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-Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3737, 17 Oct 1914, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: L'Illustration, No. 3737, 17 Oct 1914
-
-Author: Various
-
-Release Date: January 31, 2017 [EBook #54087]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3737, 17 OCT 1914 ***
-
-
-
-
-Produced by Juliet Sutherland, Claudine Corbasson and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- Au lecteur
-
- Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
- originale.
-
- La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.
-
- L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
- La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
-
-
-
-
- Nº 3737.--72e Année. Prix du Numéro:
- _17 Octobre 1914_ _Un Franc_
-
-
- L'ILLUSTRATION
-
- JOURNAL UNIVERSEL
- HEBDOMADAIRE
-
- R. BASCHET, Directeur-Gérant
-
- _13, Rue Saint-Georges_
- _PARIS_
-
-
-
-
-[Illustration: LE ROI ALBERT AU MILIEU DE SES SOLDATS
-
-Épisode de la défense d'Anvers: un obus allemand vient de tomber au
-milieu d'un détachement de cyclistes, à moins de cent mètres du roi qui
-est aussitôt accouru pendant qu'on relevait les blessés.]
-
-
-
-
-_LES COLLECTIONS DE LA GUERRE_
-
-
-_Nos abonnés et lecteurs sont assurés de pouvoir toujours se procurer
-dans nos bureaux et chez les libraires les_ numéros de la guerre
-_depuis celui du 8 août. Nous réimprimons ces numéros lorsqu'ils
-s'épuisent et leur rassortiment ne peut guère tarder plus d'une
-semaine._
-
-_Quant au numéro du 1er août, qui nous est souvent réclamé pour
-compléter des collections, nous ne le réimprimerons qu'après la guerre
-et au chiffre nécessité par les demandes. On est donc prié de se faire
-inscrire._
-
-
-
-
-LES GRANDES HEURES
-
-
-LE CANON SUR LES TOMBES
-
-
- «... En cinq minutes, l'autre jour, j'ai eu autour de moi 8 morts et
- 16 blessés et tout a continué de fonctionner dans la batterie avec
- un calme merveilleux, comme si rien n'était. _Mais nos hommes ont
- enterré leurs camarades au pied même des canons, à la place où ils
- ont été tués, et de ces tombes ils continuent tous les jours à tirer
- afin de mieux venger ceux qui ne sont plus..._»
-
-Voilà ce que m'écrit un lieutenant d'artillerie et cette phrase m'a
-transporté, m'a fait pousser des cris. Depuis que je l'ai reçue comme
-un éclat de métal, elle me frappe toujours. Je ne cesse de la sentir,
-je ne peux pas détacher mon esprit de la splendide image et du symbole
-qu'elle évoque, image de poème épique d'une grandeur incomparable qui
-semble la trouvaille d'un génie et qui devient cent fois plus émouvante
-si je me dis qu'elle n'est pas le fruit d'une imagination merveilleuse
-mais la fleur pourpre et fière d'une réalité qui vibre, chaude encore.
-
-Le canon sur les tombes! Vous représentez-vous ces morts étendus côte
-à côte dans le linceul de leurs habits en lambeaux, et recouverts
-de terre bien tassée, piétinée avec respect? Pourquoi ce sol est-il
-ainsi foulé, en y consacrant tant de soin? C'est afin que la pièce
-de 75 puisse être placée _là_ et s'y trouve comme il faut!... Et sur
-eux, en effet, sur les soldats alignés et couchés de force... au bout
-d'un instant, le canon, pieux, doucement roule et puis s'arrête, les
-écrasant avec précaution d'un poids qui leur est amical et ne leur pèse
-pas, sous lequel ils respirent mieux dans leur nouveau sommeil. Qu'ils
-s'estiment heureux de demeurer alors tout contre leur pièce, d'en être
-la plate-forme! Et pour une sépulture d'artilleur, quel plus beau
-monument funéraire qu'un canon!... celui qu'hier encore, ce matin même,
-ils manœuvraient souples d'amour et dans une ardente tranquillité...
-C'est donc une joie sans seconde que de le supporter à présent face au
-ciel, les roues sur la poitrine.
-
-De leurs yeux fixes que la mort a fait exprès de ne pas enclouer, à
-travers le drap brun de la terre et l'herbe d'automne... ils peuvent
-_le_ voir, ayant lui aussi le cou tendu dans le même sens que leur
-allongement. Inanimés, ils en restent toujours les servants, et c'est
-encore eux qui pointent, qui règlent le tir... sans que jamais l'ennemi
-puisse les repérer, car la tombe est la tranchée où mieux qu'ailleurs
-tout se défile. Aussi figurez-vous la secousse de leurs os!... le
-battement de leur cœur rompu! le terrible tressaillement de leur
-dépouille ébranlée à chaque détonation, chaque fois que de la couleuvre
-de bronze gris sort l'obus qu'ils ont à présent, par faveur d'au-delà,
-le temps de voir passer... et d'accompagner jusqu'au bout où il opère
-son ravage! Ils sentent le vent, dur comme un bâton, du boulet, qui
-hérisse leur chair et fait sourire leur face morte, ils sont déracinés
-de joie, ils remuent de plaisir, ils comptent les coups. Pour reposer
-en paix il leur fallait ce grand et terrible fracas qui est leur
-élément, et qui devient à leurs oreilles la chanson de l'éternel
-silence. «Ah! la bonne idée, pensent-ils, qu'ont eue là les camarades!»
-Et s'arc-boutant, se raidissant, ils donnent le dernier effort de ce
-qui leur reste de chaleur d'âme aux canons brûlants dont ils sont
-l'affût.
-
- *
- * *
-
-LA CLOCHE DANS LA NUIT
-
-C'est un pauvre village, très loin d'ici, perdu sur des sommets, en
-pays de Gascogne. Le soir est déjà passé, il a cédé la place aux
-avant-gardes de la nuit, une nuit sombre, confiante et veloutée de
-paix. Tout est calme, définitif. L'assurance descend et plane sur la
-terre. Alors, dans les ténèbres bleues qui, là où est le ciel et en son
-honneur, se paillettent d'étoiles, tinte la cloche de l'église... Elle
-se plaint à petits coups mesurés, pas trop forts, avec un son triste
-qui prend le cœur. Elle appelle. Pourquoi? Pour la prière. Quelle
-prière? Pour la prière des soldats.... dite à leur intention tous les
-jours, à cette même heure de quiétude et de recueillement...
-
-Voilà les vieilles portes poussées sans bruit. L'humble troupeau des
-fidèles, des brebis noires, s'écoule entre les masures, le long des
-ruelles, dans l'obscurité profonde et inoffensive. On reconnaît le
-pas menu des enfants. Des bœufs attardés que l'on croise rentrent
-tout seuls à l'étable en vous frôlant de leur corne avec une adroite
-sagesse. Rocailleux comme le lit d'un torrent à sec, l'étroit chemin,
-qui descend un peu, conduit au seuil usé de l'église. Elle est un
-gouffre d'ombre que la pointe de trois lampes suspendues pique de
-trois trous d'épingle... Le groupe des hommes et des femmes que l'on
-ne voit pas se devine au long des chaises rangées... La cloche s'est
-tue. Le curé, dont le surplis fait une tache de blancheur, sort tout à
-coup des boiseries comme d'une cachette, traverse la nef, allume deux
-candélabres sur l'autel de la Vierge, à une chapelle latérale, puis il
-va s'agenouiller à son banc, dans le chœur toujours ténébreux, et on ne
-distingue plus que les cheveux blancs de sa tête inclinée qu'éclaire
-un bout de cierge collé sur le dossier de la stalle, derrière lui...
-La prière commence... La récitation du chapelet. Les voix sont en
-marche... Pendant de longues minutes les _Pater noster_ et les _Ave
-Maria_ se suivent... défilent, prennent le grand chemin, vont où on
-les envoie, avec une impressionnante et sûre régularité, comme sur les
-autres routes, à des centaines de lieues de cet asile, se succèdent et
-passent les sections, les compagnies, les régiments, tous les grains
-d'hommes soudés les uns aux autres, qui par d'indestructibles et
-solides dizaines font le rosaire des armées.
-
-Et brusquement les voix s'arrêtent. La sublime monotonie expire et se
-noie dans un abîme de pensées qui flottent... qui s'en vont... là-bas
-dans les grands espaces noirs où sont répandus les combattants, les
-blessés, les morts qu'on ne sait pas... et puis là-haut aux autres
-frontières du Royaume où nous avons situé le bonheur futur et le
-rassemblement de ceux que nous aimons.
-
-Le prêtre a soufflé le cierge de cire qui le veillait dans sa stalle.
-Les flambeaux de l'autel, un par un, sont étouffés par le lent
-éteignoir qui paraît reprendre leur flamme. Les petits sortent les
-premiers, dans un bruit de sac de noix que font leurs souliers sur les
-dalles. Les gens suivent. Le bénitier... La main qui s'élève... Au nom
-du Père... La cloche tinte à nouveau dans la tour, et c'est une enfant
-de seize ans qui sonne... Quand elle tire à fond la corde elle est si
-courbée en deux que son visage atteint presque le sol. Une fillette
-l'attend, assise sur le brancard funèbre où l'on a peint un crâne qui
-rit de tout au milieu d'un semis de larmes.
-
-Maintenant, dehors, c'est la nuit complète, plus certaine, et toujours
-aussi suave au front qu'elle caresse. Les mêmes rustiques fantômes
-passent, s'évanouissent. D'autres bœufs graves se rencontrent dont la
-prunelle a la blancheur du lait. De quelle crèche est sorti cet âne
-immobile qui songe en travers du chemin, et qu'il faut contourner? La
-cloche tinte encore, mais mal, avec des temps d'arrêt. Elle a l'air de
-dire: «Allez! J'ai fini! Rentrez chez vous...»
-
-Rentrer chez soi!... Quelle douceur! Qu'il fait bon d'aller se coucher
-après qu'on était à genoux! Mais qu'il est triste--et consolant
-aussi--de penser sans relâche aux soldats glorieux pour lesquels tous
-les soirs, dans des quantités de villages pareils à celui-ci, on prie
-à voix basse, comme à tâtons, avec une ardente ferveur, au fond d'une
-église obscure et debout encore...!
-
- *
- * *
-
-LES BÉQUILLES
-
-On manque de béquilles pour les blessés... Comment faire?
-
-Alors j'ai lu que des Lyonnais avaient eu une idée sublime. Ils ont été
-prendre à Fourvières les béquilles des ex-voto...
-
-La poignante inspiration! Il faut la suivre et l'étendre à tous
-les sanctuaires où pendent par centaines de grappes, comme à de
-mystiques palmiers, les longs fruits de bois noir d'une si pénible
-beauté... Qu'on les arrache à leur inertie, à leur poussière! Voilà
-trop longtemps qu'ils sont là, ayant rempli d'ailleurs leur office
-et payé leur dette de reconnaissance. Décrochez donc ces lustres
-que les araignées comme d'une housse ont peu à peu enveloppés de
-leurs épaisses toiles! Des voûtes de tous les temples, de tous les
-célèbres lieux de pèlerinage, partout où entre des petits navires
-gréés et taillés au couteau par des marins échappés du naufrage
-ont été hissées des béquilles... ramenez-les... faites la sainte
-et magnifique rafle, abattez ces futaies, vendangez les chapelles,
-déboisez la grotte de Lourdes... La Vierge le permet et sera enchantée.
-Elle en recevra d'autres! Et je m'imagine que, munis de ce nouveau
-«matériel» précieux, privilégié, les blessés guériront plus vite et
-marcheront mieux après... Quelle aubaine! Des béquilles d'ex-voto!
-Des béquilles miraculeuses... qui ont déjà servi, qui ont été à la
-souffrance comme au feu et ont fait double campagne! Des béquilles
-bénites, tombées du ciel...! Ah! qu'elles seront les bienvenues et de
-quel cœur, vivant encore ou ayant cessé de battre... approuveront de
-loin ceux qui autrefois, après s'être appuyés et avoir traîné des mois
-ou des années sur elles, les ont--le jour de récompense où elles sont
-tombées--offertes à la Madone sans se douter qu'après eux, plus tard...
-en 1914... elles iraient soutenir d'autres éclopés, étayer d'autres
-blessés, des boiteux de la guerre, et les remettre d'aplomb sur le
-chemin de la victoire.
-
- HENRI LAVEDAN.
-
- *
- * *
-
-[Illustration: LES DERNIERS EFFORTS POUR LA DÉFENSE D'ANVERS
-
-La dernière ligne de retranchements élevés sur la route de Lierre par les
-brigades navales, envoyées d'Angleterre pour secourir Anvers et protéger
-la retraite de l'armée belge: au fond, la fumée d'explosion d'un gros
-obus allemand.]
-
-[Illustration: Pièces anglaises d'artillerie de côtes, opposées aux gros
-mortiers allemands.]
-
-[Illustration: Pont coupé sur la rivière Nèthe et maisons de la petite
-ville de Lierre incendiées.]
-
- *
- * *
-
-[Illustration: LA SUPRÊME DÉFENSE D'ANVERS
-
-Blessés belges revenant de la ligne de défense derrière la Nèthe.]
-
-[Illustration: Blessés anglais de l'infanterie de marine venue pour
-renforcer la garnison belge.]
-
-
-[Illustration: L'ÉVACUATION DE LA POPULATION CIVILE D'ANVERS.--Arrivée
-de réfugiés à la gare hollandaise de Rosendael.]
-
-
-[Illustration: DU MATÉRIEL DE GUERRE QUI N'EST PAS TOMBÉ AUX MAINS
-DES ALLEMANDS
-
-Un des trains blindés du camp retranché d'Anvers.]
-
-[Illustration: Automitrailleuse blindée de l'armée belge.]
-
-
-
-
-PETITE VISION DE GAIETÉ, AU FRONT DE BATAILLE
-
-
- Octobre 1914.
-
-Ce jour-là, dans la matinée, vers onze heures, j'arrivai à un
-village--dont j'ai dû oublier le nom;--j'étais en compagnie d'un
-commandant anglais, que les hasards de cette guerre m'avaient donné
-pour camarade depuis la veille, et nous étions aimablement suivis par
-un grand Magicien,--qui était le soleil. Un soleil radieux, un soleil
-de fête, transformant et embellissant toutes choses. Cela se passait
-dans un département de l'extrême Nord de France, je n'ai jamais su
-lequel, mais on se serait cru en Provence tant il faisait beau.
-
-Pour arriver là, nous avions été depuis près de deux heures enserrés
-entre deux files de soldats qui marchaient en sens inverse l'une de
-l'autre. Sur notre droite, c'étaient des Anglais qui se rendaient à
-la bataille, tout propres, tout frais, l'air content et en train,
-admirablement équipés, avec de beaux chevaux bien gras. Sur notre
-gauche, c'étaient des artilleurs de France qui en revenaient, de la
-gigantesque bataille, pour prendre un peu de repos; poussiéreux,
-ceux-ci, avec quelquefois des bandages au bras ou au front, mais
-gardant des mines joyeuses, des figures de santé, et marchant en bon
-ordre par sections; ils rapportaient même des chargements de douilles
-vides qu'ils avaient eu le temps de ramasser, ce qui prouvait bien
-qu'ils s'étaient retirés sans hâte et sans crainte, en vainqueurs
-auxquels les chefs ont ordonné quelques jours de répit. On entendait
-au loin comme un bruit d'orage, d'abord très sourd, mais dont nous
-nous rapprochions de plus en plus. Dans les champs alentour, les
-paysans labouraient comme si de rien n'était, incertains pourtant
-si les sauvages, qui menaient tant de bruit là-bas, n'allaient pas
-un de ces jours revenir pour tout saccager. Il y avait, sur l'herbe
-des prairies, un peu partout, autour de petits feux de branches, des
-groupes qui eussent été lamentables sous un ciel sombre, mais que le
-soleil trouvait le moyen d'égayer quand même: émigrés, en fuite devant
-les barbares, faisant leur cuisine comme des bohémiens, au milieu
-des ballots de leurs pauvres hardes empaquetées en hâte pendant le
-sauve-qui-peut terrible.
-
-Notre auto était remplie de paquets de cigarettes et de journaux que
-de bonnes âmes nous avaient chargés de porter aux combattants, et,
-tellement nous étions serrés et ralentis entre ces deux files de
-soldats, nous pouvions leur en donner par les portières, à droite
-aux Anglais, à gauche aux Français; ils avançaient la main pour les
-attraper à la volée, et, en souriant, nous remerciaient par un rapide
-salut militaire.
-
-Il y avait aussi des gens des villages qui cheminaient pêle-mêle
-avec les soldats, sur cette route si encombrée. Je me rappelle une
-jeune paysanne très jolie qui, entre des fourgons de guerre anglais,
-traînait par une corde deux bébés endormis dans une petite voiture;
-elle peinait, la montée étant roide en cet endroit; un beau sergent
-écossais, à moustache en or, qui fumait sa cigarette, assis les
-jambes pendantes à l'arrière du plus proche fourgon, lui fit signe:
-«Passez-moi donc votre bout de corde.» Elle comprit, accepta avec un
-gentil sourire confus; l'Ecossais enroula cette frêle remorque autour
-de son bras gauche, gardant le bras droit libre pour continuer de
-fumer, et c'est lui qui emmena les deux bébés de France, dont la toute
-petite voiture fut traînée par le lourd camion comme une plume.
-
-Quand nous entrâmes dans le village, le soleil de plus en plus
-resplendissait. Il y avait là un fouillis, un méli-mélo comme on n'en
-avait jamais vu et n'en verra jamais, après cette guerre unique dans
-l'histoire. Tous les uniformes, toutes les armes, des Ecossais, des
-cuirassiers français, des turcos, des zouaves, et des Bédouins dont le
-salut militaire relevait le burnous avec un geste noble. La place de
-l'église était encombrée par d'énormes autobus anglais, qui avaient
-jadis assuré les communications à Londres et portaient encore en
-grandes lettres les noms des quartiers de cette ville.--On dira que
-j'exagère, mais vraiment ils avaient l'air étonné, ces autobus, de
-rouler maintenant sur le sol de France et d'être bondés de soldats...
-
-Tout ce monde, pêle-mêle, se préparait à déjeuner. On entendait
-toujours la grande symphonie menée par ces sauvages (qui arriveraient
-peut-être demain, qui sait), l'incessante canonnade, mais personne
-n'y prenait garde. D'ailleurs, comment s'inquiéter, avec un si beau
-soleil, un si étonnant soleil d'octobre, et des roses encore sur les
-murs, et des dahlias de toute couleur, dans les jardins à peine touchés
-par les gelées blanches!... Chacun s'installait de son mieux pour le
-repas; on eût dit une fête, une fête un peu incohérente par exemple
-et singulière, improvisée aux environs de quelque tour de Babel. Des
-jeunes filles circulaient dans les groupes, des petits enfants blonds
-faisaient cadeau de fruits cueillis dans leur verger. Des Ecossais, se
-croyant dans un pays chaud par comparaison avec le leur, s'étaient mis
-en manches de chemise. Des curés et des religieuses de la Croix-Rouge
-faisaient asseoir des blessés sur des caisses; une vieille bonne
-sœur, figure de parchemin et jolis yeux candides sous sa cornette,
-installait avec mille précautions un zouave aux deux bras enveloppés de
-bandages, qu'elle allait sans doute faire manger comme un petit enfant.
-
-Nous avions grand faim nous-mêmes, l'Anglais et moi, et nous avisâmes
-l'auberge, très avenante, où déjà des officiers étaient attablés avec
-des soldats. (Il n'y a plus de barrières hiérarchiques, aux temps de
-tourmente où nous sommes.)--«Je pourrais bien vous donner du bœuf rôti
-et du lapin sauté, nous dit l'hôtelier; mais, quant à du pain, par
-exemple, ça, non; à aucun prix vous n'en trouveriez nulle part.»--«Ah!
-dit mon camarade, le commandant anglais, et ces deux belles miches,
-là, debout contre cette porte?»--«Oh! ces miches-là, elles sont à un
-général, qui les a envoyées parce qu'il va venir déjeuner avec ses
-aides de camp.» A peine avait-il le dos tourné que mon compagnon,
-tirant vite un coutelas de sa poche, tranchait, pour le cacher sous
-son manteau, le bout d'une de ces miches dorées.--«Nous avons trouvé
-du pain, dit-il tranquillement à l'hôtelier, vous pouvez donc nous
-servir.»--Et, à côté d'un officier arabe _de la Grande Tente_, en
-burnous rouge, nous fîmes gaiement notre déjeuner, avec nos invités:
-les soldats de notre auto.
-
-La fête du soleil battait son plein, illuminant en joie la foule
-disparate et les étranges autobus, quand nous sortîmes de l'auberge
-pour reprendre notre voyage. Un convoi de prisonniers allemands
-traversait la place; l'air bestial et sournois, ils marchaient entre
-des soldats de chez nous qui marquaient mille fois mieux, et on les
-regardait à peine. La vieille religieuse de tout à l'heure, la si
-vieille aux yeux purs, faisait fumer une cigarette à son zouave pour
-le moment sans bras, la lui présentant aux lèvres avec une tremblante
-et un peu maladroite sollicitude d'aïeule. Elle semblait lui raconter
-en même temps des choses très drôles--de cette drôlerie innocente et
-jeunette dont les bonnes sœurs ont le secret--car ils riaient tous les
-deux. Qui sait quelle petite histoire enfantine ça pouvait bien être?
