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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) - -Author: Eugène Delacroix - -Release Date: January 19, 2017 [EBook #54020] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL DE EUGENE DELACROIX, TOME 1 *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -Free Literature (back online soon in an extended version, -also linking to free sources for education worldwide ... -MOOC's, educational materials,...) (Images generously made -available by the Internet Archive.) - - - - - -JOURNAL - -DE - -EUGÈNE DELACROIX - -TOME PREMIER - -1823-1850 - -PRÉCÉDÉ D'UNE ÉTUDE SUR LE MAITRE - -PAR M. PAUL FLAT - -NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS PAR MM. PAUL FLAT ET RENÉ PIOT - -_Portraits et fac-simile_ - -PARIS - -LIBRAIRIE PLON - -PLON-NOURRIT ET Cie IMPRIMEURS-ÉDITEURS - -8, RUE GARANCIÈRE--6e - -1893 - - - - -Le _Journal d'Eugène Delacroix_ se compose de notes prises au jour -le jour, écrites à bâtons rompus, où le grand artiste jetait chaque -soir au courant de la plume, sans ordre, sans plan, sans transitions, -toutes les idées, les réflexions, les théories, les extases, les -découragements qui pouvaient traverser son esprit toujours en travail. - -Commencé en 1823 par un jeune homme de vingt-deux ans, dans la fièvre -d'une vie ardente et tourmentée, ce Journal a d'abord l'allure rapide -et quelque peu décousue; à mesure que les années s'avancent, le sang -s'apaise, l'esprit se mûrit et s'élève, l'expérience naît, l'horizon -s'élargit, le style se précise et les aperçus succincts du début font -place peu à peu à de véritables morceaux littéraires. - -Ces notes qui n'étaient pas destinées à voir le jour et qui embrassent -une période de plus de quarante années, se trouvent consignées sur une -série de petits cahiers, de calepins et d'agendas portant chacun sa -date. - -L'existence de ce Journal était connue: des copies en furent prises; -à la mort de Delacroix, elles demeurèrent entre les mains de l'élève -le plus fidèle, du véritable disciple du maître, le peintre Pierre -Andrieu, à qui nous devons rendre ici un sincère hommage. La vénération -d'Andrieu pour Delacroix avait revêtu le caractère d'une véritable -religion: dépositaire de la pensée du grand peintre, il résolut de la -garder pour lui seul, et, tant qu'il vécut, il se refusa à publier ces -pages qu'il relisait sans cesse. - -Pierre Andrieu est mort l'an dernier. Sa veuve et sa fille n'ont pas -cru devoir priver plus longtemps le public d'un document si précieux -pour l'histoire de l'art, et elles nous ont confié la mission de le -mettre au jour. - -La publication actuelle est donc faite d'après les papiers remis à -Pierre Andrieu. Mais pour écarter toute critique, éviter toute erreur -et assurer à la pensée de l'écrivain toute son exactitude et toute son -autorité, les éditeurs ont pensé qu'il était indispensable de contrôler -ces notes, page par page, sur les manuscrits originaux. Le petit-neveu -du grand peintre, M. de Verninac, sénateur du Lot, avec une bonne grâce -et une courtoisie dont nous ne saurions trop le remercier, nous a -permis de faire ce travail de vérification sur les originaux eux-mêmes, -qu'il a bien voulu nous communiquer. - -Si dans ce Journal certaines lacunes sont à constater, notamment pour -la période de 1848, par contre nous avons eu la bonne fortune de -retrouver certains carnets qu'on croyait égarés. Le fameux _voyage au -Maroc_, dont la trace semblait perdue, appartient aujourd'hui à M. le -professeur Charcot, qui nous a permis de reproduire cet épisode capital -dans la carrière artistique du maître; nous sommes heureux de pouvoir -lui adresser ici l'expression de notre gratitude. - -Nous avons fait également appel au souvenir des anciens amis, des -élèves et des admirateurs de Delacroix; tous se sont empressés de -mettre à notre disposition les renseignements et les documents qu'ils -pouvaient posséder. En nous accordant leur bienveillant concours, Mme -Riesener, M. le marquis de Chennevières, MM. Robaut, Faure, Paul Colin, -Maurice Tourneux, Monval, Bornot, le commandant Campagnac, nous ont -aidés dans notre tâche, et c'est un devoir pour nous d'inscrire leurs -noms en tête de cette publication. - -Pour conserver au _Journal_ son véritable caractère, les éditeurs ont -scrupuleusement respecté les divisions du manuscrit, qu'ils publient -tel qu'il a été conçu. À côté des aperçus philosophiques, des idées -critiques les plus élevées, sur l'art, sur la peinture, la musique et -la littérature, on trouvera une foule de notes personnelles qui nous -font pénétrer dans la vie même de l'artiste; car Delacroix a consigné -dans ces cahiers tous les détails de son existence, jusqu'aux incidents -parfois infimes de sa journée, ses visites, ses promenades, voire -même ses dépenses, le prix de vente de ses tableaux et les procédés -techniques de sa peinture. Tous ces menus faits, dont quelques-uns -pris isolément pourraient paraître quelquefois de peu de valeur, -constituent, réunis, un document du plus haut intérêt: il en ressort un -Delacroix intime, qu'on avait pu soupçonner déjà par la correspondance -recueillie par Philippe Burty et par les notes fragmentaires déjà -publiées, mais qui apparaît aujourd'hui dans ces pages avec un relief -saisissant. A travers ces impressions personnelles, ces sensations, -ces confidences, se dégage une âme, une intelligence, un caractère de -qualité tout à fait supérieure. - -Pendant plus d'un demi-siècle, Delacroix a été mêlé au mouvement -intellectuel de son temps. Il a connu tous les hommes illustres de la -monarchie de Juillet, de la République de 1848 et du second Empire. -Si l'on excepte quelques compagnons de jeunesse et d'atelier, dont -l'amitié est restée fidèle à Delacroix jusqu'à la fin, mais dont la -notoriété s'est effacée depuis longtemps, on trouvera inscrits dans ce -Journal les noms de la plupart de ceux qui, à un titre quelconque, ont -marqué leur place dans le monde des arts, de la littérature et de la -politique. - -A ce point de vue, on peut donc dire que le Journal de Delacroix est en -même temps l'histoire d'une époque. - -E. PLON, NOURRIT ET Cie - -15 avril 1893. - - - - -EUGÈNE DELACROIX - - -Delacroix écrit au cours de son Journal: «On ne connaît jamais -suffisamment un maître pour en parler absolument et définitivement.» Un -tel jugement, qui paraît au premier abord la condamnation de l'étude -que nous entreprenons, deviendra facilement, si l'on y réfléchit, un -argument en sa faveur. On peut objecter, sans doute, que l'historien -d'un esprit péchera toujours par quelque lacune, provenant soit d'un -défaut de compréhension qui lui est personnel, soit d'un manque de -documents qu'on ne saurait lui reprocher; il n'en reste pas moins -qu'en appliquant à la lettre, jusqu'à ses extrêmes conséquences, -l'aphorisme du grand artiste, on aboutirait au néant, qu'il vaut mieux -être incomplet que de n'être point du tout, enfin que l'autorité des -documents sur lesquels il s'appuie contribue singulièrement à soutenir -l'écrivain. Or, quels plus précieux documents pourraient exister -que ceux qui sont offerts au public sur Eugène Delacroix? Quarante -années de la vie d'un artiste, depuis l'origine de sa production -jusqu'à ses derniers moments, non point complètes, il est vrai:--nous -verrons plus tard quelles lacunes on y doit regretter;--mais quarante -années durant lesquelles, avec la franchise et la sincérité qu'on ne -saurait avoir qu'envers soi-même, l'homme s'explique en découvrant -l'intimité de son être, le penseur expose les vues originales que lui -ont suggérées les hommes et les choses; l'artiste enfin nous fait la -confidence de ses plus chères théories d'art, de ses préférences et -de ses antipathies, jugeant en toute impartialité ses contemporains, -comme il a jugé les maîtres d'autrefois. Dire cela, c'est préciser en -même temps les limites où nous devons nous tenir. Ce qui importe ici, -en effet, ce n'est pas d'étudier son œuvre; la chose a été faite, et -magistralement: il suffit de citer les noms de Théophile Gautier, de -Paul de Saint-Victor, de M. Mantz, de Baudelaire surtout, pour rappeler -aux lettrés, aux curieux, les beaux et nombreux travaux composés soit -du vivant, soit après la mort du peintre, dans lesquels ces écrivains -éminents ont analysé le génie d'Eugène Delacroix et marqué sa place -dans l'histoire de l'Art. Recommencer sur ce terrain serait s'exposer -à des redites, risquer en outre d'ajouter peu de chose à ce qui a -été écrit. L'important est de reconstituer l'homme et le penseur, de -montrer à l'aide de ces documents l'universalité de son intelligence, -de réunir en un faisceau serré les éléments épars de son individualité, -de justifier en un mot aux yeux du lecteur l'importance historique de -ces notes journalières, comme Delacroix en marquait à son propre point -de vue l'intérêt, lorsqu'il écrivait: «Il me semble que je suis encore -le maître des jours que j'ai inscrits, quoiqu'ils soient passés; mais -ceux que ce papier ne mentionne point, ils sont comme s'ils n'avaient -point été.» - -Il est une double manière pour un homme éminent de faire ses -confidences à ceux qui viendront après lui: rédiger des Mémoires ou -laisser un Journal. Les Mémoires offrent ceci de particulier qu'ils -sont composés d'ordinaire vers la fin d'une carrière ou du moins dans -la plénitude des forces intellectuelles, lorsque déjà l'écrivain a -atteint un âge assez avancé pour pouvoir embrasser une longue période -de sa vie passée et pour avoir acquis, ne fût-ce que vis-à-vis de -lui-même, l'autorité nécessaire à ce genre de travail. C'est à la -fois leur avantage et leur inconvénient: leur avantage d'abord, -parce qu'ils présentent un ensemble soutenu, et, comme tout ouvrage -subordonné à un plan, se font lire plus facilement, jusqu'au point -où la lassitude commence à envahir l'écrivain; leur inconvénient -enfin, parce qu'ayant été rédigés avec une pensée bien arrêtée de -publication et n'étant en somme la plupart du temps qu'une biographie -de leur auteur préparée par lui-même, il y a tout à parier qu'il n'y -est point sincère en ce qui le concerne. Ce sont précisément les -avantages et les inconvénients opposés qui caractérisent un Journal: la -monotonie inévitable, conséquence de sa forme même, l'absence forcée -de composition, le laisser-aller inhérent au genre, d'autant plus -sensible que l'écrivain a été plus éloigné de toute arrière-pensée de -publication, voilà des objections capitales pour certains esprits qui -dans un livre prisent avant toute qualité l'ordre et la méthode. Est-il -besoin d'ajouter qu'au regard du biographe, ces défauts, en admettant -qu'il les reconnaisse pour tels, sont des motifs de s'intéresser à des -pages dans lesquelles il cherchera de préférence, sinon exclusivement, -la signification psychologique et l'affirmation d'une intense -personnalité? - -Que penser en particulier du Journal d'Eugène Delacroix? Chaque fois -que l'on procède à une publication de cette nature, il convient, tout -en conservant pieusement à l'œuvre son caractère d'intégralité, de -se substituer dans la mesure du possible à l'artiste lui-même, et, -par un effort d'imagination sympathique, de se demander comment il la -ferait, vivant encore, ou même s'il la ferait. C'est là d'ailleurs un -point de vue de pure curiosité qui, suivant nous, ne saurait avoir -d'influence sur la présentation de l'ouvrage, car nous n'admettons pas -qu'en cette matière, et d'autant mieux qu'il s'agit d'un très grand -homme comme Eugène Delacroix, une main quelconque vienne, sous prétexte -d'ordre ou de convenance, arranger et disposer à sa guise. De tels -documents doivent être acceptés tels qu'ils sont: il faut les prendre -ou les laisser, il n'est pas permis d'y toucher. Mais revenons à notre -question: de la lecture de l'ensemble, il nous paraît résulter que -Delacroix eût retouché et présenté peut-être de manière différente les -premières années du Journal: on y trouve, en effet, des négligences -de style qui n'étaient pas dans le génie du maître. Non qu'il fût de -parti pris hostile aux écrits dépourvus de plan; bien au contraire, -on lit dans une page de l'année 1850 ce curieux passage: «Pourquoi ne -pas faire un petit recueil d'idées détachées qui me viennent de temps -en temps toutes moulées et auxquelles il serait difficile d'en coudre -d'autres?...» Faut-il absolument faire un livre dans toutes les règles? -Montaigne écrit à bâtons rompus... Ce sont les ouvrages les plus -intéressants.» Et plus tard, en 1853: «F... me conseille d'imprimer -comme elles sont mes réflexions, pensées, observations, et je trouve -que cela me va mieux que des articles _ex professo._» Ces paroles ne -suffiraient-elles pas à justifier, s'il en était besoin, le principe -même d'une telle publication? Quant à la seconde partie du Journal, -l'élévation constante de pensée, la préoccupation presque exclusive -de l'art, enfin le souci de la forme, nous permettent d'avancer qu'il -aurait eu bien peu de chose à faire pour la mener à perfection. À ce -propos, nous tenons de Mme Riesener, veuve du peintre qui fut parent -de Delacroix, un trait marquant à quel point il se souciait de l'effet -que pourraient produire ses écrits. Un après-midi,--c'était dans les -dernières années de la vie du maître,--Mme Riesener étant allée le voir -à son atelier avec son mari, Delacroix leur montra un cahier manuscrit -entrouvert: «C'est là-dessus, leur dit-il, que je note chaque jour mes -impressions sur les hommes et les choses; j'ai une réelle facilité -pour écrire, et d'ailleurs je fais grande attention, car, maintenant -qu'on a la manie de garder, pour les publier plus tard, les moindres -autographes des hommes en vue, je soigne même ma correspondance.» -Il est manifeste qu'il existe une différence de forme entre les -premières et les dernières années du Journal. Lorsque les lecteurs -auront sous les yeux toutes les pièces du procès, ils pourront le -juger et marqueront leur préférence. Pour nous, si nous reconnaissons -la supériorité des dernières années au point de vue littéraire, nous -ne saurions nous empêcher de professer à l'égard des premières une -tendresse toute spéciale de pur psychologue. - -Bien que le Journal et les papiers de famille consultés ne nous -apprennent rien de nouveau sur l'enfance et la jeunesse d'Eugène -Delacroix, nous ne pouvons négliger cette période de sa vie; à cet -égard, d'ailleurs, les renseignements fournis par ses précédents -biographes s'accordent complètement et laissent peu de points obscurs. -Eugène Delacroix naquit à Charenton Saint-Maurice, près Paris, le 7 -floréal an VI (26 avril 1798). Son père, Charles Delacroix, était -alors ambassadeur de France en Hollande. La carrière politique et -administrative de ce dernier fut assez brillante: il appartenait -à cette catégorie d'esprits imbus des principes philosophiques du -dix-huitième siècle, et qui rêvaient d'en tenter l'application à -la société environnante; il avait été d'abord avocat au Parlement, -puis secrétaire de Turgot: le département de la Marne l'envoya à -la Convention nationale; il paraît n'y avoir joué qu'un rôle assez -effacé, bien que l'ancien _Moniteur_ contienne de lui des discours -qui, selon M. Mantz, «ne semblent pas inspirés par une vive tendresse -pour le clergé et les choses religieuses». Sa véritable voie était -l'administration: il s'acquitta à son honneur de missions dans les -Ardennes et dans la Meuse, et plus tard le Directoire lui confia le -ministère des Affaires étrangères; il fut appelé à ce poste le 12 -brumaire an IV et le conserva jusqu'en messidor suivant. Lorsqu'il -le quitta, ce fut pour céder la place au prince de Talleyrand; il -eut alors comme compensation l'ambassade de Hollande, puis, après -l'organisation des préfectures, termina sa carrière en qualité de -préfet de Marseille et de Bordeaux, où il mourut en 1805. Le trait -saillant de son caractère paraît avoir été l'énergie; du moins est-ce -celui qui ressort le plus clairement des renseignements fort rares -que nous possédons sur son compte. Dans une note du Journal, Eugène -Delacroix fait allusion à cette énergie en parlant d'une opération -cruelle qu'il dut subir, et durant laquelle il montra un courage -stoïque. Peut-être le fils hérita-t-il du père cette force morale -qui se traduisit chez le peintre par une volonté indomptable pour -tout ce qui concernait son art, par cette incroyable persévérance -qui sut triompher de tous les obstacles accumulés devant lui. Quant -à la mère de Delacroix, Victoire Oëbène, elle faisait partie d'une -famille d'artistes, dont le peintre Riesener fut un des plus honorables -représentants: elle était, disent ceux qui l'ont connue, d'une grande -distinction physique et d'allures tout aristocratiques. Eugène -Delacroix semble avoir eu pour elle une tendre vénération, bien qu'il -n'ait pu en conserver qu'un souvenir d'enfant, puisqu'elle mourut en -1814, époque où il n'avait encore que seize ans. - -Nous ne pouvons passer sous silence l'hypothèse suivant laquelle Eugène -Delacroix serait le fils naturel du prince de Talleyrand. On sait -comment se forment ces sortes de légendes, comment, avec le temps, -elles prennent peu à peu de la consistance, et, nées d'un simple -rapprochement ingénieux, finissent par acquérir un véritable crédit: -l'esprit humain est ainsi fait qu'il adopte une croyance non point tant -à raison de la valeur ou du nombre des arguments qu'on lui présente -en sa faveur, qu'à raison de l'ingéniosité, de la séduction plus ou -moins grande qu'elle offre par elle-même: il n'est donc pas surprenant -que la réunion de ces deux noms: Talleyrand Delacroix ait trouvé un -certain crédit. L'éloignement du père de Delacroix, à l'époque de la -naissance de l'artiste, les relations qui existaient entre la famille -et le prince de Talleyrand, ce fait que Charles Delacroix, aussitôt -après avoir quitté le ministère des Affaires étrangères, fut envoyé en -Hollande pour y représenter la France, enfin et surtout une prétendue -ressemblance entre le peintre et le prince de Talleyrand, autant de -causes qui, se surajoutant, se soudant les unes aux autres, amenèrent -certains esprits à cette conviction intime qu'Eugène Delacroix était -le fils naturel du grand diplomate: c'est ainsi que s'établissent -la plupart des légendes, résultats d'ingénieuses hypothèses, qui, -envisagées isolé, ne reposent sur aucune base solide, et dont le -groupement seul fait la force; pourtant, à le bien prendre, elles ne -peuvent avoir pour un esprit sérieux d'autre valeur que leur valeur -individuelle, et c'est en les examinant séparément qu'il convient de -les juger. Or il est une chose sûre, c'est que pas un de ces arguments -n'offre un caractère de créance suffisant pour qu'on en tire une -preuve. Sans aller aussi loin que M. Maxime du Camp, qui repousse avec -indignation cette idée d'une filiation illégitime, et, se posant en -véritable champion de l'honneur de la famille, présente encore moins -d'autorité dans ses négations que les partisans de la descendance -naturelle dans leurs ingénieuses allégations, sans dire comme lui «que -rien dans ses habitudes d'esprit, dans sa vie parcimonieuse, dans sa -sauvagerie, dans ses aspirations qui souvent répondaient mal à ses -aptitudes, rien, ni dans l'homme intérieur, ni dans l'homme extérieur, -ne rappelait le prince de Talleyrand», nous pensons qu'en dépit même -des ressemblances, il n'y a là qu'une simple conjecture à laquelle on -ne doit pas attacher plus d'importance qu'à une hypothèse non vérifiée. - -Les dispositions artistiques de Delacroix se manifestèrent de très -bonne heure; si l'on en croit ses notes mêmes, il était aussi bien -doué pour la musique que pour le dessin. Il raconte qu'à l'époque -où son père était préfet de Bordeaux, il avait étonné le professeur -de musique de sa sœur par la précocité de ses aptitudes. Tout jeune -encore, à neuf ans, il fut mis au lycée Louis-le-Grand. Il ne paraît -pas qu'il y ait été un élève remarquable: il appartenait à cette classe -d'esprits qui doivent se former seuls, vivent, bien qu'enfants, déjà -repliés sur eux-mêmes, chérissent l'isolement, et attendent l'appel -intérieur de la vocation. Philarète Chasles, qui fut son camarade de -collège, nous a laissé dans ses Mémoires un portrait physique et moral -d'Eugène Delacroix: l'étrangeté de sa physionomie, ce quelque chose de -bizarre et d'inquiétant qui marque d'un signe certain les destinées -supérieures, avait frappé son attention d'observateur, et lui avait -permis de le distinguer dans la masse des intelligences vulgaires qui -l'entouraient: il avait noté ses aptitudes extraordinaires pour le -dessin: «Dès sa huitième et neuvième année, cet artiste merveilleux -reproduisait les attitudes, inventait les raccourcis, dessinait et -variait tous les contours, poursuivant, torturant, multipliant la forme -sous tous les aspects avec une obstination semblable à de la fureur.» -On trouvera peut-être surprenant que dans son Journal Delacroix ne se -reporte presque jamais à cette époque de sa vie; sans doute, comme -la plupart des natures délicates et originales, il avait conservé un -mauvais souvenir de cette misérable existence du lycéen, assez voisine -de l'enrégimentement par sa promiscuité, et, différant en cela de la -majorité des hommes qui considèrent ces premières années comme les -plus heureuses, il ne se les rappelait qu'avec déplaisir. Je ne sais -s'il eût souscrit à l'énergique parole de Bossuet: «L'enfance est -la vie d'une bête»; toujours est-il qu'il ne professait pas grand -enthousiasme pour cette saison de la vie, et qu'il aboutit à une -conclusion assez proche de celle de Bossuet, lorsque, exprimant son -opinion sur la méchanceté de l'homme, il nous fait cette confidence: - - «Je me souviens que quand j'étais enfant, j'étais un - monstre. La connaissance du devoir ne s'acquiert que très - lentement, et ce n'est que par la douleur, le châtiment, et - par l'exercice progressif de la raison, que l'homme diminue - peu à peu sa méchanceté naturelle.» - -Un de ses biographes s'est demandé avec candeur pourquoi Delacroix se -fit peintre, et après avoir examiné successivement les différentes -carrières qu'il aurait pu choisir, les emplois publics, l'industrie, -le commerce, pour lesquels il lui semblait évidemment mal préparé, en -vient à cette conclusion «qu'il ne lui restait plus qu'à s'abandonner -à ses instincts d'indépendance». Sans insister sur le côté légèrement -naïf de cette observation, nous ferons remarquer que son auteur -touchait du doigt la vérité, et donnait, sans s'en douter, la cause -intime et profonde de la vocation du futur artiste, comme de toute -grande vocation. Dans un des premiers cahiers du Journal, Delacroix -rend grâce au ciel «de ne faire aucun de ces métiers de charlatan -qui en imposent au genre humain». Le secret de sa carrière d'artiste -est tout entier dans cette phrase, qui explique en même temps ses -aspirations d'indépendance et l'impuissance où demeurèrent toujours -les artistes individuels et les écoles sur le développement de sa -personnalité. Personne n'ignore que, par une étrange ironie du sort, -il fut élève de Guérin. Gros le reçut également dans son atelier. -Dirons-nous que ces influences furent vaines? Cela est trop évident: -il obéissait à l'appel intérieur de la destinée et n'écoutait que son -génie! - -Si nous nous posons sur Delacroix la question que Sainte-Beuve -considérait comme indispensable de résoudre dans l'étude biographique -et critique d'un homme éminent: «Comment se comportait-il en matière -d'amour? Comment en matière d'amitié?» le Journal du maître nous -éclairera complètement. Les préoccupations amoureuses existent au début -de sa carrière. Faut-il ajouter qu'elles sont sans conséquence? Il -n'est jamais indifférent de savoir-si un homme, surtout un artiste, -a connu le souci d'aimer; mais ce qui est capital, c'est d'être fixé -sur ce point: quelle partie de son être a été atteinte? La tête, le -cœur ou les sens? Suivant que l'amour de tête, l'amour-sentiment ou -l'amour sensuel prédominera, l'être intellectuel se trouvera modelé -différemment et la réaction amoureuse influera diversement sur les -productions de son esprit. De cette vérité psychologique, Stendhal, -pour ne citer qu'un nom, a fourni la plus saisissante démonstration, -car il est bien certain que, si l'amour de tête et l'amour-sentiment -n'avaient pas tenu dans sa vie la place que nous savons, nous n'aurions -ni Julien Sorel, ni Mme de Rénal, ni Mathilde de la Môle, ni Clélia -Conti. Or, pour en revenir à Delacroix, il ne paraît pas que l'amour -ait jamais gravement atteint la tête ou le cœur: il semble s'être -limité exclusivement aux sens et s'être manifesté chez lui de telle -manière qu'il ne pouvait ni influer sur son travail, ni contribuer à -l'en détourner. En examinant les différents épisodes amoureux dont -il confie le secret à son Journal, nous ne saurions les envisager que -comme des fantaisies d'un jour. Non qu'il méprisât la femme ou la -traitât uniquement comme un instrument de plaisir: sa nature était -trop délicate pour s'en tenir à une semblable philosophie; disons -mieux: il était trop homme du monde, dans le sens supérieur du mot, -pour méconnaître le rôle discret dévolu à l'élément féminin dans de -certaines limites. Mais il demeura toujours à l'abri d'une passion par -un double motif, à ce qu'il nous paraît: d'abord la banalité de ses -premières liaisons: «Tout cela est peu de chose, écrit-il à propos de -cette Lisette qui passe pour ne plus revenir. Son souvenir, qui ne me -poursuivra pas comme une passion, sera une fleur agréable sur ma route -...» «Ce n'est pas de l'amour, note-t-il à propos d'une autre; c'est -un singulier chatouillement nerveux qui m'agite. Je conserverai le -souvenir délicieux de ses lèvres serrées par les miennes.» Et puis, en -admettant même qu'il eût rencontré un véritable amour, ou plutôt la -possibilité d'un amour, il n'est pas téméraire d'affirmer qu'il aurait -eu garde de s'y abandonner, «Malheureux, écrit-il après une rencontre -qui sans doute l'avait plus préoccupé qu'à l'ordinaire, et si je -prenais pour une femme une véritable passion!» L'année 1824 contient -une confidence bien significative sur l'innocuité de ses fantaisies -amoureuses: «Quant aux séductions qui dérangent la plupart des hommes, -je n'en ai jamais été bien inquiété, et aujourd'hui moins que jamais.» -Ces influences extérieures tendent à disparaître complètement à mesure -qu'il avance dans la vie, pour laisser place entière aux voluptés de -l'imagination. À ce propos, il écrit une phrase que l'on croirait -détachée de la correspondance de G. Flaubert: «Ce qu'il y a de plus -réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec ma peinture, Le -reste est un sable mouvant.» - -On a dit que Delacroix avait réservé toute sa puissance d'affection -pour le sentiment d'amitié. L'expression nous paraît singulièrement -exagérée. Qu'on n'aille pas s'imaginer, d'ailleurs, que nous nous le -représentions incapable d'en goûter dans leur plénitude les délicates -jouissances. La vérité est que l'amitié ne s'offrit jamais à lui sous -une forme et avec un caractère entièrement dignes de lui. On a beaucoup -parlé des amis dont le nom revient souvent dans sa correspondance: -Guillemardet, Soulier, Pierret, Leblond. Ils ne pouvaient satisfaire -qu'une part de sa nature, la part affective; quant aux besoins -intellectuels, ils demeurèrent impuissants à y répondre; or, chez des -intelligences complètes comme celle de Delacroix, il ne peut exister -de sentiment d'amitié complet que celui qui correspond à toutes -les exigences de l'être. Nous inscrivions tout à l'heure le nom de -Flaubert; Delacroix n'eut pas, précisément comme celui-ci, la rare -fortune de rencontrer dans sa première jeunesse un de ces esprits, je -ne dis pas égal au sien, mais véritablement frère du sien, tel que -Flaubert les trouva en Bouilhet et Lepoittevin. Et ce n'est pas une -conjecture que nous faisons ici; il y a un passage du Journal qui ne -laisse aucun doute à cet égard: «J'ai deux, trois, quatre amis; eh -bien, je suis contraint d'être un homme différent avec chacun d'eux, -ou plutôt de montrera chacun la face qu'il comprend. C'est une des -plus grandes misères que de ne pouvoir jamais être connu et senti tout -entier par un même homme, et quand j'y pense, je crois que c'est la -souveraine plaie de la vie.» Là encore, par conséquent, il ne devait -pas goûter une satisfaction entière, et c'est dans la supériorité de sa -nature qu'il en faut chercher la cause. - -C'est que l'Art, et l'Art seul, pouvait satisfaire son esprit, en -lui communiquant la plénitude de vie pour laquelle il était fait. Il -appartenait à la famille des grands «Intellectuels», chez qui l'idée -maîtresse atteint presque à la hantise d'une monomanie et devient à -ce point absorbante qu'elle étouffe les tendances voisines. On l'a -dit avec raison, précisément à propos d'Eugène Delacroix: il serait -injuste d'appliquer à certains esprits les principes d'existence dont -relèvent la plupart des hommes: ce qu'il y a d'anormal dans leur -conformation spirituelle explique comme il justifie ce qu'il peut y -avoir d'étrange dans leur vie. Suivez-le dans le premier développement -de son existence d'artiste: vous trouverez chez lui cette impatience, -cette impétuosité du créateur qui provient d'une surabondance de sève -et du fourmillement des idées. Son intelligence est mobile parce que -le nombre des points de vue la détourne en tous sens et l'empêche de -se fixer; mais ce n'est là qu'une crise transitoire, sans inconvénient -pour sa grandeur future, car il la constate lui-même, et, semblable -à un malade qui serait son propre médecin, s'administre les remèdes -appropriés. Il se tient constamment en garde contre lui; il se voit -agir et penser; il se compare à ceux qui l'approchent, prend pour -modèle ce qu'il trouve bon en eux, et conserve sa lucidité d'analyse -au milieu des émotions les plus troublantes de sa carrière d'artiste. -C'est là un des traits caractéristiques de son esprit que cette -faculté de se replier sur lui-même, de s'observer: en cela il est -bien moderne et nous apparaît comme un des nôtres: «Je serais un tout -autre homme, écrit-il à vingt-quatre ans, si j'avais dans le travail -la tenue de certains que je connais... Fortifie-toi contre ta première -impression; conserve ton sang-froid.» Semblable par là à Stendhal, de -qui Baudelaire le rapprochait, il comprend la nécessité d'une méthode, -d'un ensemble de principes directeurs de la vie intellectuelle qui -lui semblent la sauvegarde de toute existence vouée aux travaux de la -pensée. Baudelaire le comparait à Mérimée et à Stendhal, et certes, -s'il avait connu les premières années de ce Journal, il eût éprouvé -cette jouissance particulière que goûte toujours un esprit inventif -à constater la vérification d'une hypothèse: «L'habitude de l'ordre -dans les idées est pour toi la seule route au bonheur, et pour y -arriver, l'ordre dans tout le reste, même dans les choses les plus -indifférentes, est nécessaire.» Cette phrase ne vous paraît-elle pas -comme détachée de ces lettres intimes écrites à sa sœur dans lesquelles -l'auteur de _Rouge et noir_ faisait à cette amie ses confidences -journalières, en lui donnant des conseils pour la poursuite de la vie -heureuse? - -Se défiant de lui-même, Delacroix se défiait aussi des autres et -prenait à leur égard des résolutions dictées par la plus sage prudence. -Il avait reconnu sans doute, en en faisant l'expérience lors des -enthousiasmes irréfléchis de la première jeunesse, le danger de -s'abandonner à la spontanéité d'une nature trop ardente en présence -de tiers qui demeureront toujours impuissants à la comprendre et n'y -verront le plus souvent que bizarre excentricité. On a dit qu'une -des grandes préoccupations de sa vie avait été de «dissimuler les -colères de son cœur et de n'avoir pas l'air d'un homme de génie». -Je le croirais volontiers, surtout quand je lis cette phrase: «Sois -prudent dans l'accueil que tu fais toi-même, et surtout point de ces -prévenances ridicules, fruit des dispositions du moment.» Il fréquenta -beaucoup de monde, trop peut-être pour sa santé; mais on peut affirmer -que le monde n'eut aucune influence sur sa vie spirituelle, sur ses -travaux d'artiste, car dès l'abord il en avait senti les dangers, -et il lui fut trop constamment supérieur pour ne le point juger -comme il mérite de l'être. Chaque fois qu'il en parle, c'est avec -cet accent de haute supériorité qui vient de la conscience intime -d'une valeur transcendante, par laquelle se manifeste le sentiment -d'aristocratie intellectuelle: «Que peut-on faire de grand au milieu -de ces accointances éternelles avec tout ce qui est vulgaire?» dit-il -dans les premières pages du Journal; et plus tard, en 1853, lorsque, -arrivé au faîte de sa réputation et pleinement maître de ses effets, -il tente de résumer son impression sur la société moderne, son -jugement pénètre jusqu'aux causes de son infériorité, ne se contentant -pas de la constater: «Il n'est pas étonnant qu'on trouve insipide -le monde à présent: la révolution qui s'accomplit dans les mœurs -le remplit continuellement de parvenus. Quel agrément pouvez-vous -trouver chez des marchands enrichis qui sont à peu près tout ce qui -compose aujourd'hui les classes supérieures?» Quelquefois même il ira -jusqu'à l'indignation, et vous sentirez une colère sourde l'envahir. -En 1854, sortant d'un bal des Tuileries, il écrit: «La figure de tous -ces coquins, de toutes ces coquines, ces âmes de valets sous ces -enveloppes brodées, vous lèvent le cœur.» Voilà sans contredit une des -notes les plus intéressantes du Journal, parce qu'elle est éminemment -significative, parce que nulle autre part que dans des papiers intimes -elle ne pouvait figurer, parce qu'enfin elle découvre et met à nu -le révolté qui est au fond de tout homme de génie. C'est bien là -l'expression d'une de ces «colères de cœur qu'il aimait à dissimuler»; -mais il fallait qu'il se déchargeât, et son Journal lui permit de le -faire. - -De bonne heure, il comprit que l'homme est seul dans l'existence, -d'autant plus seul qu'il est plus différent, car la société en cela -nous paraît assez semblable à l'enfant, lequel se détourne avec crainte -des figures qui ne lui sont pas familières. Il sentit que l'on ne doit -compter que sur ses propres forces, que les sympathies apparentes dont -nous sommes entourés ne sont en réalité que duperie, puisqu'elles -cachent toujours un principe d'intérêt personnel, plus ou moins -habilement dissimulé. Heureux encore l'artiste, lorsque la jalousie, -l'envie de ceux qui l'approchent ne tentent pas de le décourager par -de perfides insinuations! Il existe à cet égard une page curieuse: -elle est de 1824, époque de ses premières luttes; il a déjà exposé -la _Barque du Dante_, et l'on sait de quelle manière ce tableau fut -accueilli. Il est en train de peindre les _Scènes du massacre de Scio_, -il a esquissé la femme traînée par le cheval qui occupe le centre de -cette admirable composition. Il montre son travail à quelques amis, -à quelques parents: vous vous figurez comme on le juge; mais après -leur départ, il se soulage et note sur son Journal cette exclamation -indignée: «Comment! il faut que je lutte avec la fortune et la paresse -qui m'est naturelle! il faut qu'avec de l'enthousiasme, je gagne du -pain, et des bougres comme ceux-là viendront jusque dans ma tanière, -glacer mes inspirations dans leur germe, et me mesurer avec leurs -lunettes!» J'imagine que cette épreuve lui fut une rude leçon et ne -contribua pas médiocrement à l'affermir dans ses idées de prudente -réserve, d'autant mieux que s'il se défie du monde, il se défie encore -plus des artistes; ce qui lui semble redoutable en eux, c'est cette -envie qui lui fait l'effet d'un manteau de glace sur les épaules, et -puis il a déjà conscience de l'infériorité des «spécialistes», des -«gens de métier», car il écrit: «Le vulgaire naît à chaque instant de -leur conversation.» - -Voilà, dira-t-on, une conception singulièrement pessimiste de la vie! -Sans doute, mais c'est la conception d'un sage, d'un homme qui entend -n'aborder la lutte que bien armé, et prudemment se représente le -monde plus médiocre encore et plus vulgaire qu'il n'est, pour éviter -ce qu'il redoute par-dessus tout: être dupe! Nous avons parlé de ces -principes directeurs de la vie qui doivent soutenir l'homme de pensée -au milieu des perpétuels dangers qui le menacent, et qu'un écrivain -comparait à des phares, ou à des barres lumineuses placées de distance -en distance, destinés qu'ils sont à le préserver des écueils. Dans le -Journal de Delacroix, comme dans les lettres de Stendhal, vous les -trouverez en grand nombre, car il conçoit la vie comme un combat: «Il -n'y a pas à reculer, écrit-il en 1852. _Dimicandum!_ C'est une belle -devise que j'arbore par force et un peu par tempérament. J'y joins -celle-ci: _Renovare animos._ Mourons, mais après avoir vécu. Beaucoup -s'inquiètent s'ils revivront après la mort, et ils ne vivent point dès -à présent.» - -Sa vie fut tout intérieure, comme celle des «Intellectuels»; les luttes -qu'il eut à soutenir se livrèrent dans le vaste champ du cerveau. -Pour le seconder, il eut deux adjuvants puissants: la solitude et le -travail. La solitude d'abord: nous avons vu qu'il la constatait autour -de lui, même dans le monde, disons: d'autant plus qu'il était dans le -monde, au milieu de ses amis ou de ceux qui se prétendaient tels: c'est -l'isolement forcé du grand esprit qui ne se voit pas d'égaux; mais à -côté de celui-ci, il en est une autre, l'isolement volontaire, celui de -l'homme qui vit dans sa tour d'ivoire. Après l'amour de la solitude, -et comme conséquence directe, l'amour du travail. Quand il parle de sa -vie intellectuelle, c'est avec l'enthousiasme d'une âme possédée par de -hautes idées: «Je me le suis dit et ne puis assez me le dire, pour mon -repos et pour mon bonheur,--l'un et l'autre sont une même chose,--que -je ne puis et ne dois vivre que par l'esprit.»--Cette pensée reparaît -à chaque instant; lorsqu'il souffre, c'est dans son art qu'il trouve -l'oubli de ses souffrances; lorsqu'il éprouve un déboire, c'est par la -production de nouvelles œuvres qu'il se console. - -Tout jeune, son génie le torture: il est une cause de tourment, en ce -sens que les idées affluent trop nombreuses, que son esprit, malgré les -principes de méthode dont il ne se départira jamais, bouillonne trop -fortement, que les images picturales s'accumulent dans son cerveau et -qu'il n'est pas maître de ses sujets. Mais l'énergie productrice prend -vite le dessus; il ne s'en tient jamais à la période de conception -et de rêve, si pleine de délices, si féconde en illusions perfides. -Un de nos écrivains qui le connut et s'entretint plusieurs fois avec -lui nous a parlé du bouillonnement qui se faisait dans sa tête; il -l'a représenté curieux de tout, s'intéressant à tout, suivant des -cours de langues orientales, faisant de la botanique, bref, un des -esprits les plus ouverts de ce siècle. La lecture complète du Journal -est une vérification éclatante de son assertion. Dès les premières -années, Delacroix vit dans une constante surexcitation. En 1822, il -écrit: «Que de choses à faire! Fais de la gravure, si la peinture -te manque, et de grands tableaux... Que je voudrais être poète!» Il -s'échauffe à la fréquentation des écrivains, tient constamment présent -à sa pensée le souvenir des précurseurs: la vie de Dante, celle de -Michel-Ange le hantent et le soutiennent. La noblesse et la pureté de -ces existences d'artistes lui sont comme un perpétuel _incitamentum_ -qui le pousse à la production et l'arrête sur les pentes dangereuses. -Que de bouillonnement dans ce cerveau, mais aussi que de méthode! Que -d'ardeur, mais que de sagesse! L'impression maîtresse qui demeure est -celle d'une existence bien ordonnée, dans laquelle la raison et la -volonté dominent toujours la passion et ne cèdent jamais pied!... - -Si peu avancés que nous soyons dans l'analyse de cet esprit, nous -y découvrons déjà les rudiments d'une philosophie, j'entends une -conception d'ensemble de la vie. Le propre des cerveaux à tendances -généralisatrices est de ne jamais s'en tenir aux événements et de -considérer les phénomènes successifs dont ils sont les témoins comme -autant de matériaux pour la construction d'idées. Delacroix est de -ce nombre, la seule forme de son Journal suffirait à le démontrer. -Il voit un écrivain, un artiste, un homme politique: peut-être bien -la conversation n'a-t-elle été que médiocrement intéressante; une -intelligence ordinaire n'eût rien trouvé à en tirer. Il est rare qu'il -n'y rencontre pas l'occasion et le prétexte d'une note personnelle, -presque toujours suggestive. De même et d'autant mieux s'il s'agit -d'art, du sien en particulier: il visite une exposition, il entend une -symphonie, il assiste à une représentation; ou bien, plus simplement, -il a travaillé tout le jour à l'une de ses œuvres, tableau de chevalet, -esquisse de peinture murale, décoration de la Chambre ou du Louvre; -l'impression subie lui dictera quelque vue d'ensemble touchant aux plus -hautes questions d'esthétique. C'est cette faculté généralisatrice, -_criterium_ de toutes les supériorités intellectuelles, et croissant -avec son génie, qui communique un intérêt progressif à ces pages dans -lesquelles il se raconte lui-même. Avec lui, vous ne sauriez vous -heurter à l'une de ces étroites conceptions qui caractérisent les -hommes de métier exclusif, et bornent fatalement leurs vues. Sans -doute il peut se tromper; il se trompe quelquefois, mais ses erreurs -ne trahissent jamais une lacune irrémédiable de l'esprit. Enfin, -comme dans tous les développements bien ordonnés, l'évolution de sa -pensée obéit à des lois régulières, ne subit pas de temps d'arrêt, -et les approches de la vieillesse n'entraînent point avec elles cet -affaiblissement des forces cérébrales dont le spectacle est une des -plus attristantes réalités d'ici-bas! - -Je ne sais plus quel écrivain, arrivé au faîte de la réputation, et -jetant un regard en arrière sur sa vie, souhaitait pour ses fils une -destinée différente. Si Delacroix avait été contraint à de semblables -préoccupations, il eût probablement formulé un vœu analogue. Tout -compte fait, nous plaçant non pas tant au point de vue de la qualité -que de la somme de bonheur possible, il est évident que l'existence -de l'homme ordinaire offre plus de garanties que celle de l'homme -supérieur. Delacroix en fut un jour frappé, dans les premiers temps -de sa carrière, et ne put s'empêcher de noter l'observation sur son -Journal: «Les ignorants et le vulgaire sont bien heureux. Tout est pour -eux carrément arrangé dans la nature. Ils comprennent ce qui est, par -la raison que cela est.» Plus tard, à vingt-cinq années de distance, il -revient sur cette idée et parle des souffrances de l'homme de génie, de -cette réflexion et de cette imagination qui lui semblent de funestes -présents. Après les luttes qu'il avait dû soutenir, les attaques dont -il avait été l'objet, il écrivait: «Presque tous les grands hommes ont -eu une vie plus traversée, plus misérable que celle des autres hommes.» -La cause de leurs souffrances, Delacroix l'avait éprouvé, n'est pas -seulement dans la difficulté d'imposer leur talent; elle est encore et -surtout dans ce talent lui-même, dans la nature maladivement sensible -qu'il implique, qui fait vibrer leurs nerfs frémissants à des contacts -non ressentis par la plupart, et communique à tout leur être une -hyperesthésie contre laquelle il n'est pas de remède. - -Mais l'homme est aussi impuissant à modifier sa nature morale que -son tempérament physique: il lui faut accepter l'existence avec les -conditions dans lesquelles elle se présente; c'est cet asservissement -aux lois implacables de la destinée qui amène la révolte en lui, -bien qu'il en comprenne la nécessité. Sa raison lui démontre la loi, -sa sensibilité s'insurge contre elle, dans une de ces heures où -l'esprit, après avoir goûté, grâce aux délices du travail, cette -illusion réconfortante qu'il est le maître et domine à son gré, reçoit -un de ces vigoureux rappels à l'ordre qui lui remémorent son état -d'irrémédiable esclavage: «O triste destinée! Désirer sans cesse mon -élargissement, esprit que je suis, logé dans un mesquin vase d'argile.» -Les mêmes motifs qui l'ont fait déplorer l'asservissement de l'être -humain en apparence le plus détaché des liens de la matière, l'amènent -à envisager avec une sorte de tristesse résignée la variabilité, -l'incertitude de la production. Il compare entre eux ces enfants -doués d'une imagination supérieure à celle des hommes faits, ces -artistes qui ne peuvent travailler que sous l'influence de l'opium -ou du haschisch;--il était ami de Boissard, le maître du salon où -avaient lieu les séances du club des «Haschischins», si minutieusement -décrites par Th. Gautier et rappelées dans la préface des _Fleurs du -mal_, séances au cours desquelles, on s'en souvient, des écrivains -et des artistes s'intoxiquaient de ces dangereuses substances, puis -observaient sur eux-mêmes et leurs voisins l'effet produit. Pour -d'autres, il remarque que la simple inspiration journalière suffit; -peut-être songeait-il à Balzac qui avait toujours refusé de se -soumettre à ces expériences, se contentant d'en noter le résultat sur -autrui. En ce qui le concerne, Delacroix estime qu'une demi-ivresse -lui est assez favorable. Là encore il constate que nous ne sommes que -des machines, machines d'un ordre supérieur, munies de rouages plus -délicats, plus compliqués que celles que nous inventons, mais dont le -fonctionnement demeure un inquiétant et insoluble problème. - -Delacroix, nous l'avons vu, était intimement convaincu de cette vérité -que l'homme s'avance seul dans l'existence, livré à ses propres forces -et muni des armes que la nature lui a départies. Il a des rapports -sociaux une idée pessimiste, d'autant plus intéressante comme preuve -de l'originalité de son esprit qu'elle va directement et contre les -principes du dix-huitième siècle finissant, dans le respect desquels -il avait dû être élevé, et contre les doctrines optimistes de l'époque -où il atteignit sa maturité, doctrines avec lesquelles sa conception -de la vie forme un contraste saisissant. Il eût volontiers, je crois, -inscrit en lettres d'or la fameuse maxime de Hobbes: _Homo homini -lupus_, car il estime que «l'homme est un animal sociable qui déteste -ses semblables». Toutes ses réflexions sur la société, et elles sont -nombreuses, de plus en plus nombreuses à mesure qu'il avance dans -la vie, découlent de cette idée, toujours conséquentes avec elle. -Lorsqu'il parle du «progrès», c'est toujours avec l'ironie mordante -et détachée de l'observateur, assistant en philosophe convaincu de -l'immutabilité des choses aux luttes tragiques et vaines de l'humanité -pour améliorer sa condition misérable. Chaque fois qu'il se trouve -en présence de ce qu'Edgar Poë appelait le _ballon-monstre de la -perfectibilité_, il émet un doute, réserve son opinion et finalement -écrit: «Je crois, d'après les renseignements qui nous crèvent les -yeux, qu'on peut affirmer que le progrès doit amener nécessairement, -non pas un progrès plus grand encore, mais à la fin négation du -progrès, retour au point d'où on est parti.» Notez que cette phrase -est de 1849, qu'elle emprunte par conséquent à sa date un caractère -particulier d'intérêt, puisqu'elle se réfère à cette époque où tant -d'âmes généreuses, mais peu éclairées, s'étaient abandonnées aux rêves -illusoires d'un perfectionnement universel, de l'avènement d'une ère -de bonheur général. La supériorité de son intelligence lui montre la -vanité de tous ces rêves, et sur ce point l'amène à la certitude. - -Il semble même, quand il touche à ces questions, qu'il soit un -précurseur et qu'il écrive pour notre temps. Il eut sans doute à subir, -dans les réunions qu'il fréquentait, dans ses causeries intimes avec -George Sand, de longues et fastidieuses dissertations sur le problème -social; nous en trouvons la trace dans ses notes journalières. Le rêve -d'égalité qui, avec celui du progrès indéfini, hantait ces cervelles -de travers, ne le trouvait pas plus indulgent; au lieu du progrès, -c'est la dégénérescence qu'il constate, comme résultat de ces prétendus -perfectionnements. Cette conception si haute et si philosophique de -la société le conduit à étudier la question de la «philanthropie». -Profondément convaincu que la véritable charité est celle qui agit -individuellement, dans le silence et sans espoir de récompense, -d'autant plus noble qu'elle est plus désintéressée, n'obéissant qu'au -mobile supérieur de la sympathie humaine, il perce à jour les causes -réelles de la philanthropie organisée; il en pénètre les secrets avec -cette infaillible sûreté d'instinct qui sous les dehors trompeurs -découvre les mobiles cachés, et quand il parle de ces entrepreneurs de -charité, de ces philanthropes de profession, «tous gens gras et bien -nourris», il semble prévoir dans toute son extension le charlatanisme -dont nous sommes aujourd'hui les témoins. - -Ces immortelles duperies sur lesquelles vit la société et qui font le -succès de ceux qui savent à point les exploiter, l'amènent à examiner -les conditions élémentaires de la vie heureuse. Partant de cette -idée que l'homme ne place presque jamais son bonheur dans les biens -réels, Delacroix en revient aux principes de sagesse de la philosophie -antique, renouvelés par les sages des temps modernes, c'est-à-dire -à l'acceptation des conditions de vie telles qu'elles nous sont -imposées: d'une part, développement de notre être en conformité avec -ses tendances, ce qui n'est autre chose que la doctrine de Gœthe; de -l'autre, résignation aux nécessités inéluctables qui établissent les -lois de la vie comme celles de la mort, «condition indispensable de la -vie». Il reconnaissait d'ailleurs qu'une telle philosophie ne pouvait -être à la portée du grand nombre, et pensait que le monde continuerait -à se mouvoir dans le même cercle, impuissant qu'il demeurera toujours à -se transformer dans son essence... - -Esprit généralisateur, Delacroix fut également «universel», et par -là nous n'entendons pas seulement qu'il fut universel comme peintre; -nous voulons marquer que sa curiosité et sa compréhension d'artiste -s'étendirent à toutes les manifestations de la beauté. Sa curiosité -d'abord, car aucune de ces manifestations ne lui demeura indifférente: -il s'intéressa à toutes; son intelligence, perpétuellement en éveil, ne -manqua jamais une occasion de se développer, d'agrandir le champ de ses -connaissances. Sa compréhension enfin le rendit apte, sinon à les juger -toutes «absolument et définitivement», du moins, malgré les erreurs -de détail qui peuvent entacher quelques-unes de ses appréciations, à -en pénétrer l'esprit caché et l'intime signification. Montrer quel -retentissement salutaire une pareille universalité peut exercer sur une -âme d'artiste, ce serait presque une banalité, car il suffit d'émettre -l'idée pour en faire toucher du doigt l'exactitude. Quant à l'influence -bienfaisante dont elle favorisa le développement particulier du maître -dont nous parlons, la lecture attentive de son Journal le prouverait, -si la connaissance de ses innombrables productions n'en demeurait à -tout jamais la démonstration la plus évidente. Lui-même, il avait -examiné cette question d'universalité et s'est expliqué à cet égard -avec une singulière netteté. Dans une page de l'année 1854, il observe -«combien les gens de métier sont de pauvres connaisseurs dans l'art -qu'ils exercent, s'ils ne joignent à la pratique de cet art une -supériorité d'esprit ou une finesse de sentiment que ne peut donner -l'habitude de jouer d'un instrument et de se servir d'un pinceau»; et -il ajoute, toujours à propos des spécialistes: «Ils ne connaissent -d'un art que l'ornière où ils se sont traînés, et les exemples que -les écoles mettent en honneur. Jamais ils ne sont frappés des parties -originales; ils sont, au contraire, bien plus disposés à en médire; -en un mot, la partie intellectuelle leur manque complètement.» On ne -pouvait mieux marquer la cause de l'insuffisance de tant d'artistes, -de l'étroitesse de leurs vues, de ce qui fait qu'en somme ils ne sont, -la plupart, comme on l'a écrit si justement, que «d'illustres ou -obscurs rapins». Lorsque Delacroix parle ainsi, il exprime une opinion -qui lui est chère, qui correspond bien à ses convictions intimes, car -elle cadre avec toute sa vie. Peu importe qu'à une époque postérieure, -dans une de ces boutades fréquentes chez les intelligences d'élite, -parce qu'elles résultent d'un don particulier d'envisager les choses -sous leurs différents points de vue, peu importe que Delacroix ait -écrit «qu'un artiste a bien assez à faire d'être savant dans son art»; -sans doute, en notant cette boutade, il songeait au danger inverse -de celui qu'il avait indiqué plus haut, à l'inconvénient qui peut -résulter pour un peintre d'une culture trop étendue, quand elle ne -s'accompagne pas d'une faculté d'invention en harmonie avec elle. -Peut-être même,--et les longs entretiens qu'on lira dans le Journal de -1854 confirmeront cette hypothèse,--pensait-il à Chenavard, dont il -appréciait singulièrement l'érudition, mais à qui il reprocha toujours -de n'être pas assez peintre. Il n'en reste pas moins certain qu'une -culture complète de l'esprit lui paraît la condition indispensable de -toute grande carrière d'artiste. - -L'éternelle question du «Beau», qui a servi de thème aux discussions -stériles de tant d'écrivains, cette question qui sous la plume des purs -théoriciens ne peut guère être qu'un prétexte à déclamations creuses, -mais qui, traitée par un artiste comme Delacroix, devient aussitôt d'un -intérêt vivant et palpitant, devait le préoccuper et le préoccupa en -effet. Sous ces deux titres: _Questions sur le Beau_ et _Variations du -Beau_, il l'examina dans ses détails, et dévoila la largeur de ses vues -esthétiques. Ennemi des pures abstractions et des principes absolus, -il arrive à cette conclusion notée par M. Mantz, «qu'il faut admettre -pour le Beau la multiplicité des formes», «que l'art doit être accepté -tout entier», et que «le style consiste dans l'expression originale -des qualités propres à chaque maître». L'examen de ces problèmes -d'esthétique revient souvent dans son Journal, aussi bien pendant les -premières années de jeunesse, alors que ses convictions n'étaient pas -encore solidement assises, qu'à l'époque de la pleine maturité et de -la vieillesse commençante. En 1847, il écrit: «Je disais à Demay qu'une -foule de gens de talent n'avaient rien fait qui vaille à cause de cette -foule de partis pris qu'on s'impose ou que le préjugé du moment vous -impose. Ainsi, par exemple, de cette fameuse question du Beau, qui est, -au dire de tout le monde, le but des arts. Si c'est là l'unique but, -que deviennent les gens qui, comme Rubens, Rembrandt, et généralement -toutes les natures du Nord, préfèrent d'autres qualités?» - -De telles paroles sont la condamnation même des principes absolus en -matière esthétique, de même que cette idée émise plus loin: «Le Beau -est la rencontre de toutes les convenances», nous semble la négation -de l'idéal romantique. C'est qu'en effet, et nous touchons ici à l'une -des faces les plus curieuses de son esprit, à celle peut-être qui se -trouvera le plus complètement éclairée par l'œuvre posthume du maître, -si l'on s'efforce de dégager à ce point de vue sa signification, on -reconnaît combien grande était l'erreur de ceux qui s'obstinaient à le -représenter comme un des chefs du romantisme militant. En cela, nous -semble-t-il, ils furent les dupes d'une apparence trompeuse; ils ne -virent que l'extrême fougue d'un tempérament excessif, sans vouloir -tenir compte des facultés de réflexion, de repliement sur soi-même, de -concentration voulue et préméditée, qui constituaient l'essence de son -génie. Si Delacroix fut attentif à une chose, ce fut à ne s'affilier -à aucune école, et, comme toutes les individualités très tranchées, à -marcher seul dans sa carrière d'artiste. Les mêmes raisons qui firent -que dans les premières années de son développement il demeura rebelle -aux influences environnantes, que ni les écoles organisées, ni les -artistes individuels n'eurent de prise sur son talent, l'empêchèrent -toujours de se rattacher à aucune secte. Plus loin, quand nous -examinerons les jugements qu'il porte sur les artistes d'autrefois, sur -ses contemporains, écrivains, musiciens et peintres, nous trouverons -la preuve irréfutable de ce que nous avançons; mais dès maintenant -nous en savons assez pour marquer avec certitude combien son génie le -différenciait du romantisme impénitent! - -S'il ne fut pas toujours tendre au romantisme, il se montra constamment -hostile aux doctrines du réalisme. La sévérité avec laquelle il juge -Courbet, tout en proclamant ses merveilleuses aptitudes de peintre, -prouve à quel point les tendances de cette école étaient opposées aux -siennes. À ses yeux, l'imagination est le principal facteur de la -production esthétique, et la réalité ambiante ne lui semble digne de -devenir matière à œuvre d'art, qu'à la condition d'avoir été épurée, -transfigurée en quelque sorte par sa toute-puissante influence. Dans -un fragment de l'année 1853, à propos d'esquisses de la _Sainte Anne_, -faites par lui à Nohant, il compare un premier croquis reproduisant -servilement la nature, qui, dit-il, lui est insupportable, à une -seconde esquisse dans laquelle ses intentions sont plus nettement -marquées, et qui pour cette raison commence à lui plaire, tandis -qu'il n'attribue guère au premier une importance plus grande qu'à une -reproduction photographique. Sans cesse il insiste sur la prépondérance -de l'imagination, et par imagination ce n'est jamais l'invention -de toutes pièces qu'il entend, mais bien la faculté d'interpréter -puissamment, de refléter suivant le tempérament individuel de l'artiste -la nature qui pose devant lui. Pour Delacroix, imagination et -idéalisation sont des termes égaux et réciproquement convertibles. -Dans une page merveilleuse, tant par la beauté de la forme que par -la hauteur de l'idée, il rapproche cette idéalisation de l'art de -l'idéalisation du souvenir, résultat du travail psychologique dans -les phénomènes de la mémoire: «J'admirais ce travail involontaire de -l'âme qui écarte et supprime dans le ressouvenir des moments agréables -tout ce qui en diminuait le charme, au moment où on les traversait. Je -comparais cette espèce d'idéalisation,--car c'en est une,--à l'effet -des beaux ouvrages de l'imagination. Le grand artiste concentre -l'intérêt en supprimant les détails inutiles ou repoussants ou sots; sa -main puissante dispose et établit, ajoute et supprime, et en use ainsi -sur des objets qui sont siens; il se meut dans son domaine et vous -y donne une fête à son gré.» Plus loin, à propos du _dictionnaire_, -auquel il compare la nature, il écrit: «Un dictionnaire n'est pas un -livre; c'est un instrument, un outil pour faire des livres.» Il faut -rapprocher cette phrase,--et peut-être même l'exemple lui vint-il pour -mieux affirmer son idée,--de la conversation rapportée par Baudelaire, -dans laquelle il semble s'être efforcé de résumer sur ce point ses -théories artistiques, en laissant percer une arrière-pensée de -combattre les théories réalistes: «La nature n'est qu'un dictionnaire», -répétait-il fréquemment. Pour bien comprendre l'étendue du sens -implique dans cette phrase, il faut se figurer les usages ordinaires -et nombreux du dictionnaire. «On y cherche des mots, la génération des -mots, l'étymologie des mots; enfin on en extrait tous les éléments qui -composent une phrase ou un récit; mais personne n'a jamais considéré -le dictionnaire comme une composition, dans le sens poétique du mot.» -Voilà qui nous apparaît net et tranché. Je ne sache pas de meilleur -exemple pour rendre l'idée saillante et pour illuminer la pensée du -maître. - -Delacroix n'aimait pas les Écoles, avons-nous dit, car il les jugeait -impuissantes à former de véritables artistes: il ne faisait en cela -qu'insister sur une conviction intime et généraliser son cas. Il -parlait en homme de génie qui ne conçoit pas d'autre éducateur que -lui-même et le développement normal d'une intense personnalité. A -toute grande manifestation artistique, quelque degré de raffinement -qu'elle atteigne dans son expression, il estimait que la puissance -du sentiment et la spontanéité devaient toujours présider; point -d'œuvre d'art digne de ce nom qui ne dérive en dernière analyse -de cette double origine. Tout le reste est à ses yeux pur métier, -ou, si vous aimez mieux, rhétorique. La rhétorique, il la trouvait -partout, non pas seulement dans les livres où elle différencie les -gens de lettres et ceux qui écrivent parce qu'ils ont quelque chose -à dire, mais encore dans la peinture, où elle remplace l'imagination -du dessin et de la couleur par la reproduction servile de la nature; -dans la musique enfin, où elle remplace les idées par des combinaisons -d'harmonie plus ou moins habiles. C'est elle qui, d'une façon générale, -se substitue à l'imagination chez les artistes dénués d'invention, -c'est elle qui conduit à la «manière». Et ce n'était pas chez lui -amour exagéré d'indépendance; c'était le résultat des exigences d'une -personnalité absorbante; c'était aussi le fruit des observations -qu'il avait faites sur les lois qui dirigèrent l'éducation des -artistes fameux. Il trouvait la confirmation de ce qu'il avançait -dans l'exemple de toutes les intelligences vouées aux travaux de la -pensée; à l'appui de son dire, il aimait à citer Rubens, Titien, -Michel-Ange. Ces illustres ancêtres étaient toujours présents à sa -mémoire pour soutenir ses défaillances et relever son courage abattu. -Tout grand esprit lui paraissait comme une force en mouvement qui brise -les obstacles accumulés devant elle et sait se faire jour à travers -tous les empêchements. Aussi la hardiesse était-elle la qualité qu'il -appréciait le plus: hardiesse au début d'une carrière, parce qu'elle -est synonyme de puissance; hardiesse après les premiers succès, parce -qu'elle prouve l'effort constant de l'artiste; hardiesse encore en -plein triomphe, parce qu'elle dénote l'amour désintéressé de l'art, la -recherche inassouvie de formes nouvelles incarnant la beauté: «Être -hardi, dit-il, quand on a un passé à compromettre, est le plus grand -signe de la force.» Notons d'ailleurs que ces principes d'indépendance, -qui pourraient sembler outrés, ne l'empêchaient pas de reconnaître -et de proclamer le rôle de l'imitation, la nécessité pour l'artiste -débutant de s'appuyer sur l'enseignement des maîtres. Lui-même, -il avait donné l'exemple de cette discipline de l'esprit par son -érudition, par la fidélité scrupuleuse avec laquelle, jusque dans les -derniers temps de sa vie, il copia leurs œuvres pour s'assimiler leur -génie. Le développement de l'artiste lui paraissait assez semblable -à celui de l'enfant qui d'abord reproduit les mouvements imités de -ceux qui l'approchent, puis arrive peu à peu à l'indépendance et à la -spontanéité. Ainsi en va-t-il dans le domaine intellectuel, et il ne -saurait exister de véritable maître en dehors de l'affranchissement. -En 1855, il écrit à ce propos: «Il faut absolument qu'à un moment -quelconque de leur carrière ils arrivent, non pas à mépriser tout -ce qui n'est pas eux, mais à dépouiller complètement ce fanatisme -presque aveugle qui nous pousse tous à l'imitation des grands maîtres -et à ne jurer que par leurs ouvrages. Il faut se dire: Cela est bon -pour Rubens, ceci pour Raphaël, Titien ou Michel-Ange. Ce qu'ils -ont fait les regarde; rien ne m'enchaîne à celui-ci ou à celui-là. -Il faut apprendre à se savoir gré de ce qu'on a trouvé; une poignée -d'inspiration personnelle est préférable à tout.» - -Jusqu'ici nous n'avons examiné que des principes d'esthétique -générale; nous devons en venir maintenant à l'étude de l'esthétique -spéciale de Delacroix en matière de peinture. Il est toujours -intéressant d'entendre un artiste parler de son art et faire au public -la confidence de ses pensées; cela est en tout cas singulièrement -révélateur de l'esprit dans lequel il le pratique, des tendances -qu'il y apporte, de la largeur ou de l'étroitesse de vues qu'il y -manifeste. Lorsque cet artiste est un Fromentin, on reconnaît aisément -à la façon dont il en parle, au parti pris de composition littéraire -et d'ordonnance classique toujours saillant jusqu'en ses moindres -analyses, une intelligence fine et distinguée, merveilleusement apte à -comprendre certains talents d'ordre moyen comme Van Dyck ou certaines -faces d'un talent supérieur comme celui de Rubens, mais mal préparé à -pénétrer le génie mystérieux et souverain d'un Rembrandt; même dans ses -appréciations techniques, le littérateur perce toujours chez lui, et -l'on est forcé de conclure qu'il est plus écrivain que peintre. Quand -cet artiste est un Couture, on peut trouver chez lui des recettes -de métier, un souci constant de la technique, de précieux conseils -pour les spécialistes; en revanche, dès qu'il tente de s'élever à des -préoccupations plus hautes, dès qu'il aborde ce que Delacroix appelait -la partie «intellectuelle» de l'art, on saisit tout de suite le danger -que courent certains artistes en pénétrant dans un domaine qui leur -demeurera à jamais inaccessible, car leur incompétence n'y a d'égale -que leur désinvolture, laquelle, ainsi que l'écrivait M. Mantz à propos -de ce même Couture jugeant Delacroix, «dépasse peut-être les limites -du comique ordinaire». Chez l'artiste dont nous tentons d'analyser -l'esprit, chez Delacroix, nous rencontrons le genre de mérite propre -aux deux précédents sans apercevoir les lacunes ou les insuffisances -que nous signalions. Chaque fois qu'il traite une question de métier, -c'est avec la compétence d'un peintre de race; mais comme chez lui -l'exécution est toujours subordonnée à l'idée, il reste constamment -supérieur à son sujet par l'élévation et la diversité des points -de vue; partout et toujours il demeure peintre, c'est-à-dire qu'en -aucune circonstance il ne tente d'introduire dans son art des moyens -qui lui soient étrangers; pourtant jamais en lui le peintre n'étouffe -l'artiste, l'homme d'éducation générale et d'inspiration soutenue. -Ajoutons que la plupart de ses réflexions sur la peinture ont été -écrites après l'année 1850, alors qu'il était dans la pleine maturité -du talent, et qu'elles empruntent à ce simple fait une autorité -singulière. - -Écoutez-le quand il parle de la composition d'un tableau, de l'art de -«conduire ce tableau depuis l'ébauche jusqu'au fini». On sait qu'il -n'admettait pas qu'une composition fût faite autrement que par «masses -marchant simultanément»: c'était là un des principes d'art qui lui -tenaient le plus au cœur, et il lui paraissait aussi hostile à une -saine méthode de travail de peindre par fragments isolés qu'il lui eût -semblé contraire à une bonne discipline de l'esprit de traiter telle -partie d'une composition littéraire sans obéir à un plan nettement -délimité, sans avoir préparé par avance les développements avoisinants. -Cette règle, qu'il considérait comme fondamentale, lui était apparue -avec la lumière de l'évidence en constatant les inconvénients de la -méthode contraire dans des tableaux qu'il avait vus en préparation, -notamment à l'atelier de Delaroche dont il détestait d'ailleurs la -facture; il comparaît ce genre d'ouvrage «à un travail purement manuel -qui doit couvrir une certaine quantité d'espace en un temps déterminé, -ou à une longue route divisée en un grand nombre d'étapes... Quand -une étape est faite, elle n'est plus à faire, et quand toute la -route est parcourue, l'artiste est délivré de son tableau.» Dans un -fragment de l'année 1854 qui traite la question avec l'ampleur qu'elle -comporte, voici ce qu'il écrit: «Le tableau composé successivement -de pièces de rapport, achevées avec soin et placées à côté les unes -des autres, paraît un chef-d'œuvre et le comble de l'habileté, tant -qu'il n'est pas achevé, c'est-à-dire tant que le champ n'est pas -couvert; car finir, pour ces peintres qui finissent chaque détail en -le posant sur la toile, c'est avoir couvert cette toile. En présence -de ce travail qui marche sans encombre, de ces parties qui paraissent -d'autant plus intéressantes que vous n'avez qu'elles à examiner, on est -involontairement saisi d'un étonnement peu réfléchi; mais quand la -dernière touche est donnée, quand l'architecte de tout cet entassement -de parties séparées a posé le faîte de son édifice bigarré et dit son -dernier mot, on ne voit que lacunes ou encombrement, et l'ordonnance -nulle part.» - -A la suite de cette théorie, comme conséquence immédiate, nous -trouvons celle des «sacrifices», cet art de mettre en lumière les -parties saillantes et capitales de la composition par l'effacement -voulu dans l'exécution des parties secondaires. Delacroix y voyait la -suprême habileté du peintre, son plus difficile effort, un art qui ne -peut être que le résultat d'une longue expérience. Lors-qu'il parle -des «accessoires» en peinture, ce lui est une occasion nouvelle de -développer sa théorie des sacrifices, car la manière de les traiter -lui semble le critérium de l'habileté de l'artiste. Il y a deux choses -qui selon lui caractérisent les mauvais peintres, et les empêchent -d'atteindre au Beau: d'abord le défaut de conception d'ensemble, -puis l'importance exagérée donnée à ce qui est éminemment relatif et -secondaire. Ces idées d'unité dans la composition, de subordination -des parties accessoires aux principales, le poursuivent et le hantent; -nous y trouvons une preuve nouvelle de ce besoin d'ordre et de -méthode caractérisant une des faces les moins connues de son esprit, -qui pourtant ne saurait être omise sous peine de l'ignorer en sa -complexité. Même dans l'ébauche, ou la première indication du peintre, -on doit voir cette subordination, car «les premiers linéaments par -lesquels un maître indique sa pensée contiennent le germe de tout -ce que l'ouvrage présentera de saillant». Cette qualité le frappe -surtout chez les artistes de pure imagination, chez ceux qui doivent -leur maîtrise au sens intime de la composition, à l'idée qui soutient -l'œuvre et la dirige, plutôt qu'aux qualités d'exécution: il cite -comme exemples Rembrandt et Poussin. A cet égard, il distingue deux -catégories d'artistes nettement différenciées: ceux chez lesquels -l'idée prédomine, qui tirent tout d'eux-mêmes et sont le plus -redevables à l'invention: Rembrandt pardessus tous; ceux, au contraire, -qui excellent dans le rendu, et chez qui l'imitation de la nature joue -un rôle plus marqué: Titien ou Murillo. «Ils arrivent par une autre -voie à l'une des perfections de l'art.» - -Delacroix se trouve ainsi conduit à examiner la question de l' «emploi -du modèle». D'après lui, le modèle ne devrait être que le guide de -l'artiste, quelque chose comme le dictionnaire auquel il se plaisait -à comparer la nature qui pose devant l'œil du peintre: il serait -fait uniquement pour soutenir les défaillances de l'exécution et lui -permettre d'avancer avec assurance. A ce propos, il s'analyse lui-même -et, faisant un retour sur son passé, reconnaît qu'il a commencé à se -satisfaire le jour où il a négligé les petits détails pour subordonner -ses compositions à l'idée d'ensemble, le jour où il n'a plus été -poursuivi uniquement par l'amour de l'exactitude, où il a compris -que la vérité résidait dans l'interprétation de la nature. C'est le -contraire qu'il observe chez la plupart des peintres, précisément à -cause de l'abus qu'ils font du modèle. - -Ce qui s'impose toujours à lui, on le voit, c'est le souci de la -composition, c'est la prédominance de l'idée sur l'exécution, c'est la -prépondérance de la personnalité de l'artiste qui doit s'affirmer dans -toutes ses œuvres, même dans celles qui au premier abord paraissent -une reproduction fidèle de la nature; peut-être même serait-il exact -de dire qu'elle doit s'affirmer d'autant mieux que le genre traité est -plus proche de la nature. Delacroix pensait bien ainsi, et il émet -cette idée dans les observations qu'il présente sur le «paysage». -L'idéalisation, qui n'est autre chose que l'interprétation originale -du peintre, lui semble d'autant plus indispensable dans le paysage que -celui-ci s'y trouve en communication plus directe avec la réalité, -que son œuvre en deviendra nécessairement la copie servile, s'il -n'y apporte des qualités de vision personnelle et puissante. Il dit -quelque part que «le paysage qu'il lui faut, ce n'est pas le paysage -absolument vrai». Nous ne devons pas voir dans cette phrase la simple -constatation de ses tendances particulières, qui le poussaient à ne -pas envisager séparément ce genre de composition, à le considérer -comme le décor mouvant au milieu duquel il plaçait ses inventions -dramatiques; à ce point de vue, il nous semble bien le descendant des -grands peintres décorateurs d'autrefois. Mais, abstraction faite des -tendances de Delacroix, si nous nous arrêtons avec lui au genre tel -que les paysagistes l'ont traité, nous voyons qu'il y affirme une fois -de plus la nécessité de l'idéalisation: «Les peintres qui reproduisent -simplement leurs études dans leurs tableaux ne donnent jamais au -spectateur un vif sentiment de la nature. Le spectateur est ému parce -qu'il voit la nature par souvenir, en même temps qu'il voit votre -tableau.» Qu'est-ce autre chose, cette remarque, que la constatation du -caractère suggestif de l'œuvre d'art, des conditions de son existence -et de sa portée, puisqu'en dernière analyse elle n'agit sur notre -âme qu'en ressuscitant, par l'intervention miraculeuse de la mémoire -et de l'association des idées, les éléments de sensibilité que la vie -antérieure y a accumulés? - -Même en dehors de son art, Delacroix aimait à systématiser, à -coordonner les pensées maîtresses que l'observation faisait naître -en lui: l'esprit est un, en effet, et, semblable à un instrument -d'optique complexe et fidèle, reflète avec des propriétés identiques -les différents objets qui lui sont présentés. Les motifs qui l'avaient -amené à examiner la peinture isolément, le poussent à l'envisager -dans ses rapports avec les autres arts; il l'analyse comme moyen -d'expression du sentiment, indépendamment de toute application -pratique; il y était forcément conduit, et par la pente naturelle -de son esprit et par sa culture même qui s'étendait, on le sait, à -toutes les manifestations du Beau; également curieux de littérature, -de musique, d'art dramatique, il se révèle bien dans son Journal -l'intelligence la plus ouverte, la plus avide de jouissances qui ait -jamais paru, car on trouverait difficilement, même dans la période de -sa vie la plus absorbée par les grands travaux décoratifs, une semaine -entière où ne fût point notée quelque réflexion venue à la suite de -lectures, de représentations dramatiques ou d'auditions musicales. La -poésie, tout d'abord: il y revient sans cesse, comme à la salutaire -auxiliatrice de ses travaux, à la source vivifiante où il va puiser ses -inspirations; les lecteurs du Journal verront, dans l'immense quantité -de projets qu'il a notés, l'assiduité de ses fréquentations poétiques; -de ces projets, il en exécuta un grand nombre: il eût fallu la vie de -dix peintres pour les exécuter tous. A maintes reprises il émet le -regret de n'être pas né poète, après avoir comparé dans leur puissance -expressive les arts qui se meuvent dans le temps à ceux qui, comme -la peinture, produisent une impression d'un bloc et simultanément. -Delacroix en profite pour marquer la nécessité de bien comprendre les -limites des différents arts: «L'expérience est indispensable pour -apprendre tout ce qu'on peut faire avec son instrument, mais surtout -pour éviter ce qui ne doit pas être tenté: l'homme sans maturité se -jette dans des tentatives insensées; en voulant faire rendre à l'art -plus qu'il ne doit et ne peut, il n'arrive pas même à un certain -degré de supériorité dans les limites du possible.» Certains lui ont -reproché de n'avoir pas toujours scrupuleusement obéi au principe qu'il -pose ainsi et qu'il aimait à répéter; nous n'avons pas à examiner la -question; mais en admettant que le reproche fût fondé, on ne saurait -voir dans une pareille tendance que l'affirmation de son génie. Il -aimait passionnément la peinture, et lorsqu'il en parle, il ne trouve -pas d'expressions assez enthousiastes pour en décrire les délices. -Une seule chose l'affligeait, c'était sa fragilité; en présence de -ces toiles qui ne peuvent résister à l'action du temps, une indicible -tristesse l'envahissait. Il reconnaissait la supériorité des conditions -matérielles de l'œuvre écrite, qui traverse les siècles à l'abri de la -destruction et n'a rien à craindre des injures du temps. - -Attentif à toutes les productions de son époque, Delacroix avait -assisté au développement de la forme romanesque, sans enthousiasme, -il faut le dire. Il reprochait au roman moderne de s'appuyer sur de -faux principes d'esthétique, d'abuser des descriptions de lieux, -de costumes, de ne pas assez tenir compte de la psychologie des -personnages. Ces objections qui se justifiaient pleinement quand il -les adressait à des écrivains comme George Sand et Dumas, il eut le -tort de les généraliser, et cela le rendit injuste à l'égard de Balzac, -dont il ne comprit jamais le puissant génie. À vrai dire, le genre du -roman n'était pas fait pour lui plaire: il est superflu d'en déduire -les raisons. En revanche, l'art dramatique le prenait tout entier -et faisait vibrer ses fibres les plus délicates. Ceux qui ont lu sa -correspondance ont pu remarquer que, lors de son voyage à Londres, son -admiration se partagea entre les peintures de l'école anglaise, pour -laquelle il avait une prédilection particulière, et les représentations -de Shakespeare, qu'il suivait assidûment. Le Journal ne nous apprend -rien de nouveau en montrant avec quelle ardeur il lisait son théâtre; -mais il éclaire d'une lumière singulièrement révélatrice une des -faces de son esprit sur laquelle nous avons insisté déjà à propos du -romantisme, en découvrant son admiration pour notre théâtre français -du dix-septième siècle, admiration qui le pousse à mettre en parallèle -le système dramatique de Racine et celui de Shakespeare. Ici encore il -faudra beaucoup rabattre des opinions erronées que les partisans du -romantisme avaient contribué à répandre sur lui, car on y verra, non -sans surprise, la démonstration de ses tendances classiques. - -Delacroix ne s'attachait pas seulement à la forme dramatique elle-même, -mais encore à ses interprètes, et l'on conçoit en effet que le peintre -de passions si multiples, l'artiste dans l'œuvre duquel le mouvement et -le geste devaient tenir une place prépondérante, ait trouvé dans le -jeu des grands comédiens, en outre d'une pure jouissance esthétique, -un enseignement salutaire et de précieuses indications. Ses lettres -de 1825 datées de Londres décrivent l'enthousiasme que suscita en lui -le talent de Kean, de Young, les plus fameux interprètes de l'œuvre -shakespearienne. En 1835, il écrivait à Nourrit pour le remercier du -plaisir qu'il lui avait fait goûter et du talent dont il avait fait -preuve en répandant de l'intérêt sur une pièce comme la _Juive_, «qui -en a grand besoin, ajoute-t-il, au milieu de ce ramassis de friperie -qui est si étranger à l'art». Le Journal contient des appréciations -longues et détaillées sur les plus célèbres acteurs de l'époque: -Rachel, Mlle Mars, la Malibran, Talma, et toujours dans ce qu'il écrit -on voit percer le souci des rapports existant entre l'art du comédien -et celui du peintre. Il consulte Talma, il interroge Garcia sur la -Malibran, et arrive à cette conclusion que chez le peintre «l'exécution -doit toujours tenir de l'improvisation, différence capitale avec celle -du comédien». - -Mais l'art qui semble l'occuper par-dessus tout, après la peinture, -c'est la musique. A cet égard, il faut distinguer entre les jugements -qu'il porte sur la pure musique et sur la musique dramatique. Sans -doute, lorsqu'il parle de la première, on peut contester certaines -de ses appréciations, notamment à propos de Beethoven, qu'il trouve -souvent «confus», bien qu'il admire «la divine symphonie en _la_», à -propos de Berlioz, dont il méconnut le talent:--rappelons, toujours -dans le sens du préjugé romantique, que les critiques d'alors se -plaisaient à associer leurs noms, et appelaient Berlioz le Delacroix -de la musique.--Pourtant, si l'on songe à ce qu'était de son temps -l'éducation musicale en France, si l'on réfléchit que le grand art -allemand n'avait pas encore pénétré dans le public et n'était encore -compris que de quelques rares élus, si d'autre part on abandonne -le domaine de la pure musique pour aborder celui de la musique -dramatique, on reconnaîtra que, loin d'être un retardataire, il fut -plutôt un _avancé._ Ses aversions et ses préférences ne laissent pas -d'être significatives: nous avons vu le jugement qu'il portait sur la -_Juive_; il détestait Meyerbeer, dans les ouvrages duquel il notait -une lourdeur et une vulgarité croissantes, ce qui n'est déjà pas si -mal pour son temps: «L'affreux _Prophète_, que son auteur croit sans -doute un progrès, est l'anéantissement de l'art.» En revanche, il ne -se lassait pas du _Don Juan_ de Mozart, et les œuvres de Glück lui -inspiraient une admiration sans réserve. A leur sujet, il expose sur -l'union de la déclamation et de la musique, sur la puissance expressive -du son combiné avec la parole, des idées éminemment modernes: «Chez -Viardot, musique de Glück... Le philosophe Chenavard ne disait plus que -la musique est le dernier des arts. Je lui disais que les paroles de -ces opéras étaient admirables. Il faut de grandes divisions tranchées; -ces vers arrangés sur ceux de Racine, et par conséquent défigurés, -font un effet bien plus puissant avec la musique. Chenavard convenait, -sans que je l'en priasse, qu'il n'y a rien à comparer à l'émotion que -donne la musique: elle exprime des nuances incomparables.»Enfin, à -propos de certains opéras italiens qui alors étaient à la mode, il -écrit ces lignes, qui sans doute eussent profondément stupéfié ses -contemporains, s'ils les avaient connues: «Cette musique «mince» ne va -pas aux temps héroïques. Le dialogue est bien puéril, et cependant, -quand on l'interrompt pour intercaler un morceau de cette musique, on -est dans la situation d'un voyageur qui fait une route insipide, mais -qui voudrait n'arrêter qu'au bout de sa carrière: en un mot, c'est un -«genre bâtard», bâtard quant au poème par la niaise imitation de mœurs -qui ne nous touchent pas, bâtard par cette musique d'opéra-comique.» - -Delacroix voyagea peu, ou du moins ne séjourna guère dans les pays -qu'il visita. Si l'on excepte l'excursion au Maroc qui devait avoir -une influence considérable sur son talent, il ne paraît pas qu'il soit -demeuré longtemps dans les villes d'art qu'il traversa. Ainsi, à son -retour du Maroc en 1832, il voit les musées de Séville, mais c'est à -peine s'il y reste; en tout cas, il ne songe pas à s'y arrêter pour -copier les maîtres. En 1850, après de longues hésitations, il se décide -à partir en Belgique: il visite Bruxelles, Anvers, Malines, Coblentz, -Cologne, puis revient à Bruxelles et de là rentre à Paris. Il ne -pousse même pas jusqu'en Hollande et paraît impatient de reprendre ses -travaux. Un séjour qui semble lui avoir été particulièrement agréable -fut celui qu'il fit à Londres en 1825; mais il était dans les premières -années de sa carrière de peintre, et n'avait pas encore cet impérieux -besoin de production ininterrompue qui caractérise l'époque de sa -maturité. Le pays qu'il regretta toujours de n'avoir pas vu, c'est -l'Italie. A son ami Soulier qui se trouvait à Florence en 1821, il -écrivait pour lui dire qu'il enviait son bonheur; mais comme il avait -renoncé à «courir la chance du prix», et que ses modiques ressources -ne lui permettaient pas de songer à un aussi long voyage, il se voyait -contraint d'en détourner sa pensée; plus tard, alors qu'il eût pu -mettre son projet à exécution, il en fut distrait par ses travaux; -dans les dernières années de sa vie, l'idée d'un voyage à Venise le -préoccupa encore: il fit des plans, prit des renseignements, mais -finalement y renonça. Faut-il regretter, au point de vue de son œuvre, -qu'il n'ait pas visité l'Italie? Nous ne le pensons pas: sans doute -il eût gagné à ce voyage une connaissance approfondie des maîtres -qu'il aimait, que l'on ne peut juger «définitivement» qu'en les voyant -dans leur pays, dans leur cadre, avec le décor du milieu environnant. -L'éducation de son esprit en eût été plus complète; son opinion sur -certains artistes de la Renaissance aurait été modifiée en plusieurs -points; il n'est pas probable que son œuvre en eût subi le contre-coup. -La vérité nous paraît être que, semblable à tous les grands inventeurs, -Delacroix était attaché au sol natal par l'impérieuse nécessité de -la production; il n'avait pas trop de tout son temps pour exécuter -les immenses projets qui fourmillaient dans son cerveau; il constate -quelque part, avec terreur, mais aussi avec une fierté légitime, qu'il -faudrait dix existences d'artiste pour les mener à bien; et de fait, -lorsqu'on suit attentivement dans ce Journal la marche de sa pensée, -lorsqu'on voit ce besoin incessant d'invention, cet amour absorbant du -travail qui a dompté toute autre passion, on est amené à le rapprocher -de ces grands maîtres du seizième siècle dont il apparaît, par -l'énergie créatrice, le descendant incontestable. - -Dans les jugements qu'il porte sur les peintres fameux de la -Renaissance, et bien que ces jugements se ressentent souvent de -l'incomplète connaissance qu'il en eut, Delacroix est toujours -conséquent avec les principes d'esthétique exposés plus haut. On -remarquera que pour certains son opinion se modifia avec l'âge, et -subit l'influence de son éducation personnelle: la chose est frappante -en ce qui concerne Michel-Ange et Titien. Les idées de Delacroix sur -ces deux artistes diffèrent complètement à vingt années de distance, -suivant que l'on consulte les premiers ou les derniers cahiers du -Journal; cela tient à ce qu'il ne vit de leur œuvre que des exemplaires -insuffisants pour les juger «absolument et définitivement»; cela tient -aussi à ce qu'il ne les visita point dans leur patrie; cela tient -enfin à ce que les points de vue se modifient avec l'âge, à ce que des -qualités qui semblent prépondérantes au début d'une carrière prennent -une importance moindre à l'époque de la maturité, tandis que d'autres -occupent la première place: on ne saurait expliquer autrement ses -variations à l'égard de ces deux grands hommes. Pourtant il est une -chose certaine, c'est que les principes dominateurs de son esthétique -demeurent le critérium de ses préférences. Nous avons vu à quel point -il prisait la hardiesse d'invention, la prédominance de l'imagination: -tel est le secret de son enthousiasme pour Rubens, sur le compte duquel -il n'a jamais varié. Quelque partie du Journal que l'on examine, que -l'on se réfère aux premières années, alors qu'il l'étudiait au Louvre, -et faisait des copies de ses œuvres, à son voyage en Belgique, ou bien -à la dernière période de sa vie, c'est toujours la même admiration -et le même motif raisonné d'admiration. Il aime en lui la force, -la véhémence, l'éclat, l'exubérance, la connaissance approfondie -des moyens de l'art. Les dernières pages du Journal exaltent la vie -prodigieuse des compositions de Rubens: «Il vous impose ces prétendus -défauts qui tiennent à une force qui l'entraîne lui-même et nous -subjugue, en dépit des préceptes qui sont bons pour tout le monde -excepté pour lui.» - -De même pour Rembrandt, dont il devait pénétrer le génie mystérieux -mieux qu'aucun peintre de son temps. Il chérissait en lui le sens -dramatique des choses, l'intuition profonde des âmes, cette étrange -et douloureuse compréhension de la vie, par laquelle le grand artiste -nous fait vibrer jusqu'aux profondeurs de notre être. Dans une page -de l'année 1851, que Delacroix n'eût sans doute pas, à cette époque, -livrée à la publicité, car il en comprenait la portée révolutionnaire, -il compare Raphaël et Rembrandt, et confie à son Journal le secret -de ses préférences: «Peut-être découvrira-t-on que Rembrandt est un -beaucoup plus grand peintre que Raphaël. J'écris ce blasphème propre -à faire dresser les cheveux de tous les hommes d'école, sans prendre -décidément parti; seulement je trouve en moi, à mesure que j'avance -dans la vie, que la vérité est ce qu'il y a de plus beau et de plus -rare. Rembrandt n'a pas, si vous voulez, l'élévation de Raphaël. -Peut-être cette élévation que Raphaël a dans les lignes, Rembrandt -l'a-t-il dans la mystérieuse conception des sujets, dans la profonde -naïveté des expressions et des gestes. Bien qu'on puisse préférer cette -emphase majestueuse de Raphaël qui répond peut-être à la grandeur de -certains sujets, on pourrait affirmer, sans se faire lapider par les -hommes de goût, mais j'entends d'un goût véritable et sincère, que le -grand Hollandais était plus nativement peintre que le studieux élève de -Pérugin.» - -Les maîtres vénitiens furent toujours chers à Delacroix. Ici encore -il lui manqua de ne pas les avoir vus chez eux, d'autant mieux qu'il -n'existe pas d'école tenant par des racines plus profondes au milieu -d'où elle sortit, s'expliquant plus complètement par ce milieu. S'il -les avait étudiés à Venise, il est probable que ses opinions à leur -égard eussent été modifiées en certains points. Titien est celui sur -lequel il insiste le plus volontiers; de tous les Vénitiens il est -d'ailleurs celui qu'on peut le mieux connaître en dehors de Venise. -Véronèse eut la plus salutaire et la plus constante influence sur le -développement de son talent de coloriste. Delacroix allait l'étudier -au Louvre, ne se lassant pas d'interroger ses œuvres dans lesquelles -il cherchait à découvrir les secrets de la technique picturale. Le -nom de Véronèse revient constamment dans le Journal, quand il parle -de son métier, et c'est en s'appuyant sur ses exemples qu'il présente -une défense en règle de la couleur; en réalité, c'est sa propre cause -qu'il soutient; pour en bien comprendre l'importance, il faut se -rappeler les attaques qu'il avait eu à supporter, la prépondérance que -l'école d'Ingres attribuait au dessin, les reproches que vingt années -durant on avait adressés à Delacroix de méconnaître le rôle de la -ligne et d'avoir uniquement recours au moyen «matériel» de la couleur. -Il s'insurge contre cette prétendue matérialité, et il est au moins -curieux de le voir, alors qu'il l'avait surabondamment prouvé par les -multiples exemples de ses œuvres personnelles, s'efforçant d'établir -par le raisonnement, en 1857, que la couleur est tout aussi idéale que -le dessin. Mais il est un autre peintre que Delacroix n'a jamais connu, -parce qu'en dehors du Palais-Ducal et des églises de Venise on ne -saurait avoir la moindre idée de son génie: c'est Tintoret. J'imagine -que si dans les dernières années de sa vie, alors que les magnifiques -compositions décoratives de la galerie d'Apollon, de l'Hôtel de -ville, du Palais-Bourbon avaient solidement établi sa gloire, et lui -avaient prouvé à lui-même ce dont il était capable, j'imagine que s'il -avait mis à exécution son projet de voir Venise, il eût ressenti, au -Palais-Ducal et à la Scuola de San Rocco, une des plus grandes émotions -comme un des plus vifs bonheurs qu'il puisse être donné à un artiste -de goûter, en découvrant chez un maître d'autrefois un génie frère du -sien, et en retrouvant dans l'œuvre de peinture la plus sublime qui -jamais ait été conçue un tempérament et des tendances identiques aux -siennes. Devant ce prodigieux poème en peinture qui raconte depuis ses -origines jusqu'à son aboutissement final la divine légende de Jésus, -en face de cette surabondance de vie et d'invention, Delacroix aurait -trouvé la confirmation d'une de ses plus chères idées: la supériorité -de l'art décoratif, comme aussi l'exemplaire le plus tranché de la -qualité qu'il admirait par-dessus tout: la puissance imaginative. - -Nous arrivons au point le plus délicat du Journal, à celui sur -lequel la curiosité du lecteur se porte toujours avidement dans des -publications de cet ordre: les jugements sur les contemporains. Ils le -savent bien et connaissent le parti qu'on en peut tirer, les écrivains -qui, se souciant uniquement de bruit et de réclame, exploitent avec -opiniâtreté cette tendance. Nous en avons eu des exemples fameux, -récemment encore dans la publication d'un journal où il resterait sans -doute assez peu de chose, si l'on en retranchait ce qui n'y devrait -pas être. Dans l'œuvre qui nous occupe, disons-le bien haut pour -la plus grande gloire de son auteur, il ne saurait être question de -préoccupations semblables. Ceux qui y chercheraient, sur les hommes -célèbres de son temps, des révélations intimes dictées à Delacroix -par un parti pris de dénigrement, risqueraient fort d'être déçus. -Non que l'artiste ait été dépourvu de cette lucidité d'analyse, de -cette pénétration critique qui perce à jour les faiblesses communes à -tous les hommes éminents; non qu'il se soit jamais départi de cette -indépendance sans laquelle il n'est pas d'esprit supérieur. Nous -l'avons déjà dit, et nous ne pouvons assez le répéter, l'intérêt de ces -notes journalières est dans leur sincérité; on y découvre certaines -faces de l'esprit du maître, certaines préférences et certaines -antipathies qui sans elles seraient demeurées inconnues; il s'y trouve -donc des jugements sévères, mordants quelquefois, mettant à nu les -parties faibles d'un talent ou d'un caractère; mais la raison comme -le bon goût s'y manifestent toujours et viennent atténuer ce que la -passion exclusive pourrait avoir de trop ardent. - -Presque tous les artistes célèbres de l'époque sont jugés dans le -Journal de Delacroix. Nommons, pour n'en citer que quelques-uns, -Charlet, Géricault, Gros, Girodet, Ingres, Delaroche, Flandrin, -Couture, Corot, Rousseau, Chenavard, Meissonier, Gudin, Courbet, -Millet, Decamps. Lorsque Delacroix est en présence d'un tempérament de -peintre directement hostile au sien, on s'en aperçoit dès l'abord, car -il ne cache pas son impression: Delaroche, par exemple. Il ne pouvait -supporter ni sa méthode de composition, ni sa couleur, faite, comme -disait Th. Gautier, «avec de l'encre et du cirage». Il se montre à son -égard d'une sévérité extrême et compare ses tableaux «à la patiente -récréation d'un amateur qui n'a aucune exécution comme peintre». De -même pour Flandrin, dont il ne pouvait goûter, on le conçoit, la -manière sèche et guindée, le parti pris d'affectation, le style froid -et voulu. Delacroix aimait trop la vie, la spontanéité, tout cet -ensemble de qualités originales dont nous l'avons vu faire l'éloge, -pour être indulgent à cet art raide et maniéré. Le nom d'Ingres, est-il -besoin de le dire? revient constamment sous sa plume: il suit ses -expositions, note au retour l'impression reçue, tâche de se procurer, -par tous les moyens possibles, des esquisses ou des dessins de son -rival, les copie ou les calque, car il entend pénétrer ses secrets et -ne le juger qu'en connaissance de cause. Néanmoins il semble à son -égard d'une rigueur excessive, que certains trouveront assez voisine -de l'injustice; il insiste avec complaisance sur ses défauts, ferme -volontairement les yeux sur des qualités incontestables, que lui-même -ne pouvait contester; il s'obstine à ne pas les voir et contre lui -seul peut-être laisse percer une animosité manifeste. Cette animosité -trouve sa cause, sinon son excuse, dans une parfaite réciprocité, et -si l'on réfléchit à la violence, à l'âpreté des critiques qui furent -dirigées contre ses œuvres au nom des théories artistiques chères à son -illustre adversaire, on comprend qu'il ait été aveuglé sur sa réelle -valeur, on comprend surtout qu'il ne faut pas demander à la générosité -humaine plus qu'elle ne peut donner! L'impartialité de Delacroix est -entière quand il juge des artistes dont les théories allaient contre -les siennes, mais dans l'œuvre desquels il découvre un véritable -talent: Courbet entre autres. Nous savons son opinion sur le réalisme, -qu'il appelait: «l'antipode de l'art.» En visitant une des expositions -de Courbet, il note la vulgarité de ses sujets, mais s'arrête étonné -devant la vigueur de sa facture. Il rencontre Couture, constate sans en -être surpris «qu'il ne voit et n'analyse comme tous les autres que des -qualités d'exécution». Dans ce domaine restreint, Delacroix reconnaît -son talent et fait du même coup le procès de tous les «gens de métier». -Avec Millet, il s'entretient de Michel-Ange et de la Bible, plaisir -qu'il goûte assez rarement avec les peintres, si l'on en croit son -Journal; il remarque ses œuvres à une époque où elles étaient méconnues -de tous, non sans lui reprocher la prétention affectée, la tournure -ambitieuse de ses paysans. Quant à Corot, il salue en lui un véritable -artiste. Les observations présentées plus haut sur le paysage, sur -la manière dont il le comprenait, sur l'idéalisation qu'il y jugeait -indispensable, suffisent pour expliquer son admiration à l'endroit de -ce maître unique. - -Pour en revenir au romantisme, il est au moins piquant de connaître -son jugement sur les chefs incontestés d'un mouvement artistique -auquel l'opinion publique le rattachait obstinément, car ce jugement -est singulièrement significatif, s'il n'est pas équitable. Mais en -fait, peut-on parler ici de justice ou d'injustice, quand il ne doit -s'agir que de la manifestation d'une personnalité très tranchée et -d'opinions cadrant avec cette personnalité? Il n'aimait pas le génie de -Victor Hugo, qu'il trouvait incorrect. L'extraordinaire puissance de -verbe du poète ne lui faisait pas pardonner son exubérance; entre eux -d'ailleurs il y eut complète réciprocité d'antipathie: Victor Hugo ne -comprit jamais le genre de beauté propre aux conceptions de Delacroix. -La cause n'en est-elle pas que l'un fut toujours un grand poète en -peinture, tandis que l'autre demeure le plus vigoureux peintre, le plus -hardi sculpteur que nous avons en poésie? Les hardiesses de Berlioz -dans le domaine symphonique lui furent également insupportables; on -ne manquera pas de dire qu'il en faut chercher la raison dans une -éducation musicale exclusivement italienne; nous ne le pensons pas, -et s'il ne suffit point, pour établir le contraire, de rappeler le -passage de cette étude dans lequel nous notions ses préférences et ses -antipathies musicales, nous ajouterons que son admiration fut sans -réserve à l'égard d'un compositeur tout aussi original que Berlioz, -d un génie tout aussi inventif, quoique dans un genre différent: -Chopin. On trouvera dans ses jugements sur les autres contemporains: -Lamartine, G. Sand, Dumas, Th. Gautier, et tant d'autres moins -célèbres, l'affirmation de ses goûts esthétiques: nous ne pouvons nous -étendre sur ce sujet; contentons-nous de rappeler, pour conclure, cette -idée précédemment émise, à savoir que Delacroix s'y manifeste comme un -esprit d'allure plutôt classique. - -En somme, et si l'on tente de résumer l'impression maîtresse qui -se dégage de cette étude, si l'on s'efforce d'embrasser d'une vue -d'ensemble les éléments fragmentaires de cette grande intelligence, -telle qu'elle apparaît dans l'œuvre offerte au public, on doit penser -que, loin d'être nuisible à la gloire de l'artiste, comme si souvent il -arrive, une telle œuvre ne saurait que lui profiter, en éclairant d'une -lumière complète les traits saillants de son génie. L'homme s'y révèle -ce que lui-même ambitionnait d'être: discret dans ses allures, réservé -dans ses rapports, subordonnant sa conduite à des principes de sage -prudence que sa nature ne lui eût pas inspirés, mais dont l'expérience -de la vie lui avait démontré la nécessité, et dans lesquels les envieux -seuls ont pu voir un indice de sécheresse d'âme. Le penseur s'y montre -avec la complexité de ses tendances, l'universalité de ses vues, son -admirable aptitude à tout comprendre et à tout goûter de ce qui touche -au domaine de l'esprit. L'artiste enfin, si grand qu'il nous soit déjà -connu, en sort plus grand encore. En le suivant depuis l'origine de sa -carrière jusqu'à sa mort, nous le voyons chérissant son art d'un amour -fanatique, obéissant au seul mobile d'une destinée glorieuse, incapable -de ces compromissions, fréquentes même chez les hommes de talent, et -qui marquent leurs œuvres d'une tare souvent irrémédiable! Sans doute -il eut des faiblesses: les plus illustres n'en sont pas exempts; mais -elles n'étaient pas de nature à influer sur son génie et sur son œuvre: -il ne fut pas insensible aux honneurs, et, quand il les ambitionna, dut -se soumettre à des démarches quelque peu gênantes vis-à-vis de peintres -dont il ne pouvait apprécier le talent. Qu'importe, après tout? Ce -sont là bien petites choses quand il s'agit d'un si éminent esprit. Il -demeurera l'un de nos plus glorieux artistes, à n'en pas douter le plus -grand peintre de ce siècle, disons mieux, un des plus grands peintres -qui aient jamais paru, un de ces anneaux imbrisables qui constituent la -chaîne immortelle de l'Art! - -Paul FLAT. - - - - -JOURNAL DE EUGÈNE DELACROIX - - - - -1822 - - -_Louroux, mardi_ 3 _septembre_ 1822 [1].--Je mets à exécution le projet -formé tant de fois d'écrire un journal. Ce que je désire le plus -vivement, c'est de ne pas perdre de vue que je l'écris pour moi seul. -Je serai donc vrai, je l'espère; j'en deviendrai meilleur. Ce papier me -reprochera mes variations. Je le commence dans d'heureuses dispositions. - -Je suis chez mon frère; il est neuf heures ou dix heures du soir qui -viennent de sonner à l'horloge du Louroux. Je me suis assis cinq -minutes au clair de lune, sur le petit banc qui est devant ma porte, -pour tâcher de me recueillir; mais quoique je sois heureux aujourd'hui, -je ne retrouve pas les sensations d'hier soir... C'était pleine lune. -Assis sur le banc qui est contre la maison de mon frère, j'ai goûté -des heures délicieuses. Après avoir été reconduire des voisins qui -avaient dîné et fait le tour de l'étang, nous rentrâmes. Il lisait les -journaux, moi je pris quelques traits des Michel-Ange que j'ai apportés -avec moi: la vue de ce grand dessin m'a profondément ému et m'a disposé -à de favorables émotions. La lune, s'étant levée toute grande et rousse -dans un ciel pur, s'éleva peu à peu entre les arbres. Au milieu de ma -rêverie et pendant que mon frère me parlait d'amour, j'entendis de -loin la voix de Lisette[2]. Elle a un son qui fait palpiter mon cœur; -sa voix est plus puissante que tous autres charmes de sa personne, -car elle n'est point véritablement jolie; mais elle a un grain de ce -que Raphaël sentait si bien; ses bras purs comme du bronze et d'une -forme en même temps délicate et robuste. Cette figure, qui n'est -véritablement pas jolie, prend pourtant une finesse, mélange enchanteur -de volupté et d'honnêteté... de fille..., comme il y a deux ou trois -jours, quand elle vint, que nous étions à table au dessert: c'était -dimanche. Quoique je ne l'aime pas dans ses atours qui la serrent trop, -elle me plut vivement ce jour-là, surtout pour ce sourire divin dont -je viens de parler, à propos de certaines paroles graveleuses qui la -chatouillèrent et firent baisser de côté ses yeux qui trahissaient de -l'émotion; il y en avait certes dans sa personne et dans sa voix; car, -en répondant des choses indifférentes, elle (sa voix) était un peu -altérée et elle ne me regardait jamais. Sa gorge aussi se soulevait -sous le mouchoir. Je crois que c'est ce soir-là que je l'ai embrassée -dans le couloir noir de la maison, en rentrant par le bourg dans le -jardin; les autres étaient passés devant, j'étais resté derrière, avec -elle. Elle me dit toujours de finir, et cela tout bas et doucement; -mais tout cela est peu de chose. Qu'importe? Son souvenir, qui ne me -poursuivra point comme une passion, sera une fleur agréable sur ma -route et dans ma mémoire. Elle a un son de voix qui ressemble à celui -d'Élisabeth, dont le souvenir commence à s'effacer. - ---J'ai reçu dimanche une lettre de Félix [3], dans laquelle il -m'annonce que mon tableau a été mis au Luxembourg [4]. Aujourd'hui -mardi, j'en suis encore fort occupé; j'avoue que cela me fait un grand -bien et que cette idée, quand elle me revient, colore bien agréablement -mes journées. C'est l'idée dominante du moment et qui a activé le désir -de retourner à Paris, où je ne trouverai probablement que de l'envie -déguisée, de la satiété bientôt de ce qui fait mon triomphe à présent, -mais point une Lisette comme celle d'ici, ni la paix et le clair de -lune que j'y respire. - -Pour en revenir à mes plaisirs d'hier lundi soir, je n'ai pu résister -à consacrer le souvenir de cette douce soirée par un dessin, que j'ai -fait dans mon album, de la simple vue que j'avais, du banc où je me -suis si bien trouvé. J'espère remonter le plus que je pourrai à mes -idées et à mes jouissances intérieures..., mais au nom de Dieu, que je -continue!--Me rappeler les idées que j'ai eues sur ce que je veux faire -à Paris en arrivant pour m'occuper, et sur les idées qui me sont venues -pour des sujets de tableaux. - ---Faire mon _Tasse en prison_[5] grand comme nature. - - * * * * * - -_Jeudi_ 5 _septembre._--J'ai été à la chasse avec mon frère par une -chaleur étouffante; j'ai tué une caille, en me retournant, d'une -manière qui m'a attiré les éloges du frère. Ce fut, au reste, la seule -pièce de la chasse, quoique j'aie tiré trois coups sur des lapins [6]. - -Le soir on allait au-devant de Mlle Lisette, qui est venue raccommoder -mes chemises. S'étant trouvée un peu en arrière, je l'ai embrassée; -elle s'est débattue de manière à me faire peine, parce que j'ai vu -résistance de son cœur. A une deuxième reprise, je l'ai retrouvée. Elle -s'est nettement défaite de moi, en me disant que _si elle le voulait_, -elle me le dirait tout de même. Je l'ai repoussée avec une humeur -douloureuse et j'ai fait un tour ou deux dans l'allée, devant la lune -qui se levait. Je la retrouve encore: elle allait prendre de l'eau pour -le souper; j'eus envie de bouder et de n'y pas retourner; cependant -je cédai encore... «Vous ne m'aimez donc pas?--Non!--En aimez-vous -un autre?--Je n'aime personne», réponse ridicule, qui voulait dire -_assez._ Cette fois j'ai laissé tomber avec colère cette main que -j'avais prise et j'ai tourné le dos, blessé et chagrin. Sa voix a -laissé expirer un rire qui n'était pas un rire. C'était un reste de sa -protestation faite, à demi sérieuse. Mais que ce qu'il y a d'odieux lui -en reste! Je suis retourné à mon allée et rentré en affectant de ne la -point regarder. - -Je désire vivement n'y plus penser. Quoique je n'en sois pas amoureux, -je suis indigné et désire plutôt qu'elle en ait des regrets. Dans ce -moment où j'écris, je voudrais exprimer mon dépit. Je me proposais -auparavant de l'aller voir laver demain. Céderai-je à mon désir? Mais -dès lors, tout n'est donc pas fini, et je serais assez lâche pour -revenir? J'espère et désire que non. - ---Causé tard avec mon frère. - -L'anecdote du capitaine de vaisseau Roquebert qui se fait clouer -sur une planche et jeter à la mer, bras et jambes emportés: sujet à -transmettre et beau nom à sauver de l'oubli. - -Quand les Turcs trouvent les blessés sur le champ de bataille ou même -les prisonniers, ils leur disent: «Nay bos» (N'ayez pas peur), et leur -donnant par le visage un coup de la poignée de leur sabre qui leur fait -baisser la tête, ils la leur font voler. - ---Peu de chose remarquable, hier 4... C'était avant-hier l'anniversaire -de la mort de ma bien-aimée mère... [7]. C'est le jour où j'ai commencé -mon journal. Que son ombre soit présente, quand je l'écrirai, et que -rien ne l'y fasse rougir de son fils! - ---J'ai écrit ce soir à Philarète [8]. - ---Cette idée ne s'était jamais présentée à moi comme hier, et elle -m'a été suggérée par mon frère: nous venions de tuer un lièvre et, la -fatigue disparue, nous en prîmes occasion d'admirer combien le moral -a d'influence sur le physique. Je citais le trait de l'Athénien qui -expira en apprenant la victoire de Platée (je crois), des soldats -français à Malplaquet, et mille autres! C'est d'un grand poids en -faveur de l'élévation de l'âme humaine, et je ne vois pas ce qu'on peut -y répondre. Quelle exaltation les trompettes et surtout les tambours -battant la charge! - - * * * * * - -7 _septembre._--J'ai lu dans le jardin des passages de _Corinne_[9] -sur la musique italienne qui m'ont fait plaisir; elle décrit aussi le -_Miserere_ du vendredi saint: - -«Les Italiens, depuis des siècles, aiment la musique avec transport. -Le Dante dans le poème du _Purgatoire_ rencontre un des meilleurs -chanteurs de son temps; il lui demande un de ses airs délicieux, et les -âmes ravies s'oublient en l'écoutant jusqu'à ce que leur gardien le -rappelle» (sujet admirable de tableau).......... - -«La gaieté même que la musique bouffe sait si bien exciter n'est point -une gaieté vulgaire qui ne dit rien à l'imagination; au fond de la joie -qu'elle donne, il y a des sensations poétiques, une agréable rêverie -que les plaisanteries parlées ne sauraient jamais inspirer. La musique -est un plaisir si passager, on le sent tellement s'échapper à mesure -qu'on l'éprouve, qu'une impression mélancolique se mêle à la gaieté -qu'elle cause. Mais aussi quand elle exprime la douleur, elle fait -encore naître un sentiment doux, le cœur bat plus vite en l'écoutant; -la satisfaction que cause la régularité de la mesure, en rappelant la -brièveté du temps, donne le besoin d'en jouir.» - - * * * * * - -12 _septembre._--L'oncle Riesener et son fils [10], avec Henri Hugues -[11], sont venus nous surprendre ici, et je passe des journées -amusantes. J'ai été ému d'un grand plaisir, quand, nous trouvant à -dîner chez le curé voisin, on est venu nous annoncer qu'ils étaient là. - -J'ai pris ces jours-ci la résolution d'aller chez M. Gros [12], et -cette idée m'occupe bien fortement et agréablement. - ---Nous avons parlé ce soir de mon digne père... [13]. - -Me rappeler plus en détail les différents traits de sa vie: mon père en -Hollande, surpris dans un dîner avec les directeurs par les conjurés -excités par le gouvernement lui-même; il harangue les soldats ivres et -brutaux, sans la moindre émotion. Un d'eux le met en joue, et le coup -est détourné par mon frère. Il leur parlait en français, à ces brutaux -de Hollandais. Le général français, de connivence avec les insurgés, -veut lui donner une escorte; il répond qu'il refuse l'escorte des -traîtres. - -L'opération [14]--faisant déjeuner auparavant ses amis et les -médecins, donnant l'ouvrage à ses ouvriers. L'opération se fit en cinq -temps. Il dit, après le quatrième: «Mes amis, voilà quatre actes, que -le cinquième n'en fasse pas une tragédie.» - -Je veux, l'année prochaine, en revenant, copier ici le portrait de mon -père. - ---Un homme célèbre dit à un fanfaron jeune et impertinent, qui se -vantait de n'avoir jamais eu peur de rien: «Monsieur, vous n'avez donc -jamais mouché «la chandelle avec vos doigts!» - ---Pense à affermir tes principes.--Pense à ton père et surmonte ta -légèreté naturelle; ne sois pas complaisant avec les gens à conscience -souple. - - * * * * * - -13 _septembre._--Voilà la lettre que j'écris à ma sœur [15] la veille -au soir de mon départ du Louroux: - -«J'ai tardé jusque ce jour à te répondre, parce que je comptais -t'aller voir. Maintenant que je vais retourner à Paris pour des -choses importantes qui regardent ma peinture, je te transmets des -renseignements donnés par Félix. Comment que tu interprètes ma -conduite, sois persuadée que mes sentiments n'ont point changé; -j'espère te le prouver, quand je te verrai. Je veux seulement que -notre amitié soit de plus fondée à l'avenir sur l'intelligence claire -de nos droits respectifs... Je vais donc très incessamment retourner -à Paris, où je te retrouverai à la fin de ce mois, si tu ne changes -pas d'avis. J'ai été bien peiné de voir que tu n'aies pas cru devoir -répondre à la lettre que mon frère t'avait écrite, en même temps que -moi. J'en avais espéré un retour et une réconciliation, qui aurait fait -mon plus grand bonheur. Adieu, etc.» - ---J'ai reçu ce soir une lettre de Piron [16] et de Pierret [17]: j'ai -pris subitement le parti de retourner à Paris. Il me semble, en partant -ainsi sans avoir le temps de me reconnaître, que je ne goûterai pas -assez d'avance le plaisir de revoir mes bons amis. Pierret, dans sa -lettre, me parle de ce que Félix m'avait touché dans sa dernière. Je -me trouve calmé sur tous ces articles, et je m'abandonne un peu à ce -que m'amèneront les circonstances. Je ne puis décidément renoncer à ma -sœur, surtout lorsqu'elle est abandonnée et malheureuse; je pense que -je n'aurai rien de mieux à faire que de confier ma position à Félix et -de le prier de m'indiquer un homme de loi, honnête avant tout, pour -avoir l'œil à mes affaires et à celles de mon frère. - ---Je pars emportant des impressions pénibles sur la situation de mon -frère [18]. Je suis libre et jeune, moi; lui si franc et loyal, et -que le caractère dont il est revêtu devait placer au premier rang des -hommes estimables, vit entouré de brutaux et de canailles... Cette -femme a bon cœur, mais est-ce là seulement ce qu'il devait espérer -pour donner la paix à la fin de sa carrière agitée? Henri Hugues m'a -présenté sa position d'une manière que j'avais toujours sentie ainsi, -mais dont le sentiment s'était émoussé par l'habitude; je n'ose prévoir -qu'avec déchirement l'avenir qui l'attend... Quelle triste chose que de -ne pouvoir avouer sa compagne en présence des gens bien nés, ou d'être -réduit à se faire de ce malheur une arme à braver ce qu'il arrive à -nommer des préjugés!... Il y a eu avant-hier une espèce de bal précédé -d'un dîner qui a mis en lumière à mes yeux tout le désagrément de sa -position. - -Ce matin l'oncle Riesener et son fils Henry sont partis. Cette -séparation, qui doit cependant être courte, m'a été pénible. Je me suis -attaché à Henry. Il est quelque peu ricaneur, d'une façon qui le fait -juger peu favorablement au premier abord, mais c'est un honnête homme. -Hier soir, cette veille de séparation, qui devait être sensible surtout -à mon frère, nous avons dîné tard et avec expansion. Avant-hier, jour -de ce dîner, je me suis raccommodé avec Lisette et ai dansé avec elle -assez avant dans la nuit, me trouvant avec la femme de Charles, Lisette -et Henry: j'ai éprouvé de fâcheuses impressions. J'ai du respect pour -les femmes; je ne pourrais dire à des femmes des choses tout à fait -obscènes. Quelque idée que j'aie de leur avachissement, je me fais -rougir moi-même, quand je blesse cette pudeur dont le dehors au moins -ne devrait pas les abandonner. Je crois, mon pauvre réservé, que ce -n'est pas la bonne route pour réussir auprès d'elles... - - * * * * * - -_Paris, mardi_ 24 _septembre._--Je suis arrivé hier dimanche matin. -J'ai fait un voyage désagréable sur la banquette et sur l'impériale par -un froid désagréable et une pluie battante. Je ne sais pourquoi le -plaisir que je me promettais à revoir Paris s'affaiblissait à mesure -que j'approchais. J'ai embrassé Pierret, et je me suis trouvé triste: -les nouvelles du jour en sont la cause. J'ai été dans la journée -voir mon tableau au Luxembourg et suis revenu dîner chez mon ami. Le -lendemain, j'ai vu Édouard [19] avec bien du plaisir; il m'a appris -qu'il cherchait avec ardeur d'après Rubens. J'en suis enchanté. Il lui -manquait surtout de la couleur, et je me suis réjouis de ces études qui -le conduiront à un vrai talent et à des succès que je désire si fort -lui voir obtenir. Il n'a rien obtenu au Salon: c'est pitoyable! Nous -nous sommes promis de nous voir cet hiver. - -Sortant de chez lui, j'ai rencontré Champion [20], je l'ai revu avec -un vrai plaisir; puis j'ai revu Félix; nous nous sommes embrassés bien -tendrement. - -Le soir au concours de l'académie. - ---J'ai fait mes adieux à mon frère, le vendredi à deux heures environ, -près du bourg de Louans. J'étais très ému, il l'était aussi. J'ai plus -d'une fois tourné la tête; je me suis assis plus loin sur des bruyères, -l'âme remplie de sentiments divers. J'ai passé une soirée assez -ennuyeuse à Sorigny, en attendant la diligence, qui n'a passé que fort -tard. - - * * * * * - -_Paris_, 5 _octobre._--Bonne journée. J'ai passé la journée avec mon -bon ami Édouard. - -Je lui ai expliqué mes idées sur le modelé: elles lui ont fait plaisir. - -Je lui ai montré des croquis de Soulier [21]. - -J'avais été le matin avec Fedel [22] voir mon oncle Riesener, qui m'a -invité à dîner lundi prochain avec la famille. Je m'en promets du -plaisir. - -Nous avons été tous trois et Rouget [23], que nous avons pris chez lui, -voir d'abord les prix exposés. Le torse et le tableau de Debay [24], -élève de Gros, élève couronné, m'ont dégoûté de l'école de son maître, -et hier encore j'en avais envie!... - -Mon oncle a paru touché et charmé de mon tableau. Ils me conseillent -d'aller seul, et je m'en sens aujourd'hui une grande envie. - -Chose unique, qui m'a tracassé toute la journée, c'est que je pensais -toujours à l'habit que j'ai essayé le matin et qui allait mal; je -regardais tous les habits dans les rues. Je suis entré avec Fedel à la -séance de l'Institut, où l'on a couronné les prix. Je suis revenu en -hâte dîner et ai retrouvé Édouard. - ---J'aime beaucoup Fedel. Je regrette qu'il ne travaille pas plus -activement. - ---Mon oncle m'a proposé de me mener chez M. Gérard, faire une aquarelle -d'après le _Paysage d'hiver_, d'Ostade, et le _Peintre dans son -atelier_, de je ne sais qui, et quelques autres petits Flamands encore. - ---Voir à la poste pour étudier les chevaux. - ---_Le roi Balthazar, fils de Nabuchodonosor, profane dans un grand -festin les vases sacrés enlevés à Jérusalem par son père..._ Au milieu -de ce festin sacrilège, parut une main qui écrivit en caractères -mystérieux et inintelligibles l'arrêt de ce prince, qui lui fut -expliqué par le prophète Daniel [25]. - ---_Gédéon défait les Madianites_ en faisant prendre à trois cents de -ses soldats des trompettes et des lampes renfermées dans des vases de -terre. Il entre la nuit au milieu de leur camp et donne lui-même le -signal avec une trompette; ses soldats firent retentir le son de leurs -trompettes dans tout le camp des Madianites qu'ils entouraient. En même -temps ils brisèrent les vases de terre qu'ils avaient dans l'autre -main et ils élevèrent la lampe qu'ils y avaient cachée. À cet éclat -et à leurs acclamations, les Madianites furent saisis d'épouvante et, -tournant leurs épées contre eux-mêmes, s'entre-tuèrent. - ---_Pharaon fait jeter dans le Nil les enfants mâles des Hébreux._ - ---_Booz amène Ruth_, qui glanait auprès des moissonneurs qui se -reposaient et prenaient leur repas. - ---_Une jeune Canadienne traversant le désert avec son époux est prise -par les douleurs de l'enfantement_ et accouche; le père prend dans ses -bras le nouveau-né [26]. - ---_Le comte d'Egmont conduit au supplice._ Tout ce peuple qui l'aime -se tait par peur. Le duc d'Albe, avec sa tête longue et sèche, peut -être là. L'échafaud de loin tendu de noir et les cloches en branle. - ---_Alqernon Sidney condamné à mort._ - - * * * * * - -_Mardi_ 8 _octobre._-Édouard me dit qu'il avait trouvé dans la même -maison deux ateliers qui pourraient nous convenir [27]. J'ai passé ma -journée dans les plus tristes quartiers du monde. J'étais tout trempé -de mélancolie. - -J'ai vu Pierret le soir et j'ai pu apprécier plus à mon aise les -charmes de sa jolie bonne. - -J'ai dîné, hier 7, chez mon oncle Riesener avec l'oncle Pascot [28], la -tante, Hugues, etc. Bonne journée. - -Le dimanche 6, travaillé chez Champion, où je me congelais. Allé -avec lui dîner à Neuilly. Bonne partie, dont je conserverai agréable -souvenir. Champion est bon, malgré ses travers; il a bon cœur, et je -désire vivement le voir sortir de son bourbier. - -Jeudi dernier, j'avais vu _Tancrède_[29] pour la troisième fois. J'y -ai éprouvé bien du plaisir. Mes douces impressions ont été gâtées par -une lettre de mon frère, que j'ai trouvée à mon arrivée. Le souvenir -m'en contrarie à tel point que je ne veux pas me rappeler ce que j'ai -éprouvé, ni étendre ici ce qu'il m'a dit. - ---Il ne faut pas croire que parce qu'une chose avait été rebutée par -moi dans un temps, je doive la rejeter aujourd'hui qu'elle se présente. -Tel livre où on n'avait rien trouvé d'utile, lu avec les yeux d'une -expérience plus avancée, portera leçon. - -J'ai porté ou plutôt mon énergie s'est portée d'un autre côté; je serai -la trompette de ceux qui feront de grandes choses. - -Il y a en moi quelque chose qui souvent est plus fort que mon corps, -souvent est ragaillardi par lui. Il y a des gens chez qui l'influence -de l'intérieur est presque nulle. Je la trouve chez moi plus énergique -que l'autre. Sans elle, je succomberais..., mais elle me consumera -(c'est de l'imagination sans doute que je parle, qui me maîtrise et me -mène). - -Quand tu as découvert une faiblesse en toi, au lieu de la dissimuler, -abrège ton rôle et tes ambages, corrige-toi. Si l'âme n'avait à -combattre que le corps! mais elle a aussi de malins penchants, et il -faudrait qu'une partie, la plus mince, mais la plus divine, combattît -sans relâche. Les passions corporelles sont toutes viles. Celles de -l'âme qui sont viles sont les vrais cancers: envie, etc.; la lâcheté -est si vile, qu'elle doit participer des deux. - -Quand j'ai fait un beau tableau, je n'ai point écrit une pensée... -C'est ce qu'ils disent!... Qu'ils sont simples! Ils ôtent à la -peinture tous ses avantages. L'écrivain dit presque tout pour être -compris. Dans la peinture, il s'établit comme un point mystérieux entre -l'âme des personnages et celle du spectateur. Il voit des figures de -la nature extérieure, mais il pense intérieurement de la vraie pensée -qui est commune à tous les hommes, à laquelle quelques-uns donnent -un corps en l'écrivant, mais en altérant son essence déliée; aussi -les esprits grossiers sont plus émus des écrivains que des musiciens -et des peintres. L'art du peintre est d'autant plus intime au cœur -de l'homme qu'il paraît plus matériel, car chez lui, comme dans la -nature extérieure, la part est faite franchement à ce qui est fini et -à ce qui est infini, c'est-à-dire à ce que l'âme trouve qui la remue -intérieurement dans les objets qui ne frappent que les sens. - - * * * * * - -_Paris,_ 12 _octobre._--Je rentre des _Nozze_[30] tout plein de divines -impressions. - ---J'ai vu M. H*** ce matin; je suis toujours troublé comme -un faible enfant. Quelle mobilité que celle de mon esprit! Un instant, -une idée dérange tout, renverse et retourne les résolutions les plus -avancées... Par un sentiment intérieur de bonne foi, je ne voudrais pas -paraître mieux que je ne suis, mais à quoi bon? Chaque homme s'inquiète -bien plus de la moindre de ses misères que des plus insignes calamités -d'une nation tout entière. - ---Ne fais que juste ce qu'il faudra.--Tu t'es trompé: ton imagination -t'a trompé. - ---Cette musique m'inspire souvent de grandes pensées. Je sens un grand -désir de faire, quand je l'entends; ce qui me manque, je crains, c'est -la patience. Je serais un tout autre homme, si j'avais dans le travail -la tenue de certains que je connais; je suis trop pressé de produire un -résultat. - ---Nous avons dîné ensemble, Charles et Piron; puis aux Italiens. Comme -toutes ces femmes m'agitent délicieusement! Ces grâces, ces tournures, -toutes ces divines choses que je vois et que je ne posséderai jamais me -remplissent de chagrin et de plaisir à la fois [31]. - ---Je voudrais bien refaire du piano et du violon. - ---J'ai repensé aujourd'hui avec complaisance à la dame des Italiens. - -_Même soir, une heure et demie de la nuit._--Je viens de voir au milieu -de nuages noirs et d'un vent orageux briller un moment Orion dans le -ciel. J'ai d'abord pensé à ma vanité, en comparaison de ces mondes -suspendus; ensuite j'ai pensé à la justice, à l'amitié, aux sentiments -divins gravés au cœur de l'homme, et je n'ai plus trouvé de grand dans -l'univers que lui et son auteur. Cette idée me frappe. Peut-il ne pas -exister? Quoi! le hasard, en combinant les éléments, en aurait fait -jaillir les vertus, reflets d'une grandeur inconnue! Si le hasard eût -fait l'univers, qu'est-ce que signifieraient _conscience, remords_ et -_dévouement?_ Oh! si tu peux croire, de toutes les forces de ton être, -à ce Dieu qui a inventé le devoir, tes irrésolutions seront fixées. -Car, avoue que c'est toujours cette vie, la crainte pour elle ou pour -son aise, qui trouble tes jours rapides, qui couleraient dans la paix, -si tu voyais au bout le sein de ton divin Père pour te recevoir! - -Il faut quitter cela et se coucher: mais j'ai rêvé avec grand plaisir... - ---J'ai entrevu un progrès dans mon étude de chevaux. - - * * * * * - -_Mardi,_ 22 _octobre._--J'ai passé la soirée chez Félix, où j'ai dîné. -J'éprouve de la gêne avec mon neveu, surtout quand je me trouve avec -deux autres amis. - ---En accompagnant Pierret chez lui pour son mal au genou, je me suis -reposé un moment; je voyais sa bonne de profil presque perdu: il est -d'une pureté, d'une beauté charmantes. Qu'un nez droit de cette façon -est contrastant avec un nez retroussé de la manière de sa femme! Il -fut un temps où au nombre de mes faiblesses était d'estimer comme -dispartagés de la nature les nez retroussés: le nez droit était une -compensation à beaucoup de désavantages. Il est de fait qu'ils sont -fort laids; c'est un instinct. - ---Maintenant mon exiguïté corporelle me chagrine, comme toujours. Je ne -vois pas sans un sentiment d'envie la beauté de mon neveu... [32]. Je -suis ordinairement souffrant; je ne peux pas parler longtemps. - ---J'ai admiré de nouveau ce soir le petit portrait de Félix, de -Riesener: il me fait envie. Je ne voudrais pourtant pas changer ce que -je peux faire pour cela, mais je voudrais avoir cette simplicité. Il -me semble si difficile, sans un travail tendu, de rendre ces yeux, cet -intervalle entre la paupière supérieure et ce qui la sépare du sourcil! - ---Mardi dernier, c'était le 15, une petite femme, de dix-neuf ans, -appelée Marie, est venue le matin chez moi pour poser. - -Je fus voir le soir Henri Hugues. J'ai lu avec lui la prise de -Constantinople, admiré l'héroïque courage de l'empereur Constantin -dernier. - ---Le mercredi, lendemain, j'ai eu mes amis le soir. Nous avons bu -eau-de-vie brûlée et vin chaud. - ---Je veux faire, pour la Société des Amis des arts, _Milton soigné par -ses filles_[33]. - ---J'ai dîné dimanche, avant-hier, chez M. de Conflans, que j'avais été -consulter quelques jours avant; je m'y suis amusé. Nous avons chanté la -partition des _Nozze._ - ---J'ai acheté _Don Juan._ J'ai repris mon violon. - ---Je me laisse toujours aller à changer de couleur; je n'ai pas non -plus le sang-froid nécessaire. Je souffre pour le modèle; je n'observe -pas assez avant de rendre. - - * * * * * - -_Dimanche_ 27 _octobre._--Mon cher *** est de retour: je -l'ai embrassé aujourd'hui; le premier moment a été tout au bonheur -de le revoir. J'ai senti ensuite un serrement pénible. Comme je me -disposais à le faire monter dans ma chambre, je me suis souvenu d'une -maudite lettre dont l'écriture eût pu être reconnue... J'ai hésité... -Cela a déchiqueté le plaisir que j'avais à le revoir: j'ai usé de -subterfuges; j'ai feint d'avoir perdu ma clef, que sais-je? Enfin, j'ai -remis ordre. Il m'a quitté pour me reprendre le soir. Nous avons été -faire une promenade. J'espère que mon tort envers lui n'influera pas -sur ses relations avec.... Dieu veuille qu'il l'ignore toujours! - -Et pourquoi, dans ce moment même, sens-je quelque chose comme de la -vanité satisfaite? S'il apprenait quelque chose, il serait désolé. - -Il s'occupe de musique; cela me fait plaisir. Je me promets de bonnes -soirées. J'avais remarqué qu'il était difficile que des bonheurs sentis -vivement se reproduisissent avec les mêmes circonstances et les mêmes -personnes. Je ne vois pourtant pas ce qui empêcherait le retour de ces -charmantes intimités passées avec lui et dont j'ai si bien conservé la -mémoire. J'éprouve cependant une sorte de tristesse. Il est dans une -classe d'hommes qui ne sont pas miens. Je sais bien aussi ce qui me -tracasse sourdement, quand je me sens près de lui. C'est ce pourquoi je -me suis prononcé et dont je ne veux plus que le moins possible... J'en -ai parlé hier à X...; il pense comme moi: il y a de la duperie. Il nous -considère comme libres. Depuis cette conversation avec lui, je suis -plus libre de soucis. - -J'ai dîné avec lui; puis Mme Pasta [34] dans _Roméo_[35], que j'ai -revu avec bien du plaisir. - ---Hier, j'ai vu Édouard et Lopez [36] à l'atelier de Mauzaisse [37]. -Superbe atelier. Il m'est venu à l'idée qu'il n'y avait pas besoin d'en -avoir de si beau pour faire de bonnes choses...; peut-être le contraire! - ---J'étais encore à balancer ces jours-ci si j'irais voir la Dame des -Italiens; toutes les fois que j'y vais, j'y pense avec délices; j'en -rêve. C'est pour moi comme ces bonheurs impossibles à obtenir, et qu'on -n'a qu'à rêver, un souvenir de l'autre vie. Ce bonheur était peu vif -quand je le possédais, aujourd'hui il se colore par mon imagination; -c'est elle qui fait mes douleurs et mes joies. - ---C'est, je crois, vendredi dernier que j'ai dîné chez l'oncle Pascot; -je n'avais pas bu beaucoup, mais assez pour être étourdi: c'est un doux -état, quoi que puissent dire les sévères. Félix y était; Henri y est -venu. - - -[1] Eugène Delacroix était venu passer ses vacances au Louroux, près de -Louans, dans l'arrondissement de Loches, en Touraine, chez son frère -aîné le général _Charles Delacroix_, ancien aide de camp du prince -Eugène, qui avait hérité de cette propriété de famille. - -[2] A propos de cette «Lisette» qui occupait l'attention du jeune -peintre, Delacroix écrivait à son ami Pierret, le 18 août 1822: «Je -t'écris à une toise et demie de distance de la plus charmante Lisette -que tu puisses imaginer. Que les beautés de la ville sont loin de cela! -Ces bras fermes et colorés par le grand air sont purs comme du bronze; -toute cette tournure est d'une chasseresse antique. Dis à notre ami -Félix (Guillemardet) que malgré son antipathie pour les bas bleus, je -crois qu'il rendrait les armes à Lisette. Et, du reste, ce n'est pas la -seule; toutes ces paysannes me paraissent superbes. Elles ont des têtes -et des formes de Raphaël, et sont bien loin de cette fadeur blafarde -de nos Parisiennes. Mais, hélas! malgré quelques larcins, mes affaires -ont bien de la peine à avancer auprès de ma Zerlina! _Sævus amor._» -(_Corresp._, t. I, p. 89.) - -[3] _Félix Guillemardet_, un des amis les plus intimes de Delacroix. -Son nom revient presque à chaque page, au commencement de ce journal. - -[4] Le _Dante et Virgile_, exposé au Salon de 1822, a été au Luxembourg -et est maintenant au Louvre. Il fut acheté par l'État 1,200 francs. -Delacroix fut mis en relation avec le comte de Forbin, alors directeur -général des Musées royaux, pour la vente de ce tableau. Il lui écrivait -à ce propos: «Je désirerais en avoir 2,400 fr. Si cependant vous -trouviez ma demande exagérée, je m'en rapporte entièrement a ce que -vous jugerez convenable et possible en cette circonstance. J'ai trop à -me louer de votre active bonté pour récuser votre propre jugement sur -le prix d'un ouvrage que vous voulez bien voir avec intérêt et que vous -avez distingué de la foule.» (_Corresp._, t. I, p. 87.) - -[5] Cette idée l'a poursuivi longtemps et à plusieurs reprises. Dès -1819, dans une lettre à Pierret, le malheur du Tasse le passionne. - -Voici les différents tableaux qu'il fit sur ce sujet: - -En 1824, il compose le premier qu'il finit et signe en 1825 pour M. -Formé. Il l'exposa au Salon de 1839 et à l'Exposition universelle de -1855. Vente Dumas fils, 1865, 14,000 fr.; vente Khalil-Bey, 1868, -16,500 fr.; vente Carlin, 1872, 40,000 fr. - -Un dessin, signé et daté 1825, parut à l'Exposition posthume de -Delacroix, au boulevard des Italiens. - -En 1827, il reprend le même sujet en changeant la composition; ce -tableau a été refusé au Salon de 1839. (V. _Catalogue illustré Robaut._) - -[6] Avec sa fougue ordinaire, Delacroix s'était tout d'abord pris -de passion pour la chasse. «Je me plais beaucoup à chasser. Quand -j'entends le chien aboyer, mon cœur palpite avec force, et je cours -après mes timides proies avec une ardeur de guerrier qui franchit -les palissades et s'élance au carnage... Rien qu'en voyant tomber -un oisillon, on se sent ému et triomphant comme celui qui découvre -dans l'instant que sa maîtresse l'aime.» Mais cet enthousiasme dura -peu. L'année suivante (1819), il écrivait: «Décidément la chasse ne -me convient pas... Il faut se traîner et avec soi une arme lourde et -incommode à porter à travers les ronces... Il s'agit d'avoir pendant -des heures qui n'en finissent pas l'esprit dirigé vers un objet qui est -d'apercevoir le gibier.» Mais le découragement du chasseur n'éteint -pas la flamme de l'artiste: «Il y a bien à tout cela des compensations -telles que l'occasion saisie, le soleil levant et le plaisir enfin de -voir des arbres, des fleurs et des plaines riantes au lieu d'une ville -malpropre et pavée.» (_Corresp._, t. I, p. 17 et 40.) - -[7] _Victoire Œben_, femme de Charles Delacroix, était la fille de -l'ébéniste _Œben_, qualifié de _fameux_ dans les catalogues des -grandes ventes du siècle dernier. - -Eugène Delacroix n'avait que quinze ans quand il perdit sa mère. Il ne -parlait d'elle qu'avec une tendre et pieuse admiration: «J'ai perdu ma -mère sans la payer de ce qu'elle a souffert pour moi et de sa tendresse -pour moi.» (_Corresp._, t. I, p. 46.) - -[8] _Philarète Chasles_, le brillant et inconsistant journaliste, le -collaborateur fécond des _Débats_, de la _Revue des Deux Mondes_ et de -la _Revue de Paris_, avait été le condisciple de Delacroix au lycée -Louis-le-Grand. Il nous a laissé du peintre, dans ses Mémoires, cette -rapide esquisse: «J'étais au lycée avec ce garçon olivâtre de front, à -l'œil qui fulgurait, à la face mobile, aux joues creusées de bonne -heure, à la bouche délicatement moqueuse. Il était mince, élégant de -taille, et ses cheveux noirs abondants et crépus trahissaient une -éclosion méridionale... Au lycée, Eugène Delacroix couvrait ses cahiers -de dessins et de bonshommes. Le vrai talent est chose tellement innée -et spontanée, que dès sa huitième et neuvième année, cet artiste -merveilleux reproduisait les attitudes, inventait les raccourcis, -dessinait et variait tous les contours, poursuivant, torturant, -multipliant la forme sous tous les aspects, avec une obstination -semblable à de la fureur.» (_Mémoires de Philarète Chasles_, t. I, p. -329.) - -[9] Dès les premières années de son développement, Delacroix consacrait -à la lecture tout le temps que ses travaux lui laissaient libre. Dans -une lettre à Pierret du 30 août 1822, il écrivait: «Je n'ai jamais -autant qu'à présent éprouvé de vifs élans à la lecture des bonnes -choses; une bonne page me fait pour plusieurs jours une compagnie -délicieuse.» (_Corresp._, t. I, p. 90.) - -[10] _Henri-François Riesener_, peintre miniaturiste, élève de Hersent -et de David, était fils de _Jean-Henri Riesener_, l'ébéniste célèbre -par ses beaux meubles en marqueterie. Il eut lui-même un fils, _Léon -Riesener_, cousin germain par conséquent d'Eugène Delacroix, peintre -d'histoire, auquel Delacroix laissa par testament sa maison de campagne -de Champrosay avec ses dépendances et les meubles qui la garnissaient. - -Riesener encouragea son neveu Eugène Delacroix à ses débuts. Ce fut lui -qui lui conseilla l'atelier de Guérin. - -[11] _Henri Hugues_ était un cousin de Delacroix; son nom reparaîtra -à maintes reprises dans le cours du Journal. Il existe de lui un très -beau portrait peint par Delacroix, dans la manière flamande, mais -ébauché seulement par parties. Ce portrait appartient actuellement à -madame Léon Riesener; il avait été offert par son mari au Louvre, qui, -nous ne savons pour quelle raison, le refusa. - -[12] Dans le volume tiré à un petit nombre d'exemplaires et qui -contient les œuvres critiques d'Eugène Delacroix, on trouve ce -fragment extrait du _cahier manuscrit_ dont nous avons parlé plus haut: -«J'idolâtrais le talent de Gros, qui est encore pour moi, à l'heure -où je vous écris, et après tout ce que j'ai vu, un des plus notables -de l'histoire de la peinture. Le hasard me fit rencontrer Gros qui, -apprenant que j'étais l'auteur du tableau en question (_Dante et -Virgile_), me fit avec une chaleur incroyable des compliments qui, -pour la vie, m'ont rendu insensible à toute flatterie. Il finit par me -dire, après m'en avoir fait ressortir tous les mérites, que c'était du -Rubens châtié. Pour lui qui adorait Rubens, et qui avait été élevé à -l'école sévère de David, c'était le plus grand des éloges...» (EUGÈNE -DELACROIX, _Sa vie et ses œuvres_, Jules CLAYE, 1865, p. 52.) - -[13] Voir _Introduction_, p. VI et VII. - -[14] Delacroix fait allusion à une opération cruelle que son père dut -subir et durant laquelle il montra une énergie stoïque: c'était une -opération de «sarcocèle», d'autant plus redoutable qu'à cette époque on -ne la pratiquait que très rarement. Une plaquette, aujourd'hui presque -introuvable, contient le récit de cette tentative chirurgicale. Nous -avons pu mettre la main sur un exemplaire et nous en avons transcrit le -titre: _Opération de sarcocèle_, faite le 27 fructidor an V, au citoyen -Charles Delacroix, ex-ministre des relations extérieures, ministre -plénipotentiaire de la République française près celle Batave, par le -citoyen A.-B. Imbert-Delonnes, officier de santé... Publié par ordre du -Gouvernement, à Paris, à l'Imprimerie de la République. Frimaire an VI. - -[15] Sa sœur _Henriette Delacroix_, plus âgée que lui de vingt ans, -avait épousé _M. de Verninac Saint-Maur_, ambassadeur de France à -Constantinople. - -Cette lettre a trait à des difficultés qui s'étaient élevées entre -Charles, Eugène et M. de Verninac au sujet de leurs droits respectifs -dans la succession de leur mère. - -[16] _Piron_ était un des ami les plus intimes de Delacroix. Il fut -administrateur des Postes, et à raison de son entente des affaires, -Delacroix devait l'instituer son légataire universel et le charger de -l'exécution de ses dernières volontés. Ce fut par ses soins que se -trouvèrent réunies en un volume tiré à un petit nombre d'exemplaires et -publié chez J. Claye, sous le titre: EUGÈNE DELACROIX, _sa vie et ses -œuvres_, les œuvres critiques de Delacroix, parues à la _Revue -des Deux Mondes_, à l'_Artiste_ et à la _Revue de Paris._ - -[17] Il nous paraît utile de rappeler, au début de ce Journal, les -liens d'étroite affection qui unissaient Eugène Delacroix à _Pierret._ -La lecture du premier volume de la correspondance a pu édifier sur ce -point les fervents du maître; c'est ainsi que la plupart des lettres -de l'année 1832, pendant laquelle Delacroix fit son voyage au Maroc, -sont adressées à l'ami qui avait été son camarade d'enfance; tout ce -qui présente un caractère de confidence et d'intimité, le récit de ses -premières amours, de ses tentatives d'artiste, de ses déboires et des -luttes qu'il soutient, il l'adresse à Pierret. - -_Pierret_ était le secrétaire de Baour-Lormian, et Delacroix, dans -maints passages de sa correspondance, parle avec émotion de cette -intimité: «Oui, j'en suis sûr, lui écrit-il, en 1818, la grande amitié -est comme le grand génie, le souvenir d'une grande et forte amitié est -comme celui des grands ouvrages des génies... Quelle vie ce doit être -que celle de deux poètes qui s'aimeraient comme nous nous aimons!» - -Pierret mourut en 1854. - -[18] Il s'agit ici _du général Delacroix_, qui avait vingt ans de -plus que le peintre. Ce passage serait incompréhensible, si l'on n'y -ajoutait, en manière d'éclaircissement, que l'artiste fait allusion a -une liaison douteuse, qu'il jugeait regrettable et peu digne de son -frère. - -[19] Probablement _Édouard Guillemardet_, frère de Félix Guillemardet. - -[20] _Champion_, camarade d'atelier de Delacroix, resté inconnu. Il ne -devait pourtant pas être sans valeur comme peintre, car nous trouvons -dans les notes de Léon Riesener sur son cousin ce passage: «Delacroix -m'a parlé de l'influence qu'un certain _Champion_ avait eue sur le -talent de Géricault lui-même et sur tous les élèves de l'atelier -Guérin.» - -[21] _Soulier_ fut, avec Pierret et Félix Guillemardet, l'ami le plus -intime de Delacroix. Il le connaissait depuis 1816 et correspondait -assidûment avec lui. Ils avaient fait de la peinture ensemble, on -plutôt de timides essais. M. Burty reproduit dans une note placée au -bas de la première lettre de Delacroix à Soulier, cette indication -biographique donnée par Soulier lui-même: «Mes soirées étaient -consacrées à réunir quelques jeunes gens dans mon humble chambrette, la -plus haute de la place Vendôme, à l'hôtel du Domaine extraordinaire, -où j'étais surnuméraire et secrétaire de l'intendant, le marquis de la -Maison fort. Horace Raisson était dans mon bureau au secrétariat, et ce -fut lui qui m'amena Eugène Delacroix.» Il resta en relations suivies -avec Delacroix jusqu'à la mort du peintre: une lettre de 1862, adressée -par Delacroix à Soulier, montre ce qu'étaient leurs relations: «Je -pense, lui écrit Delacroix déjà gravement malade, aux moments heureux -où nous nous sommes connus et à ceux où nous avons joui si pleinement -de la société l'un de l'autre.» - -[22] _Fedel_, architecte de grand mérite. «C'était un homme très actif, -très passionné en faveur de toute la jeunesse romantique et qui se -faisait le lien vivant, le trait d'union empressé, chaleureux, dévoué, -des artistes entre eux et des artistes avec les amateurs.» (Ernest -CHESNEAU, _Peintres et sculpteurs romantiques_, p. 82.) - -[23] _Georges Rouget_, né en 1784, mort en 1869, élève de David, -qu'il aida même, dit-on, dans l'exécution de quelques-uns de ses -grands tableaux. Il avait débuté au Salon de 1812. Son œuvre -assez importante se compose principalement de grandes compositions -historiques et de portraits. En 1849, il posa, en même temps que -Delacroix, sa candidature à l'Académie des beaux-arts pour succédera à -_Garnier._ Ce fut Léon Cogniet qui fut élu. - -[24] Peintre et sculpteur, né à Nantes, en 1804, _Debay_ remporta -le grand prix de peinture en 1824. L'opinion de Delacroix sur lui -semble s'être modifiée avec le temps, car il écrit en 1857: «Quoique -j'eusse désigné dans ma pensée un candidat que j'aurais désiré que -l'on choisît, je n'en aurais pas moins fait tous mes efforts pour -que l'on rendit à M. Debay une justice provisoire, en le plaçant -avantageusement sur les listes. Son mérite comme sculpteur et les -qualités qui distinguent son caractère l'auront, je n'en doute pas, mis -en évidence.» (_Corresp._, t. II, p. 118.) - -[25] Dans tout le court de son Journal, Delacroix note à la suite de -ses lectures tous les sujets qui l'intéressent. Beaucoup de ces sujets -n'ont jamais été traités par lui. - -[26] C'est le sujet du tableau «_Les Natchez_» commencé à cette époque -et qui ne parut qu'au Salon de 1835. Il fut mis en loterie à Lyon au -profit d'une œuvre de bienfaisance en 1838. (V. _Catalogue Robaut_, -n° 108.) - -[27] Vert 1820, Delacroix avait établi son atelier, 22, rue de la -Planche, aujourd'hui rue de Varenne. Il ne quitta cet atelier qu'en -octobre 1823, pour s'installer rue Jacob. - -[28] _Charles Pascot_, négociant, puis intendant de la duchesse de -Bourbon, avait épousé _Adélaïde-Denise Œben_, sœur cadette de la -mère d'Eugène Delacroix. - -[29] _Tancrède_ opéra italien de Rossini. - -[30] On sait quelle admiration Delacroix professait pour le génie de -Mozart. Cette reprise des _Noces_ le préoccupait, et il l'attendait -avec impatience, car le 30 août 1822, il écrivait à Pierret: «Dis-moi -si tu sais qui fait le rôle de la comtesse dans les _Nozze di Figaro_ -que l'on joue à présent, depuis que Mme Mainvielle n'y est plus.» M. -Burty ajoute en note: «Les _Nozze_ furent données du 27 juillet au 14 -septembre, quatre fois avec cette distribution: Almaviva, _Levasseur_; -Figaro, _Pellegrini_; Bartolo, _Profeti_; Bazilio, _Deville_; Antonio, -_Auletta_; Comtessa, _Bonini_; Suzanna, _Naldi_; Cherubino, _Cinti_; -Marcelina, _Goria_; Barberina, _Blangy._» (_Corresp._, t. I, p. 91.) - -[31] Ces préoccupations amoureuses le hantaient depuis sa première -jeunesse. On pourrait rapprocher ce passage d'un fragment de lettre -adressée à Pierret le 21 février 1821: «Je suis malheureux, je n'ai -point d'amour. Ce tourment délicieux manque à mon bonheur. Je n'ai que -de vains rêves qui m'agitent et ne satisfont rien du tout. J'étais si -heureux de souffrir en aimant! Il y avait je ne sais quoi de piquant -jusque dans ma jalousie, et mon indifférence actuelle n'est qu'une vie -de cadavre.» (_Corresp._, t. I, p. 75.) - -[32] Son neveu, _Charles de Verninac_, fils unique de sa sœur -Henriette, fut envoyé comme consul en Amérique et mourut en -cinquantaine à New-York, en 1834, des suites de la fièvre jaune qu'il -avait contractée à Vera-Cruz, à son retour de Valparaiso. - -Charles de Verninac ressemblait à sa mère, qui était très belle et -d'une grande distinction. Eugène Delacroix, au contraire, était d'une -constitution délicate, et cet état de santé qui a commencé par de -longues fièvres, en 1820, a beaucoup influé sur l'ensemble de ses idées -pendant le cours de sa vie. - -[33] Ce tableau fut, en effet, exposé à la Société des Amis des arts et -au Salon de 1827. Il fut acheté par le duc de Fitz-James et passa en -Angleterre. (Voir le _Catalogue Robaut._) - -[34] «... Que ces Italiens me plaisent! Je me consume à écouter leur -belle musique et à dévorer des yeux leurs délicieuses actrices. Nous -avons une espèce de Ronzi à ce théâtre, qui est venue fort à propos -remplacer la nôtre, cette chère petite folle que j'ai bien regrettée, -c'est Mme Pasta. Il faut la voir pour se figurer sa beauté, sa noblesse -et son jeu admirable.» (_Corresp._, t. I, p. 86.) - -[35] _Roméo e Giuletta_, opéra italien de Zingarelli. - -[36] _Lopez_ ou _Lopès_, peintre, demeuré inconnu. On trouve mentionné -dans les catalogues des Salons de 1833 et 1835 le nom d'un Lopès, élève -de......y qui doit être le même que le peintre en question, ami de -jeunesse de Delacroix. - -[37] _Jean-Baptiste Mauzaisse_, peintre de portraits et lithographe, -élève de Vincent, né en 1784, mort en 1844. - - - - -1823 - - -_Paris, mardi_ 15 _avril_ 1823 [38].--Je reprends mon entreprise après -une grande lacune: je crois que c'est un moyen de calmer les agitations -qui me tourmentent depuis beaucoup de temps. Je crois voir que, depuis -le retour de ***, je suis plus troublé, moins maître de -moi. Je m'effarouche comme un enfant; tous les désordres s'y joignent, -celui de mes dépenses aussi bien que l'emploi de mon temps. J'ai pris -aujourd'hui plusieurs bonnes résolutions. Que ce papier, au moins, à -défaut de ma mémoire, me reproche de les oublier, folie qui n'eût servi -qu'à me rendre malheureux. - -Si on ne remédie pas d'une manière à la position de ma sœur, je me -loge avec elle et vis avec elle. Ce que je demande le plus au ciel, -c'est de donner à mon neveu une grande ardeur pour le travail et cette -résolution extrême qu'inspire une position malheureuse et gênée. D'ici -à ce que cela se décide, je veux faire des armes; cela contribuera à -régler ma vie habituelle. - ---J'ai aujourd'hui bien admiré la _Charité_ d'André del Sarte. Cette -peinture, en vérité, me touche plus que la _Sainte Famille_ de Raphaël. -On peut faire bien de beaucoup de façons... Que ses enfants sont -nobles, élégants et forts! Et sa femme, quelle tête et quelles mains! -Je voudrais avoir le temps de le copier; ce serait un jalon pour me -rappeler qu'en copiant la nature sans influence des maîtres, on doit -avoir un style _bien plus grand._ - ---Il faut absolument se mettre à faire des chevaux, aller dans une -écurie tous les matins; se lever de bonne heure et se coucher de même. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«Je ne devais pas vous revoir, et tout s'est réveillé en moi! Par -bonté, vous ne m'avez pas reçu avec froideur. Que peut-il en arriver -des tourments infinis qui ont déjà commencé pour moi? Un partage! Quels -que soient vos sentiments pour un autre, il est votre ami et celui de -votre famille. Mais me promènerai-je sous vos fenêtres pendant qu'il -sera près de vous?... J'avais compté sur ma fermeté, et vous avez tout -détruit. N'importe! Privé de vous voir, je conserverai bien chèrement -le souvenir de votre dernier adieu. Souvenez-vous aussi d'un tendre -ami.» - -«Que prétendez-vous en m'accueillant comme vous avez fait? Me rendre ma -folie!» - - -[38] Delacroix, dans sa jeunesse, écrivait son journal d'une manière -intermittente. Le décousu de sa vie, ses préoccupations d'art, un -labeur incessant et concentré absorbaient ses loisirs et sa pensée. -De là des lacunes fréquentes dans les notes qui se rapportent à cette -période. - - - * * * * * - -_Vendredi_ 16 _mai._--C'est samedi 10 que je l'ai revue; je ne mettrai -pas comment elle m'a reçu: je m'en souviendrai. Cela m'a troublé... - -Je suis maintenant tout à fait calme. La jalousie commençait à gronder. -J'ai le jour même dîné avec Pierret. - ---Le lendemain matin, Bompart vient m'entretenir du concours projeté -qu'il m'a présenté sous les plus belles couleurs du monde. - -Aujourd'hui, _vendredi,_ 16 _mai_, j'ai vu Laribe et lui ai porté -la rédaction que j'avais tirée de l'histoire de France. Ce que je -prévoyais arrive; on retardera, on amoindrira l'idée, et on élaguera -parmi les concurrents. Je lui ai parlé sans façon, peut-être trop. Je -me suis rejeté sur la promesse de commande pour une église, mais en -homme qui n'y compte guère; il m'a répondu en homme qui ne veut guère -faire de même. - ---Fortifie-toi contre la première impression; conserve ton sang-froid. - -Ni les promesses brillantes de tes meilleurs amis, ni les offres de -service des puissants, ni l'intérêt qu'un homme de mérite te témoigne -ne doivent te faire croire à rien de réel dans tout ce qu'ils te -diront; _quant à l'effet_, j'entends, parce que beaucoup de prometteurs -ont de bonnes intentions en vous parlant, comme les faux braves, ou les -gens qui se mettent en colère à la manière des femmes, et dont toute -l'effervescence se calme considérablement à l'approche de l'action. De -ton côté, sois prudent dans l'accueil que tu fais toi-même, et surtout -point de ces prévenances ridicules, fruits seulement de la disposition -du moment. - ---L'habitude de l'ordre dans les idées est pour toi la seule route au -bonheur; et pour y arriver, l'ordre dans tout le reste, même dans les -choses les plus indifférentes, est nécessaire. - ---Que je me sens faible, vulnérable et ouvert de tous côtés à la -surprise, quand je suis en face de ces gens qui ne disent pas les -paroles par hasard, et dont la résolution est toujours prête à soutenir -le dire par l'action!... Mais y en a-t-il, et ne m'a-t-on pas pris -souvent pour un homme ferme? - -Le masque est tout. Il faut convenir que je les crains; et est-il rien -de plus flétrissant que d'avoir peur? L'homme le plus ferme par nature -est poltron, quand ses idées sont flottantes; et le sang-froid, la -première défense, ne vient que de ce que la surprise n'a point d'accès -dans une âme qui a tout vu d'avance. Je sais que cette détermination -est immense, mais à force d'y revenir, on fait naturellement une grande -partie du chemin. - ---J'ai vu mardi dernier Sidonie. Il y a eu quelques moments ravissants. -Qu'elle était bien, nue et au lit! Surtout des baisers et des approches -délicieuses... - -Elle revient lundi. - ---Géricault est venu me voir le lendemain mercredi. J'ai été ému à son -abord [39]: sottise! De là au manège royal, dont je n'attends pas grand -fruit; puis été voir Cogniet. - ---Le soir chez les Fielding [40]. - ---Hier jeudi, Taurel [41] venu me voir; il m'a donné envie de l'Italie -et longue conversation à Monceaux et au retour. Quelques-unes des idées -ci-dessus en sont le fruit. - ---Aujourd'hui, reçu une lettre de Philarète, qui a couru après moi. - ---Voici quelques-unes des folies que j'écrivais, il y a quelques -jours, au crayon, tout en travaillant à mon tableau de _Phrosine -et Melidor._[42] C'était à la suite d'une narration de jouissances -éprouvées qui m'avait donné une dose passable de mauvaise humeur. - - -«Pourquoi ne m'avez-vous pas reçue froidement comme vous m'aimez? -Quels droits ai-je sur vous? Pourquoi avoir demandé de m'amener? Vous -me dites de vous aller voir! Quel partage, ô ciel! Quelle folie! en -sortant de vous voir, je me suis flatté que vos yeux m'avaient dit -vrai. Il fallait me traiter en ami: c'était bien le moins. D'ailleurs -qu'ai-je demandé? Je serais un misérable, si j'étais revenu chez -vous avec l'espoir de vous aimer et d'être aimé. Je croyais avoir -tout surmonté; je comptais surtout sur votre aide. Qu'est-ce qu'ont -voulu dire vos yeux? Vous avez eu la cruauté de me donner un baiser! -Pensez-vous que je vivrai avec cet homme, si je me mets à vous -aimer?... et que je le souffrirai près de vous? Ou par pitié, sans -doute, vous lui accorderez tout? Cette pitié-là n'accommode pas un -cœur aimant... mon cœur n'est pas si compatissant... Vous me méprisez -donc?...» - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Ici je ne suis plus fou.--Socrate dit qu'il faut combattre l'amour par -la fuite. - ---Il faudrait lire _Daphnis et Chloé_: c'est un des motifs antiques -qu'on souffre le plus volontiers. - ---Ne pas perdre de vue l'allégorie de _l'Homme de génie aux portes -du tombeau_, et de _la Barbarie qui danse autour des fagots_, dans -lesquels les Omar musulmans et autres jettent livres, images vénérables -et _l'homme_ lui-même. Un œil louche l'escorte à son dernier soupir, -et la harpie le retient encore par son manteau ou linceul. Pour lui, -il se jette dans les bras de la Vérité, déité suprême: son regret est -extrême, car il laisse l'erreur et la stupidité après lui, mais il -va trouver le repos. On pourrait le personnifier dans la personne du -Tasse: ses fers se détachent et restent dans les mains du monstre. La -couronne immortelle échappe à ses atteintes et au poison qui coule de -ses lèvres sur les pages du poème. - - * * * * * - -_Samedi, mai_ 1823.--Je rentre d'une bonne promenade avec mon cher -Pierret; nous avons bien parlé de toutes ces bonnes folies qui nous -occupent tant. Je suis possédé à présent de la fine tournure de la -camériste de Mme ***. Depuis qu'elle est installée dans la -maison, je la saluais amicalement. Avant-hier soir, je la rencontrai -sur le boulevard; je venais de faire des visites infructueuses; elle -donnait le bras aune femme en service aussi chez sa maîtresse. Il me -prit une forte tentation de les prendre sous le bras. Mille sottes -considérations se croisaient dans ma tête, et je m'éloignais toujours -d'elles, en me disant que j'étais un sot et qu'il fallait profiter de -l'occasion... lui parler un peu, prendre les mains, que sais-je?... -Enfin faire quelque chose... Mais sa camarade..., mais deux femmes -de chambre sous le bras... Je ne pouvais guère les mener prendre des -glaces chez Tortoni. Je marchai néanmoins d'un pas plus précipité -jusque chez M. H***, où je m'informai de son retour; puis -enfin..., quand il n'était plus temps de les retrouver, je courus sur -leurs traces et parcourus inutilement le boulevard. - ---Hier, je fus avec Champmartin [43] étudier les chevaux morts. - -En rentrant, ma petite Fanny était chez la portière; je m'installe, -je cause une grande heure et je m'arrange pour remonter en même -temps qu'elle. Je sentais par tout mon cœur le frisson favorable et -délicieux qui précède les bonnes occasions. Mon pied pressait son pied -et sa jambe. Mon émotion était charmante. En mettant le pied sur la -première marche de l'escalier, je ne savais encore ce que je dirais, -ce que je ferais, mais je pressentais qu'il y aurait quelque chose de -décisif; je la pris doucement par la taille. Arrivé sur son palier, -je l'embrassai avec ardeur et je pressai sur ses lèvres; elle ne me -repoussa point. Elle craignait, disait-elle, d'être vue. Aurais-je dû -pousser plus avant? Mais que les mots sont froids pour peindre les -émotions! Je la baisais et la rebaisais, je la tirais sans cesse à -moi; enfin je l'abandonnai me promettant de la revoir le lendemain. -Hélas! c'est aujourd'hui, je n'ai eu tout le jour que cette pensée; je -l'ai vue, je ne sais où elle veut en venir. Elle a paru se dérober à -moi ou feindre de ne pas me voir... Ce soir, dans ce moment, ma porte -est entr'ouverte... J'espère je ne sais quoi,... ce qui peut arriver. -J'entrevois une infinité d'obstacles. Mais que ce serait doux!... Ce -n'est pas de l'amour. Ce serait trop pour elle; c'est un singulier -chatouillement nerveux qui m'agite, quand je pense qu'il est question -d'une femme, car elle n'est vraiment pas séduisante... Je conserverai -cependant le souvenir délicieux de ses lèvres serrées par les miennes. - -Je veux lui écrire un petit billet qui nécessite une réponse, puis un -autre; il ne faut rien écrire qu'elle puisse prendre au sérieux. Je lui -dirai simplement, vu les rares occasions que nous avons, de m'écrire -quand je pourrai voir ce portrait qu'elle a promis de me faire voir. O -folie! folie! folie qu'on aime et qu'on voudrait fuir. Non! ce n'est -pas le bonheur! C'est mieux que le bonheur, ou c'est une misère bien -poignante. Malheureux! Et si je prenais pour une femme une véritable -passion! Mon lâche cœur n'ose préférer la paix d'une âme indifférente à -l'agitation délicieuse et déchirante d'une passion orageuse. La fuite -est le seul remède. Mais on se persuade toujours qu'il sera temps de -fuir, et l'on serait au désespoir de fuir, même son malheur. - ---J'ai été le soir avec Pierret retoucher un tableau de famille que -le pauvre père Petit finissait en mourant. J'ai éprouvé un sentiment -pénible au milieu de ce modeste asile d'un pauvre vieux peintre qui -ne fut pas sans talent et à la vue de ce malheureux ouvrage de sa -vieillesse languissante. - ---Je me suis décidé à faire pour le Salon des scènes du _Massacre de -Scio_[44]. - - -[39] Delacroix a retracé d'autre part, dans le cahier manuscrit dont -nous avons déjà parlé, le caractère de ses relations avec _Géricault_: -«Quoiqu'il me reçût avec familiarité, la différence d'âge et mon -admiration pour lui me placèrent, à son égard, dans la situation d'un -élève. Il avait été chez le même maître que moi, et, au moment où je -commençais, je l'avais déjà vu, lancé et célèbre, faire à l'atelier -quelques études. Il me permit d'aller voir sa _Méduse_ pendant qu'il -l'exécutait dans son atelier bizarre près des Ternes. L'impression -que j'en reçus fut si vive qu'en sortant je revins toujours courant -et comme un fou jusqu'à la rue de la Planche que j'habitais alors.» -(EUGÈNE DELACROIX, _Sa vie et ses œuvres_, p. 61.) - -[40] Il s'agit ici des quatre Anglais, les frères _Fielding, Théodore, -Copley, Thalès_ et _Nathan_, tous artistes, aquarellistes de talent. -Le plus célèbre est _Copley._ Ce fut _Thalès Fielding_ qui se lia le -plus intimement avec Delacroix, pendant un séjour qu'il fit à Paris en -1823. M. Léon Riesener, dans ses notes sur Delacroix, donne des détails -assez piquants sur la communauté d'existence des deux artistes: «Pour -faire du café le matin, on ajoutait de l'eau et un peu de café sur -le marc de la veille, dans l'unique bouilloire, jusqu'à ce qu'on fût -forcé de la vider. De temps en temps on avait un gigot en provision, -dans l'armoire, auquel on coupait des tranches pour les rôtir dans -la cheminée. Mais un jour les deux amis, partageant ce déjeuner, se -fâchèrent. Fielding disait très sérieusement qu'il descendait du roi -Bruce. Delacroix l'appelait «Sire». Mais Fielding ne pouvait sur ce -sujet admettre la plaisanterie et se fâcha pour toujours.» (_Corresp._, -t. I, p. 23.) - -[41] _François Taurel_, peintre de marines, né à Toulon en 1787, mort à -Paris en 1832. - -[42] Le tableau dont parle ici Delacroix est sans doute resté inachevé, -car il ne se retrouve pas dans l'œuvre du maître et ne figure pas au -catalogue Robaut. - -Sous ce même titre, Prud'hon exposa au Salon de l'an VI une gravure -célèbre, dont la composition dramatique peut avoir tenté l'imagination -toujours en éveil de Delacroix. _Phrosine et Melidor_ est également le -titre d'un opéra-comique en trois actes, de Méhul, dont le poème fort -médiocre est d'Arnault, et qui fut représenté pour la première fois en -1794. Il se peut qu'après avoir vu jouer cette pièce, Delacroix ait -songé à en tirer un sujet de tableau. - -En l'absence de tout document, il est impossible de se prononcer entre -ces deux hypothèses. - -[43] Peintre de portraits, né à Bourges en 1797, élève de Guérin. Ce -fut à l'atelier de Guérin que Delacroix se lia avec Champmartin. - -[44] Ici apparaît pour la première fois l'idée de ce tableau, il fut -exposé au Salon de 1824, acheté par l'État 6,000 francs; il reparut à -l'Exposition universelle de 1855. Il appartient maintenant au Musée du -Louvre. - - * * * * * - -_Lundi_ 9 _juin._--Pourquoi ne pas profiter des -contrepoisons de la civilisation, les bons livres? Ils -fortifient et répandent le calme dans l'âme. Je ne -puis douter de ce qui est véritablement bien, mais au -milieu des fanatiques et des intrigants, il faut de la -réserve. - ---On se reproche trop souvent d'avoir changé: c'est la chose qui a -changé. Quelle chose plus désolante? J'ai deux, trois, quatre amis: eh -bien! je suis contraint d'être un homme différent avec chacun d'eux, -ou plutôt de montrer à chacun la face qu'il comprend. C'est une des -plus grandes misères que de ne pouvoir jamais être connu et senti tout -entier par un même homme; et quand j'y pense, je crois que c'est là la -souveraine plaie de la vie: c'est cette solitude inévitable à laquelle -le cœur est condamné. Une épouse qui est de votre force est le plus -grand des biens. Je la préférerais supérieure à moi de tous points, -plutôt que le contraire. - - * * * * * - -_Dimanche_ 9 _novembre._--Revu l'amie. Elle est venue à mon atelier; -je suis bien plus tranquille et pourtant bien délicieusement atteint. -Je lui suis médiocrement cher (comme amant s'entend), car je suis -convaincu qu'elle a pour moi presque tout le tendre attachement que -j'ai pour elle. Singulière émotion! Chère femme, au moins ne réveille -pas dans mon cœur de nouveaux tourments... Je trouvai tant de choses à -lui dire, quand je ne l'eus plus. Il m'a semblé qu'avec le secret tout -était dit, puisqu'il s'agit de ne plus faire un malheureux. Mais je ne -veux plus qu'on me dise qu'on m'aime et qu'on ait en même temps des -procédés pour un autre... J'ai vu Piron également ce soir-là... Je la -reverrai jeudi. - -Dieu! que de choses en arrière! Et ma petite Émilie [45]... Elle est -déjà oubliée, je n'en ai pas fait mention; j'y ai trouvé de doux -moments... - -C'est lundi dernier que j'avais été chez elle: ce jour, j'avais été -voir Regnier [46], chez qui j'ai revu une esquisse de Constable [47]: -admirable chose et incroyable! - ---J'ai arrêté cette semaine une composition de _Scio_ et presque celle -du _Tasse_.[48] - - * * * * * - -10 _novembre._--«Je voudrais qu'une femme ait la franchise, avec -un homme qui est son ami, de s'expliquer comme le font deux hommes -ensemble. Pourquoi êtes-vous venue rue de Grenelle? C'est plus que des -procédés. Ce que je hais le plus, c'est l'incertitude. Dis-moi, chère -amie, que nous te sommes également chers. Et pourquoi rougir? La femme -est-elle autrement faite que nous? Est-ce que nous nous faisons grand -scrupule de faire notre cour à un objet qui nous captive momentanément? -Enfin, fais ta profession d'amour. Dis que ton cœur est assez vaste -pour deux amis, car ni l'un ni l'autre n'est amant; je ne serai pas -jaloux, et je ne me regarderai pas comme coupable en te possédant. -C'est de toutes les manières que je voudrais m'emparer de toi. Avec -quelles délices je t'ai pressée sur mon cœur! Toi-même, tes accents -étaient vrais. Tu me dis: «Qu'il y a longtemps, cher ami, que je ne -t'ai vu ainsi!» Mais quoi, ne jamais te voir! Ne pourrai-je, du moins, -si tu es malade, aller moi-même savoir de tes nouvelles? N'y a-t-il pas -quelque moyen?.....» - -Et toi, mon pauvre ami? tu es à plaindre. On n'éprouve pas ce que tu -éprouves... Je crois être plus heureux, parce que je me contente de -moins... Elle ne nous voit pas coupables du tout en nous abandonnant -l'un à l'autre. «Je me mets à votre discrétion», a-t-elle dit. - -Ce que je désire vivement, c'est qu'il puisse cesser de l'aimer. Ce -jeudi, je l'attends avec bien de l'impatience; mais après, il n'y en -aura plus; mais elle-même, elle se résout bien facilement à se passer -de moi! Qu'elle me le dise elle-même, et je serai tranquille. - - * * * * * - -_Même jour._--«Bonne et chère J..., j'use de tous les privilèges de mes -vacances pour me donner la consolation de vous écrire, en attendant -celle de vous voir. Ce jeudi, j'y pense beaucoup trop pour un homme -qui n'en veut pas souvent de semblables. Quels doux et cruels moments -pour moi, bonne amie! Il me semble que ma lettre va vous ennuyer. -N'imaginez pas que je ne vous écrive que pour envoyer mes rêveries, -bien tristement (_dans tout cela, ma tristesse vient de ce que, comme -son véritable ami avant tout, je ne puis la voir, etc._) et chèrement -méditées, hélas! à cette même place où je vous ai vue hier si bonne -pour moi. Je veux vous demander une chose sur laquelle je n'ai pas -insisté. Soyez assez bonne pour venir demain... - -«Je suis un grand et indigne indiscret: mais pensez que vous devez -m'oublier après ce jeudi..... Ah! pourquoi, bonne J..., n'être pas -entièrement franche avec moi? Pourquoi n'être pas tout à fait l'amie -de celui dont le cœur sera toujours plein de votre chère image, et qui -donnerait tout pour vous? Quel doux sentiment vous m'inspirez! Mais -n'appuyons pas sur tous ces sentiments-là. Il y a tant d'affections -délicates dans tout, et singulières dans tout ceci, que la tête s'y -perd, quand on veut s'en rendre compte: il n'y a que le cœur dont -l'instinct soit sûr; il ne m'a jamais trompé sur le degré d'intérêt -qu'on me porte. - -«Adieu! Adieu donc! Je compte beaucoup sur vos bontés: vous savez aussi -que nous avons des articles à dresser, puis mille choses à nous dire, -dont je ne me suis souvenu qu'au moment où je vous ai quittée. Tout -cela demande bien du temps. - -«Mes sottises me font rougir de pitié... Que cette vie est triste! -toujours des entraves à ce qui serait si doux! Quoi! si vous tombiez -malade, je ne pourrais aller moi-même vous demander de vos nouvelles et -vous voir à votre chevet! Enfin! il en est ainsi... et adieu encore une -fois, et la plus tendre et la plus sûre amitié pour la vie.» - - -[45] _Émilie Robert_ était son modèle favori qui posa pour le torse -de la femme traînée par le giaour à la queue de son cheval dans le -_Massacre de Scio._ - -[46] Peintre, camarade d'atelier de Delacroix, demeuré inconnu. - -[47] L'admiration de Delacroix pour Constable se maintint égale dans -tout le cours de sa carrière. Dans une très belle lettre sur l'École -anglaise de peinture, adressée à Th. Silvestre, et datée de 1858, -l'artiste écrivait: «Constable, homme admirable, est une des gloires -anglaises. Je vous en ai déjà parlé et de l'impression qu'il m'avait -produite au moment où je peignais le _Massacre de Scio._ Lui et Turner -sont de véritables réformateurs. Ils sont sortis de l'ornière des -paysagistes anciens. Notre école, qui abonde maintenant en hommes de -talent dans ce genre, a grandement profité de leur exemple. Géricault -était revenu tout étourdi de l'un des grands paysages qu'il nous a -envoyés.» (_Corresp._, t. II, p. 193.) - -[48] Le Journal marque suffisamment l'intérêt qu'il prenait à cette -composition du _Tasse._ Dès 1819 il écrivait à Pierret: «N'est-ce -pas que cette vie du Tasse est bien intéressante? Que cet homme a dû -être malheureux! Qu'on est rempli d'indignation contre ces indignes -protecteurs qui l'opprimaient sous le prétexte de le garantir contre -ses ennemis, et qui le privaient de ses chers manuscrits!... On pleure -sur lui. On s'agite sur sa chaise en lisant cette vie: les yeux -deviennent menaçants, les dents se serrent de colère!» (_Corresp._, t. -I, p. 42.) - -Voir le _Catalogue Robaut_, n° 88. - - -17 _décembre._--«Je n'ai reçu qu'à présent votre lettre. Depuis -quelques jours je me tenais chez moi et n'étais pas allé à mon atelier. -Oui, votre souvenir me sera toujours cher, et ce que vous souffrez, je -le souffre avec vous; j'ai aussi mes ennuis et une lutte à souffrir -contre des adversités de plus d'une espèce. Le temps, la nécessité, -tout me presse et me harcèle: Ne joignez pas à ces maux celui de croire -que je suis indifférent à ce qui vous touche. Vous avez bien voulu -dernièrement vous intéresser à moi, quoique infructueusement. J'aurais -été vous voir si je n'avais craint qu'à cette occasion vous ne preniez -ma visite pour un simple acte de politesse, comme tout le monde -s'en rend. Ici je peux en remercier de tout mon cœur une amie. Vous -pouvez croire que je n'ai pas attendu votre lettre pour savoir de vos -nouvelles. Votre pauvre enfant! Je vous plains bien! Adieu! Ma triste -figure ne serait guère pour vous apporter quelques consolations. Adieu -et tendre attachement.» - - * * * * * - -22 ou 23 _décembre, mardi, à minuit._--Je rentre chez moi dans des -sentiments de bienveillance et de résignation au sort. J'ai passé la -soirée avec Pierret et sa femme au coin de leur modeste feu. Nous -prenons notre parti sur notre pauvreté: et au fait, quand je m'en -plains, je suis hors de moi, hors de l'état qui m'est propre. Il faut, -pour la fortune, une espèce de talent que je n'ai point, et quand on ne -l'a point, il en faudrait un autre encore pour suppléer à ce qui manque. - -Faisons tout avec tranquillité; n'éprouvons d'émotions que devant les -beaux ouvrages ou les belles actions... Travaillons avec calme et -sans presse. Sitôt que la sueur commence à me gagner et mon sang à -s'impatienter, tiens-toi en garde: la peinture lâche est la peinture -d'un lâche. - ---Je vais demain chez Leblond [49], le soir. J'aime bien ces soirées -et aussi beaucoup Leblond, c'est un bon ami. - ---J'ai été en soirée chez Perpignan [50], samedi dernier. Thé à -l'anglaise, punch, glaces, etc., jolies femmes... - ---Je travaille à mes sauvages. Demain mercredi, j'ai Émilie. - - * * * * * - -_Mardi_ 30 _décembre._--Aujourd'hui avec Pierret: j'avais rendez-vous -aux Amis des arts, pour aller voir une galerie de tableaux, presque -tous italiens, parmi lesquels est le _Marcus Sextus_ de M. Guérin; nous -nous sommes attardés, pensant n'avoir que ce seul tableau à voir, et -que nous trouverions ces vieux tableaux à l'ordinaire. Au contraire, -peu de tableaux, mais supérieurement choisis, et _par-dessus tout_ -un carton de Michel-Ange... O sublime génie! que ces traits presque -effacés par le temps sont empreints de majesté! - -J'ai senti se réveiller en moi la passion des grandes choses. -Retrempons-nous de temps en temps dans les grandes et belles -productions! J'ai repris ce soir mon _Dante_; je ne suis pas né -décidément pour faire des tableaux à la mode. - -En sortant de là, nous avons été chez un teinturier, où nous avons -vu une fille dont la tournure et la tête sont admirables et étaient -tout en harmonie avec les sentiments que ces beaux ouvrages italiens -m'avaient inspirés. - -Je retournerai, si je puis, souvent là. Il y a des portraits vénitiens -admirables... Un Raphaël et un Corrège... Oh! la belle _Sainte Famille_ -de Raphaël! - ---Ce soir, Félix est venu chez moi; il était arrivé ce matin ou hier -soir. Le bon ami! nous avons bien amicalement causé toute la soirée. - ---La _Saint-Sylvestre._[51] L'année va finir. - ---C'était le 27... Dîné avec Édouard et Lopez, chez le restaurateur. Le -soir ils m'ont présenté chez M. Lelièvre, leur ami.[52] J'ai reconduit -Édouard jusqu'à sa porte. Beaucoup de bonne causerie et d'amitié. - ---J'ai vendu ces jours-ci à M. Coutan [53], l'amateur de Scheffer, mon -tableau exécrable de _Ivanhoë..._ Le pauvre homme! et il dit qu'il m'en -prendra quelques-uns encore; je serais d'autant plus tenté de croire -qu'il n'est pas émerveillé de celui-ci. - ---Il y a quelques jours, j'ai été le soir chez Géricault [54]. Quelle -triste soirée! il est mourant; sa maigreur est affreuse; ses cuisses -sont grosses comme mes bras; sa tête est celle d'un vieillard mourant. -Je fais des vœux bien sincères pour qu'il vive, mais je n'espère -plus. Quel affreux changement! Je me souviens que je suis revenu -tout enthousiasmé de sa peinture: _surtout une étude de tête du -carabinier..._ s'en souvenir; c'est un jalon. Les belles études! Quelle -fermeté! quelle supériorité! et mourir à côté de tout cela, qu'on a -fait dans toute la vigueur et les fougues de la jeunesse, quand on ne -peut se retourner sur son lit d'un pouce sans le secours d'autrui!... - - * * * * * - -_Sans date_[55].-La question sur le beau [56] se réduit à peu près à -ceci: Qu'aimez-vous mieux d'un bon ou d'un tigre? Un Grec et un Anglais -ont chacun une manière d'être beau qui n'a rien de commun. - -C'est l'idée morale des choses qui nous effraye; un serpent nous fait -horreur dans la nature, et les boudoirs de jolies femmes sont remplis -d'ornements de ce genre: tous les animaux en pierre que nous ont -laissés les Égyptiens, des crapauds, etc. - -Souvent une chose, dans la nature, est pleine de caractère, par le peu -de prononcé ou même de caractère qu'elle semble avoir au premier coup -d'œil. - -Le docteur Bailly met en principe: «La preuve que nos idées sur la -beauté de certains peuples ne sont pas fausses, c'est que la nature -semble donner plus d'intelligence aux races qui ont davantage ce que -nous regardons comme la beauté.» Mais les arts ne sont pas ainsi; car -si le Grec était plus beau à représenter que l'Esquimau, l'Esquimau -serait plus beau que le cheval, qui a moins d'intelligence dans -l'échelle des êtres. Mais tout est si bien né dans la nature que notre -orgueil est extrême. Nous bâtissons un monde sur chaque petit point -qui nous entoure. La rage de tout expliquer nous jette dans d'étranges -bévues. Nous disons que nos voisins ont mauvais goût, et le juge en -cela, c'est notre propre goût; car nous savons aussi que tous les -autres voisins nous condamnent. - -Nos peintres sont enchantés d'avoir un beau idéal tout fait et en -poche qu'ils peuvent communiquer aux leurs et à leurs amis. Pour -donner de l'idéal à une tête d'Égyptien, ils la rapprochent du profil -de l'Antinoüs. Ils disent: «Nous avons fait notre possible, mais si -ce n'est pas plus beau encore, grâce à notre correction, il faut s'en -prendre à cette nature baroque, à ce nez épaté, à ces lèvres épaisses, -qui sont des choses intolérables à voir.» Les têtes de Girodet sont un -exemple divertissant dans ce principe; ces diables de nez crochus, de -nez retroussés, etc., que fabrique la nature, le mettent au désespoir. -Que lui coûtait-il... de faire tout droit? Pourquoi des draperies se -permettent-elles de ne pas tomber avec la grâce horizontale des statues -antiques?... Telle n était pas la méthode antique. Ils exagéraient au -contraire, pour trouver l'idéal et le grand. Le laid souverain, ce sont -nos conventions et nos arrangements mesquins de la grande et sublime -nature... Le laid, ce sont nos têtes embellies, nos plis embellis, -l'art et la nature corrigés par le goût passager de quelques nains, qui -donnent sur les doigts aux anciens, au moyen âge, et à la nature enfin. - -Le terreux et l'olive ont tellement dominé leur couleur, que la nature -est discordante à leurs yeux, avec ses tons vifs et hardis. - -L'atelier est devenu le creuset où le génie humain, à son apogée -de développement, remet en question non seulement ce qui est, mais -recrée avec une nature fantastique et conventionnelle que nos faibles -esprits, ne sachant plus comment accorder avec ce qui est, adoptent de -préférence, parce que c'est notre misérable ouvrage. - - -[49] _Frédéric Leblond_ fut un des intimes de Delacroix. Il était -assidu aux réunions d'amis en compagnie desquels le peintre se reposait -du labeur de la journée. Dans une longue lettre, curieuse en ce qu'il y -raconte sa dernière visite au grand artiste mourant, Frédéric Leblond -vante la solidité d'affection de Delacroix; cette lettre fut publiée -dans l'_Artiste_, et nous en détachons le passage suivant: «Ceux qui -n'ont connu Eugène Delacroix que par ses grands travaux ne peuvent -l'apprécier qu'à moitié. Il fallait vivre dans son intimité pour savoir -les trésors de son cœur et de son esprit... C'est cette nature, -si forte, si riche, et en même temps si simple et si naïve, qui a -fait de lui l'homme le plus honnête, l'esprit le plus charmant, le -cœur le plus généreux. Tu n'as pas oublié qu'en 1848 (nous n'étions -pas riches alors), Delacroix, après avoir dîné gaiement avec nous, -voulait nous forcer à prendre la moitié de son dernier billet de mille -francs: «Qu'est-ce que cela en face de la Révolution et de l'éternité?» -(_L'Artiste_, 1864, p. 121.) - -[50] Camarade d'atelier de Delacroix. Dans sa correspondance, Delacroix -le traite assez rudement. A Soulier il écrit en 1821, lui reprochant de -ne pas lui envoyer d'aquarelles de Florence où il se trouvait alors: -«Vous en promettez, vous en annoncez à _Perpignan_, qui n'est qu'un -profane, qu'un _Welche_ en peinture», et dans une autre lettre au même -Soulier, il écrit: «Ce Perpignan, il faut le confesser, est un grand -vandale et un homme sans cérémonie.» (_Corresp._, t. I, p. 71 et 80.) - -[51] Dans sa _Correspondance_, Delacroix parle à maintes reprises -de la _Saint-Sylvestre_, qui, par une joyeuse habitude de jeunesse, -était pour lui l'occasion d'une réunion intime avec ses camarades de -la première heure, Félix Guillemardet et Pierret. M. Ph. Burty nous -raconte qu'on la fêtait à tour de rôle chez l'un des trois amis; on -mangeait, on buvait, on s'embrassait à minuit. Dans une lettre à -Pierret, datée de 1820, Delacroix s'écrie: «Là, à la lumière de la -chandelle tout unie, on s'établit sur une table où l'on s'appuie les -coudes et on boit et mange beaucoup pour avoir de ce bon esprit d'homme -échauffé! C'est là la gaieté, et que la note est vraie! Ah! que les -potentats et les grands politiques sont à plaindre de n'avoir pas de -Saint-Sylvestre!» (_Corresp._, t. I, p. 54.) - -[52] _Lelièvre_, peintre de portraits, demeuré inconnu. Il faisait -partie avec Charlet, Chenavard, Comairas, d'un petit cercle intime, aux -réunions duquel Delacroix se rendit fréquemment par la suite. Aux beaux -jours, on se donnait volontiers rendez-vous chez lui, dans sa petite -maison de l'île Séguin, à Sèvres, afin de peindre en pleine nature. (V. -CHESNEAU, _Peintres et sculpteurs romantiques_, p. 81.) - -[53] M. _Coutan_, l'amateur, dont parle ici Delacroix, a légué au -Louvre un grand nombre de tableaux et de dessins de sa collection. - -[54] _Géricault_ allait succomber aux suites d'un accident de cheval. -Il est facile de comprendre la tristesse qui envahissait Delacroix en -présence de cette carrière brisée à trente-deux ans, si l'on songe -que Géricault était, par la hardiesse de son génie et la fougue de -son tempérament, le peintre de l'époque qui le mieux se rapprochait -de Delacroix, si l'on songe encore que Delacroix avait fréquenté -assidûment son atelier, suivi les progrès du fameux _Naufrage de la -Méduse_, si l'on réfléchit enfin que Géricault avait été un des rares -artistes sympathiques aux débuts de Delacroix! Il n'est donc pas -surprenant qu'à ces différents titres l'admiration du jeune peintre se -manifeste sans réserves pour le talent de Géricault. Plus tard, avec la -culture grandissante et le développement du sens critique, Delacroix -apportera des restrictions à ses premiers enthousiasmes; les dernières -années du Journal, notamment l'année 1854, apparaissent singulièrement -révélatrices sur la transformation de son jugement à l'égard de -Géricault. - -[55] Tout ce passage est extrait d'un petit cahier, qui porte cette -seule mention: _Fin_ 1823 _et commencement_ 1824. - -[56] Cette question du _Beau_ inspira à Delacroix une de ses plus -remarquables études critiques qui parut dans la _Revue des Deux -Mondes_ du 15 juillet 1854. Elle fait partie du volume des écrits du -maître sous ce titre: _Variations du Beau._ Le sujet était éminemment -favorable pour un esprit de l'envergure de Delacroix. C'est à propos -de cet écrit que M. Paul Mantz dit très justement: «Il n'y faut pas -voir un traité _ex professo_, mais une simple causerie sur un problème -dont la solution a peut-être trop occupé les rêveurs. Sans prendre la -peine de formuler rigoureusement sa pensée, sans attaquer de front -le principe platonicien de l'absolu, l'auteur admet pour le _Beau_ -la multiplicité des formes. Il s'irrite contre ceux qui prétendent -que l'antiquité a par avance monopolisé l'idéal et donné partout le -modèle suprême. L'esthétique de Delacroix est donc essentiellement -compréhensive et libérale. Il accepte l'art tout entier, et son idéal -est assez vaste pour concilier Phidias et Rembrandt. Il n'y a là aucune -confusion malsaine. Delacroix partait de ce principe que le style -_consiste dans l'expression originale des qualités propres à chaque -maître..._» (Paul MANTZ, _Revue française_, 1er octobre 1864.) - - - - -1824 - - -_Jeudi_ 1er _janvier._--Je n'ai rapporté, comme je crois -que c'est toujours, qu'une profonde mélancolie de cette bonne -Saint-Sylvestre que nous a donnée Pierret; ces aubades, ces trompettes -surtout et ces cors ne sont propres qu'à vous affliger sur ce temps qui -passe, au lieu de vous préparer gaiement à celui qui vient. Ce jour -est le plus-triste de l'année, j'entends _aujourd'hui_; hier, l'année -n'était pas encore finie. - -Édouard a passé la soirée avec nous. J'ai revu Gouleux[57]; nous avons -rappelé nos souvenirs de collège... Plusieurs sont devenus des filous -ou sont démoralisés. - - * * * * * - -_Dimanche_ 4 _janvier._--Malheureux! que peut-on faire de grand, au -milieu de ces accointances éternelles avec tout ce qui est vulgaire? -Penser au grand Michel-Ange. - -Nourris-toi des grandes et sévères beautés qui nourrissent l'âme. - -Je suis toujours détourné de leur étude par les folles distractions -[58]. Cherche la solitude. Si ta vie est réglée, ta santé ne souffrira -point de ta retraite. - -Voici ce que le grand Michel-Ange écrivait au bord du tombeau: «Porté -sur une barque fragile au milieu d'une mer orageuse, je termine le -cours de ma vie; je touche au port commun où chacun vient rendre -compte du bien et du mal qu'il a fait. Ah! je reconnais bien que cet -art qui était l'idole, le tyran de mon imagination, la plongeait dans -l'erreur: tout est erreur ici-bas. Pensers amoureux, imaginations -vaines et douces, que deviendrez-vous, maintenant que je m'approche -de deux morts, l'une qui est certaine, l'autre qui me menace...? Non, -la sculpture, la peinture ne peuvent suffire pour tranquilliser une -âme qui s'est tournée vers l'amour divin et que le feu sacré embrase.» -(Vers qui ferment le recueil de ses poésies.) - - * * * * * - -_Lundi_ 12 _janvier._---Ce matin, rendez-vous avec Raymond Verninac, -pour voir M. Voutier, qui vient de la Grèce où il a été employé avec -distinction, et qui va y retourner. C'est un bel homme, il a l'air -d'un Grec; sa figure marquée de petite vérole et les yeux petits, mais -vifs, et il semble plein d'énergie. Ce qu'il a vu cent fois, avec une -nouvelle admiration, c'est le soldat grec qui, après avoir renversé son -ennemi et l'avoir foulé de son talon, crie avec enthousiasme: _Tito -Eleutheria!_ Au siège d'Athènes, où les Grecs avaient poussé leurs -ouvrages jusqu'à portée du pistolet des murailles, il empêcha un soldat -de tuer un Turc qui paraissait aux créneaux, tant il fut frappé de sa -belle tête. - ---Massacres de Scio durant un mois. C'est à la fin de ce mois que le -capitaine Georges d'Ipsara, avec, je crois, cent quarante hommes, fit -incendier le vaisseau-amiral; tous les principaux officiers y périrent -et le capitan-pacha lui-même. Les Grecs se sauvèrent sains et saufs. -Un vaisseau qui portait de Candie à Constantinople la tête du brave -Balleste, officier français, avait relâché à Scio et s'était paré de -son horrible trophée. Le vaisseau fut incendié, et la tête du brave -Balleste eut un tombeau digne de lui. - ---En sortant de déjeuner avec Raymond Verninac et M. Voutier, été au -Luxembourg. Je suis rentré à mon atelier saisi de zèle et, Hélène étant -arrivée peu après, j'ai de suite fait quelques ensembles pour mon -tableau. Elle a emporté malheureusement une partie de mon énergie de ce -jour. - ---Le soir, Dimier [59] nous donne un punch chez Beauvilliers [60]. - ---Mardi dernier, 6 janvier, dîné chez Riesener, avec Jacquinot et la -fille du colonel, son frère [61]. Elle n'a pas de beaux traits, mais -je désire vivement conserver longtemps l'impression de sa physionomie -italienne, et surtout cette netteté de teint (sans avoir précisément un -beau teint), et cette pureté de formes. J'entends cet arrêté, ce tendu -de la peau qui n'appartient qu'à une vierge. C'est un souvenir précieux -à garder pour la peinture, mais je le sens déjà qui s'efface. - ---Hier _dimanche_ 11, dîné chez la maîtresse de Leblond; aucune -impression que vulgaire. - ---C'est donc aujourd'hui _lundi_ 12 que je commence mon tableau. - - * * * * * - -_Dimanche_ 18 _janvier._--Dîné aujourd'hui chez M. Lélièvre avec -Édouard et Lopez. Bonnes et excellentes gens. Grande discussion sur les -arts, et notamment grands efforts pour faire comprendre le mérite de -Raphaël et de Michel-Ange. - ---Aujourd'hui, Émilie Robert. - ---_Hier samedi_ et _avant-hier vendredi,_ fait en partie ou préparé la -femme du devant.--Leblond venu à mon atelier. - ---Hier samedi, _D. Giovanni_ joué par Zuchelli[62]. - ---Vendredi, soirée passée chez Taurel. - ---J'ai eu Provost, modèle, _mardi_ 13, et commencé par la tête du -mourant sur le devant.--Le lendemain _mercredi_ et le _jeudi_ 15, -chez Mme Lelièvre le soir, avec Édouard; elle m'a invité à dîner pour -aujourd'hui. - - - A Provost, environ............................ 8 fr. - A Émilie Robert, aujourd'hui.................. 12 fr. - - ---J'ai lu ces jours-ci dans le _Journal des Débats_, à propos d'un -ouvrage original où l'on traite de toutes sortes de sujets, par -le pseudonyme _Philemnestre_, qu'un juge anglais, désirant vivre -longtemps, s'était mis à interroger tous les vieillards qu'il -rencontrait, sur leur genre de vie et leur régime, et que leur -longévité ne tenait particulièrement, ni à la nourriture, ni aux -boissons fermentées. La seule chose constante chez tous, était de -se lever bon matin, et surtout de ne pas refaire de somme, une fois -réveillés. _Chose très importante._ - - * * * * * - -_Samedi_ 24 _janvier._--Aujourd'hui je me suis remis à mon tableau; -_dimanche dernier_ 18, j'ai cessé d'y travailler. J'avais commencé le -_lundi_ précédent quelques croquis seulement, ou plutôt le _mardi_ 13; -j'ai dessiné et fait aujourd'hui la tête, la poitrine de la femme morte -qui est sur le devant. A l'exception de la main et des cheveux, tout -est fait. - ---Ce soir présenté chez M. *** et demain dîner chez Mme -Lelièvre. Je disais ce soir à Édouard que, au lieu de faire comme la -plupart des gens qui ont fait leur progrès dans la guerre de la vie à -l'aide de leur lecture, il m'arrive de ne lire que pour confirmer ceux -que je fais à part moi, car depuis que j'ai quitté le collège je n'ai -point lu; aussi je suis émerveillé des bonnes choses que je trouve dans -les livres; je n'en suis aucunement blasé. - ---Hier _vendredi_ 23, en sortant de dîner chez Rouget [63], il m'a pris -une paresse qui m'a conduit au cabinet littéraire, où j'ai parcouru -la vie de Rossini; je m'en suis saturé et j'ai eu tort. Mais au fait, -ce Stendhal est un insolent, qui a raison avec trop de hauteur et qui -parfois déraisonne. - -Rossini est né en 1792, l'année où Mozart mourut. - ---_Jeudi_ 22 _janvier._ Passé chez moi la soirée et une partie de la -journée chez Soulier, où fait l'aquarelle du Turc par terre [63]. Il -m'a envoyé à sa place dîner chez sa mère. - ---_Le mercredi_ 21, passé en partie aussi chez Soulier et vu ma sœur. - ---Été pour l'affaire du général Jacquinot chez M. Berryer [64]. - -Le soir, chez Leblond, qui avait passé partie de la journée chez -Soulier. - - * * * * * - -_Dimanche_ 25 _janvier._--Aujourd'hui, dîné chez M. Lelièvre. Un diable -de colonel, tout plein de ses hauts faits d'Espagne, nous y a ennuyés -beaucoup. - -En revenant avec Édouard, j'ai eu plus d'idées que dans toute la -journée. Ceux qui en ont vous en font naître; mais ma mémoire s'enfuit -tellement de jour en jour que je ne suis plus le maître de rien, ni -du passé que j'oublie, ni à peine du présent, ou bien je suis presque -toujours tellement occupé d'une chose, que je perds de vue, ou je -crains de perdre ce que je devrais faire, ni même de l'avenir, puisque -je ne suis jamais assuré de n'avoir pas d'avance disposé de mon temps. -Je désire prendre sur moi d'apprendre beaucoup par cœur, pour rappeler -quelque chose de ma mémoire. Un homme sans mémoire ne sait sur quoi -compter; tout le trahit. Beaucoup de choses que j'aurais voulu me -rappeler de notre conversation, en revenant, m'ont échappé... - -Je me disais qu'une triste chose de notre condition misérable, était -l'obligation d'être sans cesse vis-à-vis de soi-même. C'est ce qui rend -si douce la société des gens aimables: ils vous font croire un instant -qu'ils sont un peu vous, mais vous retombez bien vite dans votre triste -unité. Quoi! l'ami le plus chéri, la femme la plus aimée et méritant de -l'être, ne prendront jamais sur eux une partie du poids? Oui, quelques -instants seulement; mais ils ont leur manteau de plomb à traîner. - -Je suis venu même à une autre de mes idées: c'est celle qui a précédé -cette dernière. Tous les soirs, lui disais-je, en sortant de chez -M. Lelièvre, je rentre chez moi, dans l'état d'un homme à qui sont -arrivés les événements les plus variés. Cela finit toujours par un -chaos qui m'étourdit. Je suis cent fois plus hébété, cent fois plus -incapable, je crois, de m'occuper des affaires les plus ordinaires, -qu'un paysan qui a labouré toute la journée. Je disais encore à Édouard -qu'on s'attachait aux amis, quand ils faisaient autant de progrès que -vous-même; la preuve en est que des circonstances charmantes dans la -vie et dont on conservait le souvenir avec délices, n'étaient plus -bonnes à recommencer réellement et juste comme elles s'étaient passées; -témoins encore les amis d'enfance qu'on revoit longtemps après. - ---J'ai reçu, aujourd'hui que j'ai commencé la femme traînée par le -cheval, Riesener, Henri Hugues et Rouget. Jugez comme ils ont traité -_mon pauvre ouvrage_ [65], qu'ils ont vu justement dans le moment -du tripotage, où moi seul je peux augurer quelque chose. Comment? -disais-je à Édouard, il faut que je lutte contre la fortune et la -paresse qui m'est naturelle, il faut qu'avec de l'enthousiasme je -gagne du pain, et des bougres comme ceux-là viendront, jusque dans ma -tanière, glacer mes inspirations dans leur germe et me mesurer avec -leurs lunettes, eux _qui ne voudraient pas être Rubens!_ Par un bonheur -dont je te rends grâces, ciel propice, tu me donnes dans ma misère le -sang-froid nécessaire pour retenir à une distance respectueuse les -scrupules que leurs sottes observations faisaient souvent naître en -moi. Pierret même m'a fait quelques observations qui ne m'ont point -touché, parce que je sais ce qu'il y a à faire. Henri n'était pas si -difficile que ces messieurs. - -A leur départ, j'ai soulagé mon cœur par une bordée d'imprécations à la -médiocrité, et puis je suis rentré sous mon manteau. - -Les éloges de Rouget, qui ne voudrait pas être Rubens, me séchaient... -Il m'emprunte, en attendant, mon étude, et j'ai eu tort de la lui -promettre, elle me sera peut-être utile. - -J'ai pensé, en revenant de mon atelier, à faire une jeune fille rêveuse -qui taille une plume, debout devant une table. - - * * * * * - -_Lundi_ 26 _janvier._--J'ai donné à Émilie Robert, pour trois séances -de mon tableau, 12 francs. - ---J'ai oublié de noter que j'avais envie de faire par la suite une -sorte de mémoire sur la peinture [66], où je pourrais traiter des -différences des arts entre eux; comme, par exemple... que, dans la -musique, la forme emporte le fond; dans la peinture, au contraire, on -pardonne aux choses qui tiennent au temps, en faveur des beautés du -génie. - ---Dufresne [67] est venu me voir à mon atelier. - ---Je retrouve justement dans Mme de Staël le développement de mon idée -sur la peinture. Cet art, ainsi que la musique, _sont au-dessus de la -pensée_; de là leur avantage sur la littérature, par le vague. - - * * * * * - -_Mardi_ 27 _janvier._--J'ai reçu ce matin à mon atelier la lettre -qui m'annonce la mort de mon pauvre Géricault [68]; je ne peux -m'accoutumer à cette idée. Malgré la certitude que chacun devait -avoir de le perdre bientôt, il me semblait qu'en écartant cette idée, -c'était presque conjurer la mort. Elle n'a pas oublié sa proie, et -demain la terre cachera le peu qui est resté de lui... Quelle destinée -différente semblait promettre tant de force de corps, tant de feu et -d'imagination? Quoiqu'il ne fût pas précisément mon ami, ce malheur -me perce le cœur; il m'a fait fuir mon travail et effacer tout ce que -j'avais fait. - -J'ai dîné avec Soulier et Fielding chez Tautin [69]. Pauvre Géricault, -je penserai bien souvent à toi! Je me figure que ton âme viendra -quelquefois voltiger autour de mon travail... Adieu, pauvre jeune homme! - ---D'après ce que m'a dit Soulier, il paraît que Gros a parlé de moi à -Dufresne d'une manière tout avantageuse. - - -[57] Sans doute un camarade du lycée Louis-le-Grand où Delacroix avait -fait ses études. - -[58] «Au milieu de mes occupations dissipantes quand je me rappelle -quelques beaux vers, quand je me rappelle quelque sublime peinture, -mon esprit s'indigne et foule aux pieds la vaine pâture du commun des -hommes.» (_Corresp._, t. I, p. 19.) - -[59] Probablement _Abel Dimier_, sculpteur, né en 1794. - -[60] Restaurant du Palais-Royal, qui eut son heure de réputation avant -la Révolution, jusqu'en 1793, et reprit ensuite sa vogue sous l'Empire -et la Restauration. - -[61] Sans aucun doute le général _Charles Jacquinot_, cousin germain de -Delacroix. - -Son frère, le colonel _Nicolas Jacquinot_, devint sénateur sous -l'Empire. - -[62] Zuchelli, chanteur du théâtre Italien, qui débuta le 20 octobre -1822 dans le rôle de Pharaon de _Moïse en Égypte_, opéra de Rossini. - -[63] Voir le _Catalogue Robaut_, n° 54. - -[64] _Berryer_ était parent de Delacroix, petit-cousin, croyons-nous. -Il est probable que c'est à ce titre que le général _Jacquinot_ -avait prié Delacroix de le mettre en relation avec le célèbre -avocat. Bien qu'il y eût peu de points communs entre Delacroix et -Berryer, lequel n'était nullement artiste, malgré sa curiosité des -choses d'art, Delacroix allait souvent à Augerville, et il résulte -de sa correspondance qu'il ne s'y déplaisait pas. Ses séjours dans -la propriété de Berryer étaient autant de repos pour lui. Dans les -dernières années du journal, il se montrera assez sévère pour l'esprit -de son illustre parent, auquel il reprochera d'être éminemment -superficiel. (V. _Souvenirs de M. Jaubert._ Ce livre contient de très -intéressants détails sur Delacroix, Berryer et la société d'Augerville.) - -[65] Delacroix fait ici allusion, comme nous l'avons déjà dit dans -notre étude, à l'un des fragments les plus fougueux de son _Massacre -de Scio_ au sujet duquel Th. Gautier écrivait: «Ces scènes horribles, -dont nul ménagement académique ne dissimule la hideur, ce dessin -fiévreux et convulsif, cette couleur violente, cette furie de brosse -soulevaient l'indignation des classiques, et enthousiasmaient les -jeunes peintres par leur hardiesse étrange et leur nouveauté que rien -ne faisait pressentir.» Ce fut après le _Massacre de Scio_ que M. de La -Rochefoucauld, alors directeur des Beaux-Arts, fit appeler Delacroix -pour lui recommander de «dessiner d'après la bosse». - -[66] Cette idée de _mémoire sur la peinture_ le poursuivit toute sa -vie; elle se transforma par la suite en dictionnaire où chaque terme -d'art est expliqué et commenté par des exemples pris sur les maîtres. - -Après plusieurs essais, il met enfin, en 1857, son idée à exécution. -Le dimanche 11 janvier, il commence «un _Essai d'un dictionnaire des -Beaux-Arts_, extrait d'un dictionnaire philosophique des Beaux-Arts». - -[67] Il s'agit très probablement ici de _Jean-Henri Dufresne_, peintre, -né à Étampes en 1788. Dufresne avait d'abord été magistrat à l'époque -des Cent-jours; mais ayant perdu sa place au retour des Bourbons, il se -mit à l'étude des arts et exposa quelques paysages au Salon. Il publia -également plusieurs livres d'éducation et de morale. - -[68] Dans le cahier manuscrit dont nous avons déjà parlé, Delacroix -donne sur la mort de Géricault des détails qu'il nous a paru -intéressant de reproduire ici: - -«Il faut placer au nombre des plus grands malheurs que les arts ont pu -éprouver de notre temps la mort de l'admirable Géricault. Il a gaspillé -sa jeunesse, il était extrême en tout: il n'aimait à monter que des -chevaux entiers et choisissait les plus fougueux. Je l'ai vu plusieurs -fois au moment où il montait à cheval: il ne pouvait presque le faire -que par surprise; à peine en selle, il était emporté par sa monture. -Un jour que je dînais avec lui et son père, il nous quitte avant le -dessert pour aller au bois de Boulogne. Il part comme un éclair, -n'ayant pas le temps de se retourner pour nous dire bonsoir, et moi -de me remettre à table avec le bon vieillard. Au bout de dix minutes, -nous entendons un grand bruit: il revenait au galop, il lui manquait -une des basques de son habit: son cheval l'avait serré je ne sais où -et lui avait fait perdre cet accompagnement nécessaire. Un accident de -ce genre fut la cause déterminante de sa mort. Depuis plusieurs années -déjà, les accidents, suites de la fougue qu'il portait en amour comme -en tout, avaient horriblement compromis sa santé: il ne se privait pas -pour cela tout à fait du plaisir de monter à cheval. Un jour, dans une -promenade à Montmartre, son cheval l'emporte et le jette à terre. Le -malheur voulut qu'il portât par terre ou contre une pierre à l'endroit -de la boucle absente de son pantalon où se trouvait un bourrelet qu'il -avait formé pour y suppléer. - -«Cet accident lui causa une déviation dans l'une des vertèbres, -laquelle n'occasionna pendant un temps assez long que des douleurs qui -ne furent pas un avertissement suffisant du danger. Biot et Dupuytren -s'en aperçurent quand le mal était déjà presque sans remède: il fut -condamné à rester couché, et moins d'un an après il mourut, le 28 -janvier 1824.» (EUGÈNE DELACROIX, _sa vie et ses œuvres._) - - -[69] Ce devait être quelque guinguette de la banlieue où les jeunes -artistes aimaient à aller festoyer. Plus tard, en 1850, écrivant à -Soulier, Delacroix rappelle ces parties de jeunesse: «Où sont les -dîners chez la mère Tautin, à travers les neiges, en compagnie des -voleurs et des commis aux barrières!» (_Corresp._, t. II, p. 45.) - - * * * * * - -_Mardi matin_ 2 _février._--Je me lève à sept heures environ, chose -que je devrais faire plus souvent. Les ignorants et le vulgaire sont -bien heureux. Tout est pour eux carrément arrangé dans la nature. Ils -comprennent tout ce qui est, par la raison que cela est. - -Et, au fait, ne sont-ils pas plus raisonnables que tous les rêveurs, -qui vont si loin qu'ils doutent de leur pensée même?... Leur ami -meurt-il? Comme il leur semble qu'ils comprennent la mort, ils ne -joignent pas à la douleur de le pleurer cette anxiété cruelle de ne -pouvoir se figurer un événement aussi naturel... Il vivait, il ne -vit plus; il me parlait, son esprit entendait le mien; rien de tout -cela n'est là. Mais ce tombeau... Repose-t-il dans ce tombeau aussi -froid que la tombe elle-même? Son âme vient-elle errer autour de son -monument? Et, quand je pense à lui, est-ce elle encore qui vient -secouer ma mémoire? L'habitude remet chacun au niveau du vulgaire. -Quand la trace est affaiblie, il est mort, eh bien! la chose ne nous -tracasse plus. Les savants et les raisonneurs paraissent bien moins -avancés que le vulgaire, puisque ce qui leur servirait à prouver n'est -pas même prouvé pour eux. Je suis un homme. Qu'est-ce que: _Je?_ -qu'est-ce qu'_un homme?_ Ils passent la moitié de leur vie à attacher -pièce à pièce, à contrôler tout ce qui est trouvé; l'autre à poser les -fondements d'un édifice qui ne sort jamais de terre. - - * * * * * - -_Mardi_ 17 _février._--Aujourd'hui dîner chez Tautin avec Fielding et -Soulier. Je fais des progrès dans l'anglais. - ---Fait aujourd'hui la draperie de la femme de coin; hier, retouché -elle. Fait aussi main et pied de la femme à genou. - - -Donné à Marie Auras, après la mort de Géricault............... 7 ou 8fr. -A la mendiante qui m'avait posé pour l'étude dans le cimetière........ 7 -A Émilie Robert, hier lundi, dimanche et samedi 14,15 et 16 février.. 12 - - ---J'ai dîné chez Leblond. Quinze personnes à table: dîner d'apparat. - -Le soir, été chez ma tante un peu: bonne petite conversation. Dimanche -prochain, je vais y dîner. - -J'avais été, deux ou trois jours avant, dîner avec Henry. Je me -rappelle: c'était le 13 _février_, il n'avait pas de bureau. Je faisais -le jeune homme du coin d'après la mendiante. Quelque temps avant, nous -avions dîné ensemble chez Tautin. Je l'aime toujours beaucoup. - -Minuit passé! couchons-nous. - - * * * * * - -_Vendredi_ 20 _février._--Toutes les fois que je revois les gravures du -_Faust_[70], je me sens saisi de l'envie de faire une toute nouvelle -peinture, qui consisterait à calquer pour ainsi dire la nature; on -rendrait intéressantes par l'extrême variété des raccourcis, les poses -les plus simples; on pourrait, ainsi, pour de petits tableaux, dessiner -le sujet et l'ébaucher vaguement sur la toile, puis copier la pose -juste du modèle. Il faut chercher cela dans ce qui me reste à faire de -mon tableau. - -Aujourd'hui, je me suis mis à ébaucher ce qui me reste à couvrir. - - - J'ai donné à Mélie........................... 3 fr. - - - * * * * * - -_Dimanche_ 22 _février._--Dîné chez Riesener avec Henri Hugues, qui est -venu me prendre à l'atelier. - ---Ébauché, avec Soulier, le fond. - - - * * * * * - -_Mardi_ 24 _février._--Fait d'après Bergini un croquis pour l'homme à -cheval et refait l'homme couché. Ivresse de travail. - ---Le Salon retardé. - - - Aujourd'hui, à Bergini......................... 5 fr. - - - * * * * * - -_Vendredi_ 27 _février._--Ce qui me fait plaisir, c'est que j'acquiers -de la raison, sans perdre l'émotion excitée par le beau. Je désire -bien ne pas me faire illusion, mais il me semble que je travaille plus -tranquillement qu'autrefois, et j'ai le même amour pour mon travail. -Une chose m'afflige, je ne sais à quoi l'attribuer; j'ai besoin de -distractions, telles que réunions entre amis [71], etc. Quant aux -séductions qui dérangent la plupart des hommes, je n'en ai jamais été -bien inquiété, et aujourd'hui moins que jamais. Qui le croirait? Ce -qu'il y a de plus réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec -ma peinture. Le reste est un sable mouvant. - -Ma santé est mauvaise, capricieuse comme mon imagination. - ---Hier et aujourd'hui, fait les jambes du jeune homme du coin. Quelles -grâces ne dois-je pas au ciel, de ne faire aucun de ces métiers de -charlatan, qui en imposent au genre humain!... Au moins je peux en rire. - - * * * * * - -_Jeudi_ 28 _février._--Fait la tête du jeune homme du coin. - - - A Nassau............................... 11 fr. 50 - A Prévost.............................. 1 50 - - ---Je pensais au bonheur qu'a eu Gros d'être chargé de travaux si -propres à la nature de son talent.... - -J'ai ce soir le désir de faire des compositions sur le _Gœtz de -Berlichingen_ de Gœthe [72], sur ce que m'en a dit Pierret. - - * * * * * - -_Dimanche gras,_ 29 _février._--Fait l'autre jeune homme du coin, -d'après le petit Nassau, et à lui donné 3 fr.--Dîné chez la mère de -Pierret. - ---Henri Scheffer venu chez moi. Il m'a parlé de Dufresne comme d'un -homme très distingué; je l'ai jugé de même, je désire qu'il soit mon -ami. - - -[70] On trouve ici l'idée première de cette illustration de _Faust_ que -Delacroix exécuta par la suite en dix-sept lithographies admirables -d'originalité et de verve. Les gravures du _Faust_ dont il est question -ici sont vraisemblablement les douze planches du célèbre artiste -allemand _Pierre de Cornélius_ qui datent de 1810. - -[71] Un des traits caractéristiques de la nature de Delacroix, à -l'époque de sa première jeunesse, fut ce besoin de distractions, cette -recherche du plaisir. Il obtenait d'ailleurs de réels succès, si l'on -en croit ceux qui l'ont connu, plutôt comme homme du monde que comme -artiste. Baudelaire, à qui Delacroix avait fait la confidence de ses -préoccupations mondaines, note très justement qu'elles disparurent avec -l'âge, et qu'un seul besoin impérieux les remplaça, l'amour du travail. - -[72] Cette pièce de Gœthe a souvent inspiré Delacroix. Voici les -différentes œuvres que cite le _Catalogue Robaut_: - -Année 1828, _Selbitz blessé_ (IIIe acte de Gœtz): 1° dessin a la -mine de plomb, ayant appartenu à M. Riesener; 2° aquarelle, vendue 65 -francs, en 1874 (vente Jacques Leman). - -A diverses reprises, de 1836 à 1843, Delacroix travaille à une suite -de lithographies: 1° _Frère Martin serrant la main de fer de Gœtz_ -(acte I, scène II); 2° _Weislingen attaqué par les gens de Gœtz_ -(acte I, scène II); 3° _Weislingen prisonnier de Gœtz_ (acte I, -scène IV); 4° _Gœtz écrit ses mémoires_ (acte IV, scène V); 5° -_Gœtz blessé recueilli par les Bohémiens_; 6° _Adélaïde donne le -poison au jeune page_ (acte V, scène VIII); 7° _Weislingen mourant_ -(acte V, scène X). - -Vers 1836, il fait une nouvelle série de dessins: 1° _George affublé -d'une armure_, plume et encre de Chine (acte I, scène II); 2° _L'Évèque -et Adélaïde jouant aux échecs_, même planche (acte II, scène I); 3° -_Adélaïde congédiant Weislingen,_ mine de plomb (acte II, scène VI); 4° -_Lerse_, aquarelle (acte II, scène VI; acte III, scène VI); 5° _Gœtz -et les paysans_, mine de plomb (acte V, scène V); 6° _Adélaïde donne le -poison au jeune page_ (mine de plomb et lavis). - -Il reprend encore le drame de Gœthe, vers 1843, il fait une série de -gravures sur bois pour le _Magasin pittoresque_: 1° _Frère Martin et -Gœtz_; 2° _Gœtz blessé_; 3° _Gœtz écrivant ses mémoires_; 4° -_Mort de Gœtz_. - -En 1850, deux toiles: l'une, _Weislingen enlevé par les gens de -Gœtz_; l'autre, _Gœtz recueilli par les Bohémiens._ - - * * * * * - -_Lundi_ 1er _mars._--Je n'ai point travaillé de la journée. - ---J'ai dîné chez Mme. Guillemardet. - -Vu Cicéri[73], Riesener, Leblond, Piron. - ---Passé une triste soirée seul au café. Rentré à dix heures. Relu mes -vieilles lettres. - -Écrit à Philarète la lettre suivante: - -«Je m'attends à te voir d'une surprise extrême: Lui! m'écrire, un -peintre: _che improvisa novella!..._ et devine ce qui me fait t'écrire: -c'est peut-être ce que tu cherches bien loin, tandis que le plus simple -à imaginer ne te sera pas venu. - -«Je vous écris, mon ancien ami, par ce besoin que nous comprenions -mieux _autrefois._ Mais nous sommes avancés l'un et l'autre dans cette -carrière qui se défile à mesure sous nos pas. Certains sentiments -deviennent ridicules. Les objets ou dédains philosophiques de nos -naïves imaginations de seize à vingt ans deviennent par contre des -objets très sérieux de notre culte. J'ai passé une soirée à relire -toutes mes vieilles lettres, car je suis plus conservateur qu'_un -Sénat_, qui n'a rien conservé que ses plâtres. Tandis que vous étiez -au bal de l'Opéra, au moins j'ose le penser, je suis à deux heures -de la nuit enfoui dans des souvenirs doux et affligeants. Vous étiez -à cette époque dégoûté de la vie et des vanités prétendues de la -vie; aujourd'hui, je prends de cette maladie de ce temps-là, et vous -pourriez bien avoir pris de mon insouciance philosophique d'alors. Mais -qu'en fais-je et S***? Mon cœur a saigné tout à l'heure au -souvenir de tout ce que cet homme m'a inspiré. Cette vie d'homme qui -est si courte pour les plus frivoles entreprises est pour les amitiés -humaines une épreuve difficile et de longue haleine. Dans la carrière -que vous suivez, vous ne devez pas trouver beaucoup d'amis et surtout -d'amis pour la vie comme nous l'étions avec Sousse, avant qu'en effet -la vie eût été retournée pour chacun de nous... Si tu en trouves, tant -mieux, tu es plus heureux que moi. - -«Malgré quelques attiédissements passagers, je crois qu'il faut de loin -en loin, pour quelques figures passagères, se conserver les anciens. -Profitons-en surtout pendant que l'amitié peut encore entre nous être -désintéressée. Si tu étais ministre, je ne t'aurais pas écrit ce -soir. J'aurais relu tes lettres, rentré mon émotion, et j'aurais dit: -«C'est un homme mort, n'y pensons plus.» Je ne dis pas non plus que -je l'aurais écrite à mon vieux camarade resté en arrière, si c'était -moi qui eus été ministre ou le parvenu. Le cœur humain est une vilaine -porcherie; ce n'est pas ma faute, mais qui ose répondre de soi? -Écris-moi, fais reprendre à mon cœur la route de certaines émotions de -la jeunesse, qui ne revient plus; quand ce ne serait qu'une illusion, -ce serait encore un plaisir. Adieu, etc.» - ---J'ai relu aussi des lettres d'Élisabeth Salter... Étrange effet, -après tant de temps! - ---Retrouvé dans une lettre de Philarète ce sujet de la mort de R..., -âgé de quatre-vingt-cinq ans. Après avoir défendu avec beaucoup de -véhémence, dans le barreau de Thèbes, la cause d'un ami accusé d'un -crime capital, il expira la tête appuyée sur les genoux de sa fille. - - * * * * * - -_Mercredi_ 3 _mars._--Ce matin, au Luxembourg. Je me suis étonné de -l'incorrection de Girodet, particulièrement dans son jeune homme du -_Déluge._ Cet homme, au pied de la lettre, ne sait pas le dessin. - ---Été chez Émilie Robert; mal disposé. Malade de l'estomac. - ---Composé, ne sachant que faire, les _Condamnés à Venise._--Émilie est -venue un instant. - ---Remets-toi vigoureusement à ton tableau. Pense au Dante, relis-le -continuellement; secoue-toi pour revenir aux grandes idées. Quel -fruit tirerai-je de cette presque solitude, si je n'ai que des idées -vulgaires? - ---Hier, couru et été chez D***; exécrable peinture. - ---Repris l'envie de faire les _Naufragés_, de lord Byron, mais de les -faire au bord de la mer même, sur les lieux. - ---Été le soir chez Henri Scheffer [74]. - ---Aujourd'hui mercredi soir, je rentre de chez Leblond. Bonne soirée; -il avait fait un extraordinaire: Punch, etc.. Quelque musique qui m'a -fait plaisir... Dufresne est un homme qui dessèche bien quelque peu. - ---Je suis donc comme un sabot? Je ne suis remué qu'à coups de fourche; -je m'endors sitôt que manquent ces stimulants. - - * * * * * - -_Jeudi_ 4 _mars._--Aujourd'hui, été voir Champion. Déjeuné avec lui. - ---Fedel est venu me voir à l'atelier. Dîné ensemble. Le soir à -_Moïse_, et seul: j'y ai trouvé des jouissances. Admirable musique! -Il faut y aller seul pour en jouir [75]. La musique est la volupté de -i'imagination; toutes leurs tragédies sont trop positives. - ---_Médée_ m'occupe.--Aussi quelque sujet de _Moïse_, par exemple, _les -Ténèbres._ - - * * * * * - -_Vendredi_ 5 _mars._--Fait la tête et le torse de la jeune fille -attachée au cheval.--Dîné avec Soulier et Fielding et été à l'Ambigu -voir les _Aventuriers_; beaucoup d'intérêt et manière neuve. Naturel -[76]. - ---L'impression de _Moïse_ reste encore, et j'ai le désir de le revoir. - - -_Samedi_ 6 _mars._--J'ai passé la journée à mon atelier.--Mauvaise -besogne.--Dîné avec Fielding et Soulier chez Tautin. - ---Pensé à faire des compositions sur _Jane Shore_ et le théâtre d'Otway -[77]. - ---Rencontré, chez Tautin, Fedel et autres camarades qui s'en allaient. -Convenu que nous irions quelquefois ensemble faire quelques sujets de -l'Inquisition. - ---_Philippe II._ - - * * * * * - -_Dimanche_ 7 _mars._--Vu Mage un instant pour le portrait de la Pasta. -Ce n'est pas ça. - ---Fielding et Soulier à mon atelier. Fielding m'a arrangé mon fond. - ---Leblond a passé avec sa maîtresse, et le soir chez Pierret: Excellent -thé et calembours toute la soirée. - - * * * * * - -_Lundi_ 9 _mars._--A mon atelier.--Émilie.--Dîné avec -Fielding.--Scheffer aîné [78] est venu me voir.--Le soir chez Henri -Hugues. Fumé avec lui. - - - A Émilie Robert......................... 13 fr. 50 - - - * * * * * - -_Samedi_ 13.--Aujourd'hui fait le _Turc à cheval._ - ---Hier et avant, draperie de la femme. - - - A Bergini.................................. 5 fr. - - ---Dîné avec Soulier et Fielding. Le soir au petit café. Reçu le soir -une lettre de Philarète. - ---Travaillé avec chaleur. Je me couche tard. - - * * * * * - -_Dimanche_ 14 _mars._--Aujourd'hui chez ma sœur. - ---Le _Sermon anglais._ - ---Dîné chez M. Guillemardet. Le soir chez Pierret. M. Coutan m'a donné -envie de faire _Mazeppa._ - ---Faire pour frontispice au Dante, _lui se promenant dans le Colisée au -clair de lune._ - - * * * * * - -_Lundi_ 15 _mars._--Déjeuné avec Pierret et auparavant été voir le -charmant livre anglais d'histoire naturelle.--Chez Scheffer.--Aux -Champs-Élysées. Bonne promenade.--Rouget à dîner. Pierret le -soir.--Fait le trait d'un _Turc montant à cheval_ [79].--Superbe temps -de printemps. - - * * * * * - -_Mardi_ 16.--Pauvre frère! je reçois à l'instant ta lettre. Que je -désire être utile à tes intérêts! Quel sera ton sort, si tout te manque -ainsi! - ---Dîné avec Soulier et Fielding chez Tautin. _And after to english -Brewery and drink Gin and Water._ - ---Vu Scheffer et le sauteur de son manège. - - * * * * * - -_Mercredi_ 17.--Perdu la matinée en allées et venues relatives à la -lettre de mon frère.--Travaillé à l'atelier à la petite esquisse, -depuis midi jusqu'à deux heures et demie.--Avant, chez Lopez.--A -la préfecture, en sortant de chez Lopez; de là chez M. Jacob [80]. -Puis, chez Fielding.--Dîné chez Rouget.--Rencontré Henri Scheffer au -Palais-Royal. Chez Leblond. J'ai fait un cheval blanc à l'écurie. - ---Bonne conversation avec Dufresne et Pierret, sur la médecine -particulièrement; puis, plus générale, sur les lois, etc.--Sorti avec -tous et enfin Pierret, que j'ai laissé à sa porte. Je suis rentré plein -d'un bonheur philosophique bien innocent. - ---Le matin chez Mme J... Probablement manqué l'occasion. Il semble -qu'aussitôt qu'elle se présente, elle me fasse peur,--l'occasion -s'entend... Toujours réfléchir à tout, sottise extrême! - ---Penser, en faisant mon _Mazeppa_, à ce que je dis dans ma note du 20 -_février_, dans ce cahier, c'est-à-dire calquer en quelque sorte la -nature dans le genre de _Faust._ - - * * * * * - -_Jeudi_18 _mars._--Rencontré Mage sur le boulevard.--Été chez Gihaut -[81] et rencontré M. Coutan. Choisi des Géricault.--A la caisse de la -préfecture, puis aux Champs-Élysées.--Recherché mes lithographies. - ---Achevé le _Turc montant à cheval._ - - * * * * * - -_Vendredi_ 19 _mars._--Passé une excellente journée au Musée avec -Édouard... Les Poussin!... Les Rubens!... et surtout le _François -1er_ du Titien!... Velasquez! - -Après, vu le Goya, à mon atelier, avec Édouard. Puis vu Piron. -Rencontré Fedel. Dîné ensemble. Bonne journée. - - * * * * * - -_Samedi_ 20 _mars._--A mon atelier assez tard. Retravaillé la _Femme -morte._--Henry, Fielding et Soulier. - ---Dîné à la barrière au bord de l'eau. Puis à la _Brewery._ - - * * * * * - -_Dimanche_ 21 _mars._--Fait une étude au manège avec Scheffer [82].--Le -soir, la cousine chez Pierret. Petite soirée. - - * * * * * - -_Lundi_ 22 _mars._--Aujourd'hui, atelier. Commencé le cheval,--mal -disposé.--Le soir chez Pierret. - - * * * * * - -_Mardi_ 23 _mars._--Perdu la journée; excepté chez Leblond vers -midi.--Dîné avec Pierret, où passé la soirée. Menjaud [83] y était. -Bonnes idées sur la médecine. - ---Commencé une _Jane Shore._[84] - - * * * * * - -_Mercredi_ 24 _mars._--Déjeuné le matin chez la cousine.--Composé à -l'atelier.--Le soir, Leblond. - - * * * * * - -_Jeudi_ 25 _mars._--Été avec Leblond voir des tableaux: surtout tête -de femme; la _Marquise de Pescara_ du Titien [85] et un Velasquez -admirable, qui occupe tout mon esprit. - ---Été à Saint-Cloud avec Fielding et Soulier, et dîner.--Le soir chez -Pierret, punch. - - * * * * * - -_Vendredi_ 26 _mars._--Rencontré Édouard chez Lopez et déjeuné ensemble -dans le quartier de son atelier.--Passé la journée à son atelier.--Dîné -chez Rouget et le soir chez M. Lelièvre, Taurel et Lamey [86]. - - * * * * * - -_Samedi_ 27 _mars._--De bonne heure à l'atelier. Pierret venu.--Dîné -chez lui; lu de l'Horace [87].--Envies de poésie, non pas à propos -d'Horace. - ---Allégories.--Rêveries. Singulière situation de l'homme! Sujet -intarissable. Produire, produire! - - * * * * * - -_Dimanche_ 28 _mars._--Chez Scheffer.--Au manège. Peint le cheval -gris.--Le soir chez Pierret. - - * * * * * - -_Lundi_ 29 _mars._--Henri Scheffer est venu me prendre chez moi, le -matin. Déjeuné avec lui, à son atelier. - -De là été prendre Pierret au ministère, et été au Diorama [88]. J'ai -dîné chez lui et passé la soirée. Sommeil et lourdeur. - - * * * * * - -_Mardi_ 30 _mars._--A mon atelier, le matin. - -Mon poêle à arranger m'a fait faire une promenade au Musée: admiré -Poussin, puis Paul Véronèse, avec une escabelle. - ---Essayé de repeindre la tête du mourant. - ---Le soir chez Pierret. Bonne soirée à causer de bonnes choses. - - * * * * * - -_Mercredi_ 31 _mars._--Chez Leblond.--Revenu le soir avec Dufresne: il -m'a donné une nouvelle ardeur. Parlé de Véronèse: il peint aussi la -passion. - ---Il faut dîner peu et travailler le soir seul [89]. Je crois que -le grand monde à voir de temps à autre, ou le monde tout simplement, -est moins à redouter pour le progrès et le travail de l'esprit, quoi -qu'en disent beaucoup de prétendus artistes, que leur fréquentation à -eux. Le vulgaire naît à chaque instant de leur conversation; il faut -en revenir à la solitude, mais vivre sobrement comme Platon. Le moyen -que l'enthousiasme se conserve sur une chose quand, à chaque instant, -on est accessible à une partie? quand on a toujours besoin de la -société des autres? Dufresne a bien raison: les choses qu'on éprouve -seul avec soi sont bien plus fortes et vierges. Quel que soit le -plaisir de communiquer son émotion à un ami, il y a trop de nuances à -s'expliquer, bien que chacun peut-être les sente, mais à sa manière, ce -qui affaiblit l'impression de chacun. Puisqu'il me conseille et que je -reconnais la nécessité de voir l'atelier seul et de vivre seul, quand -j'y serai établi, commençons dès maintenant à en prendre l'habitude: -toutes les réformes heureuses naîtront de là. La mémoire reviendra et -l'esprit présent fera place à celui d'ordre. - ---Dufresne disait, à propos de Charlet, que ce n'était pas assez naïf -de manière de faire: on voit l'adresse et le procédé. Y penser [90]. - - -[73] _Cicéri_, peintre décorateur, né en 1782; encore enfant il -dirigea l'orchestre du théâtre _Séraphin_ et entra à dix-sept ans -au Conservatoire. Obligé de renoncer à la carrière dramatique par -un accident qui le rendit boiteux, il étudia le dessin sous la -direction de l'architecte Bellange et la peinture de décors dans les -ateliers de l'Opéra dont il fut bientôt nommé décorateur en chef. Il -avait été chargé des décorations ornementales de la bibliothèque du -Palais-Bourbon. - -[74] _Henri Scheffer_, peintre français, frère d'_Ary Scheffer_, né -en 1798. Il fut élève de Guérin, et ce fut à l'atelier de Guérin que -Delacroix fit sans doute sa connaissance. Il débuta au Salon de 1824, -comme peintre d'histoire; il a cultivé aussi d'autres genres et fait -des portraits. - -[75] Cette observation nous paraît intéressante à rapprocher d'un -autre passage du journal, dans lequel Delacroix fait la remarque, -toujours à propos de musique, que la société des gens du monde, leurs -conversations, et la légèreté qu'ils apportent dans tout ce qui touche -aux choses d'art, constituent le milieu le plus déplorable pour en -jouir. - -[76] _Les Aventuriers, ou le Naufrage_, mélodrame à spectacle, en trois -actes, en prose, de MM. Léopold Chandezon et Antony Béraud, représenté -pour la première fois à l'Ambigu-Comique le 7 février 1824, avec un -succès complet et mérité. - -[77] _Thomas Otway_, poète dramatique anglais, né en 1651, mort en -1685. Acteur et soldat tour à tour, dissipé et besogneux, il eut la vie -irrégulière et la fin prématurée de la plupart des poètes dramatiques -du temps d'Élisabeth. Il écrivit des tragédies et des comédies, dont -quelques-unes sont imitées de Racine et de Molière. Les principales -sont _Alcibiade, Caïus Marius, Titus et Bérénice_, d'après Racine; les -_Fourberies de Scapin_, d'après Molière; une _Venise sauvée_, inspirée -d'une nouvelle historique de Saint-Réal. - -[78] _Ary Scheffer._ - -[79] Voir _Catalogue Robaut_, n° 283. - -[80] S'agit-il ici de _Henri Jacob_, lithographe, né en 1781, qui fut -dessinateur du prince Eugène et qui ouvrit un atelier à Paris sous la -Restauration, ou simplement de l'un des cousins germains de Delacroix, -_Charles, Léon_ et _Zacharie Jacob?_ Il est difficile de le deviner en -lisant ce passage. - -(Footnote 81: Voir _Catalogue Robaut_, n° 75.) - -[81] Éditeur d'estampes, très connu à cette époque. - -[82] Delacroix, très préoccupé dès cette époque, comme il le fut toute -sa vie, d'étudier la nature sur le vif, soucieux avant tout de vérité -et de vie, faisait de nombreuses études de chevaux. Il rencontrait au -manège un certain nombre de jeunes gens dont les noms reviennent à -maintes reprises dans les premières années de ce journal. - -[83] _Menjaud_ était un acteur célèbre de l'époque. Il se livra d'abord -à la peinture, puis entra au Conservatoire. Il joua avec Talma et Mlle -Mars. Il occupa les premiers rôles dans _Turcaret_, le _Misanthrope, -Don Juan._ - -[84] Probablement la petite aquarelle mentionnée au _Catalogue Robaut_, -n° 211. - -[85] _Vittoria Colonna, marquise de Pescara_, célèbre par sa beauté, -ses vertus et son talent de poète. On connaît d'elle deux portraits -célèbres, l'un de _Sébastien dei Piombo_, l'autre du _Mutien -(Muziano)_, élève du _Titien (Tiziano)._ Il y a ici évidemment une -confusion dans l'esprit de Delacroix entre _le Mutien_ et _le Titien._ - -[86] _Lamey_, cousin de Delacroix, devint président de cour à -Strasbourg. - -[87] Dès sa vingtième année, Delacroix avait compris, comme tous -les hommes supérieurs, que la véritable instruction n'est pas celle -que l'on reçoit de ses maîtres, mais bien celle que l'on se donne à -soi-même. Dans une lettre très curieuse, adressée à Pierret en 1818, -il écrivait: «Il faut cet hiver nous voir bien souvent, lire de bonnes -choses. Je suis tout surpris _de me voir pleurer sur du latin._ La -lecture des anciens nous retrempe et nous attendrit: ils sont si vrais, -si purs, si entrants dans nos pensées!» - -A propos d'Horace, il dit autre part: «Horace est à mon avis le plus -grand médecin de l'âme, celui qui vous relève le mieux, qui vous -attache le mieux à la vie dans certaines circonstances, et qui vous -apprend le plus à mépriser dans d'autres.» (_Corresp._, t. I, p.. 15 et -24.) - -[88] Le premier Diorama fut établi en 1822, rue Samson, derrière le -Château-d'Eau. - -[89] Ces questions d'hygiène favorable au travail intellectuel -préoccupaient Delacroix. Baudelaire, qui le fréquentait dans -l'intimité, nous le montre saisissant sa palette «après un déjeuner -plus léger que celui d'un Arabe». Dans la seconde partie de sa vie il -eut cruellement à souffrir de lourdeurs d'estomac, et ce fut sans doute -cette raison qui l'amena a modifier son hygiène: Il déjeunait à peine -et ne prenait qu'un fort repas, celui du soir. - -[90] Il est intéressant de rapprocher cette appréciation sur Charlet -formulée en 1824, de l'article que Delacroix lui consacra, après -sa mort, en 1862, dans la _Revue des Deux Mondes_. «Son talent -n'avait point eu d'aurore, il est arrivé tout armé, pourvu de ce don -d'imaginer et d'exécuter qui fait les grands artistes. Il a même cela -de remarquable que la première période de son talent est celle où ce -talent est le plus magistral. Dans les sujets aussi simples et, ce -qu'il y a de plus difficile, dans la représentation de scènes vulgaires -dont les modèles sont sous nos yeux, Charlet a le secret d'unir la -grandeur et le naturel.» (_Revue des Deux Mondes_, 1er juillet 1862.) - - * * * * * - -_Jeudi_ 1er _avril._--Été le matin avec Champmartin chez -Cogniet, où j'ai déjeuné. - -J'ai vu le masque moulé de mon pauvre Géricault. O monument vénérable! -J'ai été tenté de le baiser... sa barbe... ses cils... Et son -sublime _Radeau!_ Quelles mains! Quelles têtes! Je ne puis exprimer -l'admiration qu'il m'inspire. - ---Vu Fedel chez lui.--Retrouvé Fedel, comme je me disposais à aller -voir l'_Italiana in Algeri._[91] Endormi toute la soirée. - ---Peindre avec brosses courtes et petites. Craindre le lavage à l'huile. - ---Il me survient le désir de faire une esquisse du tableau de -Géricault. Dépêchons-nous de faire le mien. Quel sublime modèle! et -quel précieux souvenir de cet homme extraordinaire! - - * * * * * - -_Vendredi_ 2 _avril._--A l'atelier toute la journée. Arrêté en partie -mon fond. - -M. Coutan est venu me voir. Il m'a donné envie de voir les dessins de -Demeulemeester [92]. - ---Dîné chez Rouget. Vu François et Henri Verninac, etc.--Chez Pierret -le soir.--Je lis à présent. - - * * * * * - -_Samedi_ 3 _avril._--Été avec Decamps chez le duc d'Orléans [93], voir -sa galerie. Enchanté de la femme du brigand de Schnetz [94]. Rencontré -Steuben [95]. - -Envie de faire de petits tableaux, surtout pour acheter quelque chose à -la vente de Géricault. - ---Le soir, _Jane Shore._ - - * * * * * - -_Dimanche_ 4 _avril._--Tout est intéressé pour moi, dans la nécessité -de me renfermer davantage dans la solitude. Les plus beaux et les plus -précieux instants de ma vie s'écoulent dans des distractions qui ne -m'apportent au fond que de l'ennui. La possibilité ou l'attente d'être -distrait commencent déjà à énerver le peu de force que me laisse le -temps mal employé de la veille. La mémoire n'ayant à s'exercer sur rien -d'important périt ou languit. J'amuse mon activité avec des projets -inutiles. Mille pensées précieuses avortent faute de suite. Ils me -dévorent, ils me mettent au pillage. L'ennemi est dans la place... au -cœur; il étend partout la main. - -Pense au bien que tu vas trouver, au lieu du vide qui te met -incessamment hors de toi-même: une satisfaction intérieure et une -mémoire ferme; le sang-froid que donne la vie réglée; une santé qui ne -sera pas délabrée par les concessions sans fin à l'excès passager que -la compagnie des autres entraîne; des travaux suivis et beaucoup de -besogne. - ---J'ai été à mon atelier. Henry Scheffer venu et commencé son portrait. - -Dîné ensemble. Cela ne fait rien en passant et de la sorte... C'était, -l'année dernière, l'habitude de ces dîners à jours fixes et attendus, -qui étaient funestes! - ---Le soir chez Mme Guillemardet, où j'ai appris la nouvelle infortune -de ma sœur. Quand sera-t-elle tranquille? - ---Se procurer la _Panhypocrisiade._[96] On pourrait en faire des -dessins.--Une suite aussi sur _René_, sur _Melmoth._[97] - - * * * * * - -_Lundi_ 5 _avril._--Le matin, vu Fielding, en allant chez ma sœur. - ---Rencontré Dufresne et chez Gihaut.--A l'atelier. Travaillé -peu.--Rouget.--Le soir chez Pierret. - - * * * * * - -_Mardi_ 6 _avril._--Déjeuné chez Soulier et Fielding.--A l'atelier de -Henry Scheffer. Commencé chez moi le petit _Don Quichotte._[98]--Dîné -avec Dupont et été chez Devéria [99]. - ---Tâcher de retrouver la naïveté du petit portrait de mon neveu. - - * * * * * - -_Mercredi_ 7.--Encore un mercredi... Je n'avance guère... Le temps -beaucoup. - -Travaillé au petit _Don Quichotte._--Le soir, Leblond, et essayé de la -lithographie [100]. Projets superbes à ce sujet. Charges dans le genre -de Goya. - ---La première et la plus importante chose en peinture, ce sont les -contours. Le reste serait-il extrêmement négligé que, s'ils y sont, -la peinture est ferme et terminée. J'ai plus qu'un autre besoin de -m'observer à ce sujet: y songer continuellement et _commencer toujours -par là._ - -Le Raphaël doit à cela son fini, et souvent aussi Géricault. - ---Je viens de relire en courant tout ce qui précède: je déplore les -lacunes. Il me semble que je suis encore le maître des jours que -j'ai inscrits, quoiqu'ils soient passés; mais ceux que ce papier ne -mentionne point sont comme s'ils n'avaient point été [101]. - -Dans quelles ténèbres suis-je plongé? Faut-il qu'un misérable et -fragile papier se trouve être, par ma faiblesse humaine, le seul -monument d'existence qui me reste? L'avenir est tout noir. Le passé qui -n'est point resté, l'est autant. Je me plaignais d'être obligé d'avoir -recours à cela;, mais pourquoi toujours m'indigner de ma faiblesse? -Puis-je passer un jour sans dormir et sans manger? Voilà pour le -corps. Mais mon esprit et l'histoire de mon âme, tout cela sera donc -anéanti, parce que je ne veux pas en devoir ce qui peut m'en rester à -l'obligation de l'écrire; au contraire, cela devient une bonne chose -que l'obligation d'un petit devoir qui revient journellement. - -Une seule obligation, périodiquement fixe dans une vie, ordonne tout -le reste de la vie: tout vient tourner autour de cela. En conservant -l'histoire de ce que j'éprouve, je vis double; le passé reviendra à moi -... L'avenir est toujours là. - ---Se mettre à dessiner beaucoup les hommes de mon temps. Beaucoup de -médailles, voilà pour le nu. - -Les gens de ce temps: du Michel-Ange et du Goya. - ---Lire la _Panhypocrisiade._ - - * * * * * - -_Jeudi_ 8 _avril._--L'argent me pressera bientôt. Il faut travailler -ferme. Pioché au _Don Quichotte._ - ---À _Tancrède_ le soir, médiocrement amusé. - ---Acheté des gravures allemandes du temps de Louis XIII. - - * * * * * - -_Vendredi_ 9.--Aujourd'hui Bergini. Refait l'homme au coin.--Le soir, -Pierret... le _Leicester._ - -Il me vient l'envie, au lieu d'un autre tableau d'assez grande -proportion, d'avoir plusieurs petits tableaux, mais faits avec plaisir. - ---Il me reste environ 240 francs. Pierret me doit 20 francs. - - - Aujourd'hui, déjeuné œufs et pain........ 0 fr. 30 - A Bergini................................... 3 fr. " - Belot, couleurs............................. 1 fr. 50 - Dîner....................................... 1 fr. 20 - - TOTAL...... 6 fr. " - - - * * * * * - -_Samedi_ 10.--Atelier de bonne heure. Hélène venue avec ses -camarades.--Bergini. Retouché l'homme qui s'accroche au cheval; à lui 3 -francs. - -Dîné avec Pappleton, Lelièvre, Comairas, Soulier et Fedel. Été chez -Comairas: étonnante peinture. Petite soûlerie. Ce soir, ma main a peine -à écrire... - -Parlé philosophie dans la rue avec ce fou de Fedel. - - - Dîné, 2fr. gr ... 1 fr. 16. - - - * * * * * - -_Dimanche_ 11 _avril._--Le matin, Pierret en passant.--Comairas pour -tête de cheval [102]. - -Au Luxembourg: _Révoltés du Caire_[103], pleins de vigueur: grand -style. Ingres charmant [104]... et puis mon tableau qui m'a fait grand -plaisir [105]. Il y a un défaut qui se retrouve encore dans celui que -je fais [106], spécialement dans la femme attachée au cheval; cela -manque de vigueur et d'empâtement. Ces contours sont lavés et ne sont -pas francs; il faut continuellement avoir cela en vue. - ---Travaillé à l'atelier à retoucher la femme à genoux. - ---Vu le Velasquez et obtenu de le copier; j'en suis tout possédé. Voilà -ce que j'ai cherché si longtemps, cet empâté ferme et pourtant fondu. -Ce qu'il faut principalement se rappeler, ce sont les mains; il me -semble qu'en joignant cette manière de peindre à des contours fermes et -bien osés, on pourrait faire des petits tableaux facilement. - -Été chez le Turc, au Palais-Royal. Quel misérable Juif, avec son -manteau, qu'il ne voulait même pas me laisser regarder! Quoi qu'il en -soit, j'en ai à peu près la coupe. - ---Je rentre de bonne heure, en me félicitant de copier mon Velasquez, -et plein d'entrain. - -Quelle folie de se réserver toujours pour l'avenir de prétendus sujets -plus beaux que d'autres! - -Quant à mon tableau, il faut laisser ce qui est fait bien, quand cela -serait dans une manière que je quitte. Le prochain aura sinon un -progrès, au moins une variété. - -Mais pour revenir à ma réflexion précédente, avec cette sotte manie, on -fait toujours des choses dont on n'est pas entrain, et par conséquent -mauvaises; plus on en fait, plus on en trouve. À chaque instant, il me -vient d'excellentes idées, et au lieu de les mettre à exécution, au -moment où elles sont revêtues du charme que leur prête l'imagination -dans la disposition où elle se trouve dans le moment, on se promet -de le faire plus tard, mais quand? On oublie, ou ce qui est pis, -on ne trouve plus aucun intérêt à ce qui vous avait paru propre à -inspirer. C'est qu'avec un esprit aussi vagabond et impossible, une -fantaisie chasse l'autre plus vite que le vent ne tourne dans l'air -et ne tourne la voile dans le sens contraire..., il arrive que j'ai -nombre de sujets; eh bien, qu'en faire? Ils seront donc là en magasin à -attendre froidement leur tour, et jamais l'inspiration du moment ne les -animera du souffle de Prométhée; il faudra les tirer du tiroir, quand -la nécessité sera de faire un tableau! C'est la mort du Génie..... -Qu'arrive-t-il ce soir? Je suis, depuis une heure, à balancer entre -_Mazeppa, Don Juan, le Tasse_, et tant d'autres. Je crois que ce qu'il -y aurait de mieux à faire quand on veut avoir un sujet, c'est non pas -d'avoir recours aux anciens, et de choisir dans le nombre, car quoi -de plus bête? Parmi les sujets que j'ai retenus, parce qu'ils m'ont -paru beaux un jour, qui détermine mon choix pour l'un ou pour l'autre, -maintenant que je sens même une disposition égale pour tous? Rien que -de pouvoir balancer entre deux suppose une absence d'inspiration. -Certes, si je prenais la palette en ce moment, et j'en meurs de besoin, -le beau Velasquez me travaillerait. Je voudrais étaler sur une toile -brune ou rouge de la bonne grasse couleur et épaisse. Ce qu'il faudrait -donc pour trouver un sujet, c'est d'ouvrir un livre capable d'inspirer -et se laisser guider par l'humeur. Il y en a qui ne doivent jamais -manquer leur effet: ce sont ceux-là qu'il faut avoir, de même que des -gravures, Dante, Lamartine, Byron, Michel-Ange. - -J'ai vu ce matin chez Drolling [107] un dessin de plusieurs fragments -de figures de Michel-Ange, dessinés par Drolling... Dieu! quel homme! -quelle beauté! Une chose singulière et qui serait bien belle, ce serait -la réunion du style de Michel-Ange et de Velasquez! Cette idée-là m'est -venue de suite, à la vue de ce dessin; il est doux et moelleux. Les -formes ont cette mollesse qu'il semble qu'il n'y ait qu'une peinture -empâtée qui puisse la donner, et en même temps les contours sont -vigoureux. Les gravures d'après Michel-Ange ne donnent pas l'idée -de cela: c'est là le sublime de l'exécution. Ingres a de cela: ses -milieux sont doux et peu chargés de détails. Comme cela faciliterait -la besogne, surtout pour les petits tableaux! Je suis content de me -rappeler cette impression. - -Se bien souvenir de ces têtes de Michel-Ange. Demander à Drolling pour -les copier. Les mains bien remarquables! Les grands enchâssements... -Les joues simples, les nez sans détails, et véritablement, c'est là ce -que j'ai toujours cherché! Il y avait de cela dans ce petit portrait -de Géricault, qui était chez Bertin, dans ma Salter[108] un peu et -dans mon neveu. Je l'aurais atteint plus tôt, si j'avais vu que cela -ne pouvait aller qu'avec des contours bien fermes. Cela est évidemment -dans la femme debout de ma copie de Giorgione, des femmes nues dans une -campagne. - -Léonard de Vinci a de cela, Velasquez beaucoup, et c'est très différent -de Van Dyck: on y voit trop l'huile, et les contours sont veules et -languissants. Giorgione a beaucoup de cela. - -Il y a quelque chose d'analogue et bien séduisant dans le fameux dos du -tableau de Géricault, dans la tête et la main du jeune homme imberbe et -dans un pouce du Gerfaut couché à l'extrémité du radeau. - -Se souvenir du bas de la figure qu'il a faite d'après moi [109].--Quel -bonheur ce serait d'avoir à sa vente une ou deux copies de lui d'après -les maîtres! Son tableau de famille d'après Velasquez. - - * * * * * - -_Lundi_ 12 _avril._--Le matin passé chez Soulier. Il n'y était pas. Je -voulais avoir sa boîte pour aller copier le Velasquez. - -Été chez Champion; de là à mon atelier. Fièvre de travail. Refait et -disposé l'homme près du cheval et l'homme à cheval. Entrain complet. H. -Scheffer venu un instant, puis mon neveu. - ---Il m'a pris fantaisie de faire des lithographies d'animaux, par -exemple: un tigre sur un cadavre, des vautours, etc. - ---Dîné chez M. Guillemardet. Mme C... venue le soir est charmante. -Maudit insolent que je suis! Il faut avouer que ma vie est passablement -remplie; je suis toujours possédé d'une petite fièvre qui me dispose -facilement à une émotion vive. Elle m'a bien plu: ce chapeau noir et -ces petites plumes. Elle a l'air bienveillant avec moi... Il faut que -je pense à lui envoyer le marchand d'ombrelles, demain autant que -possible. - ---_Le Temps luttant contre le Chaos sur le bord de l'abîme_, au jour de -la fin de toutes choses. - ---Il faut faire une grande esquisse de _Botzaris_[110]: _les Turcs -épouvantés et surpris se précipitent les uns sur les autres._ - - * * * * * - -_Mardi_ 13 _avril._--Le matin chez Soulier. Pris sa boîte. Déjeuné avec -lui; puis au Velasquez. - -Disposition mélancolique ou plutôt chagrine en rentrant à mon atelier. -Travaillé le _Don Quichotte._ - -Pierret venu, dîné avec lui; mené ses femmes chez M. Pastor, chez -Leblond.--Terminé la lithographie. Dufresne venu. Rentré avec Pierret. - ---Dispositions fugitives, qui me venez presque toujours le soir. Doux -contentement philosophique, que ne puis-je te brider! Je ne me plains -pas de mon sort. Il me faut goûter plus encore de ce bon sens qui se -risque aux choses inévitables. - -Ne réservons rien de ce que je pourrais faire avec plaisir pour un -temps plus opportun. Ce que j'aurai fait ne pourra m'être enlevé. Et -quant à la crainte ridicule de faire des choses au-dessous de ce qu'on -peut faire... Non, voilà le vice radical! c'est là le recoin de sottise -qu'il faut attaquer. Vain mortel, tu n'es borné par rien, ni par ta -mémoire qui t'échappe, ni par les forces de ton corps qui sont minces, -ni par la fluidité de ton esprit qui lutte contre ces impressions, à -mesure qu'elles t'arrivent. Il y a toujours au fond de ton âme quelque -chose qui te dit: «Mortel tiré pour peu de temps de la vie éternelle, -songe que tes instants sont précieux. Il faut que ta vie te rapporte -à toi seul tout ce que les autres mortels retirent de la leur[111].» -Au reste, je sais ce que je veux dire... Je crois qu'au fait tout le -monde a été plus ou moins tourmenté de cela. - ---Dimier venu chez Leblond: il va partir pour l'Égypte. - - - Couleurs et toiles........ 11 - Portier atelier........... 10 - Commissionnaire........... 1 - - ---Dufresne m'a promis la _Panhypocrisiade_ et des vers de M. de -Lamartine. - - * * * * * - -_Mardi_ 13 _avril._--Ce matin, Velasquez.--Interrompu.--Chez mon oncle. -Dîné avec lui. - -Pierret le soir. Il prend la résolution de se faire peintre de -portraits: il a raison. A compter du mois prochain, il viendra tous les -matins à mon atelier. - - - Déjeuné........... 1 fr. 4 sous - Couleurs.......... 2 fr. 10 sous - Marrons........... " fr. 15 sous - 4 fr. 9 sous - - -14 _avril._--Ce matin au _Velasquez._ Recommencé la tête, qui était -trop forte pour le corps. Interrompu pour aller déjeuner; j'ai bien -fait. J'ai travaillé ensuite jusqu'à quatre heures et demie. Leblond y -est venu. - -Dîné Rouget.--Retourné chez moi m'habiller pour aller à l'Opéra.--Passé -chez Pierret, qui me fait dîner demain.--Trop de foule à ce concert et -passé la soirée chez Mme Lelièvre. Tours de cartes, etc. - - - Déjeuné............ 13 sous. - Hier dîné.......... 1 fr. - Papier............. 6 sous. - Pour ceci.......... 1 fr. 19 sous. - - - * * * * * - -_Jeudi_ 15 _avril._--Le matin, été chercher la robe turque chez M. Job, -ce qui m'a fait arriver trop tard au rendez-vous d'Hélène et de Laure. - -Avancé beaucoup le petit _Don Quichotte_, et commencé à peindre la -pénitence de _Jane Shore._ - ---Revenu chez moi. Composé la _Jane Shore_ pour la lithographier.--Dîné -Cook et remonté chez moi.--Là, le diable au corps et quelque peu dormi. - ---A onze heures (matin) passé chez Ludovic. Dufresne y était. J'y ai vu -pour la première fois Leborne [112]. - -Adeline était charmante.--Rentré à trois heures et demie. - - - Déjeuné........... 1 " - Couleurs à la palette. 1 60 - Dîné.............. 1 20 - Décrotté........... 0 20 - 4 " - - ---Mon cadre ne me coûterait que 160 ou 180 au lieu de 230 que demande -Lemarchal. - - * * * * * - -_Samedi_ 17 _avril._--Le matin à l'atelier. Hélène et Laure -venues.--Ensuite travaillé au _Don Quichotte_; puis à la _Jane Shore._ -Fielding venu un instant; puis Decaisne[113].--Dîné avec Pierret et -resté chez lui, où commencé un dessin de _Charles IX._ - - -Déjeuné........... 0 70 - - - * * * * * - -_Dimanche_ 18 _avril._--A l'atelier à neuf heures. Laure venue. Avancé -le portrait. - ---M. Lemôle venu et acheté le _Turc qui monte à cheval._--Pierret venu. -Tour aux Champs-Élysées.--Trouvé chez lui Félix.--Dîné chez Pierret, et -passé la soirée à continuer le _Charles IX._ - ---Vu avec bien du plaisir les calques des petits dessins de Géricault -[114]. - - - Déjeuné............... 0 60 Prêté à Pierret ce matin. 80 fr. - Pieds de cochon....... 2 25 Il m'en doit........... 20 " - 2 85 100 " - - - * * * * * - -_Lundi_ 19.--_Velasquez._ Interrompu vers onze heures.--A l'atelier est -venu le W... Ensuite chez Fielding et dîné chez Rouget.--Retourné chez -lui et puis au café de la rue Bourbon.--Rentré à dix heures un quart. - - - Déjeuné........... 1 40 - Cocher............ 2 60 - Dîné.............. 1 10 - Bière............. 0 30 - 5 40 - - ---Désir de faire des sujets de la Révolution, tels que l'_Arrivée de -Bonaparte à l'armée d'Égypte_, les _Adieux de Fontainebleau._ - - * * * * * - -_Mardi_ 20 _avril._--Je sors de chez Leblond. Il a été bien question -d'Égypte: on peut y aller pour bien peu de chose. Dieu veuille que -j'y aille! Pensons bien à cela, et si mon cher Pierret y venait avec -moi? C'est l'homme qu'il me faudrait; en attendant, travaillons à nous -séparer des liens qui entravent l'esprit et débilitent la santé. Se -lever matin. - -Penser à l'Arabe. J'irai ces jours-ci chez D... lui demander des -renseignements sur ses études. - ---Qu'est-ce aller en Égypte? chacun saute aux nues. Et si ce n'est pas -plus que d'aller à Londres? Pour trois cents francs, Deloches [115] et -Planat [116] y sont passés. On y vit à meilleur marché qu'ici... Il -faudrait partir en mars et revenir en septembre; on aurait le temps de -voir la Syrie. - -Est-ce vivre que végéter comme un champignon attaché à un tronc pourri -[117]? Les habitudes mesquines m'absorbent tout entier. D'ailleurs, -c'est d'avance qu'il faut se préparer. - -Tant que j'aurai mes jambes, j'espère vivre matériellement. Plaise au -ciel que le Salon me mette en passe de faire bientôt mes tournées! -Scheffer doit me faire connaître une affaire. Il a passé une partie du -jour à mon atelier. - ---J'ai presque fini le _Don Quichotte_ et beaucoup avancé la _Jane -Shore._ - -La fille est venue ce matin poser. Hélène a dormi ou fait semblant. Je -ne sais pourquoi je me crus bêtement obligé de faire mine d'adorateur -pendant ce temps, mais la nature n'y était point. Je me suis rejeté -sur un mal de tête, au moment de son départ et quand il n'était plus -temps... Le vent avait changé. Scheffer m'a consolé le soir, et il -s'est trouvé absolument dans les mêmes intentions. - -Je me fais des peurs de tout, et crois toujours qu'un inconvénient va -être éternel. Moi qui parle, je passerai aussi... Cela aussi est une -consolation. - ---Ma lithographie de chez Leblond n'est pas mal venue. - ---Félix est venu un moment à mon atelier et Henri chez Leblond. Il -y a eu trios d'instruments à vent, mais Batton [118] m'a fait plus -de plaisir avec ses folies sur le piano.--Édouard est enchanté du -_Velasquez_; il dit que c'est le plus beau qu'il ait vu. - ---Ce bon Pierret m'enchante d'être aussi possédé que moi de tous les -projets qui m'ont pris ce soir; il est aussi ivre que moi. - - - Dîné et Scheffer.............................. 2 35 - Café.......................................... 0 85 - 3 20 - - - * * * * * - -_Mercredi_ 21.--De bonne heure au _Velasquez_: je n'ai pu y -travailler.--Été voir Cogniet. Fait une mauvaise esquisse d'après -nature pour lui. - ---Faire un dessin d'après Géricault. Il faut étudier des contours -comme faisait Fedel à l'atelier. Je pourrai en faire quelques-uns à -l'Académie.--Cogniet m'a conseillé d'aller voir _Joseph_ de Méhul.--Ce -soir chez Pierret. Enchanté, ainsi que moi, du croquis d'après -Géricault. - - - Déjeuner et dîner..................................... 2 " - Couleurs Belot........................................ 1 " - Maréchal.............................................. 1 " - Gravure, _Massacre des Innocents_ de Raphaël..... 0 50 - 4 50 - - ---Le matin chez Scheffer, pour voir son échelle; revenu avec Henry, et -perdu ma matinée chez lui. Rentré chez moi vers deux heures et trouvé -une lettre de mon frère pour Munich, que j'ai jetée de suite à la poste. - -Dîné avec Henri Hugues. Rencontré le soir Henri Scheffer et au café -avec lui, mais sans doute par complaisance, car je m'endormais. Il m'a -dit qu'aujourd'hui Didot étant chez son père, et lui parlant du projet -où j'étais de prendre des rapins, Didot disait que je ferai le premier -de mes rapins. - -Je suis d'une mélancolie extrême. - - - Déjeuné...................................... 1 40 - Le soir, café................................ 0 75 - 2 15 - - - * * * * * - -_Vendredi_ 23.--A l'atelier, travaillé et fini le petit _Don -Quichotte._--Dîné Henry, Fiedling, sorti à la barrière de Sèvres. -Revenu chez eux le soir. - - * * * * * - -_Samedi_ 24.--Le matin, travaillé à la lithographie pour Gihaut; -puis déjeuné.--Chez Champmartin. Trouvé Marochetti [119] et fait -connaissance. - ---Dîné chez Tautin, après une course vaine au Champ de Mars, pour voir -l'exercice à feu.--_Brewery._ - ---Tiré au pistolet, assez bien, aux Champs-Élysées.--Punch chez -Lemblin. Billard au coin, après déjeuner. - ---Chez Allier [120]: très charmé de sa nouvelle figure. Son _Marin_ -m'a fait le plus grand plaisir. Une chose qui m'a frappé, et que -Champmartin rappelait ce soir, c'était que c'était comme la peinture de -Géricault; ce qui paraît contribuer à m'en faire voir le faible aussi -bien que le beau côté. J'ai comparé les émotions que fait naître ce -genre de style avec celui de Michel-Ange, dans les jambes et cuisses -chez Allier. - -Y penser pour ne faire ni l'un ni l'autre; mais _le bien_ est entre les -deux. - - - Déjeuné............. 1 " - Dîné................ 1 20 - Punch............... 0 60 - Pistolet............ 1 " - Billard............. 1 " - 4 80 - - -C'est trop pour une journée de sottises. - ---Le souvenir du petit groupe en pierre de Géricault m'enchante; -il serait amusant d'en faire, mais il faudrait être un travailleur -forcené. Comment trouver le temps de tout faire? - - * * * * * - -_Dimanche_ 25.