comme fait le <i>paresseux</i>, mais par la -suite il osa se lancer à travers les branches presque aussi hardiment -que le singe gris.</p> - -<p>Il prit sa place au Rocher du Conseil, lorsque le clan s’y réunissait, -et, là, il découvrit qu’en regardant fixement un loup quelconque il -pouvait le forcer à baisser les yeux: ainsi faisait-il pour s’amuser. -A d’autres moments, il arrachait les longues épines du poil de ses -amis, car les loups souffrent terriblement des épines et de tous les -aiguillons qui se logent dans leur fourrure. Il descendait, la nuit, -le versant de la montagne, vers les terres cultivées, et regardait -avec une grande curiosité les villageois dans leurs huttes; mais il -se méfiait des hommes parce que Bagheera lui avait montré une boîte -carrée, avec une trappe, si habilement dissimulée dans la jungle qu’il -marcha presque dessus, et elle lui avait dit que c’était un piège. Ce -qu’il aimait par-dessus tout, c’était de s’enfoncer avec Bagheera au -chaud cœur noir de la forêt, pour dormir tout le long de la lourde -journée, et voir, quand venait la nuit, comment Bagheera s’y <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> -prenait pour tuer: elle tuait de droite, de gauche, au caprice de sa -faim, et ainsi faisait Mowgli—à une exception près. Aussitôt qu’il eut -l’âge de comprendre, Bagheera lui dit qu’il ne devait jamais toucher au -bétail parce qu’il avait été racheté, dans le Conseil du clan, au prix -de la vie d’un taureau.</p> - -<p>—La jungle t’appartient, dit Bagheera, et tu peux y tuer tout ce -que tu es assez fort pour tuer; mais en souvenir du taureau qui t’a -racheté, tu ne dois jamais tuer ni manger de bétail jeune ou vieux. -C’est la Loi de la Jungle.</p> - -<p>Mowgli s’y conforma fidèlement.</p> - -<p>Il grandit ainsi et devint fort comme le devient naturellement un -garçon qui ne va pas à l’école et n’a à s’occuper de rien dans la vie -que de choses à manger.</p> - -<p>Mère Louve lui dit, une fois ou deux, que Shere Khan n’était pas un -être auquel on dût se fier, et qu’un jour il lui faudrait tuer Shere -Khan; et sans doute un jeune loup se fût rappelé cet avis à chaque -heure de sa vie, mais Mowgli l’oublia parce qu’il n’était qu’un petit -garçon—et pourtant il se serait donné à lui-même le nom de loup s’il -avait su parler aucune langue humaine.</p> - -<p>Shere Khan se trouvait toujours sur son chemin <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> dans la jungle. A -mesure que le chef Akela prenait de l’âge et s’affaiblissait, le tigre -boiteux s’était lié de grande amitié avec les loups plus jeunes de la -tribu, qui le suivaient pour avoir ses restes, chose que jamais Akela -n’aurait permise s’il avait osé aller jusqu’au bout de son autorité -légitime. En outre, Shere Khan les flattait: il s’étonnait que de si -beaux jeunes chasseurs fussent satisfaits de se laisser conduire par un -loup moribond et par un petit d’homme.</p> - -<p>—On me raconte, disait Shere Khan, que vous autres, au Conseil, vous -n’osez pas le regarder entre les yeux!</p> - -<p>Et les jeunes loups grognaient et hérissaient leur dos.</p> - -<p>Bagheera, qui avait les yeux et les oreilles partout, apprit quelque -chose de cela, et, une fois ou deux, elle expliqua nettement à Mowgli -que Shere Khan le tuerait un beau jour. Et Mowgli riait, et répondait:</p> - -<p>—J’ai pour moi le clan, et j’ai toi... et Baloo, bien qu’il soit si -paresseux, donnerait bien un coup de patte ou deux en mon honneur. -Pourquoi m’effraierais-je?</p> - -<p>Ce fut un jour de grande chaleur qu’une idée, née <span class="pagenum" id="Page_28">28</span> de quelque -propos entendu, se forma dans le cerveau de Bagheera. Peut-être -était-ce Sahi, le porc-épic, qui lui avait parlé de la chose. En tout -cas, elle dit à Mowgli, comme ils étaient au plus profond de la jungle -et que le petit garçon était couché, la tête sur la belle fourrure -noire de la panthère:</p> - -<p>—Petit frère, combien de fois t’ai-je averti que Shere Khan est ton -ennemi?</p> - -<p>—Autant de fois qu’il y a de noix sur cette palme! déclara Mowgli, -qui, naturellement, ne savait pas compter. Et puis après?... J’ai -sommeil, Bagheera, et Shere Khan est tout en queue et en cris... comme -Mor, le Paon.</p> - -<p>—Mais ce n’est plus le temps de dormir. Baloo le sait, je le sais -aussi, tout le clan le sait, et même ces imbéciles, ces imbéciles de -daims le savent... Tabaqui te l’a dit lui-même.</p> - -<p>—Oh! oh! dit Mowgli, Tabaqui est venu à moi, il n’y a pas longtemps, -pour me raconter je ne sais plus quelle impertinente histoire: j’étais -un petit d’homme, un petit nu, pas même bon à déterrer les truffes... -Mais j’ai pris Tabaqui par la queue et l’ai cogné à deux reprises -contre un palmier pour lui apprendre de meilleures manières.</p> - -<p>—C’était une sottise, car si Tabaqui est un <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> faiseur de ragots, -il n’en voulait pas moins te parler d’une chose qui te touche de près. -Ouvre donc ces yeux-là, petit frère: Shere Khan n’ose pas te tuer dans -la jungle; mais rappelle-toi bien qu’Akela est très vieux, que bientôt -viendra le jour où il ne pourra plus tuer son chevreuil, et qu’alors il -ne conduira plus le clan. Beaucoup des loups qui t’examinèrent quand tu -fus présenté au Conseil sont vieux maintenant, eux aussi, et les jeunes -loups pensent—Shere Khan leur a fait la leçon—qu’un petit d’homme -n’est pas à sa place dans le clan. Bientôt tu seras un homme...</p> - -<p>—Et qu’est-ce que c’est qu’un homme qui ne courrait pas avec ses -frères? dit Mowgli. Je suis né dans la jungle, j’ai obéi à la Loi de la -Jungle, et il n’y a pas un de nos loups des pattes duquel je n’aie tiré -une épine. Ils sont bien mes frères!</p> - -<p>Bagheera s’étendit de toute sa longueur, et ferma les yeux à demi.</p> - -<p>—Petit frère, dit-elle, mets ta main sous ma mâchoire.</p> - -<p>Mowgli avança sa forte main brune, et, juste sous le menton soyeux -de Bagheera, où les formidables muscles roulaient dissimulés dans la -fourrure lustrée, il sentit une petite place nue.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_30">30</span></p> - -<p>—Il n’y a personne dans la jungle qui sache que moi, Bagheera, -je porte cette marque... la marque du collier; et pourtant, petit -frère, je suis née parmi les hommes, et c’est parmi les hommes que -ma mère mourut, dans les cages du palais royal, à Oodeypore. C’est -à cause de cela que j’ai payé le prix au Conseil, quand tu étais un -pauvre petit tout nu. Oui, moi aussi, je suis née parmi les hommes. -Je n’avais jamais vu la jungle. On m’a nourrie derrière des barreaux -dans une marmite de fer; une nuit je sentis que j’étais Bagheera—la -panthère—et non pas un jouet pour les hommes, je brisai la misérable -serrure d’un coup de patte, et m’en allai. Puis, comme j’avais appris -les manières des hommes, je devins plus terrible dans la jungle que -Shere Khan, n’est-il pas vrai?</p> - -<p>—Oui, dit Mowgli, toute la jungle craint Bagheera... toute la jungle, -sauf Mowgli.</p> - -<p>—Oh, toi, tu es un petit homme! dit la panthère noire avec une infinie -tendresse; et de même que je suis retournée à ma jungle, ainsi tu dois -à la fin retourner aux hommes, aux hommes qui sont tes frères... si tu -n’es point d’abord tué au Conseil!</p> - -<p>—Mais pourquoi, pourquoi quelqu’un désirerait-il me tuer? répliqua -Mowgli.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_31">31</span></p> - -<p>—Regarde-moi, dit Bagheera.</p> - -<p>Et Mowgli la regarda fixement, entre les yeux. La grande panthère -tourna la tête au bout d’une demi-minute.</p> - -<p>—Voilà pourquoi!—dit-elle, en croisant ses pattes sur les -feuilles.—Moi-même je ne peux te regarder entre les yeux, et pourtant -je suis née parmi les hommes, et je t’aime, petit frère. Les autres, -ils te haïssent parce que leurs yeux ne peuvent soutenir les tiens; -parce que tu es sage; parce que tu as tiré de leurs pieds les épines... -parce que tu es un homme.</p> - -<p>—Je ne savais pas ces choses, dit Mowgli d’un ton boudeur.</p> - -<p>Et il fronça ses lourds sourcils noirs.</p> - -<p>—Qu’est-ce que la Loi de la Jungle? Frappe d’abord, et donne de la -voix. A ton insouciance même, ils voient que tu es un homme. Mais -sois prudent. J’ai au cœur une certitude: la première fois que le -vieil Akela manquera sa proie—et chaque jour il a plus de peine à -agrafer son chevreuil—le clan se tournera contre lui et contre toi. -Ils tiendront une assemblée sur le Rocher, et alors... et alors... J’y -suis!—dit Bagheera en se levant d’un bond.—Descends vite aux huttes -des hommes dans <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> la vallée, et prends-y un peu de la Fleur Rouge -qu’ils y font pousser: ainsi, quand le moment sera venu, auras-tu -un allié plus fort même que moi ou Baloo ou ceux de la tribu qui -t’aiment... Va chercher la Fleur Rouge.</p> - -<p>Par Fleur Rouge, Bagheera voulait dire <i>du feu</i>. Mais aucune créature -de la jungle n’appellerait le feu par son vrai nom. Chaque bête en -éprouve, toute la vie, une crainte mortelle, et invente cent manières -de le décrire sans le nommer.</p> - -<p>—La Fleur Rouge! dit Mowgli. Cela pousse au crépuscule auprès de leurs -huttes. J’irai en chercher.</p> - -<p>—Voilà bien le petit d’homme qui parle! dit Bagheera avec orgueil. -Rappelle-toi qu’elle pousse dans de petits pots. Prends-en un -rapidement, et garde-le avec toi pour le moment où tu en auras besoin.</p> - -<p>—Bon, dit Mowgli, j’y vais. Mais es-tu <ins class="correction" title="sûr">sûre</ins>, ô ma Bagheera—il passa -son bras autour du cou splendide, et plongea son regard au fond des -grands yeux—es-tu sûre que tout cela soit l’œuvre de Shere Khan?</p> - -<p>—Par la Serrure brisée qui m’a faite libre, j’en suis sûre, petit -frère!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_33">33</span></p> - -<p>—Alors, par le Taureau qui me racheta! je payerai à Shere Khan ce que -je lui dois, honnêtement; il se peut même qu’il reçoive un peu plus que -son compte.</p> - -<p>Et Mowgli partit d’un bond.</p> - -<p>—Voilà l’homme! Voilà bien l’homme—se dit la panthère à elle-même -en se recouchant.—Oh! Shere Khan, tu n’as jamais fait chasse plus -dangereuse que cette chasse à la grenouille, il y a dix ans!</p> - -<p>Mowgli était déjà loin parmi la forêt, trottant ferme, et il sentait -son cœur tout chaud dans sa poitrine. Il arriva à la caverne au -moment où s’élevait le brouillard du soir; il reprit haleine et regarda -en bas, dans la vallée. Les petits loups étaient sortis, mais la -mère, au fond de la caverne, comprit à son souffle que quelque chose -troublait sa grenouille.</p> - -<p>—Qu’y a-t-il, fils? dit-elle.</p> - -<p>—Des potins de chauve-souris à propos de Shere Khan! répondit-il. Je -chasse en terre labourée, ce soir.</p> - -<p>Et il plongea dans les broussailles pour gagner le cours d’eau, tout -au fond de la vallée. Là, il s’arrêta, car il entendit les cris du -clan en chasse, <span class="pagenum" id="Page_34">34</span> il entendit meugler un <i>sambhur</i> traqué, le râle -de la bête aux abois. Puis montèrent des hurlements de dérision et de -méchanceté: c’étaient les jeunes loups.</p> - -<p>—Akela! Akela! Que le solitaire montre sa force!... Place au chef du -clan! Saute, Akela!</p> - -<p>Le solitaire dut sauter et manquer de prise, car Mowgli entendit le -claquement de ses dents et un glapissement lorsque le <i>sambhur</i>, -avec ses pieds de devant, le culbuta. Il ne resta pas à en écouter -davantage, mais s’élança en avant; et les cris s’affaiblirent derrière -lui à mesure qu’il se hâtait vers les terres cultivées où demeuraient -les villageois.</p> - -<p>—Bagheera disait vrai!—souffla-t-il, en se nichant parmi le fourrage -amoncelé sous la fenêtre d’une hutte.—Demain, c’est le jour d’Akela et -le mien.</p> - -<p>Alors il appliqua son visage contre la fenêtre et considéra le feu -sur l’âtre; il vit la femme du laboureur se lever pendant la nuit et -nourrir la flamme avec des mottes noires; et quand vint le matin, à -l’heure où blanchissait la brume froide, il vit l’enfant de l’homme -prendre une corbeille d’osier garnie de terre à l’intérieur, l’emplir -de charbons <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> rouges, l’enrouler dans sa couverture, et s’en aller -garder les vaches.</p> - -<p>—N’est-ce que cela? dit Mowgli. Si un enfant peut le faire, je n’ai -rien à craindre.</p> - -<p>Il tourna le coin de la maison, rencontra le garçon nez à nez, lui -arracha le feu des mains, et disparut dans le brouillard, tandis que -l’autre hurlait de frayeur.</p> - -<p>—Ils sont tout à fait semblables à moi!—dit Mowgli en soufflant sur -le pot de braise, comme il l’avait vu faire à la femme.—Cette chose -mourra si je ne lui donne rien à manger...</p> - -<p>Et il jeta quelques brindilles et des morceaux d’écorce sèche sur la -chose rouge. A moitié chemin de la colline, il rencontra Bagheera, sur -la fourrure de laquelle la rosée du matin brillait comme des pierres de -lune.</p> - -<p>—Akela a manqué son coup, dit la Panthère. Ils l’auraient tué la nuit -dernière, mais ils te voulaient aussi. Ils t’ont cherché sur la colline.</p> - -<p>—J’étais dans les terres labourées. Je suis prêt. Vois!</p> - -<p>Mowgli lui tendit le pot plein de feu.</p> - -<p>—Bien!... A présent, j’ai vu les hommes jeter <span class="pagenum" id="Page_36">36</span> une branche sèche -dans cette chose, et aussitôt la Fleur Rouge s’épanouissait au bout... -Est-ce que tu n’as pas peur?</p> - -<p>—Non. Pourquoi aurais-je peur? Je me rappelle maintenant... si ce -n’est pas un rêve... qu’avant d’être un loup je me couchais près de la -Fleur Rouge, et qu’il y faisait chaud et bon.</p> - -<p>Tout ce jour-là, Mowgli resta assis dans la caverne, veillant sur son -pot de braise et y enfonçant des branches sèches pour voir comment -elles brûlaient. Il chercha et trouva une branche qui lui parut à -souhait, et, le soir, quand Tabaqui vint à la caverne pour lui dire -assez rudement qu’on le demandait au Rocher du Conseil, il se mit à -rire jusqu’à ce que Tabaqui s’enfuît. Et Mowgli se rendit au Conseil, -toujours riant.</p> - -<p>Akela le solitaire était couché à côté de sa pierre pour montrer que sa -succession était ouverte, et Shere Khan, avec sa suite de loups nourris -de restes, se promenait de long en large, objet de visibles flatteries. -Bagheera était couchée à côté de Mowgli, et l’enfant tenait le pot de -braise entre ses genoux. Lorsqu’ils furent tous rassemblés, Shere Khan -prit la parole—chose qu’il n’aurait jamais osé faire aux beaux jours -d’Akela.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_37">37</span></p> - -<p>—Il n’a pas le droit, murmura Bagheera. Dis-le. C’est un fils de -chien. Il aura peur.</p> - -<p>Mowgli sauta sur ses pieds.</p> - -<p>—Peuple Libre, s’écria-t-il, est-ce que Shere Khan est notre chef?... -Qu’est-ce qu’un tigre peut avoir à faire avec la direction du clan?</p> - -<p>—Voyant que la succession était ouverte, et comme on m’avait prié de -parler..., commença Shere Khan.</p> - -<p>—Qui t’en avait prié? fit Mowgli. Sommes-nous tous des chacals pour -flagorner ce boucher? La direction du clan regarde le clan seul.</p> - -<p>Il y eut des hurlements:</p> - -<p>—Silence, toi, petit homme!</p> - -<p>—Laissez-le parler. Il a gardé notre loi!</p> - -<p>Et, à la fin, les anciens du clan tonnèrent:</p> - -<p>—Laissez parler le Loup Mort!</p> - -<p>Lorsqu’un chef de clan a manqué sa proie, on l’appelle le «Loup Mort» -aussi longtemps qu’il lui reste à vivre, ce qui n’est pas long.</p> - -<p>Akela souleva sa vieille tête, péniblement:</p> - -<p>—Peuple Libre, et vous aussi, chacals de Shere Khan, pendant douze -saisons je vous ai conduits à la chasse et vous en ai ramenés, et, -pendant tout ce temps, nul de vous n’a été pris au piège ni estropié. -<span class="pagenum" id="Page_38">38</span> Je viens de manquer ma proie. Vous savez comment a été nouée -cette intrigue. Vous savez comment vous m’avez mené à un chevreuil qui -n’avait pas été forcé, pour montrer ma faiblesse. Ce fut habilement -fait. Vous avez maintenant le droit de me tuer sur le Rocher du -Conseil. C’est pourquoi je demande: Qui vient achever le solitaire? Car -c’est mon droit, de par la Loi de la Jungle, que vous veniez un par un.</p> - -<p>Il y eut un long silence: aucun loup ne se souciait d’un duel à mort -avec le solitaire. Alors Shere Khan rugit:</p> - -<p>—Bah! Qu’avons-nous à faire avec ce vieil édenté? Il est condamné à -mourir! C’est le petit d’homme qui a vécu trop longtemps. Peuple Libre, -il fut ma proie dès le principe. Donnez-le-moi. J’en ai assez de cette -plaisanterie d’homme-loup. Il a troublé la jungle pendant dix saisons. -Donnez-moi le petit d’homme, ou bien je chasserai toujours par ici, et -ne vous donnerai pas un os. C’est un homme, un enfant d’homme, et dans -la moelle de mes os, je le hais!</p> - -<p>Alors, plus de la moitié du clan hurla:</p> - -<p>—Un homme! Un homme! Qu’est-ce qu’un homme peut avoir à faire avec -nous? Qu’il s’en aille avec ses pareils.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_39">39</span></p> - -<p>—C’est cela! Pour tourner contre nous tout le peuple des villages? -vociféra Shere Khan. Non, non, donnez-le-moi. C’est un homme, et aucun -de nous ne peut le regarder entre les yeux.</p> - -<p>Akela dressa de nouveau la tête, et dit:</p> - -<p>—Il a partagé notre nourriture. Il a dormi avec nous. Il a rabattu le -gibier pour nous. Il n’a pas violé un seul mot de la Loi de la Jungle!</p> - -<p>—Et moi, je l’ai payé le prix d’un taureau, lorsqu’il fut accepté: la -valeur d’un taureau est peu; mais l’honneur de Bagheera est quelque -chose pour quoi elle pourrait bien se battre! dit Bagheera de sa voix -la plus douce.</p> - -<p>—Un taureau payé il y a dix ans! grogna l’assemblée. Que nous -importent des os qui ont dix ans!</p> - -<p>—Et un serment?—dit Bagheera en relevant sa lèvre sur ses dents -blanches.—Ah! on fait bien de vous appeler le Peuple Libre!</p> - -<p>—Aucun petit d’homme ne doit courir avec le peuple de la jungle! rugit -Shere Khan. Donnez-le-moi!</p> - -<p>—Il est notre frère en tout, sauf par le sang, poursuivit Akela; -et vous le tueriez ici!... En vérité, j’ai vécu trop longtemps. -Quelques-uns d’entre vous <span class="pagenum" id="Page_40">40</span> sont des mangeurs de bétail, et j’ai -entendu dire que d’autres, suivant les leçons de Shere Khan, vont par -la nuit noire enlever des enfants aux seuils des villageois. Donc je -sais que vous êtes lâches, et c’est à des lâches que je parle. Il -est certain que je dois mourir, et ma vie ne vaut plus grand’chose; -autrement, je l’offrirais pour celle du petit d’homme. Mais afin de -sauver l’honneur du clan... presque rien, apparemment, et, à force de -vivre sans chef, vous l’avez oublié... je promets que si vous laissez -le petit d’homme retourner chez ses pareils, je ne montrerai pas une -dent lorsque le moment sera venu pour moi de mourir. Je mourrai sans me -défendre. Le clan y gagnera au moins trois existences. Je ne peux faire -plus; mais, si vous le voulez, je peux vous épargner la honte de tuer -un frère auquel on ne saurait reprocher aucun tort... un frère qui fut -réclamé et acheté pour être admis dans le clan, suivant la Loi de la -Jungle.</p> - -<p>—C’est un homme!... un homme!... un homme! grogna l’assemblée.</p> - -<p>Et la plupart des loups commencèrent à se grouper autour de Shere Khan, -dont la queue se mit à battre les flancs.</p> - -<p>—A présent l’affaire est dans tes mains! dit <span class="pagenum" id="Page_41">41</span> Bagheera à Mowgli. -Nous autres nous ne pouvons plus rien faire que nous battre.</p> - -<p>Mowgli se leva, le pot de braise dans les mains. Puis il s’étira et -bâilla au nez du Conseil; mais il était plein de rage et de chagrin, -car, en loups qu’ils étaient, ils ne lui avaient jamais dit combien ils -le haïssaient.</p> - -<p>—Écoutez! Il n’y a pas besoin de criailler comme des chiens. Vous -m’avez dit trop souvent, cette nuit, que je suis un homme (et cependant -je serais resté un loup, avec vous, jusqu’à la fin de ma vie): je sens -la vérité de vos paroles. Aussi, je ne vous appelle plus mes frères, -mais <i>sag</i> (chiens), comme vous appellerait un homme... Ce que vous -ferez, et ce que vous ne ferez pas, ce n’est pas à vous de le dire. -C’est moi que cela regarde; et afin que nous puissions tirer la chose -au clair, moi, l’homme, j’ai apporté ici un peu de la Fleur Rouge que -vous, chiens, vous craignez.</p> - -<p>Il jeta le pot sur le sol, et quelques charbons rouges allumèrent une -touffe de mousse sèche qui flamba, tandis que tout le Conseil reculait -de terreur devant les sauts de la flamme.</p> - -<p>Mowgli enfonça sa branche morte dans le feu jusqu’à ce qu’il vît -les brindilles s’allumer et crépiter, <span class="pagenum" id="Page_42">42</span> puis il la fit tournoyer -au-dessus de sa tête au milieu des loups qui rampaient de terreur.</p> - -<p>—Tu es le maître! fit Bagheera à voix basse. Sauve Akela de la mort. -Il a toujours été ton ami.</p> - -<p>Akela, le vieux loup farouche, qui n’avait jamais imploré de merci dans -sa vie, jeta un regard suppliant à Mowgli, debout auprès de lui, tout -nu, sa longue chevelure noire flottant sur ses épaules, dans la lumière -de la branche flamboyante qui faisait danser et vaciller les ombres.</p> - -<p>—Bien! dit Mowgli, en promenant avec lenteur un regard circulaire. -Je vois que vous êtes des chiens. Je vous quitte pour retourner à mes -pareils... si vraiment ils sont mes pareils... La jungle m’est fermée, -je dois oublier votre langue et votre compagnie; mais je serai plus -miséricordieux que vous: parce que j’ai été votre frère en tout, sauf -par le sang, je promets que lorsque je serai un homme parmi les hommes, -je ne vous trahirai pas auprès d’eux comme vous m’avez trahi.</p> - -<p>Il donna un coup de pied dans le feu, et les étincelles volèrent.</p> - -<p>—Il n’y aura point de guerre entre aucun de nous dans le clan. Mais il -y a une dette qu’il faut que je paye avant de m’en aller.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_43">43</span></p> - -<p>Il marcha à grands pas vers l’endroit où Shere Khan était couché, -clignant de l’œil stupidement aux flammes, et le prit, par la touffe -de poils, sous le menton. Bagheera suivait en cas d’accident.</p> - -<p>—Debout, chien! cria Mowgli. Debout quand un homme parle, ou je mets -le feu à ta robe!</p> - -<p>Les oreilles de Shere Khan s’aplatirent sur sa tête, et il ferma les -yeux, car la branche flamboyante était tout près de lui.</p> - -<p>—Cet égorgeur de bétail a dit qu’il me tuerait en plein conseil, parce -qu’il ne m’avait pas tué quand j’étais petit. Voici... et voilà... -et voilà... comment nous, les hommes, nous battons les chiens. Remue -seulement une moustache, Lungri, et je t’enfonce la Fleur Rouge dans la -gorge!</p> - -<p>Il frappa Shere Khan de sa branche sur la tête, tandis que le tigre -geignait et pleurnichait dans une agonie d’épouvante.</p> - -<p>—Peuh! chat de jungle roussi, va-t’en maintenant, mais souviens-toi de -mes paroles: la première fois que je reviendrai au Conseil du Rocher, -comme il sied que vienne un homme, ce sera avec la peau de Shere Khan -sur ma tête. Quant au reste, Akela est libre de vivre comme il lui -plaît. Vous ne le tuerez pas, parce que je ne le veux pas. J’ai idée, -d’ailleurs, <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> que vous n’allez pas rester ici plus longtemps, à -laisser pendre vos langues comme si vous étiez quelqu’un, au lieu -d’être des chiens que je chasse... ainsi... Allez!</p> - -<p>Le feu brûlait furieusement au bout de la branche, et Mowgli frappait -de droite et de gauche autour du cercle, et les loups s’enfuyaient en -hurlant sous les étincelles qui brûlaient leur fourrure. A la fin, -il ne resta plus que le vieil Akela, Bagheera et peut-être dix loups -qui avaient pris le parti de Mowgli. Alors, Mowgli commença de sentir -quelque chose de douloureux au fond de lui-même, quelque chose qu’il ne -se rappelait pas avoir jamais senti jusqu’à ce jour; il reprit haleine -et sanglota, et les larmes coulèrent sur son visage.</p> - -<p>—Qu’est-ce que c’est?... Qu’est-ce que c’est?... dit-il. Je n’ai pas -envie de quitter la jungle... et je ne sais pas ce que j’ai. Vais-je -mourir, Bagheera?</p> - -<p>—Non, petit frère. Ce ne sont que des larmes, comme il arrive aux -hommes, dit Bagheera. Maintenant je vois que tu es un homme, et non -plus un petit d’homme. Oui, la jungle <ins class="correction" title="t’es">t’est</ins> bien fermée désormais... -Laisse-les couler, Mowgli. Ce sont seulement des larmes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_45">45</span></p> - -<p>Alors Mowgli s’assit, et pleura comme si son cœur allait se briser; -il n’avait jamais pleuré auparavant, de toute sa vie.</p> - -<p>—A présent, dit-il, je vais aller vers les hommes. Mais d’abord il -faut que je dise adieu à ma mère.</p> - -<p>Et il se rendit à la caverne où elle habitait avec père Loup, et -il pleura dans sa fourrure, tandis que les quatre petits hurlaient -misérablement.</p> - -<p>—Vous ne m’oublierez pas? dit Mowgli.</p> - -<p>—Jamais, tant que nous pourrons suivre une piste! dirent les petits. -Viens au pied de la colline quand tu seras un homme, et nous te -parlerons; et nous viendrons dans les terres cultivées pour jouer avec -toi la nuit.</p> - -<p>—Reviens bientôt! dit père Loup. O sage petite grenouille; -reviens-nous bientôt, car nous sommes vieux, ta mère et moi.</p> - -<p>—Reviens bientôt, dit mère Louve, mon petit tout nu; car écoute, -enfant de l’homme, je t’aimais plus que je n’ai jamais aimé mes petits.</p> - -<p>—Je reviendrai sûrement, dit Mowgli; et quand je reviendrai, ce -sera pour étaler la peau de Shere Khan sur le Rocher du Conseil. Ne -m’oubliez pas! <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> Dites-leur, dans la jungle, de ne jamais m’oublier!</p> - -<p class="p2">L’aurore commençait à poindre quand Mowgli descendit la colline, tout -seul, en route vers ces êtres mystérieux qu’on appelle les hommes.</p> - - <hr class="deco" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_47">47</span></p> - -<div class="subchapter"> - <h3 id="ch_1a">CHANSON DE CHASSE<br /> - <span class="small80">DU CLAN DE SEEONEE</span></h3> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="i0">A la pointe de l’aube, un Sambhur meugla.</div> - <div class="i4">Un, deux, puis encore!</div> - <div class="i0">Un daim bondit, un daim bondit à travers</div> - <div class="i0">Les taillis de la mare où boivent les cerfs.</div> - <div class="i0">Moi seul, battant le bois, j’ai vu cela,</div> - <div class="i4">Un, deux, puis encore!</div> - </div> - - <div class="stanza"> - <div class="i0">A la pointe de l’aube, un Sambhur meugla</div> - <div class="i4">Un, deux, puis encore!</div> - <div class="i0">A pas de veloux, à pas de veloux,</div> - <div class="i0">Va porter la nouvelle au clan des loups,</div> - <div class="i0">Cherchez, trouvez, et puis de la gorge tous,</div> - <div class="i4">Un, deux, puis encore!</div> - </div> - - <div class="stanza"> - <div class="i0">A la pointe de l’aube, le Clan hurla.</div> - <div class="i4">Un, deux, puis encore!</div> - <div class="i0">Pied qui, sans laisser de marque, fuit,</div> - <div class="i0">Œil qui sait percer la nuit—la nuit!</div> - <div class="i0">Prête-lui ta voix! Ecoutez le bruit!</div> - <div class="i4">Un, deux, puis encore!</div> - </div> - </div> - </div> - -<hr class="page" /> - -<div class="chapter"> - <h2 id="ch_2">LA CHASSE DE KAA</h2> -</div> - -<div class="poetry-container"><span class="pagenum" id="Page_50">50</span> - <div class="poetry"> - <div class="i0">Ses taches sont l’orgueil du chat-pard, ses cornes du buffle sont l’honneur.</div> - <div class="i0">Sois net, car à l’éclat de la robe on connaît la force du chasseur.</div> - <div class="i0">Que le sambhur ait la corne aiguë, et le taureau les muscles puissants,</div> - <div class="i0">Ne prends pas le soin de nous l’apprendre: on savait cela depuis dix ans.</div> - <div class="i0">Ne moleste jamais les petits d’autrui, mais nomme-les Sœur et Frère.</div> - <div class="i0">Sans doute ils sont faibles et balourds, mais peut-être que l’Ourse est leur mère.</div> - <div class="i0">La jeunesse dit: «Qui donc me vaut!» en l’orgueil de son premier gibier;</div> - <div class="i0">Mais la Jungle est grande et le jeune est petit. Il doit se taire et méditer.</div> - </div> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i2"><span class="smcap1">Maximes de Baloo.</span></div> - </div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_51">51</span></p> - -<p class="p3">Tout ce que nous allons dire ici arriva quelque temps avant que Mowgli -eût été banni du clan des loups de Seeonee, ou se fût vengé sur Shere -Khan, le tigre.</p> - -<p>C’était aux jours où Baloo lui enseignait la Loi de la Jungle. Le grand -ours brun, vieux et grave, se réjouissait d’un élève à l’intelligence -si prompte; car les jeunes loups ne veulent apprendre de la Loi de la -Jungle que ce qui concerne leur clan et leur tribu, et décampent, dès -qu’ils peuvent répéter le refrain de chasse: «Pieds qui ne font pas de -bruit; yeux qui voient dans l’ombre; oreilles tendues au vent, du fond -des cavernes, et dents blanches pour mordre: qui porte ces signes est -de nos frères, sauf Tabaqui le Chacal et l’Hyène que nous haïssons.» -Mais Mowgli, comme petit d’homme, en dut apprendre bien plus long.</p> - -<p>Quelquefois Bagheera, la panthère noire, venait, en flânant, au travers -de la jungle, voir ce que devenait <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> son favori, et restait à -ronronner, la tête contre un arbre, pendant que Mowgli récitait à Baloo -la leçon du jour. L’enfant savait grimper presque aussi bien qu’il -savait nager, et nager presque aussi bien qu’il savait courir: aussi -Baloo, le professeur de la Loi, lui apprenait-il les Lois des Bois -et des Eaux: à distinguer une branche pourrie d’une branche saine; à -parler poliment aux abeilles sauvages quand il rencontrait par surprise -un de leurs essaims à cinquante pieds au-dessus du sol; les paroles à -dire à Mang, la chauve-souris, quand il la dérangeait dans les branches -au milieu du jour; et la façon d’avertir les serpents d’eau dans les -mares avant de plonger au milieu d’eux. Dans la jungle, personne n’aime -à être dérangé, et on y est toujours prêt à se jeter sur l’intrus.</p> - -<p>En outre, Mowgli apprit également le cri de chasse de l’Étranger, -qu’un habitant de la Jungle, toutes les fois qu’il chasse hors de -son terrain, doit répéter à voix haute jusqu’à ce qu’il ait reçu la -réponse. Traduit, il signifie: «Donnez-moi liberté de chasser ici, j’ai -faim»; la réponse est: «Chasse donc pour ta faim, mais non pour ton -plaisir.»</p> - -<p>Tout cela vous donnera une idée de ce que <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> Mowgli avait à apprendre -par cœur; et il se fatiguait beaucoup d’avoir à répéter cent fois la -même chose. Mais, comme Baloo le disait à Bagheera, un jour que Mowgli -avait reçu la correction d’un coup de patte et s’en était allé bouder:</p> - -<p>—Un petit d’homme est un petit d’homme, et il doit apprendre toute... -tu entends bien, toute la Loi de la Jungle.</p> - -<p>—Oui, mais il est tout petit, songes-y, dit la panthère noire, qui -aurait gâté Mowgli si elle avait fait à sa guise. Comment sa petite -tête peut-elle garder tous tes longs discours?</p> - -<p>—Y a-t-il quelque chose dans la Jungle de trop petit pour être tué? -Non. C’est pourquoi je lui enseigne tout cela, et c’est pourquoi je le -corrige, oh! très doucement, lorsqu’il oublie.</p> - -<p>—Doucement! Tu t’y connais, en douceur, vieux Pied de Fer, grogna -Bagheera. Elle lui a joliment meurtri le visage, aujourd’hui, ta... -douceur. Fi!</p> - -<p>—J’aime mieux le voir meurtri de la tête aux pieds par moi qui l’aime, -que de lui voir arriver du mal à cause de son ignorance, répondit Baloo -avec beaucoup de chaleur. Je suis en train de lui apprendre les Maîtres -Mots de la jungle appelés à le protéger auprès des oiseaux, du Peuple -Serpent, <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> et de tout ce qui chasse sur quatre pieds, sauf de son -propre clan. Il peut maintenant, s’il veut seulement se rappeler les -mots, réclamer protection à toute la jungle. Est-ce que cela ne vaut -pas une petite correction?</p> - -<p>—Eh bien, en tous cas, prends garde à ne point tuer le petit d’homme. -Ce n’est pas un tronc d’arbre bon à aiguiser tes griffes émoussées. -Mais quels sont ces Maîtres Mots? Je suis apparemment plutôt faite pour -accorder de l’aide que pour en demander.—Bagheera étira une de ses -pattes pour en admirer les griffes dont l’acier bleu s’aiguisait au -bout comme un ciseau à froid.—Toutefois, j’aimerais à savoir.</p> - -<p>—Je vais appeler Mowgli pour qu’il te les dise... s’il est disposé. -Viens, Petit Frère!</p> - -<p>—Ma tête sonne comme un arbre à abeilles, dit une petite voix maussade -au-dessus de leurs têtes.</p> - -<p>Et Mowgli se laissa glisser le long d’un tronc d’arbre. Il avait la -mine fâchée, et ce fut avec indignation qu’au moment de toucher le sol -il ajouta:</p> - -<p>—Je viens pour Bagheera et non pour toi, vieux Baloo!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_55">55</span></p> - -<p>—Cela m’est égal,—dit Baloo, froissé et peiné.—Répète alors à -Bagheera les Maîtres Mots de la jungle, que je t’ai appris aujourd’hui.</p> - -<p>—Les Maîtres Mots pour quel peuple?—demanda Mowgli, charmé de se -faire valoir.—La jungle a beaucoup de langues, et moi je les connais -toutes.</p> - -<p>—Tu sais quelque chose, mais pas grand’chose... Vois, Bagheera, ils -ne remercient jamais leur maître. Jamais le moindre louveteau vint-il -remercier le vieux Baloo de ses leçons?... Dis le mot pour les Peuples -Chasseurs, alors... grand savant.</p> - -<p>—Nous sommes du même sang, vous et moi, dit Mowgli en donnant aux mots -l’accent ours dont se sert tout le peuple chasseur.</p> - -<p>—Bien... Maintenant, pour les oiseaux.</p> - -<p>Mowgli répéta, en ajoutant le cri du vautour à la fin de la sentence.</p> - -<p>—Maintenant pour le Peuple Serpent, dit Bagheera.</p> - -<p>La réponse fut un sifflement tout à fait indescriptible, après quoi -Mowgli se donna du pied dans le derrière, battit des mains pour -s’applaudir lui-même, et sauta sur le dos de Bagheera, où il s’assit -de côté, pour jouer du tambour avec ses talons sur <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> la fourrure -luisante, et faire à Baloo les plus affreuses grimaces qu’il pût -imaginer.</p> - -<p>—Là... là! Cela valait bien une petite correction, dit avec tendresse -l’ours brun. Un jour tu pourras te souvenir de moi.</p> - -<p>Puis il se retourna pour dire à Bagheera comment l’enfant avait -appris les Maîtres Mots de Hathi, l’éléphant sauvage, qui sait tout -ce qui a rapport à ces choses, et comment Hathi avait mené Mowgli à -une mare pour apprendre d’un serpent d’eau le mot des Serpents, que -Baloo ne pouvait prononcer; et comment Mowgli se trouvait maintenant -suffisamment garanti contre tous accidents possibles dans la Jungle, -parce que ni serpent, ni oiseau, ni bête à quatre pattes ne lui ferait -de mal.</p> - -<p>—Personne n’est donc à craindre,—conclut Baloo, en caressant avec -orgueil son gros ventre fourré.</p> - -<p>—Sauf ceux de sa propre tribu,—dit à voix basse Bagheera.</p> - -<p>Puis, tout haut, s’adressant à Mowgli:</p> - -<p>—Fais attention à mes côtes, petit Frère; qu’as-tu donc à danser ainsi?</p> - -<p>Mowgli, voulant se faire entendre, tirait à pleine fourrure sur -l’épaule de Bagheera, et lui donnait <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> de forts coups de pieds. -Quand, enfin, tous deux prêtèrent l’oreille, il cria à pleins poumons:</p> - -<p>—Moi aussi, j’aurai une tribu à moi, une tribu à conduire à travers -les branches toute la journée.</p> - -<p>—Quelle est cette nouvelle folie, petit bâtisseur de chimères? dit -Bagheera.</p> - -<p>—Oui, et pour jeter des branches et de la crotte au vieux Baloo, -continua Mowgli. Ils me l’ont promis. Ah!</p> - -<p>—<i>Whoof!</i></p> - -<p>La grosse patte de Baloo jeta Mowgli à bas du dos de Bagheera, et -l’enfant, qui restait étendu entre les grosses pattes de devant, put -voir que l’ours était en colère.</p> - -<p>—Mowgli, dit Baloo, tu as parlé aux Bandar-Log,... le Peuple Singe.</p> - -<p>Mowgli regarda Bagheera pour voir si la panthère était en colère aussi: -les yeux de Bagheera étaient aussi durs que des pierres de jade.</p> - -<p>—Tu as été avec le Peuple Singe,... les singes gris... le peuple sans -loi... les mangeurs de tout. C’est une grande honte.</p> - -<p>—Quand Baloo m’a fait du mal à la tête—dit Mowgli (il était encore -sur le dos),—je suis parti, et les singes gris sont descendus des -arbres pour <span class="pagenum" id="Page_58">58</span> s’apitoyer sur moi. Personne autre ne se souciait de -moi.</p> - -<p>Il se mit à pleurnicher.</p> - -<p>—L’apitoiement du Peuple Singe! ronfla Baloo. Le calme du torrent de -la montagne! La fraîcheur du soleil d’été!... Et alors, petit d’homme?</p> - -<p>—Et alors... alors, ils m’ont donné des noix et tout plein de bonnes -choses à manger, et ils... ils m’ont emporté dans leurs bras au sommet -des arbres, pour me dire que j’étais leur frère par le sang, sauf que -je n’avais pas de queue, et qu’un jour je serais leur chef.</p> - -<p>—Ils n’ont pas de chefs, dit Bagheera. Ils mentent, ils ont toujours -menti.</p> - -<p>—Ils ont été très bons, et m’ont prié de revenir. Pourquoi ne m’a-t-on -jamais mené chez le Peuple Singe? Ils se tiennent sur leurs pieds comme -moi. Ils ne cognent pas avec de grosses pattes. Ils jouent toute la -journée... Laissez-moi monter!... Vilain Baloo, laisse-moi monter. Je -veux retourner jouer avec eux.</p> - -<p>—Écoute, petit d’homme.—dit l’Ours, et sa voix gronda comme le -tonnerre dans la nuit chaude.—Je t’ai appris toute la Loi de la Jungle -pour tous les peuples de la jungle... sauf le Peuple Singe qui <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> vit -dans les arbres. Ils n’ont pas de loi. Ils n’ont pas de patrie. Ils -n’ont pas de langage à eux, mais se servent de mots volés, entendus par -hasard lorsqu’ils écoutent et nous épient, là-haut, à l’affût dans les -branches. Leur chemin n’est pas le nôtre. Ils n’ont pas de chefs. Ils -n’ont pas de mémoire. Ils se vantent et jacassent, et se prétendent un -grand peuple prêt à opérer de grandes choses dans la jungle; mais la -chute d’une noix suffit à détourner leurs idées, ils rient, et tout est -oublié. Nous autres de la jungle, nous n’avons aucun rapport avec eux. -Nous ne buvons pas où boivent les singes; nous n’allons pas où vont -les singes; nous ne chassons pas où ils chassent; nous ne mourons pas -où ils meurent. M’as-tu jamais, jusqu’à ce jour, entendu parler des -Bandar-Log?</p> - -<p>—Non, dit Mowgli tout bas, car le silence était très grand dans la -forêt maintenant que Baloo avait fini de parler.</p> - -<p>—Le peuple de la jungle a banni leur nom de sa bouche et de sa -pensée. Ils sont nombreux, méchants, malpropres, sans pudeur, et ils -désirent, autant qu’ils sont capables de fixer un désir, que le peuple -de la jungle leur prête attention... Mais nous ne leur prêtons point -attention, même <span class="pagenum" id="Page_60">60</span> lorsqu’ils nous jettent des noix et des ordures -sur la tête.</p> - -<p>Il avait à peine dit qu’une grêle de noix et de brindilles dégringola -au travers du feuillage; et on put entendre des toux, des hurlements, -et des bonds irrités, très haut dans les branches.</p> - -<p>—Le Peuple Singe est interdit, prononça Baloo, interdit auprès du -peuple de la jungle. Souviens-t’en.</p> - -<p>—Interdit, répéta Bagheera; mais je pense tout de même que Baloo -aurait dû te prémunir contre eux...</p> - -<p>—Moi... Moi? Comment aurais-je deviné qu’il irait jouer avec une -pareille ordure... Le Peuple Singe! Pouah!</p> - -<p>Une nouvelle grêle tomba sur leurs têtes, et ils s’en allèrent au trot, -emmenant Mowgli avec eux.</p> - -<p class="p2">Ce que Baloo avait dit des singes était parfaitement vrai. Ils -appartiennent aux cimes des arbres; et, comme les bêtes regardent -très rarement en l’air, l’occasion ne se présenterait guère pour eux -et le peuple de la jungle de se rencontrer; mais, toutes les fois -qu’ils trouvaient un loup malade, ou un tigre blessé, ou un ours, -les singes le tourmentaient, <span class="pagenum" id="Page_61">61</span> et ils avaient coutume de jeter -des bâtons et des noix à n’importe quelle bête, pour rire, et dans -l’espoir qu’on les remarquerait. Puis, ils hurlaient et criaient à -tue-tête des chansons dénuées de sens; et ils invitaient le peuple -de la jungle à grimper aux arbres pour lutter avec eux, ou bien, -sans motif, s’élançaient en furieuses batailles les uns contre les -autres, en prenant soin de laisser les singes morts où le peuple de la -jungle pourrait les voir. Ils étaient toujours sur le point d’avoir -un chef, des lois et des coutumes à eux, mais ils ne le faisaient -jamais parce que leur mémoire était incapable de rien retenir d’un jour -à l’autre; aussi arrangeaient-ils les choses au moyen d’un dicton: -«Ce que les Bandar-Log pensent maintenant, la jungle le pensera plus -tard», qui était pour eux d’un grand réconfort. Aucune bête ne pouvait -les atteindre, mais, d’un autre côté, aucune bête ne leur prêtait -attention, et c’est pourquoi ils avaient été si charmés de voir Mowgli -venir jouer avec eux, et d’entendre combien Baloo en était irrité.