summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/54020-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/54020-0.txt')
-rw-r--r--old/54020-0.txt16483
1 files changed, 0 insertions, 16483 deletions
diff --git a/old/54020-0.txt b/old/54020-0.txt
deleted file mode 100644
index da5be70..0000000
--- a/old/54020-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,16483 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3), by
-Eugène Delacroix
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3)
-
-Author: Eugène Delacroix
-
-Release Date: January 19, 2017 [EBook #54020]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL DE EUGENE DELACROIX, TOME 1 ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at
-Free Literature (back online soon in an extended version,
-also linking to free sources for education worldwide ...
-MOOC's, educational materials,...) (Images generously made
-available by the Internet Archive.)
-
-
-
-
-
-JOURNAL
-
-DE
-
-EUGÈNE DELACROIX
-
-TOME PREMIER
-
-1823-1850
-
-PRÉCÉDÉ D'UNE ÉTUDE SUR LE MAITRE
-
-PAR M. PAUL FLAT
-
-NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS PAR MM. PAUL FLAT ET RENÉ PIOT
-
-_Portraits et fac-simile_
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE PLON
-
-PLON-NOURRIT ET Cie IMPRIMEURS-ÉDITEURS
-
-8, RUE GARANCIÈRE--6e
-
-1893
-
-
-
-
-Le _Journal d'Eugène Delacroix_ se compose de notes prises au jour
-le jour, écrites à bâtons rompus, où le grand artiste jetait chaque
-soir au courant de la plume, sans ordre, sans plan, sans transitions,
-toutes les idées, les réflexions, les théories, les extases, les
-découragements qui pouvaient traverser son esprit toujours en travail.
-
-Commencé en 1823 par un jeune homme de vingt-deux ans, dans la fièvre
-d'une vie ardente et tourmentée, ce Journal a d'abord l'allure rapide
-et quelque peu décousue; à mesure que les années s'avancent, le sang
-s'apaise, l'esprit se mûrit et s'élève, l'expérience naît, l'horizon
-s'élargit, le style se précise et les aperçus succincts du début font
-place peu à peu à de véritables morceaux littéraires.
-
-Ces notes qui n'étaient pas destinées à voir le jour et qui embrassent
-une période de plus de quarante années, se trouvent consignées sur une
-série de petits cahiers, de calepins et d'agendas portant chacun sa
-date.
-
-L'existence de ce Journal était connue: des copies en furent prises;
-à la mort de Delacroix, elles demeurèrent entre les mains de l'élève
-le plus fidèle, du véritable disciple du maître, le peintre Pierre
-Andrieu, à qui nous devons rendre ici un sincère hommage. La vénération
-d'Andrieu pour Delacroix avait revêtu le caractère d'une véritable
-religion: dépositaire de la pensée du grand peintre, il résolut de la
-garder pour lui seul, et, tant qu'il vécut, il se refusa à publier ces
-pages qu'il relisait sans cesse.
-
-Pierre Andrieu est mort l'an dernier. Sa veuve et sa fille n'ont pas
-cru devoir priver plus longtemps le public d'un document si précieux
-pour l'histoire de l'art, et elles nous ont confié la mission de le
-mettre au jour.
-
-La publication actuelle est donc faite d'après les papiers remis à
-Pierre Andrieu. Mais pour écarter toute critique, éviter toute erreur
-et assurer à la pensée de l'écrivain toute son exactitude et toute son
-autorité, les éditeurs ont pensé qu'il était indispensable de contrôler
-ces notes, page par page, sur les manuscrits originaux. Le petit-neveu
-du grand peintre, M. de Verninac, sénateur du Lot, avec une bonne grâce
-et une courtoisie dont nous ne saurions trop le remercier, nous a
-permis de faire ce travail de vérification sur les originaux eux-mêmes,
-qu'il a bien voulu nous communiquer.
-
-Si dans ce Journal certaines lacunes sont à constater, notamment pour
-la période de 1848, par contre nous avons eu la bonne fortune de
-retrouver certains carnets qu'on croyait égarés. Le fameux _voyage au
-Maroc_, dont la trace semblait perdue, appartient aujourd'hui à M. le
-professeur Charcot, qui nous a permis de reproduire cet épisode capital
-dans la carrière artistique du maître; nous sommes heureux de pouvoir
-lui adresser ici l'expression de notre gratitude.
-
-Nous avons fait également appel au souvenir des anciens amis, des
-élèves et des admirateurs de Delacroix; tous se sont empressés de
-mettre à notre disposition les renseignements et les documents qu'ils
-pouvaient posséder. En nous accordant leur bienveillant concours, Mme
-Riesener, M. le marquis de Chennevières, MM. Robaut, Faure, Paul Colin,
-Maurice Tourneux, Monval, Bornot, le commandant Campagnac, nous ont
-aidés dans notre tâche, et c'est un devoir pour nous d'inscrire leurs
-noms en tête de cette publication.
-
-Pour conserver au _Journal_ son véritable caractère, les éditeurs ont
-scrupuleusement respecté les divisions du manuscrit, qu'ils publient
-tel qu'il a été conçu. À côté des aperçus philosophiques, des idées
-critiques les plus élevées, sur l'art, sur la peinture, la musique et
-la littérature, on trouvera une foule de notes personnelles qui nous
-font pénétrer dans la vie même de l'artiste; car Delacroix a consigné
-dans ces cahiers tous les détails de son existence, jusqu'aux incidents
-parfois infimes de sa journée, ses visites, ses promenades, voire
-même ses dépenses, le prix de vente de ses tableaux et les procédés
-techniques de sa peinture. Tous ces menus faits, dont quelques-uns
-pris isolément pourraient paraître quelquefois de peu de valeur,
-constituent, réunis, un document du plus haut intérêt: il en ressort un
-Delacroix intime, qu'on avait pu soupçonner déjà par la correspondance
-recueillie par Philippe Burty et par les notes fragmentaires déjà
-publiées, mais qui apparaît aujourd'hui dans ces pages avec un relief
-saisissant. A travers ces impressions personnelles, ces sensations,
-ces confidences, se dégage une âme, une intelligence, un caractère de
-qualité tout à fait supérieure.
-
-Pendant plus d'un demi-siècle, Delacroix a été mêlé au mouvement
-intellectuel de son temps. Il a connu tous les hommes illustres de la
-monarchie de Juillet, de la République de 1848 et du second Empire.
-Si l'on excepte quelques compagnons de jeunesse et d'atelier, dont
-l'amitié est restée fidèle à Delacroix jusqu'à la fin, mais dont la
-notoriété s'est effacée depuis longtemps, on trouvera inscrits dans ce
-Journal les noms de la plupart de ceux qui, à un titre quelconque, ont
-marqué leur place dans le monde des arts, de la littérature et de la
-politique.
-
-A ce point de vue, on peut donc dire que le Journal de Delacroix est en
-même temps l'histoire d'une époque.
-
-E. PLON, NOURRIT ET Cie
-
-15 avril 1893.
-
-
-
-
-EUGÈNE DELACROIX
-
-
-Delacroix écrit au cours de son Journal: «On ne connaît jamais
-suffisamment un maître pour en parler absolument et définitivement.» Un
-tel jugement, qui paraît au premier abord la condamnation de l'étude
-que nous entreprenons, deviendra facilement, si l'on y réfléchit, un
-argument en sa faveur. On peut objecter, sans doute, que l'historien
-d'un esprit péchera toujours par quelque lacune, provenant soit d'un
-défaut de compréhension qui lui est personnel, soit d'un manque de
-documents qu'on ne saurait lui reprocher; il n'en reste pas moins
-qu'en appliquant à la lettre, jusqu'à ses extrêmes conséquences,
-l'aphorisme du grand artiste, on aboutirait au néant, qu'il vaut mieux
-être incomplet que de n'être point du tout, enfin que l'autorité des
-documents sur lesquels il s'appuie contribue singulièrement à soutenir
-l'écrivain. Or, quels plus précieux documents pourraient exister
-que ceux qui sont offerts au public sur Eugène Delacroix? Quarante
-années de la vie d'un artiste, depuis l'origine de sa production
-jusqu'à ses derniers moments, non point complètes, il est vrai:--nous
-verrons plus tard quelles lacunes on y doit regretter;--mais quarante
-années durant lesquelles, avec la franchise et la sincérité qu'on ne
-saurait avoir qu'envers soi-même, l'homme s'explique en découvrant
-l'intimité de son être, le penseur expose les vues originales que lui
-ont suggérées les hommes et les choses; l'artiste enfin nous fait la
-confidence de ses plus chères théories d'art, de ses préférences et
-de ses antipathies, jugeant en toute impartialité ses contemporains,
-comme il a jugé les maîtres d'autrefois. Dire cela, c'est préciser en
-même temps les limites où nous devons nous tenir. Ce qui importe ici,
-en effet, ce n'est pas d'étudier son œuvre; la chose a été faite, et
-magistralement: il suffit de citer les noms de Théophile Gautier, de
-Paul de Saint-Victor, de M. Mantz, de Baudelaire surtout, pour rappeler
-aux lettrés, aux curieux, les beaux et nombreux travaux composés soit
-du vivant, soit après la mort du peintre, dans lesquels ces écrivains
-éminents ont analysé le génie d'Eugène Delacroix et marqué sa place
-dans l'histoire de l'Art. Recommencer sur ce terrain serait s'exposer
-à des redites, risquer en outre d'ajouter peu de chose à ce qui a
-été écrit. L'important est de reconstituer l'homme et le penseur, de
-montrer à l'aide de ces documents l'universalité de son intelligence,
-de réunir en un faisceau serré les éléments épars de son individualité,
-de justifier en un mot aux yeux du lecteur l'importance historique de
-ces notes journalières, comme Delacroix en marquait à son propre point
-de vue l'intérêt, lorsqu'il écrivait: «Il me semble que je suis encore
-le maître des jours que j'ai inscrits, quoiqu'ils soient passés; mais
-ceux que ce papier ne mentionne point, ils sont comme s'ils n'avaient
-point été.»
-
-Il est une double manière pour un homme éminent de faire ses
-confidences à ceux qui viendront après lui: rédiger des Mémoires ou
-laisser un Journal. Les Mémoires offrent ceci de particulier qu'ils
-sont composés d'ordinaire vers la fin d'une carrière ou du moins dans
-la plénitude des forces intellectuelles, lorsque déjà l'écrivain a
-atteint un âge assez avancé pour pouvoir embrasser une longue période
-de sa vie passée et pour avoir acquis, ne fût-ce que vis-à-vis de
-lui-même, l'autorité nécessaire à ce genre de travail. C'est à la
-fois leur avantage et leur inconvénient: leur avantage d'abord,
-parce qu'ils présentent un ensemble soutenu, et, comme tout ouvrage
-subordonné à un plan, se font lire plus facilement, jusqu'au point
-où la lassitude commence à envahir l'écrivain; leur inconvénient
-enfin, parce qu'ayant été rédigés avec une pensée bien arrêtée de
-publication et n'étant en somme la plupart du temps qu'une biographie
-de leur auteur préparée par lui-même, il y a tout à parier qu'il n'y
-est point sincère en ce qui le concerne. Ce sont précisément les
-avantages et les inconvénients opposés qui caractérisent un Journal: la
-monotonie inévitable, conséquence de sa forme même, l'absence forcée
-de composition, le laisser-aller inhérent au genre, d'autant plus
-sensible que l'écrivain a été plus éloigné de toute arrière-pensée de
-publication, voilà des objections capitales pour certains esprits qui
-dans un livre prisent avant toute qualité l'ordre et la méthode. Est-il
-besoin d'ajouter qu'au regard du biographe, ces défauts, en admettant
-qu'il les reconnaisse pour tels, sont des motifs de s'intéresser à des
-pages dans lesquelles il cherchera de préférence, sinon exclusivement,
-la signification psychologique et l'affirmation d'une intense
-personnalité?
-
-Que penser en particulier du Journal d'Eugène Delacroix? Chaque fois
-que l'on procède à une publication de cette nature, il convient, tout
-en conservant pieusement à l'œuvre son caractère d'intégralité, de
-se substituer dans la mesure du possible à l'artiste lui-même, et,
-par un effort d'imagination sympathique, de se demander comment il la
-ferait, vivant encore, ou même s'il la ferait. C'est là d'ailleurs un
-point de vue de pure curiosité qui, suivant nous, ne saurait avoir
-d'influence sur la présentation de l'ouvrage, car nous n'admettons pas
-qu'en cette matière, et d'autant mieux qu'il s'agit d'un très grand
-homme comme Eugène Delacroix, une main quelconque vienne, sous prétexte
-d'ordre ou de convenance, arranger et disposer à sa guise. De tels
-documents doivent être acceptés tels qu'ils sont: il faut les prendre
-ou les laisser, il n'est pas permis d'y toucher. Mais revenons à notre
-question: de la lecture de l'ensemble, il nous paraît résulter que
-Delacroix eût retouché et présenté peut-être de manière différente les
-premières années du Journal: on y trouve, en effet, des négligences
-de style qui n'étaient pas dans le génie du maître. Non qu'il fût de
-parti pris hostile aux écrits dépourvus de plan; bien au contraire,
-on lit dans une page de l'année 1850 ce curieux passage: «Pourquoi ne
-pas faire un petit recueil d'idées détachées qui me viennent de temps
-en temps toutes moulées et auxquelles il serait difficile d'en coudre
-d'autres?...» Faut-il absolument faire un livre dans toutes les règles?
-Montaigne écrit à bâtons rompus... Ce sont les ouvrages les plus
-intéressants.» Et plus tard, en 1853: «F... me conseille d'imprimer
-comme elles sont mes réflexions, pensées, observations, et je trouve
-que cela me va mieux que des articles _ex professo._» Ces paroles ne
-suffiraient-elles pas à justifier, s'il en était besoin, le principe
-même d'une telle publication? Quant à la seconde partie du Journal,
-l'élévation constante de pensée, la préoccupation presque exclusive
-de l'art, enfin le souci de la forme, nous permettent d'avancer qu'il
-aurait eu bien peu de chose à faire pour la mener à perfection. À ce
-propos, nous tenons de Mme Riesener, veuve du peintre qui fut parent
-de Delacroix, un trait marquant à quel point il se souciait de l'effet
-que pourraient produire ses écrits. Un après-midi,--c'était dans les
-dernières années de la vie du maître,--Mme Riesener étant allée le voir
-à son atelier avec son mari, Delacroix leur montra un cahier manuscrit
-entrouvert: «C'est là-dessus, leur dit-il, que je note chaque jour mes
-impressions sur les hommes et les choses; j'ai une réelle facilité
-pour écrire, et d'ailleurs je fais grande attention, car, maintenant
-qu'on a la manie de garder, pour les publier plus tard, les moindres
-autographes des hommes en vue, je soigne même ma correspondance.»
-Il est manifeste qu'il existe une différence de forme entre les
-premières et les dernières années du Journal. Lorsque les lecteurs
-auront sous les yeux toutes les pièces du procès, ils pourront le
-juger et marqueront leur préférence. Pour nous, si nous reconnaissons
-la supériorité des dernières années au point de vue littéraire, nous
-ne saurions nous empêcher de professer à l'égard des premières une
-tendresse toute spéciale de pur psychologue.
-
-Bien que le Journal et les papiers de famille consultés ne nous
-apprennent rien de nouveau sur l'enfance et la jeunesse d'Eugène
-Delacroix, nous ne pouvons négliger cette période de sa vie; à cet
-égard, d'ailleurs, les renseignements fournis par ses précédents
-biographes s'accordent complètement et laissent peu de points obscurs.
-Eugène Delacroix naquit à Charenton Saint-Maurice, près Paris, le 7
-floréal an VI (26 avril 1798). Son père, Charles Delacroix, était
-alors ambassadeur de France en Hollande. La carrière politique et
-administrative de ce dernier fut assez brillante: il appartenait
-à cette catégorie d'esprits imbus des principes philosophiques du
-dix-huitième siècle, et qui rêvaient d'en tenter l'application à
-la société environnante; il avait été d'abord avocat au Parlement,
-puis secrétaire de Turgot: le département de la Marne l'envoya à
-la Convention nationale; il paraît n'y avoir joué qu'un rôle assez
-effacé, bien que l'ancien _Moniteur_ contienne de lui des discours
-qui, selon M. Mantz, «ne semblent pas inspirés par une vive tendresse
-pour le clergé et les choses religieuses». Sa véritable voie était
-l'administration: il s'acquitta à son honneur de missions dans les
-Ardennes et dans la Meuse, et plus tard le Directoire lui confia le
-ministère des Affaires étrangères; il fut appelé à ce poste le 12
-brumaire an IV et le conserva jusqu'en messidor suivant. Lorsqu'il
-le quitta, ce fut pour céder la place au prince de Talleyrand; il
-eut alors comme compensation l'ambassade de Hollande, puis, après
-l'organisation des préfectures, termina sa carrière en qualité de
-préfet de Marseille et de Bordeaux, où il mourut en 1805. Le trait
-saillant de son caractère paraît avoir été l'énergie; du moins est-ce
-celui qui ressort le plus clairement des renseignements fort rares
-que nous possédons sur son compte. Dans une note du Journal, Eugène
-Delacroix fait allusion à cette énergie en parlant d'une opération
-cruelle qu'il dut subir, et durant laquelle il montra un courage
-stoïque. Peut-être le fils hérita-t-il du père cette force morale
-qui se traduisit chez le peintre par une volonté indomptable pour
-tout ce qui concernait son art, par cette incroyable persévérance
-qui sut triompher de tous les obstacles accumulés devant lui. Quant
-à la mère de Delacroix, Victoire Oëbène, elle faisait partie d'une
-famille d'artistes, dont le peintre Riesener fut un des plus honorables
-représentants: elle était, disent ceux qui l'ont connue, d'une grande
-distinction physique et d'allures tout aristocratiques. Eugène
-Delacroix semble avoir eu pour elle une tendre vénération, bien qu'il
-n'ait pu en conserver qu'un souvenir d'enfant, puisqu'elle mourut en
-1814, époque où il n'avait encore que seize ans.
-
-Nous ne pouvons passer sous silence l'hypothèse suivant laquelle Eugène
-Delacroix serait le fils naturel du prince de Talleyrand. On sait
-comment se forment ces sortes de légendes, comment, avec le temps,
-elles prennent peu à peu de la consistance, et, nées d'un simple
-rapprochement ingénieux, finissent par acquérir un véritable crédit:
-l'esprit humain est ainsi fait qu'il adopte une croyance non point tant
-à raison de la valeur ou du nombre des arguments qu'on lui présente
-en sa faveur, qu'à raison de l'ingéniosité, de la séduction plus ou
-moins grande qu'elle offre par elle-même: il n'est donc pas surprenant
-que la réunion de ces deux noms: Talleyrand Delacroix ait trouvé un
-certain crédit. L'éloignement du père de Delacroix, à l'époque de la
-naissance de l'artiste, les relations qui existaient entre la famille
-et le prince de Talleyrand, ce fait que Charles Delacroix, aussitôt
-après avoir quitté le ministère des Affaires étrangères, fut envoyé en
-Hollande pour y représenter la France, enfin et surtout une prétendue
-ressemblance entre le peintre et le prince de Talleyrand, autant de
-causes qui, se surajoutant, se soudant les unes aux autres, amenèrent
-certains esprits à cette conviction intime qu'Eugène Delacroix était
-le fils naturel du grand diplomate: c'est ainsi que s'établissent
-la plupart des légendes, résultats d'ingénieuses hypothèses, qui,
-envisagées isolé, ne reposent sur aucune base solide, et dont le
-groupement seul fait la force; pourtant, à le bien prendre, elles ne
-peuvent avoir pour un esprit sérieux d'autre valeur que leur valeur
-individuelle, et c'est en les examinant séparément qu'il convient de
-les juger. Or il est une chose sûre, c'est que pas un de ces arguments
-n'offre un caractère de créance suffisant pour qu'on en tire une
-preuve. Sans aller aussi loin que M. Maxime du Camp, qui repousse avec
-indignation cette idée d'une filiation illégitime, et, se posant en
-véritable champion de l'honneur de la famille, présente encore moins
-d'autorité dans ses négations que les partisans de la descendance
-naturelle dans leurs ingénieuses allégations, sans dire comme lui «que
-rien dans ses habitudes d'esprit, dans sa vie parcimonieuse, dans sa
-sauvagerie, dans ses aspirations qui souvent répondaient mal à ses
-aptitudes, rien, ni dans l'homme intérieur, ni dans l'homme extérieur,
-ne rappelait le prince de Talleyrand», nous pensons qu'en dépit même
-des ressemblances, il n'y a là qu'une simple conjecture à laquelle on
-ne doit pas attacher plus d'importance qu'à une hypothèse non vérifiée.
-
-Les dispositions artistiques de Delacroix se manifestèrent de très
-bonne heure; si l'on en croit ses notes mêmes, il était aussi bien
-doué pour la musique que pour le dessin. Il raconte qu'à l'époque
-où son père était préfet de Bordeaux, il avait étonné le professeur
-de musique de sa sœur par la précocité de ses aptitudes. Tout jeune
-encore, à neuf ans, il fut mis au lycée Louis-le-Grand. Il ne paraît
-pas qu'il y ait été un élève remarquable: il appartenait à cette classe
-d'esprits qui doivent se former seuls, vivent, bien qu'enfants, déjà
-repliés sur eux-mêmes, chérissent l'isolement, et attendent l'appel
-intérieur de la vocation. Philarète Chasles, qui fut son camarade de
-collège, nous a laissé dans ses Mémoires un portrait physique et moral
-d'Eugène Delacroix: l'étrangeté de sa physionomie, ce quelque chose de
-bizarre et d'inquiétant qui marque d'un signe certain les destinées
-supérieures, avait frappé son attention d'observateur, et lui avait
-permis de le distinguer dans la masse des intelligences vulgaires qui
-l'entouraient: il avait noté ses aptitudes extraordinaires pour le
-dessin: «Dès sa huitième et neuvième année, cet artiste merveilleux
-reproduisait les attitudes, inventait les raccourcis, dessinait et
-variait tous les contours, poursuivant, torturant, multipliant la forme
-sous tous les aspects avec une obstination semblable à de la fureur.»
-On trouvera peut-être surprenant que dans son Journal Delacroix ne se
-reporte presque jamais à cette époque de sa vie; sans doute, comme
-la plupart des natures délicates et originales, il avait conservé un
-mauvais souvenir de cette misérable existence du lycéen, assez voisine
-de l'enrégimentement par sa promiscuité, et, différant en cela de la
-majorité des hommes qui considèrent ces premières années comme les
-plus heureuses, il ne se les rappelait qu'avec déplaisir. Je ne sais
-s'il eût souscrit à l'énergique parole de Bossuet: «L'enfance est
-la vie d'une bête»; toujours est-il qu'il ne professait pas grand
-enthousiasme pour cette saison de la vie, et qu'il aboutit à une
-conclusion assez proche de celle de Bossuet, lorsque, exprimant son
-opinion sur la méchanceté de l'homme, il nous fait cette confidence:
-
- «Je me souviens que quand j'étais enfant, j'étais un
- monstre. La connaissance du devoir ne s'acquiert que très
- lentement, et ce n'est que par la douleur, le châtiment, et
- par l'exercice progressif de la raison, que l'homme diminue
- peu à peu sa méchanceté naturelle.»
-
-Un de ses biographes s'est demandé avec candeur pourquoi Delacroix se
-fit peintre, et après avoir examiné successivement les différentes
-carrières qu'il aurait pu choisir, les emplois publics, l'industrie,
-le commerce, pour lesquels il lui semblait évidemment mal préparé, en
-vient à cette conclusion «qu'il ne lui restait plus qu'à s'abandonner
-à ses instincts d'indépendance». Sans insister sur le côté légèrement
-naïf de cette observation, nous ferons remarquer que son auteur
-touchait du doigt la vérité, et donnait, sans s'en douter, la cause
-intime et profonde de la vocation du futur artiste, comme de toute
-grande vocation. Dans un des premiers cahiers du Journal, Delacroix
-rend grâce au ciel «de ne faire aucun de ces métiers de charlatan
-qui en imposent au genre humain». Le secret de sa carrière d'artiste
-est tout entier dans cette phrase, qui explique en même temps ses
-aspirations d'indépendance et l'impuissance où demeurèrent toujours
-les artistes individuels et les écoles sur le développement de sa
-personnalité. Personne n'ignore que, par une étrange ironie du sort,
-il fut élève de Guérin. Gros le reçut également dans son atelier.
-Dirons-nous que ces influences furent vaines? Cela est trop évident:
-il obéissait à l'appel intérieur de la destinée et n'écoutait que son
-génie!
-
-Si nous nous posons sur Delacroix la question que Sainte-Beuve
-considérait comme indispensable de résoudre dans l'étude biographique
-et critique d'un homme éminent: «Comment se comportait-il en matière
-d'amour? Comment en matière d'amitié?» le Journal du maître nous
-éclairera complètement. Les préoccupations amoureuses existent au début
-de sa carrière. Faut-il ajouter qu'elles sont sans conséquence? Il
-n'est jamais indifférent de savoir-si un homme, surtout un artiste,
-a connu le souci d'aimer; mais ce qui est capital, c'est d'être fixé
-sur ce point: quelle partie de son être a été atteinte? La tête, le
-cœur ou les sens? Suivant que l'amour de tête, l'amour-sentiment ou
-l'amour sensuel prédominera, l'être intellectuel se trouvera modelé
-différemment et la réaction amoureuse influera diversement sur les
-productions de son esprit. De cette vérité psychologique, Stendhal,
-pour ne citer qu'un nom, a fourni la plus saisissante démonstration,
-car il est bien certain que, si l'amour de tête et l'amour-sentiment
-n'avaient pas tenu dans sa vie la place que nous savons, nous n'aurions
-ni Julien Sorel, ni Mme de Rénal, ni Mathilde de la Môle, ni Clélia
-Conti. Or, pour en revenir à Delacroix, il ne paraît pas que l'amour
-ait jamais gravement atteint la tête ou le cœur: il semble s'être
-limité exclusivement aux sens et s'être manifesté chez lui de telle
-manière qu'il ne pouvait ni influer sur son travail, ni contribuer à
-l'en détourner. En examinant les différents épisodes amoureux dont
-il confie le secret à son Journal, nous ne saurions les envisager que
-comme des fantaisies d'un jour. Non qu'il méprisât la femme ou la
-traitât uniquement comme un instrument de plaisir: sa nature était
-trop délicate pour s'en tenir à une semblable philosophie; disons
-mieux: il était trop homme du monde, dans le sens supérieur du mot,
-pour méconnaître le rôle discret dévolu à l'élément féminin dans de
-certaines limites. Mais il demeura toujours à l'abri d'une passion par
-un double motif, à ce qu'il nous paraît: d'abord la banalité de ses
-premières liaisons: «Tout cela est peu de chose, écrit-il à propos de
-cette Lisette qui passe pour ne plus revenir. Son souvenir, qui ne me
-poursuivra pas comme une passion, sera une fleur agréable sur ma route
-...» «Ce n'est pas de l'amour, note-t-il à propos d'une autre; c'est
-un singulier chatouillement nerveux qui m'agite. Je conserverai le
-souvenir délicieux de ses lèvres serrées par les miennes.» Et puis, en
-admettant même qu'il eût rencontré un véritable amour, ou plutôt la
-possibilité d'un amour, il n'est pas téméraire d'affirmer qu'il aurait
-eu garde de s'y abandonner, «Malheureux, écrit-il après une rencontre
-qui sans doute l'avait plus préoccupé qu'à l'ordinaire, et si je
-prenais pour une femme une véritable passion!» L'année 1824 contient
-une confidence bien significative sur l'innocuité de ses fantaisies
-amoureuses: «Quant aux séductions qui dérangent la plupart des hommes,
-je n'en ai jamais été bien inquiété, et aujourd'hui moins que jamais.»
-Ces influences extérieures tendent à disparaître complètement à mesure
-qu'il avance dans la vie, pour laisser place entière aux voluptés de
-l'imagination. À ce propos, il écrit une phrase que l'on croirait
-détachée de la correspondance de G. Flaubert: «Ce qu'il y a de plus
-réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec ma peinture, Le
-reste est un sable mouvant.»
-
-On a dit que Delacroix avait réservé toute sa puissance d'affection
-pour le sentiment d'amitié. L'expression nous paraît singulièrement
-exagérée. Qu'on n'aille pas s'imaginer, d'ailleurs, que nous nous le
-représentions incapable d'en goûter dans leur plénitude les délicates
-jouissances. La vérité est que l'amitié ne s'offrit jamais à lui sous
-une forme et avec un caractère entièrement dignes de lui. On a beaucoup
-parlé des amis dont le nom revient souvent dans sa correspondance:
-Guillemardet, Soulier, Pierret, Leblond. Ils ne pouvaient satisfaire
-qu'une part de sa nature, la part affective; quant aux besoins
-intellectuels, ils demeurèrent impuissants à y répondre; or, chez des
-intelligences complètes comme celle de Delacroix, il ne peut exister
-de sentiment d'amitié complet que celui qui correspond à toutes
-les exigences de l'être. Nous inscrivions tout à l'heure le nom de
-Flaubert; Delacroix n'eut pas, précisément comme celui-ci, la rare
-fortune de rencontrer dans sa première jeunesse un de ces esprits, je
-ne dis pas égal au sien, mais véritablement frère du sien, tel que
-Flaubert les trouva en Bouilhet et Lepoittevin. Et ce n'est pas une
-conjecture que nous faisons ici; il y a un passage du Journal qui ne
-laisse aucun doute à cet égard: «J'ai deux, trois, quatre amis; eh
-bien, je suis contraint d'être un homme différent avec chacun d'eux,
-ou plutôt de montrera chacun la face qu'il comprend. C'est une des
-plus grandes misères que de ne pouvoir jamais être connu et senti tout
-entier par un même homme, et quand j'y pense, je crois que c'est la
-souveraine plaie de la vie.» Là encore, par conséquent, il ne devait
-pas goûter une satisfaction entière, et c'est dans la supériorité de sa
-nature qu'il en faut chercher la cause.
-
-C'est que l'Art, et l'Art seul, pouvait satisfaire son esprit, en
-lui communiquant la plénitude de vie pour laquelle il était fait. Il
-appartenait à la famille des grands «Intellectuels», chez qui l'idée
-maîtresse atteint presque à la hantise d'une monomanie et devient à
-ce point absorbante qu'elle étouffe les tendances voisines. On l'a
-dit avec raison, précisément à propos d'Eugène Delacroix: il serait
-injuste d'appliquer à certains esprits les principes d'existence dont
-relèvent la plupart des hommes: ce qu'il y a d'anormal dans leur
-conformation spirituelle explique comme il justifie ce qu'il peut y
-avoir d'étrange dans leur vie. Suivez-le dans le premier développement
-de son existence d'artiste: vous trouverez chez lui cette impatience,
-cette impétuosité du créateur qui provient d'une surabondance de sève
-et du fourmillement des idées. Son intelligence est mobile parce que
-le nombre des points de vue la détourne en tous sens et l'empêche de
-se fixer; mais ce n'est là qu'une crise transitoire, sans inconvénient
-pour sa grandeur future, car il la constate lui-même, et, semblable
-à un malade qui serait son propre médecin, s'administre les remèdes
-appropriés. Il se tient constamment en garde contre lui; il se voit
-agir et penser; il se compare à ceux qui l'approchent, prend pour
-modèle ce qu'il trouve bon en eux, et conserve sa lucidité d'analyse
-au milieu des émotions les plus troublantes de sa carrière d'artiste.
-C'est là un des traits caractéristiques de son esprit que cette
-faculté de se replier sur lui-même, de s'observer: en cela il est
-bien moderne et nous apparaît comme un des nôtres: «Je serais un tout
-autre homme, écrit-il à vingt-quatre ans, si j'avais dans le travail
-la tenue de certains que je connais... Fortifie-toi contre ta première
-impression; conserve ton sang-froid.» Semblable par là à Stendhal, de
-qui Baudelaire le rapprochait, il comprend la nécessité d'une méthode,
-d'un ensemble de principes directeurs de la vie intellectuelle qui
-lui semblent la sauvegarde de toute existence vouée aux travaux de la
-pensée. Baudelaire le comparait à Mérimée et à Stendhal, et certes,
-s'il avait connu les premières années de ce Journal, il eût éprouvé
-cette jouissance particulière que goûte toujours un esprit inventif
-à constater la vérification d'une hypothèse: «L'habitude de l'ordre
-dans les idées est pour toi la seule route au bonheur, et pour y
-arriver, l'ordre dans tout le reste, même dans les choses les plus
-indifférentes, est nécessaire.» Cette phrase ne vous paraît-elle pas
-comme détachée de ces lettres intimes écrites à sa sœur dans lesquelles
-l'auteur de _Rouge et noir_ faisait à cette amie ses confidences
-journalières, en lui donnant des conseils pour la poursuite de la vie
-heureuse?
-
-Se défiant de lui-même, Delacroix se défiait aussi des autres et
-prenait à leur égard des résolutions dictées par la plus sage prudence.
-Il avait reconnu sans doute, en en faisant l'expérience lors des
-enthousiasmes irréfléchis de la première jeunesse, le danger de
-s'abandonner à la spontanéité d'une nature trop ardente en présence
-de tiers qui demeureront toujours impuissants à la comprendre et n'y
-verront le plus souvent que bizarre excentricité. On a dit qu'une
-des grandes préoccupations de sa vie avait été de «dissimuler les
-colères de son cœur et de n'avoir pas l'air d'un homme de génie».
-Je le croirais volontiers, surtout quand je lis cette phrase: «Sois
-prudent dans l'accueil que tu fais toi-même, et surtout point de ces
-prévenances ridicules, fruit des dispositions du moment.» Il fréquenta
-beaucoup de monde, trop peut-être pour sa santé; mais on peut affirmer
-que le monde n'eut aucune influence sur sa vie spirituelle, sur ses
-travaux d'artiste, car dès l'abord il en avait senti les dangers,
-et il lui fut trop constamment supérieur pour ne le point juger
-comme il mérite de l'être. Chaque fois qu'il en parle, c'est avec
-cet accent de haute supériorité qui vient de la conscience intime
-d'une valeur transcendante, par laquelle se manifeste le sentiment
-d'aristocratie intellectuelle: «Que peut-on faire de grand au milieu
-de ces accointances éternelles avec tout ce qui est vulgaire?» dit-il
-dans les premières pages du Journal; et plus tard, en 1853, lorsque,
-arrivé au faîte de sa réputation et pleinement maître de ses effets,
-il tente de résumer son impression sur la société moderne, son
-jugement pénètre jusqu'aux causes de son infériorité, ne se contentant
-pas de la constater: «Il n'est pas étonnant qu'on trouve insipide
-le monde à présent: la révolution qui s'accomplit dans les mœurs
-le remplit continuellement de parvenus. Quel agrément pouvez-vous
-trouver chez des marchands enrichis qui sont à peu près tout ce qui
-compose aujourd'hui les classes supérieures?» Quelquefois même il ira
-jusqu'à l'indignation, et vous sentirez une colère sourde l'envahir.
-En 1854, sortant d'un bal des Tuileries, il écrit: «La figure de tous
-ces coquins, de toutes ces coquines, ces âmes de valets sous ces
-enveloppes brodées, vous lèvent le cœur.» Voilà sans contredit une des
-notes les plus intéressantes du Journal, parce qu'elle est éminemment
-significative, parce que nulle autre part que dans des papiers intimes
-elle ne pouvait figurer, parce qu'enfin elle découvre et met à nu
-le révolté qui est au fond de tout homme de génie. C'est bien là
-l'expression d'une de ces «colères de cœur qu'il aimait à dissimuler»;
-mais il fallait qu'il se déchargeât, et son Journal lui permit de le
-faire.
-
-De bonne heure, il comprit que l'homme est seul dans l'existence,
-d'autant plus seul qu'il est plus différent, car la société en cela
-nous paraît assez semblable à l'enfant, lequel se détourne avec crainte
-des figures qui ne lui sont pas familières. Il sentit que l'on ne doit
-compter que sur ses propres forces, que les sympathies apparentes dont
-nous sommes entourés ne sont en réalité que duperie, puisqu'elles
-cachent toujours un principe d'intérêt personnel, plus ou moins
-habilement dissimulé. Heureux encore l'artiste, lorsque la jalousie,
-l'envie de ceux qui l'approchent ne tentent pas de le décourager par
-de perfides insinuations! Il existe à cet égard une page curieuse:
-elle est de 1824, époque de ses premières luttes; il a déjà exposé
-la _Barque du Dante_, et l'on sait de quelle manière ce tableau fut
-accueilli. Il est en train de peindre les _Scènes du massacre de Scio_,
-il a esquissé la femme traînée par le cheval qui occupe le centre de
-cette admirable composition. Il montre son travail à quelques amis,
-à quelques parents: vous vous figurez comme on le juge; mais après
-leur départ, il se soulage et note sur son Journal cette exclamation
-indignée: «Comment! il faut que je lutte avec la fortune et la paresse
-qui m'est naturelle! il faut qu'avec de l'enthousiasme, je gagne du
-pain, et des bougres comme ceux-là viendront jusque dans ma tanière,
-glacer mes inspirations dans leur germe, et me mesurer avec leurs
-lunettes!» J'imagine que cette épreuve lui fut une rude leçon et ne
-contribua pas médiocrement à l'affermir dans ses idées de prudente
-réserve, d'autant mieux que s'il se défie du monde, il se défie encore
-plus des artistes; ce qui lui semble redoutable en eux, c'est cette
-envie qui lui fait l'effet d'un manteau de glace sur les épaules, et
-puis il a déjà conscience de l'infériorité des «spécialistes», des
-«gens de métier», car il écrit: «Le vulgaire naît à chaque instant de
-leur conversation.»
-
-Voilà, dira-t-on, une conception singulièrement pessimiste de la vie!
-Sans doute, mais c'est la conception d'un sage, d'un homme qui entend
-n'aborder la lutte que bien armé, et prudemment se représente le
-monde plus médiocre encore et plus vulgaire qu'il n'est, pour éviter
-ce qu'il redoute par-dessus tout: être dupe! Nous avons parlé de ces
-principes directeurs de la vie qui doivent soutenir l'homme de pensée
-au milieu des perpétuels dangers qui le menacent, et qu'un écrivain
-comparait à des phares, ou à des barres lumineuses placées de distance
-en distance, destinés qu'ils sont à le préserver des écueils. Dans le
-Journal de Delacroix, comme dans les lettres de Stendhal, vous les
-trouverez en grand nombre, car il conçoit la vie comme un combat: «Il
-n'y a pas à reculer, écrit-il en 1852. _Dimicandum!_ C'est une belle
-devise que j'arbore par force et un peu par tempérament. J'y joins
-celle-ci: _Renovare animos._ Mourons, mais après avoir vécu. Beaucoup
-s'inquiètent s'ils revivront après la mort, et ils ne vivent point dès
-à présent.»
-
-Sa vie fut tout intérieure, comme celle des «Intellectuels»; les luttes
-qu'il eut à soutenir se livrèrent dans le vaste champ du cerveau.
-Pour le seconder, il eut deux adjuvants puissants: la solitude et le
-travail. La solitude d'abord: nous avons vu qu'il la constatait autour
-de lui, même dans le monde, disons: d'autant plus qu'il était dans le
-monde, au milieu de ses amis ou de ceux qui se prétendaient tels: c'est
-l'isolement forcé du grand esprit qui ne se voit pas d'égaux; mais à
-côté de celui-ci, il en est une autre, l'isolement volontaire, celui de
-l'homme qui vit dans sa tour d'ivoire. Après l'amour de la solitude,
-et comme conséquence directe, l'amour du travail. Quand il parle de sa
-vie intellectuelle, c'est avec l'enthousiasme d'une âme possédée par de
-hautes idées: «Je me le suis dit et ne puis assez me le dire, pour mon
-repos et pour mon bonheur,--l'un et l'autre sont une même chose,--que
-je ne puis et ne dois vivre que par l'esprit.»--Cette pensée reparaît
-à chaque instant; lorsqu'il souffre, c'est dans son art qu'il trouve
-l'oubli de ses souffrances; lorsqu'il éprouve un déboire, c'est par la
-production de nouvelles œuvres qu'il se console.
-
-Tout jeune, son génie le torture: il est une cause de tourment, en ce
-sens que les idées affluent trop nombreuses, que son esprit, malgré les
-principes de méthode dont il ne se départira jamais, bouillonne trop
-fortement, que les images picturales s'accumulent dans son cerveau et
-qu'il n'est pas maître de ses sujets. Mais l'énergie productrice prend
-vite le dessus; il ne s'en tient jamais à la période de conception
-et de rêve, si pleine de délices, si féconde en illusions perfides.
-Un de nos écrivains qui le connut et s'entretint plusieurs fois avec
-lui nous a parlé du bouillonnement qui se faisait dans sa tête; il
-l'a représenté curieux de tout, s'intéressant à tout, suivant des
-cours de langues orientales, faisant de la botanique, bref, un des
-esprits les plus ouverts de ce siècle. La lecture complète du Journal
-est une vérification éclatante de son assertion. Dès les premières
-années, Delacroix vit dans une constante surexcitation. En 1822, il
-écrit: «Que de choses à faire! Fais de la gravure, si la peinture
-te manque, et de grands tableaux... Que je voudrais être poète!» Il
-s'échauffe à la fréquentation des écrivains, tient constamment présent
-à sa pensée le souvenir des précurseurs: la vie de Dante, celle de
-Michel-Ange le hantent et le soutiennent. La noblesse et la pureté de
-ces existences d'artistes lui sont comme un perpétuel _incitamentum_
-qui le pousse à la production et l'arrête sur les pentes dangereuses.
-Que de bouillonnement dans ce cerveau, mais aussi que de méthode! Que
-d'ardeur, mais que de sagesse! L'impression maîtresse qui demeure est
-celle d'une existence bien ordonnée, dans laquelle la raison et la
-volonté dominent toujours la passion et ne cèdent jamais pied!...
-
-Si peu avancés que nous soyons dans l'analyse de cet esprit, nous
-y découvrons déjà les rudiments d'une philosophie, j'entends une
-conception d'ensemble de la vie. Le propre des cerveaux à tendances
-généralisatrices est de ne jamais s'en tenir aux événements et de
-considérer les phénomènes successifs dont ils sont les témoins comme
-autant de matériaux pour la construction d'idées. Delacroix est de
-ce nombre, la seule forme de son Journal suffirait à le démontrer.
-Il voit un écrivain, un artiste, un homme politique: peut-être bien
-la conversation n'a-t-elle été que médiocrement intéressante; une
-intelligence ordinaire n'eût rien trouvé à en tirer. Il est rare qu'il
-n'y rencontre pas l'occasion et le prétexte d'une note personnelle,
-presque toujours suggestive. De même et d'autant mieux s'il s'agit
-d'art, du sien en particulier: il visite une exposition, il entend une
-symphonie, il assiste à une représentation; ou bien, plus simplement,
-il a travaillé tout le jour à l'une de ses œuvres, tableau de chevalet,
-esquisse de peinture murale, décoration de la Chambre ou du Louvre;
-l'impression subie lui dictera quelque vue d'ensemble touchant aux plus
-hautes questions d'esthétique. C'est cette faculté généralisatrice,
-_criterium_ de toutes les supériorités intellectuelles, et croissant
-avec son génie, qui communique un intérêt progressif à ces pages dans
-lesquelles il se raconte lui-même. Avec lui, vous ne sauriez vous
-heurter à l'une de ces étroites conceptions qui caractérisent les
-hommes de métier exclusif, et bornent fatalement leurs vues. Sans
-doute il peut se tromper; il se trompe quelquefois, mais ses erreurs
-ne trahissent jamais une lacune irrémédiable de l'esprit. Enfin,
-comme dans tous les développements bien ordonnés, l'évolution de sa
-pensée obéit à des lois régulières, ne subit pas de temps d'arrêt,
-et les approches de la vieillesse n'entraînent point avec elles cet
-affaiblissement des forces cérébrales dont le spectacle est une des
-plus attristantes réalités d'ici-bas!
-
-Je ne sais plus quel écrivain, arrivé au faîte de la réputation, et
-jetant un regard en arrière sur sa vie, souhaitait pour ses fils une
-destinée différente. Si Delacroix avait été contraint à de semblables
-préoccupations, il eût probablement formulé un vœu analogue. Tout
-compte fait, nous plaçant non pas tant au point de vue de la qualité
-que de la somme de bonheur possible, il est évident que l'existence
-de l'homme ordinaire offre plus de garanties que celle de l'homme
-supérieur. Delacroix en fut un jour frappé, dans les premiers temps
-de sa carrière, et ne put s'empêcher de noter l'observation sur son
-Journal: «Les ignorants et le vulgaire sont bien heureux. Tout est pour
-eux carrément arrangé dans la nature. Ils comprennent ce qui est, par
-la raison que cela est.» Plus tard, à vingt-cinq années de distance, il
-revient sur cette idée et parle des souffrances de l'homme de génie, de
-cette réflexion et de cette imagination qui lui semblent de funestes
-présents. Après les luttes qu'il avait dû soutenir, les attaques dont
-il avait été l'objet, il écrivait: «Presque tous les grands hommes ont
-eu une vie plus traversée, plus misérable que celle des autres hommes.»
-La cause de leurs souffrances, Delacroix l'avait éprouvé, n'est pas
-seulement dans la difficulté d'imposer leur talent; elle est encore et
-surtout dans ce talent lui-même, dans la nature maladivement sensible
-qu'il implique, qui fait vibrer leurs nerfs frémissants à des contacts
-non ressentis par la plupart, et communique à tout leur être une
-hyperesthésie contre laquelle il n'est pas de remède.
-
-Mais l'homme est aussi impuissant à modifier sa nature morale que
-son tempérament physique: il lui faut accepter l'existence avec les
-conditions dans lesquelles elle se présente; c'est cet asservissement
-aux lois implacables de la destinée qui amène la révolte en lui,
-bien qu'il en comprenne la nécessité. Sa raison lui démontre la loi,
-sa sensibilité s'insurge contre elle, dans une de ces heures où
-l'esprit, après avoir goûté, grâce aux délices du travail, cette
-illusion réconfortante qu'il est le maître et domine à son gré, reçoit
-un de ces vigoureux rappels à l'ordre qui lui remémorent son état
-d'irrémédiable esclavage: «O triste destinée! Désirer sans cesse mon
-élargissement, esprit que je suis, logé dans un mesquin vase d'argile.»
-Les mêmes motifs qui l'ont fait déplorer l'asservissement de l'être
-humain en apparence le plus détaché des liens de la matière, l'amènent
-à envisager avec une sorte de tristesse résignée la variabilité,
-l'incertitude de la production. Il compare entre eux ces enfants
-doués d'une imagination supérieure à celle des hommes faits, ces
-artistes qui ne peuvent travailler que sous l'influence de l'opium
-ou du haschisch;--il était ami de Boissard, le maître du salon où
-avaient lieu les séances du club des «Haschischins», si minutieusement
-décrites par Th. Gautier et rappelées dans la préface des _Fleurs du
-mal_, séances au cours desquelles, on s'en souvient, des écrivains
-et des artistes s'intoxiquaient de ces dangereuses substances, puis
-observaient sur eux-mêmes et leurs voisins l'effet produit. Pour
-d'autres, il remarque que la simple inspiration journalière suffit;
-peut-être songeait-il à Balzac qui avait toujours refusé de se
-soumettre à ces expériences, se contentant d'en noter le résultat sur
-autrui. En ce qui le concerne, Delacroix estime qu'une demi-ivresse
-lui est assez favorable. Là encore il constate que nous ne sommes que
-des machines, machines d'un ordre supérieur, munies de rouages plus
-délicats, plus compliqués que celles que nous inventons, mais dont le
-fonctionnement demeure un inquiétant et insoluble problème.
-
-Delacroix, nous l'avons vu, était intimement convaincu de cette vérité
-que l'homme s'avance seul dans l'existence, livré à ses propres forces
-et muni des armes que la nature lui a départies. Il a des rapports
-sociaux une idée pessimiste, d'autant plus intéressante comme preuve
-de l'originalité de son esprit qu'elle va directement et contre les
-principes du dix-huitième siècle finissant, dans le respect desquels
-il avait dû être élevé, et contre les doctrines optimistes de l'époque
-où il atteignit sa maturité, doctrines avec lesquelles sa conception
-de la vie forme un contraste saisissant. Il eût volontiers, je crois,
-inscrit en lettres d'or la fameuse maxime de Hobbes: _Homo homini
-lupus_, car il estime que «l'homme est un animal sociable qui déteste
-ses semblables». Toutes ses réflexions sur la société, et elles sont
-nombreuses, de plus en plus nombreuses à mesure qu'il avance dans
-la vie, découlent de cette idée, toujours conséquentes avec elle.
-Lorsqu'il parle du «progrès», c'est toujours avec l'ironie mordante
-et détachée de l'observateur, assistant en philosophe convaincu de
-l'immutabilité des choses aux luttes tragiques et vaines de l'humanité
-pour améliorer sa condition misérable. Chaque fois qu'il se trouve
-en présence de ce qu'Edgar Poë appelait le _ballon-monstre de la
-perfectibilité_, il émet un doute, réserve son opinion et finalement
-écrit: «Je crois, d'après les renseignements qui nous crèvent les
-yeux, qu'on peut affirmer que le progrès doit amener nécessairement,
-non pas un progrès plus grand encore, mais à la fin négation du
-progrès, retour au point d'où on est parti.» Notez que cette phrase
-est de 1849, qu'elle emprunte par conséquent à sa date un caractère
-particulier d'intérêt, puisqu'elle se réfère à cette époque où tant
-d'âmes généreuses, mais peu éclairées, s'étaient abandonnées aux rêves
-illusoires d'un perfectionnement universel, de l'avènement d'une ère
-de bonheur général. La supériorité de son intelligence lui montre la
-vanité de tous ces rêves, et sur ce point l'amène à la certitude.
-
-Il semble même, quand il touche à ces questions, qu'il soit un
-précurseur et qu'il écrive pour notre temps. Il eut sans doute à subir,
-dans les réunions qu'il fréquentait, dans ses causeries intimes avec
-George Sand, de longues et fastidieuses dissertations sur le problème
-social; nous en trouvons la trace dans ses notes journalières. Le rêve
-d'égalité qui, avec celui du progrès indéfini, hantait ces cervelles
-de travers, ne le trouvait pas plus indulgent; au lieu du progrès,
-c'est la dégénérescence qu'il constate, comme résultat de ces prétendus
-perfectionnements. Cette conception si haute et si philosophique de
-la société le conduit à étudier la question de la «philanthropie».
-Profondément convaincu que la véritable charité est celle qui agit
-individuellement, dans le silence et sans espoir de récompense,
-d'autant plus noble qu'elle est plus désintéressée, n'obéissant qu'au
-mobile supérieur de la sympathie humaine, il perce à jour les causes
-réelles de la philanthropie organisée; il en pénètre les secrets avec
-cette infaillible sûreté d'instinct qui sous les dehors trompeurs
-découvre les mobiles cachés, et quand il parle de ces entrepreneurs de
-charité, de ces philanthropes de profession, «tous gens gras et bien
-nourris», il semble prévoir dans toute son extension le charlatanisme
-dont nous sommes aujourd'hui les témoins.
-
-Ces immortelles duperies sur lesquelles vit la société et qui font le
-succès de ceux qui savent à point les exploiter, l'amènent à examiner
-les conditions élémentaires de la vie heureuse. Partant de cette
-idée que l'homme ne place presque jamais son bonheur dans les biens
-réels, Delacroix en revient aux principes de sagesse de la philosophie
-antique, renouvelés par les sages des temps modernes, c'est-à-dire
-à l'acceptation des conditions de vie telles qu'elles nous sont
-imposées: d'une part, développement de notre être en conformité avec
-ses tendances, ce qui n'est autre chose que la doctrine de Gœthe; de
-l'autre, résignation aux nécessités inéluctables qui établissent les
-lois de la vie comme celles de la mort, «condition indispensable de la
-vie». Il reconnaissait d'ailleurs qu'une telle philosophie ne pouvait
-être à la portée du grand nombre, et pensait que le monde continuerait
-à se mouvoir dans le même cercle, impuissant qu'il demeurera toujours à
-se transformer dans son essence...
-
-Esprit généralisateur, Delacroix fut également «universel», et par
-là nous n'entendons pas seulement qu'il fut universel comme peintre;
-nous voulons marquer que sa curiosité et sa compréhension d'artiste
-s'étendirent à toutes les manifestations de la beauté. Sa curiosité
-d'abord, car aucune de ces manifestations ne lui demeura indifférente:
-il s'intéressa à toutes; son intelligence, perpétuellement en éveil, ne
-manqua jamais une occasion de se développer, d'agrandir le champ de ses
-connaissances. Sa compréhension enfin le rendit apte, sinon à les juger
-toutes «absolument et définitivement», du moins, malgré les erreurs
-de détail qui peuvent entacher quelques-unes de ses appréciations, à
-en pénétrer l'esprit caché et l'intime signification. Montrer quel
-retentissement salutaire une pareille universalité peut exercer sur une
-âme d'artiste, ce serait presque une banalité, car il suffit d'émettre
-l'idée pour en faire toucher du doigt l'exactitude. Quant à l'influence
-bienfaisante dont elle favorisa le développement particulier du maître
-dont nous parlons, la lecture attentive de son Journal le prouverait,
-si la connaissance de ses innombrables productions n'en demeurait à
-tout jamais la démonstration la plus évidente. Lui-même, il avait
-examiné cette question d'universalité et s'est expliqué à cet égard
-avec une singulière netteté. Dans une page de l'année 1854, il observe
-«combien les gens de métier sont de pauvres connaisseurs dans l'art
-qu'ils exercent, s'ils ne joignent à la pratique de cet art une
-supériorité d'esprit ou une finesse de sentiment que ne peut donner
-l'habitude de jouer d'un instrument et de se servir d'un pinceau»; et
-il ajoute, toujours à propos des spécialistes: «Ils ne connaissent
-d'un art que l'ornière où ils se sont traînés, et les exemples que
-les écoles mettent en honneur. Jamais ils ne sont frappés des parties
-originales; ils sont, au contraire, bien plus disposés à en médire;
-en un mot, la partie intellectuelle leur manque complètement.» On ne
-pouvait mieux marquer la cause de l'insuffisance de tant d'artistes,
-de l'étroitesse de leurs vues, de ce qui fait qu'en somme ils ne sont,
-la plupart, comme on l'a écrit si justement, que «d'illustres ou
-obscurs rapins». Lorsque Delacroix parle ainsi, il exprime une opinion
-qui lui est chère, qui correspond bien à ses convictions intimes, car
-elle cadre avec toute sa vie. Peu importe qu'à une époque postérieure,
-dans une de ces boutades fréquentes chez les intelligences d'élite,
-parce qu'elles résultent d'un don particulier d'envisager les choses
-sous leurs différents points de vue, peu importe que Delacroix ait
-écrit «qu'un artiste a bien assez à faire d'être savant dans son art»;
-sans doute, en notant cette boutade, il songeait au danger inverse
-de celui qu'il avait indiqué plus haut, à l'inconvénient qui peut
-résulter pour un peintre d'une culture trop étendue, quand elle ne
-s'accompagne pas d'une faculté d'invention en harmonie avec elle.
-Peut-être même,--et les longs entretiens qu'on lira dans le Journal de
-1854 confirmeront cette hypothèse,--pensait-il à Chenavard, dont il
-appréciait singulièrement l'érudition, mais à qui il reprocha toujours
-de n'être pas assez peintre. Il n'en reste pas moins certain qu'une
-culture complète de l'esprit lui paraît la condition indispensable de
-toute grande carrière d'artiste.
-
-L'éternelle question du «Beau», qui a servi de thème aux discussions
-stériles de tant d'écrivains, cette question qui sous la plume des purs
-théoriciens ne peut guère être qu'un prétexte à déclamations creuses,
-mais qui, traitée par un artiste comme Delacroix, devient aussitôt d'un
-intérêt vivant et palpitant, devait le préoccuper et le préoccupa en
-effet. Sous ces deux titres: _Questions sur le Beau_ et _Variations du
-Beau_, il l'examina dans ses détails, et dévoila la largeur de ses vues
-esthétiques. Ennemi des pures abstractions et des principes absolus,
-il arrive à cette conclusion notée par M. Mantz, «qu'il faut admettre
-pour le Beau la multiplicité des formes», «que l'art doit être accepté
-tout entier», et que «le style consiste dans l'expression originale
-des qualités propres à chaque maître». L'examen de ces problèmes
-d'esthétique revient souvent dans son Journal, aussi bien pendant les
-premières années de jeunesse, alors que ses convictions n'étaient pas
-encore solidement assises, qu'à l'époque de la pleine maturité et de
-la vieillesse commençante. En 1847, il écrit: «Je disais à Demay qu'une
-foule de gens de talent n'avaient rien fait qui vaille à cause de cette
-foule de partis pris qu'on s'impose ou que le préjugé du moment vous
-impose. Ainsi, par exemple, de cette fameuse question du Beau, qui est,
-au dire de tout le monde, le but des arts. Si c'est là l'unique but,
-que deviennent les gens qui, comme Rubens, Rembrandt, et généralement
-toutes les natures du Nord, préfèrent d'autres qualités?»
-
-De telles paroles sont la condamnation même des principes absolus en
-matière esthétique, de même que cette idée émise plus loin: «Le Beau
-est la rencontre de toutes les convenances», nous semble la négation
-de l'idéal romantique. C'est qu'en effet, et nous touchons ici à l'une
-des faces les plus curieuses de son esprit, à celle peut-être qui se
-trouvera le plus complètement éclairée par l'œuvre posthume du maître,
-si l'on s'efforce de dégager à ce point de vue sa signification, on
-reconnaît combien grande était l'erreur de ceux qui s'obstinaient à le
-représenter comme un des chefs du romantisme militant. En cela, nous
-semble-t-il, ils furent les dupes d'une apparence trompeuse; ils ne
-virent que l'extrême fougue d'un tempérament excessif, sans vouloir
-tenir compte des facultés de réflexion, de repliement sur soi-même, de
-concentration voulue et préméditée, qui constituaient l'essence de son
-génie. Si Delacroix fut attentif à une chose, ce fut à ne s'affilier
-à aucune école, et, comme toutes les individualités très tranchées, à
-marcher seul dans sa carrière d'artiste. Les mêmes raisons qui firent
-que dans les premières années de son développement il demeura rebelle
-aux influences environnantes, que ni les écoles organisées, ni les
-artistes individuels n'eurent de prise sur son talent, l'empêchèrent
-toujours de se rattacher à aucune secte. Plus loin, quand nous
-examinerons les jugements qu'il porte sur les artistes d'autrefois, sur
-ses contemporains, écrivains, musiciens et peintres, nous trouverons
-la preuve irréfutable de ce que nous avançons; mais dès maintenant
-nous en savons assez pour marquer avec certitude combien son génie le
-différenciait du romantisme impénitent!
-
-S'il ne fut pas toujours tendre au romantisme, il se montra constamment
-hostile aux doctrines du réalisme. La sévérité avec laquelle il juge
-Courbet, tout en proclamant ses merveilleuses aptitudes de peintre,
-prouve à quel point les tendances de cette école étaient opposées aux
-siennes. À ses yeux, l'imagination est le principal facteur de la
-production esthétique, et la réalité ambiante ne lui semble digne de
-devenir matière à œuvre d'art, qu'à la condition d'avoir été épurée,
-transfigurée en quelque sorte par sa toute-puissante influence. Dans
-un fragment de l'année 1853, à propos d'esquisses de la _Sainte Anne_,
-faites par lui à Nohant, il compare un premier croquis reproduisant
-servilement la nature, qui, dit-il, lui est insupportable, à une
-seconde esquisse dans laquelle ses intentions sont plus nettement
-marquées, et qui pour cette raison commence à lui plaire, tandis
-qu'il n'attribue guère au premier une importance plus grande qu'à une
-reproduction photographique. Sans cesse il insiste sur la prépondérance
-de l'imagination, et par imagination ce n'est jamais l'invention
-de toutes pièces qu'il entend, mais bien la faculté d'interpréter
-puissamment, de refléter suivant le tempérament individuel de l'artiste
-la nature qui pose devant lui. Pour Delacroix, imagination et
-idéalisation sont des termes égaux et réciproquement convertibles.
-Dans une page merveilleuse, tant par la beauté de la forme que par
-la hauteur de l'idée, il rapproche cette idéalisation de l'art de
-l'idéalisation du souvenir, résultat du travail psychologique dans
-les phénomènes de la mémoire: «J'admirais ce travail involontaire de
-l'âme qui écarte et supprime dans le ressouvenir des moments agréables
-tout ce qui en diminuait le charme, au moment où on les traversait. Je
-comparais cette espèce d'idéalisation,--car c'en est une,--à l'effet
-des beaux ouvrages de l'imagination. Le grand artiste concentre
-l'intérêt en supprimant les détails inutiles ou repoussants ou sots; sa
-main puissante dispose et établit, ajoute et supprime, et en use ainsi
-sur des objets qui sont siens; il se meut dans son domaine et vous
-y donne une fête à son gré.» Plus loin, à propos du _dictionnaire_,
-auquel il compare la nature, il écrit: «Un dictionnaire n'est pas un
-livre; c'est un instrument, un outil pour faire des livres.» Il faut
-rapprocher cette phrase,--et peut-être même l'exemple lui vint-il pour
-mieux affirmer son idée,--de la conversation rapportée par Baudelaire,
-dans laquelle il semble s'être efforcé de résumer sur ce point ses
-théories artistiques, en laissant percer une arrière-pensée de
-combattre les théories réalistes: «La nature n'est qu'un dictionnaire»,
-répétait-il fréquemment. Pour bien comprendre l'étendue du sens
-implique dans cette phrase, il faut se figurer les usages ordinaires
-et nombreux du dictionnaire. «On y cherche des mots, la génération des
-mots, l'étymologie des mots; enfin on en extrait tous les éléments qui
-composent une phrase ou un récit; mais personne n'a jamais considéré
-le dictionnaire comme une composition, dans le sens poétique du mot.»
-Voilà qui nous apparaît net et tranché. Je ne sache pas de meilleur
-exemple pour rendre l'idée saillante et pour illuminer la pensée du
-maître.
-
-Delacroix n'aimait pas les Écoles, avons-nous dit, car il les jugeait
-impuissantes à former de véritables artistes: il ne faisait en cela
-qu'insister sur une conviction intime et généraliser son cas. Il
-parlait en homme de génie qui ne conçoit pas d'autre éducateur que
-lui-même et le développement normal d'une intense personnalité. A
-toute grande manifestation artistique, quelque degré de raffinement
-qu'elle atteigne dans son expression, il estimait que la puissance
-du sentiment et la spontanéité devaient toujours présider; point
-d'œuvre d'art digne de ce nom qui ne dérive en dernière analyse
-de cette double origine. Tout le reste est à ses yeux pur métier,
-ou, si vous aimez mieux, rhétorique. La rhétorique, il la trouvait
-partout, non pas seulement dans les livres où elle différencie les
-gens de lettres et ceux qui écrivent parce qu'ils ont quelque chose
-à dire, mais encore dans la peinture, où elle remplace l'imagination
-du dessin et de la couleur par la reproduction servile de la nature;
-dans la musique enfin, où elle remplace les idées par des combinaisons
-d'harmonie plus ou moins habiles. C'est elle qui, d'une façon générale,
-se substitue à l'imagination chez les artistes dénués d'invention,
-c'est elle qui conduit à la «manière». Et ce n'était pas chez lui
-amour exagéré d'indépendance; c'était le résultat des exigences d'une
-personnalité absorbante; c'était aussi le fruit des observations
-qu'il avait faites sur les lois qui dirigèrent l'éducation des
-artistes fameux. Il trouvait la confirmation de ce qu'il avançait
-dans l'exemple de toutes les intelligences vouées aux travaux de la
-pensée; à l'appui de son dire, il aimait à citer Rubens, Titien,
-Michel-Ange. Ces illustres ancêtres étaient toujours présents à sa
-mémoire pour soutenir ses défaillances et relever son courage abattu.
-Tout grand esprit lui paraissait comme une force en mouvement qui brise
-les obstacles accumulés devant elle et sait se faire jour à travers
-tous les empêchements. Aussi la hardiesse était-elle la qualité qu'il
-appréciait le plus: hardiesse au début d'une carrière, parce qu'elle
-est synonyme de puissance; hardiesse après les premiers succès, parce
-qu'elle prouve l'effort constant de l'artiste; hardiesse encore en
-plein triomphe, parce qu'elle dénote l'amour désintéressé de l'art, la
-recherche inassouvie de formes nouvelles incarnant la beauté: «Être
-hardi, dit-il, quand on a un passé à compromettre, est le plus grand
-signe de la force.» Notons d'ailleurs que ces principes d'indépendance,
-qui pourraient sembler outrés, ne l'empêchaient pas de reconnaître
-et de proclamer le rôle de l'imitation, la nécessité pour l'artiste
-débutant de s'appuyer sur l'enseignement des maîtres. Lui-même,
-il avait donné l'exemple de cette discipline de l'esprit par son
-érudition, par la fidélité scrupuleuse avec laquelle, jusque dans les
-derniers temps de sa vie, il copia leurs œuvres pour s'assimiler leur
-génie. Le développement de l'artiste lui paraissait assez semblable
-à celui de l'enfant qui d'abord reproduit les mouvements imités de
-ceux qui l'approchent, puis arrive peu à peu à l'indépendance et à la
-spontanéité. Ainsi en va-t-il dans le domaine intellectuel, et il ne
-saurait exister de véritable maître en dehors de l'affranchissement.
-En 1855, il écrit à ce propos: «Il faut absolument qu'à un moment
-quelconque de leur carrière ils arrivent, non pas à mépriser tout
-ce qui n'est pas eux, mais à dépouiller complètement ce fanatisme
-presque aveugle qui nous pousse tous à l'imitation des grands maîtres
-et à ne jurer que par leurs ouvrages. Il faut se dire: Cela est bon
-pour Rubens, ceci pour Raphaël, Titien ou Michel-Ange. Ce qu'ils
-ont fait les regarde; rien ne m'enchaîne à celui-ci ou à celui-là.
-Il faut apprendre à se savoir gré de ce qu'on a trouvé; une poignée
-d'inspiration personnelle est préférable à tout.»
-
-Jusqu'ici nous n'avons examiné que des principes d'esthétique
-générale; nous devons en venir maintenant à l'étude de l'esthétique
-spéciale de Delacroix en matière de peinture. Il est toujours
-intéressant d'entendre un artiste parler de son art et faire au public
-la confidence de ses pensées; cela est en tout cas singulièrement
-révélateur de l'esprit dans lequel il le pratique, des tendances
-qu'il y apporte, de la largeur ou de l'étroitesse de vues qu'il y
-manifeste. Lorsque cet artiste est un Fromentin, on reconnaît aisément
-à la façon dont il en parle, au parti pris de composition littéraire
-et d'ordonnance classique toujours saillant jusqu'en ses moindres
-analyses, une intelligence fine et distinguée, merveilleusement apte à
-comprendre certains talents d'ordre moyen comme Van Dyck ou certaines
-faces d'un talent supérieur comme celui de Rubens, mais mal préparé à
-pénétrer le génie mystérieux et souverain d'un Rembrandt; même dans ses
-appréciations techniques, le littérateur perce toujours chez lui, et
-l'on est forcé de conclure qu'il est plus écrivain que peintre. Quand
-cet artiste est un Couture, on peut trouver chez lui des recettes
-de métier, un souci constant de la technique, de précieux conseils
-pour les spécialistes; en revanche, dès qu'il tente de s'élever à des
-préoccupations plus hautes, dès qu'il aborde ce que Delacroix appelait
-la partie «intellectuelle» de l'art, on saisit tout de suite le danger
-que courent certains artistes en pénétrant dans un domaine qui leur
-demeurera à jamais inaccessible, car leur incompétence n'y a d'égale
-que leur désinvolture, laquelle, ainsi que l'écrivait M. Mantz à propos
-de ce même Couture jugeant Delacroix, «dépasse peut-être les limites
-du comique ordinaire». Chez l'artiste dont nous tentons d'analyser
-l'esprit, chez Delacroix, nous rencontrons le genre de mérite propre
-aux deux précédents sans apercevoir les lacunes ou les insuffisances
-que nous signalions. Chaque fois qu'il traite une question de métier,
-c'est avec la compétence d'un peintre de race; mais comme chez lui
-l'exécution est toujours subordonnée à l'idée, il reste constamment
-supérieur à son sujet par l'élévation et la diversité des points
-de vue; partout et toujours il demeure peintre, c'est-à-dire qu'en
-aucune circonstance il ne tente d'introduire dans son art des moyens
-qui lui soient étrangers; pourtant jamais en lui le peintre n'étouffe
-l'artiste, l'homme d'éducation générale et d'inspiration soutenue.
-Ajoutons que la plupart de ses réflexions sur la peinture ont été
-écrites après l'année 1850, alors qu'il était dans la pleine maturité
-du talent, et qu'elles empruntent à ce simple fait une autorité
-singulière.
-
-Écoutez-le quand il parle de la composition d'un tableau, de l'art de
-«conduire ce tableau depuis l'ébauche jusqu'au fini». On sait qu'il
-n'admettait pas qu'une composition fût faite autrement que par «masses
-marchant simultanément»: c'était là un des principes d'art qui lui
-tenaient le plus au cœur, et il lui paraissait aussi hostile à une
-saine méthode de travail de peindre par fragments isolés qu'il lui eût
-semblé contraire à une bonne discipline de l'esprit de traiter telle
-partie d'une composition littéraire sans obéir à un plan nettement
-délimité, sans avoir préparé par avance les développements avoisinants.
-Cette règle, qu'il considérait comme fondamentale, lui était apparue
-avec la lumière de l'évidence en constatant les inconvénients de la
-méthode contraire dans des tableaux qu'il avait vus en préparation,
-notamment à l'atelier de Delaroche dont il détestait d'ailleurs la
-facture; il comparaît ce genre d'ouvrage «à un travail purement manuel
-qui doit couvrir une certaine quantité d'espace en un temps déterminé,
-ou à une longue route divisée en un grand nombre d'étapes... Quand
-une étape est faite, elle n'est plus à faire, et quand toute la
-route est parcourue, l'artiste est délivré de son tableau.» Dans un
-fragment de l'année 1854 qui traite la question avec l'ampleur qu'elle
-comporte, voici ce qu'il écrit: «Le tableau composé successivement
-de pièces de rapport, achevées avec soin et placées à côté les unes
-des autres, paraît un chef-d'œuvre et le comble de l'habileté, tant
-qu'il n'est pas achevé, c'est-à-dire tant que le champ n'est pas
-couvert; car finir, pour ces peintres qui finissent chaque détail en
-le posant sur la toile, c'est avoir couvert cette toile. En présence
-de ce travail qui marche sans encombre, de ces parties qui paraissent
-d'autant plus intéressantes que vous n'avez qu'elles à examiner, on est
-involontairement saisi d'un étonnement peu réfléchi; mais quand la
-dernière touche est donnée, quand l'architecte de tout cet entassement
-de parties séparées a posé le faîte de son édifice bigarré et dit son
-dernier mot, on ne voit que lacunes ou encombrement, et l'ordonnance
-nulle part.»
-
-A la suite de cette théorie, comme conséquence immédiate, nous
-trouvons celle des «sacrifices», cet art de mettre en lumière les
-parties saillantes et capitales de la composition par l'effacement
-voulu dans l'exécution des parties secondaires. Delacroix y voyait la
-suprême habileté du peintre, son plus difficile effort, un art qui ne
-peut être que le résultat d'une longue expérience. Lors-qu'il parle
-des «accessoires» en peinture, ce lui est une occasion nouvelle de
-développer sa théorie des sacrifices, car la manière de les traiter
-lui semble le critérium de l'habileté de l'artiste. Il y a deux choses
-qui selon lui caractérisent les mauvais peintres, et les empêchent
-d'atteindre au Beau: d'abord le défaut de conception d'ensemble,
-puis l'importance exagérée donnée à ce qui est éminemment relatif et
-secondaire. Ces idées d'unité dans la composition, de subordination
-des parties accessoires aux principales, le poursuivent et le hantent;
-nous y trouvons une preuve nouvelle de ce besoin d'ordre et de
-méthode caractérisant une des faces les moins connues de son esprit,
-qui pourtant ne saurait être omise sous peine de l'ignorer en sa
-complexité. Même dans l'ébauche, ou la première indication du peintre,
-on doit voir cette subordination, car «les premiers linéaments par
-lesquels un maître indique sa pensée contiennent le germe de tout
-ce que l'ouvrage présentera de saillant». Cette qualité le frappe
-surtout chez les artistes de pure imagination, chez ceux qui doivent
-leur maîtrise au sens intime de la composition, à l'idée qui soutient
-l'œuvre et la dirige, plutôt qu'aux qualités d'exécution: il cite
-comme exemples Rembrandt et Poussin. A cet égard, il distingue deux
-catégories d'artistes nettement différenciées: ceux chez lesquels
-l'idée prédomine, qui tirent tout d'eux-mêmes et sont le plus
-redevables à l'invention: Rembrandt pardessus tous; ceux, au contraire,
-qui excellent dans le rendu, et chez qui l'imitation de la nature joue
-un rôle plus marqué: Titien ou Murillo. «Ils arrivent par une autre
-voie à l'une des perfections de l'art.»
-
-Delacroix se trouve ainsi conduit à examiner la question de l' «emploi
-du modèle». D'après lui, le modèle ne devrait être que le guide de
-l'artiste, quelque chose comme le dictionnaire auquel il se plaisait
-à comparer la nature qui pose devant l'œil du peintre: il serait
-fait uniquement pour soutenir les défaillances de l'exécution et lui
-permettre d'avancer avec assurance. A ce propos, il s'analyse lui-même
-et, faisant un retour sur son passé, reconnaît qu'il a commencé à se
-satisfaire le jour où il a négligé les petits détails pour subordonner
-ses compositions à l'idée d'ensemble, le jour où il n'a plus été
-poursuivi uniquement par l'amour de l'exactitude, où il a compris
-que la vérité résidait dans l'interprétation de la nature. C'est le
-contraire qu'il observe chez la plupart des peintres, précisément à
-cause de l'abus qu'ils font du modèle.
-
-Ce qui s'impose toujours à lui, on le voit, c'est le souci de la
-composition, c'est la prédominance de l'idée sur l'exécution, c'est la
-prépondérance de la personnalité de l'artiste qui doit s'affirmer dans
-toutes ses œuvres, même dans celles qui au premier abord paraissent
-une reproduction fidèle de la nature; peut-être même serait-il exact
-de dire qu'elle doit s'affirmer d'autant mieux que le genre traité est
-plus proche de la nature. Delacroix pensait bien ainsi, et il émet
-cette idée dans les observations qu'il présente sur le «paysage».
-L'idéalisation, qui n'est autre chose que l'interprétation originale
-du peintre, lui semble d'autant plus indispensable dans le paysage que
-celui-ci s'y trouve en communication plus directe avec la réalité,
-que son œuvre en deviendra nécessairement la copie servile, s'il
-n'y apporte des qualités de vision personnelle et puissante. Il dit
-quelque part que «le paysage qu'il lui faut, ce n'est pas le paysage
-absolument vrai». Nous ne devons pas voir dans cette phrase la simple
-constatation de ses tendances particulières, qui le poussaient à ne
-pas envisager séparément ce genre de composition, à le considérer
-comme le décor mouvant au milieu duquel il plaçait ses inventions
-dramatiques; à ce point de vue, il nous semble bien le descendant des
-grands peintres décorateurs d'autrefois. Mais, abstraction faite des
-tendances de Delacroix, si nous nous arrêtons avec lui au genre tel
-que les paysagistes l'ont traité, nous voyons qu'il y affirme une fois
-de plus la nécessité de l'idéalisation: «Les peintres qui reproduisent
-simplement leurs études dans leurs tableaux ne donnent jamais au
-spectateur un vif sentiment de la nature. Le spectateur est ému parce
-qu'il voit la nature par souvenir, en même temps qu'il voit votre
-tableau.» Qu'est-ce autre chose, cette remarque, que la constatation du
-caractère suggestif de l'œuvre d'art, des conditions de son existence
-et de sa portée, puisqu'en dernière analyse elle n'agit sur notre
-âme qu'en ressuscitant, par l'intervention miraculeuse de la mémoire
-et de l'association des idées, les éléments de sensibilité que la vie
-antérieure y a accumulés?
-
-Même en dehors de son art, Delacroix aimait à systématiser, à
-coordonner les pensées maîtresses que l'observation faisait naître
-en lui: l'esprit est un, en effet, et, semblable à un instrument
-d'optique complexe et fidèle, reflète avec des propriétés identiques
-les différents objets qui lui sont présentés. Les motifs qui l'avaient
-amené à examiner la peinture isolément, le poussent à l'envisager
-dans ses rapports avec les autres arts; il l'analyse comme moyen
-d'expression du sentiment, indépendamment de toute application
-pratique; il y était forcément conduit, et par la pente naturelle
-de son esprit et par sa culture même qui s'étendait, on le sait, à
-toutes les manifestations du Beau; également curieux de littérature,
-de musique, d'art dramatique, il se révèle bien dans son Journal
-l'intelligence la plus ouverte, la plus avide de jouissances qui ait
-jamais paru, car on trouverait difficilement, même dans la période de
-sa vie la plus absorbée par les grands travaux décoratifs, une semaine
-entière où ne fût point notée quelque réflexion venue à la suite de
-lectures, de représentations dramatiques ou d'auditions musicales. La
-poésie, tout d'abord: il y revient sans cesse, comme à la salutaire
-auxiliatrice de ses travaux, à la source vivifiante où il va puiser ses
-inspirations; les lecteurs du Journal verront, dans l'immense quantité
-de projets qu'il a notés, l'assiduité de ses fréquentations poétiques;
-de ces projets, il en exécuta un grand nombre: il eût fallu la vie de
-dix peintres pour les exécuter tous. A maintes reprises il émet le
-regret de n'être pas né poète, après avoir comparé dans leur puissance
-expressive les arts qui se meuvent dans le temps à ceux qui, comme
-la peinture, produisent une impression d'un bloc et simultanément.
-Delacroix en profite pour marquer la nécessité de bien comprendre les
-limites des différents arts: «L'expérience est indispensable pour
-apprendre tout ce qu'on peut faire avec son instrument, mais surtout
-pour éviter ce qui ne doit pas être tenté: l'homme sans maturité se
-jette dans des tentatives insensées; en voulant faire rendre à l'art
-plus qu'il ne doit et ne peut, il n'arrive pas même à un certain
-degré de supériorité dans les limites du possible.» Certains lui ont
-reproché de n'avoir pas toujours scrupuleusement obéi au principe qu'il
-pose ainsi et qu'il aimait à répéter; nous n'avons pas à examiner la
-question; mais en admettant que le reproche fût fondé, on ne saurait
-voir dans une pareille tendance que l'affirmation de son génie. Il
-aimait passionnément la peinture, et lorsqu'il en parle, il ne trouve
-pas d'expressions assez enthousiastes pour en décrire les délices.
-Une seule chose l'affligeait, c'était sa fragilité; en présence de
-ces toiles qui ne peuvent résister à l'action du temps, une indicible
-tristesse l'envahissait. Il reconnaissait la supériorité des conditions
-matérielles de l'œuvre écrite, qui traverse les siècles à l'abri de la
-destruction et n'a rien à craindre des injures du temps.
-
-Attentif à toutes les productions de son époque, Delacroix avait
-assisté au développement de la forme romanesque, sans enthousiasme,
-il faut le dire. Il reprochait au roman moderne de s'appuyer sur de
-faux principes d'esthétique, d'abuser des descriptions de lieux,
-de costumes, de ne pas assez tenir compte de la psychologie des
-personnages. Ces objections qui se justifiaient pleinement quand il
-les adressait à des écrivains comme George Sand et Dumas, il eut le
-tort de les généraliser, et cela le rendit injuste à l'égard de Balzac,
-dont il ne comprit jamais le puissant génie. À vrai dire, le genre du
-roman n'était pas fait pour lui plaire: il est superflu d'en déduire
-les raisons. En revanche, l'art dramatique le prenait tout entier
-et faisait vibrer ses fibres les plus délicates. Ceux qui ont lu sa
-correspondance ont pu remarquer que, lors de son voyage à Londres, son
-admiration se partagea entre les peintures de l'école anglaise, pour
-laquelle il avait une prédilection particulière, et les représentations
-de Shakespeare, qu'il suivait assidûment. Le Journal ne nous apprend
-rien de nouveau en montrant avec quelle ardeur il lisait son théâtre;
-mais il éclaire d'une lumière singulièrement révélatrice une des
-faces de son esprit sur laquelle nous avons insisté déjà à propos du
-romantisme, en découvrant son admiration pour notre théâtre français
-du dix-septième siècle, admiration qui le pousse à mettre en parallèle
-le système dramatique de Racine et celui de Shakespeare. Ici encore il
-faudra beaucoup rabattre des opinions erronées que les partisans du
-romantisme avaient contribué à répandre sur lui, car on y verra, non
-sans surprise, la démonstration de ses tendances classiques.
-
-Delacroix ne s'attachait pas seulement à la forme dramatique elle-même,
-mais encore à ses interprètes, et l'on conçoit en effet que le peintre
-de passions si multiples, l'artiste dans l'œuvre duquel le mouvement et
-le geste devaient tenir une place prépondérante, ait trouvé dans le
-jeu des grands comédiens, en outre d'une pure jouissance esthétique,
-un enseignement salutaire et de précieuses indications. Ses lettres
-de 1825 datées de Londres décrivent l'enthousiasme que suscita en lui
-le talent de Kean, de Young, les plus fameux interprètes de l'œuvre
-shakespearienne. En 1835, il écrivait à Nourrit pour le remercier du
-plaisir qu'il lui avait fait goûter et du talent dont il avait fait
-preuve en répandant de l'intérêt sur une pièce comme la _Juive_, «qui
-en a grand besoin, ajoute-t-il, au milieu de ce ramassis de friperie
-qui est si étranger à l'art». Le Journal contient des appréciations
-longues et détaillées sur les plus célèbres acteurs de l'époque:
-Rachel, Mlle Mars, la Malibran, Talma, et toujours dans ce qu'il écrit
-on voit percer le souci des rapports existant entre l'art du comédien
-et celui du peintre. Il consulte Talma, il interroge Garcia sur la
-Malibran, et arrive à cette conclusion que chez le peintre «l'exécution
-doit toujours tenir de l'improvisation, différence capitale avec celle
-du comédien».
-
-Mais l'art qui semble l'occuper par-dessus tout, après la peinture,
-c'est la musique. A cet égard, il faut distinguer entre les jugements
-qu'il porte sur la pure musique et sur la musique dramatique. Sans
-doute, lorsqu'il parle de la première, on peut contester certaines
-de ses appréciations, notamment à propos de Beethoven, qu'il trouve
-souvent «confus», bien qu'il admire «la divine symphonie en _la_», à
-propos de Berlioz, dont il méconnut le talent:--rappelons, toujours
-dans le sens du préjugé romantique, que les critiques d'alors se
-plaisaient à associer leurs noms, et appelaient Berlioz le Delacroix
-de la musique.--Pourtant, si l'on songe à ce qu'était de son temps
-l'éducation musicale en France, si l'on réfléchit que le grand art
-allemand n'avait pas encore pénétré dans le public et n'était encore
-compris que de quelques rares élus, si d'autre part on abandonne
-le domaine de la pure musique pour aborder celui de la musique
-dramatique, on reconnaîtra que, loin d'être un retardataire, il fut
-plutôt un _avancé._ Ses aversions et ses préférences ne laissent pas
-d'être significatives: nous avons vu le jugement qu'il portait sur la
-_Juive_; il détestait Meyerbeer, dans les ouvrages duquel il notait
-une lourdeur et une vulgarité croissantes, ce qui n'est déjà pas si
-mal pour son temps: «L'affreux _Prophète_, que son auteur croit sans
-doute un progrès, est l'anéantissement de l'art.» En revanche, il ne
-se lassait pas du _Don Juan_ de Mozart, et les œuvres de Glück lui
-inspiraient une admiration sans réserve. A leur sujet, il expose sur
-l'union de la déclamation et de la musique, sur la puissance expressive
-du son combiné avec la parole, des idées éminemment modernes: «Chez
-Viardot, musique de Glück... Le philosophe Chenavard ne disait plus que
-la musique est le dernier des arts. Je lui disais que les paroles de
-ces opéras étaient admirables. Il faut de grandes divisions tranchées;
-ces vers arrangés sur ceux de Racine, et par conséquent défigurés,
-font un effet bien plus puissant avec la musique. Chenavard convenait,
-sans que je l'en priasse, qu'il n'y a rien à comparer à l'émotion que
-donne la musique: elle exprime des nuances incomparables.»Enfin, à
-propos de certains opéras italiens qui alors étaient à la mode, il
-écrit ces lignes, qui sans doute eussent profondément stupéfié ses
-contemporains, s'ils les avaient connues: «Cette musique «mince» ne va
-pas aux temps héroïques. Le dialogue est bien puéril, et cependant,
-quand on l'interrompt pour intercaler un morceau de cette musique, on
-est dans la situation d'un voyageur qui fait une route insipide, mais
-qui voudrait n'arrêter qu'au bout de sa carrière: en un mot, c'est un
-«genre bâtard», bâtard quant au poème par la niaise imitation de mœurs
-qui ne nous touchent pas, bâtard par cette musique d'opéra-comique.»
-
-Delacroix voyagea peu, ou du moins ne séjourna guère dans les pays
-qu'il visita. Si l'on excepte l'excursion au Maroc qui devait avoir
-une influence considérable sur son talent, il ne paraît pas qu'il soit
-demeuré longtemps dans les villes d'art qu'il traversa. Ainsi, à son
-retour du Maroc en 1832, il voit les musées de Séville, mais c'est à
-peine s'il y reste; en tout cas, il ne songe pas à s'y arrêter pour
-copier les maîtres. En 1850, après de longues hésitations, il se décide
-à partir en Belgique: il visite Bruxelles, Anvers, Malines, Coblentz,
-Cologne, puis revient à Bruxelles et de là rentre à Paris. Il ne
-pousse même pas jusqu'en Hollande et paraît impatient de reprendre ses
-travaux. Un séjour qui semble lui avoir été particulièrement agréable
-fut celui qu'il fit à Londres en 1825; mais il était dans les premières
-années de sa carrière de peintre, et n'avait pas encore cet impérieux
-besoin de production ininterrompue qui caractérise l'époque de sa
-maturité. Le pays qu'il regretta toujours de n'avoir pas vu, c'est
-l'Italie. A son ami Soulier qui se trouvait à Florence en 1821, il
-écrivait pour lui dire qu'il enviait son bonheur; mais comme il avait
-renoncé à «courir la chance du prix», et que ses modiques ressources
-ne lui permettaient pas de songer à un aussi long voyage, il se voyait
-contraint d'en détourner sa pensée; plus tard, alors qu'il eût pu
-mettre son projet à exécution, il en fut distrait par ses travaux;
-dans les dernières années de sa vie, l'idée d'un voyage à Venise le
-préoccupa encore: il fit des plans, prit des renseignements, mais
-finalement y renonça. Faut-il regretter, au point de vue de son œuvre,
-qu'il n'ait pas visité l'Italie? Nous ne le pensons pas: sans doute
-il eût gagné à ce voyage une connaissance approfondie des maîtres
-qu'il aimait, que l'on ne peut juger «définitivement» qu'en les voyant
-dans leur pays, dans leur cadre, avec le décor du milieu environnant.
-L'éducation de son esprit en eût été plus complète; son opinion sur
-certains artistes de la Renaissance aurait été modifiée en plusieurs
-points; il n'est pas probable que son œuvre en eût subi le contre-coup.
-La vérité nous paraît être que, semblable à tous les grands inventeurs,
-Delacroix était attaché au sol natal par l'impérieuse nécessité de
-la production; il n'avait pas trop de tout son temps pour exécuter
-les immenses projets qui fourmillaient dans son cerveau; il constate
-quelque part, avec terreur, mais aussi avec une fierté légitime, qu'il
-faudrait dix existences d'artiste pour les mener à bien; et de fait,
-lorsqu'on suit attentivement dans ce Journal la marche de sa pensée,
-lorsqu'on voit ce besoin incessant d'invention, cet amour absorbant du
-travail qui a dompté toute autre passion, on est amené à le rapprocher
-de ces grands maîtres du seizième siècle dont il apparaît, par
-l'énergie créatrice, le descendant incontestable.
-
-Dans les jugements qu'il porte sur les peintres fameux de la
-Renaissance, et bien que ces jugements se ressentent souvent de
-l'incomplète connaissance qu'il en eut, Delacroix est toujours
-conséquent avec les principes d'esthétique exposés plus haut. On
-remarquera que pour certains son opinion se modifia avec l'âge, et
-subit l'influence de son éducation personnelle: la chose est frappante
-en ce qui concerne Michel-Ange et Titien. Les idées de Delacroix sur
-ces deux artistes diffèrent complètement à vingt années de distance,
-suivant que l'on consulte les premiers ou les derniers cahiers du
-Journal; cela tient à ce qu'il ne vit de leur œuvre que des exemplaires
-insuffisants pour les juger «absolument et définitivement»; cela tient
-aussi à ce qu'il ne les visita point dans leur patrie; cela tient
-enfin à ce que les points de vue se modifient avec l'âge, à ce que des
-qualités qui semblent prépondérantes au début d'une carrière prennent
-une importance moindre à l'époque de la maturité, tandis que d'autres
-occupent la première place: on ne saurait expliquer autrement ses
-variations à l'égard de ces deux grands hommes. Pourtant il est une
-chose certaine, c'est que les principes dominateurs de son esthétique
-demeurent le critérium de ses préférences. Nous avons vu à quel point
-il prisait la hardiesse d'invention, la prédominance de l'imagination:
-tel est le secret de son enthousiasme pour Rubens, sur le compte duquel
-il n'a jamais varié. Quelque partie du Journal que l'on examine, que
-l'on se réfère aux premières années, alors qu'il l'étudiait au Louvre,
-et faisait des copies de ses œuvres, à son voyage en Belgique, ou bien
-à la dernière période de sa vie, c'est toujours la même admiration
-et le même motif raisonné d'admiration. Il aime en lui la force,
-la véhémence, l'éclat, l'exubérance, la connaissance approfondie
-des moyens de l'art. Les dernières pages du Journal exaltent la vie
-prodigieuse des compositions de Rubens: «Il vous impose ces prétendus
-défauts qui tiennent à une force qui l'entraîne lui-même et nous
-subjugue, en dépit des préceptes qui sont bons pour tout le monde
-excepté pour lui.»
-
-De même pour Rembrandt, dont il devait pénétrer le génie mystérieux
-mieux qu'aucun peintre de son temps. Il chérissait en lui le sens
-dramatique des choses, l'intuition profonde des âmes, cette étrange
-et douloureuse compréhension de la vie, par laquelle le grand artiste
-nous fait vibrer jusqu'aux profondeurs de notre être. Dans une page
-de l'année 1851, que Delacroix n'eût sans doute pas, à cette époque,
-livrée à la publicité, car il en comprenait la portée révolutionnaire,
-il compare Raphaël et Rembrandt, et confie à son Journal le secret
-de ses préférences: «Peut-être découvrira-t-on que Rembrandt est un
-beaucoup plus grand peintre que Raphaël. J'écris ce blasphème propre
-à faire dresser les cheveux de tous les hommes d'école, sans prendre
-décidément parti; seulement je trouve en moi, à mesure que j'avance
-dans la vie, que la vérité est ce qu'il y a de plus beau et de plus
-rare. Rembrandt n'a pas, si vous voulez, l'élévation de Raphaël.
-Peut-être cette élévation que Raphaël a dans les lignes, Rembrandt
-l'a-t-il dans la mystérieuse conception des sujets, dans la profonde
-naïveté des expressions et des gestes. Bien qu'on puisse préférer cette
-emphase majestueuse de Raphaël qui répond peut-être à la grandeur de
-certains sujets, on pourrait affirmer, sans se faire lapider par les
-hommes de goût, mais j'entends d'un goût véritable et sincère, que le
-grand Hollandais était plus nativement peintre que le studieux élève de
-Pérugin.»
-
-Les maîtres vénitiens furent toujours chers à Delacroix. Ici encore
-il lui manqua de ne pas les avoir vus chez eux, d'autant mieux qu'il
-n'existe pas d'école tenant par des racines plus profondes au milieu
-d'où elle sortit, s'expliquant plus complètement par ce milieu. S'il
-les avait étudiés à Venise, il est probable que ses opinions à leur
-égard eussent été modifiées en certains points. Titien est celui sur
-lequel il insiste le plus volontiers; de tous les Vénitiens il est
-d'ailleurs celui qu'on peut le mieux connaître en dehors de Venise.
-Véronèse eut la plus salutaire et la plus constante influence sur le
-développement de son talent de coloriste. Delacroix allait l'étudier
-au Louvre, ne se lassant pas d'interroger ses œuvres dans lesquelles
-il cherchait à découvrir les secrets de la technique picturale. Le
-nom de Véronèse revient constamment dans le Journal, quand il parle
-de son métier, et c'est en s'appuyant sur ses exemples qu'il présente
-une défense en règle de la couleur; en réalité, c'est sa propre cause
-qu'il soutient; pour en bien comprendre l'importance, il faut se
-rappeler les attaques qu'il avait eu à supporter, la prépondérance que
-l'école d'Ingres attribuait au dessin, les reproches que vingt années
-durant on avait adressés à Delacroix de méconnaître le rôle de la
-ligne et d'avoir uniquement recours au moyen «matériel» de la couleur.
-Il s'insurge contre cette prétendue matérialité, et il est au moins
-curieux de le voir, alors qu'il l'avait surabondamment prouvé par les
-multiples exemples de ses œuvres personnelles, s'efforçant d'établir
-par le raisonnement, en 1857, que la couleur est tout aussi idéale que
-le dessin. Mais il est un autre peintre que Delacroix n'a jamais connu,
-parce qu'en dehors du Palais-Ducal et des églises de Venise on ne
-saurait avoir la moindre idée de son génie: c'est Tintoret. J'imagine
-que si dans les dernières années de sa vie, alors que les magnifiques
-compositions décoratives de la galerie d'Apollon, de l'Hôtel de
-ville, du Palais-Bourbon avaient solidement établi sa gloire, et lui
-avaient prouvé à lui-même ce dont il était capable, j'imagine que s'il
-avait mis à exécution son projet de voir Venise, il eût ressenti, au
-Palais-Ducal et à la Scuola de San Rocco, une des plus grandes émotions
-comme un des plus vifs bonheurs qu'il puisse être donné à un artiste
-de goûter, en découvrant chez un maître d'autrefois un génie frère du
-sien, et en retrouvant dans l'œuvre de peinture la plus sublime qui
-jamais ait été conçue un tempérament et des tendances identiques aux
-siennes. Devant ce prodigieux poème en peinture qui raconte depuis ses
-origines jusqu'à son aboutissement final la divine légende de Jésus,
-en face de cette surabondance de vie et d'invention, Delacroix aurait
-trouvé la confirmation d'une de ses plus chères idées: la supériorité
-de l'art décoratif, comme aussi l'exemplaire le plus tranché de la
-qualité qu'il admirait par-dessus tout: la puissance imaginative.
-
-Nous arrivons au point le plus délicat du Journal, à celui sur
-lequel la curiosité du lecteur se porte toujours avidement dans des
-publications de cet ordre: les jugements sur les contemporains. Ils le
-savent bien et connaissent le parti qu'on en peut tirer, les écrivains
-qui, se souciant uniquement de bruit et de réclame, exploitent avec
-opiniâtreté cette tendance. Nous en avons eu des exemples fameux,
-récemment encore dans la publication d'un journal où il resterait sans
-doute assez peu de chose, si l'on en retranchait ce qui n'y devrait
-pas être. Dans l'œuvre qui nous occupe, disons-le bien haut pour
-la plus grande gloire de son auteur, il ne saurait être question de
-préoccupations semblables. Ceux qui y chercheraient, sur les hommes
-célèbres de son temps, des révélations intimes dictées à Delacroix
-par un parti pris de dénigrement, risqueraient fort d'être déçus.
-Non que l'artiste ait été dépourvu de cette lucidité d'analyse, de
-cette pénétration critique qui perce à jour les faiblesses communes à
-tous les hommes éminents; non qu'il se soit jamais départi de cette
-indépendance sans laquelle il n'est pas d'esprit supérieur. Nous
-l'avons déjà dit, et nous ne pouvons assez le répéter, l'intérêt de ces
-notes journalières est dans leur sincérité; on y découvre certaines
-faces de l'esprit du maître, certaines préférences et certaines
-antipathies qui sans elles seraient demeurées inconnues; il s'y trouve
-donc des jugements sévères, mordants quelquefois, mettant à nu les
-parties faibles d'un talent ou d'un caractère; mais la raison comme
-le bon goût s'y manifestent toujours et viennent atténuer ce que la
-passion exclusive pourrait avoir de trop ardent.
-
-Presque tous les artistes célèbres de l'époque sont jugés dans le
-Journal de Delacroix. Nommons, pour n'en citer que quelques-uns,
-Charlet, Géricault, Gros, Girodet, Ingres, Delaroche, Flandrin,
-Couture, Corot, Rousseau, Chenavard, Meissonier, Gudin, Courbet,
-Millet, Decamps. Lorsque Delacroix est en présence d'un tempérament de
-peintre directement hostile au sien, on s'en aperçoit dès l'abord, car
-il ne cache pas son impression: Delaroche, par exemple. Il ne pouvait
-supporter ni sa méthode de composition, ni sa couleur, faite, comme
-disait Th. Gautier, «avec de l'encre et du cirage». Il se montre à son
-égard d'une sévérité extrême et compare ses tableaux «à la patiente
-récréation d'un amateur qui n'a aucune exécution comme peintre». De
-même pour Flandrin, dont il ne pouvait goûter, on le conçoit, la
-manière sèche et guindée, le parti pris d'affectation, le style froid
-et voulu. Delacroix aimait trop la vie, la spontanéité, tout cet
-ensemble de qualités originales dont nous l'avons vu faire l'éloge,
-pour être indulgent à cet art raide et maniéré. Le nom d'Ingres, est-il
-besoin de le dire? revient constamment sous sa plume: il suit ses
-expositions, note au retour l'impression reçue, tâche de se procurer,
-par tous les moyens possibles, des esquisses ou des dessins de son
-rival, les copie ou les calque, car il entend pénétrer ses secrets et
-ne le juger qu'en connaissance de cause. Néanmoins il semble à son
-égard d'une rigueur excessive, que certains trouveront assez voisine
-de l'injustice; il insiste avec complaisance sur ses défauts, ferme
-volontairement les yeux sur des qualités incontestables, que lui-même
-ne pouvait contester; il s'obstine à ne pas les voir et contre lui
-seul peut-être laisse percer une animosité manifeste. Cette animosité
-trouve sa cause, sinon son excuse, dans une parfaite réciprocité, et
-si l'on réfléchit à la violence, à l'âpreté des critiques qui furent
-dirigées contre ses œuvres au nom des théories artistiques chères à son
-illustre adversaire, on comprend qu'il ait été aveuglé sur sa réelle
-valeur, on comprend surtout qu'il ne faut pas demander à la générosité
-humaine plus qu'elle ne peut donner! L'impartialité de Delacroix est
-entière quand il juge des artistes dont les théories allaient contre
-les siennes, mais dans l'œuvre desquels il découvre un véritable
-talent: Courbet entre autres. Nous savons son opinion sur le réalisme,
-qu'il appelait: «l'antipode de l'art.» En visitant une des expositions
-de Courbet, il note la vulgarité de ses sujets, mais s'arrête étonné
-devant la vigueur de sa facture. Il rencontre Couture, constate sans en
-être surpris «qu'il ne voit et n'analyse comme tous les autres que des
-qualités d'exécution». Dans ce domaine restreint, Delacroix reconnaît
-son talent et fait du même coup le procès de tous les «gens de métier».
-Avec Millet, il s'entretient de Michel-Ange et de la Bible, plaisir
-qu'il goûte assez rarement avec les peintres, si l'on en croit son
-Journal; il remarque ses œuvres à une époque où elles étaient méconnues
-de tous, non sans lui reprocher la prétention affectée, la tournure
-ambitieuse de ses paysans. Quant à Corot, il salue en lui un véritable
-artiste. Les observations présentées plus haut sur le paysage, sur
-la manière dont il le comprenait, sur l'idéalisation qu'il y jugeait
-indispensable, suffisent pour expliquer son admiration à l'endroit de
-ce maître unique.
-
-Pour en revenir au romantisme, il est au moins piquant de connaître
-son jugement sur les chefs incontestés d'un mouvement artistique
-auquel l'opinion publique le rattachait obstinément, car ce jugement
-est singulièrement significatif, s'il n'est pas équitable. Mais en
-fait, peut-on parler ici de justice ou d'injustice, quand il ne doit
-s'agir que de la manifestation d'une personnalité très tranchée et
-d'opinions cadrant avec cette personnalité? Il n'aimait pas le génie de
-Victor Hugo, qu'il trouvait incorrect. L'extraordinaire puissance de
-verbe du poète ne lui faisait pas pardonner son exubérance; entre eux
-d'ailleurs il y eut complète réciprocité d'antipathie: Victor Hugo ne
-comprit jamais le genre de beauté propre aux conceptions de Delacroix.
-La cause n'en est-elle pas que l'un fut toujours un grand poète en
-peinture, tandis que l'autre demeure le plus vigoureux peintre, le plus
-hardi sculpteur que nous avons en poésie? Les hardiesses de Berlioz
-dans le domaine symphonique lui furent également insupportables; on
-ne manquera pas de dire qu'il en faut chercher la raison dans une
-éducation musicale exclusivement italienne; nous ne le pensons pas,
-et s'il ne suffit point, pour établir le contraire, de rappeler le
-passage de cette étude dans lequel nous notions ses préférences et ses
-antipathies musicales, nous ajouterons que son admiration fut sans
-réserve à l'égard d'un compositeur tout aussi original que Berlioz,
-d un génie tout aussi inventif, quoique dans un genre différent:
-Chopin. On trouvera dans ses jugements sur les autres contemporains:
-Lamartine, G. Sand, Dumas, Th. Gautier, et tant d'autres moins
-célèbres, l'affirmation de ses goûts esthétiques: nous ne pouvons nous
-étendre sur ce sujet; contentons-nous de rappeler, pour conclure, cette
-idée précédemment émise, à savoir que Delacroix s'y manifeste comme un
-esprit d'allure plutôt classique.
-
-En somme, et si l'on tente de résumer l'impression maîtresse qui
-se dégage de cette étude, si l'on s'efforce d'embrasser d'une vue
-d'ensemble les éléments fragmentaires de cette grande intelligence,
-telle qu'elle apparaît dans l'œuvre offerte au public, on doit penser
-que, loin d'être nuisible à la gloire de l'artiste, comme si souvent il
-arrive, une telle œuvre ne saurait que lui profiter, en éclairant d'une
-lumière complète les traits saillants de son génie. L'homme s'y révèle
-ce que lui-même ambitionnait d'être: discret dans ses allures, réservé
-dans ses rapports, subordonnant sa conduite à des principes de sage
-prudence que sa nature ne lui eût pas inspirés, mais dont l'expérience
-de la vie lui avait démontré la nécessité, et dans lesquels les envieux
-seuls ont pu voir un indice de sécheresse d'âme. Le penseur s'y montre
-avec la complexité de ses tendances, l'universalité de ses vues, son
-admirable aptitude à tout comprendre et à tout goûter de ce qui touche
-au domaine de l'esprit. L'artiste enfin, si grand qu'il nous soit déjà
-connu, en sort plus grand encore. En le suivant depuis l'origine de sa
-carrière jusqu'à sa mort, nous le voyons chérissant son art d'un amour
-fanatique, obéissant au seul mobile d'une destinée glorieuse, incapable
-de ces compromissions, fréquentes même chez les hommes de talent, et
-qui marquent leurs œuvres d'une tare souvent irrémédiable! Sans doute
-il eut des faiblesses: les plus illustres n'en sont pas exempts; mais
-elles n'étaient pas de nature à influer sur son génie et sur son œuvre:
-il ne fut pas insensible aux honneurs, et, quand il les ambitionna, dut
-se soumettre à des démarches quelque peu gênantes vis-à-vis de peintres
-dont il ne pouvait apprécier le talent. Qu'importe, après tout? Ce
-sont là bien petites choses quand il s'agit d'un si éminent esprit. Il
-demeurera l'un de nos plus glorieux artistes, à n'en pas douter le plus
-grand peintre de ce siècle, disons mieux, un des plus grands peintres
-qui aient jamais paru, un de ces anneaux imbrisables qui constituent la
-chaîne immortelle de l'Art!
-
-Paul FLAT.
-
-
-
-
-JOURNAL DE EUGÈNE DELACROIX
-
-
-
-
-1822
-
-
-_Louroux, mardi_ 3 _septembre_ 1822 [1].--Je mets à exécution le projet
-formé tant de fois d'écrire un journal. Ce que je désire le plus
-vivement, c'est de ne pas perdre de vue que je l'écris pour moi seul.
-Je serai donc vrai, je l'espère; j'en deviendrai meilleur. Ce papier me
-reprochera mes variations. Je le commence dans d'heureuses dispositions.
-
-Je suis chez mon frère; il est neuf heures ou dix heures du soir qui
-viennent de sonner à l'horloge du Louroux. Je me suis assis cinq
-minutes au clair de lune, sur le petit banc qui est devant ma porte,
-pour tâcher de me recueillir; mais quoique je sois heureux aujourd'hui,
-je ne retrouve pas les sensations d'hier soir... C'était pleine lune.