-Un vieux curé qui près d'eux fumait sa pipe--sans aucune élégance, je
-suis forcé de le reconnaître--riait aussi de les voir rire. Et, au
-moment où nous remontions en voiture pour continuer notre route vers
-la région d'horreur où le canon tonnait, une fillette d'une douzaine
-d'années, pour nous fleurir, courut arracher dans son jardin une gerbe
-d'asters d'automne...
-
-Quels braves gens il y a encore par le monde! Et combien l'agression
-des sauvages d'Allemagne a développé les doux liens de la fraternité,
-chez tous ceux qui sont vraiment d'espèce humaine.
-
- PIERRE LOTI.
-
-
-
-
-UNE HÉROIQUE ENFANT DE PARIS
-
-
-Les avions allemands continuent à venir, de temps à autre, lancer
-des bombes sur Paris, causant des dommages matériels insignifiants,
-mais faisant malheureusement quelques victimes. Une des premières fut
-une fillette de 13 ans, Denise Cartier, dont le courage souriant et
-l'abnégation héroïque symboliseront pour les générations futures l'âme
-de Paris au cours de ces heures tragiques.
-
-C'était un dimanche de septembre, par un soleil radieux. La gracieuse
-enfant jouait à quelques pas de sa porte, près de l'avenue du
-Trocadéro, regardant peut-être, comme tant d'autres grandes personnes,
-avec une curiosité inconsciente, le Taube dont la cuirasse étincelante
-glissait sous le ciel bleu. Soudain, on entend une explosion
-formidable, et la petite Denise est atteinte par un éclat de bombe qui
-lui fracasse la jambe. D'abord étourdie par le choc, elle se laisse
-relever sans une plainte, sans un mot, par les passants accourus à son
-secours; puis, au moment où on va l'emporter vers l'hôpital le plus
-proche, elle ouvre ses beaux yeux qui essayent de sourire pour rassurer
-tout le monde et murmure: «Si c'est grave, ne le dites pas à maman.»
-
-[Illustration: Denise Cartier sur son lit d'hôpital.--_Phot. Gilles de
-la Loriais._]
-
-C'était grave et Denise Cartier a dû subir l'amputation de la jambe
-atteinte. Elle est aujourd'hui hors de danger, et, sur son lit
-d'hôpital, elle tricote des lainages pour nos soldats... Voilà un de
-ces «effets moraux» que produit la barbarie teutonne au pays de Jeanne
-d'Arc.
-
- *
- * *
-
-[Illustration: LES RENFORTS VENUS DE L'INDE
-
-Lanciers du Bengale, guerriers sikhs, contingents du Pendjab et du
-Cachemire, ghurkas du Nepal, remontant de Marseille vers le Nord
-de la France, sont accueillis par la curiosité et la sympathie des
-populations.]
-
- *
- * *
-
-[Illustration: LE TRICOT DU COMBATTANT
-
-Nos soldats se pressant autour des automobiles qui leur apportent des
-lots d'effets de lainage. _Photos M. B._]
-
- *
- * *
-
-[Illustration: ENGAGEMENT DE CAVALERIE: DRAGONS FRANÇAIS CHARGEANT
-DES UHLANS. _Dessin de GEORGES SCOTT._]
-
-_Au début des hostilités, le rôle de la cavalerie s'est borné, le plus
-souvent, à des reconnaissances, à des prises de contact. Au contraire,
-depuis quelques jours, au cours des batailles engagées dans le Nord,
-de véritables duels, des combats acharnés se sont produits, à maintes
-reprises, entre nos cavaliers et les leurs, et, plus d'une fois, nos
-dragons et leurs uhlans se sont affrontés à la lance et au sabre.
-L'ennemi avait dessiné, sur notre aile gauche, un large mouvement de
-cavalerie. Il n'a pas donné pour lui le résultat qu'il en attendait.
-Partout, de ce côté, nous le tenons en échec._
-
- *
- * *
-
-[Illustration: LA GUERRE DE FRANCE VUE PAR LES DESSINATEURS ANGLAIS
-
-UN ÉPISODE DES COMBATS AUTOUR DE REIMS.--Tranchée allemande sous la
-position de Nogent-l'Abbesse enlevée par l'infanterie française.
-
-_Dessin de R. Caton Woodville, d'après un croquis de Frédéric Villiers._]
-
-_Un dessinateur anglais, M. Frédéric Villiers, qui suit la campagne
-de France comme correspondant de l'_Illustrated London News _a eu
-la fortune rare de pouvoir assister à quelques-unes des opérations
-militaires qui se sont déroulées autour de Reims. Le dessin ci-dessus,
-exécuté d'après un de ses croquis, reproduit un épisode des combats
-livrés sous le fort de Nogent-l'Abbesse, réoccupé et armé par les
-Allemands, et d'où fut commencé, on se le rappelle, le bombardement de
-Reims et de sa basilique. Le dessinateur a accompagné cette émouvante
-page d'album de quelques lignes de commentaires qui en précisent le
-sujet: «L'action à laquelle j'assistai se déroula dans l'après-midi du
-jeudi 24 septembre, le douzième jour de la grande bataille de l'Aisne.
-Les Allemands étaient établis à la lisière des bois, sous le fort de
-Nogent, à la droite du village de Sillery. L'ennemi s'était avancé
-pour attaquer les Français, mais fut repoussé dans ses retranchements,
-d'où bientôt les Français le rejetèrent. Il était environ six heures
-du soir. Le jour tombait. Les shrapnells, en éclatant, produisaient
-comme une pluie d'étoiles filantes, l'un des plus extraordinaires
-spectacles qu'il m'ait jamais été donné de voir.» C'est le moment où
-nos troupes, se précipitant dans un élan irrésistible hors du bois
-où elles s'abritaient, vont enfin emporter la position si ardemment
-disputée. Les Allemands, tassés dans leurs tranchées, coude à coude,
-les accueillent par un feu violent. Mais nos shrapnells ont une belle
-moisson à faire, dans ces rangs pressés. Déjà les morts et les blessés
-de la contre-attaque jonchent le terrain. Notre bon 75 désormais peut
-se taire: il le dut pour ne pas décimer les nôtres,--et l'artiste
-anglais, en réalité, a condensé ici deux phases de l'action. Le rôle
-demeure à la baïonnette. Une charge éperdue aura vite achevé de
-déblayer le terrain: la tranchée ennemie est à nous. Et puis, il faudra
-recommencer, le lendemain, avant la nuit peut-être, le siège d'une
-nouvelle position._
-
- *
- * *
-
-[Illustration: UNE DES TACTIQUES ALLEMANDES.--La ruée en formations
-massives pour passer coûte que coûte.
-
-_Dessin de A. C. Michaël._]
-
-_Tout, dans cette invasion des Allemands, jusqu'au moment où les
-échecs éprouvés sur la Marne leur ont imposé une tactique défensive
-plus prudente,--tout a contribué à donner l'impression d'une ruée
-de hordes barbares. Voici un dessin où un autre artiste anglais, M.
-A. C. Michaël, a rendu avec une belle énergie «ce que Tommy Atkins
-(le fantassin anglais) a devant lui quand l'ennemi charge». C'est la
-réalisation saisissante, par l'image, de cette description extraite
-d'une lettre d'un soldat britannique, un de ces «Tommies» aussi braves
-au feu que coquets à la parade, relatant une action à laquelle il
-assista: «Nous ne pouvions pas les manquer, écrit ce bon soldat qui
-sait voir et décrire. Nous les aperçûmes d'abord à 800 mètres environ,
-s'avançant en tas comme une foule au retour d'un match de football...
-Pour un qui tombait de notre côté, ils perdaient dix ou douze hommes.
-Ce fut un feu roulant, et nous leur donnâmes chaud.» D'autre part,
-un officier anglais qui servit quelque temps dans l'armée allemande
-constate: «Il est intéressant de noter que cette formation en masses
-est parfaitement conforme aux formations du temps de Frédéric le Grand,
-au point que des sous-officiers sont placés derrière les lignes de
-combattants, sans doute pour encourager les hommes à l'assaut, à la
-suave manière prussienne.» De fait, il a été constaté, dès le début
-de la campagne, que nombre de prisonniers allemands portaient, dans
-le dos, des blessures provenant des coups de sabre qui leur avaient
-été prodigués à titre d'excitant. On voit quelles cibles admirables
-constituent, pour nos canons, des formations pareilles. On ne peut pas
-les rater, selon l'expression du soldat anglais plus haut cité. Ce qui
-n'empêche pas aujourd'hui, et depuis le commencement de la bataille de
-l'Aisne, les soldats du kaiser de montrer des dispositions non moins
-remarquables, et peut-être plus instinctives, pour la prudente guerre
-de tranchées._
-
-
-
-
-LE NOUVEAU ROI DE ROUMANIE
-
-
-Le roi Charles Ier n'ayant pas eu de fils, un projet de loi fut déposé
-en 1886 aux Chambres, en vertu duquel c'était un de ses neveux,
-Ferdinand, second fils du prince Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen,
-qui devenait l'héritier présomptif de la couronne de Roumanie. L'aîné,
-le prince Guillaume, renonçait pour son frère cadet à cette succession
-royale.
-
-Le prince, maintenant roi Ferdinand, est né à Sigmaringen le 24 août
-1865. De son mariage avec Marie princesse de Saxe-Cobourg et Gotha, il
-a eu six enfants, dont trois fils, les princes Charles, né en 1893,
-Nicolas, né en 1903, et Mircéa, né en 1912. L'avenir de la dynastie est
-donc assuré.
-
-[Illustration: LES NOUVEAUX SOUVERAINS ROUMAINS.--_Photographies
-Chusseau-Flaviens._
-
-La reine Marie.]
-
-[Illustration: Le roi Ferdinand.]
-
-L'avènement du nouveau souverain fera-t-il sortir la politique roumaine
-de l'expectative et de la neutralité qu'elle observe depuis le
-déchaînement de la grande guerre européenne?
-
-On connaît les revendications du nationalisme roumain: il y a des
-siècles que quatre millions de Roumains sont séparés de leurs frères
-de langue, de race et de religion et subissent, sous la domination
-autrichienne d'abord, puis sous la domination hongroise depuis 1866,
-la même oppression dont se plaignent les Italiens du Trentin et de
-l'Istrie, les Serbes du Canat de Temesvar et de la Bosnie-Herzégovine,
-les populations slaves de Croatie-Slavonie. La réunion de la
-Transylvanie et la Bukovine au royaume de Roumanie est le programme
-séculaire du parti national, toujours affirmé à chaque grande crise qui
-met l'Orient en jeu, et jusqu'à présent ajourné par l'influence du roi
-défunt.
-
-En demandant, lui, Hohenzollern, en 1866 et en obtenant du roi de
-Prusse, chef de sa maison, l'autorisation d'accepter la couronne que
-lui offrait le plébiscite des provinces unies de Moldo-Valachie,
-Charles Ier avait solennellement promis de ne jamais consentir à
-une politique contraire à celle du souverain chef de sa famille.
-Or, dès 1866, la politique de la Prusse, puis de l'empire allemand,
-fut d'affermir de plus en plus l'Autriche-Hongrie dans sa position
-balkanique et orientale. Comment, dès lors, le roi de Roumanie
-aurait-il pu prêter l'oreille aux revendications de l'irrédentisme
-roumain qui visent à arracher à la monarchie austro-hongroise deux de
-ses provinces?
-
-Dans un récent conseil de la couronne où fut débattu ce dilemme
-angoissant: action ou neutralité, le roi Charles ayant opposé une fois
-de plus sa promesse, un des ministres aurait répliqué: «Votre Majesté a
-pu promettre en son nom, mais _non pas au nom de l'Etat roumain_», ce
-qui lui faisait entrevoir en termes voilés la nécessité de se soumettre
-ou de se démettre. Et le roi le comprit si bien qu'il répliqua,
-dit-on: «Eh bien, je préférerais abdiquer!» La mort le délivra de ses
-poignantes perplexités.
-
-Le nouveau roi Ferdinand n'a pas encore manifesté ses intentions, mais
-déjà les dirigeants de Roumanie ont fait entendre leurs aspirations.
-
-
-
-
-L'AMITIÉ FRANCO-PORTUGAISE
-
-
-Le croiseur français _Dupetit-Thouars_ s'est rendu à Lisbonne le 5
-octobre à l'occasion du quatrième anniversaire de la proclamation de
-la République portugaise. Cet acte de haute courtoisie a été fort
-apprécié par le gouvernement d'un pays avec lequel la France a toujours
-entretenu d'étroites relations d'amitié, et qui, dès le début de la
-guerre, s'est déclaré prêt à consentir les sacrifices que lui impose
-son traité d'alliance avec la Grande-Bretagne.
-
-Toute la population, du reste, a tenu à montrer sa sympathie pour
-la cause des alliés. Le commandant Gervais et son état-major furent
-acclamés; de longues manifestations eurent lieu devant les légations
-ou les consulats de France, d'Angleterre, de Belgique, de Russie,
-de Serbie, du Montenegro, du Japon, et en de nombreux points de la
-capitale; la foule chantait la _Marseillaise_.
-
-Des manifestations semblables se sont produites à Oporto et dans
-plusieurs villes de la jeune république. L'opinion générale semble
-de plus en plus favorable à une intervention qui paraît absolument
-conforme aux intérêts nationaux, car la guerre actuelle doit délivrer
-le Portugal lui aussi d'un ennemi qui aurait depuis longtemps fait main
-basse sur ses possessions coloniales si l'Europe le lui avait permis.
-
-[Illustration: LES MANIFESTATIONS FRANCOPHILES DE LISBONNE.--Le
-commandant Gervais, du croiseur _Dupetit-Thouars_, acclamé par la
-population.--_Phot. Benoliel._]
-
-
-
-
-[Illustration: Sous la pluie: convoi d'approvisionnements sur une route
-bordée de tombes.]
-
-TOUT PRÈS DE LA BATAILLE
-
-CROQUIS ET PHOTOGRAPHIES DE LOUIS TINAYRE; TEXTE DE JULIEN TINAYRE
-
-
-_19 septembre._--Nous avons quitté Paris, mon frère, peintre militaire,
-et moi, par un train bondé de voyageurs: infirmières de la Croix-Rouge,
-paysannes regagnant les villages délivrés, leurs enfants avec des
-paniers sur les genoux et demandant, anxieuses, s'il est bien vrai
-qu'ils sont partis.
-
-A Nanteuil-le-Haudouin, première vision de guerre: paysage désert et
-désolé, de vastes réservoirs éclatés. Arrivé en vue de Crépy-en-Valois,
-terminus provisoire de la ligne, le train ralentit sa marche. La nuit
-est venue. Presque toutes les vitres de la gare sont brisées. Les
-petits fours et le chocolat des distributeurs automatiques ont tenté
-les Allemands, qui ont enfoncé les appareils à coups de crosse.
-
-La petite ville est sans lumières; tous les volets sont clos. Pas
-de chambre disponible dans l'unique hôtel. Enfin, avec l'aide d'un
-maquignon, venu pour acheter des chevaux blessés, nous découvrons deux
-sommiers, par terre. Mais quelle abominable odeur s'en dégage! Les
-Allemands ont couché là-dessus... Tout habillés, nous dormons mal... Au
-matin, de très bonne heure, un bruit lointain, sourd, répété... C'est
-le canon.
-
-
-_20 septembre._--Jour gris, pluie fine, paysage triste. La route de
-Villers-Cotterets file, droite, à perte de vue, boueuse, sillonnée par
-les larges traces des convois.
-
-Des pierres calcinées indiquent çà et là les feux de bivouacs; beaucoup
-de bouteilles brisées; dans le fossé, un fourgon de munitions, un côté
-de l'essieu sans roue, comme amputé. A droite et à gauche, des champs
-de betteraves piétinés alternent avec des champs de blé en chaume. Les
-voitures brisées ne se comptent plus; partout, des lambeaux d'uniformes
-souillés de boue, des débris de harnachement et cent autres vestiges
-des récents combats.
-
-[Illustration: Un poste militaire ambulant de télégraphie sans fil.]
-
-Mais voici de petits monticules de terre fraîchement remuée: ce sont
-des tombes de soldats. Quelques branches de feuillage, déjà roussi,
-sont piquées sur ces tumulus; c'est tout, mais cela évoque le spectacle
-tragique et poignant d'hier, et les larmes nous viennent aux yeux.
-Au delà, par un chemin de traverse, avance lentement un long convoi
-d'approvisionnements; tout ce cortège est de couleurs sombres; les
-voitures et les hommes se détachent, dans le gris, sur un fond de
-collines d'où s'échappe la fumée des batteries d'artillerie. Les
-fantassins, courbés sous la pluie persistante, ont eu l'ingénieuse idée
-de se couvrir la tête de vulgaires sacs, en guise de capuchons, et
-ressemblent ainsi à des Bédouins. Le tableau est digne du crayon d'un
-Raffet.
-
-A Villers-Cotterets, nous reconnaissons nos autobus de Paris, en
-longues files, de chaque côté de la rue, mais dans quel état! Enduits
-de boue, repeints en gris terne, les glaces remplacées par des toiles
-métalliques. A l'intérieur, sont accrochés de gros quartiers de viande;
-ce sont les boucheries ambulantes. D'autres sont transformés en cuisine
-et rappellent les roulottes de nos forains.
-
-[Illustration: Distribution de trophées]
-
-Dans la grande rue, quelle ruche bourdonnante! Tout un va-et-vient
-affairé d'officiers d'état-major, de voitures d'ambulance,
-d'estafettes, de fantassins en corvée, de soldats anglais aux costumes
-seyants, de couleur neutre. Beaucoup de grandes voitures à foin
-passent, bondées de défroques, de selles, de manteaux allemands; un
-homme, juché sur ces trophées, distribue aux uns et aux autres un
-casque, un manteau ou quelque autre souvenir de la bataille.
-
-Une auberge est remplie de soldats de toutes armes; ils sont gais en
-dépit des souffrances endurées. Leurs uniformes, neufs il y a quelques
-semaines, sont déjà fripés. Des sous-officiers, bonnet de police au
-vent, se font la barbe en plein air. Ils deviennent loquaces devant
-le café bien chaud. Ecoutons leurs récits de guerre. Un dragon parle
-du dernier engagement; un artilleur raconte comment il a échappé à la
-mort; mais un petit sergent interrompt ces histoires: «L'autre jour,
-dit-il, je me trouvais avec une cinquantaine d'hommes, sur une grande
-diablesse de route, entourée de champs plats comme la main. Tout d'un
-coup, à un tournant, les _Boches_, bien abrités dans leurs tranchées,
-nous reçoivent avec un feu d'enfer! Nous ripostons, mais les camarades
-tombent comme des mouches. Ce n'était pas tout ça, il fallait se tirer
-de là! Un fossé longeait la route, pour aboutir, 100 mètres plus loin,
-à un remblai couronné d'une haie. Pas bien profond, ce fossé, et plein
-de cadavres d'hommes et de chevaux! N'importe, je crie: «Tout le monde
-là dedans, à la file!» Les premiers ne se baissaient pas assez; ils
-sont vite ratissés, et nous sommes obligés de passer sur leurs corps
-tout chauds pour avancer. Lorsque le restant put arriver vers l'abri,
-nous étions couverts de sang et de boue, et tellement affreux que nous
-n'osions plus nous regarder...»
-
-En route pour Compiègne... La belle forêt n'a pas souffert. Les
-grands hêtres aux majestueuses frondaisons abritent des fougères d'un
-magnifique brun rouge; mais les réalités brutales détournent vite notre
-attention de ce spectacle harmonieux. Des chevaux aux plaies horribles
-nous croisent; des cavaliers démontés regagnent d'un pas lourd leur
-casernement. Voici un long convoi de prisonniers, encadré de gendarmes.
-
-A Taillefontaine, le bruit du canon se rapproche; les panaches des
-obus, au loin, tachent de ronds blancs le ciel gris. La campagne, très
-découverte ici, semble abandonnée; seuls des chevaux échappés de la
-bataille paissent dans les champs; les nuages, lourds de pluie, sont
-échancrés au bas de l'horizon par une barre de pourpre sanglante.
-
-[Illustration: Comment les Allemands avaient transformé en
-retranchements les soubassements des grilles du parc de Compiègne.]
-
-Voici l'imposant château de Pierrefonds. Ses hautes tours se dressent
-dans le ciel. Au pied des murailles, défile interminablement de
-l'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie. Quel étrange
-contraste que cet appareil de guerre moderne devant ce château féodal!
-
-
-_21 septembre._--Compiègne, pendant l'occupation allemande, n'a presque
-pas souffert, grâce au sang-froid et au courage de M. Martin, adjoint
-au maire, et de M. Gabriel Mourey, conservateur du palais.
-
-Lorsque, brusquement, les Allemands pénétrèrent dans la ville, M.
-Mourey se trouva séparé du palais par une troupe compacte d'ennemis
-envahissant la place. Malgré les menaces, il put se frayer un passage
-et arriva assez à temps pour recevoir l'état-major. Il se nomma et dit
-simplement: «Je mets ce palais et les richesses qu'il contient sous la
-sauvegarde de l'armée allemande.»
-
-Néanmoins des officiers, en visitant le château, emportèrent quelques
-«souvenirs»; mais aucun objet de grande valeur ne fut soustrait.