--A l'atelier, vers onze heures.--Chez Pierret d'abord, -puis chez Soulier. Pierret venu me joindre. - ---Travaillé au _Turc_ du second plan, qui s'aperçoit de -l'incendie.--Félix un instant. - ---Dîné avec Pierret. Été ensuite chez M. Lelièvre. Point trouvé.--Chez -M. Guillemardet. Louis me paraît fort mal. J'ai éprouvé une impression -bien douloureuse en le voyant et j'y mêlais aussi ce sentiment solennel -et funestement poétique de la faiblesse humaine, source intarissable -des émotions les plus fortes. - -Pourquoi ne suis-je pas poète? Mais, du moins, que j'éprouve, autant -que possible dans chacune de mes peintures, ce que je veux faire passer -dans l'âme des autres!... L'allégorie est un beau champ! - - _Le Destin aveugle entraînant tous les suppliants qui - veulent en vain, par leurs cris et leurs prières, arrêter un - bras inflexible._ - -Je crois et j'ai pensé ailleurs que ce serait une excellente chose -que de s'échauffer à faire des vers, rimes ou non, sur un sujet pour -s'aider à y entrer avec feu pour le peindre. A force de s'accoutumer à -rendre toutes mes idées en vers, je les ferais facilement à ma façon. -Il faut essayer d'en faire sur Scio. - - * * * * * - -_Lundi_ 26 _avril._--Le résultat de mes journées est toujours le même: -un désir infini de ce qu'on n'obtient jamais, un vide qu'on ne peut -combler, une extrême démangeaison de produire de toutes les manières, -de lutter le plus possible contre le temps qui nous entraîne, et les -distractions qui jettent un voile sur notre âme; presque toujours -aussi une sorte de calme philosophique, qui prépare à la souffrance et -élève au-dessus des bagatelles. Mais c'est l'imagination qui peut-être -nous abuse encore là; au moindre accident, adieu presque toujours la -philosophie! Je voudrais identifier mon âme avec celle d'un autre. - ---M. L..., chez Perpignan, parlait du roman de _Saint-Léon_ de Godwin -[121]; il a trouvé le secret de faire de l'or et de prolonger sa vie -au moyen d'un élixir. Toutes ses misères deviennent la suite de ses -fatals secrets, et cependant au milieu de ses douleurs, il éprouve un -secret plaisir de ces facultés étranges, qui l'isolent dans la nature. -Hélas! je n'ai pu trouver les secrets, et je suis réduit à déplorer en -moi ce qui faisait la seule consolation de cet homme. La nature a mis -une barrière entre mon âme et celle de mon ami le plus intime [122]: -il éprouve la même chose. Encore, si je pouvais favoriser à loisir -ces impressions que seul j'éprouve à ma manière! Mais la loi de la -variété se fait un jeu de cette dernière consolation. Ce ne sont pas -des années qu'il faut pour détruire les innocentes jouissances que -chaque incident fait éclore dans une vive imagination. Chaque instant -qui s'écoule ou les emporte ou les dénature. Au moment où j'écris, -j'ai commencé de sentir vingt choses que je ne reconnais plus quand -elles sont exprimées. Ma pensée m'échappe. La paresse de mon esprit ou -plutôt sa faiblesse me trahit plutôt que la lenteur de ma plume ou que -l'insuffisance de la langue; c'est un supplice de sentir et d'imaginer -beaucoup, tandis que la mémoire laisse évaporer au fur et à mesure. - -Que je voudrais être poète! tout me serait inspiration. Chercher à -lutter contre ma mémoire rebelle, ne serait-ce pas un moyen de faire de -la poésie? Car, qu'est-ce que ma position? _J'imagine._ Il n'y a donc -que paresse à _fouiller_ et _ressaisir_ l'idée qui m'échappe. - ---Je me suis levé matin et j'ai été de suite à l'atelier: il n'était -pas sept heures. Pierret était déjà à la besogne. - -La Laure m'a manqué de parole. J'ai travaillé toute la journée avec -chaleur. J'étais fatigué sur le soir. Retouché les jambes du jeune -homme au coin et la vieille. - -Retourné chez moi m'habiller et pris Fielding et Soulier; dîné ensemble -chez Rouget. Chez M. Guillemardet, m'informer de la santé de Louis. -Chez Perpignan. Vu M. N..., fort amusant et intéressant. C'est encore -un philosophe tant soit peu décourageant et qui sent le machiavélisme. -Nous avons parlé de lord Byron et de ce genre d'ouvrages dramatiques -qui captivent singulièrement l'imagination. - - * * * * * - -_Mardi_ 27.--Discussions intéressantes sur le génie et les hommes -extraordinaires chez Leblond. - -Dimier pensait que les grandes passions étaient la source du génie! Je -pense que c'est l'imagination seule, ou bien, ce qui revient au même, -cette délicatesse d'organes qui fait voir là où les autres ne voient -pas, et qui fait voir d'une façon différente. Je disais même que les -grandes passions jointes à l'imagination conduisent le plus souvent -au dévergondage d'esprit, et Dufresne dit une chose fort juste: que -ce qui faisait l'homme extraordinaire était radicalement une manière -tout à fait propre à lui de voir les choses. Il l'étendait aux grands -capitaines et enfin aux grands esprits de tous les temps et de tous les -genres. Ainsi, point de règles pour ces grandes âmes: _elles_ sont pour -les gens qui n'ont que le talent qu'on acquiert. La preuve, c'est qu'on -ne transmet pas cette faculté. Il disait: «Que de réflexions pour -faire une belle tête expressive! Cent fois plus que pour un problème, -et pourtant ce n'est, au fond, que de l'instinct, car il ne peut rendre -compte de ce qui le détermine.» Je remarque maintenant que mon esprit -n'est jamais plus excité à produire que quand il voit une médiocre -production sur un sujet qui me convient. - ---A l'atelier à huit heures. Mal disposé. Champmartin venu à la -fin.--Dîné chez Rouget ensemble et puis rencontré Fielding. Chez -Leblond ensemble. - - * * * * * - -_Mercredi_ 28 _avril._--Toute la journée, non en train et insipide -mélancolie; il serait bien utile de se coucher de très bonne heure, à -présent que les soirées sont ennuyeuses. Qu'il serait bon d'arriver au -jour à l'atelier! - ---Travaillé à l'enfant. - - * * * * * - -_Jeudi_ 29 _avril._--La gloire n'est pas un vain mot pour moi. Le bruit -des éloges enivre d'un bonheur réel; la nature a mis ce sentiment dans -tous les cœurs. Ceux qui renoncent à la gloire ou qui ne peuvent y -arriver font sagement de montrer, pour cette fumée, cette ambroisie -des grandes âmes, un dédain qu'ils appellent philosophique. Dans ces -derniers temps, les hommes ont été possédés de je ne sais quelle envie -de s'ôter eux-mêmes ce que la nature leur avait donné en plus qu'aux -animaux qu'ils chargent des plus vils fardeaux. - -Un philosophe, c'est un monsieur qui fait ses quatre repas les -meilleurs possible, pour qui vertu, gloire et noblesse de sentiments -ne sont à ménager qu'autant qu'ils ne retranchent rien à ces quatre -indispensables fonctions et à leurs petites aises corporelles et -individuelles. En ce sens, un mulet est un philosophe bien préférable, -puisqu'il supporte de plus, sans se plaindre, les coups et les -privations. C'est que ces gens regardent comme une chose dont ils -doivent surtout tirer vanité, cette renonciation volontaire à des dois -sublimes qui ne sont point à leur portée. - ---J'ai été de bonne heure à mon atelier. J'ai fait deux traits de deux -dessins arabes et leurs chevaux. - -Venus Laure et Hélène et Lopez, jusqu'à trois heures et quart. Resté -à l'atelier jusqu'à sept heures passées. Thil est venu à la fin. Ses -éloges, qui m'ont paru sincères, m'ont réchauffé. Je suis retourné avec -lui jusqu'auprès du Palais-Royal. J'irai ces jours-ci le voir. - ---Été chez M. Guillemardet, après mon dîner. Rentré vers dix heures. - - * * * * * - -_Vendredi_ 30 _avril._--A l'atelier vers huit heures et demie... -Déjeuné avant.--J'ai eu Abadie. - - - A lui....................................... 3 fr. - - -Retouché des mains d'après lui, et fait le sabre.--Avec Champmartin et -Marochetti, à la Porte-Saint-Martin. - ---_Jane Shore_ ridicule. - ---Pour mon tableau du _Christ_[123], les anges de la mort tristes et -sévères portent sur lui leurs regards mélancoliques.--Penser à Raphaël. - ---Ce serait une belle chose, un _Passage de la mer Rouge._ - - -[91] _Italiana in Algeri_, opéra italien de _Rossini._ - -[92] _Charles Demeulemeester_, graveur belge, élève de Bervic, né à -Bruges en 1771, mort en 1836. Il avait fait à Rome en 1806 des copies -à l'aquarelle des _Loges du Vatican_, et s'était ensuite entièrement -consacré à les reproduire par la gravure. Il laissa cette œuvre -immense inachevée. C'est évidemment à ce travail considérable que -Delacroix fait allusion. - -[93] Le _duc d'Orléans_, qui manifesta toujours un goût très vif pour -les arts, s'était constitué le protecteur des artistes de son temps. -Il entretint notamment avec Decamps et Delacroix des relations assez -suivies; à la différence de Louis-Philippe, le Prince avait pour le -talent de Delacroix une admiration toute particulière: il venait à -l'atelier du maître et suivait ses travaux. Deux des plus belles toiles -de Delacroix, le _Meurtre de l'évêque de Liège_ et la _Noce juive -au Maroc_, furent achetées par le duc d'Orléans; la première avait -été même composée spécialement pour lui. Enfin, si l'on feuillette -attentivement les catalogues des ventes de la maison d'Orléans, on voit -que de nombreuses œuvres du maître figurèrent dans la galerie du -fils aîné de Louis-Philippe. (Voir _Catalogue Robaut_, passim.) - -[94] _Jean-Hector Schnetz_, peintre, né à Versailles en 1787, mort -en 1870, élève de David, de Gros et de Gérard. Il fut directeur de -l'Académie de France à Rome. - -[95] _Charles Steuben_, peintre d'histoire et portraitiste, né à -Manheim. Delacroix le connut à l'atelier de Gérard, chez lequel Steuben -se présenta muni de lettres de recommandation de Schiller et de Mme de -Staël. Il fut élève de Prud'hon et débuta au Salon de 1812. Il peignit -pour les galeries de Versailles les Batailles de Tours, de Poitiers, de -Waterloo. Il exécuta aussi les portraits des rois de France Charles II, -Louis II, Eudes, Charles IV, Lothaire, Louis V, Hugues-Capet, et pour -le Louvre, la Bataille d'Ivry. - -[96] La _Panhypocrisiade_, de _Népomucène Lemercier_, poème satirique -en seize chants, singulier ramassis de scènes sans liaison, mais dont -quelques-unes sont fort belles. - -[97] On voit ici la première idée d'une composition qui devait être -une de ses plus belles œuvres, connue sous ces noms: _Melmoth_ -ou _Intérieur d'un couvent de Dominicains à Madrid_, ou l'_Amende -honorable._ Cette composition lui fut inspirée par la salle du Palais -de justice de Rouen. Nous extrayons à ce sujet d'une biographie de -_Corot_, publiée par M. Robaut, un passage marquant la profondeur de -l'impression que le paysagiste avait éprouvée en voyant le tableau de -Delacroix: «Nous étions assis sur l'un des bancs qui font le tour de -la salle des Pas perdus; il était là, silencieux depuis un moment, les -yeux levés sur les hautes voûtes en bois sculptés, quand tout à coup il -s'écria: Quel homme! quel homme! Il revoyait dans sa pensée le tableau -de l'_Amende honorable_ que nous avions admiré ensemble quelques jours -auparavant...» On sait que les deux artistes avaient l'un pour l'autre -une vive admiration. - -[98] _Don Quichotte dans sa librairie_.(Voir _Catalogue Robaut_, n° -138.) - -[99] _Achille_ ou _Eugène Devéria_, car Delacroix était également lié -avec les deux frères. - -[100] Delacroix ne considérait pas comme sérieux ses premiers essais, -remontant à 1817: mais on sait que plus tard il devint un maître du -dessin lithographique. - -[101] Une des raisons qui sans doute contribuèrent le plus à la -rédaction du Journal, du moins dans les premiers temps de la carrière -artistique de Delacroix, fut le manque de mémoire dont il se plaint -à plusieurs reprises et auquel ce passage fait allusion; et puis, de -même qu'il croyait à la nécessité d'une hygiène physique rigoureuse -pour favoriser le travail de l'esprit, il était intimement convaincu de -l'utilité d'une hygiène mentale journalière comportant des obligations -strictes et des exercices réguliers. Ces principes de conduite ne -contribuèrent pas peu à l'admirable fécondité dont il donna l'exemple. - -[102] _Comairas_ avait peint des études vraiment remarquables; il -possédait également quelques œuvres d'anciens maîtres. - -[103] Tableau de _Girodet_, exposé au Salon de 1810, et qui se -trouvait alors au Luxembourg. Le tableau est actuellement au musée -de Versailles. Le musée du Luxembourg conserve dans ses archives un -curieux pastel qui a servi d'étude pour ce tableau; il représente un -_Hussard luttant contre un Mameluk._ - -[104] Probablement _Roger délivrant Angélique_, qui figura au Salon de -1819 et se trouve actuellement au musée du Louvre. - -[105] _Dante et Virgile._ - -[106] _Massacre de Scio._ - -[107] _Drolling_, peintre d'histoire, né en 1786, mort en 1851, élève -de David, prix de Rome en 1810. - -[108] Portrait-étude d'_Élisabeth Salter_, modèle connu de l'époque. - -[109] Il ressort clairement de ce passage que Delacroix avait posé -lui-même dans l'atelier de Géricault pour une figure d'homme placée sur -le devant du radeau de _la Méduse_, la tête penchée en avant et les -bras étendus. Il existe même un dessin à la mine de plomb in-4° qui a -précédé la peinture (voir _Catalogue Robaut_, n°9). Mais Delacroix fait -évidemment allusion ici à la tête d'étude, bien plus grande que nature, -qui a passé à la vente P. Andrieu, et que possède aujourd'hui le musée -de Rouen. - -[110] _Marcos Botzaris_, l'un des héros de la Grèce moderne, qui -contribua à l'insurrection de 1820. Il se signala dans de nombreux -combats et s'enferma dans les murs de Missolonghi; cette place étant -près de se rendre, il s'efforça de la sauver par un acte de dévouement -semblable à celui de Léonidas; il pénétra de nuit avec trois cents -hommes dans le camp des Turcs; mais il fut atteint d'une balle à la -tête et mourut à Carpenitza (1823). (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1407 -et 1408.) - -[111] Ces conseils d'hygiène mentale, qui reviennent à chaque page -du Journal et au sujet desquels nous avons insisté dans notre étude, -Delacroix ne se contentait point de se les prodiguer à lui-même; il -aimait à en donner de semblables à ses amis. C'est ainsi qu'il écrivait -à Pierret: «Lutte avec courage contre tes malheurs et ne laisse perdre -aucune parcelle de ce temps qui ne sera pas ingrat et t'apportera plus -tôt que tu ne penses le fruit de tes sueurs. Quand tu auras conquis par -ta force la douce indépendance, comme tu l'aimeras mieux toi-même!» -(_Corresp._, t. I, p. 51.) - -[112] _Joseph-Louis Leborne_, peintre, né à Versailles en 1796. Il se -livra à la fois à la peinture de paysage, à la peinture historique et à -la lithographie; il exposa fréquemment jusqu'en 1840. - -[113] _Henri Decaisne_, peintre, né à Bruxelles en 1779, mort en 1852, -élève de David, Gros et Girodet, fit surtout des tableaux d'histoire. - -En 1824, il s'occupait spécialement de lithochromie avec son frère -_Joseph Decaisne_, également peintre, puis botaniste distingué, qui -devint membre de l'Institut. - -[114] Probablement un album. (Voir _Catalogue de la vente Coutan_, -1889, n° 211.) - -[115] _Deloches_, peintre, resté inconnu, contemporain de Delacroix. - -[116] _Planat_, peintre de portraits, né en 1792, mort en 1866. -Delacroix écrivait à propos de lui à Soulier: «Je suis bien charmé -d'apprendre que tu aies trouvé Planat à Florence. C'était un fort -bon garçon. Il avait au collège un grand amour pour le dessin et y -réussissait fort bien. Il doit bien faire à présent. Tu ne me dis pas -s'il a jeté son bonnet par-dessus les murs et s'il est peintre tout à -fait, ou bien s'il a encore comme toi un pied dans quelque petit bout -de chaîne.» (_Corresp._, t. I, p. 76.) - -[117] Dans le cours du Journal, on trouvera indiqué plus d'un projet -de voyage que l'artiste ne réalisa jamais. Il est important de noter -qu'il ne visita pas les musées d'Italie. En 1821, il écrivait à -Soulier, alors installé à Florence.: «Dieu, quel pays! Comment, vous -avez des ciels comme cela? Des montagnes comme cela? Je ne plaisante -pas, ce diable de dessin m'avait tourné la tête, et j'avais déjà fait -une foule de plans superbes pour aller manger mon petit revenu dans la -Toscane, auprès de toi, mon cher ami. Mais ne parlons pas de tout cela. -Je n'aurai jamais la force de prendre une résolution, et je pourrirai -toute ma vie où le ciel m'a jeté en commençant.» (_Corresp._, t. I, p. -78.) - -[118] _Alexandre Batton_, compositeur et pianiste, né à Paris le 2 -janvier 1797, mort le 15 octobre 1855, élève de Chérubini, prix de Rome -en 1816. - -[119] _Marochetti_, sculpteur français né à Turin en 1805 de parents -naturalisés Français, mort en 1867. Son œuvre est importante et lui -valut de nombreuses récompenses. Il fut notamment charge d'exécuter un -des bas-reliefs de l'Arc de triomphe de l'Étoile. - -[120] _Antoine Allier_, sculpteur français, qui siégea plus tard comme -député aux Assemblées législatives de 1839 à 1851. Il exécuta un grand -nombre de compositions, de bustes et de statues, qui furent exposés -au Salon, de 1822 à 1835. Delacroix fait sans doute allusion ici à sa -figure intitulée: _Jeune marin expirant._ - -[121] _William Godwin._ Économiste et romancier anglais, né en 1756, -mort en 1836. Après quelques années de travaux, il devint du coup -célèbre par la publication de deux ouvrages: un traité de politique -sociale et un roman. Le premier, intitulé _Recherches touchant la -justice politique et son influence sur la vertu et le bonheur général_, -parut en 1793. Dans cet ouvrage, Godwin a la prétention de réformer -la société d'après des données rationnelles tirées de la philosophie -du dix-huitième siècle et de l'esprit de la Révolution française. -Son roman, _Caleb Williams_, fut inspiré par un même sentiment -d'indignation contre les vices de la société qui l'entourait. Sa fille -épousa le poète Shelley, et il est probable que les idées de Godwin ne -furent pas étrangères aux tendances révolutionnaires et rénovatrices de -l'auteur des _Cenci._ - -[122] Les idées de Delacroix sur _l'amitié_ s'étaient modifiées avec -l'expérience de la vie. Nous rapprocherons simplement de cette remarque -un court fragment d'une lettre écrite à Pierret en 1820: «Sainte -amitié, amitié divine, excellent cœur! Non, je ne suis pas digne de -toi. Tu m'enveloppes de ton amitié, je suis ton vaincu, ton captif. Bon -ami, c'est toi qui sais aimer. Je n'ai jamais aimé un homme comme toi, -mais ton cœur, j'en suis sûr, sera inépuisable.» (_Corr._, t. I, p. -52.) - -[123] Cette toile a été au Salon de 1827, puis aux Expositions -universelles de 1855 et de 1878. Appartient à l'église -Saint-Paul-Saint-Louis, rue Saint-Antoine. (Voir _Catalogue Robaut._) - - * * * * * - -_Samedi_ 1er _mai._--Ayant reçu hier une lettre de la -cousine Lamey, qui m'avertissait que M. de la Valette devait venir chez -elle aujourd'hui pour y voir ma sœur, je me suis proposé d'y revenir. - -Je suis resté à l'atelier jusqu'à midi.--Mis au trahies deux petits -dessins. - -Resté ensuite chez la cousine jusqu'à deux heures et demie. - ---Chez Larchez, fait des armes avec Fielding. En train de me trouver -avec eux, dîné avec Fielding et ensuite M. Lelièvre, quelque peu, puis -les rejoindre au petit café. Joué au billard, ou plutôt bavardé, en -poussant des billes. - ---L'Égypte! l'Égypte! J'aurai, parle général R..., des armes de mameluk. - ---J'ai eu un délice de composition ce matin à mon atelier, et j'ai -retrouvé des entrailles pour ce tableau du _Christ_, qui ne me disait -rien. - -Ce soir, j'entrevois de ces beaux nus, simples de forme, d'un modelé à -la Guerchin, mais plus ferme. Je ne suis point fait pour les petits -tableaux, mais je pourrais en faire dans ce genre. - - * * * * * - -_Dimanche_ 2 _mai._--Je rentre de bonne heure ce soir, et très mal -disposé, quant à la santé; mais une lettre de mon bon frère, toute -bonne et rassurante sur son sort à venir, me remet un peu en train. - -J'ai dîné chez ce bon Lelièvre. - -Lassitude et disposition maladive, toute la journée. J'ai colorié -l'aquarelle du _Turc_ qui caresse son cheval. Henri Scheffer y est -venu quelques heures; puis Henri, avec qui je suis revenu jusqu'aux -Tuileries. - - * * * * * - -_Lundi_ 13 _mai._--Ressenti toute la journée de mon indisposition. -Déjeuné avec Soulier et Fielding. - -Vu les tableaux du maréchal Soult. - ---Penser, en faisant mes anges pour le préfet[124], à ces belles et -mystiques figures de femmes, une, entre autres, qui porte des fruits -dans un plat. - ---Mon Pierret dîné avec moi.--Promené au Champ de Mars, avec Pierret, -Soulier et Fielding. - ---Rentré avec Pierret et passé la soirée: thé, le Dante, etc. - ---Écrit à Cogniet. - - * * * * * - -_Mardi_ 4 _mai._--Voici le quatrième mois depuis le commencement de -l'année. Ai-je rêvé pendant ce temps? Quel éclair! Je ne finis point -mon tableau. Je suis accroché à chaque pas... J'ai remué le fond -aujourd'hui.--Félix est venu à l'atelier. - ---J'ai vu Thil le matin chez lui: il m'a prêté une petite Bible -qui est une mine féconde de motifs.--Je suis passé un instant chez -Édouard.--Dîné avec Fielding et Soulier chez R..., puis chez Leblond. - ---Dufresne est bien amusant et bon garçon.--Magnétisme.--Son tour à un -médecin qui endormit une femme; son ami souffle à la femme des choses -qu'elle a la bonhomie de redire; lui-même feint de s'endormir et répond -à ravir aux questions du docteur enchanté, puisqu'il le cite dans son -ouvrage.--Foi qu'il faut ajouter à ces rêveries. - ---En retournant, songé avec Soulier à faire de l'aquatinte d'après mes -dessins: je retoucherai à la pointe. - ---Dimier, excellent homme: il a eu deux mois et demi de leçons. - ---Ouvrages sur l'Orient: - -_Anastase, ou les mémoires d'un Grec_, traduit de l'anglais. - -_Lettres sur la Grèce et l'Égypte_, par Savary [125]. - -_Histoire de l'Égypte, sous Méhémet-Ali_, par Maugin. - -Traduction en vers de l'_Enfer_ du Dante, par M. Brait Delamathe [126]. - -_Histoire de la vie et des ouvrages de Raphaël_, avec un joli portrait, -gravé par Cousin, par, je crois, M. Quatremère de Quincy [127]. - - -_Jeudi_ 6 _mai._--D'assez bonne heure à l'atelier; travaillé avec -ardeur à la femme du coin, et en général à tout le coin du cheval. - -Dufresne vers deux heures, jusqu'à trois heures et demie: il paraît -content. J'ai repris après son départ, jusqu'à sept heures et demie. - ---Aujourd'hui, le _Barbier de Séville_ à l'Odéon. - - * * * * * - -_Hier mercredi_ 5 _mai._--Travaillé au cheval, depuis neuf heures -environ, jusqu'à deux heures.--Chez Champmartin.--Monté sur le cheval -de Marochetti. Sauté de l'autre côté: je ne m'en croyais pas capable; -j'ai failli être écrasé par le cheval, parce que je n'ai pas su prendre -mon aplomb en retombant.--Retourné par le Luxembourg... Vif sentiment -de bien-être et de liberté! [128] Penser toujours que la nature humaine -trouve dans toutes les situations de quoi les supporter ou en tirer -avantage..., le plus souvent, du moins. - ---Dîné à quatre heures et demie. Trouvé Fedel et Comairas à la porte de -mon atelier. Achevé la soirée avec eux. - ---J'ai vu chez Comairas des Pinelli [129] superbes... Quel effet me -feront donc les originaux? Le _Combattimento_ est fameux. - - * * * * * - -_Vendredi_ 7.--Le matin, un instant chez Pierret et Soulier. Emporté à -lui des croquis de Naples. - -Acheté pour 5 fr. de gravures, rue des Saints-Pères... Costumes -orientaux et instruments de sauvages, une ancienne lithographie de -Géricault, prise de la Bastille, etc. - -Déjeuné, en sortant de chez Soulier, au coin de la rue des Saints-Pères -et de la rue de l'Université. - ---A l'atelier; Pierret y était. J'ai travaillé à l'habit de l'homme -du milieu; cela détache mieux l'homme couché. Dufresne me recommande -surtout de donner la couleur locale et de faire des gens du pays. - ---Il faut s'efforcer de n'interrompre que pour finir le _Velasquez._ - -L'esprit humain est étrangement fait! J'aurais consenti à y travailler, -perché, je crois, sur un clocher; aujourd'hui je ne puis penser à -l'achever que comme à une _seccatura_; tout cela, parce que j'en suis -hors depuis longtemps; il en est de même de mon tableau et de tous les -travaux possibles pour moi. Il y a une croûte épaisse à rompre pour s'y -mettre de cœur; quelque chose, un terrain rebelle qui repousse le soc -et la houe. Mais après un peu d'obstination, sa rigueur s'évanouit tout -à coup; il est prodigue de fleurs et de fruits: on ne peut suffire à -les recueillir. - ---Fielding venu à l'atelier. Dîné avec lui rue de la Harpe et M. du -Fresnoy [130]. Promenade au Luxembourg; chez eux, rue Jacob. Rentré à -onze heures. - ---_Le rossignol._--Quel rapide instant de gaieté dans toute la nature: -ces feuilles si fraîches, ces lilas, ce soleil rajeuni. La mélancolie -s'enfuit pendant ces courts moments. Si le ciel se couvre de nuages et -se rembrunit, c'est comme la bouderie charmante d'un objet aimé: on est -sûr du retour. - -J'ai entendu ce soir en revenant le rossignol [131]; je l'entends -encore, quoique fort éloigné. Ce ramage est vraiment unique, plutôt -par les émotions qu'il fait naître qu'en lui-même. Buffon s'extasie -en naturaliste sur la flexibilité du gosier et les notes variées du -mélancolique chanteur du printemps. Moi, je lui trouve cette monotonie, -charme indéfinissable de tout ce qui fait une vive impression. C'est -comme la vue de la vaste mer; on attend toujours encore une vague avant -de s'arracher à son spectacle; on ne peut le quitter. Que je hais tous -ces rimeurs avec leurs rimes, leurs gloires, leurs victoires, leurs -rossignols, leurs prairies! Combien y en a-t-il qui aient vraiment -peint ce qu'un rossignol fait éprouver...? Et pourtant leurs vers ne -sont pleins que de cela. Mais si le Dante en parle, il est neuf comme -la nature, et l'on n'a entendu que celui-là. Tout est factice et paré -et fait avec l'esprit. Combien y en a-t-il qui aient peint l'amour? -Le Dante est vraiment le premier des poètes... On frissonne avec lui, -comme devant la chose, supérieur en cela à Michel-Ange, ou plutôt -différent, car il est sublime autrement, mais pas par la vérité. _Corne -colombe adunate aile pasture_, etc. _Corne si sta a gracidar la rana_, -etc. _Come il villanello_, etc., et c'est cela que j'ai toujours rêvé -sans le définir, précisément cela. C'est une carrière unique. - ---Mais quand une chose t'ennuiera, ne la fais pas. Ne cours pas après -une vaine perfection. Il est certains défauts pour le vulgaire qui -donnent souvent la vie. - ---Mon tableau acquiert une torsion, un mouvement énergique qu'il faut -absolument y compléter. Il y faut ce bon noir, cette heureuse saleté, -et de ces membres comme je sais, et comme peu les cherchent. Le mulâtre -fera bien. - -Il faut remplir; si c'est moins naturel, ce sera plus fécond et plus -beau. Que tout cela se tienne! O sourire d'un mourant! Coup d'œil -maternel! étreintes du désespoir, domaine précieux de la peinture! -Silencieuse puissance qui ne parle qu'aux yeux, et qui gagne et -s'empare de toutes les facultés de l'âme! Voilà l'esprit, voilà la -vraie beauté qui te convient, belle peinture, si insultée, si méconnue, -livrée aux bêtes qui t'exploitent [132]. Mais il est des cœurs qui -t'accueilleront encore religieusement; de ces âmes que les phrases ne -satisfont point, pas plus que les inventions et les idées ingénieuses. -Tu n'as qu'à paraître avec ta mâle et simple rudesse, tu plairas d'un -plaisir pur et absolu. Plus de donquichotteries indignes de toi! -Avouons que j'y ai travaillé avec la passion. Je n'aime point la -peinture raisonnable; il faut, je le vois, que mon esprit brouillon -s'agite, défasse, essaye de cent manières, avant d'arriver au but dont -le besoin me travaille dans chaque chose. Il y a un vieux levain, un -fond tout noir à contenter. Si je ne me suis pas agité comme un serpent -dans la main d'une pythonisse, je suis froid; il faut le reconnaître et -s'y soumettre, et c'est un grand bonheur. Tout ce que j'ai fait de bien -a été fait ainsi. - -Recueille-toi profondément devant ta peinture et ne pense qu'au Dante. -C'est ceci que j'ai toujours senti en moi! - - * * * * * - -_Dimanche_ 9 _mai._-->Déjà le 9! Quelle rapidité! - -J'ai été vers huit heures à l'atelier. Ne trouvant pas Pierret, j'ai -été déjeuner au café Voltaire. J'étais passé chez Comairas, lui -emprunter les Pinelli. - -Je me suis senti un désir de peintures du siècle. La vie de Napoléon -fourmille de motifs. - ---J'ai lu des vers d'un M. Belmontet [133], qui, pleins de sottises et -de romantique, n'en ont que plus, peut-être, mis en jeu mon imagination. - ---Mon tableau prend une tournure différente. Le sombre remplace le -décousu qui y régnait. J'ai travaillé à l'homme au milieu, assis, -d'après Pierret. Je change d'exécution. - ---Sorti de l'atelier à sept heures et demie. Dîner chez un traiteur -nouveau pour moi; puis chez la cousine. - -_Hier samedi_ 8.--Déjeuné avec Fielding et Soulier; puis chez Dimier, -pour voir ses antiquités: quatre vases d'albâtre magnifique et d'une -belle exécution; un sarcophage fort original: se souvenir du caractère -des pieds de deux statues égyptiennes assises, qu'on prétend de la plus -haute antiquité. - ---Puis chez Couturier,--A l'atelier: Pierret y était. J'ai fait la -veste de l'homme du milieu et fait détacher en clair sur elle l'homme -couché sur le devant, ce qui change notablement en mieux. - ---Dîné avec Pierret. Ce soir, une petite promenade par les Tuileries, -jusque chez moi. Rentré à onze heures et demie. - ---La sérénade de Paër [134] est ce qui m'a frappé davantage. - - * * * * * - -_Lundi_ 10 _mai._--A l'atelier de bonne heure. J'y ai déjeuné. -Retravaillé un peu, d'après Pierret, à la jambe du cheval, à -l'aquarelle du mameluk qui tient le cheval par la bride. Fielding venu -un instant.--Dîné rue Monsieur-le-Prince. Été prendre Pierret, pour -aller chez Smith, qui n'est pas organisé. J'ai lu en partie chez lui le -_Giaour._ Il faut en faire une suite. - ---Promenade aux Tuileries.--Pris la lithographie de Gros.--Chez -M. Guillemardet: Louis va bien; en descendant, Félix et Caroline -rentraient. Ils ont été dans mon atelier... - ---Idées:... faire le _Giaour._ - -Rapporté de chez Félix le dessin que je lui ai fait. - - * * * * * - -_Mardi_ 11 _mai._--Il arrivera donc un temps où je ne serai plus agité -de pensées et d'émotions et de désirs de poésie et d'épanchements de -toute espèce. Pauvre Géricault! je l'ai vu descendre dans une étroite -demeure, où il n'y a plus même de rêves; et cependant je ne peux le -croire. - -Que je voudrais être poète! Mais au moins, produis avec la peinture! -fais-la naïve et osée... Que de choses à faire! Fais de la gravure, si -la peinture te manque, et de grands tableaux. La vie de Napoléon est -l'apogée de notre siècle pour tous les arts. - -Mais il faut se lever matin. La peinture, je me le suis dit mille fois, -a ses faveurs, qui lui sont propres à elle seule. Le poète est bien -riche. - ---Rappelle, pour t'enflammer éternellement, certains passages de Byron; -ils me vont bien. - -La fin de la _Fiancée d'Abydos._ - -La _Mort de Sélim_, son corps roulé par les vagues et cette main -surtout, cette main soulevée par le flot qui vient mourir sur le -rivage. Cela est bien sublime et n'est qu'à lui. Je sens ces choses-là -comme la peinture les comporte. - -La _Mort d'Hassan_, dans le _Giaour._ Le Giaour contemplant sa victime -et les imprécations du musulman contre le meurtrier d'Hassan. - -La description du palais désert d'Hassan. - -Les vautours aiguisent leur bec avant le combat. Les étreintes des -guerriers qui se saisissent; en faire un qui expire en mordant le bras -de son ennemi. - -_Les imprécations de Mazeppa_[135] contre ceux qui l'ont attaché à son -coursier, avec le château renversé dans ses fondements. - ---J'ai lu ce matin au café Desmons un morceau couronné à la Société des -bonnes lettres. Dialogue entre Fouché, Bonaparte et Carnot: il y a de -belles choses, mais aussi des chefs-d'œuvre dans le genre niais. - ---Travaillé chez Fielding à son _Macbeth._ A l'atelier vers midi. -Commencé le _Combat d'Hassan et du Giaour._ [136] - ---Dîné. Rouget à cinq heures.--Trouvé là Julien. Promené une heure avec -lui.--Leblond à sept heures.--Dufresne n'est pas venu.--M. Rivière -[137] y est venu. - ---Je lisais ce matin cette anecdote. Un officier anglais, dans la -guerre d'Amérique, se trouvant aux avant-postes, vit venir un officier -américain occupé d'observer, qui paraissait si distrait qu'il n'en fut -pas aperçu, quoiqu'il en fût à une distance très petite. Il le couche -en joue, mais arrêté par l'idée affreuse de tirer sur un homme comme -sur une cible, il retint son doigt prêt à faire partir la détente. -L'Américain pique des deux et s'enfuit... C'était Washington! - - * * * * * - -_Mercredi_ 12.--A l'atelier à neuf heures. Déjeuné au café D...--Chez -Soulier après. Soulier est venu avec M. Andrews. - ---Cogniet est venu vers trois heures passées; il m'a paru fort -content de ma peinture. Il lui semblait voir, disait-il, mon ancien -tableau commencé. Et puis combien ce pauvre Géricault aimerait cette -peinture!... La vieille, bouche grande ouverte, ni exagération dans -les yeux; l'intention des jeunes gens du coin; naïf et touchant. Il -semblait étonné qu'on fit à présent de telle sorte de peinture, etc. -Il m'a bien plu comme de juste. - -Dîné à six heures et demie rue de la Harpe. _Fielding is come there and -we are returned together at his home. I was then very sleepy and slept -a little bit on the bed of Soulier while he was abed._ Rentré à dix -heures. - - * * * * * - -_Samedi_ 15 _mai, dans la journée._--Ce qui fait les hommes de génie -ou plutôt ce qu'ils font, ce ne sont pas les idées neuves, c'est cette -idée, qui les possède, que ce qui a été dit ne l'a pas encore été assez. - ---Jeudi, j'ai été chez mon oncle à son atelier; j'ai dîné avec lui, ma -tante était ici. Ils m'ont invité pour la campagne aujourd'hui. - -Le soir, étant assise et serrée près de moi, elle me faisait essayer -des gants. - -_Hier, vendredi_ 14.--Duponchel [138] venu vers dix heures à l'atelier. -Resté après jusqu'à cinq heures pour les costumes de _Bothwell._[139] -Attendu vainement au Luxembourg avec lui et Leblond, pour la partie au -_Moulin de beurre._ - ---Dîné ensemble. Profonde tristesse et découragement, toute la soirée. - ---En lisant la notice sur lord Byron, au commencement du volume, ce -matin, j'ai senti encore se réveiller en moi cet insatiable désir de -produire. Puis-je dire que ce serait le bonheur pour moi? Au moins me -le semble-t-il. Heureux poète et plus heureux encore d'avoir une langue -qui se plie à ses fantaisies! Au reste, le français est sublime, mais -il faudrait avoir livré à ce Protée rebelle bien des combats, avant de -le dompter. - -Ce qui fait le tourment de mon âme, c'est sa solitude. Plus la mienne -se répand avec les amis et les habitudes ou les plaisirs journaliers, -plus il me semble qu'elle m'échappe et se retire dans sa forteresse. -Le poète qui vit dans la solitude, mais qui produit beaucoup, est -celui qui jouit de ces trésors que nous portons dans notre sein, mais -qui se dérobent à nous quand nous nous donnons aux autres. Quand on -se livre tout entier à son âme, elle s'ouvre tout à vous, et c'est -alors que la capricieuse vous permet le plus grand des bonheurs, celui -dont parle la notice, celui inaperçu peut-être de lord Byron et de -Rousseau, de la montrer sous mille formes, d'en faire part aux autres, -de s'étudier soi-même, de se peindre continuellement dans ses ouvrages. -Je ne parle pas des gens médiocres. Mais quelle est cette rage, non -pas seulement de composer, mais de se faire imprimer, outre le bonheur -des éloges? C'est d'aller à toutes les âmes qui peuvent comprendre -la vôtre; et il arrive que toutes les âmes se retrouvent dans votre -peinture. Que fait même le suffrage des amis? C'est tout simple qu'ils -vous comprennent, ou plutôt que vous importe? Mais c'est de vivre dans -l'esprit des autres qui vous enivre. Quoi de si désolant? me dirai-je. -Tu peux ajouter une âme de plus à celles qui ont vu la nature d'une -façon qui leur est propre. Ce qu'ont peint toutes les âmes est neuf par -elles, et tu les peindrais encore neuves! Ils ont peint leur âme, en -peignant les choses, et ton âme te demande aussi son tour. Et pourquoi -regimber contre son ordre? Est-ce que sa demande est plus ridicule -que l'envie du sommeil que te demandent tes membres, quand ils sont -fatigués et toute ta physique nature? S'ils n'ont pas fait assez pour -toi, ils n'ont pas non plus fait assez pour les autres. Ceux même qui -croient que tout a été dit et trouvé, te salueront comme nouveau, et -fermeront encore la porte après toi. Ils diront encore que tout a été -dit. De même que l'homme, dans la faiblesse de l'âge, qui croit que la -nature dégénère, aussi les hommes d'un esprit vulgaire et qui n'ont -rien à dire sur ce qui a déjà été dit, pensent-ils que la nature a -permis à quelques-uns et seulement dans le commencement, de dire des -choses nouvelles et qui frappent. Ce qu'il y avait à dire dans le temps -de ces esprits immortels, frappait aussi tous les regards de leurs -contemporains, et pas un grand nombre, pour cela, n'a été tenté de -saisir le nouveau, de s'inscrire à la hâte, pour dérober à la postérité -la moisson à recueillir. La nouveauté est dans l'esprit qui crée, et -non pas dans la nature qui est peinte. La modestie de celui qui écrit -l'empêche toujours de se placer parmi les grands esprits dont il parle. -Il s'adresse toujours, comme on pense, à une de ces lumières, s'il en -est que la nature..., etc. - -...Toi qui sais qu'il y a toujours du neuf, montre-le-leur dans ce -qu'ils ont méconnu... Fais leur croire qu'ils n'avaient jamais entendu -parler du rossignol et du spectacle de la vaste mer, et de tout ce que -leurs grossiers organes ne s'entendent à sentir, que quand on a pris -la peine de sentir pour eux d'abord. Que la langue ne t'embarrasse -pas; si tu cultives ton âme, elle trouvera jour pour se montrer; elle -se fera un langage qui vaudra bien les hémistiches de celui-ci et la -prose de celui-là. Quoi! vous êtes original, dites-vous, et cependant -votre verve ne s'allume qu'à la lecture de Byron ou du Dante, etc.! -Cette fièvre, vous la prenez pour la puissance de produire, ce n'est -plutôt qu'un besoin d'imiter... Eh! non, c'est qu'ils n'ont pas dit -la centième partie de ce qu'il y a à dire; c'est qu'avec une seule -des choses qu'ils effleurent, il y a plus de matières aux génies -nouveaux qu'il n'y a [140].... et que la nature a mis en dépôt dans -les grandes imaginations futures, plus de nouveautés à dire sur ses -créations, qu'elle n'a créé de choses. - -Mais que ferai-je? il ne m'est pas permis de faire une tragédie; la loi -des unités s'y oppose... Un poème? - - * * * * * - -_Mardi_ 18 _mai._--Penses-tu que Byron eût fait au milieu du tourbillon -ses scènes énergiques? que Dante fût environné de distractions, quand -son âme voyageait parmi les ombres?... Sans elle, rien! sans suite, -rien de productif! - -Des travaux interrompus sans cesse; et la seule cause en est dans la -fréquentation de beaucoup de gens. - -_Le samedi_ 15. Parti à deux heures avec Riesener, ma tante, Henry, -Léon et Rouget. - -_Le lendemain dimanche_ 16. Exercé dans la matinée à sauter et à lancer -des bâtons.--Promené dans les bois.--Expliqué du _Child-Harold_ avec ma -tante. - -_Le lundi._ Parti à sept heures environ. Vu Dufresne à l'atelier. Tracé -quelque peu. - - * * * * * - -_Jeudi_ 20 _mai._--Aujourd'hui à l'atelier; trouvé le fond.--Dimier -venu de bonne heure. J'étais mal disposé de l'estomac et de la tête. - ---Dîné avec ces messieurs, au _Moulin de beurre._ J'y étais aussi assez -mal disposé. - ---La soirée au café. Agréable. Bonnes causeries de l'Italien. - -_Hier mercredi_, à l'atelier. Rien fait de bon. - - * * * * * - -_Vendredi_ 28 _mai._--J'ai passé toute la soirée avec Dufresne, qui -part pour la campagne. J'ai la tête si remplie de choses à cette -occasion que je n'en peux retrouver aucune. - ---Je reprends depuis quelques jours avec entrain mon tableau. J'ai -travaillé aujourd'hui à l'ajustement de la femme morte. - ---Rien de bien remarquable ces derniers jours: vu Dimier mardi, il -partait le lendemain. - ---Qu'au moins tu admires les grandes vertus, si tu n'es pas assez ferme -pour être toi-même vraiment vertueux! Dufresne dit qu'il est capable de -dévouement pour toutes les grandes choses, etc..., mais qu'il en voit -le vide, que ce n'est rien au fond. J'éprouve le contraire... J'y rends -hommage, mais je suis trop faible pour les faire. Mon affaire est tout -autre. - - * * * * * - -_Samedi_ 29.--Travaillé à la draperie de la vieille femme. - ---Le soir, rejoint Félix et Pierret au Palais-Royal. Vu Mme -X***. Désirs. - - * * * * * - -_Lundi_ 31.--Ce soir au _Barbier_ à l'Odéon; c'est fort satisfaisant. -J'étais près d'un vieux monsieur qui a vu Grétry, Voltaire, Diderot, -Rousseau, etc. Il a vu Voltaire dans un certain salon, disant aux -femmes des galanteries comme on les lui connaît. «Je vois en vous, -disait-il en s'en allant, un siècle qui commence; en moi, c'en est -un qui finit: c'est le siècle de Voltaire.» On voit que le modeste -philosophe prenait d'avance, pour la postérité, la peine de nommer son -siècle. Il fut mené par un de ses amis déjeuner avec Jean-Jacques, -rue Platrière... ils sortirent ensemble. Aux Tuileries, des enfants -jouaient à la balle: «Voilà, disait Rousseau, comme je veux qu'on -exerce Émile», et choses semblables. Mais la balle d'un enfant vint -heurter la jambe du philosophe, qui entra en colère, et poursuivit -l'enfant de son bâton, quittant brusquement ses deux amis. - ---Travaillé peu aujourd'hui et à la vieille.--Hier, dîné avec Leblond. - - -[124] Le maître doit faire allusion à la composition classée à l'année -1826, qui a été précédée d'études d'aquarelles et de pastels divers. La -composition définitive est le fameux tableau du _Christ au jardin des -Oliviers_, qui se trouve à l'église Saint-Paul-Saint-Louis. La commande -lui était venue de la préfecture de la Seine. C'est pourquoi Delacroix -baptisa le tableau «_Anges du préfet._» - -[125] _Claude-Étienne Savary_, voyageur et orientaliste, né en 1750, -mort en 1788. On a de lui _Lettres sur l'Égypte_ (1784-1789, 3 vol. -in-8°), livre aux descriptions pittoresques, au style brillant, qui -eut un très vif succès; _Lettres sur la Grèce_ (1788, in-8°), livre -intéressant, mais resté inachevé, etc., etc. - -[126] Cette traduction est en vers avec le texte en regard et un -discours sur Dante, etc. (1 vol. in-8°.) - -[127] _Quatremère de Quincy_, archéologue, né en 1755, mort en 1849. On -le destinait au barreau, mais il se sentait poussé par une irrésistible -vocation vers l'étude de l'architecture, de la sculpture et surtout -de l'art antique. Il abandonna le droit et voyagea en Italie. La -Révolution interrompit ses études; il fut député à l'Assemblée -législative, puis fit partie du conseil des Cinq-Cents. Il laissa de -nombreux ouvrages d'esthétique, notamment cette _Histoire de la vie et -des ouvrages de Raphaël_, dont parle Delacroix. - -[128] C'est là, sous les ombrages de ce jardin du Luxembourg où, en -1824, Delacroix éprouvait ces sentiments de bien-être et de liberté, -que se dresse aujourd'hui le monument élevé à la mémoire et à la gloire -du maître par ses fidèles admirateurs. - -[129] _Pinelli_, célèbre peintre et graveur italien, né à Rome en 1781, -mort en 1835. Il gravait surtout à merveille à l'eau-forte, et on a de -lui, en ce genre, des œuvres d'une touche pleine de vivacité, de -force et d'éclat. - -[130] _Du Fresnoy_, amateur de l'époque. - -[131] Ces émotions de nature, dont on trouve ici les premières traces, -devaient jouer un grand rôle dans le développement sentimental et -artistique de Delacroix. Il nous paraît intéressant d'insister sur ce -point, d'autant mieux qu'une des plus belles pages de son Journal, une -des plus accomplies comme forme littéraire, et qui se trouve dans un -cahier de l'année 1854, lui fut inspirée par une impression analogue à -celle que nous voyons notée ici. - -[132] Dans la correspondance du maître comme dans son journal, on -trouve les traces de son noble désintéressement, de son culte passionné -pour l'art: «Nous vivons, mon bon ami, dans un temps de découragement, -écrit-il à Félix Guillemardet en 1821. Il faut de la vertu pour y -faire un Dieu du Beau uniquement. Eh bien, plus on le déserte, plus je -l'adore. Je finirai par croire qu'il n'y a au monde de vrai que nos -illusions.» (_Corresp._, t. I, p 73.) - -[133] Delacroix veut sans doute parler d'un recueil élégiaque, _les -Tristes_, que M. de Belmontet fit paraître en 1824. - -[134] _Ferdinand Paër_, compositeur et pianiste, aujourd'hui bien -oublié, jouissait à cette époque d'une grande réputation. Il naquit à -Parme, en 1774, et mourut en 1839. A quatorze ans, il fit représenter -à Venise l'opéra de _Circé._ Il séjourna à Padoue, Milan, Florence, -Naples, Rome et Bologne, et y composa de nombreux ouvrages avec cette -facilité qui caractérisait les musiciens de l'École italienne. Emmené -en France, en 1806, par Napoléon, il dirigea à plusieurs reprises le -Théâtre-Italien. Ses principaux ouvrages sont: _la Clémence de Titus, -Cinna, Idoménée, la Griselda, l'Oriflamme, la Prise de Jéricho._ En -1838, Delacroix, qui se présentait à l'Institut, écrivait à Alfred de -Musset: «Avez-vous la possibilité de me faire recommander à Paër, pour -l'élection prochaine à l'Institut? Si cela ne vous engage pas trop, -ni ne vous dérange, je vous demanderai le même service que l'année -dernière; mais surtout ne vous gênez pas, si vos rapports ne sont plus -les mêmes.» (_Corresp._, t. 1, p. 235.) - -[135] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1493. - -[136] Delacroix a repris plusieurs fois ce sujet. En voici les -principales variantes. Le tableau dont il est ici question parut au -Salon de 1827. Il a appartenu à Alexandre Dumas père, et aujourd'hui -appartient à M. Mabler. (Voir _Catalogue Moreau._) - -Une lithographie différant absolument du premier tableau parut aussi -vers 1827. Une nouvelle toile, datée de 1835, fut exposée au Salon de -1835, à l'Exposition universelle de 1855 et à celle du Pavillon de -Flore, 1878.--Vente Collot, 1850, achetée 1,600 francs; vente Laurent -Richard, 1878, retirée à 27,000 francs; appartient maintenant au baron -Gérard. Une troisième toile fut signée en 1856. (Voir _Catalogue -Robaut_, n° 202, 203, 600, 601 et 1293.) - -[137] Ce _M. Rivière_ était un ami intime de Delacroix; car, dans une -lettre à Pierret datée de Londres en 1825, il dit: «Si tu vois M. -Rivière, pour qui tu sais que nous avons tous deux beaucoup d'amitié, -dis-lui mille choses de ma part et que ses jugements sur ce pays-ci -sont bien justes pour moi.» (_Corresp._, t. I, p. 104.) - -[138] _Duponchel_, ancien directeur de l'Opéra, né à Paris vers 1795, -mort en 1868. Deux fois il dirigea l'Académie de musique, de 1835 à -1843, puis de 1847 à 1849. Delacroix l'avait connu à Londres en 1825, -et il écrivait à Pierret: «Il est pour moi la boussole de la mode, -comme on peut penser.» (_Corresp._, t. I, p. 106.) - -[139] _Bothwell_, drame en cinq actes, en prose, par _M. A. Empis_, -représenté pour la première fois sur le Théâtre-Français, le 23 juin -1824. - - -[140] Manque dans le manuscrit. - - * * * * * - -_Mardi_ 1er _juin._--Chez Leblond.--Dufresne n'est point -parti: je le verrai ces jours-ci, peut-être demain. Il a amené le -docteur Bailly [141]. - ---J'ai travaillé beaucoup l'homme nu couché, d'après Pierret. - ---Soulier revenu de sa campagne. - ---Le docteur Bailly: l'œil doux et le maintien réservé. En rentrant, -je me vis dans la glace, et je me fis presque peur de la méchanceté -de mes traits... C'est pourtant lui qui doit porter dans mon âme un -fatal flambeau qui, semblable aux cierges des morts, n'éclaire que les -funérailles de ce qui y reste de sublime. - -Amant des Muses, qui voue à leur culte ton sang le plus pur, redemande -à ces.... divinités cet œil vif et brillant de la jeunesse, cette -allégresse d'un esprit peu préoccupé. Ces chastes sœurs ont été pires -que des courtisanes; leurs perfides jouissances sont plus mensongères -que la coupe de la volupté. C'est ton âme qui a énervé tes feux, tes -vingt-cinq ans sans jeunesse, ton ardeur sans vigueur; ton imagination -embrasse tout, et tu n'as pas la mémoire d'un simple marchand. La -vraie science du philosophe devrait consister à jouir de tout. Nous -nous appliquons au contraire à disséquer et détruire tout ce qui est -bon en soi, ne fût-ce qu'illusion... mais vertueuse. La nature nous -donne cette vie comme un jouet à un faible enfant. Nous voulons voir -comme tout cela joue; nous brisons tout. Il nous reste entre les mains -et à nos yeux ouverts trop tard et stupides, des débris stériles, des -éléments qui ne décomposent rien. Le bien est si simple! Il faut se -donner tant de mal pour le détruire par des sophismes! Et quand tout ce -bien et ce beau ne seraient qu'un vernis sublime, qu'une écorce, pour -nous aider à supporter le reste, qui peut nier qu'il n'existe au moins -comme cela? Singuliers hommes qui ne se laissent pas charmer par une -belle peinture, parce que l'envers est un bois mangé des vers! Tout -n'est pas bien; mais tout ne peut pas être mal, ou plutôt par cela, -tout est bien. - -Qui a commis une action d'égoïste sans se la reprocher? - - * * * * * - -_Vendredi_ 4 _juin, matin._--Je vis en société avec un corps, compagnon -muet, exigeant et éternel; c'est lui qui constate cette individualité -qui est le sceau de la faiblesse de notre race. Il sait que, si elle -est libre, c'est pour qu'elle soit esclave, mais la faible qu'elle est! -elle s'oublie dans sa prison. Elle n'entrevoit que bien rarement l'azur -de sa céleste patrie. - -Oh! triste destinée! désirer sans fin mon élargissement, esprit que je -suis, logé dans un mesquin vase d'argile. Tu bornes l'exercice de ta -force à t'y tourmenter en cent manières. Il me semble que ce pourrait -être l'organisation qui modifierait l'âme: elle est plus universelle. -Qu'elle passe par le cerveau comme par un laminoir qui la martèle et la -travaille, au coin de notre plate nature physique!... mais quel poids -insupportable que celui de ce cadavre vivant! Au lieu de s'élancer vers -des objets de désirs qu'elle ne peut étreindre, même point définir, -elle passe l'éclair de la vie à souffrir des sottises où la pousse -son tyran. C'est par une mauvaise plaisanterie, sans doute, que le -ciel nous a permis d'assister au spectacle du monde par cette ridicule -fenêtre: sa lorgnette gauchie et terne, plus ou moins, mais toujours -dans un sens, gâte tous les jugements de l'autre, dont la bonne foi -naturelle se corrompt, et qui produit souvent d'horribles fruits! Je -veux bien de cette façon croire à vos influences et à vos bosses..., -mais ce sera pour m'en désoler toujours. Qu'est-ce que c'est que l'âme -et l'intelligence séparées? Le plaisir de donner des noms et de -classer est fatal à ces savants. Ils vont toujours trop loin et gâtent -leur affaire aux yeux des indolents d un esprit juste, qui croient que -la nature est un voile impénétrable. Je sais bien que pour s'entendre, -il faut nommer les choses; mais dès lors, elles sont spécifiées, elles -qui ne sont ni espèces constantes, ni [142]... - ---Hier vu Dufresne le matin.--Travaillé au _Turc_ à cheval et à la -vieille.--Le soir chez Leblond. - - * * * * * - -_Dimanche_ 6.--Leblond venu à l'atelier.--Dîné chez Scheffer avec -Soulier et lui. Bonne soirée et promenade avec Soulier. - -Nous avions rencontré avant-hier soir Dufresne, qui a dû partir ce -matin pour la campagne. - ---Franklin. Ne pas oublier d'acheter la _Science du bonhomme Richard._ - ---Quelle sera ma destinée?... Sans fortune et sans dispositions propres -à rien acquérir: beaucoup trop indolent, quand il s'agit de se remuer à -cet effet, quoique inquiet, par intervalles, sur la fin de tout cela. -Quand on a du bien, on ne sent pas le plaisir d'en avoir; quand on n'en -a pas, on manque des jouissances que le bien procure. Mais tant que mon -imagination sera mon tourment et mon plaisir à la fois, qu'importe le -bien ou non? C'est une inquiétude, mais ce n'est pas la plus forte. - -Sitôt qu'un homme est éclairé, son premier devoir est d'être honnête et -ferme: il a beau s'étourdir, il y a quelque chose en lui de vertueux -qui veut être obéi et satisfait. Quelle penses-tu qu'ait été la vie -des hommes qui se sont élevés au-dessus du vulgaire? Un combat continu -[143]. Lutte contre la paresse qui leur est commune avec l'homme -vulgaire, quand il s'agit d'écrire, s'il est écrivain; parce que -son génie lui demande à être manifesté, et ce n'est pas par ce vain -orgueil d'être célèbre seulement qu'il lui obéit, c'est par conscience. -Que ceux qui travaillent froidement se taisent... Mais sait-on où -que c'est que le travail sous la dictée de l'inspiration? Quelles -craintes! Quelles transes de réveiller ce lion qui sommeille, dont les -rugissements ébranlent tout votre être!... Mais pour en revenir, il -faut être ferme, simple et vrai. - -Il n'y a pas de mérite à être vrai, quand on l'est naturellement, -ou plutôt, quand on ne peut pas ne pas l'être; c'est un don comme -d'être poète ou musicien; mais il y a du courage à l'être à force de -réflexions, si ce n'est pas une sorte d'orgueil, comme celui qui s'est -dit: «Je suis laid» et qui dit aux autres: «Je suis laid», pour qu'on -n'ait pas l'air de l'avoir découvert avant lui. - -Dufresne est vrai, je pense, parce qu'il a fait le tour du cercle; il -a dû commencer par être affecté, quand il n'était qu'à demi éclairé. -Il est vrai, parce qu'il voit la sottise de ne pas l'être. Il avait, -je suppose, toujours assez d'esprit pour chercher à déguiser des -faiblesses. À présent, il préfère ne pas les avoir, et il s'en accusera -de meilleur cœur, pensant à peine les avoir, qu'il ne prenait soin de -les cacher quand il les sentait en lui. Je n'ai pas encore avec lui -cette candeur et cette sérénité que je me trouve avec ceux dont j'ai -l'habitude; je ne suis pas assez son ami encore pour être d'un avis -tout à fait opposé au sien, ou pour écouter négligemment ou ne pas -au moins feindre d'avoir attention quand il me parle. Si je consulte -et que je cherche le fond, peut-être y a-t-il,--et c'est sûr,--cette -crainte de passer pour un homme de moindre esprit, si je ne pense pas -comme lui. Sottise ridicule! Quand tu serais sûr de lui en imposer, -est-il rien de plus dur qu'une contenance incessamment mensongère? -C'est un homme après tout, et respecte-toi avant tout. C'est se -respecter qu'être sans voile et franc. - - * * * * * - -_Mardi_ 8 _juin._--Travaillé beaucoup: la femme, le cheval, tout ce -coin, les deux enfants. Édouard venu et très satisfait.--Leblond le -soir.--Henry a chanté et nous a fait plaisir. - ---Hier lundi, j'ai dîné chez M. Guillemardet. - ---_Bélisaire._ - - * * * * * - -_Mercredi_ 9 _juin._--La Laure m'a amené une admirable -Adeline de seize ans, grande, bien faite et d'une -tête charmante. Je ferai son portrait et m'en promets; -j'y pense... - ---J'ai été voir le dessin de Gros, chez Laugier[144]; on ne peut plus -aimable. - -M'a fait moins d'impression que celle du tableau; c'est un contraste -singulier avec la chaleur réelle qui est dans tant de choses, -que la froideur générale d'exécution; un peu plat. Puis, point -d'individualité; du dessin dans les parties, mais l'idée... Un peu -atelier... Draperies arrangées, effet connu; le noir sur le devant, -etc. Mais c'est égal, je n'en suis pas trop découragé. - -Mais il est bien important de faire toujours une esquisse. - - * * * * * - -_Dimanche_ 13 _juin._--Rien de bien remarquable aujourd'hui.--Jeudi -soir chez Leblond.--Aujourd'hui, travaillé toute la journée à copier -deux dessins. J'avance beaucoup mon tableau.--Dîner avec Soulier et -Fielding.--Commencé mon aquatinte. Chez Fielding et Soulier, le matin. - ---A l'atelier, travaillé au coin à gauche, surtout l'homme couché. Oté -le blanc qu'il avait autour de la tête. - ---Le soir chez M. de Conflans: il était seul. Café de la Rotonde. - ---Reçu un billet de la Laure; très drôle. - ---En sortant vers huit heures, le soir, de la maison, rencontré la -jolie grande ouvrière. Je l'ai suivie jusqu'à la rue de Grenelle, -en délibérant toujours sur ce qu'il y avait à faire et malheureux -presque d'avoir une occasion. Je suis toujours comme ça. J'ai trouvé, -après, toutes sortes de moyens à employer pour l'aborder, et quand il -était temps, je m'opposais les difficultés les plus ridicules. Mes -résolutions s'évanouissent toujours en présence de l'action. J'aurais -besoin d'une maîtresse pour mater la chair d'habitude. J'en suis fort -tourmenté et soutiens à mon atelier de magnanimes combats. Je souhaite -quelquefois l'arrivée de la première femme venue. Fasse le ciel que -vienne Laure demain! Et puis, quand il m'en tombe quelqu'une, je suis -presque fâché, je voudrais n'avoir pas à agir; c'est là mon cancer. -Prendre un parti ou sortir de ma paresse. Quand j'attends un modèle, -toutes les fois, même quand j'étais le plus pressé, j'étais enchanté -quand l'heure se passait, et je frémissais quand je l'entendais mettre -la main à la clef. Quand je sors d'un endroit où je suis le moins du -monde mal à mon aise, j'avoue qu'il y a un moment de délices extrêmes -dans le sentiment de ma liberté dans laquelle je me réinstalle. Mais -il y a des moments de tristesse et d'ennui, qui sont bien faits pour -éprouver rudement; ce matin, je l'éprouvais à mon atelier. Je n'ai -pas assez d'activité à la manière de tout le monde pour m'en tirer, -en m'occupant de quelque chose. Tant que l'inspiration n'y est pas, -je m'ennuie. Il y a des gens qui, pour échapper à l'ennui, savent se -donner une tâche et l'accomplir. - ---Je pensais aujourd'hui qu'à travers tous nos petits mots, j'aime -beaucoup Soulier: je le connais et il me connaît. J'aime beaucoup -Leblond. J'aime beaucoup aussi mon bon vieux frère, je le connais bien; -je voudrais être plus riche, pour lui faire quelque plaisir de temps en -temps. Il faut que je lui écrive. - - * * * * * - -_Mardi_ 15 _juin._--Travaillé à la vieille femme, à ses -brodequins.--Prévost l'après-midi.--Le soir, Leblond.--Thil venu -le matin. Il préfère ma peinture à celle de Géricault: je les aime -beaucoup toutes deux. - - - A Prévost (modèle)........................ 2 fr. 50. - - - * * * * * - -_Jeudi_ 17 _juin._--Fielding le matin.--La planche. A midi -l'atelier.--La dame des Italiens est venue. Beaucoup ému.--Perpignan -est venu et M. Rivière. - ---Été aux Italiens avec Fielding.--Ricciardi. - -Mlle Mombelli [145] et Marie. La dame y était. _I am very fond of this -pretty lady. I was looking at her incessantly._ - ---Il faut absolument composer, à mesure qu'ils me viennent, tous les -sujets intéressants. Je sais, par expérience, que je ne peux en tirer -parti, quand c'est pour les exécuter au moment. - - - A Marie Aubry (modèle)....................... 2 fr. - - - * * * * * - -_Vendredi_ 18.--Le matin, chez Fielding,--et ma planche au Musée. A -l'atelier, mon fond. Fedel venu. - ---Aux Français. La belle Mme Biez. _Pierre de Portugal_, et les -_Plaideurs sans procès._[146] - - * * * * * - -_Samedi_ 19.--Avec Pierret et Fielding, à Montfaucon. - -Vu Cogniet et le tableau de Géricault. Vu les _Constable._ C'était trop -de choses dans un jour. Ce Constable me fait un grand bien. - -Revenu vers cinq heures.--J'ai été deux heures à mon atelier. Grand -manque de sexe. Je suis tout à fait abandonné. - -«Puis-je espérer, belle dame, de vous voir jeudi...? et me -pardonnez-vous de n'avoir pas été chez vous? J'ose me flatter que vous -ne serez pas aussi sévère que vous le disiez, et que vous n'aurez pas -la barbarie de passer devant la porte jaune sans entrer. J'imagine que -ce serait après midi, comme l'autre fois. Si ce n'est pas trop présumer -encore, je me permettrais de vous demander un peu plus de temps.» - -Un combat s'élève: l'enverrai-je ou non? - - * * * * * - -_Dimanche_ 20 _juin._--La journée chez Fielding.--Achevé ma -planche.--Dîné ensemble chez Tautin. - - * * * * * - -_Lundi_ 21 _juin._--Porté ma planche chez l'imprimeur. Ébauché les deux -chevaux morts.--Vu Mayer [147].--Ils veulent tous plus d'effet: c'est -tout simple. - ---Désappointé aux Français. J'avais un billet pour _Bothwell_, mais -daté du 19. - - * * * * * - -_Vendredi_ 25 _juin._--Été, chez Dorcy, voir les études de -Géricault.--Chez Cogniet.--Revu les Constable, etc. - ---A Montfaucon. Dîné par là. - - * * * * * - -_Samedi_ 26.--Parti pour Frépillon [148] avec Henry, Riesener, Léon et -ses camarades. Resté jusqu'à lundi matin. - - * * * * * - -_Mardi_ 29 _juin._--Malade. Presque toute la journée à l'atelier; le -soir, Leblond. - - * * * * * - -_Mercredi_ 30 _juin._--Chez M. Auguste [149]. Vu d'admirables peintures -d'après les maîtres: costumes, chevaux surtout, admirables... comme -Géricault était loin d'en faire. - -Il serait très avantageux d'avoir de ces chevaux et de les copier, -ainsi que les costumes grecs et persans, indiens, etc. - ---Vu aussi chez lui de la peinture d'après Haydon[150]: très grand -talent. Mais, comme disait très bien Édouard, absence d'un style bien -ferme à lui, dessin à la West. J'oubliais les belles études de M. -Auguste, d'après les marbres d'Elgin [151]. Haydon a passé un temps -considérable à les copier; il ne lui en est rien resté... Les belles -cuisses d'homme et de femmes! Quelle beauté sans enflure! incorrections -qui ne se remarquent pas. - ---Le soir avec Fielding. Pris du thé, rue de la Paix. - - -[141] Sans doute le docteur _Joseph Bailly_, né en 1779, mort en -1832, qui fit les campagnes du Consulat et de l'Empire, et publia des -ouvrages appréciés. - -[142] La suite manque dans le manuscrit. - -[143] Cette idée de _lutte_ qu'on retrouvera, d'ailleurs, à maintes -reprises dans son Journal, n'était que le corollaire, la conséquence -de l'opinion que professait le maître sur la _méchanceté naturelle -de l'homme_: «Je me souviens fort bien, disait-il parfois, que quand -j'étais enfant, j'étais un monstre. La connaissance du devoir ne -s'acquiert que très lentement, et ce n'est que par la douleur, le -châtiment et par l'exercice progressif de la raison que l'homme diminue -peu à peu sa méchanceté naturelle.» (BAUDELAIRE, _L'œuvre et la vie -d'Eugène Delacroix.--Art romantique._) - -[144] _Jean-Nicolas Laugier_, graveur français, qui attacha son nom à -la reproduction d'un grand nombre d'œuvres des principaux peintres -de cette époque, David, Gros, Prud'hon, Gérard, Coignet, etc. - -[145] _Esther Mombelli_, cantatrice italienne, qui obtint de 1823 à -1826 un immense succès au Théâtre-Italien; elle épousa le comte Gritti -en 1827 et renonça ensuite définitivement au théâtre. - -[146] _Pierre de Portugal_, tragédie en cinq actes et en vers, de -_Lucien Arnault_, représentée pour la première fois au Théâtre-Français -le 21 octobre 1823. - -_Les Plaideurs sans procès_, comédie en trois actes et en vers, -d'_Étienne_, représentée pour la première fois au Théâtre-Français le -29 octobre 1821. - -[147] _Mayer_, peintre, demeuré inconnu. Delacroix écrivait de Londres -en 1825: «J'ai rencontré Mayer qui gagne de l'argent, beaucoup, avec -des portraits.» (_Corresp._, t. I, p. 106.) - -[148] _Frépillon_, près Saint-Leu-Taverny. C'est là que Riesener, -l'oncle de Delacroix, passait l'été. - -[149] Dans une note de la _Correspondance de Delacroix_, M. Burty -écrit: «Ce M. Auguste,--c'est ainsi que le désignaient toujours ses -contemporains,--avait obtenu le second grand prix de sculpture et -était parti pour Rome en même temps que Ingres. Il devint un riche -dilettante, qui mettait ses collections d'armes et de costumes -orientaux à la disposition des artistes romantiques. Il signala le -premier à Géricault et à Delacroix l'intérêt capital des marbres du -Parthénon, recueillis par lord Elgin et exhibés à Londres.» - -(V. le livre de M. Ernest Chesneau: _Peintres et statuaires -romantiques_,, p. 70 à 73.) - -[150] _Haydon_, peintre anglais, né en 1786, mort en 1846. Il fut -l'élevé de Fuessli. Il a laissé de curieux Mémoires. - -[151] Il s'agit ici de la célèbre collection de sculptures en marbre -que _lord Elgin_ rapporta d'Athènes en 1814 et qui fut déposée au -British Museum. - - * * * * * - -_Mercredi_ 7 _juillet._--Aujourd'hui, M. Auguste est venu à l'atelier: -il est fort charmé de ma peinture; ses éloges m'ont ranimé. Le temps -s'avance. J'irai demain chez lui chercher des costumes. - ---Passé la soirée avec Pierret.--Hier Leblond.--J'ai vu Édouard qui est -malade et qui m'inquiète. - - * * * * * - -_Jeudi_ 8 _juillet._--Le matin chez Scheffer.--Rencontré Cogniet chez -M. de Forbin [152].--Chez M. Auguste, chercher les costumes.--M. de -Forbin venu à mon atelier avec Granet [153].--Zélie, etc.--Le soir, -Pierret.--Vu Édouard, le soir, qui part; il a meilleure mine, cela me -charme. - - * * * * * - -_Samedi_ 17 _juillet._--Aujourd'hui, Gassies [154] venu à mon atelier -avec M. d'Houdetot [155].--Hier, Drolling.--Aujourd'hui, _Moïse_ avec -Pierret et Fielding. - - * * * * * -_Dimanche_ 18 _juillet._--Quitté l'atelier de bonne -heure.--Dîné avec Henry et promené avec lui le -soir, et revenu par Asnières. - - * * * * * - -_Lundi_ 19 _juillet._--Comairas venu le matin.--J'ai avancé beaucoup, -quoique je ne sois resté que jusqu'à quatre heures. - - * * * * * - -_Mardi_ 20 _juillet._--Le matin, chez Soulier et Fielding.--M. de -Forbin, qui m'a traité avec toute la bonté imaginable.--Gassies et M. -d'Houdetot. Sa peinture m'a fait le plus grand effet: y penser. - ---Leblond. Assez bonne petite soirée... Parlé de pêche, de chasse, de -Walter Scott, etc. - ---Penser beaucoup au dessin et au style de M. d'Houdetot. Faire -beaucoup d'esquisses et se donner le temps: c'est en cela surtout que -j'ai besoin de faire des progrès. C'est à ce propos qu'il faut avoir -de belles gravures du Poussin et les étudier. La grande affaire, c'est -d'éviter cette infernale commodité de la brosse. Rends plutôt la -matière difficile à travailler comme du marbre: ce serait tout à fait -neuf... Rendre la matière rebelle pour la vaincre avec patience. - - -[152] _Comte de Forbin_, peintre et archéologue français, né en 1777, -mort en 1841. Il fut élève de David. Nommé sous la Restauration -directeur des Musées nationaux, il réorganisa le musée du Louvre, -dépouillé pendant l'invasion d'un grand nombre de ses chefs-d'œuvre; -il l'enrichit notamment de l'_Enlèvement des Sabines_ et du _Naufrage -de la Méduse._ - -[153] _Granet_, peintre, né à Aix en 1775. Il fut protégé durant toute -sa carrière par le comte de Forbin, aux tableaux duquel il collabora, -dit-on. - -[154] _Gassies_, peintre, né à Bordeaux en 1786, mort en 1831, élève de -Vincent et de David. Il fit de la peinture d'histoire, de marines et de -paysage. - -[155] _D'Houdetot_, administrateur et homme politique, né en 1778, mort -en 1859. Il cultiva avec un certain succès la peinture, qu'il avait -apprise sous Regnault et Louis David, et devint en 1841 membre libre de -l'Académie des Beaux-Arts. - - * * * * * - -19 _août._--Vu M. Gérard [156] au Musée. Éloges les plus flatteurs. Il -m'invite à venir dîner demain à sa campagne. - ---Le soir, chez Soulier avec Leblond et Pierret. - ---Déjeuné aujourd'hui avec Horace Vernet et Scheffer. Appris un grand -principe d'Horace Vernet: _finir une chose quand on la tient._ Seul -moyen de faire beaucoup. - - * * * * * - -_Lundi_ 4 _octobre._--Revu la Galerie des maîtres.--Fait des études au -manège et dîné avec M. Auguste. A propos d'un de ses superbes croquis -d'après les tombeaux napolitains, il parle du caractère neuf qu'on -pourrait donner aux sujets saints, en s'inspirant des mosaïques du -temps de Constantin. - -Vu chez lui le dessin d'Ingres, d'après son bas-relief et sa -composition de _Saint Pierre délivré de prison_, etc. - - * * * * * - -_Mardi_ 5 _octobre._--Passé la journée chez M. de Conflans, à -Montmorency. Promenade dans la forêt, etc., et le soir revenu avec -Félix. La dame entre nous deux et Leblond. - ---Reçu ce soir une lettre de Soulier. - - -[156] L'opinion flatteuse de _Gérard_ avait été très sensible à -Delacroix. Gérard avait été frappé des débuts du jeune peintre; on lui -prête ce mot: «C'est un homme qui court sur les toits.» Mais, comme -dit Baudelaire, «pour courir sur les toits, il faut avoir la tête -solide», et cette apparente critique n'était en réalité que le voile -dont il couvrait l'étonnement que lui avaient inspiré ses admirables -débuts. En 1837, Delacroix posa sa candidature au fauteuil de Gérard: -«Je vous prie, écrivait-il au président, de vouloir bien faire agréer, -par la classe des Beaux-Arts, ma candidature à la place vacante dans -son sein par la mort de M. Gérard. En mettant sous ses yeux les titres -sur lesquels je pourrais fonder mes prétentions à l'honneur que je -sollicite, je ne puis me dissimuler leur peu d'importance, surtout -dans cette occasion où la perte d'un maître aussi éminent que M. -Gérard laisse dans l'École française un vide qui ne sera pas comblé de -longtemps.» (_Corresp._, t. I, p. 215.) - - - - -1825 - - -_Sans date_[157].--L'envie a noirci chaque feuillet de son histoire. -Pendant que les Tartufe et les Basile de l'Angleterre se liguaient -contre lui, il déposait la lyre à laquelle il devait sa renommée, il -saisissait l'épée de Pélopidas et prodiguait en faveur des Hellènes ses -travaux, ses fatigues, ses veilles, sa santé, sa fortune et enfin sa -vie.--Ses ennemis ont été nombreux: mais voici son tombeau. La haine -expire, l'envie pardonne. L'avenir juste va le ranger au nombre de ces -hommes que des passions, le trop d'activité ont condamnés au malheur -en leur donnant le génie. On dirait qu'il s'est voulu peindre dans -ses vers: le malheur, voilà le partage de ces grands hommes. Telle -est la récompense de leurs pensées élevées, et de ce grand sacrifice -qu'ils consomment, lorsque, réunissant pour ainsi dire en des paroles -harmonieuses la sensibilité de leurs organes, la délicatesse de leurs -idées, leur force, leur âme, leurs passions, leur sang, leur vie, ils -donnent à leurs semblables de grandes leçons et d'immortelles voluptés. - - -[157] Le journal subit ici une interruption de plusieurs années, soit -que Delacroix eût alors cessé de prendre ses notes journalières, soit -que les petits cahiers où il inscrivait ses impressions aient disparu; -cette dernière hypothèse nous paraît la plus vraisemblable. - -Sur cette période de sa vie (1825-1832) il n'a été retrouvé, en fait -de document intime, qu'un petit album rouge que Delacroix portait sur -lui dans son voyage en Angleterre (1826) et qui contient des croquis de -paysages. - -On y lit aussi ces courtes réflexions inspirées par la vie et la -mort de _lord Byron_, pour qui Delacroix eut toujours une admiration -passionnée. L'idée qu'il exprime sur le malheur réservé aux grands -hommes lui tenait au cœur, car il l'a développée à plusieurs -reprises; il remarque quelque part que «les grands hommes ont une vie -plus traversée et plus misérable que les autres». - - - - -1830 - - -_Sans date._--Ordinairement, le point d'interruption de la composition, -c'est-à-dire la manière dont tranche le groupe de devant avec les -figures plus éloignées, doit être sombre et fait mieux au bord -qu'éclairé; encore par la raison que les devants doivent autant que -possible se détacher en sombre par les bords. Jusqu'ici, je crois ce -principe le plus fécond pour le clair-obscur. - -Le Corrège ne me paraît pas aussi complet dans le clair-obscur que -Véronèse et Rubens; il détache trop souvent des membres très clairs sur -un fond sombre; ce qui fait bien sur un fond sombre, c'est alors des -parties entièrement reflétées. - - * * * * * - -_Mercredi_ 14 _mai._--Article sur Michel-Ange [158]. Heureux homme! il -a pétri le marbre et animé la toile, etc. Mais qu'importe après tout, -si la nature vous a donné, dans quelque genre que ce soit, d'animer, -de faire vivre! Quel bonheur de rendre la vie, l'âme!--Chacun des -plans, dans l'ombre, ou plutôt dans tout effet de demi-teinte, doit -avoir chacun son reflet particulier; par exemple, tous les plans qui -regardent le ciel, bleuâtres; tous ceux qui sont tournés vers la terre, -chauds, etc., et changer soigneusement, à mesure qu'ils tournent. Les -plans de côté reflétés verts ou gris. - -Dans Véronèse, le linge froid dans l'ombre, chaud dans le clair. - -Quand il y a beaucoup de figures, qu'elles aient bien l'air de se -correspondre comme grandeur, suivant le plan où elles sont. - -La pâleur dans les reflets indique, plus que le reste, la pâleur, ou de -la maladie, ou de la mort. - -Burnet [159] dit que Rubens entoure ordinairement la masse de lumière -de l'ombre, et ne se sert de vigueur dans le clair que pour lier. Sa -lumière est composée de teintes fraîches, délicates, etc. Au contraire, -dans les ombres des teintes très chaudes qui sont de l'essence -ordinaire du reflet et ajoutent ainsi à l'effet du clair-obscur. Il n'y -met surtout pas de noir. - -Mettre dans l'ombre des tons feuille morte (Van Dyck), bruns, opposés -au rouge. - -La _Femme au bain_: pour les chairs, teinte locale plate; pour les -clairs, de _rouge de Venise_ et blanc, dans laquelle, suivant l'endroit -des clairs, _jaune de Naples_ et _blanc_, De _jaune de Naples, blanc_ -et _noir pêche_, de _blanc_ et _noir pêche._ Les ombres préparées avec -tons de reflets orangés les plus chauds et des tons gris d'ombre par -places, tels que _blanc, jaune Naples_ et _terre d'ombre,_ etc. - -Un grand avantage de composer toujours les mêmes tons est pour la -facilité de retoucher et de rentrer dans ce qu'on a fait. - -Il y a beaucoup d'académique dans Rubens, surtout dans son exécution, -surtout dans son ombre systématiquement peu empâtée et marquant -beaucoup au bord. - -Le Titien est bien plus simple sous ce rapport, ainsi que Murillo. - - -_Mai._--Tu es triste, tu te ranges toi-même dans le cercle pénible de -la sérénité... - ---L'or ne se trouve guère dans ces terrains riants et fertiles qui -portent de paisibles moissons et de gras pâturages: il se trouve dans -les entrailles des rochers terribles qui effrayent le voyageur. - ---Repaire des _tigres_ et des _oiseaux sauvages_; les oiseaux sauvages -y effrayent les voyageurs de leurs cris sauvages, et le tigre, -qui cache dans leurs cavernes les fruits de ses amours, en écarte -le... [160]. - - -[158] Cet article parut dans la _Revue de Paris_ en 1830. Delacroix -avait inscrit en tête de son étude ce fragment des poésies du grand -artiste qui peint si exactement la hauteur et la fierté d'âme qu'il -admirait en lui par-dessus toutes choses: «J'ai du moins cette joie, -au milieu de mes chagrins, que personne ne lit sur mon visage ni mes -ennuis ni mes désirs. Je ne crains pas plus l'envie que je ne prise les -vaines louanges de la foule ignorante... et je marche solitaire dans -les routes non frayées.» - -[159] _John Burnet_, graveur et peintre anglais, né en 1784, mort en -1862; auteur d'un grand nombre de planches remarquables. - -[160] Le reste manque dans le manuscrit. - - - - -VOYAGE AU MAROC - - -_Tanger_, 26 _janvier_[161].--Chez le pacha. - -L'entrée du château: le corps de garde dans la cour, la façade, la -ruelle entre deux murailles. Au bout sous l'espèce de voûte, des hommes -assis se détachant en brun sur un peu de ciel [162]. - -Arrivé sur la terrasse; trois fenêtres avec balustrade en bois, porte -moresque de côté par où venaient les soldats et les domestiques. - -Avant, la rangée de soldats sous la treille: cafetan jaune, variété de -coiffures; bonnet pointu sans turban, surtout en haut sur la terrasse. - -Le bel homme à manches vertes. - -L'esclave mulâtre qui versait le thé, à cafetan jaune et burnous -attaché par derrière, turban. Le vieux qui a donné la rose, avec haïjck -et cafetan bleu foncé. - -Le pacha avec ses deux haïjcks ou capuchons, de plus le burnous. Tous -les trois sur un matelas blanc, avec un coussin carré long couvert -d'indienne. Un petit coussin long en arlequin, un autre en crin, de -divers dessins; bouts de pieds nus, encrier de corne, diverses petites -choses semées. - -L'administrateur de la douane [163], appuyé sur son coude, le bras -nu, si je m'en souviens: haïjck très ample sur la tête, turban blanc -au-dessus, étoffe amarante qui pendait sur la poitrine, le capuchon non -mis, les jambes croisées. Nous l'avions rencontré sur une mule grise en -montant. La jambe se voyait beaucoup; un peu de la culotte de couleur; -selle couverte par devant et par derrière d'une étoffe écarlate. Une -bande rouge faisait le tour de la croupe du cheval en pendant. La bride -rouge de même ou, plutôt, le poitrail. Un More conduisait le cheval -par la bride. - -Le plafond seul était peint, et les côtés du pilastre intérieurement en -faïence. Dans la niche du pacha c'était un plafond rayonnant, etc...; -dans l'avant-chambre des petites poutres peintes. - -Le troisième personnage était le fils du pacha: deux haïjcks sur la -tête, ou plutôt deux tours du même, à ce que je suppose; burnous bleu -foncé sur la poitrine laissant voir un peu de blanc. Pieds, tête -énorme, gras de figure, air stupide. - -Le bel homme à manches vertes, chemise de dessus en basin. Pieds nus -devant le pacha. - -Le jardin partagé par des allées couvertes de treilles. Orangers -couverts de fruits et grands, des fruits tombés par terre; entouré de -hautes murailles. - -Entré dans tous les détours du vieux palais. Cour de marbre, fontaine -au milieu; chapiteaux d'un mauvais composite; l'attique des pierres -toute simple: délabrement complet. - -Les plafonds des niches et même des petites salles sont remplis de -sculptures peintes comme la rose d'une mandoline. - -Les colonnes du tour de la cour sont en marbre blanc et la cour pavée -de même. - -Remarqué, en retournant vers un bel escalier à droite, un bel homme qui -nous suivait, l'air dédaigneux. - -Sorti par la salle où le pacha est censé rendre la justice. A gauche de -la porte du fond par où nous y sommes entrés, une sorte de tambour en -planches de deux pieds et demi de hauteur environ, et allant depuis la -porte jusqu'à l'angle, sur lequel s'assied le pacha. Le long des murs, -dans les intervalles des pilastres qui vont à la voûte, des avances de -pierre pour servir de sièges. Les soldats sans fusils nous attendaient -à la porte sur deux rangées aboutissant au corps de garde par lequel -nous étions entrés. - -Vu une Juive très bien [164] ressemblant à Mme R... - -Nègre, que Mornay m'a fait remarquer; il m'a semblé avoir une manière -particulière de porter le haïjck. - -Vu de côté la mosquée en allant chez un des consuls. Un Maure se lavait -les pieds dans la fontaine qui est au milieu; un autre se lavait -accroupi sur le bord [165]. - - * * * * * - -29 _janvier_[166].--Vue ravissante en descendant le long des remparts, -la mer ensuite. Cactus et aloès énormes. Clôture de cannes; taches -d'herbes brunes sur le sable. - -En revenant, le contraste des cannes jaunes et sèches avec la verdure -du reste. Les montagnes plus rapprochées d'un vert brun, tachées -d'arbustes nains noirâtres. Cabanes. - -La scène des chevaux qui se battent [167]. D'abord ils se sont -dressés et battus avec un acharnement qui me faisait frémir pour ces -messieurs, mais vraiment admirable pour la peinture. J'ai vu là, j'en -suis certain, tout ce que Gros et Rubens ont pu imaginer de plus -fantastique et de plus léger. Ensuite le gris a passé sa tête sur le -cou de l'autre. Pendant un temps infini, impossible de lui faire lâcher -prise. Mornay est parvenu à descendre. Pendant qu'il le tenait par la -bride, le noir a rué furieusement. L'autre le mordait toujours par -derrière avec acharnement. Dans tout ce conflit, le consul est tombé. -Ensuite laissé tous deux; allant sans se lâcher du côté de la rivière, -y tombant tous deux et le combat continuant et en même temps cherchant -à en sortir; les jambes trébuchent dans la vase et sur le bord, tout -sales et luisants, les crins mouillés. A force de coups, le gris lâche -prise et va vers le milieu de l'eau, le noir en sort, etc.... De -l'autre côté le soldat tâchant de se retrousser pour retirer l'autre. - -La dispute du soldat avec le groom. Sublime avec son tas de draperie, -l'air d'une vieille femme et pourtant quelque chose de martial. - -En revenant, superbes paysages à droite, les montagnes d'Espagne du ton -le plus suave, la mer bleu vert foncé comme une figue, les haies jaunes -par le haut à cause des cannes, vertes en bas par les aloès. - -Le cheval blanc entravé qui voulait sauter sur un des nôtres. - -Sur la plage, près de rentrer, rencontré les fils du kaïd, tous sur des -mules. L'aîné, son burnous bleu foncé; haïjck à peu près comme notre -soldat, mais bien propre; cafetan jaune serin. Un des jeunes enfants -tout en blanc, avec une espèce de cordon qui suspendait probablement -une arme. - - * * * * * - -30 _janvier._--Visite au consul anglais et suédois. Le jardin de M. de -Laporte [168]. Tombeau dans la campagne. - - * * * * * - -31 _janvier._--Dessiné le Maure du consul sarde.--Pluie.--En allant -chez le consul anglais, remarqué un marchand assez propre dans sa -boutique; le plancher et le tour garnis de nattes blanches avec des -pots et marchandises seulement d'un côté. - - -[161] Delacroix fit ce voyage au Maroc en compagnie du comte de Mornay, -ambassadeur de France près l'empereur Muley-Abd-Ehr-Rhaman. Dans sa -correspondance, il décrit ainsi son arrivée à Tanger: «A neuf heures, -nous avons jeté l'ancre devant Tanger. J'ai joui avec bien du plaisir -de l'aspect de cette ville africaine. C'a été bien autre chose, quand, -après les signaux d'usage, le consul est arrivé à bord dans un canot -qui était monté par une vingtaine de marabouts noirs, jaunes, verts, -qui se sont mis à grimper comme des chats dans tout le bâtiment et ont -osé se mêler à nous. Je ne pouvais détacher mes yeux de ces singuliers -visiteurs.» (_Corresp._, t. I, p. 173.) - -[162] Il nous paraît indispensable, pour expliquer le décousu de ces -notes rapides sur le Maroc, d'indiquer de quelle manière Delacroix -les prenait. Le petit cahier dans lequel elles se trouvent et qui fut -légué à M. le professeur Charcot par M. Burty, contient, en regard de -presque toutes, des croquis et des esquisses qui en sont pour ainsi -dire l'illustration, si bien qu'elles forment un tout en quelque sorte -inséparable. - -Le soin minutieux avec lequel Delacroix note les moindres détails du -voyage, costumes, paysages, physionomies, attitudes, montre à quel -degré l'artiste poussait cet esprit d'observation pénétrante qu'on -retrouve dans son œuvre. - -[163] _Sidi Taieb Bios_ ou _Biaz_, Marocain, administrateur de la -douane de Tanger, et chargé par le gouvernement du Maroc de traiter -avec le comte de Mornay. - -[164] «Les Juives sont admirables, écrivait Delacroix à Pierret, le 25 -janvier; je crains qu'il ne soit difficile d'en faire autre chose que -de les peindre: ce sont des perles d'Éden.» (_Corresp._, t. I, p. 174.) - -[165] A propos des paysages si nouveaux pour lui et des traits de -mœurs qui le frappaient, l'artiste écrivait, toujours à Pierret: «Je -viens de parcourir la ville, je suis tout étourdi de tout ce que j'ai -vu. Je ne veux pas laisser partir le courrier, qui va tout à l'heure à -Gibraltar, sans te faire part de mon étonne ment de toutes les choses -que j'ai vues.» (_Corresp._, t. I, p. 174.) - -[166] Ce qui suit semble avoir été écrit le soir d'une promenade dans -la campagne. - -[167] Cette scène, qui avait vivement frappé l'imagination de Delacroix -et dont on retrouve la description dans la _Correspondance_ (t. I, p. -176), a sans doute inspiré le tableau connu sous le nom de _Rencontre -de cavaliers maures_, qui fut refusé au Salon de 1834. Le catalogue -Robaut en donne la description suivante: «Les chevaux se heurtent, et -l'un d'eux se dresse sous le choc en même temps que sous l'effort de -son cavalier pour l'arrêter. Dans ce mouvement la puissante silhouette -du cheval bai brun s'enlève sur un fond de collines qu'éclairent les -fumées d'un combat et les clartés opalines d'un ciel gris très doux où -passent des bleus de turquoise. Sur ce premier groupe se découpe le -profil allongé, élégant du cheval gris-blanc, dont le poil soyeux et -fin laisse passer comme des lueurs roses la transparence de la peau. Le -geste des cavaliers, celui surtout de l'homme dont on n'aperçoit que -la tête et le poing, est d'une audace de vérité extraordinaire, dont -on ne retrouve l'exemple que dans Rubens, et c'est à Rubens aussi que -fait penser l'éclatante variété des rouges que Delacroix s'est plu à -multiplier dans cette précieuse composition, étincelante et joyeuse -comme l'œuvre d'un peintre coloriste, vivante comme l'œuvre d'un -grand dessinateur du mouvement, solide et forte comme l'œuvre d'un -maître statuaire.» (Voir _Catalogue Robaut._) - -[168] _M. de Laporte_ était alors consul général de France au Maroc. - - - - * * * * * - -2 _février, jeudi._--Dessiné la fille de Jacob en femme maure -[169].--Sortie vers quatre heures. Un Maure à tête très remarquable qui -avait un turban blanc par-dessus le haïjck. Tête des Maures de Rubens, -narines et lèvres un peu grosses, yeux hardis.--Remarqué les canons -rouilles. - -Le vieux Juif dans sa boutique en redescendant à la maison (_Gérard -Dow_)[170].--Femme avec les talons et, je pense, les pieds peints en -jaune. - - * * * * * - -_Vendredi_ 4 _février._--Dessiné après déjeuner d'après le Maure du -consul sarde. - -Sorti vers deux heures; été voir le consul de Danemark; passé devant -l'école. - -_Incinctus_, gens qui ne sont pas guerriers. _Cinctus_ ou _accinctus_, -militaires. Cette distinction qui existait chez les anciens se trouve -ici. La _gélabia_, costume du peuple, des marchands, des enfants. -Je me rappelle cette _gélabia_, costume exactement antique, dans une -petite figure du Musée: capuchon, etc. Le bonnet est le bonnet phrygien. - -Le palimpseste est la planche sur laquelle écrivent les enfants à -l'école. L'enseignement mutuel est originaire de ces pays. Dans les -moments de détresse, les enfants vont en bande portant cette planche -sur la tête. Elle est enduite d'une espèce de glaise sur laquelle -ils écrivent avec une encre particulière. On efface, je crois, en -mouillant, et en faisant sécher au soleil. - -Porte du consul danois. - -Vu dans le quartier des Juifs des intérieurs remarquables en passant. -Une Juive se détachant d'une manière vive; calotte rouge, draperie -blanche, robe noire. - -C'est le premier jour du Rhamadan. Au moment du lever de la lune, le -jour étant encore, ils ont tiré des coups de fusil, etc.; ce soir ils -font un bruit de tambours et de cornets à bouquin infernal. - - * * * * * - -_Samedi_ 5 _février._--Dans le jardin du consul suédois, après -déjeuner; chez Abraham, à midi. Remarqué, en passant devant la porte de -sa sœur, deux petites Juives accroupies sur un tapis dans la cour. En -entrant chez lui, toute sa famille [171] dans l'espèce de petite niche -et le balcon au-dessus avec la porte d'escalier. La femme au balcon, -joli motif. - - * * * * * - -11 _février._--Muley-Soliman avait cinquante-quatre enfants. Il abdique -nonobstant en faveur de Muley-Abd-Ehr-Rhaman, son neveu, reconnaissant -à ses enfants peu de capacité. - - * * * * * - -_Dimanche_ 12 _février._--Dessiné la Juive Dititia avec le costume -d'Algérienne [172]. - -Été ensuite au jardin de Danemark. Le chemin charmant. Les tombeaux au -milieu des aloès et des iris (Ægyptiaca). La pureté de l'air. Mornay -aussi frappé que moi de la beauté de cette nature. - -Les tentes blanches sur tous les objets sombres. Les amandiers en -fleur. Le lilas de Perse. Grand arbre. Le beau cheval blanc sous les -orangers. Intérieur de la cour de la petite maison. - -En sortant, les orangers noirs et jaunes à travers la porte de la -petite cour. En nous en allant, la petite maison blanche dans l'ombre -au milieu des orangers sombres. Le cheval à travers les arbres. - -Dîner à la maison avec les consuls. Le soir, M. Rico a chanté des airs -espagnols. Le Midi seul produit de pareilles émotions. - -Indisposé et resté seul le soir. Rêverie délicieuse au clair de lune -dans le jardin. - - * * * * * - -_Mercredi_ 15 _février._--Sorti avec M. Hay [173]. Vu le muezzin -appelant du haut de la mosquée. - ---L'école des petits garçons. Tous des planches avec écriture arabe. -Le mot _table de la loi_, et toutes les indications antiques sur -la manière d'écrire montrent que c'étaient des tables de bois. Les -encriers et les pantoufles devant la porte. - - * * * * * - -_Mardi_ 21 _février._--La noce juive [174]. Les Maures et les Juifs -à l'entrée. Les deux musiciens. Le violon, le pouce en l'air, le -dessous de l'autre main très ombré, clair derrière, le haïjck sur la -tête, transparent par endroits; manches blanches, l'ombre au fond. Le -violon; assis sur ses talons et la gélabia. Noir entre les deux en bas. -Le fourreau de la guitare sur le genou du joueur; très foncé vers la -ceinture, gilet rouge, agréments brans, bleu derrière le cou. Ombre -portée du bras gauche qui vient en face, sur le haïjck sur le genou. -Manches de chemise retroussées de manière à laisser voir jusqu'au -biceps; boiserie verte; à côté verrue sur le cou, nez court. - -A côté du violon, femme juive jolie; gilet, manches, or et amarante. -Elle se détache moitié sur la porte, moitié sur le mur. Plus sur le -devant, une plus vieille avec beaucoup de blanc qui la cache presque -entièrement. Les ombres très reflétées, blanc dans les ombres. - -Un pilier se détachant en sombre sur le devant. Les femmes à gauche -étagées comme des pots de fleurs. Le blanc et l'or dominent et leurs -mouchoirs jaunes. Enfants par terre sur le devant. - -A côté du guitariste, le Juif qui joue du tambour de basque. Sa figure -se détache en ombre et cache une partie de la main du guitariste. Le -dessous de la tête se détache sur le mur. Un bout de gélabia sous le -guitariste. Devant lui, les jambes croisées, le jeune Juif qui tient -l'assiette. Vêtement gris. Appuyé sur son épaule un jeune enfant juif -de dix ans environ. - -Contre la porte de l'escalier, Prisciada; mouchoir violâtre sur la -tête et sous le cou. Des Juifs assis sur les marches; vus à moitié -sur la porte, éclairés très vivement sur le nez, un tout debout dans -l'escalier; ombre portée reflétée et se détachant sur le mur, reflet -clair jaune. - -En haut, les Juives qui se penchent. Une à gauche, nu-tête, très brune, -se détachant sur le mur éclairé du soleil. Dans le coin, le vieux Maure -à la barbe de travers: haïjck pelucheux, turban placé bas sur le front, -barbe grise sur le haïjck blanc. L'autre Maure, nez plus court, très -mâle, turban saillant. Un pied hors de la pantoufle, gilet de marin et -manches _idem._ - -Par terre, sur le devant, le vieux Juif jouant du tambour de basque; un -vieux mouchoir sur la tête; on voit la calotte noire. Gélabia déchirée; -on voit l'habit déchiré vers le cou. - -Les femmes dans l'ombre près de la porte, très reflétées. - - * * * * * - -21 _février, le soir._--En sortant pour aller à la noce juive, les -marchands dans leur boutique. Les lampes les unes au mur, le plus -souvent pendues en avant à une corde, des pots sur une planche, des -_palancos._ Ils prennent le beurre avec les mains et le mettent sur -une feuille. En entrant dans la rue à droite, il y en avait un dont la -lampe était cachée par un morceau de toile qui pendait de l'auvent. - -Avant le dîner, en allant au jardin de Suède, les fusils pendus et le -fourreau pendu à côté; grande cruche à côté. - -Le soir, toilette de la Juive. La forme de la mitre. Les cris des -vieilles. La figure peinte, les jeunes mariées qui tenaient la -chandelle pendant qu'on la paraît. Le voile lancé sur la figure. Les -filles sur le lit, debout. - -Dans la journée, les nouvelles mariées contre le mur, leur proche -parent en guise de chaperon. La mariée descendue du lit. Ses compagnes -restées dessus. Le voile rouge. Les nouvelles mariées quand elles -arrivaient dans leur haïjck. Les beaux yeux. - -La venue des parents. Torches de cire; les deux flambeaux peints de -différentes couleurs. Tumulte. Figures éclairées. Maures confondus. La -Juive tenue par les deux côtés; un par derrière soutient la mitre. - -En chemin, les Espagnols regardant parla fenêtre. Deux Juives ou -Mauresques sur des terrasses se détachant sur le noir du ciel.--Donné à -la fille de M. Hay le dessin de femme maure assise.--Les vieux Maures -montés sur les pierres du chemin. Les lanternes. Les soldats avec des -bâtons. Le jeune Juif qui tenait deux ou plusieurs flambeaux, la flamme -lui montant dans la bouche. - -Chez Abraham, les trois Juifs jouant aux cartes.--Femmes près de la -porte de la ville, vendant oranges, branches de noisettes. Chapeaux de -paille.--Paysans tête nue, accroupis avec leurs pots de lait. - - -[169] La plupart des dessins indiqués dans le journal se retrouvent -dans l'album d'aquarelles que le maître offrit au comte de Mornay, -au retour du voyage, aquarelles qui, mises en vente le 19 mars 1877, -produisirent un total de 17,235 francs. (Voir _Catalogue Robaut._) - -[170] Delacroix ressentait la plus vive admiration pour les maîtres -hollandais. Le souvenir de _Gérard Dow_, évoqué par une scène -marocaine, est curieux à noter ici. - -[171] Ce groupe inspira sans doute une aquarelle qui figura au Salon de -1833 sous ce titre: _Une famille juive._ - -[172] Delacroix se plaint dans la _Correspondance_ de la difficulté -qu'il éprouve à dessiner d'après nature: «Je m'insinue petit à petit -dans les façons du pays, de manière à arriver à dessiner à mon aise -bien de ces figures de Mores. Leurs préjugés sont très grands contre le -bel art de la peinture, mais quelques pièces d'argent, par-ci par-là, -arrangent leurs scrupules.» Il écrit encore de Méquinez, le 2 avril: -«Je vous ai mandé dans ma première lettre que nous avions eu l'audience -de l'empereur. A partir de ce moment nous étions censés avoir la -permission de nous promener par la ville; mais c'est une permission -dont moi seul j'ai profité entre mes compagnons de voyage, attendu que -l'habit et la figure de chrétien sont en antipathie à ces gens-ci, -au point qu'il faut toujours être escorte de soldats, ce qui n'a pas -empêché deux ou trois querelles qui pouvaient être fort désagréables à -cause de notre position d'envoyés.» (_Corresp._, t. I, p. 175 et 184.) - -[173] M. _Hay_, consul général et chargé d'affaires d'Angleterre. - -[174] Cette scène inspira à Delacroix l'admirable toile qui figure -au musée du Louvre sous le litre: _Noce juive dans le Maroc._ Voici -le texte explicatif fourni par Delacroix au livret du Salon de 1841: -«Les Maures et les Juifs sont confondus. La mariée est enfermée dans -les appartements intérieurs, tandis qu'on se réjouit dans le reste -de la maison. Des Maures de distinction donnent de l'argent pour des -musiciens qui jouent de leurs instruments et chantent sans discontinuer -le jour et la nuit; les femmes sont les seules qui prennent part à -la danse, ce qu'elles font tour à tour, et aux applaudissements de -l'assemblée.» Ce tableau avait été commandé au maître par le marquis -Maison, qui n'en fut pas satisfait et trouva trop élevé le prix de -2,000 francs que Delacroix lui en demandait. Il fut acheté 1,500 francs -par le duc d'Orléans, qui le donna au musée du Luxembourg. De là il -passa au Louvre. (Voir _Catalogue Robaut._) - - * * * * * - -_Vendredi_ 2 _mars._--Promenade avec M. Hay. Dîné chez lui. - -Le pied de côté dans l'étrier quelquefois. - -Le drapeau dans son étui, et planté devant la tente. - -La plaine, et la tribu rangée fuyant vers le sud.--Devant, -demi-douzaine de cavaliers dans la fumée. Un homme plus en avant: -burnous bleu très foncé.--En avant, nous tournant le dos, la ligne de -nos soldats précédée du kaïd et des drapeaux. - -La course de cinq ou six cavaliers.--Le jeune homme tête nue, cafetan -vert pisseux.--Le presque nègre, bonnet pointu, cafetan bleu. - -Les hommes éclairés sur le bord de côté. L'ombre des objets blancs très -reflétée en bleu. Le rouge des selles et du turban presque noir. - -Au passage du gué, les hommes grimpant, le cheval blanc de côté. - - * * * * * - -5 _mars_1832.--1er jour. _Ahïn-El-Daliah._ Parti à une heure -de Tanger [175]. - -L'arrivée au campement. Montagnes sauvages et noires à droite, le -soleil au-dessus. Marchant dans des broussailles de palmiers nains et -des pierres; toute la tribu rangée à gauche, couronnant la hauteur; -plus loin en suivant, les cavaliers sur le ciel; les tentes plus loin. - -Promenade dans le camp le soir, contraste des vêtements blancs sur le -fond. - -L'iman le soir appelant à la prière. - - * * * * * - -6 _mars._--A _Garbia._ - -Parti vers 7 ou 8 heures, monté une colline, le soleil à gauche; -montagnes très découpées les unes derrière les autres sur un ciel pur. - -Trouvé diverses tribus. Coups de fusil en sautant en l'air, traversé -une montagne (Lac-lao) très pittoresque. Pierres. Je me suis arrêté un -moment. - ---Hommes sous des arbres près d'une fontaine; hommes à travers les -broussailles. - -Très belle vue au haut de la montagne, demi-heure avant le campement; -la mer à droite et le cap Spartel. - -Courses de poudre dans la plaine avant la rivière. Les deux hommes qui -se sont choqués: celui dont le cheval a touché du cul par terre. Un -surtout à cafetan bleu noir et fourreau de fusil en sautoir; plus tard -un homme à cafetan bleu de ciel. - -La tribu nous suivant; désordre, poussière; précédé de la cavalerie. -Courses de poudre: les chevaux dans la poussière, le soleil derrière. -Les bras retroussés dans l'élan [176]. - -A notre descente de Lac-lao, à gauche, prés très verts; montagne verte; -dans le fond, montagne bleu cru. - -Au camp. Les soldats courant en confusion, le fusil sur l'épaule, -devant la tente du pacha et se rangeant en ligne. Le pacha. - -Les soldats venant, par quatre ou cinq, devant la tente du général delà -cavalerie et s'inclinant. Ensuite tous en rang recevant par petits -pelotons les ordres; les autres se mettant accroupis en attendant leur -tour. - -Les tribus allant rendre hommage au pacha et menant des provisions. - - -7 _mars._--A _Teleta deï Rissana._ - -La plaine terminée par des oliviers très grands sur la colline. Nous -avions déjeuné au bord de la rivière Aïacha. - ---Homme au cafetan noir. Haïjck sur la tête noué sous le bras. - --Homme qui raccommodait quelque chose à sa selle: turban sans calotte, -burnous noir drapé derrière en Romain, bottes très hautes, pièce jaune -au talon; burnous sur la tête attaché par une corde; boutons à sa robe -blanche. - ---Nègre turban rouge et blanc. - ---Les cinq lièvres pris dans la plaine. - ---La rencontre avec l'autre pacha. Damas sur la croupe du pacha. -Musique à cheval. - ---La prière près de la tente du commandant. - ---Les gens qui portent le plat de couscoussou dans un tapis; moutons. - ---Homme nu, et arrangeant son haïjck près du tombeau du saint. - ---Arbres près d'un petit tas de pierres. Montagnes vertes avec terre -jaune dans la distance. - ---Passé la soirée avec Abou dans notre tente. Conversation sur les -champs. La boîte à musique qui ne s'arrêtait point. Envie de rire. - - * * * * * - -_Jeudi_ 8.--_Alcassar-El-Kebir._ - -Pluie en partant. Monté une colline et entré dans un joli bois de -chênes verts; entré dans la plaine où l'armée de D. Sébastien a été -défaite [177]. - -Traversé la rivière; déjeuné. Jeu de poudre dans la plaine.--Montagne -dans la demi-teinte. - -Avant d'arriver à Alcassar, population, musique, jeux de poudre sans -fin. Le frère du pacha donnant des coups de bâton et de sabre. Un homme -perce la foule des soldats et vient tirer à notre nez. Il est saisi -par Abou par le turban défait. Sa fureur. On l'entraîne, on le couche -plus loin. Mon effroi. Nous courons; le sabre était déjà tiré... - -Sur le haut de la colline à gauche, étendards variés; dessins sur -des fonds variés, rouge, bleu, vert, jaune, blanc; autres avec les -fantassins bariolés. - ---Les grandes trompettes à notre entrée à Alcassar. - - * * * * * - -_Vendredi_ 9 _mars._--Campé à _Fouhouarat._ - -Parti tard du campement d'Alcassar. Pluie. Entrée à Alcassar pour le -traverser. Foule, soldats frappant à grands coups de courroies; rues -horribles; toits pointus. Cigognes sur toutes les maisons, sur le haut -des mosquées; elles paraissaient très grandes pour les constructions. -Tout en briques: Juives aux lucarnes. - -Traversé dans un grand passage garni de hideuses boutiques, couvert en -cannes mal assemblées. - -Arrivés au bord de la rivière. Grands arbres (oliviers) au bord. -Descente dangereuse. - -Au milieu de la rivière, coups de fusil de l'un et de l'autre côté. -Arrivés à l'autre bord, traversé pendant plus de vingt minutes une haie -de tireurs assez menaçante. Coups de fusil aux pieds de nos chevaux. -Homme à demi nu. - -Arrivée du père du pacha, burnous violet, charmante tournure; petite -bande de cachemire au-dessus de son turban. Cheval gris. - -Déjeuné dans les montagnes près d'une source. Pluie battante. - -Trouvé l'autre pacha dans une plaine. Courses. Coups de fusil. Canaille. - ---Homme renversé sur le dos et son cheval par-dessus lui. Relevé à -moitié mort; remonté à cheval un instant après. - ---Voracité des Maures; le soir, Abraham nous le contait dans la tente. - - * * * * * - -_Samedi_ 10 _mars._--El-Arba de Sidi Eisa Bellasen. - -Malade la nuit précédente. Nous avons été incertains si nous resterions -à cause du temps. Les Juifs ne voulaient pas partir. Le soleil a paru. - -Traversé la rivière Emda qui serpente en trois. - -Fait une visite à Ben-Abou. Il avait un habit de drap blanc. - -Il nous a dit que l'empereur courait quelquefois la poudre, avec vingt -ou trente cavaliers qu'il désigne. Leurs chevaux passent la nuit en -plein air, pluie, chaleur, et n'en sont que meilleurs. Il a mis des -aromates dans le thé. - ---L'homme qui a couru dans cette grande plaine avant d'arriver; son -bras découvert jusqu'à l'épaule et sa cuisse également découverte. - ---Avant la rivière, dans une course, la selle du commandant de -l'escorte du pacha a tourné; il a perdu son turban. - -Nous avons rencontré un autre second du pacha de la province. - -Il fait un vent très froid, le ciel pur.--Nous sommes dans la province -d'El-Garb, divisée en deux gouvernements. - ---Des enfants nous ont jeté des pierres. On a envoyé arrêter le -village. Ils n'en seront peut-être pas quittes pour cinquante piastres. -Probablement les deux vaches données le soir à Mornay venaient de là. - - * * * * * - -_Dimanche_ 11 _mars._--A la rivière Sébou, au passage de El-Aïtem [178]. - -Depuis trois jours nous sommes suivis par un shérif de Fez, ami de -Bias, qui veut absolument avoir un cadeau. - -Quand les Maures veulent obtenir quelque chose, comme une grâce, de -manière à n'être pas refusés, ils vont porter près de votre tente -un mouton, même un bœuf comme présent, et l'égorgent en manière de -sacrifice, et pour constater l'offrande. On est lié très fort par -l'espèce d'obligation que cette action impose. - -Le jour que nous avons campé à Alcassar, on est venu tuer trois -moutons, l'un à la tente de Bias, le second à celle du caïd, le -troisième à la nôtre, pour obtenir la grâce d'un homme accusé -d'assassinat. Bias s'intéresse à l'affaire. - -En attendant, il n'a été question toute la soirée, ce jour-là, que d'un -pauvre Juif qui avait été bâtonné pour de l'eau-de-vie qu'il avait -refusé de livrer à Lopez, l'agent français à Laroche, lequel devait -probablement la donner au frère du caïd dans la tente de qui nous avons -été le soir. On n'a voulu le relâcher que moyennant quatre piastres et -dix onces pour le donneur de coups. - -Le pacha et son frère avaient toujours un homme de chaque côté du -cheval, marchant à côté et qui prennent le fusil quand ils viennent de -courir. - -Je n'ai pas parlé à Alcassar de la visite au pacha dans sa tente. La -selle à sa droite, son sabre sur son matelas blanc, couvertures; un -homme à ses pieds dormant enveloppé dans un burnous noué par derrière. - ---Presque toujours le derrière de la selle est dans l'ombre à cause des -vêtements. - -Le second du pacha n'ayant pas de bottes avait mis à une de ses jambes -le fourreau de son fusil, un mouchoir à l'autre; ils ont presque tous -la jambe blessée par l'étrier. - -Beau temps, rien de remarquable. - ---Les hommes avec le fourreau du fusil sur la tête. - ---Les chevaux se roulant au bord de la rivière. - ---Le cheval blanc dans une course qui à glissé et a fait un écart. Le -cheval ferré à froid, la corne coupée par devant. - - * * * * * - -_Lundi_ 12 _mars._--Sur les bords du fleuve Sébou. - -Passé le matin le Sébou.--Embarquement ridicule. Les chevaux se sauvant -et roués de coups pour entrer dans les barques. Hommes nus chassant les -chevaux devant eux. - -Bias nous a dit en traversant avec nous qu'on ne faisait pas de ponts -afin d'arrêter plus facilement les voleurs et de recevoir les taxes et -d'arrêter les séditieux. C'est lui qui disait que le monde était divisé -en deux, la _Barbarie_ et _le reste._ - -Hommes appuyés contre la barque et la poussant. Vieux soldat avec son -cafetan bleu seulement. - -Spectateurs sur le bord, les jambes pendantes. Lévriers, chevaux se -roulant par terre. - -Ennui extrême en attendant. Embarqué seulement vers une heure. Route le -long du fleuve. Près d'arriver, jeux de poudre très beaux. - -Homme en cafetan jaune d'or. - -Le caïd; turban à la mamelouk.--Son bourreau. - -Un des chefs dans une course étant arrivé jusqu'à nous, Abou s'est mis -au devant de lui et l'homme lui a déchiré un peu son manteau. Arrivé -au campement, Abou a déchiré en pièces son manteau, voulant plutôt le -brûler que de permettre que qui que ce soit pût en profiter. On lui -a aussi cassé sa pipe. Il était furieux et intraitable pour les soldats. - -[Illustration: _Carnet du Voyage au Maroc._--(_Fac-similé d'une page._)] - ---Le soir, après un dîner gai, descendu solitairement près des bords du -fleuve Sébou. Beau clair de lune. - - * * * * * - -_Mardi_ 13 _mars._--A _Sidi-Kassem._ - -Soleil très ardent. Route dans une plaine immense. - - * * * * * - -_Mercredi_ 14 _mars_.--_Zar Hône._ - -Parti par un beau soleil du matin. Côtoyé d'abord la petite rivière. -Les figures éclairées de côté parle soleil levant. Montagnes nettes sur -le fond blanc; des étoffes et couleurs très vives. - -Entré dans un défilé dans la montagne. Hommes et enfants en haïjck et -nus en dessous. Marabouts. - -Descendu à travers des rochers plats jusqu'au bord d'un ruisseau et -déjeuné. - -Continué dans des défilés, mais plus larges, dans des sentiers au bord -de fossés profonds. Parlé du voyage en Perse. - -Vu une femme qui apportait à boire au commandant; elle avait des -agrafes. - -Arrivés dans une plaine et vu de loin Zar Hône. Descendu au bord d'une -jolie rivière. Les bords couverts de petits lauriers. Continué sur le -flanc de la montagne au milieu des pierres et des ruines. En approchant -de Zar Hône, vu des laboureurs; la charrue. La fontaine vue de loin. - - * * * * * - -_Jeudi_ 15 _mars_.--_Meknez._ - -Parti matin, beau temps. La ville de Zar Hône avec ses fumées; les -montagnes à l'horizon à droite, à moitié couvertes de nuages. Entré -dans les montagnes et, après quelque chemin, découvert la grande vallée -dans laquelle est Meknez. - -Arrêté après avoir passé une petite rivière. C'est la même que nous -avons passé la veille et qui serpente. Lauriers roses. - -Rencontré des cavaliers qui ont couru la poudre; restés au grand soleil -assez de temps. - -Meknez était à notre gauche, et de loin nous voyons à droite en avant -la garde de l'empereur sur une colline. Au bas de nous, dans la plaine, -ils ont couru la poudre. - -Traversé un ruisseau rapide au milieu de la confusion. Le pacha de -Meknez et le chef du Mischoar étaient déjà venus à notre rencontre. -Nous avons grimpé la colline. Rencontré le porteur de paroles de -l'empereur, mulâtre affreux à traits mesquins: très beau burnous blanc, -bonnet pointu sans turban, pantoufles jaunes et éperons dorés; ceinture -violette brodée d'or, porte-cartouches très brodé, la bride du cheval -violet et or. Courses de la garde noire, bonnets sans turban. Très -beau coup d'œil en regardant derrière nous cette quantité de figures -bigarrées ou noires; le blanc des vêtements terne sur le fond. - -Ennuyeuse promenade, marchant derrière les drapeaux, précédés de la -musique. Courses continuelles à notre gauche; à droite coups de fusil -de l'infanterie. De temps en temps nous arrivions à des cercles formés -d'hommes assis, qui se levaient à notre approche et nous tiraient au -nez. - -Un des ancêtres de l'empereur actuel devait faire prolonger jusqu'à -Maroc la muraille qui passe des deux côtés sur le pont. - -Vaches blanches sur toute cette colline. Figures de toute espèce, le -blanc dominant toujours. - ---Bel effet en montant, les drapeaux se détachant en terne sur l'azur -le plus pur du ciel. - -Une vingtaine de drapeaux à peu près passés le long du tombeau d'un -saint. Palmier auprès. Bâti en briques. Porte de la ville très haute. -Porcelaines variées, etc. Une fois entré à gauche, les cavaliers et les -tentes sur les remparts. - ---Entrée de la ville [179]. Les drapeaux inclinés sous la porte. - -Dans l'intérieur de la porte, foule immense. La grande porte colossale. - -Devant nous une rue. A gauche une longue et large place, et rangée en -demi-cercle devant nous, l'infanterie, qui a fait feu; la cavalerie -derrière les fantassins. - -Populace derrière sur des tertres et sur les maisons. - -Fait le tour de quelques remparts avant de rentrer. En passant par une -porte, palmiers gigantesques à droite; avant d'entrer dans une antre -porte, côtoyé un rempart. Femmes en grand nombre sur un tertre à droite -et criant. - - * * * * * - -_Jeudi_ 22 _mars._--Audience de l'empereur. - -Vers neuf ou dix heures, partis à cheval précédés du caïd sur sa mule, -de quelques petits soldats à pied et suivis de ceux qui portaient les -présents. Passé devant une mosquée, beau minaret qu'on voit de la -maison. Une petite fenêtre avec une boiserie. - -Traversé un passage couvert par des cannes comme à Alcassar. Maisons -plus hautes qu'à Tanger. - -Arrivé sur la place en face la grande porte. Foule à laquelle on -donnait des coups de corde et de bâton. Plaques de porte en fer garnies -de clous. - -Entré dans une seconde cour après être descendu de cheval et passé -entre une haie de soldats; à gauche, grande esplanade où il y avait des -tentes et des soldats avec des chevaux attachés. - -Entré plus avant après avoir attendu et arrivé dans une grande place où -nous devions voir le roi. - -De la porte mesquine et sans ornements sont sortis d'abord à de courts -intervalles de petits détachements de huit ou dix soldats noirs en -bonnet pointu qui se sont rangés à gauche et à droite. Puis deux -hommes portant des lances; Puis le roi, qui s'est avancé vers nous et -s est arrêté très près [180]. Grande ressemblance avec Louis-Philippe, -plus jeune, barbe épaisse, médiocrement brun. Burnous fin et presque -fermé par devant. Haïjck par-dessous sur le haut de la poitrine et -couvrant presque entièrement les cuisses et les jambes. Chapelet blanc -à soies bleues autour du bras droit qu'on voyait très peu. Étriers -d'argent. Pantoufles jaunes non chaussées par derrière. Harnachement et -selle rosâtre et or. Cheval gris, crinière coupée en brosse. Parasol -à manche de bois non peint; une petite boule d'or au bout; rouge en -dessus et à compartiment, dessous rouge et vert [181]. - -Après avoir répondu les compliments d'usage et être resté plus qu'il -n'est ordinaire dans ces réceptions, il a ordonné à Muchtar de prendre -la lettre du roi des Français et nous a accordé la faveur inouïe de -visiter quelques-uns de ses appartements. Il a tourné bride, après nous -avoir fait un signe d'adieu, et il s'est perdu dans la foule à droite -avec la musique. - -La voiture qui était partie après lui était couverte en drap vert, -traînée par une mule caparaçonnée de rouge, les roues dorées. Hommes -qui l'éventaient avec des mouchoirs blancs longs comme des turbans. - -Entré par la même porte; là, remonté à cheval. Passé une porte qui -menait à une espèce de rue entre deux grands murs bordés d'une haie de -soldats de part et d'autre. - -Descendu de cheval devant une petite porte à laquelle on a frappé -quelque temps. Nous sommes entrés bientôt dans une cour de marbre avec -une vasque versant de l'eau au milieu; en haut, petits volets peints. -Traversé quelques petites pièces avec des jeunes enfants, nègres pour -la plupart et médiocrement vêtus. Sortis sur une terrasse d'un jardin. -Portes délabrées, peintures usées. Trouvé un petit kiosque en bois -non peint, une espèce de canapé bambou en menuiserie, avec une espèce -de matelas roulé. A gauche rentrés par une porte mieux peinte. Très -belle cour, avec fontaine au milieu; au fond porte verte, rouge et or; -les murs en faïence à hauteur d'homme. Les deux faces donnant entrée -dans des chambres avec péristyles de colonnes; peintures charmantes -dans l'intérieur et à la voûte; faïence jusqu'à une certaine hauteur; -à droite lit un peu à l'anglaise, à gauche matelas ou lit par terre, -très propre et très blanc; dans l'angle à droite, psyché. Deux lits par -terre. Joli tapis vers le fond.--Sur le devant natte jusqu'à l'entrée. -Vu, de cette chambre, Abou et un ou deux autres appuyés contre le mur -près de la porte d'entrée.--Filet au-dessus de la cour. - -Dans la chambre en face, lit de brocart à l'européenne; point d'autres -meubles. Portière en drap relevée à moitié; à gauche de la petite porte -dans la cour rouge et vert, espèce de renfoncement avec une espèce de -paysage ou miroir.--Des armoires peintes dans la chambre, dans l'ombre. - -Dans le kiosque du jardin auquel on arrive par une espèce de treille -portée de côté par des piliers verts et rouges. Autre jardin, jet d'eau -devant une espèce de baraque en bois, dont la peinture était dégradée, -dans laquelle il y avait un fauteuil bas et couvert, devant un bassin -en brique à fleur de terre, devant lequel ils nous ont arrêtés pour -jouir de notre admiration. - -Le général en chef de la cavalerie, accroupi devant la porte des -écuries. De cette porte-là en se retournant, bel effet; le bas des murs -blanchis. - -Là nous retrouvâmes nos chevaux et la troupe encore sous les armes, -puis nous fûmes dans un autre jardin plus agreste. Sortis par l'endroit -où on met au vert les chevaux de l'empereur; soldats et peuple noua -accompagnent! L'enfant à la chemise pittoresque. - - * * * * * - -_Vendredi_ 23 _mars._--Sorti pour la première fois. La porte avec -boiseries au-dessus. - -Espèce de marché de fruits secs, poteries, cabanes en cannes adossées -aux murs de la ville. Séparations en cannes dans les boutiques comme -les treillages de jardins. Homme à l'ombre d'un chiffon sur deux -bâtons. Porte fermée pour la prière. Hommes battant le mur de tapis en -criant en mesure à un signal de l'un d'eux chaque fois. - -Entré dans la juiverie.--Acheté des petits objets en cuivre. L'enfant à -qui je donnais la main, l'homme qui a passé entre nous deux.--Au bazar; -ceinture. - - * * * * * - -_Samedi_ 24.--Sorti pour aller à la juiverie. Homme en cafetan rouge -dans le marché qui y conduit. Autre marchand de friture. Le portier de -la juiverie en rouge. - -Entré chez l'ami d'Abraham. Juifs sur les terrasses se détachant sur -un ciel légèrement nuageux et azuré à la Paul Véronèse.--La jeune -petite femme est entrée, a baisé les mains à nous tous. Les Maures -mangeaient. Table peinte. - -Le jeu des Juifs chez la mariée; l'un d'eux était au milieu, un pied -sur une vieille pantoufle et allongeant des coups de pied à ceux qu'il -pouvait atteindre et qui lui donnaient d'affreux coups de poing. - -On laisse, hiver comme été, les chevaux du roi en plein air; seulement, -pendant une quarantaine de jours des plus rigoureux, on leur met une -couverture. - -Muchtar, à qui on avait envoyé parmi ses présents une pièce de casimir -blanc, en a envoyé hier chercher encore une aune, parce qu'il a compté -sur deux habits. - -L'empereur se fait apporter les présents destinés à ses ministres et -choisit ce qui est à sa convenance. - -Le 30, l'empereur nous a envoyé des _musiciens juifs de Mogador._ [182] -C'est tout ce qu'il y a de mieux dans l'empire; Abou est venu les -entendre. Il a pris un petit papier dans son turban pour écrire nos -noms. Mon nom ne lui a pas donné peu de peine i prononcer. - -Cimetière juif. - -Abraham nous disait que les maçons élevaient en général les murs sans -cordeau entièrement d'instinct; que tel ouvrier était incapable de -refaire une chose qu'il avait faite avant. - - -[175] «Nous partons après-demain pour Méquinez, où est l'empereur, -écrit Delacroix à Fr. Villot; il nous fera toutes sortes de galanteries -mauresques pour notre réception, courses de chevaux, coups de fusil, -etc. La saison nous favorise, nous avons craint les pluies, mais il -paraît que le plus fort est passé.» (_Corresp._, t. I, p. 179.) - -[176] Il agit ici de cet _fantasias_ qui ont tenté le pinceau de tous -les peintres qui visitèrent l'Orient. Cette première scène lui inspira -une aquarelle qui devait figurer à la vente _Mornay._ Le catalogue -Robaut la décrit ainsi: «Au premier plan, un peloton de cavaliers -lancés au galop, à demi enveloppés de fumée; celui du milieu sur un -cheval gris brandit son fusil; au second plan à droite, la porte de la -ville avec d'autres cavaliers; au fond, des montagnes d'un bleu léger.» - -[177] L'armée portugaise, qui, en 1758, venait à la conquête du Maroc -sous les ordres de son roi, le chevaleresque Sébastien, livra en -effet bataille à Abd-el-Melek dans cette plaine connue sous le nom -l'_Alcaçar-quivir._ Sébastien y perdit la bataille et la vie. - -[178] Le paysage de la rivière Sébou inspira une toile exposée au -Salon de 1859, ainsi décrite dans le catalogue Robaut: «Six Marocains -se baignent à l'un des tournants du fleuve peu profond. Au premier -plan à gauche débouche un cavalier qui va faire rafraîchir son cheval. -Tout auprès un baigneur étendu se repose. Sur l'autre rive, un cheval -conduit par la bride a déjà le pied dans l'eau.» - -[179] «Notre entrée ici à Méquinez a été d'une beauté extrême, et c'est -un plaisir qu'on peut fort bien souhaiter de n'éprouver qu'une fois -dans sa vie. Tout ce qui nous est arrivé ce jour-là n'était que le -complément de ce à quoi nous avait préparé la route. A chaque instant -on rencontrait de nouvelles tribus années qui faisaient une dépense de -poudre effroyable, pour fêter notre arrivée.» (_Corresp._, t. I, p. -180.) - -[180] Dans une lettre à Pierret du 23 mars, Delacroix décrit ainsi -l'audience de l'Empereur: «Il nous a accordé une faveur qu'il n'accorde -jamais à personne, celle de visiter ses appartements intérieurs, -jardins, etc.. Tout cela est on ne peut plus curieux. Il reçoit -son monde à cheval, lui seul, toute sa garde pied à terre. Il sort -brusquement d'une porte et vient à vous avec un parasol derrière lui. -Il est assez bel homme. Il ressemble beaucoup à notre roi: de plus la -barbe et plus de jeunesse. Il a de quarante-cinq à cinquante ans.» -(_Corresp._, t. I, p. 183.) - -[181] La _Réception de l'empereur Abd-Ehr-Rhaman_ est une des plus -belles toiles de Delacroix: elle se trouve au musée de Toulouse.--A -propos des audaces de coloriste qui effrayaient le public au Salon de -1845, Baudelaire écrivait: «Voilà le tableau dont nous voulions parler -tout à l'heure, quand nous affirmions que M. Delacroix avait progressé -dans la science de l'harmonie. En effet, déploya-t-on jamais en aucun -temps une pareille coquetterie musicale? Véronèse fut-il jamais plus -féerique? Vit-on jamais chanter sur une toile de plus capricieuses -mélodies? Un plus prodigieux accord de tons nouveaux, inconnus, -délicats, charmants? Nous en appelons à la bonne foi de quiconque -connaît son vieux Louvre. Qu'on cite un tableau de grand coloriste -où la couleur ait autant d'esprit que dans celui de M. Delacroix. -Nous savons que nous serons compris d'un petit nombre, mais cela nous -suffit. Ce tableau est si harmonieux malgré la splendeur de tons -qu'il en est gris comme la nature, gris comme l'atmosphère de l'été, -quand le soleil étend comme un crépuscule de poussière tremblante sur -chaque objet. Aussi ne l'aperçoit-on pas du premier coup: ses voisins -l'assomment. La composition est excellente, elle a quelque chose -d'inattendu, parce qu'elle est vraie et naturelle.»_--P. S._ «On dit -qu'il y a des éloges qui compromettent, et que mieux vaut un sage -ennemi. Nous ne croyons pas, nous, qu'on puisse compromettre le génie -en l'expliquant.» - -[182] Tableau exposé au Salon de 1847. - - * * * * * - -1er _avril._--Le matin, la cour où sont les autruches; une -d'elles a reçu un coup de corne de l'antilope; embarras pour empêcher -le sang de couler. - -Sorti vers une heure. La porte de la ville au delà de la mosquée en -sortant de la maison. Autre porte dans la rue. - -Enfant avec des fleura au bout de sa natte de cheveux. - -Arrivé dans le marché, dans le passage obscur. Musulmans accroupis, -éclairés vivement. Homme dans sa boutique, cannes derrière, couteau -pendu. - -Homme assis à gauche, cafetan orange, haïjck en désordre, qu'il -rajustait. Noir nu et rajustant son haïjck. - -Vue de la mosquée. Campagne, parties de murs peintes en jaune; le bas -en général est blanc, très propre à détacher les figures.--Petite -mosquée peinte en jaune. - -Chez le Juif qui m'a conduit sur les terrasses [183]. - -Femme assise brodant un habit de femme chez le chef des Juifs; très -vives couleurs de robes à la figure se détachant sur le mur blanc, -l'enfant auprès. - -La maison ruinée des Portugais. Vue du haut de la terrasse. - -Autre côté.--Porte de la ville, murailles du quartier des Juifs. - -Fontaine avant d'arriver à la grande place. Grande maison à gauche sur -la grande place. - -Corps de garde intérieur.--Intérieur de la cour.--Porte dégradée par -en bas; tombeau de saint en descendant; créneaux dentelés.--La rue en -montant; les hommes blancs sur les murs. - - * * * * * - -2 _avril._--Biaz nous a envoyé demander une feuille de papier pour -donner la réponse de l'empereur. [184] - - * * * * * - -5 _avril._--Parti de Meknez vers onze heures. La veille, travaillé -beaucoup.--Grandes arcades contre le mur à gauche entre deux portes; la -même porte, en se retournant sur la grande place garnie de tôle. - -Belle vallée à droite, à perte de vue. - -Passé un pont moresque. Peintures effacées, la ville dans le fond. - -Porte du marché pendant que nous marchandions du tabac. Ciel un peu -nuageux.--Maison de Juifs, escalier.--Porte des marchands. - -Plants d'oliviers.--Repassé la petite rivière aux lauriers-roses en -deux endroits. Elle serpente beaucoup. Les femmes qui voyageaient -courbées sur leurs chevaux; celle qui était isolée du côté de la route -pour nous laisser passer, un noir tenant le cheval.--Les enfants à -cheval devant le père.--Les oliviers à droite et montant la montagne -qui mène à Derhôon. En arrivant à Derhôon, le cheval de M. Desgranges -[185]; vingt des soldats se mirent sur lui, on a cherché à l'enlacer -avec des cordes; enfin les deux pieds de derrière pris, il cherchait à -mordre.--Vu des tentes noires placées circulairement. - - * * * * * - -6 _avril._--Au fleuve Sébou. - -Traversé beaucoup de montagnes; grandes places jaunes, blanches, -violettes de fleurs; le lieu où nous avons campé au bord du fleuve. -Dans la journée, pendant que nous étions reposés avant d'arriver, -rencontré un courrier qui nous apportait des lettres de France. Plaisir -très vif. - - * * * * * - -7 _avril._--A _Reddat._ - -Passé le Sébou. Monté sur mon cheval, côtoyé le Sébou, eau fort -agréable; tentes à gauche, douars. Passage du Sébou. L'autruche. - -A cheval et entré après déjeuner dans de belles montagnes. Descendu -dans une superbe vallée avec beaucoup de très beaux arbres. Oliviers -sur des rochers gris. - -Passé la rivière de Wharrah, peu profonde; très gros crapaud; grande -chaleur ensuite avant d'arriver au campement dans un bel endroit nommé -Reddat, montagnes dans le lointain. Sorti le soir après le coucher du -soleil. Vue mélancolique de cette plaine immense et inhabitée. Cris des -grenouilles et autres animaux. Les musulmans faisaient leur prière en -même temps. - -Le soir, la querelle des domestiques. - - * * * * * - -8 _avril._--A _Emda._ - -Journée fatigante, ciel couvert et temps nerveux; traversé beau et -fertile pays, beaucoup de douars et tentes. Fleurs sans nombre de mille -espèces formant les tapis les plus diaprés. Reposé et dormi auprès d'un -creux d'eau. - -Rencontré le matin un autre pacha qui allait à ses affaires avec des -soldats; nous avons eu au premier voyage son second qui était ici. La -bride de son cheval couverte d'acier.--Abou a dîné avec nous. - - * * * * * - -9 _avril._--A _Alcassar-El-Kebir._[186] - -Montagnes, côtoyé un endroit où nous avions déjeuné au premier voyage -dans un creux auprès d'une fontaine. Genêts odorants, montagnes bleues -dans le fond. Quand nous avons découvert Alcassar, nous avons aperçu -des soldats de Tanger campés au loin; ils vont à Maroc. Ils étaient en -ligne; les nôtres en ont fait autant; courses de poudre. Les chefs et -soldats sont venus revoir leur chef, baisant leur main après avoir pris -l'autre. Des soldats baisaient le genou. - -Le lait offert par les femmes; un bâton avec un mouchoir blanc; d'abord -le lait aux porte-drapeau qui ont trempé le bout du doigt; ensuite au -caïd et aux soldats. - -Les enfants qui vont à la rencontre du caïd et lui baisaient le genou. - -Le sabre dans la route; se faire expliquer par Abraham. - - * * * * * - -10 _avril._--Monté le cheval de M. Desgranges. Beau pays, montagnes -très bleues, violettes à droite; montagnes violettes le matin et le -soir, bleues dans la journée; tapis de fleurs jaunes, violettes avant -d'arriver à la rivière de Wad-el-Maghazin. - -Passé la rivière et déjeuné dans les mêmes broussailles; entré dans -la grande plaine où a été défait D. Sébastien; à droite, très belles -montagnes bleues; à gauche, plaines à perte de vue, tapis de fleurs -blancs, jaune clair, jaune foncé, violet. - -Entré dans une forêt charmante de lièges; lointain à gauche, fleurs. -Descendu et remonté avant d'arriver au marché de Teleta deï Rissana où -nous avions couché en venant; petits lataniers sur la hauteur à gauche. - -Repassé à l'entrée de la vallée étroite et tortueuse appelée le col du -Chameau; journée longue et fatigante. - - * * * * * - -11 _avril_.--_Ahïn-El-Daliah._ - -Monté le cheval de Caddour, le mien étant malade; revu les beaux -oliviers sur le penchant d'une colline, observé les ombres que forment -les étriers et les pieds, ombre toujours dessinant le contour de la -cuisse et de la jambe en dessous. L'étrier sortant sans qu'on voie les -courroies. L'étrier et l'agrafe du poitrail très blanc sans brillants, -cheval gris, bride à la tête, velours blanc usé. - -Masser les personnages en brun, quitte à éclaircir pour les détacher. - -Déjeuné où nous avions déjeuné en venant au bord d'un ruisseau. En -continuant, soldats à gauche se détachant sur le ciel, les hommes -demi-teints, couleur charmante, les noirs, figures de chevaux bruns -très marquées. - -Selle avec poire à poudre, poitrail au pommeau, fourreau du fusil vert, -tête de Michel-Ange. Couverture blanche. - -Les femmes qui sont venues présenter le lait aux drapeaux et au caïd. - -Repassé à l'endroit où nous avions campé la deuxième fois en venant, où -la population avait commencé à paraître menaçante. Arrivé sur le haut, -on voit le cap Spartel, la mer en descendant. - -Vaste plaine marécageuse, très détrempée au premier voyage, très sèche -à présent. - -Drapeaux. Hommes éclairés par derrière, burnous transparent autour de -la tête, de même que le pan qui couvrait le fusil. - -Repassé une petite rivière très bourbeuse. C'est dans cet endroit que -nous avons vu courir la poudre pour la première fois au premier voyage. - -Commencé à monter la montagne où est la forêt de lièges. Source -charmante à droite qui serpente depuis le haut, fleurs en profusion, -rochers isolés comme des constructions à gauche. Harnais rouge en -montant et pierres. - -Vue superbe en se retournant. - - * * * * * - -_Le lendemain_ 12 _avril._--Partis d'Ahïn-El-Daliah avec le fils du -pacha, escorté de chaque côté de deux hommes portant le fusil. Le sac -de cheval passé au cou. L'infanterie le met quelquefois ainsi. - -A moitié route, des femmes et des hommes ont mis devant lui un sabre; -se faire expliquer par Abraham. - -Plus près de la ville, les enfants sont venus complimenter Abou, qui -les interrogeait et leur donnait de l'argent. - -_Tanger,--Après le retour de Meknez._ - -Chez Abraham avec MM. de Praslin et d'Orsonville.--La fille avec un -simple fichu sur la tête et sa toilette.--Les nègres qui sont venus -danser au consulat et par la ville. Femme devant eux couverte d'un -haïjck et portant un bâton avec un mouchoir au bout pour quêter.--Un -accès de fièvre vers le 16 avril.--Le 20, promenade. Ma première sortie -avec M. D... et M. Freyssinet à la Marine. Noir qui baignait un cheval -noir; le nègre aussi noir et aussi luisant. - - * * * * * - -_Tanger,_ 28 _avril._--Hier 27 avril, il est passé sous nos fenêtres -une procession avec musique, tambours et hautbois. C'était un jeune -garçon qui avait complété ses études premières et qu'on promenait en -cérémonie; il était entouré de ses camarades qui chantaient et de ses -parents et maîtres. On sortait des boutiques et des maisons pour le -complimenter. Lui était enveloppé dans un burnous. - -Dans les occasions de détresse, les enfants sortent avec leurs -tablettes d'école et les portent avec solennité. Ces tablettes -sont en bois, enduites de terre glaise; on écrit avec des roseaux -et une sorte de sépia qui peut s'effacer facilement. Ce peuple est -tout antique.[187] Cette vie extérieure et ces maisons fermées -soigneusement: les femmes retirées.--L'autre jour querelle des marins -qui ont voulu entrer dans une maison maure. Un nègre leur a jeté sa -savate au nez. - -Abou, le général qui nous a conduits, était l'autre jour assis sur le -pas même de la porte; il y avait sur le banc notre garçon de cuisine. -Il n'a fait que s'incliner un peu de côté pour nous laisser passer. -Il y a quelque chose de républicain dans ce sans-façon. Les grands de -l'endroit vont se mettre dans un coin de la rue accroupis au soleil -et causent ensemble; on se juche dans quelque boutique de marchands. -Ces gens-ci ont un certain nombre, et un petit nombre, de cas prévus -ou possibles, quelques impôts, quelque punition dans une circonstance -donnée; mais tout cela sans l'ennui et le détail continus dont nous -accablent nos polices modernes. L'habitude et l'usage antique règlent -tout. Le même rend grâces à Dieu de sa mauvaise nourriture et de son -mauvais manteau. Il se trouve trop heureux encore de les avoir. - -Certains usages antiques et vulgaires ont de la majesté qui manque -chez nous dans les circonstances les plus graves: l'usage des femmes -d'aller le vendredi sur les tombeaux avec des rameaux qu'on vend au -marché, les fiançailles avec la musique, les présents portés derrière -les parents, le couscoussou, les sacs de blé sur les mules et sur les -ânes, un bœuf, des étoffes sur des coussins. - -Ils doivent concevoir difficilement l'esprit brouillon des chrétiens -et leur inquiétude qui les porte aux nouveautés. Nous nous apercevons -de mille choses qui manquent à ces gens-ci. Leur ignorance fait leur -calme et leur bonheur; nous-mêmes sommes-nous à bout de ce qu'une -civilisation plus avancée peut produire. - -Ils sont plus près de la nature de mille manières: leurs habits, la -forme de leurs souliers. Aussi la beauté s'unit à tout ce qu'ils -font. Nous autres, dans nos corsets, nos souliers étroits, nos gaines -ridicules, nous faisons pitié. La grâce se venge de notre science. - - -[183] Delacroix avait senti que toute la poésie intime, tout le charme -mystérieux de l'existence orientale résidait dans ces deux parties de -la maison moresque: le _patio_ ou cour intérieure et la _terrasse_: -aussi s'efforçait-il, malgré les difficultés que crée la jalousie des -musulmans, d'y pénétrer pour y peindre: «J'ai passé la plupart du temps -dans un ennui extrême, écrit-il de Méquinez le 2 avril, à cause qu'il -m'était impossible de dessiner ostensiblement d'après nature, même une -masure. Même de marcher sur la terrasse, vous expose à des pierres ou à -des coups de fusil. La jalousie des Mores est extrême, et c'est sur les -terrasses que les femmes vont ordinairement prendre le frais ou se voir -entre elles.» (_Corresp._, t. I, p. 185.) - -[184] «Je ne vous parle pas de toutes les choses curieuses que je -vois. Cela finit par sembler naturel à un Parisien logé dans un palais -moresque, garni de faïences et de mosaïques. Voici un trait du pays: -hier, le premier ministre qui traite avec Mornay, a _envoyé demander -une feuille de papier pour nous donner la réponse de l'empereur._» -(_Corresp.,_ t. I, p. 185.) - -[185] _Antoine-Jérôme Desgranges_, interprète du Roi, accompagnait en -cette qualité le comte de Mornay dans son ambassade. - -[186] Aquarelle. De l'année 1839 date un tableau variante. Le catalogue -Robaut le décrit ainsi: «La grande tente au centre est rayée bleu et -blanc; le pavillon français flotte au-dessus. Au second plan une foule; -des montagnes dans le fond.» - -[187] Delacroix écrivait à Pierret le 29 février, peu de temps après -son arrivée: «Imagine, mon ami, ce que c'est que de voir, couchés au -soleil, se promenant dans les rues, raccommodant des savates, des -personnages consulaires, des Catons, des Brutus, auxquels il ne manque -même pas l'air dédaigneux que devaient avoir les maîtres du monde; ces -gens-ci ne possèdent qu'une couverture dans laquelle ils marchent, -donnent, et sont enterrés, et ils ont l'air aussi satisfait que Cicéron -devait l'être de sa chaise curule. Je te le dis, vous ne pourrez jamais -croire à ce que je rapporterai, parce que ce sera bien loin de la -vérité et de la noblesse de ces natures. _L'antique n'a rien de plus -beau._» (_Corresp._, t. I, p. 178.) Delacroix parlant de l'Afrique, -un jour, disait à Th. Silvestre qui l'a rapporté dans son livre: _les -Artistes vivants_: «L'aspect de cette contrée restera toujours dans mes -yeux; les hommes de cette forte race s'agiteront toujours, tant que je -vivrai, dans ma mémoire. C'est en eux que j'ai vraiment _retrouvé la -beauté antique._» - - - - -VOYAGE EN ESPAGNE - - -_Le_ 16 _mai_ au soir, après une ennuyeuse quarantaine de sept jours, -obtenu l'entrée à Cadix; joie extrême. - -Les montagnes à l'opposé de la baie très distinctes et de belle -couleur. En approchant, les maisons de Cadix blanches et dorées sur un -beau ciel bleu. - - * * * * * - -_Cadix, vendredi_ 18 _mai._--Minuit sonne aux Franciscains. Singulière -émotion dans ce pays si étrange. Ce clair de lune; ces tours blanches -aux rayons de la lune. - -Il y a dans ma chambre deux gravures de Debucourt: les _Visites_ et -l'_Orange;_ à l'une d'elles est inscrit: _Publié le 1er jour -du dix-neuvième siècle_; cela me fait souvenir que j'étais déjà du -monde! Que de temps depuis ma première jeunesse! - -Promené le soir; rencontré, chez M. Carmen, la signora _Maria Josefa._ - -M. Gros Chamelier a dîné avec nous. C'est un homme de l'extérieur le -plus doux qui n'a bu que de l'eau à son dîner. Comme il refusait de -fumer au dessert, il nous a dit simplement que sa modération était -une affaire de régime; il y a plusieurs années, il en fumait trois ou -quatre douzaines par jour, il buvait cinquante bouteilles d'eau-de-vie, -et ne comptait pas les bouteilles de vin. Il y a quelque temps, malgré -son régime, il s'est laissé aller à boire de la bière, il en a bu six -ou huit bouteilles en moins de rien. Cet homme a été de même pour les -femmes, avec lesquelles il a fait les plus grands excès. Il y a quelque -chose de pur Hoffman dans ce caractère. - -Singulière organisation de cet homme, qui a joui de toutes choses et à -l'extrême. Il m'a dit que la privation du cigare lui avait plus coûté -que tout le reste. Il rêvait continuellement qu'il était retourné à son -ancienne habitude, qu'il se reprochait beaucoup d'avoir manqué à son -régime et qu'il s'éveillait alors très content de lui. Quelle vie de -jouissances a donc menée cet homme! Ce vin et surtout ce tabac étaient -pour lui d'une volupté indicible. - -Vers quatre heures, au couvent des Augustins avec M. Angrand. Escaliers -garnis de faïences. Le chœur des frères en haut de l'église et la pièce -longue auparavant, avec tableaux; même dans les mauvais portraits qui -tapissent les cloîtres, influence de la belle école espagnole [188]. - - * * * * * - -_Samedi_ 19 _mai._--Au couvent des Capucins. Le Père gardien en nous -montrant son jardin nous dit de prendre des fleurs, sinon pour nous, au -moins pour les dames. Il ne pensait pas que le jardin du couvent fût -digne de notre visite, attendu que le vent avait _gâté les pois._ - -En entrant, cour carrée très simple, images sur les murs et l'église à -droite en face. La Vierge de Murillo: les joues parfaitement peintes -et les yeux célestes. L'église très obscure. La sacristie; armoires -de bois noirâtre, bancs, le petit jardin du Père gardien.--Le chœur -derrière, corridor en continuant. Tableau de squelette couché à -droite de la porte du corridor de l'infirmerie. Corridors à perte de -vue, escaliers; cartes de géographie sur les murs. Petite sculpture -d'une _Pietà_ incrustée dans le mur au-dessous d'une petite peinture -d'un moine en extase en joignant les mains et contemplant le -crucifix.--Cloître en bas, peintures au-dessus de chaque arceau; _la -Mort au milieu des richesses de la terre_; le jardin. - - * * * * * - -_Dimanche_ 20 _mai._--Le matin, au couvent des Dominicains; l'église -très belle.--La cathédrale en ruine sans être achevée. Soleil du diable. - - -_Séville, mercredi_ 23 _mai._--Rapports avec les Maures [189].--Grandes -portes partout; compartiments des plafonds et menuiserie.--Les jardins, -chaussée en briques bordée de faïence, la terre plus bas. Murs -crénelés; énormes clefs. - -_Alcala._--La nuit: la lune sur l'eau mélancolique; le cri des -grenouilles; la chapelle gothique moresque avant d'entrer dans la ville -près de l'aqueduc. - -_Séville._--Le matin, la cathédrale: magnifique obscurité; le -Christ en haut sur le damas rouge; la grande grille qui entoure le -maître-autel; le derrière de l'autel avec petites fenêtres et entrée -d'un souterrain. - -Arcades sur les maisons. La femme couchée à la porte de l'église: bras -bruns sur le noir de la mantille et le brun de la robe. Caractère -singulier venant de ce qu'on ne voit presque pas de blanc portant -autour de la tête. - -Promenade le soir; terrasse qui me rappelle mon enfance à Montpellier -[190]. - -Bords du Guadalquivir. - -Le capucin en chaire; fenêtres couvertes avec de la toile et des -draperies de couleur. - - * * * * * - -_Vendredi_ 25 _mai_.--M. Baron est venu me prendre de bonne heure. -Monté sur la tour la _Giralda_, point de marches. Ses environs -ressemblent à ceux de Paris; dîné avec MM. Startley et Müller, et -avec eux en voiture voir la Cartuja. Beau Zurbaran dans la sacristie, -beaux tombeaux, arcanum derrière l'autel, cimetière, orangers.--Cour -moresque, tableaux sur les murs et faïences avec bancs de faïence. - -A midi, dessiné la signora Dolorès.--Avant aux Capucines; sur leurs -armes, les cinq plaies de Jésus, celle du milieu plus grande, et deux -bras, l'un nu; beaux Murillos; entre autres, le saint avec la mitre et -la robe noire donnant l'aumône. Le chapeau rose à une madone. - -Le soir au cimetière. - -En revenant des Capucines, longé les murailles; double enceinte,--une -plus basse en avant à six ou huit pieds environ. - -Le soir chez M. Williams.--Mélancolica; guitare.--En revenant, le -soldat qui pinçait de la guitare devant le corps de garde.--Courts -instants d'émotions diverses dans la soirée: la musique, etc.... Le -matin, dans la sacristie de la cathédrale, deux saintes de Goya. - -Les chevaux conduits en troupe sur le pont, les hommes avec habits de -peaux de mouton et culottes: cela ferait un tableau. - -Le réfectoire des Chartreux [191].--L'évêque; chapeau vert. - - * * * * * - -_Samedi_ 26.--_Alcazar_: Superbe style moresque différent des -monuments d'Afrique. Le jardin remarquable et la galerie suspendue qui -l'entoure en partie; achevé l'étude de la mantille chez M. Williams. - -Le fameux Romero, matador et professeur de tauromachie, ne faisait -presque pas de mouvements pour éviter le taureau. Il savait l'amener -devant le roi pour le tuer, et après lui avoir porté le coup, il se -retournait à l'instant même pour saluer sans regarder derrière lui. - -Le fameux Pepillo, très célèbre matador, fut tué à Madrid par un -taureau; il fut pris dans le côté par la corne; il essaya vainement de -se dégager en se soulevant de ses bras sur la tête même de l'animal qui -le portait tout autour de l'arène et lentement de sorte que la corne -entrait plus avant à chaque instant; il le porta ainsi suspendu et déjà -mort... Romero était inconsolable de n'avoir pas été présent; il était -persuadé qu'il l'aurait dégagé. - - * * * * * - -_Dimanche_ 27.--Chez M. Williams le soir. - -Danseurs: la petite qui levait la jambe, la plus grande très gracieuse. -Au commencement de la soirée, ennui. Mme Forde, la sœur de M. Williams, -m'a expliqué les paroles de l'air qu'elle m'a donné. Les danseurs m'ont -expliqué les castagnettes. La jolie enfant qui se plaçait entre les -jambes de M. D. - -Mme Forde; adieu à l'anglaise... Coquette; j'y avais été le jour sans -la trouver...; j'avais erré dans les rues en amant espagnol; rues -couvertes de toiles. - -Avant, dessiné dans une grande salle, près la cathédrale. - -Dîné chez M. Startley et été au couvent de Saint-Jérôme avec ces -messieurs; le fameux Cevallos [192] y est.--Saint Jérôme de Torrigiani -[193]. - - * * * * * - -_Lundi_ 28.--A la _casa di Pilata._[194] Escalier superbe, faïence -partout, jardin moresque. - -Adieux à M. Williams et à sa famille, je ne puis quitter, probablement -pour toujours, ces excellentes gens; seul un instant avec lui; son -émotion. - -Le bateau; départ.--La dame en officier.--Bords du Guadalquivir, triste -nuit.--Solitude au milieu de ces étrangers jouant aux cartes dans le -sombre et incommode entrepont.--La dame qui retrousse son bras pour me -montrer sa blessure. - -Réveil désagréable et débarquement à Sanlucar. - -Revenu en _calessin_ avec la servante de l'hôtel de Cadix.--Pays -désert; l'homme à cheval avec sa couverture passée au cou. - - - -[188] De tous les maîtres de l'École espagnole, Goya paraît être celui -qui le frappa le plus. De secrets rapports de tempérament existaient -entre ces deux maîtres si essentiellement modernes: Goya et Delacroix: -un même amour de la couleur, un même sens du côté dramatique de la vie, -une même fougue de composition. Les admirables eaux-fortes du peintre -espagnol l'attiraient par-dessus tout; il y retrouvait, idéalisée par -le génie fantaisiste du grand artiste, l'image de ces mœurs si -exceptionnelles, à propos desquelles il écrivait: «C'a été une des -sensations de plaisir les plus vives que celle de me trouver, sortant -de France, transporté, sans avoir touché terre ailleurs, dans ce pays -pittoresque; de voir leurs maisons, ces manteaux que portent les plus -grands gueux et jusqu'aux enfants des mendiants. Tout Goya palpitait -autour de moi.» (_Corresp._, t. I, p. 172.) - -[189] Delacroix écrivait à Pierret, au moment de ton retour d'Espagne: -J'ai retrouvé en Espagne tout ce que j'avais laissé chez les Mores. -Rien n'y est changé que la religion; le fanatisme, du reste, y est le -même... Des églises et toute une civilisation comme il y a trois cents -ans.» (_Corresp._, t. I, p. 186.) - -[190] Delacroix fait ici allusion à sa toute première jeunesse, avant -le commencement de ses études au lycée Louis-le-Grand: c'est là un -ordre de souvenirs qui ne revient pas fréquemment dans le journal. Il -est rare qu'il se reporte à ses années de première jeunesse, surtout à -ses années de collège qui conservent un si grand charme pour certains, -mais qui semblent lui avoir été pénibles. - -[191] La Chartreuse de Séville inspira à Delacroix trois dessins et une -composition. Le premier de ces dessins représente une cour de cloître, -au bas de laquelle il écrivit: «Chartreuse de Séville, 25 mars: -vendredi.» Le second et le troisième représentent l'intérieur de deux -salles du même couvent.--Delacroix y remarqua en outre un religieux, -assis dans une stalle en bois sculpté, qui le frappa par son attitude -béate, car non seulement il en fit un dessin, mais encore il s'en -inspira et donna la même pose au «_fils de Christophe Colomb malade au -couvent de Sainte-Marie de Robida._» (Voir _Catalogue Robaut._) - -[192] _Pierre Cevallos_, homme d'État espagnol, né en 1764, mort en -1840, fut un des agents les plus actifs de la junte espagnole et -contribua puissamment à soutenir la résistance contre Napoléon dans -la Péninsule. Après avoir joui d'une grande influence à la cour de -Ferdinand VII, il semble résulter de ce passage qu'il s'était retiré à -la fin de sa vie dans le couvent de Saint-Jérôme, à Séville. - -[193] _Torrigiani_, sculpteur florentin, contemporain de Michel-Ange, -né en 1472, mort en 1522 à Séville. La statue de saint Jérôme, que -mentionne ici Delacroix, est une œuvre des plus remarquables, qui se -trouve actuellement au musée de Séville. - -[194] _La maison de Pilote_ est un des plus beaux exemplaires et des -mieux conservés du style moresque qui soient à Séville. - - - - -1834 - - -_Sans date._[195]--Coucher de soleil. Ciel bleu, jaune clair près du -soleil et les nuages voisins du soleil en une masse un peu molle, et -supérieurement des flocons laineux; lesquels, jaune clair du côté -du soleil, et du reste, gris de perle jaunâtre poussière. S'élevant -davantage plus loin du soleil, gris de perle moins jaune et laissant -entrevoir le ciel qui paraît d'un bel azur, quoique clair; les nuages -d'en haut éclairés par-ci par-là sur le bord, comme si un léger voile -couvrait le reste, laissant apercevoir leur brillant. - ---_Léda_[196]. Son étonnement naïf en voyant le cygne se jouer dans son -sein, autour de ses belles épaules nues et de ses cuisses éclatantes -de blancheur. Un sentiment nouveau s'éveille dans son esprit troublé; -elle cache à ses compagnes son mystérieux amour. Je ne sais quoi -de divin rayonne dans la blancheur de l'oiseau dont le col entoure -mollement ses membres délicats et dont le bec amoureux et téméraire -ose effleurer ses charmes les plus secrets. La jeune beauté troublée -d'abord et cherchant à se rassurer en pensant que ce n'est qu'un -oiseau. Ses transports n'ont pas de témoins. Couchée sous un ombrage -frais au bord des ruisseaux qui réfléchissent ses beaux membres nus et -dont le cristal effleure le bout de ses pieds, elle demande aux vents -l'objet de son ardeur, qu'elle n'ose rappeler. - - * * * * * - -_Sans date.--Sur l'autorité, les traditions, les exemples des maîtres._ -Ils ne sont pas moins dangereux qu'ils ne sont utiles; ils égarent ou -intimident les artistes; ils arment les critiques d'arguments terribles -contre toute originalité. - ---C'est un singulier moyen d'encourager les arts que de donner -permission aux mauvais ou médiocres artistes d'exposer _trois_ tableaux -et d'interdire aux gens de talent d'en exposer _quatre._ - - -[195] Ces notes ont été vraisemblablement prises à Valmont, au mois de -septembre 1834. - -[196] On trouve ici l'idée première de l'une des trois peintures -décoratives que Delacroix exécuta cette même année à Valmont. Ces -fresques, _Léda, Anacréon, Bacchus_ occupent des dessus de porte dans -le corridor du premier étage de la propriété de M. Bornot. (Voir -_Catalogue Robaut_, n° 384 et 545.) - - - - -1840 - - -_Sans date._--En tout objet la première chose à saisir pour le rendre -avec le dessin, c'est le contraste des lignes principales. Avant de -poser le crayon sur le papier, en être bien frappé. Dans Girodet, par -exemple, cela se trouve bien en partie dans son ouvrage, parce qu'à -force d'être tendu sur le modèle, il a attrapé à tort et à travers -quelque chose de sa grâce, mais cela s'y trouve comme par hasard. -Il ne reconnaissait pas le principe en l'appliquant. X...[197] me -paraît le seul qui l'ait compris et exécuté. C'est là tout le secret -de son dessin. Le plus difficile est comme lui de l'appliquer au -corps entier. Ingres l'a trouvé dans des détails des mains, etc. Sans -artifices pour aider l'œil, il serait impossible d'y arriver, tel que -de prolonger une ligne, etc., dessiner souvent à la vitre [198]. Tous -les autres peintres, sans en excepter Michel-Ange et Raphaël, ont -dessiné d'instinct, de fougue, et ont trouvé la grâce à force d'en être -frappés dans la nature; mais ils ne connaissaient pas le secret de X... -[199]: la justesse de l'œil. Ce n'est pas au moment de l'exécution -qu'il faut se bander à l'étude avec des mesures, des aplombs, etc; il -faut de longue main avoir cette justesse qui, en présence de la nature, -aidera de soi-même le besoin impétueux de la rendre. Wilkie [200] aussi -a le secret. Dans les portraits, _indispensable._ Quand par exemple -on a fait des ensembles avec cette connaissance de cause, qu'on sait -pour ainsi dire les lignes par cœur, on pourrait en quelque sorte les -reproduire géométriquement sur le tableau. Portraits de femme surtout; -il est nécessaire de commencer par la grâce de l'ensemble. Si vous -commencez par les détails, vous serez toujours lourd. Témoin, ayez à -dessiner un cheval fin, si vous vous laissez aller aux détails, votre -contour ne sera jamais assez accusé. - ---On a remarqué à Tripoli que les enfants provenant de noirs et de -femmes blanches ne vivaient pas. Les enfants des Mameluks étaient dans -le même cas. Avoir une idée des races. - - * * * * * - -_Sans date._--Bien distinguer les différents plans en les -circonscrivant respectivement; les classer chacun dans Tordre où ils se -présentent au jour, discerner avant de peindre ceux qui sont de même -valeur. Ainsi, par exemple, dans un dessin sur papier coloré, faire -serpenter les luisants avec le blanc; puis les lumières faites encore -avec du blanc, mais moins vif; ensuite celles des demi-teintes que l'on -ménage avec le papier, ensuite une première demi-teinte avec le crayon, -etc. Quand sur le bord d'un plan que vous avez bien rétabli, vous avez -un peu plus de clair qu'au centre, vous prononcez d'autant plus son -méplat ou sa saillie. C'est là surtout le secret du modelé. On aura -beau mettre du noir, on n'aura pas de modelé. Il s'ensuit qu'avec très -peu de chose on peut modeler. - - -[197] Sur le manuscrit on ne peut distinguer le nom, qui a été -soigneusement biffé à l'encre après coup. - -[198] Ce procédé est fort ancien: _Léonard de Vinci, Albert Dürer_ -et tant d'autres s'en sont servis eux-mêmes très souvent. Voici en -quoi il consiste: on prend un crayon gras, et on ferme un œil en -tenant l'autre ouvert contre une planchette mobile et fixe à volonté, -trouée à diverses hauteurs, et placée à une certaine distance d'une -vitre. A travers l'ouverture, on regarde la partie du paysage que l'on -a devant soi et on n'a plus qu'à calquer les lignes telles qu'on les -voit à travers la vitre. Au lieu d'un crayon gras, qu'on ne connaissait -peut-être pas jadis, on pouvait se servir d'une plume et d'encre. - -[199] Ici le même nom aussi soigneusement biffé. - -[200] Delacroix écrivait de Londres en 1825: «J'ai été chez M. Wilkie, -et je ne l'apprécie que depuis ce moment. Ses tableaux achevés -m'avaient déplu, et dans le fait ses ébauches et ses esquisses sont -au-dessus de tous les éloges. Comme tous les peintres de tous les âges -et de tous les pays, il gâte régulièrement ce qu'il fait de beau.»--Et -encore: «J'ai vu chez Wilkie une esquisse de _Knox le puritain prêchant -devant Marie Stuart._ Je ne peux t'exprimer combien c'est beau, mais je -crains qu'il ne la gâte; c'est une manie fatale.» (_Corresp._, t. I, p. -100 et 103.) - - - - -1843 - - -16 _décembre._--Le poète se sauve par la succession des images, le -peintre par leur simultanéité. Exemple: j'ai sous les yeux des oiseaux -qui se baignent dans une petite flaque d'eau formée par la pluie, sur -le plomb qui recouvre la saillie plate d'un toit; je vois à la fois une -foule de choses que le poète ne peut pas même mentionner, loin de les -décrire, sous peine d'être fatigant et d'entasser des volumes, pour ne -rendre encore qu'imparfaitement. - -Notez que je ne prends qu'un instant: l'oiseau se plonge dans l'eau; -je vois sa couleur, le dessous argenté de ses petites ailes, sa forme -légère, les gouttes d'eau qu'il fait voler au soleil, etc... Ici est -l'impuissance de l'art du poète; il faut que de toutes ces impressions -il choisisse la plus frappante pour me faire imaginer toutes les autres. - -Je n'ai parlé que de ce qui touche immédiatement au petit oiseau ou -ce qui est lui; je passe sous silence la douce impression du soleil -naissant, les nuages qui se peignent dans ce petit lac comme dans un -miroir, l'impression de la verdure qui est aux environs, les jeux -des autres oiseaux attirés près de là, ou qui volent et s'enfuient à -tire-d'aile, après avoir rafraîchi leurs plumes et trempé leur bec -dans cette parcelle d'eau. Et tous les gestes gracieux, au milieu de -ces ébats, ces ailes frémissantes, le petit corps dont le plumage se -hérisse, cette petite tête élevée en l'air, après s'être humectée, -mille autres détails, que je vois encore en imagination, si ce n'est en -réalité. Et encore, en décrivant tout ceci [201]..... - - * * * * * - -_Sans date._--Il y a des lignes [202] qui sont des monstres: la droite, -la serpentine régulière, surtout deux parallèles. Quand l'homme les -établit, les éléments les rongent. Les mousses, les accidents rompent -les lignes droites de ses monuments. Une ligne toute seule n'a pas de -signification; il en faut une seconde pour lui donner de l'expression. -Grande loi. Exemple: dans les accords de la musique une note n'a pas -d'expression, deux ensemble font un tout, expriment une idée. - -Chez les anciens, les lignes rigoureuses corrigées par la main de -l'ouvrier. Comparer des arcs antiques avec ceux de Percier et Fontaine -[203] ... Jamais de parallèles dans la nature, soit droites, soit -courbes. - -Il serait intéressant de vérifier si les lignes régulières ne sont -que dans le cerveau de l'homme. Les animaux ne les reproduisent pas -dans leurs constructions, ou plutôt dans les ébauches de régularité -que présentent leurs ouvrages, comme le cocon, l'alvéole. Y a-t-il un -passage qui conduit de la matière inerte à l'intelligence humaine, -laquelle conçoit des lignes parfaitement géométriques? - -Combien d'animaux en revanche qui travaillent avec acharnement à -détruire la régularité! L'hirondelle suspend son nid sous les saphites -du palais, le ver trace son chemin capricieux dans la poutre. De là le -charme des choses anciennes et ruinées. Ce qu'on appelle le vernis du -temps: la ruine rapproche l'objet de la nature. - ---Combien de livres qu'on ne lit pas parce qu'ils veulent être des -livres [204]! Le trop d'étendue, de longueur fatigue. Bien n'est plus -important pour l'écrivain que cette proportion. Comme, contrairement au -peintre, il présente ses idées successivement, une mauvaise division, -trop de détails fatiguent la conception. Au reste, la prédominance de -l'inspiration ne comporte pas l'absence de tout génie de combinaison, -de même que la prédominance de la combinaison n'explique pas l'absence -complète de l'inspiration. Alexandre procédait, selon l'expression de -Bossuet, par grandes et impétueuses saillies. Il chérissait les poètes -et n'avait que de l'estime pour les philosophes. César chérissait les -philosophes et n'avait que de l'estime pour les poètes. Tous les deux -sont parvenus au faîte de la gloire, le premier par l'inspiration -étayée de la combinaison, le second par la combinaison étayée de -l'inspiration. Alexandre fut grand surtout par l'âme et César par -l'esprit. - ---«...Le vrai mérite d'un bon prince est d'avoir un attachement sincère -au bien public, d'aimer sa patrie et la gloire. Je dis la gloire, car -l'heureux instinct qui anime les hommes du désir d'une bonne réputation -est le vrai principe d'une action héroïque; c'est le nerf de l'âme qui -la réveille de la léthargie pour la porter aux entreprises utiles, -nécessaires et louables.» (FRÉDÉRIC.) - ---«L'homme supérieur vit en paix avec tous les hommes, sans toutefois -agir absolument de même. L'homme vulgaire agit absolument de même, -sans toutefois s'accorder avec eux. Le premier est facilement servi -et difficilement satisfait; l'autre, au contraire, est facilement -satisfait et difficilement servi.» (CONFUCIUS.) - -[201] La suite manque dans le manuscrit. - -[202] Cette question de la ligne, du rôle de la ligne et de la couleur -se trouvera reprise et longuement développée dans les dernières années -du journal: on y pourra voir, comme un plaidoyer en faveur de son art, -une défense de toute son œuvre. - -[203] _Percier_, architecte, né à Paris en 1764, mort en 1838, et -_Fontaine_, architecte, né à Paris en 1762, mort en 1853. Tous deux -étaient élèves de _Peyre_, l'architecte du Roi, et remportèrent le -grand prix de Rome. C'est en Italie que commença entre les deux -artistes cette intimité profonde qui les réunit pour ainsi dire en une -seule personnalité. - -[204] A rapprocher de ce passage celui où il dit: «Montaigne écrit à -bâtons rompus; ce sont les ouvrages les plus intéressants.» - - - - -1844 - - -_Sans date._--Article sur les Expositions annuelles; sur les -inconvénients d'exposer dans les anciennes galeries. - ---Des accidents qui peuvent résulter pour les tableaux anciens. - ---Autre article sur les vocations multiples des artistes anciens; voir -les Notes pendant mon voyage avec Villot, et lui en demander d'autres. - ---Dialogues sur la peinture. Cette forme, quoique vieille, est -peut-être la meilleure pour sauver la monotonie et donner du piquant. -Elle permet aussi les suspensions, les réflexions de toute sorte, les -descriptions, les allusions aux choses les plus variées; elle peut -servir aussi par le contraste des caractères des interlocuteurs. - ---Comparaison entre Puget [205] et Michel-Ange (peut venir à propos du -dessin de Michel-Ange). Extraire et citer le jugement de M. Émeric-David -[206] dans les Éphémérides, _in extenso._ Cet article pourrait être une -apologie de l'art français et une comparaison du mérite de nos maîtres -avec ceux de l'Italie surtout, d'où émane, suivant les critiques, toute -beauté: Lesueur, son caractère, sa naïveté angélique; Poussin et sa -gravité; Lebrun, quoique inférieur, peut se comparer aux successeurs -des Carrache; n'a pas, à la vérité, le nerf de ceux-ci et la naïve -imitation des Guerchin, mais bien supérieur aux Cortone [207], aux -Solimène [208]. - ---Description de l'esquisse en marbre de l'_Alexandre sur Bucéphale._ - ---Revoir l'ouvrage de Cochin [209] sur la composition des artistes -français et étrangers». - - -[205] Delacroix revint sur celle idée dans un éloquent article publié -cette même année 1844 dans les _Beaux-Arts_, à propos du groupe -d'_Andromède_, de Puget. «Nous reviendrons à l'objet principal de -cette note, à l'Andromède qui subit un martyre dont souffrent tous les -amis des arts, puisqu'elle doit périr et disparaître finalement... -Le grand sculpteur, harcelé de son vivant par les envieuses passions -des artistes ses rivaux, méconnu et délaissé par les grands et les -ministres, sera-t-il encore longtemps poursuivi dans ses ouvrages dont -le nombre est si borné à Paris?» - -[206] _Émeric-David_, archéologue et critique, né en 1755, mort en -1839, s'est fait une place très haute dans l'histoire de l'art français. - -[207] _Pietro Berettini_, dit _Pietro de Cortone_, peintre italien, né -en 1596, mort en 1669. On voit de lui au Louvre la _Réconciliation de -Jacob et d'Esaü_, la _Nativité de la Vierge_, et _Sainte Catherine._ - -[208] _Francesco Solimena_, peintre italien, né en 1657, mort en 1747. -Le musée du Louvre possède de cet artiste un _Héliodore chassé du -temple_, et _Adam et Ève épiés par Satan._ - -[209] _Charles-Nicolas Cochin_, dessinateur et graveur de grand mérite, -né en 1715, mort en 1790. Il écrivit sur les arts différents mémoires -et des ouvrages appréciés qui dénotent chez cet artiste un rare esprit -critique et une précision de jugement remarquable. - - * * * * * - -21 _juin.--De l'abus de l'esprit chez les Français._ Ils en mettent -partout dans leurs ouvrages, ou plutôt ils veulent qu'on sente partout -l'auteur, et que l'auteur soit homme d'esprit et entendu à tout; de -là ces personnages de roman ou de comédie qui ne parlent pas suivant -leurs caractères, ces raisonnements sans fin étalant de la supériorité, -de l'érudition, etc.; dans les arts de même. Le peintre pense moins à -exprimer son sujet qu'à faire briller son habileté, son adresse; de -là, la belle exécution, la touche savante, le morceau supérieurement -rendu... Eh! malheureux! pendant que j'admire ton adresse, mon cœur se -glace et mon imagination reploie ses ailes [210]. - -Les vrais grands maîtres ne procèdent pas ainsi. Non, sans doute, ils -ne sont pas dépourvus du charme de l'exécution, tout au contraire, -mais ce n'est pas cette exécution stérile, matérielle, qui ne peut -inspirer d'autre estime que celle qu'on a pour un tour de force.--Paul -Véronèse--l'Antique.--C'est qu'il faut une véritable abnégation de -vanité pour oser être simple, si toutefois on est de force à l'être; -la preuve, même dans les grands maîtres, c'est qu'ils commencent -presque toujours par l'abus que je signale; dans la jeunesse, où toutes -leurs qualités les étouffent, ils donnent la préférence à l'enflure, -à l'esprit... ils veulent briller plus que toucher, ils veulent qu'on -admire l'auteur dans ses personnages; ils se croient plats, quand ils -ne sont que clairs ou touchants. - ---Les auteurs modernes n'ont jamais tant parlé du duel que depuis -qu'on ne se bat plus. C'est le ressort principal de leurs narrations, -ils donnent à leurs héros une bravoure indomptable; il semble que -s'ils peignaient des poltrons, le lecteur aurait mauvaise idée de la -vaillance de l'auteur. - -Les héros de lord Byron sont tous des matamores, des espèces de -mannequins, dont on chercherait en vain les types dans la nature. - -Ce genre faux a produit mille imitations malheureuses. - -Bien n'est plus facile cependant que d'imaginer une espèce d'être -complètement idéal, que l'on décore à plaisir de toutes les qualités -ou de tous les vices extraordinaires qui semblent être l'apanage des -natures puissantes. - - -[210] Ces sensations et ces sentiments d'un véritable artiste en -présence de la nature, ce dédain pour les peintres qui, préoccupés -surtout d'une exécution habile et savante, ne peuvent s'émouvoir et -restent toujours froids, se retrouvent exactement dans un fragment -inédit d'une très curieuse lettre écrite en 1853 par un paysagiste de -grand mérite, ami de Delacroix, _Constant Dutilleux_: - -«Paysagistes!... Qu'a de commun votre occupation avec l'émotion que -j'éprouve? Admire qui veut votre ligne, votre coup de brosse, votre -habileté, si c'est ma tête et mon esprit que vous voulez occuper, je -vous l'accorde: Bravo! cela est parfaitement fait. Je ne chercherai -même point d'où cela vient; je ne constaterai pas même la paternité. Je -regarde bien de la mosaïque, pourquoi ne jetterais-je point les yeux -sur ce que vous faites? «...Toute belle facture a son mérite, qu'elle -s'applique à un meuble ou à une pierre précieuse; quant à mon cœur, -à mon âme, à ce qui fait l'essence et le fond de mon être, rien, rien -pour vous. Je conserve ce précieux trésor pour la nature d'abord, et -ensuite pour ceux qui, comme moi, l'auront contemplée avec la vraie -béatitude et qui, tout bonnement et naïvement, auront répété quelques -phrases, quelques mots qu'ils auront pu lire et épeler dans ce grand -livre qu'on ne peut ouvrir qu'avec son cœur...» - -On voit qu'une même flamme animait alors les artistes de cette période -si brillante de l'École française. - - * * * * * - -22 _septembre_--Il serait plus raisonnable de dire que ces hommes en -qui le génie se trouvait uni à une grande faiblesse de constitution, -ont senti de bonne heure qu'ils ne pouvaient mener de front l'étude -et la vie agitée et voluptueuse comme le commun des hommes organisés -à l'ordinaire, et que la modération dont ils ont été conduits à user -pour se conserver, a été pour eux l'équivalent de la santé, et a même -fini, chez plusieurs, par faire triompher leur tempérament débile, sans -parler des charmes de l'étude qui offre des compensations. - ---_Muley-abd-el-Rhaman_[211], sultan du Maroc, sortant de son palais, -entouré de sa garde, de ses principaux officiers et de ses ministres. - ---_Contre la rhétorique._ La préface d'_Obermann_ et le livre -lui-même.--Un peu de rhétorique dans cette préface, celle, bien -entendu, qui n'est pas de Senancour [212]. - -La rhétorique se trouve partout: elle gâte les tableaux comme les -livres. Ce qui fait la différence entre les livres des gens de lettres -et ceux des hommes qui écrivent seulement parce qu'ils ont quelque -chose à dire, c'est que dans ces derniers la rhétorique est absente; -elle empoisonne, au contraire, les meilleures inspirations des premiers. - -A propos de cette même préface de George Sand, pourquoi ne me -satisfait-elle pas? D'abord, à cause de ce brin de rhétorique qui -mêle à la chose même une manière ornée ou recherchée de l'exprimer. -Peut-être, si l'auteur s'était moins occupé à faire un morceau -d'éloquence et se fût davantage mis la tête dans les mains et bien -en face de ses propres sentiments, il m'eût représenté une partie -des miens? J'admire ce qu'il dit, mais il ne me représente pas mes -sentiments. - -Autre question. N'est-ce pas le côté le plus désolant de cet ouvrage -humain que cet incomplet dans l'expression des sentiments, dans I -impression qui résulte de la lecture d'un livre? Il n'y a que la -nature qui fasse des choses entières. En lisant cette préface, je -me disais: Pourquoi ce point de vue, et pourquoi pas tel autre, ou -pourquoi pas tous deux, ou pourquoi pas tout ce qui peut être dit sur -la matière? Une idée dont on part, en vous conduisant à une autre -idée, vous écarte entièrement du point de vue d'ensemble primitif, -c'est-à-dire de cette impression générale qu'on conçoit d'un objet. -Je compare, pour m'expliquer mieux, la situation d'un auteur qui se -prépare à peindre une situation, à exposer un système, à faire un -morceau de critique, à celle d'un homme qui, du haut d'une éminence, -aperçoit devant lui une vaste contrée remplie de bois, de ruisseaux, -de prairies, d'habitations, de montagnes. S'il entreprend d'en donner -une idée détaillée et qu'il entre dans un des chemins qui s'offriront -devant lui, il arrivera ou à des chaumières, ou à des forêts, ou à -quelques parties seulement de ce vaste paysage. Il n'en verra plus -et négligera souvent les principales et les plus intéressantes, pour -s'être mal engagé dès le début... Mais, me dira-t-on, quel remède -voyez-vous à cela? Je n'en vois point, et il n'en est point. Les -ouvrages qui nous semblent les plus complets ne sont que des boutades. -Le point de vue qu'on avait au commencement, et duquel tout le reste -va découler, vous a peut-être frappé par son aspect le plus mesquin -et le moins intéressant! La verve par occasion ou la persistance à -fouiller dans un sol infertile nous fera trouver des passages spéciaux -ou vraiment beaux, mais vous n'avez, encore une fois, fait au lecteur -qu'une communication imparfaite. Vous rougirez peut-être plus tard, en -revoyant votre ouvrage et en méditant, dans de meilleures dispositions, -ce qui était votre sujet, de voir combien ce sujet vous a échappé. - ---_Sardanapale_[213]. - -Linge de la femme sur le devant: sur un ton local, _gris blanc. Terre -de Cassel_ ou _noir de pêche_, etc.--Ombres avec _bitume, cobalt, -blanc_ et _ocre d'or._ - -Base de la demi-teinte des chairs, _terre de Cassel et blanc._ - -Demi-teinte jaune de la chair, _ocre et vert émeraude._ - -Ajouter aux tons d'ombre habituels sur la palette: _Vermillon_ et _ocre -d'or._ - -_Ocre_ et _vert émeraude, laque et jaune_, ou _jaune indien_ et _laque_ -pour frottis ou repiqués. - -_Laque brûlée et blanc_, demi-teinte de chair. - -Ébaucher les chairs _dans l'ombre_ avec tons chauds, tels que _terre -Sienne brûlée, laque jaune_ et _jaune indien_, et revenir avec des -_verts_, tels que _ocre_ et _vert émeraude._ - -De même les clairs avec tons chauds, _ocre_ et _blanc, vermillon, laque -jaune_, etc.; et revenir avec des _violets_ tels que _terre de Cassel_ -et _blanc, laque brûlée_ et _blanc._ - -_Ne pas craindre_, quand le ton de chair est devenu trop blanc par -l'addition de tons froids, _de remettre franchement les tons chauds du -dessous_, pour les mêler de nouveau. - - ---Si on considérait la vie comme un simple prêt, on serait moins -exigeant. - -Nous ne possédons réellement rien; tout nous traverse, la richesse, etc. - ---A qui ai-je prêté le portrait de Fielding [214]? - - ---On n'est jamais long, quand on dit exactement tout ce qu'on a voulu -dire. Si vous devenez concis, en supprimant un _qui_ ou un _que_, mais -que vous deveniez obscur ou embarrassé, quel but aurez-vous atteint? -Assurément, ce ne sera pas celui de l'art d'écrire, qui est avant tout -de se faire comprendre. - -Il faut toujours supposer que ce que vous avez à dire est intéressant; -car s'il n'en était pas ainsi, peu importe que vous soyez long ou -concis. - -Les ouvrages d'Hugo [215] ressemblent au brouillon d'un homme qui a du -talent: il dit tout ce qui lui vient. - ---_Sur la fausseté du système moderne dans les romans._ C'est-à-dire -cette manie de trompe-l'œil dans les descriptions de lieux, de -costumes, qui ne donne au premier abord un air de vérité que pour -rendre plus fausse ensuite l'impression de l'ouvrage, quand les -caractères sont faux, quand les personnages parlent mal à propos et -sans fin, et surtout quand la fable ajustée pour les amener et les -faire agir ne présente que le tissu vulgaire ou mélodramatique de -toutes les combinaisons usitées pour faire de l'effet. Ils sont comme -les enfants, quand ils imitent la représentation des pièces de théâtre. -Ils figurent une action telle quelle, c'est-à-dire absurde le plus -souvent, avec des décorations formées de vraies branches d'arbres, qui -représentent des arbres, etc. - -Pour arriver à satisfaire l'esprit, après avoir décrit le théâtre -de l'action ou l'extérieur des personnages comme le font Balzac et -les autres, il faudrait des miracles de vérité dans la peinture des -caractères et dans les discours qu'on prête aux personnages; le moindre -mot sentant l'emphase, la moindre prolixité dans l'expression des -sentiments, détruisent tout l'effet de ces préambules, en apparence si -naturels. - -Quand Gil Blas dit que le seigneur *** était un grand écuyer -sec et maigre avec des manières précautionneuses, il ne s'amuse pas -à me dire comment étaient ses yeux, son habit dans tous ses détails, -ou s'il manque un de ces détails, il y en a un qui est tellement -caractéristique, qu'il peint tout le personnage, à ce point que les -peintures accessoires qu'on ajouterait à celles-là ne produiraient -d'autre effet que d'empêcher l'esprit de saisir nettement le trait qui -donne la physionomie. - - -INSPIRATION.--TALENT.--(_Pour le Dictionnaire._) - - -Le vulgaire croit que le talent doit toujours être égal à lui-même et -qu'il se lève tous les matins comme le soleil, reposé et rafraîchi, -prêt à tirer du même magasin, toujours ouvert, toujours plein, -toujours abondant, des trésors nouveaux à verser sur ceux de la -veille; il ignore que, semblable à toutes les choses mortelles, il a -un cours d'accroissement et de dépérissement, qu'indépendamment de -cette carrière qu'il fournit, comme tout ce qui respire (à savoir: de -commencer faiblement, de s'accroître, de paraître dans toute sa force -et de s'éteindre par degrés), il subit toutes les intermittences de la -santé, de la maladie, de la disposition de l'âme, de sa gaieté ou de -sa tristesse. En outre, il est sujet à s'égarer dans le plein exercice -de sa force; il s'engage souvent dans des routes trompeuses; il lui -faut alors beaucoup de temps pour en revenir au point d'où il était -parti, et souvent il ne s'y retrouve plus le même. Semblable à la chair -périssable, à la vie faible et attaquable par tous les côtés de toutes -les créatures, laquelle est obligée de résister à mille influences -destructives, et qui demandent ou un continuel exercice ou des soins -incessants, pour n'être pas dévoré par cet univers qui pèse sur nous, -le talent est obligé de veiller constamment sur lui-même, de combattre, -de se tenir perpétuellement en haleine, en présence des obstacles -au milieu desquels s'exerce sa singulière puissance. L'adversité et -la prospérité, sont des écueils également à craindre. Le trop grand -succès tend à l'énerver, comme l'insuccès le décourage. Plusieurs -hommes de talent n'ont eu qu'une lueur, qui s'est éteinte aussitôt que -montée. Cette lueur éclate quelquefois dès leur apparition et disparaît -ensuite pour toujours. D'autres, faibles et chancelants, ou diffus, ou -monotones en commençant, ont jeté, après une longue carrière presque -obscure, un éclat incomparable, tels que Cervantes; Lewis [216], après -avoir fait le _Moine_, n'a plus rien fait qui vaille. Il en est qui -n'ont pas subi d'éclipsé, etc... - ---Le principal attribut du génie est de coordonner, de composer, -d'assembler les rapports, de les voir plus justes et plus étendus. - ---Très belle opposition à un homme d'une carnation chaude et jaunâtre: -chemise blanc jaune, vêtement rouge, cire à cacheter; manteau orange -terre de Sienne brûlée. - - -[211] Ce tableau était un des cinq envois que Delacroix fit au Salon -de 1845. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 927.) A ce propos, il écrivit -au critique Thoré, qui avait été un de ses premiers et de ses plus -fervents admirateurs, ce curieux billet: «J'ai envoyé, cher monsieur, -cinq tableaux... Mettons-nous _en prière à présent, pour que messieurs -du jury laissent passer mon bagage._ Je crois qu'il serait bon de n'y -pas faire allusion d'avance, de peur que par mauvaise humeur ils ne -réalisent cette crainte.» (_Corresp._, t. I, p. 301.) - -[212] _Étienne Pivert de Senancour_, écrivain moraliste né à Paris -en 1770, mort en 1846. Rêveur sans illusions, athée et fataliste, il -écrivit un certain nombre d'ouvrages, fruits de ses tristes méditations -et de son esprit chagrin. _Obermann_ avait été publié pour la première -fois en 1804. Une deuxième édition parut en 1833, avec une préface -de Sainte-Beuve, et une troisième un peu plus tard avec une préface -de _George Sand_, à laquelle Delacroix fait ici allusion. Voici, -d'ailleurs, comment Sainte-Beuve appréciait le talent de Senancour: -«C'est à la fois un psychologiste ardent, un lamentable élégiaque des -douleurs humaines et un peintre magnifique de la réalité.» - -[213] Ce tableau, _la Mort de Sardanapale_, exécuté en 1844, n'est que -la réduction sans variante du tableau peint en 1827. (Voir _Catalogue -Robaut,_ n° 791.) - -[214] Voir _Catalogue Robaut_, n° 60. - -[215] Le génie de _Victor Hugo_ était peu sympathique à Delacroix. -Plus loin, dans son Journal, il porte un jugement sévère, qui pourrait -même paraître injuste, sur le style du poète. Victor Hugo, d'ailleurs, -ne l'aimait pas davantage. Il ne pouvait supporter que l'opinion -publique, qui plus tard «devait faire à Delacroix une gloire parallèle -à la sienne», accouplât leurs deux noms. Il appelait ses créations -féminines _des grenouilles_, et si l'on s'en rapporte à une très -curieuse plaquette intitulée: _Victor Hugo en Zélande_, publiée par -Charles Hugo, on y verra que le poète reconnaissait au peintre «toutes -les qualités, moins une, _la beauté._» La vérité est qu'ils étaient -de génie trop dissemblable pour pouvoir se comprendre, et que les -critiques du temps, en unissant leurs noms, commettaient une de ces -grossières erreurs dont ils étaient coutumiers. - -«M. Victor Hugo, disait Baudelaire, est un grand poète sculptural qui a -l'œil fermé à la _spiritualité._» Rien ne peut mieux que cette brève -observation faire toucher du doigt la cause de l'incompréhension de -Victor Hugo en ce qui concerne les femmes de Delacroix! - -[216] _Lewis_, romancier anglais, né à Londres, en 1773, mort en -1818. Il fut l'ami de Walter Scott, dont il encouragea les débuts, et -de Byron, à qui il fit connaître la littérature allemande. Son plus -célèbre roman, _le Moine_, est une œuvre de jeunesse où il a entassé -tout ce que pouvaient lui suggérer une imagination exaltée et maladive, -l'effervescence de l'âge et la lecture des ballades allemandes, des -romans mystérieux, fantastiques, effrayants, alors à la mode. Comme -poète, Lewis déploya un talent exquis de versification dans des -Ballades imitées de Bürger. - - * * * * * - -_Sans date._--Le _Marché d'Arabes_ dont j'ai commencé une aquarelle en -très large. - -_Soleil couchant_, poudreux au fond, etc., dont il y a un bon dessin à -la plume. - -Les _Acteurs de Tanger._ - -Le _Kaïd goûtant le lait que lui offrent les paysans_: un bon dessin à -la plume. - -_Juliette sur le lit_, la chambre pleine des parents et des amis, -nourrice, etc. - -_Juives de Tanger._ (Mlle Mars.) - -_Berlichingen arrivant chez les Bohémiens_, jeunes filles, etc.; pour -M. Colet. - -La _Femme capricieuse_ et _Marphise._ - -_Weislingen enlevé._ - -_Juives de Tanger._ - -Le _Jardin de Méquinez_, la fontaine, etc. - -Le _Pacha de Laroche_ en route vu par derrière, matin: son bourreau; -cavaliers du fond. - -_Juives de Méquinez._ Petit croquis avec lavis; porte de cour, devant -laquelle elles sont assises. - -_Juifs de Méquinez._ Chez eux, éclairés par la porte. - -La Cour de M. Marcussen. - -L'antichambre qui y conduit: obscur. - -La chambre en haut, chez M. Bell; on voit la cour par une fenêtre en -fer à cheval. - -_Juives à Tanger_, s'appuyant sur le bord des terrasses pour regarder -dans la rue. - -La _Scène du Courban_, la porte de Tanger; les marabouts montés sur le -monument de la prière; les cavaliers, etc. - -Le _Nègre de Tombouctou dansant_ au milieu de la famille d'Abraham. - -_Cuisine de Méquinez._ Figures. - -Le _Barbier de Méquinez_, dans le passage de l'entrée de la cour de -notre maison. - -_Bain mauresque._ - -_Les hommes couchés, après le bain_, s'habillant et se peignant. - -_Les différents cafés à Oran._ - -_Fontaine dans une rue à Alger._ - -_Parmi les prisonniers qu'il délivre, après avoir massacré la garde, -Amadis trouve une jeune personne couverte de haillons et attachée à un -poteau._ Dès qu'il l'eut délivrée, elle embrassa ses genoux. - -_Le Connétable de Bourbon et la Conscience._ - -Le _Jeune Clifford_ portant le corps de son père. - -Voir dans Ovide _Énée changé en dieu_, au bord de la mer, je crois, -avec une divinité qui le lave des souillures mortelles. - -_Trajan donne audience à tous les peuples de l'Empire romain_: -diversité prodigieuse des présents qu'ils apportent;... animaux. - -Le corps de _Léandre_ pleuré et porté dans les flots par les Néréides. - -Sujet dans _Lara_: un chevalier portant le corps d'une femme enveloppée -[217]. - - * * * * * - -_Sans date._--Pour nettoyer un tableau, moyen de M. Morelli: frotter -d'huile de noix; laisser un jour entier, ensuite enlever l'huile et -achever avec de la mie de pain, pour l'enlever tout à fait. - - ---Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. -La discussion s'engagea sur le mot «Obéissance». - -Ce mot-là est bon pour Paris surtout, où les femmes se croient en droit -de faire ce qu'elles veulent. Les femmes ne s'occupent que de plaisir -et de toilette. Si on ne vieillissait pas, je ne voudrais pas de femme. -Ne devrait-on pas ajouter que la femme n'est pas maîtresse de voir -quelqu'un qui ne plaît pas à son mari? Les femmes ont toujours ce mot à -la bouche: «Vous voulez m'empêcher de voir qui il me plaît.» - -L'adultère, qui dans le Code civil est un mot immense, n'est par le -fait qu'une galanterie, une affaire de bal masqué. - -Les femmes ont besoin d'être contenues dans ce temps-ci: elles vont -où elles veulent; elles font ce qu'elles veulent; elles ont trop -d'autorité. Il y a plus de femmes qui outragent leurs maris que de -maris qui outragent leurs femmes. - -Il faut un frein aux femmes, qui sont adultères pour des clinquants, -des vers; Apollon, etc., les Muses... - - -[217] Eugène Delacroix mit plus tard à profit cette même idée pour l'un -des tympans décoratifs de l'Hôtel de ville: _Hercule ramène Alceste du -fond des enfers._ (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1161.) - - - - -1846 - - -_Sans date._--Toute licence étant donnée au poète pour l'unité de -temps et de lieu, le système de Shakespeare est sans doute le plus -naturel, car chez lui, les faits se succèdent comme dans l'histoire: -les personnages annoncés, préparés ou non, entrent en scène au -moment où ils sont nécessaires, n'y paraissent que quelques minutes -s'il le faut, et sont supprimés par la même raison qui les a fait -amener, c'est-à-dire par le besoin de l'action. Voilà bien la manière -dont les choses se passent dans la nature, mais est-ce là l'art? -On pourrait dire que le système français, au contraire, a enjambé -par-dessus les conditions nécessaires à l'art, et que pour être -fidèle à ces conditions, il a renoncé à être naturel. Le système -français est évidemment le résultat de combinaisons très ingénieuses, -pour donner à l'impression plus de nerf, plus d'unité, c'est-à-dire -quelque chose de plus artiste; mais il en résulte que chez les plus -grands maîtres, ces moyens sont petits et puérils, et nuisent, à leur -manière, à l'impression, par la nécessité de ressorts artificiels, -de préparations, etc... Ainsi ce système amène la régularité et une -sorte de froide symétrie plutôt que l'unité. Shakespeare a au moins -celle d'une vaste campagne remplie d'objets confus, il est vrai, où -l'œil hésitera peut-être, au milieu de l'entassement des détails, à -saisir un ensemble, mais néanmoins cet ensemble doit ressortir enfin, -parce que les circonstances principales, grâce à la force de son génie, -s'emparent fortement de l'esprit. - -Qu'un temple grec, parfaitement proportionné dans toutes ses parties, -saisisse l'imagination et la satisfasse complètement, rien de plus -facile à concevoir, le thème de l'architecte est bien autrement -simple que celui d'un poète dramatique: il n'y a là ni l'imprévu des -événements, ni les caractères excentriques, ni les mouvements ondoyants -des passions, pour compliquer de mille manières les effets à produire -et la manière de les exprimer: je ne serais pourtant pas éloigné de -croire que les inventeurs de l'Unité de temps et de lieu ne se soient -figuré qu'au moyen de certaines règles, ils pourraient introduire dans -une composition dramatique quelque chose de la simplicité d'impression -que l'esprit ressent à la vue d'un temple grec. Rien ne serait plus -absurde, d'après ce que je viens de dire de l'immense différence. - - * * * * * - -24 _avril._--J'ai vu hier soir le _Déserteur_, de Sedaine: voici un -genre qui semble bien près de la perfection de l'art dramatique, si -ce n'est la perfection même. Il était encore réservé aux Français -de modifier eux-mêmes le système grandiose, mais artificiel, de -leurs grands génies, de Corneille, de Racine, de Voltaire. L'amour -outré du naturel ou plutôt le naturel porté à l'extrême dans des -détails accessoires, comme dans les drames de Diderot, de Sedaine, -etc., n'empêche pas cette forme d'être un progrès réel: elle laisse -une latitude immense pour le développement des caractères et des -faits, puisqu'elle permet les changements de lieux et aussi de grands -intervalles entre les actes; et cependant la loi de progression dans -l'intérêt, l'art avec lequel les faits et les caractères concourent à -augmenter l'effet moral, y est bien supérieur à celui des plus belles -tragédies de Shakespeare: on n'y trouve pas ces entrées et ces sorties -éternelles, ces changements de décoration, pour apprendre un mot qui -se dit à cent lieues de là, cette foule de personnages secondaires, -au milieu desquels l'attention se fatigue, en un mot cette absence -d'art. Ce sont de magnifiques morceaux, des colonnes, des statues même; -mais on est réduit à faire soi-même en imagination le travail destiné -à les recomposer et à en ordonner l'ensemble. Il n'y a pas de drame -de deuxième et même de troisième ordre, en France, qui ne soit bien -supérieur, comme intérêt, aux ouvrages étrangers: cela tient à cet -art, à ce choix dans les moyens d'effet, qui est encore une invention -française. - -La belle idée d'un Gœthe, avec tout son génie, si c'en est un, d'aller -recommencer Shakespeare trois cents ans après!... La belle nouveauté -que ces drames remplis de hors-d'œuvre, de descriptions inutiles, et si -loin, au demeurant, de Shakespeare, par la création des caractères et -la force des situations. En suivant le système français des tragédies, -il eût été impossible de produire l'effet de la dernière scène du -_Déserteur_, par exemple. Ce changement de lieu de cinq minutes, pour -montrer la scène où le déserteur est prêt à subir son arrêt, fait -frémir, malgré l'attente où l'on est de voir arriver la grâce. Voilà un -effet que nul récit ne pourrait suppléer. Gœthe ou tel autre de cette -école eût mis cette scène sans doute, mais nous en aurait montré vingt -autres auparavant et d'un médiocre intérêt. Il n'aurait pas manqué de -mettre en action la jeune fille demandant au roi la grâce de son amant: -il eût peut-être trouvé que c'était introduire de la variété dans -l'action. Il n'est même peut-être pas possible, avec ce système, de -supprimer grand'chose dans le fait matériel; sans cela, il n'y a plus -de proportion entre les faits que l'on montre aux spectateurs et ceux -qu'on ne fait que raconter. Ainsi ces sortes de pièces ne marchent que -par saccades: c'est comme dans le roulis où vous n'avancez que tout à -fait penché d'un seul côté, ou tout à fait penché de l'autre; de là, -fatigue, ennui pour le spectateur, forcé de s'atteler à la machine de -l'auteur et de suer avec lui, pour se tirer de toutes ces évolutions de -contrées et de personnages. Il est clair que, dans un drame anglais ou -allemand, la dernière scène du _Déserteur_, où le théâtre change, pour -produire un grand effet, venant après vingt ou trente changements d'un -moindre intérêt, doit trouver le spectateur plus froid, plus difficile -à remuer. Ce fait, dans le génie de Gœthe, de n'avoir su tirer aucun -parti de l'avancement de l'art à son époque, de l'avoir plutôt fait -rétrograder aux puérilités des drames espagnols et anglais, le classe -parmi les esprits mesquins et entachés d'affectation. Cet homme qui -se voit toujours faire, n'a pas même le sens de choisir la meilleure -route, quand toutes les routes sont tracées avant lui et autour de -lui, et déjà parcourues admirablement. Lord Byron, dans ses drames, -a su, du moins, se préserver de cette affectation d'originalité: il -reconnaissait le vice du système de Shakespeare, et, tout en étant loin -de comprendre le mérite des grands tragiques français, la justesse de -son esprit lui montrait néanmoins la supériorité du goût et le sens de -cette forme. - - * * * * * - -25 _avril._--Partant pour Champrosay. - ---Je lis dans le _Meunier d'Angibault_[218] la scène où un jeune -homme du peuple refuse la main d'une marquise, sous le prétexte de la -différence de caste... Ils ne considèrent pas (les utopistes) que le -_bourgeois_ n'était pas autrefois une puissance; aujourd'hui il est -tout. - - -[218] Roman de _George Sand_ qui parut en 1846. - - * * * * * - -22 _mai._--A propos de la pensée précédente, à savoir, cette facilité -de l'enfance à imaginer, à combiner, à propos de cette puissance -singulière, j'ai été conduit à cette autre idée, à cette question que -je me suis faite tant de fois: Où est le point précis où notre pensée -jouit de toute sa force? Voilà des enfants, Senancour et moi, s'il vous -plaît, et sans doute beaucoup d'autres, qui sommes doués de facultés -infiniment supérieures à celles des hommes faits. Je vois, d'un autre -côté, des gens enivrés par l'opium ou le haschisch, qui arrivent à -des exaltations de la pensée qui effrayent, qui ont des perceptions -totalement inconnues à l'homme de sang-froid, qui planent au-dessus -de l'existence et la prennent en pitié, à qui les bornes de notre -imagination ordinaire paraissent comme celles d'un petit village que -nous verrions perdu dans le lointain d'une plaine, quand nous sommes -arrivés sur des hauteurs immenses et perdues au-dessus des nuages. -D'un autre côté, nous voyons la simple inspiration journalière d'un -artiste qui compose, conduire son esprit à une lucidité, à une force -qui n'a rien de commun avec le simple bon sens de tous les moments, -et cependant qui est-ce qui conduit et décide ordinairement tous les -événements de ce monde, si ce n'est ce simple bon sens si insuffisant -dans tant de cas? - -On m'opposera que, pour le train ordinaire de la vie, cette lumière -naturelle, exempte d'intermittences, est suffisante; mais il -faudra, avouer aussi que dans un nombre très considérable d'autres -circonstances, ces hommes si raisonnablement suffisants aux exigences -ordinaires de la vie, sont non seulement tout à fait insuffisants, mais -peuvent être considérés comme des fous véritables (c'est ce qui fait -les mauvais généraux, les mauvais médecins), et uniquement parce qu'ils -sont dépourvus de la lumière supérieure... Cet homme raisonnable qui -compose péniblement et avec de grands efforts de cervelle, de mauvais -ouvrages, qui le rendent un objet de risée, est certainement aussi fou -que celui qui se figure être _Jupiter_, ou qu'il va mettre le soleil -dans sa poche; au contraire, cet homme inspiré, dont la conduite semble -le plus souvent à tous ces sages vulgaires celle d'un écervelé et -d'un maniaque, devient, la plume à la main, l'interprète de la vérité -universelle, prête aux passions leur langage, séduit, entraîne les -cœurs, et laisse des traces ineffaçables dans la mémoire des hommes. -Voyez les effets de l'éloquence; voyez cette cause soutenue avec toute -la raison imaginable par un homme froid et simplement doué de ce qu'on -appelle le bon sens, et comparez à cette marche lente, à ces moyens -ternes, ce que serait celle d'un esprit impétueux et lumineux tout à -la fois, s'emparant de toutes ces ressources qui périssent dans des -mains inertes, arrachant la conviction, portant le flambeau dans les -entrailles de la question, forçant l'attention par le langage animé de -la vérité ou de quelque chose qui en a l'air, à force de talent et de -chaleur d'âme. - -Comment se fait-il que dans une demi-ivresse, certains hommes, et -je suis de ce nombre, acquièrent une lucidité de coup d'œil bien -supérieure, dans beaucoup de cas, à celle de leur état calme? Si, dans -cet état, je relis une page dans laquelle je ne voyais rien à reprendre -auparavant, j'y vois à l'instant, sans hésitation, des mots choquants, -de mauvaises tournures, et je les rectifie avec une extrême facilité. -Dans un tableau, de même: les incorrections, les gaucheries me sautent -aux yeux; je juge ma peinture comme si j'étais un autre que moi-même. - -Ainsi voilà l'enfance, où les organes, à ce qu'il semble, sont -imparfaits; voilà le preneur d'opium, qui est pour l'homme de -sang-froid un vrai fou, et puis encore celui qui a déjeuné plus que -d'habitude et à qui nous n'irions pas demander conseil pour une -affaire importante; voilà, dis-je, des êtres qui semblent tout à fait -hors de l'état commun, qui raisonnent, qui combinent, qui devinent, -qui inventent avec une puissance, une finesse, une portée infiniment -supérieure à ce que l'homme simplement raisonnable peut se flatter de -tirer et d'obtenir de sa cervelle rassise. Gros, dans le temps de ses -beaux ouvrages, déjeunait avec du vin de Champagne, en travaillant. -Hoffmann a trouvé certainement dans le punch et le vin de Bourgogne ses -meilleurs contes; quant aux musiciens, il est reconnu d'un consentement -universel que le vin est leur Hippocrène... - -Quel est l'homme si froid au potage qui ne s'anime à l'entremets et -n'arrive quelquefois aux fruits tout étonné lui-même, en étonnant les -autres, de sa verve? M. Fox n'arrivait guère à la tribune que dans un -état d'ivresse; Sheridan et quelques autres de même; il est vrai que ce -sont des Anglais. Il ne faudrait pourtant pas imiter ce fameux Suisse -dont me parlait je ne sais qui, lequel, voyant les bons effets d'un -coup de vin pris à propos dans certains cas de maladie, était devenu un -ivrogne fieffé, pour se mettre à l'abri de toute espèce de maladies. On -a vu beaucoup de musiciens qui, pour conserver leur dieu, c'est-à-dire -leur bouteille, avaient été trouvés morts au coin des bornes. - -Boissard [219] jouait, dans l'état d'ivresse du haschisch, un morceau -de violon, comme cela ne lui était jamais arrivé, du consentement des -gens présents. - - -[219] _Boissard_ était le maître du salon où avaient lieu les séances -du «Club des _Haschischins_», salon dans lequel Théophile Gautier -rencontra pour la première fois Baudelaire, et où Balzac se trouvant -invité refusa d'absorber la dangereuse substance. Dans la délicieuse -préface des _Fleurs du mal_, Gautier parle ainsi de Boissard: «C'était -un garçon des mieux doués que Boissard; il avait l'intelligence la plus -ouverte; il comprenait la peinture, la poésie et la musique également -bien; mais chez lui peut-être, le dilettante nuisait à l'artiste; -l'admiration lui prenait trop de temps, il s'épuisait en enthousiasmes; -nul doute que si la nécessité l'eût contraint de sa main de fer, il -n'eût été un peintre excellent. Le succès qu'obtint au Salon son -épisode de la _Retraite de Russie_ en est le sûr garant. Mais, sans -abandonner la peinture, il se laissa distraire par d'autres arts; il -jouait du violon, organisait des quatuors, déchiffrait Bach, Beethoven, -Meyerbeer et Mendelssohn, apprenait des langues, écrivait de la -critique et faisait des sonnets charmants... Comme Baudelaire, amoureux -des sensations rares, fussent-elles dangereuses, il voulut connaître -ces «Paradis artificiels», qui plus tard vous font payer si cher leurs -menteuses extases, et l'abus du haschich dut altérer sans doute cette -santé si robuste et si florissante.» (Préface des _Fleurs du mal_, p. 6 -et 7.) - - * * * * * - -_Champrosay_, 3 _juillet_[220].--_Extraits de Rousseau sur l'origine -des langues._ - -L'homme qui fait un livre s'impose l'obligation de ne pas se -contredire. Il est censé avoir pesé, balancé ses idées, de manière -à être conséquent avec lui-même. Au contraire, dans un livre comme -celui de Montaigne, qui n'est autre chose que le tableau mouvant d'une -imagination humaine, il y a tout l'intérêt du naturel et toute la -vivacité d'impressions rendues, exprimées aussitôt que senties. J'écris -sur Michel-Ange: je sacrifie tout à Michel-Ange. J'écris sur le Puget: -ses qualités seules m'apparaissent; je ne puis rien lui comparer. Tout -ce qu'on peut exiger d'un écrivain, c'est-à-dire d'un homme, c'est que -la fin de la page soit conséquente avec le commencement. Le défaut de -sincérité que tout homme de bonne foi trouvera à tous les livres ou -à presque tous, vient de ce désir si ridicule de mettre sa pensée du -moment en harmonie avec celle de la veille. «Mon ami, tu étais hier -dans une disposition à voir tout bleu; aujourd'hui tu vois tout rouge, -et tu te bats contre ton sentiment.» _Mentem mortalia tangunt._ Le -plus beau triomphe de l'écrivain est de faire penser ceux qui peuvent -penser; c'est le plus grand plaisir qu'on puisse procurer à cette -dernière classe de lecteurs. Quant à la prétention d'amuser ceux qui ne -pensent pas, est-il une âme noble qui consente à s'abaisser à ce rôle -de proxénète de l'esprit? - -Pour le peu que j'ai fait de littérature, j'ai toujours éprouvé que, -contrairement à l'opinion reçue et accréditée, surtout parmi les -gens de lettres, il entrait véritablement plus de mécanisme dans la -composition et l'exécution littéraire que dans la composition et -l'exécution en peinture. Il est bien entendu qu'ici _mécanisme_ ne -veut pas dire _ouvrage_ de la main, mais affaire de métier, dans -laquelle n'entre pour rien l'inspiration, soit dit en passant pour MM. -les littérateurs, qui ne croient pas être des ouvriers, parce qu'ils -ne travaillent pas avec la main. J'ajouterai même, pour ce qui me -concerne, et eu égard au peu d'essais que j'ai faits en littérature, -que dans les difficultés matérielles que présente la peinture, je ne -connais rien qui réponde au labeur ingrat de tourner et retourner des -phrases et des mots, soit pour éviter une consonance, une répétition, -soit enfin pour ajouter à la pensée des mots qui n'en donnent pas -une idée précise. J'ai entendu dire à tous les gens de lettres que -leur métier était diabolique, qu'il faut leur arracher leur besogne, -et qu'il y avait une partie ingrate dont aucune facilité ne pouvait -dispenser. Lord Byron dit: «Le besoin d'écrire bouillonne en moi comme -une torture dont il faut que je me délivre, _mais ce n'est jamais un -plaisir, au contraire; la composition m'est un labeur violent._»... -Je suis bien sûr que Raphaël, Rubens, Paul Véronèse, Murillo, tenant -le pinceau ou le crayon, n'ont jamais rien éprouvé de semblable. Ils -étaient sans doute animés d'une sorte de fièvre qui saisit les grands -talents dans l'exécution, et ce n'est pas sans une agitation inquiète; -mais cette inquiétude, qui est l'appréhension de ne pas être aussi -sublime que le comporte leur génie, est loin d'être un tourment; c'est -un aiguillon sans lequel on ne ferait rien, et qui même est le présage -de la réalisation du sublime pour ces natures privilégiées. Pour un -véritable peintre, les moindres accessoires présentent de l'amusement -dans l'exécution, et l'inspiration anime les moindres détails. - - * * * * * - -19 _juillet._--Voltaire dit très justement qu'une fois qu'une langue -est fixée par un certain nombre de bons auteurs, il n'y a plus à la -changer. La raison, dit-il, en est bien simple: c'est que si l'on -change la langue indéfiniment, ces bons auteurs finissent par ne plus -être compris. Cette raison est, en effet, excellente, car à supposer -qu'au milieu des innovations du langage ou à leur faveur, il s'élève -de nouveaux talents, leur acquisition sera d'un médiocre intérêt, -s'il faut leur sacrifier l'intelligence des anciens chefs-d'œuvre. -D'ailleurs, quel besoin a-t-on d'innover dans le langage? Voyez -tous ces hommes marquants de la même époque; ne semble-t-il pas que -la langue se diversifie sous leur plume? Voyez dans un art voisin, -la musique: ici sa langue, par force, n'est pas fixée; il est -malheureusement vrai que l'invention d'un instrument nouveau, que de -certaines combinaisons harmoniques qui auraient échappé aux devanciers, -vont faire, je n'ose dire avancer l'art, mais changer entièrement, -pour l'oreille, la signification ou l'impression de certains effets. -Qu'arrive-t-il de là? C'est qu'au bout de trente ans, les chefs-d'œuvre -ont vieilli, et ne causent plus d'émotion. Qu'est-ce que les modernes -ont à mettre à côté des Mozart et des Cimarosa?... Et à supposer que -Beethoven, Rossini et Weber, les derniers venus, ne vieillissent pas -à leur tour, faut-il que nous ne les admirions qu'en négligeant les -sublimes maîtres, qui non seulement sont tout aussi puissants qu'eux, -mais encore ont été leurs modèles, et les ont menés où nous les voyons? - - -[220] Ici paraît pour la première fois le nom du pays où Delacroix -avait sa campagne, aux environs de Paris, près de Draveil. Ce nom -reparaîtra à chaque instant dans les années postérieures de son -journal. Il y goûta de douces émotions de nature, si l'on en croit -certaines notes de ce journal, et pourtant il écrivait au sujet du -pays, en 1862: «Champrosay est un village d'opéra-comique. On n'y voit -que des élégantes ou des paysans qui ont l'air d'avoir fait leurs -toilettes dans la coulisse; la nature elle-même y semble fardée; je -suis offusqué de tous ces jardinets et de ces petites maisons arrangées -par des Parisiens. Aussi, quand je m'y trouve, je me sens plus attiré -par mon atelier que par les distractions du lieu.» (_Corresp._, t. II, -p. 317.) - - - * * * * * - -27 _août._--Prêté à Villot [221] cinq dessins: le grand dessin du -_Vitrail de Taillebourg_[222], le _Mendiant à la pluie_ [223], la -_Fiancée de Lammermoor_[224], et deux autres. - -Prêté au Musée le tableau des _Empereurs turcs._ - - -[221] _Frédéric Villot_, peintre, né à Liège. Il fut l'un des premiers -amis de Delacroix et resta lié avec lui jusqu'à la fin de sa vie. Il se -distingua surtout comme aquafortiste. Il fut conservateur du Musée du -Louvre, dont le catalogue fut fait sous sa direction. - -[222] Voir _Catalogue Robaut_, n°s 748, 749. - -[223] Voir _Catalogue Robaut_, n° 127. - -[224] Voir _Catalogue Robaut_, n° 104. - - * * * * * - -17 _septembre._--Prêté à Villot une aquarelle: _Le Christ au jardin des -Oliviers_[225], figure seule, et le calque d'icelui. - ---Un original se faisant nommer Sidi-Mohammed ben Serrour est arrivé, -il y a quelque temps, à Marseille, venant du Maroc, et jouant l'homme -d'importance. Le public l'a cru aussitôt chargé de quelque négociation -relative au traité pendant avec le Maroc. Les autorités ont rivalisé -de zèle pour l'accueillir comme un hôte distingué, le préfet l'a -accablé de civilités; on lui fit les honneurs de la parade; et il se -prêtait à tout cela avec une dignité insouciante et majestueuse sous -laquelle on croyait entrevoir une grande profondeur diplomatique. Sur -la fin de son séjour, il a donné à connaître qu'il accepterait avec -plaisir un témoignage de souvenir de la part des Marseillais, et a plus -particulièrement fait savoir que ce qu'il désirait était une montre. -Aussitôt on a fait venir de Paris une montre de prix que le Marocain a -daigné recevoir. Le lendemain, il était parti, sans qu'on sût de quel -côté et sans révéler ces profondes combinaisons qui tenaient en éveil -l'attention publique. - ---J'établis que, en général, ce ne sont pas les plus grands poètes qui -prêtent le plus à la peinture; ceux qui y prêtent le plus sont ceux qui -donnent une plus grande place aux descriptions. La vérité des passions -et du caractère n'y est pas nécessaire. Pourquoi l'Arioste, malgré des -sujets très propres à la peinture, incite-t-il moins que Shakespeare -et lord Byron, par exemple, à représenter en peinture ses sujets? Je -crois que c'est, d'une part, parce que les deux Anglais, bien qu'avec -quelques traits principaux qui sont frappants pour l'imagination, -sont souvent ampoulés et boursouflés. L'Arioste, au contraire, peint -tellement avec les moyens de son art, il abuse si peu du pittoresque, -de la description interminable; on ne peut rien lui dérober. On peut -prendre d'un personnage de Shakespeare l'effet frappant, l'espèce -de vérité pittoresque de son personnage, et y ajouter, suivant ses -facultés, un certain degré de finesse; mais l'Arioste!..... - ---Les Bretons croient que le singe est l'ouvrage du diable. Celui-ci, -après avoir vu l'homme, création de Dieu, croit pouvoir, à son tour, -créer un être à mettre en parallèle, mais il n'arrive qu'à une créature -ébauchée et hideuse, emblème de l'impuissance orgueilleuse. - ---Walter Scott dit, dans une lettre écrite peu avant sa mort, que -la maladie dont il souffrait et qui l'entraîna au tombeau peu après, -devait son origine à un excès de travail intellectuel. A l'occasion -de sa fortune perdue, il lui arriva de travailler plus qu'il n'avait -l'habitude, c'est-à-dire _sept_ et _huit_ heures. Il dit que quatre à -cinq heures, tout au plus, de travail d'imagination sont suffisantes. -On peut, dit-il, travailler au delà pour des compilations, etc. - -Je crois éprouver que ce dernier me serait peut-être plus interdit que -l'autre; tout travail où l'imagination n'a pas de part m'est impossible. - - * * * * * - -23 _septembre_, en revenant de Champrosay.--Voici un exemple de la -difficulté qu'il y a à s'entendre en ménage et à voir de la même -manière. J'ai été visiter, à peu de distance de mon logis, une maison -de campagne qui est à vendre. Le propriétaire est un directeur de -spectacles ou de funambules enrichi, qui a fait là, depuis quatre à -cinq ans qu'il y est installé, des folies de dépense: ponts chinois, -rocailles, cabinets en verre de couleur avec sofas, lac encadré -proprement dans du zinc, fruits magnifiques du reste et plantations -dont il n'avait encore que le désagrément, puisqu'elles sont toutes -fraîches. Mon homme ayant perdu sa femme se remarie: il a soixante ans; -il prend un jeune tendron de vingt ans qui n'a pas le sou, par-dessus -le marché. Au bout de quatre mois, sa jeune et charmante épouse prend -en dégoût la maison de campagne, et l'époux la met en vente. - -Quand j'ai appris cette histoire, j'ai pensé tout de suite que le plus -grand malheur de ce pauvre homme n'est pas ce qui lui est arrivé là; -il n'est qu'à la préface d'une longue histoire, et les regrets qu'il -donnera à ses espaliers et à ses petits appartements arrangés pour ses -vieux loisirs, seront bien vite des roses en comparaison des soucis qui -l'attendent. - ---Constable dit que la supériorité du vert de ses prairies tient à ce -qu'il est un composé d'une multitude de verts différents. Ce qui donne -le défaut d'intensité et de vie à la verdure du commun des paysagistes, -c'est qu'ils la font ordinairement d'une teinte uniforme. - -Ce qu'il dit ici du vert des prairies, peut s'appliquer à tous les -autres tons. - ---_De l'importance des accessoires._ Un très petit accessoire détruira -quelquefois l'effet d'un tableau: les broussailles que je voulais -mettre derrière le tigre de M. Roché [226] ôtaient la simplicité et -l'étendue des plaines du fond. - - -[225] Voir _Catalogue Robaut_, n° 182 et additions. - -[226] _Roché_, architecte, à qui Delacroix avait confié l'exécution -des tombeaux de sa famille, notamment le monument qu'il éleva à son -frère le général Delacroix, mort en 1845. C'est en reconnaissance de -ses soins que Delacroix lui fit hommage du tableau dont il est question -ici. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1019.) «Comme, au dernier Salon, -j'avais exposé un _Lion_, qui avait généralement fait plaisir, j'ai -pensé à vous envoyer une espèce de pendant à ce tableau.» (_Corresp._, -t. I, p. 328 et 320.--Lettre à M. Roché). - - - - -1847 - - -_Mardi_ 19 _janvier._--A dix heures et demie chez Gisors [227], pour -le projet de l'escalier du Luxembourg. Ensuite à la galerie retrouver -M. Masson [228]; il renonce de lui-même à graver le tableau. Chez -Leleux[229]; causé d'un projet d'exposition. Temps superbe: gelée. - ---Panthéon. Coupole de Gros; hélas! maigreur, inutilité. - -Les pendentifs de Gérard que je ne connaissais pas: la _Mort_, la -_Gloire_, avec Napoléon dans ses bras, et je ne sais quel Sauvage à -genoux sur le devant; la _Patrie_, une grande femme armée et environnée -de crêpes près d'un tombeau, gens prosternés, une figure volante sur -le tombeau, qui est la seule belle chose de tout cet ouvrage: belle -tournure, beau mouvement, l'œil poché par je ne sais quel accident; la -_Justice_: il m'est impossible de me rappeler la moindre chose de ce -tableau. La _Mort_: une femme soutient ou frappe, on ne sait lequel, -un homme encore jeune, qui cherche à se retenir à un monument dont le -caractère est incertain; sa pose n'est pas mauvaise; sur le devant, -autres gens prosternés incompréhensibles. - -Tout cela d'une couleur affreuse: des ciels ardoise, des tons qui -percent les uns avec les autres, de tous côtés. Le luisant de la -peinture achève de choquer et donne une maigreur insupportable à tout -cela. Un cadre doré d'un caractère peu assorti à celui du monument, -prenant trop de place pour la peinture, etc. - ---Ensuite chez Vimont [230], mon élève. Vu un _Prométhée_, sur son -rocher, avec des nymphes qui le consolent; l'idéal manque. - -De chez Vimont au Jardin des plantes, à travers un quartier que je -n'ai jamais vu:... petits passages occupés par des brocanteurs; toute -une famille logée dans une échoppe, qui est à la fois la boutique, la -cuisine, la chambre à coucher. - ---Cabinet d'histoire naturelle public. - -Éléphants, rhinocéros, hippopotames, animaux étranges! Rubens l'a -rendu à merveille. J'ai été pénétré, en entrant dans cette collection, -d'un sentiment de bonheur. A mesure que j'avançais, ce sentiment -augmentait; il me semblait que mon être s'élevait au-dessus des -vulgarités ou des petites idées, ou des petites inquiétudes du moment. -Quelle variété prodigieuse d'animaux, et quelle variété d'espèces, -de formes, de destination! A chaque instant, ce qui nous paraît la -difformité à côté de ce qui nous semble la grâce. Ici les troupeaux -de Neptune, les phoques, les morses, les baleines, l'immensité du -poisson, à l'œil insensible, à la bouche stupidement ouverte; les -crustacés, les araignées de mer, les tortues; puis la famille hideuse -des serpents, le corps énorme du boa, avec sa petite tête; l'élégance -de ses anneaux roulés autour de l'arbre; le hideux dragon, les lézards, -les crocodiles, les caïmans, le gavial monstrueux, dont les mâchoires -deviennent tout à coup effilées et terminées à l'endroit du nez par une -saillie bizarre. Puis les animaux qui se rapprochent de notre nature: -les innombrables cerfs, gazelles, élans, daims, chèvres, moutons, pieds -fourchus, têtes cornues, cornes droites, tordues en anneaux; l'aurochs, -race bovine; le bison, les dromadaires et les chameaux; les lamas, -les cigognes qui y touchent; enfin la girafe, celles de Levaillant, -recousues, rapiécées; mais celle de 1827 qui, après avoir fait le -bonheur des badauds et brillé d'un éclat incomparable, a payé à son -tour le funèbre tribut, mort aussi obscure que son entrée dans le monde -avait été brillante; elle est là toute raide et toute gauche, comme la -nature l'a faite. Celles qui l'ont précédée dans ces catacombes avaient -été empaillées, sans doute, par des gens qui n'avaient pas vu l'allure -de l'animal pendant sa vie: on leur a redressé fièrement le col, ne -pouvant imaginer la bizarre tournure de cette tête portée en avant, -comme l'enseigne d'une créature vivante. - -Les tigres, les panthères, les jaguars, les lions! - -D'où vient le mouvement que la vue de tout cela a produit chez moi? De -ce que je suis sorti de mes idées de tous les jours qui sont tout mon -monde, de ma rue qui est mon univers. Combien il est nécessaire de se -secouer de temps en temps, de mettre la tête dehors, de chercher à lire -dans la création, qui n'a rien de commun avec nos villes et avec les -ouvrages des hommes! Certes, cette vue rend meilleur et plus tranquille. - -En sortant de là, les arbres ont eu leur part d'admiration, et ils ont -été pour quelque chose dans le sentiment de plaisir que cette journée -m'a donné... Je suis revenu par l'extrémité du jardin sur le quai. A -pied une partie du chemin et l'autre dans les omnibus. - -J'écris ceci au coin de mon feu, enchanté d'avoir été, avant de -rentrer, acheter cet agenda, que je commence un jour heureux. Puissé-je -continuer souvent à me rendre compte ainsi de mes impressions! J'y -verrai souvent ce qu'on gagne à noter ses impressions et à les creuser, -en se les rappelant. - ---Statue de Buffon pas mauvaise, pas trop ridicule. Bustes des grands -naturalistes français, Daubenton, Cuvier, Lacépède, etc., etc. - - * * * * * - -20 _janvier._--Travaillé au tableau de _Valentin_[231]; fait le fond le -soir chez J... - -M. Auguste m'a prêté une aquarelle, _Cheval noir_, plus deux volumes -des _Souvenirs de la Terreur_; il m'a rendu _la petite galerie d'Alger_ -(tablette) et un porte-manteau. - -En rentrant le soir, j'ai trouvé la pièce de Ponsard qu'il avait pris -la peine d'apporter [232]. - - * * * * * - -21 _janvier._--Resté chez moi toute la journée. _Le pastel du lion_, -pour les inondés. Composé trois sujets: _le Christ portant sa croix_, -d'après une ancienne sépia; _le Christ au jardin des Oliviers_, pour M. -Roché [233]; _le Christ étendu sur une pierre, reçu par les saintes -femmes._ - -Je lis les _Souvenirs de la Terreur_, de G. Duval[234]. Les frais -de mise en scène, les conversations supposées, imaginées, pour -donner de la couleur et de la réalité, ôtent toute confiance. La -haine systématique contre la révolution se montre trop à découvert. -L'historien cependant aurait à profiter dans cette lecture, non pour -les petits faits qui y sont rapportés, mais il y verrait, à travers la -partialité de l'écrivain, qu'il y a fort à rabattre de l'enthousiasme -et de la spontanéité dans les mouvements que l'on admire le plus à -cette époque. Ce qu'on y voit des rouages subalternes réduit à la -proportion de complots ce qui paraît souvent dans l'histoire l'effet du -sentiment national. - - * * * * * - -22 _janvier._--Commencé et avancé beaucoup le pastel représentant _le -Christ aux Oliviers._ - ---_Robert Bruce_[235], le soir, avec Mme de Forget. - ---Quand j'irai voir le tableau de Rubens, rue Taranne, aller chez Mme -Cavé [236]. - - * * * * * - -23 _janvier._--Composé le _Portement de croix._ Continué le pastel du -_Christ._ - ---Dans le transept de Saint-Sulpice [237], sujets qui pourraient -convenir: _Assomption.--Ascension.--Moïse recevant les tables de la -loi_, le peuple au bas de la montagne, les anciens à mi-chemin, en bas -et groupés, en s'étageant, armée, chevaux, femmes, camp.--_Moïse sur la -montagne_, tenant ses bras élevés pendant la bataille.--_Déluge.--Tour -de Babel.--Apocalypse.--Crucifiement_, les morts ressuscitant dans le -bas de la composition; soldats partageant les habits; anges dans le -haut, recueillant le précieux sang et retournant au ciel.--Dans le -_Portement de croix_, sur le plan en dessous du Christ, saintes femmes -montant péniblement. - -Penser, pour ces tableaux, à la belle exagération des chevaux et des -hommes de Rubens, surtout dans la _Chasse_ de Soutman [238]. - ---_L'Ange exterminant l'armée des Assyriens._ - -Quatre beaux sujets pour le transept de Saint-Sulpice seraient quant à -présent: - -1° Le _Portement de croix._--Le Christ vers le milieu de la composition -succombant sous le faix; sainte Véronique, etc.; en avant, les larrons -montant; plus bas, la Vierge, ses amies, le peuple et soldats. - -2° En pendant, la _Mise au sépulcre._ La croix en haut, avec bourreaux, -soldats emportant les échelles et instruments; le corps des larrons -resté sur la croix; anges versant des parfums sur la croix du Christ, -ou pleurant; au milieu, le Christ porté par les hommes et suivi par les -saintes femmes; le groupe descendant vers une caverne où des disciples -préparent le tombeau. Hommes levant la pierre; anges tenant une torche. -Le dessous de la montagne, effet de lumière, etc. - -3° _Apocalypse._--Le sujet déjà médité. - -4° _L'Ange renversant l'armée des Assyriens._--L'armée montant dans les -roches; chevaux et chars renversés. - ---Venu M. Wertheimer [239]; il me demande la _Course d'Arabes._ - ---Le soir, chez Deforge [240]. Vu Laurent Jan [241],--Chez Pierret. -Villot et sa femme. - -Temps magnifique. Lune. Revenu à pied très tard, avec plaisir. - ---Travaillé aux _Femmes d'Alger._[242] - ---Villot me parle du papier transparent pour lithographies. - - * * * * * - -24 _janvier._--Le soir, chez M. Thiers. Revu d'Aragon. Quand il n'y -avait plus que quelques personnes, il nous a parlé du maréchal Soult. -Il nous a dit qu'il mettait au défi de lui trouver une seule action -d'éclat dans sa vie. Très laborieux, etc... Au camp de Boulogne, il -fut un des instruments de l'élévation à l'Empire. On ne savait comment -s'y prendre. L'armée, tout attachée qu'elle était au premier Consul, -le Sénat, s'y seraient probablement refusés. On eut l'idée, et je -pense que ce fut le général Soult, de faire signer une pétition à un -corps désorganisé de dragons, lequel, étant mis à pied et désœuvré, -était tout voisin de la démoralisation qu'entraîne l'oisiveté chez les -soldats. Ils signèrent la pétition, qui fut présentée au Sénat comme -le vœu de l'armée. Cambacérès était contre. Fouché, voulant également -rentrer en grâce, se remua beaucoup. Le Sénat imita dans cette -circonstance l'exemple du Sénat de Rome, dans le temps des empereurs... -Ils s'empressaient de nommer à l'avance celui qu'ils voyaient sur le -point de l'être par les soldats. - - * * * * * - -25 _janvier._--L'influence des lignes principales est immense dans une -composition. - -J'ai sous les yeux les _Chasses_ de Rubens; une entre autres, celle -_aux lions_, gravée à l'eau-forte par Soutman, où une lionne s'élançant -du fond du tableau est arrêtée par la lance d'un cavalier qui se -retourne; on voit la lance plier en s'enfonçant dans le poitrail de la -bête furieuse. Sur le devant, un cavalier maure renversé; son cheval, -renversé également, est déjà saisi par un énorme lion, mais l'animal -se retourne avec une grimace horrible vers un autre combattant étendu -tout à fait par terre, qui, dans un dernier effort, enfonce dans le -corps du monstre un poignard d'une largeur effrayante; il est comme -cloué à terre par une des pattes de derrière de l'animal, qui lui -laboure affreusement la face en se sentant percer. Les chevaux cabrés, -les crins hérissés, mille accessoires, les bouchers détachés, les -brides entortillées, tout cela est fait pour frapper l'imagination, et -l'exécution est admirable. Mais l'aspect est confus, l'œil ne sait où -se fixer, il a le sentiment d'un affreux désordre; il semble que l'art -n'y a pas assez présidé, pour augmenter par une prudente distribution -ou par des sacrifices l'effet de tant d'inventions de génie. - -Au contraire, dans la _Chasse à l'hippopotame_, les détails n'offrent -point le même effort d'imagination; on voit sur le devant un crocodile -qui doit être assurément dans la peinture un chef-d'œuvre d'exécution; -mais son action eût pu être plus intéressante. L'hippopotame, qui est -le héros de l'action, est une bête informe qu'aucune exécution ne -pourrait rendre supportable. L'action des chiens qui s'élancent est -très énergique, mais Rubens a répété souvent cette intention. Sur la -description, ce tableau semblera de tout point inférieur au précédent; -cependant, par la manière dont les groupes sont disposés, ou plutôt du -seul et unique groupe qui forme le tableau tout entier, l'imagination -reçoit un choc, qui se renouvelle toutes les fois qu'on y jette les -yeux, de même que, dans la _Chasse aux lions_, elle est toujours -jetée dans la même incertitude par la dispersion de la lumière et -l'incertitude des lignes. - -Dans la _Chasse à l'hippopotame_, le monstre amphibie occupe le centre; -cavaliers, chevaux, chiens, tous se précipitent sur lui avec fureur. La -composition offre à peu près la disposition d'une croix de Saint-André, -avec l'hippopotame au milieu. L'homme renversé à terre et étendu dans -les roseaux sous les pattes du crocodile, prolonge par en bas une ligne -de lumière qui empêche la composition d'avoir trop d'importance dans -la partie supérieure, et ce qui est d'un effet incomparable, c'est -cette grande partie du ciel qui encadre le tout de deux côtés, surtout -dans la partie gauche qui est entièrement nue, et donne à l'ensemble, -par la simplicité de ce contraste, un mouvement, une variété, et en -même temps une unité incomparables. - - * * * * * - -26 _janvier._--Travaillé à la _Course arabe._ - -Dîné chez M. Thiers. Je ne sais que dire aux gens que je rencontre -chez lui, et ils ne savent que me dire. De temps en temps, on me parle -peinture, en s'apercevant de l'ennui que me causent ces conversations -des hommes politiques, la Chambre, etc. - -Que ce genre moderne, pour le dîner, est froid et ennuyeux! Ces -laquais, qui font tous les frais, en quelque sorte, et vous donnent -véritablement à dîner..... Le dîner est la chose dont on s'occupe le -moins: on le dépêche, comme on s'acquitte d'une désagréable fonction. -Plus de cordialité, de bonhomie. Ces verreries si fragiles..... luxe -sot! Je ne puis toucher à mon verre sans le renverser et jeter sur la -nappe la moitié de ce qu'il contient. Je me suis échappé aussitôt que -j'ai pu. - -La princesse Demidoff y est venue. M. de Rémusat y dînait; c'est un -homme charmant, mais après bonjour et bonsoir, je ne sais que lui dire. - - * * * * * - -27 _janvier._--Travaillé aux _Arabes en course._ - ---Le soir, été voir Labbé, puis Leblond. Garcia [243] y était. - -Parlé de l'opinion de Diderot sur le comédien. Il prétend que le -comédien, tout en se possédant, doit être passionné. Je lui soutiens -que tout se passe dans l'imagination. Diderot, en refusant toute -sensibilité à l'acteur, ne dit pas assez que l'imagination y supplée. -Ce que j'ai entendu dire à Talma explique assez bien les deux effets -combinés de l'espèce d'inspiration nécessaire au comédien et de -l'empire qu'il doit en même temps conserver sur lui-même. Il disait -être en scène parfaitement le maître de diriger son inspiration et de -se juger, tout en ayant l'air de se livrer; mais il ajoutait que si, -dans ce moment, on était venu lui annoncer que sa maison était en feu, -il n'eût pu s'arracher à la situation: c'est le fait de tout homme en -train d'un travail qui occupe toutes ses facultés, mais dont l'âme -n'est pas, pour cela, bouleversée par une émotion. - -Garcia, en défendant le parti de la sensibilité et de la vraie passion, -pense à sa sœur, la Malibran. Il nous a dit, comme preuve de son -grand talent de comédienne, qu'elle ne savait jamais comment elle -jouerait. Ainsi, dans le _Roméo_, quand elle arrive au tombeau de -Juliette, tantôt elle s'arrêtait, en entrant, contre un pilier, dans -un abattement douloureux, tantôt elle se prosternait en sanglotant, -devant la pierre, etc.; elle arrivait ainsi à des effets très -énergiques et qui semblaient très vrais, mais il lui arrivait aussi -d'être exagérée et déplacée, par conséquent insupportable. Je ne me -rappelle pas l'avoir jamais vue _noble._ Quand elle arrivait le plus -près du sublime, ce n'était jamais que celui que peut atteindre une -bourgeoise; en un mot, elle manquait complètement d'idéal. Elle était -comme les jeunes gens qui ont du talent, mais dont l'âge plus bouillant -et l'inexpérience leur persuadent toujours qu'ils n'en feront jamais -assez; il semblait qu'elle cherchât toujours des effets nouveaux dans -une situation. Si l'on s'engage dans cette voie, on n'a jamais fini: -ce n'est jamais celle du talent consommé; une fois ses études faites -et le point trouvé, il ne s'en départ plus.... C'était le propre du -talent de la Pasta. C'est ainsi qu'ont fait Rubens, Raphaël, tous les -grands compositeurs. Outre qu'avec l'autre méthode, l'esprit se trouve -toujours dans une perpétuelle incertitude, la vie se passerait en -essais sur un seul sujet. Quand la Malibran avait fini sa soirée, elle -était épuisée: la fatigue morale se joignait à la fatigue physique, et -son frère convient qu'elle n'eût pu vivre longtemps ainsi. - -Je lui dis que Garcia, son père, était un grand comédien, constamment -le même, dans tous ses rôles, malgré son inspiration apparente. Il lui -avait vu, pour l'_Othello_, étudier une grimace devant la glace; la -sensibilité ne procéderait pas ainsi. - -Garcia nous contait encore que la Malibran était embarrassée de l'effet -qu'elle devait chercher pour le moment où l'arrivée imprévue de son -père suspend les transports de sa joie, quand elle vient d'apprendre -qu'Othello est vivant. Elle consultait à cet égard Mme Naldi, la femme -du Naldi qui périt par l'explosion d'une marmite, et mère de Mme de -Sparre [244]. Cette femme avait été une excellente actrice; elle lui -dit qu'ayant à jouer le rôle de Galatée dans _Pygmalion_, et ayant -conservé pendant tout le temps nécessaire une immobilité tout à fait -étonnante, elle avait produit le plus grand effet, au moment où elle -fait le premier mouvement qui semble l'étincelle de la vie. - -La Malibran, dans _Marie Stuart_, est amenée devant sa rivale Élisabeth -par Leicester, qui la conjure de s'humilier devant sa rivale. Elle y -consent enfin, et, s'agenouillant complètement, elle implore tout de -bon; mais outrée de l'inflexible rigueur d'Élisabeth, elle se relevait -avec impétuosité et se livrait à une fureur qui faisait, disait-il, -le plus grand effet. Elle mettait en lambeaux son mouchoir et jusqu'à -ses gants; voilà encore de ces effets auxquels un grand artiste ne -descendra jamais. Ce sont ceux-là qui ravissent les loges et font à -ceux qui se les permettent une réputation éphémère. - -Le talent de l'acteur a cela de fâcheux qu'il est impossible, après -sa mort, d'établir aucune comparaison entre lui et les rivaux qui lui -disputaient les applaudissements de son vivant. La postérité ne connaît -d'un acteur que la réputation que lui ont faite ses contemporains, -et pour nos descendants, la Malibran sera mise sur la même ligne -que la Pasta, et peut-être lui sera-t-elle préférée, si on tient -compte des éloges outrés de ses contemporains. Garcia, en parlant de -cette dernière, la classait dans les talents froids et compassés, -_plastiques_, disait-il. Ce plastique, c'était l'idéal qu'il eût dû -dire. A Milan, elle avait créé la _Norma_ avec un éclat extraordinaire; -on ne disait plus la _Pasta_, mais la _Norma_; Mme Malibran arrive, -elle veut débuter par ce rôle; cet enfantillage lui réussit. Le public, -partagé d'abord, la mit aux nues, et la _Pasta_ fut oubliée. C'était -la Malibran qui était devenue la _Norma_, et je n'ai pas de peine à le -croire. Les gens de peu d'élévation, et point difficiles en matière -de goût, et c'est malheureusement le plus grand nombre, préféreront -toujours les talents de la nature de celui de la Malibran. - -Si le peintre ne laissait rien de lui-même, et qu'on fût obligé de le -juger, comme l'acteur, sur la foi des gens de son temps, combien les -réputations seraient différentes de ce que la postérité les fait! Que -de noms obscurs aujourd'hui ont dû, dans leur temps, jeter d'éclat, -grâce au caprice de la mode et au mauvais goût des contemporains! -Heureusement que, toute fragile qu'elle est, la peinture, et à son -défaut la gravure, conserve et met sous les yeux de la postérité les -pièces du procès, et permet de remettre à sa place l'homme éminent peu -estimé du sot public passager, qui ne s'attache qu'au clinquant et à -l'écorce du vrai. - -Je ne crois pas qu'on puisse établir une similitude satisfaisante entre -l'exécution de l'acteur et celle du peintre. Le premier a eu son moment -d'inspiration violente et presque passionnée, dans lequel il a pu se -mettre, toujours par l'imagination, à la place du personnage; mais une -fois ses effets fixés, il doit, à chaque représentation, devenir déplus -en plus froid, en rendant ses effets. Il ne fait en quelque sorte que -donner chaque soir une épreuve nouvelle de sa conception première, et -plus il s'éloigne du moment où son idéal, encore mal débrouillé, peut -lui apparaître encore avec quelque confusion, plus il s'approche de -la perfection: il calque, pour ainsi dire. Le peintre a bien cette -première vue passionnée sur son sujet, mais cet essai de lui-même est -plus informe que celui du comédien. Plus il aura de talent, plus le -calme de l'étude ajoutera de beautés, non pas en se conformant le plus -exactement possible à sa première idée, mais en la secondant par la -chaleur de son exécution. - -L'exécution, dans le peintre, doit toujours tenir de l'improvisation, -et c'est en ceci qu'est la différence capitale avec celle du comédien. -L'exécution du peintre ne sera belle qu'à la condition qu'il se sera -réservé de s'abandonner un peu. - ---Travaillé aux _Arabes en course_[245] et au _Valentin._ - - * * * * * - -28 _janvier._--Que la nature musicale est rare chez les Français! - ---Travaillé au _Valentin_ et à la copie du petit portrait de mon neveu. - ---Éclairs, tonnerre vers quatre heures, avec grêle violente. - ---Dîner chez Mme Marliani [246]; elle va passer un mois dans le Midi. -J'ai revu chez elle Poirel, avec lequel je me suis plu. Chopin y était; -il m'a parlé de son nouveau traitement par le massage; cela serait -bien heureux. Le soir, un M. Ameilher a joué d'une guitare bizarre, -qu'il a fait faire, suivant ses idées particulières. Il n'en tire pas, -à mon avis, le parti nécessaire pour faire de l'effet, il joue trop -faiblement. C'est la manière de tous les guitaristes de ne faire que de -petits trilles, etc. - ---Revenu avec Petetin[247], qui m'a parlé économie et placement -d'argent. Il m'a dit qu'il est surprenant combien en peu de temps avec -ces deux moyens, bien entendus, on peut augmenter sa fortune. - - * * * * * - -29 _janvier._--Fatigué de ma soirée d'hier. Leleux et Hédouin [248] -sont venus me voir. - -Il est probable qu'en faisant souvent sans modèle, quelque heureuse -que soit la conception, on n'arrive pas à ces effets frappants qui -sont obtenus simplement dans les grands maîtres, uniquement parce -qu'ils ont rendu naïvement un effet de la nature, même ordinaire. -Au reste, ce sera toujours l'écueil; les effets à la Prud'hon, à la -Corrège, ne seront jamais ceux à la Rubens, par exemple. Dans le petit -_saint Martin_, de Van Dyck, copié par Géricault, la composition est -très ordinaire, cependant l'effet de ce cheval et de ce cavalier est -immense. Il est très probable que cet effet est dû à ce que le motif a -été vu sur nature par l'artiste. Mon petit Grec (le _Comte Palatiano_) -a le même accent [249]. - -On pourrait dire que, par le procédé contraire, on arrive à des effets -plus tendres et plus pénétrants, s'ils n'ont pas cet air frappant et -magistral qui emporte tout de suite l'admiration. Le cheval blanc de -_saint Benoît_, de Rubens, semble une chose tout à fait idéale et fait -un effet bien puissant. - ---Dîné chez Mme de Forget. - - * * * * * - -31 _janvier._--Travaillé aux _Femmes d'Alger._ - ---Le soir, chez J... Elle a vu Vieillard [250]; il est toujours -inconsolable. - -Elle me donne un article de Gautier, sur le Luxembourg, qui est -par-dessus les toits. - - -[227] _Alphonse-Henri de Gisors_, architecte, né en 1796, mort en 1866, -élève de Percier. Il a exécuté notamment le remaniement du palais et du -jardin du Luxembourg. - -[228] _Alphonse Masson_, graveur. On lui doit plusieurs portraits -de Delacroix. Ce fut lui qui fut chargé par le maître de graver à -l'eau-forte le _Massacre de Scio._ Il a gravé aussi un _Lion._ (Voir -_Catalogue Robaut_, n° 985.) - -[229] _Adolphe-Pierre Leleux_, peintre de genre, né à Paris en 1812: -il fit de la peinture sans autre guide que lui-même. Il commença par -faire de la gravure, de la lithographie et des vignettes, pressé qu'il -était par le besoin; puis, après plusieurs années de luttes, exposa au -Salon de 1835 _Un voyageur_, aquarelle qui fut remarquée. Il voyagea en -Bretagne, d'où il rapporta des études de nature et de mœurs; puis -dans les Pyrénées aragonaises. Les événements de 1848 jetèrent Leleux -dans une voie nouvelle: il donna le _Mot d'ordre_, scène de juin 1848; -la _Sortie_, autre scène de Juin; _Une patrouille de nuit à cheval_, -scène de Février. Certains critiques ont voulu faire de lui un des -chefs de l'École réaliste en peinture, à cause de son exactitude à -reproduire la nature. - -[230] _Alexandre Vimont_, peintre, qui exposa aux Salons de 1846, de -1850 et de 1861. - -[231] _Mort de Valentin_, toile datée de 1847. Salon de 1848, -Exposition universelle de 1855. Vente Collot, 1852, 4,750 francs, à Mme -M. Cottier, qui en a légué la nue propriété au Musée du Louvre. (Voir -_Catalogue Robaut_, n° 1008.) - -[232] Sans doute _Agnès de Méranie_, qui fut représentée à l'Odéon en -décembre 1846, et dont le succès ne répondit pas aux espérances fondées -sur l'auteur de _Lucrèce._ - -[233] «Je travaille maintenant à mon petit _Christ au jardin des -Oliviers_, que je fais au pastel et que je prierai Mme Roché d'accepter -en souvenir de ses bontés.» (_Corresp._, t.I, p. 329.) Voir _Catalogue -Robaut_, n° 178 et 999. - -[234] _Georges Duval_, vaudevilliste français et auteur de plusieurs -ouvrages sur la Révolution. - -[235] _Robert Bruce_, opéra en trois actes, de Rossini, représenté à -l'Opéra pour la première fois le 30 décembre 1846. - -[236] _Mme Cavé_, artiste, née à Paris vers 1810; elle étudia -l'aquarelle avec _Camille Roqueplan_, et exposa aux Salons de 1835 -et 1836. Elle avait épousé le peintre _Clément Boulanger_, sous la -direction duquel elle aborda la peinture de genre. Veuve en 1842, elle -épousa, quelques années après, _François Cavé_, qui fut chef de la -division des Beaux-Arts. En dehors des Salons, elle se fit connaître -par une _Méthode de dessin sans maître_, qui parut en 1853, et qui -eut l'honneur de fixer l'attention de Delacroix. Le peintre fit sur -cette méthode un rapport qui fut publié par le _Moniteur officiel_ et -reproduit par les journaux d'Art. Il écrivait à ce propos en 1861: -«Je suis persuadé que la simplicité de cette méthode porterait la -conviction dans tous les esprits, abrégerait beaucoup nos travaux et -amènerait une décision plus prompte.» Les écrits de Mme Cavé l'avaient -assez frappé pour qu'à plusieurs reprises dans son Journal, on trouve -des réflexions sur la technique de la peinture qui lui avaient été -suggérées par elle. «Voilà la première méthode de dessin qui enseigne -quelque chose»: tel était le début de l'article de Delacroix sur Mme -Cavé. - -[237] Au moment où une chapelle de Saint-Sulpice fut donnée à Delacroix -pour la décorer, on parlait encore de lui confier le mur du transept de -l'église. Ce projet fut abandonné, et la chapelle des Anges livrée à -Delacroix, qui commença son travail en 1859 et ne le termina qu'en 1861. - -[238] _Soutman_, peintre et graveur hollandais, né en 1580, mort en -1653, élève de Rubens. - -[239] Amateur dont la vente eut lieu le 7 décembre 1871. - -[240] Marchand de tableaux et de couleurs. - -[241] _Laurent Jan_ était un des journalistes les plus spirituels de -cette époque. - -[242] Il s'agit ici d'une variante du tableau: _Femmes d'Alger_, qui -fut exposé au Salon de 1834 et qui appartient au Musée du Louvre. Le -tableau dont il est question ici, et qui est mentionné au catalogue -Robaut sous le titre: _Femmes d'Alger dans leur intérieur_, fut envoyé -par Delacroix au Salon de 1849. La disposition des bras de la négresse -n'est pas tout à fait la même que dans le tableau du Louvre. Il fait -maintenant partie de la galerie Broyas au Musée de Montpellier. - -[243] _Manuel Garcia_, musicien français, fils du célèbre chanteur -_Manuel Garcia._ Formé par son père à l'enseignement du chant, il -s'y consacra lui-même exclusivement, et fut attaché vers 1835 au -Conservatoire de Paris. Ses sœurs, _Marie_ et _Pauline Garcia_, se -sont toutes deux rendues célèbres comme cantatrices, la première (morte -en 1836 à Bruxelles) sous le nom de _Mme Malibran_, la seconde sous le -nom de _Mme Viardot._ - -[244] _Giuseppe Naldi_, chanteur italien, né en 1765, mort en 1820 à -Paris. Après de grands succès en Angleterre, il débuta en 1819 sur la -scène des Italiens, a Paris; mais l'année suivante un terrible accident -vint mettre fin à sa carrière. Une marmite de récente invention, et -dont la soupape avait été trop fortement fixée, éclata en morceaux dans -une expérience, et Naldi, atteint par les débris, fut tué net. - -Sa fille et son élève, Mlle Naldi, avait débuté également en 1819 au -théâtre Italien et partagé la vogue de la Pasta. Elle quitta la scène -en 1823 pour épouser le comte de Sparre, et depuis cette époque elle ne -s'est plus fait entendre que dans les salons. - -[245] Voir _Catalogue Robaut_, n° 468. - -[246] Delacroix avait connu la _comtesse Marliani_ chez George Sand. -Son mari, le comte Marliani, compositeur et professeur de chant, fit -représenter au théâtre Italien plusieurs opéras, notamment le _Bravo._ - -[247] _Anselme Petetin_, administrateur et publiciste. Il fut -successivement préfet et directeur de l'Imprimerie nationale. - -[248] _Edmond Hédouin_, peintre et graveur, élève de Célestin Nanteuil -et de Paul Delaroche. Il s'est surtout consacré au paysage et aux -sujets de genre. Il fut chargé d'exécuter les peintures décoratives -dans la galerie des fêtes au Palais-Royal. - -[249] Voir le _Catalogue Robaut_, n° 170. - -[250] _Louis Müller_, peintre, né en 1815, élève de Gros et de Coignet. -Il remplaça Hippolyte Flandrin à l'Institut en 1864. - - * * * * * - -2 _février._--Le matin chez Müller.--Chez Gaultron [251].--Dupré et -Rousseau venus dans la journée; ils m'ont répété beaucoup d'arguments -en faveur de la fameuse société; mais j'avais pris mon parti, et leur -ai déclaré ma complète aversion pour le projet. - -Que faire après une journée, ou plutôt une matinée pareille? La sortie -le matin et puis la venue de ces deux parleurs, au moment où j'eusse pu -retrouver quelque disposition au travail, m'ont complètement abattu -jusqu'au soir. - - * * * * * - -3 _février._--Müller [252] m'a rendu ma visite prestement; l'aplomb de -ce jeune coq est remarquable. J'avais critiqué certaines parties de -ses tableaux avec une réserve extrême; je ne puis m'empêcher en général -de le faire, et je n'aime pas à affliger. Chez moi, il m'a paru tout à -son aise: «Ceci est bien, ceci me déplaît.» Telles étaient les formes -de son discours. - -Hédouin est furieux. Il m'a parlé de l'extrême confiance en lui-même -de Couture [253]. C'est assez le cachet de cette école, dans laquelle -Müller se confond; l'autre cachet, c'est cet éternel blanc partout et -cette lumière, qui semble faite avec de la farine. - -J'ai effacé, sur ce que m'ont dit ces messieurs, la fenêtre du fond des -_Marocains endormis._[254] - ---Henry m'apprend l'accouchement de sa sœur Claire. - ---Travaillé aux _Arabes en course_: l'obscurité me force d'y renoncer. - -Je commence alors à ébaucher le _Christ au tombeau_ (toile de 100), le -ciel seulement. [255] - -Rivet [256] est arrivé à quatre heures. J'ai été heureux de le voir, et -sa prévenance m'a charmé. Nous avons été bientôt comme autrefois. Je le -trouve changé, et ce changement m'afflige. Il est très satisfait de mon -article sur Prud'hon [257]. - -Resté le soir chez moi. Situation d'esprit mélancolique, si je puis -dire, et point triste. Les diverses personnes que j'ai vues aujourd'hui -ont causé sans doute cet état. - -J'ai fait d'amères réflexions sur la profession d'artiste; cet -isolement, ce sacrifice de presque tous les sentiments qui animent le -commun des hommes. - - * * * * * - -4 _février._--Au moment de partir pour la Chambre des députés, M. -Clément de Ris [258] est venu: aimable jeune homme. Laurent Jan est -survenu; j'ai frémi en le voyant ramasser le gant aussitôt, sur -quelques mots de l'interlocuteur qui, heureusement, est parti peu -après. Laurent n'est pas resté non plus. - -Arrivé à la Chambre à onze heures et demie. Vu, en arrivant, les -voussures de Vernet [259]; il y a un volume à écrire sur l'affreuse -décadence que cet ouvrage montre dans l'art du dix-neuvième siècle. Je -ne parle pas seulement du mauvais goût et de la mesquine exécution des -figures coloriées, mais les grisailles et ornements sont déplorables. -Dans le dernier village, et du temps de Vanloo, elles eussent encore -paru détestables. - -J'ai revu avec plaisir mon hémicycle [260]; j'ai vu tout de suite ce -qu'il fallait pour rétablir l'effet; le seul changement de la draperie -de l'Orphée a donné de la vigueur au tout. - -Quel dommage que l'expérience arrive tout juste à l'âge où les forces -s'en vont! C'est une cruelle dérision de la nature que ce don du -talent, qui n'arrive jamais qu'à force de temps et d'études qui usent -la vigueur nécessaire à l'exécution. - ---J'ai observé dans l'omnibus, à mon retour, l'effet de la demi-teinte -dans les chevaux, comme les bais, les noirs, enfin à peau luisante: -il faut les masser, comme le reste, avec un ton local, qui tient le -milieu entre le luisant et le ton chaud coloré; sur cette préparation -il suffit d'un glacis chaud et transparent pour le changement de plan -de la partie ombrée ou reflétée, et sur les sommités de ce même ton de -demi-teinte, les luisants se marquent avec des tons clairs et froids. -Dans le cheval bai, cela est très remarquable. - - * * * * * - -5 _février._--J'ai passé toute la journée à me reposer et à lire dans -ma chambre. Commencé _Monte-Cristo_: c'est fort amusant, sauf cependant -les immenses dialogues qui remplissent les pages; mais, quand on a lu -cela, on n'a rien lu... - -Après dîner, chez Pierret, où j'ai trouvé le jeune Soulié [261]. -Pierret est toujours malade de son point de côté. Ensuite chez Alberthe -[262]; sa fille est alitée. - ---Voici des titres d'ouvrages à avoir, que j'ai pris chez elle: - -_Moyen infaillible de conserver sa vue en bon état, jusqu'à une extrême -vieillesse_, traduit de l'allemand de M. G.-J. Beer, docteur en -médecine de l'Université de Vienne. - -Ifland: _l'Art de prolonger la vie._ - -_Confucius_ (dans le genre de _Marc-Aurèle._) - -_Marc-Aurèle_, ancienne édition, traduite par Dacier. - -_L'Homme de cour_, de Balthazar Gracian[263], traduit par Amelot de la -Houssaye [264]. - ---Chez Pierret, nous avons parlé des facéties et coq-à-l'âne de M. de -C... - ---Je disais qu'en littérature, la première impression est la plus -forte; comme preuve, les Mémoires de Casanova, qui m'ont fait un effet -immense, quand je les ai lus pour la première fois dans l'édition -écourtée, en 1829. J'ai eu occasion depuis d'en parcourir des passages -de l'édition plus complète, et j'ai éprouvé une impression différente. - -Le jeune Soulié me dit que M. Niel [265], ayant lu le _Neveu de -Rameau_,[266] dans la traduction française faite d'après celle que -Gœthe avait faite en allemand, le préférait à l'original; nul doute que -ce ne soit l'effet de cette vive impression de certaines formes sur -l'esprit qui, sur le même objet, n'en peut plus recevoir de semblables. - -(Je relis ceci en 1857.--Je relis les Mémoires de Casanova, pendant ma -maladie, je les trouve plus adorables que jamais; donc ils sont bons.) - - * * * * * - -6 _février._--Peu de travail, le matin. L'après-midi, ébauché -entièrement les figures du _Christ au tombeau._--Dîné et passé la -soirée avec J... - -Planet [267] est venu à quatre heures; il a paru très frappé de mon -ébauche; il eût voulu la voir en grand. L'admiration sincère qu'il me -montre me fait grand plaisir; il est de ceux qui me réconcilient avec -moi-même. Que le ciel le lui rende! Le pauvre garçon manque tout à fait -de confiance, et c'est dommage, car il montre des qualités supérieures. - - * * * * * - -7 _février._--Malaise. Je n'ai rien fait de toute la journée. - -Ce bon Fleury [268] est venu me voir avec un diable d'enfant qui -touchait à tout. Il m'a donné sa recette pour imprimer les panneaux, -cartons ou toiles: colle de peau et blanc d'Espagne, appliqués à la -brosse et unis au papier de verre. - -Le soir, quand je me délassais après le bain, que j'avais fait venir -avant dîner, Riesener est venu. Resté une partie de la soirée: il m'a -conté que Scheffer avait réuni les membres de la future société et -s'était prononcé pour un système tellement exclusif, que peu s'en est -fallu qu'il n'exclût tout le monde. Il a consterné l'auditoire. - -Riesener me parle toujours de ses projets admirables de travail et de -procédés propres à les faciliter. - - * * * * * - -8 _février._--Excellente journée. - -J'ai débuté par aller voir, rue Taranne, le tableau de _Saint Just_, -de Rubens; admirable peinture. Les deux figures des assistants, de son -gros dessin, mais d'une franchise de clair-obscur et de couleur qui -n'appartient qu'à l'homme qui ne cherche pas, et qui a mis sous les -pieds les folles recherches et les exigences plus sottes encore. - -Puis à la Chambre des députés. Travaillé à la femme portant le petit -enfant, et l'enfant par terre; puis à l'homme couché au-dessus du -Centaure [269]; je crois que j'ai fort avancé. Séance très longue. -Revenu sans fatigue. - -Pour compléter la journée, j'apprends en rentrant que Mme Sand est de -retour et me l'a envoyé dire. Je suis heureux de la revoir. - -Resté chez moi le soir; j'ai eu tort. La journée du lendemain s'en est -ressentie. J'aurais dû faire quelques pas dehors. L'air seul contribue -peut-être à accélérer la circulation; aussi, le lendemain, je n'ai -rien fait. L'estomac dérangé commande en maître, mais en maître bien -indigne de régner, car il remplit mal ses fonctions, et arrête tout le -reste. - - * * * * * - -9 _février._--Donc mal disposé. - ---Venu Demay [270]. Pendant qu'il y était, M. Haussoullier.[271] Tous -les jeunes gens de cette école d'Ingres ont quelque chose de pédant; -il semble qu'il y ait déjà un très grand mérite de leur part à s'être -rangé du parti de la _peinture sérieuse_: c'est un des mots du _parti._ -Je disais à Demay qu'une foule de gens de talent n'avaient rien fait -qui vaille, à cause de cette foule de partis pris qu'on s'impose ou que -le préjugé du moment vous impose. Ainsi, par exemple, de cette fameuse -_beauté_, qui est, au dire de tout le monde, le but des arts: si c'est -l'unique but, que deviennent les gens qui, comme Rubens, Rembrandt, et -généralement toutes les natures du Nord, préfèrent d'autres qualités? -Demandez la pureté, la beauté, en un mot, au Puget, adieu sa verve!... -Développer tout cela. - -... En général, les hommes du Nord y sont moins portés; l'Italien -préfère l'ornement; cela se retrouve dans la musique. - -Vu _Don Juan_[272] le soir. Sensation pareille, en voyant la pièce. Le -mauvais Don Juan (l'acteur)! Est-ce l'exécution, le décousu qu'on met -dans un ouvrage ancien? Mais comme il grandit par le souvenir, et que, -le lendemain, je me le suis rappelé avec bonheur! Quel chef-d'œuvre de -romantisme! Et cela en 1785! L'acteur qui fait Don Juan ôte son manteau -pour se battre avec le Père; à la fin, ne sachant quelle contenance -tenir, il se met à genoux devant le Commandeur; je suis sûr qu'il n'y a -pas deux personnes dans la salle qui s'en soient aperçues. - -Je pensais à la dose d'imagination nécessaire au spectateur pour être -digne d'entendre un tel ouvrage. Il me paraissait évident que presque -tous les gens qui étaient là écoutaient avec distraction. Ce serait peu -de chose; mais les parties les plus faites pour frapper l'imagination -ne les arrêtaient pas davantage. Il faut beaucoup d'imagination pour -être saisi vivement au spectacle..... Le combat avec le Père, l'entrée -du Spectre frapperont toujours un homme d'imagination; la plus grande -partie des spectateurs n'y voient rien de plus intéressant que dans le -reste. - - * * * * * - -10 _février._--Hier 9, à quatre heures, j'ai été voir Mme Sand; elle -était souffrante. Revu sa fille et son gendre futur [273]. - -Aujourd'hui, il était plus de midi quand je suis parti pour le -Palais-Bourbon. Il a fait un temps affreux: neige, gelée, gâchis. Il -faut aller en voiture à mon travail, et on y reste si longtemps, qu'il -y a des maladies à prendre. J'ai travaillé aux hommes du milieu. - -Revenu de bonne heure et resté également très longtemps en voiture. -Demeuré chez moi le soir, fatigué et souffrant. - ---Ton local de la nymphe debout dans l'_Orphée_ [274]: _vert émeraude, -vermillon_ et _blanc_; plus de _blancs_ dans les clairs. - -Deuxième Nymphe: _ton orangé_ et _vert émeraude._ - - * * * * * - -11 _février._--Je devais retourner à la Chambre. J'écrirai à Henry -[275], pour suspendre jusqu'à la semaine prochaine. Le froid est trop -incommode. J'ai besoin de repos. - - * * * * * - -12 _février._--Mis au net la composition de _Foscari._ [276] - -Essayé avec une toile de 80; je crois que cela ira ainsi. - ---Vu Mme Sand à quatre heures et dîné chez Piron. Don Juan avec lui. -J.