-Assis sur le banc qui est contre la maison de mon frère, j'ai goûté
-des heures délicieuses. Après avoir été reconduire des voisins qui
-avaient dîné et fait le tour de l'étang, nous rentrâmes. Il lisait les
-journaux, moi je pris quelques traits des Michel-Ange que j'ai apportés
-avec moi: la vue de ce grand dessin m'a profondément ému et m'a disposé
-à de favorables émotions. La lune, s'étant levée toute grande et rousse
-dans un ciel pur, s'éleva peu à peu entre les arbres. Au milieu de ma
-rêverie et pendant que mon frère me parlait d'amour, j'entendis de
-loin la voix de Lisette[2]. Elle a un son qui fait palpiter mon cœur;
-sa voix est plus puissante que tous autres charmes de sa personne,
-car elle n'est point véritablement jolie; mais elle a un grain de ce
-que Raphaël sentait si bien; ses bras purs comme du bronze et d'une
-forme en même temps délicate et robuste. Cette figure, qui n'est
-véritablement pas jolie, prend pourtant une finesse, mélange enchanteur
-de volupté et d'honnêteté... de fille..., comme il y a deux ou trois
-jours, quand elle vint, que nous étions à table au dessert: c'était
-dimanche. Quoique je ne l'aime pas dans ses atours qui la serrent trop,
-elle me plut vivement ce jour-là, surtout pour ce sourire divin dont
-je viens de parler, à propos de certaines paroles graveleuses qui la
-chatouillèrent et firent baisser de côté ses yeux qui trahissaient de
-l'émotion; il y en avait certes dans sa personne et dans sa voix; car,
-en répondant des choses indifférentes, elle (sa voix) était un peu
-altérée et elle ne me regardait jamais. Sa gorge aussi se soulevait
-sous le mouchoir. Je crois que c'est ce soir-là que je l'ai embrassée
-dans le couloir noir de la maison, en rentrant par le bourg dans le
-jardin; les autres étaient passés devant, j'étais resté derrière, avec
-elle. Elle me dit toujours de finir, et cela tout bas et doucement;
-mais tout cela est peu de chose. Qu'importe? Son souvenir, qui ne me
-poursuivra point comme une passion, sera une fleur agréable sur ma
-route et dans ma mémoire. Elle a un son de voix qui ressemble à celui
-d'Élisabeth, dont le souvenir commence à s'effacer.
-
---J'ai reçu dimanche une lettre de Félix [3], dans laquelle il
-m'annonce que mon tableau a été mis au Luxembourg [4]. Aujourd'hui
-mardi, j'en suis encore fort occupé; j'avoue que cela me fait un grand
-bien et que cette idée, quand elle me revient, colore bien agréablement
-mes journées. C'est l'idée dominante du moment et qui a activé le désir
-de retourner à Paris, où je ne trouverai probablement que de l'envie
-déguisée, de la satiété bientôt de ce qui fait mon triomphe à présent,
-mais point une Lisette comme celle d'ici, ni la paix et le clair de
-lune que j'y respire.
-
-Pour en revenir à mes plaisirs d'hier lundi soir, je n'ai pu résister
-à consacrer le souvenir de cette douce soirée par un dessin, que j'ai
-fait dans mon album, de la simple vue que j'avais, du banc où je me
-suis si bien trouvé. J'espère remonter le plus que je pourrai à mes
-idées et à mes jouissances intérieures..., mais au nom de Dieu, que je
-continue!--Me rappeler les idées que j'ai eues sur ce que je veux faire
-à Paris en arrivant pour m'occuper, et sur les idées qui me sont venues
-pour des sujets de tableaux.
-
---Faire mon _Tasse en prison_[5] grand comme nature.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 5 _septembre._--J'ai été à la chasse avec mon frère par une
-chaleur étouffante; j'ai tué une caille, en me retournant, d'une
-manière qui m'a attiré les éloges du frère. Ce fut, au reste, la seule
-pièce de la chasse, quoique j'aie tiré trois coups sur des lapins [6].
-
-Le soir on allait au-devant de Mlle Lisette, qui est venue raccommoder
-mes chemises. S'étant trouvée un peu en arrière, je l'ai embrassée;
-elle s'est débattue de manière à me faire peine, parce que j'ai vu
-résistance de son cœur. A une deuxième reprise, je l'ai retrouvée. Elle
-s'est nettement défaite de moi, en me disant que _si elle le voulait_,
-elle me le dirait tout de même. Je l'ai repoussée avec une humeur
-douloureuse et j'ai fait un tour ou deux dans l'allée, devant la lune
-qui se levait. Je la retrouve encore: elle allait prendre de l'eau pour
-le souper; j'eus envie de bouder et de n'y pas retourner; cependant
-je cédai encore... «Vous ne m'aimez donc pas?--Non!--En aimez-vous
-un autre?--Je n'aime personne», réponse ridicule, qui voulait dire
-_assez._ Cette fois j'ai laissé tomber avec colère cette main que
-j'avais prise et j'ai tourné le dos, blessé et chagrin. Sa voix a
-laissé expirer un rire qui n'était pas un rire. C'était un reste de sa
-protestation faite, à demi sérieuse. Mais que ce qu'il y a d'odieux lui
-en reste! Je suis retourné à mon allée et rentré en affectant de ne la
-point regarder.
-
-Je désire vivement n'y plus penser. Quoique je n'en sois pas amoureux,
-je suis indigné et désire plutôt qu'elle en ait des regrets. Dans ce
-moment où j'écris, je voudrais exprimer mon dépit. Je me proposais
-auparavant de l'aller voir laver demain. Céderai-je à mon désir? Mais
-dès lors, tout n'est donc pas fini, et je serais assez lâche pour
-revenir? J'espère et désire que non.
-
---Causé tard avec mon frère.
-
-L'anecdote du capitaine de vaisseau Roquebert qui se fait clouer
-sur une planche et jeter à la mer, bras et jambes emportés: sujet à
-transmettre et beau nom à sauver de l'oubli.
-
-Quand les Turcs trouvent les blessés sur le champ de bataille ou même
-les prisonniers, ils leur disent: «Nay bos» (N'ayez pas peur), et leur
-donnant par le visage un coup de la poignée de leur sabre qui leur fait
-baisser la tête, ils la leur font voler.
-
---Peu de chose remarquable, hier 4... C'était avant-hier l'anniversaire
-de la mort de ma bien-aimée mère... [7]. C'est le jour où j'ai commencé
-mon journal. Que son ombre soit présente, quand je l'écrirai, et que
-rien ne l'y fasse rougir de son fils!
-
---J'ai écrit ce soir à Philarète [8].
-
---Cette idée ne s'était jamais présentée à moi comme hier, et elle
-m'a été suggérée par mon frère: nous venions de tuer un lièvre et, la
-fatigue disparue, nous en prîmes occasion d'admirer combien le moral
-a d'influence sur le physique. Je citais le trait de l'Athénien qui
-expira en apprenant la victoire de Platée (je crois), des soldats
-français à Malplaquet, et mille autres! C'est d'un grand poids en
-faveur de l'élévation de l'âme humaine, et je ne vois pas ce qu'on peut
-y répondre. Quelle exaltation les trompettes et surtout les tambours
-battant la charge!
-
- * * * * *
-
-7 _septembre._--J'ai lu dans le jardin des passages de _Corinne_[9]
-sur la musique italienne qui m'ont fait plaisir; elle décrit aussi le
-_Miserere_ du vendredi saint:
-
-«Les Italiens, depuis des siècles, aiment la musique avec transport.
-Le Dante dans le poème du _Purgatoire_ rencontre un des meilleurs
-chanteurs de son temps; il lui demande un de ses airs délicieux, et les
-âmes ravies s'oublient en l'écoutant jusqu'à ce que leur gardien le
-rappelle» (sujet admirable de tableau)..........
-
-«La gaieté même que la musique bouffe sait si bien exciter n'est point
-une gaieté vulgaire qui ne dit rien à l'imagination; au fond de la joie
-qu'elle donne, il y a des sensations poétiques, une agréable rêverie
-que les plaisanteries parlées ne sauraient jamais inspirer. La musique
-est un plaisir si passager, on le sent tellement s'échapper à mesure
-qu'on l'éprouve, qu'une impression mélancolique se mêle à la gaieté
-qu'elle cause. Mais aussi quand elle exprime la douleur, elle fait
-encore naître un sentiment doux, le cœur bat plus vite en l'écoutant;
-la satisfaction que cause la régularité de la mesure, en rappelant la
-brièveté du temps, donne le besoin d'en jouir.»
-
- * * * * *
-
-12 _septembre._--L'oncle Riesener et son fils [10], avec Henri Hugues
-[11], sont venus nous surprendre ici, et je passe des journées
-amusantes. J'ai été ému d'un grand plaisir, quand, nous trouvant à
-dîner chez le curé voisin, on est venu nous annoncer qu'ils étaient là.
-
-J'ai pris ces jours-ci la résolution d'aller chez M. Gros [12], et
-cette idée m'occupe bien fortement et agréablement.
-
---Nous avons parlé ce soir de mon digne père... [13].
-
-Me rappeler plus en détail les différents traits de sa vie: mon père en
-Hollande, surpris dans un dîner avec les directeurs par les conjurés
-excités par le gouvernement lui-même; il harangue les soldats ivres et
-brutaux, sans la moindre émotion. Un d'eux le met en joue, et le coup
-est détourné par mon frère. Il leur parlait en français, à ces brutaux
-de Hollandais. Le général français, de connivence avec les insurgés,
-veut lui donner une escorte; il répond qu'il refuse l'escorte des
-traîtres.
-
-L'opération [14]--faisant déjeuner auparavant ses amis et les
-médecins, donnant l'ouvrage à ses ouvriers. L'opération se fit en cinq
-temps. Il dit, après le quatrième: «Mes amis, voilà quatre actes, que
-le cinquième n'en fasse pas une tragédie.»
-
-Je veux, l'année prochaine, en revenant, copier ici le portrait de mon
-père.
-
---Un homme célèbre dit à un fanfaron jeune et impertinent, qui se
-vantait de n'avoir jamais eu peur de rien: «Monsieur, vous n'avez donc
-jamais mouché «la chandelle avec vos doigts!»
-
---Pense à affermir tes principes.--Pense à ton père et surmonte ta
-légèreté naturelle; ne sois pas complaisant avec les gens à conscience
-souple.
-
- * * * * *
-
-13 _septembre._--Voilà la lettre que j'écris à ma sœur [15] la veille
-au soir de mon départ du Louroux:
-
-«J'ai tardé jusque ce jour à te répondre, parce que je comptais
-t'aller voir. Maintenant que je vais retourner à Paris pour des
-choses importantes qui regardent ma peinture, je te transmets des
-renseignements donnés par Félix. Comment que tu interprètes ma
-conduite, sois persuadée que mes sentiments n'ont point changé;
-j'espère te le prouver, quand je te verrai. Je veux seulement que
-notre amitié soit de plus fondée à l'avenir sur l'intelligence claire
-de nos droits respectifs... Je vais donc très incessamment retourner
-à Paris, où je te retrouverai à la fin de ce mois, si tu ne changes
-pas d'avis. J'ai été bien peiné de voir que tu n'aies pas cru devoir
-répondre à la lettre que mon frère t'avait écrite, en même temps que
-moi. J'en avais espéré un retour et une réconciliation, qui aurait fait
-mon plus grand bonheur. Adieu, etc.»
-
---J'ai reçu ce soir une lettre de Piron [16] et de Pierret [17]: j'ai
-pris subitement le parti de retourner à Paris. Il me semble, en partant
-ainsi sans avoir le temps de me reconnaître, que je ne goûterai pas
-assez d'avance le plaisir de revoir mes bons amis. Pierret, dans sa
-lettre, me parle de ce que Félix m'avait touché dans sa dernière. Je
-me trouve calmé sur tous ces articles, et je m'abandonne un peu à ce
-que m'amèneront les circonstances. Je ne puis décidément renoncer à ma
-sœur, surtout lorsqu'elle est abandonnée et malheureuse; je pense que
-je n'aurai rien de mieux à faire que de confier ma position à Félix et
-de le prier de m'indiquer un homme de loi, honnête avant tout, pour
-avoir l'œil à mes affaires et à celles de mon frère.
-
---Je pars emportant des impressions pénibles sur la situation de mon
-frère [18]. Je suis libre et jeune, moi; lui si franc et loyal, et
-que le caractère dont il est revêtu devait placer au premier rang des
-hommes estimables, vit entouré de brutaux et de canailles... Cette
-femme a bon cœur, mais est-ce là seulement ce qu'il devait espérer
-pour donner la paix à la fin de sa carrière agitée? Henri Hugues m'a
-présenté sa position d'une manière que j'avais toujours sentie ainsi,
-mais dont le sentiment s'était émoussé par l'habitude; je n'ose prévoir
-qu'avec déchirement l'avenir qui l'attend... Quelle triste chose que de
-ne pouvoir avouer sa compagne en présence des gens bien nés, ou d'être
-réduit à se faire de ce malheur une arme à braver ce qu'il arrive à
-nommer des préjugés!... Il y a eu avant-hier une espèce de bal précédé
-d'un dîner qui a mis en lumière à mes yeux tout le désagrément de sa
-position.
-
-Ce matin l'oncle Riesener et son fils Henry sont partis. Cette
-séparation, qui doit cependant être courte, m'a été pénible. Je me suis
-attaché à Henry. Il est quelque peu ricaneur, d'une façon qui le fait
-juger peu favorablement au premier abord, mais c'est un honnête homme.
-Hier soir, cette veille de séparation, qui devait être sensible surtout
-à mon frère, nous avons dîné tard et avec expansion. Avant-hier, jour
-de ce dîner, je me suis raccommodé avec Lisette et ai dansé avec elle
-assez avant dans la nuit, me trouvant avec la femme de Charles, Lisette
-et Henry: j'ai éprouvé de fâcheuses impressions. J'ai du respect pour
-les femmes; je ne pourrais dire à des femmes des choses tout à fait
-obscènes. Quelque idée que j'aie de leur avachissement, je me fais
-rougir moi-même, quand je blesse cette pudeur dont le dehors au moins
-ne devrait pas les abandonner. Je crois, mon pauvre réservé, que ce
-n'est pas la bonne route pour réussir auprès d'elles...
-
- * * * * *
-
-_Paris, mardi_ 24 _septembre._--Je suis arrivé hier dimanche matin.
-J'ai fait un voyage désagréable sur la banquette et sur l'impériale par
-un froid désagréable et une pluie battante. Je ne sais pourquoi le
-plaisir que je me promettais à revoir Paris s'affaiblissait à mesure
-que j'approchais. J'ai embrassé Pierret, et je me suis trouvé triste:
-les nouvelles du jour en sont la cause. J'ai été dans la journée
-voir mon tableau au Luxembourg et suis revenu dîner chez mon ami. Le
-lendemain, j'ai vu Édouard [19] avec bien du plaisir; il m'a appris
-qu'il cherchait avec ardeur d'après Rubens. J'en suis enchanté. Il lui
-manquait surtout de la couleur, et je me suis réjouis de ces études qui
-le conduiront à un vrai talent et à des succès que je désire si fort
-lui voir obtenir. Il n'a rien obtenu au Salon: c'est pitoyable! Nous
-nous sommes promis de nous voir cet hiver.
-
-Sortant de chez lui, j'ai rencontré Champion [20], je l'ai revu avec
-un vrai plaisir; puis j'ai revu Félix; nous nous sommes embrassés bien
-tendrement.
-
-Le soir au concours de l'académie.
-
---J'ai fait mes adieux à mon frère, le vendredi à deux heures environ,
-près du bourg de Louans. J'étais très ému, il l'était aussi. J'ai plus
-d'une fois tourné la tête; je me suis assis plus loin sur des bruyères,
-l'âme remplie de sentiments divers. J'ai passé une soirée assez
-ennuyeuse à Sorigny, en attendant la diligence, qui n'a passé que fort
-tard.
-
- * * * * *
-
-_Paris_, 5 _octobre._--Bonne journée. J'ai passé la journée avec mon
-bon ami Édouard.
-
-Je lui ai expliqué mes idées sur le modelé: elles lui ont fait plaisir.
-
-Je lui ai montré des croquis de Soulier [21].
-
-J'avais été le matin avec Fedel [22] voir mon oncle Riesener, qui m'a
-invité à dîner lundi prochain avec la famille. Je m'en promets du
-plaisir.
-
-Nous avons été tous trois et Rouget [23], que nous avons pris chez lui,
-voir d'abord les prix exposés. Le torse et le tableau de Debay [24],
-élève de Gros, élève couronné, m'ont dégoûté de l'école de son maître,
-et hier encore j'en avais envie!...
-
-Mon oncle a paru touché et charmé de mon tableau. Ils me conseillent
-d'aller seul, et je m'en sens aujourd'hui une grande envie.
-
-Chose unique, qui m'a tracassé toute la journée, c'est que je pensais
-toujours à l'habit que j'ai essayé le matin et qui allait mal; je
-regardais tous les habits dans les rues. Je suis entré avec Fedel à la
-séance de l'Institut, où l'on a couronné les prix. Je suis revenu en
-hâte dîner et ai retrouvé Édouard.
-
---J'aime beaucoup Fedel. Je regrette qu'il ne travaille pas plus
-activement.
-
---Mon oncle m'a proposé de me mener chez M. Gérard, faire une aquarelle
-d'après le _Paysage d'hiver_, d'Ostade, et le _Peintre dans son
-atelier_, de je ne sais qui, et quelques autres petits Flamands encore.
-
---Voir à la poste pour étudier les chevaux.
-
---_Le roi Balthazar, fils de Nabuchodonosor, profane dans un grand
-festin les vases sacrés enlevés à Jérusalem par son père..._ Au milieu
-de ce festin sacrilège, parut une main qui écrivit en caractères
-mystérieux et inintelligibles l'arrêt de ce prince, qui lui fut
-expliqué par le prophète Daniel [25].
-
---_Gédéon défait les Madianites_ en faisant prendre à trois cents de
-ses soldats des trompettes et des lampes renfermées dans des vases de
-terre. Il entre la nuit au milieu de leur camp et donne lui-même le
-signal avec une trompette; ses soldats firent retentir le son de leurs
-trompettes dans tout le camp des Madianites qu'ils entouraient. En même
-temps ils brisèrent les vases de terre qu'ils avaient dans l'autre
-main et ils élevèrent la lampe qu'ils y avaient cachée. À cet éclat
-et à leurs acclamations, les Madianites furent saisis d'épouvante et,
-tournant leurs épées contre eux-mêmes, s'entre-tuèrent.
-
---_Pharaon fait jeter dans le Nil les enfants mâles des Hébreux._
-
---_Booz amène Ruth_, qui glanait auprès des moissonneurs qui se
-reposaient et prenaient leur repas.
-
---_Une jeune Canadienne traversant le désert avec son époux est prise
-par les douleurs de l'enfantement_ et accouche; le père prend dans ses
-bras le nouveau-né [26].
-
---_Le comte d'Egmont conduit au supplice._ Tout ce peuple qui l'aime
-se tait par peur. Le duc d'Albe, avec sa tête longue et sèche, peut
-être là. L'échafaud de loin tendu de noir et les cloches en branle.
-
---_Alqernon Sidney condamné à mort._
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 8 _octobre._-Édouard me dit qu'il avait trouvé dans la même
-maison deux ateliers qui pourraient nous convenir [27]. J'ai passé ma
-journée dans les plus tristes quartiers du monde. J'étais tout trempé
-de mélancolie.
-
-J'ai vu Pierret le soir et j'ai pu apprécier plus à mon aise les
-charmes de sa jolie bonne.
-
-J'ai dîné, hier 7, chez mon oncle Riesener avec l'oncle Pascot [28], la
-tante, Hugues, etc. Bonne journée.
-
-Le dimanche 6, travaillé chez Champion, où je me congelais. Allé
-avec lui dîner à Neuilly. Bonne partie, dont je conserverai agréable
-souvenir. Champion est bon, malgré ses travers; il a bon cœur, et je
-désire vivement le voir sortir de son bourbier.
-
-Jeudi dernier, j'avais vu _Tancrède_[29] pour la troisième fois. J'y
-ai éprouvé bien du plaisir. Mes douces impressions ont été gâtées par
-une lettre de mon frère, que j'ai trouvée à mon arrivée. Le souvenir
-m'en contrarie à tel point que je ne veux pas me rappeler ce que j'ai
-éprouvé, ni étendre ici ce qu'il m'a dit.
-
---Il ne faut pas croire que parce qu'une chose avait été rebutée par
-moi dans un temps, je doive la rejeter aujourd'hui qu'elle se présente.
-Tel livre où on n'avait rien trouvé d'utile, lu avec les yeux d'une
-expérience plus avancée, portera leçon.
-
-J'ai porté ou plutôt mon énergie s'est portée d'un autre côté; je serai
-la trompette de ceux qui feront de grandes choses.
-
-Il y a en moi quelque chose qui souvent est plus fort que mon corps,
-souvent est ragaillardi par lui. Il y a des gens chez qui l'influence
-de l'intérieur est presque nulle. Je la trouve chez moi plus énergique
-que l'autre. Sans elle, je succomberais..., mais elle me consumera
-(c'est de l'imagination sans doute que je parle, qui me maîtrise et me
-mène).
-
-Quand tu as découvert une faiblesse en toi, au lieu de la dissimuler,
-abrège ton rôle et tes ambages, corrige-toi. Si l'âme n'avait à
-combattre que le corps! mais elle a aussi de malins penchants, et il
-faudrait qu'une partie, la plus mince, mais la plus divine, combattît
-sans relâche. Les passions corporelles sont toutes viles. Celles de
-l'âme qui sont viles sont les vrais cancers: envie, etc.; la lâcheté
-est si vile, qu'elle doit participer des deux.
-
-Quand j'ai fait un beau tableau, je n'ai point écrit une pensée...
-C'est ce qu'ils disent!... Qu'ils sont simples! Ils ôtent à la
-peinture tous ses avantages. L'écrivain dit presque tout pour être
-compris. Dans la peinture, il s'établit comme un point mystérieux entre
-l'âme des personnages et celle du spectateur. Il voit des figures de
-la nature extérieure, mais il pense intérieurement de la vraie pensée
-qui est commune à tous les hommes, à laquelle quelques-uns donnent
-un corps en l'écrivant, mais en altérant son essence déliée; aussi
-les esprits grossiers sont plus émus des écrivains que des musiciens
-et des peintres. L'art du peintre est d'autant plus intime au cœur
-de l'homme qu'il paraît plus matériel, car chez lui, comme dans la
-nature extérieure, la part est faite franchement à ce qui est fini et
-à ce qui est infini, c'est-à-dire à ce que l'âme trouve qui la remue
-intérieurement dans les objets qui ne frappent que les sens.
-
- * * * * *
-
-_Paris,_ 12 _octobre._--Je rentre des _Nozze_[30] tout plein de divines
-impressions.
-
---J'ai vu M. H*** ce matin; je suis toujours troublé comme
-un faible enfant. Quelle mobilité que celle de mon esprit! Un instant,
-une idée dérange tout, renverse et retourne les résolutions les plus
-avancées... Par un sentiment intérieur de bonne foi, je ne voudrais pas
-paraître mieux que je ne suis, mais à quoi bon? Chaque homme s'inquiète
-bien plus de la moindre de ses misères que des plus insignes calamités
-d'une nation tout entière.
-
---Ne fais que juste ce qu'il faudra.--Tu t'es trompé: ton imagination
-t'a trompé.
-
---Cette musique m'inspire souvent de grandes pensées. Je sens un grand
-désir de faire, quand je l'entends; ce qui me manque, je crains, c'est
-la patience. Je serais un tout autre homme, si j'avais dans le travail
-la tenue de certains que je connais; je suis trop pressé de produire un
-résultat.
-
---Nous avons dîné ensemble, Charles et Piron; puis aux Italiens. Comme
-toutes ces femmes m'agitent délicieusement! Ces grâces, ces tournures,
-toutes ces divines choses que je vois et que je ne posséderai jamais me
-remplissent de chagrin et de plaisir à la fois [31].
-
---Je voudrais bien refaire du piano et du violon.
-
---J'ai repensé aujourd'hui avec complaisance à la dame des Italiens.
-
-_Même soir, une heure et demie de la nuit._--Je viens de voir au milieu
-de nuages noirs et d'un vent orageux briller un moment Orion dans le
-ciel. J'ai d'abord pensé à ma vanité, en comparaison de ces mondes
-suspendus; ensuite j'ai pensé à la justice, à l'amitié, aux sentiments
-divins gravés au cœur de l'homme, et je n'ai plus trouvé de grand dans
-l'univers que lui et son auteur. Cette idée me frappe. Peut-il ne pas
-exister? Quoi! le hasard, en combinant les éléments, en aurait fait
-jaillir les vertus, reflets d'une grandeur inconnue! Si le hasard eût
-fait l'univers, qu'est-ce que signifieraient _conscience, remords_ et
-_dévouement?_ Oh! si tu peux croire, de toutes les forces de ton être,
-à ce Dieu qui a inventé le devoir, tes irrésolutions seront fixées.
-Car, avoue que c'est toujours cette vie, la crainte pour elle ou pour
-son aise, qui trouble tes jours rapides, qui couleraient dans la paix,
-si tu voyais au bout le sein de ton divin Père pour te recevoir!
-
-Il faut quitter cela et se coucher: mais j'ai rêvé avec grand plaisir...
-
---J'ai entrevu un progrès dans mon étude de chevaux.
-
- * * * * *
-
-_Mardi,_ 22 _octobre._--J'ai passé la soirée chez Félix, où j'ai dîné.
-J'éprouve de la gêne avec mon neveu, surtout quand je me trouve avec
-deux autres amis.
-
---En accompagnant Pierret chez lui pour son mal au genou, je me suis
-reposé un moment; je voyais sa bonne de profil presque perdu: il est
-d'une pureté, d'une beauté charmantes. Qu'un nez droit de cette façon
-est contrastant avec un nez retroussé de la manière de sa femme! Il
-fut un temps où au nombre de mes faiblesses était d'estimer comme
-dispartagés de la nature les nez retroussés: le nez droit était une
-compensation à beaucoup de désavantages. Il est de fait qu'ils sont
-fort laids; c'est un instinct.
-
---Maintenant mon exiguïté corporelle me chagrine, comme toujours. Je ne
-vois pas sans un sentiment d'envie la beauté de mon neveu... [32]. Je
-suis ordinairement souffrant; je ne peux pas parler longtemps.
-
---J'ai admiré de nouveau ce soir le petit portrait de Félix, de
-Riesener: il me fait envie. Je ne voudrais pourtant pas changer ce que
-je peux faire pour cela, mais je voudrais avoir cette simplicité. Il
-me semble si difficile, sans un travail tendu, de rendre ces yeux, cet
-intervalle entre la paupière supérieure et ce qui la sépare du sourcil!
-
---Mardi dernier, c'était le 15, une petite femme, de dix-neuf ans,
-appelée Marie, est venue le matin chez moi pour poser.
-
-Je fus voir le soir Henri Hugues. J'ai lu avec lui la prise de
-Constantinople, admiré l'héroïque courage de l'empereur Constantin
-dernier.
-
---Le mercredi, lendemain, j'ai eu mes amis le soir. Nous avons bu
-eau-de-vie brûlée et vin chaud.
-
---Je veux faire, pour la Société des Amis des arts, _Milton soigné par
-ses filles_[33].
-
---J'ai dîné dimanche, avant-hier, chez M. de Conflans, que j'avais été
-consulter quelques jours avant; je m'y suis amusé. Nous avons chanté la
-partition des _Nozze._
-
---J'ai acheté _Don Juan._ J'ai repris mon violon.
-
---Je me laisse toujours aller à changer de couleur; je n'ai pas non
-plus le sang-froid nécessaire. Je souffre pour le modèle; je n'observe
-pas assez avant de rendre.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 27 _octobre._--Mon cher *** est de retour: je
-l'ai embrassé aujourd'hui; le premier moment a été tout au bonheur
-de le revoir. J'ai senti ensuite un serrement pénible. Comme je me
-disposais à le faire monter dans ma chambre, je me suis souvenu d'une
-maudite lettre dont l'écriture eût pu être reconnue... J'ai hésité...
-Cela a déchiqueté le plaisir que j'avais à le revoir: j'ai usé de
-subterfuges; j'ai feint d'avoir perdu ma clef, que sais-je? Enfin, j'ai
-remis ordre. Il m'a quitté pour me reprendre le soir. Nous avons été
-faire une promenade. J'espère que mon tort envers lui n'influera pas
-sur ses relations avec.... Dieu veuille qu'il l'ignore toujours!
-
-Et pourquoi, dans ce moment même, sens-je quelque chose comme de la
-vanité satisfaite? S'il apprenait quelque chose, il serait désolé.
-
-Il s'occupe de musique; cela me fait plaisir. Je me promets de bonnes
-soirées. J'avais remarqué qu'il était difficile que des bonheurs sentis
-vivement se reproduisissent avec les mêmes circonstances et les mêmes
-personnes. Je ne vois pourtant pas ce qui empêcherait le retour de ces
-charmantes intimités passées avec lui et dont j'ai si bien conservé la
-mémoire. J'éprouve cependant une sorte de tristesse. Il est dans une
-classe d'hommes qui ne sont pas miens. Je sais bien aussi ce qui me
-tracasse sourdement, quand je me sens près de lui. C'est ce pourquoi je
-me suis prononcé et dont je ne veux plus que le moins possible... J'en
-ai parlé hier à X...; il pense comme moi: il y a de la duperie. Il nous
-considère comme libres. Depuis cette conversation avec lui, je suis
-plus libre de soucis.
-
-J'ai dîné avec lui; puis Mme Pasta [34] dans _Roméo_[35], que j'ai
-revu avec bien du plaisir.
-
---Hier, j'ai vu Édouard et Lopez [36] à l'atelier de Mauzaisse [37].
-Superbe atelier. Il m'est venu à l'idée qu'il n'y avait pas besoin d'en
-avoir de si beau pour faire de bonnes choses...; peut-être le contraire!
-
---J'étais encore à balancer ces jours-ci si j'irais voir la Dame des
-Italiens; toutes les fois que j'y vais, j'y pense avec délices; j'en
-rêve. C'est pour moi comme ces bonheurs impossibles à obtenir, et qu'on
-n'a qu'à rêver, un souvenir de l'autre vie. Ce bonheur était peu vif
-quand je le possédais, aujourd'hui il se colore par mon imagination;
-c'est elle qui fait mes douleurs et mes joies.
-
---C'est, je crois, vendredi dernier que j'ai dîné chez l'oncle Pascot;
-je n'avais pas bu beaucoup, mais assez pour être étourdi: c'est un doux
-état, quoi que puissent dire les sévères. Félix y était; Henri y est
-venu.
-
-
-[1] Eugène Delacroix était venu passer ses vacances au Louroux, près de
-Louans, dans l'arrondissement de Loches, en Touraine, chez son frère
-aîné le général _Charles Delacroix_, ancien aide de camp du prince
-Eugène, qui avait hérité de cette propriété de famille.
-
-[2] A propos de cette «Lisette» qui occupait l'attention du jeune
-peintre, Delacroix écrivait à son ami Pierret, le 18 août 1822: «Je
-t'écris à une toise et demie de distance de la plus charmante Lisette
-que tu puisses imaginer. Que les beautés de la ville sont loin de cela!
-Ces bras fermes et colorés par le grand air sont purs comme du bronze;
-toute cette tournure est d'une chasseresse antique. Dis à notre ami
-Félix (Guillemardet) que malgré son antipathie pour les bas bleus, je
-crois qu'il rendrait les armes à Lisette. Et, du reste, ce n'est pas la
-seule; toutes ces paysannes me paraissent superbes. Elles ont des têtes
-et des formes de Raphaël, et sont bien loin de cette fadeur blafarde
-de nos Parisiennes. Mais, hélas! malgré quelques larcins, mes affaires
-ont bien de la peine à avancer auprès de ma Zerlina! _Sævus amor._»
-(_Corresp._, t. I, p. 89.)
-
-[3] _Félix Guillemardet_, un des amis les plus intimes de Delacroix.
-Son nom revient presque à chaque page, au commencement de ce journal.
-
-[4] Le _Dante et Virgile_, exposé au Salon de 1822, a été au Luxembourg
-et est maintenant au Louvre. Il fut acheté par l'État 1,200 francs.
-Delacroix fut mis en relation avec le comte de Forbin, alors directeur
-général des Musées royaux, pour la vente de ce tableau. Il lui écrivait
-à ce propos: «Je désirerais en avoir 2,400 fr. Si cependant vous
-trouviez ma demande exagérée, je m'en rapporte entièrement a ce que
-vous jugerez convenable et possible en cette circonstance. J'ai trop à
-me louer de votre active bonté pour récuser votre propre jugement sur
-le prix d'un ouvrage que vous voulez bien voir avec intérêt et que vous
-avez distingué de la foule.» (_Corresp._, t. I, p. 87.)
-
-[5] Cette idée l'a poursuivi longtemps et à plusieurs reprises. Dès
-1819, dans une lettre à Pierret, le malheur du Tasse le passionne.
-
-Voici les différents tableaux qu'il fit sur ce sujet:
-
-En 1824, il compose le premier qu'il finit et signe en 1825 pour M.
-Formé. Il l'exposa au Salon de 1839 et à l'Exposition universelle de
-1855. Vente Dumas fils, 1865, 14,000 fr.; vente Khalil-Bey, 1868,
-16,500 fr.; vente Carlin, 1872, 40,000 fr.
-
-Un dessin, signé et daté 1825, parut à l'Exposition posthume de
-Delacroix, au boulevard des Italiens.
-
-En 1827, il reprend le même sujet en changeant la composition; ce
-tableau a été refusé au Salon de 1839. (V. _Catalogue illustré Robaut._)
-
-[6] Avec sa fougue ordinaire, Delacroix s'était tout d'abord pris
-de passion pour la chasse. «Je me plais beaucoup à chasser. Quand
-j'entends le chien aboyer, mon cœur palpite avec force, et je cours
-après mes timides proies avec une ardeur de guerrier qui franchit
-les palissades et s'élance au carnage... Rien qu'en voyant tomber
-un oisillon, on se sent ému et triomphant comme celui qui découvre
-dans l'instant que sa maîtresse l'aime.» Mais cet enthousiasme dura
-peu. L'année suivante (1819), il écrivait: «Décidément la chasse ne
-me convient pas... Il faut se traîner et avec soi une arme lourde et
-incommode à porter à travers les ronces... Il s'agit d'avoir pendant
-des heures qui n'en finissent pas l'esprit dirigé vers un objet qui est
-d'apercevoir le gibier.» Mais le découragement du chasseur n'éteint
-pas la flamme de l'artiste: «Il y a bien à tout cela des compensations
-telles que l'occasion saisie, le soleil levant et le plaisir enfin de
-voir des arbres, des fleurs et des plaines riantes au lieu d'une ville
-malpropre et pavée.» (_Corresp._, t. I, p. 17 et 40.)
-
-[7] _Victoire Œben_, femme de Charles Delacroix, était la fille de
-l'ébéniste _Œben_, qualifié de _fameux_ dans les catalogues des
-grandes ventes du siècle dernier.
-
-Eugène Delacroix n'avait que quinze ans quand il perdit sa mère. Il ne
-parlait d'elle qu'avec une tendre et pieuse admiration: «J'ai perdu ma
-mère sans la payer de ce qu'elle a souffert pour moi et de sa tendresse
-pour moi.» (_Corresp._, t. I, p. 46.)
-
-[8] _Philarète Chasles_, le brillant et inconsistant journaliste, le
-collaborateur fécond des _Débats_, de la _Revue des Deux Mondes_ et de
-la _Revue de Paris_, avait été le condisciple de Delacroix au lycée
-Louis-le-Grand. Il nous a laissé du peintre, dans ses Mémoires, cette
-rapide esquisse: «J'étais au lycée avec ce garçon olivâtre de front, à
-l'œil qui fulgurait, à la face mobile, aux joues creusées de bonne
-heure, à la bouche délicatement moqueuse. Il était mince, élégant de
-taille, et ses cheveux noirs abondants et crépus trahissaient une
-éclosion méridionale... Au lycée, Eugène Delacroix couvrait ses cahiers
-de dessins et de bonshommes. Le vrai talent est chose tellement innée
-et spontanée, que dès sa huitième et neuvième année, cet artiste
-merveilleux reproduisait les attitudes, inventait les raccourcis,
-dessinait et variait tous les contours, poursuivant, torturant,
-multipliant la forme sous tous les aspects, avec une obstination
-semblable à de la fureur.» (_Mémoires de Philarète Chasles_, t. I, p.
-329.)
-
-[9] Dès les premières années de son développement, Delacroix consacrait
-à la lecture tout le temps que ses travaux lui laissaient libre. Dans
-une lettre à Pierret du 30 août 1822, il écrivait: «Je n'ai jamais
-autant qu'à présent éprouvé de vifs élans à la lecture des bonnes
-choses; une bonne page me fait pour plusieurs jours une compagnie
-délicieuse.» (_Corresp._, t. I, p. 90.)
-
-[10] _Henri-François Riesener_, peintre miniaturiste, élève de Hersent
-et de David, était fils de _Jean-Henri Riesener_, l'ébéniste célèbre
-par ses beaux meubles en marqueterie. Il eut lui-même un fils, _Léon
-Riesener_, cousin germain par conséquent d'Eugène Delacroix, peintre
-d'histoire, auquel Delacroix laissa par testament sa maison de campagne
-de Champrosay avec ses dépendances et les meubles qui la garnissaient.
-
-Riesener encouragea son neveu Eugène Delacroix à ses débuts. Ce fut lui
-qui lui conseilla l'atelier de Guérin.
-
-[11] _Henri Hugues_ était un cousin de Delacroix; son nom reparaîtra
-à maintes reprises dans le cours du Journal. Il existe de lui un très
-beau portrait peint par Delacroix, dans la manière flamande, mais
-ébauché seulement par parties. Ce portrait appartient actuellement à
-madame Léon Riesener; il avait été offert par son mari au Louvre, qui,
-nous ne savons pour quelle raison, le refusa.
-
-[12] Dans le volume tiré à un petit nombre d'exemplaires et qui
-contient les œuvres critiques d'Eugène Delacroix, on trouve ce
-fragment extrait du _cahier manuscrit_ dont nous avons parlé plus haut:
-«J'idolâtrais le talent de Gros, qui est encore pour moi, à l'heure
-où je vous écris, et après tout ce que j'ai vu, un des plus notables
-de l'histoire de la peinture. Le hasard me fit rencontrer Gros qui,
-apprenant que j'étais l'auteur du tableau en question (_Dante et
-Virgile_), me fit avec une chaleur incroyable des compliments qui,
-pour la vie, m'ont rendu insensible à toute flatterie. Il finit par me
-dire, après m'en avoir fait ressortir tous les mérites, que c'était du
-Rubens châtié. Pour lui qui adorait Rubens, et qui avait été élevé à
-l'école sévère de David, c'était le plus grand des éloges...» (EUGÈNE
-DELACROIX, _Sa vie et ses œuvres_, Jules CLAYE, 1865, p. 52.)
-
-[13] Voir _Introduction_, p. VI et VII.
-
-[14] Delacroix fait allusion à une opération cruelle que son père dut
-subir et durant laquelle il montra une énergie stoïque: c'était une
-opération de «sarcocèle», d'autant plus redoutable qu'à cette époque on
-ne la pratiquait que très rarement. Une plaquette, aujourd'hui presque
-introuvable, contient le récit de cette tentative chirurgicale. Nous
-avons pu mettre la main sur un exemplaire et nous en avons transcrit le
-titre: _Opération de sarcocèle_, faite le 27 fructidor an V, au citoyen
-Charles Delacroix, ex-ministre des relations extérieures, ministre
-plénipotentiaire de la République française près celle Batave, par le
-citoyen A.-B. Imbert-Delonnes, officier de santé... Publié par ordre du
-Gouvernement, à Paris, à l'Imprimerie de la République. Frimaire an VI.
-
-[15] Sa sœur _Henriette Delacroix_, plus âgée que lui de vingt ans,
-avait épousé _M. de Verninac Saint-Maur_, ambassadeur de France à
-Constantinople.
-
-Cette lettre a trait à des difficultés qui s'étaient élevées entre
-Charles, Eugène et M. de Verninac au sujet de leurs droits respectifs
-dans la succession de leur mère.
-
-[16] _Piron_ était un des ami les plus intimes de Delacroix. Il fut
-administrateur des Postes, et à raison de son entente des affaires,
-Delacroix devait l'instituer son légataire universel et le charger de
-l'exécution de ses dernières volontés. Ce fut par ses soins que se
-trouvèrent réunies en un volume tiré à un petit nombre d'exemplaires et
-publié chez J. Claye, sous le titre: EUGÈNE DELACROIX, _sa vie et ses
-œuvres_, les œuvres critiques de Delacroix, parues à la _Revue
-des Deux Mondes_, à l'_Artiste_ et à la _Revue de Paris._
-
-[17] Il nous paraît utile de rappeler, au début de ce Journal, les
-liens d'étroite affection qui unissaient Eugène Delacroix à _Pierret._
-La lecture du premier volume de la correspondance a pu édifier sur ce
-point les fervents du maître; c'est ainsi que la plupart des lettres
-de l'année 1832, pendant laquelle Delacroix fit son voyage au Maroc,
-sont adressées à l'ami qui avait été son camarade d'enfance; tout ce
-qui présente un caractère de confidence et d'intimité, le récit de ses
-premières amours, de ses tentatives d'artiste, de ses déboires et des
-luttes qu'il soutient, il l'adresse à Pierret.
-
-_Pierret_ était le secrétaire de Baour-Lormian, et Delacroix, dans
-maints passages de sa correspondance, parle avec émotion de cette
-intimité: «Oui, j'en suis sûr, lui écrit-il, en 1818, la grande amitié
-est comme le grand génie, le souvenir d'une grande et forte amitié est
-comme celui des grands ouvrages des génies... Quelle vie ce doit être
-que celle de deux poètes qui s'aimeraient comme nous nous aimons!»
-
-Pierret mourut en 1854.
-
-[18] Il s'agit ici _du général Delacroix_, qui avait vingt ans de
-plus que le peintre. Ce passage serait incompréhensible, si l'on n'y
-ajoutait, en manière d'éclaircissement, que l'artiste fait allusion a
-une liaison douteuse, qu'il jugeait regrettable et peu digne de son
-frère.
-
-[19] Probablement _Édouard Guillemardet_, frère de Félix Guillemardet.
-
-[20] _Champion_, camarade d'atelier de Delacroix, resté inconnu. Il ne
-devait pourtant pas être sans valeur comme peintre, car nous trouvons
-dans les notes de Léon Riesener sur son cousin ce passage: «Delacroix
-m'a parlé de l'influence qu'un certain _Champion_ avait eue sur le
-talent de Géricault lui-même et sur tous les élèves de l'atelier
-Guérin.»
-
-[21] _Soulier_ fut, avec Pierret et Félix Guillemardet, l'ami le plus
-intime de Delacroix. Il le connaissait depuis 1816 et correspondait
-assidûment avec lui. Ils avaient fait de la peinture ensemble, on
-plutôt de timides essais. M. Burty reproduit dans une note placée au
-bas de la première lettre de Delacroix à Soulier, cette indication
-biographique donnée par Soulier lui-même: «Mes soirées étaient
-consacrées à réunir quelques jeunes gens dans mon humble chambrette, la
-plus haute de la place Vendôme, à l'hôtel du Domaine extraordinaire,
-où j'étais surnuméraire et secrétaire de l'intendant, le marquis de la
-Maison fort. Horace Raisson était dans mon bureau au secrétariat, et ce
-fut lui qui m'amena Eugène Delacroix.» Il resta en relations suivies
-avec Delacroix jusqu'à la mort du peintre: une lettre de 1862, adressée
-par Delacroix à Soulier, montre ce qu'étaient leurs relations: «Je
-pense, lui écrit Delacroix déjà gravement malade, aux moments heureux
-où nous nous sommes connus et à ceux où nous avons joui si pleinement
-de la société l'un de l'autre.»
-
-[22] _Fedel_, architecte de grand mérite. «C'était un homme très actif,
-très passionné en faveur de toute la jeunesse romantique et qui se
-faisait le lien vivant, le trait d'union empressé, chaleureux, dévoué,
-des artistes entre eux et des artistes avec les amateurs.» (Ernest
-CHESNEAU, _Peintres et sculpteurs romantiques_, p. 82.)
-
-[23] _Georges Rouget_, né en 1784, mort en 1869, élève de David,
-qu'il aida même, dit-on, dans l'exécution de quelques-uns de ses
-grands tableaux. Il avait débuté au Salon de 1812. Son œuvre
-assez importante se compose principalement de grandes compositions
-historiques et de portraits. En 1849, il posa, en même temps que
-Delacroix, sa candidature à l'Académie des beaux-arts pour succédera à
-_Garnier._ Ce fut Léon Cogniet qui fut élu.
-
-[24] Peintre et sculpteur, né à Nantes, en 1804, _Debay_ remporta
-le grand prix de peinture en 1824. L'opinion de Delacroix sur lui
-semble s'être modifiée avec le temps, car il écrit en 1857: «Quoique
-j'eusse désigné dans ma pensée un candidat que j'aurais désiré que
-l'on choisît, je n'en aurais pas moins fait tous mes efforts pour
-que l'on rendit à M. Debay une justice provisoire, en le plaçant
-avantageusement sur les listes. Son mérite comme sculpteur et les
-qualités qui distinguent son caractère l'auront, je n'en doute pas, mis
-en évidence.» (_Corresp._, t. II, p. 118.)
-
-[25] Dans tout le court de son Journal, Delacroix note à la suite de
-ses lectures tous les sujets qui l'intéressent. Beaucoup de ces sujets
-n'ont jamais été traités par lui.
-
-[26] C'est le sujet du tableau «_Les Natchez_» commencé à cette époque
-et qui ne parut qu'au Salon de 1835. Il fut mis en loterie à Lyon au
-profit d'une œuvre de bienfaisance en 1838. (V. _Catalogue Robaut_,
-n° 108.)
-
-[27] Vert 1820, Delacroix avait établi son atelier, 22, rue de la
-Planche, aujourd'hui rue de Varenne. Il ne quitta cet atelier qu'en
-octobre 1823, pour s'installer rue Jacob.
-
-[28] _Charles Pascot_, négociant, puis intendant de la duchesse de
-Bourbon, avait épousé _Adélaïde-Denise Œben_, sœur cadette de la
-mère d'Eugène Delacroix.
-
-[29] _Tancrède_ opéra italien de Rossini.
-
-[30] On sait quelle admiration Delacroix professait pour le génie de
-Mozart. Cette reprise des _Noces_ le préoccupait, et il l'attendait
-avec impatience, car le 30 août 1822, il écrivait à Pierret: «Dis-moi
-si tu sais qui fait le rôle de la comtesse dans les _Nozze di Figaro_
-que l'on joue à présent, depuis que Mme Mainvielle n'y est plus.» M.
-Burty ajoute en note: «Les _Nozze_ furent données du 27 juillet au 14
-septembre, quatre fois avec cette distribution: Almaviva, _Levasseur_;
-Figaro, _Pellegrini_; Bartolo, _Profeti_; Bazilio, _Deville_; Antonio,
-_Auletta_; Comtessa, _Bonini_; Suzanna, _Naldi_; Cherubino, _Cinti_;
-Marcelina, _Goria_; Barberina, _Blangy._» (_Corresp._, t. I, p. 91.)
-
-[31] Ces préoccupations amoureuses le hantaient depuis sa première
-jeunesse. On pourrait rapprocher ce passage d'un fragment de lettre
-adressée à Pierret le 21 février 1821: «Je suis malheureux, je n'ai
-point d'amour. Ce tourment délicieux manque à mon bonheur. Je n'ai que
-de vains rêves qui m'agitent et ne satisfont rien du tout. J'étais si
-heureux de souffrir en aimant! Il y avait je ne sais quoi de piquant
-jusque dans ma jalousie, et mon indifférence actuelle n'est qu'une vie
-de cadavre.» (_Corresp._, t. I, p. 75.)
-
-[32] Son neveu, _Charles de Verninac_, fils unique de sa sœur
-Henriette, fut envoyé comme consul en Amérique et mourut en
-cinquantaine à New-York, en 1834, des suites de la fièvre jaune qu'il
-avait contractée à Vera-Cruz, à son retour de Valparaiso.
-
-Charles de Verninac ressemblait à sa mère, qui était très belle et
-d'une grande distinction. Eugène Delacroix, au contraire, était d'une
-constitution délicate, et cet état de santé qui a commencé par de
-longues fièvres, en 1820, a beaucoup influé sur l'ensemble de ses idées
-pendant le cours de sa vie.
-
-[33] Ce tableau fut, en effet, exposé à la Société des Amis des arts et
-au Salon de 1827. Il fut acheté par le duc de Fitz-James et passa en
-Angleterre. (Voir le _Catalogue Robaut._)
-
-[34] «... Que ces Italiens me plaisent! Je me consume à écouter leur
-belle musique et à dévorer des yeux leurs délicieuses actrices. Nous
-avons une espèce de Ronzi à ce théâtre, qui est venue fort à propos
-remplacer la nôtre, cette chère petite folle que j'ai bien regrettée,
-c'est Mme Pasta. Il faut la voir pour se figurer sa beauté, sa noblesse
-et son jeu admirable.» (_Corresp._, t. I, p. 86.)
-
-[35] _Roméo e Giuletta_, opéra italien de Zingarelli.
-
-[36] _Lopez_ ou _Lopès_, peintre, demeuré inconnu. On trouve mentionné
-dans les catalogues des Salons de 1833 et 1835 le nom d'un Lopès, élève
-de......y qui doit être le même que le peintre en question, ami de
-jeunesse de Delacroix.
-
-[37] _Jean-Baptiste Mauzaisse_, peintre de portraits et lithographe,
-élève de Vincent, né en 1784, mort en 1844.
-
-
-
-
-1823
-
-
-_Paris, mardi_ 15 _avril_ 1823 [38].--Je reprends mon entreprise après
-une grande lacune: je crois que c'est un moyen de calmer les agitations
-qui me tourmentent depuis beaucoup de temps. Je crois voir que, depuis
-le retour de ***, je suis plus troublé, moins maître de
-moi. Je m'effarouche comme un enfant; tous les désordres s'y joignent,
-celui de mes dépenses aussi bien que l'emploi de mon temps. J'ai pris
-aujourd'hui plusieurs bonnes résolutions. Que ce papier, au moins, à
-défaut de ma mémoire, me reproche de les oublier, folie qui n'eût servi
-qu'à me rendre malheureux.
-
-Si on ne remédie pas d'une manière à la position de ma sœur, je me
-loge avec elle et vis avec elle. Ce que je demande le plus au ciel,
-c'est de donner à mon neveu une grande ardeur pour le travail et cette
-résolution extrême qu'inspire une position malheureuse et gênée. D'ici
-à ce que cela se décide, je veux faire des armes; cela contribuera à
-régler ma vie habituelle.
-
---J'ai aujourd'hui bien admiré la _Charité_ d'André del Sarte. Cette
-peinture, en vérité, me touche plus que la _Sainte Famille_ de Raphaël.
-On peut faire bien de beaucoup de façons... Que ses enfants sont
-nobles, élégants et forts! Et sa femme, quelle tête et quelles mains!
-Je voudrais avoir le temps de le copier; ce serait un jalon pour me
-rappeler qu'en copiant la nature sans influence des maîtres, on doit
-avoir un style _bien plus grand._
-
---Il faut absolument se mettre à faire des chevaux, aller dans une
-écurie tous les matins; se lever de bonne heure et se coucher de même.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Je ne devais pas vous revoir, et tout s'est réveillé en moi! Par
-bonté, vous ne m'avez pas reçu avec froideur. Que peut-il en arriver
-des tourments infinis qui ont déjà commencé pour moi? Un partage! Quels
-que soient vos sentiments pour un autre, il est votre ami et celui de
-votre famille. Mais me promènerai-je sous vos fenêtres pendant qu'il
-sera près de vous?... J'avais compté sur ma fermeté, et vous avez tout
-détruit. N'importe! Privé de vous voir, je conserverai bien chèrement
-le souvenir de votre dernier adieu. Souvenez-vous aussi d'un tendre
-ami.»
-
-«Que prétendez-vous en m'accueillant comme vous avez fait? Me rendre ma
-folie!»
-
-
-[38] Delacroix, dans sa jeunesse, écrivait son journal d'une manière
-intermittente. Le décousu de sa vie, ses préoccupations d'art, un
-labeur incessant et concentré absorbaient ses loisirs et sa pensée.
-De là des lacunes fréquentes dans les notes qui se rapportent à cette
-période.
-
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 16 _mai._--C'est samedi 10 que je l'ai revue; je ne mettrai
-pas comment elle m'a reçu: je m'en souviendrai. Cela m'a troublé...
-
-Je suis maintenant tout à fait calme. La jalousie commençait à gronder.
-J'ai le jour même dîné avec Pierret.
-
---Le lendemain matin, Bompart vient m'entretenir du concours projeté
-qu'il m'a présenté sous les plus belles couleurs du monde.
-
-Aujourd'hui, _vendredi,_ 16 _mai_, j'ai vu Laribe et lui ai porté
-la rédaction que j'avais tirée de l'histoire de France. Ce que je
-prévoyais arrive; on retardera, on amoindrira l'idée, et on élaguera
-parmi les concurrents. Je lui ai parlé sans façon, peut-être trop. Je
-me suis rejeté sur la promesse de commande pour une église, mais en
-homme qui n'y compte guère; il m'a répondu en homme qui ne veut guère
-faire de même.
-
---Fortifie-toi contre la première impression; conserve ton sang-froid.
-
-Ni les promesses brillantes de tes meilleurs amis, ni les offres de
-service des puissants, ni l'intérêt qu'un homme de mérite te témoigne
-ne doivent te faire croire à rien de réel dans tout ce qu'ils te
-diront; _quant à l'effet_, j'entends, parce que beaucoup de prometteurs
-ont de bonnes intentions en vous parlant, comme les faux braves, ou les
-gens qui se mettent en colère à la manière des femmes, et dont toute
-l'effervescence se calme considérablement à l'approche de l'action. De
-ton côté, sois prudent dans l'accueil que tu fais toi-même, et surtout
-point de ces prévenances ridicules, fruits seulement de la disposition
-du moment.
-
---L'habitude de l'ordre dans les idées est pour toi la seule route au
-bonheur; et pour y arriver, l'ordre dans tout le reste, même dans les
-choses les plus indifférentes, est nécessaire.
-
---Que je me sens faible, vulnérable et ouvert de tous côtés à la
-surprise, quand je suis en face de ces gens qui ne disent pas les
-paroles par hasard, et dont la résolution est toujours prête à soutenir
-le dire par l'action!... Mais y en a-t-il, et ne m'a-t-on pas pris
-souvent pour un homme ferme?
-
-Le masque est tout. Il faut convenir que je les crains; et est-il rien
-de plus flétrissant que d'avoir peur? L'homme le plus ferme par nature
-est poltron, quand ses idées sont flottantes; et le sang-froid, la
-première défense, ne vient que de ce que la surprise n'a point d'accès
-dans une âme qui a tout vu d'avance. Je sais que cette détermination
-est immense, mais à force d'y revenir, on fait naturellement une grande
-partie du chemin.
-
---J'ai vu mardi dernier Sidonie. Il y a eu quelques moments ravissants.
-Qu'elle était bien, nue et au lit! Surtout des baisers et des approches
-délicieuses...
-
-Elle revient lundi.
-
---Géricault est venu me voir le lendemain mercredi. J'ai été ému à son
-abord [39]: sottise! De là au manège royal, dont je n'attends pas grand
-fruit; puis été voir Cogniet.
-
---Le soir chez les Fielding [40].
-
---Hier jeudi, Taurel [41] venu me voir; il m'a donné envie de l'Italie
-et longue conversation à Monceaux et au retour. Quelques-unes des idées
-ci-dessus en sont le fruit.
-
---Aujourd'hui, reçu une lettre de Philarète, qui a couru après moi.
-
---Voici quelques-unes des folies que j'écrivais, il y a quelques
-jours, au crayon, tout en travaillant à mon tableau de _Phrosine
-et Melidor._[42] C'était à la suite d'une narration de jouissances
-éprouvées qui m'avait donné une dose passable de mauvaise humeur.
-
-
-«Pourquoi ne m'avez-vous pas reçue froidement comme vous m'aimez?
-Quels droits ai-je sur vous? Pourquoi avoir demandé de m'amener? Vous
-me dites de vous aller voir! Quel partage, ô ciel! Quelle folie! en
-sortant de vous voir, je me suis flatté que vos yeux m'avaient dit
-vrai. Il fallait me traiter en ami: c'était bien le moins. D'ailleurs
-qu'ai-je demandé? Je serais un misérable, si j'étais revenu chez
-vous avec l'espoir de vous aimer et d'être aimé. Je croyais avoir
-tout surmonté; je comptais surtout sur votre aide. Qu'est-ce qu'ont
-voulu dire vos yeux? Vous avez eu la cruauté de me donner un baiser!
-Pensez-vous que je vivrai avec cet homme, si je me mets à vous
-aimer?... et que je le souffrirai près de vous? Ou par pitié, sans
-doute, vous lui accorderez tout? Cette pitié-là n'accommode pas un
-cœur aimant... mon cœur n'est pas si compatissant... Vous me méprisez
-donc?...»
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Ici je ne suis plus fou.--Socrate dit qu'il faut combattre l'amour par
-la fuite.
-
---Il faudrait lire _Daphnis et Chloé_: c'est un des motifs antiques
-qu'on souffre le plus volontiers.
-
---Ne pas perdre de vue l'allégorie de _l'Homme de génie aux portes
-du tombeau_, et de _la Barbarie qui danse autour des fagots_, dans
-lesquels les Omar musulmans et autres jettent livres, images vénérables
-et _l'homme_ lui-même. Un œil louche l'escorte à son dernier soupir,
-et la harpie le retient encore par son manteau ou linceul. Pour lui,
-il se jette dans les bras de la Vérité, déité suprême: son regret est
-extrême, car il laisse l'erreur et la stupidité après lui, mais il
-va trouver le repos. On pourrait le personnifier dans la personne du
-Tasse: ses fers se détachent et restent dans les mains du monstre. La
-couronne immortelle échappe à ses atteintes et au poison qui coule de
-ses lèvres sur les pages du poème.
-
- * * * * *
-
-_Samedi, mai_ 1823.--Je rentre d'une bonne promenade avec mon cher
-Pierret; nous avons bien parlé de toutes ces bonnes folies qui nous
-occupent tant. Je suis possédé à présent de la fine tournure de la
-camériste de Mme ***. Depuis qu'elle est installée dans la
-maison, je la saluais amicalement. Avant-hier soir, je la rencontrai
-sur le boulevard; je venais de faire des visites infructueuses; elle
-donnait le bras aune femme en service aussi chez sa maîtresse. Il me
-prit une forte tentation de les prendre sous le bras. Mille sottes
-considérations se croisaient dans ma tête, et je m'éloignais toujours
-d'elles, en me disant que j'étais un sot et qu'il fallait profiter de
-l'occasion... lui parler un peu, prendre les mains, que sais-je?...
-Enfin faire quelque chose... Mais sa camarade..., mais deux femmes
-de chambre sous le bras... Je ne pouvais guère les mener prendre des
-glaces chez Tortoni. Je marchai néanmoins d'un pas plus précipité
-jusque chez M. H***, où je m'informai de son retour; puis
-enfin..., quand il n'était plus temps de les retrouver, je courus sur
-leurs traces et parcourus inutilement le boulevard.
-
---Hier, je fus avec Champmartin [43] étudier les chevaux morts.
-
-En rentrant, ma petite Fanny était chez la portière; je m'installe,
-je cause une grande heure et je m'arrange pour remonter en même
-temps qu'elle. Je sentais par tout mon cœur le frisson favorable et
-délicieux qui précède les bonnes occasions. Mon pied pressait son pied
-et sa jambe. Mon émotion était charmante. En mettant le pied sur la
-première marche de l'escalier, je ne savais encore ce que je dirais,
-ce que je ferais, mais je pressentais qu'il y aurait quelque chose de
-décisif; je la pris doucement par la taille. Arrivé sur son palier,
-je l'embrassai avec ardeur et je pressai sur ses lèvres; elle ne me
-repoussa point. Elle craignait, disait-elle, d'être vue. Aurais-je dû
-pousser plus avant? Mais que les mots sont froids pour peindre les
-émotions! Je la baisais et la rebaisais, je la tirais sans cesse à
-moi; enfin je l'abandonnai me promettant de la revoir le lendemain.
-Hélas! c'est aujourd'hui, je n'ai eu tout le jour que cette pensée; je
-l'ai vue, je ne sais où elle veut en venir. Elle a paru se dérober à
-moi ou feindre de ne pas me voir... Ce soir, dans ce moment, ma porte
-est entr'ouverte... J'espère je ne sais quoi,... ce qui peut arriver.
-J'entrevois une infinité d'obstacles. Mais que ce serait doux!... Ce
-n'est pas de l'amour. Ce serait trop pour elle; c'est un singulier
-chatouillement nerveux qui m'agite, quand je pense qu'il est question
-d'une femme, car elle n'est vraiment pas séduisante... Je conserverai
-cependant le souvenir délicieux de ses lèvres serrées par les miennes.
-
-Je veux lui écrire un petit billet qui nécessite une réponse, puis un
-autre; il ne faut rien écrire qu'elle puisse prendre au sérieux. Je lui
-dirai simplement, vu les rares occasions que nous avons, de m'écrire
-quand je pourrai voir ce portrait qu'elle a promis de me faire voir. O
-folie! folie! folie qu'on aime et qu'on voudrait fuir. Non! ce n'est
-pas le bonheur! C'est mieux que le bonheur, ou c'est une misère bien
-poignante. Malheureux! Et si je prenais pour une femme une véritable
-passion! Mon lâche cœur n'ose préférer la paix d'une âme indifférente à
-l'agitation délicieuse et déchirante d'une passion orageuse. La fuite
-est le seul remède. Mais on se persuade toujours qu'il sera temps de
-fuir, et l'on serait au désespoir de fuir, même son malheur.
-
---J'ai été le soir avec Pierret retoucher un tableau de famille que
-le pauvre père Petit finissait en mourant. J'ai éprouvé un sentiment
-pénible au milieu de ce modeste asile d'un pauvre vieux peintre qui
-ne fut pas sans talent et à la vue de ce malheureux ouvrage de sa
-vieillesse languissante.
-
---Je me suis décidé à faire pour le Salon des scènes du _Massacre de
-Scio_[44].
-
-
-[39] Delacroix a retracé d'autre part, dans le cahier manuscrit dont
-nous avons déjà parlé, le caractère de ses relations avec _Géricault_:
-«Quoiqu'il me reçût avec familiarité, la différence d'âge et mon
-admiration pour lui me placèrent, à son égard, dans la situation d'un
-élève. Il avait été chez le même maître que moi, et, au moment où je
-commençais, je l'avais déjà vu, lancé et célèbre, faire à l'atelier
-quelques études. Il me permit d'aller voir sa _Méduse_ pendant qu'il
-l'exécutait dans son atelier bizarre près des Ternes. L'impression
-que j'en reçus fut si vive qu'en sortant je revins toujours courant
-et comme un fou jusqu'à la rue de la Planche que j'habitais alors.»
-(EUGÈNE DELACROIX, _Sa vie et ses œuvres_, p. 61.)
-
-[40] Il s'agit ici des quatre Anglais, les frères _Fielding, Théodore,
-Copley, Thalès_ et _Nathan_, tous artistes, aquarellistes de talent.
-Le plus célèbre est _Copley._ Ce fut _Thalès Fielding_ qui se lia le
-plus intimement avec Delacroix, pendant un séjour qu'il fit à Paris en
-1823. M. Léon Riesener, dans ses notes sur Delacroix, donne des détails
-assez piquants sur la communauté d'existence des deux artistes: «Pour
-faire du café le matin, on ajoutait de l'eau et un peu de café sur
-le marc de la veille, dans l'unique bouilloire, jusqu'à ce qu'on fût
-forcé de la vider. De temps en temps on avait un gigot en provision,
-dans l'armoire, auquel on coupait des tranches pour les rôtir dans
-la cheminée. Mais un jour les deux amis, partageant ce déjeuner, se
-fâchèrent. Fielding disait très sérieusement qu'il descendait du roi
-Bruce. Delacroix l'appelait «Sire». Mais Fielding ne pouvait sur ce
-sujet admettre la plaisanterie et se fâcha pour toujours.» (_Corresp._,
-t. I, p. 23.)
-
-[41] _François Taurel_, peintre de marines, né à Toulon en 1787, mort à
-Paris en 1832.
-
-[42] Le tableau dont parle ici Delacroix est sans doute resté inachevé,
-car il ne se retrouve pas dans l'œuvre du maître et ne figure pas au
-catalogue Robaut.
-
-Sous ce même titre, Prud'hon exposa au Salon de l'an VI une gravure
-célèbre, dont la composition dramatique peut avoir tenté l'imagination
-toujours en éveil de Delacroix. _Phrosine et Melidor_ est également le
-titre d'un opéra-comique en trois actes, de Méhul, dont le poème fort
-médiocre est d'Arnault, et qui fut représenté pour la première fois en
-1794. Il se peut qu'après avoir vu jouer cette pièce, Delacroix ait
-songé à en tirer un sujet de tableau.
-
-En l'absence de tout document, il est impossible de se prononcer entre
-ces deux hypothèses.
-
-[43] Peintre de portraits, né à Bourges en 1797, élève de Guérin. Ce
-fut à l'atelier de Guérin que Delacroix se lia avec Champmartin.
-
-[44] Ici apparaît pour la première fois l'idée de ce tableau, il fut
-exposé au Salon de 1824, acheté par l'État 6,000 francs; il reparut à
-l'Exposition universelle de 1855. Il appartient maintenant au Musée du
-Louvre.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 9 _juin._--Pourquoi ne pas profiter des
-contrepoisons de la civilisation, les bons livres? Ils
-fortifient et répandent le calme dans l'âme. Je ne
-puis douter de ce qui est véritablement bien, mais au
-milieu des fanatiques et des intrigants, il faut de la
-réserve.
-
---On se reproche trop souvent d'avoir changé: c'est la chose qui a
-changé. Quelle chose plus désolante? J'ai deux, trois, quatre amis: eh
-bien! je suis contraint d'être un homme différent avec chacun d'eux,
-ou plutôt de montrer à chacun la face qu'il comprend. C'est une des
-plus grandes misères que de ne pouvoir jamais être connu et senti tout
-entier par un même homme; et quand j'y pense, je crois que c'est là la
-souveraine plaie de la vie: c'est cette solitude inévitable à laquelle
-le cœur est condamné. Une épouse qui est de votre force est le plus
-grand des biens. Je la préférerais supérieure à moi de tous points,
-plutôt que le contraire.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 9 _novembre._--Revu l'amie. Elle est venue à mon atelier;
-je suis bien plus tranquille et pourtant bien délicieusement atteint.
-Je lui suis médiocrement cher (comme amant s'entend), car je suis
-convaincu qu'elle a pour moi presque tout le tendre attachement que
-j'ai pour elle. Singulière émotion! Chère femme, au moins ne réveille
-pas dans mon cœur de nouveaux tourments... Je trouvai tant de choses à
-lui dire, quand je ne l'eus plus. Il m'a semblé qu'avec le secret tout
-était dit, puisqu'il s'agit de ne plus faire un malheureux. Mais je ne
-veux plus qu'on me dise qu'on m'aime et qu'on ait en même temps des
-procédés pour un autre... J'ai vu Piron également ce soir-là... Je la
-reverrai jeudi.
-
-Dieu! que de choses en arrière! Et ma petite Émilie [45]... Elle est
-déjà oubliée, je n'en ai pas fait mention; j'y ai trouvé de doux
-moments...
-
-C'est lundi dernier que j'avais été chez elle: ce jour, j'avais été
-voir Regnier [46], chez qui j'ai revu une esquisse de Constable [47]:
-admirable chose et incroyable!
-
---J'ai arrêté cette semaine une composition de _Scio_ et presque celle
-du _Tasse_.[48]
-
- * * * * *
-
-10 _novembre._--«Je voudrais qu'une femme ait la franchise, avec
-un homme qui est son ami, de s'expliquer comme le font deux hommes
-ensemble. Pourquoi êtes-vous venue rue de Grenelle? C'est plus que des
-procédés. Ce que je hais le plus, c'est l'incertitude. Dis-moi, chère
-amie, que nous te sommes également chers. Et pourquoi rougir? La femme
-est-elle autrement faite que nous? Est-ce que nous nous faisons grand
-scrupule de faire notre cour à un objet qui nous captive momentanément?
-Enfin, fais ta profession d'amour. Dis que ton cœur est assez vaste
-pour deux amis, car ni l'un ni l'autre n'est amant; je ne serai pas
-jaloux, et je ne me regarderai pas comme coupable en te possédant.
-C'est de toutes les manières que je voudrais m'emparer de toi. Avec
-quelles délices je t'ai pressée sur mon cœur! Toi-même, tes accents
-étaient vrais. Tu me dis: «Qu'il y a longtemps, cher ami, que je ne
-t'ai vu ainsi!» Mais quoi, ne jamais te voir! Ne pourrai-je, du moins,
-si tu es malade, aller moi-même savoir de tes nouvelles? N'y a-t-il pas
-quelque moyen?.....»
-
-Et toi, mon pauvre ami? tu es à plaindre. On n'éprouve pas ce que tu
-éprouves... Je crois être plus heureux, parce que je me contente de
-moins... Elle ne nous voit pas coupables du tout en nous abandonnant
-l'un à l'autre. «Je me mets à votre discrétion», a-t-elle dit.
-
-Ce que je désire vivement, c'est qu'il puisse cesser de l'aimer. Ce
-jeudi, je l'attends avec bien de l'impatience; mais après, il n'y en
-aura plus; mais elle-même, elle se résout bien facilement à se passer
-de moi! Qu'elle me le dise elle-même, et je serai tranquille.
-
- * * * * *
-
-_Même jour._--«Bonne et chère J..., j'use de tous les privilèges de mes
-vacances pour me donner la consolation de vous écrire, en attendant
-celle de vous voir. Ce jeudi, j'y pense beaucoup trop pour un homme
-qui n'en veut pas souvent de semblables. Quels doux et cruels moments
-pour moi, bonne amie! Il me semble que ma lettre va vous ennuyer.
-N'imaginez pas que je ne vous écrive que pour envoyer mes rêveries,
-bien tristement (_dans tout cela, ma tristesse vient de ce que, comme
-son véritable ami avant tout, je ne puis la voir, etc._) et chèrement
-méditées, hélas! à cette même place où je vous ai vue hier si bonne
-pour moi. Je veux vous demander une chose sur laquelle je n'ai pas
-insisté. Soyez assez bonne pour venir demain...
-
-«Je suis un grand et indigne indiscret: mais pensez que vous devez
-m'oublier après ce jeudi..... Ah! pourquoi, bonne J..., n'être pas
-entièrement franche avec moi? Pourquoi n'être pas tout à fait l'amie
-de celui dont le cœur sera toujours plein de votre chère image, et qui
-donnerait tout pour vous? Quel doux sentiment vous m'inspirez! Mais
-n'appuyons pas sur tous ces sentiments-là. Il y a tant d'affections
-délicates dans tout, et singulières dans tout ceci, que la tête s'y
-perd, quand on veut s'en rendre compte: il n'y a que le cœur dont
-l'instinct soit sûr; il ne m'a jamais trompé sur le degré d'intérêt
-qu'on me porte.
-
-«Adieu! Adieu donc! Je compte beaucoup sur vos bontés: vous savez aussi
-que nous avons des articles à dresser, puis mille choses à nous dire,
-dont je ne me suis souvenu qu'au moment où je vous ai quittée. Tout
-cela demande bien du temps.
-
-«Mes sottises me font rougir de pitié... Que cette vie est triste!
-toujours des entraves à ce qui serait si doux! Quoi! si vous tombiez
-malade, je ne pourrais aller moi-même vous demander de vos nouvelles et
-vous voir à votre chevet! Enfin! il en est ainsi... et adieu encore une
-fois, et la plus tendre et la plus sûre amitié pour la vie.»
-
-
-[45] _Émilie Robert_ était son modèle favori qui posa pour le torse
-de la femme traînée par le giaour à la queue de son cheval dans le
-_Massacre de Scio._
-
-[46] Peintre, camarade d'atelier de Delacroix, demeuré inconnu.
-
-[47] L'admiration de Delacroix pour Constable se maintint égale dans
-tout le cours de sa carrière. Dans une très belle lettre sur l'École
-anglaise de peinture, adressée à Th. Silvestre, et datée de 1858,
-l'artiste écrivait: «Constable, homme admirable, est une des gloires
-anglaises. Je vous en ai déjà parlé et de l'impression qu'il m'avait
-produite au moment où je peignais le _Massacre de Scio._ Lui et Turner
-sont de véritables réformateurs. Ils sont sortis de l'ornière des
-paysagistes anciens. Notre école, qui abonde maintenant en hommes de
-talent dans ce genre, a grandement profité de leur exemple. Géricault
-était revenu tout étourdi de l'un des grands paysages qu'il nous a
-envoyés.» (_Corresp._, t. II, p. 193.)
-
-[48] Le Journal marque suffisamment l'intérêt qu'il prenait à cette
-composition du _Tasse._ Dès 1819 il écrivait à Pierret: «N'est-ce
-pas que cette vie du Tasse est bien intéressante? Que cet homme a dû
-être malheureux! Qu'on est rempli d'indignation contre ces indignes
-protecteurs qui l'opprimaient sous le prétexte de le garantir contre
-ses ennemis, et qui le privaient de ses chers manuscrits!... On pleure
-sur lui. On s'agite sur sa chaise en lisant cette vie: les yeux
-deviennent menaçants, les dents se serrent de colère!» (_Corresp._, t.
-I, p. 42.)
-
-Voir le _Catalogue Robaut_, n° 88.
-
-
-17 _décembre._--«Je n'ai reçu qu'à présent votre lettre. Depuis
-quelques jours je me tenais chez moi et n'étais pas allé à mon atelier.
-Oui, votre souvenir me sera toujours cher, et ce que vous souffrez, je
-le souffre avec vous; j'ai aussi mes ennuis et une lutte à souffrir
-contre des adversités de plus d'une espèce. Le temps, la nécessité,
-tout me presse et me harcèle: Ne joignez pas à ces maux celui de croire
-que je suis indifférent à ce qui vous touche. Vous avez bien voulu
-dernièrement vous intéresser à moi, quoique infructueusement. J'aurais
-été vous voir si je n'avais craint qu'à cette occasion vous ne preniez
-ma visite pour un simple acte de politesse, comme tout le monde
-s'en rend. Ici je peux en remercier de tout mon cœur une amie. Vous
-pouvez croire que je n'ai pas attendu votre lettre pour savoir de vos
-nouvelles. Votre pauvre enfant! Je vous plains bien! Adieu! Ma triste
-figure ne serait guère pour vous apporter quelques consolations. Adieu
-et tendre attachement.»
-
- * * * * *
-
-22 ou 23 _décembre, mardi, à minuit._--Je rentre chez moi dans des
-sentiments de bienveillance et de résignation au sort. J'ai passé la
-soirée avec Pierret et sa femme au coin de leur modeste feu. Nous
-prenons notre parti sur notre pauvreté: et au fait, quand je m'en
-plains, je suis hors de moi, hors de l'état qui m'est propre. Il faut,
-pour la fortune, une espèce de talent que je n'ai point, et quand on ne
-l'a point, il en faudrait un autre encore pour suppléer à ce qui manque.
-
-Faisons tout avec tranquillité; n'éprouvons d'émotions que devant les
-beaux ouvrages ou les belles actions... Travaillons avec calme et
-sans presse. Sitôt que la sueur commence à me gagner et mon sang à
-s'impatienter, tiens-toi en garde: la peinture lâche est la peinture
-d'un lâche.
-
---Je vais demain chez Leblond [49], le soir. J'aime bien ces soirées
-et aussi beaucoup Leblond, c'est un bon ami.
-
---J'ai été en soirée chez Perpignan [50], samedi dernier. Thé à
-l'anglaise, punch, glaces, etc., jolies femmes...
-
---Je travaille à mes sauvages. Demain mercredi, j'ai Émilie.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 30 _décembre._--Aujourd'hui avec Pierret: j'avais rendez-vous
-aux Amis des arts, pour aller voir une galerie de tableaux, presque
-tous italiens, parmi lesquels est le _Marcus Sextus_ de M. Guérin; nous
-nous sommes attardés, pensant n'avoir que ce seul tableau à voir, et
-que nous trouverions ces vieux tableaux à l'ordinaire. Au contraire,
-peu de tableaux, mais supérieurement choisis, et _par-dessus tout_
-un carton de Michel-Ange... O sublime génie! que ces traits presque
-effacés par le temps sont empreints de majesté!
-
-J'ai senti se réveiller en moi la passion des grandes choses.
-Retrempons-nous de temps en temps dans les grandes et belles
-productions! J'ai repris ce soir mon _Dante_; je ne suis pas né
-décidément pour faire des tableaux à la mode.
-
-En sortant de là, nous avons été chez un teinturier, où nous avons
-vu une fille dont la tournure et la tête sont admirables et étaient
-tout en harmonie avec les sentiments que ces beaux ouvrages italiens
-m'avaient inspirés.
-
-Je retournerai, si je puis, souvent là. Il y a des portraits vénitiens
-admirables... Un Raphaël et un Corrège... Oh! la belle _Sainte Famille_
-de Raphaël!
-
---Ce soir, Félix est venu chez moi; il était arrivé ce matin ou hier
-soir. Le bon ami! nous avons bien amicalement causé toute la soirée.
-
---La _Saint-Sylvestre._[51] L'année va finir.
-
---C'était le 27... Dîné avec Édouard et Lopez, chez le restaurateur. Le
-soir ils m'ont présenté chez M. Lelièvre, leur ami.[52] J'ai reconduit
-Édouard jusqu'à sa porte. Beaucoup de bonne causerie et d'amitié.
-
---J'ai vendu ces jours-ci à M. Coutan [53], l'amateur de Scheffer, mon
-tableau exécrable de _Ivanhoë..._ Le pauvre homme! et il dit qu'il m'en
-prendra quelques-uns encore; je serais d'autant plus tenté de croire
-qu'il n'est pas émerveillé de celui-ci.
-
---Il y a quelques jours, j'ai été le soir chez Géricault [54]. Quelle
-triste soirée! il est mourant; sa maigreur est affreuse; ses cuisses
-sont grosses comme mes bras; sa tête est celle d'un vieillard mourant.
-Je fais des vœux bien sincères pour qu'il vive, mais je n'espère
-plus. Quel affreux changement! Je me souviens que je suis revenu
-tout enthousiasmé de sa peinture: _surtout une étude de tête du
-carabinier..._ s'en souvenir; c'est un jalon. Les belles études! Quelle
-fermeté! quelle supériorité! et mourir à côté de tout cela, qu'on a
-fait dans toute la vigueur et les fougues de la jeunesse, quand on ne
-peut se retourner sur son lit d'un pouce sans le secours d'autrui!...
-
- * * * * *
-
-_Sans date_[55].-La question sur le beau [56] se réduit à peu près à
-ceci: Qu'aimez-vous mieux d'un bon ou d'un tigre? Un Grec et un Anglais
-ont chacun une manière d'être beau qui n'a rien de commun.
-
-C'est l'idée morale des choses qui nous effraye; un serpent nous fait
-horreur dans la nature, et les boudoirs de jolies femmes sont remplis
-d'ornements de ce genre: tous les animaux en pierre que nous ont
-laissés les Égyptiens, des crapauds, etc.
-
-Souvent une chose, dans la nature, est pleine de caractère, par le peu
-de prononcé ou même de caractère qu'elle semble avoir au premier coup
-d'œil.
-
-Le docteur Bailly met en principe: «La preuve que nos idées sur la
-beauté de certains peuples ne sont pas fausses, c'est que la nature
-semble donner plus d'intelligence aux races qui ont davantage ce que
-nous regardons comme la beauté.» Mais les arts ne sont pas ainsi; car
-si le Grec était plus beau à représenter que l'Esquimau, l'Esquimau
-serait plus beau que le cheval, qui a moins d'intelligence dans
-l'échelle des êtres. Mais tout est si bien né dans la nature que notre
-orgueil est extrême. Nous bâtissons un monde sur chaque petit point
-qui nous entoure. La rage de tout expliquer nous jette dans d'étranges
-bévues. Nous disons que nos voisins ont mauvais goût, et le juge en
-cela, c'est notre propre goût; car nous savons aussi que tous les
-autres voisins nous condamnent.
-
-Nos peintres sont enchantés d'avoir un beau idéal tout fait et en
-poche qu'ils peuvent communiquer aux leurs et à leurs amis. Pour
-donner de l'idéal à une tête d'Égyptien, ils la rapprochent du profil
-de l'Antinoüs. Ils disent: «Nous avons fait notre possible, mais si
-ce n'est pas plus beau encore, grâce à notre correction, il faut s'en
-prendre à cette nature baroque, à ce nez épaté, à ces lèvres épaisses,
-qui sont des choses intolérables à voir.» Les têtes de Girodet sont un
-exemple divertissant dans ce principe; ces diables de nez crochus, de
-nez retroussés, etc., que fabrique la nature, le mettent au désespoir.
-Que lui coûtait-il... de faire tout droit? Pourquoi des draperies se
-permettent-elles de ne pas tomber avec la grâce horizontale des statues
-antiques?... Telle n était pas la méthode antique. Ils exagéraient au
-contraire, pour trouver l'idéal et le grand. Le laid souverain, ce sont
-nos conventions et nos arrangements mesquins de la grande et sublime
-nature... Le laid, ce sont nos têtes embellies, nos plis embellis,
-l'art et la nature corrigés par le goût passager de quelques nains, qui
-donnent sur les doigts aux anciens, au moyen âge, et à la nature enfin.
-
-Le terreux et l'olive ont tellement dominé leur couleur, que la nature
-est discordante à leurs yeux, avec ses tons vifs et hardis.
-
-L'atelier est devenu le creuset où le génie humain, à son apogée
-de développement, remet en question non seulement ce qui est, mais
-recrée avec une nature fantastique et conventionnelle que nos faibles
-esprits, ne sachant plus comment accorder avec ce qui est, adoptent de
-préférence, parce que c'est notre misérable ouvrage.
-
-
-[49] _Frédéric Leblond_ fut un des intimes de Delacroix. Il était
-assidu aux réunions d'amis en compagnie desquels le peintre se reposait
-du labeur de la journée. Dans une longue lettre, curieuse en ce qu'il y
-raconte sa dernière visite au grand artiste mourant, Frédéric Leblond
-vante la solidité d'affection de Delacroix; cette lettre fut publiée
-dans l'_Artiste_, et nous en détachons le passage suivant: «Ceux qui
-n'ont connu Eugène Delacroix que par ses grands travaux ne peuvent
-l'apprécier qu'à moitié. Il fallait vivre dans son intimité pour savoir
-les trésors de son cœur et de son esprit... C'est cette nature,
-si forte, si riche, et en même temps si simple et si naïve, qui a
-fait de lui l'homme le plus honnête, l'esprit le plus charmant, le
-cœur le plus généreux. Tu n'as pas oublié qu'en 1848 (nous n'étions
-pas riches alors), Delacroix, après avoir dîné gaiement avec nous,
-voulait nous forcer à prendre la moitié de son dernier billet de mille
-francs: «Qu'est-ce que cela en face de la Révolution et de l'éternité?»
-(_L'Artiste_, 1864, p. 121.)
-
-[50] Camarade d'atelier de Delacroix. Dans sa correspondance, Delacroix
-le traite assez rudement. A Soulier il écrit en 1821, lui reprochant de
-ne pas lui envoyer d'aquarelles de Florence où il se trouvait alors:
-«Vous en promettez, vous en annoncez à _Perpignan_, qui n'est qu'un
-profane, qu'un _Welche_ en peinture», et dans une autre lettre au même
-Soulier, il écrit: «Ce Perpignan, il faut le confesser, est un grand
-vandale et un homme sans cérémonie.» (_Corresp._, t. I, p. 71 et 80.)
-
-[51] Dans sa _Correspondance_, Delacroix parle à maintes reprises
-de la _Saint-Sylvestre_, qui, par une joyeuse habitude de jeunesse,
-était pour lui l'occasion d'une réunion intime avec ses camarades de
-la première heure, Félix Guillemardet et Pierret. M. Ph. Burty nous
-raconte qu'on la fêtait à tour de rôle chez l'un des trois amis; on
-mangeait, on buvait, on s'embrassait à minuit. Dans une lettre à
-Pierret, datée de 1820, Delacroix s'écrie: «Là, à la lumière de la
-chandelle tout unie, on s'établit sur une table où l'on s'appuie les
-coudes et on boit et mange beaucoup pour avoir de ce bon esprit d'homme
-échauffé! C'est là la gaieté, et que la note est vraie! Ah! que les
-potentats et les grands politiques sont à plaindre de n'avoir pas de
-Saint-Sylvestre!» (_Corresp._, t. I, p. 54.)
-
-[52] _Lelièvre_, peintre de portraits, demeuré inconnu. Il faisait
-partie avec Charlet, Chenavard, Comairas, d'un petit cercle intime, aux
-réunions duquel Delacroix se rendit fréquemment par la suite. Aux beaux
-jours, on se donnait volontiers rendez-vous chez lui, dans sa petite
-maison de l'île Séguin, à Sèvres, afin de peindre en pleine nature. (V.
-CHESNEAU, _Peintres et sculpteurs romantiques_, p. 81.)
-
-[53] M. _Coutan_, l'amateur, dont parle ici Delacroix, a légué au
-Louvre un grand nombre de tableaux et de dessins de sa collection.
-
-[54] _Géricault_ allait succomber aux suites d'un accident de cheval.
-Il est facile de comprendre la tristesse qui envahissait Delacroix en
-présence de cette carrière brisée à trente-deux ans, si l'on songe
-que Géricault était, par la hardiesse de son génie et la fougue de
-son tempérament, le peintre de l'époque qui le mieux se rapprochait
-de Delacroix, si l'on songe encore que Delacroix avait fréquenté
-assidûment son atelier, suivi les progrès du fameux _Naufrage de la
-Méduse_, si l'on réfléchit enfin que Géricault avait été un des rares
-artistes sympathiques aux débuts de Delacroix! Il n'est donc pas
-surprenant qu'à ces différents titres l'admiration du jeune peintre se
-manifeste sans réserves pour le talent de Géricault. Plus tard, avec la
-culture grandissante et le développement du sens critique, Delacroix
-apportera des restrictions à ses premiers enthousiasmes; les dernières
-années du Journal, notamment l'année 1854, apparaissent singulièrement
-révélatrices sur la transformation de son jugement à l'égard de
-Géricault.
-
-[55] Tout ce passage est extrait d'un petit cahier, qui porte cette
-seule mention: _Fin_ 1823 _et commencement_ 1824.
-
-[56] Cette question du _Beau_ inspira à Delacroix une de ses plus
-remarquables études critiques qui parut dans la _Revue des Deux
-Mondes_ du 15 juillet 1854. Elle fait partie du volume des écrits du
-maître sous ce titre: _Variations du Beau._ Le sujet était éminemment
-favorable pour un esprit de l'envergure de Delacroix. C'est à propos
-de cet écrit que M. Paul Mantz dit très justement: «Il n'y faut pas
-voir un traité _ex professo_, mais une simple causerie sur un problème
-dont la solution a peut-être trop occupé les rêveurs. Sans prendre la
-peine de formuler rigoureusement sa pensée, sans attaquer de front
-le principe platonicien de l'absolu, l'auteur admet pour le _Beau_
-la multiplicité des formes. Il s'irrite contre ceux qui prétendent
-que l'antiquité a par avance monopolisé l'idéal et donné partout le
-modèle suprême. L'esthétique de Delacroix est donc essentiellement
-compréhensive et libérale. Il accepte l'art tout entier, et son idéal
-est assez vaste pour concilier Phidias et Rembrandt. Il n'y a là aucune
-confusion malsaine. Delacroix partait de ce principe que le style
-_consiste dans l'expression originale des qualités propres à chaque
-maître..._» (Paul MANTZ, _Revue française_, 1er octobre 1864.)
-
-
-
-
-1824
-
-
-_Jeudi_ 1er _janvier._--Je n'ai rapporté, comme je crois
-que c'est toujours, qu'une profonde mélancolie de cette bonne
-Saint-Sylvestre que nous a donnée Pierret; ces aubades, ces trompettes
-surtout et ces cors ne sont propres qu'à vous affliger sur ce temps qui
-passe, au lieu de vous préparer gaiement à celui qui vient. Ce jour
-est le plus-triste de l'année, j'entends _aujourd'hui_; hier, l'année
-n'était pas encore finie.
-
-Édouard a passé la soirée avec nous. J'ai revu Gouleux[57]; nous avons
-rappelé nos souvenirs de collège... Plusieurs sont devenus des filous
-ou sont démoralisés.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 4 _janvier._--Malheureux! que peut-on faire de grand, au
-milieu de ces accointances éternelles avec tout ce qui est vulgaire?
-Penser au grand Michel-Ange.
-
-Nourris-toi des grandes et sévères beautés qui nourrissent l'âme.
-
-Je suis toujours détourné de leur étude par les folles distractions
-[58]. Cherche la solitude. Si ta vie est réglée, ta santé ne souffrira
-point de ta retraite.
-
-Voici ce que le grand Michel-Ange écrivait au bord du tombeau: «Porté
-sur une barque fragile au milieu d'une mer orageuse, je termine le
-cours de ma vie; je touche au port commun où chacun vient rendre
-compte du bien et du mal qu'il a fait. Ah! je reconnais bien que cet
-art qui était l'idole, le tyran de mon imagination, la plongeait dans
-l'erreur: tout est erreur ici-bas. Pensers amoureux, imaginations
-vaines et douces, que deviendrez-vous, maintenant que je m'approche
-de deux morts, l'une qui est certaine, l'autre qui me menace...? Non,
-la sculpture, la peinture ne peuvent suffire pour tranquilliser une
-âme qui s'est tournée vers l'amour divin et que le feu sacré embrase.»
-(Vers qui ferment le recueil de ses poésies.)
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 12 _janvier._---Ce matin, rendez-vous avec Raymond Verninac,
-pour voir M. Voutier, qui vient de la Grèce où il a été employé avec
-distinction, et qui va y retourner. C'est un bel homme, il a l'air
-d'un Grec; sa figure marquée de petite vérole et les yeux petits, mais
-vifs, et il semble plein d'énergie. Ce qu'il a vu cent fois, avec une
-nouvelle admiration, c'est le soldat grec qui, après avoir renversé son
-ennemi et l'avoir foulé de son talon, crie avec enthousiasme: _Tito
-Eleutheria!_ Au siège d'Athènes, où les Grecs avaient poussé leurs
-ouvrages jusqu'à portée du pistolet des murailles, il empêcha un soldat
-de tuer un Turc qui paraissait aux créneaux, tant il fut frappé de sa
-belle tête.
-
---Massacres de Scio durant un mois. C'est à la fin de ce mois que le
-capitaine Georges d'Ipsara, avec, je crois, cent quarante hommes, fit
-incendier le vaisseau-amiral; tous les principaux officiers y périrent
-et le capitan-pacha lui-même. Les Grecs se sauvèrent sains et saufs.
-Un vaisseau qui portait de Candie à Constantinople la tête du brave
-Balleste, officier français, avait relâché à Scio et s'était paré de
-son horrible trophée. Le vaisseau fut incendié, et la tête du brave
-Balleste eut un tombeau digne de lui.
-
---En sortant de déjeuner avec Raymond Verninac et M. Voutier, été au
-Luxembourg. Je suis rentré à mon atelier saisi de zèle et, Hélène étant
-arrivée peu après, j'ai de suite fait quelques ensembles pour mon
-tableau. Elle a emporté malheureusement une partie de mon énergie de ce
-jour.
-
---Le soir, Dimier [59] nous donne un punch chez Beauvilliers [60].
-
---Mardi dernier, 6 janvier, dîné chez Riesener, avec Jacquinot et la
-fille du colonel, son frère [61]. Elle n'a pas de beaux traits, mais
-je désire vivement conserver longtemps l'impression de sa physionomie
-italienne, et surtout cette netteté de teint (sans avoir précisément un
-beau teint), et cette pureté de formes. J'entends cet arrêté, ce tendu
-de la peau qui n'appartient qu'à une vierge. C'est un souvenir précieux
-à garder pour la peinture, mais je le sens déjà qui s'efface.
-
---Hier _dimanche_ 11, dîné chez la maîtresse de Leblond; aucune
-impression que vulgaire.
-
---C'est donc aujourd'hui _lundi_ 12 que je commence mon tableau.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 18 _janvier._--Dîné aujourd'hui chez M. Lélièvre avec
-Édouard et Lopez. Bonnes et excellentes gens. Grande discussion sur les
-arts, et notamment grands efforts pour faire comprendre le mérite de
-Raphaël et de Michel-Ange.
-
---Aujourd'hui, Émilie Robert.
-
---_Hier samedi_ et _avant-hier vendredi,_ fait en partie ou préparé la
-femme du devant.--Leblond venu à mon atelier.
-
---Hier samedi, _D. Giovanni_ joué par Zuchelli[62].
-
---Vendredi, soirée passée chez Taurel.
-
---J'ai eu Provost, modèle, _mardi_ 13, et commencé par la tête du
-mourant sur le devant.--Le lendemain _mercredi_ et le _jeudi_ 15,
-chez Mme Lelièvre le soir, avec Édouard; elle m'a invité à dîner pour
-aujourd'hui.
-
-
- A Provost, environ............................ 8 fr.
- A Émilie Robert, aujourd'hui.................. 12 fr.
-
-
---J'ai lu ces jours-ci dans le _Journal des Débats_, à propos d'un
-ouvrage original où l'on traite de toutes sortes de sujets, par
-le pseudonyme _Philemnestre_, qu'un juge anglais, désirant vivre
-longtemps, s'était mis à interroger tous les vieillards qu'il
-rencontrait, sur leur genre de vie et leur régime, et que leur
-longévité ne tenait particulièrement, ni à la nourriture, ni aux
-boissons fermentées. La seule chose constante chez tous, était de
-se lever bon matin, et surtout de ne pas refaire de somme, une fois
-réveillés. _Chose très importante._
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 24 _janvier._--Aujourd'hui je me suis remis à mon tableau;
-_dimanche dernier_ 18, j'ai cessé d'y travailler. J'avais commencé le
-_lundi_ précédent quelques croquis seulement, ou plutôt le _mardi_ 13;
-j'ai dessiné et fait aujourd'hui la tête, la poitrine de la femme morte
-qui est sur le devant. A l'exception de la main et des cheveux, tout
-est fait.
-
---Ce soir présenté chez M. *** et demain dîner chez Mme
-Lelièvre. Je disais ce soir à Édouard que, au lieu de faire comme la
-plupart des gens qui ont fait leur progrès dans la guerre de la vie à
-l'aide de leur lecture, il m'arrive de ne lire que pour confirmer ceux
-que je fais à part moi, car depuis que j'ai quitté le collège je n'ai
-point lu; aussi je suis émerveillé des bonnes choses que je trouve dans
-les livres; je n'en suis aucunement blasé.
-
---Hier _vendredi_ 23, en sortant de dîner chez Rouget [63], il m'a pris
-une paresse qui m'a conduit au cabinet littéraire, où j'ai parcouru
-la vie de Rossini; je m'en suis saturé et j'ai eu tort. Mais au fait,
-ce Stendhal est un insolent, qui a raison avec trop de hauteur et qui
-parfois déraisonne.
-
-Rossini est né en 1792, l'année où Mozart mourut.
-
---_Jeudi_ 22 _janvier._ Passé chez moi la soirée et une partie de la
-journée chez Soulier, où fait l'aquarelle du Turc par terre [63]. Il
-m'a envoyé à sa place dîner chez sa mère.
-
---_Le mercredi_ 21, passé en partie aussi chez Soulier et vu ma sœur.
-
---Été pour l'affaire du général Jacquinot chez M. Berryer [64].
-
-Le soir, chez Leblond, qui avait passé partie de la journée chez
-Soulier.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 25 _janvier._--Aujourd'hui, dîné chez M. Lelièvre. Un diable
-de colonel, tout plein de ses hauts faits d'Espagne, nous y a ennuyés
-beaucoup.
-
-En revenant avec Édouard, j'ai eu plus d'idées que dans toute la
-journée. Ceux qui en ont vous en font naître; mais ma mémoire s'enfuit
-tellement de jour en jour que je ne suis plus le maître de rien, ni
-du passé que j'oublie, ni à peine du présent, ou bien je suis presque
-toujours tellement occupé d'une chose, que je perds de vue, ou je
-crains de perdre ce que je devrais faire, ni même de l'avenir, puisque
-je ne suis jamais assuré de n'avoir pas d'avance disposé de mon temps.
-Je désire prendre sur moi d'apprendre beaucoup par cœur, pour rappeler
-quelque chose de ma mémoire. Un homme sans mémoire ne sait sur quoi
-compter; tout le trahit. Beaucoup de choses que j'aurais voulu me
-rappeler de notre conversation, en revenant, m'ont échappé...
-
-Je me disais qu'une triste chose de notre condition misérable, était
-l'obligation d'être sans cesse vis-à-vis de soi-même. C'est ce qui rend
-si douce la société des gens aimables: ils vous font croire un instant
-qu'ils sont un peu vous, mais vous retombez bien vite dans votre triste
-unité. Quoi! l'ami le plus chéri, la femme la plus aimée et méritant de
-l'être, ne prendront jamais sur eux une partie du poids? Oui, quelques
-instants seulement; mais ils ont leur manteau de plomb à traîner.
-
-Je suis venu même à une autre de mes idées: c'est celle qui a précédé
-cette dernière. Tous les soirs, lui disais-je, en sortant de chez
-M. Lelièvre, je rentre chez moi, dans l'état d'un homme à qui sont
-arrivés les événements les plus variés. Cela finit toujours par un
-chaos qui m'étourdit. Je suis cent fois plus hébété, cent fois plus
-incapable, je crois, de m'occuper des affaires les plus ordinaires,
-qu'un paysan qui a labouré toute la journée. Je disais encore à Édouard
-qu'on s'attachait aux amis, quand ils faisaient autant de progrès que
-vous-même; la preuve en est que des circonstances charmantes dans la
-vie et dont on conservait le souvenir avec délices, n'étaient plus
-bonnes à recommencer réellement et juste comme elles s'étaient passées;
-témoins encore les amis d'enfance qu'on revoit longtemps après.
-
---J'ai reçu, aujourd'hui que j'ai commencé la femme traînée par le
-cheval, Riesener, Henri Hugues et Rouget. Jugez comme ils ont traité
-_mon pauvre ouvrage_ [65], qu'ils ont vu justement dans le moment
-du tripotage, où moi seul je peux augurer quelque chose. Comment?
-disais-je à Édouard, il faut que je lutte contre la fortune et la
-paresse qui m'est naturelle, il faut qu'avec de l'enthousiasme je
-gagne du pain, et des bougres comme ceux-là viendront, jusque dans ma
-tanière, glacer mes inspirations dans leur germe et me mesurer avec
-leurs lunettes, eux _qui ne voudraient pas être Rubens!_ Par un bonheur
-dont je te rends grâces, ciel propice, tu me donnes dans ma misère le
-sang-froid nécessaire pour retenir à une distance respectueuse les
-scrupules que leurs sottes observations faisaient souvent naître en
-moi. Pierret même m'a fait quelques observations qui ne m'ont point
-touché, parce que je sais ce qu'il y a à faire. Henri n'était pas si
-difficile que ces messieurs.
-
-A leur départ, j'ai soulagé mon cœur par une bordée d'imprécations à la
-médiocrité, et puis je suis rentré sous mon manteau.
-
-Les éloges de Rouget, qui ne voudrait pas être Rubens, me séchaient...
-Il m'emprunte, en attendant, mon étude, et j'ai eu tort de la lui
-promettre, elle me sera peut-être utile.
-
-J'ai pensé, en revenant de mon atelier, à faire une jeune fille rêveuse
-qui taille une plume, debout devant une table.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 26 _janvier._--J'ai donné à Émilie Robert, pour trois séances
-de mon tableau, 12 francs.
-
---J'ai oublié de noter que j'avais envie de faire par la suite une
-sorte de mémoire sur la peinture [66], où je pourrais traiter des
-différences des arts entre eux; comme, par exemple... que, dans la
-musique, la forme emporte le fond; dans la peinture, au contraire, on
-pardonne aux choses qui tiennent au temps, en faveur des beautés du
-génie.
-
---Dufresne [67] est venu me voir à mon atelier.
-
---Je retrouve justement dans Mme de Staël le développement de mon idée
-sur la peinture. Cet art, ainsi que la musique, _sont au-dessus de la
-pensée_; de là leur avantage sur la littérature, par le vague.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 27 _janvier._--J'ai reçu ce matin à mon atelier la lettre
-qui m'annonce la mort de mon pauvre Géricault [68]; je ne peux
-m'accoutumer à cette idée. Malgré la certitude que chacun devait
-avoir de le perdre bientôt, il me semblait qu'en écartant cette idée,
-c'était presque conjurer la mort. Elle n'a pas oublié sa proie, et
-demain la terre cachera le peu qui est resté de lui... Quelle destinée
-différente semblait promettre tant de force de corps, tant de feu et
-d'imagination? Quoiqu'il ne fût pas précisément mon ami, ce malheur
-me perce le cœur; il m'a fait fuir mon travail et effacer tout ce que
-j'avais fait.
-
-J'ai dîné avec Soulier et Fielding chez Tautin [69]. Pauvre Géricault,
-je penserai bien souvent à toi! Je me figure que ton âme viendra
-quelquefois voltiger autour de mon travail... Adieu, pauvre jeune homme!
-
---D'après ce que m'a dit Soulier, il paraît que Gros a parlé de moi à
-Dufresne d'une manière tout avantageuse.
-
-
-[57] Sans doute un camarade du lycée Louis-le-Grand où Delacroix avait
-fait ses études.
-
-[58] «Au milieu de mes occupations dissipantes quand je me rappelle
-quelques beaux vers, quand je me rappelle quelque sublime peinture,
-mon esprit s'indigne et foule aux pieds la vaine pâture du commun des
-hommes.» (_Corresp._, t. I, p. 19.)
-
-[59] Probablement _Abel Dimier_, sculpteur, né en 1794.
-
-[60] Restaurant du Palais-Royal, qui eut son heure de réputation avant
-la Révolution, jusqu'en 1793, et reprit ensuite sa vogue sous l'Empire
-et la Restauration.
-
-[61] Sans aucun doute le général _Charles Jacquinot_, cousin germain de
-Delacroix.
-
-Son frère, le colonel _Nicolas Jacquinot_, devint sénateur sous
-l'Empire.
-
-[62] Zuchelli, chanteur du théâtre Italien, qui débuta le 20 octobre
-1822 dans le rôle de Pharaon de _Moïse en Égypte_, opéra de Rossini.
-
-[63] Voir le _Catalogue Robaut_, n° 54.
-
-[64] _Berryer_ était parent de Delacroix, petit-cousin, croyons-nous.
-Il est probable que c'est à ce titre que le général _Jacquinot_
-avait prié Delacroix de le mettre en relation avec le célèbre
-avocat. Bien qu'il y eût peu de points communs entre Delacroix et
-Berryer, lequel n'était nullement artiste, malgré sa curiosité des
-choses d'art, Delacroix allait souvent à Augerville, et il résulte
-de sa correspondance qu'il ne s'y déplaisait pas. Ses séjours dans
-la propriété de Berryer étaient autant de repos pour lui. Dans les
-dernières années du journal, il se montrera assez sévère pour l'esprit
-de son illustre parent, auquel il reprochera d'être éminemment
-superficiel. (V. _Souvenirs de M. Jaubert._ Ce livre contient de très
-intéressants détails sur Delacroix, Berryer et la société d'Augerville.)
-
-[65] Delacroix fait ici allusion, comme nous l'avons déjà dit dans
-notre étude, à l'un des fragments les plus fougueux de son _Massacre
-de Scio_ au sujet duquel Th. Gautier écrivait: «Ces scènes horribles,
-dont nul ménagement académique ne dissimule la hideur, ce dessin
-fiévreux et convulsif, cette couleur violente, cette furie de brosse
-soulevaient l'indignation des classiques, et enthousiasmaient les
-jeunes peintres par leur hardiesse étrange et leur nouveauté que rien
-ne faisait pressentir.» Ce fut après le _Massacre de Scio_ que M. de La
-Rochefoucauld, alors directeur des Beaux-Arts, fit appeler Delacroix
-pour lui recommander de «dessiner d'après la bosse».
-
-[66] Cette idée de _mémoire sur la peinture_ le poursuivit toute sa
-vie; elle se transforma par la suite en dictionnaire où chaque terme
-d'art est expliqué et commenté par des exemples pris sur les maîtres.
-
-Après plusieurs essais, il met enfin, en 1857, son idée à exécution.
-Le dimanche 11 janvier, il commence «un _Essai d'un dictionnaire des
-Beaux-Arts_, extrait d'un dictionnaire philosophique des Beaux-Arts».
-
-[67] Il s'agit très probablement ici de _Jean-Henri Dufresne_, peintre,
-né à Étampes en 1788. Dufresne avait d'abord été magistrat à l'époque
-des Cent-jours; mais ayant perdu sa place au retour des Bourbons, il se
-mit à l'étude des arts et exposa quelques paysages au Salon. Il publia
-également plusieurs livres d'éducation et de morale.
-
-[68] Dans le cahier manuscrit dont nous avons déjà parlé, Delacroix
-donne sur la mort de Géricault des détails qu'il nous a paru
-intéressant de reproduire ici:
-
-«Il faut placer au nombre des plus grands malheurs que les arts ont pu
-éprouver de notre temps la mort de l'admirable Géricault. Il a gaspillé
-sa jeunesse, il était extrême en tout: il n'aimait à monter que des
-chevaux entiers et choisissait les plus fougueux. Je l'ai vu plusieurs
-fois au moment où il montait à cheval: il ne pouvait presque le faire
-que par surprise; à peine en selle, il était emporté par sa monture.
-Un jour que je dînais avec lui et son père, il nous quitte avant le
-dessert pour aller au bois de Boulogne. Il part comme un éclair,
-n'ayant pas le temps de se retourner pour nous dire bonsoir, et moi
-de me remettre à table avec le bon vieillard. Au bout de dix minutes,
-nous entendons un grand bruit: il revenait au galop, il lui manquait
-une des basques de son habit: son cheval l'avait serré je ne sais où
-et lui avait fait perdre cet accompagnement nécessaire. Un accident de
-ce genre fut la cause déterminante de sa mort. Depuis plusieurs années
-déjà, les accidents, suites de la fougue qu'il portait en amour comme
-en tout, avaient horriblement compromis sa santé: il ne se privait pas
-pour cela tout à fait du plaisir de monter à cheval. Un jour, dans une
-promenade à Montmartre, son cheval l'emporte et le jette à terre. Le
-malheur voulut qu'il portât par terre ou contre une pierre à l'endroit
-de la boucle absente de son pantalon où se trouvait un bourrelet qu'il
-avait formé pour y suppléer.