-
-L'aimable conservateur nous accompagna dans le grand parc. La
-télégraphie sans fil y est installée avec ses appareils compliqués. Le
-sergent de service nous apprend qu'il lui arrive parfois d'enregistrer
-des dépêches allemandes. Tout au bout de la grande allée, les Prussiens
-avaient établi des retranchements en utilisant les murs de soubassement
-des grilles, renforcés par des mottes de terre et de gazon; plus loin,
-ils ont entassé, les unes sur les autres, des tables d'écoliers, afin
-de pouvoir tirer par-dessus le mur d'enceinte.
-
-Dans la ville, seul l'hôtel des Postes a été saccagé. A coups de
-pioche, on a brisé tous les appareils télégraphiques et téléphoniques,
-alors que la rupture d'un câble suffisait pour les immobiliser.
-
-On nous conseille d'aller visiter Ch...-au-B..., naguère charmante
-localité des bords de l'Oise. Là, c'est la dévastation; les trois
-quarts du village ne sont plus que ruines calcinées. Ces ravages ont
-été commis, dit-on, pour punir un boulanger de la localité qui avait
-refusé de faire du pain pour l'ennemi. Cependant, au milieu de ce
-chaos, on remarque quelques maisons restées intactes et on lit sur
-leurs portes ces mots, en allemand, tracés à la craie: «Braves gens;
-ont tout donné; épargnez leurs demeures.»
-
-[Illustration: Le bureau téléphonique de Compiègne après le passage des
-Allemands.]
-
-M. Mourey nous avait priés de voir en passant si la villa de l'éditeur
-Ollendorff, son ami, était encore debout. Cachée dans les arbres,
-la villa est intacte. Le jardinier accourt à notre appel: «Ah!
-messieurs, les Prussiens ont pillé tout le linge et les confitures!...
-Heureusement qu'ils n'ont presque rien cassé!... A peine revenu de ces
-émotions, je jardinais, lorsque surgit tout à coup devant moi un grand
-diable d'Allemand, un déserteur sans doute, qui me met son revolver
-sous le nez en criant: «Brot, wein!» (pain, vin), tout en me palpant
-pour s'assurer que je n'avais pas d'armes. Sans quitter son revolver,
-il but et mangea ce que je lui présentais. Ce ne fut pas tout: il prit
-un bain dans la baignoire de madame, puis changea de linge en enfilant
-une chemise de monsieur. J'en tremble encore!...»
-
-Pour revenir vers Compiègne, nous empruntons une autre route sillonnée
-de convois de blessés: charrettes de paysans réquisitionnées, voitures
-de livraison, etc. Deux grands bœufs traînent un tombereau rempli de
-paille sur laquelle gisent des turcos blessés.
-
-
-_22 septembre._--Ce matin, par un temps délicieux, nous allons, par
-la route de Soissons, assister, des hauteurs de la forêt, au duel
-d'artillerie. Le chemin est encombré de réfugiés, femmes, enfants,
-vieillards, portant chacun de pauvres hardes soustraites au pillage.
-Leur regard reflète encore l'épouvante, et ils se hâtent vers le lieu
-où ils pourront enfin se reposer.
-
-[Illustration: On apporte un turco à l'ambulance.]
-
-[Illustration: Le pansement des blessés arrivant de la ligne de feu.]
-
-Nous quittons la route pour gravir, à droite, le mont Saint-Marc, du
-haut duquel nous apercevons, au loin, les batteries françaises. A
-l'horizon, à 15 kilomètres à peine, l'ennemi est posté, depuis dix
-jours, retranché formidablement dans d'immenses carrières. Les canons
-font rage; les flocons de fumée blanche apparaissent constamment,
-indiquant l'endroit où l'obus éclate. La fumée des obus allemands
-est plus volumineuse et plus grise, mais leurs projectiles explosent
-généralement trop haut et font beaucoup moins de mal que ceux de notre
-75.
-
-Au loin, on distingue nettement la cathédrale et la ville de Noyon,
-encore aux mains de l'ennemi.
-
-A la descente, arrêt devant l'ambulance nº 1 du ... corps, installée
-dans une clairière, près d'un talus de la voie ferrée. Deux grandes
-tentes abritent les blessés les plus atteints; les autres, chasseurs
-d'Afrique, zouaves, turcos, sont au dehors, étendus ou assis sur la
-paille, fumant et dormant. La soupe chauffe en plein vent; les chevaux
-des cantines broutent l'herbe grasse.
-
-Une voiture s'arrête; on en descend avec précaution un turco affaissé;
-les brancardiers le déposent sur une civière, aussitôt placée sur
-un tréteau. Le major, en blouse blanche, défait le pansement tout
-sanglant; le mollet apparaît à demi arraché par un éclat d'obus. Un
-badigeon de teinture d'iode sur cette affreuse plaie, et vite à un
-autre, car il en arrive d'autres de la proche ligne de feu.
-
-Un lieutenant tient sa main blessée dans l'entre-bâillement de sa
-vareuse; on accourt... «Non, pas encore, quand mes hommes seront
-pansés.» Et il continue sa promenade de long en large, en serrant les
-dents.
-
-[Illustration: Une ambulance dans une clairière.--_Dessin de LOUIS
-TINAYRE._]
-
-
-_23 septembre._--Nous allons essayer de gagner le front. De bon matin
-nous longeons les bords du canal de l'Oise, où sont amarrées des
-péniches aux couleurs gaies; l'air est ensoleillé et doux; le spectacle
-serait délicieux si le bruit du canon ne se faisait entendre.
-
-A la tête d'un pont obstrué par une barricade en planches, un officier
-de chasseurs nous arrête: interdiction absolue d'aller à bicyclette,
-la zone étant dangereuse. Nous poursuivons à pied notre chemin, à nos
-risques et périls.
-
-A T..., dans une auberge presque déserte, c'est tout juste si l'on
-peut nous donner un peu de vin. Nous possédons heureusement encore une
-boîte de sardines. La brave aubergiste nous sert en tremblant; on parle
-d'un mouvement offensif des Allemands. Pourtant un habitant de R... va
-essayer de rentrer chez lui; nous le suivons. Voici les approches de la
-ligne de feu. Un prêtre ayant le brassard de la Croix-Rouge se joint à
-nous.
-
-Sur notre droite, une batterie de notre 75, dissimulée derrière des
-épaulements de terre, reste silencieuse; nous la dépassons bientôt,
-et nous nous arrêtons devant le double poste de B... Un officier de
-dragons lit attentivement nos papiers. Soudain éclate une détonation
-formidable, suivie de plusieurs autres, coup sur coup. Nous courbons
-le dos et la tête, à la joie des soldats du poste. C'est notre 75 qui
-entre en action.
-
-Tandis que le lieutenant nous présente au commandant G..., un chasseur
-d'Afrique arrive, suivi d'un autre à pied, sans coiffure, l'uniforme
-souillé de terre, la tête ensanglantée et tuméfiée.
-
-[Illustration: Un chasseur d'Afrique, démonté et qui vient d'être
-poursuivi par un détachement ennemi, raconte comment il s'est échappé.]
-
-«Mon commandant, dit ce dernier, nous étions tous deux en patrouille,
-lorsque des _Boches_ invisibles nous envoyèrent des coups de fusil.
-Mon cheval s'effondre, tué net; je roule à terre; mon camarade pique
-des deux; étourdi, je me relève; les _Boches_ m'ont «coursé», mais ils
-allaient moins vite que moi, à cause de leurs sacs, et me voilà.»--«Va
-te faire panser, mon garçon», dit le commandant.--«Oh! ce n'est pas la
-peine, réplique le brave petit chasseur, je vais me laver la figure;
-mais c'est mon cheval que je regrette!»
-
-L'autorisation nous est accordée de visiter le château de B....
-L'action y fut des plus chaudes, il y a trois jours. L'allée d'honneur
-est encombrée de fusils brisés, de cartouchières vides. Sur la terre,
-de larges taches de sang séché. Derrière la grande grille se trouvaient
-encore, il y a deux jours, des cadavres de Français et d'Allemands,
-côte à côte; des chevaux éventrés obstruaient l'entrée. L'ennemi,
-retranché dans le château, avait résisté; il avait fallu le prendre
-entre deux feux pour en venir à bout, après une lutte acharnée.
-
-Nous entrons, déjà fort émus par ce que nous avions vu au dehors. Dans
-le grand salon, quel inoubliable spectacle! Les grandes glaces sont
-étoilées par les balles; les meubles sont éventrés; par terre, des
-matelas, des sommiers, inondés de sang. Sur des fauteuils Louis XIII,
-des fantassins blessés sommeillent; d'autres, de leur main valide,
-écrivent des lettres, sur des tables dorées. Un vrai tableau à la de
-Neuville!
-
-[Illustration: Une chambre du château de B...]
-
-Nous montons au premier; voici la chambre de la châtelaine: un obus
-a crevé le plafond et la cloison; l'armoire à glace est zébrée
-de cassures; le lit est défoncé; les tiroirs ouverts des commodes
-laissent échapper des lambeaux de linge fin; des dentelles déchirées,
-des peignes d'écaille brisés gisent avec des cartouches au milieu des
-platras. Tout cela, pêle-mêle, dans un désordre inexprimable; et, au
-milieu de ce désastre, sur la cheminée, une terre cuite intacte, la
-_Flore_, de Carpeaux, qui semble sourire à cette scène de dévastation.
-
-On nous fait remarquer, dans une autre pièce, un boulet russe portant
-cette inscription: «Trouvé dans le parc de Bethancourt en 1814». A côté
-du boulet historique nos officiers ont placé un obus allemand avec la
-date: «1914».
-
-Dans le parc, des tranchées creusent les belles pelouses. Au détour
-d'une allée, une maisonnette, grande ouverte, laisse voir des jouets
-d'enfants; des poupées dorment sagement dans des lits à rideaux près
-d'un minuscule ménage de porcelaine. Dehors, sur un tertre, un petit
-fourneau où cuisait probablement le dîner des poupées quand les mamans
-apeurées vinrent prendre les chers enfants dans leurs bras pour les
-emporter loin des barbares.
-
-La mitraille a respecté ces petits riens, tandis qu'à vingt mètres
-de là un obus allemand tombait sur un kiosque où s'abritait un poste
-de dix hommes qui tous furent tués ou blessés mortellement. L'aspect
-est terrifiant: les morts ont été pieusement enterrés, mais on voit
-encore des débris informes de sacs, de gamelles, des képis lacérés,
-des lambeaux sanglants d'uniforme. Je ramasse un fragment de canon de
-fusil tordu en arc. Tous ces vestiges sont recouverts de cendre grise
-produite par la déflagration des gaz de l'obus.
-
-A ce moment, l'officier qui nous guidait nous quitta pour interroger
-deux prisonniers. Ils avaient l'air placide et rassuré et se montraient
-pleins de déférence pour ce chef qui les questionnait en allemand, avec
-douceur.
-
-[Illustration: Interrogatoire de prisonniers.]
-
-Un aide-major partait avec ses infirmiers, pour rejoindre son poste,
-sur la ligne de feu; nous le suivîmes. En passant dans un chemin
-creux ravagé par la bataille il nous montra à droite la carcasse d'un
-aéroplane allemand à demi calciné. Descendu par nos balles entre
-nos lignes et celles de l'ennemi, il s'accrocha à un petit pommier,
-amortissant ainsi la chute de l'aviateur qui sauta au moment où son
-appareil s'enflammait; l'Allemand s'enfuit alors vers ses lignes et put
-s'échapper, malgré nos coups de feu.
-
-[Illustration: La carcasse d'un aéroplane allemand, descendu par nos
-balles dans nos lignes.]
-
-Nous pénétrons dans le petit village de C... par un passage étroit,
-entre des charrettes culbutées et formant barricade. Les moindres
-issues sont gardées, les Allemands étant proches. Après avoir gravi les
-flancs rocheux d'une colline, nous découvrons brusquement l'emplacement
-du dernier combat. Le sol est couvert de cartouches; les rochers sont
-fendus, écornés par les obus et les balles; des branches d'arbres
-pendent lamentablement. Mais voici des cadavres allongés, raidis dans
-leurs uniformes souillés de terre et de sang. La lutte a dû être
-sauvage, car les nôtres sont presque côte à côte avec les Allemands.
-Nous nous découvrons en silence devant nos morts glorieux. Le soleil,
-très bas, projette ses derniers rayons. Une fosse a été creusée par
-une équipe de paysans réquisitionnés. On entasse les cadavres, sans
-les dévêtir, après avoir retiré de leurs poches de menus objets et des
-lettres qu'on place dans leur mouchoir noué et qu'on déposera à la
-mairie.
-
-[Illustration: La recherche des morts, au sommet d'une colline où se
-livra un violent combat.]
-
-Nous nous disposions à prendre quelques croquis quand des balles
-passent au-dessus de nos têtes. L'aide-major nous invite à nous
-retirer, en nous assurant qu'il ne tient pas à nous reconduire sur
-un brancard. Il faut regagner le château; la nuit est proche. Nous
-prenons congé des officiers, mais nos adieux sont interrompus par des
-détonations formidables... «Ça, c'est pour nous, disent ces braves,
-c'est l'heure des obus allemands; dépêchez-vous!»
-
-A partir de 6 heures, il est interdit de circuler sur les routes. Un
-lieutenant nous accompagne à 3 kilomètres de là, vers M.... Nuit noire.
-Nous suivons une patrouille encadrant, baïonnette au canon, une troupe
-de suspects. Après des «Qui vive!» impressionnants, un officier vient
-reconnaître notre groupe. Il nous interroge fort poliment, mais à la
-lecture de nos papiers sa figure devient grave. Nous ne devions pas
-franchir les lignes, il doit exécuter les ordres qu'il a reçus. A son
-grand regret, il nous retient donc prisonniers et s'en va rédiger son
-rapport pour le quartier général.
-
-Deux gendarmes, qui nous surveillent, consentent à nous mener
-à l'auberge où nous ne trouvons d'ailleurs plus rien à manger.
-Nous sommes transis, non de peur, mais de froid. A la demande de
-nos gardiens, un reste de soupe nous est servi, au milieu des
-chuchotements... des «espions, sans doute!» Il nous faut monter dans
-un grenier, au-dessus du corps de garde. On nous a gratifiés de deux
-matelas nus. Les gendarmes s'apprêtent à se coucher sur la paille, mais
-nous les engageons à prendre un des matelas. Ils acceptent, remercient
-et... ne tardent pas à ronfler.
-
-... Le lendemain nous étions libérés. Nous prenions à Compiègne
-l'unique train partant pour Paris, tout émus de ces visions à la fois
-héroïques et tristes, mais aussi d'une tragique beauté.
-
- JULIEN TINAYRE.
-
- *
- * *
-
-[Illustration: UN TIREUR QUI NE GACHE PAS SA POUDRE
-
-_Photographie, prise à trois cents mètres de l'ennemi, d'une section de
-marsouins s'avançant par bonds et en tiraillant, sous la pluie et les
-obus._]
-
-Voilà un brave marsouin qui, comme on dit, ne gâche pas sa poudre aux
-moineaux. La troupe avance par bonds, en terrain découvert, sous le feu
-de l'artillerie, dont on voit les shrapnells arroser le champ ras. Pas
-de tranchées; pas d'abris, sauf un faible talus. A trois cents mètres,
-il y a l'ennemi, qui n'économise pas les munitions, d'habitude. La
-pluie des balles rivalise avec la pluie du ciel inclément. Ce vieux
-routier qui a couru le monde et «dégringolé» tour à tour, peut-être,
-le Chinois, le Targui et le Chleuh, est là, indifférent à la double
-averse, calme comme au champ de tir, ajustant posément l'adversaire
-choisi ainsi qu'il viserait la cible, et sans doute, faisant mouche
-à tout coup, ou presque. Et l'on admire, devant cette photographie,
-prise sur le terrain par un officier d'un sang-froid égal à celui
-de ses hommes, ces troupes de métier de la coloniale, si maîtresses
-d'elles-mêmes, et qui ont, depuis deux mois et demi, multiplié à l'envi
-les actions d'éclat.
-
-
-
-
-[Illustration: LA DERNIÈRE PÉRIPÉTIE DU DUEL ENTRE LES FORTIFICATIONS
-MODERNES ET LES PROJECTILES A EXPLOSIFS BRISANTS
-
-Après les forts de Liége, de Namur et de Maubeuge, ceux d'Anvers ont
-succombé contre l'artillerie lourde allemande.--_La photographie
-ci-dessus, empruntée à une publication de langue allemande_, Blætter
-von Krieg (_Tablettes de la Guerre_), _publiée à Berne, représente,
-d'après ce journal, une coupole d'un des forts de Maubeuge disloquée
-par un projectile de mortier de 420_.]
-
-LA ONZIÈME SEMAINE DE GUERRE
-
-
-Cassel, Bouvines, Mons-en-Pévèle, Lens, Denain, Tourcoing, Lille, tous
-ces noms glorieux rappelant la formation de la patrie française, du
-moyen âge à la Révolution, sont soudain réapparus dans une sanglante
-auréole. C'est dans ces campagnes des Flandres et de l'Artois que se
-transportèrent cette semaine les principaux événements de guerre. Du
-moins est-ce surtout sur cette nouvelle phase de l'invasion que le
-quartier général nous donne plus particulièrement des indications. Il
-faut commencer aujourd'hui par cette région ensanglantée le résumé des
-événements de la semaine.
-
-
-DANS LE NORD
-
-Dans nos précédentes notes nous disions qu'une force allemande de
-composition inconnue était aux prises aux environs de Lille avec
-les forces françaises, d'effectifs également tenus secrets par le
-communiqué. On signalait seulement une division de cavalerie ennemie
-au Nord de Lille, s'étendant de la rive gauche de la Lys aux abords
-d'Hazebrouck et de Cassel, presque à la mer du Nord, nous disait-on.
-
-Cette cavalerie a rencontré la nôtre qui, à plusieurs reprises, l'a
-refoulée au Nord de Lille, et ensuite l'a rejetée sur la Lys au
-moment où les escadrons ennemis en tentaient le passage sur plusieurs
-points. Ces rencontres se sont poursuivies jusqu'au 10 et au 12. Elles
-avaient pour but, de la part des Allemands, de couvrir la marche d'un
-corps d'armée vers Lille. Les premiers détachements ennemis se virent
-repoussés à leur arrivée devant cette grande ville; le combat fut assez
-violent dans les faubourgs. Puis les Allemands revinrent en force--un
-corps d'armée--et occupèrent Lille, défendu uniquement par des éléments
-territoriaux. La nouvelle en parvint le 13. Le 14, l'état-major
-annonçait que les Franco-Anglais occupaient Ypres, se portant ainsi au
-Nord de Lille.
-
-
-AUTOUR D'ARRAS
-
-Les Allemands voulaient évidemment attirer sur les bords de la Lys une
-partie des troupes françaises qui opéraient avec succès autour d'Arras
-et jusque dans les plaines illustres de Lens où Condé, par sa plus
-éclatante victoire, fit rentrer l'Artois dans le giron national. Mais
-le généralissime ne s'est pas laissé détourner. Il poursuit son but.
-Celui-ci est-il atteint? On pourrait le supposer puisque le _Temps_
-assure que nous serions près de la Sambre.
-
-Les communiqués, d'ailleurs, n'ont pas cessé de dire que nous contenons
-partout l'ennemi quand nous ne progressons pas. S'ils restèrent sobres
-de détails sur ce qui a dû se passer entre Arras, Douai et Cambrai, ils
-ont signalé que les Allemands, tentant, au Sud d'Arras, de percer nos
-lignes dans la vallée de l'Ancre, n'ont pu réussir et ont dû se retirer
-après des pertes considérables. De ce côté et aux abords même d'Arras,
-la bataille a été extrêmement ardente. Le 10, nous refoulions l'ennemi
-à 20 kilomètres du chef-lieu du Pas-de-Calais.
-
-
-EN SANTERRE
-
-Tout en s'efforçant de s'opposer à la manœuvre que nous opérions dans
-le Nord, l'ennemi n'a pas cessé ses attaques furibondes sur notre
-front marqué entre le Noyonnais et le Santerre par Lassigny, Roye et
-la Somme. Presque chaque jour on annonçait une nouvelle tentative
-pour percer nos lignes dans la direction d'Amiens et, chaque fois,
-on apprenait que le mouvement avait échoué. Un moment, vers le 7
-octobre, la violence de la ruée et le nombre des assaillants nous
-avaient obligés à un recul; mais nous reprîmes l'offensive; le terrain
-un instant abandonné fut réoccupé. Depuis lors, l'ennemi a redoublé
-d'efforts, sans pouvoir nous déloger; le 9, une vive action tourna
-encore à notre avantage; nous faisions 1.600 prisonniers. Le 10, nos
-troupes enlevaient un drapeau.
-
-
-ENTRE L'OISE ET L'AISNE
-
-La guerre de siège continue sur le plateau du Soissonnais où Français
-et Anglais prennent un à un les retranchements, les carrières
-souterraines aménagées en casemates, les _creuttes_ ou habitations de
-troglodytes dans lesquels les Allemands ont installé de multiples
-moyens de défense et d'attaque. Nous avons renoncé aux attaques
-brillantes d'un effet rapide, mais qui nous coûtaient cher en vies
-humaines, pour cheminer méthodiquement, parvenir aux tranchées et en
-déloger les occupants lorsque la mélinite ne les a pas asphyxiés ou
-pulvérisés.