</p> - -<p>Ils n’avaient pas l’intention de faire davantage—les Bandar-Log n’ont -jamais d’intentions;—mais l’un d’eux imagina, ce qui lui parut une -brillante idée, de dire aux autres que Mowgli serait une personne <span class="pagenum" id="Page_62">62</span> -utile à posséder dans la tribu, parce qu’il savait entrelacer des -branches en abri contre le vent; et que, s’ils s’en saisissaient, ils -pourraient le forcer à le leur apprendre. Naturellement Mowgli, comme -enfant de bûcheron, avait hérité de toutes sortes d’instincts, et -s’amusait souvent à fabriquer de petites huttes à l’aide de branches -tombées, sans savoir pourquoi; et le Peuple Singe, guettant dans les -arbres, considérait ce jeu comme la chose la plus étonnante. Cette -fois, disaient-ils, ils allaient réellement avoir un chef et devenir le -peuple le plus sage de la jungle... si sage qu’ils seraient pour tous -les autres un objet de remarque et d’envie. Aussi suivirent-ils Baloo, -Bagheera et Mowgli à travers la jungle, fort silencieusement, jusqu’à -ce que vînt l’heure de la sieste de midi. Alors Mowgli, on ne peut plus -honteux de lui-même, s’endormit entre la panthère et l’ours, résolu à -n’avoir plus rien de commun avec le Peuple Singe.</p> - -<p>La première chose qu’ensuite il éprouva, ce fut une sensation de mains -sur ses jambes et ses bras... de petites mains dures et fortes... puis, -de branches lui fouettant le visage; et son regard plongeait à travers -l’agitation des ramures, tandis que Baloo éveillait la jungle de ses -cris sourds et que Bagheera <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> bondissait le long du tronc, tous ses -crocs à nu. Les Bandar-Log hurlaient de triomphe et luttaient à qui -atteindrait le plus vite les branches supérieures où Bagheera n’oserait -les suivre, criant:</p> - -<p>—Elle nous a remarqués! Bagheera nous a remarqués! Tout le peuple de -la jungle nous admire pour notre adresse et notre ruse!</p> - -<p>Alors, ils commencèrent leur fuite, et la fuite du Peuple Singe au -travers de la patrie des arbres est une chose que personne ne décrira -jamais. Ils y ont leurs routes régulières et leurs chemins de traverse, -des côtes et des descentes tous tracés à cinquante ou soixante et cent -pieds au-dessus du sol, et par lesquelles ils voyagent, même la nuit -s’il est nécessaire. Deux des singes les plus forts avaient saisi -Mowgli sous les bras, et volaient à travers les cimes des arbres par -bonds de vingt pieds à la fois. Eussent-ils été seuls qu’ils auraient -avancé deux fois plus vite, mais le poids de l’enfant les retardait. -Tout mal à l’aise et pris de vertige qu’il se sentît, Mowgli ne -pouvait s’empêcher de jouir de cette course furieuse; mais il était -effrayé d’apercevoir par éclairs le sol si loin au-dessous de lui; et -les terribles chocs et les secousses, au bout de chaque saut qui le -balançait à travers le vide, lui <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> mettaient le cœur entre les -dents. Son escorte s’élançait avec lui au haut d’un arbre jusqu’à ce -qu’il sentît les extrêmes petites branches crépiter et plier sous leur -poids; puis, avec un han guttural, ils se jetaient, décrivaient dans -l’air une courbe descendante et se recevaient, en se suspendant par les -mains et par les pieds aux branches basses de l’arbre voisin.</p> - -<p>Parfois il découvrait des milles et des milles de calme jungle verte, -de même qu’un homme au sommet d’un mât peut plonger à des lieues dans -l’horizon de la mer; puis, les branches et les feuilles lui cinglaient -le visage, et, tout de suite après, ses deux gardes et lui descendaient -presque à toucher terre de nouveau.</p> - -<p>C’est ainsi, à renfort de bonds, de fracas, d’ahans, de hurlements, que -la tribu tout entière des Bandar-Log filait à travers les routes des -arbres, avec Mowgli leur prisonnier.</p> - -<p>D’abord, il eut peur qu’on ne le laissât tomber; puis, il sentit monter -la colère. Mais il savait l’inutilité de la lutte, et il se mit à -penser. La première chose à faire était d’avertir Baloo et Bagheera, -car, au train dont allaient les singes, il savait que ses amis seraient -vite distancés. Regarder en bas, cela n’eût <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> servi de rien, car -il ne pouvait voir que le dessus des branches; aussi dirigea-t-il ses -yeux en l’air et vit-il, loin dans le bleu, Chil le Vautour en train de -planer et de tournoyer au-dessus de la jungle qu’il surveillait dans -l’attente de choses à mourir. Chil s’aperçut que les singes portaient -il ne savait quoi, et se laissa tomber de quelques centaines de mètres -pour voir si leur fardeau était bon à manger. Il siffla de surprise -quand il vit Mowgli remorqué à la cime d’un arbre et l’entendit lancer -l’appel du vautour:</p> - -<p>—Nous sommes du même sang, toi et moi.</p> - -<p>Les vagues de branches se refermèrent sur l’enfant; mais Chil, d’un -coup d’aile, se porta au-dessus de l’arbre suivant, assez à temps pour -voir remonter de nouveau la petite face brune:</p> - -<p>—Relève ma trace, cria Mowgli. Préviens Baloo de la tribu de Seeonee, -et Bagheera du Conseil du Rocher.</p> - -<p>—Au nom de qui, frère?</p> - -<p>Chil n’avait jamais vu Mowgli auparavant, bien que naturellement il eût -entendu parler de lui.</p> - -<p>—De Mowgli, la grenouille... le petit d’homme... ils m’appellent!... -Relève ma tra... ace!</p> - -<p>Les derniers mots furent criés à tue-tête au moment <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> où il se -trouvait balancé dans l’air; mais Chil fit un signe d’assentiment, -et s’éleva en ligne perpendiculaire jusqu’à ce qu’il ne parût pas -plus gros qu’un grain de sable; alors, il resta suspendu, suivant du -télescope de ses yeux le sillage dans les cimes, tandis que l’escorte -de Mowgli y passait en tourbillon.</p> - -<p>—Ils ne vont jamais loin,—dit-il avec un petit rire—ils ne font -jamais ce qu’ils ont projeté de faire. Toujours prêts, les Bandar-Log, -à donner du bec dans les nouveautés. Cette fois, si j’ai bon œil, -ils ont mis le bec dans quelque chose qui leur donnera du fil à -retordre, car Baloo n’est pas un poussin, et Bagheera peut, je le sais, -tuer mieux que des chèvres.</p> - -<p>Là-dessus, il se berça sur ses ailes, les pattes ramenées sous lui, et -attendit.</p> - -<p>Pendant ce temps Baloo et Bagheera se rongeaient de rage et de chagrin. -Bagheera grimpait comme jamais de sa vie elle n’avait grimpé, mais les -branches minces se brisaient sous son poids, et elle glissait jusqu’en -bas, de l’écorce plein les griffes.</p> - -<p>—Pourquoi n’as-tu pas averti le petit d’homme?—rugissait-elle aux -oreilles du pauvre Baloo, qui s’était mis en route, de son trot massif, -dans l’espoir <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> de rattraper les singes.—Quelle utilité de le tuer -de coups, si tu ne l’avais pas averti?</p> - -<p>—Vite!... Ah, vite!... Nous... pouvons encore les rattraper! haletait -Baloo.</p> - -<p>—A ce pas!... Il ne forcerait pas une vache blessée. Professeur de la -Loi... frappeur d’enfants... un mille à rouler et tanguer de la sorte, -et tu éclaterais. Assieds-toi tranquille et réfléchis! Fais un plan; ce -n’est pas le moment de leur donner la chasse. Ils pourraient le laisser -tomber, si nous les suivions de trop près.</p> - -<p>—<i>Arrula! Whoo!</i>... Ils l’ont peut-être laissé tomber déjà, fatigués -de le porter. Qui peut se fier aux Bandar-Log?... Qu’on me mette des -chauves-souris mortes sur la tête!... Qu’on me donne des os noirs à -ronger!... Qu’on me roule dans les ruches des abeilles sauvages pour -que j’y sois piqué à mort, et qu’on m’enterre avec l’hyène, car je suis -le plus misérable des ours!... <i>Arrulala! Wahooa!</i>... O Mowgli, Mowgli! -Pourquoi ne t’ai-je pas prémuni contre le Peuple Singe au lieu de te -casser la tête? Qui sait maintenant si mes coups n’ont pas fait fuir de -sa mémoire la leçon du jour, et s’il ne se trouvera pas seul dans la -jungle sans les maîtres mots?</p> - -<p>Baloo se prit la tête entre les pattes, et se mit <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> à rouler de -droite et de gauche en gémissant.</p> - -<p>—En tout cas, il m’a récité tous les mots très correctement il y a -peu de temps, dit Bagheera avec impatience. Baloo, tu n’as ni mémoire -ni respect de toi-même. Que penserait la jungle si moi, la panthère -noire, je me roulais en boule comme Sahi, le porc-épic, pour me mettre -à hurler.</p> - -<p>—Je me moque bien de ce que pense la jungle! Il est peut-être mort à -l’heure qu’il est.</p> - -<p>—A moins qu’ils ne l’aient laissé tomber des branches en manière de -passe-temps, qu’ils l’aient tué par paresse, ou jusqu’à ce qu’ils le -fassent, je n’ai pas peur pour le petit d’homme. Il est sage, il sait -quelque chose, et, par-dessus tout, il a ces yeux que craint le peuple -de la jungle. Mais, et c’est un grand malheur, il est au pouvoir des -Bandar-Log; et, parce qu’ils vivent dans les arbres, ils ne redoutent -personne parmi nous.</p> - -<p>Bagheera lécha une de ses pattes de devant pensivement.</p> - -<p>—Vieux fou que je suis! Lourdaud à poil brun, grand fouilleur de -racines,—dit Baloo, en se déroulant brusquement;—c’est vrai ce que -dit Hathi, l’éléphant sauvage: <i>A chacun sa crainte</i>. Et eux, les -Bandar-Log, craignent Kaa, le serpent de rocher. <span class="pagenum" id="Page_69">69</span> Il grimpe aussi -bien qu’eux. Il vole les jeunes singes dans la nuit. Rien que le -murmure de son nom les glace jusqu’au bout de leurs méchantes queues. -Allons trouver Kaa.</p> - -<p>—Que fera-t-il pour nous? Il n’est pas de notre tribu, puisqu’il est -sans pieds, et... il a les yeux les plus funestes, dit Bagheera.</p> - -<p>—Il est aussi vieux que rusé. Par-dessus tout, il a toujours faim, dit -Baloo plein d’espoir. Promets-lui beaucoup de chèvres.</p> - -<p>—Il dort un mois plein après chaque repas. Il se peut qu’il dorme -maintenant, et, fût-il éveillé, qu’il préférerait peut-être tuer -lui-même ses chèvres.</p> - -<p>Bagheera, qui ne savait pas grand’chose de Kaa, se méfiait -naturellement.</p> - -<p>—En ce cas, à nous deux, vieux chasseur, nous pourrions lui faire -entendre raison.</p> - -<p>Là-dessus Baloo frotta le pelage roussi de sa brune épaule contre la -panthère, et ils partirent ensemble à la recherche de Kaa, le Python de -Rocher.</p> - -<p>Ils le trouvèrent étendu sur une saillie de roc que chauffait le soleil -de midi, en train d’admirer la magnificence de son habit neuf, car il -venait de consacrer dix jours de retraite à changer de peau, et <span class="pagenum" id="Page_70">70</span> -maintenant, il apparaissait dans toute sa splendeur: sa grosse tête -camuse dardée au ras du sol, les trente pieds de long de son corps -tordus en nœuds et en courbes fantastiques, et se léchant les lèvres -à la pensée du dîner à venir.</p> - -<p>—Il n’a pas mangé,—dit Baloo, en grognant de soulagement à la vue du -somptueux habit marbré de brun et de jaune.—Fais attention, Bagheera! -Il est toujours un peu myope après avoir changé de peau, et très prompt -à l’attaque.</p> - -<p>Kaa n’était pas un serpent venimeux,—en fait, il méprisait plutôt les -serpents venimeux, qu’il tenait pour lâches—mais sa force résidait -dans son étreinte, et, une fois qu’il avait enroulé ses anneaux énormes -autour de qui que ce fût, il n’y avait plus rien à faire.</p> - -<p>—Bonne chasse! cria Baloo en s’asseyant sur ses hanches.</p> - -<p>Comme tous les serpents de son espèce, Kaa était presque sourd, et tout -d’abord il n’entendit pas l’appel. Cependant il se leva, prêt à tout -événement, la tête basse:</p> - -<p>—Bonne chasse pour nous tous, répondit-il enfin. Oh! oh! Baloo, que -fais-tu ici?... Bonne chasse, Bagheera... L’un de nous au moins a -besoin de <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> nourriture. A-t-on entendu parler de gibier sur pied? -Une biche peut-être, ou même un jeune chevreuil? Je suis aussi vide -qu’un puits à sec.</p> - -<p>—Nous sommes en train de chasser, dit Baloo négligemment.</p> - -<p>Il savait qu’on ne doit pas presser Kaa. Il est trop gros.</p> - -<p>—Permettez-moi de me joindre à vous, dit Kaa. Un coup de patte de -plus ou de moins n’est rien pour toi, Bagheera, ni pour toi, Baloo; -alors que moi... moi, il me faut attendre et attendre des jours dans -un sentier, et grimper la moitié d’une nuit pour le maigre hasard d’un -jeune singe. Psshaw! Les arbres ne sont plus ce qu’ils étaient dans ma -jeunesse. Tous rameaux pourris et branches sèches.</p> - -<p>—Il se peut que ton grand poids y soit pour quelque chose, répliqua -Baloo.</p> - -<p>—Oui, je suis d’une jolie longueur,—d’une jolie longueur,—dit Kaa -avec une pointe d’orgueil. Mais malgré tout, c’est la faute de ce bois -nouveau. J’ai été bien près de tomber lors de ma dernière prise.... -bien près en vérité.... et, en glissant, car ma queue n’enveloppait pas -étroitement l’arbre, j’ai réveillé les Bandar-Log qui m’ont donné les -plus vilains noms.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_72">72</span></p> - -<p>—Cul-de-jatte, ver de terre jaune,—dit Bagheera dans ses moustaches, -comme si elle essayait de se souvenir.</p> - -<p>—Sssss! M’ont-ils appelé comme cela? demanda Kaa.</p> - -<p>—C’était quelque chose de la sorte qu’ils nous braillaient à la -dernière lune, mais nous n’y avons pas fait attention. Ils disent -n’importe quoi... même, par exemple, que tu as perdu tes dents, et que -tu n’oses affronter rien de plus gros qu’un chevreau, parce que (ils -n’ont vraiment aucune pudeur, ces Bandar-Log).... parce que tu crains -les cornes des boucs, continua suavement Bagheera.</p> - -<p>Or, un serpent, et surtout un vieux python circonspect de l’espèce de -Kaa, montre rarement qu’il est en colère, mais Baloo et Bagheera purent -voir les gros muscles engloutisseurs onduler et se gonfler des deux -côtés de sa gorge.</p> - -<p>—Les Bandar-Log ont changé de terrain, dit-il tranquillement. Quand je -suis monté ici au soleil, aujourd’hui, j’ai entendu leurs huées parmi -les cimes des arbres.</p> - -<p>—Ce sont... ce sont les Bandar-Log que nous suivons en ce moment..., -dit Baloo.</p> - -<p>Mais les mots s’étranglaient dans sa gorge, car <span class="pagenum" id="Page_73">73</span> c’était la -première fois, à son souvenir, qu’un animal de la jungle avouait -s’intéresser aux actes des singes.</p> - -<p>—Sans doute, alors, que ce n’est point une petite affaire qui met deux -tels chasseurs... chefs dans leur propre jungle, j’en suis certain..., -sur la piste des Bandar-Log,—répondit Kaa courtoisement, en enflant de -curiosité.</p> - -<p>—A vrai dire, commença Baloo, je ne suis rien de plus que le vieux et -parfois imprévoyant Professeur de Loi des louveteaux de Seeonee, et -Bagheera ici...</p> - -<p>—Est Bagheera, dit la panthère noire.</p> - -<p>Et ses mâchoires se fermèrent avec un bruit sec, car l’humilité n’était -pas son fait.</p> - -<p>—Voici l’affaire, Kaa: ces voleurs de noix et ramasseurs de palmes ont -emporté notre petit d’homme dont tu as peut-être entendu parler.</p> - -<p>—J’ai entendu raconter par Sahi (ses piquants le rendent présomptueux) -qu’une sorte d’homme était entré dans un clan de loups, mais je ne l’ai -pas cru. Sahi est plein d’histoires à moitié entendues et très mal -répétées.</p> - -<p>—Eh bien, c’est vrai. Il s’agit d’un petit d’homme comme on n’en a -jamais vu, dit Baloo. Le meilleur, <span class="pagenum" id="Page_74">74</span> le plus sage et le plus hardi -des petits d’homme... mon propre élève, qui rendra fameux le nom de -Baloo à travers toutes les jungles; et de plus, je... nous... l’aimons, -Kaa.</p> - -<p>—Ts! Ts!—dit Kaa, en balançant sa tête d’un mouvement de -navette.—Moi aussi, j’ai connu la tendresse. Il y a des histoires que -je pourrais dire...</p> - -<p>—Qu’il faudrait une nuit claire et l’estomac garni pour louer -dignement, dit Bagheera avec vivacité. Notre petit d’homme est à -l’heure qu’il est entre les mains des Bandar-Log, et nous savons que, -de tout le peuple de la jungle, Kaa est le seul qu’ils redoutent.</p> - -<p>—Je suis le seul qu’ils redoutent... Ils ont bien raison, dit Kaa. -Bavardage, folie, vanité... Vanité, folie et bavardage! voilà les -singes. Mais, pour une chose humaine, c’est un mauvais hasard de tomber -entre leurs mains. Ils se fatiguent vite des noix qu’ils cueillent, -et les jettent. Ils promènent une branche une demi-journée, avec -l’intention d’en faire de grandes choses, et, tout à coup, ils la -cassent en deux. Cet hommeau n’est pas à envier. Ils m’ont appelé aussi -Poisson jaune, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Ver... ver... ver de terre, dit Bagheera... et bien d’autres choses -que je ne peux maintenant répéter, par pudeur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_75">75</span></p> - -<p>—Ils ont besoin qu’on leur rapprenne à parler de leur maître. Aaa-ssp! -Ils ont besoin qu’on aide à leur manque de mémoire. En ce moment, où -sont-ils allés avec le petit?</p> - -<p>—La jungle seule le sait. Vers le soleil couchant je crois, dit Baloo. -Nous avions pensé que tu saurais, Kaa.</p> - -<p>—Moi? Comment?... Je les prends quand ils tombent sur ma route, mais -je ne chasse pas les Bandar-Log, pas plus que les grenouilles, ni que -l’écume verte sur les trous d’eau... quant à cela. Hsss!</p> - -<p>—Ici, en haut! En haut, en haut! Hillo! Illo! Illo, regardez en l’air, -Baloo du Clan des loups de Seeonee.</p> - -<p>Baloo leva les yeux pour voir d’où venait la voix, et Chil le Vautour -apparut. Il descendait en balayant les airs, et le soleil brillait sur -les franges relevées de ses ailes. C’était presque l’heure du coucher -pour Chil, mais il avait battu toute l’étendue de la jungle à la -recherche de l’Ours, sans pouvoir le découvrir sous l’épais feuillage.</p> - -<p>—Qu’est-ce que c’est? dit Baloo.</p> - -<p>—J’ai vu Mowgli au milieu des Bandar-Log. Il m’a prié de vous le dire. -J’ai veillé. Les <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> Bandar-Log l’ont emporté au delà de la rivière, -à la cité des singes... aux Grottes froides. Il est possible qu’ils y -restent une nuit, dix nuits, une heure. J’ai dit aux chauves-souris -de les guetter pendant les heures obscures. Voilà mon message. Bonne -chasse, vous tous en bas!</p> - -<p>—Pleine gorge et profond sommeil, Chil, cria Bagheera. Je me -souviendrai de toi à ma prochaine prise et mettrai de côté la tête pour -toi seul... ô le meilleur des vautours!</p> - -<p>—Pas la peine... Pas la peine... L’enfant avait le Maître Mot. Je ne -pouvais rien faire de moins.</p> - -<p>Et Chil remonta en décrivant un cercle pour regagner son aire.</p> - -<p>—Il n’a pas oublié de se servir de sa langue—dit Baloo avec un petit -rire d’orgueil.—Si jeune et se souvenir du Maître Mot même des oiseaux -tandis qu’on est traîné à travers les arbres!</p> - -<p>—On le lui avait enfoncé assez ferme dans la tête, dit Bagheera. Mais -je suis fière de lui... Et maintenant, il nous faut aller aux Grottes -froides.</p> - -<p class="p2">Ils savaient tous où se trouvait l’endroit, mais peu y étaient jamais -allés parmi le peuple de la jungle. Ce qu’ils appelaient en effet les -Grottes froides <span class="pagenum" id="Page_77">77</span> était une vieille ville abandonnée, perdue et -enfouie dans la jungle; et les bêtes fréquentent rarement un endroit -que les hommes ont déjà fréquenté. Il arrive bien au sanglier de le -faire, mais jamais les tribus qui chassent. En outre, les singes y -habitaient, autant qu’ils peuvent passer pour habiter quelque part, et -nul animal qui se respecte n’en aurait approché à portée de regard, -sauf en temps de sécheresse, quand les citernes et les réservoirs à -demi ruinés contenaient encore un peu d’eau.</p> - -<p>—C’est un voyage d’une demi-nuit,... à toute vitesse, dit Bagheera.</p> - -<p>Et Baloo prit un air préoccupé:</p> - -<p>—J’irai aussi vite que je peux, dit-il anxieusement.</p> - -<p>—Nous n’osons pas t’attendre. Suis-nous, Baloo. Il nous faut filer -d’un pied leste... Kaa et moi.</p> - -<p>—Avec ou sans pieds, je marcherai de pair avec toi sur tes quatre, dit -Kaa sèchement.</p> - -<p>Baloo fit un effort pour se hâter, mais il dut s’asseoir en soufflant, -aussi, le laissèrent-ils venir plus tard, et Bagheera pressa-t-elle -vers le but son rapide galop de panthère. Kaa ne disait rien, mais -quelque effort que fît Bagheera, l’énorme Python de rocher se tenait à -son niveau. Au passage d’un <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> torrent de montagne, Bagheera prit de -l’avance, parce qu’elle le franchit d’un bond tandis que Kaa traversait -à la nage, la tête et deux pieds de cou hors de l’eau, mais, sur -terrain égal, Kaa rattrapa la distance.</p> - -<p>—Par la Serrure brisée qui m’a faite libre,—dit Bagheera, lorsque fut -descendu le crépuscule,—tu n’es pas un petit marcheur!</p> - -<p>—J’ai faim, dit Kaa. En outre, ils m’ont appelé grenouille mouchetée.</p> - -<p>—Ver... ver de terre,... et jaune, par-dessus le marché.</p> - -<p>—C’est tout un. Allons.</p> - -<p>Et Kaa semblait se répandre lui-même sur le sol où ses yeux sûrs -choisissaient la route la plus courte qu’il savait garder.</p> - -<p class="p2">Dans les Grottes froides, le Peuple Singe ne songeait nullement aux -amis de Mowgli. Ils avaient apporté l’enfant à la Ville-Perdue, et se -trouvaient pour le moment très satisfaits d’eux-mêmes. Mowgli n’avait -jamais vu de ville hindoue auparavant, et, bien que celle-ci ne fût -guère qu’un amoncellement de ruines, le spectacle lui parut aussi -splendide qu’étonnant. Quelque roi l’avait bâtie, au <span class="pagenum" id="Page_79">79</span> temps jadis, -sur une petite colline. On pouvait encore discerner les chaussées de -pierre qui conduisaient aux portes en ruines où de derniers éclats -de bois pendaient aux gonds rongés de rouille. Des arbres avaient -poussé entre les pierres des murs, les créneaux étaient tombés et -s’effritaient par terre, des lianes sauvages, aux fenêtres des tours, -se balançaient en grosses touffes le long des murs.</p> - -<p>Un grand palais sans toit couronnait la colline, le marbre des cours -d’honneur et des fontaines se fendait, tout taché de rouge et de vert, -et les galets mêmes des cours où habitaient naguère les éléphants -du roi avaient été soulevés et écartés par les herbes et les jeunes -arbres. Du palais, on pouvait voir les innombrables rangées de maisons -sans toits qui composaient la ville, semblables à des rayons de miel -vides remplis de ténèbres; le bloc de pierre informe qui avait été une -idole, sur la place où se rencontraient quatre routes; les puits et -les rigoles aux coins des rues où se trouvaient jadis les réservoirs -publics, et les dômes brisés des temples avec les figuiers sauvages qui -sortaient de leurs flancs.</p> - -<p>Les singes appelaient ce lieu leur cité, et affectaient de mépriser le -peuple de la jungle parce qu’il vit dans la forêt. Et cependant, ils -ne savaient jamais <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> à quel usage avaient été destinés les édifices -ni comment s’en servir. Ils s’asseyaient en cercles dans le vestibule -conduisant à la chambre du conseil royal, grattaient leurs puces, et -prétendaient être des hommes; ou bien ils couraient au travers des -maisons sans toits, ramassaient dans un coin des plâtras et de vieilles -briques, puis oubliaient où ils les avaient cachés; ou bien ils se -battaient, ils criaient, ils se bousculaient en foule, puis, cessaient -tout à coup pour jouer du haut en bas des terrasses, dans les jardins -du roi où ils secouaient les rosiers et les orangers pour le plaisir -d’en voir tomber les fruits et les fleurs. Ils exploraient tous les -passages, tous les souterrains du palais et les centaines de petites -chambres obscures, mais ils ne se rappelaient jamais ce qu’ils avaient -vu ou pas; et ils erraient ainsi au hasard, un par un, deux par deux, -ou par groupes, en se disant l’un à l’autre qu’ils faisaient comme les -hommes. Ils buvaient aux réservoirs dont ils troublaient l’eau, et se -battaient pour en approcher, puis s’élançaient tous ensemble en masses -compactes et criaient:</p> - -<p>—Il n’y a personne dans la jungle d’aussi sage, d’aussi bon, d’aussi -intelligent, d’aussi fort et d’aussi doux que les Bandar-Log.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_81">81</span></p> - -<p>Ensuite ils recommençaient jusqu’à ce que, fatigués de la ville, ils -retournassent aux cimes des arbres, dans l’espoir que le peuple de la -jungle les remarquerait.</p> - -<p>Mowgli, qui avait été élevé sous la Loi de la Jungle, n’aimait ni ne -comprenait ce genre de vie. Il était tard dans l’après-midi quand -les singes, le traînant, arrivèrent aux Grottes Froides. Et, au lieu -d’aller dormir, comme Mowgli l’aurait fait après un long voyage, ils -se prirent par la main, et se mirent à danser en chantant leurs plus -folles chansons. Un des singes fit un discours, et dit à ses compagnons -que la capture de Mowgli marquait une nouvelle étape dans l’histoire -des Bandar-Log, car il allait leur montrer comment on entrelaçait des -branches et des roseaux pour s’en faire un abri contre la pluie et le -vent. Mowgli cueillit quelques lianes et se mit à les tresser; les -singes essayèrent de l’imiter, mais, au bout de quelques minutes, ils -n’y prenaient déjà plus d’intérêt et se mirent à tirer les queues de -leurs camarades, ou à sauter des quatre pattes en toussant.</p> - -<p>—Je voudrais manger, dit Mowgli. Je suis un étranger dans cette partie -de la jungle. Apportez-moi de la nourriture, ou permettez-moi de -chasser ici.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_82">82</span></p> - -<p>Vingt ou trente singes bondirent au dehors pour lui rapporter des noix -et des pawpaws sauvages; mais ils se mirent à se battre en route, -et cela leur eût donné trop de peine de revenir avec ce qui restait -de fruits. Mowgli était endolori et furieux autant qu’affamé, et il -errait dans la cité vide, lançant de temps à autre le cri de chasse des -étrangers, mais personne ne lui répondait, et il pensait qu’en vérité -c’était un mauvais gîte qu’il avait atteint là.</p> - -<p>—Tout ce qu’a dit Baloo au sujet des Bandar-Log est vrai, songeait-il -en lui-même. Ils sont sans loi, sans cri de chasse, et sans chefs... -rien qu’en mots absurdes et en petites mains adroites et pillardes. De -sorte que si je meurs de faim ou suis tué en cet endroit, ce sera par -ma propre faute. Mais il faut que j’essaie de retourner dans ma jungle. -Baloo me battra sûrement, mais cela vaudra mieux que de faire la chasse -à des billevesées en compagnie des Bandar-Log.</p> - -<p>A peine se dirigeait-il vers le mur de la ville, que les singes le -tirèrent en arrière, en lui disant qu’il ne connaissait pas son -bonheur, et en le pinçant pour lui donner de la reconnaissance. -Il serra les dents et ne dit rien, mais marcha, parmi le tumulte -des singes braillants, jusqu’à une terrasse <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> qui dominait les -réservoirs de grès rouge à demi remplis d’eau de pluie. Au centre de la -terrasse, se dressaient les ruines d’un pavillon, tout de marbre blanc, -bâti pour des reines mortes depuis cent ans. Le toit, en forme de dôme, -s’était écroulé à demi et bouchait le passage souterrain par lequel -les reines avaient coutume de venir du palais. Mais les murs étaient -faits d’écrans de marbre découpés, merveilleux ouvrage d’entrelacs -blancs comme le lait, incrustés d’agates, de cornalines, de jaspe et -de lapis-lazuli; et lorsque la lune se montra par-dessus la montagne, -elle brilla au travers du lacis ajouré, projetant sur le sol des ombres -semblables à une broderie de velours noir.</p> - -<p>Tout meurtri, las et affamé qu’il fût, Mowgli ne put, malgré tout, -s’empêcher de rire quand les Bandar-Log se mirent, par vingt à la fois, -à lui dire combien ils étaient grands, sages, forts et doux, et quelle -folie c’était à lui de vouloir les quitter.</p> - -<p>—Nous sommes grands. Nous sommes libres. Nous sommes étonnants. Nous -sommes le peuple le plus étonnant de toute la jungle! Nous le disons -tous, aussi, ce doit-il être vrai, criaient-ils. Maintenant, comme tu -nous entends pour la première fois, et que tu es à même de rapporter -nos paroles au <span class="pagenum" id="Page_84">84</span> peuple de la jungle afin qu’il nous remarque dans -l’avenir, nous te dirons tout ce qui concerne nos excellentes personnes.</p> - -<p>Mowgli ne fit aucune objection, et les singes se rassemblèrent par -centaines et centaines sur la terrasse pour écouter leurs propres -orateurs chanter les louanges des Bandar-Log, et, toutes les fois -qu’un orateur s’arrêtait par manque de respiration, ils criaient tous -ensemble:</p> - -<p>—C’est vrai, nous sommes tous du même avis.</p> - -<p>Mowgli hochait la tête, battait des paupières et disait: Oui, quand ils -lui posaient une question; mais, tant de bruit lui donnait le vertige.</p> - -<p>—Tabaqui, le chacal, doit avoir mordu tous ces gens, se disait-il, et -maintenant ils ont la rage. Certainement c’est la <i>dewanee</i>, la folie. -Ne dorment-ils donc jamais?... Tiens, voici un nuage sur cette lune de -malheur. Si c’était seulement un nuage assez gros pour que je puisse -tenter de me sauver dans l’obscurité. Mais... je suis si las!</p> - -<p>Deux fidèles guettaient le même nuage du fond du fossé en ruines, au -bas du mur de la ville; car Bagheera et Kaa, sachant bien le danger que -présentait le Peuple Singe en masse, ne voulaient pas courir de risques -inutiles. Les singes ne luttent <span class="pagenum" id="Page_85">85</span> jamais à moins d’être cent contre -un, et peu de monde, dans la jungle, tient à jouer semblable partie.</p> - -<p>—Je vais aller au mur de l’ouest, murmura Kaa, et fondre sur eux -brusquement à la faveur du sol en pente. Ils ne se jetteront pas sur -mon dos, à moi, malgré leur nombre, mais...</p> - -<p>—Je le sais, dit Bagheera. Que Baloo n’est-il ici! Mais il faut faire -ce qu’on peut. Quand ce nuage va couvrir la lune, j’irai vers la -terrasse: ils tiennent là une sorte de conseil au sujet de l’enfant.</p> - -<p>—Bonne chasse, dit Kaa d’un air farouche.</p> - -<p>Et il glissa vers le mur de l’ouest. C’était le moins en ruines, et le -gros serpent perdit quelque temps à trouver un chemin pour atteindre -le haut des pierres. Le nuage cachait la lune, et comme Mowgli se -demandait ce qui allait arriver, il entendit le pas léger de Bagheera -sur la terrasse. La panthère noire avait gravi le talus presque sans -bruit, et, sachant qu’il ne fallait pas perdre son temps à mordre, -frappait autour d’elle de droite et de gauche parmi les singes assis -autour de Mowgli en cercles de cinquante et soixante rangs d’épaisseur. -Il y eut un hurlement d’effroi et de rage, et, comme Bagheera <span class="pagenum" id="Page_86">86</span> -trébuchait sur les corps qui roulaient en se débattant sous elle, un -singe cria:</p> - -<p>—Il n’y en a qu’un ici! Tuez! Tue!</p> - -<p>Une mêlée confuse de singes, mordant, griffant, déchirant, arrachant, -se referma sur Bagheera, pendant que cinq ou six d’entre eux, -s’emparant de Mowgli, le remorquaient jusqu’en haut du pavillon et le -poussaient par le trou du dôme brisé. Un enfant élevé par les hommes se -serait affreusement meurtri, car la chute mesurait quinze bons pieds, -mais Mowgli tomba comme Baloo lui avait appris à tomber, et toucha le -sol les pieds les premiers.</p> - -<p>—Reste ici, crièrent les singes, jusqu’à ce que nous ayons tué tes -amis, et plus tard nous reviendrons jouer avec toi... si le Peuple -Venimeux te laisse en vie.</p> - -<p>—Nous sommes du même sang, vous et moi,—dit vivement Mowgli en -lançant l’appel des serpents.</p> - -<p>Il put entendre un frémissement et des sifflements dans les décombres -tout autour de lui, et il lança l’appel une seconde fois pour être sûr.</p> - -<p>—Bien, ssso...! A bas les capuchons, vous tous!—dirent une -demi-douzaine de voix basses (toute ruine dans l’Inde devient tôt ou -tard un repaire de serpents, et le vieux pavillon grouillait de <span class="pagenum" id="Page_87">87</span> -cobras).—Reste tranquille, petit frère, car tes pieds pourraient nous -faire mal.</p> - -<p>Mowgli se tint immobile autant qu’il lui fut possible, épiant à travers -le réseau de marbre, et prêtant l’oreille au furieux tapage où luttait -la panthère noire: hurlements, glapissements, bousculades, que dominait -le râle rauque et profond de Bagheera, tandis qu’elle rompait, fonçait, -plongeait et virait sous les tas compacts de ses ennemis. Pour la -première fois, depuis sa naissance, Bagheera luttait pour défendre sa -vie.</p> - -<p>—Baloo doit être près; Bagheera ne serait pas venue seule, pensait -Mowgli.</p> - -<p>Et il cria à haute voix:—Au réservoir! Bagheera. Gagne les citernes. -Gagne-les et plonge! Vers l’eau!</p> - -<p>Bagheera entendit, et le cri qui lui apprenait le salut de Mowgli lui -rendit un nouveau courage. Elle s’ouvrit un chemin, avec des efforts -désespérés, pouce par pouce, droit dans la direction des réservoirs, -avançant péniblement en silence. Alors, du mur en ruines le plus voisin -de la jungle, s’éleva, comme un roulement, le cri de guerre de Baloo. -Le vieil ours avait fait de son mieux, mais il n’avait pu arriver plus -tôt.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_88">88</span></p> - -<p>—Bagheera, cria-t-il, me voici. Je grimpe! Je me hâte! <i>Ahuwora!</i> Les -pierres glissent sous mes pieds! Attendez, j’arrive, ô très infâmes -Bandar-Log!</p> - -<p>Il n’apparut, haletant au haut de la terrasse, que pour disparaître -jusqu’à la tête sous une vague de singes; mais il se cala carrément sur -ses hanches, et, ouvrant ses pattes de devant, il en étreignit autant -qu’il en pouvait tenir et se mit à cogner d’un mouvement régulier: -bat... bat... bat, qu’on eût pris pour le rythme cadencé d’une roue à -aubes. Un bruit de chute et d’eau rejaillissante avertit Mowgli que -Bagheera s’était fait un chemin jusqu’au réservoir où les singes ne -pouvaient suivre. La panthère resta là, suffoquant, la tête juste hors -de l’eau, tandis que les singes, échelonnés sur les marches rouges, par -trois rangs de profondeur, dansaient de rage de haut en bas, prêts à -l’attaquer de tous les côtés à la fois, si elle faisait mine de sortir -pour venir au secours de Baloo. Ce fut alors que Bagheera souleva son -menton tout dégouttant d’eau, et, de désespoir, lança l’appel des -serpents pour demander protection:</p> - -<p>—Nous sommes du même sang, vous et moi.</p> - -<p>Kaa, croyait-elle, avait tourné queue à la dernière <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> minute. Et -Baloo, à demi suffoqué sous les singes au bord de la terrasse, ne put -retenir un ricanement en entendant la panthère noire appeler à l’aide.</p> - -<p>Kaa venait à peine de se frayer une route par-dessus le mur de l’ouest, -prenant terre d’un effort qui délogea une des pierres du faîte pour -l’envoyer rouler dans le fossé. Il n’avait pas l’intention de perdre -aucun des avantages du terrain; aussi se roula-t-il et déroula-t-il une -ou deux fois, pour être sûr que chaque pied de son long corps était -en condition. Pendant ce temps, la lutte avec Baloo continuait, les -singes glapissaient dans le réservoir autour de Bagheera, et Mang, la -chauve-souris, volant de-ci de-là, portait la nouvelle de la grande -bataille à travers la jungle, si bien que Hathi, l’éléphant sauvage -lui-même, se mit à barrisser et que, très loin, des bandes de singes -dispersées, que le bruit réveillait, accoururent, en bondissant à -travers les routes des arbres, à l’aide de leurs camarades des Grottes -Froides, et que le fracas de la lutte effaroucha tous les oiseaux du -jour à des milles à la ronde.</p> - -<p>Alors vint Kaa, tout droit, rapidement, avec la hâte de tuer. La -puissance de combat d’un python <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> réside dans le choc de sa tête -appuyée de toute la force et de tout le poids de son corps. Si vous -pouvez imaginer une lance, ou un bélier, ou un marteau lourd d’à peu -près une demi-tonne, conduit et habité par une volonté froide et calme, -vous pouvez grossièrement vous figurer à quoi ressemblait Kaa dans le -combat. Un python de quatre ou cinq pieds peut renverser un homme s’il -le frappe en pleine poitrine; or, Kaa, vous le savez, avait trente -pieds de long. Son premier coup fut donné au cœur même de la masse -des singes qui s’acharnaient sur Baloo, envoyé à son but bouche close -et sans bruit. Il n’y en eut pas besoin d’un second. Les singes se -dispersèrent aux cris de:</p> - -<p>—Kaa! C’est Kaa! Fuyez! Fuyez!...</p> - -<p>Depuis des générations les singes avaient été tenus en respect par -l’épouvante où les plongeaient les histoires de leurs aînés à propos -de Kaa, le voleur nocturne, qui glisse le long des branches aussi -doucement que s’étend la mousse, et enlève aisément le singe le plus -vigoureux; du vieux Kaa, qui peut se rendre tellement pareil à une -branche morte ou à une souche pourrie que les plus avisés s’y laissent -prendre, jusqu’à ce que la branche les saisisse. Kaa était tout ce que -craignaient les singes <span class="pagenum" id="Page_91">91</span> dans la jungle, car aucun d’eux ne savait -où s’arrêtait son pouvoir, aucun d’eux ne pouvait le regarder en face, -et aucun d’eux n’était jamais sorti vivant de son étreinte.</p> - -<p>Aussi fuyaient-ils, en bégayant de terreur, sur les murs et les -toits des maisons, tandis que Baloo poussait un profond soupir de -soulagement. Quoique sa fourrure fût beaucoup plus épaisse que celle -de Bagheera, il avait cruellement souffert de la lutte. Alors, Kaa -ouvrit la bouche pour la première fois: un long mot siffla, et les -singes qui, au loin, se pressaient de venir à la défense des Grottes -Froides, s’arrêtèrent où ils étaient, cloués par l’épouvante, tandis -que les branches qu’ils chargeaient pliaient et craquaient sous leur -poids. Les singes, sur les murs et les maisons vides, turent subitement -leurs cris, et, dans le silence qui tomba sur la cité, Mowgli entendit -Bagheera secouer ses flancs humides en sortant du réservoir. Puis, la -clameur recommença. Les singes bondirent plus haut sur les murs; ils se -cramponnèrent aux cous des grandes idoles de pierre, et poussèrent des -cris perçants en sautillant le long des créneaux, tandis que Mowgli, -qui dansait de joie dans le pavillon, collait son œil aux jours du -marbre et huait à la <span class="pagenum" id="Page_92">92</span> façon des hiboux, entre ses dents de devant, -pour se moquer et montrer son mépris.</p> - -<p>—Remonte le petit d’homme par la trappe; je ne peux pas faire -davantage, haleta Bagheera. Prenons le petit d’homme, et fuyons. Ils -pourraient nous attaquer de nouveau.</p> - -<p>—Ils ne bougeront plus, jusqu’à ce que je le leur ordonne. Restez. -Sssso!</p> - -<p>Kaa siffla, et le silence se répandit une fois de plus sur la cité.</p> - -<p>—Je ne pouvais pas venir plus tôt, camarade... mais... j’ai cru en -vérité t’entendre appeler...</p> - -<p>Cela s’adressait à Bagheera.</p> - -<p>—Je... je peux avoir crié dans la lutte, répondit Bagheera. Baloo, -es-tu blessé?</p> - -<p>—Je ne suis pas sûr qu’ils ne m’aient pas taillé en cent petits -oursons,—dit Baloo en secouant gravement ses pattes l’une après -l’autre.—<i>Wow!</i> Je suis moulu. Kaa, nous te devons, je pense, la -vie... Bagheera et moi.</p> - -<p>—Peu importe. Où est l’hommeau?</p> - -<p>—Ici, dans une trappe; je ne peux pas grimper, cria Mowgli.</p> - -<p>La courbe du dôme écroulé s’arrondissait sur sa tête.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_93">93</span></p> - -<p>—Emmenez-le! Il danse comme Mor, le paon. Il va écraser nos petits, -dirent les cobras de l’intérieur.</p> - -<p>—Ah! ah!—dit Kaa avec un petit rire;—il a des amis partout, cet -hommeau! Recule-toi, petit; et cachez-vous, Peuple du Poison. Je vais -briser le mur.</p> - -<p>Kaa examina la maçonnerie avec soin, jusqu’à ce qu’il découvrît, dans -le réseau du marbre, une lézarde plus pâle dénotant un point faible. -Il donna deux ou trois légers coups de tête pour se rendre compte de -la distance; puis, élevant six pieds de son corps au-dessus du sol, il -lança de toutes ses forces, le nez en avant, une demi-douzaine de coups -de bélier. Le travail à jour céda, s’émietta en un nuage de poussière -et de gravats, et Mowgli se jeta d’un bond par l’ouverture entre Baloo -et Bagheera... un bras passé autour de chaque gros cou.</p> - -<p>—Es-tu blessé?—demanda Baloo, en le serrant doucement.</p> - -<p>—Je suis meurtri, j’ai faim, et je ne suis pas moulu à moitié. Mais... -oh!... ils vous ont <ins class="correction" title="cruellelement">cruellement</ins> malmenés, mes frères. Vous saignez.</p> - -<p>—Il y en a d’autres,—dit Bagheera en se léchant <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> les lèvres, et -en regardant les singes morts sur la terrasse et autour du réservoir.</p> - -<p>—Ce n’est rien, ce n’est rien, si tu es sauf, ô mon orgueil entre -toutes les petites grenouilles! pleura Baloo.</p> - -<p>—Nous jugerons de cela plus tard,—dit Bagheera d’un ton sec qui ne -plut pas du tout à Mowgli.—Mais voici Kaa, auquel nous devons l’issue -de la bataille, et toi, la vie. Remercie-le suivant nos coutumes, -Mowgli.</p> - -<p>Mowgli se tourna, et vit la tête du grand Python qui oscillait à un -pied au-dessus de la sienne.</p> - -<p>—Ainsi, c’est là cet hommeau, dit Kaa. Sa peau est très douce, et -il ne diffère pas beaucoup des Bandar-Log. Aie soin, petit, que je -ne te prenne jamais pour un singe par quelque crépuscule où j’aie -nouvellement changé d’habit.</p> - -<p>—Nous sommes du même sang, toi et moi, répondit Mowgli. Je te dois la -vie, cette nuit. Ma proie sera ta proie, si jamais tu as faim, ô Kaa!</p> - -<p>—Tous mes remerciements, petit frère, dit Kaa, dont l’œil narquois -brillait. Et que peut tuer un si hardi chasseur? Je demande à suivre la -prochaine fois qu’il se mettra en campagne.