-
-«Cet accident lui causa une déviation dans l'une des vertèbres,
-laquelle n'occasionna pendant un temps assez long que des douleurs qui
-ne furent pas un avertissement suffisant du danger. Biot et Dupuytren
-s'en aperçurent quand le mal était déjà presque sans remède: il fut
-condamné à rester couché, et moins d'un an après il mourut, le 28
-janvier 1824.» (EUGÈNE DELACROIX, _sa vie et ses œuvres._)
-
-
-[69] Ce devait être quelque guinguette de la banlieue où les jeunes
-artistes aimaient à aller festoyer. Plus tard, en 1850, écrivant à
-Soulier, Delacroix rappelle ces parties de jeunesse: «Où sont les
-dîners chez la mère Tautin, à travers les neiges, en compagnie des
-voleurs et des commis aux barrières!» (_Corresp._, t. II, p. 45.)
-
- * * * * *
-
-_Mardi matin_ 2 _février._--Je me lève à sept heures environ, chose
-que je devrais faire plus souvent. Les ignorants et le vulgaire sont
-bien heureux. Tout est pour eux carrément arrangé dans la nature. Ils
-comprennent tout ce qui est, par la raison que cela est.
-
-Et, au fait, ne sont-ils pas plus raisonnables que tous les rêveurs,
-qui vont si loin qu'ils doutent de leur pensée même?... Leur ami
-meurt-il? Comme il leur semble qu'ils comprennent la mort, ils ne
-joignent pas à la douleur de le pleurer cette anxiété cruelle de ne
-pouvoir se figurer un événement aussi naturel... Il vivait, il ne
-vit plus; il me parlait, son esprit entendait le mien; rien de tout
-cela n'est là. Mais ce tombeau... Repose-t-il dans ce tombeau aussi
-froid que la tombe elle-même? Son âme vient-elle errer autour de son
-monument? Et, quand je pense à lui, est-ce elle encore qui vient
-secouer ma mémoire? L'habitude remet chacun au niveau du vulgaire.
-Quand la trace est affaiblie, il est mort, eh bien! la chose ne nous
-tracasse plus. Les savants et les raisonneurs paraissent bien moins
-avancés que le vulgaire, puisque ce qui leur servirait à prouver n'est
-pas même prouvé pour eux. Je suis un homme. Qu'est-ce que: _Je?_
-qu'est-ce qu'_un homme?_ Ils passent la moitié de leur vie à attacher
-pièce à pièce, à contrôler tout ce qui est trouvé; l'autre à poser les
-fondements d'un édifice qui ne sort jamais de terre.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 17 _février._--Aujourd'hui dîner chez Tautin avec Fielding et
-Soulier. Je fais des progrès dans l'anglais.
-
---Fait aujourd'hui la draperie de la femme de coin; hier, retouché
-elle. Fait aussi main et pied de la femme à genou.
-
-
-Donné à Marie Auras, après la mort de Géricault............... 7 ou 8fr.
-A la mendiante qui m'avait posé pour l'étude dans le cimetière........ 7
-A Émilie Robert, hier lundi, dimanche et samedi 14,15 et 16 février.. 12
-
-
---J'ai dîné chez Leblond. Quinze personnes à table: dîner d'apparat.
-
-Le soir, été chez ma tante un peu: bonne petite conversation. Dimanche
-prochain, je vais y dîner.
-
-J'avais été, deux ou trois jours avant, dîner avec Henry. Je me
-rappelle: c'était le 13 _février_, il n'avait pas de bureau. Je faisais
-le jeune homme du coin d'après la mendiante. Quelque temps avant, nous
-avions dîné ensemble chez Tautin. Je l'aime toujours beaucoup.
-
-Minuit passé! couchons-nous.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 20 _février._--Toutes les fois que je revois les gravures du
-_Faust_[70], je me sens saisi de l'envie de faire une toute nouvelle
-peinture, qui consisterait à calquer pour ainsi dire la nature; on
-rendrait intéressantes par l'extrême variété des raccourcis, les poses
-les plus simples; on pourrait, ainsi, pour de petits tableaux, dessiner
-le sujet et l'ébaucher vaguement sur la toile, puis copier la pose
-juste du modèle. Il faut chercher cela dans ce qui me reste à faire de
-mon tableau.
-
-Aujourd'hui, je me suis mis à ébaucher ce qui me reste à couvrir.
-
-
- J'ai donné à Mélie........................... 3 fr.
-
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 22 _février._--Dîné chez Riesener avec Henri Hugues, qui est
-venu me prendre à l'atelier.
-
---Ébauché, avec Soulier, le fond.
-
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 24 _février._--Fait d'après Bergini un croquis pour l'homme à
-cheval et refait l'homme couché. Ivresse de travail.
-
---Le Salon retardé.
-
-
- Aujourd'hui, à Bergini......................... 5 fr.
-
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 27 _février._--Ce qui me fait plaisir, c'est que j'acquiers
-de la raison, sans perdre l'émotion excitée par le beau. Je désire
-bien ne pas me faire illusion, mais il me semble que je travaille plus
-tranquillement qu'autrefois, et j'ai le même amour pour mon travail.
-Une chose m'afflige, je ne sais à quoi l'attribuer; j'ai besoin de
-distractions, telles que réunions entre amis [71], etc. Quant aux
-séductions qui dérangent la plupart des hommes, je n'en ai jamais été
-bien inquiété, et aujourd'hui moins que jamais. Qui le croirait? Ce
-qu'il y a de plus réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec
-ma peinture. Le reste est un sable mouvant.
-
-Ma santé est mauvaise, capricieuse comme mon imagination.
-
---Hier et aujourd'hui, fait les jambes du jeune homme du coin. Quelles
-grâces ne dois-je pas au ciel, de ne faire aucun de ces métiers de
-charlatan, qui en imposent au genre humain!... Au moins je peux en rire.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 28 _février._--Fait la tête du jeune homme du coin.
-
-
- A Nassau............................... 11 fr. 50
- A Prévost.............................. 1 50
-
-
---Je pensais au bonheur qu'a eu Gros d'être chargé de travaux si
-propres à la nature de son talent....
-
-J'ai ce soir le désir de faire des compositions sur le _Gœtz de
-Berlichingen_ de Gœthe [72], sur ce que m'en a dit Pierret.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche gras,_ 29 _février._--Fait l'autre jeune homme du coin,
-d'après le petit Nassau, et à lui donné 3 fr.--Dîné chez la mère de
-Pierret.
-
---Henri Scheffer venu chez moi. Il m'a parlé de Dufresne comme d'un
-homme très distingué; je l'ai jugé de même, je désire qu'il soit mon
-ami.
-
-
-[70] On trouve ici l'idée première de cette illustration de _Faust_ que
-Delacroix exécuta par la suite en dix-sept lithographies admirables
-d'originalité et de verve. Les gravures du _Faust_ dont il est question
-ici sont vraisemblablement les douze planches du célèbre artiste
-allemand _Pierre de Cornélius_ qui datent de 1810.
-
-[71] Un des traits caractéristiques de la nature de Delacroix, à
-l'époque de sa première jeunesse, fut ce besoin de distractions, cette
-recherche du plaisir. Il obtenait d'ailleurs de réels succès, si l'on
-en croit ceux qui l'ont connu, plutôt comme homme du monde que comme
-artiste. Baudelaire, à qui Delacroix avait fait la confidence de ses
-préoccupations mondaines, note très justement qu'elles disparurent avec
-l'âge, et qu'un seul besoin impérieux les remplaça, l'amour du travail.
-
-[72] Cette pièce de Gœthe a souvent inspiré Delacroix. Voici les
-différentes œuvres que cite le _Catalogue Robaut_:
-
-Année 1828, _Selbitz blessé_ (IIIe acte de Gœtz): 1° dessin a la
-mine de plomb, ayant appartenu à M. Riesener; 2° aquarelle, vendue 65
-francs, en 1874 (vente Jacques Leman).
-
-A diverses reprises, de 1836 à 1843, Delacroix travaille à une suite
-de lithographies: 1° _Frère Martin serrant la main de fer de Gœtz_
-(acte I, scène II); 2° _Weislingen attaqué par les gens de Gœtz_
-(acte I, scène II); 3° _Weislingen prisonnier de Gœtz_ (acte I,
-scène IV); 4° _Gœtz écrit ses mémoires_ (acte IV, scène V); 5°
-_Gœtz blessé recueilli par les Bohémiens_; 6° _Adélaïde donne le
-poison au jeune page_ (acte V, scène VIII); 7° _Weislingen mourant_
-(acte V, scène X).
-
-Vers 1836, il fait une nouvelle série de dessins: 1° _George affublé
-d'une armure_, plume et encre de Chine (acte I, scène II); 2° _L'Évèque
-et Adélaïde jouant aux échecs_, même planche (acte II, scène I); 3°
-_Adélaïde congédiant Weislingen,_ mine de plomb (acte II, scène VI); 4°
-_Lerse_, aquarelle (acte II, scène VI; acte III, scène VI); 5° _Gœtz
-et les paysans_, mine de plomb (acte V, scène V); 6° _Adélaïde donne le
-poison au jeune page_ (mine de plomb et lavis).
-
-Il reprend encore le drame de Gœthe, vers 1843, il fait une série de
-gravures sur bois pour le _Magasin pittoresque_: 1° _Frère Martin et
-Gœtz_; 2° _Gœtz blessé_; 3° _Gœtz écrivant ses mémoires_; 4°
-_Mort de Gœtz_.
-
-En 1850, deux toiles: l'une, _Weislingen enlevé par les gens de
-Gœtz_; l'autre, _Gœtz recueilli par les Bohémiens._
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 1er _mars._--Je n'ai point travaillé de la journée.
-
---J'ai dîné chez Mme. Guillemardet.
-
-Vu Cicéri[73], Riesener, Leblond, Piron.
-
---Passé une triste soirée seul au café. Rentré à dix heures. Relu mes
-vieilles lettres.
-
-Écrit à Philarète la lettre suivante:
-
-«Je m'attends à te voir d'une surprise extrême: Lui! m'écrire, un
-peintre: _che improvisa novella!..._ et devine ce qui me fait t'écrire:
-c'est peut-être ce que tu cherches bien loin, tandis que le plus simple
-à imaginer ne te sera pas venu.
-
-«Je vous écris, mon ancien ami, par ce besoin que nous comprenions
-mieux _autrefois._ Mais nous sommes avancés l'un et l'autre dans cette
-carrière qui se défile à mesure sous nos pas. Certains sentiments
-deviennent ridicules. Les objets ou dédains philosophiques de nos
-naïves imaginations de seize à vingt ans deviennent par contre des
-objets très sérieux de notre culte. J'ai passé une soirée à relire
-toutes mes vieilles lettres, car je suis plus conservateur qu'_un
-Sénat_, qui n'a rien conservé que ses plâtres. Tandis que vous étiez
-au bal de l'Opéra, au moins j'ose le penser, je suis à deux heures
-de la nuit enfoui dans des souvenirs doux et affligeants. Vous étiez
-à cette époque dégoûté de la vie et des vanités prétendues de la
-vie; aujourd'hui, je prends de cette maladie de ce temps-là, et vous
-pourriez bien avoir pris de mon insouciance philosophique d'alors. Mais
-qu'en fais-je et S***? Mon cœur a saigné tout à l'heure au
-souvenir de tout ce que cet homme m'a inspiré. Cette vie d'homme qui
-est si courte pour les plus frivoles entreprises est pour les amitiés
-humaines une épreuve difficile et de longue haleine. Dans la carrière
-que vous suivez, vous ne devez pas trouver beaucoup d'amis et surtout
-d'amis pour la vie comme nous l'étions avec Sousse, avant qu'en effet
-la vie eût été retournée pour chacun de nous... Si tu en trouves, tant
-mieux, tu es plus heureux que moi.
-
-«Malgré quelques attiédissements passagers, je crois qu'il faut de loin
-en loin, pour quelques figures passagères, se conserver les anciens.
-Profitons-en surtout pendant que l'amitié peut encore entre nous être
-désintéressée. Si tu étais ministre, je ne t'aurais pas écrit ce
-soir. J'aurais relu tes lettres, rentré mon émotion, et j'aurais dit:
-«C'est un homme mort, n'y pensons plus.» Je ne dis pas non plus que
-je l'aurais écrite à mon vieux camarade resté en arrière, si c'était
-moi qui eus été ministre ou le parvenu. Le cœur humain est une vilaine
-porcherie; ce n'est pas ma faute, mais qui ose répondre de soi?
-Écris-moi, fais reprendre à mon cœur la route de certaines émotions de
-la jeunesse, qui ne revient plus; quand ce ne serait qu'une illusion,
-ce serait encore un plaisir. Adieu, etc.»
-
---J'ai relu aussi des lettres d'Élisabeth Salter... Étrange effet,
-après tant de temps!
-
---Retrouvé dans une lettre de Philarète ce sujet de la mort de R...,
-âgé de quatre-vingt-cinq ans. Après avoir défendu avec beaucoup de
-véhémence, dans le barreau de Thèbes, la cause d'un ami accusé d'un
-crime capital, il expira la tête appuyée sur les genoux de sa fille.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 3 _mars._--Ce matin, au Luxembourg. Je me suis étonné de
-l'incorrection de Girodet, particulièrement dans son jeune homme du
-_Déluge._ Cet homme, au pied de la lettre, ne sait pas le dessin.
-
---Été chez Émilie Robert; mal disposé. Malade de l'estomac.
-
---Composé, ne sachant que faire, les _Condamnés à Venise._--Émilie est
-venue un instant.
-
---Remets-toi vigoureusement à ton tableau. Pense au Dante, relis-le
-continuellement; secoue-toi pour revenir aux grandes idées. Quel
-fruit tirerai-je de cette presque solitude, si je n'ai que des idées
-vulgaires?
-
---Hier, couru et été chez D***; exécrable peinture.
-
---Repris l'envie de faire les _Naufragés_, de lord Byron, mais de les
-faire au bord de la mer même, sur les lieux.
-
---Été le soir chez Henri Scheffer [74].
-
---Aujourd'hui mercredi soir, je rentre de chez Leblond. Bonne soirée;
-il avait fait un extraordinaire: Punch, etc.. Quelque musique qui m'a
-fait plaisir... Dufresne est un homme qui dessèche bien quelque peu.
-
---Je suis donc comme un sabot? Je ne suis remué qu'à coups de fourche;
-je m'endors sitôt que manquent ces stimulants.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 4 _mars._--Aujourd'hui, été voir Champion. Déjeuné avec lui.
-
---Fedel est venu me voir à l'atelier. Dîné ensemble. Le soir à
-_Moïse_, et seul: j'y ai trouvé des jouissances. Admirable musique!
-Il faut y aller seul pour en jouir [75]. La musique est la volupté de
-i'imagination; toutes leurs tragédies sont trop positives.
-
---_Médée_ m'occupe.--Aussi quelque sujet de _Moïse_, par exemple, _les
-Ténèbres._
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 5 _mars._--Fait la tête et le torse de la jeune fille
-attachée au cheval.--Dîné avec Soulier et Fielding et été à l'Ambigu
-voir les _Aventuriers_; beaucoup d'intérêt et manière neuve. Naturel
-[76].
-
---L'impression de _Moïse_ reste encore, et j'ai le désir de le revoir.
-
-
-_Samedi_ 6 _mars._--J'ai passé la journée à mon atelier.--Mauvaise
-besogne.--Dîné avec Fielding et Soulier chez Tautin.
-
---Pensé à faire des compositions sur _Jane Shore_ et le théâtre d'Otway
-[77].
-
---Rencontré, chez Tautin, Fedel et autres camarades qui s'en allaient.
-Convenu que nous irions quelquefois ensemble faire quelques sujets de
-l'Inquisition.
-
---_Philippe II._
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 7 _mars._--Vu Mage un instant pour le portrait de la Pasta.
-Ce n'est pas ça.
-
---Fielding et Soulier à mon atelier. Fielding m'a arrangé mon fond.
-
---Leblond a passé avec sa maîtresse, et le soir chez Pierret: Excellent
-thé et calembours toute la soirée.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 9 _mars._--A mon atelier.--Émilie.--Dîné avec
-Fielding.--Scheffer aîné [78] est venu me voir.--Le soir chez Henri
-Hugues. Fumé avec lui.
-
-
- A Émilie Robert......................... 13 fr. 50
-
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 13.--Aujourd'hui fait le _Turc à cheval._
-
---Hier et avant, draperie de la femme.
-
-
- A Bergini.................................. 5 fr.
-
-
---Dîné avec Soulier et Fielding. Le soir au petit café. Reçu le soir
-une lettre de Philarète.
-
---Travaillé avec chaleur. Je me couche tard.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 14 _mars._--Aujourd'hui chez ma sœur.
-
---Le _Sermon anglais._
-
---Dîné chez M. Guillemardet. Le soir chez Pierret. M. Coutan m'a donné
-envie de faire _Mazeppa._
-
---Faire pour frontispice au Dante, _lui se promenant dans le Colisée au
-clair de lune._
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 15 _mars._--Déjeuné avec Pierret et auparavant été voir le
-charmant livre anglais d'histoire naturelle.--Chez Scheffer.--Aux
-Champs-Élysées. Bonne promenade.--Rouget à dîner. Pierret le
-soir.--Fait le trait d'un _Turc montant à cheval_ [79].--Superbe temps
-de printemps.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 16.--Pauvre frère! je reçois à l'instant ta lettre. Que je
-désire être utile à tes intérêts! Quel sera ton sort, si tout te manque
-ainsi!
-
---Dîné avec Soulier et Fielding chez Tautin. _And after to english
-Brewery and drink Gin and Water._
-
---Vu Scheffer et le sauteur de son manège.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 17.--Perdu la matinée en allées et venues relatives à la
-lettre de mon frère.--Travaillé à l'atelier à la petite esquisse,
-depuis midi jusqu'à deux heures et demie.--Avant, chez Lopez.--A
-la préfecture, en sortant de chez Lopez; de là chez M. Jacob [80].
-Puis, chez Fielding.--Dîné chez Rouget.--Rencontré Henri Scheffer au
-Palais-Royal. Chez Leblond. J'ai fait un cheval blanc à l'écurie.
-
---Bonne conversation avec Dufresne et Pierret, sur la médecine
-particulièrement; puis, plus générale, sur les lois, etc.--Sorti avec
-tous et enfin Pierret, que j'ai laissé à sa porte. Je suis rentré plein
-d'un bonheur philosophique bien innocent.
-
---Le matin chez Mme J... Probablement manqué l'occasion. Il semble
-qu'aussitôt qu'elle se présente, elle me fasse peur,--l'occasion
-s'entend... Toujours réfléchir à tout, sottise extrême!
-
---Penser, en faisant mon _Mazeppa_, à ce que je dis dans ma note du 20
-_février_, dans ce cahier, c'est-à-dire calquer en quelque sorte la
-nature dans le genre de _Faust._
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_18 _mars._--Rencontré Mage sur le boulevard.--Été chez Gihaut
-[81] et rencontré M. Coutan. Choisi des Géricault.--A la caisse de la
-préfecture, puis aux Champs-Élysées.--Recherché mes lithographies.
-
---Achevé le _Turc montant à cheval._
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 19 _mars._--Passé une excellente journée au Musée avec
-Édouard... Les Poussin!... Les Rubens!... et surtout le _François
-1er_ du Titien!... Velasquez!
-
-Après, vu le Goya, à mon atelier, avec Édouard. Puis vu Piron.
-Rencontré Fedel. Dîné ensemble. Bonne journée.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 20 _mars._--A mon atelier assez tard. Retravaillé la _Femme
-morte._--Henry, Fielding et Soulier.
-
---Dîné à la barrière au bord de l'eau. Puis à la _Brewery._
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 21 _mars._--Fait une étude au manège avec Scheffer [82].--Le
-soir, la cousine chez Pierret. Petite soirée.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 22 _mars._--Aujourd'hui, atelier. Commencé le cheval,--mal
-disposé.--Le soir chez Pierret.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 23 _mars._--Perdu la journée; excepté chez Leblond vers
-midi.--Dîné avec Pierret, où passé la soirée. Menjaud [83] y était.
-Bonnes idées sur la médecine.
-
---Commencé une _Jane Shore._[84]
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 24 _mars._--Déjeuné le matin chez la cousine.--Composé à
-l'atelier.--Le soir, Leblond.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 25 _mars._--Été avec Leblond voir des tableaux: surtout tête
-de femme; la _Marquise de Pescara_ du Titien [85] et un Velasquez
-admirable, qui occupe tout mon esprit.
-
---Été à Saint-Cloud avec Fielding et Soulier, et dîner.--Le soir chez
-Pierret, punch.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 26 _mars._--Rencontré Édouard chez Lopez et déjeuné ensemble
-dans le quartier de son atelier.--Passé la journée à son atelier.--Dîné
-chez Rouget et le soir chez M. Lelièvre, Taurel et Lamey [86].
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 27 _mars._--De bonne heure à l'atelier. Pierret venu.--Dîné
-chez lui; lu de l'Horace [87].--Envies de poésie, non pas à propos
-d'Horace.
-
---Allégories.--Rêveries. Singulière situation de l'homme! Sujet
-intarissable. Produire, produire!
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 28 _mars._--Chez Scheffer.--Au manège. Peint le cheval
-gris.--Le soir chez Pierret.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 29 _mars._--Henri Scheffer est venu me prendre chez moi, le
-matin. Déjeuné avec lui, à son atelier.
-
-De là été prendre Pierret au ministère, et été au Diorama [88]. J'ai
-dîné chez lui et passé la soirée. Sommeil et lourdeur.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 30 _mars._--A mon atelier, le matin.
-
-Mon poêle à arranger m'a fait faire une promenade au Musée: admiré
-Poussin, puis Paul Véronèse, avec une escabelle.
-
---Essayé de repeindre la tête du mourant.
-
---Le soir chez Pierret. Bonne soirée à causer de bonnes choses.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 31 _mars._--Chez Leblond.--Revenu le soir avec Dufresne: il
-m'a donné une nouvelle ardeur. Parlé de Véronèse: il peint aussi la
-passion.
-
---Il faut dîner peu et travailler le soir seul [89]. Je crois que
-le grand monde à voir de temps à autre, ou le monde tout simplement,
-est moins à redouter pour le progrès et le travail de l'esprit, quoi
-qu'en disent beaucoup de prétendus artistes, que leur fréquentation à
-eux. Le vulgaire naît à chaque instant de leur conversation; il faut
-en revenir à la solitude, mais vivre sobrement comme Platon. Le moyen
-que l'enthousiasme se conserve sur une chose quand, à chaque instant,
-on est accessible à une partie? quand on a toujours besoin de la
-société des autres? Dufresne a bien raison: les choses qu'on éprouve
-seul avec soi sont bien plus fortes et vierges. Quel que soit le
-plaisir de communiquer son émotion à un ami, il y a trop de nuances à
-s'expliquer, bien que chacun peut-être les sente, mais à sa manière, ce
-qui affaiblit l'impression de chacun. Puisqu'il me conseille et que je
-reconnais la nécessité de voir l'atelier seul et de vivre seul, quand
-j'y serai établi, commençons dès maintenant à en prendre l'habitude:
-toutes les réformes heureuses naîtront de là. La mémoire reviendra et
-l'esprit présent fera place à celui d'ordre.
-
---Dufresne disait, à propos de Charlet, que ce n'était pas assez naïf
-de manière de faire: on voit l'adresse et le procédé. Y penser [90].
-
-
-[73] _Cicéri_, peintre décorateur, né en 1782; encore enfant il
-dirigea l'orchestre du théâtre _Séraphin_ et entra à dix-sept ans
-au Conservatoire. Obligé de renoncer à la carrière dramatique par
-un accident qui le rendit boiteux, il étudia le dessin sous la
-direction de l'architecte Bellange et la peinture de décors dans les
-ateliers de l'Opéra dont il fut bientôt nommé décorateur en chef. Il
-avait été chargé des décorations ornementales de la bibliothèque du
-Palais-Bourbon.
-
-[74] _Henri Scheffer_, peintre français, frère d'_Ary Scheffer_, né
-en 1798. Il fut élève de Guérin, et ce fut à l'atelier de Guérin que
-Delacroix fit sans doute sa connaissance. Il débuta au Salon de 1824,
-comme peintre d'histoire; il a cultivé aussi d'autres genres et fait
-des portraits.
-
-[75] Cette observation nous paraît intéressante à rapprocher d'un
-autre passage du journal, dans lequel Delacroix fait la remarque,
-toujours à propos de musique, que la société des gens du monde, leurs
-conversations, et la légèreté qu'ils apportent dans tout ce qui touche
-aux choses d'art, constituent le milieu le plus déplorable pour en
-jouir.
-
-[76] _Les Aventuriers, ou le Naufrage_, mélodrame à spectacle, en trois
-actes, en prose, de MM. Léopold Chandezon et Antony Béraud, représenté
-pour la première fois à l'Ambigu-Comique le 7 février 1824, avec un
-succès complet et mérité.
-
-[77] _Thomas Otway_, poète dramatique anglais, né en 1651, mort en
-1685. Acteur et soldat tour à tour, dissipé et besogneux, il eut la vie
-irrégulière et la fin prématurée de la plupart des poètes dramatiques
-du temps d'Élisabeth. Il écrivit des tragédies et des comédies, dont
-quelques-unes sont imitées de Racine et de Molière. Les principales
-sont _Alcibiade, Caïus Marius, Titus et Bérénice_, d'après Racine; les
-_Fourberies de Scapin_, d'après Molière; une _Venise sauvée_, inspirée
-d'une nouvelle historique de Saint-Réal.
-
-[78] _Ary Scheffer._
-
-[79] Voir _Catalogue Robaut_, n° 283.
-
-[80] S'agit-il ici de _Henri Jacob_, lithographe, né en 1781, qui fut
-dessinateur du prince Eugène et qui ouvrit un atelier à Paris sous la
-Restauration, ou simplement de l'un des cousins germains de Delacroix,
-_Charles, Léon_ et _Zacharie Jacob?_ Il est difficile de le deviner en
-lisant ce passage.
-
-(Footnote 81: Voir _Catalogue Robaut_, n° 75.)
-
-[81] Éditeur d'estampes, très connu à cette époque.
-
-[82] Delacroix, très préoccupé dès cette époque, comme il le fut toute
-sa vie, d'étudier la nature sur le vif, soucieux avant tout de vérité
-et de vie, faisait de nombreuses études de chevaux. Il rencontrait au
-manège un certain nombre de jeunes gens dont les noms reviennent à
-maintes reprises dans les premières années de ce journal.
-
-[83] _Menjaud_ était un acteur célèbre de l'époque. Il se livra d'abord
-à la peinture, puis entra au Conservatoire. Il joua avec Talma et Mlle
-Mars. Il occupa les premiers rôles dans _Turcaret_, le _Misanthrope,
-Don Juan._
-
-[84] Probablement la petite aquarelle mentionnée au _Catalogue Robaut_,
-n° 211.
-
-[85] _Vittoria Colonna, marquise de Pescara_, célèbre par sa beauté,
-ses vertus et son talent de poète. On connaît d'elle deux portraits
-célèbres, l'un de _Sébastien dei Piombo_, l'autre du _Mutien
-(Muziano)_, élève du _Titien (Tiziano)._ Il y a ici évidemment une
-confusion dans l'esprit de Delacroix entre _le Mutien_ et _le Titien._
-
-[86] _Lamey_, cousin de Delacroix, devint président de cour à
-Strasbourg.
-
-[87] Dès sa vingtième année, Delacroix avait compris, comme tous
-les hommes supérieurs, que la véritable instruction n'est pas celle
-que l'on reçoit de ses maîtres, mais bien celle que l'on se donne à
-soi-même. Dans une lettre très curieuse, adressée à Pierret en 1818,
-il écrivait: «Il faut cet hiver nous voir bien souvent, lire de bonnes
-choses. Je suis tout surpris _de me voir pleurer sur du latin._ La
-lecture des anciens nous retrempe et nous attendrit: ils sont si vrais,
-si purs, si entrants dans nos pensées!»
-
-A propos d'Horace, il dit autre part: «Horace est à mon avis le plus
-grand médecin de l'âme, celui qui vous relève le mieux, qui vous
-attache le mieux à la vie dans certaines circonstances, et qui vous
-apprend le plus à mépriser dans d'autres.» (_Corresp._, t. I, p.. 15 et
-24.)
-
-[88] Le premier Diorama fut établi en 1822, rue Samson, derrière le
-Château-d'Eau.
-
-[89] Ces questions d'hygiène favorable au travail intellectuel
-préoccupaient Delacroix. Baudelaire, qui le fréquentait dans
-l'intimité, nous le montre saisissant sa palette «après un déjeuner
-plus léger que celui d'un Arabe». Dans la seconde partie de sa vie il
-eut cruellement à souffrir de lourdeurs d'estomac, et ce fut sans doute
-cette raison qui l'amena a modifier son hygiène: Il déjeunait à peine
-et ne prenait qu'un fort repas, celui du soir.
-
-[90] Il est intéressant de rapprocher cette appréciation sur Charlet
-formulée en 1824, de l'article que Delacroix lui consacra, après
-sa mort, en 1862, dans la _Revue des Deux Mondes_. «Son talent
-n'avait point eu d'aurore, il est arrivé tout armé, pourvu de ce don
-d'imaginer et d'exécuter qui fait les grands artistes. Il a même cela
-de remarquable que la première période de son talent est celle où ce
-talent est le plus magistral. Dans les sujets aussi simples et, ce
-qu'il y a de plus difficile, dans la représentation de scènes vulgaires
-dont les modèles sont sous nos yeux, Charlet a le secret d'unir la
-grandeur et le naturel.» (_Revue des Deux Mondes_, 1er juillet 1862.)
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 1er _avril._--Été le matin avec Champmartin chez
-Cogniet, où j'ai déjeuné.
-
-J'ai vu le masque moulé de mon pauvre Géricault. O monument vénérable!
-J'ai été tenté de le baiser... sa barbe... ses cils... Et son
-sublime _Radeau!_ Quelles mains! Quelles têtes! Je ne puis exprimer
-l'admiration qu'il m'inspire.
-
---Vu Fedel chez lui.--Retrouvé Fedel, comme je me disposais à aller
-voir l'_Italiana in Algeri._[91] Endormi toute la soirée.
-
---Peindre avec brosses courtes et petites. Craindre le lavage à l'huile.
-
---Il me survient le désir de faire une esquisse du tableau de
-Géricault. Dépêchons-nous de faire le mien. Quel sublime modèle! et
-quel précieux souvenir de cet homme extraordinaire!
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 2 _avril._--A l'atelier toute la journée. Arrêté en partie
-mon fond.
-
-M. Coutan est venu me voir. Il m'a donné envie de voir les dessins de
-Demeulemeester [92].
-
---Dîné chez Rouget. Vu François et Henri Verninac, etc.--Chez Pierret
-le soir.--Je lis à présent.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 3 _avril._--Été avec Decamps chez le duc d'Orléans [93], voir
-sa galerie. Enchanté de la femme du brigand de Schnetz [94]. Rencontré
-Steuben [95].
-
-Envie de faire de petits tableaux, surtout pour acheter quelque chose à
-la vente de Géricault.
-
---Le soir, _Jane Shore._
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 4 _avril._--Tout est intéressé pour moi, dans la nécessité
-de me renfermer davantage dans la solitude. Les plus beaux et les plus
-précieux instants de ma vie s'écoulent dans des distractions qui ne
-m'apportent au fond que de l'ennui. La possibilité ou l'attente d'être
-distrait commencent déjà à énerver le peu de force que me laisse le
-temps mal employé de la veille. La mémoire n'ayant à s'exercer sur rien
-d'important périt ou languit. J'amuse mon activité avec des projets
-inutiles. Mille pensées précieuses avortent faute de suite. Ils me
-dévorent, ils me mettent au pillage. L'ennemi est dans la place... au
-cœur; il étend partout la main.
-
-Pense au bien que tu vas trouver, au lieu du vide qui te met
-incessamment hors de toi-même: une satisfaction intérieure et une
-mémoire ferme; le sang-froid que donne la vie réglée; une santé qui ne
-sera pas délabrée par les concessions sans fin à l'excès passager que
-la compagnie des autres entraîne; des travaux suivis et beaucoup de
-besogne.
-
---J'ai été à mon atelier. Henry Scheffer venu et commencé son portrait.
-
-Dîné ensemble. Cela ne fait rien en passant et de la sorte... C'était,
-l'année dernière, l'habitude de ces dîners à jours fixes et attendus,
-qui étaient funestes!
-
---Le soir chez Mme Guillemardet, où j'ai appris la nouvelle infortune
-de ma sœur. Quand sera-t-elle tranquille?
-
---Se procurer la _Panhypocrisiade._[96] On pourrait en faire des
-dessins.--Une suite aussi sur _René_, sur _Melmoth._[97]
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 5 _avril._--Le matin, vu Fielding, en allant chez ma sœur.
-
---Rencontré Dufresne et chez Gihaut.--A l'atelier. Travaillé
-peu.--Rouget.--Le soir chez Pierret.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 6 _avril._--Déjeuné chez Soulier et Fielding.--A l'atelier de
-Henry Scheffer. Commencé chez moi le petit _Don Quichotte._[98]--Dîné
-avec Dupont et été chez Devéria [99].
-
---Tâcher de retrouver la naïveté du petit portrait de mon neveu.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 7.--Encore un mercredi... Je n'avance guère... Le temps
-beaucoup.
-
-Travaillé au petit _Don Quichotte._--Le soir, Leblond, et essayé de la
-lithographie [100]. Projets superbes à ce sujet. Charges dans le genre
-de Goya.
-
---La première et la plus importante chose en peinture, ce sont les
-contours. Le reste serait-il extrêmement négligé que, s'ils y sont,
-la peinture est ferme et terminée. J'ai plus qu'un autre besoin de
-m'observer à ce sujet: y songer continuellement et _commencer toujours
-par là._
-
-Le Raphaël doit à cela son fini, et souvent aussi Géricault.
-
---Je viens de relire en courant tout ce qui précède: je déplore les
-lacunes. Il me semble que je suis encore le maître des jours que
-j'ai inscrits, quoiqu'ils soient passés; mais ceux que ce papier ne
-mentionne point sont comme s'ils n'avaient point été [101].
-
-Dans quelles ténèbres suis-je plongé? Faut-il qu'un misérable et
-fragile papier se trouve être, par ma faiblesse humaine, le seul
-monument d'existence qui me reste? L'avenir est tout noir. Le passé qui
-n'est point resté, l'est autant. Je me plaignais d'être obligé d'avoir
-recours à cela;, mais pourquoi toujours m'indigner de ma faiblesse?
-Puis-je passer un jour sans dormir et sans manger? Voilà pour le
-corps. Mais mon esprit et l'histoire de mon âme, tout cela sera donc
-anéanti, parce que je ne veux pas en devoir ce qui peut m'en rester à
-l'obligation de l'écrire; au contraire, cela devient une bonne chose
-que l'obligation d'un petit devoir qui revient journellement.
-
-Une seule obligation, périodiquement fixe dans une vie, ordonne tout
-le reste de la vie: tout vient tourner autour de cela. En conservant
-l'histoire de ce que j'éprouve, je vis double; le passé reviendra à moi
-... L'avenir est toujours là.
-
---Se mettre à dessiner beaucoup les hommes de mon temps. Beaucoup de
-médailles, voilà pour le nu.
-
-Les gens de ce temps: du Michel-Ange et du Goya.
-
---Lire la _Panhypocrisiade._
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 8 _avril._--L'argent me pressera bientôt. Il faut travailler
-ferme. Pioché au _Don Quichotte._
-
---À _Tancrède_ le soir, médiocrement amusé.
-
---Acheté des gravures allemandes du temps de Louis XIII.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 9.--Aujourd'hui Bergini. Refait l'homme au coin.--Le soir,
-Pierret... le _Leicester._
-
-Il me vient l'envie, au lieu d'un autre tableau d'assez grande
-proportion, d'avoir plusieurs petits tableaux, mais faits avec plaisir.
-
---Il me reste environ 240 francs. Pierret me doit 20 francs.
-
-
- Aujourd'hui, déjeuné œufs et pain........ 0 fr. 30
- A Bergini................................... 3 fr. "
- Belot, couleurs............................. 1 fr. 50
- Dîner....................................... 1 fr. 20
-
- TOTAL...... 6 fr. "
-
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 10.--Atelier de bonne heure. Hélène venue avec ses
-camarades.--Bergini. Retouché l'homme qui s'accroche au cheval; à lui 3
-francs.
-
-Dîné avec Pappleton, Lelièvre, Comairas, Soulier et Fedel. Été chez
-Comairas: étonnante peinture. Petite soûlerie. Ce soir, ma main a peine
-à écrire...
-
-Parlé philosophie dans la rue avec ce fou de Fedel.
-
-
- Dîné, 2fr. gr ... 1 fr. 16.
-
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 11 _avril._--Le matin, Pierret en passant.--Comairas pour
-tête de cheval [102].
-
-Au Luxembourg: _Révoltés du Caire_[103], pleins de vigueur: grand
-style. Ingres charmant [104]... et puis mon tableau qui m'a fait grand
-plaisir [105]. Il y a un défaut qui se retrouve encore dans celui que
-je fais [106], spécialement dans la femme attachée au cheval; cela
-manque de vigueur et d'empâtement. Ces contours sont lavés et ne sont
-pas francs; il faut continuellement avoir cela en vue.
-
---Travaillé à l'atelier à retoucher la femme à genoux.
-
---Vu le Velasquez et obtenu de le copier; j'en suis tout possédé. Voilà
-ce que j'ai cherché si longtemps, cet empâté ferme et pourtant fondu.
-Ce qu'il faut principalement se rappeler, ce sont les mains; il me
-semble qu'en joignant cette manière de peindre à des contours fermes et
-bien osés, on pourrait faire des petits tableaux facilement.
-
-Été chez le Turc, au Palais-Royal. Quel misérable Juif, avec son
-manteau, qu'il ne voulait même pas me laisser regarder! Quoi qu'il en
-soit, j'en ai à peu près la coupe.
-
---Je rentre de bonne heure, en me félicitant de copier mon Velasquez,
-et plein d'entrain.
-
-Quelle folie de se réserver toujours pour l'avenir de prétendus sujets
-plus beaux que d'autres!
-
-Quant à mon tableau, il faut laisser ce qui est fait bien, quand cela
-serait dans une manière que je quitte. Le prochain aura sinon un
-progrès, au moins une variété.
-
-Mais pour revenir à ma réflexion précédente, avec cette sotte manie, on
-fait toujours des choses dont on n'est pas entrain, et par conséquent
-mauvaises; plus on en fait, plus on en trouve. À chaque instant, il me
-vient d'excellentes idées, et au lieu de les mettre à exécution, au
-moment où elles sont revêtues du charme que leur prête l'imagination
-dans la disposition où elle se trouve dans le moment, on se promet
-de le faire plus tard, mais quand? On oublie, ou ce qui est pis,
-on ne trouve plus aucun intérêt à ce qui vous avait paru propre à
-inspirer. C'est qu'avec un esprit aussi vagabond et impossible, une
-fantaisie chasse l'autre plus vite que le vent ne tourne dans l'air
-et ne tourne la voile dans le sens contraire..., il arrive que j'ai
-nombre de sujets; eh bien, qu'en faire? Ils seront donc là en magasin à
-attendre froidement leur tour, et jamais l'inspiration du moment ne les
-animera du souffle de Prométhée; il faudra les tirer du tiroir, quand
-la nécessité sera de faire un tableau! C'est la mort du Génie.....
-Qu'arrive-t-il ce soir? Je suis, depuis une heure, à balancer entre
-_Mazeppa, Don Juan, le Tasse_, et tant d'autres. Je crois que ce qu'il
-y aurait de mieux à faire quand on veut avoir un sujet, c'est non pas
-d'avoir recours aux anciens, et de choisir dans le nombre, car quoi
-de plus bête? Parmi les sujets que j'ai retenus, parce qu'ils m'ont
-paru beaux un jour, qui détermine mon choix pour l'un ou pour l'autre,
-maintenant que je sens même une disposition égale pour tous? Rien que
-de pouvoir balancer entre deux suppose une absence d'inspiration.
-Certes, si je prenais la palette en ce moment, et j'en meurs de besoin,
-le beau Velasquez me travaillerait. Je voudrais étaler sur une toile
-brune ou rouge de la bonne grasse couleur et épaisse. Ce qu'il faudrait
-donc pour trouver un sujet, c'est d'ouvrir un livre capable d'inspirer
-et se laisser guider par l'humeur. Il y en a qui ne doivent jamais
-manquer leur effet: ce sont ceux-là qu'il faut avoir, de même que des
-gravures, Dante, Lamartine, Byron, Michel-Ange.
-
-J'ai vu ce matin chez Drolling [107] un dessin de plusieurs fragments
-de figures de Michel-Ange, dessinés par Drolling... Dieu! quel homme!
-quelle beauté! Une chose singulière et qui serait bien belle, ce serait
-la réunion du style de Michel-Ange et de Velasquez! Cette idée-là m'est
-venue de suite, à la vue de ce dessin; il est doux et moelleux. Les
-formes ont cette mollesse qu'il semble qu'il n'y ait qu'une peinture
-empâtée qui puisse la donner, et en même temps les contours sont
-vigoureux. Les gravures d'après Michel-Ange ne donnent pas l'idée
-de cela: c'est là le sublime de l'exécution. Ingres a de cela: ses
-milieux sont doux et peu chargés de détails. Comme cela faciliterait
-la besogne, surtout pour les petits tableaux! Je suis content de me
-rappeler cette impression.
-
-Se bien souvenir de ces têtes de Michel-Ange. Demander à Drolling pour
-les copier. Les mains bien remarquables! Les grands enchâssements...
-Les joues simples, les nez sans détails, et véritablement, c'est là ce
-que j'ai toujours cherché! Il y avait de cela dans ce petit portrait
-de Géricault, qui était chez Bertin, dans ma Salter[108] un peu et
-dans mon neveu. Je l'aurais atteint plus tôt, si j'avais vu que cela
-ne pouvait aller qu'avec des contours bien fermes. Cela est évidemment
-dans la femme debout de ma copie de Giorgione, des femmes nues dans une
-campagne.
-
-Léonard de Vinci a de cela, Velasquez beaucoup, et c'est très différent
-de Van Dyck: on y voit trop l'huile, et les contours sont veules et
-languissants. Giorgione a beaucoup de cela.
-
-Il y a quelque chose d'analogue et bien séduisant dans le fameux dos du
-tableau de Géricault, dans la tête et la main du jeune homme imberbe et
-dans un pouce du Gerfaut couché à l'extrémité du radeau.
-
-Se souvenir du bas de la figure qu'il a faite d'après moi [109].--Quel
-bonheur ce serait d'avoir à sa vente une ou deux copies de lui d'après
-les maîtres! Son tableau de famille d'après Velasquez.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 12 _avril._--Le matin passé chez Soulier. Il n'y était pas. Je
-voulais avoir sa boîte pour aller copier le Velasquez.
-
-Été chez Champion; de là à mon atelier. Fièvre de travail. Refait et
-disposé l'homme près du cheval et l'homme à cheval. Entrain complet. H.
-Scheffer venu un instant, puis mon neveu.
-
---Il m'a pris fantaisie de faire des lithographies d'animaux, par
-exemple: un tigre sur un cadavre, des vautours, etc.
-
---Dîné chez M. Guillemardet. Mme C... venue le soir est charmante.
-Maudit insolent que je suis! Il faut avouer que ma vie est passablement
-remplie; je suis toujours possédé d'une petite fièvre qui me dispose
-facilement à une émotion vive. Elle m'a bien plu: ce chapeau noir et
-ces petites plumes. Elle a l'air bienveillant avec moi... Il faut que
-je pense à lui envoyer le marchand d'ombrelles, demain autant que
-possible.
-
---_Le Temps luttant contre le Chaos sur le bord de l'abîme_, au jour de
-la fin de toutes choses.
-
---Il faut faire une grande esquisse de _Botzaris_[110]: _les Turcs
-épouvantés et surpris se précipitent les uns sur les autres._
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 13 _avril._--Le matin chez Soulier. Pris sa boîte. Déjeuné avec
-lui; puis au Velasquez.
-
-Disposition mélancolique ou plutôt chagrine en rentrant à mon atelier.
-Travaillé le _Don Quichotte._
-
-Pierret venu, dîné avec lui; mené ses femmes chez M. Pastor, chez
-Leblond.--Terminé la lithographie. Dufresne venu. Rentré avec Pierret.
-
---Dispositions fugitives, qui me venez presque toujours le soir. Doux
-contentement philosophique, que ne puis-je te brider! Je ne me plains
-pas de mon sort. Il me faut goûter plus encore de ce bon sens qui se
-risque aux choses inévitables.
-
-Ne réservons rien de ce que je pourrais faire avec plaisir pour un
-temps plus opportun. Ce que j'aurai fait ne pourra m'être enlevé. Et
-quant à la crainte ridicule de faire des choses au-dessous de ce qu'on
-peut faire... Non, voilà le vice radical! c'est là le recoin de sottise
-qu'il faut attaquer. Vain mortel, tu n'es borné par rien, ni par ta
-mémoire qui t'échappe, ni par les forces de ton corps qui sont minces,
-ni par la fluidité de ton esprit qui lutte contre ces impressions, à
-mesure qu'elles t'arrivent. Il y a toujours au fond de ton âme quelque
-chose qui te dit: «Mortel tiré pour peu de temps de la vie éternelle,
-songe que tes instants sont précieux. Il faut que ta vie te rapporte
-à toi seul tout ce que les autres mortels retirent de la leur[111].»
-Au reste, je sais ce que je veux dire... Je crois qu'au fait tout le
-monde a été plus ou moins tourmenté de cela.
-
---Dimier venu chez Leblond: il va partir pour l'Égypte.
-
-
- Couleurs et toiles........ 11
- Portier atelier........... 10
- Commissionnaire........... 1
-
-
---Dufresne m'a promis la _Panhypocrisiade_ et des vers de M. de
-Lamartine.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 13 _avril._--Ce matin, Velasquez.--Interrompu.--Chez mon oncle.
-Dîné avec lui.
-
-Pierret le soir. Il prend la résolution de se faire peintre de
-portraits: il a raison. A compter du mois prochain, il viendra tous les
-matins à mon atelier.
-
-
- Déjeuné........... 1 fr. 4 sous
- Couleurs.......... 2 fr. 10 sous
- Marrons........... " fr. 15 sous
- 4 fr. 9 sous
-
-
-14 _avril._--Ce matin au _Velasquez._ Recommencé la tête, qui était
-trop forte pour le corps. Interrompu pour aller déjeuner; j'ai bien
-fait. J'ai travaillé ensuite jusqu'à quatre heures et demie. Leblond y
-est venu.
-
-Dîné Rouget.--Retourné chez moi m'habiller pour aller à l'Opéra.--Passé
-chez Pierret, qui me fait dîner demain.--Trop de foule à ce concert et
-passé la soirée chez Mme Lelièvre. Tours de cartes, etc.
-
-
- Déjeuné............ 13 sous.
- Hier dîné.......... 1 fr.
- Papier............. 6 sous.
- Pour ceci.......... 1 fr. 19 sous.
-
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 15 _avril._--Le matin, été chercher la robe turque chez M. Job,
-ce qui m'a fait arriver trop tard au rendez-vous d'Hélène et de Laure.
-
-Avancé beaucoup le petit _Don Quichotte_, et commencé à peindre la
-pénitence de _Jane Shore._
-
---Revenu chez moi. Composé la _Jane Shore_ pour la lithographier.--Dîné
-Cook et remonté chez moi.--Là, le diable au corps et quelque peu dormi.
-
---A onze heures (matin) passé chez Ludovic. Dufresne y était. J'y ai vu
-pour la première fois Leborne [112].
-
-Adeline était charmante.--Rentré à trois heures et demie.
-
-
- Déjeuné........... 1 "
- Couleurs à la palette. 1 60
- Dîné.............. 1 20
- Décrotté........... 0 20
- 4 "
-
-
---Mon cadre ne me coûterait que 160 ou 180 au lieu de 230 que demande
-Lemarchal.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 17 _avril._--Le matin à l'atelier. Hélène et Laure
-venues.--Ensuite travaillé au _Don Quichotte_; puis à la _Jane Shore._
-Fielding venu un instant; puis Decaisne[113].--Dîné avec Pierret et
-resté chez lui, où commencé un dessin de _Charles IX._
-
-
-Déjeuné........... 0 70
-
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 18 _avril._--A l'atelier à neuf heures. Laure venue. Avancé
-le portrait.
-
---M. Lemôle venu et acheté le _Turc qui monte à cheval._--Pierret venu.
-Tour aux Champs-Élysées.--Trouvé chez lui Félix.--Dîné chez Pierret, et
-passé la soirée à continuer le _Charles IX._
-
---Vu avec bien du plaisir les calques des petits dessins de Géricault
-[114].
-
-
- Déjeuné............... 0 60 Prêté à Pierret ce matin. 80 fr.
- Pieds de cochon....... 2 25 Il m'en doit........... 20 "
- 2 85 100 "
-
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 19.--_Velasquez._ Interrompu vers onze heures.--A l'atelier est
-venu le W... Ensuite chez Fielding et dîné chez Rouget.--Retourné chez
-lui et puis au café de la rue Bourbon.--Rentré à dix heures un quart.
-
-
- Déjeuné........... 1 40
- Cocher............ 2 60
- Dîné.............. 1 10
- Bière............. 0 30
- 5 40
-
-
---Désir de faire des sujets de la Révolution, tels que l'_Arrivée de
-Bonaparte à l'armée d'Égypte_, les _Adieux de Fontainebleau._
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 20 _avril._--Je sors de chez Leblond. Il a été bien question
-d'Égypte: on peut y aller pour bien peu de chose. Dieu veuille que
-j'y aille! Pensons bien à cela, et si mon cher Pierret y venait avec
-moi? C'est l'homme qu'il me faudrait; en attendant, travaillons à nous
-séparer des liens qui entravent l'esprit et débilitent la santé. Se
-lever matin.
-
-Penser à l'Arabe. J'irai ces jours-ci chez D... lui demander des
-renseignements sur ses études.
-
---Qu'est-ce aller en Égypte? chacun saute aux nues. Et si ce n'est pas
-plus que d'aller à Londres? Pour trois cents francs, Deloches [115] et
-Planat [116] y sont passés. On y vit à meilleur marché qu'ici... Il
-faudrait partir en mars et revenir en septembre; on aurait le temps de
-voir la Syrie.
-
-Est-ce vivre que végéter comme un champignon attaché à un tronc pourri
-[117]? Les habitudes mesquines m'absorbent tout entier. D'ailleurs,
-c'est d'avance qu'il faut se préparer.
-
-Tant que j'aurai mes jambes, j'espère vivre matériellement. Plaise au
-ciel que le Salon me mette en passe de faire bientôt mes tournées!
-Scheffer doit me faire connaître une affaire. Il a passé une partie du
-jour à mon atelier.
-
---J'ai presque fini le _Don Quichotte_ et beaucoup avancé la _Jane
-Shore._
-
-La fille est venue ce matin poser. Hélène a dormi ou fait semblant. Je
-ne sais pourquoi je me crus bêtement obligé de faire mine d'adorateur
-pendant ce temps, mais la nature n'y était point. Je me suis rejeté
-sur un mal de tête, au moment de son départ et quand il n'était plus
-temps... Le vent avait changé. Scheffer m'a consolé le soir, et il
-s'est trouvé absolument dans les mêmes intentions.
-
-Je me fais des peurs de tout, et crois toujours qu'un inconvénient va
-être éternel. Moi qui parle, je passerai aussi... Cela aussi est une
-consolation.
-
---Ma lithographie de chez Leblond n'est pas mal venue.
-
---Félix est venu un moment à mon atelier et Henri chez Leblond. Il
-y a eu trios d'instruments à vent, mais Batton [118] m'a fait plus
-de plaisir avec ses folies sur le piano.--Édouard est enchanté du
-_Velasquez_; il dit que c'est le plus beau qu'il ait vu.
-
---Ce bon Pierret m'enchante d'être aussi possédé que moi de tous les
-projets qui m'ont pris ce soir; il est aussi ivre que moi.
-
-
- Dîné et Scheffer.............................. 2 35
- Café.......................................... 0 85
- 3 20
-
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 21.--De bonne heure au _Velasquez_: je n'ai pu y
-travailler.--Été voir Cogniet. Fait une mauvaise esquisse d'après
-nature pour lui.
-
---Faire un dessin d'après Géricault. Il faut étudier des contours
-comme faisait Fedel à l'atelier. Je pourrai en faire quelques-uns à
-l'Académie.--Cogniet m'a conseillé d'aller voir _Joseph_ de Méhul.--Ce
-soir chez Pierret. Enchanté, ainsi que moi, du croquis d'après
-Géricault.
-
-
- Déjeuner et dîner..................................... 2 "
- Couleurs Belot........................................ 1 "
- Maréchal.............................................. 1 "
- Gravure, _Massacre des Innocents_ de Raphaël..... 0 50
- 4 50
-
-
---Le matin chez Scheffer, pour voir son échelle; revenu avec Henry, et
-perdu ma matinée chez lui. Rentré chez moi vers deux heures et trouvé
-une lettre de mon frère pour Munich, que j'ai jetée de suite à la poste.
-
-Dîné avec Henri Hugues. Rencontré le soir Henri Scheffer et au café
-avec lui, mais sans doute par complaisance, car je m'endormais. Il m'a
-dit qu'aujourd'hui Didot étant chez son père, et lui parlant du projet
-où j'étais de prendre des rapins, Didot disait que je ferai le premier
-de mes rapins.
-
-Je suis d'une mélancolie extrême.
-
-
- Déjeuné...................................... 1 40
- Le soir, café................................ 0 75
- 2 15
-
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 23.--A l'atelier, travaillé et fini le petit _Don
-Quichotte._--Dîné Henry, Fiedling, sorti à la barrière de Sèvres.
-Revenu chez eux le soir.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 24.--Le matin, travaillé à la lithographie pour Gihaut;
-puis déjeuné.--Chez Champmartin. Trouvé Marochetti [119] et fait
-connaissance.
-
---Dîné chez Tautin, après une course vaine au Champ de Mars, pour voir
-l'exercice à feu.--_Brewery._
-
---Tiré au pistolet, assez bien, aux Champs-Élysées.--Punch chez
-Lemblin. Billard au coin, après déjeuner.
-
---Chez Allier [120]: très charmé de sa nouvelle figure. Son _Marin_
-m'a fait le plus grand plaisir. Une chose qui m'a frappé, et que
-Champmartin rappelait ce soir, c'était que c'était comme la peinture de
-Géricault; ce qui paraît contribuer à m'en faire voir le faible aussi
-bien que le beau côté. J'ai comparé les émotions que fait naître ce
-genre de style avec celui de Michel-Ange, dans les jambes et cuisses
-chez Allier.
-
-Y penser pour ne faire ni l'un ni l'autre; mais _le bien_ est entre les
-deux.
-
-
- Déjeuné............. 1 "
- Dîné................ 1 20
- Punch............... 0 60
- Pistolet............ 1 "
- Billard............. 1 "
- 4 80
-
-
-C'est trop pour une journée de sottises.
-
---Le souvenir du petit groupe en pierre de Géricault m'enchante;
-il serait amusant d'en faire, mais il faudrait être un travailleur
-forcené. Comment trouver le temps de tout faire?
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 25.--A l'atelier, vers onze heures.--Chez Pierret d'abord,
-puis chez Soulier. Pierret venu me joindre.
-
---Travaillé au _Turc_ du second plan, qui s'aperçoit de
-l'incendie.--Félix un instant.
-
---Dîné avec Pierret. Été ensuite chez M. Lelièvre. Point trouvé.--Chez
-M. Guillemardet. Louis me paraît fort mal. J'ai éprouvé une impression
-bien douloureuse en le voyant et j'y mêlais aussi ce sentiment solennel
-et funestement poétique de la faiblesse humaine, source intarissable
-des émotions les plus fortes.
-
-Pourquoi ne suis-je pas poète? Mais, du moins, que j'éprouve, autant
-que possible dans chacune de mes peintures, ce que je veux faire passer
-dans l'âme des autres!... L'allégorie est un beau champ!
-
- _Le Destin aveugle entraînant tous les suppliants qui
- veulent en vain, par leurs cris et leurs prières, arrêter un
- bras inflexible._
-
-Je crois et j'ai pensé ailleurs que ce serait une excellente chose
-que de s'échauffer à faire des vers, rimes ou non, sur un sujet pour
-s'aider à y entrer avec feu pour le peindre. A force de s'accoutumer à
-rendre toutes mes idées en vers, je les ferais facilement à ma façon.
-Il faut essayer d'en faire sur Scio.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 26 _avril._--Le résultat de mes journées est toujours le même:
-un désir infini de ce qu'on n'obtient jamais, un vide qu'on ne peut
-combler, une extrême démangeaison de produire de toutes les manières,
-de lutter le plus possible contre le temps qui nous entraîne, et les
-distractions qui jettent un voile sur notre âme; presque toujours
-aussi une sorte de calme philosophique, qui prépare à la souffrance et
-élève au-dessus des bagatelles. Mais c'est l'imagination qui peut-être
-nous abuse encore là; au moindre accident, adieu presque toujours la
-philosophie! Je voudrais identifier mon âme avec celle d'un autre.
-
---M. L..., chez Perpignan, parlait du roman de _Saint-Léon_ de Godwin
-[121]; il a trouvé le secret de faire de l'or et de prolonger sa vie
-au moyen d'un élixir. Toutes ses misères deviennent la suite de ses
-fatals secrets, et cependant au milieu de ses douleurs, il éprouve un
-secret plaisir de ces facultés étranges, qui l'isolent dans la nature.
-Hélas! je n'ai pu trouver les secrets, et je suis réduit à déplorer en
-moi ce qui faisait la seule consolation de cet homme. La nature a mis
-une barrière entre mon âme et celle de mon ami le plus intime [122]:
-il éprouve la même chose. Encore, si je pouvais favoriser à loisir
-ces impressions que seul j'éprouve à ma manière! Mais la loi de la
-variété se fait un jeu de cette dernière consolation. Ce ne sont pas
-des années qu'il faut pour détruire les innocentes jouissances que
-chaque incident fait éclore dans une vive imagination. Chaque instant
-qui s'écoule ou les emporte ou les dénature. Au moment où j'écris,
-j'ai commencé de sentir vingt choses que je ne reconnais plus quand
-elles sont exprimées. Ma pensée m'échappe. La paresse de mon esprit ou
-plutôt sa faiblesse me trahit plutôt que la lenteur de ma plume ou que
-l'insuffisance de la langue; c'est un supplice de sentir et d'imaginer
-beaucoup, tandis que la mémoire laisse évaporer au fur et à mesure.
-
-Que je voudrais être poète! tout me serait inspiration. Chercher à
-lutter contre ma mémoire rebelle, ne serait-ce pas un moyen de faire de
-la poésie? Car, qu'est-ce que ma position? _J'imagine._ Il n'y a donc
-que paresse à _fouiller_ et _ressaisir_ l'idée qui m'échappe.
-
---Je me suis levé matin et j'ai été de suite à l'atelier: il n'était
-pas sept heures. Pierret était déjà à la besogne.
-
-La Laure m'a manqué de parole. J'ai travaillé toute la journée avec
-chaleur. J'étais fatigué sur le soir. Retouché les jambes du jeune
-homme au coin et la vieille.
-
-Retourné chez moi m'habiller et pris Fielding et Soulier; dîné ensemble
-chez Rouget. Chez M. Guillemardet, m'informer de la santé de Louis.
-Chez Perpignan. Vu M. N..., fort amusant et intéressant. C'est encore
-un philosophe tant soit peu décourageant et qui sent le machiavélisme.
-Nous avons parlé de lord Byron et de ce genre d'ouvrages dramatiques
-qui captivent singulièrement l'imagination.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 27.--Discussions intéressantes sur le génie et les hommes
-extraordinaires chez Leblond.
-
-Dimier pensait que les grandes passions étaient la source du génie! Je
-pense que c'est l'imagination seule, ou bien, ce qui revient au même,
-cette délicatesse d'organes qui fait voir là où les autres ne voient
-pas, et qui fait voir d'une façon différente. Je disais même que les
-grandes passions jointes à l'imagination conduisent le plus souvent
-au dévergondage d'esprit, et Dufresne dit une chose fort juste: que
-ce qui faisait l'homme extraordinaire était radicalement une manière
-tout à fait propre à lui de voir les choses. Il l'étendait aux grands
-capitaines et enfin aux grands esprits de tous les temps et de tous les
-genres. Ainsi, point de règles pour ces grandes âmes: _elles_ sont pour
-les gens qui n'ont que le talent qu'on acquiert. La preuve, c'est qu'on
-ne transmet pas cette faculté. Il disait: «Que de réflexions pour
-faire une belle tête expressive! Cent fois plus que pour un problème,
-et pourtant ce n'est, au fond, que de l'instinct, car il ne peut rendre
-compte de ce qui le détermine.» Je remarque maintenant que mon esprit
-n'est jamais plus excité à produire que quand il voit une médiocre
-production sur un sujet qui me convient.
-
---A l'atelier à huit heures. Mal disposé. Champmartin venu à la
-fin.--Dîné chez Rouget ensemble et puis rencontré Fielding. Chez
-Leblond ensemble.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 28 _avril._--Toute la journée, non en train et insipide
-mélancolie; il serait bien utile de se coucher de très bonne heure, à
-présent que les soirées sont ennuyeuses. Qu'il serait bon d'arriver au
-jour à l'atelier!
-
---Travaillé à l'enfant.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 29 _avril._--La gloire n'est pas un vain mot pour moi. Le bruit
-des éloges enivre d'un bonheur réel; la nature a mis ce sentiment dans
-tous les cœurs. Ceux qui renoncent à la gloire ou qui ne peuvent y
-arriver font sagement de montrer, pour cette fumée, cette ambroisie
-des grandes âmes, un dédain qu'ils appellent philosophique. Dans ces
-derniers temps, les hommes ont été possédés de je ne sais quelle envie
-de s'ôter eux-mêmes ce que la nature leur avait donné en plus qu'aux
-animaux qu'ils chargent des plus vils fardeaux.
-
-Un philosophe, c'est un monsieur qui fait ses quatre repas les
-meilleurs possible, pour qui vertu, gloire et noblesse de sentiments
-ne sont à ménager qu'autant qu'ils ne retranchent rien à ces quatre
-indispensables fonctions et à leurs petites aises corporelles et
-individuelles. En ce sens, un mulet est un philosophe bien préférable,
-puisqu'il supporte de plus, sans se plaindre, les coups et les
-privations. C'est que ces gens regardent comme une chose dont ils
-doivent surtout tirer vanité, cette renonciation volontaire à des dois
-sublimes qui ne sont point à leur portée.
-
---J'ai été de bonne heure à mon atelier. J'ai fait deux traits de deux
-dessins arabes et leurs chevaux.
-
-Venus Laure et Hélène et Lopez, jusqu'à trois heures et quart. Resté
-à l'atelier jusqu'à sept heures passées. Thil est venu à la fin. Ses
-éloges, qui m'ont paru sincères, m'ont réchauffé. Je suis retourné avec
-lui jusqu'auprès du Palais-Royal. J'irai ces jours-ci le voir.
-
---Été chez M. Guillemardet, après mon dîner. Rentré vers dix heures.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 30 _avril._--A l'atelier vers huit heures et demie...
-Déjeuné avant.--J'ai eu Abadie.
-
-
- A lui....................................... 3 fr.
-
-
-Retouché des mains d'après lui, et fait le sabre.--Avec Champmartin et
-Marochetti, à la Porte-Saint-Martin.
-
---_Jane Shore_ ridicule.
-
---Pour mon tableau du _Christ_[123], les anges de la mort tristes et
-sévères portent sur lui leurs regards mélancoliques.--Penser à Raphaël.
-
---Ce serait une belle chose, un _Passage de la mer Rouge._
-
-
-[91] _Italiana in Algeri_, opéra italien de _Rossini._
-
-[92] _Charles Demeulemeester_, graveur belge, élève de Bervic, né à
-Bruges en 1771, mort en 1836. Il avait fait à Rome en 1806 des copies
-à l'aquarelle des _Loges du Vatican_, et s'était ensuite entièrement
-consacré à les reproduire par la gravure. Il laissa cette œuvre
-immense inachevée. C'est évidemment à ce travail considérable que
-Delacroix fait allusion.
-
-[93] Le _duc d'Orléans_, qui manifesta toujours un goût très vif pour
-les arts, s'était constitué le protecteur des artistes de son temps.
-Il entretint notamment avec Decamps et Delacroix des relations assez
-suivies; à la différence de Louis-Philippe, le Prince avait pour le
-talent de Delacroix une admiration toute particulière: il venait à
-l'atelier du maître et suivait ses travaux. Deux des plus belles toiles
-de Delacroix, le _Meurtre de l'évêque de Liège_ et la _Noce juive
-au Maroc_, furent achetées par le duc d'Orléans; la première avait
-été même composée spécialement pour lui. Enfin, si l'on feuillette
-attentivement les catalogues des ventes de la maison d'Orléans, on voit
-que de nombreuses œuvres du maître figurèrent dans la galerie du
-fils aîné de Louis-Philippe. (Voir _Catalogue Robaut_, passim.)
-
-[94] _Jean-Hector Schnetz_, peintre, né à Versailles en 1787, mort
-en 1870, élève de David, de Gros et de Gérard. Il fut directeur de
-l'Académie de France à Rome.
-
-[95] _Charles Steuben_, peintre d'histoire et portraitiste, né à
-Manheim. Delacroix le connut à l'atelier de Gérard, chez lequel Steuben
-se présenta muni de lettres de recommandation de Schiller et de Mme de
-Staël. Il fut élève de Prud'hon et débuta au Salon de 1812. Il peignit
-pour les galeries de Versailles les Batailles de Tours, de Poitiers, de
-Waterloo. Il exécuta aussi les portraits des rois de France Charles II,
-Louis II, Eudes, Charles IV, Lothaire, Louis V, Hugues-Capet, et pour
-le Louvre, la Bataille d'Ivry.
-
-[96] La _Panhypocrisiade_, de _Népomucène Lemercier_, poème satirique
-en seize chants, singulier ramassis de scènes sans liaison, mais dont
-quelques-unes sont fort belles.
-
-[97] On voit ici la première idée d'une composition qui devait être
-une de ses plus belles œuvres, connue sous ces noms: _Melmoth_
-ou _Intérieur d'un couvent de Dominicains à Madrid_, ou l'_Amende
-honorable._ Cette composition lui fut inspirée par la salle du Palais
-de justice de Rouen. Nous extrayons à ce sujet d'une biographie de
-_Corot_, publiée par M. Robaut, un passage marquant la profondeur de
-l'impression que le paysagiste avait éprouvée en voyant le tableau de
-Delacroix: «Nous étions assis sur l'un des bancs qui font le tour de
-la salle des Pas perdus; il était là, silencieux depuis un moment, les
-yeux levés sur les hautes voûtes en bois sculptés, quand tout à coup il
-s'écria: Quel homme! quel homme! Il revoyait dans sa pensée le tableau
-de l'_Amende honorable_ que nous avions admiré ensemble quelques jours
-auparavant...» On sait que les deux artistes avaient l'un pour l'autre
-une vive admiration.
-
-[98] _Don Quichotte dans sa librairie_.(Voir _Catalogue Robaut_, n°
-138.)
-
-[99] _Achille_ ou _Eugène Devéria_, car Delacroix était également lié
-avec les deux frères.
-
-[100] Delacroix ne considérait pas comme sérieux ses premiers essais,
-remontant à 1817: mais on sait que plus tard il devint un maître du
-dessin lithographique.
-
-[101] Une des raisons qui sans doute contribuèrent le plus à la
-rédaction du Journal, du moins dans les premiers temps de la carrière
-artistique de Delacroix, fut le manque de mémoire dont il se plaint
-à plusieurs reprises et auquel ce passage fait allusion; et puis, de
-même qu'il croyait à la nécessité d'une hygiène physique rigoureuse
-pour favoriser le travail de l'esprit, il était intimement convaincu de
-l'utilité d'une hygiène mentale journalière comportant des obligations
-strictes et des exercices réguliers. Ces principes de conduite ne
-contribuèrent pas peu à l'admirable fécondité dont il donna l'exemple.
-
-[102] _Comairas_ avait peint des études vraiment remarquables; il
-possédait également quelques œuvres d'anciens maîtres.
-
-[103] Tableau de _Girodet_, exposé au Salon de 1810, et qui se
-trouvait alors au Luxembourg. Le tableau est actuellement au musée
-de Versailles. Le musée du Luxembourg conserve dans ses archives un
-curieux pastel qui a servi d'étude pour ce tableau; il représente un
-_Hussard luttant contre un Mameluk._
-
-[104] Probablement _Roger délivrant Angélique_, qui figura au Salon de
-1819 et se trouve actuellement au musée du Louvre.
-
-[105] _Dante et Virgile._
-
-[106] _Massacre de Scio._
-
-[107] _Drolling_, peintre d'histoire, né en 1786, mort en 1851, élève
-de David, prix de Rome en 1810.
-
-[108] Portrait-étude d'_Élisabeth Salter_, modèle connu de l'époque.
-
-[109] Il ressort clairement de ce passage que Delacroix avait posé
-lui-même dans l'atelier de Géricault pour une figure d'homme placée sur
-le devant du radeau de _la Méduse_, la tête penchée en avant et les
-bras étendus. Il existe même un dessin à la mine de plomb in-4° qui a
-précédé la peinture (voir _Catalogue Robaut_, n°9). Mais Delacroix fait
-évidemment allusion ici à la tête d'étude, bien plus grande que nature,
-qui a passé à la vente P. Andrieu, et que possède aujourd'hui le musée
-de Rouen.
-
-[110] _Marcos Botzaris_, l'un des héros de la Grèce moderne, qui
-contribua à l'insurrection de 1820. Il se signala dans de nombreux
-combats et s'enferma dans les murs de Missolonghi; cette place étant
-près de se rendre, il s'efforça de la sauver par un acte de dévouement
-semblable à celui de Léonidas; il pénétra de nuit avec trois cents
-hommes dans le camp des Turcs; mais il fut atteint d'une balle à la
-tête et mourut à Carpenitza (1823). (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1407
-et 1408.)
-
-[111] Ces conseils d'hygiène mentale, qui reviennent à chaque page
-du Journal et au sujet desquels nous avons insisté dans notre étude,
-Delacroix ne se contentait point de se les prodiguer à lui-même; il
-aimait à en donner de semblables à ses amis. C'est ainsi qu'il écrivait
-à Pierret: «Lutte avec courage contre tes malheurs et ne laisse perdre
-aucune parcelle de ce temps qui ne sera pas ingrat et t'apportera plus
-tôt que tu ne penses le fruit de tes sueurs. Quand tu auras conquis par
-ta force la douce indépendance, comme tu l'aimeras mieux toi-même!»
-(_Corresp._, t. I, p. 51.)
-
-[112] _Joseph-Louis Leborne_, peintre, né à Versailles en 1796. Il se
-livra à la fois à la peinture de paysage, à la peinture historique et à
-la lithographie; il exposa fréquemment jusqu'en 1840.
-
-[113] _Henri Decaisne_, peintre, né à Bruxelles en 1779, mort en 1852,
-élève de David, Gros et Girodet, fit surtout des tableaux d'histoire.
-
-En 1824, il s'occupait spécialement de lithochromie avec son frère
-_Joseph Decaisne_, également peintre, puis botaniste distingué, qui
-devint membre de l'Institut.
-
-[114] Probablement un album. (Voir _Catalogue de la vente Coutan_,
-1889, n° 211.)
-
-[115] _Deloches_, peintre, resté inconnu, contemporain de Delacroix.
-
-[116] _Planat_, peintre de portraits, né en 1792, mort en 1866.
-Delacroix écrivait à propos de lui à Soulier: «Je suis bien charmé
-d'apprendre que tu aies trouvé Planat à Florence. C'était un fort
-bon garçon. Il avait au collège un grand amour pour le dessin et y
-réussissait fort bien. Il doit bien faire à présent. Tu ne me dis pas
-s'il a jeté son bonnet par-dessus les murs et s'il est peintre tout à
-fait, ou bien s'il a encore comme toi un pied dans quelque petit bout
-de chaîne.» (_Corresp._, t. I, p. 76.)
-
-[117] Dans le cours du Journal, on trouvera indiqué plus d'un projet
-de voyage que l'artiste ne réalisa jamais. Il est important de noter
-qu'il ne visita pas les musées d'Italie. En 1821, il écrivait à
-Soulier, alors installé à Florence.: «Dieu, quel pays! Comment, vous
-avez des ciels comme cela? Des montagnes comme cela? Je ne plaisante
-pas, ce diable de dessin m'avait tourné la tête, et j'avais déjà fait
-une foule de plans superbes pour aller manger mon petit revenu dans la
-Toscane, auprès de toi, mon cher ami. Mais ne parlons pas de tout cela.
-Je n'aurai jamais la force de prendre une résolution, et je pourrirai
-toute ma vie où le ciel m'a jeté en commençant.» (_Corresp._, t. I, p.
-78.)
-
-[118] _Alexandre Batton_, compositeur et pianiste, né à Paris le 2
-janvier 1797, mort le 15 octobre 1855, élève de Chérubini, prix de Rome
-en 1816.
-
-[119] _Marochetti_, sculpteur français né à Turin en 1805 de parents
-naturalisés Français, mort en 1867. Son œuvre est importante et lui
-valut de nombreuses récompenses. Il fut notamment charge d'exécuter un
-des bas-reliefs de l'Arc de triomphe de l'Étoile.
-
-[120] _Antoine Allier_, sculpteur français, qui siégea plus tard comme
-député aux Assemblées législatives de 1839 à 1851. Il exécuta un grand
-nombre de compositions, de bustes et de statues, qui furent exposés
-au Salon, de 1822 à 1835. Delacroix fait sans doute allusion ici à sa
-figure intitulée: _Jeune marin expirant._
-
-[121] _William Godwin._ Économiste et romancier anglais, né en 1756,
-mort en 1836. Après quelques années de travaux, il devint du coup
-célèbre par la publication de deux ouvrages: un traité de politique
-sociale et un roman. Le premier, intitulé _Recherches touchant la
-justice politique et son influence sur la vertu et le bonheur général_,
-parut en 1793. Dans cet ouvrage, Godwin a la prétention de réformer
-la société d'après des données rationnelles tirées de la philosophie
-du dix-huitième siècle et de l'esprit de la Révolution française.
-Son roman, _Caleb Williams_, fut inspiré par un même sentiment
-d'indignation contre les vices de la société qui l'entourait. Sa fille
-épousa le poète Shelley, et il est probable que les idées de Godwin ne
-furent pas étrangères aux tendances révolutionnaires et rénovatrices de
-l'auteur des _Cenci._
-
-[122] Les idées de Delacroix sur _l'amitié_ s'étaient modifiées avec
-l'expérience de la vie. Nous rapprocherons simplement de cette remarque
-un court fragment d'une lettre écrite à Pierret en 1820: «Sainte
-amitié, amitié divine, excellent cœur! Non, je ne suis pas digne de
-toi. Tu m'enveloppes de ton amitié, je suis ton vaincu, ton captif. Bon
-ami, c'est toi qui sais aimer. Je n'ai jamais aimé un homme comme toi,
-mais ton cœur, j'en suis sûr, sera inépuisable.» (_Corr._, t. I, p.
-52.)
-
-[123] Cette toile a été au Salon de 1827, puis aux Expositions
-universelles de 1855 et de 1878. Appartient à l'église
-Saint-Paul-Saint-Louis, rue Saint-Antoine. (Voir _Catalogue Robaut._)
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 1er _mai._--Ayant reçu hier une lettre de la
-cousine Lamey, qui m'avertissait que M. de la Valette devait venir chez
-elle aujourd'hui pour y voir ma sœur, je me suis proposé d'y revenir.
-
-Je suis resté à l'atelier jusqu'à midi.--Mis au trahies deux petits
-dessins.
-
-Resté ensuite chez la cousine jusqu'à deux heures et demie.
-
---Chez Larchez, fait des armes avec Fielding. En train de me trouver
-avec eux, dîné avec Fielding et ensuite M. Lelièvre, quelque peu, puis
-les rejoindre au petit café. Joué au billard, ou plutôt bavardé, en
-poussant des billes.
-
---L'Égypte! l'Égypte! J'aurai, parle général R..., des armes de mameluk.
-
---J'ai eu un délice de composition ce matin à mon atelier, et j'ai
-retrouvé des entrailles pour ce tableau du _Christ_, qui ne me disait
-rien.
-
-Ce soir, j'entrevois de ces beaux nus, simples de forme, d'un modelé à
-la Guerchin, mais plus ferme. Je ne suis point fait pour les petits
-tableaux, mais je pourrais en faire dans ce genre.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 2 _mai._--Je rentre de bonne heure ce soir, et très mal
-disposé, quant à la santé; mais une lettre de mon bon frère, toute
-bonne et rassurante sur son sort à venir, me remet un peu en train.
-
-J'ai dîné chez ce bon Lelièvre.
-
-Lassitude et disposition maladive, toute la journée. J'ai colorié
-l'aquarelle du _Turc_ qui caresse son cheval. Henri Scheffer y est
-venu quelques heures; puis Henri, avec qui je suis revenu jusqu'aux
-Tuileries.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 13 _mai._--Ressenti toute la journée de mon indisposition.
-Déjeuné avec Soulier et Fielding.
-
-Vu les tableaux du maréchal Soult.
-
---Penser, en faisant mes anges pour le préfet[124], à ces belles et
-mystiques figures de femmes, une, entre autres, qui porte des fruits
-dans un plat.
-
---Mon Pierret dîné avec moi.--Promené au Champ de Mars, avec Pierret,
-Soulier et Fielding.
-
---Rentré avec Pierret et passé la soirée: thé, le Dante, etc.
-
---Écrit à Cogniet.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 4 _mai._--Voici le quatrième mois depuis le commencement de
-l'année. Ai-je rêvé pendant ce temps? Quel éclair! Je ne finis point
-mon tableau. Je suis accroché à chaque pas... J'ai remué le fond
-aujourd'hui.--Félix est venu à l'atelier.
-
---J'ai vu Thil le matin chez lui: il m'a prêté une petite Bible
-qui est une mine féconde de motifs.--Je suis passé un instant chez
-Édouard.--Dîné avec Fielding et Soulier chez R..., puis chez Leblond.
-
---Dufresne est bien amusant et bon garçon.--Magnétisme.--Son tour à un
-médecin qui endormit une femme; son ami souffle à la femme des choses
-qu'elle a la bonhomie de redire; lui-même feint de s'endormir et répond
-à ravir aux questions du docteur enchanté, puisqu'il le cite dans son
-ouvrage.--Foi qu'il faut ajouter à ces rêveries.
-
---En retournant, songé avec Soulier à faire de l'aquatinte d'après mes
-dessins: je retoucherai à la pointe.
-
---Dimier, excellent homme: il a eu deux mois et demi de leçons.
-
---Ouvrages sur l'Orient:
-
-_Anastase, ou les mémoires d'un Grec_, traduit de l'anglais.
-
-_Lettres sur la Grèce et l'Égypte_, par Savary [125].
-
-_Histoire de l'Égypte, sous Méhémet-Ali_, par Maugin.
-
-Traduction en vers de l'_Enfer_ du Dante, par M. Brait Delamathe [126].
-
-_Histoire de la vie et des ouvrages de Raphaël_, avec un joli portrait,
-gravé par Cousin, par, je crois, M. Quatremère de Quincy [127].
-
-
-_Jeudi_ 6 _mai._--D'assez bonne heure à l'atelier; travaillé avec
-ardeur à la femme du coin, et en général à tout le coin du cheval.
-
-Dufresne vers deux heures, jusqu'à trois heures et demie: il paraît
-content. J'ai repris après son départ, jusqu'à sept heures et demie.
-
---Aujourd'hui, le _Barbier de Séville_ à l'Odéon.
-
- * * * * *
-
-_Hier mercredi_ 5 _mai._--Travaillé au cheval, depuis neuf heures
-environ, jusqu'à deux heures.--Chez Champmartin.--Monté sur le cheval
-de Marochetti. Sauté de l'autre côté: je ne m'en croyais pas capable;
-j'ai failli être écrasé par le cheval, parce que je n'ai pas su prendre
-mon aplomb en retombant.--Retourné par le Luxembourg... Vif sentiment
-de bien-être et de liberté! [128] Penser toujours que la nature humaine
-trouve dans toutes les situations de quoi les supporter ou en tirer
-avantage..., le plus souvent, du moins.
-
---Dîné à quatre heures et demie. Trouvé Fedel et Comairas à la porte de
-mon atelier. Achevé la soirée avec eux.
-
---J'ai vu chez Comairas des Pinelli [129] superbes... Quel effet me
-feront donc les originaux? Le _Combattimento_ est fameux.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 7.--Le matin, un instant chez Pierret et Soulier. Emporté à
-lui des croquis de Naples.
-
-Acheté pour 5 fr. de gravures, rue des Saints-Pères... Costumes
-orientaux et instruments de sauvages, une ancienne lithographie de
-Géricault, prise de la Bastille, etc.
-
-Déjeuné, en sortant de chez Soulier, au coin de la rue des Saints-Pères
-et de la rue de l'Université.
-
---A l'atelier; Pierret y était. J'ai travaillé à l'habit de l'homme
-du milieu; cela détache mieux l'homme couché. Dufresne me recommande
-surtout de donner la couleur locale et de faire des gens du pays.
-
---Il faut s'efforcer de n'interrompre que pour finir le _Velasquez._
-
-L'esprit humain est étrangement fait! J'aurais consenti à y travailler,
-perché, je crois, sur un clocher; aujourd'hui je ne puis penser à
-l'achever que comme à une _seccatura_; tout cela, parce que j'en suis
-hors depuis longtemps; il en est de même de mon tableau et de tous les
-travaux possibles pour moi. Il y a une croûte épaisse à rompre pour s'y
-mettre de cœur; quelque chose, un terrain rebelle qui repousse le soc
-et la houe. Mais après un peu d'obstination, sa rigueur s'évanouit tout
-à coup; il est prodigue de fleurs et de fruits: on ne peut suffire à
-les recueillir.
-
---Fielding venu à l'atelier. Dîné avec lui rue de la Harpe et M. du
-Fresnoy [130]. Promenade au Luxembourg; chez eux, rue Jacob. Rentré à
-onze heures.
-
---_Le rossignol._--Quel rapide instant de gaieté dans toute la nature:
-ces feuilles si fraîches, ces lilas, ce soleil rajeuni. La mélancolie
-s'enfuit pendant ces courts moments. Si le ciel se couvre de nuages et
-se rembrunit, c'est comme la bouderie charmante d'un objet aimé: on est
-sûr du retour.
-
-J'ai entendu ce soir en revenant le rossignol [131]; je l'entends
-encore, quoique fort éloigné. Ce ramage est vraiment unique, plutôt
-par les émotions qu'il fait naître qu'en lui-même. Buffon s'extasie
-en naturaliste sur la flexibilité du gosier et les notes variées du
-mélancolique chanteur du printemps. Moi, je lui trouve cette monotonie,
-charme indéfinissable de tout ce qui fait une vive impression. C'est
-comme la vue de la vaste mer; on attend toujours encore une vague avant
-de s'arracher à son spectacle; on ne peut le quitter. Que je hais tous
-ces rimeurs avec leurs rimes, leurs gloires, leurs victoires, leurs
-rossignols, leurs prairies! Combien y en a-t-il qui aient vraiment
-peint ce qu'un rossignol fait éprouver...? Et pourtant leurs vers ne
-sont pleins que de cela. Mais si le Dante en parle, il est neuf comme
-la nature, et l'on n'a entendu que celui-là. Tout est factice et paré
-et fait avec l'esprit. Combien y en a-t-il qui aient peint l'amour?
-Le Dante est vraiment le premier des poètes... On frissonne avec lui,
-comme devant la chose, supérieur en cela à Michel-Ange, ou plutôt
-différent, car il est sublime autrement, mais pas par la vérité. _Corne
-colombe adunate aile pasture_, etc. _Corne si sta a gracidar la rana_,
-etc. _Come il villanello_, etc., et c'est cela que j'ai toujours rêvé
-sans le définir, précisément cela. C'est une carrière unique.
-
---Mais quand une chose t'ennuiera, ne la fais pas. Ne cours pas après
-une vaine perfection. Il est certains défauts pour le vulgaire qui
-donnent souvent la vie.
-
---Mon tableau acquiert une torsion, un mouvement énergique qu'il faut
-absolument y compléter. Il y faut ce bon noir, cette heureuse saleté,
-et de ces membres comme je sais, et comme peu les cherchent. Le mulâtre
-fera bien.
-
-Il faut remplir; si c'est moins naturel, ce sera plus fécond et plus
-beau. Que tout cela se tienne! O sourire d'un mourant! Coup d'œil
-maternel! étreintes du désespoir, domaine précieux de la peinture!
-Silencieuse puissance qui ne parle qu'aux yeux, et qui gagne et
-s'empare de toutes les facultés de l'âme! Voilà l'esprit, voilà la
-vraie beauté qui te convient, belle peinture, si insultée, si méconnue,
-livrée aux bêtes qui t'exploitent [132]. Mais il est des cœurs qui
-t'accueilleront encore religieusement; de ces âmes que les phrases ne
-satisfont point, pas plus que les inventions et les idées ingénieuses.
-Tu n'as qu'à paraître avec ta mâle et simple rudesse, tu plairas d'un
-plaisir pur et absolu. Plus de donquichotteries indignes de toi!
-Avouons que j'y ai travaillé avec la passion. Je n'aime point la
-peinture raisonnable; il faut, je le vois, que mon esprit brouillon
-s'agite, défasse, essaye de cent manières, avant d'arriver au but dont
-le besoin me travaille dans chaque chose. Il y a un vieux levain, un
-fond tout noir à contenter. Si je ne me suis pas agité comme un serpent
-dans la main d'une pythonisse, je suis froid; il faut le reconnaître et
-s'y soumettre, et c'est un grand bonheur. Tout ce que j'ai fait de bien
-a été fait ainsi.
-
-Recueille-toi profondément devant ta peinture et ne pense qu'au Dante.
-C'est ceci que j'ai toujours senti en moi!
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 9 _mai._-->Déjà le 9! Quelle rapidité!
-
-J'ai été vers huit heures à l'atelier. Ne trouvant pas Pierret, j'ai
-été déjeuner au café Voltaire. J'étais passé chez Comairas, lui
-emprunter les Pinelli.
-
-Je me suis senti un désir de peintures du siècle. La vie de Napoléon
-fourmille de motifs.
-
---J'ai lu des vers d'un M. Belmontet [133], qui, pleins de sottises et
-de romantique, n'en ont que plus, peut-être, mis en jeu mon imagination.
-
---Mon tableau prend une tournure différente. Le sombre remplace le
-décousu qui y régnait. J'ai travaillé à l'homme au milieu, assis,
-d'après Pierret. Je change d'exécution.
-
---Sorti de l'atelier à sept heures et demie. Dîner chez un traiteur
-nouveau pour moi; puis chez la cousine.
-
-_Hier samedi_ 8.--Déjeuné avec Fielding et Soulier; puis chez Dimier,
-pour voir ses antiquités: quatre vases d'albâtre magnifique et d'une
-belle exécution; un sarcophage fort original: se souvenir du caractère
-des pieds de deux statues égyptiennes assises, qu'on prétend de la plus
-haute antiquité.
-
---Puis chez Couturier,--A l'atelier: Pierret y était. J'ai fait la
-veste de l'homme du milieu et fait détacher en clair sur elle l'homme
-couché sur le devant, ce qui change notablement en mieux.
-
---Dîné avec Pierret. Ce soir, une petite promenade par les Tuileries,
-jusque chez moi. Rentré à onze heures et demie.
-
---La sérénade de Paër [134] est ce qui m'a frappé davantage.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 10 _mai._--A l'atelier de bonne heure. J'y ai déjeuné.
-Retravaillé un peu, d'après Pierret, à la jambe du cheval, à
-l'aquarelle du mameluk qui tient le cheval par la bride. Fielding venu
-un instant.--Dîné rue Monsieur-le-Prince. Été prendre Pierret, pour
-aller chez Smith, qui n'est pas organisé. J'ai lu en partie chez lui le
-_Giaour._ Il faut en faire une suite.
-
---Promenade aux Tuileries.--Pris la lithographie de Gros.--Chez
-M. Guillemardet: Louis va bien; en descendant, Félix et Caroline
-rentraient. Ils ont été dans mon atelier...
-
---Idées:... faire le _Giaour._
-
-Rapporté de chez Félix le dessin que je lui ai fait.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 11 _mai._--Il arrivera donc un temps où je ne serai plus agité
-de pensées et d'émotions et de désirs de poésie et d'épanchements de
-toute espèce. Pauvre Géricault! je l'ai vu descendre dans une étroite
-demeure, où il n'y a plus même de rêves; et cependant je ne peux le
-croire.
-
-Que je voudrais être poète! Mais au moins, produis avec la peinture!
-fais-la naïve et osée... Que de choses à faire! Fais de la gravure, si
-la peinture te manque, et de grands tableaux. La vie de Napoléon est
-l'apogée de notre siècle pour tous les arts.
-
-Mais il faut se lever matin. La peinture, je me le suis dit mille fois,
-a ses faveurs, qui lui sont propres à elle seule. Le poète est bien
-riche.
-
---Rappelle, pour t'enflammer éternellement, certains passages de Byron;
-ils me vont bien.
-
-La fin de la _Fiancée d'Abydos._
-
-La _Mort de Sélim_, son corps roulé par les vagues et cette main
-surtout, cette main soulevée par le flot qui vient mourir sur le
-rivage. Cela est bien sublime et n'est qu'à lui. Je sens ces choses-là
-comme la peinture les comporte.
-
-La _Mort d'Hassan_, dans le _Giaour._ Le Giaour contemplant sa victime
-et les imprécations du musulman contre le meurtrier d'Hassan.
-
-La description du palais désert d'Hassan.
-
-Les vautours aiguisent leur bec avant le combat. Les étreintes des
-guerriers qui se saisissent; en faire un qui expire en mordant le bras
-de son ennemi.
-
-_Les imprécations de Mazeppa_[135] contre ceux qui l'ont attaché à son
-coursier, avec le château renversé dans ses fondements.
-
---J'ai lu ce matin au café Desmons un morceau couronné à la Société des
-bonnes lettres. Dialogue entre Fouché, Bonaparte et Carnot: il y a de
-belles choses, mais aussi des chefs-d'œuvre dans le genre niais.
-
---Travaillé chez Fielding à son _Macbeth._ A l'atelier vers midi.
-Commencé le _Combat d'Hassan et du Giaour._ [136]
-
---Dîné. Rouget à cinq heures.--Trouvé là Julien. Promené une heure avec
-lui.--Leblond à sept heures.--Dufresne n'est pas venu.--M. Rivière
-[137] y est venu.
-
---Je lisais ce matin cette anecdote. Un officier anglais, dans la
-guerre d'Amérique, se trouvant aux avant-postes, vit venir un officier
-américain occupé d'observer, qui paraissait si distrait qu'il n'en fut
-pas aperçu, quoiqu'il en fût à une distance très petite. Il le couche
-en joue, mais arrêté par l'idée affreuse de tirer sur un homme comme
-sur une cible, il retint son doigt prêt à faire partir la détente.
-L'Américain pique des deux et s'enfuit... C'était Washington!
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 12.--A l'atelier à neuf heures. Déjeuné au café D...--Chez
-Soulier après. Soulier est venu avec M. Andrews.
-
---Cogniet est venu vers trois heures passées; il m'a paru fort
-content de ma peinture. Il lui semblait voir, disait-il, mon ancien
-tableau commencé. Et puis combien ce pauvre Géricault aimerait cette
-peinture!... La vieille, bouche grande ouverte, ni exagération dans
-les yeux; l'intention des jeunes gens du coin; naïf et touchant. Il
-semblait étonné qu'on fit à présent de telle sorte de peinture, etc.
-Il m'a bien plu comme de juste.
-
-Dîné à six heures et demie rue de la Harpe. _Fielding is come there and
-we are returned together at his home. I was then very sleepy and slept
-a little bit on the bed of Soulier while he was abed._ Rentré à dix
-heures.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 15 _mai, dans la journée._--Ce qui fait les hommes de génie
-ou plutôt ce qu'ils font, ce ne sont pas les idées neuves, c'est cette
-idée, qui les possède, que ce qui a été dit ne l'a pas encore été assez.
-
---Jeudi, j'ai été chez mon oncle à son atelier; j'ai dîné avec lui, ma
-tante était ici. Ils m'ont invité pour la campagne aujourd'hui.
-
-Le soir, étant assise et serrée près de moi, elle me faisait essayer
-des gants.
-
-_Hier, vendredi_ 14.--Duponchel [138] venu vers dix heures à l'atelier.
-Resté après jusqu'à cinq heures pour les costumes de _Bothwell._[139]
-Attendu vainement au Luxembourg avec lui et Leblond, pour la partie au
-_Moulin de beurre._
-
---Dîné ensemble. Profonde tristesse et découragement, toute la soirée.
-
---En lisant la notice sur lord Byron, au commencement du volume, ce
-matin, j'ai senti encore se réveiller en moi cet insatiable désir de
-produire. Puis-je dire que ce serait le bonheur pour moi? Au moins me
-le semble-t-il. Heureux poète et plus heureux encore d'avoir une langue
-qui se plie à ses fantaisies! Au reste, le français est sublime, mais
-il faudrait avoir livré à ce Protée rebelle bien des combats, avant de
-le dompter.
-
-Ce qui fait le tourment de mon âme, c'est sa solitude. Plus la mienne
-se répand avec les amis et les habitudes ou les plaisirs journaliers,
-plus il me semble qu'elle m'échappe et se retire dans sa forteresse.
-Le poète qui vit dans la solitude, mais qui produit beaucoup, est
-celui qui jouit de ces trésors que nous portons dans notre sein, mais
-qui se dérobent à nous quand nous nous donnons aux autres. Quand on
-se livre tout entier à son âme, elle s'ouvre tout à vous, et c'est
-alors que la capricieuse vous permet le plus grand des bonheurs, celui
-dont parle la notice, celui inaperçu peut-être de lord Byron et de
-Rousseau, de la montrer sous mille formes, d'en faire part aux autres,
-de s'étudier soi-même, de se peindre continuellement dans ses ouvrages.
-Je ne parle pas des gens médiocres. Mais quelle est cette rage, non
-pas seulement de composer, mais de se faire imprimer, outre le bonheur
-des éloges? C'est d'aller à toutes les âmes qui peuvent comprendre
-la vôtre; et il arrive que toutes les âmes se retrouvent dans votre
-peinture. Que fait même le suffrage des amis? C'est tout simple qu'ils
-vous comprennent, ou plutôt que vous importe? Mais c'est de vivre dans
-l'esprit des autres qui vous enivre. Quoi de si désolant? me dirai-je.
-Tu peux ajouter une âme de plus à celles qui ont vu la nature d'une
-façon qui leur est propre. Ce qu'ont peint toutes les âmes est neuf par
-elles, et tu les peindrais encore neuves! Ils ont peint leur âme, en
-peignant les choses, et ton âme te demande aussi son tour. Et pourquoi
-regimber contre son ordre? Est-ce que sa demande est plus ridicule
-que l'envie du sommeil que te demandent tes membres, quand ils sont
-fatigués et toute ta physique nature? S'ils n'ont pas fait assez pour
-toi, ils n'ont pas non plus fait assez pour les autres. Ceux même qui
-croient que tout a été dit et trouvé, te salueront comme nouveau, et
-fermeront encore la porte après toi. Ils diront encore que tout a été
-dit. De même que l'homme, dans la faiblesse de l'âge, qui croit que la
-nature dégénère, aussi les hommes d'un esprit vulgaire et qui n'ont
-rien à dire sur ce qui a déjà été dit, pensent-ils que la nature a
-permis à quelques-uns et seulement dans le commencement, de dire des
-choses nouvelles et qui frappent. Ce qu'il y avait à dire dans le temps
-de ces esprits immortels, frappait aussi tous les regards de leurs
-contemporains, et pas un grand nombre, pour cela, n'a été tenté de
-saisir le nouveau, de s'inscrire à la hâte, pour dérober à la postérité
-la moisson à recueillir. La nouveauté est dans l'esprit qui crée, et
-non pas dans la nature qui est peinte. La modestie de celui qui écrit
-l'empêche toujours de se placer parmi les grands esprits dont il parle.
-Il s'adresse toujours, comme on pense, à une de ces lumières, s'il en
-est que la nature..., etc.
-
-...Toi qui sais qu'il y a toujours du neuf, montre-le-leur dans ce
-qu'ils ont méconnu... Fais leur croire qu'ils n'avaient jamais entendu
-parler du rossignol et du spectacle de la vaste mer, et de tout ce que
-leurs grossiers organes ne s'entendent à sentir, que quand on a pris
-la peine de sentir pour eux d'abord. Que la langue ne t'embarrasse
-pas; si tu cultives ton âme, elle trouvera jour pour se montrer; elle
-se fera un langage qui vaudra bien les hémistiches de celui-ci et la
-prose de celui-là. Quoi! vous êtes original, dites-vous, et cependant
-votre verve ne s'allume qu'à la lecture de Byron ou du Dante, etc.!
-Cette fièvre, vous la prenez pour la puissance de produire, ce n'est
-plutôt qu'un besoin d'imiter... Eh! non, c'est qu'ils n'ont pas dit
-la centième partie de ce qu'il y a à dire; c'est qu'avec une seule
-des choses qu'ils effleurent, il y a plus de matières aux génies
-nouveaux qu'il n'y a [140].... et que la nature a mis en dépôt dans
-les grandes imaginations futures, plus de nouveautés à dire sur ses
-créations, qu'elle n'a créé de choses.
-
-Mais que ferai-je? il ne m'est pas permis de faire une tragédie; la loi
-des unités s'y oppose... Un poème?
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 18 _mai._--Penses-tu que Byron eût fait au milieu du tourbillon
-ses scènes énergiques? que Dante fût environné de distractions, quand
-son âme voyageait parmi les ombres?... Sans elle, rien! sans suite,
-rien de productif!
-
-Des travaux interrompus sans cesse; et la seule cause en est dans la
-fréquentation de beaucoup de gens.
-
-_Le samedi_ 15. Parti à deux heures avec Riesener, ma tante, Henry,
-Léon et Rouget.
-
-_Le lendemain dimanche_ 16. Exercé dans la matinée à sauter et à lancer
-des bâtons.--Promené dans les bois.--Expliqué du _Child-Harold_ avec ma
-tante.
-
-_Le lundi._ Parti à sept heures environ. Vu Dufresne à l'atelier. Tracé
-quelque peu.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 20 _mai._--Aujourd'hui à l'atelier; trouvé le fond.--Dimier
-venu de bonne heure. J'étais mal disposé de l'estomac et de la tête.
-
---Dîné avec ces messieurs, au _Moulin de beurre._ J'y étais aussi assez
-mal disposé.
-
---La soirée au café. Agréable. Bonnes causeries de l'Italien.
-
-_Hier mercredi_, à l'atelier. Rien fait de bon.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 28 _mai._--J'ai passé toute la soirée avec Dufresne, qui
-part pour la campagne. J'ai la tête si remplie de choses à cette
-occasion que je n'en peux retrouver aucune.
-
---Je reprends depuis quelques jours avec entrain mon tableau. J'ai
-travaillé aujourd'hui à l'ajustement de la femme morte.
-
---Rien de bien remarquable ces derniers jours: vu Dimier mardi, il
-partait le lendemain.
-
---Qu'au moins tu admires les grandes vertus, si tu n'es pas assez ferme
-pour être toi-même vraiment vertueux! Dufresne dit qu'il est capable de
-dévouement pour toutes les grandes choses, etc..., mais qu'il en voit
-le vide, que ce n'est rien au fond. J'éprouve le contraire... J'y rends
-hommage, mais je suis trop faible pour les faire. Mon affaire est tout
-autre.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 29.--Travaillé à la draperie de la vieille femme.
-
---Le soir, rejoint Félix et Pierret au Palais-Royal. Vu Mme
-X***. Désirs.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 31.--Ce soir au _Barbier_ à l'Odéon; c'est fort satisfaisant.
-J'étais près d'un vieux monsieur qui a vu Grétry, Voltaire, Diderot,
-Rousseau, etc. Il a vu Voltaire dans un certain salon, disant aux
-femmes des galanteries comme on les lui connaît. «Je vois en vous,
-disait-il en s'en allant, un siècle qui commence; en moi, c'en est
-un qui finit: c'est le siècle de Voltaire.» On voit que le modeste
-philosophe prenait d'avance, pour la postérité, la peine de nommer son
-siècle. Il fut mené par un de ses amis déjeuner avec Jean-Jacques,
-rue Platrière... ils sortirent ensemble. Aux Tuileries, des enfants
-jouaient à la balle: «Voilà, disait Rousseau, comme je veux qu'on
-exerce Émile», et choses semblables. Mais la balle d'un enfant vint
-heurter la jambe du philosophe, qui entra en colère, et poursuivit
-l'enfant de son bâton, quittant brusquement ses deux amis.
-
---Travaillé peu aujourd'hui et à la vieille.--Hier, dîné avec Leblond.
-
-
-[124] Le maître doit faire allusion à la composition classée à l'année
-1826, qui a été précédée d'études d'aquarelles et de pastels divers. La
-composition définitive est le fameux tableau du _Christ au jardin des
-Oliviers_, qui se trouve à l'église Saint-Paul-Saint-Louis. La commande
-lui était venue de la préfecture de la Seine. C'est pourquoi Delacroix
-baptisa le tableau «_Anges du préfet._»
-
-[125] _Claude-Étienne Savary_, voyageur et orientaliste, né en 1750,
-mort en 1788. On a de lui _Lettres sur l'Égypte_ (1784-1789, 3 vol.
-in-8°), livre aux descriptions pittoresques, au style brillant, qui
-eut un très vif succès; _Lettres sur la Grèce_ (1788, in-8°), livre
-intéressant, mais resté inachevé, etc., etc.
-
-[126] Cette traduction est en vers avec le texte en regard et un
-discours sur Dante, etc. (1 vol. in-8°.)
-
-[127] _Quatremère de Quincy_, archéologue, né en 1755, mort en 1849. On
-le destinait au barreau, mais il se sentait poussé par une irrésistible
-vocation vers l'étude de l'architecture, de la sculpture et surtout
-de l'art antique. Il abandonna le droit et voyagea en Italie. La
-Révolution interrompit ses études; il fut député à l'Assemblée
-législative, puis fit partie du conseil des Cinq-Cents. Il laissa de
-nombreux ouvrages d'esthétique, notamment cette _Histoire de la vie et
-des ouvrages de Raphaël_, dont parle Delacroix.
-
-[128] C'est là, sous les ombrages de ce jardin du Luxembourg où, en
-1824, Delacroix éprouvait ces sentiments de bien-être et de liberté,
-que se dresse aujourd'hui le monument élevé à la mémoire et à la gloire
-du maître par ses fidèles admirateurs.
-
-[129] _Pinelli_, célèbre peintre et graveur italien, né à Rome en 1781,
-mort en 1835. Il gravait surtout à merveille à l'eau-forte, et on a de
-lui, en ce genre, des œuvres d'une touche pleine de vivacité, de
-force et d'éclat.
-
-[130] _Du Fresnoy_, amateur de l'époque.
-
-[131] Ces émotions de nature, dont on trouve ici les premières traces,
-devaient jouer un grand rôle dans le développement sentimental et
-artistique de Delacroix. Il nous paraît intéressant d'insister sur ce
-point, d'autant mieux qu'une des plus belles pages de son Journal, une
-des plus accomplies comme forme littéraire, et qui se trouve dans un
-cahier de l'année 1854, lui fut inspirée par une impression analogue à
-celle que nous voyons notée ici.
-
-[132] Dans la correspondance du maître comme dans son journal, on
-trouve les traces de son noble désintéressement, de son culte passionné
-pour l'art: «Nous vivons, mon bon ami, dans un temps de découragement,
-écrit-il à Félix Guillemardet en 1821. Il faut de la vertu pour y
-faire un Dieu du Beau uniquement. Eh bien, plus on le déserte, plus je
-l'adore. Je finirai par croire qu'il n'y a au monde de vrai que nos
-illusions.» (_Corresp._, t. I, p 73.)
-
-[133] Delacroix veut sans doute parler d'un recueil élégiaque, _les
-Tristes_, que M. de Belmontet fit paraître en 1824.
-
-[134] _Ferdinand Paër_, compositeur et pianiste, aujourd'hui bien
-oublié, jouissait à cette époque d'une grande réputation. Il naquit à
-Parme, en 1774, et mourut en 1839. A quatorze ans, il fit représenter
-à Venise l'opéra de _Circé._ Il séjourna à Padoue, Milan, Florence,
-Naples, Rome et Bologne, et y composa de nombreux ouvrages avec cette
-facilité qui caractérisait les musiciens de l'École italienne. Emmené
-en France, en 1806, par Napoléon, il dirigea à plusieurs reprises le
-Théâtre-Italien. Ses principaux ouvrages sont: _la Clémence de Titus,
-Cinna, Idoménée, la Griselda, l'Oriflamme, la Prise de Jéricho._ En
-1838, Delacroix, qui se présentait à l'Institut, écrivait à Alfred de
-Musset: «Avez-vous la possibilité de me faire recommander à Paër, pour
-l'élection prochaine à l'Institut? Si cela ne vous engage pas trop,
-ni ne vous dérange, je vous demanderai le même service que l'année
-dernière; mais surtout ne vous gênez pas, si vos rapports ne sont plus
-les mêmes.» (_Corresp._, t. 1, p. 235.)
-
-[135] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1493.