-
-
-ENTRE REIMS ET L'ARGONNE
-
-Les combats ont continué autour de Reims et le duel d'artillerie s'est
-poursuivi entre nos batteries des collines de l'Ouest et celles que les
-Allemands ont installées sur les forts abandonnés par nous, tels que
-Berru, Nogent-l'Abbesse et Brimont. L'ennemi tente en vain de rompre
-nos lignes de Reims à Craonne; attaques de nuit, attaques diurnes
-se heurtent à la même résistance. Et, aux dernières nouvelles, nous
-paraissons prendre l'offensive et progresser.
-
-Plus à l'Est, dans la plaine de Champagne et en Argonne, après une
-longue période de calme, l'action recommence; le 13, on annonçait
-une avance au Nord de Souain, point occupé il y a bien des jours.
-En même temps nous montions aux deux lisières Ouest et Est de la
-forêt d'Argonne. Entre la forêt et la Meuse nous occupions, le 13,
-Malancourt, village situé sur le parallèle de Varennes, à 5 kilomètres
-au Sud-Est de la colline de Montfaucon dont l'armée du kronprinz avait
-fait son réduit retranché.
-
-
-DE LA MEUSE A LA WOËVRE
-
-Les combats ont été constants. Les forces allemandes qui avaient
-atteint Saint-Mihiel se sont vues peu à peu entourées par les troupes
-françaises montant au long des Côtes de Meuse et qui ont occupé
-les points capitaux de cette ligne de hauteurs: Apremont au Sud,
-Hattonchâtel au Nord. En vain l'ennemi a-t-il dirigé, de jour et de
-nuit, des attaques violentes pour rompre le cercle; il paraît toujours
-contenu et l'espace se rétrécit.
-
-Pendant ce temps, nos troupes de la Woëvre continuent à monter vers le
-Nord et à dégager les abords de Verdun; elles ont atteint la région à
-l'Est de cette grande place et se sont rendues maîtresses de la route
-de Verdun à Metz dans la partie débouchant sur la plaine. De ce côté
-encore nous n'avons cessé de progresser.
-
-
-VOSGES ET ALSACE
-
-Les communiqués sont très calmes: ils n'ont signalé qu'une attaque de
-nuit au Nord de Saint-Dié, près du village du Ban-de-Sapt. Mais les
-journaux suisses ont révélé que des opérations assez actives ont lieu
-en Haute Alsace. Nous avons fortement occupé et retranché les crêtes et
-cols des Vosges; de vives attaques allemandes n'ont abouti qu'à causer
-d'énormes pertes à l'ennemi.
-
-
-EN BELGIQUE
-
-L'occupation d'Anvers à laquelle on s'attendait malheureusement depuis
-que l'exemple de Liége, de Namur et de Maubeuge a révélé l'action
-destructrice des obusiers allemands sur les ouvrages bétonnés n'a
-donc pas surpris si elle a été douloureuse. Mais l'événement n'a pas
-eu l'importance que lui aurait donnée la capture de l'armée belge de
-campagne. Celle-ci a pu se retirer au complet, avec son artillerie et
-ses convois, sous la conduite de son admirable souverain.
-
-Dès le 7, le gouvernement s'installait à Ostende; le 8, le commandant
-du corps de siège allemand, ayant pu forcer au Sud la ceinture des
-forts, annonçait le bombardement. Et, le 10, l'ennemi pénétrait dans la
-ville. Toutefois la plupart des forts, 24 sur 30, continuaient encore
-à résister; les autres ont été détruits par les Belges avant leur
-retraite pour les empêcher d'être utilisés par les assiégeants.
-
-Le 13, le gouvernement belge se retirait au Havre, où sa résidence
-constituera une véritable fraction du sol de la Belgique indépendante.
-Le coup de main que les Allemands, qui sont entrés à Gand, auraient pu
-diriger sur Ostende serait désormais sans effet.
-
-
-LES ARMÉES RUSSES
-
-Au Nord, les batailles livrées sur le Niémen, puis entre ce fleuve
-et la frontière prussienne, ont abouti au refoulement des Allemands
-sur leur territoire. Les Russes les ont poursuivis; ils avaient déjà
-Soldau, au Nord-Ouest de Varsovie; ils sont maintenant à Lyck, au cœur
-de la Masurie (Masurenland), centre des communications dans cette
-région parsemée de lacs. Ils ont également occupé Bialla, près de
-Johannisburg.
-
-On peut se rendre compte sur notre carte du progrès de l'armée russe,
-depuis le jour où elle a chassé l'ennemi des rives du Niémen, non loin
-de Grodno, pour venir remporter les grandes victoires de Souvalki et
-d'Augustovo qui ont amené la déroute des Allemands et leur retour en
-Prusse.
-
-D'autres combats heureux ont eu lieu à Wirballen (le Vierjbolovo de
-notre carte), première gare russe sur le chemin de fer de Pétrograd.
-Plus au Sud, sur la rivière Bobr, entre Grodno et Lomcha, le siège
-d'Ossowetz a dû être levé en hâte par les Allemands qui, dans la
-précipitation de leur retraite, ont abandonné la plus grande partie de
-leur artillerie.
-
-En Pologne, où les Allemands étaient parvenus fort avant dès les
-premiers jours de la guerre, les Russes prononcent maintenant une
-offensive vigoureuse. Sur la Vistule inférieure ils approchent de
-Thorn; dans la région de Lodz ils refoulent peu à peu l'envahisseur
-vers la Silésie. La nécessité de déblayer le territoire national des
-corps d'armée qui l'occupent encore explique comment l'effort sur
-Cracovie ne se traduit pas dès maintenant par la bataille; mais, de
-toutes parts, les masses se préparent à la formidable rencontre.
-Pendant que Przemysl est attaquée avec une vigueur qui fait prévoir la
-chute prochaine de la forteresse, les colonnes russes, passant au Nord
-et au Sud de la place, continuent leur marche vers la seconde capitale
-de la Galicie.
-
-D'autres forces russes, 200.000 hommes, dit-on, ont franchi les
-Karpathes et descendu les vallées. Elles atteignent déjà la plaine
-hongroise. On a signalé l'occupation de villes que l'on trouvera au bas
-de notre carte, à droite: Maramoros-Szigeth, Huszt, Ungvar. Plusieurs
-comitats hongrois sont ainsi envahis. Les Russes semblent maintenant se
-porter sur Budapest, à travers des régions où les Austro-Hongrois n'ont
-que des forces insuffisantes.
-
-
-DANS LES BALKANS
-
-Les Serbes et les Monténégrins continuent leur avance vers Sarajevo;
-l'attaque directe de la ville est proche.
-
-Sur l'Adriatique, le bombardement de l'escadre autrichienne, bloquée à
-Cattaro, va être entrepris par les batteries que l'artillerie française
-a installées au sommet du mont Lovcen, dominant la mer de plus de 1.700
-mètres.
-
- ARDOUIN-DUMAZET.
-
-[Illustration: Le théâtre des opérations russes contre l'Allemagne et
-l'Autriche-Hongrie, du Niémen aux Karpathes.]
-
-
-
-
-HANSI, FANTASSIN FRANÇAIS
-
-
-Celui qui prétend, d'après l'autographe ci-dessous, être un «pioupiou
-mal ficelé», c'est Hansi, notre bon Hansi. Bien avant l'agression de
-l'Allemagne contre nous, il se battait déjà, le crayon aux doigts, et
-faisait feu de toute sa verve railleuse et méprisante, de tout son
-patriotisme ardent et comme entêté, contre ceux qui, déguisés alors en
-professeurs et en bourgeois à lunettes, ont repris depuis deux mois
-leur vraie figure de barbares armés. Aujourd'hui, Hansi est soldat
-interprète au service de l'un de nos états-majors de l'Est. Ses amis
-constateront avec plaisir que la capote et le képi ne sont pas si mal
-seyants qu'il le croit à son grand corps dégingandé.
-
-[Illustration: Hansi sous l'uniforme français.
-
-_Photographie envoyée par le vaillant artiste alsacien à un de ses amis
-de Paris._]
-
-
-
-
-UNE BOMBE SUR NOTRE-DAME
-
-
-Comme si le bombardement de la cathédrale de Reims n'était pas, aux
-yeux des soldats du kaiser, un exploit suffisant, un aéroplane ennemi,
-survolant Paris, dimanche dernier, est venu lancer sur la cathédrale
-Notre-Dame une bombe incendiaire. Cet engin tomba sur le chéneau du
-transept Nord, à droite de l'horloge, ouvrit un trou dans le zinc
-de la toiture et communiqua le feu à une poutre de la charpente.
-L'intervention rapide des pompiers empêcha l'incendie de se propager.
-
-[Illustration: Le transept Nord de Notre-Dame de Paris atteint par une
-des bombes des aéroplanes allemands.--_Phot. Gimpel._]
-
-
-
-
-UN HÉROS DE L'AVIATION RUSSE
-
-
-COMMENT EST MORT LE CAPITAINE NESTEROV
-
-Le corps de l'aviateur militaire Nesterov vient d'être ramené du champ
-d'honneur et enseveli à Kiew en grande pompe, en présence de membres
-de la maison impériale, de nombreux généraux et d'une affluence
-considérable.
-
-On sait que le capitaine Nesterov a péri héroïquement au cours d'un
-combat aérien contre un avion autrichien lanceur de bombes, combat qui
-se termina par la chute mortelle des adversaires. Les journaux ayant
-relaté inexactement cet épisode marquant de la guerre aérienne, il
-nous semble utile de reproduire ici le récit du combat dû à un témoin
-oculaire compétent et qui est le mécanicien même du capitaine Nesterov.
-Il avait accompagné le pilote en Galicie et a ramené son corps en
-Russie.
-
- «Le capitaine Nesterov venait d'arriver sur le front de bataille,
- conte le mécanicien. Trois appareils autrichiens, qui étaient déjà
- apparus la veille, revinrent et se mirent à circuler au-dessus de
- nos troupes. Nos coups de fusil ne les atteignirent point. Nesterov
- monta alors sur son aéroplane, s'éleva rapidement à 2.000 mètres et
- poursuivit les appareils ennemis.
-
- »Il réussit à atteindre l'un d'eux et fonça sur lui avec une telle
- vigueur que le châssis de l'appareil de Nesterov vint heurter
- l'appareil ennemi et le précipita violemment sur le sol.
-
- »Au même moment, l'appareil de notre pilote se mit à descendre en
- spirales régulières, ce qui nous fit croire que Nesterov demeurait
- indemne. Mais lorsque l'aéroplane se trouva tout près du sol, il se
- retourna soudain et tomba comme une flèche, tandis que Nesterov fut
- projeté hors de son siège.
-
- »Lorsque nous accourûmes, nous ne trouvâmes qu'un corps inerte, et
- l'examen de la blessure: fracture nette de la colonne vertébrale,
- montra que cette fracture avait été causée par un coup de l'hélice
- de l'appareil autrichien. La mort de Nesterov avait donc été
- instantanée, et c'est un corps sans vie que l'appareil continua à
- descendre un assez long temps, avec une régularité surprenante. C'est
- que l'aéroplane avait été si parfaitement stabilisé qu'il continua
- à se maintenir en équilibre par inertie, suivant le plan réglé par
- l'aviateur avant son attaque.»
-
-Ainsi, ce n'est point le choc entre les deux appareils qui a produit,
-comme on l'avait dit, la chute mortelle du capitaine Nesterov. Sa mort
-est due à une cause accidentelle, intervenue bien avant la chute sur le
-sol: la fracture de la colonne vertébrale de l'aviateur par l'hélice de
-l'appareil autrichien. Et cette constatation acquiert une importance
-particulière pour le progrès de la navigation aérienne par ce qu'on
-connaît des travaux antérieurs du capitaine Nesterov, auxquels la
-remarque finale de son mécanicien fait allusion.
-
-Ces recherches en vue d'assurer à l'aéroplane une stabilité dans toutes
-les positions, jusqu'aux plus hasardeuses, avaient amené le défunt
-pilote à boucler la boucle, et cela quelques jours avant Pégoud, comme
-l'a reconnu le fameux aviateur français lui-même.
-
-Depuis, tout en s'occupant de la réalisation de sa théorie sur le
-planement automatique, par la construction d'un aéroplane de son
-système, Nesterov eut l'occasion de manifester sa maîtrise et son
-extraordinaire sang-froid de pilote, en descendant d'une haute altitude
-sur un appareil qu'une explosion d'essence environna entièrement de
-flammes. Une autre fois, il battit le record russe de distance et de
-vitesse, en volant de Kiev à Pétrograd en dix-huit heures, avec une
-seule escale. Plus récemment, il alla de Moscou à Pétrograd d'une
-traite et sans préparatifs préalables.
-
-[Illustration: L'aviateur russe Nesterov et ses enfants.]
-
-La guerre survenue, l'héroïque capitaine dut abandonner ses travaux
-théoriques pour aller combattre dans les airs. Mort glorieusement,
-il laisse son fils trop jeune--il a trois ans et on le voit sur
-la photographie avec sa sœur âgée de cinq ans--pour qu'il puisse
-continuer de sitôt l'œuvre de son père. Par chance, l'appareil de
-Nesterov est déjà en construction dans une usine de Moscou, d'après
-les plans entièrement établis de l'inventeur. Et, avant de se rendre
-sur le front, Nesterov fit promettre à sa femme de s'employer à ce que
-l'aéroplane en construction fut achevé et expérimenté, en cas de mort
-de son auteur, par un camarade averti.
-
- E. HALPÉRINE-KAMINSKY.
-
-
- * * * * *
-
-
- Modification:
-
- Page 283: «CONBATTANT» remplacé par «COMBATTANT» (LE TRICOT DU
- COMBATTANT)
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3737, 17 Oct 1914, by Various
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3737, 17 OCT 1914 ***
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-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
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-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3737, 17 Oct 1914, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: L'Illustration, No. 3737, 17 Oct 1914
-
-Author: Various
-
-Release Date: January 31, 2017 [EBook #54087]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3737, 17 OCT 1914 ***
-
-
-
-
-Produced by Juliet Sutherland, Claudine Corbasson and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-
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-</pre>
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-
-<hr class="full" />
-
-<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p>
-
-<p><a href="#table_des_chapitres">Table</a></p>
-
-<div class="titlepage">
- <p class="title1">N<sup>o</sup> 3737.—72e Année.<br /><br /><i>17 Octobre 1914</i></p>
-
- <p class="title2">Prix du Numéro:<br /><br /><i>Un Franc</i></p>
-
- <h1>L’ILLUSTRATION</h1>
-
- <p class="title3"><span class="smcap">Journal Universel</span></p>
-
- <p class="title4">HEBDOMADAIRE</p>
-
- <hr class="small2" />
-
- <p class="title5"><span class="smcap">R. BASCHET</span>, Directeur-Gérant</p>
-
- <hr class="small2" />
-
- <p class="title6"><i>13, Rue Saint-Georges</i></p>
-
- <p class="title7"><i>Paris</i></p>
-</div>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
- <img class="border5" src="images/couverture.jpg" alt="" width="600" height="853" />
- <span class="link"><a href="images/x-couverture.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_278">278</span></p>
-
-<h2 id="ch_1"><i>LES COLLECTIONS DE LA GUERRE</i></h2>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p><i>Nos abonnés et lecteurs sont assurés de pouvoir toujours se procurer
-dans nos bureaux et chez les libraires les</i> numéros de la guerre
-<i>depuis celui du 8 août. Nous réimprimons ces numéros lorsqu’ils
-s’épuisent et leur rassortiment ne peut guère tarder plus d’une
-semaine.</i></p>
-
-<p><i>Quant au numéro du 1<sup>er</sup> août, qui nous est souvent réclamé pour
-compléter des collections, nous ne le réimprimerons qu’après la guerre
-et au chiffre nécessité par les demandes. On est donc prié de se faire
-inscrire.</i></p>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_2">LES GRANDES HEURES</h2>
-
-<hr class="small2" />
-
-<h3 id="ch_2a">LE CANON SUR LES TOMBES</h3>
-
-<div class="quote">
- <p>«... En cinq minutes, l’autre jour, j’ai eu autour de moi 8 morts et
- 16 blessés et tout a continué de fonctionner dans la batterie avec un
- calme merveilleux, comme si rien n’était. <i>Mais nos hommes ont enterré
- leurs camarades au pied même des canons, à la place où ils ont été
- tués, et de ces tombes ils continuent tous les jours à tirer afin de
- mieux venger ceux qui ne sont plus...</i>»</p>
-</div>
-
-<p>Voilà ce que m’écrit un lieutenant d’artillerie et cette phrase m’a
-transporté, m’a fait pousser des cris. Depuis que je l’ai reçue comme
-un éclat de métal, elle me frappe toujours. Je ne cesse de la sentir,
-je ne peux pas détacher mon esprit de la splendide image et du symbole
-qu’elle évoque, image de poème épique d’une grandeur incomparable qui
-semble la trouvaille d’un génie et qui devient cent fois plus émouvante
-si je me dis qu’elle n’est pas le fruit d’une imagination merveilleuse
-mais la fleur pourpre et fière d’une réalité qui vibre, chaude encore.</p>
-
-<p>Le canon sur les tombes! Vous représentez-vous ces morts étendus côte
-à côte dans le linceul de leurs habits en lambeaux, et recouverts
-de terre bien tassée, piétinée avec respect? Pourquoi ce sol est-il
-ainsi foulé, en y consacrant tant de soin? C’est afin que la pièce
-de 75 puisse être placée <i>là</i> et s’y trouve comme il faut!... Et sur
-eux, en effet, sur les soldats alignés et couchés de force... au bout
-d’un instant, le canon, pieux, doucement roule et puis s’arrête, les
-écrasant avec précaution d’un poids qui leur est amical et ne leur pèse
-pas, sous lequel ils respirent mieux dans leur nouveau sommeil. Qu’ils
-s’estiment heureux de demeurer alors tout contre leur pièce, d’en être
-la plate-forme! Et pour une sépulture d’artilleur, quel plus beau
-monument funéraire qu’un canon!... celui qu’hier encore, ce matin même,
-ils manœuvraient souples d’amour et dans une ardente tranquillité...
-C’est donc une joie sans seconde que de le supporter à présent face au
-ciel, les roues sur la poitrine.</p>
-
-<p>De leurs yeux fixes que la mort a fait exprès de ne pas enclouer, à
-travers le drap brun de la terre et l’herbe d’automne... ils peuvent
-<i>le</i> voir, ayant lui aussi le cou tendu dans le même sens que leur
-allongement. Inanimés, ils en restent toujours les servants, et c’est
-encore eux qui pointent, qui règlent le tir... sans que jamais l’ennemi
-puisse les repérer, car la tombe est la tranchée où mieux qu’ailleurs
-tout se défile. Aussi figurez-vous la secousse de leurs os!... le
-battement de leur cœur rompu! le terrible tressaillement de leur
-dépouille ébranlée à chaque détonation, chaque fois que de la couleuvre
-de bronze gris sort l’obus qu’ils ont à présent, par faveur d’au-delà,
-le temps de voir passer... et d’accompagner jusqu’au bout où il opère
-son ravage! Ils sentent le vent, dur comme un bâton, du boulet, qui
-hérisse leur chair et fait sourire leur face morte, ils sont déracinés
-de joie, ils remuent de plaisir, ils comptent les coups. Pour reposer
-en paix il leur fallait ce grand et terrible fracas qui est leur
-élément, et qui devient à leurs oreilles la chanson de l’éternel
-silence. «Ah! la bonne idée, pensent-ils, qu’ont eue là les camarades!»
-Et s’arc-boutant, se raidissant, ils donnent le dernier effort de ce
-qui leur reste de chaleur d’âme aux canons brûlants dont ils sont
-l’affût.</p>
-
-<p class="center">*<br />
-*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<h3 id="ch_2b">LA CLOCHE DANS LA NUIT</h3>
-
-<p>C’est un pauvre village, très loin d’ici, perdu sur des sommets, en
-pays de Gascogne. Le soir est déjà passé, il a cédé la place aux
-avant-gardes de la nuit, une nuit sombre, confiante et veloutée de
-paix. Tout est calme, définitif. L’assurance descend et plane sur la
-terre. Alors, dans les ténèbres bleues qui, là où est le ciel et en son
-honneur, se paillettent d’étoiles, tinte la cloche de l’église... Elle
-se plaint à petits coups mesurés, pas trop forts, avec un son triste
-qui prend le cœur. Elle appelle. Pourquoi? Pour la prière. Quelle
-prière? Pour la prière des soldats.... dite à leur intention tous les
-jours, à cette même heure de quiétude et de recueillement...</p>
-
-<p>Voilà les vieilles portes poussées sans bruit. L’humble troupeau des
-fidèles, des brebis noires, s’écoule entre les masures, le long des
-ruelles, dans l’obscurité profonde et inoffensive. On reconnaît le
-pas menu des enfants. Des bœufs attardés que l’on croise rentrent
-tout seuls à l’étable en vous frôlant de leur corne avec une adroite
-sagesse. Rocailleux comme le lit d’un torrent à sec, l’étroit chemin,
-qui descend un peu, conduit au seuil usé de l’église. Elle est un
-gouffre d’ombre que la pointe de trois lampes suspendues pique de
-trois trous d’épingle... Le groupe des hommes et des femmes que l’on
-ne voit pas se devine au long des chaises rangées... La cloche s’est
-tue. Le curé, dont le surplis fait une tache de blancheur, sort tout à
-coup des boiseries comme d’une cachette, traverse la nef, allume deux
-candélabres sur l’autel de la Vierge, à une chapelle latérale, puis il
-va s’agenouiller à son banc, dans le chœur toujours ténébreux, et on
-ne distingue plus que les cheveux blancs de sa tête inclinée qu’éclaire
-un bout de cierge collé sur le dossier de la stalle, derrière lui...