</p> - -<p>—Je ne tue rien..., je suis trop petit..., mais <span class="pagenum" id="Page_95">95</span> je rabats les -chèvres au-devant de ceux qui savent s’en servir. Quand tu te sentiras -vide, viens à moi, et tu verras si je dis la vérité. J’ai quelque -habileté grâce à ceci—il montra ses mains—et si jamais tu tombes dans -un piège, je peux payer la dette que je te dois, ainsi que celle que je -dois à Bagheera et à Baloo ici présents. Bonne chasse à vous tous, mes -maîtres.</p> - -<p>—Bien dit! grommela Baloo.</p> - -<p>Car Mowgli avait joliment tourné ses remerciements.</p> - -<p>Le Python laissa tomber légèrement sa tête, pour une minute, sur -l’épaule de Mowgli.</p> - -<p>—Cœur brave, et langue courtoise, dit-il, ils te conduiront loin -dans la jungle, petit... Mais maintenant, va-t’en vite avec tes amis. -Va-t’en dormir, car la lune se couche, et il vaut mieux que tu ne voies -pas ce qui va suivre.</p> - -<p>La lune s’enfonçait derrière les collines, et les rangs de singes -tremblants, pressés les uns contre les autres sur les murs et les -créneaux, paraissaient comme des franges grelottantes et déchiquetées. -Baloo descendit au réservoir pour y boire, et Bagheera commença à -mettre de l’ordre dans sa fourrure, tandis que Kaa rampait vers le -centre de <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> la terrasse et fermait ses mâchoires d’un claquement -sonore qui attirait sur lui les yeux de tous les singes.</p> - -<p>—La lune se couche, dit-il. Y a-t-il encore assez de lumière pour voir?</p> - -<p>Des murs vint un gémissement comme celui du vent à la pointe des arbres:</p> - -<p>—Nous voyons, ô Kaa!</p> - -<p>—Bien. Et maintenant, voici la danse... la danse de la Faim de Kaa. -Restez tranquilles et regardez!</p> - -<p>Il se roula deux ou trois fois en un grand cercle, en agitant sa tête -de droite et de gauche d’un mouvement de navette. Puis il se mit à -faire des boucles et des huit avec son corps, des triangles visqueux -qui se fondaient en carrés mous, en pentagones, en tertres mouvants, -tout cela sans se reposer, sans se hâter, sans jamais interrompre le -sourd bourdonnement de sa chanson. La nuit se faisait de plus en plus -noire; bientôt, on ne distingua plus la lente et changeante ondulation -du corps, mais on pouvait entendre le bruissement des écailles.</p> - -<p>Baloo et Bagheera se tenaient immobiles comme des pierres, des -grognements au fond de la gorge, le cou hérissé, et Mowgli regardait -tout étonné.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_97">97</span></p> - -<p>—Bandar-Log—dit enfin la voix de Kaa,—pouvez-vous bouger mains ou -pieds sans mon ordre? Parlez!</p> - -<p>—Sans ton ordre nous ne pouvons bouger ni pieds ni mains, ô Kaa!</p> - -<p>—Bien! Approchez d’un pas plus près de moi.</p> - -<p>Les rangs des singes, irrésistiblement, ondulèrent en avant, et Baloo -et Bagheera firent avec eux un pas raide.</p> - -<p>—Plus près! siffla Kaa.</p> - -<p>Et tous entrèrent en mouvement de nouveau.</p> - -<p>Mowgli posa ses mains sur Baloo et sur Bagheera pour les entraîner au -loin, et les deux grosses bêtes tressaillirent comme si on les eût -réveillées au milieu d’un rêve.</p> - -<p>—Laisse ta main sur mon épaule, murmura Bagheera. Laisse-la, ou je -vais être obligée de retourner... de retourner vers Kaa. Aah!</p> - -<p>—Mais ce n’est que le vieux Kaa en train de faire des ronds dans la -poussière, dit Mowgli, allons-nous-en.</p> - -<p>Et tous trois se glissèrent à travers une brèche des murs pour gagner -la jungle.</p> - -<p>—Whoof!—dit Baloo, quand il se retrouva <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> dans la calme atmosphère -des arbres.—Jamais plus je ne ferai un allié de Kaa.</p> - -<p>Et il se secoua du haut en bas.</p> - -<p>—Il en sait plus que nous,—dit Bagheera, en frissonnant.—Un peu -plus, si j’étais restée, je marchais dans sa gueule.</p> - -<p>—Plus d’un prendra cette route avant que la lune se lève de nouveau, -dit Baloo. Il fera bonne chasse... à sa manière.</p> - -<p>—Mais qu’est-ce que tout cela signifiait?—dit Mowgli, qui ne savait -rien de la puissance de fascination du python.—Je n’ai rien vu de plus -qu’un gros serpent en train de faire des ronds ridicules, jusqu’à ce -qu’il fît noir. Et son nez était tout abîmé. Oh! Oh!</p> - -<p>—Mowgli,—dit Bagheera avec irritation,—son nez était abîmé à cause -de toi, comme c’est à cause de toi que sont déchirés mes oreilles et -mes flancs et mes pattes, ainsi que le mufle et les épaules de Baloo. -Ni Baloo ni Bagheera ne seront en humeur de chasser avec plaisir -pendant de longs jours.</p> - -<p>—Ce n’est rien, dit Baloo, nous sommes rentrés en possession du petit -d’homme.</p> - -<p>—C’est vrai, mais il nous coûte cher; il nous a coûté du temps qu’on -aurait pu passer en chasses <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> utiles, des blessures, du poil (je -suis à moitié pelée tout le long du dos) et enfin de l’honneur. Je dis -de l’honneur, car rappelle-toi, Mowgli, que moi, la panthère noire, -j’ai été forcée d’appeler Kaa à l’aide, et que tu nous as vus, Baloo et -moi, demeurer stupides comme de petits oiseaux devant la Danse de la -Faim. Tout ceci, petit d’homme, vient de tes jeux avec les Bandar-Log.</p> - -<p>—C’est vrai, c’est vrai, dit Mowgli avec chagrin. Je suis un vilain -petit d’homme, et je me sens le cœur bien triste.</p> - -<p>—Hum! Que dit la Loi de la Jungle, Baloo?</p> - -<p>Baloo ne voulait pas accabler Mowgli, mais il ne pouvait prendre de -tempéraments avec la loi; aussi mâchonna-t-il:</p> - -<p>—Chagrin n’est pas punition. Mais souviens-t’en, Bagheera... il est -tout petit!</p> - -<p>—Je m’en souviendrai; mais il a mal fait, et les coups méritent -maintenant des coups. Mowgli, as-tu quelque chose à dire?</p> - -<p>—Rien. J’ai eu tort. Baloo et toi, vous êtes blessés. C’est juste.</p> - -<p>Bagheera lui donna une demi-douzaine de tapes, amicales pour une -panthère (elles auraient à peine réveillé un de ses propres petits), -mais qui furent <span class="pagenum" id="Page_100">100</span> pour un enfant de sept ans une correction aussi -sévère qu’on pourrait souhaiter d’en éviter. Quand ce fut fini, Mowgli -éternua, et tâcha de se reprendre, sans un mot.</p> - -<p>—Maintenant, dit Bagheera, saute sur mon dos, petit frère, et -retournons à la maison.</p> - -<p>Une des beautés de la Loi de la Jungle, c’est que la punition règle -tous les comptes. C’en est fini après de toutes tracasseries.</p> - -<p>Mowgli laissa tomber sa tête sur le dos de Bagheera, et s’endormit si -profondément qu’il ne s’éveilla même pas lorsqu’on le déposa dans la -caverne de ses frères.</p> - - <hr class="deco" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_101">101</span></p> - -<div class="subchapter"> - <h3 id="ch_2a">CHANSON DE ROUTE<br /> - <span class="small80">DES BANDAR-LOG</span></h3> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i0">Voyez-nous passer festonnant la brume</div> - <div class="i0">A mi-chemin de la jalouse lune!</div> - <div class="i0">N’enviez-vous pas nos libres tribus?</div> - <div class="i0">Que penseriez-vous de deux mains de plus?</div> - <div class="i0">N’aimeriez-vous pas cette queue au tour</div> - <div class="i0">Plus harmonieux que l’arc de l’Amour?...</div> - <div class="i0">Vous vous fâchez?... Ça n’est pas important,</div> - </div> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i0"><i>Frère, regarde ta queue</i></div> - <div class="i2"><i>Qui pend!</i></div> - </div> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i0">Sur la branche haute en rangs nous rêvons</div> - <div class="i0">A de beaux secrets que seuls nous savons,</div> - <div class="i0">Songeant aux exploits que le monde espère,</div> - <div class="i0">Et qu’à l’instant notre génie opère,</div> - <div class="i0">Quelque chose de noble et sage fait</div> - <div class="i0">De par la vertu d’un simple souhait...</div> - <div class="i0">Quoi?... Je ne sais plus... Etait-ce important?</div> - </div> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i0"><i>Frère, regarde ta queue</i></div> - <div class="i2"><i>Qui pend!</i></div> - </div> -</div> - -<div class="poetry-container"><span class="pagenum" id="Page_102">102</span> - <div class="poetry"> - <div class="i0">Tous les différents langages ou cris</div> - <div class="i0">D’oiseau, de reptile ou de fauve appris,</div> - <div class="i0">Plume, écaille, poil, chants de plaine ou bois,</div> - <div class="i0">Jacassons-les vite et tous à la fois!</div> - <div class="i0">Excellent! Parfait! Voilà que nous sommes</div> - <div class="i0">Maintenant pareils tout à fait aux hommes!</div> - <div class="i0">Jouons à l’homme... est-ce bien important?</div> - </div> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i0"><i>Frère, regarde ta queue</i></div> - <div class="i2"><i>Qui pend!</i></div> - </div> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i8"><i>Le peuple-singe est étonnant.</i></div> - <div class="i0"><i>Venez! Notre essaim, bondissant dans les grands bois, monte et descend</i></div> - <div class="i0"><i>En fusée aux sommets légers où mûrit le raisin sauvage,</i></div> - <div class="i0"><i>Par le bois mort que nous cassons et le beau bruit que nous faisons,</i></div> - <div class="i0"><i>Oh, soyez sûrs que nous allons consommer un sublime ouvrage!</i></div> - </div> -</div> - -<hr class="page" /> - -<div class="chapter"> -<h2 id="ch_3">«AU TIGRE, AU TIGRE!»</h2> -</div> - -<div class="poetry-container"><span class="pagenum" id="Page_104">104</span> - <div class="poetry"> - <div class="i0">Reviens-tu content, chasseur fier?</div> - <div class="i1"><i>Frère, à l’affût j’eus froid hier.</i></div> - <div class="i0">C’est ton gibier que j’aperçois?</div> - <div class="i1"><i>Frère, il broute encore sous bois.</i></div> - <div class="i0">Où donc ta force et ton orgueil?</div> - <div class="i1"><i>Frère, ils ont fui mon cœur en deuil.</i></div> - <div class="i0">Si vite pourquoi donc courir?</div> - <div class="i1"><i>Frère, à mon trou je vais mourir.</i></div> - </div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_105">105</span></p> - -<p class="p3">Quand Mowgli quitta la caverne du loup, après sa querelle avec le clan -au Rocher du Conseil, il descendit aux terres cultivées où habitaient -les villageois, mais il ne voulut pas s’y arrêter: la jungle était trop -proche, et il savait qu’il s’était fait au moins un ennemi dangereux au -Conseil. Il continua sa course par le chemin raboteux qui descendait -la vallée; il le suivit au grand trot, d’une seule traite, environ -vingt milles, et parvint à une contrée qu’il ne connaissait pas. La -vallée s’ouvrait sur une grande plaine parsemée de rochers et coupée de -ravins. A un bout se trouvait un petit village, et à l’autre l’épaisse -jungle s’abaissait rapidement vers les pâturages et s’y arrêtait net, -comme si on l’eût coupée d’un coup de bêche. Partout dans la plaine -les bœufs et les buffles paissaient, et, quand les petits garçons -qui sont chargés de la garde des troupeaux aperçurent <span class="pagenum" id="Page_106">106</span> Mowgli, ils -poussèrent des cris et se sauvèrent, et les chiens parias jaunes, qui -errent toujours autour d’un village hindou, se mirent à aboyer. Mowgli -avança, car il se sentait très faim, et en arrivant à la barrière du -village, il vit le gros buisson épineux, que l’on tirait devant, chaque -jour au crépuscule, poussé sur l’un des côtés.</p> - -<p>—Hum!—dit-il, car il avait rencontré plus d’une de ces barricades -dans ses expéditions nocturnes en quête de choses à manger.—Ainsi, les -hommes craignent le peuple de la jungle même ici!</p> - -<p>Il s’assit près de la barrière, et au premier homme qui sortit, il se -leva, ouvrit la bouche, et en désigna du doigt le fond, pour indiquer -qu’il avait besoin de nourriture. L’homme écarquilla les yeux, et -remonta en courant l’unique rue du village, appelant le prêtre, qui -était un gros homme vêtu de blanc avec une marque rouge et jaune sur -le front. Le prêtre vint à la barrière, et, avec lui, plus de cent -personnes écarquillant aussi les yeux, parlant, criant et se montrant -Mowgli du doigt.</p> - -<p>—Ils n’ont point de façons, ces gens qu’on appelle des hommes! se dit -Mowgli. Il n’y a que le singe gris capable de se conduire comme ils le -font.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_107">107</span></p> - -<p>Et il rejeta en arrière ses longs cheveux et fronça le sourcil en -regardant la foule.</p> - -<p>—Qu’y a-t-il là d’effrayant? dit le prêtre. Regardez les marques de -ses bras et de ses jambes. Ce sont les morsures des loups. Ce n’est -qu’un enfant-loup échappé de la jungle.</p> - -<p>Naturellement, en jouant avec lui, les petits loups avaient souvent -mordu Mowgli plus fort qu’ils ne voulaient, et il avait les jambes et -les bras couverts de balafres blanches. Mais il eût été la dernière -personne du monde à nommer cela des morsures, car il savait, lui, ce -que mordre veut dire.</p> - -<p>—Arré! Arré!—crièrent en même temps deux ou trois femmes.—Mordu par -les loups, pauvre enfant! C’est un beau garçon. Il a les yeux comme du -feu. Parole d’honneur, Messua, il ressemble à ton garçon qui fut enlevé -par le tigre.</p> - -<p>—Laissez-moi voir! dit une femme qui portait de lourds anneaux de -cuivre aux poignets et aux chevilles.</p> - -<p>Et elle étendit la main au dessus de ses yeux pour regarder -attentivement Mowgli.</p> - -<p>—C’est vrai. Il est plus maigre, mais il a tout à fait le regard de -mon garçon.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_108">108</span></p> - -<p>Le prêtre était un habile homme, et il savait que Messua était la femme -du plus riche habitant de l’endroit. Il leva les yeux au ciel pendant -une minute, et dit solennellement:</p> - -<p>—Ce que la jungle a pris, la jungle l’a rendu. Emmène ce garçon chez -toi, ma sœur, et n’oublie pas d’honorer le prêtre qui voit si loin -dans la vie des hommes.</p> - -<p>—Par le taureau qui me racheta! dit Mowgli en lui-même, du diable si, -avec toutes ces paroles, on ne se croirait pas à un autre examen du -clan! Allons, puisque je suis un homme, il faut me conduire en homme.</p> - -<p>La foule se dispersa en même temps que la femme faisait signe à Mowgli -de venir dans sa bulle, où il y avait un lit laqué de rouge, un large -coffre à grains en terre cuite, orné de curieux dessins en relief, une -demi-douzaine de casseroles en cuivre, l’image d’un dieu hindou dans -une petite niche, et, sur le mur, un vrai miroir, tel qu’il s’en trouve -pour huit sous dans les foires de campagne.</p> - -<p>Elle lui donna un grand verre de lait et du pain, puis elle lui posa -la main sur la tête et le regarda au fond des yeux... Elle pensait que -peut-être c’était là son fils, son fils revenu de la jungle <span class="pagenum" id="Page_109">109</span> où le -tigre l’avait emporté. Aussi lui dit-elle:</p> - -<p>—Nathoo, Nathoo!...</p> - -<p>Mowgli ne parut pas connaître ce nom.</p> - -<p>—Ne te rappelles-tu pas le jour où je t’ai donné des souliers neufs?</p> - -<p>Elle toucha ses pieds, ils étaient presque aussi durs que de la corne.</p> - -<p>—Non, fit-elle avec tristesse: ces pieds-là n’ont jamais porté de -souliers; mais tu ressembles tout à fait à mon Nathoo, et tu seras mon -fils.</p> - -<p>Mowgli éprouvait un malaise, parce qu’il n’avait jamais de sa vie été -sous un toit; mais, en regardant le chaume, il s’aperçut qu’il pourrait -l’arracher toutes les fois qu’il voudrait s’en aller; et, d’ailleurs, -la fenêtre ne fermait pas.</p> - -<p>—Puis, il se dit: A quoi bon être homme, si on ne comprend pas le -langage de l’homme? A l’heure qu’il est, je suis aussi niais et aussi -muet que le serait un homme avec nous dans la jungle. Il faut que je -parle leur langage.</p> - -<p>Ce n’était pas seulement par jeu qu’il avait appris, pendant qu’il -vivait avec les loups, à imiter l’appel du chevreuil dans la jungle, et -le grognement du petit sanglier. De même, dès que Messua prononçait un -mot, Mowgli l’imitait presque parfaitement, <span class="pagenum" id="Page_110">110</span> et, avant la nuit, il -avait appris le nom de bien des choses dans la hutte.</p> - -<p>Une difficulté se présenta à l’heure du coucher, parce que Mowgli ne -voulait pas dormir emprisonné par rien qui ressemblât à une trappe à -panthères autant que cette hutte et, lorsqu’on ferma la porte, il sortit -par la fenêtre.</p> - -<p>—Laisse-le faire, dit le mari de Messua. Rappelle-toi qu’il n’a -peut-être jamais dormi dans un lit. S’il nous a été réellement envoyé -pour remplacer notre fils, il ne s’enfuira pas.</p> - -<p>Mowgli alla s’étendre sur l’herbe longue et lustrée qui bordait le -champ; mais il n’avait pas fermé les yeux qu’un museau gris et soyeux -se fourrait sous son menton.</p> - -<p>—Pouah! grommela Frère Gris (c’était l’aîné des petits de mère Louve). -Voilà une pauvre récompense pour t’avoir suivi pendant vingt milles! Tu -sens la fumée de bois et l’étable, tout à fait comme un homme, déjà... -Réveille-toi, petit frère; j’apporte des nouvelles.</p> - -<p>—Tout le monde va bien dans la jungle? dit Mowgli, en le serrant dans -ses bras.</p> - -<p>—Tout le monde, sauf les loups qui ont été brûlés par la Fleur Rouge. -Maintenant, écoute. <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> Shere Khan est parti chasser au loin jusqu’à -ce que son habit repousse, car il est affreusement roussi. Il jure qu’à -son retour il couchera tes os dans la Waingunga.</p> - -<p>—Nous sommes deux à jurer: moi aussi, j’ai fait une petite promesse. -Mais les nouvelles sont toujours bonnes à savoir. Je suis fatigué, -ce soir, très fatigué de toutes ces nouveautés, Frère Gris... mais -tiens-moi toujours au courant.</p> - -<p>—Tu n’oublieras pas que tu es un loup? Les hommes ne te le feront pas -oublier? dit Frère Gris d’une voix inquiète.</p> - -<p>—Jamais. Je me rappellerai toujours que je t’aime, toi et tous ceux -de notre caverne; mais je me rappellerai toujours aussi que j’ai été -chassé du clan.</p> - -<p>—Et que tu peux être chassé d’un autre clan!... Les hommes ne sont que -des hommes, petit frère, et leur bavardage est comme le bavardage des -grenouilles dans la mare. Quand je reviendrai ici, je t’attendrai dans -les bambous, au bord du pacage...</p> - -<p>Pendant les trois mois qui suivirent cette nuit, Mowgli ne passa guère -la barrière du village, tant il était occupé à apprendre les us et -coutumes des hommes. D’abord il eut à porter un pagne autour <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> des -reins, ce qui l’ennuya horriblement; ensuite, il lui fallut apprendre -ce que c’était que l’argent, à quoi il ne comprenait rien du tout, -et le labourage, dont il ne voyait pas l’utilité. Puis, les petits -enfants du village le mettaient en colère. Heureusement, la Loi de la -Jungle lui avait appris à ne pas se fâcher, car dans la jungle la vie -et la nourriture dépendent du sang-froid; mais quand ils se moquaient -de lui parce qu’il refusait de jouer à leurs jeux, comme de lancer un -cerf-volant, ou parce qu’il prononçait un mot de travers, il avait -besoin de se rappeler qu’il est indigne d’un chasseur de tuer des -petits tout nus pour s’empêcher de les prendre et de les casser en -deux. Il ne se rendait pas compte de sa force le moins du monde. Dans -la jungle, il se savait faible en comparaison des bêtes; mais, dans le -village, les gens disaient qu’il était fort comme un taureau.</p> - -<p>Il n’avait certainement aucune idée de ce que peut être la crainte: le -jour où le prêtre du village lui déclara que, s’il volait ses mangues, -le dieu du temple serait en colère, il alla prendre l’image, l’apporta -au prêtre dans sa maison, et lui demanda de mettre le dieu en colère, -parce qu’il aurait plaisir à se battre avec lui. Ce fut un scandale -horrible, <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> mais le prêtre l’étouffa, et le mari de Messua paya -beaucoup de bon argent pour apaiser le dieu.</p> - -<p>Mowgli n’avait pas non plus le moindre sentiment de la différence -qu’établit la caste entre un homme et un autre homme. Quand l’âne du -potier glissait dans l’argilière, Mowgli le hissait dehors par la -queue; et il aidait à empiler les pots lorsqu’ils partaient pour le -marché de Khaniwara. Cela était on ne peut plus choquant: car le potier -est un homme de basse caste, et son âne pis encore. Si le prêtre le -réprimandait, Mowgli le menaçait de le camper aussi sur l’âne, et -le prêtre conseilla au mari de Messua de mettre l’enfant au travail -aussitôt que possible; en conséquence, le chef du village dit à Mowgli -qu’il aurait à sortir avec les buffles le jour suivant, et à les garder -pendant qu’ils seraient en train de paître.</p> - -<p>Rien ne pouvait faire plus de plaisir à Mowgli; et, le soir même, -puisqu’il était chargé d’un service public, il se dirigea vers un -cercle de gens qui se réunissaient quotidiennement sur une plate-forme -en maçonnerie à l’ombre d’un grand figuier. C’était le club du -village, et le chef, le veilleur et le barbier, qui savaient tous les -potins de l’endroit, et le vieux Buldeo, le chasseur du village, qui -possédait un <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> mousquet, s’assemblaient et fumaient là. Les singes -bavardaient, perchés sur les branches supérieures, et il y avait -sous la plate-forme un trou où vivait un cobra, auquel on servait une -petite jatte de lait, tous les soirs, parce qu’il était sacré; et les -vieillards, assis autour de l’arbre, causaient et aspiraient leurs gros -houkas jusque très avant dans la nuit. Ils racontaient d’étonnantes -histoires de dieux, d’hommes et de fantômes; et Buldeo en racontait -de plus étonnantes encore sur les habitudes des bêtes dans la jungle, -jusqu’à faire sortir les yeux de la tête aux enfants, assis en dehors -du cercle. La plupart des histoires concernaient des animaux, car, -pour ces villageois, la jungle était toujours à leur porte. Le daim et -le sanglier fouillaient leurs récoltes, et de temps en temps le tigre -enlevait un homme, au crépuscule, en vue des portes du village.</p> - -<p>Mowgli, qui, naturellement, connaissait un peu les choses dont ils -parlaient, avait besoin de se cacher la figure pour qu’on ne le vît pas -rire, tandis que Buldeo, son mousquet en travers des genoux, passait -d’une histoire merveilleuse à une autre plus merveilleuse encore; et -les épaules de Mowgli en sursautaient.</p> - -<p>Buldeo expliquait maintenant comment le tigre <span class="pagenum" id="Page_115">115</span> qui avait enlevé le -fils de Messua était un tigre-fantôme, un corps habité par l’âme d’un -vieux coquin d’usurier mort quelques années auparavant.</p> - -<p>—Et je sais que cela est vrai, dit-il, parce que Purun Dass boitait -toujours du coup qu’il avait reçu dans une émeute, quand ses livres de -comptes furent brûlés, et le tigre dont je parle boite aussi, car les -traces de ses pattes sont inégales.</p> - -<p>—C’est vrai, c’est vrai, ce doit être la vérité! approuvèrent ensemble -les barbes grises.</p> - -<p>—Toutes vos histoires ne sont-elles que pareilles billevesées, pareils -contes de la lune? dit Mowgli. Ce tigre boite parce qu’il est né -boiteux, comme tout le monde le sait. Et parler de l’âme d’un usurier -dans une bête qui n’a jamais eu le courage d’un chacal, c’est parler -comme un enfant.</p> - -<p>La surprise laissa Buldeo sans parole pendant un moment, et le chef du -village ouvrit de grands yeux.</p> - -<p>—Oh, oh! C’est le marmot de la jungle, n’est-ce pas? dit enfin Buldeo. -Puisque tu es si malin, tu ferais mieux d’apporter sa peau à Khaniwara, -car le gouvernement a mis sa tête à prix pour cent roupies... Mais tu -ferais encore mieux de te taire quand tes aînés parlent!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_116">116</span></p> - -<p>Mowgli se leva pour s’en aller.</p> - -<p>—Toute la soirée, je suis resté là à écouter, jeta-t-il par dessus -son épaule, et, sauf une ou deux fois, Buldeo n’a pas dit un mot de -vrai sur la jungle, qui est à sa porte... Comment croire, alors, aux -histoires de fantômes, de dieux et de lutins qu’il prétend avoir vus?</p> - -<p>—Il est grand temps que ce garçon aille garder les troupeaux!—dit le -chef du village, tandis que Buldeo soufflait et renâclait de colère, à -l’impertinence de Mowgli.</p> - -<p>Selon la coutume de la plupart des villages hindous, quelques jeunes -pâtres emmenaient le bétail et les buffles de bonne heure, le matin, -et les ramenaient à la nuit tombante; et les mêmes bestiaux qui -piétineraient à mort un homme blanc, se laissent battre, bousculer et -ahurir par des enfants dont la tête arrive à peine à la hauteur de leur -museau. Tant que les enfants restent avec les troupeaux, ils sont en -sûreté, car le tigre lui-même n’ose charger le bétail en nombre; mais -s’ils s’écartent pour cueillir des fleurs ou courir après les lézards, -il leur arrive d’être enlevés. Mowgli descendit la rue du village au -point du jour, assis sur le dos de Rama, le grand taureau du troupeau; -et les buffles bleu <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> ardoise, avec leurs longues cornes traînantes -et leurs yeux féroces, se levèrent de leurs étables, un par un, et -le suivirent; et Mowgli, aux enfants qui l’accompagnaient, fit voir -très clairement qu’il était le maître. Il frappa les buffles avec un -long bambou poli, et dit à Kamya, un des garçons, de laisser paître le -bétail tandis qu’il allait en avant avec les buffles, et de prendre -bien garde à ne pas s’éloigner du troupeau.</p> - -<p>Un pâturage indien est tout en rochers, en mottes, en trous et -en petits ravins, parmi lesquels les troupeaux se dispersent et -disparaissent. Les buffles aiment généralement les mares et les -endroits vaseux, où ils se vautrent et se chauffent, dans la boue -chaude, durant des heures. Mowgli les conduisit jusqu’à la lisière -de la plaine, où la Waingunga sortait de la jungle; là, il se laissa -glisser du dos de Rama, et s’en alla en trottant vers un bouquet de -bambous où il trouva Frère Gris.</p> - -<p>—Ah! dit Frère Gris, je suis venu attendre ici bien des jours de -suite. Que signifie ce travail de garder les bestiaux?</p> - -<p>—Un ordre que j’ai reçu, dit Mowgli; je suis pour un temps berger de -village. Quelles nouvelles de Shere Khan?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_118">118</span></p> - -<p>—Il est revenu dans le pays et t’a guetté longtemps par ici. -Maintenant il est reparti, car le gibier est rare. Mais il veut te tuer.</p> - -<p>—Très bien, fit Mowgli. Aussi longtemps qu’il sera loin, viens -t’asseoir sur ce rocher, toi ou l’un de tes frères, de façon que je -puisse vous voir en sortant du village. Quand il reviendra, attends-moi -dans le ravin proche de l’arbre <i>dhâk</i>, au milieu de la plaine. Il -n’est pas nécessaire de courir dans la gueule de Shere Khan.</p> - -<p>Puis Mowgli choisit une place à l’ombre, se coucha et dormit pendant -que les buffles paissaient autour de lui. La garde des troupeaux, dans -l’Inde, est un des métiers les plus paresseux du monde. Le bétail -change de place et broute, puis se couche et change de place encore, -sans mugir presque jamais. Il grogne seulement. Quant aux buffles, ils -disent rarement quelque chose, mais entrent l’un après l’autre dans les -mares bourbeuses, s’enfoncent dans la boue jusqu’à ce que leurs mufles -et leurs grands yeux bleu faïence se montrent seuls à la surface, -et là, ils restent immobiles comme des blocs. Le soleil fait vibrer -les rochers dans la chaleur de l’atmosphère, et les petits bergers -entendent un vautour—jamais plus—siffler <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> presque hors de vue -au-dessus de leur tête; et ils savent que s’ils mouraient, ou si une -vache mourait, ce vautour descendrait en balayant l’air, que le plus -proche vautour, à des milles plus loin, le verrait tomber et suivrait, -et ainsi de suite, de proche en proche, et qu’avant même qu’ils fussent -morts il y aurait là une vingtaine de vautours affamés venus de nulle -part. Tantôt ils dorment, veillent, se rendorment; ils tressent de -petits paniers d’herbe sèche et y mettent des sauterelles, ou attrapent -deux <i>mantes religieuses</i> pour les faire battre; ils enfilent en -colliers des noix de jungle rouges et noires, guettent le lézard qui -se chauffe sur la roche, ou le serpent à la poursuite d’une grenouille -près des fondrières. Tantôt ils chantent de longues, longues chansons -avec de bizarres trilles indigènes à la chute des phrases, et le jour -leur semble plus long qu’à la plupart des hommes la vie entière; -parfois ils élèvent un château de boue avec des figurines d’hommes, -de chevaux, de buffles, modelées en boue également, et placent des -roseaux dans la main des hommes, et prétendent que ce sont des rois -avec leurs armées, ou des dieux qu’il faut adorer. Puis, le soir vient, -les enfants rassemblent les bêtes en criant, les buffles s’arrachent -de <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> la boue gluante avec un bruit semblable à des coups de fusil -partant l’un après l’autre, et tous prennent la file à travers la -plaine grise pour retourner vers les lumières qui scintillent là-bas, -au village.</p> - -<p>Chaque jour, Mowgli conduisait les buffles à leurs marécages, et -chaque jour il voyait le dos de Frère Gris à un mille et demi dans -la plaine—il savait ainsi que Shere Khan n’était pas de retour—et, -chaque jour, il se couchait sur l’herbe, écoutant les rumeurs qui -s’élevaient autour de lui, et rêvant aux anciens jours dans la jungle. -Shere Khan aurait fait un faux pas de sa patte boiteuse, là-haut dans -les jungles, au bord de la Waingunga, que Mowgli l’eût entendu par ces -longues matinées silencieuses.</p> - -<p>Un jour enfin, il ne vit pas Frère Gris au poste convenu. Il rit et -dirigea ses buffles vers le ravin proche de l’arbre <i>dhâk</i>, lequel -était tout couvert de fleurs d’un rouge doré. Là se tenait Frère Gris, -chaque poil du dos hérissé.</p> - -<p>—Il s’est caché pendant un mois pour te mettre hors de tes gardes. Il -a traversé les champs, la nuit dernière, avec Tabaqui, et suivi ta voie -chaude, fit le Loup haletant.</p> - -<p>Mowgli fronça les sourcils:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_121">121</span></p> - -<p>—Je n’ai pas peur de Shere Khan, mais Tabaqui sait plus d’un tour!</p> - -<p>—N’aie pas peur,—dit Frère Gris, en se passant légèrement la langue -sur les lèvres:—j’ai rencontré Tabaqui au lever du soleil; il enseigne -maintenant sa science aux vautours... Mais il m’a tout raconté, à -moi, avant que je lui casse les reins. Le plan de Shere Khan est de -t’attendre à la barrière du village, ce soir..., de t’attendre, toi, et -personne d’autre. En ce moment, il dort dans le grand ravin desséché de -la Waingunga.</p> - -<p>—A-t-il mangé aujourd’hui, ou chasse-t-il à vide? fit Mowgli.</p> - -<p>Car la réponse, pour lui, signifiait vie ou mort.</p> - -<p>—Il a tué à l’aube... un sanglier..., et il a bu aussi... Souviens-toi -que Shere Khan ne peut jamais rester à jeun, même lorsqu’il s’agit de -sa vengeance.</p> - -<p>—Oh! le fou, le fou! Quel triple enfant cela fait!... Mangé et bu! Et -il se figure que je vais attendre qu’il ait dormi!... A présent, où -est-il couché, là-haut? Si nous étions seulement dix d’entre nous, nous -pourrions en venir à bout tandis qu’il est couché. Mais ces buffles ne -chargeront pas sans l’avoir éventé, et je ne sais pas leur langage. -Pouvons-nous <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> le tourner et trouver sa piste en arrière, de façon -qu’il puissent la sentir?</p> - -<p>—Il a descendu la Waingunga à la nage, de très loin en amont, pour -couper la voie, dit Frère Gris.</p> - -<p>—C’est Tabaqui, j’en suis sûr, qui lui aura donné l’idée! Il n’aurait -jamais inventé cela tout seul.</p> - -<p>Mowgli se tenait pensif, un doigt dans la bouche:</p> - -<p>—Le grand ravin de la Waingunga..., il débouche sur la plaine à moins -d’un demi-mille d’ici. Je peux tourner à travers la jungle, mener le -troupeau jusqu’à l’entrée du ravin, et alors, en redescendant, balayer -tout... mais il s’échappera par l’autre bout. Il nous faut boucher -cette issue. Frère Gris, peux-tu me rendre le service de couper <ins id="correction" title="le le">le</ins> -troupeau en deux?</p> - -<p>—Pas tout seul—peut-être... mais j’ai amené du renfort, quelqu’un de -malin.</p> - -<p>Frère Gris s’éloigna au trot, et se laissa tomber dans un trou. Alors, -de ce trou se leva une énorme tête grise que Mowgli reconnut bien, et -l’air chaud se remplit du cri le plus désolé de toute la jungle,... le -hurlement de chasse d’un loup en plein midi.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_123">123</span></p> - -<p>—Akela! Akela! dit Mowgli, en battant des mains. J’aurais dû savoir -que tu ne m’oublierais pas... Nous avons de la besogne sur les bras! -Coupe le troupeau en deux, Akela. Retiens les vaches et les veaux d’une -part, et les taureaux de l’autre avec les buffles de labour.</p> - -<p>Les deux loups traversèrent en courant, de ci de là, comme à la chaîne -des dames, le troupeau qui s’ébroua, leva la tête, et se sépara en deux -masses.</p> - -<p>D’un côté, les vaches, serrées autour de leurs veaux qui se pressaient -au centre, lançaient des regards furieux et piaffaient, prêtes, si -l’un des loups s’était arrêté un moment, à le charger et à l’écraser -sous leurs sabots. De l’autre, les taureaux adultes et les jeunes -s’ébrouaient aussi et frappaient du pied, mais, bien qu’ils parussent -plus imposants, ils étaient beaucoup moins dangereux, car ils n’avaient -pas de veaux à défendre. Six hommes n’auraient pu partager le troupeau -si nettement.</p> - -<p>—Quels ordres? haleta Akela. Ils essaient de se rejoindre.</p> - -<p>Mowgli se hissa sur le dos de Rama:</p> - -<p>—Chasse les taureaux sur la gauche, Akela. Frère Gris, quand nous -serons partis, tiens bon <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> ensemble les vaches, et fais-les remonter -par le débouché du ravin.</p> - -<p>—Jusqu’où? dit Frère Gris, haletant et mordant de droite et de gauche.</p> - -<p>—Jusqu’à ce que les côtés s’élèvent assez pour que Shere Khan ne -puisse les franchir! cria Mowgli. Garde-les là jusqu’à ce que nous -redescendions.</p> - -<p>Les taureaux décampèrent aux aboiements d’Akela, et Frère Gris s’arrêta -en face des vaches. Elles foncèrent sur lui, et il fuit devant elles -jusqu’au débouché du ravin, tandis qu’Akela chassait les taureaux loin -sur la gauche.</p> - -<p>—Bien fait! Un autre temps de galop comme celui-là, et ils sont -joliment lancés... Tout beau, maintenant, tout beau, Akela! Un coup de -dent de trop, et les taureaux chargent.... <i>Hujah!</i> C’est de l’ouvrage -plus sûr que de courre un chevreuil noir. Tu n’aurais pas cru que ces -lourdauds pouvaient aller si vite? cria Mowgli.</p> - -<p>—J’ai... j’en ai chassé aussi dans mon temps,—souffla Akela dans le -nuage de poussière.—Faut-il les rabattre dans la jungle?</p> - -<p>—Oui! Rabats-les bien vite! Rama est fou de rage. Oh! si je pouvais -seulement lui faire comprendre ce que je veux de lui aujourd’hui.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_125">125</span></p> - -<p>Les taureaux furent rabattus sur la droite, cette fois-ci, et se -jetèrent dans le fourré qu’ils enfoncèrent avec fracas. Les autres -petits bergers, qui regardaient, en compagnie de leurs troupeaux, à un -demi-mille plus loin, se précipitèrent vers le village aussi vite que -leurs jambes pouvaient les porter, en criant que les buffles étaient -devenus fous, et s’étaient enfuis. Mais le plan de Mowgli était simple. -Il voulait décrire un grand cercle en remontant, atteindre la tête du -ravin, puis le faire descendre aux taureaux, et prendre Shere Khan -entre eux et les vaches. Il savait qu’après manger et boire le tigre -ne serait pas en état de combattre ou de grimper aux flancs du ravin. -Maintenant il calmait de la voix ses buffles, et Akela, resté loin -en arrière, se contentait de japper de temps en temps pour presser -l’arrière-garde. Cela faisait un vaste, très vaste cercle: ils ne -tenaient pas à serrer le ravin de trop près pour donner déjà l’éveil à -Shere Khan. A la fin, Mowgli parvint à rassembler le troupeau affolé -à l’entrée du ravin, sur une pente gazonnée qui dévalait rapidement -vers le ravin lui-même. De cette hauteur on pouvait voir par-dessus les -cimes des arbres jusqu’à la plaine qui s’étendait en bas; mais ce que -Mowgli regardait, c’étaient <span class="pagenum" id="Page_126">126</span> les flancs du ravin. Il put constater -avec une vive satisfaction qu’ils montaient presque à pic, et que les -vignes et les lianes en tapissant les parois ne donneraient pas prise à -un tigre qui voudrait échapper par là.</p> - -<p>—Laisse-les souffler, Akela, dit-il en levant la main. Ils ne l’ont -pas encore éventé. Laisse-les souffler. Il est temps de s’annoncer à -Shere Khan. Nous tenons la bête au piège.</p> - -<p>Il mit ses mains en porte-voix, héla dans la direction du -ravin—c’était presque la même chose que de héler dans un tunnel—et -les échos bondirent de rocher en rocher.</p> - -<p>Au bout d’un long intervalle répondit le miaulement traînant et endormi -du tigre repu qui s’éveille.</p> - -<p>—Qui appelle? dit Shere Khan.</p> - -<p>Et un magnifique paon s’éleva du ravin, battant des ailes et criant.</p> - -<p>—C’est moi, Mowgli... Voleur de bétail, il est temps de venir au -Rocher du Conseil! En bas... pousse-les en bas, Akela!... En bas, Rama, -en bas!</p> - -<p>Le troupeau hésita un moment au bord de la pente, mais Akela, donnant -de la voix, lança son <span class="pagenum" id="Page_127">127</span> plein hurlement de chasse, et ils se -précipitèrent les uns après les autres absolument comme des steamers -dans un rapide, le sable et les pierres volant autour d’eux. Une fois -partis, il n’y avait plus moyen de s’arrêter, et, avant qu’ils fussent -en plein dans le lit du ravin, Rama éventa Shere Khan et mugit.</p> - -<p>—Ah, ah! dit Mowgli sur son dos. Tu sais maintenant!</p> - -<p>Et le torrent de cornes noires, de mufles écumants, d’yeux fixes, -tourbillonna dans le ravin, absolument comme roulent des rochers en -temps d’inondation, les buffles plus faibles rejetés vers les flancs -du ravin qu’ils balayaient en déchirant les ronces. Ils savaient -maintenant quelle besogne les attendait en avant—la terrible charge -des buffles à laquelle aucun tigre ne peut espérer de résister. Shere -Khan entendit le tonnerre de leurs sabots, se leva et se traîna -lourdement vers le bas du ravin, cherchant de côté et d’autre un moyen -de s’échapper; mais les parois étaient à pic, il lui fallait rester là, -lourd de son repas et de l’eau qu’il avait bue, prêt à tout plutôt qu’à -combattre. Le troupeau plongea dans la mare qu’il venait de quitter, -en faisant retentir l’étroit vallon de ses mugissements, <span class="pagenum" id="Page_128">128</span> Mowgli -entendit des mugissements répondre à l’autre extrémité du ravin, il vit -Shere Khan se retourner (le tigre savait que, dans ce cas désespéré, -mieux valait encore faire tête aux buffles qu’aux vaches avec leurs -veaux); et alors Rama broncha, faillit tomber, continua sa route en -piétinant quelque chose de flasque, puis, les autres taureaux sur les -talons, il pénétra dans le second troupeau avec grand bruit, tandis que -les buffles plus faibles étaient soulevés des quatre pieds au-dessus -du sol par le choc de la rencontre. La charge entraîna dans la plaine -les deux troupeaux renâclant, donnant de la corne et frappant du sabot. -Mowgli attendit le bon moment pour se laisser glisser du dos de Rama, -et cogna de droite et de gauche autour de lui avec son bâton.</p> - -<p>—Vite, Akela! Arrête-les! Sépare-les, ou bien ils vont se battre -ensemble... Emmène-les, Akela... <i>Hai!</i>... Rama! <i>Hai! hai! hai!</i> mes -enfants... Tout doux, maintenant, tout doux! C’est fini.</p> - -<p>Akela et Frère Gris coururent de côté et d’autre en mordillant les -buffles aux jambes, et, bien que le troupeau fît d’abord volte-face -pour charger de nouveau en remontant le ravin, Mowgli parvint à faire -tourner Rama, et les autres le suivirent aux <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> marécages. Il n’y -avait plus besoin de trépigner <ins class="correction" title="Shere-Kan">Shere Khan</ins>. Il était mort et les -vautours arrivaient déjà.</p> - -<p>—Frères, il est mort comme un chien,—dit Mowgli, en cherchant de la -main le couteau qu’il portait toujours dans une gaine suspendue à son -cou maintenant qu’il vivait avec les hommes.—Mais il ne se serait -jamais battu... <i>Wallah!</i> sa peau fera bien sur le Rocher du Conseil. -Il faut nous mettre à la besogne lestement.</p> - -<p>Un enfant élevé parmi les hommes n’aurait jamais rêvé d’écorcher seul -un tigre de dix pieds, mais Mowgli savait mieux que personne comment -tient une peau de bête, et comment elle s’enlève. Toutefois, c’est un -rude travail, et Mowgli tailla, tira, peina pendant une heure, tandis -que les loups le contemplaient, la langue pendante, ou s’approchaient -et l’aidaient à tirer quand il l’ordonnait. Tout à coup, une main tomba -sur son épaule; et, levant les yeux, il vit Buldeo avec son mousquet. -Les enfants avaient raconté dans le village la charge des buffles, et -Buldeo était sorti tout en colère, très pressé de corriger Mowgli pour -n’avoir pas pris soin du troupeau. Les loups disparurent dès qu’ils -virent l’homme venir.