-J... y était. - - * * * * * - -14 _février._--Le Beau est assurément la rencontre de toutes les -convenances... Développer ceci, en se rappelant le Don Juan que j'ai vu -hier. - -Quelle admirable fusion de l'élégance, de l'expression, du bouffon, -du terrible, du tendre, de l'ironique! chacun dans sa nature. _Cuncta -fecit in pondere numero et mensura._ Chez Bossini, l'Italien l'emporte, -c'est-à-dire que l'ornement domine l'expression. Dans beaucoup d'opéras -de Mozart, le contraire n'a pas lieu, car il est toujours orné et -élégant; mais l'expression des sentiments tendres prend une mesure -mélancolique qui ne va pas indifféremment à tous les sujets. Dans le -_Don Juan_, il ne tombe pas dans cet inconvénient; le sujet, au reste, -était merveilleusement choisi, à cause de la variété des caractères: D. -Anna, Ottavio, Elvira sont des caractères sérieux, les deux premiers -surtout; chez Elvira, déjà on voit une nuance moins sombre. Don Juan -tour à tour bouffon, insolent, insinuant, tendre même; la paysanne, -d'une coquetterie inimitable; Leporello, parfait d'un bout à l'autre. - -Rossini ne varie pas autant les caractères. - - * * * * * - -15 _février._--Levé en mauvaise disposition, je me suis mis à reprendre -l'ébauche du _Christ au tombeau._ [277] L'attrait que j'y ai trouvé -a vaincu le malaise, mais je l'ai payé par une courbature le soir et -le lendemain. Mon ébauche est très bien, elle a perdu de son mystère; -c'est l'inconvénient de l'ébauche méthodique. Avec un bon dessin pour -les lignes de la composition et la place des figures, on peut supprimer -l'esquisse, qui devient presque un double emploi. Elle se fait sur le -tableau même, au moyen du vague où on laisse les détails. Le ton local -du Christ est _terre d'ombre_ naturelle, _jaune de Naples_ et _blanc_; -là-dessus, quelques tons de _noir_ et _blanc_ glissés çà et là, les -ombres avec un ton chaud. - -Le ton local des nuances de la Vierge: un _gris_ légèrement roussâtre, -les clairs avec _jaune de Naples_ et _noir._ - ---Essayé _Foscari_, sur la toile de 80... Décidément, cela est trop -noyé. J'essayerai sur toile de 60. - - * * * * * - -18 _février._--Aujourd'hui été voir le _Christ_ de Préault, à -Saint-Gervais [278]. J'avais été au Luxembourg auparavant pour -m'informer de la cause des refus d'entrée. - - * * * * * - -19 _février._--T... me dit très justement que le modèle rabaisse son -homme. Une personne sotte vous assotit. L'homme d'imagination, dans -son travail pour élever le modèle jusqu'à l'idéal qu'il a conçu, fait -aussi, malgré lui, des pas vers la vulgarité qui le presse et qu'il a -sous l'œil [279]. - ---Vu deux actes des _Huguenots_... Où est Mozart? - -Où est la grâce, l'expression, l'énergie, l'inspiration et la science? -le bouffon et le terrible...? Il sort de cette musique tourmentée des -efforts qui surprennent, mais c'est l'éloquence d'un fiévreux, des -lueurs suivies d'un chaos. - -Piron m'y a donné des nouvelles de Mlle Mars, qui est bien mal. - -Charles [280] très affligé. - - * * * * * - -20 _février._--Les moralistes, les philosophes, j'entends les -véritables, tels que Marc-Aurèle, le Christ, en ne le considérant que -sous le rapport humain; n'ont jamais parlé politique. L'égalité des -droits et vingt autres chimères ne les ont pas occupés, ils n'ont -recommandé aux hommes que la résignation à la destinée, non pas à -cet obscur _fatum_ des anciens, mais à cette nécessité éternelle -que personne ne peut nier, et contre laquelle les philanthropes ne -prévaudront point, de se soumettre aux arrêts de la sévère nature. -Ils n'ont demandé autre chose au sage que de s'y conformer et de jouer -son rôle à la place qui lui a été assignée au milieu de l'harmonie -générale. La maladie, la mort, la pauvreté, les peines de l'âme, sont -éternelles et tourmenteront l'humanité sous tous les régimes; la forme, -démocratique ou monarchique, n'y fait rien. - ---Dîné chez M. Moreau [281]; revenu avec Couture: il raisonne très -bien, il est surprenant... Quel regard nous avons pour caractériser -les défauts les uns des autres! Tout ce qu'il m'a dit de chacun est -très vrai et très fin, mais il ne tient pas compte des qualités; -surtout il ne voit et n'analyse, comme tous les autres, que des -_qualités d'exécution._ Il me dit, et je le crois bien, qu'il se -sent surtout propre à faire d'après nature. Il fait, dit-il, des -études préparatoires, pour apprendre par cœur, en quelque sorte, le -morceau qu'il veut peindre et s'y met ensuite avec chaleur: ce moyen -est excellent à son point de vue. Je lui ai dit comment Géricault se -servait du modèle, c'est-à-dire librement, et cependant faisant poser -rigoureusement. Nous nous sommes récriés l'un et l'autre sur son -immense talent! - -Quelle force que celle qu'une grande nature tire d'elle-même! Nouvel -argument contre la sottise qu'il y a à y résister et à se modeler sur -autrui. - - * * * * * - -21 _février._--Aujourd'hui, fermé ma porte par excès d'ennui des -visiteurs. - -Repris les _Comédiens arabes_[282] de bonne heure, à cause du concert -de Franchomme [283], où je devais aller à deux heures. En y allant, -trouvé Mme Sand, qui m'a fait achever la route dans sa voiture. Je -l'ai revue avec un vrai plaisir. Excellente musique. Quatuor d'Haydn, -des derniers qu'il ait faits. Chopin me dit que l'expérience y a donné -cette perfection que nous y admirons. Mozart, a-t-il ajouté, n'a pas -eu besoin de l'expérience; la science s'est toujours trouvée chez lui -au niveau de l'inspiration. Quintettes de lui, déjà entendus chez -Boissard. Le trio de _Rodolphe_ de Beethoven: passages communs, à côté -de sublimes beautés. - -Résisté à dîner chez Mme Sand, pour rentrer et me reposer. - -Le soir chez M. Thiers; il n'y avait que Mme Dosne. - - * * * * * - -22 _février._--Continué les _Comédiens arabes_ et avancé beaucoup. - ---Chez Asseline [284] à sept heures et demie, pour aller à Vincennes; -le prince paraît fort aimable [285]. - -Revenus de bonne heure; nous étions avec Decamps et Jadin [286]. Ce -dernier ma dit que Mme D... remarquait avec mécontentement que je -n'allasse pas la voir, et cela m'a beaucoup affligé. Asseline m'a -présenté à sa femme: elle a l'air très simple et bon enfant. - -Decamps était arrivé chez Asseline, pour aller chez le prince, avec une -cravate noire fripée, à dessins, et un gilet de couleur fané; on lui a -prêté une cravate blanche. J'ai intercédé, mais inutilement, pour qu'il -ne fumât pas dans la voiture, en allant à Vincennes. - -J'ai rencontré, chez le prince, Ch. His [287], en grand sautoir de -commandeur, l'Auxerrois, mon ancien camarade, bardé d'ordres turcs; j'y -ai vu Boulanger [288], L'Haridon [289], qui m'a l'air d'un fort aimable -garçon. - - * * * * * - -23 _février._--Travaillé aux _Comédiens arabes._[290] Préault [291] est -venu. - -Chez Alberthe, le soir; petite réunion. Je l'ai revue avec grand -plaisir, cette chère amie; elle était rajeunie dans sa toilette et a -été infatigable toute la soirée; sa fille aussi était très bien, elle -danse avec grâce, surtout l'insipide polka. Vu M. de Lyonne et M. de la -Baume. Cet homme ne vieillit pas. - -Mareste [292] nous cite la lettre de Sophie Arnould au ministre Lucien: -«Citoyen Ministre, j'ai allumé beaucoup de feux dans ma vie, je n'ai -pas un fagot à mettre dans le mien; le fait est que je meurs de faim.» -_Signé_: «Une vieille actrice qui n'est pas de votre temps.» - -«Mlle de Châteauvieux,... Mlle de Châteauneuf... Qu'est-ce, lui -disait-on, que toutes ces demoiselles-là?» Elle répondit: «Autant de -châteaux branlants!» - -Au plus fort de la Terreur, Mlle Clairon [293] était retirée à -Saint-Germain, et dans le dernier besoin. Un soir, on heurte violemment -à sa porte; elle ouvre après quelques hésitations; un homme vêtu en -charbonnier se présente: c'était son camarade Larive, qui dépose un sac -contenant du riz ou de la farine et s'en va sans mot dire. - - * * * * * - -24 _février._--Travaillé aux _Arabes comédiens._ - -Le soir, chez M. le duc de Nemours: vu Pelletan [294], qui m'a fait des -éloges de mon plafond, Philarète [295], Rivet. Désordre en sortant. - - * * * * * - -25 _février._--Chez Mme de Forget, le soir. Mme Henri m'a joué d'infâme -musique moderne, entre autres, comme régal, les deux morceaux que les -voisines du jardin ont écorchés tout l'été. - - * * * * * - -26 _février._--Dauzats [296] m'avait prévenu la veille que Mme la -duchesse d'Orléans irait à l'Exposition de la rue Saint-Lazare et -désirait m'y voir. Elle a été fort aimable pour moi. - -En sortant, j'ai été rejoindre Villot, qui était venu le matin à une -Exposition, rue Grange-Batelière: un Titien magnifique, _Lucrèce et -Tarquin_, et la _Vierge_, de Raphaël, _levant le voile..._ Gaucherie et -magnificence du Titien! Admirable balancement des lignes de Raphaël! -Je me suis aperçu tout à fait de ce jour que c'est sans doute à cela -qu'il doit sa plus grande beauté. Hardiesses et incorrections que lui -fait faire le besoin d'obéir à son style et à l'habitude de sa main. -Exécution vue à la loupe: à petits coups de pinceau. - - * * * * * - -27 _février._--Lassalle [297], puis Arnoux [298], sont venus. Ce -dernier cherche à se caser, après le naufrage de l'époque. J'ai écrit à -Buloz [299] pour lui. - -Grenier [300] est venu faire une étude au pastel d'après le -_Marc-Aurèle._ Nous avons parlé de Mozart et de Beethoven; il trouve -dans ce dernier cette verve de misanthropie et de désespoir, surtout -une peinture de la nature, qui n'est pas à ce degré chez les autres; -nous lui comparons Shakespeare. Il me fait l'honneur de me ranger -dans la classe de ces sauvages contemplateurs de la nature humaine. -Il faut avouer que, malgré sa céleste perfection, Mozart n'ouvre pas -cet horizon-là à l'esprit. Cela viendrait-il de ce que Beethoven est -le dernier venu? Je crois qu'on peut dire qu'il a vraiment reflété -davantage le caractère moderne des arts, tourné à l'expression de -la mélancolie et de ce qu'à tort ou à raison on appelle romantisme; -cependant, _Don Juan_ est plein de ce sentiment. - -Dîné chez Mme de Forget et passé la soirée avec elle. Elle souffre -encore, et je voudrais bien la voir se soigner mieux. - -Rêvé de Mme de L... Décidément il ne se passe presque pas de nuit que -je ne la voie ou que je ne sois heureux près d'elle, et je la néglige -bien sottement: c'est un être charmant! - - * * * * * - -28 _février._--Tracé au blanc le _Foscari_ et couvert la toile -avec grisaille, noir de pêche et blanc; ce serait une assez bonne -préparation pour éviter les tons roses et roux. La grande copie de -_Saint Benoît_[301], que j'ai faite ainsi, a une fraîcheur difficile -à obtenir par un autre moyen; ma composition me paraît offrir des -difficultés de perspective, que je n'attendais pas. - -En somme, journée mal employée, quoique je n'aie pas été interrompu. - -Gaultron est venu un seul moment pour l'affaire de Bordeaux [302]. - -Dîné chez M. Thiers; j'éprouve pour lui la même amitié et le même ennui -dans son salon. - -A dix heures avec d'Aragon chez Mme Sand; il nous parle d'un ouvrage -très intéressant, traduit par un M. Cazalis: _La douloureuse Passion de -N. S._, par la Sœur Catherine Emmerich, extatique allemande. Lire cela. -Ce sont des détails très singuliers sur la Passion, qui sont révélés à -cette fille. - - -[251] Ami de Delacroix. - -[252] _Gaultron_, peintre, élève de Delacroix. - -Delacroix avait ouvert, en 1838, un atelier rue Neuve-Guillemin, où -il réunissait ses élèves. En 1846, l'atelier avait été transféré de -l'autre côté de la Seine, rue Neuve-Breda. - -[253] Le nom de _Couture_ (1815-1879) paraît ici pour la première fois, -mais on l'y retrouvera plus loin. L'extrême suffisance du peintre des -_Romains de la décadence_, qui le poussa à abandonner plusieurs fois le -pinceau pour la plume, le servit bien mal en ce qui concerne Delacroix, -car il écrivit sur lui en 1867 un article que nous nous dispenserons -de qualifier, mais à propos duquel M. Paul Mantz a dit très justement -qu'il «_dépassait les limites du comique ordinaire._» Nous recommandons -particulièrement aux curieux d'art, et à tous ceux qui voudraient se -convaincre du danger que court un spécialiste à sortir du domaine de sa -spécialité, cet article trop peu connu dans lequel il est dit à propos -d'Eugène Delacroix: «Intelligent et insuffisant tout ensemble, la -médiocrité de son faire lui constitue une fausse originalité... Là où -beaucoup de gens croient voir des créations nouvelles, moi, je ne vois -que des efforts malheureux.» (_Revue libérale_, 10 avril 1867, p. 70 et -76.) L'article est de 1867, postérieur par conséquent aux magnifiques -études dans lesquelles les Baudelaire, les Saint-Victor, les Gautier -avaient proclamé le génie de Delacroix. Couture a-t-il voulu se -singulariser? Nous hésitons à croire qu'il ait réellement pensé ce -qu'il a écrit!... - -[254] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1015. - -[255] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1034. - -[256] «Le baron _Charles Rivet_, qui de nos jours a attaché son nom à -la fondation de la troisième république, demeura un des fidèles amis -de cœur de Delacroix. Celui-ci, dans un premier testament que lui -fit déchirer sa gouvernante, Jenny Le Guillou, l'avait désigné comme -son légataire universel. C'était un homme de grand sens et de mœurs -aimables. Il avait été plus que camarade d'atelier de Bonington: il -l'avait obligé avec infiniment de délicatesse dans son année de début -et de gêne. «(Note de Ph. Burty dans la _Correspondance_ de Delacroix, -t. I, p. 127.) - -[257] Cet article sur Prud'hon, qui avait paru dans la _Revue des Deux -Mondes_ du 1er novembre 1846, est un des plus intéressants du volume -qui contient les écrits de Delacroix. (EUGÈNE DELACROIX, _Sa vie et ses -œuvres._) - -[258] Le comte _L. Clément de Ris_, critique d'art, auteur d'ouvrages -appréciés, qui devint conservateur du Musée de Versailles. - -[259] Ces voussures se trouvent au plafond d'une grande salle des Pas -perdus, au palais du Corps législatif. - -[260] Les peintures décoratives de la bibliothèque du Palais-Bourbon -furent commencées par E. Delacroix en 1838 et terminées en 1847. -Elles se composent de deux hémicycles et de cinq coupoles divisées -chacune en quatre pendentifs. Les deux hémicycles sont peints sur le -mur enduit d'une préparation à la cire; ils représentent: le premier, -_Orphée apportant la civilisation à la Grèce_ (côté de la cour du -Palais-Bourbon); le second, _Attila ramenant la barbarie sur l'Italie -ravagée_ (côté de la Seine). Les coupoles sont peintes à l'huile -sur toile marouflée sur enduit; chaque coupole se compose de quatre -pendentifs et comprend par conséquent quatre sujets, que le maître a -choisis dans un même ordre d'idées: 1° la _Poésie_; 2° la _Théologie_; -3° la _Législation_; 4° la _Philosophie_; 5° les _Sciences._ Enfin, à -l'intersection desdits pendentifs, se trouvent de grands mascarons, que -Delacroix a imaginés d'après des types rencontrés un peu partout sur -son passage, et principalement parmi les travailleurs des champs. - -Première coupole: 1° _Alexandre et les poèmes d'Homère_; 2° -_L'éducation d'Achille_; 3° _Ovide chez les Barbares_; 4° _Hésiode et -la Muse._ - -Deuxième coupole: 1° _Adam et Ève_; 2° _La captivité à Babylone_; 3° -_La mort de saint Jean-Baptiste_; 4° _La drachme du tribut._ - -Troisième coupole: 1° _Numa et Égérie_; 2° _Lycurgue consulte la -Pythie_; 3° _Démosthène harangue les flots de la mer_; 4° _Cicéron -accuse Verrès._ - -Quatrième coupole: 1° _Hérodote interroge les traditions des Mages_; 2° -_Les bergers chaldéens inventeurs de l'astronomie_; 3° _Sénèque se fait -ouvrir les veines_; 4° _Socrate et son démon._ - -Cinquième coupole: 1° _La mort de Pline l'Ancien_; 2° _Aristote décrit -les animaux que lui envoie Alexandre_; 3° _Hippocrate refuse les -présents du roi de Perse_; 4° _Archimède tué par le soldat._ - -Pour bien juger de toute cette suite de peintures décoratives, il est -absolument utile de circuler sur la galerie saillante qui contourne -cette magnifique salle. - -Delacroix avait déjà exécuté des peintures décoratives au -Palais-Bourbon, en 1833, par l'entremise de M. Thiers; il fut chargé de -décorer le Salon du Roi qu'il acheva en cinq ans et qui lui fut payé -la modeste somme de 30,000 francs. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 892 à -917.)] - -[261] Il s'agit probablement ici de M. _Eudore Soulié_, qui appartenait -à l'administration des Musées, et qui mourut conservateur du Musée de -Versailles. - -[262] Petite-cousine de Delacroix. - -[263] _Balthazar Gracian_, Jésuite espagnol, né en 1584, mort en 1658, -est l'auteur d'un certain nombre d'œuvres littéraires, notamment un -_Traité de rhétorigue_ et des allégories pleines de métaphores. - -[264] _Amelot de la Houssaye_, né en 1634, mort en 1706, s'est fait -connaître par quelques traductions estimées, notamment celle du -_Prince_, de Machiavel. - -[265] _M. Niel_, bibliothécaire au ministère de l'intérieur, était -un homme des plus distingués, très brillant causeur, d'un esprit -très fin et très délicat, et grand amateur de crayons du seizième -siècle. Il publia avec son propre texte le beau recueil de _Portraits -historiques_, d'après les crayons de _Dumoustier, Clouet_ et autres, -gravés par _Riffaut._ - -[266] Le texte exact du _Neveu de Rameau_ vient d'être publié récemment -par MM. Monval et Thoinan, qui ont retrouvé le manuscrit original, -écrit de la main même de Diderot. - -[267] _Planet_, de Toulouse, peintre, élève de Delacroix. M. -Lassalle-Bordes prétend que Planet fit dans l'atelier de Delacroix les -quatre pendentifs suivants, qui font partie de la décoration de la -voûte de la bibliothèque, à la Chambre des députés: _Aristote décrit -les animaux que lui envoie Alexandre; Lycurgue consulte la Pythie; -Démosthène harangue les flots de la mer; La drachme du tribut._ -(_Correspondance_, t. II. p. IX.) - -Cette assertion de M. Lassalle-Bordes ne doit être accueillie, -croyons-nous, qu'avec une extrême réserve, car son témoignage, en -maintes circonstances, n'a pas rencontré partout un crédit absolu. -Néanmoins, en admettant qu'il ne se soit point trompé en ce qui -concerne Planet, on doit affirmer hardiment que ce dernier n'aurait, -en tout cas, exécuté que des agrandissements des esquisses arrêtées du -maître, et l'on sait combien d'études dessinées sur nature et autres -accompagnaient ces peintures de moindre dimension qu'il remettait à ses -élèves préparateurs, en ayant soin de ne rien livrer sans avoir donné -lui-même les dernières touches portant bien la marque de sa maîtrise. - -[268] Probablement _Joseph-Nicolas-Robert Fleury_, dit _Robert-Fleury._ - -Le diable d'enfant dont il est question ici doit être son fils, _Tony -Robert-Fleury._ - -D'autre part, Delacroix veut peut-être parler de _Léon Fleury_, un -paysagiste qui eut son heure de célébrité et dont il y a quelques -études au château de Compiègne et dans divers musées (1804-1858). - -[269] Grand hémicycle d'_Orphée._ - -[270] _Jean-François Demay_, peintre, né en 1798, qui exposa aux divers -Salons de 1827 à 1846. - -[271] _Haussoullier_, peintre et graveur, élève de Delaroche. - -[272] En 1847, _Don Juan_ était chanté au théâtre Italien par -_Labflache, Tagliafico, Coletti, Mario, Mmes Grisi, Persiani_ et -_Corbari._ - -[273] Il ne peut être ici question, comme on pourrait le supposer, -de _Clésinger_, car ce n'est qu'au mois de mai suivant que furent -officiellement annoncées les fiançailles de Mlle _Solange_, fille de -Mme _Sand_, avec le célèbre sculpteur. (Voir _infra_, p. 305 et 307.) - -[274] Grand hémicycle d'_Orphée._ - -[275] Sans doute _Planet._ - -[276] Cette toile admirable appartient à M. le duc d'Aumale. Th. -Gautier en donnait la description suivante: «Le doge Foscari est obligé -d'assister à la lecture de la sentence de son fils, Jacques Foscari, -torturé et banni pour de prétendues intelligences avec les ennemis -de la République... Le doge, coiffé de son bonnet à cornes, vêtu de -sa robe de brocart d'or, est assis sur son trône au premier plan, -accablé de douleur sous sa contenance stoïque. Jacques Foscari, dont le -bourreau vient de torturer les membres, lui jette un suprême adieu et -tend ses mains brisées aux baisers de sa femme. La scène est disposée -de la façon la plus dramatique dans une de ces belles architectures que -Delacroix sait si bien construire et auxquelles il donne la profondeur -d'un décor.» - -[277] Toile de 1m,60 X 1m,30, datée de 1848, exposée au Salon la même -année et à l'Exposition universelle de 1855. Ce tableau fut peint à -l'origine pour le comte de Geloës, qui l'acheta 2,000 francs. Vente -Faure, 1873: 60,000 francs. Une variante du même tableau fut vendue -à la vente Laurent Richard, 1873: 29,100 francs. (Voir _Catalogue -Robaut_, n°s 1034 et 1035.) - -[278] Ce _Christ_ porte la date de 1839. - -[279] «Sans idéal, il n'y a ni peintre, ni dessin, ni couleur; et ce -qu'il y a de pis que d'en manquer, c'est d'avoir cet idéal d'emprunt -que ces gens-là vont apprendre à l'école et qui ferait prendre en haine -les modèles.» (_Correspondance_, t. II, p. 19.) - -[280] _Comte de Mornay._ - -[281] Collectionneur; il fut propriétaire de la _Barque de don Juan._ -(Voir _Catalogue Robaut_, n° 707.) Mme Moreau a donné ce tableau au -Musée du Louvre après la mort de son mari. - -[282] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1044. - -[283] _Auguste-Joseph Franchomme_, violoncelliste, né à Lille en 1809. -Cet artiste des plus distingués et l'un des noms les plus considérés -de l'école française, a fondé, avec l'illustre violoniste _Alard_, -des matinées de quatuors dans lesquelles la musique classique était -exécutée avec une étonnante perfection. - -[284] _Asseline_, secrétaire des commandements des princes d'Orléans. - -[285] Le _duc de Montpensier_, qui, en effet, était logé et recevait à -Vincennes. - -[286] _Jadin_, paysagiste, né à Paris en 1805, fut élève de Hersent -et s'attacha, dès ses débuts, aux sujets de chasse et à la peinture -de nature morte. Il fréquenta plus tard l'atelier d'Abel de Pujol, -et aborda le paysage. Il voyagea en Italie en 1835, et peignit à son -retour un grand nombre de toiles pour la galerie du duc d'Orléans. - -[287] _Charles His_, publiciste, né en 1772, mort en 1851. D'abord -attaché à la rédaction du _Moniteur_, puis proscrit, il se fit soldat -après le 13 vendémiaire. En 1811, il entra à la direction de la -librairie, où il resta attaché jusqu'en 1848. - -[288] _Louis Boulanger_(1806-1867), peintre, élève de A. Devéria. - -[289] _Octave Penguilly L'Haridon_ (1811-1870), peintre, élève de -Charlet, exposa au Salon de 1847 _Le tripot_ qu'on a revu au Musée -du Luxembourg. Ancien élève de l'École Polytechnique, officier -d'artillerie distingué, il fut nommé en 1854 conservateur du Musée -d'artillerie, dont il rédigea le Catalogue. - -[290] Salon de 1848. Appartient au Musée de Tours. (Voir _Catalogue -Robaut_, n° 1044.) - -[291] _Auguste Préault_, statuaire, élève de David d'Angers. - -[292] Le _baron de Mareste_, ami de jeunesse de Stendhal, et plus tard -de Mérimée. C'était un homme aimable, très répandu dans les salons. - -[293] _Claire-Hippolyte-Josèphe Legris de la Tude_, dite _Mlle -Clairon_, célèbre tragédienne, née en 1723, morte en 1803. - -[294] _Eugène Pelletan_, écrivain et homme politique, né en 1813, -mort en 1884. Il débuta dans la littérature en 1837 par des articles -critiques dans différents journaux et devint bientôt rédacteur de la -_Presse._ Là, sous le pseudonyme d'_Un inconnu_, il publia sur la -philosophie, l'histoire, la poésie, les arts, des articles qui furent -très remarqués a cette époque. - -[295] _Philarète Chastes._ - -[296] _Adrien Dauzats_, peintre, né à Bordeaux en 1803, mort en 1868: -il fit de l'aquarelle et de la lithographie, et fut un des artistes -attachés par le baron Taylor à la grande publication des _Voyages -pittoresques et romantiques dans l'ancienne France._ Il entreprit -alors dans le midi de la France une série d'excursions artistiques qui -l'ont conduit plus tard en Espagne, en Portugal, en Égypte, en Orient. -Il peignit surtout des paysages, ainsi que des sujets de genre et -d'intérieur. - -[297] _Émile Lassalle_, peintre, élève de Delacroix. Il faisait partie -des élèves que Delacroix avait réunis dans son atelier de la rue -Neuve-Guillemin. Il se distingua surtout comme lithographe; il exécuta -une grande lithographie d'après la _Médée_ de Delacroix. «C'est un -homme que j'aime beaucoup, écrivait Delacroix à propos de lui, et qui -avait entrepris avec beaucoup d'ardeur cet ouvrage... Je pense que, -comme moi, vous serez surpris de certaines parties, où le caractère est -très bien rendu.» - -[298] _Arnoux_, peintre et homme de lettres, a rendu compte, à -plusieurs reprises, et dans des termes élogieux, des expositions de -Delacroix. Celui-ci, de son côté, le recommanda chaleureusement en 1858 -à M. Michaux, chef des services d'art à la Ville: «Je prends la liberté -de vous recommander M. Arnoux, dont les travaux sur les arts sont bien -connus, et qui a entrepris des études sur les monuments de Paris, leurs -tableaux et leurs statues... J'ai compté sur votre extrême complaisance -pour aider le travail remarquable d'un homme de talent pour qui j'ai -beaucoup d'affection.» (_Correspondance_, t. II, p. 135. Note de Burty.) - -[299] _François Buloz_, directeur de la _Revue des Deux Mondes._ - -[300] Un des élèves de Delacroix qui fréquentaient son atelier -transporté depuis 1846 de l'autre côté de la Seine, rue Neuve-Breda. - -[301] D'après Rubens. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 736.) - -[302] Sans doute l'achèvement des travaux du tombeau de son frère, le -général Delacroix. - - * * * * * - -1er _mars.--L'Afrique vaincue_, nos soldats se jetant à la -mer pour en prendre possession. - ---_La bataille d'Isly_ traitée poétiquement. - ---_L'Égypte soumise au génie de Bonaparte_, etc. - ---Je me suis mis, après mon déjeuner, à reprendre le _Christ au -tombeau._[303] C'est la troisième séance d'ébauche; et, malgré un peu -de malaise au milieu de la journée, je l'ai remonté vigoureusement et -mis en état d'attendre une quatrième reprise. - -Je suis satisfait de cette ébauche, mais comment conserver, en ajoutant -des détails, cette impression d'ensemble qui résulte des masses très -simples? La plupart des peintres, et j'ai fait ainsi autrefois, -commencent par les détails et donnent l'effet à la fin. - -Quel que soit le chagrin que l'on éprouve à voir l'impression de -simplicité d'une belle ébauche disparaître à mesure qu'on y ajoute des -détails, il reste encore beaucoup plus de cette impression que vous ne -parviendrez à en mettre quand vous avez procédé d'une façon inverse. - ---Projeté toute la journée d'aller m'enterrer dans une loge en haut, au -_Mariage secret._ Après dîner, le courage m'a manqué, et je suis resté -lisant _Monte-Cristo_, qui ne m'a pas préservé du sommeil. - - * * * * * - -2 _mars._--Le ton des rochers du fond, dans le _Christ au tombeau._ - -Clairs; _terre d'ombre_ et _blanc_ à côté de _jaune de Naples_ et -_noir_; ce dernier ton ôte la teinte rose. - -Autres clairs dorés exprimant de l'herbe: le ton d'ocre _jaune_ et -_noir_, modifié en sombre ou en clair. - -Ombre: _terre d'ombre_ et _terre verte brûlée._ - -La _terre verte naturelle_ se mêle également à tous les tons ci-dessus, -suivant le besoin. - ---Ce matin, s'est présenté un modèle qui m'a rappelé la nature de la -pauvre Mme Vieillard (c'est Mme Labarre, rue Vivienne, 38 _bis._) Elle -n'est pas bien et a cependant quelque chose de piquant; c'est une -nature originale. - -Dufays est venu; puis Colin [304]. Le premier des deux est frappé de la -nécessité d'une révolution; l'immoralité générale le frappe, il croit -à l'avènement d'un état de choses où les coquins seront tenus en bride -par les honnêtes gens. - -Le jeune Knepfler est venu me montrer des esquisses et compositions. - ---Mal disposé. J'ai essayé, très tard, de travailler au fond du -_Christ._ Retravaillé les montagnes. - -Un des grands avantages de l'ébauche par le ton et l'effet, sans -inquiétude des détails, c'est qu'on est forcément amené à ne mettre -que ceux qui sont absolument nécessaires. Commençant ici par finir les -fonds, je les ai faits le plus simples possible, pour ne pas paraître -surchargés, à côté des masses simples que présentent encore les -figures. Réciproquement, quand j'achèverai les figures, la simplicité -des fonds me permettra, me forcera même de n'y mettre que ce qu'il -faut absolument. Ce serait bien le cas, une fois l'ébauche amenée à -ce point, de faire autant que possible chaque morceau, en s'abstenant -d'avancer le tableau en entier: je suppose toujours que l'effet et le -ton sont trouvés partout. Je dis donc que la figure qu'on s'attacherait -à finir parmi toutes les autres qui ne sont que massées, conserverait -forcément de la simplicité dans les détails, pour ne pas la faire trop -jurer avec les voisines, qui ne seraient qu'à l'ébauche. Il est évident -que si, le tableau arrivé par l'ébauche à un état satisfaisant pour -l'esprit, comme lignes, couleur et effet, on continue à travailler -jusqu'au bout dans le même sens, c'est-à-dire en ébauchant toujours en -quelque sorte, on perd en grande partie le bénéfice de cette grande -simplicité d'impression qu'on a trouvée dans le principe; l'œil -s'accoutume aux détails qui se sont introduits de proche en proche -dans chacune des figures et dans toutes en même temps; le tableau ne -semble jamais fini. Premier inconvénient: les détails étouffent les -masses; deuxième inconvénient: le travail devient beaucoup plus long. - ---Bornot [305] le soir. - - * * * * * - -3 _mars._--Ce mercredi, repris les rochers du fond du _Christ_ et -achevé l'ébauche de la _Madeleine_[306]: la figure nue du devant. Je -regrette que cette ébauche manque un peu d'empâtement. Le temps lisse -incroyablement les tableaux; ma _Sibylle_[307] me paraissait déjà toute -rentrée en quelque sorte dans la toile. C'est une chose à observer avec -soin. - ---Vu les _Puritains_[308] le mardi soir, avec Mme de Forget. Cette -musique m'a fait grand plaisir. Le clair de lune de la fin est -magnifique, comme ceux que fait le décorateur au théâtre. Ce sont -des teintes très simples, je pense, du noir, du bleu et peut-être de -la terre d'ombre, seulement bien entendu de plans, les uns sur les -autres. La terrasse qui figure le dessus des remparts, ton très simple, -avec rehauts très vifs de blanc, figurant les intervalles du mortier -dans les pierres. La détrempe prête admirablement à cette simplicité -d'effets, les teintes ne se mêlant pas comme dans l'huile. Sur le ciel -très simplement peint, il y a plusieurs tours ou bâtiments crénelés, -se détachant les uns sur les autres par la seule intensité du ton, les -reflets bien marqués, et il suffit de quelques touches de blanc à peine -modifié, pour toucher les clairs. - - * * * * * - -4 _mars._--Ce matin, Villot venu; je l'ai vu avec plaisir. - -M. Geoffroy, de la part de Buloz. Villot ne lève jamais le siège, quand -vient un étranger; c'est incroyable d'indiscrétion. - ---Retourné à la Chambre et pris la résolution de faire mon ménage de -peintre moi-même; je m'en suis fort bien tiré et j'y gagnerai de la -liberté. C'était la onzième fois que j'y retournais, et le tableau est -déjà bien avancé. Travaillé surtout à l'_Orphée._ - -Ces ébauches avec le ton et la masse seule sont vraiment admirables -pour ce genre de travaux sur parties comme des têtes, par exemple, -préparées par une seule tache à peine modelée. Quand les tons sont -justes, les traits se dessinent comme d'eux-mêmes. Ce tableau prend de -la grandeur et de la simplicité; je crois que c'est ce que j'ai fait de -mieux dans le genre. - ---Le soir, un instant chez Leblond, qui était venu après sa maladie. - -Vieillard est venu aussi pendant la journée. J'ai bien regretté d'être -absent. - - * * * * * - -5 _mars._--Hier, en travaillant l'enfant qui est près de la femme -de gauche dans l'_Orphée_, je me souvins de ces petites touches -multipliées faites avec le pinceau et comme dans une miniature, dans la -_Vierge_ de Raphaël, que j'ai vue rue Grange-Batelière, avec Villot. -Dans ces objets où l'on sacrifie au style avant tout, le beau pinceau -libre et fier de Vanloo ne mène qu'à des à peu près. Le style ne peut -résulter que d'une grande recherche, et la belle brosse est forcée de -s'arrêter quand la touche est heureuse. - -Tâcher de voir au Musée les grandes gouaches du Corrège: je crois -qu'elles sont faites à très petites touches. - ---Arnoux sort d'ici ce matin. Nous parlions des artistes qui se -trouvent dans la position d'écrire sur leurs confrères, et il me -rapporte le mot d'un M. Gabriel, vaudevilliste, qui dit à ce sujet: «On -ne peut à la fois tenir les étrivières et montrer son derrière.» - ---Je reçois une invitation pour dîner lundi chez le duc de Montpensier. -Fatigue. - ---Arnoux est venu me trouver ce matin; il n'est pas agréé pour le -Salon, à la Revue [309]. - ---Été à la Chambre. Travaillé avec un entrain médiocre, mais néanmoins -avancé beaucoup. - ---Le soir, fatigué et humeur affreuse; je suis resté chez moi. En -vérité, je ne suis pas assez reconnaissant de ce que le ciel fait pour -moi. Dans ces moments de fatigue, je crois tout perdu. - ---Reçu en rentrant une lettre de Mme R..., avec un bon de 300 francs -payable le 15; elle m'écrit aussi pour me demander comment il faut -placer les fenêtres de son atelier, que je n'ai jamais vu. - - * * * * * - -6 _mars._--Reposé par ma nuit. - -Rentré dans mon atelier, j'y ai retrouvé de la bonne humeur; je regarde -les _Chasses_ de Rubens: celle de l'hippopotame, qui est la plus -féroce, est celle que je préfère. J'aime son emphase, j'aime ses formes -outrées et lâchées. Je les adore de tout mon mépris pour les sucrées et -les poupées qui se pâment aux peintures à la mode et à la musique de M. -Verdi. - -Mme Leblond, avant-hier, ne pouvait rien comprendre à mon admiration -pour les deux charmants dessins de Prud'hon qu'a son mari. - ---Mme G*** me demande un dessin pour une loterie et m'a -assuré de son amitié. - ---J'écris enfin à M. Roché [310]. - ---J'ai fait quelques croquis d'après les _Chasses_ de Rubens; il -y a autant à apprendre dans ses exagérations et dans ses formes -boursouflées que dans des imitations exactes. - ---Dîné chez Mme de Forget. Revu M. Cayrac et sa fille, qui a fait un -peu de musique. - - * * * * * - -7 _mars._--Pierret est arrivé vers une heure et demie, comme j'allais -m'habiller pour aller au Conservatoire. - -Arrivé et entendu le premier morceau, seul dans la loge; Mme Sand -n'arrivait pas. Elle est venue juste pour entendre le morceau -d'Onslow[311], morceau fort ennuyeux. En général, ce concert ne m'a pas -ravi; un morceau de piano et basse seulement, de Beethoven, m'a plu -médiocrement, et un quatuor de Mozart a conclu. J'ai dit à Mme Sand, -au retour chez elle, que Beethoven nous remue davantage, parce qu'il -est l'homme de notre temps: il est romantique au suprême degré. Dîné -avec elle: elle a été fort aimable; nous devions aller ensemble voir le -Luxembourg et la Chambre des députés. - -D'Arpentigny venu le soir et rentré très tard. - -La vue du _Jugement de Paris_, de Raphaël, dans une épreuve -affreusement usée, m'apparaît sous un jour nouveau, depuis que j'ai -admiré, dans la _Vierge au voile_, de la rue Grange-Batelière, son -admirable entente des lignes. Cet intérêt, mis à tout, est aussi une -qualité qui efface complètement tout ce qu'on voit après. Il n'y faut -même pas trop penser, de peur de jeter tout par les fenêtres. - -Est-ce que l'espèce de froideur que j'ai toujours sentie pour le -Titien ne viendrait pas de l'ignorance presque constante où il est -relativement au charme des lignes? - - * * * * * - -8 _mars._--Repris l'_Othello_ toute la journée; il est très avancé. A -cinq heures, parti pour Vincennes. Dîné chez le Prince, en passant par -chez M. Delessert [312]. Dîné entre deux hommes qui m'étaient inconnus; -mon voisin de droite est un vieux major d'artillerie, qui est à moitié -sourd, par l'effet du canon, sans doute. Nous avons causé néanmoins. Vu -Spontini, auquel j'ai été présenté [313]. - - * * * * * - -9 _mars._--Hoffmann a fait un article sur Walter Scott. M. Dufays est -venu ce matin et me le dit entre autres choses. Voilà qu'il me demande -une recommandation auprès de Buloz. Je lui ai dit que je venais de -parler pour Arnoux. Hoffmann, m'a-t-il dit, ayant lu les premiers -ouvrages de Walter Scott, en fut très frappé; il se regardait comme -incapable de ce beau calme, et peut-être ne se savait-il pas gré des -qualités tout opposées qui forment son talent. - -Paresse extrême et lassitude de la veille. - -_Monte-Cristo_ me prend une partie de la journée. - - * * * * * - -10 _mars._--Hésitation jusqu'à midi et demi. Je suis allé à la Chambre -à cette heure et j'ai travaillé raisonnablement: les hommes à la -charrue, la femme et les bœufs. - -J'apprends, à mon retour, que mon vieux maître d'écriture Werdet est -passé pour me voir. J'ai été heureux de ce souvenir. - -Je reçois une lettre pour le convoi de la fille unique de Barye: ce -malheureux va se trouver bien triste et bien seul. - - * * * * * - -11 _mars._--Villot le matin. Il me parle des exécutions du jury. - -Au convoi de la fille de Barye. Il ne s'y trouvait aucun des artistes -ses amis que je vois ordinairement avec lui. A l'église sont venus -Zimmermann, Dubufe, Brascassat, que je voyais pour la première fois: -petite figure noire et rechignée. De l'église, chez Vieillard, que j'ai -trouvé au lit; il souffre d'un rhume. Il est toujours inconsolable. -Nous avons beaucoup causé de l'éternelle question du progrès que nous -entendons si diversement. Je lui ai parlé de _Marc-Aurèle_; c'est le -seul livre où il ait puisé quelque consolation depuis son malheur. Je -lui ai cité le malheur de Barye, plus seul encore que lui; d'abord -c'est sa fille, ensuite il a certainement moins d'amis. Son caractère -réservé, pour ne pas dire plus, écarte l'épanchement. Je lui ai dit -qu'à tout bien considérer, la religion expliquait mieux que tous -les systèmes la destinée de l'homme, c'est-à-dire la résignation. -_Marc-Aurèle_ n'est pas autre chose. - ---Vu Perpignan pour toucher. Il m'a parlé de l'usine de Monceau comme -placement. - -Le dernier actionnaire restant de la première classe sur la tontine -Lafarge a trente mille francs de rente; il a cent ans. C'est un peu -tard pour en jouir beaucoup. - ---Rentré chez moi, et reparti à deux ou trois heures, pour aller chez -M. Delessert. Trouvé Colet dans l'omnibus [314]; il ne paraît pas -ébloui par la gloire de Rossini; il me dit qu'il n'était pas assez -savant, etc... Vu M. Delessert, M. de Rémusat. M. Delessert venu; il -nous a parlé de la fin de son frère. J'ai vu avec grand plaisir le -_Samson tournant ta meule_, de Decamps: c'est du génie [315]. - -Revenu par le froid le plus glacial, malgré le soleil. - ---Après mon dîner,J'ai été chez Mme de Forget; c'était son jeudi. -Larrey [316] et Gervais sont venus; David [317]... Comme j'allais -partir, il m'a fait des compliments sur ma coupole [318], mais ces -compliments-là ne signifient rien. - ---Perpignan m'avait raconté l'anecdote du vieux Thomas Paw, qui a vécu -cent quarante ans. Un homme qui désirait le voir rencontra un vieillard -décrépit qui se lamentait, et qui lui dit qu'il venait d'être battu par -son père, pour n'avoir pas salué son grand-père, lequel était Paw. - -Il dit très justement que les émotions usent la vie autant que les -excès; il me cite une femme qui avait expressément défendu qu'on lui -racontât le moindre événement capable d'impressionner. - -J'éprouve, du reste, combien je suis fatigué de parler avec action, -même de prêter une attention soutenue à la pensée d'un autre. - - * * * * * - -12 _mars._--Journée de fainéantise complète... J'ai essayé, au -milieu de la journée, de me mettre au _Valentin_: j'ai été obligé de -l'abandonner; je suis retombé sur _Monte-Cristo._ - -Après mon dîner, chez Mme Sand. Il fait une neige affreuse, et c'est en -pataugeant que j'ai gagné la rue Saint-Lazare. - -Le bon petit Chopin [319] nous a fait un peu de musique que... Quel -charmant génie! M. Clésinger, sculpteur, était présent; il me cause une -impression peu favorable. Après son départ, d'Arpentigny m'a commencé -son apologie dans le sens de mon impression. - - * * * * * - -13 _mars._--Lacroix Gaspard [320] venu un instant. Il m'a beaucoup loué -du dessin de mon _Christ_ de la rue Saint-Louis. C'est la première fois -qu'on m'en fait compliment. - -Hier, Clésinger m'a parlé d'une statue de lui qu'il ne doutait pas que -je n'aimasse beaucoup, à cause de la couleur qu'il y a mise. La couleur -étant, à ce qu'il paraît, mon lot exclusif, il faut que j'en trouve -dans la sculpture, pour qu'elle me plaise, ou seulement pour que je la -comprenne...! - ---Repris le _Valentin._ - ---Mme de Forget est venue me chercher pour dîner, et à neuf heures j'ai -été chez M. Moreau; Couture y était. - - * * * * * - -14 _mars._--Gaspard Lacroix est venu me prendre, et nous avons été chez -Corot. Il prétend, comme quelques autres qui n'ont peut-être pas tort, -que, malgré mon désir de systématiser, l'instinct m'emportera toujours. - -Corot est un véritable artiste. Il faut voir un peintre chez lui pour -avoir une idée de son mérite. J'ai revu là et apprécié tout autrement -des tableaux que j'avais vus au Musée, et qui m'avaient frappé -médiocrement. Son grand _Baptême du Christ_ plein de beautés naïves; -ses _arbres_ sont superbes. Je lui ai parlé de celui que j'ai à faire -dans l'_Orphée._ Il m'a dit d'aller un peu devant moi, et en me livrant -à ce qui viendrait; c'est ainsi qu'il fait la plupart du temps... Il -n'admet pas qu'on puisse faire beau en se donnant des peines infinies. -Titien, Raphaël, Rubens, etc., ont fait facilement. Ils ne faisaient à -la vérité que ce qu'ils savaient bien; seulement leur registre était -plus étendu que celui de tel autre qui ne fait que des paysages ou des -fleurs, par exemple. Nonobstant cette facilité, il y a toutefois le -travail indispensable. Corot creuse beaucoup sur un objet. Les idées -lui viennent, et il ajoute en travaillant; c'est la bonne manière. - ---Chez M. Thiers, le soir. - -Je suis rentré souffrant et dans une humeur affreuse, après une courte -promenade sur le boulevard. Ce Paris est affreux! que cette tristesse -est cruelle!... Pourquoi ne pas voir les biens que le ciel m'a -accordés?... L'hypocondrie offusque tout. - - * * * * * - -15 _mars._--Grenier venu à la Chambre. Il est venu me joindre. Après -avoir servi d'enclume, je vais, selon lui, servir de marteau. - -Le_Sénèque_ est une de ses préférences; il aime le _Socrate_ pour la -couleur. - -C'était la quatorzième fois!... J'ai peu travaillé, à cause de cette -interruption; j'ai pris le groupe des déesses en l'air. - ---Ensuite chez Mlle Mars; elle était mourante[321]. Je l'ai vue: -c'était la mort! - ---Rentré fatigué, et chez Leblond le soir. Il m'a montré des aquarelles -du temps de nos soirées; j'ai été étonné de celles de Soulier; elles -font toutes une impression sur l'imagination bien supérieure à celle -que font les Fielding, etc. - - * * * * * - -16 _mars._--Peu disposé ce matin. - -J... venue dans la journée, en sortant du Salon; mes tableaux n'y -font pas mal. Elle est sortie à la vue de Vieillard; il venait de -l'Exposition des Artistes, rue Saint-Lazare. La tête de _Cléopâtre_ -admirée par lui et par M. Lefebvre [322], qui trouvait que c'était la -seule qui eût cette force... Et d'où vient qu'ils ne voyaient pas cela -il y a dix ans? Il faut donc que la mode se mêle de tout!... - -M. Van Isaker[323] venu me demander quels étaient ceux de mes tableaux -à vendre: le _Christ_, l'_Odalisque_ lui convenaient. Je lui ai montré -les _Femmes d'Alger_ et le _Lion_ en train avec le _Chasseur mort_; il -me prend les premiers pour quinze cents francs; l'autre pour huit cents -francs. - -Le prévenir quand j'aurai achevé. - -Je voulais le soir retourner chez Mlle Mars et aller chez Asseline, -mais j'ai préféré me reposer et me suis couché de bonne heure. - ---Grenier me dit que le ton qui est violet dans la partie supérieure du -tableau des _Marocains endormis_ aurait fait également la lumière de la -lampe, étant orangé. Je crois qu'il a raison, témoin le terrain dans -l'_Othello_[324], qui était violâtre et que j'ai massé d'un ton orangé. -L'observer dans le _Valentin._ - - * * * * * - -17 _mars._--Travaillé à la Chambre. J'ai éprouvé combien ce lieu est -malsain; j'y suis trop resté. - -Mlle Mars, en sortant. La pauvre femme est toujours dans le même état. - -Malade ce soir et la journée suivante. - -Grenier venu le matin; il m'a donné des nouvelles du Salon. - -Lacroix venu ensuite pour me donner l'adresse d'un maître de dessin, -pour des gens qui m'ont été adressés par Mme Babut. - - * * * * * - -18 _mars._--Je devais aller le soir chez Bertin [325], j'y ai renoncé; -mal d'oreille, joint au mal de gorge. - -Sorti vers quatre heures; cette promenade, au lieu de me disposer -favorablement, a fait le contraire. - - * * * * * - -19 _mars._--Chez J..., vers midi et demi; elle allait sortir avec Mme -de Querelles. Elles ont un peu modifié leurs arrangements, et nous -sommes sortis ensemble vers trois heures. Elles m'ont mené chez M. -Barbier [326]; j'y ai vu Mme Robelleau; je suis rentré chez moi, en -passant chez Mme Sand, que je n'ai pas trouvée. - -Resté le soir et souffrant. - - * * * * * - -20 _mars._--Resté toute la journée chez moi lire le _Chevalier de -Maison-Rouge_, de Dumas, très amusant et très superficiel. Toujours du -mélodrame. - - * * * * * - -21 _mars._--Écrit à Mme Babut et à M. Thiers, pour m'excuser de ne pas -dîner avec lui; nous partons ce matin. - - * * * * * - -27 _mars._--Parti de Champrosay à quatre heures et demie. Le matin, -promenade charmante: pris par la petite rue qui longe le parc de M. -Barbier, puis un sentier à gauche; continué sur le côté de la colline -jusqu'à la petite fontaine, où je me suis assis. Station charmante, -que je ferai souvent, si je puis, jusqu'à la mare aux grenouilles, et -revenu par la plaine, avec beaucoup de chaleur. - -M. Barbier est venu dans la journée. - - * * * * * - -28 _mars._--Dîné chez Bornot. Vu là un dernier cousin Berryer, -Gaultron, Riesener et sa femme. - - * * * * * - -29 _mars._--Dîné chez J... Hier, repris _le Lion et l'Homme mort_, et -remis dans un état qui me donne envie de l'achever. - -Le lendemain, repris les _Femmes d'Alger_[327], la négresse et le -rideau qu'elle soulève. - - * * * * * - -30 _mars._--Aux Italiens avec Mme de Forget pour la clôture: le premier -acte du _Mariage secret_; deuxième de _Nabucho_; deuxième et troisième -d'_Othello_ [328]. - -Le _Mariage_ m'a paru plus divin que jamais; c'était la perfection... -il fallait bien descendre... mais quelle chute jusqu'à _Nabucho!_ Je -m'en suis allé avant la fin. - - * * * * * - -31 _mars._--Chez Mme Sand le soir. Convenus d'aller le lendemain au -Luxembourg. - -Depuis mon retour de la campagne, je ne travaille pas, excepté les -deux premiers jours; je suis pris d'une lassitude ou fièvre, vers deux -heures. - - -[303] Ce tableau fut peint a l'origine pour le _comte de Geloës._ - -[304] _Alexandre Colin_, peintre d'histoire, élève de Girodet-Trioson, -né en 1798, mort en 1875. Le portrait de Delacroix qui figure en tête -de ce volume fut exécuté par Alexandre Colin vers 1827 ou 1830. - -[305] _Bornot_, cousin de Delacroix, qui, à la mort de M. _Bataille_, -devint propriétaire de l'abbaye de Valmont, aux environs de Fécamp. -Delacroix y fit de nombreuses études et notamment de délicieuses -aquarelles; il y a même reconstitué des vitraux anciens de sa -composition, en rapprochant des débris trouvés en décombres. - -[306] Voir _Catalogue Robaut_, n° 920 et 921. - -[307] La _Sibylle au rameau d'or_ fut envoyée par Delacroix au Salon -de 1845. «Cette Sibylle avait les yeux ardents, la bouche hautaine, le -geste noble, la souple allure de mademoiselle Rachel, que Delacroix -admirait passionnément.» (Voir _Catalogue Robaut_, n° 918.) - -[308] Les _Puritains d'Écosse_, opéra de Bellini, représenté au théâtre -Italien en 1835. Ce fut le dernier ouvrage de Bellini. - -[309] La _Revue des Deux Mondes._ - -[310] _M. Roché_ habitait à Bordeaux. - -[311] _Georges Onslow_, compositeur français, né en 1784, mort en 1852, -auteur de symphonies et de musique de chambre. - -[312] M. _Delessert_ était alors préfet de police. - -[313] L'auteur de la _Vestale_ était né en 1779. Sa santé était en 1847 -déjà fort ébranlée. Il mourut le 24 janvier 1851. - -[314] _Colet_, compositeur, professeur au Conservatoire. - -[315] L'opinion de Delacroix sur _Decamps_ paraît avoir varié. En 1862, -il écrivait à M. Moreau: «Depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir, -la figure de Decamps a grandi dans mon estime. Après l'exposition des -ouvrages en partie ébauchés qui ont formé sa dernière vente, j'ai été -véritablement enthousiasmé par plusieurs de ces compositions.» - -[316] Le _baron Larrey_, agrégé de l'École de médecine de Paris, était -alors chirurgien en chef de l'hôpital du Gros-Caillou. - -[317] Sans doute _Charles-Louis-Jules David_, helléniste et -administrateur, fils du célèbre peintre _Louis David._ - -[318] La coupole d'_Orphée_, à la Chambre des députés. - -[319] Delacroix avait pour le génie de _Chopin_ une admiration -enthousiaste. Chaque fois que le nom du musicien revient dans le -Journal, c'est toujours avec les épithètes les plus louangeuses. Il -le fréquentait assidûment, et l'un de ses plus grands plaisirs était -de l'entendre exécuter soit ses propres œuvres, soit la musique -de Beethoven. Dans le livre si brillant et si curieux comme style -qu'il consacra à la mémoire du célèbre artiste, après avoir décrit -l'assemblée composée de H. Heine, Meyerbeer, Ad. Nourrit, Hiller, -Nimceviez, G. Sand, _Liszt_ s'exprime ainsi sur Delacroix: «Eugène -Delacroix restait silencieux et absorbé devant les apparitions qui -remplissaient l'air, et dont nous croyions entendre les frôlements. -Se demandait-il quelle palette, quels pinceaux, quelle toile il -aurait à prendre pour leur donner la vie de son art? Se demandait-il -si c'est une toile filée par Arachné, un pinceau fait des cils d'une -fée, et une palette couverte des vapeurs de l'arc-en-ciel qu'il lui -faudrait découvrir?» La mort prématurée de Chopin causa à Delacroix une -tristesse profonde, dont on trouve la trace dans sa _Correspondance_ et -dans son _Journal._ - -[320] _Gaspard-Jean Lacroix_, peintre de paysage, élève de Corot, né à -Turin en 1810. - -[321] Mlle _Mars_ mourut en effet le 20 mars 1847. - -[322] _Charles Lefebvre_, peintre, élève de Gros et d'Abel de Pujol. - -[323] Amateur belge. - -[324] _Othello_, toile de 0m,50 X 0m,60, qui parut au Salon de -1849.--Vente M. J..., 1852: 510 francs; 1858: 730 francs.--Vente Arosa, -1858: 1,300 francs.--Vente Marmontel, 1868: 12,000 francs. (Voir -_Catalogue Robaut_, n° 1079.) - -[325] _Armand Bertin_, directeur du _Journal des Débats_ depuis 1841, -date de la mort de son père. - -[326] M. _Barbier_ était le beau-père de _Frédéric Villot_, qui fut, -nous l'avons déjà dit, un des amis les plus intimes de Delacroix. - -[327] Voir _Catalogue Robaut,_ n° 1077. - -[328] _Il matrimonio segreto_, opéra bouffe en deux actes, de -Cimarosa.--_Nabuchodonosor_, ou, par abréviation, _Nabucho_, opéra de -Verdi.--_Othello_, opéra de Rossini. - - * * * * * - -1er _avril._--A onze heures, avec Mme Sand et Chopin au -Luxembourg. Nous avons vu ensemble la galerie, après avoir vu la -coupole. Ils m'ont ramené, et je suis rentré chez moi vers trois -heures. Revenu dîner avec eux. Le soir, elle allait chez Clésinger; -elle m'a proposé d'y aller, mais j'étais très fatigué, et suis rentré. - - * * * * * - -2 _avril._--Au Conservatoire le soir avec Mme de Forget. Symphonie de -Mendelssohn qui m'a excessivement ennuyé, sauf un _presto._--Un des -beaux morceaux de Cherubini, de la _Messe de Louis XVI._--Fini par une -symphonie de Mozart, qui m'a ravi. - -La fatigue et la chaleur étaient excessives; et il est arrivé ce que -je n'ai jamais éprouvé là, que non seulement ce dernier morceau m'a -paru ravissant de tous points, mais il me semblait que ma fatigue fût -suspendue en l'écoutant. Cette perfection, ce complet, ces nuances -légères, tout cela doit bien dissiper les musiciens qui ont de l'âme et -du goût. - -Elle m'a ramené dans sa voiture. - - * * * * * - -3 _avril._--Je suis sorti de bonne heure pour aller voir Gautier -[329]. Je l'ai beaucoup remercié de son article splendide fait -avant-hier, et qui m'a fait grand plaisir; Wey[330] y était. - -Il m'a donné l'idée (Gautier) de faire une exposition particulière de -tous ceux de mes tableaux que je pourrais réunir.... Il pense que je -peux faire cela, sans sentir le charlatan, et que cela rapporterait de -l'argent. - ---Chez M. de Morny. J'ai vu là un luxe comme je ne l'avais vu encore -nulle part. Ses tableaux y font beaucoup mieux. Il a un Watteau -magnifique; j'ai été frappé de l'admirable artifice de cette peinture. -La Flandre et Venise y sont réunies, mais la vue de quelques Ruysdaël, -surtout un effet de neige et une marine toute simple où on ne voit -presque que la mer par un temps triste, avec une ou deux barques, m'ont -paru le comble de l'art, parce qu'il y est caché tout à fait. Cette -simplicité étonnante atténue l'effet du Watteau et du Rubens; ils sont -trop artistes. Avoir sous les yeux de semblables peintures dans sa -chambre, serait la jouissance la plus douce. - -Chez Mornay. - ---Chez Mme Delessert, par le quai, où j'ai acheté le _Lion_ de Denon -[331], ne l'ayant point trouvé chez Maindron[332]. J'ai été reçu en son -absence par sa vieille mère, qui m'a montré son groupe. Ce petit jardin -a quelque chose d'agréable; il est peuplé des infortunées statues dont -le malheureux artiste ne sait que faire. Atelier froid et humide; cet -entassement de plâtres, de moules, etc. - -Il est revenu et a été sensible à ma visite; son groupe en marbre qu'il -a chez lui, depuis quelques années, sans le vendre; le bloc seul a -coûté 3,000 francs. - ---Le soir chez Mme Sand. Arago [333] m'a parlé du projet qu'il retourne -avec Dupré, pour vendre avantageusement nos peintures et nous passer -des marchands. - - * * * * * - -4 avril.--Donné à Lenoble 1,000 francs pour acheter des chemins de fer -de Lyon, plus 2,000 francs pour mettre chez Laffitte. - ---M. Dufays, 150 francs, qu'il me demande pour deux mois. - ---Demander à Lenoble où en sont les actions sur Lyon qu'il m'a achetées -il y a quelques mois. - ---M. Dufays, le matin; Arnoux ensuite, qui a paru très froid en sa -présence, malgré la coquetterie de l'autre. - ---Journée nulle, et le même malaise. - ---Le soir, avec Mme de Forget, au Conservatoire: La _Symphonie -pastorale--Agnus_ de Mozart--Ouverture entortillée de _Léonore_ par -Beethoven [334], et _Credo_ du _Sacre_ de Cherubini, bruyant et peu -touchant. - ---Pierret venu après dîner. J'ai été fâché de le renvoyer pour -m'habiller. Quand je le trouve un peu moins désagréable, je me fonds et -le crois redevenu comme autrefois. Il est réconcilié avec le _Christ_ -de la rue Saint-Louis et il l'admire en entier. - - * * * * * - -5 _avril._--Chez Mme de Rubempré [335] le soir; et puis chez Mme Sand, -qui part demain; j'ai un rhume de cerveau, pris hier, qui m'anéantit. - - * * * * * - -6 _avril._--Je voulais aller chez Asseline; mon rhume me retient. Dans -la journée, mis sur un panneau et ébauché en grisaille _Saint Sébastien -à terre et les Saintes femmes_ [336]. - - * * * * * - -7 _avril._--Travaillé quelque peu à l'esquisse des _Bergers chaldéens_, -que j'achève un peu d'après le pastel [337], qui m'avait servi. J'ai -été forcé de l'interrompre. - -Dîné chez Pierret; Soulier y était. Villot y est venu. Rentré fatigué. - - * * * * * - -23 _avril._--Sorti un peu vers midi et demi, pour aller chez M. Thiers; -mais le froid et la fatigue m'ont fait rentrer. - ---Le soir, Villot est venu me tenir compagnie. Il me dit que le Titien, -à la fin de sa vie, disait qu'il commençait à apprendre le métier. - -Il y a dans les châteaux de l'État de Venise beaucoup de fresques de -Paul Véronèse. - -Le Tintoret travaillait extrêmement à dessiner en dehors de ses -tableaux; il a copié des centaines de fois certaines têtes de -Vitellius, dessins de Michel-Ange. - - * * * * * - -24 _avril._--Scheffer venu le matin. - ---En parcourant dans la journée le livre des _Emblèmes_ de Bocchi[338], -je retrouve encore une foule de choses ravissantes d'élégance à -étudier. J'essaye avant dîner, mais la fatigue me prend; je ne suis pas -encore remis. - - * * * * * - -25 _avril._--Lassalle venu ce matin: il me prévient peu en faveur -d'Arnoux. - -Riesener venu, et Boissard; puis Mme Beaufils, qui m'a fort fatigué -avec son insistance pour me faire promettre d'aller chez elle cet -automne. - -Riesener dit une chose très juste, à propos de l'enthousiasme exagéré -que peuvent inspirer les peintures de Michel-Ange. Je lui parlais de ce -que m'avait dit Corot, de la supériorité prodigieuse de ces ouvrages; -Riesener dit très bien que le gigantesque, l'enflure, et même la -monotonie que comportent de tels objets, écrasent nécessairement ce -qu'on peut mettre à côté. L'Antique mis à côté des idoles indiennes -ou byzantines se rétrécit et semble terre à terre...; à plus forte -raison, des peintures comme celles de Lesueur et même de Paul Véronèse. -Il a raison de prétendre que cela ne doit pas déconcerter, et que -chaque chose est bien à sa place. - ---Dans la journée, chez Mme Delessert. Elle était au lit; j'ai eu -beaucoup de plaisir à la revoir, malgré son indisposition, qui, je le -crois, n'est pas dangereuse. - -Revenu sans trouver de fiacre, et forcé de prendre l'omnibus. - ---Rendu ce même jour à Villot et à lui renvoyé par la femme de ménage -un cadre contenant des pastels, costumes vénitiens; une petite toile, -_idem_, peinte à l'huile; une feuille de croquis, aquarelle de la salle -du Palais ducal, et une esquisse sur carton, d'après un tableau de -Rubens qui est à Nantes. - - * * * * * - -26 _avril._--Reçu une lettre de V..., qui m'a fait plaisir et montré, -par cette prévenance, qu'il était sous l'empire du même sentiment que -moi. - ---Vers une heure, chez Villot, à son atelier, et bonne après-midi; je -suis revenu assez gaillardement. - ---Le soir, Pierret est venu passer une partie de la soirée. En somme, -bonne journée. - -Il me parle de sa soirée chez Champmartin, où Dumas a démontré la -faiblesse de Racine, la nullité de Boileau, le manque absolu de -mélancolie chez les écrivains du prétendu grand siècle. J'en ai -entrepris l'apologie. - -Dumas ne tarit pas sur cette place publique banale, sur ce vestibule -de palais, où tout se passe chez nos tragiques et dans Molière. -Ils veulent de l'art sans convention préalable. Ces prétendues -invraisemblances ne choquaient personne; mais ce qui choque -horriblement, c'est, dans leurs ouvrages, ce mélange d'un vrai à -outrance que les arts repoussent, avec les sentiments, les caractères -ou les situations les plus fausses et les plus outrées... Pourquoi ne -trouvent-ils pas qu'une gravure ou qu'un dessin ne représente rien, -parce qu'il y manque la couleur?.... S'ils avaient été sculpteurs, -ils auraient peint les statues et les auraient fait marcher par des -ressorts, et ils se seraient crus beaucoup plus près de la vérité. - - * * * * * - -27 _avril._--Barroilhet [339] venu: il a envie du _Lion et l'Homme_, -justement parce que je ne peux le lui donner. Il voudrait quelque chose -dans ce genre; je l'ai accompagné jusque chez lui, en allant vers midi -chez J.... J'y ai fait un petit second déjeuner, et ai été ramené vers -deux heures. - -Revu une dernière fois le portrait de _Joséphine_ de Prud'hon[340]. -Ravissant, ravissant génie! Cette poitrine avec ses incorrections, ces -bras, cette tête, cette robe parsemée de petits points d'or, tout cela -est divin. La grisaille est très apparente et reparaît presque partout. - ---Carrier [341] était venu ce matin; il m'a beaucoup parlé de Prud'hon. -Il préférait beaucoup Gros à David.--Reçu une lettre de Grzimala [342] -le soir, qui me demande la _Barque._ - - * * * * * - -28 _avril._--Malaise le matin. - -Sorti vers une heure pour voir M. Thiers; il était sorti, ou ne -recevait pas. - -Vers trois heures, Grzimala et son comte polonais; ensuite M. de -Geloës[343], qui venait me demander le _Christ_ ou le _Bateau._ Entré -dans mon atelier, il me demande le _Christ au tombeau_[344], et nous -convenons de 2,000 francs, sans la bordure. - - * * * * * - -29 _avril._--Prêté à Vieillard la _Révolution_ de Michelet; il m'a -rendu la _Mare au diable._ - -Hédouin et Leleux venus ce matin; ils vont en Afrique. - -Mornay et Vieillard dans la journée; ils se sont encore rencontrés. - - * * * * * - -30 _avril._--J'essaye de travailler et j'éprouve toujours cette -irritation intérieure; il faut de la patience. - -Vers trois heures j'ai été chez Mme Delessert: je l'ai trouvée changée. -Je suis parti avec elle: elle m'a déposé chez Souty [345], où j'ai été -voir le tableau de _Susanne_, attribué à Rubens. C'est un Jordaens des -plus caractérisés et un magnifique tableau. - -On voit là quelques tableaux modernes, qui font une triste figure à -côté du flamand. Ce qui attriste dans toutes ces malheureuses toiles, -c'est l'absence absolue de caractère; on voit dans chacun celui -qu'ils ont voulu se donner, mais rien ne porte un cachet; il faut en -excepter l'_Alée d'arbres_, de Rousseau, qui est une œuvre excellente -dans beaucoup de parties; le bas est parfait; le haut est d'une -obscurité qui doit tenir à quelques changements; le tableau tombe par -écailles.--Il y a un tableau de Cottreau[346], déplorable: la tête d'un -certain sultan qui rit est l'ouvrage du plus sot des hommes, et il s'en -faut bien que l'auteur soit cela. Pourquoi a-t-il choisi une profession -dans laquelle son esprit lui est inutile? - -Le Jordaëns est un chef-d'œuvre d'imitation, mais d'imitation large et -bien entendue, comme peinture. Voici un homme qui fait bien ce qu'il -est propre à faire!... Que les organisations sont diverses! Cette -absence complète d'idéal choque malgré la perfection de la peinture: -la tête de cette femme est d'une vulgarité de traits et d'expression -qui passe toute idée. Comment ne s'est-il pas senti le besoin de -rendre le côté poétique de ce sujet, autrement qu'avec les admirables -oppositions de couleur qui en font le chef-d'œuvre?... La brutalité -de ces vieillards, le chaste effroi de la femme honnête, ses formes -délicates, qu'il semble que l'œil lui-même ne dût point voir, tout cela -eût été chez Prud'hon, chez Lesueur, chez Raphaël; ici elle a l'air -d'intelligence avec eux et il n'y a d'animé chez eux que l'admirable -couleur de leurs têtes, de leurs mains, de leurs draperies. Cette -peinture est la plus grande preuve possible de l'impossibilité de -réunir d'une manière supérieure la vérité du dessin et de la couleur -à la grandeur, à la poésie, au charme. J'ai d'abord été renversé par -la force et la science de cette peinture, et j'ai vu qu'il m'était -également impossible de peindre aussi vigoureusement et d'imaginer -aussi pauvrement; j'ai besoin de la couleur, j'en ai un besoin égal, -mais elle a pour moi un autre but; je me suis donc réconcilié avec -moi-même, après avoir reçu d'abord l'impression d'une admirable qualité -qui m'est refusée; ce rendu, cette précision sont à mille lieues -de moi, ou plutôt j'en suis à mille lieues; cette peinture ne m'a -pas saisi, comme beaucoup de belles peintures. Un Rubens m'eût ému -davantage; mais quelle différence entre ces deux hommes! Rubens, à -travers ses couleurs crues et ses grosses formes, arrive à un idéal -des plus puissants. La force, la véhémence, l'éclat le dispensent de la -grâce et du charme. - - -[329] L'article auquel Delacroix fait allusion parut dans la _Presse_ -du 1er avril 1847. Théophile Gautier s'y exprimait ainsi: «Quelle -variété, quel talent toujours original et renouvelé sans cesse; comme -il est bien, sans tomber dans le détail des circonstances, l'expression -et le résumé de son temps! Comme toutes les passions, tous les rêves, -toutes les fièvres qui ont agité ce siècle ont traversé sa tête et fait -battre son cœur! Personne n'a fait de la peinture plus véritablement -moderne qu'Eugène Delacroix... C'est là un artiste dans la force du -mot! Il est l'égal des plus grands de ce temps-ci, et pourrait les -combattre chacun dans sa spécialité.» - -Théophile Gautier avait toujours été le fidèle et l'ardent défenseur -du génie de Delacroix. Il l'avait soutenu alors que tous ou presque -tous l'attaquaient. Peut-être le peintre ne sut-il pas assez de gré -au critique de ce que celui-ci avait fait pour lui; plus tard ses -relations avec Gautier se refroidiront; il lui reprochera de n'être pas -assez «philosophe» dans sa critique et de faire des tableaux lui-même, -à propos des tableaux dont il parle. Si nous en croyons les personnes -dignes de foi qui les ont connus tous deux et les ont observés dans -leurs rapports, il faudrait attribuer ce refroidissement à l'horreur -que Delacroix professait pour le genre bohème et débraillé, dont -Théophile Gautier avait été l'un des plus illustres champions. - -[330] _Francis-Alphonse Wey_, littérateur français, né en 1812. Comme -écrivain et comme philologue, il occupa une place importante parmi les -littérateurs de cette époque. - -[331] _Baron Denon_, (1747-1825), graveur, fut directeur général des -musées impériaux et membre de l'Institut. - -[332] _Hippolyte Maindron_, sculpteur, né en 1801, élève de David -d'Angers. Il appartient au petit groupe des sculpteurs romantiques dont -les représentants les plus connus sont _Barye,_ Préault, Antonin Moyne. - -[333] _Alfred Arago_, artiste peintre, second fils de _François Arago_, -né en 1816. Il devint inspecteur général des Beaux-Arts. - -[334] _Léonore_, opéra en trois actes, de Beethoven, qui, réduit en -deux actes, prit le titre définitif de _Fidelio._ - -[335] Il s'agit ici sans doute de cette Mme _Alberte de Rubempré_, qui -fut une des femmes les plus brillantes des salons de la Restauration, -que Stendhal désigne sous le nom de Mme Azur dans ses _Souvenirs -d'égotisme_, qu'il aima, dit-il, «d'un amour frénétique», et au -sujet de laquelle il écrivait, ce qui n'était pas un médiocre éloge -sous sa plume: «C'est une des Françaises les moins poupées que j'aie -rencontrées.» (Stendhal, _Souvenirs d'égotisme_, p. 14, 15.) - -[336] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1353. - -[337] Voir _Catalogue Robaut_, n°s 880 et 881. - -[338] Le livre des _Emblèmes_ (_Symbolicæ questiones, Bononiæ_, 1555), -par _Achille Bocchi_, littérateur italien, né en 1488, mort en 1562, à -Bologne. - -[339] _Barroilhet_, le célèbre chanteur, qui remporta tant de -succès sur les scènes italiennes et à l'Opéra, était un amateur de -tableaux modernes; on l'a vu réunir et vendre à plusieurs reprises -des collections importantes. Delacroix a peint une étude d'après cet -artiste en costume turc, tout en rouge et en pied. (Voir _Catalogue -Robaut_, n° 173.) - -[340] Portrait de _Joséphine_ assise sur le gazon du parterre de la -Malmaison. - -[341] _Carrier_, peintre miniaturiste (1800-1875), l'un des exécuteurs -testamentaires de Delacroix. - -[342] Le comte _Grzimala_ était un amateur distingué, très épris -du talent de Delacroix. Il se rendit acquéreur de plusieurs de ses -œuvres. - -[343] Le _comte de Geloës_ se rendit en effet acquéreur du beau tableau -_Le Christ au tombeau_, qui porte la date de 1848. - -[344] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1034. - -[345] _Souty_, marchand de couleurs, de toiles et de cadres. - -[346] _Cottreau_ ou _Cottereau_, favori de la petite cour d'Arenenberg, -était un peintre de second ordre; mais le prince président le nomma -inspecteur général des Beaux-Arts, poste qu'il remplit jusqu'à sa mort. -Il eut pour successeur _Alfred Arago._ - - * * * * * - -1er _mai._--Été chez J... vers midi; nous avons été promener -au bois de Boulogne, après avoir passé une matinée charmante. - - * * * * * - -2 _mai._--Je ne me sens pas encore en train de travailler. - ---Martin [347], ancien élève, sot parfait, revient d'Italie, tout -bouffi de ce qu'il a vu, et encore plus sot à raison de cela. - ---Journée insipide sans travail, et nullité complète. - ---Après dîner, chez Pierret par le temps le plus froid; revenu assez -tard et à pied, ce en quoi j'ai eu tort, car je me suis fatigué. - ---Planet était venu le matin; je lui ai promis une étude pour la -mansarde qu'il fait maintenant. - ---Mme Marliani venue dans la journée; elle est toujours au même point -avec son mari. Elle me parle de Glésinger comme d'un prétendant pour -Solange [348]; cette idée ne m'était pas venue. - - * * * * * - -3 _mai._--Resté au lit jusqu'à onze heures. Grenier est venu pour -m'acheter le _Naufrage_: c'est trop tard. Il voulait l'emporter dans sa -retraite, à la campagne, pour en jouir. - -Dufays ensuite; j'ai tort de dire si librement mon avis avec des gens -qui ne sont pas mes amis. - -Le docteur Laugier [349] ensuite. Je lui ai parlé varicocèle; il est -d'avis d'un bandage particulier. Je vois que tous mes petits maux sont, -suivant lui, objets inhérents à ma constitution, et avec lesquels il -faut vivre. - ---_Femme nue et debout_: la Mort s'apprête à la saisir. - ---_Femme qui se peigne_[350]; la Mort apprête son râteau. - ---_Adam et Ève:_ les Maux et la Mort en perspective, au moment où ils -vont manger le fruit, ou plutôt groupés sur les branches fatales et sur -le point de fondre sur l'humanité. - ---Chez Jacquet [351]: le petit _Faune_, un pied environ. La _Vénus_ -grecque, trois pieds. Bas-relief: _Combat d'Hercule et d'Apollon. -Minerve au serpent_, bas-relief. - ---Sorti dans la journée; passé voir un dessin de Lacroix [352] chez -Aubry [353]. Revenu chez moi par le boulevard. - ---Le soir, sorti pour aller chez Leblond; il sortait. Fatigué de ces -deux courses. - - * * * * * - -4 _mai._--Malaise dans le milieu de la journée, qui ressemble à de -la fièvre. Je crois qu'elle revient un peu à l'heure qu'elle venait -dans le commencement. Je me suis endormi vers deux ou trois heures, et -l'état fiévreux était complètement passé. - -Aubry était venu le matin. Ce que j'ai vu hier chez lui est fort triste -pour l'avenir de notre école. Le Boucher et le Vanloo sont les grands -hommes sur lesquels elle a les yeux, pour suivre leurs traces; mais il -y avait chez ces hommes un véritable savoir mêlé à leur mauvais goût. -Une niaise adresse de la main est le but suprême. - ---Il est venu me chercher à cinq heures et demie, et j'y ai dîné: bonne -et douce soirée. - ---Je vois dans la presse l'annonce du mariage de Solange; cette -précipitation est incroyable! - - * * * * * - -5 _mai._--Resté au lit jusqu'à dix heures et demie. Villot m'a trouvé -au lit; j'ai eu du plaisir à le voir. - -Nous avons parlé des horribles ennuis de la vie. Chacun fait bonne -contenance, mais chacun est dévoré... Il rencontre l'autre jour Colet, -qui se montre joyeux de le voir et de causer avec lui, mais il le -quitte bientôt et lui dit avec accablement: «Je rentre chez moi... Et -pourquoi, et comment cela se peut-il autrement?» - -De là nous passons à la nécessité de s'occuper pour échapper -passagèrement au sentiment de nos maux. Il a remarqué que les -vieillards n'éprouvent pas autant ce besoin. Il me cite M. Barbier, -père de sa femme, et M. Robelleau. Ces deux hommes lisent très peu. -Ils vivent avec leurs souvenirs, et l'ennui ne les gagne pas. Il -me rappelle que Bataille [354], qui était désœuvré comme eux, en -apparence, ne se plaignait jamais du poids du temps. - ---Le soir, entré à Notre-Dame de Lorette. Entendu de la musique. - -Ensuite chez Leblond; Garcia y était. Il m'a chanté un superbe air de -Cimarosa, du _Sacrifice d'Abraham._ Mme Leblond m'a chanté quelque -chose et m'a fait plaisir. - -Je n'ai dans la tête qu'accords de Cimarosa. Quel génie varié, souple -et élégant! Décidément, il est plus dramatique que Mozart. - - * * * * * - -6 _mai._--Chez Villot vers une heure et resté à son atelier jusqu'à -cinq heures et demie. - -Vu de l'anatomie; il y a à faire avec ses fragments de Chaudet[355] et -son ouvrage gravé de l'anatomie de Gamelin [356], peintre de Toulouse -en 1779. J'ai même ébauché un Père du désert couché, auquel un corbeau -apporte du pain. - -J'ai trouvé du plaisir dans ces heures passées avec lui. Peu ou prou -d'amitié est une bonne chose. - ---Sujets: _La Mort planant sur un champ de bataille_: des squelettes. - -_La Mort dans sa caverne_, qui entend la trompette du jugement dernier. - - * * * * * - -7 _mai._--Reçu une lettre de Mme Sand... La pauvre amie m'écrit la -lettre la plus aimable, et son cœur a du chagrin. - ---J'ai été voir la figure de Clésinger. Hélas! je crois que Planche -a raison: c'est du daguerréotype en sculpture, sauf une exécution -vraiment très habile du marbre. Ce qui le prouve, c'est la faiblesse de -ses autres morceaux: nulle proportion, etc. Le défaut d'intelligence -comme lignes, dans sa figure; on ne la voit entière de nulle part. - ---J'ai vu le Salon très agréablement, sans rencontrer qui que ce soit. -Le tableau de Couture m'a fait plaisir [357]; c'est un homme très -complet dans son genre. Ce qui lui manque, je crois qu'il ne l'acquerra -jamais; en revanche, il est bien maître de ce qu'il sait. Son portrait -de femme m'a plu. - -J'ai vu mes tableaux sans trop de déplaisir, surtout les _Musiciens -juifs_ et le _Bateau._[358] Le _Christ_[359] ne m'a pas trop déplu. - -Resté le soir, fatigué, mais point souffrant du tout. - - * * * * * - -8 mai.--Dîné chez Mme de Forget.--Repris le _Christ au tombeau_ dans la -journée. - - * * * * * - -9 _mai._--Chez Mme Marliani le soir. Elle m'apprend la maladie de -Chopin. Le pauvre enfant est malade depuis huit jours, et très -gravement. Il va un peu mieux à présent. - -D'Arpentigny a recommencé ses antiennes sur Clésinger. Nous sommes -revenus côte à côte une partie du chemin. - - * * * * * - -10 _mai._--Été le matin chez Chopin, sans être reçu. - -Travaillé dans la soirée au _Christ_ et à la figure du devant. - - * * * * * - -11 _mai._--Lessore [360] venu le matin.--Chez Chopin vers onze heures. - -Retrouvé chez moi R... avec ses portefeuilles que j'ai vus avec -plaisir, mais avec encore plus de fatigue. Mornay y assistait aussi. Il -me demande de lui faire un petit tableau au sujet de la scène qui suit -la bataille de Coutras: _Henri IV dans sa maison_, etc. - ---Dîné avec J... Elle m'a conduit vers neuf heures chez Chopin; j'y -suis resté jusqu'à minuit passé; Mlle de R... y était, et son ami -Herbaut. - - * * * * * - -12 _mai._--Vu M. Boileux [361], de Blois. Est venu me demander avec -empressement mes _Juifs_ du Salon pour un amateur de son pays; c'est un -peu tard. - -J'avais mille choses à faire avant mon départ pour Champrosay: le -mauvais temps, la paresse me font remettre. - -Vers trois heures, je réponds à Mme Sand, hélas! Lu les _Mousquetaires_ -jusqu'à cette heure-là; fort amusé. - -M. L. Ménard [362]: l'avertir de la terminaison des peintures à la -Chambre des députés. - -_Champrosay, lundi_ 22 _mai._--Le matin, assis dans la forêt.--Je -pensais à ces charmantes allégories du Moyen Age et de la Renaissance, -ces cités de Dieu, ces élysées lumineux, peuplés de figures gracieuses, -etc... N'est-ce pas la tendance d'époques dans lesquelles les croyances -aux puissances supérieures ont conservé toute leur force? L'âme -s'élançait sans cesse des trivialités ou des misères de la vie réelle -dans des demeures imaginaires que l'on embellissait de tout ce qui -manquait autour de soi. - -C'est aussi celles d'époques malheureuses où des puissances redoutables -pèsent sur les hommes et compriment les élans de l'imagination. La -nature, qui n'a pas été vaincue par le génie de l'homme à ces époques, -augmentant les besoins matériels, fait trouver la vie plus dure et fait -rêver avec plus d'énergie à un bien-être inconnu. De notre temps, au -contraire, les jouissances sont plus communes, l'habitation meilleure, -les distances plus facilement franchies. Le désir poétisait donc -alors comme toujours l'existence des malheureux mortels, condamnés à -dédaigner ce qu'ils possèdent. - -Les actes n'étaient occupés qu'à élever l'âme au-dessus de la matière. -De nos jours c'est tout le contraire. On ne cherche plus à nous -amuser qu'avec le spectacle de nos misères dont nous devrions être -avides de détourner les yeux. Le protestantisme d'abord a disposé à -ce changement. Il a dépeuplé le ciel et les églises. Les peuples d'un -génie positif l'ont embrassé avec ardeur. Le bonheur matériel est -donc le seul pour les modernes. La révolution a achevé de nous fixer -à la glèbe de l'intérêt et de la jouissance physique. Elle a aboli -toute espèce de croyance: au lieu de cet appui naturel que cherche une -créature aussi faible que l'homme dans une force surnaturelle, elle -lui a présenté des mots abstraits: la raison, la justice, l'égalité, -le droit. Une association de brigands se régit aussi bien par ces -mots-là que peut le faire une société moralement organisée. Ils n'ont -rien de commun avec la bonté, la tendresse, la charité, le dévouement. -Les bandits observent les uns avec les autres une justice, une raison -qui les fait se préférer avant tout, une certaine égalité dans le -partage de leurs rapines qui leur semble justice exercée sur des riches -insolents ou sur des heureux qui leur semblent l'être à leurs dépens. -Il n'est pas besoin d'y regarder de bien près pour voir que la société -actuelle se gouverne à peu près d'après les mêmes principes et en en -faisant la même interprétation. - -Je ne sais si le monde a vu encore un pareil spectacle, celui de -l'égoïsme remplaçant toutes les vertus qui étaient regardées comme la -sauvegarde des sociétés. - ---Revenu de Champrosay, le soir, où j'étais de puis le jeudi 13. - - * * * * * - -23 _mai._--Chez J... le matin. Temps affreux de chaleur. Le soir, resté -chez moi tout abattu. - - * * * * * - -25 _mai._--Repris le _Christ._ - - - * * * * * - -26 _mai._--Travaillé avec ardeur, quoique peu de moments.--_Femmes -d'Alger._--Composé un _Intérieur d'Oran_ avec figures.--La _Femme gui -se lave les pieds_, paysage de Tanger. - ---Chez Pierret le soir. Parlé du départ de son fils. - ---Villot venu le matin: je l'ai trouvé changé. - ---Reçu de M. Labello, pour le comte Tyszkiewiez, 500 francs pour le -_Canot naufragé._[363] - ---Chopin venu dans la journée; il repart vendredi pour Ville-d'Avray. - - * * * * * - -27 _mai._--Travaillé avec plaisir aux _Femmes et Alger_: la femme du -devant. - ---Dîné chez Chabrier avec M. Poinsot, Rayer, David, Vieillard. - -Bonne journée, soirée charmante: conversation toujours intéressante. Le -génie, l'esprit, la finesse, la simplicité, la raison, le sens, tout ce -qui est si rare. Il adore Voltaire, c'est tout simple; je lui ai trouvé -des idées justes sur tout. - - -[347] _Martin-Delestre_ (1823-1858) n'exposa que sous le nom de -_Delestre._ - -[348] _Solange_ était la fille de Mme _Sand._ - -[349] _Stanislas Laugier_, chirurgien, né en 1798, mort en 1872. -Professeur de clinique chirurgicale à la Faculté de médecine, membre de -l'Académie de médecine, de la Société de chirurgie et de l'Académie des -sciences. Laugier était un savant fort estimé. - -[350] On connaît de Delacroix une _Jeune femme qui se peigne_; derrière -la toilette, _Méphisto._ (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1165.) - -[351] Peut-être un marchand de curiosités. - -[352] _Gaspard-Jean Lacroix._ - -[353] _Aubry_, marchand de tableaux. - -[354] _Nicolas-Auguste Bataille_, cousin de Delacroix, ancien officier -d'état-major, propriétaire de l'abbaye de Valmont, qu'il légua en -mourant à M. Bornot. - -[355] _Antoine-Denis Chaudet_, statuaire et peintre, né en 1763, mort -en 1810. Il avait étudié en Italie les chefs-d'œuvre de l'antiquité -et de la Renaissance, et devint un des artistes les plus éminents de la -nouvelle école, dont David était le chef. Il fut membre de l'Académie -des beaux-arts. - -[356] _Jacques Gamelin_, peintre, né en 1739 à Carcassonne, mort en -1803. Grand prix de peinture, élève de l'École de Rome, il devint -professeur à l'Académie de Toulouse. - -[357] _Les Romains de la décadence_ furent exposés au Salon de 1847 et -valurent à l'artiste une médaille de première classe et la croix de la -Légion d'honneur. - -[358] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1010. - -[359] Voir _Catalogue Robaut_, n° 996. - -[360] _Émile-Aubert Lessore_, peintre paysagiste, qui exposa à Paris -de 1831 (2e médaille) à 1869. Il passa les dernières années de sa vie -en Angleterre, où il travailla beaucoup à décorer des vases pour les -grands porcelainiers de Londres. - -[361] _Boileux_, magistrat et jurisconsulte, qui était alors juge au -tribunal de Blois. - -[362] _Louis Ménard_, critique d'art, et frère du peintre _René -Ménard_, est mort professeur à l'école des Arts décoratifs. - -[363] Le comte _Eustache Tyszkiewiez_, archéologue polonais, et l'un -des plus célèbres antiquaires de notre époque, acheta en effet ce -tableau qui avait figuré au Salon de 1847 avec les _Musiciens juifs._ -(Voir _Catalogue Robaut_, n° 1010.) - - * * * * * - -5 _juin._--Dîné avec Vieillard chez Mme de Forget.--Le matin, Planet -est venu avec M. Martens, pour daguerréotyper la _Cléopâtre._[364] -Petite réussite. - - * * * * * - -6 _juin._--Petit livre de croquis, avec crayon qui ne s'use pas, chez -Ricois, rue des Petits-Augustins. - - * * * * * - -7 _juin._--Au Père-Lachaise, avec Jenny [365], pour arranger les -tombes et voir l'ouvrage de David. Commencé, à partir de ce jour, -l'arrangement avec le jardinier susdit, pour entretenir, moyennant -vingt francs par an, les tombeaux de ma mère, etc., puis autre -arrangement avec lui pour recreuser l'inscription de ma mère et -nettoyer la pierre. - - * * * * * - -8 _juin._--Varcollier[366].--Cavé[367].--Nilson.--Scheffer.--Delessert. - - * * * * * - -9 _juin._--Chez la plupart des hommes, l'intelligence est un terrain -qui demeure en friche presque toute la vie. On a droit de s'étonner -en voyant une foule de gens stupides ou au moins médiocres, qui ne -semblent vivre que pour végéter, que Dieu ait donné à ses créatures la -raison, la faculté d'imaginer, de comparer, de combiner, etc., pour -produire si peu de fruits. La paresse, l'ignorance, la situation où -le hasard les jette, changent presque tous les hommes en instruments -passifs des circonstances. Nous ne connaissons jamais ce que nous -pouvons obtenir de nous-mêmes. La paresse est sans doute le plus grand -ennemi du développement de nos facultés. Le _Connais-toi toi-même_ -serait donc l'axiome fondamental de toute société, où chacun de ses -membres ferait exactement son rôle et le remplirait dans toute son -étendue. - - * * * * * - -13 _juin._--Mannequin à 350 francs, chez Lefranc, rue du -Four-Saint-Germain, 23. - ---Dîné avec Villot et Pierret. - ---Chez Villot vers trois heures et retouché le cuivre des _Arabes -d'Oran._[368] - - * * * * * - -14 _juin._--Travaillé à la Chambre. Ébauché le groupe des Barbares du -devant [369]. - - * * * * * - -15 _juin._--A Neuilly. Revenu avec Laurent Jan. «...Une pareille -manière d'écrire qui transporte dans le style l'abandon familier -ou cynique de la conversation (_le style de Michelet, les mots de -polisson, etc._) est blâmable à plus d'un titre, car elle dénote chez -l'auteur qui se la permet non moins de prétention que d'impuissance. -Il se propose en effet de trancher sur les autres écrivains par -l'audace de ses expressions, la bigarrure de ses couleurs, l'allure -débraillée de ses phrases; et pourquoi ne pas prouver plutôt la force, -en acceptant toutes les conditions, en se jouant en maître de toutes -les difficultés de l'art d'écrire? _C'est dans l'accord des qualités -individuelles avec les lois générales du beau et du bon, qu'éclate la -véritable originalité._» (LERMINIER, _Sur Michelet, Lamartine.--Revue -des Deux Mondes_, 15 juin 1847.) - - * * * * * - -17 _juin._--Dîné chez Leblond avec Halévy, Adam, Duponchel, Garcia, -Guasco, etc. Halévy m'invite pour mercredi. - - * * * * * - -20 _juin._--Chez Boissard. Reprise de la musique. - -Roberetti n'étant pas d'abord arrivé, trio de Beethoven. Puis Mozart -a fait tous les frais jusqu'à la fin. Je l'ai trouvé plus varié, plus -sublime, plus plein de ressources que jamais. - -J'ai beaucoup remarqué, en présence du tableau de Boissard représentant -un _Christ_, le dessus de porte de son atelier. Ces peintures, quoique -médiocres, sont une excellente leçon, que je lui appliquais à l'instant -même, de ce principe, qui veut qu'un objet, même très clair, s'enlève -presque toujours en brun sur un objet plus brun. Elles mériteraient -pour cela qu'on en fît des esquisses. - ---Je suis en très bonne santé depuis quelque temps et vais très souvent -à la Chambre. - - * * * * * - -25 _juin._--Ce jour, probablement à l'heure de mon dîner, est venu -Grzimala. Il m'a dit sur ma peinture des choses qui m'ont plu, entre -autres: _l'idée_ le frappant toujours plus que la _convention_ de -la peinture; de plus, tous les tableaux présentent quelque chose de -ridicule qui tient à des modes, etc. Il ne trouve jamais cela dans -les miens. Aurait-il vraiment raison? Pourrait-on inférer de là que -moins l'élément transitoire qui contribue le plus souvent au succès -actuel se mêle aux ouvrages, plus ils ont la condition de durée et de -grandeur?... Développer ceci. - - * * * * * - -27 _juin._--Travaillé à la Chambre. Fait les deux cavaliers [370]. - -Dans la journée chez Roberetti, et le soir dîné avec Leblond, Garcia, -Guasco, Ronconi [371]. - - * * * * * - -28 _juin._--Dîné chez Pierret avec Soulier, que je n'ai pas vu depuis -un an au moins. Sa vue m'a fait beaucoup de plaisir. - ---L'Académie des sciences morales et politiques remet au concours la -question suivante: - -_Rechercher quelle influence les progrès et le goût du bien-être -matériel exercent sur la moralité du peuple._--Le prix est de 1,500 -francs. - - * * * * * - -29 _juin._--Travaillé à la Chambre et dîné chez moi avec Soulier, -Villot, Pierret. Bonne soirée. - -J'ai mis quelque ordre dans mes croquis aujourd'hui et hier. - ---Repris du goût pour l'_allégorie de la gloire. Ugolin_ [372], -etc.--Saint-Marcel [373] venu dans la journée. - - * * * * * - -30 _juin._--Triqueti [374] venu dans la journée. Nous devons aller -lundi chez le duc de Montpensier. - -Mme de Forget venue me prendre vers quatre heures et demie pour aller à -Monceaux; nous nous sommes promenés, après dîner, aux Champs-Élysées. -Vu son ancienne pension sur le quai [375] et la maison de Riesener; -elle est encore pleine de maçons. - - - -[364] Voir _Catalogue Robaut_, n° 691. - -[365] On retrouvera de nombreuses fois, dans le cours du Journal, le -nom de _Jenny_ ou _Jeanne Le Guillou._ Elle était la gouvernante de -Delacroix. M. Burty a écrit à propos d'elle: «C'était une paysanne -des environs de Brest, douée d'instincts délicats. Quelquefois, dans -l'atelier, elle disait spontanément, en face d'un croquis ou d'une -peinture: Monsieur, je trouve cela très bien. Cette Jenny s'y connaît, -s'écriait Delacroix ravi! Eh bien, je vous le donne. Et il écrivait -son nom au revers. De là à renouveler l'anecdote de la servante de -Molière, la distance est grande. Malheureusement, vers la fin, malade, -soupçonneuse, elle fit le vide autour de son maître, qui ne pouvait se -passer de ses soins.» (_Correspondance_, t. I, p. v. Note de Burty.) - -[366] _Varcollier_, alors chef de la division des beaux-arts à la -préfecture de la Seine. - -[367] _François Cave_, inspecteur des beaux-arts, qui avait épousé Mme -_Élisabeth Blavot_, veuve de _Clément Boulanger._ (Voir _supra_, p. 240 -et 241.) - -[368] Voir _Catalogue Robaut_, n° 462. - -[369] Hémicycle _d'Attila_, partie de droite. - -[370] Au premier plan de l'hémicycle d'_Attila._ - -[371] _Ronconi_, célèbre baryton italien, qui obtint de grands succès -à Londres et à Paris, et qui fut nommé en 1848 directeur du théâtre -Italien. - -[372] Delacroix l'avait vendu 1,200 francs à M. Tesse, qui le revendit -peu après 3,000 francs. - -[373] _Saint-Marcel_, un des élèves de Delacroix, qui fréquentait son -atelier. Né vers 1815, mort vers 1800, à Fontainebleau. Saint-Marcel -fut un très remarquable dessinateur et peintre paysagiste. Delacroix -lui a emprunté parfois des études de figures d'après nature pour les -dessiner à son tour suivant son propre sentiment. - -[374] _Baron de Triqueti_, peintre et sculpteur, né en 1802, mort en -1874. Son œuvre est importante et remarquable. - -[375] Le quai du Cours-la-Reine. - - - * * * * * - -1er _juillet._--A la Chambre le matin.--Séance chez Chopin -à trois heures. Il a été divin. On lui a exécuté son trio, puis il l'a -exécuté lui-même et de main de maître. - ---Grzimala nous a fait dîner avec une petite femme de sa connaissance, -qui va aux Eaux-Bonnes. - - * * * * * - -9 _juillet._--Travaillé au _Christ au tombeau._ - ---A Passy, vers trois heures et demie. Mme Delessert part lundi pour -Plombières; je l'avais revue à Vincennes, à la soirée du Prince, deux -ou trois jours auparavant. C'est en revenant de cette course à Passy -que j'ai rencontré Scheffer jeune, rue Blanche, qui m'a fait une -plaisanterie au sujet d'une rose que j'avais à la main. - - * * * * * - -10 _juillet._--Le cousin Delacroix [376] venu dans la journée: sa vue m'a -fait plaisir. Il passe ici une huitaine. Chopin est venu pendant qu'il -y était. - -Fait la _Madeleine_ dans le tableau susdit. - -Se rappeler l'effet simple de la tête: elle était ébauchée d'un ton -très gris et éteint. J'étais incertain si je la mettrais dans l'ombre -davantage, ou si je mettrais des clairs plus vifs: j'ai légèrement -prononcé ces derniers sur cette masse, et il a suffi de colorer avec -des tons chauds et reflétés toute la partie ombrée; et, quoique le -clair et l'ombre soient presque de même valeur, les tons froids de -l'un et chauds de l'autre suffisent à accentuer le tout. Nous disions -avec Villot, le lendemain, qu'il faut bien peu de chose pour faire de -l'effet de cette manière. En plein air surtout, cet effet est des plus -frappants; Paul Véronèse lui doit une grande partie de son admirable -simplicité. - -Un principe que Villot regarde comme le plus fécond, c'est celui de -faire détacher les objets un peu foncés sur ceux qui sont derrière, -par la masse de l'objet et dans l'ébauche par le ton local établi dès -le principe. Je n'en comprends pas l'application autant que lui. A -rechercher. - -Véronèse doit aussi beaucoup de sa simplicité à l'absence de détails -qui lui permet l'établissement du ton local, dès le commencement. La -détrempe l'a forcé presque à cette simplicité. La simplicité dans les -draperies en donne singulièrement à tout le reste. Le contour vigoureux -qu'il trace à propos autour de ses figures contribue à compléter -l'effet de la simplicité de ses oppositions d'ombre et de lumière, et -achève et relève le tout. - -Paul Véronèse n'affiche pas, comme Titien, par exemple, la prétention -de faire un chef-d'œuvre à chaque tableau. Cette habileté à ne pas -_faire trop_ partout, cette insouciance apparente des détails qui -donne tant de simplicité est due à l'habitude de la décoration. On est -forcé dans ce genre de laisser beaucoup de parties sacrifiées. - -Il faut appliquer surtout à la représentation des natures jeunes -ce principe du peu de différence de valeur des ombres par rapport -aux clairs. Il est à remarquer que plus le sujet est jeune, plus la -transparence de la peau établit cet effet. - - * * * * * - -11 _juillet._--Remarquer combien la prétendue civilisation émousse -les sentiments naturels. Hector dit à Ajax, livre VII, en cessant le -combat: «Déjà la nuit est avancée, et nous devons tous obéir à la nuit, -qui met un terme aux travaux des hommes.» - - * * * * * - -20 _juillet._--Jour de mon départ pour Champrosay, où je vais passer -plus de quinze jours. Reçu le matin même la lettre où Mme Sand me parle -de sa querelle avec sa fille. - -Chopin venu le matin, comme je déjeunais après être rentré du Musée -où j'avais reçu la commande de la copie du _Corps de garde._[377] Il -m'a parlé de la lettre qu'il a reçue; mais il me l'a lue presque tout -entière depuis mon retour. Il faut convenir qu'elle est atroce. Les -cruelles passions, l'impatience longtemps comprimée s'y font jour; -et, par un contraste qui serait plaisant, s'il ne s'agissait d'un si -triste sujet, l'auteur prend de temps en temps la place de la femme -et se répand en tirades qui semblent empruntées à un roman ou à une -homélie philosophique. - ---Le matin au Louvre, chez M. de Cailleux [378], qui m'a demandé la -répétition du _Corps de garde._[379] - ---Je me suis occupé pendant ce séjour de _Lara, Saint Sébastien_ et -_Arabes jouant aux échecs._[380] - ---Vieillard venu me surprendre un jour avant dîner. Nous avons passé un -bon après-dîner. - - * * * * * - -30 _juillet._--Revenu à Paris ce jour-là et retourné le soir. - - -[376] Le cousin _Delacroix_ habitait à Ante, près Sainte-Menchould. Il -est l'auteur de divers ouvrages de poésie. - -[377] Toile exposée au Salon de 1847. Appartient au duc d'Aumale. (Voir -_Catalogue Robaut_, n°s 492 et 105.) - -[378] _M. de Cailleux_, ancien directeur des Musées. C'est lui qui, -après avoir vu l'esquisse des _Croisés à Constantinople_, s'efforça de -faire comprendre à Delacroix que le Roi désirait un tableau «qui n'eût -pas l'air d'être un Delacroix». (Notes de Riesener. Voir Introduction à -la _Correspondance_, p. XXIII.) - -[379] Toile de 0m,51 X 0m,65, exposée au Salon de 1848. Appartient à -Mme Delessert. Une variante est datée de 1858 (toile de 0m,62 X 0m,50.) - -[380] Voir _Catalogue Robaut_, passim. - - * * * * * - -12 _août._--Vu au ministère la _Sainte Anne_, de Riesener. - - * * * * * - -24 _août._--Donné à Lenoble 4,000 francs pour acheter trois actions de -canaux et faire le versement des actions du Nord. - - * * * * * - -28 _août._--Travaillé à la Chambre. Mornay venu me voir; je l'ai invité -à dîner pour demain. Villot est arrivé après son départ, vers cinq -heures; je l'ai retenu à dîner. - - * * * * * - -29 _août._--Refait la tête du _Christ._ Mornay et Piron sont venus -dîner avec moi. - - * * * * * - -30 _août._--Travaillé à la Chambre. Resté le soir. - - * * * * * - -31 _août._--Travaillé à la copie du _Corps de garde._--Repris la petite -_Lélia_ et une ancienne esquisse de _Médée_[381] que j'ai métamorphosée. - ---Dîné chez Mme de Forget. Revenu le soir par la rue du Houssaye, de la -Victoire. - - -[381] L'esquisse (0m,45 X 0m,37) est de l'année 1838. Le tableau est -de la même année (2m,60 X 1m,65). Il fut exposé au Salon de 1838 et à -l'Exposition universelle de 1855. Appartient au Musée de Lille. - -Une nouvelle toile fut achevée en 1860, et fut exposée à la vente -posthume de Delacroix. - - * * * * * - -1er _septembre._--Sur les distances à Londres, -j'écrivais à Vieillard: - -«Car c'est par lieues qu'il faut compter; cette disproportion seule -entre l'immensité du lieu que ces gens-là habitent et l'exiguïté -naturelle des proportions humaines me les fait déclarer ennemis de la -vraie civilisation qui rapproche les hommes, de cette civilisation -attique qui faisait le Parthénon grand comme une de nos maisons et qui -renfermait tant d'intelligence, de vie, de force, de grandeur dans -les limites étroites de frontière qui font sourire notre barbarie si -étriquée dans ses immenses États.» - ---Travaillé à la Chambre. - - * * * * * - -2 _septembre._--Travaillé à la Chambre. - -Je ne sortirai pas, je crois, de cet _Attila_ et de son cheval. - ---Fait route dans l'omnibus avec deux religieuses: cet habit m'a imposé -au milieu de la corruption générale, de l'abandon de tout principe -moral; j'ai aimé la vue de cet habit qui impose, au moins à celui -ou celle qui le porte le respect absolu, du moins en apparence, des -vertus, du dévouement, du respect de soi et des autres. - ---Mornay venu dans la journée. - ---Je n'ai pas eu le courage de sortir le soir et me suis couché de -bonne heure. - - * * * * * - -5 _septembre._--Travaillé dans la journée à rajeunir une petite -esquisse de _Mater dolorosa_ faite alors pour M. D... - -Le soir, chez Mme Marliani. Le pauvre Enrico est bien mal. Il y avait -là une femme aimable, Mme de Barrère, qui parle bien de tout, sans -sentir la! pédante. - ---Leroux [382] a décidément trouvé le grand mot, sinon la chose, pour -sauver l'humanité et la tirer du bourbier: «L'homme est né libre», -dit-il, après; Rousseau. Jamais on n'a proféré une pareille sottise, -quelque philosophe qu'on puisse être. - -Voilà le début de la philosophie chez ces messieurs. Est-il dans la -création un être plus _esclave_ que n'est l'homme? La faiblesse, les -besoins, le font dépendre des éléments et de ses semblables. C'est -encore peu des objets extérieurs. Les passions qu'il trouve chez lui -sont les tyrans les plus cruels qu'il ait à combattre, et on peut -ajouter que leur résister, c'est résister à sa nature même. Il ne -veut pas non plus de la hiérarchie en quoi que ce soit; c'est en quoi -il trouve surtout le christianisme odieux; c'est, à mon sens, ce qui -en fait la morale par excellence: soumission à la loi de la nature, -résignation aux douleurs humaines, c'est le dernier mot de toute raison -(et partant soumission à la loi écrite, divine ou humaine). - - * * * * * - -13 _septembre._--A Versailles; j'y ai repris la fièvre. - - * * * * * - -17 _septembre._--Sorti pour aller voir Mme Marliani; arrivé près de -chez elle, la fatigue m'a forcé de revenir en voiture. - - * * * * * - -18 _septembre._--M. Laurens[383] venu ce matin; il me vante beaucoup -Mendelssohn. - -La peinture est le métier le plus long et le plus difficile: il -lui faut l'érudition comme au compositeur, mais il lui faut aussi -l'exécution comme au violon. - - * * * * * - -19 _septembre._--Je vois dans les peintres des prosateurs et des -poètes. La rime les entrave; le tour indispensable aux vers et qui -leur donne tant de vigueur est l'analogue de la symétrie cachée, du -balancement en même temps savant et inspiré qui règle les rencontres -ou l'écartement des lignes, les taches, les rappels de couleur, etc. -Ce thème est facile à démontrer, seulement il faut des organes plus -actifs et une sensibilité plus grande pour distinguer la faute, la -discordance, le faux rapport dans des lignes et des couleurs, que pour -s'apercevoir qu'une rime est inexacte et l'hémistiche gauchement ou mal -suspendu; mais la beauté des vers ne consiste pas dans l'exactitude -à obéir aux règles dont l'inobservation saute aux yeux des plus -ignorants: elle réside dans mille harmonies et convenances cachées, -qui font la force poétique et qui vont à l'imagination; de même que -l'heureux choix des formes et leur rapport bien entendu agissent sur -l'imagination dans l'art de la peinture. Les _Thermopyles_ de David -sont de la prose mâle et vigoureuse, j'en conviens. Poussin ne réveille -presque jamais d'idée par d'autres moyens que la pantomime plus ou -moins expressive de ses figures. Ses paysages ont quelque chose de plus -ordonné, mais le plus souvent chez lui comme chez les peintres que -j'appelle des prosateurs, le hasard a l'air d'avoir assemblé les tons -et agencé les lignes de la composition. L'idée poétique ou expressive -ne vous frappe pas au premier coup d'œil. - - * * * * * - -20 _septembre._--Essayer de prendre du chocolat avec du café: deux ou -trois cuillerées de café dans une tasse de chocolat comme à l'ordinaire. - - * * * * * - -22 _septembre._--Aujourd'hui, j'ai été me promener à l'église -Saint-Denis; j'ai revu auparavant le groupe du Puget. - - * * * * * - -24 _septembre._--Lenoble emporte quatorze actions de Lyon et six du -Nord pour faire les versements. Comme les actions seront dorénavant au -porteur, il les fera conserver sous mon nom, dans la caisse de l'agent -de change. - - * * * * * - -25 _septembre.--Les Nymphes de la mer détellent les coursiers du -Soleil._ - - * * * * * - -26 _septembre._--M. Cournault [384] me dit avoir vu à Alger un ouvrier, -qui taillait des morceaux de cuir ou d'étoffe pour des ornements, -regardant avec grande attention un bouquet de fleurs pour le guider. -Ils ne doivent probablement qu'à l'observation de la nature l'harmonie -qu'ils savent mettre dans les couleurs. Les Orientaux ont toujours eu -ce goût; il ne paraît pas que les Grecs et les Romains l'aient eu au -même degré, à en juger par ce qui reste de leurs peintures. - ---Mlle de Rosier venue. Chopin ensuite. - - -[382] _Pierre Leroux._ - -[383] Il est difficile de savoir si Delacroix veut parler ici de -_Joseph-Bonaventure Laurens_, littérateur et compositeur français, né -en 1801, ou de son jeune frère _Jules Laurens_, peintre lithographe -et graveur, né à Carpentras en 1825; car le compositeur s'occupait -beaucoup de peinture, et le peintre, de musique. Jules Laurens, -qui était entré en 1844 à l'École des beaux-arts, se fixa ensuite -définitivement à Carpentras. - -[384] _Cournault_ fut un des légataires de Delacroix. - - - * * * * * - -2 _octobre._--Prêté à Soulier petite esquisse, d'après Rubens, de la -vie de Marie de Médicis, _la Paix mettant le feu à des armes..._ des -monstres sur le devant, la Reine dans le fond entrant dans le temple de -Janus. - - * * * * * - -5 _octobre._--Prêté à Villot le numéro de la Revue où est l'article de -Gautier sur Töpffer. - ---Villot venu me voir; nous avons parlé du procédé de la figure de -l'_Italie._[385] - -J'ai été reprendre mon travail pour la première fois, depuis le 12 -septembre. Je suis satisfait de l'effet de cette figure. Toute la -journée, j'ai été occupé, et très agréablement, d'idées et de projets -de peintures relatives à cela. J'ai peint en quelques instants la -petite figure de l'homme tombé en avant percé d'une flèche. - -Il faudrait faire ainsi des tableaux esquisses qui auraient la liberté -et la franchise du croquis. Les petits tableaux m'énervent, m'ennuient; -de même les tableaux de chevalet, même grands, faits dans râtelier; -on s'épuise à les gâter. Il faudrait mettre dans de grandes toiles, -comme Cournault me disait qu'était la _Bataille d'Ivry_ de Rubens, à -Florence, tout le feu que l'on ne met d'ordinaire que sur des murailles. - -La manière appliquée à la figure de l'_Italie_ est très propre pour -faire des figures dont la forme serait aussi rendue que l'imagination -le désire sans cesser d'être colorées, etc. - -La _manière de Prud'hon_ s'est faite en vue de ce besoin de revenir -sans cesse, _sans manquer à la franchise._ Avec les moyens ordinaires, -il faut toujours gâter une chose pour en obtenir une autre; Rubens est -_lâché_ dans ses Naïades, pour ne pas perdre sa lumière et sa couleur. -_Dans le portrait de même_: si l'on veut arriver à une extrême force -d'expression et de caractère, la franchise de la touche disparaît, et -avec elle la lumière et la couleur. On obtiendrait des résultats très -prompts et jamais de fatigue. On peut toujours reprendre, puisque le -résultat est presque infaillible. - -La cire m'a beaucoup servi pour cette figure, afin de faire sécher -promptement et revenir à chaque instant sur la forme. Le _vernis copal_ -peut remplir cet objet; on pourrait y mêler de la cire. - -Ce qui donne tant de finesse et d'éclat à la peinture sur papier -blanc, c'est sans doute cette transparence qui tient à la nature -essentiellement blanche du papier... L'éclat des Van Eyck et ensuite de -Rubens tient beaucoup sans doute au blanc de leurs panneaux. - -Il est probable que les premiers Vénitiens peignirent sur des fonds -très blancs; leurs chairs brunes ne semblent que de simples glacis -laqueux sur un fond qui transparait toujours. Ainsi, non seulement les -chairs, mais les fonds, les terrains, les arbres, sont glacés sur fond -blanc, dans les premiers flamands, par exemple. Se rappeler dans la -_Nymphe endormie_ [386] que j'ai commencée ces jours-ci, et à laquelle -j'ai travaillé devant Soulier et Pierret, aujourd'hui dimanche, quel a -été l'effet du rocher, derrière la figure et le terrain, ainsi que le -fond de forêt, après que je l'eus glacé de _laques jaunes_ et de _vert -malachite_, etc., sur une préparation _blanche_ que j'avais remise sur -l'ancien affreux rocher de _terre d'ombre_, etc. - -Dans les anciens tableaux flamands sur panneaux et faits de la sorte -en glacis, l'aspect roussâtre est manifeste. La difficulté consiste -donc à trouver une convenable compensation de gris, pour balancer le -jaunissement et l'ardent des teintes. - -J'avais eu une idée de tout cela dans l'esquisse que j'ai faite, il y -a quelque dix ans, de _Femmes enlevées par des hommes à cheval_,[387] -d'après une estampe de Rubens; comme elles sont, il n'y manque que -quelque gris. Il n'est même pas possible que les fonds, les draperies -ne participent entièrement à l'exécution des chairs, quand on les -exécute par glacis sur des fonds blancs. Le disparate est insupportable -d'une autre manière. Il me semblait, après avoir modelé cette _Nymphe_ -avec du _blanc pur_, que le fond qui était derrière, fond de rochers -faits avec des tons opaques comme dans une peinture ébauchée dans le -système de la demi-teinte locale, n'était pas le fond qui convenait, -mais qu'il fallait un ton clair de draperies ou de murailles: j'ai donc -couvert de _blanc_ ce rocher; et quand ensuite je me suis avisé d'en -faire un autre rocher avec des tons aussi transparents que possible, la -chair a pu s'accorder avec cet accessoire; mais il m'a fallu repeindre -de même la draperie, le terrain et le fond de forêt. - - * * * * * - -6 _octobre._--La _Desdémone_, la _Femme à la rivière_, la _Lélia_[388] -feront mieux ainsi (en petite dimension). Quant aux autres, la plus -grande dimension sera le mieux. - ---Le charme particulier de l'aquarelle, auprès de laquelle toute -peinture à l'huile paraît toujours rousse et pisseuse, tient à cette -transparence continuelle du papier; la preuve, c'est qu'elle perd de -cette qualité quand on gouache quelque peu; elle la perd entièrement -dans une gouache. Les peintures flamandes primitives ont beaucoup de ce -charme: l'emploi de l'essence y contribue en éloignant l'huile. - - * * * * * - -8 _octobre._--Se rappeler l'impression d'un tableau de Jacquand -[389], que j'ai vu un de ces jours à côté d'un tableau de Diaz, chez -Durand-Ruel. Dans le premier, l'imitation minutieuse d'après nature des -moindres objets, sécheresse, gaucherie; dans l'autre, où tout est sorti -de l'imagination du peintre, mais où les souvenirs sont fidèles, la -vie, la grâce, l'abondance. - -Le tableau de Jacquand représentait des moines de l'Inquisition, -montrant l'entrée d'une espèce de trou à une femme assise à terre et -qu'ils semblaient menacer. Le dos de cette femme était enfoncé dans la -muraille, qui était derrière elle, etc.; on eût dit ce tableau fait par -un homme incapable du moindre souvenir des objets, et pour lequel le -détail qu'il a sous les yeux est le seul qui puisse le frapper. - - * * * * * - -9 _octobre._--J'ai vu avec Mme de Forget, chez Maigret, un papier de -Chine pour tenture. Il nous a dit qu'aucun art, chez nous, ne pouvait -approcher de la solidité de leurs couleurs. Il a essayé de raccorder -une partie du fond qui est devenu horrible en peu de temps. Ce papier -est très bon marché relativement; tous ces charmants oiseaux sont faits -à la main, et, nous a-t-il dit, la totalité des ornements, ce sont des -bambous blanchâtres, rehaussés d'argent, qui courent sur tout le champ -qui est rose, parfaitement uni; le tout semé d'oiseaux, de papillons, -etc., d'une perfection qui ne tire pas son charme de l'exactitude -minutieuse, de l'imitation, comme nous faisons toujours dans nos -ornements, au contraire; c'était pour le port et la grâce de la pose et -le contraste des tons, tout l'animal, mais le tout fait avec un esprit -qui avait choisi et résumé l'objet de manière à en faire un ornement à -la manière des animaux dans les monuments et manuscrits égyptiens. - - * * * * * - -14 _octobre._--Parti pour Champrosay. - - * * * * * - -15 _octobre._--Vieillard est venu passer une partie de la journée avec -moi. Le cher ami paraît mieux de son voyage en Angleterre. Il m'a conté -l'anecdote de l'officier des hussards anglais, qui entend dire que le -tabac réussirait bien à Ceylan. Il profite aussitôt de quatre mois de -congé pour s'embarquer, aller faire sa plantation, et revenir. - - * * * * * - -28 _octobre._--Revenu de Champrosay, où j'ai eu presque constamment le -plus beau temps du monde. - - * * * * * - -29 _octobre._--Lenoble m'a apporté les quatorze actions du chemin de -fer de Lyon qu'il a dû placer dans la caisse de l'agent de change, M. -Gavet, attendu qu'elles sont au porteur [390]. - - -[385] Hémicycle d'_Attila._ - -[386] Voir même sujet, _Catalogue Robaut_, n° 789. - -[387] Delacroix fait sans doute allusion ici au tableau de Rubens qui -se trouve à la Pinacothèque de Munich et qui est connu sous le nom -d'_Enlèvement des filles de Leucippe._ - -[388] Delacroix avait écrit lui-même à l'encre sur le bois du chassis -de ce tableau: _Lélia dans la caverne du moine, devant le corps de son -amant_ (George Sand). (Voir _Catalogue Robaut_, n°s 1032, 1033.) - -[389] _Jacquand_, peintre, né à Lyon en 1805. Il fit d'abord de la -peinture historique, puis se livra à la peinture de genre et exécuta -de nombreux tableaux, commandés par la liste civile ou acquis par les -amateurs. - -[390] _M. Gavet_, agent de change, a épousé la fille aînée de M. Bornot. - - - * * * * * - -2 _novembre._--Prêté à M. Lessore onze feuilles de dessins d'anatomie, -partie contre épreuves, dessins à la plume, etc. (Rendus.) - -Prêté à Villot des calques de faïences d'Alger. - - * * * * * - -14 _décembre_.--_Élie_ s'étant enfui _dans le désert_ pour fuir la -colère de Jézabel et résolu à se laisser mourir de faim, est réveillé -par un ange qui lui apporte un pain et de l'eau, en lui enjoignant de -prendre courage et de se nourrir. (_Bible_, p. 241.) - ---_Abigaïl vient apaiser David_ par des présents comme il s'apprêtait à -tirer vengeance de Nabal, son mari. (_Bible_, p. 189.) - ---_Saint Étienne_[391], après son supplice, _recueilli par les saintes -femmes et des disciples._ - - -[391] Ce tableau ne fut terminé qu'en 1859. Il fut caricaturé par Cham, -et acheté par le Musée d'Arras 4,000 francs. (Voir _Catalogue Robaut._) - - * * * * * - -15 _décembre._--Alexandre faisant violence à la Pythie. - ---_Énée suivant la Sibylle, qui le précède avec le rameau d'or_, ferait -bien pour petits sujets accessoires dans une grande décoration comme -l'escalier de la Chambre des députés. - ---L'_Encan de Pertinax._ Il vend la cour de Commode, choses et hommes, -esclaves, parasites, vases, statues, etc. Lui, sévère, préside. - ---Voir la préface de _Raison et folie._ - ---Deux _emblèmes de la Force persévérante._ - ---_Les Nymphes de la mer détellent les chevaux du Soleil._ - - - - -1849 - - -6 _janvier._[392].--_À M. Jame, à Lyon._ - -«Monsieur, je vous avais confié au mois de mai de l'année dernière, -pour trois ou quatre mois, mon tableau de la _Liberté de 1830._[393] -J'avais résisté, à plusieurs reprises, à vos offres, préférant renoncer -à ce qu'elles présentaient d'avantageux aux inconvénients nombreux -d'un déplacement pour un ouvrage déjà ancien et nécessitant une foule -d'opérations toujours dangereuses, telles que clouer et déclouer -plusieurs fois la toile, la rouler, l'emballer, la transporter, -etc.... J'ai cédé, avec le désir de vous obliger personnellement, et -pressé également par le consentement de M. Ch. Blanc [394], votre ami; -vous deviez, dans la quinzaine qui a suivi la remise du tableau, me -compter une somme de mille francs, _quel que fût le résultat de votre -entreprise._ Vous ne vous êtes pas acquitté de cet engagement. Dans -l'entrevue que j'ai eue avec vous, environ un mois après, vous m'avez -assuré que cette somme allait m'être comptée, et cependant cette -nouvelle promesse est restée sans effet. J'ai attribué à la difficulté -du moment le retard que j'éprouvais, mais j'attendais au moins que vous -me tiendriez au courant de ce que vous comptiez faire à cet égard. Je -n'ai reçu de vous aucune nouvelle, ni en ce qui concerne l'engagement -que vous aviez contracté relativement à la somme promise, ni même au -sujet du sort du tableau dont je n'avais entendu, en aucune manière, me -priver pendant un si long espace de temps. Huit mois se sont écoulés, -et je suis sur tous ces points dans la même ignorance. - -«Je désire donc, Monsieur, que vous ayez l'obligeance de me renvoyer -au plus tôt le tableau dont j'ai appris indirectement que vous n'avez -pas tiré parti comme vous le pensiez. J'ose attendre de vous que vous -fassiez prendre tous les soins nécessaires, pour qu'il soit emballé -et expédié avec toutes les précautions convenables. Je vous avais -prié de faire consolider la caisse pour le retour; elle en a le plus -grand besoin, la route devant être plus longue et plus difficile dans -cette saison. Comme vous êtes à Lyon, à ce que je crois, vous pourrez -surveiller les précautions que je vous demande, car je vous avoue aussi -qu'après la promesse que vous m'aviez faite également au mois de mai -de suivre le tableau à son départ, et d'assister, de votre personne, -à sa mise en état pour l'Exposition, j'avais été fort désappointé que -cette opération n'ait pas été faite comme vous me l'aviez assuré, -c'est-à-dire en votre présence. - -«Veuillez, Monsieur, m'écrire un mot à ce sujet. Vous voudriez bien -adresser le tableau directement à M. le directeur du Musée du Louvre; -cela évitera de le retendre, détendre et retendre plusieurs fois. - -«J'espère donc, dans cette circonstance, dans l'obligeance que -je réclame de vous, et vous prie de recevoir l'assurance de ma -considération.» - - * * * * * - -14 _janvier._--Rendez-vous au Palais-Royal à midi, avec la commission, -pour visiter les lieux pour l'Exposition. ...Dévastation dégoûtante, -galeries transformées en magasin d'équipement. Caisse d'escompte -établie avec bureaux, etc. Club avec tribune,... l'odeur de la pipe -et de la caserne, etc. Ensuite aux Tuileries pour le même objet: le -même spectacle affligeant, à cela près que le palais ne contient plus -d'hôtes du genre de ceux que nous avions trouvés au Palais-Royal; -mais partout les traces de la dégradation, de la puanteur. Le lit de -l'ex-Roi porte encore les matelas et les couvertures qui lui ont -servi, ainsi qu'à la Reine. Dans le théâtre, était un monceau de débris -de meubles brisés, d'écrins forcés, d'armoires enfoncées, et partout -les portraits mis en pièces, à l'exception toutefois de ceux du prince -de Joinville; d'où vient cette préférence? Il est difficile de s'en -rendre compte. - -Je devais, en sortant, aller chez J...; j'étais trop fatigué et suis -rentré chez moi. - - * * * * * - -24 _janvier._--A la commission à neuf heures. Bonne journée. - ---Vu Mornay chez lui. - - * * * * * - -29 _janvier._--Alertes dès le matin pour la révolte de la garde mobile. - ---Le soir, été voir Chopin; je suis resté avec lui jusqu'à dix heures. -Cher homme! Nous avons parlé de Mme Sand [395], de cette bizarre -destinée, de ce composé de qualités et de vices. C'était à propos de -ses Mémoires. Il me disait qu'il lui serait impossible de les écrire. -Elle a oublié tout cela; elle a des éclairs de sensibilité et oublie -vite. Elle a pleuré son vieil ami Pierret et n'y a plus pensé. Je lui -disais que je lui voyais à l'avance une vieillesse malheureuse. Il -ne le pense pas... Sa conscience ne lui reproche rien de ce que lui -reprochent ses amis. Elle a une bonne santé qui peut se soutenir: une -seule chose l'affecterait profondément, ce serait la perte de Maurice, -ou qu'il tournât mal. - -Quant à Chopin, la souffrance l'empêche de s'intéresser à rien, et à -plus forte raison au travail. Je lui ai dit que l'âge et les agitations -du jour ne tarderaient pas à me refroidir aussi. Il m'a dit qu'il -m'estimait de force à résister. «Vous jouissez, a-t-il dit, de votre -talent dans une sorte de sécurité qui est un privilège rare, et qui -vaut bien la recherche fiévreuse de la réputation.» - ---Désappointement le soir: j'avais dîné chez Mme de Forget avec -l'intention d'aller le soir chez Rivet; on nous envoie deux stalles -des Italiens, pour l'_Italiana._ Nous arrivons et nous avons -l'_Elisire._[396] Froid mortel tout le temps et peu de dédommagement -dans la musique. - - -[395] Le nom de _George Sand_ revient assez souvent dans le cours du -Journal; les relations entre elle et Delacroix furent assez suivies -pour qu'il paraisse intéressant de rappeler ici le jugement qu'elle -portait sur Delacroix dans une lettre au critique Th. Silvestre: «Il y -a vingt ans que je suis liée avec lui, et par conséquent heureuse de -pouvoir dire qu'on doit le louer sans réserve, parce que rien dans la -vie de l'homme n'est au-dessous de la mission si largement remplie du -maître; et je n'ai probablement rien à vous apprendre sur la constante -noblesse de son caractère et l'honorable fidélité de ses amitiés. Il -jouit également des diverses faces du Beau par les côtés multiples de -son intelligence. Delacroix, vous pouvez l'affirmer, est un artiste -complet. Il goûte, il comprend la musique d'une manière si supérieure, -qu'il eût été probablement un grand musicien, s'il n'eût pas choisi -d'être un grand peintre. Il n'est pas moins bon juge en littérature, et -peu d'esprits sont aussi ornés et aussi nets que le sien. Si son bras -et sa vue venaient à se fatiguer, il _pourrait encore dicter, dans une -très belle forme, des pages qui manquent à l'histoire de l'art, et qui -resteraient comme des archives à consulter pour tous les artistes de -l'avenir._» (Th. Silvestre, _Les artistes vivants._) - -[396] _Italiana in Algeri_, opéra de Rossini.--_L'Elisire d'amore_, -opéra de Donizetti. - - - * * * * * - -5 _février._--M. Baudelaire [397] venu comme je me mettais à reprendre -une petite figure de femme à l'orientale, couchée sur un sofa, -entreprise pour Thomas [398], de la rue du Bac. Il m'a parlé des -difficultés qu'éprouve Daumier à finir. - -Il a sauté à Proudhon qu'il admire et qu'il dit l'idole du peuple. Ses -vues me paraissent des plus modernes et tout à fait dans le progrès. - -Continué la petite figure après son départ et repris les _Femmes -d'Alger._ - -Situation d'esprit fort triste; aujourd'hui ce sont les affaires -publiques qui en sont cause; un autre jour, ce sera pour un autre -sujet. Ne faut-il pas toujours combattre une idée amère? - ---J'éprouve sur le tableau des _Femmes d'Alger_ combien il est agréable -et même nécessaire de peindre sur le vernis. Il faudrait seulement -trouver un moyen de rendre le vernis de dessous inattaquable dans -les opérations subséquentes de dévernissage, ou vernir d'abord sur -l'ébauche avec un vernis qui ne puisse s'en aller, comme celui de -Desrosiers ou de Sœhnée, je crois, ou bien faire de même pour finir. - - * * * * * - -10 _février._--Chez Pierret le soir: beaucoup de monde. J'y ai vu -Lassus [399], perdu de vue depuis longtemps. - -Un imbécile nommé M..., que je n'y avais pas vu depuis longtemps, y -était en toilette exacte et ganté hermétiquement. Il a l'air de se -croire beau ou intéressant pour le sexe; cela lui impose la tenue. Je -ne mentionne ceci que parce que, à propos de cet individu qui n'est -qu'un fat, j'ai pensé à certains hommes à bonnes fortunes, qui sont les -victimes de l'obligation où ils se croient d'être toujours beaux. - - * * * * * - -11 _février._--Vers deux heures chez J...; V... y était. Ensuite à -Passy, où je n'avais pas été depuis le 14 novembre dernier, veille de -la Saint-Eugène. J'y ai revu Thiers: entrevue aigre-douce. Il a sur -le cœur mon opposition à ses désirs. J'étais en train de causer, et -cela aura augmenté sa mauvaise humeur. Il ne m'a pas dit de revenir le -voir et s'en est allé assez brusquement. Je suis revenu par le jardin -jusqu'au pont, avec M. de Valon[400] et Bocher [401]. J'ai reconduit ce -dernier en cabriolet jusqu'à la place de la Concorde. Il voit en noir -l'avenir de l'Assemblée future. Il croit l'établissement de Napoléon -plus solide que ne le pensent ses amis; il est plus populaire que tous -les gouvernants, depuis trente ans. Les idées républicaines ont plus -pénétré qu'on ne semble le croire. Je crois aussi que rien de semblable -à ce qui a été ne peut être; tout est changé en France, et tout change -encore. Il me faisait remarquer l'aspect terne et négligé de cette -foule, bien que ce soit dimanche et qu'il fasse le temps le plus -extraordinaire, car tout Paris semble dehors. - - * * * * * - -_Mercredi_ 14 _février._--Dîné chez le président du Corps législatif -[402], avec Poinsot, Gay-Lussac, Thiers, Molé, Rayer, Jussieu. -Vieillard et Chabrier y étaient. Le premier m'a présenté à Léon -Faucher. - -J'ai une longue conversation après dîner avec Jussieu, sur les -fleurs, à propos de mes tableaux: _je lui ai promis d'aller le voir -au printemps._ Il me montrera les serres et me fera obtenir toute -permission pour l'étude. - -Thiers a été très froid avec moi, et plus que je ne le pensais encore. -Je commence à croire ce que Vieillard me disait lundi chez C..., qu'il -a l'esprit élevé et l'âme petite. Il devrait au fond m'estimer de -la résistance que je lui ai opposée dans une chose qui choquait mes -sentiments... Tant pis pour lui assuré. - -Je n'ai pu causer avec Poinsot [403], ni l'entendre causer. Ces -hommes-là et leur sang-froid me font beaucoup d'effet. Celui-ci est un -des plus remarquables qu'on puisse voir... - -Le Prince a fait compliment à Ingres sur son beau tableau des -_Capucins_, lequel est de Granet, et dont il est propriétaire. La -figure d'Ingres était curieuse en entendant ce coq-à-l'âne. - ---Chez Mme Marliani, en sortant. Elle m'a fait lire une lettre de Mme -Sand. Elle s'excuse grandement dans l'affaire du mariage et ne croit -pas ou feint de croire qu'elle n'a jamais pensé au Clésinger pour son -compte. A la bonne heure.. - ---Fleury a eu l'idée qu'on imprimerait avantageusement la toile avec -de la _pâte de papier_; il me semble effectivement que ce sera un -dessous excellent, absorbant à la fois et hors d'état d'influer sur -la peinture comme la céruse à laquelle il attribue la plupart des -changements, surtout dans les parties qui ne sont que frottées, comme -dans les ombres des Flamands. Il pense que les tableaux et toiles de -maîtres étaient imprimés avec toute autre chose que la céruse: plâtre -avec colle de pâte, terre de pipe, etc. - - * * * * * - -_Dimanche_25 _février._--Fait peu de chose... Dîné chez Bixio avec -Lamartine, Mérimée, Malleville, Scribe, Meyerbeer et deux Italiens. -Je me suis beaucoup amusé; je n'avais jamais été aussi longtemps avec -Lamartine. - -Mérimée l'a poussé au dîner sur les poésies de Pouchkine, que Lamartine -prétend avoir lues, quoiqu'elles n'aient jamais été traduites par -personne. Il donne le pénible spectacle d'un homme perpétuellement -mystifié. Son amour-propre, qui ne semble occupé qu'à jouir de lui-même -et à rappeler aux autres tout ce qui peut ramener à lui, est dans un -calme parfait au milieu de cet accord tacite de tout le monde à le -considérer comme une espèce de fou. Sa grosse voix a quelque chose de -peu sympathique. - -Le soir, Mme Menessier est venue avec sa fille; je n'avais pas causé -avec elle depuis des siècles: elle ne m'a pas paru changée; j'ai -causé une heure avec elle. Elle doit venir voir mes fleurs. Elle est -atteinte de _noirs_, comme moi; je vois que je ne suis pas le seul. -L'âge y est pour quelque chose. - - -[397] Tous les artistes connaissent les études que Baudelaire écrivit -à différentes reprises sur Delacroix. Parmi ceux qui ont parlé du -maître, nul mieux que Baudelaire n'était préparé à le faire, grâce à -l'intuition pénétrante de son esprit critique, à son admirable sens de -la modernité, surtout à cette universelle compréhension artistique, qui -le rendait apte à juger toutes manifestations originales et nouvelles -de Beauté. Le Salon de 1845, l'Exposition de 1846, l'Exposition -universelle de 1855, lui furent autant d'occasions d'expliquer au -public le génie de Delacroix. Mais ce fut surtout le Salon de 1859 qui -lui inspira d'éloquentes pages sur le grand peintre. Ce Salon fut pour -Delacroix, suivant l'expression de M. Burty, un véritable Waterloo, -et Baudelaire lutta d'autant plus ardemment pour proclamer le génie -de l'artiste que celui-ci était plus contesté. Aussi Delacroix lui -écrivit-il à la suite de son article: «Comment vous remercier dignement -pour cette nouvelle preuve de votre amitié? Vous venez à mon secours -au moment où je me vois houspillé et vilipendé par un assez bon nombre -de critiques sérieux ou soi-disant tels... Ayant eu le bonheur de vous -plaire, je me console de leurs réprimandes. Vous me traitez comme on -ne traite que les _grands morts_; vous me faites rougir tout en me -plaisant beaucoup: nous sommes faits comme cela.» (_Corresp._, t. II, -p. 218.) Après la mort du maître, Baudelaire fit paraître une étude -intitulée: _L'œuvre et la vie d'Eugène Delacroix_, dans laquelle il -réunit ses souvenirs personnels et les présenta au public sous cette -forme originale et séduisante dont il avait le secret. - -[398] Marchand de tableaux. - -[399] _J.-B. Antoine Lassus_, architecte, né à Paris en 1807, mort -en 1857, collaborateur de Viollet-le-Duc, et inspecteur des édifices -religieux de la Seine. - -[400] _Vicomte de Valon_, littérateur français, mort en 1851. - -[401] _Édouard Bocher_, administrateur et homme politique que les -électeurs du Calvados envoyèrent en 1849 à l'Assemblée législative. - -[402] _Armand Marrast_ était alors président de l'Assemblée -constituante, et _Léon Faucher_ ministre de l'intérieur. - -[403] _Louis Poinsot_ (1777-1859), géomètre, membre de l'Académie des -sciences, ancien pair de France. Il est célèbre par ses découvertes -scientifiques et ses importants travaux. - - * * * * * - -_Vendredi_ 2 _mars._--Pelletier [404], que j'ai rencontré en omnibus, -en allant chercher des lunettes, m'a dit que je surmonterais la -cacochymie du corps et de l'esprit en faisant de temps en temps un -voyage, un séjour dans les montagnes par exemple. Il m'a parlé du Jura; -j'ai pensé aux Ardennes. - -Descendu à Saint-Sulpice et visité la chapelle; l'ornementation sera -difficile sans dorure. - -De là choisi des lunettes, et revenu à la maison de bonne heure. Au -moment où je me remettais au tableau des _Hortensias_, est arrivé -Dubufe pour me demander d'aller voir sa _République._ M. de Geloës -survenu, puis Mornay, à qui l'on a fait des ouvertures. Enfin, vers -trois heures et demie, j'ai pu travailler et j'ai donné bonne tournure -au tableau. - ---Le soir, sorti pour aller voir Chopin et rencontré Chenavard [405]. -Nous avons causé près de deux heures. Nous nous sommes abrités -pendant quelque temps dans le passage qui sert de lieu d'attente aux -domestiques, à l'Opéra-Comique; il me disait que les vrais grands -hommes sont toujours simples et sans affectation. C'était la suite -d'une conversation dans laquelle il m'avait beaucoup parlé de Delaroche -[406], pour qui il professe peu d'admiration quant au talent et même -quant à l'esprit, dont on lui accorde généralement une part. Il y a -effectivement dans ce caractère une contradiction remarquable: il -est évident qu'il s'est composé des dehors de franchise et même... -de rudesse, qui semblent contraster avec la position qu'il occupe et -à laquelle sa valeur, comme artiste, n'aurait pu le conduire sans -beaucoup d'adresse. - -Chenavard me disait que les vrais hommes de mérite n'avaient besoin -de nulle affectation et n'avaient nul rôle à jouer, pour parvenir -à l'estime. Voltaire était plein de petites colères qu'il laissait -échapper devant tout le monde. Il me citait des caricatures qu'un -certain Hubert avait faites de lui, qui le représentaient dans toutes -sortes de situations ridicules dans lesquelles il se laissait très -bien surprendre. Bossuet était l'homme le plus simple, coquetant avec -les vieilles dévotes, etc. On connaît l'aventure de Turenne et de la -claque que lui donne son palefrenier. Une autre fois, on le vit sur le -boulevard, qui était alors un lieu à peu près désert, servant d'arbitre -à des joueurs de boule, à qui il prêtait sa canne pour mesurer les -distances, et se mettant lui-même de la partie. - -Il m'a dit, en me quittant, que les hommes se divisaient en deux -parties: les uns n'ont qu'une loi unique et qui est leur intérêt; pour -ceux-là, la ligne à suivre est bien simple, et ils n'ont en toutes -choses qu'à suivre ce juge infaillible; les autres ont le sentiment -de la justice et l'intention de s'y conformer; mais la plupart n'y -obéissent qu'à moitié ou mieux n'y obéissent point du tout, tout en se -faisant reproches; ou bien, après avoir perdu de vue pendant quelque -temps cette règle de leurs actions? y reviennent en donnant dans un -excès qui leur ôte le fruit de leur conduite précédente, tout en leur -laissant le blâme. Ainsi ils auront, par exemple, flatté les passions -d'un protecteur dont ils attendent une faveur, et puis brusquement ils -cesseront de le voir et iront jusqu'à se faire ses ennemis. - -Pelletier m'avait dit le matin que, pour n'avoir rien à se reprocher, -il avait mis son ambition dans sa poche. Je disais à Chenavard que je -pensais qu'il était impossible de se trouver mêlé aux affaires des -autres et de s'en tirer complètement honnête. «Comment voulez-vous, -disait-il, qu'il en soit autrement? Celui qui prend l'équité pour règle -ne peut absolument lutter contre celui qui ne songe qu'à son intérêt: -il sera toujours battu dans la carrière de l'ambition.» - - * * * * * - -_Lundi_ 5 _mars._--Le matin, Dubufe [407] est venu me chercher pour -voir à la Chambre des députés sa _République_; il m'a ramené. - -Soleil magnifique. Le temps, depuis quinze jours, et au reste pendant -presque tout cet hiver, est d'une douceur extrême. Je n'en suis pas -moins horriblement enrhumé, si bien que j'hésitais à aller ce soir chez -Boissard. - -J'y ai été cependant. La jeune somnambule pantomime devait y venir. -Elle n'est venue qu'à onze heures passées, amenée par Gautier, qui -avait été la chercher et l'avait trouvée couchée. Elle a une tête -charmante et pleine de grâce; elle a fait à merveille les simagrées de -l'_endormement._ Ses poses contournées et pleines de charme sont tout à -fait faites pour les peintres. - -En attendant son arrivée, j'ai été avec Meissonier [408] chez lui, voir -son dessin de la _Barricade._ C'est horrible de vérité, et quoiqu'on ne -puisse dire que ce ne puisse être exact, peut-être manque-t-il le je ne -sais quoi qui fait un _objet d'art d'un objet odieux._ J'en dis autant -de ses études sur nature; elles sont plus froides que sa composition et -tracées du même crayon dont Watteau eût dessiné ses coquettes et ses -jolies figures de bergers. Immense mérite malgré cela. - -J'y vois de plus en plus, pour mon instruction et pour ma consolation, -la confirmation, de ce que Gogniet me disait l'année dernière, à propos -de l'_Homme dévoré par un lion_[409], lorsqu'il voyait ce tableau à -côté des vaches de Mlle Bonheur [410], à savoir qu'il y a dans la -peinture autre chose que l'exactitude et le rendu précis d'après le -modèle. J'ai éprouvé ce matin une impression analogue, mais beaucoup -plus concevable, puisqu'il s'agissait d'une peinture d'un ordre tout à -fait inférieur. En revenant de voir la figure de Dubufe, les peintures -de mon atelier et entre autres _mon triste Marc-Aurèle_[411], _que -je me suis accoutumé à dédaigner_, m'ont paru des chefs-d'œuvre. A -quoi tient donc l'impression? Voici assurément: dans le dessin de -Meissonier, elle était infiniment supérieure aux études d'après nature. - -Fait la connaissance de Prudent [412]; il imite beaucoup Chopin. J'en -ai été fier pour mon pauvre grand homme mourant. - - * * * * * - -_Mercredi_ 7 _mars._--Préault venu le matin. Il y avait bien longtemps -que je ne lavais vu; il m'a intéressé et amusé. Il a l'air de la -bienveillance, sinon les sentiments, et cela me suffit pour me séduire. -Au reste, je l'aime beaucoup. - -Il me disait, à propos de la _Pharsale_, que c'était une mine féconde: -par exemple, _César s'arrêtant au bord du Rubicon_, l'_Évocation de -la Pythonisse_, etc. Il me conseille de faire pour l'année prochaine -quelque sujet terrible. Cet élément est le plus fort pour frapper tout -le monde. - - * * * * * - -_Jeudi_ 8 _mars._--Le soir, Chopin. Vu chez lui un original qui est -arrivé de Quimper pour l'admirer et pour le guérir; car il est ou a été -médecin et a un grand mépris pour les homéopathes de toutes couleurs. -C'est un amateur forcené de musique; mais son admiration se borne à peu -près à Beethoven et à Chopin. Mozart ne lui paraît pas à la hauteur de -ces noms-là; Cimarosa est perruque, etc. - -Il faut être de Quimper pour avoir de ces idées-là, et pour les -exprimer avec cet aplomb: cela passe sur le compte de la franchise -bretonne... Je déteste cette espèce de caractère; cette prétendue -franchise à l'aide de laquelle on débite des opinions tranchantes ou -blessantes est ce qui m'est le plus antipathique. Il n'y a plus de -rapports possibles entre les hommes, s'il suffit de cette franchise-là -pour répondre à tout. Franchement il faut, avec cette disposition, -vivre dans une étable, où les rapports s'établissent à coups de -fourche ou de cornes; voilà de la franchise que je préfère.--Le matin, -chez Couder [413], pour parler du tableau de Lyon. Il est spirituel, -et sa femme est fort bien. Si nous avions été francs l'un et l'autre, -à la manière de mon Breton, nous nous serions battus avant la fin -de la séance; nous nous sommes, au contraire, quittés en fort bonne -intelligence. - - * * * * * - -_Samedi,_ 10 _mars._--Vu Mme de Forget le soir, M. de T... le matin. - -J'ai été frappé de son _Albert Dürer_, et comme je ne l'avais jamais -été; j'ai remarqué, en présence de son _Saint Hubert_, de son _Adam et -Ève_, que le vrai peintre est celui qui connaît toute la nature. Ainsi -ses figures humaines n'ont pas chez lui plus de perfection que celles -des animaux de toutes sortes, des arbres, etc.; il fait tout au même -degré, c'est-à-dire avec l'espèce de rendu que comporte l'avancement -des arts à son époque. Il est un peintre instructif; tout, chez lui, -est à consulter. - -Vu une gravure que je ne connaissais pas, celle du _Chanoine -luxurieux_, qui s'est endormi près de son poêle: le diable lui montre -une femme nue, laquelle est d'un style plus élevé qu'à l'ordinaire, et -l'Amour tout éclopé cherche à se grandir sur des échasses. - -Il m'a montré une lettre de mon père; cela m'a fait plaisir. Ce qui m'a -le plus frappé dans ses autographes est un écrit de Léonard de Vinci, -sur lequel il y a des croquis où il se rend compte du système antique -de _dessins par les boules_[414]; il a tout découvert. Ces manuscrits -sont écrits à rebours. - -Onslow y est venu. La liaison intime qui est entre eux a un peu -refroidi mon désir d'être invité à ses quatuors. - ---En revenant, travaillé au rideau de table, au _Vase de fleurs_[415]. - - * * * * * - -_Dimanche_ 11 _mars._--Travaillé de bonne heure au tableau des -_Hortensias_ et de l'_Agapanthus_[416]. Je ne me suis occupé que de ce -dernier. - ---A une heure et demie chez Leblond, pour aller prendre sa femme à -Notre-Dame de Lorette, et de là au concert Sainte-Cécile, au bénéfice -du monument pour Habeneck [417]: salle immense, foule confuse et sale, -quoique le dimanche. Jamais un pareil lieu ne réunira une élite de -connaisseurs. - -La divine symphonie par _ton la_ entendue avec bonheur, mais avec un -peu de distraction, à cause du manque de recueillement de mes voisins. -Le reste consacré à des virtuoses qui m'ont fatigué et ennuyé. - -J'ai osé remarquer que les morceaux de Beethoven sont en général trop -longs, malgré l'étonnante variété qu'il introduit dans la manière dont -il fait revenir les mêmes motifs. Je ne me rappelle pas, du reste, que -ce défaut me frappât autrefois dans cette symphonie; quoi qu'il en -soit, il est évident que l'artiste nuit à son effet en occupant trop -longtemps l'attention. - -La peinture, entre autres avantages, a celui d'être plus discrète; le -tableau le plus gigantesque se voit en un instant. Si les qualités de -certaines parties attirent l'admiration, à la bonne heure: on peut -s'y complaire plus longtemps même que sur un morceau de musique. Mais -si le morceau vous paraît médiocre, il suffit de tourner la tête -pour échapper à l'ennui. Le jour du concert de Prudent, l'ouverture -de la _Flûte enchantée_ m'a paru non seulement ravissante, mais -d'une proportion parfaite. Doit-on dire qu'avec le progrès de -l'instrumentation, il arrive plus naturellement au musicien la -tentation d'allonger des morceaux pour amener des retours d'effets -d'orchestre qu'il varie à chaque fois qu'il nous les remontre? - -Il ne faut jamais compter comme un dérangement le temps donné à un -concert, pourvu qu'il y ait seulement un bon morceau. C'est pour -l'âme la meilleure nourriture. Se préparer, sortir, être distrait -même d'occupations importantes, pour aller entendre de la musique, -ajoute du prix au plaisir; je trouve, dans un lieu choisi et au milieu -de gens que la communauté des sentiments semble avoir réunis pour -une jouissance goûtée en commun; tout cela, même l'ennui éprouvé en -présence de certain morceau et par certain virtuose, ajoute à notre -insu à l'effet de la belle chose. Si on était venu m'exécuter cette -belle symphonie dans mon atelier, je n'en conserverais peut-être pas à -cette heure le même souvenir. - -Cela explique aussi comment les grands et les riches sont blasés -précocement sur l'effet des plaisirs de toutes sortes. Ils arrivent -dans de bonnes loges, garnies de bons tapis, retirés de manière à -être le plus possible à l'abri de la distraction que donnent dans -un milieu de réunion les tumultes, les dérangements occasionnés par -les allants et venants, par les petits troubles de toutes sortes qui -s'élèvent dans une foule et semblent devoir fatiguer l'attention. Ils -ne viennent qu'au moment précis où commence le morceau important, et -par une juste punition de leur peu de dévotion au beau, ils en perdent -ordinairement le meilleur en arrivant trop tard. Les habitudes de la -société font aussi que les conversations qu'ils ont entre eux à propos -du plus frivole motif, ou la survenance de quelque importun leur ôte -tout recueillement; c'est un plaisir très imparfait que d'entendre -dans une loge avec des gens du monde la plus belle musique. Le pauvre -artiste assis au parterre et seul dans son coin, ou près d'un ami aussi -attentif que lui, jouit seul complètement de la beauté d'un ouvrage et -à raison de cela en emporte l'impression sans un mélange de souvenir -ridicule. - - * * * * * - -_Mardi_ 13 _mars._--Travaillé toute la journée au rideau dans le -tableau de la console. Vers la fin de la journée, à la _Desdemona._ - ---Le docteur venu vers cinq heures; il m'a inquiété; il parle de -petites sondes, etc..... Je suis resté au coin du feu. - - --Weill [418] a emporté ce matin: - L'_Odalisque_, et m'a donné 200 fr. - _Hommes jouant aux échecs_ 200 » - _Homme dévoré par le lion_ 500 » - --(Lefebvre) - _Christ au pied de la croix._ 200 » - --(Thomas) - _Petit Christ aux Oliviers._ 100 » - _Femme turque_ 100 » - --(Bouquet) - _Hamlet_ (Scène du rat) 100 » - --(Weill) - _Berlichingen écrivant ses Mémoires_ 100 » - --(Lefebvre) - Esquisse, répétition du _Christ au tombeau._ 200 » - _Odalisque._ 150 » - _Christ à la colonne._ 150 » - - * * * * * - -_Mercredi_ 21 _mars._--Chez Mercey [419] le soir. Grande soirée. Mon -pauvre Mercey acquiert de l'importance; il a l'air d'un homme d'État. -Il était meilleur garçon autrefois. Peut-être est-ce devant le monde -qu'il est ainsi. Dans le tête-à-tête avec moi, il est plus simple. -Mareste, que je revois avec plaisir, m'apprend qu'Alberthe est partie à -Turin auprès de sa fille mourante. En voilà encore une qui mourra seule -au monde. - -Impression désagréable de toutes ces figures d'artistes attirés chez -l'homme qui donne les travaux. J'y avais été à pied, et je pensais -trouver chez elle Mme Villot; elle n'y était pas. - -Je suis entré à la Madeleine, où l'on prêchait. Le prédicateur, usant -d'une figure de rhétorique, a répété dix ou douze fois, en pariant -du juste: _ Il va en paix!....il va en paix!_ «Va en paix» a été ce -qu'il y a eu de plus remarquable dans son discours. Je me suis demandé -quel fruit pouvait résulter des lieux communs répétés à froid par -cet imbécile. Je suis obligé de reconnaître aujourd'hui que cela va -avec le reste, fait partie de la discipline comme le costume, les -pratiques, etc ... Vive le frein! - - * * * * * - -_Vendredi_ 30 _mars._--Vu le soir chez Chopin l'enchanteresse Mme -Potocka. Je l'avais entendue deux fois; je n'ai guère rencontré quelque -chose de plus complet... Vu Mme Kalerji... Elle a joué, mais peu -sympathiquement; en revanche, elle est vraiment fort belle, quand elle -lève les yeux en jouant à la manière des Madeleines du Guide ou de -Rubens. - - * * * * * - -_Samedi_ 31 _mars._--Le soir, vu _Athalie_, avec Mme de Forget dans la -loge du président. - -Rachel ne m'a pas fait plaisir dans toutes les parties. Mais comme j'ai -admiré ce grand prêtre! Quelle création! Comme elle semblerait outrée -dans un temps comme le nôtre! et comme elle était à sa place avec cette -société ordonnée et convaincue qui a vu Racine et qui l'a fait ce qu'il -était! Ce farouche enthousiaste, ce fanatique verbeux n'est guère de -notre temps; on égorge et on renverse à froid et sans conviction. -Mathan, dans sa scène avec son confident, dit trop naïvement: «Je -suis un coquin, je suis un être abominable.» Racine sort ici de la -vérité, mais il est sublime quand Mathan, sortant tout troublé pour se -soustraire aux imprécations du grand prêtre, ne sait plus où il va, et -se dirige, sans savoir ce qu'il fait, du côté de ce sanctuaire qu'il a -profané et dont l'existence l'importune. - - -[404] _Laurent-Joseph Pelletier_, paysagiste, né en 1810. Son œuvre -est considérable et dénote un incontestable talent. Il a beaucoup -travaillé dans la forêt de Fontainebleau. - -[405] _Chenavard_ devait être par la suite un des plus intimes amis -de Delacroix, un de ceux avec lesquels il «aimait à s'expatrier -en de longues causeries». Si sévèrement qu'il ait pu le juger -comme producteur, et l'on conçoit que les théories abstruses du -peintre-philosophe aient été souvent en opposition avec les idées -de Delacroix, il est une chose qu'il lui a toujours reconnue, c'est -l'érudition profonde, l'amour des idées, par quoi il se différenciait -si nettement de la plupart des peintres. - -[406] Nous nous sommes expliqué dans notre étude sur l'opinion de -Delacroix à l'égard de Paul Delaroche. - -[407] _Claude-Marie Dubufe_, peintre, né à Paris en 1789, mort en 1864, -élève de David. Sous la Restauration et la monarchie de Juillet, ses -œuvres eurent une vogue prodigieuse. C'est au Salon de 1849 qu'il -exposa une _République_ dont il est question ici. - -[408] Delacroix appréciait le talent de _Meissonier._ On lui prête ce -mot: «De nous tous, c'est encore lui qui est le plus sûr de vivre.» -Baudelaire s'étonnait, au contraire, de ce jugement, et se demandait -comment il se pouvait faire que «l'auteur de si grandes choses jalousât -presque celui qui n'excellait que dans les petites.» - -[409] Il est difficile de savoir exactement à quel tableau Delacroix -fait ici allusion, car il fit en ces années 1847, 1848 et 1849 de -nombreuses variantes de ce sujet. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1017, -1055.) - -[410] Sans doute le _Labourage nivernais._ - -[411] _Marc-Aurèle mourant_, exposé au Salon de 1845. La ville de -Lyon acheta ce tableau à Delacroix en 1858 seulement et le paya 4,000 -francs. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 924.) Cependant le catalogue du -Musée de Lyon porte la mention: «Don du gouvernement.» - -[412] _Racine Gaultier_, dit _Prudent_, pianiste et compositeur -français, né en 1817, mort en 1863. Il fut un très remarquable virtuose. - -[413] _Louis-Charles-Auguste Couder_, peintre d'histoire, né en 1790, -mort en 1873, élève de Regnault et de David. En 1838, il se présenta à -l'Institut en concurrence avec Delacroix et fut élu le 28 décembre. - -[414] C'est ainsi que les sculpteurs opèrent pour construire leurs -maquettes ou esquisses. Il n'est pas étonnant que les dessinateurs et -les peintres aient employé ce procédé, qui doit remonter à la plus -haute antiquité. - -[415] En 1849, Delacroix exécuta, en effet, quatre magnifiques -compositions représentant des fleurs et qui figurèrent à la vente -posthume de son atelier. (Voir _Correspondance_, t. II, p. 13, 14 et -15.) - -[416] Genre de plantes de la famille des liliacées, originaire -d'Afrique et remarquable par la beauté de ses fleurs d'un bleu d'azur. - -[417] _Habeneck_ violoniste, né en 1781, mort en 1849. Virtuose -remarquable, chef d'orchestre hors ligne, il dirigea longtemps les -orchestres de l'Opéra et du Conservatoire, et contribua à rendre -populaires en France les œuvres de Beethoven. - -[418] _Weill, Lefebvre, Thomas, Bouquet_, étaient des marchands de -tableaux. La vente de ces _onze_ tableaux ou esquisses, qui mesurent, -en moyenne, 0m,40 X 0m,50, rapporta à Delacroix la somme totale de -_deux mille_ francs! _Voit Catalogue Robaut._ - -[419] _Frédéric Bourgeois de Mercey_, peintre et écrivain, né en -1808, mort en 1860. A la suite de débuts heureux comme paysagiste, il -entra, en 1840, comme chef de bureau des beaux-arts, au ministère de -l'intérieur, et succéda, en 1853, au comte d'Houdetot, comme membre -libre de l'Académie des beaux-arts. Cette même année, il devint, au -ministère d'État, directeur des beaux-arts. - - * * * * * - -_Mercredi_ 4 _avril._--Jour du dîner de Véron [420]. J'étais exténué en -y allant. - -Je me suis ranimé et amusé. Son luxe est surprenant: des pièces tendues -en soie magnifique, le plafond compris; argenterie somptueuse, musique -pendant le dîner: usage, du reste, qui n'ajoute rien à la bonté du -dîner et qui déroute la conversation qui en est l'assaisonnement. - -Armand Bertin m'a parlé chez Véron d'un livre sur la vie de Mozart, -compulsé et extrait de tout ce qui a été fait sur lui; il m'a promis de -me le prêter. Ce livre est très rare, à ce qu'il paraît. - -L'homme recommence toujours tout, même dans sa propre vie. Il ne peut -fixer aucun progrès. Comment un peuple en fixerait-il un dans sa forme? -Pour ne parler que de l'artiste, sa manière change. Il ne se rappelle -plus, après quelque temps, les moyens qu'il a employés dans son -exécution. Il y a plus, ceux qui ont systématisé leur manière au point -de refaire toujours de même, sont ordinairement les plus inférieurs et -froids nécessairement. - -Dîné chez Véron avec Rachel, M. Molé, le duc d'Ossuna, général -Rulhieri, Armand Bertin, M. Fould, qui était près de moi et s'est -montré prévenant. Rachel est spirituelle et fort bien de toutes -manières. - -Un homme né et élevé comme elle serait difficilement devenu ce qu'elle -est tout naturellement. Causé le soir avec *** d'_Athalie_, -etc. Il a été fort aimable. - -Venu des hommes de toutes couleurs. Une madame Ugalde qui a du succès -à présent, à l'Opéra-Comique, a chanté un air du _Val d'Andorre_; elle -m'est peu sympathique, prononce d'une manière vulgaire et a la juiverie -peinte sur la figure... Contraste avec Rachel. - -Beaucoup causé musique avec Armand Bertin. Parlé de Racine et de -Shakespeare. Il croit qu'on aura beau faire dans ce pays, on en -reviendra toujours à ce qui a été le beau une fois pour notre nation; -je crois qu'il a raison. Nous ne serons jamais shakespeariens. Les -Anglais sont tout Shakespeare. Il les a presque faits tous ce qu'ils -sont, en tout. - - * * * * * - -_Jeudi_ 5 _avril._--Journée d'abattement et de mauvaise santé. - -Je suis sorti vers quatre heures, pour aller chez Deforge[421]; j'y -ai rencontré Cabat [422] et Édouard Bertin [423], que j'ai revu avec -plaisir. - ---Le soir chez Mme de Forget, qui m'a lu un fragment du discours de -Barbès [424] devant ses juges. On voit dans les discours de ces gens-là -tout le faux et tout l'ampoulé qui est dans leurs pauvres et coupables -têtes; c'est bien toujours la race écrivassière, l'affreuse peste -moderne qui sacrifie tranquillement un peuple à des idées de cerveau -malade. - -«Le but, dit-il, est tout. Sans doute le suffrage universel était -quelque chose et avait installé cette Chambre, mais et cette Chambre, -et le gouvernement provisoire qui l'avait précédée, sorti aussi, à -ce qu'ils croient, d'une espèce de vœu général, tout cela ne lui a -pas paru devoir être soutenu, bien plus, lui a semblé devoir être -renversé, du moment qu'on s'écartait du but que Barbès avait fixé dans -son esprit, malheureusement sans nous prévenir de ce but admirable. Il -préfère donc la prison, le cachot plutôt que la douleur d'assister, -sans y pouvoir rien changer, à cette déviation sacrilège de ce but -suprême de l'humanité.» - -Il faudra bien, bon gré, mal gré, que l'humanité finisse par suivre les -sublimes aspirations de Barbès. - -Dans le discours de Blanqui, quelques jours auparavant, les images -prétendues poétiques à la moderne se mêlent à son argumentation; il -parle d'une crevasse qu'il fallait que la Révolution franchît, pour -passer des anciennes idées aux nouvelles. L'élan trop faible n'a pas -permis de franchir cette fatale crevasse où l'avenir est bien près -de se noyer, mais qui n'embourbe pas le moins du monde la rhétorique -de Blanqui. Tout est, dans ce style, ardu, crevassé ou boursouflé. -Les grandes et simples vérités n'ont pas besoin, pour s'énoncer et -pour frapper les esprits, d'emprunter le style d'Hugo, qui n'a jamais -approché de cent lieues de la vérité et de la _simplicité._ - - * * * * * - -_Vendredi (soir)_ 6 _avril._--Au Conservatoire avec Mmes Bixio et -Menessier. On m'avait promis Cavaignac[425], et j'ai eu à sa place Ch. -Blanc [426]. J'aurais été curieux de voir de près le fameux général. -Le concert n'a pas été très beau; j'avais conservé de la _Symphonie -héroïque_ un plus grand souvenir. Décidément Beethoven est terriblement -inégal... Le premier morceau est bien; l'_andante_, sur lequel je -comptais, m'a complètement désappointé. Rien de beau, de sublime comme -le début! Tout d'un coup, vous tombez de cent pieds au milieu de la -vulgarité la plus singulière. Le dernier morceau manque également -d'unité. - ---Je reçois ce soir, eu sortant, l'invitation au convoi de M. Dosne -[427], mort en deux jours du choléra. - - * * * * * - -_Samedi_ 7 _avril._--Revu Alard [428] au convoi, qui m'entraîne dans sa -suite. Il n'est pas assez pénétré du souvenir des vertus de M. Dosne -pour aller s'entasser une heure dans une église en son honneur. - -De là chez Chopin: Alkan [429] y était. Il me conte un trait de lui -dans le genre de mon histoire avec Thiers. Pour avoir tenu tête à -Auber, il a éprouvé et éprouvera sans doute de très grands désagréments. - -Vers trois heures et demie, accompagné Chopin en voiture dans sa -promenade. Quoique fatigué, j'étais heureux de lui être bon à quelque -chose... L'avenue des Champs-Élysées, l'Arc de l'Étoile, la bouteille -de vin de guinguette; arrêté à la barrière, etc. - -Dans la journée, il m'a parlé musique, et cela l'a ranimé. Je lui -demandais ce qui établissait la logique en musique. Il m'a fait sentir -ce que c'est qu'_harmonie_ et contrepoint; comme quoi la _fugue_ est -comme la logique pure en musique, et qu'être savant dans la fugue, -c'est connaître l'élément de toute raison et de toute conséquence en -musique. J'ai pensé combien j'aurais été heureux de m'instruire en -tout cela qui désole les musiciens vulgaires. Ce sentiment m'a donné -une idée du plaisir que les savants, dignes de l'être, trouvent dans -la science. C'est que la vraie science n'est pas ce que l'on entend -ordinairement par ce mot, c'est-à-dire une partie de la connaissance -différente de l'art; non! La science envisagée ainsi, démontrée par un -homme comme Chopin, est l'art lui-même, et par contre l'art n'est plus -alors ce que le croit le vulgaire, c'est-à-dire une sorte d'inspiration -qui vient de je ne sais où, qui marche au hasard, et ne présente que -l'extérieur pittoresque des choses. C'est la raison elle-même ornée par -le génie, mais suivant une marche nécessaire et contenue par des lois -supérieures. Ceci me ramène à la différence de Mozart et de Beethoven. -«Là, m'a-t-il dit, où ce dernier est obscur et paraît manquer d'unité, -ce n'est pas une prétendue originalité un peu sauvage, dont on lui fait -honneur, qui en est cause; c'est qu'il tourne le dos à des principes -éternels; Mozart jamais. Chacune des parties a sa marche, qui, tout en -s'accordant avec les autres, forme un chant et le suit parfaitement; -c'est là le contrepoint, «_punto contrapunto._» Il m'a dit qu'on avait -l'habitude d'apprendre les accords avant le contrepoint, c'est-à-dire -la succession des notes qui mène aux accords... Berlioz plaque des -accords, et remplit comme il peut les intervalles. - -Ces hommes épris à toute force du style, qui aiment mieux être bêtes -que ne pas avoir l'_air grave._ - -Appliquer ceci à Ingres et à son école. - - * * * * * - -_Mardi_ 10 _avril._--Pour la chapelle de Saint-Sulpice: _L'archange -saint Michel terrassant le démon._ - -Pour le plafond ou dans la chapelle, ou pour l'un des pendentifs: -_Jésus-Christ tirant les âmes du purgatoire._ - -Pour pendentif encore: le _Péché originel_, ou _Adam et Ève après la -faute._ - -Et plus loin, pour le plafond de Saint-Sulpice: _la Descente aux -limbes._ Jésus-Christ est debout, tenant de la main gauche la croix -de résurrection. De la main droite, il fait signe à Adam et Ève et à -quatre autres saints de sortir de la gueule monstrueuse qui représente -l'Enfer,--ou _Jésus sortant du tombeau_, les soldats renversés alentour. - - * * * * * - -_Mercredi_ 11 _avril._--Je crois que c'est ce soir que j'ai revu Mme -Potocka chez Chopin. Même effet admirable de la voix. Elle a chanté -des morceaux, des nocturnes et de la musique de piano de Chopin, entre -autres celui du _Moulin de Nohant_, qu'elle arrangeait pour un _O -salutaris._ Cela faisait admirablement. Je lui ai dit ce que je pense -très sincèrement: c'est qu'en musique, comme sans doute dans tous les -autres arts, sitôt que le style, le caractère, le sérieux, en un mot, -vient à se montrer, le reste disparaît. Je l'aime bien mieux quand elle -chante le _Salice_, que tous ses charmants airs napolitains. Elle a -essayé le _Lac_ de Lamartine avec l'air si connu et si prétentieux de -Niedermeyer. Ce maudit motif m'a tourmenté pendant deux jours. - - * * * * * - -_Jeudi_ 12 _avril._--Chez Édouard Bertin. Revu là Amaury Duval [430], -Mottez [431], Orsel [432]. Ces gens-là ne jurent que par la fresque; -ils parlent de tous les noms gothiques de l'École italienne primitive, -comme si c'étaient leurs amis... La bonne et la mauvaise fresque, la -tempérée, etc. - -Revenu fort fatigué; je m'y étais traîné. - - * * * * * - -_Vendredi_ 13 _avril._--Villot venu le matin. Il me parle du projet de -Duban [433] de me faire faire dans la galerie restaurée d'Apollon la -peinture correspondante à celle de Lebrun. Il lui a parlé de moi dans -des termes très flatteurs. Cette initiative de sa part me surprend -étrangement, surtout après l'opposition que j'ai faite à ses projets. -T... y voit un désir de me ménager. Que m'importe, après tout? - -Ce soir, migraine, et soirée passée tristement chez moi sans dîner. - - * * * * * - -_Samedi_ 14 _avril._--Le soir chez Chopin; je l'ai trouvé très -affaissé, ne respirant pas. Ma présence au bout de quelque temps l'a -remis. Il me disait que l'ennui était son tourment le plus cruel. Je -lui ai demandé s'il ne connaissait pas auparavant le vide insupportable -que je ressens quelquefois. Il m'a dit qu'il savait toujours s'occuper -de quelque chose; si peu importante qu'elle soit, une occupation -remplit les moments et écarte ces vapeurs. Autre chose sont les -chagrins. - - * * * * * - -_Jeudi_ 19 _avril._--Dîner chez Pierret avec une Mlle Thierry qui -accompagne Subetti avec le violon; le soir, quelques morceaux de -Mozart, etc. - - * * * * * - -_Vendredi_ 20 _avril._--Dîner chez Mme H..., et été avec elle au -_Prophète._ Il y avait le prince Poniatowski, M. Richetzki et M. -Cabarrus [434]. Je n'ai conservé le souvenir d'aucun morceau frappant -ou intéressant. - - * * * * * - -_Samedi_ 21 _avril._--Mme Cavé, venue dans la journée comme j'étais en -train de travailler, est restée longtemps. Allé chez le Président le -soir. - - * * * * * - -_Dimanche_ 22 _avril._--Resté chez moi, fatigué de la veille. - -M. Poujade [435], venu vers une heure, m'a intéressé; mais resté trop -longtemps et fatigué. - -Leblond ensuite. Je l'ai vu avec plaisir, malgré ma fatigue; je l'aime -véritablement. La présence d'un ami est chose si rare qu'elle seule -vaut tous les bonheurs ou compense toutes les peines. - -Après dîner, chez Chopin, autre homme exquis pour le cœur, et je n'ai -pas besoin de dire pour l'esprit. Il m'a parlé des personnes que j'ai -connues avec lui... Mme Kalerji, etc. Il s'était traîné à la première -représentation du _Prophète_: son horreur pour cette rapsodie. - ---Faire les lettres d'un Romain du siècle d'Auguste ou des Empereurs, -démontrant par toutes les raisons que nous trouverions à présent, que -la civilisation de l'ancien monde ne peut périr. - -Les esprits forts du temps attaquent les augures et les pontifes, -croyant qu'ils s'arrêteront à temps. - -Rapports avec la civilisation actuelle de l'Angleterre, où les abus -maintiennent l'État. - - * * * * * - -_Lundi_ 23 _avril._--Je crois, d'après les renseignements qui nous -crèvent les yeux depuis un an, qu'on peut affirmer que tout progrès -doit amener nécessairement non pas un progrès plus grand encore, mais -à la fin négation du progrès, retour au point d'où on est parti. -L'histoire du genre humain est là pour le prouver. Mais la confiance -aveugle de cette génération et de celle qui l'a précédée dans les temps -modernes, dans je ne sais quel avènement d'une ère dans l'humanité -qui doit marquer un changement complet, mais qui, à mon sens, pour en -marquer un dans ses destinées, devrait avant tout le marquer dans la -nature même de l'homme, cette confiance bizarre que rien ne justifie -dans les siècles qui nous ont précédés, demeure assurément le seul gage -de ces succès futurs, de ces révolutions si désirées dans les destinées -humaines. N'est-il pas évident que le progrès, c'est-à-dire la marche -progressive des choses, en bien comme en mal, a amené à l'heure qu'il -est la société sur le bord de l'abîme où elle peut bien tomber pour -faire place à une barbarie complète; et la raison, la raison unique -n'en est-elle pas dans cette loi qui domine toutes les autres ici-bas, -c'est-à-dire la nécessité du changement, quel qu'il soit? - -Il faut changer... _Nil in eodem statu permanet._ Ce que la sagesse -antique avait trouvé, avant d'avoir fait autant d'expériences, il -faudra bien que nous l'acceptions et que nous le subissions. Ce qui est -en train de périr chez nous se reformera sans doute ou se maintiendra -ailleurs un temps plus ou moins long. - -L'affreux _Prophète_, que son auteur croit sans doute un progrès, est -l'anéantissement de l'art; l'impérieuse nécessité où il s'est cru de -faire mieux ou autre chose que ce qu'on a fait, enfin de changer, -lui a fait perdre de vue les lois éternelles de goût et de logique -qui régissent les arts. Les Berlioz, les Hugo, tous les réformateurs -prétendus ne sont pas encore parvenus à abolir toutes les idées dont -nous parlons; mais ils ont fait croire à la possibilité de faire -autre chose que vrai et raisonnable... En politique de même. On ne -peut sortir de l'ornière qu'en retournant à l'enfance des sociétés, -et l'état sauvage, au bout des réformes successives, est la nécessité -forcée des changements. - -Mozart disait: «Les passions violentes ne doivent jamais être exprimées -jusqu'à provoquer le dégoût; même dans les situations horribles, la -musique ne doit jamais blesser les oreilles, ni cesser d'être de la -musique.» (_Revue des Deux Mondes_, 15 mars 1849, p. 892.) - - -[420] Le docteur _Véron_, le fondateur de la _Revue de Paris_, l'ancien -directeur de l'Académie de musique, l'auteur des _Mémoires d'un -bourgeois de Paris_, où l'on retrouve une foule de détails intimes sur -Delacroix. - -[421] Marchand de couleurs et de tableaux. - -[422] _Louis Cabat_, peintre, et l'un des bons paysagistes de notre -époque. - -[423] _Édouard Bertin_, fils de _Bertin_ l'aîné, frère _d'Armand -Bertin_, né en 1797, mort en 1871. Élève de Girodet-Trioson, il devint -un paysagiste distingué. Mais, en 1854, à la mort de son frère Armand, -il abandonna la peinture pour se consacrer entièrement à la direction -du _Journal des Débats._ - -[424] _Barbès_, qui avait pris une part active à l'insurrection du -15 mai 1848 contre la représentation nationale, avait été arrêté et -traduit avec ses coaccusés devant la haute cour de Bourges, sous -l'inculpation de complot tendant au renversement du gouvernement -républicain. Devant la cour, Barbès parla à diverses reprises non pour -se défendre, mais sur les faits généraux de la cause. Il fut condamné, -le 2 avril 1849, à une détention perpétuelle. - -[425] Le général _Cavaignac_ avait dû se démettre du pouvoir à la -suite de l'élection du 10 décembre 1848 qui avait appelé le prince -Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République. Il jouissait -cependant encore à Paris d'une immense popularité. - -[426] _Charles Blanc_ était alors à la tête de l'administration des -beaux-arts. - -[427] Beau-père de M. Thiers. - -[428] _Alard_, violoniste distingué, né en 1815. Il fut l'élève -d'Habeneck et professeur au Conservatoire. - -[429] _Alkan_, musicien et compositeur, né à Paris en 1813. Il a publié -de nombreux morceaux. - -[430] _Amaury Duval_, peintre, né en 1808, élève d'Ingres. Il exécuta -un certain nombre de peintures murales, notamment dans la chapelle de -la Vierge à Saint-Germain l'Auxerrois, etc. - -[431] _Victor-Louis Mottez_, peintre, élève d'Ingres et de Picot, -exécuta un grand nombre de fresques à Saint-Germain l'Auxerrois, à -Saint-Séverin et à Saint-Sulpice. - -[432] _Victor Orsel_, peintre, élève de Guérin, qu'il suivit à l'École -française de Rome, où l'étude des chefs-d'œuvre de la Renaissance -lui inspira le goût de la fresque. Il fut, par la suite, chargé de -décorer la chapelle de la Vierge à Notre-Dame de Lorette. - -[433] _Duban_, architecte, né à Paris en 1797. De 1824 à 1829, il -séjourna en Italie, et se livra à l'étude de l'antique et de la -Renaissance. De retour en France, il fut chargé en 1834 de continuer -le palais des Beaux-Arts, commencé par Debret, et reprit l'édifice -sur un plan complètement nouveau. Après la révolution de Février, il -devint architecte du Louvre. Il exécuta la restauration de la façade -extérieure, dite «la Galerie du Bord de l'eau», et termina en quatre -ans, au milieu des remaniements qui lui furent successivement demandés, -la galerie d'Apollon, le Salon carré, la salle des Sept-Cheminées, -les jardins et les grilles, plus tard déplacées, de la cour et de la -grande façade, enfin tous les détails d'ornementation intérieure qu'il -avait longtemps étudiés et préparés. En 1854, il se démit de son titre -d'architecte du Louvre. - -[434] Le docteur _Cabarrus_, célèbre médecin de l'époque. - -[435] _Eugène Poujade_, diplomate et littérateur. Il occupa en Orient -des postes importants et publia de nombreux articles dans la _Revue des -Deux Mondes._ - - - * * * * * - -_Mardi_ 8 _mai._--Dîné chez Mme Kalerji avec Meyerbeer, M. de Pontois, -M. de la Redorte [436], de Mézy. On était inquiet de la crise qui -commençait [437]. - -J'ai remarqué les gros pieds et les grosses mains de Meyerbeer. - ---Un de ces jours-ci, vu Mme Sand, venue du Berry pour affaires. J'ai -été la voir chez Mme Viardot[438], au milieu du jour, et elle a désiré -venir voir mes fleurs qui lui ont fait plaisir. - - * * * * * - -_Jeudi_ 17 _mai, Ascension._--A Passy. Vu M. de Rémusat chez M. -Delessert. Parlé des affaires du temps. - -M. de Vallon m'a fait promettre d'aller le voir en Limousin, si je vais -aux Pyrénées. - -Entré à l'église de Chaillot. Admiré la pauvreté de deux ou trois -tableaux de l'École de David qui y sont, entre autres une _Adoration -des Rois._ Le _Saint Joseph_ est assis sans façon, les pieds pendants -et dans l'attitude d'un fumeur dans une tabagie. Le peintre n'a pas -senti à quel point les maîtres ont rempli ce personnage d'une sainte -abnégation. Il est le principe du tableau... Je passe sur mille -impertinences. - -Chez Chopin, en sortant; il allait véritablement un peu mieux. Mme -Kalerji y est venue. - -Retourné avec M. Herbault. - -_Dimanche_ 20 _mai._--Reçu la notification du ministre de l'intérieur -et la commande de Saint-Sulpice. J'avais été quelques jours avant faire -mes remerciements à Varcollier, chez lui, rue du Mont-Thabor. - - * * * * * - -_Jeudi_ 31 _mai._--Beaux sujets: - -_Le Christ sortant du tombeau._ L'ange éblouissant de lumière ôtant -la pierre, les linceuls pendent de ses pieds; les gardes renversés. -Le Christ en jardinier; la Madeleine à ses pieds éperdue; le tombeau -dans le fond avec les saintes femmes et les disciples éplorés qui ne le -voient pas. - ---_Moïse recevant les Tables de la loi_: le peuple au bas de la -montagne, les anciens à moitié chemin; au bas, chevaux, armée, femmes, -camp. - ---_Moïse sur la montagne_, tenant les bras élevés: bataille au bas dans -des gorges. - ---_Tour de Babel._ - ---_Apocalypse._ - ---_Lazare et le mauvais riche_: les chiens lèchent ses plaies. - ---_Le héros sur un cheval ailé qui combat le monstre pour délivrer la -femme nue._ - - -[436] _Mathieu de la Redorte_, homme politique, ami de M. Thiers. - -[437] L'Assemblée constituante devait en effet se dissoudre pour céder -la place à l'Assemblée législative à la fin du mois de mai 1849. - -[438] La célèbre cantatrice, chez laquelle Delacroix fréquentait -assidûment, ne contribua pas peu à l'éducation musicale du maître. Elle -fit naître et développa en lui l'amour de la musique de Glück, et l'on -verra dans la suite du Journal quelle admiration le peintre ressentit -pour le talent de cette grande artiste. - - * * * * * - -_Vendredi_ 1er _juin._--Travaillé beaucoup ce matin et jours -précédents pour terminer la petite _Fiancée d'Abydos_ [439] et la -_Baigneuse de dos_[440]. - -Vers trois heures au Musée, pour mettre la petite retouche à mon -tableau. Vu le tableau de Cœdès [441], qui m'a fait le plus grand -plaisir: il y a mille études à en faire. - -Villot m'a fait remarquer dans la grande salle française la supériorité -que témoigne une telle École. Très frappé surtout de Gros et -principalement de la _Bataille d'Eylau_; tout m'en plaît à présent. Il -est plus maître que dans _Jaffa_; l'exécution est plus libre. - -Dans la grande galerie, admiré les Rubens: sa figure de la Victoire -placée dans l'avant-dernier tableau. Comme cette figure tranche sur les -autres! les jambes même semblent faites par un autre que le maître; le -soin s'y montre; mais la sublime tête en feu et le bras plié,... tout -cela est le génie même. - -Les Sirènes également ne m'ont jamais semblé si belles. L'abandon seul -et l'audace la plus complète peuvent produire de semblables impressions. - -Vu le _Christ ressuscitant_, du Carrache. Le terne et le poids de cette -peinture m'ont fait voir ce que le sujet a de beau. L'ange, les yeux -brillants comme un éclair, écartant la pierre; le Christ éblouissant de -lumière, s'élançant du sein de la mort, et les gardes renversés de tous -côtés. - - * * * * * - -_Samedi_ 2 _juin._--Mme de Querelles m'a dit qu'elle avait vu chez un -doreur le petit _Arabe à cheval_ arrivant au galop sur cheval alezan. -Elle m'a raconté les mêmes impressions que j'éprouve moi-même devant -les sublimes Rubens; c'est incroyable dans une personne du monde!... -La peinture, dit-elle, quand elle a ce genre de verve naturelle, la -transporte comme la musique, lui fait battre le cœur. Elle me l'a -répété sur tous les tons. - -Impressions favorables à la fougue et au sentiment naturel. - ---Le _Bouclier magique._--Relire la _Jérusalem._ - ---Les sujets de _Roméo: Juliette endormie_: ses parents la croient -morte. - ---_Jésus présenté au peuple par Pilate._ - ---_Jésus devant Caïphe, le grand prêtre, déchirant ses habits._ - ---_Jésus insulté par les soldats._ - -Revoir pour ces sujets la petite _Passion_ d'Albert Dürer. - ---_Baiser de Judas._ - ---_Jésus entre les mains des soldats._ - ---_Madeleine essuyant les pieds du Christ._ - ---_Le Repas chez Simon._ - - * * * * * - -_Mardi_ 5 _juin._--Parti pour Champrosay à huit heures du soir; trouvé -tout en désordre dans le petit jardin; été chercher de l'eau à la -petite source pour faire de l'eau de Seltz avec la nouvelle machine que -j'ai apportée. - - * * * * * - -_Mercredi_ 6 _juin._--En mettant la tête à la fenêtre, le matin, je -vois Dupré qui allait passer la journée chez Mme Quantinet; je me suis -engagé à y aller l'après-midi. J'y ai été effectivement et ai fait la -connaissance d'une personne très aimable et par-dessus le marché très -bonne musicienne. - -J'allais, en sortant delà, dîner chez Mme Villot, qui m'avait fait -inviter le matin. Je ne la savais pas à Champrosay, cela m'a surpris -agréablement. Après le dîner, promenade dans le jardin et remonté dans -le salon achever la soirée. - - * * * * * - -_Champrosay.--Dimanche_ 17 _juin._--Villot qui était ici depuis huit -jours est reparti ce soir avec sa femme, emmenant ses enfants qu'on -avait tirés du collège, à cause du choléra. La présence de Villot -m'a été douce pendant cette semaine. Tous les matins, je travaillais -assidûment, et il venait l'après-midi. - ---J'ai ébauché depuis mon arrivée et jusqu'au 26, jour où je retourne à -Paris pour deux jours: - -_Tom O'Shanter._[442] - -Une petite _Ariane._[443] - -_Daniel dans la fosse aux lions_[444],--sur papier. - -_Un Giaour au bord de la mer._[445] - -_Un Arabe à cheval_ descendant une montagne. - -_Un Samaritain._[446] - -Travaillé à la petite _Fiancée d'Abydos._[447] - -»à l'_Ugolin._[448] - -»à la _Desdémone._[449] - -»à _Lady Macbeth._[450] - -Je me trouve souvent dans l'embarras le matin, quand il faut reprendre -une besogne, dans la crainte de ne pas trouver mes peintures assez -sèches. - - -_Dimanche_ 24 _juin._--Mauvaise disposition dans la matinée. Essayé -d'esquisser un _Samson_ et une _Dalila_[451]: j'en suis resté au crayon -blanc. - -L'après-midi, j'ai été à la forêt, par l'entrée du maquis: je n'avais -pas vu ce côté depuis l'année dernière. Je me suis mis en tête de faire -un bouquet de fleurs des champs que j'ai formé à travers les halliers, -au grand détriment de mes doigts et de mes habits écorchés par les -épines; cette promenade m'a paru délicieuse. La chaleur, qui avait été -étouffante et orageuse dans la matinée, était d'une autre nature, et -le soleil donnait à tout une gaieté que je ne trouvais pas autrefois -au soleil couchant... Je suis, en vieillissant moins susceptible -des impressions plus que mélancoliques que me donnait l'aspect de la -nature; je m'en félicitais tout en cheminant. Qu'ai-je donc perdu avec -la jeunesse?... Quelques illusions qui me remplissaient à la vérité et -passagèrement d'un bonheur assez vif, mais qui étaient cause, par cela -même, d'une amertume proportionnée. - -En vieillissant, il faut bien s'apercevoir qu'il y a un masque sur -presque toutes choses, mais on s'indigne moins contre cette apparence -menteuse, et on s'accoutume à se contenter de ce qui se voit. - - -_Lundi_ 9 _juillet._--Chez Piron, pour M. Duriez [452]: je le trouve -on ne peut plus aimable. Il me retient à dîner pour le soir avant mon -retour à Champrosay. - - -_Samedi_ 14 _juillet._--Travaillé à l'_Ugolin_ et fait le soir la _vue -de ma fenêtre._[453] - - -_Dimanche_ 15 _juillet._--J'écris à Peisse [454], à propos de son -article du 8. - - * * * * * - -_Lundi_ 23 _juillet._--Je dînais chez Mme de Forget avec Cave, sa -femme, etc. - -Le soir, M. Meneval [455] me parlait de l'affreuse conduite des -généraux et maréchaux de l'Empereur, à Arcis-sur-Seine ou sur Aube. -M. F..., logeant dans une autre maison que celle de l'Empereur, et -traversant une place pour se rendre près de lui, trouva un groupe de -généraux, parmi lesquels le maréchal Ney, qui délibéraient entre eux -s'ils ne feraient pas subir à leur bienfaiteur le sort de Romulus: -le tuer, l'enterrer là, leur semblait un moyen comme un autre de se -débarrasser et d'aller jouir dans leur hôtel; c'était, disaient-ils, -le fléau de la France, etc. L'Empereur, à qui M. F... raconta la chose -avec l'émotion concevable, se contenta de dire qu'ils étaient fous. - -Le maréchal Ney fut le plus inconvenant vis-à-vis de lui, après la -bataille de la Moskowa,... se plaignant qu'en ménageant la garde, il -l'avait privée des fruits d'une victoire plus complète. Ce fut encore -lui le plus cruel à Fontainebleau; il alla jusqu'à menacer l'Empereur -de lui faire un mauvais parti, s'il n'abdiquait pas. - -Dans le cours de la campagne de Russie, dans un village où l'Empereur, -étant logé à l'étroit, n'avait pu avoir près de lui le prince Berthier, -M. Meneval, ayant été le trouver pour les affaires de l'armée, le -trouva la tête dans les mains, la figure couverte de larmes; il lui -demanda la cause de son chagrin. Berthier ne craignit pas de lui -dire combien il était affreux de se voir contrarié sans fin dans -ses entreprises: «A quoi sert, disait-il, d'avoir des richesses, -des hôtels, des terres, s'il faut sans cesse faire la guerre et -compromettre tout cela?» - -Napoléon n'opposait que la patience à leurs plaintes et à leurs -reproches souvent odieux; il les aimait, malgré leur ingratitude, et -comme de vieux compagnons. - -Avant les dernières années, me disait M. Meneval, personne n'avait osé -se permettre une observation devant un ordre de lui... La confiance -l'avait en partie abandonné, mais point du tout la sûreté et la fermeté -de son génie, comme la campagne de France l'a si bien prouvé. Si à -Waterloo, à la fin de la bataille, il eût eu sous la main cette réserve -de la garde qu'il refusa d'engager à la Moskowa, il eût encore gagné la -bataille, malgré l'arrivée des Prussiens. - -Je demandai à M. Meneval s'il n'avait pas été tout à fait indisposé -à la Moskowa, suivant l'opinion accréditée généralement. Il fut -effectivement souffrant et atteint, surtout après la bataille, d'une -telle extinction de voix qu'il lui fut impossible de donner un ordre -verbal. Il était obligé de griffonner ses ordres sur des chiffons de -papier; cependant il avait toute sa tête. Mais après la bataille de -Dresde, l'indisposition subite dont il fut saisi paralysa toutes les -opérations, entraînant la défaite de Vandamme, etc. - -Pendant le consulat, il était fort souffrant de la gale rentrée qu'il -avait contractée au siège de Toulon. Il s'appuyait contre sa table, -se pressant le côté avec les mains dans des crises de souffrances -violentes. Sa pâleur, sa maigreur, à cette époque, expliquent cet état -maladif. Corvisart le débarrassa, au moins en apparence, de son mal, -mais il est probable que le mal dont il mourut doit sa cause première à -cette cruelle maladie. - - -[439] Voir _Catalogue Robaut_, n° 778. - -[440] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1897. - -[441] _Louis-Eugène Cœdès_, peintre, né en 1810, mort en 1868. Il -exposa au Salon de 1831. - -[442] Sujet tiré d'une ballade écossaise, de Burns. (Voir _Catalogue -Robaut_, n° 136 et 197.) - -[443] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1166, 1167. - -[444] Toile de 0m,67 X 0m,48. Fait partie de la Galerie Bruyas, au -Musée de Montpellier. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1066.) - -[445] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1074. - -[446] _Voir Catalogue Robaut_, n° 1168. - -[447] Voir _Catalogue Robaut_, n° 772. - -[448] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1063. - -[449] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1172. - -[450] Toile de 0m,41 X 0m,32. Exposée au Salon de 1850-51.--Elle fut -caricaturée par Cham. Donnée à Théophile Gautier. Vente Gautier, 1873: -7,000 francs. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1171.) - -[451] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1238. - -[452] _Duriez_, parent de Delacroix. - -[453] Voir _Catalogue Robaut_, n° 754, 1176, 1177, 1178 et autres. - -[454] _Louis Peisse_, littérateur, né a Aix en 1802, fut d'abord -conservateur des objets d'art au Mont-de-piété de Paris, puis -conservateur du Musée des études à l'École des Beaux-Arts. Il a publié -des articles de critique et de philosophie dans le _Producteur_, le -_National_, la _Revue des Deux Mondes_, les Salons de 1841 à 1844, -dans ce dernier recueil. La lettre en question, qui figure dans la -_Correspondance_ (t. II, p. 18), contient des remerciements au critique -pour un article élogieux que celui-ci avait fait paraître dans le -_Constitutionnel_ après le Salon de 1840. - -[455] Baron _de Meneval_, né en 1778, mort en 1850. Ancien secrétaire -du premier Consul, et plus tard de l'Empereur; il accompagna Napoléon -dans ses campagnes, fut nommé baron et maître des requêtes au conseil -d'État. Il vécut dans la retraite à partir de la seconde Restauration, -et se consacra à la publication des souvenirs historiques sur l'Empire. - - - * * * * * - -_Paris.--Samedi_ 11 _août._--J'ai passé plus d'un mois à Paris. Je n'ai -pas, je crois, noté l'époque de mon retour de la campagne, le samedi, -probablement. - -J'ai dîné chez Chabrier. Je voulais lui parler de l'affaire de Villot -et de la commission dont Chabrier fait partie pour juger le règlement -futur du Musée et les attributions des conservateurs, Je lui ai remis -la note de Villot. - -Vers neuf heures et demie, pris une calèche et été chez Villot. Je -n'ai trouvé que sa femme. Elle était encore sur sa chaise longue à -travailler. Elle était fort bien ainsi, tout en blanc, avec des fleurs -charmantes sur le petit guéridon. J'ai attendu Villot jusqu'à onze -heures. - - * * * * * - -_Samedi_ 18 _août._-Retourné le soir chez Chabrier pour avoir la -réponse de la note. Il m'en a parlé comme un homme qui avait étudié -la chose. Le directeur du Musée avec lequel il s'est trouvé à la -commission l'avait captivé jusqu'à un certain point. - -Retourné achever la soirée chez Villot, j'ai vu là le joli nécessaire, -etc. - - * * * * * - -_Champrosay.--Samedi_ 25 _août._--Revenu de Paris par le chemin de fer -de cinq heures. F... était dans la voiture en petite veste pour aller -dîner chez M. V... - -Villot était dans le même convoi. Remonté avec lui à Champrosay. Il a -voulu que je vinsse le voir le soir, mais j'étais fatigué. - - * * * * * - -_Dimanche_ 26 _août._--Longue séance avec Villot chez moi. Il me parle -des baigneurs installés chez lui. Je dîne effectivement avec tout ce -monde-là. Le soir ils partent tous: Nous allons les conduire au chemin -de fer, ainsi que M. B..., qui en était. - - * * * * * - -_Mercredi_ 29 _août._--Il y a quelques jours à peine que je suis revenu -du long séjour que j'ai fait à Paris. - -J'ai été en bateau avec Mme Villot et son fils, qui ont tous deux la -fureur des bains. Dîné avec elle et passé agréablement la soirée. - - * * * * * - -_Vendredi_ 31 _août_.--J'ai reçu avant-hier du bon N... une invitation -pour aller passer deux ou trois jours à Écoublay, et lui ai répondu. - -Je dînais ces jours avec M. Villot et M. Bontemps; ce dernier m'a -appris la mort de Mme de Mirbel [456]. J'ai été très affecté de ce -malheur. - -Le soir, après dîner, resté au clair de lune dans le jardin. M. -Bontemps nous a fort divertis par des chansons et coq-à-l'âne de toute -espèce. Partie de loto avant de se séparer. - - -[456] Mme _de Mirbel_, née en 1796, morte en 1849. Élève d'Augustin, -elle devint, sous sa direction, un des plus remarquables peintres -en miniature de ce temps. On lui doit un grand nombre de portraits -excellents, notamment Charles X, le duc de Fitz-James, le comte -Demidoff, Louis-Philippe, le duc d'Orléans, le comte de Paris, Émile -de Girardin, etc. Elle avait sérieusement encouragé Delacroix à -ses débuts: «Mme de Mirbel est excellente pour moi et me pousse», -écrivait-il à Soulier en 1828. (_Corresp._, t. I, p. 121.) - - * * * * * - -_Samedi 1er septembre._--Parti à huit heures moins un quart -avec Jenny; courses diverses avant d'arriver à la maison. Le temps -était assommant; je n'en pouvais plus, et, ce qu'il y a de singulier, -les pressentiments de tristesse que je sentais avaient moi-même pour -objet. - -Parti à deux heures et demie par l'affreuse diligence de Fontenay. -Confusion incroyable: foule de chasseurs et de chiens. - - * * * * * - -3 _septembre._--La lettre de l'architecte Baltard [457] qui m'apprend -la nécessité de changer mes sujets pour Saint-Sulpice. - - * * * * * - -_Champrosay.--Samedi_ 15 _septembre._--Dîné avec M. Villot. - -Soirée insipide: j'étais mal disposé et me suis retiré plus tôt. - -Je ne vaux pas grand'chose ce soir; le dîner est une affaire. Je -déjeune si peu que l'appétit m'entraîne le soir, et que je suis plus -disposé au sommeil qu'à la conversation. - - * * * * * - -_Dimanche_ 16 _septembre._--Bonne journée. - -Composé et ébauché le matin la _Femme qui se peigne_ et _Michel-Ange -dans son atelier._[458] - -Promenade charmante dans la forêt, par un petit sentier tout à fait -nouveau, derrière le terrain de Lamouroux, en allant vers la gauche, le -chêne d'Antin à droite. - -Vu la fourmilière, sur laquelle je me suis amusé à écrire dans mon -calepin. - -Le soir chez M. Quantinet. Sonates de Beethoven, avec violon. Il avait -été question de dîner chez eux avec Chenavard et Dupré; ces messieurs -n'ont pu venir. - - * * * * * - -_Lundi_ 17 _septembre._--Je me lève toujours avec un malentrain -incroyable.--Hier, où j'ai tant travaillé, c'était de même... Je me -suis remis: j'ai retouché l'ébauche en grisaille de la _Femme qui -se peigne_, et puis dessiné et ébauché entièrement en peu de temps -l'_Arabe_ qui grimpe sur des roches pour surprendre un lion [459]. - - - * * * * * - -28 _septembre._--J'étais mal disposé; j'ai été chercher la grosse -Bible; pensé beaucoup de sujets. Le soir, resté chez moi et dormi. - - -[457] _Victor Baltard_, architecte, né en 1805, mort en 1874, grand -prix d'architecture, directeur des travaux de Paris et du département -de la Seine, membre de l'Institut. Il a construit un grand nombre -d'édifices et de monuments parisiens, et a dirigé les travaux de -restauration et de décoration dans plusieurs églises de Paris, -notamment Saint-Germain des Prés, Saint-Eustache, Saint-Séverin, -Saint-Étienne du Mont, Saint-Sulpice, etc. - -[458] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1184. - -[459] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1227. - - * * * * * - -_Mardi_ 2 _octobre_ (_SS. Anges gardiens._)--C'est aujourd'hui que -j'ai arrêté avec le curé et son vicaire, M. Goujon, que je ferais les -_Saints Anges_, et je m'aperçois, en écrivant ceci, que c'est le jour -même de leur fête que j'ai pris ce parti. - - * * * * * - -_Rouen.--Jeudi_ 3 _octobre._--Le retard que j'ai mis à mon départ qui -devait avoir lieu hier est cause que j'ai manqué à Rouen l'occasion de -voir mon tableau de _Trajan._[460] Quand je suis arrivé au Musée, il -était depuis le matin seulement couvert à moitié par des charpentes -élevées pour l'exposition des peintres normands.....Si j'avais -persévéré dans mes projets, je l'aurais vu à mon aise. - -Je ne me rappelle pas qu'un de mes tableaux, vu dans une galerie -longtemps après l'avoir oublié, m'ait fait au tant de plaisir. -Malheureusement une des parties les plus intéressantes, la plus -intéressante peut-être, était cachée, c'est-à-dire la femme aux genoux -de l'Empereur... Ce que j'ai pu en voir m'a paru d'une vigueur et d'une -profondeur qui éteignaient sans exception tout ce qui était alentour. -Chose singulière! le tableau paraît brillant, quoiqu'en général le ton -soit sombre. - ---Parti à huit heures au lieu de sept; j'ai fort pesté de n'avoir -retardé mon départ que pour ne pas partir à sept heures et d'arriver -sottement, pour ne pas m'être informé, une heure plus tôt qu'il ne -fallait. Du reste, placé comme je désirais, la route m'a semblé -charmante. La forêt de Saint-Germain, à partir de Maisons, occupe les -deux côtés de la route. Il y a là des clairières, des allées couvertes, -etc., dont l'aspect est délicieux. - -Arrivé à Rouen à midi et demi. Ces tunnels sont bien dangereux. Je -passe sur l'immense danger; ils ont encore l'ennui de couper la route -sottement. Déjeuné fort bien à l'_Hôtel de France_, où je me suis -trouvé avec plaisir, en pensant au premier voyage que j'ai fait dans ce -pays. - -Vers trois heures au Musée; j'ai eu le désappointement dont je viens de -parler. J'ai remarqué pour la première fois deux ou trois tableaux de -Lucas de Leyde, ou dans son genre, qui m'ont charmé. Grande délicatesse -dans l'expression des détails qui rendent le tempérament, la finesse -de la peau et des cheveux, la grâce des mains, etc. La peinture traitée -largement ne peut donner ce genre d'impressions. - ---_Berger_, au-dessus de ces tableaux.--Admiré les _Bergers_ de Rubens. -Il y a à côté un tableau de H..., qui représente le _Christ devant -Pilate_; je l'avais précédemment admiré, à cause de la naïveté et de -la vérité de l'aspect... A côté des bergers de Rubens, il redescend -jusqu'à n'être que des portraits de modèles. - -A Saint-Ouen ensuite. Ce lieu m'a toujours donné une sublime -impression; je ne compare aucune église à celle-là. - -Rentré fatigué et peu dispos. Dîné tard et peu. Ressorti pour une -seconde. Trempé par la pluie qui est continuelle dans le pays, je suis -rentré vers dix heures. - - * * * * * - -_Samedi_6 _octobre._--Ce jour, sorti tard. - -Vu la cathédrale, qui est à cent lieues de produire l'effet de -Saint-Ouen; j'entends à l'intérieur, car extérieurement, et de -tous côtés, elle est admirable. La façade: entassement magnifique, -irrégularité qui plaît, etc... Le _portail des libraires_ aussi beau. - -Ce qui m'a le plus touché, ce sont les deux tombeaux de la chapelle -du fond, mais surtout celui de M. de Brézé. Tout en est admirable, et -en première ligne la statue. Les mérites de l'Antique s'y trouvent -réunis au je ne sais quoi moderne, à la grâce de la Renaissance: les -clavicules, les bras, les jambes, les pieds, tout cela d'un style et -d'une exécution au-dessus de tout. L'autre tombeau me plaît beaucoup, -mais l'exécution a quelque chose de singulier; peut-être est-ce l'effet -de ces deux figures posées là comme au hasard. Celle du cardinal, en -particulier, est de la plus grande beauté, et d'un style qu'on ne peut -comparer qu'aux plus belles choses de Raphaël...: la draperie, la tête, -etc. - -A Saint-Maclou; vitraux superbes, portes sculptées, etc.; le devant sur -la rue a gagné à être dégagé. On a fait là depuis quelques années une -nouvelle rue à la moderne qui va jusqu'au port. - -Rentré d'assez bonne heure, après avoir été à Saint-Patrice, dont les -vitraux sont beaux, mais m'ont ému faiblement. (Se rappeler l'allégorie -de la _Chute de l'homme et de la femme_; le démon à côté, ensuite la -Mort qui apprête son dard, et enfin le Péché, sous les traits d'une -femme couverte de parures, mais les yeux fermés et liée d'une chaîne.) - -Dîné à trois heures; parti à quatre heures et demie. Cette route faite -le soir par un temps riant et charmant..... Dérangé par les caquetages -d'un jeune avocat, insolent comme tous les jeunes gens, et de son -client, bavard insupportable. - -A Yvetot, désappointement. Pris un cabriolet; arrivé tard. La grande -allée du château a disparu. J'ai éprouvé là l'émotion la plus vive du -retour dans un endroit aimé[461]. Mais tout est défiguré... le chemin -est changé, etc. - - -_Le lendemain dimanche_ 7, visité le jardin tout mouillé. Je n ai -pas été trop désappointé. Les arbres ont grandi dans une proportion -extraordinaire et donnent à l'aspect quelque chose de plus triste -qu'autrefois, mais dans certaines parties un caractère presque -sublime. La montagne à gauche vue d'en bas, avant d'arriver aux -petites cascades; les arbres verts entourés de lierre vers le pont. -Malheureusement le lierre qui les embrasse et fait un bel effet, les -dévore et les fera périr avant peu. - -Après déjeuner, visité avec Bornot et Gaultron la chapelle [462]. Le -temps est mauvais et nous tient enfermés. - -Avant dîner, j'étais souffrant. Je ne suis pas très bien depuis mon -arrivée à Rouen. Nous sommes sortis malgré la pluie et avons grimpé la -côte d'Angerville... Ces routes sont devenues superbes. - -Le lendemain, journée de pluie tellement continue, qu'il ne m'a pas été -possible de mettre le pied dehors. Quelques personnes à dîner: le curé, -personnage grassouillet, qui sourit à chaque instant avec un petit -sifflement entre les dents et qui ne dit mot; la directrice des postes, -personne aimable, et la bonne madame d'Argent. Joué au billard, etc. - - * * * * * - -_Mardi_ 9 _octobre._--Par quelle triste fatalité l'homme ne peut-il -jamais jouir à la fois de toutes les facultés de sa nature, de toutes -les perfections dont elle n'est susceptible qu'à des âges différents? -Les réflexions que j'écris ici m'ont été suggérées par cette parole de -Montesquieu, que je trouvai ici ces jours-ci, à savoir qu'au moment où -l'esprit de l'homme a atteint sa maturité, son corps s'affaiblit. - -Je pensais à propos de cela qu'une certaine vivacité d'impression, -qui tient plus à la sensibilité physique, diminue avec l'âge. Je n'ai -pas éprouvé, en arrivant ici, et surtout en y vivant quelques jours, -ces mouvements de joie ou de tristesse dont ce lieu me remplissait, -mouvements dont le souvenir m'était si doux... Je le quitterai -probablement sans éprouver ce regret que j'avais autrefois. Quant à mon -esprit, il a, bien autrement qu'à l'époque dont je parle, la sûreté, -la faculté de combiner, d'exprimer; l'intelligence a grandi, mais l'âme -a perdu son élasticité et son irritabilité. Pourquoi l'homme, après -tout, ne subirait-il pas le sort commun des êtres? Quand nous cueillons -le fruit délicieux, aurions-nous la prétention de respirer en même -temps le parfum de la fleur? Il a fallu cette délicatesse exquise de la -sensibilité au jeune âge pour amener cette sûreté, cette maturité de -l'esprit. Peut-être les très grands hommes, et je le crois tout à fait, -sont-ils ceux qui ont conservé, à l'âge où l'intelligence a toute sa -force, une partie de cette impétuosité dans les impressions,... qui est -le caractère de la jeunesse? - -Passé la matinée à lire Montesquieu. - ---A Fécamp, vers deux heures; la mer était magnifique. Beaux aspects de -la vallée. Après dîner, discussion politique. - ---Je comparais ces jours-ci les peintures qui sont dans le salon du -cousin. Je me suis rendu compte de ce qui sépare une peinture qui n'est -que naïve, de celle qui a un caractère propre à la faire durer. En un -mot, je me suis souvent pris à me demander pourquoi l'extrême facilité, -la hardiesse de touche, ne me choquent pas dans Rubens, et qu'elles ne -sont que de la pratique haïssable dans les Vanloo..... j'entends ceux -de ce temps-ci comme ceux de l'autre. Au fond, je sens bien que cette -facilité dans le grand maître n'est pas la qualité principale; qu'elle -n'est que le moyen et non le but, ce qui est le contraire dans les -médiocres... J'ai été confirmé avec plaisir dans cette opinion, en -comparant le portrait de ma vieille tante [463] avec ceux de l'oncle -Riesener. Il y a déjà, dans cet ouvrage d'un commençant, une sûreté et -une intelligence de l'essentiel, même une touche pour rendre tout cela -qui frappait Gaultron lui-même. Je n'attache d'importance à ceci que -parce que cela me rassure... Une main vigoureuse, disait-il, etc. - ---Le temps est tout à fait beau: nous avons été à Saint-Pierre [464], à -travers la vallée. - -Revu, en y allant, Angerville, où je suis venu, il y a tant d'années, -avec ma bonne mère, ma sœur, mon neveu, le cousin,... tous disparus! -Cette petite maison est toujours là, comme la mer que l'on voit de là, -et qui y sera encore à son tour, quand la maison aura disparu. - -Nous sommes descendus à la mer par un chemin à droite, que je ne -connaissais pas; c'est la plus belle pelouse en pente douce que l'on -puisse imaginer. L'étendue de mer que l'œil embrasse de la hauteur est -des plus considérables. Cette grande ligne bleue, verte, rose, de cette -couleur indéfinissable qui est celle de la vaste mer, me transporte -toujours. Le bruit intermittent qui arrive déjà de loin et l'odeur -saline enivrent véritablement. - - ---Je m'aperçois que mes belles réflexions des pages précédentes m'ont -empêché de noter, je ne sais plus quel jour, notre première course à -Fécamp, par un temps tout différent... La mer était forte et se brisait -admirablement contre la jetée..... Nous avons vu sortir deux petits -bâtiments. - -Aujourd'hui elle est, au contraire, très calme, et je l'adore ainsi, -avec le soleil, qui semait d'étincelles et de diamants le côté d'où il -venait, et donnait de la gaieté à cette nappe majestueuse. - -Nous avons visité la maison du curé, qui a appartenu au bon M. Hébert. -Décidément c'est un peu triste; un solitaire surtout finirait par s'y -changer en pierre. - -On démolit l'ancienne église du lieu, qui est charmante, pour en faire -une neuve. Nous avons été indignés. - - * * * * * - -_Mercredi_ 10 _octobre._--Le lendemain à Cany. - -Quelques futaies ont disparu le long de la route, mais elles ne font -pas encore de tort à la vue qu'on a du château. Ce lieu enchanteur -ne m'avait jamais fait autant de plaisir... Se rappeler ces masses -d'arbres, ces allées ou plutôt ces percées qui, se continuant sur la -montagne avec les allées qui sont en bas, produisent l'effet d'arbres -entassés les uns sur les autres. - -Le parc est plein de magnifiques arbres, dont les branches touchent à -terre, entre autres le plateau qui est à droite en venant du bout du -parc. Beautés des eaux. - -Revenus par Ourville. En remontant de Cany, belle vue. Tons de _cobalt_ -apparaissant dans les musses de verdure du fond et parfois doré des -devants. - -Vu à Cany M. Foy, vieilli comme les autres. - - * * * * * - -_Jeudi_ 11 _octobre._--A Fécamp l'après-midi. - -Nous allions surtout pour voir Mme Laporte[465]; j'y suis arrivé seul, -en attendant Bornot et sa femme. La pauvre dame ne voulait d'abord -recevoir personne, mais en apprenant mon nom, elle m'a fait venir près -d'elle; je l'ai trouvée dans ce qui était sa salle à manger sans doute, -parce que cette pièce est au rez-de-chaussée et plus à portée pour les -soins que son état exige, mais seule dans un petit lit, toute diminuée -elle-même et dans un grand état de maigreur. Elle a éprouvé beaucoup de -sensibilité en me voyant; je lui rappelais des moments et des personnes -disparus depuis longtemps, au moment où elle sent bien qu'elle va tout -quitter à son tour. J'ai tenu avec plaisir sa main maigrie et ridée. - -Bornot et sa femme sont survenus. Elle nous a parlé de ses maux, ce qui -est tout simple, mais avec une grande liberté, plaisantant même avec -cette humeur qu'elle a toujours eue. Nous l'avons quittée au bout de -quelques instants. Ce spectacle m'a beaucoup touché. - -Nous sommes entrés un instant dans ce salon où elle ne doit plus -rentrer et où nous avons passé des moments si gais avec le bon cousin, -avec Riesener, avec tous les originaux qui composaient sa société, et -qui m'ont bien l'air de ne guère s'informer d'elle à présent. - -Nous allions vers le port, au-devant de Gaultron. Nous sommes revenus -sans avoir été jusqu'à la mer, ce qui a été pour moi une mystification. - -Passé assez de temps à voir chez un orfèvre des pendeloques anciennes -du pays, et revenu plus tard à Valmont par une pluie qui me gâte bien -ce pays-ci. - - * * * * * - -_Vendredi_ 12.--La petite Mme Duglé, fille de Zimmerman [466], est -venue déjeuner avec sa sœur. Journée de pluie complète. - - * * * * * - -_Samedi_ 13.--Matinée employée à terminer la lecture d'_Arsace et -Isménie_[467], de Montesquieu. Tout le talent de l'auteur ne peut -vaincre l'ennui de ces aventures rebattues, de ces amours, de cette -constance éternelle; la mode et, je crois aussi, un sentiment de la -vérité, ont relégué ces sortes d'ouvrages dans l'oubli. - -Avant déjeuner, examiné les vitraux. Se rappeler ce beau caractère -raphaélesque et plus encore corrégien: le beau et simple modelé et -la hardiesse de l'indication. Contours noirs très prononcés pour la -distance, etc. Après déjeuner, au cimetière. - -Auparavant vers Saint-Ouen, chez une pauvre fabricante de mouchoirs -au métier. Pauvres gens! on leur paye vingt francs les vingt-quatre -douzaines de ces mouchoirs; cela ne fait pas vingt sous pour chaque -douzaine. - -La chapelle où repose le corps de Bataille ne me plaît pas. Je regrette -de n'avoir pas été consulté. - -Tué le temps jusqu'à dîner. Dormi dans ma chambre, puis fait un tour de -parc à la nuit tombante. Ce parc et ces arbres gigantesques ont pris -un aspect qui est presque lugubre; mais en vérité, si l'on pouvait, en -peinture, rendre de pareils effets, ce serait ce que j'ai vu en paysage -de plus sublime. Je ne peux rien comparer à cela..... Cette forêt de -colonnes formées par les sapins, le vieux noyer en montant, etc. - -Le pharmacien M. Leglay, la directrice des postes, venus dîner. - - * * * * * - -_Dimanche_ 14 _octobre._--Aux Petites-Dalles avec Bornot. Gaultron, qui -part demain, était resté à peindre. - -Passé devant le château de Sassetot. Environs magnifiques; la descente -pour aller à la mer. Effet de ces grands bouquets de hêtres. Arrivé à -la mer par une ruelle étroite; on la découvre tout au bout du chemin. - -Mer basse. J'ai été sur les rochers et ramassé deux des coquillages -qu'on y trouve collés; j'ai essayé de les manger... chair dure, sauf un -je ne sais quoi de jaune qui a un goût agréable de moule. - -Fait plusieurs croquis. - - * * * * * - -_Lundi_ 15 _octobre._--Accompagné Gaultron avec Bornot jusqu'à la route -d'Yvetot. Revenu avec Bornot par les bois de M. Barbet, pour descendre -au vivier. Grand couvert de hêtres en haut; allées de sapins. - -Traversé sur le flanc de la colline des herbages par lesquels nous -sommes descendus au vivier qui est charmant et nettoyé. J'y ai vu voler -des cygnes pour la première fois. Revenu mourant de faim. - -Dans la journée, qui était belle, été aux Grandes-Dalles. Le même -chemin jusqu'à Sassetot, seulement pris à gauche. J'ai admiré la -porte de l'église sur le cimetière; elle est évidemment un ouvrage -de fantaisie et faite par un ouvrier qui avait du goût. Elle montre -combien cette dernière qualité est le nerf de cet art pour lequel les -livres ont des proportions toutes faites, qui n'engendrent que des -ouvrages dénués de tout caractère. - ---Dessiné. La mer basse encore. - ---Ce jour-là et l'avant-veille, promenade le matin avant déjeuner avec -Bornot, dans sou bois au-dessus du parc; jolies allées. - - * * * * * - -_Mardi_ 16 _octobre._--J'ai été seul avant déjeuner sur la route -de Fécamp. J'ai voulu grimper dans le petit bois à gauche et dans -les jolies prairies où sont les sapins. Arrêté par les haies et les -clôtures, à chaque pas. Le peuple qui sera toujours en majorité, se -trompe en croyant que les grandes propriétés n'ont pas une grande -utilité; c'est aux pauvres gens qu'elles sont utiles, et le profit -qu'ils en retirent n'appauvrit pas les riches, qui les laissent -profiter de petites aubaines qu'ils y trouvent. - -Le laisser-aller du bon cousin faisait le bonheur des pauvres -ramasseurs de fougère et de branches sèches; les petits bourgeois -enrichis s'enferment chez eux et barricadent partout les avenues. Les -pauvres, privés complètement de ce côté, ne profitent même pas des -droits dérisoires que leur donne l'État républicain. - -Bornot me donnait, à déjeuner, le résultat de l'élection pour un député -dans le canton. Sur 4,360 inscrits, à peine 1,600 ont pris part au -vote. A Limpiville, personne ne se présentait; le maire désolé a appelé -les citoyens par toutes les manières. Dans d'autres communes, c'était à -peu près de même, et cependant le vote a lieu le dimanche. - -En revenant, déjeuné. J'ai traversé la vallée vers le moulin, qui est -à cheval sur la rivière, qu'on passe sur une planche. Revu le chemin -qu'on prenait si souvent derrière le lavoir; là, les bois de B... -enceints encore d'un fossé. Nouvelles réflexions analogues à celles -ci-dessus. Le chemin, à partir du lavoir pour rentrer à la maison, ne -passe plus le long des murs. Tout cela est refait à la Louis-Philippe. - -Bornot me rappelait que c'est à ce lavoir que j'embrassais la petite -femme du maçon, qui était si gentille, et qui venait de temps en temps -rendre ses devoirs au vieux cousin [468]. - ---A Fécamp, avec toutes ces dames, chez le bijoutier, pâtissier, -papetier; acheté un carton. - -Vu l'église auparavant. J'avais oublié son importance. Charmantes -chapelles autour du chœur, séparées par des clôtures à jour d'un -charmant goût. Tombeaux d'évêques ou abbés. Petites figures au tombeau -et grand tombeau de la Vierge aux figures grandes coloriées; les poses -sont si naïves, et il y a tant de caractère, que le coloriage ne les -gâte pas trop. L'une des têtes m'a paru celle du Laocoon, bien surpris -de se trouver en pareil lieu et en pareille compagnie. Il y a une de -ces figures qui tient un encensoir, et qui souffle dessus pour en -ranimer les charbons.--Chapelle de la Vierge avec vitraux du treizième -siècle, semblables à ceux de la cathédrale de Rouen.--Belle copie de -l'_Assomption_ du Poussin, à l'autel de cette chapelle.--Charmant -ouvrage d'albâtre ou de marbre pour contenir le précieux sang, adossé -à l'autel principal. Petites figures dans le style de Ghiberti -[469].--Les figures dont j'ai parlé sont à droite, au pied d'un -grand crucifix; à gauche, il y a un tombeau où l'on voit le Christ -couché sous l'autel, à travers des treillages.--En face, copie du Fra -Bartolomeo du Musée. - -En allant au port, il faisait très beau temps. Les montagnes qui mènent -à la mer, magnifiques et grandioses. - -La mer, basse comme je ne l'ai jamais vue ici, est on ne peut plus -majestueuse dans son calme et par ce beau temps. - -Causé avec un pilote de la plus belle figure. - - * * * * * - -_Mercredi_ 17 _octobre._--Passé toute la journée sans sortir, malgré le -beau temps. Nous nous sommes occupés des vitraux; cela m'a fatigué. - -Avant de dîner, fait un tour dans le parc; c'est un heu enchanteur: ces -arbres, ces cygnes, etc. - ---J'ai pensé avec plaisir à reprendre certains sujets, surtout le -_Génie arrivant à l'immortalité_[470]. Il serait temps de mettre en -train celui-là et le _Léthé_, etc. - ---Le soir, vu le four à chaux: arbres éclairés vivement; l'intérieur de -la fournaise; flammes vertes, la chaux éclatante de blancheur, avec des -veines de feu incandescent. - - * * * * * - -_Jeudi_ 18 _octobre._--Dans la matinée, avant déjeuner, délicieux -temps; dessiné dans le jardin des masses d'arbres; le soleil du matin -y donne des effets charmants. - -Parti vers deux heures pour Fécamp; nous voulions aller aux fameux -_Trous aux chiens._ Cet ignoble sobriquet, appliqué aux beaux -phénomènes que j'ai vus là, dépose contre la petite dose de poésie de -notre peuple et son peu d'imagination... Nous sommes arrivés trop tôt, -et je suis resté longtemps sur la jetée. La mer très bonne à étudier. - -Partis pour notre excursion quand la mer a été assez basse. Il est bien -difficile de décrire ce que j'ai vu, et malheureusement ma mémoire -sera bien peu fidèle pour se le rappeler. La mer n'étant pas d'abord -assez basse, nous avons eu quelque peine à arriver jusqu'à ces piliers, -qui semblent d'architecture romane, et qui soutiennent la falaise, en -laissant une percée par-dessous. Ensuite deux magnifiques amphithéâtres -à plusieurs rangs, les uns au-dessus des autres, dont un beaucoup plus -vaste que l'autre. - -Dans l'un d'eux, je crois, cette grotte profonde, qui semble la -retraite d'Amphitrite. Enfin, pour conclure, la grande arche par -laquelle on aperçoit un autre amphithéâtre avec ces espèces de -promontoires réguliers en forme de champignons placés à côté les uns -des autres, et qui sont là comme des niches d'animaux féroces dans un -cirque romain. - -Nous nous sommes arrêtés là, apercevant de loin quelques beautés qui -nous ont paru inférieures, et qui de près, peut-être, auraient mérité -notre admiration. - -Le sol, sous cette arche étonnante, semblait sillonné par les roues des -chars et simulait les ruines d'une ville antique. Ce sol est ce blanc -calcaire dont les falaises sont presque entièrement faites. Il y a des -parties sur les rocs qui sont d'un brun de terre d'ombre, des parties -très vertes et quelques-unes creuses. Les pierres détachées par terre -sont généralement blanches. On voit courir sous ses pieds de petites -souris qui vont rejoindre la mer. - -Revenus très rapidement. Le soleil était couché. - - * * * * * - -_Vendredi_ 19 _octobre._--Je lis ce matin, dans Montesquieu, une -peinture à grands traits des exploits de Mithridate. La grande idée -qu'il donne du caractère de ce roi diminue beaucoup dans mon esprit -l'impression que m'avait laissée la pièce de Racine. Décidément ces -petites histoires amoureuses mêlées à la peinture d'un pareil colosse, -le réduisent à la proportion d'un homme de notre temps. Quand on songe -que Mithridate était une espèce de barbare, commandant à des nations -féroces, on se le figure difficilement occupé d'intrigues d'intérieur. -Au reste, il faudrait relire. - ---Je recule de jour en jour l'instant de mon départ. - -... Ils sont aimables pour moi, et cette molle flânerie dans un lieu -que j'aime me berce, et me fait reculer le moment de reprendre mon -train de vie ordinaire. - -Lu le matin Montesquieu, _Grandeur et décadence._ - -Promené dans le jardin, avant déjeuner. Après cela, en bateau avec la -cousine et une partie des petites filles [471]; j'étais fatigué de la -course de la veille et aussi de la vie que je mène, et surtout de ces -repas, de ces vins, etc. - -Je me suis occupé l'après-midi à composer avec des fragments de vitraux -la fenêtre que Bornot veut mettre à l'ouverture laissée dans la -chapelle de la Vierge. - -Le soir, plusieurs parties de billard avec la cousine, pendant que -Bornot dessinait les vues qui nous ont frappés dans les falaises. - - * * * * * - -_Samedi_ 20 _octobre._--J'ai appris, après déjeuner, la mort du pauvre -Chopin. Chose étrange, le matin, avant de me lever, j'étais frappé -de cette idée. Voilà plusieurs fois que j'éprouve de ces sortes de -pressentiments. - -Quelle perte! Que d'ignobles gredins remplissent la place, pendant que -cette belle âme vient de s'éteindre! - ---Promenades dans le jardin... Adieu à ces beaux lieux, dont le -charme est vraiment délicieux... Ce charme est bien peu goûté par les -habitants de ce manoir. Au milieu de tout cela, le bon cousin ne nous -a parlé que d'acres de terre, de réparations, de murs, ou des querelles -du conseil municipal. Il en résulte que la plupart du temps je demeure -muet et consterné. Les repas surtout, où l'on s'épanche d'ordinaire, -sont à la glace. Sont-ils heureux ainsi? - -Promenade avec Bornot à Angerville, dans le char à bancs. On a coupé -la plupart des sapins qui étaient aux environs de l'église. Hélas! ces -lieux ont encore moins changé que les personnes que j'y ai vues. - -Revenus par Boudeville, et visité la petite église. Touché extrêmement -de cet endroit: le presbytère est charmant... Je parlais à Bornot de la -condition tranquille du curé d'un lieu pareil. Mes considérations ne le -touchent pas, et au retour il est retombé dans les acres de terre, les -herbages, etc. - -En redescendant par le chemin creux qui borde son bois, il m'a montré -ses améliorations: défrichements, four à briques, etc. - -Nous sommes repassés devant le cimetière: je n'ai pu m'empêcher de -penser à la petite place qu'occupe le bon Bataille... J'étais muet, -triste, gelé; mais pas le moindre sentiment d'envie. - - * * * * * - -_Dimanche_ 21 _octobre._--Perdu la journée. Nous devions aller à -Fécamp. A peine hors de Valmont, une petite pluie fine a découragé le -cousin, qui n'avait peut-être pas grande envie d'y aller. - -Nous sommes rentrés, et je me suis mis à faire ma malle. - -La directrice des postes dînait. J'ai été assez révolté de certaines -duretés. - - * * * * * - -_Lundi_ 22 _octobre._--Je lis ce matin dans la _Description de Paris et -de ses édifices_, publiée en 1808, le détail effrayant des richesses, -des monuments en tous genres qui ont disparu des églises pendant la -Révolution. Il serait curieux de faire un travail sur cette matière, -pour édifier sur le résultat le plus clair des révolutions. - - * * * * * - -_Mardi_ 23 _octobre._--Le matin, examiné de nouveau les vitraux et -achevé de composer la fenêtre de Bornot, pour la chapelle de la Vierge. -Le vitrier m'a réparé ceux que j'emporte. - -J'ai été à Saint-Pierre seul avec Malestrat. J'ai beaucoup étudié la -mer, qui était toujours la même et toujours belle. - -A dîner la petite Mme Duglé, sa sœur, une madame Cardon et sa fille, de -Fécamp. - - * * * * * - -_Mercredi_ 24 _octobre._--Parti à neuf heures et demie avec Bornot. -Pris l'ancienne route d'Ypreville, par le plus beau temps du monde. -J'ai parcouru avec bien du plaisir cette route. Revu la futaie à -l'entrée d'Ypreville. Embarqué à Alvimare. - -Cette route est toute changée depuis trois semaines: tons dorés et -rouges des arbres. Ombres bleues et brumeuses. - -A Rouen vers une heure, et fait toute la route jusqu'à Paris sans -compagnon de route. Avant Rouen, il était venu une délicieuse femme -avec un homme âgé; j'ai beaucoup joui de sa vue, pendant le peu de -temps qu'elle a passé dans la voiture. - -J'étais assez mal disposé. J'avais déjeuné sans faim, et cette -disposition, qui m'a empêché de manger toute la journée, a agi sur mon -humeur. Admiré cependant les bords de la Seine, les rochers qu'on voit -le long de la route, depuis Pont-de-l'Arche jusqu'au delà de Vernon, -ces mamelons presque réguliers, qui donnent un caractère particulier à -tout ce pays, Mantes, Meulan. Aperçu Vaux, etc. - -Triste en arrivant: la migraine y contribuait. Attendu longtemps pour -les paquets. Trouvé Jenny qui m'attendait. Je n'ai pas été fâché de -trouver, en arrivant, ses bons soins. - - -[460] Voir _Catalogue Robaut_, n° 714. - -[461] L'émotion de Delacroix s'explique facilement, car c'est là, à -l'abbaye de Valmont, que le maître avait passé les meilleurs moments de -sa jeunesse. Son cousin, M. _Bataille_, officier d'état-major, attaché -à la personne du prince Eugène, à la suite duquel il fit les campagnes -d'Italie et de Pologne, de 1811 à 1813, était propriétaire de cette -ancienne abbaye, qui avait été bâtie pour huit moines bénédictins, -et qui touchait aux ruines d'une église beaucoup plus ancienne. M. -Bataille avait réparé les ruines et l'habitation, puis il avait planté -un parc à l'entour. A sa mort, Valmont était devenue la propriété de M. -_Bornot_, cousin de M. Bataille et de Delacroix. - -[462] Delacroix exécuta à l'abbaye de Valmont des fresques. Elles -furent peintes en 1834. A ce propos, il écrivait à Villot: «Le -cousin m'a fait préparer un petit morceau de mur avec les couleurs -convenables, et j'ai fait en quelques heures un petit sujet dans ce -genre assez nouveau pour moi, mais dont je crois que je pourrais -tirer parti, si l'occasion s'en présentait... J'avoue que je serai -singulièrement ragaillardi par un essai dans ce genre, si je pouvais le -faire sérieusement et en grand.» (Voir _Correspondance_, t. I, p. 203 -et 204.) - -[463] _Anne-Françoise Delacroix_, qui épousa _Louis-Cyr Bornot_, était -la grand'tante d'Eugène Delacroix. Celui-ci avait fait le portrait de -sa vieille parente, en 1818, quand il n'avait pas encore vingt ans. -(Voir _Catalogue Robaut_, n° 1460.) - -[464] Saint-Pierre en Port. - -[465] Madame _Laporte_, veuve de l'ancien consul de France à Tanger. - -[466] _Zimmerman_, compositeur et pianiste distingué, né à Paris -en 1785, mort en 1853; Il fut longtemps professeur de piano au -Conservatoire. - -[467] L'_Arsace et Isménie_, petit roman oriental de Montesquieu, -où l'affabulation romanesque se trouve entremêlée de considérations -politiques, et qui fait partie des œuvres posthumes de l'écrivain. - -[468] Le cousin _Bataille._ - -[469] _Lorenzo Ghiberti_, sculpteur et architecte, né à Florence en -1378, mort vers 1455. - -[470] La peinture n'est pas connue, mais on cite deux dessins. (Voir -_Catalogue Robaut_, n°s 727, 728.) - -[471] M. et Mme _Bornot_ avaient six enfants: un fils, M. Camille -Bornot, et cinq filles qui en se mariant devinrent: Mmes Gavet, -Lambert, Porlier, Pierre Legrand et Journé. - - - * * * * * - -_Sans date._--Passé les jours suivants dans l'oisiveté. Quelques -visites. - -Vu Mme Marliani qui m'avait écrit; elle a passé un mois à Nohant, et -y a été malade. Mme Sand est triste et ennuyée. Elle a maintenant la -fureur du domino. Elle grondait tout de bon cette pauvre Charlotte de -ne point sentir toutes les profondeurs de combinaisons que renferme ce -sublime jeu. On fait aussi des charades où elle fait sa partie. Les -costumes l'occupent. - -Clésinger, que j'ai rencontré dans la rue, m'a envoyé sa femme, qui -est venue me prendre pour me faire voir la statue qu'il a faite pour le -tombeau de Chopin. Contre mon attente, j'ai été tout à fait satisfait. -Il m'a semblé que je l'aurais faite ainsi. En revanche, le buste est -manqué. D'autres bustes d'hommes que j'ai vus là m'ont déplu. Solange -me disait qu'il cherchait à varier son genre. En effet, j'ai vu là une -figure de l'_Envie_, qui n'accuse guère que l'imitation de Michel-Ange. -Cependant, en sortant de l'imitation exacte du modèle que son premier -ouvrage indiquait comme sa vocation, il montre de l'imagination et une -entente de la grâce des lignes, qui est fort rare. Il fait un groupe en -pierre d'une _Pieta_, dans lequel on trouve ce mérite. - - - - -1850 - - -7 _janvier._--Haro m'a rapporté les deux _petites études_ que j'ai -faites à Champrosay [472], de ma fenêtre, l'une de la cour des -gendarmes, l'autre par la salle à manger, l'été avec des moissons, etc. - -Lui redemander _l'Arabe accroupi_, qui devait être sur la grande toile -où était la _Suzanne_[473], que j'ai achevée pour Villot. - - * * * * * - -12 _janvier._--Travaillé à retoucher le petit _Hamlet_, la _Femme de -dos_, de Beugniet [474]; ébauché un petit _lion_ pour le même. - -Voir Gavard[475], Cavé, Rivet, Couder, Guillemardet, Halévy, la -princesse Marcellini [476]. Passé chez les Wilson-Quantinet. Voir -Meissonier et Daumier. - - * * * * * - -18 _janvier._--«Mon cher Monsieur, j'apprends à l'instant que M. -de Mornay, dont les procédés avec moi ne me commandent point de -ménagements, a mis en vente, à la rue des Jeûneurs, six tableaux de -moi, dont l'un, la _Cléopâtre_, ne m'a pas été payé, depuis plusieurs -années qu'il l'a chez lui. Je désirerais donc, si vous croyez que -la chose soit faisable, mettre de suite opposition à la vente dudit -tableau, afin de le ravoir du moins; car, dans l'état de ruine où se -trouve M. de Mornay, j'aurais encore plus de peine à en recouvrer le -prix. Peut-être vous demandé-je une chose qui exigerait des formalités -que j'ignore? peut-être aussi le temps vous manque-t-il?... Je laisse -cela à votre appréciation, pensant bien que vous ne consentiriez pas -à me voir m'engager dans une sotte affaire. J'avoue que le trait me -semble si fort qu'il m'a semblé que je serais plus que dupe en ne -protestant pas pour le moins. - -«Si je calcule bien, il n'y aurait pas de temps à perdre: nous sommes -aujourd'hui vendredi; il est probable que la vente aura lieu demain.» - - * * * * * - -_Dimanche_ 20 _janvier._--Concert de l'Union musicale. Symphonie de -Mozart; admirable ouverture de _Coriolan_, de Beethoven. - -Entendu deux fois et mal composé. - - * * * * * - -21 _janvier._--J'avais écrit derrière la toile du petit _Christ à la -colonne_ que j'envoie à Gaultron: _blanc, momie, vermillon_: je me -rappelle que j'avais employé pour les ombres _laque Robert J._ et -_terre verte_, ou bien _vert malachite clair._ - -A Gaultron, prêté le _tableau de fruits_ de Chardin. Rendu à la fin -d'avril. - - * * * * * - -_Jeudi_ 24.--Donné à Haro, pour la rentoiler, la petite étude de -l'_Étang de Louroux_; ciel grisâtre clair. - -Composé la _Pandore_ sur toile assez grande. - - * * * * * - -_Vendredi_ 25 _janvier._--Je pensais que les artistes qui ont un -style assez vigoureux sont dispensés de l'exécution exacte, témoin -Michel-Ange. Arrivé à ce point, ce qu'ils perdent en vérité littérale, -ils le regagnent bien en indépendance et en fierté. - - * * * * * - -30 _janvier._--Soirée chez Gudin [477]. Je disais à Pradier que je -dînais très fortement, ne pouvant déjeuner à cause de mon travail, et -que pour faire passer ce dîner, je faisais force exercice ensuite. Il -me dit: «Quand on a une vieille voiture, on ne lui fait pas faire de -longs voyages; on la met sous la remise, et on ne l'en tire que pour le -besoin et pour des courses légères.» - -Revenu à deux heures du matin, très fatigué; premier oubli de la leçon -que je venais de recevoir. - - * * * * * - -31 _janvier._--«_Ne négligez rien de ce qui peut -vous faire grand_», m'écrivait le pauvre Beyle [478]. - ---Cette réflexion [au 20 février] me fait surmonter l'ennui de me -déranger pour aller en Belgique. - - -[472] Voir _Catalogue Robaut_, n°s 543 et 544. - -[473] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1246. - -[474] Marchand de tableaux. - -[475] _Gavard_, éditeur des _Galeries historiques de Versailles._ - -[476] La princesse _Marcellini Czartoriska._ - -[477] _Théodore Gudin_, peintre de paysages et de marines, né à Paris -en 1802, mort en 1880. Il fut élève de Girodet, qu'il quitta pour -l'atelier de Géricault et pour celui de Delacroix. - -[478] Il ne paraît point que les relations aient été très suivies entre -Stendhal et Delacroix. Stendhal en 1824 avait écrit un «Salon» dans le -_Journal de Paris et des départements_, Salon qui fut réimprimé dans -les _Mélanges d'art et de littérature._ Il n'avait pas été perspicace -en ce qui touche le talent du peintre, car il y déclarait _qu'il ne -pouvait admirer ni l'auteur ni l'ouvrage_; il parlait des _Massacres de -Scio._ Pourtant il le rapproche de _Tintoret_, ce qui n'est point un -médiocre compliment, et il conclut en disant: «M. Delacroix a toujours -cette immense supériorité sur tous les auteurs de grands tableaux qui -tapissent les grands salons, qu'au moins le public s'est beaucoup -occupé de ses ouvrages.» - -«Plafond. _L'archange saint Michel terrassant le démon._ - -«Tableau de droite. _Héliodore chassé du temple._ S'étant présenté avec -ses gardes pour en enlever les trésors, il est tout à coup renversé -par un cavalier mystérieux: en même temps, deux envoyés célestes se -précipitent sur lui et le battent de verges avec furie, jusqu'à ce -qu'il soit rejeté hors de l'enceinte sacrée. - -«Tableau de gauche. _La lutte de Jacob avec l'ange._ Jacob accompagne -les troupeaux et autres présents à l'aide desquels il espère fléchir la -colère de son frère Ésaü. Un étranger se présente qui arrête ses pas -et engage avec lui une lutte opiniâtre, laquelle ne se termine qu'au -moment où Jacob, touché au nerf de la cuisse par son adversaire, se -trouve réduit à l'impuissance. Cette lutte est regardée par les Livres -saints comme un emblème des épreuves que Dieu envoie quelquefois à ses -élus.» (Voir _Corresp._, t. II, p. 260 et 261.) - - * * * * * - -_Lundi_4 _février._--Faire à Saint-Sulpice [479] des cadres de marbre -blanc, autour des tableaux; ensuite cadres de marbre rouge ou vert, -comme dans la chapelle de la Vierge, et le fond du tout en pierre avec -ornements en pierre, et imitant l'or, comme les cuivres dorés de la -même chapelle. (Si on pouvait faire les cadres en stuc blanc.) - - -La dimension du plafond est de 15 pieds [480]. - ---Magnifiques tons d'ombre reflétée dans une chair rouge: _vert cobalt, -vermillon Chine, ocre jaune_; je l'ai employé pour fondre les touches -de _terre de Sienne brûlée_ et autres tons chauds qui formaient la -préparation des hommes qui regardent par le trou, dans le _Daniel._ - -Les clairs, sur ces préparations, peuvent se faire et ont été faits -avec _laque fixe, ocre jaune_ et _blanc._ - -L'ocre _jaune pur_, ton le plus vrai et le plus frappant pour les bons. - - * * * * * - -_Mardi 5 février._--Très beau ton pour les chairs très claires, pour -servir d'intermédiaires entre les plus grands clairs et les ombres: -_terre de Cassel, blanc, vermillon, ocre jaune._ - ---Dîné chez Ed. Bertin. Revu là Mme P..., avec laquelle j'ai causé -beaucoup. Fleury Cuvillier [481] et sa femme y étaient. Desportes [482] -m'a entrepris sur la dévotion, il a trouvé en moi un terrain tout -préparé; mais au fond c'est un fou. Il regarde Mozart comme un grand -corrupteur, il lui préfère beaucoup les vieux maîtres, y compris Rameau. - - * * * * * - -_Jeudi_ 7 _février._--Hecquet, au concert, l'autre jour, me citait un -critique connu, qui appelle Mozart le premier des musiciens médiocres. - -A ce concert et au suivant, je comparais les deux ouvertures de -Beethoven à celle de la _Flûte enchantée_, par exemple, et à tant -d'autres de Mozart..... Quelle réunion, dans ces dernières, de tout -ce que l'art et le génie peuvent donner de perfection! Dans l'autre, -quelles incultes et bizarres inspirations! - - * * * * * - -_Vendredi 8 février._--Ce serait une bonne chose, en commençant, que -d'établir la gamme d'un tableau par un objet clair dont le ton et la -valeur seraient exactement pris sur nature: un mouchoir, une étoffe, -etc. Cicéri me conseillait cela il y a quelques années. - - * * * * * - -10 _février._--Chez Bixio le soir[483]. Avant dîner, chez Louis -Guillemardet. - -Duverger me disait en revenant que B*** était sans -imagination et avait du feu, et que lui (Duverger) était presque tout -le contraire; c'est la réunion de ces deux facultés, l'imagination et -la raison, qui fait les hommes exceptionnels. - -Il me présente l'idée originale et pourtant assez raisonnable que la -tradition napoléonienne est le résultat nécessaire de la révolution. - - * * * * * - -11 _février._--Dîné chez Meissonier avec Chenavard. Fait là, _inter -pocula_, le beau projet d'aller en Hollande voir les dessins de -Raphaël. Chenavard dit à dîner que Raphaël lui déplaisait parce qu'il -le trouvait impersonnel, c'est-à-dire se métamorphosant à mesure que -d'autres personnalités vigoureuses le frappaient: le contraire de -Michel-Ange, Corrège, Rembrandt, etc.. - - * * * * * - -13 _février._--Retravaillé au _Saint Sébastien._ - ---Vu la princesse Marcellini, vers trois heures; j'ai été bien frappé -de ce qu'elle m'a joué de Chopin. Rien de banal, composition parfaite. -Que peut-on trouver de plus complet? Il ressemble plus à Mozart que qui -que ce soit. Il a, comme lui, de ces motifs qui vont tout seuls, qu'il -semble qu'on trouverait. - - * * * * * - -_Jeudi_ 14 _février._--Travaillé à la _Femme impertinente._ Je l'avais -reprise, il y a dix ou douze jours. - ---Je commence à prendre furieusement en grippe les Schubert, les -rêveurs, les Chateaubriand (il y a longtemps que j'avais commencé), -les Lamartine, etc. Pourquoi tout cela se passe-t-il? Parce que ce -n'est point vrai... Est-ce que les amants regardent la lune, quand ils -trouvent près d'eux leur maîtresse?... A la bonne heure, quand elle -commence à les ennuyer. - -Des amants ne pleurent pas ensemble; ils ne font pas d'hymnes à -l'infini, et font peu de descriptions. Les heures vraiment délicieuses -passent bien vite, et on ne les remplit pas ainsi. - -Les sentiments des _Méditations_ sont faux, aussi bien que ceux de -_Raphaël_, du même auteur. Ce vague, cette tristesse perpétuelle ne -peignent personne. C'est l'école de l'amour malade... C'est une triste -recommandation, et cependant les femmes font semblant de raffoler de -ces balivernes; c'est par contenance; elles savent bien à quoi s'en -tenir sur ce qui fait le fond même de l'amour. Elles vantent les -faiseurs d'odes et d'invocations, mais elles attirent et recherchent -soigneusement les hommes bien portants et attentifs à leurs charmes. - ---Ce même jour, Mme P... est venue avec sa sœur, la princesse de B... -La nudité de la _Femme impertinente_[484], et celle de la _Femme qui se -peigne_, lui ont sauté aux yeux:... «Que pouvez-vous trouver là de si -attrayant, vous autres artistes, vous autres hommes? Qu'est-ce que cela -a de plus intéressant que tout autre objet vu dans sa nudité, dans sa -crudité, une pomme, par exemple?» - ---J'avais cheminé, vers quatre heures et demie, avec le vieux père -Isabey [485]. Il m'a fait un cours sur les lunettes. C'est _Charles_ -qui lui a donné le conseil d'avoir ses lunettes divisées en deux. Il -lui a dit: «Change de verre, aussitôt que tu t'aperçois que tes yeux se -fatiguent le moins du monde.» En ne le faisant pas, on risque d'être -forcé de sauter un numéro, ce qui m'est arrivé. «Tu vivrais, lui a-t-il -dit, comme Mathusalem, que tu aurais encore de quoi y voir clair.»--Il -fait de petits repas assez fréquents: cela lui réussit. - - * * * * * - -_Samedi_ 16 _février._--J'ai revu chez M. de Geloës mon tableau du -_Christ au tombeau_ qu'il éclaire le soir avec un quinquet _ad hoc_; il -ne m'a pas déplu. - - * * * * * - -_Dimanche_ 17 _février._--Passé toute ma journée en état de langueur, -et je n'avais à faire que des besognes ennuyeuses. Je ne fais rien qui -me prépare à ce voyage de Hollande, et cela, pendant que je suis fort -bien en train de peindre. Le soir, dîné chez Mme de Forget. - - * * * * * - -_Mardi_ 19 _février._--Dîné avec Chenavard, Meissonier.--Parlé du -voyage qui, j'espère, ne se fera pas. (Voir au 31 janvier précédent.) - -Chez Berlioz ensuite; l'ouverture de _Léonore_ m'a produit la même -sensation confuse; j'ai conclu qu'elle est mauvaise, pleine, si l'on -veut, de passages étincelants, mais sans union. Berlioz de même: ce -bruit est assommant; c'est un héroïque gâchis. - -Le beau ne se trouve qu'une fois et à une certaine époque marquée. -Tant pis pour les génies qui viennent après ce moment-là. Dans les -époques de décadence, il n'y a de chance de surnager que pour les -génies très indépendants. Ils ne peuvent ramener leur public à l'ancien -bon goût qui ne serait compris de personne; mais ils ont des éclairs -qui montrent ce qu'ils eussent été dans un temps de simplicité. La -médiocrité dans ces longs siècles d'oubli du beau est bien plus plate -encore que dans les moments où il semble que tout le monde puisse -faire son profit de ce goût du simple et du vrai qui est dans l'air. -Les artistes plats se mettent alors à exagérer les écarts des artistes -mieux doués, ce qui est la platitude à force d'enflure, ou bien ils -s'adonnent à une imitation surannée des beautés de la bonne époque, -ce qui est le dernier terme de l'insipidité, ils remontent même en -deçà. Ils se font naïfs avec les artistes qui ont précédé les belles -époques. Ils affectent le mépris de cette perfection, qui est le terme -naturel de tous les arts. - -Les arts ont leur enfance, leur virilité et leur décrépitude. Il y a -des génies vigoureux qui sont venus trop tôt, de même qu'il y en a qui -viennent trop tard; dans les uns et les autres, on trouve des saillies -singulières. Les talents primitifs n'arrivent pas plus à la perfection -que les talents des temps de la décadence. Du temps de Mozart et de -Cimarosa, on compterait quarante musiciens qui semblent être de leur -famille, et dont les ouvrages contiennent, à des degrés différents, -toutes les conditions de la perfection. A partir de ce moment, tout le -génie des Rossini et des Beethoven ne peut les sauver de la _manière._ -C'est par la manière qu'on plaît à un public blasé et avide par -conséquent de nouveautés; c'est aussi la manière qui fait vieillir -promptement les ouvrages de ces artistes inspirés, mais dupes eux-mêmes -de cette fausse nouveauté qu'ils ont cru introduire dans l'art. Il -arrive souvent alors que le public se retourne vers les chefs-d'œuvre -oubliés et se reprend au charme impérissable de la beauté. - -Il faudrait absolument écrire ce que je pense du gothique; ce qui -précède y trouverait naturellement sa place. - - * * * * * - -_Dimanche_ 24 _février._--Pierret venu me voir dans la journée avec son -fils Henry, qui va en Californie. Je lui ai donné le _Petit Lion._ - -Le soir, au divin _Mariage secret_, avec Mme de Forget. Cette -perfection se rencontre dans bien peu d'ouvrages humains. - -On pourrait refaire pour tous les beaux ouvrages restés dans la mémoire -des hommes ce que de Piles [486] fait pour les peintres seulement... -Je me suis interrogé là-dessus, et pour ne parler que de la musique, -j'ai successivement préféré Mozart à Rossini, à Weber, à Beethoven, -toujours au point de vue de la perfection. Quand je suis arrivé au -_Mariage secret_, j'ai trouvé non pas plus de perfection, mais la -perfection même. Personne n'a cette proportion, cette convenance, -cette expression, cette gaieté, cette tendresse, et par-dessus tout -cela, et ce qui est l'élément général, qui relève toutes ces qualités, -cette élégance incomparable, élégance dans l'expression des sentiments -tendres, élégance dans le bouffon, élégance dans le pathétique modéré -qui convient à la pièce. - -On est embarrassé pour dire en quoi Mozart peut être inférieur à l'idée -que j'ai ici de Cimarosa. Peut-être une organisation particulière me -fait-elle incliner dans le sens où j'incline; cependant une raison -comme celle-là serait la destruction de toute idée du goût et du vrai -beau; chaque sentiment particulier serait la mesure de ce beau et de ce -goût. J'osais bien me dire aussi que je trouvais dans Voltaire un coin -fâcheux, rebutant pour un adorateur de son admirable esprit; c'est -l'abus de cet esprit même. Oui, cet arbitre du goût, ce juge exquis -abuse aussi des petits effets; il est élégant, mais spirituel trop -souvent, et ce mot est une affreuse critique. Les grands auteurs du -siècle précédent sont plus simples, moins recherchés. - ---J'ai été voir à quatre heures les études de Rousseau, qui m'ont fait -le plus grand plaisir... Exposés ensemble, ces tableaux donneront de -son talent une idée dont le public est à cent lieues, depuis vingt ans -que Rousseau est privé d'exposer [487]. - - * * * * * - -_Mardi_ 26 _février._--J'ai été convoqué par Durieu [488], pour -juger le procédé Haro, que nous devons aller voir fonctionner à -Saint-Eustache. - -J'ai appris là ce que l'univers ne croira pas: la cathédrale de -Beauvais manque d'une aile qui n'a jamais été achevée; ladite -cathédrale est d'un gothique mêlé du seizième siècle. On discute -sérieusement si le morceau qui reste à faire sera refait dans le style -du reste ou dans celui du treizième siècle, qui est le style favori des -antiquaires dans ce moment. De cette manière, on apprendrait à vivre à -ces ignorants du seizième siècle, qui ont eu le malheur de n'être pas -nés trois siècles plus tôt. - -Après la commission, j'ai été voir Duban, en société de Vaudoyer [489], -qui est dans mes idées sur l'architecture. Vu Duban. - -Vu la galerie d'Apollon, etc. - - * * * * * - -_Mercredi_ 27 _février._--Je travaille aux croquis pour Saint-Sulpice à -soumettre à la Préfecture. - -Vers trois heures, j'ai été voir Cavé, qui a été mordu par son -chien au point d'avoir failli en perdre le nez et la mâchoire. Le -_Constitutionnel_ a imprimé qu'il en était quitte seulement pour le -premier des deux. Les amis alarmés viennent les uns après les autres -s'informer de ce qui lui reste réellement, et il a pris le parti -d'écrire au journal pour lui demander grâce. - - -[479] Pour l'inauguration de la chapelle, Delacroix envoya une -invitation datée du 29 juin 1861. Il expose ainsi les sujets de la -décoration: «M. Delacroix vous prie de vouloir bien lui faire l'honneur -de visiter les travaux qu'il vient de terminer, dans la chapelle des -Saints-Anges, à Saint-Sulpice. Ces travaux seront visibles au moyen de -cette lettre, depuis le mercredi 21 juin jusqu'au 3 août inclusivement, -de une à cinq heures de l'après-midi. Première chapelle à droite en -entrant par le grand portail. - -[480] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1341. - -[481] _Cuvillier-Fleury_, littérateur, né en 1802, mort en 1887. Il -fut le précepteur du duc d'Aumale, et écrivit de nombreux articles au -_Journal des Débats._ En 1860. il entra à l'Académie française. - -[482] _Auguste Desportes_, poète et auteur dramatique, né en 1797, mort -en 1866. - -[483] _Alexandre Bixio_ (1808-1865), savant et homme politique. Il -prit une part active à la révolution de Juillet. En 1831, il fonda -avec Buloz la _Revue des Deux Mondes._ Il fut rédacteur au _National_ -et l'un des principaux écrivains de l'opposition libérale. En 1848, il -devint ministre de l'agriculture. - -[484] C'est sous ce titre que Delacroix désignait, dans la -conversation, une de ses _Baigneuses._ A propos de ce tableau, M. -Robaut écrit: «La jeune femme a la tête ceinte d'un ruban bleu qui -flotte sur son dos; elle s'appuie sur un banc de verdure où sont -déposés des vêtements qui éclatent en tons blancs et rouges.» - -[485] _J.-B. Isabey_, célèbre peintre miniaturiste français, né en -1767, mort en 1855. Ses portraits le montrent comme un dessinateur -des plus remarquables. Sous le Directoire, sous l'Empire et sous la -Restauration, il jouit de la faveur du public et fut successivement -directeur de l'atelier des peintres à la manufacture de Sèvres et -conservateur adjoint des Musées royaux. - -[486] _Roger de Piles_ (1635-1709), peintre et écrivain, auteur d'un -_Abrégé de la vie des peintres._ - -[487] Delacroix portera plut loin un jugement sur _Rousseau._ Il est -intéressant de noter ici l'opinion de Rousseau sur Delacroix; on la -trouve dans une très curieuse lettre du paysagiste, publiée par M. -Burty dans, son volume _Maîtres et petits maîtres._ Cette lettre -contient un parallèle entre Ingres et Delacroix, et conclut ainsi: -«Faut-il vous dire que je préfère Delacroix avec ses exagérations, -ses fautes, ses chutes visibles, _parce qu'il ne tient à rien qu'à -lui_, parce qu'il représente l'esprit, le temps, le verbe de son -temps? Maladif et trop nerveux peut-être, parce que son art souffre -avec nous, parce que dans ses lamentations exagérées et ses triomphes -retentissants, il y a toujours le souffle de la poitrine et son cri, -son mal et le nôtre. Nous ne sommes plus au temps des Olympiens comme -Raphaël, Véronèse et Rubens, et l'art de Delacroix est puissant comme -une voix de l'Enfer du Dante.» (Ph. BURTY, _Maîtres et petits maîtres_, -p. 157.) - -[488] _Eugène Durieu_, administrateur et écrivain, né en 1800. Entré -au ministère de l'intérieur, il devint en 1847 inspecteur général des -établissements d'utilité publique. Chargé, après la révolution de -Février, de la direction générale de l'administration des cultes, il -institua une commission des arts et édifices religieux, et créa le -service des architectes diocésains pour la conservation des monuments -affectés au culte. - -[489] _Léon Vaudoyer_, architecte, né le 7 juin 1803, mort en 1872. Il -déploya un remarquable talent pratique dans la restauration des vieux -monuments historiques, et fut nommé, en 1868, membre de l'Académie des -beaux-arts. - - - * * * * * - -_Vendredi_1er _mars._--Vu l'exposition des tableaux de -Rousseau pour sa vente. Charmé d'une quantité de morceaux d'une -originalité extrême. - - * * * * * - -_Dimanche_ 3 _mars._--A l'Union musicale: _Symphonie en fa_, de -Beethoven, pleine de fougue et d'effet; puis l'ouverture d'_Iphigénie -en Aulide_, avec toute l'introduction, airs d'Agamemnon, et le chœur -de l'arrivée de Clytemnestre. - -L'ouverture, un chef-d'œuvre: grâce, tendresse, simplicité et force -par-dessus tout. Mais il faut tout dire: toutes ces qualités vous -saisissent fortement, mais la monotonie vous endort un peu. Pour -un auditeur du dix-neuvième siècle, après Mozart et Rossini, cela -sent un peu le plain-chant. Les contre-basses et leurs rentrées vous -poursuivent comme les trompettes dans Berlioz. - -Tout de suite après venait l'ouverture de la _Flûte enchantée_: à la -vérité, c'est un chef-d'œuvre. J'ai été aussitôt saisi de cette idée, -en entendant cette musique qui venait après Glück. Voilà donc où Mozart -a trouvé, et voici le pas qu'il lui a fait faire; il est vraiment le -créateur, je ne dirai pas de l'art moderne, car il n'y en a déjà plus à -présent, mais de l'art porté à son comble, après lequel la perfection -ne se trouve plus. - -Je disais à la princesse Radoïska, chez laquelle j'ai été en sortant -de là: «Nous savons par cœur Mozart et tout ce qui lui ressemble. Tout -ce qui a été fait à leur imitation et dans ce style ne le vaut pas, et -nous a d'ailleurs fatigués ou rassasiés. Que faire pour être émus de -nouveau?... surtout surpris? Se contenter des tentatives hardies, mais -moins souvent heureuses, des génies quelquefois très éminents que le -siècle produit. Que feront ces derniers, quand les modèles semblent -n'être là que pour montrer ce qu'il faut éviter? Il est impossible -qu'ils ne tombent pas dans la recherche.» - - * * * * * - -_Lundi_ 4 _mars._--Au Louvre pour la restauration. - - * * * * * - -_Vendredi_ 8 _mars._--A l'atelier de Clésinger. Scène pitoyable avec ce -butor et notre comité. - - * * * * * - -_Samedi_9 _mars._--Je suis accablé de toutes ces corvées successives. - ---Plusieurs jours se passent à ne rien faire jusqu'au lundi 11. - - * * * * * - -_Lundi_ 11 _mars._--Repris le dernier _tableau de fleurs._ - -A notre comité chez Pleyel à une heure. - -Le soir, chez Mme Jaubert [490]. Vu des portraits et dessins persans, -qui m'ont fait répéter ce que Voltaire dit quelque part, à peu près -ainsi: Il y a de vastes contrées où le goût n'a jamais pénétré; ce -sont ces pays orientaux, dans lesquels il n'y a pas de société, où les -femmes sont abaissées, etc. Tous les arts y sont stationnaires. - -Il n'y a dans ces dessins ni perspective ni aucun sentiment de ce qui -est véritablement la peinture, c'est-à-dire une certaine illusion de -saillie, etc.: les figures sont immobiles, les poses gauches, etc... -Nous avons vu ensuite un portefeuille de dessins d'un M. Laurens[491], -qui a voyagé dans toutes ces contrées. - -Chose qui me frappe surtout, c'est le caractère de l'architecture en -Perse. Quoique dans le goût arabe, tout néanmoins est particulier au -pays; la forme des coupoles, des ogives, les détails des chapiteaux, -les ornements, tout est original. On peut, au contraire, parcourir -l'Europe aujourd'hui, et depuis Cadix jusqu'à Pétersbourg, tout ce -qui se fait en architecture a l'air de sortir du même atelier. Nos -architectes n'ont qu'un procédé, c'est de revenir toujours à la pureté -primitive de l'_art grec._ Je ne parle pas des plus fous, qui font la -même chose pour le gothique; ces puristes s'aperçoivent tous les trente -ans que leurs devanciers immédiats se sont trompés dans l'appréciation -de cette exquise imitation de l'Antique. Ainsi Percier et Fontaine -ont cru dans leur temps l'avoir fixé pour jamais. Ce style, dont nous -voyons les restes dans quelques pendules faites il y a quarante ans, -paraît aujourd'hui ce qu'il est véritablement, c'est-à-dire sec, -mesquin, sans aucune des qualités de l'Antique. - -Nos modernes ont trouvé la recette de ces dernières dans les monuments -d'Athènes. Ils se croyaient les premiers qui les aient regardés; en -conséquence, le Parthénon devient responsable de toutes leurs folies. -Quand j'ai été à Bordeaux, il y a cinq ans, j'ai trouvé le Parthénon -partout: casernes, églises, fontaines, tout en tient. La sculpture de -Phidias obtient le même honneur auprès des peintres. Ne leur parlez -même pas de l'antique romain ou du grec d'avant ou d'après Phidias. - -J'ai vu, parmi les dessins faits en Perse, un entablement complet, -chapiteaux, frise, corniche, etc., entièrement dans les proportions -grecques, mais avec des ornements qui le renouvellent complètement, et -qui sont d'invention. - ---Dans la journée, j'avais été chez Pleyel, me réunir à ces messieurs -pour finir l'affaire de Clésinger. - ---Se rappeler dans les dessins persans ces immenses portails à des -édifices qui sont plus petits qu'eux; cela ressemble à une grande -décoration d'opéra dressée devant le bâtiment. Je n'en sache pas -d'exemple nulle part. - - * * * * * - -16 _mars._--Mme Cavé est venue et m'a lu quelques chapitres de son -ouvrage sur le dessin. C'est charmant d'invention et de simplicité.... -Je l'ai revue avec plaisir et j'ai causé de même. - -Le soir chez Chabrier avec Mme de Forget. Je me suis ennuyé. - - * * * * * - -_Dimanche_ 17 _mars._--Union musicale. Concert: _Symphonie d'Haydn_, -admirable d'un bout à l'autre. Chef-d'œuvre d'ordre et de grâce; -_Concerto pour le piano de Mozart_, autant; Chœur _Que de grâces_, de -Glück, suivi d'un petit air de ballet ridicule, qu'on aurait dû laisser -dans l'oubli, par respect pour sa mémoire. - - * * * * * - -_Vendredi,_ 19 _mars._--Soirée de musique chez le Président. Causé là -avec Fortoul [492], qui est fort aimable pour moi. Je m'y suis enrhumé. -C'est le souvenir le plus saillant de la soirée.--Thiers y est venu. -Cela a fait une certaine sensation. - - * * * * * - -_Jeudi_ 21 _mars._--Toute la journée chez moi, occupé de mes esquisses -pour la Préfecture. - -Tous les jours derniers, occupé de la composition du plafond du Louvre -[493]. Je m'étais d'abord arrêté pour les _Chevaux du soleil dételés -par les nymphes de la mer._ J'en suis revenu jusqu'à présent à Python. - - * * * * * - -_Vendredi_ 22 _mars._--Lettre de Voltaire, dans laquelle il s'écrie -à propos du _Père de famille_ de Diderot, que tout s'en va, tout -dégénère; il compare son siècle à celui de Louis XIV. - -Il a raison. Les genres se confondent; la miniature, le genre succèdent -aux genres tranchés, aux grands effets et à la simplicité. J'ajoute: -Voltaire se plaint déjà du mauvais goût, et il touche pour ainsi -dire au grand siècle; sous plus d'un rapport, il est digne de lui -appartenir. Cependant le goût de la simplicité, qui n'est autre chose -que le beau, a disparu!... - ---Comment les philosophes modernes qui ont écrit tant de belles choses -sur le développement graduel de l'humanité, accordent-ils, dans leur -système, cette décadence des ouvrages de l'esprit avec le progrès des -institutions politiques? Sans examiner si ce dernier progrès est un -bien aussi réel que nous le supposons, il est incontestable que la -dignité humaine a été relevée, au moins dans les lois écrites; mais -est-ce la première fois que des hommes se sont aperçus qu'ils n'étaient -pas tout à fait des brutes et ne se sont pas laissé gouverner en -conséquence? Ce prétendu progrès moderne dans l'ordre politique n'est -donc qu'une évolution, un accident de ce moment précis. Nous pouvons -demain embrasser le despotisme avec la fureur que nous avons mise à -nous rendre indépendants de tout frein. - -Ce que je veux dire ici, c'est que, contrairement à ces idées baroques -de progrès continu que Saint-Simon et autres ont mises à la mode, -l'humanité va au hasard, quoi qu'on ait pu dire. La perfection est ici -quand la barbarie est là. Fourier ne fait pas au genre humain l'honneur -de le trouver adulte. Nous ne sommes encore que de grands enfants; -du temps d'Auguste et de Périclès, nous étions dans les langes; nous -avons balbutié à peine sous Louis XIV avec Racine et Molière. L'Inde, -l'Égypte, Ninive et Babylone, la Grèce et Rome, tout cela a existé -sous le soleil, a porté les fruits de la civilisation à un point dont -l'imagination des modernes se fait à peine une idée, et tout cela -a péri, sans laisser presque de traces; mais ce peu qui est resté -pourtant est tout notre héritage; nous devons, à ces civilisations -antiques nos arts, dans lesquels nous ne les égalerons jamais, le peu -d'idées justes que nous avons sur toutes choses, le petit nombre de -principes certains qui nous gouvernent encore dans les sciences, dans -l'art de guérir, dans l'art de gouverner, d'édifier, de penser enfin. -Ils sont nos maîtres, et toutes les découvertes dues au hasard, qui -nous ont donné de la supériorité dans quelques parties des sciences, -n'ont pu nous faire dépasser le niveau de supériorité morale, de -dignité, de grandeur qui élève les anciens au-dessus de la portée -ordinaire de l'humanité. Voilà ce que n'a pas vu Fourier avec son -association, son harmonie, ses petits pâtés et ses femmes complaisantes. - - * * * * * - -_Mercredi_ 27 _mars._--Beau ton de cheveux châtain clair dans la -_Desdémone_: frottis de _bitume_, sur fonds assez clairs. Clairs: -_terre verte brûlée_ et _blanc._ - -Demi-teinte delà chair du saint Sébastien: _bitume, blanc, laque terre -verte_, un peu de _jaune brillant_; clairs, _jaune brillant, blanc, -laque._ Un peu de _bitume_, suivant le besoin. - - * * * * * - -_Dimanche_ 31 _mars.--Énée va tuer Hélène, qui se cache dans le temple -de Vesta._ Vénus vient l'arrêter. - ---_Les Harpies troublent le repos des Troyens._ - ---Villot venu me voir ce matin: tous ces jours-ci je reste chez moi, -grâce à mon affreux rhume qui ne se guérit pas. - -Ce soir cependant dîné chez Pierret; son fils va partir. - - -[490] Dans son charmant livre intitulé _Souvenirs_, Mme Jaubert a -écrit d'intéressantes notes sur Delacroix et ses séjours à Alberville -chez Berryer: «Delacroix, aimable, séduisant, d'une politesse exquise, -sans aucune exigence, jouissait pleinement à Augerville d'une sorte -de vacance qu'il s'accordait.» Elle y raconte une anecdote très -intéressante sur les rapports de Delacroix avec la princesse Belgiojoso. - -[491] _Jules Laurens_, peintre et lithographe, né en 1825, élève -de Paul Del a roche. En 1847, il fut chargé par le gouvernement -d'accompagner _Hommaire de Hell_, envoyé en mission en Turquie, en -Perse, en Asie Mineure, et il dessina pendant ce voyage des sites, des -types, des costumes qui étaient encore peu connus. Il a publié en 1854 -la relation de ce voyage. - -[492] _Fortoul_, qui devait, l'année suivante, recevoir du Président le -portefeuille de la marine, était alors député à l'Assemblée législative. - -[493] Delacroix fait sans doute allusion à un grand et magnifique -dessin qui appartient à Mme Andrieu, la veuve du peintre élève de -Delacroix. Il représente la première idée du maître, et certaines -parties de la composition, notamment les parties basses, diffèrent -sensiblement de l'exécution définitive. - - - * * * * * - -_Mercredi_ 3 _avril._--Séance pour juger le concours de restauration. -Séance dans la galerie d'Apollon, en présence de mon plafond; Revenu -très fatigué. - -J'aurai des difficultés dans l'atelier qu'on me donne au Louvre. - - * * * * * - -_Samedi_ 6 _avril._--Travaillé beaucoup ces jours-ci à la composition -du plafond. Un de ces jours, j'ai été trop longtemps et me suis fatigué. - - * * * * * - -_Lundi_ 8 _avril._--Je devais aller assister tantôt à la séance de -jugement des restaurateurs de tableaux; j'ai été obligé de me recoucher -le matin et ai été très souffrant toute la journée. - -J'ai fait venir le docteur. Au demeurant, c'était un état passager; -je n'ai eu à le consulter que sur mon rhume. J'ai causé avec lui des -affaires du temps, puis de sa profession. - -Le pauvre homme n'a pas un moment de relâche. En comparant sa vie à la -mienne, je me suis applaudi de mon lot... Les cours, l'hôpital, les -examens lui prennent tout le temps qu'il ne donne pas à ses malades, -aux opérations, etc. Aussi me dit-il qu'il se sent très souvent très -lourd et très fatigué. Dupuytren est mort sous le faix et dans un âge -peu avancé. C'est le sort presque immanquable de tous ses confrères, -qui prennent à cœur leur profession. - -Vraiment, je devrais réfléchir à tout cela, quand je me trouve à -plaindre. - - * * * * * - -_Samedi_ 20 _avril._--Concert de Delsarte [494] et Darcier [495]: -Anciens Noëls ou Cantiques chantés en chœur pour se conformer à cette -passion du gothique, sans la satisfaction de laquelle les Parisiens ne -peuvent trouver aujourd'hui de plaisir à rien. - -Ce Darcier ne manque pas d'une certaine verve, et est doué d'une belle -voix; mais les refrains vulgaires et cette musique de mauvais goût -faisaient un effet désolant auprès des morceaux de Delsarte. - -Un malheureux enfant de chœur a psalmodié, sans une étincelle de -sentiment, quelques complaintes gothiques, accompagné par une espèce -d'orgue qui ne marquait aucune nuance et l'écrasait complètement. - -Mme Kalerji était devant moi et auprès de M. J... et M. Piscatory [496]. - -Il a fallu livrer bataille, en sortant, pour avoir ma redingote, et j'y -ai sans doute repris une seconde édition de mon rhume. - - * * * * * - -_Dimanche_ 21 _avril._--Fatigué de la séance d'hier soir. - ---Travaillé quelque peu à la composition du plafond et resté chez moi -le soir. - ---M. Lafont [497] venu dans la journée; il me plaît beaucoup. Je l'ai -entrepris sur la peinture religieuse et monumentale, comme l'entendent -les modernes. La mode a un empire incroyable sur les meilleurs esprits. - - * * * * * - -_Lundi_ 22 _avril._--Enterrement de M. Meneval. Isabey, à côté de qui -j'étais, me disait qu'il était contraire à l'architecture colorée. On -y trouve à chaque instant des tons qui enfoncent ce qui devrait être -saillant, et réciproquement. Les ombres produites par les saillies -dessinent suffisamment les ornements. Tout cela se disait pendant la -cérémonie, en face des peintures et de l'architecture de Notre-Dame -de Lorette, où l'on ne voit que des contresens, il faudrait dire des -contre-bon sens. - -Il critique également avec raison les fonds d'or pour la peinture. Ils -détruisent toute saillie dans les figures et désaccordent tout effet -de peinture, en venant au-devant de tout, et en privant le tableau de -fonds destinés à faire tout valoir. - -Revenu de l'église par une pluie affreuse. - - * * * * * - -_Champrosay.