-
-[136] Delacroix a repris plusieurs fois ce sujet. En voici les
-principales variantes. Le tableau dont il est ici question parut au
-Salon de 1827. Il a appartenu à Alexandre Dumas père, et aujourd'hui
-appartient à M. Mabler. (Voir _Catalogue Moreau._)
-
-Une lithographie différant absolument du premier tableau parut aussi
-vers 1827. Une nouvelle toile, datée de 1835, fut exposée au Salon de
-1835, à l'Exposition universelle de 1855 et à celle du Pavillon de
-Flore, 1878.--Vente Collot, 1850, achetée 1,600 francs; vente Laurent
-Richard, 1878, retirée à 27,000 francs; appartient maintenant au baron
-Gérard. Une troisième toile fut signée en 1856. (Voir _Catalogue
-Robaut_, n° 202, 203, 600, 601 et 1293.)
-
-[137] Ce _M. Rivière_ était un ami intime de Delacroix; car, dans une
-lettre à Pierret datée de Londres en 1825, il dit: «Si tu vois M.
-Rivière, pour qui tu sais que nous avons tous deux beaucoup d'amitié,
-dis-lui mille choses de ma part et que ses jugements sur ce pays-ci
-sont bien justes pour moi.» (_Corresp._, t. I, p. 104.)
-
-[138] _Duponchel_, ancien directeur de l'Opéra, né à Paris vers 1795,
-mort en 1868. Deux fois il dirigea l'Académie de musique, de 1835 à
-1843, puis de 1847 à 1849. Delacroix l'avait connu à Londres en 1825,
-et il écrivait à Pierret: «Il est pour moi la boussole de la mode,
-comme on peut penser.» (_Corresp._, t. I, p. 106.)
-
-[139] _Bothwell_, drame en cinq actes, en prose, par _M. A. Empis_,
-représenté pour la première fois sur le Théâtre-Français, le 23 juin
-1824.
-
-
-[140] Manque dans le manuscrit.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 1er _juin._--Chez Leblond.--Dufresne n'est point
-parti: je le verrai ces jours-ci, peut-être demain. Il a amené le
-docteur Bailly [141].
-
---J'ai travaillé beaucoup l'homme nu couché, d'après Pierret.
-
---Soulier revenu de sa campagne.
-
---Le docteur Bailly: l'œil doux et le maintien réservé. En rentrant,
-je me vis dans la glace, et je me fis presque peur de la méchanceté
-de mes traits... C'est pourtant lui qui doit porter dans mon âme un
-fatal flambeau qui, semblable aux cierges des morts, n'éclaire que les
-funérailles de ce qui y reste de sublime.
-
-Amant des Muses, qui voue à leur culte ton sang le plus pur, redemande
-à ces.... divinités cet œil vif et brillant de la jeunesse, cette
-allégresse d'un esprit peu préoccupé. Ces chastes sœurs ont été pires
-que des courtisanes; leurs perfides jouissances sont plus mensongères
-que la coupe de la volupté. C'est ton âme qui a énervé tes feux, tes
-vingt-cinq ans sans jeunesse, ton ardeur sans vigueur; ton imagination
-embrasse tout, et tu n'as pas la mémoire d'un simple marchand. La
-vraie science du philosophe devrait consister à jouir de tout. Nous
-nous appliquons au contraire à disséquer et détruire tout ce qui est
-bon en soi, ne fût-ce qu'illusion... mais vertueuse. La nature nous
-donne cette vie comme un jouet à un faible enfant. Nous voulons voir
-comme tout cela joue; nous brisons tout. Il nous reste entre les mains
-et à nos yeux ouverts trop tard et stupides, des débris stériles, des
-éléments qui ne décomposent rien. Le bien est si simple! Il faut se
-donner tant de mal pour le détruire par des sophismes! Et quand tout ce
-bien et ce beau ne seraient qu'un vernis sublime, qu'une écorce, pour
-nous aider à supporter le reste, qui peut nier qu'il n'existe au moins
-comme cela? Singuliers hommes qui ne se laissent pas charmer par une
-belle peinture, parce que l'envers est un bois mangé des vers! Tout
-n'est pas bien; mais tout ne peut pas être mal, ou plutôt par cela,
-tout est bien.
-
-Qui a commis une action d'égoïste sans se la reprocher?
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 4 _juin, matin._--Je vis en société avec un corps, compagnon
-muet, exigeant et éternel; c'est lui qui constate cette individualité
-qui est le sceau de la faiblesse de notre race. Il sait que, si elle
-est libre, c'est pour qu'elle soit esclave, mais la faible qu'elle est!
-elle s'oublie dans sa prison. Elle n'entrevoit que bien rarement l'azur
-de sa céleste patrie.
-
-Oh! triste destinée! désirer sans fin mon élargissement, esprit que je
-suis, logé dans un mesquin vase d'argile. Tu bornes l'exercice de ta
-force à t'y tourmenter en cent manières. Il me semble que ce pourrait
-être l'organisation qui modifierait l'âme: elle est plus universelle.
-Qu'elle passe par le cerveau comme par un laminoir qui la martèle et la
-travaille, au coin de notre plate nature physique!... mais quel poids
-insupportable que celui de ce cadavre vivant! Au lieu de s'élancer vers
-des objets de désirs qu'elle ne peut étreindre, même point définir,
-elle passe l'éclair de la vie à souffrir des sottises où la pousse
-son tyran. C'est par une mauvaise plaisanterie, sans doute, que le
-ciel nous a permis d'assister au spectacle du monde par cette ridicule
-fenêtre: sa lorgnette gauchie et terne, plus ou moins, mais toujours
-dans un sens, gâte tous les jugements de l'autre, dont la bonne foi
-naturelle se corrompt, et qui produit souvent d'horribles fruits! Je
-veux bien de cette façon croire à vos influences et à vos bosses...,
-mais ce sera pour m'en désoler toujours. Qu'est-ce que c'est que l'âme
-et l'intelligence séparées? Le plaisir de donner des noms et de
-classer est fatal à ces savants. Ils vont toujours trop loin et gâtent
-leur affaire aux yeux des indolents d un esprit juste, qui croient que
-la nature est un voile impénétrable. Je sais bien que pour s'entendre,
-il faut nommer les choses; mais dès lors, elles sont spécifiées, elles
-qui ne sont ni espèces constantes, ni [142]...
-
---Hier vu Dufresne le matin.--Travaillé au _Turc_ à cheval et à la
-vieille.--Le soir chez Leblond.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 6.--Leblond venu à l'atelier.--Dîné chez Scheffer avec
-Soulier et lui. Bonne soirée et promenade avec Soulier.
-
-Nous avions rencontré avant-hier soir Dufresne, qui a dû partir ce
-matin pour la campagne.
-
---Franklin. Ne pas oublier d'acheter la _Science du bonhomme Richard._
-
---Quelle sera ma destinée?... Sans fortune et sans dispositions propres
-à rien acquérir: beaucoup trop indolent, quand il s'agit de se remuer à
-cet effet, quoique inquiet, par intervalles, sur la fin de tout cela.
-Quand on a du bien, on ne sent pas le plaisir d'en avoir; quand on n'en
-a pas, on manque des jouissances que le bien procure. Mais tant que mon
-imagination sera mon tourment et mon plaisir à la fois, qu'importe le
-bien ou non? C'est une inquiétude, mais ce n'est pas la plus forte.
-
-Sitôt qu'un homme est éclairé, son premier devoir est d'être honnête et
-ferme: il a beau s'étourdir, il y a quelque chose en lui de vertueux
-qui veut être obéi et satisfait. Quelle penses-tu qu'ait été la vie
-des hommes qui se sont élevés au-dessus du vulgaire? Un combat continu
-[143]. Lutte contre la paresse qui leur est commune avec l'homme
-vulgaire, quand il s'agit d'écrire, s'il est écrivain; parce que
-son génie lui demande à être manifesté, et ce n'est pas par ce vain
-orgueil d'être célèbre seulement qu'il lui obéit, c'est par conscience.
-Que ceux qui travaillent froidement se taisent... Mais sait-on où
-que c'est que le travail sous la dictée de l'inspiration? Quelles
-craintes! Quelles transes de réveiller ce lion qui sommeille, dont les
-rugissements ébranlent tout votre être!... Mais pour en revenir, il
-faut être ferme, simple et vrai.
-
-Il n'y a pas de mérite à être vrai, quand on l'est naturellement,
-ou plutôt, quand on ne peut pas ne pas l'être; c'est un don comme
-d'être poète ou musicien; mais il y a du courage à l'être à force de
-réflexions, si ce n'est pas une sorte d'orgueil, comme celui qui s'est
-dit: «Je suis laid» et qui dit aux autres: «Je suis laid», pour qu'on
-n'ait pas l'air de l'avoir découvert avant lui.
-
-Dufresne est vrai, je pense, parce qu'il a fait le tour du cercle; il
-a dû commencer par être affecté, quand il n'était qu'à demi éclairé.
-Il est vrai, parce qu'il voit la sottise de ne pas l'être. Il avait,
-je suppose, toujours assez d'esprit pour chercher à déguiser des
-faiblesses. À présent, il préfère ne pas les avoir, et il s'en accusera
-de meilleur cœur, pensant à peine les avoir, qu'il ne prenait soin de
-les cacher quand il les sentait en lui. Je n'ai pas encore avec lui
-cette candeur et cette sérénité que je me trouve avec ceux dont j'ai
-l'habitude; je ne suis pas assez son ami encore pour être d'un avis
-tout à fait opposé au sien, ou pour écouter négligemment ou ne pas
-au moins feindre d'avoir attention quand il me parle. Si je consulte
-et que je cherche le fond, peut-être y a-t-il,--et c'est sûr,--cette
-crainte de passer pour un homme de moindre esprit, si je ne pense pas
-comme lui. Sottise ridicule! Quand tu serais sûr de lui en imposer,
-est-il rien de plus dur qu'une contenance incessamment mensongère?
-C'est un homme après tout, et respecte-toi avant tout. C'est se
-respecter qu'être sans voile et franc.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 8 _juin._--Travaillé beaucoup: la femme, le cheval, tout ce
-coin, les deux enfants. Édouard venu et très satisfait.--Leblond le
-soir.--Henry a chanté et nous a fait plaisir.
-
---Hier lundi, j'ai dîné chez M. Guillemardet.
-
---_Bélisaire._
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 9 _juin._--La Laure m'a amené une admirable
-Adeline de seize ans, grande, bien faite et d'une
-tête charmante. Je ferai son portrait et m'en promets;
-j'y pense...
-
---J'ai été voir le dessin de Gros, chez Laugier[144]; on ne peut plus
-aimable.
-
-M'a fait moins d'impression que celle du tableau; c'est un contraste
-singulier avec la chaleur réelle qui est dans tant de choses,
-que la froideur générale d'exécution; un peu plat. Puis, point
-d'individualité; du dessin dans les parties, mais l'idée... Un peu
-atelier... Draperies arrangées, effet connu; le noir sur le devant,
-etc. Mais c'est égal, je n'en suis pas trop découragé.
-
-Mais il est bien important de faire toujours une esquisse.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 13 _juin._--Rien de bien remarquable aujourd'hui.--Jeudi
-soir chez Leblond.--Aujourd'hui, travaillé toute la journée à copier
-deux dessins. J'avance beaucoup mon tableau.--Dîner avec Soulier et
-Fielding.--Commencé mon aquatinte. Chez Fielding et Soulier, le matin.
-
---A l'atelier, travaillé au coin à gauche, surtout l'homme couché. Oté
-le blanc qu'il avait autour de la tête.
-
---Le soir chez M. de Conflans: il était seul. Café de la Rotonde.
-
---Reçu un billet de la Laure; très drôle.
-
---En sortant vers huit heures, le soir, de la maison, rencontré la
-jolie grande ouvrière. Je l'ai suivie jusqu'à la rue de Grenelle,
-en délibérant toujours sur ce qu'il y avait à faire et malheureux
-presque d'avoir une occasion. Je suis toujours comme ça. J'ai trouvé,
-après, toutes sortes de moyens à employer pour l'aborder, et quand il
-était temps, je m'opposais les difficultés les plus ridicules. Mes
-résolutions s'évanouissent toujours en présence de l'action. J'aurais
-besoin d'une maîtresse pour mater la chair d'habitude. J'en suis fort
-tourmenté et soutiens à mon atelier de magnanimes combats. Je souhaite
-quelquefois l'arrivée de la première femme venue. Fasse le ciel que
-vienne Laure demain! Et puis, quand il m'en tombe quelqu'une, je suis
-presque fâché, je voudrais n'avoir pas à agir; c'est là mon cancer.
-Prendre un parti ou sortir de ma paresse. Quand j'attends un modèle,
-toutes les fois, même quand j'étais le plus pressé, j'étais enchanté
-quand l'heure se passait, et je frémissais quand je l'entendais mettre
-la main à la clef. Quand je sors d'un endroit où je suis le moins du
-monde mal à mon aise, j'avoue qu'il y a un moment de délices extrêmes
-dans le sentiment de ma liberté dans laquelle je me réinstalle. Mais
-il y a des moments de tristesse et d'ennui, qui sont bien faits pour
-éprouver rudement; ce matin, je l'éprouvais à mon atelier. Je n'ai
-pas assez d'activité à la manière de tout le monde pour m'en tirer,
-en m'occupant de quelque chose. Tant que l'inspiration n'y est pas,
-je m'ennuie. Il y a des gens qui, pour échapper à l'ennui, savent se
-donner une tâche et l'accomplir.
-
---Je pensais aujourd'hui qu'à travers tous nos petits mots, j'aime
-beaucoup Soulier: je le connais et il me connaît. J'aime beaucoup
-Leblond. J'aime beaucoup aussi mon bon vieux frère, je le connais bien;
-je voudrais être plus riche, pour lui faire quelque plaisir de temps en
-temps. Il faut que je lui écrive.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 15 _juin._--Travaillé à la vieille femme, à ses
-brodequins.--Prévost l'après-midi.--Le soir, Leblond.--Thil venu
-le matin. Il préfère ma peinture à celle de Géricault: je les aime
-beaucoup toutes deux.
-
-
- A Prévost (modèle)........................ 2 fr. 50.
-
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 17 _juin._--Fielding le matin.--La planche. A midi
-l'atelier.--La dame des Italiens est venue. Beaucoup ému.--Perpignan
-est venu et M. Rivière.
-
---Été aux Italiens avec Fielding.--Ricciardi.
-
-Mlle Mombelli [145] et Marie. La dame y était. _I am very fond of this
-pretty lady. I was looking at her incessantly._
-
---Il faut absolument composer, à mesure qu'ils me viennent, tous les
-sujets intéressants. Je sais, par expérience, que je ne peux en tirer
-parti, quand c'est pour les exécuter au moment.
-
-
- A Marie Aubry (modèle)....................... 2 fr.
-
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 18.--Le matin, chez Fielding,--et ma planche au Musée. A
-l'atelier, mon fond. Fedel venu.
-
---Aux Français. La belle Mme Biez. _Pierre de Portugal_, et les
-_Plaideurs sans procès._[146]
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 19.--Avec Pierret et Fielding, à Montfaucon.
-
-Vu Cogniet et le tableau de Géricault. Vu les _Constable._ C'était trop
-de choses dans un jour. Ce Constable me fait un grand bien.
-
-Revenu vers cinq heures.--J'ai été deux heures à mon atelier. Grand
-manque de sexe. Je suis tout à fait abandonné.
-
-«Puis-je espérer, belle dame, de vous voir jeudi...? et me
-pardonnez-vous de n'avoir pas été chez vous? J'ose me flatter que vous
-ne serez pas aussi sévère que vous le disiez, et que vous n'aurez pas
-la barbarie de passer devant la porte jaune sans entrer. J'imagine que
-ce serait après midi, comme l'autre fois. Si ce n'est pas trop présumer
-encore, je me permettrais de vous demander un peu plus de temps.»
-
-Un combat s'élève: l'enverrai-je ou non?
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 20 _juin._--La journée chez Fielding.--Achevé ma
-planche.--Dîné ensemble chez Tautin.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 21 _juin._--Porté ma planche chez l'imprimeur. Ébauché les deux
-chevaux morts.--Vu Mayer [147].--Ils veulent tous plus d'effet: c'est
-tout simple.
-
---Désappointé aux Français. J'avais un billet pour _Bothwell_, mais
-daté du 19.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 25 _juin._--Été, chez Dorcy, voir les études de
-Géricault.--Chez Cogniet.--Revu les Constable, etc.
-
---A Montfaucon. Dîné par là.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 26.--Parti pour Frépillon [148] avec Henry, Riesener, Léon et
-ses camarades. Resté jusqu'à lundi matin.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 29 _juin._--Malade. Presque toute la journée à l'atelier; le
-soir, Leblond.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 30 _juin._--Chez M. Auguste [149]. Vu d'admirables peintures
-d'après les maîtres: costumes, chevaux surtout, admirables... comme
-Géricault était loin d'en faire.
-
-Il serait très avantageux d'avoir de ces chevaux et de les copier,
-ainsi que les costumes grecs et persans, indiens, etc.
-
---Vu aussi chez lui de la peinture d'après Haydon[150]: très grand
-talent. Mais, comme disait très bien Édouard, absence d'un style bien
-ferme à lui, dessin à la West. J'oubliais les belles études de M.
-Auguste, d'après les marbres d'Elgin [151]. Haydon a passé un temps
-considérable à les copier; il ne lui en est rien resté... Les belles
-cuisses d'homme et de femmes! Quelle beauté sans enflure! incorrections
-qui ne se remarquent pas.
-
---Le soir avec Fielding. Pris du thé, rue de la Paix.
-
-
-[141] Sans doute le docteur _Joseph Bailly_, né en 1779, mort en
-1832, qui fit les campagnes du Consulat et de l'Empire, et publia des
-ouvrages appréciés.
-
-[142] La suite manque dans le manuscrit.
-
-[143] Cette idée de _lutte_ qu'on retrouvera, d'ailleurs, à maintes
-reprises dans son Journal, n'était que le corollaire, la conséquence
-de l'opinion que professait le maître sur la _méchanceté naturelle
-de l'homme_: «Je me souviens fort bien, disait-il parfois, que quand
-j'étais enfant, j'étais un monstre. La connaissance du devoir ne
-s'acquiert que très lentement, et ce n'est que par la douleur, le
-châtiment et par l'exercice progressif de la raison que l'homme diminue
-peu à peu sa méchanceté naturelle.» (BAUDELAIRE, _L'œuvre et la vie
-d'Eugène Delacroix.--Art romantique._)
-
-[144] _Jean-Nicolas Laugier_, graveur français, qui attacha son nom à
-la reproduction d'un grand nombre d'œuvres des principaux peintres
-de cette époque, David, Gros, Prud'hon, Gérard, Coignet, etc.
-
-[145] _Esther Mombelli_, cantatrice italienne, qui obtint de 1823 à
-1826 un immense succès au Théâtre-Italien; elle épousa le comte Gritti
-en 1827 et renonça ensuite définitivement au théâtre.
-
-[146] _Pierre de Portugal_, tragédie en cinq actes et en vers, de
-_Lucien Arnault_, représentée pour la première fois au Théâtre-Français
-le 21 octobre 1823.
-
-_Les Plaideurs sans procès_, comédie en trois actes et en vers,
-d'_Étienne_, représentée pour la première fois au Théâtre-Français le
-29 octobre 1821.
-
-[147] _Mayer_, peintre, demeuré inconnu. Delacroix écrivait de Londres
-en 1825: «J'ai rencontré Mayer qui gagne de l'argent, beaucoup, avec
-des portraits.» (_Corresp._, t. I, p. 106.)
-
-[148] _Frépillon_, près Saint-Leu-Taverny. C'est là que Riesener,
-l'oncle de Delacroix, passait l'été.
-
-[149] Dans une note de la _Correspondance de Delacroix_, M. Burty
-écrit: «Ce M. Auguste,--c'est ainsi que le désignaient toujours ses
-contemporains,--avait obtenu le second grand prix de sculpture et
-était parti pour Rome en même temps que Ingres. Il devint un riche
-dilettante, qui mettait ses collections d'armes et de costumes
-orientaux à la disposition des artistes romantiques. Il signala le
-premier à Géricault et à Delacroix l'intérêt capital des marbres du
-Parthénon, recueillis par lord Elgin et exhibés à Londres.»
-
-(V. le livre de M. Ernest Chesneau: _Peintres et statuaires
-romantiques_,, p. 70 à 73.)
-
-[150] _Haydon_, peintre anglais, né en 1786, mort en 1846. Il fut
-l'élevé de Fuessli. Il a laissé de curieux Mémoires.
-
-[151] Il s'agit ici de la célèbre collection de sculptures en marbre
-que _lord Elgin_ rapporta d'Athènes en 1814 et qui fut déposée au
-British Museum.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 7 _juillet._--Aujourd'hui, M. Auguste est venu à l'atelier:
-il est fort charmé de ma peinture; ses éloges m'ont ranimé. Le temps
-s'avance. J'irai demain chez lui chercher des costumes.
-
---Passé la soirée avec Pierret.--Hier Leblond.--J'ai vu Édouard qui est
-malade et qui m'inquiète.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 8 _juillet._--Le matin chez Scheffer.--Rencontré Cogniet chez
-M. de Forbin [152].--Chez M. Auguste, chercher les costumes.--M. de
-Forbin venu à mon atelier avec Granet [153].--Zélie, etc.--Le soir,
-Pierret.--Vu Édouard, le soir, qui part; il a meilleure mine, cela me
-charme.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 17 _juillet._--Aujourd'hui, Gassies [154] venu à mon atelier
-avec M. d'Houdetot [155].--Hier, Drolling.--Aujourd'hui, _Moïse_ avec
-Pierret et Fielding.
-
- * * * * *
-_Dimanche_ 18 _juillet._--Quitté l'atelier de bonne
-heure.--Dîné avec Henry et promené avec lui le
-soir, et revenu par Asnières.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 19 _juillet._--Comairas venu le matin.--J'ai avancé beaucoup,
-quoique je ne sois resté que jusqu'à quatre heures.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 20 _juillet._--Le matin, chez Soulier et Fielding.--M. de
-Forbin, qui m'a traité avec toute la bonté imaginable.--Gassies et M.
-d'Houdetot. Sa peinture m'a fait le plus grand effet: y penser.
-
---Leblond. Assez bonne petite soirée... Parlé de pêche, de chasse, de
-Walter Scott, etc.
-
---Penser beaucoup au dessin et au style de M. d'Houdetot. Faire
-beaucoup d'esquisses et se donner le temps: c'est en cela surtout que
-j'ai besoin de faire des progrès. C'est à ce propos qu'il faut avoir
-de belles gravures du Poussin et les étudier. La grande affaire, c'est
-d'éviter cette infernale commodité de la brosse. Rends plutôt la
-matière difficile à travailler comme du marbre: ce serait tout à fait
-neuf... Rendre la matière rebelle pour la vaincre avec patience.
-
-
-[152] _Comte de Forbin_, peintre et archéologue français, né en 1777,
-mort en 1841. Il fut élève de David. Nommé sous la Restauration
-directeur des Musées nationaux, il réorganisa le musée du Louvre,
-dépouillé pendant l'invasion d'un grand nombre de ses chefs-d'œuvre;
-il l'enrichit notamment de l'_Enlèvement des Sabines_ et du _Naufrage
-de la Méduse._
-
-[153] _Granet_, peintre, né à Aix en 1775. Il fut protégé durant toute
-sa carrière par le comte de Forbin, aux tableaux duquel il collabora,
-dit-on.
-
-[154] _Gassies_, peintre, né à Bordeaux en 1786, mort en 1831, élève de
-Vincent et de David. Il fit de la peinture d'histoire, de marines et de
-paysage.
-
-[155] _D'Houdetot_, administrateur et homme politique, né en 1778, mort
-en 1859. Il cultiva avec un certain succès la peinture, qu'il avait
-apprise sous Regnault et Louis David, et devint en 1841 membre libre de
-l'Académie des Beaux-Arts.
-
- * * * * *
-
-19 _août._--Vu M. Gérard [156] au Musée. Éloges les plus flatteurs. Il
-m'invite à venir dîner demain à sa campagne.
-
---Le soir, chez Soulier avec Leblond et Pierret.
-
---Déjeuné aujourd'hui avec Horace Vernet et Scheffer. Appris un grand
-principe d'Horace Vernet: _finir une chose quand on la tient._ Seul
-moyen de faire beaucoup.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 4 _octobre._--Revu la Galerie des maîtres.--Fait des études au
-manège et dîné avec M. Auguste. A propos d'un de ses superbes croquis
-d'après les tombeaux napolitains, il parle du caractère neuf qu'on
-pourrait donner aux sujets saints, en s'inspirant des mosaïques du
-temps de Constantin.
-
-Vu chez lui le dessin d'Ingres, d'après son bas-relief et sa
-composition de _Saint Pierre délivré de prison_, etc.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 5 _octobre._--Passé la journée chez M. de Conflans, à
-Montmorency. Promenade dans la forêt, etc., et le soir revenu avec
-Félix. La dame entre nous deux et Leblond.
-
---Reçu ce soir une lettre de Soulier.
-
-
-[156] L'opinion flatteuse de _Gérard_ avait été très sensible à
-Delacroix. Gérard avait été frappé des débuts du jeune peintre; on lui
-prête ce mot: «C'est un homme qui court sur les toits.» Mais, comme
-dit Baudelaire, «pour courir sur les toits, il faut avoir la tête
-solide», et cette apparente critique n'était en réalité que le voile
-dont il couvrait l'étonnement que lui avaient inspiré ses admirables
-débuts. En 1837, Delacroix posa sa candidature au fauteuil de Gérard:
-«Je vous prie, écrivait-il au président, de vouloir bien faire agréer,
-par la classe des Beaux-Arts, ma candidature à la place vacante dans
-son sein par la mort de M. Gérard. En mettant sous ses yeux les titres
-sur lesquels je pourrais fonder mes prétentions à l'honneur que je
-sollicite, je ne puis me dissimuler leur peu d'importance, surtout
-dans cette occasion où la perte d'un maître aussi éminent que M.
-Gérard laisse dans l'École française un vide qui ne sera pas comblé de
-longtemps.» (_Corresp._, t. I, p. 215.)
-
-
-
-
-1825
-
-
-_Sans date_[157].--L'envie a noirci chaque feuillet de son histoire.
-Pendant que les Tartufe et les Basile de l'Angleterre se liguaient
-contre lui, il déposait la lyre à laquelle il devait sa renommée, il
-saisissait l'épée de Pélopidas et prodiguait en faveur des Hellènes ses
-travaux, ses fatigues, ses veilles, sa santé, sa fortune et enfin sa
-vie.--Ses ennemis ont été nombreux: mais voici son tombeau. La haine
-expire, l'envie pardonne. L'avenir juste va le ranger au nombre de ces
-hommes que des passions, le trop d'activité ont condamnés au malheur
-en leur donnant le génie. On dirait qu'il s'est voulu peindre dans
-ses vers: le malheur, voilà le partage de ces grands hommes. Telle
-est la récompense de leurs pensées élevées, et de ce grand sacrifice
-qu'ils consomment, lorsque, réunissant pour ainsi dire en des paroles
-harmonieuses la sensibilité de leurs organes, la délicatesse de leurs
-idées, leur force, leur âme, leurs passions, leur sang, leur vie, ils
-donnent à leurs semblables de grandes leçons et d'immortelles voluptés.
-
-
-[157] Le journal subit ici une interruption de plusieurs années, soit
-que Delacroix eût alors cessé de prendre ses notes journalières, soit
-que les petits cahiers où il inscrivait ses impressions aient disparu;
-cette dernière hypothèse nous paraît la plus vraisemblable.
-
-Sur cette période de sa vie (1825-1832) il n'a été retrouvé, en fait
-de document intime, qu'un petit album rouge que Delacroix portait sur
-lui dans son voyage en Angleterre (1826) et qui contient des croquis de
-paysages.
-
-On y lit aussi ces courtes réflexions inspirées par la vie et la
-mort de _lord Byron_, pour qui Delacroix eut toujours une admiration
-passionnée. L'idée qu'il exprime sur le malheur réservé aux grands
-hommes lui tenait au cœur, car il l'a développée à plusieurs
-reprises; il remarque quelque part que «les grands hommes ont une vie
-plus traversée et plus misérable que les autres».
-
-
-
-
-1830
-
-
-_Sans date._--Ordinairement, le point d'interruption de la composition,
-c'est-à-dire la manière dont tranche le groupe de devant avec les
-figures plus éloignées, doit être sombre et fait mieux au bord
-qu'éclairé; encore par la raison que les devants doivent autant que
-possible se détacher en sombre par les bords. Jusqu'ici, je crois ce
-principe le plus fécond pour le clair-obscur.
-
-Le Corrège ne me paraît pas aussi complet dans le clair-obscur que
-Véronèse et Rubens; il détache trop souvent des membres très clairs sur
-un fond sombre; ce qui fait bien sur un fond sombre, c'est alors des
-parties entièrement reflétées.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 14 _mai._--Article sur Michel-Ange [158]. Heureux homme! il
-a pétri le marbre et animé la toile, etc. Mais qu'importe après tout,
-si la nature vous a donné, dans quelque genre que ce soit, d'animer,
-de faire vivre! Quel bonheur de rendre la vie, l'âme!--Chacun des
-plans, dans l'ombre, ou plutôt dans tout effet de demi-teinte, doit
-avoir chacun son reflet particulier; par exemple, tous les plans qui
-regardent le ciel, bleuâtres; tous ceux qui sont tournés vers la terre,
-chauds, etc., et changer soigneusement, à mesure qu'ils tournent. Les
-plans de côté reflétés verts ou gris.
-
-Dans Véronèse, le linge froid dans l'ombre, chaud dans le clair.
-
-Quand il y a beaucoup de figures, qu'elles aient bien l'air de se
-correspondre comme grandeur, suivant le plan où elles sont.
-
-La pâleur dans les reflets indique, plus que le reste, la pâleur, ou de
-la maladie, ou de la mort.
-
-Burnet [159] dit que Rubens entoure ordinairement la masse de lumière
-de l'ombre, et ne se sert de vigueur dans le clair que pour lier. Sa
-lumière est composée de teintes fraîches, délicates, etc. Au contraire,
-dans les ombres des teintes très chaudes qui sont de l'essence
-ordinaire du reflet et ajoutent ainsi à l'effet du clair-obscur. Il n'y
-met surtout pas de noir.
-
-Mettre dans l'ombre des tons feuille morte (Van Dyck), bruns, opposés
-au rouge.
-
-La _Femme au bain_: pour les chairs, teinte locale plate; pour les
-clairs, de _rouge de Venise_ et blanc, dans laquelle, suivant l'endroit
-des clairs, _jaune de Naples_ et _blanc_, De _jaune de Naples, blanc_
-et _noir pêche_, de _blanc_ et _noir pêche._ Les ombres préparées avec
-tons de reflets orangés les plus chauds et des tons gris d'ombre par
-places, tels que _blanc, jaune Naples_ et _terre d'ombre,_ etc.
-
-Un grand avantage de composer toujours les mêmes tons est pour la
-facilité de retoucher et de rentrer dans ce qu'on a fait.
-
-Il y a beaucoup d'académique dans Rubens, surtout dans son exécution,
-surtout dans son ombre systématiquement peu empâtée et marquant
-beaucoup au bord.
-
-Le Titien est bien plus simple sous ce rapport, ainsi que Murillo.
-
-
-_Mai._--Tu es triste, tu te ranges toi-même dans le cercle pénible de
-la sérénité...
-
---L'or ne se trouve guère dans ces terrains riants et fertiles qui
-portent de paisibles moissons et de gras pâturages: il se trouve dans
-les entrailles des rochers terribles qui effrayent le voyageur.
-
---Repaire des _tigres_ et des _oiseaux sauvages_; les oiseaux sauvages
-y effrayent les voyageurs de leurs cris sauvages, et le tigre,
-qui cache dans leurs cavernes les fruits de ses amours, en écarte
-le... [160].
-
-
-[158] Cet article parut dans la _Revue de Paris_ en 1830. Delacroix
-avait inscrit en tête de son étude ce fragment des poésies du grand
-artiste qui peint si exactement la hauteur et la fierté d'âme qu'il
-admirait en lui par-dessus toutes choses: «J'ai du moins cette joie,
-au milieu de mes chagrins, que personne ne lit sur mon visage ni mes
-ennuis ni mes désirs. Je ne crains pas plus l'envie que je ne prise les
-vaines louanges de la foule ignorante... et je marche solitaire dans
-les routes non frayées.»
-
-[159] _John Burnet_, graveur et peintre anglais, né en 1784, mort en
-1862; auteur d'un grand nombre de planches remarquables.
-
-[160] Le reste manque dans le manuscrit.
-
-
-
-
-VOYAGE AU MAROC
-
-
-_Tanger_, 26 _janvier_[161].--Chez le pacha.
-
-L'entrée du château: le corps de garde dans la cour, la façade, la
-ruelle entre deux murailles. Au bout sous l'espèce de voûte, des hommes
-assis se détachant en brun sur un peu de ciel [162].
-
-Arrivé sur la terrasse; trois fenêtres avec balustrade en bois, porte
-moresque de côté par où venaient les soldats et les domestiques.
-
-Avant, la rangée de soldats sous la treille: cafetan jaune, variété de
-coiffures; bonnet pointu sans turban, surtout en haut sur la terrasse.
-
-Le bel homme à manches vertes.
-
-L'esclave mulâtre qui versait le thé, à cafetan jaune et burnous
-attaché par derrière, turban. Le vieux qui a donné la rose, avec haïjck
-et cafetan bleu foncé.
-
-Le pacha avec ses deux haïjcks ou capuchons, de plus le burnous. Tous
-les trois sur un matelas blanc, avec un coussin carré long couvert
-d'indienne. Un petit coussin long en arlequin, un autre en crin, de
-divers dessins; bouts de pieds nus, encrier de corne, diverses petites
-choses semées.
-
-L'administrateur de la douane [163], appuyé sur son coude, le bras
-nu, si je m'en souviens: haïjck très ample sur la tête, turban blanc
-au-dessus, étoffe amarante qui pendait sur la poitrine, le capuchon non
-mis, les jambes croisées. Nous l'avions rencontré sur une mule grise en
-montant. La jambe se voyait beaucoup; un peu de la culotte de couleur;
-selle couverte par devant et par derrière d'une étoffe écarlate. Une
-bande rouge faisait le tour de la croupe du cheval en pendant. La bride
-rouge de même ou, plutôt, le poitrail. Un More conduisait le cheval
-par la bride.
-
-Le plafond seul était peint, et les côtés du pilastre intérieurement en
-faïence. Dans la niche du pacha c'était un plafond rayonnant, etc...;
-dans l'avant-chambre des petites poutres peintes.
-
-Le troisième personnage était le fils du pacha: deux haïjcks sur la
-tête, ou plutôt deux tours du même, à ce que je suppose; burnous bleu
-foncé sur la poitrine laissant voir un peu de blanc. Pieds, tête
-énorme, gras de figure, air stupide.
-
-Le bel homme à manches vertes, chemise de dessus en basin. Pieds nus
-devant le pacha.
-
-Le jardin partagé par des allées couvertes de treilles. Orangers
-couverts de fruits et grands, des fruits tombés par terre; entouré de
-hautes murailles.
-
-Entré dans tous les détours du vieux palais. Cour de marbre, fontaine
-au milieu; chapiteaux d'un mauvais composite; l'attique des pierres
-toute simple: délabrement complet.
-
-Les plafonds des niches et même des petites salles sont remplis de
-sculptures peintes comme la rose d'une mandoline.
-
-Les colonnes du tour de la cour sont en marbre blanc et la cour pavée
-de même.
-
-Remarqué, en retournant vers un bel escalier à droite, un bel homme qui
-nous suivait, l'air dédaigneux.
-
-Sorti par la salle où le pacha est censé rendre la justice. A gauche de
-la porte du fond par où nous y sommes entrés, une sorte de tambour en
-planches de deux pieds et demi de hauteur environ, et allant depuis la
-porte jusqu'à l'angle, sur lequel s'assied le pacha. Le long des murs,
-dans les intervalles des pilastres qui vont à la voûte, des avances de
-pierre pour servir de sièges. Les soldats sans fusils nous attendaient
-à la porte sur deux rangées aboutissant au corps de garde par lequel
-nous étions entrés.
-
-Vu une Juive très bien [164] ressemblant à Mme R...
-
-Nègre, que Mornay m'a fait remarquer; il m'a semblé avoir une manière
-particulière de porter le haïjck.
-
-Vu de côté la mosquée en allant chez un des consuls. Un Maure se lavait
-les pieds dans la fontaine qui est au milieu; un autre se lavait
-accroupi sur le bord [165].
-
- * * * * *
-
-29 _janvier_[166].--Vue ravissante en descendant le long des remparts,
-la mer ensuite. Cactus et aloès énormes. Clôture de cannes; taches
-d'herbes brunes sur le sable.
-
-En revenant, le contraste des cannes jaunes et sèches avec la verdure
-du reste. Les montagnes plus rapprochées d'un vert brun, tachées
-d'arbustes nains noirâtres. Cabanes.
-
-La scène des chevaux qui se battent [167]. D'abord ils se sont
-dressés et battus avec un acharnement qui me faisait frémir pour ces
-messieurs, mais vraiment admirable pour la peinture. J'ai vu là, j'en
-suis certain, tout ce que Gros et Rubens ont pu imaginer de plus
-fantastique et de plus léger. Ensuite le gris a passé sa tête sur le
-cou de l'autre. Pendant un temps infini, impossible de lui faire lâcher
-prise. Mornay est parvenu à descendre. Pendant qu'il le tenait par la
-bride, le noir a rué furieusement. L'autre le mordait toujours par
-derrière avec acharnement. Dans tout ce conflit, le consul est tombé.
-Ensuite laissé tous deux; allant sans se lâcher du côté de la rivière,
-y tombant tous deux et le combat continuant et en même temps cherchant
-à en sortir; les jambes trébuchent dans la vase et sur le bord, tout
-sales et luisants, les crins mouillés. A force de coups, le gris lâche
-prise et va vers le milieu de l'eau, le noir en sort, etc.... De
-l'autre côté le soldat tâchant de se retrousser pour retirer l'autre.
-
-La dispute du soldat avec le groom. Sublime avec son tas de draperie,
-l'air d'une vieille femme et pourtant quelque chose de martial.
-
-En revenant, superbes paysages à droite, les montagnes d'Espagne du ton
-le plus suave, la mer bleu vert foncé comme une figue, les haies jaunes
-par le haut à cause des cannes, vertes en bas par les aloès.
-
-Le cheval blanc entravé qui voulait sauter sur un des nôtres.
-
-Sur la plage, près de rentrer, rencontré les fils du kaïd, tous sur des
-mules. L'aîné, son burnous bleu foncé; haïjck à peu près comme notre
-soldat, mais bien propre; cafetan jaune serin. Un des jeunes enfants
-tout en blanc, avec une espèce de cordon qui suspendait probablement
-une arme.
-
- * * * * *
-
-30 _janvier._--Visite au consul anglais et suédois. Le jardin de M. de
-Laporte [168]. Tombeau dans la campagne.
-
- * * * * *
-
-31 _janvier._--Dessiné le Maure du consul sarde.--Pluie.--En allant
-chez le consul anglais, remarqué un marchand assez propre dans sa
-boutique; le plancher et le tour garnis de nattes blanches avec des
-pots et marchandises seulement d'un côté.
-
-
-[161] Delacroix fit ce voyage au Maroc en compagnie du comte de Mornay,
-ambassadeur de France près l'empereur Muley-Abd-Ehr-Rhaman. Dans sa
-correspondance, il décrit ainsi son arrivée à Tanger: «A neuf heures,
-nous avons jeté l'ancre devant Tanger. J'ai joui avec bien du plaisir
-de l'aspect de cette ville africaine. C'a été bien autre chose, quand,
-après les signaux d'usage, le consul est arrivé à bord dans un canot
-qui était monté par une vingtaine de marabouts noirs, jaunes, verts,
-qui se sont mis à grimper comme des chats dans tout le bâtiment et ont
-osé se mêler à nous. Je ne pouvais détacher mes yeux de ces singuliers
-visiteurs.» (_Corresp._, t. I, p. 173.)
-
-[162] Il nous paraît indispensable, pour expliquer le décousu de ces
-notes rapides sur le Maroc, d'indiquer de quelle manière Delacroix
-les prenait. Le petit cahier dans lequel elles se trouvent et qui fut
-légué à M. le professeur Charcot par M. Burty, contient, en regard de
-presque toutes, des croquis et des esquisses qui en sont pour ainsi
-dire l'illustration, si bien qu'elles forment un tout en quelque sorte
-inséparable.
-
-Le soin minutieux avec lequel Delacroix note les moindres détails du
-voyage, costumes, paysages, physionomies, attitudes, montre à quel
-degré l'artiste poussait cet esprit d'observation pénétrante qu'on
-retrouve dans son œuvre.
-
-[163] _Sidi Taieb Bios_ ou _Biaz_, Marocain, administrateur de la
-douane de Tanger, et chargé par le gouvernement du Maroc de traiter
-avec le comte de Mornay.
-
-[164] «Les Juives sont admirables, écrivait Delacroix à Pierret, le 25
-janvier; je crains qu'il ne soit difficile d'en faire autre chose que
-de les peindre: ce sont des perles d'Éden.» (_Corresp._, t. I, p. 174.)
-
-[165] A propos des paysages si nouveaux pour lui et des traits de
-mœurs qui le frappaient, l'artiste écrivait, toujours à Pierret: «Je
-viens de parcourir la ville, je suis tout étourdi de tout ce que j'ai
-vu. Je ne veux pas laisser partir le courrier, qui va tout à l'heure à
-Gibraltar, sans te faire part de mon étonne ment de toutes les choses
-que j'ai vues.» (_Corresp._, t. I, p. 174.)
-
-[166] Ce qui suit semble avoir été écrit le soir d'une promenade dans
-la campagne.
-
-[167] Cette scène, qui avait vivement frappé l'imagination de Delacroix
-et dont on retrouve la description dans la _Correspondance_ (t. I, p.
-176), a sans doute inspiré le tableau connu sous le nom de _Rencontre
-de cavaliers maures_, qui fut refusé au Salon de 1834. Le catalogue
-Robaut en donne la description suivante: «Les chevaux se heurtent, et
-l'un d'eux se dresse sous le choc en même temps que sous l'effort de
-son cavalier pour l'arrêter. Dans ce mouvement la puissante silhouette
-du cheval bai brun s'enlève sur un fond de collines qu'éclairent les
-fumées d'un combat et les clartés opalines d'un ciel gris très doux où
-passent des bleus de turquoise. Sur ce premier groupe se découpe le
-profil allongé, élégant du cheval gris-blanc, dont le poil soyeux et
-fin laisse passer comme des lueurs roses la transparence de la peau. Le
-geste des cavaliers, celui surtout de l'homme dont on n'aperçoit que
-la tête et le poing, est d'une audace de vérité extraordinaire, dont
-on ne retrouve l'exemple que dans Rubens, et c'est à Rubens aussi que
-fait penser l'éclatante variété des rouges que Delacroix s'est plu à
-multiplier dans cette précieuse composition, étincelante et joyeuse
-comme l'œuvre d'un peintre coloriste, vivante comme l'œuvre d'un
-grand dessinateur du mouvement, solide et forte comme l'œuvre d'un
-maître statuaire.» (Voir _Catalogue Robaut._)
-
-[168] _M. de Laporte_ était alors consul général de France au Maroc.
-
-
-
- * * * * *
-
-2 _février, jeudi._--Dessiné la fille de Jacob en femme maure
-[169].--Sortie vers quatre heures. Un Maure à tête très remarquable qui
-avait un turban blanc par-dessus le haïjck. Tête des Maures de Rubens,
-narines et lèvres un peu grosses, yeux hardis.--Remarqué les canons
-rouilles.
-
-Le vieux Juif dans sa boutique en redescendant à la maison (_Gérard
-Dow_)[170].--Femme avec les talons et, je pense, les pieds peints en
-jaune.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 4 _février._--Dessiné après déjeuner d'après le Maure du
-consul sarde.
-
-Sorti vers deux heures; été voir le consul de Danemark; passé devant
-l'école.
-
-_Incinctus_, gens qui ne sont pas guerriers. _Cinctus_ ou _accinctus_,
-militaires. Cette distinction qui existait chez les anciens se trouve
-ici. La _gélabia_, costume du peuple, des marchands, des enfants.
-Je me rappelle cette _gélabia_, costume exactement antique, dans une
-petite figure du Musée: capuchon, etc. Le bonnet est le bonnet phrygien.
-
-Le palimpseste est la planche sur laquelle écrivent les enfants à
-l'école. L'enseignement mutuel est originaire de ces pays. Dans les
-moments de détresse, les enfants vont en bande portant cette planche
-sur la tête. Elle est enduite d'une espèce de glaise sur laquelle
-ils écrivent avec une encre particulière. On efface, je crois, en
-mouillant, et en faisant sécher au soleil.
-
-Porte du consul danois.
-
-Vu dans le quartier des Juifs des intérieurs remarquables en passant.
-Une Juive se détachant d'une manière vive; calotte rouge, draperie
-blanche, robe noire.
-
-C'est le premier jour du Rhamadan. Au moment du lever de la lune, le
-jour étant encore, ils ont tiré des coups de fusil, etc.; ce soir ils
-font un bruit de tambours et de cornets à bouquin infernal.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 5 _février._--Dans le jardin du consul suédois, après
-déjeuner; chez Abraham, à midi. Remarqué, en passant devant la porte de
-sa sœur, deux petites Juives accroupies sur un tapis dans la cour. En
-entrant chez lui, toute sa famille [171] dans l'espèce de petite niche
-et le balcon au-dessus avec la porte d'escalier. La femme au balcon,
-joli motif.
-
- * * * * *
-
-11 _février._--Muley-Soliman avait cinquante-quatre enfants. Il abdique
-nonobstant en faveur de Muley-Abd-Ehr-Rhaman, son neveu, reconnaissant
-à ses enfants peu de capacité.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 12 _février._--Dessiné la Juive Dititia avec le costume
-d'Algérienne [172].
-
-Été ensuite au jardin de Danemark. Le chemin charmant. Les tombeaux au
-milieu des aloès et des iris (Ægyptiaca). La pureté de l'air. Mornay
-aussi frappé que moi de la beauté de cette nature.
-
-Les tentes blanches sur tous les objets sombres. Les amandiers en
-fleur. Le lilas de Perse. Grand arbre. Le beau cheval blanc sous les
-orangers. Intérieur de la cour de la petite maison.
-
-En sortant, les orangers noirs et jaunes à travers la porte de la
-petite cour. En nous en allant, la petite maison blanche dans l'ombre
-au milieu des orangers sombres. Le cheval à travers les arbres.
-
-Dîner à la maison avec les consuls. Le soir, M. Rico a chanté des airs
-espagnols. Le Midi seul produit de pareilles émotions.
-
-Indisposé et resté seul le soir. Rêverie délicieuse au clair de lune
-dans le jardin.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 15 _février._--Sorti avec M. Hay [173]. Vu le muezzin
-appelant du haut de la mosquée.
-
---L'école des petits garçons. Tous des planches avec écriture arabe.
-Le mot _table de la loi_, et toutes les indications antiques sur
-la manière d'écrire montrent que c'étaient des tables de bois. Les
-encriers et les pantoufles devant la porte.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 21 _février._--La noce juive [174]. Les Maures et les Juifs
-à l'entrée. Les deux musiciens. Le violon, le pouce en l'air, le
-dessous de l'autre main très ombré, clair derrière, le haïjck sur la
-tête, transparent par endroits; manches blanches, l'ombre au fond. Le
-violon; assis sur ses talons et la gélabia. Noir entre les deux en bas.
-Le fourreau de la guitare sur le genou du joueur; très foncé vers la
-ceinture, gilet rouge, agréments brans, bleu derrière le cou. Ombre
-portée du bras gauche qui vient en face, sur le haïjck sur le genou.
-Manches de chemise retroussées de manière à laisser voir jusqu'au
-biceps; boiserie verte; à côté verrue sur le cou, nez court.
-
-A côté du violon, femme juive jolie; gilet, manches, or et amarante.
-Elle se détache moitié sur la porte, moitié sur le mur. Plus sur le
-devant, une plus vieille avec beaucoup de blanc qui la cache presque
-entièrement. Les ombres très reflétées, blanc dans les ombres.
-
-Un pilier se détachant en sombre sur le devant. Les femmes à gauche
-étagées comme des pots de fleurs. Le blanc et l'or dominent et leurs
-mouchoirs jaunes. Enfants par terre sur le devant.
-
-A côté du guitariste, le Juif qui joue du tambour de basque. Sa figure
-se détache en ombre et cache une partie de la main du guitariste. Le
-dessous de la tête se détache sur le mur. Un bout de gélabia sous le
-guitariste. Devant lui, les jambes croisées, le jeune Juif qui tient
-l'assiette. Vêtement gris. Appuyé sur son épaule un jeune enfant juif
-de dix ans environ.
-
-Contre la porte de l'escalier, Prisciada; mouchoir violâtre sur la
-tête et sous le cou. Des Juifs assis sur les marches; vus à moitié
-sur la porte, éclairés très vivement sur le nez, un tout debout dans
-l'escalier; ombre portée reflétée et se détachant sur le mur, reflet
-clair jaune.
-
-En haut, les Juives qui se penchent. Une à gauche, nu-tête, très brune,
-se détachant sur le mur éclairé du soleil. Dans le coin, le vieux Maure
-à la barbe de travers: haïjck pelucheux, turban placé bas sur le front,
-barbe grise sur le haïjck blanc. L'autre Maure, nez plus court, très
-mâle, turban saillant. Un pied hors de la pantoufle, gilet de marin et
-manches _idem._
-
-Par terre, sur le devant, le vieux Juif jouant du tambour de basque; un
-vieux mouchoir sur la tête; on voit la calotte noire. Gélabia déchirée;
-on voit l'habit déchiré vers le cou.
-
-Les femmes dans l'ombre près de la porte, très reflétées.
-
- * * * * *
-
-21 _février, le soir._--En sortant pour aller à la noce juive, les
-marchands dans leur boutique. Les lampes les unes au mur, le plus
-souvent pendues en avant à une corde, des pots sur une planche, des
-_palancos._ Ils prennent le beurre avec les mains et le mettent sur
-une feuille. En entrant dans la rue à droite, il y en avait un dont la
-lampe était cachée par un morceau de toile qui pendait de l'auvent.
-
-Avant le dîner, en allant au jardin de Suède, les fusils pendus et le
-fourreau pendu à côté; grande cruche à côté.
-
-Le soir, toilette de la Juive. La forme de la mitre. Les cris des
-vieilles. La figure peinte, les jeunes mariées qui tenaient la
-chandelle pendant qu'on la paraît. Le voile lancé sur la figure. Les
-filles sur le lit, debout.
-
-Dans la journée, les nouvelles mariées contre le mur, leur proche
-parent en guise de chaperon. La mariée descendue du lit. Ses compagnes
-restées dessus. Le voile rouge. Les nouvelles mariées quand elles
-arrivaient dans leur haïjck. Les beaux yeux.
-
-La venue des parents. Torches de cire; les deux flambeaux peints de
-différentes couleurs. Tumulte. Figures éclairées. Maures confondus. La
-Juive tenue par les deux côtés; un par derrière soutient la mitre.
-
-En chemin, les Espagnols regardant parla fenêtre. Deux Juives ou
-Mauresques sur des terrasses se détachant sur le noir du ciel.--Donné à
-la fille de M. Hay le dessin de femme maure assise.--Les vieux Maures
-montés sur les pierres du chemin. Les lanternes. Les soldats avec des
-bâtons. Le jeune Juif qui tenait deux ou plusieurs flambeaux, la flamme
-lui montant dans la bouche.
-
-Chez Abraham, les trois Juifs jouant aux cartes.--Femmes près de la
-porte de la ville, vendant oranges, branches de noisettes. Chapeaux de
-paille.--Paysans tête nue, accroupis avec leurs pots de lait.
-
-
-[169] La plupart des dessins indiqués dans le journal se retrouvent
-dans l'album d'aquarelles que le maître offrit au comte de Mornay,
-au retour du voyage, aquarelles qui, mises en vente le 19 mars 1877,
-produisirent un total de 17,235 francs. (Voir _Catalogue Robaut._)
-
-[170] Delacroix ressentait la plus vive admiration pour les maîtres
-hollandais. Le souvenir de _Gérard Dow_, évoqué par une scène
-marocaine, est curieux à noter ici.
-
-[171] Ce groupe inspira sans doute une aquarelle qui figura au Salon de
-1833 sous ce titre: _Une famille juive._
-
-[172] Delacroix se plaint dans la _Correspondance_ de la difficulté
-qu'il éprouve à dessiner d'après nature: «Je m'insinue petit à petit
-dans les façons du pays, de manière à arriver à dessiner à mon aise
-bien de ces figures de Mores. Leurs préjugés sont très grands contre le
-bel art de la peinture, mais quelques pièces d'argent, par-ci par-là,
-arrangent leurs scrupules.» Il écrit encore de Méquinez, le 2 avril:
-«Je vous ai mandé dans ma première lettre que nous avions eu l'audience
-de l'empereur. A partir de ce moment nous étions censés avoir la
-permission de nous promener par la ville; mais c'est une permission
-dont moi seul j'ai profité entre mes compagnons de voyage, attendu que
-l'habit et la figure de chrétien sont en antipathie à ces gens-ci,
-au point qu'il faut toujours être escorte de soldats, ce qui n'a pas
-empêché deux ou trois querelles qui pouvaient être fort désagréables à
-cause de notre position d'envoyés.» (_Corresp._, t. I, p. 175 et 184.)
-
-[173] M. _Hay_, consul général et chargé d'affaires d'Angleterre.
-
-[174] Cette scène inspira à Delacroix l'admirable toile qui figure
-au musée du Louvre sous le litre: _Noce juive dans le Maroc._ Voici
-le texte explicatif fourni par Delacroix au livret du Salon de 1841:
-«Les Maures et les Juifs sont confondus. La mariée est enfermée dans
-les appartements intérieurs, tandis qu'on se réjouit dans le reste
-de la maison. Des Maures de distinction donnent de l'argent pour des
-musiciens qui jouent de leurs instruments et chantent sans discontinuer
-le jour et la nuit; les femmes sont les seules qui prennent part à
-la danse, ce qu'elles font tour à tour, et aux applaudissements de
-l'assemblée.» Ce tableau avait été commandé au maître par le marquis
-Maison, qui n'en fut pas satisfait et trouva trop élevé le prix de
-2,000 francs que Delacroix lui en demandait. Il fut acheté 1,500 francs
-par le duc d'Orléans, qui le donna au musée du Luxembourg. De là il
-passa au Louvre. (Voir _Catalogue Robaut._)
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 2 _mars._--Promenade avec M. Hay. Dîné chez lui.
-
-Le pied de côté dans l'étrier quelquefois.
-
-Le drapeau dans son étui, et planté devant la tente.
-
-La plaine, et la tribu rangée fuyant vers le sud.--Devant,
-demi-douzaine de cavaliers dans la fumée. Un homme plus en avant:
-burnous bleu très foncé.--En avant, nous tournant le dos, la ligne de
-nos soldats précédée du kaïd et des drapeaux.
-
-La course de cinq ou six cavaliers.--Le jeune homme tête nue, cafetan
-vert pisseux.--Le presque nègre, bonnet pointu, cafetan bleu.
-
-Les hommes éclairés sur le bord de côté. L'ombre des objets blancs très
-reflétée en bleu. Le rouge des selles et du turban presque noir.
-
-Au passage du gué, les hommes grimpant, le cheval blanc de côté.
-
- * * * * *
-
-5 _mars_1832.--1er jour. _Ahïn-El-Daliah._ Parti à une heure
-de Tanger [175].
-
-L'arrivée au campement. Montagnes sauvages et noires à droite, le
-soleil au-dessus. Marchant dans des broussailles de palmiers nains et
-des pierres; toute la tribu rangée à gauche, couronnant la hauteur;
-plus loin en suivant, les cavaliers sur le ciel; les tentes plus loin.
-
-Promenade dans le camp le soir, contraste des vêtements blancs sur le
-fond.
-
-L'iman le soir appelant à la prière.
-
- * * * * *
-
-6 _mars._--A _Garbia._
-
-Parti vers 7 ou 8 heures, monté une colline, le soleil à gauche;
-montagnes très découpées les unes derrière les autres sur un ciel pur.
-
-Trouvé diverses tribus. Coups de fusil en sautant en l'air, traversé
-une montagne (Lac-lao) très pittoresque. Pierres. Je me suis arrêté un
-moment.
-
---Hommes sous des arbres près d'une fontaine; hommes à travers les
-broussailles.
-
-Très belle vue au haut de la montagne, demi-heure avant le campement;
-la mer à droite et le cap Spartel.
-
-Courses de poudre dans la plaine avant la rivière. Les deux hommes qui
-se sont choqués: celui dont le cheval a touché du cul par terre. Un
-surtout à cafetan bleu noir et fourreau de fusil en sautoir; plus tard
-un homme à cafetan bleu de ciel.
-
-La tribu nous suivant; désordre, poussière; précédé de la cavalerie.
-Courses de poudre: les chevaux dans la poussière, le soleil derrière.
-Les bras retroussés dans l'élan [176].
-
-A notre descente de Lac-lao, à gauche, prés très verts; montagne verte;
-dans le fond, montagne bleu cru.
-
-Au camp. Les soldats courant en confusion, le fusil sur l'épaule,
-devant la tente du pacha et se rangeant en ligne. Le pacha.
-
-Les soldats venant, par quatre ou cinq, devant la tente du général delà
-cavalerie et s'inclinant. Ensuite tous en rang recevant par petits
-pelotons les ordres; les autres se mettant accroupis en attendant leur
-tour.
-
-Les tribus allant rendre hommage au pacha et menant des provisions.
-
-
-7 _mars._--A _Teleta deï Rissana._
-
-La plaine terminée par des oliviers très grands sur la colline. Nous
-avions déjeuné au bord de la rivière Aïacha.
-
---Homme au cafetan noir. Haïjck sur la tête noué sous le bras.
-
--Homme qui raccommodait quelque chose à sa selle: turban sans calotte,
-burnous noir drapé derrière en Romain, bottes très hautes, pièce jaune
-au talon; burnous sur la tête attaché par une corde; boutons à sa robe
-blanche.
-
---Nègre turban rouge et blanc.
-
---Les cinq lièvres pris dans la plaine.
-
---La rencontre avec l'autre pacha. Damas sur la croupe du pacha.
-Musique à cheval.
-
---La prière près de la tente du commandant.
-
---Les gens qui portent le plat de couscoussou dans un tapis; moutons.
-
---Homme nu, et arrangeant son haïjck près du tombeau du saint.
-
---Arbres près d'un petit tas de pierres. Montagnes vertes avec terre
-jaune dans la distance.
-
---Passé la soirée avec Abou dans notre tente. Conversation sur les
-champs. La boîte à musique qui ne s'arrêtait point. Envie de rire.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 8.--_Alcassar-El-Kebir._
-
-Pluie en partant. Monté une colline et entré dans un joli bois de
-chênes verts; entré dans la plaine où l'armée de D. Sébastien a été
-défaite [177].
-
-Traversé la rivière; déjeuné. Jeu de poudre dans la plaine.--Montagne
-dans la demi-teinte.
-
-Avant d'arriver à Alcassar, population, musique, jeux de poudre sans
-fin. Le frère du pacha donnant des coups de bâton et de sabre. Un homme
-perce la foule des soldats et vient tirer à notre nez. Il est saisi
-par Abou par le turban défait. Sa fureur. On l'entraîne, on le couche
-plus loin. Mon effroi. Nous courons; le sabre était déjà tiré...
-
-Sur le haut de la colline à gauche, étendards variés; dessins sur
-des fonds variés, rouge, bleu, vert, jaune, blanc; autres avec les
-fantassins bariolés.
-
---Les grandes trompettes à notre entrée à Alcassar.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 9 _mars._--Campé à _Fouhouarat._
-
-Parti tard du campement d'Alcassar. Pluie. Entrée à Alcassar pour le
-traverser. Foule, soldats frappant à grands coups de courroies; rues
-horribles; toits pointus. Cigognes sur toutes les maisons, sur le haut
-des mosquées; elles paraissaient très grandes pour les constructions.
-Tout en briques: Juives aux lucarnes.
-
-Traversé dans un grand passage garni de hideuses boutiques, couvert en
-cannes mal assemblées.
-
-Arrivés au bord de la rivière. Grands arbres (oliviers) au bord.
-Descente dangereuse.
-
-Au milieu de la rivière, coups de fusil de l'un et de l'autre côté.
-Arrivés à l'autre bord, traversé pendant plus de vingt minutes une haie
-de tireurs assez menaçante. Coups de fusil aux pieds de nos chevaux.
-Homme à demi nu.
-
-Arrivée du père du pacha, burnous violet, charmante tournure; petite
-bande de cachemire au-dessus de son turban. Cheval gris.
-
-Déjeuné dans les montagnes près d'une source. Pluie battante.
-
-Trouvé l'autre pacha dans une plaine. Courses. Coups de fusil. Canaille.
-
---Homme renversé sur le dos et son cheval par-dessus lui. Relevé à
-moitié mort; remonté à cheval un instant après.
-
---Voracité des Maures; le soir, Abraham nous le contait dans la tente.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 10 _mars._--El-Arba de Sidi Eisa Bellasen.
-
-Malade la nuit précédente. Nous avons été incertains si nous resterions
-à cause du temps. Les Juifs ne voulaient pas partir. Le soleil a paru.
-
-Traversé la rivière Emda qui serpente en trois.
-
-Fait une visite à Ben-Abou. Il avait un habit de drap blanc.
-
-Il nous a dit que l'empereur courait quelquefois la poudre, avec vingt
-ou trente cavaliers qu'il désigne. Leurs chevaux passent la nuit en
-plein air, pluie, chaleur, et n'en sont que meilleurs. Il a mis des
-aromates dans le thé.
-
---L'homme qui a couru dans cette grande plaine avant d'arriver; son
-bras découvert jusqu'à l'épaule et sa cuisse également découverte.
-
---Avant la rivière, dans une course, la selle du commandant de
-l'escorte du pacha a tourné; il a perdu son turban.
-
-Nous avons rencontré un autre second du pacha de la province.
-
-Il fait un vent très froid, le ciel pur.--Nous sommes dans la province
-d'El-Garb, divisée en deux gouvernements.
-
---Des enfants nous ont jeté des pierres. On a envoyé arrêter le
-village. Ils n'en seront peut-être pas quittes pour cinquante piastres.
-Probablement les deux vaches données le soir à Mornay venaient de là.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 11 _mars._--A la rivière Sébou, au passage de El-Aïtem [178].
-
-Depuis trois jours nous sommes suivis par un shérif de Fez, ami de
-Bias, qui veut absolument avoir un cadeau.
-
-Quand les Maures veulent obtenir quelque chose, comme une grâce, de
-manière à n'être pas refusés, ils vont porter près de votre tente
-un mouton, même un bœuf comme présent, et l'égorgent en manière de
-sacrifice, et pour constater l'offrande. On est lié très fort par
-l'espèce d'obligation que cette action impose.
-
-Le jour que nous avons campé à Alcassar, on est venu tuer trois
-moutons, l'un à la tente de Bias, le second à celle du caïd, le
-troisième à la nôtre, pour obtenir la grâce d'un homme accusé
-d'assassinat. Bias s'intéresse à l'affaire.
-
-En attendant, il n'a été question toute la soirée, ce jour-là, que d'un
-pauvre Juif qui avait été bâtonné pour de l'eau-de-vie qu'il avait
-refusé de livrer à Lopez, l'agent français à Laroche, lequel devait
-probablement la donner au frère du caïd dans la tente de qui nous avons
-été le soir. On n'a voulu le relâcher que moyennant quatre piastres et
-dix onces pour le donneur de coups.
-
-Le pacha et son frère avaient toujours un homme de chaque côté du
-cheval, marchant à côté et qui prennent le fusil quand ils viennent de
-courir.
-
-Je n'ai pas parlé à Alcassar de la visite au pacha dans sa tente. La
-selle à sa droite, son sabre sur son matelas blanc, couvertures; un
-homme à ses pieds dormant enveloppé dans un burnous noué par derrière.
-
---Presque toujours le derrière de la selle est dans l'ombre à cause des
-vêtements.
-
-Le second du pacha n'ayant pas de bottes avait mis à une de ses jambes
-le fourreau de son fusil, un mouchoir à l'autre; ils ont presque tous
-la jambe blessée par l'étrier.
-
-Beau temps, rien de remarquable.
-
---Les hommes avec le fourreau du fusil sur la tête.
-
---Les chevaux se roulant au bord de la rivière.
-
---Le cheval blanc dans une course qui à glissé et a fait un écart. Le
-cheval ferré à froid, la corne coupée par devant.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 12 _mars._--Sur les bords du fleuve Sébou.
-
-Passé le matin le Sébou.--Embarquement ridicule. Les chevaux se sauvant
-et roués de coups pour entrer dans les barques. Hommes nus chassant les
-chevaux devant eux.
-
-Bias nous a dit en traversant avec nous qu'on ne faisait pas de ponts
-afin d'arrêter plus facilement les voleurs et de recevoir les taxes et
-d'arrêter les séditieux. C'est lui qui disait que le monde était divisé
-en deux, la _Barbarie_ et _le reste._
-
-Hommes appuyés contre la barque et la poussant. Vieux soldat avec son
-cafetan bleu seulement.
-
-Spectateurs sur le bord, les jambes pendantes. Lévriers, chevaux se
-roulant par terre.
-
-Ennui extrême en attendant. Embarqué seulement vers une heure. Route le
-long du fleuve. Près d'arriver, jeux de poudre très beaux.
-
-Homme en cafetan jaune d'or.
-
-Le caïd; turban à la mamelouk.--Son bourreau.
-
-Un des chefs dans une course étant arrivé jusqu'à nous, Abou s'est mis
-au devant de lui et l'homme lui a déchiré un peu son manteau. Arrivé
-au campement, Abou a déchiré en pièces son manteau, voulant plutôt le
-brûler que de permettre que qui que ce soit pût en profiter. On lui
-a aussi cassé sa pipe. Il était furieux et intraitable pour les soldats.
-
-[Illustration: _Carnet du Voyage au Maroc._--(_Fac-similé d'une page._)]
-
---Le soir, après un dîner gai, descendu solitairement près des bords du
-fleuve Sébou. Beau clair de lune.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 13 _mars._--A _Sidi-Kassem._
-
-Soleil très ardent. Route dans une plaine immense.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 14 _mars_.--_Zar Hône._
-
-Parti par un beau soleil du matin. Côtoyé d'abord la petite rivière.
-Les figures éclairées de côté parle soleil levant. Montagnes nettes sur
-le fond blanc; des étoffes et couleurs très vives.
-
-Entré dans un défilé dans la montagne. Hommes et enfants en haïjck et
-nus en dessous. Marabouts.
-
-Descendu à travers des rochers plats jusqu'au bord d'un ruisseau et
-déjeuné.
-
-Continué dans des défilés, mais plus larges, dans des sentiers au bord
-de fossés profonds. Parlé du voyage en Perse.
-
-Vu une femme qui apportait à boire au commandant; elle avait des
-agrafes.
-
-Arrivés dans une plaine et vu de loin Zar Hône. Descendu au bord d'une
-jolie rivière. Les bords couverts de petits lauriers. Continué sur le
-flanc de la montagne au milieu des pierres et des ruines. En approchant
-de Zar Hône, vu des laboureurs; la charrue. La fontaine vue de loin.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 15 _mars_.--_Meknez._
-
-Parti matin, beau temps. La ville de Zar Hône avec ses fumées; les
-montagnes à l'horizon à droite, à moitié couvertes de nuages. Entré
-dans les montagnes et, après quelque chemin, découvert la grande vallée
-dans laquelle est Meknez.
-
-Arrêté après avoir passé une petite rivière. C'est la même que nous
-avons passé la veille et qui serpente. Lauriers roses.
-
-Rencontré des cavaliers qui ont couru la poudre; restés au grand soleil
-assez de temps.
-
-Meknez était à notre gauche, et de loin nous voyons à droite en avant
-la garde de l'empereur sur une colline. Au bas de nous, dans la plaine,
-ils ont couru la poudre.
-
-Traversé un ruisseau rapide au milieu de la confusion. Le pacha de
-Meknez et le chef du Mischoar étaient déjà venus à notre rencontre.
-Nous avons grimpé la colline. Rencontré le porteur de paroles de
-l'empereur, mulâtre affreux à traits mesquins: très beau burnous blanc,
-bonnet pointu sans turban, pantoufles jaunes et éperons dorés; ceinture
-violette brodée d'or, porte-cartouches très brodé, la bride du cheval
-violet et or. Courses de la garde noire, bonnets sans turban. Très
-beau coup d'œil en regardant derrière nous cette quantité de figures
-bigarrées ou noires; le blanc des vêtements terne sur le fond.
-
-Ennuyeuse promenade, marchant derrière les drapeaux, précédés de la
-musique. Courses continuelles à notre gauche; à droite coups de fusil
-de l'infanterie. De temps en temps nous arrivions à des cercles formés
-d'hommes assis, qui se levaient à notre approche et nous tiraient au
-nez.
-
-Un des ancêtres de l'empereur actuel devait faire prolonger jusqu'à
-Maroc la muraille qui passe des deux côtés sur le pont.
-
-Vaches blanches sur toute cette colline. Figures de toute espèce, le
-blanc dominant toujours.
-
---Bel effet en montant, les drapeaux se détachant en terne sur l'azur
-le plus pur du ciel.
-
-Une vingtaine de drapeaux à peu près passés le long du tombeau d'un
-saint. Palmier auprès. Bâti en briques. Porte de la ville très haute.
-Porcelaines variées, etc. Une fois entré à gauche, les cavaliers et les
-tentes sur les remparts.
-
---Entrée de la ville [179]. Les drapeaux inclinés sous la porte.
-
-Dans l'intérieur de la porte, foule immense. La grande porte colossale.
-
-Devant nous une rue. A gauche une longue et large place, et rangée en
-demi-cercle devant nous, l'infanterie, qui a fait feu; la cavalerie
-derrière les fantassins.
-
-Populace derrière sur des tertres et sur les maisons.
-
-Fait le tour de quelques remparts avant de rentrer. En passant par une
-porte, palmiers gigantesques à droite; avant d'entrer dans une antre
-porte, côtoyé un rempart. Femmes en grand nombre sur un tertre à droite
-et criant.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 22 _mars._--Audience de l'empereur.
-
-Vers neuf ou dix heures, partis à cheval précédés du caïd sur sa mule,
-de quelques petits soldats à pied et suivis de ceux qui portaient les
-présents. Passé devant une mosquée, beau minaret qu'on voit de la
-maison. Une petite fenêtre avec une boiserie.
-
-Traversé un passage couvert par des cannes comme à Alcassar. Maisons
-plus hautes qu'à Tanger.
-
-Arrivé sur la place en face la grande porte. Foule à laquelle on
-donnait des coups de corde et de bâton. Plaques de porte en fer garnies
-de clous.
-
-Entré dans une seconde cour après être descendu de cheval et passé
-entre une haie de soldats; à gauche, grande esplanade où il y avait des
-tentes et des soldats avec des chevaux attachés.
-
-Entré plus avant après avoir attendu et arrivé dans une grande place où
-nous devions voir le roi.
-
-De la porte mesquine et sans ornements sont sortis d'abord à de courts
-intervalles de petits détachements de huit ou dix soldats noirs en
-bonnet pointu qui se sont rangés à gauche et à droite. Puis deux
-hommes portant des lances; Puis le roi, qui s'est avancé vers nous et
-s est arrêté très près [180]. Grande ressemblance avec Louis-Philippe,
-plus jeune, barbe épaisse, médiocrement brun. Burnous fin et presque
-fermé par devant. Haïjck par-dessous sur le haut de la poitrine et
-couvrant presque entièrement les cuisses et les jambes. Chapelet blanc
-à soies bleues autour du bras droit qu'on voyait très peu. Étriers
-d'argent. Pantoufles jaunes non chaussées par derrière. Harnachement et
-selle rosâtre et or. Cheval gris, crinière coupée en brosse. Parasol
-à manche de bois non peint; une petite boule d'or au bout; rouge en
-dessus et à compartiment, dessous rouge et vert [181].
-
-Après avoir répondu les compliments d'usage et être resté plus qu'il
-n'est ordinaire dans ces réceptions, il a ordonné à Muchtar de prendre
-la lettre du roi des Français et nous a accordé la faveur inouïe de
-visiter quelques-uns de ses appartements. Il a tourné bride, après nous
-avoir fait un signe d'adieu, et il s'est perdu dans la foule à droite
-avec la musique.
-
-La voiture qui était partie après lui était couverte en drap vert,
-traînée par une mule caparaçonnée de rouge, les roues dorées. Hommes
-qui l'éventaient avec des mouchoirs blancs longs comme des turbans.
-
-Entré par la même porte; là, remonté à cheval. Passé une porte qui
-menait à une espèce de rue entre deux grands murs bordés d'une haie de
-soldats de part et d'autre.
-
-Descendu de cheval devant une petite porte à laquelle on a frappé
-quelque temps. Nous sommes entrés bientôt dans une cour de marbre avec
-une vasque versant de l'eau au milieu; en haut, petits volets peints.
-Traversé quelques petites pièces avec des jeunes enfants, nègres pour
-la plupart et médiocrement vêtus. Sortis sur une terrasse d'un jardin.
-Portes délabrées, peintures usées. Trouvé un petit kiosque en bois
-non peint, une espèce de canapé bambou en menuiserie, avec une espèce
-de matelas roulé. A gauche rentrés par une porte mieux peinte. Très
-belle cour, avec fontaine au milieu; au fond porte verte, rouge et or;
-les murs en faïence à hauteur d'homme. Les deux faces donnant entrée
-dans des chambres avec péristyles de colonnes; peintures charmantes
-dans l'intérieur et à la voûte; faïence jusqu'à une certaine hauteur;
-à droite lit un peu à l'anglaise, à gauche matelas ou lit par terre,
-très propre et très blanc; dans l'angle à droite, psyché. Deux lits par
-terre. Joli tapis vers le fond.--Sur le devant natte jusqu'à l'entrée.
-Vu, de cette chambre, Abou et un ou deux autres appuyés contre le mur
-près de la porte d'entrée.--Filet au-dessus de la cour.
-
-Dans la chambre en face, lit de brocart à l'européenne; point d'autres
-meubles. Portière en drap relevée à moitié; à gauche de la petite porte
-dans la cour rouge et vert, espèce de renfoncement avec une espèce de
-paysage ou miroir.--Des armoires peintes dans la chambre, dans l'ombre.
-
-Dans le kiosque du jardin auquel on arrive par une espèce de treille
-portée de côté par des piliers verts et rouges. Autre jardin, jet d'eau
-devant une espèce de baraque en bois, dont la peinture était dégradée,
-dans laquelle il y avait un fauteuil bas et couvert, devant un bassin
-en brique à fleur de terre, devant lequel ils nous ont arrêtés pour
-jouir de notre admiration.
-
-Le général en chef de la cavalerie, accroupi devant la porte des
-écuries. De cette porte-là en se retournant, bel effet; le bas des murs
-blanchis.
-
-Là nous retrouvâmes nos chevaux et la troupe encore sous les armes,
-puis nous fûmes dans un autre jardin plus agreste. Sortis par l'endroit
-où on met au vert les chevaux de l'empereur; soldats et peuple noua
-accompagnent! L'enfant à la chemise pittoresque.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 23 _mars._--Sorti pour la première fois. La porte avec
-boiseries au-dessus.
-
-Espèce de marché de fruits secs, poteries, cabanes en cannes adossées
-aux murs de la ville. Séparations en cannes dans les boutiques comme
-les treillages de jardins. Homme à l'ombre d'un chiffon sur deux
-bâtons. Porte fermée pour la prière. Hommes battant le mur de tapis en
-criant en mesure à un signal de l'un d'eux chaque fois.
-
-Entré dans la juiverie.--Acheté des petits objets en cuivre. L'enfant à
-qui je donnais la main, l'homme qui a passé entre nous deux.--Au bazar;
-ceinture.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 24.--Sorti pour aller à la juiverie. Homme en cafetan rouge
-dans le marché qui y conduit. Autre marchand de friture. Le portier de
-la juiverie en rouge.
-
-Entré chez l'ami d'Abraham. Juifs sur les terrasses se détachant sur
-un ciel légèrement nuageux et azuré à la Paul Véronèse.--La jeune
-petite femme est entrée, a baisé les mains à nous tous. Les Maures
-mangeaient. Table peinte.
-
-Le jeu des Juifs chez la mariée; l'un d'eux était au milieu, un pied
-sur une vieille pantoufle et allongeant des coups de pied à ceux qu'il
-pouvait atteindre et qui lui donnaient d'affreux coups de poing.
-
-On laisse, hiver comme été, les chevaux du roi en plein air; seulement,
-pendant une quarantaine de jours des plus rigoureux, on leur met une
-couverture.
-
-Muchtar, à qui on avait envoyé parmi ses présents une pièce de casimir
-blanc, en a envoyé hier chercher encore une aune, parce qu'il a compté
-sur deux habits.
-
-L'empereur se fait apporter les présents destinés à ses ministres et
-choisit ce qui est à sa convenance.
-
-Le 30, l'empereur nous a envoyé des _musiciens juifs de Mogador._ [182]
-C'est tout ce qu'il y a de mieux dans l'empire; Abou est venu les
-entendre. Il a pris un petit papier dans son turban pour écrire nos
-noms. Mon nom ne lui a pas donné peu de peine i prononcer.
-
-Cimetière juif.
-
-Abraham nous disait que les maçons élevaient en général les murs sans
-cordeau entièrement d'instinct; que tel ouvrier était incapable de
-refaire une chose qu'il avait faite avant.
-
-
-[175] «Nous partons après-demain pour Méquinez, où est l'empereur,
-écrit Delacroix à Fr. Villot; il nous fera toutes sortes de galanteries
-mauresques pour notre réception, courses de chevaux, coups de fusil,
-etc. La saison nous favorise, nous avons craint les pluies, mais il
-paraît que le plus fort est passé.» (_Corresp._, t. I, p. 179.)
-
-[176] Il agit ici de cet _fantasias_ qui ont tenté le pinceau de tous
-les peintres qui visitèrent l'Orient. Cette première scène lui inspira
-une aquarelle qui devait figurer à la vente _Mornay._ Le catalogue
-Robaut la décrit ainsi: «Au premier plan, un peloton de cavaliers
-lancés au galop, à demi enveloppés de fumée; celui du milieu sur un
-cheval gris brandit son fusil; au second plan à droite, la porte de la
-ville avec d'autres cavaliers; au fond, des montagnes d'un bleu léger.»
-
-[177] L'armée portugaise, qui, en 1758, venait à la conquête du Maroc
-sous les ordres de son roi, le chevaleresque Sébastien, livra en
-effet bataille à Abd-el-Melek dans cette plaine connue sous le nom
-l'_Alcaçar-quivir._ Sébastien y perdit la bataille et la vie.
-
-[178] Le paysage de la rivière Sébou inspira une toile exposée au
-Salon de 1859, ainsi décrite dans le catalogue Robaut: «Six Marocains
-se baignent à l'un des tournants du fleuve peu profond. Au premier
-plan à gauche débouche un cavalier qui va faire rafraîchir son cheval.
-Tout auprès un baigneur étendu se repose. Sur l'autre rive, un cheval
-conduit par la bride a déjà le pied dans l'eau.»
-
-[179] «Notre entrée ici à Méquinez a été d'une beauté extrême, et c'est
-un plaisir qu'on peut fort bien souhaiter de n'éprouver qu'une fois
-dans sa vie. Tout ce qui nous est arrivé ce jour-là n'était que le
-complément de ce à quoi nous avait préparé la route. A chaque instant
-on rencontrait de nouvelles tribus années qui faisaient une dépense de
-poudre effroyable, pour fêter notre arrivée.» (_Corresp._, t. I, p.
-180.)
-
-[180] Dans une lettre à Pierret du 23 mars, Delacroix décrit ainsi
-l'audience de l'Empereur: «Il nous a accordé une faveur qu'il n'accorde
-jamais à personne, celle de visiter ses appartements intérieurs,
-jardins, etc.. Tout cela est on ne peut plus curieux. Il reçoit
-son monde à cheval, lui seul, toute sa garde pied à terre. Il sort
-brusquement d'une porte et vient à vous avec un parasol derrière lui.
-Il est assez bel homme. Il ressemble beaucoup à notre roi: de plus la
-barbe et plus de jeunesse. Il a de quarante-cinq à cinquante ans.»
-(_Corresp._, t. I, p. 183.)
-
-[181] La _Réception de l'empereur Abd-Ehr-Rhaman_ est une des plus
-belles toiles de Delacroix: elle se trouve au musée de Toulouse.--A
-propos des audaces de coloriste qui effrayaient le public au Salon de
-1845, Baudelaire écrivait: «Voilà le tableau dont nous voulions parler
-tout à l'heure, quand nous affirmions que M. Delacroix avait progressé
-dans la science de l'harmonie. En effet, déploya-t-on jamais en aucun
-temps une pareille coquetterie musicale? Véronèse fut-il jamais plus
-féerique? Vit-on jamais chanter sur une toile de plus capricieuses
-mélodies? Un plus prodigieux accord de tons nouveaux, inconnus,
-délicats, charmants? Nous en appelons à la bonne foi de quiconque
-connaît son vieux Louvre. Qu'on cite un tableau de grand coloriste
-où la couleur ait autant d'esprit que dans celui de M. Delacroix.
-Nous savons que nous serons compris d'un petit nombre, mais cela nous
-suffit. Ce tableau est si harmonieux malgré la splendeur de tons
-qu'il en est gris comme la nature, gris comme l'atmosphère de l'été,
-quand le soleil étend comme un crépuscule de poussière tremblante sur
-chaque objet. Aussi ne l'aperçoit-on pas du premier coup: ses voisins
-l'assomment. La composition est excellente, elle a quelque chose
-d'inattendu, parce qu'elle est vraie et naturelle.»_--P. S._ «On dit
-qu'il y a des éloges qui compromettent, et que mieux vaut un sage
-ennemi. Nous ne croyons pas, nous, qu'on puisse compromettre le génie
-en l'expliquant.»
-
-[182] Tableau exposé au Salon de 1847.
-
- * * * * *
-
-1er _avril._--Le matin, la cour où sont les autruches; une
-d'elles a reçu un coup de corne de l'antilope; embarras pour empêcher
-le sang de couler.
-
-Sorti vers une heure. La porte de la ville au delà de la mosquée en
-sortant de la maison. Autre porte dans la rue.
-
-Enfant avec des fleura au bout de sa natte de cheveux.
-
-Arrivé dans le marché, dans le passage obscur. Musulmans accroupis,
-éclairés vivement. Homme dans sa boutique, cannes derrière, couteau
-pendu.
-
-Homme assis à gauche, cafetan orange, haïjck en désordre, qu'il
-rajustait. Noir nu et rajustant son haïjck.
-
-Vue de la mosquée. Campagne, parties de murs peintes en jaune; le bas
-en général est blanc, très propre à détacher les figures.--Petite
-mosquée peinte en jaune.
-
-Chez le Juif qui m'a conduit sur les terrasses [183].
-
-Femme assise brodant un habit de femme chez le chef des Juifs; très
-vives couleurs de robes à la figure se détachant sur le mur blanc,
-l'enfant auprès.
-
-La maison ruinée des Portugais. Vue du haut de la terrasse.
-
-Autre côté.--Porte de la ville, murailles du quartier des Juifs.
-
-Fontaine avant d'arriver à la grande place. Grande maison à gauche sur
-la grande place.
-
-Corps de garde intérieur.--Intérieur de la cour.--Porte dégradée par
-en bas; tombeau de saint en descendant; créneaux dentelés.--La rue en
-montant; les hommes blancs sur les murs.
-
- * * * * *
-
-2 _avril._--Biaz nous a envoyé demander une feuille de papier pour
-donner la réponse de l'empereur. [184]
-
- * * * * *
-
-5 _avril._--Parti de Meknez vers onze heures. La veille, travaillé
-beaucoup.--Grandes arcades contre le mur à gauche entre deux portes; la
-même porte, en se retournant sur la grande place garnie de tôle.
-
-Belle vallée à droite, à perte de vue.
-
-Passé un pont moresque. Peintures effacées, la ville dans le fond.
-
-Porte du marché pendant que nous marchandions du tabac. Ciel un peu
-nuageux.--Maison de Juifs, escalier.--Porte des marchands.
-
-Plants d'oliviers.--Repassé la petite rivière aux lauriers-roses en
-deux endroits. Elle serpente beaucoup. Les femmes qui voyageaient
-courbées sur leurs chevaux; celle qui était isolée du côté de la route
-pour nous laisser passer, un noir tenant le cheval.--Les enfants à
-cheval devant le père.--Les oliviers à droite et montant la montagne
-qui mène à Derhôon. En arrivant à Derhôon, le cheval de M. Desgranges
-[185]; vingt des soldats se mirent sur lui, on a cherché à l'enlacer
-avec des cordes; enfin les deux pieds de derrière pris, il cherchait à
-mordre.--Vu des tentes noires placées circulairement.
-
- * * * * *
-
-6 _avril._--Au fleuve Sébou.
-
-Traversé beaucoup de montagnes; grandes places jaunes, blanches,
-violettes de fleurs; le lieu où nous avons campé au bord du fleuve.
-Dans la journée, pendant que nous étions reposés avant d'arriver,
-rencontré un courrier qui nous apportait des lettres de France. Plaisir
-très vif.
-
- * * * * *
-
-7 _avril._--A _Reddat._
-
-Passé le Sébou. Monté sur mon cheval, côtoyé le Sébou, eau fort
-agréable; tentes à gauche, douars. Passage du Sébou. L'autruche.
-
-A cheval et entré après déjeuner dans de belles montagnes. Descendu
-dans une superbe vallée avec beaucoup de très beaux arbres. Oliviers
-sur des rochers gris.
-
-Passé la rivière de Wharrah, peu profonde; très gros crapaud; grande
-chaleur ensuite avant d'arriver au campement dans un bel endroit nommé
-Reddat, montagnes dans le lointain. Sorti le soir après le coucher du
-soleil. Vue mélancolique de cette plaine immense et inhabitée. Cris des
-grenouilles et autres animaux. Les musulmans faisaient leur prière en
-même temps.
-
-Le soir, la querelle des domestiques.
-
- * * * * *
-
-8 _avril._--A _Emda._
-
-Journée fatigante, ciel couvert et temps nerveux; traversé beau et
-fertile pays, beaucoup de douars et tentes. Fleurs sans nombre de mille
-espèces formant les tapis les plus diaprés. Reposé et dormi auprès d'un
-creux d'eau.
-
-Rencontré le matin un autre pacha qui allait à ses affaires avec des
-soldats; nous avons eu au premier voyage son second qui était ici. La
-bride de son cheval couverte d'acier.--Abou a dîné avec nous.
-
- * * * * *
-
-9 _avril._--A _Alcassar-El-Kebir._[186]
-
-Montagnes, côtoyé un endroit où nous avions déjeuné au premier voyage
-dans un creux auprès d'une fontaine. Genêts odorants, montagnes bleues
-dans le fond. Quand nous avons découvert Alcassar, nous avons aperçu
-des soldats de Tanger campés au loin; ils vont à Maroc. Ils étaient en
-ligne; les nôtres en ont fait autant; courses de poudre. Les chefs et
-soldats sont venus revoir leur chef, baisant leur main après avoir pris
-l'autre. Des soldats baisaient le genou.
-
-Le lait offert par les femmes; un bâton avec un mouchoir blanc; d'abord
-le lait aux porte-drapeau qui ont trempé le bout du doigt; ensuite au
-caïd et aux soldats.
-
-Les enfants qui vont à la rencontre du caïd et lui baisaient le genou.
-
-Le sabre dans la route; se faire expliquer par Abraham.
-
- * * * * *
-
-10 _avril._--Monté le cheval de M. Desgranges. Beau pays, montagnes
-très bleues, violettes à droite; montagnes violettes le matin et le
-soir, bleues dans la journée; tapis de fleurs jaunes, violettes avant
-d'arriver à la rivière de Wad-el-Maghazin.
-
-Passé la rivière et déjeuné dans les mêmes broussailles; entré dans
-la grande plaine où a été défait D. Sébastien; à droite, très belles
-montagnes bleues; à gauche, plaines à perte de vue, tapis de fleurs
-blancs, jaune clair, jaune foncé, violet.
-
-Entré dans une forêt charmante de lièges; lointain à gauche, fleurs.
-Descendu et remonté avant d'arriver au marché de Teleta deï Rissana où
-nous avions couché en venant; petits lataniers sur la hauteur à gauche.
-
-Repassé à l'entrée de la vallée étroite et tortueuse appelée le col du
-Chameau; journée longue et fatigante.
-
- * * * * *
-
-11 _avril_.--_Ahïn-El-Daliah._
-
-Monté le cheval de Caddour, le mien étant malade; revu les beaux
-oliviers sur le penchant d'une colline, observé les ombres que forment
-les étriers et les pieds, ombre toujours dessinant le contour de la
-cuisse et de la jambe en dessous. L'étrier sortant sans qu'on voie les
-courroies. L'étrier et l'agrafe du poitrail très blanc sans brillants,
-cheval gris, bride à la tête, velours blanc usé.
-
-Masser les personnages en brun, quitte à éclaircir pour les détacher.
-
-Déjeuné où nous avions déjeuné en venant au bord d'un ruisseau. En
-continuant, soldats à gauche se détachant sur le ciel, les hommes
-demi-teints, couleur charmante, les noirs, figures de chevaux bruns
-très marquées.
-
-Selle avec poire à poudre, poitrail au pommeau, fourreau du fusil vert,
-tête de Michel-Ange. Couverture blanche.
-
-Les femmes qui sont venues présenter le lait aux drapeaux et au caïd.
-
-Repassé à l'endroit où nous avions campé la deuxième fois en venant, où
-la population avait commencé à paraître menaçante. Arrivé sur le haut,
-on voit le cap Spartel, la mer en descendant.
-
-Vaste plaine marécageuse, très détrempée au premier voyage, très sèche
-à présent.
-
-Drapeaux. Hommes éclairés par derrière, burnous transparent autour de
-la tête, de même que le pan qui couvrait le fusil.
-
-Repassé une petite rivière très bourbeuse. C'est dans cet endroit que
-nous avons vu courir la poudre pour la première fois au premier voyage.
-
-Commencé à monter la montagne où est la forêt de lièges. Source
-charmante à droite qui serpente depuis le haut, fleurs en profusion,
-rochers isolés comme des constructions à gauche. Harnais rouge en
-montant et pierres.
-
-Vue superbe en se retournant.
-
- * * * * *
-
-_Le lendemain_ 12 _avril._--Partis d'Ahïn-El-Daliah avec le fils du
-pacha, escorté de chaque côté de deux hommes portant le fusil. Le sac
-de cheval passé au cou. L'infanterie le met quelquefois ainsi.
-
-A moitié route, des femmes et des hommes ont mis devant lui un sabre;
-se faire expliquer par Abraham.
-
-Plus près de la ville, les enfants sont venus complimenter Abou, qui
-les interrogeait et leur donnait de l'argent.
-
-_Tanger,--Après le retour de Meknez._
-
-Chez Abraham avec MM. de Praslin et d'Orsonville.--La fille avec un
-simple fichu sur la tête et sa toilette.--Les nègres qui sont venus
-danser au consulat et par la ville. Femme devant eux couverte d'un
-haïjck et portant un bâton avec un mouchoir au bout pour quêter.--Un
-accès de fièvre vers le 16 avril.--Le 20, promenade. Ma première sortie
-avec M. D... et M. Freyssinet à la Marine. Noir qui baignait un cheval
-noir; le nègre aussi noir et aussi luisant.
-
- * * * * *
-
-_Tanger,_ 28 _avril._--Hier 27 avril, il est passé sous nos fenêtres
-une procession avec musique, tambours et hautbois. C'était un jeune
-garçon qui avait complété ses études premières et qu'on promenait en
-cérémonie; il était entouré de ses camarades qui chantaient et de ses
-parents et maîtres. On sortait des boutiques et des maisons pour le
-complimenter. Lui était enveloppé dans un burnous.
-
-Dans les occasions de détresse, les enfants sortent avec leurs
-tablettes d'école et les portent avec solennité. Ces tablettes
-sont en bois, enduites de terre glaise; on écrit avec des roseaux
-et une sorte de sépia qui peut s'effacer facilement. Ce peuple est
-tout antique.[187] Cette vie extérieure et ces maisons fermées
-soigneusement: les femmes retirées.--L'autre jour querelle des marins
-qui ont voulu entrer dans une maison maure. Un nègre leur a jeté sa
-savate au nez.
-
-Abou, le général qui nous a conduits, était l'autre jour assis sur le
-pas même de la porte; il y avait sur le banc notre garçon de cuisine.
-Il n'a fait que s'incliner un peu de côté pour nous laisser passer.
-Il y a quelque chose de républicain dans ce sans-façon. Les grands de
-l'endroit vont se mettre dans un coin de la rue accroupis au soleil
-et causent ensemble; on se juche dans quelque boutique de marchands.
-Ces gens-ci ont un certain nombre, et un petit nombre, de cas prévus
-ou possibles, quelques impôts, quelque punition dans une circonstance
-donnée; mais tout cela sans l'ennui et le détail continus dont nous
-accablent nos polices modernes. L'habitude et l'usage antique règlent
-tout. Le même rend grâces à Dieu de sa mauvaise nourriture et de son
-mauvais manteau. Il se trouve trop heureux encore de les avoir.
-
-Certains usages antiques et vulgaires ont de la majesté qui manque
-chez nous dans les circonstances les plus graves: l'usage des femmes
-d'aller le vendredi sur les tombeaux avec des rameaux qu'on vend au
-marché, les fiançailles avec la musique, les présents portés derrière
-les parents, le couscoussou, les sacs de blé sur les mules et sur les
-ânes, un bœuf, des étoffes sur des coussins.
-
-Ils doivent concevoir difficilement l'esprit brouillon des chrétiens
-et leur inquiétude qui les porte aux nouveautés. Nous nous apercevons
-de mille choses qui manquent à ces gens-ci. Leur ignorance fait leur
-calme et leur bonheur; nous-mêmes sommes-nous à bout de ce qu'une
-civilisation plus avancée peut produire.
-
-Ils sont plus près de la nature de mille manières: leurs habits, la
-forme de leurs souliers. Aussi la beauté s'unit à tout ce qu'ils
-font. Nous autres, dans nos corsets, nos souliers étroits, nos gaines
-ridicules, nous faisons pitié. La grâce se venge de notre science.
-
-
-[183] Delacroix avait senti que toute la poésie intime, tout le charme
-mystérieux de l'existence orientale résidait dans ces deux parties de
-la maison moresque: le _patio_ ou cour intérieure et la _terrasse_:
-aussi s'efforçait-il, malgré les difficultés que crée la jalousie des
-musulmans, d'y pénétrer pour y peindre: «J'ai passé la plupart du temps
-dans un ennui extrême, écrit-il de Méquinez le 2 avril, à cause qu'il
-m'était impossible de dessiner ostensiblement d'après nature, même une
-masure. Même de marcher sur la terrasse, vous expose à des pierres ou à
-des coups de fusil. La jalousie des Mores est extrême, et c'est sur les
-terrasses que les femmes vont ordinairement prendre le frais ou se voir
-entre elles.» (_Corresp._, t. I, p. 185.)
-
-[184] «Je ne vous parle pas de toutes les choses curieuses que je
-vois. Cela finit par sembler naturel à un Parisien logé dans un palais
-moresque, garni de faïences et de mosaïques. Voici un trait du pays:
-hier, le premier ministre qui traite avec Mornay, a _envoyé demander
-une feuille de papier pour nous donner la réponse de l'empereur._»
-(_Corresp.,_ t. I, p. 185.)
-
-[185] _Antoine-Jérôme Desgranges_, interprète du Roi, accompagnait en
-cette qualité le comte de Mornay dans son ambassade.
-
-[186] Aquarelle. De l'année 1839 date un tableau variante. Le catalogue
-Robaut le décrit ainsi: «La grande tente au centre est rayée bleu et
-blanc; le pavillon français flotte au-dessus. Au second plan une foule;
-des montagnes dans le fond.»
-
-[187] Delacroix écrivait à Pierret le 29 février, peu de temps après
-son arrivée: «Imagine, mon ami, ce que c'est que de voir, couchés au
-soleil, se promenant dans les rues, raccommodant des savates, des
-personnages consulaires, des Catons, des Brutus, auxquels il ne manque
-même pas l'air dédaigneux que devaient avoir les maîtres du monde; ces
-gens-ci ne possèdent qu'une couverture dans laquelle ils marchent,
-donnent, et sont enterrés, et ils ont l'air aussi satisfait que Cicéron
-devait l'être de sa chaise curule. Je te le dis, vous ne pourrez jamais
-croire à ce que je rapporterai, parce que ce sera bien loin de la
-vérité et de la noblesse de ces natures. _L'antique n'a rien de plus
-beau._» (_Corresp._, t. I, p. 178.) Delacroix parlant de l'Afrique,
-un jour, disait à Th. Silvestre qui l'a rapporté dans son livre: _les
-Artistes vivants_: «L'aspect de cette contrée restera toujours dans mes
-yeux; les hommes de cette forte race s'agiteront toujours, tant que je
-vivrai, dans ma mémoire. C'est en eux que j'ai vraiment _retrouvé la
-beauté antique._»
-
-
-
-
-VOYAGE EN ESPAGNE
-
-
-_Le_ 16 _mai_ au soir, après une ennuyeuse quarantaine de sept jours,
-obtenu l'entrée à Cadix; joie extrême.
-
-Les montagnes à l'opposé de la baie très distinctes et de belle
-couleur. En approchant, les maisons de Cadix blanches et dorées sur un
-beau ciel bleu.
-
- * * * * *
-
-_Cadix, vendredi_ 18 _mai._--Minuit sonne aux Franciscains. Singulière
-émotion dans ce pays si étrange. Ce clair de lune; ces tours blanches
-aux rayons de la lune.
-
-Il y a dans ma chambre deux gravures de Debucourt: les _Visites_ et
-l'_Orange;_ à l'une d'elles est inscrit: _Publié le 1er jour
-du dix-neuvième siècle_; cela me fait souvenir que j'étais déjà du
-monde! Que de temps depuis ma première jeunesse!
-
-Promené le soir; rencontré, chez M. Carmen, la signora _Maria Josefa._
-
-M. Gros Chamelier a dîné avec nous. C'est un homme de l'extérieur le
-plus doux qui n'a bu que de l'eau à son dîner. Comme il refusait de
-fumer au dessert, il nous a dit simplement que sa modération était
-une affaire de régime; il y a plusieurs années, il en fumait trois ou
-quatre douzaines par jour, il buvait cinquante bouteilles d'eau-de-vie,
-et ne comptait pas les bouteilles de vin. Il y a quelque temps, malgré
-son régime, il s'est laissé aller à boire de la bière, il en a bu six
-ou huit bouteilles en moins de rien. Cet homme a été de même pour les
-femmes, avec lesquelles il a fait les plus grands excès. Il y a quelque
-chose de pur Hoffman dans ce caractère.
-
-Singulière organisation de cet homme, qui a joui de toutes choses et à
-l'extrême. Il m'a dit que la privation du cigare lui avait plus coûté
-que tout le reste. Il rêvait continuellement qu'il était retourné à son
-ancienne habitude, qu'il se reprochait beaucoup d'avoir manqué à son
-régime et qu'il s'éveillait alors très content de lui. Quelle vie de
-jouissances a donc menée cet homme! Ce vin et surtout ce tabac étaient
-pour lui d'une volupté indicible.
-
-Vers quatre heures, au couvent des Augustins avec M. Angrand. Escaliers
-garnis de faïences. Le chœur des frères en haut de l'église et la pièce
-longue auparavant, avec tableaux; même dans les mauvais portraits qui
-tapissent les cloîtres, influence de la belle école espagnole [188].
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 19 _mai._--Au couvent des Capucins. Le Père gardien en nous
-montrant son jardin nous dit de prendre des fleurs, sinon pour nous, au
-moins pour les dames. Il ne pensait pas que le jardin du couvent fût
-digne de notre visite, attendu que le vent avait _gâté les pois._
-
-En entrant, cour carrée très simple, images sur les murs et l'église à
-droite en face. La Vierge de Murillo: les joues parfaitement peintes
-et les yeux célestes. L'église très obscure. La sacristie; armoires
-de bois noirâtre, bancs, le petit jardin du Père gardien.--Le chœur
-derrière, corridor en continuant. Tableau de squelette couché à
-droite de la porte du corridor de l'infirmerie. Corridors à perte de
-vue, escaliers; cartes de géographie sur les murs. Petite sculpture
-d'une _Pietà_ incrustée dans le mur au-dessous d'une petite peinture
-d'un moine en extase en joignant les mains et contemplant le
-crucifix.--Cloître en bas, peintures au-dessus de chaque arceau; _la
-Mort au milieu des richesses de la terre_; le jardin.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 20 _mai._--Le matin, au couvent des Dominicains; l'église
-très belle.--La cathédrale en ruine sans être achevée. Soleil du diable.
-
-
-_Séville, mercredi_ 23 _mai._--Rapports avec les Maures [189].--Grandes
-portes partout; compartiments des plafonds et menuiserie.--Les jardins,
-chaussée en briques bordée de faïence, la terre plus bas. Murs
-crénelés; énormes clefs.
-
-_Alcala._--La nuit: la lune sur l'eau mélancolique; le cri des
-grenouilles; la chapelle gothique moresque avant d'entrer dans la ville
-près de l'aqueduc.
-
-_Séville._--Le matin, la cathédrale: magnifique obscurité; le
-Christ en haut sur le damas rouge; la grande grille qui entoure le
-maître-autel; le derrière de l'autel avec petites fenêtres et entrée
-d'un souterrain.
-
-Arcades sur les maisons. La femme couchée à la porte de l'église: bras
-bruns sur le noir de la mantille et le brun de la robe. Caractère
-singulier venant de ce qu'on ne voit presque pas de blanc portant
-autour de la tête.
-
-Promenade le soir; terrasse qui me rappelle mon enfance à Montpellier
-[190].
-
-Bords du Guadalquivir.
-
-Le capucin en chaire; fenêtres couvertes avec de la toile et des
-draperies de couleur.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 25 _mai_.--M. Baron est venu me prendre de bonne heure.
-Monté sur la tour la _Giralda_, point de marches. Ses environs
-ressemblent à ceux de Paris; dîné avec MM. Startley et Müller, et
-avec eux en voiture voir la Cartuja. Beau Zurbaran dans la sacristie,
-beaux tombeaux, arcanum derrière l'autel, cimetière, orangers.--Cour
-moresque, tableaux sur les murs et faïences avec bancs de faïence.
-
-A midi, dessiné la signora Dolorès.--Avant aux Capucines; sur leurs
-armes, les cinq plaies de Jésus, celle du milieu plus grande, et deux
-bras, l'un nu; beaux Murillos; entre autres, le saint avec la mitre et
-la robe noire donnant l'aumône. Le chapeau rose à une madone.
-
-Le soir au cimetière.
-
-En revenant des Capucines, longé les murailles; double enceinte,--une
-plus basse en avant à six ou huit pieds environ.
-
-Le soir chez M. Williams.--Mélancolica; guitare.--En revenant, le
-soldat qui pinçait de la guitare devant le corps de garde.--Courts
-instants d'émotions diverses dans la soirée: la musique, etc.... Le
-matin, dans la sacristie de la cathédrale, deux saintes de Goya.
-
-Les chevaux conduits en troupe sur le pont, les hommes avec habits de
-peaux de mouton et culottes: cela ferait un tableau.
-
-Le réfectoire des Chartreux [191].--L'évêque; chapeau vert.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 26.--_Alcazar_: Superbe style moresque différent des
-monuments d'Afrique. Le jardin remarquable et la galerie suspendue qui
-l'entoure en partie; achevé l'étude de la mantille chez M. Williams.
-
-Le fameux Romero, matador et professeur de tauromachie, ne faisait
-presque pas de mouvements pour éviter le taureau. Il savait l'amener
-devant le roi pour le tuer, et après lui avoir porté le coup, il se
-retournait à l'instant même pour saluer sans regarder derrière lui.
-
-Le fameux Pepillo, très célèbre matador, fut tué à Madrid par un
-taureau; il fut pris dans le côté par la corne; il essaya vainement de
-se dégager en se soulevant de ses bras sur la tête même de l'animal qui
-le portait tout autour de l'arène et lentement de sorte que la corne
-entrait plus avant à chaque instant; il le porta ainsi suspendu et déjà
-mort... Romero était inconsolable de n'avoir pas été présent; il était
-persuadé qu'il l'aurait dégagé.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 27.--Chez M. Williams le soir.
-
-Danseurs: la petite qui levait la jambe, la plus grande très gracieuse.
-Au commencement de la soirée, ennui. Mme Forde, la sœur de M. Williams,
-m'a expliqué les paroles de l'air qu'elle m'a donné. Les danseurs m'ont
-expliqué les castagnettes. La jolie enfant qui se plaçait entre les
-jambes de M. D.
-
-Mme Forde; adieu à l'anglaise... Coquette; j'y avais été le jour sans
-la trouver...; j'avais erré dans les rues en amant espagnol; rues
-couvertes de toiles.
-
-Avant, dessiné dans une grande salle, près la cathédrale.
-
-Dîné chez M. Startley et été au couvent de Saint-Jérôme avec ces
-messieurs; le fameux Cevallos [192] y est.--Saint Jérôme de Torrigiani
-[193].
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 28.--A la _casa di Pilata._[194] Escalier superbe, faïence
-partout, jardin moresque.
-
-Adieux à M. Williams et à sa famille, je ne puis quitter, probablement
-pour toujours, ces excellentes gens; seul un instant avec lui; son
-émotion.
-
-Le bateau; départ.--La dame en officier.--Bords du Guadalquivir, triste
-nuit.--Solitude au milieu de ces étrangers jouant aux cartes dans le
-sombre et incommode entrepont.--La dame qui retrousse son bras pour me
-montrer sa blessure.
-
-Réveil désagréable et débarquement à Sanlucar.
-
-Revenu en _calessin_ avec la servante de l'hôtel de Cadix.--Pays
-désert; l'homme à cheval avec sa couverture passée au cou.