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_130">130</span></p> - -<p>—Quelle est cette folie? dit Buldeo d’un ton de colère. Et tu te -figures que tu peux écorcher un tigre!.... Où les buffles l’ont-ils -tué?... C’est même le tigre boiteux, et il y a cent roupies pour -sa tête... Bien, bien, nous fermerons les yeux sur la négligence -avec laquelle tu as laissé le troupeau s’échapper; et peut-être te -donnerai-je une des roupies de la récompense quand j’aurai porté la -peau à <ins class="correction" title="Khanhiwara">Khaniwara</ins>.</p> - -<p>Il fouilla dans son pagne, en tira une pierre à fusil et un briquet, -et se baissa pour brûler les moustaches de Shere Khan. La plupart des -chasseurs indigènes ont coutume de brûler les moustaches du tigre pour -empêcher son fantôme de les hanter.</p> - -<p>—Hum! dit Mowgli comme à lui-même, tout en rabattant la peau d’une -des pattes. Ainsi, tu emporteras la peau à Khaniwara pour avoir la -récompense, et tu me donneras peut-être une roupie? Eh bien, j’ai dans -l’idée de garder la peau pour mon compte. Hé, vieil homme, à bas le feu!</p> - -<p>—Quelle est cette façon de parler au chef des chasseurs du village? -Ta chance et la stupidité de tes buffles t’ont aidé à tuer ce gibier. -Le tigre venait de manger: sans cela, il serait maintenant à vingt -<span class="pagenum" id="Page_131">131</span> milles d’ici. Tu ne peux même pas l’écorcher proprement, petit -mendiant, et il faut que ce soit moi, Buldeo, qui me laisse dire: «ne -brûle pas ses moustaches!» Mowgli, je ne te donnerai pas un anna de -la récompense, mais une bonne correction, et voilà tout. Laisse cette -carcasse!</p> - -<p>—Par le taureau qui me racheta! dit Mowgli en attaquant l’épaule, -dois-je rester tout l’après-midi à bavarder avec ce vieux singe? Ici, -Akela! cet homme-là m’assomme!</p> - -<p>Buldeo, encore penché sur la tête de Shere Khan, se trouva soudain -aplati dans l’herbe, un loup gris sur les reins, tandis que Mowgli -continuait à écorcher comme s’il n’y eût eu que lui dans toute l’Inde.</p> - -<p>—Ou-ui, dit-il entre ses dents. Tu as raison, après tout, Buldeo: tu -ne me donneras jamais un anna de la récompense!... Il y a une vieille -querelle entre ce tigre boiteux et moi... une très vieille querelle.... -et j’ai gagné!</p> - -<p>Pour rendre justice à Buldeo, s’il avait eu dix ans de moins et qu’il -eût rencontré Akela dans les bois, il aurait couru la chance d’une -bataille; mais un loup qui obéissait aux ordres d’un enfant, d’un -enfant qui lui-même avait des difficultés personnelles avec des tigres -mangeurs d’hommes, ce n’était <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> pas un animal ordinaire. C’était -de la sorcellerie, de la magie, et de la pire espèce, pensait Buldeo; -et il se demandait si l’amulette qu’il avait au cou suffirait à le -protéger. Il restait là sans bouger d’une ligne, s’attendant, chaque -minute, à voir Mowgli lui-même se changer en tigre.</p> - -<p>—Maharajah! Grand roi! murmura-t-il enfin d’un ton embarrassé.</p> - -<p>—Eh bien? dit Mowgli, sans tourner la tête et en ricanant.</p> - -<p>—Je suis un vieil homme. Je ne savais pas que tu fusses rien de plus -qu’un petit berger. Puis-je me lever et partir, ou bien ton serviteur -va-t-il me mettre en pièces?</p> - -<p>—Va, et la paix soit avec toi!... Seulement, une autre fois, ne te -mêle pas de mon gibier... Lâche-le, Akela.</p> - -<p>Buldeo s’en alla clopin-clopant vers le village, aussi vite qu’il -pouvait, regardant par-dessus son épaule, pour le cas où Mowgli se -serait métamorphosé en quelque chose de terrible. A peine arrivé, il -raconta une histoire de magie, d’enchantement et de sorcellerie, qui -décida le prêtre à prendre un air très grave.</p> - -<p>Mowgli continua son travail, mais le jour tombait <span class="pagenum" id="Page_133">133</span> que les loups et -lui n’avaient pas séparé complètement du corps la grande fourrure aux -joyeuses couleurs.</p> - -<p>—Maintenant, il nous faut cacher cela et rentrer les buffles. Aide-moi -à les rassembler, Akela.</p> - -<p>Le troupeau rallié s’ébranla dans le brouillard du crépuscule. En -approchant du village, Mowgli vit des lumières, il entendit souffler -et sonner les conques et les cloches. La moitié du village semblait -l’attendre à la barrière.</p> - -<p>—C’est parce que j’ai tué Shere Khan! se dit-il.</p> - -<p>Mais une grêle de pierres siffla à ses oreilles, et les villageois -crièrent:</p> - -<p>—Sorcier! Fils de loup! Démon de la jungle! Va-t’en! Va-t’en bien -vite, ou le prêtre te rendra à ta forme de loup. Tire, Buldeo, tire!</p> - -<p>Le vieux mousquet partit avec un grand bruit, et un jeune buffle poussa -un mugissement de douleur.</p> - -<p>—Encore de la sorcellerie! crièrent les villageois. Il peut faire -dévier les balles... Buldeo, c’était justement ton buffle.</p> - -<p>—Qu’est ceci maintenant? dit Mowgli affolé, tandis que les pierres -s’abattaient dru autour de lui.</p> - -<p>—Ils sont assez pareils à ceux du clan, tes frères d’ici! dit Akela, -en s’asseyant avec calme. Il me <span class="pagenum" id="Page_134">134</span> paraît que si les balles veulent -dire quelque chose, on a envie de te chasser.</p> - -<p>—Loup! Petit de loup! Va-t’en! cria le prêtre, en agitant un brin de -la plante sacrée appelée <i>tulsi</i>.</p> - -<p>—Encore? L’autre fois, c’était parce que j’étais un homme. Cette fois, -c’est parce que je suis un loup. Allons-nous-en, Akela.</p> - -<p>Une femme—c’était Messua—courut vers le troupeau, et pleura:</p> - -<p>—Oh! mon fils, mon fils! Ils disent que tu es un sorcier qui peut se -changer en bête à volonté. Je ne le crois pas, mais va-t’en, ou ils -vont te tuer. Buldeo dit que tu es un magicien, mais moi, je sais que -tu as vengé la mort de Nathoo.</p> - -<p>—Reviens, Messua! cria la foule. Reviens ou l’on va te lapider!</p> - -<p>Mowgli se mit à rire, d’un vilain petit rire sec: une pierre venait de -l’atteindre à la bouche:</p> - -<p>—Rentre vite, Messua. C’est une de ces fables ridicules qu’ils -répètent sous le gros arbre, à la tombée de la nuit. Au moins, j’aurai -payé la vie de ton fils. Adieu, et dépêche-toi, car je vais leur -renvoyer le troupeau plus vite que n’arrivent leurs tessons. Je ne suis -pas sorcier, Messua. Adieu!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_135">135</span></p> - -<p>—Maintenant, encore un effort. Akela,—cria-t-il. Fais rentrer le -troupeau.</p> - -<p>Les buffles n’avaient pas besoin d’être pressés pour regagner le -village. Au premier hurlement d’Akela, ils chargèrent comme une trombe -à travers la barrière, dispersant la foule de droite et de gauche.</p> - -<p>—Faites votre compte, cria dédaigneusement Mowgli. J’en ai peut-être -volé un. Comptez-les bien, car je ne serai plus jamais berger sur vos -pâturages. Adieu, enfants des hommes, et remerciez Messua de ce que je -ne viens pas avec mes loups vous pourchasser dans votre rue!</p> - -<p>Il fit demi-tour, et s’en fut en compagnie du Loup solitaire; et, comme -il regardait les étoiles, il se sentit heureux.</p> - -<p>—J’en ai assez de dormir dans des trappes, Akela. Prenons la peau de -Shere Khan, et allons-nous-en... Non, nous ne ferons pas de mal au -village, car Messua fut bonne pour moi.</p> - -<p>Quand la lune se leva, inondant la plaine d’une clarté de lait, les -villageois, terrifiés, virent passer au loin Mowgli, avec deux loups -sur les talons et un fardeau sur la tête, à ce trot soutenu des loups -qui dévore les longs milles comme du feu. Alors, ils <span class="pagenum" id="Page_136">136</span> sonnèrent les -cloches du temple et soufflèrent dans les conques plus fort que jamais; -et Messua pleura; et Buldeo broda l’histoire de son aventure dans la -jungle, finissant par raconter que le loup se tenait debout sur ses -jambes de derrière et parlait comme un homme.</p> - -<p class="p2">La lune allait se coucher quand Mowgli et les deux loups arrivèrent à -la colline du Conseil; ils firent halte à la caverne de mère Louve.</p> - -<p>—On m’a chassé du clan des hommes, mère! héla Mowgli, mais je reviens -avec la peau de Shere Khan: j’ai tenu parole.</p> - -<p>Mère Louve sortit d’un pas raide, ses petits derrière elle, et ses yeux -s’allumèrent lorsqu’elle aperçut la peau.</p> - -<p>—Je le lui ait dit, le jour où il fourra sa tête et ses épaules dans -cette caverne, réclamant ta vie, petite grenouille..., je le lui ai -dit, que le chasseur serait chassé. C’est bien fait.</p> - -<p>—Bien fait, petit frère! dit une voix profonde qui venait du fourré. -Nous étions seuls, dans la jungle, sans toi.</p> - -<p>Et Bagheera vint en courant jusqu’aux pieds nus de Mowgli. Ils -escaladèrent ensemble le Rocher <span class="pagenum" id="Page_137">137</span> du Conseil, Mowgli étendit la peau -sur la pierre plate où Akela avait coutume de s’asseoir, et la fixa -au moyen de quatre éclats de bambou; puis Akela se coucha dessus, et -lança le vieil appel au Conseil: «Regardez, regardez bien, ô loups!» -exactement comme il l’avait lancé quand Mowgli fut apporté là pour la -première fois.</p> - -<p>Depuis qu’Akela avait été déposé, le clan était resté sans chef, menant -chasse et bataille selon son bon plaisir. Mais tous, par habitude, -répondirent à l’appel: et quelques-uns boitaient pour être tombés dans -des pièges, et d’autres traînaient une patte fracassée par un coup de -feu, d’autres encore étaient galeux pour avoir mangé des nourritures -immondes, et beaucoup manquaient. Mais ceux qui restaient vinrent au -Rocher du Conseil, et là, ils virent la peau zébrée de Shere Khan -étendue sur la pierre, et les énormes griffes qui pendaient au bout des -pattes vides.</p> - -<p>—Regardez bien, ô loups! Ai-je tenu parole? dit Mowgli.</p> - -<p>Et les loups aboyèrent: Oui. Et l’un d’eux, tout déchiré de blessures, -hurla:</p> - -<p>—O Akela! conduis-nous de nouveau. O toi, petit d’homme! conduis-nous -aussi: nous en avons <span class="pagenum" id="Page_138">138</span> assez, de vivre sans lois, et nous voudrions -bien redevenir le Peuple Libre.</p> - -<p>—Non, ronronna Bagheera, cela ne peut pas être. Quand vous serez -repus, la folie peut vous reprendre. Ce n’est pas pour rien que vous -êtes appelés le Peuple Libre. Vous avez lutté pour la liberté, elle -vous appartient. Mangez-la, ô loups!</p> - -<p>—Le clan des hommes et le clan des loups m’ont repoussé, dit Mowgli. -Maintenant, je chasserai seul dans la jungle.</p> - -<p>—Et nous chasserons avec toi! dirent les quatre louveteaux.</p> - -<p>Mowgli s’en alla, et, dès ce jour, il chassa dans la jungle avec les -quatre petits. Mais il ne fut pas toujours seul, car, au bout de -quelques années, il devint homme et se maria.</p> - -<p>Mais c’est là une histoire pour les grandes personnes.</p> - -<hr class="deco" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_139">139</span></p> - -<div class="subchapter"> - <h3 id="ch_3a">LA CHANSON DE MOWGLI</h3> -</div> - -<div class="quote"> - <p class="center">(<i>Telle qu’il la chanta au Rocher du Conseil lorsqu’il dansa sur la - peau de Shere Khan</i>)</p> - - <p class="p3">C’est la chanson de Mowgli.—Moi, Mowgli, je chante. Que la Jungle - écoute quelles choses j’ai faites:</p> - - <p>Shere Khan dit qu’il tuerait—qu’il tuerait—que près des portes, au - crépuscule, il tuerait Mowgli la Grenouille!</p> - - <p>Il mangea, il but. Bois bien, Shere Khan, quand boiras-tu encore? Dors - et rêve à ta proie.</p> - - <p>Je suis seul dans les pâturages. Viens, Frère Gris! Et toi, Solitaire, - viens, nous chassons la grosse bête ce soir.</p> - - <p>Rassemblez les grands taureaux buffles, les taureaux à la peau bleue, - aux yeux furieux. Menez-les çà et là selon que je l’ordonne. Dors-tu - encore Shere Khan? Debout, oh! debout. Voici que je viens et les - taureaux derrière moi!</p> - - <p>Rama, le roi des buffles, frappa du pied. Eaux de la Waingunga, où - Shere Khan s’en est-il allé?</p> - - <p>Il n’est point Sahi pour creuser des trous, ni Mor le Paon pour voler.</p> - - <p>Il n’est point Mang, la Chauve-Souris, pour se suspendre aux branches.</p> - - <p>Petits bambous qui craquez, dites-moi où il a fui?</p> - - <p><i>Ow!</i> il est là. <i>Ahao!</i> il est là. Sous les pieds de Rama gît le - boiteux. Lève-toi et tue! Voici du gibier; brise le cou des taureaux!</p> - - <p>Chut! il dort. Nous ne l’éveillerons pas, car sa force est très grande. - Les vautours sont descendus pour la voir. Les fourmis noires sont - montées pour la connaître. Il se tient grande assemblée en son honneur.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_140">140</span></p> - - <p><i>Alala!</i> Je n’ai rien pour me vêtir. Les vautours verront que je suis - nu. J’ai honte devant tous ces gens.</p> - - <p>Prête-moi ta robe, Shere Khan. Prête-moi ta gaie robe rayée, que je - puisse aller au Rocher du Conseil.</p> - - <p>Par le taureau qui m’a payé, j’avais fait une promesse—une petite - promesse. Il ne manque que ta robe pour que je tienne parole.</p> - - <p>Couteau en main—le couteau dont se servent les hommes,—avec le - couteau du chasseur je me baisserai pour prendre mon dû.</p> - - <p>Eaux de la Waingunga, Shere Khan me donne sa robe, car il m’aime. Tire, - Frère Gris! Tire Akela! Lourde est la peau de Shere Khan.</p> - - <p>Le clan des Hommes est irrité. Ils jettent des pierres et parlent comme - des enfants. Ma bouche saigne. Laissez-moi partir.</p> - - <p>A travers la nuit, la chaude nuit, courez vite avec moi, mes frères. - Nous quitterons les lumières du village, nous irons vers la lune basse.</p> - - <p>Eaux de la Waingunga, le clan des Hommes m’a chassé. Je ne leur ai - point fait de mal, mais ils avaient peur de moi. Pourquoi?</p> - - <p>Clan des Loups, vous m’avez chassé aussi. La Jungle m’est fermée, les - portes du village aussi. Pourquoi?</p> - - <p>De même que Mang vole entre les bêtes et les oiseaux, de même je vole - entre le village et la Jungle. Pourquoi?</p> - - <p>Je danse sur la peau de Shere Khan, mais mon cœur est très lourd. - Les pierres du village ont frappé ma bouche et l’ont meurtrie. Mais mon - cœur est très léger, car je suis revenu à la Jungle. Pourquoi?</p> - - <p>Ces deux choses se combattent en moi comme les serpents se battent au - printemps. L’eau tombe de mes yeux, et pourtant, je ris. Pourquoi?</p> - - <p>Je suis deux Mowglis, mais la peau de Shere Khan est sous mes pieds. - Toute la Jungle sait que j’ai tué Shere Khan. Regardez, regardez bien, - ô Loups!</p> - - <p><i>Ahae!</i> Mon cœur est lourd de choses que je ne comprends pas.</p> -</div> - -<hr class="page" /> - -<div class="chapter"> - <h2 id="ch_4">LE PHOQUE BLANC</h2> -</div> - -<div class="poetry-container"><span class="pagenum" id="Page_142">142</span> - <div class="poetry"> - <div class="i0">Dors, mon baby, la nuit est derrière nous,</div> - <div class="i0">Et noires sont les eaux qui brillaient si vertes;</div> - <div class="i0">Par-dessus les brisants la lune nous cherche</div> - <div class="i0">Au repos entre leurs seins soyeux et doux.</div> - <div class="i0">Où flot touche flot, fais là ton nid clos,</div> - <div class="i0">Roule ton corps las, mon petit nageur,</div> - <div class="i0">Ni vent, ni requin t’éveille ou <ins class="correction" title="le">te</ins> blesse</div> - <div class="i0">Dormant dans les bras des lents flots berceurs.</div> - </div> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i10">(<i>Berceuse phoque</i>).</div> - </div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_143">143</span></p> - -<p class="p3">Les choses que je vais raconter sont arrivées il y a plusieurs années, -en un lieu appelé Novastoshnah, à la pointe nord-est de l’île de -Saint-Paul, là-bas, là-bas, dans la mer de Behring. Limmershin, le -roitelet d’hiver, m’a raconté l’histoire quand il fut jeté par le -vent dans le gréement d’un steamer en route pour le Japon. Je l’avais -descendu dans ma cabine, réchauffé et nourri durant deux jours, jusqu’à -ce qu’il fût en état de retourner à Saint-Paul. Limmershin est un drôle -de petit oiseau, mais qui sait dire la vérité.</p> - -<p>Personne ne vient à Novastoshnah, hormis pour affaires; et les seules -gens qui aient là des affaires régulières sont les phoques. Ils y -abordent pendant les mois d’été, et c’est par centaines et centaines de -mille qu’on les voit émerger de la froide mer grise; car la grève de -Novastoshnah <span class="pagenum" id="Page_144">144</span> offre plus de commodités aux phoques que nul lieu du -monde. Sea Catch le savait; aussi, chaque printemps, partait-il à la -nage—d’où qu’il se trouvât—fonçant, comme un torpilleur, droit sur -Novastoshnah où il passait un mois à se battre avec ses camarades pour -une bonne place dans les rochers, aussi près de la mer que possible. -Sea Catch avait quinze ans d’âge: c’était un énorme phoque gris, dont -la fourrure sur les épaules ressemblait presque à une crinière, et qui -montrait de longues canines à l’air mauvais. Quand il se soulevait -sur ses nageoires de devant, il dominait le sol de quatre pieds au -moins, et son poids, si quelqu’un eût osé le peser, aurait presque -atteint sept cents livres. Il était tout couvert des cicatrices de ses -furieuses batailles, mais toujours prêt à une bataille de plus. Il -mettait sa tête de côté comme s’il avait peur de regarder son ennemi -en face; mais il la projetait en avant, plus prompt que la foudre, et, -quand les fortes dents étaient fixées dans le cou d’un autre phoque, -l’autre phoque s’en tirait comme il pouvait, mais Sea Catch ne l’y -aidait pas. Pourtant, Sea Catch n’aurait jamais attaqué un phoque déjà -battu, car cela était contre les Lois de la Grève. Tout ce qu’il lui -fallait, c’était son emplacement près <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> de la mer pour y établir -son ménage; mais, comme il se trouvait quarante ou cinquante mille -autres phoques en quête, tous les printemps, de la même chose, les -sifflements, les meuglements, les hurlements et les rauquements qu’on -entendait sur la grève faisaient un terrible concert. D’une petite -colline appelée Hutchinson’s hill, on pouvait découvrir trois milles et -demi de terrain couvert de phoques en train de combattre, et l’écume -se tachetait, sur toute la baie, de têtes de phoques se hâtant vers -la terre pour y prendre leur part de bataille. Ils se battaient dans -les brisants, ils se battaient sur le sable, ils se battaient sur -les basaltes, polis par l’usage, des rochers où s’établissaient les -<i>nurseries</i>, car ils étaient tout aussi stupides et difficiles à vivre -que des hommes. Leurs compagnes n’arrivaient jamais à l’île avant la -fin de mai ou le commencement de juin, ne tenant pas à être taillées -en pièces; et les jeunes phoques de deux, trois et quatre ans, qui -n’avaient pas encore commencé la vie de ménage, s’avançaient d’un -demi-mille environ à l’intérieur des terres, à travers les rangs des -combattants, et jouaient sur les dunes par troupeaux et par légions, -effaçant jusqu’à la moindre trace de verdure alentour. On les appelait -les <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins>—les <span class="pagenum" id="Page_146">146</span> célibataires—et il y en avait peut-être -deux ou trois cent mille à Novastoshnah seulement.</p> - -<p>Sea Catch venait de livrer son quarante-cinquième combat, un printemps, -quand Matkah, son épouse, la douce et souple Matkah aux yeux -caressants, sortit de la mer. Il la saisit par la peau du cou, la posa -brutalement sur sa réserve, et grogna:</p> - -<p>—En retard comme à l’ordinaire! Où donc avez-vous bien pu aller?</p> - -<p>Sea Catch avait l’habitude de ne rien manger pendant les quatre -mois qu’il demeurait sur les grèves; aussi son humeur était-elle -généralement bourrue. Matkah, trop avisée pour répondre sur le même -ton, regarda autour d’elle et roucoula:</p> - -<p>—Quelle bonne pensée à vous! Vous avez pris le vieil endroit cette -fois encore.</p> - -<p>—Je crois bien que je l’ai pris, dit Sea Catch... Regardez-moi.</p> - -<p>Il était déchiré et saignant en vingt endroits, un œil quasi crevé, -les flancs à l’état de loques.</p> - -<p>—Oh, ces hommes, ces hommes!—dit Matkah en s’éventant avec sa -nageoire postérieure.—Pourquoi ne pouvez-vous être raisonnables, et -convenir <span class="pagenum" id="Page_147">147</span> de vos emplacements avec tranquillité? Tu as l’air de -t’être battu avec Killer Whale.</p> - -<p>—Je n’ai pas fait autre chose que de me battre depuis le milieu -de mai. La grève est encombrée cette année, c’est une honte. J’ai -rencontré au moins cent phoques de Lukannon à la recherche d’un logis. -Pourquoi les gens ne restent-ils pas chez eux?</p> - -<p>—J’ai souvent pensé que nous serions beaucoup plus heureux si nous -abordions à Otter Island au lieu de cet endroit encombré, dit Matkah.</p> - -<p>—Bah! les <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins> seuls vont à Otter Island. Si nous y -allions, on dirait que nous avons peur. Il y a des apparences à garder, -ma chère.</p> - -<p>Sea Catch enfonça fièrement sa tête entre ses fortes épaules et fit -semblant de dormir quelques minutes, mais d’un œil seulement, car il -se tenait strictement sur ses gardes en vue d’une bataille possible.</p> - -<p>Maintenant que tous les phoques et leurs femmes étaient à terre, on -pouvait entendre leur clameur à plusieurs milles au large, au-dessus -des plus bruyantes tempêtes. Au plus bas mot, il y avait bien un -million de phoques sur la grève... vieux phoques, mères phoques, petits -phoques, et <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins>... <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> combattant, se roulant, bêlant, -rampant et jouant ensemble, descendant à la mer et en revenant en -troupes et en régiments, couvrant chaque pied de terrain aussi loin -que l’œil pouvait atteindre, partant par brigades en escarmouches -à travers le brouillard. Il fait presque toujours du brouillard à -Novastoshnah, sauf quand le soleil paraît pour donner à toutes choses, -l’espace d’un instant, des aspects de perle et d’arc-en-ciel.</p> - -<p>Kotick, le baby de Matkah, naquit au milieu de cette confusion. Il -était tout en tête et en épaules, avec de pâles yeux bleus couleur -d’eau, comme sont les tout petits phoques; mais il y avait quelque -chose dans la teinte de son pelage qui le fit regarder de très près par -sa mère.</p> - -<p>—Sea Catch, dit-elle enfin, notre baby va être blanc!</p> - -<p>—Coquilles vides et goémon sec, éternua Sea Catch, il n’y a jamais eu -au monde rien qui ressemblât à un phoque blanc.</p> - -<p>—Ce n’est pas ma faute, dit Matkah; il y en aura un maintenant.</p> - -<p>Et elle chanta à mi-voix la lente chanson que toutes les mères phoques -chantent à leurs babies:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_149">149</span></p> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="i0">Ne nage pas avant d’avoir six semaines</div> - <div class="i0">Ou ta tête sera coulée par tes talons,</div> - <div class="i0">Et moussons d’été, requins et baleines</div> - <div class="i0">Sont mauvais pour les bébés phoques.</div> - </div> - - <div class="stanza"> - <div class="i0">Mauvais pour les bébés phoques, mon rat,</div> - <div class="i0">Plus mauvais que rien ne peut l’être.</div> - <div class="i2">Mais barbote et deviens fort,</div> - <div class="i2">Et tu n’auras jamais tort,</div> - <div class="i2">Libre enfant de la mer ouverte!</div> - </div> - </div> -</div> - -<p>Naturellement, le petit bonhomme ne comprenait pas tout d’abord les -paroles. Il pagayait et barbotait à côté de sa mère, et apprenait -à débarrasser le terrain quand son père se battait avec un autre -phoque, et que les deux roulaient et rugissaient à travers les rochers -glissants. Matkah allait au large chercher des choses à manger, et le -baby n’était nourri qu’une fois tous les deux jours, mais alors il -mangeait comme quatre et en profitait.</p> - -<p>La première chose qu’il fit, ce fut de ramper vers l’intérieur; là, il -rencontra des dizaines de mille de babies de son âge, et ils jouèrent -ensemble comme de petits chiens, s’endormant sur le sable clair, et se -remettant à jouer. Les vieilles gens des <i>nurseries</i> ne s’en occupaient -pas, les <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins> s’en tenaient à leur propre territoire, et -les babies s’amusaient merveilleusement. Quand Matkah revenait de sa -<span class="pagenum" id="Page_150">150</span> pêche en eau profonde, elle allait droit à leur lieu de récréation -et appelait, comme une brebis appelle son agneau, jusqu’à ce qu’elle -entendit Kotick bêler. Alors, elle se dirigeait vers lui en stricte -ligne droite, cognant de côté et d’autre avec ses nageoires de devant -et jetant les jeunes phoques cul par-dessus tête. Il y avait toujours -quelques centaines de mères en quête de leurs enfants à travers le -terrain des jeux, et les babies avaient grand besoin d’ouvrir l’œil; -mais, comme Matkah disait à Kotick:</p> - -<p>—Tant que tu ne te vautres pas dans l’eau bourbeuse pour y prendre la -gale, tant que tu ne te mets pas de sable sec dans une coupure ou une -éraflure, et tant que tu ne nages pas quand la mer est grosse, aucun -mal ne peut t’arriver ici.</p> - -<p>Les petits phoques ne savent pas mieux nager que les petits enfants, -mais ils ne sont pas heureux jusqu’à ce qu’ils aient appris. La -première fois que Kotick descendit à la mer, une vague l’emporta, lui -fit perdre pied, sa grosse tête s’enfonça, et ses petites nageoires de -derrière se dressèrent en l’air, exactement comme sa mère le lui avait -dit dans la chanson; en effet, si la vague suivante ne l’avait rejeté -vers le bord, il se serait noyé. Après cela, il apprit à rester étendu -dans une flaque de la grève, <span class="pagenum" id="Page_151">151</span> à se laisser tout juste recouvrir par -le flux de chaque vague qui le soulevait, tandis qu’il pagayait, mais -il veillait toujours d’un œil pour voir arriver les grosses vagues -qui peuvent faire mal. Il fut deux semaines à apprendre l’usage de ses -nageoires, et, tout ce temps, il se traîna du rivage dans la mer, de -la mer sur le rivage, toussant, grognant, remontant la grève à plat -ventre, dormant comme un chat sur le sable, puis se remettant à l’eau, -jusqu’à ce qu’enfin il se sentît vraiment en possession de son élément.</p> - -<p>Vous pouvez imaginer quel bon temps, alors, il prit avec ses camarades, -les plongeons sous les lames, les chevauchées sur la crête d’un -brisant, les arrivées à terre avec un éternuement et un plouf, tandis -que la grande vague filait en écumant, très haut sur le rivage; la -joie de se tenir tout droit sur sa queue et de se gratter la tête, -comme font les vieilles gens, ou de jouer à <i>Je suis le Roi du Château</i> -sur les roches glissantes et herbues qui affleuraient juste l’écume. -Parfois il voyait un mince aileron, semblable à l’aileron d’un gros -requin, dérivant au ras du bord, et il savait que c’était la baleine -tueuse, le Grampus, qui mange les jeunes phoques lorsqu’elle peut les -prendre... et Kotick fonçait sur la <span class="pagenum" id="Page_152">152</span> grève comme une flèche, et -l’aileron s’en allait en louvoyant lentement, comme s’il ne cherchait -rien du tout.</p> - -<p>A la fin d’octobre, les phoques commencèrent à quitter Saint-Paul pour -la haute mer, par familles et par tribus; les batailles cessèrent -autour des <i>nurseries</i>; et les <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins> jouaient où bon leur -semblait.</p> - -<p>L’année prochaine, dit Matkah à Kotick, tu seras un <i>holluschickie</i>; -mais, cette année, il faut que tu apprennes à prendre du poisson.</p> - -<p>Ils se mirent tous deux en route à travers le Pacifique, et Matkah -montra à Kotick comment dormir sur le dos, les nageoires proprement -bordées et son petit nez juste hors de l’eau. Il n’y a pas de berceau -plus confortable que la longue houle balancée du Pacifique. Lorsque -Kotick sentit des picotements sur toute la surface de la peau, Matkah -lui dit qu’il connaissait maintenant «le toucher de l’eau», que ces -élancements et ces picotements annonçaient du gros temps en route, et -qu’il fallait nager dur et fuir devant.</p> - -<p>—Avant longtemps, dit-elle, tu sauras vers où nager, mais, pour -l’instant, nous suivrons Sea Pig, car il est très sage.</p> - -<p>Une bande de marsouins plongeait et filait à <span class="pagenum" id="Page_153">153</span> travers l’eau, et le -petit Kotick les suivit de toute sa vitesse.</p> - -<p>—Comment savez-vous où aller? souffla-t-il.</p> - -<p>Le chef de la bande roula son œil blanc et plongea:</p> - -<p>—Ma queue m’élance, jeunesse, dit-il. Cela signifie qu’il y a un -grain derrière nous. Viens, viens! Quand on est au sud de l’Eau Lourde -(il voulait dire l’Équateur) et qu’on éprouve des élancements dans -la queue, cela signifie qu’il y a un orage devant soi et qu’il faut -gouverner nord. Viens, l’eau ne me dit rien de bon par ici.</p> - -<p>Ce fut une des nombreuses choses qu’apprit Kotick, et, chaque jour, il -en apprenait de nouvelles. Matkah lui enseigna à suivre la morue et le -flétan, le long des bancs sous-marins, à extirper les bêtes de rocher -de leur trou parmi les goémons; à longer les épaves à cent brasses sous -l’eau, et à entrer raide comme balle par un hublot pour sortir par -un autre à la suite des poissons; à danser sur le sommet des vagues, -tandis que les éclairs se poursuivaient à travers le ciel, et à saluer -poliment de la nageoire l’albatros à queue tronquée et la frégate, -tandis qu’ils descendaient le vent; à sauter, trois ou quatre pieds -hors de l’eau, comme un dauphin, nageoires au flanc et queue recourbée; -à laisser les <span class="pagenum" id="Page_154">154</span> poissons-volants tranquilles, parce qu’ils sont -tout en arêtes, à happer l’épaule d’une morue à toute vitesse par dix -brasses d’eau, et à ne jamais s’arrêter pour regarder un bateau ou un -navire, mais surtout un canot à rames. Au bout de six mois, ce que -Kotick ignorait encore de la pêche en eau profonde ne valait pas la -peine d’être su; et, tout ce temps, il ne posa pas une fois sur la -terre ferme.</p> - -<p>Un jour, cependant, comme il flottait à moitié endormi dans l’eau tiède -quelque part au large de l’île Juan-Fernandez, il sentit un malaise -et une paresse l’envahir, tout comme les humains lorsqu’ils ont «le -printemps dans les jambes», et il se rappela le bon sable ferme des -grèves de Novastoshnah, à deux mille lieues de là, les jeux de ses -camarades, l’odeur du varech, le cri des phoques et leurs batailles. -A la même minute, il mit le cap au nord, nageant d’aplomb, et comme -il allait, il rencontra des douzaines de ses compagnons, tous à même -destination, qui lui dirent:</p> - -<p>—Salut, Kotick! Cette année nous sommes tous <i>holluschickie</i>, nous -pourrons danser la danse du feu dans les brisants de Lukannon et jouer -sur l’herbe neuve. Mais où as-tu pris cette robe?</p> - -<p>Le pelage de Kotick était presque immaculé maintenant, <span class="pagenum" id="Page_155">155</span> et, -quoiqu’il en fût très fier, il répondit seulement:</p> - -<p>—Nagez vite! J’ai des crampes dans les os, tant il me tarde de revoir -la terre.</p> - -<p>C’est ainsi qu’ils arrivèrent aux grèves où ils étaient nés, et ils -entendirent de loin les vieux phoques, leurs pères, combattre dans la -brume pesante.</p> - -<p>Cette nuit-là, Kotick dansa la «danse du feu» avec les jeunes phoques -de l’année. La mer est pleine de feu, pendant les nuits d’été, -depuis Novastoshnah jusqu’à Lukannon, et chaque phoque laisse un -sillage derrière lui, comme d’huile brûlante, et une flamme brusque -lorsqu’il saute, et les vagues se brisent en grandes zébrures et en -tourbillons phosphorescents. Puis, ils remontèrent à l’intérieur -jusqu’aux terrains des <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins>, se roulèrent du haut en bas -dans les folles avoines nouvelles et se racontèrent des histoires sur -ce qu’ils avaient fait pendant qu’ils étaient à la mer. Ils parlaient -du Pacifique comme des écoliers d’un bois où ils auraient gaulé des -noisettes, et, si quelqu’un les eût compris, il aurait pu, une fois -rentré chez lui, dresser de cet océan une carte comme jamais il n’y en -eut. Les <ins class="correction" title="holluschickie "><i>holluschickies</i></ins> de trois et quatre ans <span class="pagenum" id="Page_156">156</span> dégringolèrent de -Hutchinson’s hill en criant:</p> - -<p>—Place, gosses! La mer est profonde et vous ne savez pas encore tout -ce qu’il y a dedans. Attendez d’avoir doublé le Cap... Eh! petit, où -as-tu pris cet habit?</p> - -<p>—Je ne l’ai pas pris, dit Kotick, il a poussé tout seul. Et, au moment -où il allait rouler son interlocuteur, deux hommes à cheveux noirs, à -faces rougeaudes et plates, sortirent de derrière une dune, et Kotick, -qui n’avait jamais vu d’homme auparavant, toussa et mit la tête basse. -Les <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins> s’ébranlèrent pesamment de quelques mètres, puis -restèrent immobiles à les dévisager stupidement. Les hommes n’étaient -rien moins que Kerick Booterin, le chef des chasseurs de phoques de -l’île, et Patalamon, son fils. Ils venaient d’un petit village à moins -d’un demi-mille des <i>nurseries</i>, et ils étaient en train de décider -quels phoques ils rabattraient vers les abattoirs—car on mène les -phoques tout comme des moutons—afin d’être dans la suite transformés -en jaquettes fourrées.</p> - -<p>—Oh! dit Patalamon. Regarde. Voilà un phoque blanc.</p> - -<p>Kerick Booterin devint presque pâle sous sa couche d’huile et de -fumée,—car il était Aléoute, et les <span class="pagenum" id="Page_157">157</span> Aléoutes ne sont pas des gens -soignés.—Puis il se mit à marmotter une prière.</p> - -<p>—Ne le touche pas, Patalamon. Il n’y a jamais eu de phoque blanc -depuis que je suis né. Peut-être que c’est l’esprit du vieux Zaharrof -qui s’est perdu l’année dernière dans un gros coup de vent.</p> - -<p>—Je passe au large, dit Patalamon. Ça porte malheur... Vous croyez -vraiment que c’est le vieux Zaharrof qui revient? Je lui dois quelque -chose pour des œufs de mouette.</p> - -<p>—Ne le regarde pas, dit Kerick. Rabats cette troupe de quatre-ans. -Les hommes devraient en écorcher deux cents aujourd’hui, mais c’est -le commencement de la saison et ils sont nouveaux à l’ouvrage. Cent -suffiront. Vite!</p> - -<p>Patalamon secoua une paire de castagnettes, formées de deux clavicules -de phoque, devant un troupeau de <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins>, et ceux-ci -s’arrêtèrent net, haletant et soufflant. Puis il s’approcha. Les -phoques se mirent en mouvement, et Kerick les mena vers l’intérieur -sans qu’ils essayassent une fois de rejoindre leurs compagnons. Des -centaines et des centaines de phoques virent emmener les autres, mais -ils continuèrent à jouer comme si de rien n’était. Kotick fut le seul -à faire des questions, et <span class="pagenum" id="Page_158">158</span> aucun de ses camarades ne put rien lui -dire, sinon que les hommes menaient toujours les phoques de cette -manière pendant six semaines ou deux mois chaque année.</p> - -<p>—Je vais les suivre, dit-il.</p> - -<p>Et ses yeux lui sortaient presque hors de la tête, comme il clopinait -derrière le troupeau.</p> - -<p>—Le phoque blanc vient derrière nous, cria Patalamon. C’est la -première fois qu’un phoque est jamais venu aux abattoirs tout seul.</p> - -<p>—Ne regarde pas en arrière, dit Kerick. Je suis sûr maintenant que -c’est l’esprit de Zaharrof!... Il faut que j’en parle au prêtre.</p> - -<p>La distance jusqu’aux abattoirs n’était que d’un demi-mille, mais elle -prit une heure à couvrir, car, si les phoques allaient trop vite, -Kerick savait qu’ils s’échaufferaient et qu’alors leur fourrure s’en -irait par plaques lorsqu’on les écorcherait. De sorte qu’ils allèrent -très lentement, passé <i>Sea Lion’s Neck</i> et passé <i>Webster house</i>, -jusqu’à ce qu’ils atteignissent le saloir situé juste hors de vue -des phoques de la grève. Kotick suivit, haletant et perplexe. Il se -croyait au bout du monde, mais les cris des <i>nurseries</i>, derrière lui, -résonnaient aussi haut que le bruit d’un train dans un tunnel.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_159">159</span></p> - -<p>Enfin, Kerick s’assit sur la mousse, tira une lourde montre d’étain et -laissa le troupeau fraîchir pendant trente minutes... et Kotick pouvait -entendre la rosée du brouillard s’égoutter du bord de son bonnet. Puis -dix ou douze hommes, chacun armé d’une massue doublée de fer et longue -de trois ou quatre pieds, s’approchèrent. Kerick leur désigna un ou -deux individus de la bande qui avaient été mordus par leurs camarades -ou s’étaient échauffés, et les hommes les jetèrent de côté à grands -coups de leurs lourdes bottes faites en peau de gorge de morse. Alors, -Kerick dit:</p> - -<p>—Allez!</p> - -<p>Et les hommes se mirent à assommer les phoques aussi vite qu’ils -pouvaient. Dix minutes plus tard, Kotick ne reconnaissait plus -ses amis, car leurs peaux étaient soulevées du nez aux nageoires -postérieures, arrachées d’un coup sec et jetées à terre en tas.</p> - -<p>C’en était assez pour Kotick. Il fit volte-face et partit au galop—un -phoque peut galoper très vite pour peu de temps—vers la mer, sa petite -moustache naissante toute hérissée d’horreur. A <i>Sea Lion’s Neck</i>, -où les grands lions-de-mer siègent au bord de l’écume, il se jeta, -nageoires par-dessus <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> tête, dans l’eau fraîche et se mit à se -balancer en soupirant misérablement.</p> - -<p>—Qui va là? dit un lion-de-mer, rudement.</p> - -<p>Car, en règle générale, les lions-de-mer s’en tiennent à leur propre -société.</p> - -<p>—<i>Scoochnie! Ochen Scoochnie!</i> Je suis seul, tout seul! dit Kotick. On -est en train de tuer tous les <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins> sur toutes les grèves!</p> - -<p>Le lion-de-mer tourna les yeux vers la terre.</p> - -<p>—Absurde! dit-il, tes amis font autant de bruit que jamais. Tu as dû -voir le vieux Kerick en train de nettoyer une bande. Il y a trente ans -qu’il fait ce métier.</p> - -<p>—C’est horrible,—dit Kotick en s’arc-boutant dans l’eau, tandis -qu’une vague le couvrait, et reprenant l’équilibre d’un coup de -nageoires en hélice qui l’arrêta à trois centimètres d’une déchiqueture -de rocher.</p> - -<p>—Pas mal pour un petit de l’année,—dit le lion-de-mer qui était -à même d’apprécier un bon nageur.—Je suppose qu’à votre point de -vue, c’est en effet assez vilain; mais, vous autres, phoques, comme -vous persistez à venir ici d’année en année, les hommes arrivent -naturellement à le savoir, et si vous ne pouvez pas trouver une île où -les hommes <span class="pagenum" id="Page_161">161</span> ne viennent jamais, vous serez toujours rabattus.</p> - -<p>—N’y a-t-il pas d’île pareille? commença Kotick.</p> - -<p>—J’ai suivi le <i>poltoos</i> (le flétan) pendant vingt années, et je ne -peux pas dire que je l’aie trouvée encore. Mais écoute,... tu sembles -prendre plaisir à causer avec tes supérieurs,... pourquoi ne vas-tu pas -à Walrus Islet parler à Sea Vitch. Il sait peut-être quelque chose. Ne -te presse pas comme cela. C’est une traversée de six milles, et à ta -place je me mettrais à sec et ferais un somme auparavant.</p> - -<p>Kotick jugea l’avis bon; aussi, de retour à sa propre grève, se mit-il -à sec et dormit-il une demi-heure, avec des frissons tout le long -du corps à la manière des phoques. Puis, il mit le cap sur Walrus -Islet, petit plateau bas d’île rocheuse, presque en plein noroit de -Novastoshnah, tout en langues de rochers et en nids de mouettes, où -les morses vivaient entre eux. Il prit terre près du vieux Sea Vitch, -le gros vilain morse, bouffi et dartreux, du Nord Pacifique, au col -épais et aux longues défenses, qui n’a de bonnes manières que lorsqu’il -dort—comme il faisait en ce moment—ses nageoires de derrière baignant -à moitié dans l’écume.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_162">162</span></p> - -<p>—Éveille-toi!—aboya Kotick, car les mouettes menaient grand bruit.</p> - -<p>—Ah! oh! Hmph! Qu’est-ce que c’est? dit Sea Vitch.</p> - -<p>Et il heurta de ses défenses le morse qui était près de lui et -l’éveilla, celui-ci éveilla son voisin, et ainsi de suite jusqu’à ce -qu’ils fussent tous réveillés, écarquillant les yeux dans toutes les -directions, sauf la bonne.</p> - -<p>—Hé! c’est moi,—dit Kotick, pointant dans l’écume, et semblable à une -petite limace blanche.</p> - -<p>—Eh bien! que je sois... écorché! dit Sea Vitch.</p> - -<p>Ils regardèrent tous Kotick, comme vous pouvez imaginer qu’un club -plein de vieux messieurs somnolents regarderaient un petit garçon. -Kotick ne tenait pas à entendre parler davantage d’écorchement ce -jour-là, il en avait vu assez, de sorte qu’il héla:</p> - -<p>—N’y a-t-il pas un lieu où puissent aller les phoques et où les hommes -ne viennent jamais?</p> - -<p>—Débrouille-toi et trouve,—dit Sea Vitch, en fermant les -yeux.—Cours. Nous avons affaire ici.</p> - -<p>Kotick fit son saut de dauphin en l’air et cria de toutes ses forces:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_163">163</span></p> - -<p>—Mangeur de moules! Mangeur de moules! Mangeur de moules!</p> - -<p>Il savait que Sea Vitch n’avait jamais pris un poisson de sa vie, -mais déterrait toujours des coquillages et des algues, quoiqu’il se -prétendît le plus terrible personnage. Naturellement les Chickies, les -Gooverooskies et les Epatkas—Mouettes-Bourgmestres, Mouettes tachetées -et Plongeons—qui cherchent toujours l’occasion d’être impolis, -reprirent le cri, et, comme Limmershin me l’a dit, pendant près de cinq -minutes on n’eût pas entendu un coup de fusil sur Walrus Islet. Toute -la population piaulait et criait:</p> - -<p>—Mangeur de moules! <i>Stareek</i> (vieux homme)! tandis que -<ins class="correction" title="Sea Witch">Sea Vitch</ins> -roulait d’un flanc sur l’autre grognant et toussant.