--Vendredi_ 26 _avril._--Parti pour Champrosay à onze -heures et demie. Ravi de m'y retrouver. La sensation la plus délicieuse -est celle de l'entière liberté dont j'y jouis. Là, les ennuyeux ne -peuvent venir m'y trouver, quoique cela me soit arrivé, tant ils sont -difficiles à éviter. - -Le jardin était très en ordre, et tout s'est bien passé. - - * * * * * - -_Samedi_ 27 _avril._--Je dors le soir outrageusement, et même dans la -journée. L'écueil de la campagne, pour un homme qui craint de lire -beaucoup, c'est l'ennui et une certaine tristesse que le spectacle de -la nature inspire. - -Je ne sens pas tout cela quand je travaille; mais cette fois, j'ai -résolu de ne rien faire absolument pour me reposer du travail un peu -abstrait de la composition de mon plafond. - - * * * * * - -_Dimanche_ 28 _avril._--Le matin, grande promenade dans la forêt de -Sénart. - -Entré par la ruelle du marquis, revu les inscriptions amoureuses de -la muraille de son parc; chaque année la pluie, l'effet du temps en -emporte quelque chose; à présent elles sont presque illisibles. Je -ne puis m'empêcher toutes les fois que je passe là, et j'y passe -souvent exprès, d'être ému des regrets et de la tendresse de ce pauvre -amoureux! Il a l'air bien pénétré de l'éternité de son sentiment pour -sa Célestine. Dieu sait ce qu'elle est devenue, aussi bien que ses -amours! Mais qui est-ce qui n'a pas connu cette jeune exaltation, le -temps où l'on n'a pas un instant de repos, et où l'on jouit de ses -tourments? - -J'ai été jusqu'à l'endroit des grenouilles et revenu par le petit -chemin le long de la colline? - -J'ai été avec la servante cueillir dans la journée des fleurs dans le -champ de Candas. - - * * * * * - -_Lundi_ 29 _avril._--Je ne sais pourquoi il m'est venu la fantaisie -d'écrire sur le _bonheur._ C'est un de ces sujets sur lesquels on peut -écrire tout ce qu'on veut. - ---Je me suis promené le matin dans le jardin abandonné et livré à la -nature des pauvres gendarmes; leurs petits carrés de choux si bien -alignés, leurs treilles, leurs arbres fruitiers, source de consolation -et d'un petit produit sensible dans leur misère, sont presque effacés, -ruinés par les allants et venants, par le vent, par les accidents de -toutes parts; le vent fait battre les contrevents des fenêtres et -achève de briser les vitres. Cela va devenir un repaire d'oiseaux et de -créatures sauvages. - -Sur le tantôt, promené avec Jenny vers le petit sentier de la colline -où j'ai été lire. - - * * * * * - -_Mardi_ 30 _avril._--Sorti vers neuf heures. Pris la ruelle du marquis -et marché jusqu'à l'ermitage. En face de l'ermitage, immense abatis; -tous les ans j'éprouve ce crève-cœur de voir une partie de la forêt à -bas, et c'est toujours la plus belle, c'est-à-dire la plus fournie ou -la plus ancienne. Il y avait un petit sentier couvert charmant. - -Pris à droite jusqu'au chêne Prieur. J'ai vu là, le long du chemin, une -procession de fourmis que je défie les naturalistes de m'expliquer. -Toute la tribu semblait défiler en ordre comme pour émigrer; un petit -nombre de ces ouvrières remontait le courant en sens contraire. Où -allaient-elles? Nous sommes enfermés pêle-mêle, animaux, hommes, -végétaux, dans cette immense boîte qu'on appelle l'Univers. Nous avons -la prétention de lire dans les astres, de conjecturer sur l'avenir et -sur le passé qui sont hors de notre vue, et nous ne pouvons comprendre -un mot de ce qui est sous nos yeux. Tous ces êtres sont séparés à -jamais, et indéchiffrables les uns pour les autres. - - -[494] _Delsarte_, artiste lyrique et musicien de haute valeur, se -consacra surtout à l'enseignement de son art, et contribua par ses -efforts à répandre dans le public le goût de la musique ancienne. - -[495] _Joseph Darcier_, acteur, chanteur et compositeur, né en 1820. - -[496] _Piscatory_, homme politique et diplomate, né en 1799, mort en -1870. Il joua un rôle assez important sous la Restauration et sous la -monarchie de Juillet. Il fut envoyé comme ministre plénipotentiaire en -Grèce en 1844 et comme ambassadeur quelques années après en Espagne. -Sous le second Empire, il rentra définitivement dans la vie privée. - -[497] _Émile Lafont_, peintre de sujets religieux. - - - * * * * * - -_Mercredi_ 1er _mai.--Sur la réflexion et l'imagination -données à l'homme._ Funestes présents. - -Il est évident que la nature se soucie très peu que l'homme ait de -l'esprit ou non. _Le vrai homme est le sauvage_; il s'accorde avec la -nature comme elle est. Sitôt que l'homme aiguise son intelligence, -augmente ses idées et la manière de les exprimer, acquiert des besoins, -la nature le contrarie en tout. Il faut qu'il se mette à lui faire -violence continuellement; elle, de son côté, ne demeure pas en reste. -S'il suspend un moment le travail qu'il s'est imposé, elle reprend ses -droits, elle envahit, elle mine, elle détruit ou défigure son ouvrage; -il semble qu'elle porte impatiemment les chefs-d'œuvre de l'imagination -et de la main de l'homme. Qu'importent à la marche des saisons, au -cours des astres, des fleuves et des vents, le Parthénon, Saint-Pierre -de Rome, et tant de miracles de l'art? Un tremblement de terre, la lave -d'un volcan vont en faire justice..... Les oiseaux nicheront dans ces -ruines; les bêtes sauvages iront tirer les os des fondateurs de leurs -tombeaux entrouverts. Mais l'homme lui-même, quand il s'abandonne à -l'instinct sauvage qui est le fond même de sa nature, ne conspire-t-il -pas avec les éléments pour détruire les beaux ouvrages? La barbarie -ne vient-elle pas presque périodiquement, et semblable à la Furie qui -attend Sisyphe roulant sa pierre au haut de la montagne, pour renverser -et confondre, pour faire la nuit après une trop vive lumière? Et ce -je ne sais quoi qui a donné à l'homme une intelligence supérieure à -celle des bêtes, ne semble-t-il pas prendre plaisir à le punir de cette -intelligence même? - -Funeste présent, ai-je dit? Sans doute, au milieu de cette conspiration -universelle contre les fruits de l'invention du génie, de l'esprit -de combinaison, l'homme a-t-il au moins la consolation de s'admirer -grandement lui-même de sa constance ou de jouir beaucoup et longtemps -de ces fruits variés émanées de lui? Le contraire est le plus commun. -Non seulement le plus grand par le talent, par l'audace, par la -constance, est ordinairement le plus persécuté, mais il est lui-même -fatigué et tourmenté de ce fardeau du talent et de l'imagination. Il -est aussi ingénieux à se tourmenter qu'à éclairer les autres. Presque -tous les grands hommes ont eu une vie plus traversée, plus misérable -que celle des autres hommes. - -À quoi bon alors tout cet esprit et tous ces soins? Le vivre suivant -la nature veut-il dire qu'il faut vivre dans la crasse, passer les -rivières à la nage, faute de ponts et de bateaux, vivre de glands -dans les forêts, ou poursuivre à coups de flèches les cerfs et les -buffles, pour conserver une chétive vie cent fois plus inutile que -celle des chênes qui servent du moins à nourrir et à abriter des -créatures? Rousseau est donc de cet avis, quand il proscrit les arts -et les sciences, sous le prétexte de leurs abus. Tout est-il donc -piège, condition d'infortune ou signe de corruption dans ce qui vient -de l'intelligence de l'homme? Que ne reproche-t-il au sauvage d'orner -et d'enluminer à sa manière son arc grossier?... de parer de plumes -d'oiseaux le tablier dont il cache sa chétive nudité? Et pourquoi -la cacher au soleil et à ses semblables? N'est-ce pas encore là un -sentiment trop relevé pour cette brute, pour cette machine à vivre, à -digérer, à dormir? - - * * * * * - -_Jeudi_ 2 _mai._--Chez M. Quantinet, vers deux heures. Vu lui et sa -femme. Il faisait encore un froid du diable. - -Monté dans la bibliothèque: vue enchanteresse, dont deux parties -intéressantes: vu le couchant et vu le levant. - - * * * * * - -_Samedi_ 4 _mai._--Travaillé ce matin; été voir Mme Quantinet dans -le milieu de la journée; refusé le lendemain dimanche son invitation -à dîner: j'avais la gorge fatiguée, et vraiment besoin d'être -tranquille. Elle m'a lu les extraits de ses lectures; il y avait -entre autres cette pensée de l'_Adolphe_ de Benjamin Constant: -«_L'indépendance a pour compagnon l'isolement._» C'est autrement dit, -mais c'est le sens. - - * * * * * - -_Lundi_ 6 _mai._--Travaillé ce jour, hier et avant-hier au _comte -Ugolin._ - ---Ce matin est venu le nommé Hubert, pépiniériste, me réclamer, au -bout de deux ans et demi, le payement d'une note d'arbres fruitiers et -autres, que je lui ai payée en octobre 1847. J'ai trouvé heureusement -le reçu. Il n'osera pas probablement revenir. - -J'ai remarqué plus d'une fois combien des actes d'une immoralité -profonde étaient traités doucement par notre Code athée. Je me rappelle -le fait que j'ai lu, il y a un an ou deux, d'un malheureux qui, -ayant porté plainte contre sa femme, laquelle vivait authentiquement -en concubinage avec son propre fils, avait été mis, lui le père et -l'époux, à la porte de son domicile commun...; la femme n'a été -condamnée qu'à un mois ou deux de prison. - - * * * * * - -_Mardi_ 7 _mai._--Je n'ai pas mis le pied dehors de toute la journée, -malgré le projet d'aller à Fromont. - -Je me suis occupé de rechercher à mettre au net la composition de -_Samson et Dalila._ Quoique cela ne m'ait pris que peu de temps et dans -la matinée seulement, je ne me suis pas ennuyé. - -Écrit à Andrieu [498], à son oncle, à Haro pour le plafond, et à Duban. - ---Pourquoi ne pas faire un petit recueil d'idées détachées qui me -viennent de temps en temps toutes moulées et auxquelles il serait -difficile d'en coudre d'autres? Faut-il absolument faire un livre -dans toutes les règles? Montaigne écrit à bâtons rompus..... Ce sont -les ouvrages les plus intéressants. Après le travail qu'il a fallu à -l'auteur pour suivre le fil de son idée, la couver, la développer dans -toutes ses parties, il y a bien aussi le travail du lecteur qui, ayant -ouvert un livre pour se délasser, se trouve insensiblement engagé, -presque d'honneur, à déchiffrer, à comprendre, à retenir ce qu'il ne -demanderait pas mieux d'oublier, afin qu'au bout de son entreprise, il -ait passé avec fruit par tous les chemins qu'il a plu à l'auteur de lui -faire parcourir. - - * * * * * - -_Mercredi_ 8 mai.--Travaillé toute la matinée sans entrain; j'étais mal -à l'aise, car je n'ai rien mangé jusqu'au dîner. - ---Vers trois heures, je me suis décidé à faire la corvée de Fromont. -J'ai beaucoup joui de cette promenade, quoique je n'aie vu du parc que -ce qui se trouve depuis la porte sur la grande route, jusqu'à la serre -du jardinier. J'ai vu, dans ce trajet, deux ou trois magnolias, dont -un ou deux sur la fin de la floraison. Je n'avais pas d'idée de ce -spectacle: cette profusion vraiment prodigieuse de fleurs énormes sur -cet arbre dont les feuilles ne font que commencer à poindre, l'odeur -délicieuse, une jonchée incroyable de pétales de fleurs déjà passées -ou fanées m'ont arrêté et charmé. Il y avait devant la serre des -rhododendrons rouges et un camélia d'une taille extraordinaire. - -Revenu par Ris et pris des pâtisseries en passant. La vue du paysage au -pont et en grimpant est charmante, à cause de la verdure printanière et -des effets d'ombre que les nuages font passer sur tout cela. J'ai fait, -en rentrant, une espèce de _pastel_ de l'_effet de soleil_ en vue de -mon plafond. - - * * * * * - -_Jeudi_ 9 _mai._--Je crois que les pâtisseries d'hier mangées à mon -dîner pour égayer ma solitude ont contribué à me donner ce matin la -plus affreuse et la plus durable morosité. Me sentant mal disposé -pour quoi que ce soit, j'ai, vers neuf heures, gagné la forêt et été -directement jusqu'au chêne Prieur. Quoique la matinée fût magnifique, -rien n'a pu me distraire de cette humeur noire. J'ai fait un petit -croquis du chêne; le frais qui commençait à s'élever m'a chassé. - -J'ai été particulièrement frappé, sans en être égayé, de cette pourtant -charmante musique des oiseaux au printemps: les fauvettes, les -rossignols, les merles si mélancoliques, le coucou dont j'aime le cri -à la folie, semblaient s'évertuer pour me distraire. Dans un mois au -plus, tous ces gosiers seront silencieux. L'amour les épanouit pour le -sentiment; un peu plus, il les ferait parler. Bizarre nature, toujours -semblable, inexplicable à jamais! - ---Vers trois ou quatre heures, la servante m'a parlé de l'homme qu'elle -avait vu entrer dans la maison des gendarmes. Le garçon de la ferme -est venu avec le garde champêtre, et je me suis joint à eux pour faire -une visite domiciliaire; toute la soirée nous avons fait de grotesques -préparatifs de défense en cas d'attaque de nuit; tout a été fort -heureusement inutile. - - * * * * * - -_Samedi_ 11 _mai._--J'ai reculé encore indéfiniment mon projet de -départ que j'avais fixé pour aujourd'hui. - ---Le matin, vu Candas dans la maison des gendarmes. Je lui ai parlé de -mes projets et de ce qu'on pourrait faire. Ce lieu est charmant: il est -bien dommage qu'il n'y ait pas de vignes de ce côté-là. - -J'ai joui aujourd'hui délicieusement, et comme un enfant qui entre en -vacances, de ma résolution subite de demeurer encore. Que l'homme est -faible et facilement étrange dans ses émotions et ses résolutions! - -J'étais hier soir d'une tristesse mortelle. En revenant de ma soirée, -je ne rêvais que catastrophes; ce matin, la vue des champs, le soleil, -l'idée d'éviter encore quelque temps ce brouhaha affreux de Paris m'ont -mis au ciel. - -Heureux ou malheureux, je le suis presque toujours à l'extrême! - - * * * * * - -_Lundi_ 13 _mai._--J'ai passé ma journée tout seul et ne me suis pas -ennuyé. Jenny et la servante sont allées à Paris dès le matin et sont -revenues seulement à six heures. - -J'étais en train de faire mon dîner, quand elles sont arrivées trempées -par une pluie affreuse, qui n'a presque pas cessé tout le jour. - -Je me suis plu dans l'isolement complet et le silence de cette journée. - - * * * * * - -_Mardi_ 14 _mai.--Sur l'isolement de l'homme._ - -«_L'indépendance a pour conséquence l'isolement_», Mme Quantinet -me cite cet extrait de l'_Adolphe_ de Benjamin Constant. Hélas! -l'alternative d'être ennuyé et harcelé toute la vie, comme l'est un -homme engagé dans des liens de famille par exemple, ou d'être abandonné -de tout et de tous, pour n'avoir voulu subir aucune contrainte, cette -alternative, dis-je, est inévitable. Il y en a qui ont mené la vie la -plus dure sous les impérieuses lois d'une femme acariâtre, ou souffrant -les caprices d'une coquette à laquelle ils avaient lié leur sort, et -qui à la fin de leurs jours n'ont pas même la consolation d'avoir pour -leur fermer les yeux ou leur donner leurs bouillons cette créature -qui serait bonne du moins pour adoucir le dernier passage. Elles vous -quittent ou meurent au moment où elles pourraient vous rendre le -service de vous empêcher d'être seul. Les enfants, si vous en avez eu, -après vous avoir occasionné tous les soucis de leur enfance ou de leur -sotte jeunesse, vous ont abandonné depuis longtemps. - -Vous tombez donc nécessairement dans cet isolement affreux dans lequel -s'éteint ce reste de vie et de souffrances. - - * * * * * - -_Jeudi_ 16 _mai._--A Paris, par le premier convoi. - - * * * * * - -_Vendredi_ 17 _mai._--Travaillé ce matin à la _femme qui se peigne._ - ---Grande promenade dans la forêt, par le côté de Draveil. Pris en -contournant la forêt par l'allée qui en fait le tour. - -J'ai vu là le combat d'une mouche d'une espèce particulière et d'une -araignée. Je les vis arriver toutes deux, la mouche acharnée sur son -dos et lui portant des coups furieux; après une courte résistance, -l'araignée a expiré sous ses atteintes; la mouche, après l'avoir -sucée, s'est mise en devoir de la traîner je ne sais où, et cela avec -une vivacité, une furie incroyables. Elle la tirait en arrière, à -travers les herbes, les obstacles, etc. J'ai assisté avec une espèce -d'émotion à ce petit duel homérique. J'étais le Jupiter contemplant le -combat de cet Achille et de cet Hector. Il y avait, au reste, justice -distributive dans la victoire de la mouche sur l'araignée, il y a si -longtemps que l'on voit le contraire arriver. Cette mouche était noire, -très longue, avec des marques rouges sous le corps. - - * * * * * - -_Samedi_ 18 _mai._--Le matin, travaillé à la _Femme qui se peigne_, que -je suis en train de gâter probablement, puis au _Michel-Ange._ - ---Vers une heure, à la forêt avec ma bonne Jenny. J'avais un plaisir -infini à la voir jouir si expansivement de cette charmante nature si -verte, si fraîche. Je l'ai fait reposer longtemps, et elle est revenue -sans accident. Nous avons été jusqu'au Chêne d'Antain. En parcourant -le clos de Lamouroux, elle me disait douloureusement: «Comment! ne -vous verrai-je jamais autrement que dans une position mince et peu -digne de vous? Quoi! je ne vous verrai jamais un enclos comme celui-ci -à habiter, à embellir?» Elle a raison. Je ressemble en ceci à Diderot -qui se croyait prédestiné à habiter des taudis, et qui vit sa mort -prochaine, quand il fut installé dans un bel appartement, dans des -meubles splendides, qu'il devait aux bontés de Catherine. - -Au reste, j'aime la médiocrité; j'ai le faste et l'étalage en horreur; -j'aime les vieilles maisons, les meubles antiques; ce qui est tout neuf -ne me dit rien. Je veux que le lieu que j'habite, que les objets qui -sont à mon usage me parlent de ce qu'ils ont vu, de ce qu'ils ont été, -et de ce qui a été avec eux. - -Ai-je l'âme plus rétrécie en cela que mon voisin Minoret, qui vient -d'abattre une partie du logement qu'il avait, pour construire un -affreux chalet qui va offenser mes regards, tant que je vivrai ici? -Quand ce Minoret est venu succéder au général Ledru [499], il s'est -hâté de jeter bas sa modeste et ancienne maison; il aime mieux ces -pierres toutes neuves qu'il a tirées de la carrière... La vieille -d'Esnont en a fait autant. A la vérité, la maison lui tombait sur la -tête. Cela me vaut deux constructions à la moderne, affreuses à tolérer. - -Il y a, au reste, dans Champrosay, depuis quelque temps, émulation de -mauvaises bâtisses. Gibert avait commencé avec sa magnifique grille. -Les gens qui ont succédé au marquis de La Feuillade font recrépir la -maison et ont imaginé d'y ajouter des ornements qui la rendent ridicule -et lui ôtent tout caractère et toute proportion. - ---Ce matin, Georges [500] est venu m'inviter à dîner de la part de sa -mère, qui vient pour deux jours avec Mme Barbier [501] et M. P... et -son mari. - -Villot vient un moment dans la journée; nous avons été assez tristes à -cause de toutes les menaces du temps. - -Le soir pourtant je me suis mis en train et ai causé un peu. Revenu à -onze heures. Mme Barbier est très amusante. - - * * * * * - -_Lundi_ 20 _mai._--J'ai été vers deux heures les voir jusqu'au départ -de quatre heures et demie et les ai menés jusqu'au chemin de fer. -Je disais à Mme Barbier que l'indigne pantalon des femmes était un -attentat aux droits de l'homme. - - * * * * * - -_Jeudi_ 23 _mai._--Travaillé au _Chasseur de lions_ et au -_Michel-Ange_[502]. - ---Sorti pour aller voir Mme Quantinet. Elle est partie pour Paris..... - -Vers cinq heures, promenade à l'allée de l'Ermitage. Temps charmant, -quoique chaud. Joui délicieusement de cette heure charmante qui -m'attriste moins qu'autrefois. - -J'ai découvert dans cette grande allée un petit sentier délicieux, qui -conduit à des retraites charmantes. Pensé involontairement à la dame à -la robe de chambre bariolée. - -Le soir, clair de lune ravissant dans mon petit jardin. Resté à me -promener très tard. Je ne pouvais assez jouir de cette douce lumière -sur ces saules, du bruit de la petite fontaine et de l'odeur délicieuse -des plantes qui semblent, à cette heure, livrer tous leurs trésors -cachés. - - -[498] Ici paraît pour la première fois le nom du peintre _Pierre -Andrieu_, qui fut le collaborateur assidu de Delacroix, après avoir -été son élève. Il eut sa part dans ses principaux travaux décoratifs, -notamment dans la galerie d'Apollon du Louvre et la chapelle de -Saint-Sulpice. Après sa mort, il fut chargé de la restauration du -plafond de la galerie d'Apollon et de la coupole de la bibliothèque -du Luxembourg. Andrieu s'était assimilé si complètement la manière de -Delacroix que Th. Gautier écrivait à propos de lui: «Les dessous de -ses chefs-d'œuvre n'ont pas de secret pour lui. Ses personnages se -meuvent naturellement... comme ceux de Delacroix; ils ont les mêmes -types, les mêmes allures, le même goût d'ajustement. Si ce ne sont pas -des frères, ce sont au moins des cousins germains, et après quelques -heures de retouche, le maître volontiers les signerait.» C'était à la -fois faire l'éloge et la critique du talent d'Andrieu. La vénération de -l'élève pour le maître revêtait le caractère d'une véritable religion: -il conserva pendant près de trente années les copies du Journal que -nous publions aujourd'hui, sans permettre qu'on y portât la main, -malgré les propositions qui lui furent faites. - -[499] Le général _Ledru des Essarts_, frère du naturaliste _Pierre -Ledru_, fit toutes les campagnes de la Révolution et de l'Empire. En -1836, Louis-Philippe le nomma pair de France. Il mourut à Champrosay en -1844. - - -[500] _Georges Villot_, fils de son ami _Frédéric Villot._ - -[501] Mme _Barbier_ était la belle-mère de Frédéric Villot. - -[502] Toile de 0m,60 X 0m,40. Galerie Bruyas, au Musée de -Montpellier.(Voir _Catalogue Robaut_ n° 1184.) - - * * * * * - -_Paris, lundi_ 3 _juin._--Ce jour, dîné chez Bixio avec -Lamoricière[503], etc. Cavaignac devait y être. Le premier est charmant -et plein de véritable esprit. - ---Tous ces jours-ci, je ne vois personne, enfoncé que je suis dans mon -esquisse. - - * * * * * - -_Jeudi_ 6 _juin._--Passé la journée au Jardin des plantes. Jussieu -[504] m'a conduit partout. - - * * * * * - -_Samedi_ 8 _juin._--Quinze jours sans avoir rien écrit ici!... - -Revenu de Champrosay il y a quinze jours, jour pour jour. - -Jenny y est retournée aujourd'hui pour y prendre les lunettes du maire -et les lui rendre. - ---Je suis resté jusqu'à midi sur mon canapé, dormant et lisant -l'évasion de mon cher Casanova. - ---Je me disais, en regardant ma composition du plafond qui ne me plaît -que depuis hier, grâce aux changements que j'ai faits dans le ciel -avec du pastel, qu'un bon tableau était exactement comme un bon plat, -composé des mêmes éléments qu'un mauvais: l'artiste fait tout. Que -de compositions magnifiques ne seraient rien sans le grain de sel du -grand cuisinier! Cette puissance du _je ne sais quoi_ est étonnante -dans Rubens; ce que son tempérament,--_vis poetica_,--ajoute à une -composition, sans qu'il semble qu'il la change, est prodigieux. Ce -n'est autre chose que le tour dans le style; la façon est tout, le fond -est peu en comparaison. - -Le _nouveau_ est très ancien, on peut même dire que c'est toujours ce -qu'il y a de plus ancien. - ---Pour imprimer le mur de l'église, _huile de lin_ et non autre, -bouillante, _blanc de céruse_ et non pas _blanc de zinc_, qui ne tient -pas. L'ocre _jaune_ serait la meilleure impression. - - * * * * * - -_Lundi_ 10 _juin._--La _partie du ciel_[505]--_après les plus grands -clairs du soleil_, c'est-à-dire déjà foncé: _Jaune chrome foncé -blanc--blanc laque_ et _vermillon._ - -La _terre de Cassel_ et _blanc_ forme la demi-teinte décroissante. En -général, excellent pour demi-teinte. - -Les _clairs_ jaune clair sur les nuages au-dessous du char: _Cadmium, -blanc_, une pointe de _vermillon._ - -La _partie du ciel plus orangé_, à partir du cercle lumineux: Sur une -préparation orangée, frôler à sec un ton de _jaune de Naples, vert bleu -et blanc_, en laissant un peu paraître le ton orangé. - -Ton orangé, très beau pour le ciel: _Terre d'Italie naturelle, blanc, -vermillon.--Vermillon, blanc, laque_ et quelquefois un peu de _cadmium_ -et de _blanc._ - -_Robe de Minerve_, sur une préparation convenable: Clairs des plis -peints avec _bleu de Prusse_ et _blanc_ assez cru, peut-être un peu -de laque.--A sec, par-dessus, clairs avec blanc et chrome; enfin ton -citron. Glacer par-dessus à sec _avec cobalt_ et _laque._--Enfin, -rehauts sombres et chauds avec _terre d'Italie brûlée_ et _carmin fixe._ - -_Apollon_, la robe peinte d'un _ton rouge_ un peu fade dans les clairs, -glacé avec _laque jaune_ et _laque rouge._ - -Localité des _chairs de la Diane: Terre de Cassel, blanc et vermillon._ -Assez gris partout. Clairs: _blanc_ et _vermillon, un peu de vermillon._ - -Les reflets ton chaud, _presque citron_; il y entre un peu -d'_antimoine_, le tout très franchement. - -Localité des _cheveux de l'Apollon: Terre d'ombre, blanc, cadmium_, -très peu de _terre d'Italie_ ou d'_ocre._ - -Pour la _tunique de la Diane_, un ton de reflet analogue à celui de sa -chair dans l'ombre: _Antimoine, cadmium_, etc. - -Localité chaude des _nuages sous le char: Cadmium_ et _blanc_, un peu -foncé, et _terre de Cassel et blanc_, touché par-dessus avec ton froid -de _terre de Cassel_ et _blanc_ (tout ceci pour l'_ombre_). - -Demi-teinte du _Cheval soupe de lait_ (l'_Arabe passant un gué_)[506]: -_Terre d'ombre naturelle_ et _blanc, antimoine, blanc_ et _brun rouge_: -le rouge ou le jaune prédominant, suivant la convenance. - - * * * * * - -_Vendredi_ 14 _juin._--Un architecte qui remplit véritablement toutes -les conditions de son art me paraît un phénix plus rare qu'un grand -peintre, un grand poète et un grand musicien. Il me saute aux yeux que -la raison en est dans cet accord absolument nécessaire d'un grand bon -sens avec une grande inspiration. Les détails d'utilité qui forment le -point de départ de l'architecte, détails qui sont l'essentiel, passent -avant tous les ornements. Cependant il n'est artiste qu'en prêtant -des ornements convenables à cet _Utile_, qui est son thème. Je dis -_convenables_; car même après avoir établi en tous points le rapport -exact de son plan avec les usages, il ne peut orner ce plan que d'une -certaine manière. Il n'est pas libre de prodiguer ou de retrancher -les ornements. Il les faut aussi appropriés au plan, comme celui-ci -l'a été aux usages. Les sacrifices que le peintre et le poète font à -la grâce, au charme, à l'effet sur l'imagination, excusent certaines -fautes contre l'exacte raison. Les seules licences que se permette -l'architecte peuvent peut-être se comparer à celles que prend le grand -écrivain, quand il fait en quelque sorte sa langue. En réservant des -termes qui sont à l'usage de tout le monde, le tour particulier en -fait des termes nouveaux; de même l'architecte, par l'emploi calculé -et inspiré en même temps des ornements qui sont le domaine de tous -les architectes, leur donne une nouveauté surprenante et réalise le -beau qu'il est donné à son art d'atteindre. Un architecte de génie, -copiera un monument et saura, par des variantes, le rendre original; -il le rendra propre à la place, il observera dans les distances, -les proportions, un ordre tel qu'il le rendra tout nouveau. Les -architectes vulgaires, nos modernes architectes, ne savent que copier -littéralement, de sorte qu'ils joignent à l'humiliant aveu qu'ils -semblent faire de leur impuissance le défaut de succès dans l'imitation -même; car le monument qu'ils ont imité à la lettre ne peut jamais être -exactement dans les mêmes conditions que celui qu'ils imitent. Non -seulement ils ne peuvent inventer une belle chose, mais ils gâtent la -belle invention qu'on est tout surpris de retrouver, entre leurs mains, -plate et insignifiante. - -Ceux qui ne prennent pas le parti d'imiter en bloc et exactement, -font pour ainsi dire au hasard. Les règles leur apprennent qu'il faut -orner certaines parties, et ils ornent ces parties, quel que soit le -caractère du monument et quel que soit son entourage. - -(Joindre à ce qui précède ce que je dis de la proportion des monuments -imités avec l'ouvrage définitif, par exemple le Parthénon ou la Maison -carrée, et la Madeleine et l'Arc de triomphe.) - - -[503] Le général _Lamoricière_ était alors député à l'Assemblée -législative et combattait avec le général Cavaignac la politique du -Prince Président, dont il entrevoyait les projets. - -[504] _Adrien de Jussieu_ avait, en 1820, remplacé son père, _Joseph de -Jussieu_, dans la chaire de botanique au Muséum. - -[505] Il est question ici du plafond de la galerie d'Apollon du Louvre. -_Apollon vainqueur du serpent Python_: tel est le titre définitif de la -composition. Toile 8m X 7m,50. M. Robaut, dans son Catalogue, écrit que -le prix fut d'abord fixé à 18,000 francs, et que l'architecte Duban fit -de son propre mouvement élever la somme à 24,000 francs. Voici en quels -termes Delacroix décrit le sujet de sa décoration: - -«Le dieu, monté sur son char, a déjà lancé une partie de ses traits; -Diane, sa sœur, volant à sa suite, lui présente son carquois. Déjà -percé par les flèches du dieu de la chaleur et de la vie, le monstre -sanglant se tord en exhalant dans une vapeur enflammée les restes de sa -vie et de sa rage impuissante. Les eaux du déluge commencent à tarir -et déposent sur les sommets des montagnes ou entraînent avec elles les -cadavres des hommes et des animaux. Les dieux se sont indignés de voir -la terre abandonnée à des monstres difformes, produits impurs du limon; -ils se sont armés comme Apollon. Minerve, Mercure s'élancent pour les -exterminer, en attendant que la sagesse éternelle repeuple la solitude -de l'univers; Hercule les écrase de sa massue, Vulcain, le dieu du feu, -chasse devant lui la nuit et les vapeurs impures, tandis que Borée et -les Zéphyrs sèchent les eaux de leur souffle et achèvent de dissiper -les nuages. Les nymphes des fleuves et des rivières ont retrouvé leur -lit de roseaux et leur urne encore souillée par la fange et les débris. -Des divinités plus timides contemplent à l'écart ce combat des dieux et -des éléments. Cependant, du haut des cieux, la Victoire descend pour -couronner Apollon vainqueur, et Iris, la messagère des dieux, déploie -dans les airs son écharpe, symbole du triomphe de la lumière sur les -ténèbres et sur la révolte des eaux.» - -[506] Voir _Catalogue Robaut_, n° 1347. - - - -FIN DU TOME PREMIER. - - -TABLE ALFABÉTHIQUE - -DES NOMS ET DES ŒUVRES CITÉS DANS LE JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX. -(See other formats. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) - -Author: Eugène Delacroix - -Release Date: January 19, 2017 [EBook #54020] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL DE EUGENE DELACROIX, TOME 1 *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -Free Literature (back online soon in an extended version, -also linking to free sources for education worldwide ... -MOOC's, educational materials,...) (Images generously made -available by the Internet Archive.) - - - - - - -</pre> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> -<h1>JOURNAL</h1> - -<h3>DE</h3> - -<h2>EUGÈNE DELACROIX</h2> - -<h4>TOME PREMIER</h4> - -<h4>1823-1850</h4> - -<h4>PRÉCÉDÉ D'UNE ÉTUDE SUR LE MAITRE</h4> - -<h4>PAR M. PAUL FLAT</h4> - -<h4>NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS PAR MM. PAUL FLAT ET RENÉ PIOT</h4> - -<h4><i>Portraits et fac-simile</i></h4> - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>LIBRAIRIE PLON</h5> - -<h5>PLON-NOURRIT ET C<sup>ie</sup> IMPRIMEURS-ÉDITEURS</h5> - -<h5>8, RUE GARANCIÈRE—6<sup>e</sup></h5> - -<h5>1893</h5> - -<hr class="full" /> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/dela001.jpg" width="500" alt="" /> -</div> -<hr class="r5" /> -<p>Le <i>Journal d'Eugène Delacroix</i> se compose de notes prises au jour -le jour, écrites à bâtons rompus, où le grand artiste jetait chaque -soir au courant de la plume, sans ordre, sans plan, sans transitions, -toutes les idées, les réflexions, les théories, les extases, les -découragements qui pouvaient traverser son esprit toujours en travail.</p> - -<p>Commencé en 1823 par un jeune homme de vingt-deux ans, dans la fièvre -d'une vie ardente et tourmentée, ce Journal a d'abord l'allure rapide -et quelque peu décousue; à mesure que les années s'avancent, le sang -s'apaise, l'esprit se mûrit et s'élève, l'expérience naît, l'horizon -s'élargit, le style se précise et les aperçus succincts du début font -place peu à peu à de véritables morceaux littéraires.</p> - -<p>Ces notes qui n'étaient pas destinées à voir le jour et qui embrassent -une période de plus de quarante années, se trouvent consignées sur une -série de petits cahiers, de calepins et d'agendas portant chacun sa -date.</p> - -<p>L'existence de ce Journal était connue: des copies en furent prises; -à la mort de Delacroix, elles demeurèrent entre les mains de l'élève -le plus fidèle, du véritable disciple du maître, le peintre Pierre -Andrieu, à qui nous devons rendre ici un sincère hommage. La vénération -d'Andrieu pour Delacroix avait revêtu le caractère d'une véritable -religion: dépositaire de la pensée du grand peintre, il résolut de la -garder pour lui seul, et, tant qu'il vécut, il se refusa à publier ces -pages qu'il relisait sans cesse.</p> - -<p>Pierre Andrieu est mort l'an dernier. Sa veuve et sa fille n'ont pas -cru devoir priver plus longtemps le public d'un document si précieux -pour l'histoire de l'art, et elles nous ont confié la mission de le -mettre au jour.</p> - -<p>La publication actuelle est donc faite d'après les papiers remis à -Pierre Andrieu. Mais pour écarter toute critique, éviter toute erreur -et assurer à la pensée de l'écrivain toute son exactitude et toute son -autorité, les éditeurs ont pensé qu'il était indispensable de contrôler -ces notes, page par page, sur les manuscrits originaux. Le petit-neveu -du grand peintre, M. de Verninac, sénateur du Lot, avec une bonne grâce -et une courtoisie dont nous ne saurions trop le remercier, nous a -permis de faire ce travail de vérification sur les originaux eux-mêmes, -qu'il a bien voulu nous communiquer.</p> - -<p>Si dans ce Journal certaines lacunes sont à constater, notamment pour -la période de 1848, par contre nous avons eu la bonne fortune de -retrouver certains carnets qu'on croyait égarés. Le fameux <i>voyage au -Maroc</i>, dont la trace semblait perdue, appartient aujourd'hui à M. le -professeur Charcot, qui nous a permis de reproduire cet épisode capital -dans la carrière artistique du maître; nous sommes heureux de pouvoir -lui adresser ici l'expression de notre gratitude.</p> - -<p>Nous avons fait également appel au souvenir des anciens amis, des -élèves et des admirateurs de Delacroix; tous se sont empressés de -mettre à notre disposition les renseignements et les documents qu'ils -pouvaient posséder. En nous accordant leur bienveillant concours, Mme -Riesener, M. le marquis de Chennevières, MM. Robaut, Faure, Paul Colin, -Maurice Tourneux, Monval, Bornot, le commandant Campagnac, nous ont -aidés dans notre tâche, et c'est un devoir pour nous d'inscrire leurs -noms en tête de cette publication.</p> - -<p>Pour conserver au <i>Journal</i> son véritable caractère, les éditeurs ont -scrupuleusement respecté les divisions du manuscrit, qu'ils publient -tel qu'il a été conçu. À côté des aperçus philosophiques, des idées -critiques les plus élevées, sur l'art, sur la peinture, la musique et -la littérature, on trouvera une foule de notes personnelles qui nous -font pénétrer dans la vie même de l'artiste; car Delacroix a consigné -dans ces cahiers tous les détails de son existence, jusqu'aux incidents -parfois infimes de sa journée, ses visites, ses promenades, voire -même ses dépenses, le prix de vente de ses tableaux et les procédés -techniques de sa peinture. Tous ces menus faits, dont quelques-uns -pris isolément pourraient paraître quelquefois de peu de valeur, -constituent, réunis, un document du plus haut intérêt: il en ressort un -Delacroix intime, qu'on avait pu soupçonner déjà par la correspondance -recueillie par Philippe Burty et par les notes fragmentaires déjà -publiées, mais qui apparaît aujourd'hui dans ces pages avec un relief -saisissant. A travers ces impressions personnelles, ces sensations, -ces confidences, se dégage une âme, une intelligence, un caractère de -qualité tout à fait supérieure.</p> - -<p>Pendant plus d'un demi-siècle, Delacroix a été mêlé au mouvement -intellectuel de son temps. Il a connu tous les hommes illustres de la -monarchie de Juillet, de la République de 1848 et du second Empire. -Si l'on excepte quelques compagnons de jeunesse et d'atelier, dont -l'amitié est restée fidèle à Delacroix jusqu'à la fin, mais dont la -notoriété s'est effacée depuis longtemps, on trouvera inscrits dans ce -Journal les noms de la plupart de ceux qui, à un titre quelconque, ont -marqué leur place dans le monde des arts, de la littérature et de la -politique.</p> - -<p>A ce point de vue, on peut donc dire que le Journal de Delacroix est en -même temps l'histoire d'une époque.</p> - -<p>E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup></p> - -<p>15 avril 1893.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[p. i]</a></span></p> - - - - -<h4><a name="EUGENE_DELACROIX" id="EUGENE_DELACROIX">EUGÈNE DELACROIX</a></h4> - - -<p>Delacroix écrit au cours de son Journal: «On ne connaît jamais -suffisamment un maître pour en parler absolument et définitivement.» Un -tel jugement, qui paraît au premier abord la condamnation de l'étude -que nous entreprenons, deviendra facilement, si l'on y réfléchit, un -argument en sa faveur. On peut objecter, sans doute, que l'historien -d'un esprit péchera toujours par quelque lacune, provenant soit d'un -défaut de compréhension qui lui est personnel, soit d'un manque de -documents qu'on ne saurait lui reprocher; il n'en reste pas moins -qu'en appliquant à la lettre, jusqu'à ses extrêmes conséquences, -l'aphorisme du grand artiste, on aboutirait au néant, qu'il vaut mieux -être incomplet que de n'être point du tout, enfin que l'autorité des -documents sur lesquels il s'appuie contribue singulièrement à soutenir -l'écrivain. Or, quels plus précieux documents pourraient exister -que ceux qui sont offerts au public sur Eugène Delacroix? Quarante -années de la vie d'un artiste, depuis l'origine de sa production -jusqu'à ses derniers moments, non point complètes, il est vrai:—nous -verrons plus tard quelles lacunes on y doit regretter;—mais quarante -années durant lesquelles, avec la franchise<span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[p. ii]</a></span> et la sincérité qu'on ne -saurait avoir qu'envers soi-même, l'homme s'explique en découvrant -l'intimité de son être, le penseur expose les vues originales que lui -ont suggérées les hommes et les choses; l'artiste enfin nous fait la -confidence de ses plus chères théories d'art, de ses préférences et -de ses antipathies, jugeant en toute impartialité ses contemporains, -comme il a jugé les maîtres d'autrefois. Dire cela, c'est préciser en -même temps les limites où nous devons nous tenir. Ce qui importe ici, -en effet, ce n'est pas d'étudier son œuvre; la chose a été faite, et -magistralement: il suffit de citer les noms de Théophile Gautier, de -Paul de Saint-Victor, de M. Mantz, de Baudelaire surtout, pour rappeler -aux lettrés, aux curieux, les beaux et nombreux travaux composés soit -du vivant, soit après la mort du peintre, dans lesquels ces écrivains -éminents ont analysé le génie d'Eugène Delacroix et marqué sa place -dans l'histoire de l'Art. Recommencer sur ce terrain serait s'exposer -à des redites, risquer en outre d'ajouter peu de chose à ce qui a -été écrit. L'important est de reconstituer l'homme et le penseur, de -montrer à l'aide de ces documents l'universalité de son intelligence, -de réunir en un faisceau serré les éléments épars de son individualité, -de justifier en un mot aux yeux du lecteur l'importance historique de -ces notes journalières, comme Delacroix en marquait à son propre point -de vue l'intérêt, lorsqu'il écrivait: «Il me semble que je suis encore -le maître des jours que j'ai inscrits, quoiqu'ils soient passés; mais -ceux que ce papier ne mentionne point, ils sont comme s'ils n'avaient -point été.»</p> - -<p>Il est une double manière pour un homme éminent de<span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[p. iii]</a></span> faire ses -confidences à ceux qui viendront après lui: rédiger des Mémoires ou -laisser un Journal. Les Mémoires offrent ceci de particulier qu'ils -sont composés d'ordinaire vers la fin d'une carrière ou du moins dans -la plénitude des forces intellectuelles, lorsque déjà l'écrivain a -atteint un âge assez avancé pour pouvoir embrasser une longue période -de sa vie passée et pour avoir acquis, ne fût-ce que vis-à-vis de -lui-même, l'autorité nécessaire à ce genre de travail. C'est à la -fois leur avantage et leur inconvénient: leur avantage d'abord, -parce qu'ils présentent un ensemble soutenu, et, comme tout ouvrage -subordonné à un plan, se font lire plus facilement, jusqu'au point -où la lassitude commence à envahir l'écrivain; leur inconvénient -enfin, parce qu'ayant été rédigés avec une pensée bien arrêtée de -publication et n'étant en somme la plupart du temps qu'une biographie -de leur auteur préparée par lui-même, il y a tout à parier qu'il n'y -est point sincère en ce qui le concerne. Ce sont précisément les -avantages et les inconvénients opposés qui caractérisent un Journal: la -monotonie inévitable, conséquence de sa forme même, l'absence forcée -de composition, le laisser-aller inhérent au genre, d'autant plus -sensible que l'écrivain a été plus éloigné de toute arrière-pensée de -publication, voilà des objections capitales pour certains esprits qui -dans un livre prisent avant toute qualité l'ordre et la méthode. Est-il -besoin d'ajouter qu'au regard du biographe, ces défauts, en admettant -qu'il les reconnaisse pour tels, sont des motifs de s'intéresser à des -pages dans lesquelles il cherchera de préférence, sinon exclusivement, -la signification psychologique et l'affirmation d'une intense -personnalité?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[p. iv]</a></span></p> - -<p>Que penser en particulier du Journal d'Eugène Delacroix? Chaque fois -que l'on procède à une publication de cette nature, il convient, tout -en conservant pieusement à l'œuvre son caractère d'intégralité, de -se substituer dans la mesure du possible à l'artiste lui-même, et, -par un effort d'imagination sympathique, de se demander comment il la -ferait, vivant encore, ou même s'il la ferait. C'est là d'ailleurs un -point de vue de pure curiosité qui, suivant nous, ne saurait avoir -d'influence sur la présentation de l'ouvrage, car nous n'admettons pas -qu'en cette matière, et d'autant mieux qu'il s'agit d'un très grand -homme comme Eugène Delacroix, une main quelconque vienne, sous prétexte -d'ordre ou de convenance, arranger et disposer à sa guise. De tels -documents doivent être acceptés tels qu'ils sont: il faut les prendre -ou les laisser, il n'est pas permis d'y toucher. Mais revenons à notre -question: de la lecture de l'ensemble, il nous paraît résulter que -Delacroix eût retouché et présenté peut-être de manière différente les -premières années du Journal: on y trouve, en effet, des négligences -de style qui n'étaient pas dans le génie du maître. Non qu'il fût de -parti pris hostile aux écrits dépourvus de plan; bien au contraire, -on lit dans une page de l'année 1850 ce curieux passage: «Pourquoi ne -pas faire un petit recueil d'idées détachées qui me viennent de temps -en temps toutes moulées et auxquelles il serait difficile d'en coudre -d'autres?...» Faut-il absolument faire un livre dans toutes les règles? -Montaigne écrit à bâtons rompus... Ce sont les ouvrages les plus -intéressants.» Et plus tard, en 1853: «F... me conseille d'imprimer -comme elles sont mes réflexions, pensées, observations, et je trouve -que cela<span class="pagenum"><a name="Page_v" id="Page_v">[p. v]</a></span> me va mieux que des articles <i>ex professo.</i>» Ces paroles ne -suffiraient-elles pas à justifier, s'il en était besoin, le principe -même d'une telle publication? Quant à la seconde partie du Journal, -l'élévation constante de pensée, la préoccupation presque exclusive -de l'art, enfin le souci de la forme, nous permettent d'avancer qu'il -aurait eu bien peu de chose à faire pour la mener à perfection. À ce -propos, nous tenons de Mme Riesener, veuve du peintre qui fut parent -de Delacroix, un trait marquant à quel point il se souciait de l'effet -que pourraient produire ses écrits. Un après-midi,—c'était dans les -dernières années de la vie du maître,—Mme Riesener étant allée le voir -à son atelier avec son mari, Delacroix leur montra un cahier manuscrit -entrouvert: «C'est là-dessus, leur dit-il, que je note chaque jour mes -impressions sur les hommes et les choses; j'ai une réelle facilité -pour écrire, et d'ailleurs je fais grande attention, car, maintenant -qu'on a la manie de garder, pour les publier plus tard, les moindres -autographes des hommes en vue, je soigne même ma correspondance.» -Il est manifeste qu'il existe une différence de forme entre les -premières et les dernières années du Journal. Lorsque les lecteurs -auront sous les yeux toutes les pièces du procès, ils pourront le -juger et marqueront leur préférence. Pour nous, si nous reconnaissons -la supériorité des dernières années au point de vue littéraire, nous -ne saurions nous empêcher de professer à l'égard des premières une -tendresse toute spéciale de pur psychologue.</p> - -<p>Bien que le Journal et les papiers de famille consultés ne nous -apprennent rien de nouveau sur l'enfance et la jeunesse d'Eugène -Delacroix, nous ne pouvons<span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[p. vi]</a></span> négliger cette période de sa vie; à cet -égard, d'ailleurs, les renseignements fournis par ses précédents -biographes s'accordent complètement et laissent peu de points obscurs. -Eugène Delacroix naquit à Charenton Saint-Maurice, près Paris, le 7 -floréal an VI (26 avril 1798). Son père, Charles Delacroix, était -alors ambassadeur de France en Hollande. La carrière politique et -administrative de ce dernier fut assez brillante: il appartenait -à cette catégorie d'esprits imbus des principes philosophiques du -dix-huitième siècle, et qui rêvaient d'en tenter l'application à -la société environnante; il avait été d'abord avocat au Parlement, -puis secrétaire de Turgot: le département de la Marne l'envoya à -la Convention nationale; il paraît n'y avoir joué qu'un rôle assez -effacé, bien que l'ancien <i>Moniteur</i> contienne de lui des discours -qui, selon M. Mantz, «ne semblent pas inspirés par une vive tendresse -pour le clergé et les choses religieuses». Sa véritable voie était -l'administration: il s'acquitta à son honneur de missions dans les -Ardennes et dans la Meuse, et plus tard le Directoire lui confia le -ministère des Affaires étrangères; il fut appelé à ce poste le 12 -brumaire an IV et le conserva jusqu'en messidor suivant. Lorsqu'il -le quitta, ce fut pour céder la place au prince de Talleyrand; il -eut alors comme compensation l'ambassade de Hollande, puis, après -l'organisation des préfectures, termina sa carrière en qualité de -préfet de Marseille et de Bordeaux, où il mourut en 1805. Le trait -saillant de son caractère paraît avoir été l'énergie; du moins est-ce -celui qui ressort le plus clairement des renseignements fort rares -que nous possédons sur son compte. Dans une note du Journal, Eugène -Delacroix fait allusion à cette énergie<span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">[p. vii]</a></span> en parlant d'une opération -cruelle qu'il dut subir, et durant laquelle il montra un courage -stoïque. Peut-être le fils hérita-t-il du père cette force morale -qui se traduisit chez le peintre par une volonté indomptable pour -tout ce qui concernait son art, par cette incroyable persévérance -qui sut triompher de tous les obstacles accumulés devant lui. Quant -à la mère de Delacroix, Victoire Oëbène, elle faisait partie d'une -famille d'artistes, dont le peintre Riesener fut un des plus honorables -représentants: elle était, disent ceux qui l'ont connue, d'une grande -distinction physique et d'allures tout aristocratiques. Eugène -Delacroix semble avoir eu pour elle une tendre vénération, bien qu'il -n'ait pu en conserver qu'un souvenir d'enfant, puisqu'elle mourut en -1814, époque où il n'avait encore que seize ans.</p> - -<p>Nous ne pouvons passer sous silence l'hypothèse suivant laquelle Eugène -Delacroix serait le fils naturel du prince de Talleyrand. On sait -comment se forment ces sortes de légendes, comment, avec le temps, -elles prennent peu à peu de la consistance, et, nées d'un simple -rapprochement ingénieux, finissent par acquérir un véritable crédit: -l'esprit humain est ainsi fait qu'il adopte une croyance non point tant -à raison de la valeur ou du nombre des arguments qu'on lui présente -en sa faveur, qu'à raison de l'ingéniosité, de la séduction plus ou -moins grande qu'elle offre par elle-même: il n'est donc pas surprenant -que la réunion de ces deux noms: Talleyrand Delacroix ait trouvé un -certain crédit. L'éloignement du père de Delacroix, à l'époque de la -naissance de l'artiste, les relations qui existaient entre la famille -et le prince de Talleyrand, ce fait que Charles Delacroix,<span class="pagenum"><a name="Page_viii" id="Page_viii">[p. viii]</a></span> aussitôt -après avoir quitté le ministère des Affaires étrangères, fut envoyé en -Hollande pour y représenter la France, enfin et surtout une prétendue -ressemblance entre le peintre et le prince de Talleyrand, autant de -causes qui, se surajoutant, se soudant les unes aux autres, amenèrent -certains esprits à cette conviction intime qu'Eugène Delacroix était -le fils naturel du grand diplomate: c'est ainsi que s'établissent -la plupart des légendes, résultats d'ingénieuses hypothèses, qui, -envisagées isolé, ne reposent sur aucune base solide, et dont le -groupement seul fait la force; pourtant, à le bien prendre, elles ne -peuvent avoir pour un esprit sérieux d'autre valeur que leur valeur -individuelle, et c'est en les examinant séparément qu'il convient de -les juger. Or il est une chose sûre, c'est que pas un de ces arguments -n'offre un caractère de créance suffisant pour qu'on en tire une -preuve. Sans aller aussi loin que M. Maxime du Camp, qui repousse avec -indignation cette idée d'une filiation illégitime, et, se posant en -véritable champion de l'honneur de la famille, présente encore moins -d'autorité dans ses négations que les partisans de la descendance -naturelle dans leurs ingénieuses allégations, sans dire comme lui «que -rien dans ses habitudes d'esprit, dans sa vie parcimonieuse, dans sa -sauvagerie, dans ses aspirations qui souvent répondaient mal à ses -aptitudes, rien, ni dans l'homme intérieur, ni dans l'homme extérieur, -ne rappelait le prince de Talleyrand», nous pensons qu'en dépit même -des ressemblances, il n'y a là qu'une simple conjecture à laquelle on -ne doit pas attacher plus d'importance qu'à une hypothèse non vérifiée.</p> - -<p>Les dispositions artistiques de Delacroix se manifestèrent<span class="pagenum"><a name="Page_ix" id="Page_ix">[p. ix]</a></span> de très -bonne heure; si l'on en croit ses notes mêmes, il était aussi bien -doué pour la musique que pour le dessin. Il raconte qu'à l'époque -où son père était préfet de Bordeaux, il avait étonné le professeur -de musique de sa sœur par la précocité de ses aptitudes. Tout jeune -encore, à neuf ans, il fut mis au lycée Louis-le-Grand. Il ne paraît -pas qu'il y ait été un élève remarquable: il appartenait à cette classe -d'esprits qui doivent se former seuls, vivent, bien qu'enfants, déjà -repliés sur eux-mêmes, chérissent l'isolement, et attendent l'appel -intérieur de la vocation. Philarète Chasles, qui fut son camarade de -collège, nous a laissé dans ses Mémoires un portrait physique et moral -d'Eugène Delacroix: l'étrangeté de sa physionomie, ce quelque chose de -bizarre et d'inquiétant qui marque d'un signe certain les destinées -supérieures, avait frappé son attention d'observateur, et lui avait -permis de le distinguer dans la masse des intelligences vulgaires qui -l'entouraient: il avait noté ses aptitudes extraordinaires pour le -dessin: «Dès sa huitième et neuvième année, cet artiste merveilleux -reproduisait les attitudes, inventait les raccourcis, dessinait et -variait tous les contours, poursuivant, torturant, multipliant la forme -sous tous les aspects avec une obstination semblable à de la fureur.» -On trouvera peut-être surprenant que dans son Journal Delacroix ne se -reporte presque jamais à cette époque de sa vie; sans doute, comme -la plupart des natures délicates et originales, il avait conservé un -mauvais souvenir de cette misérable existence du lycéen, assez voisine -de l'enrégimentement par sa promiscuité, et, différant en cela de la -majorité des hommes qui considèrent ces premières années comme les<span class="pagenum"><a name="Page_x" id="Page_x">[p. x]</a></span> -plus heureuses, il ne se les rappelait qu'avec déplaisir. Je ne sais -s'il eût souscrit à l'énergique parole de Bossuet: «L'enfance est -la vie d'une bête»; toujours est-il qu'il ne professait pas grand -enthousiasme pour cette saison de la vie, et qu'il aboutit à une -conclusion assez proche de celle de Bossuet, lorsque, exprimant son -opinion sur la méchanceté de l'homme, il nous fait cette confidence:</p> - -<blockquote> - -<p>«Je me souviens que quand j'étais enfant, j'étais un -monstre. La connaissance du devoir ne s'acquiert que très -lentement, et ce n'est que par la douleur, le châtiment, et -par l'exercice progressif de la raison, que l'homme diminue -peu à peu sa méchanceté naturelle.»</p></blockquote> - -<p>Un de ses biographes s'est demandé avec candeur pourquoi Delacroix se -fit peintre, et après avoir examiné successivement les différentes -carrières qu'il aurait pu choisir, les emplois publics, l'industrie, -le commerce, pour lesquels il lui semblait évidemment mal préparé, en -vient à cette conclusion «qu'il ne lui restait plus qu'à s'abandonner -à ses instincts d'indépendance». Sans insister sur le côté légèrement -naïf de cette observation, nous ferons remarquer que son auteur -touchait du doigt la vérité, et donnait, sans s'en douter, la cause -intime et profonde de la vocation du futur artiste, comme de toute -grande vocation. Dans un des premiers cahiers du Journal, Delacroix -rend grâce au ciel «de ne faire aucun de ces métiers de charlatan -qui en imposent au genre humain». Le secret de sa carrière d'artiste -est tout entier dans cette phrase, qui explique en même temps ses -aspirations d'indépendance et l'impuissance où demeurèrent toujours -les artistes individuels et les écoles sur le développement de sa -personnalité.<span class="pagenum"><a name="Page_xi" id="Page_xi">[p. xi]</a></span> Personne n'ignore que, par une étrange ironie du sort, -il fut élève de Guérin. Gros le reçut également dans son atelier. -Dirons-nous que ces influences furent vaines? Cela est trop évident: -il obéissait à l'appel intérieur de la destinée et n'écoutait que son -génie!</p> - -<p>Si nous nous posons sur Delacroix la question que Sainte-Beuve -considérait comme indispensable de résoudre dans l'étude biographique -et critique d'un homme éminent: «Comment se comportait-il en matière -d'amour? Comment en matière d'amitié?» le Journal du maître nous -éclairera complètement. Les préoccupations amoureuses existent au début -de sa carrière. Faut-il ajouter qu'elles sont sans conséquence? Il -n'est jamais indifférent de savoir-si un homme, surtout un artiste, -a connu le souci d'aimer; mais ce qui est capital, c'est d'être fixé -sur ce point: quelle partie de son être a été atteinte? La tête, le -cœur ou les sens? Suivant que l'amour de tête, l'amour-sentiment ou -l'amour sensuel prédominera, l'être intellectuel se trouvera modelé -différemment et la réaction amoureuse influera diversement sur les -productions de son esprit. De cette vérité psychologique, Stendhal, -pour ne citer qu'un nom, a fourni la plus saisissante démonstration, -car il est bien certain que, si l'amour de tête et l'amour-sentiment -n'avaient pas tenu dans sa vie la place que nous savons, nous n'aurions -ni Julien Sorel, ni Mme de Rénal, ni Mathilde de la Môle, ni Clélia -Conti. Or, pour en revenir à Delacroix, il ne paraît pas que l'amour -ait jamais gravement atteint la tête ou le cœur: il semble s'être -limité exclusivement aux sens et s'être manifesté chez lui de telle -manière qu'il ne pouvait ni influer sur son travail, ni contribuer à -l'en détourner. En<span class="pagenum"><a name="Page_xii" id="Page_xii">[p. xii]</a></span> examinant les différents épisodes amoureux dont -il confie le secret à son Journal, nous ne saurions les envisager que -comme des fantaisies d'un jour. Non qu'il méprisât la femme ou la -traitât uniquement comme un instrument de plaisir: sa nature était -trop délicate pour s'en tenir à une semblable philosophie; disons -mieux: il était trop homme du monde, dans le sens supérieur du mot, -pour méconnaître le rôle discret dévolu à l'élément féminin dans de -certaines limites. Mais il demeura toujours à l'abri d'une passion par -un double motif, à ce qu'il nous paraît: d'abord la banalité de ses -premières liaisons: «Tout cela est peu de chose, écrit-il à propos de -cette Lisette qui passe pour ne plus revenir. Son souvenir, qui ne me -poursuivra pas comme une passion, sera une fleur agréable sur ma route -...» «Ce n'est pas de l'amour, note-t-il à propos d'une autre; c'est -un singulier chatouillement nerveux qui m'agite. Je conserverai le -souvenir délicieux de ses lèvres serrées par les miennes.» Et puis, en -admettant même qu'il eût rencontré un véritable amour, ou plutôt la -possibilité d'un amour, il n'est pas téméraire d'affirmer qu'il aurait -eu garde de s'y abandonner, «Malheureux, écrit-il après une rencontre -qui sans doute l'avait plus préoccupé qu'à l'ordinaire, et si je -prenais pour une femme une véritable passion!» L'année 1824 contient -une confidence bien significative sur l'innocuité de ses fantaisies -amoureuses: «Quant aux séductions qui dérangent la plupart des hommes, -je n'en ai jamais été bien inquiété, et aujourd'hui moins que jamais.» -Ces influences extérieures tendent à disparaître complètement à mesure -qu'il avance dans la vie, pour laisser place entière aux voluptés de -l'imagination. À ce propos, il<span class="pagenum"><a name="Page_xiii" id="Page_xiii">[p. xiii]</a></span> écrit une phrase que l'on croirait -détachée de la correspondance de G. Flaubert: «Ce qu'il y a de plus -réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec ma peinture, Le -reste est un sable mouvant.»</p> - -<p>On a dit que Delacroix avait réservé toute sa puissance d'affection -pour le sentiment d'amitié. L'expression nous paraît singulièrement -exagérée. Qu'on n'aille pas s'imaginer, d'ailleurs, que nous nous le -représentions incapable d'en goûter dans leur plénitude les délicates -jouissances. La vérité est que l'amitié ne s'offrit jamais à lui sous -une forme et avec un caractère entièrement dignes de lui. On a beaucoup -parlé des amis dont le nom revient souvent dans sa correspondance: -Guillemardet, Soulier, Pierret, Leblond. Ils ne pouvaient satisfaire -qu'une part de sa nature, la part affective; quant aux besoins -intellectuels, ils demeurèrent impuissants à y répondre; or, chez des -intelligences complètes comme celle de Delacroix, il ne peut exister -de sentiment d'amitié complet que celui qui correspond à toutes -les exigences de l'être. Nous inscrivions tout à l'heure le nom de -Flaubert; Delacroix n'eut pas, précisément comme celui-ci, la rare -fortune de rencontrer dans sa première jeunesse un de ces esprits, je -ne dis pas égal au sien, mais véritablement frère du sien, tel que -Flaubert les trouva en Bouilhet et Lepoittevin. Et ce n'est pas une -conjecture que nous faisons ici; il y a un passage du Journal qui ne -laisse aucun doute à cet égard: «J'ai deux, trois, quatre amis; eh -bien, je suis contraint d'être un homme différent avec chacun d'eux, -ou plutôt de montrera chacun la face qu'il comprend. C'est une des -plus grandes misères que de ne pouvoir jamais être connu et senti tout -entier par un<span class="pagenum"><a name="Page_xiv" id="Page_xiv">[p. xiv]</a></span> même homme, et quand j'y pense, je crois que c'est la -souveraine plaie de la vie.» Là encore, par conséquent, il ne devait -pas goûter une satisfaction entière, et c'est dans la supériorité de sa -nature qu'il en faut chercher la cause.</p> - -<p>C'est que l'Art, et l'Art seul, pouvait satisfaire son esprit, en -lui communiquant la plénitude de vie pour laquelle il était fait. Il -appartenait à la famille des grands «Intellectuels», chez qui l'idée -maîtresse atteint presque à la hantise d'une monomanie et devient à -ce point absorbante qu'elle étouffe les tendances voisines. On l'a -dit avec raison, précisément à propos d'Eugène Delacroix: il serait -injuste d'appliquer à certains esprits les principes d'existence dont -relèvent la plupart des hommes: ce qu'il y a d'anormal dans leur -conformation spirituelle explique comme il justifie ce qu'il peut y -avoir d'étrange dans leur vie. Suivez-le dans le premier développement -de son existence d'artiste: vous trouverez chez lui cette impatience, -cette impétuosité du créateur qui provient d'une surabondance de sève -et du fourmillement des idées. Son intelligence est mobile parce que -le nombre des points de vue la détourne en tous sens et l'empêche de -se fixer; mais ce n'est là qu'une crise transitoire, sans inconvénient -pour sa grandeur future, car il la constate lui-même, et, semblable -à un malade qui serait son propre médecin, s'administre les remèdes -appropriés. Il se tient constamment en garde contre lui; il se voit -agir et penser; il se compare à ceux qui l'approchent, prend pour -modèle ce qu'il trouve bon en eux, et conserve sa lucidité d'analyse -au milieu des émotions les plus troublantes de sa carrière d'artiste. -C'est là un des traits caractéristiques de son<span class="pagenum"><a name="Page_xv" id="Page_xv">[p. xv]</a></span> esprit que cette -faculté de se replier sur lui-même, de s'observer: en cela il est -bien moderne et nous apparaît comme un des nôtres: «Je serais un tout -autre homme, écrit-il à vingt-quatre ans, si j'avais dans le travail -la tenue de certains que je connais... Fortifie-toi contre ta première -impression; conserve ton sang-froid.» Semblable par là à Stendhal, de -qui Baudelaire le rapprochait, il comprend la nécessité d'une méthode, -d'un ensemble de principes directeurs de la vie intellectuelle qui -lui semblent la sauvegarde de toute existence vouée aux travaux de la -pensée. Baudelaire le comparait à Mérimée et à Stendhal, et certes, -s'il avait connu les premières années de ce Journal, il eût éprouvé -cette jouissance particulière que goûte toujours un esprit inventif -à constater la vérification d'une hypothèse: «L'habitude de l'ordre -dans les idées est pour toi la seule route au bonheur, et pour y -arriver, l'ordre dans tout le reste, même dans les choses les plus -indifférentes, est nécessaire.» Cette phrase ne vous paraît-elle pas -comme détachée de ces lettres intimes écrites à sa sœur dans lesquelles -l'auteur de <i>Rouge et noir</i> faisait à cette amie ses confidences -journalières, en lui donnant des conseils pour la poursuite de la vie -heureuse?</p> - -<p>Se défiant de lui-même, Delacroix se défiait aussi des autres et -prenait à leur égard des résolutions dictées par la plus sage prudence. -Il avait reconnu sans doute, en en faisant l'expérience lors des -enthousiasmes irréfléchis de la première jeunesse, le danger de -s'abandonner à la spontanéité d'une nature trop ardente en présence -de tiers qui demeureront toujours impuissants à la comprendre et n'y -verront le plus souvent que bizarre excentricité.<span class="pagenum"><a name="Page_xvi" id="Page_xvi">[p. xvi]</a></span> On a dit qu'une -des grandes préoccupations de sa vie avait été de «dissimuler les -colères de son cœur et de n'avoir pas l'air d'un homme de génie». -Je le croirais volontiers, surtout quand je lis cette phrase: «Sois -prudent dans l'accueil que tu fais toi-même, et surtout point de ces -prévenances ridicules, fruit des dispositions du moment.» Il fréquenta -beaucoup de monde, trop peut-être pour sa santé; mais on peut affirmer -que le monde n'eut aucune influence sur sa vie spirituelle, sur ses -travaux d'artiste, car dès l'abord il en avait senti les dangers, -et il lui fut trop constamment supérieur pour ne le point juger -comme il mérite de l'être. Chaque fois qu'il en parle, c'est avec -cet accent de haute supériorité qui vient de la conscience intime -d'une valeur transcendante, par laquelle se manifeste le sentiment -d'aristocratie intellectuelle: «Que peut-on faire de grand au milieu -de ces accointances éternelles avec tout ce qui est vulgaire?» dit-il -dans les premières pages du Journal; et plus tard, en 1853, lorsque, -arrivé au faîte de sa réputation et pleinement maître de ses effets, -il tente de résumer son impression sur la société moderne, son -jugement pénètre jusqu'aux causes de son infériorité, ne se contentant -pas de la constater: «Il n'est pas étonnant qu'on trouve insipide -le monde à présent: la révolution qui s'accomplit dans les mœurs -le remplit continuellement de parvenus. Quel agrément pouvez-vous -trouver chez des marchands enrichis qui sont à peu près tout ce qui -compose aujourd'hui les classes supérieures?» Quelquefois même il ira -jusqu'à l'indignation, et vous sentirez une colère sourde l'envahir. -En 1854, sortant d'un bal des Tuileries, il écrit: «La figure de tous -ces coquins, de toutes ces coquines, ces<span class="pagenum"><a name="Page_xvii" id="Page_xvii">[p. xvii]</a></span> âmes de valets sous ces -enveloppes brodées, vous lèvent le cœur.» Voilà sans contredit une des -notes les plus intéressantes du Journal, parce qu'elle est éminemment -significative, parce que nulle autre part que dans des papiers intimes -elle ne pouvait figurer, parce qu'enfin elle découvre et met à nu -le révolté qui est au fond de tout homme de génie. C'est bien là -l'expression d'une de ces «colères de cœur qu'il aimait à dissimuler»; -mais il fallait qu'il se déchargeât, et son Journal lui permit de le -faire.</p> - -<p>De bonne heure, il comprit que l'homme est seul dans l'existence, -d'autant plus seul qu'il est plus différent, car la société en cela -nous paraît assez semblable à l'enfant, lequel se détourne avec crainte -des figures qui ne lui sont pas familières. Il sentit que l'on ne doit -compter que sur ses propres forces, que les sympathies apparentes dont -nous sommes entourés ne sont en réalité que duperie, puisqu'elles -cachent toujours un principe d'intérêt personnel, plus ou moins -habilement dissimulé. Heureux encore l'artiste, lorsque la jalousie, -l'envie de ceux qui l'approchent ne tentent pas de le décourager par -de perfides insinuations! Il existe à cet égard une page curieuse: -elle est de 1824, époque de ses premières luttes; il a déjà exposé -la <i>Barque du Dante</i>, et l'on sait de quelle manière ce tableau fut -accueilli. Il est en train de peindre les <i>Scènes du massacre de Scio</i>, -il a esquissé la femme traînée par le cheval qui occupe le centre de -cette admirable composition. Il montre son travail à quelques amis, -à quelques parents: vous vous figurez comme on le juge; mais après -leur départ, il se soulage et note sur son Journal cette exclamation -indignée: «Comment! il faut que je lutte avec la fortune et la paresse -qui m'est naturelle! il faut<span class="pagenum"><a name="Page_xviii" id="Page_xviii">[p. xviii]</a></span> qu'avec de l'enthousiasme, je gagne du -pain, et des bougres comme ceux-là viendront jusque dans ma tanière, -glacer mes inspirations dans leur germe, et me mesurer avec leurs -lunettes!» J'imagine que cette épreuve lui fut une rude leçon et ne -contribua pas médiocrement à l'affermir dans ses idées de prudente -réserve, d'autant mieux que s'il se défie du monde, il se défie encore -plus des artistes; ce qui lui semble redoutable en eux, c'est cette -envie qui lui fait l'effet d'un manteau de glace sur les épaules, et -puis il a déjà conscience de l'infériorité des «spécialistes», des -«gens de métier», car il écrit: «Le vulgaire naît à chaque instant de -leur conversation.»</p> - -<p>Voilà, dira-t-on, une conception singulièrement pessimiste de la vie! -Sans doute, mais c'est la conception d'un sage, d'un homme qui entend -n'aborder la lutte que bien armé, et prudemment se représente le -monde plus médiocre encore et plus vulgaire qu'il n'est, pour éviter -ce qu'il redoute par-dessus tout: être dupe! Nous avons parlé de ces -principes directeurs de la vie qui doivent soutenir l'homme de pensée -au milieu des perpétuels dangers qui le menacent, et qu'un écrivain -comparait à des phares, ou à des barres lumineuses placées de distance -en distance, destinés qu'ils sont à le préserver des écueils. Dans le -Journal de Delacroix, comme dans les lettres de Stendhal, vous les -trouverez en grand nombre, car il conçoit la vie comme un combat: «Il -n'y a pas à reculer, écrit-il en 1852. <i>Dimicandum!</i> C'est une belle -devise que j'arbore par force et un peu par tempérament. J'y joins -celle-ci: <i>Renovare animos.</i> Mourons, mais après avoir vécu. Beaucoup -s'inquiètent s'ils revivront après la mort, et ils ne vivent point dès -à présent.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_xix" id="Page_xix">[p. xix]</a></span></p> - -<p>Sa vie fut tout intérieure, comme celle des «Intellectuels»; les luttes -qu'il eut à soutenir se livrèrent dans le vaste champ du cerveau. -Pour le seconder, il eut deux adjuvants puissants: la solitude et le -travail. La solitude d'abord: nous avons vu qu'il la constatait autour -de lui, même dans le monde, disons: d'autant plus qu'il était dans le -monde, au milieu de ses amis ou de ceux qui se prétendaient tels: c'est -l'isolement forcé du grand esprit qui ne se voit pas d'égaux; mais à -côté de celui-ci, il en est une autre, l'isolement volontaire, celui de -l'homme qui vit dans sa tour d'ivoire. Après l'amour de la solitude, -et comme conséquence directe, l'amour du travail. Quand il parle de sa -vie intellectuelle, c'est avec l'enthousiasme d'une âme possédée par de -hautes idées: «Je me le suis dit et ne puis assez me le dire, pour mon -repos et pour mon bonheur,—l'un et l'autre sont une même chose,—que -je ne puis et ne dois vivre que par l'esprit.»—Cette pensée reparaît -à chaque instant; lorsqu'il souffre, c'est dans son art qu'il trouve -l'oubli de ses souffrances; lorsqu'il éprouve un déboire, c'est par la -production de nouvelles œuvres qu'il se console.</p> - -<p>Tout jeune, son génie le torture: il est une cause de tourment, en ce -sens que les idées affluent trop nombreuses, que son esprit, malgré les -principes de méthode dont il ne se départira jamais, bouillonne trop -fortement, que les images picturales s'accumulent dans son cerveau et -qu'il n'est pas maître de ses sujets. Mais l'énergie productrice prend -vite le dessus; il ne s'en tient jamais à la période de conception -et de rêve, si pleine de délices, si féconde en illusions perfides. -Un de nos écrivains qui le connut et s'entretint plusieurs fois avec -lui nous a<span class="pagenum"><a name="Page_xx" id="Page_xx">[p. xx]</a></span> parlé du bouillonnement qui se faisait dans sa tête; il -l'a représenté curieux de tout, s'intéressant à tout, suivant des -cours de langues orientales, faisant de la botanique, bref, un des -esprits les plus ouverts de ce siècle. La lecture complète du Journal -est une vérification éclatante de son assertion. Dès les premières -années, Delacroix vit dans une constante surexcitation. En 1822, il -écrit: «Que de choses à faire! Fais de la gravure, si la peinture -te manque, et de grands tableaux... Que je voudrais être poète!» Il -s'échauffe à la fréquentation des écrivains, tient constamment présent -à sa pensée le souvenir des précurseurs: la vie de Dante, celle de -Michel-Ange le hantent et le soutiennent. La noblesse et la pureté de -ces existences d'artistes lui sont comme un perpétuel <i>incitamentum</i> -qui le pousse à la production et l'arrête sur les pentes dangereuses. -Que de bouillonnement dans ce cerveau, mais aussi que de méthode! Que -d'ardeur, mais que de sagesse! L'impression maîtresse qui demeure est -celle d'une existence bien ordonnée, dans laquelle la raison et la -volonté dominent toujours la passion et ne cèdent jamais pied!...</p> - -<p>Si peu avancés que nous soyons dans l'analyse de cet esprit, nous -y découvrons déjà les rudiments d'une philosophie, j'entends une -conception d'ensemble de la vie. Le propre des cerveaux à tendances -généralisatrices est de ne jamais s'en tenir aux événements et de -considérer les phénomènes successifs dont ils sont les témoins comme -autant de matériaux pour la construction d'idées. Delacroix est de -ce nombre, la seule forme de son Journal suffirait à le démontrer. -Il voit un écrivain, un artiste, un homme politique: peut-être bien -la conversation n'a-t-elle<span class="pagenum"><a name="Page_xxi" id="Page_xxi">[p. xxi]</a></span> été que médiocrement intéressante; une -intelligence ordinaire n'eût rien trouvé à en tirer. Il est rare qu'il -n'y rencontre pas l'occasion et le prétexte d'une note personnelle, -presque toujours suggestive. De même et d'autant mieux s'il s'agit -d'art, du sien en particulier: il visite une exposition, il entend une -symphonie, il assiste à une représentation; ou bien, plus simplement, -il a travaillé tout le jour à l'une de ses œuvres, tableau de chevalet, -esquisse de peinture murale, décoration de la Chambre ou du Louvre; -l'impression subie lui dictera quelque vue d'ensemble touchant aux plus -hautes questions d'esthétique. C'est cette faculté généralisatrice, -<i>criterium</i> de toutes les supériorités intellectuelles, et croissant -avec son génie, qui communique un intérêt progressif à ces pages dans -lesquelles il se raconte lui-même. Avec lui, vous ne sauriez vous -heurter à l'une de ces étroites conceptions qui caractérisent les -hommes de métier exclusif, et bornent fatalement leurs vues. Sans -doute il peut se tromper; il se trompe quelquefois, mais ses erreurs -ne trahissent jamais une lacune irrémédiable de l'esprit. Enfin, -comme dans tous les développements bien ordonnés, l'évolution de sa -pensée obéit à des lois régulières, ne subit pas de temps d'arrêt, -et les approches de la vieillesse n'entraînent point avec elles cet -affaiblissement des forces cérébrales dont le spectacle est une des -plus attristantes réalités d'ici-bas!</p> - -<p>Je ne sais plus quel écrivain, arrivé au faîte de la réputation, et -jetant un regard en arrière sur sa vie, souhaitait pour ses fils une -destinée différente. Si Delacroix avait été contraint à de semblables -préoccupations, il eût probablement formulé un vœu analogue. Tout<span class="pagenum"><a name="Page_xxii" id="Page_xxii">[p. xxii]</a></span> -compte fait, nous plaçant non pas tant au point de vue de la qualité -que de la somme de bonheur possible, il est évident que l'existence -de l'homme ordinaire offre plus de garanties que celle de l'homme -supérieur. Delacroix en fut un jour frappé, dans les premiers temps -de sa carrière, et ne put s'empêcher de noter l'observation sur son -Journal: «Les ignorants et le vulgaire sont bien heureux. Tout est pour -eux carrément arrangé dans la nature. Ils comprennent ce qui est, par -la raison que cela est.» Plus tard, à vingt-cinq années de distance, il -revient sur cette idée et parle des souffrances de l'homme de génie, de -cette réflexion et de cette imagination qui lui semblent de funestes -présents. Après les luttes qu'il avait dû soutenir, les attaques dont -il avait été l'objet, il écrivait: «Presque tous les grands hommes ont -eu une vie plus traversée, plus misérable que celle des autres hommes.» -La cause de leurs souffrances, Delacroix l'avait éprouvé, n'est pas -seulement dans la difficulté d'imposer leur talent; elle est encore et -surtout dans ce talent lui-même, dans la nature maladivement sensible -qu'il implique, qui fait vibrer leurs nerfs frémissants à des contacts -non ressentis par la plupart, et communique à tout leur être une -hyperesthésie contre laquelle il n'est pas de remède.</p> - -<p>Mais l'homme est aussi impuissant à modifier sa nature morale que -son tempérament physique: il lui faut accepter l'existence avec les -conditions dans lesquelles elle se présente; c'est cet asservissement -aux lois implacables de la destinée qui amène la révolte en lui, -bien qu'il en comprenne la nécessité. Sa raison lui démontre la loi, -sa sensibilité s'insurge contre elle, dans une de ces heures où -l'esprit, après avoir goûté, grâce aux délices<span class="pagenum"><a name="Page_xxiii" id="Page_xxiii">[p. xxiii]</a></span> du travail, cette -illusion réconfortante qu'il est le maître et domine à son gré, reçoit -un de ces vigoureux rappels à l'ordre qui lui remémorent son état -d'irrémédiable esclavage: «O triste destinée! Désirer sans cesse mon -élargissement, esprit que je suis, logé dans un mesquin vase d'argile.» -Les mêmes motifs qui l'ont fait déplorer l'asservissement de l'être -humain en apparence le plus détaché des liens de la matière, l'amènent -à envisager avec une sorte de tristesse résignée la variabilité, -l'incertitude de la production. Il compare entre eux ces enfants -doués d'une imagination supérieure à celle des hommes faits, ces -artistes qui ne peuvent travailler que sous l'influence de l'opium -ou du haschisch;—il était ami de Boissard, le maître du salon où -avaient lieu les séances du club des «Haschischins», si minutieusement -décrites par Th. Gautier et rappelées dans la préface des <i>Fleurs du -mal</i>, séances au cours desquelles, on s'en souvient, des écrivains -et des artistes s'intoxiquaient de ces dangereuses substances, puis -observaient sur eux-mêmes et leurs voisins l'effet produit. Pour -d'autres, il remarque que la simple inspiration journalière suffit; -peut-être songeait-il à Balzac qui avait toujours refusé de se -soumettre à ces expériences, se contentant d'en noter le résultat sur -autrui. En ce qui le concerne, Delacroix estime qu'une demi-ivresse -lui est assez favorable. Là encore il constate que nous ne sommes que -des machines, machines d'un ordre supérieur, munies de rouages plus -délicats, plus compliqués que celles que nous inventons, mais dont le -fonctionnement demeure un inquiétant et insoluble problème.</p> - -<p>Delacroix, nous l'avons vu, était intimement convaincu<span class="pagenum"><a name="Page_xxiv" id="Page_xxiv">[p. xxiv]</a></span> de cette vérité -que l'homme s'avance seul dans l'existence, livré à ses propres forces -et muni des armes que la nature lui a départies. Il a des rapports -sociaux une idée pessimiste, d'autant plus intéressante comme preuve -de l'originalité de son esprit qu'elle va directement et contre les -principes du dix-huitième siècle finissant, dans le respect desquels -il avait dû être élevé, et contre les doctrines optimistes de l'époque -où il atteignit sa maturité, doctrines avec lesquelles sa conception -de la vie forme un contraste saisissant. Il eût volontiers, je crois, -inscrit en lettres d'or la fameuse maxime de Hobbes: <i>Homo homini -lupus</i>, car il estime que «l'homme est un animal sociable qui déteste -ses semblables». Toutes ses réflexions sur la société, et elles sont -nombreuses, de plus en plus nombreuses à mesure qu'il avance dans -la vie, découlent de cette idée, toujours conséquentes avec elle. -Lorsqu'il parle du «progrès», c'est toujours avec l'ironie mordante -et détachée de l'observateur, assistant en philosophe convaincu de -l'immutabilité des choses aux luttes tragiques et vaines de l'humanité -pour améliorer sa condition misérable. Chaque fois qu'il se trouve -en présence de ce qu'Edgar Poë appelait le <i>ballon-monstre de la -perfectibilité</i>, il émet un doute, réserve son opinion et finalement -écrit: «Je crois, d'après les renseignements qui nous crèvent les -yeux, qu'on peut affirmer que le progrès doit amener nécessairement, -non pas un progrès plus grand encore, mais à la fin négation du -progrès, retour au point d'où on est parti.» Notez que cette phrase -est de 1849, qu'elle emprunte par conséquent à sa date un caractère -particulier d'intérêt, puisqu'elle se réfère à cette époque où tant -d'âmes généreuses, mais peu éclairées,<span class="pagenum"><a name="Page_xxv" id="Page_xxv">[p. xxv]</a></span> s'étaient abandonnées aux rêves -illusoires d'un perfectionnement universel, de l'avènement d'une ère -de bonheur général. La supériorité de son intelligence lui montre la -vanité de tous ces rêves, et sur ce point l'amène à la certitude.</p> - -<p>Il semble même, quand il touche à ces questions, qu'il soit un -précurseur et qu'il écrive pour notre temps. Il eut sans doute à subir, -dans les réunions qu'il fréquentait, dans ses causeries intimes avec -George Sand, de longues et fastidieuses dissertations sur le problème -social; nous en trouvons la trace dans ses notes journalières. Le rêve -d'égalité qui, avec celui du progrès indéfini, hantait ces cervelles -de travers, ne le trouvait pas plus indulgent; au lieu du progrès, -c'est la dégénérescence qu'il constate, comme résultat de ces prétendus -perfectionnements. Cette conception si haute et si philosophique de -la société le conduit à étudier la question de la «philanthropie». -Profondément convaincu que la véritable charité est celle qui agit -individuellement, dans le silence et sans espoir de récompense, -d'autant plus noble qu'elle est plus désintéressée, n'obéissant qu'au -mobile supérieur de la sympathie humaine, il perce à jour les causes -réelles de la philanthropie organisée; il en pénètre les secrets avec -cette infaillible sûreté d'instinct qui sous les dehors trompeurs -découvre les mobiles cachés, et quand il parle de ces entrepreneurs de -charité, de ces philanthropes de profession, «tous gens gras et bien -nourris», il semble prévoir dans toute son extension le charlatanisme -dont nous sommes aujourd'hui les témoins.</p> - -<p>Ces immortelles duperies sur lesquelles vit la société et qui font le -succès de ceux qui savent à point les exploiter,<span class="pagenum"><a name="Page_xxvi" id="Page_xxvi">[p. xxvi]</a></span> l'amènent à examiner -les conditions élémentaires de la vie heureuse. Partant de cette -idée que l'homme ne place presque jamais son bonheur dans les biens -réels, Delacroix en revient aux principes de sagesse de la philosophie -antique, renouvelés par les sages des temps modernes, c'est-à-dire -à l'acceptation des conditions de vie telles qu'elles nous sont -imposées: d'une part, développement de notre être en conformité avec -ses tendances, ce qui n'est autre chose que la doctrine de Gœthe; de -l'autre, résignation aux nécessités inéluctables qui établissent les -lois de la vie comme celles de la mort, «condition indispensable de la -vie». Il reconnaissait d'ailleurs qu'une telle philosophie ne pouvait -être à la portée du grand nombre, et pensait que le monde continuerait -à se mouvoir dans le même cercle, impuissant qu'il demeurera toujours à -se transformer dans son essence...</p> - -<p>Esprit généralisateur, Delacroix fut également «universel», et par -là nous n'entendons pas seulement qu'il fut universel comme peintre; -nous voulons marquer que sa curiosité et sa compréhension d'artiste -s'étendirent à toutes les manifestations de la beauté. Sa curiosité -d'abord, car aucune de ces manifestations ne lui demeura indifférente: -il s'intéressa à toutes; son intelligence, perpétuellement en éveil, ne -manqua jamais une occasion de se développer, d'agrandir le champ de ses -connaissances. Sa compréhension enfin le rendit apte, sinon à les juger -toutes «absolument et définitivement», du moins, malgré les erreurs -de détail qui peuvent entacher quelques-unes de ses appréciations, à -en pénétrer l'esprit caché et l'intime signification. Montrer quel -retentissement salutaire une pareille universalité peut exercer sur une -âme<span class="pagenum"><a name="Page_xxvii" id="Page_xxvii">[p. xxvii]</a></span> d'artiste, ce serait presque une banalité, car il suffit d'émettre -l'idée pour en faire toucher du doigt l'exactitude. Quant à l'influence -bienfaisante dont elle favorisa le développement particulier du maître -dont nous parlons, la lecture attentive de son Journal le prouverait, -si la connaissance de ses innombrables productions n'en demeurait à -tout jamais la démonstration la plus évidente. Lui-même, il avait -examiné cette question d'universalité et s'est expliqué à cet égard -avec une singulière netteté. Dans une page de l'année 1854, il observe -«combien les gens de métier sont de pauvres connaisseurs dans l'art -qu'ils exercent, s'ils ne joignent à la pratique de cet art une -supériorité d'esprit ou une finesse de sentiment que ne peut donner -l'habitude de jouer d'un instrument et de se servir d'un pinceau»; et -il ajoute, toujours à propos des spécialistes: «Ils ne connaissent -d'un art que l'ornière où ils se sont traînés, et les exemples que -les écoles mettent en honneur. Jamais ils ne sont frappés des parties -originales; ils sont, au contraire, bien plus disposés à en médire; -en un mot, la partie intellectuelle leur manque complètement.» On ne -pouvait mieux marquer la cause de l'insuffisance de tant d'artistes, -de l'étroitesse de leurs vues, de ce qui fait qu'en somme ils ne sont, -la plupart, comme on l'a écrit si justement, que «d'illustres ou -obscurs rapins». Lorsque Delacroix parle ainsi, il exprime une opinion -qui lui est chère, qui correspond bien à ses convictions intimes, car -elle cadre avec toute sa vie. Peu importe qu'à une époque postérieure, -dans une de ces boutades fréquentes chez les intelligences d'élite, -parce qu'elles résultent d'un don particulier d'envisager les choses -sous leurs différents points de vue, peu importe<span class="pagenum"><a name="Page_xxviii" id="Page_xxviii">[p. xxviii]</a></span> que Delacroix ait -écrit «qu'un artiste a bien assez à faire d'être savant dans son art»; -sans doute, en notant cette boutade, il songeait au danger inverse -de celui qu'il avait indiqué plus haut, à l'inconvénient qui peut -résulter pour un peintre d'une culture trop étendue, quand elle ne -s'accompagne pas d'une faculté d'invention en harmonie avec elle. -Peut-être même,—et les longs entretiens qu'on lira dans le Journal de -1854 confirmeront cette hypothèse,—pensait-il à Chenavard, dont il -appréciait singulièrement l'érudition, mais à qui il reprocha toujours -de n'être pas assez peintre. Il n'en reste pas moins certain qu'une -culture complète de l'esprit lui paraît la condition indispensable de -toute grande carrière d'artiste.</p> - -<p>L'éternelle question du «Beau», qui a servi de thème aux discussions -stériles de tant d'écrivains, cette question qui sous la plume des purs -théoriciens ne peut guère être qu'un prétexte à déclamations creuses, -mais qui, traitée par un artiste comme Delacroix, devient aussitôt d'un -intérêt vivant et palpitant, devait le préoccuper et le préoccupa en -effet. Sous ces deux titres: <i>Questions sur le Beau</i> et <i>Variations du -Beau</i>, il l'examina dans ses détails, et dévoila la largeur de ses vues -esthétiques. Ennemi des pures abstractions et des principes absolus, -il arrive à cette conclusion notée par M. Mantz, «qu'il faut admettre -pour le Beau la multiplicité des formes», «que l'art doit être accepté -tout entier», et que «le style consiste dans l'expression originale -des qualités propres à chaque maître». L'examen de ces problèmes -d'esthétique revient souvent dans son Journal, aussi bien pendant les -premières années de jeunesse, alors que ses convictions n'étaient pas -encore solidement assises, qu'à l'époque de la pleine<span class="pagenum"><a name="Page_xxix" id="Page_xxix">[p. xxix]</a></span> maturité et de -la vieillesse commençante. En 1847, il écrit: «Je disais à Demay qu'une -foule de gens de talent n'avaient rien fait qui vaille à cause de cette -foule de partis pris qu'on s'impose ou que le préjugé du moment vous -impose. Ainsi, par exemple, de cette fameuse question du Beau, qui est, -au dire de tout le monde, le but des arts. Si c'est là l'unique but, -que deviennent les gens qui, comme Rubens, Rembrandt, et généralement -toutes les natures du Nord, préfèrent d'autres qualités?»</p> - -<p>De telles paroles sont la condamnation même des principes absolus en -matière esthétique, de même que cette idée émise plus loin: «Le Beau -est la rencontre de toutes les convenances», nous semble la négation -de l'idéal romantique. C'est qu'en effet, et nous touchons ici à l'une -des faces les plus curieuses de son esprit, à celle peut-être qui se -trouvera le plus complètement éclairée par l'œuvre posthume du maître, -si l'on s'efforce de dégager à ce point de vue sa signification, on -reconnaît combien grande était l'erreur de ceux qui s'obstinaient à le -représenter comme un des chefs du romantisme militant. En cela, nous -semble-t-il, ils furent les dupes d'une apparence trompeuse; ils ne -virent que l'extrême fougue d'un tempérament excessif, sans vouloir -tenir compte des facultés de réflexion, de repliement sur soi-même, de -concentration voulue et préméditée, qui constituaient l'essence de son -génie. Si Delacroix fut attentif à une chose, ce fut à ne s'affilier -à aucune école, et, comme toutes les individualités très tranchées, à -marcher seul dans sa carrière d'artiste. Les mêmes raisons qui firent -que dans les premières années de son développement il demeura rebelle -aux influences environnantes, que ni les écoles<span class="pagenum"><a name="Page_xxx" id="Page_xxx">[p. xxx]</a></span> organisées, ni les -artistes individuels n'eurent de prise sur son talent, l'empêchèrent -toujours de se rattacher à aucune secte. Plus loin, quand nous -examinerons les jugements qu'il porte sur les artistes d'autrefois, sur -ses contemporains, écrivains, musiciens et peintres, nous trouverons -la preuve irréfutable de ce que nous avançons; mais dès maintenant -nous en savons assez pour marquer avec certitude combien son génie le -différenciait du romantisme impénitent!</p> - -<p>S'il ne fut pas toujours tendre au romantisme, il se montra constamment -hostile aux doctrines du réalisme. La sévérité avec laquelle il juge -Courbet, tout en proclamant ses merveilleuses aptitudes de peintre, -prouve à quel point les tendances de cette école étaient opposées aux -siennes. À ses yeux, l'imagination est le principal facteur de la -production esthétique, et la réalité ambiante ne lui semble digne de -devenir matière à œuvre d'art, qu'à la condition d'avoir été épurée, -transfigurée en quelque sorte par sa toute-puissante influence. Dans -un fragment de l'année 1853, à propos d'esquisses de la <i>Sainte Anne</i>, -faites par lui à Nohant, il compare un premier croquis reproduisant -servilement la nature, qui, dit-il, lui est insupportable, à une -seconde esquisse dans laquelle ses intentions sont plus nettement -marquées, et qui pour cette raison commence à lui plaire, tandis -qu'il n'attribue guère au premier une importance plus grande qu'à une -reproduction photographique. Sans cesse il insiste sur la prépondérance -de l'imagination, et par imagination ce n'est jamais l'invention -de toutes pièces qu'il entend, mais bien la faculté d'interpréter -puissamment, de refléter suivant le tempérament individuel de l'artiste -la nature qui<span class="pagenum"><a name="Page_xxxi" id="Page_xxxi">[p. xxxi]</a></span> pose devant lui. Pour Delacroix, imagination et -idéalisation sont des termes égaux et réciproquement convertibles. -Dans une page merveilleuse, tant par la beauté de la forme que par -la hauteur de l'idée, il rapproche cette idéalisation de l'art de -l'idéalisation du souvenir, résultat du travail psychologique dans -les phénomènes de la mémoire: «J'admirais ce travail involontaire de -l'âme qui écarte et supprime dans le ressouvenir des moments agréables -tout ce qui en diminuait le charme, au moment où on les traversait. Je -comparais cette espèce d'idéalisation,—car c'en est une,—à l'effet -des beaux ouvrages de l'imagination. Le grand artiste concentre -l'intérêt en supprimant les détails inutiles ou repoussants ou sots; sa -main puissante dispose et établit, ajoute et supprime, et en use ainsi -sur des objets qui sont siens; il se meut dans son domaine et vous -y donne une fête à son gré.» Plus loin, à propos du <i>dictionnaire</i>, -auquel il compare la nature, il écrit: «Un dictionnaire n'est pas un -livre; c'est un instrument, un outil pour faire des livres.» Il faut -rapprocher cette phrase,—et peut-être même l'exemple lui vint-il pour -mieux affirmer son idée,—de la conversation rapportée par Baudelaire, -dans laquelle il semble s'être efforcé de résumer sur ce point ses -théories artistiques, en laissant percer une arrière-pensée de -combattre les théories réalistes: «La nature n'est qu'un dictionnaire», -répétait-il fréquemment. Pour bien comprendre l'étendue du sens -implique dans cette phrase, il faut se figurer les usages ordinaires -et nombreux du dictionnaire. «On y cherche des mots, la génération des -mots, l'étymologie des mots; enfin on en extrait tous les éléments qui -composent une phrase ou un récit; mais personne n'a<span class="pagenum"><a name="Page_xxxii" id="Page_xxxii">[p. xxxii]</a></span> jamais considéré -le dictionnaire comme une composition, dans le sens poétique du mot.» -Voilà qui nous apparaît net et tranché. Je ne sache pas de meilleur -exemple pour rendre l'idée saillante et pour illuminer la pensée du -maître.</p> - -<p>Delacroix n'aimait pas les Écoles, avons-nous dit, car il les jugeait -impuissantes à former de véritables artistes: il ne faisait en cela -qu'insister sur une conviction intime et généraliser son cas. Il -parlait en homme de génie qui ne conçoit pas d'autre éducateur que -lui-même et le développement normal d'une intense personnalité. A -toute grande manifestation artistique, quelque degré de raffinement -qu'elle atteigne dans son expression, il estimait que la puissance -du sentiment et la spontanéité devaient toujours présider; point -d'œuvre d'art digne de ce nom qui ne dérive en dernière analyse -de cette double origine. Tout le reste est à ses yeux pur métier, -ou, si vous aimez mieux, rhétorique. La rhétorique, il la trouvait -partout, non pas seulement dans les livres où elle différencie les -gens de lettres et ceux qui écrivent parce qu'ils ont quelque chose -à dire, mais encore dans la peinture, où elle remplace l'imagination -du dessin et de la couleur par la reproduction servile de la nature; -dans la musique enfin, où elle remplace les idées par des combinaisons -d'harmonie plus ou moins habiles. C'est elle qui, d'une façon générale, -se substitue à l'imagination chez les artistes dénués d'invention, -c'est elle qui conduit à la «manière». Et ce n'était pas chez lui -amour exagéré d'indépendance; c'était le résultat des exigences d'une -personnalité absorbante; c'était aussi le fruit des observations -qu'il avait faites sur les lois qui dirigèrent<span class="pagenum"><a name="Page_xxxiii" id="Page_xxxiii">[p. xxxiii]</a></span> l'éducation des -artistes fameux. Il trouvait la confirmation de ce qu'il avançait -dans l'exemple de toutes les intelligences vouées aux travaux de la -pensée; à l'appui de son dire, il aimait à citer Rubens, Titien, -Michel-Ange. Ces illustres ancêtres étaient toujours présents à sa -mémoire pour soutenir ses défaillances et relever son courage abattu. -Tout grand esprit lui paraissait comme une force en mouvement qui brise -les obstacles accumulés devant elle et sait se faire jour à travers -tous les empêchements. Aussi la hardiesse était-elle la qualité qu'il -appréciait le plus: hardiesse au début d'une carrière, parce qu'elle -est synonyme de puissance; hardiesse après les premiers succès, parce -qu'elle prouve l'effort constant de l'artiste; hardiesse encore en -plein triomphe, parce qu'elle dénote l'amour désintéressé de l'art, la -recherche inassouvie de formes nouvelles incarnant la beauté: «Être -hardi, dit-il, quand on a un passé à compromettre, est le plus grand -signe de la force.» Notons d'ailleurs que ces principes d'indépendance, -qui pourraient sembler outrés, ne l'empêchaient pas de reconnaître -et de proclamer le rôle de l'imitation, la nécessité pour l'artiste -débutant de s'appuyer sur l'enseignement des maîtres. Lui-même, -il avait donné l'exemple de cette discipline de l'esprit par son -érudition, par la fidélité scrupuleuse avec laquelle, jusque dans les -derniers temps de sa vie, il copia leurs œuvres pour s'assimiler leur -génie. Le développement de l'artiste lui paraissait assez semblable -à celui de l'enfant qui d'abord reproduit les mouvements imités de -ceux qui l'approchent, puis arrive peu à peu à l'indépendance et à la -spontanéité. Ainsi en va-t-il dans le domaine intellectuel, et il ne -saurait exister de véritable maître en dehors de<span class="pagenum"><a name="Page_xxxiv" id="Page_xxxiv">[p. xxxiv]</a></span> l'affranchissement. -En 1855, il écrit à ce propos: «Il faut absolument qu'à un moment -quelconque de leur carrière ils arrivent, non pas à mépriser tout -ce qui n'est pas eux, mais à dépouiller complètement ce fanatisme -presque aveugle qui nous pousse tous à l'imitation des grands maîtres -et à ne jurer que par leurs ouvrages. Il faut se dire: Cela est bon -pour Rubens, ceci pour Raphaël, Titien ou Michel-Ange. Ce qu'ils -ont fait les regarde; rien ne m'enchaîne à celui-ci ou à celui-là. -Il faut apprendre à se savoir gré de ce qu'on a trouvé; une poignée -d'inspiration personnelle est préférable à tout.»</p> - -<p>Jusqu'ici nous n'avons examiné que des principes d'esthétique -générale; nous devons en venir maintenant à l'étude de l'esthétique -spéciale de Delacroix en matière de peinture. Il est toujours -intéressant d'entendre un artiste parler de son art et faire au public -la confidence de ses pensées; cela est en tout cas singulièrement -révélateur de l'esprit dans lequel il le pratique, des tendances -qu'il y apporte, de la largeur ou de l'étroitesse de vues qu'il y -manifeste. Lorsque cet artiste est un Fromentin, on reconnaît aisément -à la façon dont il en parle, au parti pris de composition littéraire -et d'ordonnance classique toujours saillant jusqu'en ses moindres -analyses, une intelligence fine et distinguée, merveilleusement apte à -comprendre certains talents d'ordre moyen comme Van Dyck ou certaines -faces d'un talent supérieur comme celui de Rubens, mais mal préparé à -pénétrer le génie mystérieux et souverain d'un Rembrandt; même dans ses -appréciations techniques, le littérateur perce toujours chez lui, et -l'on est forcé de conclure qu'il est plus écrivain que peintre. Quand -cet artiste est un Couture, on<span class="pagenum"><a name="Page_xxxv" id="Page_xxxv">[p. xxxv]</a></span> peut trouver chez lui des recettes -de métier, un souci constant de la technique, de précieux conseils -pour les spécialistes; en revanche, dès qu'il tente de s'élever à des -préoccupations plus hautes, dès qu'il aborde ce que Delacroix appelait -la partie «intellectuelle» de l'art, on saisit tout de suite le danger -que courent certains artistes en pénétrant dans un domaine qui leur -demeurera à jamais inaccessible, car leur incompétence n'y a d'égale -que leur désinvolture, laquelle, ainsi que l'écrivait M. Mantz à propos -de ce même Couture jugeant Delacroix, «dépasse peut-être les limites -du comique ordinaire». Chez l'artiste dont nous tentons d'analyser -l'esprit, chez Delacroix, nous rencontrons le genre de mérite propre -aux deux précédents sans apercevoir les lacunes ou les insuffisances -que nous signalions. Chaque fois qu'il traite une question de métier, -c'est avec la compétence d'un peintre de race; mais comme chez lui -l'exécution est toujours subordonnée à l'idée, il reste constamment -supérieur à son sujet par l'élévation et la diversité des points -de vue; partout et toujours il demeure peintre, c'est-à-dire qu'en -aucune circonstance il ne tente d'introduire dans son art des moyens -qui lui soient étrangers; pourtant jamais en lui le peintre n'étouffe -l'artiste, l'homme d'éducation générale et d'inspiration soutenue. -Ajoutons que la plupart de ses réflexions sur la peinture ont été -écrites après l'année 1850, alors qu'il était dans la pleine maturité -du talent, et qu'elles empruntent à ce simple fait une autorité -singulière.</p> - -<p>Écoutez-le quand il parle de la composition d'un tableau, de l'art de -«conduire ce tableau depuis l'ébauche jusqu'au fini». On sait qu'il -n'admettait pas qu'une<span class="pagenum"><a name="Page_xxxvi" id="Page_xxxvi">[p. xxxvi]</a></span> composition fût faite autrement que par «masses -marchant simultanément»: c'était là un des principes d'art qui lui -tenaient le plus au cœur, et il lui paraissait aussi hostile à une -saine méthode de travail de peindre par fragments isolés qu'il lui eût -semblé contraire à une bonne discipline de l'esprit de traiter telle -partie d'une composition littéraire sans obéir à un plan nettement -délimité, sans avoir préparé par avance les développements avoisinants. -Cette règle, qu'il considérait comme fondamentale, lui était apparue -avec la lumière de l'évidence en constatant les inconvénients de la -méthode contraire dans des tableaux qu'il avait vus en préparation, -notamment à l'atelier de Delaroche dont il détestait d'ailleurs la -facture; il comparaît ce genre d'ouvrage «à un travail purement manuel -qui doit couvrir une certaine quantité d'espace en un temps déterminé, -ou à une longue route divisée en un grand nombre d'étapes... Quand -une étape est faite, elle n'est plus à faire, et quand toute la -route est parcourue, l'artiste est délivré de son tableau.» Dans un -fragment de l'année 1854 qui traite la question avec l'ampleur qu'elle -comporte, voici ce qu'il écrit: «Le tableau composé successivement -de pièces de rapport, achevées avec soin et placées à côté les unes -des autres, paraît un chef-d'œuvre et le comble de l'habileté, tant -qu'il n'est pas achevé, c'est-à-dire tant que le champ n'est pas -couvert; car finir, pour ces peintres qui finissent chaque détail en -le posant sur la toile, c'est avoir couvert cette toile. En présence -de ce travail qui marche sans encombre, de ces parties qui paraissent -d'autant plus intéressantes que vous n'avez qu'elles à examiner, on est -involontairement saisi d'un étonnement peu réfléchi;<span class="pagenum"><a name="Page_xxxvii" id="Page_xxxvii">[p. xxxvii]</a></span> mais quand la -dernière touche est donnée, quand l'architecte de tout cet entassement -de parties séparées a posé le faîte de son édifice bigarré et dit son -dernier mot, on ne voit que lacunes ou encombrement, et l'ordonnance -nulle part.»</p> - -<p>A la suite de cette théorie, comme conséquence immédiate, nous -trouvons celle des «sacrifices», cet art de mettre en lumière les -parties saillantes et capitales de la composition par l'effacement -voulu dans l'exécution des parties secondaires. Delacroix y voyait la -suprême habileté du peintre, son plus difficile effort, un art qui ne -peut être que le résultat d'une longue expérience. Lors-qu'il parle -des «accessoires» en peinture, ce lui est une occasion nouvelle de -développer sa théorie des sacrifices, car la manière de les traiter -lui semble le critérium de l'habileté de l'artiste. Il y a deux choses -qui selon lui caractérisent les mauvais peintres, et les empêchent -d'atteindre au Beau: d'abord le défaut de conception d'ensemble, -puis l'importance exagérée donnée à ce qui est éminemment relatif et -secondaire. Ces idées d'unité dans la composition, de subordination -des parties accessoires aux principales, le poursuivent et le hantent; -nous y trouvons une preuve nouvelle de ce besoin d'ordre et de -méthode caractérisant une des faces les moins connues de son esprit, -qui pourtant ne saurait être omise sous peine de l'ignorer en sa -complexité. Même dans l'ébauche, ou la première indication du peintre, -on doit voir cette subordination, car «les premiers linéaments par -lesquels un maître indique sa pensée contiennent le germe de tout -ce que l'ouvrage présentera de saillant». Cette qualité le frappe -surtout chez les artistes de pure imagination,<span class="pagenum"><a name="Page_xxxviii" id="Page_xxxviii">[p. xxxviii]</a></span> chez ceux qui doivent -leur maîtrise au sens intime de la composition, à l'idée qui soutient -l'œuvre et la dirige, plutôt qu'aux qualités d'exécution: il cite -comme exemples Rembrandt et Poussin. A cet égard, il distingue deux -catégories d'artistes nettement différenciées: ceux chez lesquels -l'idée prédomine, qui tirent tout d'eux-mêmes et sont le plus -redevables à l'invention: Rembrandt pardessus tous; ceux, au contraire, -qui excellent dans le rendu, et chez qui l'imitation de la nature joue -un rôle plus marqué: Titien ou Murillo. «Ils arrivent par une autre -voie à l'une des perfections de l'art.»</p> - -<p>Delacroix se trouve ainsi conduit à examiner la question de l' «emploi -du modèle». D'après lui, le modèle ne devrait être que le guide de -l'artiste, quelque chose comme le dictionnaire auquel il se plaisait -à comparer la nature qui pose devant l'œil du peintre: il serait -fait uniquement pour soutenir les défaillances de l'exécution et lui -permettre d'avancer avec assurance. A ce propos, il s'analyse lui-même -et, faisant un retour sur son passé, reconnaît qu'il a commencé à se -satisfaire le jour où il a négligé les petits détails pour subordonner -ses compositions à l'idée d'ensemble, le jour où il n'a plus été -poursuivi uniquement par l'amour de l'exactitude, où il a compris -que la vérité résidait dans l'interprétation de la nature. C'est le -contraire qu'il observe chez la plupart des peintres, précisément à -cause de l'abus qu'ils font du modèle.</p> - -<p>Ce qui s'impose toujours à lui, on le voit, c'est le souci de la -composition, c'est la prédominance de l'idée sur l'exécution, c'est la -prépondérance de la personnalité de l'artiste qui doit s'affirmer dans -toutes ses œuvres, même<span class="pagenum"><a name="Page_xxxix" id="Page_xxxix">[p. xxxix]</a></span> dans celles qui au premier abord paraissent -une reproduction fidèle de la nature; peut-être même serait-il exact -de dire qu'elle doit s'affirmer d'autant mieux que le genre traité est -plus proche de la nature. Delacroix pensait bien ainsi, et il émet -cette idée dans les observations qu'il présente sur le «paysage». -L'idéalisation, qui n'est autre chose que l'interprétation originale -du peintre, lui semble d'autant plus indispensable dans le paysage que -celui-ci s'y trouve en communication plus directe avec la réalité, -que son œuvre en deviendra nécessairement la copie servile, s'il -n'y apporte des qualités de vision personnelle et puissante. Il dit -quelque part que «le paysage qu'il lui faut, ce n'est pas le paysage -absolument vrai». Nous ne devons pas voir dans cette phrase la simple -constatation de ses tendances particulières, qui le poussaient à ne -pas envisager séparément ce genre de composition, à le considérer -comme le décor mouvant au milieu duquel il plaçait ses inventions -dramatiques; à ce point de vue, il nous semble bien le descendant des -grands peintres décorateurs d'autrefois. Mais, abstraction faite des -tendances de Delacroix, si nous nous arrêtons avec lui au genre tel -que les paysagistes l'ont traité, nous voyons qu'il y affirme une fois -de plus la nécessité de l'idéalisation: «Les peintres qui reproduisent -simplement leurs études dans leurs tableaux ne donnent jamais au -spectateur un vif sentiment de la nature. Le spectateur est ému parce -qu'il voit la nature par souvenir, en même temps qu'il voit votre -tableau.» Qu'est-ce autre chose, cette remarque, que la constatation du -caractère suggestif de l'œuvre d'art, des conditions de son existence -et de sa portée, puisqu'en dernière analyse elle n'agit<span class="pagenum"><a name="Page_xl" id="Page_xl">[p. xl]</a></span> sur notre -âme qu'en ressuscitant, par l'intervention miraculeuse de la mémoire -et de l'association des idées, les éléments de sensibilité que la vie -antérieure y a accumulés?</p> - -<p>Même en dehors de son art, Delacroix aimait à systématiser, à -coordonner les pensées maîtresses que l'observation faisait naître -en lui: l'esprit est un, en effet, et, semblable à un instrument -d'optique complexe et fidèle, reflète avec des propriétés identiques -les différents objets qui lui sont présentés. Les motifs qui l'avaient -amené à examiner la peinture isolément, le poussent à l'envisager -dans ses rapports avec les autres arts; il l'analyse comme moyen -d'expression du sentiment, indépendamment de toute application -pratique; il y était forcément conduit, et par la pente naturelle -de son esprit et par sa culture même qui s'étendait, on le sait, à -toutes les manifestations du Beau; également curieux de littérature, -de musique, d'art dramatique, il se révèle bien dans son Journal -l'intelligence la plus ouverte, la plus avide de jouissances qui ait -jamais paru, car on trouverait difficilement, même dans la période de -sa vie la plus absorbée par les grands travaux décoratifs, une semaine -entière où ne fût point notée quelque réflexion venue à la suite de -lectures, de représentations dramatiques ou d'auditions musicales. La -poésie, tout d'abord: il y revient sans cesse, comme à la salutaire -auxiliatrice de ses travaux, à la source vivifiante où il va puiser ses -inspirations; les lecteurs du Journal verront, dans l'immense quantité -de projets qu'il a notés, l'assiduité de ses fréquentations poétiques; -de ces projets, il en exécuta un grand nombre: il eût fallu la vie de -dix peintres pour les exécuter tous. A maintes reprises il<span class="pagenum"><a name="Page_xli" id="Page_xli">[p. xli]</a></span> émet le -regret de n'être pas né poète, après avoir comparé dans leur puissance -expressive les arts qui se meuvent dans le temps à ceux qui, comme -la peinture, produisent une impression d'un bloc et simultanément. -Delacroix en profite pour marquer la nécessité de bien comprendre les -limites des différents arts: «L'expérience est indispensable pour -apprendre tout ce qu'on peut faire avec son instrument, mais surtout -pour éviter ce qui ne doit pas être tenté: l'homme sans maturité se -jette dans des tentatives insensées; en voulant faire rendre à l'art -plus qu'il ne doit et ne peut, il n'arrive pas même à un certain -degré de supériorité dans les limites du possible.» Certains lui ont -reproché de n'avoir pas toujours scrupuleusement obéi au principe qu'il -pose ainsi et qu'il aimait à répéter; nous n'avons pas à examiner la -question; mais en admettant que le reproche fût fondé, on ne saurait -voir dans une pareille tendance que l'affirmation de son génie. Il -aimait passionnément la peinture, et lorsqu'il en parle, il ne trouve -pas d'expressions assez enthousiastes pour en décrire les délices. -Une seule chose l'affligeait, c'était sa fragilité; en présence de -ces toiles qui ne peuvent résister à l'action du temps, une indicible -tristesse l'envahissait. Il reconnaissait la supériorité des conditions -matérielles de l'œuvre écrite, qui traverse les siècles à l'abri de la -destruction et n'a rien à craindre des injures du temps.</p> - -<p>Attentif à toutes les productions de son époque, Delacroix avait -assisté au développement de la forme romanesque, sans enthousiasme, -il faut le dire. Il reprochait au roman moderne de s'appuyer sur de -faux principes d'esthétique, d'abuser des descriptions de lieux, -de costumes,<span class="pagenum"><a name="Page_xlii" id="Page_xlii">[p. xlii]</a></span> de ne pas assez tenir compte de la psychologie des -personnages. Ces objections qui se justifiaient pleinement quand il -les adressait à des écrivains comme George Sand et Dumas, il eut le -tort de les généraliser, et cela le rendit injuste à l'égard de Balzac, -dont il ne comprit jamais le puissant génie. À vrai dire, le genre du -roman n'était pas fait pour lui plaire: il est superflu d'en déduire -les raisons. En revanche, l'art dramatique le prenait tout entier -et faisait vibrer ses fibres les plus délicates. Ceux qui ont lu sa -correspondance ont pu remarquer que, lors de son voyage à Londres, son -admiration se partagea entre les peintures de l'école anglaise, pour -laquelle il avait une prédilection particulière, et les représentations -de Shakespeare, qu'il suivait assidûment. Le Journal ne nous apprend -rien de nouveau en montrant avec quelle ardeur il lisait son théâtre; -mais il éclaire d'une lumière singulièrement révélatrice une des -faces de son esprit sur laquelle nous avons insisté déjà à propos du -romantisme, en découvrant son admiration pour notre théâtre français -du dix-septième siècle, admiration qui le pousse à mettre en parallèle -le système dramatique de Racine et celui de Shakespeare. Ici encore il -faudra beaucoup rabattre des opinions erronées que les partisans du -romantisme avaient contribué à répandre sur lui, car on y verra, non -sans surprise, la démonstration de ses tendances classiques.</p> - -<p>Delacroix ne s'attachait pas seulement à la forme dramatique elle-même, -mais encore à ses interprètes, et l'on conçoit en effet que le peintre -de passions si multiples, l'artiste dans l'œuvre duquel le mouvement et -le geste devaient tenir une place prépondérante, ait trouvé dans<span class="pagenum"><a name="Page_xliii" id="Page_xliii">[p. xliii]</a></span> le -jeu des grands comédiens, en outre d'une pure jouissance esthétique, -un enseignement salutaire et de précieuses indications. Ses lettres -de 1825 datées de Londres décrivent l'enthousiasme que suscita en lui -le talent de Kean, de Young, les plus fameux interprètes de l'œuvre -shakespearienne. En 1835, il écrivait à Nourrit pour le remercier du -plaisir qu'il lui avait fait goûter et du talent dont il avait fait -preuve en répandant de l'intérêt sur une pièce comme la <i>Juive</i>, «qui -en a grand besoin, ajoute-t-il, au milieu de ce ramassis de friperie -qui est si étranger à l'art». Le Journal contient des appréciations -longues et détaillées sur les plus célèbres acteurs de l'époque: -Rachel, Mlle Mars, la Malibran, Talma, et toujours dans ce qu'il écrit -on voit percer le souci des rapports existant entre l'art du comédien -et celui du peintre. Il consulte Talma, il interroge Garcia sur la -Malibran, et arrive à cette conclusion que chez le peintre «l'exécution -doit toujours tenir de l'improvisation, différence capitale avec celle -du comédien».</p> - -<p>Mais l'art qui semble l'occuper par-dessus tout, après la peinture, -c'est la musique. A cet égard, il faut distinguer entre les jugements -qu'il porte sur la pure musique et sur la musique dramatique. Sans -doute, lorsqu'il parle de la première, on peut contester certaines -de ses appréciations, notamment à propos de Beethoven, qu'il trouve -souvent «confus», bien qu'il admire «la divine symphonie en <i>la</i>», à -propos de Berlioz, dont il méconnut le talent:—rappelons, toujours -dans le sens du préjugé romantique, que les critiques d'alors se -plaisaient à associer leurs noms, et appelaient Berlioz le Delacroix -de la musique.—Pourtant, si l'on songe à ce qu'était de son<span class="pagenum"><a name="Page_xliv" id="Page_xliv">[p. xliv]</a></span> temps -l'éducation musicale en France, si l'on réfléchit que le grand art -allemand n'avait pas encore pénétré dans le public et n'était encore -compris que de quelques rares élus, si d'autre part on abandonne -le domaine de la pure musique pour aborder celui de la musique -dramatique, on reconnaîtra que, loin d'être un retardataire, il fut -plutôt un <i>avancé.</i> Ses aversions et ses préférences ne laissent pas -d'être significatives: nous avons vu le jugement qu'il portait sur la -<i>Juive</i>; il détestait Meyerbeer, dans les ouvrages duquel il notait -une lourdeur et une vulgarité croissantes, ce qui n'est déjà pas si -mal pour son temps: «L'affreux <i>Prophète</i>, que son auteur croit sans -doute un progrès, est l'anéantissement de l'art.» En revanche, il ne -se lassait pas du <i>Don Juan</i> de Mozart, et les œuvres de Glück lui -inspiraient une admiration sans réserve. A leur sujet, il expose sur -l'union de la déclamation et de la musique, sur la puissance expressive -du son combiné avec la parole, des idées éminemment modernes: «Chez -Viardot, musique de Glück... Le philosophe Chenavard ne disait plus que -la musique est le dernier des arts. Je lui disais que les paroles de -ces opéras étaient admirables. Il faut de grandes divisions tranchées; -ces vers arrangés sur ceux de Racine, et par conséquent défigurés, -font un effet bien plus puissant avec la musique. Chenavard convenait, -sans que je l'en priasse, qu'il n'y a rien à comparer à l'émotion que -donne la musique: elle exprime des nuances incomparables.»Enfin, à -propos de certains opéras italiens qui alors étaient à la mode, il -écrit ces lignes, qui sans doute eussent profondément stupéfié ses -contemporains, s'ils les avaient connues: «Cette musique «mince» ne va -pas aux temps<span class="pagenum"><a name="Page_xlv" id="Page_xlv">[p. xlv]</a></span> héroïques. Le dialogue est bien puéril, et cependant, -quand on l'interrompt pour intercaler un morceau de cette musique, on -est dans la situation d'un voyageur qui fait une route insipide, mais -qui voudrait n'arrêter qu'au bout de sa carrière: en un mot, c'est un -«genre bâtard», bâtard quant au poème par la niaise imitation de mœurs -qui ne nous touchent pas, bâtard par cette musique d'opéra-comique.»</p> - -<p>Delacroix voyagea peu, ou du moins ne séjourna guère dans les pays -qu'il visita. Si l'on excepte l'excursion au Maroc qui devait avoir -une influence considérable sur son talent, il ne paraît pas qu'il soit -demeuré longtemps dans les villes d'art qu'il traversa. Ainsi, à son -retour du Maroc en 1832, il voit les musées de Séville, mais c'est à -peine s'il y reste; en tout cas, il ne songe pas à s'y arrêter pour -copier les maîtres. En 1850, après de longues hésitations, il se décide -à partir en Belgique: il visite Bruxelles, Anvers, Malines, Coblentz, -Cologne, puis revient à Bruxelles et de là rentre à Paris. Il ne -pousse même pas jusqu'en Hollande et paraît impatient de reprendre ses -travaux. Un séjour qui semble lui avoir été particulièrement agréable -fut celui qu'il fit à Londres en 1825; mais il était dans les premières -années de sa carrière de peintre, et n'avait pas encore cet impérieux -besoin de production ininterrompue qui caractérise l'époque de sa -maturité. Le pays qu'il regretta toujours de n'avoir pas vu, c'est -l'Italie. A son ami Soulier qui se trouvait à Florence en 1821, il -écrivait pour lui dire qu'il enviait son bonheur; mais comme il avait -renoncé à «courir la chance du prix», et que ses modiques ressources -ne lui permettaient pas de songer à un aussi long voyage, il se voyait -contraint d'en détourner sa<span class="pagenum"><a name="Page_xlvi" id="Page_xlvi">[p. xlvi]</a></span> pensée; plus tard, alors qu'il eût pu -mettre son projet à exécution, il en fut distrait par ses travaux; -dans les dernières années de sa vie, l'idée d'un voyage à Venise le -préoccupa encore: il fit des plans, prit des renseignements, mais -finalement y renonça. Faut-il regretter, au point de vue de son œuvre, -qu'il n'ait pas visité l'Italie? Nous ne le pensons pas: sans doute -il eût gagné à ce voyage une connaissance approfondie des maîtres -qu'il aimait, que l'on ne peut juger «définitivement» qu'en les voyant -dans leur pays, dans leur cadre, avec le décor du milieu environnant. -L'éducation de son esprit en eût été plus complète; son opinion sur -certains artistes de la Renaissance aurait été modifiée en plusieurs -points; il n'est pas probable que son œuvre en eût subi le contre-coup. -La vérité nous paraît être que, semblable à tous les grands inventeurs, -Delacroix était attaché au sol natal par l'impérieuse nécessité de -la production; il n'avait pas trop de tout son temps pour exécuter -les immenses projets qui fourmillaient dans son cerveau; il constate -quelque part, avec terreur, mais aussi avec une fierté légitime, qu'il -faudrait dix existences d'artiste pour les mener à bien; et de fait, -lorsqu'on suit attentivement dans ce Journal la marche de sa pensée, -lorsqu'on voit ce besoin incessant d'invention, cet amour absorbant du -travail qui a dompté toute autre passion, on est amené à le rapprocher -de ces grands maîtres du seizième siècle dont il apparaît, par -l'énergie créatrice, le descendant incontestable.</p> - -<p>Dans les jugements qu'il porte sur les peintres fameux de la -Renaissance, et bien que ces jugements se ressentent souvent de -l'incomplète connaissance qu'il en eut, Delacroix est toujours -conséquent avec les principes<span class="pagenum"><a name="Page_xlvii" id="Page_xlvii">[p. xlvii]</a></span> d'esthétique exposés plus haut. On -remarquera que pour certains son opinion se modifia avec l'âge, et -subit l'influence de son éducation personnelle: la chose est frappante -en ce qui concerne Michel-Ange et Titien. Les idées de Delacroix sur -ces deux artistes diffèrent complètement à vingt années de distance, -suivant que l'on consulte les premiers ou les derniers cahiers du -Journal; cela tient à ce qu'il ne vit de leur œuvre que des exemplaires -insuffisants pour les juger «absolument et définitivement»; cela tient -aussi à ce qu'il ne les visita point dans leur patrie; cela tient -enfin à ce que les points de vue se modifient avec l'âge, à ce que des -qualités qui semblent prépondérantes au début d'une carrière prennent -une importance moindre à l'époque de la maturité, tandis que d'autres -occupent la première place: on ne saurait expliquer autrement ses -variations à l'égard de ces deux grands hommes. Pourtant il est une -chose certaine, c'est que les principes dominateurs de son esthétique -demeurent le critérium de ses préférences. Nous avons vu à quel point -il prisait la hardiesse d'invention, la prédominance de l'imagination: -tel est le secret de son enthousiasme pour Rubens, sur le compte duquel -il n'a jamais varié. Quelque partie du Journal que l'on examine, que -l'on se réfère aux premières années, alors qu'il l'étudiait au Louvre, -et faisait des copies de ses œuvres, à son voyage en Belgique, ou bien -à la dernière période de sa vie, c'est toujours la même admiration -et le même motif raisonné d'admiration. Il aime en lui la force, -la véhémence, l'éclat, l'exubérance, la connaissance approfondie -des moyens de l'art. Les dernières pages du Journal exaltent la vie -prodigieuse des compositions de Rubens: «Il<span class="pagenum"><a name="Page_xlviii" id="Page_xlviii">[p. xlviii]</a></span> vous impose ces prétendus -défauts qui tiennent à une force qui l'entraîne lui-même et nous -subjugue, en dépit des préceptes qui sont bons pour tout le monde -excepté pour lui.»</p> - -<p>De même pour Rembrandt, dont il devait pénétrer le génie mystérieux -mieux qu'aucun peintre de son temps. Il chérissait en lui le sens -dramatique des choses, l'intuition profonde des âmes, cette étrange -et douloureuse compréhension de la vie, par laquelle le grand artiste -nous fait vibrer jusqu'aux profondeurs de notre être. Dans une page -de l'année 1851, que Delacroix n'eût sans doute pas, à cette époque, -livrée à la publicité, car il en comprenait la portée révolutionnaire, -il compare Raphaël et Rembrandt, et confie à son Journal le secret -de ses préférences: «Peut-être découvrira-t-on que Rembrandt est un -beaucoup plus grand peintre que Raphaël. J'écris ce blasphème propre -à faire dresser les cheveux de tous les hommes d'école, sans prendre -décidément parti; seulement je trouve en moi, à mesure que j'avance -dans la vie, que la vérité est ce qu'il y a de plus beau et de plus -rare. Rembrandt n'a pas, si vous voulez, l'élévation de Raphaël. -Peut-être cette élévation que Raphaël a dans les lignes, Rembrandt -l'a-t-il dans la mystérieuse conception des sujets, dans la profonde -naïveté des expressions et des gestes. Bien qu'on puisse préférer cette -emphase majestueuse de Raphaël qui répond peut-être à la grandeur de -certains sujets, on pourrait affirmer, sans se faire lapider par les -hommes de goût, mais j'entends d'un goût véritable et sincère, que le -grand Hollandais était plus nativement peintre que le studieux élève de -Pérugin.»</p> - -<p>Les maîtres vénitiens furent toujours chers à Delacroix.<span class="pagenum"><a name="Page_xlix" id="Page_xlix">[p. xlix]</a></span> Ici encore -il lui manqua de ne pas les avoir vus chez eux, d'autant mieux qu'il -n'existe pas d'école tenant par des racines plus profondes au milieu -d'où elle sortit, s'expliquant plus complètement par ce milieu. S'il -les avait étudiés à Venise, il est probable que ses opinions à leur -égard eussent été modifiées en certains points. Titien est celui sur -lequel il insiste le plus volontiers; de tous les Vénitiens il est -d'ailleurs celui qu'on peut le mieux connaître en dehors de Venise. -Véronèse eut la plus salutaire et la plus constante influence sur le -développement de son talent de coloriste. Delacroix allait l'étudier -au Louvre, ne se lassant pas d'interroger ses œuvres dans lesquelles -il cherchait à découvrir les secrets de la technique picturale. Le -nom de Véronèse revient constamment dans le Journal, quand il parle -de son métier, et c'est en s'appuyant sur ses exemples qu'il présente -une défense en règle de la couleur; en réalité, c'est sa propre cause -qu'il soutient; pour en bien comprendre l'importance, il faut se -rappeler les attaques qu'il avait eu à supporter, la prépondérance que -l'école d'Ingres attribuait au dessin, les reproches que vingt années -durant on avait adressés à Delacroix de méconnaître le rôle de la -ligne et d'avoir uniquement recours au moyen «matériel» de la couleur. -Il s'insurge contre cette prétendue matérialité, et il est au moins -curieux de le voir, alors qu'il l'avait surabondamment prouvé par les -multiples exemples de ses œuvres personnelles, s'efforçant d'établir -par le raisonnement, en 1857, que la couleur est tout aussi idéale que -le dessin. Mais il est un autre peintre que Delacroix n'a jamais connu, -parce qu'en dehors du Palais-Ducal et des églises de Venise on ne -saurait avoir la moindre idée de<span class="pagenum"><a name="Page_l" id="Page_l">[p. l]</a></span> son génie: c'est Tintoret. J'imagine -que si dans les dernières années de sa vie, alors que les magnifiques -compositions décoratives de la galerie d'Apollon, de l'Hôtel de -ville, du Palais-Bourbon avaient solidement établi sa gloire, et lui -avaient prouvé à lui-même ce dont il était capable, j'imagine que s'il -avait mis à exécution son projet de voir Venise, il eût ressenti, au -Palais-Ducal et à la Scuola de San Rocco, une des plus grandes émotions -comme un des plus vifs bonheurs qu'il puisse être donné à un artiste -de goûter, en découvrant chez un maître d'autrefois un génie frère du -sien, et en retrouvant dans l'œuvre de peinture la plus sublime qui -jamais ait été conçue un tempérament et des tendances identiques aux -siennes. Devant ce prodigieux poème en peinture qui raconte depuis ses -origines jusqu'à son aboutissement final la divine légende de Jésus, -en face de cette surabondance de vie et d'invention, Delacroix aurait -trouvé la confirmation d'une de ses plus chères idées: la supériorité -de l'art décoratif, comme aussi l'exemplaire le plus tranché de la -qualité qu'il admirait par-dessus tout: la puissance imaginative.</p> - -<p>Nous arrivons au point le plus délicat du Journal, à celui sur -lequel la curiosité du lecteur se porte toujours avidement dans des -publications de cet ordre: les jugements sur les contemporains. Ils le -savent bien et connaissent le parti qu'on en peut tirer, les écrivains -qui, se souciant uniquement de bruit et de réclame, exploitent avec -opiniâtreté cette tendance. Nous en avons eu des exemples fameux, -récemment encore dans la publication d'un journal où il resterait sans -doute assez peu de chose, si l'on en retranchait ce qui n'y devrait -pas être. Dans<span class="pagenum"><a name="Page_li" id="Page_li">[p. li]</a></span> l'œuvre qui nous occupe, disons-le bien haut pour -la plus grande gloire de son auteur, il ne saurait être question de -préoccupations semblables. Ceux qui y chercheraient, sur les hommes -célèbres de son temps, des révélations intimes dictées à Delacroix -par un parti pris de dénigrement, risqueraient fort d'être déçus. -Non que l'artiste ait été dépourvu de cette lucidité d'analyse, de -cette pénétration critique qui perce à jour les faiblesses communes à -tous les hommes éminents; non qu'il se soit jamais départi de cette -indépendance sans laquelle il n'est pas d'esprit supérieur. Nous -l'avons déjà dit, et nous ne pouvons assez le répéter, l'intérêt de ces -notes journalières est dans leur sincérité; on y découvre certaines -faces de l'esprit du maître, certaines préférences et certaines -antipathies qui sans elles seraient demeurées inconnues; il s'y trouve -donc des jugements sévères, mordants quelquefois, mettant à nu les -parties faibles d'un talent ou d'un caractère; mais la raison comme -le bon goût s'y manifestent toujours et viennent atténuer ce que la -passion exclusive pourrait avoir de trop ardent.</p> - -<p>Presque tous les artistes célèbres de l'époque sont jugés dans le -Journal de Delacroix. Nommons, pour n'en citer que quelques-uns, -Charlet, Géricault, Gros, Girodet, Ingres, Delaroche, Flandrin, -Couture, Corot, Rousseau, Chenavard, Meissonier, Gudin, Courbet, -Millet, Decamps. Lorsque Delacroix est en présence d'un tempérament de -peintre directement hostile au sien, on s'en aperçoit dès l'abord, car -il ne cache pas son impression: Delaroche, par exemple. Il ne pouvait -supporter ni sa méthode de composition, ni sa couleur, faite, comme -disait Th. Gautier, «avec de l'encre et du cirage». Il se montre à son<span class="pagenum"><a name="Page_lii" id="Page_lii">[p. lii]</a></span> -égard d'une sévérité extrême et compare ses tableaux «à la patiente -récréation d'un amateur qui n'a aucune exécution comme peintre». De -même pour Flandrin, dont il ne pouvait goûter, on le conçoit, la -manière sèche et guindée, le parti pris d'affectation, le style froid -et voulu. Delacroix aimait trop la vie, la spontanéité, tout cet -ensemble de qualités originales dont nous l'avons vu faire l'éloge, -pour être indulgent à cet art raide et maniéré. Le nom d'Ingres, est-il -besoin de le dire? revient constamment sous sa plume: il suit ses -expositions, note au retour l'impression reçue, tâche de se procurer, -par tous les moyens possibles, des esquisses ou des dessins de son -rival, les copie ou les calque, car il entend pénétrer ses secrets et -ne le juger qu'en connaissance de cause. Néanmoins il semble à son -égard d'une rigueur excessive, que certains trouveront assez voisine -de l'injustice; il insiste avec complaisance sur ses défauts, ferme -volontairement les yeux sur des qualités incontestables, que lui-même -ne pouvait contester; il s'obstine à ne pas les voir et contre lui -seul peut-être laisse percer une animosité manifeste. Cette animosité -trouve sa cause, sinon son excuse, dans une parfaite réciprocité, et -si l'on réfléchit à la violence, à l'âpreté des critiques qui furent -dirigées contre ses œuvres au nom des théories artistiques chères à son -illustre adversaire, on comprend qu'il ait été aveuglé sur sa réelle -valeur, on comprend surtout qu'il ne faut pas demander à la générosité -humaine plus qu'elle ne peut donner! L'impartialité de Delacroix est -entière quand il juge des artistes dont les théories allaient contre -les siennes, mais dans l'œuvre desquels il découvre un véritable -talent: Courbet entre autres. Nous savons<span class="pagenum"><a name="Page_liii" id="Page_liii">[p. liii]</a></span> son opinion sur le réalisme, -qu'il appelait: «l'antipode de l'art.» En visitant une des expositions -de Courbet, il note la vulgarité de ses sujets, mais s'arrête étonné -devant la vigueur de sa facture. Il rencontre Couture, constate sans en -être surpris «qu'il ne voit et n'analyse comme tous les autres que des -qualités d'exécution». Dans ce domaine restreint, Delacroix reconnaît -son talent et fait du même coup le procès de tous les «gens de métier». -Avec Millet, il s'entretient de Michel-Ange et de la Bible, plaisir -qu'il goûte assez rarement avec les peintres, si l'on en croit son -Journal; il remarque ses œuvres à une époque où elles étaient méconnues -de tous, non sans lui reprocher la prétention affectée, la tournure -ambitieuse de ses paysans. Quant à Corot, il salue en lui un véritable -artiste. Les observations présentées plus haut sur le paysage, sur -la manière dont il le comprenait, sur l'idéalisation qu'il y jugeait -indispensable, suffisent pour expliquer son admiration à l'endroit de -ce maître unique.</p> - -<p>Pour en revenir au romantisme, il est au moins piquant de connaître -son jugement sur les chefs incontestés d'un mouvement artistique -auquel l'opinion publique le rattachait obstinément, car ce jugement -est singulièrement significatif, s'il n'est pas équitable. Mais en -fait, peut-on parler ici de justice ou d'injustice, quand il ne doit -s'agir que de la manifestation d'une personnalité très tranchée et -d'opinions cadrant avec cette personnalité? Il n'aimait pas le génie de -Victor Hugo, qu'il trouvait incorrect. L'extraordinaire puissance de -verbe du poète ne lui faisait pas pardonner son exubérance; entre eux -d'ailleurs il y eut complète réciprocité d'antipathie: Victor Hugo ne -comprit jamais le genre de beauté propre aux conceptions de Delacroix. -La cause n'en est-elle pas que l'un fut toujours un grand poète en -peinture, tandis que l'autre demeure le plus vigoureux peintre, le plus -hardi sculpteur que nous avons en poésie? Les hardiesses de Berlioz -dans le domaine symphonique lui furent également insupportables; on -ne manquera pas de dire qu'il en faut chercher la raison dans une -éducation musicale exclusivement italienne; nous ne le pensons pas, -et s'il ne suffit point, pour établir le contraire, de rappeler le -passage de cette étude dans lequel nous notions ses préférences et ses -antipathies musicales, nous ajouterons que son admiration fut sans -réserve à l'égard d'un compositeur tout aussi original que Berlioz, -d un génie tout aussi inventif, quoique dans un genre différent: -Chopin. On trouvera dans ses jugements sur les autres contemporains: -Lamartine, G. Sand, Dumas, Th. Gautier, et tant d'autres moins -célèbres, l'affirmation de ses goûts esthétiques: nous ne pouvons nous -étendre sur ce sujet; contentons-nous de rappeler, pour conclure, cette -idée précédemment émise, à savoir que Delacroix s'y manifeste comme un -esprit d'allure plutôt classique.</p> - -<p>En somme, et si l'on tente de résumer l'impression maîtresse qui -se dégage de cette étude, si l'on s'efforce d'embrasser d'une vue -d'ensemble les éléments fragmentaires de cette grande intelligence, -telle qu'elle apparaît dans l'œuvre offerte au public, on doit penser -que, loin d'être nuisible à la gloire de l'artiste, comme si souvent il -arrive, une telle œuvre ne saurait que lui profiter, en éclairant d'une -lumière complète les traits saillants de son génie. L'homme s'y révèle -ce que lui-même ambitionnait<span class="pagenum"><a name="Page_liv" id="Page_liv">[p. liv]</a></span> d'être: discret dans ses allures, réservé -dans ses rapports, subordonnant sa conduite à des principes de sage -prudence que sa nature ne lui eût pas inspirés, mais dont l'expérience -de la vie lui avait démontré la nécessité, et dans lesquels les envieux -seuls ont pu voir un indice de sécheresse d'âme. Le penseur s'y montre -avec la complexité de ses tendances, l'universalité de ses vues, son -admirable aptitude à tout comprendre et à tout goûter de ce qui touche -au domaine de l'esprit. L'artiste enfin, si grand qu'il nous soit déjà -connu, en sort plus grand encore. En le suivant depuis l'origine de sa -carrière jusqu'à sa mort, nous le voyons chérissant son art d'un amour -fanatique, obéissant au seul mobile d'une destinée glorieuse, incapable -de ces compromissions, fréquentes même chez les hommes de talent, et -qui marquent leurs œuvres d'une tare souvent irrémédiable! Sans doute -il eut des faiblesses: les plus illustres n'en sont pas exempts; mais -elles n'étaient pas de nature à influer sur son génie et sur son œuvre: -il ne fut pas insensible aux honneurs, et, quand il les ambitionna, dut -se soumettre à des démarches quelque peu gênantes vis-à-vis de peintres -dont il ne pouvait apprécier le talent. Qu'importe, après tout? Ce -sont là bien petites choses quand il s'agit d'un si éminent esprit. Il -demeurera l'un de nos plus glorieux artistes, à n'en pas douter le plus -grand peintre de ce siècle, disons mieux, un des plus grands peintres -qui aient jamais paru, un de ces anneaux imbrisables qui constituent la -chaîne immortelle de l'Art!</p> - -<p>Paul FLAT.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[p. 1]</a></span></p> - - - - -<h3>JOURNAL DE EUGÈNE DELACROIX</h3> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="a1822" id="a1822">1822</a></h4> - - -<p><i>Louroux, mardi</i> 3 <i>septembre</i> 1822<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.—Je mets à exécution le projet -formé tant de fois d'écrire un journal. Ce que je désire le plus -vivement, c'est de ne pas perdre de vue que je l'écris pour moi seul. -Je serai donc vrai, je l'espère; j'en deviendrai meilleur. Ce papier me -reprochera mes variations. Je le commence dans d'heureuses dispositions.</p> - -<p>Je suis chez mon frère; il est neuf heures ou dix heures du soir qui -viennent de sonner à l'horloge du Louroux. Je me suis assis cinq -minutes au clair de lune, sur le petit banc qui est devant ma porte, -pour tâcher de me recueillir; mais quoique je sois heureux aujourd'hui, -je ne retrouve pas les sensations d'hier soir... C'était pleine lune. -Assis sur le banc qui<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[p. 2]</a></span> est contre la maison de mon frère, j'ai goûté -des heures délicieuses. Après avoir été reconduire des voisins qui -avaient dîné et fait le tour de l'étang, nous rentrâmes. Il lisait les -journaux, moi je pris quelques traits des Michel-Ange que j'ai apportés -avec moi: la vue de ce grand dessin m'a profondément ému et m'a disposé -à de favorables émotions. La lune, s'étant levée toute grande et rousse -dans un ciel pur, s'éleva peu à peu entre les arbres. Au milieu de ma -rêverie et pendant que mon frère me parlait d'amour, j'entendis de -loin la voix de Lisette<a name="NoteRef_2_2" id="NoteRef_2_2"></a><a href="#Note_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. Elle a un son qui fait palpiter mon cœur; -sa voix est plus puissante que tous autres charmes de sa personne, -car elle n'est point véritablement jolie; mais elle a un grain de ce -que Raphaël sentait si bien; ses bras purs comme du bronze et d'une -forme en même temps délicate et robuste. Cette figure, qui n'est -véritablement pas jolie, prend pourtant une finesse, mélange enchanteur -de volupté et d'honnêteté... de fille..., comme il y a deux ou trois -jours,<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[p. 3]</a></span> quand elle vint, que nous étions à table au dessert: c'était -dimanche. Quoique je ne l'aime pas dans ses atours qui la serrent trop, -elle me plut vivement ce jour-là, surtout pour ce sourire divin dont -je viens de parler, à propos de certaines paroles graveleuses qui la -chatouillèrent et firent baisser de côté ses yeux qui trahissaient de -l'émotion; il y en avait certes dans sa personne et dans sa voix; car, -en répondant des choses indifférentes, elle (sa voix) était un peu -altérée et elle ne me regardait jamais. Sa gorge aussi se soulevait -sous le mouchoir. Je crois que c'est ce soir-là que je l'ai embrassée -dans le couloir noir de la maison, en rentrant par le bourg dans le -jardin; les autres étaient passés devant, j'étais resté derrière, avec -elle. Elle me dit toujours de finir, et cela tout bas et doucement; -mais tout cela est peu de chose. Qu'importe? Son souvenir, qui ne me -poursuivra point comme une passion, sera une fleur agréable sur ma -route et dans ma mémoire. Elle a un son de voix qui ressemble à celui -d'Élisabeth, dont le souvenir commence à s'effacer.</p> - -<p>—J'ai reçu dimanche une lettre de Félix<a name="NoteRef_3_3" id="NoteRef_3_3"></a><a href="#Note_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, dans laquelle il -m'annonce que mon tableau a été mis au Luxembourg<a name="NoteRef_4_4" id="NoteRef_4_4"></a><a href="#Note_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. Aujourd'hui -mardi, j'en suis encore<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[p. 4]</a></span> fort occupé; j'avoue que cela me fait un grand -bien et que cette idée, quand elle me revient, colore bien agréablement -mes journées. C'est l'idée dominante du moment et qui a activé le désir -de retourner à Paris, où je ne trouverai probablement que de l'envie -déguisée, de la satiété bientôt de ce qui fait mon triomphe à présent, -mais point une Lisette comme celle d'ici, ni la paix et le clair de -lune que j'y respire.</p> - -<p>Pour en revenir à mes plaisirs d'hier lundi soir, je n'ai pu résister -à consacrer le souvenir de cette douce soirée par un dessin, que j'ai -fait dans mon album, de la simple vue que j'avais, du banc où je me -suis si bien trouvé. J'espère remonter le plus que je pourrai à mes -idées et à mes jouissances intérieures..., mais au nom de Dieu, que je -continue!—Me rappeler les idées que j'ai eues sur ce que je veux faire -à Paris en arrivant pour m'occuper, et sur les idées qui me sont venues -pour des sujets de tableaux.</p> - -<p>—Faire mon <i>Tasse en prison</i><a name="NoteRef_5_5" id="NoteRef_5_5"></a><a href="#Note_5_5" class="fnanchor">[5]</a> grand comme nature.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[p. 5]</a></span></p> - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Jeudi</i> 5 <i>septembre.</i>—J'ai été à la chasse avec mon frère par une -chaleur étouffante; j'ai tué une caille, en me retournant, d'une -manière qui m'a attiré les éloges du frère. Ce fut, au reste, la seule -pièce de la chasse, quoique j'aie tiré trois coups sur des lapins<a name="NoteRef_6_6" id="NoteRef_6_6"></a><a href="#Note_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> - -<p>Le soir on allait au-devant de Mlle Lisette, qui est venue raccommoder -mes chemises. S'étant trouvée un peu en arrière, je l'ai embrassée; -elle s'est débattue de manière à me faire peine, parce que j'ai vu -résistance de son cœur. A une deuxième reprise, je l'ai retrouvée. Elle -s'est nettement défaite de moi, en me disant que <i>si elle le voulait</i>, -elle me le dirait<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[p. 6]</a></span> tout de même. Je l'ai repoussée avec une humeur -douloureuse et j'ai fait un tour ou deux dans l'allée, devant la lune -qui se levait. Je la retrouve encore: elle allait prendre de l'eau pour -le souper; j'eus envie de bouder et de n'y pas retourner; cependant -je cédai encore... «Vous ne m'aimez donc pas?—Non!—En aimez-vous -un autre?—Je n'aime personne», réponse ridicule, qui voulait dire -<i>assez.</i> Cette fois j'ai laissé tomber avec colère cette main que -j'avais prise et j'ai tourné le dos, blessé et chagrin. Sa voix a -laissé expirer un rire qui n'était pas un rire. C'était un reste de sa -protestation faite, à demi sérieuse. Mais que ce qu'il y a d'odieux lui -en reste! Je suis retourné à mon allée et rentré en affectant de ne la -point regarder.</p> - -<p>Je désire vivement n'y plus penser. Quoique je n'en sois pas amoureux, -je suis indigné et désire plutôt qu'elle en ait des regrets. Dans ce -moment où j'écris, je voudrais exprimer mon dépit. Je me proposais -auparavant de l'aller voir laver demain. Céderai-je à mon désir? Mais -dès lors, tout n'est donc pas fini, et je serais assez lâche pour -revenir? J'espère et désire que non.</p> - -<p>—Causé tard avec mon frère.</p> - -<p>L'anecdote du capitaine de vaisseau Roquebert qui se fait clouer -sur une planche et jeter à la mer, bras et jambes emportés: sujet à -transmettre et beau nom à sauver de l'oubli.</p> - -<p>Quand les Turcs trouvent les blessés sur le champ<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[p. 7]</a></span> de bataille ou même -les prisonniers, ils leur disent: «Nay bos» (N'ayez pas peur), et leur -donnant par le visage un coup de la poignée de leur sabre qui leur fait -baisser la tête, ils la leur font voler.</p> - -<p>—Peu de chose remarquable, hier 4... C'était avant-hier l'anniversaire -de la mort de ma bien-aimée mère...<a name="NoteRef_7_7" id="NoteRef_7_7"></a><a href="#Note_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. C'est le jour où j'ai commencé -mon journal. Que son ombre soit présente, quand je l'écrirai, et que -rien ne l'y fasse rougir de son fils!</p> - -<p>—J'ai écrit ce soir à Philarète<a name="NoteRef_8_8" id="NoteRef_8_8"></a><a href="#Note_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> - -<p>—Cette idée ne s'était jamais présentée à moi comme hier, et elle -m'a été suggérée par mon frère: nous venions de tuer un lièvre et, la -fatigue disparue, nous en prîmes occasion d'admirer combien le moral<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[p. 8]</a></span> -a d'influence sur le physique. Je citais le trait de l'Athénien qui -expira en apprenant la victoire de Platée (je crois), des soldats -français à Malplaquet, et mille autres! C'est d'un grand poids en -faveur de l'élévation de l'âme humaine, et je ne vois pas ce qu'on peut -y répondre. Quelle exaltation les trompettes et surtout les tambours -battant la charge!</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>7 <i>septembre.</i>—J'ai lu dans le jardin des passages de <i>Corinne</i><a name="NoteRef_9_9" id="NoteRef_9_9"></a><a href="#Note_9_9" class="fnanchor">[9]</a> -sur la musique italienne qui m'ont fait plaisir; elle décrit aussi le -<i>Miserere</i> du vendredi saint:</p> - -<p>«Les Italiens, depuis des siècles, aiment la musique avec transport. -Le Dante dans le poème du <i>Purgatoire</i> rencontre un des meilleurs -chanteurs de son temps; il lui demande un de ses airs délicieux, et les -âmes ravies s'oublient en l'écoutant jusqu'à ce que leur gardien le -rappelle» (sujet admirable de tableau)..........</p> - -<p>«La gaieté même que la musique bouffe sait si bien exciter n'est point -une gaieté vulgaire qui ne dit rien à l'imagination; au fond de la joie -qu'elle donne, il y a des sensations poétiques, une agréable rêverie -que les plaisanteries parlées ne sauraient<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[p. 9]</a></span> jamais inspirer. La musique -est un plaisir si passager, on le sent tellement s'échapper à mesure -qu'on l'éprouve, qu'une impression mélancolique se mêle à la gaieté -qu'elle cause. Mais aussi quand elle exprime la douleur, elle fait -encore naître un sentiment doux, le cœur bat plus vite en l'écoutant; -la satisfaction que cause la régularité de la mesure, en rappelant la -brièveté du temps, donne le besoin d'en jouir.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>12 <i>septembre.</i>—L'oncle Riesener et son fils<a name="NoteRef_10_10" id="NoteRef_10_10"></a><a href="#Note_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, avec Henri Hugues -<a name="NoteRef_11_11" id="NoteRef_11_11"></a><a href="#Note_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, sont venus nous surprendre ici, et je passe des journées -amusantes. J'ai été ému d'un grand plaisir, quand, nous trouvant à -dîner chez le curé voisin, on est venu nous annoncer qu'ils étaient là.</p> - -<p>J'ai pris ces jours-ci la résolution d'aller chez M. Gros<a name="NoteRef_12_12" id="NoteRef_12_12"></a><a href="#Note_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, et -cette idée m'occupe bien fortement et agréablement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[p. 10]</a></span></p> - -<p>—Nous avons parlé ce soir de mon digne père...<a name="NoteRef_13_13" id="NoteRef_13_13"></a><a href="#Note_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p> - -<p>Me rappeler plus en détail les différents traits de sa vie: mon père en -Hollande, surpris dans un dîner avec les directeurs par les conjurés -excités par le gouvernement lui-même; il harangue les soldats ivres et -brutaux, sans la moindre émotion. Un d'eux le met en joue, et le coup -est détourné par mon frère. Il leur parlait en français, à ces brutaux -de Hollandais. Le général français, de connivence avec les insurgés, -veut lui donner une escorte; il répond qu'il refuse l'escorte des -traîtres.</p> - -<p>L'opération<a name="NoteRef_14_14" id="NoteRef_14_14"></a><a href="#Note_14_14" class="fnanchor">[14]</a>—faisant déjeuner auparavant ses<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[p. 11]</a></span> amis et les -médecins, donnant l'ouvrage à ses ouvriers. L'opération se fit en cinq -temps. Il dit, après le quatrième: «Mes amis, voilà quatre actes, que -le cinquième n'en fasse pas une tragédie.»</p> - -<p>Je veux, l'année prochaine, en revenant, copier ici le portrait de mon -père.</p> - -<p>—Un homme célèbre dit à un fanfaron jeune et impertinent, qui se -vantait de n'avoir jamais eu peur de rien: «Monsieur, vous n'avez donc -jamais mouché «la chandelle avec vos doigts!»</p> - -<p>—Pense à affermir tes principes.—Pense à ton père et surmonte ta -légèreté naturelle; ne sois pas complaisant avec les gens à conscience -souple.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>13 <i>septembre.</i>—Voilà la lettre que j'écris à ma sœur<a name="NoteRef_15_15" id="NoteRef_15_15"></a><a href="#Note_15_15" class="fnanchor">[15]</a> la veille -au soir de mon départ du Louroux:</p> - -<p>«J'ai tardé jusque ce jour à te répondre, parce que je comptais -t'aller voir. Maintenant que je vais retourner à Paris pour des -choses importantes qui regardent ma peinture, je te transmets des -renseignements donnés par Félix. Comment que tu interprètes ma -conduite, sois persuadée que mes sentiments n'ont point changé; -j'espère te le prouver, quand je te verrai. Je veux seulement<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[p. 12]</a></span> que -notre amitié soit de plus fondée à l'avenir sur l'intelligence claire -de nos droits respectifs... Je vais donc très incessamment retourner -à Paris, où je te retrouverai à la fin de ce mois, si tu ne changes -pas d'avis. J'ai été bien peiné de voir que tu n'aies pas cru devoir -répondre à la lettre que mon frère t'avait écrite, en même temps que -moi. J'en avais espéré un retour et une réconciliation, qui aurait fait -mon plus grand bonheur. Adieu, etc.»</p> - -<p>—J'ai reçu ce soir une lettre de Piron<a name="NoteRef_16_16" id="NoteRef_16_16"></a><a href="#Note_16_16" class="fnanchor">[16]</a> et de Pierret<a name="NoteRef_17_17" id="NoteRef_17_17"></a><a href="#Note_17_17" class="fnanchor">[17]</a>: j'ai -pris subitement le parti de retourner à Paris. Il me semble, en partant -ainsi sans avoir le<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[p. 13]</a></span> temps de me reconnaître, que je ne goûterai pas -assez d'avance le plaisir de revoir mes bons amis. Pierret, dans sa -lettre, me parle de ce que Félix m'avait touché dans sa dernière. Je -me trouve calmé sur tous ces articles, et je m'abandonne un peu à ce -que m'amèneront les circonstances. Je ne puis décidément renoncer à ma -sœur, surtout lorsqu'elle est abandonnée et malheureuse; je pense que -je n'aurai rien de mieux à faire que de confier ma position à Félix et -de le prier de m'indiquer un homme de loi, honnête avant tout, pour -avoir l'œil à mes affaires et à celles de mon frère.</p> - -<p>—Je pars emportant des impressions pénibles sur la situation de mon -frère<a name="NoteRef_18_18" id="NoteRef_18_18"></a><a href="#Note_18_18" class="fnanchor">[18]</a>. Je suis libre et jeune, moi; lui si franc et loyal, et -que le caractère dont il est revêtu devait placer au premier rang des -hommes estimables, vit entouré de brutaux et de canailles... Cette -femme a bon cœur, mais est-ce là seulement ce qu'il devait espérer -pour donner la paix à la fin de sa carrière agitée? Henri Hugues m'a -présenté sa position d'une manière que j'avais toujours sentie ainsi, -mais dont le sentiment s'était émoussé par l'habitude; je n'ose prévoir -qu'avec déchirement l'avenir qui l'attend... Quelle triste chose que de -ne pouvoir avouer sa compagne en présence des gens bien nés, ou d'être<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[p. 14]</a></span> -réduit à se faire de ce malheur une arme à braver ce qu'il arrive à -nommer des préjugés!... Il y a eu avant-hier une espèce de bal précédé -d'un dîner qui a mis en lumière à mes yeux tout le désagrément de sa -position.</p> - -<p>Ce matin l'oncle Riesener et son fils Henry sont partis. Cette -séparation, qui doit cependant être courte, m'a été pénible. Je me suis -attaché à Henry. Il est quelque peu ricaneur, d'une façon qui le fait -juger peu favorablement au premier abord, mais c'est un honnête homme. -Hier soir, cette veille de séparation, qui devait être sensible surtout -à mon frère, nous avons dîné tard et avec expansion. Avant-hier, jour -de ce dîner, je me suis raccommodé avec Lisette et ai dansé avec elle -assez avant dans la nuit, me trouvant avec la femme de Charles, Lisette -et Henry: j'ai éprouvé de fâcheuses impressions. J'ai du respect pour -les femmes; je ne pourrais dire à des femmes des choses tout à fait -obscènes. Quelque idée que j'aie de leur avachissement, je me fais -rougir moi-même, quand je blesse cette pudeur dont le dehors au moins -ne devrait pas les abandonner. Je crois, mon pauvre réservé, que ce -n'est pas la bonne route pour réussir auprès d'elles...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Paris, mardi</i> 24 <i>septembre.</i>—Je suis arrivé hier dimanche matin. -J'ai fait un voyage désagréable sur la banquette et sur l'impériale par -un froid désagréable et une pluie battante. Je ne sais pourquoi le<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[p. 15]</a></span> -plaisir que je me promettais à revoir Paris s'affaiblissait à mesure -que j'approchais. J'ai embrassé Pierret, et je me suis trouvé triste: -les nouvelles du jour en sont la cause. J'ai été dans la journée -voir mon tableau au Luxembourg et suis revenu dîner chez mon ami. Le -lendemain, j'ai vu Édouard<a name="NoteRef_19_19" id="NoteRef_19_19"></a><a href="#Note_19_19" class="fnanchor">[19]</a> avec bien du plaisir; il m'a appris -qu'il cherchait avec ardeur d'après Rubens. J'en suis enchanté. Il lui -manquait surtout de la couleur, et je me suis réjouis de ces études qui -le conduiront à un vrai talent et à des succès que je désire si fort -lui voir obtenir. Il n'a rien obtenu au Salon: c'est pitoyable! Nous -nous sommes promis de nous voir cet hiver.</p> - -<p>Sortant de chez lui, j'ai rencontré Champion<a name="NoteRef_20_20" id="NoteRef_20_20"></a><a href="#Note_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, je l'ai revu avec -un vrai plaisir; puis j'ai revu Félix; nous nous sommes embrassés bien -tendrement.</p> - -<p>Le soir au concours de l'académie.</p> - -<p>—J'ai fait mes adieux à mon frère, le vendredi à deux heures environ, -près du bourg de Louans. J'étais très ému, il l'était aussi. J'ai plus -d'une fois tourné la tête; je me suis assis plus loin sur des bruyères, -l'âme remplie de sentiments divers. J'ai passé une soirée assez -ennuyeuse à Sorigny, en attendant la diligence, qui n'a passé que fort -tard.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[p. 16]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Paris</i>, 5 <i>octobre.</i>—Bonne journée. J'ai passé la journée avec mon -bon ami Édouard.</p> - -<p>Je lui ai expliqué mes idées sur le modelé: elles lui ont fait plaisir.</p> - -<p>Je lui ai montré des croquis de Soulier<a name="NoteRef_21_21" id="NoteRef_21_21"></a><a href="#Note_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p> - -<p>J'avais été le matin avec Fedel<a name="NoteRef_22_22" id="NoteRef_22_22"></a><a href="#Note_22_22" class="fnanchor">[22]</a> voir mon oncle Riesener, qui m'a -invité à dîner lundi prochain avec la famille. Je m'en promets du -plaisir.</p> - -<p>Nous avons été tous trois et Rouget<a name="NoteRef_23_23" id="NoteRef_23_23"></a><a href="#Note_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, que nous avons pris chez lui, -voir d'abord les prix exposés. Le<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[p. 17]</a></span> torse et le tableau de Debay<a name="NoteRef_24_24" id="NoteRef_24_24"></a><a href="#Note_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, -élève de Gros, élève couronné, m'ont dégoûté de l'école de son maître, -et hier encore j'en avais envie!...</p> - -<p>Mon oncle a paru touché et charmé de mon tableau. Ils me conseillent -d'aller seul, et je m'en sens aujourd'hui une grande envie.</p> - -<p>Chose unique, qui m'a tracassé toute la journée, c'est que je pensais -toujours à l'habit que j'ai essayé le matin et qui allait mal; je -regardais tous les habits dans les rues. Je suis entré avec Fedel à la -séance de l'Institut, où l'on a couronné les prix. Je suis revenu en -hâte dîner et ai retrouvé Édouard.</p> - -<p>—J'aime beaucoup Fedel. Je regrette qu'il ne travaille pas plus -activement.</p> - -<p>—Mon oncle m'a proposé de me mener chez M. Gérard, faire une aquarelle -d'après le <i>Paysage d'hiver</i>, d'Ostade, et le <i>Peintre dans son -atelier</i>, de je ne sais qui, et quelques autres petits Flamands encore.</p> - -<p>—Voir à la poste pour étudier les chevaux.</p> - -<p>—<i>Le roi Balthazar, fils de Nabuchodonosor, profane dans un grand -festin les vases sacrés enlevés à Jérusalem par son père...</i> Au milieu -de ce festin<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[p. 18]</a></span> sacrilège, parut une main qui écrivit en caractères -mystérieux et inintelligibles l'arrêt de ce prince, qui lui fut -expliqué par le prophète Daniel<a name="NoteRef_25_25" id="NoteRef_25_25"></a><a href="#Note_25_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p> - -<p>—<i>Gédéon défait les Madianites</i> en faisant prendre à trois cents de -ses soldats des trompettes et des lampes renfermées dans des vases de -terre. Il entre la nuit au milieu de leur camp et donne lui-même le -signal avec une trompette; ses soldats firent retentir le son de leurs -trompettes dans tout le camp des Madianites qu'ils entouraient. En même -temps ils brisèrent les vases de terre qu'ils avaient dans l'autre -main et ils élevèrent la lampe qu'ils y avaient cachée. À cet éclat -et à leurs acclamations, les Madianites furent saisis d'épouvante et, -tournant leurs épées contre eux-mêmes, s'entre-tuèrent.</p> - -<p>—<i>Pharaon fait jeter dans le Nil les enfants mâles des Hébreux.</i></p> - -<p>—<i>Booz amène Ruth</i>, qui glanait auprès des moissonneurs qui se -reposaient et prenaient leur repas.</p> - -<p>—<i>Une jeune Canadienne traversant le désert avec son époux est prise -par les douleurs de l'enfantement</i> et accouche; le père prend dans ses -bras le nouveau-né<a name="NoteRef_26_26" id="NoteRef_26_26"></a><a href="#Note_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> - -<p>—<i>Le comte d'Egmont conduit au supplice.</i> Tout<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[p. 19]</a></span> ce peuple qui l'aime -se tait par peur. Le duc d'Albe, avec sa tête longue et sèche, peut -être là. L'échafaud de loin tendu de noir et les cloches en branle.</p> - -<p>—<i>Alqernon Sidney condamné à mort.</i></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 8 <i>octobre.</i>-Édouard me dit qu'il avait trouvé dans la même -maison deux ateliers qui pourraient nous convenir<a name="NoteRef_27_27" id="NoteRef_27_27"></a><a href="#Note_27_27" class="fnanchor">[27]</a>. J'ai passé ma -journée dans les plus tristes quartiers du monde. J'étais tout trempé -de mélancolie.</p> - -<p>J'ai vu Pierret le soir et j'ai pu apprécier plus à mon aise les -charmes de sa jolie bonne.</p> - -<p>J'ai dîné, hier 7, chez mon oncle Riesener avec l'oncle Pascot<a name="NoteRef_28_28" id="NoteRef_28_28"></a><a href="#Note_28_28" class="fnanchor">[28]</a>, la -tante, Hugues, etc. Bonne journée.</p> - -<p>Le dimanche 6, travaillé chez Champion, où je me congelais. Allé -avec lui dîner à Neuilly. Bonne partie, dont je conserverai agréable -souvenir. Champion est bon, malgré ses travers; il a bon cœur, et je -désire vivement le voir sortir de son bourbier.</p> - -<p>Jeudi dernier, j'avais vu <i>Tancrède</i><a name="NoteRef_29_29" id="NoteRef_29_29"></a><a href="#Note_29_29" class="fnanchor">[29]</a> pour la troisième fois. J'y -ai éprouvé bien du plaisir. Mes douces impressions ont été gâtées par -une lettre de mon frère,<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[p. 20]</a></span> que j'ai trouvée à mon arrivée. Le souvenir -m'en contrarie à tel point que je ne veux pas me rappeler ce que j'ai -éprouvé, ni étendre ici ce qu'il m'a dit.</p> - -<p>—Il ne faut pas croire que parce qu'une chose avait été rebutée par -moi dans un temps, je doive la rejeter aujourd'hui qu'elle se présente. -Tel livre où on n'avait rien trouvé d'utile, lu avec les yeux d'une -expérience plus avancée, portera leçon.</p> - -<p>J'ai porté ou plutôt mon énergie s'est portée d'un autre côté; je serai -la trompette de ceux qui feront de grandes choses.</p> - -<p>Il y a en moi quelque chose qui souvent est plus fort que mon corps, -souvent est ragaillardi par lui. Il y a des gens chez qui l'influence -de l'intérieur est presque nulle. Je la trouve chez moi plus énergique -que l'autre. Sans elle, je succomberais..., mais elle me consumera -(c'est de l'imagination sans doute que je parle, qui me maîtrise et me -mène).</p> - -<p>Quand tu as découvert une faiblesse en toi, au lieu de la dissimuler, -abrège ton rôle et tes ambages, corrige-toi. Si l'âme n'avait à -combattre que le corps! mais elle a aussi de malins penchants, et il -faudrait qu'une partie, la plus mince, mais la plus divine, combattît -sans relâche. Les passions corporelles sont toutes viles. Celles de -l'âme qui sont viles sont les vrais cancers: envie, etc.; la lâcheté -est si vile, qu'elle doit participer des deux.</p> - -<p>Quand j'ai fait un beau tableau, je n'ai point écrit une pensée... -C'est ce qu'ils disent!... Qu'ils sont<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[p. 21]</a></span> simples! Ils ôtent à la -peinture tous ses avantages. L'écrivain dit presque tout pour être -compris. Dans la peinture, il s'établit comme un point mystérieux entre -l'âme des personnages et celle du spectateur. Il voit des figures de -la nature extérieure, mais il pense intérieurement de la vraie pensée -qui est commune à tous les hommes, à laquelle quelques-uns donnent -un corps en l'écrivant, mais en altérant son essence déliée; aussi -les esprits grossiers sont plus émus des écrivains que des musiciens -et des peintres. L'art du peintre est d'autant plus intime au cœur -de l'homme qu'il paraît plus matériel, car chez lui, comme dans la -nature extérieure, la part est faite franchement à ce qui est fini et -à ce qui est infini, c'est-à-dire à ce que l'âme trouve qui la remue -intérieurement dans les objets qui ne frappent que les sens.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Paris,</i> 12 <i>octobre.</i>—Je rentre des <i>Nozze</i><a name="NoteRef_30_30" id="NoteRef_30_30"></a><a href="#Note_30_30" class="fnanchor">[30]</a> tout plein de divines -impressions.</p> - -<p>—J'ai vu M. H*** ce matin; je suis toujours troublé comme -un faible enfant. Quelle mobilité que celle de mon esprit! Un instant, -une idée dérange<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[p. 22]</a></span> tout, renverse et retourne les résolutions les plus -avancées... Par un sentiment intérieur de bonne foi, je ne voudrais pas -paraître mieux que je ne suis, mais à quoi bon? Chaque homme s'inquiète -bien plus de la moindre de ses misères que des plus insignes calamités -d'une nation tout entière.</p> - -<p>—Ne fais que juste ce qu'il faudra.—Tu t'es trompé: ton imagination -t'a trompé.</p> - -<p>—Cette musique m'inspire souvent de grandes pensées. Je sens un grand -désir de faire, quand je l'entends; ce qui me manque, je crains, c'est -la patience. Je serais un tout autre homme, si j'avais dans le travail -la tenue de certains que je connais; je suis trop pressé de produire un -résultat.</p> - -<p>—Nous avons dîné ensemble, Charles et Piron; puis aux Italiens. Comme -toutes ces femmes m'agitent délicieusement! Ces grâces, ces tournures, -toutes ces divines choses que je vois et que je ne posséderai jamais me -remplissent de chagrin et de plaisir à la fois<a name="NoteRef_31_31" id="NoteRef_31_31"></a><a href="#Note_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p> - -<p>—Je voudrais bien refaire du piano et du violon.</p> - -<p>—J'ai repensé aujourd'hui avec complaisance à la dame des Italiens.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[p. 23]</a></span></p> - -<p><i>Même soir, une heure et demie de la nuit.</i>—Je viens de voir au milieu -de nuages noirs et d'un vent orageux briller un moment Orion dans le -ciel. J'ai d'abord pensé à ma vanité, en comparaison de ces mondes -suspendus; ensuite j'ai pensé à la justice, à l'amitié, aux sentiments -divins gravés au cœur de l'homme, et je n'ai plus trouvé de grand dans -l'univers que lui et son auteur. Cette idée me frappe. Peut-il ne pas -exister? Quoi! le hasard, en combinant les éléments, en aurait fait -jaillir les vertus, reflets d'une grandeur inconnue! Si le hasard eût -fait l'univers, qu'est-ce que signifieraient <i>conscience, remords</i> et -<i>dévouement?</i> Oh! si tu peux croire, de toutes les forces de ton être, -à ce Dieu qui a inventé le devoir, tes irrésolutions seront fixées. -Car, avoue que c'est toujours cette vie, la crainte pour elle ou pour -son aise, qui trouble tes jours rapides, qui couleraient dans la paix, -si tu voyais au bout le sein de ton divin Père pour te recevoir!</p> - -<p>Il faut quitter cela et se coucher: mais j'ai rêvé avec grand plaisir...</p> - -<p>—J'ai entrevu un progrès dans mon étude de chevaux.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi,</i> 22 <i>octobre.</i>—J'ai passé la soirée chez Félix, où j'ai dîné. -J'éprouve de la gêne avec mon neveu, surtout quand je me trouve avec -deux autres amis.</p> - -<p>—En accompagnant Pierret chez lui pour son<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[p. 24]</a></span> mal au genou, je me suis -reposé un moment; je voyais sa bonne de profil presque perdu: il est -d'une pureté, d'une beauté charmantes. Qu'un nez droit de cette façon -est contrastant avec un nez retroussé de la manière de sa femme! Il -fut un temps où au nombre de mes faiblesses était d'estimer comme -dispartagés de la nature les nez retroussés: le nez droit était une -compensation à beaucoup de désavantages. Il est de fait qu'ils sont -fort laids; c'est un instinct.</p> - -<p>—Maintenant mon exiguïté corporelle me chagrine, comme toujours. Je ne -vois pas sans un sentiment d'envie la beauté de mon neveu...<a name="NoteRef_32_32" id="NoteRef_32_32"></a><a href="#Note_32_32" class="fnanchor">[32]</a>. Je -suis ordinairement souffrant; je ne peux pas parler longtemps.</p> - -<p>—J'ai admiré de nouveau ce soir le petit portrait de Félix, de -Riesener: il me fait envie. Je ne voudrais pourtant pas changer ce que -je peux faire pour cela, mais je voudrais avoir cette simplicité. Il -me semble si difficile, sans un travail tendu, de rendre ces yeux, cet -intervalle entre la paupière supérieure et ce qui la sépare du sourcil!</p> - -<p>—Mardi dernier, c'était le 15, une petite femme,<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[p. 25]</a></span> de dix-neuf ans, -appelée Marie, est venue le matin chez moi pour poser.</p> - -<p>Je fus voir le soir Henri Hugues. J'ai lu avec lui la prise de -Constantinople, admiré l'héroïque courage de l'empereur Constantin -dernier.</p> - -<p>—Le mercredi, lendemain, j'ai eu mes amis le soir. Nous avons bu -eau-de-vie brûlée et vin chaud.</p> - -<p>—Je veux faire, pour la Société des Amis des arts, <i>Milton soigné par -ses filles</i><a name="NoteRef_33_33" id="NoteRef_33_33"></a><a href="#Note_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p> - -<p>—J'ai dîné dimanche, avant-hier, chez M. de Conflans, que j'avais été -consulter quelques jours avant; je m'y suis amusé. Nous avons chanté la -partition des <i>Nozze.</i></p> - -<p>—J'ai acheté <i>Don Juan.</i> J'ai repris mon violon.</p> - -<p>—Je me laisse toujours aller à changer de couleur; je n'ai pas non -plus le sang-froid nécessaire. Je souffre pour le modèle; je n'observe -pas assez avant de rendre.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 27 <i>octobre.</i>—Mon cher *** est de retour: je -l'ai embrassé aujourd'hui; le premier moment a été tout au bonheur -de le revoir. J'ai senti ensuite un serrement pénible. Comme je me -disposais à le faire monter dans ma chambre, je me suis souvenu d'une -maudite lettre dont l'écriture eût pu être reconnue... J'ai hésité... -Cela a déchiqueté le plaisir<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[p. 26]</a></span> que j'avais à le revoir: j'ai usé de -subterfuges; j'ai feint d'avoir perdu ma clef, que sais-je? Enfin, j'ai -remis ordre. Il m'a quitté pour me reprendre le soir. Nous avons été -faire une promenade. J'espère que mon tort envers lui n'influera pas -sur ses relations avec.... Dieu veuille qu'il l'ignore toujours!</p> - -<p>Et pourquoi, dans ce moment même, sens-je quelque chose comme de la -vanité satisfaite? S'il apprenait quelque chose, il serait désolé.</p> - -<p>Il s'occupe de musique; cela me fait plaisir. Je me promets de bonnes -soirées. J'avais remarqué qu'il était difficile que des bonheurs sentis -vivement se reproduisissent avec les mêmes circonstances et les mêmes -personnes. Je ne vois pourtant pas ce qui empêcherait le retour de ces -charmantes intimités passées avec lui et dont j'ai si bien conservé la -mémoire. J'éprouve cependant une sorte de tristesse. Il est dans une -classe d'hommes qui ne sont pas miens. Je sais bien aussi ce qui me -tracasse sourdement, quand je me sens près de lui. C'est ce pourquoi je -me suis prononcé et dont je ne veux plus que le moins possible... J'en -ai parlé hier à X...; il pense comme moi: il y a de la duperie. Il nous -considère comme libres. Depuis cette conversation avec lui, je suis -plus libre de soucis.</p> - -<p>J'ai dîné avec lui; puis Mme Pasta<a name="NoteRef_34_34" id="NoteRef_34_34"></a><a href="#Note_34_34" class="fnanchor">[34]</a> dans<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[p. 27]</a></span> <i>Roméo</i><a name="NoteRef_35_35" id="NoteRef_35_35"></a><a href="#Note_35_35" class="fnanchor">[35]</a>, que j'ai -revu avec bien du plaisir.</p> - -<p>—Hier, j'ai vu Édouard et Lopez<a name="NoteRef_36_36" id="NoteRef_36_36"></a><a href="#Note_36_36" class="fnanchor">[36]</a> à l'atelier de Mauzaisse<a name="NoteRef_37_37" id="NoteRef_37_37"></a><a href="#Note_37_37" class="fnanchor">[37]</a>. -Superbe atelier. Il m'est venu à l'idée qu'il n'y avait pas besoin d'en -avoir de si beau pour faire de bonnes choses...; peut-être le contraire!</p> - -<p>—J'étais encore à balancer ces jours-ci si j'irais voir la Dame des -Italiens; toutes les fois que j'y vais, j'y pense avec délices; j'en -rêve. C'est pour moi comme ces bonheurs impossibles à obtenir, et qu'on -n'a qu'à rêver, un souvenir de l'autre vie. Ce bonheur était peu vif -quand je le possédais, aujourd'hui il se colore par mon imagination; -c'est elle qui fait mes douleurs et mes joies.</p> - -<p>—C'est, je crois, vendredi dernier que j'ai dîné chez l'oncle Pascot; -je n'avais pas bu beaucoup, mais assez pour être étourdi: c'est un doux -état, quoi que puissent dire les sévères. Félix y était; Henri y est -venu.</p> -<hr class="b2" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Eugène Delacroix était venu passer ses vacances au -Louroux, près de Louans, dans l'arrondissement de Loches, en Touraine, -chez son frère aîné le général <i>Charles Delacroix</i>, ancien aide de camp -du prince Eugène, qui avait hérité de cette propriété de famille.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_2" id="Note_2_2"></a><a href="#NoteRef_2_2"><span class="label">[2]</span></a> A propos de cette «Lisette» qui occupait l'attention du -jeune peintre, Delacroix écrivait à son ami Pierret, le 18 août 1822: -«Je t'écris à une toise et demie de distance de la plus charmante -Lisette que tu puisses imaginer. Que les beautés de la ville sont loin -de cela! Ces bras fermes et colorés par le grand air sont purs comme du -bronze; toute cette tournure est d'une chasseresse antique. Dis à notre -ami Félix (Guillemardet) que malgré son antipathie pour les bas bleus, -je crois qu'il rendrait les armes à Lisette. Et, du reste, ce n'est -pas la seule; toutes ces paysannes me paraissent superbes. Elles ont -des têtes et des formes de Raphaël, et sont bien loin de cette fadeur -blafarde de nos Parisiennes. Mais, hélas! malgré quelques larcins, mes -affaires ont bien de la peine à avancer auprès de ma Zerlina! <i>Sævus -amor.</i>» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 89.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_3" id="Note_3_3"></a><a href="#NoteRef_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Félix Guillemardet</i>, un des amis les plus intimes de -Delacroix. Son nom revient presque à chaque page, au commencement de ce -journal.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_4_4" id="Note_4_4"></a><a href="#NoteRef_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Le <i>Dante et Virgile</i>, exposé au Salon de 1822, a été -au Luxembourg et est maintenant au Louvre. Il fut acheté par l'État -1,200 francs. Delacroix fut mis en relation avec le comte de Forbin, -alors directeur général des Musées royaux, pour la vente de ce -tableau. Il lui écrivait à ce propos: «Je désirerais en avoir 2,400 -fr. Si cependant vous trouviez ma demande exagérée, je m'en rapporte -entièrement a ce que vous jugerez convenable et possible en cette -circonstance. J'ai trop à me louer de votre active bonté pour récuser -votre propre jugement sur le prix d'un ouvrage que vous voulez bien -voir avec intérêt et que vous avez distingué de la foule.» (<i>Corresp.</i>, -t. I, p. 87.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_5_5" id="Note_5_5"></a><a href="#NoteRef_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Cette idée l'a poursuivi longtemps et à plusieurs -reprises. Dès 1819, dans une lettre à Pierret, le malheur du Tasse le -passionne. -</p> -<p> -Voici les différents tableaux qu'il fit sur ce sujet: -</p> -<p> -En 1824, il compose le premier qu'il finit et signe en 1825 pour M. -Formé. Il l'exposa au Salon de 1839 et à l'Exposition universelle de -1855. Vente Dumas fils, 1865, 14,000 fr.; vente Khalil-Bey, 1868, -16,500 fr.; vente Carlin, 1872, 40,000 fr. -</p> -<p> -Un dessin, signé et daté 1825, parut à l'Exposition posthume de -Delacroix, au boulevard des Italiens. -</p> -<p> -En 1827, il reprend le même sujet en changeant la composition; ce -tableau a été refusé au Salon de 1839. (V. <i>Catalogue illustré -Robaut.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_6_6" id="Note_6_6"></a><a href="#NoteRef_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Avec sa fougue ordinaire, Delacroix s'était tout d'abord -pris de passion pour la chasse. «Je me plais beaucoup à chasser. Quand -j'entends le chien aboyer, mon cœur palpite avec force, et je cours -après mes timides proies avec une ardeur de guerrier qui franchit -les palissades et s'élance au carnage... Rien qu'en voyant tomber -un oisillon, on se sent ému et triomphant comme celui qui découvre -dans l'instant que sa maîtresse l'aime.» Mais cet enthousiasme dura -peu. L'année suivante (1819), il écrivait: «Décidément la chasse ne -me convient pas... Il faut se traîner et avec soi une arme lourde et -incommode à porter à travers les ronces... Il s'agit d'avoir pendant -des heures qui n'en finissent pas l'esprit dirigé vers un objet qui est -d'apercevoir le gibier.» Mais le découragement du chasseur n'éteint -pas la flamme de l'artiste: «Il y a bien à tout cela des compensations -telles que l'occasion saisie, le soleil levant et le plaisir enfin de -voir des arbres, des fleurs et des plaines riantes au lieu d'une ville -malpropre et pavée.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 17 et 40.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_7_7" id="Note_7_7"></a><a href="#NoteRef_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Victoire Œben</i>, femme de Charles Delacroix, était la -fille de l'ébéniste <i>Œben</i>, qualifié de <i>fameux</i> dans les catalogues -des grandes ventes du siècle dernier. -</p> -<p> -Eugène Delacroix n'avait que quinze ans quand il perdit sa mère. Il ne -parlait d'elle qu'avec une tendre et pieuse admiration: «J'ai perdu ma -mère sans la payer de ce qu'elle a souffert pour moi et de sa tendresse -pour moi.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 46.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_8_8" id="Note_8_8"></a><a href="#NoteRef_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Philarète Chasles</i>, le brillant et inconsistant -journaliste, le collaborateur fécond des <i>Débats</i>, de la <i>Revue des -Deux Mondes</i> et de la <i>Revue de Paris</i>, avait été le condisciple -de Delacroix au lycée Louis-le-Grand. Il nous a laissé du peintre, -dans ses Mémoires, cette rapide esquisse: «J'étais au lycée avec ce -garçon olivâtre de front, à l'œil qui fulgurait, à la face mobile, -aux joues creusées de bonne heure, à la bouche délicatement moqueuse. -Il était mince, élégant de taille, et ses cheveux noirs abondants -et crépus trahissaient une éclosion méridionale... Au lycée, Eugène -Delacroix couvrait ses cahiers de dessins et de bonshommes. Le vrai -talent est chose tellement innée et spontanée, que dès sa huitième et -neuvième année, cet artiste merveilleux reproduisait les attitudes, -inventait les raccourcis, dessinait et variait tous les contours, -poursuivant, torturant, multipliant la forme sous tous les aspects, -avec une obstination semblable à de la fureur.» (<i>Mémoires de Philarète -Chasles</i>, t. I, p. 329.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_9_9" id="Note_9_9"></a><a href="#NoteRef_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Dès les premières années de son développement, Delacroix -consacrait à la lecture tout le temps que ses travaux lui laissaient -libre. Dans une lettre à Pierret du 30 août 1822, il écrivait: «Je -n'ai jamais autant qu'à présent éprouvé de vifs élans à la lecture -des bonnes choses; une bonne page me fait pour plusieurs jours une -compagnie délicieuse.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 90.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_10_10" id="Note_10_10"></a><a href="#NoteRef_10_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Henri-François Riesener</i>, peintre miniaturiste, élève de -Hersent et de David, était fils de <i>Jean-Henri Riesener</i>, l'ébéniste -célèbre par ses beaux meubles en marqueterie. Il eut lui-même un fils, -<i>Léon Riesener</i>, cousin germain par conséquent d'Eugène Delacroix, -peintre d'histoire, auquel Delacroix laissa par testament sa maison -de campagne de Champrosay avec ses dépendances et les meubles qui la -garnissaient. -</p> -<p> -Riesener encouragea son neveu Eugène Delacroix à ses débuts. Ce fut lui -qui lui conseilla l'atelier de Guérin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_11_11" id="Note_11_11"></a><a href="#NoteRef_11_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Henri Hugues</i> était un cousin de Delacroix; son nom -reparaîtra à maintes reprises dans le cours du Journal. Il existe -de lui un très beau portrait peint par Delacroix, dans la manière -flamande, mais ébauché seulement par parties. Ce portrait appartient -actuellement à madame Léon Riesener; il avait été offert par son mari -au Louvre, qui, nous ne savons pour quelle raison, le refusa.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_12_12" id="Note_12_12"></a><a href="#NoteRef_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Dans le volume tiré à un petit nombre d'exemplaires et -qui contient les œuvres critiques d'Eugène Delacroix, on trouve ce -fragment extrait du <i>cahier manuscrit</i> dont nous avons parlé plus haut: -«J'idolâtrais le talent de Gros, qui est encore pour moi, à l'heure -où je vous écris, et après tout ce que j'ai vu, un des plus notables -de l'histoire de la peinture. Le hasard me fit rencontrer Gros qui, -apprenant que j'étais l'auteur du tableau en question (<i>Dante et -Virgile</i>), me fit avec une chaleur incroyable des compliments qui, -pour la vie, m'ont rendu insensible à toute flatterie. Il finit par me -dire, après m'en avoir fait ressortir tous les mérites, que c'était du -Rubens châtié. Pour lui qui adorait Rubens, et qui avait été élevé à -l'école sévère de David, c'était le plus grand des éloges...» (EUGÈNE -DELACROIX, <i>Sa vie et ses œuvres</i>, Jules CLAYE, 1865, p. 52.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_13_13" id="Note_13_13"></a><a href="#NoteRef_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Voir <i>Introduction</i>, p. <a href="#Page_vi">vi</a> et <a href="#Page_vii">vii</a>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_14_14" id="Note_14_14"></a><a href="#NoteRef_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Delacroix fait allusion à une opération cruelle que -son père dut subir et durant laquelle il montra une énergie stoïque: -c'était une opération de «sarcocèle», d'autant plus redoutable qu'à -cette époque on ne la pratiquait que très rarement. Une plaquette, -aujourd'hui presque introuvable, contient le récit de cette tentative -chirurgicale. Nous avons pu mettre la main sur un exemplaire et nous -en avons transcrit le titre: <i>Opération de sarcocèle</i>, faite le 27 -fructidor an V, au citoyen Charles Delacroix, ex-ministre des relations -extérieures, ministre plénipotentiaire de la République française -près celle Batave, par le citoyen A.-B. Imbert-Delonnes, officier de -santé... Publié par ordre du Gouvernement, à Paris, à l'Imprimerie de -la République. Frimaire an VI.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_15_15" id="Note_15_15"></a><a href="#NoteRef_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Sa sœur <i>Henriette Delacroix</i>, plus âgée que lui de vingt -ans, avait épousé <i>M. de Verninac Saint-Maur</i>, ambassadeur de France à -Constantinople. -</p> -<p> -Cette lettre a trait à des difficultés qui s'étaient élevées entre -Charles, Eugène et M. de Verninac au sujet de leurs droits respectifs -dans la succession de leur mère.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_16_16" id="Note_16_16"></a><a href="#NoteRef_16_16"><span class="label">[16]</span></a> <i>Piron</i> était un des ami les plus intimes de Delacroix. -Il fut administrateur des Postes, et à raison de son entente des -affaires, Delacroix devait l'instituer son légataire universel et -le charger de l'exécution de ses dernières volontés. Ce fut par ses -soins que se trouvèrent réunies en un volume tiré à un petit nombre -d'exemplaires et publié chez J. Claye, sous le titre: EUGÈNE DELACROIX, -<i>sa vie et ses œuvres</i>, les œuvres critiques de Delacroix, parues à la -<i>Revue des Deux Mondes</i>, à l'<i>Artiste</i> et à la <i>Revue de Paris.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_17_17" id="Note_17_17"></a><a href="#NoteRef_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Il nous paraît utile de rappeler, au début de ce -Journal, les liens d'étroite affection qui unissaient Eugène Delacroix -à <i>Pierret.</i> La lecture du premier volume de la correspondance a pu -édifier sur ce point les fervents du maître; c'est ainsi que la plupart -des lettres de l'année 1832, pendant laquelle Delacroix fit son voyage -au Maroc, sont adressées à l'ami qui avait été son camarade d'enfance; -tout ce qui présente un caractère de confidence et d'intimité, le récit -de ses premières amours, de ses tentatives d'artiste, de ses déboires -et des luttes qu'il soutient, il l'adresse à Pierret. -</p> -<p> -<i>Pierret</i> était le secrétaire de Baour-Lormian, et Delacroix, dans -maints passages de sa correspondance, parle avec émotion de cette -intimité: «Oui, j'en suis sûr, lui écrit-il, en 1818, la grande amitié -est comme le grand génie, le souvenir d'une grande et forte amitié est -comme celui des grands ouvrages des génies... Quelle vie ce doit être -que celle de deux poètes qui s'aimeraient comme nous nous aimons!» -</p> -<p> -Pierret mourut en 1854.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_18_18" id="Note_18_18"></a><a href="#NoteRef_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Il s'agit ici <i>du général Delacroix</i>, qui avait vingt ans -de plus que le peintre. Ce passage serait incompréhensible, si l'on n'y -ajoutait, en manière d'éclaircissement, que l'artiste fait allusion a -une liaison douteuse, qu'il jugeait regrettable et peu digne de son -frère.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_19_19" id="Note_19_19"></a><a href="#NoteRef_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Probablement <i>Édouard Guillemardet</i>, frère de Félix -Guillemardet.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_20_20" id="Note_20_20"></a><a href="#NoteRef_20_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Champion</i>, camarade d'atelier de Delacroix, resté -inconnu. Il ne devait pourtant pas être sans valeur comme peintre, -car nous trouvons dans les notes de Léon Riesener sur son cousin ce -passage: «Delacroix m'a parlé de l'influence qu'un certain <i>Champion</i> -avait eue sur le talent de Géricault lui-même et sur tous les élèves de -l'atelier Guérin.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_21_21" id="Note_21_21"></a><a href="#NoteRef_21_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Soulier</i> fut, avec Pierret et Félix Guillemardet, -l'ami le plus intime de Delacroix. Il le connaissait depuis 1816 et -correspondait assidûment avec lui. Ils avaient fait de la peinture -ensemble, on plutôt de timides essais. M. Burty reproduit dans une -note placée au bas de la première lettre de Delacroix à Soulier, cette -indication biographique donnée par Soulier lui-même: «Mes soirées -étaient consacrées à réunir quelques jeunes gens dans mon humble -chambrette, la plus haute de la place Vendôme, à l'hôtel du Domaine -extraordinaire, où j'étais surnuméraire et secrétaire de l'intendant, -le marquis de la Maison fort. Horace Raisson était dans mon bureau au -secrétariat, et ce fut lui qui m'amena Eugène Delacroix.» Il resta en -relations suivies avec Delacroix jusqu'à la mort du peintre: une lettre -de 1862, adressée par Delacroix à Soulier, montre ce qu'étaient leurs -relations: «Je pense, lui écrit Delacroix déjà gravement malade, aux -moments heureux où nous nous sommes connus et à ceux où nous avons joui -si pleinement de la société l'un de l'autre.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_22_22" id="Note_22_22"></a><a href="#NoteRef_22_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Fedel</i>, architecte de grand mérite. «C'était un homme -très actif, très passionné en faveur de toute la jeunesse romantique et -qui se faisait le lien vivant, le trait d'union empressé, chaleureux, -dévoué, des artistes entre eux et des artistes avec les amateurs.» -(Ernest CHESNEAU, <i>Peintres et sculpteurs romantiques</i>, p. 82.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_23_23" id="Note_23_23"></a><a href="#NoteRef_23_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Georges Rouget</i>, né en 1784, mort en 1869, élève de -David, qu'il aida même, dit-on, dans l'exécution de quelques-uns de -ses grands tableaux. Il avait débuté au Salon de 1812. Son œuvre -assez importante se compose principalement de grandes compositions -historiques et de portraits. En 1849, il posa, en même temps que -Delacroix, sa candidature à l'Académie des beaux-arts pour succédera à -<i>Garnier.</i> Ce fut Léon Cogniet qui fut élu.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_24_24" id="Note_24_24"></a><a href="#NoteRef_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Peintre et sculpteur, né à Nantes, en 1804, <i>Debay</i> -remporta le grand prix de peinture en 1824. L'opinion de Delacroix -sur lui semble s'être modifiée avec le temps, car il écrit en 1857: -«Quoique j'eusse désigné dans ma pensée un candidat que j'aurais désiré -que l'on choisît, je n'en aurais pas moins fait tous mes efforts pour -que l'on rendit à M. Debay une justice provisoire, en le plaçant -avantageusement sur les listes. Son mérite comme sculpteur et les -qualités qui distinguent son caractère l'auront, je n'en doute pas, mis -en évidence.» (<i>Corresp.</i>, t. II, p. 118.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_25_25" id="Note_25_25"></a><a href="#NoteRef_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Dans tout le court de son Journal, Delacroix note à la -suite de ses lectures tous les sujets qui l'intéressent. Beaucoup de -ces sujets n'ont jamais été traités par lui.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_26_26" id="Note_26_26"></a><a href="#NoteRef_26_26"><span class="label">[26]</span></a> C'est le sujet du tableau «<i>Les Natchez</i>» commencé à -cette époque et qui ne parut qu'au Salon de 1835. Il fut mis en loterie -à Lyon au profit d'une œuvre de bienfaisance en 1838. (V. <i>Catalogue -Robaut</i>, n° 108.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_27_27" id="Note_27_27"></a><a href="#NoteRef_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Vert 1820, Delacroix avait établi son atelier, 22, rue de -la Planche, aujourd'hui rue de Varenne. Il ne quitta cet atelier qu'en -octobre 1823, pour s'installer rue Jacob.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_28_28" id="Note_28_28"></a><a href="#NoteRef_28_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Charles Pascot</i>, négociant, puis intendant de la -duchesse de Bourbon, avait épousé <i>Adélaïde-Denise Œben</i>, sœur cadette -de la mère d'Eugène Delacroix.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_29_29" id="Note_29_29"></a><a href="#NoteRef_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Tancrède</i> opéra italien de Rossini.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_30_30" id="Note_30_30"></a><a href="#NoteRef_30_30"><span class="label">[30]</span></a> On sait quelle admiration Delacroix professait pour -le génie de Mozart. Cette reprise des <i>Noces</i> le préoccupait, et -il l'attendait avec impatience, car le 30 août 1822, il écrivait à -Pierret: «Dis-moi si tu sais qui fait le rôle de la comtesse dans les -<i>Nozze di Figaro</i> que l'on joue à présent, depuis que Mme Mainvielle -n'y est plus.» M. Burty ajoute en note: «Les <i>Nozze</i> furent données -du 27 juillet au 14 septembre, quatre fois avec cette distribution: -Almaviva, <i>Levasseur</i>; Figaro, <i>Pellegrini</i>; Bartolo, <i>Profeti</i>; -Bazilio, <i>Deville</i>; Antonio, <i>Auletta</i>; Comtessa, <i>Bonini</i>; Suzanna, -<i>Naldi</i>; Cherubino, <i>Cinti</i>; Marcelina, <i>Goria</i>; Barberina, <i>Blangy.</i>» -(<i>Corresp.</i>, t. I, p. 91.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_31_31" id="Note_31_31"></a><a href="#NoteRef_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Ces préoccupations amoureuses le hantaient depuis sa -première jeunesse. On pourrait rapprocher ce passage d'un fragment de -lettre adressée à Pierret le 21 février 1821: «Je suis malheureux, je -n'ai point d'amour. Ce tourment délicieux manque à mon bonheur. Je n'ai -que de vains rêves qui m'agitent et ne satisfont rien du tout. J'étais -si heureux de souffrir en aimant! Il y avait je ne sais quoi de piquant -jusque dans ma jalousie, et mon indifférence actuelle n'est qu'une vie -de cadavre.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 75.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_32_32" id="Note_32_32"></a><a href="#NoteRef_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Son neveu, <i>Charles de Verninac</i>, fils unique de sa -sœur Henriette, fut envoyé comme consul en Amérique et mourut en -cinquantaine à New-York, en 1834, des suites de la fièvre jaune qu'il -avait contractée à Vera-Cruz, à son retour de Valparaiso. -</p> -<p> -Charles de Verninac ressemblait à sa mère, qui était très belle et -d'une grande distinction. Eugène Delacroix, au contraire, était d'une -constitution délicate, et cet état de santé qui a commencé par de -longues fièvres, en 1820, a beaucoup influé sur l'ensemble de ses idées -pendant le cours de sa vie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_33_33" id="Note_33_33"></a><a href="#NoteRef_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Ce tableau fut, en effet, exposé à la Société des Amis -des arts et au Salon de 1827. Il fut acheté par le duc de Fitz-James et -passa en Angleterre. (Voir le <i>Catalogue Robaut.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_34_34" id="Note_34_34"></a><a href="#NoteRef_34_34"><span class="label">[34]</span></a> «... Que ces Italiens me plaisent! Je me consume à -écouter leur belle musique et à dévorer des yeux leurs délicieuses -actrices. Nous avons une espèce de Ronzi à ce théâtre, qui est venue -fort à propos remplacer la nôtre, cette chère petite folle que j'ai -bien regrettée, c'est Mme Pasta. Il faut la voir pour se figurer sa -beauté, sa noblesse et son jeu admirable.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 86.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_35_35" id="Note_35_35"></a><a href="#NoteRef_35_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Roméo e Giuletta</i>, opéra italien de Zingarelli.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_36_36" id="Note_36_36"></a><a href="#NoteRef_36_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Lopez</i> ou <i>Lopès</i>, peintre, demeuré inconnu. On trouve -mentionné dans les catalogues des Salons de 1833 et 1835 le nom -d'un Lopès, élève de......y qui doit être le même que le peintre en -question, ami de jeunesse de Delacroix.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_37_37" id="Note_37_37"></a><a href="#NoteRef_37_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Jean-Baptiste Mauzaisse</i>, peintre de portraits et -lithographe, élève de Vincent, né en 1784, mort en 1844.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[p. 28]</a></span></p></div> - - - - -<h4><a name="a1823" id="a1823">1823</a></h4> - - -<p><i>Paris, mardi</i> 15 <i>avril</i> 1823<a name="NoteRef_38_38" id="NoteRef_38_38"></a><a href="#Note_38_38" class="fnanchor">[38]</a>.—Je reprends mon entreprise après -une grande lacune: je crois que c'est un moyen de calmer les agitations -qui me tourmentent depuis beaucoup de temps. Je crois voir que, depuis -le retour de ***, je suis plus troublé, moins maître de -moi. Je m'effarouche comme un enfant; tous les désordres s'y joignent, -celui de mes dépenses aussi bien que l'emploi de mon temps. J'ai pris -aujourd'hui plusieurs bonnes résolutions. Que ce papier, au moins, à -défaut de ma mémoire, me reproche de les oublier, folie qui n'eût servi -qu'à me rendre malheureux.</p> - -<p>Si on ne remédie pas d'une manière à la position de ma sœur, je me -loge avec elle et vis avec elle. Ce que je demande le plus au ciel, -c'est de donner à mon neveu une grande ardeur pour le travail et cette -résolution extrême qu'inspire une position malheureuse<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[p. 29]</a></span> et gênée. D'ici -à ce que cela se décide, je veux faire des armes; cela contribuera à -régler ma vie habituelle.</p> - -<p>—J'ai aujourd'hui bien admiré la <i>Charité</i> d'André del Sarte. Cette -peinture, en vérité, me touche plus que la <i>Sainte Famille</i> de Raphaël. -On peut faire bien de beaucoup de façons... Que ses enfants sont -nobles, élégants et forts! Et sa femme, quelle tête et quelles mains! -Je voudrais avoir le temps de le copier; ce serait un jalon pour me -rappeler qu'en copiant la nature sans influence des maîtres, on doit -avoir un style <i>bien plus grand.</i></p> - -<p>—Il faut absolument se mettre à faire des chevaux, aller dans une -écurie tous les matins; se lever de bonne heure et se coucher de même.</p> - -<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> - -<p>«Je ne devais pas vous revoir, et tout s'est réveillé en moi! Par -bonté, vous ne m'avez pas reçu avec froideur. Que peut-il en arriver -des tourments infinis qui ont déjà commencé pour moi? Un partage! Quels -que soient vos sentiments pour un autre, il est votre ami et celui de -votre famille. Mais me promènerai-je sous vos fenêtres pendant qu'il -sera près de vous?... J'avais compté sur ma fermeté, et vous avez tout -détruit. N'importe! Privé de vous voir, je conserverai bien chèrement -le souvenir de votre dernier adieu. Souvenez-vous aussi d'un tendre -ami.»</p> - -<p>«Que prétendez-vous en m'accueillant comme vous avez fait? Me rendre ma -folie!»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_38_38" id="Note_38_38"></a><a href="#NoteRef_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Delacroix, dans sa jeunesse, écrivait son journal d'une -manière intermittente. Le décousu de sa vie, ses préoccupations d'art, -un labeur incessant et concentré absorbaient ses loisirs et sa pensée. -De là des lacunes fréquentes dans les notes qui se rapportent à cette -période.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[p. 30]</a></span></p></div> - - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 16 <i>mai.</i>—C'est samedi 10 que je l'ai revue; je ne mettrai -pas comment elle m'a reçu: je m'en souviendrai. Cela m'a troublé...</p> - -<p>Je suis maintenant tout à fait calme. La jalousie commençait à gronder. -J'ai le jour même dîné avec Pierret.</p> - -<p>—Le lendemain matin, Bompart vient m'entretenir du concours projeté -qu'il m'a présenté sous les plus belles couleurs du monde.</p> - -<p>Aujourd'hui, <i>vendredi,</i> 16 <i>mai</i>, j'ai vu Laribe et lui ai porté -la rédaction que j'avais tirée de l'histoire de France. Ce que je -prévoyais arrive; on retardera, on amoindrira l'idée, et on élaguera -parmi les concurrents. Je lui ai parlé sans façon, peut-être trop. Je -me suis rejeté sur la promesse de commande pour une église, mais en -homme qui n'y compte guère; il m'a répondu en homme qui ne veut guère -faire de même.</p> - -<p>—Fortifie-toi contre la première impression; conserve ton sang-froid.</p> - -<p>Ni les promesses brillantes de tes meilleurs amis, ni les offres de -service des puissants, ni l'intérêt qu'un homme de mérite te témoigne -ne doivent te faire croire à rien de réel dans tout ce qu'ils te -diront; <i>quant à l'effet</i>, j'entends, parce que beaucoup de prometteurs -ont de bonnes intentions en vous parlant, comme les faux braves, ou les -gens qui se mettent en colère à la manière des femmes, et dont toute -l'effervescence se calme considérablement<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[p. 31]</a></span> à l'approche de l'action. De -ton côté, sois prudent dans l'accueil que tu fais toi-même, et surtout -point de ces prévenances ridicules, fruits seulement de la disposition -du moment.</p> - -<p>—L'habitude de l'ordre dans les idées est pour toi la seule route au -bonheur; et pour y arriver, l'ordre dans tout le reste, même dans les -choses les plus indifférentes, est nécessaire.</p> - -<p>—Que je me sens faible, vulnérable et ouvert de tous côtés à la -surprise, quand je suis en face de ces gens qui ne disent pas les -paroles par hasard, et dont la résolution est toujours prête à soutenir -le dire par l'action!... Mais y en a-t-il, et ne m'a-t-on pas pris -souvent pour un homme ferme?</p> - -<p>Le masque est tout. Il faut convenir que je les crains; et est-il rien -de plus flétrissant que d'avoir peur? L'homme le plus ferme par nature -est poltron, quand ses idées sont flottantes; et le sang-froid, la -première défense, ne vient que de ce que la surprise n'a point d'accès -dans une âme qui a tout vu d'avance. Je sais que cette détermination -est immense, mais à force d'y revenir, on fait naturellement une grande -partie du chemin.</p> - -<p>—J'ai vu mardi dernier Sidonie. Il y a eu quelques moments ravissants. -Qu'elle était bien, nue et au lit! Surtout des baisers et des approches -délicieuses...</p> - -<p>Elle revient lundi.</p> - -<p>—Géricault est venu me voir le lendemain mercredi.<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[p. 32]</a></span> J'ai été ému à son -abord<a name="NoteRef_39_39" id="NoteRef_39_39"></a><a href="#Note_39_39" class="fnanchor">[39]</a>: sottise! De là au manège royal, dont je n'attends pas grand -fruit; puis été voir Cogniet.</p> - -<p>—Le soir chez les Fielding<a name="NoteRef_40_40" id="NoteRef_40_40"></a><a href="#Note_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p> - -<p>—Hier jeudi, Taurel<a name="NoteRef_41_41" id="NoteRef_41_41"></a><a href="#Note_41_41" class="fnanchor">[41]</a> venu me voir; il m'a donné envie de l'Italie -et longue conversation à Monceaux et au retour. Quelques-unes des idées -ci-dessus en sont le fruit.</p> - -<p>—Aujourd'hui, reçu une lettre de Philarète, qui a couru après moi.</p> - -<p>—Voici quelques-unes des folies que j'écrivais, il y<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[p. 33]</a></span> a quelques -jours, au crayon, tout en travaillant à mon tableau de <i>Phrosine -et Melidor.</i><a name="NoteRef_42_42" id="NoteRef_42_42"></a><a href="#Note_42_42" class="fnanchor">[42]</a> C'était à la suite d'une narration de jouissances -éprouvées qui m'avait donné une dose passable de mauvaise humeur.</p> - - -<p>«Pourquoi ne m'avez-vous pas reçue froidement comme vous m'aimez? -Quels droits ai-je sur vous? Pourquoi avoir demandé de m'amener? Vous -me dites de vous aller voir! Quel partage, ô ciel! Quelle folie! en -sortant de vous voir, je me suis flatté que vos yeux m'avaient dit -vrai. Il fallait me traiter en ami: c'était bien le moins. D'ailleurs -qu'ai-je demandé? Je serais un misérable, si j'étais revenu chez -vous avec l'espoir de vous aimer et d'être aimé. Je croyais avoir -tout surmonté; je comptais surtout sur votre aide. Qu'est-ce qu'ont -voulu dire vos yeux? Vous avez eu la cruauté de me donner un baiser! -Pensez-vous que je vivrai avec cet homme, si je me mets à vous -aimer?... et que je le souffrirai près de vous? Ou par pitié, sans -doute, vous lui accorderez<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[p. 34]</a></span> tout? Cette pitié-là n'accommode pas un -cœur aimant... mon cœur n'est pas si compatissant... Vous me méprisez -donc?...»</p> - -<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> - -<p>Ici je ne suis plus fou.—Socrate dit qu'il faut combattre l'amour par -la fuite.</p> - -<p>—Il faudrait lire <i>Daphnis et Chloé</i>: c'est un des motifs antiques -qu'on souffre le plus volontiers.</p> - -<p>—Ne pas perdre de vue l'allégorie de <i>l'Homme de génie aux portes -du tombeau</i>, et de <i>la Barbarie qui danse autour des fagots</i>, dans -lesquels les Omar musulmans et autres jettent livres, images vénérables -et <i>l'homme</i> lui-même. Un œil louche l'escorte à son dernier soupir, -et la harpie le retient encore par son manteau ou linceul. Pour lui, -il se jette dans les bras de la Vérité, déité suprême: son regret est -extrême, car il laisse l'erreur et la stupidité après lui, mais il -va trouver le repos. On pourrait le personnifier dans la personne du -Tasse: ses fers se détachent et restent dans les mains du monstre. La -couronne immortelle échappe à ses atteintes et au poison qui coule de -ses lèvres sur les pages du poème.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi, mai</i> 1823.—Je rentre d'une bonne promenade avec mon cher -Pierret; nous avons bien parlé de toutes ces bonnes folies qui nous -occupent tant. Je suis possédé à présent de la fine tournure de la -camériste de Mme <sup>***.</sup> Depuis qu'elle est installée dans la -maison, je la saluais amicalement.<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[p. 35]</a></span> Avant-hier soir, je la rencontrai -sur le boulevard; je venais de faire des visites infructueuses; elle -donnait le bras aune femme en service aussi chez sa maîtresse. Il me -prit une forte tentation de les prendre sous le bras. Mille sottes -considérations se croisaient dans ma tête, et je m'éloignais toujours -d'elles, en me disant que j'étais un sot et qu'il fallait profiter de -l'occasion... lui parler un peu, prendre les mains, que sais-je?... -Enfin faire quelque chose... Mais sa camarade..., mais deux femmes -de chambre sous le bras... Je ne pouvais guère les mener prendre des -glaces chez Tortoni. Je marchai néanmoins d'un pas plus précipité -jusque chez M. H***, où je m'informai de son retour; puis -enfin..., quand il n'était plus temps de les retrouver, je courus sur -leurs traces et parcourus inutilement le boulevard.</p> - -<p>—Hier, je fus avec Champmartin<a name="NoteRef_43_43" id="NoteRef_43_43"></a><a href="#Note_43_43" class="fnanchor">[43]</a> étudier les chevaux morts.</p> - -<p>En rentrant, ma petite Fanny était chez la portière; je m'installe, -je cause une grande heure et je m'arrange pour remonter en même -temps qu'elle. Je sentais par tout mon cœur le frisson favorable et -délicieux qui précède les bonnes occasions. Mon pied pressait son pied -et sa jambe. Mon émotion était charmante. En mettant le pied sur la -première marche de l'escalier, je ne savais encore ce que je dirais, -ce que je ferais, mais je pressentais<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[p. 36]</a></span> qu'il y aurait quelque chose de -décisif; je la pris doucement par la taille. Arrivé sur son palier, -je l'embrassai avec ardeur et je pressai sur ses lèvres; elle ne me -repoussa point. Elle craignait, disait-elle, d'être vue. Aurais-je dû -pousser plus avant? Mais que les mots sont froids pour peindre les -émotions! Je la baisais et la rebaisais, je la tirais sans cesse à -moi; enfin je l'abandonnai me promettant de la revoir le lendemain. -Hélas! c'est aujourd'hui, je n'ai eu tout le jour que cette pensée; je -l'ai vue, je ne sais où elle veut en venir. Elle a paru se dérober à -moi ou feindre de ne pas me voir... Ce soir, dans ce moment, ma porte -est entr'ouverte... J'espère je ne sais quoi,... ce qui peut arriver. -J'entrevois une infinité d'obstacles. Mais que ce serait doux!... Ce -n'est pas de l'amour. Ce serait trop pour elle; c'est un singulier -chatouillement nerveux qui m'agite, quand je pense qu'il est question -d'une femme, car elle n'est vraiment pas séduisante... Je conserverai -cependant le souvenir délicieux de ses lèvres serrées par les miennes.</p> - -<p>Je veux lui écrire un petit billet qui nécessite une réponse, puis un -autre; il ne faut rien écrire qu'elle puisse prendre au sérieux. Je lui -dirai simplement, vu les rares occasions que nous avons, de m'écrire -quand je pourrai voir ce portrait qu'elle a promis de me faire voir. O -folie! folie! folie qu'on aime et qu'on voudrait fuir. Non! ce n'est -pas le bonheur! C'est mieux que le bonheur, ou c'est une misère bien -poignante.<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[p. 37]</a></span> Malheureux! Et si je prenais pour une femme une véritable -passion! Mon lâche cœur n'ose préférer la paix d'une âme indifférente à -l'agitation délicieuse et déchirante d'une passion orageuse. La fuite -est le seul remède. Mais on se persuade toujours qu'il sera temps de -fuir, et l'on serait au désespoir de fuir, même son malheur.</p> - -<p>—J'ai été le soir avec Pierret retoucher un tableau de famille que -le pauvre père Petit finissait en mourant. J'ai éprouvé un sentiment -pénible au milieu de ce modeste asile d'un pauvre vieux peintre qui -ne fut pas sans talent et à la vue de ce malheureux ouvrage de sa -vieillesse languissante.</p> - -<p>—Je me suis décidé à faire pour le Salon des scènes du <i>Massacre de -Scio</i><a name="NoteRef_44_44" id="NoteRef_44_44"></a><a href="#Note_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p> -<hr class="b2" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_39_39" id="Note_39_39"></a><a href="#NoteRef_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Delacroix a retracé d'autre part, dans le cahier -manuscrit dont nous avons déjà parlé, le caractère de ses relations -avec <i>Géricault</i>: «Quoiqu'il me reçût avec familiarité, la différence -d'âge et mon admiration pour lui me placèrent, à son égard, dans la -situation d'un élève. Il avait été chez le même maître que moi, et, au -moment où je commençais, je l'avais déjà vu, lancé et célèbre, faire -à l'atelier quelques études. Il me permit d'aller voir sa <i>Méduse</i> -pendant qu'il l'exécutait dans son atelier bizarre près des Ternes. -L'impression que j'en reçus fut si vive qu'en sortant je revins -toujours courant et comme un fou jusqu'à la rue de la Planche que -j'habitais alors.» (EUGÈNE DELACROIX, <i>Sa vie et ses œuvres</i>, p. 61.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_40_40" id="Note_40_40"></a><a href="#NoteRef_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Il s'agit ici des quatre Anglais, les frères <i>Fielding, -Théodore, Copley, Thalès</i> et <i>Nathan</i>, tous artistes, aquarellistes de -talent. Le plus célèbre est <i>Copley.</i> Ce fut <i>Thalès Fielding</i> qui se -lia le plus intimement avec Delacroix, pendant un séjour qu'il fit à -Paris en 1823. M. Léon Riesener, dans ses notes sur Delacroix, donne -des détails assez piquants sur la communauté d'existence des deux -artistes: «Pour faire du café le matin, on ajoutait de l'eau et un peu -de café sur le marc de la veille, dans l'unique bouilloire, jusqu'à -ce qu'on fût forcé de la vider. De temps en temps on avait un gigot -en provision, dans l'armoire, auquel on coupait des tranches pour -les rôtir dans la cheminée. Mais un jour les deux amis, partageant -ce déjeuner, se fâchèrent. Fielding disait très sérieusement qu'il -descendait du roi Bruce. Delacroix l'appelait «Sire». Mais Fielding -ne pouvait sur ce sujet admettre la plaisanterie et se fâcha pour -toujours.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 23.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_41_41" id="Note_41_41"></a><a href="#NoteRef_41_41"><span class="label">[41]</span></a> <i>François Taurel</i>, peintre de marines, né à Toulon en -1787, mort à Paris en 1832.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_42_42" id="Note_42_42"></a><a href="#NoteRef_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Le tableau dont parle ici Delacroix est sans doute resté -inachevé, car il ne se retrouve pas dans l'œuvre du maître et ne figure -pas au catalogue Robaut. -</p> -<p> -Sous ce même titre, Prud'hon exposa au Salon de l'an VI une gravure -célèbre, dont la composition dramatique peut avoir tenté l'imagination -toujours en éveil de Delacroix. <i>Phrosine et Melidor</i> est également le -titre d'un opéra-comique en trois actes, de Méhul, dont le poème fort -médiocre est d'Arnault, et qui fut représenté pour la première fois en -1794. Il se peut qu'après avoir vu jouer cette pièce, Delacroix ait -songé à en tirer un sujet de tableau. -</p> -<p> -En l'absence de tout document, il est impossible de se prononcer entre -ces deux hypothèses.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_43_43" id="Note_43_43"></a><a href="#NoteRef_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Peintre de portraits, né à Bourges en 1797, élève -de Guérin. Ce fut à l'atelier de Guérin que Delacroix se lia avec -Champmartin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_44_44" id="Note_44_44"></a><a href="#NoteRef_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Ici apparaît pour la première fois l'idée de ce tableau, -il fut exposé au Salon de 1824, acheté par l'État 6,000 francs; il -reparut à l'Exposition universelle de 1855. Il appartient maintenant au -Musée du Louvre.</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Lundi</i> 9 <i>juin.</i>—Pourquoi ne pas profiter des -contrepoisons de la civilisation, les bons livres? Ils<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[p. 38]</a></span> -fortifient et répandent le calme dans l'âme. Je ne -puis douter de ce qui est véritablement bien, mais au -milieu des fanatiques et des intrigants, il faut de la -réserve.</p> - -<p>—On se reproche trop souvent d'avoir changé: c'est la chose qui a -changé. Quelle chose plus désolante? J'ai deux, trois, quatre amis: eh -bien! je suis contraint d'être un homme différent avec chacun d'eux, -ou plutôt de montrer à chacun la face qu'il comprend. C'est une des -plus grandes misères que de ne pouvoir jamais être connu et senti tout -entier par un même homme; et quand j'y pense, je crois que c'est là la -souveraine plaie de la vie: c'est cette solitude inévitable à laquelle -le cœur est condamné. Une épouse qui est de votre force est le plus -grand des biens. Je la préférerais supérieure à moi de tous points, -plutôt que le contraire.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 9 <i>novembre.</i>—Revu l'amie. Elle est venue à mon atelier; -je suis bien plus tranquille et pourtant bien délicieusement atteint. -Je lui suis médiocrement cher (comme amant s'entend), car je suis -convaincu qu'elle a pour moi presque tout le tendre attachement que -j'ai pour elle. Singulière émotion! Chère femme, au moins ne réveille -pas dans mon cœur de nouveaux tourments... Je trouvai tant de choses à -lui dire, quand je ne l'eus plus. Il m'a semblé qu'avec le secret tout -était dit, puisqu'il s'agit de ne plus faire un malheureux. Mais je ne -veux plus qu'on<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[p. 39]</a></span> me dise qu'on m'aime et qu'on ait en même temps des -procédés pour un autre... J'ai vu Piron également ce soir-là... Je la -reverrai jeudi.</p> - -<p>Dieu! que de choses en arrière! Et ma petite Émilie<a name="NoteRef_45_45" id="NoteRef_45_45"></a><a href="#Note_45_45" class="fnanchor">[45]</a>... Elle est -déjà oubliée, je n'en ai pas fait mention; j'y ai trouvé de doux -moments...</p> - -<p>C'est lundi dernier que j'avais été chez elle: ce jour, j'avais été -voir Regnier<a name="NoteRef_46_46" id="NoteRef_46_46"></a><a href="#Note_46_46" class="fnanchor">[46]</a>, chez qui j'ai revu une esquisse de Constable<a name="NoteRef_47_47" id="NoteRef_47_47"></a><a href="#Note_47_47" class="fnanchor">[47]</a>: -admirable chose et incroyable!</p> - -<p>—J'ai arrêté cette semaine une composition de <i>Scio</i> et presque celle -du <i>Tasse</i>.<a name="NoteRef_48_48" id="NoteRef_48_48"></a><a href="#Note_48_48" class="fnanchor">[48]</a></p> - -<p class="center">*</p> - -<p>10 <i>novembre.</i>—«Je voudrais qu'une femme ait<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[p. 40]</a></span> la franchise, avec -un homme qui est son ami, de s'expliquer comme le font deux hommes -ensemble. Pourquoi êtes-vous venue rue de Grenelle? C'est plus que des -procédés. Ce que je hais le plus, c'est l'incertitude. Dis-moi, chère -amie, que nous te sommes également chers. Et pourquoi rougir? La femme -est-elle autrement faite que nous? Est-ce que nous nous faisons grand -scrupule de faire notre cour à un objet qui nous captive momentanément? -Enfin, fais ta profession d'amour. Dis que ton cœur est assez vaste -pour deux amis, car ni l'un ni l'autre n'est amant; je ne serai pas -jaloux, et je ne me regarderai pas comme coupable en te possédant. -C'est de toutes les manières que je voudrais m'emparer de toi. Avec -quelles délices je t'ai pressée sur mon cœur! Toi-même, tes accents -étaient vrais. Tu me dis: «Qu'il y a longtemps, cher ami, que je ne -t'ai vu ainsi!» Mais quoi, ne jamais te voir! Ne pourrai-je, du moins, -si tu es malade, aller moi-même savoir de tes nouvelles? N'y a-t-il pas -quelque moyen?.....»</p> - -<p>Et toi, mon pauvre ami? tu es à plaindre. On n'éprouve pas ce que tu -éprouves... Je crois être plus heureux, parce que je me contente de -moins... Elle ne nous voit pas coupables du tout en nous abandonnant -l'un à l'autre. «Je me mets à votre discrétion», a-t-elle dit.</p> - -<p>Ce que je désire vivement, c'est qu'il puisse cesser<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[p. 41]</a></span> de l'aimer. Ce -jeudi, je l'attends avec bien de l'impatience; mais après, il n'y en -aura plus; mais elle-même, elle se résout bien facilement à se passer -de moi! Qu'elle me le dise elle-même, et je serai tranquille.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Même jour.</i>—«Bonne et chère J..., j'use de tous les privilèges de mes -vacances pour me donner la consolation de vous écrire, en attendant -celle de vous voir. Ce jeudi, j'y pense beaucoup trop pour un homme -qui n'en veut pas souvent de semblables. Quels doux et cruels moments -pour moi, bonne amie! Il me semble que ma lettre va vous ennuyer. -N'imaginez pas que je ne vous écrive que pour envoyer mes rêveries, -bien tristement (<i>dans tout cela, ma tristesse vient de ce que, comme -son véritable ami avant tout, je ne puis la voir, etc.</i>) et chèrement -méditées, hélas! à cette même place où je vous ai vue hier si bonne -pour moi. Je veux vous demander une chose sur laquelle je n'ai pas -insisté. Soyez assez bonne pour venir demain...</p> - -<p>«Je suis un grand et indigne indiscret: mais pensez que vous devez -m'oublier après ce jeudi..... Ah! pourquoi, bonne J..., n'être pas -entièrement franche avec moi? Pourquoi n'être pas tout à fait l'amie -de celui dont le cœur sera toujours plein de votre chère image, et qui -donnerait tout pour vous? Quel doux sentiment vous m'inspirez! Mais -n'appuyons pas sur tous ces sentiments-là. Il y a tant d'affections -délicates dans tout, et singulières dans tout ceci, que la<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[p. 42]</a></span> tête s'y -perd, quand on veut s'en rendre compte: il n'y a que le cœur dont -l'instinct soit sûr; il ne m'a jamais trompé sur le degré d'intérêt -qu'on me porte.</p> - -<p>«Adieu! Adieu donc! Je compte beaucoup sur vos bontés: vous savez aussi -que nous avons des articles à dresser, puis mille choses à nous dire, -dont je ne me suis souvenu qu'au moment où je vous ai quittée. Tout -cela demande bien du temps.</p> - -<p>«Mes sottises me font rougir de pitié... Que cette vie est triste! -toujours des entraves à ce qui serait si doux! Quoi! si vous tombiez -malade, je ne pourrais aller moi-même vous demander de vos nouvelles et -vous voir à votre chevet! Enfin! il en est ainsi... et adieu encore une -fois, et la plus tendre et la plus sûre amitié pour la vie.»</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_45_45" id="Note_45_45"></a><a href="#NoteRef_45_45"><span class="label">[45]</span></a> <i>Émilie Robert</i> était son modèle favori qui posa pour le -torse de la femme traînée par le giaour à la queue de son cheval dans -le <i>Massacre de Scio.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_46_46" id="Note_46_46"></a><a href="#NoteRef_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Peintre, camarade d'atelier de Delacroix, demeuré -inconnu.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_47_47" id="Note_47_47"></a><a href="#NoteRef_47_47"><span class="label">[47]</span></a> L'admiration de Delacroix pour Constable se maintint -égale dans tout le cours de sa carrière. Dans une très belle lettre -sur l'École anglaise de peinture, adressée à Th. Silvestre, et datée -de 1858, l'artiste écrivait: «Constable, homme admirable, est une des -gloires anglaises. Je vous en ai déjà parlé et de l'impression qu'il -m'avait produite au moment où je peignais le <i>Massacre de Scio.</i> Lui et -Turner sont de véritables réformateurs. Ils sont sortis de l'ornière -des paysagistes anciens. Notre école, qui abonde maintenant en hommes -de talent dans ce genre, a grandement profité de leur exemple. -Géricault était revenu tout étourdi de l'un des grands paysages qu'il -nous a envoyés.» (<i>Corresp.</i>, t. II, p. 193.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_48_48" id="Note_48_48"></a><a href="#NoteRef_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Le Journal marque suffisamment l'intérêt qu'il prenait -à cette composition du <i>Tasse.</i> Dès 1819 il écrivait à Pierret: -«N'est-ce pas que cette vie du Tasse est bien intéressante? Que cet -homme a dû être malheureux! Qu'on est rempli d'indignation contre ces -indignes protecteurs qui l'opprimaient sous le prétexte de le garantir -contre ses ennemis, et qui le privaient de ses chers manuscrits!... On -pleure sur lui. On s'agite sur sa chaise en lisant cette vie: les yeux -deviennent menaçants, les dents se serrent de colère!» (<i>Corresp.</i>, t. -I, p. 42.) -</p> -<p> -Voir le <i>Catalogue Robaut</i>, n° 88.</p></div> - -<hr class="b2" /> -<p>17 <i>décembre.</i>—«Je n'ai reçu qu'à présent votre lettre. Depuis -quelques jours je me tenais chez moi et n'étais pas allé à mon atelier. -Oui, votre souvenir me sera toujours cher, et ce que vous souffrez, je -le souffre avec vous; j'ai aussi mes ennuis et une lutte à souffrir -contre des adversités de plus d'une espèce. Le temps, la nécessité, -tout me presse et me harcèle: Ne joignez pas à ces maux celui de croire -que je suis indifférent à ce qui vous touche. Vous avez bien voulu -dernièrement vous intéresser à moi, quoique infructueusement. J'aurais -été vous voir si je n'avais craint qu'à cette occasion vous ne preniez -ma visite pour un simple acte de politesse, comme tout<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[p. 43]</a></span> le monde -s'en rend. Ici je peux en remercier de tout mon cœur une amie. Vous -pouvez croire que je n'ai pas attendu votre lettre pour savoir de vos -nouvelles. Votre pauvre enfant! Je vous plains bien! Adieu! Ma triste -figure ne serait guère pour vous apporter quelques consolations. Adieu -et tendre attachement.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>22 ou 23 <i>décembre, mardi, à minuit.</i>—Je rentre chez moi dans des -sentiments de bienveillance et de résignation au sort. J'ai passé la -soirée avec Pierret et sa femme au coin de leur modeste feu. Nous -prenons notre parti sur notre pauvreté: et au fait, quand je m'en -plains, je suis hors de moi, hors de l'état qui m'est propre. Il faut, -pour la fortune, une espèce de talent que je n'ai point, et quand on ne -l'a point, il en faudrait un autre encore pour suppléer à ce qui manque.</p> - -<p>Faisons tout avec tranquillité; n'éprouvons d'émotions que devant les -beaux ouvrages ou les belles actions... Travaillons avec calme et -sans presse. Sitôt que la sueur commence à me gagner et mon sang à -s'impatienter, tiens-toi en garde: la peinture lâche est la peinture -d'un lâche.</p> - -<p>—Je vais demain chez Leblond<a name="NoteRef_49_49" id="NoteRef_49_49"></a><a href="#Note_49_49" class="fnanchor">[49]</a>, le soir. J'aime<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[p. 44]</a></span> bien ces soirées -et aussi beaucoup Leblond, c'est un bon ami.</p> - -<p>—J'ai été en soirée chez Perpignan<a name="NoteRef_50_50" id="NoteRef_50_50"></a><a href="#Note_50_50" class="fnanchor">[50]</a>, samedi dernier. Thé à -l'anglaise, punch, glaces, etc., jolies femmes...</p> - -<p>—Je travaille à mes sauvages. Demain mercredi, j'ai Émilie.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 30 <i>décembre.</i>—Aujourd'hui avec Pierret: j'avais rendez-vous -aux Amis des arts, pour aller voir une galerie de tableaux, presque -tous italiens, parmi lesquels est le <i>Marcus Sextus</i> de M. Guérin; nous -nous sommes attardés, pensant n'avoir que ce seul tableau à voir, et -que nous trouverions ces vieux tableaux à l'ordinaire. Au contraire, -peu de tableaux, mais supérieurement choisis, et <i>par-dessus tout</i> -un carton de Michel-Ange... O sublime<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[p. 45]</a></span> génie! que ces traits presque -effacés par le temps sont empreints de majesté!</p> - -<p>J'ai senti se réveiller en moi la passion des grandes choses. -Retrempons-nous de temps en temps dans les grandes et belles -productions! J'ai repris ce soir mon <i>Dante</i>; je ne suis pas né -décidément pour faire des tableaux à la mode.</p> - -<p>En sortant de là, nous avons été chez un teinturier, où nous avons -vu une fille dont la tournure et la tête sont admirables et étaient -tout en harmonie avec les sentiments que ces beaux ouvrages italiens -m'avaient inspirés.</p> - -<p>Je retournerai, si je puis, souvent là. Il y a des portraits vénitiens -admirables... Un Raphaël et un Corrège... Oh! la belle <i>Sainte Famille</i> -de Raphaël!</p> - -<p>—Ce soir, Félix est venu chez moi; il était arrivé ce matin ou hier -soir. Le bon ami! nous avons bien amicalement causé toute la soirée.</p> - -<p>—La <i>Saint-Sylvestre.</i><a name="NoteRef_51_51" id="NoteRef_51_51"></a><a href="#Note_51_51" class="fnanchor">[51]</a> L'année va finir.</p> - -<p>—C'était le 27... Dîné avec Édouard et Lopez, chez le restaurateur. Le -soir ils m'ont présenté chez<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[p. 46]</a></span> M. Lelièvre, leur ami.<a name="NoteRef_52_52" id="NoteRef_52_52"></a><a href="#Note_52_52" class="fnanchor">[52]</a> J'ai reconduit -Édouard jusqu'à sa porte. Beaucoup de bonne causerie et d'amitié.</p> - -<p>—J'ai vendu ces jours-ci à M. Coutan<a name="NoteRef_53_53" id="NoteRef_53_53"></a><a href="#Note_53_53" class="fnanchor">[53]</a>, l'amateur de Scheffer, mon -tableau exécrable de <i>Ivanhoë...</i> Le pauvre homme! et il dit qu'il m'en -prendra quelques-uns encore; je serais d'autant plus tenté de croire -qu'il n'est pas émerveillé de celui-ci.</p> - -<p>—Il y a quelques jours, j'ai été le soir chez Géricault<a name="NoteRef_54_54" id="NoteRef_54_54"></a><a href="#Note_54_54" class="fnanchor">[54]</a>. Quelle -triste soirée! il est mourant; sa maigreur est affreuse; ses cuisses -sont grosses comme mes bras; sa tête est celle d'un vieillard mourant. -Je fais des vœux bien sincères pour qu'il vive, mais je n'espère -plus. Quel affreux changement! Je me souviens<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[p. 47]</a></span> que je suis revenu -tout enthousiasmé de sa peinture: <i>surtout une étude de tête du -carabinier...</i> s'en souvenir; c'est un jalon. Les belles études! Quelle -fermeté! quelle supériorité! et mourir à côté de tout cela, qu'on a -fait dans toute la vigueur et les fougues de la jeunesse, quand on ne -peut se retourner sur son lit d'un pouce sans le secours d'autrui!...</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Sans date</i><a name="NoteRef_55_55" id="NoteRef_55_55"></a><a href="#Note_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.-La question sur le beau<a name="NoteRef_56_56" id="NoteRef_56_56"></a><a href="#Note_56_56" class="fnanchor">[56]</a> se réduit à peu près à -ceci: Qu'aimez-vous mieux d'un bon ou d'un tigre? Un Grec et un Anglais -ont chacun une manière d'être beau qui n'a rien de commun.</p> - -<p>C'est l'idée morale des choses qui nous effraye; un serpent nous fait -horreur dans la nature, et les boudoirs de jolies femmes sont remplis -d'ornements de<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[p. 48]</a></span> ce genre: tous les animaux en pierre que nous ont -laissés les Égyptiens, des crapauds, etc.</p> - -<p>Souvent une chose, dans la nature, est pleine de caractère, par le peu -de prononcé ou même de caractère qu'elle semble avoir au premier coup -d'œil.</p> - -<p>Le docteur Bailly met en principe: «La preuve que nos idées sur la -beauté de certains peuples ne sont pas fausses, c'est que la nature -semble donner plus d'intelligence aux races qui ont davantage ce que -nous regardons comme la beauté.» Mais les arts ne sont pas ainsi; car -si le Grec était plus beau à représenter que l'Esquimau, l'Esquimau -serait plus beau que le cheval, qui a moins d'intelligence dans -l'échelle des êtres. Mais tout est si bien né dans la nature que notre -orgueil est extrême. Nous bâtissons un monde sur chaque petit point -qui nous entoure. La rage de tout expliquer nous jette dans d'étranges -bévues. Nous disons que nos voisins ont mauvais goût, et le juge en -cela, c'est notre propre goût; car nous savons aussi que tous les -autres voisins nous condamnent.</p> - -<p>Nos peintres sont enchantés d'avoir un beau idéal tout fait et en -poche qu'ils peuvent communiquer aux leurs et à leurs amis. Pour -donner de l'idéal à une tête d'Égyptien, ils la rapprochent du profil -de l'Antinoüs. Ils disent: «Nous avons fait notre possible, mais si -ce n'est pas plus beau encore, grâce à notre correction, il faut s'en -prendre à cette nature baroque, à ce nez épaté, à ces lèvres épaisses,<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[p. 49]</a></span> -qui sont des choses intolérables à voir.» Les têtes de Girodet sont un -exemple divertissant dans ce principe; ces diables de nez crochus, de -nez retroussés, etc., que fabrique la nature, le mettent au désespoir. -Que lui coûtait-il... de faire tout droit? Pourquoi des draperies se -permettent-elles de ne pas tomber avec la grâce horizontale des statues -antiques?... Telle n était pas la méthode antique. Ils exagéraient au -contraire, pour trouver l'idéal et le grand. Le laid souverain, ce sont -nos conventions et nos arrangements mesquins de la grande et sublime -nature... Le laid, ce sont nos têtes embellies, nos plis embellis, -l'art et la nature corrigés par le goût passager de quelques nains, qui -donnent sur les doigts aux anciens, au moyen âge, et à la nature enfin.</p> - -<p>Le terreux et l'olive ont tellement dominé leur couleur, que la nature -est discordante à leurs yeux, avec ses tons vifs et hardis.</p> - -<p>L'atelier est devenu le creuset où le génie humain, à son apogée -de développement, remet en question non seulement ce qui est, mais -recrée avec une nature fantastique et conventionnelle que nos faibles -esprits, ne sachant plus comment accorder avec ce qui est, adoptent de -préférence, parce que c'est notre misérable ouvrage.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_49_49" id="Note_49_49"></a><a href="#NoteRef_49_49"><span class="label">[49]</span></a> <i>Frédéric Leblond</i> fut un des intimes de Delacroix. Il -était assidu aux réunions d'amis en compagnie desquels le peintre se -reposait du labeur de la journée. Dans une longue lettre, curieuse -en ce qu'il y raconte sa dernière visite au grand artiste mourant, -Frédéric Leblond vante la solidité d'affection de Delacroix; cette -lettre fut publiée dans l'<i>Artiste</i>, et nous en détachons le passage -suivant: «Ceux qui n'ont connu Eugène Delacroix que par ses grands -travaux ne peuvent l'apprécier qu'à moitié. Il fallait vivre dans -son intimité pour savoir les trésors de son cœur et de son esprit... -C'est cette nature, si forte, si riche, et en même temps si simple et -si naïve, qui a fait de lui l'homme le plus honnête, l'esprit le plus -charmant, le cœur le plus généreux. Tu n'as pas oublié qu'en 1848 (nous -n'étions pas riches alors), Delacroix, après avoir dîné gaiement avec -nous, voulait nous forcer à prendre la moitié de son dernier billet -de mille francs: «Qu'est-ce que cela en face de la Révolution et de -l'éternité?» (<i>L'Artiste</i>, 1864, p. 121.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_50_50" id="Note_50_50"></a><a href="#NoteRef_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Camarade d'atelier de Delacroix. Dans sa correspondance, -Delacroix le traite assez rudement. A Soulier il écrit en 1821, lui -reprochant de ne pas lui envoyer d'aquarelles de Florence où il se -trouvait alors: «Vous en promettez, vous en annoncez à <i>Perpignan</i>, qui -n'est qu'un profane, qu'un <i>Welche</i> en peinture», et dans une autre -lettre au même Soulier, il écrit: «Ce Perpignan, il faut le confesser, -est un grand vandale et un homme sans cérémonie.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. -71 et 80.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_51_51" id="Note_51_51"></a><a href="#NoteRef_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Dans sa <i>Correspondance</i>, Delacroix parle à maintes -reprises de la <i>Saint-Sylvestre</i>, qui, par une joyeuse habitude de -jeunesse, était pour lui l'occasion d'une réunion intime avec ses -camarades de la première heure, Félix Guillemardet et Pierret. M. Ph. -Burty nous raconte qu'on la fêtait à tour de rôle chez l'un des trois -amis; on mangeait, on buvait, on s'embrassait à minuit. Dans une lettre -à Pierret, datée de 1820, Delacroix s'écrie: «Là, à la lumière de la -chandelle tout unie, on s'établit sur une table où l'on s'appuie les -coudes et on boit et mange beaucoup pour avoir de ce bon esprit d'homme -échauffé! C'est là la gaieté, et que la note est vraie! Ah! que les -potentats et les grands politiques sont à plaindre de n'avoir pas de -Saint-Sylvestre!» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 54.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_52_52" id="Note_52_52"></a><a href="#NoteRef_52_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Lelièvre</i>, peintre de portraits, demeuré inconnu. Il -faisait partie avec Charlet, Chenavard, Comairas, d'un petit cercle -intime, aux réunions duquel Delacroix se rendit fréquemment par la -suite. Aux beaux jours, on se donnait volontiers rendez-vous chez lui, -dans sa petite maison de l'île Séguin, à Sèvres, afin de peindre en -pleine nature. (V. CHESNEAU, <i>Peintres et sculpteurs romantiques</i>, p. -81.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_53_53" id="Note_53_53"></a><a href="#NoteRef_53_53"><span class="label">[53]</span></a> M. <i>Coutan</i>, l'amateur, dont parle ici Delacroix, a légué -au Louvre un grand nombre de tableaux et de dessins de sa collection.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_54_54" id="Note_54_54"></a><a href="#NoteRef_54_54"><span class="label">[54]</span></a> <i>Géricault</i> allait succomber aux suites d'un accident -de cheval. Il est facile de comprendre la tristesse qui envahissait -Delacroix en présence de cette carrière brisée à trente-deux ans, si -l'on songe que Géricault était, par la hardiesse de son génie et la -fougue de son tempérament, le peintre de l'époque qui le mieux se -rapprochait de Delacroix, si l'on songe encore que Delacroix avait -fréquenté assidûment son atelier, suivi les progrès du fameux <i>Naufrage -de la Méduse</i>, si l'on réfléchit enfin que Géricault avait été un des -rares artistes sympathiques aux débuts de Delacroix! Il n'est donc pas -surprenant qu'à ces différents titres l'admiration du jeune peintre se -manifeste sans réserves pour le talent de Géricault. Plus tard, avec la -culture grandissante et le développement du sens critique, Delacroix -apportera des restrictions à ses premiers enthousiasmes; les dernières -années du Journal, notamment l'année 1854, apparaissent singulièrement -révélatrices sur la transformation de son jugement à l'égard de -Géricault.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_55_55" id="Note_55_55"></a><a href="#NoteRef_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Tout ce passage est extrait d'un petit cahier, qui porte -cette seule mention: <i>Fin</i> 1823 <i>et commencement</i> 1824.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_56_56" id="Note_56_56"></a><a href="#NoteRef_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Cette question du <i>Beau</i> inspira à Delacroix une de ses -plus remarquables études critiques qui parut dans la <i>Revue des Deux -Mondes</i> du 15 juillet 1854. Elle fait partie du volume des écrits du -maître sous ce titre: <i>Variations du Beau.</i> Le sujet était éminemment -favorable pour un esprit de l'envergure de Delacroix. C'est à propos -de cet écrit que M. Paul Mantz dit très justement: «Il n'y faut pas -voir un traité <i>ex professo</i>, mais une simple causerie sur un problème -dont la solution a peut-être trop occupé les rêveurs. Sans prendre la -peine de formuler rigoureusement sa pensée, sans attaquer de front -le principe platonicien de l'absolu, l'auteur admet pour le <i>Beau</i> -la multiplicité des formes. Il s'irrite contre ceux qui prétendent -que l'antiquité a par avance monopolisé l'idéal et donné partout le -modèle suprême. L'esthétique de Delacroix est donc essentiellement -compréhensive et libérale. Il accepte l'art tout entier, et son idéal -est assez vaste pour concilier Phidias et Rembrandt. Il n'y a là aucune -confusion malsaine. Delacroix partait de ce principe que le style -<i>consiste dans l'expression originale des qualités propres à chaque -maître...</i>» (Paul MANTZ, <i>Revue française</i>, 1<sup>er</sup> octobre -1864.)</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[p. 50]</a></span></p></div> - - - - -<h4><a name="a1824" id="a1824">1824</a></h4> - - -<p><i>Jeudi</i> 1<sup>er</sup> <i>janvier.</i>—Je n'ai rapporté, comme je crois -que c'est toujours, qu'une profonde mélancolie de cette bonne -Saint-Sylvestre que nous a donnée Pierret; ces aubades, ces trompettes -surtout et ces cors ne sont propres qu'à vous affliger sur ce temps qui -passe, au lieu de vous préparer gaiement à celui qui vient. Ce jour -est le plus-triste de l'année, j'entends <i>aujourd'hui</i>; hier, l'année -n'était pas encore finie.</p> - -<p>Édouard a passé la soirée avec nous. J'ai revu Gouleux<a name="NoteRef_57_57" id="NoteRef_57_57"></a><a href="#Note_57_57" class="fnanchor">[57]</a>; nous avons -rappelé nos souvenirs de collège... Plusieurs sont devenus des filous -ou sont démoralisés.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 4 <i>janvier.</i>—Malheureux! que peut-on faire de grand, au -milieu de ces accointances éternelles avec tout ce qui est vulgaire? -Penser au grand Michel-Ange.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[p. 51]</a></span></p> - -<p>Nourris-toi des grandes et sévères beautés qui nourrissent l'âme.</p> - -<p>Je suis toujours détourné de leur étude par les folles distractions -<a name="NoteRef_58_58" id="NoteRef_58_58"></a><a href="#Note_58_58" class="fnanchor">[58]</a>. Cherche la solitude. Si ta vie est réglée, ta santé ne souffrira -point de ta retraite.</p> - -<p>Voici ce que le grand Michel-Ange écrivait au bord du tombeau: «Porté -sur une barque fragile au milieu d'une mer orageuse, je termine le -cours de ma vie; je touche au port commun où chacun vient rendre -compte du bien et du mal qu'il a fait. Ah! je reconnais bien que cet -art qui était l'idole, le tyran de mon imagination, la plongeait dans -l'erreur: tout est erreur ici-bas. Pensers amoureux, imaginations -vaines et douces, que deviendrez-vous, maintenant que je m'approche -de deux morts, l'une qui est certaine, l'autre qui me menace...? Non, -la sculpture, la peinture ne peuvent suffire pour tranquilliser une -âme qui s'est tournée vers l'amour divin et que le feu sacré embrase.» -(Vers qui ferment le recueil de ses poésies.)</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 12 <i>janvier.</i>—-Ce matin, rendez-vous avec Raymond Verninac, -pour voir M. Voutier, qui vient<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[p. 52]</a></span> de la Grèce où il a été employé avec -distinction, et qui va y retourner. C'est un bel homme, il a l'air -d'un Grec; sa figure marquée de petite vérole et les yeux petits, mais -vifs, et il semble plein d'énergie. Ce qu'il a vu cent fois, avec une -nouvelle admiration, c'est le soldat grec qui, après avoir renversé son -ennemi et l'avoir foulé de son talon, crie avec enthousiasme: <i>Tito -Eleutheria!</i> Au siège d'Athènes, où les Grecs avaient poussé leurs -ouvrages jusqu'à portée du pistolet des murailles, il empêcha un soldat -de tuer un Turc qui paraissait aux créneaux, tant il fut frappé de sa -belle tête.</p> - -<p>—Massacres de Scio durant un mois. C'est à la fin de ce mois que le -capitaine Georges d'Ipsara, avec, je crois, cent quarante hommes, fit -incendier le vaisseau-amiral; tous les principaux officiers y périrent -et le capitan-pacha lui-même. Les Grecs se sauvèrent sains et saufs. -Un vaisseau qui portait de Candie à Constantinople la tête du brave -Balleste, officier français, avait relâché à Scio et s'était paré de -son horrible trophée. Le vaisseau fut incendié, et la tête du brave -Balleste eut un tombeau digne de lui.</p> - -<p>—En sortant de déjeuner avec Raymond Verninac et M. Voutier, été au -Luxembourg. Je suis rentré à mon atelier saisi de zèle et, Hélène étant -arrivée peu après, j'ai de suite fait quelques ensembles pour mon -tableau. Elle a emporté malheureusement une partie de mon énergie de ce -jour.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[p. 53]</a></span></p> - -<p>—Le soir, Dimier<a name="NoteRef_59_59" id="NoteRef_59_59"></a><a href="#Note_59_59" class="fnanchor">[59]</a> nous donne un punch chez Beauvilliers<a name="NoteRef_60_60" id="NoteRef_60_60"></a><a href="#Note_60_60" class="fnanchor">[60]</a>.</p> - -<p>—Mardi dernier, 6 janvier, dîné chez Riesener, avec Jacquinot et la -fille du colonel, son frère<a name="NoteRef_61_61" id="NoteRef_61_61"></a><a href="#Note_61_61" class="fnanchor">[61]</a>. Elle n'a pas de beaux traits, mais -je désire vivement conserver longtemps l'impression de sa physionomie -italienne, et surtout cette netteté de teint (sans avoir précisément un -beau teint), et cette pureté de formes. J'entends cet arrêté, ce tendu -de la peau qui n'appartient qu'à une vierge. C'est un souvenir précieux -à garder pour la peinture, mais je le sens déjà qui s'efface.</p> - -<p>—Hier <i>dimanche</i> 11, dîné chez la maîtresse de Leblond; aucune -impression que vulgaire.</p> - -<p>—C'est donc aujourd'hui <i>lundi</i> 12 que je commence mon tableau.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 18 <i>janvier.</i>—Dîné aujourd'hui chez M. Lélièvre avec -Édouard et Lopez. Bonnes et excellentes gens. Grande discussion sur les -arts, et notamment grands efforts pour faire comprendre le mérite de -Raphaël et de Michel-Ange.</p> - -<p>—Aujourd'hui, Émilie Robert.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[p. 54]</a></span></p> - -<p>—<i>Hier samedi</i> et <i>avant-hier vendredi,</i> fait en partie ou préparé la -femme du devant.—Leblond venu à mon atelier.</p> - -<p>—Hier samedi, <i>D. Giovanni</i> joué par Zuchelli<a name="NoteRef_62_62" id="NoteRef_62_62"></a><a href="#Note_62_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p> - -<p>—Vendredi, soirée passée chez Taurel.</p> - -<p>—J'ai eu Provost, modèle, <i>mardi</i> 13, et commencé par la tête du -mourant sur le devant.—Le lendemain <i>mercredi</i> et le <i>jeudi</i> 15, -chez Mme Lelièvre le soir, avec Édouard; elle m'a invité à dîner pour -aujourd'hui.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -A Provost, environ............................ 8 fr. -A Émilie Robert, aujourd'hui.................. 12 fr. -</pre> - -<p>—J'ai lu ces jours-ci dans le <i>Journal des Débats</i>, à propos d'un -ouvrage original où l'on traite de toutes sortes de sujets, par -le pseudonyme <i>Philemnestre</i>, qu'un juge anglais, désirant vivre -longtemps, s'était mis à interroger tous les vieillards qu'il -rencontrait, sur leur genre de vie et leur régime, et que leur -longévité ne tenait particulièrement, ni à la nourriture, ni aux -boissons fermentées. La seule chose constante chez tous, était de -se lever bon matin, et surtout de ne pas refaire de somme, une fois -réveillés. <i>Chose très importante.</i></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 24 <i>janvier.</i>—Aujourd'hui je me suis remis à mon tableau; -<i>dimanche dernier</i> 18, j'ai cessé d'y travailler. J'avais commencé le -<i>lundi</i> précédent<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[p. 55]</a></span> quelques croquis seulement, ou plutôt le <i>mardi</i> 13; -j'ai dessiné et fait aujourd'hui la tête, la poitrine de la femme morte -qui est sur le devant. A l'exception de la main et des cheveux, tout -est fait.</p> - -<p>—Ce soir présenté chez M. *** et demain dîner chez Mme -Lelièvre. Je disais ce soir à Édouard que, au lieu de faire comme la -plupart des gens qui ont fait leur progrès dans la guerre de la vie à -l'aide de leur lecture, il m'arrive de ne lire que pour confirmer ceux -que je fais à part moi, car depuis que j'ai quitté le collège je n'ai -point lu; aussi je suis émerveillé des bonnes choses que je trouve dans -les livres; je n'en suis aucunement blasé.</p> - -<p>—Hier <i>vendredi</i> 23, en sortant de dîner chez Rouget[63], il m'a pris -une paresse qui m'a conduit au cabinet littéraire, où j'ai parcouru -la vie de Rossini; je m'en suis saturé et j'ai eu tort. Mais au fait, -ce Stendhal est un insolent, qui a raison avec trop de hauteur et qui -parfois déraisonne.</p> - -<p>Rossini est né en 1792, l'année où Mozart mourut.</p> - -<p>—<i>Jeudi</i> 22 <i>janvier.</i> Passé chez moi la soirée et une partie de la -journée chez Soulier, où fait l'aquarelle du Turc par terre<a name="NoteRef_63_63" id="NoteRef_63_63"></a><a href="#Note_63_63" class="fnanchor">[63]</a>. Il -m'a envoyé à sa place dîner chez sa mère.</p> - -<p>—<i>Le mercredi</i> 21, passé en partie aussi chez Soulier et vu ma sœur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[p. 56]</a></span></p> - -<p>—Été pour l'affaire du général Jacquinot chez M. Berryer<a name="NoteRef_64_64" id="NoteRef_64_64"></a><a href="#Note_64_64" class="fnanchor">[64]</a>.</p> - -<p>Le soir, chez Leblond, qui avait passé partie de la journée chez -Soulier.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 25 <i>janvier.</i>—Aujourd'hui, dîné chez M. Lelièvre. Un diable -de colonel, tout plein de ses hauts faits d'Espagne, nous y a ennuyés -beaucoup.</p> - -<p>En revenant avec Édouard, j'ai eu plus d'idées que dans toute la -journée. Ceux qui en ont vous en font naître; mais ma mémoire s'enfuit -tellement de jour en jour que je ne suis plus le maître de rien, ni -du passé que j'oublie, ni à peine du présent, ou bien je suis presque -toujours tellement occupé d'une chose, que je perds de vue, ou je -crains de perdre ce que je devrais faire, ni même de l'avenir, puisque -je ne suis jamais assuré de n'avoir pas d'avance disposé de mon temps. -Je désire prendre sur moi d'apprendre beaucoup par cœur, pour rappeler -quelque chose de ma mémoire. Un homme sans mémoire ne sait sur quoi -compter; tout le trahit. Beaucoup de choses que<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[p. 57]</a></span> j'aurais voulu me -rappeler de notre conversation, en revenant, m'ont échappé...</p> - -<p>Je me disais qu'une triste chose de notre condition misérable, était -l'obligation d'être sans cesse vis-à-vis de soi-même. C'est ce qui rend -si douce la société des gens aimables: ils vous font croire un instant -qu'ils sont un peu vous, mais vous retombez bien vite dans votre triste -unité. Quoi! l'ami le plus chéri, la femme la plus aimée et méritant de -l'être, ne prendront jamais sur eux une partie du poids? Oui, quelques -instants seulement; mais ils ont leur manteau de plomb à traîner.