-
-
-
-[188] De tous les maîtres de l'École espagnole, Goya paraît être celui
-qui le frappa le plus. De secrets rapports de tempérament existaient
-entre ces deux maîtres si essentiellement modernes: Goya et Delacroix:
-un même amour de la couleur, un même sens du côté dramatique de la vie,
-une même fougue de composition. Les admirables eaux-fortes du peintre
-espagnol l'attiraient par-dessus tout; il y retrouvait, idéalisée par
-le génie fantaisiste du grand artiste, l'image de ces mœurs si
-exceptionnelles, à propos desquelles il écrivait: «C'a été une des
-sensations de plaisir les plus vives que celle de me trouver, sortant
-de France, transporté, sans avoir touché terre ailleurs, dans ce pays
-pittoresque; de voir leurs maisons, ces manteaux que portent les plus
-grands gueux et jusqu'aux enfants des mendiants. Tout Goya palpitait
-autour de moi.» (_Corresp._, t. I, p. 172.)
-
-[189] Delacroix écrivait à Pierret, au moment de ton retour d'Espagne:
-J'ai retrouvé en Espagne tout ce que j'avais laissé chez les Mores.
-Rien n'y est changé que la religion; le fanatisme, du reste, y est le
-même... Des églises et toute une civilisation comme il y a trois cents
-ans.» (_Corresp._, t. I, p. 186.)
-
-[190] Delacroix fait ici allusion à sa toute première jeunesse, avant
-le commencement de ses études au lycée Louis-le-Grand: c'est là un
-ordre de souvenirs qui ne revient pas fréquemment dans le journal. Il
-est rare qu'il se reporte à ses années de première jeunesse, surtout à
-ses années de collège qui conservent un si grand charme pour certains,
-mais qui semblent lui avoir été pénibles.
-
-[191] La Chartreuse de Séville inspira à Delacroix trois dessins et une
-composition. Le premier de ces dessins représente une cour de cloître,
-au bas de laquelle il écrivit: «Chartreuse de Séville, 25 mars:
-vendredi.» Le second et le troisième représentent l'intérieur de deux
-salles du même couvent.--Delacroix y remarqua en outre un religieux,
-assis dans une stalle en bois sculpté, qui le frappa par son attitude
-béate, car non seulement il en fit un dessin, mais encore il s'en
-inspira et donna la même pose au «_fils de Christophe Colomb malade au
-couvent de Sainte-Marie de Robida._» (Voir _Catalogue Robaut._)
-
-[192] _Pierre Cevallos_, homme d'État espagnol, né en 1764, mort en
-1840, fut un des agents les plus actifs de la junte espagnole et
-contribua puissamment à soutenir la résistance contre Napoléon dans
-la Péninsule. Après avoir joui d'une grande influence à la cour de
-Ferdinand VII, il semble résulter de ce passage qu'il s'était retiré à
-la fin de sa vie dans le couvent de Saint-Jérôme, à Séville.
-
-[193] _Torrigiani_, sculpteur florentin, contemporain de Michel-Ange,
-né en 1472, mort en 1522 à Séville. La statue de saint Jérôme, que
-mentionne ici Delacroix, est une œuvre des plus remarquables, qui se
-trouve actuellement au musée de Séville.
-
-[194] _La maison de Pilote_ est un des plus beaux exemplaires et des
-mieux conservés du style moresque qui soient à Séville.
-
-
-
-
-1834
-
-
-_Sans date._[195]--Coucher de soleil. Ciel bleu, jaune clair près du
-soleil et les nuages voisins du soleil en une masse un peu molle, et
-supérieurement des flocons laineux; lesquels, jaune clair du côté
-du soleil, et du reste, gris de perle jaunâtre poussière. S'élevant
-davantage plus loin du soleil, gris de perle moins jaune et laissant
-entrevoir le ciel qui paraît d'un bel azur, quoique clair; les nuages
-d'en haut éclairés par-ci par-là sur le bord, comme si un léger voile
-couvrait le reste, laissant apercevoir leur brillant.
-
---_Léda_[196]. Son étonnement naïf en voyant le cygne se jouer dans son
-sein, autour de ses belles épaules nues et de ses cuisses éclatantes
-de blancheur. Un sentiment nouveau s'éveille dans son esprit troublé;
-elle cache à ses compagnes son mystérieux amour. Je ne sais quoi
-de divin rayonne dans la blancheur de l'oiseau dont le col entoure
-mollement ses membres délicats et dont le bec amoureux et téméraire
-ose effleurer ses charmes les plus secrets. La jeune beauté troublée
-d'abord et cherchant à se rassurer en pensant que ce n'est qu'un
-oiseau. Ses transports n'ont pas de témoins. Couchée sous un ombrage
-frais au bord des ruisseaux qui réfléchissent ses beaux membres nus et
-dont le cristal effleure le bout de ses pieds, elle demande aux vents
-l'objet de son ardeur, qu'elle n'ose rappeler.
-
- * * * * *
-
-_Sans date.--Sur l'autorité, les traditions, les exemples des maîtres._
-Ils ne sont pas moins dangereux qu'ils ne sont utiles; ils égarent ou
-intimident les artistes; ils arment les critiques d'arguments terribles
-contre toute originalité.
-
---C'est un singulier moyen d'encourager les arts que de donner
-permission aux mauvais ou médiocres artistes d'exposer _trois_ tableaux
-et d'interdire aux gens de talent d'en exposer _quatre._
-
-
-[195] Ces notes ont été vraisemblablement prises à Valmont, au mois de
-septembre 1834.
-
-[196] On trouve ici l'idée première de l'une des trois peintures
-décoratives que Delacroix exécuta cette même année à Valmont. Ces
-fresques, _Léda, Anacréon, Bacchus_ occupent des dessus de porte dans
-le corridor du premier étage de la propriété de M. Bornot. (Voir
-_Catalogue Robaut_, n° 384 et 545.)
-
-
-
-
-1840
-
-
-_Sans date._--En tout objet la première chose à saisir pour le rendre
-avec le dessin, c'est le contraste des lignes principales. Avant de
-poser le crayon sur le papier, en être bien frappé. Dans Girodet, par
-exemple, cela se trouve bien en partie dans son ouvrage, parce qu'à
-force d'être tendu sur le modèle, il a attrapé à tort et à travers
-quelque chose de sa grâce, mais cela s'y trouve comme par hasard.
-Il ne reconnaissait pas le principe en l'appliquant. X...[197] me
-paraît le seul qui l'ait compris et exécuté. C'est là tout le secret
-de son dessin. Le plus difficile est comme lui de l'appliquer au
-corps entier. Ingres l'a trouvé dans des détails des mains, etc. Sans
-artifices pour aider l'œil, il serait impossible d'y arriver, tel que
-de prolonger une ligne, etc., dessiner souvent à la vitre [198]. Tous
-les autres peintres, sans en excepter Michel-Ange et Raphaël, ont
-dessiné d'instinct, de fougue, et ont trouvé la grâce à force d'en être
-frappés dans la nature; mais ils ne connaissaient pas le secret de X...
-[199]: la justesse de l'œil. Ce n'est pas au moment de l'exécution
-qu'il faut se bander à l'étude avec des mesures, des aplombs, etc; il
-faut de longue main avoir cette justesse qui, en présence de la nature,
-aidera de soi-même le besoin impétueux de la rendre. Wilkie [200] aussi
-a le secret. Dans les portraits, _indispensable._ Quand par exemple
-on a fait des ensembles avec cette connaissance de cause, qu'on sait
-pour ainsi dire les lignes par cœur, on pourrait en quelque sorte les
-reproduire géométriquement sur le tableau. Portraits de femme surtout;
-il est nécessaire de commencer par la grâce de l'ensemble. Si vous
-commencez par les détails, vous serez toujours lourd. Témoin, ayez à
-dessiner un cheval fin, si vous vous laissez aller aux détails, votre
-contour ne sera jamais assez accusé.
-
---On a remarqué à Tripoli que les enfants provenant de noirs et de
-femmes blanches ne vivaient pas. Les enfants des Mameluks étaient dans
-le même cas. Avoir une idée des races.
-
- * * * * *
-
-_Sans date._--Bien distinguer les différents plans en les
-circonscrivant respectivement; les classer chacun dans Tordre où ils se
-présentent au jour, discerner avant de peindre ceux qui sont de même
-valeur. Ainsi, par exemple, dans un dessin sur papier coloré, faire
-serpenter les luisants avec le blanc; puis les lumières faites encore
-avec du blanc, mais moins vif; ensuite celles des demi-teintes que l'on
-ménage avec le papier, ensuite une première demi-teinte avec le crayon,
-etc. Quand sur le bord d'un plan que vous avez bien rétabli, vous avez
-un peu plus de clair qu'au centre, vous prononcez d'autant plus son
-méplat ou sa saillie. C'est là surtout le secret du modelé. On aura
-beau mettre du noir, on n'aura pas de modelé. Il s'ensuit qu'avec très
-peu de chose on peut modeler.
-
-
-[197] Sur le manuscrit on ne peut distinguer le nom, qui a été
-soigneusement biffé à l'encre après coup.
-
-[198] Ce procédé est fort ancien: _Léonard de Vinci, Albert Dürer_
-et tant d'autres s'en sont servis eux-mêmes très souvent. Voici en
-quoi il consiste: on prend un crayon gras, et on ferme un œil en
-tenant l'autre ouvert contre une planchette mobile et fixe à volonté,
-trouée à diverses hauteurs, et placée à une certaine distance d'une
-vitre. A travers l'ouverture, on regarde la partie du paysage que l'on
-a devant soi et on n'a plus qu'à calquer les lignes telles qu'on les
-voit à travers la vitre. Au lieu d'un crayon gras, qu'on ne connaissait
-peut-être pas jadis, on pouvait se servir d'une plume et d'encre.
-
-[199] Ici le même nom aussi soigneusement biffé.
-
-[200] Delacroix écrivait de Londres en 1825: «J'ai été chez M. Wilkie,
-et je ne l'apprécie que depuis ce moment. Ses tableaux achevés
-m'avaient déplu, et dans le fait ses ébauches et ses esquisses sont
-au-dessus de tous les éloges. Comme tous les peintres de tous les âges
-et de tous les pays, il gâte régulièrement ce qu'il fait de beau.»--Et
-encore: «J'ai vu chez Wilkie une esquisse de _Knox le puritain prêchant
-devant Marie Stuart._ Je ne peux t'exprimer combien c'est beau, mais je
-crains qu'il ne la gâte; c'est une manie fatale.» (_Corresp._, t. I, p.
-100 et 103.)
-
-
-
-
-1843
-
-
-16 _décembre._--Le poète se sauve par la succession des images, le
-peintre par leur simultanéité. Exemple: j'ai sous les yeux des oiseaux
-qui se baignent dans une petite flaque d'eau formée par la pluie, sur
-le plomb qui recouvre la saillie plate d'un toit; je vois à la fois une
-foule de choses que le poète ne peut pas même mentionner, loin de les
-décrire, sous peine d'être fatigant et d'entasser des volumes, pour ne
-rendre encore qu'imparfaitement.
-
-Notez que je ne prends qu'un instant: l'oiseau se plonge dans l'eau;
-je vois sa couleur, le dessous argenté de ses petites ailes, sa forme
-légère, les gouttes d'eau qu'il fait voler au soleil, etc... Ici est
-l'impuissance de l'art du poète; il faut que de toutes ces impressions
-il choisisse la plus frappante pour me faire imaginer toutes les autres.
-
-Je n'ai parlé que de ce qui touche immédiatement au petit oiseau ou
-ce qui est lui; je passe sous silence la douce impression du soleil
-naissant, les nuages qui se peignent dans ce petit lac comme dans un
-miroir, l'impression de la verdure qui est aux environs, les jeux
-des autres oiseaux attirés près de là, ou qui volent et s'enfuient à
-tire-d'aile, après avoir rafraîchi leurs plumes et trempé leur bec
-dans cette parcelle d'eau. Et tous les gestes gracieux, au milieu de
-ces ébats, ces ailes frémissantes, le petit corps dont le plumage se
-hérisse, cette petite tête élevée en l'air, après s'être humectée,
-mille autres détails, que je vois encore en imagination, si ce n'est en
-réalité. Et encore, en décrivant tout ceci [201].....
-
- * * * * *
-
-_Sans date._--Il y a des lignes [202] qui sont des monstres: la droite,
-la serpentine régulière, surtout deux parallèles. Quand l'homme les
-établit, les éléments les rongent. Les mousses, les accidents rompent
-les lignes droites de ses monuments. Une ligne toute seule n'a pas de
-signification; il en faut une seconde pour lui donner de l'expression.
-Grande loi. Exemple: dans les accords de la musique une note n'a pas
-d'expression, deux ensemble font un tout, expriment une idée.
-
-Chez les anciens, les lignes rigoureuses corrigées par la main de
-l'ouvrier. Comparer des arcs antiques avec ceux de Percier et Fontaine
-[203] ... Jamais de parallèles dans la nature, soit droites, soit
-courbes.
-
-Il serait intéressant de vérifier si les lignes régulières ne sont
-que dans le cerveau de l'homme. Les animaux ne les reproduisent pas
-dans leurs constructions, ou plutôt dans les ébauches de régularité
-que présentent leurs ouvrages, comme le cocon, l'alvéole. Y a-t-il un
-passage qui conduit de la matière inerte à l'intelligence humaine,
-laquelle conçoit des lignes parfaitement géométriques?
-
-Combien d'animaux en revanche qui travaillent avec acharnement à
-détruire la régularité! L'hirondelle suspend son nid sous les saphites
-du palais, le ver trace son chemin capricieux dans la poutre. De là le
-charme des choses anciennes et ruinées. Ce qu'on appelle le vernis du
-temps: la ruine rapproche l'objet de la nature.
-
---Combien de livres qu'on ne lit pas parce qu'ils veulent être des
-livres [204]! Le trop d'étendue, de longueur fatigue. Bien n'est plus
-important pour l'écrivain que cette proportion. Comme, contrairement au
-peintre, il présente ses idées successivement, une mauvaise division,
-trop de détails fatiguent la conception. Au reste, la prédominance de
-l'inspiration ne comporte pas l'absence de tout génie de combinaison,
-de même que la prédominance de la combinaison n'explique pas l'absence
-complète de l'inspiration. Alexandre procédait, selon l'expression de
-Bossuet, par grandes et impétueuses saillies. Il chérissait les poètes
-et n'avait que de l'estime pour les philosophes. César chérissait les
-philosophes et n'avait que de l'estime pour les poètes. Tous les deux
-sont parvenus au faîte de la gloire, le premier par l'inspiration
-étayée de la combinaison, le second par la combinaison étayée de
-l'inspiration. Alexandre fut grand surtout par l'âme et César par
-l'esprit.
-
---«...Le vrai mérite d'un bon prince est d'avoir un attachement sincère
-au bien public, d'aimer sa patrie et la gloire. Je dis la gloire, car
-l'heureux instinct qui anime les hommes du désir d'une bonne réputation
-est le vrai principe d'une action héroïque; c'est le nerf de l'âme qui
-la réveille de la léthargie pour la porter aux entreprises utiles,
-nécessaires et louables.» (FRÉDÉRIC.)
-
---«L'homme supérieur vit en paix avec tous les hommes, sans toutefois
-agir absolument de même. L'homme vulgaire agit absolument de même,
-sans toutefois s'accorder avec eux. Le premier est facilement servi
-et difficilement satisfait; l'autre, au contraire, est facilement
-satisfait et difficilement servi.» (CONFUCIUS.)
-
-[201] La suite manque dans le manuscrit.
-
-[202] Cette question de la ligne, du rôle de la ligne et de la couleur
-se trouvera reprise et longuement développée dans les dernières années
-du journal: on y pourra voir, comme un plaidoyer en faveur de son art,
-une défense de toute son œuvre.
-
-[203] _Percier_, architecte, né à Paris en 1764, mort en 1838, et
-_Fontaine_, architecte, né à Paris en 1762, mort en 1853. Tous deux
-étaient élèves de _Peyre_, l'architecte du Roi, et remportèrent le
-grand prix de Rome. C'est en Italie que commença entre les deux
-artistes cette intimité profonde qui les réunit pour ainsi dire en une
-seule personnalité.
-
-[204] A rapprocher de ce passage celui où il dit: «Montaigne écrit à
-bâtons rompus; ce sont les ouvrages les plus intéressants.»
-
-
-
-
-1844
-
-
-_Sans date._--Article sur les Expositions annuelles; sur les
-inconvénients d'exposer dans les anciennes galeries.
-
---Des accidents qui peuvent résulter pour les tableaux anciens.
-
---Autre article sur les vocations multiples des artistes anciens; voir
-les Notes pendant mon voyage avec Villot, et lui en demander d'autres.
-
---Dialogues sur la peinture. Cette forme, quoique vieille, est
-peut-être la meilleure pour sauver la monotonie et donner du piquant.
-Elle permet aussi les suspensions, les réflexions de toute sorte, les
-descriptions, les allusions aux choses les plus variées; elle peut
-servir aussi par le contraste des caractères des interlocuteurs.
-
---Comparaison entre Puget [205] et Michel-Ange (peut venir à propos du
-dessin de Michel-Ange). Extraire et citer le jugement de M. Émeric-David
-[206] dans les Éphémérides, _in extenso._ Cet article pourrait être une
-apologie de l'art français et une comparaison du mérite de nos maîtres
-avec ceux de l'Italie surtout, d'où émane, suivant les critiques, toute
-beauté: Lesueur, son caractère, sa naïveté angélique; Poussin et sa
-gravité; Lebrun, quoique inférieur, peut se comparer aux successeurs
-des Carrache; n'a pas, à la vérité, le nerf de ceux-ci et la naïve
-imitation des Guerchin, mais bien supérieur aux Cortone [207], aux
-Solimène [208].
-
---Description de l'esquisse en marbre de l'_Alexandre sur Bucéphale._
-
---Revoir l'ouvrage de Cochin [209] sur la composition des artistes
-français et étrangers».
-
-
-[205] Delacroix revint sur celle idée dans un éloquent article publié
-cette même année 1844 dans les _Beaux-Arts_, à propos du groupe
-d'_Andromède_, de Puget. «Nous reviendrons à l'objet principal de
-cette note, à l'Andromède qui subit un martyre dont souffrent tous les
-amis des arts, puisqu'elle doit périr et disparaître finalement...
-Le grand sculpteur, harcelé de son vivant par les envieuses passions
-des artistes ses rivaux, méconnu et délaissé par les grands et les
-ministres, sera-t-il encore longtemps poursuivi dans ses ouvrages dont
-le nombre est si borné à Paris?»
-
-[206] _Émeric-David_, archéologue et critique, né en 1755, mort en
-1839, s'est fait une place très haute dans l'histoire de l'art français.
-
-[207] _Pietro Berettini_, dit _Pietro de Cortone_, peintre italien, né
-en 1596, mort en 1669. On voit de lui au Louvre la _Réconciliation de
-Jacob et d'Esaü_, la _Nativité de la Vierge_, et _Sainte Catherine._
-
-[208] _Francesco Solimena_, peintre italien, né en 1657, mort en 1747.
-Le musée du Louvre possède de cet artiste un _Héliodore chassé du
-temple_, et _Adam et Ève épiés par Satan._
-
-[209] _Charles-Nicolas Cochin_, dessinateur et graveur de grand mérite,
-né en 1715, mort en 1790. Il écrivit sur les arts différents mémoires
-et des ouvrages appréciés qui dénotent chez cet artiste un rare esprit
-critique et une précision de jugement remarquable.
-
- * * * * *
-
-21 _juin.--De l'abus de l'esprit chez les Français._ Ils en mettent
-partout dans leurs ouvrages, ou plutôt ils veulent qu'on sente partout
-l'auteur, et que l'auteur soit homme d'esprit et entendu à tout; de
-là ces personnages de roman ou de comédie qui ne parlent pas suivant
-leurs caractères, ces raisonnements sans fin étalant de la supériorité,
-de l'érudition, etc.; dans les arts de même. Le peintre pense moins à
-exprimer son sujet qu'à faire briller son habileté, son adresse; de
-là, la belle exécution, la touche savante, le morceau supérieurement
-rendu... Eh! malheureux! pendant que j'admire ton adresse, mon cœur se
-glace et mon imagination reploie ses ailes [210].
-
-Les vrais grands maîtres ne procèdent pas ainsi. Non, sans doute, ils
-ne sont pas dépourvus du charme de l'exécution, tout au contraire,
-mais ce n'est pas cette exécution stérile, matérielle, qui ne peut
-inspirer d'autre estime que celle qu'on a pour un tour de force.--Paul
-Véronèse--l'Antique.--C'est qu'il faut une véritable abnégation de
-vanité pour oser être simple, si toutefois on est de force à l'être;
-la preuve, même dans les grands maîtres, c'est qu'ils commencent
-presque toujours par l'abus que je signale; dans la jeunesse, où toutes
-leurs qualités les étouffent, ils donnent la préférence à l'enflure,
-à l'esprit... ils veulent briller plus que toucher, ils veulent qu'on
-admire l'auteur dans ses personnages; ils se croient plats, quand ils
-ne sont que clairs ou touchants.
-
---Les auteurs modernes n'ont jamais tant parlé du duel que depuis
-qu'on ne se bat plus. C'est le ressort principal de leurs narrations,
-ils donnent à leurs héros une bravoure indomptable; il semble que
-s'ils peignaient des poltrons, le lecteur aurait mauvaise idée de la
-vaillance de l'auteur.
-
-Les héros de lord Byron sont tous des matamores, des espèces de
-mannequins, dont on chercherait en vain les types dans la nature.
-
-Ce genre faux a produit mille imitations malheureuses.
-
-Bien n'est plus facile cependant que d'imaginer une espèce d'être
-complètement idéal, que l'on décore à plaisir de toutes les qualités
-ou de tous les vices extraordinaires qui semblent être l'apanage des
-natures puissantes.
-
-
-[210] Ces sensations et ces sentiments d'un véritable artiste en
-présence de la nature, ce dédain pour les peintres qui, préoccupés
-surtout d'une exécution habile et savante, ne peuvent s'émouvoir et
-restent toujours froids, se retrouvent exactement dans un fragment
-inédit d'une très curieuse lettre écrite en 1853 par un paysagiste de
-grand mérite, ami de Delacroix, _Constant Dutilleux_:
-
-«Paysagistes!... Qu'a de commun votre occupation avec l'émotion que
-j'éprouve? Admire qui veut votre ligne, votre coup de brosse, votre
-habileté, si c'est ma tête et mon esprit que vous voulez occuper, je
-vous l'accorde: Bravo! cela est parfaitement fait. Je ne chercherai
-même point d'où cela vient; je ne constaterai pas même la paternité. Je
-regarde bien de la mosaïque, pourquoi ne jetterais-je point les yeux
-sur ce que vous faites? «...Toute belle facture a son mérite, qu'elle
-s'applique à un meuble ou à une pierre précieuse; quant à mon cœur,
-à mon âme, à ce qui fait l'essence et le fond de mon être, rien, rien
-pour vous. Je conserve ce précieux trésor pour la nature d'abord, et
-ensuite pour ceux qui, comme moi, l'auront contemplée avec la vraie
-béatitude et qui, tout bonnement et naïvement, auront répété quelques
-phrases, quelques mots qu'ils auront pu lire et épeler dans ce grand
-livre qu'on ne peut ouvrir qu'avec son cœur...»
-
-On voit qu'une même flamme animait alors les artistes de cette période
-si brillante de l'École française.
-
- * * * * *
-
-22 _septembre_--Il serait plus raisonnable de dire que ces hommes en
-qui le génie se trouvait uni à une grande faiblesse de constitution,
-ont senti de bonne heure qu'ils ne pouvaient mener de front l'étude
-et la vie agitée et voluptueuse comme le commun des hommes organisés
-à l'ordinaire, et que la modération dont ils ont été conduits à user
-pour se conserver, a été pour eux l'équivalent de la santé, et a même
-fini, chez plusieurs, par faire triompher leur tempérament débile, sans
-parler des charmes de l'étude qui offre des compensations.
-
---_Muley-abd-el-Rhaman_[211], sultan du Maroc, sortant de son palais,
-entouré de sa garde, de ses principaux officiers et de ses ministres.
-
---_Contre la rhétorique._ La préface d'_Obermann_ et le livre
-lui-même.--Un peu de rhétorique dans cette préface, celle, bien
-entendu, qui n'est pas de Senancour [212].
-
-La rhétorique se trouve partout: elle gâte les tableaux comme les
-livres. Ce qui fait la différence entre les livres des gens de lettres
-et ceux des hommes qui écrivent seulement parce qu'ils ont quelque
-chose à dire, c'est que dans ces derniers la rhétorique est absente;
-elle empoisonne, au contraire, les meilleures inspirations des premiers.
-
-A propos de cette même préface de George Sand, pourquoi ne me
-satisfait-elle pas? D'abord, à cause de ce brin de rhétorique qui
-mêle à la chose même une manière ornée ou recherchée de l'exprimer.
-Peut-être, si l'auteur s'était moins occupé à faire un morceau
-d'éloquence et se fût davantage mis la tête dans les mains et bien
-en face de ses propres sentiments, il m'eût représenté une partie
-des miens? J'admire ce qu'il dit, mais il ne me représente pas mes
-sentiments.
-
-Autre question. N'est-ce pas le côté le plus désolant de cet ouvrage
-humain que cet incomplet dans l'expression des sentiments, dans I
-impression qui résulte de la lecture d'un livre? Il n'y a que la
-nature qui fasse des choses entières. En lisant cette préface, je
-me disais: Pourquoi ce point de vue, et pourquoi pas tel autre, ou
-pourquoi pas tous deux, ou pourquoi pas tout ce qui peut être dit sur
-la matière? Une idée dont on part, en vous conduisant à une autre
-idée, vous écarte entièrement du point de vue d'ensemble primitif,
-c'est-à-dire de cette impression générale qu'on conçoit d'un objet.
-Je compare, pour m'expliquer mieux, la situation d'un auteur qui se
-prépare à peindre une situation, à exposer un système, à faire un
-morceau de critique, à celle d'un homme qui, du haut d'une éminence,
-aperçoit devant lui une vaste contrée remplie de bois, de ruisseaux,
-de prairies, d'habitations, de montagnes. S'il entreprend d'en donner
-une idée détaillée et qu'il entre dans un des chemins qui s'offriront
-devant lui, il arrivera ou à des chaumières, ou à des forêts, ou à
-quelques parties seulement de ce vaste paysage. Il n'en verra plus
-et négligera souvent les principales et les plus intéressantes, pour
-s'être mal engagé dès le début... Mais, me dira-t-on, quel remède
-voyez-vous à cela? Je n'en vois point, et il n'en est point. Les
-ouvrages qui nous semblent les plus complets ne sont que des boutades.
-Le point de vue qu'on avait au commencement, et duquel tout le reste
-va découler, vous a peut-être frappé par son aspect le plus mesquin
-et le moins intéressant! La verve par occasion ou la persistance à
-fouiller dans un sol infertile nous fera trouver des passages spéciaux
-ou vraiment beaux, mais vous n'avez, encore une fois, fait au lecteur
-qu'une communication imparfaite. Vous rougirez peut-être plus tard, en
-revoyant votre ouvrage et en méditant, dans de meilleures dispositions,
-ce qui était votre sujet, de voir combien ce sujet vous a échappé.
-
---_Sardanapale_[213].
-
-Linge de la femme sur le devant: sur un ton local, _gris blanc. Terre
-de Cassel_ ou _noir de pêche_, etc.--Ombres avec _bitume, cobalt,
-blanc_ et _ocre d'or._
-
-Base de la demi-teinte des chairs, _terre de Cassel et blanc._
-
-Demi-teinte jaune de la chair, _ocre et vert émeraude._
-
-Ajouter aux tons d'ombre habituels sur la palette: _Vermillon_ et _ocre
-d'or._
-
-_Ocre_ et _vert émeraude, laque et jaune_, ou _jaune indien_ et _laque_
-pour frottis ou repiqués.
-
-_Laque brûlée et blanc_, demi-teinte de chair.
-
-Ébaucher les chairs _dans l'ombre_ avec tons chauds, tels que _terre
-Sienne brûlée, laque jaune_ et _jaune indien_, et revenir avec des
-_verts_, tels que _ocre_ et _vert émeraude._
-
-De même les clairs avec tons chauds, _ocre_ et _blanc, vermillon, laque
-jaune_, etc.; et revenir avec des _violets_ tels que _terre de Cassel_
-et _blanc, laque brûlée_ et _blanc._
-
-_Ne pas craindre_, quand le ton de chair est devenu trop blanc par
-l'addition de tons froids, _de remettre franchement les tons chauds du
-dessous_, pour les mêler de nouveau.
-
-
---Si on considérait la vie comme un simple prêt, on serait moins
-exigeant.
-
-Nous ne possédons réellement rien; tout nous traverse, la richesse, etc.
-
---A qui ai-je prêté le portrait de Fielding [214]?
-
-
---On n'est jamais long, quand on dit exactement tout ce qu'on a voulu
-dire. Si vous devenez concis, en supprimant un _qui_ ou un _que_, mais
-que vous deveniez obscur ou embarrassé, quel but aurez-vous atteint?
-Assurément, ce ne sera pas celui de l'art d'écrire, qui est avant tout
-de se faire comprendre.
-
-Il faut toujours supposer que ce que vous avez à dire est intéressant;
-car s'il n'en était pas ainsi, peu importe que vous soyez long ou
-concis.
-
-Les ouvrages d'Hugo [215] ressemblent au brouillon d'un homme qui a du
-talent: il dit tout ce qui lui vient.
-
---_Sur la fausseté du système moderne dans les romans._ C'est-à-dire
-cette manie de trompe-l'œil dans les descriptions de lieux, de
-costumes, qui ne donne au premier abord un air de vérité que pour
-rendre plus fausse ensuite l'impression de l'ouvrage, quand les
-caractères sont faux, quand les personnages parlent mal à propos et
-sans fin, et surtout quand la fable ajustée pour les amener et les
-faire agir ne présente que le tissu vulgaire ou mélodramatique de
-toutes les combinaisons usitées pour faire de l'effet. Ils sont comme
-les enfants, quand ils imitent la représentation des pièces de théâtre.
-Ils figurent une action telle quelle, c'est-à-dire absurde le plus
-souvent, avec des décorations formées de vraies branches d'arbres, qui
-représentent des arbres, etc.
-
-Pour arriver à satisfaire l'esprit, après avoir décrit le théâtre
-de l'action ou l'extérieur des personnages comme le font Balzac et
-les autres, il faudrait des miracles de vérité dans la peinture des
-caractères et dans les discours qu'on prête aux personnages; le moindre
-mot sentant l'emphase, la moindre prolixité dans l'expression des
-sentiments, détruisent tout l'effet de ces préambules, en apparence si
-naturels.
-
-Quand Gil Blas dit que le seigneur *** était un grand écuyer
-sec et maigre avec des manières précautionneuses, il ne s'amuse pas
-à me dire comment étaient ses yeux, son habit dans tous ses détails,
-ou s'il manque un de ces détails, il y en a un qui est tellement
-caractéristique, qu'il peint tout le personnage, à ce point que les
-peintures accessoires qu'on ajouterait à celles-là ne produiraient
-d'autre effet que d'empêcher l'esprit de saisir nettement le trait qui
-donne la physionomie.
-
-
-INSPIRATION.--TALENT.--(_Pour le Dictionnaire._)
-
-
-Le vulgaire croit que le talent doit toujours être égal à lui-même et
-qu'il se lève tous les matins comme le soleil, reposé et rafraîchi,
-prêt à tirer du même magasin, toujours ouvert, toujours plein,
-toujours abondant, des trésors nouveaux à verser sur ceux de la
-veille; il ignore que, semblable à toutes les choses mortelles, il a
-un cours d'accroissement et de dépérissement, qu'indépendamment de
-cette carrière qu'il fournit, comme tout ce qui respire (à savoir: de
-commencer faiblement, de s'accroître, de paraître dans toute sa force
-et de s'éteindre par degrés), il subit toutes les intermittences de la
-santé, de la maladie, de la disposition de l'âme, de sa gaieté ou de
-sa tristesse. En outre, il est sujet à s'égarer dans le plein exercice
-de sa force; il s'engage souvent dans des routes trompeuses; il lui
-faut alors beaucoup de temps pour en revenir au point d'où il était
-parti, et souvent il ne s'y retrouve plus le même. Semblable à la chair
-périssable, à la vie faible et attaquable par tous les côtés de toutes
-les créatures, laquelle est obligée de résister à mille influences
-destructives, et qui demandent ou un continuel exercice ou des soins
-incessants, pour n'être pas dévoré par cet univers qui pèse sur nous,
-le talent est obligé de veiller constamment sur lui-même, de combattre,
-de se tenir perpétuellement en haleine, en présence des obstacles
-au milieu desquels s'exerce sa singulière puissance. L'adversité et
-la prospérité, sont des écueils également à craindre. Le trop grand
-succès tend à l'énerver, comme l'insuccès le décourage. Plusieurs
-hommes de talent n'ont eu qu'une lueur, qui s'est éteinte aussitôt que
-montée. Cette lueur éclate quelquefois dès leur apparition et disparaît
-ensuite pour toujours. D'autres, faibles et chancelants, ou diffus, ou
-monotones en commençant, ont jeté, après une longue carrière presque
-obscure, un éclat incomparable, tels que Cervantes; Lewis [216], après
-avoir fait le _Moine_, n'a plus rien fait qui vaille. Il en est qui
-n'ont pas subi d'éclipsé, etc...
-
---Le principal attribut du génie est de coordonner, de composer,
-d'assembler les rapports, de les voir plus justes et plus étendus.
-
---Très belle opposition à un homme d'une carnation chaude et jaunâtre:
-chemise blanc jaune, vêtement rouge, cire à cacheter; manteau orange
-terre de Sienne brûlée.
-
-
-[211] Ce tableau était un des cinq envois que Delacroix fit au Salon
-de 1845. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 927.) A ce propos, il écrivit
-au critique Thoré, qui avait été un de ses premiers et de ses plus
-fervents admirateurs, ce curieux billet: «J'ai envoyé, cher monsieur,
-cinq tableaux... Mettons-nous _en prière à présent, pour que messieurs
-du jury laissent passer mon bagage._ Je crois qu'il serait bon de n'y
-pas faire allusion d'avance, de peur que par mauvaise humeur ils ne
-réalisent cette crainte.» (_Corresp._, t. I, p. 301.)
-
-[212] _Étienne Pivert de Senancour_, écrivain moraliste né à Paris
-en 1770, mort en 1846. Rêveur sans illusions, athée et fataliste, il
-écrivit un certain nombre d'ouvrages, fruits de ses tristes méditations
-et de son esprit chagrin. _Obermann_ avait été publié pour la première
-fois en 1804. Une deuxième édition parut en 1833, avec une préface
-de Sainte-Beuve, et une troisième un peu plus tard avec une préface
-de _George Sand_, à laquelle Delacroix fait ici allusion. Voici,
-d'ailleurs, comment Sainte-Beuve appréciait le talent de Senancour:
-«C'est à la fois un psychologiste ardent, un lamentable élégiaque des
-douleurs humaines et un peintre magnifique de la réalité.»
-
-[213] Ce tableau, _la Mort de Sardanapale_, exécuté en 1844, n'est que
-la réduction sans variante du tableau peint en 1827. (Voir _Catalogue
-Robaut,_ n° 791.)
-
-[214] Voir _Catalogue Robaut_, n° 60.
-
-[215] Le génie de _Victor Hugo_ était peu sympathique à Delacroix.
-Plus loin, dans son Journal, il porte un jugement sévère, qui pourrait
-même paraître injuste, sur le style du poète. Victor Hugo, d'ailleurs,
-ne l'aimait pas davantage. Il ne pouvait supporter que l'opinion
-publique, qui plus tard «devait faire à Delacroix une gloire parallèle
-à la sienne», accouplât leurs deux noms. Il appelait ses créations
-féminines _des grenouilles_, et si l'on s'en rapporte à une très
-curieuse plaquette intitulée: _Victor Hugo en Zélande_, publiée par
-Charles Hugo, on y verra que le poète reconnaissait au peintre «toutes
-les qualités, moins une, _la beauté._» La vérité est qu'ils étaient
-de génie trop dissemblable pour pouvoir se comprendre, et que les
-critiques du temps, en unissant leurs noms, commettaient une de ces
-grossières erreurs dont ils étaient coutumiers.
-
-«M. Victor Hugo, disait Baudelaire, est un grand poète sculptural qui a
-l'œil fermé à la _spiritualité._» Rien ne peut mieux que cette brève
-observation faire toucher du doigt la cause de l'incompréhension de
-Victor Hugo en ce qui concerne les femmes de Delacroix!
-
-[216] _Lewis_, romancier anglais, né à Londres, en 1773, mort en
-1818. Il fut l'ami de Walter Scott, dont il encouragea les débuts, et
-de Byron, à qui il fit connaître la littérature allemande. Son plus
-célèbre roman, _le Moine_, est une œuvre de jeunesse où il a entassé
-tout ce que pouvaient lui suggérer une imagination exaltée et maladive,
-l'effervescence de l'âge et la lecture des ballades allemandes, des
-romans mystérieux, fantastiques, effrayants, alors à la mode. Comme
-poète, Lewis déploya un talent exquis de versification dans des
-Ballades imitées de Bürger.
-
- * * * * *
-
-_Sans date._--Le _Marché d'Arabes_ dont j'ai commencé une aquarelle en
-très large.
-
-_Soleil couchant_, poudreux au fond, etc., dont il y a un bon dessin à
-la plume.
-
-Les _Acteurs de Tanger._
-
-Le _Kaïd goûtant le lait que lui offrent les paysans_: un bon dessin à
-la plume.
-
-_Juliette sur le lit_, la chambre pleine des parents et des amis,
-nourrice, etc.
-
-_Juives de Tanger._ (Mlle Mars.)
-
-_Berlichingen arrivant chez les Bohémiens_, jeunes filles, etc.; pour
-M. Colet.
-
-La _Femme capricieuse_ et _Marphise._
-
-_Weislingen enlevé._
-
-_Juives de Tanger._
-
-Le _Jardin de Méquinez_, la fontaine, etc.
-
-Le _Pacha de Laroche_ en route vu par derrière, matin: son bourreau;
-cavaliers du fond.
-
-_Juives de Méquinez._ Petit croquis avec lavis; porte de cour, devant
-laquelle elles sont assises.
-
-_Juifs de Méquinez._ Chez eux, éclairés par la porte.
-
-La Cour de M. Marcussen.
-
-L'antichambre qui y conduit: obscur.
-
-La chambre en haut, chez M. Bell; on voit la cour par une fenêtre en
-fer à cheval.
-
-_Juives à Tanger_, s'appuyant sur le bord des terrasses pour regarder
-dans la rue.
-
-La _Scène du Courban_, la porte de Tanger; les marabouts montés sur le
-monument de la prière; les cavaliers, etc.
-
-Le _Nègre de Tombouctou dansant_ au milieu de la famille d'Abraham.
-
-_Cuisine de Méquinez._ Figures.
-
-Le _Barbier de Méquinez_, dans le passage de l'entrée de la cour de
-notre maison.
-
-_Bain mauresque._
-
-_Les hommes couchés, après le bain_, s'habillant et se peignant.
-
-_Les différents cafés à Oran._
-
-_Fontaine dans une rue à Alger._
-
-_Parmi les prisonniers qu'il délivre, après avoir massacré la garde,
-Amadis trouve une jeune personne couverte de haillons et attachée à un
-poteau._ Dès qu'il l'eut délivrée, elle embrassa ses genoux.
-
-_Le Connétable de Bourbon et la Conscience._
-
-Le _Jeune Clifford_ portant le corps de son père.
-
-Voir dans Ovide _Énée changé en dieu_, au bord de la mer, je crois,
-avec une divinité qui le lave des souillures mortelles.
-
-_Trajan donne audience à tous les peuples de l'Empire romain_:
-diversité prodigieuse des présents qu'ils apportent;... animaux.
-
-Le corps de _Léandre_ pleuré et porté dans les flots par les Néréides.
-
-Sujet dans _Lara_: un chevalier portant le corps d'une femme enveloppée
-[217].
-
- * * * * *
-
-_Sans date._--Pour nettoyer un tableau, moyen de M. Morelli: frotter
-d'huile de noix; laisser un jour entier, ensuite enlever l'huile et
-achever avec de la mie de pain, pour l'enlever tout à fait.
-
-
---Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari.
-La discussion s'engagea sur le mot «Obéissance».
-
-Ce mot-là est bon pour Paris surtout, où les femmes se croient en droit
-de faire ce qu'elles veulent. Les femmes ne s'occupent que de plaisir
-et de toilette. Si on ne vieillissait pas, je ne voudrais pas de femme.
-Ne devrait-on pas ajouter que la femme n'est pas maîtresse de voir
-quelqu'un qui ne plaît pas à son mari? Les femmes ont toujours ce mot à
-la bouche: «Vous voulez m'empêcher de voir qui il me plaît.»
-
-L'adultère, qui dans le Code civil est un mot immense, n'est par le
-fait qu'une galanterie, une affaire de bal masqué.
-
-Les femmes ont besoin d'être contenues dans ce temps-ci: elles vont
-où elles veulent; elles font ce qu'elles veulent; elles ont trop
-d'autorité. Il y a plus de femmes qui outragent leurs maris que de
-maris qui outragent leurs femmes.
-
-Il faut un frein aux femmes, qui sont adultères pour des clinquants,
-des vers; Apollon, etc., les Muses...
-
-
-[217] Eugène Delacroix mit plus tard à profit cette même idée pour l'un
-des tympans décoratifs de l'Hôtel de ville: _Hercule ramène Alceste du
-fond des enfers._ (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1161.)
-
-
-
-
-1846
-
-
-_Sans date._--Toute licence étant donnée au poète pour l'unité de
-temps et de lieu, le système de Shakespeare est sans doute le plus
-naturel, car chez lui, les faits se succèdent comme dans l'histoire:
-les personnages annoncés, préparés ou non, entrent en scène au
-moment où ils sont nécessaires, n'y paraissent que quelques minutes
-s'il le faut, et sont supprimés par la même raison qui les a fait
-amener, c'est-à-dire par le besoin de l'action. Voilà bien la manière
-dont les choses se passent dans la nature, mais est-ce là l'art?
-On pourrait dire que le système français, au contraire, a enjambé
-par-dessus les conditions nécessaires à l'art, et que pour être
-fidèle à ces conditions, il a renoncé à être naturel. Le système
-français est évidemment le résultat de combinaisons très ingénieuses,
-pour donner à l'impression plus de nerf, plus d'unité, c'est-à-dire
-quelque chose de plus artiste; mais il en résulte que chez les plus
-grands maîtres, ces moyens sont petits et puérils, et nuisent, à leur
-manière, à l'impression, par la nécessité de ressorts artificiels,
-de préparations, etc... Ainsi ce système amène la régularité et une
-sorte de froide symétrie plutôt que l'unité. Shakespeare a au moins
-celle d'une vaste campagne remplie d'objets confus, il est vrai, où
-l'œil hésitera peut-être, au milieu de l'entassement des détails, à
-saisir un ensemble, mais néanmoins cet ensemble doit ressortir enfin,
-parce que les circonstances principales, grâce à la force de son génie,
-s'emparent fortement de l'esprit.
-
-Qu'un temple grec, parfaitement proportionné dans toutes ses parties,
-saisisse l'imagination et la satisfasse complètement, rien de plus
-facile à concevoir, le thème de l'architecte est bien autrement
-simple que celui d'un poète dramatique: il n'y a là ni l'imprévu des
-événements, ni les caractères excentriques, ni les mouvements ondoyants
-des passions, pour compliquer de mille manières les effets à produire
-et la manière de les exprimer: je ne serais pourtant pas éloigné de
-croire que les inventeurs de l'Unité de temps et de lieu ne se soient
-figuré qu'au moyen de certaines règles, ils pourraient introduire dans
-une composition dramatique quelque chose de la simplicité d'impression
-que l'esprit ressent à la vue d'un temple grec. Rien ne serait plus
-absurde, d'après ce que je viens de dire de l'immense différence.
-
- * * * * *
-
-24 _avril._--J'ai vu hier soir le _Déserteur_, de Sedaine: voici un
-genre qui semble bien près de la perfection de l'art dramatique, si
-ce n'est la perfection même. Il était encore réservé aux Français
-de modifier eux-mêmes le système grandiose, mais artificiel, de
-leurs grands génies, de Corneille, de Racine, de Voltaire. L'amour
-outré du naturel ou plutôt le naturel porté à l'extrême dans des
-détails accessoires, comme dans les drames de Diderot, de Sedaine,
-etc., n'empêche pas cette forme d'être un progrès réel: elle laisse
-une latitude immense pour le développement des caractères et des
-faits, puisqu'elle permet les changements de lieux et aussi de grands
-intervalles entre les actes; et cependant la loi de progression dans
-l'intérêt, l'art avec lequel les faits et les caractères concourent à
-augmenter l'effet moral, y est bien supérieur à celui des plus belles
-tragédies de Shakespeare: on n'y trouve pas ces entrées et ces sorties
-éternelles, ces changements de décoration, pour apprendre un mot qui
-se dit à cent lieues de là, cette foule de personnages secondaires,
-au milieu desquels l'attention se fatigue, en un mot cette absence
-d'art. Ce sont de magnifiques morceaux, des colonnes, des statues même;
-mais on est réduit à faire soi-même en imagination le travail destiné
-à les recomposer et à en ordonner l'ensemble. Il n'y a pas de drame
-de deuxième et même de troisième ordre, en France, qui ne soit bien
-supérieur, comme intérêt, aux ouvrages étrangers: cela tient à cet
-art, à ce choix dans les moyens d'effet, qui est encore une invention
-française.
-
-La belle idée d'un Gœthe, avec tout son génie, si c'en est un, d'aller
-recommencer Shakespeare trois cents ans après!... La belle nouveauté
-que ces drames remplis de hors-d'œuvre, de descriptions inutiles, et si
-loin, au demeurant, de Shakespeare, par la création des caractères et
-la force des situations. En suivant le système français des tragédies,
-il eût été impossible de produire l'effet de la dernière scène du
-_Déserteur_, par exemple. Ce changement de lieu de cinq minutes, pour
-montrer la scène où le déserteur est prêt à subir son arrêt, fait
-frémir, malgré l'attente où l'on est de voir arriver la grâce. Voilà un
-effet que nul récit ne pourrait suppléer. Gœthe ou tel autre de cette
-école eût mis cette scène sans doute, mais nous en aurait montré vingt
-autres auparavant et d'un médiocre intérêt. Il n'aurait pas manqué de
-mettre en action la jeune fille demandant au roi la grâce de son amant:
-il eût peut-être trouvé que c'était introduire de la variété dans
-l'action. Il n'est même peut-être pas possible, avec ce système, de
-supprimer grand'chose dans le fait matériel; sans cela, il n'y a plus
-de proportion entre les faits que l'on montre aux spectateurs et ceux
-qu'on ne fait que raconter. Ainsi ces sortes de pièces ne marchent que
-par saccades: c'est comme dans le roulis où vous n'avancez que tout à
-fait penché d'un seul côté, ou tout à fait penché de l'autre; de là,
-fatigue, ennui pour le spectateur, forcé de s'atteler à la machine de
-l'auteur et de suer avec lui, pour se tirer de toutes ces évolutions de
-contrées et de personnages. Il est clair que, dans un drame anglais ou
-allemand, la dernière scène du _Déserteur_, où le théâtre change, pour
-produire un grand effet, venant après vingt ou trente changements d'un
-moindre intérêt, doit trouver le spectateur plus froid, plus difficile
-à remuer. Ce fait, dans le génie de Gœthe, de n'avoir su tirer aucun
-parti de l'avancement de l'art à son époque, de l'avoir plutôt fait
-rétrograder aux puérilités des drames espagnols et anglais, le classe
-parmi les esprits mesquins et entachés d'affectation. Cet homme qui
-se voit toujours faire, n'a pas même le sens de choisir la meilleure
-route, quand toutes les routes sont tracées avant lui et autour de
-lui, et déjà parcourues admirablement. Lord Byron, dans ses drames,
-a su, du moins, se préserver de cette affectation d'originalité: il
-reconnaissait le vice du système de Shakespeare, et, tout en étant loin
-de comprendre le mérite des grands tragiques français, la justesse de
-son esprit lui montrait néanmoins la supériorité du goût et le sens de
-cette forme.
-
- * * * * *
-
-25 _avril._--Partant pour Champrosay.
-
---Je lis dans le _Meunier d'Angibault_[218] la scène où un jeune
-homme du peuple refuse la main d'une marquise, sous le prétexte de la
-différence de caste... Ils ne considèrent pas (les utopistes) que le
-_bourgeois_ n'était pas autrefois une puissance; aujourd'hui il est
-tout.
-
-
-[218] Roman de _George Sand_ qui parut en 1846.
-
- * * * * *
-
-22 _mai._--A propos de la pensée précédente, à savoir, cette facilité
-de l'enfance à imaginer, à combiner, à propos de cette puissance
-singulière, j'ai été conduit à cette autre idée, à cette question que
-je me suis faite tant de fois: Où est le point précis où notre pensée
-jouit de toute sa force? Voilà des enfants, Senancour et moi, s'il vous
-plaît, et sans doute beaucoup d'autres, qui sommes doués de facultés
-infiniment supérieures à celles des hommes faits. Je vois, d'un autre
-côté, des gens enivrés par l'opium ou le haschisch, qui arrivent à
-des exaltations de la pensée qui effrayent, qui ont des perceptions
-totalement inconnues à l'homme de sang-froid, qui planent au-dessus
-de l'existence et la prennent en pitié, à qui les bornes de notre
-imagination ordinaire paraissent comme celles d'un petit village que
-nous verrions perdu dans le lointain d'une plaine, quand nous sommes
-arrivés sur des hauteurs immenses et perdues au-dessus des nuages.
-D'un autre côté, nous voyons la simple inspiration journalière d'un
-artiste qui compose, conduire son esprit à une lucidité, à une force
-qui n'a rien de commun avec le simple bon sens de tous les moments,
-et cependant qui est-ce qui conduit et décide ordinairement tous les
-événements de ce monde, si ce n'est ce simple bon sens si insuffisant
-dans tant de cas?
-
-On m'opposera que, pour le train ordinaire de la vie, cette lumière
-naturelle, exempte d'intermittences, est suffisante; mais il
-faudra, avouer aussi que dans un nombre très considérable d'autres
-circonstances, ces hommes si raisonnablement suffisants aux exigences
-ordinaires de la vie, sont non seulement tout à fait insuffisants, mais
-peuvent être considérés comme des fous véritables (c'est ce qui fait
-les mauvais généraux, les mauvais médecins), et uniquement parce qu'ils
-sont dépourvus de la lumière supérieure... Cet homme raisonnable qui
-compose péniblement et avec de grands efforts de cervelle, de mauvais
-ouvrages, qui le rendent un objet de risée, est certainement aussi fou
-que celui qui se figure être _Jupiter_, ou qu'il va mettre le soleil
-dans sa poche; au contraire, cet homme inspiré, dont la conduite semble
-le plus souvent à tous ces sages vulgaires celle d'un écervelé et
-d'un maniaque, devient, la plume à la main, l'interprète de la vérité
-universelle, prête aux passions leur langage, séduit, entraîne les
-cœurs, et laisse des traces ineffaçables dans la mémoire des hommes.
-Voyez les effets de l'éloquence; voyez cette cause soutenue avec toute
-la raison imaginable par un homme froid et simplement doué de ce qu'on
-appelle le bon sens, et comparez à cette marche lente, à ces moyens
-ternes, ce que serait celle d'un esprit impétueux et lumineux tout à
-la fois, s'emparant de toutes ces ressources qui périssent dans des
-mains inertes, arrachant la conviction, portant le flambeau dans les
-entrailles de la question, forçant l'attention par le langage animé de
-la vérité ou de quelque chose qui en a l'air, à force de talent et de
-chaleur d'âme.
-
-Comment se fait-il que dans une demi-ivresse, certains hommes, et
-je suis de ce nombre, acquièrent une lucidité de coup d'œil bien
-supérieure, dans beaucoup de cas, à celle de leur état calme? Si, dans
-cet état, je relis une page dans laquelle je ne voyais rien à reprendre
-auparavant, j'y vois à l'instant, sans hésitation, des mots choquants,
-de mauvaises tournures, et je les rectifie avec une extrême facilité.
-Dans un tableau, de même: les incorrections, les gaucheries me sautent
-aux yeux; je juge ma peinture comme si j'étais un autre que moi-même.
-
-Ainsi voilà l'enfance, où les organes, à ce qu'il semble, sont
-imparfaits; voilà le preneur d'opium, qui est pour l'homme de
-sang-froid un vrai fou, et puis encore celui qui a déjeuné plus que
-d'habitude et à qui nous n'irions pas demander conseil pour une
-affaire importante; voilà, dis-je, des êtres qui semblent tout à fait
-hors de l'état commun, qui raisonnent, qui combinent, qui devinent,
-qui inventent avec une puissance, une finesse, une portée infiniment
-supérieure à ce que l'homme simplement raisonnable peut se flatter de
-tirer et d'obtenir de sa cervelle rassise. Gros, dans le temps de ses
-beaux ouvrages, déjeunait avec du vin de Champagne, en travaillant.
-Hoffmann a trouvé certainement dans le punch et le vin de Bourgogne ses
-meilleurs contes; quant aux musiciens, il est reconnu d'un consentement
-universel que le vin est leur Hippocrène...
-
-Quel est l'homme si froid au potage qui ne s'anime à l'entremets et
-n'arrive quelquefois aux fruits tout étonné lui-même, en étonnant les
-autres, de sa verve? M. Fox n'arrivait guère à la tribune que dans un
-état d'ivresse; Sheridan et quelques autres de même; il est vrai que ce
-sont des Anglais. Il ne faudrait pourtant pas imiter ce fameux Suisse
-dont me parlait je ne sais qui, lequel, voyant les bons effets d'un
-coup de vin pris à propos dans certains cas de maladie, était devenu un
-ivrogne fieffé, pour se mettre à l'abri de toute espèce de maladies. On
-a vu beaucoup de musiciens qui, pour conserver leur dieu, c'est-à-dire
-leur bouteille, avaient été trouvés morts au coin des bornes.
-
-Boissard [219] jouait, dans l'état d'ivresse du haschisch, un morceau
-de violon, comme cela ne lui était jamais arrivé, du consentement des
-gens présents.
-
-
-[219] _Boissard_ était le maître du salon où avaient lieu les séances
-du «Club des _Haschischins_», salon dans lequel Théophile Gautier
-rencontra pour la première fois Baudelaire, et où Balzac se trouvant
-invité refusa d'absorber la dangereuse substance. Dans la délicieuse
-préface des _Fleurs du mal_, Gautier parle ainsi de Boissard: «C'était
-un garçon des mieux doués que Boissard; il avait l'intelligence la plus
-ouverte; il comprenait la peinture, la poésie et la musique également
-bien; mais chez lui peut-être, le dilettante nuisait à l'artiste;
-l'admiration lui prenait trop de temps, il s'épuisait en enthousiasmes;
-nul doute que si la nécessité l'eût contraint de sa main de fer, il
-n'eût été un peintre excellent. Le succès qu'obtint au Salon son
-épisode de la _Retraite de Russie_ en est le sûr garant. Mais, sans
-abandonner la peinture, il se laissa distraire par d'autres arts; il
-jouait du violon, organisait des quatuors, déchiffrait Bach, Beethoven,
-Meyerbeer et Mendelssohn, apprenait des langues, écrivait de la
-critique et faisait des sonnets charmants... Comme Baudelaire, amoureux
-des sensations rares, fussent-elles dangereuses, il voulut connaître
-ces «Paradis artificiels», qui plus tard vous font payer si cher leurs
-menteuses extases, et l'abus du haschich dut altérer sans doute cette
-santé si robuste et si florissante.» (Préface des _Fleurs du mal_, p. 6
-et 7.)
-
- * * * * *
-
-_Champrosay_, 3 _juillet_[220].--_Extraits de Rousseau sur l'origine
-des langues._
-
-L'homme qui fait un livre s'impose l'obligation de ne pas se
-contredire. Il est censé avoir pesé, balancé ses idées, de manière
-à être conséquent avec lui-même. Au contraire, dans un livre comme
-celui de Montaigne, qui n'est autre chose que le tableau mouvant d'une
-imagination humaine, il y a tout l'intérêt du naturel et toute la
-vivacité d'impressions rendues, exprimées aussitôt que senties. J'écris
-sur Michel-Ange: je sacrifie tout à Michel-Ange. J'écris sur le Puget:
-ses qualités seules m'apparaissent; je ne puis rien lui comparer. Tout
-ce qu'on peut exiger d'un écrivain, c'est-à-dire d'un homme, c'est que
-la fin de la page soit conséquente avec le commencement. Le défaut de
-sincérité que tout homme de bonne foi trouvera à tous les livres ou
-à presque tous, vient de ce désir si ridicule de mettre sa pensée du
-moment en harmonie avec celle de la veille. «Mon ami, tu étais hier
-dans une disposition à voir tout bleu; aujourd'hui tu vois tout rouge,
-et tu te bats contre ton sentiment.» _Mentem mortalia tangunt._ Le
-plus beau triomphe de l'écrivain est de faire penser ceux qui peuvent
-penser; c'est le plus grand plaisir qu'on puisse procurer à cette
-dernière classe de lecteurs. Quant à la prétention d'amuser ceux qui ne
-pensent pas, est-il une âme noble qui consente à s'abaisser à ce rôle
-de proxénète de l'esprit?
-
-Pour le peu que j'ai fait de littérature, j'ai toujours éprouvé que,
-contrairement à l'opinion reçue et accréditée, surtout parmi les
-gens de lettres, il entrait véritablement plus de mécanisme dans la
-composition et l'exécution littéraire que dans la composition et
-l'exécution en peinture. Il est bien entendu qu'ici _mécanisme_ ne
-veut pas dire _ouvrage_ de la main, mais affaire de métier, dans
-laquelle n'entre pour rien l'inspiration, soit dit en passant pour MM.
-les littérateurs, qui ne croient pas être des ouvriers, parce qu'ils
-ne travaillent pas avec la main. J'ajouterai même, pour ce qui me
-concerne, et eu égard au peu d'essais que j'ai faits en littérature,
-que dans les difficultés matérielles que présente la peinture, je ne
-connais rien qui réponde au labeur ingrat de tourner et retourner des
-phrases et des mots, soit pour éviter une consonance, une répétition,
-soit enfin pour ajouter à la pensée des mots qui n'en donnent pas
-une idée précise. J'ai entendu dire à tous les gens de lettres que
-leur métier était diabolique, qu'il faut leur arracher leur besogne,
-et qu'il y avait une partie ingrate dont aucune facilité ne pouvait
-dispenser. Lord Byron dit: «Le besoin d'écrire bouillonne en moi comme
-une torture dont il faut que je me délivre, _mais ce n'est jamais un
-plaisir, au contraire; la composition m'est un labeur violent._»...
-Je suis bien sûr que Raphaël, Rubens, Paul Véronèse, Murillo, tenant
-le pinceau ou le crayon, n'ont jamais rien éprouvé de semblable. Ils
-étaient sans doute animés d'une sorte de fièvre qui saisit les grands
-talents dans l'exécution, et ce n'est pas sans une agitation inquiète;
-mais cette inquiétude, qui est l'appréhension de ne pas être aussi
-sublime que le comporte leur génie, est loin d'être un tourment; c'est
-un aiguillon sans lequel on ne ferait rien, et qui même est le présage
-de la réalisation du sublime pour ces natures privilégiées. Pour un
-véritable peintre, les moindres accessoires présentent de l'amusement
-dans l'exécution, et l'inspiration anime les moindres détails.
-
- * * * * *
-
-19 _juillet._--Voltaire dit très justement qu'une fois qu'une langue
-est fixée par un certain nombre de bons auteurs, il n'y a plus à la
-changer. La raison, dit-il, en est bien simple: c'est que si l'on
-change la langue indéfiniment, ces bons auteurs finissent par ne plus
-être compris. Cette raison est, en effet, excellente, car à supposer
-qu'au milieu des innovations du langage ou à leur faveur, il s'élève
-de nouveaux talents, leur acquisition sera d'un médiocre intérêt,
-s'il faut leur sacrifier l'intelligence des anciens chefs-d'œuvre.
-D'ailleurs, quel besoin a-t-on d'innover dans le langage? Voyez
-tous ces hommes marquants de la même époque; ne semble-t-il pas que
-la langue se diversifie sous leur plume? Voyez dans un art voisin,
-la musique: ici sa langue, par force, n'est pas fixée; il est
-malheureusement vrai que l'invention d'un instrument nouveau, que de
-certaines combinaisons harmoniques qui auraient échappé aux devanciers,
-vont faire, je n'ose dire avancer l'art, mais changer entièrement,
-pour l'oreille, la signification ou l'impression de certains effets.
-Qu'arrive-t-il de là? C'est qu'au bout de trente ans, les chefs-d'œuvre
-ont vieilli, et ne causent plus d'émotion. Qu'est-ce que les modernes
-ont à mettre à côté des Mozart et des Cimarosa?... Et à supposer que
-Beethoven, Rossini et Weber, les derniers venus, ne vieillissent pas
-à leur tour, faut-il que nous ne les admirions qu'en négligeant les
-sublimes maîtres, qui non seulement sont tout aussi puissants qu'eux,
-mais encore ont été leurs modèles, et les ont menés où nous les voyons?
-
-
-[220] Ici paraît pour la première fois le nom du pays où Delacroix
-avait sa campagne, aux environs de Paris, près de Draveil. Ce nom
-reparaîtra à chaque instant dans les années postérieures de son
-journal. Il y goûta de douces émotions de nature, si l'on en croit
-certaines notes de ce journal, et pourtant il écrivait au sujet du
-pays, en 1862: «Champrosay est un village d'opéra-comique. On n'y voit
-que des élégantes ou des paysans qui ont l'air d'avoir fait leurs
-toilettes dans la coulisse; la nature elle-même y semble fardée; je
-suis offusqué de tous ces jardinets et de ces petites maisons arrangées
-par des Parisiens. Aussi, quand je m'y trouve, je me sens plus attiré
-par mon atelier que par les distractions du lieu.» (_Corresp._, t. II,
-p. 317.)
-
-
- * * * * *
-
-27 _août._--Prêté à Villot [221] cinq dessins: le grand dessin du
-_Vitrail de Taillebourg_[222], le _Mendiant à la pluie_ [223], la
-_Fiancée de Lammermoor_[224], et deux autres.
-
-Prêté au Musée le tableau des _Empereurs turcs._
-
-
-[221] _Frédéric Villot_, peintre, né à Liège. Il fut l'un des premiers
-amis de Delacroix et resta lié avec lui jusqu'à la fin de sa vie. Il se
-distingua surtout comme aquafortiste. Il fut conservateur du Musée du
-Louvre, dont le catalogue fut fait sous sa direction.
-
-[222] Voir _Catalogue Robaut_, n°s 748, 749.
-
-[223] Voir _Catalogue Robaut_, n° 127.
-
-[224] Voir _Catalogue Robaut_, n° 104.
-
- * * * * *
-
-17 _septembre._--Prêté à Villot une aquarelle: _Le Christ au jardin des
-Oliviers_[225], figure seule, et le calque d'icelui.
-
---Un original se faisant nommer Sidi-Mohammed ben Serrour est arrivé,
-il y a quelque temps, à Marseille, venant du Maroc, et jouant l'homme
-d'importance. Le public l'a cru aussitôt chargé de quelque négociation
-relative au traité pendant avec le Maroc. Les autorités ont rivalisé
-de zèle pour l'accueillir comme un hôte distingué, le préfet l'a
-accablé de civilités; on lui fit les honneurs de la parade; et il se
-prêtait à tout cela avec une dignité insouciante et majestueuse sous
-laquelle on croyait entrevoir une grande profondeur diplomatique. Sur
-la fin de son séjour, il a donné à connaître qu'il accepterait avec
-plaisir un témoignage de souvenir de la part des Marseillais, et a plus
-particulièrement fait savoir que ce qu'il désirait était une montre.
-Aussitôt on a fait venir de Paris une montre de prix que le Marocain a
-daigné recevoir. Le lendemain, il était parti, sans qu'on sût de quel
-côté et sans révéler ces profondes combinaisons qui tenaient en éveil
-l'attention publique.
-
---J'établis que, en général, ce ne sont pas les plus grands poètes qui
-prêtent le plus à la peinture; ceux qui y prêtent le plus sont ceux qui
-donnent une plus grande place aux descriptions. La vérité des passions
-et du caractère n'y est pas nécessaire. Pourquoi l'Arioste, malgré des
-sujets très propres à la peinture, incite-t-il moins que Shakespeare
-et lord Byron, par exemple, à représenter en peinture ses sujets? Je
-crois que c'est, d'une part, parce que les deux Anglais, bien qu'avec
-quelques traits principaux qui sont frappants pour l'imagination,
-sont souvent ampoulés et boursouflés. L'Arioste, au contraire, peint
-tellement avec les moyens de son art, il abuse si peu du pittoresque,
-de la description interminable; on ne peut rien lui dérober. On peut
-prendre d'un personnage de Shakespeare l'effet frappant, l'espèce
-de vérité pittoresque de son personnage, et y ajouter, suivant ses
-facultés, un certain degré de finesse; mais l'Arioste!.....
-
---Les Bretons croient que le singe est l'ouvrage du diable. Celui-ci,
-après avoir vu l'homme, création de Dieu, croit pouvoir, à son tour,
-créer un être à mettre en parallèle, mais il n'arrive qu'à une créature
-ébauchée et hideuse, emblème de l'impuissance orgueilleuse.
-
---Walter Scott dit, dans une lettre écrite peu avant sa mort, que
-la maladie dont il souffrait et qui l'entraîna au tombeau peu après,
-devait son origine à un excès de travail intellectuel. A l'occasion
-de sa fortune perdue, il lui arriva de travailler plus qu'il n'avait
-l'habitude, c'est-à-dire _sept_ et _huit_ heures. Il dit que quatre à
-cinq heures, tout au plus, de travail d'imagination sont suffisantes.
-On peut, dit-il, travailler au delà pour des compilations, etc.
-
-Je crois éprouver que ce dernier me serait peut-être plus interdit que
-l'autre; tout travail où l'imagination n'a pas de part m'est impossible.
-
- * * * * *
-
-23 _septembre_, en revenant de Champrosay.--Voici un exemple de la
-difficulté qu'il y a à s'entendre en ménage et à voir de la même
-manière. J'ai été visiter, à peu de distance de mon logis, une maison
-de campagne qui est à vendre. Le propriétaire est un directeur de
-spectacles ou de funambules enrichi, qui a fait là, depuis quatre à
-cinq ans qu'il y est installé, des folies de dépense: ponts chinois,
-rocailles, cabinets en verre de couleur avec sofas, lac encadré
-proprement dans du zinc, fruits magnifiques du reste et plantations
-dont il n'avait encore que le désagrément, puisqu'elles sont toutes
-fraîches. Mon homme ayant perdu sa femme se remarie: il a soixante ans;
-il prend un jeune tendron de vingt ans qui n'a pas le sou, par-dessus
-le marché. Au bout de quatre mois, sa jeune et charmante épouse prend
-en dégoût la maison de campagne, et l'époux la met en vente.
-
-Quand j'ai appris cette histoire, j'ai pensé tout de suite que le plus
-grand malheur de ce pauvre homme n'est pas ce qui lui est arrivé là;
-il n'est qu'à la préface d'une longue histoire, et les regrets qu'il
-donnera à ses espaliers et à ses petits appartements arrangés pour ses
-vieux loisirs, seront bien vite des roses en comparaison des soucis qui
-l'attendent.
-
---Constable dit que la supériorité du vert de ses prairies tient à ce
-qu'il est un composé d'une multitude de verts différents. Ce qui donne
-le défaut d'intensité et de vie à la verdure du commun des paysagistes,
-c'est qu'ils la font ordinairement d'une teinte uniforme.
-
-Ce qu'il dit ici du vert des prairies, peut s'appliquer à tous les
-autres tons.
-
---_De l'importance des accessoires._ Un très petit accessoire détruira
-quelquefois l'effet d'un tableau: les broussailles que je voulais
-mettre derrière le tigre de M. Roché [226] ôtaient la simplicité et
-l'étendue des plaines du fond.
-
-
-[225] Voir _Catalogue Robaut_, n° 182 et additions.
-
-[226] _Roché_, architecte, à qui Delacroix avait confié l'exécution
-des tombeaux de sa famille, notamment le monument qu'il éleva à son
-frère le général Delacroix, mort en 1845. C'est en reconnaissance de
-ses soins que Delacroix lui fit hommage du tableau dont il est question
-ici. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1019.) «Comme, au dernier Salon,
-j'avais exposé un _Lion_, qui avait généralement fait plaisir, j'ai
-pensé à vous envoyer une espèce de pendant à ce tableau.» (_Corresp._,
-t. I, p. 328 et 320.--Lettre à M. Roché).
-
-
-
-
-1847
-
-
-_Mardi_ 19 _janvier._--A dix heures et demie chez Gisors [227], pour
-le projet de l'escalier du Luxembourg. Ensuite à la galerie retrouver
-M. Masson [228]; il renonce de lui-même à graver le tableau. Chez
-Leleux[229]; causé d'un projet d'exposition. Temps superbe: gelée.
-
---Panthéon. Coupole de Gros; hélas! maigreur, inutilité.
-
-Les pendentifs de Gérard que je ne connaissais pas: la _Mort_, la
-_Gloire_, avec Napoléon dans ses bras, et je ne sais quel Sauvage à
-genoux sur le devant; la _Patrie_, une grande femme armée et environnée
-de crêpes près d'un tombeau, gens prosternés, une figure volante sur
-le tombeau, qui est la seule belle chose de tout cet ouvrage: belle
-tournure, beau mouvement, l'œil poché par je ne sais quel accident; la
-_Justice_: il m'est impossible de me rappeler la moindre chose de ce
-tableau. La _Mort_: une femme soutient ou frappe, on ne sait lequel,
-un homme encore jeune, qui cherche à se retenir à un monument dont le
-caractère est incertain; sa pose n'est pas mauvaise; sur le devant,
-autres gens prosternés incompréhensibles.
-
-Tout cela d'une couleur affreuse: des ciels ardoise, des tons qui
-percent les uns avec les autres, de tous côtés. Le luisant de la
-peinture achève de choquer et donne une maigreur insupportable à tout
-cela. Un cadre doré d'un caractère peu assorti à celui du monument,
-prenant trop de place pour la peinture, etc.
-
---Ensuite chez Vimont [230], mon élève. Vu un _Prométhée_, sur son
-rocher, avec des nymphes qui le consolent; l'idéal manque.
-
-De chez Vimont au Jardin des plantes, à travers un quartier que je
-n'ai jamais vu:... petits passages occupés par des brocanteurs; toute
-une famille logée dans une échoppe, qui est à la fois la boutique, la
-cuisine, la chambre à coucher.
-
---Cabinet d'histoire naturelle public.
-
-Éléphants, rhinocéros, hippopotames, animaux étranges! Rubens l'a
-rendu à merveille. J'ai été pénétré, en entrant dans cette collection,
-d'un sentiment de bonheur. A mesure que j'avançais, ce sentiment
-augmentait; il me semblait que mon être s'élevait au-dessus des
-vulgarités ou des petites idées, ou des petites inquiétudes du moment.
-Quelle variété prodigieuse d'animaux, et quelle variété d'espèces,
-de formes, de destination! A chaque instant, ce qui nous paraît la
-difformité à côté de ce qui nous semble la grâce. Ici les troupeaux
-de Neptune, les phoques, les morses, les baleines, l'immensité du
-poisson, à l'œil insensible, à la bouche stupidement ouverte; les
-crustacés, les araignées de mer, les tortues; puis la famille hideuse
-des serpents, le corps énorme du boa, avec sa petite tête; l'élégance
-de ses anneaux roulés autour de l'arbre; le hideux dragon, les lézards,
-les crocodiles, les caïmans, le gavial monstrueux, dont les mâchoires
-deviennent tout à coup effilées et terminées à l'endroit du nez par une
-saillie bizarre. Puis les animaux qui se rapprochent de notre nature:
-les innombrables cerfs, gazelles, élans, daims, chèvres, moutons, pieds
-fourchus, têtes cornues, cornes droites, tordues en anneaux; l'aurochs,
-race bovine; le bison, les dromadaires et les chameaux; les lamas,
-les cigognes qui y touchent; enfin la girafe, celles de Levaillant,
-recousues, rapiécées; mais celle de 1827 qui, après avoir fait le
-bonheur des badauds et brillé d'un éclat incomparable, a payé à son
-tour le funèbre tribut, mort aussi obscure que son entrée dans le monde
-avait été brillante; elle est là toute raide et toute gauche, comme la
-nature l'a faite. Celles qui l'ont précédée dans ces catacombes avaient
-été empaillées, sans doute, par des gens qui n'avaient pas vu l'allure
-de l'animal pendant sa vie: on leur a redressé fièrement le col, ne
-pouvant imaginer la bizarre tournure de cette tête portée en avant,
-comme l'enseigne d'une créature vivante.
-
-Les tigres, les panthères, les jaguars, les lions!
-
-D'où vient le mouvement que la vue de tout cela a produit chez moi? De
-ce que je suis sorti de mes idées de tous les jours qui sont tout mon
-monde, de ma rue qui est mon univers. Combien il est nécessaire de se
-secouer de temps en temps, de mettre la tête dehors, de chercher à lire
-dans la création, qui n'a rien de commun avec nos villes et avec les
-ouvrages des hommes! Certes, cette vue rend meilleur et plus tranquille.
-
-En sortant de là, les arbres ont eu leur part d'admiration, et ils ont
-été pour quelque chose dans le sentiment de plaisir que cette journée
-m'a donné... Je suis revenu par l'extrémité du jardin sur le quai. A
-pied une partie du chemin et l'autre dans les omnibus.
-
-J'écris ceci au coin de mon feu, enchanté d'avoir été, avant de
-rentrer, acheter cet agenda, que je commence un jour heureux. Puissé-je
-continuer souvent à me rendre compte ainsi de mes impressions! J'y
-verrai souvent ce qu'on gagne à noter ses impressions et à les creuser,
-en se les rappelant.
-
---Statue de Buffon pas mauvaise, pas trop ridicule. Bustes des grands
-naturalistes français, Daubenton, Cuvier, Lacépède, etc., etc.
-
- * * * * *
-
-20 _janvier._--Travaillé au tableau de _Valentin_[231]; fait le fond le
-soir chez J...
-
-M. Auguste m'a prêté une aquarelle, _Cheval noir_, plus deux volumes
-des _Souvenirs de la Terreur_; il m'a rendu _la petite galerie d'Alger_
-(tablette) et un porte-manteau.
-
-En rentrant le soir, j'ai trouvé la pièce de Ponsard qu'il avait pris
-la peine d'apporter [232].
-
- * * * * *
-
-21 _janvier._--Resté chez moi toute la journée. _Le pastel du lion_,
-pour les inondés. Composé trois sujets: _le Christ portant sa croix_,
-d'après une ancienne sépia; _le Christ au jardin des Oliviers_, pour M.
-Roché [233]; _le Christ étendu sur une pierre, reçu par les saintes
-femmes._
-
-Je lis les _Souvenirs de la Terreur_, de G. Duval[234]. Les frais
-de mise en scène, les conversations supposées, imaginées, pour
-donner de la couleur et de la réalité, ôtent toute confiance. La
-haine systématique contre la révolution se montre trop à découvert.
-L'historien cependant aurait à profiter dans cette lecture, non pour
-les petits faits qui y sont rapportés, mais il y verrait, à travers la
-partialité de l'écrivain, qu'il y a fort à rabattre de l'enthousiasme
-et de la spontanéité dans les mouvements que l'on admire le plus à
-cette époque. Ce qu'on y voit des rouages subalternes réduit à la
-proportion de complots ce qui paraît souvent dans l'histoire l'effet du
-sentiment national.
-
- * * * * *
-
-22 _janvier._--Commencé et avancé beaucoup le pastel représentant _le
-Christ aux Oliviers._
-
---_Robert Bruce_[235], le soir, avec Mme de Forget.
-
---Quand j'irai voir le tableau de Rubens, rue Taranne, aller chez Mme
-Cavé [236].
-
- * * * * *
-
-23 _janvier._--Composé le _Portement de croix._ Continué le pastel du
-_Christ._
-
---Dans le transept de Saint-Sulpice [237], sujets qui pourraient
-convenir: _Assomption.--Ascension.--Moïse recevant les tables de la
-loi_, le peuple au bas de la montagne, les anciens à mi-chemin, en bas
-et groupés, en s'étageant, armée, chevaux, femmes, camp.--_Moïse sur la
-montagne_, tenant ses bras élevés pendant la bataille.--_Déluge.--Tour
-de Babel.--Apocalypse.--Crucifiement_, les morts ressuscitant dans le
-bas de la composition; soldats partageant les habits; anges dans le
-haut, recueillant le précieux sang et retournant au ciel.--Dans le
-_Portement de croix_, sur le plan en dessous du Christ, saintes femmes
-montant péniblement.
-
-Penser, pour ces tableaux, à la belle exagération des chevaux et des
-hommes de Rubens, surtout dans la _Chasse_ de Soutman [238].
-
---_L'Ange exterminant l'armée des Assyriens._
-
-Quatre beaux sujets pour le transept de Saint-Sulpice seraient quant à
-présent:
-
-1° Le _Portement de croix._--Le Christ vers le milieu de la composition
-succombant sous le faix; sainte Véronique, etc.; en avant, les larrons
-montant; plus bas, la Vierge, ses amies, le peuple et soldats.
-
-2° En pendant, la _Mise au sépulcre._ La croix en haut, avec bourreaux,
-soldats emportant les échelles et instruments; le corps des larrons
-resté sur la croix; anges versant des parfums sur la croix du Christ,
-ou pleurant; au milieu, le Christ porté par les hommes et suivi par les
-saintes femmes; le groupe descendant vers une caverne où des disciples
-préparent le tombeau. Hommes levant la pierre; anges tenant une torche.
-Le dessous de la montagne, effet de lumière, etc.
-
-3° _Apocalypse._--Le sujet déjà médité.
-
-4° _L'Ange renversant l'armée des Assyriens._--L'armée montant dans les
-roches; chevaux et chars renversés.
-
---Venu M. Wertheimer [239]; il me demande la _Course d'Arabes._
-
---Le soir, chez Deforge [240]. Vu Laurent Jan [241],--Chez Pierret.
-Villot et sa femme.
-
-Temps magnifique. Lune. Revenu à pied très tard, avec plaisir.
-
---Travaillé aux _Femmes d'Alger._[242]
-
---Villot me parle du papier transparent pour lithographies.
-
- * * * * *
-
-24 _janvier._--Le soir, chez M. Thiers. Revu d'Aragon. Quand il n'y
-avait plus que quelques personnes, il nous a parlé du maréchal Soult.
-Il nous a dit qu'il mettait au défi de lui trouver une seule action
-d'éclat dans sa vie. Très laborieux, etc... Au camp de Boulogne, il
-fut un des instruments de l'élévation à l'Empire. On ne savait comment
-s'y prendre. L'armée, tout attachée qu'elle était au premier Consul,
-le Sénat, s'y seraient probablement refusés. On eut l'idée, et je
-pense que ce fut le général Soult, de faire signer une pétition à un
-corps désorganisé de dragons, lequel, étant mis à pied et désœuvré,
-était tout voisin de la démoralisation qu'entraîne l'oisiveté chez les
-soldats. Ils signèrent la pétition, qui fut présentée au Sénat comme
-le vœu de l'armée. Cambacérès était contre. Fouché, voulant également
-rentrer en grâce, se remua beaucoup. Le Sénat imita dans cette
-circonstance l'exemple du Sénat de Rome, dans le temps des empereurs...
-Ils s'empressaient de nommer à l'avance celui qu'ils voyaient sur le
-point de l'être par les soldats.
-
- * * * * *
-
-25 _janvier._--L'influence des lignes principales est immense dans une
-composition.
-
-J'ai sous les yeux les _Chasses_ de Rubens; une entre autres, celle
-_aux lions_, gravée à l'eau-forte par Soutman, où une lionne s'élançant
-du fond du tableau est arrêtée par la lance d'un cavalier qui se
-retourne; on voit la lance plier en s'enfonçant dans le poitrail de la
-bête furieuse. Sur le devant, un cavalier maure renversé; son cheval,
-renversé également, est déjà saisi par un énorme lion, mais l'animal
-se retourne avec une grimace horrible vers un autre combattant étendu
-tout à fait par terre, qui, dans un dernier effort, enfonce dans le
-corps du monstre un poignard d'une largeur effrayante; il est comme
-cloué à terre par une des pattes de derrière de l'animal, qui lui
-laboure affreusement la face en se sentant percer. Les chevaux cabrés,
-les crins hérissés, mille accessoires, les bouchers détachés, les
-brides entortillées, tout cela est fait pour frapper l'imagination, et
-l'exécution est admirable. Mais l'aspect est confus, l'œil ne sait où
-se fixer, il a le sentiment d'un affreux désordre; il semble que l'art
-n'y a pas assez présidé, pour augmenter par une prudente distribution
-ou par des sacrifices l'effet de tant d'inventions de génie.
-
-Au contraire, dans la _Chasse à l'hippopotame_, les détails n'offrent
-point le même effort d'imagination; on voit sur le devant un crocodile
-qui doit être assurément dans la peinture un chef-d'œuvre d'exécution;
-mais son action eût pu être plus intéressante. L'hippopotame, qui est
-le héros de l'action, est une bête informe qu'aucune exécution ne
-pourrait rendre supportable. L'action des chiens qui s'élancent est
-très énergique, mais Rubens a répété souvent cette intention. Sur la
-description, ce tableau semblera de tout point inférieur au précédent;
-cependant, par la manière dont les groupes sont disposés, ou plutôt du
-seul et unique groupe qui forme le tableau tout entier, l'imagination
-reçoit un choc, qui se renouvelle toutes les fois qu'on y jette les
-yeux, de même que, dans la _Chasse aux lions_, elle est toujours
-jetée dans la même incertitude par la dispersion de la lumière et
-l'incertitude des lignes.
-
-Dans la _Chasse à l'hippopotame_, le monstre amphibie occupe le centre;
-cavaliers, chevaux, chiens, tous se précipitent sur lui avec fureur. La
-composition offre à peu près la disposition d'une croix de Saint-André,
-avec l'hippopotame au milieu. L'homme renversé à terre et étendu dans
-les roseaux sous les pattes du crocodile, prolonge par en bas une ligne
-de lumière qui empêche la composition d'avoir trop d'importance dans
-la partie supérieure, et ce qui est d'un effet incomparable, c'est
-cette grande partie du ciel qui encadre le tout de deux côtés, surtout
-dans la partie gauche qui est entièrement nue, et donne à l'ensemble,
-par la simplicité de ce contraste, un mouvement, une variété, et en
-même temps une unité incomparables.
-
- * * * * *
-
-26 _janvier._--Travaillé à la _Course arabe._
-
-Dîné chez M. Thiers. Je ne sais que dire aux gens que je rencontre
-chez lui, et ils ne savent que me dire. De temps en temps, on me parle
-peinture, en s'apercevant de l'ennui que me causent ces conversations
-des hommes politiques, la Chambre, etc.
-
-Que ce genre moderne, pour le dîner, est froid et ennuyeux! Ces
-laquais, qui font tous les frais, en quelque sorte, et vous donnent
-véritablement à dîner..... Le dîner est la chose dont on s'occupe le
-moins: on le dépêche, comme on s'acquitte d'une désagréable fonction.
-Plus de cordialité, de bonhomie. Ces verreries si fragiles..... luxe
-sot! Je ne puis toucher à mon verre sans le renverser et jeter sur la
-nappe la moitié de ce qu'il contient. Je me suis échappé aussitôt que
-j'ai pu.
-
-La princesse Demidoff y est venue. M. de Rémusat y dînait; c'est un
-homme charmant, mais après bonjour et bonsoir, je ne sais que lui dire.
-
- * * * * *
-
-27 _janvier._--Travaillé aux _Arabes en course._
-
---Le soir, été voir Labbé, puis Leblond. Garcia [243] y était.
-
-Parlé de l'opinion de Diderot sur le comédien. Il prétend que le
-comédien, tout en se possédant, doit être passionné. Je lui soutiens
-que tout se passe dans l'imagination. Diderot, en refusant toute
-sensibilité à l'acteur, ne dit pas assez que l'imagination y supplée.
-Ce que j'ai entendu dire à Talma explique assez bien les deux effets
-combinés de l'espèce d'inspiration nécessaire au comédien et de
-l'empire qu'il doit en même temps conserver sur lui-même. Il disait
-être en scène parfaitement le maître de diriger son inspiration et de
-se juger, tout en ayant l'air de se livrer; mais il ajoutait que si,
-dans ce moment, on était venu lui annoncer que sa maison était en feu,
-il n'eût pu s'arracher à la situation: c'est le fait de tout homme en
-train d'un travail qui occupe toutes ses facultés, mais dont l'âme
-n'est pas, pour cela, bouleversée par une émotion.
-
-Garcia, en défendant le parti de la sensibilité et de la vraie passion,
-pense à sa sœur, la Malibran. Il nous a dit, comme preuve de son
-grand talent de comédienne, qu'elle ne savait jamais comment elle
-jouerait. Ainsi, dans le _Roméo_, quand elle arrive au tombeau de
-Juliette, tantôt elle s'arrêtait, en entrant, contre un pilier, dans
-un abattement douloureux, tantôt elle se prosternait en sanglotant,
-devant la pierre, etc.; elle arrivait ainsi à des effets très
-énergiques et qui semblaient très vrais, mais il lui arrivait aussi
-d'être exagérée et déplacée, par conséquent insupportable. Je ne me
-rappelle pas l'avoir jamais vue _noble._ Quand elle arrivait le plus
-près du sublime, ce n'était jamais que celui que peut atteindre une
-bourgeoise; en un mot, elle manquait complètement d'idéal. Elle était
-comme les jeunes gens qui ont du talent, mais dont l'âge plus bouillant
-et l'inexpérience leur persuadent toujours qu'ils n'en feront jamais
-assez; il semblait qu'elle cherchât toujours des effets nouveaux dans
-une situation. Si l'on s'engage dans cette voie, on n'a jamais fini:
-ce n'est jamais celle du talent consommé; une fois ses études faites
-et le point trouvé, il ne s'en départ plus.... C'était le propre du
-talent de la Pasta. C'est ainsi qu'ont fait Rubens, Raphaël, tous les
-grands compositeurs. Outre qu'avec l'autre méthode, l'esprit se trouve
-toujours dans une perpétuelle incertitude, la vie se passerait en
-essais sur un seul sujet. Quand la Malibran avait fini sa soirée, elle
-était épuisée: la fatigue morale se joignait à la fatigue physique, et
-son frère convient qu'elle n'eût pu vivre longtemps ainsi.
-
-Je lui dis que Garcia, son père, était un grand comédien, constamment
-le même, dans tous ses rôles, malgré son inspiration apparente. Il lui
-avait vu, pour l'_Othello_, étudier une grimace devant la glace; la
-sensibilité ne procéderait pas ainsi.
-
-Garcia nous contait encore que la Malibran était embarrassée de l'effet
-qu'elle devait chercher pour le moment où l'arrivée imprévue de son
-père suspend les transports de sa joie, quand elle vient d'apprendre
-qu'Othello est vivant. Elle consultait à cet égard Mme Naldi, la femme
-du Naldi qui périt par l'explosion d'une marmite, et mère de Mme de
-Sparre [244]. Cette femme avait été une excellente actrice; elle lui
-dit qu'ayant à jouer le rôle de Galatée dans _Pygmalion_, et ayant
-conservé pendant tout le temps nécessaire une immobilité tout à fait
-étonnante, elle avait produit le plus grand effet, au moment où elle
-fait le premier mouvement qui semble l'étincelle de la vie.
-
-La Malibran, dans _Marie Stuart_, est amenée devant sa rivale Élisabeth
-par Leicester, qui la conjure de s'humilier devant sa rivale. Elle y
-consent enfin, et, s'agenouillant complètement, elle implore tout de
-bon; mais outrée de l'inflexible rigueur d'Élisabeth, elle se relevait
-avec impétuosité et se livrait à une fureur qui faisait, disait-il,
-le plus grand effet. Elle mettait en lambeaux son mouchoir et jusqu'à
-ses gants; voilà encore de ces effets auxquels un grand artiste ne
-descendra jamais. Ce sont ceux-là qui ravissent les loges et font à
-ceux qui se les permettent une réputation éphémère.
-
-Le talent de l'acteur a cela de fâcheux qu'il est impossible, après
-sa mort, d'établir aucune comparaison entre lui et les rivaux qui lui
-disputaient les applaudissements de son vivant. La postérité ne connaît
-d'un acteur que la réputation que lui ont faite ses contemporains,
-et pour nos descendants, la Malibran sera mise sur la même ligne
-que la Pasta, et peut-être lui sera-t-elle préférée, si on tient
-compte des éloges outrés de ses contemporains. Garcia, en parlant de
-cette dernière, la classait dans les talents froids et compassés,
-_plastiques_, disait-il. Ce plastique, c'était l'idéal qu'il eût dû
-dire. A Milan, elle avait créé la _Norma_ avec un éclat extraordinaire;
-on ne disait plus la _Pasta_, mais la _Norma_; Mme Malibran arrive,
-elle veut débuter par ce rôle; cet enfantillage lui réussit. Le public,
-partagé d'abord, la mit aux nues, et la _Pasta_ fut oubliée. C'était
-la Malibran qui était devenue la _Norma_, et je n'ai pas de peine à le
-croire. Les gens de peu d'élévation, et point difficiles en matière
-de goût, et c'est malheureusement le plus grand nombre, préféreront
-toujours les talents de la nature de celui de la Malibran.
-
-Si le peintre ne laissait rien de lui-même, et qu'on fût obligé de le
-juger, comme l'acteur, sur la foi des gens de son temps, combien les
-réputations seraient différentes de ce que la postérité les fait! Que
-de noms obscurs aujourd'hui ont dû, dans leur temps, jeter d'éclat,
-grâce au caprice de la mode et au mauvais goût des contemporains!
-Heureusement que, toute fragile qu'elle est, la peinture, et à son
-défaut la gravure, conserve et met sous les yeux de la postérité les
-pièces du procès, et permet de remettre à sa place l'homme éminent peu
-estimé du sot public passager, qui ne s'attache qu'au clinquant et à
-l'écorce du vrai.
-
-Je ne crois pas qu'on puisse établir une similitude satisfaisante entre
-l'exécution de l'acteur et celle du peintre. Le premier a eu son moment
-d'inspiration violente et presque passionnée, dans lequel il a pu se
-mettre, toujours par l'imagination, à la place du personnage; mais une
-fois ses effets fixés, il doit, à chaque représentation, devenir déplus
-en plus froid, en rendant ses effets. Il ne fait en quelque sorte que
-donner chaque soir une épreuve nouvelle de sa conception première, et
-plus il s'éloigne du moment où son idéal, encore mal débrouillé, peut
-lui apparaître encore avec quelque confusion, plus il s'approche de
-la perfection: il calque, pour ainsi dire. Le peintre a bien cette
-première vue passionnée sur son sujet, mais cet essai de lui-même est
-plus informe que celui du comédien. Plus il aura de talent, plus le
-calme de l'étude ajoutera de beautés, non pas en se conformant le plus
-exactement possible à sa première idée, mais en la secondant par la
-chaleur de son exécution.
-
-L'exécution, dans le peintre, doit toujours tenir de l'improvisation,
-et c'est en ceci qu'est la différence capitale avec celle du comédien.
-L'exécution du peintre ne sera belle qu'à la condition qu'il se sera
-réservé de s'abandonner un peu.
-
---Travaillé aux _Arabes en course_[245] et au _Valentin._
-
- * * * * *
-
-28 _janvier._--Que la nature musicale est rare chez les Français!
-
---Travaillé au _Valentin_ et à la copie du petit portrait de mon neveu.
-
---Éclairs, tonnerre vers quatre heures, avec grêle violente.
-
---Dîner chez Mme Marliani [246]; elle va passer un mois dans le Midi.
-J'ai revu chez elle Poirel, avec lequel je me suis plu. Chopin y était;
-il m'a parlé de son nouveau traitement par le massage; cela serait
-bien heureux. Le soir, un M. Ameilher a joué d'une guitare bizarre,
-qu'il a fait faire, suivant ses idées particulières. Il n'en tire pas,
-à mon avis, le parti nécessaire pour faire de l'effet, il joue trop
-faiblement. C'est la manière de tous les guitaristes de ne faire que de
-petits trilles, etc.
-
---Revenu avec Petetin[247], qui m'a parlé économie et placement
-d'argent. Il m'a dit qu'il est surprenant combien en peu de temps avec
-ces deux moyens, bien entendus, on peut augmenter sa fortune.
-
- * * * * *
-
-29 _janvier._--Fatigué de ma soirée d'hier. Leleux et Hédouin [248]
-sont venus me voir.
-
-Il est probable qu'en faisant souvent sans modèle, quelque heureuse
-que soit la conception, on n'arrive pas à ces effets frappants qui
-sont obtenus simplement dans les grands maîtres, uniquement parce
-qu'ils ont rendu naïvement un effet de la nature, même ordinaire.
-Au reste, ce sera toujours l'écueil; les effets à la Prud'hon, à la
-Corrège, ne seront jamais ceux à la Rubens, par exemple. Dans le petit
-_saint Martin_, de Van Dyck, copié par Géricault, la composition est
-très ordinaire, cependant l'effet de ce cheval et de ce cavalier est
-immense. Il est très probable que cet effet est dû à ce que le motif a
-été vu sur nature par l'artiste. Mon petit Grec (le _Comte Palatiano_)
-a le même accent [249].
-
-On pourrait dire que, par le procédé contraire, on arrive à des effets
-plus tendres et plus pénétrants, s'ils n'ont pas cet air frappant et
-magistral qui emporte tout de suite l'admiration. Le cheval blanc de
-_saint Benoît_, de Rubens, semble une chose tout à fait idéale et fait
-un effet bien puissant.
-
---Dîné chez Mme de Forget.
-
- * * * * *
-
-31 _janvier._--Travaillé aux _Femmes d'Alger._
-
---Le soir, chez J... Elle a vu Vieillard [250]; il est toujours
-inconsolable.
-
-Elle me donne un article de Gautier, sur le Luxembourg, qui est
-par-dessus les toits.
-
-
-[227] _Alphonse-Henri de Gisors_, architecte, né en 1796, mort en 1866,
-élève de Percier. Il a exécuté notamment le remaniement du palais et du
-jardin du Luxembourg.
-
-[228] _Alphonse Masson_, graveur. On lui doit plusieurs portraits
-de Delacroix. Ce fut lui qui fut chargé par le maître de graver à
-l'eau-forte le _Massacre de Scio._ Il a gravé aussi un _Lion._ (Voir
-_Catalogue Robaut_, n° 985.)
-
-[229] _Adolphe-Pierre Leleux_, peintre de genre, né à Paris en 1812:
-il fit de la peinture sans autre guide que lui-même. Il commença par
-faire de la gravure, de la lithographie et des vignettes, pressé qu'il
-était par le besoin; puis, après plusieurs années de luttes, exposa au
-Salon de 1835 _Un voyageur_, aquarelle qui fut remarquée. Il voyagea en
-Bretagne, d'où il rapporta des études de nature et de mœurs; puis
-dans les Pyrénées aragonaises. Les événements de 1848 jetèrent Leleux
-dans une voie nouvelle: il donna le _Mot d'ordre_, scène de juin 1848;
-la _Sortie_, autre scène de Juin; _Une patrouille de nuit à cheval_,
-scène de Février. Certains critiques ont voulu faire de lui un des
-chefs de l'École réaliste en peinture, à cause de son exactitude à
-reproduire la nature.
-
-[230] _Alexandre Vimont_, peintre, qui exposa aux Salons de 1846, de
-1850 et de 1861.
-
-[231] _Mort de Valentin_, toile datée de 1847. Salon de 1848,
-Exposition universelle de 1855. Vente Collot, 1852, 4,750 francs, à Mme
-M. Cottier, qui en a légué la nue propriété au Musée du Louvre. (Voir
-_Catalogue Robaut_, n° 1008.)
-
-[232] Sans doute _Agnès de Méranie_, qui fut représentée à l'Odéon en
-décembre 1846, et dont le succès ne répondit pas aux espérances fondées
-sur l'auteur de _Lucrèce._
-
-[233] «Je travaille maintenant à mon petit _Christ au jardin des
-Oliviers_, que je fais au pastel et que je prierai Mme Roché d'accepter
-en souvenir de ses bontés.» (_Corresp._, t.I, p. 329.) Voir _Catalogue
-Robaut_, n° 178 et 999.
-
-[234] _Georges Duval_, vaudevilliste français et auteur de plusieurs
-ouvrages sur la Révolution.
-
-[235] _Robert Bruce_, opéra en trois actes, de Rossini, représenté à
-l'Opéra pour la première fois le 30 décembre 1846.
-
-[236] _Mme Cavé_, artiste, née à Paris vers 1810; elle étudia
-l'aquarelle avec _Camille Roqueplan_, et exposa aux Salons de 1835
-et 1836. Elle avait épousé le peintre _Clément Boulanger_, sous la
-direction duquel elle aborda la peinture de genre. Veuve en 1842, elle
-épousa, quelques années après, _François Cavé_, qui fut chef de la
-division des Beaux-Arts. En dehors des Salons, elle se fit connaître
-par une _Méthode de dessin sans maître_, qui parut en 1853, et qui
-eut l'honneur de fixer l'attention de Delacroix. Le peintre fit sur
-cette méthode un rapport qui fut publié par le _Moniteur officiel_ et
-reproduit par les journaux d'Art. Il écrivait à ce propos en 1861:
-«Je suis persuadé que la simplicité de cette méthode porterait la
-conviction dans tous les esprits, abrégerait beaucoup nos travaux et
-amènerait une décision plus prompte.» Les écrits de Mme Cavé l'avaient
-assez frappé pour qu'à plusieurs reprises dans son Journal, on trouve
-des réflexions sur la technique de la peinture qui lui avaient été
-suggérées par elle. «Voilà la première méthode de dessin qui enseigne
-quelque chose»: tel était le début de l'article de Delacroix sur Mme
-Cavé.
-
-[237] Au moment où une chapelle de Saint-Sulpice fut donnée à Delacroix
-pour la décorer, on parlait encore de lui confier le mur du transept de
-l'église. Ce projet fut abandonné, et la chapelle des Anges livrée à
-Delacroix, qui commença son travail en 1859 et ne le termina qu'en 1861.
-
-[238] _Soutman_, peintre et graveur hollandais, né en 1580, mort en
-1653, élève de Rubens.
-
-[239] Amateur dont la vente eut lieu le 7 décembre 1871.
-
-[240] Marchand de tableaux et de couleurs.
-
-[241] _Laurent Jan_ était un des journalistes les plus spirituels de
-cette époque.
-
-[242] Il s'agit ici d'une variante du tableau: _Femmes d'Alger_, qui
-fut exposé au Salon de 1834 et qui appartient au Musée du Louvre. Le
-tableau dont il est question ici, et qui est mentionné au catalogue
-Robaut sous le titre: _Femmes d'Alger dans leur intérieur_, fut envoyé
-par Delacroix au Salon de 1849. La disposition des bras de la négresse
-n'est pas tout à fait la même que dans le tableau du Louvre. Il fait
-maintenant partie de la galerie Broyas au Musée de Montpellier.
-
-[243] _Manuel Garcia_, musicien français, fils du célèbre chanteur
-_Manuel Garcia._ Formé par son père à l'enseignement du chant, il
-s'y consacra lui-même exclusivement, et fut attaché vers 1835 au
-Conservatoire de Paris. Ses sœurs, _Marie_ et _Pauline Garcia_, se
-sont toutes deux rendues célèbres comme cantatrices, la première (morte
-en 1836 à Bruxelles) sous le nom de _Mme Malibran_, la seconde sous le
-nom de _Mme Viardot._
-
-[244] _Giuseppe Naldi_, chanteur italien, né en 1765, mort en 1820 à
-Paris. Après de grands succès en Angleterre, il débuta en 1819 sur la
-scène des Italiens, a Paris; mais l'année suivante un terrible accident
-vint mettre fin à sa carrière. Une marmite de récente invention, et
-dont la soupape avait été trop fortement fixée, éclata en morceaux dans
-une expérience, et Naldi, atteint par les débris, fut tué net.
-
-Sa fille et son élève, Mlle Naldi, avait débuté également en 1819 au
-théâtre Italien et partagé la vogue de la Pasta. Elle quitta la scène
-en 1823 pour épouser le comte de Sparre, et depuis cette époque elle ne
-s'est plus fait entendre que dans les salons.
-
-[245] Voir _Catalogue Robaut_, n° 468.
-
-[246] Delacroix avait connu la _comtesse Marliani_ chez George Sand.
-Son mari, le comte Marliani, compositeur et professeur de chant, fit
-représenter au théâtre Italien plusieurs opéras, notamment le _Bravo._
-
-[247] _Anselme Petetin_, administrateur et publiciste. Il fut
-successivement préfet et directeur de l'Imprimerie nationale.
-
-[248] _Edmond Hédouin_, peintre et graveur, élève de Célestin Nanteuil
-et de Paul Delaroche. Il s'est surtout consacré au paysage et aux
-sujets de genre. Il fut chargé d'exécuter les peintures décoratives
-dans la galerie des fêtes au Palais-Royal.
-
-[249] Voir le _Catalogue Robaut_, n° 170.
-
-[250] _Louis Müller_, peintre, né en 1815, élève de Gros et de Coignet.
-Il remplaça Hippolyte Flandrin à l'Institut en 1864.
-
- * * * * *
-
-2 _février._--Le matin chez Müller.--Chez Gaultron [251].--Dupré et
-Rousseau venus dans la journée; ils m'ont répété beaucoup d'arguments
-en faveur de la fameuse société; mais j'avais pris mon parti, et leur
-ai déclaré ma complète aversion pour le projet.
-
-Que faire après une journée, ou plutôt une matinée pareille? La sortie
-le matin et puis la venue de ces deux parleurs, au moment où j'eusse pu
-retrouver quelque disposition au travail, m'ont complètement abattu
-jusqu'au soir.
-
- * * * * *
-
-3 _février._--Müller [252] m'a rendu ma visite prestement; l'aplomb de
-ce jeune coq est remarquable. J'avais critiqué certaines parties de
-ses tableaux avec une réserve extrême; je ne puis m'empêcher en général
-de le faire, et je n'aime pas à affliger. Chez moi, il m'a paru tout à
-son aise: «Ceci est bien, ceci me déplaît.» Telles étaient les formes
-de son discours.
-
-Hédouin est furieux. Il m'a parlé de l'extrême confiance en lui-même
-de Couture [253]. C'est assez le cachet de cette école, dans laquelle
-Müller se confond; l'autre cachet, c'est cet éternel blanc partout et
-cette lumière, qui semble faite avec de la farine.
-
-J'ai effacé, sur ce que m'ont dit ces messieurs, la fenêtre du fond des
-_Marocains endormis._[254]
-
---Henry m'apprend l'accouchement de sa sœur Claire.
-
---Travaillé aux _Arabes en course_: l'obscurité me force d'y renoncer.
-
-Je commence alors à ébaucher le _Christ au tombeau_ (toile de 100), le
-ciel seulement. [255]
-
-Rivet [256] est arrivé à quatre heures. J'ai été heureux de le voir, et
-sa prévenance m'a charmé. Nous avons été bientôt comme autrefois. Je le
-trouve changé, et ce changement m'afflige. Il est très satisfait de mon
-article sur Prud'hon [257].
-
-Resté le soir chez moi. Situation d'esprit mélancolique, si je puis
-dire, et point triste. Les diverses personnes que j'ai vues aujourd'hui
-ont causé sans doute cet état.
-
-J'ai fait d'amères réflexions sur la profession d'artiste; cet
-isolement, ce sacrifice de presque tous les sentiments qui animent le
-commun des hommes.
-
- * * * * *
-
-4 _février._--Au moment de partir pour la Chambre des députés, M.
-Clément de Ris [258] est venu: aimable jeune homme. Laurent Jan est
-survenu; j'ai frémi en le voyant ramasser le gant aussitôt, sur
-quelques mots de l'interlocuteur qui, heureusement, est parti peu
-après. Laurent n'est pas resté non plus.
-
-Arrivé à la Chambre à onze heures et demie. Vu, en arrivant, les
-voussures de Vernet [259]; il y a un volume à écrire sur l'affreuse
-décadence que cet ouvrage montre dans l'art du dix-neuvième siècle. Je
-ne parle pas seulement du mauvais goût et de la mesquine exécution des
-figures coloriées, mais les grisailles et ornements sont déplorables.
-Dans le dernier village, et du temps de Vanloo, elles eussent encore
-paru détestables.
-
-J'ai revu avec plaisir mon hémicycle [260]; j'ai vu tout de suite ce
-qu'il fallait pour rétablir l'effet; le seul changement de la draperie
-de l'Orphée a donné de la vigueur au tout.
-
-Quel dommage que l'expérience arrive tout juste à l'âge où les forces
-s'en vont! C'est une cruelle dérision de la nature que ce don du
-talent, qui n'arrive jamais qu'à force de temps et d'études qui usent
-la vigueur nécessaire à l'exécution.
-
---J'ai observé dans l'omnibus, à mon retour, l'effet de la demi-teinte
-dans les chevaux, comme les bais, les noirs, enfin à peau luisante:
-il faut les masser, comme le reste, avec un ton local, qui tient le
-milieu entre le luisant et le ton chaud coloré; sur cette préparation
-il suffit d'un glacis chaud et transparent pour le changement de plan
-de la partie ombrée ou reflétée, et sur les sommités de ce même ton de
-demi-teinte, les luisants se marquent avec des tons clairs et froids.
-Dans le cheval bai, cela est très remarquable.
-
- * * * * *
-
-5 _février._--J'ai passé toute la journée à me reposer et à lire dans
-ma chambre. Commencé _Monte-Cristo_: c'est fort amusant, sauf cependant
-les immenses dialogues qui remplissent les pages; mais, quand on a lu
-cela, on n'a rien lu...
-
-Après dîner, chez Pierret, où j'ai trouvé le jeune Soulié [261].
-Pierret est toujours malade de son point de côté. Ensuite chez Alberthe
-[262]; sa fille est alitée.