</p> - -<p>—Et maintenant, me le diras-tu? dit Kotick, tout essoufflé.</p> - -<p>—Va demander à Sea Cow, dit Sea Vitch. S’il vit encore, il pourra te -le dire.</p> - -<p>—Comment connaîtrai-je Sea Cow lorsque je le rencontrerai, dit Kotick, -en faisant une embardée pour s’en aller.</p> - -<p>—Il est dans la mer la seule chose plus vilaine que Sea Vitch,—cria -une Mouette-Bourgmestre en <span class="pagenum" id="Page_164">164</span> tournant sous le nez de Sea -Vitch,—plus vilaine et plus mal élevée. <i>Stareek!</i></p> - -<p>Kotick reprit à la nage le chemin de Novastoshnah, laissant crier les -mouettes. Mais il ne trouva à son retour aucune sympathie envers son -humble tentative de découvrir un lieu paisible pour les phoques. On lui -dit que les hommes avaient toujours mené les <i>holluschickies</i>, cela -faisait partie de la besogne quotidienne, et que, s’il n’aimait pas à -voir de vilaines choses, il n’avait qu’à ne pas aller aux abattoirs. -Mais aucun des autres phoques n’avait vu la tuerie et c’est ce qui -faisait la différence entre lui et ses amis. De plus, Kotick était un -phoque blanc.</p> - -<p>—Ce que tu as à faire—dit le vieux Sea Catch, après avoir entendu les -aventures de son fils—c’est à grandir et à devenir un grand phoque -comme ton père, à fonder une <i>nursery</i> sur la plage, et alors, ils te -laisseront la paix. Dans cinq ans d’ici, tu devrais pouvoir te battre -pour ton compte.</p> - -<p>Même la douce Matkah, sa mère, lui dit:</p> - -<p>—Tu ne pourras jamais empêcher les tueries. Va jouer dans la mer, -Kotick.</p> - -<p>Et Kotick s’en alla danser la danse du feu, avec son petit cœur très -gros.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_165">165</span></p> - -<p>Cet automne, il quitta la grève aussitôt qu’il put et se mit seul -en route, à cause d’une idée qu’il avait dans sa tête obstinée. Il -trouverait Sea Cow, si un tel personnage existait dans l’étendue des -mers, et il découvrirait une île paisible avec de bonnes grèves de -sable ferme pour les phoques, où les hommes ne pourraient pas les -atteindre.</p> - -<p>Infatigablement, tout seul, il explora l’océan, du nord au sud du -Pacifique, nageant jusqu’à trois cents milles en un jour et une nuit. -Il lui arriva plus d’aventures qu’on ne peut raconter; c’est tout juste -s’il échappa au Requin tacheté ainsi qu’au Marteau; il rencontra tous -les ruffians sans foi qui vagabondent à travers les mers, et les lourds -poissons polis, et les grands coquillages écarlates et tachetés qui -restent à l’ancre au même endroit des centaines d’années et en tirent -le plus grand orgueil; mais il ne rencontra jamais Sea Cow, et jamais -il ne trouva une île qui lui plût. Si la grève était bonne et dure, -avec une pente douce où les phoques pussent jouer, il y avait toujours -à l’horizon la fumée d’un baleinier en train de bouillir de la graisse, -et Kotick savait ce que cela signifiait. Ou bien il pouvait voir que -les phoques avaient visité l’île autrefois et y avaient été détruits -par des massacres; <span class="pagenum" id="Page_166">166</span> et Kotick savait que là où les hommes sont déjà -venus, ils reviennent toujours.</p> - -<p>Il fit route avec un vieil albatros à queue tronquée, qui lui apprit -que l’île de Kerguélen était l’endroit rêvé pour la paix et le silence, -et lorsque Kotick descendit par là, c’est tout au plus s’il ne se -fracassa pas en miettes contre de mauvaises falaises noires, pendant un -violent orage de grêle accompagné de foudre et de tonnerre. Pourtant, -comme il souquait contre le vent, il put voir que, même là, il y avait -eu jadis une <i>nursery</i> de phoques. Et il en était de même dans toutes -les autres îles qu’il visita.</p> - -<p>Limmershin en énuméra une longue liste, car il disait que Kotick passa -en explorations cinq saisons, avec, chaque année, un repos de quatre -mois à Novastoshnah où les <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins> se moquaient de lui et de -ses îles imaginaires. Il alla aux Gallapagos, un horrible endroit -desséché sous l’Équateur, où il pensa être cuit par le soleil; il -alla aux îles de Géorgie, aux Orcades, à l’île d’Émeraude, à l’île du -Petit-Rossignol, à l’île de Bouvet, aux Crosset, et même à une toute -petite île au sud du cap de Bonne-Espérance. Mais partout le peuple -de la mer lui répétait la même chose. Les phoques étaient <span class="pagenum" id="Page_167">167</span> venus -à ces îles dans les temps, mais les hommes les y avaient massacrés et -détruits. Même, un jour, après avoir nagé des centaines de lieues dans -les eaux du Pacifique, en atteignant un endroit nommé le cap Corientes -(c’était à son retour de l’île de Gough), il trouva sur un rocher -quelques centaines de phoques galeux qui lui dirent que les hommes -venaient là aussi. Cela faillit le désespérer, et il doublait le cap, -en route vers ses grèves natales, quand, sur le chemin du nord, il -aborda dans une île couverte d’arbres verts, où il trouva un vieux... -très vieux phoque qui se mourait. Kotick pêcha pour lui, et lui raconta -tous ses échecs.</p> - -<p>—Maintenant, dit Kotick, je retourne à Novastoshnah, et, si je suis -poussé vers les abattoirs avec les <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins>, je ne m’en soucie -plus.</p> - -<p>Le vieux phoque, au contraire, l’encouragea:</p> - -<p>—Essaie une fois encore. Je suis le dernier de la tribu perdue de -Masafuera, et, aux jours où les hommes nous tuaient par centaines de -mille, il courait une légende sur les grèves au sujet d’un phoque blanc -qui, un jour, descendrait du nord et conduirait le peuple des phoques -à un endroit paisible. Je suis vieux et je ne vivrai pas pour voir -ce <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> jour-là, mais d’autres vivront pour le voir. Essaie une fois -encore.</p> - -<p>Kotick retroussa sa moustache (elle était superbe), et dit:</p> - -<p>—Je suis le seul phoque blanc qui soit jamais né sur les grèves et je -suis le seul phoque, blanc ou noir, qui ait pensé jamais à chercher des -îles nouvelles.</p> - -<p>Cela le réconforta considérablement.</p> - -<p>Quand il revint à Novastoshnah, cet été-là, Matkah, sa mère, le -supplia de se marier et d’établir son ménage, car il n’était plus un -<i>holluschickie</i> mais un <i>sea catch</i> ayant atteint sa pleine croissance, -avec une crinière blanche et frisée sur les épaules, aussi lourd, aussi -grand, aussi courageux que son père.</p> - -<p>—Donnez-moi une autre saison, dit-il. Rappelez-vous, mère, c’est -toujours la septième vague qui remonte la grève le plus haut.</p> - -<p>Coïncidence assez curieuse, il se trouva une phoque qui jugea, comme -lui, qu’elle remettrait son mariage à l’année suivante, et Kotick dansa -la danse du feu avec elle tout le long de la grève de Lukannon, la nuit -qui précéda son départ pour sa dernière croisière. Cette fois, il se -dirigea vers <span class="pagenum" id="Page_169">169</span> l’ouest, car il était tombé sur la piste d’un grand -banc de flétans, et il avait besoin d’au moins cent livres de poisson -par jour pour se tenir en condition. Il les chassa jusqu’à ce qu’il fût -las, puis il se mit en rond et s’endormit dans les creux de la houle -qui bat Copper Island. Il connaissait parfaitement la côte, de sorte -que, vers minuit, en heurtant doucement un lit de varech, il dit:</p> - -<p>—Hum, le flot est fort ce soir!</p> - -<p>Se retournant sous l’eau, il ouvrit lentement les yeux et s’étira. Puis -il sauta comme un chat, en apercevant d’énormes choses qui musaient à -travers l’eau des hauts fonds et broutaient sur les lourdes franges des -varechs.</p> - -<p>—Par les Grands Brisants de Magellan, dit-il dans sa moustache. Qui -donc, de toute la mer profonde, sont ces gens-là?</p> - -<p>Ils ne ressemblaient à rien: morse, lion-de-mer, phoque, ours, -baleine, requin, poisson, pieuvre ou coquillage, que jamais Kotick eût -vu auparavant. Ils avaient de vingt à trente pieds de long, pas de -nageoires postérieures, mais une queue en forme de pelle qui paraissait -taillée dans du cuir mouillé. Leurs têtes étaient les plus ridicules -choses qu’on pût voir, et ils se balançaient sur le <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> bout de -leurs queues en eau profonde lorsqu’ils ne paissaient pas, se saluant -solennellement les uns les autres, et agitant leurs nageoires de devant -comme un gros homme agite des bras trop courts.</p> - -<p>—Ahem! dit Kotick. Bon plaisir, messieurs?</p> - -<p>Les grosses créatures répondirent en dodelinant, et en agitant leurs -nageoires comme le Frog-Foot-man<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>Quand ils se remirent à pâturer, Kotick vit que leur lèvre supérieure -était fendue en deux morceaux, qu’ils pouvaient écarter d’environ un -pied, et rejoindre à nouveau avec un boisseau de goémon dans la fente. -Ils poussaient le varech dans leurs bouches et mâchaient solennellement.</p> - -<p>—Sale manière de manger, dit Kotick.</p> - -<p>Ils dodelinèrent encore, et Kotick commença à perdre patience.</p> - -<p>—Très bien! dit-il. Si vraiment vous possédez une articulation de plus -que les autres dans votre nageoire de devant, ce n’est pas la peine de -faire tant d’embarras. Je vois que vous saluez gracieusement, mais je -voudrais connaître vos noms.</p> - -<p>Les lèvres fendues s’agitèrent et se tordirent; <span class="pagenum" id="Page_171">171</span> les yeux vitreux -et verdâtres s’arrondirent, mais ils ne parlèrent pas.</p> - -<p>—Eh bien, dit Kotick, vous êtes les seules gens que j’aie jamais -rencontrés qui soient plus laids que Sea Vitch... et plus mal léchés.</p> - -<p>Alors, il se souvint en un éclair de ce que la Mouette-Bourgmestre lui -avait crié, quand il n’était qu’un petit de l’année, à Walrus Islet, et -il retomba en arrière dans l’eau: il voyait qu’il avait enfin découvert -Sea Cow!</p> - -<p>Les vaches marines continuaient à mâchonner, à pâturer et à ruminer -dans le varech, et Kotick leur posa des questions dans toutes les -langues qu’il avait ramassées au cours de ses voyages, car le peuple -de la mer parle presque autant de langues que les êtres humains. Mais -les vaches marines ne répondaient pas, car Sea Cow ne sait pas parler. -Il n’a que six os dans le cou au lieu de sept, et on dit, dans la mer, -que c’est cela qui l’empêche de parler, même avec ses semblables; mais, -comme vous le savez, il a une articulation d’extra dans sa nageoire -antérieure, et, en l’agitant de haut en bas et de droite à gauche, -il produit des mouvements qui répondent à une sorte de grossier code -télégraphique.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_172">172</span></p> - -<p>Au lever du jour, la crinière de Kotick se tenait debout toute seule, -et sa patience était partie où vont les crabes morts. Alors, les vaches -marines entreprirent de voyager très lentement du côté du nord, en -s’arrêtant souvent pour tenir d’absurdes conciliabules tout en saluts -grotesques, et Kotick les suivit en se disant:</p> - -<p>—Des gens aussi idiots que cela se seraient fait massacrer depuis -longtemps s’ils n’avaient découvert quelque île sûre, et ce qui est -assez bon pour Sea Cow est assez bon pour Sea Catch... C’est égal, -j’aimerais qu’ils se dépêchent.</p> - -<p>Ce fut un voyage harassant pour Kotick. Le troupeau des vaches marines -ne parcourait jamais plus de quarante ou cinquante milles par jour, -s’arrêtait la nuit pour brouter et suivait la côte tout le temps, -pendant que Kotick nageait autour, par-dessus et par-dessous, mais -sans parvenir à lui faire faire un pas de plus. A mesure qu’elles -avançaient vers le nord, elles tenaient un conseil en saluts toutes -les quelques heures, et Kotick s’était presque rongé la moustache -d’impatience lorsqu’il s’aperçut qu’elles remontaient un courant d’eau -plus chaude. Alors, il se sentit quelque respect pour elles. Une nuit, -elles se laissèrent couler à travers l’eau luisante—couler <span class="pagenum" id="Page_173">173</span> comme -des pierres—et, pour la première fois depuis qu’il les connaissait, -elles se mirent à nager vite. Kotick suivit, étonné de leur allure; -il n’avait jamais rêvé que Sea Cow existât comme nageur. Elles mirent -le cap sur une falaise du rivage, une falaise dont le pied courait -sous l’eau profonde et dans laquelle s’ouvrait un trou noir, par vingt -brasses de profondeur. Ce fut un long, très long parcours, et Kotick -avait grand besoin d’air frais en émergeant du boyau sombre à travers -lequel on l’avait conduit.</p> - -<p>—Par ma perruque,—dit-il, en débouchant en eau libre, à l’autre -extrémité, tout suffoquant et soufflant.—C’est un long plongeon, mais -il en vaut la peine.</p> - -<p>Les vaches marines s’étaient séparées et paissaient paresseusement -sur les bords des plus belles grèves que Kotick eût jamais vues. Il -y avait de longues bandes de rochers, polis par l’usure de l’eau, -s’étendant sur des lieues, exactement adaptés à l’installation de -<i>nurseries</i> phoques; et il y avait en arrière et remontant en pente -douce, des terrains de jeu en sable dur; il y avait des lames pour y -danser, de l’herbe drue pour s’y rouler, des dunes à escalader et à -dégringoler; et, par-dessus tout, <span class="pagenum" id="Page_174">174</span> Kotick connut au toucher de -l’eau, qui ne trompe pas un Sea Catch, que jamais homme n’était venu -dans ces parages. La première chose qu’il fit, ce fut de s’assurer -si la pêche était bonne; puis, il nagea le long des grèves et compta -les délectables îlots bas et sablonneux à demi cachés dans la brume -vagabonde. Au nord, s’étendait une ligne de fonds, d’écueils et de -rochers qui ne permettrait jamais à un navire d’approcher à plus de six -milles du rivage; entre les îles et la terre courait un canal d’eau -profonde où plongeait la falaise perpendiculaire; et, quelque part -au-dessous des falaises, s’ouvrait la bouche du tunnel.</p> - -<p>—C’est un autre Novastoshnah, dit Kotick, mais dix fois mieux. Sea -Cow doit être moins bête que je ne croyais. Les hommes mêmes, s’il y -avait ici des hommes, ne pourraient pas descendre des falaises, et les -récifs, du côté de la mer, réduiraient un navire en charpie. S’il est -un lieu sûr dans la mer, c’est celui-ci.</p> - -<p>Il se prit à penser à celle qui était restée à l’attendre; mais -quoiqu’il eût hâte de rentrer à Novastoshnah, il explora complètement -le nouveau pays, afin d’être en état de répondre à toutes les questions.</p> - -<p>Puis il plongea, reconnut une fois pour toutes <span class="pagenum" id="Page_175">175</span> l’embouchure du -tunnel, et l’enfila dans la direction du sud. Personne autre qu’une -vache marine ou un phoque n’aurait soupçonné l’existence d’une telle -retraite, et, en se retournant vers les falaises, Kotick lui-même -doutait d’y avoir abordé jamais.</p> - -<p>Il mit dix jours à rentrer, quoique sans perdre de temps en route; et, -en prenant terre au-dessus de <i>Sea Lion’s Neck</i>, la première personne -qu’il rencontra fut celle qu’il avait laissée à l’attendre. Elle -comprit par le regard de ses yeux qu’enfin il avait trouvé son île.</p> - -<p>Mais les <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins>, Sea Catch son père lui-même, et tous les -autres phoques se moquèrent de lui quand il leur conta ce qu’il avait -découvert, et un jeune phoque d’à peu près son âge lui dit:</p> - -<p>—Tout cela est bel et bon, Kotick, mais tu ne <ins class="correction" title="va">vas</ins> pas arriver du -diable sait où pour nous y expédier à ta guise. Rappelle-toi que nous -autres, nous venons de nous battre pour nos <i>nurseries</i>, ce que tu n’as -jamais fait. Tu préfères vagabonder à travers la mer.</p> - -<p>Les autres phoques éclatèrent de rire à ces paroles, et le jeune phoque -se mit à hocher la tête de gauche et de droite. Il s’était marié cette -année et en faisait beaucoup d’état.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_176">176</span></p> - -<p>—Pourquoi me battrais-je, puisque je n’ai pas de <i>nursery</i>, dit -Kotick. Je veux seulement vous montrer un endroit où vous serez en -sûreté. A quoi bon se battre?</p> - -<p>—Oh! si tu te dérobes, bien entendu, je n’ai plus rien à dire, fit le -jeune phoque avec un vilain ricanement.</p> - -<p>—Viendras-tu avec moi, si j’ai le dessus? demanda Kotick.</p> - -<p>Et une lueur verte lui traversa les yeux, car il était furieux d’avoir -à se battre.</p> - -<p>—Fort bien, dit le jeune phoque avec légèreté, si tu as le dessus, je -viens.</p> - -<p>Il n’eut pas le temps de changer d’avis, car la tête de Kotick s’était -détendue et ses dents crochaient dans le gras du cou de son adversaire. -Puis, il se rabattit sur ses hanches, et traîna son ennemi le long de -la grève, le secoua et le jeta à terre pour en finir.</p> - -<p>Alors Kotick, s’adressant aux phoques, rugit:</p> - -<p>—J’ai fait de mon mieux pour votre bien, au cours des cinq dernières -saisons. Je vous ai trouvé l’île où vous serez en sécurité. Mais, à -moins d’arracher vos têtes à vos sottes épaules, vous ne me croirez -pas. Eh bien, je vais vous apprendre maintenant. Garde à vous!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_177">177</span></p> - -<p>Limmershin m’a dit que jamais de sa vie—et Limmershin voit dix mille -grands phoques se battre tous les ans—que jamais, dans toute sa petite -vie, il n’avait vu rien de pareil à la charge de Kotick à travers les -<i>nurseries</i>. Il se jeta sur le plus gros Sea Catch qu’il put trouver, -le happa à la gorge, l’étrangla, le cogna et l’assomma, jusqu’à ce que -l’autre poussât le grognement de miséricorde, puis le jeta de côté et -attaqua le suivant. Voyez-vous, Kotick n’avait jamais jeûné quatre mois -durant, selon la coutume annuelle des grands phoques; ses courses en -haute mer l’avaient gardé en parfaite condition, et, par-dessus tout, -il ne s’était jamais encore battu. Toute blanche, sa crinière frisée -se hérissait de colère, ses yeux flamboyaient, ses grandes canines -brillaient: il était splendide à voir. Le vieux Sea Catch, son père, le -vit passer comme une trombe, traînant sur le sable les vieux phoques -grisonnants, comme autant de plies, et culbutant les jeunes dans tous -les sens, et Sea Catch rugit et cria:</p> - -<p>—Il est peut-être fou, mais c’est le meilleur champion des grèves! -N’attaque pas ton père, mon fils! Il est pour toi!</p> - -<p>Kotick rugit pour toute réponse, et le vieux Sea Catch entra dans -la lutte en se dandinant, la moustache <span class="pagenum" id="Page_178">178</span> hérissée, et soufflant -comme une locomotive, tandis que Matkah et la fiancée de Kotick -s’accroupissaient pour suivre le spectacle, et admiraient leurs hommes. -Ce fut une magnifique bataille, car l’un et l’autre se battirent -aussi longtemps qu’il resta un seul phoque à oser lever la tête; et, -lorsqu’il n’en resta plus, ils paradèrent fièrement sur la grève, côte -à côte, en mugissant.</p> - -<p>A la nuit, comme les feux boréaux commençaient à scintiller et à danser -à travers le brouillard, Kotick escalada un rocher nu et contempla les -<i>nurseries</i> dispersées, les phoques meurtris et saignants.</p> - -<p>—Maintenant, dit-il, je vous ai donné la leçon que vous méritiez.</p> - -<p>—Par ma perruque—dit le vieux Sea Catch en se redressant avec -raideur, car il était terriblement courbaturé—Killer Whale ne les -aurait pas plus mal arrangés... Fils, je suis fier de toi... et mieux, -je viendrai, moi, à ton île... si elle existe.</p> - -<p>—Écoutez, lourds pourceaux de la mer. Qui m’accompagne au tunnel de -Sea Cow?... Répondez ou je recommence la leçon, rugit Kotick.</p> - -<p>Il y eut un murmure, pareil au frisselis de la marée, sur toute -l’étendue des grèves.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_179">179</span></p> - -<p>—Nous viendrons, dirent des milliers de voix lasses. Nous suivrons -Kotick, le Phoque Blanc.</p> - -<p>Alors, Kotick enfonça sa tête entre ses épaules et ferma les yeux, -orgueilleusement. Ce n’était plus un phoque blanc, en ce moment, mais -il était rouge de la tête à la queue. Malgré cela, il eût dédaigné de -regarder ou de toucher une seule de ses blessures.</p> - -<p>Une semaine plus tard, lui et son armée (environ un millier de -<ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins> et de vieux phoques pour le moment) partirent vers le -nord, vers le tunnel des Vaches-Marines. Kotick les guidait. Et les -phoques qui demeurèrent à Novastoshnah les traitèrent de fous. Mais, -le printemps suivant, quand ils se retrouvèrent tous parmi les bancs -de pêche du Pacifique, les phoques de Kotick firent de tels récits -des grèves d’au delà le tunnel de Sea Cow, que des phoques de plus en -plus nombreux quittèrent Novastoshnah. Sans doute, cela ne se fit pas -tout de suite, car les phoques ne sont pas des gens fort malins, et il -leur faut du temps pour peser le pour et le contre des choses; mais, -d’année en année, un plus grand nombre d’entre eux s’en allaient de -Novastoshnah, de Lukannon et des autres <i>nurseries</i>, vers les calmes -grèves abritées où Kotick trône tout l’été, <span class="pagenum" id="Page_180">180</span> plus grand chaque -année, plus gros et plus fort pendant que les <ins class="correction" title="holluschickie"><i>holluschickies</i></ins> jouent -autour de lui, en cette mer où nul homme ne vient.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_181">181</span></p> - -<hr class="deco" /> - -<div class="subchapter"> - <h3 id="ch_4a">LUKANNON</h3> -</div> - -<p class="center">(<i>Ceci est une sorte d’hymne national phoque, sur le mode triste.</i>)</p> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="i0">Au matin, j’ai trouvé mes frères (oh! que je suis vieux!)</div> - <div class="i0">Là-bas où la houle d’été rugit aux caps rocheux.</div> - <div class="i0">Leur chœur montant couvre le chant des brisants, et de joie</div> - <div class="i0">Chante, grève de Lukannon, par deux millions de voix!</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="i0"><i>Chantez la lente sieste, au bord de la lagune,</i></div> - <div class="i0"><i>Les escadrons soufflant qui descendent les dunes,</i></div> - <div class="i0"><i>Les danses, aux minuits fouettés de feux marins,</i></div> - <div class="i0"><i>Grève de Lukannon, avant que l’homme vînt!</i></div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="i0">Au matin, j’ai trouvé mes frères (jamais, jamais plus!);</div> - <div class="i0">Ils obscurcissaient le rivage, ils allaient par tribus;</div> - <div class="i0">Du plus loin que portait la voix au large de la mer,</div> - <div class="i0">Nous hélions les bandes en route et leur chantions la terre!</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="i0"><i>Grève de Lukannon... l’avoine aux longs épis,</i></div> - <div class="i0"><i>La brume ruisselante, et lichens en tapis,</i></div> - <div class="i0"><i>Les plateaux de nos jeux et leurs roches usées,</i></div> - <div class="i0"><i>Grève de Lukannon... ô plage où je suis né!</i></div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="i0"><span class="pagenum" id="Page_182">182</span> - Au matin, j’ai trouvé mes frères, tristes, solitaires;</div> - <div class="i0">Qu’on nous fusille dans l’eau, qu’on nous assomme sur terre,</div> - <div class="i0">Que l’homme nous mène au saloir, sot bétail orphelin,</div> - <div class="i0">Pourtant nous chantons Lukannon... avant que l’homme vînt.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="i0"><i>En route, au Sud, au Sud... ô Goverooshka, va,</i></div> - <div class="i0"><i>Dis notre deuil aux Rois des Mers tandis qu’hélas,</i></div> - <div class="i0"><i>Vide bientôt ainsi que l’œuf du requin mort,</i></div> - <div class="i0"><i>Grève de Lukannon, tu nous connais encore!</i></div> - </div> - </div> -</div> - -<hr class="page" /> - -<div class="chapter"> - <h2 id="ch_5">«RIKKI-TIKKI-TAVI»</h2> -</div> - -<div class="poetry-container"><span class="pagenum" id="Page_184">184</span> - <div class="poetry"> - <div class="i0">L’Œil-Rouge à la Peau-Ridée</div> - <div class="i0">Au trou devant lui dardée,</div> - <div class="i0">L’Œil-Rouge a crié très fort:</div> - <div class="i0">Viens danser avec la mort!</div> - <div class="i0">Œil à œil, et tête à tête,</div> - <div class="i1">(<i>En mesure, Nag</i>)</div> - <div class="i0">L’un mort, finira la fête</div> - <div class="i1">(<i>A ta guise, Nag</i>)</div> - <div class="i0">Tour pour tour, et rond pour rond</div> - <div class="i1">(<i>Cours, cache-toi, Nag</i>)</div> - <div class="i0">Manqué!... mort à Chaperon!</div> - <div class="i1">(<i>Malheur à toi, Nag!</i>)</div> - </div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_185">185</span></p> - -<p class="p3">Ceci est l’histoire de la grande guerre que Rikki-tikki-tavi livra -tout seul dans les salles de bain du grand bungalow, au cantonnement -de Segowlee. Darzee, l’oiseau-tailleur, l’aida, et Chuchundra, le -rat-musqué, qui n’ose jamais marcher au milieu du plancher, mais se -glisse toujours le long du mur, lui donna un avis; mais Rikki-tikki fit -la vraie besogne.</p> - -<p>C’était une mangouste. Il rappelait assez un petit chat par la fourrure -et la queue, mais plutôt une belette par la tête et les habitudes. Ses -yeux étaient roses comme le bout de son nez affairé; il pouvait se -gratter partout où il lui plaisait, avec n’importe quelle patte, de -devant ou de derrière, à son choix; il pouvait gonfler sa queue jusqu’à -ce qu’elle ressemblât à un goupillon pour nettoyer les bouteilles, et -son cri de guerre, lorsqu’il louvoyait à travers l’herbe longue, était: -<i>Rikk-tikk-tikki-tikki-tchk!</i></p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_186">186</span></p> - -<p>Un jour, les hautes eaux de l’été l’entraînèrent, hors du terrier où il -vivait avec son père et sa mère, et l’emportèrent, battant des pattes -et gloussant, le long d’un fossé qui bordait une route. Il trouva là -une petite touffe d’herbe qui flottait, et s’y cramponna jusqu’à ce -qu’il perdît le sentiment. Quand il revint à la vie, il gisait au chaud -soleil, au milieu d’une allée de jardin, très mal en point il est vrai, -et un petit garçon disait:</p> - -<p>—C’est une mangouste morte. Faisons-lui un enterrement.</p> - -<p>—Non, dit la mère, prenons-la pour la sécher. Peut-être n’est-elle pas -morte pour de bon.</p> - -<p>Ils l’emportèrent dans la maison, où un homme le prit entre son pouce -et son index, et dit qu’il n’était pas mort, mais seulement à moitié -suffoqué; alors ils l’enveloppèrent dans du coton, l’exposèrent à la -chaleur d’un feu doux,... et Rikki-tikki ouvrit les yeux et éternua.</p> - -<p>—Maintenant,—dit l’homme (c’était un anglais qui venait justement de -s’installer dans le bungalow),—ne l’effrayez pas, et nous allons voir -ce qu’elle va faire.</p> - -<p>C’est la chose la plus difficile du monde que d’effrayer une mangouste, -parce que de la tête à la <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> queue elle est dévorée de curiosité. La -devise de toute la famille est: «Cherche et trouve,» et Rikki-tikki -était une vraie mangouste. Il regarda la bourre de coton, décida que -ce n’était pas bon à manger, courut tout autour de la table, s’assit, -remit sa fourrure en ordre, se gratta, et sauta sur l’épaule du petit -garçon.</p> - -<p>—N’aie pas peur, Teddy, dit son père. C’est sa manière d’entrer en -amitié.</p> - -<p>—Ouch! Elle me chatouille sous le menton,—dit Teddy.</p> - -<p>Rikki-tikki plongea son regard entre le col et le cou du petit garçon, -flaira son oreille, et descendit sur le plancher où il s’assit en se -frottant le nez.</p> - -<p>—Doux Jésus, dit la mère de Teddy, et c’est cela qu’on appelle une -bête sauvage! Je suppose que si elle est à ce point apprivoisée, c’est -que nous avons été bons pour elle.</p> - -<p>—Toutes les mangoustes sont comme cela, dit son mari. Si Teddy ne lui -tire pas la queue ou n’essaie pas de la mettre en cage, elle courra à -travers la maison toute la journée. Donnons-lui quelque chose à manger.</p> - -<p>Ils lui donnèrent un petit morceau de viande crue. Rikki-tikki trouva -cela excellent, et quand il eut <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> fini, il sortit sous la véranda, -s’assit au soleil, et fit bouffer sa fourrure pour la sécher jusqu’aux -racines. Puis, il se sentit mieux.</p> - -<p>—Il y a plus à découvrir dans cette maison, se dit-il, que tous les -gens de ma famille n’en découvriraient pendant toute leur vie. Je -resterai, certes, et trouverai.</p> - -<p>Il employa tout le jour à parcourir la maison. Il se noya presque dans -les tubs, mit son nez dans l’encre sur un bureau, et le brûla au bout -du cigare de l’homme, en grimpant sur ses genoux pour voir comment -on s’y prenait pour écrire. A la tombée de la nuit, il courut dans -la chambre de Teddy pour regarder comment on allumait les lampes à -pétrole; et quand Teddy se mit au lit, Rikki-tikki y grimpa aussi. Mais -c’était un compagnon agité, parce qu’il lui fallait, toute la nuit, se -lever pour répondre à chaque bruit et en trouver la cause. La mère et -le père de Teddy vinrent jeter un dernier coup d’œil à leur petit -garçon, et trouvèrent Rikki-tikki tout éveillé sur l’oreiller.</p> - -<p>—Je n’aime pas cela,—dit la mère de Teddy—il pourrait mordre -l’enfant.</p> - -<p>—Il ne fera rien de pareil, dit le père, Teddy est plus en sûreté avec -cette petite bête que s’il <span class="pagenum" id="Page_189">189</span> avait un braque pour le garder... Si un -serpent entrait dans la chambre maintenant...</p> - -<p>Mais la mère de Teddy ne voulait pas même songer à de pareilles -horreurs.</p> - -<p>De bonne heure, le matin, Rikki-tikki vint au premier déjeuner sous la -véranda, porté sur l’épaule de Teddy; on lui donna une banane et un peu -d’œuf à la coque, et il se laissa prendre sur leurs genoux aux uns -après les autres, parce qu’une mangouste bien élevée espère toujours -devenir à quelque moment une mangouste domestique, et avoir des -chambres pour courir au travers. Or, la mère de Rikki-tikki (elle avait -habité autrefois la maison du général à Segowlee) avait soigneusement -instruit son fils de ce qu’il devait faire si jamais il rencontrait des -hommes blancs.</p> - -<p>Puis, Rikki-tikki sortit dans le jardin pour voir ce qu’il y avait -à voir. C’était un grand jardin, seulement à moitié cultivé, avec -des buissons de roses Maréchal Niel aussi gros que des kiosques, des -citronniers et des orangers, des bouquets de bambous et des fourrés de -hautes herbes. Rikki-tikki se lécha les lèvres.</p> - -<p>—Voilà un splendide terrain de chasse, dit-il.</p> - -<p>A cette pensée, sa queue se hérissa en goupillon, <span class="pagenum" id="Page_190">190</span> et il s’était -mis à courir de haut en bas et de bas en haut du jardin, flairant de -tous côtés, lorsqu’il entendit les voix les plus lamentables sortir -d’un buisson épineux.</p> - -<p>C’était Darzee, l’oiseau-tailleur, et sa femme. Ils avaient fait un -beau nid en rapprochant deux larges feuilles dont ils avaient cousu les -bords avec des fibres, et rempli l’intérieur de coton et de bourres -duveteuses. Le nid se balançait de côté et d’autre, tandis qu’ils -pleuraient, perchés à l’entrée.</p> - -<p>—Qu’est-ce que vous avez? demanda Rikki-tikki.</p> - -<p>—Nous sommes très malheureux, dit Darzee. Un de nos bébés, hier, est -tombé du nid, et Nag l’a mangé.</p> - -<p>—Hum! dit Rikki-tikki, voilà qui est fort triste... Mais je suis -étranger ici. Qui est-ce, Nag?</p> - -<p>Darzee et sa femme, pour toute réponse, se blottirent dans leur -nid, car, de l’épaisseur de l’herbe, au pied du buisson, sortit un -sifflement sourd... un horrible son glacé... qui fit sauter Rikki-tikki -de deux pieds en arrière. Alors, pouce par pouce, s’éleva de l’herbe la -tête au capuchon étendu de Nag, le gros cobra noir, qui avait bien cinq -pieds de long <span class="pagenum" id="Page_191">191</span> de la langue à la queue. Lorsqu’il eut soulevé un -tiers de son corps au-dessus du sol, il resta à se balancer de droite -et de gauche, exactement comme se balance dans le vent une touffe de -pissenlit, et il regarda Rikki-tikki avec ces yeux mauvais du serpent, -qui ne changent jamais d’expression, quelle que soit sa pensée.</p> - -<p>—Qui est-ce, Nag? dit-il. C’est <i>moi</i>, Nag. Le grand Dieu Brahma a -mis sa marque sur tout notre peuple, quand le premier cobra eut étendu -son capuchon pour préserver Brahma du soleil pendant qu’il dormait... -Regarde, et tremble!</p> - -<p>Il étendit plus que jamais son capuchon, et Rikki-tikki vit sur son dos -la marque des lunettes, qui ressemble plus exactement à l’œillet -d’une fermeture d’agrafe.</p> - -<p>Il eut peur une minute; mais il est impossible à une mangouste d’avoir -peur longtemps, et, bien que Rikki-tikki n’eût jamais encore rencontré -de cobra vivant, sa mère l’avait nourri de cobras morts et il savait -bien que la grande affaire de la vie d’une mangouste adulte est de -faire la guerre aux serpents et de les manger. Nag le savait aussi, et, -tout au fond de son cœur glacé, il avait peur.</p> - -<p>—Eh bien,—dit Rikki-tikki, et sa queue se <span class="pagenum" id="Page_192">192</span> gonfla de -nouveau,—marqué ou non, pensez-vous qu’on ait le droit de manger les -petits oiseaux qui tombent des nids?</p> - -<p>Nag réfléchissait et surveillait les moindres mouvements de l’herbe -derrière Rikki-tikki. Il savait qu’une mangouste dans le jardin -signifiait, plus tôt ou plus tard, la mort pour lui et sa famille; mais -il voulait mettre Rikki-tikki hors de ses gardes. Aussi laissa-t-il -retomber un peu sa tête, et la pencha-t-il de côté.</p> - -<p>—Causons, dit-il.... Vous mangez bien des œufs. Pourquoi ne -mangerions-nous pas des oiseaux?</p> - -<p>—Derrière vous!... Regardez derrière-vous! chanta Darzee.</p> - -<p>Rikki-tikki en savait trop pour perdre son temps à ouvrir de grands -yeux. Il sauta en l’air aussi haut qu’il put, et, juste au-dessous de -lui siffla la tête de Nagaina, la mauvaise femme de Nag. Elle avait -rampé par derrière pendant la conversation, afin d’en finir tout de -suite; et Rikki-tikki entendit son sifflement de rage lorsqu’elle vit -son coup manqué. Il retomba presque en travers de son dos, et s’il -avait été une vieille mangouste, il aurait su que c’était alors le -moment de lui briser les reins <span class="pagenum" id="Page_193">193</span> d’un coup de dent; mais il eut -peur du terrible coup de fouet en retour du cobra. Il mordit, il est -vrai, mais pas assez longtemps, et sauta hors de portée de la queue -cinglante, laissant Nagaina meurtrie et furieuse.</p> - -<p>—Méchant, méchant Darzee! dit Nag.</p> - -<p>Et il fouetta l’air aussi haut qu’il pouvait atteindre dans la -direction du nid au milieu du buisson d’épines; mais Darzee l’avait -construit hors de l’atteinte des serpents, et le nid ne fit que se -balancer de côté et d’autre.</p> - -<p>Rikki-tikki sentit ses yeux devenir rouges et brûlants (quand les yeux -d’une mangouste deviennent rouges, elle est en colère), et il s’assit -sur sa queue et ses jambes de derrière comme un petit kanguroo, regarda -tout autour de lui, et claqua des dents de rage. Mais Nag et Nagaina -avaient disparu dans l’herbe. Lorsqu’un serpent manque son coup, il ne -dit jamais rien ni ne laisse rien deviner de ce qu’il a l’intention de -faire ensuite. Rikki-tikki ne se souciait pas de les suivre, car il ne -se sentait pas sûr de venir à bout de deux serpents à la fois. Aussi -trotta-t-il vers l’allée sablée près de la maison, et s’assit-il pour -réfléchir. C’était pour lui une sérieuse affaire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_194">194</span></p> - -<p>Si vous lisez les vieux livres d’histoire naturelle, vous verrez qu’ils -disent que lorsqu’une mangouste combat contre un serpent, et qu’il -lui arrive d’être mordue, elle se sauve pour manger quelque herbe qui -la guérit. Ce n’est pas vrai. La victoire est seulement une affaire -d’œil vif et de pied prompt, détente de serpent contre saut de -mangouste, et, comme aucun œil ne peut suivre le mouvement d’une -tête de serpent lorsqu’elle frappe, il s’agit là d’un prodige plus -étonnant que des herbes magiques n’en pourraient opérer.</p> - -<p>Rikki-tikki savait qu’il était une jeune mangouste, et n’en fut que -plus satisfait d’avoir su éviter si adroitement un coup porté par -derrière. Il en tira de la confiance en lui-même, et lorsque Teddy -descendit en courant le sentier, Rikki-tikki se sentait disposé à être -flatté. Mais, juste au moment où Teddy se penchait, quelque chose se -tortilla un peu dans la poussière, et une toute petite voix dit:</p> - -<p>—Prenez garde, je suis la Mort!</p> - -<p>C’était Karait, le minuscule serpent brun, couleur de sable, qui aime -à se dissimuler dans la poussière. Sa morsure est aussi dangereuse que -celle du cobra; mais il est si petit que personne n’y prend garde, -aussi n’en fait-il que plus de mal.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_195">195</span></p> - -<p>Les yeux de Rikki-tikki devinrent rouges de nouveau, et il remonta en -dansant vers Karait, avec ce balancement particulier et cette marche -ondulante qu’il avait hérités de sa famille. Cela paraît très comique, -mais c’est une allure si parfaitement balancée, qu’à n’importe quel -angle on peut en changer soudain la direction: ce qui, lorsqu’il s’agit -de serpents, est un avantage. Rikki ne s’en rendait pas compte, mais -il faisait là une chose beaucoup plus dangereuse que de combattre Nag: -Karait est si petit et peut se retourner si facilement qu’à moins -que Rikki ne le mordît à la partie supérieure du dos tout près de la -tête, il pouvait, d’un coup en retour, l’atteindre à l’œil ou à la -lèvre. Mais Rikki ne savait pas; ses yeux étaient tout rouges, et il -se balançait d’arrière en avant, cherchant la bonne place à saisir. -Karait s’élança. Rikki sauta de côté et essaya de courir dessus, mais -la méchante petite tête grise et poudreuse siffla à un cheveu de son -épaule, et il lui fallut bondir par-dessus le corps, tandis que la tête -suivait de près ses talons.</p> - -<p>Teddy héla du côté de la maison:</p> - -<p>—Oh, venez voir! Notre mangouste est en train de tuer un serpent.</p> - -<p>Et Rikki-tikki entendit la mère de Teddy pousser <span class="pagenum" id="Page_196">196</span> un cri tandis -que le père se précipitait dehors avec un bâton; mais, dans le temps -qu’il venait, Karait avait poussé une botte imprudente, et Rikki-tikki -avait bondi, sauté sur le dos du serpent, laissé tomber sa tête très -bas entre ses pattes de devant, mordu au dos le plus haut qu’il -pouvait atteindre, et roulé au loin. Cette morsure paralysa Karait, et -Rikki-tikki allait le dévorer en commençant par la queue, suivant la -coutume de sa famille à dîner, lorsqu’il se rappela qu’un repas copieux -appesantit une mangouste, et que, pouvant avoir besoin sur l’heure de -toute sa force et de toute son agilité, il lui fallait rester à jeun. -Il s’en alla prendre un bain de poussière sous des touffes de ricins, -tandis que le père de Teddy frappait le cadavre de Karait.</p> - -<p>—A quoi cela sert-il? pensa Rikki-tikki; j’ai tout terminé.</p> - -<p>Et alors la mère de Teddy le prit dans la poussière, et le serra dans -ses bras, en pleurant qu’il avait sauvé Teddy de la mort; et le père de -Teddy déclara qu’il était une providence; et Teddy regarda tout cela -avec de grands yeux effarés.</p> - -<p>Rikki-tikki se divertissait plutôt de tous ces embarras que -naturellement il ne comprenait pas. La mère de Teddy aurait aussi bien -pu caresser l’enfant <span class="pagenum" id="Page_197">197</span> pour avoir joué dans la poussière. Rikki -s’amusait on ne peut plus.</p> - -<p>Ce soir-là, à dîner, en se promenant de côté et d’autre parmi les -verres sur la table, il lui aurait été facile de se bourrer de bonnes -choses trois fois plus qu’il ne fallait, mais il avait Nag et Nagaina -présents à la mémoire, et bien que ce fût fort agréable d’être flatté -et choyé par la mère de Teddy, et de rester sur l’épaule de Teddy, ses -yeux devenaient rouges de temps en temps, et il partait en son long cri -de guerre: <i>Rikk-tikk-tikki-tikki-tchk!</i></p> - -<p>Teddy l’emmena coucher, et insista pour qu’il dormît sous son menton. -Rikki-tikki était trop bien élevé pour mordre ou égratigner. Mais, -aussitôt que Teddy fut endormi, il s’en alla faire sa ronde de nuit -autour de la maison, et, dans l’obscurité, se heurta, en courant, -contre Chuchundra, le rat-musqué, qui rampait le long du mur.</p> - -<p>Chuchundra est une petite bête au cœur brisé. Il pleurniche et pépie -toute la nuit, en essayant de se remonter le moral pour courir au -milieu des chambres; mais jamais il n’y arrive.</p> - -<p>—Ne me tuez pas,—dit Chuchundra, presque en pleurant.—Rikki-tikki, -ne me tuez pas!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_198">198</span></p> - -<p>—Pensez-vous qu’un tueur de serpents tue des rats musqués? dit -Rikki-tikki avec mépris.</p> - -<p>—Ceux qui tuent les serpents seront tués par les serpents,—dit -Chuchundra, avec plus de douleur que jamais.—Et comment puis-je être -sûr que Nag ne me prendra pas pour vous par quelque nuit sombre?</p> - -<p>—Il n’y a pas le moindre danger, dit Rikki-tikki; car Nag est dans le -jardin, et je sais que vous n’y allez pas.</p> - -<p>—Mon cousin Chua, le rat, m’a raconté..., commença Chuchundra.</p> - -<p>Et alors, il s’arrêta.</p> - -<p>—Vous a raconté quoi?</p> - -<p>—Chut! Nag est partout, Rikki-tikki. Vous auriez dû parler à Chua dans -le jardin.</p> - -<p>—Je ne lui ai pas parlé... Donc, il faut me dire. Vite, Chuchundra, ou -je vais vous mordre!</p> - -<p>Chuchundra s’assit, et pleura au point que les larmes coulaient le long -de ses moustaches.