</p> - -<p>Je suis venu même à une autre de mes idées: c'est celle qui a précédé -cette dernière. Tous les soirs, lui disais-je, en sortant de chez -M. Lelièvre, je rentre chez moi, dans l'état d'un homme à qui sont -arrivés les événements les plus variés. Cela finit toujours par un -chaos qui m'étourdit. Je suis cent fois plus hébété, cent fois plus -incapable, je crois, de m'occuper des affaires les plus ordinaires, -qu'un paysan qui a labouré toute la journée. Je disais encore à Édouard -qu'on s'attachait aux amis, quand ils faisaient autant de progrès que -vous-même; la preuve en est que des circonstances charmantes dans la -vie et dont on conservait le souvenir avec délices, n'étaient plus -bonnes à recommencer réellement et juste comme elles s'étaient passées; -témoins encore les amis d'enfance qu'on revoit longtemps après.</p> - -<p>—J'ai reçu, aujourd'hui que j'ai commencé la<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[p. 58]</a></span> femme traînée par le -cheval, Riesener, Henri Hugues et Rouget. Jugez comme ils ont traité -<i>mon pauvre ouvrage</i><a name="NoteRef_65_65" id="NoteRef_65_65"></a><a href="#Note_65_65" class="fnanchor">[65]</a>, qu'ils ont vu justement dans le moment -du tripotage, où moi seul je peux augurer quelque chose. Comment? -disais-je à Édouard, il faut que je lutte contre la fortune et la -paresse qui m'est naturelle, il faut qu'avec de l'enthousiasme je -gagne du pain, et des bougres comme ceux-là viendront, jusque dans ma -tanière, glacer mes inspirations dans leur germe et me mesurer avec -leurs lunettes, eux <i>qui ne voudraient pas être Rubens!</i> Par un bonheur -dont je te rends grâces, ciel propice, tu me donnes dans ma misère le -sang-froid nécessaire pour retenir à une distance respectueuse les -scrupules que leurs sottes observations faisaient souvent naître en -moi. Pierret même m'a fait quelques observations qui ne m'ont point -touché, parce que je sais ce qu'il y a à faire. Henri n'était pas si -difficile que ces messieurs.</p> - -<p>A leur départ, j'ai soulagé mon cœur par une bordée d'imprécations à la -médiocrité, et puis je suis rentré sous mon manteau.</p> - -<p>Les éloges de Rouget, qui ne voudrait pas être<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[p. 59]</a></span> Rubens, me séchaient... -Il m'emprunte, en attendant, mon étude, et j'ai eu tort de la lui -promettre, elle me sera peut-être utile.</p> - -<p>J'ai pensé, en revenant de mon atelier, à faire une jeune fille rêveuse -qui taille une plume, debout devant une table.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 26 <i>janvier.</i>—J'ai donné à Émilie Robert, pour trois séances -de mon tableau, 12 francs.</p> - -<p>—J'ai oublié de noter que j'avais envie de faire par la suite une -sorte de mémoire sur la peinture<a name="NoteRef_66_66" id="NoteRef_66_66"></a><a href="#Note_66_66" class="fnanchor">[66]</a>, où je pourrais traiter des -différences des arts entre eux; comme, par exemple... que, dans la -musique, la forme emporte le fond; dans la peinture, au contraire, on -pardonne aux choses qui tiennent au temps, en faveur des beautés du -génie.</p> - -<p>—Dufresne<a name="NoteRef_67_67" id="NoteRef_67_67"></a><a href="#Note_67_67" class="fnanchor">[67]</a> est venu me voir à mon atelier.</p> - -<p>—Je retrouve justement dans Mme de Staël le développement de mon idée -sur la peinture. Cet art, ainsi que la musique, <i>sont au-dessus de la -pensée</i>; de là leur avantage sur la littérature, par le vague.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[p. 60]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 27 <i>janvier.</i>—J'ai reçu ce matin à mon atelier la lettre -qui m'annonce la mort de mon pauvre Géricault<a name="NoteRef_68_68" id="NoteRef_68_68"></a><a href="#Note_68_68" class="fnanchor">[68]</a>; je ne peux -m'accoutumer à cette idée. Malgré la certitude que chacun devait -avoir de le perdre bientôt, il me semblait qu'en écartant cette idée, -c'était presque conjurer la mort. Elle n'a pas oublié sa proie, et -demain la terre cachera le peu qui est resté de lui... Quelle destinée -différente semblait promettre tant de force de corps, tant de feu et -d'imagination?<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[p. 61]</a></span> Quoiqu'il ne fût pas précisément mon ami, ce malheur -me perce le cœur; il m'a fait fuir mon travail et effacer tout ce que -j'avais fait.</p> - -<p>J'ai dîné avec Soulier et Fielding chez Tautin<a name="NoteRef_69_69" id="NoteRef_69_69"></a><a href="#Note_69_69" class="fnanchor">[69]</a>. Pauvre Géricault, -je penserai bien souvent à toi! Je me figure que ton âme viendra -quelquefois voltiger autour de mon travail... Adieu, pauvre jeune homme!</p> - -<p>—D'après ce que m'a dit Soulier, il paraît que Gros a parlé de moi à -Dufresne d'une manière tout avantageuse.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_57_57" id="Note_57_57"></a><a href="#NoteRef_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Sans doute un camarade du lycée Louis-le-Grand où -Delacroix avait fait ses études.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_58_58" id="Note_58_58"></a><a href="#NoteRef_58_58"><span class="label">[58]</span></a> «Au milieu de mes occupations dissipantes quand je me -rappelle quelques beaux vers, quand je me rappelle quelque sublime -peinture, mon esprit s'indigne et foule aux pieds la vaine pâture du -commun des hommes.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 19.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_59_59" id="Note_59_59"></a><a href="#NoteRef_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Probablement <i>Abel Dimier</i>, sculpteur, né en 1794.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_60_60" id="Note_60_60"></a><a href="#NoteRef_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Restaurant du Palais-Royal, qui eut son heure de -réputation avant la Révolution, jusqu'en 1793, et reprit ensuite sa -vogue sous l'Empire et la Restauration.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_61_61" id="Note_61_61"></a><a href="#NoteRef_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Sans aucun doute le général <i>Charles Jacquinot</i>, cousin -germain de Delacroix. -</p> -<p> -Son frère, le colonel <i>Nicolas Jacquinot</i>, devint sénateur sous -l'Empire.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_62_62" id="Note_62_62"></a><a href="#NoteRef_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Zuchelli, chanteur du théâtre Italien, qui débuta le 20 -octobre 1822 dans le rôle de Pharaon de <i>Moïse en Égypte</i>, opéra de -Rossini.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_63_63" id="Note_63_63"></a><a href="#NoteRef_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Voir le <i>Catalogue Robaut</i>, n° 54.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_64_64" id="Note_64_64"></a><a href="#NoteRef_64_64"><span class="label">[64]</span></a> <i>Berryer</i> était parent de Delacroix, petit-cousin, -croyons-nous. Il est probable que c'est à ce titre que le général -<i>Jacquinot</i> avait prié Delacroix de le mettre en relation avec le -célèbre avocat. Bien qu'il y eût peu de points communs entre Delacroix -et Berryer, lequel n'était nullement artiste, malgré sa curiosité des -choses d'art, Delacroix allait souvent à Augerville, et il résulte -de sa correspondance qu'il ne s'y déplaisait pas. Ses séjours dans -la propriété de Berryer étaient autant de repos pour lui. Dans les -dernières années du journal, il se montrera assez sévère pour l'esprit -de son illustre parent, auquel il reprochera d'être éminemment -superficiel. (V. <i>Souvenirs de M. Jaubert.</i> Ce livre contient de -très intéressants détails sur Delacroix, Berryer et la société -d'Augerville.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_65_65" id="Note_65_65"></a><a href="#NoteRef_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Delacroix fait ici allusion, comme nous l'avons déjà -dit dans notre étude, à l'un des fragments les plus fougueux de son -<i>Massacre de Scio</i> au sujet duquel Th. Gautier écrivait: «Ces scènes -horribles, dont nul ménagement académique ne dissimule la hideur, ce -dessin fiévreux et convulsif, cette couleur violente, cette furie de -brosse soulevaient l'indignation des classiques, et enthousiasmaient -les jeunes peintres par leur hardiesse étrange et leur nouveauté que -rien ne faisait pressentir.» Ce fut après le <i>Massacre de Scio</i> que -M. de La Rochefoucauld, alors directeur des Beaux-Arts, fit appeler -Delacroix pour lui recommander de «dessiner d'après la bosse».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_66_66" id="Note_66_66"></a><a href="#NoteRef_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Cette idée de <i>mémoire sur la peinture</i> le poursuivit -toute sa vie; elle se transforma par la suite en dictionnaire où chaque -terme d'art est expliqué et commenté par des exemples pris sur les -maîtres. -</p> -<p> -Après plusieurs essais, il met enfin, en 1857, son idée à exécution. -Le dimanche 11 janvier, il commence «un <i>Essai d'un dictionnaire des -Beaux-Arts</i>, extrait d'un dictionnaire philosophique des Beaux-Arts».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_67_67" id="Note_67_67"></a><a href="#NoteRef_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Il s'agit très probablement ici de <i>Jean-Henri Dufresne</i>, -peintre, né à Étampes en 1788. Dufresne avait d'abord été magistrat -à l'époque des Cent-jours; mais ayant perdu sa place au retour des -Bourbons, il se mit à l'étude des arts et exposa quelques paysages au -Salon. Il publia également plusieurs livres d'éducation et de morale.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_68_68" id="Note_68_68"></a><a href="#NoteRef_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Dans le cahier manuscrit dont nous avons déjà parlé, -Delacroix donne sur la mort de Géricault des détails qu'il nous a paru -intéressant de reproduire ici: -</p> -<p> -«Il faut placer au nombre des plus grands malheurs que les arts ont pu -éprouver de notre temps la mort de l'admirable Géricault. Il a gaspillé -sa jeunesse, il était extrême en tout: il n'aimait à monter que des -chevaux entiers et choisissait les plus fougueux. Je l'ai vu plusieurs -fois au moment où il montait à cheval: il ne pouvait presque le faire -que par surprise; à peine en selle, il était emporté par sa monture. -Un jour que je dînais avec lui et son père, il nous quitte avant le -dessert pour aller au bois de Boulogne. Il part comme un éclair, -n'ayant pas le temps de se retourner pour nous dire bonsoir, et moi -de me remettre à table avec le bon vieillard. Au bout de dix minutes, -nous entendons un grand bruit: il revenait au galop, il lui manquait -une des basques de son habit: son cheval l'avait serré je ne sais où -et lui avait fait perdre cet accompagnement nécessaire. Un accident de -ce genre fut la cause déterminante de sa mort. Depuis plusieurs années -déjà, les accidents, suites de la fougue qu'il portait en amour comme -en tout, avaient horriblement compromis sa santé: il ne se privait pas -pour cela tout à fait du plaisir de monter à cheval. Un jour, dans une -promenade à Montmartre, son cheval l'emporte et le jette à terre. Le -malheur voulut qu'il portât par terre ou contre une pierre à l'endroit -de la boucle absente de son pantalon où se trouvait un bourrelet qu'il -avait formé pour y suppléer. -</p> -<p> -«Cet accident lui causa une déviation dans l'une des vertèbres, -laquelle n'occasionna pendant un temps assez long que des douleurs qui -ne furent pas un avertissement suffisant du danger. Biot et Dupuytren -s'en aperçurent quand le mal était déjà presque sans remède: il fut -condamné à rester couché, et moins d'un an après il mourut, le 28 -janvier 1824.» (EUGÈNE DELACROIX, <i>sa vie et ses œuvres.</i>)</p></div> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_69_69" id="Note_69_69"></a><a href="#NoteRef_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Ce devait être quelque guinguette de la banlieue où les -jeunes artistes aimaient à aller festoyer. Plus tard, en 1850, écrivant -à Soulier, Delacroix rappelle ces parties de jeunesse: «Où sont les -dîners chez la mère Tautin, à travers les neiges, en compagnie des -voleurs et des commis aux barrières!» (<i>Corresp.</i>, t. II, p. 45.)</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Mardi matin</i> 2 <i>février.</i>—Je me lève à sept heures environ, chose -que je devrais faire plus souvent. Les ignorants et le vulgaire sont -bien heureux. Tout est pour eux carrément arrangé dans la nature. Ils -comprennent tout ce qui est, par la raison que cela est.</p> - -<p>Et, au fait, ne sont-ils pas plus raisonnables que tous les rêveurs, -qui vont si loin qu'ils doutent de leur pensée même?... Leur ami -meurt-il? Comme il leur semble qu'ils comprennent la mort, ils ne -joignent pas à la douleur de le pleurer cette anxiété cruelle de ne -pouvoir se figurer un événement aussi naturel... Il vivait, il ne -vit plus; il me parlait, son esprit entendait le mien; rien de tout -cela n'est<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[p. 62]</a></span> là. Mais ce tombeau... Repose-t-il dans ce tombeau aussi -froid que la tombe elle-même? Son âme vient-elle errer autour de son -monument? Et, quand je pense à lui, est-ce elle encore qui vient -secouer ma mémoire? L'habitude remet chacun au niveau du vulgaire. -Quand la trace est affaiblie, il est mort, eh bien! la chose ne nous -tracasse plus. Les savants et les raisonneurs paraissent bien moins -avancés que le vulgaire, puisque ce qui leur servirait à prouver n'est -pas même prouvé pour eux. Je suis un homme. Qu'est-ce que: <i>Je?</i> -qu'est-ce qu'<i>un homme?</i> Ils passent la moitié de leur vie à attacher -pièce à pièce, à contrôler tout ce qui est trouvé; l'autre à poser les -fondements d'un édifice qui ne sort jamais de terre.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 17 <i>février.</i>—Aujourd'hui dîner chez Tautin avec Fielding et -Soulier. Je fais des progrès dans l'anglais.</p> - -<p>—Fait aujourd'hui la draperie de la femme de coin; hier, retouché -elle. Fait aussi main et pied de la femme à genou.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -Donné à Marie Auras, après la mort de Géricault....................... 7 ou 8 fr. -A la mendiante qui m'avait posé pour l'étude dans le cimetière ....... 7 " -A Émilie Robert, hier lundi, dimanche et samedi 14,15 et 16 février.. 12 " -</pre> - -<p>—J'ai dîné chez Leblond. Quinze personnes à table: dîner d'apparat.</p> - -<p>Le soir, été chez ma tante un peu: bonne petite conversation. Dimanche -prochain, je vais y dîner.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[p. 63]</a></span></p> - -<p>J'avais été, deux ou trois jours avant, dîner avec Henry. Je me -rappelle: c'était le 13 <i>février</i>, il n'avait pas de bureau. Je faisais -le jeune homme du coin d'après la mendiante. Quelque temps avant, nous -avions dîné ensemble chez Tautin. Je l'aime toujours beaucoup.</p> - -<p>Minuit passé! couchons-nous.</p> - -<p class="center">*</p> - -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<img src="images/goe0202.jpg" width="600" alt="" /> -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">Méphistopheles, (détail) Faust, tragédie de M. de -Goethe, traduite en français par M. Albert Stapfer C. Motte (Paris) -1828.</p></div> - -<p><i>Vendredi</i> 20 <i>février.</i>—Toutes les fois que je revois les gravures du -<i>Faust</i><a name="NoteRef_70_70" id="NoteRef_70_70"></a><a href="#Note_70_70" class="fnanchor">[70]</a>, je me sens saisi de l'envie de faire une toute nouvelle -peinture, qui consisterait à calquer pour ainsi dire la nature; on -rendrait intéressantes par l'extrême variété des raccourcis, les poses -les plus simples; on pourrait, ainsi, pour de petits tableaux, dessiner -le sujet et l'ébaucher vaguement sur la toile, puis copier la pose -juste du modèle. Il faut chercher cela dans ce qui me reste à faire de -mon tableau.</p> - -<p>Aujourd'hui, je me suis mis à ébaucher ce qui me reste à couvrir.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -J'ai donné à Mélie........................... 3 fr. -</pre> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 22 <i>février.</i>—Dîné chez Riesener avec Henri Hugues, qui est -venu me prendre à l'atelier.</p> - -<p>—Ébauché, avec Soulier, le fond.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[p. 64]</a></span></p> - - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 24 <i>février.</i>—Fait d'après Bergini un croquis pour l'homme à -cheval et refait l'homme couché. Ivresse de travail.</p> - -<p>—Le Salon retardé.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -Aujourd'hui, à Bergini......................... 5 fr. -</pre> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 27 <i>février.</i>—Ce qui me fait plaisir, c'est que j'acquiers -de la raison, sans perdre l'émotion excitée par le beau. Je désire -bien ne pas me faire illusion, mais il me semble que je travaille plus -tranquillement qu'autrefois, et j'ai le même amour pour mon travail. -Une chose m'afflige, je ne sais à quoi l'attribuer; j'ai besoin de -distractions, telles que réunions entre amis<a name="NoteRef_71_71" id="NoteRef_71_71"></a><a href="#Note_71_71" class="fnanchor">[71]</a>, etc. Quant aux -séductions qui dérangent la plupart des hommes, je n'en ai jamais été -bien inquiété, et aujourd'hui moins que jamais. Qui le croirait? Ce -qu'il y a de plus réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec -ma peinture. Le reste est un sable mouvant.</p> - -<p>Ma santé est mauvaise, capricieuse comme mon imagination.</p> - -<p>—Hier et aujourd'hui, fait les jambes du jeune homme du coin. Quelles -grâces ne dois-je pas au<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[p. 65]</a></span> ciel, de ne faire aucun de ces métiers de -charlatan, qui en imposent au genre humain!... Au moins je peux en rire.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 28 <i>février.</i>—Fait la tête du jeune homme du coin.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -A Nassau............................... 11 fr. 50 -A Prévost.............................. 1 50 -</pre> - -<p>—Je pensais au bonheur qu'a eu Gros d'être chargé de travaux si -propres à la nature de son talent....</p> - -<p>J'ai ce soir le désir de faire des compositions sur le <i>Gœtz de -Berlichingen</i> de Gœthe<a name="NoteRef_72_72" id="NoteRef_72_72"></a><a href="#Note_72_72" class="fnanchor">[72]</a>, sur ce que m'en a dit Pierret.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[p. 66]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche gras,</i> 29 <i>février.</i>—Fait l'autre jeune homme du coin, -d'après le petit Nassau, et à lui donné 3 fr.—Dîné chez la mère de -Pierret.</p> - -<p>—Henri Scheffer venu chez moi. Il m'a parlé de Dufresne comme d'un -homme très distingué; je l'ai jugé de même, je désire qu'il soit mon -ami.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_70_70" id="Note_70_70"></a><a href="#NoteRef_70_70"><span class="label">[70]</span></a> On trouve ici l'idée première de cette illustration de -<i>Faust</i> que Delacroix exécuta par la suite en dix-sept lithographies -admirables d'originalité et de verve. Les gravures du <i>Faust</i> dont il -est question ici sont vraisemblablement les douze planches du célèbre -artiste allemand <i>Pierre de Cornélius</i> qui datent de 1810.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_71_71" id="Note_71_71"></a><a href="#NoteRef_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Un des traits caractéristiques de la nature de Delacroix, -à l'époque de sa première jeunesse, fut ce besoin de distractions, -cette recherche du plaisir. Il obtenait d'ailleurs de réels succès, si -l'on en croit ceux qui l'ont connu, plutôt comme homme du monde que -comme artiste. Baudelaire, à qui Delacroix avait fait la confidence de -ses préoccupations mondaines, note très justement qu'elles disparurent -avec l'âge, et qu'un seul besoin impérieux les remplaça, l'amour du -travail.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_72_72" id="Note_72_72"></a><a href="#NoteRef_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Cette pièce de Gœthe a souvent inspiré Delacroix. Voici -les différentes œuvres que cite le <i>Catalogue Robaut</i>: -</p> -<p> -Année 1828, <i>Selbitz blessé</i> (III<sup>e</sup> acte de Gœtz): 1° dessin a -la mine de plomb, ayant appartenu à M. Riesener; 2° aquarelle, vendue -65 francs, en 1874 (vente Jacques Leman). -</p> -<p> -A diverses reprises, de 1836 à 1843, Delacroix travaille à une suite de -lithographies: 1° <i>Frère Martin serrant la main de fer de Gœtz</i> (acte -I, scène II); 2° <i>Weislingen attaqué par les gens de Gœtz</i> (acte I, -scène II); 3° <i>Weislingen prisonnier de Gœtz</i> (acte I, scène IV); 4° -<i>Gœtz écrit ses mémoires</i> (acte IV, scène V); 5° <i>Gœtz blessé recueilli -par les Bohémiens</i>; 6° <i>Adélaïde donne le poison au jeune page</i> (acte -V, scène VIII); 7° <i>Weislingen mourant</i> (acte V, scène X). -</p> -<p> -Vers 1836, il fait une nouvelle série de dessins: 1° <i>George affublé -d'une armure</i>, plume et encre de Chine (acte I, scène II); 2° <i>L'Évèque -et Adélaïde jouant aux échecs</i>, même planche (acte II, scène I); 3° -<i>Adélaïde congédiant Weislingen,</i> mine de plomb (acte II, scène VI); 4° -<i>Lerse</i>, aquarelle (acte II, scène VI; acte III, scène VI); 5° <i>Gœtz et -les paysans</i>, mine de plomb (acte V, scène V); 6° <i>Adélaïde donne le -poison au jeune page</i> (mine de plomb et lavis). -</p> -<p> -Il reprend encore le drame de Gœthe, vers 1843, il fait une série de -gravures sur bois pour le <i>Magasin pittoresque</i>: 1° <i>Frère Martin et -Gœtz</i>; 2° <i>Gœtz blessé</i>; 3° <i>Gœtz écrivant ses mémoires</i>; 4° <i>Mort de -Gœtz</i>. -</p> -<p> -En 1850, deux toiles: l'une, <i>Weislingen enlevé par les gens de Gœtz</i>; -l'autre, <i>Gœtz recueilli par les Bohémiens.</i></p></div> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/goe0102.jpg" width="500" alt="" /> -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">Pauvre Crane... (Lith., détail) Faust, tragédie de M. de -Goethe, traduite en français par M. Albert Stapfer C. Motte (Paris) -1828.</p></div> - - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Lundi</i> 1<sup>er</sup> <i>mars.</i>—Je n'ai point travaillé de la journée.</p> - -<p>—J'ai dîné chez M<sup>me</sup>. Guillemardet.</p> - -<p>Vu Cicéri<a name="NoteRef_73_73" id="NoteRef_73_73"></a><a href="#Note_73_73" class="fnanchor">[73]</a>, Riesener, Leblond, Piron.</p> - -<p>—Passé une triste soirée seul au café. Rentré à dix heures. Relu mes -vieilles lettres.</p> - -<p>Écrit à Philarète la lettre suivante:</p> - -<p>«Je m'attends à te voir d'une surprise extrême: Lui! m'écrire, un -peintre: <i>che improvisa novella!...</i> et devine ce qui me fait t'écrire: -c'est peut-être ce que tu cherches bien loin, tandis que le plus simple -à imaginer ne te sera pas venu.</p> - -<p>«Je vous écris, mon ancien ami, par ce besoin que nous comprenions -mieux <i>autrefois.</i> Mais nous sommes avancés l'un et l'autre dans cette -carrière qui se défile à mesure sous nos pas. Certains sentiments -deviennent ridicules. Les objets ou dédains philosophiques de nos<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[p. 67]</a></span> -naïves imaginations de seize à vingt ans deviennent par contre des -objets très sérieux de notre culte. J'ai passé une soirée à relire -toutes mes vieilles lettres, car je suis plus conservateur qu'<i>un -Sénat</i>, qui n'a rien conservé que ses plâtres. Tandis que vous étiez -au bal de l'Opéra, au moins j'ose le penser, je suis à deux heures -de la nuit enfoui dans des souvenirs doux et affligeants. Vous étiez -à cette époque dégoûté de la vie et des vanités prétendues de la -vie; aujourd'hui, je prends de cette maladie de ce temps-là, et vous -pourriez bien avoir pris de mon insouciance philosophique d'alors. Mais -qu'en fais-je et S***? Mon cœur a saigné tout à l'heure au -souvenir de tout ce que cet homme m'a inspiré. Cette vie d'homme qui -est si courte pour les plus frivoles entreprises est pour les amitiés -humaines une épreuve difficile et de longue haleine. Dans la carrière -que vous suivez, vous ne devez pas trouver beaucoup d'amis et surtout -d'amis pour la vie comme nous l'étions avec Sousse, avant qu'en effet -la vie eût été retournée pour chacun de nous... Si tu en trouves, tant -mieux, tu es plus heureux que moi.</p> - -<p>«Malgré quelques attiédissements passagers, je crois qu'il faut de loin -en loin, pour quelques figures passagères, se conserver les anciens. -Profitons-en surtout pendant que l'amitié peut encore entre nous être -désintéressée. Si tu étais ministre, je ne t'aurais pas écrit ce -soir. J'aurais relu tes lettres, rentré mon émotion, et j'aurais dit: -«C'est un homme mort, n'y<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[p. 68]</a></span> pensons plus.» Je ne dis pas non plus que -je l'aurais écrite à mon vieux camarade resté en arrière, si c'était -moi qui eus été ministre ou le parvenu. Le cœur humain est une vilaine -porcherie; ce n'est pas ma faute, mais qui ose répondre de soi? -Écris-moi, fais reprendre à mon cœur la route de certaines émotions de -la jeunesse, qui ne revient plus; quand ce ne serait qu'une illusion, -ce serait encore un plaisir. Adieu, etc.»</p> - -<p>—J'ai relu aussi des lettres d'Élisabeth Salter... Étrange effet, -après tant de temps!</p> - -<p>—Retrouvé dans une lettre de Philarète ce sujet de la mort de R..., -âgé de quatre-vingt-cinq ans. Après avoir défendu avec beaucoup de -véhémence, dans le barreau de Thèbes, la cause d'un ami accusé d'un -crime capital, il expira la tête appuyée sur les genoux de sa fille.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 3 <i>mars.</i>—Ce matin, au Luxembourg. Je me suis étonné de -l'incorrection de Girodet, particulièrement dans son jeune homme du -<i>Déluge.</i> Cet homme, au pied de la lettre, ne sait pas le dessin.</p> - -<p>—Été chez Émilie Robert; mal disposé. Malade de l'estomac.</p> - -<p>—Composé, ne sachant que faire, les <i>Condamnés à Venise.</i>—Émilie est -venue un instant.</p> - -<p>—Remets-toi vigoureusement à ton tableau. Pense au Dante, relis-le -continuellement; secoue-toi pour revenir aux grandes idées. Quel -fruit tirerai-je de<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[p. 69]</a></span> cette presque solitude, si je n'ai que des idées -vulgaires?</p> - -<p>—Hier, couru et été chez D***; exécrable peinture.</p> - -<p>—Repris l'envie de faire les <i>Naufragés</i>, de lord Byron, mais de les -faire au bord de la mer même, sur les lieux.</p> - -<p>—Été le soir chez Henri Scheffer<a name="NoteRef_74_74" id="NoteRef_74_74"></a><a href="#Note_74_74" class="fnanchor">[74]</a>.</p> - -<p>—Aujourd'hui mercredi soir, je rentre de chez Leblond. Bonne soirée; -il avait fait un extraordinaire: Punch, etc.. Quelque musique qui m'a -fait plaisir... Dufresne est un homme qui dessèche bien quelque peu.</p> - -<p>—Je suis donc comme un sabot? Je ne suis remué qu'à coups de fourche; -je m'endors sitôt que manquent ces stimulants.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 4 <i>mars.</i>—Aujourd'hui, été voir Champion. Déjeuné avec lui.</p> - -<p>—Fedel est venu me voir à l'atelier. Dîné ensemble. Le soir à -<i>Moïse</i>, et seul: j'y ai trouvé des jouissances. Admirable musique! -Il faut y aller seul pour en jouir<a name="NoteRef_75_75" id="NoteRef_75_75"></a><a href="#Note_75_75" class="fnanchor">[75]</a>. La musique est la volupté de -i'imagination;<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[p. 70]</a></span> toutes leurs tragédies sont trop positives.</p> - -<p>—<i>Médée</i> m'occupe.—Aussi quelque sujet de <i>Moïse</i>, par exemple, <i>les -Ténèbres.</i></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 5 <i>mars.</i>—Fait la tête et le torse de la jeune fille -attachée au cheval.—Dîné avec Soulier et Fielding et été à l'Ambigu -voir les <i>Aventuriers</i>; beaucoup d'intérêt et manière neuve. Naturel -<a name="NoteRef_76_76" id="NoteRef_76_76"></a><a href="#Note_76_76" class="fnanchor">[76]</a>.</p> - -<p>—L'impression de <i>Moïse</i> reste encore, et j'ai le désir de le revoir.</p> - -<p class="center">*</p> -<p><i>Samedi</i> 6 <i>mars.</i>—J'ai passé la journée à mon atelier.—Mauvaise -besogne.—Dîné avec Fielding et Soulier chez Tautin.</p> - -<p>—Pensé à faire des compositions sur <i>Jane Shore</i> et le théâtre d'Otway -<a name="NoteRef_77_77" id="NoteRef_77_77"></a><a href="#Note_77_77" class="fnanchor">[77]</a>.</p> - -<p>—Rencontré, chez Tautin, Fedel et autres camarades qui s'en allaient. -Convenu que nous irions quelquefois ensemble faire quelques sujets de -l'Inquisition.</p> - -<p>—<i>Philippe II.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[p. 71]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 7 <i>mars.</i>—Vu Mage un instant pour le portrait de la Pasta. -Ce n'est pas ça.</p> - -<p>—Fielding et Soulier à mon atelier. Fielding m'a arrangé mon fond.</p> - -<p>—Leblond a passé avec sa maîtresse, et le soir chez Pierret: Excellent -thé et calembours toute la soirée.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 9 <i>mars.</i>—A mon atelier.—Émilie.—Dîné avec -Fielding.—Scheffer aîné<a name="NoteRef_78_78" id="NoteRef_78_78"></a><a href="#Note_78_78" class="fnanchor">[78]</a> est venu me voir.—Le soir chez Henri -Hugues. Fumé avec lui.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -A Émilie Robert......................... 13 fr. 50 -</pre> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 13.—Aujourd'hui fait le <i>Turc à cheval.</i></p> - -<p>—Hier et avant, draperie de la femme.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -A Bergini.................................. 5 fr. -</pre> - -<p>—Dîné avec Soulier et Fielding. Le soir au petit café. Reçu le soir -une lettre de Philarète.</p> - -<p>—Travaillé avec chaleur. Je me couche tard.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 14 <i>mars.</i>—Aujourd'hui chez ma sœur.</p> - -<p>—Le <i>Sermon anglais.</i></p> - -<p>—Dîné chez M. Guillemardet. Le soir chez Pierret. M. Coutan m'a donné -envie de faire <i>Mazeppa.</i></p> - -<p>—Faire pour frontispice au Dante, <i>lui se promenant dans le Colisée au -clair de lune.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[p. 72]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 15 <i>mars.</i>—Déjeuné avec Pierret et auparavant été voir le -charmant livre anglais d'histoire naturelle.—Chez Scheffer.—Aux -Champs-Élysées. Bonne promenade.—Rouget à dîner. Pierret le -soir.—Fait le trait d'un <i>Turc montant à cheval</i><a name="NoteRef_79_79" id="NoteRef_79_79"></a><a href="#Note_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.—Superbe temps -de printemps.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 16.—Pauvre frère! je reçois à l'instant ta lettre. Que je -désire être utile à tes intérêts! Quel sera ton sort, si tout te manque -ainsi!</p> - -<p>—Dîné avec Soulier et Fielding chez Tautin. <i>And after to english -Brewery and drink Gin and Water.</i></p> - -<p>—Vu Scheffer et le sauteur de son manège.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 17.—Perdu la matinée en allées et venues relatives à la -lettre de mon frère.—Travaillé à l'atelier à la petite esquisse, -depuis midi jusqu'à deux heures et demie.—Avant, chez Lopez.—A -la préfecture, en sortant de chez Lopez; de là chez M. Jacob<a name="NoteRef_80_80" id="NoteRef_80_80"></a><a href="#Note_80_80" class="fnanchor">[80]</a>. -Puis, chez Fielding.—Dîné chez Rouget.—Rencontré Henri Scheffer au -Palais-Royal. Chez Leblond. J'ai fait un cheval blanc à l'écurie.</p> - -<p>—Bonne conversation avec Dufresne et Pierret,<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[p. 73]</a></span> sur la médecine -particulièrement; puis, plus générale, sur les lois, etc.—Sorti avec -tous et enfin Pierret, que j'ai laissé à sa porte. Je suis rentré plein -d'un bonheur philosophique bien innocent.</p> - -<p>—Le matin chez Mme J... Probablement manqué l'occasion. Il semble -qu'aussitôt qu'elle se présente, elle me fasse peur,—l'occasion -s'entend... Toujours réfléchir à tout, sottise extrême!</p> - -<p>—Penser, en faisant mon <i>Mazeppa</i>, à ce que je dis dans ma note du 20 -<i>février</i>, dans ce cahier, c'est-à-dire calquer en quelque sorte la -nature dans le genre de <i>Faust.</i></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i>18 <i>mars.</i>—Rencontré Mage sur le boulevard.—Été chez Gihaut -<a name="NoteRef_81_81" id="NoteRef_81_81"></a><a href="#Note_81_81" class="fnanchor">[81]</a> et rencontré M. Coutan. Choisi des Géricault.—A la caisse de la -préfecture, puis aux Champs-Élysées.—Recherché mes lithographies.</p> - -<p>—Achevé le <i>Turc montant à cheval.</i></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 19 <i>mars.</i>—Passé une excellente journée au Musée avec -Édouard... Les Poussin!... Les Rubens!... et surtout le <i>François -1<sup>er</sup></i> du Titien!... Velasquez!</p> - -<p>Après, vu le Goya, à mon atelier, avec Édouard. Puis vu Piron. -Rencontré Fedel. Dîné ensemble. Bonne journée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[p. 74]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 20 <i>mars.</i>—A mon atelier assez tard. Retravaillé la <i>Femme -morte.</i>—Henry, Fielding et Soulier.</p> - -<p>—Dîné à la barrière au bord de l'eau. Puis à la <i>Brewery.</i></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 21 <i>mars.</i>—Fait une étude au manège avec Scheffer<a name="NoteRef_82_82" id="NoteRef_82_82"></a><a href="#Note_82_82" class="fnanchor">[82]</a>.—Le -soir, la cousine chez Pierret. Petite soirée.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 22 <i>mars.</i>—Aujourd'hui, atelier. Commencé le cheval,—mal -disposé.—Le soir chez Pierret.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 23 <i>mars.</i>—Perdu la journée; excepté chez Leblond vers -midi.—Dîné avec Pierret, où passé la soirée. Menjaud<a name="NoteRef_83_83" id="NoteRef_83_83"></a><a href="#Note_83_83" class="fnanchor">[83]</a> y était. -Bonnes idées sur la médecine.</p> - -<p>—Commencé une <i>Jane Shore.</i><a name="NoteRef_84_84" id="NoteRef_84_84"></a><a href="#Note_84_84" class="fnanchor">[84]</a></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 24 <i>mars.</i>—Déjeuné le matin chez la cousine.—Composé à -l'atelier.—Le soir, Leblond.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[p. 75]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 25 <i>mars.</i>—Été avec Leblond voir des tableaux: surtout tête -de femme; la <i>Marquise de Pescara</i> du Titien<a name="NoteRef_85_85" id="NoteRef_85_85"></a><a href="#Note_85_85" class="fnanchor">[85]</a> et un Velasquez -admirable, qui occupe tout mon esprit.</p> - -<p>—Été à Saint-Cloud avec Fielding et Soulier, et dîner.—Le soir chez -Pierret, punch.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 26 <i>mars.</i>—Rencontré Édouard chez Lopez et déjeuné ensemble -dans le quartier de son atelier.—Passé la journée à son atelier.—Dîné -chez Rouget et le soir chez M. Lelièvre, Taurel et Lamey<a name="NoteRef_86_86" id="NoteRef_86_86"></a><a href="#Note_86_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 27 <i>mars.</i>—De bonne heure à l'atelier. Pierret venu.—Dîné -chez lui; lu de l'Horace<a name="NoteRef_87_87" id="NoteRef_87_87"></a><a href="#Note_87_87" class="fnanchor">[87]</a>.—Envies de poésie, non pas à propos -d'Horace.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[p. 76]</a></span></p> - -<p>—Allégories.—Rêveries. Singulière situation de l'homme! Sujet -intarissable. Produire, produire!</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 28 <i>mars.</i>—Chez Scheffer.—Au manège. Peint le cheval -gris.—Le soir chez Pierret.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 29 <i>mars.</i>—Henri Scheffer est venu me prendre chez moi, le -matin. Déjeuné avec lui, à son atelier.</p> - -<p>De là été prendre Pierret au ministère, et été au Diorama<a name="NoteRef_88_88" id="NoteRef_88_88"></a><a href="#Note_88_88" class="fnanchor">[88]</a>. J'ai -dîné chez lui et passé la soirée. Sommeil et lourdeur.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 30 <i>mars.</i>—A mon atelier, le matin.</p> - -<p>Mon poêle à arranger m'a fait faire une promenade au Musée: admiré -Poussin, puis Paul Véronèse, avec une escabelle.</p> - -<p>—Essayé de repeindre la tête du mourant.</p> - -<p>—Le soir chez Pierret. Bonne soirée à causer de bonnes choses.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 31 <i>mars.</i>—Chez Leblond.—Revenu le soir avec Dufresne: il -m'a donné une nouvelle ardeur. Parlé de Véronèse: il peint aussi la -passion.</p> - -<p>—Il faut dîner peu et travailler le soir seul<a name="NoteRef_89_89" id="NoteRef_89_89"></a><a href="#Note_89_89" class="fnanchor">[89]</a>. Je<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[p. 77]</a></span> crois que -le grand monde à voir de temps à autre, ou le monde tout simplement, -est moins à redouter pour le progrès et le travail de l'esprit, quoi -qu'en disent beaucoup de prétendus artistes, que leur fréquentation à -eux. Le vulgaire naît à chaque instant de leur conversation; il faut -en revenir à la solitude, mais vivre sobrement comme Platon. Le moyen -que l'enthousiasme se conserve sur une chose quand, à chaque instant, -on est accessible à une partie? quand on a toujours besoin de la -société des autres? Dufresne a bien raison: les choses qu'on éprouve -seul avec soi sont bien plus fortes et vierges. Quel que soit le -plaisir de communiquer son émotion à un ami, il y a trop de nuances à -s'expliquer, bien que chacun peut-être les sente, mais à sa manière, ce -qui affaiblit l'impression de chacun. Puisqu'il me conseille et que je -reconnais la nécessité de voir l'atelier seul et de vivre seul, quand -j'y serai établi, commençons dès maintenant à en prendre l'habitude: -toutes les réformes heureuses naîtront de là. La mémoire reviendra et -l'esprit présent fera place à celui d'ordre.</p> - -<p>—Dufresne disait, à propos de Charlet, que ce n'était pas assez naïf -de manière de faire: on voit l'adresse et le procédé. Y penser<a name="NoteRef_90_90" id="NoteRef_90_90"></a><a href="#Note_90_90" class="fnanchor">[90]</a>.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_73_73" id="Note_73_73"></a><a href="#NoteRef_73_73"><span class="label">[73]</span></a> <i>Cicéri</i>, peintre décorateur, né en 1782; encore enfant -il dirigea l'orchestre du théâtre <i>Séraphin</i> et entra à dix-sept -ans au Conservatoire. Obligé de renoncer à la carrière dramatique -par un accident qui le rendit boiteux, il étudia le dessin sous la -direction de l'architecte Bellange et la peinture de décors dans les -ateliers de l'Opéra dont il fut bientôt nommé décorateur en chef. Il -avait été chargé des décorations ornementales de la bibliothèque du -Palais-Bourbon.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_74_74" id="Note_74_74"></a><a href="#NoteRef_74_74"><span class="label">[74]</span></a> <i>Henri Scheffer</i>, peintre français, frère d'<i>Ary -Scheffer</i>, né en 1798. Il fut élève de Guérin, et ce fut à l'atelier de -Guérin que Delacroix fit sans doute sa connaissance. Il débuta au Salon -de 1824, comme peintre d'histoire; il a cultivé aussi d'autres genres -et fait des portraits.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_75_75" id="Note_75_75"></a><a href="#NoteRef_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Cette observation nous paraît intéressante à rapprocher -d'un autre passage du journal, dans lequel Delacroix fait la remarque, -toujours à propos de musique, que la société des gens du monde, leurs -conversations, et la légèreté qu'ils apportent dans tout ce qui touche -aux choses d'art, constituent le milieu le plus déplorable pour en -jouir.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_76_76" id="Note_76_76"></a><a href="#NoteRef_76_76"><span class="label">[76]</span></a> <i>Les Aventuriers, ou le Naufrage</i>, mélodrame à spectacle, -en trois actes, en prose, de MM. Léopold Chandezon et Antony Béraud, -représenté pour la première fois à l'Ambigu-Comique le 7 février 1824, -avec un succès complet et mérité.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_77_77" id="Note_77_77"></a><a href="#NoteRef_77_77"><span class="label">[77]</span></a> <i>Thomas Otway</i>, poète dramatique anglais, né en 1651, -mort en 1685. Acteur et soldat tour à tour, dissipé et besogneux, il -eut la vie irrégulière et la fin prématurée de la plupart des poètes -dramatiques du temps d'Élisabeth. Il écrivit des tragédies et des -comédies, dont quelques-unes sont imitées de Racine et de Molière. Les -principales sont <i>Alcibiade, Caïus Marius, Titus et Bérénice</i>, d'après -Racine; les <i>Fourberies de Scapin</i>, d'après Molière; une <i>Venise -sauvée</i>, inspirée d'une nouvelle historique de Saint-Réal.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_78_78" id="Note_78_78"></a><a href="#NoteRef_78_78"><span class="label">[78]</span></a> <i>Ary Scheffer.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_79_79" id="Note_79_79"></a><a href="#NoteRef_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 283.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_80_80" id="Note_80_80"></a><a href="#NoteRef_80_80"><span class="label">[80]</span></a> S'agit-il ici de <i>Henri Jacob</i>, lithographe, né en 1781, -qui fut dessinateur du prince Eugène et qui ouvrit un atelier à Paris -sous la Restauration, ou simplement de l'un des cousins germains de -Delacroix, <i>Charles, Léon</i> et <i>Zacharie Jacob?</i> Il est difficile de le -deviner en lisant ce passage.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_81_81" id="Note_81_81"></a><a href="#NoteRef_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Éditeur d'estampes, très connu à cette époque.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_82_82" id="Note_82_82"></a><a href="#NoteRef_82_82"><span class="label">[82]</span></a> Delacroix, très préoccupé dès cette époque, comme il -le fut toute sa vie, d'étudier la nature sur le vif, soucieux avant -tout de vérité et de vie, faisait de nombreuses études de chevaux. Il -rencontrait au manège un certain nombre de jeunes gens dont les noms -reviennent à maintes reprises dans les premières années de ce journal.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_83_83" id="Note_83_83"></a><a href="#NoteRef_83_83"><span class="label">[83]</span></a> <i>Menjaud</i> était un acteur célèbre de l'époque. Il se -livra d'abord à la peinture, puis entra au Conservatoire. Il joua avec -Talma et Mlle Mars. Il occupa les premiers rôles dans <i>Turcaret</i>, le -<i>Misanthrope, Don Juan.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_84_84" id="Note_84_84"></a><a href="#NoteRef_84_84"><span class="label">[84]</span></a> Probablement la petite aquarelle mentionnée au <i>Catalogue -Robaut</i>, n° 211.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_85_85" id="Note_85_85"></a><a href="#NoteRef_85_85"><span class="label">[85]</span></a> <i>Vittoria Colonna, marquise de Pescara</i>, célèbre par -sa beauté, ses vertus et son talent de poète. On connaît d'elle deux -portraits célèbres, l'un de <i>Sébastien dei Piombo</i>, l'autre du <i>Mutien -(Muziano)</i>, élève du <i>Titien (Tiziano).</i> Il y a ici évidemment une -confusion dans l'esprit de Delacroix entre <i>le Mutien</i> et <i>le Titien.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_86_86" id="Note_86_86"></a><a href="#NoteRef_86_86"><span class="label">[86]</span></a> <i>Lamey</i>, cousin de Delacroix, devint président de cour à -Strasbourg.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_87_87" id="Note_87_87"></a><a href="#NoteRef_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Dès sa vingtième année, Delacroix avait compris, comme -tous les hommes supérieurs, que la véritable instruction n'est pas -celle que l'on reçoit de ses maîtres, mais bien celle que l'on se donne -à soi-même. Dans une lettre très curieuse, adressée à Pierret en 1818, -il écrivait: «Il faut cet hiver nous voir bien souvent, lire de bonnes -choses. Je suis tout surpris <i>de me voir pleurer sur du latin.</i> La -lecture des anciens nous retrempe et nous attendrit: ils sont si vrais, -si purs, si entrants dans nos pensées!» -</p> -<p> -A propos d'Horace, il dit autre part: «Horace est à mon avis le plus -grand médecin de l'âme, celui qui vous relève le mieux, qui vous -attache le mieux à la vie dans certaines circonstances, et qui vous -apprend le plus à mépriser dans d'autres.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p.. 15 et -24.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_88_88" id="Note_88_88"></a><a href="#NoteRef_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Le premier Diorama fut établi en 1822, rue Samson, -derrière le Château-d'Eau.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_89_89" id="Note_89_89"></a><a href="#NoteRef_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Ces questions d'hygiène favorable au travail intellectuel -préoccupaient Delacroix. Baudelaire, qui le fréquentait dans -l'intimité, nous le montre saisissant sa palette «après un déjeuner -plus léger que celui d'un Arabe». Dans la seconde partie de sa vie il -eut cruellement à souffrir de lourdeurs d'estomac, et ce fut sans doute -cette raison qui l'amena a modifier son hygiène: Il déjeunait à peine -et ne prenait qu'un fort repas, celui du soir.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_90_90" id="Note_90_90"></a><a href="#NoteRef_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Il est intéressant de rapprocher cette appréciation sur -Charlet formulée en 1824, de l'article que Delacroix lui consacra, -après sa mort, en 1862, dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>. «Son talent -n'avait point eu d'aurore, il est arrivé tout armé, pourvu de ce don -d'imaginer et d'exécuter qui fait les grands artistes. Il a même cela -de remarquable que la première période de son talent est celle où ce -talent est le plus magistral. Dans les sujets aussi simples et, ce -qu'il y a de plus difficile, dans la représentation de scènes vulgaires -dont les modèles sont sous nos yeux, Charlet a le secret d'unir la -grandeur et le naturel.» (<i>Revue des Deux Mondes</i>, 1<sup>er</sup> -juillet 1862.)</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[p. 78]</a></span></p></div> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/goe0302.jpg" width="500" alt="" /> -<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">Meph. "Pourquoi tout ce vacarme?... (détail) Faust, -tragédie de M. de Goethe, traduite en français par M. Albert Stapfer C. -Motte (Paris) 1828.</p></div> - - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Jeudi</i> 1<sup>er</sup> <i>avril.</i>—Été le matin avec Champmartin chez -Cogniet, où j'ai déjeuné.</p> - -<p>J'ai vu le masque moulé de mon pauvre Géricault. O monument vénérable! -J'ai été tenté de le baiser... sa barbe... ses cils... Et son -sublime <i>Radeau!</i> Quelles mains! Quelles têtes! Je ne puis exprimer -l'admiration qu'il m'inspire.</p> - -<p>—Vu Fedel chez lui.—Retrouvé Fedel, comme je me disposais à aller -voir l'<i>Italiana in Algeri.</i><a name="NoteRef_91_91" id="NoteRef_91_91"></a><a href="#Note_91_91" class="fnanchor">[91]</a> Endormi toute la soirée.</p> - -<p>—Peindre avec brosses courtes et petites. Craindre le lavage à l'huile.</p> - -<p>—Il me survient le désir de faire une esquisse du tableau de -Géricault. Dépêchons-nous de faire le mien. Quel sublime modèle! et -quel précieux souvenir de cet homme extraordinaire!</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 2 <i>avril.</i>—A l'atelier toute la journée. Arrêté en partie -mon fond.</p> - -<p>M. Coutan est venu me voir. Il m'a donné envie de voir les dessins de -Demeulemeester<a name="NoteRef_92_92" id="NoteRef_92_92"></a><a href="#Note_92_92" class="fnanchor">[92]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[p. 79]</a></span></p> - -<p>—Dîné chez Rouget. Vu François et Henri Verninac, etc.—Chez Pierret -le soir.—Je lis à présent.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 3 <i>avril.</i>—Été avec Decamps chez le duc d'Orléans<a name="NoteRef_93_93" id="NoteRef_93_93"></a><a href="#Note_93_93" class="fnanchor">[93]</a>, voir -sa galerie. Enchanté de la femme du brigand de Schnetz<a name="NoteRef_94_94" id="NoteRef_94_94"></a><a href="#Note_94_94" class="fnanchor">[94]</a>. Rencontré -Steuben<a name="NoteRef_95_95" id="NoteRef_95_95"></a><a href="#Note_95_95" class="fnanchor">[95]</a>.</p> - -<p>Envie de faire de petits tableaux, surtout pour acheter quelque chose à -la vente de Géricault.</p> - -<p>—Le soir, <i>Jane Shore.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[p. 80]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 4 <i>avril.</i>—Tout est intéressé pour moi, dans la nécessité -de me renfermer davantage dans la solitude. Les plus beaux et les plus -précieux instants de ma vie s'écoulent dans des distractions qui ne -m'apportent au fond que de l'ennui. La possibilité ou l'attente d'être -distrait commencent déjà à énerver le peu de force que me laisse le -temps mal employé de la veille. La mémoire n'ayant à s'exercer sur rien -d'important périt ou languit. J'amuse mon activité avec des projets -inutiles. Mille pensées précieuses avortent faute de suite. Ils me -dévorent, ils me mettent au pillage. L'ennemi est dans la place... au -cœur; il étend partout la main.</p> - -<p>Pense au bien que tu vas trouver, au lieu du vide qui te met -incessamment hors de toi-même: une satisfaction intérieure et une -mémoire ferme; le sang-froid que donne la vie réglée; une santé qui ne -sera pas délabrée par les concessions sans fin à l'excès passager que -la compagnie des autres entraîne; des travaux suivis et beaucoup de -besogne.</p> - -<p>—J'ai été à mon atelier. Henry Scheffer venu et commencé son portrait.</p> - -<p>Dîné ensemble. Cela ne fait rien en passant et de la sorte... C'était, -l'année dernière, l'habitude de ces dîners à jours fixes et attendus, -qui étaient funestes!</p> - -<p>—Le soir chez Mme Guillemardet, où j'ai appris la nouvelle infortune -de ma sœur. Quand sera-t-elle tranquille?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[p. 81]</a></span></p> - -<p>—Se procurer la <i>Panhypocrisiade.</i><a name="NoteRef_96_96" id="NoteRef_96_96"></a><a href="#Note_96_96" class="fnanchor">[96]</a> On pourrait en faire des -dessins.—Une suite aussi sur <i>René</i>, sur <i>Melmoth.</i><a name="NoteRef_97_97" id="NoteRef_97_97"></a><a href="#Note_97_97" class="fnanchor">[97]</a></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 5 <i>avril.</i>—Le matin, vu Fielding, en allant chez ma sœur.</p> - -<p>—Rencontré Dufresne et chez Gihaut.—A l'atelier. Travaillé -peu.—Rouget.—Le soir chez Pierret.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 6 <i>avril.</i>—Déjeuné chez Soulier et Fielding.—A l'atelier de -Henry Scheffer. Commencé chez moi le petit <i>Don Quichotte.</i><a name="NoteRef_98_98" id="NoteRef_98_98"></a><a href="#Note_98_98" class="fnanchor">[98]</a>—Dîné -avec Dupont et été chez Devéria<a name="NoteRef_99_99" id="NoteRef_99_99"></a><a href="#Note_99_99" class="fnanchor">[99]</a>.</p> - -<p>—Tâcher de retrouver la naïveté du petit portrait de mon neveu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[p. 82]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 7.—Encore un mercredi... Je n'avance guère... Le temps -beaucoup.</p> - -<p>Travaillé au petit <i>Don Quichotte.</i>—Le soir, Leblond, et essayé de la -lithographie<a name="NoteRef_100_100" id="NoteRef_100_100"></a><a href="#Note_100_100" class="fnanchor">[100]</a>. Projets superbes à ce sujet. Charges dans le genre -de Goya.</p> - -<p>—La première et la plus importante chose en peinture, ce sont les -contours. Le reste serait-il extrêmement négligé que, s'ils y sont, -la peinture est ferme et terminée. J'ai plus qu'un autre besoin de -m'observer à ce sujet: y songer continuellement et <i>commencer toujours -par là.</i></p> - -<p>Le Raphaël doit à cela son fini, et souvent aussi Géricault.</p> - -<p>—Je viens de relire en courant tout ce qui précède: je déplore les -lacunes. Il me semble que je suis encore le maître des jours que -j'ai inscrits, quoiqu'ils soient passés; mais ceux que ce papier ne -mentionne point sont comme s'ils n'avaient point été<a name="NoteRef_101_101" id="NoteRef_101_101"></a><a href="#Note_101_101" class="fnanchor">[101]</a>.</p> - -<p>Dans quelles ténèbres suis-je plongé? Faut-il qu'un misérable et -fragile papier se trouve être, par ma<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[p. 83]</a></span> faiblesse humaine, le seul -monument d'existence qui me reste? L'avenir est tout noir. Le passé qui -n'est point resté, l'est autant. Je me plaignais d'être obligé d'avoir -recours à cela;, mais pourquoi toujours m'indigner de ma faiblesse? -Puis-je passer un jour sans dormir et sans manger? Voilà pour le -corps. Mais mon esprit et l'histoire de mon âme, tout cela sera donc -anéanti, parce que je ne veux pas en devoir ce qui peut m'en rester à -l'obligation de l'écrire; au contraire, cela devient une bonne chose -que l'obligation d'un petit devoir qui revient journellement.</p> - -<p>Une seule obligation, périodiquement fixe dans une vie, ordonne tout -le reste de la vie: tout vient tourner autour de cela. En conservant -l'histoire de ce que j'éprouve, je vis double; le passé reviendra à moi -... L'avenir est toujours là.</p> - -<p>—Se mettre à dessiner beaucoup les hommes de mon temps. Beaucoup de -médailles, voilà pour le nu.</p> - -<p>Les gens de ce temps: du Michel-Ange et du Goya.</p> - -<p>—Lire la <i>Panhypocrisiade.</i></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 8 <i>avril.</i>—L'argent me pressera bientôt. Il faut travailler -ferme. Pioché au <i>Don Quichotte.</i></p> - -<p>—À <i>Tancrède</i> le soir, médiocrement amusé.</p> - -<p>—Acheté des gravures allemandes du temps de Louis XIII.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 9.—Aujourd'hui Bergini. Refait l'homme au coin.—Le soir, -Pierret... le <i>Leicester.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[p. 84]</a></span></p> - -<p>Il me vient l'envie, au lieu d'un autre tableau d'assez grande -proportion, d'avoir plusieurs petits tableaux, mais faits avec plaisir.</p> - -<p>—Il me reste environ 240 francs. Pierret me doit 20 francs.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -Aujourd'hui, déjeuné œufs et pain........... 0 fr. 30 -A Bergini................................... 3 fr. " -Belot, couleurs............................. 1 fr. 50 -Dîner....................................... 1 fr. 20 - 6 fr. " -</pre> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 10.—Atelier de bonne heure. Hélène venue avec ses -camarades.—Bergini. Retouché l'homme qui s'accroche au cheval; à lui 3 -francs.</p> - -<p>Dîné avec Pappleton, Lelièvre, Comairas, Soulier et Fedel. Été chez -Comairas: étonnante peinture. Petite soûlerie. Ce soir, ma main a peine -à écrire...</p> - -<p>Parlé philosophie dans la rue avec ce fou de Fedel.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -Dîné, 2fr. gr ... 1 fr. 16. -</pre> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 11 <i>avril.</i>—Le matin, Pierret en passant.—Comairas pour -tête de cheval<a name="NoteRef_102_102" id="NoteRef_102_102"></a><a href="#Note_102_102" class="fnanchor">[102]</a>.</p> - -<p>Au Luxembourg: <i>Révoltés du Caire</i><a name="NoteRef_103_103" id="NoteRef_103_103"></a><a href="#Note_103_103" class="fnanchor">[103]</a>, pleins de vigueur: grand -style. Ingres charmant<a name="NoteRef_104_104" id="NoteRef_104_104"></a><a href="#Note_104_104" class="fnanchor">[104]</a>... et<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[p. 85]</a></span> puis mon tableau qui m'a fait grand -plaisir<a name="NoteRef_105_105" id="NoteRef_105_105"></a><a href="#Note_105_105" class="fnanchor">[105]</a>. Il y a un défaut qui se retrouve encore dans celui que -je fais<a name="NoteRef_106_106" id="NoteRef_106_106"></a><a href="#Note_106_106" class="fnanchor">[106]</a>, spécialement dans la femme attachée au cheval; cela -manque de vigueur et d'empâtement. Ces contours sont lavés et ne sont -pas francs; il faut continuellement avoir cela en vue.</p> - -<p>—Travaillé à l'atelier à retoucher la femme à genoux.</p> - -<p>—Vu le Velasquez et obtenu de le copier; j'en suis tout possédé. Voilà -ce que j'ai cherché si longtemps, cet empâté ferme et pourtant fondu. -Ce qu'il faut principalement se rappeler, ce sont les mains; il me -semble qu'en joignant cette manière de peindre à des contours fermes et -bien osés, on pourrait faire des petits tableaux facilement.</p> - -<p>Été chez le Turc, au Palais-Royal. Quel misérable Juif, avec son -manteau, qu'il ne voulait même pas me laisser regarder! Quoi qu'il en -soit, j'en ai à peu près la coupe.</p> - -<p>—Je rentre de bonne heure, en me félicitant de copier mon Velasquez, -et plein d'entrain.</p> - -<p>Quelle folie de se réserver toujours pour l'avenir de prétendus sujets -plus beaux que d'autres!</p> - -<p>Quant à mon tableau, il faut laisser ce qui est fait bien, quand cela -serait dans une manière que je quitte. Le prochain aura sinon un -progrès, au moins une variété.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[p. 86]</a></span></p> - -<p>Mais pour revenir à ma réflexion précédente, avec cette sotte manie, on -fait toujours des choses dont on n'est pas entrain, et par conséquent -mauvaises; plus on en fait, plus on en trouve. À chaque instant, il me -vient d'excellentes idées, et au lieu de les mettre à exécution, au -moment où elles sont revêtues du charme que leur prête l'imagination -dans la disposition où elle se trouve dans le moment, on se promet -de le faire plus tard, mais quand? On oublie, ou ce qui est pis, -on ne trouve plus aucun intérêt à ce qui vous avait paru propre à -inspirer. C'est qu'avec un esprit aussi vagabond et impossible, une -fantaisie chasse l'autre plus vite que le vent ne tourne dans l'air -et ne tourne la voile dans le sens contraire..., il arrive que j'ai -nombre de sujets; eh bien, qu'en faire? Ils seront donc là en magasin à -attendre froidement leur tour, et jamais l'inspiration du moment ne les -animera du souffle de Prométhée; il faudra les tirer du tiroir, quand -la nécessité sera de faire un tableau! C'est la mort du Génie..... -Qu'arrive-t-il ce soir? Je suis, depuis une heure, à balancer entre -<i>Mazeppa, Don Juan, le Tasse</i>, et tant d'autres. Je crois que ce qu'il -y aurait de mieux à faire quand on veut avoir un sujet, c'est non pas -d'avoir recours aux anciens, et de choisir dans le nombre, car quoi -de plus bête? Parmi les sujets que j'ai retenus, parce qu'ils m'ont -paru beaux un jour, qui détermine mon choix pour l'un ou pour l'autre, -maintenant que je sens même une disposition égale pour tous? Rien que -de pouvoir<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[p. 87]</a></span> balancer entre deux suppose une absence d'inspiration. -Certes, si je prenais la palette en ce moment, et j'en meurs de besoin, -le beau Velasquez me travaillerait. Je voudrais étaler sur une toile -brune ou rouge de la bonne grasse couleur et épaisse. Ce qu'il faudrait -donc pour trouver un sujet, c'est d'ouvrir un livre capable d'inspirer -et se laisser guider par l'humeur. Il y en a qui ne doivent jamais -manquer leur effet: ce sont ceux-là qu'il faut avoir, de même que des -gravures, Dante, Lamartine, Byron, Michel-Ange.</p> - -<p>J'ai vu ce matin chez Drolling<a name="NoteRef_107_107" id="NoteRef_107_107"></a><a href="#Note_107_107" class="fnanchor">[107]</a> un dessin de plusieurs fragments -de figures de Michel-Ange, dessinés par Drolling... Dieu! quel homme! -quelle beauté! Une chose singulière et qui serait bien belle, ce serait -la réunion du style dé Michel-Ange et de Velasquez! Cette idée-là m'est -venue de suite, à la vue de ce dessin; il est doux et moelleux. Les -formes ont cette mollesse qu'il semble qu'il n'y ait qu'une peinture -empâtée qui puisse la donner, et en même temps les contours sont -vigoureux. Les gravures d'après Michel-Ange ne donnent pas l'idée -de cela: c'est là le sublime de l'exécution. Ingres a de cela: ses -milieux sont doux et peu chargés de détails. Comme cela faciliterait -la besogne, surtout pour les petits tableaux! Je suis content de me -rappeler cette impression.</p> - -<p>Se bien souvenir de ces têtes de Michel-Ange.<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[p. 88]</a></span> Demander à Drolling pour -les copier. Les mains bien remarquables! Les grands enchâssements... -Les joues simples, les nez sans détails, et véritablement, c'est là ce -que j'ai toujours cherché! Il y avait de cela dans ce petit portrait -de Géricault, qui était chez Bertin, dans ma Salter<a name="NoteRef_108_108" id="NoteRef_108_108"></a><a href="#Note_108_108" class="fnanchor">[108]</a> un peu et -dans mon neveu. Je l'aurais atteint plus tôt, si j'avais vu que cela -ne pouvait aller qu'avec des contours bien fermes. Cela est évidemment -dans la femme debout de ma copie de Giorgione, des femmes nues dans une -campagne.</p> - -<p>Léonard de Vinci a de cela, Velasquez beaucoup, et c'est très différent -de Van Dyck: on y voit trop l'huile, et les contours sont veules et -languissants. Giorgione a beaucoup de cela.</p> - -<p>Il y a quelque chose d'analogue et bien séduisant dans le fameux dos du -tableau de Géricault, dans la tête et la main du jeune homme imberbe et -dans un pouce du Gerfaut couché à l'extrémité du radeau.</p> - -<p>Se souvenir du bas de la figure qu'il a faite d'après moi<a name="NoteRef_109_109" id="NoteRef_109_109"></a><a href="#Note_109_109" class="fnanchor">[109]</a>.—Quel -bonheur ce serait d'avoir à sa vente une ou deux copies de lui d'après -les maîtres! Son tableau de famille d'après Velasquez.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[p. 89]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 12 <i>avril.</i>—Le matin passé chez Soulier. Il n'y était pas. Je -voulais avoir sa boîte pour aller copier le Velasquez.</p> - -<p>Été chez Champion; de là à mon atelier. Fièvre de travail. Refait et -disposé l'homme près du cheval et l'homme à cheval. Entrain complet. H. -Scheffer venu un instant, puis mon neveu.</p> - -<p>—Il m'a pris fantaisie de faire des lithographies d'animaux, par -exemple: un tigre sur un cadavre, des vautours, etc.</p> - -<p>—Dîné chez M. Guillemardet. Mme C... venue le soir est charmante. -Maudit insolent que je suis! Il faut avouer que ma vie est passablement -remplie; je suis toujours possédé d'une petite fièvre qui me dispose -facilement à une émotion vive. Elle m'a bien plu: ce chapeau noir et -ces petites plumes. Elle a l'air bienveillant avec moi... Il faut que -je pense à lui envoyer le marchand d'ombrelles, demain autant que -possible.</p> - -<p>—<i>Le Temps luttant contre le Chaos sur le bord de l'abîme</i>, au jour de -la fin de toutes choses.</p> - -<p>—Il faut faire une grande esquisse de <i>Botzaris</i><a name="NoteRef_110_110" id="NoteRef_110_110"></a><a href="#Note_110_110" class="fnanchor">[110]</a>: <i>les Turcs -épouvantés et surpris se précipitent les uns sur les autres.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[p. 90]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 13 <i>avril.</i>—Le matin chez Soulier. Pris sa boîte. Déjeuné avec -lui; puis au Velasquez.</p> - -<p>Disposition mélancolique ou plutôt chagrine en rentrant à mon atelier. -Travaillé le <i>Don Quichotte.</i></p> - -<p>Pierret venu, dîné avec lui; mené ses femmes chez M. Pastor, chez -Leblond.—Terminé la lithographie. Dufresne venu. Rentré avec Pierret.</p> - -<p>—Dispositions fugitives, qui me venez presque toujours le soir. Doux -contentement philosophique, que ne puis-je te brider! Je ne me plains -pas de mon sort. Il me faut goûter plus encore de ce bon sens qui se -risque aux choses inévitables.</p> - -<p>Ne réservons rien de ce que je pourrais faire avec plaisir pour un -temps plus opportun. Ce que j'aurai fait ne pourra m'être enlevé. Et -quant à la crainte ridicule de faire des choses au-dessous de ce qu'on -peut faire... Non, voilà le vice radical! c'est là le recoin de sottise -qu'il faut attaquer. Vain mortel, tu n'es borné par rien, ni par ta -mémoire qui t'échappe, ni par les forces de ton corps qui sont minces, -ni par la fluidité de ton esprit qui lutte contre ces impressions, à -mesure qu'elles t'arrivent. Il y a toujours au fond de ton âme quelque -chose qui te dit: «Mortel tiré pour peu de temps de la vie éternelle, -songe que tes instants sont précieux. Il faut que ta vie te rapporte -à toi seul tout ce que les autres mortels retirent de la leur<a name="NoteRef_111_111" id="NoteRef_111_111"></a><a href="#Note_111_111" class="fnanchor">[111]</a>.» -Au reste, je sais ce que je veux<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[p. 91]</a></span> dire... Je crois qu'au fait tout le -monde a été plus ou moins tourmenté de cela.</p> - -<p>—Dimier venu chez Leblond: il va partir pour l'Égypte.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -Couleurs et toiles........ 11 -Portier atelier........... 10 -Commissionnaire........... 1 -</pre> - -<p>—Dufresne m'a promis la <i>Panhypocrisiade</i> et des vers de M. de -Lamartine.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 13 <i>avril.</i>—Ce matin, Velasquez.—Interrompu.—Chez mon oncle. -Dîné avec lui.</p> - -<p>Pierret le soir. Il prend la résolution de se faire peintre de -portraits: il a raison. A compter du mois prochain, il viendra tous les -matins à mon atelier.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -Déjeuné........... 1 fr. 4 sous -Couleurs.......... 2 fr. 10 sous -Marrons........... " fr. 15 sous - 4 fr. 9 sous -</pre> - -<p>14 <i>avril.</i>—Ce matin au <i>Velasquez.</i> Recommencé la tête, qui était -trop forte pour le corps. Interrompu pour aller déjeuner; j'ai bien -fait. J'ai travaillé ensuite jusqu'à quatre heures et demie. Leblond y -est venu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[p. 92]</a></span></p> - -<p>Dîné Rouget.—Retourné chez moi m'habiller pour aller à l'Opéra.—Passé -chez Pierret, qui me fait dîner demain.—Trop de foule à ce concert et -passé la soirée chez Mme Lelièvre. Tours de cartes, etc.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -Déjeuné............ 13 sous. -Hier dîné.......... 1 fr. -Papier............. 6 sous. -Pour ceci.......... 1 fr. 19 sous. -</pre> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 15 <i>avril.</i>—Le matin, été chercher la robe turque chez M. Job, -ce qui m'a fait arriver trop tard au rendez-vous d'Hélène et de Laure.</p> - -<p>Avancé beaucoup le petit <i>Don Quichotte</i>, et commencé à peindre la -pénitence de <i>Jane Shore.</i></p> - -<p>—Revenu chez moi. Composé la <i>Jane Shore</i> pour la lithographier.—Dîné -Cook et remonté chez moi.—Là, le diable au corps et quelque peu dormi.</p> - -<p>—A onze heures (matin) passé chez Ludovic. Dufresne y était. J'y ai vu -pour la première fois Leborne<a name="NoteRef_112_112" id="NoteRef_112_112"></a><a href="#Note_112_112" class="fnanchor">[112]</a>.</p> - -<p>Adeline était charmante.—Rentré à trois heures et demie.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -Déjeuné........... 1 " -Couleurs à la palette. 1 60 -Dîné.............. 1 20 -Décrotté........... 0 20 - 4 " -</pre> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[p. 93]</a></span></p> - -<p>—Mon cadre ne me coûterait que 160 ou 180 au lieu de 230 que demande -Lemarchal.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 17 <i>avril.</i>—Le matin à l'atelier. Hélène et Laure -venues.—Ensuite travaillé au <i>Don Quichotte</i>; puis à la <i>Jane Shore.</i> -Fielding venu un instant; puis Decaisne<a name="NoteRef_113_113" id="NoteRef_113_113"></a><a href="#Note_113_113" class="fnanchor">[113]</a>.—Dîné avec Pierret et -resté chez lui, où commencé un dessin de <i>Charles IX.</i></p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -Déjeuné........... 0 70 -</pre> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 18 <i>avril.</i>—A l'atelier à neuf heures. Laure venue. Avancé -le portrait.</p> - -<p>—M. Lemôle venu et acheté le <i>Turc qui monte à cheval.</i>—Pierret venu. -Tour aux Champs-Elysées.—Trouvé chez lui Félix.—Dîné chez Pierret, et -passé la soirée à continuer le <i>Charles IX.</i></p> - -<p>—Vu avec bien du plaisir les calques des petits dessins de Géricault -<a name="NoteRef_114_114" id="NoteRef_114_114"></a><a href="#Note_114_114" class="fnanchor">[114]</a>.</p> - -<pre style="margin-left: 15%;"> -Déjeuné............... 0 60 Prêté à Pierret ce matin. 80 fr. -Pieds de cochon....... 2 25 Il m'en doit........... 20 " - 2 85 100 " -</pre> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 19.—<i>Velasquez.</i> Interrompu vers onze heures.—A l'atelier est -venu le W... Ensuite chez Fielding et dîné chez Rouget.—Retourné chez -lui et<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[p. 94]</a></span> puis au café de la rue Bourbon.—Rentré à dix heures un quart.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -Déjeuné........... 1 40 -Cocher............ 2 60 -Dîné.............. 1 10 -Bière............. 0 30 - 5 40 -</pre> - -<p>—Désir de faire des sujets de la Révolution, tels que l'<i>Arrivée de -Bonaparte à l'armée d'Égypte</i>, les <i>Adieux de Fontainebleau.</i></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 20 <i>avril.</i>—Je sors de chez Leblond. Il a été bien question -d'Égypte: on peut y aller pour bien peu de chose. Dieu veuille que -j'y aille! Pensons bien à cela, et si mon cher Pierret y venait avec -moi? C'est l'homme qu'il me faudrait; en attendant, travaillons à nous -séparer des liens qui entravent l'esprit et débilitent la santé. Se -lever matin.</p> - -<p>Penser à l'Arabe. J'irai ces jours-ci chez D... lui demander des -renseignements sur ses études.</p> - -<p>—Qu'est-ce aller en Égypte? chacun saute aux nues. Et si ce n'est pas -plus que d'aller à Londres? Pour trois cents francs, Deloches<a name="NoteRef_115_115" id="NoteRef_115_115"></a><a href="#Note_115_115" class="fnanchor">[115]</a> et -Planat<a name="NoteRef_116_116" id="NoteRef_116_116"></a><a href="#Note_116_116" class="fnanchor">[116]</a> y sont passés. On y vit à meilleur marché qu'ici... Il<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[p. 95]</a></span> -faudrait partir en mars et revenir en septembre; on aurait le temps de -voir la Syrie.</p> - -<p>Est-ce vivre que végéter comme un champignon attaché à un tronc pourri -<a name="NoteRef_117_117" id="NoteRef_117_117"></a><a href="#Note_117_117" class="fnanchor">[117]</a>? Les habitudes mesquines m'absorbent tout entier. D'ailleurs, -c'est d'avance qu'il faut se préparer.</p> - -<p>Tant que j'aurai mes jambes, j'espère vivre matériellement. Plaise au -ciel que le Salon me mette en passe de faire bientôt mes tournées! -Scheffer doit me faire connaître une affaire. Il a passé une partie du -jour à mon atelier.</p> - -<p>—J'ai presque fini le <i>Don Quichotte</i> et beaucoup avancé la <i>Jane -Shore.</i></p> - -<p>La fille est venue ce matin poser. Hélène a dormi ou fait semblant. Je -ne sais pourquoi je me crus bêtement obligé de faire mine d'adorateur -pendant ce temps, mais la nature n'y était point. Je me suis rejeté -sur un mal de tête, au moment de son départ et quand il n'était plus -temps... Le vent avait changé. Scheffer m'a consolé le soir, et il -s'est trouvé absolument dans les mêmes intentions.</p> - -<p>Je me fais des peurs de tout, et crois toujours<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[p. 96]</a></span> qu'un inconvénient va -être éternel. Moi qui parle, je passerai aussi... Cela aussi est une -consolation.</p> - -<p>—Ma lithographie de chez Leblond n'est pas mal venue.</p> - -<p>—Félix est venu un moment à mon atelier et Henri chez Leblond. Il -y a eu trios d'instruments à vent, mais Batton<a name="NoteRef_118_118" id="NoteRef_118_118"></a><a href="#Note_118_118" class="fnanchor">[118]</a> m'a fait plus -de plaisir avec ses folies sur le piano.—Édouard est enchanté du -<i>Velasquez</i>; il dit que c'est le plus beau qu'il ait vu.</p> - -<p>—Ce bon Pierret m'enchante d'être aussi possédé que moi de tous les -projets qui m'ont pris ce soir; il est aussi ivre que moi.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -Dîné et Scheffer.............................. 2 35 -Café.......................................... 0 85 - 3 20 -</pre> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 21.—De bonne heure au <i>Velasquez</i>: je n'ai pu y -travailler.—Été voir Cogniet. Fait une mauvaise esquisse d'après -nature pour lui.</p> - -<p>—Faire un dessin d'après Géricault. Il faut étudier des contours -comme faisait Fedel à l'atelier. Je pourrai en faire quelques-uns à -l'Académie.—Cogniet m'a conseillé d'aller voir <i>Joseph</i> de Méhul.—Ce -soir chez Pierret. Enchanté, ainsi que moi, du croquis d'après -Géricault.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -Déjeuner et dîner..................................... 2 " -Couleurs Belot........................................ 1 " -Maréchal.............................................. 1 " -Gravure, <i>Massacre des Innocents</i> de Raphaël............ 0 50 - 4 50 -</pre> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[p. 97]</a></span></p> - -<p>—Le matin chez Scheffer, pour voir son échelle; revenu avec Henry, et -perdu ma matinée chez lui. Rentré chez moi vers deux heures et trouvé -une lettre de mon frère pour Munich, que j'ai jetée de suite à la poste.</p> - -<p>Dîné avec Henri Hugues. Rencontré le soir Henri Scheffer et au café -avec lui, mais sans doute par complaisance, car je m'endormais. Il m'a -dit qu'aujourd'hui Didot étant chez son père, et lui parlant du projet -où j'étais de prendre des rapins, Didot disait que je ferai le premier -de mes rapins.</p> - -<p>Je suis d'une mélancolie extrême.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -Déjeuné...................................... 1 40 -Le soir, café................................ 0 75 - 2 15 -</pre> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 23.—A l'atelier, travaillé et fini le petit <i>Don -Quichotte.</i>—Dîné Henry, Fiedling, sorti à la barrière de Sèvres. -Revenu chez eux le soir.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 24.—Le matin, travaillé à la lithographie pour Gihaut; -puis déjeuné.—Chez Champmartin. Trouvé Marochetti<a name="NoteRef_119_119" id="NoteRef_119_119"></a><a href="#Note_119_119" class="fnanchor">[119]</a> et fait -connaissance.</p> - -<p>—Dîné chez Tautin, après une course vaine au Champ de Mars, pour voir -l'exercice à feu.—<i>Brewery.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[p. 98]</a></span></p> - -<p>—Tiré au pistolet, assez bien, aux Champs-Elysées.—Punch chez -Lemblin. Billard au coin, après déjeuner.</p> - -<p>—Chez Allier<a name="NoteRef_120_120" id="NoteRef_120_120"></a><a href="#Note_120_120" class="fnanchor">[120]</a>: très charmé de sa nouvelle figure. Son <i>Marin</i> -m'a fait le plus grand plaisir. Une chose qui m'a frappé, et que -Champmartin rappelait ce soir, c'était que c'était comme la peinture de -Géricault; ce qui paraît contribuer à m'en faire voir le faible aussi -bien que le beau côté. J'ai comparé les émotions que fait naître ce -genre de style avec celui de Michel-Ange, dans les jambes et cuisses -chez Allier.</p> - -<p>Y penser pour ne faire ni l'un ni l'autre; mais <i>le bien</i> est entre les -deux.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -Déjeuné............. 1 " -Dîné................ 1 20 -Punch............... 0 60 -Pistolet............ 1 " -Billard............. 1 " - 4 80 -</pre> - -<p>C'est trop pour une journée de sottises.</p> - -<p>—Le souvenir du petit groupe en pierre de Géricault m'enchante; -il serait amusant d'en faire, mais il faudrait être un travailleur -forcené. Comment trouver le temps de tout faire?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 25.—A l'atelier, vers onze heures.—Chez<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[p. 99]</a></span> Pierret d'abord, -puis chez Soulier. Pierret venu me joindre.</p> - -<p>—Travaillé au <i>Turc</i> du second plan, qui s'aperçoit de -l'incendie.—Félix un instant.</p> - -<p>—Dîné avec Pierret. Été ensuite chez M. Lelièvre. Point trouvé.—Chez -M. Guillemardet. Louis me paraît fort mal. J'ai éprouvé une impression -bien douloureuse en le voyant et j'y mêlais aussi ce sentiment solennel -et funestement poétique de la faiblesse humaine, source intarissable -des émotions les plus fortes.</p> - -<p>Pourquoi ne suis-je pas poète? Mais, du moins, que j'éprouve, autant -que possible dans chacune de mes peintures, ce que je veux faire passer -dans l'âme des autres!... L'allégorie est un beau champ!</p> - -<blockquote> - -<p><i>Le Destin aveugle entraînant tous les suppliants qui -veulent en vain, par leurs cris et leurs prières, arrêter un -bras inflexible.</i></p></blockquote> - -<p>Je crois et j'ai pensé ailleurs que ce serait une excellente chose -que de s'échauffer à faire des vers, rimes ou non, sur un sujet pour -s'aider à y entrer avec feu pour le peindre. A force de s'accoutumer à -rendre toutes mes idées en vers, je les ferais facilement à ma façon. -Il faut essayer d'en faire sur Scio.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 26 <i>avril.</i>—Le résultat de mes journées est toujours le même: -un désir infini de ce qu'on n'obtient jamais, un vide qu'on ne peut -combler, une<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[p. 100]</a></span> extrême démangeaison de produire de toutes les manières, -de lutter le plus possible contre le temps qui nous entraîne, et les -distractions qui jettent un voile sur notre âme; presque toujours -aussi une sorte de calme philosophique, qui prépare à la souffrance et -élève au-dessus des bagatelles. Mais c'est l'imagination qui peut-être -nous abuse encore là; au moindre accident, adieu presque toujours la -philosophie! Je voudrais identifier mon âme avec celle d'un autre.</p> - -<p>—M. L..., chez Perpignan, parlait du roman de <i>Saint-Léon</i> de Godwin -<a name="NoteRef_121_121" id="NoteRef_121_121"></a><a href="#Note_121_121" class="fnanchor">[121]</a>; il a trouvé le secret de faire de l'or et de prolonger sa vie -au moyen d'un élixir. Toutes ses misères deviennent la suite de ses -fatals secrets, et cependant au milieu de ses douleurs, il éprouve un -secret plaisir de ces facultés étranges, qui l'isolent dans la nature. -Hélas! je n'ai pu trouver les secrets, et je suis réduit à déplorer en -moi ce qui faisait la seule consolation de cet homme. La nature a mis -une barrière entre mon âme et celle de<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[p. 101]</a></span> mon ami le plus intime<a name="NoteRef_122_122" id="NoteRef_122_122"></a><a href="#Note_122_122" class="fnanchor">[122]</a>: -il éprouve la même chose. Encore, si je pouvais favoriser à loisir -ces impressions que seul j'éprouve à ma manière! Mais la loi de la -variété se fait un jeu de cette dernière consolation. Ce ne sont pas -des années qu'il faut pour détruire les innocentes jouissances que -chaque incident fait éclore dans une vive imagination. Chaque instant -qui s'écoule ou les emporte ou les dénature. Au moment où j'écris, -j'ai commencé de sentir vingt choses que je ne reconnais plus quand -elles sont exprimées. Ma pensée m'échappe. La paresse de mon esprit ou -plutôt sa faiblesse me trahit plutôt que la lenteur de ma plume ou que -l'insuffisance de la langue; c'est un supplice de sentir et d'imaginer -beaucoup, tandis que la mémoire laisse évaporer au fur et à mesure.</p> - -<p>Que je voudrais être poète! tout me serait inspiration. Chercher à -lutter contre ma mémoire rebelle, ne serait-ce pas un moyen de faire de -la poésie? Car, qu'est-ce que ma position? <i>J'imagine.</i> Il n'y a donc -que paresse à <i>fouiller</i> et <i>ressaisir</i> l'idée qui m'échappe.</p> - -<p>—Je me suis levé matin et j'ai été de suite à l'atelier: il n'était -pas sept heures. Pierret était déjà à la besogne.</p> - -<p>La Laure m'a manqué de parole. J'ai travaillé<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[p. 102]</a></span> toute la journée avec -chaleur. J'étais fatigué sur le soir. Retouché les jambes du jeune -homme au coin et la vieille.</p> - -<p>Retourné chez moi m'habiller et pris Fielding et Soulier; dîné ensemble -chez Rouget. Chez M. Guillemardet, m'informer de la santé de Louis. -Chez Perpignan. Vu M. N..., fort amusant et intéressant. C'est encore -un philosophe tant soit peu décourageant et qui sent le machiavélisme. -Nous avons parlé de lord Byron et de ce genre d'ouvrages dramatiques -qui captivent singulièrement l'imagination.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 27.—Discussions intéressantes sur le génie et les hommes -extraordinaires chez Leblond.</p> - -<p>Dimier pensait que les grandes passions étaient la source du génie! Je -pense que c'est l'imagination seule, ou bien, ce qui revient au même, -cette délicatesse d'organes qui fait voir là où les autres ne voient -pas, et qui fait voir d'une façon différente. Je disais même que les -grandes passions jointes à l'imagination conduisent le plus souvent -au dévergondage d'esprit, et Dufresne dit une chose fort juste: que -ce qui faisait l'homme extraordinaire était radicalement une manière -tout à fait propre à lui de voir les choses. Il l'étendait aux grands -capitaines et enfin aux grands esprits de tous les temps et de tous les -genres. Ainsi, point de règles pour ces grandes âmes: <i>elles</i> sont pour -les gens qui n'ont que le talent qu'on acquiert. La preuve, c'est qu'on -ne transmet pas cette faculté. Il disait:<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[p. 103]</a></span> «Que de réflexions pour -faire une belle tête expressive! Cent fois plus que pour un problème, -et pourtant ce n'est, au fond, que de l'instinct, car il ne peut rendre -compte de ce qui le détermine.» Je remarque maintenant que mon esprit -n'est jamais plus excité à produire que quand il voit une médiocre -production sur un sujet qui me convient.</p> - -<p>—A l'atelier à huit heures. Mal disposé. Champmartin venu à la -fin.—Dîné chez Rouget ensemble et puis rencontré Fielding. Chez -Leblond ensemble.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 28 <i>avril.</i>—Toute la journée, non en train et insipide -mélancolie; il serait bien utile de se coucher de très bonne heure, à -présent que les soirées sont ennuyeuses. Qu'il serait bon d'arriver au -jour à l'atelier!</p> - -<p>—Travaillé à l'enfant.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 29 <i>avril.</i>—La gloire n'est pas un vain mot pour moi. Le bruit -des éloges enivre d'un bonheur réel; la nature a mis ce sentiment dans -tous les cœurs. Ceux qui renoncent à la gloire ou qui ne peuvent y -arriver font sagement de montrer, pour cette fumée, cette ambroisie -des grandes âmes, un dédain qu'ils appellent philosophique. Dans ces -derniers temps, les hommes ont été possédés de je ne sais quelle envie -de s'ôter eux-mêmes ce que la nature leur avait donné en plus qu'aux -animaux qu'ils chargent des plus vils fardeaux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[p. 104]</a></span></p> - -<p>Un philosophe, c'est un monsieur qui fait ses quatre repas les -meilleurs possible, pour qui vertu, gloire et noblesse de sentiments -ne sont à ménager qu'autant qu'ils ne retranchent rien à ces quatre -indispensables fonctions et à leurs petites aises corporelles et -individuelles. En ce sens, un mulet est un philosophe bien préférable, -puisqu'il supporte de plus, sans se plaindre, les coups et les -privations. C'est que ces gens regardent comme une chose dont ils -doivent surtout tirer vanité, cette renonciation volontaire à des dois -sublimes qui ne sont point à leur portée.</p> - -<p>—J'ai été de bonne heure à mon atelier. J'ai fait deux traits de deux -dessins arabes et leurs chevaux.</p> - -<p>Venus Laure et Hélène et Lopez, jusqu'à trois heures et quart. Resté -à l'atelier jusqu'à sept heures passées. Thil est venu à la fin. Ses -éloges, qui m'ont paru sincères, m'ont réchauffé. Je suis retourné avec -lui jusqu'auprès du Palais-Royal. J'irai ces jours-ci le voir.</p> - -<p>—Été chez M. Guillemardet, après mon dîner. Rentré vers dix heures.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 30 <i>avril.</i>—A l'atelier vers huit heures et demie... -Déjeuné avant.—J'ai eu Abadie.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -A lui....................................... 3 fr. -</pre> - -<p>Retouché des mains d'après lui, et fait le sabre.—Avec Champmartin et -Marochetti, à la Porte-Saint-Martin.</p> - -<p>—<i>Jane Shore</i> ridicule.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[p. 105]</a></span></p> - -<p>—Pour mon tableau du <i>Christ</i><a name="NoteRef_123_123" id="NoteRef_123_123"></a><a href="#Note_123_123" class="fnanchor">[123]</a>, les anges de la mort tristes et -sévères portent sur lui leurs regards mélancoliques.—Penser à Raphaël.</p> - -<p>—Ce serait une belle chose, un <i>Passage de la mer Rouge.</i></p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_91_91" id="Note_91_91"></a><a href="#NoteRef_91_91"><span class="label">[91]</span></a> <i>Italiana in Algeri</i>, opéra italien de <i>Rossini.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_92_92" id="Note_92_92"></a><a href="#NoteRef_92_92"><span class="label">[92]</span></a> <i>Charles Demeulemeester</i>, graveur belge, élève de Bervic, -né à Bruges en 1771, mort en 1836. Il avait fait à Rome en 1806 des -copies à l'aquarelle des <i>Loges du Vatican</i>, et s'était ensuite -entièrement consacré à les reproduire par la gravure. Il laissa cette -œuvre immense inachevée. C'est évidemment à ce travail considérable que -Delacroix fait allusion.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_93_93" id="Note_93_93"></a><a href="#NoteRef_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Le <i>duc d'Orléans</i>, qui manifesta toujours un goût très -vif pour les arts, s'était constitué le protecteur des artistes de son -temps. Il entretint notamment avec Decamps et Delacroix des relations -assez suivies; à la différence de Louis-Philippe, le Prince avait pour -le talent de Delacroix une admiration toute particulière: il venait à -l'atelier du maître et suivait ses travaux. Deux des plus belles toiles -de Delacroix, le <i>Meurtre de l'évêque de Liège</i> et la <i>Noce juive -au Maroc</i>, furent achetées par le duc d'Orléans; la première avait -été même composée spécialement pour lui. Enfin, si l'on feuillette -attentivement les catalogues des ventes de la maison d'Orléans, on voit -que de nombreuses œuvres du maître figurèrent dans la galerie du fils -aîné de Louis-Philippe. (Voir <i>Catalogue Robaut</i>, passim.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_94_94" id="Note_94_94"></a><a href="#NoteRef_94_94"><span class="label">[94]</span></a> <i>Jean-Hector Schnetz</i>, peintre, né à Versailles en 1787, -mort en 1870, élève de David, de Gros et de Gérard. Il fut directeur de -l'Académie de France à Rome.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_95_95" id="Note_95_95"></a><a href="#NoteRef_95_95"><span class="label">[95]</span></a> <i>Charles Steuben</i>, peintre d'histoire et portraitiste, -né à Manheim. Delacroix le connut à l'atelier de Gérard, chez lequel -Steuben se présenta muni de lettres de recommandation de Schiller et -de Mme de Staël. Il fut élève de Prud'hon et débuta au Salon de 1812. -Il peignit pour les galeries de Versailles les Batailles de Tours, -de Poitiers, de Waterloo. Il exécuta aussi les portraits des rois de -France Charles II, Louis II, Eudes, Charles IV, Lothaire, Louis V, -Hugues-Capet, et pour le Louvre, la Bataille d'Ivry.</p></div> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_96_96" id="Note_96_96"></a><a href="#NoteRef_96_96"><span class="label">[96]</span></a> La <i>Panhypocrisiade</i>, de <i>Népomucène Lemercier</i>, poème -satirique en seize chants, singulier ramassis de scènes sans liaison, -mais dont quelques-unes sont fort belles.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_97_97" id="Note_97_97"></a><a href="#NoteRef_97_97"><span class="label">[97]</span></a> On voit ici la première idée d'une composition qui devait -être une de ses plus belles œuvres, connue sous ces noms: <i>Melmoth</i> -ou <i>Intérieur d'un couvent de Dominicains à Madrid</i>, ou l'<i>Amende -honorable.</i> Cette composition lui fut inspirée par la salle du Palais -de justice de Rouen. Nous extrayons à ce sujet d'une biographie de -<i>Corot</i>, publiée par M. Robaut, un passage marquant la profondeur de -l'impression que le paysagiste avait éprouvée en voyant le tableau de -Delacroix: «Nous étions assis sur l'un des bancs qui font le tour de -la salle des Pas perdus; il était là, silencieux depuis un moment, les -yeux levés sur les hautes voûtes en bois sculptés, quand tout à coup il -s'écria: Quel homme! quel homme! Il revoyait dans sa pensée le tableau -de l'<i>Amende honorable</i> que nous avions admiré ensemble quelques jours -auparavant...» On sait que les deux artistes avaient l'un pour l'autre -une vive admiration.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_98_98" id="Note_98_98"></a><a href="#NoteRef_98_98"><span class="label">[98]</span></a> <i>Don Quichotte dans sa librairie</i>.(Voir <i>Catalogue -Robaut</i>, n° 138.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_99_99" id="Note_99_99"></a><a href="#NoteRef_99_99"><span class="label">[99]</span></a> <i>Achille</i> ou <i>Eugène Devéria</i>, car Delacroix était -également lié avec les deux frères.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_100_100" id="Note_100_100"></a><a href="#NoteRef_100_100"><span class="label">[100]</span></a> Delacroix ne considérait pas comme sérieux ses premiers -essais, remontant à 1817: mais on sait que plus tard il devint un -maître du dessin lithographique.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_101_101" id="Note_101_101"></a><a href="#NoteRef_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Une des raisons qui sans doute contribuèrent le plus -à la rédaction du Journal, du moins dans les premiers temps de la -carrière artistique de Delacroix, fut le manque de mémoire dont il -se plaint à plusieurs reprises et auquel ce passage fait allusion; -et puis, de même qu'il croyait à la nécessité d'une hygiène physique -rigoureuse pour favoriser le travail de l'esprit, il était intimement -convaincu de l'utilité d'une hygiène mentale journalière comportant -des obligations strictes et des exercices réguliers. Ces principes de -conduite ne contribuèrent pas peu à l'admirable fécondité dont il donna -l'exemple.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_102_102" id="Note_102_102"></a><a href="#NoteRef_102_102"><span class="label">[102]</span></a> <i>Comairas</i> avait peint des études vraiment remarquables; -il possédait également quelques œuvres d'anciens maîtres.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_103_103" id="Note_103_103"></a><a href="#NoteRef_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Tableau de <i>Girodet</i>, exposé au Salon de 1810, et qui -se trouvait alors au Luxembourg. Le tableau est actuellement au musée -de Versailles. Le musée du Luxembourg conserve dans ses archives un -curieux pastel qui a servi d'étude pour ce tableau; il représente un -<i>Hussard luttant contre un Mameluk.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_104_104" id="Note_104_104"></a><a href="#NoteRef_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Probablement <i>Roger délivrant Angélique</i>, qui figura au -Salon de 1819 et se trouve actuellement au musée du Louvre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_105_105" id="Note_105_105"></a><a href="#NoteRef_105_105"><span class="label">[105]</span></a> <i>Dante et Virgile.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_106_106" id="Note_106_106"></a><a href="#NoteRef_106_106"><span class="label">[106]</span></a> <i>Massacre de Scio.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_107_107" id="Note_107_107"></a><a href="#NoteRef_107_107"><span class="label">[107]</span></a> <i>Drolling</i>, peintre d'histoire, né en 1786, mort en -1851, élève de David, prix de Rome en 1810.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_108_108" id="Note_108_108"></a><a href="#NoteRef_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Portrait-étude d'<i>Élisabeth Salter</i>, modèle connu de -l'époque.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_109_109" id="Note_109_109"></a><a href="#NoteRef_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Il ressort clairement de ce passage que Delacroix avait -posé lui-même dans l'atelier de Géricault pour une figure d'homme -placée sur le devant du radeau de <i>la Méduse</i>, la tête penchée en -avant et les bras étendus. Il existe même un dessin à la mine de plomb -in-4° qui a précédé la peinture (voir <i>Catalogue Robaut</i>, n°9). Mais -Delacroix fait évidemment allusion ici à la tête d'étude, bien plus -grande que nature, qui a passé à la vente P. Andrieu, et que possède -aujourd'hui le musée de Rouen.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_110_110" id="Note_110_110"></a><a href="#NoteRef_110_110"><span class="label">[110]</span></a> <i>Marcos Botzaris</i>, l'un des héros de la Grèce moderne, -qui contribua à l'insurrection de 1820. Il se signala dans de nombreux -combats et s'enferma dans les murs de Missolonghi; cette place étant -près de se rendre, il s'efforça de la sauver par un acte de dévouement -semblable à celui de Léonidas; il pénétra de nuit avec trois cents -hommes dans le camp des Turcs; mais il fut atteint d'une balle à la -tête et mourut à Carpenitza (1823). (Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1407 -et 1408.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_111_111" id="Note_111_111"></a><a href="#NoteRef_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Ces conseils d'hygiène mentale, qui reviennent à -chaque page du Journal et au sujet desquels nous avons insisté dans -notre étude, Delacroix ne se contentait point de se les prodiguer à -lui-même; il aimait à en donner de semblables à ses amis. C'est ainsi -qu'il écrivait à Pierret: «Lutte avec courage contre tes malheurs et -ne laisse perdre aucune parcelle de ce temps qui ne sera pas ingrat et -t'apportera plus tôt que tu ne penses le fruit de tes sueurs. Quand tu -auras conquis par ta force la douce indépendance, comme tu l'aimeras -mieux toi-même!» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 51.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_112_112" id="Note_112_112"></a><a href="#NoteRef_112_112"><span class="label">[112]</span></a> <i>Joseph-Louis Leborne</i>, peintre, né à Versailles en -1796. Il se livra à la fois à la peinture de paysage, à la peinture -historique et à la lithographie; il exposa fréquemment jusqu'en 1840.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_113_113" id="Note_113_113"></a><a href="#NoteRef_113_113"><span class="label">[113]</span></a> <i>Henri Decaisne</i>, peintre, né à Bruxelles en 1779, mort -en 1852, élève de David, Gros et Girodet, fit surtout des tableaux -d'histoire. -</p> -<p> -En 1824, il s'occupait spécialement de lithochromie avec son frère -<i>Joseph Decaisne</i>, également peintre, puis botaniste distingué, qui -devint membre de l'Institut.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_114_114" id="Note_114_114"></a><a href="#NoteRef_114_114"><span class="label">[114]</span></a> Probablement un album. (Voir <i>Catalogue de la vente -Coutan</i>, 1889, n° 211.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_115_115" id="Note_115_115"></a><a href="#NoteRef_115_115"><span class="label">[115]</span></a> <i>Deloches</i>, peintre, resté inconnu, contemporain de -Delacroix.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_116_116" id="Note_116_116"></a><a href="#NoteRef_116_116"><span class="label">[116]</span></a> <i>Planat</i>, peintre de portraits, né en 1792, mort en -1866. Delacroix écrivait à propos de lui à Soulier: «Je suis bien -charmé d'apprendre que tu aies trouvé Planat à Florence. C'était un -fort bon garçon. Il avait au collège un grand amour pour le dessin et y -réussissait fort bien. Il doit bien faire à présent. Tu ne me dis pas -s'il a jeté son bonnet par-dessus les murs et s'il est peintre tout à -fait, ou bien s'il a encore comme toi un pied dans quelque petit bout -de chaîne.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 76.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_117_117" id="Note_117_117"></a><a href="#NoteRef_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Dans le cours du Journal, on trouvera indiqué plus d'un -projet de voyage que l'artiste ne réalisa jamais. Il est important de -noter qu'il ne visita pas les musées d'Italie. En 1821, il écrivait à -Soulier, alors installé à Florence.: «Dieu, quel pays! Comment, vous -avez des ciels comme cela? Des montagnes comme cela? Je ne plaisante -pas, ce diable de dessin m'avait tourné la tête, et j'avais déjà fait -une foule de plans superbes pour aller manger mon petit revenu dans la -Toscane, auprès de toi, mon cher ami. Mais ne parlons pas de tout cela. -Je n'aurai jamais la force de prendre une résolution, et je pourrirai -toute ma vie où le ciel m'a jeté en commençant.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. -78.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_118_118" id="Note_118_118"></a><a href="#NoteRef_118_118"><span class="label">[118]</span></a> <i>Alexandre Batton</i>, compositeur et pianiste, né à Paris -le 2 janvier 1797, mort le 15 octobre 1855, élève de Chérubini, prix de -Rome en 1816.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_119_119" id="Note_119_119"></a><a href="#NoteRef_119_119"><span class="label">[119]</span></a> <i>Marochetti</i>, sculpteur français né à Turin en 1805 de -parents naturalisés Français, mort en 1867. Son œuvre est importante et -lui valut de nombreuses récompenses. Il fut notamment charge d'exécuter -un des bas-reliefs de l'Arc de triomphe de l'Étoile.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_120_120" id="Note_120_120"></a><a href="#NoteRef_120_120"><span class="label">[120]</span></a> <i>Antoine Allier</i>, sculpteur français, qui siégea plus -tard comme député aux Assemblées législatives de 1839 à 1851. Il -exécuta un grand nombre de compositions, de bustes et de statues, qui -furent exposés au Salon, de 1822 à 1835. Delacroix fait sans doute -allusion ici à sa figure intitulée: <i>Jeune marin expirant.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_121_121" id="Note_121_121"></a><a href="#NoteRef_121_121"><span class="label">[121]</span></a> <i>William Godwin.</i> Économiste et romancier anglais, né en -1756, mort en 1836. Après quelques années de travaux, il devint du coup -célèbre par la publication de deux ouvrages: un traité de politique -sociale et un roman. Le premier, intitulé <i>Recherches touchant la -justice politique et son influence sur la vertu et le bonheur général</i>, -parut en 1793. Dans cet ouvrage, Godwin a la prétention de réformer -la société d'après des données rationnelles tirées de la philosophie -du dix-huitième siècle et de l'esprit de la Révolution française. -Son roman, <i>Caleb Williams</i>, fut inspiré par un même sentiment -d'indignation contre les vices de la société qui l'entourait. Sa fille -épousa le poète Shelley, et il est probable que les idées de Godwin ne -furent pas étrangères aux tendances révolutionnaires et rénovatrices de -l'auteur des <i>Cenci.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_122_122" id="Note_122_122"></a><a href="#NoteRef_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Les idées de Delacroix sur <i>l'amitié</i> s'étaient -modifiées avec l'expérience de la vie. Nous rapprocherons simplement de -cette remarque un court fragment d'une lettre écrite à Pierret en 1820: -«Sainte amitié, amitié divine, excellent cœur! Non, je ne suis pas -digne de toi. Tu m'enveloppes de ton amitié, je suis ton vaincu, ton -captif. Bon ami, c'est toi qui sais aimer. Je n'ai jamais aimé un homme -comme toi, mais ton cœur, j'en suis sûr, sera inépuisable.» (<i>Corr.</i>, -t. I, p. 52.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_123_123" id="Note_123_123"></a><a href="#NoteRef_123_123"><span class="label">[123]</span></a> Cette toile a été au Salon de 1827, puis aux -Expositions universelles de 1855 et de 1878. Appartient à l'église -Saint-Paul-Saint-Louis, rue Saint-Antoine. (Voir <i>Catalogue Robaut.</i>)</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Samedi</i> 1<sup>er</sup> <i>mai.</i>—Ayant reçu hier une lettre de la -cousine Lamey, qui m'avertissait que M. de la Valette devait venir chez -elle aujourd'hui pour y voir ma sœur, je me suis proposé d'y revenir.</p> - -<p>Je suis resté à l'atelier jusqu'à midi.—Mis au trahies deux petits -dessins.</p> - -<p>Resté ensuite chez la cousine jusqu'à deux heures et demie.</p> - -<p>—Chez Larchez, fait des armes avec Fielding. En train de me trouver -avec eux, dîné avec Fielding et ensuite M. Lelièvre, quelque peu, puis -les rejoindre au petit café. Joué au billard, ou plutôt bavardé, en -poussant des billes.</p> - -<p>—L'Égypte! l'Égypte! J'aurai, parle général R..., des armes de mameluk.</p> - -<p>—J'ai eu un délice de composition ce matin à mon atelier, et j'ai -retrouvé des entrailles pour ce tableau du <i>Christ</i>, qui ne me disait -rien.</p> - -<p>Ce soir, j'entrevois de ces beaux nus, simples de forme, d'un modelé à -la Guerchin, mais plus ferme.<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[p. 106]</a></span> Je ne suis point fait pour les petits -tableaux, mais je pourrais en faire dans ce genre.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 2 <i>mai.</i>—Je rentre de bonne heure ce soir, et très mal -disposé, quant à la santé; mais une lettre de mon bon frère, toute -bonne et rassurante sur son sort à venir, me remet un peu en train.</p> - -<p>J'ai dîné chez ce bon Lelièvre.</p> - -<p>Lassitude et disposition maladive, toute la journée. J'ai colorié -l'aquarelle du <i>Turc</i> qui caresse son cheval. Henri Scheffer y est -venu quelques heures; puis Henri, avec qui je suis revenu jusqu'aux -Tuileries.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 13 <i>mai.</i>—Ressenti toute la journée de mon indisposition. -Déjeuné avec Soulier et Fielding.</p> - -<p>Vu les tableaux du maréchal Soult.</p> - -<p>—Penser, en faisant mes anges pour le préfet<a name="NoteRef_124_124" id="NoteRef_124_124"></a><a href="#Note_124_124" class="fnanchor">[124]</a>, à ces belles et -mystiques figures de femmes, une, entre autres, qui porte des fruits -dans un plat.</p> - -<p>—Mon Pierret dîné avec moi.—Promené au Champ de Mars, avec Pierret, -Soulier et Fielding.</p> - -<p>—Rentré avec Pierret et passé la soirée: thé, le Dante, etc.</p> - -<p>—Écrit à Cogniet.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[p. 107]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 4 <i>mai.</i>—Voici le quatrième mois depuis le commencement de -l'année. Ai-je rêvé pendant ce temps? Quel éclair! Je ne finis point -mon tableau. Je suis accroché à chaque pas... J'ai remué le fond -aujourd'hui.—Félix est venu à l'atelier.</p> - -<p>—J'ai vu Thil le matin chez lui: il m'a prêté une petite Bible -qui est une mine féconde de motifs.—Je suis passé un instant chez -Édouard.—Dîné avec Fielding et Soulier chez R..., puis chez Leblond.</p> - -<p>—Dufresne est bien amusant et bon garçon.—Magnétisme.—Son tour à un -médecin qui endormit une femme; son ami souffle à la femme des choses -qu'elle a la bonhomie de redire; lui-même feint de s'endormir et répond -à ravir aux questions du docteur enchanté, puisqu'il le cite dans son -ouvrage.—Foi qu'il faut ajouter à ces rêveries.</p> - -<p>—En retournant, songé avec Soulier à faire de l'aquatinte d'après mes -dessins: je retoucherai à la pointe.</p> - -<p>—Dimier, excellent homme: il a eu deux mois et demi de leçons.</p> - -<p>—Ouvrages sur l'Orient:</p> - -<p><i>Anastase, ou les mémoires d'un Grec</i>, traduit de l'anglais.</p> - -<p><i>Lettres sur la Grèce et l'Égypte</i>, par Savary<a name="NoteRef_125_125" id="NoteRef_125_125"></a><a href="#Note_125_125" class="fnanchor">[125]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[p. 108]</a></span></p> - -<p><i>Histoire de l'Égypte, sous Méhémet-Ali</i>, par Maugin.</p> - -<p>Traduction en vers de l'<i>Enfer</i> du Dante, par M. Brait Delamathe<a name="NoteRef_126_126" id="NoteRef_126_126"></a><a href="#Note_126_126" class="fnanchor">[126]</a>.</p> - -<p><i>Histoire de la vie et des ouvrages de Raphaël</i>, avec un joli portrait, -gravé par Cousin, par, je crois, M. Quatremère de Quincy<a name="NoteRef_127_127" id="NoteRef_127_127"></a><a href="#Note_127_127" class="fnanchor">[127]</a>.</p> - - -<p><i>Jeudi</i> 6 <i>mai.</i>—D'assez bonne heure à l'atelier; travaillé avec -ardeur à la femme du coin, et en général à tout le coin du cheval.</p> - -<p>Dufresne vers deux heures, jusqu'à trois heures et demie: il paraît -content. J'ai repris après son départ, jusqu'à sept heures et demie.</p> - -<p>—Aujourd'hui, le <i>Barbier de Séville</i> à l'Odéon.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Hier mercredi</i> 5 <i>mai.</i>—Travaillé au cheval, depuis neuf heures -environ, jusqu'à deux heures.—Chez Champmartin.—Monté sur le cheval -de Marochetti. Sauté de l'autre côté: je ne m'en croyais pas capable; -j'ai failli être écrasé par le cheval, parce que je n'ai pas su prendre -mon aplomb en retombant.—Retourné<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[p. 109]</a></span> par le Luxembourg... Vif sentiment -de bien-être et de liberté!<a name="NoteRef_128_128" id="NoteRef_128_128"></a><a href="#Note_128_128" class="fnanchor">[128]</a> Penser toujours que la nature humaine -trouve dans toutes les situations de quoi les supporter ou en tirer -avantage..., le plus souvent, du moins.</p> - -<p>—Dîné à quatre heures et demie. Trouvé Fedel et Comairas à la porte de -mon atelier. Achevé la soirée avec eux.</p> - -<p>—J'ai vu chez Comairas des Pinelli<a name="NoteRef_129_129" id="NoteRef_129_129"></a><a href="#Note_129_129" class="fnanchor">[129]</a> superbes... Quel effet me -feront donc les originaux? Le <i>Combattimento</i> est fameux.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 7.—Le matin, un instant chez Pierret et Soulier. Emporté à -lui des croquis de Naples.</p> - -<p>Acheté pour 5 fr. de gravures, rue des Saints-Pères... Costumes -orientaux et instruments de sauvages, une ancienne lithographie de -Géricault, prise de la Bastille, etc.</p> - -<p>Déjeuné, en sortant de chez Soulier, au coin de la rue des Saints-Pères -et de la rue de l'Université.</p> - -<p>—A l'atelier; Pierret y était. J'ai travaillé à l'habit de l'homme -du milieu; cela détache mieux l'homme couché. Dufresne me recommande -surtout de donner la couleur locale et de faire des gens du pays.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[p. 110]</a></span></p> - -<p>—Il faut s'efforcer de n'interrompre que pour finir le <i>Velasquez.</i></p> - -<p>L'esprit humain est étrangement fait! J'aurais consenti à y travailler, -perché, je crois, sur un clocher; aujourd'hui je ne puis penser à -l'achever que comme à une <i>seccatura</i>; tout cela, parce que j'en suis -hors depuis longtemps; il en est de même de mon tableau et de tous les -travaux possibles pour moi. Il y a une croûte épaisse à rompre pour s'y -mettre de cœur; quelque chose, un terrain rebelle qui repousse le soc -et la houe. Mais après un peu d'obstination, sa rigueur s'évanouit tout -à coup; il est prodigue de fleurs et de fruits: on ne peut suffire à -les recueillir.</p> - -<p>—Fielding venu à l'atelier. Dîné avec lui rue de la Harpe et M. du -Fresnoy<a name="NoteRef_130_130" id="NoteRef_130_130"></a><a href="#Note_130_130" class="fnanchor">[130]</a>. Promenade au Luxembourg; chez eux, rue Jacob. Rentré à -onze heures.</p> - -<p>—<i>Le rossignol.</i>—Quel rapide instant de gaieté dans toute la nature: -ces feuilles si fraîches, ces lilas, ce soleil rajeuni. La mélancolie -s'enfuit pendant ces courts moments. Si le ciel se couvre de nuages et -se rembrunit, c'est comme la bouderie charmante d'un objet aimé: on est -sûr du retour.</p> - -<p>J'ai entendu ce soir en revenant le rossignol<a name="NoteRef_131_131" id="NoteRef_131_131"></a><a href="#Note_131_131" class="fnanchor">[131]</a>; je<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[p. 111]</a></span> l'entends -encore, quoique fort éloigné. Ce ramage est vraiment unique, plutôt -par les émotions qu'il fait naître qu'en lui-même. Buffon s'extasie -en naturaliste sur la flexibilité du gosier et les notes variées du -mélancolique chanteur du printemps. Moi, je lui trouve cette monotonie, -charme indéfinissable de tout ce qui fait une vive impression. C'est -comme la vue de la vaste mer; on attend toujours encore une vague avant -de s'arracher à son spectacle; on ne peut le quitter. Que je hais tous -ces rimeurs avec leurs rimes, leurs gloires, leurs victoires, leurs -rossignols, leurs prairies! Combien y en a-t-il qui aient vraiment -peint ce qu'un rossignol fait éprouver...? Et pourtant leurs vers ne -sont pleins que de cela. Mais si le Dante en parle, il est neuf comme -la nature, et l'on n'a entendu que celui-là. Tout est factice et paré -et fait avec l'esprit. Combien y en a-t-il qui aient peint l'amour? -Le Dante est vraiment le premier des poètes... On frissonne avec lui, -comme devant la chose, supérieur en cela à Michel-Ange, ou plutôt -différent, car il est sublime autrement, mais pas par la vérité. <i>Corne -colombe adunate aile pasture</i>, etc. <i>Corne si sta a gracidar la rana</i>, -etc. <i>Come il villanello</i>, etc., et c'est cela que j'ai toujours rêvé -sans le définir, précisément cela. C'est une carrière unique.</p> - -<p>—Mais quand une chose t'ennuiera, ne la fais pas. Ne cours pas après -une vaine perfection. Il est certains défauts pour le vulgaire qui -donnent souvent la vie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[p. 112]</a></span></p> - -<p>—Mon tableau acquiert une torsion, un mouvement énergique qu'il faut -absolument y compléter. Il y faut ce bon noir, cette heureuse saleté, -et de ces membres comme je sais, et comme peu les cherchent. Le mulâtre -fera bien.</p> - -<p>Il faut remplir; si c'est moins naturel, ce sera plus fécond et plus -beau. Que tout cela se tienne! O sourire d'un mourant! Coup d'œil -maternel! étreintes du désespoir, domaine précieux de la peinture! -Silencieuse puissance qui ne parle qu'aux yeux, et qui gagne et -s'empare de toutes les facultés de l'âme! Voilà l'esprit, voilà la -vraie beauté qui te convient, belle peinture, si insultée, si méconnue, -livrée aux bêtes qui t'exploitent<a name="NoteRef_132_132" id="NoteRef_132_132"></a><a href="#Note_132_132" class="fnanchor">[132]</a>. Mais il est des cœurs qui -t'accueilleront encore religieusement; de ces âmes que les phrases ne -satisfont point, pas plus que les inventions et les idées ingénieuses. -Tu n'as qu'à paraître avec ta mâle et simple rudesse, tu plairas d'un -plaisir pur et absolu. Plus de donquichotteries indignes de toi! -Avouons que j'y ai travaillé avec la passion. Je n'aime point la -peinture raisonnable; il faut, je le vois, que mon esprit brouillon -s'agite, défasse, essaye de cent manières, avant d'arriver au but dont -le besoin me travaille dans chaque chose. Il y a un vieux levain, un<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[p. 113]</a></span> -fond tout noir à contenter. Si je ne me suis pas agité comme un serpent -dans la main d'une pythonisse, je suis froid; il faut le reconnaître et -s'y soumettre, et c'est un grand bonheur. Tout ce que j'ai fait de bien -a été fait ainsi.</p> - -<p>Recueille-toi profondément devant ta peinture et ne pense qu'au Dante. -C'est ceci que j'ai toujours senti en moi!</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 9 <i>mai.</i>—Déjà le 9! Quelle rapidité!</p> - -<p>J'ai été vers huit heures à l'atelier. Ne trouvant pas Pierret, j'ai -été déjeuner au café Voltaire. J'étais passé chez Comairas, lui -emprunter les Pinelli.</p> - -<p>Je me suis senti un désir de peintures du siècle. La vie de Napoléon -fourmille de motifs.</p> - -<p>—J'ai lu des vers d'un M. Belmontet<a name="NoteRef_133_133" id="NoteRef_133_133"></a><a href="#Note_133_133" class="fnanchor">[133]</a>, qui, pleins de sottises et -de romantique, n'en ont que plus, peut-être, mis en jeu mon imagination.</p> - -<p>—Mon tableau prend une tournure différente. Le sombre remplace le -décousu qui y régnait. J'ai travaillé à l'homme au milieu, assis, -d'après Pierret. Je change d'exécution.</p> - -<p>—Sorti de l'atelier à sept heures et demie. Dîner chez un traiteur -nouveau pour moi; puis chez la cousine.</p> - -<p><i>Hier samedi</i> 8.—Déjeuné avec Fielding et Soulier; puis chez Dimier, -pour voir ses antiquités: quatre<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[p. 114]</a></span> vases d'albâtre magnifique et d'une -belle exécution; un sarcophage fort original: se souvenir du caractère -des pieds de deux statues égyptiennes assises, qu'on prétend de la plus -haute antiquité.</p> - -<p>—Puis chez Couturier,—A l'atelier: Pierret y était. J'ai fait la -veste de l'homme du milieu et fait détacher en clair sur elle l'homme -couché sur le devant, ce qui change notablement en mieux.</p> - -<p>—Dîné avec Pierret. Ce soir, une petite promenade par les Tuileries, -jusque chez moi. Rentré à onze heures et demie.</p> - -<p>—La sérénade de Paër<a name="NoteRef_134_134" id="NoteRef_134_134"></a><a href="#Note_134_134" class="fnanchor">[134]</a> est ce qui m'a frappé davantage.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 10 <i>mai.</i>—A l'atelier de bonne heure. J'y ai déjeuné. -Retravaillé un peu, d'après Pierret, à la jambe du cheval, à -l'aquarelle du mameluk qui tient le cheval par la bride. Fielding venu -un instant.—Dîné rue Monsieur-le-Prince. Été prendre Pierret,<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[p. 115]</a></span> pour -aller chez Smith, qui n'est pas organisé. J'ai lu en partie chez lui le -<i>Giaour.</i> Il faut en faire une suite.</p> - -<p>—Promenade aux Tuileries.—Pris la lithographie de Gros.—Chez -M. Guillemardet: Louis va bien; en descendant, Félix et Caroline -rentraient. Ils ont été dans mon atelier...</p> - -<p>—Idées:... faire le <i>Giaour.</i></p> - -<p>Rapporté de chez Félix le dessin que je lui ai fait.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 11 <i>mai.</i>—Il arrivera donc un temps où je ne serai plus agité -de pensées et d'émotions et de désirs de poésie et d'épanchements de -toute espèce. Pauvre Géricault! je l'ai vu descendre dans une étroite -demeure, où il n'y a plus même de rêves; et cependant je ne peux le -croire.</p> - -<p>Que je voudrais être poète! Mais au moins, produis avec la peinture! -fais-la naïve et osée... Que de choses à faire! Fais de la gravure, si -la peinture te manque, et de grands tableaux. La vie de Napoléon est -l'apogée de notre siècle pour tous les arts.</p> - -<p>Mais il faut se lever matin. La peinture, je me le suis dit mille fois, -a ses faveurs, qui lui sont propres à elle seule. Le poète est bien -riche.</p> - -<p>—Rappelle, pour t'enflammer éternellement, certains passages de Byron; -ils me vont bien.</p> - -<p>La fin de la <i>Fiancée d'Abydos.</i></p> - -<p>La <i>Mort de Sélim</i>, son corps roulé par les vagues et cette main -surtout, cette main soulevée par le flot qui vient mourir sur le -rivage. Cela est bien sublime<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[p. 116]</a></span> et n'est qu'à lui. Je sens ces choses-là -comme la peinture les comporte.</p> - -<p>La <i>Mort d'Hassan</i>, dans le <i>Giaour.</i> Le Giaour contemplant sa victime -et les imprécations du musulman contre le meurtrier d'Hassan.</p> - -<p>La description du palais désert d'Hassan.</p> - -<p>Les vautours aiguisent leur bec avant le combat. Les étreintes des -guerriers qui se saisissent; en faire un qui expire en mordant le bras -de son ennemi.</p> - -<p><i>Les imprécations de Mazeppa</i><a name="NoteRef_135_135" id="NoteRef_135_135"></a><a href="#Note_135_135" class="fnanchor">[135]</a> contre ceux qui l'ont attaché à son -coursier, avec le château renversé dans ses fondements.</p> - -<p>—J'ai lu ce matin au café Desmons un morceau couronné à la Société des -bonnes lettres. Dialogue entre Fouché, Bonaparte et Carnot: il y a de -belles choses, mais aussi des chefs-d'œuvre dans le genre niais.</p> - -<p>—Travaillé chez Fielding à son <i>Macbeth.</i> A l'atelier vers midi. -Commencé le <i>Combat d'Hassan et du Giaour.</i><a name="NoteRef_136_136" id="NoteRef_136_136"></a><a href="#Note_136_136" class="fnanchor">[136]</a></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[p. 117]</a></span></p> - -<p>—Dîné. Rouget à cinq heures.—Trouvé là Julien. Promené une heure avec -lui.—Leblond à sept heures.—Dufresne n'est pas venu.—M. Rivière -<a name="NoteRef_137_137" id="NoteRef_137_137"></a><a href="#Note_137_137" class="fnanchor">[137]</a> y est venu.</p> - -<p>—Je lisais ce matin cette anecdote. Un officier anglais, dans la -guerre d'Amérique, se trouvant aux avant-postes, vit venir un officier -américain occupé d'observer, qui paraissait si distrait qu'il n'en fut -pas aperçu, quoiqu'il en fût à une distance très petite. Il le couche -en joue, mais arrêté par l'idée affreuse de tirer sur un homme comme -sur une cible, il retint son doigt prêt à faire partir la détente. -L'Américain pique des deux et s'enfuit... C'était Washington!</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 12.—A l'atelier à neuf heures. Déjeuné au café D...—Chez -Soulier après. Soulier est venu avec M. Andrews.</p> - -<p>—Cogniet est venu vers trois heures passées; il m'a paru fort -content de ma peinture. Il lui semblait voir, disait-il, mon ancien -tableau commencé. Et puis combien ce pauvre Géricault aimerait cette -peinture!... La vieille, bouche grande ouverte, ni exagération dans -les yeux; l'intention des jeunes gens du coin; naïf et touchant. Il -semblait étonné<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[p. 118]</a></span> qu'on fit à présent de telle sorte de peinture, etc. -Il m'a bien plu comme de juste.</p> - -<p>Dîné à six heures et demie rue de la Harpe. <i>Fielding is come there and -we are returned together at his home. I was then very sleepy and slept -a little bit on the bed of Soulier while he was abed.</i> Rentré à dix -heures.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 15 <i>mai, dans la journée.</i>—Ce qui fait les hommes de génie -ou plutôt ce qu'ils font, ce ne sont pas les idées neuves, c'est cette -idée, qui les possède, que ce qui a été dit ne l'a pas encore été assez.</p> - -<p>—Jeudi, j'ai été chez mon oncle à son atelier; j'ai dîné avec lui, ma -tante était ici. Ils m'ont invité pour la campagne aujourd'hui.</p> - -<p>Le soir, étant assise et serrée près de moi, elle me faisait essayer -des gants.</p> - -<p><i>Hier, vendredi</i> 14.—Duponchel<a name="NoteRef_138_138" id="NoteRef_138_138"></a><a href="#Note_138_138" class="fnanchor">[138]</a> venu vers dix heures à l'atelier. -Resté après jusqu'à cinq heures pour les costumes de <i>Bothwell.</i><a name="NoteRef_139_139" id="NoteRef_139_139"></a><a href="#Note_139_139" class="fnanchor">[139]</a> -Attendu vainement au Luxembourg avec lui et Leblond, pour la partie au -<i>Moulin de beurre.</i></p> - -<p>—Dîné ensemble. Profonde tristesse et découragement, toute la soirée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[p. 119]</a></span></p> - -<p>—En lisant la notice sur lord Byron, au commencement du volume, ce -matin, j'ai senti encore se réveiller en moi cet insatiable désir de -produire. Puis-je dire que ce serait le bonheur pour moi? Au moins me -le semble-t-il. Heureux poète et plus heureux encore d'avoir une langue -qui se plie à ses fantaisies! Au reste, le français est sublime, mais -il faudrait avoir livré à ce Protée rebelle bien des combats, avant de -le dompter.</p> - -<p>Ce qui fait le tourment de mon âme, c'est sa solitude. Plus la mienne -se répand avec les amis et les habitudes ou les plaisirs journaliers, -plus il me semble qu'elle m'échappe et se retire dans sa forteresse. -Le poète qui vit dans la solitude, mais qui produit beaucoup, est -celui qui jouit de ces trésors que nous portons dans notre sein, mais -qui se dérobent à nous quand nous nous donnons aux autres. Quand on -se livre tout entier à son âme, elle s'ouvre tout à vous, et c'est -alors que la capricieuse vous permet le plus grand des bonheurs, celui -dont parle la notice, celui inaperçu peut-être de lord Byron et de -Rousseau, de la montrer sous mille formes, d'en faire part aux autres, -de s'étudier soi-même, de se peindre continuellement dans ses ouvrages. -Je ne parle pas des gens médiocres. Mais quelle est cette rage, non -pas seulement de composer, mais de se faire imprimer, outre le bonheur -des éloges? C'est d'aller à toutes les âmes qui peuvent comprendre -la vôtre; et il arrive que toutes les<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[p. 120]</a></span> âmes se retrouvent dans votre -peinture. Que fait même le suffrage des amis? C'est tout simple qu'ils -vous comprennent, ou plutôt que vous importe? Mais c'est de vivre dans -l'esprit des autres qui vous enivre. Quoi de si désolant? me dirai-je. -Tu peux ajouter une âme de plus à celles qui ont vu la nature d'une -façon qui leur est propre. Ce qu'ont peint toutes les âmes est neuf par -elles, et tu les peindrais encore neuves! Ils ont peint leur âme, en -peignant les choses, et ton âme te demande aussi son tour. Et pourquoi -regimber contre son ordre? Est-ce que sa demande est plus ridicule -que l'envie du sommeil que te demandent tes membres, quand ils sont -fatigués et toute ta physique nature? S'ils n'ont pas fait assez pour -toi, ils n'ont pas non plus fait assez pour les autres. Ceux même qui -croient que tout a été dit et trouvé, te salueront comme nouveau, et -fermeront encore la porte après toi. Ils diront encore que tout a été -dit. De même que l'homme, dans la faiblesse de l'âge, qui croit que la -nature dégénère, aussi les hommes d'un esprit vulgaire et qui n'ont -rien à dire sur ce qui a déjà été dit, pensent-ils que la nature a -permis à quelques-uns et seulement dans le commencement, de dire des -choses nouvelles et qui frappent. Ce qu'il y avait à dire dans le temps -de ces esprits immortels, frappait aussi tous les regards de leurs -contemporains, et pas un grand nombre, pour cela, n'a été tenté de -saisir le nouveau, de s'inscrire à la hâte, pour dérober à la postérité -la moisson à recueillir.<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[p. 121]</a></span> La nouveauté est dans l'esprit qui crée, et -non pas dans la nature qui est peinte. La modestie de celui qui écrit -l'empêche toujours de se placer parmi les grands esprits dont il parle. -Il s'adresse toujours, comme on pense, à une de ces lumières, s'il en -est que la nature..., etc.</p> - -<p>...Toi qui sais qu'il y a toujours du neuf, montre-le-leur dans ce -qu'ils ont méconnu... Fais leur croire qu'ils n'avaient jamais entendu -parler du rossignol et du spectacle de la vaste mer, et de tout ce que -leurs grossiers organes ne s'entendent à sentir, que quand on a pris -la peine de sentir pour eux d'abord. Que la langue ne t'embarrasse -pas; si tu cultives ton âme, elle trouvera jour pour se montrer; elle -se fera un langage qui vaudra bien les hémistiches de celui-ci et la -prose de celui-là. Quoi! vous êtes original, dites-vous, et cependant -votre verve ne s'allume qu'à la lecture de Byron ou du Dante, etc.! -Cette fièvre, vous la prenez pour la puissance de produire, ce n'est -plutôt qu'un besoin d'imiter... Eh! non, c'est qu'ils n'ont pas dit -la centième partie de ce qu'il y a à dire; c'est qu'avec une seule -des choses qu'ils effleurent, il y a plus de matières aux génies -nouveaux qu'il n'y a<a name="NoteRef_140_140" id="NoteRef_140_140"></a><a href="#Note_140_140" class="fnanchor">[140]</a>........et que la nature a mis en dépôt dans -les grandes imaginations futures, plus de nouveautés à dire sur ses -créations, qu'elle n'a créé de choses.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[p. 122]</a></span></p> - -<p>Mais que ferai-je? il ne m'est pas permis de faire une tragédie; la loi -des unités s'y oppose... Un poème?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 18 <i>mai.</i>—Penses-tu que Byron eût fait au milieu du tourbillon -ses scènes énergiques? que Dante fût environné de distractions, quand -son âme voyageait parmi les ombres?... Sans elle, rien! sans suite, -rien de productif!</p> - -<p>Des travaux interrompus sans cesse; et la seule cause en est dans la -fréquentation de beaucoup de gens.</p> - -<p><i>Le samedi</i> 15. Parti à deux heures avec Riesener, ma tante, Henry, -Léon et Rouget.</p> - -<p><i>Le lendemain dimanche</i> 16. Exercé dans la matinée à sauter et à lancer -des bâtons.—Promené dans les bois.—Expliqué du <i>Child-Harold</i> avec ma -tante. 4</p> - -<p><i>Le lundi.</i> Parti à sept heures environ. Vu Dufresne à l'atelier. Tracé -quelque peu.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 20 <i>mai.</i>—Aujourd'hui à l'atelier; trouvé le fond.—Dimier -venu de bonne heure. J'étais mal disposé de l'estomac et de la tête.</p> - -<p>—Dîné avec ces messieurs, au <i>Moulin de beurre.</i> J'y étais aussi assez -mal disposé.</p> - -<p>—La soirée au café. Agréable. Bonnes causeries de l'Italien.</p> - -<p><i>Hier mercredi</i>, à l'atelier. Rien fait de bon.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[p. 123]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 28 <i>mai.</i>—J'ai passé toute la soirée avec Dufresne, qui -part pour la campagne. J'ai la tête si remplie de choses à cette -occasion que je n'en peux retrouver aucune.</p> - -<p>—Je reprends depuis quelques jours avec entrain mon tableau. J'ai -travaillé aujourd'hui à l'ajustement de la femme morte.</p> - -<p>—Rien de bien remarquable ces derniers jours: vu Dimier mardi, il -partait le lendemain.</p> - -<p>—Qu'au moins tu admires les grandes vertus, si tu n'es pas assez ferme -pour être toi-même vraiment vertueux! Dufresne dit qu'il est capable de -dévouement pour toutes les grandes choses, etc..., mais qu'il en voit -le vide, que ce n'est rien au fond. J'éprouve le contraire... J'y rends -hommage, mais je suis trop faible pour les faire. Mon affaire est tout -autre.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 29.—Travaillé à la draperie de la vieille femme.</p> - -<p>—Le soir, rejoint Félix et Pierret au Palais-Royal. Vu Mme -X***. Désirs.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 31.—Ce soir au <i>Barbier</i> à l'Odéon; c'est fort satisfaisant. -J'étais près d'un vieux monsieur qui a vu Grétry, Voltaire, Diderot, -Rousseau, etc. Il a vu Voltaire dans un certain salon, disant aux -femmes des galanteries comme on les lui connaît. «Je vois en vous, -disait-il en s'en allant, un siècle qui commence; en moi, c'en est -un qui finit: c'est le siècle<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[p. 124]</a></span> de Voltaire.» On voit que le modeste -philosophe prenait d'avance, pour la postérité, la peine de nommer son -siècle. Il fut mené par un de ses amis déjeuner avec Jean-Jacques, -rue Platrière... ils sortirent ensemble. Aux Tuileries, des enfants -jouaient à la balle: «Voilà, disait Rousseau, comme je veux qu'on -exerce Émile», et choses semblables. Mais la balle d'un enfant vint -heurter la jambe du philosophe, qui entra en colère, et poursuivit -l'enfant de son bâton, quittant brusquement ses deux amis.</p> - -<p>—Travaillé peu aujourd'hui et à la vieille.—Hier, dîné avec Leblond.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_124_124" id="Note_124_124"></a><a href="#NoteRef_124_124"><span class="label">[124]</span></a> Le maître doit faire allusion à la composition classée -à l'année 1826, qui a été précédée d'études d'aquarelles et de pastels -divers. La composition définitive est le fameux tableau du <i>Christ au -jardin des Oliviers</i>, qui se trouve à l'église Saint-Paul-Saint-Louis. -La commande lui était venue de la préfecture de la Seine. C'est -pourquoi Delacroix baptisa le tableau «<i>Anges du préfet.</i>»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_125_125" id="Note_125_125"></a><a href="#NoteRef_125_125"><span class="label">[125]</span></a> <i>Claude-Étienne Savary</i>, voyageur et orientaliste, né -en 1750, mort en 1788. On a de lui <i>Lettres sur l'Égypte</i> (1784-1789, -3 vol. in-8°), livre aux descriptions pittoresques, au style brillant, -qui eut un très vif succès; <i>Lettres sur la Grèce</i> (1788, in-8°), livre -intéressant, mais resté inachevé, etc., etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_126_126" id="Note_126_126"></a><a href="#NoteRef_126_126"><span class="label">[126]</span></a> Cette traduction est en vers avec le texte en regard et -un discours sur Dante, etc. (1 vol. in-8°.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_127_127" id="Note_127_127"></a><a href="#NoteRef_127_127"><span class="label">[127]</span></a> <i>Quatremère de Quincy</i>, archéologue, né en 1755, -mort en 1849. On le destinait au barreau, mais il se sentait poussé -par une irrésistible vocation vers l'étude de l'architecture, de la -sculpture et surtout de l'art antique. Il abandonna le droit et voyagea -en Italie. La Révolution interrompit ses études; il fut député à -l'Assemblée législative, puis fit partie du conseil des Cinq-Cents. Il -laissa de nombreux ouvrages d'esthétique, notamment cette <i>Histoire de -la vie et des ouvrages de Raphaël</i>, dont parle Delacroix.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_128_128" id="Note_128_128"></a><a href="#NoteRef_128_128"><span class="label">[128]</span></a> C'est là, sous les ombrages de ce jardin du Luxembourg -où, en 1824, Delacroix éprouvait ces sentiments de bien-être et de -liberté, que se dresse aujourd'hui le monument élevé à la mémoire et à -la gloire du maître par ses fidèles admirateurs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_129_129" id="Note_129_129"></a><a href="#NoteRef_129_129"><span class="label">[129]</span></a> <i>Pinelli</i>, célèbre peintre et graveur italien, né à Rome -en 1781, mort en 1835. Il gravait surtout à merveille à l'eau-forte, et -on a de lui, en ce genre, des œuvres d'une touche pleine de vivacité, -de force et d'éclat.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_130_130" id="Note_130_130"></a><a href="#NoteRef_130_130"><span class="label">[130]</span></a> <i>Du Fresnoy</i>, amateur de l'époque.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_131_131" id="Note_131_131"></a><a href="#NoteRef_131_131"><span class="label">[131]</span></a> Ces émotions de nature, dont on trouve ici les premières -traces, devaient jouer un grand rôle dans le développement sentimental -et artistique de Delacroix. Il nous paraît intéressant d'insister sur -ce point, d'autant mieux qu'une des plus belles pages de son Journal, -une des plus accomplies comme forme littéraire, et qui se trouve dans -un cahier de l'année 1854, lui fut inspirée par une impression analogue -à celle que nous voyons notée ici.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_132_132" id="Note_132_132"></a><a href="#NoteRef_132_132"><span class="label">[132]</span></a> Dans la correspondance du maître comme dans son journal, -on trouve les traces de son noble désintéressement, de son culte -passionné pour l'art: «Nous vivons, mon bon ami, dans un temps de -découragement, écrit-il à Félix Guillemardet en 1821. Il faut de la -vertu pour y faire un Dieu du Beau uniquement. Eh bien, plus on le -déserte, plus je l'adore. Je finirai par croire qu'il n'y a au monde de -vrai que nos illusions.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p 73.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_133_133" id="Note_133_133"></a><a href="#NoteRef_133_133"><span class="label">[133]</span></a> Delacroix veut sans doute parler d'un recueil élégiaque, -<i>les Tristes</i>, que M. de Belmontet fit paraître en 1824.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_134_134" id="Note_134_134"></a><a href="#NoteRef_134_134"><span class="label">[134]</span></a> <i>Ferdinand Paër</i>, compositeur et pianiste, aujourd'hui -bien oublié, jouissait à cette époque d'une grande réputation. Il -naquit à Parme, en 1774, et mourut en 1839. A quatorze ans, il fit -représenter à Venise l'opéra de <i>Circé.</i> Il séjourna à Padoue, Milan, -Florence, Naples, Rome et Bologne, et y composa de nombreux ouvrages -avec cette facilité qui caractérisait les musiciens de l'École -italienne. Emmené en France, en 1806, par Napoléon, il dirigea à -plusieurs reprises le Théâtre-Italien. Ses principaux ouvrages sont: -<i>la Clémence de Titus, Cinna, Idoménée, la Griselda, l'Oriflamme, la -Prise de Jéricho.</i> En 1838, Delacroix, qui se présentait à l'Institut, -écrivait à Alfred de Musset: «Avez-vous la possibilité de me faire -recommander à Paër, pour l'élection prochaine à l'Institut? Si cela ne -vous engage pas trop, ni ne vous dérange, je vous demanderai le même -service que l'année dernière; mais surtout ne vous gênez pas, si vos -rapports ne sont plus les mêmes.» (<i>Corresp.</i>, t. 1, p. 235.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_135_135" id="Note_135_135"></a><a href="#NoteRef_135_135"><span class="label">[135]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1493.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_136_136" id="Note_136_136"></a><a href="#NoteRef_136_136"><span class="label">[136]</span></a> Delacroix a repris plusieurs fois ce sujet. En voici les -principales variantes. Le tableau dont il est ici question parut au -Salon de 1827. Il a appartenu à Alexandre Dumas père, et aujourd'hui -appartient à M. Mabler. (Voir <i>Catalogue Moreau.</i>) -</p> -<p> -Une lithographie différant absolument du premier tableau parut aussi -vers 1827. Une nouvelle toile, datée de 1835, fut exposée au Salon de -1835, à l'Exposition universelle de 1855 et à celle du Pavillon de -Flore, 1878.—Vente Collot, 1850, achetée 1,600 francs; vente Laurent -Richard, 1878, retirée à 27,000 francs; appartient maintenant au baron -Gérard. Une troisième toile fut signée en 1856. (Voir <i>Catalogue -Robaut</i>, n° 202, 203, 600, 601 et 1293.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_137_137" id="Note_137_137"></a><a href="#NoteRef_137_137"><span class="label">[137]</span></a> Ce <i>M. Rivière</i> était un ami intime de Delacroix; car, -dans une lettre à Pierret datée de Londres en 1825, il dit: «Si tu -vois M. Rivière, pour qui tu sais que nous avons tous deux beaucoup -d'amitié, dis-lui mille choses de ma part et que ses jugements sur ce -pays-ci sont bien justes pour moi.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 104.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_138_138" id="Note_138_138"></a><a href="#NoteRef_138_138"><span class="label">[138]</span></a> <i>Duponchel</i>, ancien directeur de l'Opéra, né à Paris -vers 1795, mort en 1868. Deux fois il dirigea l'Académie de musique, -de 1835 à 1843, puis de 1847 à 1849. Delacroix l'avait connu à Londres -en 1825, et il écrivait à Pierret: «Il est pour moi la boussole de la -mode, comme on peut penser.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 106.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_139_139" id="Note_139_139"></a><a href="#NoteRef_139_139"><span class="label">[139]</span></a> <i>Bothwell</i>, drame en cinq actes, en prose, par <i>M. A. -Empis</i>, représenté pour la première fois sur le Théâtre-Français, le 23 -juin 1824.</p></div> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_140_140" id="Note_140_140"></a><a href="#NoteRef_140_140"><span class="label">[140]</span></a> Manque dans le manuscrit.</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Mardi</i> 1<sup>er</sup> <i>juin.</i>—Chez Leblond.—Dufresne n'est point -parti: je le verrai ces jours-ci, peut-être demain. Il a amené le -docteur Bailly<a name="NoteRef_141_141" id="NoteRef_141_141"></a><a href="#Note_141_141" class="fnanchor">[141]</a>.</p> - -<p>—J'ai travaillé beaucoup l'homme nu couché, d'après Pierret.</p> - -<p>—Soulier revenu de sa campagne.</p> - -<p>—Le docteur Bailly: l'œil doux et le maintien réservé. En rentrant, -je me vis dans la glace, et je me fis presque peur de la méchanceté -de mes traits... C'est pourtant lui qui doit porter dans mon âme un -fatal flambeau qui, semblable aux cierges des morts, n'éclaire que les -funérailles de ce qui y reste de sublime.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[p. 125]</a></span></p> - -<p>Amant des Muses, qui voue à leur culte ton sang le plus pur, redemande -à ces.... divinités cet œil vif et brillant de la jeunesse, cette -allégresse d'un esprit peu préoccupé. Ces chastes sœurs ont été pires -que des courtisanes; leurs perfides jouissances sont plus mensongères -que la coupe de la volupté. C'est ton âme qui a énervé tes feux, tes -vingt-cinq ans sans jeunesse, ton ardeur sans vigueur; ton imagination -embrasse tout, et tu n'as pas la mémoire d'un simple marchand. La -vraie science du philosophe devrait consister à jouir de tout. Nous -nous appliquons au contraire à disséquer et détruire tout ce qui est -bon en soi, ne fût-ce qu'illusion... mais vertueuse. La nature nous -donne cette vie comme un jouet à un faible enfant. Nous voulons voir -comme tout cela joue; nous brisons tout. Il nous reste entre les mains -et à nos yeux ouverts trop tard et stupides, des débris stériles, des -éléments qui ne décomposent rien. Le bien est si simple! Il faut se -donner tant de mal pour le détruire par des sophismes! Et quand tout ce -bien et ce beau ne seraient qu'un vernis sublime, qu'une écorce, pour -nous aider à supporter le reste, qui peut nier qu'il n'existe au moins -comme cela? Singuliers hommes qui ne se laissent pas charmer par une -belle peinture, parce que l'envers est un bois mangé des vers! Tout -n'est pas bien; mais tout ne peut pas être mal, ou plutôt par cela, -tout est bien.</p> - -<p>Qui a commis une action d'égoïste sans se la reprocher?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[p. 126]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 4 <i>juin, matin.</i>—Je vis en société avec un corps, compagnon -muet, exigeant et éternel; c'est lui qui constate cette individualité -qui est le sceau de la faiblesse de notre race. Il sait que, si elle -est libre, c'est pour qu'elle soit esclave, mais la faible qu'elle est! -elle s'oublie dans sa prison. Elle n'entrevoit que bien rarement l'azur -de sa céleste patrie.</p> - -<p>Oh! triste destinée! désirer sans fin mon élargissement, esprit que je -suis, logé dans un mesquin vase d'argile. Tu bornes l'exercice de ta -force à t'y tourmenter en cent manières. Il me semble que ce pourrait -être l'organisation qui modifierait l'âme: elle est plus universelle. -Qu'elle passe par le cerveau comme par un laminoir qui la martèle et la -travaille, au coin de notre plate nature physique!... mais quel poids -insupportable que celui de ce cadavre vivant! Au lieu de s'élancer vers -des objets de désirs qu'elle ne peut étreindre, même point définir, -elle passe l'éclair de la vie à souffrir des sottises où la pousse -son tyran. C'est par une mauvaise plaisanterie, sans doute, que le -ciel nous a permis d'assister au spectacle du monde par cette ridicule -fenêtre: sa lorgnette gauchie et terne, plus ou moins, mais toujours -dans un sens, gâte tous les jugements de l'autre, dont la bonne foi -naturelle se corrompt, et qui produit souvent d'horribles fruits! Je -veux bien de cette façon croire à vos influences et à vos bosses..., -mais ce sera pour m'en désoler toujours. Qu'est-ce que c'est que l'âme -et l'intelligence séparées? Le plaisir de<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[p. 127]</a></span> donner des noms et de -classer est fatal à ces savants. Ils vont toujours trop loin et gâtent -leur affaire aux yeux des indolents d un esprit juste, qui croient que -la nature est un voile impénétrable. Je sais bien que pour s'entendre, -il faut nommer les choses; mais dès lors, elles sont spécifiées, elles -qui ne sont ni espèces constantes, ni<a name="NoteRef_142_142" id="NoteRef_142_142"></a><a href="#Note_142_142" class="fnanchor">[142]</a>............</p> - -<p>—Hier vu Dufresne le matin.—Travaillé au <i>Turc</i> à cheval et à la -vieille.—Le soir chez Leblond.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 6.—Leblond venu à l'atelier.—Dîné chez Scheffer avec -Soulier et lui. Bonne soirée et promenade avec Soulier.</p> - -<p>Nous avions rencontré avant-hier soir Dufresne, qui a dû partir ce -matin pour la campagne.</p> - -<p>—Franklin. Ne pas oublier d'acheter la <i>Science du bonhomme Richard.</i></p> - -<p>—Quelle sera ma destinée?... Sans fortune et sans dispositions propres -à rien acquérir: beaucoup trop indolent, quand il s'agit de se remuer à -cet effet, quoique inquiet, par intervalles, sur la fin de tout cela. -Quand on a du bien, on ne sent pas le plaisir d'en avoir; quand on n'en -a pas, on manque des jouissances que le bien procure. Mais tant que mon -imagination sera mon tourment et mon plaisir à la fois, qu'importe le -bien ou non? C'est une inquiétude, mais ce n'est pas la plus forte.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[p. 128]</a></span></p> - -<p>Sitôt qu'un homme est éclairé, son premier devoir est d'être honnête et -ferme: il a beau s'étourdir, il y a quelque chose en lui de vertueux -qui veut être obéi et satisfait. Quelle penses-tu qu'ait été la vie -des hommes qui se sont élevés au-dessus du vulgaire? Un combat continu -<a name="NoteRef_143_143" id="NoteRef_143_143"></a><a href="#Note_143_143" class="fnanchor">[143]</a>. Lutte contre la paresse qui leur est commune avec l'homme -vulgaire, quand il s'agit d'écrire, s'il est écrivain; parce que -son génie lui demande à être manifesté, et ce n'est pas par ce vain -orgueil d'être célèbre seulement qu'il lui obéit, c'est par conscience. -Que ceux qui travaillent froidement se taisent... Mais sait-on où -que c'est que le travail sous la dictée de l'inspiration? Quelles -craintes! Quelles transes de réveiller ce lion qui sommeille, dont les -rugissements ébranlent tout votre être!... Mais pour en revenir, il -faut être ferme, simple et vrai.</p> - -<p>Il n'y a pas de mérite à être vrai, quand on l'est naturellement, -ou plutôt, quand on ne peut pas ne pas l'être; c'est un don comme -d'être poète ou musicien; mais il y a du courage à l'être à force de -réflexions, si ce n'est pas une sorte d'orgueil, comme celui qui s'est -dit: «Je suis laid» et qui dit aux<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[p. 129]</a></span> autres: «Je suis laid», pour qu'on -n'ait pas l'air de l'avoir découvert avant lui.</p> - -<p>Dufresne est vrai, je pense, parce qu'il a fait le tour du cercle; il -a dû commencer par être affecté, quand il n'était qu'à demi éclairé. -Il est vrai, parce qu'il voit la sottise de ne pas l'être. Il avait, -je suppose, toujours assez d'esprit pour chercher à déguiser des -faiblesses. À présent, il préfère ne pas les avoir, et il s'en accusera -de meilleur cœur, pensant à peine les avoir, qu'il ne prenait soin de -les cacher quand il les sentait en lui. Je n'ai pas encore avec lui -cette candeur et cette sérénité que je me trouve avec ceux dont j'ai -l'habitude; je ne suis pas assez son ami encore pour être d'un avis -tout à fait opposé au sien, ou pour écouter négligemment ou ne pas -au moins feindre d'avoir attention quand il me parle. Si je consulte -et que je cherche le fond, peut-être y a-t-il,—et c'est sûr,—cette -crainte de passer pour un homme de moindre esprit, si je ne pense pas -comme lui. Sottise ridicule! Quand tu serais sûr de lui en imposer, -est-il rien de plus dur qu'une contenance incessamment mensongère? -C'est un homme après tout, et respecte-toi avant tout. C'est se -respecter qu'être sans voile et franc.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 8 <i>juin.</i>—Travaillé beaucoup: la femme, le cheval, tout ce -coin, les deux enfants. Édouard venu et très satisfait.—Leblond le -soir.—Henry a chanté et nous a fait plaisir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[p. 130]</a></span></p> - -<p>—Hier lundi, j'ai dîné chez M. Guillemardet.</p> - -<p>—<i>Bélisaire.</i></p> - -<p class="center">*</p> -<p><i>Mercredi</i> 9 <i>juin.</i>—La Laure m'a amené une admirable -Adeline de seize ans, grande, bien faite et d'une -tête charmante. Je ferai son portrait et m'en promets; -j'y pense...</p> - -<p>—J'ai été voir le dessin de Gros, chez Laugier<a name="NoteRef_144_144" id="NoteRef_144_144"></a><a href="#Note_144_144" class="fnanchor">[144]</a>; on ne peut plus -aimable.</p> - -<p>M'a fait moins d'impression que celle du tableau; c'est un contraste -singulier avec la chaleur réelle qui est dans tant de choses, -que la froideur générale d'exécution; un peu plat. Puis, point -d'individualité; du dessin dans les parties, mais l'idée... Un peu -atelier... Draperies arrangées, effet connu; le noir sur le devant, -etc. Mais c'est égal, je n'en suis pas trop découragé.</p> - -<p>Mais il est bien important de faire toujours une esquisse.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 13 <i>juin.</i>—Rien de bien remarquable aujourd'hui.—Jeudi -soir chez Leblond.—Aujourd'hui, travaillé toute la journée à copier -deux dessins. J'avance beaucoup mon tableau.—Dîner avec Soulier et -Fielding.—Commencé mon aquatinte. Chez Fielding et Soulier, le matin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[p. 131]</a></span></p> - -<p>—A l'atelier, travaillé au coin à gauche, surtout l'homme couché. Oté -le blanc qu'il avait autour de la tête.</p> - -<p>—Le soir chez M. de Conflans: il était seul. Café de la Rotonde.</p> - -<p>—Reçu un billet de la Laure; très drôle.</p> - -<p>—En sortant vers huit heures, le soir, de la maison, rencontré la -jolie grande ouvrière. Je l'ai suivie jusqu'à la rue de Grenelle, -en délibérant toujours sur ce qu'il y avait à faire et malheureux -presque d'avoir une occasion. Je suis toujours comme ça. J'ai trouvé, -après, toutes sortes de moyens à employer pour l'aborder, et quand il -était temps, je m'opposais les difficultés les plus ridicules. Mes -résolutions s'évanouissent toujours en présence de l'action. J'aurais -besoin d'une maîtresse pour mater la chair d'habitude. J'en suis fort -tourmenté et soutiens à mon atelier de magnanimes combats. Je souhaite -quelquefois l'arrivée de la première femme venue. Fasse le ciel que -vienne Laure demain! Et puis, quand il m'en tombe quelqu'une, je suis -presque fâché, je voudrais n'avoir pas à agir; c'est là mon cancer. -Prendre un parti ou sortir de ma paresse. Quand j'attends un modèle, -toutes les fois, même quand j'étais le plus pressé, j'étais enchanté -quand l'heure se passait, et je frémissais quand je l'entendais mettre -la main à la clef. Quand je sors d'un endroit où je suis le moins du -monde mal à mon aise, j'avoue qu'il y a un moment de délices extrêmes -dans le<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[p. 132]</a></span> sentiment de ma liberté dans laquelle je me réinstalle. Mais -il y a des moments de tristesse et d'ennui, qui sont bien faits pour -éprouver rudement; ce matin, je l'éprouvais à mon atelier. Je n'ai -pas assez d'activité à la manière de tout le monde pour m'en tirer, -en m'occupant de quelque chose. Tant que l'inspiration n'y est pas, -je m'ennuie. Il y a des gens qui, pour échapper à l'ennui, savent se -donner une tâche et l'accomplir.</p> - -<p>—Je pensais aujourd'hui qu'à travers tous nos petits mots, j'aime -beaucoup Soulier: je le connais et il me connaît. J'aime beaucoup -Leblond. J'aime beaucoup aussi mon bon vieux frère, je le connais bien; -je voudrais être plus riche, pour lui faire quelque plaisir de temps en -temps. Il faut que je lui écrive.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 15 <i>juin.</i>—Travaillé à la vieille femme, à ses -brodequins.—Prévost l'après-midi.—Le soir, Leblond.—Thil venu -le matin. Il préfère ma peinture à celle de Géricault: je les aime -beaucoup toutes deux.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -A Prévost (modèle)........................ 2 fr. 50. -</pre> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 17 <i>juin.</i>—Fielding le matin.—La planche. A midi -l'atelier.—La dame des Italiens est venue. Beaucoup ému.—Perpignan -est venu et M. Rivière.</p> - -<p>—Été aux Italiens avec Fielding.—Ricciardi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[p. 133]</a></span></p> - -<p>Mlle Mombelli <a name="NoteRef_145_145" id="NoteRef_145_145"></a><a href="#Note_145_145" class="fnanchor">[145]</a> et Marie. La dame y était. <i>I am very fond of this -pretty lady. I was looking at her incessantly.</i></p> - -<p>—Il faut absolument composer, à mesure qu'ils me viennent, tous les -sujets intéressants. Je sais, par expérience, que je ne peux en tirer -parti, quand c'est pour les exécuter au moment.</p> - -<pre style="margin-left: 20%;"> -A Marie Aubry (modèle)....................... 2 fr. -</pre> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 18.—Le matin, chez Fielding,—et ma planche au Musée. A -l'atelier, mon fond. Fedel venu.</p> - -<p>—Aux Français. La belle Mme Biez. <i>Pierre de Portugal</i>, et les -<i>Plaideurs sans procès.</i><a name="NoteRef_146_146" id="NoteRef_146_146"></a><a href="#Note_146_146" class="fnanchor">[146]</a></p> - -<p class="center">*</p> -<p><i>Samedi</i> 19.—Avec Pierret et Fielding, à Montfaucon.</p> - -<p>Vu Cogniet et le tableau de Géricault. Vu les <i>Constable.</i> C'était trop -de choses dans un jour. Ce Constable me fait un grand bien.</p> - -<p>Revenu vers cinq heures.—J'ai été deux heures à mon atelier. Grand -manque de sexe. Je suis tout à fait abandonné.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[p. 134]</a></span></p> - -<p>«Puis-je espérer, belle dame, de vous voir jeudi...? et me -pardonnez-vous de n'avoir pas été chez vous? J'ose me flatter que vous -ne serez pas aussi sévère que vous le disiez, et que vous n'aurez pas -la barbarie de passer devant la porte jaune sans entrer. J'imagine que -ce serait après midi, comme l'autre fois. Si ce n'est pas trop présumer -encore, je me permettrais de vous demander un peu plus de temps.»</p> - -<p>Un combat s'élève: l'enverrai-je ou non?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 20 <i>juin.</i>—La journée chez Fielding.—Achevé ma -planche.—Dîné ensemble chez Tautin.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 21 <i>juin.</i>—Porté ma planche chez l'imprimeur. Ébauché les deux -chevaux morts.—Vu Mayer<a name="NoteRef_147_147" id="NoteRef_147_147"></a><a href="#Note_147_147" class="fnanchor">[147]</a>.—Ils veulent tous plus d'effet: c'est -tout simple.</p> - -<p>—Désappointé aux Français. J'avais un billet pour <i>Bothwell</i>, mais -daté du 19.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 25 <i>juin.</i>—Été, chez Dorcy, voir les études de -Géricault.—Chez Cogniet.—Revu les Constable, etc.</p> - -<p>—A Montfaucon. Dîné par là.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[p. 135]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 26.—Parti pour Frépillon<a name="NoteRef_148_148" id="NoteRef_148_148"></a><a href="#Note_148_148" class="fnanchor">[148]</a> avec Henry, Riesener, Léon et -ses camarades. Resté jusqu'à lundi matin.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 29 <i>juin.</i>—Malade. Presque toute la journée à l'atelier; le -soir, Leblond.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 30 <i>juin.</i>—Chez M. Auguste<a name="NoteRef_149_149" id="NoteRef_149_149"></a><a href="#Note_149_149" class="fnanchor">[149]</a>. Vu d'admirables peintures -d'après les maîtres: costumes, chevaux surtout, admirables... comme -Géricault était loin d'en faire.</p> - -<p>Il serait très avantageux d'avoir de ces chevaux et de les copier, -ainsi que les costumes grecs et persans, indiens, etc.</p> - -<p>—Vu aussi chez lui de la peinture d'après Haydon<a name="NoteRef_150_150" id="NoteRef_150_150"></a><a href="#Note_150_150" class="fnanchor">[150]</a>: très grand -talent. Mais, comme disait très bien Édouard, absence d'un style bien -ferme à lui, dessin à la West. J'oubliais les belles études de M. -Auguste, d'après les marbres d'Elgin<a name="NoteRef_151_151" id="NoteRef_151_151"></a><a href="#Note_151_151" class="fnanchor">[151]</a>. Haydon<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[p. 136]</a></span> a passé un temps -considérable à les copier; il ne lui en est rien resté... Les belles -cuisses d'homme et de femmes! Quelle beauté sans enflure! incorrections -qui ne se remarquent pas.</p> - -<p>—Le soir avec Fielding. Pris du thé, rue de la Paix.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_141_141" id="Note_141_141"></a><a href="#NoteRef_141_141"><span class="label">[141]</span></a> Sans doute le docteur <i>Joseph Bailly</i>, né en 1779, mort -en 1832, qui fit les campagnes du Consulat et de l'Empire, et publia -des ouvrages appréciés.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_142_142" id="Note_142_142"></a><a href="#NoteRef_142_142"><span class="label">[142]</span></a> La suite manque dans le manuscrit.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_143_143" id="Note_143_143"></a><a href="#NoteRef_143_143"><span class="label">[143]</span></a> Cette idée de <i>lutte</i> qu'on retrouvera, d'ailleurs, -à maintes reprises dans son Journal, n'était que le corollaire, la -conséquence de l'opinion que professait le maître sur la <i>méchanceté -naturelle de l'homme</i>: «Je me souviens fort bien, disait-il parfois, -que quand j'étais enfant, j'étais un monstre. La connaissance du devoir -ne s'acquiert que très lentement, et ce n'est que par la douleur, le -châtiment et par l'exercice progressif de la raison que l'homme diminue -peu à peu sa méchanceté naturelle.» (BAUDELAIRE, <i>L'œuvre et la vie -d'Eugène Delacroix.—Art romantique.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_144_144" id="Note_144_144"></a><a href="#NoteRef_144_144"><span class="label">[144]</span></a> <i>Jean-Nicolas Laugier</i>, graveur français, qui attacha -son nom à la reproduction d'un grand nombre d'œuvres des principaux -peintres de cette époque, David, Gros, Prud'hon, Gérard, Coignet, etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_145_145" id="Note_145_145"></a><a href="#NoteRef_145_145"><span class="label">[145]</span></a> <i>Esther Mombelli</i>, cantatrice italienne, qui obtint de -1823 à 1826 un immense succès au Théâtre-Italien; elle épousa le comte -Gritti en 1827 et renonça ensuite définitivement au théâtre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_146_146" id="Note_146_146"></a><a href="#NoteRef_146_146"><span class="label">[146]</span></a> <i>Pierre de Portugal</i>, tragédie en cinq actes et en -vers, de <i>Lucien Arnault</i>, représentée pour la première fois au -Théâtre-Français le 21 octobre 1823. -</p> -<p> -<i>Les Plaideurs sans procès</i>, comédie en trois actes et en vers, -d'<i>Étienne</i>, représentée pour la première fois au Théâtre-Français le -29 octobre 1821.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_147_147" id="Note_147_147"></a><a href="#NoteRef_147_147"><span class="label">[147]</span></a> <i>Mayer</i>, peintre, demeuré inconnu. Delacroix écrivait de -Londres en 1825: «J'ai rencontré Mayer qui gagne de l'argent, beaucoup, -avec des portraits.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 106.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_148_148" id="Note_148_148"></a><a href="#NoteRef_148_148"><span class="label">[148]</span></a> <i>Frépillon</i>, près Saint-Leu-Taverny. C'est là que -Riesener, l'oncle de Delacroix, passait l'été.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_149_149" id="Note_149_149"></a><a href="#NoteRef_149_149"><span class="label">[149]</span></a> Dans une note de la <i>Correspondance de Delacroix</i>, M. -Burty écrit: «Ce M. Auguste,—c'est ainsi que le désignaient toujours -ses contemporains,—avait obtenu le second grand prix de sculpture -et était parti pour Rome en même temps que Ingres. Il devint un -riche dilettante, qui mettait ses collections d'armes et de costumes -orientaux à la disposition des artistes romantiques. Il signala le -premier à Géricault et à Delacroix l'intérêt capital des marbres du -Parthénon, recueillis par lord Elgin et exhibés à Londres.» -</p> -<p> -(V. le livre de M. Ernest Chesneau: <i>Peintres et statuaires -romantiques</i>,, p. 70 à 73.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_150_150" id="Note_150_150"></a><a href="#NoteRef_150_150"><span class="label">[150]</span></a> <i>Haydon</i>, peintre anglais, né en 1786, mort en 1846. Il -fut l'élevé de Fuessli. Il a laissé de curieux Mémoires.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_151_151" id="Note_151_151"></a><a href="#NoteRef_151_151"><span class="label">[151]</span></a> Il s'agit ici de la célèbre collection de sculptures en -marbre que <i>lord Elgin</i> rapporta d'Athènes en 1814 et qui fut déposée -au British Museum.</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Mercredi</i> 7 <i>juillet.</i>—Aujourd'hui, M. Auguste est venu à l'atelier: -il est fort charmé de ma peinture; ses éloges m'ont ranimé. Le temps -s'avance. J'irai demain chez lui chercher des costumes.</p> - -<p>—Passé la soirée avec Pierret.—Hier Leblond.—J'ai vu Édouard qui est -malade et qui m'inquiète.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 8 <i>juillet.</i>—Le matin chez Scheffer.—Rencontré Cogniet chez -M. de Forbin<a name="NoteRef_152_152" id="NoteRef_152_152"></a><a href="#Note_152_152" class="fnanchor">[152]</a>.—Chez M. Auguste, chercher les costumes.—M. de -Forbin venu à mon atelier avec Granet<a name="NoteRef_153_153" id="NoteRef_153_153"></a><a href="#Note_153_153" class="fnanchor">[153]</a>.—Zélie, etc.—Le soir, -Pierret.—Vu Édouard, le soir, qui part; il a meilleure mine, cela me -charme.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 17 <i>juillet.</i>—Aujourd'hui, Gassies<a name="NoteRef_154_154" id="NoteRef_154_154"></a><a href="#Note_154_154" class="fnanchor">[154]</a><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[p. 137]</a></span> venu à mon atelier -avec M. d'Houdetot<a name="NoteRef_155_155" id="NoteRef_155_155"></a><a href="#Note_155_155" class="fnanchor">[155]</a>.—Hier, Drolling.—Aujourd'hui, <i>Moïse</i> avec -Pierret et Fielding.</p> - -<p class="center">*</p> -<p><i>Dimanche</i> 18 <i>juillet.</i>—Quitté l'atelier de bonne -heure.—Dîné avec Henry et promené avec lui le -soir, et revenu par Asnières.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 19 <i>juillet.</i>—Comairas venu le matin.—J'ai avancé beaucoup, -quoique je ne sois resté que jusqu'à quatre heures.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 20 <i>juillet.</i>—Le matin, chez Soulier et Fielding.—M. de -Forbin, qui m'a traité avec toute la bonté imaginable.—Gassies et M. -d'Houdetot. Sa peinture m'a fait le plus grand effet: y penser.</p> - -<p>—Leblond. Assez bonne petite soirée... Parlé de pêche, de chasse, de -Walter Scott, etc.</p> - -<p>—Penser beaucoup au dessin et au style de M. d'Houdetot. Faire -beaucoup d'esquisses et se donner le temps: c'est en cela surtout que -j'ai besoin de faire des progrès. C'est à ce propos qu'il faut avoir -de belles gravures du Poussin et les étudier. La grande affaire, c'est -d'éviter cette infernale commodité de la brosse. Rends plutôt la -matière difficile<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[p. 138]</a></span> à travailler comme du marbre: ce serait tout à fait -neuf... Rendre la matière rebelle pour la vaincre avec patience.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_152_152" id="Note_152_152"></a><a href="#NoteRef_152_152"><span class="label">[152]</span></a> <i>Comte de Forbin</i>, peintre et archéologue français, -né en 1777, mort en 1841. Il fut élève de David. Nommé sous la -Restauration directeur des Musées nationaux, il réorganisa le musée -du Louvre, dépouillé pendant l'invasion d'un grand nombre de ses -chefs-d'œuvre; il l'enrichit notamment de l'<i>Enlèvement des Sabines</i> et -du <i>Naufrage de la Méduse.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_153_153" id="Note_153_153"></a><a href="#NoteRef_153_153"><span class="label">[153]</span></a> <i>Granet</i>, peintre, né à Aix en 1775. Il fut protégé -durant toute sa carrière par le comte de Forbin, aux tableaux duquel il -collabora, dit-on.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_154_154" id="Note_154_154"></a><a href="#NoteRef_154_154"><span class="label">[154]</span></a> <i>Gassies</i>, peintre, né à Bordeaux en 1786, mort en 1831, -élève de Vincent et de David. Il fit de la peinture d'histoire, de -marines et de paysage.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_155_155" id="Note_155_155"></a><a href="#NoteRef_155_155"><span class="label">[155]</span></a> <i>D'Houdetot</i>, administrateur et homme politique, né en -1778, mort en 1859. Il cultiva avec un certain succès la peinture, -qu'il avait apprise sous Regnault et Louis David, et devint en 1841 -membre libre de l'Académie des Beaux-Arts.</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p>19 <i>août.</i>—Vu M. Gérard<a name="NoteRef_156_156" id="NoteRef_156_156"></a><a href="#Note_156_156" class="fnanchor">[156]</a> au Musée. Éloges les plus flatteurs. Il -m'invite à venir dîner demain à sa campagne.</p> - -<p>—Le soir, chez Soulier avec Leblond et Pierret.</p> - -<p>—Déjeuné aujourd'hui avec Horace Vernet et Scheffer. Appris un grand -principe d'Horace Vernet: <i>finir une chose quand on la tient.</i> Seul -moyen de faire beaucoup.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 4 <i>octobre.</i>—Revu la Galerie des maîtres.—Fait des études au -manège et dîné avec M. Auguste. A propos d'un de ses superbes croquis -d'après les tombeaux napolitains, il parle du caractère neuf qu'on -pourrait donner aux sujets saints, en s'inspirant des mosaïques du -temps de Constantin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[p. 139]</a></span></p> - -<p>Vu chez lui le dessin d'Ingres, d'après son bas-relief et sa -composition de <i>Saint Pierre délivré de prison</i>, etc.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 5 <i>octobre.</i>—Passé la journée chez M. de Conflans, à -Montmorency. Promenade dans la forêt, etc., et le soir revenu avec -Félix. La dame entre nous deux et Leblond.</p> - -<p>—Reçu ce soir une lettre de Soulier.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_156_156" id="Note_156_156"></a><a href="#NoteRef_156_156"><span class="label">[156]</span></a> L'opinion flatteuse de <i>Gérard</i> avait été très sensible -à Delacroix. Gérard avait été frappé des débuts du jeune peintre; on -lui prête ce mot: «C'est un homme qui court sur les toits.» Mais, comme -dit Baudelaire, «pour courir sur les toits, il faut avoir la tête -solide», et cette apparente critique n'était en réalité que le voile -dont il couvrait l'étonnement que lui avaient inspiré ses admirables -débuts. En 1837, Delacroix posa sa candidature au fauteuil de Gérard: -«Je vous prie, écrivait-il au président, de vouloir bien faire agréer, -par la classe des Beaux-Arts, ma candidature à la place vacante dans -son sein par la mort de M. Gérard. En mettant sous ses yeux les titres -sur lesquels je pourrais fonder mes prétentions à l'honneur que je -sollicite, je ne puis me dissimuler leur peu d'importance, surtout -dans cette occasion où la perte d'un maître aussi éminent que M. -Gérard laisse dans l'École française un vide qui ne sera pas comblé de -longtemps.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 215.)</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[p. 140]</a></span></p></div> - - - - -<h4><a name="a1825" id="a1825">1825</a></h4> - - -<p><i>Sans date</i><a name="NoteRef_157_157" id="NoteRef_157_157"></a><a href="#Note_157_157" class="fnanchor">[157]</a>.—L'envie a noirci chaque feuillet de son histoire. -Pendant que les Tartufe et les Basile de l'Angleterre se liguaient -contre lui, il déposait la lyre à laquelle il devait sa renommée, il -saisissait l'épée de Pélopidas et prodiguait en faveur des Hellènes ses -travaux, ses fatigues, ses veilles, sa santé, sa fortune et enfin sa -vie.—Ses ennemis ont été nombreux: mais voici son tombeau. La haine -expire, l'envie pardonne. L'avenir juste va le ranger au nombre de ces -hommes que des passions, le trop<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[p. 141]</a></span> d'activité ont condamnés au malheur -en leur donnant le génie. On dirait qu'il s'est voulu peindre dans -ses vers: le malheur, voilà le partage de ces grands hommes. Telle -est la récompense de leurs pensées élevées, et de ce grand sacrifice -qu'ils consomment, lorsque, réunissant pour ainsi dire en des paroles -harmonieuses la sensibilité de leurs organes, la délicatesse de leurs -idées, leur force, leur âme, leurs passions, leur sang, leur vie, ils -donnent à leurs semblables de grandes leçons et d'immortelles voluptés.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_157_157" id="Note_157_157"></a><a href="#NoteRef_157_157"><span class="label">[157]</span></a> Le journal subit ici une interruption de plusieurs -années, soit que Delacroix eût alors cessé de prendre ses notes -journalières, soit que les petits cahiers où il inscrivait ses -impressions aient disparu; cette dernière hypothèse nous paraît la plus -vraisemblable. -</p> -<p> -Sur cette période de sa vie (1825-1832) il n'a été retrouvé, en fait -de document intime, qu'un petit album rouge que Delacroix portait sur -lui dans son voyage en Angleterre (1826) et qui contient des croquis de -paysages. -</p> -<p> -On y lit aussi ces courtes réflexions inspirées par la vie et la -mort de <i>lord Byron</i>, pour qui Delacroix eut toujours une admiration -passionnée. L'idée qu'il exprime sur le malheur réservé aux grands -hommes lui tenait au cœur, car il l'a développée à plusieurs reprises; -il remarque quelque part que «les grands hommes ont une vie plus -traversée et plus misérable que les autres».</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[p. 142]</a></span></p></div> - - - - -<h4><a name="a1830" id="a1830">1830</a></h4> - - -<p><i>Sans date.</i>—Ordinairement, le point d'interruption de la composition, -c'est-à-dire la manière dont tranche le groupe de devant avec les -figures plus éloignées, doit être sombre et fait mieux au bord -qu'éclairé; encore par la raison que les devants doivent autant que -possible se détacher en sombre par les bords. Jusqu'ici, je crois ce -principe le plus fécond pour le clair-obscur.</p> - -<p>Le Corrège ne me paraît pas aussi complet dans le clair-obscur que -Véronèse et Rubens; il détache trop souvent des membres très clairs sur -un fond sombre; ce qui fait bien sur un fond sombre, c'est alors des -parties entièrement reflétées.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 14 <i>mai.</i>—Article sur Michel-Ange<a name="NoteRef_158_158" id="NoteRef_158_158"></a><a href="#Note_158_158" class="fnanchor">[158]</a>. Heureux homme! il -a pétri le marbre et animé la<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[p. 143]</a></span> toile, etc. Mais qu'importe après tout, -si la nature vous a donné, dans quelque genre que ce soit, d'animer, -de faire vivre! Quel bonheur de rendre la vie, l'âme!—Chacun des -plans, dans l'ombre, ou plutôt dans tout effet de demi-teinte, doit -avoir chacun son reflet particulier; par exemple, tous les plans qui -regardent le ciel, bleuâtres; tous ceux qui sont tournés vers la terre, -chauds, etc., et changer soigneusement, à mesure qu'ils tournent. Les -plans de côté reflétés verts ou gris.</p> - -<p>Dans Véronèse, le linge froid dans l'ombre, chaud dans le clair.</p> - -<p>Quand il y a beaucoup de figures, qu'elles aient bien l'air de se -correspondre comme grandeur, suivant le plan où elles sont.</p> - -<p>La pâleur dans les reflets indique, plus que le reste, la pâleur, ou de -la maladie, ou de la mort.</p> - -<p>Burnet<a name="NoteRef_159_159" id="NoteRef_159_159"></a><a href="#Note_159_159" class="fnanchor">[159]</a> dit que Rubens entoure ordinairement la masse de lumière -de l'ombre, et ne se sert de vigueur dans le clair que pour lier. Sa -lumière est composée de teintes fraîches, délicates, etc. Au contraire, -dans les ombres des teintes très chaudes qui sont de l'essence -ordinaire du reflet et ajoutent ainsi à l'effet du clair-obscur. Il n'y -met surtout pas de noir.</p> - -<p>Mettre dans l'ombre des tons feuille morte (Van Dyck), bruns, opposés -au rouge.</p> - -<p>La <i>Femme au bain</i>: pour les chairs, teinte locale<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[p. 144]</a></span> plate; pour les -clairs, de <i>rouge de Venise</i> et blanc, dans laquelle, suivant l'endroit -des clairs, <i>jaune de Naples</i> et <i>blanc</i>, De <i>jaune de Naples, blanc</i> -et <i>noir pêche</i>, de <i>blanc</i> et <i>noir pêche.</i> Les ombres préparées avec -tons de reflets orangés les plus chauds et des tons gris d'ombre par -places, tels que <i>blanc, jaune Naples</i> et <i>terre d'ombre,</i> etc.</p> - -<p>Un grand avantage de composer toujours les mêmes tons est pour la -facilité de retoucher et de rentrer dans ce qu'on a fait.</p> - -<p>Il y a beaucoup d'académique dans Rubens, surtout dans son exécution, -surtout dans son ombre systématiquement peu empâtée et marquant -beaucoup au bord.</p> - -<p>Le Titien est bien plus simple sous ce rapport, ainsi que Murillo.</p> - -<p class="center">*</p> -<p><i>Mai.</i>—Tu es triste, tu te ranges toi-même dans le cercle pénible de -la sérénité...</p> - -<p>—L'or ne se trouve guère dans ces terrains riants et fertiles qui -portent de paisibles moissons et de gras pâturages: il se trouve dans -les entrailles des rochers terribles qui effrayent le voyageur.</p> - -<p>—Repaire des <i>tigres</i> et des <i>oiseaux sauvages</i>; les oiseaux sauvages -y effrayent les voyageurs de leurs cris sauvages, et le tigre, -qui cache dans leurs cavernes les fruits de ses amours, en écarte -le.....<a name="NoteRef_160_160" id="NoteRef_160_160"></a><a href="#Note_160_160" class="fnanchor">[160]</a>.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_158_158" id="Note_158_158"></a><a href="#NoteRef_158_158"><span class="label">[158]</span></a> Cet article parut dans la <i>Revue de Paris</i> en 1830. -Delacroix avait inscrit en tête de son étude ce fragment des poésies -du grand artiste qui peint si exactement la hauteur et la fierté d'âme -qu'il admirait en lui par-dessus toutes choses: «J'ai du moins cette -joie, au milieu de mes chagrins, que personne ne lit sur mon visage ni -mes ennuis ni mes désirs. Je ne crains pas plus l'envie que je ne prise -les vaines louanges de la foule ignorante... et je marche solitaire -dans les routes non frayées.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_159_159" id="Note_159_159"></a><a href="#NoteRef_159_159"><span class="label">[159]</span></a> <i>John Burnet</i>, graveur et peintre anglais, né en 1784, -mort en 1862; auteur d'un grand nombre de planches remarquables.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_160_160" id="Note_160_160"></a><a href="#NoteRef_160_160"><span class="label">[160]</span></a> Le reste manque dans le manuscrit.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[p. 145]</a></span></p></div> - - - - -<h4><a name="VOYAGE_AU_MAROC" id="VOYAGE_AU_MAROC">VOYAGE AU MAROC</a></h4> - - -<p><i>Tanger</i>, 26 <i>janvier</i><a name="NoteRef_161_161" id="NoteRef_161_161"></a><a href="#Note_161_161" class="fnanchor">[161]</a>.—Chez le pacha.</p> - -<p>L'entrée du château: le corps de garde dans la cour, la façade, la -ruelle entre deux murailles. Au bout sous l'espèce de voûte, des hommes -assis se détachant en brun sur un peu de ciel<a name="NoteRef_162_162" id="NoteRef_162_162"></a><a href="#Note_162_162" class="fnanchor">[162]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[p. 146]</a></span></p> - -<p>Arrivé sur la terrasse; trois fenêtres avec balustrade en bois, porte -moresque de côté par où venaient les soldats et les domestiques.</p> - -<p>Avant, la rangée de soldats sous la treille: cafetan jaune, variété de -coiffures; bonnet pointu sans turban, surtout en haut sur la terrasse.</p> - -<p>Le bel homme à manches vertes.</p> - -<p>L'esclave mulâtre qui versait le thé, à cafetan jaune et burnous -attaché par derrière, turban. Le vieux qui a donné la rose, avec haïjck -et cafetan bleu foncé.</p> - -<p>Le pacha avec ses deux haïjcks ou capuchons, de plus le burnous. Tous -les trois sur un matelas blanc, avec un coussin carré long couvert -d'indienne. Un petit coussin long en arlequin, un autre en crin, de -divers dessins; bouts de pieds nus, encrier de corne, diverses petites -choses semées.</p> - -<p>L'administrateur de la douane<a name="NoteRef_163_163" id="NoteRef_163_163"></a><a href="#Note_163_163" class="fnanchor">[163]</a>, appuyé sur son coude, le bras -nu, si je m'en souviens: haïjck très ample sur la tête, turban blanc -au-dessus, étoffe amarante qui pendait sur la poitrine, le capuchon non -mis, les jambes croisées. Nous l'avions rencontré sur une mule grise en -montant. La jambe se voyait beaucoup; un peu de la culotte de couleur; -selle couverte par devant et par derrière d'une étoffe écarlate. Une -bande rouge faisait le tour de la croupe du cheval en pendant. La bride -rouge de même ou, plutôt, le<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[p. 147]</a></span> poitrail. Un More conduisait le cheval -par la bride.</p> - -<p>Le plafond seul était peint, et les côtés du pilastre intérieurement en -faïence. Dans la niche du pacha c'était un plafond rayonnant, etc...; -dans l'avant-chambre des petites poutres peintes.</p> - -<p>Le troisième personnage était le fils du pacha: deux haïjcks sur la -tête, ou plutôt deux tours du même, à ce que je suppose; burnous bleu -foncé sur la poitrine laissant voir un peu de blanc. Pieds, tête -énorme, gras de figure, air stupide.</p> - -<p>Le bel homme à manches vertes, chemise de dessus en basin. Pieds nus -devant le pacha.</p> - -<p>Le jardin partagé par des allées couvertes de treilles. Orangers -couverts de fruits et grands, des fruits tombés par terre; entouré de -hautes murailles.</p> - -<p>Entré dans tous les détours du vieux palais. Cour de marbre, fontaine -au milieu; chapiteaux d'un mauvais composite; l'attique des pierres -toute simple: délabrement complet.</p> - -<p>Les plafonds des niches et même des petites salles sont remplis de -sculptures peintes comme la rose d'une mandoline.</p> - -<p>Les colonnes du tour de la cour sont en marbre blanc et la cour pavée -de même.</p> - -<p>Remarqué, en retournant vers un bel escalier à droite, un bel homme qui -nous suivait, l'air dédaigneux.</p> - -<p>Sorti par la salle où le pacha est censé rendre la justice. A gauche de -la porte du fond par où nous y<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[p. 148]</a></span> sommes entrés, une sorte de tambour en -planches de deux pieds et demi de hauteur environ, et allant depuis la -porte jusqu'à l'angle, sur lequel s'assied le pacha. Le long des murs, -dans les intervalles des pilastres qui vont à la voûte, des avances de -pierre pour servir de sièges. Les soldats sans fusils nous attendaient -à la porte sur deux rangées aboutissant au corps de garde par lequel -nous étions entrés.</p> - -<p>Vu une Juive très bien<a name="NoteRef_164_164" id="NoteRef_164_164"></a><a href="#Note_164_164" class="fnanchor">[164]</a> ressemblant à Mme R...</p> - -<p>Nègre, que Mornay m'a fait remarquer; il m'a semblé avoir une manière -particulière de porter le haïjck.</p> - -<p>Vu de côté la mosquée en allant chez un des consuls. Un Maure se lavait -les pieds dans la fontaine qui est au milieu; un autre se lavait -accroupi sur le bord<a name="NoteRef_165_165" id="NoteRef_165_165"></a><a href="#Note_165_165" class="fnanchor">[165]</a>.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>29 <i>janvier</i><a name="NoteRef_166_166" id="NoteRef_166_166"></a><a href="#Note_166_166" class="fnanchor">[166]</a>.—Vue ravissante en descendant le long des remparts, -la mer ensuite. Cactus et aloès énormes. Clôture de cannes; taches -d'herbes brunes sur le sable.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[p. 149]</a></span></p> - -<p>En revenant, le contraste des cannes jaunes et sèches avec la verdure -du reste. Les montagnes plus rapprochées d'un vert brun, tachées -d'arbustes nains noirâtres. Cabanes.</p> - -<p>La scène des chevaux qui se battent<a name="NoteRef_167_167" id="NoteRef_167_167"></a><a href="#Note_167_167" class="fnanchor">[167]</a>. D'abord ils se sont -dressés et battus avec un acharnement qui me faisait frémir pour ces -messieurs, mais vraiment admirable pour la peinture. J'ai vu là, j'en -suis certain, tout ce que Gros et Rubens ont pu imaginer de plus -fantastique et de plus léger. Ensuite le gris a passé sa tête sur le -cou de l'autre. Pendant un temps infini, impossible de lui faire lâcher -prise. Mornay est parvenu à descendre. Pendant qu'il le tenait par la -bride, le noir a rué furieusement. L'autre le mordait toujours par -derrière avec acharnement. Dans tout ce<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[p. 150]</a></span> conflit, le consul est tombé. -Ensuite laissé tous deux; allant sans se lâcher du côté de la rivière, -y tombant tous deux et le combat continuant et en même temps cherchant -à en sortir; les jambes trébuchent dans la vase et sur le bord, tout -sales et luisants, les crins mouillés. A force de coups, le gris lâche -prise et va vers le milieu de l'eau, le noir en sort, etc.... De -l'autre côté le soldat tâchant de se retrousser pour retirer l'autre.</p> - -<p>La dispute du soldat avec le groom. Sublime avec son tas de draperie, -l'air d'une vieille femme et pourtant quelque chose de martial.</p> - -<p>En revenant, superbes paysages à droite, les montagnes d'Espagne du ton -le plus suave, la mer bleu vert foncé comme une figue, les haies jaunes -par le haut à cause des cannes, vertes en bas par les aloès.</p> - -<p>Le cheval blanc entravé qui voulait sauter sur un des nôtres.</p> - -<p>Sur la plage, près de rentrer, rencontré les fils du kaïd, tous sur des -mules. L'aîné, son burnous bleu foncé; haïjck à peu près comme notre -soldat, mais bien propre; cafetan jaune serin. Un des jeunes enfants -tout en blanc, avec une espèce de cordon qui suspendait probablement -une arme.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>30 <i>janvier.</i>—Visite au consul anglais et suédois. Le jardin de M. de -Laporte<a name="NoteRef_168_168" id="NoteRef_168_168"></a><a href="#Note_168_168" class="fnanchor">[168]</a>. Tombeau dans la campagne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[p. 151]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p>31 <i>janvier.</i>—Dessiné le Maure du consul sarde.—Pluie.—En allant -chez le consul anglais, remarqué un marchand assez propre dans sa -boutique; le plancher et le tour garnis de nattes blanches avec des -pots et marchandises seulement d'un côté.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_161_161" id="Note_161_161"></a><a href="#NoteRef_161_161"><span class="label">[161]</span></a> Delacroix fit ce voyage au Maroc en compagnie du comte -de Mornay, ambassadeur de France près l'empereur Muley-Abd-Ehr-Rhaman. -Dans sa correspondance, il décrit ainsi son arrivée à Tanger: «A neuf -heures, nous avons jeté l'ancre devant Tanger. J'ai joui avec bien du -plaisir de l'aspect de cette ville africaine. C'a été bien autre chose, -quand, après les signaux d'usage, le consul est arrivé à bord dans un -canot qui était monté par une vingtaine de marabouts noirs, jaunes, -verts, qui se sont mis à grimper comme des chats dans tout le bâtiment -et ont osé se mêler à nous. Je ne pouvais détacher mes yeux de ces -singuliers visiteurs.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 173.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_162_162" id="Note_162_162"></a><a href="#NoteRef_162_162"><span class="label">[162]</span></a> Il nous paraît indispensable, pour expliquer le décousu -de ces notes rapides sur le Maroc, d'indiquer de quelle manière -Delacroix les prenait. Le petit cahier dans lequel elles se trouvent -et qui fut légué à M. le professeur Charcot par M. Burty, contient, en -regard de presque toutes, des croquis et des esquisses qui en sont pour -ainsi dire l'illustration, si bien qu'elles forment un tout en quelque -sorte inséparable. -</p> -<p> -Le soin minutieux avec lequel Delacroix note les moindres détails du -voyage, costumes, paysages, physionomies, attitudes, montre à quel -degré l'artiste poussait cet esprit d'observation pénétrante qu'on -retrouve dans son œuvre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_163_163" id="Note_163_163"></a><a href="#NoteRef_163_163"><span class="label">[163]</span></a> <i>Sidi Taieb Bios</i> ou <i>Biaz</i>, Marocain, administrateur de -la douane de Tanger, et chargé par le gouvernement du Maroc de traiter -avec le comte de Mornay.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_164_164" id="Note_164_164"></a><a href="#NoteRef_164_164"><span class="label">[164]</span></a> «Les Juives sont admirables, écrivait Delacroix à -Pierret, le 25 janvier; je crains qu'il ne soit difficile d'en -faire autre chose que de les peindre: ce sont des perles d'Éden.» -(<i>Corresp.</i>, t. I, p. 174.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_165_165" id="Note_165_165"></a><a href="#NoteRef_165_165"><span class="label">[165]</span></a> A propos des paysages si nouveaux pour lui et des traits -de mœurs qui le frappaient, l'artiste écrivait, toujours à Pierret: «Je -viens de parcourir la ville, je suis tout étourdi de tout ce que j'ai -vu. Je ne veux pas laisser partir le courrier, qui va tout à l'heure à -Gibraltar, sans te faire part de mon étonne ment de toutes les choses -que j'ai vues.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 174.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_166_166" id="Note_166_166"></a><a href="#NoteRef_166_166"><span class="label">[166]</span></a> Ce qui suit semble avoir été écrit le soir d'une -promenade dans la campagne.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_167_167" id="Note_167_167"></a><a href="#NoteRef_167_167"><span class="label">[167]</span></a> Cette scène, qui avait vivement frappé l'imagination de -Delacroix et dont on retrouve la description dans la <i>Correspondance</i> -(t. I, p. 176), a sans doute inspiré le tableau connu sous le nom de -<i>Rencontre de cavaliers maures</i>, qui fut refusé au Salon de 1834. Le -catalogue Robaut en donne la description suivante: «Les chevaux se -heurtent, et l'un d'eux se dresse sous le choc en même temps que sous -l'effort de son cavalier pour l'arrêter. Dans ce mouvement la puissante -silhouette du cheval bai brun s'enlève sur un fond de collines -qu'éclairent les fumées d'un combat et les clartés opalines d'un ciel -gris très doux où passent des bleus de turquoise. Sur ce premier groupe -se découpe le profil allongé, élégant du cheval gris-blanc, dont le -poil soyeux et fin laisse passer comme des lueurs roses la transparence -de la peau. Le geste des cavaliers, celui surtout de l'homme dont -on n'aperçoit que la tête et le poing, est d'une audace de vérité -extraordinaire, dont on ne retrouve l'exemple que dans Rubens, et -c'est à Rubens aussi que fait penser l'éclatante variété des rouges -que Delacroix s'est plu à multiplier dans cette précieuse composition, -étincelante et joyeuse comme l'œuvre d'un peintre coloriste, vivante -comme l'œuvre d'un grand dessinateur du mouvement, solide et forte -comme l'œuvre d'un maître statuaire.» (Voir <i>Catalogue Robaut.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_168_168" id="Note_168_168"></a><a href="#NoteRef_168_168"><span class="label">[168]</span></a> <i>M. de Laporte</i> était alors consul général de France au -Maroc.</p></div> - - - -<hr class="b2" /> - -<p>2 <i>février, jeudi.</i>—Dessiné la fille de Jacob en femme maure -<a name="NoteRef_169_169" id="NoteRef_169_169"></a><a href="#Note_169_169" class="fnanchor">[169]</a>.—Sortie vers quatre heures. Un Maure à tête très remarquable qui -avait un turban blanc par-dessus le haïjck. Tête des Maures de Rubens, -narines et lèvres un peu grosses, yeux hardis.—Remarqué les canons -rouilles.</p> - -<p>Le vieux Juif dans sa boutique en redescendant à la maison (<i>Gérard -Dow</i>)<a name="NoteRef_170_170" id="NoteRef_170_170"></a><a href="#Note_170_170" class="fnanchor">[170]</a>.—Femme avec les talons et, je pense, les pieds peints en -jaune.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 4 <i>février.</i>—Dessiné après déjeuner d'après le Maure du -consul sarde.</p> - -<p>Sorti vers deux heures; été voir le consul de Danemark; passé devant -l'école.</p> - -<p><i>Incinctus</i>, gens qui ne sont pas guerriers. <i>Cinctus</i> ou <i>accinctus</i>, -militaires. Cette distinction qui existait chez les anciens se trouve -ici. La <i>gélabia</i>, costume<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[p. 152]</a></span> du peuple, des marchands, des enfants. -Je me rappelle cette <i>gélabia</i>, costume exactement antique, dans une -petite figure du Musée: capuchon, etc. Le bonnet est le bonnet phrygien.</p> - -<p>Le palimpseste est la planche sur laquelle écrivent les enfants à -l'école. L'enseignement mutuel est originaire de ces pays. Dans les -moments de détresse, les enfants vont en bande portant cette planche -sur la tête. Elle est enduite d'une espèce de glaise sur laquelle -ils écrivent avec une encre particulière. On efface, je crois, en -mouillant, et en faisant sécher au soleil.</p> - -<p>Porte du consul danois.</p> - -<p>Vu dans le quartier des Juifs des intérieurs remarquables en passant. -Une Juive se détachant d'une manière vive; calotte rouge, draperie -blanche, robe noire.</p> - -<p>C'est le premier jour du Rhamadan. Au moment du lever de la lune, le -jour étant encore, ils ont tiré des coups de fusil, etc.; ce soir ils -font un bruit de tambours et de cornets à bouquin infernal.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 5 <i>février.</i>—Dans le jardin du consul suédois, après -déjeuner; chez Abraham, à midi. Remarqué, en passant devant la porte de -sa sœur, deux petites Juives accroupies sur un tapis dans la cour. En -entrant chez lui, toute sa famille<a name="NoteRef_171_171" id="NoteRef_171_171"></a><a href="#Note_171_171" class="fnanchor">[171]</a> dans l'espèce<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[p. 153]</a></span> de petite niche -et le balcon au-dessus avec la porte d'escalier. La femme au balcon, -joli motif.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>11 <i>février.</i>—Muley-Soliman avait cinquante-quatre enfants. Il abdique -nonobstant en faveur de Muley-Abd-Ehr-Rhaman, son neveu, reconnaissant -à ses enfants peu de capacité.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 12 <i>février.</i>—Dessiné la Juive Dititia avec le costume -d'Algérienne<a name="NoteRef_172_172" id="NoteRef_172_172"></a><a href="#Note_172_172" class="fnanchor">[172]</a>.</p> - -<p>Été ensuite au jardin de Danemark. Le chemin charmant. Les tombeaux au -milieu des aloès et des iris (Ægyptiaca). La pureté de l'air. Mornay -aussi frappé que moi de la beauté de cette nature.</p> - -<p>Les tentes blanches sur tous les objets sombres. Les amandiers en -fleur. Le lilas de Perse. Grand arbre. Le beau cheval blanc sous les -orangers. Intérieur de la cour de la petite maison.</p> - -<p>En sortant, les orangers noirs et jaunes à travers<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[p. 154]</a></span> la porte de la -petite cour. En nous en allant, la petite maison blanche dans l'ombre -au milieu des orangers sombres. Le cheval à travers les arbres.</p> - -<p>Dîner à la maison avec les consuls. Le soir, M. Rico a chanté des airs -espagnols. Le Midi seul produit de pareilles émotions.</p> - -<p>Indisposé et resté seul le soir. Rêverie délicieuse au clair de lune -dans le jardin.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 15 <i>février.</i>—Sorti avec M. Hay<a name="NoteRef_173_173" id="NoteRef_173_173"></a><a href="#Note_173_173" class="fnanchor">[173]</a>. Vu le muezzin -appelant du haut de la mosquée.</p> - -<p>—L'école des petits garçons. Tous des planches avec écriture arabe. -Le mot <i>table de la loi</i>, et toutes les indications antiques sur -la manière d'écrire montrent que c'étaient des tables de bois. Les -encriers et les pantoufles devant la porte.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 21 <i>février.</i>—La noce juive<a name="NoteRef_174_174" id="NoteRef_174_174"></a><a href="#Note_174_174" class="fnanchor">[174]</a>. Les Maures<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[p. 155]</a></span> et les Juifs -à l'entrée. Les deux musiciens. Le violon, le pouce en l'air, le -dessous de l'autre main très ombré, clair derrière, le haïjck sur la -tête, transparent par endroits; manches blanches, l'ombre au fond. Le -violon; assis sur ses talons et la gélabia. Noir entre les deux en bas. -Le fourreau de la guitare sur le genou du joueur; très foncé vers la -ceinture, gilet rouge, agréments brans, bleu derrière le cou. Ombre -portée du bras gauche qui vient en face, sur le haïjck sur le genou. -Manches de chemise retroussées de manière à laisser voir jusqu'au -biceps; boiserie verte; à côté verrue sur le cou, nez court.</p> - -<p>A côté du violon, femme juive jolie; gilet, manches, or et amarante. -Elle se détache moitié sur la porte, moitié sur le mur. Plus sur le -devant, une plus vieille avec beaucoup de blanc qui la cache presque -entièrement. Les ombres très reflétées, blanc dans les ombres.</p> - -<p>Un pilier se détachant en sombre sur le devant. Les femmes à gauche -étagées comme des pots de fleurs. Le blanc et l'or dominent et leurs -mouchoirs jaunes. Enfants par terre sur le devant.</p> - -<p>A côté du guitariste, le Juif qui joue du tambour de basque. Sa figure -se détache en ombre et cache une partie de la main du guitariste. Le -dessous de la tête se détache sur le mur. Un bout de gélabia sous le -guitariste. Devant lui, les jambes croisées, le jeune Juif qui tient -l'assiette. Vêtement gris. Appuyé sur son épaule un jeune enfant juif -de dix ans environ.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[p. 156]</a></span></p> - -<p>Contre la porte de l'escalier, Prisciada; mouchoir violâtre sur la -tête et sous le cou. Des Juifs assis sur les marches; vus à moitié -sur la porte, éclairés très vivement sur le nez, un tout debout dans -l'escalier; ombre portée reflétée et se détachant sur le mur, reflet -clair jaune.</p> - -<p>En haut, les Juives qui se penchent. Une à gauche, nu-tête, très brune, -se détachant sur le mur éclairé du soleil. Dans le coin, le vieux Maure -à la barbe de travers: haïjck pelucheux, turban placé bas sur le front, -barbe grise sur le haïjck blanc. L'autre Maure, nez plus court, très -mâle, turban saillant. Un pied hors de la pantoufle, gilet de marin et -manches <i>idem.</i></p> - -<p>Par terre, sur le devant, le vieux Juif jouant du tambour de basque; un -vieux mouchoir sur la tête; on voit la calotte noire. Gélabia déchirée; -on voit l'habit déchiré vers le cou.</p> - -<p>Les femmes dans l'ombre près de la porte, très reflétées.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>21 <i>février, le soir.</i>—En sortant pour aller à la noce juive, les -marchands dans leur boutique. Les lampes les unes au mur, le plus -souvent pendues en avant à une corde, des pots sur une planche, des -<i>palancos.</i> Ils prennent le beurre avec les mains et le mettent sur -une feuille. En entrant dans la rue à droite, il y en avait un dont la -lampe était cachée par un morceau de toile qui pendait de l'auvent.</p> - -<p>Avant le dîner, en allant au jardin de Suède, les<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[p. 157]</a></span> fusils pendus et le -fourreau pendu à côté; grande cruche à côté.</p> - -<p>Le soir, toilette de la Juive. La forme de la mitre. Les cris des -vieilles. La figure peinte, les jeunes mariées qui tenaient la -chandelle pendant qu'on la paraît. Le voile lancé sur la figure. Les -filles sur le lit, debout.</p> - -<p>Dans la journée, les nouvelles mariées contre le mur, leur proche -parent en guise de chaperon. La mariée descendue du lit. Ses compagnes -restées dessus. Le voile rouge. Les nouvelles mariées quand elles -arrivaient dans leur haïjck. Les beaux yeux.</p> - -<p>La venue des parents. Torches de cire; les deux flambeaux peints de -différentes couleurs. Tumulte. Figures éclairées. Maures confondus. La -Juive tenue par les deux côtés; un par derrière soutient la mitre.</p> - -<p>En chemin, les Espagnols regardant parla fenêtre. Deux Juives ou -Mauresques sur des terrasses se détachant sur le noir du ciel.—Donné à -la fille de M. Hay le dessin de femme maure assise.—Les vieux Maures -montés sur les pierres du chemin. Les lanternes. Les soldats avec des -bâtons. Le jeune Juif qui tenait deux ou plusieurs flambeaux, la flamme -lui montant dans la bouche.</p> - -<p>Chez Abraham, les trois Juifs jouant aux cartes.—Femmes près de la -porte de la ville, vendant oranges, branches de noisettes. Chapeaux de -paille.—Paysans tête nue, accroupis avec leurs pots de lait.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_169_169" id="Note_169_169"></a><a href="#NoteRef_169_169"><span class="label">[169]</span></a> La plupart des dessins indiqués dans le journal se -retrouvent dans l'album d'aquarelles que le maître offrit au comte -de Mornay, au retour du voyage, aquarelles qui, mises en vente le 19 -mars 1877, produisirent un total de 17,235 francs. (Voir <i>Catalogue -Robaut.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_170_170" id="Note_170_170"></a><a href="#NoteRef_170_170"><span class="label">[170]</span></a> Delacroix ressentait la plus vive admiration pour les -maîtres hollandais. Le souvenir de <i>Gérard Dow</i>, évoqué par une scène -marocaine, est curieux à noter ici.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_171_171" id="Note_171_171"></a><a href="#NoteRef_171_171"><span class="label">[171]</span></a> Ce groupe inspira sans doute une aquarelle qui figura au -Salon de 1833 sous ce titre: <i>Une famille juive.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_172_172" id="Note_172_172"></a><a href="#NoteRef_172_172"><span class="label">[172]</span></a> Delacroix se plaint dans la <i>Correspondance</i> de la -difficulté qu'il éprouve à dessiner d'après nature: «Je m'insinue petit -à petit dans les façons du pays, de manière à arriver à dessiner à mon -aise bien de ces figures de Mores. Leurs préjugés sont très grands -contre le bel art de la peinture, mais quelques pièces d'argent, par-ci -par-là, arrangent leurs scrupules.» Il écrit encore de Méquinez, le 2 -avril: «Je vous ai mandé dans ma première lettre que nous avions eu -l'audience de l'empereur. A partir de ce moment nous étions censés -avoir la permission de nous promener par la ville; mais c'est une -permission dont moi seul j'ai profité entre mes compagnons de voyage, -attendu que l'habit et la figure de chrétien sont en antipathie à ces -gens-ci, au point qu'il faut toujours être escorte de soldats, ce -qui n'a pas empêché deux ou trois querelles qui pouvaient être fort -désagréables à cause de notre position d'envoyés.» (<i>Corresp.</i>, t. I, -p. 175 et 184.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_173_173" id="Note_173_173"></a><a href="#NoteRef_173_173"><span class="label">[173]</span></a> M. <i>Hay</i>, consul général et chargé d'affaires -d'Angleterre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_174_174" id="Note_174_174"></a><a href="#NoteRef_174_174"><span class="label">[174]</span></a> Cette scène inspira à Delacroix l'admirable toile qui -figure au musée du Louvre sous le litre: <i>Noce juive dans le Maroc.</i> -Voici le texte explicatif fourni par Delacroix au livret du Salon de -1841: «Les Maures et les Juifs sont confondus. La mariée est enfermée -dans les appartements intérieurs, tandis qu'on se réjouit dans le reste -de la maison. Des Maures de distinction donnent de l'argent pour des -musiciens qui jouent de leurs instruments et chantent sans discontinuer -le jour et la nuit; les femmes sont les seules qui prennent part à -la danse, ce qu'elles font tour à tour, et aux applaudissements de -l'assemblée.» Ce tableau avait été commandé au maître par le marquis -Maison, qui n'en fut pas satisfait et trouva trop élevé le prix de -2,000 francs que Delacroix lui en demandait. Il fut acheté 1,500 francs -par le duc d'Orléans, qui le donna au musée du Luxembourg. De là il -passa au Louvre. (Voir <i>Catalogue Robaut.</i>)</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[p. 158]</a></span></p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Vendredi</i> 2 <i>mars.</i>—Promenade avec M. Hay. Dîné chez lui.</p> - -<p>Le pied de côté dans l'étrier quelquefois.</p> - -<p>Le drapeau dans son étui, et planté devant la tente.</p> - -<p>La plaine, et la tribu rangée fuyant vers le sud.—Devant, -demi-douzaine de cavaliers dans la fumée. Un homme plus en avant: -burnous bleu très foncé.—En avant, nous tournant le dos, la ligne de -nos soldats précédée du kaïd et des drapeaux.</p> - -<p>La course de cinq ou six cavaliers.—Le jeune homme tête nue, cafetan -vert pisseux.—Le presque nègre, bonnet pointu, cafetan bleu.</p> - -<p>Les hommes éclairés sur le bord de côté. L'ombre des objets blancs très -reflétée en bleu. Le rouge des selles et du turban presque noir.</p> - -<p>Au passage du gué, les hommes grimpant, le cheval blanc de côté.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>5 <i>mars</i>1832.—1<sup>er</sup> jour. <i>Ahïn-El-Daliah.</i> Parti à une heure -de Tanger<a name="NoteRef_175_175" id="NoteRef_175_175"></a><a href="#Note_175_175" class="fnanchor">[175]</a>.</p> - -<p>L'arrivée au campement. Montagnes sauvages et noires à droite, le -soleil au-dessus. Marchant dans des broussailles de palmiers nains et -des pierres; toute la tribu rangée à gauche, couronnant la hauteur;<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[p. 159]</a></span> -plus loin en suivant, les cavaliers sur le ciel; les tentes plus loin.</p> - -<p>Promenade dans le camp le soir, contraste des vêtements blancs sur le -fond.</p> - -<p>L'iman le soir appelant à la prière.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>6 <i>mars.</i>—A <i>Garbia.</i></p> - -<p>Parti vers 7 ou 8 heures, monté une colline, le soleil à gauche; -montagnes très découpées les unes derrière les autres sur un ciel pur.</p> - -<p>Trouvé diverses tribus. Coups de fusil en sautant en l'air, traversé -une montagne (Lac-lao) très pittoresque. Pierres. Je me suis arrêté un -moment.</p> - -<p>—Hommes sous des arbres près d'une fontaine; hommes à travers les -broussailles.</p> - -<p>Très belle vue au haut de la montagne, demi-heure avant le campement; -la mer à droite et le cap Spartel.</p> - -<p>Courses de poudre dans la plaine avant la rivière. Les deux hommes qui -se sont choqués: celui dont le cheval a touché du cul par terre. Un -surtout à cafetan bleu noir et fourreau de fusil en sautoir; plus tard -un homme à cafetan bleu de ciel.</p> - -<p>La tribu nous suivant; désordre, poussière; précédé de la cavalerie. -Courses de poudre: les chevaux dans la poussière, le soleil derrière. -Les bras retroussés dans l'élan<a name="NoteRef_176_176" id="NoteRef_176_176"></a><a href="#Note_176_176" class="fnanchor">[176]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[p. 160]</a></span></p> - -<p>A notre descente de Lac-lao, à gauche, prés très verts; montagne verte; -dans le fond, montagne bleu cru.</p> - -<p>Au camp. Les soldats courant en confusion, le fusil sur l'épaule, -devant la tente du pacha et se rangeant en ligne. Le pacha.</p> - -<p>Les soldats venant, par quatre ou cinq, devant la tente du général delà -cavalerie et s'inclinant. Ensuite tous en rang recevant par petits -pelotons les ordres; les autres se mettant accroupis en attendant leur -tour.</p> - -<p>Les tribus allant rendre hommage au pacha et menant des provisions.</p> - -<p class="center">*</p> -<p>7 <i>mars.</i>—A <i>Teleta deï Rissana.</i></p> - -<p>La plaine terminée par des oliviers très grands sur la colline. Nous -avions déjeuné au bord de la rivière Aïacha.</p> - -<p>—Homme au cafetan noir. Haïjck sur la tête noué sous le bras.</p> - -<p>—Homme qui raccommodait quelque chose à sa selle: turban sans calotte, -burnous noir drapé derrière en Romain, bottes très hautes, pièce jaune -au talon; burnous sur la tête attaché par une corde; boutons à sa robe -blanche.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[p. 161]</a></span></p> - -<p>—Nègre turban rouge et blanc.</p> - -<p>—Les cinq lièvres pris dans la plaine.</p> - -<p>—La rencontre avec l'autre pacha. Damas sur la croupe du pacha. -Musique à cheval.</p> - -<p>—La prière près de la tente du commandant.</p> - -<p>—Les gens qui portent le plat de couscoussou dans un tapis; moutons.</p> - -<p>—Homme nu, et arrangeant son haïjck près du tombeau du saint.</p> - -<p>—Arbres près d'un petit tas de pierres. Montagnes vertes avec terre -jaune dans la distance.</p> - -<p>—Passé la soirée avec Abou dans notre tente. Conversation sur les -champs. La boîte à musique qui ne s'arrêtait point. Envie de rire.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 8.—<i>Alcassar-El-Kebir.</i></p> - -<p>Pluie en partant. Monté une colline et entré dans un joli bois de -chênes verts; entré dans la plaine où l'armée de D. Sébastien a été -défaite<a name="NoteRef_177_177" id="NoteRef_177_177"></a><a href="#Note_177_177" class="fnanchor">[177]</a>.</p> - -<p>Traversé la rivière; déjeuné. Jeu de poudre dans la plaine.—Montagne -dans la demi-teinte.</p> - -<p>Avant d'arriver à Alcassar, population, musique, jeux de poudre sans -fin. Le frère du pacha donnant des coups de bâton et de sabre. Un homme -perce la foule des soldats et vient tirer à notre nez. Il est saisi<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[p. 162]</a></span> -par Abou par le turban défait. Sa fureur. On l'entraîne, on le couche -plus loin. Mon effroi. Nous courons; le sabre était déjà tiré...</p> - -<p>Sur le haut de la colline à gauche, étendards variés; dessins sur -des fonds variés, rouge, bleu, vert, jaune, blanc; autres avec les -fantassins bariolés.</p> - -<p>—Les grandes trompettes à notre entrée à Alcassar.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 9 <i>mars.</i>—Campé à <i>Fouhouarat.</i></p> - -<p>Parti tard du campement d'Alcassar. Pluie. Entrée à Alcassar pour le -traverser. Foule, soldats frappant à grands coups de courroies; rues -horribles; toits pointus. Cigognes sur toutes les maisons, sur le haut -des mosquées; elles paraissaient très grandes pour les constructions. -Tout en briques: Juives aux lucarnes.</p> - -<p>Traversé dans un grand passage garni de hideuses boutiques, couvert en -cannes mal assemblées.</p> - -<p>Arrivés au bord de la rivière. Grands arbres (oliviers) au bord. -Descente dangereuse.</p> - -<p>Au milieu de la rivière, coups de fusil de l'un et de l'autre côté. -Arrivés à l'autre bord, traversé pendant plus de vingt minutes une haie -de tireurs assez menaçante. Coups de fusil aux pieds de nos chevaux. -Homme à demi nu.</p> - -<p>Arrivée du père du pacha, burnous violet, charmante tournure; petite -bande de cachemire au-dessus de son turban. Cheval gris.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[p. 163]</a></span></p> - -<p>Déjeuné dans les montagnes près d'une source. Pluie battante.</p> - -<p>Trouvé l'autre pacha dans une plaine. Courses. Coups de fusil. Canaille.</p> - -<p>—Homme renversé sur le dos et son cheval par-dessus lui. Relevé à -moitié mort; remonté à cheval un instant après.</p> - -<p>—Voracité des Maures; le soir, Abraham nous le contait dans la tente.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 10 <i>mars.</i>—El-Arba de Sidi Eisa Bellasen.</p> - -<p>Malade la nuit précédente. Nous avons été incertains si nous resterions -à cause du temps. Les Juifs ne voulaient pas partir. Le soleil a paru.</p> - -<p>Traversé la rivière Emda qui serpente en trois.</p> - -<p>Fait une visite à Ben-Abou. Il avait un habit de drap blanc.</p> - -<p>Il nous a dit que l'empereur courait quelquefois la poudre, avec vingt -ou trente cavaliers qu'il désigne. Leurs chevaux passent la nuit en -plein air, pluie, chaleur, et n'en sont que meilleurs. Il a mis des -aromates dans le thé.</p> - -<p>—L'homme qui a couru dans cette grande plaine avant d'arriver; son -bras découvert jusqu'à l'épaule et sa cuisse également découverte.</p> - -<p>—Avant la rivière, dans une course, la selle du commandant de -l'escorte du pacha a tourné; il a perdu son turban.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[p. 164]</a></span></p> - -<p>Nous avons rencontré un autre second du pacha de la province.</p> - -<p>Il fait un vent très froid, le ciel pur.—Nous sommes dans la province -d'El-Garb, divisée en deux gouvernements.</p> - -<p>—Des enfants nous ont jeté des pierres. On a envoyé arrêter le -village. Ils n'en seront peut-être pas quittes pour cinquante piastres. -Probablement les deux vaches données le soir à Mornay venaient de là.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 11 <i>mars.</i>—A la rivière Sébou, au passage de El-Aïtem<a name="NoteRef_178_178" id="NoteRef_178_178"></a><a href="#Note_178_178" class="fnanchor">[178]</a>.</p> - -<p>Depuis trois jours nous sommes suivis par un shérif de Fez, ami de -Bias, qui veut absolument avoir un cadeau.</p> - -<p>Quand les Maures veulent obtenir quelque chose, comme une grâce, de -manière à n'être pas refusés, ils vont porter près de votre tente -un mouton, même un bœuf comme présent, et l'égorgent en manière de -sacrifice, et pour constater l'offrande. On est lié très fort par -l'espèce d'obligation que cette action impose.</p> - -<p>Le jour que nous avons campé à Alcassar, on est<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[p. 165]</a></span> venu tuer trois -moutons, l'un à la tente de Bias, le second à celle du caïd, le -troisième à la nôtre, pour obtenir la grâce d'un homme accusé -d'assassinat. Bias s'intéresse à l'affaire.</p> - -<p>En attendant, il n'a été question toute la soirée, ce jour-là, que d'un -pauvre Juif qui avait été bâtonné pour de l'eau-de-vie qu'il avait -refusé de livrer à Lopez, l'agent français à Laroche, lequel devait -probablement la donner au frère du caïd dans la tente de qui nous avons -été le soir. On n'a voulu le relâcher que moyennant quatre piastres et -dix onces pour le donneur de coups.</p> - -<p>Le pacha et son frère avaient toujours un homme de chaque côté du -cheval, marchant à côté et qui prennent le fusil quand ils viennent de -courir.</p> - -<p>Je n'ai pas parlé à Alcassar de la visite au pacha dans sa tente. La -selle à sa droite, son sabre sur son matelas blanc, couvertures; un -homme à ses pieds dormant enveloppé dans un burnous noué par derrière.</p> - -<p>—Presque toujours le derrière de la selle est dans l'ombre à cause des -vêtements.</p> - -<p>Le second du pacha n'ayant pas de bottes avait mis à une de ses jambes -le fourreau de son fusil, un mouchoir à l'autre; ils ont presque tous -la jambe blessée par l'étrier.</p> - -<p>Beau temps, rien de remarquable.</p> - -<p>—Les hommes avec le fourreau du fusil sur la tête.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[p. 166]</a></span></p> - -<p>—Les chevaux se roulant au bord de la rivière.</p> - -<p>—Le cheval blanc dans une course qui à glissé et a fait un écart. Le -cheval ferré à froid, la corne coupée par devant.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 12 <i>mars.</i>—Sur les bords du fleuve Sébou.</p> - -<p>Passé le matin le Sébou.—Embarquement ridicule. Les chevaux se sauvant -et roués de coups pour entrer dans les barques. Hommes nus chassant les -chevaux devant eux.</p> - -<p>Bias nous a dit en traversant avec nous qu'on ne faisait pas de ponts -afin d'arrêter plus facilement les voleurs et de recevoir les taxes et -d'arrêter les séditieux. C'est lui qui disait que le monde était divisé -en deux, la <i>Barbarie</i> et <i>le reste.</i></p> - -<p>Hommes appuyés contre la barque et la poussant. Vieux soldat avec son -cafetan bleu seulement.</p> - -<p>Spectateurs sur le bord, les jambes pendantes. Lévriers, chevaux se -roulant par terre.</p> - -<p>Ennui extrême en attendant. Embarqué seulement vers une heure. Route le -long du fleuve. Près d'arriver, jeux de poudre très beaux.</p> - -<p>Homme en cafetan jaune d'or.</p> - -<p>Le caïd; turban à la mamelouk.—Son bourreau.</p> - -<p>Un des chefs dans une course étant arrivé jusqu'à nous, Abou s'est mis -au devant de lui et l'homme lui a déchiré un peu son manteau. Arrivé -au campement, Abou a déchiré en pièces son manteau, voulant plutôt le -brûler que de permettre que qui que ce<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[p. 167]</a></span> soit pût en profiter. On lui -a aussi cassé sa pipe. Il était furieux et intraitable pour les soldats.</p> -<hr class="r5" /> -<div class="figcenter" style="width: 600px;"> -<img src="images/dela002.jpg" width="600" alt="" /> -<p style="text-align: center; font-size: 0.8em;"><i>Carnet du Voyage au Maroc.</i>—(<i>Fac-similé d'une page.</i>)</p> -</div> -<hr class="r5" /> -<p>—Le soir, après un dîner gai, descendu solitairement près des bords du -fleuve Sébou. Beau clair de lune.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 13 <i>mars.</i>—A <i>Sidi-Kassem.</i></p> - -<p>Soleil très ardent. Route dans une plaine immense.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 14 <i>mars</i>.—<i>Zar Hône.</i></p> - -<p>Parti par un beau soleil du matin. Côtoyé d'abord la petite rivière. -Les figures éclairées de côté parle soleil levant. Montagnes nettes sur -le fond blanc; des étoffes et couleurs très vives.</p> - -<p>Entré dans un défilé dans la montagne. Hommes et enfants en haïjck et -nus en dessous. Marabouts.</p> - -<p>Descendu à travers des rochers plats jusqu'au bord d'un ruisseau et -déjeuné.</p> - -<p>Continué dans des défilés, mais plus larges, dans des sentiers au bord -de fossés profonds. Parlé du voyage en Perse.</p> - -<p>Vu une femme qui apportait à boire au commandant; elle avait des -agrafes.</p> - -<p>Arrivés dans une plaine et vu de loin Zar Hône. Descendu au bord d'une -jolie rivière. Les bords couverts de petits lauriers. Continué sur le -flanc de la montagne au milieu des pierres et des ruines. En approchant -de Zar Hône, vu des laboureurs; la charrue. La fontaine vue de loin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[p. 168]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 15 <i>mars</i>.—<i>Meknez.</i></p> - -<p>Parti matin, beau temps. La ville de Zar Hône avec ses fumées; les -montagnes à l'horizon à droite, à moitié couvertes de nuages. Entré -dans les montagnes et, après quelque chemin, découvert la grande vallée -dans laquelle est Meknez.</p> - -<p>Arrêté après avoir passé une petite rivière. C'est la même que nous -avons passé la veille et qui serpente. Lauriers roses.</p> - -<p>Rencontré des cavaliers qui ont couru la poudre; restés au grand soleil -assez de temps.</p> - -<p>Meknez était à notre gauche, et de loin nous voyons à droite en avant -la garde de l'empereur sur une colline. Au bas de nous, dans la plaine, -ils ont couru la poudre.</p> - -<p>Traversé un ruisseau rapide au milieu de la confusion. Le pacha de -Meknez et le chef du Mischoar étaient déjà venus à notre rencontre. -Nous avons grimpé la colline. Rencontré le porteur de paroles de -l'empereur, mulâtre affreux à traits mesquins: très beau burnous blanc, -bonnet pointu sans turban, pantoufles jaunes et éperons dorés; ceinture -violette brodée d'or, porte-cartouches très brodé, la bride du cheval -violet et or. Courses de la garde noire, bonnets sans turban. Très -beau coup d'œil en regardant derrière nous cette quantité de figures -bigarrées ou noires; le blanc des vêtements terne sur le fond.</p> - -<p>Ennuyeuse promenade, marchant derrière les drapeaux,<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[p. 169]</a></span> précédés de la -musique. Courses continuelles à notre gauche; à droite coups de fusil -de l'infanterie. De temps en temps nous arrivions à des cercles formés -d'hommes assis, qui se levaient à notre approche et nous tiraient au -nez.</p> - -<p>Un des ancêtres de l'empereur actuel devait faire prolonger jusqu'à -Maroc la muraille qui passe des deux côtés sur le pont.</p> - -<p>Vaches blanches sur toute cette colline. Figures de toute espèce, le -blanc dominant toujours.</p> - -<p>—Bel effet en montant, les drapeaux se détachant en terne sur l'azur -le plus pur du ciel.</p> - -<p>Une vingtaine de drapeaux à peu près passés le long du tombeau d'un -saint. Palmier auprès. Bâti en briques. Porte de la ville très haute. -Porcelaines variées, etc. Une fois entré à gauche, les cavaliers et les -tentes sur les remparts.</p> - -<p>—Entrée de la ville<a name="NoteRef_179_179" id="NoteRef_179_179"></a><a href="#Note_179_179" class="fnanchor">[179]</a>. Les drapeaux inclinés sous la porte.</p> - -<p>Dans l'intérieur de la porte, foule immense. La grande porte colossale.</p> - -<p>Devant nous une rue. A gauche une longue et large place, et rangée en -demi-cercle devant nous, l'infanterie, qui a fait feu; la cavalerie -derrière les fantassins.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[p. 170]</a></span></p> - -<p>Populace derrière sur des tertres et sur les maisons.</p> - -<p>Fait le tour de quelques remparts avant de rentrer. En passant par une -porte, palmiers gigantesques à droite; avant d'entrer dans une antre -porte, côtoyé un rempart. Femmes en grand nombre sur un tertre à droite -et criant.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 22 <i>mars.</i>—Audience de l'empereur.</p> - -<p>Vers neuf ou dix heures, partis à cheval précédés du caïd sur sa mule, -de quelques petits soldats à pied et suivis de ceux qui portaient les -présents. Passé devant une mosquée, beau minaret qu'on voit de la -maison. Une petite fenêtre avec une boiserie.</p> - -<p>Traversé un passage couvert par des cannes comme à Alcassar. Maisons -plus hautes qu'à Tanger.</p> - -<p>Arrivé sur la place en face la grande porte. Foule à laquelle on -donnait des coups de corde et de bâton. Plaques de porte en fer garnies -de clous.</p> - -<p>Entré dans une seconde cour après être descendu de cheval et passé -entre une haie de soldats; à gauche, grande esplanade où il y avait des -tentes et des soldats avec des chevaux attachés.</p> - -<p>Entré plus avant après avoir attendu et arrivé dans une grande place où -nous devions voir le roi.</p> - -<p>De la porte mesquine et sans ornements sont sortis d'abord à de courts -intervalles de petits détachements de huit ou dix soldats noirs en -bonnet pointu qui se sont rangés à gauche et à droite. Puis deux<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[p. 171]</a></span> -hommes portant des lances; Puis le roi, qui s'est avancé vers nous et -s est arrêté très près<a name="NoteRef_180_180" id="NoteRef_180_180"></a><a href="#Note_180_180" class="fnanchor">[180]</a>. Grande ressemblance avec Louis-Philippe, -plus jeune, barbe épaisse, médiocrement brun. Burnous fin et presque -fermé par devant. Haïjck par-dessous sur le haut de la poitrine et -couvrant presque entièrement les cuisses et les jambes. Chapelet blanc -à soies bleues autour du bras droit qu'on voyait très peu. Étriers -d'argent. Pantoufles jaunes non chaussées par derrière. Harnachement et -selle rosâtre et or. Cheval gris, crinière coupée en brosse. Parasol -à manche de bois non peint; une petite boule d'or au bout; rouge en -dessus et à compartiment, dessous rouge et vert<a name="NoteRef_181_181" id="NoteRef_181_181"></a><a href="#Note_181_181" class="fnanchor">[181]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[p. 172]</a></span></p> - -<p>Après avoir répondu les compliments d'usage et être resté plus qu'il -n'est ordinaire dans ces réceptions, il a ordonné à Muchtar de prendre -la lettre du roi des Français et nous a accordé la faveur inouïe de -visiter quelques-uns de ses appartements. Il a tourné bride, après nous -avoir fait un signe d'adieu, et il s'est perdu dans la foule à droite -avec la musique.</p> - -<p>La voiture qui était partie après lui était couverte en drap vert, -traînée par une mule caparaçonnée de rouge, les roues dorées. Hommes -qui l'éventaient avec des mouchoirs blancs longs comme des turbans.</p> - -<p>Entré par la même porte; là, remonté à cheval. Passé une porte qui -menait à une espèce de rue entre deux grands murs bordés d'une haie de -soldats de part et d'autre.</p> - -<p>Descendu de cheval devant une petite porte à laquelle on a frappé -quelque temps. Nous sommes entrés bientôt dans une cour de marbre avec -une vasque versant de l'eau au milieu; en haut, petits volets peints. -Traversé quelques petites pièces avec des jeunes enfants, nègres pour -la plupart et médiocrement vêtus. Sortis sur une terrasse d'un jardin. -Portes délabrées, peintures usées. Trouvé un petit<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[p. 173]</a></span> kiosque en bois -non peint, une espèce de canapé bambou en menuiserie, avec une espèce -de matelas roulé. A gauche rentrés par une porte mieux peinte. Très -belle cour, avec fontaine au milieu; au fond porte verte, rouge et or; -les murs en faïence à hauteur d'homme. Les deux faces donnant entrée -dans des chambres avec péristyles de colonnes; peintures charmantes -dans l'intérieur et à la voûte; faïence jusqu'à une certaine hauteur; -à droite lit un peu à l'anglaise, à gauche matelas ou lit par terre, -très propre et très blanc; dans l'angle à droite, psyché. Deux lits par -terre. Joli tapis vers le fond.—Sur le devant natte jusqu'à l'entrée. -Vu, de cette chambre, Abou et un ou deux autres appuyés contre le mur -près de la porte d'entrée.—Filet au-dessus de la cour.</p> - -<p>Dans la chambre en face, lit de brocart à l'européenne; point d'autres -meubles. Portière en drap relevée à moitié; à gauche de la petite porte -dans la cour rouge et vert, espèce de renfoncement avec une espèce de -paysage ou miroir.—Des armoires peintes dans la chambre, dans l'ombre.</p> - -<p>Dans le kiosque du jardin auquel on arrive par une espèce de treille -portée de côté par des piliers verts et rouges. Autre jardin, jet d'eau -devant une espèce de baraque en bois, dont la peinture était dégradée, -dans laquelle il y avait un fauteuil bas et couvert, devant un bassin -en brique à fleur de terre, devant lequel ils nous ont arrêtés pour -jouir de notre admiration.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[p. 174]</a></span></p> - -<p>Le général en chef de la cavalerie, accroupi devant la porte des -écuries. De cette porte-là en se retournant, bel effet; le bas des murs -blanchis.</p> - -<p>Là nous retrouvâmes nos chevaux et la troupe encore sous les armes, -puis nous fûmes dans un autre jardin plus agreste. Sortis par l'endroit -où on met au vert les chevaux de l'empereur; soldats et peuple noua -accompagnent! L'enfant à la chemise pittoresque.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 23 <i>mars.</i>—Sorti pour la première fois. La porte avec -boiseries au-dessus.</p> - -<p>Espèce de marché de fruits secs, poteries, cabanes en cannes adossées -aux murs de la ville. Séparations en cannes dans les boutiques comme -les treillages de jardins. Homme à l'ombre d'un chiffon sur deux -bâtons. Porte fermée pour la prière. Hommes battant le mur de tapis en -criant en mesure à un signal de l'un d'eux chaque fois.</p> - -<p>Entré dans la juiverie.—Acheté des petits objets en cuivre. L'enfant à -qui je donnais la main, l'homme qui a passé entre nous deux.—Au bazar; -ceinture.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 24.—Sorti pour aller à la juiverie. Homme en cafetan rouge -dans le marché qui y conduit. Autre marchand de friture. Le portier de -la juiverie en rouge.</p> - -<p>Entré chez l'ami d'Abraham. Juifs sur les terrasses se détachant sur -un ciel légèrement nuageux et azuré à la Paul Véronèse.—La jeune -petite femme est<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[p. 175]</a></span> entrée, a baisé les mains à nous tous. Les Maures -mangeaient. Table peinte.</p> - -<p>Le jeu des Juifs chez la mariée; l'un d'eux était au milieu, un pied -sur une vieille pantoufle et allongeant des coups de pied à ceux qu'il -pouvait atteindre et qui lui donnaient d'affreux coups de poing.</p> - -<p>On laisse, hiver comme été, les chevaux du roi en plein air; seulement, -pendant une quarantaine de jours des plus rigoureux, on leur met une -couverture.</p> - -<p>Muchtar, à qui on avait envoyé parmi ses présents une pièce de casimir -blanc, en a envoyé hier chercher encore une aune, parce qu'il a compté -sur deux habits.</p> - -<p>L'empereur se fait apporter les présents destinés à ses ministres et -choisit ce qui est à sa convenance.</p> - -<p>Le 30, l'empereur nous a envoyé des <i>musiciens juifs de Mogador.</i><a name="NoteRef_182_182" id="NoteRef_182_182"></a><a href="#Note_182_182" class="fnanchor">[182]</a> -C'est tout ce qu'il y a de mieux dans l'empire; Abou est venu les -entendre. Il a pris un petit papier dans son turban pour écrire nos -noms. Mon nom ne lui a pas donné peu de peine i prononcer.</p> - -<p>Cimetière juif.</p> - -<p>Abraham nous disait que les maçons élevaient en général les murs sans -cordeau entièrement d'instinct; que tel ouvrier était incapable de -refaire une chose qu'il avait faite avant.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_175_175" id="Note_175_175"></a><a href="#NoteRef_175_175"><span class="label">[175]</span></a> «Nous partons après-demain pour Méquinez, où est -l'empereur, écrit Delacroix à Fr. Villot; il nous fera toutes sortes de -galanteries mauresques pour notre réception, courses de chevaux, coups -de fusil, etc. La saison nous favorise, nous avons craint les pluies, -mais il paraît que le plus fort est passé.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 179.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_176_176" id="Note_176_176"></a><a href="#NoteRef_176_176"><span class="label">[176]</span></a> Il agit ici de cet <i>fantasias</i> qui ont tenté le pinceau -de tous les peintres qui visitèrent l'Orient. Cette première scène -lui inspira une aquarelle qui devait figurer à la vente <i>Mornay.</i> Le -catalogue Robaut la décrit ainsi: «Au premier plan, un peloton de -cavaliers lancés au galop, à demi enveloppés de fumée; celui du milieu -sur un cheval gris brandit son fusil; au second plan à droite, la porte -de la ville avec d'autres cavaliers; au fond, des montagnes d'un bleu -léger.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_177_177" id="Note_177_177"></a><a href="#NoteRef_177_177"><span class="label">[177]</span></a> L'armée portugaise, qui, en 1758, venait à la conquête -du Maroc sous les ordres de son roi, le chevaleresque Sébastien, livra -en effet bataille à Abd-el-Melek dans cette plaine connue sous le nom -l'<i>Alcaçar-quivir.</i> Sébastien y perdit la bataille et la vie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_178_178" id="Note_178_178"></a><a href="#NoteRef_178_178"><span class="label">[178]</span></a> Le paysage de la rivière Sébou inspira une toile -exposée au Salon de 1859, ainsi décrite dans le catalogue Robaut: «Six -Marocains se baignent à l'un des tournants du fleuve peu profond. Au -premier plan à gauche débouche un cavalier qui va faire rafraîchir son -cheval. Tout auprès un baigneur étendu se repose. Sur l'autre rive, un -cheval conduit par la bride a déjà le pied dans l'eau.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_179_179" id="Note_179_179"></a><a href="#NoteRef_179_179"><span class="label">[179]</span></a> «Notre entrée ici à Méquinez a été d'une beauté extrême, -et c'est un plaisir qu'on peut fort bien souhaiter de n'éprouver qu'une -fois dans sa vie. Tout ce qui nous est arrivé ce jour-là n'était que le -complément de ce à quoi nous avait préparé la route. A chaque instant -on rencontrait de nouvelles tribus années qui faisaient une dépense de -poudre effroyable, pour fêter notre arrivée.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. -180.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_180_180" id="Note_180_180"></a><a href="#NoteRef_180_180"><span class="label">[180]</span></a> Dans une lettre à Pierret du 23 mars, Delacroix -décrit ainsi l'audience de l'Empereur: «Il nous a accordé une faveur -qu'il n'accorde jamais à personne, celle de visiter ses appartements -intérieurs, jardins, etc.. Tout cela est on ne peut plus curieux. Il -reçoit son monde à cheval, lui seul, toute sa garde pied à terre. Il -sort brusquement d'une porte et vient à vous avec un parasol derrière -lui. Il est assez bel homme. Il ressemble beaucoup à notre roi: de plus -la barbe et plus de jeunesse. Il a de quarante-cinq à cinquante ans.» -(<i>Corresp.</i>, t. I, p. 183.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_181_181" id="Note_181_181"></a><a href="#NoteRef_181_181"><span class="label">[181]</span></a> La <i>Réception de l'empereur Abd-Ehr-Rhaman</i> est une -des plus belles toiles de Delacroix: elle se trouve au musée de -Toulouse.—A propos des audaces de coloriste qui effrayaient le -public au Salon de 1845, Baudelaire écrivait: «Voilà le tableau dont -nous voulions parler tout à l'heure, quand nous affirmions que M. -Delacroix avait progressé dans la science de l'harmonie. En effet, -déploya-t-on jamais en aucun temps une pareille coquetterie musicale? -Véronèse fut-il jamais plus féerique? Vit-on jamais chanter sur une -toile de plus capricieuses mélodies? Un plus prodigieux accord de tons -nouveaux, inconnus, délicats, charmants? Nous en appelons à la bonne -foi de quiconque connaît son vieux Louvre. Qu'on cite un tableau de -grand coloriste où la couleur ait autant d'esprit que dans celui de -M. Delacroix. Nous savons que nous serons compris d'un petit nombre, -mais cela nous suffit. Ce tableau est si harmonieux malgré la splendeur -de tons qu'il en est gris comme la nature, gris comme l'atmosphère -de l'été, quand le soleil étend comme un crépuscule de poussière -tremblante sur chaque objet. Aussi ne l'aperçoit-on pas du premier -coup: ses voisins l'assomment. La composition est excellente, elle a -quelque chose d'inattendu, parce qu'elle est vraie et naturelle.»<i>—P. -S.</i> «On dit qu'il y a des éloges qui compromettent, et que mieux vaut -un sage ennemi. Nous ne croyons pas, nous, qu'on puisse compromettre le -génie en l'expliquant.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_182_182" id="Note_182_182"></a><a href="#NoteRef_182_182"><span class="label">[182]</span></a> Tableau exposé au Salon de 1847.</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p>1<sup>er</sup> <i>avril.</i>—Le matin, la cour où sont les autruches;<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[p. 176]</a></span> une -d'elles a reçu un coup de corne de l'antilope; embarras pour empêcher -le sang de couler.</p> - -<p>Sorti vers une heure. La porte de la ville au delà de la mosquée en -sortant de la maison. Autre porte dans la rue.</p> - -<p>Enfant avec des fleura au bout de sa natte de cheveux.</p> - -<p>Arrivé dans le marché, dans le passage obscur. Musulmans accroupis, -éclairés vivement. Homme dans sa boutique, cannes derrière, couteau -pendu.</p> - -<p>Homme assis à gauche, cafetan orange, haïjck en désordre, qu'il -rajustait. Noir nu et rajustant son haïjck.</p> - -<p>Vue de la mosquée. Campagne, parties de murs peintes en jaune; le bas -en général est blanc, très propre à détacher les figures.—Petite -mosquée peinte en jaune.</p> - -<p>Chez le Juif qui m'a conduit sur les terrasses<a name="NoteRef_183_183" id="NoteRef_183_183"></a><a href="#Note_183_183" class="fnanchor">[183]</a>.</p> - -<p>Femme assise brodant un habit de femme chez le chef des Juifs; très -vives couleurs de robes à la figure se détachant sur le mur blanc, -l'enfant auprès.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[p. 177]</a></span></p> - -<p>La maison ruinée des Portugais. Vue du haut de la terrasse.</p> - -<p>Autre côté.—Porte de la ville, murailles du quartier des Juifs.</p> - -<p>Fontaine avant d'arriver à la grande place. Grande maison à gauche sur -la grande place.</p> - -<p>Corps de garde intérieur.—Intérieur de la cour.—Porte dégradée par -en bas; tombeau de saint en descendant; créneaux dentelés.—La rue en -montant; les hommes blancs sur les murs.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>2 <i>avril.</i>—Biaz nous a envoyé demander une feuille de papier pour -donner la réponse de l'empereur.<a name="NoteRef_184_184" id="NoteRef_184_184"></a><a href="#Note_184_184" class="fnanchor">[184]</a></p> - -<p class="center">*</p> - -<p>5 <i>avril.</i>—Parti de Meknez vers onze heures. La veille, travaillé -beaucoup.—Grandes arcades contre le mur à gauche entre deux portes; la -même porte, en se retournant sur la grande place garnie de tôle.</p> - -<p>Belle vallée à droite, à perte de vue.</p> - -<p>Passé un pont moresque. Peintures effacées, la ville dans le fond.</p> - -<p>Porte du marché pendant que nous marchandions<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[p. 178]</a></span> du tabac. Ciel un peu -nuageux.—Maison de Juifs, escalier.—Porte des marchands.</p> - -<p>Plants d'oliviers.—Repassé la petite rivière aux lauriers-roses en -deux endroits. Elle serpente beaucoup. Les femmes qui voyageaient -courbées sur leurs chevaux; celle qui était isolée du côté de la route -pour nous laisser passer, un noir tenant le cheval.—Les enfants à -cheval devant le père.—Les oliviers à droite et montant la montagne -qui mène à Derhôon. En arrivant à Derhôon, le cheval de M. Desgranges -<a name="NoteRef_185_185" id="NoteRef_185_185"></a><a href="#Note_185_185" class="fnanchor">[185]</a>; vingt des soldats se mirent sur lui, on a cherché à l'enlacer -avec des cordes; enfin les deux pieds de derrière pris, il cherchait à -mordre.—Vu des tentes noires placées circulairement.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>6 <i>avril.</i>—Au fleuve Sébou.</p> - -<p>Traversé beaucoup de montagnes; grandes places jaunes, blanches, -violettes de fleurs; le lieu où nous avons campé au bord du fleuve. -Dans la journée, pendant que nous étions reposés avant d'arriver, -rencontré un courrier qui nous apportait des lettres de France. Plaisir -très vif.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>7 <i>avril.</i>—A <i>Reddat.</i></p> - -<p>Passé le Sébou. Monté sur mon cheval, côtoyé le Sébou, eau fort -agréable; tentes à gauche, douars. Passage du Sébou. L'autruche.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[p. 179]</a></span></p> - -<p>A cheval et entré après déjeuner dans de belles montagnes. Descendu -dans une superbe vallée avec beaucoup de très beaux arbres. Oliviers -sur des rochers gris.</p> - -<p>Passé la rivière de Wharrah, peu profonde; très gros crapaud; grande -chaleur ensuite avant d'arriver au campement dans un bel endroit nommé -Reddat, montagnes dans le lointain. Sorti le soir après le coucher du -soleil. Vue mélancolique de cette plaine immense et inhabitée. Cris des -grenouilles et autres animaux. Les musulmans faisaient leur prière en -même temps.</p> - -<p>Le soir, la querelle des domestiques.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>8 <i>avril.</i>—A <i>Emda.</i></p> - -<p>Journée fatigante, ciel couvert et temps nerveux; traversé beau et -fertile pays, beaucoup de douars et tentes. Fleurs sans nombre de mille -espèces formant les tapis les plus diaprés. Reposé et dormi auprès d'un -creux d'eau.</p> - -<p>Rencontré le matin un autre pacha qui allait à ses affaires avec des -soldats; nous avons eu au premier voyage son second qui était ici. La -bride de son cheval couverte d'acier.—Abou a dîné avec nous.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>9 <i>avril.</i>—A <i>Alcassar-El-Kebir.</i><a name="NoteRef_186_186" id="NoteRef_186_186"></a><a href="#Note_186_186" class="fnanchor">[186]</a></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[p. 180]</a></span></p> - -<p>Montagnes, côtoyé un endroit où nous avions déjeuné au premier voyage -dans un creux auprès d'une fontaine. Genêts odorants, montagnes bleues -dans le fond. Quand nous avons découvert Alcassar, nous avons aperçu -des soldats de Tanger campés au loin; ils vont à Maroc. Ils étaient en -ligne; les nôtres en ont fait autant; courses de poudre. Les chefs et -soldats sont venus revoir leur chef, baisant leur main après avoir pris -l'autre. Des soldats baisaient le genou.</p> - -<p>Le lait offert par les femmes; un bâton avec un mouchoir blanc; d'abord -le lait aux porte-drapeau qui ont trempé le bout du doigt; ensuite au -caïd et aux soldats.</p> - -<p>Les enfants qui vont à la rencontre du caïd et lui baisaient le genou.</p> - -<p>Le sabre dans la route; se faire expliquer par Abraham.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>10 <i>avril.</i>—Monté le cheval de M. Desgranges. Beau pays, montagnes -très bleues, violettes à droite; montagnes violettes le matin et le -soir, bleues dans la journée; tapis de fleurs jaunes, violettes avant -d'arriver à la rivière de Wad-el-Maghazin.</p> - -<p>Passé la rivière et déjeuné dans les mêmes broussailles; entré dans -la grande plaine où a été défait D. Sébastien; à droite, très belles -montagnes bleues; à gauche, plaines à perte de vue, tapis de fleurs -blancs, jaune clair, jaune foncé, violet.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[p. 181]</a></span></p> - -<p>Entré dans une forêt charmante de lièges; lointain à gauche, fleurs. -Descendu et remonté avant d'arriver au marché de Teleta deï Rissana où -nous avions couché en venant; petits lataniers sur la hauteur à gauche.</p> - -<p>Repassé à l'entrée de la vallée étroite et tortueuse appelée le col du -Chameau; journée longue et fatigante.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>11 <i>avril</i>.—<i>Ahïn-El-Daliah.</i></p> - -<p>Monté le cheval de Caddour, le mien étant malade; revu les beaux -oliviers sur le penchant d'une colline, observé les ombres que forment -les étriers et les pieds, ombre toujours dessinant le contour de la -cuisse et de la jambe en dessous. L'étrier sortant sans qu'on voie les -courroies. L'étrier et l'agrafe du poitrail très blanc sans brillants, -cheval gris, bride à la tête, velours blanc usé.</p> - -<p>Masser les personnages en brun, quitte à éclaircir pour les détacher.</p> - -<p>Déjeuné où nous avions déjeuné en venant au bord d'un ruisseau. En -continuant, soldats à gauche se détachant sur le ciel, les hommes -demi-teints, couleur charmante, les noirs, figures de chevaux bruns -très marquées.</p> - -<p>Selle avec poire à poudre, poitrail au pommeau, fourreau du fusil vert, -tête de Michel-Ange. Couverture blanche.</p> - -<p>Les femmes qui sont venues présenter le lait aux drapeaux et au caïd.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[p. 182]</a></span></p> - -<p>Repassé à l'endroit où nous avions campé la deuxième fois en venant, où -la population avait commencé à paraître menaçante. Arrivé sur le haut, -on voit le cap Spartel, la mer en descendant.</p> - -<p>Vaste plaine marécageuse, très détrempée au premier voyage, très sèche -à présent.</p> - -<p>Drapeaux. Hommes éclairés par derrière, burnous transparent autour de -la tête, de même que le pan qui couvrait le fusil.</p> - -<p>Repassé une petite rivière très bourbeuse. C'est dans cet endroit que -nous avons vu courir la poudre pour la première fois au premier voyage.</p> - -<p>Commencé à monter la montagne où est la forêt de lièges. Source -charmante à droite qui serpente depuis le haut, fleurs en profusion, -rochers isolés comme des constructions à gauche. Harnais rouge en -montant et pierres.</p> - -<p>Vue superbe en se retournant.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Le lendemain</i> 12 <i>avril.</i>—Partis d'Ahïn-El-Daliah avec le fils du -pacha, escorté de chaque côté de deux hommes portant le fusil. Le sac -de cheval passé au cou. L'infanterie le met quelquefois ainsi.</p> - -<p>A moitié route, des femmes et des hommes ont mis devant lui un sabre; -se faire expliquer par Abraham.</p> - -<p>Plus près de la ville, les enfants sont venus complimenter Abou, qui -les interrogeait et leur donnait de l'argent.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[p. 183]</a></span></p> - -<p><i>Tanger,—Après le retour de Meknez.</i></p> - -<p>Chez Abraham avec MM. de Praslin et d'Orsonville.—La fille avec un -simple fichu sur la tête et sa toilette.—Les nègres qui sont venus -danser au consulat et par la ville. Femme devant eux couverte d'un -haïjck et portant un bâton avec un mouchoir au bout pour quêter.—Un -accès de fièvre vers le 16 avril.—Le 20, promenade. Ma première sortie -avec M. D... et M. Freyssinet à la Marine. Noir qui baignait un cheval -noir; le nègre aussi noir et aussi luisant.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Tanger,</i> 28 <i>avril.</i>—Hier 27 avril, il est passé sous nos fenêtres -une procession avec musique, tambours et haub2ois. C'était un jeune -garçon qui avait complété ses études premières et qu'on promenait en -cérémonie; il était entouré de ses camarades qui chantaient et de ses -parents et maîtres. On sortait des boutiques et des maisons pour le -complimenter. Lui était enveloppé dans un burnous.</p> - -<p>Dans les occasions de détresse, les enfants sortent avec leurs -tablettes d'école et les portent avec solennité. Ces tablettes -sont en bois, enduites de terre glaise; on écrit avec des roseaux -et une sorte de sépia qui peut s'effacer facilement. Ce peuple est -tout antique.<a name="NoteRef_187_187" id="NoteRef_187_187"></a><a href="#Note_187_187" class="fnanchor">[187]</a> Cette vie extérieure et ces maisons fermées<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[p. 184]</a></span> -soigneusement: les femmes retirées.—L'autre jour querelle des marins -qui ont voulu entrer dans une maison maure. Un nègre leur a jeté sa -savate au nez.</p> - -<p>Abou, le général qui nous a conduits, était l'autre jour assis sur le -pas même de la porte; il y avait sur le banc notre garçon de cuisine. -Il n'a fait que s'incliner un peu de côté pour nous laisser passer. -Il y a quelque chose de républicain dans ce sans-façon. Les grands de -l'endroit vont se mettre dans un coin de la rue accroupis au soleil -et causent ensemble; on se juche dans quelque boutique de marchands. -Ces gens-ci ont un certain nombre, et un petit nombre, de cas prévus -ou possibles, quelques impôts, quelque punition dans une circonstance -donnée; mais tout cela sans l'ennui et le détail continus dont nous -accablent nos polices modernes. L'habitude et l'usage antique règlent -tout. Le même rend grâces à Dieu de sa mauvaise nourriture et de son -mauvais manteau. Il se trouve trop heureux encore de les avoir.</p> - -<p>Certains usages antiques et vulgaires ont de la majesté<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[p. 185]</a></span> qui manque -chez nous dans les circonstances les plus graves: l'usage des femmes -d'aller le vendredi sur les tombeaux avec des rameaux qu'on vend au -marché, les fiançailles avec la musique, les présents portés derrière -les parents, le couscoussou, les sacs de blé sur les mules et sur les -ânes, un bœuf, des étoffes sur des coussins.</p> - -<p>Ils doivent concevoir difficilement l'esprit brouillon des chrétiens -et leur inquiétude qui les porte aux nouveautés. Nous nous apercevons -de mille choses qui manquent à ces gens-ci. Leur ignorance fait leur -calme et leur bonheur; nous-mêmes sommes-nous à bout de ce qu'une -civilisation plus avancée peut produire.</p> - -<p>Ils sont plus près de la nature de mille manières: leurs habits, la -forme de leurs souliers. Aussi la beauté s'unit à tout ce qu'ils -font. Nous autres, dans nos corsets, nos souliers étroits, nos gaines -ridicules, nous faisons pitié. La grâce se venge de notre science.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_183_183" id="Note_183_183"></a><a href="#NoteRef_183_183"><span class="label">[183]</span></a> Delacroix avait senti que toute la poésie intime, tout -le charme mystérieux de l'existence orientale résidait dans ces deux -parties de la maison moresque: le <i>patio</i> ou cour intérieure et la -<i>terrasse</i>: aussi s'efforçait-il, malgré les difficultés que crée la -jalousie des musulmans, d'y pénétrer pour y peindre: «J'ai passé la -plupart du temps dans un ennui extrême, écrit-il de Méquinez le 2 -avril, à cause qu'il m'était impossible de dessiner ostensiblement -d'après nature, même une masure. Même de marcher sur la terrasse, vous -expose à des pierres ou à des coups de fusil. La jalousie des Mores est -extrême, et c'est sur les terrasses que les femmes vont ordinairement -prendre le frais ou se voir entre elles.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 185.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_184_184" id="Note_184_184"></a><a href="#NoteRef_184_184"><span class="label">[184]</span></a> «Je ne vous parle pas de toutes les choses curieuses -que je vois. Cela finit par sembler naturel à un Parisien logé dans -un palais moresque, garni de faïences et de mosaïques. Voici un -trait du pays: hier, le premier ministre qui traite avec Mornay, a -<i>envoyé demander une feuille de papier pour nous donner la réponse de -l'empereur.</i>» (<i>Corresp.,</i> t. I, p. 185.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_185_185" id="Note_185_185"></a><a href="#NoteRef_185_185"><span class="label">[185]</span></a> <i>Antoine-Jérôme Desgranges</i>, interprète du Roi, -accompagnait en cette qualité le comte de Mornay dans son ambassade.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_186_186" id="Note_186_186"></a><a href="#NoteRef_186_186"><span class="label">[186]</span></a> Aquarelle. De l'année 1839 date un tableau variante. Le -catalogue Robaut le décrit ainsi: «La grande tente au centre est rayée -bleu et blanc; le pavillon français flotte au-dessus. Au second plan -une foule; des montagnes dans le fond.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_187_187" id="Note_187_187"></a><a href="#NoteRef_187_187"><span class="label">[187]</span></a> Delacroix écrivait à Pierret le 29 février, peu de temps -après son arrivée: «Imagine, mon ami, ce que c'est que de voir, couchés -au soleil, se promenant dans les rues, raccommodant des savates, des -personnages consulaires, des Catons, des Brutus, auxquels il ne manque -même pas l'air dédaigneux que devaient avoir les maîtres du monde; ces -gens-ci ne possèdent qu'une couverture dans laquelle ils marchent, -donnent, et sont enterrés, et ils ont l'air aussi satisfait que Cicéron -devait l'être de sa chaise curule. Je te le dis, vous ne pourrez jamais -croire à ce que je rapporterai, parce que ce sera bien loin de la -vérité et de la noblesse de ces natures. <i>L'antique n'a rien de plus -beau.</i>» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 178.) Delacroix parlant de l'Afrique, un -jour, disait à Th. Silvestre qui l'a rapporté dans son livre: <i>les -Artistes vivants</i>: «L'aspect de cette contrée restera toujours dans mes -yeux; les hommes de cette forte race s'agiteront toujours, tant que je -vivrai, dans ma mémoire. C'est en eux que j'ai vraiment <i>retrouvé la -beauté antique.</i>»</p></div> - - - -<hr class="tb" /> -<h4><a name="VOYAGE_EN_ESPAGNE" id="VOYAGE_EN_ESPAGNE">VOYAGE EN ESPAGNE</a></h4> - - -<p><i>Le</i> 16 <i>mai</i> au soir, après une ennuyeuse quarantaine de sept jours, -obtenu l'entrée à Cadix; joie extrême.</p> - -<p>Les montagnes à l'opposé de la baie très distinctes et de belle -couleur. En approchant, les maisons de Cadix blanches et dorées sur un -beau ciel bleu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[p. 186]</a></span></p> - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Cadix, vendredi</i> 18 <i>mai.</i>—Minuit sonne aux Franciscains. Singulière -émotion dans ce pays si étrange. Ce clair de lune; ces tours blanches -aux rayons de la lune.</p> - -<p>Il y a dans ma chambre deux gravures de Debucourt: les <i>Visites</i> et -l'<i>Orange;</i> à l'une d'elles est inscrit: <i>Publié le 1<sup>er</sup> jour -du dix-neuvième siècle</i>; cela me fait souvenir que j'étais déjà du -monde! Que de temps depuis ma première jeunesse!</p> - -<p>Promené le soir; rencontré, chez M. Carmen, la signora <i>Maria Josefa.</i></p> - -<p>M. Gros Chamelier a dîné avec nous. C'est un homme de l'extérieur le -plus doux qui n'a bu que de l'eau à son dîner. Comme il refusait de -fumer au dessert, il nous a dit simplement que sa modération était -une affaire de régime; il y a plusieurs années, il en fumait trois ou -quatre douzaines par jour, il buvait cinquante bouteilles d'eau-de-vie, -et ne comptait pas les bouteilles de vin. Il y a quelque temps, malgré -son régime, il s'est laissé aller à boire de la bière, il en a bu six -ou huit bouteilles en moins de rien. Cet homme a été de même pour les -femmes, avec lesquelles il a fait les plus grands excès. Il y a quelque -chose de pur Hoffman dans ce caractère.</p> - -<p>Singulière organisation de cet homme, qui a joui de toutes choses et à -l'extrême. Il m'a dit que la privation du cigare lui avait plus coûté -que tout le reste. Il rêvait continuellement qu'il était retourné à son -ancienne habitude, qu'il se reprochait beaucoup<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[p. 187]</a></span> d'avoir manqué à son -régime et qu'il s'éveillait alors très content de lui. Quelle vie de -jouissances a donc menée cet homme! Ce vin et surtout ce tabac étaient -pour lui d'une volupté indicible.</p> - -<p>Vers quatre heures, au couvent des Augustins avec M. Angrand. Escaliers -garnis de faïences. Le chœur des frères en haut de l'église et la pièce -longue auparavant, avec tableaux; même dans les mauvais portraits qui -tapissent les cloîtres, influence de la belle école espagnole<a name="NoteRef_188_188" id="NoteRef_188_188"></a><a href="#Note_188_188" class="fnanchor">[188]</a>.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 19 <i>mai.</i>—Au couvent des Capucins. Le Père gardien en nous -montrant son jardin nous dit de prendre des fleurs, sinon pour nous, au -moins pour les dames. Il ne pensait pas que le jardin du couvent fût -digne de notre visite, attendu que le vent avait <i>gâté les pois.</i></p> - -<p>En entrant, cour carrée très simple, images sur les murs et l'église à -droite en face. La Vierge de Murillo: les joues parfaitement peintes -et les yeux célestes.<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[p. 188]</a></span> L'église très obscure. La sacristie; armoires -de bois noirâtre, bancs, le petit jardin du Père gardien.—Le chœur -derrière, corridor en continuant. Tableau de squelette couché à -droite de la porte du corridor de l'infirmerie. Corridors à perte de -vue, escaliers; cartes de géographie sur les murs. Petite sculpture -d'une <i>Pietà</i> incrustée dans le mur au-dessous d'une petite peinture -d'un moine en extase en joignant les mains et contemplant le -crucifix.—Cloître en bas, peintures au-dessus de chaque arceau; <i>la -Mort au milieu des richesses de la terre</i>; le jardin.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 20 <i>mai.</i>—Le matin, au couvent des Dominicains; l'église -très belle.—La cathédrale en ruine sans être achevée. Soleil du diable.</p> - - -<p><i>Séville, mercredi</i> 23 <i>mai.</i>—Rapports avec les Maures<a name="NoteRef_189_189" id="NoteRef_189_189"></a><a href="#Note_189_189" class="fnanchor">[189]</a>.—Grandes -portes partout; compartiments des plafonds et menuiserie.—Les jardins, -chaussée en briques bordée de faïence, la terre plus bas. Murs -crénelés; énormes clefs.</p> - -<p><i>Alcala.</i>—La nuit: la lune sur l'eau mélancolique; le cri des -grenouilles; la chapelle gothique moresque avant d'entrer dans la ville -près de l'aqueduc.</p> - -<p><i>Séville.</i>—Le matin, la cathédrale: magnifique<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[p. 189]</a></span> obscurité; le -Christ en haut sur le damas rouge; la grande grille qui entoure le -maître-autel; le derrière de l'autel avec petites fenêtres et entrée -d'un souterrain.