-La prière commence... La récitation du chapelet. Les voix sont en
-marche... Pendant de longues minutes les <i>Pater noster</i> et les <i>Ave
-Maria</i> se suivent... défilent, prennent le grand chemin, vont où on
-les envoie, avec une impressionnante et sûre régularité, comme sur les
-autres routes, à des centaines de lieues de cet asile, se succèdent et
-passent les sections, les compagnies, les régiments, tous les grains
-d’hommes soudés les uns aux autres, qui par d’indestructibles et
-solides dizaines font le rosaire des armées.</p>
-
-<p>Et brusquement les voix s’arrêtent. La sublime monotonie expire et se
-noie dans un abîme de pensées qui flottent... qui s’en vont... là-bas
-dans les grands espaces noirs où sont répandus les combattants, les
-blessés, les morts qu’on ne sait pas... et puis là-haut aux autres
-frontières du Royaume où nous avons situé le bonheur futur et le
-rassemblement de ceux que nous aimons.</p>
-
-<p>Le prêtre a soufflé le cierge de cire qui le veillait dans sa stalle.
-Les flambeaux de l’autel, un par un, sont étouffés par le lent
-éteignoir qui paraît reprendre leur flamme. Les petits sortent les
-premiers, dans un bruit de sac de noix que font leurs souliers sur les
-dalles. Les gens suivent. Le bénitier... La main qui s’élève... Au nom
-du Père... La cloche tinte à nouveau dans la tour, et c’est une enfant
-de seize ans qui sonne... Quand elle tire à fond la corde elle est si
-courbée en deux que son visage atteint presque le sol. Une fillette
-l’attend, assise sur le brancard funèbre où l’on a peint un crâne qui
-rit de tout au milieu d’un semis de larmes.</p>
-
-<p>Maintenant, dehors, c’est la nuit complète, plus certaine, et toujours
-aussi suave au front qu’elle caresse. Les mêmes rustiques fantômes
-passent, s’évanouissent. D’autres bœufs graves se rencontrent dont
-la prunelle a la blancheur du lait. De quelle crèche est sorti cet âne
-immobile qui songe en travers du chemin, et qu’il faut contourner? La
-cloche tinte encore, mais mal, avec des temps d’arrêt. Elle a l’air de
-dire: «Allez! J’ai fini! Rentrez chez vous...»</p>
-
-<p>Rentrer chez soi!... Quelle douceur! Qu’il fait bon d’aller se coucher
-après qu’on était à genoux! Mais qu’il est triste—et consolant
-aussi—de penser sans relâche aux soldats glorieux pour lesquels tous
-les soirs, dans des quantités de villages pareils à celui-ci, on prie
-à voix basse, comme à tâtons, avec une ardente ferveur, au fond d’une
-église obscure et debout encore...!</p>
-
-<p class="center">*<br />
-*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<h3 id="ch_2c">LES BÉQUILLES</h3>
-
-<p>On manque de béquilles pour les blessés... Comment faire?</p>
-
-<p>Alors j’ai lu que des Lyonnais avaient eu une idée sublime. Ils ont été
-prendre à Fourvières les béquilles des ex-voto...</p>
-
-<p>La poignante inspiration! Il faut la suivre et l’étendre à tous
-les sanctuaires où pendent par centaines de grappes, comme à de
-mystiques palmiers, les longs fruits de bois noir d’une si pénible
-beauté... Qu’on les arrache à leur inertie, à leur poussière! Voilà
-trop longtemps qu’ils sont là, ayant rempli d’ailleurs leur office
-et payé leur dette de reconnaissance. Décrochez donc ces lustres que
-les araignées comme d’une housse ont peu à peu enveloppés de leurs
-épaisses toiles! Des voûtes de tous les temples, de tous les célèbres
-lieux de pèlerinage, partout où entre des petits navires gréés et
-taillés au couteau par des marins échappés du naufrage ont été hissées
-des béquilles... ramenez-les... faites la sainte et magnifique
-rafle, abattez ces futaies, vendangez les chapelles, déboisez la
-grotte de Lourdes... La Vierge le permet et sera enchantée. Elle en
-recevra d’autres! Et je m’imagine que, munis de ce nouveau «matériel»
-précieux, privilégié, les blessés guériront plus vite et marcheront
-mieux après... Quelle aubaine! Des béquilles d’ex-voto! Des béquilles
-miraculeuses... qui ont déjà servi, qui ont été à la souffrance comme
-au feu et ont fait double campagne! Des béquilles bénites, tombées
-du ciel...! Ah! qu’elles seront les bienvenues et de quel cœur,
-vivant encore ou ayant cessé de battre... approuveront de loin ceux
-qui autrefois, après s’être appuyés et avoir traîné des mois ou
-des années sur elles, les ont—le jour de récompense où elles sont
-tombées—offertes à la Madone sans se douter qu’après eux, plus tard...
-en 1914... elles iraient soutenir d’autres éclopés, étayer d’autres
-blessés, des boiteux de la guerre, et les remettre d’aplomb sur le
-chemin de la victoire.</p>
-
-<p class="rsignature"><span class="smcap">Henri Lavedan.</span></p>
-
-<p class="center">*<br />
-*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_279">279</span></p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 542px;">
- <img src="images/page-279a.jpg" alt="" width="542" height="569" />
- <p class="captioncenter">La dernière ligne de retranchements élevés sur la route
- de Lierre par les brigades navales, envoyées d’Angleterre pour secourir
- Anvers et protéger la retraite de l’armée belge: au fond, la fumée
- d’explosion d’un gros obus allemand.
- <span class="link"><a href="images/x-page-279a.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
-</div>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 600px;">
- <img src="images/page-279b.jpg" alt="" width="600" height="237" />
- <p class="captioncenter">— Pièces anglaises d’artillerie de côtes, opposées aux
- gros mortiers allemands.<br />
- — Pont coupé sur la rivière Nèthe et maisons de la petite
- ville de Lierre incendiées.
- <span class="link"><a href="images/x-page-279b.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span><br /><br />
- <b>LES DERNIERS EFFORTS POUR LA DÉFENSE D’ANVERS</b></p>
-</div>
-
-<p class="center">*<br />
-*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_280">280</span></p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 568px;">
- <img src="images/page-280a.jpg" alt="" width="568" height="300" />
- <p class="captioncenter">— Blessés belges revenant de la ligne de défense derrière
- la Nèthe.<br />
- — Blessés anglais de l’infanterie de marine venue pour
- renforcer la garnison belge.
- <span class="link"><a href="images/x-page-280a.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span><br /><br />
- <b>LA SUPRÊME DÉFENSE D’ANVERS</b></p>
-</div>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 541px;">
- <img src="images/page-280b.jpg" alt="" width="541" height="244" />
- <p class="captioncenter">L’ÉVACUATION DE LA POPULATION CIVILE D’ANVERS.—Arrivée
- de réfugiés à la gare hollandaise de Rosendael.
- <span class="link"><a href="images/x-page-280b.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span><br /><br /></p>
-</div>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 600px;">
- <img src="images/page-280c.jpg" alt="" width="600" height="226" />
- <p class="captioncenter">— Un des trains blindés du camp retranché d’Anvers.<br />
- — Automitrailleuse blindée de l’armée belge.
- <span class="link"><a href="images/x-page-280c.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span><br /><br />
- <b>DU MATÉRIEL DE GUERRE QUI N’EST PAS TOMBÉ AUX MAINS DES ALLEMANDS</b></p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_281">281</span></p>
-
-<h2 id="ch_3">PETITE VISION DE GAIETÉ, AU FRONT DE BATAILLE</h2>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="rdate">Octobre 1914.</p>
-
-<p>Ce jour-là, dans la matinée, vers onze heures, j’arrivai à un
-village—dont j’ai dû oublier le nom;—j’étais en compagnie d’un
-commandant anglais, que les hasards de cette guerre m’avaient donné
-pour camarade depuis la veille, et nous étions aimablement suivis par
-un grand Magicien,—qui était le soleil. Un soleil radieux, un soleil
-de fête, transformant et embellissant toutes choses. Cela se passait
-dans un département de l’extrême Nord de France, je n’ai jamais su
-lequel, mais on se serait cru en Provence tant il faisait beau.</p>
-
-<p>Pour arriver là, nous avions été depuis près de deux heures enserrés
-entre deux files de soldats qui marchaient en sens inverse l’une de
-l’autre. Sur notre droite, c’étaient des Anglais qui se rendaient à
-la bataille, tout propres, tout frais, l’air content et en train,
-admirablement équipés, avec de beaux chevaux bien gras. Sur notre
-gauche, c’étaient des artilleurs de France qui en revenaient, de la
-gigantesque bataille, pour prendre un peu de repos; poussiéreux,
-ceux-ci, avec quelquefois des bandages au bras ou au front, mais
-gardant des mines joyeuses, des figures de santé, et marchant en bon
-ordre par sections; ils rapportaient même des chargements de douilles
-vides qu’ils avaient eu le temps de ramasser, ce qui prouvait bien
-qu’ils s’étaient retirés sans hâte et sans crainte, en vainqueurs
-auxquels les chefs ont ordonné quelques jours de répit. On entendait
-au loin comme un bruit d’orage, d’abord très sourd, mais dont nous
-nous rapprochions de plus en plus. Dans les champs alentour, les
-paysans labouraient comme si de rien n’était, incertains pourtant
-si les sauvages, qui menaient tant de bruit là-bas, n’allaient pas
-un de ces jours revenir pour tout saccager. Il y avait, sur l’herbe
-des prairies, un peu partout, autour de petits feux de branches, des
-groupes qui eussent été lamentables sous un ciel sombre, mais que le
-soleil trouvait le moyen d’égayer quand même: émigrés, en fuite devant
-les barbares, faisant leur cuisine comme des bohémiens, au milieu
-des ballots de leurs pauvres hardes empaquetées en hâte pendant le
-sauve-qui-peut terrible.</p>
-
-<p>Notre auto était remplie de paquets de cigarettes et de journaux que
-de bonnes âmes nous avaient chargés de porter aux combattants, et,
-tellement nous étions serrés et ralentis entre ces deux files de
-soldats, nous pouvions leur en donner par les portières, à droite
-aux Anglais, à gauche aux Français; ils avançaient la main pour les
-attraper à la volée, et, en souriant, nous remerciaient par un rapide
-salut militaire.</p>
-
-<p>Il y avait aussi des gens des villages qui cheminaient pêle-mêle
-avec les soldats, sur cette route si encombrée. Je me rappelle une
-jeune paysanne très jolie qui, entre des fourgons de guerre anglais,
-traînait par une corde deux bébés endormis dans une petite voiture;
-elle peinait, la montée étant roide en cet endroit; un beau sergent
-écossais, à moustache en or, qui fumait sa cigarette, assis les
-jambes pendantes à l’arrière du plus proche fourgon, lui fit signe:
-«Passez-moi donc votre bout de corde.» Elle comprit, accepta avec un
-gentil sourire confus; l’Ecossais enroula cette frêle remorque autour
-de son bras gauche, gardant le bras droit libre pour continuer de
-fumer, et c’est lui qui emmena les deux bébés de France, dont la toute
-petite voiture fut traînée par le lourd camion comme une plume.</p>
-
-<p>Quand nous entrâmes dans le village, le soleil de plus en plus
-resplendissait. Il y avait là un fouillis, un méli-mélo comme on n’en
-avait jamais vu et n’en verra jamais, après cette guerre unique dans
-l’histoire. Tous les uniformes, toutes les armes, des Ecossais, des
-cuirassiers français, des turcos, des zouaves, et des Bédouins dont le
-salut militaire relevait le burnous avec un geste noble. La place de
-l’église était encombrée par d’énormes autobus anglais, qui avaient
-jadis assuré les communications à Londres et portaient encore en
-grandes lettres les noms des quartiers de cette ville.—On dira que
-j’exagère, mais vraiment ils avaient l’air étonné, ces autobus, de
-rouler maintenant sur le sol de France et d’être bondés de soldats...</p>
-
-<p>Tout ce monde, pêle-mêle, se préparait à déjeuner. On entendait
-toujours la grande symphonie menée par ces sauvages (qui arriveraient
-peut-être demain, qui sait), l’incessante canonnade, mais personne
-n’y prenait garde. D’ailleurs, comment s’inquiéter, avec un si beau
-soleil, un si étonnant soleil d’octobre, et des roses encore sur les
-murs, et des dahlias de toute couleur, dans les jardins à peine touchés
-par les gelées blanches!... Chacun s’installait de son mieux pour le
-repas; on eût dit une fête, une fête un peu incohérente par exemple
-et singulière, improvisée aux environs de quelque tour de Babel. Des
-jeunes filles circulaient dans les groupes, des petits enfants blonds
-faisaient cadeau de fruits cueillis dans leur verger. Des Ecossais, se
-croyant dans un pays chaud par comparaison avec le leur, s’étaient mis
-en manches de chemise. Des curés et des religieuses de la Croix-Rouge
-faisaient asseoir des blessés sur des caisses; une vieille bonne
-sœur, figure de parchemin et jolis yeux candides sous sa cornette,
-installait avec mille précautions un zouave aux deux bras enveloppés de
-bandages, qu’elle allait sans doute faire manger comme un petit enfant.</p>
-
-<p>Nous avions grand faim nous-mêmes, l’Anglais et moi, et nous avisâmes
-l’auberge, très avenante, où déjà des officiers étaient attablés avec
-des soldats. (Il n’y a plus de barrières hiérarchiques, aux temps de
-tourmente où nous sommes.)—«Je pourrais bien vous donner du bœuf
-rôti et du lapin sauté, nous dit l’hôtelier; mais, quant à du pain, par
-exemple, ça, non; à aucun prix vous n’en trouveriez nulle part.»—«Ah!
-dit mon camarade, le commandant anglais, et ces deux belles miches,
-là, debout contre cette porte?»—«Oh! ces miches-là, elles sont à un
-général, qui les a envoyées parce qu’il va venir déjeuner avec ses
-aides de camp.» A peine avait-il le dos tourné que mon compagnon,
-tirant vite un coutelas de sa poche, tranchait, pour le cacher sous
-son manteau, le bout d’une de ces miches dorées.—«Nous avons trouvé
-du pain, dit-il tranquillement à l’hôtelier, vous pouvez donc nous
-servir.»—Et, à côté d’un officier arabe <i>de la Grande Tente</i>, en
-burnous rouge, nous fîmes gaiement notre déjeuner, avec nos invités:
-les soldats de notre auto.</p>
-
-<p>La fête du soleil battait son plein, illuminant en joie la foule
-disparate et les étranges autobus, quand nous sortîmes de l’auberge
-pour reprendre notre voyage. Un convoi de prisonniers allemands
-traversait la place; l’air bestial et sournois, ils marchaient entre
-des soldats de chez nous qui marquaient mille fois mieux, et on les
-regardait à peine. La vieille religieuse de tout à l’heure, la si
-vieille aux yeux purs, faisait fumer une cigarette à son zouave pour
-le moment sans bras, la lui présentant aux lèvres avec une tremblante
-et un peu maladroite sollicitude d’aïeule. Elle semblait lui raconter
-en même temps des choses très drôles—de cette drôlerie innocente
-et jeunette dont les bonnes sœurs ont le secret—car ils riaient
-tous les deux. Qui sait quelle petite histoire enfantine ça pouvait
-bien être? Un vieux curé qui près d’eux fumait sa pipe—sans aucune
-élégance, je suis forcé de le reconnaître—riait aussi de les voir
-rire. Et, au moment où nous remontions en voiture pour continuer notre
-route vers la région d’horreur où le canon tonnait, une fillette d’une
-douzaine d’années, pour nous fleurir, courut arracher dans son jardin
-une gerbe d’asters d’automne...</p>
-
-<p>Quels braves gens il y a encore par le monde! Et combien l’agression
-des sauvages d’Allemagne a développé les doux liens de la fraternité,
-chez tous ceux qui sont vraiment d’espèce humaine.</p>
-
-<p class="rsignature"><span class="smcap">Pierre Loti.</span></p>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_4">UNE HÉROIQUE ENFANT DE PARIS</h2>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p>Les avions allemands continuent à venir, de temps à autre, lancer
-des bombes sur Paris, causant des dommages matériels insignifiants,
-mais faisant malheureusement quelques victimes. Une des premières fut
-une fillette de 13 ans, Denise Cartier, dont le courage souriant et
-l’abnégation héroïque symboliseront pour les générations futures l’âme
-de Paris au cours de ces heures tragiques.</p>
-
-<p>C’était un dimanche de septembre, par un soleil radieux. La
-gracieuse enfant jouait à quelques pas de sa porte, près de l’avenue du
-Trocadéro, regardant peut-être, comme tant d’autres grandes personnes,
-avec une curiosité inconsciente, le Taube dont la cuirasse étincelante
-glissait sous le ciel bleu. Soudain, on entend une explosion
-formidable, et la petite Denise est atteinte par un éclat de bombe qui
-lui fracasse la jambe. D’abord étourdie par le choc, elle se laisse
-relever sans une plainte, sans un mot, par les passants accourus à son
-secours; puis, au moment où on va l’emporter vers l’hôpital le plus
-proche, elle ouvre ses beaux yeux qui essayent de sourire pour rassurer
-tout le monde et murmure: «Si c’est grave, ne le dites pas à maman.»</p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 190px;">
- <img src="images/page-281.jpg" alt="" width="190" height="162" />
- <p class="captioncenter">Denise Cartier sur son lit d’hôpital.—<i>Phot. Gilles de
- la Loriais.</i>
- <span class="link"><a href="images/x-page-281.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
-</div>
-
-<p>C’était grave et Denise Cartier a dû subir l’amputation de la
-jambe atteinte. Elle est aujourd’hui hors de danger, et, sur son lit
-d’hôpital, elle tricote des lainages pour nos soldats... Voilà un de
-ces «effets moraux» que produit la barbarie teutonne au pays de Jeanne
-d’Arc. </p>
-
-<p class="center">*<br />
-*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_282">282</span></p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 600px;">
- <img src="images/page-282.jpg" alt="" width="600" height="813" />
- <p class="captioncenter">Lanciers du Bengale, guerriers sikhs, contingents du Pendjab et du
- Cachemire, ghurkas du Nepal, remontant de Marseille vers le Nord
- de la France, sont accueillis par la curiosité et la sympathie des
- populations.
- <span class="link"><a href="images/x-page-282.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span><br /><br />
- <b>LES RENFORTS VENUS DE L’INDE</b></p>
-</div>
-
-<p class="center">*<br />
-*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
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-<p><span class="pagenum" id="Page_283">283</span></p>
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-<div class="figcenter2" style="width: 600px;">
- <img src="images/page-283.jpg" alt="" width="600" height="864" />
- <p class="captioncenter">Nos soldats se pressant autour des automobiles qui leur apportent des
- lots d’effets de lainage.
- <span class="link"><a href="images/x-page-283.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span><br /><br />
- <b>LE TRICOT DU <ins title="CONBATTANT">COMBATTANT</ins></b><br /><i>Photos M. B.</i></p>
-</div>
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-<p class="center">*<br />
-*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_284">284</span></p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 600px;">
- <img src="images/page-284-285.jpg" alt="" width="600" height="375" />
- <p class="captioncenter"><b>ENGAGEMENT DE CAVALERIE:<br />DRAGONS FRANÇAIS CHARGEANT DES UHLANS</b>
- <span class="link"><a href="images/x-page-284-285.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
- <p class="captionright"><i>Dessin de <span class="smcap">Georges SCOTT</span>.</i></p>
-</div>
-
-<p><i>Au début des hostilités, le rôle de la cavalerie s’est borné, le
-plus souvent, à des reconnaissances, à des prises de contact. Au
-contraire, depuis quelques jours, au cours des batailles engagées
-dans le Nord, de véritables duels, des combats acharnés se sont
-produits, à maintes reprises, entre nos cavaliers et les leurs, et,
-plus d’une fois, nos dragons et leurs uhlans se sont affrontés à la
-lance et au sabre. L’ennemi avait dessiné, sur notre aile gauche, un
-large mouvement de cavalerie. Il n’a pas donné pour lui le résultat
-qu’il en attendait. Partout, de ce côté, nous le tenons en échec.</i></p>
-
-<p class="center">*<br />
-*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_286">286</span></p>
-
-<p class="center">LA GUERRE DE FRANCE VUE PAR LES DESSINATEURS ANGLAIS</p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 600px;">
- <img src="images/page-286.jpg" alt="" width="600" height="350" />
- <p class="captioncenter">UN ÉPISODE DES COMBATS AUTOUR DE REIMS.—Tranchée allemande sous la
- position de Nogent-l’Abbesse enlevée par l’infanterie française.