</p> - -<p>—Je suis un très pauvre homme, sanglota-t-il. Je n’ai jamais assez de -courage pour trotter au milieu des chambres... Chut! Je n’ai besoin de -rien vous dire... N’entendez-vous pas, Rikki-tikki?</p> - -<p>Rikki-tikki écouta. La maison était aussi tranquille <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> que possible, -mais il pensa entendre un imperceptible cra-cra... un bruit aussi léger -que celui d’une guêpe marchant sur un carreau de vitre... un grattement -sec d’écailles sur la brique.</p> - -<p>—C’est Nag ou Nagaina, se dit-il, qui est en train de ramper dans le -conduit de la salle de bain... Vous avez raison, Chuchundra, j’aurais -dû parler à Chua.</p> - -<p>Il se glissa dans la salle de bain de Teddy, mais il n’y trouva -personne, puis, dans la salle de bain de la mère de Teddy. Au bas du -mur crépi de plâtre, une brique avait été enlevée pour le passage d’une -conduite d’eau, et, au moment où Rikki-tikki se glissait dans la pièce, -le long de l’espèce de margelle en maçonnerie où la baignoire était -posée, il entendit Nag et Nagaina chuchoter dehors au clair de lune:</p> - -<p>—Quand la maison sera vide,—disait Nagaina à son mari,—il faudra -bien qu’il s’en aille, et alors, nous rentrerons en possession du -jardin. Entrez tout doucement, et souvenez-vous que l’homme qui a tué -Karait est la première personne à mordre. Puis, revenez me dire ce -qu’il en aura été, et nous ferons ensemble la chasse à Rikki-tikki.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_200">200</span></p> - -<p>—Mais êtes-vous sûre qu’il y a quelque <ins class="correction" title="chose gagner">chose à gagner</ins> en tuant les -gens! demanda Nag.</p> - -<p>—Tout à gagner. Quand il n’y avait personne dans le bungalow, -avions-nous une mangouste dans le jardin? Aussi longtemps que le -bungalow est vide, nous sommes roi et reine du jardin; et souvenez-vous -qu’aussitôt que nos œufs seront éclos dans la melonnière... comme -ils peuvent l’être demain... nos enfants auront besoin de place et -tranquillité.</p> - -<p>—Je n’y songeais pas, dit Nag. Je vais y aller, mais il est inutile -de faire la chasse à Rikki-tikki ensuite. Je tuerai l’homme et sa -femme, puis l’enfant si je peux, et partirai tranquillement. Alors, le -bungalow sera vide, et Rikki-tikki s’en ira.</p> - -<p>Rikki-tikki tressaillit tout entier de rage et de haine en entendant -tout cela. Puis il vit la tête de Nag sortir du conduit, suivie des -cinq pieds de long de son corps écailleux et froid. Tout furieux qu’il -fût, il eut cependant très peur en voyant la taille du grand cobra. Nag -se leva, dressa la tête, et regarda dans la salle de bain, à travers -l’obscurité où Rikki-tikki pouvait voir ses yeux étinceler.</p> - -<p>—Si je le tue à cette place maintenant, Nagaina le saura; et, d’un -autre côté, si je lui livre bataille <span class="pagenum" id="Page_201">201</span> ouverte sur le plancher, les -avantages sont pour lui... Que faire? se dit Rikki-tikki.</p> - -<p>Nag ondula deci delà, et Rikki-tikki l’entendit boire dans la plus -grosse jarre qui servait à remplir la baignoire.</p> - -<p>—Voilà qui est bien, dit le serpent. Maintenant, lorsque Karait a été -tué, l’homme avait un bâton. Il peut l’avoir encore; mais, quand il -viendra au bain, le matin, il ne l’aura pas. J’attendrai ici jusqu’à ce -qu’il vienne... Nagaina... m’entendez-vous?... Je vais attendre ici, au -frais, jusqu’au jour.</p> - -<p>Aucune réponse ne vint du dehors, ce qui apprit à Rikki-tikki que -Nagaina était partie. Nag se replia sur lui-même, anneau par anneau, -tout autour du fond bombé de la jarre, et Rikki-tikki se tint -tranquille comme la mort.</p> - -<p>Au bout d’une heure, il commença à se mouvoir, muscle après muscle, -vers la jarre. Nag était endormi, et Rikki-tikki contempla son grand -dos, se demandant quelle serait la meilleure place pour une bonne prise.</p> - -<p>—Si je ne lui brise pas les reins au premier saut, se dit Rikki, il -pourra encore combattre; et... s’il combat... ô Rikki!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_202">202</span></p> - -<p>Il considéra l’épaisseur du cou au-dessous du capuchon, mais c’était -trop pour lui; et une morsure près de la queue ne ferait que mettre Nag -en fureur.</p> - -<p>—Il faut que ce soit à la tête, dit-il enfin; à la tête au-dessus du -capuchon; et, quand une fois je le tiendrai par là, il ne faudra plus -le lâcher.</p> - -<p>Alors, il sauta. La tête reposait un peu en dehors de la jarre, sous -la courbe de sa panse; et, au moment où ses dents crochèrent, Rikki -<ins class="correction" title="s’arcbouta">s’arc-bouta</ins> du dos à la convexité de la cruche d’argile pour clouer la -tête à terre. Cela lui donna une seconde de prise qu’il employa de son -mieux. Puis, il fut cogné de droite et de gauche comme un rat secoué -par un chien—en avant et en arrière sur le plancher, en haut et en -bas, et en rond en grands cercles; mais ses yeux étaient rouges, et il -tenait bon tandis que le corps du serpent cinglait le plancher comme -un fouet de charrue, renversant les ustensiles d’étain, la boîte à -savon, la brosse à friction, et sonnait contre la paroi de métal de la -baignoire. Tout en tenant, il resserrait l’étau de ses mâchoires car -il se sentait sûr d’être assommé, et, pour l’honneur de la famille, il -préférait qu’on le trouvât les dents fermées sur sa proie. Malade de -vertige, <span class="pagenum" id="Page_203">203</span> moulu de coups, les chocs lui semblaient sur le point -de le mettre en pièces, lorsque quelque chose partit comme un coup -de tonnerre juste derrière lui, une rafale brûlante lui fit perdre -connaissance et une flamme lui roussit le poil. L’homme avait été -réveillé par le bruit, et avait déchargé les deux canons de son fusil -sur Nag, juste derrière le capuchon.</p> - -<p>Rikki-tikki, les yeux fermés, continuait à tenir bon, car, maintenant, -il était tout à fait certain d’être mort; mais la tête ne bougeait -plus, et l’homme, ramassant la mangouste, dit:</p> - -<p>—C’est encore la mangouste, Alice; et c’est <i>notre</i> vie que le petit -bonhomme a sauvée maintenant.</p> - -<p>Alors, la mère de Teddy vint, le visage tout blanc, et contempla ce qui -restait de Nag; et Rikki-tikki se traîna jusqu’à la chambre de Teddy, -où il passa presque le reste de la nuit à se secouer délicatement pour -découvrir s’il était vraiment brisé en quarante morceaux, comme il se -l’imaginait.</p> - -<p>Lorsque arriva le matin, il était fort raide, mais très content de ses -hauts faits.</p> - -<p>—Maintenant, j’ai Nagaina à régler, et elle sera pire que cinq Nags; -en outre, qui sait quand les œufs dont elle a parlé vont éclore... -<span class="pagenum" id="Page_204">204</span> Bonté divine!... Il faut que j’aille voir Darzee—dit-il.</p> - -<p>Sans attendre le déjeuner, Rikki-tikki courut au buisson épineux où -Darzee, à pleine voix, chantait un chant de triomphe. La nouvelle de la -mort de Nag avait fait le tour du jardin, car le balayeur avait jeté le -corps sur le fumier.</p> - -<p>—Oh, stupide touffe de plumes, dit Rikki-tikki avec colère. Est-ce le -moment de chanter?</p> - -<p>—Nag est mort... est mort... est mort! chanta Darzee. Le vaillant -Rikki-tikki l’a pris par la tête et a tenu bon. L’homme a apporté -le bâton qui fait <i>boum</i>, et Nag est tombé en deux morceaux! Il ne -recommencera plus à manger mes bébés.</p> - -<p>—Tout cela est assez vrai; mais où est Nagaina?—demanda Rikki-tikki, -en regardant soigneusement autour de lui.</p> - -<p>—Nagaina est venue au conduit de la salle de bain pour appeler Nag, -continua Darzee; et Nag est sorti sur le bout d’un bâton... le balayeur -l’a ramassé au bout d’un bâton, et l’a jeté sur le fumier!... Chantons -le grand Rikki-tikki à l’œil rouge!</p> - -<p>Et Darzee enfla son gosier et chanta.</p> - -<p>—Si je pouvais atteindre à votre nid, je roulerais <span class="pagenum" id="Page_205">205</span> vos bébés -dehors! dit Rikki-tikki. Vous ne savez pas faire les choses en leur -temps. Vous êtes là dans votre nid, suffisamment en sécurité; mais -ici, en bas, c’est pour moi la guerre. Arrêtez-vous pour une minute de -chanter, Darzee.</p> - -<p>—Pour l’amour du grand, du beau Rikki-tikki, je vais m’arrêter, -répondit Darzee... Qu’y a-t-il, ô Tueur du terrible Nag?</p> - -<p>—Pour la troisième fois, où est Nagaina?</p> - -<p>—Sur le fumier, auprès des écuries, menant le deuil de Nag... Glorieux -est Rikki-tikki, le héros aux dents blanches.</p> - -<p>—Au diable mes dents blanches! Avez-vous jamais entendu dire où elle -garde ses œufs?</p> - -<p>—Dans la melonnière, au bout, tout près du mur, à l’endroit où tape -le soleil presque toute la journée. Il y a des semaines qu’elle les a -cachés là.</p> - -<p>—Et vous n’avez jamais pensé que cela valût la peine de me le dire?... -Au bout, tout près du mur, dites-vous?</p> - -<p>—Rikki-tikki... vous n’allez pas manger ses œufs?</p> - -<p>—Pas exactement les manger; non... Darzee, si vous avez un grain de -bon sens, vous allez voler <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> aux écuries, faire semblant d’avoir -l’aile brisée, et laisser Nagaina vous donner la chasse jusqu’à ce -buisson. Il me faut aller à la melonnière, et si j’y allais maintenant, -elle me verrait.</p> - -<p>Darzee était un petit compère dont la cervelle emplumée ne pouvait -tenir plus d’une idée à la fois; et justement parce qu’il savait que -les enfants de Nagaina naissaient dans des œufs, comme les siens, il -ne lui semblait pas, à première vue, qu’il fût juste de les détruire. -Mais sa femme était un oiseau raisonnable, et elle savait que les -œufs de cobra voulaient dire de jeunes cobras un peu plus tard; -aussi s’envola-t-elle du nid, et laissa-t-elle Darzee tenir chaud aux -bébés et continuer sa chanson sur la mort de Nag. Darzee, en quelques -points, ressemblait beaucoup aux hommes.</p> - -<p>Elle voleta près du fumier, sous le nez de Nagaina, et gémit:</p> - -<p>—Oh, j’ai l’aile cassée!... Le petit garçon de la maison m’a jeté une -pierre, et l’a cassée.</p> - -<p>Puis elle se mit à voleter plus désespérément que jamais.</p> - -<p>Nagaina leva la tête, et siffla:</p> - -<p>—C’est vous qui avez averti Rikki-tikki quand <span class="pagenum" id="Page_207">207</span> je voulais le tuer. -Sans mentir, vous avez mal choisi l’endroit pour boiter.</p> - -<p>Et elle se dirigea vers la femme de Darzee en glissant sur la poussière.</p> - -<p>—Le petit garçon l’a cassée d’un coup de pierre!—cria d’une voix -perçante la femme de Darzee.</p> - -<p>—Bon! Ce peut-être de quelque consolation pour vous, quand vous serez -morte, de savoir que je vais régler aussi mes comptes avec le petit -garçon. Mon mari gît sur le fumier ce matin, mais, avant la nuit, le -petit garçon sera étendu très tranquille dans la maison... A quoi bon -courir?... Je suis sûre de vous attraper... Petite sotte, regardez-moi!</p> - -<p>La femme de Darzee en savait trop pour faire une pareille chose. Car -une fois que les yeux d’un oiseau rencontrent ceux d’un serpent, il est -pris d’une telle peur qu’il ne peut plus bouger. La femme de Darzee, en -pépiant douloureusement, continua à voleter, sans quitter le sol, et -Nagaina activa son allure.</p> - -<p>Rikki-tikki les entendit remonter le sentier qui les éloignait des -écuries, et galopa vers l’extrémité de la planche de melons au pied -du mur. Là, dans la chaude litière, au-dessus des melons, il trouva, -habilement cachés, vingt-cinq œufs de la grosseur à <span class="pagenum" id="Page_208">208</span> peu près -des œufs de poule de Bantam, mais avec des peaux blanchâtres en -guise de coquilles.</p> - -<p>—Je ne suis pas arrivé un jour trop tôt, dit-il.</p> - -<p>Car il pouvait voir les jeunes cobras roulés dans l’intérieur de la -peau, et il savait que, dès l’instant où ils sont éclos, ils peuvent -chacun tuer un homme aussi bien qu’une mangouste. Il emporta d’un coup -de dent les bouts des œufs aussi vite qu’il pouvait en prenant soin -d’écraser les jeunes cobras, et en retournant de temps en temps la -litière pour voir s’il n’en avait omis aucun. A la fin, il ne resta -plus que trois œufs, et Rikki-tikki commençait à rire en lui-même, -quand il entendit la femme de Darzee crier à tue-tête:</p> - -<p>—Rikki-tikki, j’ai conduit Nagaina du côté de la maison,... elle est -entrée sous la véranda, et... oh! venez vite... elle veut tuer!</p> - -<p>Rikki-tikki écrasa deux œufs, redégringola au bas de la melonnière -avec le troisième œuf dans sa bouche, et se précipita vers la -véranda aussi vite que ses pattes pouvaient le porter.</p> - -<p>Teddy, sa mère et son père étaient là, devant leur déjeuner du matin. -Mais Rikki-tikki vit qu’ils ne mangeaient rien. Ils se tenaient dans une -immobilité de pierre, et leurs visages étaient blancs. <span class="pagenum" id="Page_209">209</span> Nagaina, -enroulée sur la natte, près de la chaise de Teddy, à distance commode -pour frapper la jambe nue du jeune garçon, se balançait de côté et -d’autre en chantant un chant de triomphe.</p> - -<p>—Fils de l’homme qui a tué Nag, sifflait-elle, reste tranquille... Je -ne suis pas encore prête... Attends un peu... Restez bien immobiles -tous trois!... Si vous bougez, je frappe... et si vous ne bougez pas, -je frappe encore... Oh, insensés, qui avez tué mon Nag!</p> - -<p>Les yeux de Teddy étaient fixés sur son père, et tout ce que son père -pouvait faire était de murmurer:</p> - -<p>—Restez tranquille, Teddy... Il ne faut pas bouger... Teddy, restez -tranquille.</p> - -<p>C’est alors que Rikki-tikki arriva et cria:</p> - -<p>—Retournez-vous, Nagaina; retournez-vous, et en garde!</p> - -<p>—Chaque chose en son temps,—dit-elle, sans remuer les yeux.—Je -réglerai tout à l’heure mon compte avec vous. Regardez vos amis, -Rikki-tikki. Ils sont immobiles et blancs... Ils sont épouvantés... Ils -n’osent bouger... et si vous approchez d’un pas, je frappe.</p> - -<p>—Allez regarder vos œufs, dit Rikki, dans <span class="pagenum" id="Page_210">210</span> la melonnière près -du mur. Allez voir, Nagaina!</p> - -<p>Le grand serpent se retourna à demi, et vit l’œuf sur le sol de la -véranda.</p> - -<p>—Ah... h! Donnez-le-moi, dit-elle.</p> - -<p>Rikki-tikki posa ses pattes de chaque côté de l’œuf, tandis que ses -yeux étaient devenus rouge sang.</p> - -<p>—Quel prix pour un œuf de serpent?... Pour un jeune cobra?... Pour -un jeune roi-cobra?... Pour le dernier... le dernier des derniers de la -couvée? Les fourmis sont en train de manger tous les autres par terre -près des melons.</p> - -<p>Nagaina pirouetta sur elle-même, oubliant tout le reste pour le salut -de l’œuf unique; et Rikki-tikki vit le père de Teddy avancer -rapidement une large main, saisir Teddy par l’épaule, et l’enlever -par-dessus la table et les tasses à thé, à l’abri et hors de portée de -Nagaina.</p> - -<p>—Volée! Volée! Volée! <i>Rikk-tck-tck!</i> gloussa Rikki-tikki triomphant. -L’enfant est sauf, et c’était moi... moi... moi, qui saisis Nag au -capuchon, la nuit dernière, dans la salle de bain.</p> - -<p>Puis il se mit à sauter de tous côtés, des quatre pattes ensemble, -revenant raser le sol de la tête.</p> - -<p>—Il m’a jeté de côté et d’autre, mais il n’a pas <span class="pagenum" id="Page_211">211</span> pu me faire -lâcher prise. Il était mort avant que l’homme l’ait coupé en deux.... -C’est moi qui ai fait cela! <i>Rikki-tikki-tck-tck!</i>... Par ici, Nagaina. -Par ici et battons-nous. Vous ne serez pas longtemps une veuve.</p> - -<p>Nagaina vit qu’elle avait perdu toute chance de tuer Teddy, et l’œuf -gisait entre les pattes de Rikki-tikki:</p> - -<p>—Donnez-moi l’œuf, Rikki-tikki. Donnez-moi le dernier de mes -œufs, et je m’en irai pour ne plus jamais revenir,—dit-elle, en -baissant son capuchon.</p> - -<p>—Oui, vous vous en irez, et vous ne reviendrez plus jamais; car vous -irez sur le fumier rejoindre Nag. En garde, la veuve! L’homme est allé -chercher son fusil! En garde!</p> - -<p>Rikki-tikki bondissait tout autour de Nagaina, en se tenant juste hors -de portée de ses coups, ses petits yeux comme deux braises. Nagaina se -rassembla sur elle-même, et se jeta sur lui. Rikki-tikki fit un saut -en l’air et retomba en arrière. Une fois, une autre, puis encore elle -voulut le frapper, mais à chaque reprise sa tête donnait avec un coup -sourd contre la natte de la véranda, tandis qu’elle se rassemblait sur -elle-même en spirale comme un <span class="pagenum" id="Page_212">212</span> ressort de montre. Puis Rikki-tikki -dansa en cercle pour arriver derrière elle, et Nagaina tourna sur -elle-même pour rester tête à tête avec lui... et le bruissement de sa -queue sur la natte sonnait comme des feuilles sèches emportées par le -vent.</p> - -<p>Rikki-tikki avait oublié l’œuf. Il était encore sous la véranda, -et Nagaina s’en rapprochait peu à peu, jusqu’à ce qu’enfin, tandis -que Rikki-tikki reprenait <ins class="correction" title="baleine">haleine</ins>, elle le saisit dans sa bouche, se -dirigea vers les marches de la véranda, et descendit le sentier comme -une flèche, Rikki-tikki derrière elle.</p> - -<p>Lorsque le cobra court pour sauver sa vie, il prend l’aspect d’une -mèche de fouet qui cinglerait l’encolure d’un cheval. Rikki-tikki -savait qu’il lui fallait la joindre, ou que tout serait à recommencer. -Nagaina filait droit vers les longues herbes, près du buisson épineux, -et, tout en courant, Rikki-tikki entendit Darzee toujours en train -de chanter son absurde petite chanson de triomphe. Mais la femme de -Darzee, plus raisonnable, quitta son nid en voyant arriver Nagaina, -et battit des ailes autour de sa tête. Si Darzee l’avait aidée, ils -auraient pu la faire retourner. Mais Nagaina ne fit que baisser son -capuchon, et continua sa route. <span class="pagenum" id="Page_213">213</span> Toutefois, cet instant de répit -amena Rikki-tikki sur elle, et comme elle plongeait dans le trou de rat -où elle et Nag avaient coutume de vivre, les petites dents blanches -de Rikki-tikki se refermèrent sur sa queue, et il entra derrière -elle.—Or, très peu de mangoustes, quelles que soient leur sagesse et -leur expérience, se soucieraient de suivre un cobra dans son trou.—Il -faisait noir dans le trou; et Rikki-tikki ne pouvait savoir s’il -n’allait pas s’élargir et donner assez de place à Nagaina pour se -retourner et frapper. Il tint bon, avec rage, les pieds écartés pour -faire office de freins sur la pente sombre du tiède et moite terreau. -Puis, l’herbe, autour de la bouche du trou, cessa de s’agiter, et -Darzee dit:</p> - -<p>—C’en est fini de Rikki-tikki! Il nous faut chanter son chant de -mort... Le vaillant Rikki-tikki est mort!... Car Nagaina le tuera -sûrement sous terre.</p> - -<p>C’est pourquoi il se mit à chanter une chanson des plus lugubres, -qu’il improvisa sous le coup de l’émotion. Et, comme il arrivait -précisément à l’endroit le plus touchant, l’herbe frémit de nouveau, et -Rikki-tikki, couvert de terre, se traîna hors du trou, une jambe après -l’autre, en se léchant les <span class="pagenum" id="Page_214">214</span> moustaches. Darzee s’arrêta avec un -petit cri de surprise. Rikki-tikki secoua un peu de la poussière qui -tachait sa fourrure, et éternua.</p> - -<p>—C’est fini, dit-il. La veuve ne reviendra plus jamais.</p> - -<p>Et les fourmis rouges, qui habitent parmi les tiges d’herbe, -l’entendirent, et se mirent à descendre en longues théories pour voir -s’il avait dit vrai.</p> - -<p>Rikki-tikki se pelotonna sur lui-même dans l’herbe, et dormit où il -était... dormit, dormit jusqu’à ce qu’il fût tard dans l’après-midi, -car il avait accompli une dure journée de travail.</p> - -<p>—Maintenant, dit-il, quand il s’éveilla, je vais rentrer à la maison. -Racontez au Chaudronnier, Darzee, pour qu’il le raconte au jardin, que -Nagaina est morte.</p> - -<p>Le Chaudronnier est un oiseau qui fait un bruit absolument semblable au -coup d’un petit marteau sur un vase de cuivre; et s’il fait toujours ce -bruit, c’est qu’il est le crieur public de tout jardin hindou, et qu’il -raconte les nouvelles à ceux qui veulent bien l’entendre.</p> - -<p>Lorsque Rikki-tikki remonta le sentier, il l’entendit préluder les -notes de son «garde-à-vous» comme un de ces petits gongs sur lesquels -on <span class="pagenum" id="Page_215">215</span> annonce le dîner, puis, le monotone «<i>Ding-dong-tock!</i> Nag est -mort... <i>dong!</i> Nagaina est morte! <i>Ding-dong-tock!</i>» A ce signal tous -les oiseaux se mirent à chanter dans le jardin, et les grenouilles -à coasser; car Nag et Nagaina avaient l’habitude de manger les -grenouilles aussi bien que les oiseaux.</p> - -<p>Lorsque Rikki regagna la maison, Teddy et la mère de Teddy (elle avait -encore l’air très pâle, car elle s’était évanouie) et le père de Teddy -sortirent à sa rencontre, et pleurèrent presque d’attendrissement sur -lui. Ce soir-là, il mangea tout ce qu’on lui donna, jusqu’à ne pouvoir -manger davantage, et il alla au lit, porté sur l’épaule de Teddy, où la -mère de Teddy le trouva encore lorsqu’elle vint le revoir plus tard, au -courant de la nuit.</p> - -<p>—Il nous a sauvé la vie et celle de notre fils, dit-elle à son mari. Y -songez-vous?... Il nous a sauvé la vie à tous.</p> - -<p>Rikki-tikki se réveilla en sursaut, car les mangoustes dorment -légèrement.</p> - -<p>—Oh, c’est vous, dit-il. De quoi vous tourmentez-vous? Tous les cobras -sont morts; et s’il en restait..., je suis là.</p> - -<p>Rikki-tikki pouvait à bon droit être fier de lui; <span class="pagenum" id="Page_216">216</span> mais il n’en -devint pas trop fier, et il garda ce jardin, dorénavant, en vraie -mangouste... de la dent et du jarret, si bien que jamais un cobra n’osa -montrer sa tête à l’intérieur des murs.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_217">217</span></p> - -<hr class="deco" /> - -<div class="subchapter"> - <h3 id="ch_5a">L’ODE DE DARZEE</h3> -</div> - -<p class="center">(<i>Chantée en l’honneur de Rikki-tikki-tavi</i>)</p> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i10">Tailleur et chantre je suis,</div> - <div class="i10">Je connais doubles déduits;</div> - <div class="i10">Fier de ma vive chanson,</div> - <div class="i10">Fier de coudre ma maison.</div> - <div class="i0">Dessus, puis dessous, ainsi j’ai tissé ma musique, ainsi ma maison.</div> - <div class="i10">Mère, relève la tête!</div> - <div class="i10">Plus de danger qui nous guette.</div> - <div class="i10">Chante à tes petits encor,</div> - <div class="i10">Morte au jardin gît la mort.</div> - <div class="i0">L’effroi qui dormit sous les roses, dort sur le fumier, inerte et mort.</div> - <div class="i10">Qui donc nous délivre, qui?</div> - <div class="i10">Quel est son nom tout puissant?</div> - <div class="i10">C’est le pur, le grand <i>Rikki</i></div> - <div class="i10"><i>Tikki</i>, dont l’œil est de sang...</div> - <div class="i0"><i>Rikk-tikki-tikki</i>, à l’ivoire en fleur, le chasseur dont l’œil est de sang!</div> - <div class="i10"><span class="pagenum" id="Page_218">218</span>Rendez-lui grâces, oiseaux,</div> - <div class="i10">Avec queue en oriflamme,</div> - <div class="i10">Rossignol, prête des mots...</div> - <div class="i10">Non, car son los me réclame.</div> - <div class="i0">Écoutez, je chante un los à <i>Rikki</i>, ô queue en panache, œil de flamme!..</div> - </div> -</div> - -<p class="center">(<i>Ici Rikki-tikki interrompit, de sorte que le reste de -la chanson est perdu.</i>)</p> - -<hr class="page" /> - -<div class="chapter"> - <h2 id="ch_6">TOOMAI DES ÉLÉPHANTS</h2> -</div> - -<div class="poetry-container"><span class="pagenum" id="Page_220">220</span> - <div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="i0">Je me souviens de qui je fus. J’ai brisé la corde et la chaîne,</div> - <div class="i0">Je me souviens de ma forêt et de ma vigueur ancienne.</div> - <div class="i0">Je ne veux plus vendre mon dos pour une botte de roseaux:</div> - <div class="i0">Je veux retourner à mes pairs, aux gîtes verts des taillis clos.</div> - </div> - <div class="stanza"> - <div class="i0">Je veux m’en aller jusqu’au jour, partir dans le matin nouveau,</div> - <div class="i0">Parmi le pur baiser des vents, la claire caresse de l’eau.</div> - <div class="i0">J’oublierai l’anneau de mon pied, l’entrave qui veut me soumettre;</div> - <div class="i0">Je veux revoir mes vieux amours, les jeux de mes frères sans maître.</div> - </div> - </div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_221">221</span></p> - -<p class="p3">Kala Nag—autrement dit Serpent Noir—avait servi le Gouvernement de -l’Inde, de toutes les manières dont un éléphant peut servir, pendant -quarante-sept années; et, comme il avait au moins vingt ans lorsqu’il -fut pris, cela lui faisait presque soixante-dix ans à cette heure, -l’âge mur des éléphants.</p> - -<p>Il se souvenait d’avoir poussé, un gros bourrelet de cuir attaché -sur le front, pour dégager un canon enlizé dans la boue profonde; -et c’était avant la guerre afghane de 1842, alors qu’il n’avait pas -encore atteint la plénitude de sa force. Sa mère Radha Pyari—Radha -la favorite—qui avait été prise dans la même chasse que lui, n’avait -pas manqué de lui dire, avant que ses petites dents, ses défenses de -lait fussent tombées: «Les éléphants qui ont peur attrapent toujours du -mal»; et Kala <span class="pagenum" id="Page_222">222</span> Nag savait que l’avis était bon, car, la première -fois qu’il vit un obus éclater, il recula en criant, creva une rangée -de faisceaux, et les baïonnettes le piquèrent dans ses parties les plus -tendres. Aussi, avant qu’il eût vingt-cinq ans, était-ce fini pour lui -d’avoir peur, et devint-il par là même l’éléphant le plus aimé et le -mieux soigné qui fût au service du Gouvernement de l’Inde. Il avait -transporté des tentes, douze cents livres de <ins class="correction" title="lentes">tentes</ins>, durant la marche -à travers l’Inde Supérieure; il avait été hissé sur un navire au bout -d’une grue à vapeur; et, après des jours et des jours de traversée, on -lui avait fait porter un mortier sur le dos dans un pays étrange et -rocailleux, très loin de l’Inde; il avait vu l’empereur Théodore étendu -mort dans Magdala; puis, il était revenu par le même steamer, avec -tous les titres, disaient les soldats, à la médaille d’Abyssinie. Il -avait vu ses camarades éléphants mourir de froid, d’épilepsie, de faim -et d’insolation dans un endroit appelé Ali Musjid, dix ans plus tard; -ensuite, il avait été envoyé à des milliers de milles dans le sud pour -traîner et empiler de grosses poutres en bois de teck, aux chantiers de -Moulmein. Là, il avait à moitié tué un jeune éléphant insubordonné qui -voulait esquiver sa juste part de travail. Après cela, <span class="pagenum" id="Page_223">223</span> il avait -quitté le transport des bois de charpente, et on l’avait employé, avec -quelques vingtaines de compagnons dressés à cette besogne, pour aider à -la capture des éléphants sauvages dans les montagnes de Garo.</p> - -<p>Les éléphants! le Gouvernement de l’Inde y veille avec un soin jaloux: -il y a un service tout entier qui ne s’occupe que de les traquer, de -les prendre, de les dompter, et de les envoyer à un bout du pays ou à -l’autre suivant les besoins de l’ouvrage.</p> - -<p>Kala Nag, debout, mesurait dix bons pieds aux épaules; ses défenses -avaient été rognées à cinq pieds, et, pour les empêcher de se fendre, -on avait garni leurs extrémités avec des bandes de cuivre; mais il -savait se servir de ces tronçons mieux qu’aucun éléphant non dressé -de ses vraies défenses aiguës. Quand, après des semaines et des -semaines passées à rabattre avec précaution les éléphants épars dans -les montagnes, les quarante ou cinquante monstres sauvages étaient -poussés dans la dernière enceinte, et que la grosse herse, faite de -troncs d’arbres liés, retombait avec fracas derrière eux, Kala Nag, au -premier commandement, pénétrait dans ce pandemonium de feux et <span class="pagenum" id="Page_224">224</span> -de barrissements (c’était à la nuit close en général, et la lumière -vacillante des torches rendait difficile de juger les distances); il -choisissait dans toute la bande le plus farouche des porte-défenses, -et le martelait et le bousculait jusqu’à le réduire au calme, tandis -que les hommes, montés sur le dos des autres éléphants, jetaient des -nœuds coulants aux plus petits et les attachaient. Il n’y avait -rien, dans l’art de combattre, que Kala Nag, le vieux et sage Serpent -Noir, ne connût: il avait plus d’une fois, dans son temps, soutenu la -charge du tigre blessé, et, sa trompe charnue soigneusement roulée pour -éviter les accidents, il avait frappé de côté dans l’air, d’un rapide -mouvement de tête en coup de faulx, la brute bondissante—un coup de sa -propre invention—l’avait terrassée, et, agenouillé sur elle de tout le -poids de ses genoux énormes, il en avait exprimé la vie avec un râle et -un hurlement; alors, il ne restait plus sur le sol qu’une loque rayée, -ébouriffée, qu’il tirait par la queue.</p> - -<p>—Oui! disait Grand Toomai, son cornac,—le fils de Toomai le Noir qui -l’avait emmené en Abyssinie, et le petit-fils de Toomai des Éléphants -qui l’avait vu prendre,—il n’y a rien au monde que craigne le Serpent -Noir, excepté moi. Il a vu trois <span class="pagenum" id="Page_225">225</span> générations de notre famille le -nourrir et le panser, et il vivra pour en voir quatre.</p> - -<p>—Il a peur de <i>moi</i> aussi!—disait Petit Toomai, en se dressant de -toute sa hauteur, quatre pieds, sans autre vêtement qu’<ins class="correction" title="on">un</ins> lambeau -d’étoffe.</p> - -<p>Il avait dix ans; c’était le fils aîné de Grand Toomai, et, suivant -la coutume, il prendrait la place de son père sur le cou de Kala Nag, -lorsqu’il serait grand lui-même, et manierait le lourd <i>ankus</i> de fer, -l’aiguillon des éléphants, que les mains de son père, de son grand-père -et de son arrière-grand-père avaient poli. Il savait ce qu’il disait; -car il était né à l’ombre de Kala Nag, il avait joué avec le bout de sa -trompe avant de savoir marcher, il l’avait fait descendre à l’eau dès -qu’il avait su marcher, et Kala Nag n’aurait pas eu l’idée de désobéir -à la petite voix perçante qui lui criait ses ordres, plus qu’il -n’aurait eu l’idée de tuer le petit bébé brun, le jour où Grand Toomai -l’apporta sous les défenses de Kala Nag, et lui ordonna de saluer celui -qui serait son maître.</p> - -<p>—Oui, dit Petit Toomai, il a peur de <i>moi</i>.</p> - -<p>Et il marcha à longues enjambées vers Kala Nag, l’appela «vieux -pourceau gras», et lui fit lever les pieds l’un après l’autre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_226">226</span></p> - -<p>—<i>Wah!</i> dit Petit Toomai, tu es un gros éléphant.</p> - -<p>Et il secoua sa tête ébouriffée, en répétant ce que disait son père:</p> - -<p>—Le Gouvernement peut bien payer le prix des éléphants, mais c’est à -nous, <i>mahouts</i>, qu’ils appartiennent. Quand tu seras vieux, Kala Nag, -il viendra quelque riche Rajah qui t’achètera au Gouvernement, à cause -de ta taille et de tes bonnes manières, et tu n’auras plus rien à faire -qu’à porter des boucles d’or à tes oreilles, un dais d’or sur ton dos, -des draperies rouges couvertes d’or sur tes flancs et à marcher en tête -du cortège royal. Alors, je serai assis sur ton cou, ô Kala Nag, un -<i>ankus</i> d’argent à la main, et des hommes courront devant nous, avec -des bâtons dorés, en criant: «Place à l’éléphant du Roi!» Ce sera beau, -Kala Nag, mais pas aussi beau que de chasser dans les jungles.</p> - -<p>—Peuh! dit Grand Toomai, tu n’es qu’un petit garçon et aussi sauvage -qu’un veau de buffle. Cette façon de passer sa vie à courir du haut -en bas des montagnes n’est pas ce qu’il y a de mieux dans le service -du Gouvernement. Je me fais vieux, et je n’aime pas les éléphants -sauvages. Qu’on me donne des lignes à éléphants, en briques, une stalle -par <span class="pagenum" id="Page_227">227</span> bête, des pieux solides pour les amarrer en sûreté, et de -larges routes unies pour les exercer au lieu de ce va-et-vient toujours -en camp volant... Ah! les casernes de Cawnpore avaient du bon. Il y -avait tout près un bazar, et seulement trois heures de travail par jour.</p> - -<p>Petit Toomai se rappela les lignes à éléphants de Cawnpore et ne dit -rien. Il préférait de beaucoup la vie de camp, et détestait ces larges -routes unies, les distributions quotidiennes de foin au magasin à -fourrage, et les longues heures où il n’y avait rien à faire qu’à -surveiller Kala Nag s’agitant sur place dans ses piquets. Ce qu’aimait -Petit Toomai, c’était l’escalade par les chemins enchevêtrés que seul -un éléphant peut prendre, et puis le plongeon dans la vallée, la brève -apparition des éléphants sauvages pâturant à des milles au loin, la -fuite du sanglier et du paon effrayés sous les pieds de Kala Nag, les -chaudes pluies aveuglantes, quand toutes les collines et les vallées -fumaient, les beaux matins pleins de brouillard, quand personne ne -savait où l’on camperait le soir, la poursuite patiente et minutieuse -des éléphants sauvages, et la course folle, les flammes et le tohu-bohu -de la dernière nuit, quand ils venaient se précipiter en torrent à -l’intérieur <span class="pagenum" id="Page_228">228</span> des palissades comme des rochers dans un éboulement, -découvraient l’impossibilité d’en sortir, et se lançaient contre les -poteaux massifs, pour être enfin repoussés par des cris, des torches -flamboyantes et des salves de cartouches à blanc. Là, même un petit -garçon pouvait se rendre utile, et Toomai se rendait aussi utile que -trois petits garçons. Il tenait sa torche et l’agitait, et criait de -son mieux. Mais le vrai bon temps, c’était quand on commençait à faire -sortir les éléphants, quand le <i>keddah</i>, c’est-à-dire la palissade, -ressemblait à un tableau de la fin du monde, et que, ne pouvant plus -s’entendre, les hommes étaient obligés de se faire des signes. Alors -Petit Toomai grimpait sur un des poteaux ébranlés, et il avait l’air -d’un lutin dans la lumière des torches; puis, ses cheveux noirs, -blanchis par le soleil, flottant sur ses épaules, on entendait, à la -première accalmie, les cris aigus d’encouragement qu’il jetait à Kala -Nag, parmi les barrissements et les craquements, le claquement des -cordes, et les grondements des éléphants entravés.</p> - -<p>—<i>Maîl, maîl, Kala Nag!</i> (Allons, allons, Serpent Noir!) <i>Dant do!</i> -(Un bon coup de défense!) <i>Somalo! Somalo!</i> (Attention! Attention!) -<i>Maro! <span class="pagenum" id="Page_229">229</span> Mar!</i> (Frappe, frappe!) Prends garde au poteau! <i>Arre! -Arre! Hai! Hai! Kya-a-ah!</i></p> - -<p>Et le grand combat entre Kala Nag et l’éléphant sauvage roulait çà et -là à travers le <i>keddah</i>, et les vieux preneurs d’éléphants essuyaient -la sueur qui leur inondait les yeux, et trouvaient le temps d’adresser -un signe de tête à Petit Toomai, tout frétillant de joie au sommet du -poteau.</p> - -<p>Il fit plus que de frétiller! Une nuit, il se laissa glisser du haut -de son poteau, se faufila parmi les éléphants, ramassa le bout libre -d’une corde tombée à terre, et la jeta vivement à l’homme qui essayait -d’attraper un petit récalcitrant (les jeunes donnent toujours plus de -mal que les adultes). Kala Nag le vit, le saisit dans sa trompe, le -tendit à Grand Toomai qui le gifla dare-dare et le remit sur le poteau. -Le lendemain matin il le gronda et lui dit:</p> - -<p>—De bonnes lignes à éléphants, en briques, et quelques tentes à -porter, n’est-ce pas suffisant, que tu aies besoin d’aller attraper les -éléphants pour ton compte, petit propre à rien? Voilà, maintenant que -ces malheureux chasseurs, dont la paye n’approche pas de la mienne, ont -parlé de l’affaire à Petersen Sahib.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_230">230</span></p> - -<p>Petit Toomai eut peur. Il ne savait pas grand’chose des hommes blancs, -mais Petersen Sahib était pour lui le plus grand homme blanc du monde: -il était le chef de toutes les opérations dans le <i>Keddah</i>,—celui -qui prenait tous les éléphants pour le Gouvernement de l’Inde, et qui -en savait plus sur les us et coutumes des éléphants qu’aucun homme du -monde.</p> - -<p>—Quoi! qu’est-ce qui peut arriver? dit Petit Toomai.</p> - -<p>—Ce qui peut arriver, le pis tout simplement, Petersen Sahib est un -fou: autrement, pourquoi irait-il chasser ces démons sauvages?... Il -peut même exiger de toi de devenir chasseur d’éléphants pour aller -dormir n’importe où, dans ces jungles fiévreuses, pour être un jour, -en fin de compte, foulé à mort dans le <i>keddah</i>. Il est heureux que -cette sottise se termine sans accident. La semaine prochaine, la chasse -sera finie, et nous autres, de la plaine, nous regagnerons nos postes. -Alors, nous marcherons sur de bonnes routes et nous ne penserons plus -à tout cela. Mais, fils, je suis fâché que tu te sois mêlé de cette -besogne: c’est l’affaire de ces gens d’Assam, ces immondes rôdeurs de -jungle. Kala Nag ne veut obéir à personne qu’à moi, aussi me faut-il -aller avec lui dans le <i>keddah</i>. <span class="pagenum" id="Page_231">231</span> Mais il n’est qu’un éléphant de -combat, et il n’aide pas à lier les autres; c’est pourquoi je demeure -assis à mon aise, comme il convient à un mahout—non pas un simple -chasseur!—un mahout, dis-je, un homme qui obtient une pension à la -fin de son service. Est-ce que la famille de Toomai des Éléphants -est faite pour se voir foulée aux pieds dans l’ordure d’un <i>keddah</i>? -Méchant! Vilain! Fils indigne! Va-t’en laver Kala Nag, fais attention à -ses oreilles, et vois s’il n’a pas d’épines dans les pieds; autrement, -Petersen Sahib t’attrapera, bien sûr, et fera de toi un chasseur -sauvage,... un de ces êtres qui suivent les pistes d’éléphants, un ours -de jungle. Pouah! Fi donc! va!</p> - -<p>Petit Toomai s’en alla sans mot dire, mais il raconta tous ses griefs à -Kala Nag, pendant qu’il examinait ses pieds.</p> - -<p>—Cela ne fait rien,—dit Petit Toomai, en retournant le bord de son -énorme oreille droite.—Ils ont dit mon nom à Petersen Sahib, et -peut-être... peut-être... qui sait?... Aïe! voici une grosse épine que -je t’ai enlevée!</p> - -<p>Les quelques jours suivants furent employés à rassembler les éléphants, -à promener entre deux éléphants apprivoisés les animaux nouvellement -<span class="pagenum" id="Page_232">232</span> pris, pour n’avoir pas trop d’ennuis avec eux en descendant au -Sud, vers les plaines, puis à réunir les couvertures, les cordes et -tout ce qui avait pu être abîmé ou perdu dans la forêt. Petersen Sahib -vint sur le dos de son intelligente Pudmini: il était allé compter leur -paye à d’autres camps dans les montagnes, car la saison tirait à sa -fin; et, maintenant assis à une table sous un arbre, un commis indigène -réglait leurs gages aux cornacs. Une fois payé, chaque homme retournait -à son éléphant et rejoignait la ligne qui se tenait prête à partir. -Les traqueurs, les chasseurs, les meneurs, tous les hommes du <i>keddah</i> -régulier, qui passent dans les jungles une année sur deux, étaient -montés sur le dos des éléphants appartenant aux forces permanentes de -Petersen Sahib, ou bien, adossés au tronc des arbres, leur fusil en -travers des bras; ils plaisantaient les cornacs qui s’en allaient, et -riaient quand les éléphants nouvellement pris rompaient l’alignement -pour courir de tous les côtés. Grand Toomai se dirigea vers le commis -avec Petit Toomai derrière lui, et Machua Appa, le chef des traqueurs, -dit à demi voix à un de ses amis:</p> - -<p>—Voilà de la bonne graine de chasseur qui <span class="pagenum" id="Page_233">233</span> s’envole! C’est une -pitié d’envoyer ce jeune coq de jungle muer dans les plaines.</p> - -<p>Or, Petersen Sahib avait des oreilles tout autour de la tête, comme -doit en avoir un homme qui passe sa vie à écouter le plus silencieux -des êtres vivants,—l’éléphant sauvage. Il se retourna sur le dos de -Pudmini, où il était étendu de tout son long, et dit:</p> - -<p>—Qu’est-ce donc? Je ne savais pas qu’il y eût un homme parmi les -chasseurs de la plaine, qui eût assez d’esprit pour lier même un -éléphant mort.</p> - -<p>—Ce n’est pas un homme, mais un enfant. Il est entré dans le <i>keddah</i>, -à la dernière prise, et a jeté la corde à Barmao que voilà, quand nous -tâchions d’éloigner de sa mère ce jeune éléphant qui a une verrue sur -l’épaule.</p> - -<p>Machua Appa désigna du doigt Petit Toomai, Petersen Sahib le regarda, -et Petit Toomai salua jusqu’à terre.</p> - -<p>—Lui, jeter une corde? Il n’est pas plus haut qu’une cheville à -piquet... Petit, comment t’appelles-tu? dit Petersen Sahib.</p> - -<p>Petit Toomai avait trop peur pour desserrer les dents, mais Kala Nag -était derrière lui; l’enfant fit un signe de la main, et l’éléphant -l’enleva dans sa trompe et le tint au niveau du front de Pudmini, <span class="pagenum" id="Page_234">234</span> -en face du grand Petersen Sahib. Alors, Petit Toomai se couvrit le -visage de ses mains, car il n’était qu’un enfant, et, sauf en ce qui -touchait les éléphants, il était aussi timide qu’un enfant peut l’être.</p> - -<p>—Oh! oh!—dit Petersen Sahib en souriant sous sa moustache—et -pourquoi as-tu appris à ton éléphant ce tour-là? Est-ce pour t’aider à -voler le blé vert sur les toits des maisons, quand on met les épis à -sécher?</p> - -<p>—Pas le blé vert, Protecteur du Pauvre... les melons, dit Petit-Toomai.</p> - -<p>Et tous les hommes assis à l’entour remplirent l’air d’une explosion de -rires. La plupart d’entre eux avaient appris ce tour à leurs éléphants, -lorsqu’ils étaient gamins. Petit Toomai était suspendu à huit pieds en -l’air, et il aurait désiré très fort être à huit pieds sous terre.</p> - -<p>—C’est Toomai, mon fils, Sahib!—dit Grand Toomai, en fronçant les -sourcils.—C’est un méchant enfant, et il finira en prison, Sahib.