</p> - -<p>Arcades sur les maisons. La femme couchée à la porte de l'église: bras -bruns sur le noir de la mantille et le brun de la robe. Caractère -singulier venant de ce qu'on ne voit presque pas de blanc portant -autour de la tête.</p> - -<p>Promenade le soir; terrasse qui me rappelle mon enfance à Montpellier -<a name="NoteRef_190_190" id="NoteRef_190_190"></a><a href="#Note_190_190" class="fnanchor">[190]</a>.</p> - -<p>Bords du Guadalquivir.</p> - -<p>Le capucin en chaire; fenêtres couvertes avec de la toile et des -draperies de couleur.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 25 <i>mai</i>.—M. Baron est venu me prendre de bonne heure. -Monté sur la tour la <i>Giralda</i>, point de marches. Ses environs -ressemblent à ceux de Paris; dîné avec MM. Startley et Müller, et -avec eux en voiture voir la Cartuja. Beau Zurbaran dans la sacristie, -beaux tombeaux, arcanum derrière l'autel, cimetière, orangers.—Cour -moresque, tableaux sur les murs et faïences avec bancs de faïence.</p> - -<p>A midi, dessiné la signora Dolorès.—Avant aux<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[p. 190]</a></span> Capucines; sur leurs -armes, les cinq plaies de Jésus, celle du milieu plus grande, et deux -bras, l'un nu; beaux Murillos; entre autres, le saint avec la mitre et -la robe noire donnant l'aumône. Le chapeau rose à une madone.</p> - -<p>Le soir au cimetière.</p> - -<p>En revenant des Capucines, longé les murailles; double enceinte,—une -plus basse en avant à six ou huit pieds environ.</p> - -<p>Le soir chez M. Williams.—Mélancolica; guitare.—En revenant, le -soldat qui pinçait de la guitare devant le corps de garde.—Courts -instants d'émotions diverses dans la soirée: la musique, etc.... Le -matin, dans la sacristie de la cathédrale, deux saintes de Goya.</p> - -<p>Les chevaux conduits en troupe sur le pont, les hommes avec habits de -peaux de mouton et culottes: cela ferait un tableau.</p> - -<p>Le réfectoire des Chartreux<a name="NoteRef_191_191" id="NoteRef_191_191"></a><a href="#Note_191_191" class="fnanchor">[191]</a>.—L'évêque; chapeau vert.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 26.—<i>Alcazar</i>: Superbe style moresque<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[p. 191]</a></span> différent des -monuments d'Afrique. Le jardin remarquable et la galerie suspendue qui -l'entoure en partie; achevé l'étude de la mantille chez M. Williams.</p> - -<p>Le fameux Romero, matador et professeur de tauromachie, ne faisait -presque pas de mouvements pour éviter le taureau. Il savait l'amener -devant le roi pour le tuer, et après lui avoir porté le coup, il se -retournait à l'instant même pour saluer sans regarder derrière lui.</p> - -<p>Le fameux Pepillo, très célèbre matador, fut tué à Madrid par un -taureau; il fut pris dans le côté par la corne; il essaya vainement de -se dégager en se soulevant de ses bras sur la tête même de l'animal qui -le portait tout autour de l'arène et lentement de sorte que la corne -entrait plus avant à chaque instant; il le porta ainsi suspendu et déjà -mort... Romero était inconsolable de n'avoir pas été présent; il était -persuadé qu'il l'aurait dégagé.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 27.—Chez M. Williams le soir.</p> - -<p>Danseurs: la petite qui levait la jambe, la plus grande très gracieuse. -Au commencement de la soirée, ennui. Mme Forde, la sœur de M. Williams, -m'a expliqué les paroles de l'air qu'elle m'a donné. Les danseurs m'ont -expliqué les castagnettes. La jolie enfant qui se plaçait entre les -jambes de M. D.</p> - -<p>Mme Forde; adieu à l'anglaise... Coquette; j'y avais été le jour sans -la trouver...; j'avais erré dans les rues en amant espagnol; rues -couvertes de toiles.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[p. 192]</a></span></p> - -<p>Avant, dessiné dans une grande salle, près la cathédrale.</p> - -<p>Dîné chez M. Startley et été au couvent de Saint-Jérôme avec ces -messieurs; le fameux Cevallos<a name="NoteRef_192_192" id="NoteRef_192_192"></a><a href="#Note_192_192" class="fnanchor">[192]</a> y est.—Saint Jérôme de Torrigiani -<a name="NoteRef_193_193" id="NoteRef_193_193"></a><a href="#Note_193_193" class="fnanchor">[193]</a>.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 28.—A la <i>casa di Pilata.</i><a name="NoteRef_194_194" id="NoteRef_194_194"></a><a href="#Note_194_194" class="fnanchor">[194]</a> Escalier superbe, faïence -partout, jardin moresque.</p> - -<p>Adieux à M. Williams et à sa famille, je ne puis quitter, probablement -pour toujours, ces excellentes gens; seul un instant avec lui; son -émotion.</p> - -<p>Le bateau; départ.—La dame en officier.—Bords du Guadalquivir, triste -nuit.—Solitude au milieu de ces étrangers jouant aux cartes dans le -sombre et incommode entrepont.—La dame qui retrousse son bras pour me -montrer sa blessure.</p> - -<p>Réveil désagréable et débarquement à Sanlucar.</p> - -<p>Revenu en <i>calessin</i> avec la servante de l'hôtel de Cadix.—Pays -désert; l'homme à cheval avec sa couverture passée au cou.</p> - - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_188_188" id="Note_188_188"></a><a href="#NoteRef_188_188"><span class="label">[188]</span></a> De tous les maîtres de l'École espagnole, Goya paraît -être celui qui le frappa le plus. De secrets rapports de tempérament -existaient entre ces deux maîtres si essentiellement modernes: Goya et -Delacroix: un même amour de la couleur, un même sens du côté dramatique -de la vie, une même fougue de composition. Les admirables eaux-fortes -du peintre espagnol l'attiraient par-dessus tout; il y retrouvait, -idéalisée par le génie fantaisiste du grand artiste, l'image de ces -mœurs si exceptionnelles, à propos desquelles il écrivait: «C'a été -une des sensations de plaisir les plus vives que celle de me trouver, -sortant de France, transporté, sans avoir touché terre ailleurs, dans -ce pays pittoresque; de voir leurs maisons, ces manteaux que portent -les plus grands gueux et jusqu'aux enfants des mendiants. Tout Goya -palpitait autour de moi.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 172.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_189_189" id="Note_189_189"></a><a href="#NoteRef_189_189"><span class="label">[189]</span></a> Delacroix écrivait à Pierret, au moment de ton retour -d'Espagne: J'ai retrouvé en Espagne tout ce que j'avais laissé chez les -Mores. Rien n'y est changé que la religion; le fanatisme, du reste, y -est le même... Des églises et toute une civilisation comme il y a trois -cents ans.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 186.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_190_190" id="Note_190_190"></a><a href="#NoteRef_190_190"><span class="label">[190]</span></a> Delacroix fait ici allusion à sa toute première -jeunesse, avant le commencement de ses études au lycée Louis-le-Grand: -c'est là un ordre de souvenirs qui ne revient pas fréquemment dans -le journal. Il est rare qu'il se reporte à ses années de première -jeunesse, surtout à ses années de collège qui conservent un si grand -charme pour certains, mais qui semblent lui avoir été pénibles.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_191_191" id="Note_191_191"></a><a href="#NoteRef_191_191"><span class="label">[191]</span></a> La Chartreuse de Séville inspira à Delacroix trois -dessins et une composition. Le premier de ces dessins représente une -cour de cloître, au bas de laquelle il écrivit: «Chartreuse de Séville, -25 mars: vendredi.» Le second et le troisième représentent l'intérieur -de deux salles du même couvent.—Delacroix y remarqua en outre un -religieux, assis dans une stalle en bois sculpté, qui le frappa par -son attitude béate, car non seulement il en fit un dessin, mais encore -il s'en inspira et donna la même pose au «<i>fils de Christophe Colomb -malade au couvent de Sainte-Marie de Robida.</i>» (Voir <i>Catalogue -Robaut.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_192_192" id="Note_192_192"></a><a href="#NoteRef_192_192"><span class="label">[192]</span></a> <i>Pierre Cevallos</i>, homme d'État espagnol, né en 1764, -mort en 1840, fut un des agents les plus actifs de la junte espagnole -et contribua puissamment à soutenir la résistance contre Napoléon dans -la Péninsule. Après avoir joui d'une grande influence à la cour de -Ferdinand VII, il semble résulter de ce passage qu'il s'était retiré à -la fin de sa vie dans le couvent de Saint-Jérôme, à Séville.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_193_193" id="Note_193_193"></a><a href="#NoteRef_193_193"><span class="label">[193]</span></a> <i>Torrigiani</i>, sculpteur florentin, contemporain -de Michel-Ange, né en 1472, mort en 1522 à Séville. La statue de -saint Jérôme, que mentionne ici Delacroix, est une œuvre des plus -remarquables, qui se trouve actuellement au musée de Séville.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_194_194" id="Note_194_194"></a><a href="#NoteRef_194_194"><span class="label">[194]</span></a> <i>La maison de Pilote</i> est un des plus beaux exemplaires -et des mieux conservés du style moresque qui soient à Séville.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[p. 193]</a></span></p></div> - - - - -<h4><a name="a1834" id="a1834">1834</a></h4> - - -<p><i>Sans date.</i><a name="NoteRef_195_195" id="NoteRef_195_195"></a><a href="#Note_195_195" class="fnanchor">[195]</a>—Coucher de soleil. Ciel bleu, jaune clair près du -soleil et les nuages voisins du soleil en une masse un peu molle, et -supérieurement des flocons laineux; lesquels, jaune clair du côté -du soleil, et du reste, gris de perle jaunâtre poussière. S'élevant -davantage plus loin du soleil, gris de perle moins jaune et laissant -entrevoir le ciel qui paraît d'un bel azur, quoique clair; les nuages -d'en haut éclairés par-ci par-là sur le bord, comme si un léger voile -couvrait le reste, laissant apercevoir leur brillant.</p> - -<p>—<i>Léda</i><a name="NoteRef_196_196" id="NoteRef_196_196"></a><a href="#Note_196_196" class="fnanchor">[196]</a>. Son étonnement naïf en voyant le cygne se jouer dans son -sein, autour de ses belles<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[p. 194]</a></span> épaules nues et de ses cuisses éclatantes -de blancheur. Un sentiment nouveau s'éveille dans son esprit troublé; -elle cache à ses compagnes son mystérieux amour. Je ne sais quoi -de divin rayonne dans la blancheur de l'oiseau dont le col entoure -mollement ses membres délicats et dont le bec amoureux et téméraire -ose effleurer ses charmes les plus secrets. La jeune beauté troublée -d'abord et cherchant à se rassurer en pensant que ce n'est qu'un -oiseau. Ses transports n'ont pas de témoins. Couchée sous un ombrage -frais au bord des ruisseaux qui réfléchissent ses beaux membres nus et -dont le cristal effleure le bout de ses pieds, elle demande aux vents -l'objet de son ardeur, qu'elle n'ose rappeler.</p> - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Sans date.—Sur l'autorité, les traditions, les exemples des maîtres.</i> -Ils ne sont pas moins dangereux qu'ils ne sont utiles; ils égarent ou -intimident les artistes; ils arment les critiques d'arguments terribles -contre toute originalité.</p> - -<p>—C'est un singulier moyen d'encourager les arts que de donner -permission aux mauvais ou médiocres artistes d'exposer <i>trois</i> tableaux -et d'interdire aux gens de talent d'en exposer <i>quatre.</i></p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_195_195" id="Note_195_195"></a><a href="#NoteRef_195_195"><span class="label">[195]</span></a> Ces notes ont été vraisemblablement prises à Valmont, au -mois de septembre 1834.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_196_196" id="Note_196_196"></a><a href="#NoteRef_196_196"><span class="label">[196]</span></a> On trouve ici l'idée première de l'une des trois -peintures décoratives que Delacroix exécuta cette même année à Valmont. -Ces fresques, <i>Léda, Anacréon, Bacchus</i> occupent des dessus de porte -dans le corridor du premier étage de la propriété de M. Bornot. (Voir -<i>Catalogue Robaut</i>, n° 384 et 545.)</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[p. 195]</a></span></p></div> - - - - -<h4><a name="a1840" id="a1840">1840</a></h4> - - -<p><i>Sans date.</i>—En tout objet la première chose à saisir pour le rendre -avec le dessin, c'est le contraste des lignes principales. Avant de -poser le crayon sur le papier, en être bien frappé. Dans Girodet, par -exemple, cela se trouve bien en partie dans son ouvrage, parce qu'à -force d'être tendu sur le modèle, il a attrapé à tort et à travers -quelque chose de sa grâce, mais cela s'y trouve comme par hasard. -Il ne reconnaissait pas le principe en l'appliquant. X...<a name="NoteRef_197_197" id="NoteRef_197_197"></a><a href="#Note_197_197" class="fnanchor">[197]</a> me -paraît le seul qui l'ait compris et exécuté. C'est là tout le secret -de son dessin. Le plus difficile est comme lui de l'appliquer au -corps entier. Ingres l'a trouvé dans des détails des mains, etc. Sans -artifices pour aider l'œil, il serait impossible d'y arriver, tel que -de prolonger une ligne, etc., dessiner souvent à la vitre<a name="NoteRef_198_198" id="NoteRef_198_198"></a><a href="#Note_198_198" class="fnanchor">[198]</a>. Tous -les<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[p. 196]</a></span> autres peintres, sans en excepter Michel-Ange et Raphaël, ont -dessiné d'instinct, de fougue, et ont trouvé la grâce à force d'en être -frappés dans la nature; mais ils ne connaissaient pas le secret de X... -<a name="NoteRef_199_199" id="NoteRef_199_199"></a><a href="#Note_199_199" class="fnanchor">[199]</a>: la justesse de l'œil. Ce n'est pas au moment de l'exécution -qu'il faut se bander à l'étude avec des mesures, des aplombs, etc; il -faut de longue main avoir cette justesse qui, en présence de la nature, -aidera de soi-même le besoin impétueux de la rendre. Wilkie<a name="NoteRef_200_200" id="NoteRef_200_200"></a><a href="#Note_200_200" class="fnanchor">[200]</a> aussi -a le secret. Dans les portraits, <i>indispensable.</i> Quand par exemple -on a fait des ensembles avec cette connaissance de cause, qu'on sait -pour ainsi dire les lignes par cœur, on pourrait en quelque sorte les -reproduire géométriquement sur le tableau. Portraits de femme surtout; -il est nécessaire de commencer par la grâce de l'ensemble. Si vous -commencez par les détails, vous serez toujours lourd. Témoin, ayez à -dessiner un cheval fin, si vous vous laissez<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[p. 197]</a></span> aller aux détails, votre -contour ne sera jamais assez accusé.</p> - -<p>—On a remarqué à Tripoli que les enfants provenant de noirs et de -femmes blanches ne vivaient pas. Les enfants des Mameluks étaient dans -le même cas. Avoir une idée des races.</p> - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Sans date.</i>—Bien distinguer les différents plans en les -circonscrivant respectivement; les classer chacun dans Tordre où ils se -présentent au jour, discerner avant de peindre ceux qui sont de même -valeur. Ainsi, par exemple, dans un dessin sur papier coloré, faire -serpenter les luisants avec le blanc; puis les lumières faites encore -avec du blanc, mais moins vif; ensuite celles des demi-teintes que l'on -ménage avec le papier, ensuite une première demi-teinte avec le crayon, -etc. Quand sur le bord d'un plan que vous avez bien rétabli, vous avez -un peu plus de clair qu'au centre, vous prononcez d'autant plus son -méplat ou sa saillie. C'est là surtout le secret du modelé. On aura -beau mettre du noir, on n'aura pas de modelé. Il s'ensuit qu'avec très -peu de chose on peut modeler.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_197_197" id="Note_197_197"></a><a href="#NoteRef_197_197"><span class="label">[197]</span></a> Sur le manuscrit on ne peut distinguer le nom, qui a été -soigneusement biffé à l'encre après coup.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_198_198" id="Note_198_198"></a><a href="#NoteRef_198_198"><span class="label">[198]</span></a> Ce procédé est fort ancien: <i>Léonard de Vinci, Albert -Dürer</i> et tant d'autres s'en sont servis eux-mêmes très souvent. Voici -en quoi il consiste: on prend un crayon gras, et on ferme un œil en -tenant l'autre ouvert contre une planchette mobile et fixe à volonté, -trouée à diverses hauteurs, et placée à une certaine distance d'une -vitre. A travers l'ouverture, on regarde la partie du paysage que l'on -a devant soi et on n'a plus qu'à calquer les lignes telles qu'on les -voit à travers la vitre. Au lieu d'un crayon gras, qu'on ne connaissait -peut-être pas jadis, on pouvait se servir d'une plume et d'encre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_199_199" id="Note_199_199"></a><a href="#NoteRef_199_199"><span class="label">[199]</span></a> Ici le même nom aussi soigneusement biffé.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_200_200" id="Note_200_200"></a><a href="#NoteRef_200_200"><span class="label">[200]</span></a> Delacroix écrivait de Londres en 1825: «J'ai été chez M. -Wilkie, et je ne l'apprécie que depuis ce moment. Ses tableaux achevés -m'avaient déplu, et dans le fait ses ébauches et ses esquisses sont -au-dessus de tous les éloges. Comme tous les peintres de tous les âges -et de tous les pays, il gâte régulièrement ce qu'il fait de beau.»—Et -encore: «J'ai vu chez Wilkie une esquisse de <i>Knox le puritain prêchant -devant Marie Stuart.</i> Je ne peux t'exprimer combien c'est beau, mais je -crains qu'il ne la gâte; c'est une manie fatale.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. -100 et 103.)</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[p. 198]</a></span></p></div> - - - - -<h4><a name="a1843" id="a1843">1843</a></h4> - - -<p>16 <i>décembre.</i>—Le poète se sauve par la succession des images, le -peintre par leur simultanéité. Exemple: j'ai sous les yeux des oiseaux -qui se baignent dans une petite flaque d'eau formée par la pluie, sur -le plomb qui recouvre la saillie plate d'un toit; je vois à la fois une -foule de choses que le poète ne peut pas même mentionner, loin de les -décrire, sous peine d'être fatigant et d'entasser des volumes, pour ne -rendre encore qu'imparfaitement.</p> - -<p>Notez que je ne prends qu'un instant: l'oiseau se plonge dans l'eau; -je vois sa couleur, le dessous argenté de ses petites ailes, sa forme -légère, les gouttes d'eau qu'il fait voler au soleil, etc... Ici est -l'impuissance de l'art du poète; il faut que de toutes ces impressions -il choisisse la plus frappante pour me faire imaginer toutes les autres.</p> - -<p>Je n'ai parlé que de ce qui touche immédiatement au petit oiseau ou -ce qui est lui; je passe sous silence la douce impression du soleil -naissant, les nuages qui se peignent dans ce petit lac comme dans un -miroir, l'impression de la verdure qui est aux environs, les<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[p. 199]</a></span> jeux -des autres oiseaux attirés près de là, ou qui volent et s'enfuient à -tire-d'aile, après avoir rafraîchi leurs plumes et trempé leur bec -dans cette parcelle d'eau. Et tous les gestes gracieux, au milieu de -ces ébats, ces ailes frémissantes, le petit corps dont le plumage se -hérisse, cette petite tête élevée en l'air, après s'être humectée, -mille autres détails, que je vois encore en imagination, si ce n'est en -réalité. Et encore, en décrivant tout ceci<a name="NoteRef_201_201" id="NoteRef_201_201"></a><a href="#Note_201_201" class="fnanchor">[201]</a>.....</p> - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Sans date.</i>—Il y a des lignes<a name="NoteRef_202_202" id="NoteRef_202_202"></a><a href="#Note_202_202" class="fnanchor">[202]</a> qui sont des monstres: la droite, -la serpentine régulière, surtout deux parallèles. Quand l'homme les -établit, les éléments les rongent. Les mousses, les accidents rompent -les lignes droites de ses monuments. Une ligne toute seule n'a pas de -signification; il en faut une seconde pour lui donner de l'expression. -Grande loi. Exemple: dans les accords de la musique une note n'a pas -d'expression, deux ensemble font un tout, expriment une idée.</p> - -<p>Chez les anciens, les lignes rigoureuses corrigées par la main de -l'ouvrier. Comparer des arcs antiques avec ceux de Percier et Fontaine -<a name="NoteRef_203_203" id="NoteRef_203_203"></a><a href="#Note_203_203" class="fnanchor">[203]</a> ... Jamais de<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[p. 200]</a></span> parallèles dans la nature, soit droites, soit -courbes.</p> - -<p>Il serait intéressant de vérifier si les lignes régulières ne sont -que dans le cerveau de l'homme. Les animaux ne les reproduisent pas -dans leurs constructions, ou plutôt dans les ébauches de régularité -que présentent leurs ouvrages, comme le cocon, l'alvéole. Y a-t-il un -passage qui conduit de la matière inerte à l'intelligence humaine, -laquelle conçoit des lignes parfaitement géométriques?</p> - -<p>Combien d'animaux en revanche qui travaillent avec acharnement à -détruire la régularité! L'hirondelle suspend son nid sous les saphites -du palais, le ver trace son chemin capricieux dans la poutre. De là le -charme des choses anciennes et ruinées. Ce qu'on appelle le vernis du -temps: la ruine rapproche l'objet de la nature.</p> - -<p>—Combien de livres qu'on ne lit pas parce qu'ils veulent être des -livres<a name="NoteRef_204_204" id="NoteRef_204_204"></a><a href="#Note_204_204" class="fnanchor">[204]</a>! Le trop d'étendue, de longueur fatigue. Bien n'est plus -important pour l'écrivain que cette proportion. Comme, contrairement au -peintre, il présente ses idées successivement, une mauvaise division, -trop de détails fatiguent la conception. Au reste, la prédominance de -l'inspiration ne comporte pas l'absence de tout génie de combinaison, -de même que la prédominance de la combinaison<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[p. 201]</a></span> n'explique pas l'absence -complète de l'inspiration. Alexandre procédait, selon l'expression de -Bossuet, par grandes et impétueuses saillies. Il chérissait les poètes -et n'avait que de l'estime pour les philosophes. César chérissait les -philosophes et n'avait que de l'estime pour les poètes. Tous les deux -sont parvenus au faîte de la gloire, le premier par l'inspiration -étayée de la combinaison, le second par la combinaison étayée de -l'inspiration. Alexandre fut grand surtout par l'âme et César par -l'esprit.</p> - -<p>—«...Le vrai mérite d'un bon prince est d'avoir un attachement sincère -au bien public, d'aimer sa patrie et la gloire. Je dis la gloire, car -l'heureux instinct qui anime les hommes du désir d'une bonne réputation -est le vrai principe d'une action héroïque; c'est le nerf de l'âme qui -la réveille de la léthargie pour la porter aux entreprises utiles, -nécessaires et louables.» (FRÉDÉRIC.)</p> - -<p>—«L'homme supérieur vit en paix avec tous les hommes, sans toutefois -agir absolument de même. L'homme vulgaire agit absolument de même, -sans toutefois s'accorder avec eux. Le premier est facilement servi -et difficilement satisfait; l'autre, au contraire, est facilement -satisfait et difficilement servi.» (CONFUCIUS.)</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_201_201" id="Note_201_201"></a><a href="#NoteRef_201_201"><span class="label">[201]</span></a> La suite manque dans le manuscrit.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_202_202" id="Note_202_202"></a><a href="#NoteRef_202_202"><span class="label">[202]</span></a> Cette question de la ligne, du rôle de la ligne et de la -couleur se trouvera reprise et longuement développée dans les dernières -années du journal: on y pourra voir, comme un plaidoyer en faveur de -son art, une défense de toute son œuvre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_203_203" id="Note_203_203"></a><a href="#NoteRef_203_203"><span class="label">[203]</span></a> <i>Percier</i>, architecte, né à Paris en 1764, mort en 1838, -et <i>Fontaine</i>, architecte, né à Paris en 1762, mort en 1853. Tous -deux étaient élèves de <i>Peyre</i>, l'architecte du Roi, et remportèrent -le grand prix de Rome. C'est en Italie que commença entre les deux -artistes cette intimité profonde qui les réunit pour ainsi dire en une -seule personnalité.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_204_204" id="Note_204_204"></a><a href="#NoteRef_204_204"><span class="label">[204]</span></a> A rapprocher de ce passage celui où il dit: «Montaigne -écrit à bâtons rompus; ce sont les ouvrages les plus intéressants.»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[p. 202]</a></span></p></div> - - - - -<h4><a name="a1844" id="a1844">1844</a></h4> - -<p><i>Sans date.</i>—Article sur les Expositions annuelles; sur les -inconvénients d'exposer dans les anciennes galeries.</p> - -<p>—Des accidents qui peuvent résulter pour les tableaux anciens.</p> - -<p>—Autre article sur les vocations multiples des artistes anciens; voir -les Notes pendant mon voyage avec Villot, et lui en demander d'autres.</p> - -<p>—Dialogues sur la peinture. Cette forme, quoique vieille, est -peut-être la meilleure pour sauver la monotonie et donner du piquant. -Elle permet aussi les suspensions, les réflexions de toute sorte, les -descriptions, les allusions aux choses les plus variées; elle peut -servir aussi par le contraste des caractères des interlocuteurs.</p> - -<p>—Comparaison entre Puget<a name="NoteRef_205_205" id="NoteRef_205_205"></a><a href="#Note_205_205" class="fnanchor">[205]</a> et Michel-Ange<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[p. 203]</a></span> (peut venir à propos du -dessin de Michel-Ange). Extraire et citer le jugement de M. Émeric-David -<a name="NoteRef_206_206" id="NoteRef_206_206"></a><a href="#Note_206_206" class="fnanchor">[206]</a> dans les Éphémérides, <i>in extenso.</i> Cet article pourrait être une -apologie de l'art français et une comparaison du mérite de nos maîtres -avec ceux de l'Italie surtout, d'où émane, suivant les critiques, toute -beauté: Lesueur, son caractère, sa naïveté angélique; Poussin et sa -gravité; Lebrun, quoique inférieur, peut se comparer aux successeurs -des Carrache; n'a pas, à la vérité, le nerf de ceux-ci et la naïve -imitation des Guerchin, mais bien supérieur aux Cortone<a name="NoteRef_207_207" id="NoteRef_207_207"></a><a href="#Note_207_207" class="fnanchor">[207]</a>, aux -Solimène<a name="NoteRef_208_208" id="NoteRef_208_208"></a><a href="#Note_208_208" class="fnanchor">[208]</a>.</p> - -<p>—Description de l'esquisse en marbre de l'<i>Alexandre sur Bucéphale.</i></p> - -<p>—Revoir l'ouvrage de Cochin<a name="NoteRef_209_209" id="NoteRef_209_209"></a><a href="#Note_209_209" class="fnanchor">[209]</a> sur la composition des artistes -français et étrangers».</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_205_205" id="Note_205_205"></a><a href="#NoteRef_205_205"><span class="label">[205]</span></a> Delacroix revint sur celle idée dans un éloquent article -publié cette même année 1844 dans les <i>Beaux-Arts</i>, à propos du groupe -d'<i>Andromède</i>, de Puget. «Nous reviendrons à l'objet principal de -cette note, à l'Andromède qui subit un martyre dont souffrent tous les -amis des arts, puisqu'elle doit périr et disparaître finalement... -Le grand sculpteur, harcelé de son vivant par les envieuses passions -des artistes ses rivaux, méconnu et délaissé par les grands et les -ministres, sera-t-il encore longtemps poursuivi dans ses ouvrages dont -le nombre est si borné à Paris?»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_206_206" id="Note_206_206"></a><a href="#NoteRef_206_206"><span class="label">[206]</span></a> <i>Émeric-David</i>, archéologue et critique, né en 1755, -mort en 1839, s'est fait une place très haute dans l'histoire de l'art -français.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_207_207" id="Note_207_207"></a><a href="#NoteRef_207_207"><span class="label">[207]</span></a> <i>Pietro Berettini</i>, dit <i>Pietro de Cortone</i>, peintre -italien, né en 1596, mort en 1669. On voit de lui au Louvre la -<i>Réconciliation de Jacob et d'Esaü</i>, la <i>Nativité de la Vierge</i>, et -<i>Sainte Catherine.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_208_208" id="Note_208_208"></a><a href="#NoteRef_208_208"><span class="label">[208]</span></a> <i>Francesco Solimena</i>, peintre italien, né en 1657, mort -en 1747. Le musée du Louvre possède de cet artiste un <i>Héliodore chassé -du temple</i>, et <i>Adam et Ève épiés par Satan.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_209_209" id="Note_209_209"></a><a href="#NoteRef_209_209"><span class="label">[209]</span></a> <i>Charles-Nicolas Cochin</i>, dessinateur et graveur de -grand mérite, né en 1715, mort en 1790. Il écrivit sur les arts -différents mémoires et des ouvrages appréciés qui dénotent chez -cet artiste un rare esprit critique et une précision de jugement -remarquable.</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p>21 <i>juin.—De l'abus de l'esprit chez les Français.</i><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[p. 204]</a></span> Ils en mettent -partout dans leurs ouvrages, ou plutôt ils veulent qu'on sente partout -l'auteur, et que l'auteur soit homme d'esprit et entendu à tout; de -là ces personnages de roman ou de comédie qui ne parlent pas suivant -leurs caractères, ces raisonnements sans fin étalant de la supériorité, -de l'érudition, etc.; dans les arts de même. Le peintre pense moins à -exprimer son sujet qu'à faire briller son habileté, son adresse; de -là, la belle exécution, la touche savante, le morceau supérieurement -rendu... Eh! malheureux! pendant que j'admire ton adresse, mon cœur se -glace et mon imagination reploie ses ailes<a name="NoteRef_210_210" id="NoteRef_210_210"></a><a href="#Note_210_210" class="fnanchor">[210]</a>.</p> - -<p>Les vrais grands maîtres ne procèdent pas ainsi.<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[p. 205]</a></span> Non, sans doute, ils -ne sont pas dépourvus du charme de l'exécution, tout au contraire, -mais ce n'est pas cette exécution stérile, matérielle, qui ne peut -inspirer d'autre estime que celle qu'on a pour un tour de force.—Paul -Véronèse—l'Antique.—C'est qu'il faut une véritable abnégation de -vanité pour oser être simple, si toutefois on est de force à l'être; -la preuve, même dans les grands maîtres, c'est qu'ils commencent -presque toujours par l'abus que je signale; dans la jeunesse, où toutes -leurs qualités les étouffent, ils donnent la préférence à l'enflure, -à l'esprit... ils veulent briller plus que toucher, ils veulent qu'on -admire l'auteur dans ses personnages; ils se croient plats, quand ils -ne sont que clairs ou touchants.</p> - -<p>—Les auteurs modernes n'ont jamais tant parlé du duel que depuis -qu'on ne se bat plus. C'est le ressort principal de leurs narrations, -ils donnent à leurs héros une bravoure indomptable; il semble que -s'ils peignaient des poltrons, le lecteur aurait mauvaise idée de la -vaillance de l'auteur.</p> - -<p>Les héros de lord Byron sont tous des matamores, des espèces de -mannequins, dont on chercherait en vain les types dans la nature.</p> - -<p>Ce genre faux a produit mille imitations malheureuses.</p> - -<p>Bien n'est plus facile cependant que d'imaginer une espèce d'être -complètement idéal, que l'on décore à plaisir de toutes les qualités -ou de tous les<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[p. 206]</a></span> vices extraordinaires qui semblent être l'apanage des -natures puissantes.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_210_210" id="Note_210_210"></a><a href="#NoteRef_210_210"><span class="label">[210]</span></a> Ces sensations et ces sentiments d'un véritable artiste -en présence de la nature, ce dédain pour les peintres qui, préoccupés -surtout d'une exécution habile et savante, ne peuvent s'émouvoir et -restent toujours froids, se retrouvent exactement dans un fragment -inédit d'une très curieuse lettre écrite en 1853 par un paysagiste de -grand mérite, ami de Delacroix, <i>Constant Dutilleux</i>: -</p> -<p> -«Paysagistes!... Qu'a de commun votre occupation avec l'émotion que -j'éprouve? Admire qui veut votre ligne, votre coup de brosse, votre -habileté, si c'est ma tête et mon esprit que vous voulez occuper, je -vous l'accorde: Bravo! cela est parfaitement fait. Je ne chercherai -même point d'où cela vient; je ne constaterai pas même la paternité. Je -regarde bien de la mosaïque, pourquoi ne jetterais-je point les yeux -sur ce que vous faites? «...Toute belle facture a son mérite, qu'elle -s'applique à un meuble ou à une pierre précieuse; quant à mon cœur, à -mon âme, à ce qui fait l'essence et le fond de mon être, rien, rien -pour vous. Je conserve ce précieux trésor pour la nature d'abord, et -ensuite pour ceux qui, comme moi, l'auront contemplée avec la vraie -béatitude et qui, tout bonnement et naïvement, auront répété quelques -phrases, quelques mots qu'ils auront pu lire et épeler dans ce grand -livre qu'on ne peut ouvrir qu'avec son cœur...» -</p> -<p> -On voit qu'une même flamme animait alors les artistes de cette période -si brillante de l'École française.</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p>22 <i>septembre</i>—Il serait plus raisonnable de dire que ces hommes en -qui le génie se trouvait uni à une grande faiblesse de constitution, -ont senti de bonne heure qu'ils ne pouvaient mener de front l'étude -et la vie agitée et voluptueuse comme le commun des hommes organisés -à l'ordinaire, et que la modération dont ils ont été conduits à user -pour se conserver, a été pour eux l'équivalent de la santé, et a même -fini, chez plusieurs, par faire triompher leur tempérament débile, sans -parler des charmes de l'étude qui offre des compensations.</p> - -<p>—<i>Muley-abd-el-Rhaman</i><a name="NoteRef_211_211" id="NoteRef_211_211"></a><a href="#Note_211_211" class="fnanchor">[211]</a>, sultan du Maroc, sortant de son palais, -entouré de sa garde, de ses principaux officiers et de ses ministres.</p> - -<p>—<i>Contre la rhétorique.</i> La préface d'<i>Obermann</i> et le livre -lui-même.—Un peu de rhétorique dans cette préface, celle, bien -entendu, qui n'est pas de Senancour<a name="NoteRef_212_212" id="NoteRef_212_212"></a><a href="#Note_212_212" class="fnanchor">[212]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[p. 207]</a></span></p> - -<p>La rhétorique se trouve partout: elle gâte les tableaux comme les -livres. Ce qui fait la différence entre les livres des gens de lettres -et ceux des hommes qui écrivent seulement parce qu'ils ont quelque -chose à dire, c'est que dans ces derniers la rhétorique est absente; -elle empoisonne, au contraire, les meilleures inspirations des premiers.</p> - -<p>A propos de cette même préface de George Sand, pourquoi ne me -satisfait-elle pas? D'abord, à cause de ce brin de rhétorique qui -mêle à la chose même une manière ornée ou recherchée de l'exprimer. -Peut-être, si l'auteur s'était moins occupé à faire un morceau -d'éloquence et se fût davantage mis la tête dans les mains et bien -en face de ses propres sentiments, il m'eût représenté une partie -des miens? J'admire ce qu'il dit, mais il ne me représente pas mes -sentiments.</p> - -<p>Autre question. N'est-ce pas le côté le plus désolant de cet ouvrage -humain que cet incomplet dans l'expression des sentiments, dans I -impression qui résulte de la lecture d'un livre? Il n'y a que la -nature qui fasse des choses entières. En lisant cette préface, je -me disais: Pourquoi ce point de vue, et pourquoi<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[p. 208]</a></span> pas tel autre, ou -pourquoi pas tous deux, ou pourquoi pas tout ce qui peut être dit sur -la matière? Une idée dont on part, en vous conduisant à une autre -idée, vous écarte entièrement du point de vue d'ensemble primitif, -c'est-à-dire de cette impression générale qu'on conçoit d'un objet. -Je compare, pour m'expliquer mieux, la situation d'un auteur qui se -prépare à peindre une situation, à exposer un système, à faire un -morceau de critique, à celle d'un homme qui, du haut d'une éminence, -aperçoit devant lui une vaste contrée remplie de bois, de ruisseaux, -de prairies, d'habitations, de montagnes. S'il entreprend d'en donner -une idée détaillée et qu'il entre dans un des chemins qui s'offriront -devant lui, il arrivera ou à des chaumières, ou à des forêts, ou à -quelques parties seulement de ce vaste paysage. Il n'en verra plus -et négligera souvent les principales et les plus intéressantes, pour -s'être mal engagé dès le début... Mais, me dira-t-on, quel remède -voyez-vous à cela? Je n'en vois point, et il n'en est point. Les -ouvrages qui nous semblent les plus complets ne sont que des boutades. -Le point de vue qu'on avait au commencement, et duquel tout le reste -va découler, vous a peut-être frappé par son aspect le plus mesquin -et le moins intéressant! La verve par occasion ou la persistance à -fouiller dans un sol infertile nous fera trouver des passages spéciaux -ou vraiment beaux, mais vous n'avez, encore une fois, fait au lecteur -qu'une communication imparfaite. Vous<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[p. 209]</a></span> rougirez peut-être plus tard, en -revoyant votre ouvrage et en méditant, dans de meilleures dispositions, -ce qui était votre sujet, de voir combien ce sujet vous a échappé.</p> - -<p>—<i>Sardanapale</i><a name="NoteRef_213_213" id="NoteRef_213_213"></a><a href="#Note_213_213" class="fnanchor">[213]</a>.</p> - -<p>Linge de la femme sur le devant: sur un ton local, <i>gris blanc. Terre -de Cassel</i> ou <i>noir de pêche</i>, etc.—Ombres avec <i>bitume, cobalt, -blanc</i> et <i>ocre d'or.</i></p> - -<p>Base de la demi-teinte des chairs, <i>terre de Cassel et blanc.</i></p> - -<p>Demi-teinte jaune de la chair, <i>ocre et vert émeraude.</i></p> - -<p>Ajouter aux tons d'ombre habituels sur la palette: <i>Vermillon</i> et <i>ocre -d'or.</i></p> - -<p><i>Ocre</i> et <i>vert émeraude, laque et jaune</i>, ou <i>jaune indien</i> et <i>laque</i> -pour frottis ou repiqués.</p> - -<p><i>Laque brûlée et blanc</i>, demi-teinte de chair.</p> - -<p>Ébaucher les chairs <i>dans l'ombre</i> avec tons chauds, tels que <i>terre -Sienne brûlée, laque jaune</i> et <i>jaune indien</i>, et revenir avec des -<i>verts</i>, tels que <i>ocre</i> et <i>vert émeraude.</i></p> - -<p>De même les clairs avec tons chauds, <i>ocre</i> et <i>blanc, vermillon, laque -jaune</i>, etc.; et revenir avec des <i>violets</i> tels que <i>terre de Cassel</i> -et <i>blanc, laque brûlée</i> et <i>blanc.</i></p> - -<p><i>Ne pas craindre</i>, quand le ton de chair est devenu<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[p. 210]</a></span> trop blanc par -l'addition de tons froids, <i>de remettre franchement les tons chauds du -dessous</i>, pour les mêler de nouveau.</p> - - -<p>—Si on considérait la vie comme un simple prêt, on serait moins -exigeant.</p> - -<p>Nous ne possédons réellement rien; tout nous traverse, la richesse, etc.</p> - -<p>—A qui ai-je prêté le portrait de Fielding<a name="NoteRef_214_214" id="NoteRef_214_214"></a><a href="#Note_214_214" class="fnanchor">[214]</a>?</p> - - -<p>—On n'est jamais long, quand on dit exactement tout ce qu'on a voulu -dire. Si vous devenez concis, en supprimant un <i>qui</i> ou un <i>que</i>, mais -que vous deveniez obscur ou embarrassé, quel but aurez-vous atteint? -Assurément, ce ne sera pas celui de l'art d'écrire, qui est avant tout -de se faire comprendre.</p> - -<p>Il faut toujours supposer que ce que vous avez à dire est intéressant; -car s'il n'en était pas ainsi, peu importe que vous soyez long ou -concis.</p> - -<p>Les ouvrages d'Hugo<a name="NoteRef_215_215" id="NoteRef_215_215"></a><a href="#Note_215_215" class="fnanchor">[215]</a> ressemblent au brouillon<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[p. 211]</a></span> d'un homme qui a du -talent: il dit tout ce qui lui vient.</p> - -<p>—<i>Sur la fausseté du système moderne dans les romans.</i> C'est-à-dire -cette manie de trompe-l'œil dans les descriptions de lieux, de -costumes, qui ne donne au premier abord un air de vérité que pour -rendre plus fausse ensuite l'impression de l'ouvrage, quand les -caractères sont faux, quand les personnages parlent mal à propos et -sans fin, et surtout quand la fable ajustée pour les amener et les -faire agir ne présente que le tissu vulgaire ou mélodramatique de -toutes les combinaisons usitées pour faire de l'effet. Ils sont comme -les enfants, quand ils imitent la représentation des pièces de théâtre. -Ils figurent une action telle quelle, c'est-à-dire absurde le plus -souvent, avec des décorations formées de vraies branches d'arbres, qui -représentent des arbres, etc.</p> - -<p>Pour arriver à satisfaire l'esprit, après avoir décrit le théâtre -de l'action ou l'extérieur des personnages comme le font Balzac et -les autres, il faudrait des miracles de vérité dans la peinture des -caractères et dans les discours qu'on prête aux personnages; le moindre -mot sentant l'emphase, la moindre prolixité dans l'expression des -sentiments, détruisent tout l'effet de ces préambules, en apparence si -naturels.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[p. 212]</a></span></p> - -<p>Quand Gil Blas dit que le seigneur *** était un grand écuyer -sec et maigre avec des manières précautionneuses, il ne s'amuse pas -à me dire comment étaient ses yeux, son habit dans tous ses détails, -ou s'il manque un de ces détails, il y en a un qui est tellement -caractéristique, qu'il peint tout le personnage, à ce point que les -peintures accessoires qu'on ajouterait à celles-là ne produiraient -d'autre effet que d'empêcher l'esprit de saisir nettement le trait qui -donne la physionomie.</p> - - -<p>INSPIRATION.—TALENT.—(<i>Pour le Dictionnaire.</i>)</p> - - -<p>Le vulgaire croit que le talent doit toujours être égal à lui-même et -qu'il se lève tous les matins comme le soleil, reposé et rafraîchi, -prêt à tirer du même magasin, toujours ouvert, toujours plein, -toujours abondant, des trésors nouveaux à verser sur ceux de la -veille; il ignore que, semblable à toutes les choses mortelles, il a -un cours d'accroissement et de dépérissement, qu'indépendamment de -cette carrière qu'il fournit, comme tout ce qui respire (à savoir: de -commencer faiblement, de s'accroître, de paraître dans toute sa force -et de s'éteindre par degrés), il subit toutes les intermittences de la -santé, de la maladie, de la disposition de l'âme, de sa gaieté ou de -sa tristesse. En outre, il est sujet à s'égarer dans le plein exercice -de sa force; il s'engage souvent dans des routes trompeuses; il lui -faut alors<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[p. 213]</a></span> beaucoup de temps pour en revenir au point d'où il était -parti, et souvent il ne s'y retrouve plus le même. Semblable à la chair -périssable, à la vie faible et attaquable par tous les côtés de toutes -les créatures, laquelle est obligée de résister à mille influences -destructives, et qui demandent ou un continuel exercice ou des soins -incessants, pour n'être pas dévoré par cet univers qui pèse sur nous, -le talent est obligé de veiller constamment sur lui-même, de combattre, -de se tenir perpétuellement en haleine, en présence des obstacles -au milieu desquels s'exerce sa singulière puissance. L'adversité et -la prospérité, sont des écueils également à craindre. Le trop grand -succès tend à l'énerver, comme l'insuccès le décourage. Plusieurs -hommes de talent n'ont eu qu'une lueur, qui s'est éteinte aussitôt que -montée. Cette lueur éclate quelquefois dès leur apparition et disparaît -ensuite pour toujours. D'autres, faibles et chancelants, ou diffus, ou -monotones en commençant, ont jeté, après une longue carrière presque -obscure, un éclat incomparable, tels que Cervantes; Lewis<a name="NoteRef_216_216" id="NoteRef_216_216"></a><a href="#Note_216_216" class="fnanchor">[216]</a>, après -avoir fait le <i>Moine</i>, n'a plus rien fait qui vaille. Il en est qui -n'ont pas subi d'éclipsé, etc...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[p. 214]</a></span></p> - -<p>—Le principal attribut du génie est de coordonner, de composer, -d'assembler les rapports, de les voir plus justes et plus étendus.</p> - -<p>—Très belle opposition à un homme d'une carnation chaude et jaunâtre: -chemise blanc jaune, vêtement rouge, cire à cacheter; manteau orange -terre de Sienne brûlée.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_211_211" id="Note_211_211"></a><a href="#NoteRef_211_211"><span class="label">[211]</span></a> Ce tableau était un des cinq envois que Delacroix fit -au Salon de 1845. (Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 927.) A ce propos, il -écrivit au critique Thoré, qui avait été un de ses premiers et de -ses plus fervents admirateurs, ce curieux billet: «J'ai envoyé, cher -monsieur, cinq tableaux... Mettons-nous <i>en prière à présent, pour que -messieurs du jury laissent passer mon bagage.</i> Je crois qu'il serait -bon de n'y pas faire allusion d'avance, de peur que par mauvaise humeur -ils ne réalisent cette crainte.» (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 301.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_212_212" id="Note_212_212"></a><a href="#NoteRef_212_212"><span class="label">[212]</span></a> <i>Étienne Pivert de Senancour</i>, écrivain moraliste -né à Paris en 1770, mort en 1846. Rêveur sans illusions, athée et -fataliste, il écrivit un certain nombre d'ouvrages, fruits de ses -tristes méditations et de son esprit chagrin. <i>Obermann</i> avait été -publié pour la première fois en 1804. Une deuxième édition parut en -1833, avec une préface de Sainte-Beuve, et une troisième un peu plus -tard avec une préface de <i>George Sand</i>, à laquelle Delacroix fait -ici allusion. Voici, d'ailleurs, comment Sainte-Beuve appréciait le -talent de Senancour: «C'est à la fois un psychologiste ardent, un -lamentable élégiaque des douleurs humaines et un peintre magnifique de -la réalité.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_213_213" id="Note_213_213"></a><a href="#NoteRef_213_213"><span class="label">[213]</span></a> Ce tableau, <i>la Mort de Sardanapale</i>, exécuté en 1844, -n'est que la réduction sans variante du tableau peint en 1827. (Voir -<i>Catalogue Robaut,</i> n° 791.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_214_214" id="Note_214_214"></a><a href="#NoteRef_214_214"><span class="label">[214]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 60.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_215_215" id="Note_215_215"></a><a href="#NoteRef_215_215"><span class="label">[215]</span></a> Le génie de <i>Victor Hugo</i> était peu sympathique à -Delacroix. Plus loin, dans son Journal, il porte un jugement sévère, -qui pourrait même paraître injuste, sur le style du poète. Victor Hugo, -d'ailleurs, ne l'aimait pas davantage. Il ne pouvait supporter que -l'opinion publique, qui plus tard «devait faire à Delacroix une gloire -parallèle à la sienne», accouplât leurs deux noms. Il appelait ses -créations féminines <i>des grenouilles</i>, et si l'on s'en rapporte à une -très curieuse plaquette intitulée: <i>Victor Hugo en Zélande</i>, publiée -par Charles Hugo, on y verra que le poète reconnaissait au peintre -«toutes les qualités, moins une, <i>la beauté.</i>» La vérité est qu'ils -étaient de génie trop dissemblable pour pouvoir se comprendre, et que -les critiques du temps, en unissant leurs noms, commettaient une de ces -grossières erreurs dont ils étaient coutumiers. -</p> -<p> -«M. Victor Hugo, disait Baudelaire, est un grand poète sculptural qui -a l'œil fermé à la <i>spiritualité.</i>» Rien ne peut mieux que cette brève -observation faire toucher du doigt la cause de l'incompréhension de -Victor Hugo en ce qui concerne les femmes de Delacroix!</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_216_216" id="Note_216_216"></a><a href="#NoteRef_216_216"><span class="label">[216]</span></a> <i>Lewis</i>, romancier anglais, né à Londres, en 1773, mort -en 1818. Il fut l'ami de Walter Scott, dont il encouragea les débuts, -et de Byron, à qui il fit connaître la littérature allemande. Son plus -célèbre roman, <i>le Moine</i>, est une œuvre de jeunesse où il a entassé -tout ce que pouvaient lui suggérer une imagination exaltée et maladive, -l'effervescence de l'âge et la lecture des ballades allemandes, des -romans mystérieux, fantastiques, effrayants, alors à la mode. Comme -poète, Lewis déploya un talent exquis de versification dans des -Ballades imitées de Bürger.</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Sans date.</i>—Le <i>Marché d'Arabes</i> dont j'ai commencé une aquarelle en -très large.</p> - -<p><i>Soleil couchant</i>, poudreux au fond, etc., dont il y a un bon dessin à -la plume.</p> - -<p>Les <i>Acteurs de Tanger.</i></p> - -<p>Le <i>Kaïd goûtant le lait que lui offrent les paysans</i>: un bon dessin à -la plume.</p> - -<p><i>Juliette sur le lit</i>, la chambre pleine des parents et des amis, -nourrice, etc.</p> - -<p><i>Juives de Tanger.</i> (Mlle Mars.)</p> - -<p><i>Berlichingen arrivant chez les Bohémiens</i>, jeunes filles, etc.; pour -M. Colet.</p> - -<p>La <i>Femme capricieuse</i> et <i>Marphise.</i></p> - -<p><i>Weislingen enlevé.</i></p> - -<p><i>Juives de Tanger.</i></p> - -<p>Le <i>Jardin de Méquinez</i>, la fontaine, etc.</p> - -<p>Le <i>Pacha de Laroche</i> en route vu par derrière, matin: son bourreau; -cavaliers du fond.</p> - -<p><i>Juives de Méquinez.</i> Petit croquis avec lavis; porte de cour, devant -laquelle elles sont assises.</p> - -<p><i>Juifs de Méquinez.</i> Chez eux, éclairés par la porte.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[p. 215]</a></span></p> - -<p>La Cour de M. Marcussen.</p> - -<p>L'antichambre qui y conduit: obscur.</p> - -<p>La chambre en haut, chez M. Bell; on voit la cour par une fenêtre en -fer à cheval.</p> - -<p><i>Juives à Tanger</i>, s'appuyant sur le bord des terrasses pour regarder -dans la rue.</p> - -<p>La <i>Scène du Courban</i>, la porte de Tanger; les marabouts montés sur le -monument de la prière; les cavaliers, etc.</p> - -<p>Le <i>Nègre de Tombouctou dansant</i> au milieu de la famille d'Abraham.</p> - -<p><i>Cuisine de Méquinez.</i> Figures.</p> - -<p>Le <i>Barbier de Méquinez</i>, dans le passage de l'entrée de la cour de -notre maison.</p> - -<p><i>Bain mauresque.</i></p> - -<p><i>Les hommes couchés, après le bain</i>, s'habillant et se peignant.</p> - -<p><i>Les différents cafés à Oran.</i></p> - -<p><i>Fontaine dans une rue à Alger.</i></p> - -<p><i>Parmi les prisonniers qu'il délivre, après avoir massacré la garde, -Amadis trouve une jeune personne couverte de haillons et attachée à un -poteau.</i> Dès qu'il l'eut délivrée, elle embrassa ses genoux.</p> - -<p><i>Le Connétable de Bourbon et la Conscience.</i></p> - -<p>Le <i>Jeune Clifford</i> portant le corps de son père.</p> - -<p>Voir dans Ovide <i>Énée changé en dieu</i>, au bord de la mer, je crois, -avec une divinité qui le lave des souillures mortelles.</p> - -<p><i>Trajan donne audience à tous les peuples de l'Empire<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[p. 216]</a></span> romain</i>: -diversité prodigieuse des présents qu'ils apportent;... animaux.</p> - -<p>Le corps de <i>Léandre</i> pleuré et porté dans les flots par les Néréides.</p> - -<p>Sujet dans <i>Lara</i>: un chevalier portant le corps d'une femme enveloppée -<a name="NoteRef_217_217" id="NoteRef_217_217"></a><a href="#Note_217_217" class="fnanchor">[217]</a>.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Sans date.</i>—Pour nettoyer un tableau, moyen de M. Morelli: frotter -d'huile de noix; laisser un jour entier, ensuite enlever l'huile et -achever avec de la mie de pain, pour l'enlever tout à fait.</p> - - -<p>—Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. -La discussion s'engagea sur le mot «Obéissance».</p> - -<p>Ce mot-là est bon pour Paris surtout, où les femmes se croient en droit -de faire ce qu'elles veulent. Les femmes ne s'occupent que de plaisir -et de toilette. Si on ne vieillissait pas, je ne voudrais pas de femme. -Ne devrait-on pas ajouter que la femme n'est pas maîtresse de voir -quelqu'un qui ne plaît pas à son mari? Les femmes ont toujours ce mot à -la bouche: «Vous voulez m'empêcher de voir qui il me plaît.»</p> - -<p>L'adultère, qui dans le Code civil est un mot immense, n'est par le -fait qu'une galanterie, une affaire de bal masqué.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[p. 217]</a></span></p> - -<p>Les femmes ont besoin d'être contenues dans ce temps-ci: elles vont -où elles veulent; elles font ce qu'elles veulent; elles ont trop -d'autorité. Il y a plus de femmes qui outragent leurs maris que de -maris qui outragent leurs femmes.</p> - -<p>Il faut un frein aux femmes, qui sont adultères pour des clinquants, -des vers; Apollon, etc., les Muses...</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_217_217" id="Note_217_217"></a><a href="#NoteRef_217_217"><span class="label">[217]</span></a> Eugène Delacroix mit plus tard à profit cette même idée -pour l'un des tympans décoratifs de l'Hôtel de ville: <i>Hercule ramène -Alceste du fond des enfers.</i> (Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1161.)</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[p. 218]</a></span></p></div> - - - - -<h4><a name="a1846" id="a1846">1846</a></h4> - -<p><i>Sans date.</i>—Toute licence étant donnée au poète pour l'unité de -temps et de lieu, le système de Shakespeare est sans doute le plus -naturel, car chez lui, les faits se succèdent comme dans l'histoire: -les personnages annoncés, préparés ou non, entrent en scène au -moment où ils sont nécessaires, n'y paraissent que quelques minutes -s'il le faut, et sont supprimés par la même raison qui les a fait -amener, c'est-à-dire par le besoin de l'action. Voilà bien la manière -dont les choses se passent dans la nature, mais est-ce là l'art? -On pourrait dire que le système français, au contraire, a enjambé -par-dessus les conditions nécessaires à l'art, et que pour être -fidèle à ces conditions, il a renoncé à être naturel. Le système -français est évidemment le résultat de combinaisons très ingénieuses, -pour donner à l'impression plus de nerf, plus d'unité, c'est-à-dire -quelque chose de plus artiste; mais il en résulte que chez les plus -grands maîtres, ces moyens sont petits et puérils, et nuisent, à leur -manière, à l'impression, par la nécessité de ressorts artificiels, -de préparations, etc... Ainsi ce système amène la<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[p. 219]</a></span> régularité et une -sorte de froide symétrie plutôt que l'unité. Shakespeare a au moins -celle d'une vaste campagne remplie d'objets confus, il est vrai, où -l'œil hésitera peut-être, au milieu de l'entassement des détails, à -saisir un ensemble, mais néanmoins cet ensemble doit ressortir enfin, -parce que les circonstances principales, grâce à la force de son génie, -s'emparent fortement de l'esprit.</p> - -<p>Qu'un temple grec, parfaitement proportionné dans toutes ses parties, -saisisse l'imagination et la satisfasse complètement, rien de plus -facile à concevoir, le thème de l'architecte est bien autrement -simple que celui d'un poète dramatique: il n'y a là ni l'imprévu des -événements, ni les caractères excentriques, ni les mouvements ondoyants -des passions, pour compliquer de mille manières les effets à produire -et la manière de les exprimer: je ne serais pourtant pas éloigné de -croire que les inventeurs de l'Unité de temps et de lieu ne se soient -figuré qu'au moyen de certaines règles, ils pourraient introduire dans -une composition dramatique quelque chose de la simplicité d'impression -que l'esprit ressent à la vue d'un temple grec. Rien ne serait plus -absurde, d'après ce que je viens de dire de l'immense différence.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>24 <i>avril.</i>—J'ai vu hier soir le <i>Déserteur</i>, de Sedaine: voici un -genre qui semble bien près de la perfection de l'art dramatique, si -ce n'est la perfection même. Il était encore réservé aux Français -de modifier<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[p. 220]</a></span> eux-mêmes le système grandiose, mais artificiel, de -leurs grands génies, de Corneille, de Racine, de Voltaire. L'amour -outré du naturel ou plutôt le naturel porté à l'extrême dans des -détails accessoires, comme dans les drames de Diderot, de Sedaine, -etc., n'empêche pas cette forme d'être un progrès réel: elle laisse -une latitude immense pour le développement des caractères et des -faits, puisqu'elle permet les changements de lieux et aussi de grands -intervalles entre les actes; et cependant la loi de progression dans -l'intérêt, l'art avec lequel les faits et les caractères concourent à -augmenter l'effet moral, y est bien supérieur à celui des plus belles -tragédies de Shakespeare: on n'y trouve pas ces entrées et ces sorties -éternelles, ces changements de décoration, pour apprendre un mot qui -se dit à cent lieues de là, cette foule de personnages secondaires, -au milieu desquels l'attention se fatigue, en un mot cette absence -d'art. Ce sont de magnifiques morceaux, des colonnes, des statues même; -mais on est réduit à faire soi-même en imagination le travail destiné -à les recomposer et à en ordonner l'ensemble. Il n'y a pas de drame -de deuxième et même de troisième ordre, en France, qui ne soit bien -supérieur, comme intérêt, aux ouvrages étrangers: cela tient à cet -art, à ce choix dans les moyens d'effet, qui est encore une invention -française.</p> - -<p>La belle idée d'un Gœthe, avec tout son génie, si c'en est un, d'aller -recommencer Shakespeare trois<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[p. 221]</a></span> cents ans après!... La belle nouveauté -que ces drames remplis de hors-d'œuvre, de descriptions inutiles, et si -loin, au demeurant, de Shakespeare, par la création des caractères et -la force des situations. En suivant le système français des tragédies, -il eût été impossible de produire l'effet de la dernière scène du -<i>Déserteur</i>, par exemple. Ce changement de lieu de cinq minutes, pour -montrer la scène où le déserteur est prêt à subir son arrêt, fait -frémir, malgré l'attente où l'on est de voir arriver la grâce. Voilà un -effet que nul récit ne pourrait suppléer. Gœthe ou tel autre de cette -école eût mis cette scène sans doute, mais nous en aurait montré vingt -autres auparavant et d'un médiocre intérêt. Il n'aurait pas manqué de -mettre en action la jeune fille demandant au roi la grâce de son amant: -il eût peut-être trouvé que c'était introduire de la variété dans -l'action. Il n'est même peut-être pas possible, avec ce système, de -supprimer grand'chose dans le fait matériel; sans cela, il n'y a plus -de proportion entre les faits que l'on montre aux spectateurs et ceux -qu'on ne fait que raconter. Ainsi ces sortes de pièces ne marchent que -par saccades: c'est comme dans le roulis où vous n'avancez que tout à -fait penché d'un seul côté, ou tout à fait penché de l'autre; de là, -fatigue, ennui pour le spectateur, forcé de s'atteler à la machine de -l'auteur et de suer avec lui, pour se tirer de toutes ces évolutions de -contrées et de personnages. Il est clair que, dans un drame anglais ou -allemand, la dernière scène du<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[p. 222]</a></span> <i>Déserteur</i>, où le théâtre change, pour -produire un grand effet, venant après vingt ou trente changements d'un -moindre intérêt, doit trouver le spectateur plus froid, plus difficile -à remuer. Ce fait, dans le génie de Gœthe, de n'avoir su tirer aucun -parti de l'avancement de l'art à son époque, de l'avoir plutôt fait -rétrograder aux puérilités des drames espagnols et anglais, le classe -parmi les esprits mesquins et entachés d'affectation. Cet homme qui -se voit toujours faire, n'a pas même le sens de choisir la meilleure -route, quand toutes les routes sont tracées avant lui et autour de -lui, et déjà parcourues admirablement. Lord Byron, dans ses drames, -a su, du moins, se préserver de cette affectation d'originalité: il -reconnaissait le vice du système de Shakespeare, et, tout en étant loin -de comprendre le mérite des grands tragiques français, la justesse de -son esprit lui montrait néanmoins la supériorité du goût et le sens de -cette forme.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>25 <i>avril.</i>—Partant pour Champrosay.</p> - -<p>—Je lis dans le <i>Meunier d'Angibault</i><a name="NoteRef_218_218" id="NoteRef_218_218"></a><a href="#Note_218_218" class="fnanchor">[218]</a> la scène où un jeune -homme du peuple refuse la main d'une marquise, sous le prétexte de la -différence de caste... Ils ne considèrent pas (les utopistes) que le -<i>bourgeois</i> n'était pas autrefois une puissance; aujourd'hui il est -tout.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_218_218" id="Note_218_218"></a><a href="#NoteRef_218_218"><span class="label">[218]</span></a> Roman de <i>George Sand</i> qui parut en 1846.</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p>22 <i>mai.</i>—A propos de la pensée précédente,<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[p. 223]</a></span> à savoir, cette facilité -de l'enfance à imaginer, à combiner, à propos de cette puissance -singulière, j'ai été conduit à cette autre idée, à cette question que -je me suis faite tant de fois: Où est le point précis où notre pensée -jouit de toute sa force? Voilà des enfants, Senancour et moi, s'il vous -plaît, et sans doute beaucoup d'autres, qui sommes doués de facultés -infiniment supérieures à celles des hommes faits. Je vois, d'un autre -côté, des gens enivrés par l'opium ou le haschisch, qui arrivent à -des exaltations de la pensée qui effrayent, qui ont des perceptions -totalement inconnues à l'homme de sang-froid, qui planent au-dessus -de l'existence et la prennent en pitié, à qui les bornes de notre -imagination ordinaire paraissent comme celles d'un petit village que -nous verrions perdu dans le lointain d'une plaine, quand nous sommes -arrivés sur des hauteurs immenses et perdues au-dessus des nuages. -D'un autre côté, nous voyons la simple inspiration journalière d'un -artiste qui compose, conduire son esprit à une lucidité, à une force -qui n'a rien de commun avec le simple bon sens de tous les moments, -et cependant qui est-ce qui conduit et décide ordinairement tous les -événements de ce monde, si ce n'est ce simple bon sens si insuffisant -dans tant de cas?</p> - -<p>On m'opposera que, pour le train ordinaire de la vie, cette lumière -naturelle, exempte d'intermittences, est suffisante; mais il -faudra, avouer aussi que dans un nombre très considérable d'autres -circonstances,<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[p. 224]</a></span> ces hommes si raisonnablement suffisants aux exigences -ordinaires de la vie, sont non seulement tout à fait insuffisants, mais -peuvent être considérés comme des fous véritables (c'est ce qui fait -les mauvais généraux, les mauvais médecins), et uniquement parce qu'ils -sont dépourvus de la lumière supérieure... Cet homme raisonnable qui -compose péniblement et avec de grands efforts de cervelle, de mauvais -ouvrages, qui le rendent un objet de risée, est certainement aussi fou -que celui qui se figure être <i>Jupiter</i>, ou qu'il va mettre le soleil -dans sa poche; au contraire, cet homme inspiré, dont la conduite semble -le plus souvent à tous ces sages vulgaires celle d'un écervelé et -d'un maniaque, devient, la plume à la main, l'interprète de la vérité -universelle, prête aux passions leur langage, séduit, entraîne les -cœurs, et laisse des traces ineffaçables dans la mémoire des hommes. -Voyez les effets de l'éloquence; voyez cette cause soutenue avec toute -la raison imaginable par un homme froid et simplement doué de ce qu'on -appelle le bon sens, et comparez à cette marche lente, à ces moyens -ternes, ce que serait celle d'un esprit impétueux et lumineux tout à -la fois, s'emparant de toutes ces ressources qui périssent dans des -mains inertes, arrachant la conviction, portant le flambeau dans les -entrailles de la question, forçant l'attention par le langage animé de -la vérité ou de quelque chose qui en a l'air, à force de talent et de -chaleur d'âme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[p. 225]</a></span></p> - -<p>Comment se fait-il que dans une demi-ivresse, certains hommes, et -je suis de ce nombre, acquièrent une lucidité de coup d'œil bien -supérieure, dans beaucoup de cas, à celle de leur état calme? Si, dans -cet état, je relis une page dans laquelle je ne voyais rien à reprendre -auparavant, j'y vois à l'instant, sans hésitation, des mots choquants, -de mauvaises tournures, et je les rectifie avec une extrême facilité. -Dans un tableau, de même: les incorrections, les gaucheries me sautent -aux yeux; je juge ma peinture comme si j'étais un autre que moi-même.</p> - -<p>Ainsi voilà l'enfance, où les organes, à ce qu'il semble, sont -imparfaits; voilà le preneur d'opium, qui est pour l'homme de -sang-froid un vrai fou, et puis encore celui qui a déjeuné plus que -d'habitude et à qui nous n'irions pas demander conseil pour une -affaire importante; voilà, dis-je, des êtres qui semblent tout à fait -hors de l'état commun, qui raisonnent, qui combinent, qui devinent, -qui inventent avec une puissance, une finesse, une portée infiniment -supérieure à ce que l'homme simplement raisonnable peut se flatter de -tirer et d'obtenir de sa cervelle rassise. Gros, dans le temps de ses -beaux ouvrages, déjeunait avec du vin de Champagne, en travaillant. -Hoffmann a trouvé certainement dans le punch et le vin de Bourgogne ses -meilleurs contes; quant aux musiciens, il est reconnu d'un consentement -universel que le vin est leur Hippocrène...</p> - -<p>Quel est l'homme si froid au potage qui ne s'anime<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[p. 226]</a></span> à l'entremets et -n'arrive quelquefois aux fruits tout étonné lui-même, en étonnant les -autres, de sa verve? M. Fox n'arrivait guère à la tribune que dans un -état d'ivresse; Sheridan et quelques autres de même; il est vrai que ce -sont des Anglais. Il ne faudrait pourtant pas imiter ce fameux Suisse -dont me parlait je ne sais qui, lequel, voyant les bons effets d'un -coup de vin pris à propos dans certains cas de maladie, était devenu un -ivrogne fieffé, pour se mettre à l'abri de toute espèce de maladies. On -a vu beaucoup de musiciens qui, pour conserver leur dieu, c'est-à-dire -leur bouteille, avaient été trouvés morts au coin des bornes.</p> - -<p>Boissard<a name="NoteRef_219_219" id="NoteRef_219_219"></a><a href="#Note_219_219" class="fnanchor">[219]</a> jouait, dans l'état d'ivresse du haschisch, un morceau -de violon, comme cela ne lui<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[p. 227]</a></span> était jamais arrivé, du consentement des -gens présents.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_219_219" id="Note_219_219"></a><a href="#NoteRef_219_219"><span class="label">[219]</span></a> <i>Boissard</i> était le maître du salon où avaient lieu -les séances du «Club des <i>Haschischins</i>», salon dans lequel Théophile -Gautier rencontra pour la première fois Baudelaire, et où Balzac -se trouvant invité refusa d'absorber la dangereuse substance. Dans -la délicieuse préface des <i>Fleurs du mal</i>, Gautier parle ainsi de -Boissard: «C'était un garçon des mieux doués que Boissard; il avait -l'intelligence la plus ouverte; il comprenait la peinture, la poésie -et la musique également bien; mais chez lui peut-être, le dilettante -nuisait à l'artiste; l'admiration lui prenait trop de temps, il -s'épuisait en enthousiasmes; nul doute que si la nécessité l'eût -contraint de sa main de fer, il n'eût été un peintre excellent. Le -succès qu'obtint au Salon son épisode de la <i>Retraite de Russie</i> en -est le sûr garant. Mais, sans abandonner la peinture, il se laissa -distraire par d'autres arts; il jouait du violon, organisait des -quatuors, déchiffrait Bach, Beethoven, Meyerbeer et Mendelssohn, -apprenait des langues, écrivait de la critique et faisait des -sonnets charmants... Comme Baudelaire, amoureux des sensations -rares, fussent-elles dangereuses, il voulut connaître ces «Paradis -artificiels», qui plus tard vous font payer si cher leurs menteuses -extases, et l'abus du haschich dut altérer sans doute cette santé si -robuste et si florissante.» (Préface des <i>Fleurs du mal</i>, p. 6 et 7.)</p></div> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Champrosay</i>, 3 <i>juillet</i><a name="NoteRef_220_220" id="NoteRef_220_220"></a><a href="#Note_220_220" class="fnanchor">[220]</a>.—<i>Extraits de Rousseau sur l'origine -des langues.</i></p> - -<p>L'homme qui fait un livre s'impose l'obligation de ne pas se -contredire. Il est censé avoir pesé, balancé ses idées, de manière -à être conséquent avec lui-même. Au contraire, dans un livre comme -celui de Montaigne, qui n'est autre chose que le tableau mouvant d'une -imagination humaine, il y a tout l'intérêt du naturel et toute la -vivacité d'impressions rendues, exprimées aussitôt que senties. J'écris -sur Michel-Ange: je sacrifie tout à Michel-Ange. J'écris sur le Puget: -ses qualités seules m'apparaissent; je ne puis rien lui comparer. Tout -ce qu'on peut exiger d'un écrivain, c'est-à-dire d'un homme, c'est que -la fin de la page soit conséquente avec le commencement. Le défaut de -sincérité que tout homme de bonne foi trouvera à tous les livres ou -à presque tous, vient de ce désir si ridicule de mettre sa pensée du -moment<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[p. 228]</a></span> en harmonie avec celle de la veille. «Mon ami, tu étais hier -dans une disposition à voir tout bleu; aujourd'hui tu vois tout rouge, -et tu te bats contre ton sentiment.» <i>Mentem mortalia tangunt.</i> Le -plus beau triomphe de l'écrivain est de faire penser ceux qui peuvent -penser; c'est le plus grand plaisir qu'on puisse procurer à cette -dernière classe de lecteurs. Quant à la prétention d'amuser ceux qui ne -pensent pas, est-il une âme noble qui consente à s'abaisser à ce rôle -de proxénète de l'esprit?</p> - -<p>Pour le peu que j'ai fait de littérature, j'ai toujours éprouvé que, -contrairement à l'opinion reçue et accréditée, surtout parmi les -gens de lettres, il entrait véritablement plus de mécanisme dans la -composition et l'exécution littéraire que dans la composition et -l'exécution en peinture. Il est bien entendu qu'ici <i>mécanisme</i> ne -veut pas dire <i>ouvrage</i> de la main, mais affaire de métier, dans -laquelle n'entre pour rien l'inspiration, soit dit en passant pour MM. -les littérateurs, qui ne croient pas être des ouvriers, parce qu'ils -ne travaillent pas avec la main. J'ajouterai même, pour ce qui me -concerne, et eu égard au peu d'essais que j'ai faits en littérature, -que dans les difficultés matérielles que présente la peinture, je ne -connais rien qui réponde au labeur ingrat de tourner et retourner des -phrases et des mots, soit pour éviter une consonance, une répétition, -soit enfin pour ajouter à la pensée des mots qui n'en donnent pas -une idée précise. J'ai entendu dire à tous les gens<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[p. 229]</a></span> de lettres que -leur métier était diabolique, qu'il faut leur arracher leur besogne, -et qu'il y avait une partie ingrate dont aucune facilité ne pouvait -dispenser. Lord Byron dit: «Le besoin d'écrire bouillonne en moi comme -une torture dont il faut que je me délivre, <i>mais ce n'est jamais un -plaisir, au contraire; la composition m'est un labeur violent.</i>»... -Je suis bien sûr que Raphaël, Rubens, Paul Véronèse, Murillo, tenant -le pinceau ou le crayon, n'ont jamais rien éprouvé de semblable. Ils -étaient sans doute animés d'une sorte de fièvre qui saisit les grands -talents dans l'exécution, et ce n'est pas sans une agitation inquiète; -mais cette inquiétude, qui est l'appréhension de ne pas être aussi -sublime que le comporte leur génie, est loin d'être un tourment; c'est -un aiguillon sans lequel on ne ferait rien, et qui même est le présage -de la réalisation du sublime pour ces natures privilégiées. Pour un -véritable peintre, les moindres accessoires présentent de l'amusement -dans l'exécution, et l'inspiration anime les moindres détails.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>19 <i>juillet.</i>—Voltaire dit très justement qu'une fois qu'une langue -est fixée par un certain nombre de bons auteurs, il n'y a plus à la -changer. La raison, dit-il, en est bien simple: c'est que si l'on -change la langue indéfiniment, ces bons auteurs finissent par ne plus -être compris. Cette raison est, en effet, excellente, car à supposer -qu'au milieu des<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[p. 230]</a></span> innovations du langage ou à leur faveur, il s'élève -de nouveaux talents, leur acquisition sera d'un médiocre intérêt, -s'il faut leur sacrifier l'intelligence des anciens chefs-d'œuvre. -D'ailleurs, quel besoin a-t-on d'innover dans le langage? Voyez -tous ces hommes marquants de la même époque; ne semble-t-il pas que -la langue se diversifie sous leur plume? Voyez dans un art voisin, -la musique: ici sa langue, par force, n'est pas fixée; il est -malheureusement vrai que l'invention d'un instrument nouveau, que de -certaines combinaisons harmoniques qui auraient échappé aux devanciers, -vont faire, je n'ose dire avancer l'art, mais changer entièrement, -pour l'oreille, la signification ou l'impression de certains effets. -Qu'arrive-t-il de là? C'est qu'au bout de trente ans, les chefs-d'œuvre -ont vieilli, et ne causent plus d'émotion. Qu'est-ce que les modernes -ont à mettre à côté des Mozart et des Cimarosa?... Et à supposer que -Beethoven, Rossini et Weber, les derniers venus, ne vieillissent pas -à leur tour, faut-il que nous ne les admirions qu'en négligeant les -sublimes maîtres, qui non seulement sont tout aussi puissants qu'eux, -mais encore ont été leurs modèles, et les ont menés où nous les voyons?</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_220_220" id="Note_220_220"></a><a href="#NoteRef_220_220"><span class="label">[220]</span></a> Ici paraît pour la première fois le nom du pays où -Delacroix avait sa campagne, aux environs de Paris, près de Draveil. -Ce nom reparaîtra à chaque instant dans les années postérieures de son -journal. Il y goûta de douces émotions de nature, si l'on en croit -certaines notes de ce journal, et pourtant il écrivait au sujet du -pays, en 1862: «Champrosay est un village d'opéra-comique. On n'y voit -que des élégantes ou des paysans qui ont l'air d'avoir fait leurs -toilettes dans la coulisse; la nature elle-même y semble fardée; je -suis offusqué de tous ces jardinets et de ces petites maisons arrangées -par des Parisiens. Aussi, quand je m'y trouve, je me sens plus attiré -par mon atelier que par les distractions du lieu.» (<i>Corresp.</i>, t. II, -p. 317.)</p></div> - - -<hr class="b2" /> - -<p>27 <i>août.</i>—Prêté à Villot<a name="NoteRef_221_221" id="NoteRef_221_221"></a><a href="#Note_221_221" class="fnanchor">[221]</a> cinq dessins: le<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[p. 231]</a></span> grand dessin du -<i>Vitrail de Taillebourg</i><a name="NoteRef_222_222" id="NoteRef_222_222"></a><a href="#Note_222_222" class="fnanchor">[222]</a>, le <i>Mendiant à la pluie</i><a name="NoteRef_223_223" id="NoteRef_223_223"></a><a href="#Note_223_223" class="fnanchor">[223]</a>, la -<i>Fiancée de Lammermoor</i><a name="NoteRef_224_224" id="NoteRef_224_224"></a><a href="#Note_224_224" class="fnanchor">[224]</a>, et deux autres.</p> - -<p>Prêté au Musée le tableau des <i>Empereurs turcs.</i></p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_221_221" id="Note_221_221"></a><a href="#NoteRef_221_221"><span class="label">[221]</span></a> <i>Frédéric Villot</i>, peintre, né à Liège. Il fut l'un des -premiers amis de Delacroix et resta lié avec lui jusqu'à la fin de sa -vie. Il se distingua surtout comme aquafortiste. Il fut conservateur du -Musée du Louvre, dont le catalogue fut fait sous sa direction.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_222_222" id="Note_222_222"></a><a href="#NoteRef_222_222"><span class="label">[222]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n°s 748, 749.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_223_223" id="Note_223_223"></a><a href="#NoteRef_223_223"><span class="label">[223]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 127.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_224_224" id="Note_224_224"></a><a href="#NoteRef_224_224"><span class="label">[224]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 104.</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p>17 <i>septembre.</i>—Prêté à Villot une aquarelle: <i>Le Christ au jardin des -Oliviers</i><a name="NoteRef_225_225" id="NoteRef_225_225"></a><a href="#Note_225_225" class="fnanchor">[225]</a>, figure seule, et le calque d'icelui.</p> - -<p>—Un original se faisant nommer Sidi-Mohammed ben Serrour est arrivé, -il y a quelque temps, à Marseille, venant du Maroc, et jouant l'homme -d'importance. Le public l'a cru aussitôt chargé de quelque négociation -relative au traité pendant avec le Maroc. Les autorités ont rivalisé -de zèle pour l'accueillir comme un hôte distingué, le préfet l'a -accablé de civilités; on lui fit les honneurs de la parade; et il se -prêtait à tout cela avec une dignité insouciante et majestueuse sous -laquelle on croyait entrevoir une grande profondeur diplomatique. Sur -la fin de son séjour, il a donné à connaître qu'il accepterait avec -plaisir un témoignage de souvenir de la part des Marseillais, et a plus -particulièrement fait savoir que ce qu'il désirait était une montre. -Aussitôt on a fait venir de Paris une montre de prix que le Marocain a -daigné recevoir. Le lendemain, il était parti, sans<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[p. 232]</a></span> qu'on sût de quel -côté et sans révéler ces profondes combinaisons qui tenaient en éveil -l'attention publique.</p> - -<p>—J'établis que, en général, ce ne sont pas les plus grands poètes qui -prêtent le plus à la peinture; ceux qui y prêtent le plus sont ceux qui -donnent une plus grande place aux descriptions. La vérité des passions -et du caractère n'y est pas nécessaire. Pourquoi l'Arioste, malgré des -sujets très propres à la peinture, incite-t-il moins que Shakespeare -et lord Byron, par exemple, à représenter en peinture ses sujets? Je -crois que c'est, d'une part, parce que les deux Anglais, bien qu'avec -quelques traits principaux qui sont frappants pour l'imagination, -sont souvent ampoulés et boursouflés. L'Arioste, au contraire, peint -tellement avec les moyens de son art, il abuse si peu du pittoresque, -de la description interminable; on ne peut rien lui dérober. On peut -prendre d'un personnage de Shakespeare l'effet frappant, l'espèce -de vérité pittoresque de son personnage, et y ajouter, suivant ses -facultés, un certain degré de finesse; mais l'Arioste!.....</p> - -<p>—Les Bretons croient que le singe est l'ouvrage du diable. Celui-ci, -après avoir vu l'homme, création de Dieu, croit pouvoir, à son tour, -créer un être à mettre en parallèle, mais il n'arrive qu'à une créature -ébauchée et hideuse, emblème de l'impuissance orgueilleuse.</p> - -<p>—Walter Scott dit, dans une lettre écrite peu<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[p. 233]</a></span> avant sa mort, que -la maladie dont il souffrait et qui l'entraîna au tombeau peu après, -devait son origine à un excès de travail intellectuel. A l'occasion -de sa fortune perdue, il lui arriva de travailler plus qu'il n'avait -l'habitude, c'est-à-dire <i>sept</i> et <i>huit</i> heures. Il dit que quatre à -cinq heures, tout au plus, de travail d'imagination sont suffisantes. -On peut, dit-il, travailler au delà pour des compilations, etc.</p> - -<p>Je crois éprouver que ce dernier me serait peut-être plus interdit que -l'autre; tout travail où l'imagination n'a pas de part m'est impossible.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>23 <i>septembre</i>, en revenant de Champrosay.—Voici un exemple de la -difficulté qu'il y a à s'entendre en ménage et à voir de la même -manière. J'ai été visiter, à peu de distance de mon logis, une maison -de campagne qui est à vendre. Le propriétaire est un directeur de -spectacles ou de funambules enrichi, qui a fait là, depuis quatre à -cinq ans qu'il y est installé, des folies de dépense: ponts chinois, -rocailles, cabinets en verre de couleur avec sofas, lac encadré -proprement dans du zinc, fruits magnifiques du reste et plantations -dont il n'avait encore que le désagrément, puisqu'elles sont toutes -fraîches. Mon homme ayant perdu sa femme se remarie: il a soixante ans; -il prend un jeune tendron de vingt ans qui n'a pas le sou, par-dessus -le marché. Au bout de quatre mois, sa jeune et charmante épouse prend -en dégoût la maison de campagne, et l'époux la met en vente.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[p. 234]</a></span></p> - -<p>Quand j'ai appris cette histoire, j'ai pensé tout de suite que le plus -grand malheur de ce pauvre homme n'est pas ce qui lui est arrivé là; -il n'est qu'à la préface d'une longue histoire, et les regrets qu'il -donnera à ses espaliers et à ses petits appartements arrangés pour ses -vieux loisirs, seront bien vite des roses en comparaison des soucis qui -l'attendent.</p> - -<p>—Constable dit que la supériorité du vert de ses prairies tient à ce -qu'il est un composé d'une multitude de verts différents. Ce qui donne -le défaut d'intensité et de vie à la verdure du commun des paysagistes, -c'est qu'ils la font ordinairement d'une teinte uniforme.</p> - -<p>Ce qu'il dit ici du vert des prairies, peut s'appliquer à tous les -autres tons.</p> - -<p>—<i>De l'importance des accessoires.</i> Un très petit accessoire détruira -quelquefois l'effet d'un tableau: les broussailles que je voulais -mettre derrière le tigre de M. Roché<a name="NoteRef_226_226" id="NoteRef_226_226"></a><a href="#Note_226_226" class="fnanchor">[226]</a> ôtaient la simplicité et -l'étendue des plaines du fond.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_225_225" id="Note_225_225"></a><a href="#NoteRef_225_225"><span class="label">[225]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 182 et additions.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_226_226" id="Note_226_226"></a><a href="#NoteRef_226_226"><span class="label">[226]</span></a> <i>Roché</i>, architecte, à qui Delacroix avait confié -l'exécution des tombeaux de sa famille, notamment le monument qu'il -éleva à son frère le général Delacroix, mort en 1845. C'est en -reconnaissance de ses soins que Delacroix lui fit hommage du tableau -dont il est question ici. (Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1019.) «Comme, -au dernier Salon, j'avais exposé un <i>Lion</i>, qui avait généralement fait -plaisir, j'ai pensé à vous envoyer une espèce de pendant à ce tableau.» -(<i>Corresp.</i>, t. I, p. 328 et 320.—Lettre à M. Roché).</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[p. 235]</a></span></p></div> - - - - -<h4><a name="a1847" id="a1847">1847</a></h4> - - -<p><i>Mardi</i> 19 <i>janvier.</i>—A dix heures et demie chez Gisors<a name="NoteRef_227_227" id="NoteRef_227_227"></a><a href="#Note_227_227" class="fnanchor">[227]</a>, pour -le projet de l'escalier du Luxembourg. Ensuite à la galerie retrouver -M. Masson<a name="NoteRef_228_228" id="NoteRef_228_228"></a><a href="#Note_228_228" class="fnanchor">[228]</a>; il renonce de lui-même à graver le tableau. Chez -Leleux<a name="NoteRef_229_229" id="NoteRef_229_229"></a><a href="#Note_229_229" class="fnanchor">[229]</a>; causé d'un projet d'exposition. Temps superbe: gelée.</p> - -<p>—Panthéon. Coupole de Gros; hélas! maigreur, inutilité.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[p. 236]</a></span></p> - -<p>Les pendentifs de Gérard que je ne connaissais pas: la <i>Mort</i>, la -<i>Gloire</i>, avec Napoléon dans ses bras, et je ne sais quel Sauvage à -genoux sur le devant; la <i>Patrie</i>, une grande femme armée et environnée -de crêpes près d'un tombeau, gens prosternés, une figure volante sur -le tombeau, qui est la seule belle chose de tout cet ouvrage: belle -tournure, beau mouvement, l'œil poché par je ne sais quel accident; la -<i>Justice</i>: il m'est impossible de me rappeler la moindre chose de ce -tableau. La <i>Mort</i>: une femme soutient ou frappe, on ne sait lequel, -un homme encore jeune, qui cherche à se retenir à un monument dont le -caractère est incertain; sa pose n'est pas mauvaise; sur le devant, -autres gens prosternés incompréhensibles.</p> - -<p>Tout cela d'une couleur affreuse: des ciels ardoise, des tons qui -percent les uns avec les autres, de tous côtés. Le luisant de la -peinture achève de choquer et donne une maigreur insupportable à tout -cela. Un cadre doré d'un caractère peu assorti à celui du monument, -prenant trop de place pour la peinture, etc.</p> - -<p>—Ensuite chez Vimont<a name="NoteRef_230_230" id="NoteRef_230_230"></a><a href="#Note_230_230" class="fnanchor">[230]</a>, mon élève. Vu un <i>Prométhée</i>, sur son -rocher, avec des nymphes qui le consolent; l'idéal manque.</p> - -<p>De chez Vimont au Jardin des plantes, à travers un quartier que je -n'ai jamais vu:... petits passages<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[p. 237]</a></span> occupés par des brocanteurs; toute -une famille logée dans une échoppe, qui est à la fois la boutique, la -cuisine, la chambre à coucher.</p> - -<p>—Cabinet d'histoire naturelle public.</p> - -<p>Éléphants, rhinocéros, hippopotames, animaux étranges! Rubens l'a -rendu à merveille. J'ai été pénétré, en entrant dans cette collection, -d'un sentiment de bonheur. A mesure que j'avançais, ce sentiment -augmentait; il me semblait que mon être s'élevait au-dessus des -vulgarités ou des petites idées, ou des petites inquiétudes du moment. -Quelle variété prodigieuse d'animaux, et quelle variété d'espèces, -de formes, de destination! A chaque instant, ce qui nous paraît la -difformité à côté de ce qui nous semble la grâce. Ici les troupeaux -de Neptune, les phoques, les morses, les baleines, l'immensité du -poisson, à l'œil insensible, à la bouche stupidement ouverte; les -crustacés, les araignées de mer, les tortues; puis la famille hideuse -des serpents, le corps énorme du boa, avec sa petite tête; l'élégance -de ses anneaux roulés autour de l'arbre; le hideux dragon, les lézards, -les crocodiles, les caïmans, le gavial monstrueux, dont les mâchoires -deviennent tout à coup effilées et terminées à l'endroit du nez par une -saillie bizarre. Puis les animaux qui se rapprochent de notre nature: -les innombrables cerfs, gazelles, élans, daims, chèvres, moutons, pieds -fourchus, têtes cornues, cornes droites, tordues en anneaux; l'aurochs, -race bovine; le bison, les dromadaires<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[p. 238]</a></span> et les chameaux; les lamas, -les cigognes qui y touchent; enfin la girafe, celles de Levaillant, -recousues, rapiécées; mais celle de 1827 qui, après avoir fait le -bonheur des badauds et brillé d'un éclat incomparable, a payé à son -tour le funèbre tribut, mort aussi obscure que son entrée dans le monde -avait été brillante; elle est là toute raide et toute gauche, comme la -nature l'a faite. Celles qui l'ont précédée dans ces catacombes avaient -été empaillées, sans doute, par des gens qui n'avaient pas vu l'allure -de l'animal pendant sa vie: on leur a redressé fièrement le col, ne -pouvant imaginer la bizarre tournure de cette tête portée en avant, -comme l'enseigne d'une créature vivante.</p> - -<p>Les tigres, les panthères, les jaguars, les lions!</p> - -<p>D'où vient le mouvement que la vue de tout cela a produit chez moi? De -ce que je suis sorti de mes idées de tous les jours qui sont tout mon -monde, de ma rue qui est mon univers. Combien il est nécessaire de se -secouer de temps en temps, de mettre la tête dehors, de chercher à lire -dans la création, qui n'a rien de commun avec nos villes et avec les -ouvrages des hommes! Certes, cette vue rend meilleur et plus tranquille.</p> - -<p>En sortant de là, les arbres ont eu leur part d'admiration, et ils ont -été pour quelque chose dans le sentiment de plaisir que cette journée -m'a donné... Je suis revenu par l'extrémité du jardin sur le quai. A -pied une partie du chemin et l'autre dans les omnibus.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[p. 239]</a></span></p> - -<p>J'écris ceci au coin de mon feu, enchanté d'avoir été, avant de -rentrer, acheter cet agenda, que je commence un jour heureux. Puissé-je -continuer souvent à me rendre compte ainsi de mes impressions! J'y -verrai souvent ce qu'on gagne à noter ses impressions et à les creuser, -en se les rappelant.</p> - -<p>—Statue de Buffon pas mauvaise, pas trop ridicule. Bustes des grands -naturalistes français, Daubenton, Cuvier, Lacépède, etc., etc.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>20 <i>janvier.</i>—Travaillé au tableau de <i>Valentin</i><a name="NoteRef_231_231" id="NoteRef_231_231"></a><a href="#Note_231_231" class="fnanchor">[231]</a>; fait le fond le -soir chez J...</p> - -<p>M. Auguste m'a prêté une aquarelle, <i>Cheval noir</i>, plus deux volumes -des <i>Souvenirs de la Terreur</i>; il m'a rendu <i>la petite galerie d'Alger</i> -(tablette) et un porte-manteau.</p> - -<p>En rentrant le soir, j'ai trouvé la pièce de Ponsard qu'il avait pris -la peine d'apporter<a name="NoteRef_232_232" id="NoteRef_232_232"></a><a href="#Note_232_232" class="fnanchor">[232]</a>.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>21 <i>janvier.</i>—Resté chez moi toute la journée. <i>Le pastel du lion</i>, -pour les inondés. Composé trois sujets: <i>le Christ portant sa croix</i>, -d'après une ancienne sépia; <i>le Christ au jardin des Oliviers</i>, pour M. -Roché<a name="NoteRef_233_233" id="NoteRef_233_233"></a><a href="#Note_233_233" class="fnanchor">[233]</a>;<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[p. 240]</a></span> <i>le Christ étendu sur une pierre, reçu par les saintes -femmes.</i></p> - -<p>Je lis les <i>Souvenirs de la Terreur</i>, de G. Duval<a name="NoteRef_234_234" id="NoteRef_234_234"></a><a href="#Note_234_234" class="fnanchor">[234]</a>. Les frais -de mise en scène, les conversations supposées, imaginées, pour -donner de la couleur et de la réalité, ôtent toute confiance. La -haine systématique contre la révolution se montre trop à découvert. -L'historien cependant aurait à profiter dans cette lecture, non pour -les petits faits qui y sont rapportés, mais il y verrait, à travers la -partialité de l'écrivain, qu'il y a fort à rabattre de l'enthousiasme -et de la spontanéité dans les mouvements que l'on admire le plus à -cette époque. Ce qu'on y voit des rouages subalternes réduit à la -proportion de complots ce qui paraît souvent dans l'histoire l'effet du -sentiment national.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>22 <i>janvier.</i>—Commencé et avancé beaucoup le pastel représentant <i>le -Christ aux Oliviers.</i></p> - -<p>—<i>Robert Bruce</i><a name="NoteRef_235_235" id="NoteRef_235_235"></a><a href="#Note_235_235" class="fnanchor">[235]</a>, le soir, avec Mme de Forget.</p> - -<p>—Quand j'irai voir le tableau de Rubens, rue Taranne, aller chez Mme -Cavé<a name="NoteRef_236_236" id="NoteRef_236_236"></a><a href="#Note_236_236" class="fnanchor">[236]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[p. 241]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p>23 <i>janvier.</i>—Composé le <i>Portement de croix.</i> Continué le pastel du -<i>Christ.</i></p> - -<p>—Dans le transept de Saint-Sulpice<a name="NoteRef_237_237" id="NoteRef_237_237"></a><a href="#Note_237_237" class="fnanchor">[237]</a>, sujets qui pourraient -convenir: <i>Assomption.—Ascension.—Moïse recevant les tables de la -loi</i>, le peuple au bas de la montagne, les anciens à mi-chemin, en bas -et groupés, en s'étageant, armée, chevaux, femmes, camp.—<i>Moïse sur la -montagne</i>, tenant ses bras élevés pendant la bataille.—<i>Déluge.—Tour -de Babel.—Apocalypse.—Crucifiement</i>, les morts ressuscitant dans le -bas de la composition; soldats partageant les habits; anges dans le -haut, recueillant le précieux sang et retournant au ciel.—Dans le -<i>Portement de croix</i>, sur le plan en dessous du Christ, saintes femmes -montant péniblement.</p> - -<p>Penser, pour ces tableaux, à la belle exagération<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[p. 242]</a></span> des chevaux et des -hommes de Rubens, surtout dans la <i>Chasse</i> de Soutman<a name="NoteRef_238_238" id="NoteRef_238_238"></a><a href="#Note_238_238" class="fnanchor">[238]</a>.</p> - -<p>—<i>L'Ange exterminant l'armée des Assyriens.</i></p> - -<p>Quatre beaux sujets pour le transept de Saint-Sulpice seraient quant à -présent:</p> - -<p>1° Le <i>Portement de croix.</i>—Le Christ vers le milieu de la composition -succombant sous le faix; sainte Véronique, etc.; en avant, les larrons -montant; plus bas, la Vierge, ses amies, le peuple et soldats.</p> - -<p>2° En pendant, la <i>Mise au sépulcre.</i> La croix en haut, avec bourreaux, -soldats emportant les échelles et instruments; le corps des larrons -resté sur la croix; anges versant des parfums sur la croix du Christ, -ou pleurant; au milieu, le Christ porté par les hommes et suivi par les -saintes femmes; le groupe descendant vers une caverne où des disciples -préparent le tombeau. Hommes levant la pierre; anges tenant une torche. -Le dessous de la montagne, effet de lumière, etc.</p> - -<p>3° <i>Apocalypse.</i>—Le sujet déjà médité.</p> - -<p>4° <i>L'Ange renversant l'armée des Assyriens.</i>—L'armée montant dans les -roches; chevaux et chars renversés.</p> - -<p>—Venu M. Wertheimer<a name="NoteRef_239_239" id="NoteRef_239_239"></a><a href="#Note_239_239" class="fnanchor">[239]</a>; il me demande la <i>Course d'Arabes.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[p. 243]</a></span></p> - -<p>—Le soir, chez Deforge<a name="NoteRef_240_240" id="NoteRef_240_240"></a><a href="#Note_240_240" class="fnanchor">[240]</a>. Vu Laurent Jan<a name="NoteRef_241_241" id="NoteRef_241_241"></a><a href="#Note_241_241" class="fnanchor">[241]</a>,—Chez Pierret. -Villot et sa femme.</p> - -<p>Temps magnifique. Lune. Revenu à pied très tard, avec plaisir.</p> - -<p>—Travaillé aux <i>Femmes d'Alger.</i><a name="NoteRef_242_242" id="NoteRef_242_242"></a><a href="#Note_242_242" class="fnanchor">[242]</a></p> - -<p>—Villot me parle du papier transparent pour lithographies.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>24 <i>janvier.</i>—Le soir, chez M. Thiers. Revu d'Aragon. Quand il n'y -avait plus que quelques personnes, il nous a parlé du maréchal Soult. -Il nous a dit qu'il mettait au défi de lui trouver une seule action -d'éclat dans sa vie. Très laborieux, etc... Au camp de Boulogne, il -fut un des instruments de l'élévation à l'Empire. On ne savait comment -s'y prendre. L'armée, tout attachée qu'elle était au premier Consul, -le Sénat, s'y seraient probablement refusés. On eut l'idée, et je -pense que ce fut le général Soult, de faire signer une pétition à un -corps désorganisé de dragons, lequel, étant mis à pied et désœuvré, -était tout voisin de la démoralisation qu'entraîne l'oisiveté chez les -soldats. Ils signèrent la pétition,<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[p. 244]</a></span> qui fut présentée au Sénat comme -le vœu de l'armée. Cambacérès était contre. Fouché, voulant également -rentrer en grâce, se remua beaucoup. Le Sénat imita dans cette -circonstance l'exemple du Sénat de Rome, dans le temps des empereurs... -Ils s'empressaient de nommer à l'avance celui qu'ils voyaient sur le -point de l'être par les soldats.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>25 <i>janvier.</i>—L'influence des lignes principales est immense dans une -composition.</p> - -<p>J'ai sous les yeux les <i>Chasses</i> de Rubens; une entre autres, celle -<i>aux lions</i>, gravée à l'eau-forte par Soutman, où une lionne s'élançant -du fond du tableau est arrêtée par la lance d'un cavalier qui se -retourne; on voit la lance plier en s'enfonçant dans le poitrail de la -bête furieuse. Sur le devant, un cavalier maure renversé; son cheval, -renversé également, est déjà saisi par un énorme lion, mais l'animal -se retourne avec une grimace horrible vers un autre combattant étendu -tout à fait par terre, qui, dans un dernier effort, enfonce dans le -corps du monstre un poignard d'une largeur effrayante; il est comme -cloué à terre par une des pattes de derrière de l'animal, qui lui -laboure affreusement la face en se sentant percer. Les chevaux cabrés, -les crins hérissés, mille accessoires, les bouchers détachés, les -brides entortillées, tout cela est fait pour frapper l'imagination, et -l'exécution est admirable. Mais l'aspect est confus, l'œil ne sait où -se fixer, il a le sentiment d'un affreux désordre; il<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[p. 245]</a></span> semble que l'art -n'y a pas assez présidé, pour augmenter par une prudente distribution -ou par des sacrifices l'effet de tant d'inventions de génie.</p> - -<p>Au contraire, dans la <i>Chasse à l'hippopotame</i>, les détails n'offrent -point le même effort d'imagination; on voit sur le devant un crocodile -qui doit être assurément dans la peinture un chef-d'œuvre d'exécution; -mais son action eût pu être plus intéressante. L'hippopotame, qui est -le héros de l'action, est une bête informe qu'aucune exécution ne -pourrait rendre supportable. L'action des chiens qui s'élancent est -très énergique, mais Rubens a répété souvent cette intention. Sur la -description, ce tableau semblera de tout point inférieur au précédent; -cependant, par la manière dont les groupes sont disposés, ou plutôt du -seul et unique groupe qui forme le tableau tout entier, l'imagination -reçoit un choc, qui se renouvelle toutes les fois qu'on y jette les -yeux, de même que, dans la <i>Chasse aux lions</i>, elle est toujours -jetée dans la même incertitude par la dispersion de la lumière et -l'incertitude des lignes.</p> - -<p>Dans la <i>Chasse à l'hippopotame</i>, le monstre amphibie occupe le centre; -cavaliers, chevaux, chiens, tous se précipitent sur lui avec fureur. La -composition offre à peu près la disposition d'une croix de Saint-André, -avec l'hippopotame au milieu. L'homme renversé à terre et étendu dans -les roseaux sous les pattes du crocodile, prolonge par en bas une ligne -de lumière qui empêche la composition d'avoir<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[p. 246]</a></span> trop d'importance dans -la partie supérieure, et ce qui est d'un effet incomparable, c'est -cette grande partie du ciel qui encadre le tout de deux côtés, surtout -dans la partie gauche qui est entièrement nue, et donne à l'ensemble, -par la simplicité de ce contraste, un mouvement, une variété, et en -même temps une unité incomparables.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>26 <i>janvier.</i>—Travaillé à la <i>Course arabe.</i></p> - -<p>Dîné chez M. Thiers. Je ne sais que dire aux gens que je rencontre -chez lui, et ils ne savent que me dire. De temps en temps, on me parle -peinture, en s'apercevant de l'ennui que me causent ces conversations -des hommes politiques, la Chambre, etc.</p> - -<p>Que ce genre moderne, pour le dîner, est froid et ennuyeux! Ces -laquais, qui font tous les frais, en quelque sorte, et vous donnent -véritablement à dîner..... Le dîner est la chose dont on s'occupe le -moins: on le dépêche, comme on s'acquitte d'une désagréable fonction. -Plus de cordialité, de bonhomie. Ces verreries si fragiles..... luxe -sot! Je ne puis toucher à mon verre sans le renverser et jeter sur la -nappe la moitié de ce qu'il contient. Je me suis échappé aussitôt que -j'ai pu.</p> - -<p>La princesse Demidoff y est venue. M. de Rémusat y dînait; c'est un -homme charmant, mais après bonjour et bonsoir, je ne sais que lui dire.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>27 <i>janvier.</i>—Travaillé aux <i>Arabes en course.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[p. 247]</a></span></p> - -<p>—Le soir, été voir Labbé, puis Leblond. Garcia<a name="NoteRef_243_243" id="NoteRef_243_243"></a><a href="#Note_243_243" class="fnanchor">[243]</a> y était.</p> - -<p>Parlé de l'opinion de Diderot sur le comédien. Il prétend que le -comédien, tout en se possédant, doit être passionné. Je lui soutiens -que tout se passe dans l'imagination. Diderot, en refusant toute -sensibilité à l'acteur, ne dit pas assez que l'imagination y supplée. -Ce que j'ai entendu dire à Talma explique assez bien les deux effets -combinés de l'espèce d'inspiration nécessaire au comédien et de -l'empire qu'il doit en même temps conserver sur lui-même. Il disait -être en scène parfaitement le maître de diriger son inspiration et de -se juger, tout en ayant l'air de se livrer; mais il ajoutait que si, -dans ce moment, on était venu lui annoncer que sa maison était en feu, -il n'eût pu s'arracher à la situation: c'est le fait de tout homme en -train d'un travail qui occupe toutes ses facultés, mais dont l'âme -n'est pas, pour cela, bouleversée par une émotion.</p> - -<p>Garcia, en défendant le parti de la sensibilité et de la vraie passion, -pense à sa sœur, la Malibran. Il nous a dit, comme preuve de son -grand talent de comédienne, qu'elle ne savait jamais comment elle -jouerait. Ainsi, dans le <i>Roméo</i>, quand elle arrive au tombeau de<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[p. 248]</a></span> -Juliette, tantôt elle s'arrêtait, en entrant, contre un pilier, dans -un abattement douloureux, tantôt elle se prosternait en sanglotant, -devant la pierre, etc.; elle arrivait ainsi à des effets très -énergiques et qui semblaient très vrais, mais il lui arrivait aussi -d'être exagérée et déplacée, par conséquent insupportable. Je ne me -rappelle pas l'avoir jamais vue <i>noble.</i> Quand elle arrivait le plus -près du sublime, ce n'était jamais que celui que peut atteindre une -bourgeoise; en un mot, elle manquait complètement d'idéal. Elle était -comme les jeunes gens qui ont du talent, mais dont l'âge plus bouillant -et l'inexpérience leur persuadent toujours qu'ils n'en feront jamais -assez; il semblait qu'elle cherchât toujours des effets nouveaux dans -une situation. Si l'on s'engage dans cette voie, on n'a jamais fini: -ce n'est jamais celle du talent consommé; une fois ses études faites -et le point trouvé, il ne s'en départ plus.... C'était le propre du -talent de la Pasta. C'est ainsi qu'ont fait Rubens, Raphaël, tous les -grands compositeurs. Outre qu'avec l'autre méthode, l'esprit se trouve -toujours dans une perpétuelle incertitude, la vie se passerait en -essais sur un seul sujet. Quand la Malibran avait fini sa soirée, elle -était épuisée: la fatigue morale se joignait à la fatigue physique, et -son frère convient qu'elle n'eût pu vivre longtemps ainsi.</p> - -<p>Je lui dis que Garcia, son père, était un grand comédien, constamment -le même, dans tous ses rôles, malgré son inspiration apparente. Il lui -avait<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[p. 249]</a></span> vu, pour l'<i>Othello</i>, étudier une grimace devant la glace; la -sensibilité ne procéderait pas ainsi.</p> - -<p>Garcia nous contait encore que la Malibran était embarrassée de l'effet -qu'elle devait chercher pour le moment où l'arrivée imprévue de son -père suspend les transports de sa joie, quand elle vient d'apprendre -qu'Othello est vivant. Elle consultait à cet égard Mme Naldi, la femme -du Naldi qui périt par l'explosion d'une marmite, et mère de Mme de -Sparre<a name="NoteRef_244_244" id="NoteRef_244_244"></a><a href="#Note_244_244" class="fnanchor">[244]</a>. Cette femme avait été une excellente actrice; elle lui -dit qu'ayant à jouer le rôle de Galatée dans <i>Pygmalion</i>, et ayant -conservé pendant tout le temps nécessaire une immobilité tout à fait -étonnante, elle avait produit le plus grand effet, au moment où elle -fait le premier mouvement qui semble l'étincelle de la vie.</p> - -<p>La Malibran, dans <i>Marie Stuart</i>, est amenée devant sa rivale Élisabeth -par Leicester, qui la conjure de s'humilier devant sa rivale. Elle y -consent enfin, et, s'agenouillant complètement, elle implore tout de -bon; mais outrée de l'inflexible rigueur d'Élisabeth, elle se relevait -avec impétuosité et se livrait<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[p. 250]</a></span> à une fureur qui faisait, disait-il, -le plus grand effet. Elle mettait en lambeaux son mouchoir et jusqu'à -ses gants; voilà encore de ces effets auxquels un grand artiste ne -descendra jamais. Ce sont ceux-là qui ravissent les loges et font à -ceux qui se les permettent une réputation éphémère.</p> - -<p>Le talent de l'acteur a cela de fâcheux qu'il est impossible, après -sa mort, d'établir aucune comparaison entre lui et les rivaux qui lui -disputaient les applaudissements de son vivant. La postérité ne connaît -d'un acteur que la réputation que lui ont faite ses contemporains, -et pour nos descendants, la Malibran sera mise sur la même ligne -que la Pasta, et peut-être lui sera-t-elle préférée, si on tient -compte des éloges outrés de ses contemporains. Garcia, en parlant de -cette dernière, la classait dans les talents froids et compassés, -<i>plastiques</i>, disait-il. Ce plastique, c'était l'idéal qu'il eût dû -dire. A Milan, elle avait créé la <i>Norma</i> avec un éclat extraordinaire; -on ne disait plus la <i>Pasta</i>, mais la <i>Norma</i>; Mme Malibran arrive, -elle veut débuter par ce rôle; cet enfantillage lui réussit. Le public, -partagé d'abord, la mit aux nues, et la <i>Pasta</i> fut oubliée. C'était -la Malibran qui était devenue la <i>Norma</i>, et je n'ai pas de peine à le -croire. Les gens de peu d'élévation, et point difficiles en matière -de goût, et c'est malheureusement le plus grand nombre, préféreront -toujours les talents de la nature de celui de la Malibran.</p> - -<p>Si le peintre ne laissait rien de lui-même, et qu'on<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[p. 251]</a></span> fût obligé de le -juger, comme l'acteur, sur la foi des gens de son temps, combien les -réputations seraient différentes de ce que la postérité les fait! Que -de noms obscurs aujourd'hui ont dû, dans leur temps, jeter d'éclat, -grâce au caprice de la mode et au mauvais goût des contemporains! -Heureusement que, toute fragile qu'elle est, la peinture, et à son -défaut la gravure, conserve et met sous les yeux de la postérité les -pièces du procès, et permet de remettre à sa place l'homme éminent peu -estimé du sot public passager, qui ne s'attache qu'au clinquant et à -l'écorce du vrai.</p> - -<p>Je ne crois pas qu'on puisse établir une similitude satisfaisante entre -l'exécution de l'acteur et celle du peintre. Le premier a eu son moment -d'inspiration violente et presque passionnée, dans lequel il a pu se -mettre, toujours par l'imagination, à la place du personnage; mais une -fois ses effets fixés, il doit, à chaque représentation, devenir déplus -en plus froid, en rendant ses effets. Il ne fait en quelque sorte que -donner chaque soir une épreuve nouvelle de sa conception première, et -plus il s'éloigne du moment où son idéal, encore mal débrouillé, peut -lui apparaître encore avec quelque confusion, plus il s'approche de -la perfection: il calque, pour ainsi dire. Le peintre a bien cette -première vue passionnée sur son sujet, mais cet essai de lui-même est -plus informe que celui du comédien. Plus il aura de talent, plus le -calme de l'étude ajoutera de beautés, non pas en se conformant<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[p. 252]</a></span> le plus -exactement possible à sa première idée, mais en la secondant par la -chaleur de son exécution.</p> - -<p>L'exécution, dans le peintre, doit toujours tenir de l'improvisation, -et c'est en ceci qu'est la différence capitale avec celle du comédien. -L'exécution du peintre ne sera belle qu'à la condition qu'il se sera -réservé de s'abandonner un peu.</p> - -<p>—Travaillé aux <i>Arabes en course</i><a name="NoteRef_245_245" id="NoteRef_245_245"></a><a href="#Note_245_245" class="fnanchor">[245]</a> et au <i>Valentin.</i></p> - -<p class="center">*</p> - -<p>28 <i>janvier.</i>—Que la nature musicale est rare chez les Français!</p> - -<p>—Travaillé au <i>Valentin</i> et à la copie du petit portrait de mon neveu.</p> - -<p>—Éclairs, tonnerre vers quatre heures, avec grêle violente.</p> - -<p>—Dîner chez Mme Marliani<a name="NoteRef_246_246" id="NoteRef_246_246"></a><a href="#Note_246_246" class="fnanchor">[246]</a>; elle va passer un mois dans le Midi. -J'ai revu chez elle Poirel, avec lequel je me suis plu. Chopin y était; -il m'a parlé de son nouveau traitement par le massage; cela serait -bien heureux. Le soir, un M. Ameilher a joué d'une guitare bizarre, -qu'il a fait faire, suivant ses idées particulières. Il n'en tire pas, -à mon avis, le parti nécessaire pour faire de l'effet, il joue trop -faiblement. C'est la manière de tous les guitaristes de ne faire que de -petits trilles, etc.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[p. 253]</a></span></p> - -<p>—Revenu avec Petetin<a name="NoteRef_247_247" id="NoteRef_247_247"></a><a href="#Note_247_247" class="fnanchor">[247]</a>, qui m'a parlé économie et placement -d'argent. Il m'a dit qu'il est surprenant combien en peu de temps avec -ces deux moyens, bien entendus, on peut augmenter sa fortune.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>29 <i>janvier.</i>—Fatigué de ma soirée d'hier. Leleux et Hédouin<a name="NoteRef_248_248" id="NoteRef_248_248"></a><a href="#Note_248_248" class="fnanchor">[248]</a> -sont venus me voir.</p> - -<p>Il est probable qu'en faisant souvent sans modèle, quelque heureuse -que soit la conception, on n'arrive pas à ces effets frappants qui -sont obtenus simplement dans les grands maîtres, uniquement parce -qu'ils ont rendu naïvement un effet de la nature, même ordinaire. -Au reste, ce sera toujours l'écueil; les effets à la Prud'hon, à la -Corrège, ne seront jamais ceux à la Rubens, par exemple. Dans le petit -<i>saint Martin</i>, de Van Dyck, copié par Géricault, la composition est -très ordinaire, cependant l'effet de ce cheval et de ce cavalier est -immense. Il est très probable que cet effet est dû à ce que le motif a -été vu sur nature par l'artiste. Mon petit Grec (le <i>Comte Palatiano</i>) -a le même accent<a name="NoteRef_249_249" id="NoteRef_249_249"></a><a href="#Note_249_249" class="fnanchor">[249]</a>.</p> - -<p>On pourrait dire que, par le procédé contraire, on arrive à des effets -plus tendres et plus pénétrants, s'ils n'ont pas cet air frappant et -magistral qui emporte<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[p. 254]</a></span> tout de suite l'admiration. Le cheval blanc de -<i>saint Benoît</i>, de Rubens, semble une chose tout à fait idéale et fait -un effet bien puissant.</p> - -<p>—Dîné chez Mme de Forget.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>31 <i>janvier.</i>—Travaillé aux <i>Femmes d'Alger.</i></p> - -<p>—Le soir, chez J... Elle a vu Vieillard<a name="NoteRef_250_250" id="NoteRef_250_250"></a><a href="#Note_250_250" class="fnanchor">[250]</a>; il est toujours -inconsolable.</p> - -<p>Elle me donne un article de Gautier, sur le Luxembourg, qui est -par-dessus les toits.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_227_227" id="Note_227_227"></a><a href="#NoteRef_227_227"><span class="label">[227]</span></a> <i>Alphonse-Henri de Gisors</i>, architecte, né en 1796, mort -en 1866, élève de Percier. Il a exécuté notamment le remaniement du -palais et du jardin du Luxembourg.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_228_228" id="Note_228_228"></a><a href="#NoteRef_228_228"><span class="label">[228]</span></a> <i>Alphonse Masson</i>, graveur. On lui doit plusieurs -portraits de Delacroix. Ce fut lui qui fut chargé par le maître de -graver à l'eau-forte le <i>Massacre de Scio.</i> Il a gravé aussi un <i>Lion.</i> -(Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 985.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_229_229" id="Note_229_229"></a><a href="#NoteRef_229_229"><span class="label">[229]</span></a> <i>Adolphe-Pierre Leleux</i>, peintre de genre, né à Paris en -1812: il fit de la peinture sans autre guide que lui-même. Il commença -par faire de la gravure, de la lithographie et des vignettes, pressé -qu'il était par le besoin; puis, après plusieurs années de luttes, -exposa au Salon de 1835 <i>Un voyageur</i>, aquarelle qui fut remarquée. Il -voyagea en Bretagne, d'où il rapporta des études de nature et de mœurs; -puis dans les Pyrénées aragonaises. Les événements de 1848 jetèrent -Leleux dans une voie nouvelle: il donna le <i>Mot d'ordre</i>, scène de -juin 1848; la <i>Sortie</i>, autre scène de Juin; <i>Une patrouille de nuit à -cheval</i>, scène de Février. Certains critiques ont voulu faire de lui un -des chefs de l'École réaliste en peinture, à cause de son exactitude à -reproduire la nature.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_230_230" id="Note_230_230"></a><a href="#NoteRef_230_230"><span class="label">[230]</span></a> <i>Alexandre Vimont</i>, peintre, qui exposa aux Salons de -1846, de 1850 et de 1861.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_231_231" id="Note_231_231"></a><a href="#NoteRef_231_231"><span class="label">[231]</span></a> <i>Mort de Valentin</i>, toile datée de 1847. Salon de 1848, -Exposition universelle de 1855. Vente Collot, 1852, 4,750 francs, à Mme -M. Cottier, qui en a légué la nue propriété au Musée du Louvre. (Voir -<i>Catalogue Robaut</i>, n° 1008.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_232_232" id="Note_232_232"></a><a href="#NoteRef_232_232"><span class="label">[232]</span></a> Sans doute <i>Agnès de Méranie</i>, qui fut représentée -à l'Odéon en décembre 1846, et dont le succès ne répondit pas aux -espérances fondées sur l'auteur de <i>Lucrèce.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_233_233" id="Note_233_233"></a><a href="#NoteRef_233_233"><span class="label">[233]</span></a> «Je travaille maintenant à mon petit <i>Christ au jardin -des Oliviers</i>, que je fais au pastel et que je prierai Mme Roché -d'accepter en souvenir de ses bontés.» (<i>Corresp.</i>, t.I, p. 329.) Voir -<i>Catalogue Robaut</i>, n° 178 et 999.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_234_234" id="Note_234_234"></a><a href="#NoteRef_234_234"><span class="label">[234]</span></a> <i>Georges Duval</i>, vaudevilliste français et auteur de -plusieurs ouvrages sur la Révolution.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_235_235" id="Note_235_235"></a><a href="#NoteRef_235_235"><span class="label">[235]</span></a> <i>Robert Bruce</i>, opéra en trois actes, de Rossini, -représenté à l'Opéra pour la première fois le 30 décembre 1846.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_236_236" id="Note_236_236"></a><a href="#NoteRef_236_236"><span class="label">[236]</span></a> <i>Mme Cavé</i>, artiste, née à Paris vers 1810; elle étudia -l'aquarelle avec <i>Camille Roqueplan</i>, et exposa aux Salons de 1835 -et 1836. Elle avait épousé le peintre <i>Clément Boulanger</i>, sous la -direction duquel elle aborda la peinture de genre. Veuve en 1842, elle -épousa, quelques années après, <i>François Cavé</i>, qui fut chef de la -division des Beaux-Arts. En dehors des Salons, elle se fit connaître -par une <i>Méthode de dessin sans maître</i>, qui parut en 1853, et qui -eut l'honneur de fixer l'attention de Delacroix. Le peintre fit sur -cette méthode un rapport qui fut publié par le <i>Moniteur officiel</i> et -reproduit par les journaux d'Art. Il écrivait à ce propos en 1861: -«Je suis persuadé que la simplicité de cette méthode porterait la -conviction dans tous les esprits, abrégerait beaucoup nos travaux et -amènerait une décision plus prompte.» Les écrits de Mme Cavé l'avaient -assez frappé pour qu'à plusieurs reprises dans son Journal, on trouve -des réflexions sur la technique de la peinture qui lui avaient été -suggérées par elle. «Voilà la première méthode de dessin qui enseigne -quelque chose»: tel était le début de l'article de Delacroix sur Mme -Cavé.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_237_237" id="Note_237_237"></a><a href="#NoteRef_237_237"><span class="label">[237]</span></a> Au moment où une chapelle de Saint-Sulpice fut donnée à -Delacroix pour la décorer, on parlait encore de lui confier le mur du -transept de l'église. Ce projet fut abandonné, et la chapelle des Anges -livrée à Delacroix, qui commença son travail en 1859 et ne le termina -qu'en 1861.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_238_238" id="Note_238_238"></a><a href="#NoteRef_238_238"><span class="label">[238]</span></a> <i>Soutman</i>, peintre et graveur hollandais, né en 1580, -mort en 1653, élève de Rubens.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_239_239" id="Note_239_239"></a><a href="#NoteRef_239_239"><span class="label">[239]</span></a> Amateur dont la vente eut lieu le 7 décembre 1871.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_240_240" id="Note_240_240"></a><a href="#NoteRef_240_240"><span class="label">[240]</span></a> Marchand de tableaux et de couleurs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_241_241" id="Note_241_241"></a><a href="#NoteRef_241_241"><span class="label">[241]</span></a> <i>Laurent Jan</i> était un des journalistes les plus -spirituels de cette époque.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_242_242" id="Note_242_242"></a><a href="#NoteRef_242_242"><span class="label">[242]</span></a> Il s'agit ici d'une variante du tableau: <i>Femmes -d'Alger</i>, qui fut exposé au Salon de 1834 et qui appartient au Musée du -Louvre. Le tableau dont il est question ici, et qui est mentionné au -catalogue Robaut sous le titre: <i>Femmes d'Alger dans leur intérieur</i>, -fut envoyé par Delacroix au Salon de 1849. La disposition des bras -de la négresse n'est pas tout à fait la même que dans le tableau du -Louvre. Il fait maintenant partie de la galerie Broyas au Musée de -Montpellier.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_243_243" id="Note_243_243"></a><a href="#NoteRef_243_243"><span class="label">[243]</span></a> <i>Manuel Garcia</i>, musicien français, fils du célèbre -chanteur <i>Manuel Garcia.</i> Formé par son père à l'enseignement du chant, -il s'y consacra lui-même exclusivement, et fut attaché vers 1835 au -Conservatoire de Paris. Ses sœurs, <i>Marie</i> et <i>Pauline Garcia</i>, se sont -toutes deux rendues célèbres comme cantatrices, la première (morte en -1836 à Bruxelles) sous le nom de <i>Mme Malibran</i>, la seconde sous le nom -de <i>Mme Viardot.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_244_244" id="Note_244_244"></a><a href="#NoteRef_244_244"><span class="label">[244]</span></a> <i>Giuseppe Naldi</i>, chanteur italien, né en 1765, mort -en 1820 à Paris. Après de grands succès en Angleterre, il débuta en -1819 sur la scène des Italiens, a Paris; mais l'année suivante un -terrible accident vint mettre fin à sa carrière. Une marmite de récente -invention, et dont la soupape avait été trop fortement fixée, éclata en -morceaux dans une expérience, et Naldi, atteint par les débris, fut tué -net. -</p> -<p> -Sa fille et son élève, Mlle Naldi, avait débuté également en 1819 au -théâtre Italien et partagé la vogue de la Pasta. Elle quitta la scène -en 1823 pour épouser le comte de Sparre, et depuis cette époque elle ne -s'est plus fait entendre que dans les salons.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_245_245" id="Note_245_245"></a><a href="#NoteRef_245_245"><span class="label">[245]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 468.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_246_246" id="Note_246_246"></a><a href="#NoteRef_246_246"><span class="label">[246]</span></a> Delacroix avait connu la <i>comtesse Marliani</i> chez George -Sand. Son mari, le comte Marliani, compositeur et professeur de chant, -fit représenter au théâtre Italien plusieurs opéras, notamment le -<i>Bravo.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_247_247" id="Note_247_247"></a><a href="#NoteRef_247_247"><span class="label">[247]</span></a> <i>Anselme Petetin</i>, administrateur et publiciste. Il fut -successivement préfet et directeur de l'Imprimerie nationale.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_248_248" id="Note_248_248"></a><a href="#NoteRef_248_248"><span class="label">[248]</span></a> <i>Edmond Hédouin</i>, peintre et graveur, élève de Célestin -Nanteuil et de Paul Delaroche. Il s'est surtout consacré au paysage et -aux sujets de genre. Il fut chargé d'exécuter les peintures décoratives -dans la galerie des fêtes au Palais-Royal.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_249_249" id="Note_249_249"></a><a href="#NoteRef_249_249"><span class="label">[249]</span></a> Voir le <i>Catalogue Robaut</i>, n° 170.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_250_250" id="Note_250_250"></a><a href="#NoteRef_250_250"><span class="label">[250]</span></a> <i>Louis Müller</i>, peintre, né en 1815, élève de Gros et de -Coignet. Il remplaça Hippolyte Flandrin à l'Institut en 1864.</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p>2 <i>février.</i>—Le matin chez Müller.—Chez Gaultron<a name="NoteRef_251_251" id="NoteRef_251_251"></a><a href="#Note_251_251" class="fnanchor">[251]</a>.—Dupré et -Rousseau venus dans la journée; ils m'ont répété beaucoup d'arguments -en faveur de la fameuse société; mais j'avais pris mon parti, et leur -ai déclaré ma complète aversion pour le projet.</p> - -<p>Que faire après une journée, ou plutôt une matinée pareille? La sortie -le matin et puis la venue de ces deux parleurs, au moment où j'eusse pu -retrouver quelque disposition au travail, m'ont complètement abattu -jusqu'au soir.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>3 <i>février.</i>—Müller<a name="NoteRef_252_252" id="NoteRef_252_252"></a><a href="#Note_252_252" class="fnanchor">[252]</a> m'a rendu ma visite prestement; l'aplomb de -ce jeune coq est remarquable.<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[p. 255]</a></span> J'avais critiqué certaines parties de -ses tableaux avec une réserve extrême; je ne puis m'empêcher en général -de le faire, et je n'aime pas à affliger. Chez moi, il m'a paru tout à -son aise: «Ceci est bien, ceci me déplaît.» Telles étaient les formes -de son discours.</p> - -<p>Hédouin est furieux. Il m'a parlé de l'extrême confiance en lui-même -de Couture<a name="NoteRef_253_253" id="NoteRef_253_253"></a><a href="#Note_253_253" class="fnanchor">[253]</a>. C'est assez le cachet de cette école, dans laquelle -Müller se confond; l'autre cachet, c'est cet éternel blanc partout et -cette lumière, qui semble faite avec de la farine.</p> - -<p>J'ai effacé, sur ce que m'ont dit ces messieurs, la fenêtre du fond des -<i>Marocains endormis.</i><a name="NoteRef_254_254" id="NoteRef_254_254"></a><a href="#Note_254_254" class="fnanchor">[254]</a></p> - -<p>—Henry m'apprend l'accouchement de sa sœur Claire.</p> - -<p>—Travaillé aux <i>Arabes en course</i>: l'obscurité me force d'y renoncer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[p. 256]</a></span></p> - -<p>Je commence alors à ébaucher le <i>Christ au tombeau</i> (toile de 100), le -ciel seulement.<a name="NoteRef_255_255" id="NoteRef_255_255"></a><a href="#Note_255_255" class="fnanchor">[255]</a></p> - -<p>Rivet<a name="NoteRef_256_256" id="NoteRef_256_256"></a><a href="#Note_256_256" class="fnanchor">[256]</a> est arrivé à quatre heures. J'ai été heureux de le voir, et -sa prévenance m'a charmé. Nous avons été bientôt comme autrefois. Je le -trouve changé, et ce changement m'afflige. Il est très satisfait de mon -article sur Prud'hon<a name="NoteRef_257_257" id="NoteRef_257_257"></a><a href="#Note_257_257" class="fnanchor">[257]</a>.</p> - -<p>Resté le soir chez moi. Situation d'esprit mélancolique, si je puis -dire, et point triste. Les diverses personnes que j'ai vues aujourd'hui -ont causé sans doute cet état.</p> - -<p>J'ai fait d'amères réflexions sur la profession d'artiste; cet -isolement, ce sacrifice de presque tous les sentiments qui animent le -commun des hommes.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>4 <i>février.</i>—Au moment de partir pour la Chambre des députés, M. -Clément de Ris<a name="NoteRef_258_258" id="NoteRef_258_258"></a><a href="#Note_258_258" class="fnanchor">[258]</a> est venu: aimable jeune homme. Laurent Jan est -survenu; j'ai frémi en le voyant ramasser le gant aussitôt, sur -quelques<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[p. 257]</a></span> mots de l'interlocuteur qui, heureusement, est parti peu -après. Laurent n'est pas resté non plus.</p> - -<p>Arrivé à la Chambre à onze heures et demie. Vu, en arrivant, les -voussures de Vernet<a name="NoteRef_259_259" id="NoteRef_259_259"></a><a href="#Note_259_259" class="fnanchor">[259]</a>; il y a un volume à écrire sur l'affreuse -décadence que cet ouvrage montre dans l'art du dix-neuvième siècle. Je -ne parle pas seulement du mauvais goût et de la mesquine exécution des -figures coloriées, mais les grisailles et ornements sont déplorables. -Dans le dernier village, et du temps de Vanloo, elles eussent encore -paru détestables.</p> - -<p>J'ai revu avec plaisir mon hémicycle<a name="NoteRef_260_260" id="NoteRef_260_260"></a><a href="#Note_260_260" class="fnanchor">[260]</a>; j'ai vu tout<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[p. 258]</a></span> de suite ce -qu'il fallait pour rétablir l'effet; le seul changement de la draperie -de l'Orphée a donné de la vigueur au tout.</p> - -<p>Quel dommage que l'expérience arrive tout juste à l'âge où les forces -s'en vont! C'est une cruelle dérision de la nature que ce don du -talent, qui n'arrive jamais qu'à force de temps et d'études qui usent -la vigueur nécessaire à l'exécution.</p> - -<p>—J'ai observé dans l'omnibus, à mon retour, l'effet de la demi-teinte -dans les chevaux, comme les bais, les noirs, enfin à peau luisante: -il faut les masser, comme le reste, avec un ton local, qui tient le -milieu entre le luisant et le ton chaud coloré; sur cette préparation -il suffit d'un glacis chaud et transparent pour le changement de plan -de la partie ombrée ou reflétée, et sur les sommités de ce même ton de -demi-teinte, les luisants se marquent avec des tons clairs et froids. -Dans le cheval bai, cela est très remarquable.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>5 <i>février.</i>—J'ai passé toute la journée à me<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[p. 259]</a></span> reposer et à lire dans -ma chambre. Commencé <i>Monte-Cristo</i>: c'est fort amusant, sauf cependant -les immenses dialogues qui remplissent les pages; mais, quand on a lu -cela, on n'a rien lu...</p> - -<p>Après dîner, chez Pierret, où j'ai trouvé le jeune Soulié<a name="NoteRef_261_261" id="NoteRef_261_261"></a><a href="#Note_261_261" class="fnanchor">[261]</a>. -Pierret est toujours malade de son point de côté. Ensuite chez Alberthe -<a name="NoteRef_262_262" id="NoteRef_262_262"></a><a href="#Note_262_262" class="fnanchor">[262]</a>; sa fille est alitée.</p> - -<p>—Voici des titres d'ouvrages à avoir, que j'ai pris chez elle:</p> - -<p><i>Moyen infaillible de conserver sa vue en bon état, jusqu'à une extrême -vieillesse</i>, traduit de l'allemand de M. G.-J. Beer, docteur en -médecine de l'Université de Vienne.</p> - -<p>Ifland: <i>l'Art de prolonger la vie.</i></p> - -<p><i>Confucius</i> (dans le genre de <i>Marc-Aurèle.</i>)</p> - -<p><i>Marc-Aurèle</i>, ancienne édition, traduite par Dacier.</p> - -<p><i>L'Homme de cour</i>, de Balthazar Gracian<a name="NoteRef_263_263" id="NoteRef_263_263"></a><a href="#Note_263_263" class="fnanchor">[263]</a>, traduit par Amelot de la -Houssaye<a name="NoteRef_264_264" id="NoteRef_264_264"></a><a href="#Note_264_264" class="fnanchor">[264]</a>.</p> - -<p>—Chez Pierret, nous avons parlé des facéties et coq-à-l'âne de M. de -C...</p> - -<p>—Je disais qu'en littérature, la première impression<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[p. 260]</a></span> est la plus -forte; comme preuve, les Mémoires de Casanova, qui m'ont fait un effet -immense, quand je les ai lus pour la première fois dans l'édition -écourtée, en 1829. J'ai eu occasion depuis d'en parcourir des passages -de l'édition plus complète, et j'ai éprouvé une impression différente.</p> - -<p>Le jeune Soulié me dit que M. Niel<a name="NoteRef_265_265" id="NoteRef_265_265"></a><a href="#Note_265_265" class="fnanchor">[265]</a>, ayant lu le <i>Neveu de -Rameau</i>,<a name="NoteRef_266_266" id="NoteRef_266_266"></a><a href="#Note_266_266" class="fnanchor">[266]</a> dans la traduction française faite d'après celle que -Gœthe avait faite en allemand, le préférait à l'original; nul doute que -ce ne soit l'effet de cette vive impression de certaines formes sur -l'esprit qui, sur le même objet, n'en peut plus recevoir de semblables.</p> - -<p>(Je relis ceci en 1857.—Je relis les Mémoires de Casanova, pendant ma -maladie, je les trouve plus adorables que jamais; donc ils sont bons.)</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>6 <i>février.</i>—Peu de travail, le matin. L'après-midi, ébauché -entièrement les figures du <i>Christ au tombeau.</i>—Dîné et passé la -soirée avec J...</p> - -<p>Planet<a name="NoteRef_267_267" id="NoteRef_267_267"></a><a href="#Note_267_267" class="fnanchor">[267]</a> est venu à quatre heures; il a paru très<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[p. 261]</a></span> frappé de mon -ébauche; il eût voulu la voir en grand. L'admiration sincère qu'il me -montre me fait grand plaisir; il est de ceux qui me réconcilient avec -moi-même. Que le ciel le lui rende! Le pauvre garçon manque tout à fait -de confiance, et c'est dommage, car il montre des qualités supérieures.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>7 <i>février.</i>—Malaise. Je n'ai rien fait de toute la journée.</p> - -<p>Ce bon Fleury<a name="NoteRef_268_268" id="NoteRef_268_268"></a><a href="#Note_268_268" class="fnanchor">[268]</a> est venu me voir avec un diable d'enfant qui -touchait à tout. Il m'a donné sa recette pour imprimer les panneaux, -cartons ou toiles: colle de peau et blanc d'Espagne, appliqués à la -brosse et unis au papier de verre.</p> - -<p>Le soir, quand je me délassais après le bain, que j'avais fait venir -avant dîner, Riesener est venu. Resté<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[p. 262]</a></span> une partie de la soirée: il m'a -conté que Scheffer avait réuni les membres de la future société et -s'était prononcé pour un système tellement exclusif, que peu s'en est -fallu qu'il n'exclût tout le monde. Il a consterné l'auditoire.</p> - -<p>Riesener me parle toujours de ses projets admirables de travail et de -procédés propres à les faciliter.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>8 <i>février.</i>—Excellente journée.</p> - -<p>J'ai débuté par aller voir, rue Taranne, le tableau de <i>Saint Just</i>, -de Rubens; admirable peinture. Les deux figures des assistants, de son -gros dessin, mais d'une franchise de clair-obscur et de couleur qui -n'appartient qu'à l'homme qui ne cherche pas, et qui a mis sous les -pieds les folles recherches et les exigences plus sottes encore.</p> - -<p>Puis à la Chambre des députés. Travaillé à la femme portant le petit -enfant, et l'enfant par terre; puis à l'homme couché au-dessus du -Centaure<a name="NoteRef_269_269" id="NoteRef_269_269"></a><a href="#Note_269_269" class="fnanchor">[269]</a>; je crois que j'ai fort avancé. Séance très longue. -Revenu sans fatigue.</p> - -<p>Pour compléter la journée, j'apprends en rentrant que Mme Sand est de -retour et me l'a envoyé dire. Je suis heureux de la revoir.</p> - -<p>Resté chez moi le soir; j'ai eu tort. La journée du lendemain s'en est -ressentie. J'aurais dû faire quelques pas dehors. L'air seul contribue -peut-être à<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[p. 263]</a></span> accélérer la circulation; aussi, le lendemain, je n'ai -rien fait. L'estomac dérangé commande en maître, mais en maître bien -indigne de régner, car il remplit mal ses fonctions, et arrête tout le -reste.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>9 <i>février.</i>—Donc mal disposé.</p> - -<p>—Venu Demay<a name="NoteRef_270_270" id="NoteRef_270_270"></a><a href="#Note_270_270" class="fnanchor">[270]</a>. Pendant qu'il y était, M. Haussoullier.<a name="NoteRef_271_271" id="NoteRef_271_271"></a><a href="#Note_271_271" class="fnanchor">[271]</a> Tous -les jeunes gens de cette école d'Ingres ont quelque chose de pédant; -il semble qu'il y ait déjà un très grand mérite de leur part à s'être -rangé du parti de la <i>peinture sérieuse</i>: c'est un des mots du <i>parti.</i> -Je disais à Demay qu'une foule de gens de talent n'avaient rien fait -qui vaille, à cause de cette foule de partis pris qu'on s'impose ou que -le préjugé du moment vous impose. Ainsi, par exemple, de cette fameuse -<i>beauté</i>, qui est, au dire de tout le monde, le but des arts: si c'est -l'unique but, que deviennent les gens qui, comme Rubens, Rembrandt, et -généralement toutes les natures du Nord, préfèrent d'autres qualités? -Demandez la pureté, la beauté, en un mot, au Puget, adieu sa verve!... -Développer tout cela.</p> - -<p>... En général, les hommes du Nord y sont moins portés; l'Italien -préfère l'ornement; cela se retrouve dans la musique.</p> - -<p>Vu <i>Don Juan</i><a name="NoteRef_272_272" id="NoteRef_272_272"></a><a href="#Note_272_272" class="fnanchor">[272]</a> le soir. Sensation pareille, en voyant<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[p. 264]</a></span> la pièce. Le -mauvais Don Juan (l'acteur)! Est-ce l'exécution, le décousu qu'on met -dans un ouvrage ancien? Mais comme il grandit par le souvenir, et que, -le lendemain, je me le suis rappelé avec bonheur! Quel chef-d'œuvre de -romantisme! Et cela en 1785! L'acteur qui fait Don Juan ôte son manteau -pour se battre avec le Père; à la fin, ne sachant quelle contenance -tenir, il se met à genoux devant le Commandeur; je suis sûr qu'il n'y a -pas deux personnes dans la salle qui s'en soient aperçues.</p> - -<p>Je pensais à la dose d'imagination nécessaire au spectateur pour être -digne d'entendre un tel ouvrage. Il me paraissait évident que presque -tous les gens qui étaient là écoutaient avec distraction. Ce serait peu -de chose; mais les parties les plus faites pour frapper l'imagination -ne les arrêtaient pas davantage. Il faut beaucoup d'imagination pour -être saisi vivement au spectacle..... Le combat avec le Père, l'entrée -du Spectre frapperont toujours un homme d'imagination; la plus grande -partie des spectateurs n'y voient rien de plus intéressant que dans le -reste.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>10 <i>février.</i>—Hier 9, à quatre heures, j'ai été voir Mme Sand; elle -était souffrante. Revu sa fille et son gendre futur<a name="NoteRef_273_273" id="NoteRef_273_273"></a><a href="#Note_273_273" class="fnanchor">[273]</a>.</p> - -<p>Aujourd'hui, il était plus de midi quand je suis<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[p. 265]</a></span> parti pour le -Palais-Bourbon. Il a fait un temps affreux: neige, gelée, gâchis. Il -faut aller en voiture à mon travail, et on y reste si longtemps, qu'il -y a des maladies à prendre. J'ai travaillé aux hommes du milieu.</p> - -<p>Revenu de bonne heure et resté également très longtemps en voiture. -Demeuré chez moi le soir, fatigué et souffrant.</p> - -<p>—Ton local de la nymphe debout dans l'<i>Orphée</i><a name="NoteRef_274_274" id="NoteRef_274_274"></a><a href="#Note_274_274" class="fnanchor">[274]</a>: <i>vert émeraude, -vermillon</i> et <i>blanc</i>; plus de <i>blancs</i> dans les clairs.</p> - -<p>Deuxième Nymphe: <i>ton orangé</i> et <i>vert émeraude.</i></p> - -<p class="center">*</p> - -<p>11 <i>février.</i>—Je devais retourner à la Chambre. J'écrirai à Henry -<a name="NoteRef_275_275" id="NoteRef_275_275"></a><a href="#Note_275_275" class="fnanchor">[275]</a>, pour suspendre jusqu'à la semaine prochaine. Le froid est trop -incommode. J'ai besoin de repos.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>12 <i>février.</i>—Mis au net la composition de <i>Foscari.</i><a name="NoteRef_276_276" id="NoteRef_276_276"></a><a href="#Note_276_276" class="fnanchor">[276]</a></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[p. 266]</a></span></p> - -<p>Essayé avec une toile de 80; je crois que cela ira ainsi.</p> - -<p>—Vu Mme Sand à quatre heures et dîné chez Piron. Don Juan avec lui. -J.-J... y était.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>14 <i>février.</i>—Le Beau est assurément la rencontre de toutes les -convenances... Développer ceci, en se rappelant le Don Juan que j'ai vu -hier.</p> - -<p>Quelle admirable fusion de l'élégance, de l'expression, du bouffon, -du terrible, du tendre, de l'ironique! chacun dans sa nature. <i>Cuncta -fecit in pondere numero et mensura.</i> Chez Bossini, l'Italien l'emporte, -c'est-à-dire que l'ornement domine l'expression. Dans beaucoup d'opéras -de Mozart, le contraire n'a pas lieu, car il est toujours orné et -élégant; mais l'expression des sentiments tendres prend une mesure -mélancolique qui ne va pas indifféremment à tous les sujets. Dans le -<i>Don Juan</i>, il ne tombe pas dans cet inconvénient; le sujet, au reste, -était merveilleusement choisi, à cause de la variété des caractères: D. -Anna, Ottavio, Elvira sont des caractères sérieux, les deux premiers -surtout; chez Elvira, déjà on voit une nuance moins sombre. Don Juan -tour à tour bouffon, insolent, insinuant, tendre même; la paysanne, -d'une coquetterie inimitable; Leporello, parfait d'un bout à l'autre.</p> - -<p>Rossini ne varie pas autant les caractères.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>15 <i>février.</i>—Levé en mauvaise disposition, je me suis mis à reprendre -l'ébauche du <i>Christ au tombeau.</i><a name="NoteRef_277_277" id="NoteRef_277_277"></a><a href="#Note_277_277" class="fnanchor">[277]</a><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[p. 267]</a></span> L'attrait que j'y ai trouvé -a vaincu le malaise, mais je l'ai payé par une courbature le soir et -le lendemain. Mon ébauche est très bien, elle a perdu de son mystère; -c'est l'inconvénient de l'ébauche méthodique. Avec un bon dessin pour -les lignes de la composition et la place des figures, on peut supprimer -l'esquisse, qui devient presque un double emploi. Elle se fait sur le -tableau même, au moyen du vague où on laisse les détails. Le ton local -du Christ est <i>terre d'ombre</i> naturelle, <i>jaune de Naples</i> et <i>blanc</i>; -là-dessus, quelques tons de <i>noir</i> et <i>blanc</i> glissés çà et là, les -ombres avec un ton chaud.</p> - -<p>Le ton local des nuances de la Vierge: un <i>gris</i> légèrement roussâtre, -les clairs avec <i>jaune de Naples</i> et <i>noir.</i></p> - -<p>—Essayé <i>Foscari</i>, sur la toile de 80... Décidément, cela est trop -noyé. J'essayerai sur toile de 60.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>18 <i>février.</i>—Aujourd'hui été voir le <i>Christ</i> de Préault, à -Saint-Gervais<a name="NoteRef_278_278" id="NoteRef_278_278"></a><a href="#Note_278_278" class="fnanchor">[278]</a>. J'avais été au Luxembourg auparavant pour -m'informer de la cause des refus d'entrée.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>19 <i>février.</i>—T... me dit très justement que le<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[p. 268]</a></span> modèle rabaisse son -homme. Une personne sotte vous assotit. L'homme d'imagination, dans -son travail pour élever le modèle jusqu'à l'idéal qu'il a conçu, fait -aussi, malgré lui, des pas vers la vulgarité qui le presse et qu'il a -sous l'œil<a name="NoteRef_279_279" id="NoteRef_279_279"></a><a href="#Note_279_279" class="fnanchor">[279]</a>.</p> - -<p>—Vu deux actes des <i>Huguenots</i>... Où est Mozart?</p> - -<p>Où est la grâce, l'expression, l'énergie, l'inspiration et la science? -le bouffon et le terrible...? Il sort de cette musique tourmentée des -efforts qui surprennent, mais c'est l'éloquence d'un fiévreux, des -lueurs suivies d'un chaos.</p> - -<p>Piron m'y a donné des nouvelles de Mlle Mars, qui est bien mal.</p> - -<p>Charles<a name="NoteRef_280_280" id="NoteRef_280_280"></a><a href="#Note_280_280" class="fnanchor">[280]</a> très affligé.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>20 <i>février.</i>—Les moralistes, les philosophes, j'entends les -véritables, tels que Marc-Aurèle, le Christ, en ne le considérant que -sous le rapport humain; n'ont jamais parlé politique. L'égalité des -droits et vingt autres chimères ne les ont pas occupés, ils n'ont -recommandé aux hommes que la résignation à la destinée, non pas à -cet obscur <i>fatum</i> des anciens, mais à cette nécessité éternelle -que personne ne peut nier, et contre laquelle les philanthropes ne -prévaudront point, de se soumettre aux arrêts de la<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[p. 269]</a></span> sévère nature. -Ils n'ont demandé autre chose au sage que de s'y conformer et de jouer -son rôle à la place qui lui a été assignée au milieu de l'harmonie -générale. La maladie, la mort, la pauvreté, les peines de l'âme, sont -éternelles et tourmenteront l'humanité sous tous les régimes; la forme, -démocratique ou monarchique, n'y fait rien.</p> - -<p>—Dîné chez M. Moreau<a name="NoteRef_281_281" id="NoteRef_281_281"></a><a href="#Note_281_281" class="fnanchor">[281]</a>; revenu avec Couture: il raisonne très -bien, il est surprenant... Quel regard nous avons pour caractériser -les défauts les uns des autres! Tout ce qu'il m'a dit de chacun est -très vrai et très fin, mais il ne tient pas compte des qualités; -surtout il ne voit et n'analyse, comme tous les autres, que des -<i>qualités d'exécution.</i> Il me dit, et je le crois bien, qu'il se -sent surtout propre à faire d'après nature. Il fait, dit-il, des -études préparatoires, pour apprendre par cœur, en quelque sorte, le -morceau qu'il veut peindre et s'y met ensuite avec chaleur: ce moyen -est excellent à son point de vue. Je lui ai dit comment Géricault se -servait du modèle, c'est-à-dire librement, et cependant faisant poser -rigoureusement. Nous nous sommes récriés l'un et l'autre sur son -immense talent!</p> - -<p>Quelle force que celle qu'une grande nature tire d'elle-même! Nouvel -argument contre la sottise qu'il y a à y résister et à se modeler sur -autrui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[p. 270]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p>21 <i>février.</i>—Aujourd'hui, fermé ma porte par excès d'ennui des -visiteurs.</p> - -<p>Repris les <i>Comédiens arabes</i><a name="NoteRef_282_282" id="NoteRef_282_282"></a><a href="#Note_282_282" class="fnanchor">[282]</a> de bonne heure, à cause du concert -de Franchomme<a name="NoteRef_283_283" id="NoteRef_283_283"></a><a href="#Note_283_283" class="fnanchor">[283]</a>, où je devais aller à deux heures. En y allant, -trouvé Mme Sand, qui m'a fait achever la route dans sa voiture. Je -l'ai revue avec un vrai plaisir. Excellente musique. Quatuor d'Haydn, -des derniers qu'il ait faits. Chopin me dit que l'expérience y a donné -cette perfection que nous y admirons. Mozart, a-t-il ajouté, n'a pas -eu besoin de l'expérience; la science s'est toujours trouvée chez lui -au niveau de l'inspiration. Quintettes de lui, déjà entendus chez -Boissard. Le trio de <i>Rodolphe</i> de Beethoven: passages communs, à côté -de sublimes beautés.</p> - -<p>Résisté à dîner chez Mme Sand, pour rentrer et me reposer.</p> - -<p>Le soir chez M. Thiers; il n'y avait que Mme Dosne.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>22 <i>février.</i>—Continué les <i>Comédiens arabes</i> et avancé beaucoup.</p> - -<p>—Chez Asseline<a name="NoteRef_284_284" id="NoteRef_284_284"></a><a href="#Note_284_284" class="fnanchor">[284]</a> à sept heures et demie, pour aller à Vincennes; -le prince paraît fort aimable<a name="NoteRef_285_285" id="NoteRef_285_285"></a><a href="#Note_285_285" class="fnanchor">[285]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[p. 271]</a></span></p> - -<p>Revenus de bonne heure; nous étions avec Decamps et Jadin<a name="NoteRef_286_286" id="NoteRef_286_286"></a><a href="#Note_286_286" class="fnanchor">[286]</a>. Ce -dernier ma dit que Mme D... remarquait avec mécontentement que je -n'allasse pas la voir, et cela m'a beaucoup affligé. Asseline m'a -présenté à sa femme: elle a l'air très simple et bon enfant.</p> - -<p>Decamps était arrivé chez Asseline, pour aller chez le prince, avec une -cravate noire fripée, à dessins, et un gilet de couleur fané; on lui a -prêté une cravate blanche. J'ai intercédé, mais inutilement, pour qu'il -ne fumât pas dans la voiture, en allant à Vincennes.</p> - -<p>J'ai rencontré, chez le prince, Ch. His<a name="NoteRef_287_287" id="NoteRef_287_287"></a><a href="#Note_287_287" class="fnanchor">[287]</a>, en grand sautoir de -commandeur, l'Auxerrois, mon ancien camarade, bardé d'ordres turcs; j'y -ai vu Boulanger<a name="NoteRef_288_288" id="NoteRef_288_288"></a><a href="#Note_288_288" class="fnanchor">[288]</a>, L'Haridon<a name="NoteRef_289_289" id="NoteRef_289_289"></a><a href="#Note_289_289" class="fnanchor">[289]</a>, qui m'a l'air d'un fort aimable -garçon.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>23 <i>février.</i>—Travaillé aux <i>Comédiens arabes.</i><a name="NoteRef_290_290" id="NoteRef_290_290"></a><a href="#Note_290_290" class="fnanchor">[290]</a> Préault<a name="NoteRef_291_291" id="NoteRef_291_291"></a><a href="#Note_291_291" class="fnanchor">[291]</a> est -venu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[p. 272]</a></span></p> - -<p>Chez Alberthe, le soir; petite réunion. Je l'ai revue avec grand -plaisir, cette chère amie; elle était rajeunie dans sa toilette et a -été infatigable toute la soirée; sa fille aussi était très bien, elle -danse avec grâce, surtout l'insipide polka. Vu M. de Lyonne et M. de la -Baume. Cet homme ne vieillit pas.</p> - -<p>Mareste<a name="NoteRef_292_292" id="NoteRef_292_292"></a><a href="#Note_292_292" class="fnanchor">[292]</a> nous cite la lettre de Sophie Arnould au ministre Lucien: -«Citoyen Ministre, j'ai allumé beaucoup de feux dans ma vie, je n'ai -pas un fagot à mettre dans le mien; le fait est que je meurs de faim.» -<i>Signé</i>: «Une vieille actrice qui n'est pas de votre temps.»</p> - -<p>«Mlle de Châteauvieux,... Mlle de Châteauneuf... Qu'est-ce, lui -disait-on, que toutes ces demoiselles-là?» Elle répondit: «Autant de -châteaux branlants!»</p> - -<p>Au plus fort de la Terreur, Mlle Clairon<a name="NoteRef_293_293" id="NoteRef_293_293"></a><a href="#Note_293_293" class="fnanchor">[293]</a> était retirée à -Saint-Germain, et dans le dernier besoin. Un soir, on heurte violemment -à sa porte; elle ouvre après quelques hésitations; un homme vêtu en -charbonnier se présente: c'était son camarade Larive, qui dépose un sac -contenant du riz ou de la farine et s'en va sans mot dire.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>24 <i>février.</i>—Travaillé aux <i>Arabes comédiens.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[p. 273]</a></span></p> - -<p>Le soir, chez M. le duc de Nemours: vu Pelletan<a name="NoteRef_294_294" id="NoteRef_294_294"></a><a href="#Note_294_294" class="fnanchor">[294]</a>, qui m'a fait des -éloges de mon plafond, Philarète<a name="NoteRef_295_295" id="NoteRef_295_295"></a><a href="#Note_295_295" class="fnanchor">[295]</a>, Rivet. Désordre en sortant.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>25 <i>février.</i>—Chez Mme de Forget, le soir. Mme Henri m'a joué d'infâme -musique moderne, entre autres, comme régal, les deux morceaux que les -voisines du jardin ont écorchés tout l'été.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>26 <i>février.</i>—Dauzats<a name="NoteRef_296_296" id="NoteRef_296_296"></a><a href="#Note_296_296" class="fnanchor">[296]</a> m'avait prévenu la veille que Mme la -duchesse d'Orléans irait à l'Exposition de la rue Saint-Lazare et -désirait m'y voir. Elle a été fort aimable pour moi.</p> - -<p>En sortant, j'ai été rejoindre Villot, qui était venu le matin à une -Exposition, rue Grange-Batelière: un Titien magnifique, <i>Lucrèce et -Tarquin</i>, et la <i>Vierge</i>, de Raphaël, <i>levant le voile...</i> Gaucherie et -magnificence du Titien! Admirable balancement des lignes de Raphaël! -Je me suis aperçu tout à fait de ce jour que c'est sans doute à cela -qu'il doit sa<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[p. 274]</a></span> plus grande beauté. Hardiesses et incorrections que lui -fait faire le besoin d'obéir à son style et à l'habitude de sa main. -Exécution vue à la loupe: à petits coups de pinceau.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>27 <i>février.</i>—Lassalle<a name="NoteRef_297_297" id="NoteRef_297_297"></a><a href="#Note_297_297" class="fnanchor">[297]</a>, puis Arnoux<a name="NoteRef_298_298" id="NoteRef_298_298"></a><a href="#Note_298_298" class="fnanchor">[298]</a>, sont venus. Ce -dernier cherche à se caser, après le naufrage de l'époque. J'ai écrit à -Buloz<a name="NoteRef_299_299" id="NoteRef_299_299"></a><a href="#Note_299_299" class="fnanchor">[299]</a> pour lui.</p> - -<p>Grenier<a name="NoteRef_300_300" id="NoteRef_300_300"></a><a href="#Note_300_300" class="fnanchor">[300]</a> est venu faire une étude au pastel d'après le -<i>Marc-Aurèle.</i> Nous avons parlé de Mozart et de Beethoven; il trouve -dans ce dernier cette verve de misanthropie et de désespoir, surtout -une peinture de la nature, qui n'est pas à ce degré chez les autres; -nous lui comparons Shakespeare. Il me fait l'honneur de me ranger -dans la classe de ces sauvages contemplateurs de la nature humaine. -Il faut avouer que, malgré<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[p. 275]</a></span> sa céleste perfection, Mozart n'ouvre pas -cet horizon-là à l'esprit. Cela viendrait-il de ce que Beethoven est -le dernier venu? Je crois qu'on peut dire qu'il a vraiment reflété -davantage le caractère moderne des arts, tourné à l'expression de -la mélancolie et de ce qu'à tort ou à raison on appelle romantisme; -cependant, <i>Don Juan</i> est plein de ce sentiment.</p> - -<p>Dîné chez Mme de Forget et passé la soirée avec elle. Elle souffre -encore, et je voudrais bien la voir se soigner mieux.</p> - -<p>Rêvé de Mme de L... Décidément il ne se passe presque pas de nuit que -je ne la voie ou que je ne sois heureux près d'elle, et je la néglige -bien sottement: c'est un être charmant!</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>28 <i>février.</i>—Tracé au blanc le <i>Foscari</i> et couvert la toile -avec grisaille, noir de pêche et blanc; ce serait une assez bonne -préparation pour éviter les tons roses et roux. La grande copie de -<i>Saint Benoît</i><a name="NoteRef_301_301" id="NoteRef_301_301"></a><a href="#Note_301_301" class="fnanchor">[301]</a>, que j'ai faite ainsi, a une fraîcheur difficile -à obtenir par un autre moyen; ma composition me paraît offrir des -difficultés de perspective, que je n'attendais pas.</p> - -<p>En somme, journée mal employée, quoique je n'aie pas été interrompu.</p> - -<p>Gaultron est venu un seul moment pour l'affaire de Bordeaux<a name="NoteRef_302_302" id="NoteRef_302_302"></a><a href="#Note_302_302" class="fnanchor">[302]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[p. 276]</a></span></p> - -<p>Dîné chez M. Thiers; j'éprouve pour lui la même amitié et le même ennui -dans son salon.</p> - -<p>A dix heures avec d'Aragon chez Mme Sand; il nous parle d'un ouvrage -très intéressant, traduit par un M. Cazalis: <i>La douloureuse Passion de -N. S.</i>, par la Sœur Catherine Emmerich, extatique allemande. Lire cela. -Ce sont des détails très singuliers sur la Passion, qui sont révélés à -cette fille.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_251_251" id="Note_251_251"></a><a href="#NoteRef_251_251"><span class="label">[251]</span></a> Ami de Delacroix.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_252_252" id="Note_252_252"></a><a href="#NoteRef_252_252"><span class="label">[252]</span></a> <i>Gaultron</i>, peintre, élève de Delacroix. -</p> -<p> -Delacroix avait ouvert, en 1838, un atelier rue Neuve-Guillemin, où -il réunissait ses élèves. En 1846, l'atelier avait été transféré de -l'autre côté de la Seine, rue Neuve-Breda.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_253_253" id="Note_253_253"></a><a href="#NoteRef_253_253"><span class="label">[253]</span></a> Le nom de <i>Couture</i> (1815-1879) paraît ici pour la -première fois, mais on l'y retrouvera plus loin. L'extrême suffisance -du peintre des <i>Romains de la décadence</i>, qui le poussa à abandonner -plusieurs fois le pinceau pour la plume, le servit bien mal en ce qui -concerne Delacroix, car il écrivit sur lui en 1867 un article que -nous nous dispenserons de qualifier, mais à propos duquel M. Paul -Mantz a dit très justement qu'il «<i>dépassait les limites du comique -ordinaire.</i>» Nous recommandons particulièrement aux curieux d'art, -et à tous ceux qui voudraient se convaincre du danger que court un -spécialiste à sortir du domaine de sa spécialité, cet article trop peu -connu dans lequel il est dit à propos d'Eugène Delacroix: «Intelligent -et insuffisant tout ensemble, la médiocrité de son faire lui constitue -une fausse originalité... Là où beaucoup de gens croient voir des -créations nouvelles, moi, je ne vois que des efforts malheureux.» -(<i>Revue libérale</i>, 10 avril 1867, p. 70 et 76.) L'article est de 1867, -postérieur par conséquent aux magnifiques études dans lesquelles les -Baudelaire, les Saint-Victor, les Gautier avaient proclamé le génie de -Delacroix. Couture a-t-il voulu se singulariser? Nous hésitons à croire -qu'il ait réellement pensé ce qu'il a écrit!...</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_254_254" id="Note_254_254"></a><a href="#NoteRef_254_254"><span class="label">[254]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1015.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_255_255" id="Note_255_255"></a><a href="#NoteRef_255_255"><span class="label">[255]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1034.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_256_256" id="Note_256_256"></a><a href="#NoteRef_256_256"><span class="label">[256]</span></a> «Le baron <i>Charles Rivet</i>, qui de nos jours a attaché -son nom à la fondation de la troisième république, demeura un des -fidèles amis de cœur de Delacroix. Celui-ci, dans un premier testament -que lui fit déchirer sa gouvernante, Jenny Le Guillou, l'avait désigné -comme son légataire universel. C'était un homme de grand sens et de -mœurs aimables. Il avait été plus que camarade d'atelier de Bonington: -il l'avait obligé avec infiniment de délicatesse dans son année de -début et de gêne. «(Note de Ph. Burty dans la <i>Correspondance</i> de -Delacroix, t. I, p. 127.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_257_257" id="Note_257_257"></a><a href="#NoteRef_257_257"><span class="label">[257]</span></a> Cet article sur Prud'hon, qui avait paru dans la <i>Revue -des Deux Mondes</i> du 1<sup>er</sup> novembre 1846, est un des plus -intéressants du volume qui contient les écrits de Delacroix. (EUGÈNE -DELACROIX, <i>Sa vie et ses œuvres.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_258_258" id="Note_258_258"></a><a href="#NoteRef_258_258"><span class="label">[258]</span></a> Le comte <i>L. Clément de Ris</i>, critique d'art, auteur -d'ouvrages appréciés, qui devint conservateur du Musée de Versailles.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_259_259" id="Note_259_259"></a><a href="#NoteRef_259_259"><span class="label">[259]</span></a> Ces voussures se trouvent au plafond d'une grande salle -des Pas perdus, au palais du Corps législatif.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_260_260" id="Note_260_260"></a><a href="#NoteRef_260_260"><span class="label">[260]</span></a> Les peintures décoratives de la bibliothèque du -Palais-Bourbon furent commencées par E. Delacroix en 1838 et terminées -en 1847. Elles se composent de deux hémicycles et de cinq coupoles -divisées chacune en quatre pendentifs. Les deux hémicycles sont peints -sur le mur enduit d'une préparation à la cire; ils représentent: le -premier, <i>Orphée apportant la civilisation à la Grèce</i> (côté de la -cour du Palais-Bourbon); le second, <i>Attila ramenant la barbarie sur -l'Italie ravagée</i> (côté de la Seine). Les coupoles sont peintes à -l'huile sur toile marouflée sur enduit; chaque coupole se compose -de quatre pendentifs et comprend par conséquent quatre sujets, que -le maître a choisis dans un même ordre d'idées: 1° la <i>Poésie</i>; 2° -la <i>Théologie</i>; 3° la <i>Législation</i>; 4° la <i>Philosophie</i>; 5° les -<i>Sciences.</i> Enfin, à l'intersection desdits pendentifs, se trouvent -de grands mascarons, que Delacroix a imaginés d'après des types -rencontrés un peu partout sur son passage, et principalement parmi les -travailleurs des champs. -</p> -<p> -Première coupole: 1° <i>Alexandre et les poèmes d'Homère</i>; 2° -<i>L'éducation d'Achille</i>; 3° <i>Ovide chez les Barbares</i>; 4° <i>Hésiode et -la Muse.</i> -</p> -<p> -Deuxième coupole: 1° <i>Adam et Ève</i>; 2° <i>La captivité à Babylone</i>; 3° -<i>La mort de saint Jean-Baptiste</i>; 4° <i>La drachme du tribut.</i> -</p> -<p> -Troisième coupole: 1° <i>Numa et Égérie</i>; 2° <i>Lycurgue consulte la -Pythie</i>; 3° <i>Démosthène harangue les flots de la mer</i>; 4° <i>Cicéron -accuse Verrès.</i></p> - -<p>Quatrième coupole: 1° <i>Hérodote interroge les traditions des Mages</i>; 2° -<i>Les bergers chaldéens inventeurs de l'astronomie</i>; 3° <i>Sénèque se fait -ouvrir les veines</i>; 4° <i>Socrate et son démon.</i></p> - -<p>Cinquième coupole: 1° <i>La mort de Pline l'Ancien</i>; 2° <i>Aristote décrit -les animaux que lui envoie Alexandre</i>; 3° <i>Hippocrate refuse les -présents du roi de Perse</i>; 4° <i>Archimède tué par le soldat.</i></p> - -<p>Pour bien juger de toute cette suite de peintures décoratives, il est -absolument utile de circuler sur la galerie saillante qui contourne -cette magnifique salle.</p> - -<p>Delacroix avait déjà exécuté des peintures décoratives au -Palais-Bourbon, en 1833, par l'entremise de M. Thiers; il fut chargé de -décorer le Salon du Roi qu'il acheva en cinq ans et qui lui fut payé -la modeste somme de 30,000 francs. (Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 892 à -917.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_261_261" id="Note_261_261"></a><a href="#NoteRef_261_261"><span class="label">[261]</span></a> Il s'agit probablement ici de M. <i>Eudore Soulié</i>, qui -appartenait à l'administration des Musées, et qui mourut conservateur -du Musée de Versailles.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_262_262" id="Note_262_262"></a><a href="#NoteRef_262_262"><span class="label">[262]</span></a> Petite-cousine de Delacroix.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_263_263" id="Note_263_263"></a><a href="#NoteRef_263_263"><span class="label">[263]</span></a> <i>Balthazar Gracian</i>, Jésuite espagnol, né en 1584, -mort en 1658, est l'auteur d'un certain nombre d'œuvres littéraires, -notamment un <i>Traité de rhétorigue</i> et des allégories pleines de -métaphores.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_264_264" id="Note_264_264"></a><a href="#NoteRef_264_264"><span class="label">[264]</span></a> <i>Amelot de la Houssaye</i>, né en 1634, mort en 1706, s'est -fait connaître par quelques traductions estimées, notamment celle du -<i>Prince</i>, de Machiavel.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_265_265" id="Note_265_265"></a><a href="#NoteRef_265_265"><span class="label">[265]</span></a> <i>M. Niel</i>, bibliothécaire au ministère de l'intérieur, -était un homme des plus distingués, très brillant causeur, d'un esprit -très fin et très délicat, et grand amateur de crayons du seizième -siècle. Il publia avec son propre texte le beau recueil de <i>Portraits -historiques</i>, d'après les crayons de <i>Dumoustier, Clouet</i> et autres, -gravés par <i>Riffaut.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_266_266" id="Note_266_266"></a><a href="#NoteRef_266_266"><span class="label">[266]</span></a> Le texte exact du <i>Neveu de Rameau</i> vient d'être publié -récemment par MM. Monval et Thoinan, qui ont retrouvé le manuscrit -original, écrit de la main même de Diderot.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_267_267" id="Note_267_267"></a><a href="#NoteRef_267_267"><span class="label">[267]</span></a> <i>Planet</i>, de Toulouse, peintre, élève de Delacroix. M. -Lassalle-Bordes prétend que Planet fit dans l'atelier de Delacroix les -quatre pendentifs suivants, qui font partie de la décoration de la -voûte de la bibliothèque, à la Chambre des députés: <i>Aristote décrit -les animaux que lui envoie Alexandre; Lycurgue consulte la Pythie; -Démosthène harangue les flots de la mer; La drachme du tribut.</i> -(<i>Correspondance</i>, t. II. p. IX.) -</p> -<p> -Cette assertion de M. Lassalle-Bordes ne doit être accueillie, -croyons-nous, qu'avec une extrême réserve, car son témoignage, en -maintes circonstances, n'a pas rencontré partout un crédit absolu. -Néanmoins, en admettant qu'il ne se soit point trompé en ce qui -concerne Planet, on doit affirmer hardiment que ce dernier n'aurait, -en tout cas, exécuté que des agrandissements des esquisses arrêtées du -maître, et l'on sait combien d'études dessinées sur nature et autres -accompagnaient ces peintures de moindre dimension qu'il remettait à ses -élèves préparateurs, en ayant soin de ne rien livrer sans avoir donné -lui-même les dernières touches portant bien la marque de sa maîtrise.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_268_268" id="Note_268_268"></a><a href="#NoteRef_268_268"><span class="label">[268]</span></a> Probablement <i>Joseph-Nicolas-Robert Fleury</i>, dit -<i>Robert-Fleury.</i> -</p> -<p> -Le diable d'enfant dont il est question ici doit être son fils, <i>Tony -Robert-Fleury.</i> -</p> -<p> -D'autre part, Delacroix veut peut-être parler de <i>Léon Fleury</i>, un -paysagiste qui eut son heure de célébrité et dont il y a quelques -études au château de Compiègne et dans divers musées (1804-1858).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_269_269" id="Note_269_269"></a><a href="#NoteRef_269_269"><span class="label">[269]</span></a> Grand hémicycle d'<i>Orphée.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_270_270" id="Note_270_270"></a><a href="#NoteRef_270_270"><span class="label">[270]</span></a> <i>Jean-François Demay</i>, peintre, né en 1798, qui exposa -aux divers Salons de 1827 à 1846.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_271_271" id="Note_271_271"></a><a href="#NoteRef_271_271"><span class="label">[271]</span></a> <i>Haussoullier</i>, peintre et graveur, élève de Delaroche.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_272_272" id="Note_272_272"></a><a href="#NoteRef_272_272"><span class="label">[272]</span></a> En 1847, <i>Don Juan</i> était chanté au théâtre Italien -par <i>Labflache, Tagliafico, Coletti, Mario, Mmes Grisi, Persiani</i> et -<i>Corbari.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_273_273" id="Note_273_273"></a><a href="#NoteRef_273_273"><span class="label">[273]</span></a> Il ne peut être ici question, comme on pourrait le -supposer, de <i>Clésinger</i>, car ce n'est qu'au mois de mai suivant que -furent officiellement annoncées les fiançailles de Mlle <i>Solange</i>, -fille de Mme <i>Sand</i>, avec le célèbre sculpteur. (Voir <i>infra</i>, p. 305 -et 307.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_274_274" id="Note_274_274"></a><a href="#NoteRef_274_274"><span class="label">[274]</span></a> Grand hémicycle d'<i>Orphée.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_275_275" id="Note_275_275"></a><a href="#NoteRef_275_275"><span class="label">[275]</span></a> Sans doute <i>Planet.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_276_276" id="Note_276_276"></a><a href="#NoteRef_276_276"><span class="label">[276]</span></a> Cette toile admirable appartient à M. le duc d'Aumale. -Th. Gautier en donnait la description suivante: «Le doge Foscari est -obligé d'assister à la lecture de la sentence de son fils, Jacques -Foscari, torturé et banni pour de prétendues intelligences avec les -ennemis de la République... Le doge, coiffé de son bonnet à cornes, -vêtu de sa robe de brocart d'or, est assis sur son trône au premier -plan, accablé de douleur sous sa contenance stoïque. Jacques Foscari, -dont le bourreau vient de torturer les membres, lui jette un suprême -adieu et tend ses mains brisées aux baisers de sa femme. La scène -est disposée de la façon la plus dramatique dans une de ces belles -architectures que Delacroix sait si bien construire et auxquelles il -donne la profondeur d'un décor.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_277_277" id="Note_277_277"></a><a href="#NoteRef_277_277"><span class="label">[277]</span></a> Toile de 1<sup>m</sup>,60 X 1<sup>m</sup>,30, datée de -1848, exposée au Salon la même année et à l'Exposition universelle de -1855. Ce tableau fut peint à l'origine pour le comte de Geloës, qui -l'acheta 2,000 francs. Vente Faure, 1873: 60,000 francs. Une variante -du même tableau fut vendue à la vente Laurent Richard, 1873: 29,100 -francs. (Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n°s 1034 et 1035.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_278_278" id="Note_278_278"></a><a href="#NoteRef_278_278"><span class="label">[278]</span></a> Ce <i>Christ</i> porte la date de 1839.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_279_279" id="Note_279_279"></a><a href="#NoteRef_279_279"><span class="label">[279]</span></a> «Sans idéal, il n'y a ni peintre, ni dessin, ni couleur; -et ce qu'il y a de pis que d'en manquer, c'est d'avoir cet idéal -d'emprunt que ces gens-là vont apprendre à l'école et qui ferait -prendre en haine les modèles.» (<i>Correspondance</i>, t. II, p. 19.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_280_280" id="Note_280_280"></a><a href="#NoteRef_280_280"><span class="label">[280]</span></a> <i>Comte de Mornay.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_281_281" id="Note_281_281"></a><a href="#NoteRef_281_281"><span class="label">[281]</span></a> Collectionneur; il fut propriétaire de la <i>Barque de don -Juan.</i> (Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 707.) Mme Moreau a donné ce tableau -au Musée du Louvre après la mort de son mari.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_282_282" id="Note_282_282"></a><a href="#NoteRef_282_282"><span class="label">[282]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1044.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_283_283" id="Note_283_283"></a><a href="#NoteRef_283_283"><span class="label">[283]</span></a> <i>Auguste-Joseph Franchomme</i>, violoncelliste, né à Lille -en 1809. Cet artiste des plus distingués et l'un des noms les plus -considérés de l'école française, a fondé, avec l'illustre violoniste -<i>Alard</i>, des matinées de quatuors dans lesquelles la musique classique -était exécutée avec une étonnante perfection.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_284_284" id="Note_284_284"></a><a href="#NoteRef_284_284"><span class="label">[284]</span></a> <i>Asseline</i>, secrétaire des commandements des princes -d'Orléans.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_285_285" id="Note_285_285"></a><a href="#NoteRef_285_285"><span class="label">[285]</span></a> Le <i>duc de Montpensier</i>, qui, en effet, était logé et -recevait à Vincennes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_286_286" id="Note_286_286"></a><a href="#NoteRef_286_286"><span class="label">[286]</span></a> <i>Jadin</i>, paysagiste, né à Paris en 1805, fut élève de -Hersent et s'attacha, dès ses débuts, aux sujets de chasse et à la -peinture de nature morte. Il fréquenta plus tard l'atelier d'Abel de -Pujol, et aborda le paysage. Il voyagea en Italie en 1835, et peignit à -son retour un grand nombre de toiles pour la galerie du duc d'Orléans.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_287_287" id="Note_287_287"></a><a href="#NoteRef_287_287"><span class="label">[287]</span></a> <i>Charles His</i>, publiciste, né en 1772, mort en 1851. -D'abord attaché à la rédaction du <i>Moniteur</i>, puis proscrit, il se fit -soldat après le 13 vendémiaire. En 1811, il entra à la direction de la -librairie, où il resta attaché jusqu'en 1848.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_288_288" id="Note_288_288"></a><a href="#NoteRef_288_288"><span class="label">[288]</span></a> <i>Louis Boulanger</i>(1806-1867), peintre, élève de A. -Devéria.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_289_289" id="Note_289_289"></a><a href="#NoteRef_289_289"><span class="label">[289]</span></a> <i>Octave Penguilly L'Haridon</i> (1811-1870), peintre, -élève de Charlet, exposa au Salon de 1847 <i>Le tripot</i> qu'on a revu au -Musée du Luxembourg. Ancien élève de l'École Polytechnique, officier -d'artillerie distingué, il fut nommé en 1854 conservateur du Musée -d'artillerie, dont il rédigea le Catalogue.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_290_290" id="Note_290_290"></a><a href="#NoteRef_290_290"><span class="label">[290]</span></a> Salon de 1848. Appartient au Musée de Tours. (Voir -<i>Catalogue Robaut</i>, n° 1044.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_291_291" id="Note_291_291"></a><a href="#NoteRef_291_291"><span class="label">[291]</span></a> <i>Auguste Préault</i>, statuaire, élève de David d'Angers.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_292_292" id="Note_292_292"></a><a href="#NoteRef_292_292"><span class="label">[292]</span></a> Le <i>baron de Mareste</i>, ami de jeunesse de Stendhal, et -plus tard de Mérimée. C'était un homme aimable, très répandu dans les -salons.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_293_293" id="Note_293_293"></a><a href="#NoteRef_293_293"><span class="label">[293]</span></a> <i>Claire-Hippolyte-Josèphe Legris de la Tude</i>, dite <i>Mlle -Clairon</i>, célèbre tragédienne, née en 1723, morte en 1803.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_294_294" id="Note_294_294"></a><a href="#NoteRef_294_294"><span class="label">[294]</span></a> <i>Eugène Pelletan</i>, écrivain et homme politique, né en -1813, mort en 1884. Il débuta dans la littérature en 1837 par des -articles critiques dans différents journaux et devint bientôt rédacteur -de la <i>Presse.</i> Là, sous le pseudonyme d'<i>Un inconnu</i>, il publia sur la -philosophie, l'histoire, la poésie, les arts, des articles qui furent -très remarqués a cette époque.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_295_295" id="Note_295_295"></a><a href="#NoteRef_295_295"><span class="label">[295]</span></a> <i>Philarète Chasles.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_296_296" id="Note_296_296"></a><a href="#NoteRef_296_296"><span class="label">[296]</span></a> <i>Adrien Dauzats</i>, peintre, né à Bordeaux en 1803, -mort en 1868: il fit de l'aquarelle et de la lithographie, et fut un -des artistes attachés par le baron Taylor à la grande publication -des <i>Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France.</i> -Il entreprit alors dans le midi de la France une série d'excursions -artistiques qui l'ont conduit plus tard en Espagne, en Portugal, en -Égypte, en Orient. Il peignit surtout des paysages, ainsi que des -sujets de genre et d'intérieur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_297_297" id="Note_297_297"></a><a href="#NoteRef_297_297"><span class="label">[297]</span></a> <i>Émile Lassalle</i>, peintre, élève de Delacroix. Il -faisait partie des élèves que Delacroix avait réunis dans son atelier -de la rue Neuve-Guillemin. Il se distingua surtout comme lithographe; -il exécuta une grande lithographie d'après la <i>Médée</i> de Delacroix. -«C'est un homme que j'aime beaucoup, écrivait Delacroix à propos de -lui, et qui avait entrepris avec beaucoup d'ardeur cet ouvrage... Je -pense que, comme moi, vous serez surpris de certaines parties, où le -caractère est très bien rendu.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_298_298" id="Note_298_298"></a><a href="#NoteRef_298_298"><span class="label">[298]</span></a> <i>Arnoux</i>, peintre et homme de lettres, a rendu compte, -à plusieurs reprises, et dans des termes élogieux, des expositions de -Delacroix. Celui-ci, de son côté, le recommanda chaleureusement en 1858 -à M. Michaux, chef des services d'art à la Ville: «Je prends la liberté -de vous recommander M. Arnoux, dont les travaux sur les arts sont bien -connus, et qui a entrepris des études sur les monuments de Paris, leurs -tableaux et leurs statues... J'ai compté sur votre extrême complaisance -pour aider le travail remarquable d'un homme de talent pour qui j'ai -beaucoup d'affection.» (<i>Correspondance</i>, t. II, p. 135. Note de -Burty.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_299_299" id="Note_299_299"></a><a href="#NoteRef_299_299"><span class="label">[299]</span></a> <i>François Buloz</i>, directeur de la <i>Revue des Deux -Mondes.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_300_300" id="Note_300_300"></a><a href="#NoteRef_300_300"><span class="label">[300]</span></a> Un des élèves de Delacroix qui fréquentaient son atelier -transporté depuis 1846 de l'autre côté de la Seine, rue Neuve-Breda.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_301_301" id="Note_301_301"></a><a href="#NoteRef_301_301"><span class="label">[301]</span></a> D'après Rubens. (Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 736.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_302_302" id="Note_302_302"></a><a href="#NoteRef_302_302"><span class="label">[302]</span></a> Sans doute l'achèvement des travaux du tombeau de son -frère, le général Delacroix.</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p>1<sup>er</sup> <i>mars.—L'Afrique vaincue</i>, nos soldats se jetant à la -mer pour en prendre possession.</p> - -<p>—<i>La bataille d'Isly</i> traitée poétiquement.</p> - -<p>—<i>L'Égypte soumise au génie de Bonaparte</i>, etc.</p> - -<p>—Je me suis mis, après mon déjeuner, à reprendre le <i>Christ au -tombeau.</i><a name="NoteRef_303_303" id="NoteRef_303_303"></a><a href="#Note_303_303" class="fnanchor">[303]</a> C'est la troisième séance d'ébauche; et, malgré un peu -de malaise au milieu de la journée, je l'ai remonté vigoureusement et -mis en état d'attendre une quatrième reprise.</p> - -<p>Je suis satisfait de cette ébauche, mais comment conserver, en ajoutant -des détails, cette impression d'ensemble qui résulte des masses très -simples? La plupart des peintres, et j'ai fait ainsi autrefois, -commencent par les détails et donnent l'effet à la fin.</p> - -<p>Quel que soit le chagrin que l'on éprouve à voir l'impression de -simplicité d'une belle ébauche disparaître à mesure qu'on y ajoute des -détails, il reste encore beaucoup plus de cette impression que vous<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[p. 277]</a></span> ne -parviendrez à en mettre quand vous avez procédé d'une façon inverse.</p> - -<p>—Projeté toute la journée d'aller m'enterrer dans une loge en haut, au -<i>Mariage secret.</i> Après dîner, le courage m'a manqué, et je suis resté -lisant <i>Monte-Cristo</i>, qui ne m'a pas préservé du sommeil.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>2 <i>mars.</i>—Le ton des rochers du fond, dans le <i>Christ au tombeau.</i></p> - -<p>Clairs; <i>terre d'ombre</i> et <i>blanc</i> à côté de <i>jaune de Naples</i> et -<i>noir</i>; ce dernier ton ôte la teinte rose.</p> - -<p>Autres clairs dorés exprimant de l'herbe: le ton d'ocre <i>jaune</i> et -<i>noir</i>, modifié en sombre ou en clair.</p> - -<p>Ombre: <i>terre d'ombre</i> et <i>terre verte brûlée.</i></p> - -<p>La <i>terre verte naturelle</i> se mêle également à tous les tons ci-dessus, -suivant le besoin.</p> - -<p>—Ce matin, s'est présenté un modèle qui m'a rappelé la nature de la -pauvre Mme Vieillard (c'est Mme Labarre, rue Vivienne, 38 <i>bis.</i>) Elle -n'est pas bien et a cependant quelque chose de piquant; c'est une -nature originale.</p> - -<p>Dufays est venu; puis Colin<a name="NoteRef_304_304" id="NoteRef_304_304"></a><a href="#Note_304_304" class="fnanchor">[304]</a>. Le premier des deux est frappé de la -nécessité d'une révolution; l'immoralité générale le frappe, il croit -à l'avènement d'un état de choses où les coquins seront tenus en bride -par les honnêtes gens.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[p. 278]</a></span></p> - -<p>Le jeune Knepfler est venu me montrer des esquisses et compositions.</p> - -<p>—Mal disposé. J'ai essayé, très tard, de travailler au fond du -<i>Christ.</i> Retravaillé les montagnes.</p> - -<p>Un des grands avantages de l'ébauche par le ton et l'effet, sans -inquiétude des détails, c'est qu'on est forcément amené à ne mettre -que ceux qui sont absolument nécessaires. Commençant ici par finir les -fonds, je les ai faits le plus simples possible, pour ne pas paraître -surchargés, à côté des masses simples que présentent encore les -figures. Réciproquement, quand j'achèverai les figures, la simplicité -des fonds me permettra, me forcera même de n'y mettre que ce qu'il -faut absolument. Ce serait bien le cas, une fois l'ébauche amenée à -ce point, de faire autant que possible chaque morceau, en s'abstenant -d'avancer le tableau en entier: je suppose toujours que l'effet et le -ton sont trouvés partout. Je dis donc que la figure qu'on s'attacherait -à finir parmi toutes les autres qui ne sont que massées, conserverait -forcément de la simplicité dans les détails, pour ne pas la faire trop -jurer avec les voisines, qui ne seraient qu'à l'ébauche. Il est évident -que si, le tableau arrivé par l'ébauche à un état satisfaisant pour -l'esprit, comme lignes, couleur et effet, on continue à travailler -jusqu'au bout dans le même sens, c'est-à-dire en ébauchant toujours en -quelque sorte, on perd en grande partie le bénéfice de cette grande -simplicité d'impression qu'on a trouvée dans le principe; l'œil -s'accoutume aux détails<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[p. 279]</a></span> qui se sont introduits de proche en proche -dans chacune des figures et dans toutes en même temps; le tableau ne -semble jamais fini. Premier inconvénient: les détails étouffent les -masses; deuxième inconvénient: le travail devient beaucoup plus long.</p> - -<p>—Bornot<a name="NoteRef_305_305" id="NoteRef_305_305"></a><a href="#Note_305_305" class="fnanchor">[305]</a> le soir.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>3 <i>mars.</i>—Ce mercredi, repris les rochers du fond du <i>Christ</i> et -achevé l'ébauche de la <i>Madeleine</i><a name="NoteRef_306_306" id="NoteRef_306_306"></a><a href="#Note_306_306" class="fnanchor">[306]</a>: la figure nue du devant. Je -regrette que cette ébauche manque un peu d'empâtement. Le temps lisse -incroyablement les tableaux; ma <i>Sibylle</i><a name="NoteRef_307_307" id="NoteRef_307_307"></a><a href="#Note_307_307" class="fnanchor">[307]</a> me paraissait déjà toute -rentrée en quelque sorte dans la toile. C'est une chose à observer avec -soin.</p> - -<p>—Vu les <i>Puritains</i><a name="NoteRef_308_308" id="NoteRef_308_308"></a><a href="#Note_308_308" class="fnanchor">[308]</a> le mardi soir, avec Mme de Forget. Cette -musique m'a fait grand plaisir. Le clair de lune de la fin est -magnifique, comme ceux que fait le décorateur au théâtre. Ce sont -des teintes très simples, je pense, du noir, du bleu et peut-être de -la terre d'ombre, seulement bien entendu de plans, les uns<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[p. 280]</a></span> sur les -autres. La terrasse qui figure le dessus des remparts, ton très simple, -avec rehauts très vifs de blanc, figurant les intervalles du mortier -dans les pierres. La détrempe prête admirablement à cette simplicité -d'effets, les teintes ne se mêlant pas comme dans l'huile. Sur le ciel -très simplement peint, il y a plusieurs tours ou bâtiments crénelés, -se détachant les uns sur les autres par la seule intensité du ton, les -reflets bien marqués, et il suffit de quelques touches de blanc à peine -modifié, pour toucher les clairs.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>4 <i>mars.</i>—Ce matin, Villot venu; je l'ai vu avec plaisir.</p> - -<p>M. Geoffroy, de la part de Buloz. Villot ne lève jamais le siège, quand -vient un étranger; c'est incroyable d'indiscrétion.</p> - -<p>—Retourné à la Chambre et pris la résolution de faire mon ménage de -peintre moi-même; je m'en suis fort bien tiré et j'y gagnerai de la -liberté. C'était la onzième fois que j'y retournais, et le tableau est -déjà bien avancé. Travaillé surtout à l'<i>Orphée.</i></p> - -<p>Ces ébauches avec le ton et la masse seule sont vraiment admirables -pour ce genre de travaux sur parties comme des têtes, par exemple, -préparées par une seule tache à peine modelée. Quand les tons sont -justes, les traits se dessinent comme d'eux-mêmes. Ce tableau prend de -la grandeur et de la simplicité; je crois que c'est ce que j'ai fait de -mieux dans le genre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[p. 281]</a></span></p> - -<p>—Le soir, un instant chez Leblond, qui était venu après sa maladie.</p> - -<p>Vieillard est venu aussi pendant la journée. J'ai bien regretté d'être -absent.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>5 <i>mars.</i>—Hier, en travaillant l'enfant qui est près de la femme -de gauche dans l'<i>Orphée</i>, je me souvins de ces petites touches -multipliées faites avec le pinceau et comme dans une miniature, dans la -<i>Vierge</i> de Raphaël, que j'ai vue rue Grange-Batelière, avec Villot. -Dans ces objets où l'on sacrifie au style avant tout, le beau pinceau -libre et fier de Vanloo ne mène qu'à des à peu près. Le style ne peut -résulter que d'une grande recherche, et la belle brosse est forcée de -s'arrêter quand la touche est heureuse.</p> - -<p>Tâcher de voir au Musée les grandes gouaches du Corrège: je crois -qu'elles sont faites à très petites touches.</p> - -<p>—Arnoux sort d'ici ce matin. Nous parlions des artistes qui se -trouvent dans la position d'écrire sur leurs confrères, et il me -rapporte le mot d'un M. Gabriel, vaudevilliste, qui dit à ce sujet: «On -ne peut à la fois tenir les étrivières et montrer son derrière.»</p> - -<p>—Je reçois une invitation pour dîner lundi chez le duc de Montpensier. -Fatigue.</p> - -<p>—Arnoux est venu me trouver ce matin; il n'est pas agréé pour le -Salon, à la Revue<a name="NoteRef_309_309" id="NoteRef_309_309"></a><a href="#Note_309_309" class="fnanchor">[309]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[p. 282]</a></span></p> - -<p>—Été à la Chambre. Travaillé avec un entrain médiocre, mais néanmoins -avancé beaucoup.</p> - -<p>—Le soir, fatigué et humeur affreuse; je suis resté chez moi. En -vérité, je ne suis pas assez reconnaissant de ce que le ciel fait pour -moi. Dans ces moments de fatigue, je crois tout perdu.</p> - -<p>—Reçu en rentrant une lettre de Mme R..., avec un bon de 300 francs -payable le 15; elle m'écrit aussi pour me demander comment il faut -placer les fenêtres de son atelier, que je n'ai jamais vu.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>6 <i>mars.</i>—Reposé par ma nuit.</p> - -<p>Rentré dans mon atelier, j'y ai retrouvé de la bonne humeur; je regarde -les <i>Chasses</i> de Rubens: celle de l'hippopotame, qui est la plus -féroce, est celle que je préfère. J'aime son emphase, j'aime ses formes -outrées et lâchées. Je les adore de tout mon mépris pour les sucrées et -les poupées qui se pâment aux peintures à la mode et à la musique de M. -Verdi.</p> - -<p>Mme Leblond, avant-hier, ne pouvait rien comprendre à mon admiration -pour les deux charmants dessins de Prud'hon qu'a son mari.</p> - -<p>—Mme G*** me demande un dessin pour une loterie et m'a -assuré de son amitié.</p> - -<p>—J'écris enfin à M. Roché<a name="NoteRef_310_310" id="NoteRef_310_310"></a><a href="#Note_310_310" class="fnanchor">[310]</a>.</p> - -<p>—J'ai fait quelques croquis d'après les <i>Chasses</i> de Rubens; il -y a autant à apprendre dans ses exagérations<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[p. 283]</a></span> et dans ses formes -boursouflées que dans des imitations exactes.</p> - -<p>—Dîné chez Mme de Forget. Revu M. Cayrac et sa fille, qui a fait un -peu de musique.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>7 <i>mars.</i>—Pierret est arrivé vers une heure et demie, comme j'allais -m'habiller pour aller au Conservatoire.</p> - -<p>Arrivé et entendu le premier morceau, seul dans la loge; Mme Sand -n'arrivait pas. Elle est venue juste pour entendre le morceau -d'Onslow<a name="NoteRef_311_311" id="NoteRef_311_311"></a><a href="#Note_311_311" class="fnanchor">[311]</a>, morceau fort ennuyeux. En général, ce concert ne m'a pas -ravi; un morceau de piano et basse seulement, de Beethoven, m'a plu -médiocrement, et un quatuor de Mozart a conclu. J'ai dit à Mme Sand, -au retour chez elle, que Beethoven nous remue davantage, parce qu'il -est l'homme de notre temps: il est romantique au suprême degré. Dîné -avec elle: elle a été fort aimable; nous devions aller ensemble voir le -Luxembourg et la Chambre des députés.</p> - -<p>D'Arpentigny venu le soir et rentré très tard.</p> - -<p>La vue du <i>Jugement de Paris</i>, de Raphaël, dans une épreuve -affreusement usée, m'apparaît sous un jour nouveau, depuis que j'ai -admiré, dans la <i>Vierge au voile</i>, de la rue Grange-Batelière, son -admirable entente des lignes. Cet intérêt, mis à tout, est aussi une -qualité qui efface complètement tout ce qu'on<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[p. 284]</a></span> voit après. Il n'y faut -même pas trop penser, de peur de jeter tout par les fenêtres.</p> - -<p>Est-ce que l'espèce de froideur que j'ai toujours sentie pour le -Titien ne viendrait pas de l'ignorance presque constante où il est -relativement au charme des lignes?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>8 <i>mars.</i>—Repris l'<i>Othello</i> toute la journée; il est très avancé. A -cinq heures, parti pour Vincennes. Dîné chez le Prince, en passant par -chez M. Delessert<a name="NoteRef_312_312" id="NoteRef_312_312"></a><a href="#Note_312_312" class="fnanchor">[312]</a>. Dîné entre deux hommes qui m'étaient inconnus; -mon voisin de droite est un vieux major d'artillerie, qui est à moitié -sourd, par l'effet du canon, sans doute. Nous avons causé néanmoins. Vu -Spontini, auquel j'ai été présenté<a name="NoteRef_313_313" id="NoteRef_313_313"></a><a href="#Note_313_313" class="fnanchor">[313]</a>.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>9 <i>mars.</i>—Hoffmann a fait un article sur Walter Scott. M. Dufays est -venu ce matin et me le dit entre autres choses. Voilà qu'il me demande -une recommandation auprès de Buloz. Je lui ai dit que je venais de -parler pour Arnoux. Hoffmann, m'a-t-il dit, ayant lu les premiers -ouvrages de Walter Scott, en fut très frappé; il se regardait comme -incapable de ce beau calme, et peut-être ne se savait-il pas gré des -qualités tout opposées qui forment son talent.</p> - -<p>Paresse extrême et lassitude de la veille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[p. 285]</a></span></p> - -<p><i>Monte-Cristo</i> me prend une partie de la journée.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>10 <i>mars.</i>—Hésitation jusqu'à midi et demi. Je suis allé à la Chambre -à cette heure et j'ai travaillé raisonnablement: les hommes à la -charrue, la femme et les bœufs.</p> - -<p>J'apprends, à mon retour, que mon vieux maître d'écriture Werdet est -passé pour me voir. J'ai été heureux de ce souvenir.</p> - -<p>Je reçois une lettre pour le convoi de la fille unique de Barye: ce -malheureux va se trouver bien triste et bien seul.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>11 <i>mars.</i>—Villot le matin. Il me parle des exécutions du jury.</p> - -<p>Au convoi de la fille de Barye. Il ne s'y trouvait aucun des artistes -ses amis que je vois ordinairement avec lui. A l'église sont venus -Zimmermann, Dubufe, Brascassat, que je voyais pour la première fois: -petite figure noire et rechignée. De l'église, chez Vieillard, que j'ai -trouvé au lit; il souffre d'un rhume. Il est toujours inconsolable. -Nous avons beaucoup causé de l'éternelle question du progrès que nous -entendons si diversement. Je lui ai parlé de <i>Marc-Aurèle</i>; c'est le -seul livre où il ait puisé quelque consolation depuis son malheur. Je -lui ai cité le malheur de Barye, plus seul encore que lui; d'abord -c'est sa fille, ensuite il a certainement moins d'amis. Son caractère -réservé, pour ne pas dire plus, écarte l'épanchement. Je lui ai<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[p. 286]</a></span> dit -qu'à tout bien considérer, la religion expliquait mieux que tous -les systèmes la destinée de l'homme, c'est-à-dire la résignation. -<i>Marc-Aurèle</i> n'est pas autre chose.</p> - -<p>—Vu Perpignan pour toucher. Il m'a parlé de l'usine de Monceau comme -placement.</p> - -<p>Le dernier actionnaire restant de la première classe sur la tontine -Lafarge a trente mille francs de rente; il a cent ans. C'est un peu -tard pour en jouir beaucoup.</p> - -<p>—Rentré chez moi, et reparti à deux ou trois heures, pour aller chez -M. Delessert. Trouvé Colet dans l'omnibus<a name="NoteRef_314_314" id="NoteRef_314_314"></a><a href="#Note_314_314" class="fnanchor">[314]</a>; il ne paraît pas -ébloui par la gloire de Rossini; il me dit qu'il n'était pas assez -savant, etc... Vu M. Delessert, M. de Rémusat. M. Delessert venu; il -nous a parlé de la fin de son frère. J'ai vu avec grand plaisir le -<i>Samson tournant ta meule</i>, de Decamps: c'est du génie<a name="NoteRef_315_315" id="NoteRef_315_315"></a><a href="#Note_315_315" class="fnanchor">[315]</a>.</p> - -<p>Revenu par le froid le plus glacial, malgré le soleil.</p> - -<p>—Après mon dîner,J'ai été chez Mme de Forget; c'était son jeudi. -Larrey<a name="NoteRef_316_316" id="NoteRef_316_316"></a><a href="#Note_316_316" class="fnanchor">[316]</a> et Gervais sont venus; David<a name="NoteRef_317_317" id="NoteRef_317_317"></a><a href="#Note_317_317" class="fnanchor">[317]</a>... Comme j'allais -partir, il m'a fait des<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[p. 287]</a></span> compliments sur ma coupole<a name="NoteRef_318_318" id="NoteRef_318_318"></a><a href="#Note_318_318" class="fnanchor">[318]</a>, mais ces -compliments-là ne signifient rien.</p> - -<p>—Perpignan m'avait raconté l'anecdote du vieux Thomas Paw, qui a vécu -cent quarante ans. Un homme qui désirait le voir rencontra un vieillard -décrépit qui se lamentait, et qui lui dit qu'il venait d'être battu par -son père, pour n'avoir pas salué son grand-père, lequel était Paw.</p> - -<p>Il dit très justement que les émotions usent la vie autant que les -excès; il me cite une femme qui avait expressément défendu qu'on lui -racontât le moindre événement capable d'impressionner.</p> - -<p>J'éprouve, du reste, combien je suis fatigué de parler avec action, -même de prêter une attention soutenue à la pensée d'un autre.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>12 <i>mars.</i>—Journée de fainéantise complète... J'ai essayé, au -milieu de la journée, de me mettre au <i>Valentin</i>: j'ai été obligé de -l'abandonner; je suis retombé sur <i>Monte-Cristo.</i></p> - -<p>Après mon dîner, chez Mme Sand. Il fait une neige affreuse, et c'est en -pataugeant que j'ai gagné la rue Saint-Lazare.</p> - -<p>Le bon petit Chopin<a name="NoteRef_319_319" id="NoteRef_319_319"></a><a href="#Note_319_319" class="fnanchor">[319]</a> nous a fait un peu de musique<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[p. 288]</a></span> que... Quel -charmant génie! M. Clésinger, sculpteur, était présent; il me cause une -impression peu favorable. Après son départ, d'Arpentigny m'a commencé -son apologie dans le sens de mon impression.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>13 <i>mars.</i>—Lacroix Gaspard<a name="NoteRef_320_320" id="NoteRef_320_320"></a><a href="#Note_320_320" class="fnanchor">[320]</a> venu un instant. Il m'a beaucoup loué -du dessin de mon <i>Christ</i> de la rue Saint-Louis. C'est la première fois -qu'on m'en fait compliment.</p> - -<p>Hier, Clésinger m'a parlé d'une statue de lui qu'il ne doutait pas que -je n'aimasse beaucoup, à cause de la couleur qu'il y a mise. La couleur -étant, à ce qu'il paraît, mon lot exclusif, il faut que j'en trouve -dans la sculpture, pour qu'elle me plaise, ou seulement pour que je la -comprenne...!</p> - -<p>—Repris le <i>Valentin.</i></p> - -<p>—Mme de Forget est venue me chercher pour dîner, et à neuf heures j'ai -été chez M. Moreau; Couture y était.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[p. 289]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p>14 <i>mars.</i>—Gaspard Lacroix est venu me prendre, et nous avons été chez -Corot. Il prétend, comme quelques autres qui n'ont peut-être pas tort, -que, malgré mon désir de systématiser, l'instinct m'emportera toujours.</p> - -<p>Corot est un véritable artiste. Il faut voir un peintre chez lui pour -avoir une idée de son mérite. J'ai revu là et apprécié tout autrement -des tableaux que j'avais vus au Musée, et qui m'avaient frappé -médiocrement. Son grand <i>Baptême du Christ</i> plein de beautés naïves; -ses <i>arbres</i> sont superbes. Je lui ai parlé de celui que j'ai à faire -dans l'<i>Orphée.</i> Il m'a dit d'aller un peu devant moi, et en me livrant -à ce qui viendrait; c'est ainsi qu'il fait la plupart du temps... Il -n'admet pas qu'on puisse faire beau en se donnant des peines infinies. -Titien, Raphaël, Rubens, etc., ont fait facilement. Ils ne faisaient à -la vérité que ce qu'ils savaient bien; seulement leur registre était -plus étendu que celui de tel autre qui ne fait que des paysages ou des -fleurs, par exemple. Nonobstant cette facilité, il y a toutefois le -travail indispensable. Corot creuse beaucoup sur un objet. Les idées -lui viennent, et il ajoute en travaillant; c'est la bonne manière.</p> - -<p>—Chez M. Thiers, le soir.</p> - -<p>Je suis rentré souffrant et dans une humeur affreuse, après une courte -promenade sur le boulevard. Ce Paris est affreux! que cette tristesse -est cruelle!... Pourquoi ne pas voir les biens que le<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[p. 290]</a></span> ciel m'a -accordés?... L'hypocondrie offusque tout.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>15 <i>mars.</i>—Grenier venu à la Chambre. Il est venu me joindre. Après -avoir servi d'enclume, je vais, selon lui, servir de marteau.</p> - -<p>Le<i>Sénèque</i> est une de ses préférences; il aime le <i>Socrate</i> pour la -couleur.</p> - -<p>C'était la quatorzième fois!... J'ai peu travaillé, à cause de cette -interruption; j'ai pris le groupe des déesses en l'air.</p> - -<p>—Ensuite chez Mlle Mars; elle était mourante<a name="NoteRef_321_321" id="NoteRef_321_321"></a><a href="#Note_321_321" class="fnanchor">[321]</a>. Je l'ai vue: -c'était la mort!</p> - -<p>—Rentré fatigué, et chez Leblond le soir. Il m'a montré des aquarelles -du temps de nos soirées; j'ai été étonné de celles de Soulier; elles -font toutes une impression sur l'imagination bien supérieure à celle -que font les Fielding, etc.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>16 <i>mars.</i>—Peu disposé ce matin.</p> - -<p>J... venue dans la journée, en sortant du Salon; mes tableaux n'y -font pas mal. Elle est sortie à la vue de Vieillard; il venait de -l'Exposition des Artistes, rue Saint-Lazare. La tête de <i>Cléopâtre</i> -admirée par lui et par M. Lefebvre<a name="NoteRef_322_322" id="NoteRef_322_322"></a><a href="#Note_322_322" class="fnanchor">[322]</a>, qui trouvait que c'était la -seule qui eût cette force... Et d'où vient qu'ils ne voyaient pas cela -il y a dix ans? Il faut donc que la mode se mêle de tout!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[p. 291]</a></span></p> - -<p>M. Van Isaker<a name="NoteRef_323_323" id="NoteRef_323_323"></a><a href="#Note_323_323" class="fnanchor">[323]</a> venu me demander quels étaient ceux de mes tableaux -à vendre: le <i>Christ</i>, l'<i>Odalisque</i> lui convenaient. Je lui ai montré -les <i>Femmes d'Alger</i> et le <i>Lion</i> en train avec le <i>Chasseur mort</i>; il -me prend les premiers pour quinze cents francs; l'autre pour huit cents -francs.</p> - -<p>Le prévenir quand j'aurai achevé.</p> - -<p>Je voulais le soir retourner chez Mlle Mars et aller chez Asseline, -mais j'ai préféré me reposer et me suis couché de bonne heure.</p> - -<p>—Grenier me dit que le ton qui est violet dans la partie supérieure du -tableau des <i>Marocains endormis</i> aurait fait également la lumière de la -lampe, étant orangé. Je crois qu'il a raison, témoin le terrain dans -l'<i>Othello</i><a name="NoteRef_324_324" id="NoteRef_324_324"></a><a href="#Note_324_324" class="fnanchor">[324]</a>, qui était violâtre et que j'ai massé d'un ton orangé. -L'observer dans le <i>Valentin.</i></p> - -<p class="center">*</p> - -<p>17 <i>mars.</i>—Travaillé à la Chambre. J'ai éprouvé combien ce lieu est -malsain; j'y suis trop resté.</p> - -<p>Mlle Mars, en sortant. La pauvre femme est toujours dans le même état.</p> - -<p>Malade ce soir et la journée suivante.</p> - -<p>Grenier venu le matin; il m'a donné des nouvelles du Salon.</p> - -<p>Lacroix venu ensuite pour me donner l'adresse<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[p. 292]</a></span> d'un maître de dessin, -pour des gens qui m'ont été adressés par Mme Babut.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>18 <i>mars.</i>—Je devais aller le soir chez Bertin<a name="NoteRef_325_325" id="NoteRef_325_325"></a><a href="#Note_325_325" class="fnanchor">[325]</a>, j'y ai renoncé; -mal d'oreille, joint au mal de gorge.</p> - -<p>Sorti vers quatre heures; cette promenade, au lieu de me disposer -favorablement, a fait le contraire.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>19 <i>mars.</i>—Chez J..., vers midi et demi; elle allait sortir avec Mme -de Querelles. Elles ont un peu modifié leurs arrangements, et nous -sommes sortis ensemble vers trois heures. Elles m'ont mené chez M. -Barbier<a name="NoteRef_326_326" id="NoteRef_326_326"></a><a href="#Note_326_326" class="fnanchor">[326]</a>; j'y ai vu Mme Robelleau; je suis rentré chez moi, en -passant chez Mme Sand, que je n'ai pas trouvée.</p> - -<p>Resté le soir et souffrant.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>20 <i>mars.</i>—Resté toute la journée chez moi lire le <i>Chevalier de -Maison-Rouge</i>, de Dumas, très amusant et très superficiel. Toujours du -mélodrame.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>21 <i>mars.</i>—Écrit à Mme Babut et à M. Thiers, pour m'excuser de ne pas -dîner avec lui; nous partons ce matin.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>27 <i>mars.</i>—Parti de Champrosay à quatre heures<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[p. 293]</a></span> et demie. Le matin, -promenade charmante: pris par la petite rue qui longe le parc de M. -Barbier, puis un sentier à gauche; continué sur le côté de la colline -jusqu'à la petite fontaine, où je me suis assis. Station charmante, -que je ferai souvent, si je puis, jusqu'à la mare aux grenouilles, et -revenu par la plaine, avec beaucoup de chaleur.</p> - -<p>M. Barbier est venu dans la journée.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>28 <i>mars.</i>—Dîné chez Bornot. Vu là un dernier cousin Berryer, -Gaultron, Riesener et sa femme.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>29 <i>mars.</i>—Dîné chez J... Hier, repris <i>le Lion et l'Homme mort</i>, et -remis dans un état qui me donne envie de l'achever.</p> - -<p>Le lendemain, repris les <i>Femmes d'Alger</i><a name="NoteRef_327_327" id="NoteRef_327_327"></a><a href="#Note_327_327" class="fnanchor">[327]</a>, la négresse et le -rideau qu'elle soulève.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>30 <i>mars.</i>—Aux Italiens avec Mme de Forget pour la clôture: le premier -acte du <i>Mariage secret</i>; deuxième de <i>Nabucho</i>; deuxième et troisième -d'<i>Othello</i><a name="NoteRef_328_328" id="NoteRef_328_328"></a><a href="#Note_328_328" class="fnanchor">[328]</a>.</p> - -<p>Le <i>Mariage</i> m'a paru plus divin que jamais; c'était la perfection... -il fallait bien descendre... mais quelle chute jusqu'à <i>Nabucho!</i> Je -m'en suis allé avant la fin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[p. 294]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p>31 <i>mars.</i>—Chez Mme Sand le soir. Convenus d'aller le lendemain au -Luxembourg.</p> - -<p>Depuis mon retour de la campagne, je ne travaille pas, excepté les -deux premiers jours; je suis pris d'une lassitude ou fièvre, vers deux -heures.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_303_303" id="Note_303_303"></a><a href="#NoteRef_303_303"><span class="label">[303]</span></a> Ce tableau fut peint a l'origine pour le <i>comte de -Geloës.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_304_304" id="Note_304_304"></a><a href="#NoteRef_304_304"><span class="label">[304]</span></a> <i>Alexandre Colin</i>, peintre d'histoire, élève de -Girodet-Trioson, né en 1798, mort en 1875. Le portrait de Delacroix qui -figure en tête de ce volume fut exécuté par Alexandre Colin vers 1827 -ou 1830.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_305_305" id="Note_305_305"></a><a href="#NoteRef_305_305"><span class="label">[305]</span></a> <i>Bornot</i>, cousin de Delacroix, qui, à la mort de M. -<i>Bataille</i>, devint propriétaire de l'abbaye de Valmont, aux environs -de Fécamp. Delacroix y fit de nombreuses études et notamment de -délicieuses aquarelles; il y a même reconstitué des vitraux anciens de -sa composition, en rapprochant des débris trouvés en décombres.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_306_306" id="Note_306_306"></a><a href="#NoteRef_306_306"><span class="label">[306]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 920 et 921.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_307_307" id="Note_307_307"></a><a href="#NoteRef_307_307"><span class="label">[307]</span></a> La <i>Sibylle au rameau d'or</i> fut envoyée par Delacroix -au Salon de 1845. «Cette Sibylle avait les yeux ardents, la bouche -hautaine, le geste noble, la souple allure de mademoiselle Rachel, que -Delacroix admirait passionnément.» (Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 918.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_308_308" id="Note_308_308"></a><a href="#NoteRef_308_308"><span class="label">[308]</span></a> Les <i>Puritains d'Écosse</i>, opéra de Bellini, représenté -au théâtre Italien en 1835. Ce fut le dernier ouvrage de Bellini.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_309_309" id="Note_309_309"></a><a href="#NoteRef_309_309"><span class="label">[309]</span></a> La <i>Revue des Deux Mondes.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_310_310" id="Note_310_310"></a><a href="#NoteRef_310_310"><span class="label">[310]</span></a> <i>M. Roché</i> habitait à Bordeaux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_311_311" id="Note_311_311"></a><a href="#NoteRef_311_311"><span class="label">[311]</span></a> <i>Georges Onslow</i>, compositeur français, né en 1784, mort -en 1852, auteur de symphonies et de musique de chambre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_312_312" id="Note_312_312"></a><a href="#NoteRef_312_312"><span class="label">[312]</span></a> M. <i>Delessert</i> était alors préfet de police.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_313_313" id="Note_313_313"></a><a href="#NoteRef_313_313"><span class="label">[313]</span></a> L'auteur de la <i>Vestale</i> était né en 1779. Sa santé -était en 1847 déjà fort ébranlée. Il mourut le 24 janvier 1851.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_314_314" id="Note_314_314"></a><a href="#NoteRef_314_314"><span class="label">[314]</span></a> <i>Colet</i>, compositeur, professeur au Conservatoire.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_315_315" id="Note_315_315"></a><a href="#NoteRef_315_315"><span class="label">[315]</span></a> L'opinion de Delacroix sur <i>Decamps</i> paraît avoir varié. -En 1862, il écrivait à M. Moreau: «Depuis que j'ai eu le plaisir -de vous voir, la figure de Decamps a grandi dans mon estime. Après -l'exposition des ouvrages en partie ébauchés qui ont formé sa dernière -vente, j'ai été véritablement enthousiasmé par plusieurs de ces -compositions.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_316_316" id="Note_316_316"></a><a href="#NoteRef_316_316"><span class="label">[316]</span></a> Le <i>baron Larrey</i>, agrégé de l'École de médecine de -Paris, était alors chirurgien en chef de l'hôpital du Gros-Caillou.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_317_317" id="Note_317_317"></a><a href="#NoteRef_317_317"><span class="label">[317]</span></a> Sans doute <i>Charles-Louis-Jules David</i>, helléniste et -administrateur, fils du célèbre peintre <i>Louis David.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_318_318" id="Note_318_318"></a><a href="#NoteRef_318_318"><span class="label">[318]</span></a> La coupole d'<i>Orphée</i>, à la Chambre des députés.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_319_319" id="Note_319_319"></a><a href="#NoteRef_319_319"><span class="label">[319]</span></a> Delacroix avait pour le génie de <i>Chopin</i> une admiration -enthousiaste. Chaque fois que le nom du musicien revient dans le -Journal, c'est toujours avec les épithètes les plus louangeuses. Il -le fréquentait assidûment, et l'un de ses plus grands plaisirs était -de l'entendre exécuter soit ses propres œuvres, soit la musique -de Beethoven. Dans le livre si brillant et si curieux comme style -qu'il consacra à la mémoire du célèbre artiste, après avoir décrit -l'assemblée composée de H. Heine, Meyerbeer, Ad. Nourrit, Hiller, -Nimceviez, G. Sand, <i>Liszt</i> s'exprime ainsi sur Delacroix: «Eugène -Delacroix restait silencieux et absorbé devant les apparitions qui -remplissaient l'air, et dont nous croyions entendre les frôlements. -Se demandait-il quelle palette, quels pinceaux, quelle toile il -aurait à prendre pour leur donner la vie de son art? Se demandait-il -si c'est une toile filée par Arachné, un pinceau fait des cils d'une -fée, et une palette couverte des vapeurs de l'arc-en-ciel qu'il lui -faudrait découvrir?» La mort prématurée de Chopin causa à Delacroix une -tristesse profonde, dont on trouve la trace dans sa <i>Correspondance</i> et -dans son <i>Journal.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_320_320" id="Note_320_320"></a><a href="#NoteRef_320_320"><span class="label">[320]</span></a> <i>Gaspard-Jean Lacroix</i>, peintre de paysage, élève de -Corot, né à Turin en 1810.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_321_321" id="Note_321_321"></a><a href="#NoteRef_321_321"><span class="label">[321]</span></a> Mlle <i>Mars</i> mourut en effet le 20 mars 1847.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_322_322" id="Note_322_322"></a><a href="#NoteRef_322_322"><span class="label">[322]</span></a> <i>Charles Lefebvre</i>, peintre, élève de Gros et d'Abel de -Pujol.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_323_323" id="Note_323_323"></a><a href="#NoteRef_323_323"><span class="label">[323]</span></a> Amateur belge.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_324_324" id="Note_324_324"></a><a href="#NoteRef_324_324"><span class="label">[324]</span></a> <i>Othello</i>, toile de 0<sup>m</sup>,50 X 0<sup>m</sup>,60, -qui parut au Salon de 1849.—Vente M. J..., 1852: 510 francs; 1858: -730 francs.—Vente Arosa, 1858: 1,300 francs.—Vente Marmontel, 1868: -12,000 francs. (Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1079.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_325_325" id="Note_325_325"></a><a href="#NoteRef_325_325"><span class="label">[325]</span></a> <i>Armand Bertin</i>, directeur du <i>Journal des Débats</i> -depuis 1841, date de la mort de son père.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_326_326" id="Note_326_326"></a><a href="#NoteRef_326_326"><span class="label">[326]</span></a> M. <i>Barbier</i> était le beau-père de <i>Frédéric Villot</i>, -qui fut, nous l'avons déjà dit, un des amis les plus intimes de -Delacroix.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_327_327" id="Note_327_327"></a><a href="#NoteRef_327_327"><span class="label">[327]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut,</i> n° 1077.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_328_328" id="Note_328_328"></a><a href="#NoteRef_328_328"><span class="label">[328]</span></a> <i>Il matrimonio segreto</i>, opéra bouffe en deux actes, de -Cimarosa.—<i>Nabuchodonosor</i>, ou, par abréviation, <i>Nabucho</i>, opéra de -Verdi.—<i>Othello</i>, opéra de Rossini.</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p>1<sup>er</sup> <i>avril.</i>—A onze heures, avec Mme Sand et Chopin au -Luxembourg. Nous avons vu ensemble la galerie, après avoir vu la -coupole. Ils m'ont ramené, et je suis rentré chez moi vers trois -heures. Revenu dîner avec eux. Le soir, elle allait chez Clésinger; -elle m'a proposé d'y aller, mais j'étais très fatigué, et suis rentré.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>2 <i>avril.</i>—Au Conservatoire le soir avec Mme de Forget. Symphonie de -Mendelssohn qui m'a excessivement ennuyé, sauf un <i>presto.</i>—Un des -beaux morceaux de Cherubini, de la <i>Messe de Louis XVI.</i>—Fini par une -symphonie de Mozart, qui m'a ravi.</p> - -<p>La fatigue et la chaleur étaient excessives; et il est arrivé ce que -je n'ai jamais éprouvé là, que non seulement ce dernier morceau m'a -paru ravissant de tous points, mais il me semblait que ma fatigue fût -suspendue en l'écoutant. Cette perfection, ce complet, ces nuances -légères, tout cela doit bien dissiper les musiciens qui ont de l'âme et -du goût.</p> - -<p>Elle m'a ramené dans sa voiture.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>3 <i>avril.</i>—Je suis sorti de bonne heure pour aller<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[p. 295]</a></span> voir Gautier -<a name="NoteRef_329_329" id="NoteRef_329_329"></a><a href="#Note_329_329" class="fnanchor">[329]</a>. Je l'ai beaucoup remercié de son article splendide fait -avant-hier, et qui m'a fait grand plaisir; Wey<a name="NoteRef_330_330" id="NoteRef_330_330"></a><a href="#Note_330_330" class="fnanchor">[330]</a> y était.</p> - -<p>Il m'a donné l'idée (Gautier) de faire une exposition particulière de -tous ceux de mes tableaux que je pourrais réunir.... Il pense que je -peux faire cela, sans sentir le charlatan, et que cela rapporterait de -l'argent.</p> - -<p>—Chez M. de Morny. J'ai vu là un luxe comme je ne l'avais vu encore -nulle part. Ses tableaux y font beaucoup mieux. Il a un Watteau -magnifique; j'ai été frappé de l'admirable artifice de cette peinture. -La Flandre et Venise y sont réunies, mais la vue de<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[p. 296]</a></span> quelques Ruysdaël, -surtout un effet de neige et une marine toute simple où on ne voit -presque que la mer par un temps triste, avec une ou deux barques, m'ont -paru le comble de l'art, parce qu'il y est caché tout à fait. Cette -simplicité étonnante atténue l'effet du Watteau et du Rubens; ils sont -trop artistes. Avoir sous les yeux de semblables peintures dans sa -chambre, serait la jouissance la plus douce.</p> - -<p>Chez Mornay.</p> - -<p>—Chez Mme Delessert, par le quai, où j'ai acheté le <i>Lion</i> de Denon -<a name="NoteRef_331_331" id="NoteRef_331_331"></a><a href="#Note_331_331" class="fnanchor">[331]</a>, ne l'ayant point trouvé chez Maindron<a name="NoteRef_332_332" id="NoteRef_332_332"></a><a href="#Note_332_332" class="fnanchor">[332]</a>. J'ai été reçu en son -absence par sa vieille mère, qui m'a montré son groupe. Ce petit jardin -a quelque chose d'agréable; il est peuplé des infortunées statues dont -le malheureux artiste ne sait que faire. Atelier froid et humide; cet -entassement de plâtres, de moules, etc.</p> - -<p>Il est revenu et a été sensible à ma visite; son groupe en marbre qu'il -a chez lui, depuis quelques années, sans le vendre; le bloc seul a -coûté 3,000 francs.</p> - -<p>—Le soir chez Mme Sand. Arago<a name="NoteRef_333_333" id="NoteRef_333_333"></a><a href="#Note_333_333" class="fnanchor">[333]</a> m'a parlé du projet qu'il retourne -avec Dupré, pour vendre avantageusement<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[p. 297]</a></span> nos peintures et nous passer -des marchands.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>4 avril.—Donné à Lenoble 1,000 francs pour acheter des chemins de fer -de Lyon, plus 2,000 francs pour mettre chez Laffitte.</p> - -<p>—M. Dufays, 150 francs, qu'il me demande pour deux mois.</p> - -<p>—Demander à Lenoble où en sont les actions sur Lyon qu'il m'a achetées -il y a quelques mois.</p> - -<p>—M. Dufays, le matin; Arnoux ensuite, qui a paru très froid en sa -présence, malgré la coquetterie de l'autre.</p> - -<p>—Journée nulle, et le même malaise.</p> - -<p>—Le soir, avec Mme de Forget, au Conservatoire: La <i>Symphonie -pastorale—Agnus</i> de Mozart—Ouverture entortillée de <i>Léonore</i> par -Beethoven<a name="NoteRef_334_334" id="NoteRef_334_334"></a><a href="#Note_334_334" class="fnanchor">[334]</a>, et <i>Credo</i> du <i>Sacre</i> de Cherubini, bruyant et peu -touchant.</p> - -<p>—Pierret venu après dîner. J'ai été fâché de le renvoyer pour -m'habiller. Quand je le trouve un peu moins désagréable, je me fonds et -le crois redevenu comme autrefois. Il est réconcilié avec le <i>Christ</i> -de la rue Saint-Louis et il l'admire en entier.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>5 <i>avril.</i>—Chez Mme de Rubempré<a name="NoteRef_335_335" id="NoteRef_335_335"></a><a href="#Note_335_335" class="fnanchor">[335]</a> le soir;<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[p. 298]</a></span> et puis chez Mme Sand, -qui part demain; j'ai un rhume de cerveau, pris hier, qui m'anéantit.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>6 <i>avril.</i>—Je voulais aller chez Asseline; mon rhume me retient. Dans -la journée, mis sur un panneau et ébauché en grisaille <i>Saint Sébastien -à terre et les Saintes femmes</i><a name="NoteRef_336_336" id="NoteRef_336_336"></a><a href="#Note_336_336" class="fnanchor">[336]</a>.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>7 <i>avril.</i>—Travaillé quelque peu à l'esquisse des <i>Bergers chaldéens</i>, -que j'achève un peu d'après le pastel<a name="NoteRef_337_337" id="NoteRef_337_337"></a><a href="#Note_337_337" class="fnanchor">[337]</a>, qui m'avait servi. J'ai -été forcé de l'interrompre.</p> - -<p>Dîné chez Pierret; Soulier y était. Villot y est venu. Rentré fatigué.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>23 <i>avril.</i>—Sorti un peu vers midi et demi, pour aller chez M. Thiers; -mais le froid et la fatigue m'ont fait rentrer.</p> - -<p>—Le soir, Villot est venu me tenir compagnie. Il me dit que le Titien, -à la fin de sa vie, disait qu'il commençait à apprendre le métier.</p> - -<p>Il y a dans les châteaux de l'État de Venise beaucoup de fresques de -Paul Véronèse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[p. 299]</a></span></p> - -<p>Le Tintoret travaillait extrêmement à dessiner en dehors de ses -tableaux; il a copié des centaines de fois certaines têtes de -Vitellius, dessins de Michel-Ange.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>24 <i>avril.</i>—Scheffer venu le matin.</p> - -<p>—En parcourant dans la journée le livre des <i>Emblèmes</i> de Bocchi<a name="NoteRef_338_338" id="NoteRef_338_338"></a><a href="#Note_338_338" class="fnanchor">[338]</a>, -je retrouve encore une foule de choses ravissantes d'élégance à -étudier. J'essaye avant dîner, mais la fatigue me prend; je ne suis pas -encore remis.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>25 <i>avril.</i>—Lassalle venu ce matin: il me prévient peu en faveur -d'Arnoux.</p> - -<p>Riesener venu, et Boissard; puis Mme Beaufils, qui m'a fort fatigué -avec son insistance pour me faire promettre d'aller chez elle cet -automne.</p> - -<p>Riesener dit une chose très juste, à propos de l'enthousiasme exagéré -que peuvent inspirer les peintures de Michel-Ange. Je lui parlais de ce -que m'avait dit Corot, de la supériorité prodigieuse de ces ouvrages; -Riesener dit très bien que le gigantesque, l'enflure, et même la -monotonie que comportent de tels objets, écrasent nécessairement ce -qu'on peut mettre à côté. L'Antique mis à côté des idoles indiennes -ou byzantines se rétrécit et semble terre à terre...; à<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[p. 300]</a></span> plus forte -raison, des peintures comme celles de Lesueur et même de Paul Véronèse. -Il a raison de prétendre que cela ne doit pas déconcerter, et que -chaque chose est bien à sa place.</p> - -<p>—Dans la journée, chez Mme Delessert. Elle était au lit; j'ai eu -beaucoup de plaisir à la revoir, malgré son indisposition, qui, je le -crois, n'est pas dangereuse.</p> - -<p>Revenu sans trouver de fiacre, et forcé de prendre l'omnibus.</p> - -<p>—Rendu ce même jour à Villot et à lui renvoyé par la femme de ménage -un cadre contenant des pastels, costumes vénitiens; une petite toile, -<i>idem</i>, peinte à l'huile; une feuille de croquis, aquarelle de la salle -du Palais ducal, et une esquisse sur carton, d'après un tableau de -Rubens qui est à Nantes.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>26 <i>avril.</i>—Reçu une lettre de V..., qui m'a fait plaisir et montré, -par cette prévenance, qu'il était sous l'empire du même sentiment que -moi.</p> - -<p>—Vers une heure, chez Villot, à son atelier, et bonne après-midi; je -suis revenu assez gaillardement.</p> - -<p>—Le soir, Pierret est venu passer une partie de la soirée. En somme, -bonne journée.</p> - -<p>Il me parle de sa soirée chez Champmartin, où Dumas a démontré la -faiblesse de Racine, la nullité de Boileau, le manque absolu de -mélancolie chez les écrivains du prétendu grand siècle. J'en ai -entrepris l'apologie.</p> - -<p>Dumas ne tarit pas sur cette place publique<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[p. 301]</a></span> banale, sur ce vestibule -de palais, où tout se passe chez nos tragiques et dans Molière. -Ils veulent de l'art sans convention préalable. Ces prétendues -invraisemblances ne choquaient personne; mais ce qui choque -horriblement, c'est, dans leurs ouvrages, ce mélange d'un vrai à -outrance que les arts repoussent, avec les sentiments, les caractères -ou les situations les plus fausses et les plus outrées... Pourquoi ne -trouvent-ils pas qu'une gravure ou qu'un dessin ne représente rien, -parce qu'il y manque la couleur?.... S'ils avaient été sculpteurs, -ils auraient peint les statues et les auraient fait marcher par des -ressorts, et ils se seraient crus beaucoup plus près de la vérité.</p> - -<p class="center">*</p> -<p>27 <i>avril.</i>—Barroilhet<a name="NoteRef_339_339" id="NoteRef_339_339"></a><a href="#Note_339_339" class="fnanchor">[339]</a> venu: il a envie du <i>Lion et l'Homme</i>, -justement parce que je ne peux le lui donner. Il voudrait quelque chose -dans ce genre; je l'ai accompagné jusque chez lui, en allant vers midi -chez J.... J'y ai fait un petit second déjeuner, et ai été ramené vers -deux heures.</p> - -<p>Revu une dernière fois le portrait de <i>Joséphine</i> de Prud'hon<a name="NoteRef_340_340" id="NoteRef_340_340"></a><a href="#Note_340_340" class="fnanchor">[340]</a>. -Ravissant, ravissant génie! Cette poitrine avec ses incorrections, ces -bras, cette tête, cette<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[p. 302]</a></span> robe parsemée de petits points d'or, tout cela -est divin. La grisaille est très apparente et reparaît presque partout.</p> - -<p>—Carrier<a name="NoteRef_341_341" id="NoteRef_341_341"></a><a href="#Note_341_341" class="fnanchor">[341]</a> était venu ce matin; il m'a beaucoup parlé de Prud'hon. -Il préférait beaucoup Gros à David.—Reçu une lettre de Grzimala<a name="NoteRef_342_342" id="NoteRef_342_342"></a><a href="#Note_342_342" class="fnanchor">[342]</a> -le soir, qui me demande la <i>Barque.</i></p> - -<p class="center">*</p> - -<p>28 <i>avril.</i>—Malaise le matin.</p> - -<p>Sorti vers une heure pour voir M. Thiers; il était sorti, ou ne -recevait pas.</p> - -<p>Vers trois heures, Grzimala et son comte polonais; ensuite M. de -Geloës<a name="NoteRef_343_343" id="NoteRef_343_343"></a><a href="#Note_343_343" class="fnanchor">[343]</a>, qui venait me demander le <i>Christ</i> ou le <i>Bateau.</i> Entré -dans mon atelier, il me demande le <i>Christ au tombeau</i><a name="NoteRef_344_344" id="NoteRef_344_344"></a><a href="#Note_344_344" class="fnanchor">[344]</a>, et nous -convenons de 2,000 francs, sans la bordure.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>29 <i>avril.</i>—Prêté à Vieillard la <i>Révolution</i> de Michelet; il m'a -rendu la <i>Mare au diable.</i></p> - -<p>Hédouin et Leleux venus ce matin; ils vont en Afrique.</p> - -<p>Mornay et Vieillard dans la journée; ils se sont encore rencontrés.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[p. 303]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p>30 <i>avril.</i>—J'essaye de travailler et j'éprouve toujours cette -irritation intérieure; il faut de la patience.</p> - -<p>Vers trois heures j'ai été chez Mme Delessert: je l'ai trouvée changée. -Je suis parti avec elle: elle m'a déposé chez Souty<a name="NoteRef_345_345" id="NoteRef_345_345"></a><a href="#Note_345_345" class="fnanchor">[345]</a>, où j'ai été -voir le tableau de <i>Susanne</i>, attribué à Rubens. C'est un Jordaens des -plus caractérisés et un magnifique tableau.</p> - -<p>On voit là quelques tableaux modernes, qui font une triste figure à -côté du flamand. Ce qui attriste dans toutes ces malheureuses toiles, -c'est l'absence absolue de caractère; on voit dans chacun celui -qu'ils ont voulu se donner, mais rien ne porte un cachet; il faut en -excepter l'<i>Alée d'arbres</i>, de Rousseau, qui est une œuvre excellente -dans beaucoup de parties; le bas est parfait; le haut est d'une -obscurité qui doit tenir à quelques changements; le tableau tombe par -écailles.—Il y a un tableau de Cottreau<a name="NoteRef_346_346" id="NoteRef_346_346"></a><a href="#Note_346_346" class="fnanchor">[346]</a>, déplorable: la tête d'un -certain sultan qui rit est l'ouvrage du plus sot des hommes, et il s'en -faut bien que l'auteur soit cela. Pourquoi a-t-il choisi une profession -dans laquelle son esprit lui est inutile?</p> - -<p>Le Jordaëns est un chef-d'œuvre d'imitation, mais d'imitation large et -bien entendue, comme peinture. Voici un homme qui fait bien ce qu'il -est propre à faire!... Que les organisations sont diverses! Cette<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[p. 304]</a></span> -absence complète d'idéal choque malgré la perfection de la peinture: -la tête de cette femme est d'une vulgarité de traits et d'expression -qui passe toute idée. Comment ne s'est-il pas senti le besoin de -rendre le côté poétique de ce sujet, autrement qu'avec les admirables -oppositions de couleur qui en font le chef-d'œuvre?... La brutalité -de ces vieillards, le chaste effroi de la femme honnête, ses formes -délicates, qu'il semble que l'œil lui-même ne dût point voir, tout cela -eût été chez Prud'hon, chez Lesueur, chez Raphaël; ici elle a l'air -d'intelligence avec eux et il n'y a d'animé chez eux que l'admirable -couleur de leurs têtes, de leurs mains, de leurs draperies. Cette -peinture est la plus grande preuve possible de l'impossibilité de -réunir d'une manière supérieure la vérité du dessin et de la couleur -à la grandeur, à la poésie, au charme. J'ai d'abord été renversé par -la force et la science de cette peinture, et j'ai vu qu'il m'était -également impossible de peindre aussi vigoureusement et d'imaginer -aussi pauvrement; j'ai besoin de la couleur, j'en ai un besoin égal, -mais elle a pour moi un autre but; je me suis donc réconcilié avec -moi-même, après avoir reçu d'abord l'impression d'une admirable qualité -qui m'est refusée; ce rendu, cette précision sont à mille lieues -de moi, ou plutôt j'en suis à mille lieues; cette peinture ne m'a -pas saisi, comme beaucoup de belles peintures. Un Rubens m'eût ému -davantage; mais quelle différence entre ces deux hommes! Rubens, à -travers ses couleurs crues et ses grosses<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[p. 305]</a></span> formes, arrive à un idéal -des plus puissants. La force, la véhémence, l'éclat le dispensent de la -grâce et du charme.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_329_329" id="Note_329_329"></a><a href="#NoteRef_329_329"><span class="label">[329]</span></a> L'article auquel Delacroix fait allusion parut dans la -<i>Presse</i> du 1<sup>er</sup> avril 1847. Théophile Gautier s'y exprimait -ainsi: «Quelle variété, quel talent toujours original et renouvelé sans -cesse; comme il est bien, sans tomber dans le détail des circonstances, -l'expression et le résumé de son temps! Comme toutes les passions, tous -les rêves, toutes les fièvres qui ont agité ce siècle ont traversé sa -tête et fait battre son cœur! Personne n'a fait de la peinture plus -véritablement moderne qu'Eugène Delacroix... C'est là un artiste dans -la force du mot! Il est l'égal des plus grands de ce temps-ci, et -pourrait les combattre chacun dans sa spécialité.» -</p> -<p> -Théophile Gautier avait toujours été le fidèle et l'ardent défenseur -du génie de Delacroix. Il l'avait soutenu alors que tous ou presque -tous l'attaquaient. Peut-être le peintre ne sut-il pas assez de gré -au critique de ce que celui-ci avait fait pour lui; plus tard ses -relations avec Gautier se refroidiront; il lui reprochera de n'être pas -assez «philosophe» dans sa critique et de faire des tableaux lui-même, -à propos des tableaux dont il parle. Si nous en croyons les personnes -dignes de foi qui les ont connus tous deux et les ont observés dans -leurs rapports, il faudrait attribuer ce refroidissement à l'horreur -que Delacroix professait pour le genre bohème et débraillé, dont -Théophile Gautier avait été l'un des plus illustres champions.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_330_330" id="Note_330_330"></a><a href="#NoteRef_330_330"><span class="label">[330]</span></a> <i>Francis-Alphonse Wey</i>, littérateur français, né -en 1812. Comme écrivain et comme philologue, il occupa une place -importante parmi les littérateurs de cette époque.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_331_331" id="Note_331_331"></a><a href="#NoteRef_331_331"><span class="label">[331]</span></a> <i>Baron Denon</i>, (1747-1825), graveur, fut directeur -général des musées impériaux et membre de l'Institut.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_332_332" id="Note_332_332"></a><a href="#NoteRef_332_332"><span class="label">[332]</span></a> <i>Hippolyte Maindron</i>, sculpteur, né en 1801, élève -de David d'Angers. Il appartient au petit groupe des sculpteurs -romantiques dont les représentants les plus connus sont <i>Barye,</i> -Préault, Antonin Moyne.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_333_333" id="Note_333_333"></a><a href="#NoteRef_333_333"><span class="label">[333]</span></a> <i>Alfred Arago</i>, artiste peintre, second fils de -<i>François Arago</i>, né en 1816. Il devint inspecteur général des -Beaux-Arts.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_334_334" id="Note_334_334"></a><a href="#NoteRef_334_334"><span class="label">[334]</span></a> <i>Léonore</i>, opéra en trois actes, de Beethoven, qui, -réduit en deux actes, prit le titre définitif de <i>Fidelio.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_335_335" id="Note_335_335"></a><a href="#NoteRef_335_335"><span class="label">[335]</span></a> Il s'agit ici sans doute de cette Mme <i>Alberte de -Rubempré</i>, qui fut une des femmes les plus brillantes des salons de la -Restauration, que Stendhal désigne sous le nom de Mme Azur dans ses -<i>Souvenirs d'égotisme</i>, qu'il aima, dit-il, «d'un amour frénétique», et -au sujet de laquelle il écrivait, ce qui n'était pas un médiocre éloge -sous sa plume: «C'est une des Françaises les moins poupées que j'aie -rencontrées.» (Stendhal, <i>Souvenirs d'égotisme</i>, p. 14, 15.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_336_336" id="Note_336_336"></a><a href="#NoteRef_336_336"><span class="label">[336]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1353.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_337_337" id="Note_337_337"></a><a href="#NoteRef_337_337"><span class="label">[337]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n°s 880 et 881.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_338_338" id="Note_338_338"></a><a href="#NoteRef_338_338"><span class="label">[338]</span></a> Le livre des <i>Emblèmes</i> (<i>Symbolicæ questiones, -Bononiæ</i>, 1555), par <i>Achille Bocchi</i>, littérateur italien, né en 1488, -mort en 1562, à Bologne.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_339_339" id="Note_339_339"></a><a href="#NoteRef_339_339"><span class="label">[339]</span></a> <i>Barroilhet</i>, le célèbre chanteur, qui remporta tant -de succès sur les scènes italiennes et à l'Opéra, était un amateur de -tableaux modernes; on l'a vu réunir et vendre à plusieurs reprises -des collections importantes. Delacroix a peint une étude d'après cet -artiste en costume turc, tout en rouge et en pied. (Voir <i>Catalogue -Robaut</i>, n° 173.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_340_340" id="Note_340_340"></a><a href="#NoteRef_340_340"><span class="label">[340]</span></a> Portrait de <i>Joséphine</i> assise sur le gazon du parterre -de la Malmaison.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_341_341" id="Note_341_341"></a><a href="#NoteRef_341_341"><span class="label">[341]</span></a> <i>Carrier</i>, peintre miniaturiste (1800-1875), l'un des -exécuteurs testamentaires de Delacroix.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_342_342" id="Note_342_342"></a><a href="#NoteRef_342_342"><span class="label">[342]</span></a> Le comte <i>Grzimala</i> était un amateur distingué, très -épris du talent de Delacroix. Il se rendit acquéreur de plusieurs de -ses œuvres.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_343_343" id="Note_343_343"></a><a href="#NoteRef_343_343"><span class="label">[343]</span></a> Le <i>comte de Geloës</i> se rendit en effet acquéreur du -beau tableau <i>Le Christ au tombeau</i>, qui porte la date de 1848.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_344_344" id="Note_344_344"></a><a href="#NoteRef_344_344"><span class="label">[344]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1034.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_345_345" id="Note_345_345"></a><a href="#NoteRef_345_345"><span class="label">[345]</span></a> <i>Souty</i>, marchand de couleurs, de toiles et de cadres.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_346_346" id="Note_346_346"></a><a href="#NoteRef_346_346"><span class="label">[346]</span></a> <i>Cottreau</i> ou <i>Cottereau</i>, favori de la petite cour -d'Arenenberg, était un peintre de second ordre; mais le prince -président le nomma inspecteur général des Beaux-Arts, poste qu'il -remplit jusqu'à sa mort. Il eut pour successeur <i>Alfred Arago.</i></p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p>1<sup>er</sup> <i>mai.</i>—Été chez J... vers midi; nous avons été promener -au bois de Boulogne, après avoir passé une matinée charmante.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>2 <i>mai.</i>—Je ne me sens pas encore en train de travailler.</p> - -<p>—Martin<a name="NoteRef_347_347" id="NoteRef_347_347"></a><a href="#Note_347_347" class="fnanchor">[347]</a>, ancien élève, sot parfait, revient d'Italie, tout -bouffi de ce qu'il a vu, et encore plus sot à raison de cela.</p> - -<p>—Journée insipide sans travail, et nullité complète.</p> - -<p>—Après dîner, chez Pierret par le temps le plus froid; revenu assez -tard et à pied, ce en quoi j'ai eu tort, car je me suis fatigué.</p> - -<p>—Planet était venu le matin; je lui ai promis une étude pour la -mansarde qu'il fait maintenant.</p> - -<p>—Mme Marliani venue dans la journée; elle est toujours au même point -avec son mari. Elle me parle de Glésinger comme d'un prétendant pour -Solange<a name="NoteRef_348_348" id="NoteRef_348_348"></a><a href="#Note_348_348" class="fnanchor">[348]</a>; cette idée ne m'était pas venue.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>3 <i>mai.</i>—Resté au lit jusqu'à onze heures.<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[p. 306]</a></span> Grenier est venu pour -m'acheter le <i>Naufrage</i>: c'est trop tard. Il voulait l'emporter dans sa -retraite, à la campagne, pour en jouir.</p> - -<p>Dufays ensuite; j'ai tort de dire si librement mon avis avec des gens -qui ne sont pas mes amis.</p> - -<p>Le docteur Laugier<a name="NoteRef_349_349" id="NoteRef_349_349"></a><a href="#Note_349_349" class="fnanchor">[349]</a> ensuite. Je lui ai parlé varicocèle; il est -d'avis d'un bandage particulier. Je vois que tous mes petits maux sont, -suivant lui, objets inhérents à ma constitution, et avec lesquels il -faut vivre.</p> - -<p>—<i>Femme nue et debout</i>: la Mort s'apprête à la saisir.</p> - -<p>—<i>Femme qui se peigne</i><a name="NoteRef_350_350" id="NoteRef_350_350"></a><a href="#Note_350_350" class="fnanchor">[350]</a>; la Mort apprête son râteau.</p> - -<p>—<i>Adam et Ève:</i> les Maux et la Mort en perspective, au moment où ils -vont manger le fruit, ou plutôt groupés sur les branches fatales et sur -le point de fondre sur l'humanité.</p> - -<p>—Chez Jacquet<a name="NoteRef_351_351" id="NoteRef_351_351"></a><a href="#Note_351_351" class="fnanchor">[351]</a>: le petit <i>Faune</i>, un pied environ. La <i>Vénus</i> -grecque, trois pieds. Bas-relief: <i>Combat d'Hercule et d'Apollon. -Minerve au serpent</i>, bas-relief.</p> - -<p>—Sorti dans la journée; passé voir un dessin de<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[p. 307]</a></span> Lacroix<a name="NoteRef_352_352" id="NoteRef_352_352"></a><a href="#Note_352_352" class="fnanchor">[352]</a> chez -Aubry<a name="NoteRef_353_353" id="NoteRef_353_353"></a><a href="#Note_353_353" class="fnanchor">[353]</a>. Revenu chez moi par le boulevard.</p> - -<p>—Le soir, sorti pour aller chez Leblond; il sortait. Fatigué de ces -deux courses.</p> - -<p class="center">*</p> -<p>4 <i>mai.</i>—Malaise dans le milieu de la journée, qui ressemble à de -la fièvre. Je crois qu'elle revient un peu à l'heure qu'elle venait -dans le commencement. Je me suis endormi vers deux ou trois heures, et -l'état fiévreux était complètement passé.</p> - -<p>Aubry était venu le matin. Ce que j'ai vu hier chez lui est fort triste -pour l'avenir de notre école. Le Boucher et le Vanloo sont les grands -hommes sur lesquels elle a les yeux, pour suivre leurs traces; mais il -y avait chez ces hommes un véritable savoir mêlé à leur mauvais goût. -Une niaise adresse de la main est le but suprême.</p> - -<p>—Il est venu me chercher à cinq heures et demie, et j'y ai dîné: bonne -et douce soirée.</p> - -<p>—Je vois dans la presse l'annonce du mariage de Solange; cette -précipitation est incroyable!</p> - -<p class="center">*</p> -<p>5 <i>mai.</i>—Resté au lit jusqu'à dix heures et demie. Villot m'a trouvé -au lit; j'ai eu du plaisir à le voir.</p> - -<p>Nous avons parlé des horribles ennuis de la vie. Chacun fait bonne -contenance, mais chacun est dévoré... Il rencontre l'autre jour Colet, -qui se<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[p. 308]</a></span> montre joyeux de le voir et de causer avec lui, mais il le -quitte bientôt et lui dit avec accablement: «Je rentre chez moi... Et -pourquoi, et comment cela se peut-il autrement?»</p> - -<p>De là nous passons à la nécessité de s'occuper pour échapper -passagèrement au sentiment de nos maux. Il a remarqué que les -vieillards n'éprouvent pas autant ce besoin. Il me cite M. Barbier, -père de sa femme, et M. Robelleau. Ces deux hommes lisent très peu. -Ils vivent avec leurs souvenirs, et l'ennui ne les gagne pas. Il -me rappelle que Bataille<a name="NoteRef_354_354" id="NoteRef_354_354"></a><a href="#Note_354_354" class="fnanchor">[354]</a>, qui était désœuvré comme eux, en -apparence, ne se plaignait jamais du poids du temps.</p> - -<p>—Le soir, entré à Notre-Dame de Lorette. Entendu de la musique.</p> - -<p>Ensuite chez Leblond; Garcia y était. Il m'a chanté un superbe air de -Cimarosa, du <i>Sacrifice d'Abraham.</i> Mme Leblond m'a chanté quelque -chose et m'a fait plaisir.</p> - -<p>Je n'ai dans la tête qu'accords de Cimarosa. Quel génie varié, souple -et élégant! Décidément, il est plus dramatique que Mozart.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>6 <i>mai.</i>—Chez Villot vers une heure et resté à son atelier jusqu'à -cinq heures et demie.</p> - -<p>Vu de l'anatomie; il y a à faire avec ses fragments<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[p. 309]</a></span> de Chaudet<a name="NoteRef_355_355" id="NoteRef_355_355"></a><a href="#Note_355_355" class="fnanchor">[355]</a> et -son ouvrage gravé de l'anatomie de Gamelin<a name="NoteRef_356_356" id="NoteRef_356_356"></a><a href="#Note_356_356" class="fnanchor">[356]</a>, peintre de Toulouse -en 1779. J'ai même ébauché un Père du désert couché, auquel un corbeau -apporte du pain.</p> - -<p>J'ai trouvé du plaisir dans ces heures passées avec lui. Peu ou prou -d'amitié est une bonne chose.</p> - -<p>—Sujets: <i>La Mort planant sur un champ de bataille</i>: des squelettes.</p> - -<p><i>La Mort dans sa caverne</i>, qui entend la trompette du jugement dernier.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>7 <i>mai.</i>—Reçu une lettre de Mme Sand... La pauvre amie m'écrit la -lettre la plus aimable, et son cœur a du chagrin.</p> - -<p>—J'ai été voir la figure de Clésinger. Hélas! je crois que Planche -a raison: c'est du daguerréotype en sculpture, sauf une exécution -vraiment très habile du marbre. Ce qui le prouve, c'est la faiblesse de -ses autres morceaux: nulle proportion, etc. Le défaut d'intelligence -comme lignes, dans sa figure; on ne la voit entière de nulle part.</p> - -<p>—J'ai vu le Salon très agréablement, sans rencontrer qui que ce soit. -Le tableau de Couture m'a fait<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[p. 310]</a></span> plaisir<a name="NoteRef_357_357" id="NoteRef_357_357"></a><a href="#Note_357_357" class="fnanchor">[357]</a>; c'est un homme très -complet dans son genre. Ce qui lui manque, je crois qu'il ne l'acquerra -jamais; en revanche, il est bien maître de ce qu'il sait. Son portrait -de femme m'a plu.</p> - -<p>J'ai vu mes tableaux sans trop de déplaisir, surtout les <i>Musiciens -juifs</i> et le <i>Bateau.</i><a name="NoteRef_358_358" id="NoteRef_358_358"></a><a href="#Note_358_358" class="fnanchor">[358]</a> Le <i>Christ</i><a name="NoteRef_359_359" id="NoteRef_359_359"></a><a href="#Note_359_359" class="fnanchor">[359]</a> ne m'a pas trop déplu.</p> - -<p>Resté le soir, fatigué, mais point souffrant du tout.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>8 mai.—Dîné chez Mme de Forget.—Repris le <i>Christ au tombeau</i> dans la -journée.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>9 <i>mai.</i>—Chez Mme Marliani le soir. Elle m'apprend la maladie de -Chopin. Le pauvre enfant est malade depuis huit jours, et très -gravement. Il va un peu mieux à présent.</p> - -<p>D'Arpentigny a recommencé ses antiennes sur Clésinger. Nous sommes -revenus côte à côte une partie du chemin.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>10 <i>mai.</i>—Été le matin chez Chopin, sans être reçu.</p> - -<p>Travaillé dans la soirée au <i>Christ</i> et à la figure du devant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[p. 311]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p>11 <i>mai.</i>—Lessore<a name="NoteRef_360_360" id="NoteRef_360_360"></a><a href="#Note_360_360" class="fnanchor">[360]</a> venu le matin.—Chez Chopin vers onze heures.</p> - -<p>Retrouvé chez moi R... avec ses portefeuilles que j'ai vus avec -plaisir, mais avec encore plus de fatigue. Mornay y assistait aussi. Il -me demande de lui faire un petit tableau au sujet de la scène qui suit -la bataille de Coutras: <i>Henri IV dans sa maison</i>, etc.</p> - -<p>—Dîné avec J... Elle m'a conduit vers neuf heures chez Chopin; j'y -suis resté jusqu'à minuit passé; Mlle de R... y était, et son ami -Herbaut.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>12 <i>mai.</i>—Vu M. Boileux<a name="NoteRef_361_361" id="NoteRef_361_361"></a><a href="#Note_361_361" class="fnanchor">[361]</a>, de Blois. Est venu me demander avec -empressement mes <i>Juifs</i> du Salon pour un amateur de son pays; c'est un -peu tard.</p> - -<p>J'avais mille choses à faire avant mon départ pour Champrosay: le -mauvais temps, la paresse me font remettre.</p> - -<p>Vers trois heures, je réponds à Mme Sand, hélas! Lu les <i>Mousquetaires</i> -jusqu'à cette heure-là; fort amusé.</p> - -<p>M. L. Ménard<a name="NoteRef_362_362" id="NoteRef_362_362"></a><a href="#Note_362_362" class="fnanchor">[362]</a>: l'avertir de la terminaison des peintures à la -Chambre des députés.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[p. 312]</a></span></p> - -<p><i>Champrosay, lundi</i> 22 <i>mai.</i>—Le matin, assis dans la forêt.—Je -pensais à ces charmantes allégories du Moyen Age et de la Renaissance, -ces cités de Dieu, ces élysées lumineux, peuplés de figures gracieuses, -etc... N'est-ce pas la tendance d'époques dans lesquelles les croyances -aux puissances supérieures ont conservé toute leur force? L'âme -s'élançait sans cesse des trivialités ou des misères de la vie réelle -dans des demeures imaginaires que l'on embellissait de tout ce qui -manquait autour de soi.</p> - -<p>C'est aussi celles d'époques malheureuses où des puissances redoutables -pèsent sur les hommes et compriment les élans de l'imagination. La -nature, qui n'a pas été vaincue par le génie de l'homme à ces époques, -augmentant les besoins matériels, fait trouver la vie plus dure et fait -rêver avec plus d'énergie à un bien-être inconnu. De notre temps, au -contraire, les jouissances sont plus communes, l'habitation meilleure, -les distances plus facilement franchies. Le désir poétisait donc -alors comme toujours l'existence des malheureux mortels, condamnés à -dédaigner ce qu'ils possèdent.</p> - -<p>Les actes n'étaient occupés qu'à élever l'âme au-dessus de la matière. -De nos jours c'est tout le contraire. On ne cherche plus à nous -amuser qu'avec le spectacle de nos misères dont nous devrions être -avides de détourner les yeux. Le protestantisme d'abord a disposé à -ce changement. Il a dépeuplé le ciel et les églises. Les peuples d'un -génie positif l'ont<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[p. 313]</a></span> embrassé avec ardeur. Le bonheur matériel est -donc le seul pour les modernes. La révolution a achevé de nous fixer -à la glèbe de l'intérêt et de la jouissance physique. Elle a aboli -toute espèce de croyance: au lieu de cet appui naturel que cherche une -créature aussi faible que l'homme dans une force surnaturelle, elle -lui a présenté des mots abstraits: la raison, la justice, l'égalité, -le droit. Une association de brigands se régit aussi bien par ces -mots-là que peut le faire une société moralement organisée. Ils n'ont -rien de commun avec la bonté, la tendresse, la charité, le dévouement. -Les bandits observent les uns avec les autres une justice, une raison -qui les fait se préférer avant tout, une certaine égalité dans le -partage de leurs rapines qui leur semble justice exercée sur des riches -insolents ou sur des heureux qui leur semblent l'être à leurs dépens. -Il n'est pas besoin d'y regarder de bien près pour voir que la société -actuelle se gouverne à peu près d'après les mêmes principes et en en -faisant la même interprétation.</p> - -<p>Je ne sais si le monde a vu encore un pareil spectacle, celui de -l'égoïsme remplaçant toutes les vertus qui étaient regardées comme la -sauvegarde des sociétés.</p> - -<p>—Revenu de Champrosay, le soir, où j'étais de puis le jeudi 13.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>23 <i>mai.</i>—Chez J... le matin. Temps affreux de chaleur. Le soir, resté -chez moi tout abattu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[p. 314]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p>25 <i>mai.</i>—Repris le <i>Christ.</i></p> - - -<p class="center">*</p> - -<p>26 <i>mai.</i>—Travaillé avec ardeur, quoique peu de moments.—<i>Femmes -d'Alger.</i>—Composé un <i>Intérieur d'Oran</i> avec figures.—La <i>Femme gui -se lave les pieds</i>, paysage de Tanger.</p> - -<p>—Chez Pierret le soir. Parlé du départ de son fils.</p> - -<p>—Villot venu le matin: je l'ai trouvé changé.</p> - -<p>—Reçu de M. Labello, pour le comte Tyszkiewiez, 500 francs pour le -<i>Canot naufragé.</i><a name="NoteRef_363_363" id="NoteRef_363_363"></a><a href="#Note_363_363" class="fnanchor">[363]</a></p> - -<p>—Chopin venu dans la journée; il repart vendredi pour Ville-d'Avray.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>27 <i>mai.</i>—Travaillé avec plaisir aux <i>Femmes et Alger</i>: la femme du -devant.</p> - -<p>—Dîné chez Chabrier avec M. Poinsot, Rayer, David, Vieillard.</p> - -<p>Bonne journée, soirée charmante: conversation toujours intéressante. Le -génie, l'esprit, la finesse, la simplicité, la raison, le sens, tout ce -qui est si rare. Il adore Voltaire, c'est tout simple; je lui ai trouvé -des idées justes sur tout.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_347_347" id="Note_347_347"></a><a href="#NoteRef_347_347"><span class="label">[347]</span></a> <i>Martin-Delestre</i> (1823-1858) n'exposa que sous le nom -de <i>Delestre.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_348_348" id="Note_348_348"></a><a href="#NoteRef_348_348"><span class="label">[348]</span></a> <i>Solange</i> était la fille de Mme <i>Sand.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_349_349" id="Note_349_349"></a><a href="#NoteRef_349_349"><span class="label">[349]</span></a> <i>Stanislas Laugier</i>, chirurgien, né en 1798, mort en -1872. Professeur de clinique chirurgicale à la Faculté de médecine, -membre de l'Académie de médecine, de la Société de chirurgie et de -l'Académie des sciences. Laugier était un savant fort estimé.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_350_350" id="Note_350_350"></a><a href="#NoteRef_350_350"><span class="label">[350]</span></a> On connaît de Delacroix une <i>Jeune femme qui se peigne</i>; -derrière la toilette, <i>Méphisto.</i> (Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1165.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_351_351" id="Note_351_351"></a><a href="#NoteRef_351_351"><span class="label">[351]</span></a> Peut-être un marchand de curiosités.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_352_352" id="Note_352_352"></a><a href="#NoteRef_352_352"><span class="label">[352]</span></a> <i>Gaspard-Jean Lacroix.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_353_353" id="Note_353_353"></a><a href="#NoteRef_353_353"><span class="label">[353]</span></a> <i>Aubry</i>, marchand de tableaux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_354_354" id="Note_354_354"></a><a href="#NoteRef_354_354"><span class="label">[354]</span></a> <i>Nicolas-Auguste Bataille</i>, cousin de Delacroix, ancien -officier d'état-major, propriétaire de l'abbaye de Valmont, qu'il légua -en mourant à M. Bornot.