- <span class="link"><a href="images/x-page-286.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span><br /><br />
- <i>Dessin de R. Caton Woodville, d’après un croquis de Frédéric
- Villiers.</i></p>
-</div>
-
-<p><i>Un dessinateur anglais, M. Frédéric Villiers, qui suit la campagne
-de France comme correspondant de l’</i>Illustrated London News <i>a eu
-la fortune rare de pouvoir assister à quelques-unes des opérations
-militaires qui se sont déroulées autour de Reims. Le dessin ci-dessus,
-exécuté d’après un de ses croquis, reproduit un épisode des combats
-livrés sous le fort de Nogent-l’Abbesse, réoccupé et armé par les
-Allemands, et d’où fut commencé, on se le rappelle, le bombardement de
-Reims et de sa basilique. Le dessinateur a accompagné cette émouvante
-page d’album de quelques lignes de commentaires qui en précisent le
-sujet: «L’action à laquelle j’assistai se déroula dans l’après-midi du
-jeudi 24 septembre, le douzième jour de la grande bataille de l’Aisne.
-Les Allemands étaient établis à la lisière des bois, sous le fort de
-Nogent, à la droite du village de Sillery. L’ennemi s’était avancé
-pour attaquer les Français, mais fut repoussé dans ses retranchements,
-d’où bientôt les Français le rejetèrent. Il était environ six heures
-du soir. Le jour tombait. Les shrapnells, en éclatant, produisaient
-comme une pluie d’étoiles filantes, l’un des plus extraordinaires
-spectacles qu’il m’ait jamais été donné de voir.» C’est le moment où
-nos troupes, se précipitant dans un élan irrésistible hors du bois
-où elles s’abritaient, vont enfin emporter la position si ardemment
-disputée. Les Allemands, tassés dans leurs tranchées, coude à coude,
-les accueillent par un feu violent. Mais nos shrapnells ont une belle
-moisson à faire, dans ces rangs pressés. Déjà les morts et les blessés
-de la contre-attaque jonchent le terrain. Notre bon 75 désormais peut
-se taire: il le dut pour ne pas décimer les nôtres,—et l’artiste
-anglais, en réalité, a condensé ici deux phases de l’action. Le rôle
-demeure à la baïonnette. Une charge éperdue aura vite achevé de
-déblayer le terrain: la tranchée ennemie est à nous. Et puis, il faudra
-recommencer, le lendemain, avant la nuit peut-être, le siège d’une
-nouvelle position.</i></p>
-
-<p class="center">*<br />
-*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_287">287</span></p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 600px;">
- <img src="images/page-287.jpg" alt="" width="600" height="356" />
- <p class="captioncenter">UNE DES TACTIQUES ALLEMANDES.—La ruée en formations
- massives pour passer coûte que coûte.&nbsp;<span class="link"><a href="images/x-page-287.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span><br /><br />
- <i>Dessin de A. C. Michaël.</i></p>
-</div>
-
-<p><i>Tout, dans cette invasion des Allemands, jusqu’au moment où les
-échecs éprouvés sur la Marne leur ont imposé une tactique défensive
-plus prudente,—tout a contribué à donner l’impression d’une ruée
-de hordes barbares. Voici un dessin où un autre artiste anglais, M.
-A. C. Michaël, a rendu avec une belle énergie «ce que Tommy Atkins
-(le fantassin anglais) a devant lui quand l’ennemi charge». C’est la
-réalisation saisissante, par l’image, de cette description extraite
-d’une lettre d’un soldat britannique, un de ces «Tommies» aussi braves
-au feu que coquets à la parade, relatant une action à laquelle il
-assista: «Nous ne pouvions pas les manquer, écrit ce bon soldat qui
-sait voir et décrire. Nous les aperçûmes d’abord à 800 mètres environ,
-s’avançant en tas comme une foule au retour d’un match de football...
-Pour un qui tombait de notre côté, ils perdaient dix ou douze hommes.
-Ce fut un feu roulant, et nous leur donnâmes chaud.» D’autre part,
-un officier anglais qui servit quelque temps dans l’armée allemande
-constate: «Il est intéressant de noter que cette formation en masses
-est parfaitement conforme aux formations du temps de Frédéric le Grand,
-au point que des sous-officiers sont placés derrière les lignes de
-combattants, sans doute pour encourager les hommes à l’assaut, à la
-suave manière prussienne.» De fait, il a été constaté, dès le début
-de la campagne, que nombre de prisonniers allemands portaient, dans
-le dos, des blessures provenant des coups de sabre qui leur avaient
-été prodigués à titre d’excitant. On voit quelles cibles admirables
-constituent, pour nos canons, des formations pareilles. On ne peut pas
-les rater, selon l’expression du soldat anglais plus haut cité. Ce qui
-n’empêche pas aujourd’hui, et depuis le commencement de la bataille de
-l’Aisne, les soldats du kaiser de montrer des dispositions non moins
-remarquables, et peut-être plus instinctives, pour la prudente guerre
-de tranchées.</i></p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_288">288</span></p>
-
-<h2 id="ch_5">LE NOUVEAU ROI DE ROUMANIE</h2>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p>Le roi Charles I<sup>er</sup> n’ayant pas eu de fils, un projet de loi fut
-déposé en 1886 aux Chambres, en vertu duquel c’était un de ses neveux,
-Ferdinand, second fils du prince Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen,
-qui devenait l’héritier présomptif de la couronne de Roumanie. L’aîné,
-le prince Guillaume, renonçait pour son frère cadet à cette succession
-royale.</p>
-
-<p>Le prince, maintenant roi Ferdinand, est né à Sigmaringen le 24 août
-1865. De son mariage avec Marie princesse de Saxe-Cobourg et Gotha, il
-a eu six enfants, dont trois fils, les princes Charles, né en 1893,
-Nicolas, né en 1903, et Mircéa, né en 1912. L’avenir de la dynastie est
-donc assuré.</p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 565px;">
- <img src="images/page-288a.jpg" alt="" width="565" height="404" />
- <p class="captioncenter">La reine Marie.—Le roi Ferdinand
- <span class="link"><a href="images/x-page-288a.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span><br /><br />
- LES NOUVEAUX SOUVERAINS ROUMAINS.—<i>Photographies Chusseau-Flaviens.</i></p>
-</div>
-
-<p>L’avènement du nouveau souverain fera-t-il sortir la politique roumaine
-de l’expectative et de la neutralité qu’elle observe depuis le
-déchaînement de la grande guerre européenne?</p>
-
-<p>On connaît les revendications du nationalisme roumain: il y a des
-siècles que quatre millions de Roumains sont séparés de leurs frères
-de langue, de race et de religion et subissent, sous la domination
-autrichienne d’abord, puis sous la domination hongroise depuis 1866,
-la même oppression dont se plaignent les Italiens du Trentin et de
-l’Istrie, les Serbes du Canat de Temesvar et de la Bosnie-Herzégovine,
-les populations slaves de Croatie-Slavonie. La réunion de la
-Transylvanie et la Bukovine au royaume de Roumanie est le programme
-séculaire du parti national, toujours affirmé à chaque grande crise qui
-met l’Orient en jeu, et jusqu’à présent ajourné par l’influence du roi
-défunt.</p>
-
-<p>En demandant, lui, Hohenzollern, en 1866 et en obtenant du roi de
-Prusse, chef de sa maison, l’autorisation d’accepter la couronne que
-lui offrait le plébiscite des provinces unies de Moldo-Valachie,
-Charles I<sup>er</sup> avait solennellement promis de ne jamais consentir
-à une politique contraire à celle du souverain chef de sa famille.
-Or, dès 1866, la politique de la Prusse, puis de l’empire allemand,
-fut d’affermir de plus en plus l’Autriche-Hongrie dans sa position
-balkanique et orientale. Comment, dès lors, le roi de Roumanie
-aurait-il pu prêter l’oreille aux revendications de l’irrédentisme
-roumain qui visent à arracher à la monarchie austro-hongroise deux de
-ses provinces?</p>
-
-<p>Dans un récent conseil de la couronne où fut débattu ce dilemme
-angoissant: action ou neutralité, le roi Charles ayant opposé une fois
-de plus sa promesse, un des ministres aurait répliqué: «Votre Majesté a
-pu promettre en son nom, mais <i>non pas au nom de l’Etat roumain</i>», ce
-qui lui faisait entrevoir en termes voilés la nécessité de se soumettre
-ou de se démettre. Et le roi le comprit si bien qu’il répliqua,
-dit-on: «Eh bien, je préférerais abdiquer!» La mort le délivra de ses
-poignantes perplexités.</p>
-
-<p>Le nouveau roi Ferdinand n’a pas encore manifesté ses intentions, mais
-déjà les dirigeants de Roumanie ont fait entendre leurs aspirations.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_6">L’AMITIÉ FRANCO-PORTUGAISE</h2>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p>Le croiseur français <i>Dupetit-Thouars</i> s’est rendu à Lisbonne le 5
-octobre à l’occasion du quatrième anniversaire de la proclamation de
-la République portugaise. Cet acte de haute courtoisie a été fort
-apprécié par le gouvernement d’un pays avec lequel la France a toujours
-entretenu d’étroites relations d’amitié, et qui, dès le début de la
-guerre, s’est déclaré prêt à consentir les sacrifices que lui impose
-son traité d’alliance avec la Grande-Bretagne.</p>
-
-<p>Toute la population, du reste, a tenu à montrer sa sympathie pour
-la cause des alliés. Le commandant Gervais et son état-major furent
-acclamés; de longues manifestations eurent lieu devant les légations
-ou les consulats de France, d’Angleterre, de Belgique, de Russie,
-de Serbie, du Montenegro, du Japon, et en de nombreux points de la
-capitale; la foule chantait la <i>Marseillaise</i>.</p>
-
-<p>Des manifestations semblables se sont produites à Oporto et dans
-plusieurs villes de la jeune république. L’opinion générale semble
-de plus en plus favorable à une intervention qui paraît absolument
-conforme aux intérêts nationaux, car la guerre actuelle doit délivrer
-le Portugal lui aussi d’un ennemi qui aurait depuis longtemps fait main
-basse sur ses possessions coloniales si l’Europe le lui avait permis.</p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 410px;">
- <img src="images/page-288b.jpg" alt="" width="410" height="258" />
- <p class="captioncenter">LES MANIFESTATIONS FRANCOPHILES DE LISBONNE.—Le
- commandant Gervais, du croiseur <i>Dupetit-Thouars</i>, acclamé par la
- population.—<i>Phot. Benoliel.</i>
- <span class="link"><a href="images/x-page-288b.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
-</div>
-
-<p class="center">*<br />
-*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_289">289</span></p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 600px;">
- <img src="images/page-289a.jpg" alt="" width="600" height="248" />
- <p class="captioncenter">Sous la pluie: convoi d’approvisionnements sur une
- route bordée de tombes.
- <span class="link"><a href="images/x-page-289a.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_7">TOUT PRÈS DE LA BATAILLE</h2>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="schapitre"><span class="smcap">Croquis et photographies de Louis Tinayre; texte de Julien
-Tinayre</span></p>
-
-<p><i>19 septembre.</i>—Nous avons quitté Paris, mon frère, peintre militaire,
-et moi, par un train bondé de voyageurs: infirmières de la Croix-Rouge,
-paysannes regagnant les villages délivrés, leurs enfants avec des
-paniers sur les genoux et demandant, anxieuses, s’il est bien vrai
-qu’ils sont partis.</p>
-
-<p>A Nanteuil-le-Haudouin, première vision de guerre: paysage désert et
-désolé, de vastes réservoirs éclatés. Arrivé en vue de Crépy-en-Valois,
-terminus provisoire de la ligne, le train ralentit sa marche. La nuit
-est venue. Presque toutes les vitres de la gare sont brisées. Les
-petits fours et le chocolat des distributeurs automatiques ont tenté
-les Allemands, qui ont enfoncé les appareils à coups de crosse.</p>
-
-<p>La petite ville est sans lumières; tous les volets sont clos. Pas
-de chambre disponible dans l’unique hôtel. Enfin, avec l’aide d’un
-maquignon, venu pour acheter des chevaux blessés, nous découvrons deux
-sommiers, par terre. Mais quelle abominable odeur s’en dégage! Les
-Allemands ont couché là-dessus... Tout habillés, nous dormons mal... Au
-matin, de très bonne heure, un bruit lointain, sourd, répété... C’est
-le canon.</p>
-
-<p class="br"><i>20 septembre.</i>—Jour gris, pluie fine, paysage triste. La route de
-Villers-Cotterets file, droite, à perte de vue, boueuse, sillonnée par
-les larges traces des convois.</p>
-
-<p>Des pierres calcinées indiquent çà et là les feux de bivouacs; beaucoup
-de bouteilles brisées; dans le fossé, un fourgon de munitions, un côté
-de l’essieu sans roue, comme amputé. A droite et à gauche, des champs
-de betteraves piétinés alternent avec des champs de blé en chaume. Les
-voitures brisées ne se comptent plus; partout, des lambeaux d’uniformes
-souillés de boue, des débris de harnachement et cent autres vestiges
-des récents combats.</p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 245px;">
- <img src="images/page-289b.jpg" alt="" width="245" height="217" />
- <p class="captioncenter">Un poste militaire ambulant de télégraphie sans fil.
- <span class="link"><a href="images/x-page-289b.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
-</div>
-
-<p>Mais voici de petits monticules de terre fraîchement remuée: ce sont
-des tombes de soldats. Quelques branches de feuillage, déjà roussi,
-sont piquées sur ces tumulus; c’est tout, mais cela évoque le spectacle
-tragique et poignant d’hier, et les larmes nous viennent aux yeux.
-Au delà, par un chemin de traverse, avance lentement un long convoi
-d’approvisionnements; tout ce cortège est de couleurs sombres; les
-voitures et les hommes se détachent, dans le gris, sur un fond de
-collines d’où s’échappe la fumée des batteries d’artillerie. Les
-fantassins, courbés sous la pluie persistante, ont eu l’ingénieuse idée
-de se couvrir la tête de vulgaires sacs, en guise de capuchons, et
-ressemblent ainsi à des Bédouins. Le tableau est digne du crayon d’un
-Raffet.</p>
-
-<p>A Villers-Cotterets, nous reconnaissons nos autobus de Paris, en
-longues files, de chaque côté de la rue, mais dans quel état! Enduits
-de boue, repeints en gris terne, les glaces remplacées par des toiles
-métalliques. A l’intérieur, sont accrochés de gros quartiers de viande;
-ce sont les boucheries ambulantes. D’autres sont transformés en cuisine
-et rappellent les roulottes de nos forains.</p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 245px;">
- <img src="images/page-289c.jpg" alt="" width="245" height="153" />
- <p class="captioncenter">Distribution de trophées
- <span class="link"><a href="images/x-page-289c.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
-</div>
-
-<p>Dans la grande rue, quelle ruche bourdonnante! Tout un va-et-vient
-affairé d’officiers d’état-major, de voitures d’ambulance,
-d’estafettes, de fantassins en corvée, de soldats anglais aux costumes
-seyants, de couleur neutre. Beaucoup de grandes voitures à foin
-passent, bondées de défroques, de selles, de manteaux allemands; un
-homme, juché sur ces trophées, distribue aux uns et aux autres un
-casque, un manteau ou quelque autre souvenir de la bataille.</p>
-
-<p>Une auberge est remplie de soldats de toutes armes; ils sont gais en
-dépit des souffrances endurées. Leurs uniformes, neufs il y a quelques
-semaines, sont déjà fripés. Des sous-officiers, bonnet de police au
-vent, se font la barbe en plein air. Ils deviennent loquaces devant
-le café bien chaud. Ecoutons leurs récits de guerre. Un dragon parle
-du dernier engagement; un artilleur raconte comment il a échappé à la
-mort; mais un petit sergent interrompt ces histoires: «L’autre jour,
-dit-il, je me trouvais avec une cinquantaine d’hommes, sur une grande
-diablesse de route, entourée de champs plats comme la main. Tout d’un
-coup, à un tournant, les <i>Boches</i>, bien abrités dans leurs tranchées,
-nous reçoivent avec un feu d’enfer! Nous ripostons, mais les camarades
-tombent comme des mouches. Ce n’était pas tout ça, il fallait se tirer
-de là! Un fossé longeait la route, pour aboutir, 100 mètres plus loin,
-à un remblai couronné d’une haie. Pas bien profond, ce fossé, et plein
-de cadavres d’hommes et de chevaux! N’importe, je crie: «Tout le monde
-là dedans, à la file!» Les premiers ne se baissaient pas assez; ils
-sont vite ratissés, et nous sommes obligés de passer sur leurs corps
-tout chauds pour avancer. Lorsque le restant put arriver vers l’abri,
-nous étions couverts de sang et de boue, et tellement affreux que nous
-n’osions plus nous regarder...»</p>
-
-<p>En route pour Compiègne... La belle forêt n’a pas souffert. Les
-grands hêtres aux majestueuses frondaisons abritent des fougères d’un
-magnifique brun rouge; mais les réalités brutales détournent vite notre
-attention de ce spectacle harmonieux. Des chevaux aux plaies horribles
-nous croisent; des cavaliers démontés regagnent d’un pas lourd leur
-casernement. Voici un long convoi de prisonniers, encadré de gendarmes.</p>
-
-<p>A Taillefontaine, le bruit du canon se rapproche; les panaches des
-obus, au loin, tachent de ronds blancs le ciel gris. La campagne, très
-découverte ici, semble abandonnée; seuls des chevaux échappés de la
-bataille paissent dans <span class="pagenum" id="Page_290">290</span> les champs; les nuages, lourds de pluie,
-sont échancrés au bas de l’horizon par une barre de pourpre sanglante.</p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 274px;">
- <img src="images/page-290a.jpg" alt="" width="274" height="205" />
- <p class="captioncenter">Comment les Allemands avaient transformé en
- retranchements les soubassements des grilles du parc de Compiègne.
- <span class="link"><a href="images/x-page-290a.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
-</div>
-
-<p>Voici l’imposant château de Pierrefonds. Ses hautes tours se dressent
-dans le ciel. Au pied des murailles, défile interminablement de
-l’infanterie, de la cavalerie et de l’artillerie. Quel étrange
-contraste que cet appareil de guerre moderne devant ce château féodal!</p>
-
-<p class="br"><i>21 septembre.</i>—Compiègne, pendant l’occupation allemande, n’a presque
-pas souffert, grâce au sang-froid et au courage de M. Martin, adjoint
-au maire, et de M. Gabriel Mourey, conservateur du palais.</p>
-
-<p>Lorsque, brusquement, les Allemands pénétrèrent dans la ville, M.
-Mourey se trouva séparé du palais par une troupe compacte d’ennemis
-envahissant la place. Malgré les menaces, il put se frayer un passage
-et arriva assez à temps pour recevoir l’état-major. Il se nomma et dit
-simplement: «Je mets ce palais et les richesses qu’il contient sous la
-sauvegarde de l’armée allemande.»</p>
-
-<p>Néanmoins des officiers, en visitant le château, emportèrent quelques
-«souvenirs»; mais aucun objet de grande valeur ne fut soustrait.</p>
-
-<p>L’aimable conservateur nous accompagna dans le grand parc. La
-télégraphie sans fil y est installée avec ses appareils compliqués. Le
-sergent de service nous apprend qu’il lui arrive parfois d’enregistrer
-des dépêches allemandes. Tout au bout de la grande allée, les Prussiens
-avaient établi des retranchements en utilisant les murs de soubassement
-des grilles, renforcés par des mottes de terre et de gazon; plus loin,
-ils ont entassé, les unes sur les autres, des tables d’écoliers, afin
-de pouvoir tirer par-dessus le mur d’enceinte.</p>
-
-<p>Dans la ville, seul l’hôtel des Postes a été saccagé. A coups de
-pioche, on a brisé tous les appareils télégraphiques et téléphoniques,
-alors que la rupture d’un câble suffisait pour les immobiliser.</p>
-
-<p>On nous conseille d’aller visiter Ch...-au-B..., naguère charmante
-localité des bords de l’Oise. Là, c’est la dévastation; les trois
-quarts du village ne sont plus que ruines calcinées. Ces ravages ont
-été commis, dit-on, pour punir un boulanger de la localité qui avait
-refusé de faire du pain pour l’ennemi. Cependant, au milieu de ce
-chaos, on remarque quelques maisons restées intactes et on lit sur
-leurs portes ces mots, en allemand, tracés à la craie: «Braves gens;
-ont tout donné; épargnez leurs demeures.»</p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 274px;">
- <img src="images/page-290b.jpg" alt="" width="274" height="239" />
- <p class="captioncenter">Le bureau téléphonique de Compiègne après le passage des
- Allemands.
- <span class="link"><a href="images/x-page-290b.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
-</div>
-
-<p>M. Mourey nous avait priés de voir en passant si la villa de l’éditeur
-Ollendorff, son ami, était encore debout. Cachée dans les arbres,
-la villa est intacte. Le jardinier accourt à notre appel: «Ah!
-messieurs, les Prussiens ont pillé tout le linge et les confitures!...
-Heureusement qu’ils n’ont presque rien cassé!... A peine revenu de ces
-émotions, je jardinais, lorsque surgit tout à coup devant moi un grand
-diable d’Allemand, un déserteur sans doute, qui me met son revolver
-sous le nez en criant: «Brot, wein!» (pain, vin), tout en me palpant
-pour s’assurer que je n’avais pas d’armes. Sans quitter son revolver,
-il but et mangea ce que je lui présentais. Ce ne fut pas tout: il prit
-un bain dans la baignoire de madame, puis changea de linge en enfilant
-une chemise de monsieur. J’en tremble encore!...»</p>
-
-<p>Pour revenir vers Compiègne, nous empruntons une autre route sillonnée
-de convois de blessés: charrettes de paysans réquisitionnées, voitures
-de livraison, etc. Deux grands bœufs traînent un tombereau rempli de
-paille sur laquelle gisent des turcos blessés.</p>
-
-<p class="br"><i>22 septembre.</i>—Ce matin, par un temps délicieux, nous allons, par
-la route de Soissons, assister, des hauteurs de la forêt, au duel
-d’artillerie. Le chemin est encombré de réfugiés, femmes, enfants,
-vieillards, portant chacun de pauvres hardes soustraites au pillage.