-
---Voici des titres d'ouvrages à avoir, que j'ai pris chez elle:
-
-_Moyen infaillible de conserver sa vue en bon état, jusqu'à une extrême
-vieillesse_, traduit de l'allemand de M. G.-J. Beer, docteur en
-médecine de l'Université de Vienne.
-
-Ifland: _l'Art de prolonger la vie._
-
-_Confucius_ (dans le genre de _Marc-Aurèle._)
-
-_Marc-Aurèle_, ancienne édition, traduite par Dacier.
-
-_L'Homme de cour_, de Balthazar Gracian[263], traduit par Amelot de la
-Houssaye [264].
-
---Chez Pierret, nous avons parlé des facéties et coq-à-l'âne de M. de
-C...
-
---Je disais qu'en littérature, la première impression est la plus
-forte; comme preuve, les Mémoires de Casanova, qui m'ont fait un effet
-immense, quand je les ai lus pour la première fois dans l'édition
-écourtée, en 1829. J'ai eu occasion depuis d'en parcourir des passages
-de l'édition plus complète, et j'ai éprouvé une impression différente.
-
-Le jeune Soulié me dit que M. Niel [265], ayant lu le _Neveu de
-Rameau_,[266] dans la traduction française faite d'après celle que
-Gœthe avait faite en allemand, le préférait à l'original; nul doute que
-ce ne soit l'effet de cette vive impression de certaines formes sur
-l'esprit qui, sur le même objet, n'en peut plus recevoir de semblables.
-
-(Je relis ceci en 1857.--Je relis les Mémoires de Casanova, pendant ma
-maladie, je les trouve plus adorables que jamais; donc ils sont bons.)
-
- * * * * *
-
-6 _février._--Peu de travail, le matin. L'après-midi, ébauché
-entièrement les figures du _Christ au tombeau._--Dîné et passé la
-soirée avec J...
-
-Planet [267] est venu à quatre heures; il a paru très frappé de mon
-ébauche; il eût voulu la voir en grand. L'admiration sincère qu'il me
-montre me fait grand plaisir; il est de ceux qui me réconcilient avec
-moi-même. Que le ciel le lui rende! Le pauvre garçon manque tout à fait
-de confiance, et c'est dommage, car il montre des qualités supérieures.
-
- * * * * *
-
-7 _février._--Malaise. Je n'ai rien fait de toute la journée.
-
-Ce bon Fleury [268] est venu me voir avec un diable d'enfant qui
-touchait à tout. Il m'a donné sa recette pour imprimer les panneaux,
-cartons ou toiles: colle de peau et blanc d'Espagne, appliqués à la
-brosse et unis au papier de verre.
-
-Le soir, quand je me délassais après le bain, que j'avais fait venir
-avant dîner, Riesener est venu. Resté une partie de la soirée: il m'a
-conté que Scheffer avait réuni les membres de la future société et
-s'était prononcé pour un système tellement exclusif, que peu s'en est
-fallu qu'il n'exclût tout le monde. Il a consterné l'auditoire.
-
-Riesener me parle toujours de ses projets admirables de travail et de
-procédés propres à les faciliter.
-
- * * * * *
-
-8 _février._--Excellente journée.
-
-J'ai débuté par aller voir, rue Taranne, le tableau de _Saint Just_,
-de Rubens; admirable peinture. Les deux figures des assistants, de son
-gros dessin, mais d'une franchise de clair-obscur et de couleur qui
-n'appartient qu'à l'homme qui ne cherche pas, et qui a mis sous les
-pieds les folles recherches et les exigences plus sottes encore.
-
-Puis à la Chambre des députés. Travaillé à la femme portant le petit
-enfant, et l'enfant par terre; puis à l'homme couché au-dessus du
-Centaure [269]; je crois que j'ai fort avancé. Séance très longue.
-Revenu sans fatigue.
-
-Pour compléter la journée, j'apprends en rentrant que Mme Sand est de
-retour et me l'a envoyé dire. Je suis heureux de la revoir.
-
-Resté chez moi le soir; j'ai eu tort. La journée du lendemain s'en est
-ressentie. J'aurais dû faire quelques pas dehors. L'air seul contribue
-peut-être à accélérer la circulation; aussi, le lendemain, je n'ai
-rien fait. L'estomac dérangé commande en maître, mais en maître bien
-indigne de régner, car il remplit mal ses fonctions, et arrête tout le
-reste.
-
- * * * * *
-
-9 _février._--Donc mal disposé.
-
---Venu Demay [270]. Pendant qu'il y était, M. Haussoullier.[271] Tous
-les jeunes gens de cette école d'Ingres ont quelque chose de pédant;
-il semble qu'il y ait déjà un très grand mérite de leur part à s'être
-rangé du parti de la _peinture sérieuse_: c'est un des mots du _parti._
-Je disais à Demay qu'une foule de gens de talent n'avaient rien fait
-qui vaille, à cause de cette foule de partis pris qu'on s'impose ou que
-le préjugé du moment vous impose. Ainsi, par exemple, de cette fameuse
-_beauté_, qui est, au dire de tout le monde, le but des arts: si c'est
-l'unique but, que deviennent les gens qui, comme Rubens, Rembrandt, et
-généralement toutes les natures du Nord, préfèrent d'autres qualités?
-Demandez la pureté, la beauté, en un mot, au Puget, adieu sa verve!...
-Développer tout cela.
-
-... En général, les hommes du Nord y sont moins portés; l'Italien
-préfère l'ornement; cela se retrouve dans la musique.
-
-Vu _Don Juan_[272] le soir. Sensation pareille, en voyant la pièce. Le
-mauvais Don Juan (l'acteur)! Est-ce l'exécution, le décousu qu'on met
-dans un ouvrage ancien? Mais comme il grandit par le souvenir, et que,
-le lendemain, je me le suis rappelé avec bonheur! Quel chef-d'œuvre de
-romantisme! Et cela en 1785! L'acteur qui fait Don Juan ôte son manteau
-pour se battre avec le Père; à la fin, ne sachant quelle contenance
-tenir, il se met à genoux devant le Commandeur; je suis sûr qu'il n'y a
-pas deux personnes dans la salle qui s'en soient aperçues.
-
-Je pensais à la dose d'imagination nécessaire au spectateur pour être
-digne d'entendre un tel ouvrage. Il me paraissait évident que presque
-tous les gens qui étaient là écoutaient avec distraction. Ce serait peu
-de chose; mais les parties les plus faites pour frapper l'imagination
-ne les arrêtaient pas davantage. Il faut beaucoup d'imagination pour
-être saisi vivement au spectacle..... Le combat avec le Père, l'entrée
-du Spectre frapperont toujours un homme d'imagination; la plus grande
-partie des spectateurs n'y voient rien de plus intéressant que dans le
-reste.
-
- * * * * *
-
-10 _février._--Hier 9, à quatre heures, j'ai été voir Mme Sand; elle
-était souffrante. Revu sa fille et son gendre futur [273].
-
-Aujourd'hui, il était plus de midi quand je suis parti pour le
-Palais-Bourbon. Il a fait un temps affreux: neige, gelée, gâchis. Il
-faut aller en voiture à mon travail, et on y reste si longtemps, qu'il
-y a des maladies à prendre. J'ai travaillé aux hommes du milieu.
-
-Revenu de bonne heure et resté également très longtemps en voiture.
-Demeuré chez moi le soir, fatigué et souffrant.
-
---Ton local de la nymphe debout dans l'_Orphée_ [274]: _vert émeraude,
-vermillon_ et _blanc_; plus de _blancs_ dans les clairs.
-
-Deuxième Nymphe: _ton orangé_ et _vert émeraude._
-
- * * * * *
-
-11 _février._--Je devais retourner à la Chambre. J'écrirai à Henry
-[275], pour suspendre jusqu'à la semaine prochaine. Le froid est trop
-incommode. J'ai besoin de repos.
-
- * * * * *
-
-12 _février._--Mis au net la composition de _Foscari._ [276]
-
-Essayé avec une toile de 80; je crois que cela ira ainsi.
-
---Vu Mme Sand à quatre heures et dîné chez Piron. Don Juan avec lui.
-J.-J... y était.
-
- * * * * *
-
-14 _février._--Le Beau est assurément la rencontre de toutes les
-convenances... Développer ceci, en se rappelant le Don Juan que j'ai vu
-hier.
-
-Quelle admirable fusion de l'élégance, de l'expression, du bouffon,
-du terrible, du tendre, de l'ironique! chacun dans sa nature. _Cuncta
-fecit in pondere numero et mensura._ Chez Bossini, l'Italien l'emporte,
-c'est-à-dire que l'ornement domine l'expression. Dans beaucoup d'opéras
-de Mozart, le contraire n'a pas lieu, car il est toujours orné et
-élégant; mais l'expression des sentiments tendres prend une mesure
-mélancolique qui ne va pas indifféremment à tous les sujets. Dans le
-_Don Juan_, il ne tombe pas dans cet inconvénient; le sujet, au reste,
-était merveilleusement choisi, à cause de la variété des caractères: D.
-Anna, Ottavio, Elvira sont des caractères sérieux, les deux premiers
-surtout; chez Elvira, déjà on voit une nuance moins sombre. Don Juan
-tour à tour bouffon, insolent, insinuant, tendre même; la paysanne,
-d'une coquetterie inimitable; Leporello, parfait d'un bout à l'autre.
-
-Rossini ne varie pas autant les caractères.
-
- * * * * *
-
-15 _février._--Levé en mauvaise disposition, je me suis mis à reprendre
-l'ébauche du _Christ au tombeau._ [277] L'attrait que j'y ai trouvé
-a vaincu le malaise, mais je l'ai payé par une courbature le soir et
-le lendemain. Mon ébauche est très bien, elle a perdu de son mystère;
-c'est l'inconvénient de l'ébauche méthodique. Avec un bon dessin pour
-les lignes de la composition et la place des figures, on peut supprimer
-l'esquisse, qui devient presque un double emploi. Elle se fait sur le
-tableau même, au moyen du vague où on laisse les détails. Le ton local
-du Christ est _terre d'ombre_ naturelle, _jaune de Naples_ et _blanc_;
-là-dessus, quelques tons de _noir_ et _blanc_ glissés çà et là, les
-ombres avec un ton chaud.
-
-Le ton local des nuances de la Vierge: un _gris_ légèrement roussâtre,
-les clairs avec _jaune de Naples_ et _noir._
-
---Essayé _Foscari_, sur la toile de 80... Décidément, cela est trop
-noyé. J'essayerai sur toile de 60.
-
- * * * * *
-
-18 _février._--Aujourd'hui été voir le _Christ_ de Préault, à
-Saint-Gervais [278]. J'avais été au Luxembourg auparavant pour
-m'informer de la cause des refus d'entrée.
-
- * * * * *
-
-19 _février._--T... me dit très justement que le modèle rabaisse son
-homme. Une personne sotte vous assotit. L'homme d'imagination, dans
-son travail pour élever le modèle jusqu'à l'idéal qu'il a conçu, fait
-aussi, malgré lui, des pas vers la vulgarité qui le presse et qu'il a
-sous l'œil [279].
-
---Vu deux actes des _Huguenots_... Où est Mozart?
-
-Où est la grâce, l'expression, l'énergie, l'inspiration et la science?
-le bouffon et le terrible...? Il sort de cette musique tourmentée des
-efforts qui surprennent, mais c'est l'éloquence d'un fiévreux, des
-lueurs suivies d'un chaos.
-
-Piron m'y a donné des nouvelles de Mlle Mars, qui est bien mal.
-
-Charles [280] très affligé.
-
- * * * * *
-
-20 _février._--Les moralistes, les philosophes, j'entends les
-véritables, tels que Marc-Aurèle, le Christ, en ne le considérant que
-sous le rapport humain; n'ont jamais parlé politique. L'égalité des
-droits et vingt autres chimères ne les ont pas occupés, ils n'ont
-recommandé aux hommes que la résignation à la destinée, non pas à
-cet obscur _fatum_ des anciens, mais à cette nécessité éternelle
-que personne ne peut nier, et contre laquelle les philanthropes ne
-prévaudront point, de se soumettre aux arrêts de la sévère nature.
-Ils n'ont demandé autre chose au sage que de s'y conformer et de jouer
-son rôle à la place qui lui a été assignée au milieu de l'harmonie
-générale. La maladie, la mort, la pauvreté, les peines de l'âme, sont
-éternelles et tourmenteront l'humanité sous tous les régimes; la forme,
-démocratique ou monarchique, n'y fait rien.
-
---Dîné chez M. Moreau [281]; revenu avec Couture: il raisonne très
-bien, il est surprenant... Quel regard nous avons pour caractériser
-les défauts les uns des autres! Tout ce qu'il m'a dit de chacun est
-très vrai et très fin, mais il ne tient pas compte des qualités;
-surtout il ne voit et n'analyse, comme tous les autres, que des
-_qualités d'exécution._ Il me dit, et je le crois bien, qu'il se
-sent surtout propre à faire d'après nature. Il fait, dit-il, des
-études préparatoires, pour apprendre par cœur, en quelque sorte, le
-morceau qu'il veut peindre et s'y met ensuite avec chaleur: ce moyen
-est excellent à son point de vue. Je lui ai dit comment Géricault se
-servait du modèle, c'est-à-dire librement, et cependant faisant poser
-rigoureusement. Nous nous sommes récriés l'un et l'autre sur son
-immense talent!
-
-Quelle force que celle qu'une grande nature tire d'elle-même! Nouvel
-argument contre la sottise qu'il y a à y résister et à se modeler sur
-autrui.
-
- * * * * *
-
-21 _février._--Aujourd'hui, fermé ma porte par excès d'ennui des
-visiteurs.
-
-Repris les _Comédiens arabes_[282] de bonne heure, à cause du concert
-de Franchomme [283], où je devais aller à deux heures. En y allant,
-trouvé Mme Sand, qui m'a fait achever la route dans sa voiture. Je
-l'ai revue avec un vrai plaisir. Excellente musique. Quatuor d'Haydn,
-des derniers qu'il ait faits. Chopin me dit que l'expérience y a donné
-cette perfection que nous y admirons. Mozart, a-t-il ajouté, n'a pas
-eu besoin de l'expérience; la science s'est toujours trouvée chez lui
-au niveau de l'inspiration. Quintettes de lui, déjà entendus chez
-Boissard. Le trio de _Rodolphe_ de Beethoven: passages communs, à côté
-de sublimes beautés.
-
-Résisté à dîner chez Mme Sand, pour rentrer et me reposer.
-
-Le soir chez M. Thiers; il n'y avait que Mme Dosne.
-
- * * * * *
-
-22 _février._--Continué les _Comédiens arabes_ et avancé beaucoup.
-
---Chez Asseline [284] à sept heures et demie, pour aller à Vincennes;
-le prince paraît fort aimable [285].
-
-Revenus de bonne heure; nous étions avec Decamps et Jadin [286]. Ce
-dernier ma dit que Mme D... remarquait avec mécontentement que je
-n'allasse pas la voir, et cela m'a beaucoup affligé. Asseline m'a
-présenté à sa femme: elle a l'air très simple et bon enfant.
-
-Decamps était arrivé chez Asseline, pour aller chez le prince, avec une
-cravate noire fripée, à dessins, et un gilet de couleur fané; on lui a
-prêté une cravate blanche. J'ai intercédé, mais inutilement, pour qu'il
-ne fumât pas dans la voiture, en allant à Vincennes.
-
-J'ai rencontré, chez le prince, Ch. His [287], en grand sautoir de
-commandeur, l'Auxerrois, mon ancien camarade, bardé d'ordres turcs; j'y
-ai vu Boulanger [288], L'Haridon [289], qui m'a l'air d'un fort aimable
-garçon.
-
- * * * * *
-
-23 _février._--Travaillé aux _Comédiens arabes._[290] Préault [291] est
-venu.
-
-Chez Alberthe, le soir; petite réunion. Je l'ai revue avec grand
-plaisir, cette chère amie; elle était rajeunie dans sa toilette et a
-été infatigable toute la soirée; sa fille aussi était très bien, elle
-danse avec grâce, surtout l'insipide polka. Vu M. de Lyonne et M. de la
-Baume. Cet homme ne vieillit pas.
-
-Mareste [292] nous cite la lettre de Sophie Arnould au ministre Lucien:
-«Citoyen Ministre, j'ai allumé beaucoup de feux dans ma vie, je n'ai
-pas un fagot à mettre dans le mien; le fait est que je meurs de faim.»
-_Signé_: «Une vieille actrice qui n'est pas de votre temps.»
-
-«Mlle de Châteauvieux,... Mlle de Châteauneuf... Qu'est-ce, lui
-disait-on, que toutes ces demoiselles-là?» Elle répondit: «Autant de
-châteaux branlants!»
-
-Au plus fort de la Terreur, Mlle Clairon [293] était retirée à
-Saint-Germain, et dans le dernier besoin. Un soir, on heurte violemment
-à sa porte; elle ouvre après quelques hésitations; un homme vêtu en
-charbonnier se présente: c'était son camarade Larive, qui dépose un sac
-contenant du riz ou de la farine et s'en va sans mot dire.
-
- * * * * *
-
-24 _février._--Travaillé aux _Arabes comédiens._
-
-Le soir, chez M. le duc de Nemours: vu Pelletan [294], qui m'a fait des
-éloges de mon plafond, Philarète [295], Rivet. Désordre en sortant.
-
- * * * * *
-
-25 _février._--Chez Mme de Forget, le soir. Mme Henri m'a joué d'infâme
-musique moderne, entre autres, comme régal, les deux morceaux que les
-voisines du jardin ont écorchés tout l'été.
-
- * * * * *
-
-26 _février._--Dauzats [296] m'avait prévenu la veille que Mme la
-duchesse d'Orléans irait à l'Exposition de la rue Saint-Lazare et
-désirait m'y voir. Elle a été fort aimable pour moi.
-
-En sortant, j'ai été rejoindre Villot, qui était venu le matin à une
-Exposition, rue Grange-Batelière: un Titien magnifique, _Lucrèce et
-Tarquin_, et la _Vierge_, de Raphaël, _levant le voile..._ Gaucherie et
-magnificence du Titien! Admirable balancement des lignes de Raphaël!
-Je me suis aperçu tout à fait de ce jour que c'est sans doute à cela
-qu'il doit sa plus grande beauté. Hardiesses et incorrections que lui
-fait faire le besoin d'obéir à son style et à l'habitude de sa main.
-Exécution vue à la loupe: à petits coups de pinceau.
-
- * * * * *
-
-27 _février._--Lassalle [297], puis Arnoux [298], sont venus. Ce
-dernier cherche à se caser, après le naufrage de l'époque. J'ai écrit à
-Buloz [299] pour lui.
-
-Grenier [300] est venu faire une étude au pastel d'après le
-_Marc-Aurèle._ Nous avons parlé de Mozart et de Beethoven; il trouve
-dans ce dernier cette verve de misanthropie et de désespoir, surtout
-une peinture de la nature, qui n'est pas à ce degré chez les autres;
-nous lui comparons Shakespeare. Il me fait l'honneur de me ranger
-dans la classe de ces sauvages contemplateurs de la nature humaine.
-Il faut avouer que, malgré sa céleste perfection, Mozart n'ouvre pas
-cet horizon-là à l'esprit. Cela viendrait-il de ce que Beethoven est
-le dernier venu? Je crois qu'on peut dire qu'il a vraiment reflété
-davantage le caractère moderne des arts, tourné à l'expression de
-la mélancolie et de ce qu'à tort ou à raison on appelle romantisme;
-cependant, _Don Juan_ est plein de ce sentiment.
-
-Dîné chez Mme de Forget et passé la soirée avec elle. Elle souffre
-encore, et je voudrais bien la voir se soigner mieux.
-
-Rêvé de Mme de L... Décidément il ne se passe presque pas de nuit que
-je ne la voie ou que je ne sois heureux près d'elle, et je la néglige
-bien sottement: c'est un être charmant!
-
- * * * * *
-
-28 _février._--Tracé au blanc le _Foscari_ et couvert la toile
-avec grisaille, noir de pêche et blanc; ce serait une assez bonne
-préparation pour éviter les tons roses et roux. La grande copie de
-_Saint Benoît_[301], que j'ai faite ainsi, a une fraîcheur difficile
-à obtenir par un autre moyen; ma composition me paraît offrir des
-difficultés de perspective, que je n'attendais pas.
-
-En somme, journée mal employée, quoique je n'aie pas été interrompu.
-
-Gaultron est venu un seul moment pour l'affaire de Bordeaux [302].
-
-Dîné chez M. Thiers; j'éprouve pour lui la même amitié et le même ennui
-dans son salon.
-
-A dix heures avec d'Aragon chez Mme Sand; il nous parle d'un ouvrage
-très intéressant, traduit par un M. Cazalis: _La douloureuse Passion de
-N. S._, par la Sœur Catherine Emmerich, extatique allemande. Lire cela.
-Ce sont des détails très singuliers sur la Passion, qui sont révélés à
-cette fille.
-
-
-[251] Ami de Delacroix.
-
-[252] _Gaultron_, peintre, élève de Delacroix.
-
-Delacroix avait ouvert, en 1838, un atelier rue Neuve-Guillemin, où
-il réunissait ses élèves. En 1846, l'atelier avait été transféré de
-l'autre côté de la Seine, rue Neuve-Breda.
-
-[253] Le nom de _Couture_ (1815-1879) paraît ici pour la première fois,
-mais on l'y retrouvera plus loin. L'extrême suffisance du peintre des
-_Romains de la décadence_, qui le poussa à abandonner plusieurs fois le
-pinceau pour la plume, le servit bien mal en ce qui concerne Delacroix,
-car il écrivit sur lui en 1867 un article que nous nous dispenserons
-de qualifier, mais à propos duquel M. Paul Mantz a dit très justement
-qu'il «_dépassait les limites du comique ordinaire._» Nous recommandons
-particulièrement aux curieux d'art, et à tous ceux qui voudraient se
-convaincre du danger que court un spécialiste à sortir du domaine de sa
-spécialité, cet article trop peu connu dans lequel il est dit à propos
-d'Eugène Delacroix: «Intelligent et insuffisant tout ensemble, la
-médiocrité de son faire lui constitue une fausse originalité... Là où
-beaucoup de gens croient voir des créations nouvelles, moi, je ne vois
-que des efforts malheureux.» (_Revue libérale_, 10 avril 1867, p. 70 et
-76.) L'article est de 1867, postérieur par conséquent aux magnifiques
-études dans lesquelles les Baudelaire, les Saint-Victor, les Gautier
-avaient proclamé le génie de Delacroix. Couture a-t-il voulu se
-singulariser? Nous hésitons à croire qu'il ait réellement pensé ce
-qu'il a écrit!...
-
-[254] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1015.
-
-[255] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1034.
-
-[256] «Le baron _Charles Rivet_, qui de nos jours a attaché son nom à
-la fondation de la troisième république, demeura un des fidèles amis
-de cœur de Delacroix. Celui-ci, dans un premier testament que lui
-fit déchirer sa gouvernante, Jenny Le Guillou, l'avait désigné comme
-son légataire universel. C'était un homme de grand sens et de mœurs
-aimables. Il avait été plus que camarade d'atelier de Bonington: il
-l'avait obligé avec infiniment de délicatesse dans son année de début
-et de gêne. «(Note de Ph. Burty dans la _Correspondance_ de Delacroix,
-t. I, p. 127.)
-
-[257] Cet article sur Prud'hon, qui avait paru dans la _Revue des Deux
-Mondes_ du 1er novembre 1846, est un des plus intéressants du volume
-qui contient les écrits de Delacroix. (EUGÈNE DELACROIX, _Sa vie et ses
-œuvres._)
-
-[258] Le comte _L. Clément de Ris_, critique d'art, auteur d'ouvrages
-appréciés, qui devint conservateur du Musée de Versailles.
-
-[259] Ces voussures se trouvent au plafond d'une grande salle des Pas
-perdus, au palais du Corps législatif.
-
-[260] Les peintures décoratives de la bibliothèque du Palais-Bourbon
-furent commencées par E. Delacroix en 1838 et terminées en 1847.
-Elles se composent de deux hémicycles et de cinq coupoles divisées
-chacune en quatre pendentifs. Les deux hémicycles sont peints sur le
-mur enduit d'une préparation à la cire; ils représentent: le premier,
-_Orphée apportant la civilisation à la Grèce_ (côté de la cour du
-Palais-Bourbon); le second, _Attila ramenant la barbarie sur l'Italie
-ravagée_ (côté de la Seine). Les coupoles sont peintes à l'huile
-sur toile marouflée sur enduit; chaque coupole se compose de quatre
-pendentifs et comprend par conséquent quatre sujets, que le maître a
-choisis dans un même ordre d'idées: 1° la _Poésie_; 2° la _Théologie_;
-3° la _Législation_; 4° la _Philosophie_; 5° les _Sciences._ Enfin, à
-l'intersection desdits pendentifs, se trouvent de grands mascarons, que
-Delacroix a imaginés d'après des types rencontrés un peu partout sur
-son passage, et principalement parmi les travailleurs des champs.
-
-Première coupole: 1° _Alexandre et les poèmes d'Homère_; 2°
-_L'éducation d'Achille_; 3° _Ovide chez les Barbares_; 4° _Hésiode et
-la Muse._
-
-Deuxième coupole: 1° _Adam et Ève_; 2° _La captivité à Babylone_; 3°
-_La mort de saint Jean-Baptiste_; 4° _La drachme du tribut._
-
-Troisième coupole: 1° _Numa et Égérie_; 2° _Lycurgue consulte la
-Pythie_; 3° _Démosthène harangue les flots de la mer_; 4° _Cicéron
-accuse Verrès._
-
-Quatrième coupole: 1° _Hérodote interroge les traditions des Mages_; 2°
-_Les bergers chaldéens inventeurs de l'astronomie_; 3° _Sénèque se fait
-ouvrir les veines_; 4° _Socrate et son démon._
-
-Cinquième coupole: 1° _La mort de Pline l'Ancien_; 2° _Aristote décrit
-les animaux que lui envoie Alexandre_; 3° _Hippocrate refuse les
-présents du roi de Perse_; 4° _Archimède tué par le soldat._
-
-Pour bien juger de toute cette suite de peintures décoratives, il est
-absolument utile de circuler sur la galerie saillante qui contourne
-cette magnifique salle.
-
-Delacroix avait déjà exécuté des peintures décoratives au
-Palais-Bourbon, en 1833, par l'entremise de M. Thiers; il fut chargé de
-décorer le Salon du Roi qu'il acheva en cinq ans et qui lui fut payé
-la modeste somme de 30,000 francs. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 892 à
-917.)]
-
-[261] Il s'agit probablement ici de M. _Eudore Soulié_, qui appartenait
-à l'administration des Musées, et qui mourut conservateur du Musée de
-Versailles.
-
-[262] Petite-cousine de Delacroix.
-
-[263] _Balthazar Gracian_, Jésuite espagnol, né en 1584, mort en 1658,
-est l'auteur d'un certain nombre d'œuvres littéraires, notamment un
-_Traité de rhétorigue_ et des allégories pleines de métaphores.
-
-[264] _Amelot de la Houssaye_, né en 1634, mort en 1706, s'est fait
-connaître par quelques traductions estimées, notamment celle du
-_Prince_, de Machiavel.
-
-[265] _M. Niel_, bibliothécaire au ministère de l'intérieur, était
-un homme des plus distingués, très brillant causeur, d'un esprit
-très fin et très délicat, et grand amateur de crayons du seizième
-siècle. Il publia avec son propre texte le beau recueil de _Portraits
-historiques_, d'après les crayons de _Dumoustier, Clouet_ et autres,
-gravés par _Riffaut._
-
-[266] Le texte exact du _Neveu de Rameau_ vient d'être publié récemment
-par MM. Monval et Thoinan, qui ont retrouvé le manuscrit original,
-écrit de la main même de Diderot.
-
-[267] _Planet_, de Toulouse, peintre, élève de Delacroix. M.
-Lassalle-Bordes prétend que Planet fit dans l'atelier de Delacroix les
-quatre pendentifs suivants, qui font partie de la décoration de la
-voûte de la bibliothèque, à la Chambre des députés: _Aristote décrit
-les animaux que lui envoie Alexandre; Lycurgue consulte la Pythie;
-Démosthène harangue les flots de la mer; La drachme du tribut._
-(_Correspondance_, t. II. p. IX.)
-
-Cette assertion de M. Lassalle-Bordes ne doit être accueillie,
-croyons-nous, qu'avec une extrême réserve, car son témoignage, en
-maintes circonstances, n'a pas rencontré partout un crédit absolu.
-Néanmoins, en admettant qu'il ne se soit point trompé en ce qui
-concerne Planet, on doit affirmer hardiment que ce dernier n'aurait,
-en tout cas, exécuté que des agrandissements des esquisses arrêtées du
-maître, et l'on sait combien d'études dessinées sur nature et autres
-accompagnaient ces peintures de moindre dimension qu'il remettait à ses
-élèves préparateurs, en ayant soin de ne rien livrer sans avoir donné
-lui-même les dernières touches portant bien la marque de sa maîtrise.
-
-[268] Probablement _Joseph-Nicolas-Robert Fleury_, dit _Robert-Fleury._
-
-Le diable d'enfant dont il est question ici doit être son fils, _Tony
-Robert-Fleury._
-
-D'autre part, Delacroix veut peut-être parler de _Léon Fleury_, un
-paysagiste qui eut son heure de célébrité et dont il y a quelques
-études au château de Compiègne et dans divers musées (1804-1858).
-
-[269] Grand hémicycle d'_Orphée._
-
-[270] _Jean-François Demay_, peintre, né en 1798, qui exposa aux divers
-Salons de 1827 à 1846.
-
-[271] _Haussoullier_, peintre et graveur, élève de Delaroche.
-
-[272] En 1847, _Don Juan_ était chanté au théâtre Italien par
-_Labflache, Tagliafico, Coletti, Mario, Mmes Grisi, Persiani_ et
-_Corbari._
-
-[273] Il ne peut être ici question, comme on pourrait le supposer,
-de _Clésinger_, car ce n'est qu'au mois de mai suivant que furent
-officiellement annoncées les fiançailles de Mlle _Solange_, fille de
-Mme _Sand_, avec le célèbre sculpteur. (Voir _infra_, p. 305 et 307.)
-
-[274] Grand hémicycle d'_Orphée._
-
-[275] Sans doute _Planet._
-
-[276] Cette toile admirable appartient à M. le duc d'Aumale. Th.
-Gautier en donnait la description suivante: «Le doge Foscari est obligé
-d'assister à la lecture de la sentence de son fils, Jacques Foscari,
-torturé et banni pour de prétendues intelligences avec les ennemis
-de la République... Le doge, coiffé de son bonnet à cornes, vêtu de
-sa robe de brocart d'or, est assis sur son trône au premier plan,
-accablé de douleur sous sa contenance stoïque. Jacques Foscari, dont le
-bourreau vient de torturer les membres, lui jette un suprême adieu et
-tend ses mains brisées aux baisers de sa femme. La scène est disposée
-de la façon la plus dramatique dans une de ces belles architectures que
-Delacroix sait si bien construire et auxquelles il donne la profondeur
-d'un décor.»
-
-[277] Toile de 1m,60 X 1m,30, datée de 1848, exposée au Salon la même
-année et à l'Exposition universelle de 1855. Ce tableau fut peint à
-l'origine pour le comte de Geloës, qui l'acheta 2,000 francs. Vente
-Faure, 1873: 60,000 francs. Une variante du même tableau fut vendue
-à la vente Laurent Richard, 1873: 29,100 francs. (Voir _Catalogue
-Robaut_, n°s 1034 et 1035.)
-
-[278] Ce _Christ_ porte la date de 1839.
-
-[279] «Sans idéal, il n'y a ni peintre, ni dessin, ni couleur; et ce
-qu'il y a de pis que d'en manquer, c'est d'avoir cet idéal d'emprunt
-que ces gens-là vont apprendre à l'école et qui ferait prendre en haine
-les modèles.» (_Correspondance_, t. II, p. 19.)
-
-[280] _Comte de Mornay._
-
-[281] Collectionneur; il fut propriétaire de la _Barque de don Juan._
-(Voir _Catalogue Robaut_, n° 707.) Mme Moreau a donné ce tableau au
-Musée du Louvre après la mort de son mari.
-
-[282] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1044.
-
-[283] _Auguste-Joseph Franchomme_, violoncelliste, né à Lille en 1809.
-Cet artiste des plus distingués et l'un des noms les plus considérés
-de l'école française, a fondé, avec l'illustre violoniste _Alard_,
-des matinées de quatuors dans lesquelles la musique classique était
-exécutée avec une étonnante perfection.
-
-[284] _Asseline_, secrétaire des commandements des princes d'Orléans.
-
-[285] Le _duc de Montpensier_, qui, en effet, était logé et recevait à
-Vincennes.
-
-[286] _Jadin_, paysagiste, né à Paris en 1805, fut élève de Hersent
-et s'attacha, dès ses débuts, aux sujets de chasse et à la peinture
-de nature morte. Il fréquenta plus tard l'atelier d'Abel de Pujol,
-et aborda le paysage. Il voyagea en Italie en 1835, et peignit à son
-retour un grand nombre de toiles pour la galerie du duc d'Orléans.
-
-[287] _Charles His_, publiciste, né en 1772, mort en 1851. D'abord
-attaché à la rédaction du _Moniteur_, puis proscrit, il se fit soldat
-après le 13 vendémiaire. En 1811, il entra à la direction de la
-librairie, où il resta attaché jusqu'en 1848.
-
-[288] _Louis Boulanger_(1806-1867), peintre, élève de A. Devéria.
-
-[289] _Octave Penguilly L'Haridon_ (1811-1870), peintre, élève de
-Charlet, exposa au Salon de 1847 _Le tripot_ qu'on a revu au Musée
-du Luxembourg. Ancien élève de l'École Polytechnique, officier
-d'artillerie distingué, il fut nommé en 1854 conservateur du Musée
-d'artillerie, dont il rédigea le Catalogue.
-
-[290] Salon de 1848. Appartient au Musée de Tours. (Voir _Catalogue
-Robaut_, n° 1044.)
-
-[291] _Auguste Préault_, statuaire, élève de David d'Angers.
-
-[292] Le _baron de Mareste_, ami de jeunesse de Stendhal, et plus tard
-de Mérimée. C'était un homme aimable, très répandu dans les salons.
-
-[293] _Claire-Hippolyte-Josèphe Legris de la Tude_, dite _Mlle
-Clairon_, célèbre tragédienne, née en 1723, morte en 1803.
-
-[294] _Eugène Pelletan_, écrivain et homme politique, né en 1813,
-mort en 1884. Il débuta dans la littérature en 1837 par des articles
-critiques dans différents journaux et devint bientôt rédacteur de la
-_Presse._ Là, sous le pseudonyme d'_Un inconnu_, il publia sur la
-philosophie, l'histoire, la poésie, les arts, des articles qui furent
-très remarqués a cette époque.
-
-[295] _Philarète Chastes._
-
-[296] _Adrien Dauzats_, peintre, né à Bordeaux en 1803, mort en 1868:
-il fit de l'aquarelle et de la lithographie, et fut un des artistes
-attachés par le baron Taylor à la grande publication des _Voyages
-pittoresques et romantiques dans l'ancienne France._ Il entreprit
-alors dans le midi de la France une série d'excursions artistiques qui
-l'ont conduit plus tard en Espagne, en Portugal, en Égypte, en Orient.
-Il peignit surtout des paysages, ainsi que des sujets de genre et
-d'intérieur.
-
-[297] _Émile Lassalle_, peintre, élève de Delacroix. Il faisait partie
-des élèves que Delacroix avait réunis dans son atelier de la rue
-Neuve-Guillemin. Il se distingua surtout comme lithographe; il exécuta
-une grande lithographie d'après la _Médée_ de Delacroix. «C'est un
-homme que j'aime beaucoup, écrivait Delacroix à propos de lui, et qui
-avait entrepris avec beaucoup d'ardeur cet ouvrage... Je pense que,
-comme moi, vous serez surpris de certaines parties, où le caractère est
-très bien rendu.»
-
-[298] _Arnoux_, peintre et homme de lettres, a rendu compte, à
-plusieurs reprises, et dans des termes élogieux, des expositions de
-Delacroix. Celui-ci, de son côté, le recommanda chaleureusement en 1858
-à M. Michaux, chef des services d'art à la Ville: «Je prends la liberté
-de vous recommander M. Arnoux, dont les travaux sur les arts sont bien
-connus, et qui a entrepris des études sur les monuments de Paris, leurs
-tableaux et leurs statues... J'ai compté sur votre extrême complaisance
-pour aider le travail remarquable d'un homme de talent pour qui j'ai
-beaucoup d'affection.» (_Correspondance_, t. II, p. 135. Note de Burty.)
-
-[299] _François Buloz_, directeur de la _Revue des Deux Mondes._
-
-[300] Un des élèves de Delacroix qui fréquentaient son atelier
-transporté depuis 1846 de l'autre côté de la Seine, rue Neuve-Breda.
-
-[301] D'après Rubens. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 736.)
-
-[302] Sans doute l'achèvement des travaux du tombeau de son frère, le
-général Delacroix.
-
- * * * * *
-
-1er _mars.--L'Afrique vaincue_, nos soldats se jetant à la
-mer pour en prendre possession.
-
---_La bataille d'Isly_ traitée poétiquement.
-
---_L'Égypte soumise au génie de Bonaparte_, etc.
-
---Je me suis mis, après mon déjeuner, à reprendre le _Christ au
-tombeau._[303] C'est la troisième séance d'ébauche; et, malgré un peu
-de malaise au milieu de la journée, je l'ai remonté vigoureusement et
-mis en état d'attendre une quatrième reprise.
-
-Je suis satisfait de cette ébauche, mais comment conserver, en ajoutant
-des détails, cette impression d'ensemble qui résulte des masses très
-simples? La plupart des peintres, et j'ai fait ainsi autrefois,
-commencent par les détails et donnent l'effet à la fin.
-
-Quel que soit le chagrin que l'on éprouve à voir l'impression de
-simplicité d'une belle ébauche disparaître à mesure qu'on y ajoute des
-détails, il reste encore beaucoup plus de cette impression que vous ne
-parviendrez à en mettre quand vous avez procédé d'une façon inverse.
-
---Projeté toute la journée d'aller m'enterrer dans une loge en haut, au
-_Mariage secret._ Après dîner, le courage m'a manqué, et je suis resté
-lisant _Monte-Cristo_, qui ne m'a pas préservé du sommeil.
-
- * * * * *
-
-2 _mars._--Le ton des rochers du fond, dans le _Christ au tombeau._
-
-Clairs; _terre d'ombre_ et _blanc_ à côté de _jaune de Naples_ et
-_noir_; ce dernier ton ôte la teinte rose.
-
-Autres clairs dorés exprimant de l'herbe: le ton d'ocre _jaune_ et
-_noir_, modifié en sombre ou en clair.
-
-Ombre: _terre d'ombre_ et _terre verte brûlée._
-
-La _terre verte naturelle_ se mêle également à tous les tons ci-dessus,
-suivant le besoin.
-
---Ce matin, s'est présenté un modèle qui m'a rappelé la nature de la
-pauvre Mme Vieillard (c'est Mme Labarre, rue Vivienne, 38 _bis._) Elle
-n'est pas bien et a cependant quelque chose de piquant; c'est une
-nature originale.
-
-Dufays est venu; puis Colin [304]. Le premier des deux est frappé de la
-nécessité d'une révolution; l'immoralité générale le frappe, il croit
-à l'avènement d'un état de choses où les coquins seront tenus en bride
-par les honnêtes gens.
-
-Le jeune Knepfler est venu me montrer des esquisses et compositions.
-
---Mal disposé. J'ai essayé, très tard, de travailler au fond du
-_Christ._ Retravaillé les montagnes.
-
-Un des grands avantages de l'ébauche par le ton et l'effet, sans
-inquiétude des détails, c'est qu'on est forcément amené à ne mettre
-que ceux qui sont absolument nécessaires. Commençant ici par finir les
-fonds, je les ai faits le plus simples possible, pour ne pas paraître
-surchargés, à côté des masses simples que présentent encore les
-figures. Réciproquement, quand j'achèverai les figures, la simplicité
-des fonds me permettra, me forcera même de n'y mettre que ce qu'il
-faut absolument. Ce serait bien le cas, une fois l'ébauche amenée à
-ce point, de faire autant que possible chaque morceau, en s'abstenant
-d'avancer le tableau en entier: je suppose toujours que l'effet et le
-ton sont trouvés partout. Je dis donc que la figure qu'on s'attacherait
-à finir parmi toutes les autres qui ne sont que massées, conserverait
-forcément de la simplicité dans les détails, pour ne pas la faire trop
-jurer avec les voisines, qui ne seraient qu'à l'ébauche. Il est évident
-que si, le tableau arrivé par l'ébauche à un état satisfaisant pour
-l'esprit, comme lignes, couleur et effet, on continue à travailler
-jusqu'au bout dans le même sens, c'est-à-dire en ébauchant toujours en
-quelque sorte, on perd en grande partie le bénéfice de cette grande
-simplicité d'impression qu'on a trouvée dans le principe; l'œil
-s'accoutume aux détails qui se sont introduits de proche en proche
-dans chacune des figures et dans toutes en même temps; le tableau ne
-semble jamais fini. Premier inconvénient: les détails étouffent les
-masses; deuxième inconvénient: le travail devient beaucoup plus long.
-
---Bornot [305] le soir.
-
- * * * * *
-
-3 _mars._--Ce mercredi, repris les rochers du fond du _Christ_ et
-achevé l'ébauche de la _Madeleine_[306]: la figure nue du devant. Je
-regrette que cette ébauche manque un peu d'empâtement. Le temps lisse
-incroyablement les tableaux; ma _Sibylle_[307] me paraissait déjà toute
-rentrée en quelque sorte dans la toile. C'est une chose à observer avec
-soin.
-
---Vu les _Puritains_[308] le mardi soir, avec Mme de Forget. Cette
-musique m'a fait grand plaisir. Le clair de lune de la fin est
-magnifique, comme ceux que fait le décorateur au théâtre. Ce sont
-des teintes très simples, je pense, du noir, du bleu et peut-être de
-la terre d'ombre, seulement bien entendu de plans, les uns sur les
-autres. La terrasse qui figure le dessus des remparts, ton très simple,
-avec rehauts très vifs de blanc, figurant les intervalles du mortier
-dans les pierres. La détrempe prête admirablement à cette simplicité
-d'effets, les teintes ne se mêlant pas comme dans l'huile. Sur le ciel
-très simplement peint, il y a plusieurs tours ou bâtiments crénelés,
-se détachant les uns sur les autres par la seule intensité du ton, les
-reflets bien marqués, et il suffit de quelques touches de blanc à peine
-modifié, pour toucher les clairs.
-
- * * * * *
-
-4 _mars._--Ce matin, Villot venu; je l'ai vu avec plaisir.
-
-M. Geoffroy, de la part de Buloz. Villot ne lève jamais le siège, quand
-vient un étranger; c'est incroyable d'indiscrétion.
-
---Retourné à la Chambre et pris la résolution de faire mon ménage de
-peintre moi-même; je m'en suis fort bien tiré et j'y gagnerai de la
-liberté. C'était la onzième fois que j'y retournais, et le tableau est
-déjà bien avancé. Travaillé surtout à l'_Orphée._
-
-Ces ébauches avec le ton et la masse seule sont vraiment admirables
-pour ce genre de travaux sur parties comme des têtes, par exemple,
-préparées par une seule tache à peine modelée. Quand les tons sont
-justes, les traits se dessinent comme d'eux-mêmes. Ce tableau prend de
-la grandeur et de la simplicité; je crois que c'est ce que j'ai fait de
-mieux dans le genre.
-
---Le soir, un instant chez Leblond, qui était venu après sa maladie.
-
-Vieillard est venu aussi pendant la journée. J'ai bien regretté d'être
-absent.
-
- * * * * *
-
-5 _mars._--Hier, en travaillant l'enfant qui est près de la femme
-de gauche dans l'_Orphée_, je me souvins de ces petites touches
-multipliées faites avec le pinceau et comme dans une miniature, dans la
-_Vierge_ de Raphaël, que j'ai vue rue Grange-Batelière, avec Villot.
-Dans ces objets où l'on sacrifie au style avant tout, le beau pinceau
-libre et fier de Vanloo ne mène qu'à des à peu près. Le style ne peut
-résulter que d'une grande recherche, et la belle brosse est forcée de
-s'arrêter quand la touche est heureuse.
-
-Tâcher de voir au Musée les grandes gouaches du Corrège: je crois
-qu'elles sont faites à très petites touches.
-
---Arnoux sort d'ici ce matin. Nous parlions des artistes qui se
-trouvent dans la position d'écrire sur leurs confrères, et il me
-rapporte le mot d'un M. Gabriel, vaudevilliste, qui dit à ce sujet: «On
-ne peut à la fois tenir les étrivières et montrer son derrière.»
-
---Je reçois une invitation pour dîner lundi chez le duc de Montpensier.
-Fatigue.
-
---Arnoux est venu me trouver ce matin; il n'est pas agréé pour le
-Salon, à la Revue [309].
-
---Été à la Chambre. Travaillé avec un entrain médiocre, mais néanmoins
-avancé beaucoup.
-
---Le soir, fatigué et humeur affreuse; je suis resté chez moi. En
-vérité, je ne suis pas assez reconnaissant de ce que le ciel fait pour
-moi. Dans ces moments de fatigue, je crois tout perdu.
-
---Reçu en rentrant une lettre de Mme R..., avec un bon de 300 francs
-payable le 15; elle m'écrit aussi pour me demander comment il faut
-placer les fenêtres de son atelier, que je n'ai jamais vu.
-
- * * * * *
-
-6 _mars._--Reposé par ma nuit.
-
-Rentré dans mon atelier, j'y ai retrouvé de la bonne humeur; je regarde
-les _Chasses_ de Rubens: celle de l'hippopotame, qui est la plus
-féroce, est celle que je préfère. J'aime son emphase, j'aime ses formes
-outrées et lâchées. Je les adore de tout mon mépris pour les sucrées et
-les poupées qui se pâment aux peintures à la mode et à la musique de M.
-Verdi.
-
-Mme Leblond, avant-hier, ne pouvait rien comprendre à mon admiration
-pour les deux charmants dessins de Prud'hon qu'a son mari.
-
---Mme G*** me demande un dessin pour une loterie et m'a
-assuré de son amitié.
-
---J'écris enfin à M. Roché [310].
-
---J'ai fait quelques croquis d'après les _Chasses_ de Rubens; il
-y a autant à apprendre dans ses exagérations et dans ses formes
-boursouflées que dans des imitations exactes.
-
---Dîné chez Mme de Forget. Revu M. Cayrac et sa fille, qui a fait un
-peu de musique.
-
- * * * * *
-
-7 _mars._--Pierret est arrivé vers une heure et demie, comme j'allais
-m'habiller pour aller au Conservatoire.
-
-Arrivé et entendu le premier morceau, seul dans la loge; Mme Sand
-n'arrivait pas. Elle est venue juste pour entendre le morceau
-d'Onslow[311], morceau fort ennuyeux. En général, ce concert ne m'a pas
-ravi; un morceau de piano et basse seulement, de Beethoven, m'a plu
-médiocrement, et un quatuor de Mozart a conclu. J'ai dit à Mme Sand,
-au retour chez elle, que Beethoven nous remue davantage, parce qu'il
-est l'homme de notre temps: il est romantique au suprême degré. Dîné
-avec elle: elle a été fort aimable; nous devions aller ensemble voir le
-Luxembourg et la Chambre des députés.
-
-D'Arpentigny venu le soir et rentré très tard.
-
-La vue du _Jugement de Paris_, de Raphaël, dans une épreuve
-affreusement usée, m'apparaît sous un jour nouveau, depuis que j'ai
-admiré, dans la _Vierge au voile_, de la rue Grange-Batelière, son
-admirable entente des lignes. Cet intérêt, mis à tout, est aussi une
-qualité qui efface complètement tout ce qu'on voit après. Il n'y faut
-même pas trop penser, de peur de jeter tout par les fenêtres.
-
-Est-ce que l'espèce de froideur que j'ai toujours sentie pour le
-Titien ne viendrait pas de l'ignorance presque constante où il est
-relativement au charme des lignes?
-
- * * * * *
-
-8 _mars._--Repris l'_Othello_ toute la journée; il est très avancé. A
-cinq heures, parti pour Vincennes. Dîné chez le Prince, en passant par
-chez M. Delessert [312]. Dîné entre deux hommes qui m'étaient inconnus;
-mon voisin de droite est un vieux major d'artillerie, qui est à moitié
-sourd, par l'effet du canon, sans doute. Nous avons causé néanmoins. Vu
-Spontini, auquel j'ai été présenté [313].
-
- * * * * *
-
-9 _mars._--Hoffmann a fait un article sur Walter Scott. M. Dufays est
-venu ce matin et me le dit entre autres choses. Voilà qu'il me demande
-une recommandation auprès de Buloz. Je lui ai dit que je venais de
-parler pour Arnoux. Hoffmann, m'a-t-il dit, ayant lu les premiers
-ouvrages de Walter Scott, en fut très frappé; il se regardait comme
-incapable de ce beau calme, et peut-être ne se savait-il pas gré des
-qualités tout opposées qui forment son talent.
-
-Paresse extrême et lassitude de la veille.
-
-_Monte-Cristo_ me prend une partie de la journée.
-
- * * * * *
-
-10 _mars._--Hésitation jusqu'à midi et demi. Je suis allé à la Chambre
-à cette heure et j'ai travaillé raisonnablement: les hommes à la
-charrue, la femme et les bœufs.
-
-J'apprends, à mon retour, que mon vieux maître d'écriture Werdet est
-passé pour me voir. J'ai été heureux de ce souvenir.
-
-Je reçois une lettre pour le convoi de la fille unique de Barye: ce
-malheureux va se trouver bien triste et bien seul.
-
- * * * * *
-
-11 _mars._--Villot le matin. Il me parle des exécutions du jury.
-
-Au convoi de la fille de Barye. Il ne s'y trouvait aucun des artistes
-ses amis que je vois ordinairement avec lui. A l'église sont venus
-Zimmermann, Dubufe, Brascassat, que je voyais pour la première fois:
-petite figure noire et rechignée. De l'église, chez Vieillard, que j'ai
-trouvé au lit; il souffre d'un rhume. Il est toujours inconsolable.
-Nous avons beaucoup causé de l'éternelle question du progrès que nous
-entendons si diversement. Je lui ai parlé de _Marc-Aurèle_; c'est le
-seul livre où il ait puisé quelque consolation depuis son malheur. Je
-lui ai cité le malheur de Barye, plus seul encore que lui; d'abord
-c'est sa fille, ensuite il a certainement moins d'amis. Son caractère
-réservé, pour ne pas dire plus, écarte l'épanchement. Je lui ai dit
-qu'à tout bien considérer, la religion expliquait mieux que tous
-les systèmes la destinée de l'homme, c'est-à-dire la résignation.
-_Marc-Aurèle_ n'est pas autre chose.
-
---Vu Perpignan pour toucher. Il m'a parlé de l'usine de Monceau comme
-placement.
-
-Le dernier actionnaire restant de la première classe sur la tontine
-Lafarge a trente mille francs de rente; il a cent ans. C'est un peu
-tard pour en jouir beaucoup.
-
---Rentré chez moi, et reparti à deux ou trois heures, pour aller chez
-M. Delessert. Trouvé Colet dans l'omnibus [314]; il ne paraît pas
-ébloui par la gloire de Rossini; il me dit qu'il n'était pas assez
-savant, etc... Vu M. Delessert, M. de Rémusat. M. Delessert venu; il
-nous a parlé de la fin de son frère. J'ai vu avec grand plaisir le
-_Samson tournant ta meule_, de Decamps: c'est du génie [315].
-
-Revenu par le froid le plus glacial, malgré le soleil.
-
---Après mon dîner,J'ai été chez Mme de Forget; c'était son jeudi.
-Larrey [316] et Gervais sont venus; David [317]... Comme j'allais
-partir, il m'a fait des compliments sur ma coupole [318], mais ces
-compliments-là ne signifient rien.
-
---Perpignan m'avait raconté l'anecdote du vieux Thomas Paw, qui a vécu
-cent quarante ans. Un homme qui désirait le voir rencontra un vieillard
-décrépit qui se lamentait, et qui lui dit qu'il venait d'être battu par
-son père, pour n'avoir pas salué son grand-père, lequel était Paw.
-
-Il dit très justement que les émotions usent la vie autant que les
-excès; il me cite une femme qui avait expressément défendu qu'on lui
-racontât le moindre événement capable d'impressionner.
-
-J'éprouve, du reste, combien je suis fatigué de parler avec action,
-même de prêter une attention soutenue à la pensée d'un autre.
-
- * * * * *
-
-12 _mars._--Journée de fainéantise complète... J'ai essayé, au
-milieu de la journée, de me mettre au _Valentin_: j'ai été obligé de
-l'abandonner; je suis retombé sur _Monte-Cristo._
-
-Après mon dîner, chez Mme Sand. Il fait une neige affreuse, et c'est en
-pataugeant que j'ai gagné la rue Saint-Lazare.
-
-Le bon petit Chopin [319] nous a fait un peu de musique que... Quel
-charmant génie! M. Clésinger, sculpteur, était présent; il me cause une
-impression peu favorable. Après son départ, d'Arpentigny m'a commencé
-son apologie dans le sens de mon impression.
-
- * * * * *
-
-13 _mars._--Lacroix Gaspard [320] venu un instant. Il m'a beaucoup loué
-du dessin de mon _Christ_ de la rue Saint-Louis. C'est la première fois
-qu'on m'en fait compliment.
-
-Hier, Clésinger m'a parlé d'une statue de lui qu'il ne doutait pas que
-je n'aimasse beaucoup, à cause de la couleur qu'il y a mise. La couleur
-étant, à ce qu'il paraît, mon lot exclusif, il faut que j'en trouve
-dans la sculpture, pour qu'elle me plaise, ou seulement pour que je la
-comprenne...!
-
---Repris le _Valentin._
-
---Mme de Forget est venue me chercher pour dîner, et à neuf heures j'ai
-été chez M. Moreau; Couture y était.
-
- * * * * *
-
-14 _mars._--Gaspard Lacroix est venu me prendre, et nous avons été chez
-Corot. Il prétend, comme quelques autres qui n'ont peut-être pas tort,
-que, malgré mon désir de systématiser, l'instinct m'emportera toujours.
-
-Corot est un véritable artiste. Il faut voir un peintre chez lui pour
-avoir une idée de son mérite. J'ai revu là et apprécié tout autrement
-des tableaux que j'avais vus au Musée, et qui m'avaient frappé
-médiocrement. Son grand _Baptême du Christ_ plein de beautés naïves;
-ses _arbres_ sont superbes. Je lui ai parlé de celui que j'ai à faire
-dans l'_Orphée._ Il m'a dit d'aller un peu devant moi, et en me livrant
-à ce qui viendrait; c'est ainsi qu'il fait la plupart du temps... Il
-n'admet pas qu'on puisse faire beau en se donnant des peines infinies.
-Titien, Raphaël, Rubens, etc., ont fait facilement. Ils ne faisaient à
-la vérité que ce qu'ils savaient bien; seulement leur registre était
-plus étendu que celui de tel autre qui ne fait que des paysages ou des
-fleurs, par exemple. Nonobstant cette facilité, il y a toutefois le
-travail indispensable. Corot creuse beaucoup sur un objet. Les idées
-lui viennent, et il ajoute en travaillant; c'est la bonne manière.
-
---Chez M. Thiers, le soir.
-
-Je suis rentré souffrant et dans une humeur affreuse, après une courte
-promenade sur le boulevard. Ce Paris est affreux! que cette tristesse
-est cruelle!... Pourquoi ne pas voir les biens que le ciel m'a
-accordés?... L'hypocondrie offusque tout.
-
- * * * * *
-
-15 _mars._--Grenier venu à la Chambre. Il est venu me joindre. Après
-avoir servi d'enclume, je vais, selon lui, servir de marteau.
-
-Le_Sénèque_ est une de ses préférences; il aime le _Socrate_ pour la
-couleur.
-
-C'était la quatorzième fois!... J'ai peu travaillé, à cause de cette
-interruption; j'ai pris le groupe des déesses en l'air.
-
---Ensuite chez Mlle Mars; elle était mourante[321]. Je l'ai vue:
-c'était la mort!
-
---Rentré fatigué, et chez Leblond le soir. Il m'a montré des aquarelles
-du temps de nos soirées; j'ai été étonné de celles de Soulier; elles
-font toutes une impression sur l'imagination bien supérieure à celle
-que font les Fielding, etc.
-
- * * * * *
-
-16 _mars._--Peu disposé ce matin.
-
-J... venue dans la journée, en sortant du Salon; mes tableaux n'y
-font pas mal. Elle est sortie à la vue de Vieillard; il venait de
-l'Exposition des Artistes, rue Saint-Lazare. La tête de _Cléopâtre_
-admirée par lui et par M. Lefebvre [322], qui trouvait que c'était la
-seule qui eût cette force... Et d'où vient qu'ils ne voyaient pas cela
-il y a dix ans? Il faut donc que la mode se mêle de tout!...
-
-M. Van Isaker[323] venu me demander quels étaient ceux de mes tableaux
-à vendre: le _Christ_, l'_Odalisque_ lui convenaient. Je lui ai montré
-les _Femmes d'Alger_ et le _Lion_ en train avec le _Chasseur mort_; il
-me prend les premiers pour quinze cents francs; l'autre pour huit cents
-francs.
-
-Le prévenir quand j'aurai achevé.
-
-Je voulais le soir retourner chez Mlle Mars et aller chez Asseline,
-mais j'ai préféré me reposer et me suis couché de bonne heure.
-
---Grenier me dit que le ton qui est violet dans la partie supérieure du
-tableau des _Marocains endormis_ aurait fait également la lumière de la
-lampe, étant orangé. Je crois qu'il a raison, témoin le terrain dans
-l'_Othello_[324], qui était violâtre et que j'ai massé d'un ton orangé.
-L'observer dans le _Valentin._
-
- * * * * *
-
-17 _mars._--Travaillé à la Chambre. J'ai éprouvé combien ce lieu est
-malsain; j'y suis trop resté.
-
-Mlle Mars, en sortant. La pauvre femme est toujours dans le même état.
-
-Malade ce soir et la journée suivante.
-
-Grenier venu le matin; il m'a donné des nouvelles du Salon.
-
-Lacroix venu ensuite pour me donner l'adresse d'un maître de dessin,
-pour des gens qui m'ont été adressés par Mme Babut.
-
- * * * * *
-
-18 _mars._--Je devais aller le soir chez Bertin [325], j'y ai renoncé;
-mal d'oreille, joint au mal de gorge.
-
-Sorti vers quatre heures; cette promenade, au lieu de me disposer
-favorablement, a fait le contraire.
-
- * * * * *
-
-19 _mars._--Chez J..., vers midi et demi; elle allait sortir avec Mme
-de Querelles. Elles ont un peu modifié leurs arrangements, et nous
-sommes sortis ensemble vers trois heures. Elles m'ont mené chez M.
-Barbier [326]; j'y ai vu Mme Robelleau; je suis rentré chez moi, en
-passant chez Mme Sand, que je n'ai pas trouvée.
-
-Resté le soir et souffrant.
-
- * * * * *
-
-20 _mars._--Resté toute la journée chez moi lire le _Chevalier de
-Maison-Rouge_, de Dumas, très amusant et très superficiel. Toujours du
-mélodrame.
-
- * * * * *
-
-21 _mars._--Écrit à Mme Babut et à M. Thiers, pour m'excuser de ne pas
-dîner avec lui; nous partons ce matin.
-
- * * * * *
-
-27 _mars._--Parti de Champrosay à quatre heures et demie. Le matin,
-promenade charmante: pris par la petite rue qui longe le parc de M.
-Barbier, puis un sentier à gauche; continué sur le côté de la colline
-jusqu'à la petite fontaine, où je me suis assis. Station charmante,
-que je ferai souvent, si je puis, jusqu'à la mare aux grenouilles, et
-revenu par la plaine, avec beaucoup de chaleur.
-
-M. Barbier est venu dans la journée.
-
- * * * * *
-
-28 _mars._--Dîné chez Bornot. Vu là un dernier cousin Berryer,
-Gaultron, Riesener et sa femme.
-
- * * * * *
-
-29 _mars._--Dîné chez J... Hier, repris _le Lion et l'Homme mort_, et
-remis dans un état qui me donne envie de l'achever.
-
-Le lendemain, repris les _Femmes d'Alger_[327], la négresse et le
-rideau qu'elle soulève.
-
- * * * * *
-
-30 _mars._--Aux Italiens avec Mme de Forget pour la clôture: le premier
-acte du _Mariage secret_; deuxième de _Nabucho_; deuxième et troisième
-d'_Othello_ [328].
-
-Le _Mariage_ m'a paru plus divin que jamais; c'était la perfection...
-il fallait bien descendre... mais quelle chute jusqu'à _Nabucho!_ Je
-m'en suis allé avant la fin.
-
- * * * * *
-
-31 _mars._--Chez Mme Sand le soir. Convenus d'aller le lendemain au
-Luxembourg.
-
-Depuis mon retour de la campagne, je ne travaille pas, excepté les
-deux premiers jours; je suis pris d'une lassitude ou fièvre, vers deux
-heures.
-
-
-[303] Ce tableau fut peint a l'origine pour le _comte de Geloës._
-
-[304] _Alexandre Colin_, peintre d'histoire, élève de Girodet-Trioson,
-né en 1798, mort en 1875. Le portrait de Delacroix qui figure en tête
-de ce volume fut exécuté par Alexandre Colin vers 1827 ou 1830.
-
-[305] _Bornot_, cousin de Delacroix, qui, à la mort de M. _Bataille_,
-devint propriétaire de l'abbaye de Valmont, aux environs de Fécamp.
-Delacroix y fit de nombreuses études et notamment de délicieuses
-aquarelles; il y a même reconstitué des vitraux anciens de sa
-composition, en rapprochant des débris trouvés en décombres.
-
-[306] Voir _Catalogue Robaut_, n° 920 et 921.
-
-[307] La _Sibylle au rameau d'or_ fut envoyée par Delacroix au Salon
-de 1845. «Cette Sibylle avait les yeux ardents, la bouche hautaine, le
-geste noble, la souple allure de mademoiselle Rachel, que Delacroix
-admirait passionnément.» (Voir _Catalogue Robaut_, n° 918.)
-
-[308] Les _Puritains d'Écosse_, opéra de Bellini, représenté au théâtre
-Italien en 1835. Ce fut le dernier ouvrage de Bellini.
-
-[309] La _Revue des Deux Mondes._
-
-[310] _M. Roché_ habitait à Bordeaux.
-
-[311] _Georges Onslow_, compositeur français, né en 1784, mort en 1852,
-auteur de symphonies et de musique de chambre.
-
-[312] M. _Delessert_ était alors préfet de police.
-
-[313] L'auteur de la _Vestale_ était né en 1779. Sa santé était en 1847
-déjà fort ébranlée. Il mourut le 24 janvier 1851.
-
-[314] _Colet_, compositeur, professeur au Conservatoire.
-
-[315] L'opinion de Delacroix sur _Decamps_ paraît avoir varié. En 1862,
-il écrivait à M. Moreau: «Depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir,
-la figure de Decamps a grandi dans mon estime. Après l'exposition des
-ouvrages en partie ébauchés qui ont formé sa dernière vente, j'ai été
-véritablement enthousiasmé par plusieurs de ces compositions.»
-
-[316] Le _baron Larrey_, agrégé de l'École de médecine de Paris, était
-alors chirurgien en chef de l'hôpital du Gros-Caillou.
-
-[317] Sans doute _Charles-Louis-Jules David_, helléniste et
-administrateur, fils du célèbre peintre _Louis David._
-
-[318] La coupole d'_Orphée_, à la Chambre des députés.
-
-[319] Delacroix avait pour le génie de _Chopin_ une admiration
-enthousiaste. Chaque fois que le nom du musicien revient dans le
-Journal, c'est toujours avec les épithètes les plus louangeuses. Il
-le fréquentait assidûment, et l'un de ses plus grands plaisirs était
-de l'entendre exécuter soit ses propres œuvres, soit la musique
-de Beethoven. Dans le livre si brillant et si curieux comme style
-qu'il consacra à la mémoire du célèbre artiste, après avoir décrit
-l'assemblée composée de H. Heine, Meyerbeer, Ad. Nourrit, Hiller,
-Nimceviez, G. Sand, _Liszt_ s'exprime ainsi sur Delacroix: «Eugène
-Delacroix restait silencieux et absorbé devant les apparitions qui
-remplissaient l'air, et dont nous croyions entendre les frôlements.
-Se demandait-il quelle palette, quels pinceaux, quelle toile il
-aurait à prendre pour leur donner la vie de son art? Se demandait-il
-si c'est une toile filée par Arachné, un pinceau fait des cils d'une
-fée, et une palette couverte des vapeurs de l'arc-en-ciel qu'il lui
-faudrait découvrir?» La mort prématurée de Chopin causa à Delacroix une
-tristesse profonde, dont on trouve la trace dans sa _Correspondance_ et
-dans son _Journal._
-
-[320] _Gaspard-Jean Lacroix_, peintre de paysage, élève de Corot, né à
-Turin en 1810.
-
-[321] Mlle _Mars_ mourut en effet le 20 mars 1847.
-
-[322] _Charles Lefebvre_, peintre, élève de Gros et d'Abel de Pujol.
-
-[323] Amateur belge.
-
-[324] _Othello_, toile de 0m,50 X 0m,60, qui parut au Salon de
-1849.--Vente M. J..., 1852: 510 francs; 1858: 730 francs.--Vente Arosa,
-1858: 1,300 francs.--Vente Marmontel, 1868: 12,000 francs. (Voir
-_Catalogue Robaut_, n° 1079.)
-
-[325] _Armand Bertin_, directeur du _Journal des Débats_ depuis 1841,
-date de la mort de son père.
-
-[326] M. _Barbier_ était le beau-père de _Frédéric Villot_, qui fut,
-nous l'avons déjà dit, un des amis les plus intimes de Delacroix.
-
-[327] Voir _Catalogue Robaut,_ n° 1077.
-
-[328] _Il matrimonio segreto_, opéra bouffe en deux actes, de
-Cimarosa.--_Nabuchodonosor_, ou, par abréviation, _Nabucho_, opéra de
-Verdi.--_Othello_, opéra de Rossini.
-
- * * * * *
-
-1er _avril._--A onze heures, avec Mme Sand et Chopin au
-Luxembourg. Nous avons vu ensemble la galerie, après avoir vu la
-coupole. Ils m'ont ramené, et je suis rentré chez moi vers trois
-heures. Revenu dîner avec eux. Le soir, elle allait chez Clésinger;
-elle m'a proposé d'y aller, mais j'étais très fatigué, et suis rentré.
-
- * * * * *
-
-2 _avril._--Au Conservatoire le soir avec Mme de Forget. Symphonie de
-Mendelssohn qui m'a excessivement ennuyé, sauf un _presto._--Un des
-beaux morceaux de Cherubini, de la _Messe de Louis XVI._--Fini par une
-symphonie de Mozart, qui m'a ravi.
-
-La fatigue et la chaleur étaient excessives; et il est arrivé ce que
-je n'ai jamais éprouvé là, que non seulement ce dernier morceau m'a
-paru ravissant de tous points, mais il me semblait que ma fatigue fût
-suspendue en l'écoutant. Cette perfection, ce complet, ces nuances
-légères, tout cela doit bien dissiper les musiciens qui ont de l'âme et
-du goût.
-
-Elle m'a ramené dans sa voiture.
-
- * * * * *
-
-3 _avril._--Je suis sorti de bonne heure pour aller voir Gautier
-[329]. Je l'ai beaucoup remercié de son article splendide fait
-avant-hier, et qui m'a fait grand plaisir; Wey[330] y était.
-
-Il m'a donné l'idée (Gautier) de faire une exposition particulière de
-tous ceux de mes tableaux que je pourrais réunir.... Il pense que je
-peux faire cela, sans sentir le charlatan, et que cela rapporterait de
-l'argent.
-
---Chez M. de Morny. J'ai vu là un luxe comme je ne l'avais vu encore
-nulle part. Ses tableaux y font beaucoup mieux. Il a un Watteau
-magnifique; j'ai été frappé de l'admirable artifice de cette peinture.
-La Flandre et Venise y sont réunies, mais la vue de quelques Ruysdaël,
-surtout un effet de neige et une marine toute simple où on ne voit
-presque que la mer par un temps triste, avec une ou deux barques, m'ont
-paru le comble de l'art, parce qu'il y est caché tout à fait. Cette
-simplicité étonnante atténue l'effet du Watteau et du Rubens; ils sont
-trop artistes. Avoir sous les yeux de semblables peintures dans sa
-chambre, serait la jouissance la plus douce.
-
-Chez Mornay.
-
---Chez Mme Delessert, par le quai, où j'ai acheté le _Lion_ de Denon
-[331], ne l'ayant point trouvé chez Maindron[332]. J'ai été reçu en son
-absence par sa vieille mère, qui m'a montré son groupe. Ce petit jardin
-a quelque chose d'agréable; il est peuplé des infortunées statues dont
-le malheureux artiste ne sait que faire. Atelier froid et humide; cet
-entassement de plâtres, de moules, etc.
-
-Il est revenu et a été sensible à ma visite; son groupe en marbre qu'il
-a chez lui, depuis quelques années, sans le vendre; le bloc seul a
-coûté 3,000 francs.
-
---Le soir chez Mme Sand. Arago [333] m'a parlé du projet qu'il retourne
-avec Dupré, pour vendre avantageusement nos peintures et nous passer
-des marchands.
-
- * * * * *
-
-4 avril.--Donné à Lenoble 1,000 francs pour acheter des chemins de fer
-de Lyon, plus 2,000 francs pour mettre chez Laffitte.
-
---M. Dufays, 150 francs, qu'il me demande pour deux mois.
-
---Demander à Lenoble où en sont les actions sur Lyon qu'il m'a achetées
-il y a quelques mois.
-
---M. Dufays, le matin; Arnoux ensuite, qui a paru très froid en sa
-présence, malgré la coquetterie de l'autre.
-
---Journée nulle, et le même malaise.
-
---Le soir, avec Mme de Forget, au Conservatoire: La _Symphonie
-pastorale--Agnus_ de Mozart--Ouverture entortillée de _Léonore_ par
-Beethoven [334], et _Credo_ du _Sacre_ de Cherubini, bruyant et peu
-touchant.
-
---Pierret venu après dîner. J'ai été fâché de le renvoyer pour
-m'habiller. Quand je le trouve un peu moins désagréable, je me fonds et
-le crois redevenu comme autrefois. Il est réconcilié avec le _Christ_
-de la rue Saint-Louis et il l'admire en entier.
-
- * * * * *
-
-5 _avril._--Chez Mme de Rubempré [335] le soir; et puis chez Mme Sand,
-qui part demain; j'ai un rhume de cerveau, pris hier, qui m'anéantit.
-
- * * * * *
-
-6 _avril._--Je voulais aller chez Asseline; mon rhume me retient. Dans
-la journée, mis sur un panneau et ébauché en grisaille _Saint Sébastien
-à terre et les Saintes femmes_ [336].
-
- * * * * *
-
-7 _avril._--Travaillé quelque peu à l'esquisse des _Bergers chaldéens_,
-que j'achève un peu d'après le pastel [337], qui m'avait servi. J'ai
-été forcé de l'interrompre.
-
-Dîné chez Pierret; Soulier y était. Villot y est venu. Rentré fatigué.
-
- * * * * *
-
-23 _avril._--Sorti un peu vers midi et demi, pour aller chez M. Thiers;
-mais le froid et la fatigue m'ont fait rentrer.
-
---Le soir, Villot est venu me tenir compagnie. Il me dit que le Titien,
-à la fin de sa vie, disait qu'il commençait à apprendre le métier.
-
-Il y a dans les châteaux de l'État de Venise beaucoup de fresques de
-Paul Véronèse.
-
-Le Tintoret travaillait extrêmement à dessiner en dehors de ses
-tableaux; il a copié des centaines de fois certaines têtes de
-Vitellius, dessins de Michel-Ange.
-
- * * * * *
-
-24 _avril._--Scheffer venu le matin.
-
---En parcourant dans la journée le livre des _Emblèmes_ de Bocchi[338],
-je retrouve encore une foule de choses ravissantes d'élégance à
-étudier. J'essaye avant dîner, mais la fatigue me prend; je ne suis pas
-encore remis.
-
- * * * * *
-
-25 _avril._--Lassalle venu ce matin: il me prévient peu en faveur
-d'Arnoux.
-
-Riesener venu, et Boissard; puis Mme Beaufils, qui m'a fort fatigué
-avec son insistance pour me faire promettre d'aller chez elle cet
-automne.
-
-Riesener dit une chose très juste, à propos de l'enthousiasme exagéré
-que peuvent inspirer les peintures de Michel-Ange. Je lui parlais de ce
-que m'avait dit Corot, de la supériorité prodigieuse de ces ouvrages;
-Riesener dit très bien que le gigantesque, l'enflure, et même la
-monotonie que comportent de tels objets, écrasent nécessairement ce
-qu'on peut mettre à côté. L'Antique mis à côté des idoles indiennes
-ou byzantines se rétrécit et semble terre à terre...; à plus forte
-raison, des peintures comme celles de Lesueur et même de Paul Véronèse.
-Il a raison de prétendre que cela ne doit pas déconcerter, et que
-chaque chose est bien à sa place.
-
---Dans la journée, chez Mme Delessert. Elle était au lit; j'ai eu
-beaucoup de plaisir à la revoir, malgré son indisposition, qui, je le
-crois, n'est pas dangereuse.
-
-Revenu sans trouver de fiacre, et forcé de prendre l'omnibus.
-
---Rendu ce même jour à Villot et à lui renvoyé par la femme de ménage
-un cadre contenant des pastels, costumes vénitiens; une petite toile,
-_idem_, peinte à l'huile; une feuille de croquis, aquarelle de la salle
-du Palais ducal, et une esquisse sur carton, d'après un tableau de
-Rubens qui est à Nantes.
-
- * * * * *
-
-26 _avril._--Reçu une lettre de V..., qui m'a fait plaisir et montré,
-par cette prévenance, qu'il était sous l'empire du même sentiment que
-moi.
-
---Vers une heure, chez Villot, à son atelier, et bonne après-midi; je
-suis revenu assez gaillardement.
-
---Le soir, Pierret est venu passer une partie de la soirée. En somme,
-bonne journée.
-
-Il me parle de sa soirée chez Champmartin, où Dumas a démontré la
-faiblesse de Racine, la nullité de Boileau, le manque absolu de
-mélancolie chez les écrivains du prétendu grand siècle. J'en ai
-entrepris l'apologie.
-
-Dumas ne tarit pas sur cette place publique banale, sur ce vestibule
-de palais, où tout se passe chez nos tragiques et dans Molière.
-Ils veulent de l'art sans convention préalable. Ces prétendues
-invraisemblances ne choquaient personne; mais ce qui choque
-horriblement, c'est, dans leurs ouvrages, ce mélange d'un vrai à
-outrance que les arts repoussent, avec les sentiments, les caractères
-ou les situations les plus fausses et les plus outrées... Pourquoi ne
-trouvent-ils pas qu'une gravure ou qu'un dessin ne représente rien,
-parce qu'il y manque la couleur?.... S'ils avaient été sculpteurs,
-ils auraient peint les statues et les auraient fait marcher par des
-ressorts, et ils se seraient crus beaucoup plus près de la vérité.
-
- * * * * *
-
-27 _avril._--Barroilhet [339] venu: il a envie du _Lion et l'Homme_,
-justement parce que je ne peux le lui donner. Il voudrait quelque chose
-dans ce genre; je l'ai accompagné jusque chez lui, en allant vers midi
-chez J.... J'y ai fait un petit second déjeuner, et ai été ramené vers
-deux heures.
-
-Revu une dernière fois le portrait de _Joséphine_ de Prud'hon[340].
-Ravissant, ravissant génie! Cette poitrine avec ses incorrections, ces
-bras, cette tête, cette robe parsemée de petits points d'or, tout cela
-est divin. La grisaille est très apparente et reparaît presque partout.
-
---Carrier [341] était venu ce matin; il m'a beaucoup parlé de Prud'hon.
-Il préférait beaucoup Gros à David.--Reçu une lettre de Grzimala [342]
-le soir, qui me demande la _Barque._
-
- * * * * *
-
-28 _avril._--Malaise le matin.
-
-Sorti vers une heure pour voir M. Thiers; il était sorti, ou ne
-recevait pas.
-
-Vers trois heures, Grzimala et son comte polonais; ensuite M. de
-Geloës[343], qui venait me demander le _Christ_ ou le _Bateau._ Entré
-dans mon atelier, il me demande le _Christ au tombeau_[344], et nous
-convenons de 2,000 francs, sans la bordure.
-
- * * * * *
-
-29 _avril._--Prêté à Vieillard la _Révolution_ de Michelet; il m'a
-rendu la _Mare au diable._
-
-Hédouin et Leleux venus ce matin; ils vont en Afrique.
-
-Mornay et Vieillard dans la journée; ils se sont encore rencontrés.
-
- * * * * *
-
-30 _avril._--J'essaye de travailler et j'éprouve toujours cette
-irritation intérieure; il faut de la patience.
-
-Vers trois heures j'ai été chez Mme Delessert: je l'ai trouvée changée.
-Je suis parti avec elle: elle m'a déposé chez Souty [345], où j'ai été
-voir le tableau de _Susanne_, attribué à Rubens. C'est un Jordaens des
-plus caractérisés et un magnifique tableau.
-
-On voit là quelques tableaux modernes, qui font une triste figure à
-côté du flamand. Ce qui attriste dans toutes ces malheureuses toiles,
-c'est l'absence absolue de caractère; on voit dans chacun celui
-qu'ils ont voulu se donner, mais rien ne porte un cachet; il faut en
-excepter l'_Alée d'arbres_, de Rousseau, qui est une œuvre excellente
-dans beaucoup de parties; le bas est parfait; le haut est d'une
-obscurité qui doit tenir à quelques changements; le tableau tombe par
-écailles.--Il y a un tableau de Cottreau[346], déplorable: la tête d'un
-certain sultan qui rit est l'ouvrage du plus sot des hommes, et il s'en
-faut bien que l'auteur soit cela. Pourquoi a-t-il choisi une profession
-dans laquelle son esprit lui est inutile?
-
-Le Jordaëns est un chef-d'œuvre d'imitation, mais d'imitation large et
-bien entendue, comme peinture. Voici un homme qui fait bien ce qu'il
-est propre à faire!... Que les organisations sont diverses! Cette
-absence complète d'idéal choque malgré la perfection de la peinture:
-la tête de cette femme est d'une vulgarité de traits et d'expression
-qui passe toute idée. Comment ne s'est-il pas senti le besoin de
-rendre le côté poétique de ce sujet, autrement qu'avec les admirables
-oppositions de couleur qui en font le chef-d'œuvre?... La brutalité
-de ces vieillards, le chaste effroi de la femme honnête, ses formes
-délicates, qu'il semble que l'œil lui-même ne dût point voir, tout cela
-eût été chez Prud'hon, chez Lesueur, chez Raphaël; ici elle a l'air
-d'intelligence avec eux et il n'y a d'animé chez eux que l'admirable
-couleur de leurs têtes, de leurs mains, de leurs draperies. Cette
-peinture est la plus grande preuve possible de l'impossibilité de
-réunir d'une manière supérieure la vérité du dessin et de la couleur
-à la grandeur, à la poésie, au charme. J'ai d'abord été renversé par
-la force et la science de cette peinture, et j'ai vu qu'il m'était
-également impossible de peindre aussi vigoureusement et d'imaginer
-aussi pauvrement; j'ai besoin de la couleur, j'en ai un besoin égal,
-mais elle a pour moi un autre but; je me suis donc réconcilié avec
-moi-même, après avoir reçu d'abord l'impression d'une admirable qualité
-qui m'est refusée; ce rendu, cette précision sont à mille lieues
-de moi, ou plutôt j'en suis à mille lieues; cette peinture ne m'a
-pas saisi, comme beaucoup de belles peintures. Un Rubens m'eût ému
-davantage; mais quelle différence entre ces deux hommes! Rubens, à
-travers ses couleurs crues et ses grosses formes, arrive à un idéal
-des plus puissants. La force, la véhémence, l'éclat le dispensent de la
-grâce et du charme.
-
-
-[329] L'article auquel Delacroix fait allusion parut dans la _Presse_
-du 1er avril 1847. Théophile Gautier s'y exprimait ainsi: «Quelle
-variété, quel talent toujours original et renouvelé sans cesse; comme
-il est bien, sans tomber dans le détail des circonstances, l'expression
-et le résumé de son temps! Comme toutes les passions, tous les rêves,
-toutes les fièvres qui ont agité ce siècle ont traversé sa tête et fait
-battre son cœur! Personne n'a fait de la peinture plus véritablement
-moderne qu'Eugène Delacroix... C'est là un artiste dans la force du
-mot! Il est l'égal des plus grands de ce temps-ci, et pourrait les
-combattre chacun dans sa spécialité.»
-
-Théophile Gautier avait toujours été le fidèle et l'ardent défenseur
-du génie de Delacroix. Il l'avait soutenu alors que tous ou presque
-tous l'attaquaient. Peut-être le peintre ne sut-il pas assez de gré
-au critique de ce que celui-ci avait fait pour lui; plus tard ses
-relations avec Gautier se refroidiront; il lui reprochera de n'être pas
-assez «philosophe» dans sa critique et de faire des tableaux lui-même,
-à propos des tableaux dont il parle. Si nous en croyons les personnes
-dignes de foi qui les ont connus tous deux et les ont observés dans
-leurs rapports, il faudrait attribuer ce refroidissement à l'horreur
-que Delacroix professait pour le genre bohème et débraillé, dont
-Théophile Gautier avait été l'un des plus illustres champions.
-
-[330] _Francis-Alphonse Wey_, littérateur français, né en 1812. Comme
-écrivain et comme philologue, il occupa une place importante parmi les
-littérateurs de cette époque.
-
-[331] _Baron Denon_, (1747-1825), graveur, fut directeur général des
-musées impériaux et membre de l'Institut.
-
-[332] _Hippolyte Maindron_, sculpteur, né en 1801, élève de David
-d'Angers. Il appartient au petit groupe des sculpteurs romantiques dont
-les représentants les plus connus sont _Barye,_ Préault, Antonin Moyne.
-
-[333] _Alfred Arago_, artiste peintre, second fils de _François Arago_,
-né en 1816. Il devint inspecteur général des Beaux-Arts.
-
-[334] _Léonore_, opéra en trois actes, de Beethoven, qui, réduit en
-deux actes, prit le titre définitif de _Fidelio._
-
-[335] Il s'agit ici sans doute de cette Mme _Alberte de Rubempré_, qui
-fut une des femmes les plus brillantes des salons de la Restauration,
-que Stendhal désigne sous le nom de Mme Azur dans ses _Souvenirs
-d'égotisme_, qu'il aima, dit-il, «d'un amour frénétique», et au
-sujet de laquelle il écrivait, ce qui n'était pas un médiocre éloge
-sous sa plume: «C'est une des Françaises les moins poupées que j'aie
-rencontrées.» (Stendhal, _Souvenirs d'égotisme_, p. 14, 15.)
-
-[336] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1353.
-
-[337] Voir _Catalogue Robaut_, n°s 880 et 881.
-
-[338] Le livre des _Emblèmes_ (_Symbolicæ questiones, Bononiæ_, 1555),
-par _Achille Bocchi_, littérateur italien, né en 1488, mort en 1562, à
-Bologne.
-
-[339] _Barroilhet_, le célèbre chanteur, qui remporta tant de
-succès sur les scènes italiennes et à l'Opéra, était un amateur de
-tableaux modernes; on l'a vu réunir et vendre à plusieurs reprises
-des collections importantes. Delacroix a peint une étude d'après cet
-artiste en costume turc, tout en rouge et en pied. (Voir _Catalogue
-Robaut_, n° 173.)
-
-[340] Portrait de _Joséphine_ assise sur le gazon du parterre de la
-Malmaison.
-
-[341] _Carrier_, peintre miniaturiste (1800-1875), l'un des exécuteurs
-testamentaires de Delacroix.
-
-[342] Le comte _Grzimala_ était un amateur distingué, très épris
-du talent de Delacroix. Il se rendit acquéreur de plusieurs de ses
-œuvres.
-
-[343] Le _comte de Geloës_ se rendit en effet acquéreur du beau tableau
-_Le Christ au tombeau_, qui porte la date de 1848.
-
-[344] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1034.
-
-[345] _Souty_, marchand de couleurs, de toiles et de cadres.
-
-[346] _Cottreau_ ou _Cottereau_, favori de la petite cour d'Arenenberg,
-était un peintre de second ordre; mais le prince président le nomma
-inspecteur général des Beaux-Arts, poste qu'il remplit jusqu'à sa mort.
-Il eut pour successeur _Alfred Arago._
-
- * * * * *
-
-1er _mai._--Été chez J... vers midi; nous avons été promener
-au bois de Boulogne, après avoir passé une matinée charmante.
-
- * * * * *
-
-2 _mai._--Je ne me sens pas encore en train de travailler.
-
---Martin [347], ancien élève, sot parfait, revient d'Italie, tout
-bouffi de ce qu'il a vu, et encore plus sot à raison de cela.
-
---Journée insipide sans travail, et nullité complète.
-
---Après dîner, chez Pierret par le temps le plus froid; revenu assez
-tard et à pied, ce en quoi j'ai eu tort, car je me suis fatigué.
-
---Planet était venu le matin; je lui ai promis une étude pour la
-mansarde qu'il fait maintenant.
-
---Mme Marliani venue dans la journée; elle est toujours au même point
-avec son mari. Elle me parle de Glésinger comme d'un prétendant pour
-Solange [348]; cette idée ne m'était pas venue.
-
- * * * * *
-
-3 _mai._--Resté au lit jusqu'à onze heures. Grenier est venu pour
-m'acheter le _Naufrage_: c'est trop tard. Il voulait l'emporter dans sa
-retraite, à la campagne, pour en jouir.
-
-Dufays ensuite; j'ai tort de dire si librement mon avis avec des gens
-qui ne sont pas mes amis.
-
-Le docteur Laugier [349] ensuite. Je lui ai parlé varicocèle; il est
-d'avis d'un bandage particulier. Je vois que tous mes petits maux sont,
-suivant lui, objets inhérents à ma constitution, et avec lesquels il
-faut vivre.
-
---_Femme nue et debout_: la Mort s'apprête à la saisir.
-
---_Femme qui se peigne_[350]; la Mort apprête son râteau.
-
---_Adam et Ève:_ les Maux et la Mort en perspective, au moment où ils
-vont manger le fruit, ou plutôt groupés sur les branches fatales et sur
-le point de fondre sur l'humanité.
-
---Chez Jacquet [351]: le petit _Faune_, un pied environ. La _Vénus_
-grecque, trois pieds. Bas-relief: _Combat d'Hercule et d'Apollon.
-Minerve au serpent_, bas-relief.
-
---Sorti dans la journée; passé voir un dessin de Lacroix [352] chez
-Aubry [353]. Revenu chez moi par le boulevard.
-
---Le soir, sorti pour aller chez Leblond; il sortait. Fatigué de ces
-deux courses.
-
- * * * * *
-
-4 _mai._--Malaise dans le milieu de la journée, qui ressemble à de
-la fièvre. Je crois qu'elle revient un peu à l'heure qu'elle venait
-dans le commencement. Je me suis endormi vers deux ou trois heures, et
-l'état fiévreux était complètement passé.
-
-Aubry était venu le matin. Ce que j'ai vu hier chez lui est fort triste
-pour l'avenir de notre école. Le Boucher et le Vanloo sont les grands
-hommes sur lesquels elle a les yeux, pour suivre leurs traces; mais il
-y avait chez ces hommes un véritable savoir mêlé à leur mauvais goût.
-Une niaise adresse de la main est le but suprême.
-
---Il est venu me chercher à cinq heures et demie, et j'y ai dîné: bonne
-et douce soirée.
-
---Je vois dans la presse l'annonce du mariage de Solange; cette
-précipitation est incroyable!
-
- * * * * *
-
-5 _mai._--Resté au lit jusqu'à dix heures et demie. Villot m'a trouvé
-au lit; j'ai eu du plaisir à le voir.
-
-Nous avons parlé des horribles ennuis de la vie. Chacun fait bonne
-contenance, mais chacun est dévoré... Il rencontre l'autre jour Colet,
-qui se montre joyeux de le voir et de causer avec lui, mais il le
-quitte bientôt et lui dit avec accablement: «Je rentre chez moi... Et
-pourquoi, et comment cela se peut-il autrement?»
-
-De là nous passons à la nécessité de s'occuper pour échapper
-passagèrement au sentiment de nos maux. Il a remarqué que les
-vieillards n'éprouvent pas autant ce besoin. Il me cite M. Barbier,
-père de sa femme, et M. Robelleau. Ces deux hommes lisent très peu.
-Ils vivent avec leurs souvenirs, et l'ennui ne les gagne pas. Il
-me rappelle que Bataille [354], qui était désœuvré comme eux, en
-apparence, ne se plaignait jamais du poids du temps.
-
---Le soir, entré à Notre-Dame de Lorette. Entendu de la musique.
-
-Ensuite chez Leblond; Garcia y était. Il m'a chanté un superbe air de
-Cimarosa, du _Sacrifice d'Abraham._ Mme Leblond m'a chanté quelque
-chose et m'a fait plaisir.
-
-Je n'ai dans la tête qu'accords de Cimarosa. Quel génie varié, souple
-et élégant! Décidément, il est plus dramatique que Mozart.
-
- * * * * *
-
-6 _mai._--Chez Villot vers une heure et resté à son atelier jusqu'à
-cinq heures et demie.
-
-Vu de l'anatomie; il y a à faire avec ses fragments de Chaudet[355] et
-son ouvrage gravé de l'anatomie de Gamelin [356], peintre de Toulouse
-en 1779. J'ai même ébauché un Père du désert couché, auquel un corbeau
-apporte du pain.
-
-J'ai trouvé du plaisir dans ces heures passées avec lui. Peu ou prou
-d'amitié est une bonne chose.
-
---Sujets: _La Mort planant sur un champ de bataille_: des squelettes.
-
-_La Mort dans sa caverne_, qui entend la trompette du jugement dernier.
-
- * * * * *
-
-7 _mai._--Reçu une lettre de Mme Sand... La pauvre amie m'écrit la
-lettre la plus aimable, et son cœur a du chagrin.
-
---J'ai été voir la figure de Clésinger. Hélas! je crois que Planche
-a raison: c'est du daguerréotype en sculpture, sauf une exécution
-vraiment très habile du marbre. Ce qui le prouve, c'est la faiblesse de
-ses autres morceaux: nulle proportion, etc. Le défaut d'intelligence
-comme lignes, dans sa figure; on ne la voit entière de nulle part.
-
---J'ai vu le Salon très agréablement, sans rencontrer qui que ce soit.
-Le tableau de Couture m'a fait plaisir [357]; c'est un homme très
-complet dans son genre. Ce qui lui manque, je crois qu'il ne l'acquerra
-jamais; en revanche, il est bien maître de ce qu'il sait. Son portrait
-de femme m'a plu.
-
-J'ai vu mes tableaux sans trop de déplaisir, surtout les _Musiciens
-juifs_ et le _Bateau._[358] Le _Christ_[359] ne m'a pas trop déplu.
-
-Resté le soir, fatigué, mais point souffrant du tout.
-
- * * * * *
-
-8 mai.--Dîné chez Mme de Forget.--Repris le _Christ au tombeau_ dans la
-journée.
-
- * * * * *
-
-9 _mai._--Chez Mme Marliani le soir. Elle m'apprend la maladie de
-Chopin. Le pauvre enfant est malade depuis huit jours, et très
-gravement. Il va un peu mieux à présent.
-
-D'Arpentigny a recommencé ses antiennes sur Clésinger. Nous sommes
-revenus côte à côte une partie du chemin.
-
- * * * * *
-
-10 _mai._--Été le matin chez Chopin, sans être reçu.
-
-Travaillé dans la soirée au _Christ_ et à la figure du devant.
-
- * * * * *
-
-11 _mai._--Lessore [360] venu le matin.--Chez Chopin vers onze heures.
-
-Retrouvé chez moi R... avec ses portefeuilles que j'ai vus avec
-plaisir, mais avec encore plus de fatigue. Mornay y assistait aussi. Il
-me demande de lui faire un petit tableau au sujet de la scène qui suit
-la bataille de Coutras: _Henri IV dans sa maison_, etc.
-
---Dîné avec J... Elle m'a conduit vers neuf heures chez Chopin; j'y
-suis resté jusqu'à minuit passé; Mlle de R... y était, et son ami
-Herbaut.
-
- * * * * *
-
-12 _mai._--Vu M. Boileux [361], de Blois. Est venu me demander avec
-empressement mes _Juifs_ du Salon pour un amateur de son pays; c'est un
-peu tard.
-
-J'avais mille choses à faire avant mon départ pour Champrosay: le
-mauvais temps, la paresse me font remettre.
-
-Vers trois heures, je réponds à Mme Sand, hélas! Lu les _Mousquetaires_
-jusqu'à cette heure-là; fort amusé.
-
-M. L. Ménard [362]: l'avertir de la terminaison des peintures à la
-Chambre des députés.
-
-_Champrosay, lundi_ 22 _mai._--Le matin, assis dans la forêt.--Je
-pensais à ces charmantes allégories du Moyen Age et de la Renaissance,
-ces cités de Dieu, ces élysées lumineux, peuplés de figures gracieuses,
-etc... N'est-ce pas la tendance d'époques dans lesquelles les croyances
-aux puissances supérieures ont conservé toute leur force? L'âme
-s'élançait sans cesse des trivialités ou des misères de la vie réelle
-dans des demeures imaginaires que l'on embellissait de tout ce qui
-manquait autour de soi.
-
-C'est aussi celles d'époques malheureuses où des puissances redoutables
-pèsent sur les hommes et compriment les élans de l'imagination. La
-nature, qui n'a pas été vaincue par le génie de l'homme à ces époques,
-augmentant les besoins matériels, fait trouver la vie plus dure et fait
-rêver avec plus d'énergie à un bien-être inconnu. De notre temps, au
-contraire, les jouissances sont plus communes, l'habitation meilleure,
-les distances plus facilement franchies. Le désir poétisait donc
-alors comme toujours l'existence des malheureux mortels, condamnés à
-dédaigner ce qu'ils possèdent.
-
-Les actes n'étaient occupés qu'à élever l'âme au-dessus de la matière.
-De nos jours c'est tout le contraire. On ne cherche plus à nous
-amuser qu'avec le spectacle de nos misères dont nous devrions être
-avides de détourner les yeux. Le protestantisme d'abord a disposé à
-ce changement. Il a dépeuplé le ciel et les églises. Les peuples d'un
-génie positif l'ont embrassé avec ardeur. Le bonheur matériel est
-donc le seul pour les modernes. La révolution a achevé de nous fixer
-à la glèbe de l'intérêt et de la jouissance physique. Elle a aboli
-toute espèce de croyance: au lieu de cet appui naturel que cherche une
-créature aussi faible que l'homme dans une force surnaturelle, elle
-lui a présenté des mots abstraits: la raison, la justice, l'égalité,
-le droit. Une association de brigands se régit aussi bien par ces
-mots-là que peut le faire une société moralement organisée. Ils n'ont
-rien de commun avec la bonté, la tendresse, la charité, le dévouement.
-Les bandits observent les uns avec les autres une justice, une raison
-qui les fait se préférer avant tout, une certaine égalité dans le
-partage de leurs rapines qui leur semble justice exercée sur des riches
-insolents ou sur des heureux qui leur semblent l'être à leurs dépens.
-Il n'est pas besoin d'y regarder de bien près pour voir que la société
-actuelle se gouverne à peu près d'après les mêmes principes et en en
-faisant la même interprétation.
-
-Je ne sais si le monde a vu encore un pareil spectacle, celui de
-l'égoïsme remplaçant toutes les vertus qui étaient regardées comme la
-sauvegarde des sociétés.
-
---Revenu de Champrosay, le soir, où j'étais de puis le jeudi 13.
-
- * * * * *
-
-23 _mai._--Chez J... le matin. Temps affreux de chaleur. Le soir, resté
-chez moi tout abattu.
-
- * * * * *
-
-25 _mai._--Repris le _Christ._
-
-
- * * * * *
-
-26 _mai._--Travaillé avec ardeur, quoique peu de moments.--_Femmes
-d'Alger._--Composé un _Intérieur d'Oran_ avec figures.--La _Femme gui
-se lave les pieds_, paysage de Tanger.
-
---Chez Pierret le soir. Parlé du départ de son fils.
-
---Villot venu le matin: je l'ai trouvé changé.
-
---Reçu de M. Labello, pour le comte Tyszkiewiez, 500 francs pour le
-_Canot naufragé._[363]
-
---Chopin venu dans la journée; il repart vendredi pour Ville-d'Avray.
-
- * * * * *
-
-27 _mai._--Travaillé avec plaisir aux _Femmes et Alger_: la femme du
-devant.
-
---Dîné chez Chabrier avec M. Poinsot, Rayer, David, Vieillard.
-
-Bonne journée, soirée charmante: conversation toujours intéressante. Le
-génie, l'esprit, la finesse, la simplicité, la raison, le sens, tout ce
-qui est si rare. Il adore Voltaire, c'est tout simple; je lui ai trouvé
-des idées justes sur tout.
-
-
-[347] _Martin-Delestre_ (1823-1858) n'exposa que sous le nom de
-_Delestre._
-
-[348] _Solange_ était la fille de Mme _Sand._
-
-[349] _Stanislas Laugier_, chirurgien, né en 1798, mort en 1872.
-Professeur de clinique chirurgicale à la Faculté de médecine, membre de
-l'Académie de médecine, de la Société de chirurgie et de l'Académie des
-sciences. Laugier était un savant fort estimé.
-
-[350] On connaît de Delacroix une _Jeune femme qui se peigne_; derrière
-la toilette, _Méphisto._ (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1165.)
-
-[351] Peut-être un marchand de curiosités.
-
-[352] _Gaspard-Jean Lacroix._
-
-[353] _Aubry_, marchand de tableaux.
-
-[354] _Nicolas-Auguste Bataille_, cousin de Delacroix, ancien officier
-d'état-major, propriétaire de l'abbaye de Valmont, qu'il légua en
-mourant à M. Bornot.
-
-[355] _Antoine-Denis Chaudet_, statuaire et peintre, né en 1763, mort
-en 1810. Il avait étudié en Italie les chefs-d'œuvre de l'antiquité
-et de la Renaissance, et devint un des artistes les plus éminents de la
-nouvelle école, dont David était le chef. Il fut membre de l'Académie
-des beaux-arts.
-
-[356] _Jacques Gamelin_, peintre, né en 1739 à Carcassonne, mort en
-1803. Grand prix de peinture, élève de l'École de Rome, il devint
-professeur à l'Académie de Toulouse.
-
-[357] _Les Romains de la décadence_ furent exposés au Salon de 1847 et
-valurent à l'artiste une médaille de première classe et la croix de la
-Légion d'honneur.
-
-[358] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1010.
-
-[359] Voir _Catalogue Robaut_, n° 996.
-
-[360] _Émile-Aubert Lessore_, peintre paysagiste, qui exposa à Paris
-de 1831 (2e médaille) à 1869. Il passa les dernières années de sa vie
-en Angleterre, où il travailla beaucoup à décorer des vases pour les
-grands porcelainiers de Londres.
-
-[361] _Boileux_, magistrat et jurisconsulte, qui était alors juge au
-tribunal de Blois.
-
-[362] _Louis Ménard_, critique d'art, et frère du peintre _René
-Ménard_, est mort professeur à l'école des Arts décoratifs.
-
-[363] Le comte _Eustache Tyszkiewiez_, archéologue polonais, et l'un
-des plus célèbres antiquaires de notre époque, acheta en effet ce
-tableau qui avait figuré au Salon de 1847 avec les _Musiciens juifs._
-(Voir _Catalogue Robaut_, n° 1010.)
-
- * * * * *
-
-5 _juin._--Dîné avec Vieillard chez Mme de Forget.--Le matin, Planet
-est venu avec M. Martens, pour daguerréotyper la _Cléopâtre._[364]
-Petite réussite.
-
- * * * * *
-
-6 _juin._--Petit livre de croquis, avec crayon qui ne s'use pas, chez
-Ricois, rue des Petits-Augustins.
-
- * * * * *
-
-7 _juin._--Au Père-Lachaise, avec Jenny [365], pour arranger les
-tombes et voir l'ouvrage de David. Commencé, à partir de ce jour,
-l'arrangement avec le jardinier susdit, pour entretenir, moyennant
-vingt francs par an, les tombeaux de ma mère, etc., puis autre
-arrangement avec lui pour recreuser l'inscription de ma mère et
-nettoyer la pierre.
-
- * * * * *
-
-8 _juin._--Varcollier[366].--Cavé[367].--Nilson.--Scheffer.--Delessert.
-
- * * * * *
-
-9 _juin._--Chez la plupart des hommes, l'intelligence est un terrain
-qui demeure en friche presque toute la vie. On a droit de s'étonner
-en voyant une foule de gens stupides ou au moins médiocres, qui ne
-semblent vivre que pour végéter, que Dieu ait donné à ses créatures la
-raison, la faculté d'imaginer, de comparer, de combiner, etc., pour
-produire si peu de fruits. La paresse, l'ignorance, la situation où
-le hasard les jette, changent presque tous les hommes en instruments
-passifs des circonstances. Nous ne connaissons jamais ce que nous
-pouvons obtenir de nous-mêmes. La paresse est sans doute le plus grand
-ennemi du développement de nos facultés. Le _Connais-toi toi-même_
-serait donc l'axiome fondamental de toute société, où chacun de ses
-membres ferait exactement son rôle et le remplirait dans toute son
-étendue.
-
- * * * * *
-
-13 _juin._--Mannequin à 350 francs, chez Lefranc, rue du
-Four-Saint-Germain, 23.
-
---Dîné avec Villot et Pierret.
-
---Chez Villot vers trois heures et retouché le cuivre des _Arabes
-d'Oran._[368]
-
- * * * * *
-
-14 _juin._--Travaillé à la Chambre. Ébauché le groupe des Barbares du
-devant [369].
-
- * * * * *
-
-15 _juin._--A Neuilly. Revenu avec Laurent Jan. «...Une pareille
-manière d'écrire qui transporte dans le style l'abandon familier
-ou cynique de la conversation (_le style de Michelet, les mots de
-polisson, etc._) est blâmable à plus d'un titre, car elle dénote chez
-l'auteur qui se la permet non moins de prétention que d'impuissance.
-Il se propose en effet de trancher sur les autres écrivains par
-l'audace de ses expressions, la bigarrure de ses couleurs, l'allure
-débraillée de ses phrases; et pourquoi ne pas prouver plutôt la force,
-en acceptant toutes les conditions, en se jouant en maître de toutes
-les difficultés de l'art d'écrire? _C'est dans l'accord des qualités
-individuelles avec les lois générales du beau et du bon, qu'éclate la
-véritable originalité._» (LERMINIER, _Sur Michelet, Lamartine.--Revue
-des Deux Mondes_, 15 juin 1847.)
-
- * * * * *
-
-17 _juin._--Dîné chez Leblond avec Halévy, Adam, Duponchel, Garcia,
-Guasco, etc. Halévy m'invite pour mercredi.
-
- * * * * *
-
-20 _juin._--Chez Boissard. Reprise de la musique.
-
-Roberetti n'étant pas d'abord arrivé, trio de Beethoven. Puis Mozart
-a fait tous les frais jusqu'à la fin. Je l'ai trouvé plus varié, plus
-sublime, plus plein de ressources que jamais.
-
-J'ai beaucoup remarqué, en présence du tableau de Boissard représentant
-un _Christ_, le dessus de porte de son atelier. Ces peintures, quoique
-médiocres, sont une excellente leçon, que je lui appliquais à l'instant
-même, de ce principe, qui veut qu'un objet, même très clair, s'enlève
-presque toujours en brun sur un objet plus brun. Elles mériteraient
-pour cela qu'on en fît des esquisses.
-
---Je suis en très bonne santé depuis quelque temps et vais très souvent
-à la Chambre.
-
- * * * * *
-
-25 _juin._--Ce jour, probablement à l'heure de mon dîner, est venu
-Grzimala. Il m'a dit sur ma peinture des choses qui m'ont plu, entre
-autres: _l'idée_ le frappant toujours plus que la _convention_ de
-la peinture; de plus, tous les tableaux présentent quelque chose de
-ridicule qui tient à des modes, etc. Il ne trouve jamais cela dans
-les miens. Aurait-il vraiment raison? Pourrait-on inférer de là que
-moins l'élément transitoire qui contribue le plus souvent au succès
-actuel se mêle aux ouvrages, plus ils ont la condition de durée et de
-grandeur?... Développer ceci.
-
- * * * * *
-
-27 _juin._--Travaillé à la Chambre. Fait les deux cavaliers [370].
-
-Dans la journée chez Roberetti, et le soir dîné avec Leblond, Garcia,
-Guasco, Ronconi [371].
-
- * * * * *
-
-28 _juin._--Dîné chez Pierret avec Soulier, que je n'ai pas vu depuis
-un an au moins. Sa vue m'a fait beaucoup de plaisir.
-
---L'Académie des sciences morales et politiques remet au concours la
-question suivante:
-
-_Rechercher quelle influence les progrès et le goût du bien-être
-matériel exercent sur la moralité du peuple._--Le prix est de 1,500
-francs.
-
- * * * * *
-
-29 _juin._--Travaillé à la Chambre et dîné chez moi avec Soulier,
-Villot, Pierret. Bonne soirée.
-
-J'ai mis quelque ordre dans mes croquis aujourd'hui et hier.
-
---Repris du goût pour l'_allégorie de la gloire. Ugolin_ [372],
-etc.--Saint-Marcel [373] venu dans la journée.
-
- * * * * *
-
-30 _juin._--Triqueti [374] venu dans la journée. Nous devons aller
-lundi chez le duc de Montpensier.
-
-Mme de Forget venue me prendre vers quatre heures et demie pour aller à
-Monceaux; nous nous sommes promenés, après dîner, aux Champs-Élysées.