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_355_355" id="Note_355_355"></a><a href="#NoteRef_355_355"><span class="label">[355]</span></a> <i>Antoine-Denis Chaudet</i>, statuaire et peintre, né en -1763, mort en 1810. Il avait étudié en Italie les chefs-d'œuvre de -l'antiquité et de la Renaissance, et devint un des artistes les plus -éminents de la nouvelle école, dont David était le chef. Il fut membre -de l'Académie des beaux-arts.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_356_356" id="Note_356_356"></a><a href="#NoteRef_356_356"><span class="label">[356]</span></a> <i>Jacques Gamelin</i>, peintre, né en 1739 à Carcassonne, -mort en 1803. Grand prix de peinture, élève de l'École de Rome, il -devint professeur à l'Académie de Toulouse.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_357_357" id="Note_357_357"></a><a href="#NoteRef_357_357"><span class="label">[357]</span></a> <i>Les Romains de la décadence</i> furent exposés au Salon -de 1847 et valurent à l'artiste une médaille de première classe et la -croix de la Légion d'honneur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_358_358" id="Note_358_358"></a><a href="#NoteRef_358_358"><span class="label">[358]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1010.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_359_359" id="Note_359_359"></a><a href="#NoteRef_359_359"><span class="label">[359]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 996.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_360_360" id="Note_360_360"></a><a href="#NoteRef_360_360"><span class="label">[360]</span></a> <i>Émile-Aubert Lessore</i>, peintre paysagiste, qui exposa à -Paris de 1831 (2<sup>e</sup> médaille) à 1869. Il passa les dernières -années de sa vie en Angleterre, où il travailla beaucoup à décorer des -vases pour les grands porcelainiers de Londres.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_361_361" id="Note_361_361"></a><a href="#NoteRef_361_361"><span class="label">[361]</span></a> <i>Boileux</i>, magistrat et jurisconsulte, qui était alors -juge au tribunal de Blois.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_362_362" id="Note_362_362"></a><a href="#NoteRef_362_362"><span class="label">[362]</span></a> <i>Louis Ménard</i>, critique d'art, et frère du peintre -<i>René Ménard</i>, est mort professeur à l'école des Arts décoratifs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_363_363" id="Note_363_363"></a><a href="#NoteRef_363_363"><span class="label">[363]</span></a> Le comte <i>Eustache Tyszkiewiez</i>, archéologue polonais, -et l'un des plus célèbres antiquaires de notre époque, acheta en effet -ce tableau qui avait figuré au Salon de 1847 avec les <i>Musiciens -juifs.</i> (Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1010.)</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p>5 <i>juin.</i>—Dîné avec Vieillard chez Mme de Forget.—Le matin, Planet -est venu avec M. Martens,<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[p. 315]</a></span> pour daguerréotyper la <i>Cléopâtre.</i><a name="NoteRef_364_364" id="NoteRef_364_364"></a><a href="#Note_364_364" class="fnanchor">[364]</a> -Petite réussite.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>6 <i>juin.</i>—Petit livre de croquis, avec crayon qui ne s'use pas, chez -Ricois, rue des Petits-Augustins.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>7 <i>juin.</i>—Au Père-Lachaise, avec Jenny<a name="NoteRef_365_365" id="NoteRef_365_365"></a><a href="#Note_365_365" class="fnanchor">[365]</a>, pour arranger les -tombes et voir l'ouvrage de David. Commencé, à partir de ce jour, -l'arrangement avec le jardinier susdit, pour entretenir, moyennant -vingt francs par an, les tombeaux de ma mère, etc., puis autre -arrangement avec lui pour recreuser l'inscription de ma mère et -nettoyer la pierre.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>8 <i>juin.</i>—Varcollier<a name="NoteRef_366_366" id="NoteRef_366_366"></a><a href="#Note_366_366" class="fnanchor">[366]</a>.—Cavé<a name="NoteRef_367_367" id="NoteRef_367_367"></a><a href="#Note_367_367" class="fnanchor">[367]</a>.—Nilson.—Scheffer.—Delessert.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>9 <i>juin.</i>—Chez la plupart des hommes, l'intelligence est un terrain -qui demeure en friche presque<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[p. 316]</a></span> toute la vie. On a droit de s'étonner -en voyant une foule de gens stupides ou au moins médiocres, qui ne -semblent vivre que pour végéter, que Dieu ait donné à ses créatures la -raison, la faculté d'imaginer, de comparer, de combiner, etc., pour -produire si peu de fruits. La paresse, l'ignorance, la situation où -le hasard les jette, changent presque tous les hommes en instruments -passifs des circonstances. Nous ne connaissons jamais ce que nous -pouvons obtenir de nous-mêmes. La paresse est sans doute le plus grand -ennemi du développement de nos facultés. Le <i>Connais-toi toi-même</i> -serait donc l'axiome fondamental de toute société, où chacun de ses -membres ferait exactement son rôle et le remplirait dans toute son -étendue.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>13 <i>juin.</i>—Mannequin à 350 francs, chez Lefranc, rue du -Four-Saint-Germain, 23.</p> - -<p>—Dîné avec Villot et Pierret.</p> - -<p>—Chez Villot vers trois heures et retouché le cuivre des <i>Arabes -d'Oran.</i><a name="NoteRef_368_368" id="NoteRef_368_368"></a><a href="#Note_368_368" class="fnanchor">[368]</a></p> - -<p class="center">*</p> - -<p>14 <i>juin.</i>—Travaillé à la Chambre. Ébauché le groupe des Barbares du -devant<a name="NoteRef_369_369" id="NoteRef_369_369"></a><a href="#Note_369_369" class="fnanchor">[369]</a>.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>15 <i>juin.</i>—A Neuilly. Revenu avec Laurent Jan. «...Une pareille -manière d'écrire qui transporte<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[p. 317]</a></span> dans le style l'abandon familier -ou cynique de la conversation (<i>le style de Michelet, les mots de -polisson, etc.</i>) est blâmable à plus d'un titre, car elle dénote chez -l'auteur qui se la permet non moins de prétention que d'impuissance. -Il se propose en effet de trancher sur les autres écrivains par -l'audace de ses expressions, la bigarrure de ses couleurs, l'allure -débraillée de ses phrases; et pourquoi ne pas prouver plutôt la force, -en acceptant toutes les conditions, en se jouant en maître de toutes -les difficultés de l'art d'écrire? <i>C'est dans l'accord des qualités -individuelles avec les lois générales du beau et du bon, qu'éclate la -véritable originalité.</i>» (LERMINIER, <i>Sur Michelet, Lamartine.—Revue -des Deux Mondes</i>, 15 juin 1847.)</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>17 <i>juin.</i>—Dîné chez Leblond avec Halévy, Adam, Duponchel, Garcia, -Guasco, etc. Halévy m'invite pour mercredi.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>20 <i>juin.</i>—Chez Boissard. Reprise de la musique.</p> - -<p>Roberetti n'étant pas d'abord arrivé, trio de Beethoven. Puis Mozart -a fait tous les frais jusqu'à la fin. Je l'ai trouvé plus varié, plus -sublime, plus plein de ressources que jamais.</p> - -<p>J'ai beaucoup remarqué, en présence du tableau de Boissard représentant -un <i>Christ</i>, le dessus de porte de son atelier. Ces peintures, quoique -médiocres, sont une excellente leçon, que je lui appliquais à l'instant -même, de ce principe, qui veut<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[p. 318]</a></span> qu'un objet, même très clair, s'enlève -presque toujours en brun sur un objet plus brun. Elles mériteraient -pour cela qu'on en fît des esquisses.</p> - -<p>—Je suis en très bonne santé depuis quelque temps et vais très souvent -à la Chambre.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>25 <i>juin.</i>—Ce jour, probablement à l'heure de mon dîner, est venu -Grzimala. Il m'a dit sur ma peinture des choses qui m'ont plu, entre -autres: <i>l'idée</i> le frappant toujours plus que la <i>convention</i> de -la peinture; de plus, tous les tableaux présentent quelque chose de -ridicule qui tient à des modes, etc. Il ne trouve jamais cela dans -les miens. Aurait-il vraiment raison? Pourrait-on inférer de là que -moins l'élément transitoire qui contribue le plus souvent au succès -actuel se mêle aux ouvrages, plus ils ont la condition de durée et de -grandeur?... Développer ceci.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>27 <i>juin.</i>—Travaillé à la Chambre. Fait les deux cavaliers<a name="NoteRef_370_370" id="NoteRef_370_370"></a><a href="#Note_370_370" class="fnanchor">[370]</a>.</p> - -<p>Dans la journée chez Roberetti, et le soir dîné avec Leblond, Garcia, -Guasco, Ronconi<a name="NoteRef_371_371" id="NoteRef_371_371"></a><a href="#Note_371_371" class="fnanchor">[371]</a>.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>28 <i>juin.</i>—Dîné chez Pierret avec Soulier, que je<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[p. 319]</a></span> n'ai pas vu depuis -un an au moins. Sa vue m'a fait beaucoup de plaisir.</p> - -<p>—L'Académie des sciences morales et politiques remet au concours la -question suivante:</p> - -<p><i>Rechercher quelle influence les progrès et le goût du bien-être -matériel exercent sur la moralité du peuple.</i>—Le prix est de 1,500 -francs.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>29 <i>juin.</i>—Travaillé à la Chambre et dîné chez moi avec Soulier, -Villot, Pierret. Bonne soirée.</p> - -<p>J'ai mis quelque ordre dans mes croquis aujourd'hui et hier.</p> - -<p>—Repris du goût pour l'<i>allégorie de la gloire. Ugolin</i><a name="NoteRef_372_372" id="NoteRef_372_372"></a><a href="#Note_372_372" class="fnanchor">[372]</a>, -etc.—Saint-Marcel<a name="NoteRef_373_373" id="NoteRef_373_373"></a><a href="#Note_373_373" class="fnanchor">[373]</a> venu dans la journée.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>30 <i>juin.</i>—Triqueti<a name="NoteRef_374_374" id="NoteRef_374_374"></a><a href="#Note_374_374" class="fnanchor">[374]</a> venu dans la journée. Nous devons aller -lundi chez le duc de Montpensier.</p> - -<p>Mme de Forget venue me prendre vers quatre heures et demie pour aller à -Monceaux; nous nous sommes promenés, après dîner, aux Champs-Élysées. -Vu son ancienne pension sur le quai<a name="NoteRef_375_375" id="NoteRef_375_375"></a><a href="#Note_375_375" class="fnanchor">[375]</a> et la<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[p. 320]</a></span> maison de Riesener; -elle est encore pleine de maçons.</p> - - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_364_364" id="Note_364_364"></a><a href="#NoteRef_364_364"><span class="label">[364]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 691.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_365_365" id="Note_365_365"></a><a href="#NoteRef_365_365"><span class="label">[365]</span></a> On retrouvera de nombreuses fois, dans le cours du -Journal, le nom de <i>Jenny</i> ou <i>Jeanne Le Guillou.</i> Elle était la -gouvernante de Delacroix. M. Burty a écrit à propos d'elle: «C'était -une paysanne des environs de Brest, douée d'instincts délicats. -Quelquefois, dans l'atelier, elle disait spontanément, en face d'un -croquis ou d'une peinture: Monsieur, je trouve cela très bien. Cette -Jenny s'y connaît, s'écriait Delacroix ravi! Eh bien, je vous le donne. -Et il écrivait son nom au revers. De là à renouveler l'anecdote de la -servante de Molière, la distance est grande. Malheureusement, vers la -fin, malade, soupçonneuse, elle fit le vide autour de son maître, qui -ne pouvait se passer de ses soins.» (<i>Correspondance</i>, t. I, p. v. Note -de Burty.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_366_366" id="Note_366_366"></a><a href="#NoteRef_366_366"><span class="label">[366]</span></a> <i>Varcollier</i>, alors chef de la division des beaux-arts à -la préfecture de la Seine.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_367_367" id="Note_367_367"></a><a href="#NoteRef_367_367"><span class="label">[367]</span></a> <i>François Cave</i>, inspecteur des beaux-arts, qui avait -épousé Mme <i>Élisabeth Blavot</i>, veuve de <i>Clément Boulanger.</i> (Voir -<i>supra</i>, p. 240 et 241.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_368_368" id="Note_368_368"></a><a href="#NoteRef_368_368"><span class="label">[368]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 462.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_369_369" id="Note_369_369"></a><a href="#NoteRef_369_369"><span class="label">[369]</span></a> Hémicycle <i>d'Attila</i>, partie de droite.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_370_370" id="Note_370_370"></a><a href="#NoteRef_370_370"><span class="label">[370]</span></a> Au premier plan de l'hémicycle d'<i>Attila.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_371_371" id="Note_371_371"></a><a href="#NoteRef_371_371"><span class="label">[371]</span></a> <i>Ronconi</i>, célèbre baryton italien, qui obtint de grands -succès à Londres et à Paris, et qui fut nommé en 1848 directeur du -théâtre Italien.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_372_372" id="Note_372_372"></a><a href="#NoteRef_372_372"><span class="label">[372]</span></a> Delacroix l'avait vendu 1,200 francs à M. Tesse, qui le -revendit peu après 3,000 francs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_373_373" id="Note_373_373"></a><a href="#NoteRef_373_373"><span class="label">[373]</span></a> <i>Saint-Marcel</i>, un des élèves de Delacroix, qui -fréquentait son atelier. Né vers 1815, mort vers 1800, à Fontainebleau. -Saint-Marcel fut un très remarquable dessinateur et peintre paysagiste. -Delacroix lui a emprunté parfois des études de figures d'après nature -pour les dessiner à son tour suivant son propre sentiment.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_374_374" id="Note_374_374"></a><a href="#NoteRef_374_374"><span class="label">[374]</span></a> <i>Baron de Triqueti</i>, peintre et sculpteur, né en 1802, -mort en 1874. Son œuvre est importante et remarquable.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_375_375" id="Note_375_375"></a><a href="#NoteRef_375_375"><span class="label">[375]</span></a> Le quai du Cours-la-Reine.</p></div> - - -<hr class="b2" /> - -<p>1<sup>er</sup> <i>juillet.</i>—A la Chambre le matin.—Séance chez Chopin -à trois heures. Il a été divin. On lui a exécuté son trio, puis il l'a -exécuté lui-même et de main de maître.</p> - -<p>—Grzimala nous a fait dîner avec une petite femme de sa connaissance, -qui va aux Eaux-Bonnes.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>9 <i>juillet.</i>—Travaillé au <i>Christ au tombeau.</i></p> - -<p>—A Passy, vers trois heures et demie. Mme Delessert part lundi pour -Plombières; je l'avais revue à Vincennes, à la soirée du Prince, deux -ou trois jours auparavant. C'est en revenant de cette course à Passy -que j'ai rencontré Scheffer jeune, rue Blanche, qui m'a fait une -plaisanterie au sujet d'une rose que j'avais à la main.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>10 <i>juillet.</i>—Le cousin Delacroix<a name="NoteRef_376_376" id="NoteRef_376_376"></a><a href="#Note_376_376" class="fnanchor">[376]</a> venu dans la journée: sa vue m'a -fait plaisir. Il passe ici une huitaine. Chopin est venu pendant qu'il -y était.</p> - -<p>Fait la <i>Madeleine</i> dans le tableau susdit.</p> - -<p>Se rappeler l'effet simple de la tête: elle était ébauchée d'un ton -très gris et éteint. J'étais incertain si je la mettrais dans l'ombre -davantage, ou si je mettrais des clairs plus vifs: j'ai légèrement -prononcé<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[p. 321]</a></span> ces derniers sur cette masse, et il a suffi de colorer avec -des tons chauds et reflétés toute la partie ombrée; et, quoique le -clair et l'ombre soient presque de même valeur, les tons froids de -l'un et chauds de l'autre suffisent à accentuer le tout. Nous disions -avec Villot, le lendemain, qu'il faut bien peu de chose pour faire de -l'effet de cette manière. En plein air surtout, cet effet est des plus -frappants; Paul Véronèse lui doit une grande partie de son admirable -simplicité.</p> - -<p>Un principe que Villot regarde comme le plus fécond, c'est celui de -faire détacher les objets un peu foncés sur ceux qui sont derrière, -par la masse de l'objet et dans l'ébauche par le ton local établi dès -le principe. Je n'en comprends pas l'application autant que lui. A -rechercher.</p> - -<p>Véronèse doit aussi beaucoup de sa simplicité à l'absence de détails -qui lui permet l'établissement du ton local, dès le commencement. La -détrempe l'a forcé presque à cette simplicité. La simplicité dans les -draperies en donne singulièrement à tout le reste. Le contour vigoureux -qu'il trace à propos autour de ses figures contribue à compléter -l'effet de la simplicité de ses oppositions d'ombre et de lumière, et -achève et relève le tout.</p> - -<p>Paul Véronèse n'affiche pas, comme Titien, par exemple, la prétention -de faire un chef-d'œuvre à chaque tableau. Cette habileté à ne pas -<i>faire trop</i> partout, cette insouciance apparente des détails qui<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[p. 322]</a></span> -donne tant de simplicité est due à l'habitude de la décoration. On est -forcé dans ce genre de laisser beaucoup de parties sacrifiées.</p> - -<p>Il faut appliquer surtout à la représentation des natures jeunes -ce principe du peu de différence de valeur des ombres par rapport -aux clairs. Il est à remarquer que plus le sujet est jeune, plus la -transparence de la peau établit cet effet.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>11 <i>juillet.</i>—Remarquer combien la prétendue civilisation émousse -les sentiments naturels. Hector dit à Ajax, livre VII, en cessant le -combat: «Déjà la nuit est avancée, et nous devons tous obéir à la nuit, -qui met un terme aux travaux des hommes.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>20 <i>juillet.</i>—Jour de mon départ pour Champrosay, où je vais passer -plus de quinze jours. Reçu le matin même la lettre où Mme Sand me parle -de sa querelle avec sa fille.</p> - -<p>Chopin venu le matin, comme je déjeunais après être rentré du Musée -où j'avais reçu la commande de la copie du <i>Corps de garde.</i><a name="NoteRef_377_377" id="NoteRef_377_377"></a><a href="#Note_377_377" class="fnanchor">[377]</a> Il -m'a parlé de la lettre qu'il a reçue; mais il me l'a lue presque tout -entière depuis mon retour. Il faut convenir qu'elle est atroce. Les -cruelles passions, l'impatience longtemps comprimée s'y font jour; -et, par un contraste qui serait plaisant, s'il ne s'agissait d'un si<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[p. 323]</a></span> -triste sujet, l'auteur prend de temps en temps la place de la femme -et se répand en tirades qui semblent empruntées à un roman ou à une -homélie philosophique.</p> - -<p>—Le matin au Louvre, chez M. de Cailleux<a name="NoteRef_378_378" id="NoteRef_378_378"></a><a href="#Note_378_378" class="fnanchor">[378]</a>, qui m'a demandé la -répétition du <i>Corps de garde.</i><a name="NoteRef_379_379" id="NoteRef_379_379"></a><a href="#Note_379_379" class="fnanchor">[379]</a></p> - -<p>—Je me suis occupé pendant ce séjour de <i>Lara, Saint Sébastien</i> et -<i>Arabes jouant aux échecs.</i><a name="NoteRef_380_380" id="NoteRef_380_380"></a><a href="#Note_380_380" class="fnanchor">[380]</a></p> - -<p>—Vieillard venu me surprendre un jour avant dîner. Nous avons passé un -bon après-dîner.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>30 <i>juillet.</i>—Revenu à Paris ce jour-là et retourné le soir.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_376_376" id="Note_376_376"></a><a href="#NoteRef_376_376"><span class="label">[376]</span></a> Le cousin <i>Delacroix</i> habitait à Ante, près -Sainte-Menchould. Il est l'auteur de divers ouvrages de poésie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_377_377" id="Note_377_377"></a><a href="#NoteRef_377_377"><span class="label">[377]</span></a> Toile exposée au Salon de 1847. Appartient au duc -d'Aumale. (Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n°s 492 et 105.)</p></div> <div class="footnote"> - -<p><a name="Note_378_378" id="Note_378_378"></a><a href="#NoteRef_378_378"><span class="label">[378]</span></a> -<i>M. de Cailleux</i>, ancien directeur des Musées. C'est lui qui, après -avoir vu l'esquisse des <i>Croisés à Constantinople</i>, s'efforça de faire -comprendre à Delacroix que le Roi désirait un tableau «qui n'eût pas -l'air d'être un Delacroix». (Notes de Riesener. Voir Introduction à la -<i>Correspondance</i>, p. XXIII.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_379_379" id="Note_379_379"></a><a href="#NoteRef_379_379"><span class="label">[379]</span></a> Toile de 0<sup>m</sup>,51 X 0<sup>m</sup>,65, exposée au -Salon de 1848. Appartient à Mme Delessert. Une variante est datée de -1858 (toile de 0<sup>m</sup>,62 X 0<sup>m</sup>,50.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_380_380" id="Note_380_380"></a><a href="#NoteRef_380_380"><span class="label">[380]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, passim.</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p>12 <i>août.</i>—Vu au ministère la <i>Sainte Anne</i>, de Riesener.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>24 <i>août.</i>—Donné à Lenoble 4,000 francs pour acheter trois actions de -canaux et faire le versement des actions du Nord.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>28 <i>août.</i>—Travaillé à la Chambre. Mornay venu me voir; je l'ai invité -à dîner pour demain.<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[p. 324]</a></span> Villot est arrivé après son départ, vers cinq -heures; je l'ai retenu à dîner.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>29 <i>août.</i>—Refait la tête du <i>Christ.</i> Mornay et Piron sont venus -dîner avec moi.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>30 <i>août.</i>—Travaillé à la Chambre. Resté le soir.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>31 <i>août.</i>—Travaillé à la copie du <i>Corps de garde.</i>—Repris la petite -<i>Lélia</i> et une ancienne esquisse de <i>Médée</i><a name="NoteRef_381_381" id="NoteRef_381_381"></a><a href="#Note_381_381" class="fnanchor">[381]</a> que j'ai métamorphosée.</p> - -<p>—Dîné chez Mme de Forget. Revenu le soir par la rue du Houssaye, de la -Victoire.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_381_381" id="Note_381_381"></a><a href="#NoteRef_381_381"><span class="label">[381]</span></a> L'esquisse (0<sup>m</sup>,45 X 0<sup>m</sup>,37) est -de l'année 1838. Le tableau est de la même année (2<sup>m</sup>,60 X -1<sup>m</sup>,65). Il fut exposé au Salon de 1838 et à l'Exposition -universelle de 1855. Appartient au Musée de Lille. -</p> -<p> -Une nouvelle toile fut achevée en 1860, et fut exposée à la vente -posthume de Delacroix.</p></div> - -<hr class="b2" /> -<p>1<sup>er</sup> <i>septembre.</i>—Sur les distances à Londres, -j'écrivais à Vieillard:</p> - -<p>«Car c'est par lieues qu'il faut compter; cette disproportion seule -entre l'immensité du lieu que ces gens-là habitent et l'exiguïté -naturelle des proportions humaines me les fait déclarer ennemis de la -vraie civilisation qui rapproche les hommes, de cette civilisation -attique qui faisait le Parthénon grand comme une de nos maisons et qui -renfermait tant d'intelligence, de vie, de force, de grandeur dans -les limites étroites de frontière qui font sourire notre<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[p. 325]</a></span> barbarie si -étriquée dans ses immenses États.»</p> - -<p>—Travaillé à la Chambre.</p> - -<p class="center">*</p> -<p>2 <i>septembre.</i>—Travaillé à la Chambre.</p> - -<p>Je ne sortirai pas, je crois, de cet <i>Attila</i> et de son cheval.</p> - -<p>—Fait route dans l'omnibus avec deux religieuses: cet habit m'a imposé -au milieu de la corruption générale, de l'abandon de tout principe -moral; j'ai aimé la vue de cet habit qui impose, au moins à celui -ou celle qui le porte le respect absolu, du moins en apparence, des -vertus, du dévouement, du respect de soi et des autres.</p> - -<p>—Mornay venu dans la journée.</p> - -<p>—Je n'ai pas eu le courage de sortir le soir et me suis couché de -bonne heure.</p> - -<p class="center">*</p> -<p>5 <i>septembre.</i>—Travaillé dans la journée à rajeunir une petite -esquisse de <i>Mater dolorosa</i> faite alors pour M. D...</p> - -<p>Le soir, chez Mme Marliani. Le pauvre Enrico est bien mal. Il y avait -là une femme aimable, Mme de Barrère, qui parle bien de tout, sans -sentir la! pédante.</p> - -<p>—Leroux<a name="NoteRef_382_382" id="NoteRef_382_382"></a><a href="#Note_382_382" class="fnanchor">[382]</a> a décidément trouvé le grand mot, sinon la chose, pour -sauver l'humanité et la tirer du bourbier: «L'homme est né libre», -dit-il, après;<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[p. 326]</a></span> Rousseau. Jamais on n'a proféré une pareille sottise, -quelque philosophe qu'on puisse être.</p> - -<p>Voilà le début de la philosophie chez ces messieurs. Est-il dans la -création un être plus <i>esclave</i> que n'est l'homme? La faiblesse, les -besoins, le font dépendre des éléments et de ses semblables. C'est -encore peu des objets extérieurs. Les passions qu'il trouve chez lui -sont les tyrans les plus cruels qu'il ait à combattre, et on peut -ajouter que leur résister, c'est résister à sa nature même. Il ne -veut pas non plus de la hiérarchie en quoi que ce soit; c'est en quoi -il trouve surtout le christianisme odieux; c'est, à mon sens, ce qui -en fait la morale par excellence: soumission à la loi de la nature, -résignation aux douleurs humaines, c'est le dernier mot de toute raison -(et partant soumission à la loi écrite, divine ou humaine).</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>13 <i>septembre.</i>—A Versailles; j'y ai repris la fièvre.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>17 <i>septembre.</i>—Sorti pour aller voir Mme Marliani; arrivé près de -chez elle, la fatigue m'a forcé de revenir en voiture.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>18 <i>septembre.</i>—M. Laurens<a name="NoteRef_383_383" id="NoteRef_383_383"></a><a href="#Note_383_383" class="fnanchor">[383]</a> venu ce matin; il me vante beaucoup -Mendelssohn.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[p. 327]</a></span></p> - -<p>La peinture est le métier le plus long et le plus difficile: il -lui faut l'érudition comme au compositeur, mais il lui faut aussi -l'exécution comme au violon.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>19 <i>septembre.</i>—Je vois dans les peintres des prosateurs et des -poètes. La rime les entrave; le tour indispensable aux vers et qui -leur donne tant de vigueur est l'analogue de la symétrie cachée, du -balancement en même temps savant et inspiré qui règle les rencontres -ou l'écartement des lignes, les taches, les rappels de couleur, etc. -Ce thème est facile à démontrer, seulement il faut des organes plus -actifs et une sensibilité plus grande pour distinguer la faute, la -discordance, le faux rapport dans des lignes et des couleurs, que pour -s'apercevoir qu'une rime est inexacte et l'hémistiche gauchement ou mal -suspendu; mais la beauté des vers ne consiste pas dans l'exactitude -à obéir aux règles dont l'inobservation saute aux yeux des plus -ignorants: elle réside dans mille harmonies et convenances cachées, -qui font la force poétique et qui vont à l'imagination; de même que -l'heureux choix des formes et leur rapport bien entendu agissent sur -l'imagination dans l'art de la peinture. Les <i>Thermopyles</i> de David -sont de la prose mâle et vigoureuse, j'en conviens. Poussin ne réveille -presque jamais d'idée par<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[p. 328]</a></span> d'autres moyens que la pantomime plus ou -moins expressive de ses figures. Ses paysages ont quelque chose de plus -ordonné, mais le plus souvent chez lui comme chez les peintres que -j'appelle des prosateurs, le hasard a l'air d'avoir assemblé les tons -et agencé les lignes de la composition. L'idée poétique ou expressive -ne vous frappe pas au premier coup d'œil.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>20 <i>septembre.</i>—Essayer de prendre du chocolat avec du café: deux ou -trois cuillerées de café dans une tasse de chocolat comme à l'ordinaire.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>22 <i>septembre.</i>—Aujourd'hui, j'ai été me promener à l'église -Saint-Denis; j'ai revu auparavant le groupe du Puget.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>24 <i>septembre.</i>—Lenoble emporte quatorze actions de Lyon et six du -Nord pour faire les versements. Comme les actions seront dorénavant au -porteur, il les fera conserver sous mon nom, dans la caisse de l'agent -de change.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>25 <i>septembre.—Les Nymphes de la mer détellent les coursiers du -Soleil.</i></p> - -<p class="center">*</p> - -<p>26 <i>septembre.</i>—M. Cournault<a name="NoteRef_384_384" id="NoteRef_384_384"></a><a href="#Note_384_384" class="fnanchor">[384]</a> me dit avoir vu à Alger un ouvrier, -qui taillait des morceaux de cuir ou<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[p. 329]</a></span> d'étoffe pour des ornements, -regardant avec grande attention un bouquet de fleurs pour le guider. -Ils ne doivent probablement qu'à l'observation de la nature l'harmonie -qu'ils savent mettre dans les couleurs. Les Orientaux ont toujours eu -ce goût; il ne paraît pas que les Grecs et les Romains l'aient eu au -même degré, à en juger par ce qui reste de leurs peintures.</p> - -<p>—Mlle de Rosier venue. Chopin ensuite.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_382_382" id="Note_382_382"></a><a href="#NoteRef_382_382"><span class="label">[382]</span></a> <i>Pierre Leroux.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_383_383" id="Note_383_383"></a><a href="#NoteRef_383_383"><span class="label">[383]</span></a> Il est difficile de savoir si Delacroix veut parler ici -de <i>Joseph-Bonaventure Laurens</i>, littérateur et compositeur français, -né en 1801, ou de son jeune frère <i>Jules Laurens</i>, peintre lithographe -et graveur, né à Carpentras en 1825; car le compositeur s'occupait -beaucoup de peinture, et le peintre, de musique. Jules Laurens, -qui était entré en 1844 à l'École des beaux-arts, se fixa ensuite -définitivement à Carpentras.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_384_384" id="Note_384_384"></a><a href="#NoteRef_384_384"><span class="label">[384]</span></a> <i>Cournault</i> fut un des légataires de Delacroix.</p></div> - - -<hr class="b2" /> - -<p>2 <i>octobre.</i>—Prêté à Soulier petite esquisse, d'après Rubens, de la -vie de Marie de Médicis, <i>la Paix mettant le feu à des armes...</i> des -monstres sur le devant, la Reine dans le fond entrant dans le temple de -Janus.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>5 <i>octobre.</i>—Prêté à Villot le numéro de la Revue où est l'article de -Gautier sur Töpffer.</p> - -<p>—Villot venu me voir; nous avons parlé du procédé de la figure de -l'<i>Italie.</i><a name="NoteRef_385_385" id="NoteRef_385_385"></a><a href="#Note_385_385" class="fnanchor">[385]</a></p> - -<p>J'ai été reprendre mon travail pour la première fois, depuis le 12 -septembre. Je suis satisfait de l'effet de cette figure. Toute la -journée, j'ai été occupé, et très agréablement, d'idées et de projets -de peintures relatives à cela. J'ai peint en quelques instants la -petite figure de l'homme tombé en avant percé d'une flèche.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[p. 330]</a></span></p> - -<p>Il faudrait faire ainsi des tableaux esquisses qui auraient la liberté -et la franchise du croquis. Les petits tableaux m'énervent, m'ennuient; -de même les tableaux de chevalet, même grands, faits dans râtelier; -on s'épuise à les gâter. Il faudrait mettre dans de grandes toiles, -comme Cournault me disait qu'était la <i>Bataille d'Ivry</i> de Rubens, à -Florence, tout le feu que l'on ne met d'ordinaire que sur des murailles.</p> - -<p>La manière appliquée à la figure de l'<i>Italie</i> est très propre pour -faire des figures dont la forme serait aussi rendue que l'imagination -le désire sans cesser d'être colorées, etc.</p> - -<p>La <i>manière de Prud'hon</i> s'est faite en vue de ce besoin de revenir -sans cesse, <i>sans manquer à la franchise.</i> Avec les moyens ordinaires, -il faut toujours gâter une chose pour en obtenir une autre; Rubens est -<i>lâché</i> dans ses Naïades, pour ne pas perdre sa lumière et sa couleur. -<i>Dans le portrait de même</i>: si l'on veut arriver à une extrême force -d'expression et de caractère, la franchise de la touche disparaît, et -avec elle la lumière et la couleur. On obtiendrait des résultats très -prompts et jamais de fatigue. On peut toujours reprendre, puisque le -résultat est presque infaillible.</p> - -<p>La cire m'a beaucoup servi pour cette figure, afin de faire sécher -promptement et revenir à chaque instant sur la forme. Le <i>vernis copal</i> -peut remplir cet objet; on pourrait y mêler de la cire.</p> - -<p>Ce qui donne tant de finesse et d'éclat à la peinture<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[p. 331]</a></span> sur papier -blanc, c'est sans doute cette transparence qui tient à la nature -essentiellement blanche du papier... L'éclat des Van Eyck et ensuite de -Rubens tient beaucoup sans doute au blanc de leurs panneaux.</p> - -<p>Il est probable que les premiers Vénitiens peignirent sur des fonds -très blancs; leurs chairs brunes ne semblent que de simples glacis -laqueux sur un fond qui transparait toujours. Ainsi, non seulement les -chairs, mais les fonds, les terrains, les arbres, sont glacés sur fond -blanc, dans les premiers flamands, par exemple. Se rappeler dans la -<i>Nymphe endormie</i><a name="NoteRef_386_386" id="NoteRef_386_386"></a><a href="#Note_386_386" class="fnanchor">[386]</a> que j'ai commencée ces jours-ci, et à laquelle -j'ai travaillé devant Soulier et Pierret, aujourd'hui dimanche, quel a -été l'effet du rocher, derrière la figure et le terrain, ainsi que le -fond de forêt, après que je l'eus glacé de <i>laques jaunes</i> et de <i>vert -malachite</i>, etc., sur une préparation <i>blanche</i> que j'avais remise sur -l'ancien affreux rocher de <i>terre d'ombre</i>, etc.</p> - -<p>Dans les anciens tableaux flamands sur panneaux et faits de la sorte -en glacis, l'aspect roussâtre est manifeste. La difficulté consiste -donc à trouver une convenable compensation de gris, pour balancer le -jaunissement et l'ardent des teintes.</p> - -<p>J'avais eu une idée de tout cela dans l'esquisse que j'ai faite, il y -a quelque dix ans, de <i>Femmes enlevées<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[p. 332]</a></span> par des hommes à cheval</i>,<a name="NoteRef_387_387" id="NoteRef_387_387"></a><a href="#Note_387_387" class="fnanchor">[387]</a> -d'après une estampe de Rubens; comme elles sont, il n'y manque que -quelque gris. Il n'est même pas possible que les fonds, les draperies -ne participent entièrement à l'exécution des chairs, quand on les -exécute par glacis sur des fonds blancs. Le disparate est insupportable -d'une autre manière. Il me semblait, après avoir modelé cette <i>Nymphe</i> -avec du <i>blanc pur</i>, que le fond qui était derrière, fond de rochers -faits avec des tons opaques comme dans une peinture ébauchée dans le -système de la demi-teinte locale, n'était pas le fond qui convenait, -mais qu'il fallait un ton clair de draperies ou de murailles: j'ai donc -couvert de <i>blanc</i> ce rocher; et quand ensuite je me suis avisé d'en -faire un autre rocher avec des tons aussi transparents que possible, la -chair a pu s'accorder avec cet accessoire; mais il m'a fallu repeindre -de même la draperie, le terrain et le fond de forêt.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>6 <i>octobre.</i>—La <i>Desdémone</i>, la <i>Femme à la rivière</i>, la <i>Lélia</i><a name="NoteRef_388_388" id="NoteRef_388_388"></a><a href="#Note_388_388" class="fnanchor">[388]</a> -feront mieux ainsi (en petite dimension). Quant aux autres, la plus -grande dimension sera le mieux.</p> - -<p>—Le charme particulier de l'aquarelle, auprès de<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[p. 333]</a></span> laquelle toute -peinture à l'huile paraît toujours rousse et pisseuse, tient à cette -transparence continuelle du papier; la preuve, c'est qu'elle perd de -cette qualité quand on gouache quelque peu; elle la perd entièrement -dans une gouache. Les peintures flamandes primitives ont beaucoup de ce -charme: l'emploi de l'essence y contribue en éloignant l'huile.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>8 <i>octobre.</i>—Se rappeler l'impression d'un tableau de Jacquand -<a name="NoteRef_389_389" id="NoteRef_389_389"></a><a href="#Note_389_389" class="fnanchor">[389]</a>, que j'ai vu un de ces jours à côté d'un tableau de Diaz, chez -Durand-Ruel. Dans le premier, l'imitation minutieuse d'après nature des -moindres objets, sécheresse, gaucherie; dans l'autre, où tout est sorti -de l'imagination du peintre, mais où les souvenirs sont fidèles, la -vie, la grâce, l'abondance.</p> - -<p>Le tableau de Jacquand représentait des moines de l'Inquisition, -montrant l'entrée d'une espèce de trou à une femme assise à terre et -qu'ils semblaient menacer. Le dos de cette femme était enfoncé dans la -muraille, qui était derrière elle, etc.; on eût dit ce tableau fait par -un homme incapable du moindre souvenir des objets, et pour lequel le -détail qu'il a sous les yeux est le seul qui puisse le frapper.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>9 <i>octobre.</i>—J'ai vu avec Mme de Forget, chez<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[p. 334]</a></span> Maigret, un papier de -Chine pour tenture. Il nous a dit qu'aucun art, chez nous, ne pouvait -approcher de la solidité de leurs couleurs. Il a essayé de raccorder -une partie du fond qui est devenu horrible en peu de temps. Ce papier -est très bon marché relativement; tous ces charmants oiseaux sont faits -à la main, et, nous a-t-il dit, la totalité des ornements, ce sont des -bambous blanchâtres, rehaussés d'argent, qui courent sur tout le champ -qui est rose, parfaitement uni; le tout semé d'oiseaux, de papillons, -etc., d'une perfection qui ne tire pas son charme de l'exactitude -minutieuse, de l'imitation, comme nous faisons toujours dans nos -ornements, au contraire; c'était pour le port et la grâce de la pose et -le contraste des tons, tout l'animal, mais le tout fait avec un esprit -qui avait choisi et résumé l'objet de manière à en faire un ornement à -la manière des animaux dans les monuments et manuscrits égyptiens.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>14 <i>octobre.</i>—Parti pour Champrosay.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>15 <i>octobre.</i>—Vieillard est venu passer une partie de la journée avec -moi. Le cher ami paraît mieux de son voyage en Angleterre. Il m'a conté -l'anecdote de l'officier des hussards anglais, qui entend dire que le -tabac réussirait bien à Ceylan. Il profite aussitôt de quatre mois de -congé pour s'embarquer, aller faire sa plantation, et revenir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[p. 335]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p>28 <i>octobre.</i>—Revenu de Champrosay, où j'ai eu presque constamment le -plus beau temps du monde.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>29 <i>octobre.</i>—Lenoble m'a apporté les quatorze actions du chemin de -fer de Lyon qu'il a dû placer dans la caisse de l'agent de change, M. -Gavet, attendu qu'elles sont au porteur<a name="NoteRef_390_390" id="NoteRef_390_390"></a><a href="#Note_390_390" class="fnanchor">[390]</a>.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_385_385" id="Note_385_385"></a><a href="#NoteRef_385_385"><span class="label">[385]</span></a> Hémicycle d'<i>Attila.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_386_386" id="Note_386_386"></a><a href="#NoteRef_386_386"><span class="label">[386]</span></a> Voir même sujet, <i>Catalogue Robaut</i>, n° 789.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_387_387" id="Note_387_387"></a><a href="#NoteRef_387_387"><span class="label">[387]</span></a> Delacroix fait sans doute allusion ici au tableau de -Rubens qui se trouve à la Pinacothèque de Munich et qui est connu sous -le nom d'<i>Enlèvement des filles de Leucippe.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_388_388" id="Note_388_388"></a><a href="#NoteRef_388_388"><span class="label">[388]</span></a> Delacroix avait écrit lui-même à l'encre sur le bois du -chassis de ce tableau: <i>Lélia dans la caverne du moine, devant le corps -de son amant</i> (George Sand). (Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n°s 1032, 1033.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_389_389" id="Note_389_389"></a><a href="#NoteRef_389_389"><span class="label">[389]</span></a> <i>Jacquand</i>, peintre, né à Lyon en 1805. Il fit d'abord -de la peinture historique, puis se livra à la peinture de genre et -exécuta de nombreux tableaux, commandés par la liste civile ou acquis -par les amateurs.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_390_390" id="Note_390_390"></a><a href="#NoteRef_390_390"><span class="label">[390]</span></a> <i>M. Gavet</i>, agent de change, a épousé la fille aînée de -M. Bornot.</p></div> - - -<hr class="b2" /> - -<p>2 <i>novembre.</i>—Prêté à M. Lessore onze feuilles de dessins d'anatomie, -partie contre épreuves, dessins à la plume, etc. (Rendus.)</p> - -<p>Prêté à Villot des calques de faïences d'Alger.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>14 <i>décembre</i>.—<i>Élie</i> s'étant enfui <i>dans le désert</i> pour fuir la -colère de Jézabel et résolu à se laisser mourir de faim, est réveillé -par un ange qui lui apporte un pain et de l'eau, en lui enjoignant de -prendre courage et de se nourrir. (<i>Bible</i>, p. 241.)</p> - -<p>—<i>Abigaïl vient apaiser David</i> par des présents comme il s'apprêtait à -tirer vengeance de Nabal, son mari. (<i>Bible</i>, p. 189.)</p> - -<p>—<i>Saint Étienne</i><a name="NoteRef_391_391" id="NoteRef_391_391"></a><a href="#Note_391_391" class="fnanchor">[391]</a>, après son supplice, <i>recueilli par les saintes -femmes et des disciples.</i></p> - -<p class="center">*</p> - -<p>15 <i>décembre.</i>—Alexandre faisant violence à la Pythie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[p. 336]</a></span></p> - -<p>—<i>Énée suivant la Sibylle, qui le précède avec le rameau d'or</i>, ferait -bien pour petits sujets accessoires dans une grande décoration comme -l'escalier de la Chambre des députés.</p> - -<p>—L'<i>Encan de Pertinax.</i> Il vend la cour de Commode, choses et hommes, -esclaves, parasites, vases, statues, etc. Lui, sévère, préside.</p> - -<p>—Voir la préface de <i>Raison et folie.</i></p> - -<p>—Deux <i>emblèmes de la Force persévérante.</i></p> - -<p>—<i>Les Nymphes de la mer détellent les chevaux du Soleil.</i></p> - - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[p. 337]</a></span></p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_391_391" id="Note_391_391"></a><a href="#NoteRef_391_391"><span class="label">[391]</span></a> Ce tableau ne fut terminé qu'en 1859. Il fut caricaturé -par Cham, et acheté par le Musée d'Arras 4,000 francs. (Voir <i>Catalogue -Robaut.</i>)</p></div> - -<hr class="chap" /> - - - -<h4><a name="a1849" id="a1849">1849</a></h4> - - -<p>6 <i>janvier.</i><a name="NoteRef_392_392" id="NoteRef_392_392"></a><a href="#Note_392_392" class="fnanchor">[392]</a>—<i>À M. Jame, à Lyon.</i></p> - -<p>«Monsieur, je vous avais confié au mois de mai de l'année dernière, -pour trois ou quatre mois, mon tableau de la <i>Liberté de 1830.</i><a name="NoteRef_393_393" id="NoteRef_393_393"></a><a href="#Note_393_393" class="fnanchor">[393]</a> -J'avais résisté, à plusieurs reprises, à vos offres, préférant renoncer -à ce qu'elles présentaient d'avantageux aux inconvénients nombreux -d'un déplacement pour un ouvrage déjà ancien et nécessitant une foule -d'opérations toujours dangereuses, telles que clouer et déclouer -plusieurs fois la toile, la rouler, l'emballer, la transporter, -etc.... J'ai cédé, avec le désir de vous obliger personnellement, et -pressé également par le consentement de M. Ch. Blanc<a name="NoteRef_394_394" id="NoteRef_394_394"></a><a href="#Note_394_394" class="fnanchor">[394]</a>, votre ami; -vous deviez,<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[p. 338]</a></span> dans la quinzaine qui a suivi la remise du tableau, me -compter une somme de mille francs, <i>quel que fût le résultat de votre -entreprise.</i> Vous ne vous êtes pas acquitté de cet engagement. Dans -l'entrevue que j'ai eue avec vous, environ un mois après, vous m'avez -assuré que cette somme allait m'être comptée, et cependant cette -nouvelle promesse est restée sans effet. J'ai attribué à la difficulté -du moment le retard que j'éprouvais, mais j'attendais au moins que vous -me tiendriez au courant de ce que vous comptiez faire à cet égard. Je -n'ai reçu de vous aucune nouvelle, ni en ce qui concerne l'engagement -que vous aviez contracté relativement à la somme promise, ni même au -sujet du sort du tableau dont je n'avais entendu, en aucune manière, me -priver pendant un si long espace de temps. Huit mois se sont écoulés, -et je suis sur tous ces points dans la même ignorance.</p> - -<p>«Je désire donc, Monsieur, que vous ayez l'obligeance de me renvoyer -au plus tôt le tableau dont j'ai appris indirectement que vous n'avez -pas tiré parti comme vous le pensiez. J'ose attendre de vous que vous -fassiez prendre tous les soins nécessaires, pour qu'il soit emballé -et expédié avec toutes les précautions convenables. Je vous avais -prié de faire consolider la caisse pour le retour; elle en a le plus<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[p. 339]</a></span> -grand besoin, la route devant être plus longue et plus difficile dans -cette saison. Comme vous êtes à Lyon, à ce que je crois, vous pourrez -surveiller les précautions que je vous demande, car je vous avoue aussi -qu'après la promesse que vous m'aviez faite également au mois de mai -de suivre le tableau à son départ, et d'assister, de votre personne, -à sa mise en état pour l'Exposition, j'avais été fort désappointé que -cette opération n'ait pas été faite comme vous me l'aviez assuré, -c'est-à-dire en votre présence.</p> - -<p>«Veuillez, Monsieur, m'écrire un mot à ce sujet. Vous voudriez bien -adresser le tableau directement à M. le directeur du Musée du Louvre; -cela évitera de le retendre, détendre et retendre plusieurs fois.</p> - -<p>«J'espère donc, dans cette circonstance, dans l'obligeance que -je réclame de vous, et vous prie de recevoir l'assurance de ma -considération.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>14 <i>janvier.</i>—Rendez-vous au Palais-Royal à midi, avec la commission, -pour visiter les lieux pour l'Exposition. ...Dévastation dégoûtante, -galeries transformées en magasin d'équipement. Caisse d'escompte -établie avec bureaux, etc. Club avec tribune,... l'odeur de la pipe -et de la caserne, etc. Ensuite aux Tuileries pour le même objet: le -même spectacle affligeant, à cela près que le palais ne contient plus -d'hôtes du genre de ceux que nous avions trouvés au Palais-Royal; -mais partout les traces de la dégradation, de la puanteur. Le lit de -l'ex-Roi<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[p. 340]</a></span> porte encore les matelas et les couvertures qui lui ont -servi, ainsi qu'à la Reine. Dans le théâtre, était un monceau de débris -de meubles brisés, d'écrins forcés, d'armoires enfoncées, et partout -les portraits mis en pièces, à l'exception toutefois de ceux du prince -de Joinville; d'où vient cette préférence? Il est difficile de s'en -rendre compte.</p> - -<p>Je devais, en sortant, aller chez J...; j'étais trop fatigué et suis -rentré chez moi.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>24 <i>janvier.</i>—A la commission à neuf heures. Bonne journée.</p> - -<p>—Vu Mornay chez lui.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>29 <i>janvier.</i>—Alertes dès le matin pour la révolte de la garde mobile.</p> - -<p>—Le soir, été voir Chopin; je suis resté avec lui jusqu'à dix heures. -Cher homme! Nous avons parlé de Mme Sand<a name="NoteRef_395_395" id="NoteRef_395_395"></a><a href="#Note_395_395" class="fnanchor">[395]</a>, de cette bizarre -destinée, de ce<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[p. 341]</a></span> composé de qualités et de vices. C'était à propos de -ses Mémoires. Il me disait qu'il lui serait impossible de les écrire. -Elle a oublié tout cela; elle a des éclairs de sensibilité et oublie -vite. Elle a pleuré son vieil ami Pierret et n'y a plus pensé. Je lui -disais que je lui voyais à l'avance une vieillesse malheureuse. Il -ne le pense pas... Sa conscience ne lui reproche rien de ce que lui -reprochent ses amis. Elle a une bonne santé qui peut se soutenir: une -seule chose l'affecterait profondément, ce serait la perte de Maurice, -ou qu'il tournât mal.</p> - -<p>Quant à Chopin, la souffrance l'empêche de s'intéresser à rien, et à -plus forte raison au travail. Je lui ai dit que l'âge et les agitations -du jour ne tarderaient pas à me refroidir aussi. Il m'a dit qu'il -m'estimait de force à résister. «Vous jouissez, a-t-il dit, de votre -talent dans une sorte de sécurité qui est un privilège rare, et qui -vaut bien la recherche fiévreuse de la réputation.»</p> - -<p>—Désappointement le soir: j'avais dîné chez Mme de Forget avec -l'intention d'aller le soir chez Rivet; on nous envoie deux stalles -des Italiens, pour l'<i>Italiana.</i> Nous arrivons et nous avons -l'<i>Elisire.</i><a name="NoteRef_396_396" id="NoteRef_396_396"></a><a href="#Note_396_396" class="fnanchor">[396]</a><span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[p. 342]</a></span> Froid mortel tout le temps et peu de dédommagement -dans la musique.</p> - -<hr class="b2" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_392_392" id="Note_392_392"></a><a href="#NoteRef_392_392"><span class="label">[392]</span></a> -Les notes relatives à 1848 n'ont malheureusement pas été retrouvées.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_393_393" id="Note_393_393"></a><a href="#NoteRef_393_393"><span class="label">[393]</span></a> -Toile exposée au Salon de 1831 et à l'Exposition universelle de -1855. Appartient au Musée du Louvre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_394_394" id="Note_394_394"></a><a href="#NoteRef_394_394"><span class="label">[394]</span></a> -Les relations de l'artiste et du critique n'avaient pas toujours été -excellentes. <i>Charles Blanc</i> avait été long à admettre le dessin de Delacroix. -A la fin pourtant il s'était rendu; les admirables peintures décoratives -du Palais-Bourbon avaient triomphé de sa mauvaise grâce, si bien qu'il -écrivait à propos d'elles: «Sur toutes ces compositions plane le génie -d'un incomparable coloriste: le dessin, le choix des formes et des draperies, -l'intervention des accessoires, la place que chaque objet devra -occuper sur le théâtre du tableau, tout cela est subordonné au triomphe -de la couleur.» Et encore ceci: «Du reste, le dessin de Delacroix -n'est pas ce que l'on croit généralement et ce que nous avions cru -nous-même.» (Journal <i>le Temps</i> du 5 mai 1881.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_395_395" id="Note_395_395"></a><a href="#NoteRef_395_395"><span class="label">[395]</span></a> Le nom de <i>George Sand</i> revient assez souvent dans -le cours du Journal; les relations entre elle et Delacroix furent -assez suivies pour qu'il paraisse intéressant de rappeler ici le -jugement qu'elle portait sur Delacroix dans une lettre au critique -Th. Silvestre: «Il y a vingt ans que je suis liée avec lui, et par -conséquent heureuse de pouvoir dire qu'on doit le louer sans réserve, -parce que rien dans la vie de l'homme n'est au-dessous de la mission -si largement remplie du maître; et je n'ai probablement rien à vous -apprendre sur la constante noblesse de son caractère et l'honorable -fidélité de ses amitiés. Il jouit également des diverses faces du Beau -par les côtés multiples de son intelligence. Delacroix, vous pouvez -l'affirmer, est un artiste complet. Il goûte, il comprend la musique -d'une manière si supérieure, qu'il eût été probablement un grand -musicien, s'il n'eût pas choisi d'être un grand peintre. Il n'est pas -moins bon juge en littérature, et peu d'esprits sont aussi ornés et -aussi nets que le sien. Si son bras et sa vue venaient à se fatiguer, -il <i>pourrait encore dicter, dans une très belle forme, des pages qui -manquent à l'histoire de l'art, et qui resteraient comme des archives -à consulter pour tous les artistes de l'avenir.</i>» (Th. Silvestre, <i>Les -artistes vivants.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_396_396" id="Note_396_396"></a><a href="#NoteRef_396_396"><span class="label">[396]</span></a> <i>Italiana in Algeri</i>, opéra de Rossini.—<i>L'Elisire -d'amore</i>, opéra de Donizetti.</p></div> - - -<hr class="b2" /> - -<p>5 <i>février.</i>—M. Baudelaire<a name="NoteRef_397_397" id="NoteRef_397_397"></a><a href="#Note_397_397" class="fnanchor">[397]</a> venu comme je me mettais à reprendre -une petite figure de femme à l'orientale, couchée sur un sofa, -entreprise pour Thomas<a name="NoteRef_398_398" id="NoteRef_398_398"></a><a href="#Note_398_398" class="fnanchor">[398]</a>, de la rue du Bac. Il m'a parlé des -difficultés qu'éprouve Daumier à finir.</p> - -<p>Il a sauté à Proudhon qu'il admire et qu'il dit l'idole du peuple. Ses -vues me paraissent des plus modernes et tout à fait dans le progrès.</p> - -<p>Continué la petite figure après son départ et repris les <i>Femmes -d'Alger.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[p. 343]</a></span></p> - -<p>Situation d'esprit fort triste; aujourd'hui ce sont les affaires -publiques qui en sont cause; un autre jour, ce sera pour un autre -sujet. Ne faut-il pas toujours combattre une idée amère?</p> - -<p>—J'éprouve sur le tableau des <i>Femmes d'Alger</i> combien il est agréable -et même nécessaire de peindre sur le vernis. Il faudrait seulement -trouver un moyen de rendre le vernis de dessous inattaquable dans -les opérations subséquentes de dévernissage, ou vernir d'abord sur -l'ébauche avec un vernis qui ne puisse s'en aller, comme celui de -Desrosiers ou de Sœhnée, je crois, ou bien faire de même pour finir.</p> - -<p class="center">*</p> -<p>10 <i>février.</i>—Chez Pierret le soir: beaucoup de monde. J'y ai vu -Lassus<a name="NoteRef_399_399" id="NoteRef_399_399"></a><a href="#Note_399_399" class="fnanchor">[399]</a>, perdu de vue depuis longtemps.</p> - -<p>Un imbécile nommé M..., que je n'y avais pas vu depuis longtemps, y -était en toilette exacte et ganté hermétiquement. Il a l'air de se -croire beau ou intéressant pour le sexe; cela lui impose la tenue. Je -ne mentionne ceci que parce que, à propos de cet individu qui n'est -qu'un fat, j'ai pensé à certains hommes à bonnes fortunes, qui sont les -victimes de l'obligation où ils se croient d'être toujours beaux.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>11 <i>février.</i>—Vers deux heures chez J...; V... y<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[p. 344]</a></span> était. Ensuite à -Passy, où je n'avais pas été depuis le 14 novembre dernier, veille de -la Saint-Eugène. J'y ai revu Thiers: entrevue aigre-douce. Il a sur -le cœur mon opposition à ses désirs. J'étais en train de causer, et -cela aura augmenté sa mauvaise humeur. Il ne m'a pas dit de revenir le -voir et s'en est allé assez brusquement. Je suis revenu par le jardin -jusqu'au pont, avec M. de Valon<a name="NoteRef_400_400" id="NoteRef_400_400"></a><a href="#Note_400_400" class="fnanchor">[400]</a> et Bocher<a name="NoteRef_401_401" id="NoteRef_401_401"></a><a href="#Note_401_401" class="fnanchor">[401]</a>. J'ai reconduit ce -dernier en cabriolet jusqu'à la place de la Concorde. Il voit en noir -l'avenir de l'Assemblée future. Il croit l'établissement de Napoléon -plus solide que ne le pensent ses amis; il est plus populaire que tous -les gouvernants, depuis trente ans. Les idées républicaines ont plus -pénétré qu'on ne semble le croire. Je crois aussi que rien de semblable -à ce qui a été ne peut être; tout est changé en France, et tout change -encore. Il me faisait remarquer l'aspect terne et négligé de cette -foule, bien que ce soit dimanche et qu'il fasse le temps le plus -extraordinaire, car tout Paris semble dehors.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 14 <i>février.</i>—Dîné chez le président du Corps législatif -<a name="NoteRef_402_402" id="NoteRef_402_402"></a><a href="#Note_402_402" class="fnanchor">[402]</a>, avec Poinsot, Gay-Lussac, Thiers, Molé, Rayer, Jussieu. -Vieillard et Chabrier y étaient. Le premier m'a présenté à Léon -Faucher.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[p. 345]</a></span></p> - -<p>J'ai une longue conversation après dîner avec Jussieu, sur les -fleurs, à propos de mes tableaux: <i>je lui ai promis d'aller le voir -au printemps.</i> Il me montrera les serres et me fera obtenir toute -permission pour l'étude.</p> - -<p>Thiers a été très froid avec moi, et plus que je ne le pensais encore. -Je commence à croire ce que Vieillard me disait lundi chez C..., qu'il -a l'esprit élevé et l'âme petite. Il devrait au fond m'estimer de -la résistance que je lui ai opposée dans une chose qui choquait mes -sentiments... Tant pis pour lui assuré.</p> - -<p>Je n'ai pu causer avec Poinsot<a name="NoteRef_403_403" id="NoteRef_403_403"></a><a href="#Note_403_403" class="fnanchor">[403]</a>, ni l'entendre causer. Ces -hommes-là et leur sang-froid me font beaucoup d'effet. Celui-ci est un -des plus remarquables qu'on puisse voir...</p> - -<p>Le Prince a fait compliment à Ingres sur son beau tableau des -<i>Capucins</i>, lequel est de Granet, et dont il est propriétaire. La -figure d'Ingres était curieuse en entendant ce coq-à-l'âne.</p> - -<p>—Chez Mme Marliani, en sortant. Elle m'a fait lire une lettre de Mme -Sand. Elle s'excuse grandement dans l'affaire du mariage et ne croit -pas ou feint de croire qu'elle n'a jamais pensé au Clésinger pour son -compte. A la bonne heure..</p> - -<p>—Fleury a eu l'idée qu'on imprimerait avantageusement<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[p. 346]</a></span> la toile avec -de la <i>pâte de papier</i>; il me semble effectivement que ce sera un -dessous excellent, absorbant à la fois et hors d'état d'influer sur -la peinture comme la céruse à laquelle il attribue la plupart des -changements, surtout dans les parties qui ne sont que frottées, comme -dans les ombres des Flamands. Il pense que les tableaux et toiles de -maîtres étaient imprimés avec toute autre chose que la céruse: plâtre -avec colle de pâte, terre de pipe, etc.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i>25 <i>février.</i>—Fait peu de chose... Dîné chez Bixio avec -Lamartine, Mérimée, Malleville, Scribe, Meyerbeer et deux Italiens. -Je me suis beaucoup amusé; je n'avais jamais été aussi longtemps avec -Lamartine.</p> - -<p>Mérimée l'a poussé au dîner sur les poésies de Pouchkine, que Lamartine -prétend avoir lues, quoiqu'elles n'aient jamais été traduites par -personne. Il donne le pénible spectacle d'un homme perpétuellement -mystifié. Son amour-propre, qui ne semble occupé qu'à jouir de lui-même -et à rappeler aux autres tout ce qui peut ramener à lui, est dans un -calme parfait au milieu de cet accord tacite de tout le monde à le -considérer comme une espèce de fou. Sa grosse voix a quelque chose de -peu sympathique.</p> - -<p>Le soir, Mme Menessier est venue avec sa fille; je n'avais pas causé -avec elle depuis des siècles: elle ne m'a pas paru changée; j'ai -causé une heure avec elle. Elle doit venir voir mes fleurs. Elle est<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[p. 347]</a></span> -atteinte de <i>noirs</i>, comme moi; je vois que je ne suis pas le seul. -L'âge y est pour quelque chose.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_397_397" id="Note_397_397"></a><a href="#NoteRef_397_397"><span class="label">[397]</span></a> Tous les artistes connaissent les études que Baudelaire -écrivit à différentes reprises sur Delacroix. Parmi ceux qui ont parlé -du maître, nul mieux que Baudelaire n'était préparé à le faire, grâce à -l'intuition pénétrante de son esprit critique, à son admirable sens de -la modernité, surtout à cette universelle compréhension artistique, qui -le rendait apte à juger toutes manifestations originales et nouvelles -de Beauté. Le Salon de 1845, l'Exposition de 1846, l'Exposition -universelle de 1855, lui furent autant d'occasions d'expliquer au -public le génie de Delacroix. Mais ce fut surtout le Salon de 1859 qui -lui inspira d'éloquentes pages sur le grand peintre. Ce Salon fut pour -Delacroix, suivant l'expression de M. Burty, un véritable Waterloo, -et Baudelaire lutta d'autant plus ardemment pour proclamer le génie -de l'artiste que celui-ci était plus contesté. Aussi Delacroix lui -écrivit-il à la suite de son article: «Comment vous remercier dignement -pour cette nouvelle preuve de votre amitié? Vous venez à mon secours -au moment où je me vois houspillé et vilipendé par un assez bon nombre -de critiques sérieux ou soi-disant tels... Ayant eu le bonheur de vous -plaire, je me console de leurs réprimandes. Vous me traitez comme on -ne traite que les <i>grands morts</i>; vous me faites rougir tout en me -plaisant beaucoup: nous sommes faits comme cela.» (<i>Corresp.</i>, t. II, -p. 218.) Après la mort du maître, Baudelaire fit paraître une étude -intitulée: <i>L'œuvre et la vie d'Eugène Delacroix</i>, dans laquelle il -réunit ses souvenirs personnels et les présenta au public sous cette -forme originale et séduisante dont il avait le secret.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_398_398" id="Note_398_398"></a><a href="#NoteRef_398_398"><span class="label">[398]</span></a> Marchand de tableaux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_399_399" id="Note_399_399"></a><a href="#NoteRef_399_399"><span class="label">[399]</span></a> <i>J.-B. Antoine Lassus</i>, architecte, né à Paris en 1807, -mort en 1857, collaborateur de Viollet-le-Duc, et inspecteur des -édifices religieux de la Seine.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_400_400" id="Note_400_400"></a><a href="#NoteRef_400_400"><span class="label">[400]</span></a> <i>Vicomte de Valon</i>, littérateur français, mort en 1851.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_401_401" id="Note_401_401"></a><a href="#NoteRef_401_401"><span class="label">[401]</span></a> <i>Édouard Bocher</i>, administrateur et homme politique que -les électeurs du Calvados envoyèrent en 1849 à l'Assemblée législative.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_402_402" id="Note_402_402"></a><a href="#NoteRef_402_402"><span class="label">[402]</span></a> <i>Armand Marrast</i> était alors président de l'Assemblée -constituante, et <i>Léon Faucher</i> ministre de l'intérieur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_403_403" id="Note_403_403"></a><a href="#NoteRef_403_403"><span class="label">[403]</span></a> <i>Louis Poinsot</i> (1777-1859), géomètre, membre de -l'Académie des sciences, ancien pair de France. Il est célèbre par ses -découvertes scientifiques et ses importants travaux.</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Vendredi</i> 2 <i>mars.</i>—Pelletier<a name="NoteRef_404_404" id="NoteRef_404_404"></a><a href="#Note_404_404" class="fnanchor">[404]</a>, que j'ai rencontré en omnibus, -en allant chercher des lunettes, m'a dit que je surmonterais la -cacochymie du corps et de l'esprit en faisant de temps en temps un -voyage, un séjour dans les montagnes par exemple. Il m'a parlé du Jura; -j'ai pensé aux Ardennes.</p> - -<p>Descendu à Saint-Sulpice et visité la chapelle; l'ornementation sera -difficile sans dorure.</p> - -<p>De là choisi des lunettes, et revenu à la maison de bonne heure. Au -moment où je me remettais au tableau des <i>Hortensias</i>, est arrivé -Dubufe pour me demander d'aller voir sa <i>République.</i> M. de Geloës -survenu, puis Mornay, à qui l'on a fait des ouvertures. Enfin, vers -trois heures et demie, j'ai pu travailler et j'ai donné bonne tournure -au tableau.</p> - -<p>—Le soir, sorti pour aller voir Chopin et rencontré Chenavard<a name="NoteRef_405_405" id="NoteRef_405_405"></a><a href="#Note_405_405" class="fnanchor">[405]</a>. -Nous avons causé près de deux heures. Nous nous sommes abrités -pendant quelque temps dans le passage qui sert de lieu d'attente aux<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[p. 348]</a></span> -domestiques, à l'Opéra-Comique; il me disait que les vrais grands -hommes sont toujours simples et sans affectation. C'était la suite -d'une conversation dans laquelle il m'avait beaucoup parlé de Delaroche -<a name="NoteRef_406_406" id="NoteRef_406_406"></a><a href="#Note_406_406" class="fnanchor">[406]</a>, pour qui il professe peu d'admiration quant au talent et même -quant à l'esprit, dont on lui accorde généralement une part. Il y a -effectivement dans ce caractère une contradiction remarquable: il -est évident qu'il s'est composé des dehors de franchise et même... -de rudesse, qui semblent contraster avec la position qu'il occupe et -à laquelle sa valeur, comme artiste, n'aurait pu le conduire sans -beaucoup d'adresse.</p> - -<p>Chenavard me disait que les vrais hommes de mérite n'avaient besoin -de nulle affectation et n'avaient nul rôle à jouer, pour parvenir -à l'estime. Voltaire était plein de petites colères qu'il laissait -échapper devant tout le monde. Il me citait des caricatures qu'un -certain Hubert avait faites de lui, qui le représentaient dans toutes -sortes de situations ridicules dans lesquelles il se laissait très -bien surprendre. Bossuet était l'homme le plus simple, coquetant avec -les vieilles dévotes, etc. On connaît l'aventure de Turenne et de la -claque que lui donne son palefrenier. Une autre fois, on le vit sur le -boulevard, qui était alors un lieu à peu près désert, servant d'arbitre -à des joueurs de boule, à qui il prêtait sa canne pour<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[p. 349]</a></span> mesurer les -distances, et se mettant lui-même de la partie.</p> - -<p>Il m'a dit, en me quittant, que les hommes se divisaient en deux -parties: les uns n'ont qu'une loi unique et qui est leur intérêt; pour -ceux-là, la ligne à suivre est bien simple, et ils n'ont en toutes -choses qu'à suivre ce juge infaillible; les autres ont le sentiment -de la justice et l'intention de s'y conformer; mais la plupart n'y -obéissent qu'à moitié ou mieux n'y obéissent point du tout, tout en se -faisant reproches; ou bien, après avoir perdu de vue pendant quelque -temps cette règle de leurs actions? y reviennent en donnant dans un -excès qui leur ôte le fruit de leur conduite précédente, tout en leur -laissant le blâme. Ainsi ils auront, par exemple, flatté les passions -d'un protecteur dont ils attendent une faveur, et puis brusquement ils -cesseront de le voir et iront jusqu'à se faire ses ennemis.</p> - -<p>Pelletier m'avait dit le matin que, pour n'avoir rien à se reprocher, -il avait mis son ambition dans sa poche. Je disais à Chenavard que je -pensais qu'il était impossible de se trouver mêlé aux affaires des -autres et de s'en tirer complètement honnête. «Comment voulez-vous, -disait-il, qu'il en soit autrement? Celui qui prend l'équité pour règle -ne peut absolument lutter contre celui qui ne songe qu'à son intérêt: -il sera toujours battu dans la carrière de l'ambition.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[p. 350]</a></span></p> - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Lundi</i> 5 <i>mars.</i>—Le matin, Dubufe<a name="NoteRef_407_407" id="NoteRef_407_407"></a><a href="#Note_407_407" class="fnanchor">[407]</a> est venu me chercher pour -voir à la Chambre des députés sa <i>République</i>; il m'a ramené.</p> - -<p>Soleil magnifique. Le temps, depuis quinze jours, et au reste pendant -presque tout cet hiver, est d'une douceur extrême. Je n'en suis pas -moins horriblement enrhumé, si bien que j'hésitais à aller ce soir chez -Boissard.</p> - -<p>J'y ai été cependant. La jeune somnambule pantomime devait y venir. -Elle n'est venue qu'à onze heures passées, amenée par Gautier, qui -avait été la chercher et l'avait trouvée couchée. Elle a une tête -charmante et pleine de grâce; elle a fait à merveille les simagrées de -l'<i>endormement.</i> Ses poses contournées et pleines de charme sont tout à -fait faites pour les peintres.</p> - -<p>En attendant son arrivée, j'ai été avec Meissonier<a name="NoteRef_408_408" id="NoteRef_408_408"></a><a href="#Note_408_408" class="fnanchor">[408]</a> chez lui, voir -son dessin de la <i>Barricade.</i> C'est horrible de vérité, et quoiqu'on ne -puisse dire que ce ne puisse être exact, peut-être manque-t-il le je ne -sais quoi qui fait un <i>objet d'art d'un objet odieux.</i> J'en dis autant -de ses études sur nature; elles sont plus froides que sa composition et -tracées<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[p. 351]</a></span> du même crayon dont Watteau eût dessiné ses coquettes et ses -jolies figures de bergers. Immense mérite malgré cela.</p> - -<p>J'y vois de plus en plus, pour mon instruction et pour ma consolation, -la confirmation, de ce que Gogniet me disait l'année dernière, à propos -de l'<i>Homme dévoré par un lion</i><a name="NoteRef_409_409" id="NoteRef_409_409"></a><a href="#Note_409_409" class="fnanchor">[409]</a>, lorsqu'il voyait ce tableau à -côté des vaches de Mlle Bonheur<a name="NoteRef_410_410" id="NoteRef_410_410"></a><a href="#Note_410_410" class="fnanchor">[410]</a>, à savoir qu'il y a dans la -peinture autre chose que l'exactitude et le rendu précis d'après le -modèle. J'ai éprouvé ce matin une impression analogue, mais beaucoup -plus concevable, puisqu'il s'agissait d'une peinture d'un ordre tout à -fait inférieur. En revenant de voir la figure de Dubufe, les peintures -de mon atelier et entre autres <i>mon triste Marc-Aurèle</i><a name="NoteRef_411_411" id="NoteRef_411_411"></a><a href="#Note_411_411" class="fnanchor">[411]</a>, <i>que -je me suis accoutumé à dédaigner</i>, m'ont paru des chefs-d'œuvre. A -quoi tient donc l'impression? Voici assurément: dans le dessin de -Meissonier, elle était infiniment supérieure aux études d'après nature.</p> - -<p>Fait la connaissance de Prudent<a name="NoteRef_412_412" id="NoteRef_412_412"></a><a href="#Note_412_412" class="fnanchor">[412]</a>; il imite beaucoup Chopin. J'en -ai été fier pour mon pauvre grand homme mourant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[p. 352]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 7 <i>mars.</i>—Préault venu le matin. Il y avait bien longtemps -que je ne lavais vu; il m'a intéressé et amusé. Il a l'air de la -bienveillance, sinon les sentiments, et cela me suffit pour me séduire. -Au reste, je l'aime beaucoup.</p> - -<p>Il me disait, à propos de la <i>Pharsale</i>, que c'était une mine féconde: -par exemple, <i>César s'arrêtant au bord du Rubicon</i>, l'<i>Évocation de -la Pythonisse</i>, etc. Il me conseille de faire pour l'année prochaine -quelque sujet terrible. Cet élément est le plus fort pour frapper tout -le monde.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 8 <i>mars.</i>—Le soir, Chopin. Vu chez lui un original qui est -arrivé de Quimper pour l'admirer et pour le guérir; car il est ou a été -médecin et a un grand mépris pour les homéopathes de toutes couleurs. -C'est un amateur forcené de musique; mais son admiration se borne à peu -près à Beethoven et à Chopin. Mozart ne lui paraît pas à la hauteur de -ces noms-là; Cimarosa est perruque, etc.</p> - -<p>Il faut être de Quimper pour avoir de ces idées-là, et pour les -exprimer avec cet aplomb: cela passe sur le compte de la franchise -bretonne... Je déteste cette espèce de caractère; cette prétendue -franchise à l'aide de laquelle on débite des opinions tranchantes ou -blessantes est ce qui m'est le plus antipathique. Il n'y a plus de -rapports possibles entre les hommes, s'il suffit de cette franchise-là -pour répondre à tout. Franchement il faut, avec cette disposition, -vivre dans une<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[p. 353]</a></span> étable, où les rapports s'établissent à coups de -fourche ou de cornes; voilà de la franchise que je préfère.—Le matin, -chez Couder<a name="NoteRef_413_413" id="NoteRef_413_413"></a><a href="#Note_413_413" class="fnanchor">[413]</a>, pour parler du tableau de Lyon. Il est spirituel, -et sa femme est fort bien. Si nous avions été francs l'un et l'autre, -à la manière de mon Breton, nous nous serions battus avant la fin -de la séance; nous nous sommes, au contraire, quittés en fort bonne -intelligence.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi,</i> 10 <i>mars.</i>—Vu Mme de Forget le soir, M. de T... le matin.</p> - -<p>J'ai été frappé de son <i>Albert Dürer</i>, et comme je ne l'avais jamais -été; j'ai remarqué, en présence de son <i>Saint Hubert</i>, de son <i>Adam et -Ève</i>, que le vrai peintre est celui qui connaît toute la nature. Ainsi -ses figures humaines n'ont pas chez lui plus de perfection que celles -des animaux de toutes sortes, des arbres, etc.; il fait tout au même -degré, c'est-à-dire avec l'espèce de rendu que comporte l'avancement -des arts à son époque. Il est un peintre instructif; tout, chez lui, -est à consulter.</p> - -<p>Vu une gravure que je ne connaissais pas, celle du <i>Chanoine -luxurieux</i>, qui s'est endormi près de son poêle: le diable lui montre -une femme nue, laquelle est d'un style plus élevé qu'à l'ordinaire, et -l'Amour tout éclopé cherche à se grandir sur des échasses.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[p. 354]</a></span></p> - -<p>Il m'a montré une lettre de mon père; cela m'a fait plaisir. Ce qui m'a -le plus frappé dans ses autographes est un écrit de Léonard de Vinci, -sur lequel il y a des croquis où il se rend compte du système antique -de <i>dessins par les boules</i><a name="NoteRef_414_414" id="NoteRef_414_414"></a><a href="#Note_414_414" class="fnanchor">[414]</a>; il a tout découvert. Ces manuscrits -sont écrits à rebours.</p> - -<p>Onslow y est venu. La liaison intime qui est entre eux a un peu -refroidi mon désir d'être invité à ses quatuors.</p> - -<p>—En revenant, travaillé au rideau de table, au <i>Vase de fleurs</i><a name="NoteRef_415_415" id="NoteRef_415_415"></a><a href="#Note_415_415" class="fnanchor">[415]</a>.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 11 <i>mars.</i>—Travaillé de bonne heure au tableau des -<i>Hortensias</i> et de l'<i>Agapanthus</i><a name="NoteRef_416_416" id="NoteRef_416_416"></a><a href="#Note_416_416" class="fnanchor">[416]</a>. Je ne me suis occupé que de ce -dernier.</p> - -<p>—A une heure et demie chez Leblond, pour aller prendre sa femme à -Notre-Dame de Lorette, et de là au concert Sainte-Cécile, au bénéfice -du monument pour Habeneck<a name="NoteRef_417_417" id="NoteRef_417_417"></a><a href="#Note_417_417" class="fnanchor">[417]</a>: salle immense, foule confuse et<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[p. 355]</a></span> sale, -quoique le dimanche. Jamais un pareil lieu ne réunira une élite de -connaisseurs.</p> - -<p>La divine symphonie par <i>ton la</i> entendue avec bonheur, mais avec un -peu de distraction, à cause du manque de recueillement de mes voisins. -Le reste consacré à des virtuoses qui m'ont fatigué et ennuyé.</p> - -<p>J'ai osé remarquer que les morceaux de Beethoven sont en général trop -longs, malgré l'étonnante variété qu'il introduit dans la manière dont -il fait revenir les mêmes motifs. Je ne me rappelle pas, du reste, que -ce défaut me frappât autrefois dans cette symphonie; quoi qu'il en -soit, il est évident que l'artiste nuit à son effet en occupant trop -longtemps l'attention.</p> - -<p>La peinture, entre autres avantages, a celui d'être plus discrète; le -tableau le plus gigantesque se voit en un instant. Si les qualités de -certaines parties attirent l'admiration, à la bonne heure: on peut -s'y complaire plus longtemps même que sur un morceau de musique. Mais -si le morceau vous paraît médiocre, il suffit de tourner la tête -pour échapper à l'ennui. Le jour du concert de Prudent, l'ouverture -de la <i>Flûte enchantée</i> m'a paru non seulement ravissante, mais -d'une proportion parfaite. Doit-on dire qu'avec le progrès de -l'instrumentation, il arrive plus naturellement au musicien la -tentation d'allonger des morceaux pour amener des retours d'effets -d'orchestre qu'il varie à chaque fois qu'il nous les remontre?</p> - -<p>Il ne faut jamais compter comme un dérangement le temps donné à un -concert, pourvu qu'il y ait seulement<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[p. 356]</a></span> un bon morceau. C'est pour -l'âme la meilleure nourriture. Se préparer, sortir, être distrait -même d'occupations importantes, pour aller entendre de la musique, -ajoute du prix au plaisir; je trouve, dans un lieu choisi et au milieu -de gens que la communauté des sentiments semble avoir réunis pour -une jouissance goûtée en commun; tout cela, même l'ennui éprouvé en -présence de certain morceau et par certain virtuose, ajoute à notre -insu à l'effet de la belle chose. Si on était venu m'exécuter cette -belle symphonie dans mon atelier, je n'en conserverais peut-être pas à -cette heure le même souvenir.</p> - -<p>Cela explique aussi comment les grands et les riches sont blasés -précocement sur l'effet des plaisirs de toutes sortes. Ils arrivent -dans de bonnes loges, garnies de bons tapis, retirés de manière à -être le plus possible à l'abri de la distraction que donnent dans -un milieu de réunion les tumultes, les dérangements occasionnés par -les allants et venants, par les petits troubles de toutes sortes qui -s'élèvent dans une foule et semblent devoir fatiguer l'attention. Ils -ne viennent qu'au moment précis où commence le morceau important, et -par une juste punition de leur peu de dévotion au beau, ils en perdent -ordinairement le meilleur en arrivant trop tard. Les habitudes de la -société font aussi que les conversations qu'ils ont entre eux à propos -du plus frivole motif, ou la survenance de quelque importun leur ôte -tout recueillement; c'est un plaisir très imparfait que d'entendre<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[p. 357]</a></span> -dans une loge avec des gens du monde la plus belle musique. Le pauvre -artiste assis au parterre et seul dans son coin, ou près d'un ami aussi -attentif que lui, jouit seul complètement de la beauté d'un ouvrage et -à raison de cela en emporte l'impression sans un mélange de souvenir -ridicule.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 13 <i>mars.</i>—Travaillé toute la journée au rideau dans le -tableau de la console. Vers la fin de la journée, à la <i>Desdemona.</i></p> - -<p>—Le docteur venu vers cinq heures; il m'a inquiété; il parle de -petites sondes, etc..... Je suis resté au coin du feu.</p> - -<p> -—Weill<a name="NoteRef_418_418" id="NoteRef_418_418"></a><a href="#Note_418_418" class="fnanchor">[418]</a> a emporté ce matin:<br /> -L'<i>Odalisque</i>, et m'a donné <span class="linenum">200 fr.</span><br /> -<i>Hommes jouant aux échecs</i> <span class="linenum">200 »</span><br /> -<i>Homme dévoré par le lion</i> <span class="linenum">500 »</span><br /> -—(Lefebvre)<br /> -<i>Christ au pied de la croix.</i> <span class="linenum">200 »</span><br /> -—(Thomas)<br /> -<i>Petit Christ aux Oliviers.</i> <span class="linenum">100 »</span><br /> -<i>Femme turque</i> <span class="linenum">100 »</span><br /> -—(Bouquet)<br /> -<i>Hamlet</i> (Scène du rat) <span class="linenum">100 »</span><br /> -—(Weill)<br /> -<i>Berlichingen écrivant ses Mémoires</i> <span class="linenum">100 »</span><br /> -—(Lefebvre)<br /> -Esquisse, répétition du <i>Christ au tombeau.</i> <span class="linenum">200 »</span><br /> -<i>Odalisque.</i> <span class="linenum">150 »</span><br /> -<i>Christ à la colonne.</i> <span class="linenum">150 »</span><br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[p. 358]</a></span> -</p> -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 21 <i>mars.</i>—Chez Mercey<a name="NoteRef_419_419" id="NoteRef_419_419"></a><a href="#Note_419_419" class="fnanchor">[419]</a> le soir. Grande soirée. Mon -pauvre Mercey acquiert de l'importance; il a l'air d'un homme d'État. -Il était meilleur garçon autrefois. Peut-être est-ce devant le monde -qu'il est ainsi. Dans le tête-à-tête avec moi, il est plus simple. -Mareste, que je revois avec plaisir, m'apprend qu'Alberthe est partie à -Turin auprès de sa fille mourante. En voilà encore une qui mourra seule -au monde.</p> - -<p>Impression désagréable de toutes ces figures d'artistes attirés chez -l'homme qui donne les travaux. J'y avais été à pied, et je pensais -trouver chez elle Mme Villot; elle n'y était pas.</p> - -<p>Je suis entré à la Madeleine, où l'on prêchait. Le prédicateur, usant -d'une figure de rhétorique, a répété dix ou douze fois, en pariant -du juste: <i> Il va en paix!....il va en paix!</i> «Va en paix» a été ce -qu'il y a eu de plus remarquable dans son discours. Je me suis demandé -quel fruit pouvait résulter des lieux communs répétés à froid par -cet imbécile. Je suis obligé de reconnaître aujourd'hui que cela va -avec le<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[p. 359]</a></span> reste, fait partie de la discipline comme le costume, les -pratiques, etc ... Vive le frein!</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 30 <i>mars.</i>—Vu le soir chez Chopin l'enchanteresse Mme -Potocka. Je l'avais entendue deux fois; je n'ai guère rencontré quelque -chose de plus complet... Vu Mme Kalerji... Elle a joué, mais peu -sympathiquement; en revanche, elle est vraiment fort belle, quand elle -lève les yeux en jouant à la manière des Madeleines du Guide ou de -Rubens.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 31 <i>mars.</i>—Le soir, vu <i>Athalie</i>, avec Mme de Forget dans la -loge du président.</p> - -<p>Rachel ne m'a pas fait plaisir dans toutes les parties. Mais comme j'ai -admiré ce grand prêtre! Quelle création! Comme elle semblerait outrée -dans un temps comme le nôtre! et comme elle était à sa place avec cette -société ordonnée et convaincue qui a vu Racine et qui l'a fait ce qu'il -était! Ce farouche enthousiaste, ce fanatique verbeux n'est guère de -notre temps; on égorge et on renverse à froid et sans conviction. -Mathan, dans sa scène avec son confident, dit trop naïvement: «Je -suis un coquin, je suis un être abominable.» Racine sort ici de la -vérité, mais il est sublime quand Mathan, sortant tout troublé pour se -soustraire aux imprécations du grand prêtre, ne sait plus où il va, et -se dirige, sans savoir ce qu'il fait, du côté de ce sanctuaire qu'il a -profané et dont l'existence l'importune.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_404_404" id="Note_404_404"></a><a href="#NoteRef_404_404"><span class="label">[404]</span></a> <i>Laurent-Joseph Pelletier</i>, paysagiste, né en 1810. Son -œuvre est considérable et dénote un incontestable talent. Il a beaucoup -travaillé dans la forêt de Fontainebleau.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_405_405" id="Note_405_405"></a><a href="#NoteRef_405_405"><span class="label">[405]</span></a> <i>Chenavard</i> devait être par la suite un des plus -intimes amis de Delacroix, un de ceux avec lesquels il «aimait à -s'expatrier en de longues causeries». Si sévèrement qu'il ait pu le -juger comme producteur, et l'on conçoit que les théories abstruses -du peintre-philosophe aient été souvent en opposition avec les idées -de Delacroix, il est une chose qu'il lui a toujours reconnue, c'est -l'érudition profonde, l'amour des idées, par quoi il se différenciait -si nettement de la plupart des peintres.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_406_406" id="Note_406_406"></a><a href="#NoteRef_406_406"><span class="label">[406]</span></a> Nous nous sommes expliqué dans notre étude sur l'opinion -de Delacroix à l'égard de Paul Delaroche.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_407_407" id="Note_407_407"></a><a href="#NoteRef_407_407"><span class="label">[407]</span></a> <i>Claude-Marie Dubufe</i>, peintre, né à Paris en 1789, -mort en 1864, élève de David. Sous la Restauration et la monarchie de -Juillet, ses œuvres eurent une vogue prodigieuse. C'est au Salon de -1849 qu'il exposa une <i>République</i> dont il est question ici.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_408_408" id="Note_408_408"></a><a href="#NoteRef_408_408"><span class="label">[408]</span></a> Delacroix appréciait le talent de <i>Meissonier.</i> On lui -prête ce mot: «De nous tous, c'est encore lui qui est le plus sûr de -vivre.» Baudelaire s'étonnait, au contraire, de ce jugement, et se -demandait comment il se pouvait faire que «l'auteur de si grandes -choses jalousât presque celui qui n'excellait que dans les petites.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_409_409" id="Note_409_409"></a><a href="#NoteRef_409_409"><span class="label">[409]</span></a> Il est difficile de savoir exactement à quel tableau -Delacroix fait ici allusion, car il fit en ces années 1847, 1848 et -1849 de nombreuses variantes de ce sujet. (Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° -1017, 1055.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_410_410" id="Note_410_410"></a><a href="#NoteRef_410_410"><span class="label">[410]</span></a> Sans doute le <i>Labourage nivernais.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_411_411" id="Note_411_411"></a><a href="#NoteRef_411_411"><span class="label">[411]</span></a> <i>Marc-Aurèle mourant</i>, exposé au Salon de 1845. La ville -de Lyon acheta ce tableau à Delacroix en 1858 seulement et le paya -4,000 francs. (Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 924.) Cependant le catalogue -du Musée de Lyon porte la mention: «Don du gouvernement.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_412_412" id="Note_412_412"></a><a href="#NoteRef_412_412"><span class="label">[412]</span></a> <i>Racine Gaultier</i>, dit <i>Prudent</i>, pianiste et -compositeur français, né en 1817, mort en 1863. Il fut un très -remarquable virtuose.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_413_413" id="Note_413_413"></a><a href="#NoteRef_413_413"><span class="label">[413]</span></a> <i>Louis-Charles-Auguste Couder</i>, peintre d'histoire, né -en 1790, mort en 1873, élève de Regnault et de David. En 1838, il se -présenta à l'Institut en concurrence avec Delacroix et fut élu le 28 -décembre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_414_414" id="Note_414_414"></a><a href="#NoteRef_414_414"><span class="label">[414]</span></a> C'est ainsi que les sculpteurs opèrent pour -construire leurs maquettes ou esquisses. Il n'est pas étonnant que -les dessinateurs et les peintres aient employé ce procédé, qui doit -remonter à la plus haute antiquité.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_415_415" id="Note_415_415"></a><a href="#NoteRef_415_415"><span class="label">[415]</span></a> En 1849, Delacroix exécuta, en effet, quatre magnifiques -compositions représentant des fleurs et qui figurèrent à la vente -posthume de son atelier. (Voir <i>Correspondance</i>, t. II, p. 13, 14 et -15.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_416_416" id="Note_416_416"></a><a href="#NoteRef_416_416"><span class="label">[416]</span></a> Genre de plantes de la famille des liliacées, originaire -d'Afrique et remarquable par la beauté de ses fleurs d'un bleu d'azur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_417_417" id="Note_417_417"></a><a href="#NoteRef_417_417"><span class="label">[417]</span></a> <i>Habeneck</i> violoniste, né en 1781, mort en 1849. -Virtuose remarquable, chef d'orchestre hors ligne, il dirigea longtemps -les orchestres de l'Opéra et du Conservatoire, et contribua à rendre -populaires en France les œuvres de Beethoven.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_418_418" id="Note_418_418"></a><a href="#NoteRef_418_418"><span class="label">[418]</span></a> <i>Weill, Lefebvre, Thomas, Bouquet</i>, étaient des -marchands de tableaux. La vente de ces <i>onze</i> tableaux ou esquisses, -qui mesurent, en moyenne, 0<sup>m</sup>,40 X 0<sup>m</sup>,50, rapporta -à Delacroix la somme totale de <i>deux mille</i> francs! <i>Voit Catalogue -Robaut.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_419_419" id="Note_419_419"></a><a href="#NoteRef_419_419"><span class="label">[419]</span></a> <i>Frédéric Bourgeois de Mercey</i>, peintre et écrivain, né -en 1808, mort en 1860. A la suite de débuts heureux comme paysagiste, -il entra, en 1840, comme chef de bureau des beaux-arts, au ministère -de l'intérieur, et succéda, en 1853, au comte d'Houdetot, comme membre -libre de l'Académie des beaux-arts. Cette même année, il devint, au -ministère d'État, directeur des beaux-arts.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[p. 360]</a></span></p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Mercredi</i> 4 <i>avril.</i>—Jour du dîner de Véron<a name="NoteRef_420_420" id="NoteRef_420_420"></a><a href="#Note_420_420" class="fnanchor">[420]</a>. J'étais exténué en -y allant.</p> - -<p>Je me suis ranimé et amusé. Son luxe est surprenant: des pièces tendues -en soie magnifique, le plafond compris; argenterie somptueuse, musique -pendant le dîner: usage, du reste, qui n'ajoute rien à la bonté du -dîner et qui déroute la conversation qui en est l'assaisonnement.</p> - -<p>Armand Bertin m'a parlé chez Véron d'un livre sur la vie de Mozart, -compulsé et extrait de tout ce qui a été fait sur lui; il m'a promis de -me le prêter. Ce livre est très rare, à ce qu'il paraît.</p> - -<p>L'homme recommence toujours tout, même dans sa propre vie. Il ne peut -fixer aucun progrès. Comment un peuple en fixerait-il un dans sa forme? -Pour ne parler que de l'artiste, sa manière change. Il ne se rappelle -plus, après quelque temps, les moyens qu'il a employés dans son -exécution. Il y a plus, ceux qui ont systématisé leur manière au point -de refaire toujours de même, sont ordinairement les plus inférieurs et -froids nécessairement.</p> - -<p>Dîné chez Véron avec Rachel, M. Molé, le duc d'Ossuna, général -Rulhieri, Armand Bertin, M. Fould, qui était près de moi et s'est -montré prévenant. Rachel est spirituelle et fort bien de toutes -manières.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[p. 361]</a></span></p> - -<p>Un homme né et élevé comme elle serait difficilement devenu ce qu'elle -est tout naturellement. Causé le soir avec *** d'<i>Athalie</i>, -etc. Il a été fort aimable.</p> - -<p>Venu des hommes de toutes couleurs. Une madame Ugalde qui a du succès -à présent, à l'Opéra-Comique, a chanté un air du <i>Val d'Andorre</i>; elle -m'est peu sympathique, prononce d'une manière vulgaire et a la juiverie -peinte sur la figure... Contraste avec Rachel.</p> - -<p>Beaucoup causé musique avec Armand Bertin. Parlé de Racine et de -Shakespeare. Il croit qu'on aura beau faire dans ce pays, on en -reviendra toujours à ce qui a été le beau une fois pour notre nation; -je crois qu'il a raison. Nous ne serons jamais shakespeariens. Les -Anglais sont tout Shakespeare. Il les a presque faits tous ce qu'ils -sont, en tout.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 5 <i>avril.</i>—Journée d'abattement et de mauvaise santé.</p> - -<p>Je suis sorti vers quatre heures, pour aller chez Deforge<a name="NoteRef_421_421" id="NoteRef_421_421"></a><a href="#Note_421_421" class="fnanchor">[421]</a>; j'y -ai rencontré Cabat<a name="NoteRef_422_422" id="NoteRef_422_422"></a><a href="#Note_422_422" class="fnanchor">[422]</a> et Édouard Bertin<a name="NoteRef_423_423" id="NoteRef_423_423"></a><a href="#Note_423_423" class="fnanchor">[423]</a>, que j'ai revu avec -plaisir.</p> - -<p>—Le soir chez Mme de Forget, qui m'a lu un fragment<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[p. 362]</a></span> du discours de -Barbès<a name="NoteRef_424_424" id="NoteRef_424_424"></a><a href="#Note_424_424" class="fnanchor">[424]</a> devant ses juges. On voit dans les discours de ces gens-là -tout le faux et tout l'ampoulé qui est dans leurs pauvres et coupables -têtes; c'est bien toujours la race écrivassière, l'affreuse peste -moderne qui sacrifie tranquillement un peuple à des idées de cerveau -malade.</p> - -<p>«Le but, dit-il, est tout. Sans doute le suffrage universel était -quelque chose et avait installé cette Chambre, mais et cette Chambre, -et le gouvernement provisoire qui l'avait précédée, sorti aussi, à -ce qu'ils croient, d'une espèce de vœu général, tout cela ne lui a -pas paru devoir être soutenu, bien plus, lui a semblé devoir être -renversé, du moment qu'on s'écartait du but que Barbès avait fixé dans -son esprit, malheureusement sans nous prévenir de ce but admirable. Il -préfère donc la prison, le cachot plutôt que la douleur d'assister, -sans y pouvoir rien changer, à cette déviation sacrilège de ce but -suprême de l'humanité.»</p> - -<p>Il faudra bien, bon gré, mal gré, que l'humanité finisse par suivre les -sublimes aspirations de Barbès.</p> - -<p>Dans le discours de Blanqui, quelques jours auparavant, les images -prétendues poétiques à la moderne<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[p. 363]</a></span> se mêlent à son argumentation; il -parle d'une crevasse qu'il fallait que la Révolution franchît, pour -passer des anciennes idées aux nouvelles. L'élan trop faible n'a pas -permis de franchir cette fatale crevasse où l'avenir est bien près -de se noyer, mais qui n'embourbe pas le moins du monde la rhétorique -de Blanqui. Tout est, dans ce style, ardu, crevassé ou boursouflé. -Les grandes et simples vérités n'ont pas besoin, pour s'énoncer et -pour frapper les esprits, d'emprunter le style d'Hugo, qui n'a jamais -approché de cent lieues de la vérité et de la <i>simplicité.</i></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi (soir)</i> 6 <i>avril.</i>—Au Conservatoire avec Mmes Bixio et -Menessier. On m'avait promis Cavaignac<a name="NoteRef_425_425" id="NoteRef_425_425"></a><a href="#Note_425_425" class="fnanchor">[425]</a>, et j'ai eu à sa place Ch. -Blanc<a name="NoteRef_426_426" id="NoteRef_426_426"></a><a href="#Note_426_426" class="fnanchor">[426]</a>. J'aurais été curieux de voir de près le fameux général. -Le concert n'a pas été très beau; j'avais conservé de la <i>Symphonie -héroïque</i> un plus grand souvenir. Décidément Beethoven est terriblement -inégal... Le premier morceau est bien; l'<i>andante</i>, sur lequel je -comptais, m'a complètement désappointé. Rien de beau, de sublime comme -le début! Tout d'un coup, vous tombez de cent pieds au milieu de la -vulgarité la plus singulière. Le dernier morceau manque également -d'unité.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[p. 364]</a></span></p> - -<p>—Je reçois ce soir, eu sortant, l'invitation au convoi de M. Dosne -<a name="NoteRef_427_427" id="NoteRef_427_427"></a><a href="#Note_427_427" class="fnanchor">[427]</a>, mort en deux jours du choléra.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 7 <i>avril.</i>—Revu Alard<a name="NoteRef_428_428" id="NoteRef_428_428"></a><a href="#Note_428_428" class="fnanchor">[428]</a> au convoi, qui m'entraîne dans sa -suite. Il n'est pas assez pénétré du souvenir des vertus de M. Dosne -pour aller s'entasser une heure dans une église en son honneur.</p> - -<p>De là chez Chopin: Alkan<a name="NoteRef_429_429" id="NoteRef_429_429"></a><a href="#Note_429_429" class="fnanchor">[429]</a> y était. Il me conte un trait de lui -dans le genre de mon histoire avec Thiers. Pour avoir tenu tête à -Auber, il a éprouvé et éprouvera sans doute de très grands désagréments.</p> - -<p>Vers trois heures et demie, accompagné Chopin en voiture dans sa -promenade. Quoique fatigué, j'étais heureux de lui être bon à quelque -chose... L'avenue des Champs-Élysées, l'Arc de l'Étoile, la bouteille -de vin de guinguette; arrêté à la barrière, etc.</p> - -<p>Dans la journée, il m'a parlé musique, et cela l'a ranimé. Je lui -demandais ce qui établissait la logique en musique. Il m'a fait sentir -ce que c'est qu'<i>harmonie</i> et contrepoint; comme quoi la <i>fugue</i> est -comme la logique pure en musique, et qu'être savant dans la fugue, -c'est connaître l'élément de toute raison et de toute conséquence en -musique. J'ai pensé combien j'aurais été heureux de m'instruire en -tout cela qui<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[p. 365]</a></span> désole les musiciens vulgaires. Ce sentiment m'a donné -une idée du plaisir que les savants, dignes de l'être, trouvent dans -la science. C'est que la vraie science n'est pas ce que l'on entend -ordinairement par ce mot, c'est-à-dire une partie de la connaissance -différente de l'art; non! La science envisagée ainsi, démontrée par un -homme comme Chopin, est l'art lui-même, et par contre l'art n'est plus -alors ce que le croit le vulgaire, c'est-à-dire une sorte d'inspiration -qui vient de je ne sais où, qui marche au hasard, et ne présente que -l'extérieur pittoresque des choses. C'est la raison elle-même ornée par -le génie, mais suivant une marche nécessaire et contenue par des lois -supérieures. Ceci me ramène à la différence de Mozart et de Beethoven. -«Là, m'a-t-il dit, où ce dernier est obscur et paraît manquer d'unité, -ce n'est pas une prétendue originalité un peu sauvage, dont on lui fait -honneur, qui en est cause; c'est qu'il tourne le dos à des principes -éternels; Mozart jamais. Chacune des parties a sa marche, qui, tout en -s'accordant avec les autres, forme un chant et le suit parfaitement; -c'est là le contrepoint, «<i>punto contrapunto.</i>» Il m'a dit qu'on avait -l'habitude d'apprendre les accords avant le contrepoint, c'est-à-dire -la succession des notes qui mène aux accords... Berlioz plaque des -accords, et remplit comme il peut les intervalles.</p> - -<p>Ces hommes épris à toute force du style, qui aiment mieux être bêtes -que ne pas avoir l'<i>air grave.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[p. 366]</a></span></p> - -<p>Appliquer ceci à Ingres et à son école.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 10 <i>avril.</i>—Pour la chapelle de Saint-Sulpice: <i>L'archange -saint Michel terrassant le démon.</i></p> - -<p>Pour le plafond ou dans la chapelle, ou pour l'un des pendentifs: -<i>Jésus-Christ tirant les âmes du purgatoire.</i></p> - -<p>Pour pendentif encore: le <i>Péché originel</i>, ou <i>Adam et Ève après la -faute.</i></p> - -<p>Et plus loin, pour le plafond de Saint-Sulpice: <i>la Descente aux -limbes.</i> Jésus-Christ est debout, tenant de la main gauche la croix -de résurrection. De la main droite, il fait signe à Adam et Ève et à -quatre autres saints de sortir de la gueule monstrueuse qui représente -l'Enfer,—ou <i>Jésus sortant du tombeau</i>, les soldats renversés alentour.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 11 <i>avril.</i>—Je crois que c'est ce soir que j'ai revu Mme -Potocka chez Chopin. Même effet admirable de la voix. Elle a chanté -des morceaux, des nocturnes et de la musique de piano de Chopin, entre -autres celui du <i>Moulin de Nohant</i>, qu'elle arrangeait pour un <i>O -salutaris.</i> Cela faisait admirablement. Je lui ai dit ce que je pense -très sincèrement: c'est qu'en musique, comme sans doute dans tous les -autres arts, sitôt que le style, le caractère, le sérieux, en un mot, -vient à se montrer, le reste disparaît. Je l'aime bien mieux quand elle -chante le <i>Salice</i>, que tous ses charmants airs napolitains. Elle a -essayé le <i>Lac</i> de<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[p. 367]</a></span> Lamartine avec l'air si connu et si prétentieux de -Niedermeyer. Ce maudit motif m'a tourmenté pendant deux jours.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 12 <i>avril.</i>—Chez Édouard Bertin. Revu là Amaury Duval<a name="NoteRef_430_430" id="NoteRef_430_430"></a><a href="#Note_430_430" class="fnanchor">[430]</a>, -Mottez<a name="NoteRef_431_431" id="NoteRef_431_431"></a><a href="#Note_431_431" class="fnanchor">[431]</a>, Orsel<a name="NoteRef_432_432" id="NoteRef_432_432"></a><a href="#Note_432_432" class="fnanchor">[432]</a>. Ces gens-là ne jurent que par la fresque; -ils parlent de tous les noms gothiques de l'École italienne primitive, -comme si c'étaient leurs amis... La bonne et la mauvaise fresque, la -tempérée, etc.</p> - -<p>Revenu fort fatigué; je m'y étais traîné.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 13 <i>avril.</i>—Villot venu le matin. Il me parle du projet de -Duban<a name="NoteRef_433_433" id="NoteRef_433_433"></a><a href="#Note_433_433" class="fnanchor">[433]</a> de me faire faire<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[p. 368]</a></span> dans la galerie restaurée d'Apollon la -peinture correspondante à celle de Lebrun. Il lui a parlé de moi dans -des termes très flatteurs. Cette initiative de sa part me surprend -étrangement, surtout après l'opposition que j'ai faite à ses projets. -T... y voit un désir de me ménager. Que m'importe, après tout?</p> - -<p>Ce soir, migraine, et soirée passée tristement chez moi sans dîner.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 14 <i>avril.</i>—Le soir chez Chopin; je l'ai trouvé très -affaissé, ne respirant pas. Ma présence au bout de quelque temps l'a -remis. Il me disait que l'ennui était son tourment le plus cruel. Je -lui ai demandé s'il ne connaissait pas auparavant le vide insupportable -que je ressens quelquefois. Il m'a dit qu'il savait toujours s'occuper -de quelque chose; si peu importante qu'elle soit, une occupation -remplit les moments et écarte ces vapeurs. Autre chose sont les -chagrins.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 19 <i>avril.</i>—Dîner chez Pierret avec une Mlle Thierry qui -accompagne Subetti avec le violon; le soir, quelques morceaux de -Mozart, etc.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 20 <i>avril.</i>—Dîner chez Mme H..., et été avec elle au -<i>Prophète.</i> Il y avait le prince Poniatowski, M. Richetzki et M. -Cabarrus<a name="NoteRef_434_434" id="NoteRef_434_434"></a><a href="#Note_434_434" class="fnanchor">[434]</a>. Je n'ai<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[p. 369]</a></span> conservé le souvenir d'aucun morceau frappant -ou intéressant.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 21 <i>avril.</i>—Mme Cavé, venue dans la journée comme j'étais en -train de travailler, est restée longtemps. Allé chez le Président le -soir.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 22 <i>avril.</i>—Resté chez moi, fatigué de la veille.</p> - -<p>M. Poujade<a name="NoteRef_435_435" id="NoteRef_435_435"></a><a href="#Note_435_435" class="fnanchor">[435]</a>, venu vers une heure, m'a intéressé; mais resté trop -longtemps et fatigué.</p> - -<p>Leblond ensuite. Je l'ai vu avec plaisir, malgré ma fatigue; je l'aime -véritablement. La présence d'un ami est chose si rare qu'elle seule -vaut tous les bonheurs ou compense toutes les peines.</p> - -<p>Après dîner, chez Chopin, autre homme exquis pour le cœur, et je n'ai -pas besoin de dire pour l'esprit. Il m'a parlé des personnes que j'ai -connues avec lui... Mme Kalerji, etc. Il s'était traîné à la première -représentation du <i>Prophète</i>: son horreur pour cette rapsodie.</p> - -<p>—Faire les lettres d'un Romain du siècle d'Auguste ou des Empereurs, -démontrant par toutes les raisons que nous trouverions à présent, que -la civilisation de l'ancien monde ne peut périr.</p> - -<p>Les esprits forts du temps attaquent les augures<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[p. 370]</a></span> et les pontifes, -croyant qu'ils s'arrêteront à temps.</p> - -<p>Rapports avec la civilisation actuelle de l'Angleterre, où les abus -maintiennent l'État.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 23 <i>avril.</i>—Je crois, d'après les renseignements qui nous -crèvent les yeux depuis un an, qu'on peut affirmer que tout progrès -doit amener nécessairement non pas un progrès plus grand encore, mais -à la fin négation du progrès, retour au point d'où on est parti. -L'histoire du genre humain est là pour le prouver. Mais la confiance -aveugle de cette génération et de celle qui l'a précédée dans les temps -modernes, dans je ne sais quel avènement d'une ère dans l'humanité -qui doit marquer un changement complet, mais qui, à mon sens, pour en -marquer un dans ses destinées, devrait avant tout le marquer dans la -nature même de l'homme, cette confiance bizarre que rien ne justifie -dans les siècles qui nous ont précédés, demeure assurément le seul gage -de ces succès futurs, de ces révolutions si désirées dans les destinées -humaines. N'est-il pas évident que le progrès, c'est-à-dire la marche -progressive des choses, en bien comme en mal, a amené à l'heure qu'il -est la société sur le bord de l'abîme où elle peut bien tomber pour -faire place à une barbarie complète; et la raison, la raison unique -n'en est-elle pas dans cette loi qui domine toutes les autres ici-bas, -c'est-à-dire la nécessité du changement, quel qu'il soit?</p> - -<p>Il faut changer... <i>Nil in eodem statu permanet.</i> Ce<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[p. 371]</a></span> que la sagesse -antique avait trouvé, avant d'avoir fait autant d'expériences, il -faudra bien que nous l'acceptions et que nous le subissions. Ce qui est -en train de périr chez nous se reformera sans doute ou se maintiendra -ailleurs un temps plus ou moins long.</p> - -<p>L'affreux <i>Prophète</i>, que son auteur croit sans doute un progrès, est -l'anéantissement de l'art; l'impérieuse nécessité où il s'est cru de -faire mieux ou autre chose que ce qu'on a fait, enfin de changer, -lui a fait perdre de vue les lois éternelles de goût et de logique -qui régissent les arts. Les Berlioz, les Hugo, tous les réformateurs -prétendus ne sont pas encore parvenus à abolir toutes les idées dont -nous parlons; mais ils ont fait croire à la possibilité de faire -autre chose que vrai et raisonnable... En politique de même. On ne -peut sortir de l'ornière qu'en retournant à l'enfance des sociétés, -et l'état sauvage, au bout des réformes successives, est la nécessité -forcée des changements.</p> - -<p>Mozart disait: «Les passions violentes ne doivent jamais être exprimées -jusqu'à provoquer le dégoût; même dans les situations horribles, la -musique ne doit jamais blesser les oreilles, ni cesser d'être de la -musique.» (<i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 mars 1849, p. 892.)</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_420_420" id="Note_420_420"></a><a href="#NoteRef_420_420"><span class="label">[420]</span></a> Le docteur <i>Véron</i>, le fondateur de la <i>Revue de Paris</i>, -l'ancien directeur de l'Académie de musique, l'auteur des <i>Mémoires -d'un bourgeois de Paris</i>, où l'on retrouve une foule de détails intimes -sur Delacroix.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_421_421" id="Note_421_421"></a><a href="#NoteRef_421_421"><span class="label">[421]</span></a> Marchand de couleurs et de tableaux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_422_422" id="Note_422_422"></a><a href="#NoteRef_422_422"><span class="label">[422]</span></a> <i>Louis Cabat</i>, peintre, et l'un des bons paysagistes de -notre époque.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_423_423" id="Note_423_423"></a><a href="#NoteRef_423_423"><span class="label">[423]</span></a> <i>Édouard Bertin</i>, fils de <i>Bertin</i> l'aîné, frère -<i>d'Armand Bertin</i>, né en 1797, mort en 1871. Élève de Girodet-Trioson, -il devint un paysagiste distingué. Mais, en 1854, à la mort de son -frère Armand, il abandonna la peinture pour se consacrer entièrement à -la direction du <i>Journal des Débats.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_424_424" id="Note_424_424"></a><a href="#NoteRef_424_424"><span class="label">[424]</span></a> <i>Barbès</i>, qui avait pris une part active à -l'insurrection du 15 mai 1848 contre la représentation nationale, -avait été arrêté et traduit avec ses coaccusés devant la haute cour -de Bourges, sous l'inculpation de complot tendant au renversement du -gouvernement républicain. Devant la cour, Barbès parla à diverses -reprises non pour se défendre, mais sur les faits généraux de la cause. -Il fut condamné, le 2 avril 1849, à une détention perpétuelle.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_425_425" id="Note_425_425"></a><a href="#NoteRef_425_425"><span class="label">[425]</span></a> Le général <i>Cavaignac</i> avait dû se démettre du pouvoir à -la suite de l'élection du 10 décembre 1848 qui avait appelé le prince -Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République. Il jouissait -cependant encore à Paris d'une immense popularité.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_426_426" id="Note_426_426"></a><a href="#NoteRef_426_426"><span class="label">[426]</span></a> <i>Charles Blanc</i> était alors à la tête de -l'administration des beaux-arts.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_427_427" id="Note_427_427"></a><a href="#NoteRef_427_427"><span class="label">[427]</span></a> Beau-père de M. Thiers.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_428_428" id="Note_428_428"></a><a href="#NoteRef_428_428"><span class="label">[428]</span></a> <i>Alard</i>, violoniste distingué, né en 1815. Il fut -l'élève d'Habeneck et professeur au Conservatoire.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_429_429" id="Note_429_429"></a><a href="#NoteRef_429_429"><span class="label">[429]</span></a> <i>Alkan</i>, musicien et compositeur, né à Paris en 1813. Il -a publié de nombreux morceaux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_430_430" id="Note_430_430"></a><a href="#NoteRef_430_430"><span class="label">[430]</span></a> <i>Amaury Duval</i>, peintre, né en 1808, élève d'Ingres. -Il exécuta un certain nombre de peintures murales, notamment dans la -chapelle de la Vierge à Saint-Germain l'Auxerrois, etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_431_431" id="Note_431_431"></a><a href="#NoteRef_431_431"><span class="label">[431]</span></a> <i>Victor-Louis Mottez</i>, peintre, élève d'Ingres et de -Picot, exécuta un grand nombre de fresques à Saint-Germain l'Auxerrois, -à Saint-Séverin et à Saint-Sulpice.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_432_432" id="Note_432_432"></a><a href="#NoteRef_432_432"><span class="label">[432]</span></a> <i>Victor Orsel</i>, peintre, élève de Guérin, qu'il suivit -à l'École française de Rome, où l'étude des chefs-d'œuvre de la -Renaissance lui inspira le goût de la fresque. Il fut, par la suite, -chargé de décorer la chapelle de la Vierge à Notre-Dame de Lorette.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_433_433" id="Note_433_433"></a><a href="#NoteRef_433_433"><span class="label">[433]</span></a> <i>Duban</i>, architecte, né à Paris en 1797. De 1824 à 1829, -il séjourna en Italie, et se livra à l'étude de l'antique et de la -Renaissance. De retour en France, il fut chargé en 1834 de continuer -le palais des Beaux-Arts, commencé par Debret, et reprit l'édifice -sur un plan complètement nouveau. Après la révolution de Février, il -devint architecte du Louvre. Il exécuta la restauration de la façade -extérieure, dite «la Galerie du Bord de l'eau», et termina en quatre -ans, au milieu des remaniements qui lui furent successivement demandés, -la galerie d'Apollon, le Salon carré, la salle des Sept-Cheminées, -les jardins et les grilles, plus tard déplacées, de la cour et de la -grande façade, enfin tous les détails d'ornementation intérieure qu'il -avait longtemps étudiés et préparés. En 1854, il se démit de son titre -d'architecte du Louvre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_434_434" id="Note_434_434"></a><a href="#NoteRef_434_434"><span class="label">[434]</span></a> Le docteur <i>Cabarrus</i>, célèbre médecin de l'époque.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_435_435" id="Note_435_435"></a><a href="#NoteRef_435_435"><span class="label">[435]</span></a> <i>Eugène Poujade</i>, diplomate et littérateur. Il occupa -en Orient des postes importants et publia de nombreux articles dans la -<i>Revue des Deux Mondes.</i></p></div> - - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Mardi</i> 8 <i>mai.</i>—Dîné chez Mme Kalerji avec Meyerbeer, M. de Pontois, -M. de la Redorte<a name="NoteRef_436_436" id="NoteRef_436_436"></a><a href="#Note_436_436" class="fnanchor">[436]</a>, de<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[p. 372]</a></span> Mézy. On était inquiet de la crise qui -commençait<a name="NoteRef_437_437" id="NoteRef_437_437"></a><a href="#Note_437_437" class="fnanchor">[437]</a>.</p> - -<p>J'ai remarqué les gros pieds et les grosses mains de Meyerbeer.</p> - -<p>—Un de ces jours-ci, vu Mme Sand, venue du Berry pour affaires. J'ai -été la voir chez Mme Viardot<a name="NoteRef_438_438" id="NoteRef_438_438"></a><a href="#Note_438_438" class="fnanchor">[438]</a>, au milieu du jour, et elle a désiré -venir voir mes fleurs qui lui ont fait plaisir.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 17 <i>mai, Ascension.</i>—A Passy. Vu M. de Rémusat chez M. -Delessert. Parlé des affaires du temps.</p> - -<p>M. de Vallon m'a fait promettre d'aller le voir en Limousin, si je vais -aux Pyrénées.</p> - -<p>Entré à l'église de Chaillot. Admiré la pauvreté de deux ou trois -tableaux de l'École de David qui y sont, entre autres une <i>Adoration -des Rois.</i> Le <i>Saint Joseph</i> est assis sans façon, les pieds pendants -et dans l'attitude d'un fumeur dans une tabagie. Le peintre n'a pas -senti à quel point les maîtres ont rempli ce personnage d'une sainte -abnégation. Il est le principe du tableau... Je passe sur mille -impertinences.</p> - -<p>Chez Chopin, en sortant; il allait véritablement un peu mieux. Mme -Kalerji y est venue.</p> - -<p>Retourné avec M. Herbault.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[p. 373]</a></span></p> - -<p><i>Dimanche</i> 20 <i>mai.</i>—Reçu la notification du ministre de l'intérieur -et la commande de Saint-Sulpice. J'avais été quelques jours avant faire -mes remerciements à Varcollier, chez lui, rue du Mont-Thabor.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 31 <i>mai.</i>—Beaux sujets:</p> - -<p><i>Le Christ sortant du tombeau.</i> L'ange éblouissant de lumière ôtant -la pierre, les linceuls pendent de ses pieds; les gardes renversés. -Le Christ en jardinier; la Madeleine à ses pieds éperdue; le tombeau -dans le fond avec les saintes femmes et les disciples éplorés qui ne le -voient pas.</p> - -<p>—<i>Moïse recevant les Tables de la loi</i>: le peuple au bas de la -montagne, les anciens à moitié chemin; au bas, chevaux, armée, femmes, -camp.</p> - -<p>—<i>Moïse sur la montagne</i>, tenant les bras élevés: bataille au bas dans -des gorges.</p> - -<p>—<i>Tour de Babel.</i></p> - -<p>—<i>Apocalypse.</i></p> - -<p>—<i>Lazare et le mauvais riche</i>: les chiens lèchent ses plaies.</p> - -<p>—<i>Le héros sur un cheval ailé qui combat le monstre pour délivrer la -femme nue.</i></p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_436_436" id="Note_436_436"></a><a href="#NoteRef_436_436"><span class="label">[436]</span></a> <i>Mathieu de la Redorte</i>, homme politique, ami de M. -Thiers.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_437_437" id="Note_437_437"></a><a href="#NoteRef_437_437"><span class="label">[437]</span></a> L'Assemblée constituante devait en effet se dissoudre -pour céder la place à l'Assemblée législative à la fin du mois de mai -1849.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_438_438" id="Note_438_438"></a><a href="#NoteRef_438_438"><span class="label">[438]</span></a> La célèbre cantatrice, chez laquelle Delacroix -fréquentait assidûment, ne contribua pas peu à l'éducation musicale -du maître. Elle fit naître et développa en lui l'amour de la musique -de Glück, et l'on verra dans la suite du Journal quelle admiration le -peintre ressentit pour le talent de cette grande artiste.</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Vendredi</i> 1<sup>er</sup> <i>juin.</i>—Travaillé beaucoup ce matin et jours -précédents pour terminer la petite <i>Fiancée d'Abydos</i><a name="NoteRef_439_439" id="NoteRef_439_439"></a><a href="#Note_439_439" class="fnanchor">[439]</a> et la -<i>Baigneuse de dos</i><a name="NoteRef_440_440" id="NoteRef_440_440"></a><a href="#Note_440_440" class="fnanchor">[440]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[p. 374]</a></span></p> - -<p>Vers trois heures au Musée, pour mettre la petite retouche à mon -tableau. Vu le tableau de Cœdès<a name="NoteRef_441_441" id="NoteRef_441_441"></a><a href="#Note_441_441" class="fnanchor">[441]</a>, qui m'a fait le plus grand -plaisir: il y a mille études à en faire.</p> - -<p>Villot m'a fait remarquer dans la grande salle française la supériorité -que témoigne une telle École. Très frappé surtout de Gros et -principalement de la <i>Bataille d'Eylau</i>; tout m'en plaît à présent. Il -est plus maître que dans <i>Jaffa</i>; l'exécution est plus libre.</p> - -<p>Dans la grande galerie, admiré les Rubens: sa figure de la Victoire -placée dans l'avant-dernier tableau. Comme cette figure tranche sur les -autres! les jambes même semblent faites par un autre que le maître; le -soin s'y montre; mais la sublime tête en feu et le bras plié,... tout -cela est le génie même.</p> - -<p>Les Sirènes également ne m'ont jamais semblé si belles. L'abandon seul -et l'audace la plus complète peuvent produire de semblables impressions.</p> - -<p>Vu le <i>Christ ressuscitant</i>, du Carrache. Le terne et le poids de cette -peinture m'ont fait voir ce que le sujet a de beau. L'ange, les yeux -brillants comme un éclair, écartant la pierre; le Christ éblouissant de -lumière, s'élançant du sein de la mort, et les gardes renversés de tous -côtés.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 2 <i>juin.</i>—Mme de Querelles m'a dit qu'elle avait vu chez un -doreur le petit <i>Arabe à cheval</i> arrivant<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[p. 375]</a></span> au galop sur cheval alezan. -Elle m'a raconté les mêmes impressions que j'éprouve moi-même devant -les sublimes Rubens; c'est incroyable dans une personne du monde!... -La peinture, dit-elle, quand elle a ce genre de verve naturelle, la -transporte comme la musique, lui fait battre le cœur. Elle me l'a -répété sur tous les tons.</p> - -<p>Impressions favorables à la fougue et au sentiment naturel.</p> - -<p>—Le <i>Bouclier magique.</i>—Relire la <i>Jérusalem.</i></p> - -<p>—Les sujets de <i>Roméo: Juliette endormie</i>: ses parents la croient -morte.</p> - -<p>—<i>Jésus présenté au peuple par Pilate.</i></p> - -<p>—<i>Jésus devant Caïphe, le grand prêtre, déchirant ses habits.</i></p> - -<p>—<i>Jésus insulté par les soldats.</i></p> - -<p>Revoir pour ces sujets la petite <i>Passion</i> d'Albert Dürer.</p> - -<p>—<i>Baiser de Judas.</i></p> - -<p>—<i>Jésus entre les mains des soldats.</i></p> - -<p>—<i>Madeleine essuyant les pieds du Christ.</i></p> - -<p>—<i>Le Repas chez Simon.</i></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 5 <i>juin.</i>—Parti pour Champrosay à huit heures du soir; trouvé -tout en désordre dans le petit jardin; été chercher de l'eau à la -petite source pour faire de l'eau de Seltz avec la nouvelle machine que -j'ai apportée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[p. 376]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 6 <i>juin.</i>—En mettant la tête à la fenêtre, le matin, je -vois Dupré qui allait passer la journée chez Mme Quantinet; je me suis -engagé à y aller l'après-midi. J'y ai été effectivement et ai fait la -connaissance d'une personne très aimable et par-dessus le marché très -bonne musicienne.</p> - -<p>J'allais, en sortant delà, dîner chez Mme Villot, qui m'avait fait -inviter le matin. Je ne la savais pas à Champrosay, cela m'a surpris -agréablement. Après le dîner, promenade dans le jardin et remonté dans -le salon achever la soirée.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Champrosay.—Dimanche</i> 17 <i>juin.</i>—Villot qui était ici depuis huit -jours est reparti ce soir avec sa femme, emmenant ses enfants qu'on -avait tirés du collège, à cause du choléra. La présence de Villot -m'a été douce pendant cette semaine. Tous les matins, je travaillais -assidûment, et il venait l'après-midi.</p> - -<p>—J'ai ébauché depuis mon arrivée et jusqu'au 26, jour où je retourne à -Paris pour deux jours:</p> - -<p><i>Tom O'Shanter.**</i><a name="NoteRef_442_442" id="NoteRef_442_442"></a><a href="#Note_442_442" class="fnanchor">[442]</a></p> - -<p>Une petite <i>Ariane.</i><a name="NoteRef_443_443" id="NoteRef_443_443"></a><a href="#Note_443_443" class="fnanchor">[443]</a></p> - -<p><i>Daniel dans la fosse aux lions</i><a name="NoteRef_444_444" id="NoteRef_444_444"></a><a href="#Note_444_444" class="fnanchor">[444]</a>,—sur papier.</p> - -<p><i>Un Giaour au bord de la mer.</i><a name="NoteRef_445_445" id="NoteRef_445_445"></a><a href="#Note_445_445" class="fnanchor">[445]</a></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[p. 377]</a></span></p> - -<p><i>Un Arabe à cheval</i> descendant une montagne.</p> - -<p><i>Un Samaritain.</i><a name="NoteRef_446_446" id="NoteRef_446_446"></a><a href="#Note_446_446" class="fnanchor">[446]</a></p> - -<p>Travaillé à la petite <i>Fiancée d'Abydos.</i><a name="NoteRef_447_447" id="NoteRef_447_447"></a><a href="#Note_447_447" class="fnanchor">[447]</a></p> - -<p>»à l'<i>Ugolin.</i><a name="NoteRef_448_448" id="NoteRef_448_448"></a><a href="#Note_448_448" class="fnanchor">[448]</a></p> - -<p>»à la <i>Desdémone.</i><a name="NoteRef_449_449" id="NoteRef_449_449"></a><a href="#Note_449_449" class="fnanchor">[449]</a></p> - -<p>»à <i>Lady Macbeth.</i><a name="NoteRef_450_450" id="NoteRef_450_450"></a><a href="#Note_450_450" class="fnanchor">[450]</a></p> - -<p>Je me trouve souvent dans l'embarras le matin, quand il faut reprendre -une besogne, dans la crainte de ne pas trouver mes peintures assez -sèches.</p> - -<p class="center">*</p> -<p><i>Dimanche</i> 24 <i>juin.</i>—Mauvaise disposition dans la matinée. Essayé -d'esquisser un <i>Samson</i> et une <i>Dalila</i><a name="NoteRef_451_451" id="NoteRef_451_451"></a><a href="#Note_451_451" class="fnanchor">[451]</a>: j'en suis resté au crayon -blanc.</p> - -<p>L'après-midi, j'ai été à la forêt, par l'entrée du maquis: je n'avais -pas vu ce côté depuis l'année dernière. Je me suis mis en tête de faire -un bouquet de fleurs des champs que j'ai formé à travers les halliers, -au grand détriment de mes doigts et de mes habits écorchés par les -épines; cette promenade m'a paru délicieuse. La chaleur, qui avait été -étouffante et orageuse dans la matinée, était d'une autre nature, et -le soleil donnait à tout une gaieté que je ne trouvais pas autrefois -au soleil couchant... Je suis, en vieillissant<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[p. 378]</a></span> moins susceptible -des impressions plus que mélancoliques que me donnait l'aspect de la -nature; je m'en félicitais tout en cheminant. Qu'ai-je donc perdu avec -la jeunesse?... Quelques illusions qui me remplissaient à la vérité et -passagèrement d'un bonheur assez vif, mais qui étaient cause, par cela -même, d'une amertume proportionnée.</p> - -<p>En vieillissant, il faut bien s'apercevoir qu'il y a un masque sur -presque toutes choses, mais on s'indigne moins contre cette apparence -menteuse, et on s'accoutume à se contenter de ce qui se voit.</p> - -<p class="center">*</p> -<p><i>Lundi</i> 9 <i>juillet.</i>—Chez Piron, pour M. Duriez<a name="NoteRef_452_452" id="NoteRef_452_452"></a><a href="#Note_452_452" class="fnanchor">[452]</a>: je le trouve -on ne peut plus aimable. Il me retient à dîner pour le soir avant mon -retour à Champrosay.</p> - -<p class="center">*</p> -<p><i>Samedi</i> 14 <i>juillet.</i>—Travaillé à l'<i>Ugolin</i> et fait le soir la <i>vue -de ma fenêtre.</i><a name="NoteRef_453_453" id="NoteRef_453_453"></a><a href="#Note_453_453" class="fnanchor">[453]</a></p> - -<p class="center">*</p> -<p><i>Dimanche</i> 15 <i>juillet.</i>—J'écris à Peisse<a name="NoteRef_454_454" id="NoteRef_454_454"></a><a href="#Note_454_454" class="fnanchor">[454]</a>, à propos de son -article du 8.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[p. 379]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 23 <i>juillet.</i>—Je dînais chez Mme de Forget avec Cave, sa -femme, etc.</p> - -<p>Le soir, M. Meneval<a name="NoteRef_455_455" id="NoteRef_455_455"></a><a href="#Note_455_455" class="fnanchor">[455]</a> me parlait de l'affreuse conduite des -généraux et maréchaux de l'Empereur, à Arcis-sur-Seine ou sur Aube. -M. F..., logeant dans une autre maison que celle de l'Empereur, et -traversant une place pour se rendre près de lui, trouva un groupe de -généraux, parmi lesquels le maréchal Ney, qui délibéraient entre eux -s'ils ne feraient pas subir à leur bienfaiteur le sort de Romulus: -le tuer, l'enterrer là, leur semblait un moyen comme un autre de se -débarrasser et d'aller jouir dans leur hôtel; c'était, disaient-ils, -le fléau de la France, etc. L'Empereur, à qui M. F... raconta la chose -avec l'émotion concevable, se contenta de dire qu'ils étaient fous.</p> - -<p>Le maréchal Ney fut le plus inconvenant vis-à-vis de lui, après la -bataille de la Moskowa,... se plaignant qu'en ménageant la garde, il -l'avait privée des fruits d'une victoire plus complète. Ce fut encore -lui le plus cruel à Fontainebleau; il alla jusqu'à menacer l'Empereur -de lui faire un mauvais parti, s'il n'abdiquait pas.</p> - -<p>Dans le cours de la campagne de Russie, dans un village où l'Empereur, -étant logé à l'étroit, n'avait pu avoir près de lui le prince Berthier, -M. Meneval,<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[p. 380]</a></span> ayant été le trouver pour les affaires de l'armée, le -trouva la tête dans les mains, la figure couverte de larmes; il lui -demanda la cause de son chagrin. Berthier ne craignit pas de lui -dire combien il était affreux de se voir contrarié sans fin dans -ses entreprises: «A quoi sert, disait-il, d'avoir des richesses, -des hôtels, des terres, s'il faut sans cesse faire la guerre et -compromettre tout cela?»</p> - -<p>Napoléon n'opposait que la patience à leurs plaintes et à leurs -reproches souvent odieux; il les aimait, malgré leur ingratitude, et -comme de vieux compagnons.</p> - -<p>Avant les dernières années, me disait M. Meneval, personne n'avait osé -se permettre une observation devant un ordre de lui... La confiance -l'avait en partie abandonné, mais point du tout la sûreté et la fermeté -de son génie, comme la campagne de France l'a si bien prouvé. Si à -Waterloo, à la fin de la bataille, il eût eu sous la main cette réserve -de la garde qu'il refusa d'engager à la Moskowa, il eût encore gagné la -bataille, malgré l'arrivée des Prussiens.</p> - -<p>Je demandai à M. Meneval s'il n'avait pas été tout à fait indisposé -à la Moskowa, suivant l'opinion accréditée généralement. Il fut -effectivement souffrant et atteint, surtout après la bataille, d'une -telle extinction de voix qu'il lui fut impossible de donner un ordre -verbal. Il était obligé de griffonner ses ordres sur des chiffons de -papier; cependant il avait toute<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[p. 381]</a></span> sa tête. Mais après la bataille de -Dresde, l'indisposition subite dont il fut saisi paralysa toutes les -opérations, entraînant la défaite de Vandamme, etc.</p> - -<p>Pendant le consulat, il était fort souffrant de la gale rentrée qu'il -avait contractée au siège de Toulon. Il s'appuyait contre sa table, -se pressant le côté avec les mains dans des crises de souffrances -violentes. Sa pâleur, sa maigreur, à cette époque, expliquent cet état -maladif. Corvisart le débarrassa, au moins en apparence, de son mal, -mais il est probable que le mal dont il mourut doit sa cause première à -cette cruelle maladie.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_439_439" id="Note_439_439"></a><a href="#NoteRef_439_439"><span class="label">[439]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 778.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_440_440" id="Note_440_440"></a><a href="#NoteRef_440_440"><span class="label">[440]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1897.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_441_441" id="Note_441_441"></a><a href="#NoteRef_441_441"><span class="label">[441]</span></a> <i>Louis-Eugène Cœdès</i>, peintre, né en 1810, mort en 1868. -Il exposa au Salon de 1831.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_442_442" id="Note_442_442"></a><a href="#NoteRef_442_442"><span class="label">[442]</span></a> Sujet tiré d'une ballade écossaise, de Burns. (Voir -<i>Catalogue Robaut</i>, n° 136 et 197.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_443_443" id="Note_443_443"></a><a href="#NoteRef_443_443"><span class="label">[443]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1166, 1167.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_444_444" id="Note_444_444"></a><a href="#NoteRef_444_444"><span class="label">[444]</span></a> Toile de 0<sup>m</sup>,67 X 0<sup>m</sup>,48. Fait -partie de la Galerie Bruyas, au Musée de Montpellier. (Voir <i>Catalogue -Robaut</i>, n° 1066.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_445_445" id="Note_445_445"></a><a href="#NoteRef_445_445"><span class="label">[445]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1074.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_446_446" id="Note_446_446"></a><a href="#NoteRef_446_446"><span class="label">[446]</span></a> <i>Voir Catalogue Robaut</i>, n° 1168.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_447_447" id="Note_447_447"></a><a href="#NoteRef_447_447"><span class="label">[447]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 772.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_448_448" id="Note_448_448"></a><a href="#NoteRef_448_448"><span class="label">[448]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1063.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_449_449" id="Note_449_449"></a><a href="#NoteRef_449_449"><span class="label">[449]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1172.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_450_450" id="Note_450_450"></a><a href="#NoteRef_450_450"><span class="label">[450]</span></a> Toile de 0<sup>m</sup>,41 X 0<sup>m</sup>,32. Exposée au -Salon de 1850-51.—Elle fut caricaturée par Cham. Donnée à Théophile -Gautier. Vente Gautier, 1873: 7,000 francs. (Voir <i>Catalogue Robaut</i>, -n° 1171.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_451_451" id="Note_451_451"></a><a href="#NoteRef_451_451"><span class="label">[451]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1238.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_452_452" id="Note_452_452"></a><a href="#NoteRef_452_452"><span class="label">[452]</span></a> <i>Duriez</i>, parent de Delacroix.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_453_453" id="Note_453_453"></a><a href="#NoteRef_453_453"><span class="label">[453]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 754, 1176, 1177, 1178 et -autres.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_454_454" id="Note_454_454"></a><a href="#NoteRef_454_454"><span class="label">[454]</span></a> <i>Louis Peisse</i>, littérateur, né a Aix en 1802, fut -d'abord conservateur des objets d'art au Mont-de-piété de Paris, puis -conservateur du Musée des études à l'École des Beaux-Arts. Il a publié -des articles de critique et de philosophie dans le <i>Producteur</i>, le -<i>National</i>, la <i>Revue des Deux Mondes</i>, les Salons de 1841 à 1844, -dans ce dernier recueil. La lettre en question, qui figure dans la -<i>Correspondance</i> (t. II, p. 18), contient des remerciements au critique -pour un article élogieux que celui-ci avait fait paraître dans le -<i>Constitutionnel</i> après le Salon de 1840.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_455_455" id="Note_455_455"></a><a href="#NoteRef_455_455"><span class="label">[455]</span></a> Baron <i>de Meneval</i>, né en 1778, mort en 1850. Ancien -secrétaire du premier Consul, et plus tard de l'Empereur; il accompagna -Napoléon dans ses campagnes, fut nommé baron et maître des requêtes -au conseil d'État. Il vécut dans la retraite à partir de la seconde -Restauration, et se consacra à la publication des souvenirs historiques -sur l'Empire.</p></div> - - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Paris.—Samedi</i> 11 <i>août.</i>—J'ai passé plus d'un mois à Paris. Je n'ai -pas, je crois, noté l'époque de mon retour de la campagne, le samedi, -probablement.</p> - -<p>J'ai dîné chez Chabrier. Je voulais lui parler de l'affaire de Villot -et de la commission dont Chabrier fait partie pour juger le règlement -futur du Musée et les attributions des conservateurs, Je lui ai remis -la note de Villot.</p> - -<p>Vers neuf heures et demie, pris une calèche et été chez Villot. Je -n'ai trouvé que sa femme. Elle était encore sur sa chaise longue à -travailler. Elle était fort bien ainsi, tout en blanc, avec des fleurs -charmantes sur le petit guéridon. J'ai attendu Villot jusqu'à onze -heures.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 18 <i>août.</i>-Retourné le soir chez Chabrier<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[p. 382]</a></span> pour avoir la -réponse de la note. Il m'en a parlé comme un homme qui avait étudié -la chose. Le directeur du Musée avec lequel il s'est trouvé à la -commission l'avait captivé jusqu'à un certain point.</p> - -<p>Retourné achever la soirée chez Villot, j'ai vu là le joli nécessaire, -etc.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Champrosay.—Samedi</i> 25 <i>août.</i>—Revenu de Paris par le chemin de fer -de cinq heures. F... était dans la voiture en petite veste pour aller -dîner chez M. V...</p> - -<p>Villot était dans le même convoi. Remonté avec lui à Champrosay. Il a -voulu que je vinsse le voir le soir, mais j'étais fatigué.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 26 <i>août.</i>—Longue séance avec Villot chez moi. Il me parle -des baigneurs installés chez lui. Je dîne effectivement avec tout ce -monde-là. Le soir ils partent tous: Nous allons les conduire au chemin -de fer, ainsi que M. B..., qui en était.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 29 <i>août.</i>—Il y a quelques jours à peine que je suis revenu -du long séjour que j'ai fait à Paris.</p> - -<p>J'ai été en bateau avec Mme Villot et son fils, qui ont tous deux la -fureur des bains. Dîné avec elle et passé agréablement la soirée.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 31 <i>août</i>.—J'ai reçu avant-hier du bon<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[p. 383]</a></span> N... une invitation -pour aller passer deux ou trois jours à Écoublay, et lui ai répondu.</p> - -<p>Je dînais ces jours avec M. Villot et M. Bontemps; ce dernier m'a -appris la mort de Mme de Mirbel<a name="NoteRef_456_456" id="NoteRef_456_456"></a><a href="#Note_456_456" class="fnanchor">[456]</a>. J'ai été très affecté de ce -malheur.</p> - -<p>Le soir, après dîner, resté au clair de lune dans le jardin. M. -Bontemps nous a fort divertis par des chansons et coq-à-l'âne de toute -espèce. Partie de loto avant de se séparer.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_456_456" id="Note_456_456"></a><a href="#NoteRef_456_456"><span class="label">[456]</span></a> Mme <i>de Mirbel</i>, née en 1796, morte en 1849. Élève -d'Augustin, elle devint, sous sa direction, un des plus remarquables -peintres en miniature de ce temps. On lui doit un grand nombre de -portraits excellents, notamment Charles X, le duc de Fitz-James, le -comte Demidoff, Louis-Philippe, le duc d'Orléans, le comte de Paris, -Émile de Girardin, etc. Elle avait sérieusement encouragé Delacroix -à ses débuts: «Mme de Mirbel est excellente pour moi et me pousse», -écrivait-il à Soulier en 1828. (<i>Corresp.</i>, t. I, p. 121.)</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Samedi 1<sup>er</sup> septembre.</i>—Parti à huit heures moins un quart -avec Jenny; courses diverses avant d'arriver à la maison. Le temps -était assommant; je n'en pouvais plus, et, ce qu'il y a de singulier, -les pressentiments de tristesse que je sentais avaient moi-même pour -objet.</p> - -<p>Parti à deux heures et demie par l'affreuse diligence de Fontenay. -Confusion incroyable: foule de chasseurs et de chiens.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>3 <i>septembre.</i>—La lettre de l'architecte Baltard<a name="NoteRef_457_457" id="NoteRef_457_457"></a><a href="#Note_457_457" class="fnanchor">[457]</a><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[p. 384]</a></span> qui m'apprend -la nécessité de changer mes sujets pour Saint-Sulpice.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Champrosay.—Samedi</i> 15 <i>septembre.</i>—Dîné avec M. Villot.</p> - -<p>Soirée insipide: j'étais mal disposé et me suis retiré plus tôt.</p> - -<p>Je ne vaux pas grand'chose ce soir; le dîner est une affaire. Je -déjeune si peu que l'appétit m'entraîne le soir, et que je suis plus -disposé au sommeil qu'à la conversation.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 16 <i>septembre.</i>—Bonne journée.</p> - -<p>Composé et ébauché le matin la <i>Femme qui se peigne</i> et <i>Michel-Ange -dans son atelier.</i><a name="NoteRef_458_458" id="NoteRef_458_458"></a><a href="#Note_458_458" class="fnanchor">[458]</a></p> - -<p>Promenade charmante dans la forêt, par un petit sentier tout à fait -nouveau, derrière le terrain de Lamouroux, en allant vers la gauche, le -chêne d'Antin à droite.</p> - -<p>Vu la fourmilière, sur laquelle je me suis amusé à écrire dans mon -calepin.</p> - -<p>Le soir chez M. Quantinet. Sonates de Beethoven, avec violon. Il avait -été question de dîner chez eux avec Chenavard et Dupré; ces messieurs -n'ont pu venir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[p. 385]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 17 <i>septembre.</i>—Je me lève toujours avec un malentrain -incroyable.—Hier, où j'ai tant travaillé, c'était de même... Je me -suis remis: j'ai retouché l'ébauche en grisaille de la <i>Femme qui -se peigne</i>, et puis dessiné et ébauché entièrement en peu de temps -l'<i>Arabe</i> qui grimpe sur des roches pour surprendre un lion<a name="NoteRef_459_459" id="NoteRef_459_459"></a><a href="#Note_459_459" class="fnanchor">[459]</a>.</p> - - -<p class="center">*</p> - -<p>28 <i>septembre.</i>—J'étais mal disposé; j'ai été chercher la grosse -Bible; pensé beaucoup de sujets. Le soir, resté chez moi et dormi.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_457_457" id="Note_457_457"></a><a href="#NoteRef_457_457"><span class="label">[457]</span></a> <i>Victor Baltard</i>, architecte, né en 1805, mort en -1874, grand prix d'architecture, directeur des travaux de Paris et -du département de la Seine, membre de l'Institut. Il a construit un -grand nombre d'édifices et de monuments parisiens, et a dirigé les -travaux de restauration et de décoration dans plusieurs églises de -Paris, notamment Saint-Germain des Prés, Saint-Eustache, Saint-Séverin, -Saint-Étienne du Mont, Saint-Sulpice, etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_458_458" id="Note_458_458"></a><a href="#NoteRef_458_458"><span class="label">[458]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1184.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_459_459" id="Note_459_459"></a><a href="#NoteRef_459_459"><span class="label">[459]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1227.</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Mardi</i> 2 <i>octobre</i> (<i>SS. Anges gardiens.</i>)—C'est aujourd'hui que -j'ai arrêté avec le curé et son vicaire, M. Goujon, que je ferais les -<i>Saints Anges</i>, et je m'aperçois, en écrivant ceci, que c'est le jour -même de leur fête que j'ai pris ce parti.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Rouen.—Jeudi</i> 3 <i>octobre.</i>—Le retard que j'ai mis à mon départ qui -devait avoir lieu hier est cause que j'ai manqué à Rouen l'occasion de -voir mon tableau de <i>Trajan.</i><a name="NoteRef_460_460" id="NoteRef_460_460"></a><a href="#Note_460_460" class="fnanchor">[460]</a> Quand je suis arrivé au Musée, il -était depuis le matin seulement couvert à moitié par des charpentes -élevées pour l'exposition des peintres normands.....Si j'avais -persévéré dans mes projets, je l'aurais vu à mon aise.</p> - -<p>Je ne me rappelle pas qu'un de mes tableaux, vu<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[p. 386]</a></span> dans une galerie -longtemps après l'avoir oublié, m'ait fait au tant de plaisir. -Malheureusement une des parties les plus intéressantes, la plus -intéressante peut-être, était cachée, c'est-à-dire la femme aux genoux -de l'Empereur... Ce que j'ai pu en voir m'a paru d'une vigueur et d'une -profondeur qui éteignaient sans exception tout ce qui était alentour. -Chose singulière! le tableau paraît brillant, quoiqu'en général le ton -soit sombre.</p> - -<p>—Parti à huit heures au lieu de sept; j'ai fort pesté de n'avoir -retardé mon départ que pour ne pas partir à sept heures et d'arriver -sottement, pour ne pas m'être informé, une heure plus tôt qu'il ne -fallait. Du reste, placé comme je désirais, la route m'a semblé -charmante. La forêt de Saint-Germain, à partir de Maisons, occupe les -deux côtés de la route. Il y a là des clairières, des allées couvertes, -etc., dont l'aspect est délicieux.</p> - -<p>Arrivé à Rouen à midi et demi. Ces tunnels sont bien dangereux. Je -passe sur l'immense danger; ils ont encore l'ennui de couper la route -sottement. Déjeuné fort bien à l'<i>Hôtel de France</i>, où je me suis -trouvé avec plaisir, en pensant au premier voyage que j'ai fait dans ce -pays.</p> - -<p>Vers trois heures au Musée; j'ai eu le désappointement dont je viens de -parler. J'ai remarqué pour la première fois deux ou trois tableaux de -Lucas de Leyde, ou dans son genre, qui m'ont charmé. Grande délicatesse -dans l'expression des détails qui<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[p. 387]</a></span> rendent le tempérament, la finesse -de la peau et des cheveux, la grâce des mains, etc. La peinture traitée -largement ne peut donner ce genre d'impressions.</p> - -<p>—<i>Berger</i>, au-dessus de ces tableaux.—Admiré les <i>Bergers</i> de Rubens. -Il y a à côté un tableau de H..., qui représente le <i>Christ devant -Pilate</i>; je l'avais précédemment admiré, à cause de la naïveté et de -la vérité de l'aspect... A côté des bergers de Rubens, il redescend -jusqu'à n'être que des portraits de modèles.</p> - -<p>A Saint-Ouen ensuite. Ce lieu m'a toujours donné une sublime -impression; je ne compare aucune église à celle-là.</p> - -<p>Rentré fatigué et peu dispos. Dîné tard et peu. Ressorti pour une -seconde. Trempé par la pluie qui est continuelle dans le pays, je suis -rentré vers dix heures.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i>6 <i>octobre.</i>—Ce jour, sorti tard.</p> - -<p>Vu la cathédrale, qui est à cent lieues de produire l'effet de -Saint-Ouen; j'entends à l'intérieur, car extérieurement, et de -tous côtés, elle est admirable. La façade: entassement magnifique, -irrégularité qui plaît, etc... Le <i>portail des libraires</i> aussi beau.</p> - -<p>Ce qui m'a le plus touché, ce sont les deux tombeaux de la chapelle -du fond, mais surtout celui de M. de Brézé. Tout en est admirable, et -en première ligne la statue. Les mérites de l'Antique s'y<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[p. 388]</a></span> trouvent -réunis au je ne sais quoi moderne, à la grâce de la Renaissance: les -clavicules, les bras, les jambes, les pieds, tout cela d'un style et -d'une exécution au-dessus de tout. L'autre tombeau me plaît beaucoup, -mais l'exécution a quelque chose de singulier; peut-être est-ce l'effet -de ces deux figures posées là comme au hasard. Celle du cardinal, en -particulier, est de la plus grande beauté, et d'un style qu'on ne peut -comparer qu'aux plus belles choses de Raphaël...: la draperie, la tête, -etc.</p> - -<p>A Saint-Maclou; vitraux superbes, portes sculptées, etc.; le devant sur -la rue a gagné à être dégagé. On a fait là depuis quelques années une -nouvelle rue à la moderne qui va jusqu'au port.</p> - -<p>Rentré d'assez bonne heure, après avoir été à Saint-Patrice, dont les -vitraux sont beaux, mais m'ont ému faiblement. (Se rappeler l'allégorie -de la <i>Chute de l'homme et de la femme</i>; le démon à côté, ensuite la -Mort qui apprête son dard, et enfin le Péché, sous les traits d'une -femme couverte de parures, mais les yeux fermés et liée d'une chaîne.)</p> - -<p>Dîné à trois heures; parti à quatre heures et demie. Cette route faite -le soir par un temps riant et charmant..... Dérangé par les caquetages -d'un jeune avocat, insolent comme tous les jeunes gens, et de son -client, bavard insupportable.</p> - -<p>A Yvetot, désappointement. Pris un cabriolet; arrivé tard. La grande -allée du château a disparu. J'ai éprouvé là l'émotion la plus vive du -retour dans<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[p. 389]</a></span> un endroit aimé<a name="NoteRef_461_461" id="NoteRef_461_461"></a><a href="#Note_461_461" class="fnanchor">[461]</a>. Mais tout est défiguré... le chemin -est changé, etc.</p> - -<p class="center">*</p> -<p><i>Le lendemain dimanche</i> 7, visité le jardin tout mouillé. Je n ai -pas été trop désappointé. Les arbres ont grandi dans une proportion -extraordinaire et donnent à l'aspect quelque chose de plus triste -qu'autrefois, mais dans certaines parties un caractère presque -sublime. La montagne à gauche vue d'en bas, avant d'arriver aux -petites cascades; les arbres verts entourés de lierre vers le pont. -Malheureusement le lierre qui les embrasse et fait un bel effet, les -dévore et les fera périr avant peu.</p> - -<p>Après déjeuner, visité avec Bornot et Gaultron la chapelle<a name="NoteRef_462_462" id="NoteRef_462_462"></a><a href="#Note_462_462" class="fnanchor">[462]</a>. Le -temps est mauvais et nous tient enfermés.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[p. 390]</a></span></p> - -<p>Avant dîner, j'étais souffrant. Je ne suis pas très bien depuis mon -arrivée à Rouen. Nous sommes sortis malgré la pluie et avons grimpé la -côte d'Angerville... Ces routes sont devenues superbes.</p> - -<p>Le lendemain, journée de pluie tellement continue, qu'il ne m'a pas été -possible de mettre le pied dehors. Quelques personnes à dîner: le curé, -personnage grassouillet, qui sourit à chaque instant avec un petit -sifflement entre les dents et qui ne dit mot; la directrice des postes, -personne aimable, et la bonne madame d'Argent. Joué au billard, etc.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 9 <i>octobre.</i>—Par quelle triste fatalité l'homme ne peut-il -jamais jouir à la fois de toutes les facultés de sa nature, de toutes -les perfections dont elle n'est susceptible qu'à des âges différents? -Les réflexions que j'écris ici m'ont été suggérées par cette parole de -Montesquieu, que je trouvai ici ces jours-ci, à savoir qu'au moment où -l'esprit de l'homme a atteint sa maturité, son corps s'affaiblit.</p> - -<p>Je pensais à propos de cela qu'une certaine vivacité d'impression, -qui tient plus à la sensibilité physique, diminue avec l'âge. Je n'ai -pas éprouvé, en arrivant ici, et surtout en y vivant quelques jours, -ces mouvements de joie ou de tristesse dont ce lieu me remplissait, -mouvements dont le souvenir m'était si doux... Je le quitterai -probablement sans éprouver ce regret que j'avais autrefois. Quant à mon -esprit, il a, bien autrement qu'à l'époque dont je parle, la<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[p. 391]</a></span> sûreté, -la faculté de combiner, d'exprimer; l'intelligence a grandi, mais l'âme -a perdu son élasticité et son irritabilité. Pourquoi l'homme, après -tout, ne subirait-il pas le sort commun des êtres? Quand nous cueillons -le fruit délicieux, aurions-nous la prétention de respirer en même -temps le parfum de la fleur? Il a fallu cette délicatesse exquise de la -sensibilité au jeune âge pour amener cette sûreté, cette maturité de -l'esprit. Peut-être les très grands hommes, et je le crois tout à fait, -sont-ils ceux qui ont conservé, à l'âge où l'intelligence a toute sa -force, une partie de cette impétuosité dans les impressions,... qui est -le caractère de la jeunesse?</p> - -<p>Passé la matinée à lire Montesquieu.</p> - -<p>—A Fécamp, vers deux heures; la mer était magnifique. Beaux aspects de -la vallée. Après dîner, discussion politique.</p> - -<p>—Je comparais ces jours-ci les peintures qui sont dans le salon du -cousin. Je me suis rendu compte de ce qui sépare une peinture qui n'est -que naïve, de celle qui a un caractère propre à la faire durer. En un -mot, je me suis souvent pris à me demander pourquoi l'extrême facilité, -la hardiesse de touche, ne me choquent pas dans Rubens, et qu'elles ne -sont que de la pratique haïssable dans les Vanloo..... j'entends ceux -de ce temps-ci comme ceux de l'autre. Au fond, je sens bien que cette -facilité dans le grand maître n'est pas la qualité principale; qu'elle -n'est que le moyen et non le but, ce qui est le contraire dans les<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[p. 392]</a></span> -médiocres... J'ai été confirmé avec plaisir dans cette opinion, en -comparant le portrait de ma vieille tante<a name="NoteRef_463_463" id="NoteRef_463_463"></a><a href="#Note_463_463" class="fnanchor">[463]</a> avec ceux de l'oncle -Riesener. Il y a déjà, dans cet ouvrage d'un commençant, une sûreté et -une intelligence de l'essentiel, même une touche pour rendre tout cela -qui frappait Gaultron lui-même. Je n'attache d'importance à ceci que -parce que cela me rassure... Une main vigoureuse, disait-il, etc.</p> - -<p>—Le temps est tout à fait beau: nous avons été à Saint-Pierre<a name="NoteRef_464_464" id="NoteRef_464_464"></a><a href="#Note_464_464" class="fnanchor">[464]</a>, à -travers la vallée.</p> - -<p>Revu, en y allant, Angerville, où je suis venu, il y a tant d'années, -avec ma bonne mère, ma sœur, mon neveu, le cousin,... tous disparus! -Cette petite maison est toujours là, comme la mer que l'on voit de là, -et qui y sera encore à son tour, quand la maison aura disparu.</p> - -<p>Nous sommes descendus à la mer par un chemin à droite, que je ne -connaissais pas; c'est la plus belle pelouse en pente douce que l'on -puisse imaginer. L'étendue de mer que l'œil embrasse de la hauteur est -des plus considérables. Cette grande ligne bleue, verte, rose, de cette -couleur indéfinissable qui est celle de la vaste mer, me transporte -toujours. Le bruit intermittent qui arrive déjà de loin et l'odeur -saline enivrent véritablement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[p. 393]</a></span></p> - - -<p>—Je m'aperçois que mes belles réflexions des pages précédentes m'ont -empêché de noter, je ne sais plus quel jour, notre première course à -Fécamp, par un temps tout différent... La mer était forte et se brisait -admirablement contre la jetée..... Nous avons vu sortir deux petits -bâtiments.</p> - -<p>Aujourd'hui elle est, au contraire, très calme, et je l'adore ainsi, -avec le soleil, qui semait d'étincelles et de diamants le côté d'où il -venait, et donnait de la gaieté à cette nappe majestueuse.</p> - -<p>Nous avons visité la maison du curé, qui a appartenu au bon M. Hébert. -Décidément c'est un peu triste; un solitaire surtout finirait par s'y -changer en pierre.</p> - -<p>On démolit l'ancienne église du lieu, qui est charmante, pour en faire -une neuve. Nous avons été indignés.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 10 <i>octobre.</i>—Le lendemain à Cany.</p> - -<p>Quelques futaies ont disparu le long de la route, mais elles ne font -pas encore de tort à la vue qu'on a du château. Ce lieu enchanteur -ne m'avait jamais fait autant de plaisir... Se rappeler ces masses -d'arbres, ces allées ou plutôt ces percées qui, se continuant sur la -montagne avec les allées qui sont en bas, produisent l'effet d'arbres -entassés les uns sur les autres.</p> - -<p>Le parc est plein de magnifiques arbres, dont les branches touchent à -terre, entre autres le plateau<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[p. 394]</a></span> qui est à droite en venant du bout du -parc. Beautés des eaux.</p> - -<p>Revenus par Ourville. En remontant de Cany, belle vue. Tons de <i>cobalt</i> -apparaissant dans les musses de verdure du fond et parfois doré des -devants.</p> - -<p>Vu à Cany M. Foy, vieilli comme les autres.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 11 <i>octobre.</i>—A Fécamp l'après-midi.</p> - -<p>Nous allions surtout pour voir Mme Laporte<a name="NoteRef_465_465" id="NoteRef_465_465"></a><a href="#Note_465_465" class="fnanchor">[465]</a>; j'y suis arrivé seul, -en attendant Bornot et sa femme. La pauvre dame ne voulait d'abord -recevoir personne, mais en apprenant mon nom, elle m'a fait venir près -d'elle; je l'ai trouvée dans ce qui était sa salle à manger sans doute, -parce que cette pièce est au rez-de-chaussée et plus à portée pour les -soins que son état exige, mais seule dans un petit lit, toute diminuée -elle-même et dans un grand état de maigreur. Elle a éprouvé beaucoup de -sensibilité en me voyant; je lui rappelais des moments et des personnes -disparus depuis longtemps, au moment où elle sent bien qu'elle va tout -quitter à son tour. J'ai tenu avec plaisir sa main maigrie et ridée.</p> - -<p>Bornot et sa femme sont survenus. Elle nous a parlé de ses maux, ce qui -est tout simple, mais avec une grande liberté, plaisantant même avec -cette humeur qu'elle a toujours eue. Nous l'avons quittée au bout de -quelques instants. Ce spectacle m'a beaucoup touché.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[p. 395]</a></span></p> - -<p>Nous sommes entrés un instant dans ce salon où elle ne doit plus -rentrer et où nous avons passé des moments si gais avec le bon cousin, -avec Riesener, avec tous les originaux qui composaient sa société, et -qui m'ont bien l'air de ne guère s'informer d'elle à présent.</p> - -<p>Nous allions vers le port, au-devant de Gaultron. Nous sommes revenus -sans avoir été jusqu'à la mer, ce qui a été pour moi une mystification.</p> - -<p>Passé assez de temps à voir chez un orfèvre des pendeloques anciennes -du pays, et revenu plus tard à Valmont par une pluie qui me gâte bien -ce pays-ci.</p> - -<p class="center">*</p> -<p><i>Vendredi</i> 12.—La petite Mme Duglé, fille de Zimmerman<a name="NoteRef_466_466" id="NoteRef_466_466"></a><a href="#Note_466_466" class="fnanchor">[466]</a>, est -venue déjeuner avec sa sœur. Journée de pluie complète.</p> - -<p class="center">*</p> -<p><i>Samedi</i> 13.—Matinée employée à terminer la lecture d'<i>Arsace et -Isménie</i><a name="NoteRef_467_467" id="NoteRef_467_467"></a><a href="#Note_467_467" class="fnanchor">[467]</a>, de Montesquieu. Tout le talent de l'auteur ne peut -vaincre l'ennui de ces aventures rebattues, de ces amours, de cette -constance éternelle; la mode et, je crois aussi, un sentiment de la -vérité, ont relégué ces sortes d'ouvrages dans l'oubli.</p> - -<p>Avant déjeuner, examiné les vitraux. Se rappeler<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[p. 396]</a></span> ce beau caractère -raphaélesque et plus encore corrégien: le beau et simple modelé et -la hardiesse de l'indication. Contours noirs très prononcés pour la -distance, etc. Après déjeuner, au cimetière.</p> - -<p>Auparavant vers Saint-Ouen, chez une pauvre fabricante de mouchoirs -au métier. Pauvres gens! on leur paye vingt francs les vingt-quatre -douzaines de ces mouchoirs; cela ne fait pas vingt sous pour chaque -douzaine.</p> - -<p>La chapelle où repose le corps de Bataille ne me plaît pas. Je regrette -de n'avoir pas été consulté.</p> - -<p>Tué le temps jusqu'à dîner. Dormi dans ma chambre, puis fait un tour de -parc à la nuit tombante. Ce parc et ces arbres gigantesques ont pris -un aspect qui est presque lugubre; mais en vérité, si l'on pouvait, en -peinture, rendre de pareils effets, ce serait ce que j'ai vu en paysage -de plus sublime. Je ne peux rien comparer à cela..... Cette forêt de -colonnes formées par les sapins, le vieux noyer en montant, etc.</p> - -<p>Le pharmacien M. Leglay, la directrice des postes, venus dîner.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 14 <i>octobre.</i>—Aux Petites-Dalles avec Bornot. Gaultron, qui -part demain, était resté à peindre.</p> - -<p>Passé devant le château de Sassetot. Environs magnifiques; la descente -pour aller à la mer. Effet de ces grands bouquets de hêtres. Arrivé à -la mer par<span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[p. 397]</a></span> une ruelle étroite; on la découvre tout au bout du chemin.</p> - -<p>Mer basse. J'ai été sur les rochers et ramassé deux des coquillages -qu'on y trouve collés; j'ai essayé de les manger... chair dure, sauf un -je ne sais quoi de jaune qui a un goût agréable de moule.</p> - -<p>Fait plusieurs croquis.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 15 <i>octobre.</i>—Accompagné Gaultron avec Bornot jusqu'à la route -d'Yvetot. Revenu avec Bornot par les bois de M. Barbet, pour descendre -au vivier. Grand couvert de hêtres en haut; allées de sapins.</p> - -<p>Traversé sur le flanc de la colline des herbages par lesquels nous -sommes descendus au vivier qui est charmant et nettoyé. J'y ai vu voler -des cygnes pour la première fois. Revenu mourant de faim.</p> - -<p>Dans la journée, qui était belle, été aux Grandes-Dalles. Le même -chemin jusqu'à Sassetot, seulement pris à gauche. J'ai admiré la -porte de l'église sur le cimetière; elle est évidemment un ouvrage -de fantaisie et faite par un ouvrier qui avait du goût. Elle montre -combien cette dernière qualité est le nerf de cet art pour lequel les -livres ont des proportions toutes faites, qui n'engendrent que des -ouvrages dénués de tout caractère.</p> - -<p>—Dessiné. La mer basse encore.</p> - -<p>—Ce jour-là et l'avant-veille, promenade le matin avant déjeuner avec -Bornot, dans sou bois au-dessus du parc; jolies allées.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[p. 398]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 16 <i>octobre.</i>—J'ai été seul avant déjeuner sur la route -de Fécamp. J'ai voulu grimper dans le petit bois à gauche et dans -les jolies prairies où sont les sapins. Arrêté par les haies et les -clôtures, à chaque pas. Le peuple qui sera toujours en majorité, se -trompe en croyant que les grandes propriétés n'ont pas une grande -utilité; c'est aux pauvres gens qu'elles sont utiles, et le profit -qu'ils en retirent n'appauvrit pas les riches, qui les laissent -profiter de petites aubaines qu'ils y trouvent.</p> - -<p>Le laisser-aller du bon cousin faisait le bonheur des pauvres -ramasseurs de fougère et de branches sèches; les petits bourgeois -enrichis s'enferment chez eux et barricadent partout les avenues. Les -pauvres, privés complètement de ce côté, ne profitent même pas des -droits dérisoires que leur donne l'État républicain.</p> - -<p>Bornot me donnait, à déjeuner, le résultat de l'élection pour un député -dans le canton. Sur 4,360 inscrits, à peine 1,600 ont pris part au -vote. A Limpiville, personne ne se présentait; le maire désolé a appelé -les citoyens par toutes les manières. Dans d'autres communes, c'était à -peu près de même, et cependant le vote a lieu le dimanche.</p> - -<p>En revenant, déjeuné. J'ai traversé la vallée vers le moulin, qui est -à cheval sur la rivière, qu'on passe sur une planche. Revu le chemin -qu'on prenait si souvent derrière le lavoir; là, les bois de B... -enceints encore d'un fossé. Nouvelles réflexions analogues à celles -ci-dessus. Le chemin, à partir du lavoir pour<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[p. 399]</a></span> rentrer à la maison, ne -passe plus le long des murs. Tout cela est refait à la Louis-Philippe.</p> - -<p>Bornot me rappelait que c'est à ce lavoir que j'embrassais la petite -femme du maçon, qui était si gentille, et qui venait de temps en temps -rendre ses devoirs au vieux cousin<a name="NoteRef_468_468" id="NoteRef_468_468"></a><a href="#Note_468_468" class="fnanchor">[468]</a>.</p> - -<p>—A Fécamp, avec toutes ces dames, chez le bijoutier, pâtissier, -papetier; acheté un carton.</p> - -<p>Vu l'église auparavant. J'avais oublié son importance. Charmantes -chapelles autour du chœur, séparées par des clôtures à jour d'un -charmant goût. Tombeaux d'évêques ou abbés. Petites figures au tombeau -et grand tombeau de la Vierge aux figures grandes coloriées; les poses -sont si naïves, et il y a tant de caractère, que le coloriage ne les -gâte pas trop. L'une des têtes m'a paru celle du Laocoon, bien surpris -de se trouver en pareil lieu et en pareille compagnie. Il y a une de -ces figures qui tient un encensoir, et qui souffle dessus pour en -ranimer les charbons.—Chapelle de la Vierge avec vitraux du treizième -siècle, semblables à ceux de la cathédrale de Rouen.—Belle copie de -l'<i>Assomption</i> du Poussin, à l'autel de cette chapelle.—Charmant -ouvrage d'albâtre ou de marbre pour contenir le précieux sang, adossé -à l'autel principal. Petites figures dans le style de Ghiberti -<a name="NoteRef_469_469" id="NoteRef_469_469"></a><a href="#Note_469_469" class="fnanchor">[469]</a>.—Les figures dont j'ai parlé<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[p. 400]</a></span> sont à droite, au pied d'un -grand crucifix; à gauche, il y a un tombeau où l'on voit le Christ -couché sous l'autel, à travers des treillages.—En face, copie du Fra -Bartolomeo du Musée.</p> - -<p>En allant au port, il faisait très beau temps. Les montagnes qui mènent -à la mer, magnifiques et grandioses.</p> - -<p>La mer, basse comme je ne l'ai jamais vue ici, est on ne peut plus -majestueuse dans son calme et par ce beau temps.</p> - -<p>Causé avec un pilote de la plus belle figure.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 17 <i>octobre.</i>—Passé toute la journée sans sortir, malgré le -beau temps. Nous nous sommes occupés des vitraux; cela m'a fatigué.</p> - -<p>Avant de dîner, fait un tour dans le parc; c'est un heu enchanteur: ces -arbres, ces cygnes, etc.</p> - -<p>—J'ai pensé avec plaisir à reprendre certains sujets, surtout le -<i>Génie arrivant à l'immortalité</i><a name="NoteRef_470_470" id="NoteRef_470_470"></a><a href="#Note_470_470" class="fnanchor">[470]</a>. Il serait temps de mettre en -train celui-là et le <i>Léthé</i>, etc.</p> - -<p>—Le soir, vu le four à chaux: arbres éclairés vivement; l'intérieur de -la fournaise; flammes vertes, la chaux éclatante de blancheur, avec des -veines de feu incandescent.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 18 <i>octobre.</i>—Dans la matinée, avant déjeuner, délicieux -temps; dessiné dans le jardin des masses<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[p. 401]</a></span> d'arbres; le soleil du matin -y donne des effets charmants.</p> - -<p>Parti vers deux heures pour Fécamp; nous voulions aller aux fameux -<i>Trous aux chiens.</i> Cet ignoble sobriquet, appliqué aux beaux -phénomènes que j'ai vus là, dépose contre la petite dose de poésie de -notre peuple et son peu d'imagination... Nous sommes arrivés trop tôt, -et je suis resté longtemps sur la jetée. La mer très bonne à étudier.</p> - -<p>Partis pour notre excursion quand la mer a été assez basse. Il est bien -difficile de décrire ce que j'ai vu, et malheureusement ma mémoire -sera bien peu fidèle pour se le rappeler. La mer n'étant pas d'abord -assez basse, nous avons eu quelque peine à arriver jusqu'à ces piliers, -qui semblent d'architecture romane, et qui soutiennent la falaise, en -laissant une percée par-dessous. Ensuite deux magnifiques amphithéâtres -à plusieurs rangs, les uns au-dessus des autres, dont un beaucoup plus -vaste que l'autre.</p> - -<p>Dans l'un d'eux, je crois, cette grotte profonde, qui semble la -retraite d'Amphitrite. Enfin, pour conclure, la grande arche par -laquelle on aperçoit un autre amphithéâtre avec ces espèces de -promontoires réguliers en forme de champignons placés à côté les uns -des autres, et qui sont là comme des niches d'animaux féroces dans un -cirque romain.</p> - -<p>Nous nous sommes arrêtés là, apercevant de loin quelques beautés qui -nous ont paru inférieures, et qui de près, peut-être, auraient mérité -notre admiration.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[p. 402]</a></span></p> - -<p>Le sol, sous cette arche étonnante, semblait sillonné par les roues des -chars et simulait les ruines d'une ville antique. Ce sol est ce blanc -calcaire dont les falaises sont presque entièrement faites. Il y a des -parties sur les rocs qui sont d'un brun de terre d'ombre, des parties -très vertes et quelques-unes creuses. Les pierres détachées par terre -sont généralement blanches. On voit courir sous ses pieds de petites -souris qui vont rejoindre la mer.</p> - -<p>Revenus très rapidement. Le soleil était couché.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 19 <i>octobre.</i>—Je lis ce matin, dans Montesquieu, une -peinture à grands traits des exploits de Mithridate. La grande idée -qu'il donne du caractère de ce roi diminue beaucoup dans mon esprit -l'impression que m'avait laissée la pièce de Racine. Décidément ces -petites histoires amoureuses mêlées à la peinture d'un pareil colosse, -le réduisent à la proportion d'un homme de notre temps. Quand on songe -que Mithridate était une espèce de barbare, commandant à des nations -féroces, on se le figure difficilement occupé d'intrigues d'intérieur. -Au reste, il faudrait relire.</p> - -<p>—Je recule de jour en jour l'instant de mon départ.</p> - -<p>... Ils sont aimables pour moi, et cette molle flânerie dans un lieu -que j'aime me berce, et me fait reculer le moment de reprendre mon -train de vie ordinaire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[p. 403]</a></span></p> - -<p>Lu le matin Montesquieu, <i>Grandeur et décadence.</i></p> - -<p>Promené dans le jardin, avant déjeuner. Après cela, en bateau avec la -cousine et une partie des petites filles<a name="NoteRef_471_471" id="NoteRef_471_471"></a><a href="#Note_471_471" class="fnanchor">[471]</a>; j'étais fatigué de la -course de la veille et aussi de la vie que je mène, et surtout de ces -repas, de ces vins, etc.</p> - -<p>Je me suis occupé l'après-midi à composer avec des fragments de vitraux -la fenêtre que Bornot veut mettre à l'ouverture laissée dans la -chapelle de la Vierge.</p> - -<p>Le soir, plusieurs parties de billard avec la cousine, pendant que -Bornot dessinait les vues qui nous ont frappés dans les falaises.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 20 <i>octobre.</i>—J'ai appris, après déjeuner, la mort du pauvre -Chopin. Chose étrange, le matin, avant de me lever, j'étais frappé -de cette idée. Voilà plusieurs fois que j'éprouve de ces sortes de -pressentiments.</p> - -<p>Quelle perte! Que d'ignobles gredins remplissent la place, pendant que -cette belle âme vient de s'éteindre!</p> - -<p>—Promenades dans le jardin... Adieu à ces beaux lieux, dont le -charme est vraiment délicieux... Ce charme est bien peu goûté par les -habitants de ce manoir. Au milieu de tout cela, le bon cousin ne<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[p. 404]</a></span> nous -a parlé que d'acres de terre, de réparations, de murs, ou des querelles -du conseil municipal. Il en résulte que la plupart du temps je demeure -muet et consterné. Les repas surtout, où l'on s'épanche d'ordinaire, -sont à la glace. Sont-ils heureux ainsi?</p> - -<p>Promenade avec Bornot à Angerville, dans le char à bancs. On a coupé -la plupart des sapins qui étaient aux environs de l'église. Hélas! ces -lieux ont encore moins changé que les personnes que j'y ai vues.</p> - -<p>Revenus par Boudeville, et visité la petite église. Touché extrêmement -de cet endroit: le presbytère est charmant... Je parlais à Bornot de la -condition tranquille du curé d'un lieu pareil. Mes considérations ne le -touchent pas, et au retour il est retombé dans les acres de terre, les -herbages, etc.</p> - -<p>En redescendant par le chemin creux qui borde son bois, il m'a montré -ses améliorations: défrichements, four à briques, etc.</p> - -<p>Nous sommes repassés devant le cimetière: je n'ai pu m'empêcher de -penser à la petite place qu'occupe le bon Bataille... J'étais muet, -triste, gelé; mais pas le moindre sentiment d'envie.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 21 <i>octobre.</i>—Perdu la journée. Nous devions aller à -Fécamp. A peine hors de Valmont, une petite pluie fine a découragé le -cousin, qui n'avait peut-être pas grande envie d'y aller.</p> - -<p>Nous sommes rentrés, et je me suis mis à faire ma malle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[p. 405]</a></span></p> - -<p>La directrice des postes dînait. J'ai été assez révolté de certaines -duretés.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 22 <i>octobre.</i>—Je lis ce matin dans la <i>Description de Paris et -de ses édifices</i>, publiée en 1808, le détail effrayant des richesses, -des monuments en tous genres qui ont disparu des églises pendant la -Révolution. Il serait curieux de faire un travail sur cette matière, -pour édifier sur le résultat le plus clair des révolutions.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 23 <i>octobre.</i>—Le matin, examiné de nouveau les vitraux et -achevé de composer la fenêtre de Bornot, pour la chapelle de la Vierge. -Le vitrier m'a réparé ceux que j'emporte.</p> - -<p>J'ai été à Saint-Pierre seul avec Malestrat. J'ai beaucoup étudié la -mer, qui était toujours la même et toujours belle.</p> - -<p>A dîner la petite Mme Duglé, sa sœur, une madame Cardon et sa fille, de -Fécamp.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 24 <i>octobre.</i>—Parti à neuf heures et demie avec Bornot. -Pris l'ancienne route d'Ypreville, par le plus beau temps du monde. -J'ai parcouru avec bien du plaisir cette route. Revu la futaie à -l'entrée d'Ypreville. Embarqué à Alvimare.</p> - -<p>Cette route est toute changée depuis trois semaines: tons dorés et -rouges des arbres. Ombres bleues et brumeuses.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[p. 406]</a></span></p> - -<p>A Rouen vers une heure, et fait toute la route jusqu'à Paris sans -compagnon de route. Avant Rouen, il était venu une délicieuse femme -avec un homme âgé; j'ai beaucoup joui de sa vue, pendant le peu de -temps qu'elle a passé dans la voiture.</p> - -<p>J'étais assez mal disposé. J'avais déjeuné sans faim, et cette -disposition, qui m'a empêché de manger toute la journée, a agi sur mon -humeur. Admiré cependant les bords de la Seine, les rochers qu'on voit -le long de la route, depuis Pont-de-l'Arche jusqu'au delà de Vernon, -ces mamelons presque réguliers, qui donnent un caractère particulier à -tout ce pays, Mantes, Meulan. Aperçu Vaux, etc.</p> - -<p>Triste en arrivant: la migraine y contribuait. Attendu longtemps pour -les paquets. Trouvé Jenny qui m'attendait. Je n'ai pas été fâché de -trouver, en arrivant, ses bons soins.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_460_460" id="Note_460_460"></a><a href="#NoteRef_460_460"><span class="label">[460]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 714.</p></div> - -<div class="footnote"> -<p><a name="Note_461_461" id="Note_461_461"></a><a href="#NoteRef_461_461"><span class="label">[461]</span></a> L'émotion de Delacroix s'explique facilement, car -c'est là, à l'abbaye de Valmont, que le maître avait passé les -meilleurs moments de sa jeunesse. Son cousin, M. <i>Bataille</i>, officier -d'état-major, attaché à la personne du prince Eugène, à la suite duquel -il fit les campagnes d'Italie et de Pologne, de 1811 à 1813, était -propriétaire de cette ancienne abbaye, qui avait été bâtie pour huit -moines bénédictins, et qui touchait aux ruines d'une église beaucoup -plus ancienne. M. Bataille avait réparé les ruines et l'habitation, -puis il avait planté un parc à l'entour. A sa mort, Valmont était -devenue la propriété de M. <i>Bornot</i>, cousin de M. Bataille et de -Delacroix.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_462_462" id="Note_462_462"></a><a href="#NoteRef_462_462"><span class="label">[462]</span></a> Delacroix exécuta à l'abbaye de Valmont des fresques. -Elles furent peintes en 1834. A ce propos, il écrivait à Villot: «Le -cousin m'a fait préparer un petit morceau de mur avec les couleurs -convenables, et j'ai fait en quelques heures un petit sujet dans ce -genre assez nouveau pour moi, mais dont je crois que je pourrais -tirer parti, si l'occasion s'en présentait... J'avoue que je serai -singulièrement ragaillardi par un essai dans ce genre, si je pouvais le -faire sérieusement et en grand.» (Voir <i>Correspondance</i>, t. I, p. 203 -et 204.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_463_463" id="Note_463_463"></a><a href="#NoteRef_463_463"><span class="label">[463]</span></a> <i>Anne-Françoise Delacroix</i>, qui épousa <i>Louis-Cyr -Bornot</i>, était la grand'tante d'Eugène Delacroix. Celui-ci avait fait -le portrait de sa vieille parente, en 1818, quand il n'avait pas encore -vingt ans. (Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1460.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_464_464" id="Note_464_464"></a><a href="#NoteRef_464_464"><span class="label">[464]</span></a> Saint-Pierre en Port.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_465_465" id="Note_465_465"></a><a href="#NoteRef_465_465"><span class="label">[465]</span></a> Madame <i>Laporte</i>, veuve de l'ancien consul de France à -Tanger.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_466_466" id="Note_466_466"></a><a href="#NoteRef_466_466"><span class="label">[466]</span></a> <i>Zimmerman</i>, compositeur et pianiste distingué, né à -Paris en 1785, mort en 1853; Il fut longtemps professeur de piano au -Conservatoire.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_467_467" id="Note_467_467"></a><a href="#NoteRef_467_467"><span class="label">[467]</span></a> L'<i>Arsace et Isménie</i>, petit roman oriental de -Montesquieu, où l'affabulation romanesque se trouve entremêlée de -considérations politiques, et qui fait partie des œuvres posthumes de -l'écrivain.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_468_468" id="Note_468_468"></a><a href="#NoteRef_468_468"><span class="label">[468]</span></a> Le cousin <i>Bataille.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_469_469" id="Note_469_469"></a><a href="#NoteRef_469_469"><span class="label">[469]</span></a> <i>Lorenzo Ghiberti</i>, sculpteur et architecte, né à -Florence en 1378, mort vers 1455.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_470_470" id="Note_470_470"></a><a href="#NoteRef_470_470"><span class="label">[470]</span></a> La peinture n'est pas connue, mais on cite deux dessins. -(Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n°s 727, 728.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_471_471" id="Note_471_471"></a><a href="#NoteRef_471_471"><span class="label">[471]</span></a> M. et Mme <i>Bornot</i> avaient six enfants: un fils, M. -Camille Bornot, et cinq filles qui en se mariant devinrent: Mmes Gavet, -Lambert, Porlier, Pierre Legrand et Journé.</p></div> - - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Sans date.</i>—Passé les jours suivants dans l'oisiveté. Quelques -visites.</p> - -<p>Vu Mme Marliani qui m'avait écrit; elle a passé un mois à Nohant, et -y a été malade. Mme Sand est triste et ennuyée. Elle a maintenant la -fureur du domino. Elle grondait tout de bon cette pauvre Charlotte de -ne point sentir toutes les profondeurs de combinaisons que renferme ce -sublime jeu. On fait aussi des charades où elle fait sa partie. Les -costumes l'occupent.</p> - -<p>Clésinger, que j'ai rencontré dans la rue, m'a<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[p. 407]</a></span> envoyé sa femme, qui -est venue me prendre pour me faire voir la statue qu'il a faite pour le -tombeau de Chopin. Contre mon attente, j'ai été tout à fait satisfait. -Il m'a semblé que je l'aurais faite ainsi. En revanche, le buste est -manqué. D'autres bustes d'hommes que j'ai vus là m'ont déplu. Solange -me disait qu'il cherchait à varier son genre. En effet, j'ai vu là une -figure de l'<i>Envie</i>, qui n'accuse guère que l'imitation de Michel-Ange. -Cependant, en sortant de l'imitation exacte du modèle que son premier -ouvrage indiquait comme sa vocation, il montre de l'imagination et une -entente de la grâce des lignes, qui est fort rare. Il fait un groupe en -pierre d'une <i>Pieta</i>, dans lequel on trouve ce mérite.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[p. 408]</a></span></p> - - - -<h4><a name="a1850" id="a1850">1850</a></h4> - - -<p>7 <i>janvier.</i>—Haro m'a rapporté les deux <i>petites études</i> que j'ai -faites à Champrosay<a name="NoteRef_472_472" id="NoteRef_472_472"></a><a href="#Note_472_472" class="fnanchor">[472]</a>, de ma fenêtre, l'une de la cour des -gendarmes, l'autre par la salle à manger, l'été avec des moissons, etc.</p> - -<p>Lui redemander <i>l'Arabe accroupi</i>, qui devait être sur la grande toile -où était la <i>Suzanne</i><a name="NoteRef_473_473" id="NoteRef_473_473"></a><a href="#Note_473_473" class="fnanchor">[473]</a>, que j'ai achevée pour Villot.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>12 <i>janvier.</i>—Travaillé à retoucher le petit <i>Hamlet</i>, la <i>Femme de -dos</i>, de Beugniet<a name="NoteRef_474_474" id="NoteRef_474_474"></a><a href="#Note_474_474" class="fnanchor">[474]</a>; ébauché un petit <i>lion</i> pour le même.</p> - -<p>Voir Gavard<a name="NoteRef_475_475" id="NoteRef_475_475"></a><a href="#Note_475_475" class="fnanchor">[475]</a>, Cavé, Rivet, Couder, Guillemardet, Halévy, la -princesse Marcellini<a name="NoteRef_476_476" id="NoteRef_476_476"></a><a href="#Note_476_476" class="fnanchor">[476]</a>. Passé chez les Wilson-Quantinet. Voir -Meissonier et Daumier.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>18 <i>janvier.</i>—«Mon cher Monsieur, j'apprends à<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[p. 409]</a></span> l'instant que M. -de Mornay, dont les procédés avec moi ne me commandent point de -ménagements, a mis en vente, à la rue des Jeûneurs, six tableaux de -moi, dont l'un, la <i>Cléopâtre</i>, ne m'a pas été payé, depuis plusieurs -années qu'il l'a chez lui. Je désirerais donc, si vous croyez que -la chose soit faisable, mettre de suite opposition à la vente dudit -tableau, afin de le ravoir du moins; car, dans l'état de ruine où se -trouve M. de Mornay, j'aurais encore plus de peine à en recouvrer le -prix. Peut-être vous demandé-je une chose qui exigerait des formalités -que j'ignore? peut-être aussi le temps vous manque-t-il?... Je laisse -cela à votre appréciation, pensant bien que vous ne consentiriez pas -à me voir m'engager dans une sotte affaire. J'avoue que le trait me -semble si fort qu'il m'a semblé que je serais plus que dupe en ne -protestant pas pour le moins.</p> - -<p>«Si je calcule bien, il n'y aurait pas de temps à perdre: nous sommes -aujourd'hui vendredi; il est probable que la vente aura lieu demain.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 20 <i>janvier.</i>—Concert de l'Union musicale. Symphonie de -Mozart; admirable ouverture de <i>Coriolan</i>, de Beethoven.</p> - -<p>Entendu deux fois et mal composé.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>21 <i>janvier.</i>—J'avais écrit derrière la toile du petit <i>Christ à la -colonne</i> que j'envoie à Gaultron: <i>blanc, momie, vermillon</i>: je me -rappelle que j'avais<span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[p. 410]</a></span> employé pour les ombres <i>laque Robert J.</i> et -<i>terre verte</i>, ou bien <i>vert malachite clair.</i></p> - -<p>A Gaultron, prêté le <i>tableau de fruits</i> de Chardin. Rendu à la fin -d'avril.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 24.—Donné à Haro, pour la rentoiler, la petite étude de -l'<i>Étang de Louroux</i>; ciel grisâtre clair.</p> - -<p>Composé la <i>Pandore</i> sur toile assez grande.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 25 <i>janvier.</i>—Je pensais que les artistes qui ont un -style assez vigoureux sont dispensés de l'exécution exacte, témoin -Michel-Ange. Arrivé à ce point, ce qu'ils perdent en vérité littérale, -ils le regagnent bien en indépendance et en fierté.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>30 <i>janvier.</i>—Soirée chez Gudin<a name="NoteRef_477_477" id="NoteRef_477_477"></a><a href="#Note_477_477" class="fnanchor">[477]</a>. Je disais à Pradier que je -dînais très fortement, ne pouvant déjeuner à cause de mon travail, et -que pour faire passer ce dîner, je faisais force exercice ensuite. Il -me dit: «Quand on a une vieille voiture, on ne lui fait pas faire de -longs voyages; on la met sous la remise, et on ne l'en tire que pour le -besoin et pour des courses légères.»</p> - -<p>Revenu à deux heures du matin, très fatigué; premier oubli de la leçon -que je venais de recevoir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[p. 411]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> -<p>31 <i>janvier.</i>—«<i>Ne négligez rien de ce qui peut -vous faire grand</i>», m'écrivait le pauvre Beyle<a name="NoteRef_478_478" id="NoteRef_478_478"></a><a href="#Note_478_478" class="fnanchor">[478]</a>.</p> - -<p>—Cette réflexion [au 20 février] me fait surmonter l'ennui de me -déranger pour aller en Belgique.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_472_472" id="Note_472_472"></a><a href="#NoteRef_472_472"><span class="label">[472]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n°s 543 et 544.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_473_473" id="Note_473_473"></a><a href="#NoteRef_473_473"><span class="label">[473]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1246.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_474_474" id="Note_474_474"></a><a href="#NoteRef_474_474"><span class="label">[474]</span></a> Marchand de tableaux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_475_475" id="Note_475_475"></a><a href="#NoteRef_475_475"><span class="label">[475]</span></a> <i>Gavard</i>, éditeur des <i>Galeries historiques de -Versailles.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_476_476" id="Note_476_476"></a><a href="#NoteRef_476_476"><span class="label">[476]</span></a> La princesse <i>Marcellini Czartoriska.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_477_477" id="Note_477_477"></a><a href="#NoteRef_477_477"><span class="label">[477]</span></a> <i>Théodore Gudin</i>, peintre de paysages et de marines, né -à Paris en 1802, mort en 1880. Il fut élève de Girodet, qu'il quitta -pour l'atelier de Géricault et pour celui de Delacroix.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_478_478" id="Note_478_478"></a><a href="#NoteRef_478_478"><span class="label">[478]</span></a> Il ne paraît point que les relations aient été très -suivies entre Stendhal et Delacroix. Stendhal en 1824 avait écrit -un «Salon» dans le <i>Journal de Paris et des départements</i>, Salon -qui fut réimprimé dans les <i>Mélanges d'art et de littérature.</i> Il -n'avait pas été perspicace en ce qui touche le talent du peintre, car -il y déclarait <i>qu'il ne pouvait admirer ni l'auteur ni l'ouvrage</i>; -il parlait des <i>Massacres de Scio.</i> Pourtant il le rapproche de -<i>Tintoret</i>, ce qui n'est point un médiocre compliment, et il conclut en -disant: «M. Delacroix a toujours cette immense supériorité sur tous les -auteurs de grands tableaux qui tapissent les grands salons, qu'au moins -le public s'est beaucoup occupé de ses ouvrages.» -</p> -<p> -«Plafond. <i>L'archange saint Michel terrassant le démon.</i> -</p> -<p> -«Tableau de droite. <i>Héliodore chassé du temple.</i> S'étant présenté avec -ses gardes pour en enlever les trésors, il est tout à coup renversé -par un cavalier mystérieux: en même temps, deux envoyés célestes se -précipitent sur lui et le battent de verges avec furie, jusqu'à ce -qu'il soit rejeté hors de l'enceinte sacrée. -</p> -<p> -«Tableau de gauche. <i>La lutte de Jacob avec l'ange.</i> Jacob accompagne -les troupeaux et autres présents à l'aide desquels il espère fléchir la -colère de son frère Ésaü. Un étranger se présente qui arrête ses pas -et engage avec lui une lutte opiniâtre, laquelle ne se termine qu'au -moment où Jacob, touché au nerf de la cuisse par son adversaire, se -trouve réduit à l'impuissance. Cette lutte est regardée par les Livres -saints comme un emblème des épreuves que Dieu envoie quelquefois à ses -élus.» (Voir <i>Corresp.</i>, t. II, p. 260 et 261.)</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[p. 412]</a></span></p> - -<p><i>Lundi</i>4 <i>février.</i>—Faire à Saint-Sulpice<a name="NoteRef_479_479" id="NoteRef_479_479"></a><a href="#Note_479_479" class="fnanchor">[479]</a> des cadres de marbre -blanc, autour des tableaux; ensuite cadres de marbre rouge ou vert, -comme dans la chapelle de la Vierge, et le fond du tout en pierre avec -ornements en pierre, et imitant l'or, comme les cuivres dorés de la -même chapelle. (Si on pouvait faire les cadres en stuc blanc.)</p> - - -<p>La dimension du plafond est de 15 pieds<a name="NoteRef_480_480" id="NoteRef_480_480"></a><a href="#Note_480_480" class="fnanchor">[480]</a>.</p> - -<p>—Magnifiques tons d'ombre reflétée dans une chair rouge: <i>vert cobalt, -vermillon Chine, ocre jaune</i>; je l'ai employé pour fondre les touches -de <i>terre de Sienne brûlée</i> et autres tons chauds qui formaient la -préparation des hommes qui regardent par le trou, dans le <i>Daniel.</i></p> - -<p>Les clairs, sur ces préparations, peuvent se faire et ont été faits -avec <i>laque fixe, ocre jaune</i> et <i>blanc.</i></p> - -<p>L'ocre <i>jaune pur</i>, ton le plus vrai et le plus frappant pour les bons.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi 5 février.</i>—Très beau ton pour les chairs très claires, pour -servir d'intermédiaires entre les plus grands clairs et les ombres: -<i>terre de Cassel, blanc, vermillon, ocre jaune.</i></p> - -<p>—Dîné chez Ed. Bertin. Revu là Mme P..., avec laquelle j'ai causé -beaucoup. Fleury Cuvillier<a name="NoteRef_481_481" id="NoteRef_481_481"></a><a href="#Note_481_481" class="fnanchor">[481]</a> et sa femme y étaient. Desportes<a name="NoteRef_482_482" id="NoteRef_482_482"></a><a href="#Note_482_482" class="fnanchor">[482]</a> -m'a entrepris sur la<span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[p. 413]</a></span> dévotion, il a trouvé en moi un terrain tout -préparé; mais au fond c'est un fou. Il regarde Mozart comme un grand -corrupteur, il lui préfère beaucoup les vieux maîtres, y compris Rameau.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 7 <i>février.</i>—Hecquet, au concert, l'autre jour, me citait un -critique connu, qui appelle Mozart le premier des musiciens médiocres.</p> - -<p>A ce concert et au suivant, je comparais les deux ouvertures de -Beethoven à celle de la <i>Flûte enchantée</i>, par exemple, et à tant -d'autres de Mozart..... Quelle réunion, dans ces dernières, de tout -ce que l'art et le génie peuvent donner de perfection! Dans l'autre, -quelles incultes et bizarres inspirations!</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi 8 février.</i>—Ce serait une bonne chose, en commençant, que -d'établir la gamme d'un tableau par un objet clair dont le ton et la -valeur seraient exactement pris sur nature: un mouchoir, une étoffe, -etc. Cicéri me conseillait cela il y a quelques années.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>10 <i>février.</i>—Chez Bixio le soir<a name="NoteRef_483_483" id="NoteRef_483_483"></a><a href="#Note_483_483" class="fnanchor">[483]</a>. Avant dîner, chez Louis -Guillemardet.</p> - -<p>Duverger me disait en revenant que B*** était sans<span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[p. 414]</a></span> -imagination et avait du feu, et que lui (Duverger) était presque tout -le contraire; c'est la réunion de ces deux facultés, l'imagination et -la raison, qui fait les hommes exceptionnels.</p> - -<p>Il me présente l'idée originale et pourtant assez raisonnable que la -tradition napoléonienne est le résultat nécessaire de la révolution.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>11 <i>février.</i>—Dîné chez Meissonier avec Chenavard. Fait là, <i>inter -pocula</i>, le beau projet d'aller en Hollande voir les dessins de -Raphaël. Chenavard dit à dîner que Raphaël lui déplaisait parce qu'il -le trouvait impersonnel, c'est-à-dire se métamorphosant à mesure que -d'autres personnalités vigoureuses le frappaient: le contraire de -Michel-Ange, Corrège, Rembrandt, etc..</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>13 <i>février.</i>—Retravaillé au <i>Saint Sébastien.</i></p> - -<p>—Vu la princesse Marcellini, vers trois heures; j'ai été bien frappé -de ce qu'elle m'a joué de Chopin. Rien de banal, composition parfaite. -Que peut-on trouver de plus complet? Il ressemble plus à Mozart que qui -que ce soit. Il a, comme lui, de ces motifs qui vont tout seuls, qu'il -semble qu'on trouverait.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 14 <i>février.</i>—Travaillé à la <i>Femme impertinente.</i> Je l'avais -reprise, il y a dix ou douze jours.</p> - -<p>—Je commence à prendre furieusement en grippe<span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[p. 415]</a></span> les Schubert, les -rêveurs, les Chateaubriand (il y a longtemps que j'avais commencé), -les Lamartine, etc. Pourquoi tout cela se passe-t-il? Parce que ce -n'est point vrai... Est-ce que les amants regardent la lune, quand ils -trouvent près d'eux leur maîtresse?... A la bonne heure, quand elle -commence à les ennuyer.</p> - -<p>Des amants ne pleurent pas ensemble; ils ne font pas d'hymnes à -l'infini, et font peu de descriptions. Les heures vraiment délicieuses -passent bien vite, et on ne les remplit pas ainsi.</p> - -<p>Les sentiments des <i>Méditations</i> sont faux, aussi bien que ceux de -<i>Raphaël</i>, du même auteur. Ce vague, cette tristesse perpétuelle ne -peignent personne. C'est l'école de l'amour malade... C'est une triste -recommandation, et cependant les femmes font semblant de raffoler de -ces balivernes; c'est par contenance; elles savent bien à quoi s'en -tenir sur ce qui fait le fond même de l'amour. Elles vantent les -faiseurs d'odes et d'invocations, mais elles attirent et recherchent -soigneusement les hommes bien portants et attentifs à leurs charmes.</p> - -<p>—Ce même jour, Mme P... est venue avec sa sœur, la princesse de B... -La nudité de la <i>Femme impertinente</i><a name="NoteRef_484_484" id="NoteRef_484_484"></a><a href="#Note_484_484" class="fnanchor">[484]</a>, et celle de la <i>Femme qui se -peigne</i>, lui ont sauté aux yeux:... «Que pouvez-vous trouver là de<span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[p. 416]</a></span> si -attrayant, vous autres artistes, vous autres hommes? Qu'est-ce que cela -a de plus intéressant que tout autre objet vu dans sa nudité, dans sa -crudité, une pomme, par exemple?»</p> - -<p>—J'avais cheminé, vers quatre heures et demie, avec le vieux père -Isabey<a name="NoteRef_485_485" id="NoteRef_485_485"></a><a href="#Note_485_485" class="fnanchor">[485]</a>. Il m'a fait un cours sur les lunettes. C'est <i>Charles</i> -qui lui a donné le conseil d'avoir ses lunettes divisées en deux. Il -lui a dit: «Change de verre, aussitôt que tu t'aperçois que tes yeux se -fatiguent le moins du monde.» En ne le faisant pas, on risque d'être -forcé de sauter un numéro, ce qui m'est arrivé. «Tu vivrais, lui a-t-il -dit, comme Mathusalem, que tu aurais encore de quoi y voir clair.»—Il -fait de petits repas assez fréquents: cela lui réussit.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 16 <i>février.</i>—J'ai revu chez M. de Geloës mon tableau du -<i>Christ au tombeau</i> qu'il éclaire le soir avec un quinquet <i>ad hoc</i>; il -ne m'a pas déplu.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 17 <i>février.</i>—Passé toute ma journée en état de langueur, -et je n'avais à faire que des besognes ennuyeuses. Je ne fais rien qui -me prépare à ce voyage de Hollande, et cela, pendant que je<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">[p. 417]</a></span> suis fort -bien en train de peindre. Le soir, dîné chez Mme de Forget.</p> - -<p class="center">*</p> -<p><i>Mardi</i> 19 <i>février.</i>—Dîné avec Chenavard, Meissonier.—Parlé du -voyage qui, j'espère, ne se fera pas. (Voir au 31 janvier précédent.)</p> - -<p>Chez Berlioz ensuite; l'ouverture de <i>Léonore</i> m'a produit la même -sensation confuse; j'ai conclu qu'elle est mauvaise, pleine, si l'on -veut, de passages étincelants, mais sans union. Berlioz de même: ce -bruit est assommant; c'est un héroïque gâchis.</p> - -<p>Le beau ne se trouve qu'une fois et à une certaine époque marquée. -Tant pis pour les génies qui viennent après ce moment-là. Dans les -époques de décadence, il n'y a de chance de surnager que pour les -génies très indépendants. Ils ne peuvent ramener leur public à l'ancien -bon goût qui ne serait compris de personne; mais ils ont des éclairs -qui montrent ce qu'ils eussent été dans un temps de simplicité. La -médiocrité dans ces longs siècles d'oubli du beau est bien plus plate -encore que dans les moments où il semble que tout le monde puisse -faire son profit de ce goût du simple et du vrai qui est dans l'air. -Les artistes plats se mettent alors à exagérer les écarts des artistes -mieux doués, ce qui est la platitude à force d'enflure, ou bien ils -s'adonnent à une imitation surannée des beautés de la bonne époque, -ce qui est le dernier terme de l'insipidité, ils remontent même en -deçà. Ils se font naïfs avec les artistes qui ont précédé les<span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">[p. 418]</a></span> belles -époques. Ils affectent le mépris de cette perfection, qui est le terme -naturel de tous les arts.</p> - -<p>Les arts ont leur enfance, leur virilité et leur décrépitude. Il y a -des génies vigoureux qui sont venus trop tôt, de même qu'il y en a qui -viennent trop tard; dans les uns et les autres, on trouve des saillies -singulières. Les talents primitifs n'arrivent pas plus à la perfection -que les talents des temps de la décadence. Du temps de Mozart et de -Cimarosa, on compterait quarante musiciens qui semblent être de leur -famille, et dont les ouvrages contiennent, à des degrés différents, -toutes les conditions de la perfection. A partir de ce moment, tout le -génie des Rossini et des Beethoven ne peut les sauver de la <i>manière.</i> -C'est par la manière qu'on plaît à un public blasé et avide par -conséquent de nouveautés; c'est aussi la manière qui fait vieillir -promptement les ouvrages de ces artistes inspirés, mais dupes eux-mêmes -de cette fausse nouveauté qu'ils ont cru introduire dans l'art. Il -arrive souvent alors que le public se retourne vers les chefs-d'œuvre -oubliés et se reprend au charme impérissable de la beauté.</p> - -<p>Il faudrait absolument écrire ce que je pense du gothique; ce qui -précède y trouverait naturellement sa place.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 24 <i>février.</i>—Pierret venu me voir dans la journée avec son -fils Henry, qui va en Californie. Je lui ai donné le <i>Petit Lion.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">[p. 419]</a></span></p> - -<p>Le soir, au divin <i>Mariage secret</i>, avec Mme de Forget. Cette -perfection se rencontre dans bien peu d'ouvrages humains.</p> - -<p>On pourrait refaire pour tous les beaux ouvrages restés dans la mémoire -des hommes ce que de Piles<a name="NoteRef_486_486" id="NoteRef_486_486"></a><a href="#Note_486_486" class="fnanchor">[486]</a> fait pour les peintres seulement... -Je me suis interrogé là-dessus, et pour ne parler que de la musique, -j'ai successivement préféré Mozart à Rossini, à Weber, à Beethoven, -toujours au point de vue de la perfection. Quand je suis arrivé au -<i>Mariage secret</i>, j'ai trouvé non pas plus de perfection, mais la -perfection même. Personne n'a cette proportion, cette convenance, -cette expression, cette gaieté, cette tendresse, et par-dessus tout -cela, et ce qui est l'élément général, qui relève toutes ces qualités, -cette élégance incomparable, élégance dans l'expression des sentiments -tendres, élégance dans le bouffon, élégance dans le pathétique modéré -qui convient à la pièce.</p> - -<p>On est embarrassé pour dire en quoi Mozart peut être inférieur à l'idée -que j'ai ici de Cimarosa. Peut-être une organisation particulière me -fait-elle incliner dans le sens où j'incline; cependant une raison -comme celle-là serait la destruction de toute idée du goût et du vrai -beau; chaque sentiment particulier serait la mesure de ce beau et de ce -goût. J'osais bien me dire aussi que je trouvais dans Voltaire un coin -fâcheux, rebutant pour un adorateur de son admirable esprit;<span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">[p. 420]</a></span> c'est -l'abus de cet esprit même. Oui, cet arbitre du goût, ce juge exquis -abuse aussi des petits effets; il est élégant, mais spirituel trop -souvent, et ce mot est une affreuse critique. Les grands auteurs du -siècle précédent sont plus simples, moins recherchés.</p> - -<p>—J'ai été voir à quatre heures les études de Rousseau, qui m'ont fait -le plus grand plaisir... Exposés ensemble, ces tableaux donneront de -son talent une idée dont le public est à cent lieues, depuis vingt ans -que Rousseau est privé d'exposer<a name="NoteRef_487_487" id="NoteRef_487_487"></a><a href="#Note_487_487" class="fnanchor">[487]</a>.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 26 <i>février.</i>—J'ai été convoqué par Durieu<a name="NoteRef_488_488" id="NoteRef_488_488"></a><a href="#Note_488_488" class="fnanchor">[488]</a>, pour -juger le procédé Haro, que nous devons aller voir fonctionner à -Saint-Eustache.</p> - -<p>J'ai appris là ce que l'univers ne croira pas: la<span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">[p. 421]</a></span> cathédrale de -Beauvais manque d'une aile qui n'a jamais été achevée; ladite -cathédrale est d'un gothique mêlé du seizième siècle. On discute -sérieusement si le morceau qui reste à faire sera refait dans le style -du reste ou dans celui du treizième siècle, qui est le style favori des -antiquaires dans ce moment. De cette manière, on apprendrait à vivre à -ces ignorants du seizième siècle, qui ont eu le malheur de n'être pas -nés trois siècles plus tôt.</p> - -<p>Après la commission, j'ai été voir Duban, en société de Vaudoyer<a name="NoteRef_489_489" id="NoteRef_489_489"></a><a href="#Note_489_489" class="fnanchor">[489]</a>, -qui est dans mes idées sur l'architecture. Vu Duban.</p> - -<p>Vu la galerie d'Apollon, etc.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 27 <i>février.</i>—Je travaille aux croquis pour Saint-Sulpice à -soumettre à la Préfecture.</p> - -<p>Vers trois heures, j'ai été voir Cavé, qui a été mordu par son -chien au point d'avoir failli en perdre le nez et la mâchoire. Le -<i>Constitutionnel</i> a imprimé qu'il en était quitte seulement pour le -premier des deux. Les amis alarmés viennent les uns après les autres -s'informer de ce qui lui reste réellement, et il a pris le parti -d'écrire au journal pour lui demander grâce.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_479_479" id="Note_479_479"></a><a href="#NoteRef_479_479"><span class="label">[479]</span></a> Pour l'inauguration de la chapelle, Delacroix envoya -une invitation datée du 29 juin 1861. Il expose ainsi les sujets de la -décoration: «M. Delacroix vous prie de vouloir bien lui faire l'honneur -de visiter les travaux qu'il vient de terminer, dans la chapelle des -Saints-Anges, à Saint-Sulpice. Ces travaux seront visibles au moyen de -cette lettre, depuis le mercredi 21 juin jusqu'au 3 août inclusivement, -de une à cinq heures de l'après-midi. Première chapelle à droite en -entrant par le grand portail.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_480_480" id="Note_480_480"></a><a href="#NoteRef_480_480"><span class="label">[480]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1341.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_481_481" id="Note_481_481"></a><a href="#NoteRef_481_481"><span class="label">[481]</span></a> <i>Cuvillier-Fleury</i>, littérateur, né en 1802, mort en -1887. Il fut le précepteur du duc d'Aumale, et écrivit de nombreux -articles au <i>Journal des Débats.</i> En 1860. il entra à l'Académie -française.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_482_482" id="Note_482_482"></a><a href="#NoteRef_482_482"><span class="label">[482]</span></a> <i>Auguste Desportes</i>, poète et auteur dramatique, né en -1797, mort en 1866.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_483_483" id="Note_483_483"></a><a href="#NoteRef_483_483"><span class="label">[483]</span></a> <i>Alexandre Bixio</i> (1808-1865), savant et homme -politique. Il prit une part active à la révolution de Juillet. En 1831, -il fonda avec Buloz la <i>Revue des Deux Mondes.</i> Il fut rédacteur au -<i>National</i> et l'un des principaux écrivains de l'opposition libérale. -En 1848, il devint ministre de l'agriculture.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_484_484" id="Note_484_484"></a><a href="#NoteRef_484_484"><span class="label">[484]</span></a> C'est sous ce titre que Delacroix désignait, dans la -conversation, une de ses <i>Baigneuses.</i> A propos de ce tableau, M. -Robaut écrit: «La jeune femme a la tête ceinte d'un ruban bleu qui -flotte sur son dos; elle s'appuie sur un banc de verdure où sont -déposés des vêtements qui éclatent en tons blancs et rouges.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_485_485" id="Note_485_485"></a><a href="#NoteRef_485_485"><span class="label">[485]</span></a> <i>J.-B. Isabey</i>, célèbre peintre miniaturiste français, -né en 1767, mort en 1855. Ses portraits le montrent comme un -dessinateur des plus remarquables. Sous le Directoire, sous l'Empire -et sous la Restauration, il jouit de la faveur du public et fut -successivement directeur de l'atelier des peintres à la manufacture de -Sèvres et conservateur adjoint des Musées royaux.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_486_486" id="Note_486_486"></a><a href="#NoteRef_486_486"><span class="label">[486]</span></a> <i>Roger de Piles</i> (1635-1709), peintre et écrivain, -auteur d'un <i>Abrégé de la vie des peintres.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_487_487" id="Note_487_487"></a><a href="#NoteRef_487_487"><span class="label">[487]</span></a> Delacroix portera plut loin un jugement sur <i>Rousseau.</i> -Il est intéressant de noter ici l'opinion de Rousseau sur Delacroix; -on la trouve dans une très curieuse lettre du paysagiste, publiée par -M. Burty dans, son volume <i>Maîtres et petits maîtres.</i> Cette lettre -contient un parallèle entre Ingres et Delacroix, et conclut ainsi: -«Faut-il vous dire que je préfère Delacroix avec ses exagérations, -ses fautes, ses chutes visibles, <i>parce qu'il ne tient à rien qu'à -lui</i>, parce qu'il représente l'esprit, le temps, le verbe de son -temps? Maladif et trop nerveux peut-être, parce que son art souffre -avec nous, parce que dans ses lamentations exagérées et ses triomphes -retentissants, il y a toujours le souffle de la poitrine et son cri, -son mal et le nôtre. Nous ne sommes plus au temps des Olympiens comme -Raphaël, Véronèse et Rubens, et l'art de Delacroix est puissant comme -une voix de l'Enfer du Dante.» (Ph. BURTY, <i>Maîtres et petits maîtres</i>, -p. 157.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_488_488" id="Note_488_488"></a><a href="#NoteRef_488_488"><span class="label">[488]</span></a> <i>Eugène Durieu</i>, administrateur et écrivain, né en 1800. -Entré au ministère de l'intérieur, il devint en 1847 inspecteur général -des établissements d'utilité publique. Chargé, après la révolution de -Février, de la direction générale de l'administration des cultes, il -institua une commission des arts et édifices religieux, et créa le -service des architectes diocésains pour la conservation des monuments -affectés au culte.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_489_489" id="Note_489_489"></a><a href="#NoteRef_489_489"><span class="label">[489]</span></a> <i>Léon Vaudoyer</i>, architecte, né le 7 juin 1803, mort en -1872. Il déploya un remarquable talent pratique dans la restauration -des vieux monuments historiques, et fut nommé, en 1868, membre de -l'Académie des beaux-arts.</p></div> - - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Vendredi</i>1<sup>er</sup> <i>mars.</i>—Vu l'exposition des tableaux<span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">[p. 422]</a></span> de -Rousseau pour sa vente. Charmé d'une quantité de morceaux d'une -originalité extrême.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 3 <i>mars.</i>—A l'Union musicale: <i>Symphonie en fa</i>, de -Beethoven, pleine de fougue et d'effet; puis l'ouverture d'<i>Iphigénie -en Aulide</i>, avec toute l'introduction, airs d'Agamemnon, et le chœur -de l'arrivée de Clytemnestre.</p> - -<p>L'ouverture, un chef-d'œuvre: grâce, tendresse, simplicité et force -par-dessus tout. Mais il faut tout dire: toutes ces qualités vous -saisissent fortement, mais la monotonie vous endort un peu. Pour -un auditeur du dix-neuvième siècle, après Mozart et Rossini, cela -sent un peu le plain-chant. Les contre-basses et leurs rentrées vous -poursuivent comme les trompettes dans Berlioz.</p> - -<p>Tout de suite après venait l'ouverture de la <i>Flûte enchantée</i>: à la -vérité, c'est un chef-d'œuvre. J'ai été aussitôt saisi de cette idée, -en entendant cette musique qui venait après Glück. Voilà donc où Mozart -a trouvé, et voici le pas qu'il lui a fait faire; il est vraiment le -créateur, je ne dirai pas de l'art moderne, car il n'y en a déjà plus à -présent, mais de l'art porté à son comble, après lequel la perfection -ne se trouve plus.</p> - -<p>Je disais à la princesse Radoïska, chez laquelle j'ai été en sortant -de là: «Nous savons par cœur Mozart et tout ce qui lui ressemble. Tout -ce qui a été fait à leur imitation et dans ce style ne le vaut pas, et -nous a d'ailleurs fatigués ou rassasiés. Que faire<span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">[p. 423]</a></span> pour être émus de -nouveau?... surtout surpris? Se contenter des tentatives hardies, mais -moins souvent heureuses, des génies quelquefois très éminents que le -siècle produit. Que feront ces derniers, quand les modèles semblent -n'être là que pour montrer ce qu'il faut éviter? Il est impossible -qu'ils ne tombent pas dans la recherche.»</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 4 <i>mars.</i>—Au Louvre pour la restauration.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 8 <i>mars.</i>—A l'atelier de Clésinger. Scène pitoyable avec ce -butor et notre comité.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i>9 <i>mars.</i>—Je suis accablé de toutes ces corvées successives.</p> - -<p>—Plusieurs jours se passent à ne rien faire jusqu'au lundi 11.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 11 <i>mars.</i>—Repris le dernier <i>tableau de fleurs.</i></p> - -<p>A notre comité chez Pleyel à une heure.</p> - -<p>Le soir, chez Mme Jaubert<a name="NoteRef_490_490" id="NoteRef_490_490"></a><a href="#Note_490_490" class="fnanchor">[490]</a>. Vu des portraits et dessins persans, -qui m'ont fait répéter ce que Voltaire dit quelque part, à peu près -ainsi: Il y a de<span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">[p. 424]</a></span> vastes contrées où le goût n'a jamais pénétré; ce -sont ces pays orientaux, dans lesquels il n'y a pas de société, où les -femmes sont abaissées, etc. Tous les arts y sont stationnaires.</p> - -<p>Il n'y a dans ces dessins ni perspective ni aucun sentiment de ce qui -est véritablement la peinture, c'est-à-dire une certaine illusion de -saillie, etc.: les figures sont immobiles, les poses gauches, etc... -Nous avons vu ensuite un portefeuille de dessins d'un M. Laurens<a name="NoteRef_491_491" id="NoteRef_491_491"></a><a href="#Note_491_491" class="fnanchor">[491]</a>, -qui a voyagé dans toutes ces contrées.</p> - -<p>Chose qui me frappe surtout, c'est le caractère de l'architecture en -Perse. Quoique dans le goût arabe, tout néanmoins est particulier au -pays; la forme des coupoles, des ogives, les détails des chapiteaux, -les ornements, tout est original. On peut, au contraire, parcourir -l'Europe aujourd'hui, et depuis Cadix jusqu'à Pétersbourg, tout ce -qui se fait en architecture a l'air de sortir du même atelier. Nos -architectes n'ont qu'un procédé, c'est de revenir toujours à la pureté -primitive de l'<i>art grec.</i> Je ne parle pas des plus fous, qui font la -même chose pour le gothique; ces puristes s'aperçoivent tous les trente -ans que leurs devanciers immédiats se sont trompés dans l'appréciation -de cette exquise imitation de l'Antique. Ainsi<span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">[p. 425]</a></span> Percier et Fontaine -ont cru dans leur temps l'avoir fixé pour jamais. Ce style, dont nous -voyons les restes dans quelques pendules faites il y a quarante ans, -paraît aujourd'hui ce qu'il est véritablement, c'est-à-dire sec, -mesquin, sans aucune des qualités de l'Antique.</p> - -<p>Nos modernes ont trouvé la recette de ces dernières dans les monuments -d'Athènes. Ils se croyaient les premiers qui les aient regardés; en -conséquence, le Parthénon devient responsable de toutes leurs folies. -Quand j'ai été à Bordeaux, il y a cinq ans, j'ai trouvé le Parthénon -partout: casernes, églises, fontaines, tout en tient. La sculpture de -Phidias obtient le même honneur auprès des peintres. Ne leur parlez -même pas de l'antique romain ou du grec d'avant ou d'après Phidias.</p> - -<p>J'ai vu, parmi les dessins faits en Perse, un entablement complet, -chapiteaux, frise, corniche, etc., entièrement dans les proportions -grecques, mais avec des ornements qui le renouvellent complètement, et -qui sont d'invention.</p> - -<p>—Dans la journée, j'avais été chez Pleyel, me réunir à ces messieurs -pour finir l'affaire de Clésinger.</p> - -<p>—Se rappeler dans les dessins persans ces immenses portails à des -édifices qui sont plus petits qu'eux; cela ressemble à une grande -décoration d'opéra dressée devant le bâtiment. Je n'en sache pas -d'exemple nulle part.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p>16 <i>mars.</i>—Mme Cavé est venue et m'a lu quelques<span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">[p. 426]</a></span> chapitres de son -ouvrage sur le dessin. C'est charmant d'invention et de simplicité.... -Je l'ai revue avec plaisir et j'ai causé de même.</p> - -<p>Le soir chez Chabrier avec Mme de Forget. Je me suis ennuyé.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 17 <i>mars.</i>—Union musicale. Concert: <i>Symphonie d'Haydn</i>, -admirable d'un bout à l'autre. Chef-d'œuvre d'ordre et de grâce; -<i>Concerto pour le piano de Mozart</i>, autant; Chœur <i>Que de grâces</i>, de -Glück, suivi d'un petit air de ballet ridicule, qu'on aurait dû laisser -dans l'oubli, par respect pour sa mémoire.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi,</i> 19 <i>mars.</i>—Soirée de musique chez le Président. Causé là -avec Fortoul<a name="NoteRef_492_492" id="NoteRef_492_492"></a><a href="#Note_492_492" class="fnanchor">[492]</a>, qui est fort aimable pour moi. Je m'y suis enrhumé. -C'est le souvenir le plus saillant de la soirée.—Thiers y est venu. -Cela a fait une certaine sensation.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 21 <i>mars.</i>—Toute la journée chez moi, occupé de mes esquisses -pour la Préfecture.</p> - -<p>Tous les jours derniers, occupé de la composition du plafond du Louvre -<a name="NoteRef_493_493" id="NoteRef_493_493"></a><a href="#Note_493_493" class="fnanchor">[493]</a>. Je m'étais d'abord arrêté<span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">[p. 427]</a></span> pour les <i>Chevaux du soleil dételés -par les nymphes de la mer.</i> J'en suis revenu jusqu'à présent à Python.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 22 <i>mars.</i>—Lettre de Voltaire, dans laquelle il s'écrie -à propos du <i>Père de famille</i> de Diderot, que tout s'en va, tout -dégénère; il compare son siècle à celui de Louis XIV.</p> - -<p>Il a raison. Les genres se confondent; la miniature, le genre succèdent -aux genres tranchés, aux grands effets et à la simplicité. J'ajoute: -Voltaire se plaint déjà du mauvais goût, et il touche pour ainsi -dire au grand siècle; sous plus d'un rapport, il est digne de lui -appartenir. Cependant le goût de la simplicité, qui n'est autre chose -que le beau, a disparu!...</p> - -<p>—Comment les philosophes modernes qui ont écrit tant de belles choses -sur le développement graduel de l'humanité, accordent-ils, dans leur -système, cette décadence des ouvrages de l'esprit avec le progrès des -institutions politiques? Sans examiner si ce dernier progrès est un -bien aussi réel que nous le supposons, il est incontestable que la -dignité humaine a été relevée, au moins dans les lois écrites; mais -est-ce la première fois que des hommes se sont aperçus qu'ils n'étaient -pas tout à fait des brutes et ne se sont pas laissé gouverner en -conséquence? Ce prétendu progrès moderne dans l'ordre politique n'est -donc qu'une évolution, un accident de ce moment précis. Nous pouvons -demain embrasser le despotisme<span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">[p. 428]</a></span> avec la fureur que nous avons mise à -nous rendre indépendants de tout frein.</p> - -<p>Ce que je veux dire ici, c'est que, contrairement à ces idées baroques -de progrès continu que Saint-Simon et autres ont mises à la mode, -l'humanité va au hasard, quoi qu'on ait pu dire. La perfection est ici -quand la barbarie est là. Fourier ne fait pas au genre humain l'honneur -de le trouver adulte. Nous ne sommes encore que de grands enfants; -du temps d'Auguste et de Périclès, nous étions dans les langes; nous -avons balbutié à peine sous Louis XIV avec Racine et Molière. L'Inde, -l'Égypte, Ninive et Babylone, la Grèce et Rome, tout cela a existé -sous le soleil, a porté les fruits de la civilisation à un point dont -l'imagination des modernes se fait à peine une idée, et tout cela -a péri, sans laisser presque de traces; mais ce peu qui est resté -pourtant est tout notre héritage; nous devons, à ces civilisations -antiques nos arts, dans lesquels nous ne les égalerons jamais, le peu -d'idées justes que nous avons sur toutes choses, le petit nombre de -principes certains qui nous gouvernent encore dans les sciences, dans -l'art de guérir, dans l'art de gouverner, d'édifier, de penser enfin. -Ils sont nos maîtres, et toutes les découvertes dues au hasard, qui -nous ont donné de la supériorité dans quelques parties des sciences, -n'ont pu nous faire dépasser le niveau de supériorité morale, de -dignité, de grandeur qui élève les anciens au-dessus de la portée -ordinaire de l'humanité. Voilà ce que n'a pas<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">[p. 429]</a></span> vu Fourier avec son -association, son harmonie, ses petits pâtés et ses femmes complaisantes.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 27 <i>mars.</i>—Beau ton de cheveux châtain clair dans la -<i>Desdémone</i>: frottis de <i>bitume</i>, sur fonds assez clairs. Clairs: -<i>terre verte brûlée</i> et <i>blanc.</i></p> - -<p>Demi-teinte delà chair du saint Sébastien: <i>bitume, blanc, laque terre -verte</i>, un peu de <i>jaune brillant</i>; clairs, <i>jaune brillant, blanc, -laque.</i> Un peu de <i>bitume</i>, suivant le besoin.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 31 <i>mars.—Énée va tuer Hélène, qui se cache dans le temple -de Vesta.</i> Vénus vient l'arrêter.</p> - -<p>—<i>Les Harpies troublent le repos des Troyens.</i></p> - -<p>—Villot venu me voir ce matin: tous ces jours-ci je reste chez moi, -grâce à mon affreux rhume qui ne se guérit pas.</p> - -<p>Ce soir cependant dîné chez Pierret; son fils va partir.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_490_490" id="Note_490_490"></a><a href="#NoteRef_490_490"><span class="label">[490]</span></a> Dans son charmant livre intitulé <i>Souvenirs</i>, Mme -Jaubert a écrit d'intéressantes notes sur Delacroix et ses séjours -à Alberville chez Berryer: «Delacroix, aimable, séduisant, d'une -politesse exquise, sans aucune exigence, jouissait pleinement à -Augerville d'une sorte de vacance qu'il s'accordait.» Elle y raconte -une anecdote très intéressante sur les rapports de Delacroix avec la -princesse Belgiojoso.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_491_491" id="Note_491_491"></a><a href="#NoteRef_491_491"><span class="label">[491]</span></a> <i>Jules Laurens</i>, peintre et lithographe, né en 1825, -élève de Paul Del a roche. En 1847, il fut chargé par le gouvernement -d'accompagner <i>Hommaire de Hell</i>, envoyé en mission en Turquie, en -Perse, en Asie Mineure, et il dessina pendant ce voyage des sites, des -types, des costumes qui étaient encore peu connus. Il a publié en 1854 -la relation de ce voyage.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_492_492" id="Note_492_492"></a><a href="#NoteRef_492_492"><span class="label">[492]</span></a> <i>Fortoul</i>, qui devait, l'année suivante, recevoir -du Président le portefeuille de la marine, était alors député à -l'Assemblée législative.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_493_493" id="Note_493_493"></a><a href="#NoteRef_493_493"><span class="label">[493]</span></a> Delacroix fait sans doute allusion à un grand et -magnifique dessin qui appartient à Mme Andrieu, la veuve du peintre -élève de Delacroix. Il représente la première idée du maître, et -certaines parties de la composition, notamment les parties basses, -diffèrent sensiblement de l'exécution définitive.</p></div> - - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Mercredi</i> 3 <i>avril.</i>—Séance pour juger le concours de restauration. -Séance dans la galerie d'Apollon, en présence de mon plafond; Revenu -très fatigué.</p> - -<p>J'aurai des difficultés dans l'atelier qu'on me donne au Louvre.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 6 <i>avril.</i>—Travaillé beaucoup ces jours-ci<span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">[p. 430]</a></span> à la composition -du plafond. Un de ces jours, j'ai été trop longtemps et me suis fatigué.</p> - - -<p><i>Lundi</i> 8 <i>avril.</i>—Je devais aller assister tantôt à la séance de -jugement des restaurateurs de tableaux; j'ai été obligé de me recoucher -le matin et ai été très souffrant toute la journée.</p> - -<p>J'ai fait venir le docteur. Au demeurant, c'était un état passager; -je n'ai eu à le consulter que sur mon rhume. J'ai causé avec lui des -affaires du temps, puis de sa profession.</p> - -<p>Le pauvre homme n'a pas un moment de relâche. En comparant sa vie à la -mienne, je me suis applaudi de mon lot... Les cours, l'hôpital, les -examens lui prennent tout le temps qu'il ne donne pas à ses malades, -aux opérations, etc. Aussi me dit-il qu'il se sent très souvent très -lourd et très fatigué. Dupuytren est mort sous le faix et dans un âge -peu avancé. C'est le sort presque immanquable de tous ses confrères, -qui prennent à cœur leur profession.</p> - -<p>Vraiment, je devrais réfléchir à tout cela, quand je me trouve à -plaindre.</p> - -<p class="center">*</p> -<p><i>Samedi</i> 20 <i>avril.</i>—Concert de Delsarte<a name="NoteRef_494_494" id="NoteRef_494_494"></a><a href="#Note_494_494" class="fnanchor">[494]</a> et Darcier<a name="NoteRef_495_495" id="NoteRef_495_495"></a><a href="#Note_495_495" class="fnanchor">[495]</a>: -Anciens Noëls ou Cantiques chantés en<span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">[p. 431]</a></span> chœur pour se conformer à cette -passion du gothique, sans la satisfaction de laquelle les Parisiens ne -peuvent trouver aujourd'hui de plaisir à rien.</p> - -<p>Ce Darcier ne manque pas d'une certaine verve, et est doué d'une belle -voix; mais les refrains vulgaires et cette musique de mauvais goût -faisaient un effet désolant auprès des morceaux de Delsarte.</p> - -<p>Un malheureux enfant de chœur a psalmodié, sans une étincelle de -sentiment, quelques complaintes gothiques, accompagné par une espèce -d'orgue qui ne marquait aucune nuance et l'écrasait complètement.</p> - -<p>Mme Kalerji était devant moi et auprès de M. J... et M. Piscatory<a name="NoteRef_496_496" id="NoteRef_496_496"></a><a href="#Note_496_496" class="fnanchor">[496]</a>.</p> - -<p>Il a fallu livrer bataille, en sortant, pour avoir ma redingote, et j'y -ai sans doute repris une seconde édition de mon rhume.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 21 <i>avril.</i>—Fatigué de la séance d'hier soir.</p> - -<p>—Travaillé quelque peu à la composition du plafond et resté chez moi -le soir.</p> - -<p>—M. Lafont<a name="NoteRef_497_497" id="NoteRef_497_497"></a><a href="#Note_497_497" class="fnanchor">[497]</a> venu dans la journée; il me plaît beaucoup. Je l'ai -entrepris sur la peinture religieuse<span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">[p. 432]</a></span> et monumentale, comme l'entendent -les modernes. La mode a un empire incroyable sur les meilleurs esprits.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 22 <i>avril.</i>—Enterrement de M. Meneval. Isabey, à côté de qui -j'étais, me disait qu'il était contraire à l'architecture colorée. On -y trouve à chaque instant des tons qui enfoncent ce qui devrait être -saillant, et réciproquement. Les ombres produites par les saillies -dessinent suffisamment les ornements. Tout cela se disait pendant la -cérémonie, en face des peintures et de l'architecture de Notre-Dame -de Lorette, où l'on ne voit que des contresens, il faudrait dire des -contre-bon sens.</p> - -<p>Il critique également avec raison les fonds d'or pour la peinture. Ils -détruisent toute saillie dans les figures et désaccordent tout effet -de peinture, en venant au-devant de tout, et en privant le tableau de -fonds destinés à faire tout valoir.</p> - -<p>Revenu de l'église par une pluie affreuse.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Champrosay.—Vendredi</i> 26 <i>avril.</i>—Parti pour Champrosay à onze -heures et demie. Ravi de m'y retrouver. La sensation la plus délicieuse -est celle de l'entière liberté dont j'y jouis. Là, les ennuyeux ne -peuvent venir m'y trouver, quoique cela me soit arrivé, tant ils sont -difficiles à éviter.</p> - -<p>Le jardin était très en ordre, et tout s'est bien passé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">[p. 433]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 27 <i>avril.</i>—Je dors le soir outrageusement, et même dans la -journée. L'écueil de la campagne, pour un homme qui craint de lire -beaucoup, c'est l'ennui et une certaine tristesse que le spectacle de -la nature inspire.</p> - -<p>Je ne sens pas tout cela quand je travaille; mais cette fois, j'ai -résolu de ne rien faire absolument pour me reposer du travail un peu -abstrait de la composition de mon plafond.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Dimanche</i> 28 <i>avril.</i>—Le matin, grande promenade dans la forêt de -Sénart.</p> - -<p>Entré par la ruelle du marquis, revu les inscriptions amoureuses de -la muraille de son parc; chaque année la pluie, l'effet du temps en -emporte quelque chose; à présent elles sont presque illisibles. Je -ne puis m'empêcher toutes les fois que je passe là, et j'y passe -souvent exprès, d'être ému des regrets et de la tendresse de ce pauvre -amoureux! Il a l'air bien pénétré de l'éternité de son sentiment pour -sa Célestine. Dieu sait ce qu'elle est devenue, aussi bien que ses -amours! Mais qui est-ce qui n'a pas connu cette jeune exaltation, le -temps où l'on n'a pas un instant de repos, et où l'on jouit de ses -tourments?</p> - -<p>J'ai été jusqu'à l'endroit des grenouilles et revenu par le petit -chemin le long de la colline?</p> - -<p>J'ai été avec la servante cueillir dans la journée des fleurs dans le -champ de Candas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">[p. 434]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 29 <i>avril.</i>—Je ne sais pourquoi il m'est venu la fantaisie -d'écrire sur le <i>bonheur.</i> C'est un de ces sujets sur lesquels on peut -écrire tout ce qu'on veut.</p> - -<p>—Je me suis promené le matin dans le jardin abandonné et livré à la -nature des pauvres gendarmes; leurs petits carrés de choux si bien -alignés, leurs treilles, leurs arbres fruitiers, source de consolation -et d'un petit produit sensible dans leur misère, sont presque effacés, -ruinés par les allants et venants, par le vent, par les accidents de -toutes parts; le vent fait battre les contrevents des fenêtres et -achève de briser les vitres. Cela va devenir un repaire d'oiseaux et de -créatures sauvages.</p> - -<p>Sur le tantôt, promené avec Jenny vers le petit sentier de la colline -où j'ai été lire.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 30 <i>avril.</i>—Sorti vers neuf heures. Pris la ruelle du marquis -et marché jusqu'à l'ermitage. En face de l'ermitage, immense abatis; -tous les ans j'éprouve ce crève-cœur de voir une partie de la forêt à -bas, et c'est toujours la plus belle, c'est-à-dire la plus fournie ou -la plus ancienne. Il y avait un petit sentier couvert charmant.</p> - -<p>Pris à droite jusqu'au chêne Prieur. J'ai vu là, le long du chemin, une -procession de fourmis que je défie les naturalistes de m'expliquer. -Toute la tribu semblait défiler en ordre comme pour émigrer; un petit -nombre de ces ouvrières remontait le courant<span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">[p. 435]</a></span> en sens contraire. Où -allaient-elles? Nous sommes enfermés pêle-mêle, animaux, hommes, -végétaux, dans cette immense boîte qu'on appelle l'Univers. Nous avons -la prétention de lire dans les astres, de conjecturer sur l'avenir et -sur le passé qui sont hors de notre vue, et nous ne pouvons comprendre -un mot de ce qui est sous nos yeux. Tous ces êtres sont séparés à -jamais, et indéchiffrables les uns pour les autres.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_494_494" id="Note_494_494"></a><a href="#NoteRef_494_494"><span class="label">[494]</span></a> <i>Delsarte</i>, artiste lyrique et musicien de haute valeur, -se consacra surtout à l'enseignement de son art, et contribua par ses -efforts à répandre dans le public le goût de la musique ancienne.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_495_495" id="Note_495_495"></a><a href="#NoteRef_495_495"><span class="label">[495]</span></a> <i>Joseph Darcier</i>, acteur, chanteur et compositeur, né en -1820.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_496_496" id="Note_496_496"></a><a href="#NoteRef_496_496"><span class="label">[496]</span></a> <i>Piscatory</i>, homme politique et diplomate, né en 1799, -mort en 1870. Il joua un rôle assez important sous la Restauration -et sous la monarchie de Juillet. Il fut envoyé comme ministre -plénipotentiaire en Grèce en 1844 et comme ambassadeur quelques années -après en Espagne. Sous le second Empire, il rentra définitivement dans -la vie privée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_497_497" id="Note_497_497"></a><a href="#NoteRef_497_497"><span class="label">[497]</span></a> <i>Émile Lafont</i>, peintre de sujets religieux.</p></div> - - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Mercredi</i> 1<sup>er</sup> <i>mai.—Sur la réflexion et l'imagination -données à l'homme.</i> Funestes présents.</p> - -<p>Il est évident que la nature se soucie très peu que l'homme ait de -l'esprit ou non. <i>Le vrai homme est le sauvage</i>; il s'accorde avec la -nature comme elle est. Sitôt que l'homme aiguise son intelligence, -augmente ses idées et la manière de les exprimer, acquiert des besoins, -la nature le contrarie en tout. Il faut qu'il se mette à lui faire -violence continuellement; elle, de son côté, ne demeure pas en reste. -S'il suspend un moment le travail qu'il s'est imposé, elle reprend ses -droits, elle envahit, elle mine, elle détruit ou défigure son ouvrage; -il semble qu'elle porte impatiemment les chefs-d'œuvre de l'imagination -et de la main de l'homme. Qu'importent à la marche des saisons, au -cours des astres, des fleuves et des vents, le Parthénon, Saint-Pierre -de Rome, et tant de miracles de l'art? Un tremblement de terre, la lave -d'un volcan vont en faire justice..... Les oiseaux nicheront dans<span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">[p. 436]</a></span> ces -ruines; les bêtes sauvages iront tirer les os des fondateurs de leurs -tombeaux entrouverts. Mais l'homme lui-même, quand il s'abandonne à -l'instinct sauvage qui est le fond même de sa nature, ne conspire-t-il -pas avec les éléments pour détruire les beaux ouvrages? La barbarie -ne vient-elle pas presque périodiquement, et semblable à la Furie qui -attend Sisyphe roulant sa pierre au haut de la montagne, pour renverser -et confondre, pour faire la nuit après une trop vive lumière? Et ce -je ne sais quoi qui a donné à l'homme une intelligence supérieure à -celle des bêtes, ne semble-t-il pas prendre plaisir à le punir de cette -intelligence même?</p> - -<p>Funeste présent, ai-je dit? Sans doute, au milieu de cette conspiration -universelle contre les fruits de l'invention du génie, de l'esprit -de combinaison, l'homme a-t-il au moins la consolation de s'admirer -grandement lui-même de sa constance ou de jouir beaucoup et longtemps -de ces fruits variés émanées de lui? Le contraire est le plus commun. -Non seulement le plus grand par le talent, par l'audace, par la -constance, est ordinairement le plus persécuté, mais il est lui-même -fatigué et tourmenté de ce fardeau du talent et de l'imagination. Il -est aussi ingénieux à se tourmenter qu'à éclairer les autres. Presque -tous les grands hommes ont eu une vie plus traversée, plus misérable -que celle des autres hommes.</p> - -<p>À quoi bon alors tout cet esprit et tous ces soins? Le vivre suivant -la nature veut-il dire qu'il faut vivre<span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">[p. 437]</a></span> dans la crasse, passer les -rivières à la nage, faute de ponts et de bateaux, vivre de glands -dans les forêts, ou poursuivre à coups de flèches les cerfs et les -buffles, pour conserver une chétive vie cent fois plus inutile que -celle des chênes qui servent du moins à nourrir et à abriter des -créatures? Rousseau est donc de cet avis, quand il proscrit les arts -et les sciences, sous le prétexte de leurs abus. Tout est-il donc -piège, condition d'infortune ou signe de corruption dans ce qui vient -de l'intelligence de l'homme? Que ne reproche-t-il au sauvage d'orner -et d'enluminer à sa manière son arc grossier?... de parer de plumes -d'oiseaux le tablier dont il cache sa chétive nudité? Et pourquoi -la cacher au soleil et à ses semblables? N'est-ce pas encore là un -sentiment trop relevé pour cette brute, pour cette machine à vivre, à -digérer, à dormir?</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 2 <i>mai.</i>—Chez M. Quantinet, vers deux heures. Vu lui et sa -femme. Il faisait encore un froid du diable.</p> - -<p>Monté dans la bibliothèque: vue enchanteresse, dont deux parties -intéressantes: vu le couchant et vu le levant.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 4 <i>mai.</i>—Travaillé ce matin; été voir Mme Quantinet dans -le milieu de la journée; refusé le lendemain dimanche son invitation -à dîner: j'avais la gorge fatiguée, et vraiment besoin d'être -tranquille.<span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">[p. 438]</a></span> Elle m'a lu les extraits de ses lectures; il y avait -entre autres cette pensée de l'<i>Adolphe</i> de Benjamin Constant: -«<i>L'indépendance a pour compagnon l'isolement.</i>» C'est autrement dit, -mais c'est le sens.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 6 <i>mai.</i>—Travaillé ce jour, hier et avant-hier au <i>comte -Ugolin.</i></p> - -<p>—Ce matin est venu le nommé Hubert, pépiniériste, me réclamer, au -bout de deux ans et demi, le payement d'une note d'arbres fruitiers et -autres, que je lui ai payée en octobre 1847. J'ai trouvé heureusement -le reçu. Il n'osera pas probablement revenir.</p> - -<p>J'ai remarqué plus d'une fois combien des actes d'une immoralité -profonde étaient traités doucement par notre Code athée. Je me rappelle -le fait que j'ai lu, il y a un an ou deux, d'un malheureux qui, -ayant porté plainte contre sa femme, laquelle vivait authentiquement -en concubinage avec son propre fils, avait été mis, lui le père et -l'époux, à la porte de son domicile commun...; la femme n'a été -condamnée qu'à un mois ou deux de prison.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 7 <i>mai.</i>—Je n'ai pas mis le pied dehors de toute la journée, -malgré le projet d'aller à Fromont.</p> - -<p>Je me suis occupé de rechercher à mettre au net la composition de -<i>Samson et Dalila.</i> Quoique cela ne m'ait pris que peu de temps et dans -la matinée seulement, je ne me suis pas ennuyé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">[p. 439]</a></span></p> - -<p>Écrit à Andrieu<a name="NoteRef_498_498" id="NoteRef_498_498"></a><a href="#Note_498_498" class="fnanchor">[498]</a>, à son oncle, à Haro pour le plafond, et à Duban.</p> - -<p>—Pourquoi ne pas faire un petit recueil d'idées détachées qui me -viennent de temps en temps toutes moulées et auxquelles il serait -difficile d'en coudre d'autres? Faut-il absolument faire un livre -dans toutes les règles? Montaigne écrit à bâtons rompus..... Ce sont -les ouvrages les plus intéressants. Après le travail qu'il a fallu à -l'auteur pour suivre le fil de son idée, la couver, la développer dans -toutes ses parties, il y a bien aussi le travail du lecteur qui, ayant -ouvert un livre pour se délasser, se trouve insensiblement engagé, -presque d'honneur, à déchiffrer, à comprendre, à retenir ce qu'il ne -demanderait pas mieux d'oublier, afin qu'au bout de son entreprise, il -ait passé avec fruit par tous les chemins qu'il a plu à l'auteur de lui -faire parcourir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">[p. 440]</a></span></p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mercredi</i> 8 mai.—Travaillé toute la matinée sans entrain; j'étais mal -à l'aise, car je n'ai rien mangé jusqu'au dîner.</p> - -<p>—Vers trois heures, je me suis décidé à faire la corvée de Fromont. -J'ai beaucoup joui de cette promenade, quoique je n'aie vu du parc que -ce qui se trouve depuis la porte sur la grande route, jusqu'à la serre -du jardinier. J'ai vu, dans ce trajet, deux ou trois magnolias, dont -un ou deux sur la fin de la floraison. Je n'avais pas d'idée de ce -spectacle: cette profusion vraiment prodigieuse de fleurs énormes sur -cet arbre dont les feuilles ne font que commencer à poindre, l'odeur -délicieuse, une jonchée incroyable de pétales de fleurs déjà passées -ou fanées m'ont arrêté et charmé. Il y avait devant la serre des -rhododendrons rouges et un camélia d'une taille extraordinaire.</p> - -<p>Revenu par Ris et pris des pâtisseries en passant. La vue du paysage au -pont et en grimpant est charmante, à cause de la verdure printanière et -des effets d'ombre que les nuages font passer sur tout cela. J'ai fait, -en rentrant, une espèce de <i>pastel</i> de l'<i>effet de soleil</i> en vue de -mon plafond.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 9 <i>mai.</i>—Je crois que les pâtisseries d'hier mangées à mon -dîner pour égayer ma solitude ont contribué à me donner ce matin la -plus affreuse et la plus durable morosité. Me sentant mal disposé -pour quoi que ce soit, j'ai, vers neuf heures, gagné la forêt<span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">[p. 441]</a></span> et été -directement jusqu'au chêne Prieur. Quoique la matinée fût magnifique, -rien n'a pu me distraire de cette humeur noire. J'ai fait un petit -croquis du chêne; le frais qui commençait à s'élever m'a chassé.</p> - -<p>J'ai été particulièrement frappé, sans en être égayé, de cette pourtant -charmante musique des oiseaux au printemps: les fauvettes, les -rossignols, les merles si mélancoliques, le coucou dont j'aime le cri -à la folie, semblaient s'évertuer pour me distraire. Dans un mois au -plus, tous ces gosiers seront silencieux. L'amour les épanouit pour le -sentiment; un peu plus, il les ferait parler. Bizarre nature, toujours -semblable, inexplicable à jamais!</p> - -<p>—Vers trois ou quatre heures, la servante m'a parlé de l'homme qu'elle -avait vu entrer dans la maison des gendarmes. Le garçon de la ferme -est venu avec le garde champêtre, et je me suis joint à eux pour faire -une visite domiciliaire; toute la soirée nous avons fait de grotesques -préparatifs de défense en cas d'attaque de nuit; tout a été fort -heureusement inutile.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 11 <i>mai.</i>—J'ai reculé encore indéfiniment mon projet de -départ que j'avais fixé pour aujourd'hui.</p> - -<p>—Le matin, vu Candas dans la maison des gendarmes. Je lui ai parlé de -mes projets et de ce qu'on pourrait faire. Ce lieu est charmant: il est -bien dommage qu'il n'y ait pas de vignes de ce côté-là.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">[p. 442]</a></span></p> - -<p>J'ai joui aujourd'hui délicieusement, et comme un enfant qui entre en -vacances, de ma résolution subite de demeurer encore. Que l'homme est -faible et facilement étrange dans ses émotions et ses résolutions!</p> - -<p>J'étais hier soir d'une tristesse mortelle. En revenant de ma soirée, -je ne rêvais que catastrophes; ce matin, la vue des champs, le soleil, -l'idée d'éviter encore quelque temps ce brouhaha affreux de Paris m'ont -mis au ciel.</p> - -<p>Heureux ou malheureux, je le suis presque toujours à l'extrême!</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 13 <i>mai.</i>—J'ai passé ma journée tout seul et ne me suis pas -ennuyé. Jenny et la servante sont allées à Paris dès le matin et sont -revenues seulement à six heures.</p> - -<p>J'étais en train de faire mon dîner, quand elles sont arrivées trempées -par une pluie affreuse, qui n'a presque pas cessé tout le jour.</p> - -<p>Je me suis plu dans l'isolement complet et le silence de cette journée.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Mardi</i> 14 <i>mai.—Sur l'isolement de l'homme.</i></p> - -<p>«<i>L'indépendance a pour conséquence l'isolement</i>», Mme Quantinet -me cite cet extrait de l'<i>Adolphe</i> de Benjamin Constant. Hélas! -l'alternative d'être ennuyé et harcelé toute la vie, comme l'est un -homme engagé dans des liens de famille par exemple, ou d'être abandonné -de tout et de tous, pour n'avoir<span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">[p. 443]</a></span> voulu subir aucune contrainte, cette -alternative, dis-je, est inévitable. Il y en a qui ont mené la vie la -plus dure sous les impérieuses lois d'une femme acariâtre, ou souffrant -les caprices d'une coquette à laquelle ils avaient lié leur sort, et -qui à la fin de leurs jours n'ont pas même la consolation d'avoir pour -leur fermer les yeux ou leur donner leurs bouillons cette créature -qui serait bonne du moins pour adoucir le dernier passage. Elles vous -quittent ou meurent au moment où elles pourraient vous rendre le -service de vous empêcher d'être seul. Les enfants, si vous en avez eu, -après vous avoir occasionné tous les soucis de leur enfance ou de leur -sotte jeunesse, vous ont abandonné depuis longtemps.</p> - -<p>Vous tombez donc nécessairement dans cet isolement affreux dans lequel -s'éteint ce reste de vie et de souffrances.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 16 <i>mai.</i>—A Paris, par le premier convoi.</p> - -<p class="center">*</p> -<p><i>Vendredi</i> 17 <i>mai.</i>—Travaillé ce matin à la <i>femme qui se peigne.</i></p> - -<p>—Grande promenade dans la forêt, par le côté de Draveil. Pris en -contournant la forêt par l'allée qui en fait le tour.</p> - -<p>J'ai vu là le combat d'une mouche d'une espèce particulière et d'une -araignée. Je les vis arriver toutes deux, la mouche acharnée sur son -dos et lui portant des coups furieux; après une courte résistance, -l'araignée<span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">[p. 444]</a></span> a expiré sous ses atteintes; la mouche, après l'avoir -sucée, s'est mise en devoir de la traîner je ne sais où, et cela avec -une vivacité, une furie incroyables. Elle la tirait en arrière, à -travers les herbes, les obstacles, etc. J'ai assisté avec une espèce -d'émotion à ce petit duel homérique. J'étais le Jupiter contemplant le -combat de cet Achille et de cet Hector. Il y avait, au reste, justice -distributive dans la victoire de la mouche sur l'araignée, il y a si -longtemps que l'on voit le contraire arriver. Cette mouche était noire, -très longue, avec des marques rouges sous le corps.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 18 <i>mai.</i>—Le matin, travaillé à la <i>Femme qui se peigne</i>, que -je suis en train de gâter probablement, puis au <i>Michel-Ange.</i></p> - -<p>—Vers une heure, à la forêt avec ma bonne Jenny. J'avais un plaisir -infini à la voir jouir si expansivement de cette charmante nature si -verte, si fraîche. Je l'ai fait reposer longtemps, et elle est revenue -sans accident. Nous avons été jusqu'au Chêne d'Antain. En parcourant -le clos de Lamouroux, elle me disait douloureusement: «Comment! ne -vous verrai-je jamais autrement que dans une position mince et peu -digne de vous? Quoi! je ne vous verrai jamais un enclos comme celui-ci -à habiter, à embellir?» Elle a raison. Je ressemble en ceci à Diderot -qui se croyait prédestiné à habiter des taudis, et qui vit sa mort -prochaine, quand il fut installé dans un bel appartement, dans<span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">[p. 445]</a></span> des -meubles splendides, qu'il devait aux bontés de Catherine.</p> - -<p>Au reste, j'aime la médiocrité; j'ai le faste et l'étalage en horreur; -j'aime les vieilles maisons, les meubles antiques; ce qui est tout neuf -ne me dit rien. Je veux que le lieu que j'habite, que les objets qui -sont à mon usage me parlent de ce qu'ils ont vu, de ce qu'ils ont été, -et de ce qui a été avec eux.</p> - -<p>Ai-je l'âme plus rétrécie en cela que mon voisin Minoret, qui vient -d'abattre une partie du logement qu'il avait, pour construire un -affreux chalet qui va offenser mes regards, tant que je vivrai ici? -Quand ce Minoret est venu succéder au général Ledru<a name="NoteRef_499_499" id="NoteRef_499_499"></a><a href="#Note_499_499" class="fnanchor">[499]</a>, il s'est -hâté de jeter bas sa modeste et ancienne maison; il aime mieux ces -pierres toutes neuves qu'il a tirées de la carrière... La vieille -d'Esnont en a fait autant. A la vérité, la maison lui tombait sur la -tête. Cela me vaut deux constructions à la moderne, affreuses à tolérer.</p> - -<p>Il y a, au reste, dans Champrosay, depuis quelque temps, émulation de -mauvaises bâtisses. Gibert avait commencé avec sa magnifique grille. -Les gens qui ont succédé au marquis de La Feuillade font recrépir la -maison et ont imaginé d'y ajouter des ornements qui la rendent ridicule -et lui ôtent tout caractère et toute proportion.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">[p. 446]</a></span></p> - -<p>—Ce matin, Georges<a name="NoteRef_500_500" id="NoteRef_500_500"></a><a href="#Note_500_500" class="fnanchor">[500]</a> est venu m'inviter à dîner de la part de sa -mère, qui vient pour deux jours avec Mme Barbier<a name="NoteRef_501_501" id="NoteRef_501_501"></a><a href="#Note_501_501" class="fnanchor">[501]</a> et M. P... et -son mari.</p> - -<p>Villot vient un moment dans la journée; nous avons été assez tristes à -cause de toutes les menaces du temps.</p> - -<p>Le soir pourtant je me suis mis en train et ai causé un peu. Revenu à -onze heures. Mme Barbier est très amusante.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 20 <i>mai.</i>—J'ai été vers deux heures les voir jusqu'au départ -de quatre heures et demie et les ai menés jusqu'au chemin de fer. -Je disais à Mme Barbier que l'indigne pantalon des femmes était un -attentat aux droits de l'homme.</p> - -<p class="center">*</p> -<p><i>Jeudi</i> 23 <i>mai.</i>—Travaillé au <i>Chasseur de lions</i> et au -<i>Michel-Ange</i><a name="NoteRef_502_502" id="NoteRef_502_502"></a><a href="#Note_502_502" class="fnanchor">[502]</a>.</p> - -<p>—Sorti pour aller voir Mme Quantinet. Elle est partie pour Paris.....</p> - -<p>Vers cinq heures, promenade à l'allée de l'Ermitage. Temps charmant, -quoique chaud. Joui délicieusement de cette heure charmante qui -m'attriste moins qu'autrefois.</p> - -<p>J'ai découvert dans cette grande allée un petit<span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">[p. 447]</a></span> sentier délicieux, qui -conduit à des retraites charmantes. Pensé involontairement à la dame à -la robe de chambre bariolée.</p> - -<p>Le soir, clair de lune ravissant dans mon petit jardin. Resté à me -promener très tard. Je ne pouvais assez jouir de cette douce lumière -sur ces saules, du bruit de la petite fontaine et de l'odeur délicieuse -des plantes qui semblent, à cette heure, livrer tous leurs trésors -cachés.</p> - -<hr class="b2" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_498_498" id="Note_498_498"></a><a href="#NoteRef_498_498"><span class="label">[498]</span></a> Ici paraît pour la première fois le nom du peintre -<i>Pierre Andrieu</i>, qui fut le collaborateur assidu de Delacroix, -après avoir été son élève. Il eut sa part dans ses principaux -travaux décoratifs, notamment dans la galerie d'Apollon du Louvre -et la chapelle de Saint-Sulpice. Après sa mort, il fut chargé de la -restauration du plafond de la galerie d'Apollon et de la coupole de la -bibliothèque du Luxembourg. Andrieu s'était assimilé si complètement -la manière de Delacroix que Th. Gautier écrivait à propos de lui: -«Les dessous de ses chefs-d'œuvre n'ont pas de secret pour lui. Ses -personnages se meuvent naturellement... comme ceux de Delacroix; ils -ont les mêmes types, les mêmes allures, le même goût d'ajustement. Si -ce ne sont pas des frères, ce sont au moins des cousins germains, et -après quelques heures de retouche, le maître volontiers les signerait.» -C'était à la fois faire l'éloge et la critique du talent d'Andrieu. -La vénération de l'élève pour le maître revêtait le caractère d'une -véritable religion: il conserva pendant près de trente années les -copies du Journal que nous publions aujourd'hui, sans permettre qu'on y -portât la main, malgré les propositions qui lui furent faites.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_499_499" id="Note_499_499"></a><a href="#NoteRef_499_499"><span class="label">[499]</span></a> Le général <i>Ledru des Essarts</i>, frère du naturaliste -<i>Pierre Ledru</i>, fit toutes les campagnes de la Révolution et de -l'Empire. En 1836, Louis-Philippe le nomma pair de France. Il mourut à -Champrosay en 1844.</p></div> - - -<div class="footnote"> -<p><a name="Note_500_500" id="Note_500_500"></a><a href="#NoteRef_500_500"><span class="label">[500]</span></a> <i>Georges Villot</i>, fils de son ami <i>Frédéric Villot.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_501_501" id="Note_501_501"></a><a href="#NoteRef_501_501"><span class="label">[501]</span></a> Mme <i>Barbier</i> était la belle-mère de Frédéric Villot.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_502_502" id="Note_502_502"></a><a href="#NoteRef_502_502"><span class="label">[502]</span></a> Toile de 0<sup>m</sup>,60 X 0<sup>m</sup>,40. Galerie -Bruyas, au Musée de Montpellier.(Voir <i>Catalogue Robaut</i> n° 1184.)</p></div> - -<hr class="b2" /> - -<p><i>Paris, lundi</i> 3 <i>juin.</i>—Ce jour, dîné chez Bixio avec -Lamoricière<a name="NoteRef_503_503" id="NoteRef_503_503"></a><a href="#Note_503_503" class="fnanchor">[503]</a>, etc. Cavaignac devait y être. Le premier est charmant -et plein de véritable esprit.