-Leur regard reflète encore l’épouvante, et ils se hâtent vers le lieu
-où ils pourront enfin se reposer.</p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 556px;">
- <img src="images/page-290c.jpg" alt="" width="556" height="235" />
- <p class="captioncenter">— On apporte un turco à l’ambulance.<br />
- — Le pansement des blessés arrivant de la ligne de feu.
- <span class="link"><a href="images/x-page-290c.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
-</div>
-
-<p>Nous quittons la route pour gravir, à droite, le mont Saint-Marc,
-du haut duquel nous apercevons, au loin, les batteries françaises. A
-l’horizon, à 15 kilomètres à peine, l’ennemi est posté, depuis dix
-jours, retranché formidablement dans d’immenses carrières. Les canons
-font rage; les flocons de fumée blanche apparaissent constamment,
-indiquant l’endroit où l’obus éclate. La fumée des obus allemands
-est plus volumineuse et plus grise, mais leurs projectiles explosent
-généralement trop haut et font beaucoup moins de mal que ceux de notre
-75.</p>
-
-<p>Au loin, on distingue nettement la cathédrale et la ville de Noyon,
-encore aux mains de l’ennemi.</p>
-
-<p>A la descente, arrêt devant l’ambulance n<sup>o</sup> 1 du ... corps, installée
-dans une clairière, près d’un talus de la voie ferrée. Deux grandes
-tentes abritent les blessés les plus atteints; les autres, chasseurs
-d’Afrique, zouaves, turcos, sont au dehors, étendus ou assis sur la
-paille, fumant et dormant. La soupe chauffe en plein vent; les chevaux
-des cantines broutent l’herbe grasse.</p>
-
-<p>Une voiture s’arrête; on en descend avec précaution un turco affaissé;
-les brancardiers le déposent sur une civière, aussitôt placée sur
-un tréteau. Le major, en blouse blanche, défait le pansement tout
-sanglant; le mollet apparaît à demi arraché par un éclat d’obus. Un
-badigeon de teinture d’iode sur cette affreuse plaie, et vite à un
-autre, car il en arrive d’autres de la proche ligne de feu.</p>
-
-<p>Un lieutenant tient sa main blessée dans l’entre-bâillement de sa
-vareuse; on accourt... «Non, pas encore, quand mes hommes seront
-pansés.» Et il continue sa promenade de long en large, en serrant les
-dents.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_291">291</span></p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 600px;">
- <img src="images/page-291a.jpg" alt="" width="600" height="390" />
- <p class="captioncenter">Une ambulance dans une clairière.—<i>Dessin de <span class="smcap">Louis
- Tinayre</span>.</i>
- <span class="link"><a href="images/x-page-291a.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
-</div>
-
-<p class="br"><i>23 septembre.</i>—Nous allons essayer de gagner le front. De bon matin
-nous longeons les bords du canal de l’Oise, où sont amarrées des
-péniches aux couleurs gaies; l’air est ensoleillé et doux; le spectacle
-serait délicieux si le bruit du canon ne se faisait entendre.</p>
-
-<p>A la tête d’un pont obstrué par une barricade en planches, un officier
-de chasseurs nous arrête: interdiction absolue d’aller à bicyclette,
-la zone étant dangereuse. Nous poursuivons à pied notre chemin, à nos
-risques et périls.</p>
-
-<p>A T..., dans une auberge presque déserte, c’est tout juste si l’on
-peut nous donner un peu de vin. Nous possédons heureusement encore une
-boîte de sardines. La brave aubergiste nous sert en tremblant; on parle
-d’un mouvement offensif des Allemands. Pourtant un habitant de R... va
-essayer de rentrer chez lui; nous le suivons. Voici les approches de la
-ligne de feu. Un prêtre ayant le brassard de la Croix-Rouge se joint à
-nous.</p>
-
-<p>Sur notre droite, une batterie de notre 75, dissimulée derrière des
-épaulements de terre, reste silencieuse; nous la dépassons bientôt,
-et nous nous arrêtons devant le double poste de B... Un officier de
-dragons lit attentivement nos papiers. Soudain éclate une détonation
-formidable, suivie de plusieurs autres, coup sur coup. Nous courbons
-le dos et la tête, à la joie des soldats du poste. C’est notre 75 qui
-entre en action.</p>
-
-<p>Tandis que le lieutenant nous présente au commandant G..., un chasseur
-d’Afrique arrive, suivi d’un autre à pied, sans coiffure, l’uniforme
-souillé de terre, la tête ensanglantée et tuméfiée.</p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 273px;">
- <img src="images/page-291b.jpg" alt="" width="273" height="212" />
- <p class="captioncenter">Un chasseur d’Afrique, démonté et qui vient d’être
- poursuivi par un détachement ennemi, raconte comment il s’est échappé.
- <span class="link"><a href="images/x-page-291b.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
-</div>
-
-<p>«Mon commandant, dit ce dernier, nous étions tous deux en patrouille,
-lorsque des <i>Boches</i> invisibles nous envoyèrent des coups de fusil.
-Mon cheval s’effondre, tué net; je roule à terre; mon camarade pique
-des deux; étourdi, je me relève; les <i>Boches</i> m’ont «coursé», mais ils
-allaient moins vite que moi, à cause de leurs sacs, et me voilà.»—«Va
-te faire panser, mon garçon», dit le commandant.—«Oh! ce n’est pas la
-peine, réplique le brave petit chasseur, je vais me laver la figure;
-mais c’est mon cheval que je regrette!»</p>
-
-<p>L’autorisation nous est accordée de visiter le château de B....
-L’action y fut des plus chaudes, il y a trois jours. L’allée d’honneur
-est encombrée de fusils brisés, de cartouchières vides. Sur la terre,
-de larges taches de sang séché. Derrière la grande grille se trouvaient
-encore, il y a deux jours, des cadavres de Français et d’Allemands,
-côte à côte; des chevaux éventrés obstruaient l’entrée. L’ennemi,
-retranché dans le château, avait résisté; il avait fallu le prendre
-entre deux feux pour en venir à bout, après une lutte acharnée.</p>
-
-<p>Nous entrons, déjà fort émus par ce que nous avions vu au dehors. Dans
-le grand salon, quel inoubliable spectacle! Les grandes glaces sont
-étoilées par les balles; les meubles sont éventrés; par terre, des
-matelas, des sommiers, inondés de sang. Sur des fauteuils Louis XIII,
-des fantassins blessés sommeillent; d’autres, de leur main valide,
-écrivent des lettres, sur des tables dorées. Un vrai tableau à la de
-Neuville!</p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 300px;">
- <img src="images/page-291c.jpg" alt="" width="300" height="233" />
- <p class="captioncenter">Une chambre du château de B...
- <span class="link"><a href="images/x-page-291c.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
-</div>
-
-<p>Nous montons au premier; voici la chambre de la châtelaine: un obus
-a <span class="pagenum" id="Page_292">292</span> crevé le plafond et la cloison; l’armoire à glace est zébrée
-de cassures; le lit est défoncé; les tiroirs ouverts des commodes
-laissent échapper des lambeaux de linge fin; des dentelles déchirées,
-des peignes d’écaille brisés gisent avec des cartouches au milieu des
-platras. Tout cela, pêle-mêle, dans un désordre inexprimable; et, au
-milieu de ce désastre, sur la cheminée, une terre cuite intacte, la
-<i>Flore</i>, de Carpeaux, qui semble sourire à cette scène de dévastation.</p>
-
-<p>On nous fait remarquer, dans une autre pièce, un boulet russe portant
-cette inscription: «Trouvé dans le parc de Bethancourt en 1814». A côté
-du boulet historique nos officiers ont placé un obus allemand avec la
-date: «1914».</p>
-
-<p>Dans le parc, des tranchées creusent les belles pelouses. Au détour
-d’une allée, une maisonnette, grande ouverte, laisse voir des jouets
-d’enfants; des poupées dorment sagement dans des lits à rideaux près
-d’un minuscule ménage de porcelaine. Dehors, sur un tertre, un petit
-fourneau où cuisait probablement le dîner des poupées quand les mamans
-apeurées vinrent prendre les chers enfants dans leurs bras pour les
-emporter loin des barbares.</p>
-
-<p>La mitraille a respecté ces petits riens, tandis qu’à vingt mètres
-de là un obus allemand tombait sur un kiosque où s’abritait un poste
-de dix hommes qui tous furent tués ou blessés mortellement. L’aspect
-est terrifiant: les morts ont été pieusement enterrés, mais on voit
-encore des débris informes de sacs, de gamelles, des képis lacérés,
-des lambeaux sanglants d’uniforme. Je ramasse un fragment de canon de
-fusil tordu en arc. Tous ces vestiges sont recouverts de cendre grise
-produite par la déflagration des gaz de l’obus.</p>
-
-<p>A ce moment, l’officier qui nous guidait nous quitta pour interroger
-deux prisonniers. Ils avaient l’air placide et rassuré et se montraient
-pleins de déférence pour ce chef qui les questionnait en allemand, avec
-douceur.</p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 279px;">
- <img src="images/page-292a.jpg" alt="" width="279" height="206" />
- <p class="captioncenter">Interrogatoire de prisonniers.
- <span class="link"><a href="images/x-page-292a.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
-</div>
-
-<p>Un aide-major partait avec ses infirmiers, pour rejoindre son poste,
-sur la ligne de feu; nous le suivîmes. En passant dans un chemin
-creux ravagé par la bataille il nous montra à droite la carcasse d’un
-aéroplane allemand à demi calciné. Descendu par nos balles entre
-nos lignes et celles de l’ennemi, il s’accrocha à un petit pommier,
-amortissant ainsi la chute de l’aviateur qui sauta au moment où son
-appareil s’enflammait; l’Allemand s’enfuit alors vers ses lignes et put
-s’échapper, malgré nos coups de feu.</p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 299px;">
- <img src="images/page-292c.jpg" alt="" width="299" height="182" />
- <p class="captioncenter">La carcasse d’un aéroplane allemand, descendu par nos
- balles dans nos lignes.
- <span class="link"><a href="images/x-page-292c.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
-</div>
-
-<p>Nous pénétrons dans le petit village de C... par un passage étroit,
-entre des charrettes culbutées et formant barricade. Les moindres
-issues sont gardées, les Allemands étant proches. Après avoir gravi les
-flancs rocheux d’une colline, nous découvrons brusquement l’emplacement
-du dernier combat. Le sol est couvert de cartouches; les rochers sont
-fendus, écornés par les obus et les balles; des branches d’arbres
-pendent lamentablement. Mais voici des cadavres allongés, raidis dans
-leurs uniformes souillés de terre et de sang. La lutte a dû être
-sauvage, car les nôtres sont presque côte à côte avec les Allemands.
-Nous nous découvrons en silence devant nos morts glorieux. Le soleil,
-très bas, projette ses derniers rayons. Une fosse a été creusée par
-une équipe de paysans réquisitionnés. On entasse les cadavres, sans
-les dévêtir, après avoir retiré de leurs poches de menus objets et des
-lettres qu’on place dans leur mouchoir noué et qu’on déposera à la
-mairie.</p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 462px;">
- <img src="images/page-292b.jpg" alt="" width="462" height="398" />
- <p class="captioncenter"> La recherche des morts, au sommet d’une colline où se
- livra un violent combat.
- <span class="link"><a href="images/x-page-292b.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
-</div>
-
-<p>Nous nous disposions à prendre quelques croquis quand des balles
-passent au-dessus de nos têtes. L’aide-major nous invite à nous
-retirer, en nous assurant qu’il ne tient pas à nous reconduire sur
-un brancard. Il faut regagner le château; la nuit est proche. Nous
-prenons congé des officiers, mais nos adieux sont interrompus par des
-détonations formidables... «Ça, c’est pour nous, disent ces braves,
-c’est l’heure des obus allemands; dépêchez-vous!»</p>
-
-<p>A partir de 6 heures, il est interdit de circuler sur les routes. Un
-lieutenant nous accompagne à 3 kilomètres de là, vers M.... Nuit noire.
-Nous suivons une patrouille encadrant, baïonnette au canon, une troupe
-de suspects. Après des «Qui vive!» impressionnants, un officier vient
-reconnaître notre groupe. Il nous interroge fort poliment, mais à la
-lecture de nos papiers sa figure devient grave. Nous ne devions pas
-franchir les lignes, il doit exécuter les ordres qu’il a reçus. A son
-grand regret, il nous retient donc prisonniers et s’en va rédiger son
-rapport pour le quartier général.</p>
-
-<p>Deux gendarmes, qui nous surveillent, consentent à nous mener
-à l’auberge où nous ne trouvons d’ailleurs plus rien à manger.
-Nous sommes transis, non de peur, mais de froid. A la demande de
-nos gardiens, un reste de soupe nous est servi, au milieu des
-chuchotements... des «espions, sans doute!» Il nous faut monter dans
-un grenier, au-dessus du corps de garde. On nous a gratifiés de deux
-matelas nus. Les gendarmes s’apprêtent à se coucher sur la paille, mais
-nous les engageons à prendre un des matelas. Ils acceptent, remercient
-et... ne tardent pas à ronfler.</p>
-
-<p>... Le lendemain nous étions libérés. Nous prenions à Compiègne
-l’unique train partant pour Paris, tout émus de ces visions à la fois
-héroïques et tristes, mais aussi d’une tragique beauté.</p>
-
-<p class="rsignature"><span class="smcap">Julien Tinayre.</span></p>
-
-<p class="center">*<br />
-*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_293">293</span></p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 600px;">
- <img src="images/page-293.jpg" alt="" width="600" height="830" />
- <p class="captioncenter">UN TIREUR QUI NE GACHE PAS SA POUDRE<br /><br />
- <i>Photographie, prise à trois cents mètres de l’ennemi, d’une section de
- marsouins s’avançant par bonds et en tiraillant, sous la pluie et les
- obus.</i>
- <span class="link"><a href="images/x-page-293.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
-</div>
-
-<p>Voilà un brave marsouin qui, comme on dit, ne gâche pas sa poudre aux
-moineaux. La troupe avance par bonds, en terrain découvert, sous le feu
-de l’artillerie, dont on voit les shrapnells arroser le champ ras. Pas
-de tranchées; pas d’abris, sauf un faible talus. A trois cents mètres,
-il y a l’ennemi, qui n’économise pas les munitions, d’habitude. La
-pluie des balles rivalise avec la pluie du ciel inclément. Ce vieux
-routier qui a couru le monde et «dégringolé» tour à tour, peut-être,
-le Chinois, le Targui et le Chleuh, est là, indifférent à la double
-averse, calme comme au champ de tir, ajustant posément l’adversaire
-choisi ainsi qu’il viserait la cible, et sans doute, faisant mouche
-à tout coup, ou presque. Et l’on admire, devant cette photographie,
-prise sur le terrain par un officier d’un sang-froid égal à celui
-de ses hommes, ces troupes de métier de la coloniale, si maîtresses
-d’elles-mêmes, et qui ont, depuis deux mois et demi, multiplié à l’envi
-les actions d’éclat.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_294">294</span></p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 600px;">
- <img src="images/page-294.jpg" alt="" width="600" height="405" />
- <p class="captioncenter">LA DERNIÈRE PÉRIPÉTIE DU DUEL ENTRE LES FORTIFICATIONS
- MODERNES ET LES PROJECTILES A EXPLOSIFS BRISANTS<br /><br />
- Après les forts de Liége, de Namur et de Maubeuge, ceux d’Anvers ont
- succombé contre l’artillerie lourde allemande.—<i>La photographie
- ci-dessus, empruntée à une publication de langue allemande</i>, Blætter
- von Krieg (<i>Tablettes de la Guerre</i>), <i>publiée à Berne, représente,
- d’après ce journal, une coupole d’un des forts de Maubeuge disloquée
- par un projectile de mortier de 420</i>.
- <span class="link"><a href="images/x-page-294.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
-</div>
-
-<h2 id="ch_8">LA ONZIÈME SEMAINE DE GUERRE</h2>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p>Cassel, Bouvines, Mons-en-Pévèle, Lens, Denain, Tourcoing, Lille, tous
-ces noms glorieux rappelant la formation de la patrie française, du
-moyen âge à la Révolution, sont soudain réapparus dans une sanglante
-auréole. C’est dans ces campagnes des Flandres et de l’Artois que se
-transportèrent cette semaine les principaux événements de guerre. Du
-moins est-ce surtout sur cette nouvelle phase de l’invasion que le
-quartier général nous donne plus particulièrement des indications. Il
-faut commencer aujourd’hui par cette région ensanglantée le résumé des
-événements de la semaine.</p>
-
-<h3 id="ch_8a">DANS LE NORD</h3>
-
-<p>Dans nos précédentes notes nous disions qu’une force allemande de
-composition inconnue était aux prises aux environs de Lille avec
-les forces françaises, d’effectifs également tenus secrets par le
-communiqué. On signalait seulement une division de cavalerie ennemie
-au Nord de Lille, s’étendant de la rive gauche de la Lys aux abords
-d’Hazebrouck et de Cassel, presque à la mer du Nord, nous disait-on.</p>
-
-<p>Cette cavalerie a rencontré la nôtre qui, à plusieurs reprises, l’a
-refoulée au Nord de Lille, et ensuite l’a rejetée sur la Lys au
-moment où les escadrons ennemis en tentaient le passage sur plusieurs
-points. Ces rencontres se sont poursuivies jusqu’au 10 et au 12. Elles
-avaient pour but, de la part des Allemands, de couvrir la marche d’un
-corps d’armée vers Lille. Les premiers détachements ennemis se virent
-repoussés à leur arrivée devant cette grande ville; le combat fut assez
-violent dans les faubourgs. Puis les Allemands revinrent en force—un
-corps d’armée—et occupèrent Lille, défendu uniquement par des éléments
-territoriaux. La nouvelle en parvint le 13. Le 14, l’état-major
-annonçait que les Franco-Anglais occupaient Ypres, se portant ainsi au
-Nord de Lille.</p>
-
-<h3 id="ch_8b">AUTOUR D’ARRAS</h3>
-
-<p>Les Allemands voulaient évidemment attirer sur les bords de la Lys une
-partie des troupes françaises qui opéraient avec succès autour d’Arras
-et jusque dans les plaines illustres de Lens où Condé, par sa plus
-éclatante victoire, fit rentrer l’Artois dans le giron national. Mais
-le généralissime ne s’est pas laissé détourner. Il poursuit son but.
-Celui-ci est-il atteint? On pourrait le supposer puisque le <i>Temps</i>
-assure que nous serions près de la Sambre.</p>
-
-<p>Les communiqués, d’ailleurs, n’ont pas cessé de dire que nous contenons
-partout l’ennemi quand nous ne progressons pas. S’ils restèrent sobres
-de détails sur ce qui a dû se passer entre Arras, Douai et Cambrai, ils
-ont signalé que les Allemands, tentant, au Sud d’Arras, de percer nos
-lignes dans la vallée de l’Ancre, n’ont pu réussir et ont dû se retirer
-après des pertes considérables. De ce côté et aux abords même d’Arras,
-la bataille a été extrêmement ardente. Le 10, nous refoulions l’ennemi
-à 20 kilomètres du chef-lieu du Pas-de-Calais.</p>
-
-<h3 id="ch_8c">EN SANTERRE</h3>
-
-<p>Tout en s’efforçant de s’opposer à la manœuvre que nous opérions
-dans le Nord, l’ennemi n’a pas cessé ses attaques furibondes sur notre
-front marqué entre le Noyonnais et le Santerre par Lassigny, Roye et
-la Somme. Presque chaque jour on annonçait une nouvelle tentative
-pour percer nos lignes dans la direction d’Amiens et, chaque fois,
-on apprenait que le mouvement avait échoué. Un moment, vers le 7
-octobre, la violence de la ruée et le nombre des assaillants nous
-avaient obligés à un recul; mais nous reprîmes l’offensive; le terrain
-un instant abandonné fut réoccupé. Depuis lors, l’ennemi a redoublé
-d’efforts, sans pouvoir nous déloger; le 9, une vive action tourna
-encore à notre avantage; nous faisions 1.600 prisonniers. Le 10, nos
-troupes enlevaient un drapeau.</p>
-
-<h3 id="ch_8d">ENTRE L’OISE ET L’AISNE</h3>
-
-<p>La guerre de siège continue sur le plateau du Soissonnais où Français
-et Anglais prennent un à un les retranchements, les carrières
-souterraines aménagées en casemates, les <i>creuttes</i> ou habitations de
-troglodytes dans lesquels les Allemands ont installé de multiples
-moyens de défense et d’attaque. Nous avons renoncé aux attaques
-brillantes d’un effet rapide, mais qui nous coûtaient cher en vies
-humaines, pour cheminer méthodiquement, parvenir aux tranchées et en
-déloger les occupants lorsque la mélinite ne les a pas asphyxiés ou
-pulvérisés.</p>
-
-<h3 id="ch_8e">ENTRE REIMS ET L’ARGONNE</h3>
-
-<p>Les combats ont continué autour de Reims et le duel d’artillerie s’est
-poursuivi entre nos batteries des collines de l’Ouest et celles que les
-Allemands ont installées sur les forts abandonnés par nous, tels que
-Berru, Nogent-l’Abbesse et Brimont. L’ennemi tente en vain de rompre
-nos lignes de Reims à Craonne; attaques de nuit, attaques diurnes
-se heurtent à la même résistance. Et, aux dernières nouvelles, nous
-paraissons prendre l’offensive et progresser.</p>
-
-<p>Plus à l’Est, dans la plaine de Champagne et en Argonne, après une
-longue période de calme, l’action recommence; le 13, on annonçait
-une avance au Nord de Souain, point occupé il y a bien des jours.