</p> - -<p>—Pour ça, tu me permettras d’en douter! dit Petersen Sahib. Un garçon -qui, à son âge, peut affronter un plein <i>keddah</i> ne finit pas en -prison... Tiens, petit, voici quatre annas pour acheter des bonbons, -parce que tu as une vraie petite tête sous <span class="pagenum" id="Page_235">235</span> ce grand chaume de -cheveux. Le moment venu, tu peux devenir un chasseur aussi.</p> - -<p>Grand Toomai fronça les sourcils plus fort que jamais.</p> - -<p>—Rappelle-toi, cependant, que les <i>keddahs</i> ne sont pas des endroits -où doivent jouer les enfants! ajouta Petersen Sahib.</p> - -<p>—Est-ce qu’il faudra n’y jamais aller, Sahib? demanda Petit Toomai -avec un gros soupir.</p> - -<p>—Si!—répondit en souriant de nouveau Petersen Sahib.—Quand tu auras -vu les éléphants danser!... Ce sera le moment... Viens me trouver quand -tu auras vu danser les éléphants, et alors je te laisserai entrer dans -tous les <i>keddahs</i>.</p> - -<p>Il y eut une autre explosion de rires, car la plaisanterie est vieille -parmi les chasseurs d’éléphants: c’est une façon de dire <i>jamais</i>. Il -y a, cachées au loin dans les forêts, de grandes clairières unies que -l’on appelle les «salles de bal des éléphants», mais on ne les découvre -que par hasard, et nul homme n’a jamais vu les éléphants danser. -Lorsqu’un chasseur se vante de son adresse et de sa bravoure, les -autres lui disent:</p> - -<p>—Et quand est-ce que tu as vu les éléphants danser?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_236">236</span></p> - -<p>Kala Nag reposa Petit Toomai sur le sol, et l’enfant salua de nouveau -très bas, s’en alla avec son père, et donna la pièce d’argent de quatre -annas à sa mère qui nourrissait un dernier né. Puis toute la famille -prit place sur le dos de Kala Nag, et la file d’éléphants, grognant, -criant, se déroula le long du chemin de la montagne, vers la plaine. -C’était une marche très animée, à cause des nouveaux éléphants, qui -causaient de l’embarras à chaque gué, et qu’il fallait flatter ou -battre toutes les deux minutes.</p> - -<p>Grand Toomai menait Kala Nag avec dépit, car il était fort mécontent. -Quant à Petit Toomai, il était trop heureux pour parler: Petersen Sahib -l’avait remarqué et lui avait donné de l’argent; aussi éprouvait-il ce -qu’éprouverait un simple soldat appelé hors des rangs pour recevoir des -éloges de son commandant en chef.</p> - -<p>—Qu’est-ce que veut dire Petersen Sahib avec la danse des éléphants? -demanda-il enfin doucement à sa mère.</p> - -<p>Grand Toomai l’entendit et grommela:</p> - -<p>—Que tu ne seras jamais un de ces buffles-de-montagne de traqueurs. -Voilà ce qu’il voulait dire... Hé! là-bas, vous, en tête, qu’est-ce qui -barre la route?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_237">237</span></p> - -<p>Un cornac, à deux ou trois éléphants en avant, un homme de l’Assam, se -retourna en criant avec colère:</p> - -<p>—Amène Kala Nag, et cogne-moi sur ce jouvenceau que j’ai là, pour lui -apprendre à se tenir. Pourquoi Petersen Sahib m’a-t-il choisi pour -descendre avec vous autres, ânes de rizières!... Conduis ta bête sur -le côté, Toomai, et laisse-la travailler des défenses... Par tous les -Dieux des montagnes, ces nouveaux éléphants sont possédés... ou bien -ils sentent leurs camarades dans la jungle!</p> - -<p>Kala Nag frappa le nouveau dans les côtes, à lui en faire perdre le -souffle, tandis que Toomai disait:</p> - -<p>—Nous avons nettoyé les montagnes d’éléphants sauvages, à la dernière -chasse. C’est seulement la négligence avec laquelle vous les conduisez. -Est-ce que je suis chargé de l’ordre tout le long de la file?</p> - -<p>—Écoutez-le! cria l’autre cornac: «Nous avons nettoyé les -montagnes!...» Oh! oh! Vous êtes malins, vous autres, gens de la -plaine. Tout le monde, sauf un cul-terreux qui n’a jamais vu la -jungle, saurait ce qu’ils savent bien, <i>eux</i>, que la chasse est -finie pour cette saison: alors, ce soir, tous les éléphants sauvages -feront...—Mais pourquoi gaspiller ce qu’on sait devant une tortue de -rivière?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_238">238</span></p> - -<p>—Qu’est-ce qu’ils feront? cria petit Toomai.</p> - -<p>—Ohé! petit. Tu es donc là? Eh bien, je vais te le dire: car toi, tu -as du bon sens. Ils danseront, voilà! Et ton père, qui a nettoyé toutes -les montagnes de tous les éléphants, fera bien de mettre double chaîne -à ses piquets, ce soir.</p> - -<p>—Qu’est-ce qu’il raconte? fit Grand Toomai. Pendant quarante années, -de père en fils, nous avons gardé les éléphants, et nous n’avons jamais -entendu parler de ces danses-là.</p> - -<p>—Oui, mais un homme des plaines, qui vit dans une hutte, ne connaît -que les quatre murs de sa hutte... Eh bien, laisse tes éléphants sans -entraves, ce soir, tu verras ce qui arrivera. Quant à leur danse, j’ai -vu la place où... <i>Bapree bap!</i> combien de tournants a cette rivière -Dihang? Voici encore un gué, et il nous faut mettre les petits à la -nage. Tenez-vous tranquilles, vous autres, là-bas derrière!...</p> - -<p>Ainsi causant, se querellant, et pataugeant à travers les rivières, -ils firent leur première étape, jusqu’à une sorte de camp destiné à -recevoir les nouveaux éléphants. Mais ils avaient perdu patience, -longtemps avant d’y arriver.</p> - -<p>Là, les animaux furent enchaînés par les jambes <span class="pagenum" id="Page_239">239</span> de derrière -aux lourdes masses des piquets; on mit des cordes supplémentaires -aux nouveaux; on entassa devant eux le fourrage. Puis, les cornacs -de la montagne retournèrent vers Petersen Sahib, sous le soleil -de l’après-midi, en recommandant aux hommes de la plaine d’être -exceptionnellement soigneux ce soir-là; et ils riaient lorsque ceux-ci -leur en demandaient la raison.</p> - -<p>Petit Toomai surveilla le souper de Kala Nag; et, comme le soir -tombait, il erra à travers le camp, heureux au delà de toute -expression, en quête d’un tam-tam. Lorsqu’un enfant hindou se sent le -cœur en liesse, il ne court pas de tous les côtés et ne fait pas -un vacarme désordonné. Il s’asseoit par terre, et se donne une petite -fête à lui tout seul. Et Petit Toomai s’était vu adresser la parole -par Petersen Sahib! S’il n’avait pas trouvé ce qu’il cherchait, il en -aurait fait une maladie. Mais le marchand de bonbons du camp lui prêta -un petit tam-tam—un tambour que l’on frappe du plat de la main,—et -il s’assit par terre, les jambes croisées, devant Kala-Nag, au moment -où les étoiles commençaient à paraître, le tam-tam sur ses genoux; et -il tambourina, tambourina, tambourina, et, plus il pensait au grand -honneur qui lui avait été fait, <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> plus il tambourinait, tout seul -parmi le fourrage des éléphants. Il n’y avait ni air ni paroles, mais -tambouriner le rendait heureux. Les nouveaux éléphants tiraient sur les -cordes, piaulaient de temps en temps et trompettaient, et il pouvait -entendre sa mère, dans la hutte du camp, qui endormait son petit frère -avec une vieille, vieille chanson sur le grand dieu <ins class="correction" title="Siva">Shiva</ins>, lequel a -dit jadis à tous les animaux ce qu’ils devaient manger... C’est une -berceuse très douce et dont voici le premier couplet:</p> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i0">Shiv qui versa les moissons et qui fit souffler les vents,</div> - <div class="i0">Assis aux portes en fleur d’un jour des anciens temps,</div> - <div class="i0">Donnait à chacun sa part: vivre, labeur, destinée,</div> - <div class="i0">Du mendiant sur le seuil à la tête couronnée.</div> - <div class="i0">Toutes choses a-t-il faites, Shiva le Préservateur,</div> - <div class="i0">Mahadeo! Mahadeo! toutes choses:</div> - <div class="i0">L’épine pour le chameau roux, le foin pour les bœufs du labour,</div> - <div class="i0">Et le sein des mères pour la tête endormie, ô petit fils de mon amour!</div> - </div> -</div> - -<p>Petit Toomai accompagnait la chanson d’un joyeux <i>tunk-a-tunk</i> à la -fin de chaque couplet, jusqu’au moment où il eut sommeil et s’étendit -lui-même sur le fourrage, à côté de Kala Nag. Enfin les éléphants -commencèrent à se coucher, l’un après l’autre, selon leur coutume; -et bientôt, Kala Nag, à la droite de la ligne, demeura seul debout: -il se balançait lentement, de ci de là, les oreilles <span class="pagenum" id="Page_241">241</span> tendues en -avant pour écouter le vent du soir qui soufflait tout doucement à -travers les montagnes. L’air était rempli de tous les bruits de la -nuit, qui, rassemblés, font un seul grand silence: le clic-clac d’une -tige de bambou contre l’autre, le frou-frou d’une chose vivante dans -l’épaisseur de la brousse, le grattement et le cri étouffé d’un oiseau -à demi réveillé (les oiseaux sont éveillés dans la nuit beaucoup plus -souvent qu’on ne pense), une chute d’eau; très loin...</p> - -<p>Petit Toomai dormit quelque temps... Quand il s’éveilla, il faisait -un éclatant clair de lune, et Kala Nag veillait toujours, debout, les -oreilles dressées. Petit Toomai se retourna dans le fourrage bruissant, -et considéra la courbe de l’énorme dos sur le ciel dont il cachait -la moitié des étoiles; et, pendant qu’il regardait, il entendit, si -loin que ce bruit faisait à peine comme une piqûre d’épingle dans le -silence, l’appel de cor d’un éléphant sauvage. Tous les éléphants, -dans les lignes, sautèrent sur leurs pieds, comme frappés d’une balle, -et leurs grognements finirent par réveiller les mahouts endormis; -ceux-ci sortirent et frappèrent sur les chevilles des piquets avec de -gros maillets, puis serrèrent telle corde et nouèrent telle autre, et -tout <span class="pagenum" id="Page_242">242</span> redevint tranquille. Un des nouveaux éléphants avait presque -déchaussé son piquet: Grand Toomai enleva la chaîne de Kala Nag, la mit -à l’autre comme entrave, le pied de devant relié au pied de derrière, -puis il enroula une tresse d’herbe à la jambe de Kala Nag, et lui -dit de ne pas oublier qu’il était attaché solidement. Il savait que -lui-même, son père et son grand-père, avaient fait la même chose bien -des centaines de fois. Kala Nag ne répondit pas à cet ordre par son -glouglou habituel. Il resta immobile, regardant au loin à travers le -clair de lune, la tête un peu relevée, les oreilles déployées comme des -éventails, vers les grandes ondulations que faisaient les montagnes de -Garo.</p> - -<p>—Fais-y attention, s’il est agité cette nuit! dit Grand Toomai à Petit -Toomai.</p> - -<p>Et il rentra dans la hutte et se rendormit.</p> - -<p>Petit Toomai était juste sur le point de se rendormir aussi, quand il -entendit la corde de <i>caire</i> (fibre de cocotier) se rompre avec un -petit tintement. Et Kala Nag roula hors de ses piquets, aussi lentement -et silencieusement que roule un nuage hors d’une vallée. Petit Toomai -trottina derrière lui, nu-pieds sur la route, dans le clair de lune, -appelant à voix basse:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_243">243</span></p> - -<p>—Kala Nag! Kala Nag! Prends-moi avec toi, ô Kala Nag!</p> - -<p>L’éléphant se retourna, sans bruit, revint de trois pas en arrière, -abaissa sa trompe, enleva l’enfant sur son cou, et, avant que Petit -Toomai eût seulement fixé ses genoux, il se glissait dans la forêt.</p> - -<p>Il vint des lignes une fanfare de furieux barrissements; puis, le -silence se referma sur toutes choses, et Kala Nag se mit en marche. -Quelquefois une touffe de hautes herbes balayait ses flancs tout du -long comme une vague balaye les flancs d’un navire, et quelquefois -un bouquet pendant de poivriers sauvages grattait son dos d’un bout -à l’autre, ou bien un bambou craquait au frôlement de son épaule; -mais, entre temps, il se mouvait sans aucun bruit, dérivant à travers -l’épaisse forêt de Garo comme à travers une fumée. Il suivait une -route montante, mais, bien que Petit Toomai guettât les étoiles par -les éclaircies des arbres, il n’eût pu dire dans quelle direction. -Enfin Kala Nag atteignit la crête et s’arrêta une minute, et Petit -Toomai put voir les cimes des arbres, comme une fourrure tachetée qui -s’étendait sous le clair de lune à des milles et des milles, et le -brouillard d’un blanc bleuâtre, sur la rivière, dans le fond. Toomai -se <span class="pagenum" id="Page_244">244</span> pencha en avant, regarda, et il sentit que la forêt était -éveillée au-dessous de lui, éveillée, vivante et pleine d’êtres. Une -de ces grosses chauves-souris brunes, qui se nourrissent de fruits, -lui effleura l’oreille; les piquants d’un porc-épic cliquetèrent sous -bois; et, dans l’obscurité, entre les troncs d’arbres, il entendit un -sanglier qui fouillait avec ardeur la chaude terre molle et flairait en -fouillant. Puis les branches se refermèrent sur sa tête, et Kala Nag -se mit à descendre la pente de la vallée, non plus paisiblement, cette -fois, mais comme un canon échappé descend un talus à pic, d’un élan. -Les énormes membres se mouvaient avec une régularité de pistons, par -enjambées de huit pieds, et l’on entendait des froissements de peau -ridée au pli des articulations. Les broussailles éventrées craquaient -de chaque côté avec un bruit de toile déchirée; les jeunes pousses -qu’il écartait de droite et de gauche avec ses épaules rebondissaient -en arrière et lui cinglaient les flancs; de grandes traînées de lianes -emmêlées et compactes pendaient de ses défenses, tandis qu’il jetait la -tête de part et d’autre et se creusait son chemin.</p> - -<p>Alors, Petit Toomai s’aplatit contre le grand cou, de peur qu’une -branche ballante ne le balayât sur le <span class="pagenum" id="Page_245">245</span> sol, et il souhaita se -retrouver encore dans les lignes. L’herbe devenait marécageuse, et les -pieds de Kala Nag pompaient et collaient à terre quand <ins class="correction" title="ils">il</ins> les posait, -et le brouillard de la nuit, au fond de la vallée, glaçait Petit -Toomai. Il y eut des éclaboussures et un pataugement, une poussée d’eau -rapide, et Kala Nag entra dans le lit d’une rivière, en tâtant sa route -à chaque pas. Par-dessus le bruit du courant qui tourbillonnait autour -des fortes jambes, Petit Toomai pouvait entendre d’autres éclaboussures -et de nouvelles fanfares en amont et en aval, des grognements énormes, -des ronflements de colère; et, dans le tout alentour, comme des vagues, -roulaient des brouillards ombres.</p> - -<p>—Hé! dit-il à demi-voix, et ses dents claquèrent. Le peuple des -éléphants est dehors ce soir. C’est la danse, alors!</p> - -<p>Kala Nag sortit de l’eau avec fracas, souffla dans sa trompe pour -l’éclaircir, et commença une nouvelle ascension; mais cette fois, il -n’était plus seul, et n’avait plus à se frayer de chemin. C’était déjà -chose faite: sur six pieds de large, en droite ligne devant lui, toute -courbée, l’herbe de la jungle essayait de se redresser et de se tenir. -Beaucoup d’éléphants devaient avoir suivi cette voie quelques <span class="pagenum" id="Page_246">246</span> -minutes auparavant. Petit Toomai se retourna, et, derrière lui, un -grand sauvage porte-défenses, aux petits yeux de pourceau, brillants -comme la braise, émergeait tout juste de la rivière embrumée. Puis, les -arbres se refermèrent encore, et ils continuèrent de monter, avec des -fanfares et des cris et le bruit des branches brisées tout alentour.</p> - -<p>A la fin, Kala Nag s’arrêta entre deux troncs d’arbres, au sommet -de la montagne: ils faisaient partie d’une enceinte poussée autour -d’un espace irrégulier de trois ou quatre acres environ, et, sur tout -cet espace, Petit Toomai pouvait le voir, le sol avait été foulé -jusqu’à devenir aussi dur qu’un carrelage de briques. Quelques arbres -s’élevaient au centre de la clairière, mais leur écorce était usée, -et le bois même apparaissait au-dessous, brillant et poli, sous les -taches de clair de lune. Des lianes pendaient des branches supérieures, -dont les fleurs en forme de cloches, grands liserons d’un blanc de -cire, tombaient comme <ins class="correction" title="alourdis">alourdies</ins> de sommeil jusqu’à terre. Mais, dans -les limites de la clairière, il n’y avait pas un brin de verdure: -rien que la terre foulée; le clair de lune lui donnait une teinte -gris fer, excepté çà et là où se tenaient quelques éléphants dont les -ombres étaient noires comme de <span class="pagenum" id="Page_247">247</span> l’encre. Petit Toomai regardait en -retenant sa respiration, les yeux presque hors de la tête; et, tandis -qu’il regardait, des éléphants toujours plus nombreux sortaient d’entre -les troncs d’arbres, en se balançant, pour entrer dans l’espace ouvert. -Petit Toomai ne savait compter que jusqu’à dix; il compta et recompta -sur ses doigts, jusqu’à ce qu’il perdît son compte de dizaines, -et la tête commença de lui tourner. En dehors de la clairière, il -pouvait entendre le fracas des éléphants dans la brousse, comme ils -se frayaient un chemin vers le sommet de la montagne; mais, aussitôt -arrivés dans le cercle des troncs d’arbres, ils se mouvaient comme des -fantômes.</p> - -<p>Il y avait là des mâles sauvages aux défenses blanches, avec des -feuilles mortes, des noix et des branchettes restées dans les plis -de leurs cous et de leurs oreilles; de grasses femelles nonchalantes -avec leurs petits éléphants d’un noir rosé, hauts de trois ou quatre -pieds à peine, qui ne pouvaient rester en place et couraient sous leurs -mamelles; de jeunes éléphants dont les défenses commençaient juste à -pointer, et qui s’en montraient tout fiers; de flasques et maigres -femelles, restées vieilles filles, avec leurs inquiètes faces creuses -et des trompes <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> d’écorce rude; de vieux solitaires sillonnés, de -l’épaule au flanc, des cicatrices et des balafres d’autrefois, et les -gâteaux de boue de leurs baignades à l’écart pendant encore de leurs -épaules; et il y avait un éléphant avec une défense brisée et les -marques du plein assaut, le terrible sillon des griffes d’un tigre à -son flanc. Ils se faisaient vis-à-vis, ou se promenaient de long en -large, deux à deux, ou restaient à se balancer et à se dandiner tout -seuls. Il y en avait des vingtaines et des vingtaines. Toomai savait -qu’aussi longtemps qu’il resterait tranquille sur le cou de Kala Nag, -aucun mal ne pouvait lui arriver: car un éléphant sauvage, même dans -l’avalanche du <i>keddah</i>, ne lèverait pas sa trompe pour arracher un -homme du cou d’un éléphant apprivoisé; et ceux-là ne pensaient guère -aux hommes cette nuit. Un moment, ils tressaillirent et dressèrent les -oreilles en avant: on entendait sonner les fers d’un anneau de pied -dans la forêt. Mais c’était Pudmini, l’éléphante favorite de Petersen -Sahib, sa chaîne cassée court, qui gravissait, grognant et soufflant, -le flanc de la montagne; elle devait avoir brisé ses piquets, et venir -droit du camp de Petersen Sahib. Et Petit Toomai vit un autre éléphant, -qu’il ne connaissait pas, avec de profondes écorchures <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> faites par -les cordes sur le dos et le poitrail. Lui aussi devait s’être échappé -d’un camp établi dans les montagnes d’alentour.</p> - -<p>Enfin on n’entendit plus d’éléphants marcher dans la forêt, et Kala -Nag roula pesamment d’entre les arbres et s’avança au milieu de la -foule, gloussant et gargouillant; et tous les éléphants commencèrent -à s’exprimer dans leur langage et à se mouvoir çà et là. Toujours -couché, Petit Toomai découvrait des vingtaines et des vingtaines -de larges dos, des oreilles branlantes, des trompes ballottantes, -et de petits yeux roulants. Il entendait le cliquetis des défenses -lorsqu’elles s’entrecroisaient par hasard; le bruissement sec des -trompes enlacées; le frottement des flancs et des épaules énormes, dans -la cohue; l’incessant flic flac et le <i>hissh</i> des grandes queues. Puis, -un nuage couvrit la lune, et ce fut la nuit noire; mais les poussées, -les froissements et les gargouillements n’en continuèrent pas moins, -paisibles et réguliers. L’enfant savait Kala Nag entouré d’éléphants, -et ne voyait aucune chance de le faire sortir de l’assemblée; il serra -les dents et frissonna. Dans un <i>keddah</i> au moins, il y avait la -lumière des torches et les cris, mais, ici, il était tout seul dans les -ténèbres, et, une fois, <span class="pagenum" id="Page_250">250</span> une trompe se leva et lui toucha le genou. -Ensuite un éléphant trompeta, et tous l’imitèrent pendant cinq ou dix -terribles secondes.</p> - -<p>La rosée pleuvait des arbres, en larges gouttes, sur les dos -invisibles. Et un bruit s’éleva, sourd grondement peu prononcé d’abord, -et Petit Toomai n’aurait pu dire ce que c’était; le bruit monta, monta, -et Kala Nag levait ses pieds de devant l’un après l’autre, et les -reposait sur le sol,—une, deux, une deux!—avec autant de précision -que des marteaux de forge. Les éléphants frappaient du pied maintenant -tous ensemble, et cela sonnait comme un tambour de guerre battu à la -bouche d’une caverne. La rosée tombait toujours des arbres, jusqu’au -moment où il n’en resta plus sur les feuilles; et le sourd roulement -continuait, le sol oscillait et frissonnait, si bien que Petit Toomai -mit ses mains sur ses oreilles pour ne plus entendre. Mais c’était -toute une vibration, immense, qui le parcourait tout entier, le heurt -de ces centaines de pieds si lourds sur la terre à cru. Une fois ou -deux, il sentit Kala Nag et tous les autres avancer de quelques pas, et -le pilonnement devint alors un bruit de verdures écrasées, dont la sève -giclait; mais, une minute ou deux plus tard, c’était de nouveau <span class="pagenum" id="Page_251">251</span> le -roulement des pieds sur la terre durcie. Un arbre craquait et gémissait -quelque part près de lui. Il tendit le bras et sentit l’écorce, mais -Kala Nag avança, toujours piétinant, et l’enfant ne savait plus où il -était dans la clairière. Les éléphants ne donnaient plus signe de vie. -Une fois seulement, deux ou trois petits piaillèrent ensemble; alors, -il entendit un coup sourd et le bruit d’une bagarre, et le pilonnement -reprit. Maintenant, il y avait bien deux grandes heures que cela -durait, et Petit Toomai souffrait dans chacun de ses nerfs; mais il -sentait, à l’odeur de l’air, dans la nuit, que l’aube allait venir.</p> - -<p>Le matin parut en une nappe de jaune pâle derrière les collines vertes; -et, avec le premier rayon, le piétinement s’arrêta, comme si la lumière -eût été un ordre. Avant que le bruit eût fini de résonner dans la tête -de Petit Toomai, avant même qu’il eût changé de position, il n’y avait -plus en vue un seul éléphant, sauf Kala Nag, Pudmini et l’éléphant -marqué par les cordes; et aucun signe, aucun murmure ni chuchotement -sur les pentes des montagnes, ne laissait deviner où les autres s’en -étaient allés. Toomai regarda de tous ses yeux. La clairière, autant -qu’il s’en souvenait, s’était élargie pendant <span class="pagenum" id="Page_252">252</span> la nuit. Il y -avait un grand nombre d’arbres debout dans le milieu, mais l’enceinte -de broussaille et d’herbe de jungle avait été reculée. Petit Toomai -regarda une fois encore; maintenant il comprenait le pilonnement. Les -éléphants avaient élargi l’espace foulé, réduit en litière, à force -de piétiner, l’herbe épaisse et les cannes juteuses, la litière en -brindilles, les brindilles en fibres menues, et les fibres en terre -durcie.</p> - -<p>—Ouf! dit Petit Toomai,—et ses paupières lui semblaient très -lourdes;—Kala Nag, monseigneur, ne quittons pas Pudmini, et retournons -au camp de Petersen Sahib, ou bien je vais tomber de ton cou.</p> - -<p>Le troisième éléphant regarda partir les deux autres, renâcla, fit -volte-face, et reprit la route par laquelle il était venu. Il devait -appartenir à quelque établissement de petit prince indigène, à -cinquante, soixante ou cent milles de là.</p> - -<p>Deux heures plus tard, comme Petersen Sahib prenait son premier -déjeuner, ses éléphants, dont les chaînes avaient été doublées cette -nuit-là, commencèrent à trompeter, et Pudmini, crottée jusqu’aux -épaules, avec Kala Nag clopinant sur ses pieds endoloris, firent -leur entrée dans le camp. Le <span class="pagenum" id="Page_253">253</span> visage de Petit Toomai était blême -et tiré, sa chevelure pleine de feuilles et trempée de rosée, mais -l’enfant fit le geste de saluer Petersen Sahib, et cria d’une voix -défaillante:</p> - -<p>—La danse..., la danse des éléphants! Je l’ai vue... et je meurs!</p> - -<p>Et comme Kala Nag se couchait, il glissa de son dos, évanoui.</p> - -<p>Mais les enfants indigènes n’ont pas de nerfs dont il vaille la peine -de parler: au bout de deux heures, il se réveillait, confortablement -allongé dans le hamac de Petersen Sahib, avec la veste de chasse de -Petersen Sahib sous la tête, un verre de lait chaud additionné d’un -peu d’eau-de-vie et d’une pointe de quinine dans le ventre; et, tandis -que les vieux chasseurs des jungles, velus et balafrés, assis sur -trois rangs de profondeur devant lui, le regardaient comme s’il était -un revenant, il raconta son histoire en mots naïfs, à la manière des -enfants, et conclut:</p> - -<p>—Maintenant, si je mens d’un seul mot, envoyez des hommes pour -voir; et ils trouveront que les éléphants, en piétinant, ont agrandi -leur salle de bal, et ils trouveront des dizaines et des dizaines et -beaucoup de fois de dizaines de traces conduisant <span class="pagenum" id="Page_254">254</span> à cette salle de -bal. Ils l’ont agrandie avec leurs pieds. Je l’ai vu. Kala Nag m’a pris -avec lui, et j’ai vu. Même, Kala Nag a les jambes très fatiguées.</p> - -<p>Petit Toomai se renversa en arrière et dormit tout l’après-midi, et -dormait encore au crépuscule; et, pendant qu’il dormait, Petersen Sahib -et Machua Appa suivirent la trace des deux éléphants, sur un parcours -de quinze milles à travers les montagnes. Petersen Sahib avait passé -dix-huit ans de sa vie à prendre des éléphants, et il n’avait qu’une -seule fois jusque-là découvert une semblable salle de bal. Machua Appa -n’eut pas besoin de regarder deux fois la clairière pour voir ce qui -s’était passé, ni de gratter de l’orteil la terre compacte et battue.</p> - -<p>—L’enfant dit vrai, prononça-t-il. Tout cela s’est fait la nuit -dernière, et j’ai compté soixante-dix pistes qui traversent la rivière. -Voyez, Sahib, où l’anneau de fer de Pudmini a entamé l’écorce de cet -arbre! Oui, elle était là aussi.</p> - -<p>Ils s’entre-regardèrent, puis leurs yeux errèrent de haut en bas; et -ils s’émerveillèrent: car les coutumes des éléphants dépassent la -portée d’esprit d’aucun homme noir ou blanc.</p> - -<p>—Quarante-cinq années,—dit Machua Appa,—j’ai <span class="pagenum" id="Page_255">255</span> suivi monseigneur -l’Éléphant, mais jamais je n’ai entendu dire qu’un enfant d’homme ait -vu ce que cet enfant a vu. Par tous les dieux des montagnes, c’est... -que peut-on dire?...</p> - -<p>Et il secoua la tête.</p> - -<p>Lorsqu’ils revinrent au camp, c’était l’heure du souper. Petersen -Sahib mangeait seul dans sa tente, mais il donna des ordres pour qu’on -distribuât deux moutons et quelques volailles, avec une double ration -de farine, de riz et de sel, car il savait qu’il y aurait fête. Grand -Toomai, en toute hâte, était monté de la plaine pour se mettre en quête -de son fils et de son éléphant, et, maintenant qu’il les avait trouvés, -il les regardait comme s’il avait eu peur de tous deux.</p> - -<p>Et il y eut fête, en effet, autour des grands feux de camp qui -flambaient sur le front des lignes d’éléphants au piquet, et Petit -Toomai en fut le héros. Les grands chasseurs d’éléphants, à la peau -bronzée, traqueurs, conducteurs et lanceurs de cordes, et ceux qui -savent tous les secrets pour dompter les éléphants les plus sauvages, -se le passèrent l’un à l’autre, et lui firent une marque sur le front -avec le sang du cœur même d’un coq de jungle fraîchement tué, pour -montrer qu’il était un forestier, initié, à présent, <span class="pagenum" id="Page_256">256</span> et libre dans -toute l’étendue des jungles.</p> - -<p>Et, à la fin, quand les flammes tombèrent et moururent, et qu’aux -reflets rouges de la braise les éléphants apparurent comme s’ils -avaient été trempés aussi dans le sang, Machua Appa, le chef de tous -les rabatteurs de tous les <i>keddahs</i>, Machua Appa, l’<i>Alter ego</i> de -Petersen Sahib, qui n’avait jamais vu une route tracée en quarante ans, -Machua Appa, si grand, si grand, qu’on ne l’appelait jamais autrement -que Machua Appa, sauta sur ses pieds en élevant Petit Toomai à bout de -bras au-dessus de sa tête, et cria:</p> - -<p>—Écoutez, frères! Écoutez aussi, vous, messeigneurs, là, dans -les lignes, car c’est moi, Machua Appa, qui parle! Ce petit ne -s’appellera plus Petit Toomai, mais Toomai des Éléphants, comme son -arrière-grand-père fut appelé avant lui. Ce que jamais homme n’a vu, -il l’a vu durant la longue nuit, et la faveur du peuple éléphant et -des dieux des jungles est avec lui. Il deviendra un grand traqueur, -il deviendra plus grand que moi, oui moi, Machua Appa! Il suivra -la piste fraîche, la piste éventée et la piste mêlée, d’un œil -clair! Il ne lui arrivera pas de mal dans le <i>keddah</i> lorsqu’il -courra sous le ventre des solitaires afin de les <span class="pagenum" id="Page_257">257</span> garrotter, et -s’il glisse sous les pieds d’un mâle en train de charger, le mâle le -reconnaîtra et ne l’écrasera pas. <i>Aihai!</i> messeigneurs, ici près -dans les chaînes,—cria-t-il en courant sur le front de la ligne de -piquets,—voici le petit qui a vu vos danses au fond de vos retraites -cachées, le spectacle que jamais homme ne vit! Rendez-lui hommage, -messeigneurs, <i>Salaam Karo</i>, mes enfants. Faites votre salut à Toomai -des Éléphants! Gunya Pershad, ahaa! Hira Guj, Birchi Guj, ahaa!... Et -toi, Pudmini, tu l’as vu à la danse; et toi aussi, Kala Nag, ô ma perle -des Éléphants!... Ahaa! Ensemble! A Toomai des Éléphants! <i>Barrao!</i></p> - -<p>Et au signal de cette clameur sauvage, la ligne entière des éléphants -leva ses trompes jusqu’à ce que le bout de chacun touchât le front, et -ils entonnèrent le plein salut, l’éclatante salve de trompettes, que -seul entend le vice-roi des Indes, le <i>Salaamut</i> du <i>Keddah</i>.</p> - -<p>Mais, cette fois en l’unique honneur de Petit Toomai, qui avait vu ce -que jamais homme ne vit auparavant, la danse des éléphants, la nuit, -tout seul, au cœur des montagnes de Garo!</p> - -<hr class="deco" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_258">258</span></p> - -<div class="subchapter"> - <h3 id="ch_6a">SHIVA ET LA SAUTERELLE</h3> -</div> - -<p class="center">(<i>La chanson que la mère de Toomai chantait à son bébé.</i>)</p> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="i2">Shiv qui versa les moissons et qui fit souffler les vents,</div> - <div class="i2">Assis aux portes en fleur d’un jour des anciens temps,</div> - <div class="i2">Donnait à chacun sa part: vivre, labeur, destinée,</div> - <div class="i2">Du mendiant sur le seuil à la tête couronnée.</div> - <div class="i2">Toutes choses a-t-il faites, Shiva le Préservateur,</div> - <div class="i2">Mahadeo! Mahadeo! toutes choses:</div> - <div class="i2">L’épine pour le chameau roux, le foin pour les bœufs du labour</div> - <div class="i2">Et le sein des mères pour la tête endormie, ô petit fils de mon amour!</div> - <div class="i2">Au riche il donne du blé, du mil au pauvre, il apporte</div> - <div class="i2">Des reliefs à l’homme saint qui quête de porte en porte,</div> - <div class="i2">Au tigre des bestiaux, des charognes au vautour,</div> - <div class="i2">Des os aux loups méchants qui la nuit hurlent alentour;</div> - <div class="i2">Nul ne lui parut trop haut, nul ne lui sembla trop bas...</div> - <div class="i2">A ses côtés Parvâti suivait chacun de leurs pas,</div> - <div class="i2">Puis, par jeu, de son mari pour éprouver le dessein</div> - <div class="i2">Elle prit la sauterelle et la cacha dans son sein!</div> - </div> - - <div class="stanza"> - <div class="i2">C’est ainsi que fut joué Shiva le Préservateur,</div> - <div class="i2">Mahadeo! Mahadeo! Viens, regarde.</div> - <div class="i2">Très grands sont les chameaux roux, pesants les bœufs du labour,</div> - <div class="i2">Mais c’était la Moindre des Petites Choses, ô petit fils de mon amour!</div> - <div class="i2"><span class="pagenum" id="Page_259">259</span>Lorsque tous furent passés, elle dit, rieuse: O Maître,</div> - <div class="i2">Tant de milliers d’affamés as-tu pu tous les repaître?</div> - <div class="i2">Shiva, riant, répondit: Tous ont une part, la leur,</div> - <div class="i2">Tous, même le Tout-Petit qui se cache sur ton cœur.</div> - </div> - - <div class="stanza"> - <div class="i2">La voleuse Parvâti tira de sa robe ouverte</div> - <div class="i2">Le moindre des Tout-Petits qui rongeait une herbe verte,</div> - <div class="i2">Ce voyant, elle craignit, et s’émerveilla devant</div> - <div class="i2">Shiva le Dispensateur qui nourrit chaque vivant.</div> - <div class="i2">Toutes choses a-t-il faites, Shiva le Préservateur</div> - <div class="i2">Mahadeo! Mahadeo! toutes choses:</div> - <div class="i2">L’épine pour le chameau roux, le foin pour les bœufs du labour,</div> - <div class="i2">Et le sein des mères pour la tête endormie, ô petit fils de mon amour!</div> - </div> - </div> -</div> - -<hr class="page" /> - -<div class="chapter"> - <h2 id="ch_7">SERVICE DE LA REINE</h2> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_263">263</span></p> - -<p class="p3">Il avait plu à verse pendant un grand mois—plu sur un camp de trente -mille hommes et de milliers de chameaux, d’éléphants, de chevaux, de -bœufs, et de mulets, tous rassemblés dans un endroit appelé Rawal -Pindi, pour être passés en revue par le vice-roi de l’Inde.</p> - -<p>Le vice-roi recevait la visite de l’Émir d’Afghanistan—roi sauvage -d’un pays plus sauvage encore; et l’Émir avait amené comme garde du -corps huit cents hommes avec leurs chevaux, qui n’avaient jamais vu -un camp ni une locomotive de leur vie—des hommes sauvages et des -chevaux sauvages nés quelque part au fond de l’Asie centrale. Chaque -nuit on pouvait être sûr qu’une troupe de ces chevaux briseraient leurs -entraves et galoperaient du haut en bas du camp à travers la boue, -dans l’obscurité, ou que les chameaux rompraient leurs entraves, et se -mettraient à courir et à tomber par-dessus les <span class="pagenum" id="Page_264">264</span> cordes des tentes, -et l’on peut imaginer quel agrément c’était là pour des gens qui -avaient envie de dormir.</p> - -<p>Ma tente était dressée loin des lignes de chameaux, et je la croyais -à l’abri; mais, une nuit quelqu’un passa brusquement la tête dans -l’intérieur et cria:</p> - -<p>—Sortez, vite! Ils viennent! Ma tente est par terre!</p> - -<p>Je savais qui ce «ils» voulait dire; aussi j’enfilai mes bottes, mon -caoutchouc, et je me précipitai dehors dans le gâchis. La petite Vixen, -mon fox-terrier, sortit par l’autre côté; puis, on entendit gronder, -grogner, gargouiller, et je vis la tente s’affaisser, tandis que le mât -se cassait net, et se mettre à danser comme un fantôme en démence. Un -chameau s’était embarrassé dedans, et, tout mouillé et furieux que je -fusse, je ne pus m’empêcher de rire. Puis je continuai à courir, car -je ne savais pas combien de chameaux pouvaient s’être échappés; et, -en peu de temps j’étais hors de vue du camp, pataugeant à travers la -boue. A la fin, je trébuchai sur la culasse d’un canon, et je me rendis -compte que je me trouvais dans le voisinage des lignes de l’artillerie, -là où on dételait les canons pour la nuit. Comme <span class="pagenum" id="Page_265">265</span> je ne voulais -pas barboter plus longtemps dans la bruine et dans le noir, je mis mon -caoutchouc sur la bouche d’un canon, construisis une sorte de wigwam -à l’aide de deux ou trois refouloirs trouvés là par hasard, et je -m’étendis le long de l’affût d’un autre canon, me demandant où était -passée Vixen, et où je pouvais bien me trouver moi-même.</p> - -<p>Au moment où je me préparais à dormir, j’entendis un cliquetis de -harnais et un grognement, tandis qu’un mulet passait devant moi en -secouant ses oreilles mouillées. Il appartenait à une batterie de -canons à vis, car je pus entendre un bruit de courroies, d’anneaux, de -chaînes, et de toutes sortes de choses sur sa selle matelassée.—Les -canons à vis sont de tout petits canons faits de deux parties que l’on -visse ensemble quand arrive le moment de s’en servir. On les hisse sur -les montagnes, partout où peut passer un mulet et ils sont d’un grand -secours en terrain rocailleux.</p> - -<p>Derrière le mulet, il y avait un chameau, dont les gros pieds mous -s’écrasaient et glissaient dans la boue, et qui balançait le cou comme -une poule égarée. Heureusement, je connaissais assez le langage des -bêtes—non pas celui des bêtes sauvages, mais le langage des bêtes de -camp, naturellement—que <span class="pagenum" id="Page_266">266</span> m’avaient appris des indigènes, pour -savoir ce qu’il disait. Ce devait être le même qui s’était étalé dans -ma tente, car il interpella le mulet:</p> - -<p>—Que faire! Où aller? Je me suis battu avec une chose blanche qui -flottait, et elle a pris un bâton et m’a frappé sur le cou.</p> - -<p>C’était le mât brisé de ma tente, et je fus très content de le savoir.</p> - -<p>—Continuons-nous à courir?</p> - -<p>—Oh, c’est vous, dit le mulet, vous et vos amis, qui avez ainsi -bouleversé le camp? Parfait. Vous serez battu pour cela ce matin, mais -je peux aussi bien vous donner un acompte.</p> - -<p>J’entendis le cliquetis des harnais, et le chameau reçut dans les côtes -deux ruades qui sonnèrent comme sur un tambour.</p> - -<p>—Cela vous apprendra, dit-il, à courir une autre fois, à travers -une batterie de mulets, la nuit, en criant: Au voleur et au feu! -Couchez-vous, et tenez votre grand niais de cou tranquille.</p> - -<p>Le chameau se replia à la façon des chameaux, en équerre, et se -coucha en geignant. On entendit dans l’obscurité un bruit rythmé de -sabots sur le sol, et un grand cheval de troupe arriva au petit galop -d’ordonnance, comme s’il avait été à <span class="pagenum" id="Page_267">267</span> la parade, franchit la -culasse d’un canon, et retomba tout près du mulet.</p> - -<p>—C’est honteux,—dit-il, en soufflant par les naseaux.—Ces chameaux -ont encore dévalé dans nos lignes... c’est la troisième fois cette -semaine. Le moyen pour un cheval de rester en forme si on ne le laisse -pas dormir!... Qui est ici?</p> - -<p>—Je suis le mulet de la pièce de culasse du canon numéro deux de la -Première Batterie à Vis, dit le mulet, et l’autre est un de vos amis. -Il m’a réveillé aussi. Et vous?</p> - -<p>—Numéro quinze, troupe E., Cinquième Lanciers.... Le cheval de Dick -Cunliffe. Un peu de place, s’il vous plaît, là.</p> - -<p>—Oh, pardon, dit le mulet. Il fait si noir qu’on n’y voit guère. Ces -chameaux sont-ils assez écœurants? J’ai quitté mes lignes pour -chercher un peu de calme et de tranquillité par ici.</p> - -<p>—Messeigneurs, dit le chameau avec humilité, nous avons fait de -mauvais rêves dans la nuit, et nous avons eu très peur! Je ne suis -qu’un des chameaux de convoi du 39<sup>e</sup> d’Infanterie Indigène, et je ne -suis pas aussi brave que vous, Messeigneurs.</p> - -<p>—Alors pourquoi n’êtes-vous pas resté à porter <span class="pagenum" id="Page_268">268</span> les bagages du -39<sup>e</sup> d’Infanterie Indigène, au lieu de courir partout dans le camp? dit -le mulet.</p> - -<p>—C’étaient de si mauvais rêves, dit le chameau. Je suis bien fâché. -Écoutez!... Qu’est-ce que c’est?... Faut-il courir encore?</p> - -<p>—Couchez-vous, dit le mulet, ou bien vous allez vous rompre vos -longues perches de jambes entre les canons. Il dressa une oreille et -écouta.</p> - -<p>—Des bœufs! dit-il. Des bœufs de batterie. Ma parole, vous et -vos amis vous avez réveillé le camp pour de bon! Il faut un joli boucan -pour faire lever un bœuf de batterie.</p> - -<p>J’entendis une chaîne traîner à ras du sol, et un attelage de ces -grands bœufs blancs taciturnes, qui traînent les lourds canons de -siège quand les éléphants ne veulent plus avancer sous le feu, arriva -en s’épaulant; sur leurs talons, marchant presque sur la chaîne, -suivait un autre mulet de batterie, qui appelait avec affolement -«Billy».</p> - -<p>—C’est une de nos recrues, dit le vieux mulet au cheval de troupe. -Ici, jeunesse. Assez braillé, l’obscurité n’a jamais encore fait de mal -à personne.</p> - -<p>Les bœufs de batterie se couchèrent en même temps et se mirent à -ruminer, mais le jeune mulet se blottit contre Billy.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_269">269</span></p> - -<p>—Des choses! dit-il. D’affreuses et horribles choses, Billy! C’est -entré dans nos lignes tandis que nous dormions. Pensez-vous que ça va -nous tuer?</p> - -<p>—J’ai grande envie de vous donner un coup de pied numéro un, dit -Billy. A-t-on idée d’un mulet de quatre pieds six pouces avec votre -éducation, qui déshonore la Batterie devant ce Gentleman.</p> - -<p>—Doucement, doucement! dit le cheval de troupe. Souvenez-vous qu’on -est toujours comme cela pour commencer. La première fois que j’ai vu -un homme (c’était en Australie, et j’avais trois ans), j’ai couru une -demi-journée, et si cela eût été un chameau, je courrais encore.</p> - -<p>Presque tous nos chevaux de cavalerie anglaise, dans l’Inde, sont -importés de l’Australie, et dressés par les soldats eux-mêmes.</p> - -<p>—C’est vrai, après tout, dit Billy. Assez tremblé comme cela, -jeunesse. La première fois qu’on me posa sur le dos le harnais complet -avec toutes ses chaînes, je me mis debout sur mes jambes de devant, et -à force de ruades je jetai tout par terre. Je n’avais pas encore acquis -la véritable science de ruer, mais ceux de la batterie disaient qu’ils -n’avaient jamais rien vu de pareil.