</p> - -<p>—Tous ces jours-ci, je ne vois personne, enfoncé que je suis dans mon -esquisse.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Jeudi</i> 6 <i>juin.</i>—Passé la journée au Jardin des plantes. Jussieu -<a name="NoteRef_504_504" id="NoteRef_504_504"></a><a href="#Note_504_504" class="fnanchor">[504]</a> m'a conduit partout.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Samedi</i> 8 <i>juin.</i>—Quinze jours sans avoir rien écrit ici!...</p> - -<p>Revenu de Champrosay il y a quinze jours, jour pour jour.</p> - -<p>Jenny y est retournée aujourd'hui pour y prendre les lunettes du maire -et les lui rendre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">[p. 448]</a></span></p> - -<p>—Je suis resté jusqu'à midi sur mon canapé, dormant et lisant -l'évasion de mon cher Casanova.</p> - -<p>—Je me disais, en regardant ma composition du plafond qui ne me plaît -que depuis hier, grâce aux changements que j'ai faits dans le ciel -avec du pastel, qu'un bon tableau était exactement comme un bon plat, -composé des mêmes éléments qu'un mauvais: l'artiste fait tout. Que -de compositions magnifiques ne seraient rien sans le grain de sel du -grand cuisinier! Cette puissance du <i>je ne sais quoi</i> est étonnante -dans Rubens; ce que son tempérament,—<i>vis poetica</i>,—ajoute à une -composition, sans qu'il semble qu'il la change, est prodigieux. Ce -n'est autre chose que le tour dans le style; la façon est tout, le fond -est peu en comparaison.</p> - -<p>Le <i>nouveau</i> est très ancien, on peut même dire que c'est toujours ce -qu'il y a de plus ancien.</p> - -<p>—Pour imprimer le mur de l'église, <i>huile de lin</i> et non autre, -bouillante, <i>blanc de céruse</i> et non pas <i>blanc de zinc</i>, qui ne tient -pas. L'ocre <i>jaune</i> serait la meilleure impression.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Lundi</i> 10 <i>juin.</i>—La <i>partie du ciel</i><a name="NoteRef_505_505" id="NoteRef_505_505"></a><a href="#Note_505_505" class="fnanchor">[505]</a>—<i>après<span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">[p. 449]</a></span> les plus grands -clairs du soleil</i>, c'est-à-dire déjà foncé: <i>Jaune chrome foncé -blanc—blanc laque</i> et <i>vermillon.</i></p> - -<p>La <i>terre de Cassel</i> et <i>blanc</i> forme la demi-teinte décroissante. En -général, excellent pour demi-teinte.</p> - -<p>Les <i>clairs</i> jaune clair sur les nuages au-dessous du char: <i>Cadmium, -blanc</i>, une pointe de <i>vermillon.</i></p> - -<p>La <i>partie du ciel plus orangé</i>, à partir du cercle lumineux: Sur une -préparation orangée, frôler à sec un ton de <i>jaune de Naples, vert bleu -et blanc</i>, en laissant un peu paraître le ton orangé.</p> - -<p>Ton orangé, très beau pour le ciel: <i>Terre d'Italie naturelle, blanc, -vermillon.—Vermillon, blanc, laque</i> et quelquefois un peu de <i>cadmium</i> -et de <i>blanc.</i></p> - -<p><i>Robe de Minerve</i>, sur une préparation convenable: Clairs des plis -peints avec <i>bleu de Prusse</i> et <i>blanc</i><span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">[p. 450]</a></span> assez cru, peut-être un peu -de laque.—A sec, par-dessus, clairs avec blanc et chrome; enfin ton -citron. Glacer par-dessus à sec <i>avec cobalt</i> et <i>laque.</i>—Enfin, -rehauts sombres et chauds avec <i>terre d'Italie brûlée</i> et <i>carmin fixe.</i></p> - -<p><i>Apollon</i>, la robe peinte d'un <i>ton rouge</i> un peu fade dans les clairs, -glacé avec <i>laque jaune</i> et <i>laque rouge.</i></p> - -<p>Localité des <i>chairs de la Diane: Terre de Cassel, blanc et vermillon.</i> -Assez gris partout. Clairs: <i>blanc</i> et <i>vermillon, un peu de vermillon.</i></p> - -<p>Les reflets ton chaud, <i>presque citron</i>; il y entre un peu -d'<i>antimoine</i>, le tout très franchement.</p> - -<p>Localité des <i>cheveux de l'Apollon: Terre d'ombre, blanc, cadmium</i>, -très peu de <i>terre d'Italie</i> ou d'<i>ocre.</i></p> - -<p>Pour la <i>tunique de la Diane</i>, un ton de reflet analogue à celui de sa -chair dans l'ombre: <i>Antimoine, cadmium</i>, etc.</p> - -<p>Localité chaude des <i>nuages sous le char: Cadmium</i> et <i>blanc</i>, un peu -foncé, et <i>terre de Cassel et blanc</i>, touché par-dessus avec ton froid -de <i>terre de Cassel</i> et <i>blanc</i> (tout ceci pour l'<i>ombre</i>).</p> - -<p>Demi-teinte du <i>Cheval soupe de lait</i> (l'<i>Arabe passant un gué</i>)<a name="NoteRef_506_506" id="NoteRef_506_506"></a><a href="#Note_506_506" class="fnanchor">[506]</a>: -<i>Terre d'ombre naturelle</i> et <i>blanc, antimoine, blanc</i> et <i>brun rouge</i>: -le rouge ou le jaune prédominant, suivant la convenance.</p> - -<p class="center">*</p> - -<p><i>Vendredi</i> 14 <i>juin.</i>—Un architecte qui remplit<span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">[p. 451]</a></span> véritablement toutes -les conditions de son art me paraît un phénix plus rare qu'un grand -peintre, un grand poète et un grand musicien. Il me saute aux yeux que -la raison en est dans cet accord absolument nécessaire d'un grand bon -sens avec une grande inspiration. Les détails d'utilité qui forment le -point de départ de l'architecte, détails qui sont l'essentiel, passent -avant tous les ornements. Cependant il n'est artiste qu'en prêtant -des ornements convenables à cet <i>Utile</i>, qui est son thème. Je dis -<i>convenables</i>; car même après avoir établi en tous points le rapport -exact de son plan avec les usages, il ne peut orner ce plan que d'une -certaine manière. Il n'est pas libre de prodiguer ou de retrancher -les ornements. Il les faut aussi appropriés au plan, comme celui-ci -l'a été aux usages. Les sacrifices que le peintre et le poète font à -la grâce, au charme, à l'effet sur l'imagination, excusent certaines -fautes contre l'exacte raison. Les seules licences que se permette -l'architecte peuvent peut-être se comparer à celles que prend le grand -écrivain, quand il fait en quelque sorte sa langue. En réservant des -termes qui sont à l'usage de tout le monde, le tour particulier en -fait des termes nouveaux; de même l'architecte, par l'emploi calculé -et inspiré en même temps des ornements qui sont le domaine de tous -les architectes, leur donne une nouveauté surprenante et réalise le -beau qu'il est donné à son art d'atteindre. Un architecte de génie, -copiera un monument et saura, par des variantes, le rendre<span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">[p. 452]</a></span> original; -il le rendra propre à la place, il observera dans les distances, -les proportions, un ordre tel qu'il le rendra tout nouveau. Les -architectes vulgaires, nos modernes architectes, ne savent que copier -littéralement, de sorte qu'ils joignent à l'humiliant aveu qu'ils -semblent faire de leur impuissance le défaut de succès dans l'imitation -même; car le monument qu'ils ont imité à la lettre ne peut jamais être -exactement dans les mêmes conditions que celui qu'ils imitent. Non -seulement ils ne peuvent inventer une belle chose, mais ils gâtent la -belle invention qu'on est tout surpris de retrouver, entre leurs mains, -plate et insignifiante.</p> - -<p>Ceux qui ne prennent pas le parti d'imiter en bloc et exactement, -font pour ainsi dire au hasard. Les règles leur apprennent qu'il faut -orner certaines parties, et ils ornent ces parties, quel que soit le -caractère du monument et quel que soit son entourage.</p> - -<p>(Joindre à ce qui précède ce que je dis de la proportion des monuments -imités avec l'ouvrage définitif, par exemple le Parthénon ou la Maison -carrée, et la Madeleine et l'Arc de triomphe.)</p> -<hr class="r5" /> - -<hr class="b2" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_503_503" id="Note_503_503"></a><a href="#NoteRef_503_503"><span class="label">[503]</span></a> Le général <i>Lamoricière</i> était alors député à -l'Assemblée législative et combattait avec le général Cavaignac la -politique du Prince Président, dont il entrevoyait les projets.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_504_504" id="Note_504_504"></a><a href="#NoteRef_504_504"><span class="label">[504]</span></a> <i>Adrien de Jussieu</i> avait, en 1820, remplacé son père, -<i>Joseph de Jussieu</i>, dans la chaire de botanique au Muséum.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_505_505" id="Note_505_505"></a><a href="#NoteRef_505_505"><span class="label">[505]</span></a> Il est question ici du plafond de la galerie d'Apollon -du Louvre. <i>Apollon vainqueur du serpent Python</i>: tel est le titre -définitif de la composition. Toile 8<sup>m</sup> X 7<sup>m</sup>,50. M. -Robaut, dans son Catalogue, écrit que le prix fut d'abord fixé à 18,000 -francs, et que l'architecte Duban fit de son propre mouvement élever la -somme à 24,000 francs. Voici en quels termes Delacroix décrit le sujet -de sa décoration: -</p> -<p> -«Le dieu, monté sur son char, a déjà lancé une partie de ses traits; -Diane, sa sœur, volant à sa suite, lui présente son carquois. Déjà -percé par les flèches du dieu de la chaleur et de la vie, le monstre -sanglant se tord en exhalant dans une vapeur enflammée les restes de sa -vie et de sa rage impuissante. Les eaux du déluge commencent à tarir -et déposent sur les sommets des montagnes ou entraînent avec elles les -cadavres des hommes et des animaux. Les dieux se sont indignés de voir -la terre abandonnée à des monstres difformes, produits impurs du limon; -ils se sont armés comme Apollon. Minerve, Mercure s'élancent pour les -exterminer, en attendant que la sagesse éternelle repeuple la solitude -de l'univers; Hercule les écrase de sa massue, Vulcain, le dieu du feu, -chasse devant lui la nuit et les vapeurs impures, tandis que Borée et -les Zéphyrs sèchent les eaux de leur souffle et achèvent de dissiper -les nuages. Les nymphes des fleuves et des rivières ont retrouvé leur -lit de roseaux et leur urne encore souillée par la fange et les débris. -Des divinités plus timides contemplent à l'écart ce combat des dieux et -des éléments. Cependant, du haut des cieux, la Victoire descend pour -couronner Apollon vainqueur, et Iris, la messagère des dieux, déploie -dans les airs son écharpe, symbole du triomphe de la lumière sur les -ténèbres et sur la révolte des eaux.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_506_506" id="Note_506_506"></a><a href="#NoteRef_506_506"><span class="label">[506]</span></a> Voir <i>Catalogue Robaut</i>, n° 1347.</p></div> - - - -<h4>FIN DU TOME PREMIER.</h4> - -<hr class="full" /> - -<p>TABLE ALFABÉTHIQUE DES NOMS ET DES ŒUVRES<br /> -CITÉS DANS LE JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX.</p> - -<p> -A<br /> -<br /> -ABADIE, modèle de Delacroix, I, <a href="#Page_104">104</a>.<br /> -ABD-EL-KADER, II, 393.<br /> -<i>Abigaïl vient apaiser David par des présents</i>, projet de tableau<br /> -<span style="margin-left: 1em;">de Delacroix, I, <a href="#Page_335">335</a>.</span><br /> -ABOVILLE (vicomte D'), ami et voisin de Berryer, II, 485.<br /> -ABOU, pacha marocain, I, <a href="#Page_162">162</a>, <a href="#Page_166">166</a>, <a href="#Page_175">175</a>, <a href="#Page_179">179</a>, <a href="#Page_182">182</a>.<br /> -ABOUT (Edmond), homme de lettres, III, 176, 179, 181 et note 3.<br /> -ABRAHAM, juif du Maroc, I, <a href="#Page_152">152</a>, <a href="#Page_157">157</a>, <a href="#Page_163">163</a>, <a href="#Page_174">174</a>, <a href="#Page_175">175</a>, <a href="#Page_183">183</a>.<br /> -ABRANTÈS (duchesse D'), III, 315 et note 2.<br /> -<i>Abrégé de la vie des peintres</i>, par Roger de Piles, I, <a href="#Page_419">419</a>, <a href="#Note_486_486">note 486</a>.<br /> -<i>Abreuvoir au Maroc</i>, toile de Delacroix, III, 401.<br /> -ACHILLE, II, 301, 302; III, 418.<br /> -<i>Acteurs de Tanger</i>, étude de Delacroix, I, <a href="#Page_214">214</a>.<br /> -ADAM (Adolphe), compositeur, I, <a href="#Page_317">317</a>; II, 225 et note 2.<br /> -ADAM (Lambert-Sigisbert), sculpteur, III, 281, note 2.<br /> -<i>Adam et Ève</i>, composition d'Albert Dürer, I, <a href="#Page_353">353</a>.<br /> -<i>Adam et Ève</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_306">306</a>; II, 286 et note 4.<br /> -<i>Adam et Ève</i>, peinture décorative de la bibliothèque du Palais-Bourbon,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">par Delacroix, I, <a href="#Page_257">257</a>,—toile d'après la même peinture, III, 292.</span><br /> -<i>Adam et Ève chassés du Paradis</i>, toile de Delacroix, II, 135.<br /> -<i>Adam et Ève se cachant après le péché</i>, chaire sculptée à<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Notre-Dame d'Answyck, à Malines, II, 25.</span><br /> -ADELINE, modèle de Delacroix, I, <a href="#Page_92">92</a>, <a href="#Page_130">130</a>.<br /> -<i>Adieux de Bornéo et Juliette</i>, toile de Delacroix, II,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">273 note 1, 395 note.</span><br /> -<i>Adolphe</i>, roman de Benjamin Constant, I, <a href="#Page_438">438</a>, <a href="#Page_442">442</a>.<br /> -<i>Adoration des Mages</i>, toile de Rubens, musée de Bruxelles, II, 7, 34.<br /> -<i>Adoration des Rois</i>, toile de Rubens, église Saint-Jean,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">à Malines, II, 22.</span><br /> -<i>Adoration des Rois</i>, tableau de l'école de David, église de<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Chaillou, I, <a href="#Page_372">372</a>.</span><br /> -<i>Agapanthus</i> (l'), toile de Delacroix, I, <a href="#Page_354">354</a> et <a href="#Note_416_416">note 416</a>.<br /> -<i>Agnès de Méranie</i>, tragédie de Ponsard, I, <a href="#Page_239">239</a> <a href="#Note_232_232">note 232</a>.<br /> -<i>Agonie du Christ</i>, esquisse de Decamps, II, 175.<br /> -ALARD, violoniste, I, <a href="#Page_270">270</a> <a href="#Note_283_283">note 283</a>, <a href="#Page_364">364</a> et <a href="#Note_428_428">note 428</a>, II, 75, 76.<br /> -ALAUX (Jean), peintre, III, 304.<br /> -ALBERTHE, cousine d'Eugène Delacroix, I, <a href="#Page_259">259</a> et <a href="#Note_262_262">note 262</a>, <a href="#Page_272">272</a>, <a href="#Page_358">358</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 220, 271, 276, 282, 302; III, 25, 27, 67, 119, 124, 146, 182.</span><br /> -ALBONI (Mme), cantatrice, II, 272, 351 note.<br /> -<i>Alcassar-el-Kebir</i>, aquarelle et tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_179">179</a>.<br /> -ALEXANDRE (général), III, 122.<br /> -ALEXANDRE, roi de Macédoine, I, <a href="#Page_201">201</a>; II, 450; III, 270.<br /> -<i>Alexandre et les poèmes d'Homère</i>, peinture décorative de la<br /> -<span style="margin-left: 1em;">bibliothèque du Palais-Bourbon, par Delacroix, I, <a href="#Page_257">257</a>.</span><br /> -ALKAN, musicien et compositeur, I, <a href="#Page_364">364</a> et note 429.<br /> -<i>Allée d'arbres</i>, toile de Rousseau, I, <a href="#Page_303">303</a>.<br /> -<i>Allégorie sur la Gloire</i>, croquis de Delacroix, II, 66 et note.<br /> -ALLIER (Antoine), sculpteur, I, <a href="#Page_98">98</a> et <a href="#Note_120_120">note 120</a>.<br /> -<i>Amateur</i> (l') <i>d'estampes</i>, peinture par Daumier, II, 62 note.<br /> -AMELOT DE LA HOUSSAYE, littérateur, I, <a href="#Page_259">259</a> et <a href="#Note_264_264">note 264</a>.<br /> -<i>Amende honorable</i> (l'), toile de Delacroix, I, <a href="#Page_81">81</a> <a href="#Note_98_98">note 98</a>.<br /> -<i>Ames du purgatoire</i> (les), toile de Rubens, musée d'Anvers, II, 27.<br /> -<i>Amphitryon</i>, comédie de Molière, III, 164.<br /> -<i>Anacréon</i>, fresque de Delacroix, à Valmont, I, <a href="#Page_193">193</a> et <a href="#Note_196_196">note 196</a>.<br /> -<i>Anastase, ou les Mémoires d'un Grec</i>, traduit de l'anglais, I, <a href="#Page_107">107</a>.<br /> -ANCELOT (Mme), femme de lettres, auteur des <i>Salons de Paris</i>, III, 315.<br /> -ANDRÉ DEL SARTE, maître florentin, I, <a href="#Page_29">29</a>.<br /> -ANDRIEU (Pierre), peintre, élève de Delacroix, I, <a href="#Page_439">439</a> et <a href="#NoteRef_498_498">note 498</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 36, 87 note 1, 98, 111, 124, 151, 266, 309 note, 374 et note,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">379, 386; III, 136, 159, 165, 186, 208, 292, 336 et note.—(Mme),</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">sa veuve, I, <a href="#Page_426">426</a>, <a href="#Note_493_493">note 493</a>.</span><br /> -<i>Andromède</i>, toile de Delacroix, II, 137, 375; III, 395.<br /> -<i>Andromède</i>, groupe de Puget, musée du Louvre, I, <a href="#Page_202">202</a> <a href="#Note_205_205">note 205</a>.<br /> -<i>Ange Pitou</i>, roman d'Alexandre Dumas père, III, 342 et note 1.<br /> -<i>Angélique délivrée par Roger</i>, tableau d'Ingres,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">musée du Louvre, II, 318.</span><br /> -<i>Angélique et Médor</i>, toile de Delacroix, III, 402.<br /> -ANNIBEAU (Mme D'), amie de Berryer, III, 185, 186.<br /> -<i>Annuaire</i> de l'Académie de Bruxelles, III, 358.<br /> -ANTOINE (le Père), supérieur de la Trappe, III, 58, 59.<br /> -<i>Antoine et Cléopâtre</i>, tragédie de Shakespeare, III, 424.<br /> -<i>Antony</i>, drame d'Alexandre Dumas, II, 237, 408.<br /> -<i>Apollon et Marsyas</i>, peinture sur bois, attribuée<br /> -<span style="margin-left: 1em;">à Raphaël, musée du Louvre, III, 306 et note.</span><br /> -<i>Apollon vainqueur du serpent Python</i>, plafond de la galerie d'Apollon,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">au Louvre, par Delacroix, I, <a href="#Page_448">448</a> <a href="#Note_505_505">note 505</a>; II, 37 note, 54 et note, 66, 394.</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">—<i>Id.</i>, autres toiles de Delacroix, même sujet, II, 138, 291.</span><br /> -<i>Apothéose d'Homère</i>, plafond de Ingres, musée du Louvre, II, 317 note.<br /> -<i>Apothicaires</i> (les), petite toile de Watteau, III, 316 note 3.<br /> -<i>Arabe accroupi</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_408">408</a>; II, 46.<br /> -<i>Arabe à cheval</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_377">377</a>.<br /> -<i>Arabe à l'affût du lion</i>, toile de Delacroix, II, 379 et note,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">—dessin. II, 379 note,—croquis, II, 379 note.</span><br /> -<i>Arabe assis et son cheval près de lui</i>, petite toile de Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 336 et note 1; III, 136, 137.</span><br /> -<i>Arabe blessé au bras et son cheval</i>, toile de Delacroix, III, 348.<br /> -<i>Arabe</i> (l') <i>et l'enfant à cheval</i>, toile de Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 381 et note 3.</span><br /> -<i>Arabe escaladant des rochers pour surprendre un lion</i>, toile de<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Delacroix, I, <a href="#Page_385">385</a>.</span><br /> -<i>Arabe qui va seller son cheval</i>, toile de Delacroix, III, 162, 179.<br /> -<i>Arabes autour du feu</i>, toile de Delacroix, III, 402.<br /> -<i>Arabes d'Oran</i>, I, <a href="#Page_316">316</a>.<br /> -ARAGO (François), I, <a href="#Page_296">296</a> <a href="#Note_333_333">note 333</a>; II, 255 et note.<br /> -ARAGO (Étienne), frère de François, II, 255 note; III, 35 et note 1.<br /> -ARAGO (Emmanuel), fils de François, II, 255 note, 279, 312, 334; III, 10, 26.<br /> -ARAGO (Alfred), peintre, inspecteur général des Beaux-Arts, deuxième fils<br /> -<span style="margin-left: 1em;">de François, I, <a href="#Page_296">296</a> et <a href="#Note_333_333">note 333</a>, <a href="#Page_303">303</a> <a href="#Note_346_346">note 346</a>; II, 255 note.</span><br /> -ARAGON (D'), I, <a href="#Page_243">243</a>, <a href="#Page_276">276</a>.<br /> -<i>Archange saint Michel</i> (l') <i>terrassant</i><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><i>le démon</i>, plafond de la chapelle des</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Saints-Anges, à l'église Saint-Sulpice,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">pur Delacroix, I, <a href="#Page_411">411</a>, <a href="#Note_479_479">note 479</a>.</span><br /> -<i>Archimède tué par le soldat</i>, peinture<br /> -<span style="margin-left: 1em;">décorative de la bibliothèque du Palais-Bourbon,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">par Delacroix, I, <a href="#Page_258">258</a>.</span><br /> -ARENBERG (galerie du due D'), II, 7.<br /> -ARÉTIN (l'), poète satirique italien, III, 194 et note.<br /> -ARGENT (D'), II, 147.—(Mme D'), I, <a href="#Page_390">390</a>.<br /> -<i>Ariane</i>, petite toile de Delacroix, I, <a href="#Page_376">376</a>.<br /> -ARIOSTE (l'), poète italien, auteur de <i>Roland furieux</i>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_232">232</a>; II, 260, 261, 440, 441; III, 138, 385.</span><br /> -ARISTOTE, II, 180, 403.<br /> -<i>Aristote décrit les animaux que lui envoie Alexandre</i>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">peinture décorative de la bibliothèque du Palais-Bourbon,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">par Delacroix, I, <a href="#Page_258">258</a>, <a href="#Page_261">261</a> <a href="#Note_267_267">note 267</a>; II, 92.</span><br /> -ARLINCOURT (vicomte D'), poète et romancier, II, 361 et note 2, 362.<br /> -<i>Armide</i>, opéra de Rossini, III, 126, 127.<br /> -<i>Armide arrivant au camp de Godefroi</i>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">projet de tableau de Delacroix, II, 309.</span><br /> -ARNOULD (Sophie), cantatrice, I, <a href="#Page_272">272</a>.<br /> -ARNOULD-PLESSY (Mme), comédienne, III, 333, 334 et note 1.<br /> -ARNOUX, peintre et homme de lettres,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_274">274</a> et <a href="#Note_298_298">note 298</a>, <a href="#Page_281">281</a>, <a href="#Page_284">284</a>, <a href="#Page_297">297</a>, <a href="#Page_299">299</a>;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 380 et note; III, 40.</span><br /> -ARPENTIGNY (D'), critique, I, <a href="#Page_283">283</a>, <a href="#Page_310">310</a>.<br /> -<i>Arsace et Isménie</i>, roman de Montesquieu, I, <a href="#Page_395">395</a> et <a href="#Note_467_467">note 467</a>.<br /> -<i>Aspasie</i>, toile de Delacroix, III, 292.<br /> -ASSELINE, secrétaire des commandements des<br /> -<span style="margin-left: 1em;">princes d'Orléans, I, <a href="#Page_270">270</a> et <a href="#Note_284_284">note 284</a>, <a href="#Page_271">271</a>, <a href="#Page_298">298</a>.</span><br /> -<i>Assumption</i> (l'), copie du tableau<br /> -<span style="margin-left: 1em;">du Poussin, à l'église de Fécamp, I, <a href="#Page_399">399</a>;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">—toile de Rubens, musée de Bruxelles, II, 7, 34.</span><br /> -<i>Athalie</i>, tragédie de Racine, I, <a href="#Page_359">359</a>, <a href="#Page_361">361</a>; III, 145.<br /> -<i>Attila ramenant la barbarie sur l'Italie ravagée</i>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">peinture décorative de la bibliothèque du Palais-Bourbon,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">par Delacroix, I, <a href="#Page_257">257</a>, <a href="#Page_316">316</a> et <a href="#Note_369_369">note 369</a>, <a href="#Page_318">318</a> <a href="#Note_370_370">note 370</a>, <a href="#Page_325">325</a>, <a href="#Page_329">329</a> <a href="#Note_385_385">note 385</a>.</span><br /> -AUBER, compositeur, I, <a href="#Page_364">364</a>; II, 75, 76, 378; III, 141,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">note 3, 159, 181 et note 2.</span><br /> -AUBERNON (Mme), II, 279 et note 1.<br /> -AUBLÉ (le docteur), de Malesherbes, II, 484, 485.<br /> -AUBRY, marchand de tableaux, I, <a href="#Page_307">307</a> et <a href="#Note_353_353">note 353</a>.<br /> -AUDIFFRET (Charles-Louis D'), économiste et homme<br /> -<span style="margin-left: 1em;">politique, II, 375 et note 5; III, 63.</span><br /> -<i>Augerville</i>, propriété de Berryer,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">près de Malesherbes, I, <a href="#Page_56">56</a>; II, 353, 355,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">359 note 2, 367, 482, 492, 494; III, 113,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">114, 116, 174, 177, 251, 292, 293, 319</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">note 1, 331, 350, 397, 401, 427, 430.</span><br /> -AUGIER (Émile), auteur dramatique, II, 378 et note 4; III, 129.<br /> -AUGUSTE (M.), sculpteur, ami de Delacroix, I, <a href="#Page_135">135</a><br /> -<span style="margin-left: 1em;">et <a href="#Note_149_149">note 149</a>, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_138">138</a>, <a href="#Page_239">239</a>.</span><br /> -AURAS (Marie), modèle de Delacroix, I, <a href="#Page_62">62</a>.<br /> -AUTRAN (Joseph), poète, III, 145 et note I 156.<br /> -<br /> -B<br /> -<br /> -BABINET (Jacques), mathématicien, II, 297 et note 3.<br /> -<i>Bacchus</i>, fresque de Delacroix, à Valmont, I, <a href="#Page_193">193</a> <a href="#Note_196_196">note 196</a>.<br /> -<i>Bachelier de Salamanque</i>, roman de Lesage, III, 360.<br /> -BACON (Roger), II, 190.<br /> -<i>Baigneuse</i> (la), <i>de dos</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_373">373</a>, <a href="#Page_408">408</a>.<br /> -<i>Baigneuses</i>, toile de Delacroix, II, 329 et note 1, 334, 411.<br /> -BAILLY (le docteur), I, <a href="#Page_48">48</a>, <a href="#Page_124">124</a>; III, 328.<br /> -<i>Bain mauresque</i>, étude de Delacroix, I, <a href="#Page_215">215</a>.<br /> -BALLESTE, officier français, I, <a href="#Page_52">52</a>.<br /> -BALTARD (Victor), architecte, I, <a href="#Page_383">383</a> et <a href="#Note_457_457">note 457</a>; II, 94 et note, 229.<br /> -BALZAC (Honoré DE), littérateur et romancier,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_xxiii">xxiii</a>; II, 80 et note 3, 178 note 2, 201, 209, 433;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 34, 35 note 2, 268 note 2, 286 note, 315 note 2,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">342, 377, 408, 411.—Sa veuve, II, 347.</span><br /> -<i>Baptême de Notre-Seigneur</i>, panneau de Rubens,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">église Saint-Jean, à Malines, II, 22.</span><br /> -<i>Baptême du Christ</i>, tableau de Corot,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">église Saint-Nicolas du Chardonnet à Paris, I, <a href="#Page_289">289</a>.</span><br /> -<i>Baptême du Christ</i>, de Rubens, musée du Louvre, III, 350.<br /> -BARBEREAU, compositeur, II, 325, 383.<br /> -BARBÈS (Armand), homme politique, I, <a href="#Page_362">362</a> et <a href="#Note_424_424">note 424</a>.<br /> -BARBIER, beau-père de Fr. Villot, et voisin de campagne<br /> -<span style="margin-left: 1em;">de Delacroix, à Champrosay, I, <a href="#Page_292">292</a> et <a href="#Note_326_326">note 326</a>, <a href="#Page_293">293</a>, <a href="#Page_308">308</a>;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 193, 194, 197, 217, 256, 263, 323, 349, 350, 478,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">481, 492; III, 53, 60, 130, 163, 179, 180, 347, 348.</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">—(Mme), I, <a href="#Page_446">446</a>; II, 157, 161, 194, 197, 211, 213, 218,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">237, 247, 258, 475; III, 4, 25, 33, 52, 130, 162, 163,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">204, 348, 412.</span><br /> -BARBIER jeune, frère de Mme Villot, II, 235; III, 53.<br /> -<i>Barbier de Méquinez</i> (le), tableau<br /> -<span style="margin-left: 1em;">et esquisse de Delacroix, I, <a href="#Page_215">215</a>; II, 378.</span><br /> -<i>Barbier de Séville</i> (le), comédie de<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Beaumarchais, I, <a href="#Page_108">108</a>, <a href="#Page_123">123</a>;—opéra de Rossini,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 155; III, 182.</span><br /> -BARBOTTE, II, 467.<br /> -BAROCCI, maître italien, III, 334.<br /> -BAROCHE, homme politique, III, 125 et note, 127, 128.<br /> -<i>Barque</i> (la), toile de Delacroix, III, 137.<br /> -<i>Barque de don Juan</i> (la), toile de Delacroix,<br /> -musée du Louvre, I, <a href="#Page_269">269</a> <a href="#Note_281_281">note 281</a>, <a href="#Page_302">302</a>.<br /> -BARÈRE (le conventionnel), II, 428.<br /> -BARRE (Jean-Auguste), sculpteur, III, 339 et note 1.<br /> -BARRÈRE (Mme DE), I, <a href="#Page_325">325</a>.<br /> -<i>Barricade</i> (la), toile de Meissonier, I, <a href="#Page_350">350</a>.<br /> -BARBOILHET (Paul), chanteur, I, <a href="#Page_301">301</a>; III, 294 et note 3, 316 note 3.<br /> -BARTHE (Félix), magistrat, III, 183 et note 2.<br /> -BARYE (Ant.-Louis), sculpteur, I, <a href="#Page_285">285</a>, <a href="#Page_296">296</a> <a href="#Note_332_332">note 332</a>; III, 25, 143, 208.<br /> -BATAILLE (Nicolas-Auguste), cousin de Delacroix, I, <a href="#Page_279">279</a>, <a href="#Page_308">308</a><br /> -<span style="margin-left: 1em;">et <a href="#Note_354_354">note 354</a>, <a href="#Page_389">389</a> <a href="#Note_461_461">note 461</a>, <a href="#Page_399">399</a> et <a href="#Note_468_468">note 468</a>, <a href="#Page_404">404</a>; II, 116.</span><br /> -<i>Bataille d'Aboukir</i>, tableau de Gros, musée de Versailles, III, 67.<br /> -<i>Bataille d'Eylau</i>, tableau de Gros, musée du Louvre, I, <a href="#Page_374">374</a>.<br /> -<i>Bataille d'Ivry</i>, toile de Rubens, à Florence, I, <a href="#Page_330">330</a>.<br /> -<i>Bataille de Nancy</i> (la), toile de Delacroix, musée de Nancy, III, 282 note.<br /> -<i>Bateau</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_302">302</a>, <a href="#Page_310">310</a>.<br /> -BATTA (Alexandre), violoncelliste, II, 353 et note 3, 358 à 363, 484;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 174, 176, 293, 351.</span><br /> -BATTON (Alexandre), compositeur et pianiste, I, <a href="#Page_96">96</a> et <a href="#Note_118_118">note 118</a>.<br /> -BAUDELAIRE, poète et littérateur, I, <a href="#Page_ii">ii</a>, <a href="#Page_xv">xv</a>, <a href="#Page_xxxi">xxxi</a>, <a href="#Page_64">64</a>, <a href="#Page_76">76</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_128">128</a> <a href="#Note_143_143">note 143</a>, <a href="#Page_171">171</a> <a href="#Note_181_181">note 181</a>, <a href="#Page_211">211</a> <a href="#Note_214_214">note 214</a>, <a href="#Page_226">226</a> <a href="#Note_219_219">note 219</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_255">255</a> <a href="#Note_253_253">note 253</a>, <a href="#Page_342">342</a> et <a href="#Note_397_397">note 397</a>, <a href="#Page_350">350</a> <a href="#Note_408_408">note 408</a>; II, 121 note, 152 note 1, 159 note 1,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">160 note 2, 184 note, 212 note, 286 note 2, 289 note</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">2, 382, 328 note, 424 note; III, 24 note, 27 note, 43 note,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">137 note 9, 138, 150 et note, 206 note 4, 209, 221 note, 255 note,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">334 note, 335 note.</span><br /> -BAUME (M. DE LA), I, <a href="#Page_272">272</a>.<br /> -BAYVET, voisin de campagne de Delacroix, à Champrosay,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 244 à 246, 262, 263, 329; III, 28, 29,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">137, 162, 179, 276, 346, 411, 412.—fils, III, 42.</span><br /> -<i>Bazar de Méquinez</i> (le), toile de Delacroix, III, 163.<br /> -BAZIN (M.), historien, II, 36, 37, 412.<br /> -BEAUCHESNE (A.-H. du Bois DE), littérateur, II, 375 et note 6;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 67 et note 2, 120.</span><br /> -BEAUCHESNE (H. du Bois DE), général, fils du précédent,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 67 et note 3.</span><br /> -BEAUHARNAIS (M. DE), II, 298.<br /> -BEAUMARCHAIS, auteur dramatique et littérateur, III, 3.<br /> -BEAUMONT (Adalbert DE), peintre et littérateur, III, 5 et note 1.<br /> -BEAUVALLET, acteur, II, 125 et note; III, 164 note 3.<br /> -BECK (M.), II, 207, 210.—(Mme), II, 210.<br /> -BEDEAU (le général), II, 364.<br /> -BEER (G.-J.), docteur en médecine de l'Université de Vienne, I, <a href="#Page_259">259</a>.<br /> -BEETHOVEN, compositeur allemand, I, <a href="#Page_xliii">xliii</a>, <a href="#Page_226">226</a> <a href="#Note_219_219">note 219</a>, <a href="#Page_230">230</a>, <a href="#Page_274">274</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"> <a href="#Page_275">275</a>, <a href="#Page_283">283</a>, <a href="#Page_287">287</a> <a href="#Note_319_319">note 319</a>, <a href="#Page_317">317</a>, <a href="#Page_352">352</a>, <a href="#Page_354">354</a> <a href="#Note_417_417">note 417</a>, <a href="#Page_355">355</a>, <a href="#Page_363">363</a>, <a href="#Page_365">365</a>, <a href="#Page_384">384</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"> <a href="#Page_409">409</a>, <a href="#Page_413">413</a>, <a href="#Page_418">418</a>, <a href="#Page_419">419</a>, <a href="#Page_422">422</a>; II, 166, 188, 223, 261, 285, 318,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">323, 326, 327, 361, 363; III, 209.</span><br /> -BELGIOJOSO (princesse), I, <a href="#Page_423">423</a> <a href="#Note_423_423">note 490</a>.<br /> -<i>Bélisaire</i>, projet de tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_130">130</a>.<br /> -BELLINI, compositeur italien, II, 282.<br /> -BELMONTET, poète, I, <a href="#Page_113">113</a> et <a href="#Note_133_133">note 133</a>.<br /> -BELOT, marchand de couleurs, I, <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#Page_96">96</a>.<br /> -BEN-ABOU, Marocain, I, <a href="#Page_163">163</a>.<br /> -BENAZET, directeur du casino de Bade, III, 86.<br /> -BENJAMIN CONSTANT, voir <i>Adolphe.</i><br /> -BÉRANGER, chansonnier, II, 49; III, 135 et note 1.<br /> -BERGER (M.), préfet de la Seine, II, 128 note, 411; III, 117, 123 note 3.<br /> -<i>Bergers</i> (les), toile de Rubens, musée de Rouen, I, <a href="#Page_387">387</a>.<br /> -<i>Bergers chaldéens</i> (les), toile et pastel de Delacroix, I, <a href="#Page_298">298</a>.<br /> -<i>Bergers chaldéens</i> (les) <i>inventeurs de l'astronomie</i>, peinture décorative<br /> -<span style="margin-left: 1em;">de la bibliothèque du Palais-Bourbon, par Delacroix, I, <a href="#Page_258">258</a>.</span><br /> -BERGINI, modèle de Delacroix, I, <a href="#Page_64">64</a>, <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Page_84">84</a>.<br /> -<i>Berlichingen</i> (Gœtz de), de Gœthe, III, 424.<br /> -<i>Berlichingen arrivant chez les Bohémiens</i>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_214">214</a>; II, 228, 229.</span><br /> -<i>Berlichingen écrivant ses mémoires</i>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">toile de Delacroix, I, <a href="#Page_357">357</a>.</span><br /> -BERLIOZ, compositeur, I, <a href="#Page_xliii">xliii</a>, <a href="#Page_liv">liv</a>, <a href="#Page_365">365</a>, <a href="#Page_371">371</a>, <a href="#Page_417">417</a>, <a href="#Page_422">422</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 83, 370 et note 1, 127; III, 131, 304.</span><br /> -BERNINI, dit le cavalier Bernin, peintre, sculpteur et<br /> -<span style="margin-left: 1em;">architecte italien, III, 256.</span><br /> -BERNIS (le cardinal DE), III, 319, 320.<br /> -BERRYER, avocat et homme politique,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">cousin de Delacroix, I, <a href="#Page_56">56</a> <a href="#Note_64_64">note 64</a>, <a href="#Page_293">293</a>; II, 123 note, 287</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">note 2, 288 note, 304, 353 et note 4, 354, 355, 356 et note,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">357, 359 et note 2, 360, 361, 362 et note 1, 363, 364, 366,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">380, 386, 410, 482 et note, 483, 484 à 492, 496; III, 2, 9,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">10, 44, 54, 55 et note, 56, 57, 58 et note, 59, 60, 113, 114,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">116, 120, 125, 131, 173, 174, 176, 177, 182, 290, 292, 293,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">297, 301 et note, 319 note 1, 330, 349, 362.</span><br /> -BERRYER (Mme Arthur), belle-fille de Berryer, II, 485.<br /> -BERTHIER (le maréchal), I, <a href="#Page_379">379</a>, <a href="#Page_380">380</a>.<br /> -BERTIN (Édouard), paysagiste, I, <a href="#Page_361">361</a> et <a href="#Note_423_423">note 423</a>, <a href="#Page_367">367</a>, <a href="#Page_412">412</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 84, 85, 96; III, 12, 124 note 1, 135 à 139, 262, 434.</span><br /> -BERZÉLIUS, chimiste suédois, II, 100 et note.<br /> -BETHMONT (Eugène), avocat et homme politique, II, 287 et note 1.<br /> -BEUGNIET, marchand de tableaux, I, <a href="#Page_408">408</a> et <a href="#Note_474_474">note 474</a>; II, 75 et note 1,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">137, 138, 229, 292, 369, 388, 409; III, 136, 143, 182 note 5.</span><br /> -BEUGNOT (Jacques-Claude), homme politique, II, 484 et note.<br /> -BEYLE (Henri). Voir STENDHAL.<br /> -BILLAULT, jurisconsulte et homme<br /> -<span style="margin-left: 1em;">politique, III, 186 et note 1.</span><br /> -BISSON (les frères), photographes,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 123 et note 2, 127.</span><br /> -BIXIO (Alexandre), homme politique, I, <a href="#Page_346">346</a>, <a href="#Page_413">413</a> et <a href="#Note_483_483">note 483</a>, <a href="#Page_446">446</a>; II,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">146, 255, 312, 475; III, 32, 136, 162;—(Mme), I, 363; II, 475.</span><br /> -BLACHE (le docteur), II, 105 et note 2.<br /> -BLANC (Charles), critique, I, <a href="#Page_337">337</a> et <a href="#Note_394_394">note 394</a>, <a href="#Page_363">363</a> et <a href="#Note_426_426">note 426</a>.<br /> -BLANQUI, homme politique, I, <a href="#Page_362">362</a>, <a href="#Page_363">363</a>.<br /> -BLAZE DE BURY, critique, II, 311 et note 1.<br /> -BLOCQUEVILLE (Louise-Adélaïde d'Eckmühl, marquise DE),<br /> -<span style="margin-left: 1em;">fille du maréchal Davoust, III, 1 et note 1, 4, 6.</span><br /> -BLONDEL, conseiller d'État, et l'un des exécuteurs<br /> -<span style="margin-left: 1em;">testamentaires de Delacroix, III, 33, et note 1.</span><br /> -BLONDEL (M.-Joseph), peintre, III, 330.<br /> -BOCCHI (Achille), littérateur italien, I, <a href="#Page_299">299</a> et <a href="#Note_338_338">note 338</a>.<br /> -BOCHER (Édouard), homme politique, I, <a href="#Page_344">344</a> et <a href="#Note_401_401">note 401</a>.<br /> -BODIN (Félix), publiciste et historien, II, 311 et note 7.<br /> -BOILAY, publiciste, II, 75, 76 note, 89, 106, 168,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">312; III, 26, 32, 52, 127.</span><br /> -BOILEAU-DESPRÉAUX, I, <a href="#Page_300">300</a>; II, 328; III, 140, 334, 360, 361.<br /> -BOILEUX, jurisconsulte, I, <a href="#Page_311">311</a> et <a href="#Note_361_361">note 361</a>.<br /> -BOISSARD, peintre et critique, I, <a href="#Page_xxiii">xxiii</a>, <a href="#Page_226">226</a> et <a href="#Note_219_219">note 219</a>, <a href="#Page_299">299</a>, <a href="#Page_317">317</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_350">350</a>; II, 177, 279, 294, 325, 328, 381, 442, 495; III, 124, 174.</span><br /> -<i>Boissy d'Anglas</i>, toile de Delacroix, musée de Bordeaux,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 46 et note 2.</span><br /> -BOMPART, I, <a href="#Page_30">30</a>.<br /> -BONAPARTE (Lucien), I, <a href="#Page_272">272</a>.<br /> -BONINGTON, peintre anglais, I, <a href="#Page_256">256</a> <a href="#Note_256_256">note 256</a>; II, 278 et note 3;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 36 note, 61 et note 3, 62 note, 146 note 1, 188, 225.</span><br /> -BONNET (M.), de Bordeaux, II, 138, 291, 380.<br /> -BONNET (Charles), philosophe et naturaliste, III, 102 et note 1, 103, note.<br /> -BONNEVAL (colonel), III, 62.<br /> -BONTEMPS (M.), I, <a href="#Page_383">383</a>.<br /> -BONVIN (François), peintre, II, 38 et note 1.<br /> -<i>Bord du lac</i>, à Valmont, aquarelle par Delacroix, III, 429.<br /> -<i>Bords du Sébou</i> (les), toile de Delacroix, III, 161 note, 362 note.<br /> -BOREL-ROGET (Émile), graveur en médailles, II, 177<br /> -BOREL-ROGET (Albert), fils du précédent, II, 177.<br /> -BORNOT (Louis-Cyr), grand-oncle de Delacroix, I, <a href="#Page_392">392</a> <a href="#Note_463_463">note 463</a>.<br /> -BORNOT (M. et] Mme), cousins de Delacroix, propriétaires<br /> -<span style="margin-left: 1em;">de l'abbaye de Valmont, I, <a href="#Page_193">193</a> <a href="#Note_195_195">note 195</a>, <a href="#Page_279">279</a> et <a href="#NoteRef_305_305">note 305</a>, <a href="#Page_293">293</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_308">308</a> <a href="#Note_354_354">note 354</a>, <a href="#Page_389">389</a> et <a href="#Note_461_461">note 461</a>, <a href="#Page_394">394</a>, <a href="#Page_397">397</a> à <a href="#Page_399">399</a>, <a href="#Page_403">403</a> et <a href="#Note_471_471">note 471</a>, <a href="#Page_404">404</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_405">405</a>; III, 10, 49, 183 et note 1, 186, 289, 290.</span><br /> -BORNOT (Camille), fils des précédents, I, <a href="#Page_403">403</a> <a href="#Note_471_471">note 471</a>.<br /> -BOSSUET, cité I, <a href="#Page_x">x</a>, <a href="#Page_201">201</a>, <a href="#Page_348">348</a>.<br /> -BOTZARIS, patriote grec, I, <a href="#Page_89">89</a> et <a href="#Note_110_110">note 110</a>.<br /> -<i>Bothwell</i>, drame de M. Empis, I, <a href="#Page_118">118</a> et <a href="#Note_139_139">note 139</a>, <a href="#Page_134">134</a>.<br /> -BOTTESINI (Giovanni), contrebassiste italien, III, 144 et note 2.<br /> -BOUCHER (François), peintre, I, <a href="#Page_307">307</a>; II, 136, 139, 180; III, 203.<br /> -BOUCHEREAU, II, 347, 394; III, 149, 150.<br /> -BOULANGÉ (Louis), peintre, élève de Delacroix, III, 136 et note 3,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">183, 186 note 3, 394, 396.</span><br /> -BOULANGER (Clément), peintre, I, <a href="#Page_241">241</a> <a href="#Note_236_236">note 236</a>, <a href="#Page_315">315</a> <a href="#Note_367_367">note 367</a>.<br /> -BOULANGER (Louis), peintre, I, <a href="#Page_271">271</a> et <a href="#Note_288_288">note 288</a>.<br /> -BOULATIGNIER (Joseph), homme politique, III, 186 et note 2.<br /> -BOUQUET, marchand de tableaux I, <a href="#Page_357">357</a>.<br /> -BOURDEAU DE LAJUDIE, gendre du baron Rivet, III, 65 note 1.—Mme,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 404.</span><br /> -BOURÉE (M.), ancien consul à Tanger, II, 162.<br /> -BOURGES, marchand de couleurs, II, 40.<br /> -<i>Bourreau des crânes</i> (le), vaudeville, II, 220 et note.<br /> -BRACKELEER (Ferdinand DE), peintre belge, II, 26, 28, 29, 30 et note.<br /> -BRAIT DELAMATHE (M.), traducteur de Dante, I, <a href="#Page_108">108</a>.<br /> -BRASCASSAT, peintre, I, <a href="#Page_285">285</a>.<br /> -BRÉZÉ (tombeau de M. DE) à l'église Saint-Ouen de Rouen, I, <a href="#Page_387">387</a>, <a href="#Page_388">388</a>.<br /> -BRÉZÉ (M. DE), III, 293.<br /> -<i>Brewery</i> (la), taverne, I, <a href="#Page_74">74</a>, <a href="#Page_97">97</a>.<br /> -BRION (Gustave), peintre, III, 82 et note 2.<br /> -<i>Britannicus</i>, tragédie de Racine, II, 228, 474; III, 434.<br /> -BROHAN (Augustine), comédienne, II, 289 et note 1, 290.<br /> -BRONTE (Charlotte), dite CURRER<br /> -<span style="margin-left: 1em;">BELL, auteur de <i>Jane Eyre</i>, III, 351, note 1.</span><br /> -BRUEYS D'AIGALLIERS (l'amiral), III, 364 et note 1.<br /> -BRUYAS (Alfred), critique et amateur, II, 138 et note 5, 162,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">169 et note.</span><br /> -BUFFON, I, <a href="#Page_111">111</a>; III, 405.<br /> -BUFFON (statue de), au Jardin des Plantes, I, <a href="#Page_239">239</a>.<br /> -BUGEAUD (le maréchal), III, 116.<br /> -BULOZ (François), publiciste, I, 274 et note 280, 284, 413 note 483;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 295 à 297, 311 note 1, 334; III, 164.</span><br /> -BURNET (John), graveur et peintre anglais, I, <a href="#Page_143">143</a> et <a href="#Note_159_159">note 159</a>.<br /> -BURTY (Philippe), critique, I, <a href="#Page_16">16</a>, <a href="#Page_21">21</a>, <a href="#Page_45">45</a>, <a href="#Page_135">135</a>, <a href="#Page_145">145</a> <a href="#Note_162_162">note 162</a>, <a href="#Page_256">256</a> <a href="#Note_256_256">note 256</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"> <a href="#Page_274">274</a> <a href="#Note_298_298">note 298</a>, <a href="#Page_315">315</a>, <a href="#Page_342">342</a>, <a href="#Page_420">420</a>; II, 87 note 1, 91 note, 179 notes 1 et 2,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">317, 331 note; III, 22, note, 148 note, 161, 220 note, 433.</span><br /> -BUSSY (Genty DE), administrateur et homme politique, II, 478 et note.<br /> -BYRON (lord), poète anglais, I, <a href="#Page_69">69</a>, <a href="#Page_87">87</a>, <a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_115">115</a>, <a href="#Page_119">119</a> à <a href="#Page_122">122</a>, <a href="#Page_140">140</a><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Note_157_157">note 157</a>, <a href="#Page_205">205</a>, <a href="#Page_213">213</a> <a href="#Note_216_216">note 216</a>, <a href="#Page_229">229</a>, <a href="#Page_232">232</a>; II, 13 à 15, 314 note 6, 470,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">233, note 2, 235, 236, 237, 374, 424.</span><br /> -<br /> -C<br /> -<br /> -CABARRUS (le docteur), I, <a href="#Page_368">368</a> et <a href="#Note_434_434">note 434</a>.<br /> -CABARRUS, directeur de la banque de Charles III d'Espagne, II, 350.<br /> -CABAT (Louis), peintre paysagiste, I, <a href="#Page_361">361</a> et <a href="#Note_422_422">note 422</a>.<br /> -CADDOUR, Marocain, I, <a href="#Page_181">181</a>.<br /> -CADILLAN (DE), secrétaire de Berryer, II, 490, 491; III, 55 et note,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">174, 176, 177.</span><br /> -CALDERON, poète dramatique espagnol, III, 320, 321, 388.<br /> -CAMBACÉRÈS (le duc DE), I, <a href="#Page_244">244</a>; II, 376.<br /> -CAMERATA (la princesse), III, 130.<br /> -<i>Camp arabe la nuit</i>, toile de Delacroix, III, 401.<br /> -CAMPBELL (Thomas), poète anglais, III, 235 et note 1.<br /> -CANDAS, voisin de campagne de Delacroix, à Champrosay, I, <a href="#Page_441">441</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 28, 269.</span><br /> -<i>Canot naufragé</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_314">314</a>.<br /> -<i>Capucins</i> (les), toile de Granet, I, <a href="#Page_345">345</a>.<br /> -<i>Captivité à Babylone</i> (la), peinture décorative<br /> -<span style="margin-left: 1em;">de la bibliothèque du Palais-Bourbon, par Delacroix, I, <a href="#Page_257">257</a>.</span><br /> -CARDON (Mme et Mlle), de Fécamp, I, <a href="#Page_405">405</a>.<br /> -CARÊME, cuisinier, II, 483.<br /> -CARRACHE (les): Louis, Augustin et Annibal, maîtres italiens,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_203">203</a>, <a href="#Page_374">374</a>; II, 29, 173, 278 et note 1, 280; III, 15, 201,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">note 2, 238, 252, 382, 383, 430.</span><br /> -CARRIER, peintre miniaturiste, I, <a href="#Page_302">302</a> et <a href="#Note_341_341">note 341</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 118 et note 3, 395, 433.</span><br /> -CASANOVA (<i>Mémoires de</i>), I, <a href="#Page_260">260</a>, <a href="#Page_448">448</a>; III, 266 et note.<br /> -<i>Cassandre</i>, tragédie de Voltaire, représentée sous le<br /> -<span style="margin-left: 1em;">titre <i>d'Olympie</i>, III, 319.</span><br /> -CASY (l'amiral), II, 375 et note 4.<br /> -CATALAN, l'un des auteurs de la complainte de Fualdès, II, 362 et note 1.<br /> -CAVAIGNAC (le général), I, <a href="#Page_363">363</a> et <a href="#Note_425_425">note 425</a>, <a href="#Page_447">447</a> et <a href="#Note_503_503">note 503</a>; II, 306.<br /> -<i>Cavalier arabe</i>, toile de Delacroix, II, 380.<br /> -<i>Cavalier gaulois</i>, statue de Préault, II, 313 note.<br /> -<i>Cavalier grec et turc</i>, toile de Delacroix, III, 142.<br /> -CAVE (François), inspecteur des Beaux-Arts, I, <a href="#Page_241">241</a> <a href="#Note_236_236">note 236</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_315">315</a> et <a href="#Note_367_367">note 367</a>, <a href="#Page_379">379</a>, <a href="#Page_408">408</a>, <a href="#Page_421">421</a>; II, 71, 93.</span><br /> -CAVÉ (Mme), née Élisabeth BLAVOT, artiste peintre, I, <a href="#Page_240">240</a><br /> -<span style="margin-left: 1em;">et <a href="#Note_236_236">note 236</a>, <a href="#Page_369">369</a>, <a href="#Page_379">379</a>, <a href="#Page_425">425</a>; II, 12, 13 et note, 39, 40, 55, 224;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 24, 62, 181, 235.</span><br /> -CAVELIER (Pierre-Jules), statuaire, III, 135 et note 3, 285 et note.<br /> -CAZENAVE (le docteur), II, 129 et note 1; II, 287.<br /> -<i>Cenerentola</i>, opéra de Rossini, II, 271 et note, 281.<br /> -<i>Centaure et Achille</i> (le), toile de Delacroix, III, 348.<br /> -CERFBEER (Alphonse), auteur dramatique, III, 7 et note 2, 113, 120, 127.<br /> -CERVANTES, littérateur espagnol, I, <a href="#Page_213">213</a>; II, 405; III, 374, 398.<br /> -CÉSAR, I, <a href="#Page_201">201</a>; II, 450; III, 94, 111, 313.<br /> -CEVALLOS (Pierre), homme d'État espagnol, I, <a href="#Page_192">192</a> et <a href="#Note_192_192">note 192</a>.<br /> -CHABRIER, ami de Delacroix, I, <a href="#Page_314">314</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"> <a href="#Page_344">344</a>, 381, 426; II, 44, 82, 176, 220, 224, 292, 334, 353, 375,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">379, 495; III, 63, 65, 101, 120, 122, 182, 289, 306, 323.—(Mme),</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 495; III, 306.</span><br /> -CHAIX D'EST-ANGE, avocat et homme politique, II, 297 et note 1, 373;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 165 et note 3.</span><br /> -CHAMPION, peintre, I, <a href="#Page_15">15</a>, <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_69">69</a>, <a href="#Page_89">89</a>.<br /> -CHAMPMARTIN, peintre, I, <a href="#Page_35">35</a>, <a href="#Page_78">78</a>, <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#Page_98">98</a>, <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_104">104</a>, <a href="#Page_108">108</a>, <a href="#Page_300">300</a>.<br /> -CHAMPY (Benoît), magistrat, III, 132 et note 1.<br /> -<i>Chanoine luxurieux</i>, gravure, I, <a href="#Page_353">353</a>.<br /> -CHARCOT (le professeur), I, <a href="#Page_145">145</a> <a href="#Note_162_162">note 162</a>.<br /> -CHARDIN, maître français, II, 266.<br /> -CHARLES (Jacques-Alexandre-César), physicien, III, 65 et note 3.<br /> -CHARLES III, roi d'Espagne, II, 350.<br /> -<i>Charles IX</i>, dessin de Delacroix, I, <a href="#Page_93">93</a>.<br /> -CHARLES LE TÉMÉRAIRE (tapisserie de), à Nancy, III, 279.<br /> -CHARLES-QUINT, II, 195, 196, 201.<br /> -<i>Charles-Quint au monastère de Saint-Just</i>, toile de Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 195 et note.</span><br /> -CHARLET, peintre, I, <a href="#Page_77">77</a> et <a href="#Note_90_90">note 90</a>; II, 382, 429, 430 et<br /> -<span style="margin-left: 1em;">note 2; III, 187 et note 2, 188, 225, 247, 371 et note 1, 385 et</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">note, 426.</span><br /> -<i>Charlet, sa vie, ses lettres</i>, par le colonel de La Combe,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 187 note 2, 371 note 1.</span><br /> -CHARTON (Édouard), littérateur, II, 466 et note 2.<br /> -<i>Chartreuse de Séville</i> (la), trois dessins de Delacroix, I, <a href="#Page_190">190</a> <a href="#Note_191_191">note 191</a>.<br /> -CHASLES (Philarète), littérateur et critique, I, <a href="#Page_ix">ix</a>, 7 et <a href="#Note_8_8">note 8</a>, <a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_66">66</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"> <a href="#Page_71">71</a>, <a href="#Page_273">273</a> et <a href="#Note_295_295">note 295</a>; II, 90 note 2, 303; III, 16.</span><br /> -<i>Chasse</i> (la), tableau de Soutman, I, <a href="#Page_242">242</a> et <a href="#Note_238_238">note 238</a>.<br /> -<i>Chasse à l'hippopotame</i> (la), de Rubens, I, <a href="#Page_245">245</a>.<br /> -<i>Chasse aux lions</i> (la), de Rubens, I, <a href="#Page_245">245</a>.<br /> -<i>Chasses de lions</i>, cinq toiles de Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 314 et note 4, 402, 460 et note 1, 494; III, 327.</span><br /> -CHASSÉRIAU (Théodore), peintre, III, 174 et note 1.<br /> -<i>Chasseurs de lions</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_446">446</a>; II, 317.<br /> -<i>Chats</i>, étude de Delacroix, II, 46 et note; III, 137.<br /> -CHATEAUBRIAND, I, <a href="#Page_415">415</a>; II, 361; III, 397.<br /> -CHATROUSSE (Émile), sculpteur, III, 122 et note 2.<br /> -CHAUDET (Antoine-Denis), peintre et statuaire, I, <a href="#Page_309">309</a> et <a href="#Note_355_355">note 355</a>.<br /> -<i>Chef arabe en tête de ses troupes, et les femmes qui lui</i><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><i>présentent du lait</i>, toile de Delacroix, III, 401</span><br /> -CHENAVARD, peintre, I, <a href="#Page_xxviii">xxviii</a>, <a href="#Page_xliv">xliv</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_347">347</a> et <a href="#Note_405_405">note 405</a>, <a href="#Page_348">348</a>, <a href="#Page_349">349</a>, <a href="#Page_384">384</a>, <a href="#Page_414">414</a>, <a href="#Page_417">417</a>; II, 92 note 1, 159 note 2,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">204, 279, 323, 402, 406, 416, 424 et note, 425 à 432, 434</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">et note, 438, 440 à 442, 446 à 449, 453, 456, 465, 467, 469</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">à 471, 472 note, 473, 477, 495; III, 2, 3, 22, 56, 121 et note 1,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">128, 130, 234, 264.</span><br /> -CHENNEVIÈRES (le marquis DE), III, 63 note 2.<br /> -CHÉRAMY (M.), amateur, II, 350 note; III, 430 note.<br /> -CHERUBINI, compositeur italien, I, <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#Page_294">294</a>; II, 158, 225, 318, 370.<br /> -<i>Cheval en liberté que son maître va seller et qui joue avec un chien</i>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">toile de Delacroix, III, 149.</span><br /> -<i>Cheval gris terrassé par une lionne</i>, toile de Delacroix, II, 46.<br /> -<i>Cheval montré à des Arabes</i>, toile de Delacroix, II, 378.<br /> -<i>Cheval mourant</i>, croquis de Delacroix, II, 419.<br /> -CHEVALIER (M.), amateur, II, 80.<br /> -CHEVALIER (Michel), économiste, III, 160 et note 1, 161.<br /> -<i>Chevalier</i>, toile de Delacroix, II, 378.<br /> -<i>Chevalier de Maison-Rouge</i> (le), roman d'Alex. Dumas père, I, <a href="#Page_292">292</a>.<br /> -CHEVANDIER DE VALDRÔME, paysagiste, II, 168 et note.<br /> -<i>Chevaux qui se battent dans l'écurie</i>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">toile de Delacroix, III, 149, 302, 401.</span><br /> -<i>Chevaux qui sortent de l'eau</i>, toile de Delacroix, II, 137.<br /> -<i>Chevaux qui sortent de la mer</i>, III, 316, 348, 401.<br /> -CHEVIGNÉ, poète, II, 176, 247.<br /> -<i>Child-Harold</i> (le Pèlerinage de), poème de lord Byron, I, <a href="#Page_122">122</a>.<br /> -CHIMAY (la princesse DE), III, 12.<br /> -<i>Chiron</i>, tableau de Delacroix, II, 92; III, 137,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">—dessin sous verre, II, 92.</span><br /> -CHOPIN (Frédéric), compositeur et pianiste,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_liv">liv</a>, <a href="#Page_252">252</a>, <a href="#Page_270">270</a>, <a href="#Page_287">287</a> et <a href="#Note_219_219">note 319</a>, <a href="#Page_288">288</a>, <a href="#Page_294">294</a>, <a href="#Page_310">310</a>, <a href="#Page_311">311</a>, <a href="#Page_314">314</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_320">320</a>, <a href="#Page_329">329</a>, <a href="#Page_340">340</a>, <a href="#Page_341">341</a>, <a href="#Page_347">347</a>, <a href="#Page_351">351</a>, <a href="#Page_352">352</a>, <a href="#Page_359">359</a>, <a href="#Page_364">364</a> à <a href="#Page_366">366</a>, <a href="#Page_308">308</a>, <a href="#Page_369">369</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"> <a href="#Page_372">372</a>, <a href="#Page_403">403</a>, <a href="#Page_407">407</a>, <a href="#Page_414">414</a>; II, 4, 47, 49 à 53, 75, 163, 223, 224, 325</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">et note, 327; III, 9, 11, 12, 47, 110, 251, 273, 353, 398, 899.</span><br /> -<i>Christ</i> (le), tableau de Boissard, I, <a href="#Page_317">317</a>.<br /> -<i>Christ</i> (le), toile de Prud'hon, II, 298.<br /> -<i>Christ</i> (le), statue de Préault,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">église Saint-Gervais, à Paris, I, <a href="#Page_267">267</a> et <a href="#Note_278_278">note 278</a>.</span><br /> -<i>Christ à la colonne</i> (le), toile de Delacroix, I, <a href="#Page_358">358</a>, <a href="#Page_409">409</a>.<br /> -<i>Christ au jardin des Oliviers</i> (le), tableau de Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">à l'église Saint-Paul-Saint-Louis, I, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_106">106</a> <a href="#Note_124_124">note 124</a>;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 222 note 4, 342 et note 3;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">—aquarelle du même, I, <a href="#Page_231">231</a>;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">—petite toile du même, I, <a href="#Page_357">357</a>;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">—pastel du même, I, <a href="#Page_229">229</a>, <a href="#Page_240">240</a>.</span><br /> -<i>Christ au milieu des larrons</i> (le), toile de Van Dyck,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">à l'église de Saint-Rombaud de Malines, II, 22.</span><br /> -<i>Christ au pied de la croix</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_357">357</a>.<br /> -<i>Christ au tombeau</i> (le), tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_256">256</a>, <a href="#Page_260">260</a>, <a href="#Page_266">266</a> et<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Note_277_277">note 277</a>, <a href="#Page_276">276</a> et <a href="#Note_303_303">note 303</a>, <a href="#Page_277">277</a> à <a href="#Page_279">279</a>, <a href="#Page_302">302</a> et <a href="#Note_343_343">note 343</a>, <a href="#Page_310">310</a>, <a href="#Page_314">314</a>, <a href="#Page_320">320</a>, <a href="#Page_416">416</a>;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 121;—même sujet par le même; II, 222, 281; III, 334,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">348, 302 note; esquisse par le même, I, <a href="#Page_357">357</a>;—dessin par le</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">même, II, 468;—toile du Titien, II, 315; III, 11.</span><br /> -<i>Christ dans la tempête</i> (le), toile de Delacroix, II, 175 et note,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">222, 229, 234, 243, 479.</span><br /> -<i>Christ dans le prétoire</i> (le), esquisse de Decamps, II, 165.<br /> -<i>Christ déposé de la croix</i>, croquis de Delacroix, III, 405.<br /> -<i>Christ devant Pilate</i> (le), musée de Rouen, I, <a href="#Page_387">387</a>.<br /> -<i>Christ en croix</i> (le), toile de Delacroix, II, 138, 221 et note;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 136;—toile de Chenavard, II, 470.</span><br /> -<i>Christ étendu sur une pierre</i> (le), <i>reçu par les saintes femmes</i>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">composition de Delacroix, I, <a href="#Page_240">240</a>.</span><br /> -<i>Christ foudroyant le monde</i> (le), toile de Rubens, II, 34.<br /> -<i>Christ marchant sur la mer</i> (le), toile de Delacroix, III, 406.<br /> -<i>Christ montant au Calvaire</i> (le), toile de Delacroix, III, 362, note;<br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">—toile de Rubens, II, 7 et note, 8; III, 316.</span><br /> -<i>Christ montré au peuple</i> (le), toile de Delacroix, II, 175,<br /> -<i>Christ portant sa croix</i> (le), composition<br /> -<span style="margin-left: 1em;">de Delacroix, I, <a href="#Page_239">239</a>; II, 228, 229; III, 137.</span><br /> -<i>Christ sortant du tombeau </i> (le), toile du Carrache, I, <a href="#Page_374">374</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">—toile de Rubens, II, 6.</span><br /> -<i>Christ sortant du tombeau</i> (le), toile de Delacroix, II, 135.<br /> -<i>Christ sur le lac de Génézareth</i> (le), toile de Delacroix, II, 236<br /> -<span style="margin-left: 1em;">et note 1, 368; III, 182 et note 5.</span><br /> -<i>Christ sur les genoux du Père éternel</i> (le), toile de Rubens, II, 5.<br /> -<i>Christ vengeur</i> (le), toile de Rubens, II, 7.<br /> -CICÉRI, peintre décorateur, I, <a href="#Page_66">66</a> <a href="#Note_73_73">note 73</a>, <a href="#Page_413">413</a>.<br /> -CICÉRON, I, <a href="#Page_184">184</a>, <a href="#Note_187_187">note 187</a>; III, 318.<br /> -<i>Cicéron accuse Verres</i>, peinture décorative de la<br /> -<span style="margin-left: 1em;">bibliothèque du Palais-Bourbon, par Delacroix, I, <a href="#Page_257">257</a>.</span><br /> -<i>Cid</i> (le), tragédie de Corneille, III, 148 et note.<br /> -CIMAROSA, compositeur italien, I, <a href="#Page_230">230</a>, <a href="#Page_293">293</a> <a href="#Note_328_328">note 328</a>, <a href="#Page_308">308</a>, <a href="#Page_352">352</a>, <a href="#Page_418">418</a>, <a href="#Page_419">419</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 187, 223; III, 14, 434.</span><br /> -<i>Cimetière</i> (le), toile de Ruysdaël, II, 49.<br /> -<i>Cinna</i>, tragédie de Corneille, II, 125, 206; III, 320.<br /> -CLAIRON (Mlle), tragédienne, I, <a href="#Page_272">272</a> et <a href="#Note_293_293">note 293</a>.<br /> -CLAPISSON (Louis), compositeur, III, 181 et note 4.<br /> -<i>Clélie</i>, gravure de Delacroix, II, 474.<br /> -CLÉMENT, critique, III, 358, 392.<br /> -<i>Cléopâtre</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_315">315</a>, <a href="#Page_409">409</a>.<br /> -CLÉSINGER, sculpteur, I, <a href="#Page_264">264</a> <a href="#Note_273_273">note 273</a>, <a href="#Page_288">288</a>, <a href="#Page_294">294</a>, <a href="#Page_305">305</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_309">309</a>, <a href="#Page_310">310</a>, <a href="#Page_345">345</a>, <a href="#Page_406">406</a>, <a href="#Page_423">423</a>, <a href="#Page_425">425</a>.</span><br /> -<i>Clifford (le jeune) portant le corps de son père</i>, I, <a href="#Page_215">215</a>.<br /> -<i>Clorinde</i>, toile de Delacroix. Voir <i>Olinde et Sophronie.</i><br /> -COCHIN (Charles-Nicolas), dessinateur et graveur, I, <a href="#Page_203">203</a> et <a href="#Note_209_209">note 209</a>.<br /> -COCKERELL (Charles-Robert), architecte anglais, III,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">50 et note 2, 112.</span><br /> -CŒDÈS (Louis-Eugène), peintre, I, <a href="#Page_374">374</a> et <a href="#Note_441_441">note 441</a>.<br /> -COGNIET (Léon), peintre, I, <a href="#Page_78">78</a>, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_106">106</a>, <a href="#Page_117">117</a>, <a href="#Page_122">122</a>, <a href="#Page_133">133</a>, <a href="#Page_134">134</a>, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_351">351</a>.<br /> -<i>Colère d'Achille</i> (la), tableau de Louis David, II, 86 et note.<br /> -COLET, compositeur et professeur au Conservatoire, I, <a href="#Page_286">286</a> et <a href="#Note_314_314">note 314</a>, <a href="#Page_307">307</a>.<br /> -COLIN (Alexandre), peintre, I, <a href="#Page_277">277</a>; III, 65 et note 2.<br /> -<i>Collier de la reine </i> (le), roman d'Alex. Dumas père,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 342 et note 1.</span><br /> -COLONNA (la duchesse), II, 309 note; III, 412.<br /> -COLONNA DI CASTIGLIONE (Adèle d'Affry, princesse),<br /> -<span style="margin-left: 1em;">dite MARCELLO, sculpteur, III, 395 et note 1.</span><br /> -COMAIRAS, peintre, ami de Delacroix, I, <a href="#Page_46">46</a> <a href="#Note_52_52">note 52</a>, <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#Page_109">109</a>, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_137">137</a>.<br /> -<i>Combat de lions</i>, toile de Delacroix, II, 349 et note;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">—esquisse du même, II, 350 note.</span><br /> -<i>Combat du lion et du tigre</i>, toile de Delacroix, II, 370, 476, 479.<br /> -<i>Combat du Giaour et du Pacha</i>, toile de Delacroix, II, 386 note 2.<br /> -<i>Combat d'Hassan et du Giaour</i> (le), tableau de Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_116">116</a> et <a href="#Note_136_136">note 136</a>.</span><br /> -<i>Combattimento</i> (le), de Pinelli, I, <a href="#Page_109">109</a>.<br /> -<i>Comédiens arabes</i> (les), toile de Delacroix, musée de<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Tours, I, <a href="#Page_270">270</a> à <a href="#Page_272">272</a>.</span><br /> -<i>Comte Ory</i> (le), opéra de Rossini, II, 492.<br /> -<i>Comte Palatiano</i> (le), peinture de Delacroix, I, <a href="#Page_253">253</a>.<br /> -<i>Condamnés a Venise</i> (les), composition de Delacroix, I, <a href="#Page_68">68</a>.<br /> -CONDÉ (le grand), II, 354; III, 5.<br /> -CONDILLAC, III, 413.<br /> -CONFLANS (M. DE), I, <a href="#Page_131">131</a>, <a href="#Page_139">139</a>.<br /> -CONFUCIUS, philosophe chinois, cité I, <a href="#Page_201">201</a>.<br /> -<i>Connétable de Bourbon</i> (le) <i>et la Conscience</i>, I, <a href="#Page_215">215</a>.<br /> -<i>Conspiration contre César</i>, III, 320.<br /> -CONSTABLE, peintre anglais, I, <a href="#Page_37">37</a> <a href="#Note_44_44">note 44</a>, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_133">133</a>, <a href="#Page_134">134</a>, <a href="#Page_234">234</a>.<br /> -<i>Constitutionnel</i> (le), I, <a href="#Page_378">378</a> <a href="#Note_454_454">note 454</a>, <a href="#Page_421">421</a>; II, 203 note 2.<br /> -<i>Conversations de Gœthe</i> (les), III, 50, note 1.<br /> -<i>Convulsionnaires de Tanger</i> (les), toile de Delacroix, III, 137.<br /> -COOPER (Fenimore), romancier américain, III, 233, 381 note.<br /> -COPPOLA, compositeur italien, II, 351.<br /> -COQUANT (l'abbé), de Saint-Sulpice, II, 386, 403.<br /> -COQUILLE (Mme), III, 416, 417.<br /> -CORBIÈRE (M. DE), homme politique, II, 488.<br /> -<i>Corinne</i>, roman de Mme de Staël, citée I, <a href="#Page_8">8</a>.<br /> -<i>Coriolan</i> (ouverture de), Beethoven, I, <a href="#Page_409">409</a>.<br /> -CORNEILLE (Pierre), I, <a href="#Page_220">220</a>; II, 130, 259, 261, 300, 440; III,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">120, 140, 156, 265, 311, 320, 321, 323, 388.</span><br /> -CORNELIS (M.), major d'artillerie belge, II, 30.<br /> -CORNÉLIUS (Pierre DE), graveur allemand, I, <a href="#Page_63">63</a> <a href="#Note_70_70">note 70</a>; II, 410 et note.<br /> -COROT, peintre, I, <a href="#Page_li">li</a>, <a href="#Page_liii">liii</a>, <a href="#Page_81">81</a> <a href="#Note_97_97">note 97</a>, <a href="#Page_289">289</a>, <a href="#Page_299">299</a>; II, 394 et note 1,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">467 note; III, 115 et note.</span><br /> -CORRÈGE (le), maître italien, I, <a href="#Page_45">45</a>, <a href="#Page_142">142</a>, <a href="#Page_253">253</a>, <a href="#Page_281">281</a>, <a href="#Page_414">414</a>; II, 124,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">131, 164; III, 15, 82, 130, 193, 230, 246, 255, 257, 309, 365, 382.</span><br /> -<i>Corps de garde</i> (le), toile de Delacroix, I, <a href="#Page_322">322</a>.<br /> -<i>Corsaire en prison</i> (le), peinture de Delacroix, III, 332 et note 1.<br /> -CORTONE (Pierre DE), peintre et architecte italien, I, <a href="#Page_203">203</a> et <a href="#Note_207_207">note 207</a>; III, 256.<br /> -CORVISART (le docteur), I, <a href="#Page_381">381</a>.<br /> -COTTREAU ou COTTEREAU, peintre, I, <a href="#Page_303">303</a> et <a href="#Note_346_346">note 346</a>.<br /> -COUDER (Louis-Charles-Auguste), peintre, I, <a href="#Page_353">353</a> et <a href="#Note_413_413">note 413</a>, <a href="#Page_408">408</a>.<br /> -<i>Coup de lance</i> (le), tableau de Rubens, musée d'Anvers, II, 32.<br /> -<i>Cour de M. Bell à Tanger</i> (la), aquarelle par Delacroix, III, 429.<br /> -COURBET, peintre, I, <a href="#Page_li">li</a>, <a href="#Page_xxx">xxx</a>; II, 159 et note 1, 160, 246; III, 64 et note.<br /> -COURNAULT, ami et l'un des légataires de Delacroix, I, <a href="#Page_328">328</a> et <a href="#Note_384_384">note 384</a>, <a href="#Page_330">330</a>.<br /> -<i>Couronnement d'épines</i> (le), toile du Titien, musée du Louvre, II, 315.<br /> -<i>Courrier de Lyon</i> (le), mélodrame, II, 352 et note 1.<br /> -<i>Course arabe</i> (la), tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_246">246</a>, <a href="#Page_252">252</a>, <a href="#Page_255">255</a>.<br /> -COURT, peintre, II, 46, note 2, III, 64.<br /> -COUSIN, graveur, I, <a href="#Page_108">108</a>.<br /> -COUSIN (Victor), philosophe, II, 77, 94, 130, 297, 440; III, 1 et note 2, 5.<br /> -<i>Cousine Bette</i> (la), roman de Balzac, II, 81 note; III, 268 note 2.<br /> -COUSTOU (les), sculpteurs, III, 249, 252.<br /> -COUTAN (M.), amateur, I, <a href="#Page_46">46</a>, <a href="#Page_71">71</a>, <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_78">78</a>.<br /> -COUTURE (Thomas), peintre, I, <a href="#Page_xxxiv">xxxiv</a>, <a href="#Page_xxxv">xxxv</a>, <a href="#Page_255">255</a>, <a href="#Page_269">269</a>, <a href="#Page_288">288</a>, <a href="#Page_309">309</a>, <a href="#Page_310">310</a>.<br /> -COYSEVOX, sculpteur, III, 249, 252.<br /> -COWLEY (lord), diplomate anglais, II, 371 et note 1.<br /> -CRANACH (Lucas de), maître allemand, II, 27.<br /> -CREDI (Lorenzo di), maître florentin, III, 393.<br /> -<i>Croisés</i> (les), toile de Delacroix, III, 31 et note 2.<br /> -CRUVELLI (Mme), cantatrice, II, 154 et note 2, 323 note 1, 370.<br /> -<i>Cuisine de Méquinez</i>, esquisse de Delacroix, I, <a href="#Page_215">215</a>.<br /> -CUVIER (buste de), naturaliste, au Jardin des Plantes, I, <a href="#Page_239">239</a>; II, 293.<br /> -CUVILLIER-FLEURY, littérateur, I, <a href="#Page_412">412</a> et <a href="#Note_481_481">note 481</a>.<br /> -CZARTORYSKI (le prince Adam), II, 286 et note 1.<br /> -<br /> -D<br /> -<br /> -DACIER (le baron), traducteur de <i>Marc-Aurèle</i>, I, <a href="#Page_259">259</a>.<br /> -DAGNAN (Isidore), peintre, II, 314 et note 3, 350 et note 1, 478;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 204 et note 1.</span><br /> -DAMAS-HINARD, littérateur, III, 63 et note 3.<br /> -<i>Daniel dans la fosse aux lions</i>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">ébauche, par Delacroix, I, <a href="#Page_376">376</a> et <a href="#Note_444_444">note 444</a>, <a href="#Page_412">412</a>;—tableau du</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">même, musée de Montpellier, II, 57 et note, 138.</span><br /> -DANTAN (Jean-Pierre), statuaire et caricaturiste, II, 114 et note.<br /> -DANTE, I, <a href="#Page_xx">xx</a>, <a href="#Page_68">68</a>, <a href="#Page_71">71</a>, <a href="#Page_87">87</a>, <a href="#Page_106">106</a>, <a href="#Page_108">108</a>, <a href="#Page_111">111</a>, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_121">121</a>, <a href="#Page_122">122</a>; II, 180;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 171, 348, 361, 369.</span><br /> -<i>Dante et Virgile</i>, tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_8">8</a> <a href="#Note_9_9">note 9</a>, <a href="#Page_45">45</a>, <a href="#Page_85">85</a> <a href="#Note_105_105">note 105</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 3 note 1, 152 note 3, 222 note 4, 299; III, 174, note 3;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">—eau-forte d'Alphonse Masson, III, 350;—copie par Brion, III, 82.</span><br /> -DANTON (Joseph-Arsène), littérateur, III, 182 et note 1.<br /> -DARBLAY (Stanislas), industriel, III, 410 et note 2, 412.<br /> -DARCIER (Joseph), auteur, chanteur et compositeur, I, <a href="#Page_430">430</a> et <a href="#Note_495_495">note 495</a>, <a href="#Page_431">431</a>.<br /> -DAUBENTON (buste de), naturaliste, au Jardin des Plantes, I, <a href="#Page_239">239</a>.<br /> -DAUMIER, caricaturiste, I, <a href="#Page_342">342</a>, <a href="#Page_408">408</a>; II, 62 note.<br /> -DAUZATS (Adrien), peintre, I, <a href="#Page_273">273</a> et <a href="#Note_296_296">note 296</a>; II, 374, 380, 394;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 21, 22, 49, 115, 126, 162, 174.</span><br /> -DAVID (Louis), peintre, I, <a href="#Page_302">302</a>, <a href="#Page_327">327</a>, <a href="#Page_372">372</a>; II, 86 et note, 172, 388, 429,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">449; III, 119, 201 note 2, 202, 203, 218, 230, 234, 241, 248,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">249, 260, 298, 353, 383, 384, 385, 416, 430, 431.</span><br /> -DAVID (Charles-Louis-Jules), helléniste, fils de Louis David, I, <a href="#Page_286">286</a> et <a href="#Note_317_317">note 317</a>.<br /> -<i>David en déroute, fuyant devant Saül</i>, toile de Decamps, II, 175.<br /> -DEBAY, peintre et sculpteur, I, <a href="#Page_17">17</a> <a href="#Note_24_24">note 24</a>; II, 314; III, 277 note.<br /> -DECAISNE (Henri), peintre, I, <a href="#Page_93">93</a>.<br /> -DECAISNE (Joseph), peintre et botaniste, I, <a href="#Page_93">93</a>.<br /> -DECAMPS, peintre, I, <a href="#Page_li">li</a>, <a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_271">271</a>; II, 161 et note 2, 162 note, 165,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">168, 169, 174; III, 36, 147, 377, 391 et note 1.</span><br /> -DECAZES (duc), homme politique, II, 147.<br /> -DEDREUX-DORCY, peintre, II, 311 et note 5.<br /> -<i>Défaite des Cimbres et des Teutons</i><br /> -<span style="margin-left: 1em;">(la), toile de Heim, III, 83 et note 2.</span><br /> -DEFORGE, marchand de tableaux et couleurs, I, <a href="#Page_243">243</a> et <a href="#Note_240_240">note 240</a>, <a href="#Page_361">361</a>.<br /> -DELABORDE (Mme), II, 313.<br /> -DELACROIX, ancien militaire, III, 173.<br /> -DELACROIX (le général Charles), frère d'Eugène Delacroix, I, <a href="#Page_1">1</a><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Note_1_1">note 1</a>, <a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_13">13</a>, <a href="#Page_14">14</a>, <a href="#Page_15">15</a>, <a href="#Page_234">234</a> <a href="#Note_226_226">note 226</a>; II, 84 et note 2; III, 74, 79.</span><br /> -DELACROIX (Henriette), sœur d'Eugène Delacroix, I, <a href="#Page_11">11</a> et <a href="#Note_15_15">note 15</a>, III, 74.<br /> -DELACROIX (le cousin), I, <a href="#Page_320">320</a> et <a href="#Note_376_376">note 376</a>; II, 104, 349, 351, 423;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 61 et note 1, 62, 112, 162, 170, 174.</span><br /> -DELACROIX (Anne-Françoise), grand'-tante d'Eugène Delacroix, I, <a href="#Page_392">392</a> et <a href="#Note_463_463">note 463</a>.<br /> -<i>Delacroix devant ses contemporains</i>, par Maurice Tourneux, II, 152.<br /> -DELACROIX (Auguste), peintre aquarelliste, III, 92 et note 1.<br /> -DELAMARRE (Théodore-Casimir), publiciste, II, 381 et note 1, 386,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 40, 117 et note.</span><br /> -DELANGLE, procureur général, II, 75, 76 note; III, 8, 126, 130, 135.<br /> -DELAROCHE (Paul), peintre, I, <a href="#Page_li">li</a>, <a href="#Page_xxxvi">xxxvi</a>, 348 et <a href="#Note_406_406">note 406</a>; II, 38, 286<br /> -<span style="margin-left: 1em;">et note 2, 372, 435 et note 1; III, 11, 159, 180 et note 3, 182</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">note 3, 185, 186, 225, 264, 268.</span><br /> -DELÉCLUZE, critique, II, 152 et note 3, 159 note 2, 178 note 1.<br /> -DELESSERT (M.), préfet de police, I, <a href="#Page_284">284</a> et <a href="#Note_312_312">note 312</a>, <a href="#Page_286">286</a>, <a href="#Page_315">315</a>, <a href="#Page_372">372</a>; II,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">273, 402;—(Mme), I, <a href="#Page_296">296</a>, <a href="#Page_300">300</a>, <a href="#Page_303">303</a>, <a href="#Page_320">320</a>; II, 402.</span><br /> -DELILLE (l'abbé), traducteur de Virgile, III, 361.<br /> -DELOCHES, peintre, I, <a href="#Page_94">94</a> <a href="#Note_115_115">note 115</a>.<br /> -DELOFFRE (Théodore), amiral, III, 63 et note 5.<br /> -DELSARTE, artiste lyrique et musicien, I, <a href="#Page_430">430</a> et <a href="#Note_494_494">note 494</a>, <a href="#Page_431">431</a>; II,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">84 et note 1, 85, 158, 165, 363; III, 12, 13.</span><br /> -<i>Déluge</i> (le), tableau de Girodet, I, <a href="#Page_68">68</a>.<br /> -<i>Déluge</i> (le), toile de Chenavard, II, 470 et note 1.<br /> -DEMAY (Jean-François), peintre, I, <a href="#Page_xxix">xxix</a>, <a href="#Page_263">263</a> et <a href="#Note_270_270">note 270</a>.<br /> -<i>Dembinski</i> (le général), portrait, par R. Rodakowski, II, 156 note;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 25 note.</span><br /> -DEMEULEMEESTER (Charles), graveur belge, I, <a href="#Page_78">78</a> <a href="#Note_92_92">note 92</a>.<br /> -DEMIDOFF (le prince), amateur, II, 121; III, 135, 143.<br /> -<span style="margin-left: 1em;">—(la princesse), I, <a href="#Page_246">246</a>.</span><br /> -<i>Demoiselles de village</i>, tableau de Courbet, II, 159 note 2.<br /> -<i>Démosthène harangue les flots de la mer</i>, peinture décorative de<br /> -<span style="margin-left: 1em;">la bibliothèque du Palais-Bourbon, par Delacroix, I, <a href="#Page_257">257</a>, <a href="#Page_261">261</a> <a href="#Note_267_267">note 267</a>;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 92.</span><br /> -DENIS (Ferdinand), littérateur, II, 377 et note 2, 412.<br /> -DENON (le baron), graveur, I, <a href="#Page_296">296</a> et <a href="#Note_331_331">note 331</a>.<br /> -DENUELLE (Dominique-Alexandre), peintre, III, 396 et note.<br /> -DÉSAUGIERS, chansonnier, II, 355, 362 et note 1.<br /> -DESCARTES, II, 462.<br /> -<i>Descente de croix</i> (la), toile de Rubens,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">cathédrale d'Anvers, II, 399.</span><br /> -DESCHAMPS DE SAINT-AMAND (Émile), littérateur, III, 171 et note.<br /> -DESCHAMPS DE SAINT-AMAND (Antony), littérateur, II, 311 et note 6;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 171 et note, 434 et note 3, 435.</span><br /> -<i>Desdémone aux pieds de son père</i>, toile<br /> -<span style="margin-left: 1em;">de Delacroix, et études diverses</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">du même sujet par le même, I,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_332">332</a>, <a href="#Page_357">357</a>, <a href="#Page_377">377</a>, <a href="#Page_429">429</a>; II, 138, 154.</span><br /> -<i>Desdémone dans sa chambre</i>, toile de Delacroix, II, 138.<br /> -<i>Déserteur</i>(le), pièce de Sedaine, I, <a href="#Page_219">219</a> à <a href="#Page_222">222</a>.<br /> -DESGRANGES (Antoine-Jérôme), interprète, I, <a href="#Page_178">178</a> et <a href="#Note_185_185">note 185</a>, <a href="#Page_180">180</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 44 et note.</span><br /> -DESNOYERS (le baron), graveur, III, 268 et note 1.<br /> -DESPORTES (Auguste), poète et auteur dramatique, I, <a href="#Page_412">412</a> et <a href="#Note_482_482">note 482</a>.<br /> -<i>Dessin sans maître</i> (le), par Mme Cavé, II, 13 note.<br /> -DÉTRIMONT, marchand de tableaux, III, 137, 143.<br /> -<i>Deux chevaux se battant</i>, toile de Delacroix, II, 378 et note 1.<br /> -<i>Deux lutteurs</i> (les), toile de Courbet, II, 160.<br /> -DEVÉRIA (Achille), peintre, I, <a href="#Page_81">81</a> <a href="#Note_99_99">note 99</a>, <a href="#Page_271">271</a>; III, 261, 302 et note;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">—(Eugène), I, <a href="#Page_81">81</a> <a href="#Note_99_99">note 99</a>.</span><br /> -DEVINCK, membre du Conseil municipal de Paris, II, 78 et note 4, 314.<br /> -DIAZ DE LA PENA, peintre, I, <a href="#Page_333">333</a>; II, 239; III, 174.<br /> -<i>Dictionnaire des Beaux-Arts,</i> projet d'ouvrage esthétique, par Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_xxxi">xxxi</a>, <a href="#Page_59">59</a> et <a href="#Note_66_66">note 66</a>; III, 199 et note 1, 204, 207, 225,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">239 et note 3, 240, 258 et note, 262, 354, 363, 364, 370, 374.</span><br /> -<i>Dictionnaire philosophique</i> de Voltaire, III, 189.<br /> -DIDEROT, I, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_220">220</a>, <a href="#Page_247">247</a>, <a href="#Page_260">260</a>, <a href="#Page_427">427</a>, <a href="#Page_444">444</a>; III, 281, 428.<br /> -DIDOT (Ambroise-Firmin), éditeur, I, <a href="#Page_97">97</a>; II, 85 et note, 285; III, 305, 397.<br /> -DIMIER (Abel), sculpteur, I, <a href="#Page_53">53</a> et <a href="#Note_59_59">note 59</a>, <a href="#Page_91">91</a>, <a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Page_112">112</a>, <a href="#Page_122">122</a>, <a href="#Page_123">123</a>.<br /> -<i>Discours sur les arts</i>, du peintre Reynolds, II, 162 et note 3.<br /> -DITITIA, Juive, dessinée par Delacroix, I, <a href="#Page_153">153</a>.<br /> -<i>Divine Comédie</i> (la), de Dante, II, 403 note 2; III, 171 note, 362.<br /> -<i>Dombrowski,</i> nouvelle de Nicolas Gogol, II, 264.<br /> -DOMINIQUIN (Domenico Zampieri, dit le), maître italien, II, 173.<br /> -DONIZETTI, compositeur italien, I, <a href="#Page_341">341</a> <a href="#Note_396_396">note 396</a>; II, 281 note 2, 282, 303.<br /> -<i>Don Juan</i>, opéra de Mozart, I, <a href="#Page_25">25</a>, <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_86">86</a>, <a href="#Page_264">264</a> et <a href="#Note_272_272">note 272</a>, <a href="#Page_266">266</a>, <a href="#Page_275">275</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 319; III, 56, 59.</span><br /> -<i>Don Quichotte</i>, roman de Cervantes, II, 264.<br /> -<i>Don Quichotte dans sa librairie</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_81">81</a> <a href="#Note_98_98">note 98</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_82">82</a>, <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Page_90">90</a> à <a href="#Page_97">97</a>.</span><br /> -DOSNE (M.), beau-père de M. Thiers, I, <a href="#Page_364">364</a> et <a href="#Note_427_427">note 427</a>;—(Mme), II, 270; III, 1.<br /> -DOUCET (Camille), auteur dramatique, III, 129 et note.—(Mme), III, 129.<br /> -<i>Douloureuse Passion de Notre-Seigneur</i>, par la Sœur Cath. Emmerich, I, 276.<br /> -DOUX (Mme), II, 496.<br /> -DOW (Gérard), maître hollandais, I, <a href="#Page_151">151</a> et <a href="#Note_170_170">note 170</a>.<br /> -<i>Drachme du tribut</i> (la), peinture décorative de la bibliothèque du<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Palais-Bourbon, par Delacroix, I, <a href="#Page_257">257</a>, <a href="#Page_261">261</a> <a href="#Note_267_267">note 267</a>.</span><br /> -DREUX-BRÉZÉ (marquis DE), II, 472 et note, 473.<br /> -DROLLING, peintre, I, <a href="#Page_87">87</a> <a href="#Note_107_107">note 107</a>, <a href="#Page_88">88</a>, <a href="#Page_137">137</a>.<br /> -DROUOT (statue du général), à Nancy, III, 279.<br /> -DUBAN, architecte, I, <a href="#Page_367">367</a> et <a href="#Note_433_433">note 433</a>, <a href="#Page_421">421</a>, <a href="#Page_439">439</a>, <a href="#Page_448">448</a> <a href="#Note_505_505">note 505</a>; II, 38; III, 14.<br /> -DUBUFE (Claude-Marie), peintre, I, <a href="#Page_285">285</a>, <a href="#Page_347">347</a>, <a href="#Page_350">350</a> et <a href="#Note_407_407">note 407</a>, <a href="#Page_351">351</a>.<br /> -DUBUFE (Édouard), peintre, II, 197 et note.<br /> -DUFAYS, I, <a href="#Page_277">277</a>, <a href="#Page_284">284</a>, <a href="#Page_297">297</a>, <a href="#Page_306">306</a>.—(Mme), III, 62, 71.<br /> -DUFOUR, III, 351.<br /> -DUFRESNE (Jean-Henri), peintre, I, <a href="#Page_59">59</a> <a href="#Note_67_67">note 67</a>, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_66">66</a>, <a href="#Page_69">69</a>, <a href="#Page_72">72</a>, <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_77">77</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Page_90">90</a> à <a href="#Page_92">92</a>, <a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_107">107</a> à <a href="#Page_109">109</a>, <a href="#Page_117">117</a>, <a href="#Page_122">122</a> à <a href="#Page_124">124</a>, <a href="#Page_127">127</a>, <a href="#Page_129">129</a>.</span><br /> -DUGLÉ (Mme), I, <a href="#Page_395">395</a>, <a href="#Page_405">405</a>.<br /> -DUMAS (Alexandre) père, I, <a href="#Page_292">292</a>, <a href="#Page_300">300</a>; II, 114, 115 note, 117,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">201, 244, 249, 250, 280 et note 2, 284, 289, 314, 330, 347, 418,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">420, 445; III, 6, 15 et note, 18, 22, 23, 125, 129, 332 et note 2,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">340, 342, 408, 411, 412, 436.</span><br /> -DUMAS (Alexandre) fils, II, 432; III, 161, 162, 163, 181.<br /> -DUPASLOUP (Mgr), évêque d'Orléans, II, 355 et note 1, 356, 357, 485.<br /> -DUPIN ainé, avocat et homme politique, II, 43 et note, 362 note 1.<br /> -DUPONCHEL, ancien directeur de l'Opéra, I, <a href="#Page_118">118</a> et <a href="#Note_138_138">note 138</a>, <a href="#Page_317">317</a><br /> -DUPRÉ (Jules), peintre, I, <a href="#Page_254">254</a>, <a href="#Page_296">296</a>, <a href="#Page_376">376</a>, <a href="#Page_384">384</a>; III, 71, 377, 391.<br /> -DUPUYTREN, chirurgien, I, <a href="#Page_430">430</a>; II, 140.<br /> -DURAND-RUEL, marchand de tableaux, I, <a href="#Page_333">333</a>; III, 182 note 5.<br /> -DÜRER (Albert), maître allemand, I, <a href="#Page_353">353</a>, <a href="#Page_375">375</a>; II, 18, 85; III, 202,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">209, 220, 226, 357.</span><br /> -DURIEU (Eugène), administrateur, I, <a href="#Page_420">420</a> et <a href="#Note_488_488">note 488</a>; II, 113 et note,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">177, 207, 270, 376, 377, 379, 388, 401, 418, 466; III, 122.</span><br /> -DURIEZ, cousin de Delacroix, I, <a href="#Page_378">378</a> et <a href="#Note_452_452">note 452</a>.<br /> -DUTILLEUX (Constant), peintre, l'un des exécuteurs testamentaires de<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Delacroix, I, <a href="#Page_204">204</a> <a href="#Note_210_210">note 210</a>; III, 136 et note 4, 146, 168 note 1, 204,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">274 note 2, 401, 434, 437.</span><br /> -DUVAL (Amaury), peintre, I, <a href="#Page_367">367</a> et <a href="#Note_430_430">note 430</a>; III, 20.<br /> -DUVAL (Georges), littérateur et historien, I, <a href="#Page_240">240</a> et <a href="#Note_234_234">note 234</a>.<br /> -DUVERGER (Eugène), imprimeur, I, <a href="#Page_413">413</a>, <a href="#Page_414">414</a>; III, 304 et note.<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Voir VIEILLARD-DUVERGER.</span><br /> -<br /> -E<br /> -<br /> -<i>École des bourgeois</i> (l'), comédie de Dallainval, II, 490.<br /> -<i>École des maris</i> (l'), comédie de Molière, II, 228.<br /> -ÉDOUARD, I, <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_75">75</a>, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Page_135">135</a>, <a href="#Page_136">136</a>.<br /> -<i>Éducation d'Achille</i> (l'), peinture décorative de la bibliothèque<br /> -<span style="margin-left: 1em;">du Palais-Bourbon, par Delacroix, I, <a href="#Page_257">257</a>.</span><br /> -<i>Éducation de la Vierge</i> (l'), toile de Delacroix, II, 235 note 2,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">238, 240, 246.</span><br /> -<i>Église de Valmont</i> (l'), aquarelle par Eug. Delacroix, III, 429.<br /> -ELCOË (lord), III, 112.<br /> -<i>Elévation en croix</i> (l'), de Rubens, à Anvers, II, 28, 29, 251, 280.<br /> -ELGIN (lord), archéologue anglais, I, <a href="#Page_135">135</a> et <a href="#Note_151_151">note 151</a>.<br /> -<i>Elisire d'amore</i> (l'), opéra de Donizetti, I, <a href="#Page_342">342</a> et <a href="#Note_396_396">note 396</a>.<br /> -<i>Embarquement</i> (l'), toile de Delacroix, III, 163.<br /> -<i>Emblèmes</i> (le livre des), de Bocchi, I, <a href="#Page_299">299</a> et <a href="#Note_338_338">note 338</a>.<br /> -ÉMÉRIC-DAVID, archéologue et critique, I, <a href="#Page_203">203</a> et <a href="#Note_206_206">note 206</a>.<br /> -<i>Émile</i> (l'), de J.-J. Rousseau, II, 465.<br /> -ÉMILIE ROBERT, modèle de Delacroix, I, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_44">44</a>, <a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_59">59</a>, <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_68">68</a>, <a href="#Page_71">71</a>.<br /> -EMMERICH (Sœur Catherine), extatique allemande, I, <a href="#Page_276">276</a>.<br /> -<i>Empereur à cheval</i> (l'), tableau de Charlet, III, 427.<br /> -<i>Empereur du Maroc</i> (l'), toile de Delacroix, III, 143.<br /> -<i>Empereurs turcs</i> (les), projet de tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_231">231</a>.<br /> -<i>Encan de Pertinax</i> (l'), projet de tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_336">336</a>.<br /> -<i>Encyclopédie</i> (l'), III, 207.<br /> -<i>Énée changé en dieu,</i> projet de tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_215">215</a>.<br /> -<i>Énée suivant la Sibylle, qui le précède avec le rameau d'or</i>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">projet de tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_336">336</a>.</span><br /> -<i>Enfant</i> (l'), copie par Delacroix d'un tableau de Raphaël, II, 106.<br /> -<i>Enfer</i> (l'), de Dante, traduction par Brait Delamathe,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_108">108</a> et <a href="#Note_126_126">note 126</a>;—traduction de M. Louis Ratisbonne, II, 403 et note 2.</span><br /> -<i>Enlèvement de Rebecca</i>, toile de Delacroix, III, 161 et note 1, 362, note.<br /> -<i>Enlèvement des filles de Leucippe</i>, toile de Rubens, musée de Munich,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_332">332</a> <a href="#Note_387_387">note 387</a>.</span><br /> -<i>Enlèvement des Sabines</i> (l') tableau de David, musée du Louvre,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_136">136</a> <a href="#Note_152_152">note 152</a>; III, 249, 298.</span><br /> -<i>Enterrement</i> (l'), toile de Courbet, musée du Louvre, III, 64.<br /> -ENTRAGUES (statue de Balzac d'), à Malesherbes, III, 57, 58.<br /> -ENTRAGUES (Henriette de Balzac D'), maîtresse de Henri IV, II, 485.<br /> -<i>Entrée d'Alexandre à Babylone</i>, tableau de Lebrun, II, 315.<br /> -<i>Entrée des croisés à Constantinople</i>, toile de Delacroix, musée du<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Louvre, II, 222, note 4.</span><br /> -<i>Entrée du bois à Valmont</i>, aquarelle par Delacroix, III, 429.<br /> -<i>Entretiens</i> de Lamartine, III, 397.<br /> -ERNST (Henri-William), violoniste, III, 126 et note 2.<br /> -ERWIN DE STEINBACH, architecte et sculpteur allemand, III, 94 et note 2.<br /> -<span style="margin-left: 1em;">—(Jean), son fils, III, 94 note 2.</span><br /> -ESCHYLE, III, 311.<br /> -<i>Esprit des lois</i> (l'), de Montesquieu, II, 465.<br /> -<i>Essai sur les mœurs et l'esprit des nations</i>, par Voltaire, II, 201;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 147, 436.</span><br /> -<i>Étang du Louroux</i> (l'), étude de Delacroix, I, <a href="#Page_410">410</a>.<br /> -<i>Étudiants</i> (les), de Membrée, III, 3.<br /> -<i>Eugène Delacroix</i> (documents nouveaux), de Th. Silvestre, II, 270 note.<br /> -<i>Eugène Delacroix à l'Exposition du boulevard des Italiens</i>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">par H. de la Madelène, II, 78 note 2.</span><br /> -<i>Eugène Delacroix devant ses contemporains</i>, par Maurice Tourneux,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 91 note, 179 note, 276 note.</span><br /> -<i>Eugène Delacroix, sa vie, son œuvre</i>, par M. Piron, I, <a href="#Page_9">9</a> <a href="#Note_12_12">note 12</a><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_10">10</a>, <a href="#Page_12">12</a> <a href="#Note_16_16">note 16</a>, <a href="#Page_32">32</a> <a href="#Note_39_39">note 39</a>, <a href="#Page_60">60</a> <a href="#Note_68_68">note 68</a>; II, 236 note 2, 254 note;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 438 note. <i>Eugène Delacroix. L'œuvre complet</i>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">par Alfred Robaut, <i>passim.</i></span><br /> -EUGÉNIE (l'impératrice), II, 197 note, 388, 403; III, 63 note 3,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">91 note 1, 136.</span><br /> -<i>Eugénie Grandet</i>, roman de Balzac, II, 437.<br /> -EURIPIDE, II, 300; III, 311.<br /> -<i>Évêque de Liège</i> (1'), toile de Delacroix, II, 222 note 4.<br /> -<br /> -F<br /> -<br /> -<i>Fac-simile de dessins et croquis d'Eugène Delacroix</i>, par Alfred<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Robaut, soixante-dix planches, II, 270 note.</span><br /> -<i>Fantassins en chasse,</i> toile de Delacroix, III, 402.<br /> -<i>Fataliste</i> (le), nouvelle de N. Gogol, II, 264.<br /> -FAUCHER (Léon), économiste et homme politique, I, <a href="#Page_344">344</a> et note <a href="#Page_402">402</a>.<br /> -<i>Faust</i> (gravures du), par Delacroix, I, <a href="#Page_63">63</a>, <a href="#Page_73">73</a>; III, 50 note 1, 424.<br /> -<i>Favilla (Maître)</i>, pièce de George Sand, III, 124 et note 2.<br /> -FEDEL, architecte, I, <a href="#Page_16">16</a> <a href="#Note_22_22">note 22</a>, <a href="#Page_17">17</a> et suiv., <a href="#Page_69">69</a>, <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_78">78</a>, <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_109">109</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_133">133</a>; III, 68.</span><br /> -FÉLIX, voir GUILLEMARDET.<br /> -<i>Femme à la rivière</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_332">332</a>.<br /> -<i>Femme au bain</i> (la), toile de Delacroix, I, <a href="#Page_143">143</a>, <a href="#Page_144">144</a>.<br /> -<i>Femme au lit</i>, étude de Delacroix, II, 8.<br /> -<i>Femme capricieuse</i> (la), toile de Delacroix, I, <a href="#Page_214">214</a>.<br /> -<i>Femme d'Alger avec un lévrier</i>, toile de Delacroix, II, 476.<br /> -<i>Femme enlevée par des hommes à cheval</i>, esquisse par Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_331">331</a> et <a href="#Note_386_386">note 386</a>, <a href="#Page_332">332</a>.</span><br /> -<i>Femme impertinente</i> (la), toile de Delacroix, I, <a href="#Page_414">414</a>, <a href="#Page_415">415</a> et <a href="#Note_484_484">note 484</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 60 et note.</span><br /> -<i>Femme morte</i>, étude de Delacroix, I, <a href="#Page_74">74</a>.<br /> -<i>Femme noyée</i>, étude de Delacroix, pour le plafond de la galerie<br /> -<span style="margin-left: 1em;">d'Apollon, au Louvre, III, 403.</span><br /> -<i>Femme nue et debout</i>, projet de toile de Delacroix, I, <a href="#Page_306">306</a>.<br /> -<i>Femme qui se lave les pieds</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_314">314</a>.<br /> -<i>Femme qui se peigne</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_384">384</a>, <a href="#Page_385">385</a>, <a href="#Page_415">415</a>, <a href="#Page_443">443</a>.<br /> -<i>Femme tenant un miroir</i>, croquis de Delacroix, III, 433.<br /> -<i>Femme turque</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_357">357</a>.<br /> -<i>Femmes à la fontaine</i>, toile de Delacroix, II, 379.<br /> -<i>Femmes d'Alger</i>, tableau de Delacroix, musée du Louvre, I, <a href="#Page_243">243</a><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Note_242_242">note 242</a> , <a href="#Page_291">291</a>, <a href="#Page_314">314</a>, <a href="#Page_342">342</a>, <a href="#Page_343">343</a>; II, 222 note 4.</span><br /> -<i>Femmes d'Alger dans leur intérieur</i>, variante du précédent.<br /> -<i>Femmes savantes</i> (les), comédie de Molière, II, 433; III, 164.<br /> -<i>Femmes turques au bain</i>, toile de Delacroix, II, 334 et note 2, 344.<br /> -FÉNELON, II, 442.<br /> -FERAY (Ernest), manufacturier, III, 410 et note 2.<br /> -FERRONNAYS (M. DE LA), diplomate, II, 365, 366; III, 115.<br /> -FERRUSSAC, peintre, élève de Delacroix, II, 87 note 1.<br /> -FEUILLET DE CONCHES, diplomate et écrivain, II, 177 et note;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 67 et note 1, 122 et note 1.</span><br /> -<i>Fiancée d'Abydos</i> (la), poème de lord Byron, I, <a href="#Page_115">115</a>.<br /> -<i>Fiancée d'Abydos</i> (la), petite toile de Delacroix, I, <a href="#Page_373">373</a>, <a href="#Page_377">377</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 138, 157 note 2.</span><br /> -<i>Fiancée de Lammermoor</i> (la), aquarelle de Delacroix, I, <a href="#Page_231">231</a>.<br /> -FIELDING (les frères), aquarellistes anglais, I, <a href="#Page_32">32</a> <a href="#Note_40_40">note 40</a>, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_70">70</a> à <a href="#Page_72">72</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_74">74</a>, <a href="#Page_75">75</a>, <a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Page_93">93</a>, <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_105">105</a> à <a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Page_110">110</a>, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_114">114</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_116">116</a>, <a href="#Page_130">130</a>, <a href="#Page_132">132</a>, <a href="#Page_133">133</a>, <a href="#Page_134">134</a>, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_137">137</a>, <a href="#Page_290">290</a>; III, 36 note, 119.</span><br /> -<i>Fileuse</i> (la), toile de Courbet, II, 160 et note 1.<br /> -<i>Fille du capitaine</i> (la), nouvelle de Pouchkine, II, 360, 363, 365.<br /> -<i>Fils portant le corps de son père sur le champ de bataille</i>, toile<br /> -<span style="margin-left: 1em;">de Delacroix, III, 149.</span><br /> -<i>Flagellation de saint Paul</i> (la), toile de Rubens, église Saint-Antoine<br /> -<span style="margin-left: 1em;">de Padoue, à Anvers, II, 26, 167.</span><br /> -FLANDRIN (Hippolyte), peintre, I,<a href="#Page_254">254</a> <a href="#Note_250_250">note 250</a>; II, 94 et note; III, 34 note 1, 39.<br /> -FLAUBERT (Gustave), romancier, I, <a href="#Page_xiii">xiii</a>.<br /> -<i>Fleurs du mal</i> (les), poésies de Baudelaire, I, <a href="#Page_226">226</a> <a href="#Note_219_219">note 219</a>; III, 138 note.<br /> -FLEURY (Joseph-Nicolas-Robert), dit RORERT-FLEURY, peintre, I, <a href="#Page_261">261</a> et <a href="#Note_268_268">note 268</a>, <a href="#Page_345">345</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">II, 228 et note 1, 272 et note; III, 6, 113, 339, 340.</span><br /> -FLEURY (Tony-Robert), peintre, fils du précédent, I, <a href="#Page_261">261</a>, <a href="#Note_268_268">note 268</a>.<br /> -FLEURY (Léon), paysagiste, I, <a href="#Page_261">261</a> <a href="#Note_269_269">note 268</a>.<br /> -FLINCK, maître hollandais, II, 31.<br /> -FLORIS (Franz), maître flamand, II, 3 note 2.<br /> -FLOURENS (Pierre-Jean-Marie), physiologiste, III, 305 et note 2.<br /> -<i>Flûte enchantée</i> (la), opéra de Mozart, I, <a href="#Page_413">413</a>, <a href="#Page_422">422</a>; II, 10, 147, 319.<br /> -FONTAINE, architecte, I, <a href="#Page_199">199</a> et <a href="#Note_203_203">note 203</a>, <a href="#Page_425">425</a>; II, 457.<br /> -<i>Fontaine dans une rue à Alger</i>, I, <a href="#Page_215">215</a>.<br /> -<i>Fontaine mauresque</i>, toile de Delacroix, III, 163.<br /> -FORBIN (comte DE), directeur des musées royaux, I, <a href="#Page_3">3</a> <a href="#Note_3_3">note 3</a>, <a href="#Page_136">136</a> et <a href="#Note_152_152">note 152</a>, <a href="#Page_137">137</a>.<br /> -FORDE (Mme), sœur de M. Williams, à Séville, I, <a href="#Page_191">191</a>.<br /> -FORGET (Mme DE), amie de Delacroix, I, <a href="#Page_240">240</a>, <a href="#Page_254">254</a>, <a href="#Page_273">273</a>, <a href="#Page_275">275</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_279">279</a>, <a href="#Page_283">283</a>, <a href="#Page_286">286</a>, <a href="#Page_288">288</a>, <a href="#Page_293">293</a>, <a href="#Page_294">294</a>, <a href="#Page_297">297</a>, <a href="#Page_310">310</a>, <a href="#Page_314">314</a>, <a href="#Page_319">319</a>, <a href="#Page_322">322</a>, <a href="#Page_333">333</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_341">341</a>, <a href="#Page_353">353</a>, <a href="#Page_359">359</a>, <a href="#Page_361">361</a>, <a href="#Page_379">379</a>, <a href="#Page_417">417</a>, <a href="#Page_419">419</a>, <a href="#Page_426">426</a>; II, 75, 80, 87, 119,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">156, 181, 193, 220, 314, 327, 331, 334, 346, 368, 369, 375,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">379, 384, 388, 391, 468, 474; III, 7, 32, 45, 71, 83, 108, 109,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">145, 147, 186, 331, 351, 358, 409.</span><br /> -FORGET (Eugène DE), fils de la précédente, III, 7 et note 1, 45.<br /> -FORSTER (François), graveur, III, 427 et note.<br /> -FORTOUL, littérateur et homme politique, I, <a href="#Page_426">426</a>; II, 163 et note,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">280; III, 6, 130 et note 1.</span><br /> -<i>Foscari</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_265">265</a> et <a href="#Note_276_276">note 276</a>,,; II, 353 et<br /> -<span style="margin-left: 1em;">note 2; III, 9 et note 1.</span><br /> -FOUCHÉ (Joseph), duc d'Otrante, I, <a href="#Page_116">116</a>, <a href="#Page_244">244</a>; II, 376.<br /> -FOUCHÉ, III, 32, 42, 52.<br /> -FOULD (Achille), homme politique et financier, I, <a href="#Page_360">360</a>; II, 158 et note 1,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">180, 223, 234, 287, 291 note 3, 296; III, 5, 9, 165 note 2, 166.</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">—(Mme), III, 165, 166.</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">—(Achille) le jeune, III, 166 et note 3.</span><br /> -FOULD (Benoît), III, 135 et note 2, 137 note 3, 143, 146, 182.<br /> -FOULD (Louis), III, 167.<br /> -FOURIER (Ch.), philosophe, I, <a href="#Page_428">428</a>, <a href="#Page_429">429</a>.<br /> -FOX (M.), homme d'État anglais, I, <a href="#Page_226">226</a>.<br /> -FRA BARTOLOMEO, maître italien, I, <a href="#Page_400">400</a>.<br /> -FRAMELLI (Mme), III, 52.<br /> -FRANÇAIS (François-Louis), peintre, III, 10, 25, 26 et note 2, 115.<br /> -FRANCHETTI (Mme), III, 163, 334, 335.<br /> -FRANCHOMME (Auguste-Joseph), violoncelliste, I, <a href="#Page_270">270</a> et <a href="#Note_283_283">note 283</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 363, 370; III, 9.</span><br /> -FRANÇOIS I<sup>er</sup>, II, 196, 201.<br /> -<i>François I<sup>er</sup></i>, tableau du Titien, musée du Louvre, I, <a href="#Page_73">73</a>.<br /> -FRANKLIN (Benjamin), I, <a href="#Page_127">127</a>.<br /> -FRÉDÉRIC II, roi de Prusse, cité, I, <a href="#Page_201">201</a>.<br /> -FRÉMIET (Emmanuel), sculpteur animalier, II, 71 et note 2.<br /> -FRÉMY (Louis), administrateur et homme politique, III, 185 et note 2, 186.<br /> -<i>Frépillon</i>, propriété de la famille Riesener, près de<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Saint-Leu-Taverny, I, <a href="#Page_135">135</a>.</span><br /> -FRÈRE (Théodore), peintre, III, 126 et note 1.<br /> -FRESNOY (M. DU), amateur, I, <a href="#Page_110">110</a> et <a href="#Note_130_130">note 130</a>.<br /> -<i>Freyschütz</i>, opéra de Weber, II, 16.<br /> -FROMENTIN (Eugène), peintre, I, <a href="#Page_xxxiv">xxxiv</a>; II, cité 5 note 1, 24.<br /> -<i>Fualdès</i> (la complainte de), II, 362 et note 1.<br /> -<br /> -G<br /> -<br /> -GABRIEL (M.), vaudevilliste, I, <a href="#Page_281">281</a>.<br /> -GAINSBOROUGH (Thomas), peintre anglais, II, 162; III, 36 note.<br /> -GALIMARD, peintre, III, 187 et note 1.<br /> -GALUPPI (Balthazar), compositeur italien, III, 12 et note 1, 13.<br /> -GAMELIN (Jacques), peintre, I, <a href="#Page_309">309</a> et <a href="#Note_356_356">note 356</a>.<br /> -GARCIA (Manuel) père, chanteur, I, <a href="#Page_247">247</a> <a href="#Note_243_243">note 243</a>, <a href="#Page_248">248</a>, <a href="#Page_249">249</a>.—(Manuel),<br /> -<span style="margin-left: 1em;">son fils, musicien, I, <a href="#Page_247">247</a> et <a href="#Note_243_243">note 243</a>, <a href="#Page_250">250</a>, <a href="#Page_317">317</a>, <a href="#Page_318">318</a>.</span><br /> -GARCIA (Marie), dite Mme Malibran, cantatrice, I, <a href="#Page_247">247</a> <a href="#Note_243_243">note 243</a>, <a href="#Page_248">248</a>, <a href="#Page_249">249</a>, <a href="#Page_250">250</a>.<br /> -GARCIA (Pauline), dite Mme Viardot, cantatrice, I, <a href="#Page_247">247</a> <a href="#Note_243_243">note 243</a>; III, 2 note 3.<br /> -GARNAUD (Antoine-Martin), architecte, III, 240 et note.<br /> -GASSIES, peintre, I, <a href="#Page_136">136</a> et <a href="#Note_154_154">note 154</a>, <a href="#Page_137">137</a>.<br /> -GATTEAUX (Jacques-Édouard), statuaire, graveur en médailles, III, 299 et note.<br /> -GAUBERT (le docteur Léon), III, 290 et note.<br /> -GAULTIER (Racine), dit Prudent, pianiste et compositeur, I, <a href="#Page_351">351</a> et <a href="#Note_412_412">note 412</a>, <a href="#Page_355">355</a>.<br /> -GAULTRON, peintre, élève de Delacroix, I, <a href="#Page_254">254</a> et <a href="#Note_251_251">note 251</a>, <a href="#Page_293">293</a>, <a href="#Page_389">389</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_395">395</a>, <a href="#Page_397">397</a>, <a href="#Page_409">409</a>, <a href="#Page_410">410</a>.</span><br /> -GAUTIER (Théophile), poète est littérateur, I, <a href="#Page_ii">ii</a>, <a href="#Page_xxiii">xxiii</a>, <a href="#Page_1">1</a>, <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_226">226</a> <a href="#Note_219_219">note 219</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_254">254</a>, <a href="#Page_255">255</a>, <a href="#Page_296">296</a> et <a href="#Note_329_329">note 329</a>, <a href="#Page_350">350</a>, <a href="#Page_377">377</a> <a href="#Note_450_450">note 450</a>, <a href="#Page_439">439</a> <a href="#Note_498_498">note 498</a>;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 157 et note 1, 201, 202 note, 213, 227 note 2, 273 note 1,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">377 note 1, 410 et note; III, 21 et note 2, 38 note 3, 40 et note 3, 113,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">134 et note, 157 note, 174 note 1, 206 note 4, 316 note 2.</span><br /> -GAVARD, éditeur, I, <a href="#Page_408">408</a> et <a href="#Note_475_475">note 475</a>.<br /> -<span style="margin-left: 1em;">—(Charles), son fils, diplomate, II, 325.</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">—(Mlle Élise), sa fille, II, 325.</span><br /> -GAVET (M.), agent de change, I, <a href="#Page_335">335</a> et <a href="#Note_390_390">note 390</a>.—(Mme), fille de M. Bornot,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_335">335</a>, <a href="#Note_390_390">note 390</a>, <a href="#Page_403">403</a> <a href="#Note_461_461">note 461</a>.</span><br /> -GAY-LUSSAC, physicien et chimiste, I, <a href="#Page_344">344</a>.<br /> -<i>Gazza ladra</i> (la), opéra de Rossini, III, 59 et note.<br /> -GELOËS (le comte DE), amateur, I, <a href="#Page_267">267</a> <a href="#Note_277_277">note 277</a>, <a href="#Page_302">302</a> et <a href="#Note_343_343">note 343</a>, <a href="#Page_347">347</a>, <a href="#Page_416">416</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 138, 222 note 1; III, 121.</span><br /> -<i>Génie arrivant à l'immortalité</i>, deux dessins de Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_400">400</a> et <a href="#Note_470_470">note 470</a>; II, 340.</span><br /> -GÉRARD (baron), peintre, I, <a href="#Page_17">17</a>, <a href="#Page_130">130</a> <a href="#Note_144_144">note 144</a>, <a href="#Page_138">138</a> et <a href="#Note_150_150">note 156</a>, <a href="#Page_236">236</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 363, 374; III, 249.</span><br /> -GÉRARD (Mlle), peintre, III, 186.<br /> -GÉRICAULT, peintre, I, <a href="#Page_15">15</a>, <a href="#Page_31">31</a>, <a href="#Page_32">32</a> et <a href="#NoteRef_39_39">note 39</a>, <a href="#Page_46">46</a> et <a href="#Note_54_54">note 54</a>, <a href="#Page_60">60</a> et <a href="#Note_58_58">note 58</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_78">78</a>, <a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_82">82</a>, <a href="#Page_88">88</a>, <a href="#Page_93">93</a>, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_98">98</a> <a href="#Page_10">10</a>9, <a href="#Page_115">115</a>, <a href="#Page_117">117</a>, <a href="#Page_132">132</a> à <a href="#Page_135">135</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_253">253</a>, <a href="#Page_269">269</a>; II, 29, 76, 92 et note 1, 252, 429, 430, 454 et note;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 121 et note 1, 208, 219, 234, 235, 260, 431.</span><br /> -GERVAIS, marchand de couleurs, I, <a href="#Page_286">286</a>; III, 25.<br /> -GHIBERTI (Lorenzo), sculpteur et architecte florentin, I, <a href="#Page_399">399</a> et <a href="#Note_469_469">note 469</a>.<br /> -GHIRLANDAJO (le), maître florentin, III, 393.<br /> -<i>Giaour</i> (le), poème de lord Byron, I, <a href="#Page_115">115</a>, <a href="#Page_116">116</a>.<br /> -<i>Giaour au bord de la mer</i> (un), toile de Delacroix, I, <a href="#Page_376">376</a> et <a href="#Note_445_445">note 445</a>.<br /> -<i>Giaour foulant aux pieds de son cheval le pacha</i>, toile de Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 386 et note 2.</span><br /> -GIHAUT, éditeur d'estampes, I, <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Page_97">97</a>.<br /> -<i>Gil Blas</i>, roman de Le Sage, II, 264; III, 138, 332.<br /> -GIORGIONE (le), maître vénitien, I, <a href="#Page_88">88</a>.<br /> -GIOTTO, maître florentin, II, 180; III, 393.<br /> -GIRARDIN (Émile DE), publiciste, II, 198 et note, 413; III, 156, 353.<br /> -GIRODET, I, 68, 84 et note, 195; III, 249.<br /> -GISORS (Alphonse-Henri DE), architecte, I, <a href="#Page_235">235</a> et <a href="#Note_227_227">note 227</a>; III, 185, 186, 419.<br /> -GLUCK, compositeur allemand, I, <a href="#Page_422">422</a>, <a href="#Page_426">426</a>; III, 2, 13, 14, 355 et note,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">384, 391 note 2.</span><br /> -GODDE (Étienne-Hippolyte), architecte, III, 169 et note 2.<br /> -GODWIN (William), romancier anglais, I, <a href="#Page_100">100</a> <a href="#Note_121_121">note 121</a>.<br /> -GŒTHE, I, <a href="#Page_xxvi">xxvi</a>, <a href="#Page_65">65</a>, <a href="#Page_220">220</a>, <a href="#Page_222">222</a>, <a href="#Page_260">260</a>; III, 50 note 1, 233 note 2, 424.<br /> -<i>Gœtz de Berlichingen</i>, de Gœthe. Voir <i>Berlichengen.</i><br /> -GOGOL (Nicolas), romancier russe, II, 264.<br /> -GONDOLFI (Mme Camilla), peintre, II, 38<br /> -GOUBAUX, auteur dramatique, II, 96 et note 2; III, 20.<br /> -GOUJON (Jean), sculpteur, II, 129; III, 252.<br /> -GOUJON (l'abbé), vicaire de Saint-Sulpice, I, <a href="#Page_385">385</a>.<br /> -GOULEUX, camarade d'enfance de Delacroix, I, <a href="#Page_50">50</a>.<br /> -GOUNOD (Charles), compositeur, II, 82, 314, 360, 369;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 11 et note 1, 19, 52, 139.</span><br /> -GOYA, maître espagnol, I, <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_82">82</a>, <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Note_187_187">187</a> <a href="#Note_190_190">note 190</a>.<br /> -GOZLAN (Léon), romancier et auteur dramatique, II, 378 et note 3.<br /> -GRACIAN (Balthazar), Jésuite espagnol, I, <a href="#Page_259">259</a> et <a href="#Note_263_263">note 263</a>.<br /> -<i>Grandes opérations militaires,</i> de Jomini, II, 292.<br /> -<i>Grandeur et décadence des Romains</i>, de Montesquieu, I, <a href="#Page_403">403</a>.<br /> -GRANET, peintre, I, <a href="#Page_136">136</a> et <a href="#Note_153_153">note 153</a>, <a href="#Page_345">345</a>; III, 253.<br /> -GRANGE (Mme DE LA), amie de Berryer, II, 386, 482, 495, 496;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 2, 5, 120, 131, 293, 297, 330.</span><br /> -GRANT (François), peintre anglais, III, 37 et note 2.<br /> -<i>Grec à cheval</i> (le), tableau de Delacroix, III, 131, 137, 142.<br /> -<i>Grèce contemporaine</i> (la), d'Edmond About, III, 176 et note 1,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">181 note 3.</span><br /> -GRENIER DE SAINT-MARTIN, peintre, élève de Delacroix, I, <a href="#Page_274">274</a> et <a href="#Note_300_300">note 300</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_290">290</a>, <a href="#Page_291">291</a>, <a href="#Page_306">306</a>; II, 374.—(Henri-Gustave et Théophile-Yves-René),</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">fils du précédent, III, 318 et note.</span><br /> -GRÉTRY, compositeur, I, <a href="#Page_123">123</a>; III, 207.<br /> -GRIMBLOT (Mme), III, 403, 405.<br /> -GRISI (Mme), cantatrice, II, 154, 293.<br /> -GROS (baron), peintre, I, <a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_65">65</a>, <a href="#Page_115">115</a>, <a href="#Page_130">130</a>, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_302">302</a>, <a href="#Page_374">374</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 3 note 1, 172, 251, 252, 388, 429; III, 67 note 4, 105,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">201 note 2, 208, 431.</span><br /> -GROS-CHAMELIER (M.), I, <a href="#Page_186">186</a>.<br /> -GROSCLAUDE (Louis), peintre, III, 127 et note 2.<br /> -GRZYMALA (le comte), amateur, I, <a href="#Page_302">302</a> et <a href="#Note_342_342">note 342</a>, <a href="#Page_318">318</a>, <a href="#Page_320">320</a>; II, 163,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">169, 222, 388; III, 9, 50, 156.</span><br /> -GUASCO, I, <a href="#Page_317">317</a>, <a href="#Page_318">318</a>.<br /> -GUDIN (Théodore), peintre de paysages et de marines, I, <a href="#Page_410">410</a> et <a href="#Note_477_477">note 477</a>.<br /> -<i>Guêpes</i> (les), d'Alphonse Karr, II, 213 note.<br /> -GUERCHIN (le), maître italien, I, <a href="#Page_203">203</a>.<br /> -GUÉRIN (Gabriel), peintre, I, <a href="#Page_44">44</a>; III, 82 et notes 1 et 2.<br /> -GUÉRIN (Jules), chirurgien, II, 427 et note; III, 108 et note 2, 110,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">111, 127, 128.</span><br /> -<i>Guerre des femmes</i> (la), roman de Dumas père, III, 15 note.<br /> -<i>Guetteurs de lion</i>, toile de Delacroix, II, 330 et note 1.<br /> -GUIDE (Guido Reni, dit le), maître italien, I, <a href="#Page_359">359</a>; II, 278 et note 2;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 119, 120.</span><br /> -<i>Guillaume Tell</i>, opéra de Rossini, II, 296, 301, 351;—tragédie<br /> -<span style="margin-left: 1em;">de Schiller, II, 300.</span><br /> -GUILLEMARDET (Félix), ami de Delacroix, I, <a href="#Page_xiii">xiii</a>, <a href="#Page_2">2</a>, <a href="#Page_3">3</a> <a href="#Note_3_3">note 3</a>, <a href="#Page_13">13</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_15">15</a>, <a href="#Page_16">16</a> <a href="#Note_19_19">note 19</a>, <a href="#Page_24">24</a>, <a href="#Page_27">27</a>, <a href="#Page_45">45</a> <a href="#Note_51_51">note 51</a>, <a href="#Page_93">93</a>, <a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Page_112">112</a> <a href="#Note_132_132">note 132</a>, <a href="#Page_115">115</a>, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_408">408</a>;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 43, 121, 379; III, 49 et note 1, 67, 118, 127, 128, 160, 164,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">290, 291, 391, 416, 417.</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">—(Louis), I, <a href="#Page_413">413</a>; III, 47 et note.</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">—(Caroline), I, <a href="#Page_115">115</a>; III, 48.</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">—(Édouard), frère de Félix, I, <a href="#Page_15">15</a>, <a href="#Page_16">16</a> et suiv.; <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_89">89</a>, <a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_104">104</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_115">115</a>, <a href="#Page_130">130</a>; III, 128, 290.</span><br /> -GUILLEMARDET (Mme), I, <a href="#Page_66">66</a>, <a href="#Page_71">71</a>, <a href="#Page_80">80</a>, <a href="#Page_99">99</a>.<br /> -GUIZOT, historien et homme politique, II, 77.<br /> -<i>Gustave III ou le Bal masqué</i>, opéra d'Auber, III, 141 et note 3.<br /> -GUYON (Mme Émilie), comédienne, III, 339 et note 2.<br /> -<br /> -H<br /> -<br /> -HABENECK, violoniste, I, <a href="#Page_354">354</a> et <a href="#Note_417_417">note 417</a>.<br /> -HÆNDEL, compositeur allemand, III, 127.<br /> -HALÉVY (Jacques), compositeur, I, <a href="#Page_317">317</a>, <a href="#Page_408">408</a>; II, 38, 75, 77, 78,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">96 note 1, 105, 106, 139, 235 et note 1, 237, 272, 312, 378,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">402, 410, 496; III, 8 et note 2, 26, 28, 32, 33, 42, 43, 52, 126,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">141 note 2, 181, 185, 186, 304, 330.—(Mme), II, 106, 235, 496; III, 8.</span><br /> -<i>Hamlet</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_357">357</a>, <a href="#Page_408">408</a>; II, 479.<br /> -<i>Hamlet ayant tué Polonius</i>, toile de Delacroix, II, 330 et note 3,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">476, 479; III, 35 et note 3, 143 et note 3.</span><br /> -HARO, expert, I, 408, 410, 420, 439; II, 46, 124, 375, 381;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 32, 137, 146, 160, 164, 179, 267, 275, 294, 317, 351.</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">— (Mme), II, 124.</span><br /> -HARTMANN, amateur, III, 149, 161, 303 et note 2, 401.<br /> -HAUSSMANN (Le baron), préfet de la Seine, III, 123 et note 3, 124,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">305 et note 3.</span><br /> -HAUSSOSVILLE (Mme D'), III, 139 note, 143.<br /> -HAUSSOULLIER, peintre et graveur, I, <a href="#Page_263">263</a> et <a href="#Note_271_271">note 271</a>.<br /> -HAY (M.), consul général et chargé d'affaires d'Angleterre au Maroc,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_154">154</a> et <a href="#Note_173_173">note 173</a>, <a href="#Page_157">157</a>, <a href="#Page_158">158</a>.</span><br /> -HAYDN, compositeur allemand, I, <a href="#Page_270">270</a>, <a href="#Page_426">426</a>; II, 276, 325, 326; III, 11.<br /> -HAYDON, peintre anglais, I, <a href="#Page_135">135</a> et <a href="#Note_150_150">note 150</a>.<br /> -HÉBERT (Ernest), peintre, III, 118 et note 2.<br /> -HECQUET, I, <a href="#Page_413">413</a>.<br /> -HÉDOUIN (Edmond), peintre et graveur, I, <a href="#Page_253">253</a> et <a href="#Note_248_248">note 248</a>, <a href="#Page_255">255</a>, <a href="#Page_302">302</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 92; III, 182.</span><br /> -HEIM (François-Joseph), peintre, III, 83 et note 1.<br /> -HEINE (Henri), poète et littérateur, III, 134 et note.<br /> -HÉLÈNE, modèle de Delacroix, I, <a href="#Page_52">52</a>, <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#Page_92">92</a>, <a href="#Page_93">93</a>, <a href="#Page_95">95</a>, <a href="#Page_104">104</a>.<br /> -<i>Héliodore chassé du temple</i>, tableau de Delacroix (chapelle des<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Saints-Anges, à Saint-Sulpice), I, <a href="#Page_411">411</a> <a href="#Note_479_479">note 479</a>; II, 467; III, 350.</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">—Esquisse du même, III, 401.</span><br /> -<i>Héliodore chassé du temple</i>, tableau de Francesco Solimena, I, <a href="#Page_203">203</a> <a href="#Page_208">note 208</a>.<br /> -HENNEQUIN (Amédée), ami de Berryer, II, 353 et note 4, 358, 362, 363, 366, 368.<br /> -HENRI IV, II, 485.<br /> -<i>Henri IV dans sa maison</i>. petite toile de Delacroix, I, <a href="#Page_311">311</a>.<br /> -<i>Henri IV</i>, drame de Shakespeare, III, 424.<br /> -<i>Héraclius</i>, tragédie de Calderon, III, 320, 321<br /> -HERBAUT, I, <a href="#Page_344">344</a>, <a href="#Page_372">372</a>.<br /> -HERBELIN (Mme), peintre, II, 89 et note 1, 137, 157, 175;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 35, 130 et note 5, 132, 162, 184 et note 1, 396.</span><br /> -<i>Hercule étouffant Antée</i>, toile de Delacroix, II, 314 et note 3.<br /> -<i>Hercule ramène Alceste du fond des enfers</i>, tympan décoratif<br /> -<span style="margin-left: 1em;">de l'Hôtel de ville, par Delacroix, I, <a href="#Page_216">216</a>.</span><br /> -<i>Hercule et Diomède</i>, toile de Delacroix, II, 286 et note 4.<br /> -HERMANT (Adolphe), dit Hermann, violoniste, II, 314 et note 2.<br /> -<i>Herminie et les bergers</i>, toile de Delacroix, II, 291;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 143, 161 et note 1, 162, 362 note.</span><br /> -<i>Hérodote interroge les traditions des Mages</i>, peinture décorative,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">de la bibliothèque du Palais-Bourbon, par Delacroix, I, <a href="#Page_257">257</a>.</span><br /> -<i>Hésiode et la Muse</i>, peinture décorative de la bibliothèque<br /> -<span style="margin-left: 1em;">du Palais-Bourbon, par Delacroix, I, 257.</span><br /> -HESSE (Nicolas-Auguste), peintre, III, 416.<br /> -HETZEL, libraire et littérateur, II, 269 et note 2.<br /> -HIPPOCRATE, II, 367; III, 177.<br /> -<i>Hippocrate refuse les présents du roi de Perse</i>, peinture décorative<br /> -<span style="margin-left: 1em;">de la bibliothèque du Palais-Bourbon, par Delacroix, I, 258.</span><br /> -HIS (Charles), publiciste, I, 271 et note 287.—(Mme), II, 342 et note.<br /> -<i>Histoire de la Révolution</i>, par Michelet, I, <a href="#Page_302">302</a>.<br /> -<i>Histoire de la vie et des ouvrages de Raphaël</i>, par Quatremère<br /> -<span style="margin-left: 1em;">de Quincy, I, <a href="#Page_108">108</a> et <a href="#Note_127_127">note 127</a>.</span><br /> -<i>Histoire de l'Égypte sous Méhémet-Ali</i>, par Maugin, I, <a href="#Page_108">108</a>.<br /> -<i>Histoire de ma vie,</i> par George Sand, III, 34 et note 2.<br /> -HITTORF (Jacques-Ignace), architecte, III, 63 et note 4, 304.<br /> -HOGARTH (William), peintre et graveur anglais, III, 38, 41.<br /> -HOMÈRE, II, 72, 258, 260, 301, 302, 388; III, 240, 263, 272,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">310, 348, 361.</span><br /> -<i>Homme dévoré par un lion</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_351">351</a> et <a href="#Note_409_409">note 409</a>, <a href="#Page_357">357</a>.<br /> -<i>Hommes couchés, après le bain</i>, I, <a href="#Page_215">215</a>.<br /> -<i>Hommes jouant aux échecs</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_357">357</a>.<br /> -HORACE, I, 75 <a href="#Note_87_87">note 87</a>; III, 171, 254, 361.<br /> -<i>Hortensias</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_347">347</a>, <a href="#Page_354">354</a>.<br /> -HOUDETOT (le comte D'), administrateur et homme politique,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_137">137</a> et <a href="#Note_155_155">note 155</a>; II, 313.</span><br /> -HOUSSAYE (Arsène), littérateur, II, 290 et note 1.<br /> -HUBER (Pierre), naturaliste suisse, III, 57 et note.<br /> -HUET (Paul), peintre paysagiste, II, 377 et note 1; III, 118<br /> -<span style="margin-left: 1em;">et notes 1 et 3, 323.</span><br /> -HUGO (Victor), <a href="#Page_liii">liii</a>, <a href="#Page_liv">liv</a>, I, <a href="#Page_210">210</a> et <a href="#Note_215_215">note 215</a>, <a href="#Page_363">363</a>, <a href="#Page_371">371</a>; II, 201, 302.<br /> -<i>Huguenots</i> (les), opéra de Meyerbeer, I, <a href="#Page_268">268</a>; II, 300, 301.<br /> -HUGUES (Henri), cousin de Delacroix, I, <a href="#Page_9">9</a> <a href="#Note_11_11">note 11</a>, <a href="#Page_13">13</a>, <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_25">25</a>, <a href="#Page_58">58</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_63">63</a>, <a href="#Page_71">71</a>, <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#Page_255">255</a>.</span><br /> -HUNT (William-Holmant), peintre anglais, III, 38 et note 3, 51.<br /> -<br /> -I<br /> -<br /> -IDEVILLE (comte D'), diplomate, II, 369; III, 118.<br /> -<i>Iliade</i> (l'), III, 263, 270, 348.<br /> -INGRES, peintre, <a href="#Page_xlix">xlix</a>, <a href="#Page_li">li</a>, <a href="#Page_lii">lii</a>; I, <a href="#Page_84">84</a> et <a href="#Note_104_104">note 104</a>, <a href="#Page_87">87</a>, <a href="#Page_139">139</a>, <a href="#Page_195">195</a>, <a href="#Page_345">345</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_366">366</a>; II, 161, 286, 317 et note, 352 et note 2, 375 et note 3;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 22, 27, 36, 42, 88, 113, 147, 335, 416.</span><br /> -<i>Intérieur d'Oran</i> (Un), toile de Delacroix, I, <a href="#Page_314">314</a>.<br /> -<i>Intérieur de harem</i>, toile de Delacroix, II, 292.<br /> -<i>Intérieur d'un potier en Italie</i>, esquisse de Decamps, II, 175.<br /> -<i>Iphigénie en Aulide,</i> tragédie lyrique de Glück, I, <a href="#Page_422">422</a>.<br /> -IRÈNE, amie de Delacroix, II, 151.<br /> -ISABEY (J.-B.), peintre miniaturiste, I, <a href="#Page_416">416</a> et <a href="#Note_485_485">note 485</a>, <a href="#Page_432">432</a>; II, 310,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">445, 448, 449, 455; III, 239.—(Mme et Mlle), II, 445.</span><br /> -<i>Italiana in Algieri</i> (l'), opéra-bouffe de Rossini, III, 318.<br /> -<i>Ivanhoé</i>, roman de Walter Scott, III, 421.<br /> -<i>Ivanhoé</i>, tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_46">46</a>.<br /> -<i>Ivanhoé et Rebecca</i>, petite toile de Delacroix, III, 348.<br /> -<br /> -J<br /> -<br /> -JACOB (Henri), lithographe, I, <a href="#Page_72">72</a>.<br /> -JACOB, cousin de Delacroix, I, <a href="#Page_72">72</a>; II, 349; III, 112 et note.<br /> -JACQUAND, peintre, I, <a href="#Page_333">333</a> et <a href="#Note_389_389">note 389</a>.<br /> -JACQUET, marchand de curiosités, I, <a href="#Page_306">306</a> et <a href="#Note_351_351">note 351</a>.<br /> -JACQUINOT (le général Charles), cousin de Delacroix, I, <a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_56">56</a>.<br /> -JADIN, paysagiste, I, <a href="#Page_271">271</a> et <a href="#Note_286_286">note 286</a>.<br /> -JALABERT, peintre, II, 227 et note 2; III, 165.<br /> -JAN (Laurent), journaliste, I, <a href="#Page_243">243</a> et <a href="#Note_241_241">note 241</a>, <a href="#Page_256">256</a>, <a href="#Page_257">257</a>, <a href="#Page_316">316</a>; III, 42, 43, 44.<br /> -<i>Jane Eyre</i>, roman de Charlotte Bronte, III, 351 et note 1.<br /> -<i>Jane Shore</i>, aquarelle, lithographie et peinture de Delacroix, I, <a href="#Page_74">74</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_92">92</a>, <a href="#Page_93">93</a>, <a href="#Page_95">95</a>, <a href="#Page_104">104</a>.</span><br /> -JANIN (Jules), critique, II, 105 et note 1; III, 42, 43.<br /> -JANMOT (Louis, dit Jan-Louis), peintre, III, 41 et note 1, 88.<br /> -<i>Jardin de Méquinez</i>, aquarelle de Delacroix, I, <a href="#Page_214">214</a>.<br /> -JAUBERT (Mme), écrivain, I, <a href="#Page_423">423</a> et <a href="#Note_490_490">note 490</a>; II, 123 note, 355 note 2,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">359 note 2; III, 54, 56, 57, 397.</span><br /> -JENNY. Voir LE GUILLOU.<br /> -<i>Jérusalem délivrée</i> (la), poème du Tasse, I, <a href="#Page_375">375</a>; II, 291 et note 4;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 29 note, 385.</span><br /> -<i>Jésus flagellé</i>, toile de Rubens, musée d'Anvers, II, 6.<br /> -<i>Jésus qui veut foudroyer le monde</i>, toile de Rubens, musée<br /> -<span style="margin-left: 1em;">d'Anvers, II, 5.</span><br /> -<i>Jeune femme qui se peigne</i>, toile de Delacroix, II, 306 et note.<br /> -<i>Jeune fille dans le cimetière</i>, toile de Delacroix, III, 53 et note.<br /> -<i>Jeune homme qui déjeune</i>, petite toile de Meissonier, II, 220.<br /> -<i>Jeune marin expirant</i>, sculpture par Allier, I, <a href="#Page_98">98</a>.<br /> -<i>Job et ses amis</i>, tableau de Decamps, II, 165, 174.<br /> -JOLY DE FLEURY, magistrat, III, 122.<br /> -JOLY GRANGEDOR, peintre, élève de Delacroix, II, 87 note 1.<br /> -JOMINI (baron), général et écrivain suisse, II, 292.<br /> -JORDAENS, maître flamand, I, <a href="#Page_303">303</a>; III, 282.<br /> -<i>Joseph</i>, opéra de Méhul, I, <a href="#Page_96">96</a>.<br /> -<i>Joseph Balsamo</i>, roman d'Alexandre Dumas père, II, 115, 117,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">123, 433; III, 342 note 1.</span><br /> -<i>Joséphine</i> (l'Impératrice), portrait par Prud'hon, I, <a href="#Page_301">301</a> et <a href="#Note_340_340">note 340</a>.<br /> -<i>Josué arrêtant le soleil</i>, aquarelle de Decamps, II, 165 et note.<br /> -JOUAUT, III, 71.<br /> -JOURNÉ (Mme), fille de M. Bornot, I, <a href="#Page_403">403</a> <a href="#Note_71_71">note 71</a>.<br /> -JOUVENET (J.), peintre, II, 173.<br /> -<i>Jugement de Paris</i> (le), toile de Raphaël, I, <a href="#Page_283">283</a>.<br /> -<i>Jugement dernier</i> (le), toile de Chenavard, II, 470.<br /> -<i>Juif errant</i> (le), opéra d'Halévy, II, 96 et note 1.<br /> -<i>Juifs de Méquinez</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_214">214</a>, <a href="#Page_311">311</a>.<br /> -<i>Juive</i> (la), opéra d'Halévy, III, 141 et note 2<br /> -<i>Juives de Méquinez</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_214">214</a>.<br /> -<i>Juives de Tanger</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_214">214</a>.<br /> -<i>Jules César</i>, tragédie de Shakespeare, III, 321.<br /> -JULES ROMAIN, maître italien, III, 39.<br /> -JULIE, servante de Delacroix, II, 330, 438; III, 31.<br /> -<i>Juliette sur le lit</i>, tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_214">214</a>.<br /> -JUSSIEU (Joseph DE), botaniste, I, <a href="#Page_344">344</a>, <a href="#Page_447">447</a> <a href="#Note_503_503">note 503</a>.<br /> -<span style="margin-left: 1em;">—(Adrien), son fils, I, <a href="#Page_447">447</a> et <a href="#Note_504_504">note 504</a>.</span><br /> -<i>Justinien</i>, toile de Delacroix, II, 387 note 1.<br /> -<br /> -K<br /> -<br /> -<i>Kaïd goûtant le lait que lui offrent les paysans</i>, dessin à la plume,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">de Delacroix, I, <a href="#Page_214">214</a>.</span><br /> -KALERJI (Mme), amie de Chopin, I, <a href="#Page_359">359</a>, <a href="#Page_369">369</a>, <a href="#Page_371">371</a>, <a href="#Page_372">372</a>, <a href="#Page_431">431</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 86, 90, 91, 92.</span><br /> -KANT, philosophe allemand, II, 443.<br /> -KARR (Alphonse), littérateur, II, 213 et note.<br /> -KAYSER (DE), peintre, II, 411.<br /> -KERDREL (M. DE), homme politique, II, 488.<br /> -KIATKOWSKI, ami de Chopin, II, 223.<br /> -KLOTZ, architecte de Strasbourg, III, 83.<br /> -KNEPFLER, peintre, I, <a href="#Page_278">278</a>.<br /> -<i>Knox le puritain prêchant devant Marie Stuart</i>, esquisse de Wilkie, I, <a href="#Page_196">196</a> note.<br /> -<br /> -L<br /> -<br /> -LABBÉ, I, <a href="#Page_247">247</a>.<br /> -LABLACHE (Mlle Mariette), cantatrice, II, 176 et note 3.<br /> -<i>Labourage nivernais</i>, toile de Rosa Bonheur, musée du Luxembourg,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_351">351</a> <a href="#Note_410_410">note 410</a>.</span><br /> -LA BRUYÈRE, II, 182; III, 352.<br /> -<i>Lac</i> (le), poésie de Lamartine, I, <a href="#Page_366">366</a>.<br /> -LACÉPÈDE (DE), naturaliste, I, <a href="#Page_239">239</a>.<br /> -LA COMBE (le colonel DE), auteur d'un ouvrage sur <i>Charlet</i>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 187 note 2, 371 note 2.</span><br /> -LACROIX (Gaspard-Jean), peintre paysagiste, I, <a href="#Page_288">288</a> et <a href="#Note_320_320">note 320</a>, <a href="#Page_289">289</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_291">291</a>, <a href="#Page_307">307</a> et <a href="#Note_352_352">note 352</a>.</span><br /> -<i>Lady Macbeth</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_377">377</a> et <a href="#Note_450_450">note 450</a>.<br /> -LAFONT (Émile), peintre, I, <a href="#Page_431">431</a> et <a href="#Note_497_497">note 497</a>.<br /> -LA FONTAINE, II, 51, 216, 390, 396, 440; III, 171.<br /> -LAGNIER, III, 166.<br /> -LAGUERRE (le docteur), III, 276, 277, 284, 288, 290, 291, 304,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">318, 433 et note 2.</span><br /> -LAITY, ancien lieutenant d'artillerie, II, 314 et note 1; III, 118.<br /> -LAJUDIE (Mme DE), fille aînée du baron Rivet, III, 65 et note, 404.<br /> -LAMARTINE, I, <a href="#Page_87">87</a>, <a href="#Page_91">91</a>, <a href="#Page_346">346</a>, <a href="#Page_367">367</a>, <a href="#Page_415">415</a>; II, 347 et note, 348, 396;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 110, 348, 397.</span><br /> -LAMBERT (Eugène), peintre, II, 87 et note 1.<br /> -LAMBERT (Mme), fille de M. Bornot, I, <a href="#Page_403">403</a> <a href="#Note_471_471">note 471</a>.<br /> -LAMEY, cousin de Delacroix, I, <a href="#Page_75">75</a> <a href="#Note_86_86">note 86</a>; III, 81 et note, 82, 93, 96,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">132, 163 et note 5, 161, 165, 277, 278, 289, 294, 335, 336,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">413, <a href="#Page_416">416</a>.—(Mme), I, <a href="#Page_105">105</a>; III, 83, 85, 86, 96, 132.</span><br /> -LAMEY (Ferdinand), III, 85.—(Mme), III, 148.<br /> -LAMORICIÈRE (le général), I, <a href="#Page_447">447</a> et <a href="#Note_503_503">note 503</a>; II, 364.<br /> -LAMY (Eugène), peintre et dessinateur, II, 174 et note.<br /> -LANDON (Paul), peintre et littérateur, II, 401 et note.<br /> -LANGLOIS (Jean-Charles), peintre, III, 324 et note 2.<br /> -LANTON, III, 86.<br /> -LAPORTE (M DE), consul de France au Maroc, I, <a href="#Page_150">150</a> et <a href="#Note_168_168">note 168</a>.—(Mme), I, <a href="#Page_394">394</a>.<br /> -LARCHEZ, I, <a href="#Page_105">105</a>.<br /> -LARIBE, I, <a href="#Page_30">30</a>.<br /> -LA RIVE, tragédien, I, <a href="#Page_272">272</a>.<br /> -LARIVIÈRE,peintre, II, 311 et note 2.<br /> -LARREY (le baron), chirurgien, I, <a href="#Page_286">286</a> et <a href="#Note_316_316">note 316</a>.<br /> -LAS MARISMAS (Mme), III, 297.<br /> -LASSALLE (Émile), peintre, élève de Delacroix, I, <a href="#Page_274">274</a> et <a href="#Note_297_297">note 297</a>, <a href="#Page_290">290</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 87 note 1; III, 174 et note 3.</span><br /> -LASSALLE-BORDES, peintre, élève de Delacroix, I, <a href="#Page_260">260</a> <a href="#Note_267_267">note 267</a>, <a href="#Page_261">261</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 167 note.</span><br /> -LASSUS (J.-B.-Antoine), architecte, I, <a href="#Page_343">343</a> et <a href="#Note_399_399">note 399</a>; II, 177.<br /> -LASTEYBIE (le comte DE), archéologue, II, 152 et note 2.<br /> -LATOUCHE (Henri DE), littérateur, III, 34 et note 3.<br /> -LATOUR (Maurice-Quentin DE), pastelliste, III, 169 et note 3.<br /> -LAUGIER (Jean-Nicolas), graveur, I, <a href="#Page_130">130</a> et <a href="#Note_144_144">note 144</a>.<br /> -LAUGIER (Stanislas), chirurgien, I, <a href="#Page_306">306</a> et <a href="#Note_349_349">note 349</a>.<br /> -LAURE, modèle, I, <a href="#Page_92">92</a>, <a href="#Page_93">93</a>, <a href="#Page_104">104</a>, <a href="#Page_130">130</a>, <a href="#Page_131">131</a>.<br /> -LAURENCEAU(Baron), ami de Berryer, II, 487, 490.—(Baronne), II, 487.<br /> -LAURENS (Joseph-Bonaventure), littérateur et compositeur, I, <a href="#Page_326">326</a> et <a href="#Note_383_383">note 383</a>.<br /> -LAURENS (Jules), peintre, lithographe et graveur, I, <a href="#Page_326">326</a> et <a href="#Page_326">note 383</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_424">424</a> et <a href="#Note_491_491">note 491</a>; II, 37.</span><br /> -LAVALETTE (le comte DE), III, 45 note, 46, 173.—(Mme DE), II, 391;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 45 et note.</span><br /> -LAVOYPIERRE, cuisinier, II, 483.<br /> -LAWRENCE, peintre anglais, II, 162 et note 1; III, 36 note, 38, 69, 216, 377.<br /> -LEBLOND (Frédéric), ami de Delacroix, I, <a href="#Page_xiii">xiii</a>; I, <a href="#Page_43">43</a> et <a href="#Note_49_49">note 49</a>, <a href="#Page_53">53</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_72">72</a>, <a href="#Page_66">66</a>, <a href="#Page_69">69</a>, <a href="#Page_71">71</a>, <a href="#Page_72">72</a>, <a href="#Page_74">74</a> à <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_82">82</a>, <a href="#Page_90">90</a>, <a href="#Page_91">91</a>, <a href="#Page_94">94</a>, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_107">107</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_117">117</a>, <a href="#Page_124">124</a>, <a href="#Page_127">127</a>, <a href="#Page_129">129</a>, <a href="#Page_130">130</a>, <a href="#Page_132">132</a>, <a href="#Page_135">135</a> à <a href="#Page_139">139</a>, <a href="#Page_247">247</a>, <a href="#Page_281">281</a>, <a href="#Page_290">290</a>, <a href="#Page_307">307</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_308">308</a>, <a href="#Page_317">317</a>, <a href="#Page_318">318</a>, <a href="#Page_354">354</a>, <a href="#Page_369">369</a>.—(Mme), I, <a href="#Page_282">282</a>, <a href="#Page_308">308</a>, <a href="#Page_354">354</a>.</span><br /> -LEBORNE (Joseph-Louis), peintre, I, <a href="#Page_92">92</a>.<br /> -LEBOUC (Charles), violoncelliste, III, 131 et note 2.<br /> -LÈBRE, archéologue, III, 363.<br /> -LEBRUN (Charles), peintre, I, <a href="#Page_368">368</a>; II, 91, 173, 315; III, 119, 248, 252, 291.<br /> -LECOMTE (Hippolyte), peintre, II, 76 et note 1.<br /> -LECZINSKI (Stanislas I<sup>er</sup>), roi de Pologne, III, 278, 279,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">280, 281, 283.</span><br /> -<i>Léda</i>, fresque de Delacroix, à Valmont, I, <a href="#Page_193">193</a> et <a href="#Note_196_196">note 196</a>.<br /> -LEDRU (Hilaire), peintre, III, 395 et note 3.<br /> -LEDRU DES ESSARTS (le général), voisin de campagne de Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">à Champrosay, I, <a href="#Page_445">445</a> et <a href="#Note_499_499">note 499</a>.</span><br /> -LEDRU-ROLLIN, homme politique, II, 376.<br /> -LEFEBVRE, marchand de tableaux, I, <a href="#Page_357">357</a> et <a href="#Note_418_418">note 418</a>.<br /> -LEFEBVRE (Charles), peintre, I, <a href="#Page_290">290</a> et <a href="#Note_322_322">note 322</a>; II, 292.<br /> -LEFEBVRE (Jules), peintre, III, 289 et note.<br /> -LEFÈVRE-DEUMIER, littérateur et poète, II, 314 et note 6, 386;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 120 et note 1.—(Mme), sculpteur, II, 314 et note 6; III, 120.</span><br /> -LEFRANC, marchand de couleurs, I, <a href="#Page_316">316</a>; II, 411.<br /> -LEFUEL, architecte, II, 229 et note 2; III, 10, 26, 135.<br /> -LEGENDRE, III, 410.<br /> -<i>Législation</i> (la), peinture décorative de la bibliothèque<br /> -<span style="margin-left: 1em;">du Palais-Bourbon, par Delacroix, I, <a href="#Page_257">257</a>.</span><br /> -LEGOUVÉ (E.), auteur dramatique, III, 20.<br /> -LEGRAND, ami de Berryer, III, 292.<br /> -LEGRAND (Mme Pierre), fille de M. Bornot, I, <a href="#Page_403">403</a> <a href="#Note_471_471">note 471</a>.<br /> -LEGROS (Pierre), sculpteur, II, 129 et note 2.<br /> -LE GUILLOU (Jenny), gouvernante de Delacroix, I, <a href="#Page_256">256</a> <a href="#Note_257_257">note 257</a>, <a href="#Page_315">315</a> et <a href="#Note_365_365">note 365</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_383">383</a>, <a href="#Page_406">406</a>, <a href="#Page_434">434</a>, <a href="#Page_442">442</a>, <a href="#Page_444">444</a>; II, 1, 15, 25, 103 et note, 123,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">134, 185, 186, 202, 210, 228, 842, 247 et note 1, 256, 169,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">286, 328 à 331, 333, 336, 380, 387, 411, 417, 425, 427, 430,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">438, 447, 477, 492; III, 24, 29, 93, 101, 103, 104 et note.</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">105, 107, 108, 132, 145, 101, 179, 180, 266, 269, 272, 278,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">284. 288, 304, 347, 409, 433 et note.</span><br /> -LEHMANN, peintre, II, 81 et note 1, 89, 106, 295.<br /> -LEHON (Mme), II, 378.<br /> -LEHON fils, II, 378,<br /> -LEIBNITZ, philosophe allemand, II, 442.<br /> -LELEUX (Adolphe-Pierre), peintre, I, <a href="#Page_235">235</a> et <a href="#Note_229_229">note 229</a>, <a href="#Page_253">253</a>, <a href="#Page_302">302</a>.<br /> -<i>Lélia</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_324">324</a>, <a href="#Page_332">332</a> et <a href="#Note_387_387">note 387</a>.<br /> -LELIÈVRE, peintre, I, <a href="#Page_46">46</a>, <a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_56">56</a>, <a href="#Page_57">57</a>, <a href="#Page_75">75</a>, <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#Page_99">99</a>, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_106">106</a>.<br /> -<span style="margin-left: 1em;">—Mme, I, <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_55">55</a>, <a href="#Page_92">92</a>.</span><br /> -LEMAITRE (Frederick), acteur, II, 201 et note.<br /> -LEMERCIER (Népomucène), littérateur, I, <a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Note_96_96">note 96</a>.<br /> -LEMOINNE (John), journaliste, III, 108 et note 1.<br /> -LEMOLE (M.), amateur, I, <a href="#Page_93">93</a>.<br /> -LENOBLE, homme d'affaires de Delacroix, I, <a href="#Page_297">297</a>, <a href="#Page_328">328</a>, <a href="#Page_335">335</a>.<br /> -LENORMANT (Charles), archéologue et historien, III, 344 et note 1.<br /> -LÉON X (le pape), II, 377.<br /> -<i>Léonore</i>, opéra de Beethoven, appelé aussi <i>Fidelio</i>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_297">297</a> et <a href="#Note_334_334">note 334</a>, <a href="#Page_417">417</a>.</span><br /> -LÉOTAUD (Mme DE), III, 5.<br /> -LEQUIEN fils, dessinateur, III, 68.<br /> -LERMINIER, publiciste, I, <a href="#Page_317">317</a>.<br /> -LEROUX (Eugène), lithographe, III, 164 et note 1.<br /> -LEROUX (Jean-Marie), graveur et dessinateur, III, 160 et note 2.<br /> -LEROUX (Pierre), publiciste, I, <a href="#Page_325">325</a> et <a href="#Note_382_382">note 382</a>; III, 2 note 3.<br /> -LEROY (F.), III, 150.<br /> -LEROY D'ETIOLES, chirurgien, III, 350.<br /> -LESAGE, peintre, II, 396.<br /> -LESAGE, romancier, III, 360.<br /> -LESLIE (Charles-Robert), peintre anglais, III, 37 et note 1.<br /> -LESPINASSE (Mlle DE), femme de lettres, III, 428.<br /> -LESSERT (Mme DE), III, 331.<br /> -LESSORE (Émile-Aubert), paysagiste, I, <a href="#Page_311">311</a> et <a href="#Note_360_360">note 360</a>, <a href="#Page_335">335</a>.<br /> -LESUEUR, peintre, I, <a href="#Page_203">203</a>, <a href="#Page_300">300</a>, <a href="#Page_304">304</a>; II, 63, 64, 91, 129, 171; III, 253.<br /> -<i>Lettre sur les spectacles</i>, de J.-J. Rousseau, II, 407.<br /> -<i>Lettres sur l'Egypte</i>, par Savary, I, <a href="#Page_107">107</a> et <a href="#Note_125_125">note 125</a>.<br /> -<span style="margin-left: 1em;">—<i>Sur la Grèce</i>, I, <a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Note_125_125">note 125</a>.</span><br /> -LEVASSOR, acteur comique, II, 419 et note 2; III, 21 et note 1.<br /> -LEVEL, sculpteur, II, 495.<br /> -LEYGUE, peintre, élève de Delacroix, II, 87 note 1.<br /> -LEYS (Henri), peintre belge, II, 30 et note; III, 39.<br /> -LEWIS, romancier anglais, I, <a href="#Page_213">213</a> et <a href="#Note_216_216">note 216</a>.<br /> -LHÉRITIER (le docteur), III, 345 et note 1.<br /> -<i>Liberté de</i> 1830 (la), toile de Delacroix, musée du Louvre, I, <a href="#Page_337">337</a>.<br /> -<i>Lion</i> (le), gravure de Denon, I, <a href="#Page_296">296</a>.<br /> -<i>Lion</i> (un), tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_234">234</a> <a href="#Note_226_226">note 226</a>.<br /> -<i>Lion</i> (un), pastel de Delacroix, I, <a href="#Page_239">239</a>.<br /> -<i>Lion</i>(le petit), tableau de Delacroix, II, 418<br /> -<i>Lion dans les montagnes</i>, toile de Delacroix, II, 61.<br /> -<i>Lion guettant sa proie</i>, tableau de Delacroix, II, 292 et note.<br /> -<i>Lion</i> (un), toile de Van Thulden, à Bruxelles, II, 8.<br /> -<i>Lion et le Sanglier</i> (le), toile de Delacroix, II, 137.<br /> -<i>Lion et l'Homme mort</i> (le), toile de Delacroix, I, <a href="#Page_291">291</a>, <a href="#Page_293">293</a>, <a href="#Page_301">301</a>.<br /> -<i>Lion terrassant un sanglier</i>, toile de Delacroix, II, 138.<br /> -<i>Lions</i>, deux toiles de Delacroix, II, 340 et note 1; III, 137, 143.<br /> -<i>Lions</i> (deux), toile de Delacroix, II, 138.<br /> -LISETTE, paysanne du Louroux, I, <a href="#Page_2">2</a>, <a href="#Page_4">4</a>, <a href="#Page_5">5</a>, <a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_14">14</a>.<br /> -LISZT, pianiste et compositeur allemand, I, <a href="#Page_288">288</a> <a href="#Note_319_319">note 319</a>; II, 47; III, 68 et note 1.<br /> -<i>Loges du Vatican</i> (les), I, <a href="#Page_79">79</a> <a href="#Note_92_92">note 92</a>.<br /> -LONCHAMPS (Pierre-Charpentier DE), littérateur, III, 392 et note 1.<br /> -LOPEZ ou LOPÈS, peintre, I, <a href="#Page_27">27</a> <a href="#Note_36_36">note 36</a>, <a href="#Page_45">45</a>, <a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_72">72</a>, <a href="#Page_75">75</a>, <a href="#Page_104">104</a>.<br /> -LORD-MAIRE de Londres (le), III, 30, 31.<br /> -<i>Loth</i>, toile de Rubens, musée du Louvre, II, 388.<br /> -Louis XIV, III, 5.<br /> -Louis XVI, II, 350, 376.<br /> -LOUIS-PHILIPPE, I, <a href="#Page_79">79</a> et <a href="#Note_93_93">note 93</a>, <a href="#Page_171">171</a>.<br /> -<i>Louroux</i> (le), propriété du général Charles Delacroix, en Touraine, I, <a href="#Page_1">1</a>.<br /> -Louvois, III, 5.<br /> -LUCAS DE LEYDE, maître hollandais, I, <a href="#Page_386">386</a>; II, 4 et note; III, 226.<br /> -LUCCA DELLA ROBBIA, sculpteur florentin, II, 437.<br /> -<i>Lucrèce et Tarquin</i>, toile de Titien, I, <a href="#Page_273">273</a>.<br /> -<i>Lucrezia Borgia</i>, opéra de Donizetti, II, 281 et note 2, 293, 302.<br /> -LULLI, musicien et compositeur, III, 13.<br /> -<i>Lumière du monde</i> (la), toile de Hunt, III, 38 note 3.<br /> -LUNA (Ch. DE), peintre, II, 94.<br /> -<i>Lutte de Jacob avec l'ange</i> (la), peinture décorative de la chapelle<br /> -<span style="margin-left: 1em;">des Saints-Anges, à Saint-Sulpice, par Delacroix, I, <a href="#Page_411">411</a> <a href="#Note_479_479">note 479</a>.</span><br /> -<i>Lycurgue consulte la Pythie</i>, peinture décorative de la bibliothèque<br /> -<span style="margin-left: 1em;">du Palais-Bourbon, par Delacroix, I, <a href="#Page_257">257</a> <a href="#Note_260_260">note 260</a>, <a href="#Page_261">261</a> <a href="#Note_267_267">note 267</a>; II, 92.</span><br /> -LYONNE (M. DE), I, <a href="#Page_272">272</a>.<br /> -<br /> -M<br /> -<br /> -<i>Macbeth</i>, tableau de Fielding, I, <a href="#Page_116">116</a>.<br /> -<i>Macbeth</i>, traduction en vers de J. Lacroix, III, 434 et note 2.<br /> -MACHIAVEL, II, 445.<br /> -<i>Madeleine dans le désert</i> (la), toile de Delacroix, I, <a href="#Page_279">279</a>.<br /> -<i>Madeleine en prière</i>, toile de Delacroix, II, 274 et note.<br /> -MAGE, I, <a href="#Page_71">71</a>, <a href="#Page_73">73</a>.<br /> -MAGENDIE (François), physiologiste, III, 327, 328, 329 et note 1.<br /> -MAGNE, homme d'État, III, 413.<br /> -MAINDRON (Hippolyte), sculpteur, I, <a href="#Page_296">296</a> et <a href="#Note_332_332">note 332</a>.<br /> -MAISON (le maréchal), II, 478.<br /> -<i>Maître Pathelin</i>, opéra-comique de Fr. Bazin, III, 185 et note 3.<br /> -<i>Maîtres d'autrefois</i> (les), ouvrage d'Eug. Fromentin, II, 5 note 1,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">7 note, 24 note.</span><br /> -<i>Maîtres et petits maîtres</i>, ouvrage de Ph. Burty, I, <a href="#Page_420">420</a> <a href="#Note_487_487">note 487</a>.<br /> -MALHERBE, III, 388.<br /> -MALIBRAN (la), cantatrice, I, <a href="#Page_247">247</a>, <a href="#Page_248">248</a>, <a href="#Page_249">249</a>, <a href="#Page_250">250</a>.<br /> -MALLEVILLE, I, <a href="#Page_346">346</a>.<br /> -MANCEY (M.), II, 176.—(Mme), II, 176.<br /> -MANCEAU (M.), membre du Conseil municipal de Paris, II, 78, 87,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">147, 464.—(Mme), II, 147, 454, 456, 462; III, 409.</span><br /> -MARBOUTY (Mme), ou Claire Brunne, écrivain, III, 344 et note 3, 351.<br /> -MARC-ANTOINE RAIMONDI, graveur italien, II, 273 et note 2; III, 226.<br /> -<i>Marc-Aurèle mourant</i>, toile de Delacroix, musée de Lyon, I, <a href="#Page_274">274</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"> <a href="#Page_351">351</a> et <a href="#Note_411_411">note 411</a>; III, 30 note.</span><br /> -MARC-AURÈLE, empereur romain, III, 30, 100.<br /> -MARCELLINI CZARTORYSKA (la princesse), I, <a href="#Page_408">408</a> et <a href="#Note_476_476">note 476</a>, <a href="#Page_414">414</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 163, 169, 222, 224, 285, 309, 358 et note, 360, 362, 365, 494, 496;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 2 et note 1, 8, 11, 12, 120, 122, 126, 127, 131, 139, 156.</span><br /> -MARCHAND (le comte), III, 120 et note 2.<br /> -<i>Marchand d'oranges</i>, toile de Delacroix, II, 138.<br /> -<i>Marché aux chevaux</i> (le), toile de Rosa Bonheur, II, 226 note 1.<br /> -<i>Marché d'Arabes</i> (le), aquarelle de Delacroix, I, <a href="#Page_214">214</a>.<br /> -<i>Marcus Sextus</i>, tableau de Guérin, I, <a href="#Page_44">44</a>.<br /> -<i>Mare au Diable</i> (la), roman de George Sand, I, <a href="#Page_302">302</a>.<br /> -<i>Maréchal marocain</i>, toile de Delacroix, II, 137.<br /> -MARESTE (le baron DE), I, <a href="#Page_272">272</a> et <a href="#Note_292_292">note 292</a>, <a href="#Page_358">358</a>; III, 50, 124, 182.<br /> -MARET, duc de Bassano, II, 486 et note.<br /> -<i>Marguerite auprès de l'autel</i>, lithographie originale de Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 131 et note 1.</span><br /> -<i>Marguerite en prison</i>, lithographie de Delacroix, III, 292.<br /> -MARGUERITTE, III, 267.<br /> -<i>Mariage mystique de sainte Catherine</i>, toile de Rubens, à Anvers, II, 6.<br /> -<i>Mariage secret</i> (le) (<i>Il matrimonio segreto</i>),<br /> -<span style="margin-left: 1em;">opéra bouffe de Cimarosa, I, <a href="#Page_277">277</a>, <a href="#Page_293">293</a> et <a href="#Note_328_328">note 328</a>, <a href="#Page_419">419</a>.</span><br /> -<i>Marianne</i>, tragédie de Voltaire, III, 319.<br /> -MARIE, modèle, I, <a href="#Page_25">25</a>, <a href="#Page_133">133</a>.<br /> -MARIE-LOUISE (l'impératrice), II, 374.<br /> -<i>Marie Stuart</i>, opéra de Niedermeyer, I, <a href="#Page_249">249</a>.<br /> -<i>Marino Faliero</i>, toile de Delacroix, II, 222 note 4; III, 143 et note 4.<br /> -MARIO, chanteur italien, II, 282, 327.<br /> -MARIVAUX, II, 272.<br /> -MARLIANI (la comtesse), amie de Chopin, I, <a href="#Page_252">252</a> et <a href="#Note_246_246">note 246</a>, <a href="#Page_305">305</a>, <a href="#Page_310">310</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"> <a href="#Page_325">325</a>, <a href="#Page_326">326</a>, <a href="#Page_345">345</a>, <a href="#Page_406">406</a>; II, 243.</span><br /> -<i>Maroc</i> (voyage au), cahier de notes et de croquis de Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">appartenant autrefois à M. le professeur Charcot, qui l'a légué à la</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">bibliothèque du Louvre, I, <a href="#Page_145">145</a>.</span><br /> -<i>Marocain à cheval</i>, toile de Delacroix, III, 143.<br /> -<i>Marocain montant à cheval</i>, toile de Delacroix, II, 476, 479.<br /> -<i>Marocains</i> (les deux), toile de Delacroix, II, 229.<br /> -<i>Marocains endormis</i>, tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_255">255</a>, <a href="#Page_291">291</a>.<br /> -MAROCUETTI, sculpteur, I, <a href="#Page_97">97</a> et <a href="#Note_119_119">note 119</a>, <a href="#Page_104">104</a>, <a href="#Page_108">108</a>.<br /> -<i>Marquise de Pescara</i> (portrait de la), I, <a href="#Page_75">75</a> et <a href="#Note_85_85">note 85</a>.<br /> -MARRAST (Armand), homme politique, I, <a href="#Page_344">344</a> <a href="#Note_402_402">note 402</a>.<br /> -MARS (Mlle), tragédienne, I, <a href="#Page_268">268</a>, <a href="#Page_290">290</a> et <a href="#Note_321_321">note 321</a>, <a href="#Page_291">291</a>.<br /> -MARTIGNAC (vicomte DE), homme politique, II, 359.<br /> -MARTIN (Jean-Blaise), chanteur, II, 402 et note 2.<br /> -MARTIN-DELESTRE, peintre, I, <a href="#Page_305">305</a>.<br /> -MARTINET (Achille-Louis), graveur, III, 268 note 1.<br /> -MARTINET (Louis), peintre, III, 26 et note 5.<br /> -<i>Martyre de saint Cyr et de sainte Juliette</i> (le),<br /> -<span style="margin-left: 1em;">toile de Heim, église Saint-Gervais, III, 83 note 1.</span><br /> -<i>Martyre de saint Pierre</i> (le), toile de Rubens, à Cologne, II, 167.<br /> -<i>Massacre de Scio</i> (le), tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_37">37</a>, <a href="#Page_39">39</a> <a href="#Note_45_45">note 45</a>, <a href="#Note_106_106">85 note</a> <a href="#Page_106">106</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_125">125</a>, <a href="#Page_132">132</a>, <a href="#Page_235">235</a> <a href="#Note_228_228">note 228</a>; II, 222 note 4, 281 note, 353 et note 1,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">381 et note 2.</span><br /> -<i>Massacre des Innocents</i> (le), de Raphaël, gravure, I, <a href="#Page_96">96</a>.<br /> -MASSILLON, III, 293.<br /> -MASSON (Adolphe), aquafortiste, III, 350 et note 2.<br /> -MASSON (Alphonse), graveur, I, <a href="#Page_235">235</a> et <a href="#Note_228_228">note 228</a>.<br /> -<i>Mater dolorosa</i>, esquisse de Delacroix, I, <a href="#Page_325">325</a>.<br /> -MATHILDE (la princesse), II, 179 et note 3.<br /> -<i>Mauprat</i>, drame tiré du roman de George Sand, II, 283 et note.<br /> -MAUZAISSE (J.-B.), peintre et lithographe, I, <a href="#Page_27">27</a> <a href="#Note_37_37">note 37</a>; II, 28.<br /> -MAXIME DU CAMP, littérateur et critique, I, viii.<br /> -MAYER, peintre, I, <a href="#Page_134">134</a> et <a href="#Note_147_147">note 147</a>.<br /> -<i>Mazeppa</i>, croquis et dessin de Delacroix, I, <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_86">86</a>.<br /> -<i>Médée</i>, toiles diverses de Delacroix, I, <a href="#Page_70">70</a>, <a href="#Page_274">274</a> <a href="#Note_297_297">note 297</a>, <a href="#Page_324">324</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 222 note 4.</span><br /> -<i>Mêlée furieuse</i>, toile de Delacroix, III, 157 et note, 165,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">174 note 3, 308.</span><br /> -<i>Méditations poétiques</i> (les), de Lamartine, I, <a href="#Page_415">415</a>.<br /> -MEER (Van der), maître hollandais, III, 211.<br /> -MÉHUL, compositeur, I, <a href="#Page_96">96</a>.<br /> -MEISSONIER, peintre, I, <a href="#Page_350">350</a> et <a href="#Note_408_408">note 408</a>, <a href="#Page_351">351</a>, <a href="#Page_408">408</a>, <a href="#Page_414">414</a>, <a href="#Page_417">417</a>; II, 220, 435;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 36, 118, 121, 220 note, 416.</span><br /> -<i>Mélanges d'histoire et de philosophie</i>, par Voltaire, III, 413.<br /> -<i>Melmoth</i> ou l'<i>Amende honorable</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_81">81</a>.<br /> -MEMBRÉE (Edmond), compositeur, III, 3 et note 2, 4.<br /> -<i>Mémoire sur la peinture</i>, I, <a href="#Page_59">59</a> et <a href="#Note_66_66">note 66</a>.<br /> -<i>Mémoires de Dumas</i>, II, 280, note 2.<br /> -<i>Mémoires d'Horace</i>, par A. Dumas père, III, 412.<br /> -<i>Mémoires d'un bourgeois de Paris</i>, du docteur Véron, II, 225 note 1,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">247 note 2, 258.</span><br /> -MÉNARD (la), danseuse, III, 62.<br /> -MÉNARD (Louis), critique d'art, I, <a href="#Page_311">311</a> et <a href="#Note_362_362">note 362</a>.<br /> -MÉNARD (René), peintre, I, <a href="#Page_311">311</a> <a href="#Note_362_362">note 362</a>.<br /> -MENDELSSOHN, I, <a href="#Page_294">294</a>, <a href="#Page_326">326</a>; II, 83, 327; III, 12, 389.<br /> -MÉNESSIER (Mme), I, <a href="#Page_346">346</a>, <a href="#Page_363">363</a>.<br /> -MENEVAL (le baron DE), I, <a href="#Page_379">379</a> et <a href="#Note_455_455">note 455</a>, <a href="#Page_380">380</a>, <a href="#Page_432">432</a>; II, 224.<br /> -MENEVAL (Mme), III, 351.<br /> -MENGS (Raphaël), peintre et écrivain allemand, III, 193 et note, 248, 384.<br /> -MENJAUD, acteur, I, <a href="#Page_74">74</a> et <a href="#Note_83_83">note 83</a>.<br /> -<i>Menuet</i> (le), dessin de Charlet, III, 427. Voir CHARLET.<br /> -MERCEY (Frédéric Bourgeois DE), peintre et écrivain, I, <a href="#Page_358">358</a> et <a href="#Note_419_419">note 419</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 38, 295, 313, 379; III, 63 et note 2, 64, 117, 331, 336, 337, 434.</span><br /> -MÉRIMÉE (Prosper), littérateur et romancier, I, <a href="#Page_346">346</a>; II, 179 et note 1,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">221, 264, 317; III, 4, 26, 64, 125, 179, 180, 276 note.</span><br /> -MERRUAU (Charles), journaliste, III, 132 et note 2.<br /> -MESNARD (Jacques-André), homme politique, III, 127 et note 1, 128, 184.<br /> -<i>Métamorphoses</i> (les) d'Ovide, III, 332.<br /> -<i>Meunier d'Angibault</i> (le), roman de George Sand, I, <a href="#Page_222">222</a> et <a href="#Note_218_218">note 218</a>.<br /> -MEYERBEER, I, <a href="#Page_xliv">xliv</a>, <a href="#Page_346">346</a>, <a href="#Page_371">371</a>, <a href="#Page_372">372</a>; II, 282, 293, 297, 299, 300, 301; III, 9.<br /> -MÉZY (DE), I, <a href="#Page_372">372</a>.<br /> -MICHAUD (Joseph), dit Michaud aîné, littérateur, et non Michaud jeune<br /> -<span style="margin-left: 1em;">comme il est dit, II, 361 et note 1, 362.</span><br /> -MICHEL (le baron), médecin militaire, III, 146 et note 2.<br /> -MICHEL-ANGE, I, <a href="#Page_xx">xx</a>, <a href="#Page_xxxiii">xxxiii</a>, I, <a href="#Page_2">2</a>, <a href="#Page_44">44</a>, <a href="#Page_50">50</a>, <a href="#Page_51">51</a>, <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Page_87">87</a>, <a href="#Page_98">98</a>, <a href="#Page_111">111</a>, <a href="#Page_142">142</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_181">181</a>, <a href="#Page_196">196</a>, <a href="#Page_202">202</a>, <a href="#Page_203">203</a>, <a href="#Page_227">227</a>, <a href="#Page_299">299</a>, <a href="#Page_407">407</a>, <a href="#Page_410">410</a>, <a href="#Page_414">414</a>; II, 28, 29, 92,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">136, 160, 2, 185, 188 et note, 95, 428, 429, 435, 440, 469,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">470, 471, 477, 478, 496; III, 15, 64, 70, 96, 156, 195, 197, 234,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">238 et note, 255, 256, 257, 261, 264, 265, 309, 311, 252, 356,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">357, 358, 364, 365, 369, 382, 394, 430.</span><br /> -<i>Michel-Ange dans son atelier</i>, toile de Delacroix, musée de Montpellier,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_384">384</a>, <a href="#Page_444">444</a>, <a href="#Page_446">446</a>; II, 138; III, 352.</span><br /> -MICHELET, historien, I, <a href="#Page_302">302</a>, <a href="#Page_317">317</a>.<br /> -MICKIEWICZ (Adam), poète polonais, II, 53 et note.<br /> -MIERIS (Franz VAN), maître hollandais, III, 211.<br /> -MILLAIS (John Everin), peintre anglais, III, 38 notes 2 et 3, 39 et note 1.<br /> -<i>Mille et une Nuits</i> (les), III, 419.<br /> -MILLET, peintre, II, 160 et note 2, 161.<br /> -<i>Milton soigné par ses filles</i>, tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_25">25</a>.<br /> -MINORET, voisin de campagne de Delacroix, à Champrosay, I, <a href="#Page_445">445</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 185, 212, 265; III, 334.</span><br /> -MIRABEAU, II, 472, 473.<br /> -<i>Mirabeau répondant au marquis de Dreux-Brézé</i>, toile de Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 472 et note; III, 351 et note 3;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">—toile de Chenavard, II, 472 et note, 473.</span><br /> -MIRBEL (Mme DE), peintre en miniature, I, <a href="#Page_383">383</a> et <a href="#Note_456_456">note 456</a>; III, 405.<br /> -MIRÈS, financier, II, 312 et note 3, 313.<br /> -<i>Mirrha</i>, tragédie d'Alfieri, III, 49 et note 2, 61.<br /> -<i>Misanthrope</i> (le), I, <a href="#Page_74">74</a> <a href="#Note_83_83">note 83</a>; II, 433; III, 270.<br /> -MITHRIDATE, I, <a href="#Page_402">402</a>.<br /> -MOCQUART, littérateur et homme politique, II, 76 et note 2, 77;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 339, 342.</span><br /> -MOHL (Jules), orientaliste, III, 131 note 3.—(Mme), III, 131 et note 3.<br /> -<i>Moine</i> (le), roman de Lewis, I, <a href="#Page_213">213</a> <a href="#Note_213_213">note 216</a>.<br /> -<i>Moïse</i>, statue de Michel-Ange, II, 496.<br /> -<i>Moïse frappant le rocher</i>, toile de Delacroix, II, 309.<br /> -<i>Moïse</i>, opéra de Rossini, I, <a href="#Page_69">69</a>, <a href="#Page_70">70</a>, <a href="#Page_137">137</a>.<br /> -MOLÉ, (le comte), homme politique, I, <a href="#Page_344">344</a>, <a href="#Page_360">360</a>.<br /> -MOLIÈRE, I, <a href="#Page_301">301</a>, <a href="#Page_315">315</a>, <a href="#Page_428">428</a>; II, 412, 433, 440; III, 13, 96, 332, 370 note 1,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">374, 389, 397, 398.</span><br /> -<i>Moniteur</i> (le), II, 158 et note 2, 386, 410, 406; III, 40, 134,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">237, 240, 263.</span><br /> -MONTAIGNE, I, <a href="#Page_iv">iv</a>, <a href="#Page_227">227</a>, <a href="#Page_439">439</a>; II, 441; III, 224, 362.<br /> -MONNIER (Henry), littérateur et comédien, III, 408.<br /> -MONTEBELLO (le comte DE), III, 46.<br /> -<i>Monte-Cristo (le comte de)</i>, roman d'Alexandre Dumas père,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_259">259</a>, <a href="#Page_277">277</a>, <a href="#Page_285">285</a>, <a href="#Page_287">287</a>.</span><br /> -<i>Montée au Calvaire</i> (la), toile de Rubens, musée de Bruxelles,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 5 et note 2.</span><br /> -MONTESQUIEU, I, <a href="#Page_390">390</a>, <a href="#Page_391">391</a>, <a href="#Page_395">395</a> et <a href="#Note_467_467">note 467</a>, <a href="#Page_402">402</a>, <a href="#Page_403">403</a>; II, 134; III, 427.<br /> -MONTFORT (Antoine-Alphonse), peintre, III, 180 et note 2.<br /> -MONTIJO (Mme DE), III, 347.<br /> -MONTPENSIER (le duc DE), I, <a href="#Page_270">270</a> <a href="#Note_285_285">note 285</a>, 281.<br /> -<i>Monument d'Eugène Delacroix</i> au jardin du Luxembourg, III, 303.<br /> -MOORE (Morris), amateur anglais, III, 306 note 2, 331.<br /> -MOREAU (M.), collectionneur, I, <a href="#Page_269">269</a> et <a href="#Note_281_281">note 281</a>, <a href="#Page_288">288</a>; II, 155 note,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">291 note 3, 296, 330 et note 2; III, 26, 28, 31 et note 2, 51,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">101, 135 et note 2, 330.</span><br /> -MOREAU (Gustave), peintre, III, 174 et note 2.<br /> -MOREAU-NÉLATON (Adolphe) fils, collectionneur, II, 330 note 2.<br /> -MORNAY (Charles, comte DE), diplomate, ami de Delacroix, I, <a href="#Page_22">22</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_145">145</a> <a href="#Note_161_161">note 161</a>, <a href="#Page_146">146</a> <a href="#Note_163_163">note 163</a>, <a href="#Page_148">148</a> à <a href="#Page_151">151</a> <a href="#Note_169_169">note 169</a>, <a href="#Page_164">164</a>, <a href="#Page_268">268</a> et <a href="#Note_280_280">note 280</a>, <a href="#Page_296">296</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_302">302</a>, <a href="#Page_311">311</a>, <a href="#Page_323">323</a>, <a href="#Page_325">325</a>, <a href="#Page_340">340</a>, <a href="#Page_347">347</a>, <a href="#Page_409">409</a>.</span><br /> -MORNY (duc DE), homme politique, I, <a href="#Page_295">295</a>; II, 75 et note 2, 378;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 4, 51, 137.</span><br /> -<i>Mort de saint Jean-Baptiste</i> (la), peinture décorative de la bibliothèque<br /> -<span style="margin-left: 1em;">du Palais-Bourbon, par Delacroix, I, <a href="#Page_257">257</a>; II, 90 note 1.</span><br /> -<i>Mort de Pline l'Ancien</i> (la), peinture décorative de la bibliothèque<br /> -<span style="margin-left: 1em;">du Palais-Bourbon, par Delacroix, I, <a href="#Page_258">258</a>.</span><br /> -<i>Mort de Sardanapale</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_209">209</a> et <a href="#Note_213_213">note 213</a>.<br /> -<i>Mort de Sélim</i> (la), projet de tableau de Delacroix, d'après<br /> -<span style="margin-left: 1em;">lord Byron, II, 115.</span><br /> -<i>Mort de Valentin</i>, tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_239">239</a> et <a href="#Note_231_231">note 231</a>, <a href="#Page_252">252</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_287">287</a>, <a href="#Page_288">288</a>, <a href="#Page_291">291</a>.</span><br /> -MOTTEZ (Victor-Louis), peintre, I, <a href="#Page_367">367</a> et <a href="#Note_431_431">note 431</a>.<br /> -MOUILLERON (Adolphe), lithographe, III, 26 et note 3, 124, 131.<br /> -<i>Mousquetaires</i> (les <i>Trois</i>), d'Alex. Dumas père, I, <a href="#Page_311">311</a>.<br /> -MOUTIÉ (Mme), III, 415.<br /> -<i>Moutons égarés</i>, toile de Munt, III, 38 note 3, 51.<br /> -MOZART, I, <a href="#Page_xliv">xliv</a>, <a href="#Page_21">21</a>, <a href="#Page_55">55</a>, <a href="#Page_230">230</a>, <a href="#Page_266">266</a>, <a href="#Page_268">268</a>, <a href="#Page_270">270</a>, <a href="#Page_274">274</a>, <a href="#Page_275">275</a>, <a href="#Page_283">283</a>, <a href="#Page_294">294</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">297, 308, 317, 352, 360, 365, 368, 371, 409, 413, 414, 418,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_419">419</a>, <a href="#Page_422">422</a>, <a href="#Page_426">426</a>: II, 82, 160, 166, 167, 169, 187, 190, 222, 223,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">260, 261, 285, 286, 289, 309, 319, 323, 325, 328, 352, 440;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 2, 12, 13, 59, 70, 139, 186, 225, 234, 311, 353, 355.</span><br /> -<i>Muley-Abd-el-Rhaman</i>, tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_206">206</a> et <a href="#Note_211_211">note 211</a>.<br /> -MÜLLER (Louis), peintre, I, <a href="#Page_254">254</a> et <a href="#Note_250_250">note 250</a>, <a href="#Page_255">255</a>.<br /> -MURILLO, maître espagnol, I, <a href="#Page_xxxviii">xxxviii</a>, <a href="#Page_144">144</a>, <a href="#Page_187">187</a>, <a href="#Page_190">190</a>, <a href="#Page_229">229</a>; II, 286;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 231, 350.</span><br /> -<i>Musiciens juifs de Mogador</i>, tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_175">175</a> et <a href="#Note_182_182">note 182</a>, <a href="#Page_310">310</a>.<br /> -MUSSET (Alfred DE), II, 90 et note 2.<br /> -MUSSET (Paul DE), III, 275 et note 2, 297.<br /> -MUSTAPHA, II, 76 et note 3.<br /> -<br /> -N<br /> -<br /> -<i>Nabuchodonosor</i>, opéra de Verdi, I, <a href="#Page_293">293</a> et <a href="#Note_328_328">note 328</a>.<br /> -NADAILLAC (Mme DE), amie de Berryer, III, 331.<br /> -NADAUD (Gustave), chansonnier, II, 312 et note 1, 374; III, 397 et note.<br /> -NALDI (Giuseppe), chanteur italien, I, <a href="#Page_249">249</a>, et <a href="#Note_244_244">note 244</a>.—(Mme), I, <a href="#Page_249">249</a>.<br /> -<span style="margin-left: 1em;">—(Mlle), cantatrice, I, <a href="#Page_249">249</a> <a href="#Note_244_244">note 244</a>.</span><br /> -<i>Nanon de Lartigues</i>, roman d'Alex. Dumas père, III, 15.<br /> -NANTEUIL (Célestin), graveur, III, 326 et note 1.<br /> -NAPOLÉON I<sup>er</sup>, I, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_115">115</a>, <a href="#Page_236">236</a>, <a href="#Page_379">379</a> et <a href="#Note_450_450">note 455</a>, <a href="#Page_380">380</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 31, 75, 224, 276, 374, 376, 486, 487, 496;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 4, 7 et note 3, 111, 354, 355, 364.</span><br /> -NAPOLÉON III, I, <a href="#Page_345">345</a>, <a href="#Page_426">426</a>; II, 306, 313, 393, 403; III, 46, 66,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">268, 339, 341 et note, 342.</span><br /> -NAPOLÉON (le prince Jérôme), II, 147; III, 25, 27, 330.<br /> -<i>Napoléon au tribunal d'Alexandre et de César</i>, par Jomini, II, 292.<br /> -NASSAU, modèle de Delacroix, I, <a href="#Page_65">65</a>, <a href="#Page_66">66</a>.<br /> -NASSAU (le duc DE), II, 16.<br /> -<i>Naufrage</i>, toile de Delacroix, II, 292, 306.<br /> -<i>Naufrage de la Méduse</i> (le), tableau de Géricault, musée du Louvre,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_22">22</a> <a href="#Note_31_31">note 31</a>, <a href="#Page_46">46</a> <a href="#Note_52_52">note 54</a>, <a href="#Page_78">78</a>, <a href="#Page_88">88</a> <a href="#Note_108_108">note 108</a>, <a href="#Page_136">136</a> <a href="#Note_152_152">note 152</a>; II, 92 note 1, 251.</span><br /> -NAVEZ (François-Joseph), peintre belge, II, 3 et note 3.<br /> -NÈGRE (Charles), photographe, III, 403 et note 1.<br /> -<i>Nègre de Tombouctou</i> (le), aquarelle de Delacroix, I, <a href="#Page_215">215</a>.<br /> -NELSON (l'amiral), II, 168.<br /> -NEMOURS (le duc DE), I, <a href="#Page_273">273</a>.<br /> -<i>Neveu de Rameau</i> (le), de Diderot, I, <a href="#Page_260">260</a> et <a href="#Note_266_266">note 266</a>.<br /> -NEY (le maréchal), I, <a href="#Page_379">379</a>; II, 359 note 1.<br /> -NIEDERMEYER, compositeur suisse, I, <a href="#Page_367">367</a>.<br /> -NIEL (M.), bibliothécaire au ministère de l'intérieur, I, <a href="#Page_260">260</a> et <a href="#Note_265_265">note 265</a>.<br /> -NIEUWERKERKE (le comte DE), directeur général des Musées, II, 179 et note 2;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 21, 25, 26 98, 99.</span><br /> -<i>Nina, ou la Folle par amour</i>, opéra de Coppola, II, 351 et note.<br /> -NISARD (M.), littérateur et critique, II, 295 et note 2.<br /> -<i>Noce juive au Maroc</i> (la), tableau de Delacroix, <a href="#Page_1">1</a>, <a href="#Page_154">154</a> et <a href="#Note_174_174">note 174</a>.<br /> -NODIER (Charles), littérateur, bibliothécaire de l'Arsenal, II, 80 et note 2.<br /> -<i>Norma</i> (la), opéra de Bellini, II, 293, 487.<br /> -NOURRIT (Adolphe), chanteur, II, 235 note 1; III, 131 note 2, 305 et note 1.<br /> -<i>Nouvelles russes</i>, de Nicolas Gogol, II, 264 et note 1.<br /> -<i>Nozze di Figaro</i>, opéra de Mozart, I, <a href="#Page_21">21</a>, <a href="#Page_25">25</a>; II, 488; III, 139.<br /> -<i>Numa et Égérie</i>, peinture décorative de la bibliothèque du<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Palais-Bourbon, par Delacroix, I, <a href="#Page_257">257</a>, <a href="#Note_260_260">note 260</a>.</span><br /> -<i>Nymphe endormie</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_331">331</a> et <a href="#Note_386_386">note 386</a>.<br /> -<i>Nymphes de la mer</i> (les) <i>détellent les chevaux du Soleil</i>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">projet de tableau de Delacroix, pour la galerie d'Apollon, et non</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">exécuté, I, <a href="#Page_336">336</a>.</span><br /> -<br /> -O<br /> -<br /> -<i>Obermann</i>, de Pivert de Senancour, I, <a href="#Page_206">206</a>, <a href="#Page_207">207</a>; III, 205, 234,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">237, 268 et note 2.</span><br /> -<i>Obéron</i> opéra de Weber, II, 82 et note.<br /> -<i>Odalisque</i>, diverses toiles de Delacroix, I, <a href="#Page_291">291</a>, <a href="#Page_357">357</a>, <a href="#Page_358">358</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 479, 481.</span><br /> -OÈBÈNE ou ŒBEN (Victoire), mère d'Eugène Delacroix, I, <a href="#Page_vii">vii</a>; <a href="#Page_7">7</a> <a href="#Note_7_7">note 7</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 302 note 1.</span><br /> -<i>Olinde et Sophronie</i>, toile de Delacroix, II, 291 et note 4, 330,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">335, 336 et note 2, 340; III, 29 note, 143.</span><br /> -ONSLOW (Georges), compositeur, I, <a href="#Page_283">283</a> et <a href="#Note_311_311">note 311</a>, <a href="#Page_354">354</a>.<br /> -<i>Ophélia dans le ruisseau</i>, toile de Delacroix, II, 138.<br /> -<i>Orange</i> (l'), gravure de Debucourt, I, <a href="#Page_186">186</a>.<br /> -<i>Ordre d'élargissement</i> (l'), toile de Millais, III, 38, 39 note 1.<br /> -O'REILLY (Mme), II, 80.<br /> -ORLÉANS (la duchesse D'), I, <a href="#Page_273">273</a>.<br /> -<i>Orphée</i>, de Glück, III, 391 et note 2, 409.<br /> -<i>Orphée apportant la civilisation à la Grèce</i>, peinture décorative<br /> -<span style="margin-left: 1em;">de la bibliothèque du Palais-Bourbon, par Delacroix, I, <a href="#Page_257">257</a>, <a href="#Page_262">262</a> <a href="#Note_269_269">note 269</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_265">265</a> et <a href="#Note_274_274">note 274</a>, <a href="#Page_280">280</a>, <a href="#Page_285">285</a>, <a href="#Page_287">287</a> <a href="#Note_319_319">note 319</a>, <a href="#Page_289">289</a>.</span><br /> -ORSEL (Victor), peintre, I, <a href="#Page_367">367</a> et <a href="#Note_432_432">note 432</a>.<br /> -OSSUNA (le duc D'), I, <a href="#Page_360">360</a>.<br /> -<i>Othello</i>, tragédie de Shakespeare, III, 424.<br /> -<i>Othello</i> toile de Delacroix, I, <a href="#Page_284">284</a>, <a href="#Page_291">291</a> et <a href="#Note_324_324">note 324</a>.<br /> -<i>Othello</i>, opéra de Rossini, I, <a href="#Page_293">293</a> et <a href="#Note_328_328">note 328</a>; III, 52.<br /> -OTTIN, sculpteur, II, 375 et notes 2 et 3.<br /> -OTWAY (Thomas), poète anglais, I, <a href="#Page_70">70</a> et <a href="#Note_77_77">note 77</a>.<br /> -OUDRY (Jean-Baptiste), peintre animalier, II, 162 et note 2; III, 203.<br /> -OUVRIÉ (Justin), peintre et lithographe, III, 49 et note 3<br /> -<i>Ovide chez les barbares</i>, peinture décorative de la bibliothèque<br /> -<span style="margin-left: 1em;">du Palais-Bourbon, par Delacroix, I, <a href="#Page_257">257</a>; II, 92.</span><br /> -<i>Ovide exilé chez les Scythes</i>, toile de Delacroix, II, 291 et note 3;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 135 note 2, 137, 143 et note 5, 161 note, 182, 362 note.</span><br /> -<br /> -P<br /> -<br /> -<i>Pacha de Laroche</i> (le), croquis de Delacroix, I, <a href="#Page_214">214</a>.<br /> -PAËR (Ferdinand), compositeur et pianiste, I, <a href="#Page_114">114</a> et <a href="#Note_134_134">note 134</a>; III, 276 note.<br /> -PAGANINI, violoniste, III, 126.<br /> -PAÏVA (la comtesse DE), III, 9, 20.<br /> -<i>Paix consolant les hommes</i> (la) <i>et ramenant l'abondance</i>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">peinture décorative du salon de la Paix, à l'Hôtel de ville,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">par Delacroix, II, 134 note.</span><br /> -<i>Paix mettant le feu à des armes</i> (la), esquisse de Delacroix d'après<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Rubens, I, <a href="#Page_329">329</a>.</span><br /> -<i>Palatiano</i> (portrait du comte), par Delacroix, I, <a href="#Page_253">253</a>; II, 405 et note.<br /> -<i>Panhypocrisiade</i>, poème satirique de Népomucène Lemercier, I, <a href="#Page_81">81</a> <a href="#Note_96_96">note 96</a>, <a href="#Page_83">83</a>.<br /> -PANSERON, compositeur, II, 311 et note 3; III, 130 et note 4, 181 et note 2.<br /> -PAPETY, peintre, II, 447 et note.<br /> -PAPPLETON, I, <a href="#Page_84">84</a>.<br /> -PARCHAPPE (le général), voisin de campagne de Delacroix à Champrosay,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 197 note 1, 237 et note 2; III, 36, 44, 161, 178 et note 1, 331,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">334, 348.—(Mme), II, 197 note 1; III, 33, 52, 334, 335.</span><br /> -PARISET (Étienne), médecin et littérateur, II, 367 et note; III, 176, 177.<br /> -PARODI (Mme), cantatrice, II, 293.<br /> -PASCAL (Blaise), II, 190, 446, 453 note; III, 189, 390.<br /> -PASCOT (Charles), oncle de Delacroix, I, <a href="#Page_19">19</a> <a href="#Note_28_28">note 28</a>, <a href="#Page_27">27</a>.<br /> -PASQUIER (le duc), homme politique, III, 362.<br /> -<i>Passion</i> (la petite), suite de gravures sur bois d'Albert Dürer, I, <a href="#Page_375">375</a>.<br /> -PASTA (Mme), cantatrice, I, <a href="#Page_26">26</a>, <a href="#Page_71">71</a>, <a href="#Page_248">248</a>, <a href="#Page_250">250</a>; II, 293.<br /> -PASTORET (le marquis DE), littérateur, III, 63 et note 1, 67, 132 et note 3.<br /> -PASTRÉ, II, 478.<br /> -PATIN (Gui), II, 177; III, 20.<br /> -PATIN (Henri-Joseph-Guillaume), professeur et littérateur, III, 20.<br /> -PENGUILLY L'HARIDON (Octave), peintre, I, <a href="#Page_271">271</a> et <a href="#Note_289_289">note 289</a>; III, 181 et note 1.<br /> -PAYEN (Anselme), chimiste, III, 4 et note.<br /> -<i>Paysage avec Grecs</i>, toile de Delacroix, III, 182 et note 4.<br /> -<i>Paysage de Tanger, au bord de la mer</i>, toile de Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 163, 167.</span><br /> -<i>Paysans</i> (les), roman de Balzac, III, 342.<br /> -PAW (Thomas), I, <a href="#Page_287">287</a>.<br /> -<i>Pêche miraculeuse</i> (la), toile de Rubens, église Sainte-Marie<br /> -<span style="margin-left: 1em;">de Malines, II, 22.</span><br /> -<i>Pêche miraculeuse</i> (la), esquisse de Decamps, II, 165.<br /> -PÉCOURT, peintre, II, 250 note 2.—(Mme), II, 250.<br /> -PEÏSSE (Louis), littérateur, I, <a href="#Page_378">378</a> et <a href="#Note_454_454">note 454</a>; II, 203 et note 2, 295 note 2.<br /> -<i>Pèlerins d'Emmaüs</i> (les), toile de Delacroix, II, 137, 157 et note 2.<br /> -<span style="margin-left: 1em;">—toile de P. Véronèse, musée du Louvre, III, 231.</span><br /> -PÉLISSIER, duc DE MALAKOFF (le maréchal), III, 178 et note 2, 347.<br /> -PELLETAN (Eugène), écrivain, I, <a href="#Page_273">273</a> et <a href="#Note_294_294">note 294</a>; III, 160.<br /> -PELLETIER, administrateur, II, 311 et note 4.<br /> -PELLETIER (Laurent-Joseph), paysagiste, I, <a href="#Page_347">347</a> et <a href="#Note_404_404">note 404</a>, <a href="#Page_349">349</a>; III, 26.<br /> -PELLICO (Silvio), III, 395.<br /> -PELOUZE (Théophile-Jules), chimiste, II, 79 et note 1; III, 156.<br /> -PELOUZE (Mme), II, 288 note 1.<br /> -<i>Pensées</i> (les), de Pascal, II, 446<br /> -PEPILLO, matador, I, <a href="#Page_191">191</a>.<br /> -PERCIER, architecte, I, <a href="#Page_199">199</a> et <a href="#Note_203_203">note 203</a>, <a href="#Page_425">425</a>.<br /> -<i>Père de famille</i> (le), drame de Diderot, I, <a href="#Page_427">427</a>.<br /> -PÉRIGNON, peintre, directeur du musée de Dijon, II, 89 et note 2.<br /> -PÉRIN (Alphonse), peintre, III, 291 et note.<br /> -PERPIGNAN, peintre, camarade d'atelier de Delacroix, I, <a href="#Page_44">44</a> <a href="#Note_50_50">note 50</a>, <a href="#Page_100">100</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_132">132</a>, <a href="#Page_286">286</a>, <a href="#Page_287">287</a>; III, 124.</span><br /> -PERRIER (M.), II, 114, 853, 411; III, 341.<br /> -PERRIER (Charles), littérateur, III, 130 et note 3, 181, 185.<br /> -PERRIN (Émile), directeur de l'Opéra-Comique, II, 75 et note 2, 92, 105.<br /> -PÉRUGIN (Pietro Vannucci, dit le), maître italien, II, 66, 180;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 41, 393.</span><br /> -PESCATORE, II, 484.<br /> -<i>Pestiférés de Jaffa</i> (les), toile de Gros, musée du Louvre, I, <a href="#Page_374">374</a>.<br /> -PETETIN (Anselme), publiciste, I, 253 et <a href="#Note_247_247">note 247</a>.<br /> -PETIT, peintre, I, 37.<br /> -PETIT (Francis), expert, II, 236, 243 et note 4; III, 118 note 4.<br /> -PETITI (Mme), III, 83.<br /> -<i>Petits Bourgeois</i> (les), roman de Balzac, III, 377.<br /> -PÉTRARQUE, II, 49; III, 369.<br /> -<i>Pharsale</i> (la), poème épique de Lucain, I, <a href="#Page_352">352</a>.<br /> -PHIDIAS, I, <a href="#Page_47">47</a>, <a href="#Page_425">425</a>; II, 180; III, 214 note 2, 259, 264.<br /> -<i>Philosophie</i> (la), peinture décorative de la bibliothèque<br /> -<span style="margin-left: 1em;">du Palais-Bourbon, par Delacroix, I, <a href="#Page_257">257</a>.</span><br /> -<i>Phrosine et Mélidor</i>, tableau, I, <a href="#Page_33">33</a> et <a href="#Note_42_42">note 42</a>.—Opéra-comique<br /> -<span style="margin-left: 1em;">de Méhul, <a href="#Page_33">33</a> <a href="#Note_42_42">note 42</a>.—Gravure de Prud'hon, <a href="#Page_33">33</a> <a href="#Note_42_42">note 42</a>.</span><br /> -<i>Pia de Tolomeï</i>, drame de Carlo Marenco, III, 140 et note.<br /> -PICOT (François-Édouard), peintre, II, 457; III, 34 et note 1.<br /> -<i>Pierre de Portugal</i>, tragédie de Lucien Arnault, I, <a href="#Page_130">130</a> et <a href="#Note_146_146">note 146</a>.<br /> -PIERRET, peintre, ami de Delacroix, I, <a href="#Page_xiii">xiii</a>, <a href="#Page_2">2</a> <a href="#Note_2_2">note 2</a>, <a href="#Page_12">12</a> et <a href="#Note_17_17">note 17</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_13">13</a>, <a href="#Page_15">15</a>, <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_21">21</a> à <a href="#Page_23">23</a>, <a href="#Page_30">30</a>, <a href="#Page_34">34</a>, <a href="#Page_37">37</a>, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_41">41</a>, <a href="#Page_44">44</a>, <a href="#Page_45">45</a>, <a href="#Page_50">50</a>, <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_71">71</a></span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">à <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#Page_90">90</a> à <a href="#Page_94">94</a>, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_99">99</a>, <a href="#Page_101">101</a> <a href="#Note_122_122">note 122</a>, <a href="#Page_106">106</a>, <a href="#Page_109">109</a>, <a href="#Page_113">113</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_114">114</a>, <a href="#Page_117">117</a> <a href="#Note_137_137">note 137</a>, <a href="#Page_118">118</a> <a href="#Note_138_138">note 138</a>, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_124">124</a>, <a href="#Page_133">133</a>, <a href="#Page_136">136</a> à <a href="#Page_138">138</a>, <a href="#Page_148">148</a>, <a href="#Page_171">171</a></span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Note_180_180">note 180</a>, <a href="#Page_183">183</a>, <a href="#Page_188">188</a> <a href="#Note_189_189">note 189</a>, <a href="#Page_243">243</a>, <a href="#Page_259">259</a>, <a href="#Page_283">283</a>, <a href="#Page_297">297</a>, <a href="#Page_298">298</a>, <a href="#Page_300">300</a>, <a href="#Page_305">305</a>, <a href="#Page_314">314</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_316">316</a>, <a href="#Page_318">318</a>, <a href="#Page_319">319</a>, <a href="#Page_331">331</a>, <a href="#Page_341">341</a>, <a href="#Page_343">343</a>, <a href="#Page_368">368</a>, <a href="#Page_418">418</a>, <a href="#Page_429">429</a>; II, 74, 81 note,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">103 note, 162 note, 177, 193, 205, 206, 214 note, 266, 270,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">294, 299, 371, 372, 373.—(Henry), son fils, I, 314, 418,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">429; II, 372, 373, 379, 388, 466, 469.—(Mme), II, 270,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">373, 379, 383, 466, 469; III, 119, 122.</span><br /> -<i>Pieta</i>, peinture murale de Delacroix, dans l'église Saint-Denis<br /> -<span style="margin-left: 1em;">du Saint-Sacrement, III, 6 et note.—Réduction de la peinture murale,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 137 et note 1, 149.—Groupe en pierre de Clésinger, I, <a href="#Page_407">407</a>.</span><br /> -PIGALLE, sculpteur, III, 234.<br /> -PILES (Roger DE), peintre et écrivain, I, <a href="#Page_419">419</a>.<br /> -PILON (Germain), III, 252.<br /> -PINDARE, II, 258, 259.<br /> -PINELLI, peintre et graveur italien, I, <a href="#Page_109">109</a> et <a href="#Note_129_129">note 129</a>, <a href="#Page_113">113</a>.<br /> -PIRANESI, graveur italien, II, 269 et note 1.<br /> -PIRON, ami de Delacroix, I, <a href="#Page_12">12</a> et <a href="#Note_16_16">note 16</a>, <a href="#Page_22">22</a>, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_66">66</a>, <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_266">266</a>, <a href="#Page_268">268</a> à <a href="#Page_324">324</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"> <a href="#Page_378">378</a>; II, 236 note 2, 245, 254 note, 351, 373 et note; III, 182, 433 note.</span><br /> -PISARONI (Mme), cantatrice, II, 154 note 2.<br /> -PISCATORY, homme politique et diplomate, I, <a href="#Page_431">431</a> et <a href="#Note_496_496">note 496</a>.<br /> -<i>Plaideurs sans procès</i>( les), comédie d'Étienne, I, <a href="#Page_133">133</a> et <a href="#Note_146_146">note 146</a>.<br /> -PLANAT, peintre, I, <a href="#Page_94">94</a> <a href="#Note_116_116">note 116</a>.<br /> -PLANCHE (Gustave), critique, I, <a href="#Page_309">309</a>; II, 334.<br /> -PLANET (Henry), peintre, élève et collaborateur de Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_260">260</a> et <a href="#Note_267_267">note 267</a>, <a href="#Page_265">265</a> <a href="#Note_275_275">note 275</a>, <a href="#Page_305">305</a>, <a href="#Page_314">314</a>.</span><br /> -PLATON, I, <a href="#Page_77">77</a>; II, 258, 443.<br /> -PLESSIS (Mme), voir ARNOULD-PLESSY.<br /> -PLUTARQUE, II, 449.<br /> -POE (Edgar), I, <a href="#Page_xxiv">xxiv</a>; III, 136, 137, 150 et note, 233.<br /> -<i>Poésie</i> (la), peinture décorative de la bibliothèque du Palais-Bourbon,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">par Delacroix, I, <a href="#Page_257">257</a>.</span><br /> -POINSOT (Louis), géomètre, I, <a href="#Page_314">314</a>, <a href="#Page_344">344</a>, <a href="#Page_345">345</a> et <a href="#Note_403_403">note 403</a>; II, 130, 374,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">375, 379, 382, 386, 495; III, 63, 65, 120, 122.</span><br /> -POIREL, I, <a href="#Page_252">252</a>.<br /> -PONIATOWSKI (le prince), I, <a href="#Page_368">368</a>.<br /> -PONSARD, auteur dramatique, I, <a href="#Page_239">239</a> et <a href="#Note_232_232">note 232</a>; II, 323 note 2.<br /> -PONTÉCOULANT (le comte DE), littérateur, III, 7 et note 3.<br /> -<span style="margin-left: 1em;">—(Mme DE), III, 130.</span><br /> -PONTOIS (M. DE), I, <a href="#Page_371">371</a>.<br /> -PORLIER (Mme), fille de M. Bornot, I, <a href="#Page_403">403</a> <a href="#Note_471_471">note 471</a>.<br /> -<i>Portement de croix</i> (le), composition de Delacroix pour l'église<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Saint-Sulpice, I, <a href="#Page_241">241</a>.—Toile de Rubens, II, 25, 34.</span><br /> -<i>Portrait à la main</i>, copie par Delacroix d'un tableau de Raphaël,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">musée du Louvre, II, 106.</span><br /> -POSSOZ, membre du Conseil municipal de Paris, II, 117 et note; III, 340, 342.<br /> -POTHEY, graveur sur bois, II, 468.<br /> -POTOCKA (Mme), I, <a href="#Page_359">359</a>, <a href="#Page_366">366</a>; II, 163.<br /> -POUCHKINE, poète russe, I, <a href="#Page_346">346</a>; II, 360.<br /> -POUJADE (Eugène), diplomate, I, <a href="#Page_369">369</a>.<br /> -POUSSIN, maître français, I, <a href="#Page_xxxviii">xxxviii</a>, <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_137">137</a>, <a href="#Page_203">203</a>, <a href="#Page_399">399</a>; II, 63 et note,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">73, 64, 129 à 132, 163, 170 à 174, 182 note, 183, 186, 189, 193,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">211, 221, 225, 397; III, 15, 189, 200, 208, 230, 232, 252, 385.</span><br /> -POZZO DI BORGO (DE), diplomate, II, 486.<br /> -PRADIER, sculpteur, I, <a href="#Page_410">410</a>.<br /> -PRÉAULT (Auguste), sculpteur, I, <a href="#Page_267">267</a>, <a href="#Page_271">271</a> et <a href="#Note_291_291">note 291</a>, <a href="#Page_352">352</a>; II, 93,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">201, 266, 313 et note, 368, 369 et note I, 375.</span><br /> -<i>Précieuses ridicules</i> (les), comédie de Molière, II, 293.<br /> -<i>Preciosa</i>, opéra de Weber, II, 318 et note 2.<br /> -<i>Présents de noces</i> (Tanger), toile de Delacroix, II, 292.<br /> -<i>Presse</i> (la), II, 201, 237; III, 30, 34, 148, 160, 244.<br /> -PRIMATICE (le), maître italien, III, 15, 199 note 2.<br /> -<i>Procession à Tanger pour porter les cadeaux</i>, toile de Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 163.</span><br /> -<i>Prophète</i> (le), opéra de Meyerbeer, I, <a href="#Page_368">368</a>, <a href="#Page_369">369</a>, <a href="#Page_371">371</a>; II, 301.<br /> -PROUDHON (G.-J.), philosophe et publiciste, I, <a href="#Page_342">342</a>.<br /> -<i>Provincial à Paris</i> (un), roman de Balzac, II, 433.<br /> -PROVOST, modèle de Delacroix, I, <a href="#Page_54">54</a>.<br /> -PRUDENT, voir GAULTIER (Racine).<br /> -PRUD'HON, peintre, I, <a href="#Page_253">253</a>, <a href="#Page_256">256</a> et <a href="#Note_257_257">note 257</a>, <a href="#Page_282">282</a>, <a href="#Page_301">301</a> et <a href="#Note_340_340">note 340</a>, <a href="#Page_302">302</a>, <a href="#Page_304">304</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_330">330</a>; II, 172, 298, 429; III, 230, 249 et note 2, 431.</span><br /> -<i>Pucelle</i> (la), de Voltaire, III, 436.<br /> -PUGET (Pierre), sculpteur, I, <a href="#Page_202">202</a> et <a href="#Note_205_205">note 205</a>, <a href="#Page_227">227</a>, <a href="#Page_263">263</a>, <a href="#Page_328">328</a>; II, 254<br /> -<span style="margin-left: 1em;">et note, 435, 471 et note, 472; III, 87, 156, 248, 255, 257, 307</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">et note, 308 note, 411, 414.</span><br /> -<i>Puits salé</i>, petite place de Dieppe, II, 442.<br /> -<i>Puritani</i> (i), opéra de Bellini, I, <a href="#Page_279">279</a> et <a href="#Note_308_308">note 308</a>.<br /> -PYTHAGORE, III, 297.<br /> -<i>Python (Apollon vainqueur du serpent)</i>, plafond de Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">galerie d'Apollon au Louvre, II, 60.</span><br /> -<br /> -Q<br /> -<br /> -QUANTINET (M.), voisin de campagne de Delacroix, à Champrosay,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_384">384</a>, <a href="#Page_437">437</a>; II, 185, 213; III, 28, 32.</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">—(Mme), I, <a href="#Page_376">376</a>, <a href="#Page_437">437</a>, <a href="#Page_442">442</a>, <a href="#Page_446">446</a>.</span><br /> -QUATREMÈRE DE QUINCY, archéologue, I, <a href="#Page_108">108</a> et <a href="#Note_127_127">note 127</a>.<br /> -QUERELLES (Mme DE), I, <a href="#Page_292">292</a>, <a href="#Page_374">374</a>; II, 314, 327.<br /> -QUÉRU (M. DE), ami de Berryer, II, 487.<br /> -<i>Quinze jours au Sinaï</i>, par A. Dumas père, III, 408 et note.<br /> -<br /> -R<br /> -<br /> -RABELAIS, III, 388, 389.<br /> -RACHEL (Mlle), tragédienne, I, <a href="#Page_279">279</a> <a href="#Note_307_307">note 307</a>, <a href="#Page_359">359</a>, <a href="#Page_360">360</a>, <a href="#Page_361">361</a>; II, 90 et note 1,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">125; III, 315 et note 1.</span><br /> -RACINE (Jean), I, <a href="#Page_xliv">xliv</a>; <a href="#Page_220">220</a>, <a href="#Page_300">300</a>, <a href="#Page_359">359</a>, <a href="#Page_361">361</a>, <a href="#Page_402">402</a>, <a href="#Page_428">428</a>; II, 97, 167,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">187, 206, 259, 260, 300, 301, 303, 395, 396, 440, 469, 480;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 13, 70, 140, 157, 217, 234, 265, 311, 321, 348, 361, 374,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">405, 427.—(Louis), II, 328.</span><br /> -RADOÏSKA (la princesse), I, <a href="#Page_422">422</a>.<br /> -RAIMONDI (Marc-Antoine), graveur italien, voir MARC-ANTOINE.<br /> -RAISSON (Horace), homme de lettres, I, <a href="#Page_16">16</a> <a href="#Note_16_16">note 21</a>; II, 23, 372 et note 1.<br /> -RAMBUTEAU (le comte DE), administrateur, III, 5 et note 2.<br /> -RAMEAU, compositeur, I, <a href="#Page_413">413</a>; III, 144.<br /> -RAPHAËL, maître italien, I, <a href="#Page_xxxiv">xxxiv</a>, <a href="#Page_1">1</a>, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_45">45</a>, <a href="#Page_82">82</a>, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_108">108</a> et <a href="#Note_127_127">note 127</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_196">196</a>, <a href="#Page_229">229</a>, <a href="#Page_248">248</a>, <a href="#Page_273">273</a>, <a href="#Page_281">281</a>, <a href="#Page_283">283</a>, <a href="#Page_289">289</a>, <a href="#Page_304">304</a>, <a href="#Page_388">388</a>, <a href="#Page_414">414</a>; II, 49, 65</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">et note, 66, 83, 106, 131, 132, 136, 180, 204, 395, 426, 429,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">477, 478; III, 15, 41, 90, 120, 189, 192, 193, 195, 197, 202,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">208, 214 note 2, 220 note, 230, 232, 246, 252, 255, 282, 303,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">306 et note 1, 307, 312 note, 331, 335, 355, 356 et note, 357</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">et note 2, 382, 394, 414, 416, 427, 430.</span><br /> -<i>Raphaël</i>, roman de Lamartine, I, <a href="#Page_415">415</a>.<br /> -RATISBONNE (Louis), publiciste, II, 403 et note 2, 405.<br /> -RAVAISSON-MOLLIEN (Jean-Gaspard-Félix), archéologue, III, 128, 130, 428.<br /> -RAYER (le docteur), I, <a href="#Page_314">314</a>, <a href="#Page_344">344</a>; II, 83; III, 259, 276.<br /> -RÉCAMIER (Mme), III, 397.<br /> -<i>Réception de l'empereur Abd-ehr-Rhaman</i> (la), tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_171">171</a> <a href="#Note_181_181">note 181</a>.<br /> -REDORTE (Mathieu DE LA), homme politique, I, <a href="#Page_371">371</a> et <a href="#Note_436_436">note 436</a>.<br /> -REGNIER, peintre, I, <a href="#Page_39">39</a>.<br /> -REMBRANDT, maître hollandais, I, <a href="#Page_xxix">xxix</a>, <a href="#Page_xxxviii">xxxviii</a>; I, <a href="#Page_263">263</a>, <a href="#Page_414">414</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 7, 40, 41, 65, 66, 169, 170, 221, 397, 399, 442, 446;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 230, 232, 246, 257.</span><br /> -RÉMUSAT (le comte Charles DE), homme politique, I, <a href="#Page_246">246</a>, <a href="#Page_286">286</a>, <a href="#Page_372">372</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 297 et note 2; III, 415.</span><br /> -<i>Renaud et Armide</i>, toile de Delacroix, II, 203.<br /> -<i>Rencontre de cavaliers maures</i>, tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_149">149</a> <a href="#Page_167">note 167</a>.<br /> -RENÉ II (le roi), III, 279, 280.<br /> -<i>René</i>, roman de Chateaubriand, I, <a href="#Page_81">81</a>.<br /> -<i>Repas chez Simon</i> (le), gravure de Raimondi, voir RAIMONDI.<br /> -<i>République</i> (la), tableau de Dubufe, I, <a href="#Page_347">347</a>, <a href="#Page_350">350</a>.<br /> -<i>Rêve</i> (le), tableau de Lehmann, II, 81 note.<br /> -RENAZ, amateur, III, 345 et note 4.<br /> -<i>Révoltés du Caire</i> (les), tableau de Girodet, musée de Versailles, I, <a href="#Page_84">84</a>.<br /> -<i>Revue britannique</i>, II, 196.<br /> -<i>Revue des Deux Mondes</i>, I, <a href="#Page_78">78</a>, <a href="#Page_256">256</a> <a href="#Note_257_257">note 257</a>, <a href="#Page_274">274</a> <a href="#Note_299_299">note 299</a>, <a href="#Page_281">281</a>, <a href="#Page_317">317</a>, <a href="#Page_371">371</a><br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 13 note, 178 note 2, 387 note 2, 407, 430 note 2;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 187 note 2, 249 note 2, 358 et note, 363 note, 371 note 1, 392.</span><br /> -REYNOLDS, peintre anglais, II, 162 et note 3, 178 et note 1;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 36 note, 69, 70, 200, 216, 377.</span><br /> -RICHETZKI (M.), I, <a href="#Page_368">368</a>.<br /> -RICHOMME, ami de Berryer, II, 482 et note, 484, 485, 487, 490, 491, 492;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 174, 176.</span><br /> -RICOURT (Achille), directeur de l'<i>Artiste</i>, II, 284 et note 1; III, 147.<br /> -RIESENER (Henri-François), oncle de Delacroix, I, <a href="#Page_9">9</a> <a href="#Note_10_10">note 10</a>, <a href="#Page_14">14</a>, <a href="#Page_16">16</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"> <a href="#Page_17">17</a>, <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_24">24</a>, <a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_118">118</a>, <a href="#Page_135">135</a> et <a href="#Note_148_148">note 148</a>.</span><br /> -RIESENER (Léon), cousin de Delacroix, peintre, I, <a href="#Page_9">9</a> et <a href="#Note_10_10">note 10</a>, <a href="#Page_14">14</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_32">32</a> <a href="#Note_40_40">note 40</a>, <a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_63">63</a>, <a href="#Page_66">66</a>, <a href="#Page_122">122</a>, <a href="#Page_135">135</a>, <a href="#Page_261">261</a>, <a href="#Page_262">262</a>, <a href="#Page_293">293</a>, <a href="#Page_299">299</a>, <a href="#Page_320">320</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_395">395</a>; II, 102, 116 note, 136, 157 et note 1, 161, 177, 193,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">205, 206, 214 note, 270, 294, 310, 313, 341, 342, 377, 380,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">381, 402, 473; III, 12, 65, 69, 131, 289, 304, 429.</span><br /> -RIESENER (Mme) mère, tante de Delacroix, II, 341 et note.<br /> -RIESENER (Mme), I, <a href="#Page_v">v</a>, <a href="#Page_293">293</a>; II, 78 note 5, 157 note 1, 310, 350.<br /> -RIS (le comte L. Clément DE), critique d'art, I, <a href="#Page_256">256</a> et <a href="#Note_258_258">note 258</a>; III, 101.<br /> -RISTORI (Mme), tragédienne italienne, III, 42 et note, 61, 140 et note.<br /> -RIVET (le baron Charles), homme politique, ami de Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_256">256</a> et <a href="#Note_256_256">note 256</a>, <a href="#Page_273">273</a>, <a href="#Page_341">341</a>, <a href="#Page_408">408</a>; II, 153 et note 2, 181, 281;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 61 et note 3, 65, 305, 403, 404.</span><br /> -RIVET (Mlle), fille aînée du baron, III, 65 et note 1.<br /> -RIVET (Mme), mère du baron, III, 65 et note 1, 76.<br /> -RIVET (Pierre), peintre, neveu de Mme Rivet mère, élève de Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 65 et note 1.</span><br /> -RIVIÈRE (M.), I, 117 et <a href="#Note_137_137">note 137</a>, <a href="#Page_132">132</a>.<br /> -ROBAUT (Alfred), lithographe et critique d'art I, <a href="#Page_81">81</a> <a href="#Note_97_97">note 97</a>, <a href="#Page_105">105</a> <a href="#Note_123_123">note 123</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">116 <a href="#Note_135_135">note 135</a>, 450 <a href="#Note_506_506">note 506</a>; II, 81 note 1, 222 note, 270 note, 329 note,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">372 note, 379 note, 457 <i>et passim.</i></span><br /> -ROBELLEAU (M.), I, <a href="#Page_308">308</a>.—(Mme), I, <a href="#Page_292">292</a>.<br /> -ROBERETTI, I, <a href="#Page_317">317</a>, <a href="#Page_318">318</a>.<br /> -ROBERT, de Sèvres, amateur, III, 167, 184, 275.<br /> -<i>Robert Bruce</i>, opéra de Rossini, I, <a href="#Page_240">240</a> et <a href="#Note_235_235">note 235</a>.<br /> -<i>Robert le Diable</i>, opéra de Meyerbeer, II, 296, 300.<br /> -ROBERT-FLEURY (Joseph-Nicolas Robert Fleury, dit), peintre, I, <a href="#Page_261">261</a> et <a href="#Note_268_268">note 268</a>.<br /> -ROBERT-FLEURY (Tony), peintre, I, <a href="#Page_261">261</a> <a href="#Note_268_268">note 268</a>.<br /> -ROCHÉ, architecte, I, <a href="#Page_234">234</a> et <a href="#Note_226_226">note 226</a>, <a href="#Page_239">239</a>, <a href="#Page_282">282</a>; II, 175; III, 113, 136, 145.<br /> -<span style="margin-left: 1em;">—(Mme), I, <a href="#Page_240">240</a> <a href="#Note_233_233">note 233</a>.</span><br /> -RODAKOWSKI (Henri), peintre polonais, II, 156, 220, 226 et note 2,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">353, 384, 475; III, 25 et note 1, 180.—(Mme), sa mère, 226 note 2.</span><br /> -RODRIGUES (Hippolyte), financier et littérateur, II, 312 et note 2;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 28, 33, 161.—(Mme), III, 33, 130.—(Georges), III, 33 et note 2.</span><br /> -ROEHN, peintre, II, 98 et note.<br /> -ROGER DU NORD (le comte), homme politique, III, 185 et note 1.<br /> -<i>Roger délivrant Angélique</i>, tableau d'Ingres, musée du Louvre,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_84">84</a> et <a href="#Note_104_104">note 104</a>.</span><br /> -ROGET (Émile), graveur en médailles, voir BOREL-ROGET.<br /> -<i>Roméo et Juliette</i>, deux toiles de Delacroix, 1° les <i>Adieux</i>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">2° la <i>Scène des tombeaux des Capulets</i>, II, 395 et note; III, 137.</span><br /> -<i>Roméo et Juliette</i>, tragédie de Shakespeare, III, 420, 424.<br /> -<i>Romeo e Giuletta</i>, opéra de Zingarelli, I, <a href="#Page_27">27</a> <a href="#Note_35_35">note 35</a>.<br /> -ROMERO, matador, I, <a href="#Page_191">191</a>.<br /> -ROMIEU, homme de lettres, II, 75.<br /> -ROSA BONHEUR (Mlle), peintre, I, <a href="#Page_351">351</a> et <a href="#Note_410_410">note 410</a>; II, 226 et note; III, 132.<br /> -<i>Roses trémières</i>, étude de pastel de Delacroix, II, 409.<br /> -ROSSINI, compositeur italien, I, <a href="#Page_55">55</a>, <a href="#Page_230">230</a>, <a href="#Page_266">266</a>, <a href="#Page_286">286</a>, <a href="#Page_418">418</a>, <a href="#Page_419">419</a>, <a href="#Page_422">422</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 153 note 1, 155, 160, 167, 177, 190, 282, 328, 474;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 14, 59, 123, 124, 144, 182, 192, 257, 271, 318, 355, 397, 398.</span><br /> -ROUGET (Georges), peintre, ami de Delacroix, I, <a href="#Page_16">16</a> <a href="#Note_23_23">note 23</a>, <a href="#Page_55">55</a>, <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_72">72</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_75">75</a>, <a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Page_92">92</a>, <a href="#Page_93">93</a>, <a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_117">117</a>, <a href="#Page_122">122</a>.</span><br /> -ROULAND (Gustave), magistrat et homme politique, III, 185 et note 4,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">300 et note.</span><br /> -ROUSSEAU (J.-J.), I, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_124">124</a>, <a href="#Page_326">326</a>, <a href="#Page_437">437</a>; II, 191, 246, 407, 442, 444, 469;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 110, 140.</span><br /> -ROUSSEAU (Philippe), peintre, III, 26 et note 4, 124, 127.<br /> -ROUSSEAU (Théodore), paysagiste, I, <a href="#Page_254">254</a>, <a href="#Page_303">303</a>, <a href="#Page_420">420</a>, <a href="#Page_422">422</a>; III, 25,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">26 et note 4, 391.</span><br /> -ROUVIÈRE (Philibert), peintre et acteur, III, 131 et note 4.<br /> -ROYER (Ernest DE), magistrat et homme politique, III, 130 et note 2.<br /> -RUBEMPRÉ (Mme Alberte DE), I, <a href="#Page_297">297</a> et <a href="#Note_335_335">note 335</a>; II, 156.<br /> -RUBENS, maître flamand, I, <a href="#Page_xxix">xxix</a>, <a href="#Page_xxxiii">xxxiii</a> et suiv.; <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_142">142</a> à <a href="#Page_144">144</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_149">149</a> et <a href="#Note_167_167">note 167</a>, <a href="#Page_229">229</a>, <a href="#Page_240">240</a>, <a href="#Page_242">242</a>, <a href="#Page_244">244</a>, <a href="#Page_245">245</a>, <a href="#Page_248">248</a>, <a href="#Page_253">253</a>, <a href="#Page_254">254</a>, <a href="#Page_262">262</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_263">263</a>, <a href="#Page_275">275</a> <a href="#Note_301_301">note 301</a>, <a href="#Page_282">282</a>, <a href="#Page_289">289</a>, <a href="#Page_296">296</a>, <a href="#Page_300">300</a>, <a href="#Page_303">303</a>, <a href="#Page_304">304</a>, <a href="#Page_329">329</a> à <a href="#Page_332">332</a> et</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Note_387_387">note 387</a>, <a href="#Page_359">359</a>, <a href="#Page_374">374</a>, <a href="#Page_375">375</a>, <a href="#Page_387">387</a>, <a href="#Page_391">391</a>, <a href="#Page_448">448</a>; II, 3, 5 et note 1, 6,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">7, 8, 14, 22, 23, 24 et note, 26, 27, 39, 40, 41, 49, 63, 69,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">70, 73 et note, 83, 86, 124, 125, 136, 150, 155, 167, 170,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">171, 241, 250, 251 et note, 252, 276, 280, 285, 388, 396,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">399, 426, 440, 471, 477; III, 70, 94, 96, 197, 199 note 2,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">201 note 2, 202, 208, 209, 220, 232, 235, 238, 240, 246, 252,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">257, 261, 264, 265, 272, 282, 283, 297, 299, 307, 308, 322,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">331, 337, 350, 353, 356, 357, 381, 389, 395, 413, 414.</span><br /> -RUDDER (Louis-Henri DE), peintre, III, 351 et note 2.<br /> -RUYSDAEL, maître hollandais, I, <a href="#Page_296">296</a>; II, 49, 397; III, 282.<br /> -<br /> -S<br /> -<br /> -<i>Sacrifice d'Abraham</i> (le), opéra de Cimarosa, I, <a href="#Page_308">308</a>.<br /> -<i>Saint Antoine de Padoue et la Vierge</i>, toile de Rubens,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">église Saint-Antoine de Padoue, à Anvers, II, 26.</span><br /> -<i>Saint Benoît</i>, tableau de Rubens, I, <a href="#Page_254">254</a>, <a href="#Page_275">275</a>; II, 8.<br /> -<i>Saint-Denis du Saint-Sacrement</i> (église de), ou <i>Saint-Louis</i>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">à Paris, I, <a href="#Page_288">288</a>.</span><br /> -<i>Saint Étienne recueilli par les saintes femmes et des disciples</i>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">toile de Delacroix, musée d'Arras, I, <a href="#Page_335">335</a> et <a href="#Note_391_391">note 391</a>.</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">—Esquisse par Delacroix, III, 401.</span><br /> -<i>Saint François</i>, toile de Rubens, musée d'Anvers, II, 5, 6, 8<br /> -<i>Saint Georges</i>, petite toile de Delacroix, musée de Grenoble, II, 369.<br /> -<i>Saint-Germain des Prés</i> (église de), II, 94.<br /> -<i>Saint Hubert</i>, gravure d'Albert Dürer, I, <a href="#Page_353">353</a>.<br /> -<i>Saint Jean dans la chaudière</i>, église Saint-Jean de Malines, II, 22.<br /> -<i>Saint Jean écrivant</i>, église Saint-Jean de Malines, II, 22.<br /> -<i>Saint Jean-Baptiste</i>, église Saint-Jean de Malines, II, 22.<br /> -<span style="margin-left: 1em;">—Toile de Delacroix, III, 184 et note 2.</span><br /> -<i>Saint Just</i>, tableau de Rubens, musée de Bordeaux, I, <a href="#Page_262">262</a>; II, 150.<br /> -<i>Saint Liévin</i>, toile de Rubens, musée de Bruxelles, II, 7 et note 1, 34.<br /> -<i>Saint Michel terrassant le dragon</i>, toile de Delacroix, III, 136 note 4.<br /> -<i>Saint Paul</i>, musée d'Anvers, II, 6.<br /> -<i>Saint Pierre</i>, toile de Rubens, église Saint-Pierre, à Cologne,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 18.—Panneau du même, église de Malines, II, 24.</span><br /> -<i>Saint Pierre délivré de prison</i>, dessin d'Ingres, I, <a href="#Page_139">139</a>.<br /> -<i>Saint Sébastien à terre et les Saintes femmes</i>, toile de Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_298">298</a>, <a href="#Page_414">414</a>; II, 138, 146.—(Variante) II, 406; III, 164 note 2, 362 note.</span><br /> -<i>Saint Sépulcre</i> (église Saint-Jacques), à Dieppe, II, 415.<br /> -<i>Saint Thomas</i>, toile de Delacroix, II, 138.<br /> -<i>Sainte Anne</i>, esquisse de Delacroix, I, <a href="#Page_xxx">xxx</a>.<br /> -<i>Saints Anges</i> (les), composition projetée pour l'église de<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Saint-Sulpice, I, <a href="#Page_385">385</a>.</span><br /> -SAINT-GEORGES (Jules-Henri Vernoy DE), auteur dramatique, II, 75.<br /> -SAINT-GERMAIN, III, 182.<br /> -<i>Saint Léon</i>, roman de Godwin, I, <a href="#Page_100">100</a>.<br /> -SAINT-MARC GIRARDIN, professeur et littérateur, II, 407 et note.<br /> -SAINT-MARCEL, paysagiste, élève de Delacroix, I, <a href="#Page_319">319</a> et <a href="#Note_373_373">note 373</a>; II, 87 note 1.<br /> -SAINT-PRIX, comédien, II, 97 et note.<br /> -SAINT-RENÉ TAILLANDIER, littérateur, II, 37 et note 3; III, 169, 182.<br /> -SAINT-SIMON (duc DE), historien, III, 347, 385.<br /> -SAINT-SIMON (le comte DE), socialiste, I, <a href="#Page_428">428</a>.<br /> -SAINT-VICTOR (Paul DE), critique, III, 148 et note.<br /> -SAINTE-BEUVE, critique, I, <a href="#Page_xi">xi</a>; II, 177, 178 et note, 367, 380;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 237, 263.</span><br /> -<i>Saisons</i> (les), quatre toiles ébauches de Delacroix, III, 401.<br /> -<i>Salons de Paris</i> (les), de Mme Ancelot, III, 315.<br /> -SALTER (Élisabeth), modèle de Delacroix, I, <a href="#Page_3">3</a>, <a href="#Page_68">68</a>, <a href="#Page_88">88</a> <a href="#Note_108_108">note 108</a>.<br /> -SALVANDY (Mme DE), fille cadette du baron Rivet, III, 403.<br /> -<i>Samaritain</i> (un), toile de Delacroix, I, <a href="#Page_377">377</a>; II, 75, 78 et note 2.<br /> -<i>Samaritain dans l'auberge</i> (le), toile de Decamps, II, 174.<br /> -<i>Samson et Dalila</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_377">377</a>, <a href="#Page_438">438</a>; II, 229 et note 1, 291.<br /> -<i>Samson tournant la meule</i>, dessin de Decamps, I, <a href="#Page_286">286</a>.<br /> -SAND (George), I, <a href="#Page_xxv">xxv</a>, <a href="#Page_207">207</a> et <a href="#Note_212_212">note 212</a>, <a href="#Page_222">222</a> <a href="#Note_218_218">note 218</a>, <a href="#Page_262">262</a>, <a href="#Page_264">264</a> et <a href="#Note_273_273">note 273</a>, <a href="#Page_266">266</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_270">270</a>, <a href="#Page_276">276</a>, <a href="#Page_283">283</a>, <a href="#Page_287">287</a>, <a href="#Page_292">292</a>, <a href="#Page_294">294</a>, <a href="#Page_296">296</a>, <a href="#Page_298">298</a>, <a href="#Page_305">305</a> <a href="#Note_348_348">note 348</a>, <a href="#Page_309">309</a>, <a href="#Page_311">311</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_340">340</a> et <a href="#Note_395_395">note 395</a>, <a href="#Page_341">341</a>, <a href="#Page_345">345</a>, <a href="#Page_372">372</a>, <a href="#Page_406">406</a>; II, 74 et note, 75, 87, 220,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">238, 249 note, 250 note 1, 283 et note, 300, 410; III, 9, 18, 34</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">et note 2, 35 note 2, 110, 124 et notes 2 et 3, 131, 333, 334,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">391, 417, 436.</span><br /> -SAND (Maurice), fils de George Sand, élève de Delacroix, II, 87 et note 1.<br /> -<i>Satyre dans les filets</i>, composition de Delacroix, II, 284 et note 2.<br /> -SAVARY (Charles-Étienne), orientaliste, I, <a href="#Page_107">107</a> <a href="#Note_125_125">note 125</a>.<br /> -SAXE (tombeau du maréchal DE), à Strasbourg, III, 86, 88, 226, 382.<br /> -<i>Scène des tombeaux des Capulets (Roméo et Juliette)</i>, toile de<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Delacroix, II, 395 note.</span><br /> -SCHEFFER (Ary), peintre, I, <a href="#Page_71">71</a>.<br /> -SCHEFFER (Henry), peintre, frère d'Ary Scheffer, I, <a href="#Page_66">66</a>, <a href="#Page_69">69</a>, <a href="#Page_72">72</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_74">74</a>, <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_80">80</a>, <a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Page_89">89</a>, <a href="#Page_95">95</a>, <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#Page_127">127</a>, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_138">138</a>, <a href="#Page_299">299</a>, <a href="#Page_320">320</a>; II, 222.</span><br /> -SCHILLER, II, 299, 300.<br /> -SCHIRMER (Jean-Guillaume), peintre allemand, II, 37 et note 2.<br /> -SCHNEIDER, industriel et homme politique, III, 340.<br /> -SCHNETZ (Jean-Hector), peintre, I, <a href="#Page_79">79</a> et <a href="#Note_94_94">note 94</a>.<br /> -SCHUBERT, compositeur allemand, I, <a href="#Page_415">415</a>.<br /> -SCHULER (Charles-Auguste), graveur, III, 82 et note 1, 83, 85, 96.<br /> -SCHWITER (le baron), ami et l'un des exécuteurs testamentaires de<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Delacroix, III, 69 et note, 167.</span><br /> -<i>Science du bonhomme Richard</i> (la), par Franklin, I, <a href="#Page_127">127</a>.<br /> -<i>Sciences</i> (les), peinture décorative de la bibliothèque du<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Palais-Bourbon, par Delacroix, I, <a href="#Page_257">257</a>.</span><br /> -SCOTT (Walter), romancier anglais, I, <a href="#Page_137">137</a>, <a href="#Page_232">232</a>, <a href="#Page_284">284</a>; II, 264, 265,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">302; III, 125, 140, 204, 233, 381 note, 422, 424.</span><br /> -SCRIBE (Eugène), auteur dramatique, I, <a href="#Page_346">346</a>.<br /> -SÉBASTIEN (Don), roi de Portugal, I, <a href="#Page_161">161</a> et <a href="#Note_177_177">note 177</a>, <a href="#Page_180">180</a>.<br /> -<i>Sébou</i>( la rivière), au Maroc, I, <a href="#Page_164">164</a>.<br /> -SÉCHAN (Charles), peintre décorateur, III, 86 et note.<br /> -<i>Secret</i> (le), opéra-comique de Solié, II, 462 et note 1.<br /> -SEDAINE, auteur dramatique, I, <a href="#Page_219">219</a>, <a href="#Page_220">220</a>.<br /> -SÉGALAS (Pierre-Salomon), chirurgien, III, 123 et note 1.<br /> -SÉGALAS (Mme Anaïs), femme de lettres, II, 80 et note 1.<br /> -SÉGUR (général DE), II, 292.<br /> -<i>Sémiramis</i>, opéra de Rossini, II, 153 et note 1, 157, 160, 167,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">282, 468, 474.</span><br /> -<i>Sénèque se fait ouvrir les veines</i>, peinture décorative de<br /> -<span style="margin-left: 1em;">la bibliothèque du Palais-Bourbon, par Delacroix, I, <a href="#Page_258">258</a>, <a href="#Page_290">290</a>.</span><br /> -<i>Séville</i> (Chartreuse de), I, <a href="#Page_190">190</a>.<br /> -SHAKESPEARE, I, <a href="#Page_219">219</a> à <a href="#Page_222">222</a>, <a href="#Page_232">232</a>, <a href="#Page_274">274</a>, <a href="#Page_301">301</a>; II, 187, 206, 258,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">200, 285, 303, 395 note, 440; III, 16 à 18, 59, 144, 156, 207,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">269, 210, 217, 234, 312, 313, 321, 348, 374, 386 à 388, 397,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">398, 421, 436.</span><br /> -SHEPPARD (Mme), II, 117, 119, 419, 424.<br /> -SHERIDAN, orateur et auteur dramatique anglais, I, <a href="#Page_226">226</a>.<br /> -<i>Shore (Jane)</i>, aquarelle et lithographie de Delacroix, I, <a href="#Page_70">70</a>, <a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_95">95</a>.<br /> -<i>Sibylle au rameau d'or</i> (la), toile de Delacroix, I, <a href="#Page_279">279</a> et <a href="#Note_307_307">note 307</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 90 note 1.</span><br /> -SIDI-MOHAMMED-BEN-SERROUR, aventurier marocain, I, <a href="#Page_231">231</a>.<br /> -SIDI-TAIEB BIAS OU BIAZ, Marocain, de Tanger, I, <a href="#Page_146">146</a> <a href="#Page_163">note 163</a>, <a href="#Page_164">164</a>, <a href="#Page_165">165</a>, <a href="#Page_166">166</a>, <a href="#Page_177">177</a>.<br /> -SIGNOL (Émile), peintre, II, 222 et note 3, 311; III, 416 et note.<br /> -SIGNORELLI (Luca), maître italien, II, 277 et note<br /> -SIMART, sculpteur, II, 375 et note 3.<br /> -SIMON (Jules), philosophe et homme politique, III, 148.<br /> -SIBOUY (Achille), lithographe, III, 28 et note 2.<br /> -SOCRATE, I, 34; III, 126.<br /> -<i>Socrate et son démon</i>, peinture décorative de la bibliothèque du<br /> -<span style="margin-left: 1em;">Palais-Bourbon, par Delacroix, I, <a href="#Page_258">258</a>, <a href="#Page_290">290</a>.</span><br /> -SOLANGE (Mlle), fille de George Sand, depuis Mme Clésinger, I, <a href="#Page_264">264</a> <a href="#Note_273_273">note 273</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_305">305</a> et note <a href="#Page_348">348</a>, <a href="#Page_307">307</a>, <a href="#Page_407">407</a>; III, 28 et note 1.</span><br /> -<i>Soleil couchant</i>, peinture et dessin à la plume de Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_214">214</a>.—Esquisse de Delacroix, II, 246.</span><br /> -SOLIÉ, compositeur et chanteur, II, 462 et note 1.<br /> -SOLIMÈNE (François), maître italien, I, <a href="#Page_203">203</a> et <a href="#Note_208_208">note 208</a>.<br /> -SOPHOCLE, II, 121.<br /> -SOULIÉ (Eudore), conservateur du musée de Versailles,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">I, <a href="#Page_259">259</a> et <a href="#Note_261_261">note 261</a>, <a href="#Page_260">260</a>; III, 68.</span><br /> -SOULIER, peintre, ami de Delacroix, I, <a href="#Page_xiii">xiii</a>, <a href="#Page_16">16</a> <a href="#Note_21_21">note 21</a>, <a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_56">56</a>, <a href="#Page_65">65</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_70">70</a>, <a href="#Page_72">72</a>, <a href="#Page_74">74</a>, <a href="#Page_75">75</a>, <a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#Page_89">89</a>, <a href="#Page_90">90</a>, <a href="#Page_95">95</a> <a href="#Note_117_117">note 117</a>, <a href="#Page_99">99</a>, <a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_106">106</a>, <a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Page_109">109</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_117">117</a>, <a href="#Page_127">127</a>, <a href="#Page_130">130</a>, <a href="#Page_132">132</a>, <a href="#Page_137">137</a> à <a href="#Page_139">139</a>, <a href="#Page_290">290</a>, <a href="#Page_298">298</a>, <a href="#Page_318">318</a>, <a href="#Page_319">319</a>, <a href="#Page_329">329</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_331">331</a>, <a href="#Note_386_386">note 386</a>; II, 294; III, 329 et note.</span><br /> -SOULT (le maréchal), I, <a href="#Page_106">106</a>, <a href="#Page_243">243</a>; II, 286.<br /> -SOUTMAN, peintre et graveur hollandais, I, <a href="#Page_242">242</a> et <a href="#Note_238_238">note 238</a>, <a href="#Page_244">244</a>.<br /> -SOUTY, marchand de couleurs, I, <a href="#Page_303">303</a>.<br /> -<i>Souvenirs de la Terreur</i>, de G. Duval, I, <a href="#Page_240">240</a>.<br /> -SPARRE (Mme DE), I, <a href="#Page_249">249</a> et <a href="#Note_244_244">note 244</a>.<br /> -<i>Spectateur</i> (le), d'Addison, II, 231, 232, 258, 260.<br /> -SPONTINI, compositeur italien, I, <a href="#Page_284">284</a> et <a href="#Note_313_313">note 313</a>; II, 323 note, 370 et note 1.<br /> -STAËL (Mme DE), I, <a href="#Page_59">59</a>, <a href="#Page_79">79</a>.<br /> -STAHL, pseudonyme de Hetzel. Voy. HETZEL.<br /> -STANISLAS, voir LECZINSKI.<br /> -STENDHAL, pseudonyme de Henri BEYLE, I, <a href="#Page_xi">xi</a>, <a href="#Page_55">55</a>, <a href="#Page_411">411</a> et <a href="#Note_478_478">note 478</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 178 et note 2, 275, 365; III, 20 note, 101, 318, 360, 395, 414.</span><br /> -STEUBEN (Charles), peintre d'histoire et de portraits, I, <a href="#Page_79">79</a> et <a href="#Note_95_95">note 95</a>.<br /> -<i>Stratonice</i>, tableau d'Ingres, II, 318.<br /> -SUDERVAL (Mme DE), III, 333.—(Mlles), III, 335.<br /> -SUBETTI, musicien, I, <a href="#Page_368">368</a>.<br /> -SURVILLE, comédien, puis marchand de tableaux, III, 402 et note 3.<br /> -<i>Susanne</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_408">408</a>; II, 46.<br /> -<i>Susanne</i>, toile attribuée à Rubens, I, <a href="#Page_303">303</a>.<br /> -<span style="margin-left: 1em;">—Toile de P. Véronèse, II, 38.</span><br /> -SUZANNET (famille DE), amie de Berryer, II, 366;—(Mme DE), II, 402.<br /> -<br /> -T<br /> -<br /> -TALABOT (Paulin), ingénieur, III, 180 et note 1.<br /> -TALLEYRAND (prince DE), I, <a href="#Page_vi">vi</a> et s.; II, 486.<br /> -TALMA, tragédien, I, <a href="#Page_247">247</a>; II, 98, 143, 144.<br /> -<i>Tom O'Shanter</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_376">376</a> et <a href="#NoteRef_442_442">note 442</a>.<br /> -<i>Tancrède</i>, opéra de Rossini, I, <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_83">83</a>.<br /> -<i>Tasse en prison</i>, tableaux et dessin de Delacroix, I, <a href="#Page_4">4</a> et <a href="#Note_5_5">note 5</a>, <a href="#Page_34">34</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_39">39</a> et <a href="#Note_48_48">note 48</a>, 83.</span><br /> -TATTET (Alfred), banquier, III, 3 et note 1, 4, 181.<br /> -TAUREL (François), peintre, I, <a href="#Page_32">32</a> et <a href="#Note_41_41">note 41</a>; <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_75">75</a>.<br /> -TAUTIN (la mère), I, <a href="#Page_61">61</a> et <a href="#Note_69_69">note 69</a>, <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_63">63</a>, <a href="#Page_70">70</a>, <a href="#Page_72">72</a>, <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#Page_134">134</a>.<br /> -TAYLOR (le baron), littérateur et artiste, III, 50 et note 3.<br /> -TEDESCO, marchand de tableaux, II, 137; III, 118 et note 4, 137, 142.<br /> -TELEFSEN, III, 126.<br /> -<i>Telémaque (les Aventures de)</i>, par Fénelon, II, 442.<br /> -<i>Templier emportant Rebecca du château de Frondeley pendant</i><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><i>le sac et l'incendie</i>, toile de Delacroix, III, 149.</span><br /> -<i>Temps luttant contre le chaos</i> (le), <i>sur le bord de l'abîme</i>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">projet de tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_89">89</a>.</span><br /> -TÉNIERS (David), maître flamand, III, 211.<br /> -TERRY, acteur anglais, III, 50.<br /> -THAYER, III, 135.<br /> -<i>Théologie</i> (la), peinture décorative de la bibliothèque<br /> -<span style="margin-left: 1em;">du Palais-Bourbon, par Delacroix, I, <a href="#Page_257">257</a>.</span><br /> -<i>Thermopyles</i> (les), toile de David, musée du Louvre, I, <a href="#Page_327">327</a>.<br /> -THEVELIN, dessinateur, II, 376, 401, 427; III, 101.<br /> -THIBAUT (Germain), membre du conseil municipal de Paris, II, 161 et note 1.<br /> -THIERRY (Alexandre), chirurgien, II, 79 et note 2.<br /> -THIERRY (Edouard), publiciste, II, 228 et note 2; III, 182 et note 2,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">237, 263, 264, 315.</span><br /> -THIERRY (Mlle), violoniste, I, <a href="#Page_368">368</a>.<br /> -THIERS (M.), historien et homme politique, I, <a href="#Page_243">243</a>, <a href="#Page_246">246</a>, <a href="#Page_258">258</a> <a href="#Note_260_260">note 260</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_270">270</a>, <a href="#Page_276">276</a>, <a href="#Page_289">289</a>, <a href="#Page_292">292</a>, <a href="#Page_298">298</a>, <a href="#Page_344">344</a>, <a href="#Page_364">364</a>, <a href="#Page_426">426</a>; II, 77 et note, 311 et</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">note 7, 485; III, 1 et note 3, 4, 5, 6, 8, 159, 185 et note 1,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">225, 250, 261, 289, 436.</span><br /> -THIL, I, <a href="#Page_104">104</a>, <a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Page_132">132</a>.<br /> -THOMAS, marchand de tableaux, I, <a href="#Page_342">342</a>, <a href="#Page_357">357</a> et <a href="#Note_418_418">note 418</a>; II, 137, 138,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">222, 281, 369.</span><br /> -THUROT (Jean-François), helléniste, III, 100 et note 2.<br /> -<i>Tigre</i> (un), petite toile de Delacroix, II, 137.<br /> -<i>Tigre attaquant le cheval et l'homme</i>, toile de Delacroix, II, 303<br /> -<span style="margin-left: 1em;">et note 2, 380.—Croquis du même, 402.</span><br /> -<i>Tigre</i> (le) <i>et le serpent</i>, petit tableau de Delacroix, II, 78.<br /> -<i>Tigre qui lèche sa patte</i>, toile de Delacroix, II, 40.<br /> -TINTORET (le), maître vénitien, I, <a href="#Page_299">299</a>.<br /> -TITE-LIVE, III, 263.<br /> -TITIEN, maître vénitien, I, <a href="#Page_xxxiii">xxxiii</a>; <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_144">144</a>, <a href="#Page_273">273</a>, <a href="#Page_284">284</a>, <a href="#Page_289">289</a>, <a href="#Page_298">298</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_321">321</a>; II, 27, 124, 131, 136, 145, 266, 315, 397, 399, 429; III, 11,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">96, 190 et note 1, 191 et note, 192, 193, 194, 195, 196, 197,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">202, 229, 231, 246, 252, 254, 235, 256, 297, 299, 314, 353,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">356, 357, 414.</span><br /> -<i>Tobie</i>, esquisse de Delacroix, III, 437.<br /> -<i>Tobie</i>, toile de Rembrandt, III, 246.<br /> -<i>Tobie guéri par son fils</i>, esquisse de Rubens, II, 7.<br /> -TOPFFER (Rodolphe), écrivain genevois, I, <a href="#Page_329">329</a>.<br /> -TORRIGIANI, sculpteur florentin, I, <a href="#Page_192">192</a> et <a href="#Note_193_193">note 193</a>.<br /> -TORY (Geoffroi), typographe et graveur, III, 244 et note 2.<br /> -<i>Trajan donne audience à tous les peuples de l'Empire romain</i>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">projet de tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_215">215</a>.</span><br /> -<i>Trajan (justice de)</i>, I, <a href="#Page_385">385</a>, <a href="#Note_460_460">note 460</a>.—Esquisse du même sujet,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 316 et note 2, 317.</span><br /> -<i>Transfiguration</i> (la), toile de Rubens, musée de Nancy, III, 282.<br /> -TRÉLAL, III, 435.<br /> -TRÉLAL, (le docteur Ulysse), II, 389 et note.<br /> -TRIQUETI (le baron DE), peintre et sculpteur, I, <a href="#Page_319">319</a> et <a href="#Note_374_374">note 374</a>.<br /> -<i>Tristes</i> (les), poème de Belmontet, I, <a href="#Page_113">113</a> <a href="#Note_133_133">note 133</a>.<br /> -<i>Troupes marocaines dans les montagnes</i>, tuile de Delacroix, III, 349.<br /> -TROUSSEAU (le docteur), II, 139 et note, 140; III, 125, 318.<br /> -<i>Trovatore (il)</i>, opéra de Verdi, III, 119.<br /> -TROYON, peintre, III, 182 et note 5.<br /> -<i>Turc moulant à cheval</i> (le), aquatinte de Delacroix, I, <a href="#Page_72">72</a>, <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_93">93</a>.<br /> -<i>Turc qui caresse son cheval</i> (le), aquarelle de Delacroix, I, <a href="#Page_108">108</a>.<br /> -TURCK (le docteur Léopold), III, 345 et note 2.<br /> -TURENNE, III, 5, 354.<br /> -TURNER (William), peintre anglais, I, <a href="#Page_39">39</a> <a href="#Note_47_47">note 47</a>; III, 19 et note, 377<br /> -TYSKIEWIEZ (le comte), archéologue polonais, I, <a href="#Page_314">314</a> et <a href="#Note_363_363">note 363</a>.<br /> -<br /> -U<br /> -<br /> -UGALDE (Mme), cantatrice, I, <a href="#Page_361">361</a>.<br /> -<i>Ugolin</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_319">319</a> et <a href="#Note_372_372">note 372</a>, <a href="#Page_377">377</a>, <a href="#Page_378">378</a>, <a href="#Page_438">438</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 57 note; III, 149, 162, 401.</span><br /> -<i>Ulysse</i>, tragédie de Ponsard, II, 323.<br /> -<i>Une famille juive</i>, tableau de Delacroix, I, <a href="#Page_152">152</a> <a href="#Note_172_172">note 171</a>.<br /> -<i>Ursule Mirouet</i>, roman de Balzac, III, 408, 411.<br /> -<br /> -V<br /> -<br /> -<i>Val d'Ajol vu de la Feuillée Dorothée</i> (le), croquis par Delacroix,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 344 note 2.</span><br /> -<i>Val d'Andorre</i> (le), opéra-comique d'Halévy, I, <a href="#Page_361">361</a>.<br /> -VALETTE (M. DE LA), I, <a href="#Page_105">105</a>.<br /> -<i>Valentin</i> (la mort de), I, <a href="#Page_287">287</a>.<br /> -VALLAK, acteur anglais, III, 50.<br /> -VALLON (M. DE), I, <a href="#Page_372">372</a>.<br /> -VALON (le vicomte DE), littérateur français, I, <a href="#Page_344">344</a> et <a href="#Note_400_400">note 400</a>.<br /> -<i>Vampire</i> (le), drama fantastique d'Alex. Dumas père et Aug. Maquet,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 332 et note 2.</span><br /> -VANDAMME (le général), I, <a href="#Page_381">381</a>; II, 292.<br /> -VAN DER VELDE, maître hollandais, III, 203.<br /> -VAN DYCK, maître flamand, I, <a href="#Page_xxxiv">xxxiv</a>; <a href="#Page_88">88</a>, <a href="#Page_143">143</a>, <a href="#Page_253">253</a>; II, 22, 25, 39;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 70, 82, 231.</span><br /> -VAN EYCK, maître flamand I, <a href="#Page_331">331</a>; II, 136; III, 41, 317.<br /> -VAN HUTHEN, II, 30, 34.<br /> -VAN ISAKER, amateur belge, I, <a href="#Page_291">291</a> et <a href="#Note_323_323">note 323</a>.<br /> -VANLOO (les), peintres, I, <a href="#Page_257">257</a>, <a href="#Page_281">281</a>, <a href="#Page_307">307</a>, <a href="#Page_391">391</a>; II, 136, 139, 173, 279;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 88, 89, 203, 206, 248, 252, 278, 383, 430.</span><br /> -VAN ORLEY, maître flamand, II, 3 note 2.<br /> -VAN OSTADE, maître hollandais, I, <a href="#Page_17">17</a>; III, 203.<br /> -VAN THULDEN (Théodore), maître flamand, II, 3 note 2, 8 et note.<br /> -VANNI (Francesco), peintre et graveur italien, II, 277.<br /> -VARCHI (Benedetto), historien et poète florentin, II, 429 et note.<br /> -VARCOLLIER, administrateur, I, <a href="#Page_315">315</a> et <a href="#Note_366_366">note 366</a>, <a href="#Page_373">373</a>; II, 82, 92, 93,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">102, 103, 106, 220, 467; III, 6, 21, 318, 395.</span><br /> -VARROQUIER, grand-oncle de Berryer, II, 488, 489.<br /> -<i>Vase de fleurs</i>, composition de Delacroix, I, <a href="#Page_354">354</a> et <a href="#Note_415_415">note 415</a>.<br /> -VATEL, ancien directeur des Italiens, II, 237.<br /> -VASSÉ (Louis-Claude), sculpteur, III, 281 et note 1.<br /> -VAU (Albert DE), II, 349.<br /> -VAUDOYER (Léon), architecte, I, <a href="#Page_421">421</a> et <a href="#Note_489_489">note 489</a>.<br /> -VAUFRELAND (La vicomtesse DE), amie de Berryer, III, 11, 120, 125;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">—(Mlle DE), II, 490, 492; III, 11.</span><br /> -VAURÉAL (le comte DE), III, 62, 173.<br /> -VAURÉAL (DE), fils du précédent, III, 62, 173.<br /> -VELASQUEZ, maître espagnol, I, <a href="#Page_75">75</a>, <a href="#Page_85">85</a>, <a href="#Page_87">87</a> à <a href="#Page_91">91</a>, <a href="#Page_93">93</a>, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_110">110</a>.<br /> -VELPEAU (le docteur), II, 295 et note 1, 432.<br /> -<i>Vénus désarmant l'Amour</i>, tableau du Corrège, III, 82.<br /> -VERDI (J.), compositeur italien, I, <a href="#Page_282">282</a>.<br /> -VERNET (Horace), peintre, I, <a href="#Page_138">138</a>; III, 113 et note, 352.<br /> -VERNINAC SAINT-MAUR (DE), beau-frère de Delacroix, I, <a href="#Page_11">11</a> <a href="#Note_15_15">note 15</a>.<br /> -VERNINAC (Charles DE), neveu de Delacroix, I, <a href="#Page_3">3</a>, <a href="#Page_24">24</a> <a href="#Note_32_32">note 32</a>.<br /> -VERNINAC (Mme Duriez DE), III, 80 et note.<br /> -VERNINAC (Raymond DE), I, <a href="#Page_51">51</a>, <a href="#Page_52">52</a>.<br /> -VERNINAC (François DE), III, 71 note, 73, 74 et note, 75, 76, 101 et note;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">—(Mme DE), III, 74.</span><br /> -VÉRON (le docteur), publiciste, I, <a href="#Page_360">360</a> et <a href="#Note_420_420">note 420</a>; II, 185, 224, 225,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">228, 247, 249, 250 note 1, 258, 287, 290, 295.</span><br /> -VÉRON (Th.), peintre, élève de Delacroix, II, 87 note 1.<br /> -VERROCCHIO, maître florentin, III, 393.<br /> -VÉRONÈSE (Paul), maître vénitien, I, <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_142">142</a>, <a href="#Page_143">143</a>, <a href="#Page_174">174</a>, <a href="#Page_205">205</a>, <a href="#Page_229">229</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_298">298</a>, <a href="#Page_321">321</a>; II, 27, 38, 40, 41, 136, 170, 171, 237, 315, 381;</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 196, 197 note, 198, 202, 231, 256, 322, 395, 414.</span><br /> -<i>Vestale</i> (la), opéra de Spontini, I, <a href="#Page_284">284</a> <a href="#Note_313_313">note 313</a>; II, 323, 355,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">370 et note 1, 373.</span><br /> -VIARDOT (Louis), littérateur, II, 311, 360, 405; III, 2 et note 3,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">8, 292, 297.</span><br /> -VIARDOT (Mme), cantatrice, I, <a href="#Page_372">372</a> et <a href="#Note_438_438">note 438</a>; III, 11, 122, 123, 126,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">127, 131, 139, 391 note 2. Voir Pauline GARCIA.</span><br /> -<i>Vicomte de Bragelonne</i> (le), roman d'Alex. Dumas père, II, 433.<br /> -VICTORIA (la Reine), III, 66, 67.<br /> -<i>Vie d'Achille</i>, tapisseries de Rubens, II, 69 et suiv.;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 240 et note 2.</span><br /> -<i>Vie d'Hercule</i>, onze compositions, par Delacroix, II, 87 et note 2;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 323.</span><br /> -<i>Vie de Léonard de Vinci</i>, par M. Clément, III, 392.<br /> -<i>Vie de Michel-Ange</i>, par M. Clé, III, 392.<br /> -VIEGRA, II, 237.<br /> -VIEILLARD, ami de Delacroix, I, <a href="#Page_254">254</a>, <a href="#Page_281">281</a>, <a href="#Page_285">285</a>, <a href="#Page_290">290</a>, <a href="#Page_302">302</a>, <a href="#Page_314">314</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_323">323</a>, <a href="#Page_334">334</a>, <a href="#Page_345">345</a>; II, 163, 220, 221, 224, 288, 380, 495; III,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">65, 101, 120, 186, 275, 285.</span><br /> -VIEILLARD (Mme), I, <a href="#Page_277">277</a>.<br /> -VIEILLARD-DUVERGER (Eugène), imprimeur. Voir DUVERGER.<br /> -VIEILLARD-DUVERGER (Louis), régisseur de l'Opéra-Comique,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">puis directeur d'agence théâtrale, III, 305 note 1.</span><br /> -VIEL-CASTEL (le comte Horace DE), littérateur, III, 26 et note 1.<br /> -<i>Vierge couronnée</i> (la), toile de Rubens, musée de Bruxelles, II, 7.<br /> -<i>Vierge levant le voile</i> (la), toile de Raphaël, I, <a href="#Page_273">273</a>, <a href="#Page_281">281</a>, <a href="#Page_283">283</a>.<br /> -<i>Vieux Caporal</i> (le), drame de Dumanoir et d'Ennery, II, 201 et note.<br /> -<i>Villa Palmier</i> (la), roman d'Alex. Dumas, II, 445.<br /> -VILLELE (DE), homme politique, III, 59.<br /> -VILLEMAIN, ingénieur, II, 44,<br /> -VILLEMAIN, littérateur, II, 37, 312, 339.<br /> -VILLOT (Frédéric), graveur, ami de Delacroix, I, <a href="#Page_202">202</a>, <a href="#Page_231">231</a>, <a href="#Page_243">243</a>, <a href="#Page_273">273</a>,<br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_280">280</a>, <a href="#Page_281">281</a>, <a href="#Page_285">285</a>, <a href="#Page_298">298</a>, <a href="#Page_300">300</a>, <a href="#Page_307">307</a>, <a href="#Page_308">308</a>, <a href="#Page_314">314</a>, <a href="#Page_316">316</a>, <a href="#Page_319">319</a>, <a href="#Page_321">321</a>, <a href="#Page_324">324</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_329">329</a>, <a href="#Page_333">333</a>, <a href="#Page_367">367</a>, <a href="#Page_374">374</a>, <a href="#Page_376">376</a>, <a href="#Page_381">381</a> à <a href="#Page_384">384</a>, <a href="#Page_408">408</a>, <a href="#Page_429">429</a>; II, 84, 89, 122,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">237 et note 3, 238, 243, 256, 296, 312, 339, 381, 384, 475,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">481; III, 68,100,118, 161, 330, 331, 349;—(Georges), fils de</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">Frédéric, I, <a href="#Page_446">446</a> et <a href="#Note_500_500">note 500</a>; II, 235;—(Mme), I, <a href="#Page_243">243</a>, <a href="#Page_358">358</a>,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;"><a href="#Page_376">376</a>, <a href="#Page_381">381</a>, <a href="#Page_382">382</a>; II, 46, 157, 193, 207, 208, 235, 237, 243, 247,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">250, 256, 263, 296, 334, 492; III, 25, 27, 33, 148, 161, 162,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">163, 184, 333.</span><br /> -VIMONT (Alexandre), peintre, élève de Delacroix, I, <a href="#Page_236">236</a> et <a href="#Note_230_230">note 230</a>; II, 411.<br /> -VINCI (Léonard DE), maître italien, I, <a href="#Page_88">88</a>, <a href="#Page_354">354</a>; II, 277, 278 et note;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">III, 246, 356, 392, 393, 431.</span><br /> -VIOLLET-LE-DUC, architecte, I, <a href="#Page_343">343</a> <a href="#Note_399_399">note 399</a>; III, 63.<br /> -VIRGILE, II, 258, 259, 260, 300; III, 157, 177, 237, 240, 254,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">263, 311, 361, 369.</span><br /> -<i>Virgile et Dante</i>, tableau de Delacroix. Voir <i>Dante.</i><br /> -VISCONTI, architecte, II, 295 et note 3, 304 et note, 308.<br /> -<i>Vision d'Ézéchiel</i> (la), toile de Raphaël, II, 49.<br /> -<i>Visites</i> (les), gravure de Debucourt, I, <a href="#Page_186">186</a>.<br /> -<i>Vitrail de Taillebourg</i> (le), toile camaïeu de Delacroix, I, <a href="#Page_231">231</a>.<br /> -VIVIER (Eugène), corniste, III, 144 et note 1.<br /> -<i>Vœu de Louis XIII</i> (le), toile d'Ingres, cathédrale de Montauban, II, 318.<br /> -VOLTAIRE, I, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_124">124</a>, <a href="#Page_229">229</a>, <a href="#Page_314">314</a>, <a href="#Page_348">348</a>, <a href="#Page_419">419</a>, <a href="#Page_423">423</a>, <a href="#Page_427">427</a>; II, 16, 177,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">178, 189, 181, 190, 249, 264, 450, 409; III, 99, 140, 147,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">187, 189, 200, 201, 239, 273, 319 à 321, 332, 333, 348, 361,</span><br /> -<span style="margin-left: 1em;">385, 390, 392, 399, 410, 411, 413, 415, 436.</span><br /> -VOUTIER (M.), I, <a href="#Page_51">51</a>, <a href="#Page_52">52</a>.<br /> -<i>Vue de Dieppe</i>, aquarelle de Delacroix, III, 316, 351.<br /> -<i>Vue de ma fenêtre</i>, toile de Delacroix, I, <a href="#Page_378">378</a>.<br /> -<i>Vue de Tancarville</i>, aquarelle par Delacroix, III, 430.<br /> -<i>Vue de Tanger</i>, toile de Delacroix, II, 138.<br /> -<i>Vue de Venise</i>, toile de Ziem, II, 226, 227 note.<br /> -<i>Vulcain dans sa forge</i>, toile de Rubens, musée de Bruxelles, II, 388.<br /> -<br /> -W Y Z<br /> -<br /> -WAGNER (Richard), compositeur allemand, III, 90 et note 1, 91 note,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">354 note 1.</span><br /> -WAPPERS (le baron), peintre belge, II, 38 et note 3.<br /> -WASHINGTON, I, <a href="#Page_117">117</a>.<br /> -WATTEAU, peintre, I, <a href="#Page_295">295</a>, <a href="#Page_296">296</a>, <a href="#Page_351">351</a>; II, 397; III, 4, 203, 294,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">316 et note 3, 317.</span><br /> -WEBER, compositeur allemand, I, <a href="#Page_230">230</a>, <a href="#Page_419">419</a>; II, 82 note, 166, 163.<br /> -WEILL, marchand de tableaux, I, <a href="#Page_357">357</a> et <a href="#Note_418_418">note 418</a>; II, 137, 138, 368,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">380, 402; III, 267.</span><br /> -<i>Weislingen enlevé</i>, lithographie de Delacroix, I, <a href="#Page_214">214</a>.<br /> -WERDET, maître d'écriture de Delacroix, I, <a href="#Page_285">285</a>.<br /> -WERTHEIMER (M), amateur, I, <a href="#Page_242">242</a> et <a href="#Note_239_239">note 239</a>.<br /> -WEST, peintre américain, III, 69, 71.<br /> -WEY (Francis-Alphonse), littérateur, I, <a href="#Page_295">295</a> et <a href="#Note_330_330">note 330</a>; III, 68 et note 2, 146.<br /> -WILKIE, peintre anglais, I, <a href="#Page_196">196</a> et <a href="#Note_200_200">note 200</a>; II, 162; III, 36 note,<br /> -<span style="margin-left: 1em;">37 et note 3, 41.</span><br /> -WILLIAMS (M.), à Séville, I, <a href="#Page_190">190</a>, <a href="#Page_191">191</a>, <a href="#Page_192">192</a>.<br /> -WILSON (Daniel) père, II, 288 et note 1; III, 135.<br /> -WILSON-QUANTINET, I, <a href="#Page_408">408</a>.<br /> -WINCKELMANN, archéologue allemand, III, 384.<br /> -WINTERHALTER (François-Xavier), peintre allemand, III, 91 et note 1.<br /> -WITTGENSTEIN (la princesse DE), III, 68 et note 1.<br /> -WURTEMBERG (le prince DE), II, 485.<br /> -WYLD (William), peintre anglais, III, 146 et note 1.<br /> -<br /> -YVAN, général russe, III, 351.<br /> -YVON (Adolphe), peintre, II, 314 et note 7; III, 118.<br /> -YRVOIX, de la maison de l'Empereur, III, 341 et note.<br /> -<br /> -ZIEGLER (Jules-Claude), peintre, II, 38 et note 2.<br /> -ZIEM, peintre, II, 226, 227 note.<br /> -ZIMMERMANN, compositeur et pianiste, I, <a href="#Page_285">285</a>, <a href="#Page_395">395</a> et <a href="#Note_466_466">note 466</a>;<br /> -<span style="margin-left: 1em;">II, 265 et note; III, 52.</span><br /> -ZUCHELLI, chanteur italien, I, <a href="#Page_54">54</a>.<br /> -ZURBARAN, maître espagnol, I, <a href="#Page_189">189</a>.<br /> -<br /> -FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE.<br /> -</p> - -<hr class="chap" /> - -<p>TABLE CHRONOLOGIQUE DES TROIS VOLUMES<br /> -DU JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX</p> - -<p> -TOME PREMIER<br /> -<br /> -(1822-1849)<br /> -<br /> -<a href="#a1822">1822</a> <span class="linenum"> 1</span><br /> -<a href="#a1823">1823</a> <span class="linenum"> 28</span><br /> -<a href="#a1824">1824</a> <span class="linenum"> 50</span><br /> -<a href="#a1825">1825</a> <span class="linenum">140</span><br /> -<a href="#a1830">1830</a> <span class="linenum">142</span><br /> -<a href="#VOYAGE_AU_MAROC">1832</a> (Voyage au Maroc) <span class="linenum">143</span><br /> -<a href="#a1834">1834</a> <span class="linenum">193</span><br /> -<a href="#a1840">1840</a> <span class="linenum">195</span><br /> -<a href="#a1843">1843</a> <span class="linenum">198</span><br /> -<a href="#a1844">1844</a> <span class="linenum">202</span><br /> -<a href="#a1846">1846</a> <span class="linenum">218</span><br /> -<a href="#a1847">1847</a> <span class="linenum">235</span><br /> -<a href="#a1849">1849</a> <span class="linenum">337</span><br /> -<br /> -TOME II<br /> -<br /> -(1850-1854)<br /> -<br /> -1850 <span class="linenum"> 1</span><br /> -1851 <span class="linenum"> 46</span><br /> -1852 <span class="linenum"> 69</span><br /> -1853 <span class="linenum">139</span><br /> -1854 <span class="linenum">305</span><br /> -<br /> -TOME III<br /> -<br /> -(1855-1803)<br /> -<br /> -1855 <span class="linenum"> 1</span><br /> -1856 <span class="linenum">123</span><br /> -1857 <span class="linenum">189</span><br /> -1858 <span class="linenum">304</span><br /> -1859 <span class="linenum">352</span><br /> -1860 <span class="linenum">363</span><br /> -1861 <span class="linenum">425</span><br /> -1862 <span class="linenum">429</span><br /> -1863 <span class="linenum">433</span><br /> -</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Journal de Eugène Delacroix, Tome - (de 3), by Eugène Delacroix - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL DE EUGENE DELACROIX, TOME 1 *** - -***** This file should be named 54020-h.htm or 54020-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/0/2/54020/ - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -Free Literature (back online soon in an extended version, -also linking to free sources for education worldwide ... -MOOC's, educational materials,...) 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/54020-h/images/cover.jpg b/old/54020-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index dadba6e..0000000 --- a/old/54020-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54020-h/images/dela001.jpg b/old/54020-h/images/dela001.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 44b6d24..0000000 --- a/old/54020-h/images/dela001.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54020-h/images/dela002.jpg b/old/54020-h/images/dela002.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ed9a5ea..0000000 --- a/old/54020-h/images/dela002.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54020-h/images/goe0102.jpg b/old/54020-h/images/goe0102.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ba98520..0000000 --- a/old/54020-h/images/goe0102.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54020-h/images/goe0202.jpg b/old/54020-h/images/goe0202.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index f689571..0000000 --- a/old/54020-h/images/goe0202.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/54020-h/images/goe0302.jpg b/old/54020-h/images/goe0302.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7a527bc..0000000 --- a/old/54020-h/images/goe0302.jpg +++ /dev/null |