-Vu son ancienne pension sur le quai [375] et la maison de Riesener;
-elle est encore pleine de maçons.
-
-
-
-[364] Voir _Catalogue Robaut_, n° 691.
-
-[365] On retrouvera de nombreuses fois, dans le cours du Journal, le
-nom de _Jenny_ ou _Jeanne Le Guillou._ Elle était la gouvernante de
-Delacroix. M. Burty a écrit à propos d'elle: «C'était une paysanne
-des environs de Brest, douée d'instincts délicats. Quelquefois, dans
-l'atelier, elle disait spontanément, en face d'un croquis ou d'une
-peinture: Monsieur, je trouve cela très bien. Cette Jenny s'y connaît,
-s'écriait Delacroix ravi! Eh bien, je vous le donne. Et il écrivait
-son nom au revers. De là à renouveler l'anecdote de la servante de
-Molière, la distance est grande. Malheureusement, vers la fin, malade,
-soupçonneuse, elle fit le vide autour de son maître, qui ne pouvait se
-passer de ses soins.» (_Correspondance_, t. I, p. v. Note de Burty.)
-
-[366] _Varcollier_, alors chef de la division des beaux-arts à la
-préfecture de la Seine.
-
-[367] _François Cave_, inspecteur des beaux-arts, qui avait épousé Mme
-_Élisabeth Blavot_, veuve de _Clément Boulanger._ (Voir _supra_, p. 240
-et 241.)
-
-[368] Voir _Catalogue Robaut_, n° 462.
-
-[369] Hémicycle _d'Attila_, partie de droite.
-
-[370] Au premier plan de l'hémicycle d'_Attila._
-
-[371] _Ronconi_, célèbre baryton italien, qui obtint de grands succès
-à Londres et à Paris, et qui fut nommé en 1848 directeur du théâtre
-Italien.
-
-[372] Delacroix l'avait vendu 1,200 francs à M. Tesse, qui le revendit
-peu après 3,000 francs.
-
-[373] _Saint-Marcel_, un des élèves de Delacroix, qui fréquentait son
-atelier. Né vers 1815, mort vers 1800, à Fontainebleau. Saint-Marcel
-fut un très remarquable dessinateur et peintre paysagiste. Delacroix
-lui a emprunté parfois des études de figures d'après nature pour les
-dessiner à son tour suivant son propre sentiment.
-
-[374] _Baron de Triqueti_, peintre et sculpteur, né en 1802, mort en
-1874. Son œuvre est importante et remarquable.
-
-[375] Le quai du Cours-la-Reine.
-
-
- * * * * *
-
-1er _juillet._--A la Chambre le matin.--Séance chez Chopin
-à trois heures. Il a été divin. On lui a exécuté son trio, puis il l'a
-exécuté lui-même et de main de maître.
-
---Grzimala nous a fait dîner avec une petite femme de sa connaissance,
-qui va aux Eaux-Bonnes.
-
- * * * * *
-
-9 _juillet._--Travaillé au _Christ au tombeau._
-
---A Passy, vers trois heures et demie. Mme Delessert part lundi pour
-Plombières; je l'avais revue à Vincennes, à la soirée du Prince, deux
-ou trois jours auparavant. C'est en revenant de cette course à Passy
-que j'ai rencontré Scheffer jeune, rue Blanche, qui m'a fait une
-plaisanterie au sujet d'une rose que j'avais à la main.
-
- * * * * *
-
-10 _juillet._--Le cousin Delacroix [376] venu dans la journée: sa vue m'a
-fait plaisir. Il passe ici une huitaine. Chopin est venu pendant qu'il
-y était.
-
-Fait la _Madeleine_ dans le tableau susdit.
-
-Se rappeler l'effet simple de la tête: elle était ébauchée d'un ton
-très gris et éteint. J'étais incertain si je la mettrais dans l'ombre
-davantage, ou si je mettrais des clairs plus vifs: j'ai légèrement
-prononcé ces derniers sur cette masse, et il a suffi de colorer avec
-des tons chauds et reflétés toute la partie ombrée; et, quoique le
-clair et l'ombre soient presque de même valeur, les tons froids de
-l'un et chauds de l'autre suffisent à accentuer le tout. Nous disions
-avec Villot, le lendemain, qu'il faut bien peu de chose pour faire de
-l'effet de cette manière. En plein air surtout, cet effet est des plus
-frappants; Paul Véronèse lui doit une grande partie de son admirable
-simplicité.
-
-Un principe que Villot regarde comme le plus fécond, c'est celui de
-faire détacher les objets un peu foncés sur ceux qui sont derrière,
-par la masse de l'objet et dans l'ébauche par le ton local établi dès
-le principe. Je n'en comprends pas l'application autant que lui. A
-rechercher.
-
-Véronèse doit aussi beaucoup de sa simplicité à l'absence de détails
-qui lui permet l'établissement du ton local, dès le commencement. La
-détrempe l'a forcé presque à cette simplicité. La simplicité dans les
-draperies en donne singulièrement à tout le reste. Le contour vigoureux
-qu'il trace à propos autour de ses figures contribue à compléter
-l'effet de la simplicité de ses oppositions d'ombre et de lumière, et
-achève et relève le tout.
-
-Paul Véronèse n'affiche pas, comme Titien, par exemple, la prétention
-de faire un chef-d'œuvre à chaque tableau. Cette habileté à ne pas
-_faire trop_ partout, cette insouciance apparente des détails qui
-donne tant de simplicité est due à l'habitude de la décoration. On est
-forcé dans ce genre de laisser beaucoup de parties sacrifiées.
-
-Il faut appliquer surtout à la représentation des natures jeunes
-ce principe du peu de différence de valeur des ombres par rapport
-aux clairs. Il est à remarquer que plus le sujet est jeune, plus la
-transparence de la peau établit cet effet.
-
- * * * * *
-
-11 _juillet._--Remarquer combien la prétendue civilisation émousse
-les sentiments naturels. Hector dit à Ajax, livre VII, en cessant le
-combat: «Déjà la nuit est avancée, et nous devons tous obéir à la nuit,
-qui met un terme aux travaux des hommes.»
-
- * * * * *
-
-20 _juillet._--Jour de mon départ pour Champrosay, où je vais passer
-plus de quinze jours. Reçu le matin même la lettre où Mme Sand me parle
-de sa querelle avec sa fille.
-
-Chopin venu le matin, comme je déjeunais après être rentré du Musée
-où j'avais reçu la commande de la copie du _Corps de garde._[377] Il
-m'a parlé de la lettre qu'il a reçue; mais il me l'a lue presque tout
-entière depuis mon retour. Il faut convenir qu'elle est atroce. Les
-cruelles passions, l'impatience longtemps comprimée s'y font jour;
-et, par un contraste qui serait plaisant, s'il ne s'agissait d'un si
-triste sujet, l'auteur prend de temps en temps la place de la femme
-et se répand en tirades qui semblent empruntées à un roman ou à une
-homélie philosophique.
-
---Le matin au Louvre, chez M. de Cailleux [378], qui m'a demandé la
-répétition du _Corps de garde._[379]
-
---Je me suis occupé pendant ce séjour de _Lara, Saint Sébastien_ et
-_Arabes jouant aux échecs._[380]
-
---Vieillard venu me surprendre un jour avant dîner. Nous avons passé un
-bon après-dîner.
-
- * * * * *
-
-30 _juillet._--Revenu à Paris ce jour-là et retourné le soir.
-
-
-[376] Le cousin _Delacroix_ habitait à Ante, près Sainte-Menchould. Il
-est l'auteur de divers ouvrages de poésie.
-
-[377] Toile exposée au Salon de 1847. Appartient au duc d'Aumale. (Voir
-_Catalogue Robaut_, n°s 492 et 105.)
-
-[378] _M. de Cailleux_, ancien directeur des Musées. C'est lui qui,
-après avoir vu l'esquisse des _Croisés à Constantinople_, s'efforça de
-faire comprendre à Delacroix que le Roi désirait un tableau «qui n'eût
-pas l'air d'être un Delacroix». (Notes de Riesener. Voir Introduction à
-la _Correspondance_, p. XXIII.)
-
-[379] Toile de 0m,51 X 0m,65, exposée au Salon de 1848. Appartient à
-Mme Delessert. Une variante est datée de 1858 (toile de 0m,62 X 0m,50.)
-
-[380] Voir _Catalogue Robaut_, passim.
-
- * * * * *
-
-12 _août._--Vu au ministère la _Sainte Anne_, de Riesener.
-
- * * * * *
-
-24 _août._--Donné à Lenoble 4,000 francs pour acheter trois actions de
-canaux et faire le versement des actions du Nord.
-
- * * * * *
-
-28 _août._--Travaillé à la Chambre. Mornay venu me voir; je l'ai invité
-à dîner pour demain. Villot est arrivé après son départ, vers cinq
-heures; je l'ai retenu à dîner.
-
- * * * * *
-
-29 _août._--Refait la tête du _Christ._ Mornay et Piron sont venus
-dîner avec moi.
-
- * * * * *
-
-30 _août._--Travaillé à la Chambre. Resté le soir.
-
- * * * * *
-
-31 _août._--Travaillé à la copie du _Corps de garde._--Repris la petite
-_Lélia_ et une ancienne esquisse de _Médée_[381] que j'ai métamorphosée.
-
---Dîné chez Mme de Forget. Revenu le soir par la rue du Houssaye, de la
-Victoire.
-
-
-[381] L'esquisse (0m,45 X 0m,37) est de l'année 1838. Le tableau est
-de la même année (2m,60 X 1m,65). Il fut exposé au Salon de 1838 et à
-l'Exposition universelle de 1855. Appartient au Musée de Lille.
-
-Une nouvelle toile fut achevée en 1860, et fut exposée à la vente
-posthume de Delacroix.
-
- * * * * *
-
-1er _septembre._--Sur les distances à Londres,
-j'écrivais à Vieillard:
-
-«Car c'est par lieues qu'il faut compter; cette disproportion seule
-entre l'immensité du lieu que ces gens-là habitent et l'exiguïté
-naturelle des proportions humaines me les fait déclarer ennemis de la
-vraie civilisation qui rapproche les hommes, de cette civilisation
-attique qui faisait le Parthénon grand comme une de nos maisons et qui
-renfermait tant d'intelligence, de vie, de force, de grandeur dans
-les limites étroites de frontière qui font sourire notre barbarie si
-étriquée dans ses immenses États.»
-
---Travaillé à la Chambre.
-
- * * * * *
-
-2 _septembre._--Travaillé à la Chambre.
-
-Je ne sortirai pas, je crois, de cet _Attila_ et de son cheval.
-
---Fait route dans l'omnibus avec deux religieuses: cet habit m'a imposé
-au milieu de la corruption générale, de l'abandon de tout principe
-moral; j'ai aimé la vue de cet habit qui impose, au moins à celui
-ou celle qui le porte le respect absolu, du moins en apparence, des
-vertus, du dévouement, du respect de soi et des autres.
-
---Mornay venu dans la journée.
-
---Je n'ai pas eu le courage de sortir le soir et me suis couché de
-bonne heure.
-
- * * * * *
-
-5 _septembre._--Travaillé dans la journée à rajeunir une petite
-esquisse de _Mater dolorosa_ faite alors pour M. D...
-
-Le soir, chez Mme Marliani. Le pauvre Enrico est bien mal. Il y avait
-là une femme aimable, Mme de Barrère, qui parle bien de tout, sans
-sentir la! pédante.
-
---Leroux [382] a décidément trouvé le grand mot, sinon la chose, pour
-sauver l'humanité et la tirer du bourbier: «L'homme est né libre»,
-dit-il, après; Rousseau. Jamais on n'a proféré une pareille sottise,
-quelque philosophe qu'on puisse être.
-
-Voilà le début de la philosophie chez ces messieurs. Est-il dans la
-création un être plus _esclave_ que n'est l'homme? La faiblesse, les
-besoins, le font dépendre des éléments et de ses semblables. C'est
-encore peu des objets extérieurs. Les passions qu'il trouve chez lui
-sont les tyrans les plus cruels qu'il ait à combattre, et on peut
-ajouter que leur résister, c'est résister à sa nature même. Il ne
-veut pas non plus de la hiérarchie en quoi que ce soit; c'est en quoi
-il trouve surtout le christianisme odieux; c'est, à mon sens, ce qui
-en fait la morale par excellence: soumission à la loi de la nature,
-résignation aux douleurs humaines, c'est le dernier mot de toute raison
-(et partant soumission à la loi écrite, divine ou humaine).
-
- * * * * *
-
-13 _septembre._--A Versailles; j'y ai repris la fièvre.
-
- * * * * *
-
-17 _septembre._--Sorti pour aller voir Mme Marliani; arrivé près de
-chez elle, la fatigue m'a forcé de revenir en voiture.
-
- * * * * *
-
-18 _septembre._--M. Laurens[383] venu ce matin; il me vante beaucoup
-Mendelssohn.
-
-La peinture est le métier le plus long et le plus difficile: il
-lui faut l'érudition comme au compositeur, mais il lui faut aussi
-l'exécution comme au violon.
-
- * * * * *
-
-19 _septembre._--Je vois dans les peintres des prosateurs et des
-poètes. La rime les entrave; le tour indispensable aux vers et qui
-leur donne tant de vigueur est l'analogue de la symétrie cachée, du
-balancement en même temps savant et inspiré qui règle les rencontres
-ou l'écartement des lignes, les taches, les rappels de couleur, etc.
-Ce thème est facile à démontrer, seulement il faut des organes plus
-actifs et une sensibilité plus grande pour distinguer la faute, la
-discordance, le faux rapport dans des lignes et des couleurs, que pour
-s'apercevoir qu'une rime est inexacte et l'hémistiche gauchement ou mal
-suspendu; mais la beauté des vers ne consiste pas dans l'exactitude
-à obéir aux règles dont l'inobservation saute aux yeux des plus
-ignorants: elle réside dans mille harmonies et convenances cachées,
-qui font la force poétique et qui vont à l'imagination; de même que
-l'heureux choix des formes et leur rapport bien entendu agissent sur
-l'imagination dans l'art de la peinture. Les _Thermopyles_ de David
-sont de la prose mâle et vigoureuse, j'en conviens. Poussin ne réveille
-presque jamais d'idée par d'autres moyens que la pantomime plus ou
-moins expressive de ses figures. Ses paysages ont quelque chose de plus
-ordonné, mais le plus souvent chez lui comme chez les peintres que
-j'appelle des prosateurs, le hasard a l'air d'avoir assemblé les tons
-et agencé les lignes de la composition. L'idée poétique ou expressive
-ne vous frappe pas au premier coup d'œil.
-
- * * * * *
-
-20 _septembre._--Essayer de prendre du chocolat avec du café: deux ou
-trois cuillerées de café dans une tasse de chocolat comme à l'ordinaire.
-
- * * * * *
-
-22 _septembre._--Aujourd'hui, j'ai été me promener à l'église
-Saint-Denis; j'ai revu auparavant le groupe du Puget.
-
- * * * * *
-
-24 _septembre._--Lenoble emporte quatorze actions de Lyon et six du
-Nord pour faire les versements. Comme les actions seront dorénavant au
-porteur, il les fera conserver sous mon nom, dans la caisse de l'agent
-de change.
-
- * * * * *
-
-25 _septembre.--Les Nymphes de la mer détellent les coursiers du
-Soleil._
-
- * * * * *
-
-26 _septembre._--M. Cournault [384] me dit avoir vu à Alger un ouvrier,
-qui taillait des morceaux de cuir ou d'étoffe pour des ornements,
-regardant avec grande attention un bouquet de fleurs pour le guider.
-Ils ne doivent probablement qu'à l'observation de la nature l'harmonie
-qu'ils savent mettre dans les couleurs. Les Orientaux ont toujours eu
-ce goût; il ne paraît pas que les Grecs et les Romains l'aient eu au
-même degré, à en juger par ce qui reste de leurs peintures.
-
---Mlle de Rosier venue. Chopin ensuite.
-
-
-[382] _Pierre Leroux._
-
-[383] Il est difficile de savoir si Delacroix veut parler ici de
-_Joseph-Bonaventure Laurens_, littérateur et compositeur français, né
-en 1801, ou de son jeune frère _Jules Laurens_, peintre lithographe
-et graveur, né à Carpentras en 1825; car le compositeur s'occupait
-beaucoup de peinture, et le peintre, de musique. Jules Laurens,
-qui était entré en 1844 à l'École des beaux-arts, se fixa ensuite
-définitivement à Carpentras.
-
-[384] _Cournault_ fut un des légataires de Delacroix.
-
-
- * * * * *
-
-2 _octobre._--Prêté à Soulier petite esquisse, d'après Rubens, de la
-vie de Marie de Médicis, _la Paix mettant le feu à des armes..._ des
-monstres sur le devant, la Reine dans le fond entrant dans le temple de
-Janus.
-
- * * * * *
-
-5 _octobre._--Prêté à Villot le numéro de la Revue où est l'article de
-Gautier sur Töpffer.
-
---Villot venu me voir; nous avons parlé du procédé de la figure de
-l'_Italie._[385]
-
-J'ai été reprendre mon travail pour la première fois, depuis le 12
-septembre. Je suis satisfait de l'effet de cette figure. Toute la
-journée, j'ai été occupé, et très agréablement, d'idées et de projets
-de peintures relatives à cela. J'ai peint en quelques instants la
-petite figure de l'homme tombé en avant percé d'une flèche.
-
-Il faudrait faire ainsi des tableaux esquisses qui auraient la liberté
-et la franchise du croquis. Les petits tableaux m'énervent, m'ennuient;
-de même les tableaux de chevalet, même grands, faits dans râtelier;
-on s'épuise à les gâter. Il faudrait mettre dans de grandes toiles,
-comme Cournault me disait qu'était la _Bataille d'Ivry_ de Rubens, à
-Florence, tout le feu que l'on ne met d'ordinaire que sur des murailles.
-
-La manière appliquée à la figure de l'_Italie_ est très propre pour
-faire des figures dont la forme serait aussi rendue que l'imagination
-le désire sans cesser d'être colorées, etc.
-
-La _manière de Prud'hon_ s'est faite en vue de ce besoin de revenir
-sans cesse, _sans manquer à la franchise._ Avec les moyens ordinaires,
-il faut toujours gâter une chose pour en obtenir une autre; Rubens est
-_lâché_ dans ses Naïades, pour ne pas perdre sa lumière et sa couleur.
-_Dans le portrait de même_: si l'on veut arriver à une extrême force
-d'expression et de caractère, la franchise de la touche disparaît, et
-avec elle la lumière et la couleur. On obtiendrait des résultats très
-prompts et jamais de fatigue. On peut toujours reprendre, puisque le
-résultat est presque infaillible.
-
-La cire m'a beaucoup servi pour cette figure, afin de faire sécher
-promptement et revenir à chaque instant sur la forme. Le _vernis copal_
-peut remplir cet objet; on pourrait y mêler de la cire.
-
-Ce qui donne tant de finesse et d'éclat à la peinture sur papier
-blanc, c'est sans doute cette transparence qui tient à la nature
-essentiellement blanche du papier... L'éclat des Van Eyck et ensuite de
-Rubens tient beaucoup sans doute au blanc de leurs panneaux.
-
-Il est probable que les premiers Vénitiens peignirent sur des fonds
-très blancs; leurs chairs brunes ne semblent que de simples glacis
-laqueux sur un fond qui transparait toujours. Ainsi, non seulement les
-chairs, mais les fonds, les terrains, les arbres, sont glacés sur fond
-blanc, dans les premiers flamands, par exemple. Se rappeler dans la
-_Nymphe endormie_ [386] que j'ai commencée ces jours-ci, et à laquelle
-j'ai travaillé devant Soulier et Pierret, aujourd'hui dimanche, quel a
-été l'effet du rocher, derrière la figure et le terrain, ainsi que le
-fond de forêt, après que je l'eus glacé de _laques jaunes_ et de _vert
-malachite_, etc., sur une préparation _blanche_ que j'avais remise sur
-l'ancien affreux rocher de _terre d'ombre_, etc.
-
-Dans les anciens tableaux flamands sur panneaux et faits de la sorte
-en glacis, l'aspect roussâtre est manifeste. La difficulté consiste
-donc à trouver une convenable compensation de gris, pour balancer le
-jaunissement et l'ardent des teintes.
-
-J'avais eu une idée de tout cela dans l'esquisse que j'ai faite, il y
-a quelque dix ans, de _Femmes enlevées par des hommes à cheval_,[387]
-d'après une estampe de Rubens; comme elles sont, il n'y manque que
-quelque gris. Il n'est même pas possible que les fonds, les draperies
-ne participent entièrement à l'exécution des chairs, quand on les
-exécute par glacis sur des fonds blancs. Le disparate est insupportable
-d'une autre manière. Il me semblait, après avoir modelé cette _Nymphe_
-avec du _blanc pur_, que le fond qui était derrière, fond de rochers
-faits avec des tons opaques comme dans une peinture ébauchée dans le
-système de la demi-teinte locale, n'était pas le fond qui convenait,
-mais qu'il fallait un ton clair de draperies ou de murailles: j'ai donc
-couvert de _blanc_ ce rocher; et quand ensuite je me suis avisé d'en
-faire un autre rocher avec des tons aussi transparents que possible, la
-chair a pu s'accorder avec cet accessoire; mais il m'a fallu repeindre
-de même la draperie, le terrain et le fond de forêt.
-
- * * * * *
-
-6 _octobre._--La _Desdémone_, la _Femme à la rivière_, la _Lélia_[388]
-feront mieux ainsi (en petite dimension). Quant aux autres, la plus
-grande dimension sera le mieux.
-
---Le charme particulier de l'aquarelle, auprès de laquelle toute
-peinture à l'huile paraît toujours rousse et pisseuse, tient à cette
-transparence continuelle du papier; la preuve, c'est qu'elle perd de
-cette qualité quand on gouache quelque peu; elle la perd entièrement
-dans une gouache. Les peintures flamandes primitives ont beaucoup de ce
-charme: l'emploi de l'essence y contribue en éloignant l'huile.
-
- * * * * *
-
-8 _octobre._--Se rappeler l'impression d'un tableau de Jacquand
-[389], que j'ai vu un de ces jours à côté d'un tableau de Diaz, chez
-Durand-Ruel. Dans le premier, l'imitation minutieuse d'après nature des
-moindres objets, sécheresse, gaucherie; dans l'autre, où tout est sorti
-de l'imagination du peintre, mais où les souvenirs sont fidèles, la
-vie, la grâce, l'abondance.
-
-Le tableau de Jacquand représentait des moines de l'Inquisition,
-montrant l'entrée d'une espèce de trou à une femme assise à terre et
-qu'ils semblaient menacer. Le dos de cette femme était enfoncé dans la
-muraille, qui était derrière elle, etc.; on eût dit ce tableau fait par
-un homme incapable du moindre souvenir des objets, et pour lequel le
-détail qu'il a sous les yeux est le seul qui puisse le frapper.
-
- * * * * *
-
-9 _octobre._--J'ai vu avec Mme de Forget, chez Maigret, un papier de
-Chine pour tenture. Il nous a dit qu'aucun art, chez nous, ne pouvait
-approcher de la solidité de leurs couleurs. Il a essayé de raccorder
-une partie du fond qui est devenu horrible en peu de temps. Ce papier
-est très bon marché relativement; tous ces charmants oiseaux sont faits
-à la main, et, nous a-t-il dit, la totalité des ornements, ce sont des
-bambous blanchâtres, rehaussés d'argent, qui courent sur tout le champ
-qui est rose, parfaitement uni; le tout semé d'oiseaux, de papillons,
-etc., d'une perfection qui ne tire pas son charme de l'exactitude
-minutieuse, de l'imitation, comme nous faisons toujours dans nos
-ornements, au contraire; c'était pour le port et la grâce de la pose et
-le contraste des tons, tout l'animal, mais le tout fait avec un esprit
-qui avait choisi et résumé l'objet de manière à en faire un ornement à
-la manière des animaux dans les monuments et manuscrits égyptiens.
-
- * * * * *
-
-14 _octobre._--Parti pour Champrosay.
-
- * * * * *
-
-15 _octobre._--Vieillard est venu passer une partie de la journée avec
-moi. Le cher ami paraît mieux de son voyage en Angleterre. Il m'a conté
-l'anecdote de l'officier des hussards anglais, qui entend dire que le
-tabac réussirait bien à Ceylan. Il profite aussitôt de quatre mois de
-congé pour s'embarquer, aller faire sa plantation, et revenir.
-
- * * * * *
-
-28 _octobre._--Revenu de Champrosay, où j'ai eu presque constamment le
-plus beau temps du monde.
-
- * * * * *
-
-29 _octobre._--Lenoble m'a apporté les quatorze actions du chemin de
-fer de Lyon qu'il a dû placer dans la caisse de l'agent de change, M.
-Gavet, attendu qu'elles sont au porteur [390].
-
-
-[385] Hémicycle d'_Attila._
-
-[386] Voir même sujet, _Catalogue Robaut_, n° 789.
-
-[387] Delacroix fait sans doute allusion ici au tableau de Rubens qui
-se trouve à la Pinacothèque de Munich et qui est connu sous le nom
-d'_Enlèvement des filles de Leucippe._
-
-[388] Delacroix avait écrit lui-même à l'encre sur le bois du chassis
-de ce tableau: _Lélia dans la caverne du moine, devant le corps de son
-amant_ (George Sand). (Voir _Catalogue Robaut_, n°s 1032, 1033.)
-
-[389] _Jacquand_, peintre, né à Lyon en 1805. Il fit d'abord de la
-peinture historique, puis se livra à la peinture de genre et exécuta
-de nombreux tableaux, commandés par la liste civile ou acquis par les
-amateurs.
-
-[390] _M. Gavet_, agent de change, a épousé la fille aînée de M. Bornot.
-
-
- * * * * *
-
-2 _novembre._--Prêté à M. Lessore onze feuilles de dessins d'anatomie,
-partie contre épreuves, dessins à la plume, etc. (Rendus.)
-
-Prêté à Villot des calques de faïences d'Alger.
-
- * * * * *
-
-14 _décembre_.--_Élie_ s'étant enfui _dans le désert_ pour fuir la
-colère de Jézabel et résolu à se laisser mourir de faim, est réveillé
-par un ange qui lui apporte un pain et de l'eau, en lui enjoignant de
-prendre courage et de se nourrir. (_Bible_, p. 241.)
-
---_Abigaïl vient apaiser David_ par des présents comme il s'apprêtait à
-tirer vengeance de Nabal, son mari. (_Bible_, p. 189.)
-
---_Saint Étienne_[391], après son supplice, _recueilli par les saintes
-femmes et des disciples._
-
-
-[391] Ce tableau ne fut terminé qu'en 1859. Il fut caricaturé par Cham,
-et acheté par le Musée d'Arras 4,000 francs. (Voir _Catalogue Robaut._)
-
- * * * * *
-
-15 _décembre._--Alexandre faisant violence à la Pythie.
-
---_Énée suivant la Sibylle, qui le précède avec le rameau d'or_, ferait
-bien pour petits sujets accessoires dans une grande décoration comme
-l'escalier de la Chambre des députés.
-
---L'_Encan de Pertinax._ Il vend la cour de Commode, choses et hommes,
-esclaves, parasites, vases, statues, etc. Lui, sévère, préside.
-
---Voir la préface de _Raison et folie._
-
---Deux _emblèmes de la Force persévérante._
-
---_Les Nymphes de la mer détellent les chevaux du Soleil._
-
-
-
-
-1849
-
-
-6 _janvier._[392].--_À M. Jame, à Lyon._
-
-«Monsieur, je vous avais confié au mois de mai de l'année dernière,
-pour trois ou quatre mois, mon tableau de la _Liberté de 1830._[393]
-J'avais résisté, à plusieurs reprises, à vos offres, préférant renoncer
-à ce qu'elles présentaient d'avantageux aux inconvénients nombreux
-d'un déplacement pour un ouvrage déjà ancien et nécessitant une foule
-d'opérations toujours dangereuses, telles que clouer et déclouer
-plusieurs fois la toile, la rouler, l'emballer, la transporter,
-etc.... J'ai cédé, avec le désir de vous obliger personnellement, et
-pressé également par le consentement de M. Ch. Blanc [394], votre ami;
-vous deviez, dans la quinzaine qui a suivi la remise du tableau, me
-compter une somme de mille francs, _quel que fût le résultat de votre
-entreprise._ Vous ne vous êtes pas acquitté de cet engagement. Dans
-l'entrevue que j'ai eue avec vous, environ un mois après, vous m'avez
-assuré que cette somme allait m'être comptée, et cependant cette
-nouvelle promesse est restée sans effet. J'ai attribué à la difficulté
-du moment le retard que j'éprouvais, mais j'attendais au moins que vous
-me tiendriez au courant de ce que vous comptiez faire à cet égard. Je
-n'ai reçu de vous aucune nouvelle, ni en ce qui concerne l'engagement
-que vous aviez contracté relativement à la somme promise, ni même au
-sujet du sort du tableau dont je n'avais entendu, en aucune manière, me
-priver pendant un si long espace de temps. Huit mois se sont écoulés,
-et je suis sur tous ces points dans la même ignorance.
-
-«Je désire donc, Monsieur, que vous ayez l'obligeance de me renvoyer
-au plus tôt le tableau dont j'ai appris indirectement que vous n'avez
-pas tiré parti comme vous le pensiez. J'ose attendre de vous que vous
-fassiez prendre tous les soins nécessaires, pour qu'il soit emballé
-et expédié avec toutes les précautions convenables. Je vous avais
-prié de faire consolider la caisse pour le retour; elle en a le plus
-grand besoin, la route devant être plus longue et plus difficile dans
-cette saison. Comme vous êtes à Lyon, à ce que je crois, vous pourrez
-surveiller les précautions que je vous demande, car je vous avoue aussi
-qu'après la promesse que vous m'aviez faite également au mois de mai
-de suivre le tableau à son départ, et d'assister, de votre personne,
-à sa mise en état pour l'Exposition, j'avais été fort désappointé que
-cette opération n'ait pas été faite comme vous me l'aviez assuré,
-c'est-à-dire en votre présence.
-
-«Veuillez, Monsieur, m'écrire un mot à ce sujet. Vous voudriez bien
-adresser le tableau directement à M. le directeur du Musée du Louvre;
-cela évitera de le retendre, détendre et retendre plusieurs fois.
-
-«J'espère donc, dans cette circonstance, dans l'obligeance que
-je réclame de vous, et vous prie de recevoir l'assurance de ma
-considération.»
-
- * * * * *
-
-14 _janvier._--Rendez-vous au Palais-Royal à midi, avec la commission,
-pour visiter les lieux pour l'Exposition. ...Dévastation dégoûtante,
-galeries transformées en magasin d'équipement. Caisse d'escompte
-établie avec bureaux, etc. Club avec tribune,... l'odeur de la pipe
-et de la caserne, etc. Ensuite aux Tuileries pour le même objet: le
-même spectacle affligeant, à cela près que le palais ne contient plus
-d'hôtes du genre de ceux que nous avions trouvés au Palais-Royal;
-mais partout les traces de la dégradation, de la puanteur. Le lit de
-l'ex-Roi porte encore les matelas et les couvertures qui lui ont
-servi, ainsi qu'à la Reine. Dans le théâtre, était un monceau de débris
-de meubles brisés, d'écrins forcés, d'armoires enfoncées, et partout
-les portraits mis en pièces, à l'exception toutefois de ceux du prince
-de Joinville; d'où vient cette préférence? Il est difficile de s'en
-rendre compte.
-
-Je devais, en sortant, aller chez J...; j'étais trop fatigué et suis
-rentré chez moi.
-
- * * * * *
-
-24 _janvier._--A la commission à neuf heures. Bonne journée.
-
---Vu Mornay chez lui.
-
- * * * * *
-
-29 _janvier._--Alertes dès le matin pour la révolte de la garde mobile.
-
---Le soir, été voir Chopin; je suis resté avec lui jusqu'à dix heures.
-Cher homme! Nous avons parlé de Mme Sand [395], de cette bizarre
-destinée, de ce composé de qualités et de vices. C'était à propos de
-ses Mémoires. Il me disait qu'il lui serait impossible de les écrire.
-Elle a oublié tout cela; elle a des éclairs de sensibilité et oublie
-vite. Elle a pleuré son vieil ami Pierret et n'y a plus pensé. Je lui
-disais que je lui voyais à l'avance une vieillesse malheureuse. Il
-ne le pense pas... Sa conscience ne lui reproche rien de ce que lui
-reprochent ses amis. Elle a une bonne santé qui peut se soutenir: une
-seule chose l'affecterait profondément, ce serait la perte de Maurice,
-ou qu'il tournât mal.
-
-Quant à Chopin, la souffrance l'empêche de s'intéresser à rien, et à
-plus forte raison au travail. Je lui ai dit que l'âge et les agitations
-du jour ne tarderaient pas à me refroidir aussi. Il m'a dit qu'il
-m'estimait de force à résister. «Vous jouissez, a-t-il dit, de votre
-talent dans une sorte de sécurité qui est un privilège rare, et qui
-vaut bien la recherche fiévreuse de la réputation.»
-
---Désappointement le soir: j'avais dîné chez Mme de Forget avec
-l'intention d'aller le soir chez Rivet; on nous envoie deux stalles
-des Italiens, pour l'_Italiana._ Nous arrivons et nous avons
-l'_Elisire._[396] Froid mortel tout le temps et peu de dédommagement
-dans la musique.
-
-
-[395] Le nom de _George Sand_ revient assez souvent dans le cours du
-Journal; les relations entre elle et Delacroix furent assez suivies
-pour qu'il paraisse intéressant de rappeler ici le jugement qu'elle
-portait sur Delacroix dans une lettre au critique Th. Silvestre: «Il y
-a vingt ans que je suis liée avec lui, et par conséquent heureuse de
-pouvoir dire qu'on doit le louer sans réserve, parce que rien dans la
-vie de l'homme n'est au-dessous de la mission si largement remplie du
-maître; et je n'ai probablement rien à vous apprendre sur la constante
-noblesse de son caractère et l'honorable fidélité de ses amitiés. Il
-jouit également des diverses faces du Beau par les côtés multiples de
-son intelligence. Delacroix, vous pouvez l'affirmer, est un artiste
-complet. Il goûte, il comprend la musique d'une manière si supérieure,
-qu'il eût été probablement un grand musicien, s'il n'eût pas choisi
-d'être un grand peintre. Il n'est pas moins bon juge en littérature, et
-peu d'esprits sont aussi ornés et aussi nets que le sien. Si son bras
-et sa vue venaient à se fatiguer, il _pourrait encore dicter, dans une
-très belle forme, des pages qui manquent à l'histoire de l'art, et qui
-resteraient comme des archives à consulter pour tous les artistes de
-l'avenir._» (Th. Silvestre, _Les artistes vivants._)
-
-[396] _Italiana in Algeri_, opéra de Rossini.--_L'Elisire d'amore_,
-opéra de Donizetti.
-
-
- * * * * *
-
-5 _février._--M. Baudelaire [397] venu comme je me mettais à reprendre
-une petite figure de femme à l'orientale, couchée sur un sofa,
-entreprise pour Thomas [398], de la rue du Bac. Il m'a parlé des
-difficultés qu'éprouve Daumier à finir.
-
-Il a sauté à Proudhon qu'il admire et qu'il dit l'idole du peuple. Ses
-vues me paraissent des plus modernes et tout à fait dans le progrès.
-
-Continué la petite figure après son départ et repris les _Femmes
-d'Alger._
-
-Situation d'esprit fort triste; aujourd'hui ce sont les affaires
-publiques qui en sont cause; un autre jour, ce sera pour un autre
-sujet. Ne faut-il pas toujours combattre une idée amère?
-
---J'éprouve sur le tableau des _Femmes d'Alger_ combien il est agréable
-et même nécessaire de peindre sur le vernis. Il faudrait seulement
-trouver un moyen de rendre le vernis de dessous inattaquable dans
-les opérations subséquentes de dévernissage, ou vernir d'abord sur
-l'ébauche avec un vernis qui ne puisse s'en aller, comme celui de
-Desrosiers ou de Sœhnée, je crois, ou bien faire de même pour finir.
-
- * * * * *
-
-10 _février._--Chez Pierret le soir: beaucoup de monde. J'y ai vu
-Lassus [399], perdu de vue depuis longtemps.
-
-Un imbécile nommé M..., que je n'y avais pas vu depuis longtemps, y
-était en toilette exacte et ganté hermétiquement. Il a l'air de se
-croire beau ou intéressant pour le sexe; cela lui impose la tenue. Je
-ne mentionne ceci que parce que, à propos de cet individu qui n'est
-qu'un fat, j'ai pensé à certains hommes à bonnes fortunes, qui sont les
-victimes de l'obligation où ils se croient d'être toujours beaux.
-
- * * * * *
-
-11 _février._--Vers deux heures chez J...; V... y était. Ensuite à
-Passy, où je n'avais pas été depuis le 14 novembre dernier, veille de
-la Saint-Eugène. J'y ai revu Thiers: entrevue aigre-douce. Il a sur
-le cœur mon opposition à ses désirs. J'étais en train de causer, et
-cela aura augmenté sa mauvaise humeur. Il ne m'a pas dit de revenir le
-voir et s'en est allé assez brusquement. Je suis revenu par le jardin
-jusqu'au pont, avec M. de Valon[400] et Bocher [401]. J'ai reconduit ce
-dernier en cabriolet jusqu'à la place de la Concorde. Il voit en noir
-l'avenir de l'Assemblée future. Il croit l'établissement de Napoléon
-plus solide que ne le pensent ses amis; il est plus populaire que tous
-les gouvernants, depuis trente ans. Les idées républicaines ont plus
-pénétré qu'on ne semble le croire. Je crois aussi que rien de semblable
-à ce qui a été ne peut être; tout est changé en France, et tout change
-encore. Il me faisait remarquer l'aspect terne et négligé de cette
-foule, bien que ce soit dimanche et qu'il fasse le temps le plus
-extraordinaire, car tout Paris semble dehors.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 14 _février._--Dîné chez le président du Corps législatif
-[402], avec Poinsot, Gay-Lussac, Thiers, Molé, Rayer, Jussieu.
-Vieillard et Chabrier y étaient. Le premier m'a présenté à Léon
-Faucher.
-
-J'ai une longue conversation après dîner avec Jussieu, sur les
-fleurs, à propos de mes tableaux: _je lui ai promis d'aller le voir
-au printemps._ Il me montrera les serres et me fera obtenir toute
-permission pour l'étude.
-
-Thiers a été très froid avec moi, et plus que je ne le pensais encore.
-Je commence à croire ce que Vieillard me disait lundi chez C..., qu'il
-a l'esprit élevé et l'âme petite. Il devrait au fond m'estimer de
-la résistance que je lui ai opposée dans une chose qui choquait mes
-sentiments... Tant pis pour lui assuré.
-
-Je n'ai pu causer avec Poinsot [403], ni l'entendre causer. Ces
-hommes-là et leur sang-froid me font beaucoup d'effet. Celui-ci est un
-des plus remarquables qu'on puisse voir...
-
-Le Prince a fait compliment à Ingres sur son beau tableau des
-_Capucins_, lequel est de Granet, et dont il est propriétaire. La
-figure d'Ingres était curieuse en entendant ce coq-à-l'âne.
-
---Chez Mme Marliani, en sortant. Elle m'a fait lire une lettre de Mme
-Sand. Elle s'excuse grandement dans l'affaire du mariage et ne croit
-pas ou feint de croire qu'elle n'a jamais pensé au Clésinger pour son
-compte. A la bonne heure..
-
---Fleury a eu l'idée qu'on imprimerait avantageusement la toile avec
-de la _pâte de papier_; il me semble effectivement que ce sera un
-dessous excellent, absorbant à la fois et hors d'état d'influer sur
-la peinture comme la céruse à laquelle il attribue la plupart des
-changements, surtout dans les parties qui ne sont que frottées, comme
-dans les ombres des Flamands. Il pense que les tableaux et toiles de
-maîtres étaient imprimés avec toute autre chose que la céruse: plâtre
-avec colle de pâte, terre de pipe, etc.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_25 _février._--Fait peu de chose... Dîné chez Bixio avec
-Lamartine, Mérimée, Malleville, Scribe, Meyerbeer et deux Italiens.
-Je me suis beaucoup amusé; je n'avais jamais été aussi longtemps avec
-Lamartine.
-
-Mérimée l'a poussé au dîner sur les poésies de Pouchkine, que Lamartine
-prétend avoir lues, quoiqu'elles n'aient jamais été traduites par
-personne. Il donne le pénible spectacle d'un homme perpétuellement
-mystifié. Son amour-propre, qui ne semble occupé qu'à jouir de lui-même
-et à rappeler aux autres tout ce qui peut ramener à lui, est dans un
-calme parfait au milieu de cet accord tacite de tout le monde à le
-considérer comme une espèce de fou. Sa grosse voix a quelque chose de
-peu sympathique.
-
-Le soir, Mme Menessier est venue avec sa fille; je n'avais pas causé
-avec elle depuis des siècles: elle ne m'a pas paru changée; j'ai
-causé une heure avec elle. Elle doit venir voir mes fleurs. Elle est
-atteinte de _noirs_, comme moi; je vois que je ne suis pas le seul.
-L'âge y est pour quelque chose.
-
-
-[397] Tous les artistes connaissent les études que Baudelaire écrivit
-à différentes reprises sur Delacroix. Parmi ceux qui ont parlé du
-maître, nul mieux que Baudelaire n'était préparé à le faire, grâce à
-l'intuition pénétrante de son esprit critique, à son admirable sens de
-la modernité, surtout à cette universelle compréhension artistique, qui
-le rendait apte à juger toutes manifestations originales et nouvelles
-de Beauté. Le Salon de 1845, l'Exposition de 1846, l'Exposition
-universelle de 1855, lui furent autant d'occasions d'expliquer au
-public le génie de Delacroix. Mais ce fut surtout le Salon de 1859 qui
-lui inspira d'éloquentes pages sur le grand peintre. Ce Salon fut pour
-Delacroix, suivant l'expression de M. Burty, un véritable Waterloo,
-et Baudelaire lutta d'autant plus ardemment pour proclamer le génie
-de l'artiste que celui-ci était plus contesté. Aussi Delacroix lui
-écrivit-il à la suite de son article: «Comment vous remercier dignement
-pour cette nouvelle preuve de votre amitié? Vous venez à mon secours
-au moment où je me vois houspillé et vilipendé par un assez bon nombre
-de critiques sérieux ou soi-disant tels... Ayant eu le bonheur de vous
-plaire, je me console de leurs réprimandes. Vous me traitez comme on
-ne traite que les _grands morts_; vous me faites rougir tout en me
-plaisant beaucoup: nous sommes faits comme cela.» (_Corresp._, t. II,
-p. 218.) Après la mort du maître, Baudelaire fit paraître une étude
-intitulée: _L'œuvre et la vie d'Eugène Delacroix_, dans laquelle il
-réunit ses souvenirs personnels et les présenta au public sous cette
-forme originale et séduisante dont il avait le secret.
-
-[398] Marchand de tableaux.
-
-[399] _J.-B. Antoine Lassus_, architecte, né à Paris en 1807, mort
-en 1857, collaborateur de Viollet-le-Duc, et inspecteur des édifices
-religieux de la Seine.
-
-[400] _Vicomte de Valon_, littérateur français, mort en 1851.
-
-[401] _Édouard Bocher_, administrateur et homme politique que les
-électeurs du Calvados envoyèrent en 1849 à l'Assemblée législative.
-
-[402] _Armand Marrast_ était alors président de l'Assemblée
-constituante, et _Léon Faucher_ ministre de l'intérieur.
-
-[403] _Louis Poinsot_ (1777-1859), géomètre, membre de l'Académie des
-sciences, ancien pair de France. Il est célèbre par ses découvertes
-scientifiques et ses importants travaux.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 2 _mars._--Pelletier [404], que j'ai rencontré en omnibus,
-en allant chercher des lunettes, m'a dit que je surmonterais la
-cacochymie du corps et de l'esprit en faisant de temps en temps un
-voyage, un séjour dans les montagnes par exemple. Il m'a parlé du Jura;
-j'ai pensé aux Ardennes.
-
-Descendu à Saint-Sulpice et visité la chapelle; l'ornementation sera
-difficile sans dorure.
-
-De là choisi des lunettes, et revenu à la maison de bonne heure. Au
-moment où je me remettais au tableau des _Hortensias_, est arrivé
-Dubufe pour me demander d'aller voir sa _République._ M. de Geloës
-survenu, puis Mornay, à qui l'on a fait des ouvertures. Enfin, vers
-trois heures et demie, j'ai pu travailler et j'ai donné bonne tournure
-au tableau.
-
---Le soir, sorti pour aller voir Chopin et rencontré Chenavard [405].
-Nous avons causé près de deux heures. Nous nous sommes abrités
-pendant quelque temps dans le passage qui sert de lieu d'attente aux
-domestiques, à l'Opéra-Comique; il me disait que les vrais grands
-hommes sont toujours simples et sans affectation. C'était la suite
-d'une conversation dans laquelle il m'avait beaucoup parlé de Delaroche
-[406], pour qui il professe peu d'admiration quant au talent et même
-quant à l'esprit, dont on lui accorde généralement une part. Il y a
-effectivement dans ce caractère une contradiction remarquable: il
-est évident qu'il s'est composé des dehors de franchise et même...
-de rudesse, qui semblent contraster avec la position qu'il occupe et
-à laquelle sa valeur, comme artiste, n'aurait pu le conduire sans
-beaucoup d'adresse.
-
-Chenavard me disait que les vrais hommes de mérite n'avaient besoin
-de nulle affectation et n'avaient nul rôle à jouer, pour parvenir
-à l'estime. Voltaire était plein de petites colères qu'il laissait
-échapper devant tout le monde. Il me citait des caricatures qu'un
-certain Hubert avait faites de lui, qui le représentaient dans toutes
-sortes de situations ridicules dans lesquelles il se laissait très
-bien surprendre. Bossuet était l'homme le plus simple, coquetant avec
-les vieilles dévotes, etc. On connaît l'aventure de Turenne et de la
-claque que lui donne son palefrenier. Une autre fois, on le vit sur le
-boulevard, qui était alors un lieu à peu près désert, servant d'arbitre
-à des joueurs de boule, à qui il prêtait sa canne pour mesurer les
-distances, et se mettant lui-même de la partie.
-
-Il m'a dit, en me quittant, que les hommes se divisaient en deux
-parties: les uns n'ont qu'une loi unique et qui est leur intérêt; pour
-ceux-là, la ligne à suivre est bien simple, et ils n'ont en toutes
-choses qu'à suivre ce juge infaillible; les autres ont le sentiment
-de la justice et l'intention de s'y conformer; mais la plupart n'y
-obéissent qu'à moitié ou mieux n'y obéissent point du tout, tout en se
-faisant reproches; ou bien, après avoir perdu de vue pendant quelque
-temps cette règle de leurs actions? y reviennent en donnant dans un
-excès qui leur ôte le fruit de leur conduite précédente, tout en leur
-laissant le blâme. Ainsi ils auront, par exemple, flatté les passions
-d'un protecteur dont ils attendent une faveur, et puis brusquement ils
-cesseront de le voir et iront jusqu'à se faire ses ennemis.
-
-Pelletier m'avait dit le matin que, pour n'avoir rien à se reprocher,
-il avait mis son ambition dans sa poche. Je disais à Chenavard que je
-pensais qu'il était impossible de se trouver mêlé aux affaires des
-autres et de s'en tirer complètement honnête. «Comment voulez-vous,
-disait-il, qu'il en soit autrement? Celui qui prend l'équité pour règle
-ne peut absolument lutter contre celui qui ne songe qu'à son intérêt:
-il sera toujours battu dans la carrière de l'ambition.»
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 5 _mars._--Le matin, Dubufe [407] est venu me chercher pour
-voir à la Chambre des députés sa _République_; il m'a ramené.
-
-Soleil magnifique. Le temps, depuis quinze jours, et au reste pendant
-presque tout cet hiver, est d'une douceur extrême. Je n'en suis pas
-moins horriblement enrhumé, si bien que j'hésitais à aller ce soir chez
-Boissard.
-
-J'y ai été cependant. La jeune somnambule pantomime devait y venir.
-Elle n'est venue qu'à onze heures passées, amenée par Gautier, qui
-avait été la chercher et l'avait trouvée couchée. Elle a une tête
-charmante et pleine de grâce; elle a fait à merveille les simagrées de
-l'_endormement._ Ses poses contournées et pleines de charme sont tout à
-fait faites pour les peintres.
-
-En attendant son arrivée, j'ai été avec Meissonier [408] chez lui, voir
-son dessin de la _Barricade._ C'est horrible de vérité, et quoiqu'on ne
-puisse dire que ce ne puisse être exact, peut-être manque-t-il le je ne
-sais quoi qui fait un _objet d'art d'un objet odieux._ J'en dis autant
-de ses études sur nature; elles sont plus froides que sa composition et
-tracées du même crayon dont Watteau eût dessiné ses coquettes et ses
-jolies figures de bergers. Immense mérite malgré cela.
-
-J'y vois de plus en plus, pour mon instruction et pour ma consolation,
-la confirmation, de ce que Gogniet me disait l'année dernière, à propos
-de l'_Homme dévoré par un lion_[409], lorsqu'il voyait ce tableau à
-côté des vaches de Mlle Bonheur [410], à savoir qu'il y a dans la
-peinture autre chose que l'exactitude et le rendu précis d'après le
-modèle. J'ai éprouvé ce matin une impression analogue, mais beaucoup
-plus concevable, puisqu'il s'agissait d'une peinture d'un ordre tout à
-fait inférieur. En revenant de voir la figure de Dubufe, les peintures
-de mon atelier et entre autres _mon triste Marc-Aurèle_[411], _que
-je me suis accoutumé à dédaigner_, m'ont paru des chefs-d'œuvre. A
-quoi tient donc l'impression? Voici assurément: dans le dessin de
-Meissonier, elle était infiniment supérieure aux études d'après nature.
-
-Fait la connaissance de Prudent [412]; il imite beaucoup Chopin. J'en
-ai été fier pour mon pauvre grand homme mourant.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 7 _mars._--Préault venu le matin. Il y avait bien longtemps
-que je ne lavais vu; il m'a intéressé et amusé. Il a l'air de la
-bienveillance, sinon les sentiments, et cela me suffit pour me séduire.
-Au reste, je l'aime beaucoup.
-
-Il me disait, à propos de la _Pharsale_, que c'était une mine féconde:
-par exemple, _César s'arrêtant au bord du Rubicon_, l'_Évocation de
-la Pythonisse_, etc. Il me conseille de faire pour l'année prochaine
-quelque sujet terrible. Cet élément est le plus fort pour frapper tout
-le monde.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 8 _mars._--Le soir, Chopin. Vu chez lui un original qui est
-arrivé de Quimper pour l'admirer et pour le guérir; car il est ou a été
-médecin et a un grand mépris pour les homéopathes de toutes couleurs.
-C'est un amateur forcené de musique; mais son admiration se borne à peu
-près à Beethoven et à Chopin. Mozart ne lui paraît pas à la hauteur de
-ces noms-là; Cimarosa est perruque, etc.
-
-Il faut être de Quimper pour avoir de ces idées-là, et pour les
-exprimer avec cet aplomb: cela passe sur le compte de la franchise
-bretonne... Je déteste cette espèce de caractère; cette prétendue
-franchise à l'aide de laquelle on débite des opinions tranchantes ou
-blessantes est ce qui m'est le plus antipathique. Il n'y a plus de
-rapports possibles entre les hommes, s'il suffit de cette franchise-là
-pour répondre à tout. Franchement il faut, avec cette disposition,
-vivre dans une étable, où les rapports s'établissent à coups de
-fourche ou de cornes; voilà de la franchise que je préfère.--Le matin,
-chez Couder [413], pour parler du tableau de Lyon. Il est spirituel,
-et sa femme est fort bien. Si nous avions été francs l'un et l'autre,
-à la manière de mon Breton, nous nous serions battus avant la fin
-de la séance; nous nous sommes, au contraire, quittés en fort bonne
-intelligence.
-
- * * * * *
-
-_Samedi,_ 10 _mars._--Vu Mme de Forget le soir, M. de T... le matin.
-
-J'ai été frappé de son _Albert Dürer_, et comme je ne l'avais jamais
-été; j'ai remarqué, en présence de son _Saint Hubert_, de son _Adam et
-Ève_, que le vrai peintre est celui qui connaît toute la nature. Ainsi
-ses figures humaines n'ont pas chez lui plus de perfection que celles
-des animaux de toutes sortes, des arbres, etc.; il fait tout au même
-degré, c'est-à-dire avec l'espèce de rendu que comporte l'avancement
-des arts à son époque. Il est un peintre instructif; tout, chez lui,
-est à consulter.
-
-Vu une gravure que je ne connaissais pas, celle du _Chanoine
-luxurieux_, qui s'est endormi près de son poêle: le diable lui montre
-une femme nue, laquelle est d'un style plus élevé qu'à l'ordinaire, et
-l'Amour tout éclopé cherche à se grandir sur des échasses.
-
-Il m'a montré une lettre de mon père; cela m'a fait plaisir. Ce qui m'a
-le plus frappé dans ses autographes est un écrit de Léonard de Vinci,
-sur lequel il y a des croquis où il se rend compte du système antique
-de _dessins par les boules_[414]; il a tout découvert. Ces manuscrits
-sont écrits à rebours.
-
-Onslow y est venu. La liaison intime qui est entre eux a un peu
-refroidi mon désir d'être invité à ses quatuors.
-
---En revenant, travaillé au rideau de table, au _Vase de fleurs_[415].
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 11 _mars._--Travaillé de bonne heure au tableau des
-_Hortensias_ et de l'_Agapanthus_[416]. Je ne me suis occupé que de ce
-dernier.
-
---A une heure et demie chez Leblond, pour aller prendre sa femme à
-Notre-Dame de Lorette, et de là au concert Sainte-Cécile, au bénéfice
-du monument pour Habeneck [417]: salle immense, foule confuse et sale,
-quoique le dimanche. Jamais un pareil lieu ne réunira une élite de
-connaisseurs.
-
-La divine symphonie par _ton la_ entendue avec bonheur, mais avec un
-peu de distraction, à cause du manque de recueillement de mes voisins.
-Le reste consacré à des virtuoses qui m'ont fatigué et ennuyé.
-
-J'ai osé remarquer que les morceaux de Beethoven sont en général trop
-longs, malgré l'étonnante variété qu'il introduit dans la manière dont
-il fait revenir les mêmes motifs. Je ne me rappelle pas, du reste, que
-ce défaut me frappât autrefois dans cette symphonie; quoi qu'il en
-soit, il est évident que l'artiste nuit à son effet en occupant trop
-longtemps l'attention.
-
-La peinture, entre autres avantages, a celui d'être plus discrète; le
-tableau le plus gigantesque se voit en un instant. Si les qualités de
-certaines parties attirent l'admiration, à la bonne heure: on peut
-s'y complaire plus longtemps même que sur un morceau de musique. Mais
-si le morceau vous paraît médiocre, il suffit de tourner la tête
-pour échapper à l'ennui. Le jour du concert de Prudent, l'ouverture
-de la _Flûte enchantée_ m'a paru non seulement ravissante, mais
-d'une proportion parfaite. Doit-on dire qu'avec le progrès de
-l'instrumentation, il arrive plus naturellement au musicien la
-tentation d'allonger des morceaux pour amener des retours d'effets
-d'orchestre qu'il varie à chaque fois qu'il nous les remontre?
-
-Il ne faut jamais compter comme un dérangement le temps donné à un
-concert, pourvu qu'il y ait seulement un bon morceau. C'est pour
-l'âme la meilleure nourriture. Se préparer, sortir, être distrait
-même d'occupations importantes, pour aller entendre de la musique,
-ajoute du prix au plaisir; je trouve, dans un lieu choisi et au milieu
-de gens que la communauté des sentiments semble avoir réunis pour
-une jouissance goûtée en commun; tout cela, même l'ennui éprouvé en
-présence de certain morceau et par certain virtuose, ajoute à notre
-insu à l'effet de la belle chose. Si on était venu m'exécuter cette
-belle symphonie dans mon atelier, je n'en conserverais peut-être pas à
-cette heure le même souvenir.
-
-Cela explique aussi comment les grands et les riches sont blasés
-précocement sur l'effet des plaisirs de toutes sortes. Ils arrivent
-dans de bonnes loges, garnies de bons tapis, retirés de manière à
-être le plus possible à l'abri de la distraction que donnent dans
-un milieu de réunion les tumultes, les dérangements occasionnés par
-les allants et venants, par les petits troubles de toutes sortes qui
-s'élèvent dans une foule et semblent devoir fatiguer l'attention. Ils
-ne viennent qu'au moment précis où commence le morceau important, et
-par une juste punition de leur peu de dévotion au beau, ils en perdent
-ordinairement le meilleur en arrivant trop tard. Les habitudes de la
-société font aussi que les conversations qu'ils ont entre eux à propos
-du plus frivole motif, ou la survenance de quelque importun leur ôte
-tout recueillement; c'est un plaisir très imparfait que d'entendre
-dans une loge avec des gens du monde la plus belle musique. Le pauvre
-artiste assis au parterre et seul dans son coin, ou près d'un ami aussi
-attentif que lui, jouit seul complètement de la beauté d'un ouvrage et
-à raison de cela en emporte l'impression sans un mélange de souvenir
-ridicule.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 13 _mars._--Travaillé toute la journée au rideau dans le
-tableau de la console. Vers la fin de la journée, à la _Desdemona._
-
---Le docteur venu vers cinq heures; il m'a inquiété; il parle de
-petites sondes, etc..... Je suis resté au coin du feu.
-
- --Weill [418] a emporté ce matin:
- L'_Odalisque_, et m'a donné 200 fr.
- _Hommes jouant aux échecs_ 200 »
- _Homme dévoré par le lion_ 500 »
- --(Lefebvre)
- _Christ au pied de la croix._ 200 »
- --(Thomas)
- _Petit Christ aux Oliviers._ 100 »
- _Femme turque_ 100 »
- --(Bouquet)
- _Hamlet_ (Scène du rat) 100 »
- --(Weill)
- _Berlichingen écrivant ses Mémoires_ 100 »
- --(Lefebvre)
- Esquisse, répétition du _Christ au tombeau._ 200 »
- _Odalisque._ 150 »
- _Christ à la colonne._ 150 »
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 21 _mars._--Chez Mercey [419] le soir. Grande soirée. Mon
-pauvre Mercey acquiert de l'importance; il a l'air d'un homme d'État.
-Il était meilleur garçon autrefois. Peut-être est-ce devant le monde
-qu'il est ainsi. Dans le tête-à-tête avec moi, il est plus simple.
-Mareste, que je revois avec plaisir, m'apprend qu'Alberthe est partie à
-Turin auprès de sa fille mourante. En voilà encore une qui mourra seule
-au monde.
-
-Impression désagréable de toutes ces figures d'artistes attirés chez
-l'homme qui donne les travaux. J'y avais été à pied, et je pensais
-trouver chez elle Mme Villot; elle n'y était pas.
-
-Je suis entré à la Madeleine, où l'on prêchait. Le prédicateur, usant
-d'une figure de rhétorique, a répété dix ou douze fois, en pariant
-du juste: _ Il va en paix!....il va en paix!_ «Va en paix» a été ce
-qu'il y a eu de plus remarquable dans son discours. Je me suis demandé
-quel fruit pouvait résulter des lieux communs répétés à froid par
-cet imbécile. Je suis obligé de reconnaître aujourd'hui que cela va
-avec le reste, fait partie de la discipline comme le costume, les
-pratiques, etc ... Vive le frein!
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 30 _mars._--Vu le soir chez Chopin l'enchanteresse Mme
-Potocka. Je l'avais entendue deux fois; je n'ai guère rencontré quelque
-chose de plus complet... Vu Mme Kalerji... Elle a joué, mais peu
-sympathiquement; en revanche, elle est vraiment fort belle, quand elle
-lève les yeux en jouant à la manière des Madeleines du Guide ou de
-Rubens.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 31 _mars._--Le soir, vu _Athalie_, avec Mme de Forget dans la
-loge du président.
-
-Rachel ne m'a pas fait plaisir dans toutes les parties. Mais comme j'ai
-admiré ce grand prêtre! Quelle création! Comme elle semblerait outrée
-dans un temps comme le nôtre! et comme elle était à sa place avec cette
-société ordonnée et convaincue qui a vu Racine et qui l'a fait ce qu'il
-était! Ce farouche enthousiaste, ce fanatique verbeux n'est guère de
-notre temps; on égorge et on renverse à froid et sans conviction.
-Mathan, dans sa scène avec son confident, dit trop naïvement: «Je
-suis un coquin, je suis un être abominable.» Racine sort ici de la
-vérité, mais il est sublime quand Mathan, sortant tout troublé pour se
-soustraire aux imprécations du grand prêtre, ne sait plus où il va, et
-se dirige, sans savoir ce qu'il fait, du côté de ce sanctuaire qu'il a
-profané et dont l'existence l'importune.
-
-
-[404] _Laurent-Joseph Pelletier_, paysagiste, né en 1810. Son œuvre
-est considérable et dénote un incontestable talent. Il a beaucoup
-travaillé dans la forêt de Fontainebleau.
-
-[405] _Chenavard_ devait être par la suite un des plus intimes amis
-de Delacroix, un de ceux avec lesquels il «aimait à s'expatrier
-en de longues causeries». Si sévèrement qu'il ait pu le juger
-comme producteur, et l'on conçoit que les théories abstruses du
-peintre-philosophe aient été souvent en opposition avec les idées
-de Delacroix, il est une chose qu'il lui a toujours reconnue, c'est
-l'érudition profonde, l'amour des idées, par quoi il se différenciait
-si nettement de la plupart des peintres.
-
-[406] Nous nous sommes expliqué dans notre étude sur l'opinion de
-Delacroix à l'égard de Paul Delaroche.
-
-[407] _Claude-Marie Dubufe_, peintre, né à Paris en 1789, mort en 1864,
-élève de David. Sous la Restauration et la monarchie de Juillet, ses
-œuvres eurent une vogue prodigieuse. C'est au Salon de 1849 qu'il
-exposa une _République_ dont il est question ici.
-
-[408] Delacroix appréciait le talent de _Meissonier._ On lui prête ce
-mot: «De nous tous, c'est encore lui qui est le plus sûr de vivre.»
-Baudelaire s'étonnait, au contraire, de ce jugement, et se demandait
-comment il se pouvait faire que «l'auteur de si grandes choses jalousât
-presque celui qui n'excellait que dans les petites.»
-
-[409] Il est difficile de savoir exactement à quel tableau Delacroix
-fait ici allusion, car il fit en ces années 1847, 1848 et 1849 de
-nombreuses variantes de ce sujet. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1017,
-1055.)
-
-[410] Sans doute le _Labourage nivernais._
-
-[411] _Marc-Aurèle mourant_, exposé au Salon de 1845. La ville de
-Lyon acheta ce tableau à Delacroix en 1858 seulement et le paya 4,000
-francs. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 924.) Cependant le catalogue du
-Musée de Lyon porte la mention: «Don du gouvernement.»
-
-[412] _Racine Gaultier_, dit _Prudent_, pianiste et compositeur
-français, né en 1817, mort en 1863. Il fut un très remarquable virtuose.
-
-[413] _Louis-Charles-Auguste Couder_, peintre d'histoire, né en 1790,
-mort en 1873, élève de Regnault et de David. En 1838, il se présenta à
-l'Institut en concurrence avec Delacroix et fut élu le 28 décembre.
-
-[414] C'est ainsi que les sculpteurs opèrent pour construire leurs
-maquettes ou esquisses. Il n'est pas étonnant que les dessinateurs et
-les peintres aient employé ce procédé, qui doit remonter à la plus
-haute antiquité.
-
-[415] En 1849, Delacroix exécuta, en effet, quatre magnifiques
-compositions représentant des fleurs et qui figurèrent à la vente
-posthume de son atelier. (Voir _Correspondance_, t. II, p. 13, 14 et
-15.)
-
-[416] Genre de plantes de la famille des liliacées, originaire
-d'Afrique et remarquable par la beauté de ses fleurs d'un bleu d'azur.
-
-[417] _Habeneck_ violoniste, né en 1781, mort en 1849. Virtuose
-remarquable, chef d'orchestre hors ligne, il dirigea longtemps les
-orchestres de l'Opéra et du Conservatoire, et contribua à rendre
-populaires en France les œuvres de Beethoven.
-
-[418] _Weill, Lefebvre, Thomas, Bouquet_, étaient des marchands de
-tableaux. La vente de ces _onze_ tableaux ou esquisses, qui mesurent,
-en moyenne, 0m,40 X 0m,50, rapporta à Delacroix la somme totale de
-_deux mille_ francs! _Voit Catalogue Robaut._
-
-[419] _Frédéric Bourgeois de Mercey_, peintre et écrivain, né en
-1808, mort en 1860. A la suite de débuts heureux comme paysagiste, il
-entra, en 1840, comme chef de bureau des beaux-arts, au ministère de
-l'intérieur, et succéda, en 1853, au comte d'Houdetot, comme membre
-libre de l'Académie des beaux-arts. Cette même année, il devint, au
-ministère d'État, directeur des beaux-arts.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 4 _avril._--Jour du dîner de Véron [420]. J'étais exténué en
-y allant.
-
-Je me suis ranimé et amusé. Son luxe est surprenant: des pièces tendues
-en soie magnifique, le plafond compris; argenterie somptueuse, musique
-pendant le dîner: usage, du reste, qui n'ajoute rien à la bonté du
-dîner et qui déroute la conversation qui en est l'assaisonnement.
-
-Armand Bertin m'a parlé chez Véron d'un livre sur la vie de Mozart,
-compulsé et extrait de tout ce qui a été fait sur lui; il m'a promis de
-me le prêter. Ce livre est très rare, à ce qu'il paraît.
-
-L'homme recommence toujours tout, même dans sa propre vie. Il ne peut
-fixer aucun progrès. Comment un peuple en fixerait-il un dans sa forme?
-Pour ne parler que de l'artiste, sa manière change. Il ne se rappelle
-plus, après quelque temps, les moyens qu'il a employés dans son
-exécution. Il y a plus, ceux qui ont systématisé leur manière au point
-de refaire toujours de même, sont ordinairement les plus inférieurs et
-froids nécessairement.
-
-Dîné chez Véron avec Rachel, M. Molé, le duc d'Ossuna, général
-Rulhieri, Armand Bertin, M. Fould, qui était près de moi et s'est
-montré prévenant. Rachel est spirituelle et fort bien de toutes
-manières.
-
-Un homme né et élevé comme elle serait difficilement devenu ce qu'elle
-est tout naturellement. Causé le soir avec *** d'_Athalie_,
-etc. Il a été fort aimable.
-
-Venu des hommes de toutes couleurs. Une madame Ugalde qui a du succès
-à présent, à l'Opéra-Comique, a chanté un air du _Val d'Andorre_; elle
-m'est peu sympathique, prononce d'une manière vulgaire et a la juiverie
-peinte sur la figure... Contraste avec Rachel.
-
-Beaucoup causé musique avec Armand Bertin. Parlé de Racine et de
-Shakespeare. Il croit qu'on aura beau faire dans ce pays, on en
-reviendra toujours à ce qui a été le beau une fois pour notre nation;
-je crois qu'il a raison. Nous ne serons jamais shakespeariens. Les
-Anglais sont tout Shakespeare. Il les a presque faits tous ce qu'ils
-sont, en tout.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 5 _avril._--Journée d'abattement et de mauvaise santé.
-
-Je suis sorti vers quatre heures, pour aller chez Deforge[421]; j'y
-ai rencontré Cabat [422] et Édouard Bertin [423], que j'ai revu avec
-plaisir.
-
---Le soir chez Mme de Forget, qui m'a lu un fragment du discours de
-Barbès [424] devant ses juges. On voit dans les discours de ces gens-là
-tout le faux et tout l'ampoulé qui est dans leurs pauvres et coupables
-têtes; c'est bien toujours la race écrivassière, l'affreuse peste
-moderne qui sacrifie tranquillement un peuple à des idées de cerveau
-malade.
-
-«Le but, dit-il, est tout. Sans doute le suffrage universel était
-quelque chose et avait installé cette Chambre, mais et cette Chambre,
-et le gouvernement provisoire qui l'avait précédée, sorti aussi, à
-ce qu'ils croient, d'une espèce de vœu général, tout cela ne lui a
-pas paru devoir être soutenu, bien plus, lui a semblé devoir être
-renversé, du moment qu'on s'écartait du but que Barbès avait fixé dans
-son esprit, malheureusement sans nous prévenir de ce but admirable. Il
-préfère donc la prison, le cachot plutôt que la douleur d'assister,
-sans y pouvoir rien changer, à cette déviation sacrilège de ce but
-suprême de l'humanité.»
-
-Il faudra bien, bon gré, mal gré, que l'humanité finisse par suivre les
-sublimes aspirations de Barbès.
-
-Dans le discours de Blanqui, quelques jours auparavant, les images
-prétendues poétiques à la moderne se mêlent à son argumentation; il
-parle d'une crevasse qu'il fallait que la Révolution franchît, pour
-passer des anciennes idées aux nouvelles. L'élan trop faible n'a pas
-permis de franchir cette fatale crevasse où l'avenir est bien près
-de se noyer, mais qui n'embourbe pas le moins du monde la rhétorique
-de Blanqui. Tout est, dans ce style, ardu, crevassé ou boursouflé.
-Les grandes et simples vérités n'ont pas besoin, pour s'énoncer et
-pour frapper les esprits, d'emprunter le style d'Hugo, qui n'a jamais
-approché de cent lieues de la vérité et de la _simplicité._
-
- * * * * *
-
-_Vendredi (soir)_ 6 _avril._--Au Conservatoire avec Mmes Bixio et
-Menessier. On m'avait promis Cavaignac[425], et j'ai eu à sa place Ch.
-Blanc [426]. J'aurais été curieux de voir de près le fameux général.
-Le concert n'a pas été très beau; j'avais conservé de la _Symphonie
-héroïque_ un plus grand souvenir. Décidément Beethoven est terriblement
-inégal... Le premier morceau est bien; l'_andante_, sur lequel je
-comptais, m'a complètement désappointé. Rien de beau, de sublime comme
-le début! Tout d'un coup, vous tombez de cent pieds au milieu de la
-vulgarité la plus singulière. Le dernier morceau manque également
-d'unité.
-
---Je reçois ce soir, eu sortant, l'invitation au convoi de M. Dosne
-[427], mort en deux jours du choléra.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 7 _avril._--Revu Alard [428] au convoi, qui m'entraîne dans sa
-suite. Il n'est pas assez pénétré du souvenir des vertus de M. Dosne
-pour aller s'entasser une heure dans une église en son honneur.
-
-De là chez Chopin: Alkan [429] y était. Il me conte un trait de lui
-dans le genre de mon histoire avec Thiers. Pour avoir tenu tête à
-Auber, il a éprouvé et éprouvera sans doute de très grands désagréments.
-
-Vers trois heures et demie, accompagné Chopin en voiture dans sa
-promenade. Quoique fatigué, j'étais heureux de lui être bon à quelque
-chose... L'avenue des Champs-Élysées, l'Arc de l'Étoile, la bouteille
-de vin de guinguette; arrêté à la barrière, etc.
-
-Dans la journée, il m'a parlé musique, et cela l'a ranimé. Je lui
-demandais ce qui établissait la logique en musique. Il m'a fait sentir
-ce que c'est qu'_harmonie_ et contrepoint; comme quoi la _fugue_ est
-comme la logique pure en musique, et qu'être savant dans la fugue,
-c'est connaître l'élément de toute raison et de toute conséquence en
-musique. J'ai pensé combien j'aurais été heureux de m'instruire en
-tout cela qui désole les musiciens vulgaires. Ce sentiment m'a donné
-une idée du plaisir que les savants, dignes de l'être, trouvent dans
-la science. C'est que la vraie science n'est pas ce que l'on entend
-ordinairement par ce mot, c'est-à-dire une partie de la connaissance
-différente de l'art; non! La science envisagée ainsi, démontrée par un
-homme comme Chopin, est l'art lui-même, et par contre l'art n'est plus
-alors ce que le croit le vulgaire, c'est-à-dire une sorte d'inspiration
-qui vient de je ne sais où, qui marche au hasard, et ne présente que
-l'extérieur pittoresque des choses. C'est la raison elle-même ornée par
-le génie, mais suivant une marche nécessaire et contenue par des lois
-supérieures. Ceci me ramène à la différence de Mozart et de Beethoven.
-«Là, m'a-t-il dit, où ce dernier est obscur et paraît manquer d'unité,
-ce n'est pas une prétendue originalité un peu sauvage, dont on lui fait
-honneur, qui en est cause; c'est qu'il tourne le dos à des principes
-éternels; Mozart jamais. Chacune des parties a sa marche, qui, tout en
-s'accordant avec les autres, forme un chant et le suit parfaitement;
-c'est là le contrepoint, «_punto contrapunto._» Il m'a dit qu'on avait
-l'habitude d'apprendre les accords avant le contrepoint, c'est-à-dire
-la succession des notes qui mène aux accords... Berlioz plaque des
-accords, et remplit comme il peut les intervalles.
-
-Ces hommes épris à toute force du style, qui aiment mieux être bêtes
-que ne pas avoir l'_air grave._
-
-Appliquer ceci à Ingres et à son école.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 10 _avril._--Pour la chapelle de Saint-Sulpice: _L'archange
-saint Michel terrassant le démon._
-
-Pour le plafond ou dans la chapelle, ou pour l'un des pendentifs:
-_Jésus-Christ tirant les âmes du purgatoire._
-
-Pour pendentif encore: le _Péché originel_, ou _Adam et Ève après la
-faute._
-
-Et plus loin, pour le plafond de Saint-Sulpice: _la Descente aux
-limbes._ Jésus-Christ est debout, tenant de la main gauche la croix
-de résurrection. De la main droite, il fait signe à Adam et Ève et à
-quatre autres saints de sortir de la gueule monstrueuse qui représente
-l'Enfer,--ou _Jésus sortant du tombeau_, les soldats renversés alentour.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 11 _avril._--Je crois que c'est ce soir que j'ai revu Mme
-Potocka chez Chopin. Même effet admirable de la voix. Elle a chanté
-des morceaux, des nocturnes et de la musique de piano de Chopin, entre
-autres celui du _Moulin de Nohant_, qu'elle arrangeait pour un _O
-salutaris._ Cela faisait admirablement. Je lui ai dit ce que je pense
-très sincèrement: c'est qu'en musique, comme sans doute dans tous les
-autres arts, sitôt que le style, le caractère, le sérieux, en un mot,
-vient à se montrer, le reste disparaît. Je l'aime bien mieux quand elle
-chante le _Salice_, que tous ses charmants airs napolitains. Elle a
-essayé le _Lac_ de Lamartine avec l'air si connu et si prétentieux de
-Niedermeyer. Ce maudit motif m'a tourmenté pendant deux jours.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 12 _avril._--Chez Édouard Bertin. Revu là Amaury Duval [430],
-Mottez [431], Orsel [432]. Ces gens-là ne jurent que par la fresque;
-ils parlent de tous les noms gothiques de l'École italienne primitive,
-comme si c'étaient leurs amis... La bonne et la mauvaise fresque, la
-tempérée, etc.
-
-Revenu fort fatigué; je m'y étais traîné.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 13 _avril._--Villot venu le matin. Il me parle du projet de
-Duban [433] de me faire faire dans la galerie restaurée d'Apollon la
-peinture correspondante à celle de Lebrun. Il lui a parlé de moi dans
-des termes très flatteurs. Cette initiative de sa part me surprend
-étrangement, surtout après l'opposition que j'ai faite à ses projets.
-T... y voit un désir de me ménager. Que m'importe, après tout?
-
-Ce soir, migraine, et soirée passée tristement chez moi sans dîner.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 14 _avril._--Le soir chez Chopin; je l'ai trouvé très
-affaissé, ne respirant pas. Ma présence au bout de quelque temps l'a
-remis. Il me disait que l'ennui était son tourment le plus cruel. Je
-lui ai demandé s'il ne connaissait pas auparavant le vide insupportable
-que je ressens quelquefois. Il m'a dit qu'il savait toujours s'occuper
-de quelque chose; si peu importante qu'elle soit, une occupation
-remplit les moments et écarte ces vapeurs. Autre chose sont les
-chagrins.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 19 _avril._--Dîner chez Pierret avec une Mlle Thierry qui
-accompagne Subetti avec le violon; le soir, quelques morceaux de
-Mozart, etc.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 20 _avril._--Dîner chez Mme H..., et été avec elle au
-_Prophète._ Il y avait le prince Poniatowski, M. Richetzki et M.
-Cabarrus [434]. Je n'ai conservé le souvenir d'aucun morceau frappant
-ou intéressant.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 21 _avril._--Mme Cavé, venue dans la journée comme j'étais en
-train de travailler, est restée longtemps. Allé chez le Président le
-soir.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 22 _avril._--Resté chez moi, fatigué de la veille.
-
-M. Poujade [435], venu vers une heure, m'a intéressé; mais resté trop
-longtemps et fatigué.
-
-Leblond ensuite. Je l'ai vu avec plaisir, malgré ma fatigue; je l'aime
-véritablement. La présence d'un ami est chose si rare qu'elle seule
-vaut tous les bonheurs ou compense toutes les peines.
-
-Après dîner, chez Chopin, autre homme exquis pour le cœur, et je n'ai
-pas besoin de dire pour l'esprit. Il m'a parlé des personnes que j'ai
-connues avec lui... Mme Kalerji, etc. Il s'était traîné à la première
-représentation du _Prophète_: son horreur pour cette rapsodie.
-
---Faire les lettres d'un Romain du siècle d'Auguste ou des Empereurs,
-démontrant par toutes les raisons que nous trouverions à présent, que
-la civilisation de l'ancien monde ne peut périr.
-
-Les esprits forts du temps attaquent les augures et les pontifes,
-croyant qu'ils s'arrêteront à temps.
-
-Rapports avec la civilisation actuelle de l'Angleterre, où les abus
-maintiennent l'État.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 23 _avril._--Je crois, d'après les renseignements qui nous
-crèvent les yeux depuis un an, qu'on peut affirmer que tout progrès
-doit amener nécessairement non pas un progrès plus grand encore, mais
-à la fin négation du progrès, retour au point d'où on est parti.
-L'histoire du genre humain est là pour le prouver. Mais la confiance
-aveugle de cette génération et de celle qui l'a précédée dans les temps
-modernes, dans je ne sais quel avènement d'une ère dans l'humanité
-qui doit marquer un changement complet, mais qui, à mon sens, pour en
-marquer un dans ses destinées, devrait avant tout le marquer dans la
-nature même de l'homme, cette confiance bizarre que rien ne justifie
-dans les siècles qui nous ont précédés, demeure assurément le seul gage
-de ces succès futurs, de ces révolutions si désirées dans les destinées
-humaines. N'est-il pas évident que le progrès, c'est-à-dire la marche
-progressive des choses, en bien comme en mal, a amené à l'heure qu'il
-est la société sur le bord de l'abîme où elle peut bien tomber pour
-faire place à une barbarie complète; et la raison, la raison unique
-n'en est-elle pas dans cette loi qui domine toutes les autres ici-bas,
-c'est-à-dire la nécessité du changement, quel qu'il soit?
-
-Il faut changer... _Nil in eodem statu permanet._ Ce que la sagesse
-antique avait trouvé, avant d'avoir fait autant d'expériences, il
-faudra bien que nous l'acceptions et que nous le subissions. Ce qui est
-en train de périr chez nous se reformera sans doute ou se maintiendra
-ailleurs un temps plus ou moins long.
-
-L'affreux _Prophète_, que son auteur croit sans doute un progrès, est
-l'anéantissement de l'art; l'impérieuse nécessité où il s'est cru de
-faire mieux ou autre chose que ce qu'on a fait, enfin de changer,
-lui a fait perdre de vue les lois éternelles de goût et de logique
-qui régissent les arts. Les Berlioz, les Hugo, tous les réformateurs
-prétendus ne sont pas encore parvenus à abolir toutes les idées dont
-nous parlons; mais ils ont fait croire à la possibilité de faire
-autre chose que vrai et raisonnable... En politique de même. On ne
-peut sortir de l'ornière qu'en retournant à l'enfance des sociétés,
-et l'état sauvage, au bout des réformes successives, est la nécessité
-forcée des changements.
-
-Mozart disait: «Les passions violentes ne doivent jamais être exprimées
-jusqu'à provoquer le dégoût; même dans les situations horribles, la
-musique ne doit jamais blesser les oreilles, ni cesser d'être de la
-musique.» (_Revue des Deux Mondes_, 15 mars 1849, p. 892.)
-
-
-[420] Le docteur _Véron_, le fondateur de la _Revue de Paris_, l'ancien
-directeur de l'Académie de musique, l'auteur des _Mémoires d'un
-bourgeois de Paris_, où l'on retrouve une foule de détails intimes sur
-Delacroix.
-
-[421] Marchand de couleurs et de tableaux.
-
-[422] _Louis Cabat_, peintre, et l'un des bons paysagistes de notre
-époque.
-
-[423] _Édouard Bertin_, fils de _Bertin_ l'aîné, frère _d'Armand
-Bertin_, né en 1797, mort en 1871. Élève de Girodet-Trioson, il devint
-un paysagiste distingué. Mais, en 1854, à la mort de son frère Armand,
-il abandonna la peinture pour se consacrer entièrement à la direction
-du _Journal des Débats._
-
-[424] _Barbès_, qui avait pris une part active à l'insurrection du
-15 mai 1848 contre la représentation nationale, avait été arrêté et
-traduit avec ses coaccusés devant la haute cour de Bourges, sous
-l'inculpation de complot tendant au renversement du gouvernement
-républicain. Devant la cour, Barbès parla à diverses reprises non pour
-se défendre, mais sur les faits généraux de la cause. Il fut condamné,
-le 2 avril 1849, à une détention perpétuelle.
-
-[425] Le général _Cavaignac_ avait dû se démettre du pouvoir à la
-suite de l'élection du 10 décembre 1848 qui avait appelé le prince
-Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République. Il jouissait
-cependant encore à Paris d'une immense popularité.
-
-[426] _Charles Blanc_ était alors à la tête de l'administration des
-beaux-arts.
-
-[427] Beau-père de M. Thiers.
-
-[428] _Alard_, violoniste distingué, né en 1815. Il fut l'élève
-d'Habeneck et professeur au Conservatoire.
-
-[429] _Alkan_, musicien et compositeur, né à Paris en 1813. Il a publié
-de nombreux morceaux.
-
-[430] _Amaury Duval_, peintre, né en 1808, élève d'Ingres. Il exécuta
-un certain nombre de peintures murales, notamment dans la chapelle de
-la Vierge à Saint-Germain l'Auxerrois, etc.
-
-[431] _Victor-Louis Mottez_, peintre, élève d'Ingres et de Picot,
-exécuta un grand nombre de fresques à Saint-Germain l'Auxerrois, à
-Saint-Séverin et à Saint-Sulpice.
-
-[432] _Victor Orsel_, peintre, élève de Guérin, qu'il suivit à l'École
-française de Rome, où l'étude des chefs-d'œuvre de la Renaissance
-lui inspira le goût de la fresque. Il fut, par la suite, chargé de
-décorer la chapelle de la Vierge à Notre-Dame de Lorette.
-
-[433] _Duban_, architecte, né à Paris en 1797. De 1824 à 1829, il
-séjourna en Italie, et se livra à l'étude de l'antique et de la
-Renaissance. De retour en France, il fut chargé en 1834 de continuer
-le palais des Beaux-Arts, commencé par Debret, et reprit l'édifice
-sur un plan complètement nouveau. Après la révolution de Février, il
-devint architecte du Louvre. Il exécuta la restauration de la façade
-extérieure, dite «la Galerie du Bord de l'eau», et termina en quatre
-ans, au milieu des remaniements qui lui furent successivement demandés,
-la galerie d'Apollon, le Salon carré, la salle des Sept-Cheminées,
-les jardins et les grilles, plus tard déplacées, de la cour et de la
-grande façade, enfin tous les détails d'ornementation intérieure qu'il
-avait longtemps étudiés et préparés. En 1854, il se démit de son titre
-d'architecte du Louvre.
-
-[434] Le docteur _Cabarrus_, célèbre médecin de l'époque.
-
-[435] _Eugène Poujade_, diplomate et littérateur. Il occupa en Orient
-des postes importants et publia de nombreux articles dans la _Revue des
-Deux Mondes._
-
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 8 _mai._--Dîné chez Mme Kalerji avec Meyerbeer, M. de Pontois,
-M. de la Redorte [436], de Mézy. On était inquiet de la crise qui
-commençait [437].
-
-J'ai remarqué les gros pieds et les grosses mains de Meyerbeer.
-
---Un de ces jours-ci, vu Mme Sand, venue du Berry pour affaires. J'ai
-été la voir chez Mme Viardot[438], au milieu du jour, et elle a désiré
-venir voir mes fleurs qui lui ont fait plaisir.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 17 _mai, Ascension._--A Passy. Vu M. de Rémusat chez M.
-Delessert. Parlé des affaires du temps.
-
-M. de Vallon m'a fait promettre d'aller le voir en Limousin, si je vais
-aux Pyrénées.
-
-Entré à l'église de Chaillot. Admiré la pauvreté de deux ou trois
-tableaux de l'École de David qui y sont, entre autres une _Adoration
-des Rois._ Le _Saint Joseph_ est assis sans façon, les pieds pendants
-et dans l'attitude d'un fumeur dans une tabagie. Le peintre n'a pas
-senti à quel point les maîtres ont rempli ce personnage d'une sainte
-abnégation. Il est le principe du tableau... Je passe sur mille
-impertinences.
-
-Chez Chopin, en sortant; il allait véritablement un peu mieux. Mme
-Kalerji y est venue.
-
-Retourné avec M. Herbault.
-
-_Dimanche_ 20 _mai._--Reçu la notification du ministre de l'intérieur
-et la commande de Saint-Sulpice. J'avais été quelques jours avant faire
-mes remerciements à Varcollier, chez lui, rue du Mont-Thabor.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 31 _mai._--Beaux sujets:
-
-_Le Christ sortant du tombeau._ L'ange éblouissant de lumière ôtant
-la pierre, les linceuls pendent de ses pieds; les gardes renversés.
-Le Christ en jardinier; la Madeleine à ses pieds éperdue; le tombeau
-dans le fond avec les saintes femmes et les disciples éplorés qui ne le
-voient pas.
-
---_Moïse recevant les Tables de la loi_: le peuple au bas de la
-montagne, les anciens à moitié chemin; au bas, chevaux, armée, femmes,
-camp.
-
---_Moïse sur la montagne_, tenant les bras élevés: bataille au bas dans
-des gorges.
-
---_Tour de Babel._
-
---_Apocalypse._
-
---_Lazare et le mauvais riche_: les chiens lèchent ses plaies.
-
---_Le héros sur un cheval ailé qui combat le monstre pour délivrer la
-femme nue._
-
-
-[436] _Mathieu de la Redorte_, homme politique, ami de M. Thiers.
-
-[437] L'Assemblée constituante devait en effet se dissoudre pour céder
-la place à l'Assemblée législative à la fin du mois de mai 1849.
-
-[438] La célèbre cantatrice, chez laquelle Delacroix fréquentait
-assidûment, ne contribua pas peu à l'éducation musicale du maître. Elle
-fit naître et développa en lui l'amour de la musique de Glück, et l'on
-verra dans la suite du Journal quelle admiration le peintre ressentit
-pour le talent de cette grande artiste.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 1er _juin._--Travaillé beaucoup ce matin et jours
-précédents pour terminer la petite _Fiancée d'Abydos_ [439] et la
-_Baigneuse de dos_[440].
-
-Vers trois heures au Musée, pour mettre la petite retouche à mon
-tableau. Vu le tableau de Cœdès [441], qui m'a fait le plus grand
-plaisir: il y a mille études à en faire.
-
-Villot m'a fait remarquer dans la grande salle française la supériorité
-que témoigne une telle École. Très frappé surtout de Gros et
-principalement de la _Bataille d'Eylau_; tout m'en plaît à présent. Il
-est plus maître que dans _Jaffa_; l'exécution est plus libre.
-
-Dans la grande galerie, admiré les Rubens: sa figure de la Victoire
-placée dans l'avant-dernier tableau. Comme cette figure tranche sur les
-autres! les jambes même semblent faites par un autre que le maître; le
-soin s'y montre; mais la sublime tête en feu et le bras plié,... tout
-cela est le génie même.
-
-Les Sirènes également ne m'ont jamais semblé si belles. L'abandon seul
-et l'audace la plus complète peuvent produire de semblables impressions.
-
-Vu le _Christ ressuscitant_, du Carrache. Le terne et le poids de cette
-peinture m'ont fait voir ce que le sujet a de beau. L'ange, les yeux
-brillants comme un éclair, écartant la pierre; le Christ éblouissant de
-lumière, s'élançant du sein de la mort, et les gardes renversés de tous
-côtés.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 2 _juin._--Mme de Querelles m'a dit qu'elle avait vu chez un
-doreur le petit _Arabe à cheval_ arrivant au galop sur cheval alezan.
-Elle m'a raconté les mêmes impressions que j'éprouve moi-même devant
-les sublimes Rubens; c'est incroyable dans une personne du monde!...
-La peinture, dit-elle, quand elle a ce genre de verve naturelle, la
-transporte comme la musique, lui fait battre le cœur. Elle me l'a
-répété sur tous les tons.
-
-Impressions favorables à la fougue et au sentiment naturel.
-
---Le _Bouclier magique._--Relire la _Jérusalem._
-
---Les sujets de _Roméo: Juliette endormie_: ses parents la croient
-morte.
-
---_Jésus présenté au peuple par Pilate._
-
---_Jésus devant Caïphe, le grand prêtre, déchirant ses habits._
-
---_Jésus insulté par les soldats._
-
-Revoir pour ces sujets la petite _Passion_ d'Albert Dürer.
-
---_Baiser de Judas._
-
---_Jésus entre les mains des soldats._
-
---_Madeleine essuyant les pieds du Christ._
-
---_Le Repas chez Simon._
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 5 _juin._--Parti pour Champrosay à huit heures du soir; trouvé
-tout en désordre dans le petit jardin; été chercher de l'eau à la
-petite source pour faire de l'eau de Seltz avec la nouvelle machine que
-j'ai apportée.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 6 _juin._--En mettant la tête à la fenêtre, le matin, je
-vois Dupré qui allait passer la journée chez Mme Quantinet; je me suis
-engagé à y aller l'après-midi. J'y ai été effectivement et ai fait la
-connaissance d'une personne très aimable et par-dessus le marché très
-bonne musicienne.
-
-J'allais, en sortant delà, dîner chez Mme Villot, qui m'avait fait
-inviter le matin. Je ne la savais pas à Champrosay, cela m'a surpris
-agréablement. Après le dîner, promenade dans le jardin et remonté dans
-le salon achever la soirée.
-
- * * * * *
-
-_Champrosay.--Dimanche_ 17 _juin._--Villot qui était ici depuis huit
-jours est reparti ce soir avec sa femme, emmenant ses enfants qu'on
-avait tirés du collège, à cause du choléra. La présence de Villot
-m'a été douce pendant cette semaine. Tous les matins, je travaillais
-assidûment, et il venait l'après-midi.
-
---J'ai ébauché depuis mon arrivée et jusqu'au 26, jour où je retourne à
-Paris pour deux jours:
-
-_Tom O'Shanter._[442]
-
-Une petite _Ariane._[443]
-
-_Daniel dans la fosse aux lions_[444],--sur papier.
-
-_Un Giaour au bord de la mer._[445]
-
-_Un Arabe à cheval_ descendant une montagne.
-
-_Un Samaritain._[446]
-
-Travaillé à la petite _Fiancée d'Abydos._[447]
-
-Ȉ l'_Ugolin._[448]
-
-»à la _Desdémone._[449]
-
-Ȉ _Lady Macbeth._[450]
-
-Je me trouve souvent dans l'embarras le matin, quand il faut reprendre
-une besogne, dans la crainte de ne pas trouver mes peintures assez
-sèches.
-
-
-_Dimanche_ 24 _juin._--Mauvaise disposition dans la matinée. Essayé
-d'esquisser un _Samson_ et une _Dalila_[451]: j'en suis resté au crayon
-blanc.
-
-L'après-midi, j'ai été à la forêt, par l'entrée du maquis: je n'avais
-pas vu ce côté depuis l'année dernière. Je me suis mis en tête de faire
-un bouquet de fleurs des champs que j'ai formé à travers les halliers,
-au grand détriment de mes doigts et de mes habits écorchés par les
-épines; cette promenade m'a paru délicieuse. La chaleur, qui avait été
-étouffante et orageuse dans la matinée, était d'une autre nature, et
-le soleil donnait à tout une gaieté que je ne trouvais pas autrefois
-au soleil couchant... Je suis, en vieillissant moins susceptible
-des impressions plus que mélancoliques que me donnait l'aspect de la
-nature; je m'en félicitais tout en cheminant. Qu'ai-je donc perdu avec
-la jeunesse?... Quelques illusions qui me remplissaient à la vérité et
-passagèrement d'un bonheur assez vif, mais qui étaient cause, par cela
-même, d'une amertume proportionnée.
-
-En vieillissant, il faut bien s'apercevoir qu'il y a un masque sur
-presque toutes choses, mais on s'indigne moins contre cette apparence
-menteuse, et on s'accoutume à se contenter de ce qui se voit.
-
-
-_Lundi_ 9 _juillet._--Chez Piron, pour M. Duriez [452]: je le trouve
-on ne peut plus aimable. Il me retient à dîner pour le soir avant mon
-retour à Champrosay.
-
-
-_Samedi_ 14 _juillet._--Travaillé à l'_Ugolin_ et fait le soir la _vue
-de ma fenêtre._[453]
-
-
-_Dimanche_ 15 _juillet._--J'écris à Peisse [454], à propos de son
-article du 8.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 23 _juillet._--Je dînais chez Mme de Forget avec Cave, sa
-femme, etc.
-
-Le soir, M. Meneval [455] me parlait de l'affreuse conduite des
-généraux et maréchaux de l'Empereur, à Arcis-sur-Seine ou sur Aube.
-M. F..., logeant dans une autre maison que celle de l'Empereur, et
-traversant une place pour se rendre près de lui, trouva un groupe de
-généraux, parmi lesquels le maréchal Ney, qui délibéraient entre eux
-s'ils ne feraient pas subir à leur bienfaiteur le sort de Romulus:
-le tuer, l'enterrer là, leur semblait un moyen comme un autre de se
-débarrasser et d'aller jouir dans leur hôtel; c'était, disaient-ils,
-le fléau de la France, etc. L'Empereur, à qui M. F... raconta la chose
-avec l'émotion concevable, se contenta de dire qu'ils étaient fous.
-
-Le maréchal Ney fut le plus inconvenant vis-à-vis de lui, après la
-bataille de la Moskowa,... se plaignant qu'en ménageant la garde, il
-l'avait privée des fruits d'une victoire plus complète. Ce fut encore
-lui le plus cruel à Fontainebleau; il alla jusqu'à menacer l'Empereur
-de lui faire un mauvais parti, s'il n'abdiquait pas.
-
-Dans le cours de la campagne de Russie, dans un village où l'Empereur,
-étant logé à l'étroit, n'avait pu avoir près de lui le prince Berthier,
-M. Meneval, ayant été le trouver pour les affaires de l'armée, le
-trouva la tête dans les mains, la figure couverte de larmes; il lui
-demanda la cause de son chagrin. Berthier ne craignit pas de lui
-dire combien il était affreux de se voir contrarié sans fin dans
-ses entreprises: «A quoi sert, disait-il, d'avoir des richesses,
-des hôtels, des terres, s'il faut sans cesse faire la guerre et
-compromettre tout cela?»
-
-Napoléon n'opposait que la patience à leurs plaintes et à leurs
-reproches souvent odieux; il les aimait, malgré leur ingratitude, et
-comme de vieux compagnons.
-
-Avant les dernières années, me disait M. Meneval, personne n'avait osé
-se permettre une observation devant un ordre de lui... La confiance
-l'avait en partie abandonné, mais point du tout la sûreté et la fermeté
-de son génie, comme la campagne de France l'a si bien prouvé. Si à
-Waterloo, à la fin de la bataille, il eût eu sous la main cette réserve
-de la garde qu'il refusa d'engager à la Moskowa, il eût encore gagné la
-bataille, malgré l'arrivée des Prussiens.
-
-Je demandai à M. Meneval s'il n'avait pas été tout à fait indisposé
-à la Moskowa, suivant l'opinion accréditée généralement. Il fut
-effectivement souffrant et atteint, surtout après la bataille, d'une
-telle extinction de voix qu'il lui fut impossible de donner un ordre
-verbal. Il était obligé de griffonner ses ordres sur des chiffons de
-papier; cependant il avait toute sa tête. Mais après la bataille de
-Dresde, l'indisposition subite dont il fut saisi paralysa toutes les
-opérations, entraînant la défaite de Vandamme, etc.
-
-Pendant le consulat, il était fort souffrant de la gale rentrée qu'il
-avait contractée au siège de Toulon. Il s'appuyait contre sa table,
-se pressant le côté avec les mains dans des crises de souffrances
-violentes. Sa pâleur, sa maigreur, à cette époque, expliquent cet état
-maladif. Corvisart le débarrassa, au moins en apparence, de son mal,
-mais il est probable que le mal dont il mourut doit sa cause première à
-cette cruelle maladie.
-
-
-[439] Voir _Catalogue Robaut_, n° 778.
-
-[440] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1897.
-
-[441] _Louis-Eugène Cœdès_, peintre, né en 1810, mort en 1868. Il
-exposa au Salon de 1831.
-
-[442] Sujet tiré d'une ballade écossaise, de Burns. (Voir _Catalogue
-Robaut_, n° 136 et 197.)
-
-[443] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1166, 1167.
-
-[444] Toile de 0m,67 X 0m,48. Fait partie de la Galerie Bruyas, au
-Musée de Montpellier. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1066.)
-
-[445] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1074.
-
-[446] _Voir Catalogue Robaut_, n° 1168.
-
-[447] Voir _Catalogue Robaut_, n° 772.
-
-[448] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1063.
-
-[449] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1172.
-
-[450] Toile de 0m,41 X 0m,32. Exposée au Salon de 1850-51.--Elle fut
-caricaturée par Cham. Donnée à Théophile Gautier. Vente Gautier, 1873:
-7,000 francs. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1171.)
-
-[451] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1238.
-
-[452] _Duriez_, parent de Delacroix.
-
-[453] Voir _Catalogue Robaut_, n° 754, 1176, 1177, 1178 et autres.
-
-[454] _Louis Peisse_, littérateur, né a Aix en 1802, fut d'abord
-conservateur des objets d'art au Mont-de-piété de Paris, puis
-conservateur du Musée des études à l'École des Beaux-Arts. Il a publié
-des articles de critique et de philosophie dans le _Producteur_, le
-_National_, la _Revue des Deux Mondes_, les Salons de 1841 à 1844,
-dans ce dernier recueil. La lettre en question, qui figure dans la
-_Correspondance_ (t. II, p. 18), contient des remerciements au critique
-pour un article élogieux que celui-ci avait fait paraître dans le
-_Constitutionnel_ après le Salon de 1840.
-
-[455] Baron _de Meneval_, né en 1778, mort en 1850. Ancien secrétaire
-du premier Consul, et plus tard de l'Empereur; il accompagna Napoléon
-dans ses campagnes, fut nommé baron et maître des requêtes au conseil
-d'État. Il vécut dans la retraite à partir de la seconde Restauration,
-et se consacra à la publication des souvenirs historiques sur l'Empire.
-
-
- * * * * *
-
-_Paris.--Samedi_ 11 _août._--J'ai passé plus d'un mois à Paris. Je n'ai
-pas, je crois, noté l'époque de mon retour de la campagne, le samedi,
-probablement.
-
-J'ai dîné chez Chabrier. Je voulais lui parler de l'affaire de Villot
-et de la commission dont Chabrier fait partie pour juger le règlement
-futur du Musée et les attributions des conservateurs, Je lui ai remis
-la note de Villot.
-
-Vers neuf heures et demie, pris une calèche et été chez Villot. Je
-n'ai trouvé que sa femme. Elle était encore sur sa chaise longue à
-travailler. Elle était fort bien ainsi, tout en blanc, avec des fleurs
-charmantes sur le petit guéridon. J'ai attendu Villot jusqu'à onze
-heures.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 18 _août._-Retourné le soir chez Chabrier pour avoir la
-réponse de la note. Il m'en a parlé comme un homme qui avait étudié
-la chose. Le directeur du Musée avec lequel il s'est trouvé à la
-commission l'avait captivé jusqu'à un certain point.
-
-Retourné achever la soirée chez Villot, j'ai vu là le joli nécessaire,
-etc.
-
- * * * * *
-
-_Champrosay.--Samedi_ 25 _août._--Revenu de Paris par le chemin de fer
-de cinq heures. F... était dans la voiture en petite veste pour aller
-dîner chez M. V...
-
-Villot était dans le même convoi. Remonté avec lui à Champrosay. Il a
-voulu que je vinsse le voir le soir, mais j'étais fatigué.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 26 _août._--Longue séance avec Villot chez moi. Il me parle
-des baigneurs installés chez lui. Je dîne effectivement avec tout ce
-monde-là. Le soir ils partent tous: Nous allons les conduire au chemin
-de fer, ainsi que M. B..., qui en était.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 29 _août._--Il y a quelques jours à peine que je suis revenu
-du long séjour que j'ai fait à Paris.
-
-J'ai été en bateau avec Mme Villot et son fils, qui ont tous deux la
-fureur des bains. Dîné avec elle et passé agréablement la soirée.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 31 _août_.--J'ai reçu avant-hier du bon N... une invitation
-pour aller passer deux ou trois jours à Écoublay, et lui ai répondu.
-
-Je dînais ces jours avec M. Villot et M. Bontemps; ce dernier m'a
-appris la mort de Mme de Mirbel [456]. J'ai été très affecté de ce
-malheur.
-
-Le soir, après dîner, resté au clair de lune dans le jardin. M.
-Bontemps nous a fort divertis par des chansons et coq-à-l'âne de toute
-espèce. Partie de loto avant de se séparer.
-
-
-[456] Mme _de Mirbel_, née en 1796, morte en 1849. Élève d'Augustin,
-elle devint, sous sa direction, un des plus remarquables peintres
-en miniature de ce temps. On lui doit un grand nombre de portraits
-excellents, notamment Charles X, le duc de Fitz-James, le comte
-Demidoff, Louis-Philippe, le duc d'Orléans, le comte de Paris, Émile
-de Girardin, etc. Elle avait sérieusement encouragé Delacroix à
-ses débuts: «Mme de Mirbel est excellente pour moi et me pousse»,
-écrivait-il à Soulier en 1828. (_Corresp._, t. I, p. 121.)
-
- * * * * *
-
-_Samedi 1er septembre._--Parti à huit heures moins un quart
-avec Jenny; courses diverses avant d'arriver à la maison. Le temps
-était assommant; je n'en pouvais plus, et, ce qu'il y a de singulier,
-les pressentiments de tristesse que je sentais avaient moi-même pour
-objet.
-
-Parti à deux heures et demie par l'affreuse diligence de Fontenay.
-Confusion incroyable: foule de chasseurs et de chiens.
-
- * * * * *
-
-3 _septembre._--La lettre de l'architecte Baltard [457] qui m'apprend
-la nécessité de changer mes sujets pour Saint-Sulpice.
-
- * * * * *
-
-_Champrosay.--Samedi_ 15 _septembre._--Dîné avec M. Villot.
-
-Soirée insipide: j'étais mal disposé et me suis retiré plus tôt.
-
-Je ne vaux pas grand'chose ce soir; le dîner est une affaire. Je
-déjeune si peu que l'appétit m'entraîne le soir, et que je suis plus
-disposé au sommeil qu'à la conversation.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 16 _septembre._--Bonne journée.
-
-Composé et ébauché le matin la _Femme qui se peigne_ et _Michel-Ange
-dans son atelier._[458]
-
-Promenade charmante dans la forêt, par un petit sentier tout à fait
-nouveau, derrière le terrain de Lamouroux, en allant vers la gauche, le
-chêne d'Antin à droite.
-
-Vu la fourmilière, sur laquelle je me suis amusé à écrire dans mon
-calepin.
-
-Le soir chez M. Quantinet. Sonates de Beethoven, avec violon. Il avait
-été question de dîner chez eux avec Chenavard et Dupré; ces messieurs
-n'ont pu venir.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 17 _septembre._--Je me lève toujours avec un malentrain
-incroyable.--Hier, où j'ai tant travaillé, c'était de même... Je me
-suis remis: j'ai retouché l'ébauche en grisaille de la _Femme qui
-se peigne_, et puis dessiné et ébauché entièrement en peu de temps
-l'_Arabe_ qui grimpe sur des roches pour surprendre un lion [459].
-
-
- * * * * *
-
-28 _septembre._--J'étais mal disposé; j'ai été chercher la grosse
-Bible; pensé beaucoup de sujets. Le soir, resté chez moi et dormi.
-
-
-[457] _Victor Baltard_, architecte, né en 1805, mort en 1874, grand
-prix d'architecture, directeur des travaux de Paris et du département
-de la Seine, membre de l'Institut. Il a construit un grand nombre
-d'édifices et de monuments parisiens, et a dirigé les travaux de
-restauration et de décoration dans plusieurs églises de Paris,
-notamment Saint-Germain des Prés, Saint-Eustache, Saint-Séverin,
-Saint-Étienne du Mont, Saint-Sulpice, etc.
-
-[458] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1184.
-
-[459] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1227.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 2 _octobre_ (_SS. Anges gardiens._)--C'est aujourd'hui que
-j'ai arrêté avec le curé et son vicaire, M. Goujon, que je ferais les
-_Saints Anges_, et je m'aperçois, en écrivant ceci, que c'est le jour
-même de leur fête que j'ai pris ce parti.
-
- * * * * *
-
-_Rouen.--Jeudi_ 3 _octobre._--Le retard que j'ai mis à mon départ qui
-devait avoir lieu hier est cause que j'ai manqué à Rouen l'occasion de
-voir mon tableau de _Trajan._[460] Quand je suis arrivé au Musée, il
-était depuis le matin seulement couvert à moitié par des charpentes
-élevées pour l'exposition des peintres normands.....Si j'avais
-persévéré dans mes projets, je l'aurais vu à mon aise.