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_270">270</span></p> - -<p>—Mais ce n’était ni harnais ni rien qui tintât, dit le jeune mulet. -Vous savez, Billy, que maintenant cela m’est égal. C’étaient des choses -grandes comme des arbres, et elles tombaient du haut en bas des lignes -et gargouillaient; ma bride s’est cassée et <ins class="correction" title="je ne ne pouvais">je ne pouvais</ins> pas trouver -mon conducteur... je ne pouvais même pas vous trouver, Billy; alors je -me suis sauvé avec... avec ces Gentlemen.</p> - -<p>—Hum! dit Billy. Aussitôt que j’ai entendu dire que les chameaux -étaient échappés, je m’en suis allé pour mon propre compte. Pour -qu’un mulet de batterie... de batterie de canons à vis,... appelle -gentlemen des bœufs de batterie, il faut qu’il se sente bien ému. -Qui êtes-vous, vous autres, là par terre?</p> - -<p>Les bœufs refoulèrent leur nourriture, et répondirent tous deux à la -fois:</p> - -<p>—Le septième joug du premier canon de la Grosse Batterie de Siège. -Nous dormions lorsque les chameaux sont arrivés, mais quand on nous a -marché dessus, nous nous sommes levés et nous sommes partis. Il vaut -mieux dormir tranquilles dans la boue que d’être dérangés sur une -bonne litière. Nous avons dit à votre ami ici qu’il n’y <span class="pagenum" id="Page_271">271</span> avait pas -de quoi s’effrayer, mais il savait tant de choses qu’il en a pensé -autrement. Wah!</p> - -<p>Ils continuèrent à ruminer.</p> - -<p>—Voilà ce que c’est que d’avoir peur, dit Billy. On se fait blaguer -par des bœufs de batterie. Je pense que cela vous fait plaisir, -jeunesse.</p> - -<p>Les dents du jeune mulet sonnèrent, et j’entendis qu’il parlait de ne -pas avoir peur d’aucun vieux bifteck du monde; mais les bœufs se -contentèrent de faire cliqueter leurs cornes l’un contre l’autre, et -continuèrent à ruminer.</p> - -<p>—Maintenant, ne vous mettez pas en colère après avoir eu peur. C’est -la pire espèce de couardise, dit le cheval de troupe. Il est très -pardonnable d’avoir peur la nuit, à mon avis, lorsqu’on voit des choses -qu’on ne comprend pas. Nous nous sommes échappés de nos piquets des -douzaines de fois, par bandes de quatre cent cinquante ensemble, et -cela parce qu’une nouvelle recrue s’était mise à nous raconter des -histoires de serpents-fouets qu’on trouve chez nous, en Australie, au -point que nous mourions de peur à la seule vue des cordes pendantes de -nos licous.</p> - -<p>—Tout cela est très bien dans le camp, dit Billy; je ne laisse pas de -m’emballer moi-même, <span class="pagenum" id="Page_272">272</span> pour la farce, quand je ne suis pas sorti -depuis un jour ou deux; mais que faites-vous en campagne?</p> - -<p>—Oh, c’est une tout autre paire de manches, dit le cheval de troupe. -Dick Cunliffe est alors sur mon dos, et m’enfonce ses genoux dans les -côtes; tout ce que j’ai à faire, c’est de regarder où je mets le pied, -de bien rassembler mon arrière-main, et d’obéir aux rênes.</p> - -<p>—Qu’est-ce que c’est que cela: obéir aux rênes? demanda le jeune mulet.</p> - -<p>—Par les gommiers bleus d’Australie, renâcla le cheval de troupe, -voulez-vous me faire croire qu’on ne vous a pas appris dans votre -métier ce que c’est que d’obéir aux rênes? A quoi êtes-vous bons si -vous ne pouvez pas tourner tout de suite lorsque la rêne vous touche -l’encolure? C’est une question de vie ou de mort pour votre homme, -et naturellement de vie ou de mort pour vous. On commence à appuyer, -l’arrière-main rassemblé, au moment où on sent la pression de la rêne -sur l’encolure. Si on n’a pas la place de tourner, on pointe un peu et -on se reçoit sur ses jambes de derrière. Voilà ce que c’est que d’obéir -aux rênes.</p> - -<p>—On ne nous apprend pas les choses de cette <span class="pagenum" id="Page_273">273</span> façon,—dit Billy, -le mulet, froidement.—On nous enseigne à obéir à l’homme qui est à -notre tête: à avancer lorsqu’il nous le dit, et à reculer lorsqu’il -nous le dit également. Je suppose que cela revient au même. Maintenant, -après tout ce beau métier de fantasia et de panache, qui doit être bien -mauvais pour vos jarrets, à quoi en arrivez-vous?</p> - -<p>—Cela dépend, dit le cheval de troupe. Généralement, il me faut entrer -au milieu d’un tas d’hommes hurlants et chevelus, armés de couteaux... -de longs couteaux brillants, pires que les couteaux du vétérinaire... -et il me faut faire attention à ce que la botte de Dick touche juste, -sans appuyer, la botte de son voisin. Je peux voir la lance de Dick à -droite de mon œil droit, et je sais qu’il n’y a pas de danger. Je ne -voudrais pas être l’homme ou le cheval qui se trouveraient dans notre -chemin à Dick et à moi, lorsque nous sommes pressés.</p> - -<p>—Est-ce que les couteaux font mal? demanda le jeune mulet.</p> - -<p>—Eh bien... j’en ai reçu un coup à travers le poitrail une fois... -mais ce n’était pas la faute de Dick...</p> - -<p>—Je me serais bien occupé de qui c’était la <span class="pagenum" id="Page_274">274</span> faute, si on m’avait -fait mal! interrompit le jeune mulet.</p> - -<p>—Il le faut, repartit le cheval de troupe. Si vous n’avez pas -confiance dans votre homme, vous pouvez aussi bien décamper tout de -suite. C’est ce que font quelques-uns de nos chevaux, et je ne les -blâme pas. Comme je le disais, ce n’était pas la faute de Dick. L’homme -était couché sur le sol, et je m’allongeais pour ne pas l’écraser, -mais il me lança une estafilade de bas en haut. La prochaine fois -que j’aurai à franchir un homme couché par terre, je poserai le pied -dessus... et ferme.</p> - -<p>—Hem! dit Billy; tout cela paraît bien absurde. Les couteaux sont -de sales instruments en toutes circonstances. Ce qu’il y a de mieux, -c’est d’escalader une montagne, une selle bien équilibrée sur le dos, -de se cramponner des quatre pieds et des oreilles, de grimper, ramper -et se faufiler, jusqu’à ce que l’on débouche à des centaines de pieds -au-dessus de tout le monde, sur une saillie où il y a juste la place de -ses sabots. Alors on s’arrête et on ne bouge plus... ne demandez jamais -à un homme de vous tenir la tête, jeunesse... on ne bouge pas pendant -qu’on visse les canons, et puis on regarde tomber parmi les hautes -branches <span class="pagenum" id="Page_275">275</span> des arbres, très loin au-dessous, les petits obus pareils -à des coquelicots.</p> - -<p>—Vous ne buttez donc jamais? demanda le cheval de troupe.</p> - -<p>—On dit que lorsqu’un mulet bronche, on peut fendre une oreille de -poule, répondit Billy. De temps en temps peut-être, une selle mal -paquetée fera verser un mulet, mais c’est très rare. Je voudrais -pouvoir vous apprendre notre métier. C’est une belle chose. Eh bien, -il m’a fallu trois ans pour découvrir ce que les hommes me voulaient. -Toute la science consiste à ne pas se détacher sur la ligne du ciel, -parce que si vous le faites, on peut tirer sur vous. Souvenez-vous de -cela, jeunesse. Restez toujours caché le mieux possible, même s’il vous -faut faire un détour d’un mille dans ce but. C’est moi qui conduis la -batterie quand on en arrive à ce genre d’escalade.</p> - -<p>—Se laisser fusiller sans avoir une chance de courir sus aux gens qui -tirent?—dit le cheval de troupe, en réfléchissant profondément.—Je ne -pourrais pas supporter cette idée. Je voudrais charger... avec Dick.</p> - -<p>—Oh non, vous ne voudriez pas; vous savez qu’aussitôt en position -ce sont les canons qui font <span class="pagenum" id="Page_276">276</span> toute la charge. Voilà qui est -scientifique et net; mais, les couteaux... pouah!</p> - -<p>Il y avait quelque temps que le chameau de convoi balançait sa tête de -ci et de là, cherchant à glisser un mot dans la conversation. Et je -l’entendis qui disait timidement, en toussant pour s’éclaircir la gorge:</p> - -<p>—J’ai... j’ai... j’ai fait un peu la guerre, mais ce n’était pas en -grimpant, ni en courant comme cela.</p> - -<p>—Non. Maintenant que vous le dites, repartit Billy, on s’en aperçoit. -Vous n’avez pas beaucoup l’air de quelqu’un fait pour grimper ou -courir... Eh bien, comment cela se passait-il pour vous, vieux ballot -de foin?</p> - -<p>—De la vraie manière, répondit le chameau. Nous nous couchions tous...</p> - -<p>—Oh, Croupière et Martingale! s’exclama le cheval de troupe entre ses -dents. Couché!</p> - -<p>—Nous nous couchions... une centaine, environ, continua le chameau, en -un grand carré, et les hommes empilaient nos <i>Kajawahs</i>, nos charges et -nos selles, en dehors du carré, et ils tiraient par-dessus notre dos... -oui... de toutes les faces du carré.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_277">277</span></p> - -<p>—Quelle sorte d’hommes? N’importe quels hommes au hasard? demanda le -cheval de troupe. On nous apprend à l’école du cavalier à nous coucher -et à laisser nos maîtres tirer par-dessus nous, mais Dick Cunliffe -est le seul homme en qui j’aurais confiance pour le faire. Cela me -chatouille au passage des sangles, et, en outre, je ne peux rien voir -avec ma tête sur le sol.</p> - -<p>—Que vous importe qui tire par-dessus vous? répondit le chameau. Il y -a beaucoup d’hommes et beaucoup de chameaux tout près, et des masses de -fumée. Je n’ai pas peur alors. Je reste tranquille, et j’attends.</p> - -<p>—Et cependant, dit Billy, vous faites de mauvais rêves, et vous -bouleversez le camp la nuit... Eh bien! Avant que je m’étende... je ne -parle pas de me coucher... et que je laisse un homme tirer par-dessus -mon corps, mes talons et sa tête auraient quelque chose à se dire. -A-t-on jamais entendu parler de quelque chose de pareil?</p> - -<p>Il y eut un long silence. Puis, un des bœufs de batterie leva sa -grosse tête pour dire:</p> - -<p>—Tout cela est vraiment fort absurde. Il n’y a qu’une manière de -combattre.</p> - -<p>—Oh, allez-y, dit Billy. Je vous en prie, ne <span class="pagenum" id="Page_278">278</span> faites pas attention -à moi. Je suppose que vous autres, vous combattez en vous tenant debout -sur la queue?</p> - -<p>—Une seule manière,—dirent-ils tous deux ensemble. (Ils devaient être -jumeaux).—La voici: Mettre nos vingt attelages au gros canon aussitôt -que Double-Queue commence à trompeter. (Double-Queue est le nom d’argot -de camp par lequel on désigne l’éléphant.)</p> - -<p>—Pourquoi Double-Queue trompette-t-il? demanda le jeune mulet.</p> - -<p>—Pour déclarer qu’il n’ira pas plus près de la fumée en face... -Double-Queue est un grand poltron... Alors nous tirons tous ensemble -le gros canon... <i>Heya Hullah!</i> <i>Heeyah! Hullah!</i> Nous ne grimpons pas -comme des chats ni ne courons comme des veaux. Nous allons à travers la -plaine unie, les vingt jougs à la fois, jusqu’à ce qu’on nous dételle; -puis, nous paissons tandis que les gros canons causent à travers la -plaine avec quelque ville derrière des murs de terre. Et des morceaux -de mur s’écroulent, et la poussière s’élève comme si là-bas de grands -troupeaux rentraient à l’étable.</p> - -<p>—Oh! Et vous choisissez ce moment pour paître? dit le jeune mulet.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_279">279</span></p> - -<p>—Ce moment ou un autre. Manger est toujours bon. Nous mangeons jusqu’à -ce qu’on nous remette le joug, et tirons de nouveau le canon pour -revenir où Double-Queue l’attend. Parfois, il y a dans la ville de -gros canons qui répondent, et quelques-uns d’entre nous sont tués, -mais alors, il y a plus à paître pour ceux qui restent. C’est le -Destin.... rien autre que le Destin... N’importe, Double-Queue est un -grand poltron. Voilà la vraie manière de combattre... Nous sommes deux -frères, nous venons de Hapur. Notre père était un taureau sacré de -Shiva. Nous avons dit.</p> - -<p>—Eh bien, j’ai certainement appris quelque chose ce soir, dit le -cheval de troupe. Est-ce que, Messieurs de la batterie des canons à -vis, vous vous sentez enclins à manger quand on tire sur vous avec de -gros canons, et que Double-Queue suit par derrière?</p> - -<p>—A peu près autant que nous nous sentons enclins à nous vautrer par -terre et à laisser les hommes s’étaler sur nous, ou à courir parmi des -gens à coutelas. Je n’ai jamais entendu pareilles billevesées. Une -saillie de montagne, un fardeau bien équilibré, un conducteur à qui on -puisse se fier pour vous laisser poser les pieds à votre choix, <span class="pagenum" id="Page_280">280</span> et -je suis votre mulet; mais... les autres choses... non! dit Billy, en -frappant du pied.</p> - -<p>—Évidemment, dit le cheval de troupe, tout le monde n’est pas fait du -même bois, et je vois bien que dans la famille, du côté de votre père, -on devait être lent à comprendre beaucoup de choses.</p> - -<p>—Ne vous occupez pas de la famille de mon père,—s’écria Billy avec -colère; car tous les mulets détestent s’entendre rappeler que leur père -était un âne.—Mon père était un gentleman du Sud, qui n’aurait pas été -en peine de mettre en loques n’importe quel cheval. N’oubliez pas cela, -vous, gros Brumby!</p> - -<p>Brumby veut dire un cheval sauvage sans origine. Imaginez les -sentiments d’Ormonde si un cheval d’omnibus le traitait de rosse, et -vous pouvez vous figurer ce que ressentit le cheval australien. Je vis -le blanc de ses yeux étinceler dans l’obscurité.</p> - -<p>—Dites donc, fils de baudet d’importation malagais, fit-il en serrant -les dents, je vous apprendrai que je suis apparenté, du côté de ma -mère, à Carbine, le vainqueur de la Coupe de Melbourne, et nous ne -sommes pas habitués, dans mon pays, à nous laisser passer sur le ventre -par <span class="pagenum" id="Page_281">281</span> un mulet à langue de perroquet et à tête de cochon dans une -batterie de pétardières et de chasse-pois. Êtes-vous prêt?</p> - -<p>—Debout, sur les jambes de derrière! brailla Billy.</p> - -<p>Tous deux se cabrèrent face à face, et je m’attendais à un furieux -combat, lorsqu’une voix gargouillante et qui roulait sourdement sortit -de l’obscurité à droite.</p> - -<p>—Enfants, qu’avez-vous à vous battre? Calmez-vous.</p> - -<p>Les deux bêtes retombèrent en renâclant de dégoût, car ni cheval ni -mulet ne peut supporter la voix d’un éléphant.</p> - -<p>—C’est Double-Queue! dit le cheval de troupe. Je ne peux pas le -souffrir. Une queue à chaque bout, c’est trop.</p> - -<p>—Exactement mon avis,—dit Billy, en se pressant contre le cheval pour -se rassurer.—Nous avons des points communs.</p> - -<p>—Je suppose que nous avons hérité ces points-là de nos mères, dit le -cheval de troupe. Ce n’est pas la peine de se quereller là-dessus... -Eh! Double-Queue, êtes-vous attaché?</p> - -<p>—Oui,—dit Double-Queue dont le rire roula tout <span class="pagenum" id="Page_282">282</span> le long de sa -trompe... Je suis au piquet pour la nuit. J’ai entendu, ce que vous -avez dit, vous autres. Mais n’ayez pas peur, je reste où je suis.</p> - -<p>Les bœufs et le chameau dirent, à mi-voix:</p> - -<p>—Peur de Double-Queue... quelle absurdité!</p> - -<p>Et les bœufs continuèrent.</p> - -<p>—Nous sommes fâchés que vous ayez entendu, mais c’est vrai. -Double-Queue, pourquoi avez-vous peur des canons lorsqu’ils parlent?</p> - -<p>—Eh bien,—dit Double-Queue, en frottant une de ses jambes de derrière -contre l’autre, exactement comme un petit garçon qui récite une -fable,—je ne sais pas tout à fait si vous comprendriez.</p> - -<p>—Nous ne comprenons pas, mais cependant il faut tirer jusqu’au bout -les canons, dirent les bœufs.</p> - -<p>—Je le sais, et je sais aussi que vous êtes beaucoup plus braves que -vous ne le pensez. Mais, pour moi, c’est différent. Le capitaine de ma -batterie m’a appelé l’autre jour «Anachronisme Pachydermateux».</p> - -<p>—C’est un autre moyen de combattre, je suppose?—dit Billy, qui -reprenait ses esprits.</p> - -<p>—Vous, vous ne savez pas ce que cela veut dire, naturellement. Moi, -je le sais. Cela signifie: <span class="pagenum" id="Page_283">283</span> entre le zist et zest, et c’est juste -où je suis. Je puis voir dans ma tête ce qui arrivera quand un obus -éclate; et vous autres, bœufs, vous ne pouvez pas.</p> - -<p>—Moi je puis, dit le cheval de troupe... au moins un peu. J’essaie de -n’y pas penser.</p> - -<p>—Je vois mieux que vous, et j’y pense, moi. J’ai plus de surface qu’un -autre à préserver, et je sais que, lorsque je suis malade, personne ne -connaît la manière de me soigner. Tout ce qu’ils peuvent faire est de -suspendre la solde de mon cornac jusqu’à ce que je me remette, et je ne -peux pas avoir confiance en mon cornac.</p> - -<p>—Ah! dit le cheval de troupe. Cela explique tout. Je peux avoir -confiance en Dick.</p> - -<p>—Vous pourriez mettre un régiment entier de Dicks sur mon dos, sans -que je me comporte mieux. J’en sais juste assez pour me sentir mal à -mon aise, et pas assez pour aller de l’avant malgré tout.</p> - -<p>—Nous ne comprenons pas, dirent les bœufs.</p> - -<p>—Je sais que vous ne comprenez pas. Ce n’est pas à vous que je parle. -Vous ne savez pas ce que c’est que du sang.</p> - -<p>—Oui, nous le savons, répliquèrent les bœufs. C’est une matière -rouge qui imbibe la terre et qui sent.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_284">284</span></p> - -<p>Le cheval de troupe lança une ruade, fit un bond, et s’ébroua.</p> - -<p>—Ne parlez pas de cela, dit-il. Je le sens d’ici, rien que d’y penser. -Cela me donne envie de fuir... quand je n’ai pas Dick sur le dos.</p> - -<p>—Mais il n’y en a pas ici, dirent le chameau et les bœufs. Pourquoi -êtes-vous si stupide?</p> - -<p>—C’est une sale chose, dit Billy. Je n’ai pas envie de fuir, mais je -n’aime pas en parler.</p> - -<p>—Vous y êtes!—dit Double-Queue, en agitant sa queue pour expliquer.</p> - -<p>—Sûrement. Oui, nous avons été ici toute la nuit, dirent les bœufs.</p> - -<p>Double-Queue frappa le sol du pied, en faisant résonner son anneau de -fer.</p> - -<p>—Oh, je ne vous parle pas, à vous. Vous ne pouvez pas voir à -l’intérieur de vos têtes.</p> - -<p>—Non. Nous voyons par nos quatre yeux, dirent les bœufs. Nous -voyons droit en face de nous.</p> - -<p>—Si je n’étais capable que de cela et de rien autre, vous n’auriez -pas besoin de tirer les gros canons. Si j’étais comme mon capitaine... -il peut voir des choses à l’intérieur de sa tête avant que ne commence -le feu, et il tremble du haut en bas, mais il <span class="pagenum" id="Page_285">285</span> en sait trop pour -fuir... si j’étais comme lui, je pourrais tirer les canons à votre -place. Mais si j’étais aussi intelligent que tout cela, je ne serais -jamais venu ici. Je serais roi dans la forêt, comme j’avais l’habitude -de l’être, dormant la moitié du jour et me baignant lorsque cela me -plaisait. Je n’ai pas pris un bon bain depuis un mois.</p> - -<p>—Tout cela est très beau, dit Billy, mais il ne suffit pas de donner à -une chose un nom qui n’en finit pas pour y changer quoi que ce soit.</p> - -<p>—Chut! dit le cheval de troupe. Je crois que je comprends ce que -Double-Queue veut dire.</p> - -<p>—Vous comprendrez mieux dans une minute, dit Double-Queue en colère. -Pour le moment, expliquez-moi pourquoi vous n’aimez pas ceci!</p> - -<p>Il commença à trompeter furieusement de toute sa force.</p> - -<p>—Arrêtez! dirent ensemble Billy et le cheval de troupe.</p> - -<p>Et je pus les entendre trépigner et trembler. Le trompettement d’un -éléphant est toujours désagréable, spécialement dans la nuit noire.</p> - -<p>—Je ne m’arrêterai pas, dit Double-Queue. Ne m’expliquerez-vous pas -cela, s’il vous plaît? <i>Hhrrmph! Rrrt! Rrrmph! Rrrhha!</i></p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_286">286</span></p> - -<p>Puis il s’arrêta tout à coup, et j’entendis dans l’obscurité une -petite plainte qui m’apprit que Vixen m’avait enfin retrouvé. Elle -savait aussi bien que moi que la chose au monde dont l’éléphant a le -plus peur, c’est un petit chien qui aboie; aussi, elle s’arrêta pour -persécuter Double-Queue dans ses piquets, et jappa autour de ses gros -pieds. Double-Queue s’agita, et cria:</p> - -<p>—Allez-vous-en, petit chien! Ne flairez pas mes chevilles, ou bien -je vais vous donner un coup de pied. Bon petit chien... gentil petit -chien... Là! là! Rentrez à la maison, vilaine petite bête jappante!... -Oh, pourquoi personne ne l’enlève-t-il? Il va me mordre dans une minute.</p> - -<p>—Paraît, dit Billy au cheval de troupe, que notre ami Double-Queue a -peur à peu près de tout. A l’heure qu’il est, si on m’avait donné une -pleine ration pour chaque chien auquel j’ai donné un coup de pied sur -le champ de manœuvre, je serais presque aussi gros que Double-Queue.</p> - -<p>Je sifflai, et Vixen courut à moi, toute crottée, me lécha le nez, et -me raconta une longue histoire sur ses recherches pour me trouver à -travers le camp. Je ne lui ai jamais laissé savoir que je comprenais le -langage des bêtes, car elle aurait pris <span class="pagenum" id="Page_287">287</span> toutes sortes de libertés. -Aussi je boutonnai sur elle le devant de mon par-dessus, tandis que -Double-Queue s’agitait, foulait le sol, et grondait en lui-même:</p> - -<p>—C’est extraordinaire! Tout à fait extraordinaire! C’est un mal qui -court dans notre famille... Maintenant, où est passée cette sale petite -bête?</p> - -<p>Je l’entendis tâter autour de lui avec sa trompe.</p> - -<p>—Je crois que nous avons tous nos faiblesses, chacun les -siennes,—continua-t-il, en se mouchant.—Tout à l’heure, vous autres, -Messieurs, paraissiez alarmés, je crois, lorsque je trompetais.</p> - -<p>—Pas exactement alarmés, dit le cheval de troupe, mais cela me faisait -comme si j’avais eu des frelons à la place de ma selle. Ne recommencez -pas.</p> - -<p>—J’ai peur d’un petit chien, et le chameau qui est ici a peur de -mauvais rêves dans la nuit.</p> - -<p>—C’est très heureux pour nous que nous n’ayons pas à combattre tous de -la même façon, dit le cheval de troupe.</p> - -<p>—Ce que je voudrais savoir,—dit le jeune mulet, qui avait gardé le -silence pendant longtemps,—ce que je voudrais savoir, c’est pourquoi -il nous faut combattre du tout.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_288">288</span></p> - -<p>—Parce qu’on nous le dit, fit le cheval de troupe, avec un ébrouement -de mépris.</p> - -<p>—Des ordres, dit Billy le mulet.</p> - -<p>Et ses dents sonnèrent.</p> - -<p>—<i>Hukm hai!</i> (c’est un ordre), dit le chameau avec un glouglou.</p> - -<p>Et Double-Queue et les bœufs répétèrent:</p> - -<p>—<i>Hukm hai!</i></p> - -<p>—Oui, mais qui donne les ordres? demanda le mulet de recrue.</p> - -<p>—L’homme qui marche à votre tête.</p> - -<p>—Ou s’asseoit sur votre dos.</p> - -<p>—Ou tient la corde de votre nez.</p> - -<p>—Ou vous tord la queue, dirent Billy, le cheval de troupe, le chameau -et les bœufs l’un après l’autre.</p> - -<p>—Mais, qui leur donne des ordres?</p> - -<p>—Voilà que vous voulez en savoir trop, jeunesse, dit Billy, et c’est -le bon moyen de vous attirer un coup de pied. Tout ce que vous avez -à faire est d’obéir à l’homme qui est à votre tête et sans faire de -questions.</p> - -<p>—Il a raison, dit Double-Queue. Je ne peux pas toujours obéir, parce -que je suis entre le zist et le zest; mais Billy a raison. Obéissez à -l’homme <span class="pagenum" id="Page_289">289</span> près de vous, qui donne l’ordre, ou bien vous arrêterez -toute la batterie et vous serez rossé par-dessus le marché.</p> - -<p>Les bœufs de batterie se levèrent pour s’en aller.</p> - -<p>—Le matin vient, dirent-ils. Nous allons nous en retourner à nos -lignes. C’est vrai que nous ne voyons que devant nos yeux, et que nous -ne sommes pas très habiles; mais nous sommes cependant les seuls, ce -soir, qui n’ayons pas eu peur. Bonsoir, gens courageux.</p> - -<p>Personne ne répondit, et le cheval de troupe demanda, pour changer la -conversation:</p> - -<p>—Où est ce petit chien? Un chien quelque part veut dire qu’il y a un -homme.</p> - -<p>—Je suis ici, jappa Vixen, sous la culasse du canon avec mon homme. -C’est vous, grosse bête, gros étourneau de chameau, là-bas, c’est vous -qui avez renversé notre tente. Mon homme est très en colère.</p> - -<p>—Peuh! dirent les bœufs. Il doit être blanc?</p> - -<p>—Naturellement, il l’est, dit Vixen; croyez-vous que c’est un bouvier -noir qui prend soin de moi?</p> - -<p>—<i>Huah! Ouach! Ugh!</i> dirent les bœufs. Allons-nous-en promptement.</p> - -<p>Ils plongèrent dans la boue, et firent si bien <span class="pagenum" id="Page_290">290</span> qu’ils enfilèrent -leur joug dans le limon d’un caisson de munitions, où il resta fixé.</p> - -<p>—Maintenant, ça y est, dit Billy tranquillement; ne vous débattez pas. -Vous voilà en panne jusqu’au jour... Que diable vous prend-il?</p> - -<p>Les bœufs faisaient entendre les longs ronflements sifflants, -familiers au bétail hindou, se poussaient, se bousculaient, tournaient -sur eux-mêmes, piétinaient, glissaient, et finirent presque par tomber -dans la boue, en <i>grognant</i> de fureur.</p> - -<p>—Vous allez vous casser le cou d’ici un instant, dit le cheval de -troupe. Qu’est-ce qui vous arrive lorsqu’on parle d’homme blanc? Je vis -avec eux.</p> - -<p>—Ils... nous... mangent! Tire! dit le bœuf qui était le plus près.</p> - -<p>Le joug claqua avec un bruit sec, et ils disparurent lourdement.</p> - -<p>Je ne savais pas auparavant ce qui épouvantait le bétail hindou à la -vue des Anglais: Nous mangeons du bœuf!... viande à laquelle ne -touche jamais un conducteur de bétail,... et naturellement le bétail -n’aime pas cela.</p> - -<p>—Qu’on me fouette avec mes chaînes de bât, si <span class="pagenum" id="Page_291">291</span> j’aurais pensé que -deux gros blocs comme cela pouvaient perdre la tête? dit Billy.</p> - -<p>—N’importe, je vais aller voir cet homme. La plupart des hommes -blancs, je le sais, ont des choses dans leurs poches, dit le cheval de -troupe.</p> - -<p>—Je vous laisse alors. Je ne peux pas dire que je les aime plus que -cela. D’ailleurs, les hommes blancs qui n’ont pas d’endroit pour -dormir sont la plupart du temps des voleurs, et j’ai sur le dos pas -mal de propriété du Gouvernement. Venez, jeunesse, et retournons à -nos lignes. Bonne nuit, Australie. On vous verra à la parade demain, -je suppose? Bonne nuit, vieille balle de foin!... Tâchez de mettre un -frein à vos sentiments, n’est-ce pas? Bonne nuit, Double-Queue! Si vous -nous dépassez sur le terrain demain, ne trompetez pas. Cela dérange -l’alignement.</p> - -<p>Billy le mulet s’en alla en clopinant de son pas à la fois boiteux et -martial de vieux militaire; la tête du cheval de troupe vint fouiller -dans ma poitrine, et je lui donnai des biscuits, tandis que Vixen, qui -est la plus vaine des petites chiennes, lui contait des mensonges au -sujet des vingtaines de chevaux qu’elle et moi nous possédions.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_292">292</span></p> - -<p>—J’irai à la parade demain dans mon dog-cart, dit-elle.</p> - -<p>—Où serez-vous?</p> - -<p>—A la gauche du second escadron. C’est moi qui règle le pas pour toute -ma troupe, ma petite dame, dit-il poliment. Maintenant, il me faut -retourner auprès de Dick. Ma queue est toute crottée, et il va avoir -deux heures de gros travail à me panser avant la parade.</p> - -<p class="p2">La grande revue de tous les trente mille hommes avait lieu dans -l’après-midi, et Vixen et moi nous occupions une bonne place, tout -près du Vice-Roi et de l’Émir d’Afghanistan. Celui-ci, coiffée d’un -haut et gros bonnet d’astrakan noir, portait une grande étoile de -diamants au milieu. La première partie de la revue fut radieuse, et -les régiments défilèrent, vague sur vague de jambes se mouvant toutes -ensemble et de fusils tous en ligne, jusqu’à nous brouiller les yeux. -Puis, la Cavalerie arriva au son du magnifique galop de <i>Bonnie -Dundee</i>, et Vixen dressa les oreilles à l’endroit où elle était assise -dans le dog-cart. Le second escadron des Lanciers fila devant nous, et -le cheval de troupe parut, la queue comme de la soie filée, faisant -des courbettes, <span class="pagenum" id="Page_293">293</span> une oreille droite et l’autre couchée, réglant -l’allure pour tout son escadron. Et ses jambes marchaient comme sur une -mesure de valse. Puis vinrent les gros canons, et je vis Double-Queue -et deux autres éléphants attelés de front à un canon de siège de -quarante, tandis que vingt attelages de bœufs marchaient derrière. -La septième paire avait un joug neuf, et paraissait plutôt raide et -fatiguée. Enfin arrivèrent les canons à vis: Billy, le mulet, se -comportait comme s’il eût commandé toutes les troupes, et son harnais -était huilé et poli à faire cligner les yeux. J’applaudis, tout seul, -Billy, le mulet, mais il n’aurait pour rien au monde regardé à droite -ou à gauche.</p> - -<p>La pluie recommença à tomber, et, pendant quelque temps, il fit trop -de brume pour voir ce que les troupes faisaient. Elles avaient formé -un grand demi-cercle à travers la plaine, et se déployaient en ligne. -Cette ligne s’allongea, s’allongea, et s’allongea, jusqu’à ce qu’elle -eût trois quarts de mille d’une aile à l’autre—solide mur d’hommes, de -chevaux et de fusils. Puis cela marcha droit sur le Vice-Roi et l’Émir, -et à mesure que cela se rapprochait, le sol se mit à trembler, comme le -pont d’un steamer lorsque les machines forcent la pression.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_294">294</span></p> - -<p>A moins d’avoir été là, vous ne pouvez imaginer quel effet effrayant -cette arrivée en masse de troupes produit aux spectateurs, même -lorsqu’ils savent que ce n’est qu’une revue. Je regardai l’Émir. -Jusque-là il n’avait pas manifesté l’ombre d’un signe d’étonnement ou -de quoi que ce fût; mais alors ses yeux commencèrent à s’ouvrir de plus -en plus, il rassembla les rênes de son cheval et regarda derrière lui. -Un instant, il sembla sur le point de tirer son sabre et de se tailler -une route à travers les Anglais, hommes et femmes, qui se trouvaient -dans les voitures à l’arrière.</p> - -<p>Enfin la marche en avant s’arrêta court, le sol cessa de trembler, -la ligne tout entière salua, et trente musiques commencèrent à jouer -ensemble. C’était la fin de la revue, et les régiments retournèrent -à leurs camps sous la pluie, tandis qu’une musique d’infanterie se -mettait à jouer:</p> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i0">Les animaux allaient deux par deux,</div> - <div class="i6">Hourra!</div> - <div class="i0">Les animaux allaient deux par deux,</div> - <div class="i0">L’éléphant et le mulet de batterie,</div> - <div class="i0">Et ils entrèrent tous dans l’Arche</div> - <div class="i0">Pour se mettre à l’abri de la pluie!</div> - </div> -</div> - -<p>J’entendis alors un vieux chef de l’Asie Centrale, <span class="pagenum" id="Page_295">295</span> à longue -chevelure grise, qui était descendu avec l’Émir, poser des questions à -un officier indigène.</p> - -<p>—Maintenant, dit-il, comment est-on arrivé à cette chose étonnante?</p> - -<p>L’officier répondit:</p> - -<p>—Un ordre a été donné, auquel on a obéi.</p> - -<p>—Mais les bêtes sont-elles donc aussi intelligentes que les hommes? -demanda le chef.</p> - -<p>—Elles obéissent, comme font les hommes: mulet, cheval, éléphant, -ou bœuf, obéit à son conducteur, le conducteur à son sergent, le -sergent à son lieutenant, le lieutenant à son capitaine, le capitaine à -son major, le major à son colonel, le colonel au brigadier commandant -trois régiments, le brigadier au général, qui obéit au Vice-Roi, qui -est le serviteur de l’Impératrice. Voilà comment cela se fait.</p> - -<p>—Je voudrais bien qu’il en soit de même en Afghanistan! dit le chef; -car, là, nous n’obéissons qu’à notre propre volonté.</p> - -<p>—Et c’est pour cela,—dit l’officier indigène, en frisant sa -moustache,—que votre Émir, auquel vous n’obéissez pas, doit venir ici -prendre les ordres de notre Vice-Roi.</p> - -<hr class="deco" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_296">296</span></p> - -<div class="subchapter"> - <h3 id="ch_7a">CHANT DE PARADE<br /> - <span class="small80">DES ANIMAUX DU CAMP</span></h3> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i0 linetop"><i>Eléphants de batterie.</i></div> - </div> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i0 ">Alexandre nous emprunta la force de l’Alcide,</div> - <div class="i0">La sagesse de nos fronts, la ruse de nos genoux,</div> - <div class="i0">Depuis, aux cous asservis pèse encor son joug solide.</div> - <div class="i0">Aux attelages de dix pieds faites place, tous,</div> - <div class="i6">Au cortège</div> - <div class="i3">Des grosses pièces <ins class="corrections" title="du">de</ins> siège!</div> - </div> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i0 linetop"><i>Bœufs de batterie.</i></div> - </div> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i0">Ces héros enharnachés ont peur d’un boulet de Quatre,</div> - <div class="i0">La poudre les incommode, ils n’aiment plus à se battre.</div> - <div class="i0">Alors, nous entrons en jeu, nous hâlons, nous autres bœufs,</div> - <div class="i0">Aux attelages de vingt jougs, faites place, tous,</div> - <div class="i7">Au cortège</div> - <div class="i4">Des grosses pièces de siège!</div> - </div> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i0 linetop"><i>Chevaux de cavalerie.</i></div> - </div> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i0">Par ma marque à l’épaule, il n’est pas de chansons</div> - <div class="i0">Qui vaillent l’air des Lanciers, Houzards et Dragons,</div> - <div class="i0">Mieux me plaît qu’«Au Pansage» ou bien «A l’Ecurie»</div> - <div class="i0">Le galop pour défiler de <i>Bonnie Dundee</i>! <a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></div> - <div class="i0"><span class="pagenum" id="Page_297">297</span>Du foin, des égards, de l’étrille et du mors,</div> - <div class="i0">De bons cavaliers et de l’air au dehors,</div> - <div class="i0">Par escadrons! En colonne! et je parie</div> - <div class="i0">Qu’on nous voit bien défiler à <i>Bonnie Dundee</i>.</div> - </div> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i0 linetop"><i>Mulets de bât.</i></div> - </div> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i0">Quand mes compagnons et moi nous prenons, le long du chemin de la côte,</div> - <div class="i0">Un sentier perdu de cailloux bossus, nous marchons sans faire de faute,</div> - <div class="i2">Car on peut grouiller et grimper, mes gars,</div> - <div class="i2">N’importe où, paraître et dire: Voilà!</div> - <div class="i2">Mais lorsqu’à la cime on se range,</div> - <div class="i2">Le bonheur complet, c’est si l’on avait</div> - <div class="i2">Une patte ou deux de rechange!<br /><br /></div> - - <div class="i0">Merci donc, sergent, qui passes devant lorsque la route n’est pas large,</div> - <div class="i0">Et sur toi malheur, failli conducteur, qui n’amarres pas droit ta charge:</div> - <div class="i2">Car on peut grouiller et grimper, mes gars,</div> - <div class="i2">N’importe où paraître et dire: Voilà!</div> - <div class="i2">Mais lorsqu’à la cime on se range,</div> - <div class="i2">Le bonheur complet, c’est si l’on avait</div> - <div class="i2">Une patte ou deux de rechange!</div> - </div> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i0 linetop"><i>Chameaux du commissariat.</i></div> - </div> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i0">Nous n’avons jamais eu nul vieux refrain chameau</div> - <div class="i0">Pour aider à traîner notre cahin-caha,</div> - <div class="i0">Mais chacun de nos cous est un trombone en peau</div> - <div class="i0">(<i>Rtt-ta-ta-ta!</i> Chacun est un trombone en peau!)</div> - <div class="i0">Notre seule chanson de marche, écoutez-la:</div> - <div class="i0"><i>Peux pas! Veux pas! N’irai pas! Rien savoir!</i></div> - <div class="i0">Qu’on se le passe et allez voir!</div> - <div class="i0"><span class="pagenum" id="Page_298">298</span>Un bât tourne, tant pis si ce n’est pas le mien:</div> - <div class="i0">Une charge a glissé—halte, hurrah! Crions bien!</div> - <div class="i0"><i>Urrr! Yarrh! Grr! Arrh!</i></div> - <div class="i0">Quelqu’un écope et pas pour rien!</div> - </div> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i0 linetop"><i>Tous les animaux ensemble.</i></div> - </div> -</div> - -<div class="poetry-container"> - <div class="poetry"> - <div class="i0">Nous sommes les Enfants du Camp,</div> - <div class="i0">Nous servons chacun à son rang,</div> - <div class="i0">Fils du joug, du bât, des fardeaux,</div> - <div class="i0">Harnais au flanc, ou sac au dos.</div> - <div class="i0">Voyez notre ligne ondulée,</div> - <div class="i0">Ainsi qu’une entrave doublée,</div> - <div class="i0">Qui par la plaine va, glissant,</div> - <div class="i0">Tout balayer au champ du sang;</div> - <div class="i0">Tandis qu’à nos côtés les hommes,</div> - <div class="i0">Poudreux, muets et les yeux lourds,</div> - <div class="i0">Ne savent pas pourquoi nous sommes,</div> - <div class="i0">Eux et nous, voués sans retours,</div> - <div class="i0">A souffrir et marcher toujours.</div> - <div class="i0">Nous sommes les Enfants du Camp,</div> - <div class="i0">Nous servons chacun à son rang,</div> - <div class="i0">Fils du joug, du bât, des fardeaux,</div> - <div class="i0">Harnais au flanc, et sac au dos!</div> - </div> -</div> - -<p class="center p3">FIN</p> - -<hr class="page" /> - -<div class="chapter"> - <h2>TABLE</h2> -</div> - -<table id="table" style="width: 24em;" summary="table_01"> - <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Les Frères de Mowgli</span></td> - <td class="tdr"><a href="#ch_1">5</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl2"><i>Chanson de chasse du clan de Seeonee</i></td> - <td class="tdr"><a href="#ch_1a">47</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">La chasse de Kaa</span></td> - <td class="tdr"><a href="#ch_2">49</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl2"><i>Chanson de route des Bandar-Log</i></td> - <td class="tdr"><a href="#ch_2a">101</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">«<span class="smcap">Au tigre, au tigre!</span>»</td> - <td class="tdr"><a href="#ch_3">103</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl2"><i>La Chanson de Mowgli</i></td> - <td class="tdr"><a href="#ch_3a">139</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Le Phoque blanc</span></td> - <td class="tdr"><a href="#ch_4">141</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl2"><i>Lukannon</i></td> - <td class="tdr"><a href="#ch_4a">181</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">«<span class="smcap">Rikki-Tikki-Tavi</span>»</td> - <td class="tdr"><a href="#ch_5">183</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl2"><i>L’Ode de Darzee</i></td> - <td class="tdr"><a href="#ch_5a">217</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Toomai des Éléphants</span></td> - <td class="tdr"><a href="#ch_6">219</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl2"><i>Shiva et la Sauterelle</i></td> - <td class="tdr"><a href="#ch_6a">258</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Service de la Reine</span></td> - <td class="tdr"><a href="#ch_7">261</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl2"><i>Chant de parade des animaux du Camp</i></td> - <td class="tdr"><a href="#ch_7a">296</a></td> - </tr> -</table> - -<hr class="page" /> - -<p class="center">POITIERS</p> - -<p class="center"><span class="smcap">Imprimerie Blais et Roy</span></p> - -<p class="center">7, <span class="smcap">rue Victor-Hugo</span>, 7.</p> - -<hr class="page" /> - -<div class="footnotes"><h2><span class="small80">NOTES</span></h2> - <div class="footnote"> - <p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> - Personnage de «<i>Alice in Sunderland</i>», livre humouristique - très populaire en Angleterre. Il s’agit d’un valet de pied qui salue - toujours et ne répond jamais.</p> - - <p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> - Vieil air de ralliement des partisans des Stuarts au temps de Cromwell. - Il rythme, en général, les défilés au galop, dans la cavalerie anglaise.</p> - </div> -</div> - -<div class="transnote" id="note"><h2>Au lecteur</h2> - <p>Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, - et l’orthographe d’origine a été conservée. Seules les erreurs - clairement introduites par le typographe ont été corrigées. Ces corrections - sont soulignées en <ins class="correction" title="orthographe initiale">pointillés</ins> - dans le texte. Positionnez le curseur sur le mot souligné pour voir - l’orthographe initiale.</p> - - <p>Cependant «Shere-Khan» a été tacitement remplacé par «Shere Khan» et - «Bandar Log» par «Bandar-Log».</p> -</div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Le livre de la Jungle, by Rudyard Kipling - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DE LA JUNGLE *** - -***** This file should be named 54183-h.htm or 54183-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/1/8/54183/ - -Produced by Claudine Corbasson, Nicole Pasteur and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/54183-h/images/cover.jpg b/old/54183-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 5df8e31..0000000 --- a/old/54183-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54183-h/images/illus001.jpg b/old/54183-h/images/illus001.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 28c4737..0000000 --- a/old/54183-h/images/illus001.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54183-h/images/illus002.jpg b/old/54183-h/images/illus002.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ff5bc0e..0000000 --- a/old/54183-h/images/illus002.jpg +++ /dev/null |