-En même temps nous montions aux deux lisières Ouest et Est de la
-forêt d’Argonne. Entre la forêt et la Meuse nous occupions, le 13,
-Malancourt, village situé sur le parallèle de Varennes, à 5 kilomètres
-au Sud-Est de la colline de Montfaucon dont l’armée du kronprinz avait
-fait son réduit retranché.</p>
-
-<h3 id="ch_8f">DE LA MEUSE A LA WOËVRE</h3>
-
-<p>Les combats ont été constants. Les forces allemandes qui avaient
-atteint Saint-Mihiel se sont vues peu à peu entourées par les troupes
-françaises montant au long des Côtes de Meuse et qui ont occupé
-les points capitaux de cette ligne de hauteurs: Apremont au Sud,
-Hattonchâtel au Nord. En vain l’ennemi a-t-il dirigé, de jour et de
-nuit, des attaques violentes pour rompre le cercle; il paraît toujours
-contenu et l’espace se rétrécit.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, nos troupes de la Woëvre continuent à monter vers le
-Nord et à dégager les abords de Verdun; elles ont atteint la région à
-l’Est de cette grande place et se sont rendues maîtresses de la route
-de Verdun à Metz dans la partie débouchant <span class="pagenum" id="Page_295">295</span> sur la plaine. De ce
-côté encore nous n’avons cessé de progresser.</p>
-
-<h3 id="ch_8g">VOSGES ET ALSACE</h3>
-
-<p>Les communiqués sont très calmes: ils n’ont signalé qu’une attaque de
-nuit au Nord de Saint-Dié, près du village du Ban-de-Sapt. Mais les
-journaux suisses ont révélé que des opérations assez actives ont lieu
-en Haute Alsace. Nous avons fortement occupé et retranché les crêtes et
-cols des Vosges; de vives attaques allemandes n’ont abouti qu’à causer
-d’énormes pertes à l’ennemi.</p>
-
-<h3 id="ch_8h">EN BELGIQUE</h3>
-
-<p>L’occupation d’Anvers à laquelle on s’attendait malheureusement depuis
-que l’exemple de Liége, de Namur et de Maubeuge a révélé l’action
-destructrice des obusiers allemands sur les ouvrages bétonnés n’a
-donc pas surpris si elle a été douloureuse. Mais l’événement n’a pas
-eu l’importance que lui aurait donnée la capture de l’armée belge de
-campagne. Celle-ci a pu se retirer au complet, avec son artillerie et
-ses convois, sous la conduite de son admirable souverain.</p>
-
-<p>Dès le 7, le gouvernement s’installait à Ostende; le 8, le commandant
-du corps de siège allemand, ayant pu forcer au Sud la ceinture des
-forts, annonçait le bombardement. Et, le 10, l’ennemi pénétrait dans la
-ville. Toutefois la plupart des forts, 24 sur 30, continuaient encore
-à résister; les autres ont été détruits par les Belges avant leur
-retraite pour les empêcher d’être utilisés par les assiégeants.</p>
-
-<p>Le 13, le gouvernement belge se retirait au Havre, où sa résidence
-constituera une véritable fraction du sol de la Belgique indépendante.
-Le coup de main que les Allemands, qui sont entrés à Gand, auraient pu
-diriger sur Ostende serait désormais sans effet.</p>
-
-<h3 id="ch_8i">LES ARMÉES RUSSES</h3>
-
-<p>Au Nord, les batailles livrées sur le Niémen, puis entre ce fleuve
-et la frontière prussienne, ont abouti au refoulement des Allemands
-sur leur territoire. Les Russes les ont poursuivis; ils avaient déjà
-Soldau, au Nord-Ouest de Varsovie; ils sont maintenant à Lyck, au
-cœur de la Masurie (Masurenland), centre des communications dans
-cette région parsemée de lacs. Ils ont également occupé Bialla, près de
-Johannisburg.</p>
-
-<p>On peut se rendre compte sur notre carte du progrès de l’armée russe,
-depuis le jour où elle a chassé l’ennemi des rives du Niémen, non loin
-de Grodno, pour venir remporter les grandes victoires de Souvalki et
-d’Augustovo qui ont amené la déroute des Allemands et leur retour en
-Prusse.</p>
-
-<p>D’autres combats heureux ont eu lieu à Wirballen (le Vierjbolovo de
-notre carte), première gare russe sur le chemin de fer de Pétrograd.
-Plus au Sud, sur la rivière Bobr, entre Grodno et Lomcha, le siège
-d’Ossowetz a dû être levé en hâte par les Allemands qui, dans la
-précipitation de leur retraite, ont abandonné la plus grande partie de
-leur artillerie.</p>
-
-<p>En Pologne, où les Allemands étaient parvenus fort avant dès les
-premiers jours de la guerre, les Russes prononcent maintenant une
-offensive vigoureuse. Sur la Vistule inférieure ils approchent de
-Thorn; dans la région de Lodz ils refoulent peu à peu l’envahisseur
-vers la Silésie. La nécessité de déblayer le territoire national des
-corps d’armée qui l’occupent encore explique comment l’effort sur
-Cracovie ne se traduit pas dès maintenant par la bataille; mais, de
-toutes parts, les masses se préparent à la formidable rencontre.
-Pendant que Przemysl est attaquée avec une vigueur qui fait prévoir la
-chute prochaine de la forteresse, les colonnes russes, passant au Nord
-et au Sud de la place, continuent leur marche vers la seconde capitale
-de la Galicie.</p>
-
-<p>D’autres forces russes, 200.000 hommes, dit-on, ont franchi les
-Karpathes et descendu les vallées. Elles atteignent déjà la plaine
-hongroise. On a signalé l’occupation de villes que l’on trouvera au bas
-de notre carte, à droite: Maramoros-Szigeth, Huszt, Ungvar. Plusieurs
-comitats hongrois sont ainsi envahis. Les Russes semblent maintenant se
-porter sur Budapest, à travers des régions où les Austro-Hongrois n’ont
-que des forces insuffisantes.</p>
-
-<h3 id="ch_8j">DANS LES BALKANS</h3>
-
-<p>Les Serbes et les Monténégrins continuent leur avance vers Sarajevo;
-l’attaque directe de la ville est proche.</p>
-
-<p>Sur l’Adriatique, le bombardement de l’escadre autrichienne, bloquée à
-Cattaro, va être entrepris par les batteries que l’artillerie française
-a installées au sommet du mont Lovcen, dominant la mer de plus de 1.700
-mètres.</p>
-
-<p class="rsignature"><span class="smcap">Ardouin-Dumazet.</span></p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 600px;">
- <img src="images/page-295.jpg" alt="" width="600" height="527" />
- <p class="captioncenter">Le théâtre des opérations russes contre l’Allemagne et
- l’Autriche-Hongrie, du Niémen aux Karpathes.
- <span class="link"><a href="images/x-page-295.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_296">296</span></p>
-
-<h2 id="ch_9">HANSI, FANTASSIN FRANÇAIS</h2>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p>Celui qui prétend, d’après l’autographe ci-dessous, être un «pioupiou
-mal ficelé», c’est Hansi, notre bon Hansi. Bien avant l’agression de
-l’Allemagne contre nous, il se battait déjà, le crayon aux doigts, et
-faisait feu de toute sa verve railleuse et méprisante, de tout son
-patriotisme ardent et comme entêté, contre ceux qui, déguisés alors en
-professeurs et en bourgeois à lunettes, ont repris depuis deux mois
-leur vraie figure de barbares armés. Aujourd’hui, Hansi est soldat
-interprète au service de l’un de nos états-majors de l’Est. Ses amis
-constateront avec plaisir que la capote et le képi ne sont pas si mal
-seyants qu’il le croit à son grand corps dégingandé.</p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 191px;">
- <img src="images/page-296a.jpg" alt="" width="191" height="299" />
- <p class="captioncenter">Hansi sous l’uniforme français.
- <span class="link"><a href="images/x-page-296a.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span><br /><br />
- <i>Photographie envoyée par le vaillant artiste alsacien à un de ses amis
- de Paris.</i>
- </p>
-</div>
-
-<h2 id="ch_10">UNE BOMBE SUR NOTRE-DAME</h2>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p>Comme si le bombardement de la cathédrale de Reims n’était pas, aux
-yeux des soldats du kaiser, un exploit suffisant, un aéroplane ennemi,
-survolant Paris, dimanche dernier, est venu lancer sur la cathédrale
-Notre-Dame une bombe incendiaire. Cet engin tomba sur le chéneau du
-transept Nord, à droite de l’horloge, ouvrit un trou dans le zinc
-de la toiture et communiqua le feu à une poutre de la charpente.
-L’intervention rapide des pompiers empêcha l’incendie de se propager.</p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 404px;">
- <img src="images/page-296b.jpg" alt="" width="404" height="500" />
- <p class="captioncenter">Le transept Nord de Notre-Dame de Paris atteint par une
- des bombes des aéroplanes allemands.—<i>Phot. Gimpel.</i>
- <span class="link"><a href="images/x-page-296b.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
-</div>
-
-<h2 id="ch_11">UN HÉROS DE L’AVIATION RUSSE</h2>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="schapitre">COMMENT EST MORT LE CAPITAINE NESTEROV</p>
-
-<p>Le corps de l’aviateur militaire Nesterov vient d’être ramené du champ
-d’honneur et enseveli à Kiew en grande pompe, en présence de membres
-de la maison impériale, de nombreux généraux et d’une affluence
-considérable.</p>
-
-<p>On sait que le capitaine Nesterov a péri héroïquement au cours d’un
-combat aérien contre un avion autrichien lanceur de bombes, combat qui
-se termina par la chute mortelle des adversaires. Les journaux ayant
-relaté inexactement cet épisode marquant de la guerre aérienne, il
-nous semble utile de reproduire ici le récit du combat dû à un témoin
-oculaire compétent et qui est le mécanicien même du capitaine Nesterov.
-Il avait accompagné le pilote en Galicie et a ramené son corps en
-Russie.</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Le capitaine Nesterov venait d’arriver sur le front de bataille, conte
- le mécanicien. Trois appareils autrichiens, qui étaient déjà apparus
- la veille, revinrent et se mirent à circuler au-dessus de nos troupes.
- Nos coups de fusil ne les atteignirent point. Nesterov monta alors sur
- son aéroplane, s’éleva rapidement à 2.000 mètres et poursuivit les
- appareils ennemis.</p>
-
- <p>»Il réussit à atteindre l’un d’eux et fonça sur lui avec une telle
- vigueur que le châssis de l’appareil de Nesterov vint heurter
- l’appareil ennemi et le précipita violemment sur le sol.</p>
-
- <p>»Au même moment, l’appareil de notre pilote se mit à descendre en
- spirales régulières, ce qui nous fit croire que Nesterov demeurait
- indemne. Mais lorsque l’aéroplane se trouva tout près du sol, il se
- retourna soudain et tomba comme une flèche, tandis que Nesterov fut
- projeté hors de son siège.</p>
-
- <p>»Lorsque nous accourûmes, nous ne trouvâmes qu’un corps inerte, et
- l’examen de la blessure: fracture nette de la colonne vertébrale,
- montra que cette fracture avait été causée par un coup de l’hélice de
- l’appareil autrichien. La mort de Nesterov avait donc été instantanée,
- et c’est un corps sans vie que l’appareil continua à descendre un assez
- long temps, avec une régularité surprenante. C’est que l’aéroplane
- avait été si parfaitement stabilisé qu’il continua à se maintenir en
- équilibre par inertie, suivant le plan réglé par l’aviateur avant son
- attaque.»</p>
-</div>
-
-<p>Ainsi, ce n’est point le choc entre les deux appareils qui a produit,
-comme on l’avait dit, la chute mortelle du capitaine Nesterov. Sa mort
-est due à une cause accidentelle, intervenue bien avant la chute sur le
-sol: la fracture de la colonne vertébrale de l’aviateur par l’hélice de
-l’appareil autrichien. Et cette constatation acquiert une importance
-particulière pour le progrès de la navigation aérienne par ce qu’on
-connaît des travaux antérieurs du capitaine Nesterov, auxquels la
-remarque finale de son mécanicien fait allusion.</p>
-
-<p>Ces recherches en vue d’assurer à l’aéroplane une stabilité dans toutes
-les positions, jusqu’aux plus hasardeuses, avaient amené le défunt
-pilote à boucler la boucle, et cela quelques jours avant Pégoud, comme
-l’a reconnu le fameux aviateur français lui-même.</p>
-
-<p>Depuis, tout en s’occupant de la réalisation de sa théorie sur le
-planement automatique, par la construction d’un aéroplane de son
-système, Nesterov eut l’occasion de manifester sa maîtrise et son
-extraordinaire sang-froid de pilote, en descendant d’une haute altitude
-sur un appareil qu’une explosion d’essence environna entièrement de
-flammes. Une autre fois, il battit le record russe de distance et de
-vitesse, en volant de Kiev à Pétrograd en dix-huit heures, avec une
-seule escale. Plus récemment, il alla de Moscou à Pétrograd d’une
-traite et sans préparatifs préalables.</p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 186px;">
- <img src="images/page-296c.jpg" alt="" width="186" height="229" />
- <p class="captioncenter">L’aviateur russe Nesterov et ses enfants.
- <span class="link"><a href="images/x-page-296c.jpg">
- <img class="agrandissement" src="images/agrandissement.jpg" alt="" width="18" height="14" /></a></span></p>
-</div>
-
-<p>La guerre survenue, l’héroïque capitaine dut abandonner ses travaux
-théoriques pour aller combattre dans les airs. Mort glorieusement,
-il laisse son fils trop jeune—il a trois ans et on le voit sur la
-photographie avec sa sœur âgée de cinq ans—pour qu’il puisse
-continuer de sitôt l’œuvre de son père. Par chance, l’appareil de
-Nesterov est déjà en construction dans une usine de Moscou, d’après
-les plans entièrement établis de l’inventeur. Et, avant de se rendre
-sur le front, Nesterov fit promettre à sa femme de s’employer à ce que
-l’aéroplane en construction fut achevé et expérimenté, en cas de mort
-de son auteur, par un camarade averti.</p>
-
-<p class="rsignature"><span class="smcap">E. Halpérine-Kaminsky.</span></p>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="table_des_chapitres">TABLE</h2>
-
-<table summary="table_des_chapitres">
- <colgroup span="2">
- <col width="90%" />
- <col width="10%" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdrtop"><span class="smcap">PAGES.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">LES COLLECTIONS DE LA GUERRE</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_1">278</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">LES GRANDES HEURES</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_2">278</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Le canon sur les tombes</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_2a">278</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">La cloche dans la nuit</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_2b">278</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Les béquilles</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_2c">278</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">PETITE VISION DE GAIETÉ, AU FRONT DE BATAILLE</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_3">281</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">UNE HÉROIQUE ENFANT DE PARIS</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_4">281</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">LE NOUVEAU ROI DE ROUMANIE</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_5">288</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">L’AMITIÉ FRANCO-PORTUGAISE</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_6">288</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">TOUT PRÈS DE LA BATAILLE</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_7">289</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">LA ONZIÈME SEMAINE DE GUERRE</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_8">294</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Dans le Nord</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_8a">294</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Autour d’Arras</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_8b">294</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">En Santerre</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_8c">294</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Entre l’Oise et l’Aisne</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_8d">294</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Entre Reims et l’Argonne</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_8e">294</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">De la Meuse a la Woëvre</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_8f">294</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Vosges et Alsace</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_8g">295</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">En Belgique</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_8h">295</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Les armées russes</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_8i">295</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Dans les Balkans</span></td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_8j">295</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">HANSI, FANTASSIN FRANÇAIS</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_9">296</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">UNE BOMBE SUR NOTRE-DAME</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_10">296</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">UN HÉROS DE L’AVIATION RUSSE</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_11">296</a></td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<hr class="small2" />
-
-<div id="note_au_lecteur" class="tnote">
- <h2>Au lecteur</h2>
-
- <p class="line">~~~~~</p>
-
- <p>Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
- originale.</p>
-
- <p>La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.</p>
-
- <p> Une table à été ajoutée.</p>
-
- <p>L’orthographe a été conservée. Un seul mot a été modifié.
- Il est souligné par des tirets. Passer la <ins title="orthographe originale">souris</ins> sur
- le mot pour voir le texte original.</p>
-</div>
-
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3737, 17 Oct 1914, by Various
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3737, 17 OCT 1914 ***
-
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-works.
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-concept of a library of electronic works that could be freely shared
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diff --git a/old/54087-h/images/x-page-287.jpg b/old/54087-h/images/x-page-287.jpg
deleted file mode 100644
index f134b22..0000000
--- a/old/54087-h/images/x-page-287.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54087-h/images/x-page-288a.jpg b/old/54087-h/images/x-page-288a.jpg
deleted file mode 100644
index 82a163a..0000000
--- a/old/54087-h/images/x-page-288a.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54087-h/images/x-page-288b.jpg b/old/54087-h/images/x-page-288b.jpg
deleted file mode 100644
index c1f85a9..0000000
--- a/old/54087-h/images/x-page-288b.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54087-h/images/x-page-289a.jpg b/old/54087-h/images/x-page-289a.jpg
deleted file mode 100644
index d6c1477..0000000
--- a/old/54087-h/images/x-page-289a.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54087-h/images/x-page-289b.jpg b/old/54087-h/images/x-page-289b.jpg
deleted file mode 100644
index 973a01c..0000000
--- a/old/54087-h/images/x-page-289b.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54087-h/images/x-page-289c.jpg b/old/54087-h/images/x-page-289c.jpg
deleted file mode 100644
index 4545890..0000000
--- a/old/54087-h/images/x-page-289c.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54087-h/images/x-page-290a.jpg b/old/54087-h/images/x-page-290a.jpg
deleted file mode 100644
index a425e6b..0000000
--- a/old/54087-h/images/x-page-290a.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54087-h/images/x-page-290b.jpg b/old/54087-h/images/x-page-290b.jpg
deleted file mode 100644
index eae24d0..0000000
--- a/old/54087-h/images/x-page-290b.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54087-h/images/x-page-290c.jpg b/old/54087-h/images/x-page-290c.jpg
deleted file mode 100644
index cbf0af7..0000000
--- a/old/54087-h/images/x-page-290c.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54087-h/images/x-page-291a.jpg b/old/54087-h/images/x-page-291a.jpg
deleted file mode 100644
index 12ffee7..0000000
--- a/old/54087-h/images/x-page-291a.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54087-h/images/x-page-291b.jpg b/old/54087-h/images/x-page-291b.jpg
deleted file mode 100644
index daf6063..0000000
--- a/old/54087-h/images/x-page-291b.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54087-h/images/x-page-291c.jpg b/old/54087-h/images/x-page-291c.jpg
deleted file mode 100644
index e07b669..0000000
--- a/old/54087-h/images/x-page-291c.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54087-h/images/x-page-292a.jpg b/old/54087-h/images/x-page-292a.jpg
deleted file mode 100644
index a5c70f9..0000000
--- a/old/54087-h/images/x-page-292a.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54087-h/images/x-page-292b.jpg b/old/54087-h/images/x-page-292b.jpg
deleted file mode 100644
index d63977c..0000000
--- a/old/54087-h/images/x-page-292b.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54087-h/images/x-page-292c.jpg b/old/54087-h/images/x-page-292c.jpg
deleted file mode 100644
index d4fbc41..0000000
--- a/old/54087-h/images/x-page-292c.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54087-h/images/x-page-293.jpg b/old/54087-h/images/x-page-293.jpg
deleted file mode 100644
index b20d35b..0000000
--- a/old/54087-h/images/x-page-293.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54087-h/images/x-page-294.jpg b/old/54087-h/images/x-page-294.jpg
deleted file mode 100644
index 6acea5a..0000000
--- a/old/54087-h/images/x-page-294.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/54087-h/images/x-page-295.jpg b/old/54087-h/images/x-page-295.jpg
deleted file mode 100644
index a504089..0000000
--- a/old/54087-h/images/x-page-295.jpg
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Binary files differ
diff --git a/old/54087-h/images/x-page-296a.jpg b/old/54087-h/images/x-page-296a.jpg
deleted file mode 100644
index 00df900..0000000
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Binary files differ
diff --git a/old/54087-h/images/x-page-296b.jpg b/old/54087-h/images/x-page-296b.jpg
deleted file mode 100644
index 17c944d..0000000
--- a/old/54087-h/images/x-page-296b.jpg
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Binary files differ
diff --git a/old/54087-h/images/x-page-296c.jpg b/old/54087-h/images/x-page-296c.jpg
deleted file mode 100644
index 8fafa3c..0000000
--- a/old/54087-h/images/x-page-296c.jpg
+++ /dev/null
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