-
-Je ne me rappelle pas qu'un de mes tableaux, vu dans une galerie
-longtemps après l'avoir oublié, m'ait fait au tant de plaisir.
-Malheureusement une des parties les plus intéressantes, la plus
-intéressante peut-être, était cachée, c'est-à-dire la femme aux genoux
-de l'Empereur... Ce que j'ai pu en voir m'a paru d'une vigueur et d'une
-profondeur qui éteignaient sans exception tout ce qui était alentour.
-Chose singulière! le tableau paraît brillant, quoiqu'en général le ton
-soit sombre.
-
---Parti à huit heures au lieu de sept; j'ai fort pesté de n'avoir
-retardé mon départ que pour ne pas partir à sept heures et d'arriver
-sottement, pour ne pas m'être informé, une heure plus tôt qu'il ne
-fallait. Du reste, placé comme je désirais, la route m'a semblé
-charmante. La forêt de Saint-Germain, à partir de Maisons, occupe les
-deux côtés de la route. Il y a là des clairières, des allées couvertes,
-etc., dont l'aspect est délicieux.
-
-Arrivé à Rouen à midi et demi. Ces tunnels sont bien dangereux. Je
-passe sur l'immense danger; ils ont encore l'ennui de couper la route
-sottement. Déjeuné fort bien à l'_Hôtel de France_, où je me suis
-trouvé avec plaisir, en pensant au premier voyage que j'ai fait dans ce
-pays.
-
-Vers trois heures au Musée; j'ai eu le désappointement dont je viens de
-parler. J'ai remarqué pour la première fois deux ou trois tableaux de
-Lucas de Leyde, ou dans son genre, qui m'ont charmé. Grande délicatesse
-dans l'expression des détails qui rendent le tempérament, la finesse
-de la peau et des cheveux, la grâce des mains, etc. La peinture traitée
-largement ne peut donner ce genre d'impressions.
-
---_Berger_, au-dessus de ces tableaux.--Admiré les _Bergers_ de Rubens.
-Il y a à côté un tableau de H..., qui représente le _Christ devant
-Pilate_; je l'avais précédemment admiré, à cause de la naïveté et de
-la vérité de l'aspect... A côté des bergers de Rubens, il redescend
-jusqu'à n'être que des portraits de modèles.
-
-A Saint-Ouen ensuite. Ce lieu m'a toujours donné une sublime
-impression; je ne compare aucune église à celle-là.
-
-Rentré fatigué et peu dispos. Dîné tard et peu. Ressorti pour une
-seconde. Trempé par la pluie qui est continuelle dans le pays, je suis
-rentré vers dix heures.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_6 _octobre._--Ce jour, sorti tard.
-
-Vu la cathédrale, qui est à cent lieues de produire l'effet de
-Saint-Ouen; j'entends à l'intérieur, car extérieurement, et de
-tous côtés, elle est admirable. La façade: entassement magnifique,
-irrégularité qui plaît, etc... Le _portail des libraires_ aussi beau.
-
-Ce qui m'a le plus touché, ce sont les deux tombeaux de la chapelle
-du fond, mais surtout celui de M. de Brézé. Tout en est admirable, et
-en première ligne la statue. Les mérites de l'Antique s'y trouvent
-réunis au je ne sais quoi moderne, à la grâce de la Renaissance: les
-clavicules, les bras, les jambes, les pieds, tout cela d'un style et
-d'une exécution au-dessus de tout. L'autre tombeau me plaît beaucoup,
-mais l'exécution a quelque chose de singulier; peut-être est-ce l'effet
-de ces deux figures posées là comme au hasard. Celle du cardinal, en
-particulier, est de la plus grande beauté, et d'un style qu'on ne peut
-comparer qu'aux plus belles choses de Raphaël...: la draperie, la tête,
-etc.
-
-A Saint-Maclou; vitraux superbes, portes sculptées, etc.; le devant sur
-la rue a gagné à être dégagé. On a fait là depuis quelques années une
-nouvelle rue à la moderne qui va jusqu'au port.
-
-Rentré d'assez bonne heure, après avoir été à Saint-Patrice, dont les
-vitraux sont beaux, mais m'ont ému faiblement. (Se rappeler l'allégorie
-de la _Chute de l'homme et de la femme_; le démon à côté, ensuite la
-Mort qui apprête son dard, et enfin le Péché, sous les traits d'une
-femme couverte de parures, mais les yeux fermés et liée d'une chaîne.)
-
-Dîné à trois heures; parti à quatre heures et demie. Cette route faite
-le soir par un temps riant et charmant..... Dérangé par les caquetages
-d'un jeune avocat, insolent comme tous les jeunes gens, et de son
-client, bavard insupportable.
-
-A Yvetot, désappointement. Pris un cabriolet; arrivé tard. La grande
-allée du château a disparu. J'ai éprouvé là l'émotion la plus vive du
-retour dans un endroit aimé[461]. Mais tout est défiguré... le chemin
-est changé, etc.
-
-
-_Le lendemain dimanche_ 7, visité le jardin tout mouillé. Je n ai
-pas été trop désappointé. Les arbres ont grandi dans une proportion
-extraordinaire et donnent à l'aspect quelque chose de plus triste
-qu'autrefois, mais dans certaines parties un caractère presque
-sublime. La montagne à gauche vue d'en bas, avant d'arriver aux
-petites cascades; les arbres verts entourés de lierre vers le pont.
-Malheureusement le lierre qui les embrasse et fait un bel effet, les
-dévore et les fera périr avant peu.
-
-Après déjeuner, visité avec Bornot et Gaultron la chapelle [462]. Le
-temps est mauvais et nous tient enfermés.
-
-Avant dîner, j'étais souffrant. Je ne suis pas très bien depuis mon
-arrivée à Rouen. Nous sommes sortis malgré la pluie et avons grimpé la
-côte d'Angerville... Ces routes sont devenues superbes.
-
-Le lendemain, journée de pluie tellement continue, qu'il ne m'a pas été
-possible de mettre le pied dehors. Quelques personnes à dîner: le curé,
-personnage grassouillet, qui sourit à chaque instant avec un petit
-sifflement entre les dents et qui ne dit mot; la directrice des postes,
-personne aimable, et la bonne madame d'Argent. Joué au billard, etc.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 9 _octobre._--Par quelle triste fatalité l'homme ne peut-il
-jamais jouir à la fois de toutes les facultés de sa nature, de toutes
-les perfections dont elle n'est susceptible qu'à des âges différents?
-Les réflexions que j'écris ici m'ont été suggérées par cette parole de
-Montesquieu, que je trouvai ici ces jours-ci, à savoir qu'au moment où
-l'esprit de l'homme a atteint sa maturité, son corps s'affaiblit.
-
-Je pensais à propos de cela qu'une certaine vivacité d'impression,
-qui tient plus à la sensibilité physique, diminue avec l'âge. Je n'ai
-pas éprouvé, en arrivant ici, et surtout en y vivant quelques jours,
-ces mouvements de joie ou de tristesse dont ce lieu me remplissait,
-mouvements dont le souvenir m'était si doux... Je le quitterai
-probablement sans éprouver ce regret que j'avais autrefois. Quant à mon
-esprit, il a, bien autrement qu'à l'époque dont je parle, la sûreté,
-la faculté de combiner, d'exprimer; l'intelligence a grandi, mais l'âme
-a perdu son élasticité et son irritabilité. Pourquoi l'homme, après
-tout, ne subirait-il pas le sort commun des êtres? Quand nous cueillons
-le fruit délicieux, aurions-nous la prétention de respirer en même
-temps le parfum de la fleur? Il a fallu cette délicatesse exquise de la
-sensibilité au jeune âge pour amener cette sûreté, cette maturité de
-l'esprit. Peut-être les très grands hommes, et je le crois tout à fait,
-sont-ils ceux qui ont conservé, à l'âge où l'intelligence a toute sa
-force, une partie de cette impétuosité dans les impressions,... qui est
-le caractère de la jeunesse?
-
-Passé la matinée à lire Montesquieu.
-
---A Fécamp, vers deux heures; la mer était magnifique. Beaux aspects de
-la vallée. Après dîner, discussion politique.
-
---Je comparais ces jours-ci les peintures qui sont dans le salon du
-cousin. Je me suis rendu compte de ce qui sépare une peinture qui n'est
-que naïve, de celle qui a un caractère propre à la faire durer. En un
-mot, je me suis souvent pris à me demander pourquoi l'extrême facilité,
-la hardiesse de touche, ne me choquent pas dans Rubens, et qu'elles ne
-sont que de la pratique haïssable dans les Vanloo..... j'entends ceux
-de ce temps-ci comme ceux de l'autre. Au fond, je sens bien que cette
-facilité dans le grand maître n'est pas la qualité principale; qu'elle
-n'est que le moyen et non le but, ce qui est le contraire dans les
-médiocres... J'ai été confirmé avec plaisir dans cette opinion, en
-comparant le portrait de ma vieille tante [463] avec ceux de l'oncle
-Riesener. Il y a déjà, dans cet ouvrage d'un commençant, une sûreté et
-une intelligence de l'essentiel, même une touche pour rendre tout cela
-qui frappait Gaultron lui-même. Je n'attache d'importance à ceci que
-parce que cela me rassure... Une main vigoureuse, disait-il, etc.
-
---Le temps est tout à fait beau: nous avons été à Saint-Pierre [464], à
-travers la vallée.
-
-Revu, en y allant, Angerville, où je suis venu, il y a tant d'années,
-avec ma bonne mère, ma sœur, mon neveu, le cousin,... tous disparus!
-Cette petite maison est toujours là, comme la mer que l'on voit de là,
-et qui y sera encore à son tour, quand la maison aura disparu.
-
-Nous sommes descendus à la mer par un chemin à droite, que je ne
-connaissais pas; c'est la plus belle pelouse en pente douce que l'on
-puisse imaginer. L'étendue de mer que l'œil embrasse de la hauteur est
-des plus considérables. Cette grande ligne bleue, verte, rose, de cette
-couleur indéfinissable qui est celle de la vaste mer, me transporte
-toujours. Le bruit intermittent qui arrive déjà de loin et l'odeur
-saline enivrent véritablement.
-
-
---Je m'aperçois que mes belles réflexions des pages précédentes m'ont
-empêché de noter, je ne sais plus quel jour, notre première course à
-Fécamp, par un temps tout différent... La mer était forte et se brisait
-admirablement contre la jetée..... Nous avons vu sortir deux petits
-bâtiments.
-
-Aujourd'hui elle est, au contraire, très calme, et je l'adore ainsi,
-avec le soleil, qui semait d'étincelles et de diamants le côté d'où il
-venait, et donnait de la gaieté à cette nappe majestueuse.
-
-Nous avons visité la maison du curé, qui a appartenu au bon M. Hébert.
-Décidément c'est un peu triste; un solitaire surtout finirait par s'y
-changer en pierre.
-
-On démolit l'ancienne église du lieu, qui est charmante, pour en faire
-une neuve. Nous avons été indignés.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 10 _octobre._--Le lendemain à Cany.
-
-Quelques futaies ont disparu le long de la route, mais elles ne font
-pas encore de tort à la vue qu'on a du château. Ce lieu enchanteur
-ne m'avait jamais fait autant de plaisir... Se rappeler ces masses
-d'arbres, ces allées ou plutôt ces percées qui, se continuant sur la
-montagne avec les allées qui sont en bas, produisent l'effet d'arbres
-entassés les uns sur les autres.
-
-Le parc est plein de magnifiques arbres, dont les branches touchent à
-terre, entre autres le plateau qui est à droite en venant du bout du
-parc. Beautés des eaux.
-
-Revenus par Ourville. En remontant de Cany, belle vue. Tons de _cobalt_
-apparaissant dans les musses de verdure du fond et parfois doré des
-devants.
-
-Vu à Cany M. Foy, vieilli comme les autres.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 11 _octobre._--A Fécamp l'après-midi.
-
-Nous allions surtout pour voir Mme Laporte[465]; j'y suis arrivé seul,
-en attendant Bornot et sa femme. La pauvre dame ne voulait d'abord
-recevoir personne, mais en apprenant mon nom, elle m'a fait venir près
-d'elle; je l'ai trouvée dans ce qui était sa salle à manger sans doute,
-parce que cette pièce est au rez-de-chaussée et plus à portée pour les
-soins que son état exige, mais seule dans un petit lit, toute diminuée
-elle-même et dans un grand état de maigreur. Elle a éprouvé beaucoup de
-sensibilité en me voyant; je lui rappelais des moments et des personnes
-disparus depuis longtemps, au moment où elle sent bien qu'elle va tout
-quitter à son tour. J'ai tenu avec plaisir sa main maigrie et ridée.
-
-Bornot et sa femme sont survenus. Elle nous a parlé de ses maux, ce qui
-est tout simple, mais avec une grande liberté, plaisantant même avec
-cette humeur qu'elle a toujours eue. Nous l'avons quittée au bout de
-quelques instants. Ce spectacle m'a beaucoup touché.
-
-Nous sommes entrés un instant dans ce salon où elle ne doit plus
-rentrer et où nous avons passé des moments si gais avec le bon cousin,
-avec Riesener, avec tous les originaux qui composaient sa société, et
-qui m'ont bien l'air de ne guère s'informer d'elle à présent.
-
-Nous allions vers le port, au-devant de Gaultron. Nous sommes revenus
-sans avoir été jusqu'à la mer, ce qui a été pour moi une mystification.
-
-Passé assez de temps à voir chez un orfèvre des pendeloques anciennes
-du pays, et revenu plus tard à Valmont par une pluie qui me gâte bien
-ce pays-ci.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 12.--La petite Mme Duglé, fille de Zimmerman [466], est
-venue déjeuner avec sa sœur. Journée de pluie complète.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 13.--Matinée employée à terminer la lecture d'_Arsace et
-Isménie_[467], de Montesquieu. Tout le talent de l'auteur ne peut
-vaincre l'ennui de ces aventures rebattues, de ces amours, de cette
-constance éternelle; la mode et, je crois aussi, un sentiment de la
-vérité, ont relégué ces sortes d'ouvrages dans l'oubli.
-
-Avant déjeuner, examiné les vitraux. Se rappeler ce beau caractère
-raphaélesque et plus encore corrégien: le beau et simple modelé et
-la hardiesse de l'indication. Contours noirs très prononcés pour la
-distance, etc. Après déjeuner, au cimetière.
-
-Auparavant vers Saint-Ouen, chez une pauvre fabricante de mouchoirs
-au métier. Pauvres gens! on leur paye vingt francs les vingt-quatre
-douzaines de ces mouchoirs; cela ne fait pas vingt sous pour chaque
-douzaine.
-
-La chapelle où repose le corps de Bataille ne me plaît pas. Je regrette
-de n'avoir pas été consulté.
-
-Tué le temps jusqu'à dîner. Dormi dans ma chambre, puis fait un tour de
-parc à la nuit tombante. Ce parc et ces arbres gigantesques ont pris
-un aspect qui est presque lugubre; mais en vérité, si l'on pouvait, en
-peinture, rendre de pareils effets, ce serait ce que j'ai vu en paysage
-de plus sublime. Je ne peux rien comparer à cela..... Cette forêt de
-colonnes formées par les sapins, le vieux noyer en montant, etc.
-
-Le pharmacien M. Leglay, la directrice des postes, venus dîner.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 14 _octobre._--Aux Petites-Dalles avec Bornot. Gaultron, qui
-part demain, était resté à peindre.
-
-Passé devant le château de Sassetot. Environs magnifiques; la descente
-pour aller à la mer. Effet de ces grands bouquets de hêtres. Arrivé à
-la mer par une ruelle étroite; on la découvre tout au bout du chemin.
-
-Mer basse. J'ai été sur les rochers et ramassé deux des coquillages
-qu'on y trouve collés; j'ai essayé de les manger... chair dure, sauf un
-je ne sais quoi de jaune qui a un goût agréable de moule.
-
-Fait plusieurs croquis.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 15 _octobre._--Accompagné Gaultron avec Bornot jusqu'à la route
-d'Yvetot. Revenu avec Bornot par les bois de M. Barbet, pour descendre
-au vivier. Grand couvert de hêtres en haut; allées de sapins.
-
-Traversé sur le flanc de la colline des herbages par lesquels nous
-sommes descendus au vivier qui est charmant et nettoyé. J'y ai vu voler
-des cygnes pour la première fois. Revenu mourant de faim.
-
-Dans la journée, qui était belle, été aux Grandes-Dalles. Le même
-chemin jusqu'à Sassetot, seulement pris à gauche. J'ai admiré la
-porte de l'église sur le cimetière; elle est évidemment un ouvrage
-de fantaisie et faite par un ouvrier qui avait du goût. Elle montre
-combien cette dernière qualité est le nerf de cet art pour lequel les
-livres ont des proportions toutes faites, qui n'engendrent que des
-ouvrages dénués de tout caractère.
-
---Dessiné. La mer basse encore.
-
---Ce jour-là et l'avant-veille, promenade le matin avant déjeuner avec
-Bornot, dans sou bois au-dessus du parc; jolies allées.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 16 _octobre._--J'ai été seul avant déjeuner sur la route
-de Fécamp. J'ai voulu grimper dans le petit bois à gauche et dans
-les jolies prairies où sont les sapins. Arrêté par les haies et les
-clôtures, à chaque pas. Le peuple qui sera toujours en majorité, se
-trompe en croyant que les grandes propriétés n'ont pas une grande
-utilité; c'est aux pauvres gens qu'elles sont utiles, et le profit
-qu'ils en retirent n'appauvrit pas les riches, qui les laissent
-profiter de petites aubaines qu'ils y trouvent.
-
-Le laisser-aller du bon cousin faisait le bonheur des pauvres
-ramasseurs de fougère et de branches sèches; les petits bourgeois
-enrichis s'enferment chez eux et barricadent partout les avenues. Les
-pauvres, privés complètement de ce côté, ne profitent même pas des
-droits dérisoires que leur donne l'État républicain.
-
-Bornot me donnait, à déjeuner, le résultat de l'élection pour un député
-dans le canton. Sur 4,360 inscrits, à peine 1,600 ont pris part au
-vote. A Limpiville, personne ne se présentait; le maire désolé a appelé
-les citoyens par toutes les manières. Dans d'autres communes, c'était à
-peu près de même, et cependant le vote a lieu le dimanche.
-
-En revenant, déjeuné. J'ai traversé la vallée vers le moulin, qui est
-à cheval sur la rivière, qu'on passe sur une planche. Revu le chemin
-qu'on prenait si souvent derrière le lavoir; là, les bois de B...
-enceints encore d'un fossé. Nouvelles réflexions analogues à celles
-ci-dessus. Le chemin, à partir du lavoir pour rentrer à la maison, ne
-passe plus le long des murs. Tout cela est refait à la Louis-Philippe.
-
-Bornot me rappelait que c'est à ce lavoir que j'embrassais la petite
-femme du maçon, qui était si gentille, et qui venait de temps en temps
-rendre ses devoirs au vieux cousin [468].
-
---A Fécamp, avec toutes ces dames, chez le bijoutier, pâtissier,
-papetier; acheté un carton.
-
-Vu l'église auparavant. J'avais oublié son importance. Charmantes
-chapelles autour du chœur, séparées par des clôtures à jour d'un
-charmant goût. Tombeaux d'évêques ou abbés. Petites figures au tombeau
-et grand tombeau de la Vierge aux figures grandes coloriées; les poses
-sont si naïves, et il y a tant de caractère, que le coloriage ne les
-gâte pas trop. L'une des têtes m'a paru celle du Laocoon, bien surpris
-de se trouver en pareil lieu et en pareille compagnie. Il y a une de
-ces figures qui tient un encensoir, et qui souffle dessus pour en
-ranimer les charbons.--Chapelle de la Vierge avec vitraux du treizième
-siècle, semblables à ceux de la cathédrale de Rouen.--Belle copie de
-l'_Assomption_ du Poussin, à l'autel de cette chapelle.--Charmant
-ouvrage d'albâtre ou de marbre pour contenir le précieux sang, adossé
-à l'autel principal. Petites figures dans le style de Ghiberti
-[469].--Les figures dont j'ai parlé sont à droite, au pied d'un
-grand crucifix; à gauche, il y a un tombeau où l'on voit le Christ
-couché sous l'autel, à travers des treillages.--En face, copie du Fra
-Bartolomeo du Musée.
-
-En allant au port, il faisait très beau temps. Les montagnes qui mènent
-à la mer, magnifiques et grandioses.
-
-La mer, basse comme je ne l'ai jamais vue ici, est on ne peut plus
-majestueuse dans son calme et par ce beau temps.
-
-Causé avec un pilote de la plus belle figure.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 17 _octobre._--Passé toute la journée sans sortir, malgré le
-beau temps. Nous nous sommes occupés des vitraux; cela m'a fatigué.
-
-Avant de dîner, fait un tour dans le parc; c'est un heu enchanteur: ces
-arbres, ces cygnes, etc.
-
---J'ai pensé avec plaisir à reprendre certains sujets, surtout le
-_Génie arrivant à l'immortalité_[470]. Il serait temps de mettre en
-train celui-là et le _Léthé_, etc.
-
---Le soir, vu le four à chaux: arbres éclairés vivement; l'intérieur de
-la fournaise; flammes vertes, la chaux éclatante de blancheur, avec des
-veines de feu incandescent.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 18 _octobre._--Dans la matinée, avant déjeuner, délicieux
-temps; dessiné dans le jardin des masses d'arbres; le soleil du matin
-y donne des effets charmants.
-
-Parti vers deux heures pour Fécamp; nous voulions aller aux fameux
-_Trous aux chiens._ Cet ignoble sobriquet, appliqué aux beaux
-phénomènes que j'ai vus là, dépose contre la petite dose de poésie de
-notre peuple et son peu d'imagination... Nous sommes arrivés trop tôt,
-et je suis resté longtemps sur la jetée. La mer très bonne à étudier.
-
-Partis pour notre excursion quand la mer a été assez basse. Il est bien
-difficile de décrire ce que j'ai vu, et malheureusement ma mémoire
-sera bien peu fidèle pour se le rappeler. La mer n'étant pas d'abord
-assez basse, nous avons eu quelque peine à arriver jusqu'à ces piliers,
-qui semblent d'architecture romane, et qui soutiennent la falaise, en
-laissant une percée par-dessous. Ensuite deux magnifiques amphithéâtres
-à plusieurs rangs, les uns au-dessus des autres, dont un beaucoup plus
-vaste que l'autre.
-
-Dans l'un d'eux, je crois, cette grotte profonde, qui semble la
-retraite d'Amphitrite. Enfin, pour conclure, la grande arche par
-laquelle on aperçoit un autre amphithéâtre avec ces espèces de
-promontoires réguliers en forme de champignons placés à côté les uns
-des autres, et qui sont là comme des niches d'animaux féroces dans un
-cirque romain.
-
-Nous nous sommes arrêtés là, apercevant de loin quelques beautés qui
-nous ont paru inférieures, et qui de près, peut-être, auraient mérité
-notre admiration.
-
-Le sol, sous cette arche étonnante, semblait sillonné par les roues des
-chars et simulait les ruines d'une ville antique. Ce sol est ce blanc
-calcaire dont les falaises sont presque entièrement faites. Il y a des
-parties sur les rocs qui sont d'un brun de terre d'ombre, des parties
-très vertes et quelques-unes creuses. Les pierres détachées par terre
-sont généralement blanches. On voit courir sous ses pieds de petites
-souris qui vont rejoindre la mer.
-
-Revenus très rapidement. Le soleil était couché.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 19 _octobre._--Je lis ce matin, dans Montesquieu, une
-peinture à grands traits des exploits de Mithridate. La grande idée
-qu'il donne du caractère de ce roi diminue beaucoup dans mon esprit
-l'impression que m'avait laissée la pièce de Racine. Décidément ces
-petites histoires amoureuses mêlées à la peinture d'un pareil colosse,
-le réduisent à la proportion d'un homme de notre temps. Quand on songe
-que Mithridate était une espèce de barbare, commandant à des nations
-féroces, on se le figure difficilement occupé d'intrigues d'intérieur.
-Au reste, il faudrait relire.
-
---Je recule de jour en jour l'instant de mon départ.
-
-... Ils sont aimables pour moi, et cette molle flânerie dans un lieu
-que j'aime me berce, et me fait reculer le moment de reprendre mon
-train de vie ordinaire.
-
-Lu le matin Montesquieu, _Grandeur et décadence._
-
-Promené dans le jardin, avant déjeuner. Après cela, en bateau avec la
-cousine et une partie des petites filles [471]; j'étais fatigué de la
-course de la veille et aussi de la vie que je mène, et surtout de ces
-repas, de ces vins, etc.
-
-Je me suis occupé l'après-midi à composer avec des fragments de vitraux
-la fenêtre que Bornot veut mettre à l'ouverture laissée dans la
-chapelle de la Vierge.
-
-Le soir, plusieurs parties de billard avec la cousine, pendant que
-Bornot dessinait les vues qui nous ont frappés dans les falaises.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 20 _octobre._--J'ai appris, après déjeuner, la mort du pauvre
-Chopin. Chose étrange, le matin, avant de me lever, j'étais frappé
-de cette idée. Voilà plusieurs fois que j'éprouve de ces sortes de
-pressentiments.
-
-Quelle perte! Que d'ignobles gredins remplissent la place, pendant que
-cette belle âme vient de s'éteindre!
-
---Promenades dans le jardin... Adieu à ces beaux lieux, dont le
-charme est vraiment délicieux... Ce charme est bien peu goûté par les
-habitants de ce manoir. Au milieu de tout cela, le bon cousin ne nous
-a parlé que d'acres de terre, de réparations, de murs, ou des querelles
-du conseil municipal. Il en résulte que la plupart du temps je demeure
-muet et consterné. Les repas surtout, où l'on s'épanche d'ordinaire,
-sont à la glace. Sont-ils heureux ainsi?
-
-Promenade avec Bornot à Angerville, dans le char à bancs. On a coupé
-la plupart des sapins qui étaient aux environs de l'église. Hélas! ces
-lieux ont encore moins changé que les personnes que j'y ai vues.
-
-Revenus par Boudeville, et visité la petite église. Touché extrêmement
-de cet endroit: le presbytère est charmant... Je parlais à Bornot de la
-condition tranquille du curé d'un lieu pareil. Mes considérations ne le
-touchent pas, et au retour il est retombé dans les acres de terre, les
-herbages, etc.
-
-En redescendant par le chemin creux qui borde son bois, il m'a montré
-ses améliorations: défrichements, four à briques, etc.
-
-Nous sommes repassés devant le cimetière: je n'ai pu m'empêcher de
-penser à la petite place qu'occupe le bon Bataille... J'étais muet,
-triste, gelé; mais pas le moindre sentiment d'envie.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 21 _octobre._--Perdu la journée. Nous devions aller à
-Fécamp. A peine hors de Valmont, une petite pluie fine a découragé le
-cousin, qui n'avait peut-être pas grande envie d'y aller.
-
-Nous sommes rentrés, et je me suis mis à faire ma malle.
-
-La directrice des postes dînait. J'ai été assez révolté de certaines
-duretés.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 22 _octobre._--Je lis ce matin dans la _Description de Paris et
-de ses édifices_, publiée en 1808, le détail effrayant des richesses,
-des monuments en tous genres qui ont disparu des églises pendant la
-Révolution. Il serait curieux de faire un travail sur cette matière,
-pour édifier sur le résultat le plus clair des révolutions.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 23 _octobre._--Le matin, examiné de nouveau les vitraux et
-achevé de composer la fenêtre de Bornot, pour la chapelle de la Vierge.
-Le vitrier m'a réparé ceux que j'emporte.
-
-J'ai été à Saint-Pierre seul avec Malestrat. J'ai beaucoup étudié la
-mer, qui était toujours la même et toujours belle.
-
-A dîner la petite Mme Duglé, sa sœur, une madame Cardon et sa fille, de
-Fécamp.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 24 _octobre._--Parti à neuf heures et demie avec Bornot.
-Pris l'ancienne route d'Ypreville, par le plus beau temps du monde.
-J'ai parcouru avec bien du plaisir cette route. Revu la futaie à
-l'entrée d'Ypreville. Embarqué à Alvimare.
-
-Cette route est toute changée depuis trois semaines: tons dorés et
-rouges des arbres. Ombres bleues et brumeuses.
-
-A Rouen vers une heure, et fait toute la route jusqu'à Paris sans
-compagnon de route. Avant Rouen, il était venu une délicieuse femme
-avec un homme âgé; j'ai beaucoup joui de sa vue, pendant le peu de
-temps qu'elle a passé dans la voiture.
-
-J'étais assez mal disposé. J'avais déjeuné sans faim, et cette
-disposition, qui m'a empêché de manger toute la journée, a agi sur mon
-humeur. Admiré cependant les bords de la Seine, les rochers qu'on voit
-le long de la route, depuis Pont-de-l'Arche jusqu'au delà de Vernon,
-ces mamelons presque réguliers, qui donnent un caractère particulier à
-tout ce pays, Mantes, Meulan. Aperçu Vaux, etc.
-
-Triste en arrivant: la migraine y contribuait. Attendu longtemps pour
-les paquets. Trouvé Jenny qui m'attendait. Je n'ai pas été fâché de
-trouver, en arrivant, ses bons soins.
-
-
-[460] Voir _Catalogue Robaut_, n° 714.
-
-[461] L'émotion de Delacroix s'explique facilement, car c'est là, à
-l'abbaye de Valmont, que le maître avait passé les meilleurs moments de
-sa jeunesse. Son cousin, M. _Bataille_, officier d'état-major, attaché
-à la personne du prince Eugène, à la suite duquel il fit les campagnes
-d'Italie et de Pologne, de 1811 à 1813, était propriétaire de cette
-ancienne abbaye, qui avait été bâtie pour huit moines bénédictins,
-et qui touchait aux ruines d'une église beaucoup plus ancienne. M.
-Bataille avait réparé les ruines et l'habitation, puis il avait planté
-un parc à l'entour. A sa mort, Valmont était devenue la propriété de M.
-_Bornot_, cousin de M. Bataille et de Delacroix.
-
-[462] Delacroix exécuta à l'abbaye de Valmont des fresques. Elles
-furent peintes en 1834. A ce propos, il écrivait à Villot: «Le
-cousin m'a fait préparer un petit morceau de mur avec les couleurs
-convenables, et j'ai fait en quelques heures un petit sujet dans ce
-genre assez nouveau pour moi, mais dont je crois que je pourrais
-tirer parti, si l'occasion s'en présentait... J'avoue que je serai
-singulièrement ragaillardi par un essai dans ce genre, si je pouvais le
-faire sérieusement et en grand.» (Voir _Correspondance_, t. I, p. 203
-et 204.)
-
-[463] _Anne-Françoise Delacroix_, qui épousa _Louis-Cyr Bornot_, était
-la grand'tante d'Eugène Delacroix. Celui-ci avait fait le portrait de
-sa vieille parente, en 1818, quand il n'avait pas encore vingt ans.
-(Voir _Catalogue Robaut_, n° 1460.)
-
-[464] Saint-Pierre en Port.
-
-[465] Madame _Laporte_, veuve de l'ancien consul de France à Tanger.
-
-[466] _Zimmerman_, compositeur et pianiste distingué, né à Paris
-en 1785, mort en 1853; Il fut longtemps professeur de piano au
-Conservatoire.
-
-[467] L'_Arsace et Isménie_, petit roman oriental de Montesquieu,
-où l'affabulation romanesque se trouve entremêlée de considérations
-politiques, et qui fait partie des œuvres posthumes de l'écrivain.
-
-[468] Le cousin _Bataille._
-
-[469] _Lorenzo Ghiberti_, sculpteur et architecte, né à Florence en
-1378, mort vers 1455.
-
-[470] La peinture n'est pas connue, mais on cite deux dessins. (Voir
-_Catalogue Robaut_, n°s 727, 728.)
-
-[471] M. et Mme _Bornot_ avaient six enfants: un fils, M. Camille
-Bornot, et cinq filles qui en se mariant devinrent: Mmes Gavet,
-Lambert, Porlier, Pierre Legrand et Journé.
-
-
- * * * * *
-
-_Sans date._--Passé les jours suivants dans l'oisiveté. Quelques
-visites.
-
-Vu Mme Marliani qui m'avait écrit; elle a passé un mois à Nohant, et
-y a été malade. Mme Sand est triste et ennuyée. Elle a maintenant la
-fureur du domino. Elle grondait tout de bon cette pauvre Charlotte de
-ne point sentir toutes les profondeurs de combinaisons que renferme ce
-sublime jeu. On fait aussi des charades où elle fait sa partie. Les
-costumes l'occupent.
-
-Clésinger, que j'ai rencontré dans la rue, m'a envoyé sa femme, qui
-est venue me prendre pour me faire voir la statue qu'il a faite pour le
-tombeau de Chopin. Contre mon attente, j'ai été tout à fait satisfait.
-Il m'a semblé que je l'aurais faite ainsi. En revanche, le buste est
-manqué. D'autres bustes d'hommes que j'ai vus là m'ont déplu. Solange
-me disait qu'il cherchait à varier son genre. En effet, j'ai vu là une
-figure de l'_Envie_, qui n'accuse guère que l'imitation de Michel-Ange.
-Cependant, en sortant de l'imitation exacte du modèle que son premier
-ouvrage indiquait comme sa vocation, il montre de l'imagination et une
-entente de la grâce des lignes, qui est fort rare. Il fait un groupe en
-pierre d'une _Pieta_, dans lequel on trouve ce mérite.
-
-
-
-
-1850
-
-
-7 _janvier._--Haro m'a rapporté les deux _petites études_ que j'ai
-faites à Champrosay [472], de ma fenêtre, l'une de la cour des
-gendarmes, l'autre par la salle à manger, l'été avec des moissons, etc.
-
-Lui redemander _l'Arabe accroupi_, qui devait être sur la grande toile
-où était la _Suzanne_[473], que j'ai achevée pour Villot.
-
- * * * * *
-
-12 _janvier._--Travaillé à retoucher le petit _Hamlet_, la _Femme de
-dos_, de Beugniet [474]; ébauché un petit _lion_ pour le même.
-
-Voir Gavard[475], Cavé, Rivet, Couder, Guillemardet, Halévy, la
-princesse Marcellini [476]. Passé chez les Wilson-Quantinet. Voir
-Meissonier et Daumier.
-
- * * * * *
-
-18 _janvier._--«Mon cher Monsieur, j'apprends à l'instant que M.
-de Mornay, dont les procédés avec moi ne me commandent point de
-ménagements, a mis en vente, à la rue des Jeûneurs, six tableaux de
-moi, dont l'un, la _Cléopâtre_, ne m'a pas été payé, depuis plusieurs
-années qu'il l'a chez lui. Je désirerais donc, si vous croyez que
-la chose soit faisable, mettre de suite opposition à la vente dudit
-tableau, afin de le ravoir du moins; car, dans l'état de ruine où se
-trouve M. de Mornay, j'aurais encore plus de peine à en recouvrer le
-prix. Peut-être vous demandé-je une chose qui exigerait des formalités
-que j'ignore? peut-être aussi le temps vous manque-t-il?... Je laisse
-cela à votre appréciation, pensant bien que vous ne consentiriez pas
-à me voir m'engager dans une sotte affaire. J'avoue que le trait me
-semble si fort qu'il m'a semblé que je serais plus que dupe en ne
-protestant pas pour le moins.
-
-«Si je calcule bien, il n'y aurait pas de temps à perdre: nous sommes
-aujourd'hui vendredi; il est probable que la vente aura lieu demain.»
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 20 _janvier._--Concert de l'Union musicale. Symphonie de
-Mozart; admirable ouverture de _Coriolan_, de Beethoven.
-
-Entendu deux fois et mal composé.
-
- * * * * *
-
-21 _janvier._--J'avais écrit derrière la toile du petit _Christ à la
-colonne_ que j'envoie à Gaultron: _blanc, momie, vermillon_: je me
-rappelle que j'avais employé pour les ombres _laque Robert J._ et
-_terre verte_, ou bien _vert malachite clair._
-
-A Gaultron, prêté le _tableau de fruits_ de Chardin. Rendu à la fin
-d'avril.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 24.--Donné à Haro, pour la rentoiler, la petite étude de
-l'_Étang de Louroux_; ciel grisâtre clair.
-
-Composé la _Pandore_ sur toile assez grande.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 25 _janvier._--Je pensais que les artistes qui ont un
-style assez vigoureux sont dispensés de l'exécution exacte, témoin
-Michel-Ange. Arrivé à ce point, ce qu'ils perdent en vérité littérale,
-ils le regagnent bien en indépendance et en fierté.
-
- * * * * *
-
-30 _janvier._--Soirée chez Gudin [477]. Je disais à Pradier que je
-dînais très fortement, ne pouvant déjeuner à cause de mon travail, et
-que pour faire passer ce dîner, je faisais force exercice ensuite. Il
-me dit: «Quand on a une vieille voiture, on ne lui fait pas faire de
-longs voyages; on la met sous la remise, et on ne l'en tire que pour le
-besoin et pour des courses légères.»
-
-Revenu à deux heures du matin, très fatigué; premier oubli de la leçon
-que je venais de recevoir.
-
- * * * * *
-
-31 _janvier._--«_Ne négligez rien de ce qui peut
-vous faire grand_», m'écrivait le pauvre Beyle [478].
-
---Cette réflexion [au 20 février] me fait surmonter l'ennui de me
-déranger pour aller en Belgique.
-
-
-[472] Voir _Catalogue Robaut_, n°s 543 et 544.
-
-[473] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1246.
-
-[474] Marchand de tableaux.
-
-[475] _Gavard_, éditeur des _Galeries historiques de Versailles._
-
-[476] La princesse _Marcellini Czartoriska._
-
-[477] _Théodore Gudin_, peintre de paysages et de marines, né à Paris
-en 1802, mort en 1880. Il fut élève de Girodet, qu'il quitta pour
-l'atelier de Géricault et pour celui de Delacroix.
-
-[478] Il ne paraît point que les relations aient été très suivies entre
-Stendhal et Delacroix. Stendhal en 1824 avait écrit un «Salon» dans le
-_Journal de Paris et des départements_, Salon qui fut réimprimé dans
-les _Mélanges d'art et de littérature._ Il n'avait pas été perspicace
-en ce qui touche le talent du peintre, car il y déclarait _qu'il ne
-pouvait admirer ni l'auteur ni l'ouvrage_; il parlait des _Massacres de
-Scio._ Pourtant il le rapproche de _Tintoret_, ce qui n'est point un
-médiocre compliment, et il conclut en disant: «M. Delacroix a toujours
-cette immense supériorité sur tous les auteurs de grands tableaux qui
-tapissent les grands salons, qu'au moins le public s'est beaucoup
-occupé de ses ouvrages.»
-
-«Plafond. _L'archange saint Michel terrassant le démon._
-
-«Tableau de droite. _Héliodore chassé du temple._ S'étant présenté avec
-ses gardes pour en enlever les trésors, il est tout à coup renversé
-par un cavalier mystérieux: en même temps, deux envoyés célestes se
-précipitent sur lui et le battent de verges avec furie, jusqu'à ce
-qu'il soit rejeté hors de l'enceinte sacrée.
-
-«Tableau de gauche. _La lutte de Jacob avec l'ange._ Jacob accompagne
-les troupeaux et autres présents à l'aide desquels il espère fléchir la
-colère de son frère Ésaü. Un étranger se présente qui arrête ses pas
-et engage avec lui une lutte opiniâtre, laquelle ne se termine qu'au
-moment où Jacob, touché au nerf de la cuisse par son adversaire, se
-trouve réduit à l'impuissance. Cette lutte est regardée par les Livres
-saints comme un emblème des épreuves que Dieu envoie quelquefois à ses
-élus.» (Voir _Corresp._, t. II, p. 260 et 261.)
-
- * * * * *
-
-_Lundi_4 _février._--Faire à Saint-Sulpice [479] des cadres de marbre
-blanc, autour des tableaux; ensuite cadres de marbre rouge ou vert,
-comme dans la chapelle de la Vierge, et le fond du tout en pierre avec
-ornements en pierre, et imitant l'or, comme les cuivres dorés de la
-même chapelle. (Si on pouvait faire les cadres en stuc blanc.)
-
-
-La dimension du plafond est de 15 pieds [480].
-
---Magnifiques tons d'ombre reflétée dans une chair rouge: _vert cobalt,
-vermillon Chine, ocre jaune_; je l'ai employé pour fondre les touches
-de _terre de Sienne brûlée_ et autres tons chauds qui formaient la
-préparation des hommes qui regardent par le trou, dans le _Daniel._
-
-Les clairs, sur ces préparations, peuvent se faire et ont été faits
-avec _laque fixe, ocre jaune_ et _blanc._
-
-L'ocre _jaune pur_, ton le plus vrai et le plus frappant pour les bons.
-
- * * * * *
-
-_Mardi 5 février._--Très beau ton pour les chairs très claires, pour
-servir d'intermédiaires entre les plus grands clairs et les ombres:
-_terre de Cassel, blanc, vermillon, ocre jaune._
-
---Dîné chez Ed. Bertin. Revu là Mme P..., avec laquelle j'ai causé
-beaucoup. Fleury Cuvillier [481] et sa femme y étaient. Desportes [482]
-m'a entrepris sur la dévotion, il a trouvé en moi un terrain tout
-préparé; mais au fond c'est un fou. Il regarde Mozart comme un grand
-corrupteur, il lui préfère beaucoup les vieux maîtres, y compris Rameau.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 7 _février._--Hecquet, au concert, l'autre jour, me citait un
-critique connu, qui appelle Mozart le premier des musiciens médiocres.
-
-A ce concert et au suivant, je comparais les deux ouvertures de
-Beethoven à celle de la _Flûte enchantée_, par exemple, et à tant
-d'autres de Mozart..... Quelle réunion, dans ces dernières, de tout
-ce que l'art et le génie peuvent donner de perfection! Dans l'autre,
-quelles incultes et bizarres inspirations!
-
- * * * * *
-
-_Vendredi 8 février._--Ce serait une bonne chose, en commençant, que
-d'établir la gamme d'un tableau par un objet clair dont le ton et la
-valeur seraient exactement pris sur nature: un mouchoir, une étoffe,
-etc. Cicéri me conseillait cela il y a quelques années.
-
- * * * * *
-
-10 _février._--Chez Bixio le soir[483]. Avant dîner, chez Louis
-Guillemardet.
-
-Duverger me disait en revenant que B*** était sans
-imagination et avait du feu, et que lui (Duverger) était presque tout
-le contraire; c'est la réunion de ces deux facultés, l'imagination et
-la raison, qui fait les hommes exceptionnels.
-
-Il me présente l'idée originale et pourtant assez raisonnable que la
-tradition napoléonienne est le résultat nécessaire de la révolution.
-
- * * * * *
-
-11 _février._--Dîné chez Meissonier avec Chenavard. Fait là, _inter
-pocula_, le beau projet d'aller en Hollande voir les dessins de
-Raphaël. Chenavard dit à dîner que Raphaël lui déplaisait parce qu'il
-le trouvait impersonnel, c'est-à-dire se métamorphosant à mesure que
-d'autres personnalités vigoureuses le frappaient: le contraire de
-Michel-Ange, Corrège, Rembrandt, etc..
-
- * * * * *
-
-13 _février._--Retravaillé au _Saint Sébastien._
-
---Vu la princesse Marcellini, vers trois heures; j'ai été bien frappé
-de ce qu'elle m'a joué de Chopin. Rien de banal, composition parfaite.
-Que peut-on trouver de plus complet? Il ressemble plus à Mozart que qui
-que ce soit. Il a, comme lui, de ces motifs qui vont tout seuls, qu'il
-semble qu'on trouverait.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 14 _février._--Travaillé à la _Femme impertinente._ Je l'avais
-reprise, il y a dix ou douze jours.
-
---Je commence à prendre furieusement en grippe les Schubert, les
-rêveurs, les Chateaubriand (il y a longtemps que j'avais commencé),
-les Lamartine, etc. Pourquoi tout cela se passe-t-il? Parce que ce
-n'est point vrai... Est-ce que les amants regardent la lune, quand ils
-trouvent près d'eux leur maîtresse?... A la bonne heure, quand elle
-commence à les ennuyer.
-
-Des amants ne pleurent pas ensemble; ils ne font pas d'hymnes à
-l'infini, et font peu de descriptions. Les heures vraiment délicieuses
-passent bien vite, et on ne les remplit pas ainsi.
-
-Les sentiments des _Méditations_ sont faux, aussi bien que ceux de
-_Raphaël_, du même auteur. Ce vague, cette tristesse perpétuelle ne
-peignent personne. C'est l'école de l'amour malade... C'est une triste
-recommandation, et cependant les femmes font semblant de raffoler de
-ces balivernes; c'est par contenance; elles savent bien à quoi s'en
-tenir sur ce qui fait le fond même de l'amour. Elles vantent les
-faiseurs d'odes et d'invocations, mais elles attirent et recherchent
-soigneusement les hommes bien portants et attentifs à leurs charmes.
-
---Ce même jour, Mme P... est venue avec sa sœur, la princesse de B...
-La nudité de la _Femme impertinente_[484], et celle de la _Femme qui se
-peigne_, lui ont sauté aux yeux:... «Que pouvez-vous trouver là de si
-attrayant, vous autres artistes, vous autres hommes? Qu'est-ce que cela
-a de plus intéressant que tout autre objet vu dans sa nudité, dans sa
-crudité, une pomme, par exemple?»
-
---J'avais cheminé, vers quatre heures et demie, avec le vieux père
-Isabey [485]. Il m'a fait un cours sur les lunettes. C'est _Charles_
-qui lui a donné le conseil d'avoir ses lunettes divisées en deux. Il
-lui a dit: «Change de verre, aussitôt que tu t'aperçois que tes yeux se
-fatiguent le moins du monde.» En ne le faisant pas, on risque d'être
-forcé de sauter un numéro, ce qui m'est arrivé. «Tu vivrais, lui a-t-il
-dit, comme Mathusalem, que tu aurais encore de quoi y voir clair.»--Il
-fait de petits repas assez fréquents: cela lui réussit.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 16 _février._--J'ai revu chez M. de Geloës mon tableau du
-_Christ au tombeau_ qu'il éclaire le soir avec un quinquet _ad hoc_; il
-ne m'a pas déplu.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 17 _février._--Passé toute ma journée en état de langueur,
-et je n'avais à faire que des besognes ennuyeuses. Je ne fais rien qui
-me prépare à ce voyage de Hollande, et cela, pendant que je suis fort
-bien en train de peindre. Le soir, dîné chez Mme de Forget.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 19 _février._--Dîné avec Chenavard, Meissonier.--Parlé du
-voyage qui, j'espère, ne se fera pas. (Voir au 31 janvier précédent.)
-
-Chez Berlioz ensuite; l'ouverture de _Léonore_ m'a produit la même
-sensation confuse; j'ai conclu qu'elle est mauvaise, pleine, si l'on
-veut, de passages étincelants, mais sans union. Berlioz de même: ce
-bruit est assommant; c'est un héroïque gâchis.
-
-Le beau ne se trouve qu'une fois et à une certaine époque marquée.
-Tant pis pour les génies qui viennent après ce moment-là. Dans les
-époques de décadence, il n'y a de chance de surnager que pour les
-génies très indépendants. Ils ne peuvent ramener leur public à l'ancien
-bon goût qui ne serait compris de personne; mais ils ont des éclairs
-qui montrent ce qu'ils eussent été dans un temps de simplicité. La
-médiocrité dans ces longs siècles d'oubli du beau est bien plus plate
-encore que dans les moments où il semble que tout le monde puisse
-faire son profit de ce goût du simple et du vrai qui est dans l'air.
-Les artistes plats se mettent alors à exagérer les écarts des artistes
-mieux doués, ce qui est la platitude à force d'enflure, ou bien ils
-s'adonnent à une imitation surannée des beautés de la bonne époque,
-ce qui est le dernier terme de l'insipidité, ils remontent même en
-deçà. Ils se font naïfs avec les artistes qui ont précédé les belles
-époques. Ils affectent le mépris de cette perfection, qui est le terme
-naturel de tous les arts.
-
-Les arts ont leur enfance, leur virilité et leur décrépitude. Il y a
-des génies vigoureux qui sont venus trop tôt, de même qu'il y en a qui
-viennent trop tard; dans les uns et les autres, on trouve des saillies
-singulières. Les talents primitifs n'arrivent pas plus à la perfection
-que les talents des temps de la décadence. Du temps de Mozart et de
-Cimarosa, on compterait quarante musiciens qui semblent être de leur
-famille, et dont les ouvrages contiennent, à des degrés différents,
-toutes les conditions de la perfection. A partir de ce moment, tout le
-génie des Rossini et des Beethoven ne peut les sauver de la _manière._
-C'est par la manière qu'on plaît à un public blasé et avide par
-conséquent de nouveautés; c'est aussi la manière qui fait vieillir
-promptement les ouvrages de ces artistes inspirés, mais dupes eux-mêmes
-de cette fausse nouveauté qu'ils ont cru introduire dans l'art. Il
-arrive souvent alors que le public se retourne vers les chefs-d'œuvre
-oubliés et se reprend au charme impérissable de la beauté.
-
-Il faudrait absolument écrire ce que je pense du gothique; ce qui
-précède y trouverait naturellement sa place.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 24 _février._--Pierret venu me voir dans la journée avec son
-fils Henry, qui va en Californie. Je lui ai donné le _Petit Lion._
-
-Le soir, au divin _Mariage secret_, avec Mme de Forget. Cette
-perfection se rencontre dans bien peu d'ouvrages humains.
-
-On pourrait refaire pour tous les beaux ouvrages restés dans la mémoire
-des hommes ce que de Piles [486] fait pour les peintres seulement...
-Je me suis interrogé là-dessus, et pour ne parler que de la musique,
-j'ai successivement préféré Mozart à Rossini, à Weber, à Beethoven,
-toujours au point de vue de la perfection. Quand je suis arrivé au
-_Mariage secret_, j'ai trouvé non pas plus de perfection, mais la
-perfection même. Personne n'a cette proportion, cette convenance,
-cette expression, cette gaieté, cette tendresse, et par-dessus tout
-cela, et ce qui est l'élément général, qui relève toutes ces qualités,
-cette élégance incomparable, élégance dans l'expression des sentiments
-tendres, élégance dans le bouffon, élégance dans le pathétique modéré
-qui convient à la pièce.
-
-On est embarrassé pour dire en quoi Mozart peut être inférieur à l'idée
-que j'ai ici de Cimarosa. Peut-être une organisation particulière me
-fait-elle incliner dans le sens où j'incline; cependant une raison
-comme celle-là serait la destruction de toute idée du goût et du vrai
-beau; chaque sentiment particulier serait la mesure de ce beau et de ce
-goût. J'osais bien me dire aussi que je trouvais dans Voltaire un coin
-fâcheux, rebutant pour un adorateur de son admirable esprit; c'est
-l'abus de cet esprit même. Oui, cet arbitre du goût, ce juge exquis
-abuse aussi des petits effets; il est élégant, mais spirituel trop
-souvent, et ce mot est une affreuse critique. Les grands auteurs du
-siècle précédent sont plus simples, moins recherchés.
-
---J'ai été voir à quatre heures les études de Rousseau, qui m'ont fait
-le plus grand plaisir... Exposés ensemble, ces tableaux donneront de
-son talent une idée dont le public est à cent lieues, depuis vingt ans
-que Rousseau est privé d'exposer [487].
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 26 _février._--J'ai été convoqué par Durieu [488], pour
-juger le procédé Haro, que nous devons aller voir fonctionner à
-Saint-Eustache.
-
-J'ai appris là ce que l'univers ne croira pas: la cathédrale de
-Beauvais manque d'une aile qui n'a jamais été achevée; ladite
-cathédrale est d'un gothique mêlé du seizième siècle. On discute
-sérieusement si le morceau qui reste à faire sera refait dans le style
-du reste ou dans celui du treizième siècle, qui est le style favori des
-antiquaires dans ce moment. De cette manière, on apprendrait à vivre à
-ces ignorants du seizième siècle, qui ont eu le malheur de n'être pas
-nés trois siècles plus tôt.
-
-Après la commission, j'ai été voir Duban, en société de Vaudoyer [489],
-qui est dans mes idées sur l'architecture. Vu Duban.
-
-Vu la galerie d'Apollon, etc.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 27 _février._--Je travaille aux croquis pour Saint-Sulpice à
-soumettre à la Préfecture.
-
-Vers trois heures, j'ai été voir Cavé, qui a été mordu par son
-chien au point d'avoir failli en perdre le nez et la mâchoire. Le
-_Constitutionnel_ a imprimé qu'il en était quitte seulement pour le
-premier des deux. Les amis alarmés viennent les uns après les autres
-s'informer de ce qui lui reste réellement, et il a pris le parti
-d'écrire au journal pour lui demander grâce.
-
-
-[479] Pour l'inauguration de la chapelle, Delacroix envoya une
-invitation datée du 29 juin 1861. Il expose ainsi les sujets de la
-décoration: «M. Delacroix vous prie de vouloir bien lui faire l'honneur
-de visiter les travaux qu'il vient de terminer, dans la chapelle des
-Saints-Anges, à Saint-Sulpice. Ces travaux seront visibles au moyen de
-cette lettre, depuis le mercredi 21 juin jusqu'au 3 août inclusivement,
-de une à cinq heures de l'après-midi. Première chapelle à droite en
-entrant par le grand portail.
-
-[480] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1341.
-
-[481] _Cuvillier-Fleury_, littérateur, né en 1802, mort en 1887. Il
-fut le précepteur du duc d'Aumale, et écrivit de nombreux articles au
-_Journal des Débats._ En 1860. il entra à l'Académie française.
-
-[482] _Auguste Desportes_, poète et auteur dramatique, né en 1797, mort
-en 1866.
-
-[483] _Alexandre Bixio_ (1808-1865), savant et homme politique. Il
-prit une part active à la révolution de Juillet. En 1831, il fonda
-avec Buloz la _Revue des Deux Mondes._ Il fut rédacteur au _National_
-et l'un des principaux écrivains de l'opposition libérale. En 1848, il
-devint ministre de l'agriculture.
-
-[484] C'est sous ce titre que Delacroix désignait, dans la
-conversation, une de ses _Baigneuses._ A propos de ce tableau, M.
-Robaut écrit: «La jeune femme a la tête ceinte d'un ruban bleu qui
-flotte sur son dos; elle s'appuie sur un banc de verdure où sont
-déposés des vêtements qui éclatent en tons blancs et rouges.»
-
-[485] _J.-B. Isabey_, célèbre peintre miniaturiste français, né en
-1767, mort en 1855. Ses portraits le montrent comme un dessinateur
-des plus remarquables. Sous le Directoire, sous l'Empire et sous la
-Restauration, il jouit de la faveur du public et fut successivement
-directeur de l'atelier des peintres à la manufacture de Sèvres et
-conservateur adjoint des Musées royaux.
-
-[486] _Roger de Piles_ (1635-1709), peintre et écrivain, auteur d'un
-_Abrégé de la vie des peintres._
-
-[487] Delacroix portera plut loin un jugement sur _Rousseau._ Il est
-intéressant de noter ici l'opinion de Rousseau sur Delacroix; on la
-trouve dans une très curieuse lettre du paysagiste, publiée par M.
-Burty dans, son volume _Maîtres et petits maîtres._ Cette lettre
-contient un parallèle entre Ingres et Delacroix, et conclut ainsi:
-«Faut-il vous dire que je préfère Delacroix avec ses exagérations,
-ses fautes, ses chutes visibles, _parce qu'il ne tient à rien qu'à
-lui_, parce qu'il représente l'esprit, le temps, le verbe de son
-temps? Maladif et trop nerveux peut-être, parce que son art souffre
-avec nous, parce que dans ses lamentations exagérées et ses triomphes
-retentissants, il y a toujours le souffle de la poitrine et son cri,
-son mal et le nôtre. Nous ne sommes plus au temps des Olympiens comme
-Raphaël, Véronèse et Rubens, et l'art de Delacroix est puissant comme
-une voix de l'Enfer du Dante.» (Ph. BURTY, _Maîtres et petits maîtres_,
-p. 157.)
-
-[488] _Eugène Durieu_, administrateur et écrivain, né en 1800. Entré
-au ministère de l'intérieur, il devint en 1847 inspecteur général des
-établissements d'utilité publique. Chargé, après la révolution de
-Février, de la direction générale de l'administration des cultes, il
-institua une commission des arts et édifices religieux, et créa le
-service des architectes diocésains pour la conservation des monuments
-affectés au culte.
-
-[489] _Léon Vaudoyer_, architecte, né le 7 juin 1803, mort en 1872. Il
-déploya un remarquable talent pratique dans la restauration des vieux
-monuments historiques, et fut nommé, en 1868, membre de l'Académie des
-beaux-arts.
-
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_1er _mars._--Vu l'exposition des tableaux de
-Rousseau pour sa vente. Charmé d'une quantité de morceaux d'une
-originalité extrême.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 3 _mars._--A l'Union musicale: _Symphonie en fa_, de
-Beethoven, pleine de fougue et d'effet; puis l'ouverture d'_Iphigénie
-en Aulide_, avec toute l'introduction, airs d'Agamemnon, et le chœur
-de l'arrivée de Clytemnestre.
-
-L'ouverture, un chef-d'œuvre: grâce, tendresse, simplicité et force
-par-dessus tout. Mais il faut tout dire: toutes ces qualités vous
-saisissent fortement, mais la monotonie vous endort un peu. Pour
-un auditeur du dix-neuvième siècle, après Mozart et Rossini, cela
-sent un peu le plain-chant. Les contre-basses et leurs rentrées vous
-poursuivent comme les trompettes dans Berlioz.
-
-Tout de suite après venait l'ouverture de la _Flûte enchantée_: à la
-vérité, c'est un chef-d'œuvre. J'ai été aussitôt saisi de cette idée,
-en entendant cette musique qui venait après Glück. Voilà donc où Mozart
-a trouvé, et voici le pas qu'il lui a fait faire; il est vraiment le
-créateur, je ne dirai pas de l'art moderne, car il n'y en a déjà plus à
-présent, mais de l'art porté à son comble, après lequel la perfection
-ne se trouve plus.
-
-Je disais à la princesse Radoïska, chez laquelle j'ai été en sortant
-de là: «Nous savons par cœur Mozart et tout ce qui lui ressemble. Tout
-ce qui a été fait à leur imitation et dans ce style ne le vaut pas, et
-nous a d'ailleurs fatigués ou rassasiés. Que faire pour être émus de
-nouveau?... surtout surpris? Se contenter des tentatives hardies, mais
-moins souvent heureuses, des génies quelquefois très éminents que le
-siècle produit. Que feront ces derniers, quand les modèles semblent
-n'être là que pour montrer ce qu'il faut éviter? Il est impossible
-qu'ils ne tombent pas dans la recherche.»
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 4 _mars._--Au Louvre pour la restauration.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 8 _mars._--A l'atelier de Clésinger. Scène pitoyable avec ce
-butor et notre comité.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_9 _mars._--Je suis accablé de toutes ces corvées successives.
-
---Plusieurs jours se passent à ne rien faire jusqu'au lundi 11.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 11 _mars._--Repris le dernier _tableau de fleurs._
-
-A notre comité chez Pleyel à une heure.
-
-Le soir, chez Mme Jaubert [490]. Vu des portraits et dessins persans,
-qui m'ont fait répéter ce que Voltaire dit quelque part, à peu près
-ainsi: Il y a de vastes contrées où le goût n'a jamais pénétré; ce
-sont ces pays orientaux, dans lesquels il n'y a pas de société, où les
-femmes sont abaissées, etc. Tous les arts y sont stationnaires.
-
-Il n'y a dans ces dessins ni perspective ni aucun sentiment de ce qui
-est véritablement la peinture, c'est-à-dire une certaine illusion de
-saillie, etc.: les figures sont immobiles, les poses gauches, etc...
-Nous avons vu ensuite un portefeuille de dessins d'un M. Laurens[491],
-qui a voyagé dans toutes ces contrées.
-
-Chose qui me frappe surtout, c'est le caractère de l'architecture en
-Perse. Quoique dans le goût arabe, tout néanmoins est particulier au
-pays; la forme des coupoles, des ogives, les détails des chapiteaux,
-les ornements, tout est original. On peut, au contraire, parcourir
-l'Europe aujourd'hui, et depuis Cadix jusqu'à Pétersbourg, tout ce
-qui se fait en architecture a l'air de sortir du même atelier. Nos
-architectes n'ont qu'un procédé, c'est de revenir toujours à la pureté
-primitive de l'_art grec._ Je ne parle pas des plus fous, qui font la
-même chose pour le gothique; ces puristes s'aperçoivent tous les trente
-ans que leurs devanciers immédiats se sont trompés dans l'appréciation
-de cette exquise imitation de l'Antique. Ainsi Percier et Fontaine
-ont cru dans leur temps l'avoir fixé pour jamais. Ce style, dont nous
-voyons les restes dans quelques pendules faites il y a quarante ans,
-paraît aujourd'hui ce qu'il est véritablement, c'est-à-dire sec,
-mesquin, sans aucune des qualités de l'Antique.
-
-Nos modernes ont trouvé la recette de ces dernières dans les monuments
-d'Athènes. Ils se croyaient les premiers qui les aient regardés; en
-conséquence, le Parthénon devient responsable de toutes leurs folies.
-Quand j'ai été à Bordeaux, il y a cinq ans, j'ai trouvé le Parthénon
-partout: casernes, églises, fontaines, tout en tient. La sculpture de
-Phidias obtient le même honneur auprès des peintres. Ne leur parlez
-même pas de l'antique romain ou du grec d'avant ou d'après Phidias.
-
-J'ai vu, parmi les dessins faits en Perse, un entablement complet,
-chapiteaux, frise, corniche, etc., entièrement dans les proportions
-grecques, mais avec des ornements qui le renouvellent complètement, et
-qui sont d'invention.
-
---Dans la journée, j'avais été chez Pleyel, me réunir à ces messieurs
-pour finir l'affaire de Clésinger.
-
---Se rappeler dans les dessins persans ces immenses portails à des
-édifices qui sont plus petits qu'eux; cela ressemble à une grande
-décoration d'opéra dressée devant le bâtiment. Je n'en sache pas
-d'exemple nulle part.
-
- * * * * *
-
-16 _mars._--Mme Cavé est venue et m'a lu quelques chapitres de son
-ouvrage sur le dessin. C'est charmant d'invention et de simplicité....
-Je l'ai revue avec plaisir et j'ai causé de même.
-
-Le soir chez Chabrier avec Mme de Forget. Je me suis ennuyé.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 17 _mars._--Union musicale. Concert: _Symphonie d'Haydn_,
-admirable d'un bout à l'autre. Chef-d'œuvre d'ordre et de grâce;
-_Concerto pour le piano de Mozart_, autant; Chœur _Que de grâces_, de
-Glück, suivi d'un petit air de ballet ridicule, qu'on aurait dû laisser
-dans l'oubli, par respect pour sa mémoire.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi,_ 19 _mars._--Soirée de musique chez le Président. Causé là
-avec Fortoul [492], qui est fort aimable pour moi. Je m'y suis enrhumé.
-C'est le souvenir le plus saillant de la soirée.--Thiers y est venu.
-Cela a fait une certaine sensation.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 21 _mars._--Toute la journée chez moi, occupé de mes esquisses
-pour la Préfecture.
-
-Tous les jours derniers, occupé de la composition du plafond du Louvre
-[493]. Je m'étais d'abord arrêté pour les _Chevaux du soleil dételés
-par les nymphes de la mer._ J'en suis revenu jusqu'à présent à Python.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 22 _mars._--Lettre de Voltaire, dans laquelle il s'écrie
-à propos du _Père de famille_ de Diderot, que tout s'en va, tout
-dégénère; il compare son siècle à celui de Louis XIV.
-
-Il a raison. Les genres se confondent; la miniature, le genre succèdent
-aux genres tranchés, aux grands effets et à la simplicité. J'ajoute:
-Voltaire se plaint déjà du mauvais goût, et il touche pour ainsi
-dire au grand siècle; sous plus d'un rapport, il est digne de lui
-appartenir. Cependant le goût de la simplicité, qui n'est autre chose
-que le beau, a disparu!...
-
---Comment les philosophes modernes qui ont écrit tant de belles choses
-sur le développement graduel de l'humanité, accordent-ils, dans leur
-système, cette décadence des ouvrages de l'esprit avec le progrès des
-institutions politiques? Sans examiner si ce dernier progrès est un
-bien aussi réel que nous le supposons, il est incontestable que la
-dignité humaine a été relevée, au moins dans les lois écrites; mais
-est-ce la première fois que des hommes se sont aperçus qu'ils n'étaient
-pas tout à fait des brutes et ne se sont pas laissé gouverner en
-conséquence? Ce prétendu progrès moderne dans l'ordre politique n'est
-donc qu'une évolution, un accident de ce moment précis. Nous pouvons
-demain embrasser le despotisme avec la fureur que nous avons mise à
-nous rendre indépendants de tout frein.
-
-Ce que je veux dire ici, c'est que, contrairement à ces idées baroques
-de progrès continu que Saint-Simon et autres ont mises à la mode,
-l'humanité va au hasard, quoi qu'on ait pu dire. La perfection est ici
-quand la barbarie est là. Fourier ne fait pas au genre humain l'honneur
-de le trouver adulte. Nous ne sommes encore que de grands enfants;
-du temps d'Auguste et de Périclès, nous étions dans les langes; nous
-avons balbutié à peine sous Louis XIV avec Racine et Molière. L'Inde,
-l'Égypte, Ninive et Babylone, la Grèce et Rome, tout cela a existé
-sous le soleil, a porté les fruits de la civilisation à un point dont
-l'imagination des modernes se fait à peine une idée, et tout cela
-a péri, sans laisser presque de traces; mais ce peu qui est resté
-pourtant est tout notre héritage; nous devons, à ces civilisations
-antiques nos arts, dans lesquels nous ne les égalerons jamais, le peu
-d'idées justes que nous avons sur toutes choses, le petit nombre de
-principes certains qui nous gouvernent encore dans les sciences, dans
-l'art de guérir, dans l'art de gouverner, d'édifier, de penser enfin.
-Ils sont nos maîtres, et toutes les découvertes dues au hasard, qui
-nous ont donné de la supériorité dans quelques parties des sciences,
-n'ont pu nous faire dépasser le niveau de supériorité morale, de
-dignité, de grandeur qui élève les anciens au-dessus de la portée
-ordinaire de l'humanité. Voilà ce que n'a pas vu Fourier avec son
-association, son harmonie, ses petits pâtés et ses femmes complaisantes.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 27 _mars._--Beau ton de cheveux châtain clair dans la
-_Desdémone_: frottis de _bitume_, sur fonds assez clairs. Clairs:
-_terre verte brûlée_ et _blanc._
-
-Demi-teinte delà chair du saint Sébastien: _bitume, blanc, laque terre
-verte_, un peu de _jaune brillant_; clairs, _jaune brillant, blanc,
-laque._ Un peu de _bitume_, suivant le besoin.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 31 _mars.--Énée va tuer Hélène, qui se cache dans le temple
-de Vesta._ Vénus vient l'arrêter.
-
---_Les Harpies troublent le repos des Troyens._
-
---Villot venu me voir ce matin: tous ces jours-ci je reste chez moi,
-grâce à mon affreux rhume qui ne se guérit pas.
-
-Ce soir cependant dîné chez Pierret; son fils va partir.
-
-
-[490] Dans son charmant livre intitulé _Souvenirs_, Mme Jaubert a
-écrit d'intéressantes notes sur Delacroix et ses séjours à Alberville
-chez Berryer: «Delacroix, aimable, séduisant, d'une politesse exquise,
-sans aucune exigence, jouissait pleinement à Augerville d'une sorte
-de vacance qu'il s'accordait.» Elle y raconte une anecdote très
-intéressante sur les rapports de Delacroix avec la princesse Belgiojoso.
-
-[491] _Jules Laurens_, peintre et lithographe, né en 1825, élève
-de Paul Del a roche. En 1847, il fut chargé par le gouvernement
-d'accompagner _Hommaire de Hell_, envoyé en mission en Turquie, en
-Perse, en Asie Mineure, et il dessina pendant ce voyage des sites, des
-types, des costumes qui étaient encore peu connus. Il a publié en 1854
-la relation de ce voyage.
-
-[492] _Fortoul_, qui devait, l'année suivante, recevoir du Président le
-portefeuille de la marine, était alors député à l'Assemblée législative.
-
-[493] Delacroix fait sans doute allusion à un grand et magnifique
-dessin qui appartient à Mme Andrieu, la veuve du peintre élève de
-Delacroix. Il représente la première idée du maître, et certaines
-parties de la composition, notamment les parties basses, diffèrent
-sensiblement de l'exécution définitive.
-
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 3 _avril._--Séance pour juger le concours de restauration.
-Séance dans la galerie d'Apollon, en présence de mon plafond; Revenu
-très fatigué.
-
-J'aurai des difficultés dans l'atelier qu'on me donne au Louvre.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 6 _avril._--Travaillé beaucoup ces jours-ci à la composition
-du plafond. Un de ces jours, j'ai été trop longtemps et me suis fatigué.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 8 _avril._--Je devais aller assister tantôt à la séance de
-jugement des restaurateurs de tableaux; j'ai été obligé de me recoucher
-le matin et ai été très souffrant toute la journée.
-
-J'ai fait venir le docteur. Au demeurant, c'était un état passager;
-je n'ai eu à le consulter que sur mon rhume. J'ai causé avec lui des
-affaires du temps, puis de sa profession.
-
-Le pauvre homme n'a pas un moment de relâche. En comparant sa vie à la
-mienne, je me suis applaudi de mon lot... Les cours, l'hôpital, les
-examens lui prennent tout le temps qu'il ne donne pas à ses malades,
-aux opérations, etc. Aussi me dit-il qu'il se sent très souvent très
-lourd et très fatigué. Dupuytren est mort sous le faix et dans un âge
-peu avancé. C'est le sort presque immanquable de tous ses confrères,
-qui prennent à cœur leur profession.
-
-Vraiment, je devrais réfléchir à tout cela, quand je me trouve à
-plaindre.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 20 _avril._--Concert de Delsarte [494] et Darcier [495]:
-Anciens Noëls ou Cantiques chantés en chœur pour se conformer à cette
-passion du gothique, sans la satisfaction de laquelle les Parisiens ne
-peuvent trouver aujourd'hui de plaisir à rien.
-
-Ce Darcier ne manque pas d'une certaine verve, et est doué d'une belle
-voix; mais les refrains vulgaires et cette musique de mauvais goût
-faisaient un effet désolant auprès des morceaux de Delsarte.
-
-Un malheureux enfant de chœur a psalmodié, sans une étincelle de
-sentiment, quelques complaintes gothiques, accompagné par une espèce
-d'orgue qui ne marquait aucune nuance et l'écrasait complètement.
-
-Mme Kalerji était devant moi et auprès de M. J... et M. Piscatory [496].
-
-Il a fallu livrer bataille, en sortant, pour avoir ma redingote, et j'y
-ai sans doute repris une seconde édition de mon rhume.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 21 _avril._--Fatigué de la séance d'hier soir.
-
---Travaillé quelque peu à la composition du plafond et resté chez moi
-le soir.
-
---M. Lafont [497] venu dans la journée; il me plaît beaucoup. Je l'ai
-entrepris sur la peinture religieuse et monumentale, comme l'entendent
-les modernes. La mode a un empire incroyable sur les meilleurs esprits.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 22 _avril._--Enterrement de M. Meneval. Isabey, à côté de qui
-j'étais, me disait qu'il était contraire à l'architecture colorée. On
-y trouve à chaque instant des tons qui enfoncent ce qui devrait être
-saillant, et réciproquement. Les ombres produites par les saillies
-dessinent suffisamment les ornements. Tout cela se disait pendant la
-cérémonie, en face des peintures et de l'architecture de Notre-Dame
-de Lorette, où l'on ne voit que des contresens, il faudrait dire des
-contre-bon sens.
-
-Il critique également avec raison les fonds d'or pour la peinture. Ils
-détruisent toute saillie dans les figures et désaccordent tout effet
-de peinture, en venant au-devant de tout, et en privant le tableau de
-fonds destinés à faire tout valoir.
-
-Revenu de l'église par une pluie affreuse.
-
- * * * * *
-
-_Champrosay.--Vendredi_ 26 _avril._--Parti pour Champrosay à onze
-heures et demie. Ravi de m'y retrouver. La sensation la plus délicieuse
-est celle de l'entière liberté dont j'y jouis. Là, les ennuyeux ne
-peuvent venir m'y trouver, quoique cela me soit arrivé, tant ils sont
-difficiles à éviter.
-
-Le jardin était très en ordre, et tout s'est bien passé.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 27 _avril._--Je dors le soir outrageusement, et même dans la
-journée. L'écueil de la campagne, pour un homme qui craint de lire
-beaucoup, c'est l'ennui et une certaine tristesse que le spectacle de
-la nature inspire.
-
-Je ne sens pas tout cela quand je travaille; mais cette fois, j'ai
-résolu de ne rien faire absolument pour me reposer du travail un peu
-abstrait de la composition de mon plafond.
-
- * * * * *
-
-_Dimanche_ 28 _avril._--Le matin, grande promenade dans la forêt de
-Sénart.
-
-Entré par la ruelle du marquis, revu les inscriptions amoureuses de
-la muraille de son parc; chaque année la pluie, l'effet du temps en
-emporte quelque chose; à présent elles sont presque illisibles. Je
-ne puis m'empêcher toutes les fois que je passe là, et j'y passe
-souvent exprès, d'être ému des regrets et de la tendresse de ce pauvre
-amoureux! Il a l'air bien pénétré de l'éternité de son sentiment pour
-sa Célestine. Dieu sait ce qu'elle est devenue, aussi bien que ses
-amours! Mais qui est-ce qui n'a pas connu cette jeune exaltation, le
-temps où l'on n'a pas un instant de repos, et où l'on jouit de ses
-tourments?
-
-J'ai été jusqu'à l'endroit des grenouilles et revenu par le petit
-chemin le long de la colline?
-
-J'ai été avec la servante cueillir dans la journée des fleurs dans le
-champ de Candas.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 29 _avril._--Je ne sais pourquoi il m'est venu la fantaisie
-d'écrire sur le _bonheur._ C'est un de ces sujets sur lesquels on peut
-écrire tout ce qu'on veut.
-
---Je me suis promené le matin dans le jardin abandonné et livré à la
-nature des pauvres gendarmes; leurs petits carrés de choux si bien
-alignés, leurs treilles, leurs arbres fruitiers, source de consolation
-et d'un petit produit sensible dans leur misère, sont presque effacés,
-ruinés par les allants et venants, par le vent, par les accidents de
-toutes parts; le vent fait battre les contrevents des fenêtres et
-achève de briser les vitres. Cela va devenir un repaire d'oiseaux et de
-créatures sauvages.
-
-Sur le tantôt, promené avec Jenny vers le petit sentier de la colline
-où j'ai été lire.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 30 _avril._--Sorti vers neuf heures. Pris la ruelle du marquis
-et marché jusqu'à l'ermitage. En face de l'ermitage, immense abatis;
-tous les ans j'éprouve ce crève-cœur de voir une partie de la forêt à
-bas, et c'est toujours la plus belle, c'est-à-dire la plus fournie ou
-la plus ancienne. Il y avait un petit sentier couvert charmant.
-
-Pris à droite jusqu'au chêne Prieur. J'ai vu là, le long du chemin, une
-procession de fourmis que je défie les naturalistes de m'expliquer.
-Toute la tribu semblait défiler en ordre comme pour émigrer; un petit
-nombre de ces ouvrières remontait le courant en sens contraire. Où
-allaient-elles? Nous sommes enfermés pêle-mêle, animaux, hommes,
-végétaux, dans cette immense boîte qu'on appelle l'Univers. Nous avons
-la prétention de lire dans les astres, de conjecturer sur l'avenir et
-sur le passé qui sont hors de notre vue, et nous ne pouvons comprendre
-un mot de ce qui est sous nos yeux. Tous ces êtres sont séparés à
-jamais, et indéchiffrables les uns pour les autres.
-
-
-[494] _Delsarte_, artiste lyrique et musicien de haute valeur, se
-consacra surtout à l'enseignement de son art, et contribua par ses
-efforts à répandre dans le public le goût de la musique ancienne.
-
-[495] _Joseph Darcier_, acteur, chanteur et compositeur, né en 1820.
-
-[496] _Piscatory_, homme politique et diplomate, né en 1799, mort en
-1870. Il joua un rôle assez important sous la Restauration et sous la
-monarchie de Juillet. Il fut envoyé comme ministre plénipotentiaire en
-Grèce en 1844 et comme ambassadeur quelques années après en Espagne.
-Sous le second Empire, il rentra définitivement dans la vie privée.
-
-[497] _Émile Lafont_, peintre de sujets religieux.
-
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 1er _mai.--Sur la réflexion et l'imagination
-données à l'homme._ Funestes présents.
-
-Il est évident que la nature se soucie très peu que l'homme ait de
-l'esprit ou non. _Le vrai homme est le sauvage_; il s'accorde avec la
-nature comme elle est. Sitôt que l'homme aiguise son intelligence,
-augmente ses idées et la manière de les exprimer, acquiert des besoins,
-la nature le contrarie en tout. Il faut qu'il se mette à lui faire
-violence continuellement; elle, de son côté, ne demeure pas en reste.
-S'il suspend un moment le travail qu'il s'est imposé, elle reprend ses
-droits, elle envahit, elle mine, elle détruit ou défigure son ouvrage;
-il semble qu'elle porte impatiemment les chefs-d'œuvre de l'imagination
-et de la main de l'homme. Qu'importent à la marche des saisons, au
-cours des astres, des fleuves et des vents, le Parthénon, Saint-Pierre
-de Rome, et tant de miracles de l'art? Un tremblement de terre, la lave
-d'un volcan vont en faire justice..... Les oiseaux nicheront dans ces
-ruines; les bêtes sauvages iront tirer les os des fondateurs de leurs
-tombeaux entrouverts. Mais l'homme lui-même, quand il s'abandonne à
-l'instinct sauvage qui est le fond même de sa nature, ne conspire-t-il
-pas avec les éléments pour détruire les beaux ouvrages? La barbarie
-ne vient-elle pas presque périodiquement, et semblable à la Furie qui
-attend Sisyphe roulant sa pierre au haut de la montagne, pour renverser
-et confondre, pour faire la nuit après une trop vive lumière? Et ce
-je ne sais quoi qui a donné à l'homme une intelligence supérieure à
-celle des bêtes, ne semble-t-il pas prendre plaisir à le punir de cette
-intelligence même?
-
-Funeste présent, ai-je dit? Sans doute, au milieu de cette conspiration
-universelle contre les fruits de l'invention du génie, de l'esprit
-de combinaison, l'homme a-t-il au moins la consolation de s'admirer
-grandement lui-même de sa constance ou de jouir beaucoup et longtemps
-de ces fruits variés émanées de lui? Le contraire est le plus commun.
-Non seulement le plus grand par le talent, par l'audace, par la
-constance, est ordinairement le plus persécuté, mais il est lui-même
-fatigué et tourmenté de ce fardeau du talent et de l'imagination. Il
-est aussi ingénieux à se tourmenter qu'à éclairer les autres. Presque
-tous les grands hommes ont eu une vie plus traversée, plus misérable
-que celle des autres hommes.
-
-À quoi bon alors tout cet esprit et tous ces soins? Le vivre suivant
-la nature veut-il dire qu'il faut vivre dans la crasse, passer les
-rivières à la nage, faute de ponts et de bateaux, vivre de glands
-dans les forêts, ou poursuivre à coups de flèches les cerfs et les
-buffles, pour conserver une chétive vie cent fois plus inutile que
-celle des chênes qui servent du moins à nourrir et à abriter des
-créatures? Rousseau est donc de cet avis, quand il proscrit les arts
-et les sciences, sous le prétexte de leurs abus. Tout est-il donc
-piège, condition d'infortune ou signe de corruption dans ce qui vient
-de l'intelligence de l'homme? Que ne reproche-t-il au sauvage d'orner
-et d'enluminer à sa manière son arc grossier?... de parer de plumes
-d'oiseaux le tablier dont il cache sa chétive nudité? Et pourquoi
-la cacher au soleil et à ses semblables? N'est-ce pas encore là un
-sentiment trop relevé pour cette brute, pour cette machine à vivre, à
-digérer, à dormir?
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 2 _mai._--Chez M. Quantinet, vers deux heures. Vu lui et sa
-femme. Il faisait encore un froid du diable.
-
-Monté dans la bibliothèque: vue enchanteresse, dont deux parties
-intéressantes: vu le couchant et vu le levant.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 4 _mai._--Travaillé ce matin; été voir Mme Quantinet dans
-le milieu de la journée; refusé le lendemain dimanche son invitation
-à dîner: j'avais la gorge fatiguée, et vraiment besoin d'être
-tranquille. Elle m'a lu les extraits de ses lectures; il y avait
-entre autres cette pensée de l'_Adolphe_ de Benjamin Constant:
-«_L'indépendance a pour compagnon l'isolement._» C'est autrement dit,
-mais c'est le sens.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 6 _mai._--Travaillé ce jour, hier et avant-hier au _comte
-Ugolin._
-
---Ce matin est venu le nommé Hubert, pépiniériste, me réclamer, au
-bout de deux ans et demi, le payement d'une note d'arbres fruitiers et
-autres, que je lui ai payée en octobre 1847. J'ai trouvé heureusement
-le reçu. Il n'osera pas probablement revenir.
-
-J'ai remarqué plus d'une fois combien des actes d'une immoralité
-profonde étaient traités doucement par notre Code athée. Je me rappelle
-le fait que j'ai lu, il y a un an ou deux, d'un malheureux qui,
-ayant porté plainte contre sa femme, laquelle vivait authentiquement
-en concubinage avec son propre fils, avait été mis, lui le père et
-l'époux, à la porte de son domicile commun...; la femme n'a été
-condamnée qu'à un mois ou deux de prison.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 7 _mai._--Je n'ai pas mis le pied dehors de toute la journée,
-malgré le projet d'aller à Fromont.
-
-Je me suis occupé de rechercher à mettre au net la composition de
-_Samson et Dalila._ Quoique cela ne m'ait pris que peu de temps et dans
-la matinée seulement, je ne me suis pas ennuyé.
-
-Écrit à Andrieu [498], à son oncle, à Haro pour le plafond, et à Duban.
-
---Pourquoi ne pas faire un petit recueil d'idées détachées qui me
-viennent de temps en temps toutes moulées et auxquelles il serait
-difficile d'en coudre d'autres? Faut-il absolument faire un livre
-dans toutes les règles? Montaigne écrit à bâtons rompus..... Ce sont
-les ouvrages les plus intéressants. Après le travail qu'il a fallu à
-l'auteur pour suivre le fil de son idée, la couver, la développer dans
-toutes ses parties, il y a bien aussi le travail du lecteur qui, ayant
-ouvert un livre pour se délasser, se trouve insensiblement engagé,
-presque d'honneur, à déchiffrer, à comprendre, à retenir ce qu'il ne
-demanderait pas mieux d'oublier, afin qu'au bout de son entreprise, il
-ait passé avec fruit par tous les chemins qu'il a plu à l'auteur de lui
-faire parcourir.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi_ 8 mai.--Travaillé toute la matinée sans entrain; j'étais mal
-à l'aise, car je n'ai rien mangé jusqu'au dîner.
-
---Vers trois heures, je me suis décidé à faire la corvée de Fromont.
-J'ai beaucoup joui de cette promenade, quoique je n'aie vu du parc que
-ce qui se trouve depuis la porte sur la grande route, jusqu'à la serre
-du jardinier. J'ai vu, dans ce trajet, deux ou trois magnolias, dont
-un ou deux sur la fin de la floraison. Je n'avais pas d'idée de ce
-spectacle: cette profusion vraiment prodigieuse de fleurs énormes sur
-cet arbre dont les feuilles ne font que commencer à poindre, l'odeur
-délicieuse, une jonchée incroyable de pétales de fleurs déjà passées
-ou fanées m'ont arrêté et charmé. Il y avait devant la serre des
-rhododendrons rouges et un camélia d'une taille extraordinaire.
-
-Revenu par Ris et pris des pâtisseries en passant. La vue du paysage au
-pont et en grimpant est charmante, à cause de la verdure printanière et
-des effets d'ombre que les nuages font passer sur tout cela. J'ai fait,
-en rentrant, une espèce de _pastel_ de l'_effet de soleil_ en vue de
-mon plafond.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 9 _mai._--Je crois que les pâtisseries d'hier mangées à mon
-dîner pour égayer ma solitude ont contribué à me donner ce matin la
-plus affreuse et la plus durable morosité. Me sentant mal disposé
-pour quoi que ce soit, j'ai, vers neuf heures, gagné la forêt et été
-directement jusqu'au chêne Prieur. Quoique la matinée fût magnifique,
-rien n'a pu me distraire de cette humeur noire. J'ai fait un petit
-croquis du chêne; le frais qui commençait à s'élever m'a chassé.
-
-J'ai été particulièrement frappé, sans en être égayé, de cette pourtant
-charmante musique des oiseaux au printemps: les fauvettes, les
-rossignols, les merles si mélancoliques, le coucou dont j'aime le cri
-à la folie, semblaient s'évertuer pour me distraire. Dans un mois au
-plus, tous ces gosiers seront silencieux. L'amour les épanouit pour le
-sentiment; un peu plus, il les ferait parler. Bizarre nature, toujours
-semblable, inexplicable à jamais!
-
---Vers trois ou quatre heures, la servante m'a parlé de l'homme qu'elle
-avait vu entrer dans la maison des gendarmes. Le garçon de la ferme
-est venu avec le garde champêtre, et je me suis joint à eux pour faire
-une visite domiciliaire; toute la soirée nous avons fait de grotesques
-préparatifs de défense en cas d'attaque de nuit; tout a été fort
-heureusement inutile.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 11 _mai._--J'ai reculé encore indéfiniment mon projet de
-départ que j'avais fixé pour aujourd'hui.
-
---Le matin, vu Candas dans la maison des gendarmes. Je lui ai parlé de
-mes projets et de ce qu'on pourrait faire. Ce lieu est charmant: il est
-bien dommage qu'il n'y ait pas de vignes de ce côté-là.
-
-J'ai joui aujourd'hui délicieusement, et comme un enfant qui entre en
-vacances, de ma résolution subite de demeurer encore. Que l'homme est
-faible et facilement étrange dans ses émotions et ses résolutions!
-
-J'étais hier soir d'une tristesse mortelle. En revenant de ma soirée,
-je ne rêvais que catastrophes; ce matin, la vue des champs, le soleil,
-l'idée d'éviter encore quelque temps ce brouhaha affreux de Paris m'ont
-mis au ciel.
-
-Heureux ou malheureux, je le suis presque toujours à l'extrême!
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 13 _mai._--J'ai passé ma journée tout seul et ne me suis pas
-ennuyé. Jenny et la servante sont allées à Paris dès le matin et sont
-revenues seulement à six heures.
-
-J'étais en train de faire mon dîner, quand elles sont arrivées trempées
-par une pluie affreuse, qui n'a presque pas cessé tout le jour.
-
-Je me suis plu dans l'isolement complet et le silence de cette journée.
-
- * * * * *
-
-_Mardi_ 14 _mai.--Sur l'isolement de l'homme._
-
-«_L'indépendance a pour conséquence l'isolement_», Mme Quantinet
-me cite cet extrait de l'_Adolphe_ de Benjamin Constant. Hélas!
-l'alternative d'être ennuyé et harcelé toute la vie, comme l'est un
-homme engagé dans des liens de famille par exemple, ou d'être abandonné
-de tout et de tous, pour n'avoir voulu subir aucune contrainte, cette
-alternative, dis-je, est inévitable. Il y en a qui ont mené la vie la
-plus dure sous les impérieuses lois d'une femme acariâtre, ou souffrant
-les caprices d'une coquette à laquelle ils avaient lié leur sort, et
-qui à la fin de leurs jours n'ont pas même la consolation d'avoir pour
-leur fermer les yeux ou leur donner leurs bouillons cette créature
-qui serait bonne du moins pour adoucir le dernier passage. Elles vous
-quittent ou meurent au moment où elles pourraient vous rendre le
-service de vous empêcher d'être seul. Les enfants, si vous en avez eu,
-après vous avoir occasionné tous les soucis de leur enfance ou de leur
-sotte jeunesse, vous ont abandonné depuis longtemps.
-
-Vous tombez donc nécessairement dans cet isolement affreux dans lequel
-s'éteint ce reste de vie et de souffrances.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 16 _mai._--A Paris, par le premier convoi.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 17 _mai._--Travaillé ce matin à la _femme qui se peigne._
-
---Grande promenade dans la forêt, par le côté de Draveil. Pris en
-contournant la forêt par l'allée qui en fait le tour.
-
-J'ai vu là le combat d'une mouche d'une espèce particulière et d'une
-araignée. Je les vis arriver toutes deux, la mouche acharnée sur son
-dos et lui portant des coups furieux; après une courte résistance,
-l'araignée a expiré sous ses atteintes; la mouche, après l'avoir
-sucée, s'est mise en devoir de la traîner je ne sais où, et cela avec
-une vivacité, une furie incroyables. Elle la tirait en arrière, à
-travers les herbes, les obstacles, etc. J'ai assisté avec une espèce
-d'émotion à ce petit duel homérique. J'étais le Jupiter contemplant le
-combat de cet Achille et de cet Hector. Il y avait, au reste, justice
-distributive dans la victoire de la mouche sur l'araignée, il y a si
-longtemps que l'on voit le contraire arriver. Cette mouche était noire,
-très longue, avec des marques rouges sous le corps.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 18 _mai._--Le matin, travaillé à la _Femme qui se peigne_, que
-je suis en train de gâter probablement, puis au _Michel-Ange._
-
---Vers une heure, à la forêt avec ma bonne Jenny. J'avais un plaisir
-infini à la voir jouir si expansivement de cette charmante nature si
-verte, si fraîche. Je l'ai fait reposer longtemps, et elle est revenue
-sans accident. Nous avons été jusqu'au Chêne d'Antain. En parcourant
-le clos de Lamouroux, elle me disait douloureusement: «Comment! ne
-vous verrai-je jamais autrement que dans une position mince et peu
-digne de vous? Quoi! je ne vous verrai jamais un enclos comme celui-ci
-à habiter, à embellir?» Elle a raison. Je ressemble en ceci à Diderot
-qui se croyait prédestiné à habiter des taudis, et qui vit sa mort
-prochaine, quand il fut installé dans un bel appartement, dans des
-meubles splendides, qu'il devait aux bontés de Catherine.
-
-Au reste, j'aime la médiocrité; j'ai le faste et l'étalage en horreur;
-j'aime les vieilles maisons, les meubles antiques; ce qui est tout neuf
-ne me dit rien. Je veux que le lieu que j'habite, que les objets qui
-sont à mon usage me parlent de ce qu'ils ont vu, de ce qu'ils ont été,
-et de ce qui a été avec eux.
-
-Ai-je l'âme plus rétrécie en cela que mon voisin Minoret, qui vient
-d'abattre une partie du logement qu'il avait, pour construire un
-affreux chalet qui va offenser mes regards, tant que je vivrai ici?
-Quand ce Minoret est venu succéder au général Ledru [499], il s'est
-hâté de jeter bas sa modeste et ancienne maison; il aime mieux ces
-pierres toutes neuves qu'il a tirées de la carrière... La vieille
-d'Esnont en a fait autant. A la vérité, la maison lui tombait sur la
-tête. Cela me vaut deux constructions à la moderne, affreuses à tolérer.
-
-Il y a, au reste, dans Champrosay, depuis quelque temps, émulation de
-mauvaises bâtisses. Gibert avait commencé avec sa magnifique grille.
-Les gens qui ont succédé au marquis de La Feuillade font recrépir la
-maison et ont imaginé d'y ajouter des ornements qui la rendent ridicule
-et lui ôtent tout caractère et toute proportion.
-
---Ce matin, Georges [500] est venu m'inviter à dîner de la part de sa
-mère, qui vient pour deux jours avec Mme Barbier [501] et M. P... et
-son mari.
-
-Villot vient un moment dans la journée; nous avons été assez tristes à
-cause de toutes les menaces du temps.
-
-Le soir pourtant je me suis mis en train et ai causé un peu. Revenu à
-onze heures. Mme Barbier est très amusante.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 20 _mai._--J'ai été vers deux heures les voir jusqu'au départ
-de quatre heures et demie et les ai menés jusqu'au chemin de fer.
-Je disais à Mme Barbier que l'indigne pantalon des femmes était un
-attentat aux droits de l'homme.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 23 _mai._--Travaillé au _Chasseur de lions_ et au
-_Michel-Ange_[502].
-
---Sorti pour aller voir Mme Quantinet. Elle est partie pour Paris.....
-
-Vers cinq heures, promenade à l'allée de l'Ermitage. Temps charmant,
-quoique chaud. Joui délicieusement de cette heure charmante qui
-m'attriste moins qu'autrefois.
-
-J'ai découvert dans cette grande allée un petit sentier délicieux, qui
-conduit à des retraites charmantes. Pensé involontairement à la dame à
-la robe de chambre bariolée.
-
-Le soir, clair de lune ravissant dans mon petit jardin. Resté à me
-promener très tard. Je ne pouvais assez jouir de cette douce lumière
-sur ces saules, du bruit de la petite fontaine et de l'odeur délicieuse
-des plantes qui semblent, à cette heure, livrer tous leurs trésors
-cachés.
-
-
-[498] Ici paraît pour la première fois le nom du peintre _Pierre
-Andrieu_, qui fut le collaborateur assidu de Delacroix, après avoir
-été son élève. Il eut sa part dans ses principaux travaux décoratifs,
-notamment dans la galerie d'Apollon du Louvre et la chapelle de
-Saint-Sulpice. Après sa mort, il fut chargé de la restauration du
-plafond de la galerie d'Apollon et de la coupole de la bibliothèque
-du Luxembourg. Andrieu s'était assimilé si complètement la manière de
-Delacroix que Th. Gautier écrivait à propos de lui: «Les dessous de
-ses chefs-d'œuvre n'ont pas de secret pour lui. Ses personnages se
-meuvent naturellement... comme ceux de Delacroix; ils ont les mêmes
-types, les mêmes allures, le même goût d'ajustement. Si ce ne sont pas
-des frères, ce sont au moins des cousins germains, et après quelques
-heures de retouche, le maître volontiers les signerait.» C'était à la
-fois faire l'éloge et la critique du talent d'Andrieu. La vénération de
-l'élève pour le maître revêtait le caractère d'une véritable religion:
-il conserva pendant près de trente années les copies du Journal que
-nous publions aujourd'hui, sans permettre qu'on y portât la main,
-malgré les propositions qui lui furent faites.
-
-[499] Le général _Ledru des Essarts_, frère du naturaliste _Pierre
-Ledru_, fit toutes les campagnes de la Révolution et de l'Empire. En
-1836, Louis-Philippe le nomma pair de France. Il mourut à Champrosay en
-1844.
-
-
-[500] _Georges Villot_, fils de son ami _Frédéric Villot._
-
-[501] Mme _Barbier_ était la belle-mère de Frédéric Villot.
-
-[502] Toile de 0m,60 X 0m,40. Galerie Bruyas, au Musée de
-Montpellier.(Voir _Catalogue Robaut_ n° 1184.)
-
- * * * * *
-
-_Paris, lundi_ 3 _juin._--Ce jour, dîné chez Bixio avec
-Lamoricière[503], etc. Cavaignac devait y être. Le premier est charmant
-et plein de véritable esprit.
-
---Tous ces jours-ci, je ne vois personne, enfoncé que je suis dans mon
-esquisse.
-
- * * * * *
-
-_Jeudi_ 6 _juin._--Passé la journée au Jardin des plantes. Jussieu
-[504] m'a conduit partout.
-
- * * * * *
-
-_Samedi_ 8 _juin._--Quinze jours sans avoir rien écrit ici!...
-
-Revenu de Champrosay il y a quinze jours, jour pour jour.
-
-Jenny y est retournée aujourd'hui pour y prendre les lunettes du maire
-et les lui rendre.
-
---Je suis resté jusqu'à midi sur mon canapé, dormant et lisant
-l'évasion de mon cher Casanova.
-
---Je me disais, en regardant ma composition du plafond qui ne me plaît
-que depuis hier, grâce aux changements que j'ai faits dans le ciel
-avec du pastel, qu'un bon tableau était exactement comme un bon plat,
-composé des mêmes éléments qu'un mauvais: l'artiste fait tout. Que
-de compositions magnifiques ne seraient rien sans le grain de sel du
-grand cuisinier! Cette puissance du _je ne sais quoi_ est étonnante
-dans Rubens; ce que son tempérament,--_vis poetica_,--ajoute à une
-composition, sans qu'il semble qu'il la change, est prodigieux. Ce
-n'est autre chose que le tour dans le style; la façon est tout, le fond
-est peu en comparaison.
-
-Le _nouveau_ est très ancien, on peut même dire que c'est toujours ce
-qu'il y a de plus ancien.
-
---Pour imprimer le mur de l'église, _huile de lin_ et non autre,
-bouillante, _blanc de céruse_ et non pas _blanc de zinc_, qui ne tient
-pas. L'ocre _jaune_ serait la meilleure impression.
-
- * * * * *
-
-_Lundi_ 10 _juin._--La _partie du ciel_[505]--_après les plus grands
-clairs du soleil_, c'est-à-dire déjà foncé: _Jaune chrome foncé
-blanc--blanc laque_ et _vermillon._
-
-La _terre de Cassel_ et _blanc_ forme la demi-teinte décroissante. En
-général, excellent pour demi-teinte.
-
-Les _clairs_ jaune clair sur les nuages au-dessous du char: _Cadmium,
-blanc_, une pointe de _vermillon._
-
-La _partie du ciel plus orangé_, à partir du cercle lumineux: Sur une
-préparation orangée, frôler à sec un ton de _jaune de Naples, vert bleu
-et blanc_, en laissant un peu paraître le ton orangé.
-
-Ton orangé, très beau pour le ciel: _Terre d'Italie naturelle, blanc,
-vermillon.--Vermillon, blanc, laque_ et quelquefois un peu de _cadmium_
-et de _blanc._
-
-_Robe de Minerve_, sur une préparation convenable: Clairs des plis
-peints avec _bleu de Prusse_ et _blanc_ assez cru, peut-être un peu
-de laque.--A sec, par-dessus, clairs avec blanc et chrome; enfin ton
-citron. Glacer par-dessus à sec _avec cobalt_ et _laque._--Enfin,
-rehauts sombres et chauds avec _terre d'Italie brûlée_ et _carmin fixe._
-
-_Apollon_, la robe peinte d'un _ton rouge_ un peu fade dans les clairs,
-glacé avec _laque jaune_ et _laque rouge._
-
-Localité des _chairs de la Diane: Terre de Cassel, blanc et vermillon._
-Assez gris partout. Clairs: _blanc_ et _vermillon, un peu de vermillon._
-
-Les reflets ton chaud, _presque citron_; il y entre un peu
-d'_antimoine_, le tout très franchement.
-
-Localité des _cheveux de l'Apollon: Terre d'ombre, blanc, cadmium_,
-très peu de _terre d'Italie_ ou d'_ocre._
-
-Pour la _tunique de la Diane_, un ton de reflet analogue à celui de sa
-chair dans l'ombre: _Antimoine, cadmium_, etc.
-
-Localité chaude des _nuages sous le char: Cadmium_ et _blanc_, un peu
-foncé, et _terre de Cassel et blanc_, touché par-dessus avec ton froid
-de _terre de Cassel_ et _blanc_ (tout ceci pour l'_ombre_).
-
-Demi-teinte du _Cheval soupe de lait_ (l'_Arabe passant un gué_)[506]:
-_Terre d'ombre naturelle_ et _blanc, antimoine, blanc_ et _brun rouge_:
-le rouge ou le jaune prédominant, suivant la convenance.
-
- * * * * *
-
-_Vendredi_ 14 _juin._--Un architecte qui remplit véritablement toutes
-les conditions de son art me paraît un phénix plus rare qu'un grand
-peintre, un grand poète et un grand musicien. Il me saute aux yeux que
-la raison en est dans cet accord absolument nécessaire d'un grand bon
-sens avec une grande inspiration. Les détails d'utilité qui forment le
-point de départ de l'architecte, détails qui sont l'essentiel, passent
-avant tous les ornements. Cependant il n'est artiste qu'en prêtant
-des ornements convenables à cet _Utile_, qui est son thème. Je dis
-_convenables_; car même après avoir établi en tous points le rapport
-exact de son plan avec les usages, il ne peut orner ce plan que d'une
-certaine manière. Il n'est pas libre de prodiguer ou de retrancher
-les ornements. Il les faut aussi appropriés au plan, comme celui-ci
-l'a été aux usages. Les sacrifices que le peintre et le poète font à
-la grâce, au charme, à l'effet sur l'imagination, excusent certaines
-fautes contre l'exacte raison. Les seules licences que se permette
-l'architecte peuvent peut-être se comparer à celles que prend le grand
-écrivain, quand il fait en quelque sorte sa langue. En réservant des
-termes qui sont à l'usage de tout le monde, le tour particulier en
-fait des termes nouveaux; de même l'architecte, par l'emploi calculé
-et inspiré en même temps des ornements qui sont le domaine de tous
-les architectes, leur donne une nouveauté surprenante et réalise le
-beau qu'il est donné à son art d'atteindre. Un architecte de génie,
-copiera un monument et saura, par des variantes, le rendre original;
-il le rendra propre à la place, il observera dans les distances,
-les proportions, un ordre tel qu'il le rendra tout nouveau. Les
-architectes vulgaires, nos modernes architectes, ne savent que copier
-littéralement, de sorte qu'ils joignent à l'humiliant aveu qu'ils
-semblent faire de leur impuissance le défaut de succès dans l'imitation
-même; car le monument qu'ils ont imité à la lettre ne peut jamais être
-exactement dans les mêmes conditions que celui qu'ils imitent. Non
-seulement ils ne peuvent inventer une belle chose, mais ils gâtent la
-belle invention qu'on est tout surpris de retrouver, entre leurs mains,
-plate et insignifiante.
-
-Ceux qui ne prennent pas le parti d'imiter en bloc et exactement,
-font pour ainsi dire au hasard. Les règles leur apprennent qu'il faut
-orner certaines parties, et ils ornent ces parties, quel que soit le
-caractère du monument et quel que soit son entourage.
-
-(Joindre à ce qui précède ce que je dis de la proportion des monuments
-imités avec l'ouvrage définitif, par exemple le Parthénon ou la Maison
-carrée, et la Madeleine et l'Arc de triomphe.)
-
-
-[503] Le général _Lamoricière_ était alors député à l'Assemblée
-législative et combattait avec le général Cavaignac la politique du
-Prince Président, dont il entrevoyait les projets.
-
-[504] _Adrien de Jussieu_ avait, en 1820, remplacé son père, _Joseph de
-Jussieu_, dans la chaire de botanique au Muséum.
-
-[505] Il est question ici du plafond de la galerie d'Apollon du Louvre.
-_Apollon vainqueur du serpent Python_: tel est le titre définitif de la
-composition. Toile 8m X 7m,50. M. Robaut, dans son Catalogue, écrit que
-le prix fut d'abord fixé à 18,000 francs, et que l'architecte Duban fit
-de son propre mouvement élever la somme à 24,000 francs. Voici en quels
-termes Delacroix décrit le sujet de sa décoration:
-
-«Le dieu, monté sur son char, a déjà lancé une partie de ses traits;
-Diane, sa sœur, volant à sa suite, lui présente son carquois. Déjà
-percé par les flèches du dieu de la chaleur et de la vie, le monstre
-sanglant se tord en exhalant dans une vapeur enflammée les restes de sa
-vie et de sa rage impuissante. Les eaux du déluge commencent à tarir
-et déposent sur les sommets des montagnes ou entraînent avec elles les
-cadavres des hommes et des animaux. Les dieux se sont indignés de voir
-la terre abandonnée à des monstres difformes, produits impurs du limon;
-ils se sont armés comme Apollon. Minerve, Mercure s'élancent pour les
-exterminer, en attendant que la sagesse éternelle repeuple la solitude
-de l'univers; Hercule les écrase de sa massue, Vulcain, le dieu du feu,
-chasse devant lui la nuit et les vapeurs impures, tandis que Borée et
-les Zéphyrs sèchent les eaux de leur souffle et achèvent de dissiper
-les nuages. Les nymphes des fleuves et des rivières ont retrouvé leur
-lit de roseaux et leur urne encore souillée par la fange et les débris.
-Des divinités plus timides contemplent à l'écart ce combat des dieux et
-des éléments. Cependant, du haut des cieux, la Victoire descend pour
-couronner Apollon vainqueur, et Iris, la messagère des dieux, déploie
-dans les airs son écharpe, symbole du triomphe de la lumière sur les
-ténèbres et sur la révolte des eaux.»
-
-[506] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1347.
-
-
-
-FIN DU TOME PREMIER.
-
-
-TABLE ALFABÉTHIQUE
-
-DES NOMS ET DES ŒUVRES CITÉS DANS LE JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX.
-(See other formats. Not retained for this text version.)
-
-
-TABLE CHRONOLOGIQUE
-
-DES TROIS VOLUMES DU JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX
-
- TOME PREMIER
-
- (1822-1849)
-
- 1822
- 1823
- 1824
- 1825
- 1830
- 1832 (Voyage au Maroc)
- 1834
- 1840
- 1843
- 1844
- 1846
- 1847
- 1849
-
- TOME II
-
- (1850-1854)
-
- 1850
- 1851
- 1852
- 1853
- 1854
-
- TOME III
-
- (1855-1803)
-
- 1855
- 1856
- 1857
- 1858
- 1859
- 1860
- 1861
- 1862
- 1863
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Journal de Eugène Delacroix, Tome
- (de 3), by Eugène Delacroix
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL DE EUGENE DELACROIX, TOME 1 ***
-
-***** This file should be named 54020-0.txt or 54020-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/4/0/2/54020/
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at
-Free Literature (back online soon in an extended version,
-also linking to free sources for education worldwide ...
-MOOC's, educational materials,...) (Images generously made
-available by the Internet Archive.)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-